Delphine Deschaux-Dutard
P litique
Introduction
à la sécurité
internationale
duction à l a s é c u r
tro ité inte
rn a tiona
In
Terrorisme, le
cybersécurité, place de la
technologie dans les guerres contemporaines,
voici un ouvrage clair et concis sur la sécurité internationale,
ses acteurs et ses problématiques.
Ce livre dresse un panorama des principales approches théoriques
de la sécurité internationale, de ses acteurs‑clefs (États, ONU,
OTAN, Union européenne, sociétés militaires privées, ONG) et
de ses enjeux. Exposant les différents aspects de la sécurité
(physique, économique, sanitaire, etc.), il propose une réflexion
plus générale sur les notions de Guerre et de Paix.
Associant théories, études de cas et questions institutionnelles,
il donne une vision générale en matière de sécurité interna-
tionale, et offre la possibilité d’approfondir les thématiques
abordées grâce à de nombreuses pistes bibliographiques.
Dans le contexte d’une menace terroriste grandissante et
d’une floraison du champ lexical de la guerre chez les élites
politiques occidentales, il est important de revenir aux élé-
ments fondamentaux afin de proposer aux étudiants, aux
professionnels et à tout citoyen des clefs de compréhension
de la sécurité internationale aujourd’hui.
que en plus
Collection politi
Delphine Deschaux-Dutard est
enseignante-chercheure à l’Université
Grenoble-Alpes. Elle a aussi enseigné
de nombreuses années à Science Po
Grenoble et à l’ILERI (Institut d’étude
des relations internationales) de Paris.
Presses universitaires de Grenoble
15, rue de l’Abbé-Vincent – 38600 Fontaine
ISBN 978-2-7061-4257-4 (e-book PDF)
Introduction
à la sécurité internationale
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122‑5,
2° et 3° a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées
à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et,
d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple
et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle
faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause
est illicite » (art. L. 122‑4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335‑2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.
Adaptation de couverture : Corinne Tourrasse, d’après une création de Jean-Noël Moreira
Relecture : Rose Mognard
Mise en page : Catherine Revil
© Presses universitaires de Grenoble, mars 2018
15, rue de l’Abbé‑Vincent – 38600 Fontaine
Tél. 04 76 29 43 09
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ISBN 978‑2‑7061‑4257-4 (e-book PDF)
L’ouvrage papier est paru sous la référence ISBN 978‑2‑7061‑4189-8
Delphine Deschaux-Dutard
Introduction
à la sécurité internationale
Presses universitaires de Grenoble
La collection « Politique en + » est dirigée par Pierre Bréchon.
Le comité éditorial de la collection est composé de
Pierre Bréchon, Jean-Luc Chabot, Olivier Ihl, Jean Marcou,
Jean-Louis Marie, Henri Oberdorff
dans la même collection
G. Derville, Le pouvoir des médias, 4e édition, 2017
F.-M. Poupeau, Analyser la gouvernance multi-niveaux, 2017
A. Faure, Des élus sur le divan. Les passions cachées du pouvoir local, 2016
J. de Maillard et D. Kübler, Analyser les politiques publiques, 2e édition, 2015
G. Villeneuve, Les débats télévisés en 36 questions-réponses, 2013
P. Bréchon (dir.), Enquêtes qualitatives, enquêtes quantitatives, 2011
N. Dompnier, Les élections en Europe, 2011
P. Teillet, Jours de la Cinquième République, 2011
