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Dénouement de "Le Menteur" de Corneille

Dans l'extrait de 'Le Menteur' de Pierre Corneille, Dorante avoue son amour pour Lucrèce tout en jonglant avec les mensonges et les malentendus qui l'entourent. La scène met en lumière la duplicité de Dorante et son habileté à manipuler les sentiments des deux jeunes filles, Clarice et Lucrèce. Le dénouement, bien que promettant des mariages, souligne l'ironie et l'immoralité de la situation, avec Dorante échappant à ses mensonges sans véritable repentance.

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Dénouement de "Le Menteur" de Corneille

Dans l'extrait de 'Le Menteur' de Pierre Corneille, Dorante avoue son amour pour Lucrèce tout en jonglant avec les mensonges et les malentendus qui l'entourent. La scène met en lumière la duplicité de Dorante et son habileté à manipuler les sentiments des deux jeunes filles, Clarice et Lucrèce. Le dénouement, bien que promettant des mariages, souligne l'ironie et l'immoralité de la situation, avec Dorante échappant à ses mensonges sans véritable repentance.

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LL : Pierre Corneille, Le Menteur, acte V, scène 6, v. 1755 à 1786.

DORANTE, à Lucrèce.
1755 J'aime de ce courroux les principes cachés1 :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous
fâchez. Mais j'ai moi-même enfin assez joué
d'adresse : Il faut vous dire vrai, je n'aime que
Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l'écouter ?
1760 DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m'avez affligé2,
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.
1765 LUCRÈCE.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries...
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon coeur,
1770 Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire,
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu3 d'un père :
Comme tout ce discours n'était que fiction,
Je cachais mon retour et ma condition4.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
1775 DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon coeur est charmé5.
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets6 m'ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole7 au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
1780 Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encore quelque lieu d'en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
À Clarice.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe
; Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien8
1785 ; Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.

1 Les causes cachées de votre colère.


2 Vous m’avez donné une grande douleur.
3 Approbation, consentement (ici, pour le mariage).
4 Celle d’étudiant en droit.
5 Amoureux.
6 Vos actes.
7 Propose un mariage entre nous.
8
Grammaire : identifiez la nature et la fonction de la proposition subordonnée, ainsi que la
conjonction de subordination, dans le vers « Je ne vous déplais pas puisque vous vous fâchez ».

Introduction :
- présentation de l’auteur et de l’œuvre :
En faisant jouer Le Menteur en 1644, Corneille renoue avec le genre de la comédie qu’il avait contribué à
renouveler au début de sa carrière de dramaturge. L’auteur du Cid, alors célèbre, s’inspire d’une comédie
espagnole et de la sensibilité baroque encore dominante pour mettre en scène la joyeuse mythomanie de
Dorante, ancien étudiant en droit qui, venu de Poitiers à Paris, multiplie les mensonges pour séduire et
s’inventer des vies imaginaires.
- situation de l’extrait :
Durant toute la pièce, Dorante cherche à séduire Clarice en croyant qu’elle s’appelle Lucrèce : il ignore que
Clarice est la jeune fille que son père veut lui faire épouser, et il ne se rend pas davantage compte que les
deux amies se sont fait passer l’une pour l’autre lors d’un rendez-vous nocturne. Le dénouement, durant
l’acte V, marque le temps des révélations. Tandis que le père de Dorante consent finalement à ce que son
fils épouse Lucrèce, celui-ci n’est plus sûr de savoir laquelle des deux jeunes filles l’attire le plus. Durant
l’avant-dernière scène, Dorante comprend enfin sa méprise sur leurs prénoms mais ne veut pas l’avouer aux
intéressés. Il va recourir à un ultime mensonge pour tirer son épingle du jeu [inspirée d’un ancien jeu
enfantin, cette expression signifie parvenir à se dégager adroitement d’une situation délicate, ou se retirer à
temps d’une affaire qui tourne mal].
- présentation et composition de l’extrait :
Cette avant-dernière scène dénoue la comédie qui doit traditionnellement s’achever sur un ou plusieurs
mariages, rendus possibles par la levée des obstacles. Corneille contourne malicieusement la fin
moralisatrice de la comédie espagnole (où le menteur était punie par un mariage forcé avec une femme qu’il
n’aime pas) : loin de se repentir de ses mensonges, Dorante, menteur incorrigible, invente une ultime
pirouette pour apaiser la colère des deux jeunes filles.
En quoi ce dénouement de comédie est-il original ?
Comment la réconciliation attendue des amants et leur union en fin de comédie sont-elles ici renversées ?
Trois moments apparaissent dans cette scène :
* Dorante déclare son amour exclusif à Lucrèce de « J’aime de ce courroux » à « l’écouter (v. 1755 à
1759) ;
* il prétend avoir mené un double jeu en guise d’épreuve des sentiments de « Quand vous m’aurez ouï » à
« fort mal confirmé » (v. 1760 à 1776) ;
* il ne lui reste plus qu’à se féliciter des deux mariages à venir de « Si mon père » à « mon père » (v. 1777 à
la fin).

