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Souffrances et renaissances d'Essa-mbône

Le roman 'Identicide' d'André Zoula évoque la souffrance d'un peuple, Essa-mbône, confronté à l'invasion et à la perte de son identité culturelle. À travers des larmes et des chants, le texte explore la quête de rétablissement et de renaissance de ce peuple, tout en mettant en lumière la douleur persistante d'une histoire marquée par le sang et les larmes. La disparition d'une enfant, Évinayong, symbolise les angoisses et les mystères qui hantent cette communauté en quête de son passé et de son avenir.

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Souffrances et renaissances d'Essa-mbône

Le roman 'Identicide' d'André Zoula évoque la souffrance d'un peuple, Essa-mbône, confronté à l'invasion et à la perte de son identité culturelle. À travers des larmes et des chants, le texte explore la quête de rétablissement et de renaissance de ce peuple, tout en mettant en lumière la douleur persistante d'une histoire marquée par le sang et les larmes. La disparition d'une enfant, Évinayong, symbolise les angoisses et les mystères qui hantent cette communauté en quête de son passé et de son avenir.

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André A 18

AnyScanner
André Zoula

Identicide

Roman

EDiLiVRe
À ma mère
À FMI, pour la culture bantu que vous tentez
d'exhumer à travers l'objet langue
Une voix dans le cœur de la nuit se fit entendre :

« Que du sang versé! du sang de ma terre! du sang


noir ! du sang de mes veines ! du sang rouge ! du sang de la
Nature! Ma chair est devenue fade. Ma peau anémiée,
couleur étrangère, sans goût.

Que de larmes versées! Des larmes orphelines, des


larmes aveugles, des larmes noires coulant sur ma terre
nourricière. Des larmes innocentes ont ébloui ma vue. De ces
larmes, ma pensée originelle est sortie, et je suis resté vide
comme un tonneau sans fond. Des larmes que personne
n’essuya. Des larmes éternelles, des larmes en sang, des
larmes de sang. Elles continuent de pleuvoir, d'arroser ma
terre patrie. Leur chaleur a brûlé les arbres, l'herbe des
champs ne pousse plus. Les racines des plantes montrent leur
corps grêle, plus de sève, plus d’eau. Leur sueur amère s'est
répandue sur Ja terre entière. Les pieds chauffent. La marche
vers le soleil se fait à reculons. Le soleil s’est arrêté. Il se lèvera
désormais à l’ouest et sa couche à l'est.

Que du sang répandu, du sang saint, du sang propre,


du sang de mes efforts ! Que du sang dans ma voix ! Que du
sang sur ma voie ! Ma parole en sang, Mon langage en sang.

Le temps, univers sombre de la pensée, croyait me le faire

oublier. Jamais mon sang ne sera englouti par les eaux du

temps. Jamais ma voix ne cessera de chanter mon sang

emporté. Le soleil se lèvera, le soleil se couchera, la lune


Luira, les lunes passeront, jamais mon Sang Té s'éteindra.
Aujourd'hui un soleil rouge présage un avenir radieux.
Un soleil nouveau est né. Il brille sur ma terre. Il vient
rétablir l'ordre ancien. Autour de lui gravitent les auréoles
dont les rayons nourrissent ma nature de la sève fœtale.
Aujourd’hui une étoile féminine, une étoile orpheline
descend sur ma terre pour me rendre ma sève. Mes ennemis
en branle, prennent les vallées de la peur. Ma joie transcende
le ciel. Les nuages se fondent en une rougeur éclatante et
tombent dans mon berceau éternel. La nature qui se
revivifie ouvre ses ailes et recueille mes larmes perdues.
Ouf ! que de souffrance endurée, que de sueur versée
Pendant trois siècles de peuplicide, aucun nom ne put
rivaliser le mien, aucune histoire ne put se comparer à la

mienne. Pendant trois tragiques siècles, les battements de


mes cœurs, les tremblements de mes âmes ont résonné dans

l'univers des civilisations.


Aujourd'hui, je reprends ce qui est mien je relie mon
, ie mo

sang émietté, je redonne du souffle au vent d


Aujourd'hui, aujourd’hui même. » e ma terre.

La voix se tut.
Rien ne va plus au sein du peuple Essa-mbône.

Depuis l'invasion des fantômes, le peuple n'a plus se


destinée en mains. Celle-ci a été brisée par les vagues blanches
de la mer rouge. Le son du matin est désormais inaudible Le
vent du soir ne souffle plus. La couleur du crépuscule es:
altérée. Le soleil d’or, son visage d'argent, dépigmentés.

Le village ne vaut plus rien. La terre n'a plus son toit qu:
pleure. C'est chaque fois un orage violent qui ténébre a
nature. Les saisons sont bouleversées. Toujours des cris de
détresse, des édifices en lambeau, des corps de tombeaux.
Toujours le tonnerre des marteaux qui accompagne les voix

déchues.

Le ciel rit les larmes aux yeux. Une poussière


conquérante monte et envahit les cœurs excisés. Une autre.
tourbillonnante, inonde le ciel jusque dans les profondeurs
de la terre-mère. Un soleil assassin continue de décapiter les
hommes. Les ventres des femmes sont devenus ingrats.
Quand la terre finit de faire son tour habituel autour du
grand astre, c'est un seul Essa-mbône, un tout petit, maigre,
fréle, qui est jeté dans le trou de la vie. À quoi est due côtte

En AnyScanner
Puniton 2 Pour quelle raison la nature les Outragerait-elle ?
Qu'ont-ils commis comme délit pour être dépourvus de ses
bienfaits ?

Les mémoires se souviennent pourtant que quelque


chose leur avait été arraché. La nouvelle génération ignore à
quel ancêtre se vouer. Comment faire pour réparer ce mal ?
Chez quel nganga, chez quelle sorcière, chez quelle
mamiwata se rendre pour congédier le mauvais sort ? Faut-
il consulter une prêtresse, une prophétesse, une déesse ?
Aucune maladie, même la plus banale, ne parvient à être
guérie. Une simple toux, une fièvre, un mal de tête, un
éternuement, tout peut conduire à ndzi-mesong.

Quel miracle opérer ? Faut-il être magicien ou devin ?


Faut-il accepter ce sort qui frise la folie ? Et l'avenir des
enfants ? Comment le bâtir alors ? Quelle honte, lorsque la
langue fourche devant l’indicible vérité! Quelle honte,
lorsque les lèvres ne peuvent brandir l’arme de la vie. La

vérité pèse, pèse.


La terre Essa-mbône est perchée sur la région nord-

sud-ouest.
Ce peuple !
Ce beau peuple !

Ce pauvre peuple !
Terre jadis guerrière. Terre de lances. Terre de luttes

élevées. Terre reconnue avoir fait face à de nombreuses


invasions de. je ne sais quoi. Elle a combattu et chassé

aussi bien les peuples de la forêt rouge que ceux des

montagnes noires reconnus par leur habileté dans

l'utilisation de la lance magique. Mais elle n'est pas


parvenue à résister aux revenants. Son pouvoir ne pouvait
durer toute la vie (va demander à Mobutu, à Bongo, à

Staline, à Hitler, à..., du fond de leur prison). La force ne

devait-elle pas finir par atteindre son apogée et sombrer !

Un jour elle croisa plus fort qu’elle. Un peuple qui se battait


avec d’autres armes. Plus puissantes, plus persuasives, plus
agressives.

Des armes pas tout à fait ordinaires. La


surtout la peau, fantomatique,

principale était

les lèvres, la langue, mais


blanchi
)lanchie comme la couleur du cadavre, miraculée comme

Mais quelles sont ces armes

l'apparition de l'ange de Nzame


QUI pouvaient aussi facilement faire fléchir le peuple

Essa-
mbône, jusqu’à lui arracher l'essentiel de son âme ? Tout ce

que je crois savoir c'est qu'à partir de cet affrontement, il a


commencé à ressentir un mal difficilement explicable. C'est
seulement dans les faits que nous remarquions ce
changement. C’est tout le peuple qui ressent aujourd’hui un
vide intérieur. Aux tréfonds de la pensée, quelque chose de
pas simple a été extrait. C'est donc un fond plein de boue
qui mue dans les veines. Un puits de douleur. Un abime de
malheur. Les rescapés de ce combat rapportent que le
peuple a été pillé. Cet acte, selon eux, ne doit pas rester
impuni. Ne pouvant le faire seuls et sentant leur faiblesse
réelle, ils eurent recourt aux ancêtres. Mais ce qu'ils
ignorent, c'est que ces derniers ont vu le drame quties ronge
et ont compris la nécessité et l'urgence de rebätir la vie
comme jadis. |

Un soir, en effet, les anciens décidèrent d organiser un


rituel au cours duquel ils leur demanderont de l'aile Les
femmes préparèrent les meilleurs mets. Les hommes _.
leurs chèvres les plus grosses, leurs coqs les plus
gracieusement nourris, et d’autres objets de rieur ji
coucher du soleil, ils se rendirent à la Grande montagne.
Chacun mit les habits les plus beaux, les plus saints, le Lu
maquillé. L'endroit se distinguait par Le caractere
mystérieux. AUCUN arbre infidèle ou divorcé aux alentours.
Une végétation toujours florissante. Verte. |

Le village se vida d’une file humaine qui se dirigea


fiévreusement vers le lieu mystérieux, pieds nus. Elle fit un
tour complet sur la montagne, après l'avoir gravie pendant
une demi-heure, sans se lasser. On dirait une femme allant

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à la rencontre de l'époux de retour miraculé de la guerre. Le
chef entonna un chant étrange que le reste de la troupe
reprenait en chœur. Ils battaient les mains, les yeux fixés sur
cet endroit étrange. Rawambias le cithariste fermait la
colonne. Avec son instrument portant l'insigne d'une
panthère, il rythmait mélodieusement la danse dont l'écho
pénétrait profondément la montagne sacrée. Les femmes,
les seins nus et imbibés de kaolin, avaient noué autour des
reins, des cordes conçues à partir des lianes sauvages
soigneusement séchées.

À chaque gesticulation du corps, ces seins se


balançaient sans arrêt comme cherchant la bouche d’un
nouveau-né. Le chef, tête de fil de cette cohorte humaine,
vint au centre du cercle et alluma un grand feu. La braise
provoqua des étincelles lumineuses. Le cithariste, avec ses
doigts si habiles et si soumis à la volonté des cors, suivait
avec la plus grande attention les déplacements du chef. La
voix merveilleuse des cors traçait le chemin menant à l'au-
delà. Ce son magique opérait dans cette nuit, un miracle que
le peuple seul pouvait expliquer. Les étoiles dans le ciel
formaient un cercle autour de la lune qui, royalement,
brillait de tout son éclat.

Alors, il se fit un grand silence. Le chef sacrifia la


chèvre, après avoir fredonné l'arbre généalogique

essambônien que voici :

Afougou N'na

Nna Nze

Nze Bessoh

Bessoh b'Akele
Akele Ntoutoume
Ntoutoume Akogue

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Akogue Ebobola
Ebobola Ngouwe
Ngouwe Mekong
Mekong Me Nzame
Nzame ye Mebegue

Ye Mebegue me-Mpwä
Mpwä Sikôme

Sikôme Mbabwe
Nnôm-kou-a-nga-nlong

Une pétarade éclata. Il déposa ensuite le reste des


présents. Et le groupe se plongea dans une oraison
commune. Puis, la danse reprit pendant une bonne partie
de la nuit. Cette cérémonie rituelle se prolongea au village
par une grande danse qui s’étala sur trois jours. D’autres
villages se joignirent à eux pour célébrer le retour de la vie.

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Une lune... Deux lunes... Cinq lunes... Passèrent.

Les anciens continuaient de se recueillir en attendant le


miraculé chemin que l'Ancêtre allait montrer. Pendant ce
temps, un fait grave se produisit Un événement
bouleversant vint troubler la quiétude du village: la
disparition d'Évinayong.

Jamais un enfant n'avait manqué à l'appel le soir,


lorsqu'on se retrouvait autour du grand feu. Que peut bien
signifier cette disparition ? Est-ce le mal que vit le peuple qui
continue de sévir Jusqu'à arracher une de ses dignes filles ?
Est-ce plutôt le processus de rétablissement de l’ordre qui
est en marche ? Personne ne pouvait apaiser l'angoisse qui
rongeait la conscience des hommes. La panique épingla le
village. Impossible d'avaler un seul morceau d'étimba. Une
seule goutte de medzime-me-zong ne brisa la digue de la
bouche. Un seul tentacule ne coupa le plus petit morceau de
tubercule. Impossible de se regarder. Avec fierté. Un
affront ? Un défi ? Un combat se dessinait ? Contre qui ©

Le sommeil était reparti loin, très loin dans l'imaginaire


de la création. Les parents de la disparue reçurent le soutien

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AnyScanner
du village. Le mal était en partage. Chacun porlait sa part du
carnage. Évinayong fut-elle enlevée par des inconnus, des
esprits ?

Cher public, je vous fais écouter ce qui m a été rapporté


par le chant des oiseaux, le cri des singes, le coassement des
grenouilles, le rugissement des lions. Une version un peu
décousue, abracadabrante, sans tête ni queue. Vous savez,
lorsqu'un singe, une grenouille, ou un lion, vous raconte un
fait, ce n’est pas facile de le comprendre. Il commence par la
fin, il revient au début, il attaque le milieu... Et puis ça
donne ce que vous allez entendre.

Évinayong s'était retrouvée seule au milieu d'un


bouclier d'animaux féroces: lions, panthères, léopards,
éléphants. Elle entendait les roucoulements d'oiseaux de
mauvais augure.

«Un mauvais signe? Un malheur? Une mort au


village? De son père? De sa mère ?» l'assaillis-je
d'inquiétudes. « Ne m'interrompt pas ! me blâma-t-il. Écoute
simplement la suite du conte. On ne pose pas de questions

avant la fin. »

Il poursuivit.

De loin, un mugissement de lion parvint à ses oreilles.


Elle voulut s'échapper mais ne sut où aller. Le danger venait
de partout. Elle s'empressait, marchait, encore et encore.
Elle mit deux heures, deux nuits, deux lunes, à se frayer un
chemin entre les racines des mangroves, des baobabs, des
okoumés, des acajous... La faim commençait à crisper ses
jeunes muscles.

« Ah ! la pauvre fille ! » m'exclamai-je de pitié. « Encore


une interruption et j'arrête tout ! »

Je le regardai comment il saucissonnait Évinayong à


travers les lianes et les mangroves, les lions et les énormes

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arbres de la brousse. La fatigue étreigsnait son réflexe Elle

eut l'impression d'humer l'odeur lointaine d'avocat Ses

intestins tressaillirent. Elle sourit intérieurement pensani


qu'on avait toujours eu tort d'abandonner l'attente. Les
ascaris tirérent son ventre dans tous les sens pour lui dire
« Nous avons humé l'odeur de nourriture, nous en voulons
déjà, sinon gare à toi! » Alors tous ses sens se réveillérent.
Ses habits en lambeau ne l'aidaient plus à se dissimuler entre
les branches et les racines des arbres. Elle avait pour soutien
les lianes qui lui tendaient la main de temps à autre. Lorsque
l'infortunée fut à quelques mètres d’un kaïlcédrat géant, un
énorme python lui darda les yeux. Le choc fut
insupportable ! Un enfant de son âge ne pouvait faire face à
ces deux lentilles hypnotisant !

Et elle ne se souvint plus de rien.

À beau lui demander ce qui lui était arrivé, elle ne put


répondre, sinon qu'elle avait huit ans lorsqu'un jour, elle
partit ramasser du bois mort non loin de la cuisine de sa
mère.

Cette histoire devint comme une légende. On la contait


partout. Personne ne connaissait réellement la vérité.

De la bouche du nouveau-né des hommes, j’entendis


une autre version. Il me narra ce qui suit.

C'était une après-midi de saison sèche. Évinayong avait


été entrainée par un joli petit oiseau au plumage
polychrome qu'elle avait rencontré dans le champ de sa
mère. Son bec picorait le nectar des fleurs qui ornaient le
pâturage. Ses yeux, finement mobiles, jetaient des regards
charmants à l'endroit de la jeune fille. Un sortilège ? Éblouie
par ce mystérieux palmipède qui jugulait, elle décida de se
rapprocher. Elle voulut l’attraper vivant. Mais chaque fois
qu’elle faisait un pas vers l'oiseau, celui-ci changeait de

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AnyScanner
branche. Il tournait, se relournait, sautillait conime pour

même
une danse semblable à celle des cérémonies ésotériques de
la forêt interdite.

traduire sa joie et son amitié à son égard. Il esquissa

«L'oiseau n’était-il pas amoureux d'elle ? Comment


expliques-tu cette attirance Presque... miraculée?,
l'interrogeai-je. « Jeune homme, il est interdit
d'interrompre le conteur ! putain de merde ! »

Je le laissai continuer.

Le regard d’Évinayong, coincé entre le spectacle et la


beauté de l’anatidé, percevait autre chose que ce que la
réalité du jour lui avait souvent donné l’occasion de voir. Le
petit oiseau représentait un univers dont elle ne
Soupçonnait nullement l'existence. Lorsqu'elle tendait sa
main pour caresser sa tête, son corps frémissait. L'animal
l’entraina loin dans la brousse, loin dans le cœur du temps,
loin dans l'esprit du vent, loin vers le centre du ciel. Très loin
dans la conscience de la forêt. Elle ne connaissait plus le
chemin du retour. Elle traversa des ruisseaux, descendit le
long de la source Otôngmekok, remonta jusqu'aux cimes
des montagnes, redescendit à nouveau dans la grande plaine
qui horizonnait ce Paysage à la fois idyllique et sombre, à la
Poursuite du petit oiseau. Le chant de l'oiseau berçait son
corps et son cœur. Elle atteignit finalement Ja grande forêt
mystérieuse interdite aux habitants du village.

Elle était reconnue Pour son aspect ésotérique. Les


rayons du soleil ne réussissaient jamais à percer son manteau.
Un brouillard épais la Ouvrait sous ses ailes blanches.
pleurer. Elle ne revit plus le petit oiseau au plumage
magnifique. Elle s'évanouit. On la chercha pendant six jours.
C'est le soir du septième jour qu'elle fut retrouvée, entourée

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de milliers d'oiseaux Ja célébrant. Ils la nourrissaient de tout

genre de fruits à La saveur unique. Les anciens ne comprirent


Des oiseaux célébrer un humain ! D'après les
l'avaient fait venir afin qu'elle

rien.
interprétations, les ancêtres

servit d'intermédiaire. Elle avait été choisie pour la prospérité

et la paix du village.
Depuis ce jour, les habitants de Koumameyong ne

mangent plus cette espèce d'oiseau. Voilà ce que j'entendis

de la bouche du nouveau-né.
Mais je ne m’arrêtai pas là. Je voulus en savoir plus sur

la vie de cet étrange personnage.


D'après la mère elle-même, sa fille n'était pas comme
les autres. Depuis son ventre, quelque chose d'étonnant
l'habitait, au point que, lorsqu'elle naquit, elle oubliät de
laisser la porte ouverte derrière elle. Aucun autre embryon
ne put se former dans le sein de sa mère, hormis la mort de
ses deux frères aînés. Sa face, aux traits fins, fit penser à l’une
des figures du masque à quatre visages. Ses yeux croissant
de lune avaient séduit même les génies. Un nez sortait de ce
visage tel un acajou géant au milieu des palétuviers. Ses
lèvres pulpeuses rivalisaient le jus de fruit naturel en saveur.
Sa poitrine prenait la forme de deux citrouilles juxtaposées.
Deux nichons sortaient de son pagne comme s'ils voulaient
le percer. Son tronc, qui descendait droit comme le
mbilinga, prenait racine au niveau des reins. Son postérieur
ressemblait à un matelas aquatique. Ses pieds de gazelle
d'Afrique rappelaient la Gazelle noire dans toute sa gloire.
Évinayong était une jeune fille brave, courageuse et
serviable. Son regard dégageait l'innocence dans toute sa
clarté. Aucun trait de son visage ne laissait soupçonner
quelque méchanceté. Sa pureté de cœur, son ouverture
d'esprit surplombait tout son être et étouffait ses

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emportements. Elle accueillait les gens avec sGn sourire et sa
grande joie, même certains mauvais regards qui cherchaient
à l'irriter.

Voilà le portrait que me brossa sa mère.

Mais un jour, je finis par la rencontrer elle-même.


J'appris peu à peu à la connaître. C’est une autre image que
je découvris.

Depuis sa mystérieuse croisade dans la forêt, elle


donnait l'impression d’être habitée. Son esprit semblait doté
d'une force étrange. Elle me paraissait porteuse d'un
message, d'une... mission. Elle devint comme illuminée.
Son corps présentait une forme, celle que les jeunes filles de
son âge n'avaient pas. Dans la case de sa mère, une autorité
supérieure la guidait.

Un soir qu'elle me révélait certaines facettes de sa vie,


je tombai dans l’un de ses rêves. C'était l'unique façon pour
moi d'accéder à ses pensées. Je n’ai pas le don de voyance,
pas de vision d'omniscience, je me contente de la seule porte
de l'inconscience pour m'envoler vers la transcendance.
Voilà donc qu'une nuit, elle fit un rève étrange et pénétrant.
J'étais aussi dans ce rêve. J'ignore comment. Je ne
représentais rien du tout, rassure-toi, mais j'y étais quand
même. Peut-être m'avait-elle invité! Peut-être m'étais-je
fait inviter seul ! Peut-être est-ce moi le futur appelé ! Peut-
être suis-je le prochain ! Je ne sais pas exactement, pour être
franc avec toi.

Dans ce rêve, elle vit un arbre qui parlait. Un arbre muet.


Un arbre entendant. Un arbre sourd. Un arbre mal-parlant.
Un arbre rien. Un arbre tout. Un arbre dont la hauteur et la
grosseur avalaient le cosmos tout entier. Ses branches en
forme de bras donnaient l'impression de soutenir le ciel et
tous les astres qui y habitaient. Elle eut peur, très peur. J'eus
l'impression d’être réellement moi. Activement moi dans ce
rêve. L'arbre marcha vers elle. Ses longues racines comme des

ressorts se déplaçaient à pas de géant. Cet arbre regroupait


cinq grosses racines dont une au centre. Cette dernière était
bien grosse et bien blanche. La lumière qui brillait en-dessous
éclairait le chemin de l'arbre. Ses feuilles vertes formaient les
pommes de la main tenant de juteux fruits. Ceux-ci se
touchaient entre eux et provoquaient une sonorité exaltante.
Tout autour de l'arbre, des êtres en forme d'étoiles
provoquaient des jeux de lumière.

L'arbre s’approcha. Évinayong se tenait debout. Sa taille


se rétrécissait à chaque pas de l’arbre. Un charme étrange la
secoua. Au dos de l'arbre manquait la branche qui devait
commander le cosmos. Lors d’un affrontement avec une
autre puissance, il perdit cette partie suprême de lui-même.
Lorsque l’Ancêtre fut à sa hauteur, ses fruits grondèrent
comme le tonnerre. Une symphonie enivrante se fit
entendre. Ses feuilles esquissèrent la danse sacrée des fous.
Elles se plièrent, se replièrent. Certaines, comme attirées par
l’aimant, se détachèrent et purifièrent le corps de leur hôte,
depuis la racine jusqu’à sa cime. Les feuilles remontèrent et
reprirent leur place dans le sein de l'arbre. Un fruit se fendit
en quatre et entra dans sa bouche. Ses joues se dilatèrent, ses
mâchoires se compressèrent. Tout d’un coup, la jeune fille

grandit et atteignit la taille de l'arbre.

Une voix sortit de l'arbre. Une voix lourde. Une voix


s’adressait à elle, Une voix qu'elle n’avait jamais entendue
jusque-là. Une voix profonde et mystérieuse. Elle lui confia
une mission. La voix la dota de quelques pouvoirs qui lui
restaient. Elle se réveilla. Et moi ?