H. Oberdorff, La Démocratie à l’ère numérique, 2010
S. Cadiou, Le Pouvoir local en France, 2009
J.-P. Burdy et J. Marcou, La Turquie à l’heure de l’Europe, 2008
J. Barou, La Planète des migrants. Circulations migratoires et constitution de diasporas
à l’aube du xxie siècle, 2007
X. Marc, J.-F. Tchernia (dir.), Étudier l’opinion, 2007
P. Warin, L’Accès aux droits sociaux, 2006
J.-L. Chabot, Histoire de la pensée politique. Fin xviii e-début xxi e siècle, 2e édition,
2006
P. Bréchon, Comportements et attitudes politiques, 2006
J.-Y. Moisseron, Le Partenariat euroméditerranéen. L’échec d’une ambition régio-
nale, 2005
S. Pionchon, G. Derville, Les Femmes et la politique, 2004
André D. Robert, Le Syndicalisme enseignant et la recherche. Clivages, usages,
passages, 2004
J.-L. Chabot, Introduction à la politique, 2003
P. Bréchon, Les Grands Courants de la sociologie, 2000
B. Denni, P. Lecomte, Sociologie du politique. IEP, Droit, Sciences éco, tome I et
tome II, 1999
J. Marcou, Justice constitutionnelle et systèmes politiques. États-Unis, Europe, France,
1997
Avant-propos
C e manuel n’a pas vocation à proposer une approche exhaustive de
toutes les théories et les questions relatives à la sécurité interna‑
tionale, mais plutôt d’offrir des clefs permettant de découvrir la sécu‑
rité internationale contemporaine à travers ses approches théoriques
principales, ses acteurs fondamentaux et quelques-uns des défis les plus
importants qui la caractérisent en ce début de xxie siècle. Il vise ainsi à
donner un premier socle de connaissances en matière de sécurité inter‑
nationale. Il s’adresse aux étudiants de licence et de master en relations
internationales, droit ou encore science politique, mais également aux
praticiens et à tout lecteur intéressé par le monde contemporain et ses
multiples conflits armés.
L’idée de ce manuel est le fruit de nombreuses années d’expérience
en tant qu’enseignante-chercheure aux niveaux licence et master à
l’université de Grenoble, mais également dans d’autres universités
françaises (Lyon 2, Lyon 3, Chambéry, Paris 1, ILERI) et étrangère
(Vilnius). Il est à la fois un point d’aboutissement concrétisant nos
engagements pédagogiques et universitaires, et un point de départ
pour favoriser le développement des études stratégiques dans leur
acception la plus large1. Il vise à donner aux lecteurs des connais‑
sances qui leur permettront non seulement de décrypter les grandes
problématiques de la sécurité internationale, mais également, dans
une perspective professionnalisante, de réviser pour des concours et de
s’adapter dans l’environnement professionnel des métiers de la sécurité
1. Notre expérience au sein de l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie
(AEGES) depuis 2015 a contribué au cheminement qui a nourri le présent travail.
5
introduction à la sécurité internationale
internationale, de la diplomatie et de la défense. Il s’appuie sur une
approche plurielle mêlant les relations internationales, la science poli‑
tique et le droit international public.
Toutes les sources indiquées dans le texte sont référencées dans la
bibliographie générale qui figure en fin d’ouvrage. En outre, dans une
perspective pédagogique, nous indiquons à la fin de chaque chapitre
trois références documentaires choisies pour leur caractère à la fois
fondamental et accessible, qui permettront au lecteur d’approfondir
ses connaissances et de creuser chaque thématique.
