0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
5 vues295 pages

Sociologie de l'individualité migrante

Cette thèse explore le concept d'« individualité-migrante » en examinant les épreuves communes rencontrées par les migrants, telles que les bifurcations, l'identification, l'entourage et le temps. L'auteur, Nadia Deville-Stoetzel, s'appuie sur son expérience personnelle et des recherches sociologiques pour analyser comment ces épreuves façonnent l'identité des individus dans un contexte de migration. La recherche met en lumière les défis et les dynamiques sociales qui influencent les trajectoires des migrants contemporains.

Transféré par

canjoe
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
5 vues295 pages

Sociologie de l'individualité migrante

Cette thèse explore le concept d'« individualité-migrante » en examinant les épreuves communes rencontrées par les migrants, telles que les bifurcations, l'identification, l'entourage et le temps. L'auteur, Nadia Deville-Stoetzel, s'appuie sur son expérience personnelle et des recherches sociologiques pour analyser comment ces épreuves façonnent l'identité des individus dans un contexte de migration. La recherche met en lumière les défis et les dynamiques sociales qui influencent les trajectoires des migrants contemporains.

Transféré par

canjoe
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL

POUR UNE SOCIOLOGIE DE L’« INDIVIDUALITÉ-MIGRANTE » : LES

ÉPREUVES COMMUNES DES BIFURCATIONS, DE L’IDENTIFICATION, DE

L’ENTOURAGE ET DU TEMPS

THÈSE

PRÉSENTÉE

COMME EXIGENCE PARTIELLE

DU DOCTORAT EN SOCIOLOGIE

PAR

NADIA DEVILLE-STOETZEL

MAI 2022
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques

Avertissement

La diffusion de cette thèse se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé le
formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles
supérieurs (SDU-522 – Rév.04-2020). Cette autorisation stipule que «conformément à
l’article 11 du Règlement no 8 des études de cycles supérieurs, [l’auteur] concède à
l’Université du Québec à Montréal une licence non exclusive d’utilisation et de
publication de la totalité ou d’une partie importante de [son] travail de recherche pour
des fins pédagogiques et non commerciales. Plus précisément, [l’auteur] autorise
l’Université du Québec à Montréal à reproduire, diffuser, prêter, distribuer ou vendre des
copies de [son] travail de recherche à des fins non commerciales sur quelque support
que ce soit, y compris l’Internet. Cette licence et cette autorisation n’entraînent pas une
renonciation de [la] part [de l’auteur] à [ses] droits moraux ni à [ses] droits de propriété
intellectuelle. Sauf entente contraire, [l’auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
REMERCIEMENTS

Je tiens tout d’abord à remercier Catherine Montgomery, ma co-directrice de thèse qui


par son soutien, sa présence, sa rigueur, ses connaissances et sa confiance m’a permis
de découvrir les joies de partager une relation qui a su harmonieusement flouer les
frontières entre mentor et amie. Merci d’avoir été présente également dans certains
moments de ma vie personnelle avec respect, distance, mais toujours en m’offrant le
soutien adéquat. Merci pour le cadre de travail exceptionnel au sein de METISS, des
plus enrichissant et stimulant pour étudier les phénomènes migratoires. Merci d’avoir
accepté de diriger cette thèse, de m’avoir accompagné, poussé et parfois même porté
tout au long de ce périple.

Je souhaite également remercier Marcelo Otero, mon co-directeur de thèse qui par son
enthousiasme pour mon sujet m’a permis d’aller au bout de cette idée folle, de dépasser
mes doutes. Merci pour ces moments de réflexions, de co-construction, et tes
connaissances précieuses sur l’individualité contemporaine qui sont venues finalement
raisonner assez bien avec mes intuitions. Merci d’avoir cru en cette thèse, mais surtout
de m’avoir poussé à assumer mes idées, à les porter moi-même et de m’avoir outillé
conceptuellement pour le faire. Merci de m’avoir accompagné, poussé et parfois même
porté tout au long de ce périple.

Je tiens aussi à remercier toutes les personnes qui ont participé à cette étude et qui
m’ont laissé entrer dans leur vie, leur intimité, le temps d’une entrevue. Merci au CRSH
(Bourse Armand Bombardier), METISS (Catherine Montgomery, Spyridoula
Xenocostas et Amel Mahfoudh), Fonds de la Faculté des sciences humaines, Fond
Interculturel (Antje Bettin), le département de sociologie (Victor Armony, Shirley Roy,
iii

Louis Jacob, Marcelo Otero, Thérèse Essiambre), Inter’Actions (Bernard-Simon


Leclerc), le CR-CHUM (Janusz Kaczorowski, Marie-Thérèse Lussier et Magali Girard)
et le CR-CLM (Mylaine Breton et Isabelle Gaboury) pour les financements et
opportunités d’emploi qui m’ont permis de financer cette thèse pendant toutes ces
années. Merci aussi à Alain Degenne et Michel Grossetti pour la piqure ‘’réseaux’’ et
‘’bifurcations’’, et à Christopher McAll qui m’a initié à la pensée ‘’Au-delà des
étiquettes’’.

Je remercie ma famille, avec une pensée toute spéciale pour mon grand-père qui a
toujours valorisé les études et particulièrement les études dans un but d’émancipation.
J’ai une pensée pour ma grand-mère qui n’a pas pu réaliser son rêve d’école. Pour ma
mère qui, le cœur en guerre, s’est rebellée à 13 ans en jetant son sac d’école dans les
champs et m’a toujours poussé à croire en moi, à poursuivre mes études envers et contre
tout. Pendant longtemps j’ai cru que j’en étais incapable, mais mes parents, mes oncles
et tantes ont toujours cru en moi et m’ont soutenu et porté. J’ai une pensée particulière
pour mon père qui n’a pas laissé son enfance au milieu d’une guerre entre deux nations
ennemies, assécher son cœur. Ma mémé, son courage, son sourire. Mon pépé, sa joie
de vivre. Un merci infini pour ce soutien et cet amour.

J’en profite enfin pour remercier mes ami-e-s qui m’ont accompagné, soutenu et donné
amitié et confiance avec une pensée toute particulière pour mes sœurs de cœur, Houaria
et Régine. À Audrey, Befa, Cédric, Rachid qui m’offrent un chez-moi à chaque fois
que je reviens. À Angèle, Steve, Milana, Evan, Baptiste, Mathieu qui ont enduré cette
thèse lors de nos week-ends ensemble. À Carine, Marc-André, Tami, Matheo et Oli.
Mes ami-e-s d’aventure : Estelle, Julia, Martin, Monique, Fatoumata, Gaëlle. Merci à
Master K pour ses sets rythmés qui m’ont tenu réveillée durant mes dernières heures
de corrections. Enfin, je remercie Jean-Benoit, Elies et Liam pour m’avoir encouragée,
supportée, mais aussi soulagée des tâches quotidiennes quand j’en avais besoin. Sans
oublier nos animaux : Sardine, Everest et Poisson-rock.
DÉDICACE

À mes enfants, Elies et Liam


Qui construisez vos racines et vos ailes
Des histoires du passé et présent pour vous
permettre de déployer vos rêves d’avenir

À Jean-Benoit, mon amour, mon ange


Merci de mettre de la magie dans ma vie
Merci pour ton inestimable soutien pour cette
thèse et au quotidien
AVANT-PROPOS

C’est dans mon expérience personnelle que se trouvent les raisons du choix de ce sujet.
Je suis née dans une famille mixte, où se côtoyaient des traditions aussi proches que
totalement contradictoires. Tuer un animal était tout autant associé aux fêtes dans le
côté alsacien de ma famille que dans le côté algérien, à l’exception que l’animal,
symbole de fête dans l’un, représentait aussi l’animal dont la consommation était
interdite dans l’autre. À cet exemple, je peux ajouter tout un tas de symboles, codes,
normes - censés jalonner le processus de construction de ma perception du monde
extérieur afin de le décoder et d’interagir avec lui en tant qu’individu - qui pouvaient
selon les circonstances soit se ressembler, d’un côté à l’autre de ma famille, soit
diverger totalement. Au lieu de me permettre d’intégrer ces codes (car ces
contradictions généraient chez moi plus de doutes que de certitudes sur la marche à
suivre), grandir dans cette famille mixte m’a surtout appris à naviguer entre des
systèmes de codes différents, entre savoir quoi dire, quoi taire selon les circonstances,
en d’autres termes, à m’adapter. Cette habileté à la navigation et à l’adaptation m’a
permis d’apprendre à gérer tout un panel de situations sociales et relationnelles qui
nécessitent de passer d’un monde à un autre (milieu ouvrier ou milieu universitaire,
rural ou urbain, etc.) qui me sont apparues, au fil du temps, courantes et régulières.

Elle m’a aussi appris à construire une manière singulière d’être au monde, car je suis
passée par différentes étapes à savoir, nier un côté de mes origines pour épouser
pleinement l’autre puis nier l’autre pour adhérer à l’un. Je me suis rapidement rendu
compte que finalement ma place n’était ni complètement dans l’un ni définitivement
dans l’autre, mais bel et bien, entre les deux la majorité du temps, mais mobilisant tour
à tour un côté plutôt que l’autre au gré des situations. Il m’a fallu du temps pour
vi

accepter cette situation et longtemps je me suis sentie seule dans cette position et
tiraillée. J’avais le sentiment d’être déloyale envers les un-e-s ou envers les autres, mais
surtout envers moi-même. Les questions : Qui suis-je ? Quelle est ma place ? À quels
repères puis-je me référer pour être en relation avec les autres ? Relever les épreuves
de la vie ? Ont longtemps été sans réponses précises et faisaient l’objet de tâtonnements
que je trouvais alors, très pénibles. Trier dans les informations extérieures, les
ressemblances et les divergences entre les différents systèmes de codes et les façons de
faire de mon entourage et les imiter, a longtemps été une stratégie que j’utilisais pour
me sortir des situations difficiles, mais aussi pour savoir comment me comporter dans
les différentes interactions sociales.

C’est en faisant cela, en interrogeant les membres de ma famille, mes ami-e-s, mais
aussi des collègues de travail sur les manières dont il-elle-s géraient les situations de la
vie que je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule à chercher un mode d’emploi,
mais que confronter nos expériences nous permettaient de décoder ensemble le monde
qui nous entourait et de nous ajuster ou pas. Je ne m’étais pas rendu compte à quel
point mon entourage était important pour faire ce décodage jusqu’au moment où je le
quittais pour émigrer. Arriver et m’installer au Québec m’a permis de comprendre à
quel point il m’était difficile de comprendre ce nouvel environnement sans les échanges
avec les autres et très vite j’ai ressenti le besoin de me faire des ami-e-s. D’abord
d’autres Français-e-s installé-e-s au Québec m’ont permis de m’exprimer librement
(sans crainte d’offenser mes hôtes) sur les éléments de la vie des Québécois-e-s que je
trouvais surprenants, car nous nous comprenions et étions surpris par des aspects
semblables de cette vie. Je me suis également lié d’amitié avec des Québécois-e-s qui
m’ont permis d’accéder aux clés pour comprendre leur monde.

Cependant, comme avec ma famille j’ai d’abord suivi le même schéma d’adopter
totalement un côté (ou du moins j’en avais l’illusion) pour délaisser l’autre et comme
avec ma famille, cela m’a permis d’apprendre les fonctionnements de chacun, mais
vii

cette position ne me convenait pas à long terme. Je réalisais que je retrouvais dans cet
Ailleurs ce que j’avais cherché à fuir en quittant la France. Je n’avais donc pas le choix.
Puisqu’il n’y avait rien d’autre Ailleurs alors il fallait que j’apprenne à m’en
accommoder. C’est finalement grâce à cette migration que j’ai pu, enfin, accepter la
condition d’être entre-deux ou plus justement d’être un entremêlement multiple (selon
un dosage subtil et mouvant) en fonction des situations.

J’ai longtemps cru que cette position d’entre-deux était propre à ma condition d’être
née dans une famille mixte (qui par extension peut aussi être liée aux conditions de
migration de mes parents), puis propre à ma condition d’immigrante au Québec.
Cependant, en m’intéressant à la société contemporaine en mouvement et à la
sociologie de l’individu, certains éléments de ce nouveau contexte de vie en société ont
résonné en moi en fonction de mon histoire. Je me suis alors demandé si ce que je
croyais attribuer à un certain déterminisme (voire fatalisme) propre aux conditions de
ma naissance dans une famille mixte et de mon choix de vie au Québec ne pouvait pas
être généré par ce contexte contemporain.

Je me suis demandé si dans ce contexte, nous n’étions pas devenus un petit peu toutes
et tous, des « Individus-migrants ». De cette histoire est née cette réflexion sur les
dimensions sociologiques des épreuves communes de l’« Individualité-migrante ».
TABLES DES MATIÈRES

REMERCIEMENTS ..................................................................................................... ii

DÉDICACE ................................................................................................................. iv

AVANT-PROPOS ........................................................................................................ v

LISTE DES FIGURES ................................................................................................ xii

LISTE DES TABLEAUX .......................................................................................... xiii

LISTE DES ABRÉVIATIONS, DES SIGLES ET DES ACRONYMES ................. xiv

RÉSUMÉ .................................................................................................................... xv

ABSTRACT .............................................................................................................. xvii

INTRODUCTION ........................................................................................................ 1

CHAPITRE I Des migrations au « social comme mobilité » ..................................... 7


1.1 Phénomène migratoire global et population maghrébine du Québec .................. 8
1.1.1 Les migrations à l’heure de la globalisation ............................................. 8
1.1.2 Destination Canada : Entre sélection et choix ........................................ 11
1.1.3 L’immigration maghrébine au Québec ................................................... 14
1.2 Le « social comme mobilité »............................................................................ 21
1.3 L’extraterritorialité de l’espace des villes.......................................................... 28

CHAPITRE II Problématiser les phénomènes de migration et d’individualité


contemporaine ensemble ............................................................................................ 30
2.1 L’expérience de la migration ............................................................................. 31
2.2 Un contexte commun : l’individualité en mouvement ...................................... 40
ix

2.3 Problématisation commune aux « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s »........... 46

CHAPITRE III Les dimensions sociologiques de l’« Individualité-migrante » : de


l’expérience de la migration aux épreuves communes ............................................... 59
3.1 L’« Individualité-migrante ».............................................................................. 60
3.2 Les épreuves communes .................................................................................... 63
3.2.1 L’épreuve des bifurcations ...................................................................... 66
3.2.2 L’épreuve de l’identification ................................................................... 72
3.2.3 L’épreuve de l’entourage ........................................................................ 83
3.2.4 L’épreuve du temps ................................................................................. 93

CHAPITRE IV Aspects méthodologiques et constitution du corpus empirique ...... 99


4.1 Posture épistémologique .................................................................................. 100
4.2 Démarche d’enquête : ethnosociologie et récits de vie ................................... 102
4.3 Choix du corpus empirique.............................................................................. 106
4.4 Considérations éthiques ................................................................................... 117
4.5 Méthode d'analyse et de présentation des résultats ......................................... 118

CHAPITRE V L’épreuve des Bifurcations ............................................................. 124


5.1 Bifurcation migratoire ..................................................................................... 125
5.1.1 Imaginer l’Ailleurs ................................................................................ 125
5.1.2 L’atterrissage ......................................................................................... 130
5.2 Trajectoire professionnelle en contexte migratoire ......................................... 134
5.3 Trajectoire familiale : La parentalité en contexte migratoire .......................... 139
5.4 Les capacités d’adaptation mises à l’épreuve, la norme contemporaine ? ...... 141

CHAPITRE VI L’épreuve de l’Identification ......................................................... 144


6.1 Identification professionnelle, entre quête de soi et besoin de reconnaissance145
6.1.1 Du sentiment de trahison à la nécessité de faire sa place ...................... 145
6.1.2 Situations de discriminations, de rejet et de harcèlement ..................... 147
6.1.3 Reconnaissance des compétences, un enjeu identitaire ........................ 152
6.2 Identification parentale VS identification professionnelle ? ........................... 153
6.3 Parcours migratoire et voyages au pays d’origine, une rencontre avec soi ..... 161
x

CHAPITRE VII L’épreuve de l’Entourage............................................................. 164


7.1 Phases de transition, de la famille aux ami-e-s ................................................ 165
7.2 Sphère professionnelle et entourage, des ami-e-s au rôle prépondérant .......... 172
7.3 Rôle de l’entourage dans la parentalité, la « deuxième famille » .................... 175
7.4 Distance avec la famille, un espace de renégociation identitaire ?.................. 178

CHAPITRE VIII L’épreuve du Temps ................................................................... 181


8.1 De l’urgence des bifurcations… ...................................................................... 181
8.2 … À la course quotidienne .............................................................................. 183
8.2.1 Temps de travail et temps de famille .................................................... 184
8.2.2 Temps de famille et temps de couple .................................................... 186
8.2.3 Temps de famille et temps pour soi ...................................................... 188
8.3 Courir après le temps ou le temps qui manque ................................................ 190
8.4 Des situations hors du temps ........................................................................... 193

CHAPITRE IX Les épreuves communes de l’« Individualité-migrante » ............. 199


9.1 L’épreuve commune des bifurcations .............................................................. 200
9.2 L’épreuve commune de l’identification........................................................... 204
9.3 L’épreuve commune de l’entourage ................................................................ 210
9.4 L’épreuve commune du temps......................................................................... 215
9.5 Des épreuves communes imbriquées ............................................................... 219

CHAPITRE X Conclusion ...................................................................................... 223


10.1 De l’épreuve migratoire aux épreuves communes........................................... 224
10.2 Contributions et pistes de réflexion ................................................................. 228
10.2.1 Bifurcations, il reste encore un Ailleurs ................................................ 228
10.2.2 Identification, entre rejet et pression de conformisation....................... 231
10.2.3 Entourage, distance avec la famille et nouveaux modèles .................... 233
10.2.4 Entre urgence et course, ces moments hors du temps ........................... 236
10.3 Limites ............................................................................................................. 239

ANNEXE A Projet Roman familial : Guide d’animation....................................... 241


xi

BIBLIOGRAPHIE .................................................................................................... 254


LISTE DES FIGURES

Figures Page

3.3 Les dimensions sociologiques de l’« Individualité-migrante » ................... 62


LISTE DES TABLEAUX

Tableaux Page

4.1 Présentation des répondant-e-s ........................................................................ 112


LISTE DES ABRÉVIATIONS, DES SIGLES ET DES ACRONYMES

CLSC, Centre local de services communautaires

METISS, Migrations, Ethnicité et Interventions en santé et Services Sociaux

MICC, Ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles

MIDI, Ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion

TIC, Technologies de l’information et des communications


RÉSUMÉ

La migration représente une bifurcation majeure dans un parcours de vie. Les capacités
d’adaptation des « migrant-e-s » à un monde dont les normes et les règles sont peu ou
pas connues sont mises à rude épreuve. De manière similaire, les transformations
sociales contemporaines majeures semblent avoir plongé les individus dans un monde
aux repères changeants et multiples. Margaret Mead présentait déjà, en 1979, l’idée
avant-gardiste selon laquelle les individus se retrouvent de plus en plus dans la situation
du pionnier, de l’étranger ou de l’immigrant dans ce qu’elle appelait les sociétés
occidentales préfiguratives. Or, la deuxième modernité se caractérise par des
conditions d’instabilité, d’incertitude et de précarité institutionnelle, normative et
culturelle amplifiées par rapport à celles décrites par Mead. La mobilité contemporaine
implique de mettre à jour notre manière de penser l'immigration et l'individu en
sociologie. Cette thèse tente de faire dialoguer ces deux champs de la sociologie
habituellement distincts. L’individualité contemporaine semble se construire selon les
principes du mouvement. Les parcours désormais plus instables et parsemés d’épisodes
de transition et de bifurcation, allant des petites aux grandes migrations, amènent les
individus à sans cesse devoir réinterpréter le monde qui les entoure et qui change. Un
monde constitué d’épreuves structurellement produites dont le dépassement se
matérialise de manière particulière pour les individus. L’individualité contemporaine
est envisagée à la lumière de la métaphore de la migration. Nous tenterons de déplacer
notre regard sociologique vers les dimensions des épreuves l’« Individualité-
migrante », selon les rapports aux bifurcations, identifications, entourage et temps. Un
corpus déjà constitué de données qualitatives va servir à illustrer cette thèse
exploratoire. Dans le cadre d’une recherche de l'équipe METISS, 20 familles
originaires d'Algérie, Maroc, Tunisie ont été interviewés. L'exhaustivité n’est pas tant
visée qu’une illustration des différents types de situations (quotidiennes,
professionnelles et familiales) auxquelles font face les individus contemporains. 1) Les
bifurcations marquent l’impératif du mouvement associé à la réalisation de soi et la
quête de sa place. Le rapport aux bifurcations est davantage tourné vers l’avenir et ses
potentialités que sur les expériences passées. Le fait qu’il y ait toujours un Ailleurs, «
au cas où », caractérise bien ce monde en mouvement dans lequel Ici et Ailleurs
semblent former la clé de voute des bifurcations, un point de rencontre entre le parcours
effectué et les autres possibles. Une épreuve des bifurcations qui se caractérise par une
adaptation permanente et des décisions à prendre et à assumer. 2) Les identifications
sont marquées par des pressions de conformisation aux normes professionnelles ou
familiales qui éprouvent les individus. L’identification professionnelle est centrale en
xvi

termes de réalisation personnelle, mais l’identification parentale vient remettre en


question cette place dominante. Les processus d’identifications, en état de
(re)construction continue en fonction des événements, amènent les individus à
davantage négocier, organiser et équilibrer ces aspects primordiaux de leurs
identifications, que de laisser d’emblée à la sphère professionnelle toute la place. 3) Le
rapport à l’entourage est en mouvement en fonction des événements, entre distance et
recherche de cet Autre pouvant valider les nouveaux repères. Solliciter des personnes
qui sont « déjà passées par là », et pouvant finalement fournir quelques balises dans ce
parcours tout à la fois singulier et commun, a remplacé la primauté des liens familiaux
comme repères d’identification. 4) Le rapport au temps se caractérise par des manières
singulières de percevoir le temps, de composer avec lui, de négocier au quotidien et au
fil des événements avec cette variable intangible que représente un temps contemporain
qui file trop vite. Depuis l’urgence des bifurcations à une temporalité de la course
quotidienne, une fois la routine retrouvée, les individus doivent agencer les différents
usages du temps (travail, famille, couple, soi) tout en les réactualisant au fil des
événements qui surviennent dans leur vie. Ainsi, l’individualité contemporaine semble
se caractériser par son mouvement, à savoir un rapport au monde indépendant du
déplacement et qui transcende désormais les expériences « migratoire » et « non-
migratoire ».

Mots clés : Immigration, Individualité contemporaine, Bifurcations,


Identité/Identification.
ABSTRACT

Migration represents a major bifurcation in a life course. The ability of "migrants" to


adapt to a world with little to no knowledge of norms and rules is harshly tested.
Similarly, major contemporary social transformations seem to have immerged
individuals into a world with changing and multiple. Already in 1979, Margaret Mead
presented the avant-garde idea that individuals are increasingly finding themselves in
the position of the pioneer, the foreigner or the immigrant in what she called
prefigurative Western societies. Yet the second modernity is characterized by
conditions of instability, uncertainty and institutional, normative and cultural
precariousness that are amplified compared to those described by Mead. Contemporary
mobility implies updating our way of thinking about immigration and the individual in
sociology. This thesis attempts to bring these two usually distinct fields of sociology
into dialogue. Contemporary individuality seems to be constructed according to the
principles of movement. With journeys that are now more unstable and interspersed
with episodes of transition and bifurcation, ranging from small to large migrations,
individuals are constantly being led to reinterpret the world that surrounds them and
which is changing. A world made up of structurally produced trials, the overcoming of
which materializes in a particular way for individuals. Contemporary individuality is
considered in the light of the metaphor of migration. We will attempt to shift our
sociological gaze from the categories of populations designated as "socially
problematic" to the "socially problematized" dimensions of the trials of "Migrant-
Individuality" in relation to bifurcations, identifications, relationships and time. A
corpus already constituted of qualitative data will be used to illustrate this exploratory
thesis. In the framework of a research of the METISS team, 20 families from Algeria,
Morocco, Tunisia were interviewed. It is not exhaustiveness that is intended, but rather
an illustration of the different types of situations (daily life, professional and family)
faced by contemporary individuals. 1) Bifurcations mark the imperative of movement
associated with self-realization and the quest for one's place. The relationship to
bifurcations is more about the future and its potential than about past experiences. The
fact that there is always an Elsewhere, "just in case", characterizes well this world in
movement in which Here and Elsewhere seem to form the keystone of the bifurcations,
a meeting point between the journey made and the other possible ones. The bifurcation
test, which is characterized by permanent adaptation and decisions to be taken and
assumed. 2) Identifications are marked by pressures to conform to professional or
family norms that test individuals. Professional identification is central in terms of
personal achievement, but parental identification challenges this dominance. The
xviii

processes of identification, in a state of continuous (re)construction according to events,


lead individuals to negotiate, organize, and balance these primordial aspects of their
identifications more than to leave the professional at the first place. 3) The relationship
with one's surroundings is in movement according to events, between distance and the
search for that Other who can validate the new reference points. Soliciting people who
have "already been there" and who can finally provide some guidelines in this path,
both singular and common, has replaced the primacy of family ties as a reference point
for identification. 4) The relationship with time is characterized by singular ways of
perceiving time, of dealing with it, of negotiating in daily life and in the course of
events, with that intangible variable represented by contemporary time that passes too
quickly. From the urgency of bifurcations to the temporality of the daily rush, once
routine is regained, individuals must arrange the different uses of time (work, family,
couple, self) while updating them as events occur in their lives. Thus, contemporary
individuality seems to be characterised by movement, i.e., a relationship to the world
that is independent of displacement and which now transcends "migratory" and "non-
migratory" experiences.

Keywords : Immigration, Contemporary Individuality, Bifurcations,


Identity/Identification
INTRODUCTION

L’expérience de la migration engendre un chamboulement des repères et peut


significativement remettre en question les normes de référence des individus. Elle
représente un événement et une bifurcation majeur-e-s dans un parcours de vie (Bessin,
Bidart, et Grossetti, 2010a). En effet, il s’agit d’une mise à l’épreuve (Martuccelli, 2006)
et d’une remise en question simultanée de plusieurs sphères de la vie sociale d’un
individu : identitaire, relationnelle, résidentielle et professionnelle (Deville-Stoetzel,
Montgomery, et Rachédi, 2013). Ce bouleversement incite le ou la migrant-e à repenser
et à renégocier son rapport au monde afin de s’adapter à un nouveau cadre de vie. En
effet, l’enjeu majeur pour le ou la migrant-e semble résider dans ses capacités
d’adaptation à un monde dont il-elle connaît peu les normes et les règles.

De manière similaire, l’individu de la deuxième modernité (Beck, 2008), la nôtre, qui


se caractérise notamment par des transformations importantes dans l’organisation du
travail et familiale, semble vivre dans un contexte de société mouvante et éprouvante
(Castel, 2009; Dubet, 2002). Différents termes ont foisonné pour définir ce changement
d’ère, tels que hyper-modernité, seconde modernité, société postindustrielle pour ne
citer que ceux-là (Martuccelli et De Singly, 2012). Ces termes ont de commun la
nécessité de décrire l’expérience contemporaine désormais caractérisée par le
sentiment de vivre en transition entre-deux-mondes (Martuccelli, 2017). Dans le cadre
de cette thèse, nous optons pour le terme de deuxième modernité en référence à Beck
(2008) qui décrit notamment cette époque par cette contrainte nouvelle pour les
individus de « choisir » leur vie tout en assumant les conséquences de ces « choix ».
2

En effet, à partir des années 80’s, les sociétés ne transmettant plus les normes d’action
de manière cohérente via les institutions, c’est aux individus que revient désormais la
responsabilité de diriger leur vie (Martuccelli et De Singly, 2012) au rythme des
incertitudes et de la contingence (Martuccelli, 2009). La deuxième modernité semble
avoir bouleversé les repères et les processus d’identification des individus. Les
parcours sont désormais composés d’événements, de transitions et de bifurcations qui
semblent avoir remplacés les trajectoires professionnelles, familiales et scolaires
stables (Bauman, 2006; Martuccelli, 2010a; Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a; Otero,
2012). Dans ce contexte de contingences, où coexistent et se multiplient des repères
changeants, voire parfois contradictoires (Martuccelli, 2009; Otero, 2007), l’individu
semble être désormais, lui aussi, en mouvement. Ses capacités d’adaptation semblent
alors essentielles pour décoder un monde en changement constant (Laplantine, 2002).

De manière générale, les différentes mobilités caractéristiques de la deuxième


modernité - à savoir les mobilités physiques lors de migrations et déménagements, ou
virtuelles par la circulation de l’information et la communication instantanée - semblent
avoir refaçonné les termes de l’expérience ordinaire de « social comme société » en
« social comme mobilité » et implique de considérer également le changement de
rapport au temps et à l’espace (Urry, 2005). Ainsi, s’intéresser aux dynamiques
migratoires dans un monde dans lequel les distances sont réduites par la mondialisation,
implique de changer de mode de conceptualisation et de nous intéresser aux métaphores
de flux ou de mouvements (Urry, 2005).

Le fait de tenter de saisir la fluidité propre à la dynamique globale (Urry, 2005)


caractéristique de la deuxième modernité nécessiterait d’avoir recours à une métaphore
théorique du mouvement que la migration pourrait bien illustrer (Métraux, 2011). Par
ailleurs, Margaret Mead présentait déjà dans les années 70’s, l’idée avant-gardiste selon
laquelle les individus se retrouvent de plus en plus dans la situation du pionnier, de
l’étranger ou de l’immigrant dans, ce qu’elle appelait, les sociétés occidentales
3

préfiguratives (Mead, [1970] 1979). Or, la deuxième modernité se caractérise


justement par des conditions d’instabilité, d’incertitude et de précarité institutionnelle,
normative et culturelle amplifiées par rapport à celles déjà présentes dans les sociétés
modernes (Martuccelli, 2009) décrites par Mead, et qui faisaient des individus
contemporains des immigrants dans leur propre société. Nous proposons d’appeler
petites migrations les bifurcations qui se produisent en contexte non-migratoire, les
grandes migrations représentant les bifurcations migratoires. Ainsi, avec des parcours
désormais plus instables et parsemés d’événements, d’épisodes de transition et de
bifurcation allant des petites aux grandes migrations, l’individu contemporain est
amené à sans cesse réinterpréter le monde qui l’entoure et qui change (Bauman, 2006).

L’objectif principal de la thèse est de prendre au sérieux et d’inverser le


questionnement de Mead afin de partir de l’expérience de la migration en nous
demandant dans quelle mesure les épreuves (Martuccelli, 2006, 2010b) vécues par un
individu, migrant d’un pays à un autre, nous permettent de mieux comprendre
l’expérience contemporaine d’être un individu. Faire dialoguer, sur cette question, la
sociologie de l’immigration et la sociologie de l’individu pourrait apporter des
éléments intéressants et innovants à chacun de ces champs. En contexte contemporain,
le changement et l’instabilité semblent désormais représenter la norme et les capacités
d’adaptation des individus sont mises à rude épreuve (Martuccelli, 2006, 2010b). En
considérant ces deux sociologies comme deux systèmes ouverts l’un sur l’autre, il me
serait possible ensuite de monter en généralités pour trouver des éléments transversaux
dans une démarche de sociologie générale, et qui sont représentés dans cette thèse par
les épreuves communes (Martuccelli, 2010b) de l’« Individualité-migrante ».

Plus explicitement, il semble que l’enjeu majeur pour l’individu de la deuxième


modernité réside principalement dans ses capacités à s’adapter rapidement à un monde
dont les normes et les règles leur sont en partie étrangères, inconnues ou en changement
constant. Les individus se retrouvent ainsi, plutôt engagés dans des processus continus
4

d’adaptation un peu comme s’ils étaient devenus des migrants chez eux. Ainsi, partant
de cette expérience « migratoire » en termes d’épreuve (Martucceli, 2006, 2010b), nous
pourrons identifier les événements qui sont suffisamment significatifs pour enclencher
des processus d’adaptation chez les individus (Abou, 2002). Ces processus
d’adaptation et d’intégration (Abou, 2002; De Rudder, 1995) représentent ici des
indicateurs que les individus font face à des événements qui constituent des épreuves
contemporaines communes (Martucelli, 2006, 2010b). Cette étude illustrative et
exploratoire nous permettra d’effectuer une tentative de déplacement de notre regard
sociologique vers les épreuves communes de l’individualité contemporaine
(Martuccelli, 2010a, 2010b, 2010d). Il semble possible d’identifier 4 dimensions
sociologiques inhérentes à ces épreuves communes (Martuccelli, 2010b) : les épreuves
des bifurcations, de l’identification, de l’entourage et du temps.

Considérant que tout individu contemporain peut vivre une bifurcation qui nécessite de
retrouver des repères et d’effectuer une resocialisation (Bessin, Bidart, et Grossetti,
2010a; Berger et Luckmann, [1966] 2006) que la migration représente de manière
emblématique. Une des dimensions sociologiques des épreuves communes
contemporaines (Martuccelli, 2010b) concerne les bifurcations. L’épreuve de
l’identification se caractérise par un soi construit par le mouvement, qui embarque les
individus dans un processus permanent de renégociation et de tensions entre soi et les
autres. L’entourage jouant un rôle primordial d’agents de resocialisation (Berger et
Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead ([1934] 2006), l’épreuve de l’entourage semble
se caractériser par une dynamique d’adaptation situative, en fonction des situations
(Rosa, 2010) et des besoins en termes de validation des repères d’identifications
(Berger et Luckmann, [1966] 2006). Enfin, l’épreuve du temps se caractérise par un
temps qui s’accélère (Rosa, 2010; Bauman, 2006) et qui se concentre dans un présent
dominé par l’urgence (Aubert, 2003) au moment des bifurcations (Bessin, Bidart, et
Grossetti, 2010a) et un temps de course au quotidien.
5

À partir de ces dimensions sociologiques, nous présenterons et utiliserons la métaphore


conceptuelle de l’« Individualité-migrante » afin d’illustrer comment l’expérience
migratoire pourrait nous éclairer sur les formes générales de l’individualité
contemporaine (Martuccelli, 2010a, 2010d) (chapitre III). Il pourrait être intéressant de
confronter cette conception de l’individu fondé sur la métaphore de la migration
(Métraux, 2011) aux conditions concrètes d’un cas de figure illustrant la migration
internationale. Nous pourrons ainsi, progressivement reconstruire un modèle d’analyse
basée sur les dimensions sociologiques des épreuves de l’individualité contemporaine
(Martuccelli, 2006, 2010c). Autrement dit, ces dimensions sociologiques serviront à
illustrer la tentative d’utiliser la métaphore conceptuelle de l’« Individualité-
migrante » pour décrire des aspects relatifs à l’individualité contemporaine en termes
d’épreuves (Martuccelli, 2006, 2010c).

Cette thèse se présente comme suit : en premier lieu (chapitre I), une mise en contexte
des processus migratoires contemporains et du cas de la migration maghrébine au
Québec. L’argumentaire sera dirigé vers une problématisation liée à la perspective d’un
« social comme société » refaçonné en « social comme mobilité » (Urry, 2005) dans
lequel le mouvement est érigé en principe ordinaire (Solterdijk, 2000). Ainsi, dans la
problématique (chapitre II), nous présenterons comment l’utilisation de la métaphore
de la migration (Métraux, 2011) pourrait représenter une piste intéressante pour étudier
l’individualité de la deuxième modernité caractérisée par un contexte d’incertitude et
de mobilité devenues des normes (Beck, 2008; Solterdijk, 2000; Martuccelli, 2010c).
Nous présenterons ensuite le cadre théorique et conceptuel (chapitre III) relatif aux
dimensions sociologiques de l’« Individualité-migrante » basées sur la littérature, à
savoir une individualité construite selon un mode de socialisation aux contingences
faisant expérimenter aux individus contemporains des épreuves (Martuccelli, 2006,
2009, 2010b, 2010c) communes des bifurcations, de l’identification, de l’entourage et
du temps.
6

Le chapitre suivant (IV) a pour objet de présenter la méthodologie privilégiée, les


critères de sélection des répondant-e-s et les aspects empiriques spécifiques relatifs aux
objectifs de recherche. Enfin, nous présenterons les résultats émanant du terrain
(chapitres V à VIII) suivis par une discussion au regard de ce qui est ressorti du terrain
et de la littérature en ce qui concerne les épreuves communes (Martuccelli, 2010b) de
l’« Individualité-migrante » (chapitre IX). La conclusion (chapitre X) nous permettra
de revenir sur la démarche que nous avons voulu explorer afin de déplacer notre regard
sociologique vers les épreuves communes contemporaines (Martuccelli, 2010b) et de
faire le bilan des principales conclusions et pistes de réflexion qui en ressortent.
CHAPITRE I

DES MIGRATIONS AU « SOCIAL COMME MOBILITÉ »

Ce chapitre a pour objet de présenter une mise en contexte des processus migratoires
dans un contexte contemporain de mobilité globalisée et d’interdépendance des effets
des crises économiques et politiques entre les pays. Nous présenterons également les
enjeux du Canada et plus particulièrement du Québec en matière d’immigration, mais
aussi les raisons du choix d’une population venant des pays du Maghreb pour illustrer
l’expérience « migratoire » contemporaine.

De plus, la mobilité étant devenue un enjeu international du développement humain et


érigée en symbole de la modernité, on assiste à un brouillage des frontières entre l’Ici
et l’Ailleurs sous l’influence des nouvelles technologies de l’information et de
communication, des réseaux transnationaux et des profils de migrant-e-s qui sont de
plus en plus diversifiés (Urry, 2005; Wihtol de Wenden, 2013). Ce brouillage des
frontières semble représenter un fait contemporain allant jusqu’à mêler mobilité et
immobilité (Barrère et Martuccelli, 2005). En vivant dans le contexte contemporain de
contingences rythmé par les crises économiques, politiques, mais aussi personnelles, il
semble désormais possible d’éprouver le mouvement du monde sans avoir à bouger
(Barrère et Martuccelli, 2005; Bauman, 2006; Martuccelli, 2009). Le « social comme
société » ainsi refaçonné en « social comme mobilité », l’espace des villes globalisées
(Urry, 2005; Sassen, 2009) représenterait le terreau du socle commun de l’expérience
du monde contemporain.
8

1.1 Phénomène migratoire global et population maghrébine du Québec

1.1.1 Les migrations à l’heure de la globalisation

Les années 80’s marquent le début d’une deuxième grande vague de migrations
contemporaines qui se distingue très nettement des flux migratoires précédents, la
première grande vague s’étant produite entre 1880 et 1930 (Wihtol de Wenden, 2013).
Cette deuxième grande vague correspond plus ou moins également au passage de la
première à la deuxième modernité. L’avènement de l’individualisme réflexif (Beck,
2008; Giddens, 1994; Martuccelli et De Singly, 2012) et la transformation des rapports
entre les sphères privées et publiques de la société semblent avoir généré de nouvelles
tensions entre les intérêts individuels et le bien commun (Dubet, 2002) et semblent
avoir érigé la mobilité en symbole et méta-valeur (Wihtol de Wenden, 2013).

Le nombre de migrant-e-s à travers le monde a triplé et constitue désormais 3,5% de la


population mondiale avec presque 272 millions de personnes migrant au niveau
international en 2019 (DAES, 2019) et environ 740 millions de migrant-e-s internes
estimés en 2009 (PNUD, 2009). Presque toutes les régions du monde sont actuellement
concernées par l’arrivée, le départ, ou le transit de migrant-e-s. Contrairement aux
migrations précédentes, la globalisation des migrations se caractérise notamment par
des déplacements de populations dans des pays avec lesquels le pays d’origine n’avait
pas forcément de liens antérieurs (Wihtol de Wenden, 2013).

Lors d’une migration, les causes généralement mobilisées pour expliquer le


mouvement reposent sur des facteurs systémiques de symétrie entre des attributs de
répulsion (qui poussent à émigrer) tels que la pauvreté et le chômage, et d’attraction
des pays comme les possibilités d’emplois et les perspectives salariales. Or, la
migration est bien plus complexe qu’une fuite rationnalisée de la pauvreté vers la
prospérité, et considérer la situation de l’immigrant-e de première génération qui
9

accepte un statut inférieur à celui qu’il-elle avait dans son pays et qui occupe un poste
en dessous de ses compétences en est la preuve (Sassen, 2009).

La production et l’enchaînement des flux migratoires comprennent, depuis plusieurs


siècles déjà, de nombreux réseaux transnationaux entre les pays qui envoient et ceux
qui accueillent les migrant-e-s, ainsi que des chaînes de migrations et de rassemblement
familial, mais la mise en place d’une globalisation des systèmes a changé l’échelle de
ces réseaux qui étaient le plus souvent localisés. Ainsi, en ce qui concerne les
migrations postcoloniales, les entreprises, gouvernements, agences pour l’emploi et les
trafiquant-e-s des pays d’accueil semblent avoir largement contribué aux mécanismes
de fabrication des migrations internationales actuelles (Sassen, 2009).

La globalisation des systèmes semble avoir généré non seulement des flux de capitaux,
mais également des flux de migrant-e-s par le biais de flux migratoires professionnels,
d’abord internes, puis internationaux comme la fuite des cerveaux (ou razzia des
cerveaux selon Tandonnet, 2004) des pays du Sud vers les pays du Nord des étudiant-
e-s et autres professionnel-le-s étranger-e-s hautement qualifié-e-s. Cette fuite est
soutenue par une demande de travailleur-se-s immigrant-e-s dans les pays d’accueil
(Sassen, 2009; Tandonnet, 2004; Wihtol de Wenden, 2013). D’autres facteurs comme
le réseau d’immigré-e-s organisant la chaîne d’immigration ou l’existence de liens
antérieurs coloniaux, néocoloniaux, militaires, et économiques déterminent également
le choix des pays dans lesquels se fait actuellement, le recrutement direct (Sassen,
2009).

L’interdépendance des effets des crises économiques et politiques, mais également


l’émergence d’enjeux mondiaux concernant les questions de démographie, d’écologie,
de développement en général comprenant des aspects relatifs à l’alimentation, l’énergie
ou l’accès à la démocratie, ont un lien avec les migrations actuelles et érigent la
mobilité en facteur essentiel du développement humain (Jaffrelot et Lequesne, 2009;
10

Wihtol de Wenden, 2013). En effet, la façon d’appréhender politiquement les


migrations a changé. Elles sont devenues un enjeu international essentiel alors qu’elles
étaient politiquement marginales, il y a encore 20 ans. La mobilité est érigée en
symbole de la modernité. Elle est valorisée et les échanges internationaux se multiplient
(Wihtol de Wenden, 2013).

Les migrations internationales semblent prendre désormais des formes particulières


dont n’est pas étranger, par exemple, le fait que la globalisation puisse réduire la
distance entre le pays d’origine et le pays d’arrivée (Sassen, 2009). Les frontières entre
les pays semblent s’être estompées ou brouillées notamment parce que les migrant-e-s
de la globalisation sont déjà surconnecté-e-s au pays qu’ils s’apprêtent à découvrir
avant même la migration, par le biais des médias, du parcours scolaire, de leurs réseaux
économiques et sociaux. Une fois parti-e-s, il-elle-s restent en contact avec les membres
de leur pays d’origine par le biais des nouvelles technologies (Glick-Schiller et Levitt,
2005). L’espace ainsi compressé rend les mondes en apparence très proches en dépit
de la sécurisation des frontières et des difficultés à les franchir (Wihtol de Wenden,
2013).

Ainsi, le paradoxe de la mobilité réside dans le renforcement des contrôles des


déplacements des individus et des restrictions relatives à la sécurité et à l’intégration.
Ce paradoxe coïncide avec le brouillage des statuts des pays qui se changent en pays
de départ, de transit ou d’accueil en fonction des populations en déplacement et des
enjeux politiques internationaux, des statuts des migrant-e-s mais aussi celui des
catégories de l’immigration qui se sont considérablement diversifiées en 20 ans (Badie
et Wihtol de Wenden, 1994; Wihtol de Wenden, 2013). Ainsi, certains pays comme le
Mexique, le Maroc ou la Turquie peuvent tantôt avoir le statut de pays de départ, tantôt
représenter un pays de transit voire, pour d’autres, devenir le pays d’arrivée. Les profils
de migrant-e-s ne se résument plus aux travailleurs masculins peu qualifiés et se
composent désormais d’élites très qualifiées, de femmes, de mineurs isolés, de
11

personnes âgées, de réfugié-e-s, d’étudiant-e-s, de touristes de longue durée et ainsi de


suite. Distinguer les migrant-e-s économiques des migrant-e-s d’asile qui fuient des
régimes autoritaires et la pauvreté semble encore plus complexe actuellement, car
un-e migrant-e peut notamment, au cours de son parcours migratoire, passer par
plusieurs catégories d’immigration légales ou non légales, du statut de sans-papier à
l’élite qualifiée en passant par celui des études, ce qui estompe la possibilité de
distinguer les migrant-e-s temporaires des permanents (Jaffrelot et Lequesne, 2009;
Wihtol de Wenden, 2013).

À l’heure de la globalisation, les individus semblent suivre le mouvement de


transmigration des capitaux, qu’ils soient riches et composant ainsi la nouvelle élite
transnationale, ou pauvres et devenant alors des ouvrier-e-s immigrant-e-s ou encore
formé-e-s et expérimenté-e-s dans leur pays d’origine, mais déclassé-e-s lors de la
migration (Montgomery, Isseri, Fournier, et Fortin, 2009; Renaud, 1992). Le brouillage
des frontières et des catégories qui accompagnent les migrations internationales
actuelles est, comme nous l’aborderons plus loin, à l’image des sociétés
contemporaines, ce qui semble rapprocher de plus en plus les expériences
« migratoires » et « non-migratoires » dans les sociétés d’accueil. Il ne semble pas
épargner les politiques migratoires puisque certains pratiquent l’apparence de la
fermeture à l’immigration tout en offrant le passage à certain-e-s qui permettraient de
combler ses besoins démographiques et de main-d’œuvre (Wihtol de Wenden, 2013).

1.1.2 Destination Canada : Entre sélection et choix

En ce qui concerne le cas de l’immigration au Canada et plus particulièrement au


Québec, l’enjeu démographique représente le premier point qui a pour effet de la rendre
indispensable (Armony, 2012; Jaffrelot et Lequesne, 2009). L’institut de la statistique
du Québec prévoit qu’en 2034, la croissance démographique soit attribuable seulement
à l’immigration, car le nombre de décès dépassera alors le nombre de naissances au
12

pays (Institut de la statistique du Québec, 2014). Selon les estimations démographiques


de Statistique Canada, sur une croissance de la population au Québec de 3,3% et de 5 %
au Canada en 5 ans, les deux tiers sont dus à l’arrivée de migrant-e-s (Statistiques
Canada, 2015).

Un autre enjeu relatif à l’immigration concerne le fait que les marchés du travail
européen, états-unien et canadien se caractérisent surtout par un manque de main-
d’œuvre manuelle (Jaffrelot et Lequesne, 2009; Wihtol de Wenden, 2013). En ce qui
concerne le cas du Canada, il s’est doté d’une politique d’immigration qui vise à
sélectionner ses immigrant-e-s sur des critères qui ne reposent pas entièrement sur les
besoins du marché du travail (Armony, 2012). Bien que l’employabilité occupe une
place importante dans le processus de sélection reposant principalement sur des critères
comme le niveau de diplôme, l’expérience professionnelle et la maîtrise de la langue
française (pour le Québec) ou anglaise, d’autres critères comme l’âge et l’adaptabilité
sont également pris en compte (Armony, 2012). L’adaptabilité est mesurée selon des
éléments relatifs aux connaissances du pays comme des voyages antérieurs, des études,
des expériences canadiennes d’emploi ou des contacts sur place (amis, famille, etc.)1
(Armony, 2012). Outre la priorité donnée à l’emploi et la catégorie indépendante, il
existe également des catégories d’immigration qui ne reposent pas sur l’emploi comme
l’immigration humanitaire (réfugié-e-s) ou le regroupement familial.

Du côté des « migrant-e-s », hormis la conjoncture mondialisée des interrelations entre


les pays acteurs des flux migratoires, le « désir d’ailleurs » qui les habitent nourri par
les médias et les émigrant-e-s déjà parti-e-s, semble représenter un facteur décisif des
trajectoires migratoires (Wihtol de Wenden, 2013). En effet, certains futur-e-s

1
Voir par exemple le formulaire : Demande de certificat de sélection – Travailleur qualifié – Requérant
principal, époux ou conjoint de fait (A-0520-AF), [Link]
[Link]/publications/fr/dcs/[Link]
13

« migrant-e-s » voient dans la migration, une possibilité de faire évoluer leur situation
(Appadurai, 2001; Tandonnet, 2004; Wihtol de Wenden, 2013). Même si les individus
restent conditionnés dans une certaine mesure, par leurs origines, leur milieu
d’appartenance, les tendances des migrations internationales contemporaines et les
mécanismes d’adaptation à des paramètres socio-économiques, les capacités à se
construire des parcours de vie singuliers ne sont pas annihilées pour autant et peuvent
relever de la capacité à faire des choix (Armony, 2012). Néanmoins, il convient de
définir la possibilité du choix autrement que par l’idée d’un acte destiné à assouvir un
désir ou de calcul rationnel comme il se retrouve souvent représenté dans les
imaginaires individualistes, mais bien en considérant qu’un choix ne peut se faire sans
une perspective de renoncement, de saut dans l’inconnu accompagné de contraintes
(Armony, 2012). En effet, dans le cas de la migration, le choix de partir ne se fait pas
entre plusieurs possibilités prometteuses, mais plutôt dans un contexte qui a d’ores et
déjà limité les champs d’actions possibles : « Elle a lieu dans un contexte où la marge
de manœuvre est restreinte, l’information, incomplète et l’incertitude, élevée »
(Armony, 2012 : 19).

La mobilité devient une stratégie d’adaptation (Garneau, 2010; Wihtol de Wenden,


2013), mais surtout elle devient une question de projet, de potentiels, d’expériences et
de compétence des lieux, elle devient du « capital mobilitaire » (Ceriani-Sebregondi,
2007 : 281). Le processus d'intégration qui suit ce « choix » est considéré par le
ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion comme un long processus,
aux dimensions multiples et dynamiques dont l'immigrant-e est autant responsable de
sa réussite que la société d'accueil (MIDI, 2014c). Dans ce processus qui s’inscrit dans
la durée et exige l'adaptation à tous les aspects de la vie collective du pays d'accueil,
s’assurer une véritable intégration nécessite un engagement égal et total de la part des
deux parties (Abou, 2002; De Rudder, 1995; Legault et Rachédi, 2008). Or, dans les
faits, la responsabilité de l’intégration repose toujours en grande partie sur les
immigrant-e-s qui doivent donc, avec l'aide qu'ils trouveront sur place (Legault et
14

Rachédi, 2008; Deville-Stoetzel et al., 2013), relever une série d’épreuves (Martuccelli,
2006) leur permettant d’atteindre aussi bien une intégration harmonieuse au niveau
personnel que familial, linguistique, socio-économique, institutionnel, politique et
communautaire (Camilleri, 1990; De Rudder, 1995; Deville-Stoetzel et al., 2013;
Harvey, 1993; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2009; Montgomery, Xenocostas,
Rachédi, et Najac, 2011; Renaud et Cayn, 2006).

1.1.3 L’immigration maghrébine au Québec

L’immigration au Canada et au Québec, à partir des années 80’s, se caractérise par une
diversité qui s'est amplifiée. Ainsi, choisir une population originaire du Maghreb pour
effectuer le terrain correspondant à l’expérience « migratoire » nous semble pertinent
pour deux raisons. La première raison relève du constat que les années 80-90’s sont
notamment marquées par l'arrivée de nombreu-x-ses Marocain-e-s venu-e-s d’abord
pour étudier, et qui sont finalement restés, ainsi que des intellectuel-le-s algérien-ne-s
fuyant la « guerre civile » (Benchaâlal, 2007). En ce qui concerne le Québec, de 1995
à 2002, la France qui était encore au 1er rang des pays exportateurs de migrant-e-s passe
de 2003 à 2007 au 2e rang, derrière l'Algérie et devant le Maroc (Joyal et Linteau, 2008).
En 2014, l’Algérie et le Maroc évincent finalement la France des 3 principaux pays de
départ des immigrant-e-s admis-e-s au Québec depuis les 5 dernières années, se plaçant
alors en 2e et 3e position, après la Chine. La Tunisie, quant à elle arrive en 11e position
(MIDI, 2014a).

La politique d’immigration du Québec semble considérer l’immigration maghrébine,


qui plus est francophone, comme un moyen de perpétuer le fait français, de relever les
défis démographique et économique et de combler les besoins de main-d’œuvre dans
divers secteurs d’activité, et facilite leur entrée surtout en raison de leur maîtrise de la
langue. Les 3 pays du Maghreb représentant les pays d’origine d’environ 20% de
l’ensemble des immigrant-e-s admis-e-s entre 2009 et 2013 (MIDI, 2014a),
15

l’immigrant-e maghrébin-e semble bien représenter l’immigrant-e contemporain-e du


Québec actuel. Néanmoins, les enjeux relatifs à la langue française et à la souveraineté,
sans pour autant créer un climat conflictuel, génèrent certaines frustrations voire des
tensions qui accentuent la complexité de l’intégration (Armony, 2012; Benchaâlal,
2007) et amène son lot d’épreuves et de défis notamment en ce qui concerne l’accès à
l’emploi qui en représente une étape primordiale.

En effet, l’insertion professionnelle des personnes nouvellement établies au Québec


semble être marquée par une mobilité sociale bloquée pour des membres de certaines
communautés (Armony, 2012). En sélectionnant ses immigrant-e-s, la politique
canadienne et québécoise en matière d’immigration présume que les compétences
individuelles permettent d’assurer l’établissement et l’accès à un emploi stable. Or,
certaines études démontrent que les diplômes et la maîtrise de la langue française ne
permettraient non seulement pas de trouver un emploi stable, mais engageraient les
immigrant-e-s dans une « carrière » (étude sur des immigrant-e-s algérien-ne-s de
Hachimi Alaoui, 2010) pour retrouver une situation qui serait, dans un premier temps,
dévaluée (études sur les immigrant-e-s marocain-e-s de Garneau, 2010 et
maghrébin-e-s de Arcand, Lenoir, et Helly, 2009) par rapport à celle qu’il-elle-s avaient
dans leur pays (étude sur l’immigration de Boudarbat et Boulet, 2010).

De plus, une autre recherche portant plus particulièrement sur l'accès à un emploi
qualifié au Québec, en fonction des études effectuées, démontre des différences de délai
d’accès à un emploi correspondant aux études en fonction de la région d’origine des
travailleur-se-s sélectionné-e-s. Ainsi, alors que les immigrant-e-s en provenance de
l'Europe de l'Ouest et des États-Unis ne rencontrent aucun blocage à faire valoir leurs
compétences sur le marché du travail, celles et ceux originaires du Maghreb rencontrent
d'emblée plusieurs obstacles qui diminuent lentement avec la durée de séjour (Renaud
et Cayn, 2006). Les éléments qui semblent constituer des obstacles à l’insertion
16

professionnelle sont la non-reconnaissance des diplômes par les ordres professionnels


et paradoxalement, les défauts de maîtrise de l’anglais au Québec (Armony, 2012).

La politique d’immigration du Québec reconnaît néanmoins la situation


paradoxalement préoccupante de la population immigrante originaire du Maghreb qui
est majoritairement composée de travailleur-se-s qualifié-e-s (en 2011, 41,4 % des
personnes originaires du Maghreb possédaient un diplôme universitaire pour 18,6 %
dans la population québécoise), dont 96,2 % possèdent une bonne connaissance du
français (MIDI, 2014b), mais qui connaît néanmoins un taux de chômage
excessivement élevé. En 2006, le taux de chômage des immigrant-e-s originaires du
Maghreb était de 27,9 % pour celles et ceux arrivé-e-s au Québec depuis 5 ans et de
18,7 % pour celles et ceux présent-e-s depuis 10 ans) (Ministère de l'immigration et
des communautés culturelles, 2008). De plus, selon l’Enquête nationale auprès des
ménages de Statistiques Canada de 2011, il-elle-s figurent parmi les populations les
plus touchées par le chômage avec 15% chez les diplômé-e-s universitaires
installé-e-s au Québec depuis 15 ans et plus, la moyenne pour les populations issues
d’une minorité visible se situant à 11,7% (Brahim Boudarbat et Grenier, 2014). Le taux
de chômage pour l’ensemble des immigrant-e-s maghrébin-e-s établi-e-s au Québec
depuis 15 ans et plus, est de 17,1% pour 7,2% dans la population québécoise (MIDI,
2014b).

Ces parcours professionnels difficiles des immigrant-e-s maghrébin-e-s malgré leurs


qualifications même s’ils sont propres aux conditions de migration d’une population
qui connaît les affres des discriminations pourraient néanmoins illustrer de manière
emblématique, l’instabilité des parcours professionnels (décrite par Bauman, 2006) des
individus contemporains qui vivent une transformation majeure dans le monde
professionnel. Aussi, cette situation laisse présager un parcours particulièrement
éprouvant en ce qui concerne les processus d’adaptation et d’intégration des
immigrant-e-s maghrébin-e-s dans lesquels la sphère professionnelle occupe encore
17

une place centrale et qui pourrait représenter de manière emblématique, les épreuves
de l’individu de la deuxième modernité (Martuccelli, 2006) générées par le
chamboulement de leurs repères d’identifications, mais nous y reviendrons plus en
détail dans la problématique.

La deuxième raison qui nous pousse à nous intéresser au cas des personnes originaires
des pays du Maghreb et, qui complète ce constat de parcours professionnels chaotiques
malgré leur haut niveau de scolarisation, prend racine dans le fait que ces
immigrant-e-s proviennent de pays musulmans. En effet, il se diffuse notamment dans
la presse et l’opinion publique, une vision négative de l’Islam à la suite des attentats du
11 septembre 2001. Le Québec n’échappe pas à la stigmatisation médiatique qui
accompagne un tel climat ni à la diffusion d’images stéréotypées sur les communautés
musulmanes et arabes basées principalement sur la méconnaissance de ces populations.
La population québécoise semble adopter une attitude de méfiance voire négative vis-
à-vis de la communauté musulmane (Armony, 2012). Déjà, lors de la commission
Bouchard-Taylor créée en 2007 et issue de la volonté du gouvernement de réfléchir
sérieusement aux questions de la place des communautés ethnoculturelles au Québec
et à la question des accommodements raisonnables, une polémique, a très vite, été
déclenchée. La commission a alors tourné en débat sur la place de la majorité par
rapport aux minorités. Pourtant, les accommodements raisonnables représentent un
droit destiné à éviter toute forme de discrimination vis-à-vis de certaines minorités
qu’elles soient ethniques, culturelles, religieuses, sexuelles ou de santé (handicaps
particuliers), et non un privilège réservé aux minorités ethniques uniquement (Armony,
2012; Woehrling, 1998). Plus récemment, les débats autour de la charte des valeurs
québécoises ou charte de la laïcité ont eu pour effet d’exacerber la perception négative
des relations entre la majorité québécoise et les minorités. Des tensions ainsi que des
agressions envers des membres des minorités portant des signes religieux ont
particulièrement augmenté pendant ces débats (Hassan et al., 2016) et le Québec a été
la scène d’un attentat à la grande mosquée de Québec le 29 janvier 2017.
18

Même si des stéréotypes et des tensions existaient déjà avant les attentats du 11
septembre 2001, la tendance « anti-arabo-musulmane » s’est amplifiée et étendue. Elle
s’est notamment concrétisée par des actes de discrimination subis par les personnes
issues de ces communautés aussi bien à Montréal qu’en région (Bourgeault, Renaud,
et Pietrantonio, 2002; Daher, 2004; Lenoir-Achdjian et al., 2007). Outre la
préoccupation pour l’emploi dans les politiques migratoires, la tendance sécuritaire
s’est amplifiée tout comme le contrôle à l’égard des futur-e-s arrivant-e-s (loi
antiterroriste et projet de loi C-44 autorisant les compagnies aériennes à divulguer des
informations sur les passagers) et semble contradictoire avec la volonté d’attirer celles
et ceux qui permettront de combler les besoins démographiques et les pénuries de
main-d’œuvre. La priorité en matière de politiques migratoires axée sur la sécurité
instaure désormais un climat de suspicion dont la confession musulmane fait
particulièrement l’objet depuis ces attentats (Crépeau et Jimenez, 2002; Helly, 2008;
Wihtol de Wenden, 2013).

Ainsi, les tapages médiatiques concentrés autour des communautés ethnoculturelles,


en particulier la communauté musulmane, ont contribué à construire une image
négative des immigrant-e-s en général, perçu-e-s comme des menaces contre les
valeurs démocratiques, car même si les demandes d’accommodements étaient à
l’initiative d’individus, l’amalgame avec la communauté d’immigrant-e-s a très vite été
fait. Le débat sur les accommodements raisonnables, mais ensuite sur la charte des
valeurs québécoises et de la laïcité (projet de loi 60) en 2013 et Loi 21 en 2019, ont mis
en évidence un Québec tiraillé entre sa réputation d'ouverture et de tolérance, et sa
tradition, ses inquiétudes identitaires, ses préoccupations en ce qui concerne le rapport
au religieux au Québec, ses amalgames, son hostilité, ses préjugés et ses dérives racistes
à l’égard des immigrant-e-s et, de la communauté musulmane en particulier (Legault
et Rachédi, 2008; Agbobli et Bourassa-Dansereau, 2009; Bouzar, 2014; Chahid, 2011;
Le Gallo, 2014).
19

Cette tendance sécuritaire dont fait particulièrement l’objet la communauté musulmane


s’apparente assez bien au nouveau régime de contrôle orienté sur la gestion des risques
qui régit les sociétés contemporaines (Castel, 2009; Martuccelli, 2004; Beck, 2008) et
là encore la population originaire des pays du Maghreb représente pour cette recherche
tout à la fois une population qui semble présenter des points communs avec
l’expérience « non-migratoire » tout en illustrant des aspects qui apparaissent extrêmes
par rapport aux expériences quotidiennes des individus. Cependant, c’est dans cette
apparente antinomie entre ces deux populations que nous trouvons un argument
supplémentaire à choisir la population originaire des pays du Maghreb comme référent
pour l’expérience « migratoire » nous permettant de nous interroger sur l’individualité
contemporaine (Martuccelli, 2010a, 2010d).