Dans la maison des hommes un après-midi, des corps


d'adultes bien assis, des muscles envahis par la paralysie, des

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voix élevées avec minutie, des pensées piquées par les habits
écorchés. Les anciens du village s'étaient retrouvés : ceux
qui avaient effectué l'expédition dans la forêt à la recherche
de la disparue, ceux qui avaient affronté le visage grave et
sombre de l’épaisse forêt interdite. Ceux-là s’en souviennent
encore. Ils n'arrêtent pas de raconter cet événement. Jusqu'à
ce jour, il reste de leurs vieux habits, des écorces de souvenir,
des épines solidement collées pour l'avenir. Beaucoup
d’entre eux n’arrêtent pas de louer leurs efforts, et ne
comprennent pas comment ils sont arrivés à parcourir
comme des kamikazes islamistes cette forêt dense. Cet
exploit continuera de rappeler leur jeunesse virile. Il doit
servir à la nouvelle génération, exemple de solidarité et
d'amour pour le peuple.

Le soir s’écrasa contre la montagne. Sans comprendre


comment, cette histoire occupait entièrement mes pensées.
J'étais devenu un journaliste, un reporter sans frontière, un
enquêteur, un espion, un vieux colon au pillage de la culture
noire, un fin aventurier qui feint de ne rien savoir, un
touriste égaré en pleine forêt amazonienne, un terroriste
arabe en embuscade. La nuit arriva à pas de jeunesse
derrière les arbres. Le soleil, chassé par les étoiles, finissait
de s’engloutir dans le creux des plaines. Des jeunes garçons
apprétèrent du bois pour le grand feu du soir. C'était le
moment où l'arbre-à-palabre voyait toute sa famille réunie
en son sein. L'heure était venue de résoudre les contentieux
du peuple, ressasser Le passé, réchauffer ces lits en bambous,
faire le programme du lendemain. L'heure était venue de
remercier l’Ancêtre pour ce jour qui venait de s'achever.

Que te dire de ce village en dehors de ce que tu sais


déjà ! Que te raconter sur ce géant aux pieds de... je ne sais

quoi! Ici, personne ne m'a raconté, j'ai vu moi-même.

20
Voici, je te décris le village tel qu'ilest main.

Koumameyong mesure deux kilomètres Il est 5ôrne

par deux grandes montagnes. Une route tracée par le


colonisateur traverse le village. Selon ce qui ma été
rapporté, ce sont les arrière-grands-parents d'Évinayong
qui avaient construit cette voie, contre leur gré. En haut de
ces deux montagnes sont gravés des symboles d'autrefois.
Entre les montagnes s'ouvre la grande forêt équatoriale qui
mène jusqu’à la source Otôngmekok. Selon ce qui m'a été
rapporté aussi, cette forêt regorge toutes les espèces végétale
et animale. Sa végétation luxuriante laisse rayonner un

paysage magnifique. La source s'étire sur plusieurs

kilomètres. Elle jette ses eaux dans le grand fleuve Kom dont

le cours conduit vers la mer. Les pêcheurs du village se

régalent de gros poissons que le fleuve leur offre.

Les cases se regroupent les unes à côté des autres. Elles


occupent le long de la route. On aurait dit une bande de
fourmis en file indienne, une foule païenne abasourdie par les
miracles christiques. Celle de Nkemeyong se trouvait à
l'extrémité du village. Elle ouvre le chemin qui mène vers la
montagne. Son mari avait aménagé un espace où elle pourra
parfaire l’éducation de leur fille. Chacune des cases possède
deux sorties dont la deuxième, derrière. Elle était réservée aux
femmes car celles-ci avaient l'interdiction de traverser la cour
du village. Leur déplacement s’effectuait derrière les maisons.
Les toitures en paille avaient la forme d’un triangle isocèle.
Les murs en terre battue et les portes en écorces d'arbre. Au
milieu du village, s'érigeait naturellement l'arbre-à-palabre,
lui aussi couvert de paille. Les ouvertures étaient sous-
tendues par de longs bois. Les bambous de chine servaient de
lits. Derrière les cases, des arbres fruitiers caractérisaient
l'esprit généreux qui régnait à Koumameyong.

21
Après son rêve, Évinayong eut besoin de s'eri;etenir
avec son père. Elle voulait lui parler de ce que tu suis déja
Elle avait un regard rêveur. Son visage devint grave. Son
apparence de petite fille se métamorphosa. Elle appela sa
mère et lui exprima son désir. Cette dernière la scruta,
C'était sa première fois de la voir manifester une telle

attitude. Elle eut peur :

- Qu'as-tu, ma fille ?

La question de sa mère la troubla. Elle essaya d’être elle-


même, mais ce qu’elle tenait à révéler la maintenait hors du
temps. Cette pensée bouillonnait dans son fond intérieur.
Son père, selon elle, doit avoir la primeur du message.

Nkemeyong était partie en mariage alors qu'elle


débarquait à peine à la vie. Avant d’avoir senti l’air chaud
du monde, son sort était déjà scellé. Pas besoin d'attendre
son maigre avis à sa majorité. Dans ce pays, la femme n'est
pas tout à fait majeure. Le futur mari de la jeune fille est
connu depuis le ventre de sa mère. « Mon ami, si c’est une
fille, elle sera l'épouse de mon fils.» Son opinion ? Que
foutre ! La tradition passe avant sa propre existence. Elle est
au-dessus de tout. C’est la vie-même. Non, ce n'est pas tout
à fait ça, je déchire ce passage de mon manuscrit. En réalité,
les parents possèdent une certaine expérience dans le choix
des conjoints. Pendant que les jeunes s'arrêtent à la beauté
extérieure, eux, regardent le sérieux de la famille de la future
belle-fille ou du futur beau-fils, bref, ils s’attardent à la
beauté intérieure. Voilà Pourquoi les unions duraient par le
passé contrairement à aujourd'hui où tout le monde veul
tout choisir.
Venu donc à Nkong-Nlam pour vendre son cacao,
Ayong profita de passer quelques jours chez son ami

d'enfance, comme les colons qui achetaient ces produits


façon, ils étaient les maitres

prenaient leur temps. De toute


eurent d’ailleurs

des lieux, les maîtres des gueux (et le dem


jusqu'au moment où j'écris cette histoire). Et les planteurs,
revenant de très loin pour la plupart, étaient esclaves des
temps, esclaves des lieux, esclaves de ces scrofuleux (et ils le
sont toujours). Ils se voyaient donc contraints de passer

plusieurs jours avant de pouvoir écouler leurs cacaos que les

métayers prenaient d’ailleurs à un prix dérisoire. À cette

occasion, tous les planteurs espéraient refaire une santé


financière. C’est donc à Nkông-Nlam que Salamba vivait
avec sa famille. Sa deuxième femme venait de mettre au
monde une jolie petite fille quand la grande saison de vente

s'ouvrit.

Chez lui, Ayong envia l’aisance matérielle. Après un


court passage sur le banc de l'école, son ami avait réussi,
alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d'années, à entrer dans
une compagnie minière. Il épousa sa première femme et
vint s'installer à Nkông-Nlam. Lorsque la société fit faillite
(c'est un sport national sous les tropiques de voir un
individu confondre les biens de la société avec les siens
propres), ses économies lui permirent d’avoir une grande
parcelle de terre et d'épouser successivement une deuxième,
puis une troisième femmes. Dix enfants naquirent de ces
unions. Très vite, Salamba devint un homme influent. Il
ouvrit deux unités de production dont une spécialisée dans
la fabrication de savons à huile de palme. Ayong fut ébloui
par cette histoire extraordinaire, lui dont la vie ne se

résumait qu'à cinq gigantesques plantations de cacao.


[demanda donc à son ami la main de sa fil efait
<

de naitre pour son fils Mevong, âgé de vingt à ‘atmba

7 nb:
ne put le décevoir. C'est ainsi que Nkemevo. levint
l'épouse de celus là. À huit ans, elle fut confiée à lamille

de son époux.

[x années passèrent.

Le jeune couple vivait heureux. Mais ce bonheur fut


très vite transformé en champ de ruine. Comme on dit, le
bonheur est éphémère, la souffrance est perpétuelle, La vie
est passagère, la mort est éternelle. C'est un long fleuve, un
puissant fleuve, qui nous entraine dans ses eaux boueuses.
Leurs deux premiers fils moururent à la naissance. Le couple
ne constituait qu'un grain de poussière qui voulait germer à
la vie. Le père de Mevong mourut un an plus tard, le front
glacé, les yeux à demi-fermés, les poings bien pliés, les
cheveux blancs et clairsemés, déçu de n'avoir pas porté son
petit-fils.

Bien que gardien des traditions, Meyong renonça à


prendre une seconde femme. Il préféra conserver le choix
de son père qu'il considérait comme un visionnaire. Il
multiphia les sacrifices, demanda aux ancêtres de féconder
sa demeure. Sa femme se rendit plusieurs fois chez elle pour
prendre les bénédictions de son père devenu vieux. Leurs
prières aboutirent (enfin !). De leur étreinte naquit une fille,
Evinayong. Ce nom était en hommage à son défunt père el
a sa culture noire.

La petite grandit sous la pratection de ses parents qui


s'étonnaient de sa croissance rapide, À peine commença-t:
elle à s'asseoir que ses premiers pas se dessinèrent. Elle cessa
de prendre le lait maternel très tôt. Son corps tout entier se
développa comme un champignon. Les premières paroles, à
un an, lürent prononcées. À chaque étape de son

AnyScanner
développement, ses parents se regardaieni 452 ais fiers
de leur enfant. Évinayong partit à l'école tt le it plus
jeune élève et la première fille du village au contact de fa
civilisation blanche. L’instituteur M. Nzamba admira l'esprit
éveillé qui l’habitait. Elle assimilait harmonieusement les
enseignements.

Fait singulier, elle avait de l'admiration pour les objets


ancestraux qu’utilisaient les hommes d'autrefois et que son
père avait méticuleusement rangés dans un coin de la
maison. Ces objets avaient une importance particulière à ses
yeux. Les questions qu'elle se posait faisaient parfois
sursauter ses parents. Son lieu de solitude était la nature.
Une étrangère au monde des hommes ? Un être surréel ?
Peut-être le sais-tu mieux que moi! J'ai un réel pb
d'interprétation. Ma mémoire est trop petite. Je réfléchis pas
assez. Impossible de comprendre certains phénomènes,
même les plus anodins. Elle visitait régulièrement le champ
de sa mère, non loin des montagnes du village. I] l’accueillait
chaque après-midi après les cours.

Ce soir-là, Koumamevyong revêtit son habit de silence.


Les arbres, derrière les cases, baissèrent leur tête. La pluie
fine du soir huila les branches et les feuilles. Les fleurs de la
basse-cour s’apprétaient à faire germer de nouvelles roses.
Le ciel se dégagea et laissa paraître ces êtres à la lumière
vacillante. C’est le moment le plus apprécié du jour. Le
crépitement du feu se fit entendre sous l'arbre-à-palabre.
C’est l’occasion pour les anciens de redonner vie à eux-
mêmes et aux ancêtres. La reine de la nuit apparut. Sa
lumière balaya l'obscurité qui gisait dans les cases. Les
enfants, torse nu, se jetèrent dans la cour et organisèrent des

jeux. À travers ces jeux, les anciens retrouvaient leur

jeunesse. Les souvenirs du passé revinrent tels des feux

ty
un
d'artifice, Leurs cœurs bondirent à l'écoute des airs que Îles
enfants entonnaient. Le feu était un symbole de paix, de
réjouissance, de bénédiction. C’est autour de lui que les plus
grands rituels s'organisaient. Les flammes dégageaient
l'énergie vitale. Son pouvoir transformait l'esprit du peuple
en un véritable champ de partage.

Ce soir-là donc, Évinayong décida de parler à son père.


Elle savait pertinemment que les femmes pouvaient être
frappées d'un mauvais sort en posant leurs pieds sous
l'arbre. Mais ce qu’elle tenait à dire allait au-delà de
l'interdit.

Meyong, assis avec d’autres anciens, avait la tête


ailleurs. L'aventure de sa fille le tourmentait. Ce qu'elle
détenait dans son cœur devint une puce dans sa puissante
oreille d'homme averti Sa femme le fit venir. Ils
s’entretinrent derrière la case de Mouaka.

- Gnô mone veut te parler.

- Je sais, où est-elle ?

Sans attendre la réponse à sa question, il s'empressa de


voir Évinayong, assise à la cuisine. Lorsque son père entra,
elle leva prestement la tête.

- Tara, je voudrais te parler.

- Je t'écoute.

- Non, pas ici, devant les autres.

- Tu sais que l’arbre-à-palabre…

- Je sais. Mais le message que j'ai à livrer dépasse le


cadre familial.

- Comme tu y tiens, très bien ! Je vais aviser le chef. Ta


mère et toi viendrez juste après.

Meyong sortit. Sa femme le remplaça. Évinayong jui


sourit.

- Tu es sûre que ça va ?

26
- Oui, nguha mè, répondit-elie joyeuseme

Tout d'un coup son visage s'assombrit. Une larme


sortit de son œil droit. Elle descendit jusqu'aux lèvres et lui
fit quelques chatouillements. Sa langue la recueillit, chaude,
dans la bouche. Elle supprima la trace par le revers de la
main. Une autre larme coula. Sa mère se précipita pour
l'essuyer. Elle chercha la cause de ces larmes. Son regard se
promena d'un œil à un autre. Elle balaya son visage mais ne
trouva pas l’origine de son chagrin.

- Qu'est-ce qu’il y a ?

- Nanëé, je dois partir, se libéra-t-elle.

— Partir ! Partir où ?

- Je ne sais pas exactement. Je t'expliquerai plus tard.

- Non, Évinayong, dis-moi.

À l'instant même, le père revint.

— Vous pouvez venir, tous les anciens attendent.

Nkemeyong s’attrista. Son ciel s’assombrit. Il se glaça.


Les veines qui peignaient son visage s'enflèrent. Son passé
resurgit comme une vague oubliée. Ses souffrances refirent
surface avec des griffes acérées. Les peines de ses grossesses
lui coupèrent le souffle avec la lame d’une épée.

Elle se rappelle avoir abominé le monde. Elle lui avait


prédit un enfer immonde à la mort de ses deux premiers fils.
Elle avait maudit le Ciel de l'avoir abandonnée, elle qui avait
consacré sa vie au service de ce peuple. Elle ne faillit jamais
à sa tâche de femme dévouée. Ces disparitions furent
interprétées comme une insulte à sa condition de femme.
Après tout ce dévouement, comment comprendre ce res
cynique que le Grand esprit posait sur sa personne tC RL
une sorte d’ingratitude que manifestait J'Ancêtre qui
dirigeait son peuple depuis l'aube des temps. À chaque
conception, elle dut se rendre chez ses parents Éroyantque

27
son malheur s'estomperait. Le poids de son mari au milieu
des hommes s’effritait à chaque fausse couche. Tous ceux de
son âge avaient fini par donner la vie. La naissance d'un
enfant dans un foyer était l'accomplissement d'un processus
fondamental. Toute la richesse se résumait en la
germination de l'herbe. Meyong se voyait refuser l'accès à ce
stade supérieur de l'humain. Son existence se réduisait à un
simple coucher de soleil.

Quand sa femme conçut une troisième fois, il multiplia


les sacrifices à l'endroit des ancêtres. Leurs forces mettaient-
elles du temps à écouter ? Refusaient-elles de les aider ?
Nkemeyong s'occupait minute par minute de l’état de l'être
qui se formait dans ses entrailles. Pendant neuf lunes, elle
consulta les femmes-sages du village. Elle courut par-delà les
sentiers, traversa les palissades, crut à la mort prochaine de
l'enfant qui germait en elle. Sa mère eut du mal à la rassurer
que l’être qui fécondait dans sa chair serait un vrai homme.

Tous ces souvenirs se bousculaient dans sa mémoire.


Certains ne parvinrent pas à défoncer les barrières de son
inconscient pour accéder à la conscience. Non, elle ne
pouvait pas perdre sa fille pour une raison peu évidente. La
quitter ? Partir? S'évader! S’enfuir! Tous ces bouts de
paroles ne peuvent être que des grains de sable enfouis dans
les eaux de la mer. Tous ses segments de phrases ne sont que
des traces langagières prononcées par un enfant qui
apprend à parler. Elle a accepté que sa fille aille à l’école,
apprendre Ja civilisation étrangère. Elle a quand même
accepté de s'ouvrir à ce monde responsable de sa misère.
Mais elle n'acceptera pas qu’elle la quitte pour une raison
peu évidente.

Sous l'arbre-à-palabre ce soir-là, tous les anciens étaient

ré 1e se À L: ÿ ; ; ,
éunis. Le message à livrer prit l'allure d’une cérémonie de

28
grande envergure. Il revét un caracter. r. La case

des-hommes était occupée entièrement. Le Et du che restait


visible par son emplacement distingué. Le vénérable
Akam'ayong, qui administrait cet endroit, prit un air grave.
De son visage avait rené loute la ferveur qui animait les
anciens autrefois pendant les solennités de haute importance.
Ses regards furtifs vers l'assistance transmettaient le respect
et l'honneur. Il fit régner l’ordre. Chacun soigna ses fesses sur
le lit. Ceux qui occupaient l'extérieur du hangar se turent. Les
femmes avaient apporté chacune un tabouret, Elles s’étaient
assises derrière le manguier planté devant la deuxième entrée
de l'édifice ancestral. Meyong fit irruption, après avoir
bousculé, puis grondé au passage quelques jeunes qui avaient
maladroitement envahi l'entrée principale du bâtiment. II se
dirigea docilement vers le chef. Arrivé à sa hauteur, il fléchit
son genou droit et chuchota dans son oreille. Il rejoignit sa
place au côté de son frère Ilotse qui, dans son long pagne en
raphia, attirait les regards de l'assistance.

Meyong occupait désormais une grande place au sein


de son peuple depuis que sa semence avait réussi à produire
des fruits. C’est une grande part de responsabilité qui lui
revenait. À côté d’Akam'ayong, il incarne la grande sagesse
essabônienne. Ses parents, ses arrière-grands-parents
avaient su léguer cette philosophie du partage, du respect et
de la reconnaissance. Le sage Essa-mbône sait manier le
verbe mieux que l'étranger dont la civilisation a longtemps
été considérée - par ignorance ? - comme le pont par lequel
tous les peuples devaient traverser pour atteindre la lumière.
Meyong reconnaissait en lui ces qualités.

Couché la nuit à côté de sa femme, le regard fixé sur la


(oilure de sa case, il esquissa un sourire élogieux devant la
grandeur que revétait sa stricte personne. Il en était fier. Une

29
fierté qui absorbait le reste de sa famille. Sa femme et fille,
en qui il voyait l’accomplissement de tout son fort,
reflétaient l’image d'une famille unie. Elles symbolisaicnt es
graines de cette fierté, de cet honneur.

Évinayong, précédée de sa mère, marchait vers Je


majestueux édifice. Son pas était leste, son visage brillant. Sa
robe enveloppait toute sa personne. Sa mère avait
soigneusement noué son foulard qui couvrait toute sa tête.
Celle-ci avait pris la forme d’un figuier pendant l'automne.
Ses fleurs avaient germé, ses couleurs multicolores. Leur
brillance jaune et rose portait toute la beauté qui caractérise
la naturé, À quelques mètres de l'entrée, des voix s’élevèrent.
Les yeux se tournèrent vers elle. Nkemeyong devint
invisible. On ne voyait que son ombre. Sa fille avait revêtu
toute la dimension maternelle. Elle s'arrêta à l'entrée et ne
pouvait accéder à cet endroit séculaire. Sur ordre du chef, la
jeune fille pénétra dans l'édifice et s’immobilisa au milieu de
tout ce monde dont les regards pullulaient comme des
mouches. Leurs yeux déchiquetaient, déchiffraient,
examinaient tout le corps de cet échantillon humain encore
en gestation. Ils le lisaient dans tous les sens, le relisaient, le
décomposaient, l’interprétaient.

De nouveau, des voix se multiplièrent. Comme un


okoumé géant, Akam’ayong se leva et imposa le silence.

- Ë mone wa a kômô kobë bia. Si nous avons accepté


qu'elle pénètre ici et que les autres prennent part à cette
cérémonie, ce n’est pas parce que nous ne respectons plus la
coutume de nos pères, loin de-là. Malgré le mal que nous a
causé l'étranger, nous essayons de ne pas abandonner ce qui
fait notre raison d'être. Si nous avons accepté que celte
cérémonie se tienne, c’est Pour orienter et consolider notre
voie. Nos pères nous parlent tous les jours. Ils nous parlent

30)
à travers nos fils, nos filles. Ils nous

AVES nos
arbres, nos ruisseaux, nos montagnes 1 parlent: à
travers le soleil, la lune, les étoiles. Nos pères sont la forêt,

ils sont nos enfants. Ils sont la montagne, le fleuve. Is sont


le soleil, les étoiles. Ce soir, ils nous parlent à travers notre
fille, ils sont notre fille qui se tient devant vous. Nous devons
donc écouter sa parole et l'accepter parce que c’est celle de
nos pères.

Le chef fut acclamé par ses pairs. Il se rassit et donna la


parole à Évinayong dont le visage se ralluma. Après avoir
parcouru l'assistance du regard, elle déclara :

- Ba tata ba nana, une voix est venue me parler. Une


voix du passé, une voix du présent, une voix de l'avenir. Une
voix du jour, une voix de la nuit, une voix des âges. Une voix
sans passé, une voix sans avenir. Une voix dont j'ignore tout
le parcours existentiel. Une voix qui pleure le déporté, une
voix qui chante l’oublié. Une voix qui crie pour la montagne
déplacée. Une voix de l’enfant sevré brutalement de la sève
nourricière. Une voix de la fille coupée prématurément du
cordon ombilical. Une voix de l’ancien dépossédé de la terre
ancestrale. Une voix dont les cornes ne reflètent plus toute
la nature originelle. Une voix nue, sans couverture. Une
voix de la chair écaillée par le couteau de l'envahisseur.
Pères, la Voix m'envoie retrouver sa voie, sa vraie voix. Je
dois parcourir les montagnes, les forêts. Je dois traverser les
ruisseaux, les plaines. Je dois voyager à travers les
campagnes, les villes, les pays. Je dois aller dans les terres
lointaines. Mon pas sera aussi rapide que l'éclair, mon
regard aussi brillant que le soleil.

Elle se tourna vers son père.

- Ngujè, j'ai besoin de votre bénédiction. La parole de


vos pères est aussi la vôtre. Votre parole, ainsi sera Ma

31
parole.

Un silence froid baigna l'assistance. Tous les ;scarqc


restèrent suspendus aux lèvres de la petite fille ont Je
discours mystérieux étonna tout le monde. Seul] le
crépitement du feu venait briser ce silence lumineux, La
voix du feu donna le ton à l'acquiescement de ces paroles
élogieuses qu'Evinayong venait de prononcer. Des Voix
crépitèrent, D'autres, comme des vagues, finirent leur
course effrénée sur l'embouchure d’une pierre. Elles se
dissimulèrent. Celle du chef se fit entendre.

— Ba kana na ngaï ya mibali, l'heure est grave. Nous


venons d'écouter le message de l’Ancêtre. Tout est aussi
clair que l’eau de nos sources. Mon père disait qu’on ne
marche pas en regardant les étoiles quand on a un caillou
dans son soulier. Si vous avez compris comme moi, c’est une
mission que nous assignent nos pères. Nous avons
l'obligation de retrouver ce que nous avons perdu. Vous
Savez, VOUS tous qui êtes ici, que notre monde n’a plus toute

Sa quintessence. Des choses lui ont été ôtées. Des choses

essentielles. Des choses indivisibl

es. Des choses uniques.


Oui,

nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes. Je le

“essens cruellement, Mon cœur, chaque nuit, lorsque

j essaye de renouer avec l'esprit ancestral, fond en petits

morceaux. Des tessons de Sang, du sang venu d’ailleurs, se


greffent autour de mon cœur et me

font saigner. Parfois, oui


parfois, j'ai honte, mais je ne peux vous l'avouer. Je suis

Téprénant ce qui nous a é

La voix du chef rey


quelqu'un qui
quelque chose.

té volé.
Enaïit de très loin. Elle était celle de
Souffrait,

quelqu'un à qui il manquait


Dans sa voi

X se dégageait un mystère, Toutes


32

rer rt OR Re ri sn mn +
my.

les voix du passé, celles de son peupie trahi, s'élevèrent.


Chacune d'elles exprimait une histoire, un désir, une
civilisation. Les voix se multiplièrent. Elles geignaient avant
de se fondre en un concert enivrant. Le chef ne s'adressait
plus seulement au peuple, mais retraçait tout un passé pour
rectifier le présent et construire l'avenir.