Liste des sigles
fréquemment utilisés
CPI : Cour pénale internationale
OMP : Opération de maintien de la paix
ONG : Organisation non gouvernementale
ONU : Organisation des Nations unies
OSCE : Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe
OTAN : Organisation du traité de l’Atlantique Nord
UA : Union africaine
UE : Union européenne
7
Introduction
Méditation générale sur la sécurité
internationale, la guerre et la paix
D epuis l’avènement de l’organisation des Nations unies, les rela‑
tions internationales reposent sur un principe clairement indi‑
qué à l’article 2 § 4 de la Charte des Nations unies : l’interdiction du
recours à la force2. Ainsi, les normes de comportement internatio‑
nales des États découlant de la pratique de cette Charte impliquent
la recherche systématique de moyens pacifiques de régler les diffé‑
rends. Suite au désastre militaire et humain engendré par la seconde
guerre mondiale, les pères fondateurs de la Charte avaient eu à cœur de
rendre la guerre hors la loi, en bannissant la violence comme principe
de règlement des différends internationaux. Raymond Aron s’interro‑
geait à ce titre en 1962 dans son ouvrage Paix et guerre entre les nations :
« l’âge des guerres s’achèvera-t-il en une orgie de violence ou en un
apaisement progressif ? » (p. 770). À cette question, la réalité empi‑
rique des conflits au xxie siècle apporte une réponse équivoque : malgré
l’absence de guerres majeures, du type des deux guerres mondiales, la
violence récurrente et infra-étatique a fait irruption dans les relations
internationales depuis la fin de la guerre froide. Les exemples récents
des conflits en Syrie ou en Libye semblent promettre un avenir certain
à la guerre.
2. « Les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales,
de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou
l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les
buts des Nations unies. » [Link] [consulté
le 27/04/2017].
9
introduction à la sécurité internationale
La sécurité internationale contemporaine se caractérise en réalité
par la coexistence entre une paix systémique, voire hégémonique, et
des guerres limitées ou périphériques. Par sécurité internationale, on
entendra ici l’état plus ou moins pacifique des relations internationales,
du fait de l’interaction d’acteurs pluriels qui réagissent à des menaces
et des stimulus multiples3. Cela signifie donc que d’un côté la paix
constitue aujourd’hui le fondement du système interétatique entre
les grandes puissances, et en particulier entre les démocraties occi‑
dentales, mais que d’un autre côté, les guerres subsistent et même se
multiplient sous une forme circonscrite, et en particulier infra-étatique
(à l’intérieur des frontières d’un État). C’est ainsi le cas de plus de 90 %
des conflits armés ouverts ou latents en 2018. Ces conflits armés se
caractérisent par l’existence d’ennemis parfois difficilement identi‑
fiables, qui ne se rattachent pas à une entité politique structurée mais
revendiquent au contraire un usage de la violence asymétrique. C’est
à ce changement de nature de la guerre, et aux implications pratiques
que ce changement induit en matière de gestion militaire des conflits
armés, que la communauté internationale se trouve aujourd’hui
confrontée de façon croissante.
Un autre élément de transformation majeur dans le domaine de la
gestion des conflits armés consiste en l’effacement, depuis le conflit
du Kosovo, de la distinction autrefois clairement marquée entre la
dimension militaire et la dimension humanitaire des conflits. Depuis
le début du xxe siècle, plus de 150 millions de personnes ont été tuées
par leurs propres gouvernements, sans compter les millions de morts
dus aux guerres internationales et aux guerres civiles. Les exemples
actuels des conflits armés en Syrie, opposant le gouvernement de
Bachar al-Assad aux tenants de l’État islamique (EI) mais aussi à toute
une partie de la population syrienne, ou la guerre civile en Libye sous
Kadhafi, sont à ce titre éloquents. La guerre « classique » entre États
s’assortit donc aujourd’hui d’une palette de situations de conflits
armés dont les contours deviennent souvent difficiles à tracer claire‑
ment, tant ils mêlent des acteurs de nature différente (groupes armés,
3. Pour une réflexion intéressante sur la notion de sécurité, on se référera à Smouts,
Battistella, Vennesson, 2006, et Balzacq, 2003.