En effet, même si les attentats dont a été l’objet le monde occidental (11 septembre aux
États-Unis, mais aussi ceux plus récemment en France) ont accentués ce climat de
méfiance vis-à-vis des immigrant-e-s de confession musulmane, ce clivage ne date pas
de ces événements et l'histoire du discours sur l'Autre qui s’incarne dans ce que Saïd
(1980) nomme l’Orientalisme et Hentsch (1988) appelle l’Orient imaginaire a existé et
évolué depuis l’Antiquité. L'Orient correspondrait, selon Saïd, à une représentation
inventée par l'Europe - terme d’opposition à sa version occidentale européenne - de
laquelle découlent des conceptions académiques (discours, vocabulaire, enseignement)
et un mode de gestion par la domination de la question orientale (doctrines, institutions,
bureaucraties coloniales). La Méditerranée semble offrir à l’Europe une frontière toute
tracée (Hentsch, 1988) avec ce monde qui lui expose une image de son Autre la plus
profonde (Saïd, 1980).

En effet, l'Orient a permis par contraste de définir l'Occident. Dans le même ordre
d’idées, Hentsch (1988) décrit le concept d'Orient imaginaire comme une antithèse de
l'Occident qui semble englober tout ce qu’il ne reconnaît pas comme faisant partie de
lui ou de son extension directe. En d’autres termes, il s’agit du reste du monde qui
20

désigne l’altérité du monde occidental par excellence (Hentsch, 1988). Autrement dit,
en contexte québécois, choisir un individu originaire du Maghreb revient à choisir celui
qui a historiquement été construit comme son Autre idéal en termes de contraste.

Néanmoins, le fait de porter un regard et de poser des hypothèses depuis l’Occident sur
des populations qui viennent de l’extérieur nous expose au risque d’Orientalisme qui
mérite d’être relevé. Le fait de n'étudier l'Orient que de l'extérieur trahi un certain
sentiment de supériorité de l'Occident sur l'Orient, présent également dans les activités
scientifiques auxquelles les théories et travaux sur la migration n’échappent pas et qui
ne permettent pas d’accéder à la connaissance de l’Autre, mais à ses représentations
(Saïd, 1980). Cependant, Hentsch (1988) nous explique qu’en gardant à l’esprit ce biais
difficilement franchissable autrement qu’en étant soi-même cet Autre et en l’étudiant
de l’intérieur, il est possible de trouver les termes d’un questionnement permettant de
dépasser ces limites afin de nous approcher d’une connaissance et d’un rapport à l’autre
véritable dans la dialectique identité-altérité. Selon lui, l'ethnocentrisme représente un
filtre de notre perception du monde dont il est difficile, voire impossible, de se défaire
au moment de produire des connaissances scientifiques sur l’Autre.

De ce fait, il faudrait en assumer l’utilité en reconnaissant, du point de vue de cette


dialectique identité-altérité - à savoir que la construction et l’identification de soi se
produit en rapport avec l’Autre - que la connaissance de l’Autre est indissociable d’une
tentative de définition de soi. Plus encore le regard que l’on porte sur l'Autre n’implique
pas la possibilité ni de le définir ni de le comprendre globalement en lui-même. Ainsi,
en cherchant à comprendre l’individualité contemporaine (Martuccelli, 2010a, 2010d)
par le biais des similitudes et des différences entre les expériences « non-migratoires »
et « migratoires » de populations originaires des pays du Maghreb en contexte canadien,
nous suivons les conseils de Hentsch en ce qui concerne le fait que : « Nous devrions
désormais savoir que c'est nous que nous cherchons à travers lui » (Hentsch, 1988 :
288).
21

Ainsi, les préjugés qui pèsent sur la communauté maghrébine malgré l’intérêt qu’elle
représente pour la société québécoise, mais également le fait de nous interroger sur
notre individualité contemporaine commune (Martuccelli, 2010a, 2010d, 2017),
donnent au choix d’une population d’étude originaire du Maghreb le défi intéressant
de la confrontation d’une hypothèse théorique produite en Occident à une population
définie comme étant non-occidentale. Dans cet ordre d’idées, tenter de déplacer notre
regard sociologique vers des épreuves communes aux individus contemporains
(Martuccelli, 2010b) nous apparaît être une démarche exploratoire prometteuse.

1.2 Le « social comme mobilité »

Ces éléments de contexte relatifs aux migrations internationales à l’heure de la


globalisation et au cas particulier de l’immigration maghrébine au Québec trouvent une
certaine résonance avec des éléments de contexte relatifs à l’avènement de la deuxième
modernité et la transformation de l’individualité contemporaine (Martuccelli, 2010a,
2010d) selon deux points principaux, tels que : 1) tout comme les migrations
internationales, elle se caractérise par davantage de mobilité et un brouillage des
frontières; 2) tout comme le ou la migrant-e est sélectionné-e par le Canada, fait le
« choix » de ce pays dans un contexte structurel de contraintes et porte la responsabilité
de son intégration, l’individu de la deuxième modernité doit répondre aux nouvelles
exigences de la société au risque d’en être marginalisé (Otero, 2012) et porte la
responsabilité de ses choix tout en étant davantage contrôlé (que nous aborderons
davantage dans le chapitre II). Ces éléments laissent présager un contexte propice à
l’expérience d’épreuves contemporaines communes. Plus encore, les expériences
« migratoire » et « non-migratoire » semblent se rejoindre sur ce brouillage des
frontières entre mobilité et immobilité décrite par Barrère et Martuccelli dans ces
termes : « À la limite, le mouvement finit par être une manière d’être, autonome du
déplacement lui-même » (Barrère et Martuccelli, 2005 : 66). Plus encore, il semble
représenter la base expérientielle des épreuves communes (Martuccelli, 2010b)
22

transversales aux bifurcations, à l’identification, à l’entourage et au temps. Dans cette


section, toujours en prenant comme point de départ les phénomènes migratoires, nous
allons explorer les aspects liant des épreuves contemporaines communes, des aspects
mettant en évidence le fait que le déplacement semble désormais moins important dans
la constitution des individualités (Barrère et Martuccelli, 2005; Martuccelli, 2010a,
2010d) que le fait d’être en mouvement (lors des petites migrations également), le
mouvement étant devenu une manière d’être dans le monde indépendante du
déplacement pour reprendre les termes de Barrère et Martuccelli (2005).

Premièrement, Wihtol de Wenden (2013) avance qu’en installant les individus dans la
mobilité, en diversifiant et embrouillant les catégories de la migration, les mouvements
internationaux d’individus remettent en question l’État-nation selon ses deux piliers
que sont la souveraineté et la citoyenneté. En effet, les mouvements migratoires
génèrent des transformations identitaires, une crise de l’intégration, un vieillissement
des politiques de gestion de la migration pour faire place au cosmopolitisme, au
transnational et aux politiques diasporiques. La souveraineté semble être ainsi remise
en question par les mobilités mondialisées, les réseaux transnationaux, les diasporas ou
les sociétés cosmopolites qui semblent redéfinir la notion de frontière. La citoyenneté
se dissocie de plus en plus de la nationalité par de nouvelles pratiques et valeurs qui se
situent hors du cadre national comme la détention de double nationalité, les allégeances
multiples et les droits de vote ici et là (Wihtol de Wenden, 2013).

De manière plus globale encore, l’État-nation s’est retrouvé remis en question lors de
l’entrée des sociétés modernes dans la deuxième modernité, à la fin du XXe siècle,
caractérisée par un effritement de l’homogénéité du système institutionnel connu dans
la première modernité, dû notamment à la diversification des groupes locaux et à la
multiplication de leurs revendications (Dubet, 2002; Ehrenberg, 2010b; Martuccelli et
De Singly, 2012). Les revendications partant de plus en plus des individus et groupes
privilégiant leur vie personnelle et privée, l’institution s’est heurtée à une nouvelle
23

réalité sociale dans laquelle les principes publics de la société entreraient en


contradiction avec chaque sphère de pratique désormais régis localement selon des
intérêts propres et contradictoires les uns des autres (Dubet, 2002). Ce repli des
individus dans leurs sphères privées au détriment de leurs implications primordiales
dans les intérêts publics de l’État a eu pour effet un effritement de l’unité des valeurs
et de l’unité culturelle articulant l’intégration des parties au groupe (Dubet, 2002;
Ehrenberg, 2010; Martuccelli, 2010).

Un nouvel individualisme apparaît alors qui, associé à la crise (ou transformation) de


l’État-providence (Castel, 2009; Dubet, 2002; Ehrenberg, 2010b) a notamment eu pour
conséquences une transformation des rapports entre individus et État - régi désormais
par des principes de négociation permanente entre le privé et le public plutôt que par la
subordination du privé au public - caractéristique de ce que certains auteurs appellent
hyper-modernité, seconde modernité, société postindustrielle (Dubet, 2002; Ehrenberg,
2010; Martuccelli, 2010 ; Martuccelli & De Singly, 2012). Le mode d’action qui régit
ce nouvel individualisme repose désormais sur une idée d’autonomie, qui est passé du
principe d’aspiration politique associée à la liberté de participation, à celui de condition
pour tous (Ehrenberg, 2010). Dans la deuxième modernité, ce processus prend la forme
de l’individuation, ou constitution d’un individu singulier (Martuccelli, 2010). En effet,
le mode d’individuation contemporain s’articule selon une dynamique singulariste.
L’individu se constitue désormais dans sa singularité, à la fois différente des autres et,
commune, dans ce qu’elle contient d’expérience partagée d’adaptation singulière au
monde (Martuccelli, 2010). La condition sociale moderne est décrite par Martuccelli
(2017) selon une dynamique qui place l’individu au cœur d’une tension entre quête et
construction de sa singularité (privé) et participation sociale (public). Elle engendre à
la fois les « sentiments d’étrangeté extrême » inhérents au mode d’individuation par
singularisme et une implication accrue à « la vie sociale en commun » (Martuccelli,
2017 : 41) embrouillant ici la frontière entre la sphère publique et privée (Castel, 2009;
Dubet, 2002; Ehrenberg, 2010b; Martuccelli, 2017).
24

Ainsi, il est possible d’en déduire que contrairement à l’idée selon laquelle l’individu
s’opposerait à la société, la nouvelle place, désormais centrale, accordée à l’individu
relève des lois et des normes sociales et indique une mutation globale de la société
désormais marquée par le mouvement (Barrère et Martuccelli, 2005; Martuccelli,
2010b; Martuccelli et De Singly, 2012). C’est précisément ce mouvement qui
représente la base commune des épreuves « migratoires » et « non-migratoires ».

Deuxièmement, la vie moderne peut être symbolisée, de manière métaphorique, par


son aspect « liquide », car elle est imprégnée de changements de circonstances au
caractère imprévisible et fait vivre à l’individu l'expérience d'un monde en
transformation constante ainsi que de l’étrangeté permanente qui rendent les stratégies
et actions prévues pour faire face aux situations, vite dépassées (Bauman, 2006;
Martuccelli, 2010b). La modernité seconde est caractérisée par le sentiment continu de
vivre à une époque charnière qui n’est pas sans rappeler l’état de transition représenté
par un départ irréversible et une arrivée jamais complétée, inscrivant ainsi le
nomadisme et le mouvement comme emblèmes de notre époque (Barrère et Martuccelli,
2005; Bauman, 2006; Martuccelli, 2017).

Elle transforme les parcours plutôt stables, voire prévisibles de la première modernité
en trajectoires composés d’événements, de transitions et de bifurcations multiples qui
deviennent une dynamique de plus en plus ordinaire (Bauman, 2006; Bessin, Bidart, et
Grossetti, 2010a; Otero, 2012). Certains changements dans les parcours de vie peuvent
s’accompagner ou non d’un déménagement (d’une ville vers une autre ; vers la banlieue,
vers la région ou inversement) que ce soit par le mariage; la parentalité; la scolarisation;
la re-scolarisation; la professionnalisation; la reconversion professionnelle; et autres
remises à niveau professionnelles inévitables dans la vie moderne « liquide » incitant
les individus à se repositionner constamment par rapport à autrui et à eux-mêmes
(Bauman, 2006; Brückner et Mayer, 2005).
25

En effet, dans les parcours professionnels, les individus n’ont plus la possibilité de
maîtriser parfaitement et une fois pour toutes des techniques et compétences, ainsi leur
savoir-faire est rapidement dépassé et nécessite une formation permanente. La
réactualisation des compétences par le biais d’une reconversion qui passe par une re-
scolarisation ou la formation continue tout au long de la vie devient de plus en plus
« normale ». L’éducation et l’apprentissage sont de plus en plus lié-e-s aux priorités
d’efficacité, de compétitivité et de rentabilité propre à certains égards au monde des
entreprises et à la compétition économique globalisée, et doivent désormais s’effectuer
tout au long de la vie pour être utiles et actualisé-e-s au contexte en mouvement
(Bauman, 2006). La mobilité géographique, qui s’est mise en place comme stratégie
d’adaptation au marché du travail et s’est caractérisée par les mouvements durables de
l’exode rural pendant la période d’industrialisation, semble s’ériger en une norme
régissant de manière progressive l’ensemble des parcours professionnels. En effet, non
seulement elle véhicule des modèles universels et délocalisés, mais elle inscrit de facto
l’individu dans la mobilité (Bauman, 2006; Moquay, 1997).

Troisièmement, qu’il y ait un déplacement ou non, dans un monde caractérisé par le


mouvement et dans lequel les objets, les lieux et les habitudes changent, et dans nos
vies, entrent et sortent des personnes, c’est le sens même de la mobilité qui a changé
passant de l’attribut des individus et de leur emprise sur le monde à une donnée
structurelle intrinsèque au monde contemporain. (Barrère et Martuccelli, 2005). La
mobilité mise en perspective avec la notion d’imaginaire permet de mettre en évidence
une déclinaison contemporaine de la mobilité qui diffère de la version moderne.
L’imaginaire de la mobilité renvoie à un registre de sens et de symboles partagé par un
collectif sur ce que représente la mobilité. Celle-ci a connu un changement majeur à
mesure que la mobilité s’est étendue à tous les aspects de la vie sociale (Barrère et
26

Martuccelli, 2005 2). Ainsi, d’une mobilité tournée vers un objectif (réussite, progrès)
on est passé à une mobilité pour la mobilité, une manière d’être et de percevoir le
monde sans véritable destination. Le chemin devenant la destination, il n’y a plus
d’Ailleurs pour les pays du Nord là où l’Ailleurs représente encore l’Ici pour les pays
du Sud (Barrère et Martuccelli, 2005).

Dans un monde de mobilité généralisée, la nature initialement aventurière de la


mobilité réceptacle de toutes les découvertes et exploration devient une irrépressible
envie de s’échapper et désigne diverses mobilités permettant de flâner, prendre l’air
circuler (Barrère et Martuccelli, 2005). Alors que l’aventure était délimitée dans un
moment et un espace particulier, la frontière est désormais brouillée entre « les grands
et les petits déplacements, les déplacements essentiels ou secondaires puisque tous sont
des brèches, des césures, même si elles sont réduites, dans le cours monolithique de la
vie » (Barrère et Martuccelli, 2005 : 37). Désormais, il n’est plus nécessaire de bouger
pour éprouver le mouvement du monde et avec un sens du départ passé d’actif à
« départ passif », ce sont les frontières générales entre mobilité et immobilité qui se
retrouvent brouillées (Barrère et Martuccelli, 2005).

Ainsi, lorsqu’un individu « migrant » ou « non-migrant » naît dans une culture qui
valorise les bénéfices du voyage, laisserait supposer que ses citoyen-ne-s peuvent
voyager où bon leur semble, qu’il ou elle vit loin de sa famille, ou que celle-ci soit
dispersée à travers un pays ou à travers le monde, le voyage devient inévitable et
indispensable pour entretenir le lien à la famille, les relations amicales, amoureuses et
professionnelles (Garneau, 2010; Urry, 2005). Ainsi, les différentes mobilités propres
à la deuxième modernité, que ce soit par le biais de déplacements physiques des

2
se basant sur la définition de l’imaginaire social de LeBlanc (1994) que nous présenterons davantage
dans le chapitre II.
27

individus lors de voyages ou de migrations, ou virtuels dans les imaginaires, par la


circulation des images et de l’information, semblent avoir particulièrement contribué à
reconstruire le « social comme société » en « social comme mobilité » (Urry, 2005).

L’invention des ordinateurs et la démocratisation de l’Internet plus particulièrement,


ont entraîné une dématérialisation des moyens de communication et l’instauration des
voyages virtuels (Urry, 2005). Aussi, il est à noter qu’au sein de nombreuses
communautés virtuelles, les identités semblent être elles-mêmes mobiles ayant des
facettes multiples reflétant la diversité des appartenances que les individus mobilisent
différemment selon le contexte (Cuché, 2010; Maalouf, 2001; Urry, 2005). Les
individus deviennent alors non seulement des « nomades numériques » (Makimoto et
Manners, 1997 in Urry, 2005), mais aussi des nomades locaux et internationaux (Urry,
2005), en d’autres termes, des « migrant-e-s ».

Les individus peuvent ainsi, être presque partout à la fois et disponibles instantanément,
faisant ainsi progressivement disparaître les barrières spatio-temporelles. En étant à la
fois chez eux et loin de chez eux, par le biais des processus sociaux contemporains, ils
semblent investir de nouvelles formes d’habiter qui ne coïncident plus vraiment avec
les frontières nationales. On assiste alors à un brouillage des frontières « nationales »
et virtuelles, où cohabitent « Ici et Là-bas » (Urry, 2005; Wihtol de Wenden, 2013),
qui représente à la fois l’expérience des « migrant-e-s » d’Ici et d’Ailleurs et produit
des épreuves communes (Martuccelli, 2010b) des bifurcations, de l’identification, de
l’entourage et du temps pour les individus contemporains.

Il semble possible de localiser ce brouillage des frontières sociales, nationales et


virtuelles dans l’espace urbain. En effet, la ville offre un espace de dénationalisation,
de mixité, de métissage qui semble permettre la formation de nouvelles identités et
communautés, notamment celles qui sont transnationales. L'espace constitué par
l’interconnexion et la juxtaposition des villes globales semble représenter, à l’heure de
28

la globalisation, un espace transterritorial, car même en étant éloignées


géographiquement, les villes restent intensément liées (Sassen, 2009).

1.3 L’extraterritorialité de l’espace des villes

L’espace des villes pourrait ainsi représenter le terrain de l’« Individualité-migrante »,


car il pousse les individus contemporains à extérioriser et à confronter davantage leur
singularité et leur différence. Pour Simmel, la ville est typique de la modernité, car elle
permet à l’individu d’affirmer son individualité, en plus d’augmenter les possibilités
de rencontres anonymes entre « étranger-e-s ». L’individu peut y être ignoré, passer
inaperçu et il peut se protéger en établissant les distances nécessaires avec les autres.
Cet anonymat permet de créer les conditions du sentiment de liberté, car l’individu ne
se sent plus pris dans un réseau de relation trop serré et il peut ainsi échapper aux liens
communautaires propres, entre autres, à l’espace rural (Simmel, 1989 [1903]).

Dans la deuxième modernité, le processus s’intensifie et il apparaît alors un individu


hautement singularisé, appartenant à de nombreux cercles sociaux, qui croise, de ce
fait, des personnes aux références différentes et contradictoires (Martuccelli, 2010d).
Le fait d’être impliqué dans des appartenances multiples le divise, mais lui permet
également de devenir lui-même. Il devient plus indépendant et ressent davantage son
individualité à mesure que les combinaisons de cercles se développent et varient
(Maalouf, 2001; Simmel, 1989 [1903], 1999 [1908]). La ville est le lieu où se trouve la
trace la plus profonde de l’individualité, car c’est là que s’expriment le plus clairement
la recherche de l’originalité et la passion de l’affirmation de sa propre vie (Simmel,
1989 [1903]).

Avec la globalisation s’est créé un espace des villes, offrant de nouvelles possibilités
professionnelles, économiques et politiques, qui représente également le milieu dans
lequel se côtoient des individus en quelque sorte « transnationaux » (Sassen, 2009).
29

Les individus transnationaux peuvent se définir par rapport à leurs identifications qui
reflètent un sentiment d’appartenance au pays d’origine sans toutefois se soumettre aux
obligations d’implication économiques, politiques ou religieuses envers celui-ci
(Glick-Schiller et Levitt, 2005). La connectivité globale et la centralité de l’espace de
la ville permettent une ouverture économique et politique transnationale, mais surtout
elle permet la formation de nouvelles revendications centrées sur des individus
transnationaux générant ainsi des collectivités à l’intérieur de la collectivité ainsi que
la constitution de nouvelles pratiques citoyennes (Sassen, 2009).

La ville est donc par excellence le lieu de l’individu et surtout de l’individu


transnational. Montréal accueille environ 80 % des immigrant-e-s du Québec
admis-e-s entre 2004 et 2013 qui sont toujours présent-e-s en 2015 (MIDI, 2015). Ainsi,
le choix d’un terrain se situant dans une ville cosmopolite, ouverte et multiculturelle
telle que Montréal semble ici pertinent. En effet, une culture de l’hybridation semble y
apparaître, dont la fonction est un mode d’être dans le monde, reposant sur la séparation,
l’extraterritorialité réalisée ou revendiquée qui implique qu’en n’étant à sa place nulle
part, il est alors possible d’être chez soi partout. Cette « indifférence territoriale » n’est
pourtant pas choisie et celles et ceux qui font l’expérience de la migration ne sont pas,
pour autant, libres de se déplacer, de changer ce qu’il-elle-s ont été dans leur lieu
d’origine et devenir ce qu’il-elle-s seront en contact avec un nouveau contexte de vie.
Il-elle-s se retrouvent plutôt dans une situation d’entre-deux mondes impliquant de
traverser une épreuve de deuil de leur vie passée, mêlée à une obligation d’adaptation
(Germain, 1997, 2013; Ruble, 2005; Sassen, 2009). Un lieu finalement assez idéal pour
y observer comment les individus « migrants » font l’expérience d’une manière d’être
au monde définie par un mouvement se situant désormais hors de l’espace, terreau des
épreuves communes de l’individualité contemporaine (Barrère et Martuccelli, 2005;
Martuccelli, 2010a, 2010b, 2010d).
CHAPITRE II

PROBLÉMATISER LES PHÉNOMÈNES DE MIGRATION ET


D’INDIVIDUALITÉ CONTEMPORAINE ENSEMBLE

Dans ce chapitre, nous allons exposer pourquoi et comment il serait intéressant


d’effectuer une tentative de déplacement du regard sociologique vers les épreuves
communes de l’individualité contemporaine (Martuccelli, 2010a, 2010b, 2010d). La
mobilité s’inscrivant désormais comme phénomène autant géographique que social
(Urry, 2005), il semble désormais primordial de passer à une « théorisation plus
mobile » dans le but d’aborder les nouveaux espaces, les nouvelles temporalités et
autres phénomènes hybrides qui émergent à mesure que les sociétés en interaction se
multiplient et se diversifient (Dike 1998 : 248 in Urry, 2005).

La métaphore de la migration, en prenant en compte autant les espaces, le temps que


les changements personnels et sociaux (Métraux, 2011) engendrés par l’enchaînement
et le dépassement (ou non) d’épreuves (Martuccelli, 2006), pourrait être employée. Les
étapes qui la caractérisent ou phénoménologie de la migration décrite par Métraux
(2011) semble se retrouver également dans les processus d’individualisation
contemporains désormais en mouvement (Martuccelli, 2010a, 2010d; Métraux, 2011;
Urry, 2005). Margaret Mead affirmait déjà dans les années 70’s que les individus nés
et élevés avant la Seconde Guerre mondiale étaient déjà comme des immigrant-e-s, des
pionnier-e-s puisqu’il-elle-s se sont retrouvé-e-s devant des repères normatifs en
changement constant exigeant de leur part une attitude nouvelle face à la mobilité, une
attitude d’innovation et d’adaptation (Mead, [1970] 1979). Une attitude indispensable
31

pour relever le défi contemporain d’enchainement d’épreuves destinées à tester les


capacités des individus et leur résistance à rester membre de la société par le
dépassement de celles-ci (Martuccelli, 2004, 2006, 2007; Otero, 2003, 2012).

2.1 L’expérience de la migration

L’expérience de la migration est un processus exigeant qui nécessite adaptation et


intégration à tous les aspects de la vie collective du pays d'accueil et dont la
responsabilité est surtout portée par les immigrant-e-s (Abou, 2002; De Rudder, 1995;
Legault et Rachédi, 2008). Durant ce long processus, il-elle-s doivent, avec l'aide qu'il-
elle-s trouveront sur place (Deville-Stoetzel et al., 2013), relever une série d’épreuves
(Martuccelli, 2006) visant à atteindre une intégration harmonieuse personnelle,
familiale, linguistique, socio-économique, institutionnelle, politique et communautaire
(Camilleri, 1990; De Rudder, 1995; Deville-Stoetzel et al., 2013; Harvey, 1993;
Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2009; Montgomery, Xenocostas, Rachédi, et
Najac, 2011; Renaud et Cayn, 2006).

Ce processus commence d’abord dans le pays d’origine. En effet, poser ses bagages en
terre partiellement connue - au travers des médias, des voyages antérieurs et des récits
de celles et ceux qui sont parti-e-s, mais qui demeure pour la plupart encore inconnue
lorsqu’il s’agit de s’y établir c’est aussi, quitter un endroit et un entourage familier
(Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2009;
Montgomery, Legall, et Stoetzel, 2010; Montgomery et al., 2011; Fouquet, 2007;
Hachimi Alaoui, 2007, 2010). La migration est d'abord une émigration aux objectifs et
significations qui diffèrent selon les groupes de migrant-e-s et les moments socio-
historiques (Sayad, 1999). La migration est caractérisée à la fois par un projet de vie,
un ou plusieurs déplacements et un parcours composé d’étapes durant lesquelles de
nombreuses décisions seront prises dans des délais très courts et sans avoir l’ensemble
32

des informations (Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014; Montgomery et al.,


2009; Montgomery, Legall, et Stoetzel, 2010; Montgomery et al., 2011).

La décision d’immigrer au Québec est propre à chaque parcours et peut représenter


autant un rêve d’enfance que relever du destin ou des circonstances. Néanmoins, un
élément semble commun et réside dans l’image d’un « paradis sur terre » véhiculée au
sein des communautés d’immigration (Montgomery et al., 2009). Les médias, les
émigrant-e-s déjà parti-e-s (Wihtol de Wenden, 2013), mais aussi entrevoir dans la
migration, une possibilité de faire évoluer sa situation (Appadurai, 2001; Tandonnet,
2004; Wihtol de Wenden, 2013) nourrissent ce « désir d’ailleurs » qui semble
représenter un facteur décisif des trajectoires migratoires (Wihtol de Wenden, 2013).

L’imaginaire social représente des réalités ancrées dans les consciences des individus,
composées de valeurs, idéaux, utopie d’une vie future meilleure que le présent, qui est
partagé par une partie ou l’ensemble des membres d’une communauté, et va influencer
leurs actions (Leblanc, 1994). Pour le cas du Québec, la possibilité de parler français,
la réputation de bien accueillir les immigrant-e-s ainsi que les opportunités d'emploi et
de formation représentent les éléments constitutifs de cet imaginaire du « paradis sur
terre » perçus au travers des brochures, des représentants des services d’immigration,
des dires de celles et ceux parti-e-s avant (Montgomery et al., 2009).

L’« exil imaginaire » inhérent au processus migratoire représente cet Ailleurs ainsi
médiatisé est investi par les émigrant-e-s comme source de tous les futurs possibles
alors que l’Ici transmis par les aîné-e-s semble peu à peu délaissé (Fouquet, 2007). Il
s’agit d’un processus qui s’inscrit autant dans le contexte pré-migratoire, migratoire
que post-migratoire, composé de phénomènes à la fois émotifs et physiques qui
affectent un individu du moment de sa prise de décision de migrer jusqu’à son
adaptation dans le pays d’accueil (Montgomery et al., 2011; Rachédi et Vatz Laaroussi,
2004; Vatz Laaroussi, 2010). Les conditions d’élaboration du projet migratoire
33

influencent le processus d’adaptation et d’insertion dans le nouveau lieu de vie (Abou,


2002; De Rudder, 1995) et le fait, par exemple, d’être accompagné ou non de son ou
de sa conjoint-e et de ses enfants au moment du départ (délais bureaucratiques, coûts
de la migration, etc.) va avoir un impact sur la qualité de la relation notamment en
raison du décalage entre les étapes migratoires de chacun-e associé à la durée plus ou
moins longue de séparation (Montgomery et al., 2011; Rachédi et Vatz Laaroussi, 2004;
Vatz Laaroussi, 2010).

L'expérience migratoire est une expérience déstabilisante qui implique des ajustements
tant sur le plan pratique de l’hébergement que sur le plan de l’appréhension des normes,
dont la maîtrise de la langue et l’accès au monde professionnel, jouent un rôle essentiel
(Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2009;
Montgomery, Legall, et Stoetzel, 2010; Montgomery et al., 2011) qu’il est également
possible de retrouver dans les petites migrations qui nécessitent adaptation et
intégration. Plus précisément, la notion d'adaptation est un concept qui renvoie à des
changements plus ou moins intenses, qui ont lieu lorsque des situations nouvelles
(climat, logement, etc.) se présentent et met l’accent sur les interactions entre l'individu,
la famille et l’environnement physique et social dans lequel il se trouve (De Rudder,
1995). En effet, lors de ce processus d’adaptation, l'individu va modifier son attitude et
ses conduites dans le but de s’acclimater à ce nouveau milieu, et ce, physiquement, en
ce qui concerne les conditions climatiques du nouvel environnement, mais aussi
socialement, en ce qui concerne les changements destinés à faire se ressembler l’ancien
et le nouvel espace d’habitation (Abou, 2002; De Rudder, 1995).

Une fois arrivé, le dépaysement devient généralement assez vite une source de
perturbation pour l’individu et son identité. La discordance des repères de référence
entre le pays d’origine et le pays d’accueil, le regard positif que le ou la nouvel-le
arrivant-e porte sur le quotidien et les gens, mais aussi les grandes attentes associées à
ce projet favorisent le désir de changer, d’adopter de nouveaux comportements qui va
34

se matérialiser dans la recherche de celui ou de celle qui est différent-e de soi, le ou la


membre du pays d’accueil (Abou, 2002; Bastide, 1970; Camilleri, 1990; Verbunt,
2001). Cependant, des malentendus surviennent rapidement (Armony, 2012; Maalouf,
2001; Vasquez et Apfelbaum, 1985). Ils mettent en évidence l’épreuve (Martuccelli,
2006) de l'intégration résidant principalement dans la rencontre du cadre de référence
que le ou la « migrant-e » porte en lui-elle et celui qu’il-elle découvre dans le pays
d’accueil (Armony, 2012; Maalouf, 2001; Vasquez et Apfelbaum, 1985).

Ainsi, alors même qu’il-elle montre un intérêt pour ce nouvel environnement et


souhaite s'y investir, les premières rencontres ont déjà apporté leur lot de confrontations
et de chocs culturels. Les chocs culturels représentent les effets de l'adaptation au
changement, une réponse psychologique de l’exposition à l’inconnu. Ils perdurent dans
le temps et se caractérisent par une désorientation qui va avoir un impact sur le
processus de reconstruction de l'identité (Cohen-Emerique, 2011; Vasquez et
Apfelbaum, 1985).

Ainsi, une première adaptation majeure fait son apparition et concerne les difficultés
d’exprimer, de mettre du sens sur les impressions complexes générées par le nouveau
lieu de vie, mais aussi les difficultés de communication avec les membres du pays hôte
dans leur langue et d’échanger à partir de références communes. Cette situation génère
un sentiment profond de solitude et d’incompétence. Certes la maîtrise de la langue de
la société d'accueil joue un rôle majeur, mais son apprentissage n’est pas simple, il est
notamment lié à une familiarisation antérieure avec cette langue (Legault et Rachédi,
2008; Maalouf, 2001).

L’épreuve (Martuccelli, 2006) consiste à incorporer les codes d’un monde extérieur
quasi inconnu. Le ou la nouvel-le arrivant-e peut se sentir parfois embarrassé-e et vexé-
e du fait qu’il-elle se retrouve face à des normes qu’il-elle n’arrive pas à décoder et doit
réapprendre à exécuter des tâches simples du quotidien qui étaient auparavant
35

automatiques. Aussi, il-elle verra son statut et ses aptitudes ne pas être reconnues et ses
compétences disparaître (Armony, 2012; Maalouf, 2001; Vasquez et Apfelbaum, 1985).

La phase de confrontation dans le processus d’intégration illustrée par l’épreuve


(Martuccelli, 2006) des chocs culturels met en évidence les enjeux de l'intégration. Les
difficultés de faire coïncider les cadres de références connus et inconnus, ainsi que
l’impact du tiraillement entre deux façons de faire, embarquent la personne dans un va-
et-vient entre l’ancienne façon de faire (sphère privée) et la nouvelle (sphère publique),
ou dans un bricolage astucieux des deux manières de faire (Bastide, 1970; Camilleri,
1990; Cohen-Emerique, 2011).

Autrement dit, ces confrontations amènent les « migrant-e-s » à réévaluer et à


relativiser les conventions sociales les entraînant progressivement sur le terrain de
l’expérimentation de certains modes de comportement qu’il-elle-s découvrent dans le
pays d’accueil, amenant des transformations identitaires aussi subtiles que profondes
(Cohen-Emerique, 2011; Vasquez et Apfelbaum, 1985). À ce moment, si
l’immigrant-e aborde son adaptation à la société d’accueil par l’angle dit
« du souvenir », les ajustements qu’il-elle effectue poursuivent l’objectif de faire
correspondre son nouvel habitat avec l'ancien afin d’y perpétuer son ancien mode de
vie (Abou, 2002).

L’entourage composé de membres de la communauté d’origine va participer à cette


étape d’adaptation (Abou, 2002; Deville-Stoetzel, 2013). Un regroupement ethnique
temporaire se met en place dans l’angle d’adaptation dit « du projet », mais qui tout en
contenant encore des touches de la vie passée prend aussi l’avenir en considération
(Abou, 2002). Cette stratégie, fréquemment mobilisée, permet d’adoucir le choc de
l’adaptation d'un mode de vie à un autre en renforçant un sentiment d’appartenance qui
est alors mis à mal. Elle permet également de reconstruire le réseau social alors
indispensable pour s’insérer dans la société d’accueil, mais elle peut, si elle se prolonge
36

dans le temps, conduire à une situation d'isolement professionnel et social (Hao et


Kawano, 2001; Deville-Stoetzel, 2013; Rachédi et Vatz Laaroussi, 2004; Vasquez et
Apfelbaum, 1985).

Ainsi, tout en étant éprouvé-e-s par cette adaptation et les nombreux réapprentissages
qui l’accompagnent, les migrant-e-s comprennent rapidement l’importance pour
eux-elles d'interagir avec les membres du pays d’accueil s’il-elle-s veulent réussir à
tout assimiler (Abou, 2002; Verbunt, 2001; Vinsonneau, 2002). Cependant, cette étape
est également caractérisée par une double dynamique de repli et de confrontation qui
peut aboutir à l'ouverture (Camilleri, 1990; Legault et Rachédi, 2008). Si certain-e-s
restent dans la dynamique de repli pour des raisons propre à l’isolement de leur
communauté ou à l’inaccessibilité des ressources du pays d’accueil (discriminations),
certain-e-s autres assistent à l’accomplissement de leur processus d'intégration (Abou,
2002; De Rudder, 1995). L’intégration se caractérise alors par la phase d’ouverture,
qui repose sur un équilibre retrouvé sur les aspects les plus importants de leur parcours
et implique une stabilité suffisante pour accepter d'être remis en question. Autrement
dit, la phase d’ouverture solde le processus de continuité entre l'extérieur et l'intérieur,
caractérisé par une connaissance de soi plus solide et l’extérieur devient à ce moment
source de stimulation connue permettant de développer le potentiel personnel dans la
réalisation d’actions concrètes (Bastide, 1970; Camilleri, 1990; Abou, 2002; Legault et
Rachédi, 2008; Cohen-Emerique, 2011; Marchal, 2012).

Cependant, les nouveaux comportements adoptés ne découlent pas vraiment d'un choix,
mais de l’immersion quotidienne dans une société au mode de fonctionnement adopté
par la majorité (Legault et Rachédi, 2008). Ils entraînent un second choc chez les
« migrant-e-s » qui prennent alors conscience de la force de ce nouveau système, ses
capacités à se développer et à se reproduire non seulement dans leur quotidien, mais
aussi et surtout, dans leur inconscient. Ainsi, c’est la peur de ne pas être reconnu-e, de
perdre définitivement son identité au profit de celle de l'éternel-le étranger-e qui
37

caractérise bien ce deuxième choc. Le ou la « migrant-e » comprend alors que sur


l’image de lui-elle-même, son identité, se trouve superposée à l'image que les autres
perçoivent de lui-elle, celle de l'étranger-e et qu’il lui faudra désormais vivre avec ses
deux images (Vasquez et Apfelbaum, 1985; Camilleri, 1990; Maalouf, 2001; Schutz,
2003; Legault et Rachédi, 2008).

Néanmoins, les possibilités de composer l’identité en mélangeant ce qui est familier


avec ce qui est étranger émergent et avec elles les identités composites, métissées,
indéfinissables, mais tout de même harmonieuses qui permettent à l'individu de
retrouver un peu de maîtrise sur sa vie (Legault et Rachédi, 2008). Il est poussé à élargir
son sentiment d’appartenance au-delà des liens du sol, de se détacher des assignations
identitaires nationales pour embrasser celles de citoyen du monde qui, tout en
parvenant à s'adapter à tout, peut aussi s’enrichir de diverses influences au lieu de les
subir (Camilleri, 1990; Marchal, 2012). Les enfants et leur fréquentation du milieu
scolaire représentent alors des éléments permettant de briser l’isolement des familles.
Ils apprennent rapidement la langue et ses subtilités, entrent facilement en contact avec
les autres, et par extension font le pont entre leurs parents et ceux de leurs camarades
de classe (Kanouté et Lafortune, 2011; Legault et Rachédi, 2008).

En effet, pour un individu qui migre, le processus identitaire, qui sous-tend les aspects
plus concrets de ses conditions de vie, va aussi et surtout, être le résultat d’une
transformation subjective et symbolique continue reliant passé, présent et avenir. C’est
dans la rencontre avec l’autre que se met en place le processus d’identification
(Vinsonneau, 1997, 1999, 2002). Par identification, nous nous référons aux théories de
l’identité conçues comme un rapport que nous approfondirons davantage dans le
chapitre suivant. Pour le moment, notons que l’aspect identitaire résulte d’un processus
complexe de positionnements en fonction des histoires familiales, professionnelles,
communautaires ou nationales (Camilleri, 1990; Gaulejac, 1999; Taboada-Leonetti,
1998). Nous considérons l’identité comme le produit des appartenances multiples
38

(Maalouf, 2001) et des statuts sociaux, mais qui englobe également les changements
de contextes économiques, politiques, sociaux ou culturels (Bibeau et Fortin, 2011;
Camilleri, 1990; Gaulejac, 1999; Taboada-Leonetti, 1998). L’identification permet aux
individus de se situer et de situer autrui dans une multiplicité de contextes, mais
également dans une multiplicité d’interactions avec des inconnu-e-s rencontré-e-s dans
la vie sociale en général (Taboada-Leonetti, 1998; Kasterzstein, 1998; Brubaker, 2001).

Toute personne, « migrante » ou non, est engagée dans un phénomène de construction


identitaire qui se met en place dans le rapport à autrui. Elle s’inscrit dans un jeu de
miroirs entre soi et l’autre et représente une prise de conscience par l’individu de sa
particularité dans l’image que lui renvoient de lui-même, les autres. L'individu qui doit
se faire une place parmi les autres fournit des efforts pour intégrer un groupe, développe
des capacités et des stratégies identitaires et s’il rencontre des résistances de la part des
membres des groupes déjà formés, il s’affirme dans un mouvement d’opposition à eux.
Ces rencontres et ces conflits permettent à l’individu de confronter, la représentation
trop positive ou négative qu’il a de lui-même et trop positive ou négative qu’il a des
autres, à l’épreuve de la réalité, et d’ajuster la connaissance qu’il a de lui-même
(Camilleri, 1990; Verbunt, 2001).

En ce qui concerne les « migrant-e-s », la déconstruction ou renégociation identitaire


s’ajoute à ce processus de construction identitaire (Camilleri, 1990; Cohen-Emerique,
2011). Étant contraint d’adapter leur identité pour déchiffrer un monde qui n’arrête pas
de changer, ce processus s’opère dans un repositionnement par rapport à soi et à autrui.
Un repositionnement marqué notamment par la stratégie de l’invisibilité souvent
utilisée par les « migrant-e-s » pour se faire une place au moment de leur arrivée. Cette
invisibilité pouvant atteindre son paroxysme quand certain-e-s « migrant-e-s »
changent de nom ou dissimulent leurs origines (langue, religion) pour faciliter leur
intégration ou contrer les discriminations dont il-elle-s peuvent faire l’objet (Taboada-
Leonetti, 1998). Le groupe en position de pouvoir dicte les contours des catégories
39

sociales et assigne les éléments identitaires aux autres groupes. Entre l’intériorisation
de cette identité assignée qui consiste à reconnaître sa légitimité et l’endosser et l’action
collective qui consiste à renverser la nature des rapports de domination à l’origine de
la production de cette identité, le spectre des stratégies identitaires s’étend de
l’acceptation au refus en passant par des processus de renégociation de cette identité
(Taboada-Leonetti, 1998).

Contre les assignations dévalorisantes, les réponses psychologiques tournées vers


l’intérieur consistent à en atténuer ses effets, nier ou transformer l’interprétation de la
discrimination pour pouvoir l’endurer (Malewska-Peyre, 1998). L’intériorisation de
l’identité dévalorisante assignée qui se manifeste par la stratégie de l’invisibilité, du
repli sur soi ou de compensation (rêves d’Ailleurs) sert à réduire l’angoisse générée par
la négation de son identité (Malewska-Peyre, 1998). Les réponses sociales tournées
vers l’extérieur consistent à mettre en place des actions concrètes destinées à se
défendre ou à changer la réalité soit en s’assimilant au groupe dominant soit par des
mouvements de revalorisation des singularités (valeurs, traditions, aspects physiques)
bases des mouvements de revendication identitaire collective (Malewska-Peyre, 1998).
Les stratégies mixtes consistent à trouver des similitudes avec les membres de la société
d’accueil sans renoncer à ce qui fait sa singularité (Malewska-Peyre, 1998) et qui
consiste à découvrir et faire le tri en ce qui constitue l’essence de la structure de son
identité et les éléments plus périphériques, pouvant être remis en question selon les
contextes et les situations (Taboada-Leonetti, 1998).

Par ailleurs, les rapports tendus avec les locaux au moment des chocs culturels de
l’arrivée tendent à réactiver chez les « migrant-e-s », mais aussi chez les « non-migrant-
e-s » passant d’un espace social à un autre, un désir d’être reconnu-e-s par l’autre
( Cohen-Emerique, 2011; Legault et Rachédi, 2008; Métraux, 2011). En effet, une :
40

« Des finalités stratégiques essentielles pour l’acteur est la reconnaissance


de son existence dans le système social. Ce qui implique à la fois que le
système lui reconnaisse son appartenance et une place spécifique et qu’il
ressente subjectivement cette reconnaissance » (Kastersztein, 1998 : 20).

L’appartenance à un groupe (ethnique, national) passe par la reconnaissance de soi


comme semblable aux autres (Kastersztein, 1998). La demande de reconnaissance
(Honneth, 2004 3 ) est caractérisée par les attentes d’un individu concernant la
confirmation de ses capacités et de sa valeur par autrui. Sur le plan cognitif, la
reconnaissance représente une compétence d’identification qui consiste à effectuer un
jugement de confirmation sur ce dont on avait préalablement douté. Sur le plan pratique,
elle consiste à poser un acte d’identification qui prend la forme d’une attestation de la
valeur des capacités d’une personne par autrui (Honneth, 2004; Ricoeur, 2004) plus
précisément par l’Autrui généralisé (G. H. Mead, [1934] 2006) à savoir une référence
(d’actions possibles et de positionnement de soi) intériorisée de l’autre. La
reconnaissance de l’appartenance au groupe repose sur certaines règles non-explicites,
mais néanmoins estimées essentielles par le groupe (Kastersztein, 1998). Les migrant-
e-s subissent une forte pression à se conformer à ces règles et le risque d’exclusion
qu’il-elle-s encourent intensifie l’enjeu de l’appartenance (Kastersztein, 1998) dont
dépend la reconnaissance (Honneth, 2004).

2.2 Un contexte commun : l’individualité en mouvement

Il convient de situer l’expérience de la migration que nous venons de décrire et ses


effets sur les processus d’individualisation dans le contexte de l’individualité
contemporaine (Martuccelli, 2010a, 2010d), à savoir une individualité qui est, elle aussi,
en mouvement. En effet, à l’instar de l’expérience migratoire, l’individualité en

3
Concept initialement théorisé par Hegel (1804-1805)
41

contexte de vie contemporaine - qui englobe finalement « migrant-e-s » et « non-


migrant-e-s » - se construit selon les principes du mouvement (Martuccelli, 2010a,
2010d; Bauman, 2006). En effet, les individus doivent désormais être « riches d’un
actif portatif : leur connaissance des lois du labyrinthe », « Ils acceptent le neuf comme
une bonne nouvelle, la précarité comme une valeur, l’instabilité comme un impératif,
le métissage comme une richesse » (Attali, 1996 : 79).

Ainsi, les transformations dues au passage de la première à la deuxième modernité ne


sont pas sans effet sur la configuration de l’individualité contemporaine, c’est-à-dire
sur la manière d’être un individu aujourd’hui (Martuccelli, 2010a, 2010d). Il semble,
en effet, que de nouvelles règles sociales soient relayées par les mécanismes de
socialisations orientées sur des principes d’individuation par singularisme (Martuccelli,
2010d). Selon Ehrenberg (2010b), un « nouvel esprit de l’action » centré sur
l’autonomie s’est diffusé partout (Ehrenberg, 2010b : 213) et, avec lui, un mode de
régulation des conduites davantage axé sur les injonctions de responsabilité,
d’autonomie individuelle, de performance et de capacités d’adaptation (Ehrenberg,
2004; Martuccelli, 2004).

La socialisation qui participe au processus d’individualisation apparaît désormais


comme un dispositif de production d'individus singularisés alors qu’elle était le moteur
de l'intégration de l'individu à la société qui consistait à modeler les individus selon les
places sociales (Martuccelli, 2010c). Ainsi, ce processus multiple et continu de
socialisations différentes, voire contradictoires ou séquentielles consiste désormais à
fabriquer des individus uniques, fruits d’assemblages très différents d'éléments
communs (Martuccelli, 2010a, 2017). L'individualisme contemporain se trouve
désormais produit par le principe de singularité (Martuccelli, 2010a). Par le
singularisme, l’individu répond en quelque sorte à l’obligation sociale de « choisir » sa
vie et recherche une certaine « justesse personnelle », une dynamique entre le
particulier et le commun qui lui est propre, une manière à lui de s'ajuster au monde lui
42

permettant de réussir sa singularité à sa manière (Martuccelli, 2010a; Martuccelli et De


Singly, 2012). Le singularisme désormais érigé en manière ordinaire d’exister dans les
sociétés contemporaines, le lien avec le commun réside parallèlement dans la
production d’épreuves communes dont le dépassement permet en même temps aux
individus de se singulariser (Martuccelli, 2010b). Nous approfondirons davantage cet
aspect dans le chapitre III (section sur les épreuves communes).

Le commun renvoie à une expérience particulière d’être ensemble qui se manifeste


dans les interactions entre les individus, les rapports sociaux et manières d’intégrer des
groupes propres à la vie contemporaine qui offre tout à la fois davantage d’espaces de
manifestation et d’expression des singularités. Une vie sociale générant un univers de
sens et de normes entraînant des rapports sociaux qui préexistent certes à l’individu,
mais qui a pour particularité d’englober un ensemble dynamique d’individus tout à la
fois singuliers et reliés aux autres ou des singularités mises en commun (Martuccelli,
2017). Les épreuves communes permettent d’appréhender sociologiquement ce
processus de singularisation propre aux sociétés contemporaines (Martuccelli, 2010b).

Le social s’est donc réorganisé, transformant ainsi le sens même de l’action, qui se
retrouve alors fortement liée aux capacités des individus à s’adapter, décider et agir par
eux-mêmes dans un contexte de gestion des actions individuelles qui peuvent sembler
risquées (Castel, 1973, 2009; Ehrenberg, 2010a, 2010b). De manière générale, la
responsabilisation des individus semble avoir pris le pas sur l’assujettissement
caractéristique de l’industrialisation (Dubet, 2002; Ehrenberg, 2010b; Martuccelli,
2004). La généralisation de cette responsabilité individuelle a déplacé la contrainte qui
était extérieure à l’intérieur des individus, les obligeant ainsi à s’autodiscipliner pour
être autonomes. Il s’agit désormais de tenter de gérer et décomposer des problèmes
collectifs au niveau des registres de compétences individuelles (Dubet, 2002;
Ehrenberg, 2004, 2010b; Martuccelli, 2004; Otero, 2003, 2012).
43

Dans ce cadre, l’individu de la deuxième modernité semble être devenu un individu


nomade et choisissant, un homo eligens qui, errant dans la « vie liquide », finit par ne
plus savoir où il se dirige, traversant ainsi un épisode et un autre de sa vie sans pouvoir
prévoir les conséquences de ses choix (Bauman, 2006; Ehrenberg, 2010b) : « La vie
liquide est une succession de nouveaux départs » ou « plutôt une succession de fins »
(Bauman, 2006 : 8). En effet, la nécessité de faire des choix dans des conditions
d’incertitudes est éprouvée de manière profonde et angoissante pour les individus qui
vivent dans une pression constante d’être exclu (Martuccelli, 2002; Bauman, 2006).
Ainsi, en passant d’un statut professionnel ou personnel à un autre, et en vivant dans
une société en mouvement contribuant à maintenir les processus d’identifications des
individus dans un état de transition continue, l’individu de la deuxième modernité est
sans cesse amené à réinterpréter le monde en mouvement qui l’entoure et ne peut plus
se référer aux normes du passé (Bauman, 2006).

Vivre dans un tel monde en mouvement implique pour les individus de devoir s’adapter
en permanence avant que leurs capacités d’action ne soient annihilées, car la vie dans
« une société moderne liquide » est celle dont les conditions dans lesquelles les
individus agissent « changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action
pour se figer en habitudes et en routines » (Bauman, 2006 : 7). Cette situation de
successions de fins et de nouveaux commencements caractérise bien l’état d’entre-deux
propre aux conditions de migration ou, autrement dit, l’expérience de la migration
représente bien, de manière emblématique, ces suites de fins et de nouveaux départs.

Ainsi, en appliquant cette lecture de l’individualité contemporaine (Martuccelli, 2010a,


2010d. 2017) aux événements, expériences de transitions et de bifurcations vécues à
certains égards aussi bien dans les parcours « migratoires » que « non-migratoires »
(ou ce que nous avons appelé les petites migrations), la socialité ordinaire peut être
définie de plus en plus en fonction des capacités d’adaptations des individus.
L’individu étant désormais activement impliqué dans son processus d’adaptation, ses
44

réussites, mais aussi les causes des entraves à son fonctionnement et à sa performance
sociale, lui sont entièrement attribuées (Martuccelli, 2004; Otero, 2003, 2012). La
migration d’un espace physique et social à un autre semble intrinsèque à la vie en
société qui requiert des individus capables de s’adapter à un contexte de contingences
et l’injonction de la responsabilisation suppose de former des individus, selon ce
principe, en priorité (Martuccelli, 2005, 2009).

Ainsi, « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s » sont amenés à faire très rapidement de


nombreux choix dont l’issue peut se révéler décisive sur leur vie, dans un contexte où
les conséquences leur apparaissent imprévisibles, mais dont il-elle-s doivent
assurément assumer les effets (Bauman, 2006). Cette représentation est caractérisée par
l'idée d'un individu qui se définit avant tout par ses aptitudes à affronter un certain
nombre d’épreuves en y apportant une réponse singulière (Martuccelli, 2006, 2010b).
Les sociétés ne transmettent plus les normes d’actions via leurs institutions, c’est
l’individu, auteur de sa vie qui donne un sens à sa trajectoire (Martuccelli, 2010b;
Martuccelli et De Singly, 2012). Cette surcharge de responsabilité peut devenir
insupportable et entraîner des souffrances sociales (Otero, 2003, 2012), qui seront de
nouveau enclines à être gérées de manière individuelle, reportant à l’infini cette sur-
responsabilisation sur l’individu (Martuccelli, 2004). La génération de stress par
l’environnement peut être admise, mais l’emphase est plutôt mise sur l’acte de régler
les obstacles au fonctionnement des émotions et des comportements adaptés à
l’environnement social, et par extension, sur les capacités ou incapacités des individus
à faire face aux épreuves (Martuccelli, 2006, 2010a).

Ces ensembles de règles intrinsèques à la vie sociale contemporaine visent à


conditionner les individus à se percevoir comme responsables de la réussite de leur vie.
Une réussite qui ne dépendrait que de leurs capacités d’initiatives et d’adaptation aux
différents milieux sociaux avec lesquels ils entrent en interaction (Otero, 2012, 2013).
Faire face aux épreuves du quotidien ne représente finalement qu’une expérience
45

généralisée et ordinaire du monde et de la contingence inscrite dans la vie sociale


auxquelles tous les individus, « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s », sont désormais
soumis (Martuccelli, 2006, 2009, 2010b).

Le rapport à l’emploi représente un élément identitaire capital qui est indispensable


pour devenir membre à part entière de la société (Martucelli, 2009; Otero, 2013). En
dehors de son impératif de subsistance de base, la sphère professionnelle est de plus en
plus, non seulement un gage de valorisation sociale, mais aussi une condition
d’existence sociale. Elle semble représenter l’espace dans lequel la normativité joue un
rôle central et constitue une étape primordiale à la constitution de la singularité
individuelle, dans le processus de repositionnement de soi à soi et de soi aux autres. En
effet, les individus, qu’ils soient « migrants » ou non, chercheraient désormais
davantage à se réaliser comme « membre » de la société par leur identité
professionnelle (Otero, 2013).

Ainsi, tel-le un-e « migrant-e », l’individu contemporain est désormais, lui aussi,
activement impliqué dans son processus d’adaptation, devenu auteur de sa vie, il est
responsable de ses réussites, de sa performance sociale, mais aussi de ce qui l’empêche
de fonctionner (Martuccelli, 2004; Otero, 2003, 2012). Comme il ne peut plus se référer
aux normes du passé que ce soit dans la sphère professionnelle, parentale ou dans ses
relations avec les autres, il doit faire de nombreux choix dont l’issue est parfois décisive,
les conséquences imprévisibles, mais il doit néanmoins en assumer les conséquences
(Bauman, 2006). Comme les parcours sont désormais plus instables et parsemés
d’épisodes de transition et de bifurcation (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) allant des
petites aux grandes migrations, il est amené à sans cesse réinterpréter le monde qui
l’entoure et qui change (Bauman, 2006). Les processus d’identifications et de
socialisation semblent restés en état de transition ou de reconstruction, continue et
multiple (Dubar, 2010; Soulet, 2010). Ces éléments de contexte constituent le terreau
46

des épreuves communes (Martuccelli, 2010b) aux « migrant-e-s » et


« non-migrant-e-s ».

2.3 Problématisation commune aux « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s »

Étudier des processus sociaux contemporains revient à les repenser en fonction de la


multiplication et des imbrications des différents types de mobilités (Urry, 2005). Une
grande partie des travaux en sociologie du XXe siècle se sont déjà intéressés à l’étude
de la mobilité, qu’elle soit sociale, de classe, de niveaux de revenu, d’instruction ou
professionnelle, mais ils semblent concevoir la société comme un continuum uniforme,
alors qu’il s’agit d’envisager désormais la mobilité comme un phénomène imbriquant
à la fois les différents espaces géographiques (pays, villes, sociétés) et les différentes
situations sociales individuelles en interaction (Urry, 2005).

Dans ce contexte contemporain de la multiplication des mobilités sociales, virtuelles et


physiques et de brouillage des frontières, Urry (2005) remet en question l’association
conceptuelle classique social-société. Selon lui, l’idée de société doit davantage
prendre en compte les nouvelles formes que peuvent prendre désormais les frontières
poreuses et les flux entre les sociétés (Urry, 2005). Les mobilités ont transformé les
contours des sociétés et une « théorisation plus mobile » pourrait permettre d’aborder
les diverses unités hybrides qui la composent et qui émergent autant que les sociétés en
interaction se diversifient (Dike 1998 : 248 in Urry, 2005).

C’est dans l’optique d’un changement de conceptualisation que nous nous intéressons
aux métaphores des flux et de la mobilité sur laquelle semble reposer aujourd’hui la
vie sociale. Les métaphores peuvent prendre un caractère scientifique, car elles
indiquent une transformation des représentations collectives, pour lesquelles le terme
de collectif ne relève plus exclusivement du sociétal, mais également des composantes
de la société. Même si les fluides semblent bien rendre compte de la non-solidité et de
47

la non-stabilité propre à la mobilité de la deuxième modernité, elles ne représentent pas


tous les types d’espace (Mol et Law in Urry, 2005).

Cela impliquerait de prendre en compte les nouvelles temporalités et les nouveaux


espaces (Urry, 2005) pour nous permettre de déplacer notre regard sociologique vers
les épreuves communes de l’individualité contemporaine (Martuccelli, 2010a, 2010b,
2010d). Théoriquement, la métaphore unifiante de la migration pourrait être employée,
car celle-ci se déroule dans l’espace bien sûr, et prend en compte autant les flux
migratoires, au travers de la migration géographique, que le temps, en symbolisant
également les changements personnels et sociaux qui conduisent à une redéfinition des
appartenances et des identifications des individus contemporains (Métraux, 2011; Urry,
2005).

En effet, selon Métraux (2011), il semble possible de décrire une phénoménologie de


la migration, qu’elle soit géographique, sociale ou temporelle dans laquelle la nécessité
de prendre en compte les pratiques ordinaires de la mobilité individuelle notamment au
quotidien semble indispensable. Métraux (2011) a puisé dans sa longue expérience
professionnelle de pédopsychiatre intervenant auprès de jeunes immigrant-e-s et
réfugié-e-s, mais aussi dans son expérience personnelle, les composantes
phénoménologiques de la migration que nous souhaitons mobiliser dans le cadre de
notre métaphore heuristique de l’« Individualité-migrante ». Son raisonnement
s’appuie sur des savoirs théoriques et expérientiels des deuils inhérents au passage d’un
monde à un autre. La métaphore, initialement destinée au champ de l’intervention
psychosociale nous apparait porteuse d’innovation théorique en sociologie de
l’immigration et de l’individualité.

Des parallèles sociologiques semblent possibles avec certaines étapes marquant le


passage d’un monde à l’autre décrites par Métraux (2011). Les moments importants
qui se succèdent dans le processus « migratoire » ont pour base commune, selon
48

l’auteur, de commencer par l’appartenance à un monde qui se vit au quotidien dans


lequel existe un univers de sens partagé par la communauté, une appartenance
commune (via une langue commune notamment), mais aussi nous vivons et
appartenons à des mondes multiples selon les fonctions occupées (parent, employé, etc.)
qui correspondent à des places valorisées différemment selon les statuts
(emploi/chômage; requérant d’asile/citoyen; etc.). Métraux (2011) précise que pour
appartenir à un monde, il faut également avoir une place dont l’approbation dépend
d’autrui ou, autrement dit, il faut aussi y exister socialement (Otero, 2013).

Ces aspects de l’appartenance à un monde commun régit par un univers de sens partagé
trouve une certaine résonnance sociologique avec la description de la vie sociale
commune telle que décrite précédemment par Martuccelli (2017). Celle-ci préexiste
aux individus (Martuccelli, 2017) qui par le biais de la socialisation vont en intégrer
les codes, les rôles et les statuts (Berger et Luckmann, [1966] 2006). Pour Berger et
Luckmann ([1966] 2006), la socialisation primaire représente l’intériorisation des
systèmes de significations dans lesquels l’entourage joue un rôle essentiel. En effet,
ceux-ci sont médiatisés par les proches s’effectuant par l’identification affective de
l’enfant à son entourage. Lorsque, dans la conscience de l’enfant, l’Autrui généralisé
au sens de G. H. Mead ([1934] 2006) est construit, par la répétition de la confrontation
à ces normes par l’enfant par essais-erreurs, la correspondance entre son monde
extérieur et intérieur s’est cristallisée. Le processus d’intériorisation est alors effectué
et la socialisation primaire achevée. La socialisation secondaire et la resocialisation
permettent, quant à elles, à l’individu, d’incorporer de nouveaux secteurs de la société
ou différents rôles ou identités professionnelles qui doivent, de ce fait, être
interchangeables et dissociables de son moi (emploi, milieu scolaire, nouveau lieu de
vie).

Le fait de quitter un monde est marqué par l’épreuve du deuil et de la transition, qui
correspond au fait de passer d’un monde à l’autre et qui s’effectue par un déplacement
49

soit dans l’espace soit dans le temps (Métraux, 2011). Néanmoins, Métraux (2011)
précise ici que pour être considérés comme une migration, les déplacements dans le
temps doivent s’accompagner d’une perte de sens ayant un impact sur l’appartenance.
Les étapes classiques de la vie (puberté, parentalité, vieillesse, etc.) n’entreraient pas
dans ces cas de figure puisqu’une part de ces nouvelles appartenances relève de
l’héritage de sens, ancré dans le commun. Cependant, dans le cas où c’est la société
elle-même qui se transforme entraînant des reconfigurations de cet univers commun de
sens, redéfinissant par là même, les conditions d’expérience de ces moments de la vie
et les rôles associés, alors ces étapes ainsi que les transitions qui les accompagnent
peuvent être considérées comme des migrations (Métraux, 2011).

En sociologie, certains « événements » ou « événements-clés » qui surviennent dans


les parcours de vie 4 caractérisent des changements plus ou moins majeurs dans la vie
des individus (Elder, 1998). Ces événements représenteraient des épreuves
(Martuccelli, 2006) qu’ils sont amenés à relever pouvant toucher indépendamment ou
simultanément leurs trajectoires personnelle, professionnelle ou résidentielle (Bessin,
Bidart, et Grossetti, 2010a). Ces épreuves (Martuccelli, 2006) inhérentes aux
« événements » ou « événements-clés » peuvent s’accompagner de phases de
transitions, si les individus vivent un changement, dans leurs parcours de vie, associés
à un changement dans le rôle social qu’ils endossent (Elder, 1998).

Leclerc-Olive nous précise que ce qui permet d’identifier un événement biographique


significatif réside dans la présence d’une situation qui ne peut plus être décrite avec les
attributs précédant l’événement, car les représentations de soi et du monde qui
entourent l’individu sont remises en question. L’individu s’interroge et tente de

4
Que nous aborderons plus en détails dans le chapitre III
50

produire de nouveaux sens et une nouvelle interprétation de ce qui arrive. Aussi, pour
atténuer les conflits d’interprétation et les contradictions, l’individu cherche des repères
auprès de son entourage, ce qui fait de l’événement biographique un événement qui est
également intersubjectif (Leclerc-Olive, 2010). Ainsi, ces événements peuvent être
identifiés en nous référant à l’expérience migratoire comme des épreuves pouvant se
manifester aussi bien dans les parcours « migratoires » que « non-migratoires ».