Il continua :

- Si nous avons perdu une grande partie de notre


héritage, n’engloutissons pas notre avenir au fond des âges.
Comme on le dit chez nous, le vent aide les personnes sans
hache à se procurer le bois de chauffage. Le Dieu qui
garantit la vie a été volé. Il nous revient de le récupérer !
Beaucoup ont avancé maladroitement que notre peuple n’a
pas d'histoire parce que ne possédant pas d’écritoire
capable, selon eux, de remonter notre passé. Mais ce qu'ils
oublient c’est qu’au commencement était la parole, et la
terre Essa-mbône est garante de cette parole. De génération
en génération, nous avons légué, par la parole, notre culture.
À travers le verbe, nous avons sauvegardé notre manière de
vivre, notre pensée du monde et de la vie. Mais cette pensée,
notre pensée, a été jugée irrecevable et du coup sacrifiée sur
l'autel des civilisations. L’oralité qui faisait notre force fut
rejetée en bloc, sans concession, sans condition. Et notre
histoire fut enterrée, et notre civilisation commença à se
désagréger. On nous donna une autre version, une version
que nous ignorions. Une version différente de nous. Une
version tout en boue. Une version de clichés. On nous
Persuada que nous n'étions pas cultivés. On nous affirma
que ceux qui n'avaient pas vécu notre histoire étaient mieux
placés pour nous relater les réalités de notre terroir. On
nous changea de langue, on nous changea de nom, on nous
changea de terre, on nous changea de pensée, on voulut

33
même nous changer de couleur, mais € a seule.
l'indéracinable valeur qui nous restait.

Dans cette verve élégiaque, un voile nr couvri


l'assistance. La rime, limpide et dévoreuse, creusait son
Lorrent dans ces cœurs bondés d’épines. Chacun se sentit
touché par ces paroles et voulut remonter le temps pour
changer le cours de l’histoire Essa-mbône. O temps, ce long
fleuve tranquille. 11 continue de couler, entraînant tout sur
son passage. Pourquoi ne pas s'arrêter un moment et jeter
un regard en arrière ? Pourquoi ne pas t'arrêter et redresser
ton cours ?

La nuit était avancée. Son linceul ténébreux obscurcit


les astres du ciel. Dans l’assemblée, une voix reniflait, celle
de Nkemeyong. Assise derrière le corps de garde, le visage
entre les mains, elle pleurait. Si elle avait un avis à souscrire,
elle prendrait sa fille et s’en irait avec elle. Mais elle ne
pouvait rien, les esprits avaient décidé autrement : c’est son
sang qui a été choisi. Comme le reste des Essa-mbônes, le
discours du chef l’avait réveillée. Elle savait que sa famille
dépendait entièrement du peuple. Sa vie était le peuple-
même. La loi du groupe ? La loi pour le groupe ? L'individu
contre le groupe ? Non ! il faut s’aligner, pour le groupe.

Une autre voix, celle du chanteur des valeurs, se fit


entendre. Rawambias était l’aimé de tous. Par ses mélodies
nostalgiques, il faisait honneur aux anciens. La cinquantaine
dépassée, il avait une tête remplie de souvenirs. Il avait
connu les grands guerriers qui dirigeaient le peuple jadis et
vécu les grandes batailles de l’époque. Par son courage et S0n
abnégation, il Participa, aux côtés des étrangers, à la gue?Tt
immonde. Dans ses chants et ses histoires, il conte le drame

qua connu l'humanité pendant cette période et dévoile la

bancalité de l'esprit humain. Ses larmes, qui coulent

34
toujours à flot pendant ces airs, sont sa source d'inspiration.
Elles sont exceptionnelles parce qu'il est interdit à l'homme
de pleurer. On pleure en dedans de soi. Les larmes coulent
dans notre cœur et non sur nos joues. Il se mit à chanter le
peuple Essa-mbône devant l'assistance :

O Essa-mbône, force de mes Ancêtres

terre de ma Terre

terre de mes Terres

Essa-mbône, tes entrailles ont été dépecées

j'ai vu ton héritage volé

j'ai vu tes enfants pourchassés

terre de mon Sang, couleur de ma Peau, racine de mon Être


Essa-mbône, brille à travers les Nations

vis sans concession

demeure toi-même

parle quand même

Essa-mbône, je veux que !u 7: portes sans honte


que tu cries sans crainte

que tu chantes ta Face,

Berceau du Sang originel.

Par ce chant, l'assemblée sombra de nouveau. Chacun


se demandait pourquoi les dieux ne les avaient pas épargnés.
Pourquoi n'avaient-ils pas combattu l’envahisseur.
Pourquoi l'avoir laissé détruire tout un peuple, de la racine
à la feuille ? Ces dieux étaient-ils plus forts que les nôtres ?
Non, il ne pouvait en être ainsi, nos dieux étaient bien trop
forts. La raison ne pouvait être celle-là.

Akam’ayong leva la séance. Chacun se retira dans sa


case avec l'esprit révolté. La nature silencieuse de la nuit
berçait les corps des anciens aux visages émaciés. Les êtres
de la nuit parcouraient les sentiers du village sinistrement

35

AnyScanner
asphyxiés. Ils froussaient leurs ailes au passage des habitants
qui frémissaient par moments.

Les nuits à Koumameyong n'étaient pas seulement des


moments de recueillement, un temps propice 2
rétablissement de l'esprit du terroir. Les nuits étaient aussi
ces jours peints en noir, où la voix du silence, le sifflement
du vent, se rejoignaient avant de se fondre en un sombre
nuage de pénitence. Derrière ce voile, se dressaient les êtres
d'outre-tombe. C'est l'heure où l'esprit du fleuve, de Ja
montagne, de la forêt, se rejoignent.

Le chef l'avait compris en renvoyant ses pairs dans leurs


cases. Il savait que l'heure où le fleuve grogne, l'arbre gémit,
le feu frémit, les étoiles crépitent, avait sonné. Dans le
sommeil, le cœur dégageait ce mai historique. Les jets de
sang arrosaient ce fleuve co:;.:21 dont les bras ne
possédaient plus assez de force. ! :::seait la peine éternelle
infligée par l’envahisseur. Les Ess2::56niens se plongèrent
dans une prière commune :

Ô nuit, refroidis mes pensées

fais disparaître mes iniquités

que ton voile sombre couvre mes peines

que ton regard me donne des frissons

que la pluie fine qui coule en toi lave mon visage souillé
nuit, que mes YEUX pénètrent ton séant

ef voient ton cœur libérer les étoiles du matin


ô nuit, lave ma pensée

Pénètre-moi de ton mystère éclairé

Ô nuit, mes racines ont été enterrées en toi


ressuscite-moi, mes valeurs se son

je veux renaître, je ne peux Hottrt

mon cœur et mon âme refusent de s éteindre

Ta source inépuisable de sagesse nourrit l'animal pensant


chaque fois que ton ombre s'abut
apocalyptiquement sur le jour incestueux

Tu balaies de ta blanche main les peines

infligées à ta terre nourricière

et tu injectes ton ocre et ton kaolin dans

cette masse veineuse en ébullition

Ô nuit, accorde-moi tes armes,

je veux redevenir moi-même

ma couleur a terni, mes cheveux ont blanchi

mes jambes se sont effondrées

Mes mains, valeur sûre de ma force

tremblent à l'approche de l'ennemi

Les racines de ma pensée se sont déconnectées

à cause de l'Orage civilisateur

Ô nuit, que ton épée pénètre le cœur de mon ennemi


et retire ce qu’il m'a dérobé

pendant mon Sommeil historique

Nuit, mes larmes te chanteront des odes sacrificielles


et ma tête acquiescera tes œuvres suprèmes el libératrices
Ô nuit !
Le matin s'était réveillé.

Les oiseaux du ciel chantonnaient sur les manguiers


plantés tout au long du village. Sous les feuilles perlaient des
gouttes de pluie tombée nuitamment. Une pluie fine avait
arrosé la chair des plantes et des cases. L'intérieur des
toitures avait été pénétré par ces gouttes. Au petit matin,
certains habitants, encore envahis par ce long sommeil, se
réveillèrent péniblement, baptisés par les larmes de nuit. Les
animaux domestiques faisaient leur course du matin. Les
coqs ouvraient leur gosier afin de précipiter la venue du
seigneur-soleil dont les rayons dessinaient illisiblement un
ciel bleu. Ils perçaient vaguement les nuages encore plongés
dans le berceau de la reine-lune. La cour du village avait
reçu, elle aussi, ce bain matinal. A l'entrée du corps de garde
gisaient les feuilles vertes entraînées par le vent. Tout au
loin, la voix de la montagne, comme chaque matin, se fit
entendre. La source Otôngmekok signalait à ses habitants
qu'elle s'était réveillée malgré tout.

Comme à son habitude, le chef s'était levé le premier.


D'autres anciens, couverts de longs pagnes en raphia attachés
l'imitèrent. Chacun fit le tour £e sa case
examinant le les toitures en paille. Meyong
dépécha un garçon pour nettoyer l'édifice séculaire.

Cette nuit-là, Évinayong se baigna dans la chaleur


maternelle. Son sommeil fut long et tranquille. Elle n'avait
autant dormi. Le souffle de sa mère n’arrêtait pas d'effleurer
son esprit. Il flirtait avec lui. Au réveil, Nkemeyong
accomplit ses tâches domestiques. Elle s’abstint de réveiller
sa fille voyageant dans la jungle du temps. Le matin venu,
les Essa-mbône allaient trancher définitivement ce dilemme
qui s’imposait à eux: doit-on envoyer Évinayong à la
recherche de l'héritage perdu comme l'exige la Voix ? La
Fille de Meyong peut-elle encore retrouver cette partie
suprême de la richesse essambônienne ? Son statut de
femme lui permet-il d’endosser une telle responsabilité ? Et
cet héritage, existe-t-il toujours ? Peut-il encore leur être

derrière la nuque,
s vieux murs et

restitué ?
Je vis deux camps se dresser comme des énormes

acajous en plein milieu de la forêt : d’une part, ceux qui


estiment que tout est perdu, il n'existe plus d’héritage à
sauver, Tu peux reconnaître de ce côté le vieux Ilotse,
soutenu par le chanteur des valeurs, Rawambias ; d'autre
part, ceux qui pensent que la voix des ancêtres est à
respecter, l'héritage du peuple Essa-mbône se trouve aux
mains de l'étranger, et il importe de le ramener. Le chef était
soutenu par Meyong qui, bien que lié à sa fille, priait pou
que les Esse-mbône retrouvassent leur nature perdue.
Rs . . pue ; 4
père, en avaient fait a) oe Fe,
ant. I] lui revenait donc d°

érenniser c :
P que Ses aïeux avaient mis des siècles à

façonner Il tai
. € 1] g ‘
tait ENCore tout Jeune lorsque l'étranger, sorti

40
du néant, et dont il ne redoutait aucunerner. là regie, avait
réussi à mettre par-dessus bord ce qu'il consiterait comme
sa seule raison de vivre. Depuis lors, le désespoir l'a gagné.
IL s’en veut de n'avoir pas été capable, en ce temps-là, de
sauver son peuple. Cet octogénaire avait désormais le pas
très lourd. Le soleil de son visage rejoignait irréversiblement
son lit éternel. La blancheur de ses cheveux annonçait une
dormante froide. Sa peau, collée aux os, laissait paraître une
existence parsemée d'embüûches. Des chemins onduleux
gagnaient chaque jour une partie de sa peau. Quelques
mouvements de sa chair suffisaient pour comprendre les
vicissitudes d’une époque tourmentée. Lorsque les ancêtres
avaient parlé, un regain d'espoir avait illuminé son esprit.
Mais il s’éteignit très vite car, pour lui, il n’y avait plus rien
à sauver. Les ancêtres s'étaient trompés. Quel gros risque
prit-il de contester la voix ancestrale ! Lorsque j'entendis
cela, une épaisse sueur froide brisa mes pores. I] laissa même
entendre que le choix porté sur Évinayong ne l’arrangeait
pas. Pourquoi les ancêtres ont-ils choisi la femme pour
sauver son peuple alors que depuis des générations, c'est
l’homme qui dirige le monde ? De braves garçons, capables
de grands exploits, il y en a dans le village. Les ancêtres
n'avaient qu’à prendre l’un d’entre eux. Qu'est-ce que les
dieux, brutalement, ont trouvé en la femme pour lui confier
une mission aussi noble et difficile ?

Plusieurs interrogations se bousculaient dans sa tête. Il


prit la parole en premier sous l'ordre du chef.

- Je ne vais pas ici retracer le chemin, ê combien


difficile, parcouru par notre peuple. Chacun connaît la vie
que nous avions menée et celle que nous menons
aujourd’hui. Nous avions connu des temps de gloire, oui de
gloire, Nous vivions heureux avec nos femmes, nos enfants.

fi
Nous leur transmettions nos valeurs, nos vrai: valeurs
Puis est arrivé le Tourment qui nous conduisit dans un
cercle infernal. Nous perdimes tout ce qui nous était cher ]]
prit une grande partie de ce que nous possédions et
conservions avec soin. Par cet acte, il a tué l'âme de notre
peuple et défait l’ordre du monde. Aujourd'hui, nos
ancêtres nous demandent des comptes. Ils nous cherchent.
Ils cherchent leur place. Où leur avions-nous construit les
cases ? On dit chez nous que c’est à cause de ses petits que
l'éléphant déblaie les broussailles. Aujourd'hui, les ancêtres
veulent leurs femmes, leurs enfants. Ils veulent leurs
masques, leurs tam-tams. Où avions-nous caché leur Dieu ?
Que sont devenues leurs langues ? Mes frères, une question
se pose: sommes-nous encore capables de reprendre ce
patrimoine ? Existe-t-il encore quelque chose qui nous
ressemble ? Nos pères disent « oui ! » et nous ? Je ne peux
m'opposer à cet idéal. Leur parole a toujours été juste et
vraie. Mais avons-nous encore de valeur à réclamer ? Nos
richesses ont été vendues. Elles ont été disséminées sur les
chemins du monde. Elles ont été converties en dollar
immonde. Elles sont en euro vagabonde. Elles sont
confondues avec les immeubles qui s’inondent. Nos valeurs
ont été dépouillées. Elles sont désormais nues, sans
enveloppe. Elles sont des objets de luxe installés dans de
grands salons. Elles font l’objet d’admiration dans de grands
musées. On leur à donné d’autres appellations. On leur à
attribué d’autres significations. Les ancêtres ont peut-être
raison. Mais avons-nous encore suffisamment de force, de
pouvoir sur elles ?

Le vieux [lotse souffrait. I] se sentit victime de l'injustice


historique. Assis en face du chef, il voyait tout son Corps
trembler comme une feuille morte. Il se regardait tristement,

42
surpris de voir la nature reprendr: ‘511: :5n essence
injectée autrefois en lui. La parole qu'iü rensii äe prononcer
toucha tout son être.

Le chef gratta la tête. Ses yeux tournaient dans tous les


sens, sans pouvoir se poser. Il pensait que le vieux Ilotse ne
posera pas la question sous cet angle. Il cherchait comment
la parole des ancêtres souffrirait de quelque infirmité.

Meyong, assis à côté de lui, scrutait le sol pendant que


Rawambias acquiesçait tout ce qu'Ilotse venait de déclarer.
Il chercha à croiser le regard du chef mais celui-ci ne voyait

personne.
À nouveau, un silence morne couvrit ce rendez-vous

matinal. Tout le village avait fini de se réveiller. L'odeur âcre


de la fumée sortait des cases. Les femmes réchauffaient les
aliments alors que leurs époux préparaient les outils des
champs. Le brouillard de la montagne gagnait peu à peu le
village. Au corps de garde, le feu berçait les corps des
anciens dont les esprits continuaient de voyager dans les
temps immémoriaux.

Le chef, toujours silencieux, restait pensif, avant de


fixer celui qui, tout à l'heure, voulait coincer son regard.

- Alors Rawambias, quel est ton avis sur le sujet ?

Ce dernier sursauta, surpris de cette question presque


brutale du chef. Bien sûr, il avait son point de vue à donner,
mais il ne s'attendait pas à parler aussi tôt. Ses gencives
édentées mordirent la lèvre inférieure. Il joignit ses mains
avant de déclarer :

- Adumia mè, mon cœur est lourd de chagrin. Je


tremble, L'hirondelle vole haut dans le ciel mais ses idées
sont à terre. La question qui se pose aujourd'hui est
fondamentale dans le devenir de notre peuple. Les
étrangers, en débarquant chez nous, estimaient avoir une

43
mission bienfaitrice. Nous savons ce qui en est suivi: qu
sang, que du sang versé. Ils ont jugé que nous adorions des
faux dieux et que le leur était le seul vrai qui méritait les
adorations. Croyez-vous qu'avant leur arrivée, now
ignorions Nzame ? Est-ce l'étranger qui nous a appris à Le
nommer ainsi ? Je ne pense pas ! Nous connaissions le vrai
Dieu et son nom. Il se trouve dans nos masques, nos fleuves,
nos arbres, nos montagnes. C’est là que nous l’adorions. I]
nous écoutait et exauçait nos prières. L'étranger est arrivé et
Nzame a été détruit, nous avec lui. Une grande partie de
notre culture fut effacée de la surface de la terre. Mes chers
frères, la faute humaine est comme une colline; chacun
grimpe sur la sienne pour observer celle de l’autre. Chef,
vous demandez mon avis. Les ancêtres ont parlé, je ne peux
m'opposer à eux. Mais sommes-nous encore capables
d'effacer toutes ces exactions commises sur nous ? Sommes-
nous capables de reprendre ce qui nous appartient ? Ne
devons-nous pas continuer la lutte, non pas pour arracher
ce qui nous a été volé, mais conserver ce qui nous reste ?
Notre héritage ne peut être ailleurs. Notre héritage, c'est
nous-mêmes. Nous ne pouvons envoyer nos enfants dans
un combat où nous partons déjà perdants.

Par ces derniers mots, Rawambias fondit en larmes. $es


gencives pleurèrent aussi. Son visage amer ne bougeait plus.
Son discours entraîna ses pairs dans un mutisme total.
Pouvait-on trouver un remède à ce mal historique ?

Le soleil dans le ciel continuait sa course. Ses rayons

pénétrèrent l'intérieur du Corps de garde d'où sortait une


fumée défunte. Elle nageait de tout

à lambiner leur tête afin d'éviter le

L'avis de Rawambias avait rejo


le patrimoine volé ne pe

côté, obligeant les vieux


Contact avec les yeux.
int celui du vieux Ilotse :
ut être repris. Le mal historique n£

44
peut être pansé, il faut le consonre

Akam'ayong jeta un regard inguls teur vers ses autres


compères qui l'entouraient : Meyong et Sindikou, avant de
se replonger dans ses impénétrables pensées. Évinayong
venait de déposer la nourriture dans une grosse assiette au
milieu de ses pères mais personne ne fit attention à elle.
C'est le cœur de son père qui se serra brusquement au
contact de son ombre. Le silence régnait dans toute sa
dimension. Les appels dans la cour fragmentaient ce
mutisme écrasant. Le chef, toujours songeur, pensait à tous
ces sacrifices consentis par l’Ancêtre pour le rayonnement
de sa famille. Il pensa aux migrations historiques entreprises
par son peuple et aux grands combats contre d’autres
peuples, pour posséder une parcelle de vie à l'échelle
universelle. I] pensa enfin au drame qui mit fin à toute cette
gloire. Non ! une rage jamais sentie lui monta par-dessus ses
sens. Une colère incommensurable l’envahit. Elle monta et
se répandit sur tout son corps. Son sang brûlait comme une
lave. La fierté, la révolte, l'animaient. Une fierté blessée,
meurtrie. I] ne comprit pas que ses frères puissent douter de
la parole ancestrale. Il se sentit trahi, mais il ne put montrer
sa déception. Le chef ne baisse jamais les bras même lorsque
l'espoir n’est plus.

Il revint à lui-même, surtout quand le chant du coq,


derrière l'édifice, trompeta les derniers instants de la
matinée. Il mastiqua une kola bien rouge.

- Mon cœur, contrairement aux vôtres, est plein


d'allégresse, non pas pour ce que je viens d'entendre, mais
pour la lumière que viennent de nous apporter nos ancêtres.
Vos paroles, chers frères, me donnent la force d’agir. Elles
me donnent la force d'accomplir la mission que nous
assigne Nzame. Depuis des générations, il nous guide.

45
15 de nourriture, nous ::i offrions
se remplissaient. Lorsque nos
res lui étaient adressées

Lorsque nous manqulo!

des sacrifices et nos greniers ù


e fécondaient pas, des prië

femmes n | ù
es devenaient fertiles. Lorsque nous étions

et leurs entraill
atteints des épidémies,

santé revenait. Nous posséd


écorces d'arbres, don de la nature. Notre bouche était

capable de déplacer les montagnes, de tuer et de guérir.


Aujourd'hui, ces paroles ne valent plus rien. Vous prétendez
que nous n'avons plus assez de force pour nous-mêmes. Qui
vous donnera cette force si vous ne savez pas ce que vous
valez ? Qui vous prendra en considération si vous ignorez
qui vous êtes ? Si les étrangers ont réussi à nous fragmenter,
ce n’est pas à cause d’une prétendue faiblesse de notre Dieu,

nous opérions des sacrifices et [a


jons de puissantes herbes et

mais c’est parce que nous avions manqué de courage, de


confiance. C’est parce que nous ignorions à un moment
donné nos vraies valeurs. C’est parce que nous ne parlions
plus à un moment donné un même langage. On dit chez
nous que le passage d’une personne bancale dessèche le
sentier. Mes frères, nous sommes les premiers à avoir mis
nos propres chaînes. Nous nous sommes livrés sans
combattre, alors que nous avions des potions qui nous
rendaient immortels aux balles de l'ennemi. Aujourd'hui
vous vous plaignez du traitement que nous inflige
l'étranger. Je pense que la cause c’est d’abord nous-mêmes.
Nous avions désobéi à notre Dieu et trahi nos pères. Frères
c'est votre chef qui vous parle. Vous et moi dirigeons €
peuple et sommes responsables de son devenir. Nos pères
nous parlent, écoutons-les.

La voix du chef avait alerté les gens du village. Le corp”


de garde s'était rempli en quelques secondes. Akam'ayon£
parla de toute sa force. Sa voix résonnait comme le tambour

4 6
du soir. Il cherchait à convaincre. Les veine: se dessinaient
prestement sur son visage ruisselant de sueur. Il y fit passer
chaque fois son index. Les ailes de son nez reniflaient. Ses
poings étaient fermés et ses fesses ne parvenaient plus à tenir
sur le lit qui les avait rendues si maigres et osseuses. C'est un
appel qu’il lançait à ses congénères, un appel à une prise de
conscience et à l’action. La nation essambônienne est en
danger.

L’atmosphère calme mais lourde reprit.

Meyong, jusque-là silencieux, voulut se faire entendre


lui aussi. La question du jour avait pour épicentre la
régénérescence du peuple Essa-mbône, et sa fille était celle
qui devait rendre possible ce retour. Dans les discours
entendus, deux écueils valaient la peine d'être soulevés :
l'infériorité culturelle que l'étranger collait à sa terre et sur
laquelle le chanteur des valeurs s'était fortement appuyé, et
la position sociale de la femme que le vieux Ilotse avait, par
légèreté, historiquement négligée.