10
Introduction. Méditation générale sur la sécurité internationale, la guerre et la paix
r ébellions, acteurs privés, ONG, etc.). En outre, en observant l’évo‑
lution des dépenses militaires mondiales, on obtient une indication
sur la tendance générale à la pacification du monde, ou au contraire
à sa militarisation. Depuis 2001, les dépenses d’armement dans le
monde sont allées croissant (voir figure 1). Sur cette même période,
la part des dépenses militaires de l’Europe est passée de 29 % à un
peu moins de 20 %. « L’Europe désarme dans un monde qui réarme »,
résumait en 2012 le chef d’état-major des armées françaises, l’amiral
Guillaud. Si la menace de la guerre semble avoir déserté un temps
l’esprit des E uropéens, elle reste bien présente dans de nombreuses
régions du globe. Les dépenses militaires mondiales s’élèvent à environ
1 530 milliards de dollars. L’Institut international de recherche sur la
paix de Stockholm (SIPRI) estime d’ailleurs dans un récent rapport
que l’année 2015 a été marquée par une augmentation généralisée des
dépenses militaires dans le monde, la première depuis 2011. Cette
augmentation s’est d’ailleurs accrue depuis 2015 (cf. Guilhaudis et
Malizard, 2015 ; Deschaux‑Dutard et Nivet, 2014, pp. 77-85).
Les attentats perpétrés sur le sol européen en France (2015-2017),
en Belgique (2016), en Allemagne (2016), en Suède (2017) et au
Royaume‑Uni (2017) ont marqué une nette reprise des dépenses mili‑
taires européennes ces deux dernières années, mettant ainsi en défaut
l’argument de l’amiral Guillaud. Pour autant la grande majorité des
pays européens, et plus largement occidentaux (États‑Unis mis à part),
sont loin d’avoir atteint le seuil des 2 % du PIB alloués à la défense,
soit le standard fixé par l’OTAN.
La figure 1 page suivante montre qu’en 2015-2016, les États‑Unis
dépensaient près de 596 milliards de dollars dans le domaine militaire
– soit environ 3,3 % de leur PIB –, suivis de loin par la Chine avec
215 milliards de dollars (1,9 % du PIB), la Russie avec 66,4 milliards
environ (soit 5 % du PIB), le Royaume‑Uni avec 55,5 milliards de
dollars (2,02 % du PIB). La France suit, avec 50,9 milliards de dollars
(2,1 % du PIB), passant ainsi du 5e au 7e rang mondial en termes
de dépenses militaires, malgré les rallonges budgétaires allouées à la
Défense suite aux attentats sur le sol français de 2015-2016, puis
l’Allemagne avec 39,4 milliards (1,2 % du PIB).
11
introduction à la sécurité internationale
Fig. 1. Évolution des dépenses militaires mondiales en USD
constants de 2015, sur la période 1988-2016
2 000
(en milliards USD constants de 2015)
1 500
Dépenses militaires
1 000
500
0
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
00
01
02
03
04
05
06
07
08
09
10
11
12
13
14
15
16
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
20
Source : Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), 2017.
Fig. 2. Dépenses militaires mondiales en 2016,
en milliards de dollars
États-Unis 596,0
Chine 215,0
Arabie Saoudite 87,2
Russie 66,4
Royaume-Uni 55,5
Inde 51,3
France 50,9
Japon 40,9
Allemagne 39,4
Corée du Sud 36,4 Total des dépenses
militaires mondiales
Brésil 24,6
1,676 milliards de dollars
Italie 23,8
Australie 23,6
Émirats Arabes Unis 22,8
Israël 16,1
Source : SIPRI.
12
Introduction. Méditation générale sur la sécurité internationale, la guerre et la paix
Si les chiffres (nombre de morts du fait de guerres et de conflits armés et
sommes d’argent allouées aux armées dans le monde) sont accablants,
convenons, avec Pierre Hassner (2000), que ni la guerre, ni les injus‑
tices et les inégalités internationales ne sont nouvelles. En revanche,
l’image de la guerre et du conflit, oscille entre perte de sens et redéfi‑
nition. Josepha Laroche (2012, p. 14) évoque, de son côté, « le retour
du refoulé, afin de souligner l’érosion de ce mouvement civilisation‑
nel au profit d’un processus de brutalisation » qui se traduit par « la
mondialisation actuelle des violences non étatiques ». Ce retour de la
violence infra-étatique vient dès lors ébranler les fondations des États.
