Introduction à la philosophie des sciences
PROF FERRY-DANINI
14/02/2025
Résumé du cours précédent
Le but de la philosophie ?
Les méthodes de la philosophie ?
Quoi d’autre ?
L’informatique, c’est quoi ?
Une technique / une technologie ?
De la science ?
Des mathématiques ?
Quelle est la différence entre la
technique et la technologie ?
La technique et les arts : produire de l’artificiel grâce à des connaissances.
La technologie et l’ingénierie : un type de technique qui emploie la
connaissance scientifique.
(Bunge 1985, 220)
Quelle est la différence entre la technologie et la
science ?
La science s’occupe de ce qui est ; tandis que la
technologie s’occupe de ce qui devrait être (Simon 1969)/
ce qui sera (Skolimowski 1966), ce que l’on voudrait qui
existe.
La technologie est de la science appliquée (Bunge 1966) :
il s’agit d’agir sur le réel, mais cette action se fait
largement à partir de théories scientifiques.
Quelle est la spécificité de la technologie ?
La technologie comme tentative de modifier le monde selon notre volonté :
(la connaissance scientifique) pourrait « nous rendre comme
maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à
désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices (…), mais
principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est
sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens
de cette vie ; » (Descartes, Discours de la méthode, 1824, I, 6).
Quelles activités sont de la science ?
Du latin « scientia », les résultats d’une démonstration logique qui révèlent
une vérité nécessaire et générale.
« Science » aujourd’hui fait référence à ce qui s’appelait autrefois
« philosophie naturelle », « histoire naturelle » et qui s’est développée à
partir de la révolution scientifique en occident.
Un mot chargé au niveau rhétorique et souvent utilisé pour discrédité
certains discours.
Les questions posées par la
philosophie des sciences
1. Comment peut-on générer de la connaissance à partir du
monde autour de nous ?
2. Qu’est-ce qui rend les méthodes scientifiques
d’investigation du monde spécifiques par rapport à d’autres
types de connaissance ?
La « révolution scientifique » ~1550-1700
La vision du monde en Europe au début du 16e siècle : Christianisme, idées
aristotéliciennes et géocentrisme.
Illustration du géocentrisme et du système de Ptolémée
Copernic
1543 : Nicolas Copernic publie un modèle « héliocentrique » (la
terre orbite autour du soleil et tourne sur elle-même).
La théorie copernicienne permet d’expliquer le mouvement
« rétrograde » des planètes. Nicolas Copernic (1473 –
Problèmes non résolus à l’époque : 1543)
Si la terre tourne autour du soleil, pourquoi les objets tombent de
façon verticale ?
Galilée et Kepler
Galilée consolida la théorie copernicienne : avec des
arguments, des observations grâce à sa lunette et des
expérimentations.
Difficultés face à l’Eglise catholique. Galilée est
condamné en 1633 pour hérésie.
Johannes Kepler (1571-1630) : donne un pouvoir de
prédiction plus grand à la théorie copernicienne en
suggérant le mouvement elliptique des planètes.
Portrait de Galilée
(1564-1642)
Newton
Isaac Newton (1642-1727) :
Principes mathématiques de la philosophie naturelle
publiés en 1687.
Newton donne une théorie mathématique du
mouvement terrestre et céleste.
Explique le mouvement elliptique comme conséquence
de la gravité et l’attraction entre les corps (loi de la
gravitation universelle).
La révolution scientifique en
médecine
Ibn al-Nafis (1210-1213) :
Première observation connue de la circulation du sang
William Harvey (1578-1657) :
1628 : description complète de la circulation du sang
Les suites de la révolution scientifique
au-delà du 17e siècle en biologie
Darwin (1809-1882) publie l’Origine des espèces (1859)
Théorie microbienne de la maladie (Pasteur 1822-1895).
L’hérédité (Mendel 1822-1884).
La naissance des “scientifiques”
1833, Cambridge : débat sur le terme « philosophe naturel » pour désigner les
hommes de science.
Le philosophe Whewell introduit le mot « scientifique » (scientist) pour désigner
« les hommes de sciences » sur le modèle de « artiste ».
Huxley : « c’est un mot aussi plaisant que l’électrocution ».