Contrairement à son habitude, Meyong adopta une


voix plaintive. La question avait hautement un double
intérêt : il se plaignait pour son peuple meurtri et qu'il
importait de sauver, il avait peur également pour le choix
porté sur son unique enfant, peur pour son âge, peur pour
son statut de femme que beaucoup considéraient comme
une destinée naturelle, peur enfin pour sa femme qui
mourrait de chagrin si le départ d'Évinayong se confirmait.
Pour lui, malgré tout, la question ne se posait pas tant qu'il

restera attaché aux valeurs ancestrales. Mais il aurait voulu


être à la place de sa fille. Elle serait là à pérenniser son nom
et celui de son père. Au fond de Jui, depuis sa révélation, une
ode éternelle monte chaque fois et devient lumière. Lorsque
sa fille était entrée dans l'édifice ancestral, son sang ne fil

47
qu'un tour. Ses jambes tremblaient mais il n'osaït as le
montrer. Dans le discours qu'il allait prononcer, il jura au
fond de lui de ne pas montrer cette défaillance de son âme.
Il remua ses lèvres, prit un air sérieux et déclara :

- La question qui se pose aujourd'hui retrace toute


l'histoire de notre terre. Pour la résoudre, il faut remonter à
l'origine pour comprendre la plupart de nos erreurs.
Connaître son ignorance est la meilleure part de Ja
connaissance. En débarquant chez nous, l'étranger portait
la cagoule d’apôtre. I] déclara qu’il était venu nous apporter
le salut. Il nous obligea à abandonner notre Dieu jugé
obscurantiste. 1] nous contraignit à accepter la pauvreté à Ja
richesse car, selon lui, « le paradis appartient aux pauvres ».
Il nous poussa enfin à tout accepler sans raisonner. On se
désintéressa de notre sol et de notre sous-sol. On négligea la
valeur de notre or et de notre diamant. On foula aux pieds
nos herbes et nos arbres. On brüla nos masques. On
abandonna notre négoce et mit fin à notre entente
réciproque. On se dressa les uns contre les autres. Il vint
alors portant, cette fois, un voile de négrier. Des millions de
nos enfants, de nos femmes, de nos frères, furent enlevés.
Des milliers périrent pendant la traversée. L'exploitation
des ressources naturelles rejoignit celle des ressources
humaines. 11 fit installer des industries et s'enrichit à noS
dépens. Il exploita notre or, et notre diamant, notre sol à
notre sous-sol. Il massacra quelques esprits restés
« éveillés ». Que du sang avions-nous versé, du sang- Out
Rawambias.

I se tourna vers le chanteur des valeurs : :

- L'étranger nous traite de barbares, de sauvages. TT


ce ne sont pas ces sauvages et ces barbares qui son

{
_ res du monde”
l'origine de la première ni de la seconde guerres du

48
Ce ne sont pas ces sauvages et ces barbares qui ont sacrifié
le Fils de Nzame ! Non, l’évangile lui a servi de pont pour
mieux nous exploiter et nous dominer. C’est grâce au cou
que la tête a une place pour se poser.

Il revint du côté du vieux Ilotse :

- L'autre grave erreur, ndomi, c’est le royaume sans


peuple que nous confions à la femme de gouverner.

Son regard se dirigea vers le chef :

- Chef, pensez-vous que nos femmes sont nos

esclaves ?

- Non.
_ Pensez-vous que nos femmes sont dépourvues de

sagesse et d'intelligence ?
- Elles en ont.

_ Pensez-vous que nos ter: sont incapables de tenir


une lance ?

- Elles le peuvent.

_ Chef, arrêtons de faire subir à nos femmes l’outrage

que nous subimes pendant l'invasion étrangère! Si le


bambouin se mettait à regarder son derrière, lui aussi rirait.
C'est vrai, c'était dans notre coutume de les traiter ainsi. Nos

pères en avaient fait autant, mais avaient-ils vraiment bien

agi? Je ne pense pas. Nos ancêtres aujourd'hui l'ont


compris. Ils l’ont compris en désignant ma fille, notre fille

pour nous sauver. Les temps ont changé, mes frères. Le


d’hui n’est plus celui d'hier. Nous

a femme restera toujours


qu'elle n'est pas
erminé.

statut de la femme aujour


avions soutenu par ignorance que |
la femme. Ce que nous avions oublié c'est
un produit de la nature. Son destin n’est pas prédét
Comme l’homme, elle est appelée à changer. Notre Dieu 1
donne la place qui est la sienne. Nous ne pouvons choisir

quelqu'un d'autre.

49
À nouveau, le silence succéda au discours de Meyong,
Le chant du coq annonça le milieu du jour. Le soleil OCCUpait
majestueusement le milieu du firmament et déversait ses
antennes sur les crânes luisant de sueur. L’herbe folle dans
la basse-cour dégageait une chaleur suffocante. Le vent était
Chaud et sec. La chaleur du jour l’avait rendu insolent. La
danse du feuillage des manguiers signalait sa présence
invisible. Le grand feu du réveil ne représentait plus qu'un
amas de cendres.

Le chef avait esquissé un sourire après avoir écouté


Meyong qui s'était montré cocardier envers sa terre natale
et prêt à tout acte sacrificiel. Mais la question restait entière.
Aussi, le chef décida-t-il de la remettre à plus tard, avec

l'espoir que ses congénères comprendront véritablement


l'enjeu de l'heure.
La nuit tombée, Meyong s'était retrouvé avec sa famille.

Pendant le repas, seul le bruit des casseroles maintenait


l'atmosphère chaude. Nkemeyong, ce soir-là, se sentit très
affectée. Aussi demanda-t-elle à son mari l'autorisation de
dormir avec sa fille. 1] avait compris l'angoisse de sa femme.
Il savait que depuis la déclaration d’Évinayong, elle
souffrait. Elle n'avait jamais envisagé un quelconque départ
de celle-ci. Cette annonce déclencha des insomnies.
Couchée à côté d'elle, cette nuit-là, elle la contemplait
comme un tableau. Parfois elle versait des larmes lorsque
d’autres femmes parlaient du mystérieux personnage qui
s'était incarné en sa fille. « Que peut-elle bien avoir de
particulier ? » continuait-elle de s'interroger. Elle finit par la
réveiller au milieu de la nuit.

— Évine ! Évine ! lève-toi, j'ai à te parler.

- Oui, mama, répondit-elle, le visage endormi.

- Est-il vrai que tu dois me quitter ?

- Je ne sais pas pourquoi c’est moi qui dois partir. Je ne


veux pas te quitter, mais il y a des forces au-dessus de nous

Nkemeyong fut étonnée d'écouter sa fille à la voix

Lei

enrouée parler comme une grande personï: son timbre
était celui de la cloche du dimanche. Elle &::, un Peu de
temps encore, marchait à quatre pailes, n£ se souciai
nullement de l'existence, ne connaissait rien d'autre que
l'affection qu’elle lui donnait. Elle comprit peu à peu qu'un
ange était sorti de sa chaumière. Mais elle voulait que sa fille
mesurât l'acte qu’elle s’apprêtait à accomplir. Elle aurai
souhaiter qu’elle occupât la première place dans son cœur.
La femme de Meyong avait besoin d'être guidée, d'être
comprise. Elle lui raconta l’histoire de ses parents à elle.

« Évine, Yà fut une femme extraordinaire. C’est


aujourd’hui que je reconnais vraiment cela. J'ai voulu lui
ressembler. Je me rappelle lorsqu'elle nous disait, les larmes
aux yeux : « Je pleure toutes les nuits pour vous. Je songe
parfois aux souffrances qui me sont infligées par votre père
parce que je vous aime. »

À ce moment-là, on m'appelait encore par mon nom de


famille. Elle m'ouvra son cœur de souvenirs : « Ékore, te
souviens-tu des nuits au cours desquelles ton père rentrait
ivre, nous menaçait toi et moi, me battait sans raison ?
Lorsque, voulant fumer, il demandait tes cahiers pour y
arracher des feuilles entières, et tu te recroquevillais en
sanglots ? Te souviens-tu ? »

Durant tout son mariage, elle montra à tous ce que c'est


qu'aimer ses enfants, son mari. Malgré les sévices, elle ne
céda pas. Plusieurs fois, elle fut poussée par d’autres femmes
d'abandonner son foyer. Elle ne devait pas perdre sa vie à
cause du mariage. L'enfant ne refuse jamais le sein de sà
mère même lorsqu'il est plein de gales. Et la cuillère, même
dans le noir, n'oublie jamais le chemin de la bouche.
D'autres femmes, dans son cas, ont quitté leur foyer, jaissan!
derrière elles des familles entières. Plus tard, les enfants 0"

52
reconnu l'itinéraire de leur génitrice. Pourquoi risquer sa

vie pour un mari qui ignore les principes de la vie à deux,

qui ne veut pas le bonheur de ses enfants ? Partout où ma

mère passait, des regards de moqueurs l'agressaient,

l’agaçaient. Tu sais, Évine, ma mère avait un frère qui

l'aimait beaucoup. Il était mort assassiné. Après cette

tragédie, elle n'eut plus quelqu'un sur qui compter.

Ndongông avait été froidement fusillé alors qu’il préparait


ses filets de pêche au bord du fleuve Kom. Il était parti
pendant que la blancheur du jour commençait à se
débarrasser de son linceul noir. Sans avoir touché une
goutte d’eau, ni déranger sa femme et sa fille M’bie encore
blotties sous les draps, il arriva à Kom et commença à
pêcher. Or l'assassin, au sortir d’un complot qui avait réuni
la plupart des anciens, l'avait suivi jusqu’au fleuve. Lorsqu'il
vit Ndongông ramasser ses filets, il laissa partir le coup de
canon qui l’atteignit à la poitrine. Très vite, le tueur vint lui-
même en courant annoncer la tragique nouvelle. Alors, tout
le village, écœuré, accourut jusqu’au lieu du drame. Le
blessé est transporté en urgence au village. Il saignait
beaucoup. Voyant qu’il n’allait pas s’en sortir, il demanda à
être baptisé. L'eau bénie qui ruisselait sur sa tête l’aida à
traverser Ja frontière qui séparait la vie de la mort. Selon ma
mère, son frère a été tué par jalousie, Les gens enviaient
l'aisance dont jouissait sa famille, de la force physique qui
animait cet homme, de sa forte popularité.

De son vivant, ma mère ne manquait de rien. Elle était


sa protégée. Lors de son premier mariage, c'est son frère qui
avail organisé les préparatifs : du bétail, du poisson de toutes
sortes, de la volaille, des régimes de banane, du manioc. Il
voulait montrer à la belle-famille que sa sœur n’était pas
n'importe qui. Au cours de ce mariage, elle n'eut pas
d'enfants. On l’accusa de femme stérile. Aussi fut-ell,
chassée par sa belle-famille. Son frère, refusant de là voir
souffrir, vint la reprendre.

En ce temps-là, ma mère n’était qu'une jeune femme.


La mort prématurée de son frère mit fin à son amour
ce monde : « Je pleure mon frère, s’il était resté en vie, je ne
me serais pas mariée une seconde fois. Que les oreilles et les
yeux ! il n'y a rien que l’on ne puisse entendre, il n’y a rien
que l'on ne puisse voir. » Quelque temps après, ma mère
noua une nouvelle alliance. Elle devint la seconde épouse de
Salamba. Contrairement aux charges portées contre sa
personne, elle eut beaucoup d'enfants. Je suis le troisième
des six enfants qu’ils eurent ensemble. Elle est vite devenue

le chouchou de mon père. La première femme et ses enfants


nous en voulaient, mais mon

qu’ils manigançaient.

Pour

père mettait toujours à nu ce

Notre géniteur s'était déjà puissamment installé à


Nkông-Nlam. Ses économies, après la fermeture de la

COMpagnie minière dans laquelle il travaillait, nous


les noms. Ne s’occupa plus de nous Serie: Ge tiouble, ma
mère était sa cible. I] ne venait chez nous que pour menacer.
Il trouvait l'attitude de ma mère mystérieusement
inconciliable. Elle fut régulièrement battue. La première et
la troisième femmes étaient épargnées. Notre entrée à l’école
fut très vite oubliée. On ne comprit pas cette injustice.

Dans cette ambiance d'enfer, ma mère continua de


nous élever, de cultiver en nous la patience et l'espérance. Le
village appréciait ses admirables qualités. Accueillante et
douce, elle ne refusait jamais de rendre service. Sa case
devint le foyer où chacun venait se ressourcer, prendre
conseil, trouver de quoi manger... Elle nous inculqua les
valeurs qui permettent de vivre avec l’autre. Elle incarnait la
paix et l'amour. Cette éducation, elle la tient de ma grand-
mère qui lui a enseigné que : « Aussi longtemps que l'enfant
se mettra à pleurer, jamais la mère ne doit cesser de
chanter. » Nous représentions l’image de son travail. Son
seul souhait était de mourir en nous laissant dans de bonnes
conditions. Aussi priait-elle les ancêtres chaque jour pour
que règnent continuellement la paix et l'amour dans sa
famille.

Nkemeyong était engloutie par les souvenirs. Elle se


trouvait coincée au milieu de ses deux vies: sa triste vie

passée et ce présent angoissant. Son enfance tumultueuse et


difficile revivait. Sa voix devenait de plus en plus faible,
lointaine. Elle était repartie des années en arrière. Ses
souvenirs ressuscitaient comme une eau sortant de terre.
Elle sortait tout doucement d'elle. Elle craquetait comme le
Sparadrap sur la plaie qu'on veut panser. Les souffrances
qu'elle croyait avoir soignées émergeaient, Tout le mal que
sa mère s'était donnée pour les élever se réveilla. Sa propre
vie fut plusieurs fois menacée, mais elle ne rompit pas cette

55
alliance qui la liait à eux.

Tout doucement, Évinayong vit des larmes blessées


ruisseler sur les joues de sa mère. Elle sanglotait. Couchée
derrière elle, elle entendit les battements accélérés du cœur
de Nkemeyong. L'héritage qu'elle allait récupérer ne se
trouvait pas seulement dans les pays lointains. Dans sa
propre famille, dans sa propre case, en sa propre mère gisail
une grande partie des valeurs perdues. Il faut donc qu'elle
commence par prendre cette autre partie qui se trouve au
seuil de sa porte. Allongée, le regard rivé vers le toit de la
case, Nkemeyong rêvassait. Elle dialoguait avec sa mère
disparue. Les souvenirs l’avaient transportée ailleurs, loin,
très loin dans la conscience du temps. Elle se voyait une
petite fille à côté de sa mère. « Oui, mère, je me souviens. »

La conscience lourde. Les pensées assourdissantes.


L'esprit plein de remords. Son corps se débattait dans le
sommeil qui l’'emportait. Son visage changea de formes :
tantôt triste, tantôt gai, tantôt un sourire d'enfant, tantôt des
rides d’adulte, tantôt un geste brusque de sa jambe, tantôt
une caresse fluide de sa main. Son enfance renaissait. Le film
de sa vie passait, repassait devant ses yeux endormis. Des
images altruistes et infectes conditionnaient ses gestes. Elle
se souvient encore de ces nuits au cours desquelles ils étaient
jetés dehors comme des domestiques. Elle se souvient des
plaintes de sa mère auprès du chef de village pour qu'il
sensibilise son père. Elle se souvient de ces autres nuits où il
était impossible de fermer l’œil dans la case quand son père
rentrait complètement ivre. Elle se souvient de ces
flagellations interminables qui pesaient sur eux. Une voix
sortit du plus profond de l'océan de l’incon

| scient et apparul
à la surface de la conscience :
Mère, je comprends pourquoi tu as souvent pleuré
pourquoi tu n'exprimais pas fa prémonition
pourquoi tu versais des larmes d'inclination

je comprends pourquoi tu t'es souvent lamentée


Mère, c'est pour moi que tu pleurais infiniment
c'est pour moi que tu gémissais

c'est pour moi que tu te taisais

oui, mère, je comprends à présent

Mère, je ressens aujourd'hui ta souffrance

je ressens aujourd'hui ta présence

je ressens aujourd'hui le poids de tes chaînes


Mère, je porte en moi les séquelles de tes peines

je porte en moi les germes de ton amour

je porte en moi les graines de ton humour

Oui, Mère, je suis la double existence de ton passé

Évinayong était restée seule éveillée. Elle écoutait


tendrement sa mère conter. Elle ne l’imaginait pas souffrir
autant. Les coudes sur le lit, les mains sur les joues, elle
regardait le cœur étouffé de celle qu'elle adorait plus que
tout au monde. Les dernières larmes coulaient des rebords
de ses yeux et allaient mourir sur son cou. La rage dans
l'âme, elle promit de sauver sa mère. Elle jura de la faire
sortir de cette prison du passé. Elle réalisa à quel point son
amour pour elle était grand.

- Nanë, j'essuierai tes larmes. Tu es ce que j'ai de plus


grand au monde. Tu es toute mon existence. Je me demande
ce que je deviendrai lorsque tu t'en iras. Non, mère? tu
vivras éternellement. Il faut que tu vives jusqu'à ce que je
devienne ce que l’Ancêtre a voulu que je sois.

Évinayong comprit l'angoisse de sa mère, Elle comprit


sa peur de la quitter et réalisa l’immensité de son amour. Elle
l'avait hérité de sa mère et de la mère de sa mère. C’est ce
patrimoine qu'elle voulait lui transmettre. Elle s’endormit.
Les deux âmes se fondirent en une seule. Les mêmes rêves
pleuvaient dans leur tête. « Oui, mère, je me souviens... »
Cette parole était devenue un refrain rituel. On ne
distinguait plus de qui elle venait. Elle était le symbole de
tout un passé, Plusieurs voix la prononcèrent. Des souvenirs
amers, des souvenirs en larmes, à chaudes larmes,
grognaient à l'intérieur de leur âme en détresse. Ces
souvenirs avaient rapproché le passé du présent. Une
frontière fragile les séparait. D'ailleurs aucun voile ne les
sépare vraiment. Le présent n’est que la continuité du passé.
Toute notre vie n’est qu’un passé. Le présent, nous né le
vivons pas, nous le fuyons pour nous réfugier à l'intérieur
du temps. C'est ce temps, ni début ni fin, qui caractérise la
sagesse Essa-mbône. [1 faut avoir vécu dans le temps pour

être sage.
Meyong, sur son lit de bambous, n'avait pas fermé l'œil.

Séparé de celui de sa fille par une espèce de mur en écorces


d'arbres, il écoutait les confessions de sa femme. Il ignorait,
Jui aussi, que le cœur de cette dernière contenait un passé
aussi douloureux. Il partagea son sommeil entre le ciel qu'il
allait scruter par moments, et son lit mélancolique. Debout,
il contemplait les étoiles et lavait son esprit du vent froid de
fa nuit. Meyong cherchait un moment de tranquillité. Le
Fapars prochain de sa fille le hantait autant que sa femme.
tac ne pour les sauver, pourquoi s’en
UE a son honneur lorsqu'elle reviendra

- : qu'elle atteigne l’âge d’or ! Non, l'âge


na pas d'importance, les Ancêtres ont raison. Et ma

femme ? C £
f Comment la rassurer ? Comment remonter son

58
cœur affligé?» Il se posait des tas ‘le questions sans
réponses. Il s’assit sur son tabouret, à la véranda et se
remémora son passé.
Il se revoyait peiner avec son père pour une vie
meilleure. L'école de l’étranger, il n’en sait rien. Son père
s'était installé loin dans la brousse. Il fut l'un des premiers
habitants de Koumameyong. « Seule la terre, lui disait son
père, permet de devenir un homme. » Ils se mirent à planter
le cacao jusqu'à obtenir cinq gigantesques plantations.
Meyong avait sacrifié sa vie pour ses parents. Pourtant,
comme les jeunes de son âge, il aurait voulu quitter les siens
pour aller à la recherche du travail dans les compagnies
forestières et minières de la région. D’autres jeunes comme
Jui ont réussi à se faire une petite fortune. Il s’est contenté,
lui, de la vie auprès de son père. C'est vrai, ce dernier lui a
trouvé une bonne épouse qui lui a donné une jolie fille. Mais
comment nourrir sa fille et sa femme avec des plantations
cacaoyères qui ne valent plus rien ? La mort de ses deux fils
avait failli compromettre sa propre existence. Lorsque
Nkemeyong mit au monde un troisième enfant, son espoir
avait retenti comme un coup de canon. Il avait retrouvé son
souffle de vie. Aujourd’hui cette unique enfant a été choisie
pour sauver son peuple. Son cœur, hybridé, est lourd de
chagrin. Il rejoignit son Lit tard dans la nuit.

De très grand matin, Meyong se rendit avec sa fille sur


les tombes de son père et de sa mère. Il tenait un peu d'huile,
du kaolin et du sel. À cette heure, le vent était glacé et
soufflait silencieusement. Les oiseaux nocturnes faisant leur
dernière apparition avant de disparaître dans la blancheur
du jour. Son père se mit à lui raconter l’histoire du peuple
Essa-mbône.

- Évine, ton rêve de la nuit dernière est lié à l'histoire

51
de notre peuple. Tu sais, notre village n'a pas :iiours ététel
qu'il se présente aujourd’hui. Avant on vivaii &2 harmonie.
On avait tout. La forêt que tu vois constituait pour nous une
source intarissable de bienfaisance. On y praliquait toutes
sortes d'activités. Quand j'étais enfant, c'était un lieu qui à
la fois me terrifiait et me fascinait. Plus je prenais de l'âge,
plus mon admiration pour ce lieu augmentait. Ce qui
m'avait vraiment marqué, c'était un arbre, un énorme arbre
que mon père appelait Mbône. Mbône était sacré. C’est lui
qui gouvernait notre peuple. Il reliait le ciel à la terre. Son
feuillage, chaque matin, saluait le Créateur des cieux. Ses
branches allaient partout, montaient, descendaient. Au
village, on racontait que ses épines étaient des garde-fous.
Elles étaient là pour dissuader ceux qui voulaient rencontrer
Nzame-ye-mebegue. Mais un jour, notre protecteur
rencontra un autre géant qui eut raison de lui. C’est depuis
ce jour que notre peuple a pris le nom Essa-mbône, la
famille de Mbône.

Évinayong eut peur de savoir qu'elle allait converser


avec ses ancêtres. Elle marchait devant son père comme il
était de coutume, car les enfants devaient toujours marcher
devant les aînés qui assuraient leur protection. Elle tenait
une lampe tempête. Ils marchèrent pendant une demi-
heure à travers la forêt avant d’atteindre la montagne où ses
grands-parents avaient été inhumés, il y a très longtemps.
Les tombes, toujours bien entretenues, étaient côte à côte.
Ils y firent un tour complet avant de s'immobiliser aux pieds
de celles-ci. Son père fit une brève oraison. L'on ne saurait
dire ce qu’il marmonnait entre ses dents. On ne pouvait
suivre que le mouvement de ses lèvres. Il prit du sel, puis de
l'huile et aspergea les tombes tout autour. Il demanda à sû
fille de se déshabiller. Il lui oignit le corps d'huile et de

60
kaolin et lui fit boire un peu de sel mélangé à l'huile. Ils se
mirent à genou devant les tombes. Meyong engagea une
imploration :

— Ba tata !je vous ai amené celle que vous aviez toujours


aimée, celle sur qui vous prédisiez la lumière. Aujourd’hui,
elle est devant vous, elle veut votre grâce. Venez ! venez !
venez |

Il demanda à sa fille de répéter après lui.

— Ba tata, bénissez-moi, purifiez-moi.

— Ba tata, bénissez-moi, purifiez-moi.

- Ba tata, donnez-moi le pouvoir de fructifier votre


demeure.

- Ba tata, donnez-moi le pouvoir de fructifier votre


demeure.

Alors il se fit un grand silence. Sur cette montagne, le


froid devint plus frappant. Tout d’un coup, souffla un vent
fort. Évinayong ne vit plus rien. Elle se serra contre son père.
Elle eut très peur. Les arbres laissèrent tomber leurs feuilles.
Les branches se brisèrent. Oui, les ancêtres étaient là. Mais
Personne ne les vit. On entendit seulement le sifflement du
vent, puis, tout doucement, l'atmosphère se calma. Meyong
remercia ses pères. La jeune fille se rhabilla le corps plein de
kaolin. Les deux êtres prirent le chemin du retour, sans se

retourner.

Le matin s'était réveillé. Évinayong resta toute la


journée le corps imbibé de mixtures de la veille. Sa mère
achevait ses travaux ménagers toute décontractée. Elle
pensait avoir accompli une tâche essentielle, celle qui
Pérmettrait à sa fille de rester attachée aussi bien au passé
qu'à l'avenir. Elle connaît désormais les origines de sa mère.
Peut-être, en partant loin d'elle, elle ne la reverra plus.

Nkemeyong était encore une jeune femme. Son âge

6
n'avait pas encore traversé la bande rouge qui met fin à tout
espoir féminin de donner la vie. Avant même d’avoir
dépassé cet âge, cel espoir avait cessé de germer en elle.

La journée s’annonçait belle. Meyong se rendit en


brousse inspecter ses pièges et voir si ses plantations de
cacao avaient commencé à donner des fruits. Il songe déjà à
préparer la rentrée scolaire prochaine d’Évinayong qui va
devoir affronter l'examen qui donne accès au secondaire. Ce
sera sa fierté en tant que père.