L’étape de passer d’un monde à l’autre, se caractérise par une entrée dans un monde
sans appartenance établie, un moment durant lequel l’individu « vit dans un monde
sans encore en être » (Métraux, 2011 : 65). S’en suit une période de transition où
s’entremêlent des appartenances en deuils et d’autres en construction (Métraux, 2011).
Le fait d’entrer dans un autre monde coïncide avec le moment où l’arrivant-e
commence à percevoir les signes d’altérité du monde avec lequel il-elle commence à
interagir. Dans les cas de migrations spatiales, les possibilités de contact, mais aussi la
qualité des relations avec les membres de ce nouvel espace sont au cœur de cette étape
qui bien souvent définissent l’issue du deuil et du renouveau des appartenances
(Métraux, 2011). Les migrations temporelles ont de similaire l’importance des
moments de rencontre avec les membres du nouveau monde. L’individu prend ainsi
conscience des contours et différences de cet univers et peut éventuellement amorcer
le processus d’apprivoisement, d’acceptation et de désir d’en faire partie (Métraux,
2011).

Dans ce cadre, les bifurcations (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) s’accompagnent


nécessairement d’épisodes d’adaptation, d’intégration (Abou, 2002; De Rudder, 1995)
et de resocialisation (quête de repères) (Berger et Luckmann, [1966] 2006). Il s’agit en
fait de changements majeurs dans les parcours de vie des individus les amenant à se
repositionner par rapport aux sens qu’ils donnent à leurs actions et à leurs
représentations, mais aussi dans leurs rapports aux autres (Bessin, Bidart, et Grossetti,
2010b). En changeant de pays, les « migrant-e-s » se retrouvent pris dans un processus
51

d’adaptation et d’intégration à un autre monde social. Le processus d’intégration décrit


par Abou (2002) semble intrinsèquement lié aux processus de resocialisation décrits
par Berger et Luckmann, ([1966] 2006). Ainsi, petites et grandes migrations ont de
commun d’impliquer de traverser un changement de réalité subjective nécessitant de
procéder à un tri dans les repères, aptitudes, valeurs pour ne garder que ce qui peut être
utile pour décoder et s’adapter au nouvel environnement (Berger et Luckmann, [1966]
2006; Abou, 2002).

Le processus d’intégration renvoie aux mécanismes d'insertion des immigrant-e-s dans


les structures économiques, sociales et politiques qui représentent d’autres secteurs de
la vie sociale et particulièrement, dans le cas de la migration, plusieurs secteurs en
même temps (Abou, 2002) font l’objet d’une resocialisation (Berger et Luckmann,
[1966] 2006). Plus précisément, Archambault et Corbeil (1982) délimitent trois
niveaux d'intégration : « l'intégration de fonctionnement » qui réfère aux capacités du
ou de la nouvel-le arrivant-e à communiquer dans la langue du pays et à vivre de son
travail de manière autonome ; « l'intégration de participation » qui renvoie à
l’implication du ou de la migrant-e dans des domaines d’activités particuliers de la
société ; « l'intégration d'aspiration » qui représente le moment où le ou la migrant-e se
sentant membre à part entière de la société d’accueil, prend part au projet d’avenir du
groupe et scelle son avenir et celui de sa famille avec celui de son nouveau pays
(Archambault et Corbeil, 1982). L’intégration peut être mise en parallèle avec la
socialisation secondaire puisqu’il leur faut s’adapter à plusieurs dimensions de la vie
collective et secteurs de la société d’accueil. La socialisation qui représente un
processus de rapports permettant de faire des individus des sujets est d’autant plus
pertinente lorsqu’un individu expérimente un changement de vie aussi important que
la migration (Otero, 2003; Soulet, 2010).

Les « migrant-e-s » se retrouvent dans une situation de non-retour dans laquelle une
socialisation aux mécanismes d’adaptation dans une temporalité d’urgence y seraient
52

inculqués, devient primordiale (Soulet, 2010). Le fait de vivre dans une société en
mouvement, dans laquelle se succèdent, événements, transitions et bifurcations allant
des petites aux grandes migrations, implique désormais un processus de transformation
continue de la réalité subjective qui était décrit comme un cas extrême dans le modèle
de Berger et Luckmann ([1966] 2006). La socialisation devenant, de ce fait, toujours
incomplète, elle admet la possibilité d’un changement de réalité subjective ou
resocialisation (Soulet, 2010). La socialisation n’étant jamais complètement achevée,
la dynamique entre l’individu et le monde social objectif implique un processus continu
d’ajustements (Soulet, 2010).

Enfin, la vie dans un autre monde est caractérisée par la perception par l’individu qui
arrive, des particularités des appartenances de l’autre monde et active chez lui un
sentiment d’étrangeté et des conflits de valeur pouvant mener à de grandes difficultés
lorsque des incompatibilités (culturelles ou normatives) sont révélées. Elle ressemble
néanmoins à la phase de départ qui consistait à vivre dans un monde en termes de place
(chacun a une place) au statut valorisé inégalement. De manière similaire, les
migrations temporelles se caractérisent par une dévalorisation de l’ancien au profit du
nouveau, perçu comme du progrès, dans les sociétés occidentales (Métraux, 2011).

Cette phase dure le temps que se construise le sentiment d’appartenance au travers de


l’implication des individus dans la co-création de sens. Une co-création qui nécessite
de concevoir qu’il ne s’agit pas de « migrant-e-s » et de « non-migrant-e-s » occupant
ce monde commun, mais bien deux catégories de « migrant-e-s », « les uns dans
l’espace et les autres dans le temps », mais engagés dans des parcours similaires
parsemés de processus de deuils (Métraux, 2011 : 87). La co‐création de sens se situant
53

à la jonction de la reconnaissance mutuelle 5 de la pluralité des appartenances


constitutives de soi et d’autrui représente la voie vers la dernière étape qui consiste à
faire partie de l’autre monde. Or, les clivages inhérents aux rapports de pouvoir à
l’œuvre entre les « nous » et les « autres » (jeunes/vieux; riches/pauvres;
locaux/étrangers) entravent bien souvent l’accès à cette dernière étape de ce processus
de migration, la constitution d’une appartenance commune qui ne survient pas dans
tous les parcours (Métraux, 2011). On assiste plutôt à un entrelacement des
appartenances aux statuts inégaux qui prend surtout la forme d’une tolérance plus que
d’une reconnaissance égale et mutuelle de la pluralité (Métraux, 2011).

En effet, Schutz définissait en 1944-1945 la situation type d’être étranger-e quand un


individu, un-e adulte appartenant à l’époque et à la société du moment tente de se faire
accepter ou au moins d'être toléré par un autre groupe et que, pour ce faire, il-elle
s'efforce d'interpréter le modèle culturel du groupe en question afin de pouvoir s’y
intégrer. Selon Schutz, l'immigrant-e représentait un exemple remarquable des
situations sociales de type : devenir membre d'un club fermé, se faire accepter par sa
belle-famille au moment d’une union conjugale, faire des études supérieures pour un-
e enfant de paysan-ne-s ou d’ouvrier-e-s, un déménagement à la campagne, un
engagement à l’armée, etc. (Schutz, [1944-1945] 2003). Aussi, dans le cadre de la
société contemporaine en mouvement, les parcours étant de plus en plus composés de
ces types de situations sociales, cela pourrait soutenir cette idée de l’exemplarité de
l'immigrant-e pour rendre compte de l’individualité contemporaine (Martuccelli, 2010a,
2010d).

5
Métraux revisite ce concept de Honneth (initialement de Hegel)
54

Concrètement, la migration représente une bifurcation (Bessin, Bidart, et Grossetti,


2010a), c’est-à-dire un événement qui, amenant son lot d’incertitudes, entraîne des
changements de perspectives et d’orientations majeurs dans les trajectoires de vie des
individus (Grossetti, 2006, 2010). Au niveau biographique, elle peut être définie
comme un bouleversement soudain, inattendu et durable de la situation personnelle et
des perspectives de vie associées à une ou plusieurs sphères d’activité. Elle entraîne
une reconfiguration au niveau du champ des possibilités et marque une séparation nette
avec les potentialités antérieures (Bidart, 2006). Ainsi, la migration représente un
événement majeur dans le parcours de vie, qui bouleverse de manière simultanée la
trajectoire résidentielle, professionnelle, relationnelle et identitaire (Deville-Stoetzel et
al., 2013). En termes d’expérience, elle transforme profondément le rapport à soi, aux
autres et au monde (Métraux, 2011).

Il est possible de retrouver ces bouleversements dans d’autres événements des parcours
de vie (Bidart, 2006; Grossetti, 2006, 2010) que nous proposons d’appeler les petites
migrations. En effet, il semble possible de retrouver des processus propres à la
migration même dans la biographie personnelle de celles et ceux qui ne se sont pas, ou
très peu, déplacés géographiquement. Les exemples, d’une personne n’ayant déménagé
qu’à vingt kilomètres de sa ville natale, mais qui ne s’est pas intégré à son nouveau lieu
d’habitation, ou celui des différences linguistiques et pratiques qui peuvent apparaître
au fil des générations ou des mélanges issus des migrations dans la société, peuvent
l’illustrer (Métraux, 2011).

De plus, autant les parcours « migratoires » que « non-migratoires » sont constitués


d’épreuves inhérentes aux événements, transitions pouvant entraîner petites et grandes
migrations. Ces épreuves propres à la vie contemporaine (Martuccelli, 2006), nous les
avons nommées dans le cadre de cette thèse, « les épreuves communes ». Nous nous
référons ici aux épreuves structurellement produites relatives à des enjeux sociaux
(Martuccelli, 2006, 2010b), que reviennent désormais aux individus de relever et de
55

dépasser (Martuccelli, 2006, 2010b). Les individus doivent ainsi faire preuve de leurs
capacités et de leur résistance à être et à rester membre de la société (Martuccelli, 2004,
2006, 2007; Otero, 2003, 2012). En d’autres termes, des épreuves relatives au contexte
de vie contemporain (Martuccelli, 2006) qu’expérimentent de manière similaire
« migrant-e-s » et « non-migrant-e-s » et entrainent des processus d’adaptation voire
d’intégration [Link] tard, dans son livre, aujourd’hui classique, « Culture and
Commitment », Margaret Mead affirmait que les individus nés et élevés avant la
Seconde Guerre mondiale étaient déjà comme des immigrants, des pionniers qui
ignoraient ce qu’il allait advenir d’eux selon les nouvelles exigences des conditions de
vie de l’ère industrielle, puis selon les termes de la révolution numérique. Les
circonstances de l’après-guerre ont abouti à un changement radical de faire société qui,
comme on change d’univers brutalement, a propulsé ces individus au statut de
pionniers ou d’immigrants dans leur propre société. Ils se sont retrouvés ainsi devant
des repères normatifs en changement constant exigeant de leur part une attitude
nouvelle face à la mobilité (Mead, [1970] 1979).

Pour y faire face, ils menaient leurs propres tentatives d'adaptation et d'innovation et
s’inspiraient de celles des autres jeunes adultes (Mead, [1970] 1979). Leur passé, leurs
bagages acquis durant la socialisation primaire (Berger et Luckmann, [1966] 2006) qui
avaient façonné leurs pensées et leurs sentiments en fonction de leur conception du
monde ne constituaient plus des repères opérationnels pour faire face aux défis du
monde présent, et ne leur fourniraient plus de modèles utiles pour l'avenir. Mead
affirmait que les individus dans les sociétés occidentales qu’elle appelait alors
préfiguratives, produisaient un nouveau type de culture dans laquelle ce sont les enfants
qui porteraient les bases de l’avenir et non plus les générations précédentes (Mead,
[1970] 1979).

Le texte de Mead a été publié pour la première fois en 1970. Elle présentait déjà certains
aspects de la globalisation en mettant en évidence le fait que les enfants de la génération
56

qu’elle décrit comme métaphoriquement immigrante sont davantage conscients


d'appartenir à une communauté mondiale. Cependant, elle présente aussi des éléments
pressentis de la deuxième modernité en nous précisant qu’ils « vivent dans un monde
où les événements se présentent directement à eux dans leur complexité […] Ils ne sont
plus liés aux séries linéaires simplifiées » (Mead, [1970] 1979 : 88). « On peut espérer
que les jeunes élèveront leurs enfants les habituant à l'idée de changement » (Mead,
[1970] 1979 : 91). Ainsi, nous pouvons supposer que cette complexité et cette
instantanéité d’événements se présentant aux individus nécessitent de leur part de
poursuivre le mode de l’adaptation permanente amorcée par leurs parents. Après la
parution de ce livre, l’idée de deuxième modernité a commencé à être évoquée pour
signaler l’approfondissement des conditions d’instabilité, d’incertitude et de précarité
institutionnelle, normative et culturelle, devenues alors de plus en plus ordinaires
(Martuccelli, 2009; Beck, 2008; Solterdijk, 2000).

Ces conditions font que les individus contemporains deviennent de plus en plus des
immigrants au sein de leur propre société, et correspond à un mode de conception des
individus que nous proposons d’appeler « Individualité-migrante ». En effet, dans le
cadre de cette société en mouvement qui produit et renouvelle régulièrement de
nombreux repères et de nombreuses possibilités d’être un individu, nous proposons
d’envisager l’individualité de la deuxième modernité (Martuccelli, 2010a, 2010d) à la
lumière de la métaphore de la migration, comme une « Individualité-migrante ». Ainsi,
nous entendons par « Individualité-migrante », une individualité de la deuxième
modernité produite dans le cadre d’une société de contingences et parsemée d’épreuves
diversifiées structurellement produites (Martuccelli, 2006, 2009, 2010b, 2010c)
pouvant entraîner petites et grandes migrations. Ces épreuves semblent désormais
communes aux « migrant-e-s » et aux « non-migrant-e-s » - les « non-migrant-e-s »
vivant de plus en plus comme des « migrant-e-s » au sein de leur propre société et vice
versa.
57

Autrement dit, nous inspirant notamment des travaux et réflexions sur l’individualité
contemporaine de Martuccelli (2006, 2010c, 2017) nous proposons, dans cette thèse,
d’explorer le modèle de l’ « Individualité-migrante » représentant un mode de
production d’individus singularisés selon un processus de socialisation aux
contingences. La socialisation aux contingences entendue ici comme un processus
double avec d’une part, des individus devant régulièrement relever l’épreuve de
l’intégration à la société en se dotant de compétences devant être régulièrement
actualisée, et d’autre part, une société en mouvement aux repères changeant, formant
ainsi des individus à s’adapter aux changements. Le fait que chaque individu se
socialise aux contingences de manière singulière pourrait représenter le signe que le
fossé des générations décrit et prédit par Mead aurait fait place à un nouveau régime
plutôt continu.

L’objectif principal de la thèse est d’amorcer une documentation de dimensions


sociologiques communes aux expériences « migratoire » et « non-migratoire » de
l’individualité contemporaine en nous basant sur l’expérience migratoire. Nous
proposons donc d’illustrer l’hypothèse de Mead en partant du cas de figure particulier
de l’immigrant-e originaire d’un pays du Maghreb en contexte canadien. Étant
conscient que les situations de migration sont très variées, notre pari réside pourtant
dans les possibilités d’explorer des caractéristiques communes, d’extraire certains
processus sociologiques de ces expériences particulières. Pour ce faire, il s’agit de
partir d’une catégorie de population immigrante particulière pour aller vers les
épreuves communes (Martuccelli, 2010b).

L’idée étant que comprendre l’expérience complexe des individus « migrants »


contemporains pourrait représenter l’une des manières de comprendre l’individualité
contemporaine en analysant un terrain migratoire à l’aide d’un cadre conceptuel (décrit
dans le chapitre III) et d’une problématique issus d’un dialogue entre la sociologie de
l’individu et la sociologie de l’immigration. Ainsi, trois questions principales seront
58

posées dans la thèse : 1) Comment des immigrant-e-s originaires des pays du Maghreb
apprivoisent, réinterprètent et s’adaptent aux formes de l’individualité de la société
d’accueil (en contexte québécois) ? 2) Comment cette expérience migratoire peut nous
renseigner sur les caractéristiques de l’« Individualité-migrante » en tant que métaphore
de l’individualité contemporaine ? 3) Enfin, nous poserons une dernière question plus
transversale et théorique : Comment la notion d’« Individualité-migrante » permet-elle
d’appréhender l’individualité contemporaine de manière heuristique ?

Il convient désormais de préciser des éléments de définitions nécessaires à l’étude de


l’individualité selon certain-e-s auteur-e-s-clés et de préciser les éléments composant
les dimensions sociologiques propres à l’individualité de la deuxième modernité qui
ressortent de la littérature. Les dimensions sociologiques de
l’« Individualité migrante » en ce qui concerne les épreuves des bifurcations, de
l’identification, de l’entourage et du temps seront présentées dans le chapitre suivant.
Elles nous permettront de déplacer notre regard sociologique des catégories de
populations « migrante » « non-migrante » pour nous diriger vers des épreuves
communes (Martuccelli, 2010b).
CHAPITRE III

LES DIMENSIONS SOCIOLOGIQUES DE L’« INDIVIDUALITÉ-MIGRANTE » :


DE L’EXPÉRIENCE DE LA MIGRATION AUX ÉPREUVES COMMUNES

Cette thèse vise à illustrer l’hypothèse de Mead ([1970] 1979), à savoir que les « non-
migrant-e-s » semblent vivre de plus en plus comme des « migrant-e-s » au sein de leur
propre société. L’expérience migratoire représente une bifurcation, à savoir un
changement majeur, soudain et durable du parcours de vie, qui entraîne une rupture et
une reconfiguration du champ des possibles (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) qu’il
est possible de retrouver également dans les épisodes de petites migrations, ou
bifurcations en contexte « non-migratoire ». Les événements et transitions peuvent être
également suffisamment significatifs pour mettre à l’épreuve l’appartenance d’un
individu à la société et enclencher des processus d’adaptation, d’identification et/ou
d’intégration chez les individus.

La métaphore de l’expérience migratoire telle que décrite dans la problématique vise à


orienter notre regard vers les dimensions sociologiques des épreuves communes
(Martuccelli, 2010b) aux individus contemporains : les épreuves de l’« Individualité-
migrante », à savoir une individualité contemporaine issue d’un contexte de
contingence et de mouvement (Martuccelli, 2009). Des épreuves qui sont, elles,
structurellement produites et qui vont se matérialiser de manière particulière
(Martuccelli, 2006, 2010b) pour les individus « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s ».
Des épreuves de l’« Individualité-migrante » qui se déclinent selon 4 dimensions qui
60

seront présentées dans ce chapitre à savoir les bifurcations, l’identification, l’entourage


et le temps.

3.1 L’« Individualité-migrante »

Conceptuellement, les transformations sociales qui caractérisent la deuxième


modernité orientent le sociologue à chercher son unité d’analyse du côté de l’individu
(Martuccelli, 2010c; Martuccelli et De Singly, 2012). L’étude de la société actuelle ne
peut s’effectuer sans l’analyse imbriquée dans cette injonction sociale à l’individuation
- devenir des individus - (Martuccelli, 2004, 2010c), dans les événements
biographiques, transitions et bifurcations survenant dans les trajectoires de vie (Bessin,
Bidart, et Grossetti, 2010a) ainsi que dans la manière dont les épreuves sont surmontées
ou non (Martuccelli, 2006, 2010b). La nécessité de placer l’individu au cœur de
l’analyse afin de comprendre que l’action sociale découle presque toujours du travail
que l’individu fait sur lui permettrait de saisir la nouvelle manière de faire société
propre à la deuxième modernité (Martuccelli et De Singly, 2012).

Simmel avait, déjà au début du XXe siècle, défini l’individu selon le modèle des cercles
sociaux, le situant au croisement de ces cercles d’appartenances. Il avait alors exposé
deux éléments constitutifs du processus d’individualisation qui n’est devenu
fondamental qu’un siècle plus tard, à savoir l’existence de la pluralité des dimensions
identitaires et du conflit intérieur (Simmel, 1999 [1908]). Dans le travail sur soi, les
tensions intérieures sont mises en avant, car elles sont révélatrices d’une
individualité contemporaine complexe, traversée par de nombreuses contradictions
(Martuccelli et De Singly, 2012; De Gaulejac, 2006). En étant confrontée à des
épreuves, elle circule entre une diversité de modèles identitaires (Martuccelli, 2006;
Lahire, 2006; Martuccelli et De Singly, 2012). De par cette pluralité de références
identitaires, l’individu éprouve tout à la fois des tensions intérieures entre ces
61

différentes parts de lui-même, et une sensation de pouvoir devenir lui-même du fait de


cette multiplication des cercles (Martuccelli et De Singly, 2012; Simmel, 1999 [1908]).

Cependant, la « perte de sens » et l’incohérence du monde contemporain, éprouvées


par les individus révèlent certaines contradictions des processus d’individualisation
notamment la difficulté à construire une unicité dans un contexte aux références
sociales (classes, statuts, etc.) multiples et floues (De Gaulejac, 2006). Des
contradictions ou tensions intérieures traversent les individus provenant de ces modèles
instables et multiples sans cesse renouvelés et incorporés (Lahire, 2006). L’individu
doit se singulariser (Martuccelli, 2010c), devenir libre, autonome et, tout à la fois, se
conformer aux modèles institutionnels (incorporer les normes scolaires,
professionnelles) (De Gaulejac, 2006). L’injonction de la responsabilité de sa réussite
- devoir se « réaliser », devenir « auteur-e-s » de sa vie - lui incombe niant en même
temps les conditions structurelles à l’œuvre favorisant ou faisant obstacle à cette
incontournable destinée (De Gaulejac, 2006; Martuccelli, 2010b).

Nous inspirant notamment des travaux et réflexions sur l’individualité contemporaine


de Martuccelli (2006, 2010c, 2017) nous proposons, dans cette thèse, d’explorer le
modèle conceptuel et d’analyse qui nous permettra de mieux saisir les dimensions
générales de la constitution de l’individualité contemporaine. Une individualité
contemporaine qui puise dans ce qu’elle a de commun de se constituer selon un mode
de socialisation aux contingences et selon des dimensions sociologiques particulières.
Cette forme d’individualité que nous appelons l’« Individualité migrante »
représenterait alors une figure de l’individualité contemporaine selon ce modèle
conceptuel. Elle constitue une tentative de décloisonner les catégories de population
« migrante » et « non-migrante » pour aller vers des épreuves communes (Martuccelli,
2010b) de l’individualité contemporaine : les épreuves des bifurcations, de
l’identification, de l’entourage et du temps.
62

La métaphore de la migration (Métraux, 2011) comme expérience emblématique de


l’individualité contemporaine que nous utilisons dans le cadre de cette thèse vise à
construire à partir de ces dimensions sociologiques un portrait de l’individualité de la
deuxième modernité. Selon ce cadre, l’« Individualité-migrante » représente une
individualité socialisée aux contingences selon un système d'épreuves communes
(Martuccelli, 2009, 2010b). Les épreuves communes (Martuccelli, 2010b) se déclinent
selon des accents différents propres à chacune de ces 4 dimensions sociologiques et
l’« Individualité-migrante » se constitue à partir des réponses singulières des individus
faisant face à ces épreuves communes inhérentes au contexte de contingences
(Martuccelli, 2009, 2010c).

Figure 3.3

Les dimensions sociologiques des épreuves de l’« Individualité-migrante »


63

3.2 Les épreuves communes

Par épreuves communes, nous nous référons aux épreuves définies comme des défis
relatifs à des enjeux sociaux et structurellement produits (Martuccelli, 2010b), mais qui
reposant désormais sur les compétences individuelles (Ehrenberg, 2004), reviennent
désormais aux individus de relever (Martuccelli, 2010b). Les épreuves permettent de
tester les capacités des individus et leur résistance à rester membre de la société par le
dépassement de celles-ci (Martuccelli, 2004, 2006, 2007, 2010b; Otero, 2003, 2012).
Elles peuvent être identifiées dans les parcours par le fait que les individus
expérimentent une multiplicité d’événements et de transitions pouvant entraîner petites
ou grandes migrations qui se déclinent de manière spécifique en épreuves des
bifurcations, de l’identification, de l’entourage et du temps que nous décrirons dans les
sections suivantes.

Tout d’abord, la succession d’épreuves semble représenter une dimension commune à


l’expérience contemporaine « migratoire » et « non-migratoire ». Une dimension
transcendantale de l’« Individualité-migrante », car elle permet de rendre compte du
mode d’individualisation par singularisme propre à la deuxième modernité. Autrement
dit, de la manière dont les individus contemporains sont produits selon une socialisation
par un système d’épreuves (Martuccelli, 2006, 2010b). Elle a la particularité de
permettre de saisir les phénomènes sociaux au niveau des individus, de porter attention
aux multiples instabilités des parcours de vie des individus, tout en les articulant avec
les structures historiques par le biais des situations individuelles, mais communes
(Martuccelli, 2007, 2010a).

Cette notion permet de saisir, peu importe l’époque ou le lieu, une logique narrative
ternaire caractérisée par trois étapes que sont le moment de la formation de l’épreuve,
la mise à l'épreuve et la résolution de l’épreuve (Martuccelli, 2010b). L’épreuve de la
migration représente de manière emblématique les trois aspects de cette logique. En
64

premier lieu apparaît une contrainte qui peut prendre différentes formes, notamment
celle d’avoir pour origine un événement déclencheur extérieur qui se retrouve surtout
dans les cas d’exil forcé, mais également dans le contexte actuel des migrations à
grande échelle à l’heure de la globalisation. En effet, nous avons vu qu’il existe un
ensemble de facteurs dont certains sont extérieurs à la décision personnelle de
l’individu de migrer (Hélardot, 2010; Sassen, 2009). En second lieu, arrive le cœur de
l’épreuve, représenté par la rupture et l’indétermination qui, en dernier lieu, conduisent
les individus à remettre en question et à reconfigurer leurs premières identifications
(Hélardot, 2010) au moment de la résolution de l’épreuve.

L’expérience de la modernité prête à l’individu la possibilité de changer un monde qui,


en même temps, le transforme, de s’approprier ce monde en y créant un chemin qui lui
est propre. Les structures sociales produisent des épreuves communes cependant, le
caractère commun des épreuves ne façonne pas pour autant les conduites individuelles
et, va de pair, à mesure que la société se complexifie, avec la manière de plus en plus
singulière et diversifiée qu’ont les individus de répondre aux épreuves. La logique
ternaire - bien que moins déterminante que par le passé puisque se rejouant en
entremêlant les faits des épreuves passées, présentes ou à venir - permet néanmoins de
constater que la manière dont l'individu de la deuxième modernité se confronte
désormais aux épreuves, avec la montée du singularisme, devient la manière ordinaire
de percevoir sa vie. Les épreuves communes résident dans le fait que les individus ne
décident pas des défis auxquels ils seront confrontés, mais se singularisent par leurs
réponses. Autrement dit, ils deviennent un individu singulier par l’incorporation des
épreuves communes auxquelles ils y apportent des réponses singulières (Martuccelli,
2010b).

Par ailleurs, si les épreuves de la vie sociale sont de prime abord formatées, elles n’en
sont pas pour autant uniformes et n’apparaissent jamais de la même manière dans la
vie sociale. Un des intérêts d’avoir recours à la notion d'épreuve est qu’elle permet à
65

l’analyse de prendre en compte la tendance à l’uniformisation de défis communs tout


en mettant en évidence son lien avec l’accroissement des réponses singulières et
diversifiées (Martuccelli, 2010b). De plus, même si les épreuves sont en premier lieu,
perçues au niveau des individus, elles revêtent néanmoins un caractère historique et
structurel et sont communes à un contexte social donné (Martuccelli, 2010b). Aussi,
que ce soit au niveau des structures ou du parcours biographique, la succession
d’événements indique de l’imprévisibilité, de la soudaineté, et des causes (Hélardot,
2010) caractéristiques des épreuves.

Nous avons vu précédemment que l’adaptation impliquerait pour l’individu de se


repositionner par rapport à une norme fondée sur l’action et les capacités à faire des
choix (Bauman, 2006; Martuccelli, 2010b) qui devient, cependant, le meilleur garant
de la singularité des expériences (Martuccelli, 2010b). La modernité seconde apparaît
alors comme une suite d’événements dont chacun entraîne une épreuve dont le
dépassement repose sur une série de choix individuels et les inquiétudes qui vont avec.
Chaque épreuve se traverse faisant de la vie sociale une suite continue d'aventures,
d'événements-clés, d’hésitations et de décisions que les individus prennent tel-le-s les
héro-ine-s d'un destin révocable à souhait, puisqu’il est possible désormais de changer
de direction lors du défi suivant (Martuccelli, 2010b).

Il s’agira alors de tenter de comprendre cette tension commune aux individus


contemporains qu’il est possible de retrouver autant chez celles et ceux qui se
confrontent à l’épreuve de la migration que celles et ceux qui ne l’expérimentent pas.
Que les individus se trouvent dans la phase de formation de l’épreuve ou dans sa
résolution, ils sont toujours pris dans une imprévisible ambivalence structurelle et
permanente propre à la deuxième modernité (Martuccelli, 2010b). Sur cette base
mouvante, l’ambivalence fait reposer sur les individus la responsabilité d’évaluer la
situation et d’y faire face en fonction d’une panoplie de choix clivés tout en maîtrisant
66

le trouble que l’événement fait naître en eux, au lieu d’être réglée au niveau
institutionnel (Martuccelli, 2010b).

En regardant du côté de la littérature sur l’individualité contemporaine et la manière


dont certains concepts résonnent avec l’expérience migratoire décrite précédemment,
les épreuves communes (Martuccelli, 2010b) semblent se décliner selon 4 dimensions
particulières. Autrement dit, les épreuves de l’« Individualité migrante » se déclinent
selon 4 dimensions sociologiques, à savoir les épreuves des bifurcations, de
l’identification, de l’entourage et du temps.

3.2.1 L’épreuve des bifurcations

L’expérience de la migration semble illustrer de manière exemplaire la bifurcation -


transformation majeure de la trajectoire de vie (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) -
qui peut également être expérimentée par l’individu « non-migrant » de la deuxième
modernité vivant dans une société en mouvement. En d’autres termes, les bifurcations
(Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) s’apparenteraient à de petites migrations pour les
« non-migrant-e-s ». L’épreuve des bifurcations représenterait une première dimension
sociologique de l’« Individualité-migrante ».

L’expérience de la bifurcation (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) vécue par les


« migrant-e-s » lorsqu’il-elle-s quittent leur pays, représente une mise à l’épreuve
(Martuccelli, 2006) et une remise en question simultanée de plusieurs sphères de la vie
sociale d’un individu : identitaire, relationnelle, résidentielle et professionnelle
(Deville-Stoetzel, Montgomery, et Rachédi, 2013). De son côté, l’individu « non-
migrant » de la deuxième modernité peut aussi expérimenter la bifurcation (Bessin,
Bidart, et Grossetti, 2010a) puisque celle-ci dépend de ses capacités à faire face à
l’épreuve de « l’événement » (Martuccelli, 2006; Elder, 1998) en fonction du moment
67

durant lequel il survient dans son parcours de vie, qu’il soit prévu ou non, qu’il permette
des possibilités d’actions ou non (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010b).

L’approche des parcours de vie est formulée en paradigme essentiel pour comprendre
les effets des changements sociaux sur les vies individuelles, ainsi que sur les
possibilités de décisions et d’actions des individus sur leur environnement (Elder, 1995;
Gaudet, 2013). Les aspects transversaux de cette approche qui reviennent à considérer
les étapes de la vie non pas séparément, mais comme un processus en cours de
déroulement, ainsi que les secteurs de la vie des individus intégrés dans un ensemble,
s’avèrent particulièrement pertinents pour penser l’individualité contemporaine au-
delà des catégories sociales relativement statiques et homogènes (Lévy et Pavie Team,
2005).

Le parcours de vie se définit comme une série d’événements propres à un groupe d’âge
qui s’inscrivent dans un contexte socio-historique et une temporalité particulière régit
par 5 principes (Elder, Johnson et Crosnoe, 2004). Le premier principe implique un
processus de développement psychosocial des individus tout au long de la vie. Le
deuxième principe renvoie à l’importance de prendre en compte les espaces et temps
historiques dans lesquels les parcours de vie s’inscrivent inévitablement. Le troisième
principe renvoie au fait que la vie se décompose en différentes périodes relatives à l’âge
(enfance, adulte, etc.). Le quatrième principe admet l’interdépendance des vies des
individus et l’influence des parcours de vie de l’entourage sur la vie d’un individu.
Enfin, le cinquième principe renvoie à l’agentivité des individus qui, étant responsable
de leur vie, prennent des décisions et agissent dans le cadre d’un contexte socio-
économique qui en délimite néanmoins les possibilités (Elder, Johnson et Crosnoe,
2004).

Cette approche combine des cadres théoriques et empiriques multidisciplinaires


permettant d’aborder les continuités et les discontinuités de rôle et d’expérience dans
68

les parcours individuels (Gaudet, 2013; Spini, Widmer et Sapin, 2007). Le parcours de
vie englobe plusieurs types de trajectoires telles que les trajectoires scolaire,
professionnelle, résidentielle, ou relationnelle d’un individu (Spini, Widmer et Sapin,
2007). Chacune de ces trajectoires se décompose en séquences d’événements et
correspond à une sphère sociale particulière surtout pour en simplifier l’analyse
(Gaudet, 2013). Elles demeurent interdépendantes en ce qui concerne les effets des
événements sur l’une ou l’autre des trajectoires (Gaudet, 2013; Spini, Widmer et Sapin,
2007). Ces effets peuvent produire des inégalités qui se cumulent ou sont, au contraire,
modérées via les ressources et possibilités d’action des individus pour pouvoir faire
face à la situation (Spini, Widmer et Sapin, 2007 se référant à Merton).

Le parcours de vie imbrique des trajectoires qui sont composées d’événements, de


transitions et de continuités (Elder 1985) ou stades qui peuvent se définir comme les
états de stabilité qui se trouvent entre les transitions (Lévy et Pavie Team, 2005). En
sociologie, ces phases de continuité correspondent aux étapes relatives à l’âge (enfance,
adolescence, etc.) ou à la dimension institutionnelle (scolaire, emploi, retraite) (Lévy
et Pavie Team, 2005). Les transitions correspondent, quant à elles, au changement
d’état, de statut ou de rôle défini selon des processus légaux ou institutionnels - célibat
au mariage ou employé à gérant - (Elder, 1998; Bruckner et Mayer, 2005) et
représentent les passages, souvent de courte durée ou en rythme accéléré d’un stade,
tel que définit précédemment, à un autre (Lévy et Pavie Team, 2005).

Les transitions combinent trois caractéristiques, à savoir, elles amènent à accéder à un


nouveau stade, se déroulent selon une durée limitée - même si certaines conséquences
du changement peuvent, elles, perdurer plus longtemps -, et concernent surtout les
parcours de vie individuel mais peut également être employé pour analyser les
transitions sociales (Lévy et Pavie Team, 2005). Le rôle de l’État à définir les contours
de ces phases de continuité est remis en question par des parcours de plus en plus
69

individualisé (Gaudet, 2013 6 ). Les effets des événements et des transitions sur les
parcours semblent être spécifiques à chaque individu, dans la mesure où les
conséquences diffèrent selon le moment où ils apparaissent dans leur vie (Elder 1998;
Brückner et Mayer 2005).

Grossetti (2004; 2006; 2010) identifie deux pôles associés à la plus ou moins grande
possibilité de prévoir le moment de la survenue de l’événement et la plus ou moins
grande réversibilité des conséquences de l’événement. Concernant le pôle de
l’imprévisibilité des événements, les trajectoires biographiques sont caractérisées selon
4 types. Les imprévisibilités dont il est possible d’anticiper le moment d’arrivée dans
le parcours de vie ainsi que les différentes options d’issue - même si l’aboutissement
vers l’une ou l’autre issue reste imprévisible - correspond au premier type
d’événements imprévisibles (ex : orientation professionnelle, élections
gouvernementales). Les transitions classiques du parcours de vie (les passages de
l’enfance, à l’adolescence, à l’âge adulte, etc.) renvoient au deuxième type
d’événements dont le moment est relativement connu mais dont les issues ne sont pas
forcément planifiées. Le troisième type correspond aux événements dont le moment est
imprévisible (maladie, chômage), mais des options d’issues sont disponibles à court
terme si des moyens de prévisions sont institutionnalisés dans la collectivité. Enfin, le
quatrième type correspond à un événement dont ni le moment ni les conséquences ne
pouvaient être anticipé (crises et diffusion des effets d’un événement sur les autres
sphères sociales) (Grossetti, 2004, 2006, 2010).

Le deuxième pôle ajoute au modèle la dimension temporelle et renvoie à l’idée


d’irréversibilité des situations, à savoir leurs conséquences durables dans les parcours

6
se référant à Kohli
70

de vie. Même si l’irréversibilité peut paraître relative, étant donné les changements
ultérieurs possibles, ses caractéristiques reposent sur le fait que les effets de
l’événement perdurent un certain temps jusqu’à jouer un rôle dans les événements
suivants. Aussi, même s’il y a des changements successifs, le retour au point de départ
n’est jamais possible. Les « routines » correspondant aux situations à faibles
imprévisibilité et irréversibilité, reviennent à agir selon des options habituelles,
informées et aux conséquences connues (Grossetti, 2004, 2006, 2010).

Les situations à imprévisibilité forte, mais aux irréversibilités faibles produisent des
hésitations, car des changements sont envisagés (opportunités de changer d’emploi, ou
crise de couple par exemple), mais l’issue correspond à la situation précédente. Les
situations correspondant aux changements d’état ou de statut relatifs aux transitions et
événements de type cycle de vie font partie de celles dont l’imprévisibilité est faible,
mais l’irréversibilité forte. Enfin, la bifurcation correspond à une situation dont
l’imprévisibilité et l’irréversibilité sont fortes (Grossetti, 2004, 2006, 2010). La
bifurcation se définit comme étant « un processus dans lequel une séquence d’action
comportant une part d’imprévisibilité produit des irréversibilités qui concernent des
séquences ultérieures » (Grossetti, 2010 : 147).

Les bifurcations et les « tournants » (Hugues, 1971 revisités par Abbott, 2001) sont
assez similaires mais diffèrent en ce qui concerne les effets des imprévisibilités. Pour
Hughes (1971), ils réfèrent à des transitions plus ou moins imprévisibles, de durées
relatives, ritualisées ou non, institutionnalisées ou non. Abbott (2001) revisite
l’approche en ajoutant l’idée de séquences et l’importance de prendre en compte
l’influence de l’enchaînement de ces séquences sur la prévisibilité des événements
suivants. Les « tournants » représentent des événements qui changent de façon
significative les parcours de vie des individus notamment par le fait qu’ils modifient
simultanément plusieurs trajectoires (Gaudet, 2013). Ainsi, l’arrivée d’un enfant, un
changement de carrière ou le départ à la retraite peuvent représenter des exemples de
71

« tournants », car même s’ils sont relativement prévisibles, ils entraînent des
imprévisibilités sur les autres trajectoires (Gaudet, 2013). Un divorce ou le décès du
conjoint peuvent, quant-à-eux, entraîner une bifurcation (Gaudet, 2013) car ils ont une
imprévisibilité et une irréversibilité forte (Grossetti, 2004, 2006, 2010).

La bifurcation désigne alors des configurations dans lesquelles des événements


significatifs peuvent être à l’origine de changements d’orientation et de perspectives
importantes dans les trajectoires des individus (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010b).
Elle incite l’individu à repenser et à repositionner son rapport au monde afin de
s’adapter à un nouveau cadre de vie et désigne le moment d’incertitude qui engendre
des changements de vie importants (Grossetti, 2006, 2010; Leclerc-Olive, 2010). Un
contexte en mouvement semble produire des parcours davantage marqués par des
événements et des transitions multiples pouvant générer des bifurcations (Bauman,
2006; Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a; Otero, 2013). Ces processus de changements
de vie caractérisés par l’expérience de la migration, mêlent à la fois des dimensions
structurelles et individuelles (Hachimi Alaoui, 2007; Martuccelli, 2010b; Otero, 2013).

Certains cas de bifurcations biographiques sont amorcés par les individus eux-mêmes
qui décident alors de rompre avec une situation personnelle ou professionnelle,
néanmoins stable, mais qui ne les satisfait plus et qui aurait pu persister sans une
décision de leur part. D’autres cas de bifurcations découlent d’un événement
déclencheur extérieur aux individus et indépendant de leur volonté face auxquels ils
vont réagir de manière différente et personnalisée (Hélardot, 2010). Le vécu et les
acquis antérieurs devraient a priori permettre à une personne de prévoir les
changements et de se préparer à y réagir or, compte tenu du caractère changeant et
multiple des situations auxquelles une personne est désormais confrontée, c’est
l'expérience même du cours des événements qui s’est transformée (Bauman, 2005;
Martuccelli, 2006). Les expériences passées ne servent plus à trouver comment se
préparer à revivre un retour des mêmes événements, elles contribuent sous une forme
72

synthétisée à induire la projection et permet à l’individu de se placer en position


d’ouverture à l’inconnu lui permettant de prendre des initiatives (Grossetti, 2010; Mead,
[1970] 1979; Soulet, 2010). Ainsi, un contexte de contingences (Martuccelli, 2009)
s’accompagne de remises en question réactualisées et de confrontations qui exigent
resocialisation (Berger et Luckmann, [1966] 2006), adaptation continue voire
intégration (Abou, 2002), caractéristiques de l’épreuve des bifurcations de
l’« Individualité-migrante ».

3.2.2 L’épreuve de l’identification

Tel-le-s des « migrant-e-s », les « non-migrant-e-s » semblent non seulement être


également en mouvement dans l’espace physique et social du nouveau cadre de vie en
société, mais également dans leurs modes d’identification, ou manières dont les
individus s’identifient et identifient les autres. Le processus d’identification dans une
société en mouvement indique un soi construit par les épreuves inhérentes aux
événements, transition et bifurcations allant des petites aux grandes migrations. Tout
individu fait l’expérience de l’épreuve, mais dans la deuxième modernité il semble
soumis à une épreuve permanente et parfois certaines épreuves peuvent transformer
profondément une personne ou au moins implique un engagement important de sa
personne (Martuccelli, 2006, 2010b; Martuccelli et De Singly, 2012). L’identification
pourrait donc représenter une autre dimension sociologique des épreuves de
l’« Individualité-migrante ».

L’identité est une notion formulée initialement par Erikson 7, mais elle puise son origine
dans différentes disciplines - notamment l’anthropologie, la psychologie sociale, la

7
Erikson s’est appuyé sur la notion d’identification développé initialement en psychanalyse.
73

psychanalyse - qui se sont intéressées à l’individu et à la définition de soi (Lipiansky,


Taboada-Leonetti, et Vasquez, 1998). Kastersztein (1998 : 4) définit l’identité comme :
« une structure polymorphe, dynamique, dont les éléments constitutifs sont les aspects
psychologiques et sociaux en rapport à la situation relationnelle à un moment donné,
d’un agent social (individu ou groupe) comme acteur social ».

Taboada-Leonetti (1998) clarifie cette référence de l’identité à la fois au champ de la


psychologie que de la sociologie par le fait qu’en sociologie l’identité n’existe que par
rapport à autrui dans des situations d’interactions sociales, qui tel un miroir, renvoie à
l’individu sa place, son statut, son rôle, sa personnalité. L’identité se présente alors
comme « un ensemble structuré des éléments identitaires qui permettent à l’individu
de se définir dans une situation d’interaction et d’agir en tant qu’acteur social »
(Taboada-Leonetti, 1998 : 6). Ainsi, les composantes identitaires peuvent relever
autant d’attributs personnels (traits de caractères) que sociaux (religion, profession,
genre, etc.), la structure représente leur agencement dans des formes uniques propres à
chaque individu dont les composantes peuvent être modifiées sans ébranler la structure
(Taboada-Leonetti, 1998).

En ce qui concerne les situations d’interactions et les rapports à soi et à autrui impliqués
dans la définition de l’identité, on doit à G.H. Mead (2006 [1934]) et à la psychologie
sociale, cette idée d’une conscience de soi ou « self » qui se construit dans les rapports
avec autrui via le processus d’identification. L’individu ne se définit pas d’emblée,
mais par ses interactions avec des autrui significatifs (parents, entourage proche), plus
précisément par le biais de la communication. Une image de lui-même projetée par les
membres de son groupe se précise alors (G.H. Mead 2006 [1934]). Le processus
d’identification qui s’amorce durant l’enfance (socialisation primaire) consiste à
intérioriser subjectivement les rôles et systèmes de sens d’un monde préexistant et
médiatisé selon les postures et comportements sociaux de leur entourage proche. En
s’identifiant à ses proches, l’enfant intériorise ces règles sociales qui, par l’expérience
74

de la répétition s’érigent en normes et se généralisent dans la conscience de l’individu


au terme de la socialisation primaire (Berger et Luckmann [1966] 2006).

Ce passage de l’identification aux autrui significatifs (proches) aux autrui généralisé


(société) représente le moment décisif de la constitution de soi, car il correspond au
moment où les mondes extérieurs et intérieurs coïncident (Berger et Luckmann [1966]
2006 8). L’identité naît de cette dialectique avec la société. En intériorisant les rôles,
positions et attitudes de ces autrui dans un processus d’identification et d’auto-
identification, l’individu appréhende le monde social (Berger et Luckmann [1966]
2006). L’identité consiste à se situer, à occuper une place dans un contexte en
particulier qui peut se modifier par le biais des relations :

L’identité est formée par des processus sociaux [déterminés par la structure
sociale]. Une fois cristallisée, elle est conservée, modifiée, ou même
reformée par des relations sociales […] Les structures sociales historiques
spécifiques engendrent des types d’identité, qui sont reconnaissables dans
des cas individuels (Berger et Luckmann [1966] 2006 : 271).

Dans cette optique, la famille constitue le premier espace de socialisation et


d’intériorisation du regard d’autrui sur soi qui va progressivement inclure d’autres
espaces relationnels (De Singly, 2016). Dans le contexte contemporain, l’importance
étant davantage accordée au fait de devenir soi de manière originale et authentique,
l’objectif de la socialisation consiste surtout à faire émerger cette définition de soi,
reconnue comme identité personnelle par des autrui (De Singly, 2016). Les affinités ne
reposant plus sur le principe de la reconnaissance de bases communes provenant des
groupes d’appartenance, elles s’enracinent de plus en plus dans les rapports
interpersonnels (Lazzeri et Caillé, 2004). Elles reposent sur le principe de la

8
reprenant les concepts d’intériorisation, d’autrui significatifs et généralisé de G.H. Mead
75

reconnaissance des intérêts relatifs aux spécificités individuelles qui, s’accordant et


étant valorisées de part et d’autre, érigent les rapports sociaux à une fonction
fondamentale du processus de transformation de l’identité (Lazzeri et Caillé, 2004).

La représentation identitaire des individus est d’autant plus tributaire de cette


réflexivité relationnelle que le contexte contemporain en mouvement la remet
constamment en question (De Singly, 2016). La quête de soi n’étant jamais terminée,
pour l’adulte comme pour l’enfant, elle nécessite des autrui significatifs tout au long
de la vie et plus seulement pendant la socialisation primaire (De Singly, 2016).
Reprenant les travaux de Berger et Luckmann ([1966] 2006), De Singly (2016) postule
un besoin grandissant de validation identitaire des individus dans le contexte
contemporain qu’elle soit de nature institutionnelle ou relationnelle. Pour l’auteur, la
famille contemporaine (incluant parents, mais aussi conjoints), moins pour son
caractère institutionnel que pour son potentiel de socialisation en termes
d’identification affective et relationnelle, est devenu central dans ces processus de
production identitaires (De Singly, 2016).

Revisitant deux postures de la pensée philosophique de la Grèce antique sur l’identité


Dubar propose une utilisation du concept d’identification en sociologie 9 . Selon la
première posture (Parménide), l’identité reposerait sur des préceptes statiques et
essentialisant, mais selon la seconde (Héraclite) elle nécessiterait également de se
référer à des catégories lui permettant de circonscrire les éléments de définition de ces
« essences » (Dubar, 2010 : 2). Les particularités des catégories de l’identité résident
dans le fait de définir les individus exclusivement et définitivement en fonction de
critères homogénéisant (Dubar, 2010). La fonction de l’identité ne pouvant être de

9
Ce concept ayant été surtout développé en psychanalyse et en psychologie, il a néanmoins également
été utilisé en philosophie comme le développe Dubar (2010).
76

définir immuablement un ensemble qui est soumis au changement permanent, elle peut
néanmoins servir de repère pour identifier certains de ses éléments, et devenir ainsi une
« identité [qui] n’est pas ce qui reste nécessairement « identique » mais le résultat d’une
« identification » contingente » (Dubar, 2010 : 3).

Dans cet ordre d’idées, utiliser le terme d’identification en sociologie plutôt qu’identité
permet non seulement d’admettre les possibilités de mouvements inhérent au processus
identitaire, tout en considérant l’existence d’identifications relationnelles et
catégorielles en tant que repères des éléments identitaires (Brubaker, 2001; Cuché,
2010; Dubar, 2010). Le terme d’identification permet d’admettre l’étroite imbrication
entre identité et altérité (ce qui distingue et ce qui est partagé), leur mouvement selon
les contextes, mais surtout qu’il existe des « modes d’identification » ancrés dans le
contexte socio-historique, comprenant deux types de dynamiques, l’identification pour
soi et pour autrui (Dubar, 2010 : 4).

L’identification par (et pour) soi représente les éléments identitaires auto-attribués ou
« identités pour soi » et l’identification par (et pour) autrui ou « identités pour autrui »
regroupe les éléments identitaires projetés sur soi par les autres (Dubar, 1991; 2010).
Accepter ces interprétations de soi, les refuser, se redéfinir autrement que par ces
éléments imposés forme le répertoire des actions identitaires possibles dans ce
processus d’identification (Dubar, 2010; Camilleri, 1990) propre à la modernité (Dubar,
2010). Ainsi, lorsque l’individu s’identifie à lui-même ou lorsqu’autrui s’identifie à lui,
il est un « identifieur » (Brubaker, 2001) permettant de se situer dans cette pluralité de
contextes et d’interactions avec des personnes inconnues croisées dans la vie sociale
(Dubar, 2010). De cette manière, l’individu identifie et catégorise les autres comme il
le ferait pour lui-même (Brubaker, 2001) selon un contexte socio-historique donné
(Dubar, 2010).
77

La modernité relative aux processus d’identifications se caractérise par une lente


mutation du modèle identitaire de la communauté davantage centrées sur des positions
héritées dans les groupes - les « appartenances collectives » et les « identités pour
autrui » priment sur l’individu - au modèle identitaire de la société, centrée sur les
individus, portant une multiplicité de sources d’identification possibles (Dubar, 2010).
Dubar (2010) revisite les conceptualisations fondatrices de la relation
modernité/identité d’Elias, à savoir le processus politique de civilisation selon le
passage de la préséance du « Nous » au « Je » dans les modes d’identification, mais
aussi le processus de rationalisation de Weber et le passage de la socialisation
communautaire à sociétaire. Mises en perspective avec son modèle d’identification
soi/autrui, l’auteur en dégage quatre formes identitaires (Dubar, 2010).

La « forme culturelle », au croisement du communautaire et de l’identification pour


autrui, permet d’admettre les positions des individus (génération, genre, etc.). La
« forme statutaire » admet l’existence d’un statut (identification pour autrui) dépendant
des capacités des individus à relever les épreuves leur donnant accès à ce statut, celui-
ci n’étant plus acquis d’emblée (sociétaire). Dubar identifie également l’apparition de
la « forme réflexive » qui représente la quête et la construction de la définition de soi
(identification pour soi) néanmoins circonscrit dans un « Nous communautaire »
(religion, morale, politique, etc.). Enfin, la quatrième forme dite « narrative »10, allie
l’identification pour soi dans un « Nous sociétaire » désormais contingent. Les
individus privilégiant ainsi l’action à l’introspection dans leur mode d’identification,
se définissent alors davantage par leurs actions (projets, vocation). La deuxième
modernité a remis en question la place prééminente des formes culturelle et statutaire
sur les formes réflexive et narrative. Néanmoins, même si elles renvoient à des

10
Dubar reprend ici le terme de Ricoeur
78

contextes socio-historiques particuliers, les 4 formes coexistent et permettent de situer


ou de se situer comme repères d’identification (Dubar, 2010).

L’identité professionnelle, part centrale de l’identité personnelle, réfère aux modes


d’identification communément admis entre les personnes dans les espaces liés à
l’emploi. La forme contingente de la deuxième modernité a une influence sur les
manières de s’identifier les uns les autres dans la sphère professionnelle. La
transformation de sa forme salariale et application des consignes patronales (passive)
à la forme de type responsable (active) contraint les individus à faire preuve
d’initiatives et d’innovations dans leur travail tout en étant responsables de mettre à
jour leurs compétences. Celui-ci consiste désormais principalement à résoudre des
problèmes (Dubar, 2010). De l’identité professionnelle « catégorielle » (identification
par autrui), stable et transmissible d’une génération à l’autre (métier), nous sommes
passés à une identité perpétuellement en crise, marquée par des changements réguliers
« une conduite d’exploration incessante d’un milieu professionnel, à travers des
expériences courtes mais chaque fois enrichissantes » (Dubar, 2010 : 126). L’individu
engage désormais son identité personnelle dans son travail (Martuccelli, 2006). Avec
cette transformation, la sphère professionnelle est également devenue le lieu des luttes
pour la reconnaissance identitaire, la réalisation de soi dans un milieu hautement
compétitif et incertain (Dubar, 2010).

Dubar (2010) constate également des transformations dans les modèles familiaux
(relations amoureuses, parentalité) qui s’entremêlent avec une crise des identités et des
rôles traditionnellement attribués selon le sexe des individus. Le « moi conjugal »
contemporain (De Singly, 2016, 1988) représente la part identitaire construite en
rapport avec, mais également validée par le ou la conjoint-e dont le contenu est
représenté par ce que les individus mettent en commun (conversations, loisirs,
exclusivité sexuelle) et qui varient d’un individu à l’autre selon la manière dont cette
part identitaire est investi par rapport aux autres parties de la structure d’identification.
79

Des facteurs tels que l’homogamie (milieu social, valeurs), la pratique d’une religion
ou la reconnaissance sociale du couple (statut) contribuent également à faire varier la
place du « moi conjugal » dans la structure des identifications des individus (De Singly,
2016). Le passage de la communauté à la société n’a pas eu d’impact significatif sur
les processus d’identifications sexuées inscrits dans des rapports de dominations
persistants : « Les hommes se définissent par le travail, alors que les femmes, même
quand elles doivent travailler, se définissent par leurs rôles domestiques » (Dubar,
2010 : 60).

Même si la responsabilité de la sphère domestique reste encore largement attribuée aux


femmes, leur identité professionnelle se fait néanmoins une place dans la structure de
leurs identifications. Le ou la conjoint-e joue un rôle majeur dans la manière d’investir
ces différentes dimensions identitaires. Dans la mesure où sa fonction - tout comme la
fonction parentale - consiste désormais à soutenir la quête de soi et à valider l’identité,
son regard agit comme un révélateur de ces éléments identitaires significatifs en
mouvement (De Singly, 2016). Les changements identitaires chez l’un appellent un
ajustement chez l’autre inscrivant les couples contemporains dans « la mobilité
conjugale », à savoir une redéfinition des positions de chacun-e ou une séparation
visant à retrouver le vrai soi si celui-ci a été trop absorbé par la fonction conjugale (De
Singly, 2016).

Le processus d’identification est en mouvement et implique non seulement des rapports


sociaux, mais un rapport d’ajustement entre le monde extérieur et intérieur de
l’individu ou intériorisation subjective de la réalité objective (Berger et Luckmann,
[1966] 2006) pouvant générer des tensions intérieures ainsi qu’une démarcation entre
identifications dans le cadre de la sphère privée et publique (Bastide, 1970; Camilleri,
1990; Schnapper, 1986). En effet, certains types d’appartenances aux groupes restent
considérés primordiales à l’individu (ex. nation, ethnie, entreprises professionnelles).
Néanmoins, les définitions des contours de ces « appartenances collectives » n’étant
80

plus communément partagées (Dubar, 2010) par des individus qui se singularisent
(Martuccelli, 2010), leur manque de consistance et de cohérence à fournir des repères
identitaires stables représente un élément central dans la crise des identifications
(Dubar, 2010).

Dubar (2010) décrit une phénoménologie des « crises identitaires personnelles »


propres à la vie contemporaine composée d’événements (changements d’emplois, de
partenaires, de lieux de vie) amenant les individus à devoir se réinventer sans cesse.
Les anciens repères étant chamboulés, ces événements entrainent une crise identitaire
nécessitant de réorganiser voire de transformer significativement sa configuration
identitaire initiale pour l’adapter au nouveau contexte. Une remise en question partielle
ou quasi-totale de ce qui composait l’identité avant l’événement s’effectue en même
temps que le processus de deuil qu’elle nécessite.

Le choc de l’invalidation identitaire provoqué par l’événement déclencheur entraine


une étape de repli sur soi, vers les sources identitaires originelles (famille, communauté
ou groupe relationnel d’origine) (Dubar, 2010) et correspond à l’étape périlleuse du
processus d’« alternation » décrite par Berger et Luckmann ([1966] 2006). Cette étape
implique que l’individu procède à une décomposition de sa réalité intérieure, son
identité construite lors de la socialisation primaire afin de recréer la nouvelle
correspondance avec la réalité extérieure par les voies de la socialisation secondaire et
resocialisation (Berger & Luckman ([1966] 2006). Cette étape cruciale de « sortie de
crise » qui consiste à se changer peut être longue et le risque d’errer indéfiniment dans
la nostalgie d’une identité familière, réconfortante, mais dépassée peut entraver les
possibilités d’être - à nouveau - soi (Dubar, 2010).

Par ailleurs, l’individu de la deuxième modernité se caractérise également par le fait


qu’il éprouve des conflits intérieurs multiples qui prennent notamment racine dans les
habitudes multiformes provenant des contradictions du social et qu’il tente d’apaiser
81

en se dotant d’une identité. Aussi, la construction identitaire nécessitant des efforts


continus et cohérents dans ce contexte de vie sociale, elle semble d’autant plus
contingente, que la configuration individuelle est mouvante (Kaufmann, 2001; Lahire,
2006). Entre épanouissement personnel et exigences de réussite selon des cadres
normatifs, entre autonomie et ancrages, l’identité de l’individu contemporain est
perpétuellement en tension (De Singly, 2016). Les places, statuts et appartenances dans
la définition identitaire individuelle gardent néanmoins une certaine importance selon
De Singly (2016) et penser l’individualité contemporaine nécessite de considérer cette
dualité de l’identité contenant désormais à la fois une part nomade et une part ancrée
(De Singly, 2016) et ce, même si le socle de l’ancrage peut lui, être en mouvement.

Ainsi, dans la vie liquide (Bauman, 2005), les individus n’étant plus désormais ancrés
dans des cadres sociaux (classes, métiers, etc.) fixant leurs normes de comportement
de manière durable (De Gaulejac, 2006), l’identification est en mouvement entre
références instables, choix aux issues incertaines et atteinte de statuts impermanents :
« Le problème aujourd’hui se présente plutôt dans une quête identitaire permanente,
qui s’exprime par des appartenances multiples, successives, concomitantes, sans que
l’individu veuille ou puisse se fixer durablement » (De Gaulejac, 2006 : 132). Les
contradictions sociales contraignent les individus à devoir sans cesse reconquérir leur
place, la réaffirmer et assumer leurs décisions, en d’autres termes, se redéfinir pour
s’adapter aux changements (De Gaulejac, 2006).

Dans ce contexte de contingences (Martuccelli, 2009) et de flexibilisation structurelle,


les individus mettent en place des stratégies d’adaptation qui reviennent à produire un
nouveau type de construction identitaire. Un contexte dit « situatif », c’est-à-dire qui
suppose un avenir imprévisible et non-planifiable suppose une adaptation identitaire
dite « situative » (Rosa, 2010). Selon Voss (Voss, 1998), il existe deux types de
comportements, « la conduite de vie situative » et « la conduite de vie stratégique » :
82

Une conduite de vie stratégique mise sur une planification rigoureuse et


une organisation régie du moindre détail, qui rappelle à bien des égards
une bureaucratisation une organisation centralisée (si ce n’est une
théorisation) semblable à celle des entreprises. La forme situative se
conformant revanche à une logique de la flexibilisation ou même de la
décentralisation et ressemble ainsi de manière étonnante nouvelle stratégie
d’entreprise (Voss, 1998 : 25).

Pour Rosa (2010), la ligne de conduite situative est déterminante pour les individus,
car elle modèle leurs identifications sur la base de la conformisation à la flexibilité
selon les possibilités et les situations. Le vécu passé, présent et à venir, la manière dont
les individus se définissent et se voient devenir est interprété en fonction des situations
et, de ce fait, non seulement change constamment, mais aussi les éléments de la
structure identitaire mobilisés changent pour s’adapter à la situation, c’est-à-dire au
contexte relationnel. Dans ce contexte, il devient difficile de savoir quels éléments sont
constitutifs du soi stable et cohérent de la structure d’identifications des individus ou
sont d’ordres périphériques puisqu’ils dépendent de la situation relationnelle dans
laquelle les individus sont engagés à un instant t.

L’épreuve de l’identification implique la reconnaissance par autrui de ses capacités et


de sa valeur (Honneth, 2004), qui va être centrale pour soutenir, son mouvement tout
le long. Le processus de resocialisation repose désormais sur les principes généraux de
l’individualité contemporaine en mouvement, à savoir un sens de l’action et de la
responsabilité intimement lié aux capacités d’initiatives et d’adaptations qui va
structurer les identifications des individus « migrants » et « non-migrants ».

Chaque socialisation représente, en quelque sorte, le résultat individuel d’une


combinaison de formes de socialisations familiales, scolaires, amicales ou
institutionnelles qui souligne les tensions entre les agencements particuliers de
l’individu et leur contradiction parfois générée au moment de leurs transformations en
activités et actions spécifiques. Même si le passé conserve un rôle explicatif majeur,
83

l’individu incorpore au fur et à mesure que la vie se produit dans le présent un nombre
conséquent de contextes ordonnant son unification (structure de ses identifications)
pour les besoins de l’action. Cette théorie admet à la fois un déterminisme des
comportements par un passé incorporé via une socialisation complexe et une
adaptabilité au contexte qui exclut la prévisibilité des conduites possibles tout en
incluant une diversité d’actions possibles (Lahire, 2002).

De manière générale, l’ambivalence ambiante due à la coexistence d’une diversité de


modèles identitaires (et d’identifications) qui englobe ces processus stipule un soi
construit par les épreuves (Martuccelli, 2006). Le soi se constituant désormais de
manière flexible selon les situations (Rosa, 2010) dans un rapport équivoque avec un
extérieur en mouvement (Martuccelli, 2005) caractéristique de l’épreuve de
l’identification de l’« Individualité-migrante ».

