Explication linéaire : la rencontre
Situation
Manon Lescaut est publié en 1731, c’est le 7e tome d’une série de romans intitulée
Mémoires et aventures d’un homme de qualité. Dans ce livre, Renoncour croise à deux
reprises un jeune noble, Des Grieux, qui se confie à lui et qui lui raconte ses mésaventures.
Ce texte constitue le début de sa confession : Des Grieux revient sur l’épisode crucial qui va
faire basculer sa vie, sa rencontre avec la jeune Manon qui s’est déroulée quatre ans plus
tôt.
Introduction
Ce texte relate une rencontre amoureuse entre le jeune Des Grieux âgé de 17 ans et
Manon qui a 15 ans. Ce récit s’inscrit dans le topos de la rencontre amoureuse avec un
personnage masculin subjugué par une jeune femme dès le premier regard. DG, le narrateur
de cet épisode, porte un regard critique sur cet événement. Avec du recul, il connait les
conséquences désastreuses de ce coup de foudre qu’il semble regretter mais qu’il présente
comme inévitable. Il se donne ainsi l’image d’une victime :
I) Victime du destin car cette rencontre semble relever d’une fatalité inéluctable (1 à 5)
II) Victime de la passion amoureuse car il n’est plus maître de lui-même (5 à 11)
III) Victime de Manon, une jeune fille séductrice et libertine (11 à 19)
On montrera que Des Grieux présente cette rencontre amoureuse comme un événement
tragique qui va le conduire à sa perte.
I) LA RENCONTRE : DES GRIEUX VICTIME DU DESTIN (1-5)
Le début du récit de Des Grieux répond à une double visée. Une première
informative : il s’agit de raconter les circonstances de sa rencontre avec Manon ; et
une seconde morale : il veut montrer qu’il est victime d’un concours de circonstances
et qu’il n’est pas responsable de cette rencontre, comme si elle relevait d’une fatalité
inéluctable qu’il regrette.
A) Les circonstances
- Le texte commence par les circonstances de la rencontre. La narration est
rétrospective et DG se souvient précisément des détails, preuve que cet épisode l’a
marqué. Il s’agit d’un lieu public, il est dans la rue à « Amiens » (1) ; il est accompagné
de son fidèle ami Tiberge (qui jouera un rôle important dans la suite du livre) avec
lequel il se promène. Il évoque ensuite un enchainement de faits qu’il justifie par de
la curiosité : les deux suivent le coche en provenance d’Arras pour voir qui descend
de la voiture (4-5).
B) Un concours de circonstances
- En réalité, Des Grieux évoque plutôt un concours de circonstances qui donne
l’impression que cette rencontre était inévitable. Il précise qu’à un jour près, il n’aurait
pas pu faire sa connaissance et il regrette de ne pas être parti plus tôt : « Hélas que ne le
marquai-je un jour plus tôt !» (1-2). Le « hélas » et la double exclamation traduisent des
regrets, le narrateur laisse sous-entendre qu’il aurait préféré ne jamais rencontrer cette
femme car il a perdu, à cause d’elle, son « innocence » (2). Il insiste d’ailleurs sur cette
idée en débutant la phrase suivante par la précision temporelle : « la veille même »
(l’adverbe d’intensité « même » est à noter). Il veut également montrer qu’il n’a pas
l’intention avec son ami de faire une rencontre féminine : ils se promènent et c’est juste
la curiosité qui les incite à suivre le coche. Il révèle ainsi la pureté de ses intentions, pour
autant il ne faut pas oublier que la curiosité dans la Genèse est à l’origine de la chute de
l’Homme. N’attend-il pas en réalité qu’une belle fille descende de la voiture pour aller la
voir ? On ne peut être certain des intentions du personnage : il relate son récit à
Renoncour, il peut très bien lui mentir ou omettre volontairement certains détails pour
paraître moins fautif.
II) LE COUP DE FOUDRE : DES GRIEUX VICTIME DU TRANSPORT AMOUREUX (5 à 11)
Dans la suite de son récit, DG se concentre sur les premiers regards et évoque ce sentiment
amoureux incontrôlable, à la fois brutal et intense, qui le métamorphose complétement.
A) La vue de Manon
- Dans la suite du récit, les événements s’accélèrent comme en témoignent les verbes au
passé simple : « sortit », « retirèrent aussitôt », « resta ». L’apparition de Manon est
l’élément déclencheur d’une succession d’actions rapides qui semblent incontrôlables.
- Comme pour chaque scène de rencontre amoureuse, le premier contact est visuel. Dans
cet extrait, c’est Des Grieux qui remarque rapidement sa présence, elle se distingue des
autres : « Il en sortit quelques femmes … Mais il en resta une ». Cette scène fait penser à
l’incipit lorsque Renoncour remarque lui aussi immédiatement Manon qui se trouve
pourtant au milieu d’une douzaine de femmes, ce qui laisse à penser qu’elle se différencie
par sa beauté.
- Aucune description physique n’est faite, le portrait de Manon est lacunaire. Cette absence
s’explique par la narration (DG se confie à Renoncour qui l’a déjà vue), le lecteur peut ainsi
l’imaginer comme il souhaite. La précision « fort jeune » (5-6) est peu explicite (on saura par
la suite qu’elle avait 15 ans). En réalité DG raconte la scène comme il l’a vécue et sa priorité
est de partager l’effet qu’elle a sur lui. La cause est mentionnée : son charme (« elle me
parut si charmante » 7). Le jeune homme explique qu’il est envouté, ensorcelé et il n’est
alors plus maître de lui.