Lente acceptation du mot au 20e siècle.
Différents types d’approches et de
questions en philosophie des sciences
Approche descriptive : décrire la spécificité des sciences comme mode
de connaissance.
Approche normative : prescrire une certaine méthode ou logique
permettant de circonscrire ce qui est une science.
Questions épistémologiques : comment connaître le monde ?
Questions métaphysiques : quel est le lien entre les connaissances et le
monde (qu’est-ce que l’on peut connaître) ?
Les questions posées par la philosophie des
sciences
1. Comment peut-on générer de la connaissance à partir du monde autour
de nous ?
2. Qu’est-ce qui rend les méthodes scientifiques d’investigation du monde
spécifiques par rapport à d’autres types de connaissance ?
Trois façons principales de répondre
1. L’empirisme : la seule réelle source de connaissance est
l’expérience
La science n’est qu’un prolongement de l’investigation ordinaire du
monde qui repose sur l’expérience, mais elle est plus efficace et
fiable, car elle est organisée, systématique et procède avec des
expérimentations.
Est-ce trivial ?
Exemples : plusieurs épisodes de l’histoire de la médecine au 19e
siècle
Semmelweis et l’hygiène
Ignaz Semmelweis (1818-1865), médecin hongrois.
Il est nouvellement engagé dans un hôpital à Vienne avec
deux services de maternité, avec deux niveaux de mortalité
radicalement différents (13% versus 3%) (1840s).
Découverte de l’importance du lavage de mains à l’hôpital.
Un exemple très discuté par les philosophes des sciences
du courant dit de « l’empirisme logique » (Hempel 1966).
John Snow et la transmission du
choléra
À Londres, Snow suggère que le choléra se
transmettait par l’eau.
En 1854, récoltant les cas de choléra dans un quartier,
il cartographia la source de l’épidémie jusqu’à
identifier une pompe à eau publique (Broad Street).
Il parvient à faire retirer la pompe et l’épidémie cesse
immédiatement.
« La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert
devant nos yeux, je veux dire l'Univers, mais on ne peut le comprendre si l'on
ne s'applique d'abord à en comprendre la langue et à connaître les
caractères avec lesquels il est écrit. Il est écrit dans la langue mathématique
et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures
géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d'en
comprendre un mot. Sans eux, c'est une errance vaine dans un labyrinthe
obscur. »
• L' Essayeur de Galilée (1623), Galileo Galilei, éd. Les Belles lettres, 1979,
p. 141
2. Le rapport entre science et mathématiques
La science utilise le langage mathématique pour comprendre le monde, le
quantifier, détecter des tendances.
L’empirisme peut être combiné à cette approche (comme chez Galilée).
Mais certains champs scientifiques se sont développés sans l’aide des
mathématiques :
- la théorie darwinienne de l’évolution :
« Comme il naît beaucoup plus d'individus de chaque espèce qu'il n'en peut
survivre, et que, par conséquent, il se produit souvent une lutte pour la vie, il
s'ensuit que tout être, s'il varie, même légèrement, d'une manière qui lui est
profitable, dans les conditions complexes et quelquefois variables de la vie, aura
une meilleure chance pour survivre et ainsi se retrouvera choisi d'une façon
naturelle. En raison du principe dominant de l'hérédité, toute variété ainsi choisie
aura tendance à se multiplier sous sa forme nouvelle et modifiée » (1859)
3. La structure sociale de la science
Ce qui est particulier à la science c’est la façon dont elle
socialement organisée, avec un mélange de coopération
et de compétition.
Thomas Kuhn (1922-1996)
Les différents types de raisonnement en science
1. Le raisonnement déductif
La logique déductive : étudie les conditions qui rendent un raisonnement valide
avec certitude.
Dans un raisonnement déductif, si les prémisses sont vraies, la conclusion est
nécessairement vraie.
Exemple d’un argument déductif valide (modus ponens) :
Prémisses :
Tous les hommes sont mortels
Socrate est un homme
Conclusion :
Socrate est mortel
Question, est-ce que la science se base uniquement sur des raisonnements
déductifs ?
2. La méthode hypothético-déductive
Lecture du texte de Hempel (1966).
Comment procède la méthode décrite par Hempel ?