3.2.3 L’épreuve de l’entourage

Les parcours de vie « non-migratoires » et l’expérience de la migration semblent avoir


également en commun des événements durant lesquels l’entourage, à savoir la famille,
les ami-e-s, les connaissances, les collègues, mais aussi toutes les personnes
significatives dans les parcours de vie (intervenant-e-s d’organismes communautaires,
voisins, etc.), semble jouer un rôle central. L’épreuve de l’entourage représenterait
alors une autre dimension sociologique de l’« Individualité-migrante ».

L’entourage remplit un rôle primordial concret durant les étapes urgentes


d’établissement en accueillant le ou la nouvel-le arrivant-e, l’hébergeant ou en lui
louant un logement meublé, en l’accompagnant lors de ses démarches administratives
et en lui permettant d’accéder à un premier emploi stable. Les mécanismes d’accès aux
ressources avant le départ (phase pré-migratoire), mais aussi lors de la phase d’arrivée
où tout s’accélère peuvent être représentés notamment par les réseaux membres de la
84

communauté d’appartenance (Deville-Stoetzel et al., 2013). En effet, certaines études


démontrent que dans le processus de reconstruction des liens sociaux en contexte
migratoire, les personnes ont tendance à rechercher des contacts dans les réseaux de
compatriotes représentés dans le pays d’accueil. Cette étape semble nécessaire aux
« migrant-e-s » afin, de se rassurer lors d’une période générant autant d’instabilités, et
de retrouver des repères leur permettant d’appréhender le pays d’accueil, et parfois
même d’accéder à un premier emploi (Deville-Stoetzel et al., 2013; Legault et Rachédi,
2008; Hao et Kawano, 2001). Que ce soit pour se préparer à émigrer ou au moment de
l’arrivée, les réseaux personnels et communautaires représentent des sources
importantes d’entraide (diffusion d’informations, conseils, soutien, hébergement et
aide financière) qui leur permettent de s’adapter à leurs nouvelles conditions de vie
(Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery et al., 2011).

Les parcours de vie « non-migratoires » semblent parsemés d’événements pouvant


entraîner de petites migrations qui caractérisent une expérience qui se construit, mais
qui est surtout révélée par les rencontres ou absences de rencontres avec d’autres
individus (Dubet, 1994; Bidart, Degenne et Grossetti, 2011), par les interactions au
moment des épreuves, et par la production de sens associée à l’événement (Dubet,
1994) : « Acteur de sa vie personnelle, l’individu se veut aussi acteur de sa vie sociale
et il est censé chercher à « bien » s’entourer » (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011 : 1).

Ainsi, durant les phases de bouleversement des repères normatifs et de


repositionnements qui accompagnent généralement les événements et épreuves dans
les parcours de vie (Martuccelli, 2006; Elder, 1998), les individus se retrouvent en
situation de dissonances entre les anciennes normes qui orientaient leurs identifications
et les nouvelles. Ils tenteront d’atténuer ces contradictions en se tournant vers leur
entourage proche, mais également vers des membres « extérieurs » de la société
(organismes communautaires, ressources institutionnelles, etc.) pouvant leur inculquer
ces nouvelles normes (Leclerc-Olive, 2010). Ainsi, l’étude de l’insertion d’un individu
85

dans un réseau de relations et des rapports qu’il entretient avec son entourage pourrait
permettre d’accéder à ces processus de changements liés aux événements, transitions
et bifurcations allant des petites migrations aux grandes migrations.

En effet, en ce qui concerne les épreuves liées à la sphère professionnelle, Castel (1991)
et Autes (1992) proposent de concevoir l’insertion comme relevant des conditions
d’affiliation, c’est-à-dire en fonction des repositionnements effectués par un individu
vis-à-vis d’autrui. En effet, la confrontation de l’épreuve de l’instabilité professionnelle
comme d’autres types d’épreuves touchant à d’autres sphères majeures de la vie des
individus (résidentielle, identitaire, relationnelle) semble les engager dans une quête de
ressources et d’informations dans laquelle leur réseau de relations ou leurs possibilités
de reconstruire un réseau permettraient d’atténuer les difficultés liées à l’épreuve de
l’événement (Grossetti, 2005; Bidart, 2006; Stoetzel, 2007). Dans cette optique,
l’adaptation semble se traduire dans l’élaboration et l’évolution des liens
interpersonnels que l’approche de l’analyse de réseaux permet de documenter. Les
réseaux sociaux offrent une porte d’accès à l’étude des processus de socialisation et
d'intégration sociale (Degenne et Forsé, 2004).

L'analyse des réseaux permet de concentrer davantage l’analyse des individus vers
leurs relations avec les autres (Borgatti, 2018; Degenne et Forsé, 2004). Elle combine
des méthodes de recherche quantitatives et qualitatives pour analyser les différentes
structures de liens - c'est-à-dire qui est lié à qui dans un ensemble appelé réseau - et
positions de chacun-e dans le réseau, ainsi que la nature et l’évolution des relations
entre amis, famille et voisins, etc. (Degenne et Forsé, 2004; Bidart, Degenne et
Grossetti, 2011). L’analyse de réseau permet également de comprendre comment se
diffusent les idées et les comportements entre les personnes et entre les groupes (Rogers,
2003; Valente, 2020).
86

Les liens entre les personnes peuvent être forts ou faibles, selon qu'ils soient directes
(connaissance de la personne) ou indirectes (personne connue par le biais d'un
intermédiaire), intimes ou superficiels (Granovetter, 1973). Ces liens permettent la
mise en commun d'une variété de ressources incluant des informations (Lemieux,
2000). Les ressources inhérentes aux réseaux sociaux, bien connues sous le nom de
capital social, sont ainsi accessibles et mobilisées par les membres du réseau pour leurs
actions (Lin, 2001), notamment lors de l’élaboration de stratégies destinées à accéder
à un emploi.

En effet, de nombreuses études à la suite des travaux de Granovetter (1973) ont


démontré que les réseaux sociaux, notamment composés de liens faibles - c’est-à-dire
les connaissances ou personnes connues par un intermédiaire - permettent d’accéder à
un emploi. Certaines suggèrent que l’accès à un poste dépend de la diffusion de
l’information concernant des offres d’emplois variées, au travers de la présence de
connaissances hétérogènes dans le réseau (Granovetter, 1973; Lin, 2001). En analyse
de réseau, l’homogénéité relationnelle relève d’une forte corrélation entre les statuts
des contacts alors que l’hétérogénéité relève, au contraire, de sa diversité (Degenne et
Forsé, 2004). L’hétérogénéité relationnelle est alors utile pour diffuser des
informations nouvelles et différentes du réseau de liens forts pour accéder à l’emploi
(Granovetter, 1973).

Ainsi, Lin (2001) développe l’idée autour de l’effet rassurant des « liens forts » lors de
situations difficiles et l’effet nouveauté (informations, opportunités) des « liens
faibles ». La famille, mais aussi les ami-e-s font partie de ces liens « forts » et les
connaissances ou personnes qui ont mises en contact via un intermédiaire font partie
des liens « faibles » (Granovetter, 1973). Concernant les ami-e-s, il-elle-s sont
défini-e-s selon deux critères centraux de base selon Bidart (1997), à savoir la confiance
et le fait de savoir que l’on peut compter sur eux en cas de difficultés. Les autres critères
de définition sont relatifs aux partages de confidences, leur présence régulière ou
87

disponibilité au besoin, sur le long terme, l’affection, la facilité de la relation, la


proximité (complicité, affinité), la proximité socio-culturelle entre les ami-e-s.
L’ami-e peut parfois même être défini « comme » de la famille et parfois même au-
dessus d’elle (Bidart, 1997).

Une sociologie des dynamiques relationnelles met à profit les outils de l’analyse des
réseaux dans le but de comprendre la nature des liens qui unissent des individus, les
réseaux que ces liens forment, ainsi que la transformation de ces liens au fil des
événements de la vie (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011). Ces liens influencent le
rapport au monde des individus en leur apportant idées, soutien, partages (confidences,
activités) (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011), mais aussi comment ils inspirent et
diffusent également les différents comportements (commencer ou arrêter de fumer)
(Valente, 2020).

Événements de la vie et réseaux sont interreliés en ce sens que la rupture d’un lien tels
les divorces, fin des amitiés, les épisodes de chômage entraînant la perte du réseau de
collègues, les conflits avec la famille sont autant d’événements qui ont pour effet de
transformer une partie plus ou moins grande du réseau (Bidart, Degenne et Grossetti,
2011; Stoetzel, 2007). Aussi, certaines relations vont être plus investies à certains
moments selon les besoins des personnes (emploi, confidences, services) ou leurs
intérêts du moment et certaines relations vont être localisées dans l’espace comme les
relations de voisinage et d’autres vont être mises sur pause notamment au moment de
l’arrivée d’un enfant par manque de temps (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011).

D’autres événements comme le passage à la retraite, à la vie adulte, la migration


transforment durablement les liens avec l’entourage (Bidart, Degenne et Grossetti,
2011; Montgomery et al. 2010; Deville-Stoetzel, 2013; Bidart et Lavenu, 2005).
L’entourage de l’enfance se composant surtout par des relations centrées sur la famille
et les ami-e-s de l’école, le passage à la vie adulte se caractérise par une distance avec
88

la famille dans un premier temps, qui est alors peu à peu remplacée par les ami-e-s pour
être à nouveau redéfinies (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011). Dans les parcours
migratoires se retrouvent également ce remplacement de la famille par des ami-e-s du
fait de l’éloignement géographique dans un premier temps (Deville-Stoetzel et al.,
2013). Les relations familiales se redéfinissent notamment autour des événements de
type cycle de vie (grossesse, maladie, mariage, décès) (Montgomery et al. 2010).

L’utilisation du terme entourage dans la thèse s’inspire de la sociologie des dynamiques


relationnelles proposée par Bidart, Degenne et Grossetti (2011) selon laquelle
l’entourage imbriquent trois formes de sociabilité que sont les relations (avec leur
histoire, leur évolution), les réseaux qui représentent des ensembles de relations entre
individus et les cercles sociaux (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011; Simmel, 1999
[1908]).

Plus précisément, la relation désigne l’existence d’un lien entre deux individus qui
s’inscrit dans le temps et transcende les moments ponctuels de rencontres et d’échanges.
Ainsi, aux interactions régis par des normes partagées de politesse ou autre manière
d’interagir dans la sphère publique, la relation y mêle ses propres normes qui elles,
prennent racines dans l’histoire et l’évolution de la relation dans le temps. Les lieux
(récréatif, voisinage, emploi), moments (enfance, adulte) événements (migration,
divorce) associé à la rencontre influencent la nature de la relation. Par la suite, les
histoires, événements traversés, activités partagées ou non vont définir la survie de la
relation sur la durée. Même si chacune d’elle apparaît dans un contexte particulier, les
relations ne sont pas mutuellement exclusives, mais constituent ensemble, au contraire,
l’entourage des individus.

Les réseaux représentent ces ensembles de relations dont chaque membre est connecté
à d’autres personnes selon une configuration qui lui est propre (une personne pouvant
être connecté à une personne plutôt qu’une autre au sein d’un même réseau), mais qui,
89

par un contact ou un autre, finit par être connecté à l’ensemble 11. L’entourage réfère
ici aux réseaux se situant au niveau des individus, appelé les réseaux personnels qui se
caractérisent par les relations directes (passées et présentes) qu’ils ont avec leur
entourage composé des membres de la famille, ami-e-s, collègues, connaissances
formant cet ensemble (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011). L’entourage permet
d’aborder la question des réseaux des personnes davantage au niveau qualitatif, à savoir
documenter l’histoire, la complexité des relations (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011),
mais permet également de prendre en compte la dimension de cercles sociaux (Bidart,
Degenne et Grossetti, 2011; Simmel, 1999 [1908]).

Ainsi, les cercles sociaux réfèrent autant aux collectifs formels (institutionnalisés,
hiérarchisés, réglementés) comme les entreprises qu’aux collectifs informels tels que
les groupes d’ami-e-s. Leurs particularités résident dans le fait que même si certains
membres arrivent ou partent, le groupe peut tout de même perdurer. Ces cercles sociaux
créent des normes, des valeurs, des idées, possèdent leur propre vocabulaire qui étant
reconnus et partagés par les membres, va influencer leurs façons de penser ainsi que
les décisions qu’ils prennent (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011; Simmel, 1999
[1908]).

Ainsi, nous nous référons à la notion d’entourage, car celle-ci permet de prendre en
compte le fait que les relations, les réseaux et les cercles se mêlent tout en gardant leur
spécificité analytique et sociale. Certaines relations pouvant apparaître dans un cercle
et se poursuivre en dehors prenant une nouvelle forme (Bidart, Degenne et Grossetti,
2011; Simmel, 1999 [1908]). De collègue on peut devenir ami-e, d’ami-e-s d’université
on peut former une famille, les relations ainsi nouées initialement dans un cercle

Référence ici à l’expérience de Milgram qui a démontré que nous sommes tous connectés au reste du
11

monde par l’intermédiaire de 5-6 contacts.


90

peuvent se transformer tout en étant insérées dans des réseaux qui eux, aussi se
transforment au fil des événements (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011; Simmel, 1999
[1908]; Montgomery et al. 2010; Stoetzel, 2007; Bidart et Lavenu, 2005).

Par ailleurs, le travail sur soi que nécessite une resocialisation repose sur un soi soutenu
par autrui (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead, [1934] 2006). Les autrui
significatifs semblent indispensables tout au long de la vie et pas uniquement dans
l’étape de socialisation propre à l’enfance (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H.
Mead, [1934] 2006). Le contexte de la deuxième modernité exige des individus d’être
eux-mêmes (Martuccelli, 2010c), mettant ainsi au premier plan la construction de leur
identité personnelle qui nécessite le soutien de ces autrui significatifs que les individus
vont rechercher dans leur entourage (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead,
[1934] 2006).

En se basant sur cet aspect de la théorie de Berger et Luckmann ([1966] 2006) et de G.


H. Mead, ([1934] 2006), associée au constat de l’inversement de la socialisation
primaire et secondaire déplaçant le cœur des processus de construction identitaire de
l’enfance à l’âge adulte (Otero, 2013), il est possible d’en déduire que l’entourage de
l’individu permet de valider ou non des croyances et des comportements. Il a le pouvoir
de le soutenir dans cette transition et de l’aider à faire les tris et les deuils nécessaires
jouant ainsi le rôle de médiateurs de la resocialisation (qui est semblable à la
socialisation primaire de l’enfance).

Or, les exigences contradictoires liées au fait que le soutien de l’entourage permet et
génère le moment de démarcation et d’indépendance de l’identité personnelle vis-à-vis
de ce regard d’autrui et le requiert tout au long de la vie, crée des tensions permanentes.
L’individu, dans son rapport à l’entourage, se retrouve en tension entre ses devoirs
d’autonomie et son appartenance à un entourage multiple qui le construit (Ramos, 2011;
De Singly, 2016). De ces tensions découle une caractéristique propre à la deuxième
91

modernité vis-à-vis du processus d’individualisation en rapport avec l’entourage, la


nécessité pour un individu d’être capable de se distancer de ses appartenances héritées
ou construites (De Singly, 2000) tout en ayant, à la fois besoin de cet entourage pour
valider l’identité voire la révéler : « le soi est un soi expérimental, coproduit de manière
réflexive par les autrui significatifs » (De Singly, 2016 : 11).

Plus encore, les familles contemporaines n’étant plus exclusivement et durablement


fondées sur le modèle de la famille nucléaire (Otero, 2013), les autrui significatifs
(Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead, [1934] 2006) ont eu tendance à varier
et à se multiplier. Par ailleurs, on assiste à un transfert de la structure de socialisation
de la famille vers la sphère du travail. Ce transfert a tendance à inverser les processus
de socialisation primaire et secondaire de sorte que les processus d’identification se
construisent désormais davantage à l’âge adulte. L’identification professionnelle se
retrouve alors érigée au rang d’identité fondamentale à l’existence sociale des individus
(Otero, 2013). La réalité subjective étant dépendante du contexte, puisqu’un individu
ne peut maintenir ses identifications que dans un cadre particulier, l’entourage semble
indispensable pour permettre à l’individu de valider ses nouvelles croyances et ses
comportements en fonction du nouveau cadre de vie (Berger et Luckmann, [1966]
2006).

Les « migrant-e-s » dans leur parcours d’intégration semblent passer par une étape
cruciale de resocialisation, laquelle requiert un engagement éprouvant de leur part qui
n’est pas linéaire ni égal pour tou-te-s, mais varie plutôt en fonction du vécu, des acquis
antérieurs et de la manière dont l’entourage participe à cette resocialisation. Ainsi,
l’immigrant-e s'ajuste à son nouvel environnement au fur et à mesure qu’il-elle en
découvre de nouveaux aspects. Il-elle perçoit certaines valeurs et croyances de sa
société d'accueil comme une autre manière de construire la réalité sociale. Il-elle
interagit avec les autres au travers de ces nouveaux codes et peut désormais initier des
projets (Abou, 2002; Berger et Luckmann, [1966] 2006).
92

En ce qui concerne la structure de plausibilité permettant d’accueillir le changement


évoqué par Berger et Luckmann ([1966] 2006), les organismes communautaires qui
représentent des lieux de socialisation et d’accompagnement remplissent déjà ce rôle,
mais de manière plus générale le contexte d’une société pluraliste comme le Québec
permet d’accueillir de telles transformations. D’autant plus si elles permettent à
l’individu resocialisé de prendre sa part de responsabilité selon le « nouvel esprit de
l’action » centré sur l’autonomie et le mouvement permanent propre aux sociétés de la
deuxième modernité (Sloterdjik, 2000; Berger et Luckmann, [1966] 2006; Deville-
Stoetzel et al., 2013; Ehrenberg, 2010b).

Pour Martuccelli (2006), l’épreuve-type contemporaine du rapport à l’entourage se


traduit à la fois par de la distance et de la civilité. La civilité renvoie, à ce qui relève du
commun (Martuccelli, 2006; 2017) et ce même si les relations ne sont plus régies par
des obligations réciproques durables, le sens du devoir reste présent sous la forme de
la solidarité interpersonnelle qui s’octroie en priorité aux autres qui sont soit très
semblables ou soit très différents, mais moins à ceux se situant entre ces deux extrêmes
(Martuccelli, 2006). L’indépendance comme valeur fondamentale contemporaine a
imprégné les relations entre les individus de sortes que la nécessité d’établir une bonne
distance avec les autres prévaut. Autrement dit, la question du type de distance requis
par une relation se pose dès le moment de l’établissement de cette relation, car la
démarcation entre ce que les individus partagent avec certains autres ou non
(confidences, activités, mais aussi types de relations familiales dans les familles
recomposées) est désormais moins consensuel et relève plutôt du sens que chacun-e
pose sur la relation (Martuccelli, 2006).

De manière similaire, le ou la « migrant-e » expérimente un type de distanciation, qui


est physique dans un premier temps, en déménageant dans un autre pays et en
s’éloignant physiquement de son entourage d’origine. Puis, dans un second temps, en
côtoyant la société d’accueil, il-elle se retrouve embarqué dans un processus de
93

transformation de ses identifications qui l’engage dans un deuxième type de


distanciation vis-à-vis de son entourage d’origine, plus identitaire cette fois (Laplantine,
2002), mais marquant les relations interpersonnelles. Cette tension entre devoirs
d’autonomie et appartenance à un entourage multiple qui le construit (Ramos, 2011;
De Singly, 2016), entre distance et besoins des autres, caractérise ici l’épreuve de
l’entourage de l’« Individualité-migrante ».

3.2.4 L’épreuve du temps

À la manière de l’expérience « migratoire », les transformations dans la société de la


deuxième modernité semblent conditionner le rapport à l’action et aux choix en
contexte de contingences en le changeant en processus d’adaptation des individus, et
ce, même s’ils n’ont pas vécu la migration internationale (Martuccelli, 2009; Bauman,
2006). Changement dans lequel le rapport au temps semble constituer un élément
central qui rythme les petites migrations autant que le quotidien de manière particulière.
L’épreuve du temps représenterait alors, une autre dimension sociologique de
l’« Individualité-migrante ».

Dans un monde rythmé par des « événements », des « événements-clés » (Elder, 1998),
des « tournants » (Hughes, 1971) ou des « bifurcations » (Bessin, Bidart, et Grossetti,
2010a) qui soient des petites ou grandes migrations, les réalisations individuelles ne
peuvent plus se constituer en biens durables (Bauman, 2006). Le contexte de
contingences amplifiées (Martuccelli, 2009) et la globalisation caractéristiques de la
modernité seconde semblent faire expérimenter à l’individu une autre forme de
mouvement qui se profile dans un rapport au temps (Appadurai, 2001) qui se
caractérise par l’accélération (Rosa, 2010; Bauman, 2006).

En effet, selon Lübbe (1992), une vitesse d’innovation qui va en augmentant dans un
univers social et culturel qui lui, vieillit de plus en plus rapidement a pour effet de
94

produire une « compression du temps ». De son côté, Koselleck (1990) explique que,
dès le départ, la modernité se définit essentiellement par cette expérience de la
densification inhérente à l’accélération, en tant que perception d’un présent compressé.
Ainsi, en se basant sur ces deux éléments de définition, Rosa (2010 : 143) décrit la
« compression du présent » comme se caractérisant par une « compression du
présent » à savoir « la diminution générale de la durée pendant laquelle règne une
sécurité des attentes concernant la stabilité des conditions de l’action » (Rosa, 2010 :
143).

« L’accélération du changement social » (Rosa, 2010) semble aller de pair avec un


contexte de contingences amplifiées (Martuccelli, 2009). Rosa (2010) définit
l’accélération en distinguant l’accélération « technique » qui consiste à innover dans le
but d’améliorer des performances au sens large (que ce soit dans les domaines sportif,
informatique ou dans les transports) de l’accélération « téléologique » qui représente
des changements dans les parcours de vies des individus (par exemple, en changeant
d’emploi, de conjoint ou de convictions politiques) ou dans les structures sociales
(institution de la famille, du travail, arts, modes, etc) qui s’opèrent à un rythme de plus
en plus rapide. À ces deux catégories, Rosa (2010) ajoute celle de « l’augmentation du
rythme de vie » associée plus particulièrement au fait de manquer de temps et au
sentiment d’urgence qui en découle. Cette définition de l’accélération permet d’inclure
autant des parcours constitués d’outils techniques différents à assimiler que des emplois,
des conjoints qui se succèdent ou des choix et actions qui se posent, il s’agit alors
d’observer « le nombre d’épisodes d’actions et/ou vécu par unité de temps » (Rosa,
2010 : 87). Dans ce cadre, « accélération du changement social » correspond au fait
que les conditions de transformation fondamentale de la société est passé de la vitesse
générationnelle à l’intragénérationnelle (Rosa, 2010).

Le rythme auquel les connaissances, les pratiques, les éléments cognitifs, structurels et
culturels qui déterminent le rapport à soi et à la société, les perspectives d’actions qui
95

en découlent, se transformant ou tombant en désuétude, est tel que l’innovation


permanente et l’accélération accentue le fardeau du choix (Bauman, 2006; Rosa, 2010).
De nouvelles possibilités à prendre en compte et des informations de plus en plus
complexes à assimiler sont générées inlassablement, à une fréquence de plus en plus
condensée. Faire des choix dans un contexte d’informations multiples, nouvelles, de
biens et de services toujours plus variés et de raréfaction de délai de traitement de toutes
ces données déroutinise le quotidien et génère du stress et de la frustration. Ces
conditions semblent produire des phénomènes de désynchronisations dues à des
décalages de vitesse de changement et d’adaptation entre différents types d’innovations
(éducation, politique, économie, technologie) entre groupes sociaux d’une même
société (inter-groupes et inter-générationnels). Les transmissions culturelles et de
savoirs essentiels devenant toujours plus rapidement désuets se transmettent désormais
plutôt entre pairs (Rosa, 2010).

Vivant dans un présent infini pouvant désormais contenir tout ce qu’il était possible
d’espérer obtenir avec le temps, les individus expérimenteraient surtout la crainte de
ne pas tenir le rythme des événements qui se succèdent rapidement, de se faire distancer
par les autres s’ils ne réactualisent pas leur formation (Bauman, 2006). Ils font face au
risque de rater l’instant décisif de leur trajectoire de vie, celui qui implique de faire les
bons choix et/ou de changer de direction avant d’atteindre un point de non-retour
(Bauman, 2006). Ce contexte de contingences (Martuccelli, 2009) associé à un rythme
de changements rapides génère des instabilités principalement dans les sphères
professionnelle et familiale des individus, mais également dans d’autres domaines
davantage périphériques de la vie sociale comme le lieu de résidence, les pratiques et
idéaux (religieux, politiques) (Rosa, 2010).

Les choix et actions au quotidien deviennent de plus en plus incertains. Ce qui


correspondait à une structure d’organisation et de transmission type de la famille et de
l’emploi qui se perpétuait sur plusieurs générations dans la première modernité ne se
96

reproduit plus qu’à l’échelle d’une seule génération dans la seconde modernité. Par
exemple, les divorces et familles recomposées raccourcissent les durées des liens
fondés uniquement sur une entité originelle (la famille, le couple initial) et les étend à
des nouveaux liens familiaux (nouveaux conjoints et familles des conjoints) dans un
rythme de type intragénérationnel. Dans le domaine de l’emploi, les métiers qui ne se
transmettent déjà plus d’une génération à l’autre est passé de l’exercice d’un métier
durant le temps d’une carrière à une succession de périodes d’emplois, de chômage et
de réorientations professionnelles dans le temps d’une génération (Rosa, 2010).

Aussi, le rapport au temps présent semble s’étendre à plusieurs domaines d’activités


comme l’économie, la finance, la famille, la sphère professionnelle ou les interactions
sociales jusqu’à l’ensemble des rapports sociaux (Appadurai, 2001; Rosa, 2010). Les
transports, les moyens de communications et de production se sont accélérés et avec
eux on assiste à une révolution dans la manière dont les individus se situent dans
l’espace et dans le temps (Rosa, 2010). La technologie globale fluide se déplace
désormais à très grande vitesse, voire instantanément (Appadurai, 2001). L’usage
massif de ces technologies de l’instantané (courriel, clavardage, messages textes, etc.)
représente déjà le signe caractéristique d’une séparation du temps de l’espace dans les
perceptions et les consciences. Il est devenu possible de côtoyer et de partager son
quotidien avec l’autre sans effectuer de déplacement physique (Appadurai, 2001 ; Urry,
2005). L’espace étant de moins en moins associé à un lieu particulier et le temps de
moins en moins lié à l’espace (Rosa, 2010).

Ainsi, l’Ailleurs est Ici et ces « voyages immobiles », ces possibilités nouvelles de
dissocier la mobilité du déplacement (Barrère et Martuccelli, 2005) semblent être ceux-
là mêmes qui nous enchaînent au temps présent de l’urgence (Aubert, 2003).
L’augmentation incessante « d’expériences vécues par unité de temps » révèle ce
qu’Eriksen (in Rosa, 2010) décrit comme étant une des caractéristiques principales de
la vie contemporaine, la « tyrannie de l’instant ». Être joignable en permanence et
97

devoir répondre à ces sollicitations extérieures (appels, courriels, mais aussi nouvelles
informations à traiter) tout en assumant les activités en cours, revient à surenchérir et
condenser les obligations d’actions faisant se chevaucher différentes temporalités
(temps de travail, temps de famille, temps de loisirs, etc.) (Rosa, 2010). Un rapport au
temps caractérisé par l’urgence associé au sentiment de manquer de temps en
permanence qui transforme les manières de travailler et de vivre (Aubert, 2003). Ce
manque de temps peut également être valorisant, car synonyme d’une vie bien remplie.
Elle signifie que l’individu est productif et indispensable pour ceux qui le sollicitent
(Rosa, 2010).

Ainsi plongés dans le stress et l’urgence, le manque de temps devient la norme du temps
quotidien des individus (Rosa, 2010). Les individus sont alors contraints de déployer
des efforts permanents afin de rester synchronisés, car dans ce contexte, remettre à plus
tard s’avère de plus en plus risqué. Ce rythme contemporain nécessite indubitablement
de mettre en place des stratégies qui consistent à négocier avec le temps soit en
changeant les manières d’être et d’agir au quotidien soit en redéfinissant les objectifs à
long terme (Rosa, 2010). De manière générale, les individus mettent en place des
stratégies d’adaptation ici encore « situatives » (flexibilisation en fonction des
situations qui se présentent) s’opposant à « la conduite de vie stratégique »
(planification et organisation rigoureuse du temps) (Voss, 1998). La ligne de conduite
situative est déterminante pour les individus, car elle se base sur la conformisation à la
flexibilité selon les possibilités et les situations. À l’échelle d’une vie, il-elles peuvent
délimiter les périodes scolaires, professionnelles et de retraite, négocier les horaires,
les vacances, les congés, etc. (Rosa, 2010).

Le manque de temps se caractérisant par ces phénomènes de synchronisation devient


la norme du temps quotidien des individus et on assiste parallèlement à la présence de
phénomènes de « décélération » (ajourner, différer des tâches, ralentir le rythme, etc.).
Même si la force d’accélération semble prendre le dessus, la présence de ces moments
98

de désynchronisations au quotidien (embouteillages) ou propres aux transitions et


événements de type cycle de vie (les temps de grossesse, de maladie et de deuil qu’on
ne pourrait accélérer) au côté de la force accélératrice caractérise finalement, ce que
Rosa (2010) définit comme étant les « temps nouveaux ».

Ces aspects de la « pression temporelle » (Rosa, 2010) ne sont pas sans rappeler les
expériences migratoires relatives à l’établissement dans un nouveau pays. En effet,
l’urgence, l’adaptation et la peur de manquer l’information ou le moment-clé, mais
aussi temporiser l’entrée sur le marché du travail pour prioriser la famille (Deville-
Stoetzel, 2013) sont autant d’éléments que l’on retrouve dans les parcours migratoires.
Finalement, face à ces phénomènes d’accélération et de manque de temps ambiant,
négocier avec le temps au quotidien, mais aussi lors d’événements plus significatifs de
la vie représente ici l’épreuve du temps de l’« Individualité-migrante ».

Pour conclure, dans ce chapitre, nous avons abordé les différents aspects conceptuels
qui nous permettent de déplacer notre regard sociologique vers les épreuves communes
(Martuccelli, 2010b). Les dimensions sociologiques des épreuves des bifurcations, de
l’identification, de l’entourage et du temps constituent dans notre modèle, les épreuves
communes (Martuccelli, 2010b) aux « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s » que la
métaphore unifiante de l’« Individualité-migrante » permet de faire ressortir de la
littérature. Il reste à mettre cette idée à l’épreuve du terrain. Dans le chapitre suivant
nous abordons les aspects empiriques et méthodologiques de notre démarche de
recherche qui se veut être illustrative et exploratoire.
CHAPITRE IV

ASPECTS MÉTHODOLOGIQUES ET CONSTITUTION DU CORPUS


EMPIRIQUE

Dans cette partie, nous abordons la démarche méthodologique envisagée afin de


répondre à nos questions de recherche, à savoir : 1) Comment des immigrant-e-s
originaires des pays du Maghreb apprivoisent, réinterprètent et s’adaptent aux formes
de l’individualité de la société d’accueil (en contexte québécois) ? 2) Comment cette
expérience migratoire peut nous renseigner sur les caractéristiques générales de
l’« Individualité-migrante » en tant que métaphore de l’individualité contemporaine ?
3) De manière plus théorique et transversale, comment la notion d’« Individualité-
migrante » permet-elle d’appréhender l’individualité contemporaine ?

À partir de l’expérience de familles originaires du Maghreb installées à Montréal notre


objectif est d’illustrer les dimensions sociologiques de l’« Individualité-migrante »
décrites dans le cadre conceptuel. En effet, nous tenterons d’illustrer la valeur
heuristique d’une notion comme celle de l’« Individualité-migrante » à partir de
caractéristiques empiriques puisées dans des parcours migratoires considérés comme
expériences emblématiques de l’individualité contemporaine. Dans cette partie, nous
exposerons notre posture épistémologique, la démarche de recherche, le choix du
corpus et la méthode d’analyse des données envisagée.
100

4.1 Posture épistémologique

Dans le cadre de cette thèse, nous allons prendre en considération l’idée selon laquelle
les individus co-construisent le monde social. Cette posture constructionniste de type
interprétative s’inscrit dans la perspective interactionniste et admet une réalité sociale
à la fois objective et subjective (G. H. Mead, [1934] 2006; Berger et Luckmann, [1966]
2006; Gaudet et Robert, 2018). Elle permet d’admettre dans l’analyse, la dynamique
du processus de coproduction entre individus interagissant en fonction de leurs
perceptions subjectives de la réalité. Plus précisément, nous nous intéressons à la
manière dont ils ont intériorisé leur environnement social comme réalité subjective par
le biais du processus d’identification à autrui (Berger et Luckmann, [1966] 2006). Afin
d’illustrer la valeur heuristique de l’« Individualité-migrante », nous nous sommes
inspirés de la source phénoméno-philosophique de la théorisation ancrée qui consiste
à ne pas se référer aux notions habituellement associées à un phénomène pour pouvoir
le saisir d’emblée (Laperrière, 1997).

Nous avons cependant construit au préalable le cadre conceptuel de l’« Individualité-


migrante » et opté pour une méthode interprétative mixte qui consiste en un va-et-vient
entre l’analyse déductive (thèmes relatifs à notre cadre conceptuel) et inductive (thèmes
émanant des entrevues). La méthode déductive et la construction de cadres conceptuels
préalables dans la théorisation ancrée, initialement élaborée par Glaser et Strauss en
1967 dans la lignée de l’École de Chicago, était fortement écartée (Laperrière, 1997)
du fait de la rigidité de la logique hypothético-déductive (de tradition quantitative) qui
ne permet pas au chercheur de changer ses hypothèses de départ (Gilgun, 2019).
Néanmoins, le raisonnement déductif peut se présenter sous d’autres formes moins
rigides qui ont leurs places dans la théorisation ancrée (Gilgun, 2019).

En effet, les concepts préalables peuvent être utilisés dans le but de guider la curiosité
scientifique et non comme préceptes inébranlables. Il existe d’autres formes de
101

déduction incluant celle qui implique un mouvement du général vers le particulier


indissociable du raisonnement inductif. Selon Dewey (1910), le cadre conceptuel
permet d’orienter la réflexion et la démarche empirique du chercheur qui s’engagent à
le retirer ou à le reformuler selon ce qui émane du terrain (Gilgun, 2019). Enfin, les
concepts préalables peuvent avoir comme base autant les savoirs scientifiques que les
savoirs d’expériences et intuitions. L’intérêt scientifique ne réside pas dans la validité
du cadre conceptuel en fonction de sa source, mais de ce qu’il met en lumière en
interaction avec les phénomènes empiriques (Gilgun, 2019).

Dans cet ordre d’idées, l'expérience migratoire permet de mettre en évidence, selon la
perspective subjective, une dynamique qui va de l'univers intérieur (émotionnel,
imaginaire, subjectif) de l’individu vers l'extérieur (rationnel, réel, objectif), car les
actions (paroles ou des conduites) représentent en réalité des réactions à des stimuli
(intérieurs comme les émotions, les désirs, les peurs et/ou extérieurs générés par des
situations ou circonstances particulières) (Laperrière, 1997). Ainsi, les expériences
individuelles vécues de manière subjective et marquées de manière objective
deviennent une porte d’accès à la compréhension des phénomènes collectifs liés aux
épreuves de la migration et de la vie contemporaine (Martuccelli, 2006, 2010b).

En reconnaissant les expériences individuelles comme des clés interprétatives des


grands enjeux d'une société (Martuccelli, 2010b), le ou la répondant-e peut se voir
conférer un rôle actif d’informateur-rice dont l’expérience est valorisée et utilisée
comme connaissance acquise dans un contexte social particulier (Beaud, 1996). Cette
démarche consiste à tenter de saisir de l’intérieur, la dynamique complexe d’un
contexte en mouvement tel que peut l’être la migration ou la vie sociale « liquide »
(Bauman, 2006). L’analyse est alors centrée sur les perceptions et interprétations des
personnes interrogées (Bertaux, 2005), qui sont néanmoins intégrées dans les thèmes
conceptuels relevés dans le chapitre précédent, à savoir les épreuves des bifurcations,
de l’identification, de l’entourage et du temps.
102

4.2 Démarche d’enquête : ethnosociologie et récits de vie

Tenter de comprendre comment les individus contemporains agissent et s’adaptent à


un contexte de contingences (Martuccelli, 2009) revient à privilégier l’analyse du
processus, mais également du sens que donnent les répondant-e-s à leurs actions, leur
quotidien et leur réalité sociale (Deslauriers, 1991). La démarche de recherche
ethnosociologique va être privilégiée afin de mettre en place les éléments propices à
une perspective de recherche basée sur la découverte plutôt que la vérification
d’hypothèses préalables, sans toutefois écarter totalement l’utilisation d’hypothèses qui
évoluent avec la progression de la recherche (Bertaux, 2005).

La perspective ethnosociologique suppose effectivement d’effectuer une recherche


empirique basée sur des études de cas et d’en dégager des connaissances objectives
permettant ainsi de saisir la dynamique complexe d’un objet de l’intérieur dans le but
d’élaborer un modèle de son fonctionnement sous la forme d’un corpus d’hypothèses
possibles. Elle s’inspire de la tradition ethnographique pour son aspect exploration d’un
terrain représentatif d’une fraction de réalité sociale dont nous n’avons qu’une
connaissance a priori, mais aussi par ses techniques d’enquêtes basées notamment sur
des méthodes qui confèrent aux individus le statut d’informateur (Beaud, 1996;
Bertaux, 2005).

En revanche, elle se réfère à des problématiques sociologiques en ce qui concerne la


construction des objets de recherche. Ainsi, en ethnosociologie, il est question de
« catégories de situation » qui se définissent comme une situation commune aux
répondant-e-s, qui est sociale notamment parce qu’elle génère des contraintes et des
logiques d’action semblables (Houle, 1987; Niewiadowski, 2000). Nous privilégierons
la technique du récit de vie, car elle s’inscrit dans une approche biographique qui
permet de rendre compte et de comprendre les parcours de vie individuels qui
imbriquent des trajectoires (résidentielle, identitaire, professionnelle), tout à la fois
103

distinctes et interdépendantes définies par l’articulation entre épisodes de continuités


et de transitions (Gaudet, 2013). Le récit de vie permet de mettre en évidence les
processus et les règles qui relient et qui distinguent différents parcours de vie (Houle,
1993; Bertaux, 1995)

Le récit de vie permet de comprendre et de rendre compte de l’univers du ou de la


répondant-e tout en co-construisant la connaissance par le biais de son expérience
structurée dans le cadre d’une analyse. Elle permet également d’avoir accès aux
contradictions générées par la pluralité de scènes dans lesquelles l’individu se déploie,
aux relations qu’il entretient, à ses doutes et raisons d’agir en rapport avec les épreuves
qu’il traverse (Martuccelli et De Singly, 2012; Savoie-Zajc, 1997). Plus précisément,
l’utilisation des récits de vie permet de mettre en évidence la manière dont les individus
se retrouvent dans des situations d’épreuves (Martuccelli, 2006, 2010b) et de
bifurcations (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a), comment ils les vivent et déploient
ou non des stratégies pour s’adapter aux événements jalonnant leur parcours de vie
(Bertaux, 1980; Houle, 1987; Niewiadowski, 2000).

Il se définit comme une forme narrative portant sur un ou plusieurs épisodes de


l’expérience vécue par le sujet pouvant être accompagnée d’éléments de descriptions
et d’explications qui peuvent contribuer à donner du sens au récit. De plus, un récit de
vie représente la forme narrée d’une histoire de vie et est donc structuré autour d’une
trame d’événements situés temporellement par le sujet. Cette ligne de vie narrative
qu’il suit lui permet également d’identifier et de préciser les projets et les actions
résultant de ces événements (Bertaux, 2005). Elle n’est pas linéaire, mais se caractérise
par une reconstruction a posteriori d’une cohérence biographique que Bertaux a
nommée « idéologie biographique » (Bertaux, 1976). L’entretien offre ainsi un espace
et du temps à l’individu pour faire un retour sur soi, réinterpréter le passé, l’actualiser
en fonction du présent, et effectuer ce travail de liaison entre l’avant et l’après la
bifurcation nécessaire pour dépasser l’épreuve (Beaud, 1996; Bessin, Bidart, et
104

Grossetti, 2010b; Halbwachs, 1997; Martuccelli, 2006, 2010b). Le récit de vie nous
permet de prendre en considération qu’il s’agit de l’interprétation et de l’appropriation
de son histoire par l’individu, qu’il est porteur de connaissances et de représentations
sociales, et qu’il peut également avoir des aptitudes à la critique, l’initiative et l’action
(Bertaux, 1980; Houle, 1987; Niewiadowski, 2000).

Nous avons exposé dans la problématique que les parcours des individus dans la
deuxième modernité se caractérisent par des événements, des transitions et des
bifurcations (Bauman, 2006; Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a; Hughes, 1971; Otero,
2013). Au niveau biographique, la bifurcation se caractérise par un bouleversement de
la situation du sujet, provoqué par des événements de plus ou moins grande ampleur
(générant petites ou grandes migrations) (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a). Une
mise à l’épreuve et une remise en question, de plus ou moins grandes ampleurs, de
plusieurs sphères de la vie sociale d’un individu : identitaire, relationnelle, résidentielle
et professionnelle (Deville-Stoetzel, Montgomery, et Rachédi, 2013). La bifurcation
entraîne une reconfiguration des perspectives de vie marquée par un changement
d’orientation par rapport aux possibilités antérieures (Bidart, 2006; Bessin, Bidart, et
Grossetti, 2010b).

Les processus d’adaptation et d’intégration qui accompagnent ces événements nous


permettent également de les identifier. Par ailleurs, un événement biographique
significatif est repérable lorsque le sujet évoque une situation qu’il ne peut plus décrire
avec les qualificatifs précédant l’événement, car ses représentations de soi et du monde
sont remises en question et il procède alors à une nouvelle production de sens et
d’interprétation de ce qui lui est arrivé (Leclerc-Olive, 2010). Enfin, un tournant dans
le parcours de vie implique que le sujet a dépassé l’événement biographique qui l’a
provoqué, a réinterprété le monde et s’est repositionné par rapport à lui-même
(Grossetti, 2006, 2010; Leclerc-Olive, 2010) tout en réorganisant ses identifications.
105

Le récit de vie semble donc être particulièrement adapté pour rendre compte des
événements biographiques.

Étant donné que nous nous intéressons surtout à leurs expériences de vie, il nous faut
surtout connaître l’avis des répondant-e-s sur le déroulement des faits, les saisir à
travers leur expérience, sentiments et perceptions de l’expérience et ainsi, avoir accès
aux valeurs du groupe ou de l’époque qu'il-elle connaît en tant qu’informateur-rice-clé
(Poupart et al., 1997). À travers les récits de vie, il est possible d’accéder à divers
domaines de la vie quotidienne, aux événements, mais aussi aux relations familiales et
interpersonnelles, à l’expérience de la parentalité, le parcours scolaire et de formation,
à l’insertion professionnelle, au rapport au temps quotidien et lors d’événements
significatifs. En ce qui concerne les réseaux de relations, ils représentent des
microcosmes de relations intersubjectives régies non seulement, par des rapports
affectifs et moraux, plus ou moins réciproques entre les membres du groupe,
impliquant des sentiments, des devoirs, des droits, des responsabilités, des attentes de
solidarité, mais également par des rapports sémantiques, générateurs de sens (Bertaux,
2005).

En ce qui concerne le parcours professionnel dans lesquels les répondants peuvent être
engagés, le récit de vie permet de mieux comprendre ce qui se produit à travers les
étapes de l’accès à un emploi ou de changement de carrière. Il permet notamment
d’accéder à des informations concernant la mobilisation des ressources économiques,
culturelles et relationnelles des familles soutenant (ou non) un de leur membre dans ce
parcours et permet de comprendre ce qui se produit entre la sortie de l’école, l’accès à
un premier emploi stable et les suivants (Bertaux, 2005; Montgomery, 2014, 2016).

Il convient, certes, de distinguer l’histoire réelle, du récit qu’en fait le sujet. Néanmoins,
la mise en parallèle de plusieurs récits à propos d’une même situation sociale permet
de dépasser la particularité des expériences pour construire une représentation
106

sociologique des phénomènes sociaux qui composent cette situation (Bertaux, 2005).
Des contenus au départ exclusifs vont être nuancés, remis en question, complétés par
d’autres récits, faisant ainsi disparaître le caractère exclusif initial pour l’englober dans
une compréhension sociale du phénomène (Desmarais et Grell, 1986). Les expériences
passées du sujet sont passées au travers du filtre de l’objet de la recherche. Ces attributs
du récit de vie peuvent certes entraîner des biais qui représentent des écarts entre
l’expérience vécue « brute » et la production du récit, à savoir : les intérêts du ou de la
chercheur-e, les failles de la mémoire, les perceptions, la réflexivité du sujet, ses
aptitudes à la narration ou les influences liées à la situation d’entretien (Desmarais et
Grell, 1986).

Néanmoins, l’analyse des évènements et des actions qui ont composé-e-s leur parcours
de vie reste possible, car c’est la mise en rapport de plusieurs récits qui permet
d’identifier un noyau commun aux expériences, une perspective sociale se situant
plutôt du côté des faits et des pratiques que des représentations. En effet, un des biais
réside dans l’impossibilité pour le sujet de se remémorer avec exactitude son
expérience passée. Effectivement, il n’est pas possible d’accéder au passé tel qu’il s’est
produit, mais le récit est historique en ce sens que tout comme l’histoire produite par
une société sur son passé, le récit est continuellement reconstruit en fonction du présent,
en fonction des perceptions et de la position du sujet qui regarde son passé à partir du
présent. Ainsi, il ne s’agit pas de la réalité sociale ou historique du récit tel qu’elle s’est
passée qu’il est possible de saisir avec le récit de vie, mais la part significative
structurée par le sujet dans sa condition présente (Desmarais et Grell, 1986).

4.3 Choix du corpus empirique

La démarche d’enquête s’inscrit dans la continuité du questionnement théorique


amorcé dans la partie problématique de cette thèse. Par ailleurs, la démarche d’enquête
repose également sur des réflexions et certains résultats d’une recherche empirique
107

dans lesquels ladite thèse a été incorporée et qui constituent le premier volet empirique
de cette recherche. Il s’agit de la recherche de l’équipe METISS 12 : Parcours d’insertion
et roman familial. Le cas de jeunes familles immigrantes nouvellement arrivées au
Québec 13, dont l’objectif était de comprendre comment des migrant-e-s qualifié-e-s
originaires du Maghreb s’adaptent aux conditions de migration internationale et
agissent sur leurs parcours d’insertion (Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery et
al., 2010, 2011).

La recherche reposait sur le récit de vie comme approche méthodologique privilégiée


et impliquait trois séances d’entrevues d’environ deux heures chaque 14 (Montgomery,
2014, 2016). L’équipe de recherche s’est inspirée de l’approche du ‘roman familial’
développée en sociologie clinique qui consiste en une méthode basée sur le modèle des
récits de vie sous la forme d’entretiens individuels ou en petits groupes (couple, famille
ou autre) (Gaulejac, 1999; Poupart et Rhéaume, 2002; Rhéaume, Chaume, et Poupart,
1996). Cette approche intègre plusieurs outils et exercices permettant aux participant-
e-s de raconter des éléments de leur histoire personnelle, familiale et communautaire
qui dans le cadre de la recherche de l’équipe METISS, ont été intégrés à leur parcours
d’insertion (Montgomery, 2014, 2016).

La base d’un ‘roman familial’ est constituée de récits subjectifs structurés autour de
divers fragments de leurs expériences de vie tels que le parcours migratoire, la
trajectoire professionnelle, l’évolution du réseau de relations, des souvenirs et
événements marquants dans leur histoire familiale pré-migratoire, les projets d’avenirs

12
Équipe Migration, Ethnicité dans les Interventions en Santé et Services sociaux du Centre de Santé et
Services Sociaux de la Montagne, Montréal dirigée par Catherine Montgomery.
13
Programme de recherches ordinaires, Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, 2007-
2010. Montgomery, C., Xenocostas, S., Le Gall, J., Rachédi, L., Vatz Laaroussi, M., Rhéaume, J.,
Rousseau, C., Stoetzel, N., Mahfoudh, A., Najac, S.
14
Voir Grille d’entretien en Annexe A
108

auquel pouvait s’ajouter d’autres supports visuels d’analyse (génogramme) ou jugés


significatifs pour les familles (photos, dessins, poésie, objets, anecdotes) (de Gaulejac,
1999; Montgomery, 2009; Poupart et Rhéaume, 2002; Rhéaume, Chaume, et Poupart,
1996). L’intérêt analytique des méthodes biographiques étant de cerner les processus
et les règles qui relient et qui distinguent les différents parcours de vie (Houle, 1993;
Bertaux, 1995), le ‘roman familial’ s’est avéré particulièrement intéressant de par la
profondeur des récits pouvant être recueillis grâce à cette méthode. En effet, 6 hres
d’entretien permet une compréhension plus approfondie des situations vécues
comparativement aux entretiens qualitatifs de plus courte durée (Montgomery, 2014,
2016).

J’ai participé à cette recherche tout d’abord en tant qu’agente de recherche spécialisée
en analyses qualitatives et en analyse de réseaux avec un objectif de réaliser une thèse
a posteriori. J’ai interrogé la moitié des répondant-e-s (codes d’entrevues NS) et rédigé
leurs ‘romans’ familiaux. Une partie des entrevues portait sur les réseaux de relations
et j’en ai fait l’analyse pour l’équipe de recherche. Plusieurs publications réalisées par
l’équipe de recherche sur ce projet sont citées dans la thèse et représentent des éléments
préliminaires à la réflexion proposée (Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014,
2016; Montgomery et al., 2010, 2011). Les concepts présentés dans les séminaires du
programme de doctorat de sociologie portant sur les problèmes sociaux contemporains
et les processus d’individualisation ont résonné avec certaines connaissances que
j’avais acquises jusque-là durant cette expérience de recherche sur les parcours
migratoires.

Dans le cadre de cette thèse, je souhaitais apporter à l’analyse des parcours migratoires
déjà réalisée avec l’équipe METISS, l’angle de l’individualisation contemporaine. Il
s’agissait donc de réaliser, pour cette thèse, des analyses secondaires de données
collectées dans le cadre de ce projet. Je suis consciente des limites que supposent le fait
d’analyser des données déjà collectées dans le cadre d’une nouvelle recherche, à savoir
109

que certains éléments socio-démographiques ou autres éléments pertinents en analyse


des parcours de vie peuvent manquer. Aussi, le thème du rapport au temps ne faisait
pas partie du guide d’entrevue, mais il est apparu au moment d’analyser les entrevues
dans le cadre de cette mise en perspective avec un temps contemporain qui file trop
vite.

Par ailleurs, l’utilisation du ‘roman familial’ ayant une visée de transmission familiale
et d’intervention annoncée aux participant-e-s a possiblement biaisé la manière dont
les répondant-e-s ont produit leurs récits. Co-créer avec l’équipe de recherche le ‘roman’
de leur histoire familiale et migratoire afin de la transmettre à leurs enfants a organisé
leur manière de sélectionner les pans de leur histoire personnelle qu’il-elle-s
souhaitaient transmettre ou non. Néanmoins, la possibilité de sélectionner, par la suite
les éléments des entretiens à inclure ou non dans le ‘roman’ final leur a tout de même
permis d’exprimer des éléments significatifs tout en sachant qu’il-elle-s pouvaient
choisir de ne pas les inclure dans le ‘roman’. En effet, les répondant-e-s ont priorisé
certains souvenirs, événements (catégorisés en aides ou entraves), valeurs,
comportements relatifs à leur expérience de migration plus marquants que d’autres
(positivement ou négativement) du fait de cet enjeu de transmission qui se sont avérés
très riches pour soutenir la réflexion amorcée dans cette thèse.

Aussi, la technique d’entretien en couple était évaluée dans le cadre de cette recherche
afin d’offrir un outil d’intervention destiné à soutenir les familles dans l’épreuve de la
migration : le partage des expériences de la migration des membres du couple dans le
cadre de l’entretien, leur permettait de prendre connaissance des difficultés de
chacun-e, de resserrer leurs liens, mais aussi de puiser dans leur histoire familiale (les
difficultés de leurs ancêtres), des ressources, des inspirations pour les aider à surmonter
cette épreuve.
110

Néanmoins, ayant une bonne connaissance de ces données collectées au préalable, il


nous était apparu possible d’en dégager dans le cadre de cette réflexion, des éléments
permettant de comprendre comment les « migrant-e-s » internationa-ux-les s’adaptent
à un contexte de contingences (Martuccelli, 2009). Une mise à plat des thèmes
empiriques potentiels a été réalisée au moment de la construction du cadre conceptuel
(préalablement à l’analyse). Cette étape de réflexion consistait à recenser des thèmes
issus de la littérature de la sociologie de l’individu pouvant potentiellement faire
émerger des informations pertinentes provenant des données déjà collectées (selon les
thèmes codés dans le cadre de la recherche METISS). Suite à ce travail exploratoire, il
nous a été possible de cibler les 4 dimensions sociologiques de l’« Individualité-
migrante » issues de la précédente discussion conceptuelle et sa mise en perspective
avec les données de ce terrain - conditions concrètes d’épreuves liées à la migration -
nous est apparue pertinente pour illustrer, en partie, l’opérationnalisation de la
métaphore de la migration (Métraux, 2011) comme expérience emblématique des
processus d’individualisation contemporains.

Nous nous baserons donc sur cet ensemble de données déjà constituées dans le cadre
de la recherche METISS portant sur les parcours d’installation de vingt familles (en
couple ou monoparentales) originaires du Maghreb, vivant à Montréal depuis 10 ans et
moins, ayant des enfants de moins de 12 ans. L’objet de la thèse porte sur les individus
et non sur les familles, néanmoins, ce terrain reste intéressant pour notre question de
recherche dans la mesure où la majorité des entretiens ont finalement été réalisés
individuellement (12 exclusivement individuels et 8 partiellement en couple, c’est-à-
dire que le ou la conjoint-e ne participait qu’à 1 entrevue sur les 3) et portait sur leurs
expériences personnelles de la migration, leurs projets, leurs souvenirs et événements
familiaux marquants. Si certaines parties ont été collectées en duo, la dynamique ne
semblait pas nuire à la production des récits individuels en ce sens que les
répondant-e-s semblaient se sentir suffisamment en confiance pour aborder certains
sujets délicats devant leur conjoint-e et devant les interviewers.
111

Néanmoins, le fait d’inclure des éléments de leur histoire familiale dans l’analyse ne
semblait pas présenter de problèmes majeurs en ce sens que l’individualité
contemporaine n’exclut pas l’ancrage des individus dans des familles qui les entourent,
les supportent et qu’ils perpétuent eux-mêmes lorsqu’ils constituent leur famille, en
ayant des enfants. L’idée sur laquelle se base cette thèse est de partir d’un individu
ancré dans son univers « consistant », à partir duquel il est entouré et se (re) construit
au fil des événements. Ainsi, garder la famille nous paraissait intéressante, car
l’individualité (ou la singularité) nous semblait difficilement concevable sans une
référence au socle « commun » à partir duquel elle se différencie et l’un des constituants
de ce socle « commun » est la famille, en termes de support, référence, ressource,
réseau, identité, etc. La famille contemporaine est, selon De Singly (2016) devenue
centrale à la production identitaire individualisée. Le fait de garder l’individu avec son
entourage est apparu pertinent pour chercher au-delà des conceptions d’un individu
autosuffisant, autonome, autarcique, et stratégique.

Les familles étaient recrutées par le biais de la méthode « boule de neige » (Biernacki
et Waldorf, 1981) consistant à recruter des répondant-e-s par l’entremise d’associations
destinées à la population immigrante et de demander aux répondant-e-s déjà
recruté-e-s de nous référer à des familles correspondant à nos critères afin de constituer
un corpus relativement équilibré (pays d’origine, nombre d’années d’arrivée à
Montréal) (Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2010,
2011). Le corpus se détaille comme suit : 4 familles originaires de Tunisie, 7 d’Algérie
et 9 du Maroc. En ce qui concerne l’étape à laquelle se trouvent les répondant-e-s dans
le processus d’établissement et, de ce fait, de dépassement de l’épreuve migratoire, le
corpus comprend des familles qui sont arrivées à des moments différents. Ainsi, il est
composé de 9 familles arrivées depuis environ 10 ans; 3 depuis 5 ans; 3 depuis 3 ans;
et 5 depuis 1 an.
112

Cette composition nous permettra de saisir des éléments relatifs à l’épreuve de la


migration, car il nous est possible d’accéder à des informations différentes en termes
de dépassement de l’épreuve selon que les répondant-e-s sont en train de vivre
l’événement « migratoire » ou qu’il-elle-s ont retrouvé une nouvelle routine de vie dans
le pays d’accueil. Lors des entrevues, les répondant-e-s ont autant évoqué leur histoire
familiale par le biais des événements et personnages mémorables que leur projet
migratoire, professionnel, les réseaux de sociabilité et les projets d’avenir. À partir des
informations recueillies, nous pensons pouvoir reconstituer le parcours migratoire des
familles en mettant en évidence les différents événements significatifs et ainsi, accéder
à des éléments relatifs aux dimensions de l’« Individualité-migrante », à savoir les
épreuves des bifurcations, de l’identification, de l’entourage et du temps.

Afin de permettre au lecteur de faire connaissance avec les répondant-e-s, voici ci-
dessous un tableau résumant la liste des répondant-e-s ainsi qu’un court résumé
biographique, des situations traitées dans l’analyse pour chacun-e, non exhaustif, mais
néanmoins illustratif de l’ensemble des situations relatées.

Tableau 4.1 Présentation des répondant-e-s

Nom fictif (Code Profession Courte Biographie


d’entrevue) Pays d’origine
Pays (nombre Au Québec
d’années au
Québec/année
d’arrivée)
Âge au moment
de l’entrevue
Niveau d’études
Salambo (CM1) Associé dans une Venu au Québec pour se réaliser professionnellement
Tunisie (10/1998) agence de pub indépendamment de son père suite à un conflit avec lui
38 ans ---------- après une collaboration dans l’entreprise familiale. Il a
Postsecondaire Entrepreneur parrainé sa conjointe qui l’a rejoint 1 an et demi après son
autonome en arrivée. Il a souhaité se réaliser dans un métier qui le
programmation passionne.
web
113

Khira (AM1) Ingénieure Venue au Québec suite à la guerre civile en Algérie. Elle a
Algérie (13/1995) (enseignante- rejoint son mari qui l’a parrainée avec leurs 5 enfants, mais
Manquant : env. chercheure) elle s’est rapidement retrouvée mère monoparentale. Khira
50 ans ---------- a étudié en Belgique avec son ex-mari. Elle avait
Postsecondaire Éducatrice école rapidement trouvé un emploi dans son domaine, mais suite
secondaire aux pressions professionnelles l’empêchant d’être assez
présente pour ses enfants (et mésententes avec une
collègue), elle a décidé de trouver un emploi lui permettant
de soutenir ses enfants tout en travaillant.

Lina (AM2) Études, Venus au Canada influencé par des amis de son mari, Lina
Algérie (8/2000) mari était pense que son mari souhaitait se soustraire aux
34 ans entrepreneur responsabilités familiales trop pesantes qu’il vivait depuis
Postsecondaire ---------- le décès de son père pour se consacrer à sa petite famille. Il
Emploi avait le rêve d’ouvrir un restaurant avec son ami, mais le
administratif à manque d’argent a eu raison du projet.
l’Université, mari
chauffeur de taxi
Syrine et Hamza Syrine aux Suite aux années de guerre civile en Algérie, Syrine
(AM3) études; Hamza : souhaitait partir. Hamza a fait les démarches d’immigration
Algérie (10/1998) Informaticien sans lui dire pour qu’elle ne soit pas déçue si jamais. Elle a
Syrine : 40 ans ---------- eu des expériences de bénévolat dans des organismes
Hamza : 46 ans Syrine, (destinés aux immigrant-e-s) et tout comme son mari, elle
Postsecondaire enseignante en a repris des études dans un domaine dans lequel il y avait
français langue un besoin d’employé-e-s, ici pour enseigner le français aux
seconde. immigrant-e-s non-francophones.
Hamza,
enseignant en
mathématique
Hassiba et Ali Hassiba Suite à la guerre civile en Algérie, Ali a fait une demande
(AM4) enseignante au d’émigration dans une agence américaine et son dossier
Algérie (12/1996) primaire et Ali semble avoir été acheminé vers le Canada, car il été surpris
Hassiba : 54 ans cadre dans une de recevoir des formulaires pour le Canada et le Québec.
Ali : 56 ans banque Pour lui et elle, c’est une chance. Hassiba qui était
Postsecondaire ---------- enseignante a travaillé en garderie pendant 9 ans et, au
Hassiba, moment de l’entrevue, elle préparait son examen pour
éducatrice en pouvoir faire des remplacements comme enseignante. Elle
garderie. ressent un épuisement en raison de son rythme de vie
Ali, entrepreneur conciliant famille et emploi. Ali est passé par différents
lavage auto essais de carrière (Taxi, bacc. pour enseigner, car il y a de
la demande, mais il voulait être à son compte donc il a géré
un bistrot et un lavage auto).

Abbas et Amina Cadres supérieurs Influencé par un ami qui avait le projet migratoire avant lui,
(AM5) dans une Abbas voulait créer un cercle d’intellectuels, de militants
Maroc (4/2004) entreprise (Abbas avec d’autres ami-e-s. Abbas a rapidement trouvé un
Abbas : 38 ans dans la gestion du emploi de conseiller en sécurité financière, mais il a réalisé
Amina : 34 ans personnel, Amina qu’il ne pouvait pas être assez présent pour sa famille avec
Postsecondaire dirigeait le cet emploi. Il a repris des études pour trouver un emploi
service financier). pour être plus présent et réaliser son rêve de cercle de
114

---------- réflexion et de changement social. De son côté, 2 mois


Abbas aux études. après l’accouchement, Amina a trouvé un emploi dans son
Amina, agente de domaine. Abbas s’est alors proposé pour s’occuper de leur
recouvrement. fille, étant aux études, à ce moment.

Héla (AM6) Création de Encouragé par un ami, le projet migratoire a été amorcé par
Algérie née en vêtements le mari de Héla. Il et elle se sont connus en France. La mère
Tunisie (8/2000) ---------- de son mari est française, mais étant sur le chômage en
44 ans Garderie en France il a voulu tenter le rêve canadien. Héla était très
Postsecondaire milieu familial déçue à son arrivée, mais au lieu de sombrer dans le
découragement de se trouver un emploi, elle a décidé de se
consacrer à sa famille, par choix. Héla vient d’une famille
aisée, sa vie au Québec est loin de ressembler à sa vie
d’avant. La vie est d’autant plus difficile que la famille est
loin. Héla est désormais divorcée. La routine froide et les
difficultés ont eu raison de leur couple.