Évinayong aidait sa mère dans ses besognes ménagères.


Elle fit la vaisselle, remplit les calebasses d'eau, balaya la
véranda et la cour. Elle vint ensuite s'asseoir à côté d'elle.
Lorsqu'elle croisait le regard de sa fille, cette dernière
répondait par un sourire. Elle se sentit proche d'elle. Une
attirance naturelle l’entraînait vers elle chaque jour. Son
cœur s'ouvrait à elle comme une rose qui s’épanouit, et
Nkemeyong était disposée à lui livrer ses secrets les plus
profonds. Elle se rappela les enseignements de M. Nzamba,
qui leur disait combien de fois la mère était importante pour
nous. « Son amour pour ses enfants est aussi fluide que le
miel. Regardez, leur disait-il, avec quelle tendresse elle élève
ses petits. L'amour d’une mère est l'incarnation de l'Amour
de Dieu. » Elle se souvint du chant qu'il leur a appris. $es
paroles, chaque fois qu’elle les prononçait, fleurissaient dans
son cœur et renforçaient son amour pour sa mère qu'elle

adorait plus que son père. Elle les récitait à nouveau dans
son CŒUr :

Oh, n'oubliez pas vot’ mère,

tant qu’ vous voyagez sur la terre.


Donnez-lui toujours un coup d'main,
car clle vous berça sur son sein.

62
Fr

| 11 5
Pour vous elle a souffert mille beines

t ruse l'e ol Fo. D. D


tant que b sang Crau COHIE GUNS VOS 1

Elle chantait en contemplanit les faits et gestes de sa


mère. Elle songea à tous ces travaux auxquels elle s'était
livrée pour la nourrir. Elle trouva sa mère trop abattue, trop
vieille, trop seule.

Elle lui sourit.

- Je t'aime, Nanë.

- Je sais, répondit-elle, joyeusement.

— Nané, penses-tu que je suis capable de réaliser de


grandes choses ?

Elle scruta le visage de sa fille.

- Tu sais, Évine, chaque être sur terre est en mesure de


réaliser des choses extraordinaires. Il suffit d'un peu de
volonté et de patience. Notre Ancêtre là-haut nous aime
tous et ne veut voir mourir ses enfants.

Évinayong voulait l'avis de sa mère sur le sujet qui


brülait tous les cœurs des Essa-mbône. Elle ne s'était pas
encore prononcée ouvertement. Aussi lui posa-t-elle la
question clairement.

- Nané, est-ce que je suis celle qui doit sauver notre


peuple ?

Elle détourna la tête. Le départ probable de sa fille lui


traversa l’esprit. Son regard pénétra la terre jusqu'à l'infini.

- Évine, je ne doute aucunement du choix ancestral.


de Mevong, c'est que [u es la seule
pour moi n'est pas de savoir
nique, je n'ai pas envie
eriennet'arrivera

S'ils t'ont choisie, toi, fille


qui puisse le faire. L'important
si tu le peux. Tu es ma seule fille, lu
de te perdre. Je veux avoir la certitude qu
et que tu me reviendras. Tu es très jeune, peu
te laisser le temps de grandir encore un pe

t-être doit-on
et puis me

SR EM A An AT M ER 2 ds de 2 MER REA oo
£ a
Q]
AnyScanner
séparer de toi, ce serait anticiper ma ft.

- Non ! Nanë, ne dis pas cela.

Comme pour rassurer sa fille.

_ Évine, les ancêtres ont raison, notre peuple à trop


souffert. Il a connu les plus graves humiliations, presque
tout lui a été arraché. Il est aujourd’hui de notre devoir de
réparer cette injustice. Notre vie en dépend.

Évinayong vit monter en sa mère celle rage qui


caractérise son père. La question de l’héritage perdu affectait
tous les esprits, même sa propre mère ressentait cette
brûlure de l'âme noire. Elles partagèrent ensemble le repas
de la journée. Les yeux étaient rivés sur les casseroles où
fumait une odeur appétissante. Le soleil dans le ciel
s'apprêtait à regagner sa demeure derrière les gros arbres
qui horizontalisaient le village. 11 se transformait en une
grosse boule de sang issu des iniquités commises par les
hommes durant la journée. Il lui fallait chaque jour essuÿe?
tous ces péchés que les humains commettaient sur terre, les
jeter dans l’océan pour que le lendemain, le village soit à
nouveau purifié. Et la lune, à son tour, venait régénérer les
esprits. C’est dans ce ciel en altération que Meyon£ rentra
de la brousse tout épuisé. Ce soir, il doit se retrouver chez le
chef avec d’autres anciens pour décider de la voie à suivre.

64
Akam'ayong se trouvait dans ses prières habituelles
lorsqu'entra le vieux flotse.

Assis sur sa natte en raphia, les pieds croisés, le visage


silencieux, il psalmodiait quelques paroles sacrées. In avait
pas entendu les pas de son hôte. C'est son salut qu be
ramena de son Voyage astral.

- Que la paix demeure dans voire maison, chef.

- Ainsi que dans la tienne. répondit rl, sans se retourner

1] ft place à flotse qui s'assat à côte de jus

- Chef. le peuple Essa-mbène se meurt

- Qui, notre devoir est d'empêcher cette mort,

- Chef, le peuple Essa-mbône se transforme sans fui

mème !
- Évitons que cette transformation ne soit totale

- Chef, notre sang se coaguie. il devient compact :

- Non, il faut qu'il continue de circuler dans ns veines

— Chef, 1 devient blanc ?

- Non, il ne le sera jamais, :! démeurera noir. 1 peut


devenir encore plus noir où moins ai, jamais bisnx, les

ancêtres le savent

(o]
AnyScanner
re: Fete

_ Chef, le monde a-t-il encore besoïi: d’être conquis ?

_ Nous ne le reconquérons pas, nous Jui redonnons son


équilibre.

Rawambias, Meyong et Ditengou étaient entrés sans


bruit. Ils prirent place aux côtés de leurs devanciers. Leur
salut passa sous silence. Le vieux Ilotse aborda le sujet du
jour. Le chef avait mesuré l'importance que constituait cette
concertation. Dans son long habit en raphia, il prit son air
habituel. Il savait que l'avenir de son peuple dépendait de la
décision qu’ils prendront. La nuit était couverte d'étoiles. Le
clair de lune étala sa douce lumière. On pouvait entendre le
chant lugubre des chouettes ainsi que le coassement des
grenouilles. Le vent, très violent à cette heure-là, s'était
montré plus doux. Quelques silhouettes défilaient dans la
nuit. Dans la case du chef, la lumière de la lampe accrochée
au mur par une pointe, illuminait les visages. Sa flamme
scintillait sous l'effet du vent.

- Ankaga a kala sont ici, annonça-t-il.

- Nous le savons, acquiesça Rawambias.

- Ba ndrumibami, reprit le chef, notre peuple doit


continuer d'exister. Nous autres sommes au crépuscule de
la vie. Mais en mourant, nous devons laisser nos jeunes
courges pérenniser l'œuvre de nos pères. Comme on le dit
chez nous, ce sont plusieurs rivières qui forment un fleuve.
Ne le nions pas, notre peuple se meurt. Reprenons ce qui lui
redonnera son souffle.

- Chef, nous sommes de votre avis, intervint


Rawambias, deux oiseaux aux longs becs ne se nettoient pas
les yeux. Nous sommes également de l’avis des ancêtres.
Cependant, résisterons-nous à l'assaut du monde nouveau ?
Que deviendra ce peuple, que deviendront tous ces enfants
lorsque la tornade dans son sillage, emportera tous les

66
champs ? Que deviendront tous ces fils dans ce monde

devenu métisse ?

_ C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de cet


héritage, fit subrepticement Meyong qui, jusque-là semblait
silencieux. Nous avons besoin de ce patrimoine pour
combler le vide, notre vide et imposer notre voie. C'est parce
que l'aigle vole si haut qu'il pisse sur l'hyène.

_ Oui, revint Rawambias, oui, j'aimerais bien croire...

Ses souvenirs lui rappelaient trop de choses. Même


dans son sommeil son esprit est en marche. Il revoyait
encore son peuple enchainé. Sa tête enfouie dans les
profondeurs de la souffrance. Son visage noir par la colère
de l'astre-de-feu. Son peuple avançait vers le soleil de
l'apocalypse. Il revoyait sa terre semée de gangrène,
l'univers de la conscience s’écroulant dans le désespoir
inconnu. Rien n’arrêtait la main invisible. Ses yeux de
flamme dévoraient la pensée de sa terre. Une génération

naît, une génération meurt, rien n’arrête la main invincible.

- Chef, l'espoir, je l’ai peut-être encore, mais il n’est fixé


sur rien. Ce n'est pas parce que le coq chante chaque matin
qu’on dira qu’il prépare un concours de chants.

- Le plus grand échec, andumia me, c’est lorsqu'on n’a


plus le courage de défendre soi-même. Le plus grand échec,
c'est lorsqu'on n'a plus ce brin d’orgueil, cette graine de
dignité en soi. Notre peuple, je crois, possède encore cette
valeur. Notre fille partira.

Le chef, par cette dernière parole, prononça la sentence.


La fille de Meyong ira à la recherche de l'héritage perdu. Son
père l'en informera, Tout le village sera mis au courant dans les
lout prochains jours. Le chef s’en chargera personnellement.

Meyong retourna dans sa case avec l'esprit plein de


lorce, vu le défi que sa famille avait à relever. Il revoyait le

67
sort réservé à son peuple depuis des 50e, I] revoyait ce
sort se pérenniser s'ils n'agissaient pas !! marchait en
direction de sa case. Ses pas buttèrent plusieurs fois Contre
un caillou. Il voyait le courant des eaux entrainer l'univers
de la pensée vers l'embouchure qui s’ouvrait sur la mer. Le
lit du fleuve, dans sa course effrénée, déterra toutes les
jeunes graines semées sur la bonne terre. Les racines et les
tiges se retrouvèrent calcinées par l'incendie des eaux. Les
cultures se noyèrent dans le ventre creux de la mer, Leurs
bouches et leurs yeux se remplissaient d'eaux
empoisonnées. Elles laissèrent derrière elles un immense
désert intellectuel. Les couleurs multicolores qui
scintillaient sur leurs tissus et sur leurs corps, se fondirent
en une couleur sans éclat. C’est l'érosion culturelle, La
tornade, par ses ailes d'aigle et ses griffes de panthère,
déracina tout effort des plantes à pouvoir pousser et donner
de bons fruits. Meyong se sentit souillé. Il devint une feuille
morte traversant des horizons par l’action du vent. Il
papillonnait. Son corps prenait la forme insensible et légère
de l'air. Pourtant l’heure n’était pas au désespoir. Il fallait
remonter le temps, les cours d’eau, naviguer à contre
courant, dépasser le vol des oiseaux migrateurs, surmonter
la pénitence, vaincre le déchirement intérieur. Meyong
n'avait pas senti la présence de Rawambias marchant
derrière lui. Comme une voix plongée dans les profondeurs

de la nuit, le chanteur des valeurs entonna une ode


éternelle :

Un peuple qui ne trouve pas un monde

un peuple qui est haï par tout le monde

une culfure qui suscite un regard dédain


une civilisation qui ne trouve pas le chemin.

68
Une lignée qui n'a pas où mettre la tête

ne peut que servir de bouclier de conquête

À cet univers en pleine déréliction

où les borgnes servent leurs ambitions.

Partout elle est rejetée à coups de marteau,


partout elle est enterrée dans des tombeaux.

Un jour elle sera la pierre qui bâtira l'âme

de l'univers en train de naître, en train de renaître.

II se retrouva tout à coup devant la porte de sa case. Sa


femme et sa fille dormaient déjà. Il se mit devant elles et les
la de son œil droit. Il tressaillit et

contempla. Une larme cou


térieur de lui-même, une prière

l’essuya rapidement. À l'in


fut adressée à sa fille. Le bruit de son cœur réveilla sa femme
qui se leva calmement pour né pas déranger Évinayong. Elle
e car lisant dans le regard de son

rejoignit la couche conjugal


que. Elle lui ôta ses sandales et

mari une lentille mélancoli


lava ses pieds avant de se mettre au lit.

_ Alors, qu’a-t-on décidé ? demanda-t-elle inquiète.

- Elle partira, lui répondit-il, le regard fixé sur la toiture

de sa case.
Nkemeyong dévisagea Son mari

tournaient indéfiniment. Il cherchait peut


femme. Dans son regard grondait un
es, elle aussi.

? Vers quels
a terre Si

dont les yeux


être une autre

réponse à donner à Sa
tonnerre de larmes. Elle pleura à grosses goutt
e les laissera. Où ira-t-elle

Leur fille partira. Ell


vaste et si cruel, |

horizons ? Le monde est Si


mystérieuse et sans lumière.
_ C’est donc vrai qu’elle nous quittera ?

- Ne t'inquiète pas, un jour elle reviendra. Et puis, le

temps n’est pas encore arrivé ; il faut qu’elle devienne une

grande fille.

69
La gorge nouée, les lèvres mc 22; par les larmes, la
voix de Meyong était devenue suprianie. Mais le Pouvoir
qu’il incarnait l'empêchait de montrer quelque faille de son
âme. Pendant qu'il parlait, Nkemeyong n'était plus en mesure
de le regarder. Son visage clouait plutôt le mur de la pièce. La
fréquence des mouvements de son cœur baissa. C'est comme
si tout d’un coup le monde s'était complètement stoppé. La
terre ne tournait plus. Rien ne fonctionnait. On croirait que
cette nouvelle avait immobilisé tous les êtres, dominé la force
naturelle et surnaturelle des choses, la force visible et invisible
du monde.

_ Nke, l'heure n’est pas au désespoir ! Aidons notre fille


à avoir le courage! Accordons-lui notre soutien et notre
amour. Ne montrons pas notre faiblesse, elle compte sur
nous. Que fera-t-elle si notre parole est toute tremblante ? Si
nous trébuchons, elle trébuchera aussi. Notre peuple a besoin
d'elle. Les ancêtres l’ont élue, rassure-toi, elle reviendra.

Le silence de la nuit sonna tel un glas. Son regard


chercha la délivrance dans les profondeurs de l’abîme. $es
ténèbres de plus en plus lugubres éclairèrent cet espoir qui
doucement s'effondre. Le désespoir s'installa comme un
torrent, la nuit devint douloureuse. Le lit comme un aimant
colla à la peau et retira d’elle ses larmes qui formèrent un
océan de sueur. Le sommeil, fiancé de la nuit, fut troublé.
Nkemeyong essuya ses pleurs du revers de la main. Elle
avala crûment son remords. Elle trouva le sommeil sous ces
paroles d'espérance de son mari.

Les jours étaient passés.

Évinayong, dans la case de son père, fut remplie


d'honneur. Elle était consciente de la tâche qui l’attendait :
aller à la reconquête des valeurs perdues. Son père, la nuit
dernière, lui en a donné la confirmation. Le jour suivant, le

70
chef rassembla les habitanis ans la grande cour du village.
Dans son long pagne en raphia, il se dressait au milieu d'eux
comme un parasolier géant, le visage grave, le buste élevé.
Se tenait devant lui la fille de Meyong.

- Notre fille, comme vous le savez sans doute ira dans


quelque temps accomplir le vœu de nos pères, notre vœu.
Notre Guide avait été dérobé par l'étranger. Évinayong sera
notre messagère. Quelle couleur aurons-nous ? Quel visage
aura notre peuple si nous ne sommes plus nous-mêmes ?
Quelle face présenterons-nous au monde? Peut-être
plusieurs couleurs, peut-être sans couleur, peut-être un
visage identitaire, peut-être un visage sans identité. Peut-
être une tête à plusieurs faces, peut-être une tête sans face…
Nous aurons une seule couleur, un seul visage, une seule
face, si nous acceptons de lutter pour notre cause. Si tu n'as
pas encore l'accord des joueurs de tam-tam, ne dis pas qu'on
dansera jusqu’à l’aube. Quelqu'un veut-il parler ?

71
frinavong en ce mens d'octobre. dit renouer avec
lévesle

Le maire eut rentre des van ances la senanne dermsère 1


fers le tour des cases dus village recenser tous les entame et
âge d'être salariés Mevong s'est spécialement rendu à
Nkéng Nan pour l'achat des fournitures de ss fille us
afireonte cette annee ke premier des examens él ile de et
pars Le sentiment d'orgueil l'eremsait cas elle sera la «euir
file du village à passer le certificat d'érude prumaue Elle
trprésenterza don sa famille et le village Kinamarmsestng
Son maitre compte d'aleurs sur ele Elle ia porter les
cemileurs de lecode avec d'autres enÉants à Let emarmens
natal Ka mere lu à confectanine de nenrieihes trniser, des
robes ce rages. conne ele saut be Laure

Le banal de Là rentrer etast tres amione Lexode a uetibt


ces nombres enfants ut bges varnés Les parer, ses lee
accompagner, exprimant leur fee à idée de vues heu
progéniture penétrer ce mode que rer ét inacewatbe d
Va peu de terms encore Een monsvemt au 607 de see

KRLTDRE qu'ds apprennent quelque che de ce me. 6e

(o]
AnyScanner
LL À
contact avec la civilisation d'«ailleurs» provoquait
émerveillement et parfois réticence. M. Nzamba était le seul
enseignant de cette école. Il était aidé d'un notaire de
Nkông-Nlam qui venait souvent apporter ses savoirs acquis
chez les Blancs.

L'école de Koumameyong a un seul bâtiment de trois


salles de classe. Construite il y a plus d'un demi-siècle, elle
contient tout le poids du passé. Cette école retient
l'attention des touristes. En son sein, se trouvent des
concepts précieux. Aux murs, sont dessinés des objets de
valeur du passé. Les portes et les fenêtres en bois
ressemblent à ces grosses masses ferreuses que l'on retrouve
dans les prisons. Les Essa-mbône n'y envoyaient leurs
enfants que pour apprendre la culture de l'étranger et non
pour changer leur façon de penser. Dans leurs cases, dans
leur corps de garde, se trouvaient des écoles. Des écoles qui
permettaient de comprendre et d'expliquer le monde, de
chercher les choses au-delà du réel. Mais l’école de l'étranger
implantée sur leur propre terre semblait devenir ce fleuve
qu'il fallait traverser pour regagner l’autre côté du village. La
fille de Meyong était soumise à cette épreuve. Pour
reconquérir le dieu de son peuple, l’école se présente comme
l’une des clés qui doit lui permettre d'accéder à la pièce où
ce patrimoine se cache.

Dans la classe de M. Nzamba, Évinayong était aussi


éveillée qu'une lumière naturelle. Elle répondait
parfaitement aux attentes du maître. Les sujets sur le peuple
Essa-mbône faisaient l’actualité quotidienne des élèves.
L'histoire de la terre noire passionnait les esprits. Le maitre
savait aussi qu'Évinayong avait été choisie pour les sauvér
La nouvelle avait atteint les villages environnants. Elle avait
été transportée par les cours d’eau, les ruisseaux, les oiseati*

74
du ciel, les sommets des montagnes. Les voyageurs qui
passaient mettaient dans leurs sacs la bonne nouvelle,

Un jour, elle surprit son maître en plein débat avec le


notaire au sujet des valeurs ancestrales.

_Les Essa-mbône ont-ils vraiment besoin de cet


héritage pour rester eux-mêmes ?

- Je pense bien, maître.

_ Est-ce nécessaire pour être associé à la construction


d'un monde de paix ?

_ M. Nzamba, la construction d’un monde de paix a été


faussée avec la traite négrière. Nous ne pouvons bâtir un
monde meilleur avec la pensée d'un seul être. C’est la
diversité de pensée, la diversité de culture qui est la seule
richesse qu’on puisse avoir pour un monde tendant vers le
progrès. Mais la suppression d’un des maillons de cette
diversité hypothèque l'équilibre d'un monde en harmonie.

- Cher collègue, revint le maître, penses-tu que les


ennemis de la terre noire sont ailleurs “

Le notaire, sans hésiter et avec enthousiasme.

_ Ils sont bien ailleurs. Notre malheur débute très loin


dans le temps : la traite négrière. Il serait injuste de penser
que ce génocide est innocent des problèmes qui minent la
terre Essa-mbône. Notre peuple prend d'abord un mauvais
départ en intégrant, forcé, une culture non moins hostile
qu'étrangère. Or nous étions arrivés à une telle maturité
culturelle que l'intégration était quasi impossible. On a beau
jeter un morceau de bois dans l’eau, jamais il ne deviendra
un crocodile. La terre noire a été détruite de l'intérieur par
les étrangers.

Il voulait prouver que la souffrance des Essa-mbône fût


venue d'ailleurs. La traite ayant déjà pillé la richesse
humaine, il revenait à la colonisation d'achever la mission :

75
déterrer les racines du grand et vieux Mbône et Je
remplacer par un soubassement de ciment. Comment un
arbre peut-il vivre sans ses racines ? De même que les
peuples jaunes doivent leur réussite à la sauvegarde de leurs
traditions, la terre Essa-mbône doit ses maux à
renonciation à ses valeurs. Hier, il existait des conseils au
sein de ce peuple pour régler les conflits les plus sanglants et
les problèmes les plus complexes. Aujourd'hui, les armes
ont remplacé la sagesse des vieux. L’Essa-mbône prend
désormais du plaisir à anéantir son frère. Il n’a de compte à
rendre à aucun chef spirituel ni à aucune divinité. Pourquoi
avoir morcelé la terre noire et créé les concepts de
nationalité et tous ces termes bidons si le but était de vivre

ensemble ?
Le notaire semblait avoir convaincu le maître. Il

maîtrisait son sujet.

- Non, maître! les ennemis de la terre noire sont


d’abord ailleurs. Ce sont ceux d’ailleurs qui ont fabriqué
ceux sortis de ses propres entrailles.

- Ce qui m'inquiète aussi, revint le maître, c'est


l’enracinement progressif de la haine dans le cœur de notre
peuple. Cela ne risque-t-il pas de causer une autre forme
d'exclusion ?

- Mais oui ! comment veux-tu que l’on associe celui qui


refuse de nous reconnaître comme son semblable, avec les
mêmes facultés et les mêmes droits ? Comment veux-tu qué
l’on accepte celui qui refuse de nous associer et de s’associéT
à nous ? Comment veux-tu que l’on l’appelle : ami, frère !
que sais-je encore !

: Nous sommes tous étrangers, dit calmement le


Tue parce ne nous nous refusons tels que nous sommes
et navons rien de nous-mêmes. Nous sommes tous

76
étrangers pour avoir trahi et vendu nos propres frères. Nous
sommes tous étrangers parce que nous vivons dans un
monde qui n’a rien de nous. Nous sommes tous étrangers
pour avoir détourné le projet du Créateur.

Dans le petit bureau de l’école, chacun défendait


amicalement ses idées. Évinayong, devant la porte, ne put
franchir son seuil car elle ne voulait pas déranger. « Je
reviendrai plus tard.» renonça-t-elle. À l'instant, elle
souhaitait être à la place du notaire et prouver à son maître
que son peuple avait été victime d’une défaillance de l’histoire.

Partout dans le village, Évinayong était au centre des


débats au sujet de sa mission prochaine. À l'école, les
explications du maître, lorsqu'il parlait de l’histoire des
peuples asservis, raffermirent son cœur. Elle recevait chaque
jour une force supplémentaire de parcourir les montagnes
et revenir avec le sang de son peuple émietté. À la maison,
elle partageait avec ses parents ses nouveaux enseignements
et leur montrait sa maîtrise de la langue de l’autre. Elle
s’exprimait avec aisance. Ses notes reflétaient véritablement
son apprentissage soutenu. Son bon rendement scolaire
renforçait l'espérance de ses parents et des habitants de
Koumameyong. Son maître allait jusqu'à déclarer que
depuis qu’il enseignait c'était sa première fois de rencontrer
une élève comme la fille de Meyong. À son âge, elle serait
dans un foyer avec des enfants. « Évine est une excellente
élève, elle mérite beaucoup d'attention.» disait-il. Ses
camarades de classe finirent par s’en apercevoir. Aussi
souvent dans la cour de l’école, des taquineries ne
manquaient-elles pas.

- Voilà celle qui doit sauver son peuple.

- Une fille désignée pour sauver tout un monde !