Pour Josepha Laroche, les États, occidentaux ou non, sont aujourd’hui
de moins en moins détenteurs du monopole de la violence physique
légitime4. Ils sont en effet concurrencés sur ce plan par des groupes
infra-étatiques qui, dans un contexte de banalisation de la violence,
alimentent une brutalisation du monde. Cette brutalisation fait courir
à de nombreuses zones du monde un risque de « décivilisation ».
Dès lors, comment comprendre la sécurité internationale aujourd’hui,
traversée par une alternance de conflits armés et de coopérations paci‑
fiques, sans d’abord définir précisément les notions de guerre et de
paix ? C’est l’objet de cette réflexion introductive.
La guerre et la paix : clarifications conceptuelles
Pour mieux saisir en quoi consiste la sécurité internationale, c omment
l’analyser et quels acteurs la font évoluer, il importe d’abord de revenir
sur deux notions fondamentales en la matière : les notions de guerre
et de paix5. Les analyser et tâcher d’en donner une définition la plus
précise possible permet en effet de saisir comment la sécurité interna‑
tionale vise justement à contenir la première et maintenir la seconde
4. Pour Max Weber, la caractéristique principale de l’État moderne est qu’il s’agit d’une
institution qui détient le monopole de la violence physique légitime et de l’usage de la
force, notamment armée.
5. Voir notamment pour des définitions récentes Durieux, Vilmer, Ramel, 2017.
13
introduction à la sécurité internationale
(cf. trois ouvrages fondamentaux : David, 2006 ; Tertrais, 2010 ;
Battistella, 2011)6.
La guerre, une violence collective et rationalisée
Comme le souligne Battistella (2011), la guerre est un événement
assez peu fréquent comparativement aux périodes de paix. On peut
ainsi délimiter les guerres dans le temps et étudier ces phénomènes
de façon scientifique, tandis que les périodes de paix sont plutôt des
non-événements selon Battistella (2011). Si le mot guerre fait florès
dans les médias – guerre économique, guerre des nerfs, guerre poli‑
tique –, il importe néanmoins de le définir comme un fait social. Nous
retiendrons ici comme premier élément de définition celle proposée
par Hedley Bull (2012) : c’est une violence organisée entre unités poli‑
tiques. Cette notion de violence était déjà identifiée par Cicéron, à
l’époque romaine, comme marqueur de la guerre. Pour Cicéron, la
guerre était un « débat qui se vide par la force ». Pour Grotius, à la
Renaissance, la guerre constituait un soutien à la contestation par la
force. Pour Clausewitz, la guerre est « un acte de violence destiné à
contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » (cf. Taillat, Henrotin
et Schmitt, 2015) : on trouve bien ici la conjonction avec la notion de
pouvoir. Pour l’anthropologue Malinowski, la guerre consiste en une
dispute armée entre deux unités politiques indépendantes.
Plus précisément, nous allons ici nous attarder sur trois éléments clefs
qui constituent le phénomène social « guerre ».
La guerre est violente
La présence de cette violence distingue la guerre du conflit, qui se
définit lui-même comme une interaction sociale qui met en présence
des comportements antagonistes sur fond d’intérêts opposés ou d’aspi‑
rations incompatibles. Ainsi, si toute guerre implique qu’il y ait à la
base un conflit, tout conflit ne dégénère pas nécessairement en guerre
6. La réflexion présentée ici s’appuie tout particulièrement sur les analyses de Dario
Battistella (Battistella, 2006 ; 2011).
14
Introduction. Méditation générale sur la sécurité internationale, la guerre et la paix
car celui-ci peut être réglé par le dialogue, la négociation, l’arbitrage
plutôt que par le recours à la force. Par exemple, en 2003, la France est
en conflit avec Saddam Hussein concernant la question des inspections
internationales sur les armes de destruction massive en Irak, mais elle
n’est pas pour autant en guerre avec l’Irak. Un conflit dégénère généra‑
lement en guerre lorsqu’on est en présence d’une pratique d’homicide
généralisé et systématique, comme dans le cas des guerres en Bosnie et
au Kosovo entre 1992 et 1999.