Farida (AM7) Farida, Farida a initié le projet migratoire avant de se marier. Son
Maroc (3/2005) communication frère lui en parlait et elle ne se sentait pas bien au Maroc,
33 ans Mari, Délégué-e-s pas tranquille. Elle a fait plusieurs voyages avant de
Postsecondaire médicale (tous les s’installer. Quand elle a été acceptée, elle venait de se
deux) marier, mais son mari ne voulait rien savoir de Montréal.
---------- Elle a regretté d’être venue, de ne pas avoir fait d’études
Farida, sans comme son mari, elle a un sentiment d’avoir tout perdu.
emploi (mère au Son domaine est la communication et elle ne pense pas
foyer) trouver d’emploi parce qu’elle porte le voile qui a suscité
Mari, infirmier beaucoup de questions lors d’entrevues d’embauche
précédentes dans différents domaines.

Anissa (AM8) Électricienne Venue avec ses enfants sans son mari qu’elle parrainait au
Maroc (1/2007) ---------- moment de l’entrevue. Elle ne savait pas ce qu’elle allait
39 ans Sans emploi faire pour sa carrière professionnelle, elle attendait son
mari. Elle ressentait une profonde tristesse parce que l’amie
chez qui elle pensait trouver un refuge chaleureux, le temps
de se reconstruire, l’a poussé à vite se trouver un logement
à elle.

Aïcha (AM9) Gérait un bureau C’est Aïcha qui a voulu émigrer au Canada et son mari (un
Maroc (1/2007) de services d’aide Français expatrié au Maroc) a accepté. C’est son goût pour
34 ans à l’immigration la découverte et la rencontre avec d’autres cultures qui l’a
Postsecondaire vers le Canada motivé à partir. Pour leur fils c’est plus difficile, il est très
avec son mari attaché au Maroc. Aïcha et son mari viennent de terminer
---------- les démarches pour obtenir leurs équivalences et pendant
En train de qu’elle s’occupe de leur fils, son mari fait les démarches
monter leur pour créer leur société.
société
Néjiba (AM10) Étudiante en Vivait des difficultés financières et des conflits avec sa
Tunisie (8/2000) médecine famille, elle est venue avec son mari pour offrir un meilleur
115

38 ans ---------- avenir à leur fille. Elle est Médecin, mais son mari n’avait
Postsecondaire Médecin pas réussi aussi bien qu’elle, ce qui a généré des
généraliste mésententes dans leur couple. Il fait son stage au moment
de l’entrevue pour devenir lui aussi Médecin.

Latifa et son mari se sont rencontrés pendant qu’il et elle


Latifa (NS1) Études faisaient leurs études en France. Il est parti avant elle alors
Maroc (8/2000) ---------- qu’elle était enceinte et elle l’a rejoint quelques mois plus
Manquant : env. Sans emploi tard. Il et elle ont connu par la suite des problèmes
35 ans (mère au foyer conjugaux qui se sont soldés par une séparation. Il et elle
Postsecondaire par choix) ont envisagé de sauver leur couple au moment de
l’entrevue via une thérapie/médiation familiale.

Landalou et Lili Études Fasciné par les grands espaces verts qu’il avait vus un jour
(NS2) ---------- dans un Atlas, Landalou est arrivé seul alors qu’il venait de
Maroc (7/2001; Landalou, se marier avec Lili. Il n’avait pas réussi à joindre son ami
4/2004) enseignant et censé l’accueillir. Il-elle-s ont vécu séparé-e-s le temps du
Âges manquant : envisage un parrainage (1 an et demi). C’est une dame rencontrée par
env. 30 ans doctorat. hasard dans le métro qui lui a permis de se connecter à un
Postsecondaire Lili, ressources réseau d’ami-e-s et son logement. Il et elle ont une fille de
humaines 2 ans. Bien qu’elle porte le voile, Lili a trouvé un emploi
facilement grâce au réseau de HEC. Il et elle partagent la
passion que Landalou a pour la poésie en gérant ensemble
une association en collaboration avec un ami québécois.

Leyla (NS3) Études Venue pour rejoindre celui qui est devenu son mari par la
Tunisie (10/1998) ---------- suite, elle a abandonné ses études en biologie pour
33 ans Responsable du littérature française pour pouvoir venir au Canada, car
Postsecondaire service à la c’était les études les moins chères, exemptées du tarif
clientèle étudiant-e étranger-e par le gouvernement. Sa mère ne
l’aurait pas laissée partir payer des études qui étaient
gratuites dans leur pays. Elle nourrit toujours le rêve de
reprendre ses études de biologie. Leyla a été victime de
sabotage de son travail par une collègue québécoise qui
jalousait sa promotion.

Jasmine et Jasmine, Venus au Québec suite à une faillite de l’entreprise dans


Mourad (NS4) secrétaire de laquelle travaillait Mourad sans retour à l’emploi depuis.
Maroc (1/2007) direction Au Québec, il ne trouve pas d’emploi dans son domaine
Jasmine : 40 ans (ses compétences et expériences de 17 ans ne sont pas
Mourad : 48 ans Mourad, reconnues) et a très honte de percevoir l’aide sociale, mais
Postsecondaire technicien de continue d’envoyer des CV et voit son agent d’Emploi-
laboratoire chimie Québec pour envisager une formation. Jasmine porte le
---------- voile et s’est fait dire à Emploi-Québec qu’elle ne
Sans emploi (tous trouverait pas d’emploi dans domaine si elle le garde. Elle
les deux) garde espoir et envisage de créer une entreprise de
116

nettoyage avec une amie tout en attendant des réponses


pour une formation pour devenir éducatrice en garderie.

Yasmine et Rafiq Yasmine, Ont choisi le Canada pour ses valeurs et son contexte social
(NS5) Chargée de plus ouvert. Ils avaient ce vieux rêve de venir au Canada
Maroc (1/2007) clientèle depuis leur rencontre, mais sont venu-e-s plus de 15 ans
Yasmine : 46 ans plus tard. Il et elle ne s’identifient pas à la mentalité
Rafiq : 45 ans Rafiq, marocaine et souhaitaient partir pour cette raison
Postsecondaire Responsable notamment. Au moment de l’entrevue, il et elle ont un
financier travail alimentaire, mais cherchent à intégrer leurs
administratif domaines professionnels respectifs. Néanmoins, la priorité
---------- ce sont leurs 3 enfants, qu’il-elle-s aillent à l’école et
Yasmine, trouvent un-e des deux parents présent-e-s à leur retour.
représentante
Avon
Rafiq, centre
d’appel
Assia (NS6) Assia, traductrice Assia et son mari étaient traducteur-rice-s dans leur pays,
Algérie (5/2003) Son mari, mais suite à des tentatives infructueuses pour son mari, elle
33 ans interprète de n’a pas essayé sachant qu’elle serait discriminée étant
Postsecondaire conférence donné qu’elle porte le voile. Porter le voile est un sujet de
---------- conflit avec son père qui ne le cautionne pas. Son mari a
Assia, emploi travaillé dans un hôtel et regrettait de faire venir sa femme
organisme dans un pays où elle ne trouverait pas d’emploi dans son
communautaire domaine. Néanmoins, plus qu’un emploi il et elle sont
Son mari, études venu-e-s chercher du repos moral et ont fui la guerre civile.
Lilitchka (NS7) Hôtesse de l’air Pendant ses années comme hôtesse de l’air, Lilitchka
Maroc (1/2007) ---------- venait souvent au Canada et aspirait à y vivre pour son côté
51 ans Sans emploi accès à la culture (elle est artiste-peintre), pour l’éducation
de sa fille (elle est monoparentale). Elle donne des ateliers
bénévolement dans un organisme communautaire au
moment de l’entrevue.

Myriem et Myriem, Pour Karim émigrer au Canada est un vieux rêve nourri par
Karim (NS8) Assistante les histoires de son père et de son grand-père. Lui n’a
Algérie (4/2004) technique en jamais voulu quitter son pays, mais ce Canada raconté
Myriem : 38 ans économie paraissait être un autre monde à découvrir. Myriem ne
Karim : 37 ans Karim, souhaitait pas particulièrement partir, mais sa sœur étant
Postsecondaire Informaticien présente au Canada lui a permis d’accepter plus facilement
---------- cette décision. Karim est désillusionné de n’avoir pas
Myriem, trouvé d’emploi dans son domaine et entretient avec
enseignante à la d’autres personnes désillusionnées de son entourage le rêve
Mosquée de retourner dans leur pays pour retrouver leur vie d’avant,
Karim, aéroport, mais Myriem sait que cela ne sera pas plus facile, mais
nettoie les cabines représenterait une autre migration alors elle préfère tout
d’avions tenter d’abord au Québec avant de l’envisager.

Nedjma et Nedjma, Avaient choisi le Canada pour son ouverture et sa tolérance


Zinedine (NS9) conseillère en aux personnes de confession musulmane. Zinedine
117

Algérie (4/2004) emploi, travaille dans son domaine, mais avec des responsabilités
Nedjma : 32 ans enseignante moindres. Il est néanmoins passé par plusieurs petits
Zinedine : 36 ans universitaire ; boulots aux horaires très pénibles avant de trouver cet
Postsecondaire Zinedine, emploi. Nedjma était conseillère en emploi dans une
responsable agence qui avait des coopérations avec le Canada.
informatique
banque assurance
----------

Nedjma, Ses connaissances du marché du travail local l’ont aidé


conseillère en dans ses démarches et elle a trouvé un emploi dans son
emploi domaine, mais elle avait déjà prévu un plan B, retour aux
Zinedine, support études, au cas où cela ne se passerait pas bien.
informatique

Ainsi, cette mise en perspective permettrait d’enrichir les analyses relatives aux
dynamiques migratoires tout en ouvrant la possibilité de révéler parallèlement des
éléments de la migration qu’il serait possible de retrouver dans la vie ordinaire
parsemée d’événements, de transitions et de bifurcations (Bauman, 2006).

4.4 Considérations éthiques

Les thèmes abordés dans le cadre de cette recherche sont très personnels, car ils
touchent au vécu et certains événements peuvent avoir été difficiles à gérer ou avoir
généré des tensions avec l’entourage. Considérant ces possibilités, certains principes
éthiques ont été respectés lors de la tenue des entrevues. Tout d’abord, des formulaires
de consentement ont été fournis aux répondant-e-s dans lesquels se trouvent toutes les
informations relatives au projet de recherche METISS ainsi que les thèmes abordés lors
de l’entretien et la possibilité que des analyses secondaires soient effectuées dans le
cadre de cette thèse notamment. Ils ont été lus avec les répondant-e-s et expliqués en
détail en début d’entretien, tout en leur demandant leur consentement à être enregistré
afin de faciliter la prise de note. Leur possibilité d’arrêter l’enregistrement ou
l’entretien à tout moment sans justification de leur part leur a également été
communiquée. Les conditions d’anonymat et de respect de la confidentialité des
118

informations confiées ont été abordées, à savoir : changer leur nom lors de la diffusion
des résultats, changer des détails de certaines situations qui, de par leur singularité,
permettraient au lectorat de les identifier et de détruire les enregistrements une fois la
recherche terminée.

Hormis ces considérations formelles propres à la situation d’entretien, nous souhaitions


aussi que les répondant-e-s ne soient pas heurté-e-s par les conditions d’enquête. En
effet, certains thèmes et sujets qui émergent lors de l’entretien peuvent être chargés
émotionnellement et j’ai alors pris soin de ne pas quitter la personne sur l’évocation
d’un souvenir difficile. Ainsi, si l’entretien se terminait par l’évocation d’un sujet
sensible, j’ai tâché de poursuivre l’entrevue afin de réorienter le récit sur un aspect
positif de son expérience afin de m’assurer de son bien-être avant de la quitter.

Enfin, j’ai suivi la formation en éthique de la recherche offerte en ligne par le Groupe
consultatif interagence en éthique de la recherche durant le mois de janvier 2016 et le
certificat d’éthique a été obtenu en mai 2016.

4.5 Méthode d'analyse et de présentation des résultats

L’analyse sera présentée dans les chapitres qui suivent autour des 4 dimensions des
épreuves de l’« Individualité-migrante », à savoir les bifurcations, l’identification,
l’entourage et le temps. Un chapitre discussion résumant l’ensemble des épreuves
communes suivra la présentation détaillée des résultats relatifs aux dimensions
spécifiques.

Étant donné que ce sont les expériences de vie de « migrant-e-s » en contexte de


contingences qui font l’objet de cette analyse, celles-ci étant généralement jalonnées
d’événements de plus ou moins grande ampleur, elles ont nécessité deux étapes
principales d’analyses : 1) Relever les événements significatifs et les éléments de
119

routines dans les récits ; 2) Dégager les caractéristiques communes et les tendances
générales selon les dimensions sociologiques des épreuves de l’« Individualité-
migrante » (bifurcations, identifications, entourage, temps).

Les verbatim ont été codés à l’aide du logiciel N’Vivo selon une démarche déductive
et inductive. Nous avons effectué une analyse en utilisant l'approche développée par
Miles et Huberman (1994), classant les codes par thèmes et sous-thèmes dérivés du
cadre conceptuel, des données et des thèmes identifiés par le guide d’entrevue en
laissant la place à de nouveaux éléments d'émerger du matériel (Miles et Huberman,
1994; Laperrière, 1997). Nous avons classé les extraits d’entrevues selon les
dimensions sociologiques exposées dans le chapitre précédent, à savoir les expériences
de bifurcations (migratoire, mais aussi propre à l’expérience de vie et des transitions
une fois installé-e-s au Québec), les éléments évoqués par les répondant-e-s pour
décrire leurs d’identifications, leurs interactions et qualifications de leur entourage
ainsi que leur expérience des différentes temporalités.

Il s’agissait de relever dans les récits, les bifurcations et autres événements majeurs
significatifs tels que des transitions ou événements associés au cycle de vie (naissance,
maladie, décès d’un proche). Les éléments évoqués par les répondant-e-s représentant
les ancrages de leurs identifications, les différentes interactions et évocations de leur
entourage ainsi que leur manière de décrire les différents types de temporalités ont
également été classés. De nombreux sous-thèmes d’analyse sont ressortis comme les
temporalités relatives aux bifurcations et au quotidien, les renégociations identitaires
en fonction de certains événements relatifs aux statuts familiaux et professionnels, une
resocialisation impliquant l’entourage et la reconnaissance comme élément identitaire
significatif. L’idée était d’explorer et d’illustrer les épreuves communes (Martuccelli,
2010b) de l’« Individualité-migrante ». Ainsi, la stratégie d’illustration consiste à
retracer certaines caractéristiques émanant de la littérature dans l’optique de les mettre
120

en perspective avec celles relatives à l’expérience « migratoire » émanant du terrain


sans forcément viser l’exhaustivité.

Dans l’univers empirique thématique des bifurcations, on retrouve des éléments relatifs
au contexte dans le pays d’origine, l’expérience pré-migratoire, l’arrivée au Québec, la
perception du pays d’accueil, leur rapport à la citoyenneté (transversal avec la
dimension identification), leurs projets et rêves pour l’avenir. Dans la thématique de
l’identification, on retrouve des éléments relatifs aux parcours scolaires et
professionnels, aux personnes significatives (aides et conflits), aux rôles de femmes,
d’épouse, d’homme, de mari et de parents, mais aussi aux valeurs, principes, religion
et perception du Québec, perception des Québécois-e-s de soi (définition de soi par soi
et de soi par autrui), pour n’évoquer que ceux-là. La thématique de l’entourage
regroupe les implications de l’entourage en termes de soutien dans la bifurcation
migratoire et au quotidien, mais aussi en termes de repères d’identification et de
resocialisation. Dans la thématique relative au temps, on retrouve des éléments propres
au temps du départ et de l’arrivée, au temps quotidien, au temps des études et passés
au travail, mais également les temporalités propres aux transitions et événements de
type cycle de vie (grossesse/accouchement, maladie, décès, etc.).

Dans le cadre de cette réflexion, l’expérience « migratoire » pourrait permettre de


mettre en évidence, l’expérience contemporaine de l’adaptation aux changements
générés par des événements survenant dans les trajectoires de vie pouvant entraîner
petites et grandes migrations, mais aussi un quotidien contemporain qui transforme
régulièrement les repères, les valeurs et les identifications. Dans cette optique, les
chapitres qui suivent visent à présenter les résultats selon les dimensions sociologiques
spécifiques des épreuves de l’« Individualité-migrante ».

Dans les 4 chapitres présentant les résultats, j’ai choisi des exemples qui venaient
illustrer des éléments qui résonnaient avec le cadre conceptuel (Bifurcations,
121

Identifications, Entourage, Temps), notamment, lorsque ces éléments révélaient des


épreuves communes (Martuccelli, 2010b) ou manière de faire face à ces situations de
bifurcations, d’identifications, d’entourage et de temps en mouvement ou en
renégociation. J’ai également sélectionné des exemples qui ressortaient du terrain de
manière significative. Les éléments qui venaient davantage du terrain et des thèmes
évoqués lors des entrevues sont en rapport à l’expérience migratoire, aux mouvements
dans les sphères professionnelles et/ou résidentielles et/ou personnelles, à l’expérience
de la parentalité et rapport avec autrui. J’ai organisé les chapitres afin de présenter les
résultats propres à chaque thème empirico-conceptuel (Bifurcations, Identifications,
Entourage, Temps).

Plus précisément, dans le chapitre sur les bifurcations, j’ai choisi des exemples afin
d’illustrer les situations qui se produisent avant, pendant et après la migration en
fonction des événements évoqués par les répondant-e-s dans les sphères résidentielle,
professionnelle, familiale, relationnelle particulièrement. Dans le but de mettre cette
expérience « migratoire » en perspective avec le cadre conceptuel, j’ai donc choisi des
exemples en lien avec les épisodes de transition et de bifurcation dans la sphère
résidentielle (partie 1), professionnelle (partie 2) et familiale (partie 3) parce que ces
éléments ressortaient particulièrement des entrevues dans ce qu’ils avaient de commun
avec le cadre conceptuel.

Dans le chapitre sur les identifications, j’ai choisi des exemples abordant davantage les
changements en lien avec les sphères identitaire et relationnelle décrites dans le
chapitre conceptuel. J’ai donc pris des exemples illustrant la manière dont les
répondant-e-s parlent d’elles-eux, de qui ils sont, de comment ils se définissent dans
leur rapport à soi et aux autres. L’aspect professionnel est ressorti de manière certes
très importante, mais la manière dont les répondant-e-s se (re)définissent comme
parents également - via ce qui sera transmis aux enfants notamment.
122

Dans le chapitre sur l’entourage, j’ai choisi des exemples permettant d’illustrer la
manière dont l’entourage participe ou non lors des épisodes de bifurcation et de
transition (selon les exemples théoriques évoqués dans le chapitre conceptuel), au
moment des départs et arrivées particulièrement, puis dans la sphère professionnelle et
familiale plus précisément ensuite, car encore une fois, ceux-ci ressortaient
particulièrement dans les entrevues.

Enfin, dans le chapitre sur le temps, j’ai cherché dans les entrevues des exemples
illustrant la manière dont les répondant-e-s évoquaient leur rapport au temps dans les
moments entourant des événements particuliers de bifurcations et de transitions, mais
aussi lorsque la routine revenait une fois l’épreuve de l’événement dépassée : les
moments de rapport au temps quotidien. Pour ce thème, le concept d’un temps
quotidien accéléré ressortait particulièrement dans la littérature chez plusieurs
auteur-e-s (Rosa, 2010; Aubert, 2003; Bauman, 2006), mais décrit de manière
différente (urgence, accélération, présent infini). Cette différence, mais également les
témoignages des répondant-e-s sur ce sujet ont suscité mon intérêt au moment de
l’analyse afin de ne pas tenir compte uniquement de ce qui se passait lors des
événements significatifs, mais aussi lors des moments de routine retrouvée. Les
situations décrites dans ce chapitre ont pour particularité d’illustrer les manières dont
les répondant-e-s éprouvent les Temps de la migration, mais aussi les différents
chevauchements de Temps au quotidien : 1) Temps de travail et Temps de famille ; 2)
Temps de famille et Temps de couple et ; 3) Temps de famille et temps pour soi.

Même si mon objectif est de présenter les résultats selon les 4 thèmes de la manière la
plus séparée possible, le lectorat pourra néanmoins constater qu’il est parfois difficile
de ne pas laisser un autre thème venir visiter le thème qui fait l’objet du chapitre, du
fait de sa proximité analytique. Ainsi, le chapitre V présentera les résultats relatifs au
rapport aux bifurcations, le chapitre VI ceux des identifications, le chapitre VII le
rapport à l’entourage et le chapitre VIII le rapport au temps. Dans le chapitre IX, qui
123

est davantage un chapitre de discussion, je reviendrai sur les épreuves communes


articulées selon les dimensions spécifiques ainsi que sur les épreuves qui semblaient
particulièrement imbriquées.
CHAPITRE V

L’ÉPREUVE DES BIFURCATIONS

Les bifurcations se caractérisent par des événements dans les parcours de vie qui
chamboulent une à plusieurs sphères sociales simultanément. La sphère résidentielle
chamboulée correspond à un changement de lieu de vie (type de logement, quartier,
pays); dans la sphère professionnelle, un épisode de chômage ou une reconversion
professionnelle a pour effet d’en modifier la trajectoire; la sphère identitaire en
mouvement concerne la (re)définition de soi; la sphère relationnelle désigne, dans un
contexte de contingences, un entourage qui se transforme au fil des événements de la
vie et du quotidien des personnes.

La migration représente une bifurcation majeure puisqu’elle bouleverse simultanément


les quatre sphères, mais des épisodes de chômage, de changement de carrière, de
divorce ou l’arrivée d’un enfant peuvent également avoir pour effet de transformer ces
sphères pour l’ensemble des individus et entraîner des bifurcations pouvant être
considérées comme des petites migrations. Néanmoins, prendre pour situations
emblématiques les situations de migration nous apprend que hormis ces
transformations dans les sphères sociales des individus, l’épreuve des bifurcations
semble représenter surtout une manière particulière dont les individus abordent les
passages d’un monde à un autre.

Les expériences « migratoires » illustrent de manière emblématique cet impératif du


mouvement associé à la réalisation de soi et la quête de la place qui est sienne,
125

mouvement d’un espace social à un autre accentué par un mouvement dans l’espace
géographique. L’imaginaire de l’Ailleurs joue ici un rôle catalyseur du mouvement,
réceptacle de tous les espoirs et de toutes les motivations à bouger, mais surtout sa
simple présence, le fait qu’il y ait toujours un Ailleurs, « au cas où », semble représenter
un indicateur de ce monde en mouvement. Un Ici et un Ailleurs formant ainsi, la clé de
voute des bifurcations.

5.1 Bifurcation migratoire

5.1.1 Imaginer l’Ailleurs

En partant des situations pré-migratoires des répondant-e-s et des raisons d’émigrer ou


éléments déclencheurs de la bifurcation, différents aspects apparaissent tels que la
perception du pays d’origine et du pays d’accueil, le rapport entretenu avec le pays
quitté, et la place et les aspirations investies dans cet Ailleurs tant imaginé : « On
pensait tout le temps à partir, ouais. Parce que déjà la mentalité marocaine n’est pas la
nôtre. On est un peu … je dirais un peu européen dans notre mentalité vis-à-vis donc
la vie normale là-bas. Et le mode de vie ce n’est pas ça. Ça ne nous convient pas »
(Yasmine, NS5). Ces propos semblent illustrer une certaine sensation de ne pas se
sentir à sa place, de se savoir appartenir à un autre monde que celui dans lequel la
personne vit, sensation qui, avec d’autres raisons, déclenchera le départ.

Telle une fenêtre ouverte sur l’Ailleurs, les histoires d’ami-e-s ou de connaissances
parti-e-s pour réussir ou de la famille expatriée aux quatre coins du monde (Angleterre,
France, Suisse, Espagne, États-Unis, Canada) nourrissent l’imaginaire du départ et
d’une vie exaltante qui les attend à l’étranger : « Déjà quand j’étais encore au Maroc,
elles étaient déjà parties. L’une est partie en Suisse, et l’autre elle est partie en Suède,
et une s’est mariée, elle est devenue ministre » (Yasmine, NS5). Pourtant, la plupart
des répondant-e-s « migrant-e-s » avait une situation professionnelle et matérielle
126

relativement stable avant de partir. Les répondant-e-s exerçaient des professions


hautement qualifiées telles que professeur-e-s, traducteur-ice-s, technicien-ne de
laboratoire, responsable financier administratif, analyste financier, agent-e
commerciale, hôtesse de l’air, assistant-e de direction, conseiller-e en emploi et en
immigration, cadres, chef-fe-s d’entreprises, informaticien-e-s, responsable du
département informatique dans une banque-assurance, etc. : « On avait notre situation
au Maroc ! Une très bonne situation ! On gagnait, moi je gagnais très bien ma vie là-
bas, j’avais ma voiture, j’avais ma maison, j’avais mon argent ! » (Farida, AM7).

Ainsi, c’est dans les perceptions du pays d’origine, mais surtout dans celles du pays
d’accueil qu’il semble possible de trouver les mécanismes de construction de tout un
imaginaire de l’Ailleurs qui fascine. Un contexte difficile dans le pays d’origine semble
également contribuer au départ de ces familles vers cet Ailleurs perçu comme étant plus
stable et sécuritaire. Pour les répondant-e-s qui ne se sentaient pas « tranquilles » dans
leur pays : « Je me sentais bien dans ma peau ici, que là-bas. J’étais mal à l’aise là-bas.
Pourtant c’est mon pays. Je n’étais pas tranquille, je ne faisais pas ce que moi je voulais
faire, j’ai toujours fait attention », le Canada incarnait la sécurité. Quelques voyages
avant l’immigration permettent de le constater : « Donc à chaque fois que je venais ici,
je sortais que ça soit à 4h du matin, 3h du matin, il n’y a pas des dires. C’est tranquille,
je suis bien » (Farida, AM7)

Évidemment on retrouve un imaginaire de l’Ailleurs nourri par celles et ceux qui ont
immigré précédemment au Canada. Des histoires héroïques d’un « oncle […] il a été
parmi les diplomates de 1970 ici au Canada » (Lina, AM2). Des frères et sœurs venus
avant dont les diplômes n’ont pas été reconnus ne semblent pas enlever de la magie à
cet Ailleurs qui reste perçu comme un véritable symbole de réussite :

Amina : Il a refait son Bacc. à HEC. Int. : Son Bacc. HEC au complet !
Pourquoi ? Il n’a pas été reconnu ? Amina : Parce qu’il avait fait une école
privée au Maroc. Ce n’est pas un système public universitaire académique.
127

Alors ici, ils lui ont dit : « Ouais, c’est correct mais là ce qu’on peut te faire
c’est qu’on va t’enlever quelques cours ». Mais lui il était impressionné
avec ses copains par HEC. Parce qu’à l’UQAM ils lui auraient reconnu
son diplôme. D’ailleurs un type parmi les cinq, il est parti à l’UQAM, il a
commencé par un MBA, il a fait un MBA direct. Il a été accepté. Mais eux,
pour eux, c’était… Prestigieux. Ils sont partis, ils ont refait leur Bacc.

Amina (AM5)

La perception idyllique de l’Ailleurs qui comble les besoins reste intacte. De plus, le
Canada a progressivement remplacé l’Europe comme destination prometteuse, car très
apprécié pour son ouverture et son souci de lutter contre le racisme et les
discriminations. Comme bien d’autres, Jasmine et Mourad (NS4) se sont fait dire par
l’avocat en charge de remplir leur demande d’immigration : « Si vous partez au Canada,
vous allez trouver du travail facilement […] Votre salaire va doubler ou bien tripler »,
et par leurs ami-e-s « qu’il y avait des opportunités de travail ici, au Canada. Vu que
vous avez, par exemple, moi, une licence en chimie, tu peux travailler facilement »
(Mourad, NS4). Ce mythe de facilité et d’abondance propre au Canada se répand dans
les pays d’origine des répondant-e-s et entretient l’imaginaire d’un Ailleurs accueillant
et prospère pour celles et ceux qui désirent venir y travailler. Une autre idée se répand.
La majorité des répondant-e-s n’avait pas visité le Québec avant de s’y installer et l’ont
principalement découvert via Internet. Deux choses importantes ressortent à propos du
Canada : les possibilités d’emploi dans son domaine et le froid.

Avec un système social d’éducation et de santé et une réputation mondiale meilleure


que les États-Unis notamment en ce qui concerne l’aide humanitaire et le système
éducatif, le Canada représente les avantages de l’Europe en plus tolérant et ouvert sur
le monde :

C’est un peu comme les passeports européens. Le problème, c’est en plus,


tu avais accès au Canada. L’autre chose, j’ai vu qu’au Québec, il y avait
l’assurance médicaments, il donnait des bourses si elle voulait étudier.
128

Donc elle [sa fille] pouvait faire des études qui étaient reconnues
mondialement ! Et en plus, elle avait la possibilité de faire la résidence
permanente. Parce que en Europe, c’est quasi impossible d’avoir les
papiers.

Néjiba (AM10)

Même celles et ceux qui ont visité le pays avant de s’y installer le perçoivent avec ce
regard idéalisant. Cependant, c’est aussi autre chose que le travail qu’on y cherche. À
la question « Qu’est-ce qui t’a motivée pour immigrer, les raisons qui t’ont poussée à
quitter le Maroc ? », Lilitchka (NS7) qui est venue souvent au Canada durant sa carrière
d’hôtesse de l’air nous confie avoir perçu un endroit dans lequel elle allait « pouvoir
être bien dans [s]a peau » :

Je fréquentais les restaurants, les cafés, les gens de l’hôtel, les amis que
j’avais ici. Et ça m’a toujours attirée de venir, je voyais une autre qualité
de vie, quoi. […] Je faisais les visites, les musées, les librairies, et tout ça.
Tout ça, ça m’a vraiment intéressée surtout aussi pour mon enfant, je me
disais : « Elle va être vraiment choyée dans ses études ». […] Il y a la
facilité des bibliothèques, les gens peuvent prendre ce qu’ils veulent,
emprunter les livres qu’ils veulent, faire leur recherche. Il y a plein
d’activités culturelles […] Donc je voulais avoir un changement, malgré
que chez moi, je ne manquais de rien, je touchais bien, j’avais un très bien
salaire en tant qu’hôtesse de l’air, vraiment j’étais gâtée et tout.

Lilitchka (NS7)

Que ce soit pour se réaliser sur les plans professionnel et personnel, ou pour offrir un
cadre d’études idéal pour leurs enfants, le Canada représentait une porte d’accès à un
« rêve […] tellement beau, tellement profond » (Latifa, NS1) qui remonte pour certain-
e-s même, à une enfance bercée par les histoires d’un magnifique pays raconté par un
père et un oncle :

Karim : Il [son père] m’a beaucoup influencé. Lui, le Canada pour lui,
c’était magnifique ! […] [rire] Ouais, mon père et mon oncle […] quand
129

ils parlent du Canada, c’est un autre monde, c’est beau, c’est vaste, c’est
vert, il y a de l’eau, c’est magnifique quoi. Puis cette image m’est restée.

Puis à un moment donné, le monde parlait d’immigration, immigration,


puis je me suis dit : « Pourquoi ne pas essayer là ? » […] J’avais tout pour
ne pas quitter l’Algérie. Mais je l’ai fait quand même parce que c’est un
vieux rêve. […]

Un an, avant de venir, il y a un ami à moi qui est venu un an avant moi,
mais lui il m’a raconté, là c’était le tableau noir du Canada. Puis moi, je ne
voulais pas croire […] il disait que c’est dur, qu’il n’y a pas de travail, puis
ce n’est pas facile. Int. : Et ça n’a pas empêché de … K. : Non.

Karim (NS4)

Par ailleurs, les processus et stratégies d’adaptation se mettent d’ores et déjà en


place dans la période précédant l’émigration, au moment de la planification du
projet migratoire notamment. Lors de la préparation au grand départ, l’entourage
semble impliqué et le rapport que les répondant-e-s entretiennent avec leurs
ami-e-s et leur famille peuvent prendre différentes formes en fonction des
besoins. Un des aspects qui revient dans les récits est un changement de rapport
avec leur famille qui consiste à redevenir dépendant-e-s de leurs parents
matériellement (soutien financier et hébergement pendant un délai indéterminé)
alors qu’il-elle-s avaient depuis longtemps quitté le domicile familial et acquis
leur indépendance financière. Alors que l’attente peut parfois être très longue,
certain-e-s répondant-e-s ont évoqué avoir vécu dans leurs familles sans savoir
exactement à quel moment il-elle-s allaient pouvoir partir : « Parmi les personnes
qui m’ont aidée aussi c’est ma belle-famille, parce que j’ai habité quand même
deux années avant d’immigrer, donc ils nous ont pris en charge, même si on
travaillait et tout […] On savait qu’on allait partir, mais on ne savait pas quand
est-ce … » (Nedjma, NS9).
130

5.1.2 L’atterrissage

L’arrivée c’est d’abord un moment exaltant durant lequel se mêlent joie et inquiétudes,
mais c’est aussi un enchaînement d’événements caractérisés par le fait de quitter un
univers connu pour se plonger dans l’inconnu ou l’imaginé. Le souvenir du panneau
« Bienvenue au Canada » à l’aéroport et de l’accueil chaleureux des douanier-e-s et
agent-e-s d’immigration marque ce moment de l’arrivée et colle bien à l’image qu’on
s’était faite du pays. Jusqu’ici tout va bien 15. Khira (AM1) qui a rencontré beaucoup
d’obstacles pendant le parrainage en plus de quitter à la hâte une Algérie plongée dans
la guerre civile, se sent soulagée par cet accueil :

Mais il [le père de ses enfants] m’appelle, il me dit : « écoute, même si tu


as les papiers, ne vient pas pour le moment » […] le monsieur, il voulait
pas m’envoyer l’autorisation paternelle. Et ça, ça été mon cauchemar ! […]
Mais mon frère, il connaissait un militaire, qui m’a dit : « écoutez », il m’a
donné un prénom. « Et avec ce prénom, vous allez à l’aéroport, et moi, je
vais leur parler ». […] Alors quand je passe la douane, je donne un fax
bidon, comme quoi le père autorise ses enfants de partir, même pas lisible.
Je le donne au monsieur, le grand chef de la douane, il le prend et je dis :
« je viens de la part de tel ». […] Enfin le monsieur il met beaucoup de
temps à venir, comme Dieu voulait, l’avion a pris du retard. Sinon c’était
fichu ! […] J’étais morte, sincèrement. […] Et puis je passe les émigrants,
et le douanier canadien il me voit : « hé tabarnouche, les émigrants, par là !
» [rire] […] avec les 4 enfants ! 5 ! Y’avait une grande salle et les agents
d’immigration ils étaient là. Mais j’avais tout en règle hein ? et le petit il
pleurait ! mais le monsieur, l’agent de l’immigration, il était très gentil. Il
m’a dit : « bienvenue, vous allez voir, vous allez vous plaire ». Après il me
dit : « y’a quelqu’un qui vous attend ? » J’ai dit : « oui, oui, y’ a quelqu’un
qui m’attend ». Je prends les enfants, je les habille bien, je vais aux toilettes,
et puis on prend le taxi, et il me restait juste ce que j’avais dans le taxi.

15
Référence au film La Haine de Mathieu Kassovitz (1995)
131

Le passage d’un monde connu à un autre se traduit par un enchaînement d’émotions


passant de la tristesse de quitter les siens, son pays natal, à la joie d’arriver dans un
espace désiré et imaginé depuis si longtemps, et avec soi « une centaine de kilos […]
Trois gros bagages ! » histoire d’emporter un peu de familier en terres inconnues.

Jusqu’ici tout va bien… mais dès la sortie de l’aéroport, les désillusions ne tardent pas
à faire surface pour la majorité des répondant-e-s. Entre la déception vis-à-vis de la
beauté et la luxuriance des paysages imaginés et les réalités de l’intégration révélées,
par celles et ceux qui les accueillent, pendant le trajet qui les mène de l’aéroport au lieu
d’hébergement, les premières impressions se caractérisent par un entremêlement
d’émotions positives et négatives, passant des unes aux autres dans un laps de temps
condensé :

La première impression que j’ai trouvé mon mari qui m’attendait avec une
voiture toute neuve. J’ai dit wow on a déjà une voiture ! [Rires] Et ce
n’était pas vrai, ce n’était pas ça. Parce que c’est une location. [Rires] […]
Dès que je me suis assise dans la voiture j’ai commencé à dire avec un peu
d’enthousiasme : « C’est beau ici ». Et il y avait la voix de mon mari qui
venait me dire : « Non ce n’est pas ce qu’on imaginait, tu vas voir »

Latifa (NS1)

Le trajet entre Cote des Neiges et l’aéroport, on ne voyait pas. La neige


elle dépassait les voitures. Les voitures déjà stationnées étaient cachées,
on ne voyait rien. Et les arbres cassés, c’était catastrophique. […] J’ai dit,
« soit une ville en guerre ou un vieil homme qui termine vraiment ses
derniers moments », c’était vraiment, c’était pas beau du tout. […] Mais
j’étais très contente, « ah, je rejoins Nouri ! ».

Leyla (NS3)

La pauvreté présente dans ce pays sidère et va à l’encontre de toutes les représentations


de l’Eldorado canadien : « J’étais déçue, je me suis dit : « C’est ça le Canada ? ». […]
Tu vois qui m’ont dit qu’il y a des mendiants. Moi, je n’ai jamais pu imaginer ça à
132

Montréal » (Yasmine, NS5). Néanmoins, une fois le choc de l’arrivée un peu passé, la
grandeur des rues, des maisons et la beauté des grands espaces dépassent les attentes.
Évidemment, en ce qui concerne les éléments climatiques de l’adaptation à
l’environnement, il-elle-s savaient toutes et tous qu’il faisait froid et certain-e-s étaient
même très étonné-e-s de constater qu’il y avait d’autres saisons que l’hiver. L’hiver
reste néanmoins une grande source de mythe et d’angoisse : « Quand j’ai dit à ma mère
que je vais aller au Canada, elle me dit : « Oh mon Dieu ! », c’est parce que on a un
mythe, il fait tellement froid que y’a une personne qui est sortie sans bonnet et ses
oreilles sont tombées » (Lina, AM2).

En ce qui concerne la sphère résidentielle à stabiliser rapidement, au moment de louer


un logement, entre mauvais accueil, manque d’expérience concernant ses droits en
matière de recherche de logement et discriminations, les recherches de logement
représentent les premières scènes des rencontres entre locaux et nouveaux-elles
arrivant-e-s :

On te pose beaucoup de questions. Les concierges ne sont pas gentils du


tout. Ils ne sont pas accueillants […] et puis quand on te montre quelque
chose […] [c’est] l’appartement le plus sale, le plus truc, pour qu’ils s’en
débarrassent d’abord, parce qu’ils savent que tu es immigrante.[…] Ce
n’est pas comme une Québécoise qui va venir, elle va dire : « Non, vous
devez me montrer le meilleur appartement que vous avez ici », tatati, tatata !
Elle connaît où est-ce qu’elle doit aller. Mais toi, en tant qu’immigrante,
tu viens, tu es pressée, tu ne sais pas qu’est-ce qui va arriver ? Tu ne
connais pas beaucoup aussi. Tu vas te dire : « Ah ! oui ! Ça doit être ça. ».
[…] Et il te le loue très cher ! […] Parce qu’après j’ai connu les prix.

Lilitchka (NS7)

Force est d’admettre que le manque d’expérience et la loi de l’offre et de la demande


ne suffisent pas à expliquer ces différences de traitement et que les discriminations sont
bel et bien à l’œuvre : « J’ai demandé la maison est-ce qu’elle est à louer ? Il m’a dit :
« Ah ! Elle est louée la maison. ». Mais après, un mois après, elle est toujours à louer.
133

Là j’ai compris carrément… » (Zinedine, NS9). De plus, s’imaginer un Canada


luxuriant, d’abondance, dans lequel le quotidien serait plus facile en ce qui concerne
les démarches d’emploi représente la plus grande source de déception et, ajoutant ceci
à cela, vivre dans un premier logement dans un « demi sous-sol » peut vite devenir très
éprouvant :

Zinedine : Parce que bon, Mustapha avait loué ça … Nedjma : Bien il


cherchait quelque chose pour un départ… Z. : Économique… […] Bon, ce
n’est pas de sa faute, parce qu’on ne lui a pas dit qu’on ne veut pas ça. N. :
Mais on ne savait pas ! Z. : Non, on ne savait pas que ça existait ça. N. :
Oui, c’est ça, moi ça m’a choquée. J’étais vraiment déprimée là. […] Moi,
ce qui m’a choquée c’est l’état par exemple, l’une des choses … je te dis,
l’état des maisons. Vivre dans un sous-sol, ça, ça existe ici. Parce qu’après
on a fait la recherche d’un logement, et on a vu des maisons insalubres,
catastrophiques […] C’est ça. Donc pour arriver au choc culturel … Z :
C’était dans la propreté, parce que comme je t’ai dit que le Canada c’était
vraiment pour nous, quelque chose de propre, comme on le voit à la
télévision bien sûr…

Nedjma et Zinedine (NS9)

Néanmoins, en ce qui concerne les valeurs de respect et de liberté attribuées au pays


avant de venir, elles demeurent intactes contrairement à celles d’absence de
discriminations et de racisme qui surprennent et déçoivent énormément.

L’urgence nécessitant de stabiliser le plus rapidement possible les sphères concrètes de


base (résidentielle et professionnelle) une fois réglée, certaines déceptions sont en
cours d’assimilation et de dépassement par le fait notamment de se repositionner en
fonction de ce nouvel environnement. Dans tous les cas, un grand ménage s’impose et
les capacités d’adaptation sont mises à rude épreuve. Le travail d’intégration semble
nécessiter de nombreux efforts, sur une durée beaucoup plus longue qu’imaginée.
Syrine (AM3) mentionne qu’« il y a encore du travail à faire » alors qu’elle et son mari
sont arrivé-e-s au Québec depuis 10 ans au moment de l’entrevue. Elle ajoute : « Et,
134

oui, c’est vrai on a réussi. Mais on est encore en train de s’installer si tu veux ». Abbas
(AM5) s’est détaché des discours idylliques, minimise les situations de discrimination
et mise sur ses capacités d’adaptation pour relever ce défi que constitue la migration :

La plupart des gens qui te disent ça, c’est des gens qui ont levé la barre
trop haut avant de venir, qui croyaient que c’était vraiment l’Eldorado, ils
n’ont jamais préparé leur arrivée, en faisant en sorte, de bien poser des
questions, de se renseigner. Et de dire, que bon, dans n’importe quel
contexte, il y a quand même une logique, c’est travailler, c’est aller
chercher les opportunités, c’est aller chercher les occasions, c’est de poser
des questions, c’est développer un réseau social, c’est développer des
compétences, etc. […] j’ai pris du recul par rapport à ce discours assez tôt,
assez tôt. Parce que je trouvais quand même que ce n’était pas normal de
continuer à critiquer un contexte […] si on est venu ici, c’est parce qu’il y
a des opportunités, c’est parce qu’il y a aussi un chemin à faire. Puis il faut
accepter de faire ce chemin. Il faut accepter de relever de nouveaux défis.
Il faut dire que bon, s’il y a des cas de discrimination qu’on entend par ci
et par là, donc moi … ce n’est pas la règle, c’est l’exception. Ça doit être
l’exception !

Abbas (AM5)

5.2 Trajectoire professionnelle en contexte migratoire

La trajectoire professionnelle dans les parcours « migratoires » nécessite une section


spécifique dans ce chapitre notamment parce qu’elle est largement amalgamée avec le
parcours migratoire dans les témoignages des répondant-e-s, particulièrement au
moment de l’arrivée étant donné l’épreuve non-imaginée qui commence à ce moment.

Le moment de l’arrivée au Québec représente une situation de rupture professionnelle


pour l’ensemble des répondant-e-s. En ce qui concerne les démarches d’intégration sur
le marché de l’emploi, ce qui choque en premier ce sont les exigences de l’anglais sur
un marché du travail situé en terre francophone : « Non, on nous a pas parlé d’anglais.
C’était francophone. […] Parce que le Québec est fier du français » (Khira, AM1).
135

Ainsi, à la barrière de la reconnaissance des compétences, s’ajoute la barrière de la


langue anglaise qui constitue, pour la plupart, une barrière difficilement franchissable
étant donné le niveau d’anglais généralement requis, à savoir être bilingue quand la
plupart ont l’anglais fonctionnel : « Oui, là j’étais vraiment découragé, parce que c’était
l’anglais […] J’ai commencé à prendre des cours d’anglais, j’ai perfectionné mon
anglais un petit peu. Mais après… Ce n’était pas suffisant, il faut vraiment… être
bilingue » (Zinedine, NS9).

Aussi de manière générale, intégrer le marché de l’emploi s’avère moins facile que ce
qui était imaginé :

J’ai vu qu’il a déprimé. J’ai vu que après il a remonté à la surface. Et j’ai


vu que c’était le cas de plusieurs personnes ici. Je n’ai jamais vu quelqu’un
qui dès la première année, elle a trouvé tout : un travail facile, un logement
facile tout. […] La plupart ils souffrent parce que, d’abord le choc culturel,
après le froid et ce n’est pas évident quoi. Immigrer à Montréal c’est une
grande aventure pour la plupart. […] C’est parce que tout dépend du travail
et de est-ce que tu as réussi ou tu n’as pas réussi. Si tu ne réussis pas
quelque chose quelque part, dans un pays, ce n’est pas la peine d’y rester.
Déjà tu es immigrant, tu souffres la nostalgie, tu ajoutes à ça la souffrance
d’un manque d’argent. [Soupir]

Latifa (NS1)

Ainsi, dans la sphère professionnelle, les obstacles à l’intégration professionnelle que


représentent la non-reconnaissance des diplômes, la connaissance de l’anglais,
l’exigence informelle d’avoir une première expérience professionnelle canadienne
pour accéder à un emploi ainsi que les discriminations à l’œuvre, entraînent bien
souvent, si ce n’est « un tournant », une bifurcation spécifique au parcours
professionnel et son lot de difficultés à surmonter. Les parcours des répondant-e-s sont
alors jalonnés de retour aux études, changement de carrière ou de résignation à accepter
la déqualification. Accepter un emploi non qualifié ou dans son domaine, mais en
136

dessous de ses compétences représentent ici des adaptations majeures - pour ne pas dire
des sacrifices - à effectuer en contact avec ce nouvel espace de vie.

Ainsi, survient la nécessité de retrouver un emploi rapidement afin de subvenir à leurs


besoins et à ceux de leur famille, de prendre l’emploi qui se présente même s’il est en
dessous des compétences acquises durant le parcours professionnel initié dans le pays
d’origine, tout en s’efforçant de faire reconnaître les diplômes et compétences acquises
hors du Québec, apprivoiser les techniques de recherche d’emploi locales (adapter son
CV, ses lettres de motivations, sa manière de passer une entrevue) aux normes
québécoises, mais aussi accéder aux informations relatives aux opportunités d’emploi
et aux conditions d’accès à l’emploi qui se trouvent davantage dans le réseau informel
local.

Dans les trajectoires professionnelles des « migrant-e-s », malgré plusieurs séjours


d’études à l’étranger (Suisse, Belgique, France, Angleterre, etc.) censés bonifier le C.V.,
la migration s’accompagne presque toujours d’une déqualification professionnelle ou
au mieux d’un allongement de la durée d’accession à un emploi dans leur domaine.
Pendant ce temps, la trajectoire professionnelle est jalonnée de « petits boulots » dont
chacun oblige à s’ajuster et à s’adapter à chaque nouveau contexte de travail. Une
expérience que les répondant-e-s ont déjà vécu dans le contexte pré-migratoire, durant
leur propre transition du monde scolaire au monde professionnel, mais qu’il-elle-s
doivent reconstruire rapidement dans un nouveau contexte.

Pour les répondant-e-s qui ont un emploi stable, mais pas dans leur domaine et qui
n’ont pas effectué un retour aux études leur permettant de renouveler leurs espoirs, LA
carrière représente bien souvent celle entamée dans leur pays et dont il-elle-s doivent
faire le deuil : « J’ai pas fait mon métier, parce que moi j’adore l’enseignement, ça me
frustre énormément, de pas avoir continué dans mon domaine » (Khira, AM1).
137

Il-elle-s distinguent très bien la différence entre « petits boulots » et LA carrière à savoir
« travailler dans ton profil » :

Ah oui, ce n’est pas facile. Pour l’intégration. La main d’œuvre, il y a des


petits boulots. Il y en a. On ne fait pas de différence. Tu donnes ton service
on te donne ton argent. Mais travailler dans ton profil et tout, ce n’est pas
facile.

Hassiba (AM4)

La différenciation, dans les entrevues entre « petits boulots », « boulots en attendant »


et LA carrière - celle qui correspond à son domaine d’étude, « son profil » agit
finalement comme catalyseur de l’imaginaire de l’Ailleurs, ici LA carrière à
(re)conquérir qui incarne à la fois la stabilité et une réalisation de soi dans la sphère
professionnelle. Parfois, le temps de s’y faire (ou pas), un nouvel Eldorado peut être
imaginé permettant le plus souvent de tenir le coup, c’est la situation illustrée par Karim
(NS8) qui, comme d’autres, après 4 ans au Québec n’a toujours pas obtenu un emploi
satisfaisant correspondant à ses qualifications et ses attentes.

Il s’entoure de personnes partageant la même déception avec lesquelles il envisage le


retour en Algérie comme une solution miracle, ce qui crée des différends avec sa
conjointe Myriem 16. Le témoignage de Myriem illustre le caractère irréversible de la
bifurcation qui, même si le retour est envisagé, ne constituera plus jamais la même
situation que celle avant la bifurcation, mais bien une nouvelle bifurcation :

Ils se rencontrent pour pleurer sur leur sort : « On n’a pas trouvé ! » « On
n’a pas fait ça. » « On devrait faire ça. » « On devrait rentrer, on devrait
rentrer, c’est ça la solution. ». C’est dommage parce que … Moi je lui dis

16
Bien qu’une entrevue sur les 3 ait été réalisée en présence des deux membres du couple, ce témoignage
a été recueilli lors d’un entretien individuel avec Myriem.
138

tout le temps : « Tu stresses pour ça, tu vas attraper quelque chose de grave
pour ça. Tu es venu ici, profites de ce qui est bon ici. Pourquoi ne pas …
Tu ne peux pas rentrer de toute façon maintenant. Tu n’as rien là-bas. ».
On a démissionné on n’a même pas mis … On a démissionné tous les deux.
On n’a pas de maison, on a vendu nos meubles. Tu vas redémarrer à zéro ?

Lui, il pense qu’il a fait une bêtise, il regrette, il veut tout de suite retourner.
Moi je veux tout tenter ici avant de repartir. Je veux avoir le maximum, je
veux avoir mes papiers, je veux faire mes études. Je voudrais aussi faire
que mon fils fasse ses études ici. Mais on trouve toujours un terrain
d’entente. Dans le fond, je suis d’accord avec lui, qu’on ne peut pas être
mieux que dans notre pays, là où il y a notre famille. […] Puis il y en a
beaucoup qui sont rentrés, qui ont regretté. Parce qu’une fois qu’on s’est
habitué au rythme de vie ici, au confort d’ici, c’est difficile de revivre là-
bas. C’est notre pays. On ne peut pas renier, mais la vie est très difficile
là-bas. Beaucoup de problèmes, la vie est chère. Donc, mais moi, d’abord
je devrais me préparer, comme je me suis préparée pour venir ici, je veux
me préparer pour retourner là-bas. […] Ne pas dire : « Là-bas, c’est le
paradis. ». Ce n’est pas vrai, même ici, ce n’est pas le paradis. […] Peut-
être il faudra une préparation plus importante et plus grande pour retourner.

Myriem (NS8)

Le choc des désillusions au moment de l’arrivée, mais surtout au moment d’intégrer la


sphère professionnelle représente, sans aucun doute, l’élément le plus éprouvant pour
les « migrant-e-s » et la stratégie de s’imaginer un nouvel Eldorado peut représenter un
élément permettant de gérer cette situation. Myriem qui, ne partageait pas le même
enthousiasme pour le projet d’immigration que son mari au départ est devenue celle
qui garde désormais ce projet en action, mais surtout celle qui le soutient dans
l’acceptation de la situation telle qu’elle est. Elle souhaite s’enrichir au maximum de
cette expérience afin de ne pas avoir de regrets si le moment de partir devient
inéluctable.

Ainsi, la stratégie de s’imaginer un nouvel Eldorado pour faire face aux déceptions et
difficultés en contexte migratoire peut permettre de tenir le coup momentanément, mais
peut également représenter l’élément qui pose problème à la base :
139

Il y a des gens qui sont venus avec l’idée que c’est le paradis, alors que je
pense que c’est plus un problème de préparation, qu’un problème de réalité.
Parce que les gens avant de venir, ils avaient des attentes qui sont tellement
fortes, et tellement irréalistes, quand ils viennent ici ils ont du mal à faire
face à l’écart entre les attentes et la réalité. Parce qu’ils sont toujours venus
dans l’esprit que les choses c’est formidable ! Il n’y aura pas de problème !
Et puis tout se passe bien ! […] C’est des choses irréalistes, quand même !
Non c’est vrai ! Et puis quand ils viennent ici, ils trouvent quand même
que la vie, c’est comme toutes les vies hein ! Il faut quand même travailler
pour gagner sa vie. Il faut …

Abbas (AM5)

L’autre stratégie consiste à se préserver justement de cette projection fantasmagorique


en ne se faisant absolument aucune attente : « Sincèrement moi, aucune attente. Je lui
disais que c’étaient des attentes… qu’il plaçait la barre trop haute, que chaque pays
avait ses problèmes, puis que ce n’était pas l’Eldorado. […] je savais que ça n’a pas à
être facile » (Assia, NS6). Ce rapport aux bifurcations qui consiste à ne pas se faire
d’attente pourrait représenter une stratégie permettant de surmonter les déceptions qui
peuvent survenir lors des épisodes de bifurcation. Entre un imaginaire moteur pré-
bifurcatoire et entrave à l’installation post-bifurcatoire, les individus semblent
rechercher un équilibre.

5.3 Trajectoire familiale : La parentalité en contexte migratoire

La situation de parentalité en contexte migratoire représente une transition qui marque


l’entrée dans un nouvel univers de normes et de repères qui est largement associée à la
crainte de « perdre les enfants », c’est-à-dire de voir les enfants se perdre dans les
normes et les valeurs du pays d’accueil. À ce propos, les extraits chez les
répondant-e-s font part de certaines craintes comme l’éclatement de la famille,
l’individualisme et la place des aîné-e-s dans la famille et la société, des rapports
parents-enfants alors que les enfants passent leurs journées dans des garderies loin de
140

l’univers familial, des rapports entre les membres du couple également. L’importance
de conserver le sens de la famille revient souvent dans les entrevues :

Ne pas se perdre ici. […] en Amérique du Nord, il y a un grand éclatement


de la famille, ça, ça nous effraye […] Parce qu’il y a des valeurs
fondamentales auxquelles on tient. C’est la famille et la religion. […] La
famille n’est pas assez valorisée. […] Le système social, impose aux gens
une façon d’être et de vivre qui crée des ilots entre les gens. Ils deviennent
individualistes

Landalou (NS2)

Cette crainte semble aller de pair avec le sentiment d’appartenance des répondant-e-s
dans un contexte où la famille élargie n’est, dans la majorité des cas, pas présente pour
soutenir et transmettre cette appartenance. En effet, loin du groupe leur procurant
jusque-là le réconfort de l’appartenance, les rapports qu’il-elle-s entretiennent avec les
locaux, les déceptions et les conflits semblent influencer le fait de vouloir ou non que
les enfants leur ressemblent :

Ah ! la vérité ! Ah ! Non, je ne veux pas qu’ils soient comme eux. Parce


que eux, ils sont froids, ah ! non ! […] Et j’espérais, Inchallah, mes enfants
ne seront pas comme eux, je l’espère, parce que c’est vrai ils vivent ici.
Sincèrement de tous les côtés, j’ai été déçue. Ils parlent avec toi de manière
chaleureuse, mais au fond d’eux, ils ne t’aiment pas ! […] Ils t’aident de
manière superficielle, comme donner des vêtements, ça, je n’en ai pas
besoin. […] Moi, ce n’est pas de ça dont j’ai besoin.

Farida (AM7)

En effet, devenir membre du pays d’accueil, pour soi et pour ses enfants, passe
nécessairement par la validation, la reconnaissance de son statut de membre par les
pairs. Or, en vivant des situations dans lesquelles le ou la membre en devenir est sans
cesse, soit renvoyée à ses origines soit mise à distance par, au mieux, une attitude
superficielle, au pire, des actes de discriminations et de racisme, le processus de
141

bifurcation reste en quelque sorte inachevé. La sensation d’être entre-deux-mondes


persiste et peut compromettre la cohésion familiale autour d’une appartenance
valorisée et partagée.

Malgré tout, que ce soit pour l’avenir des enfants ou pour les qualités que les
« migrant-e-s » reconnaissent au pays d’accueil, le bilan reste positif surtout en ce qui
concerne l’avenir de leurs enfants « Qu’ils font leurs études ici. […] Les études que tu
veux. À n’importe quel âge, par exemple, si par malheur, ils passent par une mauvaise
période d’adolescence, ils ratent des années d’études par exemple. Je sais qu’ils ont la
possibilité de reprendre leurs études après » (Leyla, NS3).

5.4 Les capacités d’adaptation mises à l’épreuve, la norme contemporaine ?

Passer d’un monde à un autre est exigeant notamment en ce qui concerne le fait de
devoir faire le deuil de son ancienne vie tout en affrontant les difficultés liées à
l’appréhension du nouvel environnement. Certain-e-s répondant-e-s évoquent « un
sentiment d’éloignement terrible » (Myriem, NS8). En plus de l’inquiétude et du choc
de la réalité, des sentiments de vide, de déprime et de sinistre sont évoqués qui
caractérisent bien ces moments de deuil. Arriver « quelque part » signifie aussi laisser
derrière soi certains repères qui permettaient d’y interagir pour en appréhender de
nouveaux, mais aussi le passage de l’un à l’autre marque durablement l’individu qui va
s’en trouver profondément changé. La migration est « une expérience qui marque la
vie […] quand tu vis, tu laisses derrière toi, une vie déjà, que tu as déjà établie. Et puis
tu commences une nouvelle vie, avec des projets nouveaux, avec des critères nouveaux,
bon ça change complètement » (Abbas, AM5). Les répondant-e-s sont arrivé-e-s
préparé-e-s à devoir s’adapter aux « choses qui sont différentes par rapport à [leur]
société et qu’il faut respecter ».
142

Une des formes de l’individualité contemporaine que les parcours « migratoires »


mettent en lumière de manière emblématique réside dans un rapport aux bifurcations
qui nécessite de faire des ajustements et de s’adapter au fil des situations afin d’être en
mesure de relever l’épreuve de l’événement. Afin de maintenir une trajectoire
professionnelle et familiale les plus stables possibles, reflets de la place souhaitée au
sein de la société, les aspects relatifs aux désillusions, déceptions, ajustements des
attentes et adaptations aux situations semblent bien caractériser l’épreuve des
bifurcations. Une sensation de ne pas ou de ne plus se sentir à sa place, de quête et de
réalisation de soi semble motiver à quitter un espace social ou géographique pour en
rechercher un autre. Un entourage qui donne des informations sur l’Ailleurs ainsi que
les perceptions de l’Ailleurs agissant comme moteur du mouvement représentent des
éléments qui peuvent se retrouver également dans les petites migrations.

L’enjeu consiste alors à se refaire une place, à s’intégrer, à réenclencher le processus


d’apprentissage tout en s’adaptant en permanence aux nouvelles situations et aux
nouveaux paramètres. L’adaptation semble s’ériger en norme et il ne s’agit plus alors
de chercher à retrouver une situation perdue que de s’atteler à la tâche sisyphéenne de
s’adapter à la suivante tout en assumant pleinement la responsabilité de ses choix dans
un contexte rythmé par des situations de rejets et de pressions de conformisation, 17 et
ce, même si la bifurcation la plus bouleversante, celle de la migration, a été dépassée.
Au niveau des parcours individuels, se retrouve malgré tout cet impératif farouche de
s’ancrer. Une volonté qui oriente les choix et donne le sens, telle la main qui s’agrippe
au gouvernail de son navire, pris dans la tempête de la vie contemporaine, vers la

17
Les pressions de conformisation que nous aborderons dans le chapitre suivant représentent les
comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et implicites qui impliquent
pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de faire et/ou d’être pour être acceptée, reconnue
par un groupe.
143

prochaine épreuve. C’est au croisement de l’adaptation et des ancrages que se situe


l’épreuve de l’identification que nous allons explorer dans le chapitre qui suit.
CHAPITRE VI

L’ÉPREUVE DE L’IDENTIFICATION

Je veux m’intégrer mais je veux pas perdre ce que je suis. Je suis ce que je suis.
Lina (AM2)

L’identification renvoie à la manière dont les individus se définissent et sont définit par
autrui en fonction d’éléments subjectifs d’identification (carrière professionnelle, rôle
parental, langue, religion, valeurs) relativement stables, constitutifs du soi. L’épreuve
de l’identification représente la manière dont ils négocient avec ces éléments
identitaires en fonction des situations. En effet, les individus peuvent mobiliser ou
réorganiser leur structure d’identifications en priorisant un élément plutôt qu’un autre
afin de se conformer ou de résister aux attentes normatives propre à une sphère sociale.
Cette négociation identitaire se mêlant aux besoins de reconnaissance par autrui
désormais nécessaire tout au long de la vie pour pouvoir se constituer en tant
qu’individu, peut générer des tensions identitaires. L’idée de ce chapitre est d’explorer
l’épreuve de l’identification au moment de se situer dans le monde social et de se faire
une place parmi les autres.

Dans les entrevues, on retrouve un mode d’identification qui semble tiraillé entre quête
de soi et réalisation personnelle, d’une part, et besoin de reconnaissance qui se
manifeste par des pressions de conformisation centrées essentiellement sur la sphère
professionnelle, d’autre part. Les pressions de conformisation représentent les
comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et
145

implicites qui impliquent pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de
faire et/ou d’être pour être acceptée, reconnue par un groupe. L’identification
professionnelle semble représenter l’identification centrale des individus en termes de
réalisation personnelle et de quête de soi. Néanmoins, il semble que l’identification
parentale vient en quelque sorte remettre en question cette tendance dominante de la
sphère professionnelle dans la vie des individus et qu’ils se retrouvent davantage à
négocier, organiser, équilibrer ces aspects primordiaux de leurs structures
d’identifications que de laisser d’emblée à la sphère professionnelle toute - ou presque
toute - la place.