Premier mouvement (v. 1755 à 1759) : une déclaration d’amour exclusif.


- La déclaration d’amour que Dorante adresse à Lucrèce fait l’effet d’un coup de théâtre et d’un brusque
revirement du séducteur de l’une à l’autre jeune fille. Juste auparavant, Dorante avait en effet réitéré son
amour pour Clarice : « Car enfin je vous aime » (v. 1749). Mais le spectateur, toujours informé du double
jeu du menteur, l’a entendu annoncer à son valet complice : « Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau
jeu : / Sans changer de discours, échangeons de batterie » (v. 1728-1729).
- Dorante joue au plus fin en se targuant de décrypter les « principes cachés « (v. 1755) du « courroux » de
Lucrèce : il interprète cette colère comme une preuve de l’amour que lui porterait la jeune fille. La litote
« je ne vous déplais pas » et la subordonnée causale « puisque vous vous fâchez » (v. 1756) soulignent la
logique paradoxale des sentiments.
- Le séducteur prétend ensuite renoncer à sa duplicité : « Mais je vous ai moi-même enfin assez joué
d’adresse » (v. 1757) pour affirmer triomphalement son amour exclusif pour Lucrèce, au moyen d’une
négation restrictive : « je n’aime que Lucrèce » (v. 1758).
- Quant à la déclaration « Il faut vous dire vrai » (v. 1758), elle prend une dimension ironique dans la
bouche de l’incorrigible menteur, comme le souligne d’ailleurs la réplique de Clarice qui met en garde
Lucrèce contre la fourberie de Dorante. Sa réplique, dite en aparté, comporte deux phrases interrogatives
(interrogations rhétoriques ici) qui traduisent l’indignation de la jeune fille. Sans doute faut-il aussi y
entendre le dépit de la jeune fille, piquée dans son amour-propre et supplantée par son amie et rivale dans le
cœur de Dorante.

Deuxième mouvement (v. 1760 à 1776) : l’ultime supercherie.


- Dédaignant Clarice, Dorante ne s’adresse plus qu’à la seule Lucrèce durant cette partie du dialogue : on le
voit à travers l’emploi des didascalies « à Lucrèce ». Il propose une relecture de l’intrigue visant à justifier
rétrospectivement sa duplicité, au moyen d’un nouveau mensonge qui indigne Clarice mais amuse le public.
- Tout d’abord, il cherche à éveiller la curiosité autant que la confiance de Lucrèce en promettant « Quand
vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter » (v. 1760), avec un verbe au futur en guise d’assurance sur
l’avenir. Cependant le public sait que la mythomanie de Dorante n’a d’égale que sa capacité à duper son
auditoire, à faire croire à la véracité de ses mensonges. Il s’attend à un nouveau mensonge.
- Ensuite, il retourne l’accusation de tromperie contre les deux jeunes filles en se faisant passer pour leur
victime lors du fameux entretien nocturne : Dorante prétend s’être aperçu de l’échange d’identité entre
Clarice et Lucrèce qu’il accuse de s’être prêtée au stratagème de son amie. Sa déclaration d’amour à Clarice
n’aurait donc été qu’une manière de se venger. La justification de Dorante se lit dans l’emploi de la
conjonction de subordination « comme » (v. 1763), qui marque le lien de cause (l’affliction causée par
Lucrèce) à conséquence (son désir d’affliger Lucrèce en retour).
- Lucrèce renchérit en lui demandant compte de la conversation galante aux Tuileries. Synérèse sur « hier »,
à ne prononcer qu’en une seule syllabe. Champion de la mauvaise foi, Dorante recourt à un distinguo
[distinction subtile et compliquée] qui oppose la fausseté de la parole à la vérité du cœur, à l’aide d’une
antithèse : « Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur » (v. 1768), qui renforce également la
rivalité entre Clarice (« elle ») et Lucrèce «(« vous »). Comme il l’avait fait lors de cette première rencontre,
il recourt au langage précieux, caractéristique de la galanterie alors en vigueur : synecdoques avec « mon
cœur » et « vos yeux », métaphore du « feu » filée avec « ma flamme », périphrase « l’aveu d’un père ».
- Le menteur prétend avoir déclaré faussement son amour à Clarice tout en taisant son amour véritable pour
Lucrèce qui n’aurait attendu, pour être avoué, que l’assentiment du père. Le lecteur ou spectateur voit ainsi
qualifiée de « fiction » (v. 1771) l’attirance de Dorante envers Clarice, qui semblait pourtant véritable tout
au long de la comédie. Par la même occasion, Dorante justifie par le même alibi ses mensonges sur son
prétendu passé militaire : « Je cachais mon retour, et ma condition » (v. 1772).
- Ce redoublement de mensonges est aigrement dénoncé en aparté par Clarice, à travers le champ lexical du
mensonge et de la tromperie : « fourbe sur fourbe », « tours de passe-passe », tandis que Lucrèce semble
cautionner, par son silence, cette mystification qui lui est favorable. Ignorant l’accusation de son amie, elle
ne fait que relever ironiquement la contradiction entre les serments d’amour et les actes de Dorante :
« C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé. » (v. 1776)

Troisième mouvement (v. 1777 à la fin) : un double mariage.