B) La métamorphose de Des Grieux
La longue phrase qui suit donne à voir la transformation du personnage. Il développe un
double portrait antithétique de lui-même.
- D’abord, DG évoque son caractère et son comportement habituel. Il se décrit comme :
* un garçon pur et innocent (« jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille
avec un peu d’attention » 7-8).
* une personne sage (un comportement moral et raisonné) qui a de « la retenue » (qui est
réfléchi et n’agit pas avec impulsivité).
* un jeune homme « timide et facile à déconcerter » l. 10 (qui est réservé et introverti en
public).
Chaque trait de caractère est associé à une expression qui en souligne l’intensité, se
présentant ainsi comme un modèle de vertu et de sagesse : « jamais…ni » (8) / « tout le
monde admirait » (9) / « excessivement » (10)
- Or, Des Grieux est complètement métamorphosé par la présence de Manon, son
comportement est contraire à ce qu’il affirme être habituellement :
* Il subit un vrai coup de foudre : « Je me trouvai tout d’un coup enflammé jusqu’au
transport » (9-10). La métaphore du feu renvoie à l’intensité et à la brutalité d’un désir
amoureux (brutalité renforcée par l’utilisation du passé simple et par l’expression « tout
d’un coup ») qui est subi par le personnage.
* Il aborde sans aucune retenue la jeune femme : « Je m’avançai vers la maîtresse de mon
cœur » (11). Cette périphrase hyperbolique, qui révèle d’emblée le pouvoir de Manon sur
lui, est empreinte d’ironie : DG semble regretter après coup ce comportement exagéré.
III) LE DIALOGUE : DES GRIEUX ENVOUTÉ PAR UNE FEMME FATALE (11 à 19)
La troisième partie du texte est constituée d’un dialogue rapporté au discours indirect. On y
voit un jeune homme amoureux et entreprenant face à une jeune femme expérimentée et
manipulatrice.
A) Une jeune femme au comportement ambigu
Dès le début du dialogue, le personnage de Manon surprend le lecteur. En effet, malgré son
jeune âge, elle réagit comme une femme d’expérience face aux compliments de DG. Elle ne
semble pas « embarrassée » (22) par ses propos, preuve qu’elle est habituée à ce genre de
situation et qu’elle a conscience de plaire aux hommes. La suite du dialogue confirme cette
image de séductrice, notamment quand il est dit qu’elle répond « ingénument » à la
question de DG. Il est évident que Manon veut donner l’image d’une fille innocente afin de
séduire son interlocuteur, elle n’est en rien ingénue. Elle cherche également à l’apitoyer en
se présentant comme une victime de l’autorité parentale, elle est envoyée de force au
couvent. Elle voit en Des Grieux une personne capable de la sauver de cet enfermement.
B) Un jeune homme envouté et entreprenant
Des Grieux quant à lui, est particulièrement entreprenant : il la complimente tout de suite
(« mes politesses » 12), et il désire mieux la connaître (« Je lui demandai » 12). Il est évident
qu’il n’est plus maître de lui-même, il a été métamorphosé par l’amour comme le montre la
métaphore de la lumière : « L’amour me rendait déjà si éclairé » (14-15). Le pronom « me »
est complément d’objet, il subit cette transformation malgré lui. La retenue, la sagesse et la
réserve qui le caractérisaient ont disparu ; au contraire, il réagit à présent avec passion aux
propos de la jeune femme : il parle de « coup mortel pour {s]es désirs » (15-16) quand il
apprend qu’elle est envoyée au couvent. Cette expression hyperbolique montre l’outrance
de sa réaction. Il perd également toute timidité puisqu’il lui fait une déclaration d’amour en
lui révélant ses « sentiments » (16).
C) Une rencontre fatale
A la fin de l’extrait le narrateur apporte une précision concernant Manon : il évoque son
« penchant au plaisir » comme la cause de son enfermement au couvent. Elle est mise de
force à l‘écart de la société par ses parents en raison de son comportement déviant (cette
mise à l’écart punitive peut d’ailleurs faire penser à celle que subit DG quand il est enlevé et
ramené chez son père peu après). Cette connaissance est celle du DG narrateur et non celle
du personnage qui ignore certainement ce fait au moment de la rencontre. Le point de vue
devient alors momentanément omniscient. Le libertinage de la jeune femme est présenté
comme la cause principale des déboires qui vont suivre : « son penchant au plaisir… qui a
causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens » (17-18). Cette prolepse relève d’un
procédé narratif qui a pour intention de créer une attente chez le lecteur et de susciter son
intérêt : on comprend que les deux personnages vont se mettre en couple et qu’ils vont
connaître des déboires. En mentionnant un futur malheureux causé par le vice de Manon,
DG présente cette rencontre comme un événement tragique et s’affranchit de toute
responsabilité dans leur déchéance mutuelle.
Conclusion
Le rapprochement avec Manon est présentée par DG comme inéluctable. Il semble être la
victime d’une fatalité tragique qui l’entraîne à sa perte. A chaque lecteur de se faire son
opinion : certes, cette rencontre va précipiter le jeune homme dans le malheur, mais est-il
vraiment privé de son libre-arbitre ? Il présente Manon comme une femme fatale au pouvoir
de séduction irrésistible, mais n’est-ce pas une stratégie pour s’affranchir de sa
responsabilité ?