6.1 Identification professionnelle, entre quête de soi et besoin de reconnaissance

6.1.1 Du sentiment de trahison à la nécessité de faire sa place

Dans les identifications, l’aspect professionnel semble crucial et, est exprimé en termes
de réalisation personnelle dans les entrevues, largement attribuée à la migration en
termes d’attentes, d’espoirs, de désillusions, de reconfiguration de ce projet en fonction
du nouveau contexte. La nécessité de s’adapter au contexte local se fait rapidement
sentir, dans un premier temps, comme une injonction à reconfigurer des aspects
centraux de leur identité dans le but d’accéder au marché du travail. Avant tout, la
question de la reconnaissance de leurs compétences professionnelles acquises dans le
pays d’origine ou ailleurs demeure un enjeu central.

Du point de vue des identifications, elles représentent un pan entier de la constitution


identitaire professionnelle que les individus ont investis pendant des années et qui n’est
pas reconnu dans le pays d’accueil alors qu’il-elle-s ont justement été sélectionné-e-s
sur ces compétences. À cela s’ajoute des injonctions de redéfinition des aspects plus
personnelles des identifications, comme le rapport à la religion - pratique et port du
voile alors qu’on s’attend à entrer dans un Canada multiculturel - qui, du fait des
146

prérogatives liées aux emplois et des discriminations à l’œuvre, accroît le sentiment de


trahison et de désillusions associé au projet migratoire :

On nous a jamais dit les équivalences ou qui faut faire les équivalences de
nos études là-bas. Ah non ! « Vous avez ça, Madame, votre diplôme est
bien, vous allez trouver du travail au Canada » […] On nous dit pas que
c’est plus difficile de trouver du travail, on nous dit rien. Mais quand on
arrive ici, on tombe de haut. Je dis pas que c’est pas bien, oui le Québec
est super, oui je suis contente d’être ici. Mais ils nous mentent quand même
pas mal, tu comprends ? Ils disent pas toute la vérité. […] Si le
gouvernement québécois n’accepte pas les femmes voilées […] qu’ils le
disent tu comprends ? Qu’ils soient vraiment clairs […] Mais nous, ils nous
disent pas ça. Les femmes arrivent ici, pis « ah, il faut s’adapter ! » Mais
oui on s’adapte, mais il faut pas nous demander d’oublier nos racines, on
peut pas oublier nos racines, on peut pas les renier. […] Oui je m’adapte
[…], mais ne viens pas me dire : il faut changer ta religion parce que je le
ferai pas.

Lina (AM2)

L’enjeu réside dans les possibilités de se faire une place et de lutter pour ne pas avoir
à renoncer à son domaine d’emploi. Les discriminations systémiques à l’œuvre altérant
fortement leurs perspectives d’avenir professionnel, on retrouve cette dynamique
propre aux mécanismes d’intégration que nous allons détailler dans la section suivante.
Entre rejet et pression de conformisation 18 , l’intégration au milieu de travail peut
prendre des allures de lutte pour faire sa place.

18à savoir, les comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et implicites qui
impliquent pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de faire et/ou d’être pour être acceptée, reconnue
par un groupe
147

6.1.2 Situations de discriminations, de rejet et de harcèlement

Dans ces arrangements avec soi et les autres qui consistent à prendre sa place sans
heurts ni abnégation, certaines situations au travail sont jugées injustes lorsqu’elles
entrent en contradiction avec les valeurs personnelles ou imposent de renoncer à des
aspects centraux des identifications des individus via les pressions de conformisation.
Sur le registre du rejet et des pressions de conformisation, le racisme et les
discriminations représentent les mécanismes les plus puissants de mise à distance de
celui ou de celle qui est différent-e.

Pour les répondant-e-s, les situations évoquées dans les entretiens relèvent surtout du
registre des discriminations et du racisme dont il-elle-s sont l’objet incluant des
problèmes d’entente avec les supérieur-e-s hiérarchiques. L’exemple du mari d’Assia
(NS6) illustre ici un cas de harcèlement raciste de la part de sa patronne qui l’a poussé
à démissionner et à reprendre ses études de traducteur :

Il s’est accroché avec le nouveau patron puis il lui a rendu la vie impossible,
alors il a dû quitter. C’est mon mari qui a pris la décision de quitter. […]
Son gros problème avec la nouvelle directrice c’était parce qu’il était arabe.
[…] Elle le lui a dit que son nom à lui était difficile à prononcer […] qu’elle
était toujours habituée avec des Alain et des noms québécois. Mon mari
lui a dit : « Mais il n’y a pas de problème, vous allez finir par l’apprendre
mon nom. Un jour ou l’autre vous allez finir par l’apprendre », puis elle a
dit : « Ah ! Ça m’étonnerait ». Ça a commencé comme ça. […] Avec le
temps, c’est : « Vous, chez vous dans votre pays, nous ici on ne travaille
pas comme vous, chez vous ». […] Puis il y avait les questions : « Pourquoi
vous êtes venus ici ? Est-ce que c’est vrai qu’on vous a payés pour venir ?
» À chaque fois qu’ils mangeaient ensemble […]. Et puis : « Ah ! Pourquoi
tu ne retournes pas chez toi ? », c’était des petits trucs comme ça qui le
blessaient mais il laissait passer. Sur le coup, sur le tas, il n’a pas pensé
que c’était du racisme, mais avec du recul, puis voyant qu’elle avait
éliminé tous ceux qui n’étaient pas Québécois de l’hôtel…

Assia (NS6)
148

Dans ce témoignage, la question du nom difficile à prononcer n’est pas anodine en


termes d’identification personnelle, mais aussi d’ancrage dans un héritage familial et
condense de manière représentative différentes dynamiques de discrimination (à
l’embauche également), de racisme et de stigmatisation (associer des préjugés à la
consonance d’un nom). En effet, le nom représente un des marqueurs identitaires les
plus importants et des témoignages relatant des épisodes de discrimination, de racisme
et de stigmatisation en lien avec ce sujet ne sont pas rares. Si le mari d’Assia a été
intraitable sur ce sujet, pour d’autres, garder son emploi et entretenir de bons rapports
avec les collègues passe parfois par un changement de nom plus facile à prononcer.

La religion représente un impondérable identitaire des répondant-e-s parce que « celui


qui perd sa religion, il perd sa personnalité, définitivement, il est perdu » (Khira, AM1).
Trouver un emploi qui permet de concilier avec le degré de pratique individuelle
devient alors prioritaire. Certaines ont même renoncé à appliquer dans leur domaine
sachant qu’elles n’obtiendraient pas d’emploi en portant leur voile (traductrice,
assistante de direction, etc.). Lili (NS2) et Nedjma (NS9) ont la chance de travailler
dans leur domaine tout en portant le voile. Cependant, elles s’étaient tout de même
préparées à l’éventualité de devoir renoncer à l’emploi espéré si elles faisaient l’objet
de discriminations :

Je suis pratiquante. Donc pour le foulard, bien surtout les dernières années
la, je me disais : « Oui, c’est vraiment … c’est obligatoire ». C’est une
relation entre moi et le Bon Dieu, il faut vraiment maintenir cette relation.
[…] Je me disais : « Est-ce que je le porte maintenant ? », mais cette nuit-
là, j’étais là, et je me disais : « Aïe ! si je continue à dire Ah ! Si je le porte,
je ne vais pas trouver un emploi, ils vont me discriminer parce que… »,
j’ai dit : « Non » […] Moi, je suis quand même un être humain qui a un
certain niveau d’études, j’ai étudié, j’ai quand même des compétences et
tout, comment je ne vais pas arriver ? […] C’était le moment. Donc là je
suis sortie…

Nedjma (NS9)
149

Ce que nous avons appelé les pressions de conformisation se matérialisent ainsi bien
souvent dans les relations interpersonnelles par des malentendus, conflits et sentiments
de rejet et de trahison. Cette pression de conformisation peut même exacerber les
passions lorsqu’elle passe dans le domaine du débat public comme ce fût le cas avec le
débat sur les accommodements raisonnables qu’ont vécu certain-e-s de nos
répondant-e-s. Pour faire du sens sur les discours et les actes de stigmatisations et de
racisme révélés lors de ces débats, certain-e-s répondant-e-s utilisent la stratégie de
distanciation pour se préserver en se disant notamment que ce sont les médias et non
les Québécois-e-s qui les pensent. Cette distanciation permet de relativiser et de calmer
l’angoisse que peut susciter le fait d’être l’objet de discours véhiculant des préjugés,
du rejet, mais aussi de la haine, de la part de membres d’une société à laquelle il-elle-s
souhaitent faire partie et fournissent de nombreux efforts en ce sens, notamment en
réorganisation de leurs identifications, pour certain-e-s, depuis plus de 10 ans :

Mais je pense que ça va s’arranger, c’était juste une crise pendant les
accommodements raisonnables, c’était difficile. Et au début j’écoutais ça,
et ça m’a fait tellement peur, c’est fou. […] Ça faisait mal au cœur. Puis tu
te dis y’a des gens qui pensent comme ça ! Mais je te dirais, je suis
persuadée à 100 % que c’est pas la faute des Québécois ou des Canadiens,
c’est la faute des médias qui nous donne une mauvaise image. […] Les
médias lui montre que les femmes voilées sont soumises, qu’on a pas de
droits, veux, veux pas, il va les croire, mais ils montrent pas les bonnes
valeurs de nous tu comprends ? […] des femmes qui portent le voile qui
ont fait des études à la Sorbonne et à Harvard !

Lina (AM2)

D’autres stratégies visent à nier le racisme dont il-elle-s peuvent faire l’objet en se
dissociant du groupe visé par ces stéréotypes, défaire les amalgames qui ne
correspondent pas à la réalité et en raisonnant à partir de faits :

Les gens sont tellement ignorants. Qu’ils disent n’importe quoi. Alors je
ne m’identifie pas à ces gens-là, de qui on parle, bien sûr. Pas du tout. Je
150

ne me sens pas non, islamisme. À un moment donné je me suis dit : «


Écoute, c’est le Québec qui a décidé d’ouvrir ses portes. C’est parce qu’il
veut accueillir des immigrants et je ne pense pas qu’on aurait un problème
de racisme. Moi ce qui m’intéresse ce n’est pas l’avis du peuple, c’est
l’avis du gouvernement »

Syrine (AM3)

Les relations avec l’entourage local restent néanmoins empreintes d’ambivalences qui
ne sont pas sans effet sur le sentiment d’appartenance des répondant-e-s. Les relations
avec cet Autre légitimé dans la reconnaissance et la validation des identifications se
déclinent de manière encore très mitigée surtout dans la sphère professionnelle. Même
après plusieurs années de vie au Québec, certain-e-s répondant-e-s relatent toujours des
épisodes de discriminations notamment avec des collègues et supérieurs hiérarchiques.
Au moment de l’arrivée dans un nouvel emploi, tout ou presque, est à recommencer :

« De la part des éducatrices, je sentais un certain rejet […] parfois elles


avaient des réactions, même dans le parler, un peu agressif, un peu arrogant.
Par exemple, parce que j’étais la moins ancienne »

Khira (AM1)

Mais au début, j’avais des problèmes avec mes collègues mais après, ils se
sont calmés, ils ont accepté la chose. C’est sur qu’au fur et à mesure, il y
avait toujours quelqu’un qui voulait me mettre les bâtons dans les roues.
Me créer des problèmes. Il y avait une Québécoise […] X [la patronne],
entendait des histoires que l’autre elle racontait, sans rien me dire. Et
l’autre elle changeait même des informations dans les dossiers que
j’écrivais, moi. C’était vraiment grave à un certain moment […] je pense
que c’était du racisme, c’était comment ça se fait que toi tu as ce poste, et
moi… parce qu’elle voulait plus de responsabilités, X ne lui a jamais
donné plus de responsabilités. […] Je sortais de mon bureau et son bureau
était ouvert, donc moi je passais pour aller aux toilettes. Je l’entendais dire :
« L’autre, l’arabe ». […] Oui, elle a quitté, Y a quitté. Et depuis, tout le
monde a compris que Leyla elle a sa place.

Leyla (NS3)
151

Alors qu’elle vit au Québec depuis 10 ans au moment de l’entrevue, Néjiba (AM10)
évoque des discriminations concernant l’attribution systématique des cas difficiles aux
médecins étrangers dans l’hôpital où elle travaille ainsi que des exigences plus élevées
que ses collègues vis-à-vis de son travail. La sphère professionnelle représente le décor
idéal des scènes de conflits, par sa propriété compétitive et essentielle à la constitution
identitaire des individus, elle dévoile également les luttes de place et de reconnaissance
des compétences individuelles. On peut ainsi se demander si dans ce climat ultra-
compétitif propre à l’univers professionnel, les discriminations n’ont pas pour fonction
de maintenir les nouv-eaux-elles arrivant-e-s hors-jeu. Les situations de conformisation
et de rejet étant alors exacerbées et orientées vers la non-appartenance originelle à la
société d’accueil.

Ainsi, la sphère professionnelle occupe une place centrale dans la constitution


identitaire des individus en ce sens qu’elle exerce une pression ayant pour objectif de
modeler des éléments constitutifs des identifications des individus afin de les rendre
conformes aux besoins et aux normes du milieu professionnel. Parfois lorsque les
normes véhiculées dans la sphère professionnelle entrent trop en conflit avec les
appartenances identitaires des individus, il peut en résulter des tensions et des réactions
d’opposition. Face à cette pression de conformisation, des réactions d’opposition
tournées vers soi peuvent aller du malaise ou conflit intérieur - associé au fait d’agir ou
de prendre des décisions qui entrent en contradiction avec ses identifications dans le
but de conserver son emploi - au changement d’emploi ou de carrière. Ainsi, changer
de domaine d’emploi afin de trouver un emploi qui colle mieux à sa structure
d’identifications peut représenter une réaction d’opposition à cette pression de
conformisation, mais qui peut aussi aboutir à un changement salutaire qui n’avait pas
été envisagé jusqu’alors. Une ouverture sur de nouveaux possibles, car permettant
d’aller à la recherche d’un nouveau soi, de vouloir un changement ou de tout
simplement se trouver enfin.
152

Ainsi, il semble possible de nous demander si ce n’est pas ce cadre professionnel qui,
exerçant une pression telle sur les individus, les éprouve à devoir sans cesse trouver un
équilibre entre réaménager voire renier des parts de leurs identifications personnelles
(se conformer), presser les autres à se conformer ou partir. Un cadre qui génère des
tensions telles entre les personnes se concrétisant par des pressions de conformisation,
mais également des situations de rejet pouvant aller jusqu’à des actes de
discriminations et de harcèlements. Parfois, lorsque l’écart semble impossible à
combler, il ne reste plus pour les individus qu’à partir pour espérer trouver un emploi
qui exigerait moins de torsions identitaires conflictuelles ou à s’apprêter à vivre –une
transition vers un nouveau domaine d’emploi et Imaginer un Ailleurs dans lequel il
serait possible de se réaliser.

6.1.3 Reconnaissance des compétences, un enjeu identitaire

Certains conflits identitaires sont parfois tels qu’ils peuvent se traduire par des épisodes
de grands découragements voire de déprimes notamment lorsque la reconnaissance des
compétences professionnelles sont remises en question. Mourad (NS4) est au cœur de
cette épreuve de découragement par le fait de ne pas accéder à son domaine
professionnel dû à une non-reconnaissance de ses acquis scolaires et professionnels,
mais aussi en raison de son âge. La non-reconnaissance des compétences peut entraîner
des épisodes de découragement ou comme dit Hassiba (AM4) à propos de son mari,
« il est un peu dépressif ».

L’importance de la reconnaissance des compétences professionnelles des individus en


matière d’identification valorisante de soi semble évidente, et de construire du sens afin
de contrer la déception face à la déqualification subie semble l’être tout autant.
Rappelons ici que pour la majorité des répondant-e-s, la période de non-reconnaissance
des diplômes représente « le stade de la dépression : c’est le stade où on reconnaît pas
tes équivalences, c’est le stade où tu te recherches, c’est le stade où tu commences à
153

faire la formation et où que tu la finis » (Lina, AM2) qui dévoile, et soutien ici encore,
le lien prédominant de l’identification professionnelle dans la redéfinition de soi. En
effet, il ne semble pas anodin de parler de cette période en utilisant des termes comme
« tu te recherches ».Une non-reconnaissance des compétences semble ébranler la
structure des identifications des individus qui doivent, en bons funambules de l’action,
soit trouver une activité valorisante leur permettant de rediriger leur besoin de
reconnaissance sur une autre dimension de leurs identifications (rôle parental, activité
sportive, foi religieuse, etc.) soit remettre du sens sur l’ensemble de leurs identifications
pour retrouver une certaine cohérence identitaire qui reste satisfaisante.

6.2 Identification parentale VS identification professionnelle ?

Naviguer dans les eaux troubles d’un avenir professionnel incertain dans un contexte
où l’identité professionnelle est devenue une part centrale de la structure
d’identifications des individus semble être remis à plat et renégocié au moment où les
individus fondent leur propre famille. En effet, l’identification parentale semble
rivaliser avec l’identification professionnelle en tant que part significative de la
structure des identifications des individus qui cherchent à transmettre le meilleur à leurs
enfants. L’épreuve de l’identification indique de se constituer une structure
d’identifications qui permet d’équilibrer les nécessaires besoins de devenir soi, de se
(re)trouver et de reconnaissance dans laquelle semblent rivaliser identification
professionnelle et parentale.

Le thème de la conciliation travail-famille ressort, associé au contexte d’instabilité et


de changements dû au contexte migratoire, à savoir un univers professionnel à
conquérir, sans soutien quotidien de la famille élargie et des enfants qui doivent
également être soutenus dans ce chamboulement de leur vie. Le contexte migratoire
ayant changé la dynamique familiale, l’emploi espéré ne semble plus faire le poids face
aux priorités familiales. Le bien-être et l’avenir des enfants qui faisaient déjà partie des
154

raisons d’émigrer avec la perspective de se réaliser professionnellement permettent de


maintenir du sens à ce projet migratoire qui n’a pas tenu le reste de ses promesses. Se
redéfinir par son rôle parental et espérer un meilleur avenir pour ses enfants devient
alors la priorité absolue : « Au Québec, ce que je souhaitais moi-même, c’est pour les
enfants, qu’ils aient un diplôme universitaire ou plus, qu’ils choisissent un métier qu’ils
aiment eux aussi avoir. […] Parce que c’est fini pour moi » (Mourad, NS4). Par celles
et ceux qui ne s’attendaient pas à retrouver leur domaine professionnel au Québec, le
recentrement des identifications en lien avec le projet migratoire sur le rôle parental
s’est effectué plus nettement avant de partir :

Quel est l’endroit qui sera bien pour mes enfants ? Je voulais qu’ils aient
une sécurité médicale, une sécurité pour l’avenir, qu’ils aient accès à des
études. Parce que moi, je me suis dit : « Je ne vais pas avoir d’argent ». Et
sachant que le Canada […] que je ne pourrais pas accéder à la médecine,
je le savais […]. Retourner à ma carrière, tant pis. J’adore la médecine,
j’adore ce que je fais, mais maintenant j’ai une responsabilité, ma fille, je
vais la faire vivre, moi je pourrai faire n’importe quoi au Canada. Et j’étais
prête à faire n’importe quoi.

Néjiba (AM10)

Lorsqu’un enfant arrive dans un couple, l’univers des identifications semble se


chambouler. Une certaine tendance au sacrifice, à l’oubli de soi, apparaîtrait. La mère
se consacre généralement entièrement à l’enfant durant les premiers mois voire les
premières années laissant de côté son identification professionnelle le temps que les
enfants deviennent plus indépendants. Néanmoins, le contexte migratoire et
l’évaluation des chances de chaque membre du couple de trouver un emploi rapidement
peuvent parfois prendre le pas sur les rôles initialement attribués en ce qui concerne le
choix de celui/celle qui reste à la maison pour s’occuper des enfants. Nedjma (NS9)
nous explique la déchirure qu’elle a ressenti au moment de mettre son enfant à la
garderie alors qu’elle avait prévu de rester à la maison pendant ses jeunes années, mais
155

elle ne pouvait rater sa chance d’obtenir un emploi dans son domaine alors que son
mari enchaînait les petits boulots pénibles :

J’ai réussi à créer mon réseau, j’ai réussi à avoir cette première expérience
québécoise, avec mon stage, avec mon bénévolat et mes références ont été
contactées. Et ça a été bénéfique et on m’a contactée pour m’offrir le poste
[…] Et là, ça a été vraiment une décision à prendre parce que … […] Le
petit avait 4 mois et demi, on n’avait pas de garderie encore, en deux
semaines, il fallait trouver une garderie, il fallait qu’il s’habitue à une
garderie, il fallait introduire l’allaitement mixte, c’est-à-dire le biberon…
C’est ça, donc ça a été vraiment le marathon. […] Ça a été vraiment …
une déchirure le jour où … le matin là où lui, il était à la garderie, et moi
au travail ! Ça a été vraiment quelque chose de très, très, très dur ! [rire]
[…] C’était un vrai boulot, c’était mon domaine […] Donc je me disais :
« C’est l’occasion en or, à ne pas rater, même s’il faut faire des sacrifices
avec mon enfant ». Qu’est-ce que j’allais dire ? […] Il [son mari] était
tranquille parce qu’il n’avait pas juste cette charge-là, de prendre en charge
le tout, de subvenir aux besoins de la famille […]. Et pour vraiment
entamer ou continuer la recherche dans son domaine. Et c’est sûr qu’après
6 mois, il a commencé à travailler dans son domaine.

Nedjma (NS9)

Une certaine répartition des rôles masculin-féminin en lien avec ces identifications
professionnelle et familiale ressort dans les entrevues. Les couples doivent souvent
répondre à cette question des rôles masculins-féminins dans le but de déconstruire des
préjugés dont ils font l’objet. Le préjugé le plus répandu et auxquels ils répondent
régulièrement et, d’autant plus lorsque la femme porte le voile, concerne la question de
l’égalité entre les conjoints et de la domination du mari sur sa femme. Pour réponse,
voici comment Jasmine et Mourad (NS4) conçoivent et expliquent la répartition des
rôles masculin-féminin, non pas de manière hiérarchique, mais complémentaire,
n’octroyant pas de liberté particulière à l’un-e ou à l’autre, mais des devoirs et
responsabilités respectives au sein de la famille :
156

Jasmine : C’est lui qui assure la responsabilité. [Mourad me dit : ] « Si tu


veux travailler, allez sors et travaille. Si tu ne veux pas, tu restes, tu n’es
pas obligée ! » […]

Mourad : Oui, elle, elle a son devoir [familial], moi, mon devoir. […] Je
n’ai pas le droit de lui demander de l’argent, c’est moi le responsable, c’est
moi qui dois travailler […]

Pour d’autres, le rôle masculin associé à la sphère professionnelle et le rôle féminin


associé à la parentalité leur ont été inculqués de manière indifférenciée et sont endossés
par les deux membres du couple : « On vit dans une famille où il n’y a pas de différences
entre la fille et le garçon. Donc on reçoit la même éducation et on est responsable, les
deux sont responsables. Ce n’est pas « Ah ! Toi tu es une fille, tu ne fais pas ça. »
(Nedjma, NS9).

À propos des rapports intergénérationnels, les répondant-e-s mentionnent le fait que ce


sont leurs enfants qui seront Québécois-e-s. Le fait que les répondant-e-s se définissent,
pour leur part, en fonction de leurs origines : « Je suis berbère, je suis musulmane »
(Jasmine – NS4) et évoquent un sentiment d’être entre-deux-mondes, illustre bien toute
l’ambivalence du rapport à la société d’accueil. Ces parents ont recentré leur structure
d’identifications principalement autour de leur rôle parental, afin de permettre à leurs
enfants d’accéder à cette appartenance qu’il leur est difficile d’atteindre pour eux et
elles-mêmes via la sphère professionnelle :

J’ai construit quelque chose, mes filles sont québécoises, elles sont nées
ici, je pourrais pas les emmener là-bas. […] J’adore être ici, mais j’ai
enlevé beaucoup à mes filles. Je leur ai enlevé la famille, les fêtes, nos
fêtes à nous, notre culture, notre tradition. Mais en même temps, je ne
pourrais plus revivre là-bas. C’est fou de dire ça ! Je sais pas si tu arrives
à me comprendre ? […] Mais j’aurais aimé ne pas venir pour ne pas voir
[…] y’en a qui me comprennent pas… mais peut-être que les émigrants
peuvent me comprendre.

Lina (AM2)
157

Plus encore, les répondant-e-s souhaitent qu’il-elle-s développent un sentiment


d’appartenance multiple, « tu es née sur la terre québécoise et tu portes en toi, deux
identités ! Il ne faudrait pas qu’elle renie une identité chez elle, ni marocaine ni
québécoise. Ça va être très difficile » (Landalou, NS02). Une stratégie permettant de
résoudre ce conflit identitaire consiste à éviter ces désagréments à leurs enfants afin de
leur faciliter la vie au Québec, en leur donnant un prénom qui se trouve dans le Coran
tout en sonnant international également. Cette stratégie indique la nécessité de tenter
de préserver les enfants des discriminations tout en respectant les croyances et
traditions familiales.

C’est dans les rapports avec leurs enfants et au travers du comportement de leurs
enfants que le triage des normes et des valeurs et parfois les difficultés à concilier les
deux univers vont apparaître. En effet, s’intégrer, réaménager ses identifications en
rapport avec la société d’accueil consiste aussi à se positionner par rapport aux
festivités traditionnelles locales comme la fête de Noël ou Pâques. Ainsi, y prendre part
pour faire plaisir aux enfants, les guider dans leur pays d’appartenance tout en
conservant un lien avec ses origines représente autant de questionnements identitaires
propres au contexte migratoire. En effet, l’idée que les enfants perdent l’envie de fêter
l’Aïd au profit de Noël inquiète quelques parents et vient en quelque sorte cristalliser
l’ensemble des craintes de perdre le lien avec leurs enfants, autrement dit de « perdre
ses enfants » dans cet univers encore peu connu pour les parents. Face à cette crainte,
les parents qui ont fait le choix de ne pas fêter Noël réinventent un peu la fête de l’Aïd
pour lui permettre de rivaliser avec Noël en contexte migratoire :

Je veux que ma fille aime notre religion qui rapporte des cadeaux comme
Noël. Parce que sinon avec le temps, elle va dire : « Bien ce n’est pas drôle
notre religion, Noël c’est mieux ! Il y a des cadeaux » […] je peux dire que
je mets plus l’accent sur l’Aïd comme je suis là, plutôt que si j’étais chez
nous. Parce qu’on décore la maison avec des guirlandes ici pour l’Aïd,
alors qu’on ne le fait pas chez nous.
158

Assia (NS6)

D’autres thématiques peuvent faire l’objet de ce triage des normes et des valeurs et des
difficultés qui vont avec, leur énumération n’est pas tant pertinente que le fait de savoir
que les individus y sont confrontés et que ces thématiques peuvent faire l’objet de
discussions et de débats avec les locaux permettant de se situer par rapport à ces normes
et valeurs à concilier. Lorsque la conciliation est impossible, une tolérance et une
ouverture sont de mise, même si on n’adhère pas à ces valeurs, on les accepte pour
d’autres, mais en ce qui concerne leurs enfants, les parents misent sur l’éducation
(transmission des valeurs et de la religion) tout en sachant que sans la famille élargie
sur place, la tâche est complexe et accentue la crainte de perdre le respect des enfants
et de les voir se perdre dans la société d’accueil.

En effet, le fait de vivre dans un contexte différent de celui de leurs parents qui fait
qu’il-elle-s ne peuvent plus se reposer sur leur soutien pour transmettre leurs valeurs.
Maintenir le lien avec la famille au pays, parler la langue d’origine et perpétuer la
religion représentent autant d’éléments importants pour ces parents en contexte
migratoire comme un phare permettant de ne pas oublier leurs racines peu importe
comment il-elle-e sont amené-e-s à changer :

Je trouve que c’est important de garder un lien avec la famille. Pour qu’ils
ne perdent pas leur racine, ils ne perdent pas leurs origines. Ils se trouvent
intégrés, complètement dans la société. Et, y chercher des racines qu’ils ne
vont jamais trouver. Parce qu’ils ne sont pas des Québécois, ils sont arabes
en premier lieu.

Leyla (NS3)

Entre fêter Noël ou pas, adopter des comportements « québécois » ou pas, finalement
arriver dans la société d’accueil ne signifie pas renier les éléments essentiels de ses
identifications acquis dans le pays d’origine, mais s’ouvrir à un panel plus grand de
159

possibilités permettant d’intégrer des éléments des deux mondes dans une
configuration originale et singulière. Néanmoins, une phase de triage entre anciennes
et nouvelles identifications semble nécessaire notamment en ce qui concerne ce qui
sera transmis aux enfants. La peur de « perdre ses enfants » orchestre, en quelque sorte,
cette phase de triage amenant l’identification parentale à rivaliser avec l’identification
professionnelle.

La migration peut venir chambouler les repères parentaux masculins-féminins et des


ajustements sont à faire. En effet, ce qui semble ressortir des entrevues est un rôle
parental qui semble attribué de prime abord aux femmes (ou féminin) Ce rôle va
prendre forme par un investissement de la personne dans l’organisation familiale (repas,
suivis scolaires et médicaux des enfants, etc.). Un rôle de « responsabilité » semble
plutôt attribué aux hommes (ou masculin) et va se concrétiser par un investissement
identitaire dans la sphère professionnelle.

Ces deux rôles se cumulent désormais pour les individus, puisqu’autant les hommes
que les femmes se retrouvent à devoir jongler avec leur carrière tout en remplissant
leur rôle parental d’éducation et de soins aux enfants dans un contexte contemporain
de temps qui file trop vite. Une tension identitaire semble palpable dans les récits de
nos répondant-e-s qui se traduit parfois par des réajustements qui pourraient
caractériser l’épreuve de l’identification. Le cœur de l’épreuve consiste alors à trouver
un équilibre entre ces deux aspects, fondamentaux du point de vue des individus, mais
qui demeurent socialement reconnus, de manière inégale.
160

En effet, l’indépendance et la singularisation identitaire que procure une réalisation


19
professionnelle dans le contexte québécois semblent identifiées et fortement
valorisées : « Qu’elles [les femmes québécoises] soient indépendantes de leur mari,
moi j’aime bien cette mentalité ici. » (Lina, AM2). Passer de la vie de femme à la vie
de mère représente un chamboulement auquel on peut s’attendre, mais dans un contexte
social où le rôle parental est encore moins valorisé que le rôle professionnel, le passage
de l’un à l’autre peut s’avérer très éprouvant. Il engendre notamment une perte de
repères, ou de devoir se référer à des repères auxquels on a du mal à s’identifier.
L’enjeu de la reconnaissance de l’identification parentale l’est autant pour ces mères
que pour ces pères qui prennent soin de leurs enfants souvent au détriment de leur
carrière. Ainsi, pour les répondant-e-s, changer de pays signifie également passer d’un
cadre normatif dans le pays d’origine, où éduquer les enfants représente un rôle qui est
valorisé socialement pour une femme et faire carrière pour les hommes, à un contexte
migratoire où les deux rôles sont incarnés par les deux, mais avec une valorisation
sociale inégale. Les répondant-e-s se retrouvent conduit à apprivoiser, réinterpréter ou
à s’adapter aux formes d’individualité de la société d’accueil, dans laquelle la question
de l’égalité hommes-femmes ne semble pas réglée tout comme la valorisation sociale
des identifications professionnelle et parentale ne sont pas reconnue de manière égale.
La différence entre les discours et les pratiques sur la répartition des rôles masculin-
féminin dans le contexte migratoire associée à une reconnaissance sociale qui est en
inadéquation avec le souhait des individus de ne pas faire passer leur identification
professionnelle avant leur identification parentale pourrait être constitutive de
l’épreuve de l’identification.

19
Je précise cette distinction ici car rappelons que la plupart des femmes occupaient un emploi dans leur
domaine avant la migration, mais que cette valeur d’indépendance vis-à-vis du conjoint par le travail est
une valeur attribuée au pays d’accueil par la plupart de nos répondant-e-s.
161

6.3 Parcours migratoire et voyages au pays d’origine, une rencontre avec soi

De manière générale, malgré la déqualification professionnelle, il semble que le projet


migratoire continue de faire sens pour celles et ceux qui ont dépassé le stade des
désillusions. Il semble prendre désormais sa place dans cette quête de soi que
l’expatriation provoque. Entre quête de soi, changement identitaire et désir de faire
coïncider l’environnement avec qui nous ressentons être, changer de pays représente
avant beaucoup d’autres événements, une rencontre avec soi.

Néjiba (AM10) n’a « jamais été bien à Tunis » et s’est construit une identité mixte du
fait de ses nombreux séjours à l’étranger quand elle était petite. Elle avait déjà connu
ce sentiment de « n’appartenir à aucun monde » ou comme l’expriment certain-e-s
répondant-e-s, cette sensation de se sentir « étranger chez soi ». Ainsi, certain-e-s le
ressentaient déjà avant de partir et l’élément déclencheur du départ (disputes
incessantes avec des proches, sentiment de malaise, d’insécurité, de ne pas être à sa
place, etc.) matérialisait finalement ce sentiment. Pour d’autres, avoir des parents qui
exerçaient des professions qui nécessitaient des déplacements ou encore « ouvert[s] à
l’étranger » (Leyla - NS3), amènent les répondant-e-s à se construire très tôt une
identification de « voyageurs ».

D’autres encore, une fois établis au Québec, l’expérimentaient lors des vacances au
pays, ressentant au fil des années le décalage entre ce qu’il-elle-s étaient et ce
qu’il-elle-s sont devenu-e-s durant le temps de leur absence du pays. Farida (AM7)
nous confie : « Je me sentais bien dans ma peau ici, que là-bas. J’étais mal à l’aise là-
bas » ou encore Landalou (NS2) pour qui « beaucoup de choses ont quand même
changé dans [s]a mentalité ». Les témoignages sont empreints d’ambivalence entre la
joie de revoir la famille et les obligations qui vont avec, les ramenant dans une version
de configuration de leurs identifications qui n’est plus d’actualité, tout en leur faisant
prendre conscience qu’il-elle-s ont changé-e-s.
162

Sans repères, le départ permet aussi de s’extraire momentanément des obligations


sociales et des responsabilités, notamment familiales. Le fait de ne plus appartenir au
système de normes connu jusqu’alors procure un certain sentiment d’exaltation et de
liberté que les répondant-e-s ont connu dans ce moment d’entre-deux mondes où on
quitte un univers de repères connus sans être encore familier avec le nouvel espace
social. Autrement dit, sans être encore totalement tenu (ou, pourrait-on dire, attaché ?)
de se conformer aux nouvelles normes. Cet entre-deux est aussi propice à la découverte
de son essence identitaire, en quelque sorte :

L’immigration c’est quelque chose de très enrichissant. Parce qu’en même


temps tu es déchiré. Parce que quand même ça te déchire de ta famille […]
Les deux premiers mois tu es déboussolé. Mais après, tu commences à
construire une façon de vivre différente, un peu spéciale qui n’est pas
tournée autour de la famille mais qui est tournée autour d’autre chose.
C’est extraordinaire […] Où ta vie est tournée autour d’un quotidien de
rapports vraiment très limités. Tu passes des fois trois semaines, où je n’ai
aucun contact avec quelqu’un d’autre que ma femme […] Ce n’était pas
évident du tout. Mais, ce qui est intéressant, ce qui est pour moi
enrichissant c’est que tu construis autour de ça. Tu définis quelque chose,
des objectifs. Tu, tu réadaptes ta vie à cette situation.

Abbas (AM5)

Ainsi, partir permet parfois de prendre le recul nécessaire pour se découvrir, mais
souvent il confronte un individu à un autre système de normes et de valeurs. Par la
rencontre avec l’Autre façon de faire, les individus prennent non seulement conscience
de leur système de normes et de valeurs, mais tentent également de le préserver dans
ce contexte qui pourrait le transformer. Pour découvrir l’Autre et soi avec l’autre, la
migration révèle ou exacerbe des sentiments déjà présents. Nedjma a trouvé en son
conjoint « un réconfort, même si je suis loin de ma famille, quand je suis avec lui, je
suis rassurée […] avec la venue des enfants, ça a été vraiment un grand soutien parce
qu’on se partageait tout ». Néanmoins, il peut aussi, mettre le couple à l’épreuve, lever
le voile des illusions de la relation de couple :
163

« J’étais cassée à plusieurs reprises avec mon mari. J’ai vécu l’immigration
d’une manière terrible. […] Ç’a été difficile parce qu’il m’a lâché à
plusieurs reprises […] Int. : Mais, parce que des fois… on entend souvent
que l’immigration… Latifa : Casse les couples ! Oui, l’immigration il joue
un grand rôle. Oui, oui, le changement de pays ça joue aussi. Le
changement de, côtoyer d’autres personnes, d’autres mentalités ça joue.
On est influençable !

Latifa (NS1)

Entre quête de soi, et constat de changements, la migration cristallise finalement cette


conscience de soi dans laquelle le rapport à l’Autre demeure essentiel. Qu’il soit de la
famille, un-e conjoint-e, des ami-e-s, des collègues, des membres de la société d’accueil,
ils agissent comme un miroir, révélant ce qui est lorsque nous nous cherchons, mais
aussi ce qui est advenu de soi lorsque nous changeons. Une épreuve de l’entourage que
nous allons à présent aborder.
CHAPITRE VII

L’ÉPREUVE DE L’ENTOURAGE

La migration comme d’autres situations de grands changements, de transitions ou de


bifurcations expérimentées par les individus contemporains mettent leurs capacités
d’adaptation à rude épreuve les obligeant à renégocier des éléments de leurs
identifications dans le but de décoder un monde en mouvement. Ces situations
chamboulent les repères, mais l’entourage familial et amical, tout comme des
personnes rencontrées au moment de l’arrivée dans le nouvel espace social semblent
jouer un rôle majeur au moment des événements, des transitions et des bifurcations.
L’entourage peut permettre aux individus de se resituer et ainsi, de retrouver une
certaine interprétation du monde dans lequel il-elle-s arrivent et ainsi les soutenir, mais
il peut également lui arriver d’entraver le processus d’établissement dans le nouvel
espace social.

Ce chapitre aborde les aspects relatifs au rapport à l’entourage, son évolution et ses
effets sur le processus d’appréhension de nouvelles normes inhérentes à un contexte de
contingences. Entre distance et recherche de cet Autre pouvant valider les nouveaux
repères, les processus de resocialisation tout au long de la vie semblent avoir inversé
l’importance des liens familiaux dans la construction des repères d’identification, les
déplaçant vers les ami-e-s et autres connaissances rencontrées au fil des événements de
la vie. Cette dynamique qui semble de prime abord associée aux parcours migratoires
du fait de l’éloignement physique de la famille, ne semble plus si évidente dans un
monde en mouvement aux repères changeants.
165

7.1 Phases de transition, de la famille aux ami-e-s

L’entourage peut se retrouver mêlé à l’événement déclencheur de la décision de partir


pour nos répondant-e-s, comme nous l’avons déjà abordé précédemment, sous la forme
de conflits interpersonnels notamment. Dans les raisons évoquées par les
répondant-e-s ayant influencé leur décision du départ, se retrouve en premier lieu,
l’influence de l’entourage parti avant incluant autant les ami-e-s et la famille proche
que des connaissances lointaines. En deuxième lieu se retrouve le fait de vouloir suivre
son ou sa conjoint-e associé à la volonté d’offrir un meilleur avenir aux enfants ; suivi
du chômage et des perspectives professionnelles difficiles dans le pays d’origine ; et,
des relations difficiles avec la famille.

Pour certain-e-s, comme Jasmine (NS4) soutenir le projet de leur conjoint-e se fait à
contrecœur : « C’est très, très difficile. Je commençais à pleurer, à pleurer, à pleurer,
je ne voulais pas quitter mon pays. Mais il m’a dit « C’est la seule porte qu’il nous reste
». Pour d’autres, comme Syrine (AM3) la contrainte du départ est accueillie avec joie :
« Il m’a annoncé la nouvelle, il m’a dit « écoutes j’ai fait quelque chose sans ton
autorisation j’espère que je n’ai pas fait une gaffe […] j’ai fait une demande
d’immigration pour le Canada et ça était accepté ». J’ai sauté de joie […] C’était
comme une délivrance pour moi » (Syrine).

Pour leur part, les conjoint-e-s ont été influencé-e-s par l’entourage que ce soit par le
départ d’ami-e-s proches ou encouragés par des membres de la famille. Pour celles et
ceux qui ont pris la décision d’émigrer conjointement, le départ d’un membre de la
famille et/ou le contexte politique et social du pays d’origine sont évoqués comme
raisons du départ. De manière générale, la famille dans le pays d’origine encourage
fortement le projet et apporte soutien financier et hébergement, ce qui a pour effet de
rassurer sur le bien-fondé de la décision et d’entériner les possibles doutes pré-
migratoires : « C’est ça, les gens qui sont proches de nous disent […] mon frère et tout !
166

[…] Tous les gens, sa mère ! Et tout ! Ils nous disent : « C’est une occasion en or qu’il
ne faut pas rater ! » (Jasmine et Mourad, NS8).

Hormis le fait de se retrouver en situation de dépendance matériel (financière et


hébergement) vis-à-vis de leurs parents pendant la période pré-migratoire, un autre
changement de rôle de l’entourage évoqué consiste à progressivement désinvestir la
place occupée jusqu’alors au sein de la famille pour se préparer et préparer son
entourage au moment décisif du départ. Par exemple, Lina (AM2) charge son frère de
prendre sa relève dans la gestion du magasin familial et ainsi de reprendre la place
qu’elle occupait sur ce plan dans l’organisation financière de la famille. Elle s’assure
ainsi qu’il continuera de remettre l’argent de la location à leur mère comme elle le
faisait jusque-là. En reprenant ainsi le rôle que Lina tenait dans le monde qu’elle
s’apprête à quitter, il lui permet de rompre avec ses obligations familiales, mais
également professionnelles.

Durant la période d’attente pré-migratoire, plusieurs démarches administratives sont


requises et durant ces étapes préparatoires à l’obtention du visa incluant les parrainages,
le rapport à l’entourage se décline d’une manière particulière. Les conséquences
négatives de leurs expériences avec certains avocats ont eu pour effet de rallonger leurs
démarches. Ces lacunes institutionnelles ont finalement pu être compensées par
l’implication de leur famille en ce qui concerne la diffusion d’informations générales,
l’aide dans la constitution des dossiers d’immigration (dont le parrainage) et du soutien
général.

Les membres de la famille, ami-e-s et connaissances déjà établis au Canada


représentent non seulement une influence au départ, mais diffusent des informations
relatives au pays d’accueil jusque-là inconnu ou peu connu. Entre discours de
« l’Eldorado » ou du « tableau noir du Canada », il semble difficile de se faire une idée
réaliste avant de faire le grand saut. Les discours des membres de la famille semblent
167

soutenir la version « Eldorado » alors que les discours des connaissances et ami-e-s
déjà établis semblent plus mitigés : « C’est vraiment très difficile ici, faites attention,
si vous avez une bonne situation là-bas et si vous avez de très bons postes, réfléchissez
bien avant de venir ». Néanmoins, après s’être investi dans un projet d’une telle
envergure pendant des années, les discours des ami-e-s ne semblent pas empêcher le
projet migratoire de rester en action. Certain-e-s se rassurent en se disant que « ce n’est
pas impossible », que « si on espère une vie meilleure, on peut l’avoir ».

Au moment de quitter le pays, les répondant-e-s partent bien souvent avec une liste de
contacts donnée par la famille. Cette action a un effet dans le processus de
resocialisation puisque ces contacts peuvent parfois s’avérer très utiles notamment en
ce qui concerne l’accès à un premier logement, mais surtout à un premier emploi. On
retrouve un peu ici l’idée de passer le relais en matière de resocialisation, de la famille
vers les connaissances et ami-e-s. Une dynamique que nous détaillerons au fur et à
mesure de ce chapitre.

Au moment de l’arrivée au Québec, trouver un logement, des aliments pour se nourrir


ou encore des informations nécessaires à une réintégration rapide sur le marché de
l’emploi représentent généralement les premières démarches des répondant-e-s.
L’entourage ou l’absence d’entourage semble jouer un rôle majeur durant cette étape
cruciale que représente l’arrivée dans le nouvel espace de vie. Pour reprendre le fil de
leur parcours migratoire, juste après le soulagement d’être enfin arrivés et de savourer
l’accueil chaleureux des agent-e-s d’immigration, la course à l’installation commence
avec la fameuse « pochette de l’immigrant » qui contient les informations sur les lieux
et démarches nécessaires afin de : « S’inscrire pour avoir notre NAS. […] La Régie
[…] Revenu Canada, Revenu Québec ». Durant ces deux semaines de parcours entre
les différentes administrations, plusieurs répondant-e-s ont évoqué comment leur
entourage (connaissances, ami-e-s et famille) les ont soutenus en les guidant dans leurs
rapports avec les différentes institutions, tout en leur faisant découvrir la ville.
168

À ce moment, la priorité est de retrouver rapidement un logement à soi. La majorité


des répondant-e-s sont passés par les mêmes types d’étapes en étant d’abord, soit
hébergés par des membres connus de l’entourage (souvent des connaissances ou des
membres de la famille), soit en vivant directement dans un logement-meublé loué pour
eux par un membre de leur entourage. Si, de prime abord, ce soutien semble représenter
une source d’aide significative au moment de l’arrivée et a représenté une bonne
expérience pour la majorité des répondant-e-s, il n’épargne pas les désillusions qui
accompagnent bien souvent ce moment d’arrivée.

Des malentendus et des mésententes peuvent parfois émerger témoignant de


différences de sensibilité ou de changements dans les façons d’être et de faire de ces
contacts avec lesquels des ententes d’aides ont été établies souvent plusieurs années
avant le départ. L’entrevue d’Anissa 20 ci-dessous l’illustre bien :

Anissa est alors restée chez cette connaissance qui lui a fait sentir qu’elle
ne voulait pas la recevoir, mais elle n’avait pas le choix. […] Dès le
lendemain, ils l’ont aidé à chercher un logement « pour l’habituer à être
rapidement autonome » avait dit son amie. Ils ont en fin de compte trouvé
l’appartement qu’elle occupe en ce moment, un 3 et demi à 600$. Elle
trouvait que c’était cher, surtout qu’elle n’avait pas beaucoup d’économies.
[…] Elle se rappelle, qu’elle pleurait beaucoup, elle se sentait seule et sans
soutien, elle aurait aimé avoir quelqu’un qui lui montre les endroits et
l’aide à se familiariser.

Anissa (AM8)

D’autres conflits ou mésententes ont été évoqués et concernent généralement un


manque de disponibilité ou de sensibilité vis-à-vis de la situation de « recommencer à
zéro ». Les hôtes étant eux-mêmes pris avec leurs propres difficultés quotidiennes, mais

20
Cette entrevue a été traduite de l’arabe et résumée à la 3e personne du singulier.
169

aussi avec leurs nouvelles normes de vie, semble pousser les nouv-elles-eaux
arrivant-e-s vers une prise d’autonomie rapide souvent interprétée comme du rejet ou
une sensation de déranger par les répondant-e-s.

En ce qui concerne l’ameublement du logement, plusieurs répondant-e-s ont évoqués


des expériences négatives vécues avec des membres de la communauté d’origine qui
semblent révéler un décalage normatif entre ce qui est perçu comme « normal » par les
un-e-s, à savoir devoir payer pour des meubles usagés ne l’est pas pour les autres.
Jasmine et Mourad (NS4) affirment s’être fait exploités lorsqu’il-elle-s ont acheté leurs
meubles usagers à un prix excessif. Une impression que partagent Yasmine et Rafiq
(NS5), mais que Zinedine et Nedjma (NS9) s’expliquent par une différence normative
qui peut être d’autant plus significative qu’elle est vécue avec des ami-e-s :

Nedjma : Je me rappelle quand X nous a proposé ça, c’est sûr, il trouvait


de la difficulté pour nous le dire. Parce que dans notre culture d’origine,
dans notre cadre de références, acheter l’usagé… Zinedine : Acheter usagé,
on n’achète pas […] N : Parce que ça, pour nous c’est vraiment quelque
chose … Z : Ça n’existe pas. N : Tu perds ton statut, tu es dans le besoin
[…] donc je me rappelle, quand il nous a introduit ça, il nous a fait toute
une introduction : « Ici, c’est normal ! » Tu ne peux pas nan, nan, nan ! Z :
Tu peux donner, c’est vrai, pour quelqu’un qui n’a pas, tu vas lui donner
un frigidaire, une table, mais on ne vend pas.

Zinedine et Nedjma (NS9)

La famille est généralement perçue comme plus aidante, mais là encore il y a des
nuances. Il semble que la proximité de la relation, la complicité, mais également le
contexte de vie des hébergeant-e-s au moment de l’arrivée, que ce soit ami-e-s, famille
ou connaissance joue davantage que le type de lien au départ. Par exemple, pour
Myriem (NS8) et sa sœur se retrouver au Canada a renforcé leurs liens, « dans notre
pays avec ma sœur, on était des sœurs, mais on ne s’entendait pas beaucoup. […] Mais
quand moi je suis arrivée, elle m’a dit que c’était un grand soulagement parce qu’en
170

amitié, ça ne marche pas beaucoup pour elle, puis moi aussi, c’est vraiment un soutien
très, très fort ».

Au contraire, pour Assia (NS6), comme bien d’autres, une certaine distance se fait
sentir avec la famille sur place : « Sincèrement je pensais que avoir ma belle-sœur ici…
On allait comme faire une famille, avoir une famille, donc ça m’attriste que ça ne soit
pas le cas ». Cependant, on comprend dans d’autres entrevues que pour la famille qui
héberge, le moment de leur arrivée n’est parfois pas le meilleur moment :

Et puis on débarque comme ça, avec nos valises. Le cousin à mon mari, la
veille il était à l’hôpital. Ses beaux-parents québécois, étaient chez lui, ils
ont dû partir. Parce que ça y est, ils sont arrivés, il est venu nous chercher
la nuit. Donc, c’était le stress. Tu sais tu commences une nouvelle vie.
C’est comme une aventure. Comment ça va se passer ? Avec mes enfants
et tout. C’est l’inconnu ! […] On est resté 9 jours chez lui, le neuvième on
est sorti. On a pris l’appartement. Sa femme nous a fait sortir pour aller…

Hassiba (AM4)

…on ne connait pas la suite de l’histoire, mais ce témoignage reste éloquent et vient
tout de même donner un éclairage sur ce qui se trame dans les relations entre répondant-
e-s et aidant-e-s. En effet, il semble que le décalage de rythme et d’expérience de vie
entre les nouv-elles-eaux arrivant-e-s pris dans la bifurcation et les ajustements qui vont
avec, et les membres de l’entourage pris dans leurs difficultés quotidiennes, semblent
influencer les relations en fonction des attentes des un-e-s et les obligations
quotidiennes des autres. Cette dynamique relationnelle nous laisse penser à des liens
qui semblent davantage dépendre des situations et des possibilités de synchronisation
des dispositions des individus envers les autres plutôt qu’en fonction de la nature
initiale du lien. Un attribut relationnel qui semble illustrer le caractère désormais plus
mouvant des relations.
171

Par la suite, l’entourage généralement composé de nouvelles amitiés avec des membres
de la communauté d’appartenance 21 permet de trouver un autre logement qui deviendra
le premier vrai chez soi. Des personnes rencontrées par hasard dans le voisinage
donnent accès à des informations pratiques du quotidien comme l’accès au réseau local
de santé et d’organismes, les coordonnées de la Mosquée la plus proche, mais offrent
aussi de l’accompagnement dans les commerces locaux. Par exemple, une personne
rencontrée par hasard dans le métro a accompagné, invité, soutenu Landalou (NS2)
pendant ses premiers pas de familiarisation avec les normes du pays d’accueil. Elle lui
a même permis de trouver son premier « vrai » logement tout en lui donnant accès à un
réseau de connaissances.

L’entraide entre inconnu-e-s membres de la communauté d’appartenance représente


une tendance qui se vérifie. Des personnes qui « sont déjà passées par là » et qui ont
donc pu baliser un peu le chemin pour les suivants. Ainsi, le voisinage représente un
premier espace de transition entre anciens et nouveaux repères, en retrouvant des
éléments familiers dans cet univers inconnu (aliments nécessaires à la préparation de
plats familiers, installation de la parabole avec un voisin), mais en étant soutenu dans
l’appréhension de ce nouveau quotidien québécois (déneiger sa voiture, garder les
enfants en cas d’urgence, partager Internet, mais aussi savoir-faire relationnel). De leur
côté, les institutions communautaires, en plus de remplir leurs mandats propres à leur
champ d’activité, constituent des espaces de socialisation permettant la re-construction
de liens sociaux au même titre que l’espace du voisinage (écoles, arrêts de bus,
magasins, etc.), les ami-e-s, le monde professionnel et la Mosquée.

21 Par communauté d’appartenance j’entends, les membres de la communauté d’origine, mais comme, celle-ci, en

contexte migratoire ne renvoie plus au pays d’origine strictement, mais s’étend aux trois pays du Maghreb voire à
l’ensemble de la communauté arabo-musulmane présente dans le pays d’accueil, j’ai opté pour le mot communauté
d’appartenance parce que ses membres partagent des éléments d’identifications commun qui peuvent être
notamment, la religion, la langue ou un contexte géopolitique.
172

7.2 Sphère professionnelle et entourage, des ami-e-s au rôle prépondérant

Même si le choc de la réalité relatif à la sphère professionnelle fait très rapidement son
apparition au moment de l’arrivée, l’entourage redore considérablement son blason sur
ce plan. L’aide reçue des connaissances, ami-e-s et membres de la famille sur place a
été appréciée par la majorité des répondant-e-s. En effet, l’entourage composé de
membres de la communauté d’appartenance représente une source d’accès à de
premières expériences professionnelles québécoises. Pour la plupart, l’entourage
composé d’ami-e-s leur a permis de cheminer dans leur trajectoire professionnelle,
entre non-reconnaissance des compétences et changement de carrière, jusqu’à un
nouveau domaine d’activité. Un cheminement que Zinedine appelle « une chaine entre
compagnies de placements et les ami-e-s » qui diffusent des informations. La famille
sur place fait également partie de l’entourage qui donne accès à un emploi stable, bien
souvent ce sont des emplois qui ne sont pas dans leur domaine, mais qu’il-elle-s
considèrent comme un emploi ‘’alimentaire’’. Ainsi, dans ce parcours jalonné de petits
boulots, réussir à se reconstruire un entourage, composé de membres de sa communauté
d’appartenance est absolument essentiel.

De manière générale, les organismes communautaires jouent également un rôle


efficace en donnant accès à des informations déterminantes pour intégrer la sphère
professionnelle, poursuivre sa scolarité, mais surtout en permettant d’acquérir la
fameuse première expérience de travail canadienne au travers du bénévolat. Parfois,
fréquenter les organismes communautaires permet de découvrir un intérêt pour un autre
domaine professionnel que celui connu jusqu’alors et d’envisager un nouveau projet
professionnel quand les diplômes et expériences passées ne sont pas reconnues : « Et
c’est à travers là que j’ai eu l’idée de faire un service traiteur, parce que j’ai vu que tout
le monde aimait bien ce que je fais, puis ils ont trouvé que c’était bon, que c’était bien
équilibré, et tout » (Aïcha, AM9).
173

En revanche, les institutions de recherche d’emploi sont perçues de manières mitigées


ou négatives. En ce qui concerne les journées de formation offertes dans le cadre du
programme d’accueil aux nouveaux arrivants par les institutions d’immigration, la
majorité des répondant-e-s disent avoir apprécié cette initiative, mais plutôt comme
espace de rencontre, de partage d’informations sur le marché de travail local que pour
réellement trouver un emploi : « ça m’a permis de découvrir comment ça fonctionne le
marché du travail, de compléter ce qui me manque comme compétences. Et ça m’a
permis aussi d’avoir le réseau de contacts pour avoir des références […] Même si je
n’ai pas trouvé de travail pendant cette période-là, mais vraiment je n’ai pas regretté
parce que j’ai appris des choses » (Zinedine, NS9).

Même si, Emploi-Québec ne semble pas remplir auprès de nos répondant-e-s un rôle
décisif dans l’intégration de la sphère professionnelle, il représente néanmoins une
source d’informations, un espace d’accueil, mais surtout un lieu de socialisation très
apprécié à ce stade de l’établissement où les liens avec le nouvel entourage sont à
construire : « Ça nous permet aussi de sortir de l’isolement et de rencontrer d’autres
personnes, de partager nos chocs culturels, de partager aussi les astuces. […] Ça, ça
aide beaucoup donc il faut vraiment faire … » (Nedjma, NS9).

Ce témoignage illustre comment ces espaces de socialisation représentent également


des espaces de diffusions des normes du pays d’accueil à l’égard des nouv-eaux-elles
arrivant-e-s, tout en conservant le côté rassurant d’être composé à la fois de personnes
venant de la communauté d’appartenance et de l’univers local. De cette manière, les
chocs de l’arrivée peuvent être en quelque sorte atténués. Enfin, au bout d’un certain
temps, l’entourage semble intégrer des locaux qui eux aussi commencent à jouer un
rôle dans l’accès à un emploi stable voire dans le nouveau domaine d’activité : « J’étais
bénévole, j’aidais le CPE [de sa fille]. J’y allais et je restais toute la journée avec eux
[…] pour les aider. Il faut croire, que la première chose qu’elle a eue pour milieu
familial, elle me l’a proposée à moi » (Héla, AM8).
174

De manière générale, les objets des interactions relatives à la sphère professionnelle


concernent essentiellement de la diffusion d’informations, de l’entraide, des aspects de
socialisation (réseau de connaissances, normes, comportements), l’accès à un emploi
stable. Cependant, la majorité des répondant-e-s n’ont pas pu accéder à leur domaine
d’emploi et sont aux prises avec les désillusions professionnelles et le découragement.

Durant le processus d’appropriation de nouvelles identifications, l’entourage joue un


rôle en lien avec le dépassement des désillusions. Certains conjoints expriment
regretter leur décision et vouloir retourner dans leur pays comme nous l’avons vu avec
l’exemple de Karim (NS8) qui rêvait d’un retour au pays comme un nouvel Eldorado.
L’entourage peut jouer un rôle déterminant sur la manière dont un individu va
appréhender l’épreuve des désillusions. Fréquenter des personnes déçues du Québec
après un certain temps d’arrivée ne remplit plus une fonction de soutien (partage des
chocs culturels), mais ne fait qu’entretenir indéfiniment le poids des désillusions plutôt
que de permettre de les dépasser. Il est intéressant de constater comment l’entourage
peut à un certain moment maintenir un individu dans des identifications, ici
l’attachement à un pays d’origine désormais idéalisé et à une condition de désillusions.

Pour d’autres, l’entourage a représenté une source significative de réconfort durant


cette période de désillusions en leur apportant du soutien moral, mais aussi des
informations précieuses relatives à leur parcours professionnel voire une possibilité
d’accès à un emploi stable, qui vient ainsi combler, les lacunes des institutions d’emploi
locales. Évidemment, chaque individu en fonction de son expérience, de la composition
de son réseau de relation et de sa structure d’identification n’entre pas dans cette arène
professionnelle avec les mêmes armes, mais ce qui ressort de ces exemples reste que
principalement, le rapport à l’entourage joue un rôle essentiel dans la validation des
nouvelles identifications.
175

7.3 Rôle de l’entourage dans la parentalité, la « deuxième famille »

La situation de parentalité en contexte migratoire est particulièrement éprouvante


lorsqu’elle s’accompagne de l’isolement de son réseau :

Ah ! C’est difficile ! La solitude ! Ah ! Tac ! Tu te retrouves, puis à qui


parler ? Tu ne connais personne, tout ton réseau social disparaît ! Surtout
que moi j’en avais à Tunis un réseau social.

Néjiba (AM10)

De manière générale, l’entraide quotidienne implique principalement des membres de


la communauté d’appartenance et de la famille sur place pour les aides logistiques
quotidiennes, et la famille transnationale pour le soutien et les visites au moment de
devenir parents. En effet, au moment des naissances, bien souvent, les répondant-e-s
ont fait mention du soutien d’un membre de la famille (plus souvent une mère, une
belle-mère ou une sœur) venu passer, de quelques semaines à quelques mois, pour les
soutenir durant cette étape cruciale du passage de femme à mère. Ces mères ou belles-
mères viennent transmettre leur savoir en ce qui concerne l’allaitement et prendre en
charge les tâches domestiques de la maison pour soulager les nouveaux parents.

Pour celles et ceux qui n’ont pas eu cette chance, le recours aux ressources
communautaires pour les accompagner permet d’obtenir l’aide nécessaire. Fréquenter
les organismes communautaires, mais aussi le CLSC du quartier représentent des
espaces de rencontres et d’informations qui sont mobilisés particulièrement lorsque la
famille transnationale ne peut se déplacer pour remplir ce rôle de transmission des
normes parentales : « la famille n’est pas venue parce qu’on n’avait pas les moyens.
Mais il y avait les ressources, parce que moi, comme je te dis, j’ai contacté pas mal
d’organismes, j’ai assisté. Donc tout ce qui est soutien dans mon rôle de mère,
allaitement et tout, j’avais des ressources » (Nedjma, NS9).
176

Pour les familles « migrantes », élever leurs enfants dans un environnement dans lequel
la famille élargie n’y joue pas son rôle initial de soutien au quotidien, mais aussi de
transmission des valeurs, des normes et des traditions représente un véritable enjeu
relationnel, mais aussi identitaire : « Au pays ça aide quand tu as toute la famille qui
est autour de toi hein ? Les enfants, ils sont dirigés, s’ils savent pas où aller, ils savent
qu’ils peuvent aller chez l’oncle, la tante, la grand-mère, mais ici ils sont tous seuls »
(Khira, AM1). Ainsi, au moment de devenir mère, certaines répondantes, comme Leyla
(NS3), se tournent vers l’entourage membre de la communauté d’appartenance pour y
recueillir des informations sur sa manière d’être une épouse et une mère : « C’est à
travers elle que j’ai appris comment s’organiser. Comment faire les choses chez soi.
[…] Je ne sais pas comment elle a fait pour être très organisée à ce point chez elle.
[Rires]. Et moi j’étais très bordélique ! […] Oui, on parle beaucoup sur ça ».

Ces réajustements s’effectuent en prenant exemple autour de soi, sur des façons de faire
et d’être qui conviennent tout en renégociant - via les échanges et interactions avec
l’entourage - les éléments qui conviennent moins. Il est à noter qu’élever des enfants
en contexte migratoire nécessite des processus de resocialisation dans lesquels les
membres de la communauté d’appartenance sur place peuvent être d’un précieux
recours puisque contrairement aux ami-e-s et à la famille transnationale et
contrairement aux locaux, ils partagent la même expérience de vie de parent-e-s
« migrant-e-s ». Une transition, ici celle de devenir parent en contexte migratoire,
nécessite parfois de trouver celles et ceux qui partagent la même expérience pour
trouver des informations, conseils, mais surtout du réconfort (ou pour remettre du
familier dans de l’inconnu).