Et ça partait d’un éclat de rire. Ses camarades ne

77
comprenaient pas qu'une femme füt che

”- Pour une
. . € a
aussi capitale. ause

- Vous ne savez pas ce que vous dites. Il est mieux de


taire lorsqu'on ne connaît pas, répliquait-elle avec Spa

Évinayong était un modèle pour la jeune génération


Son sang coulait comme une eau de source dans les éêts
des hommes. Son corps, chaque jour, prenait une forme
nouvelle. Il s’épanouissait comme une fleur de saison de
pluie. Les hommes portaient leur regard charmeur sur elle
Partout des propositions en mariage lui étaient faites.
Plusieurs prétendants venaient voir son père pour espérer
cueillir cette rose en pleine éclosion. Et ce dernier de
répondre : « Ma fille n'est pas destinée présentement au
mariage. Il n’est pas exclu qu’elle ait un jour son foyer. C'est
d’ailleurs l'idéal pour tout père. Mais la question de l'heure
vaut plus que tout. » ,

Une semaine avant le début de l'examen, M. Nzamba


tint une réunion au cours de laquelle il rassura ses élèves de
l'élan de ferveur qui le caractérisait, et qui devrait se
répandre en eux.

Le maître était un homme à la stature imposante. son


corps faisait ressortir un personnage qui a été plusieurs fois
acteur de théâtre scolaire. Sa barbe ne poussait presque plus:
seule sa moustache hitlérienne traduisait toute la hargné d°
animait cet homme quand il s'agissait d'allumer les feux de
l'honneur et de la justice. Plusieurs fois, au cours de sa vie, ill
partisan de la révolution anti-étrangère menée par Sn peuple
Son séjour en Europe, sous la force de la guerre, Jui a app'P
l'existence des droits universels que la bande des natio®
corrompues foulait aux pieds, arrivée à KoumameyOnê Le
visage du maître était le symbole de la libération.

p i sé : RE où $
our cé qui est de sa vie privée, il n'avait Pa$ pu

74
marier car la seule femme qu désirait était morte deux
mois avant la cérémonie nupüäle. Le nganga de son village
interpréta cette disparition comme ia conséquence du refus
de son beau-père à leur union. Constatant l’entètement de
sa fille, le père décida sinistrement d’éteindre cette flamme
qui brillait dans le firmament de Venus. Le maitre,
malheureux, se replia sur lui-même et renonça, à jamais, à
se marier. Depuis lors, c’est auprès de ses élèves qu’il trouve
du réconfort.

Dans son long pagne en raphia, le maître ressemblait à


un de ces touaregs que l'on rencontre dans le grand désert
du Sahara. Il avait réuni ses élèves et quelques anciens dans
l'une des classes de l’école. Il s'assit sous les ovations des
enfants qui, dans des occasions pareilles, n'hésitent pas à
exprimer leur fougue. Ils entonnèrent l’une des chansons
que le maître affectionnait tant. Les anciens du village
l'entouraient pour donner plus d'expression à cette
rencontre. On reconnut parmi eux le chef, Rawambias et
Meyong dont la présence avait une double signification : sa
fille sera celle qui va représenter le village à cet examen, mais
aussi celle qui a été élue conquérante des valeurs perdues.

Le maître, installé au centre, racla sa gorge avant de


déclarer :

- Mes amis, le moment est venu pour que vous sachiez


la responsabilité qui nous incombe, vous et nous. Nous
sommes dès aujourd’hui dans la dernière ligne droite qui
nous conduit à l'examen. Cette école, c'est vrai, nous la
détestons. Nous la détestons pour sa partialité et pour son
regard sectaire. Nous la détestons parce qu'elle n'est pas
nous. Nous la détestons parce qu’elle nous fait haïr nous-
mêmes. Nous aurions bien voulu n’apprendre que dans nos
écoles, Nos cases, nos lieux publics, notre corps de garde
sont ês écoles. Nous y apprenons l’histoire de notre peuple
et enseignons nos valeurs. Cependant, mes amis, l'école du
blanc en symbiose avec la nôtre, doit nous aider à Construire
un monde vrai. N'y allons pas par obligation, mais par souci
de mieux pénétrer le monde et de le sentir en nous. Nos
pères sont ici pour nous aider. Comme nous, ils n'aiment
pas cette école parce qu'elle est un mal pour notre peuple.
Mais avec ce mal nous guérirons sans doute notre grand
mal. Mes enfants, comme vos pères ont peur qu’elle tue en
vous ce qui leur est cher, prouvons-leur que ce véhicule de
la culture blanche peut contribuer à notre progrès. Dans une
semaine vous irez à Nkông-Nlam passer un des examens de
cette école étrangère. Nous aurions souhaité le passer dans
notre langue. Nous aurions souhaité qu’on nous demandät
l’histoire de notre peuple, de ses conquérants. Nous aurions
aimé que ce certificat fût le nôtre. Mais croyez moi, il sera
nôtre un jour. Vous constituez les racines d'un même arbre
et chaque racine apporte sa sève pour que l'arbre grandisse
et donne des fruits. La construction d’un monde uni passe
par cette voie. Aujourd’hui, vous représentez l’image de
notre peuple, vous en êtes les satellites. C'est à cet effet que
je voudrais vous faire comprendre que nous sommes tous
derrière vous. Cela ne devrait pas constituer un poids
supplémentaire, mais une sorte de stimulus prêt à vous
pousser vers la réussite. Le résultat que vous réaliserez
demain est d'abord celui du village auquel vous appartenez-
Je veux donc que vous en mesuriez l'importance et que vous
preniez conscience du poids que vous représentez. Sachez
que l’extérieur nous envahit. Nous devons nous défendre, €t
vous êtes les armes qui doivent nous protéger de la force de
l'ennemi. Désormais, vous portez en vous les germes de
cette école ; il est aujourd’hui nécessaire que vous acceptie?

80
de porter ses couleurs. Pour pariphraser un illustre
combattant pour la reconnaissance et fa liberte des Essa-
mbône, vous devez comprendre que des portes s'ouvrent
maintenant qui ne furent pas ouvertes à vos pères et vos
mères, c'est votre responsabilité d’être prêts à passer ces
portes. Chef, voulez-vous ajouter quelque chose ?

- Non, maître, c’est votre école !

Chacun des quinze élèves appelés à passer le certificat


rejoignit le jour même sa famille. L'heure était aux
bénédictions et aux derniers conseils des parents. Le maître
avait fixé le départ pour samedi. Le père d'Évinayong avait
demandé au chef de consacrer quelque moment de
méditation et de prière. Dans leur case, sa femme et lui-
même doublèrent d'attention envers leur fille. Elle reçut un
traitement particulier. Des conseils, encore des conseils, des
bénédictions, encore des bénédictions. Sa tête était couverte
chaque jour d’une dose de salive sacrée.

- Évine, avait dit son père, c’est toi qui ôteras les épines
miséreuses qui nous couvrent. C’est toi qui redonneras
l'âme à ce village. Il ne nous reste plus assez de temps à vivre.

- Je sais, Tarë. Hier encore, j'étais un bébé, vous guidiez


mes pas. Aujourd'hui, je peux marcher seule, je connais ma
route.

Évinayong, ce soir-là, se retrouva dans une sorte


d'intimité avec ses parents. La voix toujours suppliante et
plaintive de sa mère lui souriait. C’est comme si c’est un siècle
qu'elle va passer loin d'eux. C’est comme si elle partait pour
Loujours. C'est comme si elle soupçonnait quelque malheur.

81
Dehors, d'atrmosshere était renfrognée. Le ciel annonçait

= couvrit d'un tissu sombre. Les nuages

schaient en masse, laissant apparaître un


ls allaient escorter Jupiter. Un vent

la pluie. Le nage

e dépéct
Ll

dans le ciel, 5

semblant de lumié
4 soufflait, Éole ramassa tout SUT son passage : les ordures

Jes toiles d’araignée faisant office de fenêtre des


l’ordre collectif. Il exécutait la tâche

froi
ménagères,
e substituait à
rités communautaires S€ tr
Souvraient et se refermaient

cases. Il S

que les auto ouvaient incapables de

portes
tourbillon entraîna l'herbe de la cour dans

use. La minute suivante, Jupiter laissa


grosses et brutales. Les

remplir. Des
bruyamment. Un
une masse poussiére
tomber ses premières larmes,
habitants de Koumameÿon£; surpris par cette VETVE pluviale,
accouraient de toutes parts. Les animaux domestiques
rent leur enclos dans une course folle. Les chiens
britèrent derrière les devantures des cases. C'est à
ue les canards se fondent sous les larmes

ter dont les yeux pleuvaient de joie.


ouement

regagnè
errants Sa
ce moment q

globulaires de Jupi
Pour Meyong, cette averse présageait un dén

heureux. Les ancêtres avaient fait tomber cette pluie pour

purifier et aplanir les sentiers où


Au matin du troisième jour, jou
s'était réveillée tôt. Sa mère jui fit se
sa place. Se voir comme cela adulée par 5â

passera Sa fille.
r du départ, Évinayong
s bagages. J'aurais

souhaité être à
mère, c’est tellement beau !

Édayong mit dans son sac Ses jolies robes qu'elle lui
lie soudaine envahit la

amais sortie de la
biter chez 5e
sla famille

avait confectionnées. Une mélanco


jeune fille. Jusqu'à ce jour, elle n'était }
coquille familiale. À Nkông-Nlam, elle ira ha
oncles maternels. Elle sera donc la bienvenue dan
de sa mère.

Les derniers chants de coq annonçaie n dk

nt la fi

82
l’ombre. Meyong ouvrit la porte de sa case et constata
quelques débris causés par la pluie. « Rien de grave », se
rassura-t-il. La cour du village fut nettoyée par le vent et la
pluie. Évinayong, lorsque son père avait ouvert la porte,
sentit l'air frais du matin traverser son corps. Sa mère
réchauffa le reste du repas de la veille pour qu’elle mangeât
avant de partir. Le voyage était fixé pour neuf heures. Tous
les candidats se retrouveront à l’école où ils attendront le
car. Les lèvres de Nkemeyong frémissaient. Elle ne voulut
pas à cet instant montrer ses larmes. Évinayong le savait.
Elle savait que sa mère souffrait pour ce voyage.

- Ne t'inquiète pas Nanë, tout ira bien.

- Sois prudente.

Vers huit heures, la cour de l’école reçut les candidats


et quelques anciens, en tête desquels le chef Akam’ayong,
venus souhaiter un bon voyage et surtout un plein succès à
leurs enfants. Quelques gestes de tristesse furent accomplis.
Le car vient de stationner. Les quinze élèves, accompagnés
de leur maître, prirent place à bord. Nkemeyong était restée
dans sa case. Elle ne pouvait pas supporter cette séparation
difficile. Seul son mari avait rejoint les autres pour s'assurer
du départ effectif des enfants.

83
À cette heure de la journée, l'ambiance était folle dans
cette demi-ville dominée essentiellement par le commerce.
Les villages environnants venaient écouler leurs produits :
banane, tubercule, viande de brousse, etc. Les femmes, meurt-
de-faim accrochés au dos, attiraient la clientèle. Elles oubliaient
parfois d’allaiter le rejeton emmerdé par les mouches. Celles-ci
bourdonnaient sur la bonne viande qui saignait encore. Le
bambin bougeait avec les va-et-vient de sa mère voulant servir
au plus vite un client avant d’en prendre un autre.

En ces temps de récolte abondante, il n'était pas aisé


de servir seule deux ou trois clients alors que la voisine d'à
côté n'en avait pas. Au débarcadère, les pirogues étaient
alignées. Leurs propriétaires ne se souciaient plus de leur
nudité due à l'humidité des eaux de l'océan. Certains
restaient en caleçon. Les commerçantes venaient acheter
en gros, avant d'aller revendre en détail au marché de
Grand-Village. Chaque famille, lorsque la vente des
récoltes avait été fructueuse, envahissait les magasins pour
acheter la poubelle que loccident déversait à
Koumameyong. L'on pouvait apercevoir des ballots de

85
vêtements de seconde main. Appelés très chaleureusement
le mutuki, ces habits faisaient les affaires non seulement
des commerçants mais aussi des clients, en majorité
pauvres car les prix étaient à leur portée. À la criée, Jes
vendeurs très voués au métier, hypnotisaient les passants
qui voulaient résister à l'appel. Le regard suivant le geste
du marchand qui tendait un beau tissu de drap ou de
soutien, ne pouvait que contrarier la décision du cœur
d’épargner le peu d'argent qui restait pour d'autres
besoins.

- Cent francs ! cent francs ! Cent francs les jolis soutiens !

- Deux cents les jolies robes ! Deux cents !

- C’est pas la bouche ! C’est pas mon enfant ! mon enfant !


Jolis slips pour les bébés ! jolis slips !

Les femmes qui passaient par là esquissaient un sourire


devant ce défi qui leur était lancé. Pour le relever et montrer
que l'on peut valablement assurer le bien-être de sa
progéniture, certaines dames s’arrêtaient et achetaient quelque
chose. Ces voix des commerçants s’entremélaient et formaient
une symphonie enivrante. Chacun voulait absolument
dissoudre les voix des autres pour conquérir plus de clients.

Le car vient de stationner devant la grande place du


marché. Quelques clients descendirent. Les élèves restèrent
à bord. Ils descendront directement au collège, leur
destination finale. Évinayong admirait à travers les vitres du
véhicule les passants. Elle découvrait l'esquisse de la ville-
village, de la ville-mécanique, de la ville-osseuse bâtie par les
étrangers. La route était bitumée par endroits. Les nids de
poule forçaient les vieilles carcasses à improviser uné dansé
folle, tantôt à gauche, tantôt à droite.

Le premier constat qu’elle fit c'était la présence impo


et permanente du bruit : le bruit des passants, le bruit

santé
de la

86
Æ À

musique, le bruit des véhicuies, le Brit des usines, le brut du

soleil accablant ces corps d ébène, Le silence était étranger à cet

endroit.

Au collège, l'atmosphere était plus caimne, L'établissement

avait été construit loin de la ville, sur un terrain qui appartenait


à l'un des premiers habitants de Nkéng-Nlam, encore tn petit
village en ce temps-là. L'administration coloniale l'avait déloge
pour une cause, avait-on dit, juste, La construction achevée, les
habitants demandèrent à ce que l'établissement portat 561
nom. Les autorités s'opposèrent farouchement et atiribuerent
à l'école le nom de son fondateur, le colon François Labous
Les habitants de Nkông-Nlam s'obstinerent à Ïappeier
« Nkôl fa », nom voulu par le vrai propriétaire du site. Dans la
paperasse coloniale, le collège portait le nom de son macor.
tandis que dans la réalité quotidienne, c'etait + Collège
Nkôl'fa ». Depuis que l'administration coloniale avait decide
de former les autochtones pour mieux asseoir là collision
culturelle, le collège devint un grand centre d'educañon et
d'apprentissage des valeurs étrangères.

L'établissement était composé de deux bâtiments de troës


classes chacun et une bâtisse servant d'internat pour les
quelques candidats qui revenaient des villages lointains et dont
le problème de logement émiettait les chances de reussite Un
éléphant blanc agonisait derrière l'enceinte. Les murs peinss

aux couleurs coloniales, rayonnaient d'obsolescence. La cour


toujours magnifiquement tracée. Des arbustes importés Ask
et d'Amérique occupaient chaque espace de la cour
L'entretien de cet interstice par des nègres mandumers révelat
les dépenses monstrueuses qui orphélinaient ke budget de
l'école déja frappé par les brouteurs sauvages. Des nègres
gardiens servaient de chiens-de-garde pour ce tanui

Dernière cette couche apparente de CRAVOVARLT,

RSR Le sai le: PT à

Q]
AnyScanner
cachait tout le poids du déracinement. L'environnement
d'un ancètre unique. Le petit Essa-mbône, à peine sorti des
entrailles ancestrales, se voyait contraint d'ingurgiter cet
Autre-là. 11 l’accepta sans transition, sans raison parce que
poussé par cette force extérieure, fasciné par cette aberration
civilisationnelle. Il renia toutes les valeurs originelles. I]
repoussa la chair de la chair éternelle, il piétina la racine du sol
astral, il cracha sur l'ombre sacrée de lui-même, il marcha avec
sa tête et non avec ses pieds.

Comment étudier et comprendre celui qui ne peut être

son ancêtre et l'intégrer ? Comment comprendre le reniement

de ce qui est considéré comme éternel en soi. L'enfant Essa-

mbône ne peut étudier l'ancêtre gaulois sans comprendre, au

préalable, l'ancêtre Vili, Punu, Fang, l'ancêtre Ndzebi, Kota,


Obamba… L'école étrangère a ensemencé un vaste cimetière
où sont enterrées les valeurs du soleil et de l'étoile, de l'arc-en-
ciel et de la toile. Toutes les tombes représentent chacune le
plus petit us de la culture noire, de la culture blanche, de la
culture rouge, de la culture jaune, de la culture verte, de la
culture-culture. Maintenant, c’est l’a-culture de la culture.

Elle lui parle de neige, de glace, de building, de gratte-


ciel. Et non de Brousse, de Savane, de Case, de Masque… Elle
lui parle de benedicta, de praxède, de bettina.… Et non de
Bitouga, de Boutamba, d'Oyenga, de Rekengueza.…

Elle lui parle aussi de shekespeare, de socrate d


napoléon.… Et non de Soundiata, de Chaka, de Lumumba, de
Hampaté Bà, de Kruma.…

Elle lui parle encore de candide, d’andromaqui: de


hugo. Et non de Sitongui, d'Openda, de Meka, d'Awt ©

Fam, de Madiba…
Elle lui parle toujours de paris, de

berlin, de londres &


washington... Et non du Caire, du Katanga, de Bafoussam, de
Minkébé.…

C'est cela l'école étrangère! Et l’Essa-mbône, jusqu’à


aujourd'hui, ne semble pas avoir compris cela.

Évinayong et ses camarades furent installés à l'internat.


On sépara les filles des garçons. Un service spécial fut mis en
place par le chef d'établissement. Pendant les quatre jours que
durera l'examen, ce service assurera leur alimentation
quotidienne. Évinayong ne pourra rejoindre la famille
maternelle qu'à la fin des épreuves.

* *

Ils commencèrent par l’orthographe dans la matinée du


29 juin... Le ciel était bleu et dégagé. Seule une pluie fine
rythmaïit les entrées et sorties des candidats. Chacun d'eux
avait un numéro inscrit sur la table. Évinayong avait le numéro
12 et occupait la première table. Les filles, dans des occasions
pareilles, paraissent toujours attirantes. Quelle créature
idyllique le Styliste du ciel plaça-t-il au milieu de l'univers !
Elles rayonnent de beauté et de douceur. Elles défilent avec, sur
leur tête, des coiffures africaines de tous les modèles. Les
garçons semblent toujours simples. Ils ne tiennent peut-être
pas trop compte de l’enveloppe corporelle. Ils ne font pas
attention à cette ridicule apparence mais flirtent avec une
autre, plus merveilleuse : l’intérieur.

Le surveillant vérifia leurs cartes scolaires. Il les examina


rigoureusement, Son regard fixa attentivement la carte et la
compara à l'élève assis devant lui. Il feignit un sourire lorsque
le candidat paraissait plus âgé que son âge : « Vous êtes vieux,
vous !» disait-il d’un air moqueur. Il suffisait de croiser le
regard de ce gardien pour mesurer toute l'importance que

89
constituait cet examen. Ses yeux parcouraient tous les Coins et
les recoins de la salle. Le moindre geste ou attitude suspecte du
candidat pouvait constituer un procès.

La distribution de l’épreuve, précédée du retentissement


du premier coup de sifflet signalant le début des hostilités, fut
en même temps le moment le plus attendu et le plus redouté.
Un autre surveillant venait d’entrer tenant l'enveloppe. Il
l'ouvrit devant tout le monde en signe de transparence.
Évinayong, devant cette ambiance, avait froid. Son cœur était
glacé. Pourtant, durant toute l’année, elle est restée la meilleure
de sa classe. Seule la géométrie l’embêtait. Elle fit rapidement
une brève oraison pour implorer l’Ancêtre de la guider dans
ses choix. Elle voulut réciter tout le vocabulaire appris, mais
c'était trop laborieux. Les derniers conseils du surveillant firent
place à un silence absolu. La lecture de la dictée par le maître
était associée aux chants des oiseaux et aux bourdonnements
des enseignants à la véranda. Le vent de la mer humectait de
temps à autre leur méninge chaude par la forte réflexion.

L'épreuve dura trente minutes. Au sortir de celle-ci,

Évinayong doutait de son travail. Lorsque ses camarades, de


façon taquine, lui disaient qu'elle sera première du centre, elle
ne savait quoi répondre. Dans l'après-midi,
pour terminer le lendemain par l’histoire e

À la fin des compositions, la fille de M


ses oncles maternels. Le maître lui en a

c'était la géométrie,
t le civisme.
eyOng se rendit chez

donné l'autorisation.
Certains de ses camarades en firent autant.

90
10

La famille de Nkemeyong vivait dans une grande


concession.

C’est son père qui leur avait préparé ce digne avenir. Ses
trois épouses avaient fini par s'entendre. Après sa mort, elles
réussirent à maintenir l’harmonie entre tous les enfants.
Trois de leurs filles furent mariées. Une quatrième revint à
cause du décès de son mari. Elle ne voulut pas, comme
l’exigeait la tradition, épouser le frère du défunt. Elle avait
rejoint ses frères et leurs femmes dans la maison familiale.

Ils étaient tous au courant de la présence d’Évinayong.


Le regard tourné vers l’horizon de la grande porte de la
concession, ils s’empressaient de voir leur nièce. Durant
tout le mariage de Nkemeyong aucun membre de la famille
n'était venu à Koumameyong, sauf lors de la perte de son
premier fils. L’aîné avait effectué le déplacement sous l'ordre
du père.

Personne ne reconnut donc la fille de Meyong quand


elle eut franchi le seuil de la cour. Trois jolies femmes d’une
trentaine d'années occupaient la véranda de lune des
maisons. Elles s’appelaient Nsôméki, Ékômbeng, l'épouse
de Bikiéyi l’ainé, puis Gwakamiss, la nouvelle femme de

Of
Loumingo, le benjamin de la famille. Les trois femmes
racontaient tout ce que les femmes pouvaient se dire quand

elles étaient ensemble. Évinayong avançait hésitante. Elle


faillit renverser une calebasse d’eau. Elle contourna l'arbre à

palabre. Les dames se turent devant cette nymphe, cette

salamandre, cette surnaturelle créature.


- Je... jeune fille, demanda Nsôméki d'un ton

trébuchant, on ne l’a pas appris à cogner avant d'entrer chez


les gens ?

- Excusez-moi, la porte n’était pas fermée.

- Et alors? nous sommes en ville ici! rétorqua


Ékômbeng.

- Qui cherches-tu et d'où viens-tu ? revint Nsôméki.

- Je cherche la famille de ma mère, Ékore Otse. Je me


nomme Évinayong, je viens de Koumameyong.

- Koumameyong, dis-tu ?

- Oui, ma mère est née ici, son père s'appelait Salamba.

- Mais oui ! c’est ici chez elle ! s’exclama Nsôméki.

Elle se leva en hâte et serra Évinayong entre ses bras.


Elle émit des cris de joie et d’admiration. Ses frères sortirent
précipitamment.

- Voici la fille, l’unique fille de notre sœur. Elle Ja


présenta aux épouses de ses frères.

- Qu'est-ce qu’elle est jolie ! fit l’une d'elles, le sourire


entre les dents.

Évinayong lui sourit aussi.

- Excuse-moi pour tout à l'heure, se blanchit Nséméki

, ; Sôméki,

cette ville est polluée de bandits de toute espèce. La dernis


| Lo vd : La dernière
fois, on a été victime d’un vol.

92
Évinayong répondit à nouveau Par un sourire.

- Allez ! viens !

Ils entrèrent tous dans la demeure de l’ainé, les regards


colonisant ce petit corps de dragée.

- Alors, ton père se porte bien ?

- Oui, tara mè.

— Et ta mère ?

- Elle va bien, seule mon absence la chagrine beaucoup.

— Et ton examen ? les épreuves ?

- Elles étaient abordables. Je n’étais pas trop dépaysée,


même si j'ai un peu fléchi en calcul.