- Fort de son « tour de passe-passe », Dorante n’a plus qu’à confirmer sa déclaration d’amour à Lucrèce par
une demande en mariage. Tout mariage étant alors soumis à l’approbation paternelle, c’est à cette demande
officielle que renvoie la référence à la « parole » (v. 1777) échangée entre son père et celui de Lucrèce.
Cette « parole » vaudrait « témoignage » de l’amour entre les deux jeunes gens, comme le confirme la
dernière réplique de Lucrèce.
- Dorante se fait alors passer pour celui par qui la vérité arrive. Alors que le public connaît son inconstance,
il réitère l’évidence de son amour pour Lucrèce qui n’aurait rien de douteux : « Qu’à de telles clartés votre
erreur se dissipe » (v. 1781). Les « clartés » ici sont une métaphore de la vérité, souvent assimilée à la
lumière. L’emploi du subjonctif indique le souhait.
- Dorante se donne le luxe de renvoyer Clarice à son projet de mariage avec Alcippe, comme si son
mensonge sur son prétendu « hymen de Poitiers » avait rendu possible le mariage de ces deux jeunes gens.
En effet, s’il n’avait prétendu être déjà marié avec la fictive Orphise, Géronte aurait fait de Clarice l’épouse
de son fils. Comme pour se venger des accusations de Clarice, Dorante lui rappelle qu’ils partagent tous
deux un « mystère », c’est-à-dire un secret qu’il promet de ne pas révéler à Alcippe. Le ton ici est celui de la
menace voilé : Dorante utilise l’impératif pour donner des ordres à Clarice « aimez toujours Alcippe », le
vocabulaire est péjoratif « il ne tenait plus rien », « ce mauvais entretien ». Dorante montre à Clarice qu’elle
aussi a été volage.

Conclusion.
- Récapitulation :
- Un jeu de qui perd gagne : cette scène rend possible le dénouement de la comédie qui, traditionnellement,
s’achève par un mariage ou même deux mariages. Elle assure le triomphe de Dorante qui semble finalement
satisfait d’épouser Lucrèce au lieu de Clarice, et qui se tire d’embarras au moyen de nouveaux mensonges.
Le dénouement est donc heureux mais peu moral.
- Une figure de l’inconstance amoureuse : attirés par Lucrèce aussi aisément qu’il renonce à Clarice,
Dorante est l’une des figures de l’inconstance si fréquentes dans la littérature baroque. Le public ne sera
donc pas surpris d’apprendre, dans La Suite du Menteur, que le héros s’est éclipsé juste avant de célébrer
son mariage avec Lucrèce, laquelle, par dépit, a épousé le père de Dorante, mais s’est retrouvée veuve, assez
joyeuse, deux mois plus tard.

- Ouverture :
Comparez le trio amoureux composé par Dorante, Clarice et Lucrèce à l’acte II du Dom Juan de Molière, où
le libertin séduit deux paysannes avec de fausses promesses simultanées de mariage.
Extrait de l’acte II, scène 4 : Dom Juan a promis à Mathurine et Charlotte de les épouser. Les deux femmes
viennent lui demander de s’expliquer, et de dire clairement laquelle des deux il épousera. Par un jeu
d’apartés et de mauvaise foi, comme chez Corneille, Dom Juan parvient à faire croire aux deux femmes
qu’il épousera chacun d’elles exclusivement.

« DON JUAN
Que voulez-vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre
pour femme. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu’il soit nécessaire que je
m’explique davantage ? Pourquoi m’obliger là-dessus à des redites ? Celle à qui j’ai promis effectivement
n’a-t-elle pas, en elle-même, de quoi se moquer des discours de l’autre, et doit-elle se mettre en peine,
pourvu que j’accomplisse ma promesse ? Tous les discours n’avancent point les choses. Il faut faire, et non
pas dire ; et les effets décident mieux que les paroles. Aussi, n’est-ce rien que par là que je vous veux mettre
d’accord ; et l’on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-
lui croire ce qu’elle voudra. (Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, à
Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont
laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. (Haut.)
J’ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un quart d’heure. »

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