En ce qui concerne les liens avec la famille transnationale. La dispersion des familles
à travers le monde peut, de prime abord, sembler fragiliser le lien familial. Cependant,
ce qui apparaît plutôt est une transformation des liens familiaux en relation de type
transnationale dans laquelle les TIC deviennent centrales pour entretenir les rapports et
177

les fonctions de l’entourage dans les vies quotidiennes des un-e-s et des autres. Aussi,
les possibilités de synchroniser les moments de rassemblement dans le pays d’origine
avec la famille peuvent devenir un véritable casse-tête : « Donc on ne se rencontre pas
souvent parce que là, elle va partir le 9, moi je vais rentrer … Donc on ne va pas se
rencontrer ».

Pour les situations difficiles, même si les parents ne sont pas inquiétés, ce sont les frères
et sœurs ou les cousins, cousines qui restent sollicité-e-s. Ainsi, lorsque Khira (AM1),
au Québec depuis 10 ans, traverse des moments de désespoir par rapport à sa situation
conjugale ou celle de ses enfants, elle se confie de préférence à ses sœurs qui vivent
toujours dans son pays d’origine plutôt qu’à un psychologue. De son côté, Latifa (NS1)
qui a vécu l’épreuve de l’immigration qui « casse les couples ! » avait obtenu le soutien
de ses sœurs, mais s’était tout de même tournée vers les organismes communautaires
locaux afin de bénéficier d’un soutien psychologique complémentaire. Elle avait
apprécié cette aide de l’organisme, mais de manière générale, elle dénonce l’influence
de l’entourage local dans un tel moment de vulnérabilité, qui a tendance à conseiller la
séparation : « Ta maman va te dire : « Patientes, donne-lui une autre chance, ça va aller,
il va apprendre […] au CLSC, tu rencontres des Montréalaises d’ici : « C’est plus
avantageux pour toi que tu sois seule. La loi elle te donne plus de raison. Mets-le à la
porte il ne mérite pas d’avoir une deuxième chance ! ».

Petit à petit, la composition de l’entourage se transforme quand les trajectoires


résidentielle et professionnelle sont stabilisées et que le rythme de l’urgence fait place
à la routine. Les rencontres avec les locaux semblent possibles et on note une présence,
mais surtout, une implication plus grande de l’entourage local dans le quotidien des
répondant-e-s. Des Québécois-e-s sont évoqué-e-s comme ami-e-s, voire comme
« deuxième famille » et certain-e-s répondant-e-s bénéficient du soutien de ces
nouveaux ami-e-s Québécois-e-s pour garder leurs enfants. Pour certain-e-s
répondant-e-s, des personnes rencontrées au sein des organismes fréquentés au moment
178

de l’arrivée finissent par devenir des ami-e-s, et parfois même, certain-e-s intervenant-
e-s finissent par franchir la frontière du rôle initial : « X de la Cigogne est devenue une
amie ».

La particularité de l’apparition d’acteurs locaux dans l’entourage des répondant-e-s


« migrant-e-s » réside dans le fait que ces relations se transforment en amitié qu’une
fois l’urgence associée à la bifurcation migratoire dépassée et que la routine d’une
installation, déjà bien entamée, s’est établie, un peu comme si les deux groupes de
personnes se retrouvaient finalement au même rythme de vie. Quoi qu’il en soit, les
membres de la communauté locale commencent même à remplir un rôle important dans
le soutien au quotidien en gardant les enfants ou en créant des associations
professionnelles, ce qui, tout bien considéré, représentent des indicateurs de hauts
niveaux de confiance réciproque. Certain-e-s se voient même nommé-e-s avec des
termes issus du vocabulaire familial comme des ami-e-s québécois-e-s qui se font
appeler « tonton » ou « grand-mère » qui peuvent s’apparenter à un acte de sacrement
d’une amitié érigée au rang de famille.

7.4 Distance avec la famille, un espace de renégociation identitaire ?

De manière générale, les couples de parents décident ensemble des règles d’éducation
pour leurs enfants. En ce qui concerne l’implication de l’entourage, ce sont davantage
les autres parents, souvent des ami-e-s, plutôt que leurs propres parents qui vont
représenter, parfois des modèles, parfois des personnes ressources en termes de partage
d’informations, mais aussi d’échange sur la manière de renégocier avec les modèles
parentaux. Les questions des repères identitaires se posant, échanger avec des
personnes qui vivent le même type de défis semble être l’option choisie.

L’entourage joue un rôle d’identification permettant de renégocier ou de repositionner


ses identifications en fonction des transitions vécues. Devenir parents amène son lot de
179

réajustements identitaires que les individus vont aborder selon leur bon sens certes,
mais aussi, en cherchant des modèles dans leur entourage amical plutôt que familial.
Aussi, tout comme Leyla (NS3) qui nous explique comment cette amie joue ce rôle-là
précisément dans sa vie, le côté fonctionnel des ami-e-s est évoqué, à savoir
qu’il-elle-s définissent des rôles particuliers pour chaque ami-e-s. Tel-le ou tel-le
ami-e jouant plus le rôle de « confident » en fonction de sujets spécifiques - par exemple
ici, dans la diffusion de modèle de parentalité. Ainsi, pour des sujets relatifs à des
situations difficiles vécues, il s’agit de choisir la personne la plus à même de leur
apporter le soutien

Concernant les formes d’aides qu’il-elle-s reçoivent au quotidien, bien souvent


il-elle-s expliquent comment les membres de leur entourage sont également occupés
avec leur travail, mais il-elle-s savent qu’il-elle-s peuvent compter sur elles-eux au cas
où et c’est ce au cas où qui, même s’il ne soulage pas concrètement de la fatigue de la
course au quotidien, représente un soutien important. La distance avec la famille
qu’évidemment on retrouve, par la force des choses, dans les parcours migratoires a
transféré ce rôle de soutien de la famille au cas où propre au contexte pré-migratoire à
l’entourage composé d’ami-e-s issu-e-s de la communauté d’appartenance en général
et, si judicieusement appelé par certain-e-s : « deuxième famille ».

Même si les couples de « migrant-e-s » font appel à leur famille au moment des
naissances afin de les aider dans les soins aux nouveau-nés et leur transmettre des
savoirs relatifs à l’allaitement et autres types de soins. Ceux-ci ne sont néanmoins pas
sollicités au moment de réaménager les fêtes traditionnelles en contexte migratoire
comme l’Aïd, qui se fête davantage avec la « deuxième famille », ni pour éduquer les
enfants au quotidien. Ces nouvelles identifications de parents se construisent avec le
ou la conjoint-e, mais aussi en trouvant des sources d’informations et de références
dans l’entourage qui vivent des situations similaires.
180

Il est alors possible de se demander si cette mise à distance ne constitue pas finalement
un moyen pour les jeunes familles de se défaire de ce qui pourrait entraver l’acquisition
des nouvelles identifications et les maintenir dans des anciennes qui ne leur
correspondent pas. Cette idée n’est pas explicitement évoquée par les répondant-e-s,
mais le fait de ne pas se référer aux parents pour des conseils aussi inhérents à leur rôle
que le domaine de la parentalité ou du couple reste suffisamment éloquent. Un certain
recentrement sur la petite famille et une distance avec la famille élargie propre au
contexte migratoire nécessite de trouver d’autres repères normatifs, des modèles, se
rapprocher des un-e-s, se distancer des autres selon les besoins et les situations. Être
finalement constamment en mouvement dans son rapport à son entourage semble
caractériser l’épreuve de l’entourage. L’épreuve que nous aborderons dans le chapitre
suivant permettra d’apporter davantage de perspective à ce recentrement sur la petite
famille et distance avec la famille élargie qui s’inscrit également, dans leur rapport au
Temps.
CHAPITRE VIII

L’ÉPREUVE DU TEMPS

Dans les récits, le rapport au temps se présente par une variété de rythmes et de
temporalités tant en lien avec des événements ayant provoqué une bifurcation, des
transitions qu’avec la perception du temps quotidien. L’idée de ce chapitre est
d’exposer les différentes manières qu’ont les répondant-e-s de percevoir le temps et de
composer avec lui, de négocier au quotidien et sur la durée de la vie qui passe, avec
cette variable intangible que représente un temps contemporain qui file trop vite. Une
temporalité de l’urgence associée aux épisodes de bifurcations qui semble perdurer,
mais en se transformant en un temps quotidien de la course semble éprouver les
individus. Négocier inlassablement avec le temps au quotidien, mais aussi lors
d’événements plus significatifs de la vie caractérise l’épreuve du temps.

8.1 De l’urgence des bifurcations…

En arrivant au Québec, les répondant-e-s, au moment de la « migration », semblent


littéralement plongés dans le temps de l’urgence, car tout est à reconstruire
simultanément ou presque, le plus rapidement possible. Le temps de l’urgence apparaît
de prime abord comme étant une dimension inévitablement attribuée à la migration
elle-même. En effet, migrer apporte son lot d’adaptations durant lesquelles les
capacités des nouv-eaux-elles arrivant-e-s vont être hautement mobilisés. Au moment
de l’arrivée, il y a tout à faire, au pas de course : « On est arrivé, il fallait faire la carte
182

d’assurance maladie, il fallait trouver un logement, il fallait ouvrir un compte […] On


a passé les 2 premières semaines à courir après tout » (Lina, AM2).

À cette étape qui consiste à retrouver un emploi rapidement afin de subvenir aux
besoins de sa famille, s’ajoute pour les nouv-eaux-elles arrivant-e-s, les étapes
préalables, qui doivent elles aussi être réalisées en un temps record, qui consistent à
faire reconnaître leurs diplômes acquis hors du Québec, mais également d’apprivoiser
les techniques de recherche d’emploi locales (CV, lettres de motivations, comment
passer une entrevue), mais aussi d’accéder aux informations relatives aux opportunités
d’emploi.

Aussi, le degré et le rythme du temps de l’urgence peuvent varier en fonction du temps


que l’on peut s’offrir pendant la période de transition. La fameuse autonomie financière
de 3 mois minimum exigée pour pouvoir entreprendre le projet migratoire et qui
constitue même une variable éliminatoire dans le processus de sélection pour immigrer
au Québec 22 peut jouer un rôle décisif sur la manière de vivre cette urgence. Comme
d’autres personnes nouvellement arrivées, Zinedine, au Québec depuis 4 ans au
moment de l’entrevue, se souvient avoir dû rapidement se trouver de « l’expérience
payante » après avoir fait 2 mois de bénévolat pour obtenir la fameuse première
expérience de travail québécoise. Il mentionne les « 3 mois vraiment intensifs » de
recherche dans son domaine sans succès et les économies qui n’étaient « pas
suffisantes… ». La nécessité, à un moment donné, de prendre l’emploi qui se présente
même s’il se trouve être en dessous des compétences de la personne correspond aux
adaptations propres à l’expérience de la bifurcation que représente la migration pour la
majorité des répondant-e-s. La sensation d’avoir manqué le moment-clé pour accéder

22
[Link]
permanents/conditions-requises/[Link]#autonomie
183

à un poste dans son domaine professionnel, est palpable : « Quand j’ai demandé une
job, on m’a dit : est-ce que tu as les équivalences, j’ai dit non […] Mais si j’étais guidée,
peut être que j’aurais bien fait […] ça me frustre énormément, de pas avoir continué
dans mon domaine » (Khira, AM1). Une stratégie, dans ce contexte d’urgence, consiste
à temporiser l’accès au marché du travail parce qu’il y avait toute une installation à
faire avant, que ce soit au niveau du logement, mais surtout au niveau des normes de
référence : « Il fallait vraiment qu’on s’habitue au système » (Syrine, AM3). La
dimension du temps de l’urgence et de la nécessité de faire des choix judicieux, d’avoir
accès aux informations déterminantes et de rencontrer des personnes apportant un
soutien immédiat, pour réussir son projet migratoire, transparaît dans les entrevues.
Cette variable damocléenne, du temps que l’on peut se permettre avant d’atteindre le
point de non-retour catalyse la perception de l’urgence de la situation.

8.2 … À la course quotidienne

Cette temporalité de l’urgence semble finalement perdurer même une fois la phase
d’arrivée dépassée et certaines sphères stabilisées. Un temps de la course semble alors
prendre le relais. Un temps qui ne semble pas tout à fait identique au temps d’urgence,
mais qui en partage tout de même certains aspects comme la sensation de manquer de
temps ou de courir après le temps voire de devoir rattraper le temps.

Il semble ressortir des entrevues deux types de temporalités. Un temps de l’urgence


propre aux bifurcations majeures (incluant la migration) et un temps de la course qui
rythmerait alors le temps de la routine. La course constatée par Lilitchka (NS7), arrivée
depuis 14 mois au Québec au moment de l’entrevue, semble refléter assez justement le
temps de la routine de l’individualité de la société d’accueil :

J’ai trouvé aussi que les gens étaient automatisés. [rire] C’est-à-dire que tu
ne vois personne marcher d’une manière à l’aise, c’est la course ! C’est
184

l’Amérique ! C’est les gens qui courent pour leur job, pour le travail, pour
l’argent, pour tout !

Lilitchka (NS7)

8.2.1 Temps de travail et temps de famille

Un des enjeux majeurs relatifs au temps survient lorsqu’il s’agit de concilier les
différents usages du temps au quotidien. En ce qui concerne la conciliation entre le
temps de travail et les temps consacrés à la famille, Syrine (AM3), arrivée au Québec
depuis 10 ans au moment de l’entrevue expérimente, « la lassitude » de cette
organisation quotidienne exigeante centrée sur le temps de travail.

De plus, la conciliation des temps de travail et celui consacré à la famille apparaît de


prime abord envisagée en fonction du contexte « migratoire », à savoir une bifurcation
entraînant de nombreux changements impliquant néanmoins d’accorder une priorité à
l’insertion au marché de l’emploi. Les sacrifices demandés par le temps de travail sur
les autres types de temporalités, même s’ils sont pénibles à vivre, trouvent souvent leur
raison d’être, pour certain-e-s répondant-e-s, dans cette quête ultime de l’emploi dans
son domaine, à savoir la place qui contient toutes les attentes, tous les espoirs, mais
surtout tous les autres sacrifices. Ainsi, certains couples ont du mal à se voir du fait de
leurs conflits d’horaires et se relaient auprès des enfants. L’épuisement et la fatigue
relatés par ces familles embarquées dans le rythme infernal de la course quotidienne
sont également ressentis par Jasmine (arrivée du Maroc 1 an avant l’entrevue), lorsqu’il
s’agit de préparer les lunchs de ses enfants qu’elle associe à leur régime alimentaire
différent de ce qui est habituellement servi à l’école : « Il faut que je prépare tous les
jours, la viande halal, pour les enfants. C’est ça qui me rend fatiguée. Chaque jour,
chaque jour, il faut préparer, il faut que je me lève à 6h, pour préparer leur dîner […] 3
écoles différentes ! » (Jasmine, NS4).
185

Cette nouvelle configuration peut avoir un effet sur les décisions relatives aux
perspectives d’emploi envisagées en fonction de cette possibilité de concilier temps de
travail et temps avec les enfants. Par exemple, Khira (AM1) explique qu’elle se
cherchait : « une job qui soit facile » ; « pour que je puisse aussi gérer mes enfants ».
Ses enfants se retrouvant, finalement, eux aussi aux prises avec les chamboulements
qui accompagnent ce changement de vie, elle ajoute : « J’ai pris éducatrice parce que
c’était très vite, on m’a accepté très vite, et j’avais des vacances pour les enfants ».

La course dans laquelle tout le monde est entraîné et l’épuisement qu’elle implique,
peut s’expliquer par le fait de ne pas être suffisamment soutenu et soulagé par son
entourage, chacun faisant tout par soi-même soit parce que l’entourage est loin soit
parce qu’il court finalement lui aussi partout : « Là-bas tu te sens entourée, ici tu as
mille voisins, tu te sens seule […] Voilà, tout le monde est occupé. Exactement,
exactement » (Syrine, AM3). Ce que décrit Syrine n’est peut-être finalement rien
d’autre que la temporalité normative de la société d’accueil que les nouv-eaux-elles
arrivant-e-s appréhendent.

Les répondant-e-s partagent ce point commun d’apprécier et de rechercher la flexibilité


dans leur horaire professionnel notamment parce qu’elle permet de passer plus de
temps avec leurs enfants. Ainsi, il est possible de se demander si ce besoin de flexibilité
- qui représente certainement une manifestation viscérale du manque de temps éprouvé
en général au quotidien - ne représente pas finalement une caractéristique d’un rapport
au temps qui serait, soit propre à la société d’accueil, soit propre à la société
contemporaine - c’est-à-dire ressenti également durant l’expérience pré-
« migratoire ». Cette question sera explorée dans les sections suivantes.
186

8.2.2 Temps de famille et temps de couple

Une autre conciliation des usages du temps au quotidien qui ressort des entrevues
concerne le temps consacré à la famille et le temps consacré au couple. Cet autre casse-
tête du temps quotidien en ont résignés quelques-un-e-s, et Landalou (NS2) de
nous expliquer qu’« avec un bébé, tu sors moins, tu ne vas plus au cinéma ». En effet,
les répondant-e-s n’ont pas ou peu de possibilités de faire garder leur-s enfant-s, et
laisser leur-s enfant-s, même à un-e ami-e de confiance pour se retrouver à deux, relève
d’une épreuve difficilement franchissable pour certain-e-s : « Nous on peut faire un
effort de la laisser chez les gens, mais moi je n’aime pas trop ça […] Même les
gardiennes que tu peux payer mais c’est juste que moi… Laisser ma fille comme ça »
- Landalou (NS2). Cependant, on retrouve des indices d’un manque du temps au
quotidien accompagné d’une priorisation du temps de famille sur les autres types de
temps : « On n’a pas le temps vraiment on est très limité, avec les enfants, on aime bien
passer le temps avec les enfants, on n’a pas le temps de se partager » (Nedjma, NS9).

On peut se demander si le fait de se recentrer sur la petite famille qui pourrait être
attribué, à première vue, au fait de ne pas avoir la possibilité de recourir à la famille
élargie au quotidien pour les répondant-e-s « migrant-e-s », représente une
caractéristique du rapport au temps propre à la société d’accueil plutôt que propre aux
sociétés contemporaines en général incluant ainsi le pays d’origine des répondant-e-s.
En effet, sur la question d’une plus grande part du temps quotidien accordé à la petite
famille et au couple : « Peut-être quand on immigre comme ça, on perd peut-être la
famille large mais on retrouve la famille plus petite ? » Abbas est affirmatif et nous
explique en détail les différents emplois du temps quotidien (famille - petite famille -
couple) avant et après la migration. Ces différents éléments laissent penser à un
recentrement sur la petite famille, mais aussi sur le couple pour certain-e-s
répondant-e-s. Recentrement qui semble représenter un changement induit par le
187

contexte « migratoire », mais qui semble aussi représenter une caractéristique propre à
la société d’accueil :

[Avant la migration] ma femme, elle passait beaucoup plus de temps au


téléphone avec ses sœurs. Elle est plus souvent chez le coiffeur. Elle a plus
de temps à… pour faire des choses qu’elle voulait faire. Aller s’acheter des
trucs… Maintenant, chaque chose qu’elle doit faire, il faut qu’on ait une
conversation ensemble. Aller acheter, je ne sais pas moi, des fringues, il
faut que je sois avec elle pour choisir avec elle ses chemises. […] on
retrouve vraiment une intimité et des affinités, des complicités vraiment
très intenses dans la petite famille. Et puis, avant il y avait plein de choses
qu’elle faisait moi je ne peux pas lui m’immiscer, c’est ses affaires etc.
Mais maintenant, tout ce qu’on fait ensemble, on le fait ensemble. Parce
qu’on n’a pas le choix de le faire. Avant quand je partais faire quelque
chose avec mes amis ou tout seul. Je passe mon temps à parler avec ma
sœur au téléphone. Maintenant, je ne le fais plus. Il faut que je parle avec
elle, il faut que je communique avec elle. Il faut que. Ça c’est important.
Et c’est enrichissant aussi. Parce que tu sais que c’est une vraie famille. Tu
vis des expériences très dures, tu vis des expériences très agréables et puis,
à chaque fois, tu progresses. Tu sens que c’est bien bâti, c’est bien construit.
Ça fait avancer les choses. Et donc, quelqu’un qui n’a pas vécu ce que nous
avons vécu, je pense qu’il n’aurait pas compris beaucoup de choses,
certainement. Déjà le fait de changer de statut, de passer d’une situation à
une situation. Et relever le défi, c’est quand même une expérience qui
montre qu’on est capable de faire des choses. On est capable de faire des
choses. Et ça t’aide beaucoup, même psychiquement, moralement à
avancer encore.

Abbas (AM5)

En effet, il est possible d’apporter une certaine nuance sur l’effet du contexte migratoire
sur ce recentrement familial tout en soutenant l’argument de la caractéristique propre à
la société d’accueil. Il semble que c’est finalement le manque de temps au quotidien
qui engendre et entretient le recentrement sur la petite famille et qui illustre bien ici
l’aspect de la contrainte liée au contexte plutôt qu’un choix.
188

8.2.3 Temps de famille et temps pour soi

Concilier le temps pour soi avec la vie de famille demande de faire, certes, des
ajustements avec son ou sa conjoint-e, pour qui la charge familiale va augmenter le
temps de l’absence, mais aussi avec soi-même. En effet, déserter les responsabilités
familiales pendant un instant qui n’est pas soumis à la même obligation que le temps
de travail ne se fait pas sans culpabilité, comme l’exprime Landalou (NS2)
« migrant » : « Ici, j’ai même joué plus de percussions que de violon en fait. J’ai fait
plus de percussions mais maintenant ça a baissé un petit peu. Vu les responsabilités
familiales ». Ces ajustements semblent nécessiter de faire des aménagements qui
n’empiètent pas ni sur le temps familial ni sur le temps du couple.

Dans le même ordre d’idées concernant plus précisément ce que nos répondant-e-s
qualifient de temps pour soi, il semble ressortir des entrevues, 3 types de temps pour
soi, les uns n’excluant pas les autres évidemment : 1) un temps pour soi, mais partagé
avec des amis : « on sortait ensemble, on magasinait ensemble […] on se voit pendant
l’Aïd, pendant le Mouloud, la dernière fois elle m’a invité au jour de l’an » (Lina,
AM2) ; 2) un temps d’activités qui permettent de concilier du temps pour soi avec ses
enfants : « des cafés, donc à chaque fois c’est chez quelqu’un » avec les parents de
l’école de son fils (Néjiba, AM10) ou amener sa fille à « l’atelier de peinture » que
Lilitchka (NS7) « migrante » donne dans un organisme communautaire ; 3) un temps
pour soi seul-e qui permet de se faire des ami-es : « ah oui, je l’ai rencontré dans le
cours de gym. C’était mon professeur alors on a commencé à sympathiser » (Latifa,
NS1).

Cependant, un quatrième type de temps semble est évoqué, il s’agit du temps pour soi
en solitaire. Même si cet aspect ne ressort pas de manière affirmée dans l’ensemble des
récits des répondant-e-s, Syrine (AM3) se plait à imaginer ce temps pour soi seule si sa
mère était présente : « Si j’avais ma mère ici, je les emmènerais un après-midi puis
189

j’irais me balader, faire ce que je voulais, ce que je voudrais faire. Mais là, je suis seule !
[…] Mais ce n’était pas facile sur le côté moral parce que je n’avais pas de répit. Zéro
répit ». C’est le manque de temps qui empêche de se planifier des activités en solitaire.
Il ressort plus majoritairement des entrevues, différents aménagements mis en place
afin de permettre de concilier des activités, à la base solitaire, avec les autres usages du
temps quotidien. Par exemple, Landalou (NS2) qui a pour passion l’écriture de poèmes
a transformé cette activité solitaire en activité professionnelle qu’il partage désormais
avec sa femme, transformant ainsi ce temps initialement personnel, en temps de couple.
Lilitchka (NS7) qui avait pour activité solitaire, la peinture, offre désormais des ateliers
dans un centre communautaire transformant ainsi son temps personnel en temps de
travail voire mêlant les deux.

Finalement, ces temps pour soi en solitaire sont plutôt mêlés à d’autres types de temps
(temps de travail, temps de couple) possiblement empreints de la manière de créer du
temps à soi propre à la société d’accueil. Les nouv-eaux-elles arrivant-e-s les
apprivoisent et les pratiquent sans même les identifier comme tels, tant ils diffèrent de
la forme de temps à soi connue avant la migration. En effet, ce temps à soi, se crée en
effectuant un fin bricolage de juxtaposition de différents usages du temps, ramassés et
concentrés sur un instant. Il s’agit d’une manière de compresser le temps qui consiste
à faire coïncider les différents usages du temps dans des configurations originales.

Enfin, le recentrement sur la petite famille engendré par le manque de temps


notamment, mais pas exclusivement, implique l’utilisation des nouvelles technologies
de communications comme les courriels, Skype, Facebook, etc. afin de garder le
contact avec les ami-e-s qu’il n’est pas possible de voir régulièrement dans la vraie vie.
Sur ces aspects, les répondant-e-s nous disent : « Maintenant, avec les emails, c’est
comme si c’était un contact direct. Le fait de recevoir un email d’une autre personne,
ça veut dire, je pense à toi » (Zinedine, NS9).
190

8.3 Courir après le temps ou le temps qui manque

L’idée de cette section est d’explorer si ce manque de temps décrit dans les entrevues,
peut prendre des formes particulières en fonction de ces deux types de rapports au
temps : urgence et routine. Tout d’abord, il est possible d’identifier dans les entrevues
que le rythme généralement associé au temps semble être un temps compartimenté en
des moments consacrés au travail la semaine, et à la famille élargie et aux ami-e-s,
généralement les fins de semaine ou lors de fêtes religieuses et d’événements liés au
cycle de vie comme les naissances, mariages, décès. Le temps de la société d’accueil,
même s’il peut également se compartimenter en moments principalement dédiés au
travail et à la famille, se retrouve bien souvent confronté au défi de la conciliation des
différents usages du temps, se chevauchant au quotidien. Il requiert ainsi pour les
individus de mettre en place des stratégies de bricolages, de juxtaposition, de
condensation, d’organisation et d’aménagement de ces différents usages du temps
quotidien. À ce propos, Landalou (NS2) observe cette différence : « Les amis c’est, ici
le système est différent. Dès que tu travailles… C’est même des fois j’étais obligé de
travailler les week-ends alors que là-bas, le week-end est sacré, le week-end c’est pour
la famille et les amis. Ici, tu peux travailler les week-ends, tu ne peux voir personne.
Tu peux voir un ami mardi ».

Cette nouvelle forme de rapport au temps va être appréhendée et apprivoisée par les
nouv-eaux-elles arrivant-e-s et va instaurer, hormis le décalage horaire effectif, un
décalage avec la temporalité des membres de la famille restée au pays d’origine en
dépit du recours aux nouvelles technologies de communications perçues comme un
outil permettant de combler la distance :

Bien je me sens un petit peu coupable parce que je … Ma mère, je l’appelle


chaque semaine. Chaque semaine, je me suis fixé les samedis, chaque
samedi, je l’appelle. Mais c’est comme si le temps ici, franchement, je ne
sais pas si c’est juste ici, mais le temps passe vite. […] Donc … mais je
191

n’arrive pas à le faire. Le temps passe vite, puis le décalage horaire,


maintenant c’est la nuit là-bas. Moi je travaille toute la journée quand je
sors c’est la nuit là-bas. Donc mais j’essaie de m’organiser pour lui parler
une fois dans la semaine ou bien une fois à toutes les deux semaines.

Myriem (NS8)

Finalement, c’est bien – et c’est surtout - du manque de temps dont nous parlent nos
répondant-e-s et de la manière dont il-elle-s composent avec sa raréfaction : « je suis
tellement occupée que je n’ai pas le temps d’inviter du monde chez moi. Et même
quand on m’invite, bon pas très souvent, mais quand j’y vais, j’ai vraiment pas le
temps » (Khira, AM1).

Parfois, la juxtaposition de deux usages du temps devenus prioritaires simultanément


met en branle l’équilibre familial alors écartelé entre le temps d’étude ou de travail
accaparant un des membres du couple et les responsabilités familiales. Farida (AM7)
agit, à ce moment, comme garde-fou de cette priorité familiale et elle et son mari sont
amené-e-s à réinterpréter ce rapport au temps quotidien auquel Farida n’adhère pas :

Il ne jouait pas avec son enfant, il n’avait pas le temps, j’ai commencé à
crier après lui : « Saïd, il ne te connaît même pas ! ». […] Il me voyait
toujours moi, moi, qui jouais avec lui. […] je commençais à râler après lui,
je lui dis : « Écoute, au moins, assis-toi pour manger avec nous. ». Il me
dit : « Farida ! Je n’ai pas le temps, je dois étudier. ». Pour dormir, il couche
ici, parce qu’il doit veiller avec son ordinateur pour finir son travail.

Farida (AM7)

Ainsi, les épisodes de transition ou de bifurcation semblent se caractériser également


par un manque de temps, mais qui semble encore plus intense que le manque de temps
éprouvé au quotidien. Au moment de se chercher un emploi à son arrivée au Québec,
Khira qui n’a déjà pas beaucoup de temps pour voir ses collègues de travail qui
l’invitent lorsqu’elle est dans une temporalité de routine, nous dit qu’elle ne pouvait
192

même pas prendre le temps de les connaître lorsqu’elle était dans la temporalité
d’urgence de l’arrivée.

De son côté, Syrine (AM3) décrit la période de retour aux études pour elle et son mari
comme un moment « terrible ». Elle sait qu’« il y aura encore des moments difficiles
mais je pense que le pire c’était d’étudier et de faire des enfants en même temps ».
Évidemment, ces moments sont associés à leur parcours « migratoire » et à la nécessité
de devoir recommencer à zéro pour espérer intégrer le marché du travail, mais ils
semblent aussi représenter un trait caractéristique des épisodes de bifurcation et de la
multiplicité des épisodes de transitions en contexte contemporain, à savoir un rythme
infernal où la vitesse du quotidien peut vite devenir intenable. Pour relever le défi de
l’insertion, certain-e-s n’ont pas d’autre choix que de condenser et de faire tenir les
différents usages du temps de manière ingénieuse : « Même nos horaires, quand lui il
a un cours le matin, moi je prendrais celui de l’après-midi pour se faire garder les
enfants et non pas payer les garderies etc. ». Sans oublier de mentionner l’épuisement
ou le sentiment de lassitude de « concentrer sa vie sur une seule chose » (Syrine, AM3).

En effet, les individus en bons gestionnaires du temps doivent agencer de manière


harmonieuse les différents usages du temps, ils doivent s’organiser afin de pouvoir
créer du temps destiné à autre chose qu’au travail dans un contexte de raréfaction de
celui-ci. Lorsque le temps de travail empiète sur le temps de famille et le temps pour
soi, nos répondant-e-s se retrouvent rapidement face au dilemme de la priorisation.
Pour certain-e-s, les résolutions qui consistaient à maintenir le temps destiné à la petite
famille au premier plan, le temps pour soi au second peuvent prendre le bord au profit
du temps de travail, souvent à contrecœur, car, dans un contexte de recentrement sur la
petite famille, l’objectif de prioriser celle-ci demeure néanmoins. Pour d’autres comme
nous l’avons vu précédemment avec Khira (AM1), changer d’emploi doit être envisagé
lorsque le temps de travail empiète sur le temps de famille. La priorité doit demeurer
la petite famille.
193

Finalement, qu’une option soit choisie plutôt qu’une autre, ce questionnement demeure
un enjeu de négociation avec son ou sa partenaire de vie et avec soi, ce qui doit être
priorisé pour la personne à un instant t de sa vie, selon ses valeurs, ses obligations
professionnelles et familiales. Dans un contexte où le temps manque, où les usages du
temps se chevauchent et ne sont pas strictement compartimentés, ces questions
deviennent incontournables en plus de revenir régulièrement se renégocier au fil des
événements de la vie. Ainsi, il semble que parfois le rythme déjà intense de la course
quotidienne peut encore s’accélérer lors d’un moment de transition ou de la bifurcation.

Sur la question de savoir si manquer de temps et courir après le temps représentent des
caractéristiques du temps contemporain ou du temps de la société d’accueil, il semble
difficile de savoir si les répondant-e-s ne percevaient pas également ce manque de temps
dans leur quotidien hors projet migratoire. Cependant, les témoignages soulignent une
différence entre des temps davantage compartimentés dans la société d’origine et des
temps qui tendent plus à se chevaucher dans la société d’accueil, et qui laisseraient
penser à une compression du temps davantage propre à la société d’accueil qu’à une
temporalité contemporaine générale.

8.4 Des situations hors du temps

Par ailleurs, cette hypothèse d’un temps contemporain où tout va trop vite mérite d’être
nuancée par ces situations qui apparaissent alors comme des cas d’exception, mais qui
ne sont finalement qu’une autre facette de cette dynamique du rapport au temps de la
société d’accueil. Il y a, en effet, des situations qui sont un peu hors du temps ou qui
font ralentir le temps. Des situations qui peuvent également représenter ou
accompagner des épisodes de bifurcation comme l’arrivée dans un nouveau pays, le
chômage, le divorce ou des événements de type cycle de vie (accouchement, maladie,
décès), mais durant lesquels l’ombre de la déprime voire de la dépression plane. Il ne
s’agit pas de moments durant lesquels les individus nous disent avoir été plongés
194

profondément et durablement dans ces états, puisqu’ils mentionnent être restés en


action, mais bien de moments durant lesquels ils se disent se sentir dans ces états ou
les frôler. Par exemple, à propos de son arrivée au Québec, Landalou (NS2) nous parle
de ce qu’il a appelé « la période dépressive » et nous dit : « J’étais seul, triste, solitaire,
je n’avais même pas 20 jours au Québec ». Il relate avoir passé les 4-5 premiers jours
à errer dans la ville, « déboussolé », et explique que sa première action a consisté à
prendre le métro et le bus afin de situer toutes les stations dans son nouveau lieu de vie :
« Parce que j’étais laissé, j’étais livré à moi-même. Mais ça n’a duré qu’une semaine
ou dix jours. Puis après j’ai commencé à rencontrer des Marocains dans une place et
on m’a montré la mosquée, c’était à Jean-Talon ».

Lorsque, par la force des choses, la vie professionnelle est en pause, les témoignages
indiquent la nécessité pour les individus de se raccrocher à d’autres domaines d’action,
de rythmer le quotidien avec d’autres éléments relativement satisfaisants. Autrement
dit, la nécessité de rester en mouvement pour ne pas couler. Par exemple, Mourad (NS4)
arrivé depuis 1 an au Québec se dit découragé de ne pas avoir encore trouvé d’emploi,
il vit de l’aide sociale au moment de l’entrevue, mais il ne semble pas s’arrêter d’agir
pour autant. Sa famille dépend de lui. Même si durant l’entretien, l’émotion est à son
comble lorsqu’on aborde la question de l’immigration, révélant la manière dont il se
débattait avec ses désillusions, il semblait continuer de lutter. Il continuait d’aller à
Emploi Québec - sans plus trop croire à la possibilité d’obtenir un emploi dans son
domaine - assistant, impuissant, au naufrage de sa carrière, à un âge où celle-ci devrait
se situer davantage derrière lui que devant.

Nous ne savons pas ce qu’il est advenu de Mourad depuis l’entrevue, s’il a finalement
réussi à réintégrer un emploi satisfaisant pour lui. Cependant, nous savons que le fait
d’avoir réussi à réobtenir son permis de conduire juste avant l’entrevue représentait
pour lui une étape valorisante qui l’encourageait à continuer, qui le maintenait en action
et lui permettait d’occuper ses journées de manière productive. Ainsi, ces moments
195

hors du temps ou qui font ralentir le temps quotidien rythmé principalement par le
temps d’emploi représentent des phases de décélération qui nécessitent de mettre en
place des stratégies de funambule de l’action afin de ne pas tomber dans le
découragement et l’inaction. Stratégies qui consistent à se trouver des occupations
valorisantes permettant de maintenir l’objectif de retour dans l’univers professionnel.

D’autres événements ont pour particularité de représenter des moments hors du temps
ou qui ont pour particularité de faire ralentir le temps. Il s’agit des transitions et
événements de types cycle de vie comme les grossesse/accouchement, maladie, décès
d’un proche, etc. Pour les répondant-e-s, la maladie suivie du décès d’un parent
représentait un événement certes, éprouvant, mais qui s’est aussi caractérisé par ce que
Leyla (NS3) appelle « une année blanche », c’est-à-dire, un temps durant lequel elle a
« lâché [s] es études ici ». Ainsi, le parcours scolaire et professionnel, habituellement
prioritaire et crucial, se retrouve relégué au second plan.

Parfois il est impossible de quitter les responsabilités de ce temps qui enchaîne : « il


fallait que je sois présent dans certains cours. C’est des cours de maîtrise. Si tu n’es pas
présent deux absences, échec ! Automatiquement » (Landalou, NS2). Ne pas pouvoir
prendre ce temps pour rendre un dernier hommage à un proche décédé a ajouté du
chagrin à un deuil déjà douloureux. En effet, le deuil représente de manière
emblématique un de ces moments hors du temps, un moment nécessitant une rupture
avec le temps quotidien permettant ainsi de libérer tout ce qui est nécessaire à ce
processus pour se faire : « Mais c’est sûr que le vivre, il faut le vivre en famille, il faut
le vivre avec l’entourage », car sinon c’est comme si, nous dit Nedjma (NS9),
« migrante » : « Je n’ai pas vécu mon deuil. […] C’est ça le moment, c’est sûr que
même si tu pleures, même si … C’est comme une étape qui reste là, qu’il faut franchir
pour vivre ça avec la famille ».
196

En ce qui concerne la grossesse/accouchement, elle a cette particularité de représenter


à la fois une transition où beaucoup de nouvelles normes sont à appréhender, des soins
et des choix pour l’enfant sont à faire, dans un contexte où beaucoup d’éléments de la
vie quotidienne se transforment, une identité de parent se met en place, le tout condensé
en un même moment, un moment qui est également un peu hors du temps quotidien.
Un moment où tout s’accélère et tout est un peu en suspens, en redéfinition, en même
temps. Un rapport au temps finalement assez similaire aux bifurcations, même si
certaines sont exclusivement marquées par un temps d’urgence qui n’est pas
incompatible avec l’aspect hors du temps quotidien. En effet, dans ce nouveau contexte
de vie avec enfant, beaucoup d’éléments identitaires sont réexaminés pendant ce
moment de flottement entre un quotidien connu jusque là et une vie qui se ne sera plus
jamais la même.

Il n’est donc pas surprenant que mis à part le temps nécessaire pour se remettre de
l’accouchement, un temps de pause avec les autres fonctions de la vie sociale est
également indispensable, pour prendre soin de l’enfant certes, mais aussi pour redéfinir
et réaménager sa vie, ses valeurs, ses objectifs en fonction de ce nouvel élément.
Premièrement, ce qui caractérise principalement ce moment hors du temps quotidien
est représenté par un temps de travail mis en pause, puis réorganisé. Il est certes
toujours indispensable de travailler pour vivre, mais comme nous l’avons vu
précédemment, parfois ce temps de travail fait l’objet d’une réévaluation en fonction
du temps que chacun-e souhaite accorder à la petite famille. Que ce soit parce qu’on
n’a pas encore fait sa place sur le marché de l’emploi ou parce qu’on bénéficie d’un
congé parental, le temps de travail est relégué au second plan pour quelques semaines
ou quelques mois au moment de l’arrivée de l’enfant. Le temps passé avec la famille
et les ami-e-s au quotidien se trouve également transformé pendant les premières
années de la petite enfance. Un quotidien rythmé par les besoins du nourrisson dans
lequel la famille ou les organismes communautaires (si la famille n’est pas disponible
197

ou sollicitée) peuvent un peu mieux s’insérer que les ami-e-s, en apportant de l’aide
pour les soins notamment.

Finalement, pour mieux comprendre cette apparente ambivalence du temps des


transitions et des bifurcations qui peuvent à la fois se caractériser par des temps
d’urgence et des moments hors du temps durant lesquels différentes fonctions sociales
peuvent être en suspens, au ralenti voire carrément mises au rencard, abordons
maintenant les temporalités entourant le moment du départ pour le Québec (juste avant
et les premières semaines). Les récits sur ces moments peuvent nous permettre de
relever des indicateurs temporels de bifurcation ou de transition.

Ainsi, dans les éléments entourant le moment de la migration se retrouvent : 1) Les


temps d’attente : pour le visa (avant la migration) et démarches administratives pour
s’inscrire dans les institutions québécoises (arrivée), temps qui peut durer jusqu’à 4 ans,
durant lequel certain-e-s sont hébergé-e-s dans leur famille avant la migration puis par
des compatriotes au moment de l’arrivée, et temps d’attente du conjoint en cas de
parrainage; 2) Les temps des changements : des rôles dans la famille qui vont changer
avec la migration (notamment pour celles et ceux qui avaient une responsabilité
familiale comme gérer un magasin, aider un parent, etc.), des affaires à vendre, à
racheter, s’habituer au nouveau contexte, à la langue, à la météo ; 3) Les temps de
séparation/rupture : mettre fin à un contrat de travail ou vendre son affaire, des conflits
avec des ami-e-s ou de la famille (avant et au moment de l’arrivée) ou tout simplement
faire ses adieux et quitter sa famille et ses ami-e-s, fuir un contexte politique; 4) Les
temps des remises en question : des espoirs qui peuvent se solder en désillusions à
l’arrivée, des hésitations et des inquiétudes, des galères et des moments de solitude,
mais aussi des rencontres et des événements de type cycle de vie.

Un moment hors du temps quotidien, qui ne ressemble pas au rythme des autres
membres de la société. Le rythme peut s’accélérer et se ralentir selon le régime
198

d’actions qu’un type d’événement exige, mais ce qui ressort principalement des
entrevues est ce sentiment d’être en décalage avec le rythme habituel et de devoir tout
gérer en même temps. Même si nos répondant-e-s peuvent être en décalage avec le
temps des ami-e-s habituel-le-s, il-elle-s font néanmoins, au bout d’un moment de
nouvelles rencontres avec des personnes qui se trouvent dans la même temporalité
qu’elles-eux au moment de la bifurcation ou de la transition. Il-elle-s se rapprochent de
leurs ami-e-s qui sont également dans cette temporalité.

L’épreuve du temps se rythme par un temps qui manque au quotidien nécessitant de


négocier avec lui, un temps ralenti que l’on ne pourrait accélérer lors d’événements de
types cycles de vie (naissance, maladie, décès) et un temps double des transitions et
des bifurcations. Une urgence se situant également hors du temps, car aux abords de la
course routinière, mais surtout décalée avec le rythme des autres.

Après ce tour d’horizon des situations illustrant les 4 dimensions de notre cadre
conceptuel, à savoir les épreuves des bifurcations, de l’identification, de l’entourage et
du temps, dans le chapitre suivant nous allons revenir sur ces différents éléments afin
de les mettre en perspective dans une discussion portant sur les épreuves communes
(Martuccelli, 2010b) de l’« Individualité-migrante ».
CHAPITRE IX

LES ÉPREUVES COMMUNES DE L’« INDIVIDUALITÉ-MIGRANTE »

À la suite de la revue de littérature théorique et conceptuelle, le thème des épreuves


(Martuccelli, 2006) est très vite apparu comme une caractéristique qui apparaissait
d’emblée commune aux « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s ». Cette hypothèse s’est
petit à petit consolidée au cours de l’analyse qui m’a amenée à me demander si le
rapport aux bifurcations, l’identification, les rapports à l’entourage et au temps
expérimentés de manière similaire par les individus contemporains, ne constituent
finalement pas des composantes d’une socialisation par un système d’épreuves
communes (Martuccelli, 2006, 2007, 2010a, 2017), à savoir un système qui produit un
même type d’épreuves dont sont produits les individus contemporains. Autrement dit,
les dilemmes et les tensions que vivent les individus selon ces 4 dimensions constituent
à la fois des situations individuelles qui nécessitent des réponses singulières, mais
représentent également des épreuves structurelles et communes.

De plus, il semble possible de voir se profiler la logique ternaire décrite par Martuccelli
(2010b) qui se caractérise par les étapes de formations de l’épreuve, de mise à l’épreuve
et de résolution de l’épreuve impliquant les 4 dimensions, à savoir : 1) Des éléments
déclencheurs des bifurcations impliquant l’identification et un rapport au temps décalé-
e-s (place et identifications investies dans un Ailleurs, attente, ralentissement, rythme
et identifications qui diffèrent des autres) par rapport à l’entourage (influences, soutiens
et conflits au cœur des décisions de départ) ; 2) Un cœur de l’épreuve rythmé par le
choc de l’arrivée, un temps d’urgence, des identifications et un rapport à l’entourage
200

simultanément en suspens et en mouvement - invisibilité, phase de triage entre


anciennes et nouvelles identifications, solitude et mise en relation avec des nouvelles
personnes membres de l’espace social en cours d’apprivoisement ; 3) Un dépassement
de l’épreuve caractérisé par d’ingénieux bricolages des différents usages du temps et
des identifications et un rapport à l’entourage devenus situatifs (Rosa, 2010) oscillant
entre distance et proximité au gré des bifurcations et des routines. Par ailleurs, l’analyse
a mis en évidence des épreuves imbriquant plusieurs thèmes que je vais exposer dans
la 2e partie de ce chapitre.

9.1 L’épreuve commune des bifurcations

Plusieurs éléments ressortant de l’épreuve des bifurcations dans les parcours


migratoires peuvent illustrer les caractéristiques de l’épreuve commune des
bifurcations. Le premier élément réside dans le fait que bifurcations et quête de
réalisation de soi semblent liées, dans une certaine mesure. En effet, on trouve dans les
raisons de quitter une situation, un espace social, des aspects en lien avec cette quête
dans le fait de ne pas se sentir à sa place, de ne pas ou plus se sentir appartenir à cet
univers ou de quitter un espace social qui entre en conflit avec ses valeurs, ses
identifications, en bref ce qui compte vraiment pour les personnes et qu’elles vont
finalement rechercher Ailleurs. La migration représente pour certain-e-s la volonté de
trouver un lieu qui corresponde à qui il-elle-s sont ou aspirent à devenir que ce soit
dans la sphère professionnelle ou personnelle.

Dans les parcours des répondant-e-s, les transitions professionnelles correspondent


également à la quête de réalisation de soi, car même si certain-e-s ont un emploi stable,
la question de trouver un emploi qui correspond à son domaine, à de nouvelles
aspirations ou à concilier avec la famille les entraînent parfois dans des changements
d’orientation scolaire ou des périodes de chômage du-e-s à un ras-le-bol des pressions
de conformisation et une quête de cet idéal. Pour d’autres, le manque de reconnaissance
201

des compétences ajouté à des conflits répétés avec des collègues représente un signal
d’alarme et de départ.

L’adaptation implique de faire preuve de ses capacités à agir sur son environnement et
à faire des choix dans le but de se repositionner par rapport à une norme dans un
contexte où la vie sociale est une suite incessante d’hésitations et de décisions
singulières à prendre, d’épreuves qui se traversent et composent ainsi la vie sociale
caractérisée par une suite d'événements requérants des individus, de prendre leur destin
en main et, de s’adapter ou de changer de vie lorsque le défi suivant l’implique
(Martuccelli, 2006, 2010b; Grossetti, 2006, 2010; Leclerc-Olive, 2010; Soulet, 2010).
Ainsi, un deuxième élément qui semble caractériser l’épreuve commune de la
bifurcation est l’adaptation. S’adapter pour relever les épreuves des événements, faire
preuve d’innovation pour tenter de maintenir une trajectoire professionnelle et
familiale stables dans un contexte de contingences (Martuccelli, 2009), représentent
des attitudes indispensables (Mead, [1970] 1979) pour relever le défi contemporain de
la multiplication des événements et des transitions pouvant mener à des bifurcations
(Martuccelli, 2004, 2006, 2007; Otero, 2003, 2012).

Aussi, même s’il semble évident de retrouver la dimension de l’adaptation dans le fait
d’arriver dans un nouvel espace social, quitter une situation connue semble également
lié à la notion d’adaptation. Cela se résumerait alors, au fait d’avoir épuisé son énergie
à tenter de s’adapter à un univers qui entre en contradiction avec ce que les individus
reconnaissent comme étant constitutif de leur essence (identifications, aspirations, etc.).
Que ce soit par volonté individuelle de rompre avec une situation personnelle ou
professionnelle devenue insatisfaisante ou déclenchée par un événement extérieur
indépendant de la volonté des individus, les bifurcations semblent entraîner, soit des
mécanismes de résistance, soit d’accueil du changement (Hélardot, 2010). Dans ce
contexte, quitter un univers reviendrait également à reconnaître avoir terminé de
s’adapter au monde qui est quitté. La distance avec le monde quitté représentant alors
202

une nouvelle dynamique constitutive de leur rapport avec celui-ci, qui reste toujours
présent dans leur vie.

Les bifurcations qu’un événement peut provoquer se situent à la fois hors des routines
et des socialisations incorporées tout en se trouvant à la fois à l’intérieur d’un système
socialement ordonné. Elles désignent des changements d’orientation et de perspectives
majeurs pour les individus (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010b) nécessitant de repenser
et de repositionner leur rapport au monde, en d’autres termes de s’adapter aux nouvelles
perspectives. Ainsi, face à l’épreuve commune d’un monde en mouvement pouvant
générer des instabilités professionnelles et personnelles, autrement dit des situations
produites par une ambivalence structurelle imprévisible et permanente, l’adaptation
consiste à y faire face de manière singulière en puisant simultanément dans des valeurs,
attitudes et conduites multiples (Martuccelli, 2010b).

Apparaît alors une certaine tension partagée par l’ensemble des individus
contemporains qu’il-elle-s se soient confronté-e-s à l’épreuve de la migration ou non.
Une tension commune qui prend sa source dans le contexte d’ambivalence permanente
dans lequel sont plongés les individus et qui les confronte à une multitude de repères
(Bauman, 1991; Martuccelli, 2010b). En effet, une fois établi dans le nouvel espace
social, les efforts d’adaptation ne s’arrêtent pas pour autant puisque l’enchaînement des
événements dans un contexte contemporain de contingences contribue à tester les
capacités des individus et leur résistance à rester membre de la société (Martuccelli,
2004, 2006, 2007; Otero, 2003, 2012). Il est alors possible de nous demander si elle ne
constitue pas une caractéristique de l’épreuve commune des bifurcations à côté des
autres caractéristiques découvertes dans les chapitres-résultats sur le Temps (temps de
l’urgence et à la fois hors du temps) et les Identifications (en mouvement via la quête,
la renégociation, la réinvention de soi en fonction des contextes côtoyés).
203

Ainsi, l’ambivalence, caractéristique du mouvement contemporain qui, en produisant


des processus structurels multiples semble contribuer à faire reposer sur les individus
l’entière responsabilité de gérer et de résoudre des situations et des dilemmes qui
devraient se régler au niveau institutionnel et non au niveau des individus. Le fait de
devoir évaluer, faire face à une situation en fonction d’une multitude de possibilités
tout en assumant et en contrôlant les impacts émotionnels qui accompagnent
généralement un événement troublant, et tenter de le résoudre au niveau individuel
alors qu’il faudrait le faire au niveau institutionnel (Martuccelli, 2010b) représentent
les éléments caractéristiques de l’épreuve des bifurcations.

Le vécu et les acquis antérieurs ne permettant plus de prévoir l’ensemble des


changements pour s’y préparer et agir (Bauman, 2006; Soulet, 2010), l'expérience du
cours des événements s’est transformée dans laquelle il est nécessaire de faire preuve
d’initiatives et d’ouverture à l’inconnu (Martuccelli, 2006; Leblanc, 1994; Fouquet,
2007; Grossetti, 2010; Soulet, 2010). Elles deviennent alors, à la fois une manière
singulière de faire face à une situation tout en contribuant à perpétuer un système qui
les produit, en d’autres mots, qui contribuent à uniformiser la production de
bifurcations et de générer ce que Soulet (2010) a décrit comme étant une succession de
situations de non-retour nécessitant d’incorporer une socialisation adaptative.

Enfin, un troisième élément réside dans le rôle de l’imaginaire (Leblanc, 1994; Fouquet,
2007) dans les phases pré- et post- bifurcation. Tantôt moteur de l’action au départ,
tantôt stratégie permettant de gérer les déceptions, tantôt les deux, l’imaginaire tel un
réceptacle des peurs et des espoirs représente également l’espace de tous les possibles.
Un espace contenant les perceptions, les projections et les informations permettant aux
individus de faire face à l’épreuve de l’adaptation aux événements dans leur rapport
aux (pré- et post-) bifurcations tout en leur permettant, du moins dans l’imaginaire, de
s’extraire de l’épreuve de l’adaptation propre aux bifurcations.
204

9.2 L’épreuve commune de l’identification

Les dynamiques de l’identification en contextes de contingences vécues par les


individus contemporains sont en mouvement et, dépendant des rapports sociaux, elles
constituent l’épreuve commune de l’identification de l’« Individualité-migrante ». En
effet, en analysant la manière dont se définissent les répondant-e-s, à savoir les
éléments de leurs identifications qui comptent à leurs yeux, une tension entre
identification professionnelle et personnelle, mais aussi entre identification
professionnelle et parentale semble palpable. La particularité de ces deux types de
tensions identitaires réside dans le fait de représenter une caractéristique de l’épreuve
de commune de l’identification qui semble contraindre les individus à l’adaptation
(apprivoiser de nouvelles normes) et à la renégociation avec soi et les autres (collègues
de travail, conjoint-e).

Dans les identifications, l’aspect professionnel cristallise les rêves de réalisation


personnelle des répondant-e-s en termes d’attentes, d’espoirs, de reconfiguration des
possibles. Le sentiment de trahison et de désillusions inhérents aux parcours
migratoires en ce qui concerne le fait de trouver dans la sphère professionnelle, la
réalisation de soi espérée et investie pendant les études peut représenter une
caractéristique de l’épreuve commune de l’identification dans un contexte de
multiplication des transitions professionnelles (Dubar, 2010; Otero, 2013). De
l’identité professionnelle stable et transmissible d’une génération à l’autre, nous
sommes passés à une identité perpétuellement marquée par des changements et des
ajustements (Dubar, 2010). Par ailleurs, la succession de nouveaux emplois, parfois
même accompagnée de réorientations professionnelles, représentent autant de
transitions (Elder, 1998) qui obligent à s’ajuster et à s’adapter à chaque nouveau
contexte de travail.
205

Dans ce cadre, le monde professionnel ne remplissant pas toutes ses promesses de


réalisation et de stabilité, prendrait alors davantage des allures de suites de
renégociations identitaires selon les emplois occupés, entre luttes pour se faire une
place reconnue (Dubar, 2010) et équilibre à retrouver au sein des autres sans heurt ni
abnégation. Ainsi, le processus d’identification est en mouvement, car il implique
désormais des processus d’ajustements permanents entre le monde extérieur et intérieur
de l’individu ou intériorisation subjective de la réalité objective (Berger et Luckmann,
[1966] 2006) notamment parce que les individus engagent davantage leur identité
personnelle dans la sphère professionnelle (Martuccelli, 2006).

Par ailleurs, les rapports interpersonnels représentent le théâtre des repositionnements


singuliers et des enjeux de reconnaissance en fonction des spécificités individuelles
dans un contexte de contraintes structurelles (Lazzeri et Caillé, 2004; Martuccelli,
2010b, Ehrenberg, 2010). Ainsi, une non-reconnaissance des compétences ébranle la
structure des identifications de ceux et celles-ci qui, en bons funambules de l’action,
vont devoir trouver une activité valorisante leur permettant de rediriger leur besoin de
reconnaissance sur une autre dimension de leurs identifications (rôle parental, activité
sportive, foi religieuse, etc.), soit remettre du sens sur l’ensemble de leurs
identifications pour retrouver une certaine cohérence identitaire qui reste satisfaisante.
Le choc de l’invalidation identitaire provoqué ici par la non-reconnaissance des
compétences entraine une étape de repli sur soi, vers les sources d’identification
originelles (famille, communauté ou groupe relationnel d’origine) (Dubar, 2010).
Aussi, arriver dans un nouvel emploi semble réactiver le besoin d’être accepté et éviter
de se retrouver en situation de rejet.

Entre espoirs de carrière, désillusions et pression de conformisation, l’identification


professionnelle occupant une place centrale dans les identifications des individus,
prend bien souvent la forme de rapports de force entre cette part et les autres éléments
constitutifs de soi. Face à une pression destinée à modeler les comportements ou des
206

éléments constitutifs des identifications des individus afin de les rendre conformes aux
besoins et attentes du milieu professionnel, on retrouve des réactions d’opposition là
où les conciliations semblent impossibles. Ainsi, quitter un emploi, chercher à faire
correspondre un domaine d’emploi avec ses valeurs, sa religion, ses priorités familiales
- si l’écart entre les exigences de l’emploi et ce qui compose l’individu est trop grand -
représente une des réactions d’opposition relevée dans les entrevues. L’épreuve de
l’exil ou de la bifurcation est bien souvent amorcée par une contrainte qui peut être
extérieure à la décision personnelle de quitter un espace social (Hélardot, 2010; Sassen,
2009) et qui pourrait être représentée ici par les pressions de conformisation
professionnelles. Cette situation de changement et/ou de bifurcation va entraîner une
rupture, une remise en question et une reconfiguration des premières identifications
(Hélardot, 2010) au moment de résoudre l’épreuve.

Néanmoins, le rapport à l’identification professionnelle des individus est le plus


souvent constitué de dynamiques de négociation avec d’autres éléments constitutifs des
identifications individuelles dans le but de se conformer aux exigences du marché de
l’emploi. En effet, lorsque les façons de faire entrent trop en conflit avec les
appartenances identitaires des individus, il peut en résulter des tensions intérieures
allant du malaise ou conflit de normes et de valeurs qui peuvent être traversées via des
stratégies qui consistent à dissimuler certains aspects de ses identifications comme
changer son nom que l’on retrouve dans la stratégie de l’invisibilité (Camilleri, 1990).

Par contre, si certaines situations au travail deviennent intolérables, elles peuvent


conduire à des départs. Les expériences de pression de conformisation à un contexte
professionnel spécifique impliquent des contraintes au niveau des identifications en
fonction du degré de divergence avec la norme. Ainsi, face à cette contrainte, les
réponses adaptatives singulières des individus représentent un autre indice que
l’identification constitue une épreuve telle que décrite par Martuccelli (2006, 2010b).
Arriver dans un nouvel espace social enclenche le dispositif de conquête de la place
207

que les individus estiment être la leur, et s’effectue selon une dynamique de
repositionnement, parfois subtile, parfois conflictuel.

En effet, en ce qui concerne la sphère professionnelle, l’insertion relevant des


conditions d’affiliation - ou selon les repositionnements que les individus effectuent
vis-à-vis d’autrui (Castel, 1991; Autes, 1992) -, l’adaptation relève surtout de
l’élaboration et de l’évolution des liens interpersonnels (Grossetti, 2005; Stoetzel,
2007). Face aux stratégies de l’invisibilité, aux nécessités d’affirmation pour exister
dans le nouvel espace et aux besoins de reconnaissance, les discriminations et les
conflits interpersonnels sont l’expression de la volonté de mettre à distance celui/celle
qui arrive (Honneth, 2004; Camilleri, 1990). Un comportement viscéral de protection
de ressource dans une sphère professionnelle à haut régime de compétitivité et de
performance.

Aussi, lorsque la sphère professionnelle exige des distorsions identitaires fortes en


termes de rapport aux autres dimensions identitaires telles que les identifications
personnelles, elle entraîne généralement un changement d’emploi. Néanmoins, lorsque
les tensions identitaires n’ont pas encore atteint le point amenant les individus à prendre
la décision du départ ou qu’il-elle-s n’ont pas d’autres choix que d’endurer la situation,
les répondant-e-s semblent pris dans un rapport de négociation avec soi, ses valeurs,
ses priorités qui peuvent constituer autant de questionnements, de dilemmes, de
tensions intérieures à propos de contradictions acceptables ou non et sur quelle durée.
Finalement, une manière ordinaire d’être et de se représenter sa vie, de se singulariser
dans et par le dépassement d’épreuves structurelles communes (Martuccelli, 2010b).

Ainsi, on peut se demander si ces dilemmes qui consistent, à soit se conformer à un


emploi au prix de vivre des tensions identitaires, soit à trouver une activité qui exigerait
le moins possible de distorsions identitaires, ne représenterait finalement pas une
caractéristique en termes d’identification professionnelle propre à l’individualité
208

contemporaine. Une épreuve commune de l’identification qui semble même devenir le


mode d’être au monde. En effet, la ligne de conduite situative détermine, selon Rosa
(2010), les identifications des individus, car elle les modèle sur la base de la
conformisation à la flexibilité selon les possibilités et les situations.

Les expériences et les manières dont les individus se représentent leurs identifications
passées, présentes et futures sont interprétées au gré des situations. Les éléments de la
structure d’identifications mobilisés s’adaptent en fonction de la situation, et, ainsi,
changent constamment pour s’ajuster au contexte relationnel (Rosa, 2010). Néanmoins,
certains ancrages (statuts, appartenances) conservent une certaine importance dans la
définition identitaire individuelle qui contient désormais à la fois une part nomade et
une part ancrée (De Singly, 2016). Cependant, le soi se constituant désormais de
manière flexible selon les situations, il devient difficile de savoir quels éléments sont
essentiels à la structure d’identifications et lesquels dépendent principalement de la
situation relationnelle à un moment donné (Rosa, 2010).

Ainsi, vivant dans un contexte d’avenir professionnel de plus en plus incertain, les
répondant-e-s ont développé des stratégies de préservation de soi dans leur rapport à
l’emploi, comme différencier les expériences d’emplois de LA carrière, à savoir celle
que les répondant-e-s avaient entreprise avant de migrer. Néanmoins, pour celles et
ceux qui font face aux désillusions concernant leur carrière, une autre stratégie consiste
à redonner du sens aux déceptions en les inscrivant dans un objectif plus important,
comme investir davantage son identification parentale que son identification
professionnelle. Il existe bien évidemment des degrés de divergence des configurations
d’identifications avec les normes professionnelles, mais il reste que réalisation de soi
et sphère professionnelle semblent étroitement liées. On peut alors se demander si les
dilemmes que génère ce rapport à une identification professionnelle conformisante ne
représenteraient finalement pas une caractéristique de l’épreuve commune de
l’individualité contemporaine. Ainsi, les conflits intérieurs multiples auraient pour
209

essence des contradictions structurelles extérieures, que les individus tentent d’apaiser
en eux en se dotant d’une identité. Celle-ci nécessitant des efforts incessants
d’adaptation, produisant des configurations d’identifications en mouvement
(Kaufmann, 2001), indiquent l’existence d’un soi construit par les épreuves
(Martuccelli, 2006, 2010b; Martuccelli et De Singly, 2012).