- C'est rare de trouver une fille de ton âge à ce niveau.


Félicitation !

- Merci, tara.

De tradition, dans ce pays, l'enfant appelle « père » et


« mère » tous les hommes et toutes les femmes du village,
qu'ils soient ses géniteurs ou non. L'enfant leur doit
obéissance et respect. C’est cette éducation qu'Évinayong a
reçue. C'est cette culture qui maintient la cohésion et la
solidarité du peuple. Il était donc difficile de reconnaître les
parents de sang de tel ou tel enfant. Dès qu'un enfant est jeté
à la vie, cette vision du monde s'impose à Jui.

Après avoir fait la connaissance de ses parents,


Évinayong se retrouva dans le grand salon de son oncle qui,
avec un air nostalgique, lui ouvrit les portes du passé. Les
photos de son grand-père exerçant alors dans la compagnie
minière suscitèrent l'émotion.

Dans le même temps, ses mamans apprétèrent le repas


de la journée car elle devait se sentir chez elle. Ensemble, ils
partagèrent ce copieux repas dans l'exultation et le
ravissement. La jeune fille profita de ces instants pour leur

Lei » s esprits
faire part de sa mystérieuse rencontre avec les esp

93
ancéstraux de la grande forêt et de sa mi

Ssion Prochaine. Ils


restérent étonnés des mots qui

Sortaient de sa bouche.
- Je suis de l'avis des ancêtres, il nous faut retrouver
notre identité, fit subrepticement Bikiéyi.

- Oui, tu as raison, intervint Nsôéméki.


aujourd'hui qu'il devient de plus en plus diffi
une culture véritable pour nos
on lui donner ? Les étrangers
laisser l'opportunité

et nos enfants.

- Ce n'est pas seulement notre peuple qui est en


déperdition, précisa Loumingo. On a comme l'impression

qu'on veut pousser toutes les cultures à se fondre en une


seule. C’est un grave danger

On constate
cile d'asseoir
enfants. Quel contenu doit-
nous supplantent sans nous
de choisir ce qui est meilleur pour nous

- L'école où nos Parents nous envoient, intervint


Évinayong, nous contraint à rejeter nos valeurs. Après une
journée de classe, nous lrouvons parfois ridicule, une fois
arrivés dans nos cases, de parler notre langue ou d'entendre

les parents dire par exemple que l’absence de pluie est


Synonyme de la colère des dieux. Les é

par leur école, nous Parviendrons tota


le monde. Or, il y à des chose
l'étranger ne peut permettre

chaque culture qui est porteur c

trangers pensent que,


lement à comprendre
S auxquelles l'école de
l'accès. C'est Je respect de
l'avenir.

- Qui l'a appris à parler ainsi ? de


stupéfaite des paroles étranges qui
d'Évinayong.

Manda Ekémbeng,
SOrlaient de la bouche

- C'est l'union de ma culture avec celle de l'étranger qui


48 à l'école pour
recevoir comme une vérité d’évangile les Enseignements
me permet de raisonner ainsi, Je ne vais P

qui
> sont transmis. J'ai été avertie par mon père. le fais de gros
Mme * ci : quelle mesure =.

forts pour comprendre dans quelle mesure ma Q ullure peut


eHOrt |

(4

A.
s'associer à la culture étrangère sans heurts.

- Tu es vraiment étonnante ! tu es Je génie des forêts !


renchérit Gwakamiss

Le passage de la parole allait au même rythme que celui


des cuillères dans la bouche. La famille se régalait de cette
bonne sauce d’arachide faite des mains de ces dames dont le
savoir-faire n’était plus à démontrer.

Nsôméki changea de sujets.

— Alors, ma fille, quand pars-tu pour ta mission ?

— Dans quelque temps. Mon père dit que l'obstacle à


vaincre, c'est mon âge.

- Ce n'est pas que ton âge, il faut être instruit pour


mieux les atteindre.

- Je sais.

Le soir arriva comme un nuage de pluie. Nsôméki


aménagea la chambre de sa fille Ma’ta avec qui elle pourra
dormir.

Ma'ta cessa d'aller à l’école après l'obtention de son


certificat d'étude. Depuis lors, elle travaille dans une maison
de couture. Âgée d’une quinzaine d'années, elle se met
rarement en compagnie de ses mères. Chaque fois qu'elle
rentre de son travail, c’est sa chambre qui la reçoit.

- Je te présente Évine, la fille de ma sœur aînée dont je


te parle souvent. Elle est venue passer son examen. Tu
dormiras avec elle.

- Enchantez, petite sœur. Tu es jolie !

— Merci, répondit-elle, avec un sourire.

- Allez, viens dans ma chambre, tu as sûrement des


choses à me raconter.

Les deux jeunes filles disparurent dans la pièce, sous le


regard enchanteur de Nsôméki. Évinayong y admira le

magnifique décor.

95
- Ouaoh ! Comment as-tu fait pour avoir tout ça ?

Ma'ta, d'un air important, déclara avec modestie ou


e
c'était grâce à sa mère et à son travail.

- Je pense que je mérite bien ça, vu l'effort que j'a


fourni pour en arriver là.

- C'est bien !

- Alors, raconte, fit Ma’ta en se jetant sur son lit. J'ai


appris que tu es l’élue.

- Oui, répondit-elle en s’asseyant à son tour.

Elle demanda l'avis de Ma’ta sur la tradition, ce sujet


qu'elle affectionne tant.

- Tu rigoles ! C’est du passé, ça ! Elle nous a longtemps


enclavés. On ne pouvait rien voir que le bout de ses us. Il
fallait se conformer à ces règles rigides et partiales. On

n'avait rien à créer, on trouvait un monde tout fait. Il parait


que chez toi, elle est encore de mise. Comment tu fais ?

- Justement, dans mon village, les choses ne vont plus


bien. Nos modes de vie sont en déconstruction avec l’arrivée

des blancs. L'équilibre culturel qui régissait jusqu'ici notre


vie est brisé.

— C'est une bonne chose ! Sursauta Ma'ta. Les jeunes


auront la liberté d'agir et de choisir eux-mêmes leur mode
de vie.

3. F .
- Ma'ta, nous devons rétablir l'équilibre culturel. Nous
avons balancé complètement tout Le

s Hs . S pères. Il y a des
valeurs qui méritent d'être sauvées.
- Comme quoi ? la polygamie ?
Ë e? .
Te le 7e le statut domestique de
nos mères ? l'excision ? C'est ça ?
- Non, Ma'ta, mais la dignité, Ja Solidarité
, k ité, Le respect,
l'honneur. Nous ne pouvons s'ouvrir au monde e
n ayan
. n : { L : :
rien à lui proposer ! Le blanc ne te dira que des choses pre
| FE à à à s
son pays. Et toi * De quoi lui parleras-tu ? Enes mer

J6

É V
incapable de lui donner ton propre nom !

Ma’ta, pour détendre un peu l’atmosphère proposa à sa


sœur de sortir. La nuit était bien tombée. Le sifflement du
vent se fit entendre. Une petite ventilation arrosa les
bouquets de fleurs qui occupaient majestueusement chaque
côté de la chambre. Le voile sombre de la nuit finissait de
couvrir la ville. Cette ville-poubelles. Cette ville-reliques.
Cette ville-bicoques. Les quelques habitations électrifiées lui
donnaient un visage travesti. Le ciel était voilé de nuages
épais. La lune ne se montrait pas. Les phares jaunâtres des
camions dévisageaient deux silhouettes marchant le long de
la route. Elles se dirigeaient vers le grand marché qui
séparait le collège de la ville. Quelques bistrots bougeaient
encore au rythme des clients qui continuaient de s’abreuver
de la cigué dionysienne. Évinayong marchait, silencieuse, à
côté de Ma'ta qui, pour briser le silence improvisa un chant.

- Chantez-vous souvent au village ?

- Tous les soirs, au clair de lune, on se recueille. On


glorifie l’Ancêtre. Nos parents nous content de belles
histoires autour d’un grand feu. Nous célébrons la vie et la
mort. Nous écoutons aussi les sages conseils des anciens.
Nous partageons ensemble ces moments de joie et de paix.

- Évine, je n’ai pas grandi dans un milieu traditionnel.


J'avais trois ans quand ma mère avait quitté son mariage.
Elle m’a toujours parlé du revers de la tradition. Tu sais, je
ne t'en veux pas de la soutenir.

- Âs-tu pensé au mariage ?

Elle resta un instant dubitative.

- Le mariage, j'en avais rêvé un jour. L'an dernier,


j'avais un petit ami. On s'était rencontré après mon examen.
Tout allait bien. Mais un jour, ma mère m'interdit de le
revoir. Pour elle, il ne me méritait pas. Quelqu'un de plus

97

nr mr
Et pu

able me conviendrait 18, je suis

mature €l respons
es-là. Et toi ‘

encore très jeune pour CES chos

LJe t'en parlerai demain. Je vais attraper froid,

rentrons. Demain, j€ dois faire un tour à l'internat voir mes

camarades.
- Au fail, vos résultats sortent bientôt !

Qui, après-demain.
- Je l'accompagneral.

- Si tu veux.
Elles prirent le chemin du retour. Le sommeil cognait

déjà à la porte de leurs yeux. L'esprit cherchait du repos.

L1

Évinayong passa par le marché où les commerçants

commençaient à installer leurs produits. Toute la beauté

que la ville reçut nuitamment, grâce à la lumière des phares


et des ampoules, s'éteignit avec la lumière naturelle du jour.
Celle-ci montrait les choses sous leur vrai visage. Nkông-
Nlam s'était mal réveillée. D'ailleurs, elle s’est toujours mal
réveillée à cause du bruit qui ronge ses Mur, de la chaleur

accablante produite par les os de ces vieilles machines


uffantes des

circulant à longueur de journée, des odeurs éto


r et bien

produits avariés… Alors, comment peut-on dormi

se réveiller dans de telles conditions ? Sa respirati


ge froissé. MÈ

on $

faisait par à-coups. Nkông-Nlam eut le visa ci

la bruine du matin n'avait pu laver sa figure d'ébène.


be is i | , ira
Évinayong craisa le maitre qui la rassura qué toul

1e F L#+ : ; : mi à rl ux

bien. Dans l'internat, c'était le sourire qui répondait *


Pr. ci se avec $5
saluts qu'elle adressait. Elle resta toute Ja matinée at |
ote, Elle"

camarades. Ils racontèrent leurs histoires d'éc


rernitra qu'à l'aube du soir.

ÿÀ

(o]
AnyScanner
En chemin, elle croisa un homme d’une quarantaine
d'années. Un homme qui lui parla de son village, de ses
parents. Un homme qu'elle ne connaissait pas.

- Jeune fille, n'êtes-vous pas la fille de Meyong du


village Koumameyong ? Votre visage est sans doute le sien,
lui demanda-t-il.

- Vous connaissez mon père ? répondit-elle étonnée.

- J'ai connu ton père quand j’habitais le village voisin.


C'est un homme bon, ton père. Je me nomme Affane. Mon
village se trouve à deux kilomètres du vôtre. Mais je l'ai
quitté très jeune sous l'ordre de mon père, avant de
s'installer définitivement ici. Une grande querelle avait
opposé mon père au chef. Le cercle des anciens avait décidé
de le punir en le faisant partir, pour un temps, du village. Et
la haine s’est finalement enracinée. Mon père s'installa ici et

ne voulut plus y retourner. Il y a quatre ans, j'étais de


passage chez vous et j'avais vu votre père. Ce jour-là, il vous
avait à ses côtés.
- Oui, je me rappelle ! Vous êtes celui à qui mon père
demanda d'apporter de l’eau !
- Vous avez bonne mémoire, vous !

- Revoyez-vous souvent les gens de votre village ?

- Très peu viennent ici. Ma fille, le village me manque


beaucoup. J'avais passé une bonne partie de mon enfance au
milieu de mes pères. Aujourd’hui, leur amour me manque
énormément, même devenu adulte. yaune partie de moi
qui ne vit plus. Êtes-vous ici pour longtemps ?

- Non, je retourne demain.

- Vous saluerez votre père.

- Oui, je ne manquerai pas !

Elle continua sa route. Au fon i |


nts de son äge attachés au €

d, elle lui en voulait

ordon
comme la plupart des enfa

99
ancestral. Elle pensait qu'il avait fait le mauvais choix en
optant pour l'exil. Pour elle, la cause c'est l’arrivée des
étrangers qui ont fini par semer le désordre dans leurs
traditions. Depuis l'institution des villes-poubelles
l'érosion rurale bat son plein. Les villages se vident se
créer des misères de vie dans ces milieux blanchis.

Elle pensa encore à l'histoire de sa camarade


Élatmeyong à qui le village manquait cruellement, Cette
jeune fille est née au fond de la forêt Minkebe, une forêt très
riche en ressources naturelles, avec une faune et une flore
abondantes. Élatmeyong avait donc grandi au milieu de
toutes ces espèces que la nature avait offertes à son peuple.
Elle avait connu une joie pure et une vie paisible. Puis, un
jour, les assassins des forêts sont arrivés. Ils ont transformé
ce paradis originelle en un véritable champ mécanique. Ils
ont exploité les mines, tué et dispersé la faune, brülé la flore,
érigé des cases mécaniques avec la chair et le sang des
arbres. Le village Minkebe perdit son essence.

Élatmeyong ne se reconnut plus. Il pleure son village et


ses valeurs perdues. « Évine, je me sens déséquilibrée. Ça ne
sert à rien aujourd'hui de passer les vacances chez moi. La
vie que nous menions autrefois n’est plus. Elle est devenue
la même que celle de Ja ville: le bruit des machines, li
recherche effrénée de l'argent, la corruption, l’égoisme, les
déchets toxiques, l'alimentation ogmisée.… Bref, c'est la
même ambiance folle et suicidaire qui règne ici. Je voudréis
mnt respirer l'air frais, aller dans les champs, courir après les
mie entendre le son du fleuve, rire le soir au clair é
lune, écouter la voix des contes de ma grand-mère lave

mon cerve ; . En . = cuis


l CETVEAU par la tranquillité et le calme. Évine, j€ y
perdue. »

100
Les résultats de l'examen tombèrent le lendemain dans
la matinée. Tous les quinze candidats de l'école de M.
Nzamba furent reçus. Évinayong, sans surprise, sortit
première du Centre. Ses oncles maternels Organisèrent une
fête en son honneur. Tous ses camarades se joignirent à elle
pour célébrer leur réussite. Toute l'école rentra au village le
jour suivant.

Avant même l’arrivée des lauréats, Koumameyong était


déjà au courant de la nouvelle. Le chef Akam'ayong avait
décidé d’immortaliser cet événement. Chaque famille
donna le meilleur fruit de toute sa récolte. Pendant deux
jours, le village allait connaître une effervescence des grands
jours. Le succès d'Évinayong fut interprété comme un signe
de la grande victoire prochaine lorsque l'héritage sera
reconquis. Nkemeyong avait pleuré de joie. Son cœur avait
tressailli comme un fœtus. Il vivait. Ces larmes nivelaient le
chemin d'un passé difficile et montagneux. Aujourd'hui
c'est le meilleur fruit de toute sa récolte qui va nourrir le

village.

10]
11

Quatre longues années s'écoulérent.

Quatre longues années qu'Évinayong était partie.


Beaucoup de choses avaient changé dans la vie de
Koumameyong. Beaucoup d'événements s'étaient produits
durant son absence, Même le temps n'avait pu mesurer ni
Supporter le poids des événements qui naquirent de ses
entrailles. Seuls deux faits avaient rendu son accouchement
difficile.

D'abord, l’arrivée des autorités gouvernementales. Elles


voulurent prendre une partie des terres Essa-mbône pour
ériger un camp de gendarmerie. Après avoir arraché une
grande parcelle de terre, des choses étranges se produisirent
pendant les travaux. Des choses pas tout à fait naturelles.
Des choses dont personne ne comprit la signification. Des
choses se cachant derrière le monde sensible. On retrouvait
Chaque matin les murs des bâtiments mystérieusement Le
terre. On contraignit le chef à faire quelque sAOSE per
aucun édifice ne put sortir de ces glèbes. Le bras de ler no
six lunes. Finalement les autorités renoncèrent et les Essa

h + né © "CPSITE ES.
mbône reprirent leurs terres ancestt ale

103
Ensuite, la morsure de serpent de Nkemeyong. Vers Ja
fin de la troisième année après son départ, Évinayong recut.
alors qu’elle rentrait un soir d'une visite chez des amis, une
enveloppe dont la couleur et l'épaisseur traduisaient son
long voyage et son contenu douloureux. La position
tremblante de chaque lettre, sur l’étui, justifiait toute Ja
misère et la gaucherie des doigts à pouvoir transcrire
fidèlement l'adresse et le nom du destinataire : Évinayong
à. «C'est l'écriture de mon père!» reconnut-elle. Elle
ouvrit précipitamment l'enveloppe sans regarder où elle
posait son derrière. Ses yeux, sans escale, chutérent
durement sur ces mots qui plongèrent le monde dans une
léthargie absolue : « Évine, ta mère est morte. »

Ce furent les ténèbres, une opacité totale dans la pièce.


Tout à coup, elle vit comme une lueur dans le ciel. Un nuage
blanc se dirigea vers elle. C’est sa mère vêtue de blanc,

debout à quelques mètres : « M’ma, où es-tu ? M’ma, je veux


venir avec toi, tu ne peux me laisser seule, emmène-moi D»
Des larmes lourdes voilèrent son visage. Elle ne vit plus rien.
Une voix lui répondit, une voix qu'elle feignit reconnaître,
une voix qu’elle ne reconnut pas : « Évine, Évine, tu es le
sceptre de ton peuple, il a besoin de toi. » « Non, M'ma, c'est
pour toi que je le fais, c’est pour toi que je lutte ! » Sa voix
devenait de plus en plus faible, jusqu’à s’engloutir dans les
eaux profondes de l'oubli et des souvenirs.

Trois jours de coma. Trois jours d’inconscience totale.


Trois jours qu'Évinayong avait quitté le monde des vivants:
Trois jours que les ténèbres étaient tombées sur elle. Là
lumière de la chambre de l'hôpital, où les services d'urgence
l'avaient immédiatement internée, s'était transformée €ñ

une toile sombre. « Je veux ma mère ! Où est-elle ? Pourquei


me l'avoir arrachée ? Pourquoi ? » Elle fut gardée pendant

104
plusieurs jours avant de regagner son lieu de résidence.

Dans la rue, Évinayong se sentit hors d'elle-même. Elle


ne voyait personne. Elle voulut disparaître si elle en était
capable. Elle ne comprit pas que ses ancêtres eussent accepté
la mort de l'être qu'elle aimait le plus. Ce qu'elle avait
demandé en échange c'était justement la vie de sa mère.
« Pourquoi continuer de vivre lorsqu'il n’est plus possible
d'être soi-même ? Pourquoi avoir attendu mon départ pour
me l'enlever ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal pour mériter ça ?
Je me suis sacrifiée moi-même pour sortir du gouffre dans
lequel nous étions plongés, mon peuple et moi. Voilà encore
ma mère qui vient d’être sacrifiée; un sacrifice fortuit,
gratuit. Non ! ce n’est pas juste, elle ne mérite pas ça!»

Évinayong resta convaincue que sa mère était morte à


cause de son voyage. Sa culpabilité ne faisait aucun doute.
Elle sentit qu’elle portait le monde entier sur le dos, que tous
les regards étaient tournés vers elle. Elle n'avait jamais eu
aussi honte de sa vie. Les mots lui manquaient pour
exprimer réellement ce qu'elle ressentait. Seul son cœur
Supportait cruellement le poids de la douleur.

La nuit était bien tombée mais elle continua sa triste


marche, le pas lent, le visage lourd, le cœur battant comme
une cloche d'église. Son existence mourait en même temps
que cette nuit s’achevait. Les étoiles dans le ciel ne
Scintillaient. Le soleil de minuit se réfugia derrière de gros
nuages pour ne pas assister à ce deuil, à ces funérailles, à
Celle scène macabre. Elle parcourut deux kilomètres. Elle ne
Pouvait rester claustrer dans cette maison où l'ombre de la
mort lui était apparue. Elle n’avait ni faim, ni soif. Elle ne
ressentil aucune fatigue. Elle eut une envie folle de porter
Plainte contre le monde, contre son peuple, contre ses
ancêtres, contre elle-même, contre tous ceux qui avaient

105
causé la mort de sa mère. La peur avait disparu de toutes ses
pensées. Nonobstant le bruit qui parcourait la ville de la
présence des bandits dans les rues à des heures tardives, elle
ne faisait cas. La vie pour elle n'avait plus sa raison d'être.
Elle vient d'être victime de la vie, une vie empoisonnée par
l'indifférence, une vie plongée dans le sommeil Je plus
profond de l'ignorance. Qu'on la lui arrache ou non, cela ne
signifiait plus rien. D'ailleurs, ce fut son souhait. Elle voulut
se séparer du monde. Un monde qui n’était pas fait pour
elle. Un monde de tromperie, de corruption. Un monde
dans lequel l'intérêt prime par-dessus tout. Un monde qui
s'est métamorphosé au détriment des bonnes valeurs. Ce
monde qui vient de l’asphyxier à cause de son innocence.
Évinayong refit le chemin inverse. Ses pas la
conduisaient sans elle-même. Elle naviguait dans les eaux
du néant. Perdue dans la jungle du cosmos, elle se sentit
seule sur la terre. Elle cria sa colère mais personne ne
l'entendit. Le monde était devenu muet et insensible.
Aveugle et mutilé. Lorsqu'elle arriva chez elle, une grande
frayeur s'empara d'elle. Tout le quartier baignaïit dans un
calme olympien. Elle crut entendre le coassement des
grenouilles. Elle crut entendre la voix de l'oiseau de mauvais
augure. Mains chancelantes, larmes coulant à flot, elle
ouvrit silencieusement la porte qu’elle referma aussitôt. Elle
était toute chétive. Une sueur froide inonda son corps. SON
cerveau fonctionna à demi. Des images y défilaient sans
cesse, revenaient et repartaient, Elle s’assit tenant sa tête
entre les mains. À l’instant, tous les sacrifices consentis Pa'

Q à re L . : .
sa mère pour l’élever, fourmillaient dans sa mémoire.

“Maman, toi seule as su me mettre en confiance, (0

seule as su me redonner espoir lorsque je fus dans le

désespoir, toi seule lorsque je fus dans la douleur as su réjoui"

106
de bonheur mon âme chagrinée. Mère, je n’oublierai. »

Rien de plus cruel lorsque vous perdez un être qui vous


est cher. Vous vous sentez hors de vous-même, du monde
dans lequel vous vous trouvez plongé. Vous êtes habité par
un esprit de haine. Vous êtes entièrement couvert d’un voile
de feu, un feu qui consume continüment vos organes.

L'univers entier s'était tout d’un coup retourné contre


Évinayong. Elle s’aperçut que l'appartement douchait dans
un silence perçant. Les images collées au mur, les pots de
fleur, tout avait pris vie. Elle était dans l'ombre, dans un KO
absolu. Elle décida de se suicider avant que tout ne devienne
lumière. Une lumière noire porteuse de malheur. Une
lumière qui devrait annoncer le déchirement de tout un
peuple. « Non, l’Ancêtre n’est pas juste. Pourquoi m'avoir
réservé cette cruelle condamnation au moment où mon
peuple semblait renaître une nouvelle fois, au moment où le
monde s’ouvrait de façon extraordinaire à ses yeux ? Non,
je dois partir. Ce monde n'a pas été planté pour que je
vienne m'abriter sous ses branches, pour que je jouisse, moi
aussi, de sa générosité, de sa semence. »

L'héritage constituait désormais un immense océan qui


rendait impossible la perception de l’autre bout de la terre.

Soudain, elle entendit quelqu'un frapper à sa porte. Son


cœur tressaillit. Ses cheveux se redressèrent. Elle se leva et
se rendit toute tremblante vers la porte.

- Qui est là ? demanda-t-elle.

- C’est moi, répondit une voix difficilement perceptible.

C'était Kône.