La guerre est collective
La guerre est une activité collective, mettant en présence des unités
politiques en interaction. Elle est donc distincte du conflit entre
deux individus, comme l’indique Rousseau dans son Contrat social :
« La guerre n’est point une relation d’homme à homme, mais une
relation d’État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis
qu’accidentellement, comme soldats. » La conséquence est donc que
la guerre est régie par un droit spécifique et doit être déclarée selon des
formes légales (ou non) ; elle ne commence qu’à partir du moment où il
y a défense armée de la part d’une unité face à une attaque d’une autre
unité politique. Ainsi la seconde guerre mondiale ne commence pas
avec l’Anschluss, c’est‑à‑dire l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne
le 12 mars 1938 parce que l’Autriche n’oppose pas de résistance armée,
mais avec l’invasion de la Pologne par les troupes de la Wehrmacht et
la résistance armée de la Pologne le 1er septembre 1939. De même, la
guerre du Golfe commence le 2 août 1990 lorsque l’Irak envahit le
Koweït qui à son tour fait appel au Conseil de sécurité des Nations
unies pour invoquer le principe de légitime défense collective (art. 51).
La guerre est rationnelle
La guerre est enfin aussi une activité rationnelle, au sens wébérien
du terme, c’est‑à‑dire une activité décidée en fonction d’un objec‑
tif poursuivi ou d’une valeur défendue, et qui implique donc d’en
évaluer l’utilité et de réaliser un calcul coûts-bénéfices pour mesurer si
l’usage de la force armée est pertinent. Plus prosaïquement, la guerre
15
introduction à la sécurité internationale
est un moyen en vue d’une fin : Clausewitz parle de la guerre comme
« continuation de la politique par d’autres moyens » dans son ouvrage
De la guerre (1816-1830). C’est l’instrument qu’utilisent des parties en
conflit pour amener leur adversaire à composer avec elles dans le sens
qu’elles souhaitent. L’exemple de l’opération Liberté lancée en Irak
en 2003 par W. Bush est ici éclairant : le président Bush a lancé cette
opération parce qu’il était persuadé que cela lui permettrait d’atteindre
une situation plus conforme aux intérêts américains que la situation
antérieure, c’est‑à‑dire un Irak allié des États-Unis.
La conséquence de ces trois caractéristiques majeures pour la sécurité
internationale est que la guerre est régie par un droit spécifique qui se
décline en droit de la guerre (jus as bellum, définissant les conditions
légales de la conduite de la guerre, en s’appuyant sur la Charte des
Nations unies), en droit des conflits armés (jus in bello, soit la façon
dont des États entrés en guerre doivent se conduire et notamment
traiter les prisonniers de guerre, définir les cibles interdites, etc.) et en
droit de la reconstruction post-conflit (jus post bellum, qui concerne
tant la reconstruction que la question de la justice transitionnelle,
visant à restaurer la cohésion et le vivre ensemble dans un pays déchiré
par un conflit, et la justice pénale internationale)7. Le droit interna
tional humanitaire (DIH) vise quant à lui à limiter les effets des
conflits armés pour des raisons humanitaires, à protéger les personnes
qui ne participent pas, ou plus, aux hostilités, les malades et les blessés,
les prisonniers et les civils, et à définir les droits et les obligations des
parties à un conflit dans la conduite des hostilités. Ces règles juridiques
encadrant les guerres imposent des obligations aux États en vue de
codifier le plus possible les situations de guerre. Mais entre l’existence
de ces règles et leur application systématique, s’interpose la volonté
plus ou moins bonne des États.
7. Cf. Bettati, 2016 ; et pour une approche synthétique des trois aspects de ces règles
encadrant les conflits armés : Nadeau et Saada (2009).