Que peut-on conclure si nos observations ne correspondent pas à nos
prédictions et notre hypothèse ? Est-ce par un raisonnement déductif ?
Que peut-on conclure si nos observations correspondent à nos prédictions
et notre hypothèse ? Est-ce grâce à un raisonnement déductif ?
3. Le raisonnement inductif
ou « inférence inductive »
Formuler une généralisation à partir de l’observation répétée d’un
phénomène :
« Chaque matin la semaine dernière, le bus est passé à 8h, demain il passera aussi
à 8h »
Utilisé en science :
Pour conclure une généralisation à partir de l’observation répétée d’un
phénomène
Pour passer de ce qui est observable au non observable
Pour prédire des évènements à partir d’observations
Les différents types de raisonnements
non déductifs en science
L’induction
« Tous les cygnes que l’on a observés (t1, t2, t3….) sont blancs »
donc, « tous les cygnes sont blancs ».
La conclusion de l’argument n’est pas déductive (on n’a pas
observé tous les cygnes, et la conclusion pourrait être fausse),
mais les observations (t1, t2, t3…) soutiennent et appuient la
théorie.
4. L’ « abduction »
« J'appelle toutes ces inférences avec le nom particulier d'abduction, parce
que sa légitimité dépend de principes totalement différents de ceux des autres
types d'inférences. La forme de l'inférence est la suivante : le fait surprenant, C,
est observé ; mais si A était vrai, C serait une évidence, (et donc), il y a des
raisons de soupçonner que A est vrai. » (Peirce 1903, p. 151)
1. Le fait surprenant C est observé.
2. Si A était vrai, alors C ne serait pas surprenant.
3. Il y a des raisons de penser que A est vrai.
C’est similaire à quel raisonnement en logique déductive ?
L’affirmation du conséquent (raisonnement déductif invalide) :
1. S’il a plu, alors le sol est mouillé.
2. Le sol est mouillé.
3. Donc il a plu.
L’abduction, ou « inférence à la meilleure explication » :
Donald E. Davis, 1994
Exemple : l’hypothèse de l’extinction des dinosaures suggérée par Luis et
Walter Alvarez dans les années 1980 :
Observation clef en faveur de cette hypothèse : un haut niveau d’iridium
(rare sur terre et plus souvent trouvé dans les météores) dans la croute
terrestre d’il y a 65 millions d’années.
L’inférence ne porte pas sur une généralisation, mais sur l’hypothèse qui
permettrait d’expliquer le mieux ces observations. Les observations
rendent la conclusion plus probable.
« Abductions » (Pierce), « inférence à la meilleure explication » (Harman,
Lipton), « inférence explicative »…
Exercice : à quel type de raisonnement
Darwin fait-il allusion dans ce passage ?
« Il n'est guère possible de supposer qu'une théorie fausse pourrait expliquer de façon
aussi satisfaisante que le fait la théorie de la sélection naturelle les diverses grandes
séries de faits dont nous nous sommes occupés. On a récemment objecté que c'est
là une fausse méthode de raisonnement ; mais c'est celle que l'on emploie
généralement pour apprécier les événements ordinaires de la vie, et les plus grands
savants n'ont pas dédaigné non plus de s'en servir. C'est ainsi qu'on en est arrivé à la
théorie ondulatoire de la lumière ; et la croyance à la rotation de la terre sur son axe
n'a que tout récemment trouvé l'appui de preuves directes. Ce n'est pas une
objection valable que de dire que, jusqu'à présent, la science ne jette aucune
lumière sur le problème bien plus élevé de l'essence ou de l'origine de la vie. Qui
peut expliquer ce qu'est l'essence de l'attraction ou de la pesanteur ? Nul ne se
refuse cependant aujourd'hui à admettre toutes les conséquences qui découlent
d'un élément inconnu, l'attraction, bien que Leibnitz ait autrefois reproché à Newton
d'avoir introduit dans la science « des propriétés occultes et des miracles ». (Darwin,
1869, 589)
wooclap
Question principale de la philosophie des sciences au 20e siècle : Comment
l’observation peut-elle confirmer des théories ?
Le problème dit de la « confirmation ».
Comment peut-on connaître de façon fiable sur la base de raisonnements
non déductifs ?