Kône était un jeune étranger d’une vingtaine d'années


qu'Évinayong avait rencontré un mois après son arrivée
dans le vieux continent. Ce jeune homme était plutôt
courtois. Il était grand et avait des cheveux courts. Son

107
sourire avait réveillé chez Évinayong un sentim
d'assurance et d'amitié. Il sut que la jeune fille qui se Ram
ce jour-là, à quelques mètres de lui était une étrangère, il fu
frappé par sa foudroyante beauté. Kône appartenait à une
famille d’explorateurs. Son arrière-grand-père avait
parcouru le monde, notamment l'Afrique. Il ramena de ses
nombreux voyages des objets précieux, conquis le plus
souvent par la force et la ruse.

Plus d’un siècle plus tard, ces objets furent achetés puis
placés dans plusieurs musées du vieux continent comme
celui du Vrelou. Son père était l’un des responsables du
Vrelou et le jeune homme y passait le plus clair de son
temps. Il orientait, expliquait, guidait les milliers de visiteurs
que le musée recevait chaque jour.

Lorsqu'il avait frappé à la porte, Évinayong ne le


reconnut pas immédiatement, tellement sa voix boitillait.
C'est seulement quand il déclina son nom qu'elle lui ouvrit.
Kône se sentit un peu gêné. Il ne savait comment justifier sa
présence. Mais la fille de Meyong comprit qu'il était venu
l’assister. Déjà, Kône se trouvait parmi ceux qui l'avaient
secourue lors de son évanouissement. À cet instant, elle
avait besoin d’un confident, quelqu'un qui puisse l'écouter.
Elle le fit asseoir. Les yeux du jeune homme parcoururent la
pièce humblement meublée. Il avait du mal à remonter le
moral de son amie. Il ne savait comment s’y prendre. Peut-
être prononcerait-il des mots qui ne feront qu'exaspérer la
pauvre fille désespérée.

- À... un moment de notre vie, commença-t-il, On se


sent écrasé par le poids du sort, mais nous devons continué
à nous battre.

- Kône, je ne sais plus où j'en suis.

- Je... je sais que c'est une étape douloureuse. perdre

108
une mère, c'est comme perdre une Partie de soi-même. « La
mère, me disait souvent ma grand-mère, symbolise l'amour
et le pardon, elle est l'arbre qui fait tomber les feuilles de
vie.» Mais vois-tu, Évine, nous ne devons pas baisser les
bras. Il n'est pas dit que c’est forcément à cause de ton
voyage que ta mère est morte, ni parce qu’elle est morte que
tout est peine perdue. Ma mère me disait souvent que la vie
est une chaîne et nous, les maillons de celle-ci. Lorsque
certains en viennent à tomber, nous devons les remplacer
pour que la chaîne ne rompe pas. Pense à toi, à ton peuple
dont l'espoir repose sur toi.

— Kône, elle était tout pour moi, tout ! s’éclata-t-elle en


sanglots.

Évinayong noya son chagrin dans les bras du jeune


homme. Son corps brülait. Elle ferma fortement ses poings.
Elle devint comme un reptile en période de transformation.
Elle était comme un de ces êtres monstrueux que l’on
retrouve dans les contes le soir au village. Elle se souvint
encore des menaces qu'elle recevait autrefois de son père
lorsqu'elle oubliait d'exécuter une tâche. Elle tremblait
comme une fiévreuse, les yeux implorant le pardon de ce
dernier. Mais ce qu’elle vivait à l'instant dépassait toutes ces
punitions. Elle se trouvait devant les enfers. Sa voix devint
celle de l’unau dans la nuit lointaine.

Elle lut en entier le contenu de Ja lettre. Tout avait


commencé par une morsure de serpent.

C'était un matin de septembre, période de récolte de


cacao. Ce jour-là, Nkemeyong ramassait les cabosses que
son mari laissait derrière elle pour en faire un tas. Deux
heures plus tard, alors que le village s’était vidé de ses
habitants valides, on la vit en pleurs accrochée comme un
singe au dos de son époux. Le talon de son pied gauche

109
possible d'éliminer le poison. Plus possible que meyong
retrouve entièrement sa jambe. Avant que l'ab:a:on ne prit
tout le pied, il proposa de mutiler le membre déjà Pourri.
C'était la seule solution.

Lorsque l'annonce tomba dans les oreilles de Meyong,


une atmosphère de deuil ensevelit l'hôpital. Il éclata de
colère, maudit les responsables de son malheur, injuria, haït
le monde. Il pleura sa femme comme jamais il n'avait pleuré
personne. Rawambias essaya vainement de le calmer. « Si je
suis incapable de me sauver, qui me sauvera ? » Il nia de
toutes ses forces l'existence d’un Ancêtre supérieur.

Au matin du quatrième jour, la jambe fut amputée. Ils


restèrent à l'hôpital trois semaines avant que le docteur ne
les raccompagnât dans sa Land Rover. Cet incident fit
l'actualité de la contrée pendant plusieurs jours.

Quelques semaines après, la mère d’Évinayong fut


retrouvée morte un matin sur son lit. Son mari la secoua,
mais elle ne se réveilla plus. Le sommeil éternel l’habita pour
toujours.

Au cours de la même période, deux personnes


décédèrent. Certaines langues affirmaient que c'était les
ancêtres qui auraient vengé la mort de Nkemeyong.

Évinayong lisait le décès de sa mère comme un conte.


À l’intérieur de chaque mot, de chaque lettre, ce conte
tragique défilait comme une image muette. Chaque trace
d'encre, chacune de ses gouttes mesurait le poids du sang
versé par son auteur. La lettre pesait maintenant dans s€$
mains. Elle était devenue si lourde qu'elle eût l'impression
de tenir Ja terre entière.

Durant la nuit, elle ne parvint pas à dormir. C'étail

comme si cet horrible remords avait pris la place de son

112
sommeil et que celui-ci était resté P'sonnier de cel

événement tragique qui Fendeuillait. Ses nerfs N'arrivaient


plus à contenir le poids de la douleur, Sa tête atteignit Ja
phase de surchauffe. Elle brlait. Et pourtant, elle continuait
de réfuter la réalité. « Non, ce n'est pas possible ! If faut que
les ancêtres opèrent un miracle, qu'ils bouleversent la réalité
avant le lever du soleil ! » Elle s'était retournée toute la nuit,
cherchant à trouver du repos. Son corps s’affaiblit. Elle
perdit la joie de l'existence, tous les plaisirs de la vie. Tout
avait le goût du vinaigre christique.

Kône était devenu le compagnon de lutte d’Évinayong.


On aurait dit qu’une appétence amoureuse submergeait le
regard du jeune homme. Une petite fleur d'amour se serait-
elle éclose et grandirait de plus belle ? Je concentre d’abord
ma force à raconter les recherches du dieu. Je te relaterai cet
épisode s’il s’avère vrai. Le temps pour moi de consulter un
témoin. Les deux êtres parcoururent donc ensemble les
différents musées du vieux continent. Leurs échanges
tournaient toujours autour des valeurs culturelles. Le même
débat resurgit pendant qu’ils admiraient les œuvres dans
une bibliothèque.

- Évine, ne penses-tu pas qu’à force de parler notre


langue, tu meurs en dedans ?

- Non, Kône, votre langue vient en complé


que je possède déjà. Tu sais, je suis venue chargée de ma
culture, je ne suis pas déracinée. Votre langue me permet de

ment de ce

s rites

, t le
comprendre certaines choses. La parole €
trouver des

ancestraux ne nous aident pas toujours

113
réponses aux questions que nous nous posons. Îl fait que
nous apprenions à avoir une autre vision du monde et de Ja
vie. Vous auriez pu faire la même chose !

Elle prononça ces dernières paroles en regardant son


ami dans les yeux. Inconsciemment, sa main se retrouva
dans la sienne. |

- Kône, imaginez-vous à notre place : un héritage de


trois siècles d’esclavage, colonisés, dépouillés de tout.
Comment réagiriez-vous ?

- Évine, j'aurais souhaité que tout cela ne fût pas arrivé.


Mon vœu aurait été que chaque valeur servit à la
construction de notre monde. Mais.

- Votre peuple, rétorqua Évinayong, a rendu le mien


vulnérable. Mon père m'a appris que mon peuple est un
enfant fragile. Un enfant dont le sevrage fut brutal. Un
enfant dont les parents géniteurs ont été écartelés par des
blancs devenus fous. Son éducation fut comme le décidèrent
ses nouveaux parents. Sa croissance fut lente et troublée par
une santé qui s'effritait à chaque coudée. Avant même
d'avoir atteint l’âge d’or, il cessa d’être un enfant:
l'exploitation de ses mains pour la terre, de son dos pour les
fardeaux, de sa tête pour l'obéissance et la soumission. Le
fouet devint son maître, le sang sa sueur et ses larmes, sans
savoir pourquoi. Jeté à l'arrière-cour de l'histoire, placé au
milieu d’autres enfants, pourtant de son âge, mais n'ayant
rien de semblable, l'enfant s’éteignit de l’intérieur. Devenu
bâtard, sans origine et sans repères, plongé dans la jungle
d'un monde tout aussi bâtard, refoulé de tous les ports où il
débarqua à la recherche de ses vrais parents, l'enfant eut
pour seul compagnon, le vice. Tout son corps devint le
refuge de toutes les maladies de la terre.

- Évine, ne soit Pas aussi pessimiste.

114
- Non, je ne le suis pas, j'essaye seulement de te faire
comprendre qui je suis en réalité : je suis cet enfant, C’est en
faisant corps avec ma douleur que je trouverai le salut.

Un objet particulier autour de son cou attira l'attention


du jeune homme.

- Tu portes une amulette !

- Elle a beaucoup de signification pour moi, répondit-


elle en la caressant.

- Qu'est-ce qu’elle peut bien vouloir dire ?

Évinayong se replongea dans les souvenirs.

- Les amulettes occupent une grande place dans notre


culture. Mon peuple esclave emporta autrefois certaines
d’entre elles. Celle que je porte, en forme de cœur, est le
symbole de la résistance. C’est un retour dans le passé ; le
passé nourrit le présent et prépare l'avenir.

- Je l'ignorais.

- C'est normal ! vous n’aviez jamais voulu rien savoir


de nous. Ce qui importait pour vous, c'était de tuer notre
vision du monde.

- Évine, mon peuple croyait détenir toute la vérité.

- Ce qui me chagrine encore plus, ce n'est pas


seulement les trois siècles de déshumanisation, mais
l'ingratitude historique manifestée par ton peuple qui a
englouti toute une partie de l’histoire de beaucoup de vos
villes façonnées pourtant par mon peuple esclave. Certaines
ont été bâties par le travail douloureux des miens. Ces villes

ont aujourd’hui une histoire incomplète, erronée, mutilée,

excisée, parce que les traces des esclaves ont été

, * , # # L # Ex ur
volontairement occultées comme l’a été d’ailleurs toute és
à sf n
vie, C'est une honte, Kône ! Une honte pour vous:
TE , û e. n dr 1
préjudice énorme causé à l'humanité !
- Oui, Évine...
115
- Non, il faut reconstituer le passé, il faut réécrire
l'histoire. Il faut réhabiliter mon peuple !

C'est finalement dans le musée « La coloniale » que fut


retrouvé le dieu des ancêtres. Évinayong dut exercer son
pouvoir de la parole et sa force d'esprit pour que lui soit
délivré l'espoir ancestral. Ce jour-là, elle ressentit tout son
corps revivre, tellement l'émotion était forte.

Mais dans le même temps, quelque chose de nouveau


naquit en elle. Quelque chose d’étrange. Une étrange pensée
la traversa : elle se déchira, ne crut plus en elle-même.
Quelque chose de terrible avait soudainement cédé dans son
esprit. Une chose à laquelle elle sut résister jusque-là. Une
brisure totale. Ce dieu pour lequel elle avait combattu, ce
dieu pour lequel sa mère était morte, elle trouva tout cela
bizarre, inutile. Un coup monté ? Une aberration ? Une
chose de trop ? Un abus ? De la part de qui ? Son dieu, le
vrai, ne l’avait-elle pas laissé chez elle ? Enseveli dans les
cendres de la terre-mère ? Ne venait-on pas de tuer son dieu
derrière elle ? Et si ce dieu était sa mère ! Et si ce dieu c'était
son père ! Et si ce dieu c'était son peuple ! Et si ce dieu c'était
Kône ! Et si ce dieu c'était elle-même ? Elle-même conduite
en exil ? Pour toujours ? Et si ce dieu n'était qu’une chose
montée, une conspiration ? À cause de quoi ?

Je ne puis te le dire. Tout ce que je sais, c’est qu’elle était


arrivée au bout de son itinéraire. Son voyage s'achève ici.

Son cœur se trouvait complètement en lambeau,


déchiré par une multitude de sensations : le dieu, l'amour,
la mère, l'école ? le peuple ?.. Était-elle en train de résister
aux forces ancestrales ? céder aux forces sentimentales ? De
toute façon, elle remarqua que son dieu avait trop vieilli. Il
semblait inconnu. Peut-être même sans identité, Son visage

116
avait changé d'aspect. Manque d'autorité d'antan ? Plus
d'expressivité, de spiritualité, de divinité, de force, de
pouvoir ?

Elle courut chez Kône empêché cette après-midi-là. 1]


avait le dos tourné lorsqu'elle vint silencieuse derrière lui et
banda ses yeux. Il chercha à identifier ce corps doux et glacé,
ce corps de dragée dont l'odeur pure couvrait la pièce d’une
céleste flamme. Il toucha sa tête, son visage, ses bras, mais
ne parvint pas à deviner le nom de cette étoile qui brillait sur
lui. Évinayong ôta ses mains et Kône se retourna.

— Ouaoh ! quelle beauté !

Elle sourit gravement en laissant voir ses fossettes qui


creusaient le chemin de la passion. Des larmes ruisselaient
tout doucement sur ses joues. Son ami la fixa.

- J'ai l'impression que tu me caches quelque chose.

- J'ai retrouvé le Dieu de mon peuple, éclata-t-elle.

Kône avec un peu d'ironie.

- C’est vrai ? Tu l’as vraiment retrouvé ?

— Je crois.

- Que se passe-t-il ? Tu ne m'as pas l’air convaincu !

- Je ne sais pas ce que j'ai tout d’un coup

- Je peux le voir ?

- C'est impossible ! On ne peut voir son Dieu. As-tu


déjà vu le tien ?

Ils se rendirent au domicile d’Évinayong. Cette


nouvelle aiguisa la curiosité du jeune homme qui doubla
d'impatience à l’idée de voir cette divinité tant recherchée.

- Il est dans cette pièce.

Kône, pris de peur, fit un pas en arrière.

- Îlest vraiment là ?

- Tu n'as pas d’yeux pour voir, ni pour comprendre.

Une lumière étrange dominait la pièce. Ils quittèrent

117
cet endroit. Kône, voulant montrer à son amie qu'il n'avait
pas peur :

— C'est extraordinaire ! ton peuple va pouvoir revivre

- Je ne sais pas. J'ai l'impression d’être dominée par


autre chose.

Kône la porta, tourna avec elle. Il la déposa, la fixa,


tourna autour d'elle, se replaça à l'entrée de son regard
troublé. Tout doucement, il obliqua sa tête pour cueillir avec
ses lèvres ce fruit sauvage qu’il désirait tant. Et comme dans
un songe, ils s'abandonnèrent à une étreinte savoureuse.

— Évine, je... je veux vivre avec toi.

- Avec moi ? Où ? Ce n'est pas possible ! Ta place est ici.

- Non, ma place est désormais auprès de toi.

- Tu ne peux pas comprendre.

- Tu vois, ton nom et le mien, une merveilleuse


harmonie : Évinekône !

- Oui, mais cela ne sert à rien.

- Évine, le destin nous lie désormais.

- Le destin ! Pour moi, c’est l'absence de liberté au sens


que tu lui donnes. Tout peuple est supposé être libre. Rien
n'est ficelé d'avance, il n’existe pas de destin. Le destin, c'est
la conduite de l’homme lui-même.

- Évine, je suis amoureux de toi.

- Amoureux ? Je. je ne sais pas trop ce que c’est, fit-

elle en détournant son regard. Mon cœur n’éprouve que de


larmes.

- Je t'apprendrai à aimer, la supplia-t-il presque à


genoux.

- J'ai peur que mon peuple ne me maudisse. Je n€


voudrais pas lui causer une autre peine.

- Si, il comprendra !

- Je ne sais plus où j'en suis, Kône.

118
ee of. RTE

- Je ne suis plus un enfant, je crois savoir ce que je veux.


Évinayong se vit engouffrée dans un tunnel d'émotions.
La confusion la consumait. L'île de son cœur s'assiégeait
d'eaux salées. Un océan semblait l'empêcher de traverser et

retourner chez elle.

119
12

Endormie ce soir-là, la tête éparse, dans la maison de


son ami.

Captive d'un rêve totalement fou, Évinayong se vit


repartir sur ses terres, la tête haute, le visage brillant, le dieu
dans ses valises. Célébrée comme une déesse, elle se
comparait au créateur du cosmos. Son imagination la
plongeait dans un univers féerique.

Je te décris ce voyage. Pour être honnête avec toi, je ne


puis dire si cette chimère était vraie. J'ignore réellement si
elle est retournée ou pas. Je te réécris ce que jai cru
entendre, moi aussi.

À son arrivée donc, accompagnée de Kône, aucune


ombre humaine ne se vit. Seul le chant des oiseaux, en cette
heure de la journée, brisait la glace de la silencieuse
atmosphère dont le village s'était recouvert. Elle resta
statique pendant un long moment. Ses yeux parcoururent
Koumameyong comme s'ils cherchaient quelque trésor
caché. Son ami eut l'air géné.

- Sommes-nous arrivés ?

— Kône, nous sommes chez moi, répondit-elle presque

en frémissant.
Tout avait changé pour elle. Ce n'est pas ce climat
déliquescent qui prévalait autrefois. Pour elle, ce village
présentait un coup de vieillesse. Il dévoilait un aspect
verdâtre. L’herbe folle murait les cases. Ce sont des petits
sentiers qui conduisent à elles. Des endroits où il y eut
autrefois des dizaines de cases, servaient de siège aux arbres,
À Ce sont des montagnes de cailloux qui forment la digue
f contre l’orage tropical. Ces boules de pierre brillaient sur les
| toitures comme des médailles en or. L'herbe couvrait la
| route de ses longues tresses vertes. Il fallait attendre une
bonne dizaine de jours pour voir la Land Rover des assassins

1 À de la forêt défier les génies.


\] Évinayong trouva son village trop étroit, trop vieux.
|| Peut-être les souvenirs des mégalopoles occidentales

avaient-ils rétréci, voire effacé sa vision de Koumameyong ’


Une lueur de pitié étincelait son regard. Certaines séquences
s’échappaient par la force du temps. Elle continuait de
révasser. Elle ressassait le passé. Elle sentit la main de Kône

sur son épaule.


- Excuse-moi, c’est une partie de moi qui défile sous tes

yeux.
Elle se revit adulée par ses parents. Les habitants ne la

reconnurent plus, tellement elle avait grandi.

- C'est moi, Évinayong, votre fille.


Ce furent des cris de joie et d’admiration. Une foule
immense les entoura. Des enfants en tenue de Tarzan et des

vieillards qui ne servaient plus à rien les escortèrent jusqu'à

la concession familiale.

< ner
en

Des commentaires fusaient comme des feux d'artifice.


Avant même de l'avoir écoutée, tout le monde savait que le

at aiEs arer

dieu des ancêtres avait été retrouvé. Alerté par deux enfants,

anne <

Meyong vint presque en courant. Il retrouva

Den

122

per ere
miraculeusement ses jambes de jeunesse. Sa fille se jeta dans
ses bras en larmes. Cette chaleur qui l'avait bercée des
années durant l'électrocuta. Le visage triste, les lèvres entre
les dents, son père essaya d'étouffer ce long sanglot qui
montait comme une vague puissante.

— Père, ma mère !

Elle s’agrippa à son cou. Elle pleura. L'instant dura. Une


éternité. Le monde extérieur devint inaudible. Sans un mot.
Elle alla se recueillir sur la tombe de sa mère. Elle y resta près
d'une demi-heure. Un oiseau aux plumes blanc pur, sur une
branche, à quelques mètres de son regard, fredonna une
romance singulière. « Oui, mère, je suis de retour. » Elle
posa sa tête sur la tombe. La caressa. Elle y inonda quelques
larmes. Prit une poignée de terre qu’elle frotta contre sa
joue. Elle trembla. Ne comprit pas comment la terre était
parvenue à engloutir un être aussi merveilleux. Ah ! la terre,
elle qui ne donne rien sans contrepartie, cet immense océan
poussiéreux qui assassine des rêves et des histoires entiers.

Évinayong avait désormais l'image de sa mère dans


cette poignée de terre. En la frottant contre sa joue, c'est elle
qu’elle embrassait, qu’elle revoyait, dont elle revivait le
souvenir. Sa mère était devenue la terre. Elle était Terre. Et
elle ? Que lui restait-il ? Une somme de souffrances ? Un
amas de misères ? Un tas d’immondices souvenirs ?

Dans la case, chaque regard, chaque pas, chaque geste,


invoquait sa mère. Cette présence inaudible, presque
mystique, emplit totalement sa conscience. Elle rangea
soigneusement dans une pièce les objets de la défunte.

Après la période de deuil, il fut organisé une cérémonie


en l'honneur de celle qui était devenue le sauveur. Ce jour-
là, elle raconta, sous le regard assoiffé de ses parents,

comment elle avait réussi à reconquérir l'héritage ancestral.

123
aies ane

Le dieu des ancêtres fut remis à sa place. La lune était fière


d'assister au retour de la vie. Elle regardait d’un œil éclairé
comment ce peuple retrouvait et revivait sa jeunesse. Les
arbres, derrière les cases, ressemblaient aux humains dont
la taille rivalisait celle de l’Ancêtre. Leurs branches tressées
de longues mèches reflétaient une lumière reluisante. La
terre était refroidie. Des fleurs qui avaient commencé à
faner germèrent à nouveau. Tous les êtres ressuscitèrent.
Les signaux des insectes ainsi que les chants des oiseaux
nocturnes composèrent une mélodie fécondante. Les
femmes formèrent un grand cercle au milieu duquel brillait
une flamme supérieure. Des milliers de couleurs la
gouvernaient. Évine subit une purification. Elle se
débarrassa de toutes les mauvaises pensées. On l’habilla
d’une chair nouvelle, d’un esprit nouveau et pur. C'était un
nouvel être qui naissait, dont la nature originelle accouchait.

À la fin du rêve, elle s’étonna de se réveiller entre les


murs de la maison de Kône. Avait-elle réellement vécu ce
que je viens de te raconter ? Est-ce la marque de l'impossible
résurrection de ce qui est mort ? Pourquoi toujours le rêve
pour nous montrer notre impuissance face aux forces
obscures et aliénantes du monde ?

Assise dans ce somptueux salon louis-quatorzien du


blanc, où son rêve et son ambition l'avaient fait débarquer,
Évine vit sa pensée étiquetée comme son dieu et toutes ces
valeurs enterrées ou transformées par l'impitoyable
irréversibilité du temps. Elle semblait constituer une proie
de. je ne sais quoi. Dans la glace, elle vit une autre qu'elle-

124
même. « Non! comment peut-il en être possible!» Son
corps dialloïsa. Son identité morte.

Les pistes de la pensée se mêlent et finissent par se


brouiller. C’est une brume épaisse qui tente de nous dire où

notre pensée s'est égarée.


DE mn ve

RUN Gants

Cet ouvrage a été composé par Edilivre


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ISBN pdf: 978-2-414-09893-4
ISBN epub : 978-2-414-09891-0

Dépôt légal : septembre 2017

@ Edilivre, 2017

Imprimé en France, 2017

E.

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\

« Que du sang verse : ! du sang de ma terre ! du Sang noir ! du Sang


de mes veines ! du sang rouge ! du sang de la Nature ! Ma Chair est
devenue fade. Ma peau anémiée, couleur étrangère, sans gout.
Que de larmes versées ! Des larmes orphelines, des larmes
aveugles, des larmes noires coulant sur ma terre nourricière, Des
larmes innocentes ont ébloui ma vue. De ces larmes, ma pensée
originelle est sortie, et je suis resté vide comme un tonneau sans
fond [...] Aujourd’hui un soleil rouge présage un avenir radieux.
Un soleil nouveau est né. Il brille sur ma terre. Il vient rétablir
l'ordre ancien. »

André Zoula est auteur de plusieurs romans.

X 12. 50€
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Eoiivre AA

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