16
Introduction. Méditation générale sur la sécurité internationale, la guerre et la paix
Comment peut-on définir la paix ?
La paix est une notion complexe car polysémique, et utilisée dans des
contextes très divers : faire la paix, avoir la paix, garder la paix, maintenir
la paix, construire la paix, paix des cimetières… La première définition
logique est de définir la paix comme l’absence de guerre ou de violence
armée collective et organisée. Il y a donc une situation de paix quand
les unités politiques ne font pas usage de la force armée dans leurs rela‑
tions mutuelles. Deux chercheurs de l’Université de Michigan, David
Singer et Melvin Small (1994), ont même construit un indicateur dans
les années 1960 afin de pouvoir évaluer si l’on se trouve en période de
guerre ou en période de paix. Cet indicateur, intitulé Correlates of War
(COW), consiste à considérer comme guerre tout affrontement armé
provoquant, pendant une période quelconque de 12 mois consécu‑
tifs au cours d’un conflit non réglé par un traité de paix, la mort de
1 000 personnes ou plus en relation directe avec le recours à la force.
Mais cet indicateur ne suffit pas car dans certains cas, les États ont
intérêt à chercher à minimiser les statistiques de mortalité dues à la
situation de guerre avec un autre État, comme dans le cas de la guerre
opposant Israël au Hezbollah libanais en 2006 (Battistella, 2011).
Il apparaît ainsi qu’un indicateur chiffré ne peut seul épuiser la défi‑
nition de la notion de paix. La paix n’est pas seulement l’absence de
guerre. La notion de paix a une dimension culturelle importante.
Ainsi, dans la tradition orientale, la paix est plus un état intérieur (c’est
la paix de l’esprit et du cœur) alors que, dans le monde occidental, la
notion de paix est extérieure à l’individu (c’est l’absence de guerre ou de
conflit violent). Il y a donc de nombreuses définitions de la paix. Mais
l’une de celles ayant eu le plus d’impact consiste à distinguer « paix
positive » et « paix négative » – distinction opérée par Johan Galtung
(1969, pp. 167-191), politologue norvégien en 1969. La « paix néga‑
tive » est l’absence de guerre ou de conflit violent entre les États, ou à
l’intérieur d’un même État – ou, pour prendre un exemple, du type
d’affrontements que l’on a connus récemment dans les Balkans. Mais,
par « paix positive », on entend non seulement l’absence de guerre ou
de conflit violent, mais aussi un état d’équité, de justice et de dévelop‑
pement. On peut résumer ces deux concepts de la manière suivante :
17
introduction à la sécurité internationale
• Absence de guerre = paix négative.
• Absence de guerre + justice sociale/développement = paix positive.
Cette dernière notion de « paix positive » se caractérise par un degré élevé
de justice sociale et un niveau de violence minimal. D’aucuns pensent
que tous les problèmes sont réglés par la fin de la guerre. Mais, en réalité,
il reste alors beaucoup à accomplir notamment la reconstruction du
pays et la création de structures permettant d’instaurer la justice sociale
et de favoriser le développement de toutes les populations touchées par
la guerre. Par conséquent, on peut dire que la paix n’est pas seulement
le désarmement, mais qu’elle concerne aussi la vie des populations.
Cette question des indicateurs de paix n’est pas seulement technique.
Par exemple, la barrière des 1 000 morts à franchir sur 12 mois consé‑
cutifs conduit à minorer certains conflits armés : un affrontement qui
produit 900 morts par an depuis 10 ans n’est ainsi plus comptabilisé
comme une guerre, alors même que le nombre total de victimes et la
durée du conflit conduiraient logiquement à ne pas qualifier la situation
de pacifique. C’est ainsi que par exemple la guerre opposant Israël et le
Hamas en ce qui concerne la bande de Gaza se trouve exclue des statis‑
tiques bien qu’ayant causé la mort de plus de 1 300 personnes entre
les mois de décembre 2008 et janvier 2009 (Battistella, 2011, p. 16).
Que sont les guerres du xxie siècle ?
Pour Dario Battistella (2011), la spécificité des guerres du xxie siècle
est que la plupart d’entre elles sont intra-étatiques, mais aussi que les
guerres internationales, c’est‑à‑dire les guerres opposant des unités
politiques indépendantes, et non des citoyens d’un même État, sont
des guerres hiérarchiques. Elles sont hiérarchiques à un double sens :
d’une part parce qu’elles opposent des protagonistes qui sont inégaux
matériellement ; d’autre part parce que les protagonistes sont oppo‑
sés normativement (démocraties libérales versus États « voyous »).
Cette notion de hiérarchie est à différencier de la notion de guerre
asymétrique qui désigne, elle, un conflit armé censé menacer la paix
internationale et la sécurité des puissances occidentales du fait de
l’impossibilité pour ces derniers de faire face avec succès à des acteurs
18
Table des matières
Les ONG et la sécurité internationale :
entre médiation et ambiguïté .................................................................. 158
Les ONG et leur rôle dans les conflits post-guerre froide ................... 160
Quelques effets pervers de l’intervention des ONG
dans les conflits armés contemporains .................................................. 164
Intervention humanitaire, évolution du droit d’ingérence
et avènement de la sécurité humaine ..................................................... 166
Pour aller plus loin .................................................................................. 172
Partie 3
Grands enjeux de la sécurité
internationale contemporaine
Chapitre 9. Guerres asymétriques, nouveaux conflits armés :
quel rôle pour les militaires aujourd’hui ? ......................................... 175
À quoi sert la force militaire dans les conflits contemporains ? ........ 176
Une mutation progressive des conflits armés ....................................... 176
Les militaires au xxie siècle : entre combat, technologie et expertise . 180
Une force militaire en mutation, entre rationalisation
et technologie ............................................................................................. 183
Révolution dans les affaires militaires et « effet CNN » :
à nouvelles guerres, nouveaux concepts ? .............................................. 184
Une robotisation des guerres contemporaines : le cas des drones ....... 185
Pour aller plus loin .................................................................................. 189
Chapitre 10. Le terrorisme, défi majeur de la sécurité
internationale contemporaine .............................................................. 191
Les carences de la communauté internationale face au terrorisme
pendant la guerre froide ........................................................................... 193
Divergences internationales et foisonnement juridique
sans portée contraignante ....................................................................... 194
Une coopération internationale lacunaire ............................................ 196
255
introduction à la sécurité internationale
Une montée en puissance de la lutte internationale
contre le terrorisme ................................................................................... 197
Un fort impact des États-Unis sur la lutte internationale
contre le terrorisme ................................................................................. 198
L’ONU et le terrorisme au xxie siècle .................................................... 201
Un phénomène terroriste au centre des priorités
de la sécurité internationale contemporaine ......................................... 202
Organisations de sécurité régionales et lutte contre le terrorisme ... 203
L’OTAN et la lutte contre le terrorisme international
contemporain .......................................................................................... 204
L’Union européenne et la lutte contre le terrorisme international ...... 205
Pour aller plus loin .................................................................................. 207
Chapitre 11. Cybersécurité internationale ......................................... 209
Éléments d’introduction sur la cybersécurité ....................................... 211
Le cyberespace et ses caractéristiques .................................................... 211
Les trois couches du cyberespace ........................................................... 213
Un vocabulaire spécifique à la cybersécurité ......................................... 215
Cyberguerre et cyberpaix : clarifications conceptuelles ...................... 217
La cyberguerre aura-t-elle finalement lieu ? .......................................... 217
Qu’est-ce que la cyberpaix ? ................................................................... 221
Les organisations internationales et la cybersécurité .......................... 223
Pour aller plus loin .................................................................................. 225
Conclusion.................................................................................................. 227
Bibliographie générale............................................................................ 231