En ce qui concerne l’identification parentale, elle semble venir chambouler l’ensemble


de la configuration identitaire des individus en réorganisant leurs priorités. Elle semble
se placer en tension avec l’identification professionnelle et révèle une distance entre
discours et pratiques dans la répartition des responsabilités masculines et féminines au
moment de l’arrivée d’un enfant en contexte migratoire. Des réajustements sont
réalisés au sein des couples afin de mener simultanément responsabilités parentale et
professionnelle également observé par De Singly (2016, 1988) dans ce qu’il a appelé
« la mobilité conjugale », à savoir des changements identitaires chez l’un appellent un
ajustement chez l’autre et une redéfinition des positions de chacun-e ou une séparation
(De Singly, 2016). Cette étape correspond également à la réponse au choc de
l’invalidation identitaire des compétences (Dubar, 2010) professionnelles qui a mis à
l’épreuve les couples de répondant-e-s dont certains se sont finalement séparés. Cette
étape périlleuse de « sortie de crise » (Dubar, 2010) de recomposition de son identité
afin de la faire correspondre avec la nouvelle réalité extérieure par les voies de la
socialisation secondaire et resocialisation (Berger & Luckman ([1966] 2006) peut être
longue avant d’être - à nouveau - soi (Dubar, 2010).

En effet, il ressort des entrevues, une représentation masculine et féminine des


identifications : « responsabilité professionnelle au masculin » et « responsabilité
familiale au féminin ». Néanmoins, comme ces deux rôles semblent être incarnés par
les individus de manière indifférenciée, autant les hommes que les femmes se
retrouvent tiraillés entre leur investissement dans leur carrière et leur rôle parental
d’éducation et de soins aux enfants. On peut se demander si cette tension identitaire
210

entre réalisation par le travail (identification valorisante) et réalisation dans la famille


(identification pas toujours valorisée socialement) ne représenterait pas finalement une
autre caractéristique de l’épreuve commune de l’individualité contemporaine face à ses
identifications. Ce contexte de valorisation inégale représente une contrainte face à
laquelle les individus vont devoir faire preuve d’originalité et de créativité pour
dépasser cette épreuve des identifications au masculin et au féminin.

Enfin, dans ce contexte « sociétaire » contingent, l’identité personnelle, traversée par


les différents changements (emplois, partenaires, lieu de vie) propre à la vie
contemporaine, est en perpétuelle construction (Dubar, 2010). L’injonction sociale à
devenir des individus (Martuccelli, 2004, 2006, 2010c) implique désormais surtout de
devenir soi (De Singly, 2016) et la suite de changements auxquels sont confrontés les
individus nécessite de sans cesse se reconstruire (Dubar, 2010). Les contradictions
sociales contraignent les individus à reconquérir leur place et la réaffirmer en
permanence, en d’autres termes, se redéfinir pour s’adapter aux changements (De
Gaulejac, 2006). De manière générale, le projet migratoire, plus encore qu’un
établissement dans un autre pays, s’inscrit dans cette quête et cette découverte de soi
durant lesquelles le rapport à l’Autre demeure essentiel, comme miroir de soi, comme
objet de repositionnement de soi, mais aussi comme repère du changement advenu ou
en cours.

9.3 L’épreuve commune de l’entourage

La particularité d’une bifurcation réside dans le fait qu’elle nécessite de retrouver des
repères et d’effectuer une resocialisation (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a; Berger et
Luckmann, [1966] 2006) dans laquelle l’entourage joue un rôle majeur. Les
représentations du monde et la manière dont se représentent les individus eux-mêmes
sont en mouvement. Afin d’atténuer les contradictions et faire sens entre l’avant et
l’après-bifurcation, les individus tentent de produire une nouvelle interprétation des
211

événements qui va nécessiter de chercher les repères auprès de l’entourage. Ainsi,


l’événement biographique et, de ce fait, la bifurcation est un événement qui est
également intersubjectif (Leclerc-Olive, 2010). Tantôt élément déclencheur d’un
départ lors de conflits interpersonnels tantôt source d’influence pour aller voir Ailleurs
ce qui s’y passe, tantôt rassurant, car on y voit un traducteur des nouvelles normes,
l’entourage semble occuper une place particulière en fonction des différentes étapes
d’une bifurcation, mais aussi lors d’événements significatifs.

Que ce soit comme source de contrainte faisant partie des facteurs extérieurs à la
décision individuelle (Hélardot, 2010; Sassen, 2009) ou d’influence de migrer ou pour
changer de vie (Soulet, 2010), l’entourage en particulier la famille dans les parcours
« migratoires » joue un rôle déterminant dans l’impulsion au départ. Pour un projet de
telle envergure, la famille garde son rôle de garant du bien-fondé ou non d’une décision
aussi importante en soutenant le projet. L’influence des ami-e-s au départ est plus
mitigée telle que décrit par le caractère « tout blanc ou tout noir » des discours et
informations relatives au pays d’accueil. Le passage d’un monde à un autre
s’accompagne de rituels de départ engendrant la transmission du rôle associé à la place
qu’on quitte, une appréhension du nouvel univers qui se fait par observation,
interaction et aide de la part des personnes en place et un passage de relai de la famille
aux ami-e-s en matière de repères d’identification et de normes finalement assez
caractéristique des moments de transition (Elder, 1998).

Un départ qui s’associe souvent à la quête de soi durant laquelle l’Autre fait office de
miroir. Une arrivée qui met à l’épreuve les capacités d’adaptation des individus aux
normes et valeurs de ces Autres, leurs aptitudes à se remettre en question et à se
repositionner en fonction du nouvel univers. Réaménager le soi ne signifie pas pour
autant abandonner l’ensemble de ses identifications, cette perspective ne semble pas
possible. Réaménager le soi signifie plutôt, assumer ce qui compte pour soi, ses valeurs,
ses traditions. Au final, il s’agit de perpétuer la part de soi qui permet de faire coïncider
212

les différents univers en soi, qui relie l’entourage entre les différents mondes traversés
par la personne et qui a contribué à la construire, tout en s’ouvrant à l’entourage et aux
liens qu’il est possible de bâtir avec les membres du nouvel espace social.

L’entourage membre de la communauté d’appartenance remplit un rôle majeur durant


les étapes urgentes d’établissement dans les parcours « migratoires » (accueil,
hébergement, accompagnement et accès à un emploi). Particulièrement à la sphère
professionnelle, la littérature sur les réseaux fait davantage office du rôle des « liens
faibles » qui diffusent des informations déterminantes et informelles pour accéder à un
emploi alors que les « liens forts » permettent de surmonter les situations personnelles
difficiles (Granovetter, 1973, Lin, 2001). Du côté des « migrant-e-s » ce sont autant la
famille sur place, les ami-e-s et organismes communautaires qui jouent ce rôle
déterminant témoignant de la diffusion des difficultés sur plusieurs sphères propres aux
bifurcations (Grossetti, 2004 ; 2006 ; 2010).

Se rapprocher des compatriotes lors de l’arrivée permet de se rassurer, de retrouver des


repères (Deville-Stoetzel et al., 2013; Hao et Kawano, 2001; Legault et Rachédi, 2008),
mais n’épargne pas du choc des désillusions. Au contraire, l’arrivée illustrant la
concrétisation de ce que signifie « recommencer à zéro » finalement bien loin de
l’image d’un nouveau départ dans « l’Eldorado », il est alors possible de se demander
si, en première ligne, lors des premiers pas dans le nouveau monde, le rôle de
l’entourage ne se retrouve pas parfois amalgamé au choc de la réalité. En effet, cela ne
semble finalement pas si étonnant quand on se souvient du rôle joué par l’entourage
dans l’entretien de l’imaginaire de l’Eldorado canadien et dans le déclenchement du
départ. En tous les cas, avec généralement une échéance de trois mois avant d’épuiser
les économies, le premier logement met face à la réalité et tout en se devant d’être
économique, il s’avère bien souvent être également vétuste voire insalubre. Une
certaine nécessité de justifier, de dédouaner l’ami-e qui a trouvé le logement, de le dés-
213

amalgamer de la déception, du choc entre ce qui était imaginé au départ et trouvé à


l’arrivée, se fait sentir.

Les réseaux de relations, mais surtout les capacités des individus à se (re)construire un
réseau, permet d’atténuer les difficultés liées à une bifurcation (Grossetti, 2005;
Stoetzel, 2007, Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a). Un contexte de contingences met
à l’épreuve les individus (Martuccelli, 2006, 2009) et les engage dans une quête
permanente de ressources et d’informations dans laquelle l’entourage semble jouer un
rôle majeur. L’expérience se construisant désormais au fil des événements de la vie,
mais surtout via les interactions avec les Autres individus co-producteurs de sens
(Dubet, 1994; Bidart, Degenne et Grossetti, 2011), au moment de se retrouver en
situation de dissonances entre anciennes et nouvelles normes, les individus tenteront
d’atténuer les contradictions identitaires en incluant entourage proche et membres du
nouvel espace social étant à même de les aider à appréhender ces nouvelles normes
(Leclerc-Olive, 2010). Les rencontres fortuites, mais aussi les espaces de socialisation
constituent autant de lieux de diffusion des normes et de valeurs propres au nouvel
univers et la nécessité de rencontrer ces Autres, membres légitimés, permet d’amorcer
les processus de repositionnement, mais aussi de réaménager des éléments de la
structure d’identifications qui veulent être conservés, mis à jour ou acquis.

De plus, en tant que médiateurs entre les anciennes identifications en cours


d’ajustements et les nouvelles en cours d’appréhension (Berger et Luckmann, [1966]
2006), mais aussi en tant qu’agents de reconnaissance (Honneth, 2004; Métraux, 2011)
et, de ce fait, de légitimation de la nouvelle structure d’identifications, les rapports à
l’entourage matérialisant ces repositionnements intérieurs, certaines distances et
rapprochements entre les un-e-s et les Autres peuvent se manifester. Entre les forces
visant à maintenir les identifications et celles visant à acquérir les nouvelles, l’épreuve
commune de l’entourage consiste alors, pour l’individu au centre de ces dynamiques,
à ajuster, à doser ces distanciations (Martuccelli, 2006, 2010b, 2017) en fonction de la
214

cohérence recherchée entre le soi en reconstruction et le monde extérieur, et de


l’influence consciente ou non de cet entourage sur la validation de soi.

Enfin, la resocialisation qui repose sur un soi soutenu par autrui (Berger et Luckmann,
[1966] 2006; G. H. Mead, [1934] 2006) est indispensable tout au long de la vie.
L’entourage y détient le pouvoir de valider ou non des croyances et des comportements,
de soutenir ou non la transition, d’aider les individus à faire les deuils nécessaires et
joue ainsi le rôle de médiateurs de la resocialisation semblable à la première
socialisation de l’enfance (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead, [1934] 2006;
Soulet, 2010), mais qui semble, une fois adulte, de plus en plus joué par les pairs plutôt
que par la famille (Rosa, 2010; Mead, [1934] 2006).

La distanciation avec les appartenances héritées ou construites semble accompagner


les processus d’individualisation contemporains (De Singly, 2000). Les individus
doivent se créer des espaces pour renégocier leurs repères identitaires aux moments des
transitions. Une distanciation avec la famille élargie que l’on retrouve, par la force des
choses dans les parcours « migratoires ». Néanmoins, les exigences contradictoires, du
soutien de l’entourage indispensable pour se construire indépendamment du regard
d’autrui tout en nécessitant sa validation (Berger et Luckmann, [1966] 2006; De Singly,
2016), semblent créer des tensions intérieures permanentes entre transformation des
identifications et distanciation identitaire (Martuccelli et De Singly, 2012; De Gaulejac,
2006; Lahire, 2006; Ramos, 2011; De Singly, 2000, 2016). Dans ce processus, qui
consiste à passer d’un entourage à un autre, ou de créer un lien le plus harmonieux
possible entre les deux, entre ces différentes parts constitutives et miroirs de soi, entre
ces ensembles qui font exister un individu, faire sa place dans le nouvel espace social
et se repositionner par rapport à sa vie pré-bifurcatoire, ce rapport à l’entourage
toujours en mouvement, un rapport situatif entre rapprochement et distance semblent
représenter ce qui caractérise le mieux l’épreuve commune de l’entourage. Quitter un
univers de relations consiste aussi à laisser sa place, à transférer le rôle que l’on y
215

occupait à quelqu’un-e d’autre, mais aussi à se retrouver, pour quelques instants plus
ou moins longs, dans un rôle de transition, en vivant chez ses parents ou avec des
ami-e-s.

9.4 L’épreuve commune du temps

Les dynamiques de rapports au temps en contextes de contingences (Martuccelli, 2009)


dans lesquelles sont plongés les individus contemporains constituent l’épreuve
commune du temps de l’« Individualité-migrante ». En effet, l’accélération du
changement social (Rosa, 2010) en amplifiant le contexte de contingences (Martuccelli,
2009) place le rapport au temps au cœur du champ des possibles, rendant les choix et
les actions des individus de plus en plus incertains (Rosa, 2010). En analysant les
temporalités des événements, transitions (Elder, 1998), ou bifurcations (Bessin, Bidart,
et Grossetti, 2010a), mais aussi selon des éléments qui rythment le quotidien des
répondant-e-s, deux types de temporalités semblaient davantage ressortir des entrevues :
un temps de l’urgence propre aux bifurcations et un temps de la course propre à la
routine du quotidien.

La particularité de ces deux types de temporalité réside dans le fait de représenter une
forme de rapport au temps qui semble contraindre les individus à l’adaptation. En effet,
faire des choix et poser des actions dans une vie sociale rythmée par l’innovation
permanente et le renouvellement de données multiples, toujours plus complexes à
prendre en compte, associé à une raréfaction grandissante du temps d’assimilation de
toutes ces informations, semble mettre en place une temporalité quotidienne
déroutinisée (Rosa, 2010). Une temporalité à la fois caractérisée par une cadence
routinière de course quotidienne et de manque de temps.

Le manque de temps, représentatif du mode d’être dans le temps quotidien contraint


les individus à s’organiser afin de pouvoir créer du temps destiné aux aspects de leur
216

vie quotidienne autre que le travail. Ainsi, l’adaptation à différents rythmes selon les
événements de la vie, mais aussi les dilemmes et tensions auxquels sont confrontés les
individus lorsqu’il s’agit de concilier les différents usages du temps au quotidien
(travail, famille, amis, couple, temps pour soi), nous amènent à nous demander si le
rapport au temps ne serait pas finalement une épreuve commune aux individus
contemporains. En effet, l’augmentation du nombre d’expériences vécues en un temps
de plus en plus condensé, représenté par une obligation d’assumer à la fois les activités
en cours et les sollicitations extérieures, ou ce que Rosa (2010) appelle la
« condensation du vécu », a pour effet de contraindre les individus à déployer des
efforts pour rester en permanence synchronisés et entraîne le phénomène de la
« tyrannie de l’instant ». Pour Rosa (2010) même s’il s’accompagne de stress et de
frustration, le manque de temps est paradoxalement valorisant parce qu’il est associé
au fait d’avoir une vie bien remplie et se sentir indispensable à la société or, dans les
entrevues, cette « pression temporelle » éprouve les individus qui, doivent mettre en
place des stratégies d’adaptation singulières afin de maintenir le temps passé en petite
famille à la première place.

En faisant expérimenter aux individus une nouvelle forme de mouvement caractérisé


par un rapport au temps (Appadurai, 2001) de type « compression du présent »23, les
répondant-e-s ont développés des stratégies visant à compresser le temps, toutes aussi
singulières et ingénieuses que récurrentes dans les parcours finalement assez
représentatives de l’agir face aux épreuves communes présenté par Martuccelli (2006,
2010b), ici, l’épreuve du temps. Les stratégies de bricolages, de juxtaposition, de
condensation, d’organisation et d’aménagement qui consistent à faire coïncider les

23
« la diminution générale de la durée pendant laquelle règne une sécurité des attentes concernant la
stabilité des conditions de l’action » (Rosa, 2010 : 143)
217

différents usages du temps, dans un présent à la fois infini et de plus en plus court, sont
tout autant de réponses singulières à une épreuve commune d’un rapport au temps de
plus en plus compressé.

Le temps à soi propre à la société d’accueil se crée ainsi en effectuant un fin bricolage
de juxtaposition de différents usages du temps, ramassés et concentrés sur un instant.
Il s’agit d’une manière de compresser le temps afin de satisfaire aux « exigences de
synchronisation » (Rosa, 2010) qui consistent à faire coïncider les différents usages du
temps dans des configurations originales qui viennent s’ajouter à la liste des
« stratégies de densification du temps » de notre époque identifiées par Rosa (2010 :
155) : speed-reading, speed-dating, powernap, mais aussi le fameux quality time pour
décrire les moments, courts, mais entièrement investis (notamment avec les enfants).
Les stratégies développées par les répondant-e-s représentent des manières singulières
de négocier avec le temps au quotidien en associant notamment les activités
personnelles et/ou professionnelles aux activités de couple, de famille.

En ce qui concerne les moments de bifurcation, ils font accélérer le rythme déjà intense
de la course quotidienne qui peut parfois même devenir intenable, transformant ainsi
la sensation de manquer de temps en celui de devoir rattraper le temps. Néanmoins,
pour Rosa (2010), face aux exigences de synchronisation permanente auxquelles sont
soumis les individus, se trouvent des phénomènes de « décélération » et ce, même si,
de manière générale la puissance d’accélération continue de faire son œuvre. On
retrouve dans les entrevues, certains épisodes de transition qui s’accompagnent, au
contraire, d’un rapport au temps ralenti ou hors du temps, notamment lorsque l’ombre
de la dépression (ou panne de l’action) plane et que l’activité professionnelle est
suspendue. Ces moments nécessitent pour les individus de mettre en place des
stratégies de funambule de l’action qui consistent à rythmer minimalement leur
quotidien avec des activités valorisantes tout en maintenant l’objectif de retour à
l’emploi. Parmi les épisodes de désynchronisation se trouvent les transitions et
218

événements de type cycle de vie, notamment le temps de la grossesse qu’on ne pourrait


accélérer, et celui de la naissance, qui représente un moment hors du temps. Ces
phénomènes de désynchronisation présents dans la société de l’accélération
représentent ce que Rosa (2010) appelle les « temps nouveaux ».

Les phénomènes de transitions et de bifurcations peuvent permettre de compléter cette


idée de « temps nouveaux » de Rosa (2010). En effet, elles ont pour particularité d’être
des moments d’entre-deux caractérisés, certes, par un temps d’urgence ou
d’accélération du temps, au moment où plusieurs sphères de la vie sociale sont
chamboulées simultanément, mais durant lesquels certains processus de réorganisation
des identifications et de resocialisation ne peuvent se faire que dans une temporalité
hors du temps quotidien et ralenti. En effet, la temporalité hors du temps représente une
incapacité temporaire à être dans le moment présent, notamment parce que les
bifurcations et épisodes de transition peuvent contenir des temps d’attente, de
changements, de séparation/rupture, de remises en question, mais aussi de rencontres,
dans une temporalité qui ne ressemble pas au rythme habituel. Le régime d’actions peut
varier en fonction du type d’événement, pour s’accélérer ou se ralentir, mais le
sentiment d’être en décalage avec le rythme des autres membres de la société mêlé à
un sentiment de devoir être sur plusieurs fronts en même temps demeure. Pour
reprendre la description du temps de Bauman (2006), à savoir que les individus vivent
dans un présent infini, ces épisodes montrent néanmoins leur particularité de pouvoir à
la fois extraire les individus du temps présent partagé par l’ensemble, tout en les
plongeant dans un moment hors du temps, finalement paradoxalement représentatif
d’un présent qui lui, est véritablement infini. Un présent porteur de tous les possibles,
d’autres possibles. Les possibles que les individus réinventent.
219

9.5 Des épreuves communes imbriquées

Certains éléments des entrevues révélaient des épreuves imbriquées, c’est-à-dire des
configurations d’épreuves entremêlant une à plusieurs thématiques (bifurcations,
identifications, entourage, temps), mais qui révèle néanmoins une certaine
prédominance de l’épreuve de l’identification. Dans un contexte marqué par de
l’instabilité et parsemé d’événements, d’épisodes de transition et de bifurcation allant
des petites aux grandes migrations, l’épreuve commune qui semble être la plus
imbriquée aux autres représente celle de l’identification. Les individus étant amenés à
sans cesse réinterpréter le monde qui les entoure et qui change (Bauman, 2006), les
processus d’identification et de socialisation restés en état de transition ou de
reconstruction continue semblent davantage impliquer et s’imbriquer dans les autres
types d’épreuves.

Tout d’abord, hormis une temporalité ambivalente propre aux transitions et aux
bifurcations caractérisée à la fois par un temps de l’urgence et un moment hors du
temps évoquée dans le chapitre sur le rapport au Temps, l’épreuve des Bifurcations se
caractérise également par l’épreuve de l’Identification en mouvement. Ces conditions
peuvent s’associer à la fois à la quête de soi, une renégociation avec soi et avec
l’Entourage, mais aussi une nécessité de se réinventer.

Avec des événements, transitions de plus en plus courants, il est à se demander si le


fait de vivre dans une société en mouvement n’amène pas les individus à devenir de
haut gestionnaires du temps dans leur rapport au Temps certes, mais aussi dans leur
rapport à leurs Identifications dans le cas de la valorisation sociale contemporaine
d’être toujours bien occupé mêlant ainsi Bifurcation, Temps et Identifications. Face aux
pressions de conformisation dans la sphère professionnelle et en cas de contradiction
avec les valeurs et personnalité des individus (Identification), ceux-ci peuvent éprouver
des sensations « de ne pas se sentir à sa place » et engendrer une Bifurcation.
220

Dans le chapitre sur le Temps nous avons relevé des indicateurs de Bifurcation tels
qu’un temps d’attente pré-bifurcatoire durant lequel imaginer l’Ailleurs, compléter le
manque d’informations concrètes en mobilisant l’Entourage et en se raccrochant à ce
qui a été idéalisé permet de garder le projet de départ en action. La force de cet
imaginaire au travers des symboles et des espoirs qu’il contient doit être d’autant plus
forte que cette période souvent longue est marquée par des difficultés et des doutes.
Les perceptions agissent finalement comme catalyseur de l’imaginaire de l’Ailleurs, ici
LA carrière (à conquérir ou à retrouver) qui incarne à la fois la stabilité et une
réalisation de soi dans le travail.

Aussi, on retrouve au cœur des Bifurcations et de l’Identification, les rapports avec la


famille (Entourage). Un désir de quitter la famille ou de rejoindre un membre de la
famille aimé et parti quelque temps avant marque également la trajectoire migratoire.
Pour certain-e-s venir au Canada s’inscrivait dans un désir de retrouver des membres
de la famille partis avant eux/elles. Avec des histoires d’émigrations précédentes
dispersant la famille à travers le monde, imaginer retrouver sa famille en émigrant soi-
même peut parfois ne pas se révéler être aussi satisfaisant qu’imaginé. En particulier,
lorsque la société dans laquelle on arrive se caractérise par une dynamique de
recentrement sur la petite famille (Identification) accentuée par le manque de Temps
éprouvé au quotidien. Aussi, les soucis d’installation et de papiers à régler propres à
l’arrivée ne contribuent pas à mettre en place une routine familiale où chacun-e-s se
retrouverait au même rythme que les autres membres de la famille établis depuis un
certain temps (décalage des Temps et décalage avec l’Entourage).

Quitter temporairement ou définitivement un Entourage pour se découvrir, pour se


construire, aller rejoindre pour se retrouver ou maintenir la distance nécessaire au
quotidien pour évoluer à son rythme. Les relations familiales marquent autant les
processus d’Identification, qu’elles représentent un facteur déterminant dans l’équation
221

Bifurcatoire. Tantôt carburant du départ tantôt une ancre au port d’origine, les individus
se positionnant toujours en rapport avec elles.

En ce qui concerne les imbrications Temps-Entourage-Identification, le contexte


migratoire, les circonstances, mais aussi les manières dont les individus concilient les
différents usages du temps (famille, études, travail) semblent être à l’origine d’une plus
grande implication de certains parents dans le quotidien de leurs enfants. On peut alors
se demander si ce recentrement sur la petite famille ne représente pas finalement un
espace permettant aux familles de se réinventer en dehors des cadres normatifs
habituels (ceux de la société d’origine : pays et/ou génération précédente) et qui n’est
plus adapté à leur contexte de vie contemporain et à une construction satisfaisante de
leurs identifications. Il est possible de se demander également si ce besoin de passer du
temps avec ses enfants - qui représente une manifestation du manque de temps éprouvé
en général au quotidien - ne représente pas finalement une forme d’individualité de la
société d’accueil propre aux identifications également.

Dans un autre ordre d’idées, différents exemples témoignent d’une énergie mise, sur le
plan du rapport au temps, pour occuper minimalement les journées lorsque le travail ne
les occupe pas pleinement. Aussi, sur le plan des Identification-Bifurcation-Entourage-
Temps, les individus investissent des activités valorisantes pour exister autrement que
par le travail, même si celui-ci demeure au final, l’ultime objectif, en toile de fond,
mais néanmoins omniprésent, car mobilisant l’ensemble des actions quotidiennes.
Néanmoins, ce sont les différents aléas professionnels expérimentés au cours de la
carrière qui redonnent à la dimension professionnelle, une place plus juste, plus
équilibrée afin de veiller à ne pas brader sa santé ou le temps passé avec sa petite famille.

En effet, la sphère professionnelle, dans ce qu’elle contient de l’Identification et de


l’Entourage, tout en cristallisant les attentes, espoirs et déceptions associés au projet
migratoire (Bifurcation), représente l’espace principal d’appréhension de la société
222

d’accueil au travers des rencontres. Elle marque les premiers contacts avec les locaux,
miroirs du repositionnement identitaire du rapport à soi et à autrui. Dans les processus
qui se mettent en place dans cette étape de réappropriation du nouvel espace social,
évidemment, le Québec et les Québécois-e-s - ou les membres du nouvel espace social
- se retrouvent au cœur de ce processus. Les côtoyer, se sentir accepté et devenir
membre du nouvel univers tout en conservant les aspects les plus importants de soi
représentent l’étape ultime du travail d’adaptation et d’intégration propre à l’après-
Bifurcation permettant de se reconstruire et se sentir appartenir à ce monde. S’intégrer
et côtoyer des locaux semble souvent indissociable, mais la tâche n’est pas simple, car
elle se situe dans un cadre hautement compétitif qui altère les relations générant chocs,
malentendus et conflits au moment de faire sa place.

Au fil du temps, des interactions interpersonnelles et sociales propres au nouvel


environnement ont pour effet de transformer la personne qui va adopter le « mode de
communication » local dans les situations qui sont adéquates sans pour autant perdre
les autres modes de communication qu’elle connait. C’est un peu comme apprendre
une nouvelle langue, mais sociale. Les voyages au pays d’origine et les interactions
avec l’entourage pré-Bifurcatoire révèlent les décalages avec la personne que l’on a été
(Identification). Les échanges avec les locaux (Entourage) sont souvent le théâtre des
enjeux de l’Identification, à savoir expliquer, justifier, rassurer sur ses différences, pour
être acceptées. Cet effort d’adaptation semble désormais constant dans tous les
nouveaux environnements fréquentés.
CHAPITRE X

CONCLUSION

La mobilité s’inscrivant désormais comme phénomène autant géographique que social,


cette thèse avait pour objectif d’effectuer une tentative de déplacement du regard
sociologique vers les épreuves communes de l’individualité contemporaine
(Martuccelli, 2010a, 2010b, 2010d) dans le but d’aborder les nouveaux espaces, les
nouvelles temporalités et autres phénomènes hybrides propres aux sociétés
contemporaines (Urry, 2005). Les étapes qui caractérisent la migration ou
phénoménologie de la migration décrite par Métraux (2011) semblent se retrouver
également dans les processus d’individualisation contemporains désormais en
mouvement (Métraux, 2011; Urry, 2005). Ainsi, la phénoménologie de la migration,
qu’elle soit géographique, sociale ou temporelle implique une succession de moments
importants commençant par l’appartenance à un monde qui se vit au quotidien, le fait
de quitter un monde, la transition qui correspond au passage d’un monde à l’autre (via
des déplacements dans l’espace et/ou dans le temps), entrer dans un autre monde
(signes d’altérité) et appartenir à cet autre monde (Métraux, 2011).

De même, selon Schutz (1944-1945) la situation de l’immigrant-e représente de


manière emblématique toutes ces situations impliquant pour un individu ou groupe de
se faire accepter par un autre groupe, en interprétant leur modèle culturel afin de
pouvoir s’y intégrer. Ces situations étant de plus en plus fréquentes dans le cadre de la
société contemporaine en mouvement, cette idée de regarder du côté des parcours
« migratoires » consistait à illustrer l’hypothèse avant-gardiste de Mead ([1970] 1979).
224

Selon Mead, les individus nés et élevés avant la Seconde Guerre mondiale étaient déjà
comme des immigrant-e-s, des pionnier-e-s dans ce qu’elle appelait les sociétés
occidentales préfiguratives ou, autrement dit, que les « non-migrant-e-s » semblent
vivre de plus en plus comme des « migrant-e-s » au sein de leur propre société.

Ainsi, pour effectuer une tentative de changement de conceptualisation des


problématiques contemporaines, nous sommes partis de l’expérience migratoire en
termes d’épreuves vers les dimensions sociologiques des épreuves communes
(Martuccelli, 2010b) de l’« Individualité-migrante » à savoir les bifurcations,
l’identification, l’entourage et le temps. Dans cette conclusion, nous reviendrons sur
les caractéristiques propres à chaque type d’épreuves communes (Martuccelli, 2010b).
Nous terminerons en questionnant la valeur heuristique de la notion d’« Individualité-
migrante » comme métaphore d’une individualisation produite selon un mode de
socialisation aux contingences (Martuccelli, 2009), et présenterons ses potentielles
contributions, pistes de réflexion et limites.

10.1 De l’épreuve migratoire aux épreuves communes

La période d’arrivée qui nécessite de multiples adaptations dont la langue, le logement


et le travail en représentent les plus importants, est particulièrement éprouvante.
L’importance d'interagir avec les membres du pays d’accueil afin de réussir à tout
assimiler se fait très vite sentir (Abou, 2002; Verbunt, 2001; Vinsonneau, 2002). En ce
qui concerne les expériences de transitions et de bifurcations dans les parcours « non-
migratoires » (ou petites migrations), la socialité ordinaire semble également se définir,
de plus en plus, en fonction des capacités d’adaptation des individus (Martuccelli, 2004;
Otero, 2003, 2012).

Dans ce cadre, l’individualité contemporaine semble, de plus en plus, reposer sur les
capacités des homo eligens à faire des choix, desquels découlent de nouvelles situations,
225

adaptations et de nouveaux choix (Bauman, 2006). Ce que les répondant-e-s


ont expérimenté durant leur parcours migratoire, de manière emblématique durant les
processus d’adaptation, d’intégration (Abou, 2002; De Rudder, 1995) et de
resocialisation (quête de repères) (Berger et Luckmann, [1966] 2006), semble se
perpétuer une fois l’épreuve de la bifurcation dépassée et semble devenir une manière
d’être dans le monde. En effet, la nécessité de faire des choix dans des conditions
d’incertitudes est éprouvée de manière profonde et angoissante pour les individus qui
vivent dans une pression constante d’être exclu (Bauman, 2006).

En effet, les métaphores de ces épreuves « migratoires » mises en perspectives avec la


littérature sur l’individualité contemporaine ont mis en évidence le fait que les
individus peuvent se retrouver dans un rapport de dominations qui peut les contraindre
à vouloir renoncer à certains éléments de leurs identifications, pour s’adapter à ce que
la société attend d’eux. Un contexte contraignant les individus à sans cesse devoir
reconquérir leur place et la réaffirmer (De Gaulejac, 2006) dans lequel les conflits
propres à la sphère professionnelle témoignent de cet univers ultra compétitif où rien
n’est acquis. Un univers dans lequel le besoin de reconnaissance va être l’enjeu central
de la métamorphose et la construction de sens, nécessaire à la reconstruction identitaire,
à laquelle sont soumis « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s » (Camilleri, 1990; Honneth,
2004; Métraux, 2011).

En vivant dans une société en mouvement contribuant à maintenir les processus


d’identifications des individus dans un état de transition continue, l’individu de la
deuxième modernité est sans cesse amené à réinterpréter le monde en mouvement qui
l’entoure (Bauman, 2006). Les individus étant désormais responsables de leur choix et
de leurs échecs, les processus d’identification semblent se tourner davantage vers
l’évaluation des conséquences, des risques qu’impliquent leurs décisions (Martuccelli,
2004; Otero, 2003, 2012).
226

L’expérience du changement et la notion d’intégration (Abou, 2002; De Rudder, 1995)


semblent intrinsèquement liées aux processus de resocialisation (Berger et Luckmann,
([1966] 2006). Le fait de vivre dans une société en mouvement implique désormais un
processus de transformation continue de la réalité subjective qui était décrite comme
un cas extrême dans le modèle de Berger et Luckmann ([1966] 2006) et qui semble être
devenu la norme. Les familles et les sphères professionnelles contemporaines étant
désormais davantage en mouvement, les autrui significatifs (G.H. Mead 2006 [1934])
ont eu tendance à varier, à se multiplier et à se transférer de la socialisation primaire à
la socialisation tout au long de la vie. Un certain inversement a pu être observé de sorte
que les processus d’identification se construisent désormais davantage à l’âge adulte et
érigent l’identification professionnelle au rang d’identité fondamentale à l’existence
sociale des individus (Otero, 2013).

Ainsi, l’individualité contemporaine semble se construire selon les principes du


mouvement. Faire face aux défis du quotidien ne représente finalement qu’une
expérience généralisée et ordinaire du monde et de la contingence inscrite dans la vie
sociale auxquelles tous les individus sont désormais soumis (Martuccelli, 2009). Dans
ce contexte, devenir « auteur-e-s » de leur vie (Martuccelli, 2010b : 113) signifie alors
de se risquer à traverser les étapes de la phénoménologie de la migration décrite par
Métraux (2011), l’acceptation par d’autres groupes telle que décrite par Schutz (1944-
45) de multiples fois, et pour ainsi dire, vivre comme des immigrant-e-s au sein de leur
propre société pour reprendre les termes de Mead ([1970] 1979). Les parcours
désormais plus instables et parsemés d’événements, d’épisodes de transition et de
bifurcation allant des petites aux grandes migrations, les individus sont amenés à sans
cesse réinterpréter le monde qui les entoure et qui change (Bauman, 2006),
réinterprétation que l’on retrouve dans les parcours migratoires au moment de l’arrivée
sous la forme de l’adaptation (Abou, 2002). Néanmoins, les processus d’identifications
et de socialisations semblent restés en état de transition ou de reconstruction continue
(Dubar, 2010; Soulet, 2010).
227

Ces éléments constituent le terreau des épreuves communes (Martuccelli, 2010b) aux
individus contemporains selon des caractéristiques inter-reliées qui semblent se
décliner en 4 dimensions sociologiques, à savoir les épreuves des bifurcations, de
l’identification, de l’entourage et du temps. Le modèle présenté dans la thèse repose
sur ces caractéristiques tirées de la littérature sur l’individualité contemporaine qui
présentent des similitudes avec l’expérience de la migration, et nous a permis de brosser
le portrait de l’« Individualité-migrante » ou individualité contemporaine socialisée en
contexte de contingences (Martuccelli, 2009, 2010a, 2010d). La deuxième modernité
produit et renouvelle régulièrement de nombreux repères et de nombreuses possibilités
d’être un individu. L’individualité contemporaine semble se caractériser par son
mouvement, à savoir un rapport au monde autonome du déplacement concret (Barrère
et Martuccelli, 2005) et qui embrasse désormais l’ensemble des individus. Un monde
constitué d’épreuves structurellement produites dont le dépassement se matérialise de
manière particulière (Martuccelli, 2006, 2010b) pour les individus et que nous avons
appelé, les épreuves communes de l’« Individualité migrante » : bifurcations,
identifications, entourage et temps.

La migration représente un événement majeur dans le parcours de vie, qui bouleverse


de manière simultanée la trajectoire résidentielle, professionnelle, relationnelle et
identitaire (Deville-Stoetzel et al., 2013). Il est possible de retrouver ces
bouleversements dans d’autres événements des parcours de vie pouvant entraîner des
bifurcations (Bidart, 2006; Grossetti, 2006, 2010) que nous avons proposé d’appeler
les petites migrations. La multiplicité des événements et transitions dans les parcours
pouvant entraîner une bifurcation mettent à l’épreuve les capacités d’adaptation des
individus que nous appelons l’épreuve des bifurcations. L’épreuve de l’identification
se caractérise par un soi construit par le mouvement qui embarque les individus dans
un processus permanent de renégociation et de tensions notamment en ce qui concerne
l’équilibre à trouver entre identification professionnelle, personnelle et parentale.
L’épreuve de l’entourage réside dans son rôle primordial d’agents d’identifications et
228

de resocialisation alors que les individus doivent tout à la fois s’en distancer. Enfin,
l’épreuve du temps se caractérise par un temps qui s’accélère et qui se concentre dans
un présent dominé par l’urgence au moment des bifurcations et un temps de course au
quotidien faisant se chevaucher les différents usages du temps (travail, famille, couple,
soi).

10.2 Contributions et pistes de réflexion

La mobilité contemporaine (Urry, 2005) implique de mettre à jour notre manière de


penser l'immigration et l'individu en sociologie. Les recherches en immigration se
focalisent généralement sur les problèmes d'intégration sociale et professionnelle et de
nombreuses études sur le sujet ont déjà fait état des innombrables barrières à l’emploi,
des discriminations et des frontières ethniques infranchissables. Les constats sont là et
ma thèse sur ce sujet n’aurait fait que confirmer ce qui est déjà su et admirablement
démontré. De leurs côtés, les recherches en sociologie de l'individu semblent surtout
centrées sur l'individu occidental et même si de nouveaux travaux s’attèlent à
documenter les aspects contemporains dans les pays du Sud, le champ semble encore
à défricher. Cette recherche qui s’est voulu représenter un dialogue entre deux champs
de la sociologie habituellement distincts, pourrait permettre d'enrichir la
compréhension du phénomène migratoire par la mise en perspective avec des théories
issues de la sociologie de l’individu qui fait, lui aussi, face aux changements (ou aux
épreuves), et la sociologie de l'individu, par l'expérience contemporaine d'un individu
non occidental.

10.2.1 Bifurcations, il reste encore un Ailleurs

En ce qui concerne l’épreuve des bifurcations, elle semble représenter une manière
particulière dont les individus abordent le passage d’un monde à un autre qui n’est pas
sans rappeler la phénoménologie de la migration de Métraux (2011). Cependant, la
229

mise en perspective des parcours « migratoires » avec le cadre conceptuel de


l’« Individualité-migrante » révèle un impératif du mouvement associé à la réalisation
de soi et la quête de sa place, un mouvement d’un espace social à un autre accentué par
un mouvement dans l’espace géographique si nécessaire, dans lequel l’imaginaire de
l’Ailleurs joue un rôle catalyseur du mouvement (LeBlanc, 1994; Fouquet, 2007). Plus
encore, le simple fait qu’il y ait toujours un Ailleurs, « au cas où », semble représenter
un indicateur de ce monde en mouvement dans lequel Ici et Ailleurs semblent former
la clé de voute des bifurcations. Un point de rencontre entre le parcours effectué et les
autres possibles « au cas où ». Ces réflexions primaires semblent aller dans le sens du
modèle de Barrère et Martuccelli (2005), à savoir que « le mouvement finit par être une
manière d’être, autonome du déplacement lui-même » (Barrère et Martuccelli, 2005 :
66). L’imaginaire semble constituer un élément d’autant plus décisif pour réaliser le
« grand saut » migratoire que cette bifurcation bouleverse simultanément l’ensemble
des sphères sociales. Cependant, ces réflexions primaires semblent ouvrir sur une piste
à explorer, celle d’un imaginaire de l’Ailleurs toujours en action, même si on semble
arrivé quelque part.

De manière générale, passer d’un monde à un autre est exigeant et les répondant-e-s
« migrant-e-s » sont arrivé-e-s préparé-e-s à devoir s’adapter et s’intégrer. Cependant,
la deuxième modernité implique désormais que cette obligation d’adaptation se
retrouve de manière continue dans toutes les sphères de la vie sociale. Une obligation
d’adaptation qui nécessite d’envisager les différents possibles et de « choisir » parmi
ces possibles en ayant évalué d’avance les conséquences de leurs « choix » (Armony,
2012). Il ne s’agit plus de chercher à retrouver une situation perdue que de s’atteler à
la tâche sisyphéenne de s’adapter à la suivante tout en assumant pleinement la
responsabilité de ses choix. Une épreuve des bifurcations qui nécessite de faire des
ajustements et de s’adapter au fil des événements et des transitions voir de s’intégrer
au moment des bifurcations. Certaines pistes de réflexion émanant de cette réflexion
sur les bifurcations en contexte contemporain semblent intéressantes à poursuivre
230

notamment cet impératif de bouger en lien avec les trajectoires identitaires et


professionnelles que la migration illustre. Une analyse approfondie pourrait apporter
des éléments complémentaires intéressants afin de vérifier si cette tendance au
mouvement se généralise ou est relative uniquement à certains types d’emplois. Aussi,
analyser les petites migrations ou bifurcations « non-migratoires » (Bessin, Bidart, et
Grossetti, 2010a) en prenant en compte les processus d’adaptation, mais aussi
d’intégration (Archambault et Corbeil, 1982; Abou, 2002; De Rudder, 1995) et de
resocialisation (quête de repères) (Berger et Luckmann, [1966] 2006) pourraient
représenter une manière intéressante d’aborder les bifurcations contemporaines
incluant les petites migrations ou bifurcations « non-migratoires ».Aussi, l’exploration
des transitions spécifiques à la sphère professionnelle révèlent des dynamiques
d’attentes, d’espoirs et de désillusions, mais aussi de barrières à l’emploi. Barrières
reposant sur des exigences informelles relatives à l’emploi visé et des parcours jalonnés
de « petits boulots » qui mettent à l’épreuve les capacités d’adaptation des individus en
quête de LA carrière. Il pourrait être intéressant d’approfondir ce constat pour voir dans
quelle mesure cette dynamique pourrait relever des conditions associées à la vie
contemporaine ou si elle est particulière aux parcours « migratoires ». En effet, si la
stratégie qui consiste à différencier les expériences d’emplois qui jalonnent le parcours
scolaire et professionnel de LA carrière généralement associée aux parcours «
migratoires » se retrouvait, dans une autre mesure, dans des parcours « non-migratoires
», il pourrait représenter un autre indice de la manière dont les individus éprouvent le
mouvement du monde, ici en lien à leur exposition à l’incertitude et à l’instabilité
permanente. Une incertitude qui accompagne le besoin de se créer un Ailleurs quelque
part permettant de se satisfaire de l’Ici « en attendant… ». Des analyses futures
permettraient d’évaluer les degrés de ce rôle de l’imaginaire dans différents types de
transitions et de bifurcations qu’elles soient professionnelles, résidentielles ou
personnelles.
231

En ce qui concerne les trajectoires familiales, les craintes généralement retrouvées dans
les parcours « migratoires » associées au fait de « perdre » leurs enfants dans la société
d’accueil, qu’il-elle-s s’éloignent de leurs parents, pourraient-elles également se
retrouver chez des parents « non-migrant-e-s » dans un monde qui change constamment
et dont les repères leur échapperaient rapidement ? Et sous quelle forme ? Les
répondant-e-s ont à cœur d’inculquer des valeurs, fruit de leur tri et de leurs expériences,
et cette crainte si elle était partagée pourrait représenter un indice de ce monde en
mouvement, dans lequel l’avenir plus que le passé semble se poser en socle de
définition de soi et de son rapport au monde (Bauman, 2006). Ainsi, ce qui apparaît de
prime abord, comme relevant exclusivement du parcours « migratoire », nous apparaît
désormais comme une forme de l’individualité contemporaine que l’on pourrait
retrouver autant dans la société d’accueil que dans le pays d’origine et qu’il serait
intéressant de mettre en perspective avec les dynamiques intergénérationnelles décrites
en sociologie de la famille afin de compléter ce portrait de
l’« Individualité-migrante ».

10.2.2 Identification, entre rejet et pression de conformisation

En ce qui concerne l’épreuve de l’identification, elle révèle également une manière


singulière qu’ont les individus contemporains de négocier avec les éléments
constitutifs du soi, de leur structure d’identifications en fonction des situations.
L’identification semble se caractériser par un objectif de se situer et de situer les autres
dans le monde tout se faisant une place parmi les autres. Cependant, la particularité ici
réside dans le fait d’être tiraillé entre quête de soi et réalisation personnelle d’une part
et besoin de reconnaissance qui se manifeste par des pressions de conformisation24

24
à savoir, les comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et implicites
qui impliquent pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de faire et/ou d’être pour être
acceptée, reconnue par un groupe
232

centrées sur la sphère du travail d’autre part, caractéristiques de cette épreuve commune
de l’identification.

La tendance à une identification professionnelle comme identification centrale des


individus en termes de réalisation personnelle et de quête de soi ressort largement dans
les parcours « migratoires ». Néanmoins, la mise en perspective avec l’expérience
contemporaine révèle une identification parentale qui vient en quelque sorte remettre
en question cette tendance dominante de la sphère professionnelle dans la vie des
individus. Ainsi, ils se retrouvent davantage à négocier, organiser, équilibrer ces
aspects primordiaux de leurs identifications que de laisser d’emblée à la sphère
professionnelle toute - ou presque toute - la place. Des analyses approfondies
permettraient de voir comment les individus contemporains « migrants » et « non-
migrants » investissent un autre élément identitaire ou réorganisent leur structure
d’identification (Camilleri, 1990) lorsque la sphère professionnelle ne remplit pas leurs
attentes de réalisation. De manière générale, le projet migratoire fait sens dans cette
quête et cette conscience de soi (G.H. Mead 2006 [1934]) que l’expatriation provoque.
Entre conscience de soi, changement dans les identifications et désir de faire coïncider
l’environnement avec qui nous ressentons être, changer de pays représente avant
beaucoup d’autres événements, une rencontre avec soi.

Certaines pistes exploratoires semblent intéressantes à approfondir en ce qui concerne


l’épreuve de l’identification comme le sentiment de trahison que l’on retrouve dans les
parcours professionnels. Il serait intéressant d’approfondir si ce sentiment de trahison,
la non-reconnaissance des compétences et la lutte pour sa place de prime abord, plus
souvent associés aux parcours « migratoires », ne représenterait pas une autre
caractéristique de la vie contemporaine. Aussi, la stratégie d’invisibilité emblématisée
par les parcours « migratoires » Camilleri, 1990) pourrait se retrouver également dans
les parcours « non-migratoires » et laissent ainsi penser à une dynamique de
233

transformation de l’identité propre au contexte contemporain qu’il serait également


intéressant d’explorer.

Entre rejet et pression de conformisation, le racisme et les discriminations dont les


répondant-e-s font largement l’objet représentent les mécanismes les plus puissants de
mise à distance de celui ou de celle qui est différent-e. Les enjeux d’intégration à un
univers professionnel ultra compétitif sont tels qu’il semble possible de nous demander
dans quelle mesure ce cadre professionnel contribue-t-il à la problématique ? Exerçant
une pression identitaire forte sur les individus, la sphère professionnelle les éprouve à
devoir sans cesse trouver un équilibre entre réaménager, voire renier des parts de leurs
identifications, presser les autres à se conformer, ou partir.

En ce qui concerne les pistes de réflexion en rapport avec l’identification parentale, la


question des rôles féminin-masculin semble faire surface au moment de la
« migration ». Les répondant-e-s, hommes et femmes semblent bien faire la distinction
entre une identification féminine centrée sur la « famille » et une identification
masculine de « responsabilité » professionnelle, mais ce constat dépasse les possibilités
d’analyse de notre terrain et de notre cadre conceptuel qu’il faudrait compléter.
Cependant, les témoignages révèlent une certaine volonté des individus de ne pas faire
passer leur identification professionnelle avant leur identification parentale, mais de se
réaliser harmonieusement dans ces deux aspects primordiaux de leur structure
d’identifications. L’inadéquation entre la reconnaissance sociale et leur structure
d’identifications constitue une épreuve contemporaine qu’il pourrait être intéressant
d’explorer.

10.2.3 Entourage, distance avec la famille et nouveaux modèles

Le rapport à l’entourage révèle un entourage qui joue un rôle actif dans les situations
de bifurcations migratoires en permettant notamment aux individus de se resituer et
234

ainsi, de retrouver une certaine interprétation du monde dans lequel il-elle-s arrivent et
ainsi les soutenir dans l’appréhension des nouvelles normes, mais il peut également lui
arriver d’entraver le processus d’établissement dans le nouvel espace social. Entre
distance et recherche de cet Autre pouvant valider les nouveaux repères, les processus
de resocialisation (Berger et Luckmann, [1966] 2006) tout au long de la vie semblent
avoir déplacé vers les ami-e-s et autres connaissances rencontrées au fil des événements
de la vie, l’importance des liens familiaux comme repères d’identification. Cette
dynamique de prime abord associée aux parcours « migratoires » du fait de
l’éloignement géographique ne semble plus si évidente dans un monde en mouvement
aux repères changeants qui font se rejoindre les expériences « migratoires » et « non-
migratoires ».

Plusieurs pistes de réflexion semblent ressortir de cette mise en perspective de


l’expérience « migratoire » avec l’expérience contemporaine dans la vie moderne
liquide (Bauman, 2006). Du côté des répondant-e-s « migrant-e-s », on assiste à un
certain type de transfert de la famille aux ami-e-s en ce qui concerne les processus de
resocialisation. Une dynamique qu’il serait intéressant de vérifier dans des parcours
« non-migratoires » au quotidien et au moment des transitions alors même que la
famille est proche géographiquement afin de voir si elle représente une composante
importante de l’individualité contemporaine ou une condition exclusive à la migration.

Par ailleurs, des conflits, malentendus ou mésententes ont été évoqués dans les
situations d’hébergement au moment de l’arrivée témoignant d’un certain décalage de
rythme et d’expérience de vie entre les nouv-elles-eaux arrivant-e-s pris dans la
bifurcation et les adaptations qui vont avec. Leurs hôtes étant eux-mêmes aux prises
avec leurs propres difficultés quotidiennes, mais aussi avec leurs nouvelles normes de
vie. Ainsi, cette dynamique relationnelle nous laisse penser à des liens qui semblent
davantage dépendre des contextes situatifs, c’est-à-dire en fonction des situations, mais
surtout en fonction des possibilités de synchronisation des dispositions des individus
235

envers les autres plutôt qu’en fonction de la nature initiale du lien. Les liens avec les
ami-e-s qui ne partagent pas les mêmes types d’expérience de vie ne semblent plus
aussi évidents à entretenir et même si cela n’entraîne pas forcément une rupture du lien,
les difficultés qu’elles génèrent pourrait illustrer le caractère désormais mouvant et
situatif des relations contemporaines, une piste qu’il serait intéressant de poursuivre
dans des travaux ultérieurs.

Durant leur trajectoire professionnelle, l’entourage des répondant-e-s semble avoir joué
un rôle majeur en apportant du soutien moral, mais aussi des informations précieuses
voire une possibilité d’accès à un emploi stable, basée sur leurs propres expériences et
réseaux de relations. Les personnes ayant réussi ce passage sont recherchées et
sollicitées comme source d’informations réellement déterminante pour effectuer ce
passage soi-même. Le fait de mettre en perspective ces situations « migratoires » avec
l’expérience contemporaine en mouvement nous a amené à nous demander si cette
caractéristique expérientielle des personnes qui sont sollicitées ne constituerait pas une
nouvelle manière pour les individus d’aborder leurs rapports à l’entourage de manière
davantage situative également dans d’autres sphères que celle de l’emploi. Ainsi,
solliciter des personnes qui sont « déjà passées par là » et pouvant finalement fournir
quelques balises dans différentes sphères tout à la fois singulières et communes pourrait
représenter une manière pour l’« Individualité migrante » de solliciter son entourage,
un rapport à l’entourage en mouvement en fonction des situations.

En effet, en ce qui concerne les éléments identitaires de parent, l’entourage membre de


la communauté d’appartenance semble avoir davantage été sollicité que la famille,
indice intéressant en ce qui concerne l’inversement des autrui significatifs dans les
processus de socialisation. Un certain recentrement sur la petite famille et une distance
avec la famille élargie semblent nécessaires pour renégocier ses éléments identitaires
en situation de transition. Trouver d’autres repères normatifs, des modèles, se
rapprocher des un-e-s, se distancer des autres selon les situations, être finalement
236

constamment en mouvement dans son rapport à son entourage qui, venant s’ajouter aux
autres tâches de la vie contemporaine, semble représenter une des épreuves communes
de l’« Individualité migrante ».

10.2.4 Entre urgence et course, ces moments hors du temps

En ce qui concerne le rapport au temps, l’analyse a permis d’exposer les manières


singulières qu’ont les répondant-e-s de percevoir le temps, de composer avec lui, de
négocier au quotidien et au fil des événements, avec cette variable intangible que
représente un temps contemporain qui file trop vite. Depuis l’urgence des bifurcations
à une temporalité de la course quotidienne, les répondant-e-s ont dû agencer les
différents usages du temps (travail, famille, couple, soi) tout en les réactualisant au fil
des événements qui surviennent dans leur vie. Ce rapport à un temps en mouvement
représenterait alors une autre épreuve commune de l’« Individualité migrante ».

En ce qui concerne les pistes de réflexion, le temps de l’urgence semble davantage


représenter une dimension attribuée aux événements bifurcatoires dont la migration en
représente un exemple emblématique. Face à cette accélération du temps, deux types
de réactions se retrouvent dans les entrevues, soit courir pour tout faire en un temps
record soit décélérer et temporiser en fonction du temps que l’on peut s’offrir. Cette
accélération du temps en période de bifurcation amène les individus à devoir
développer des compétences de gestion du stress et du temps spectaculaires dans leur
parcours d’insertion professionnelle. Cette question mériterait d’être approfondie, car
entre des auteur-e-s qui penchent pour un temps contemporain caractérisé
exclusivement par l’urgence (Aubert, 2003) et l’omniprésence du temps présent
(Appardurai, 2001; Bauman, 2006; Rosa, 2010) et, celles et ceux pour des processus
complexes d’accélération et de décélération (Rosa, 2010), notre démonstration semble
aller dans le sens des seconds.
237

En effet, nous avons nuancé cette hypothèse d’un temps contemporain où tout va trop
vite par ces situations qui apparaissent alors comme des cas d’exception, mais qui ne
sont finalement qu’une autre facette de cette dynamique du rapport au temps, à savoir
les moments un peu hors du temps ou qui font ralentir le temps caractéristiques des
épisodes de transition. Ce qui caractérise principalement ces moments hors du temps
est représenté par un temps de travail mis en pause ou relégué au second plan et une
temporalité quotidienne qui ne suit pas le même rythme que les autres membres de la
société. Le rythme peut s’accélérer et se ralentir selon le régime d’actions qu’un type
de transition ou un autre exige, mais ce qui ressort principalement des entrevues est ce
sentiment d’être en décalage avec le rythme habituel de son entourage et/ou des autres
et de devoir tout gérer en même temps.

De plus, le temps quotidien semble davantage se caractériser par une course que par
une urgence permanente. Cependant, il nous est possible de nous demander si ce temps
de la routine qui se caractérise par un temps de course n’est pas finalement une
temporalité propre à l’individualité de la société d’accueil (ici Montréal) plus qu’un
temps contemporain général, il faudrait alors vérifier si cette variable s’applique à
d’autres sociétés contemporaines. Nos répondant-e-s « migrant-e-s » affirment que la
temporalité de la vie à Montréal est plus rapide que celle dans leur pays d’origine, mais
plusieurs facteurs peuvent entrer en ligne de compte, notamment nous
précisent-il-elle-s, la proximité et la disponibilité de la famille élargie pour leur alléger
le quotidien. Des questions à suivre dans des travaux ultérieurs en regardant du côté de
l’aménagement des différents usages du temps au quotidien dans d’autres sociétés.

En ce qui concerne la conciliation entre le temps de travail et les temps consacrés à la


famille, envisagée de prime abord en fonction du contexte « migratoire », à savoir une
bifurcation impliquant d’accorder une priorité à l’insertion au marché de l’emploi. Ces
situations pressent les individus qui vont rechercher des emplois en fonction de cette
possibilité de concilier temps de travail et temps en famille, des emplois aux horaires
238

flexibles. Là encore, il faudrait approfondir la question pour savoir si cette temporalité


représente la temporalité normative de la société d’accueil ou des sociétés
contemporaines en général.

En ce qui concerne le temps consacré à la famille et le temps consacré au couple, le


manque de temps au quotidien semble tendre vers une priorisation du temps de petite
famille sur les autres types de temps. Ainsi, le fait de se recentrer sur la petite famille
qui pourrait être attribué, à première vue, au fait de ne pas avoir la possibilité de recourir
à la famille élargie au quotidien pour les répondant-e-s, semble représenter une
caractéristique induite par une forme de manque de temps au quotidien propre à la
société d’accueil plutôt que propre aux sociétés contemporaines en général.

En effet, les différents emplois du temps quotidien (famille - petite famille - couple)
avant et après la « migration » laissent penser à un temps pré- « migratoire » réparti et
compartimenté et, à un recentrement post- « migratoire » sur la petite famille. Le temps
décrit dans les entrevues se retrouvant plus souvent confronté au défi de la conciliation
des différents usages du temps, se chevauchant au quotidien, qu’à un temps clairement
réparti et compartimenté. Cependant, il semble difficile de savoir si les répondant-e-s
ne percevaient pas également ce manque de temps dans leur quotidien hors projet
migratoire ni comment il-elle-s le géraient. Une piste intéressante à poursuivre.

En effet, l’épreuve commune semble résider dans la manière de composer au quotidien


avec le manque de temps. Un manque de temps qui nécessite de faire preuve
d’ingéniosité dans les manières de juxtaposer les différents usages du temps au gré des
événements, transitions, bifurcations et des routines, en passant par des dilemmes de
priorisation, des décisions professionnelles et familiales, pour pouvoir tout faire de
manière harmonieuse.
239

10.3 Limites

Dans cette dernière section, je vais aborder les limites de la démonstration présentée
dans cette thèse en fonction des possibilités d’illustration des 4 dimensions de
l’ « Individualité migrante » permises par les entrevues.

En ce qui concerne le rapport aux bifurcations, nous sommes conscients que les
parcours « migratoires » représentent un type de bifurcation particulier et que d’autres
types de bifurcations « non-migratoires » viendraient compléter, nuancer certains de
nos constats notamment en ce qui concerne les perceptions de l’Ailleurs pouvant agir
comme moteur du mouvement. De la même manière, les bifurcations « non-
migratoires » peuvent avoir leurs propres dynamiques de passage d’un monde à un
autre, de désillusions, d’ajustements des attentes et adaptation aux situations dans des
mesures se situant sur une échelle allant des petites aux grandes migrations. Enfin,
concernant les transitions professionnelles, les petits boulots jalonnant le parcours
« migratoire » alors qu’ils jalonnent plutôt les parcours pré-carrières propres aux
transitions du monde scolaire au monde professionnel exposent ainsi le phénomène de
ruptures professionnelles dans les parcours « migratoires » pour lesquelles nous
n’avons pas d’informations dans les entrevues (contexte pré-migratoire).

En ce qui concerne les épreuves de l’identification et du temps, les limites concernent


les manières de bien distinguer l’expérience migratoire de l’expérience de vie au
quotidien pour celles et ceux qui ont dépassé l’épreuve migratoire depuis un certain
moment. Le premier cas de figure provenant de données déjà collectées dans le cadre
d’une recherche portant sur les parcours migratoires était très riche en ce qui concerne
les informations relatives à la bifurcation migratoire. Cependant, comme les
répondant-e-s étaient invité-e-s à nous faire le récit de leur migration, deux cas de figure
sont possibles, soit les bases de l’entrevue portant sur les parcours migratoires faisaient
passer l’ensemble des informations relatives au quotidien des personnes au travers de
240

ce filtre, soit les conditions de migrations marquent à ce point les individus qu’elles en
deviennent inextricables du quotidien ordinaire. Une nouvelle étude auprès de
populations migrantes portant sur leur quotidien dans une société contemporaine
permettrait de clarifier ce point.

Pour le moment, ce qui compte, c’est que le mouvement du monde semble entraîner
les individus contemporains « migrants » et « non-migrants » à suivre son rythme. Des
« non-migrant-e-s » devenant de plus en plus des « migrant-e-s » au sein de leur société
et des « migrant-e-s » devenant de plus en plus des « non-migrant-e-s », se rejoignant
finalement quelque part, dans les épreuves communes (Martuccelli, 2010b) de
l’« Individualité migrante ».
ANNEXE A

PROJET ROMAN FAMILIAL : GUIDE D’ANIMATION


Phase 2

PROJET ROMAN FAMILIAL

GUIDE D’ANIMATION

Catherine Montgomery
Josiane LeGall
Amel Mahfoudh
Lilyane Rachédi
Jacques Rhéaume
Cécile Rousseau
Michèle Vatz Laaroussi
Spyridoula Xenocostas
Nadia Stoetzel

Novembre 2007

PERSONNE-CONTACT :

Catherine Montgomery, Chercheure


CSSS de La Montagne
Centre de recherche et de formation
5700 ch. Côte-des-Neiges
Montréal, Québec
H3T 2A8
(514) 731-1386 poste 2508
[Link]@[Link]
243

OBJECTIFS DU PROJET ET MODALITÉS DE PARTICIPATION

Cette recherche est un projet conjoint entre l’Université McGill et le


CSSS de la Montagne. Ce projet intitulé ‘Roman familial’ a pour
objectif de proposer une activité qui valorise la transmission de
l’histoire et des valeurs au sein des familles, comme la vôtre, qui
ont récemment immigré au Québec. Plus précisément, nous nous
intéressons à la façon dont l’histoire et les valeurs familiales
peuvent être utilisées pour resserrer les liens familiaux dans la
période suivant la migration.

Dans le cadre du projet ‘Roman familial’ vous êtes invités à


rencontrer l’un-e des assistants-es afin de produire ce que nous
appelons un « roman familial »; c’est-à-dire, un document que vous
pouvez garder et qui raconte des événements et des souvenirs
significatifs en lien avec votre histoire familiale. Afin de produire
votre roman, nous aimerions vous rencontrer deux ou trois fois,
pour un total de six heures ([Link]., 2 rencontres X 3 hres ou 3
rencontres X 2 hres). Ces rencontres auront lieu à l’endroit de votre
choix : le CSSS, chez vous, ou un autre endroit qui vous convient.
Lors de ces rencontres, l’assistant-e prendra des notes sur certains
éléments de votre histoire familiale, tels des souvenirs
d’événements familiaux, des anecdotes, le choix de prénoms, des
pratiques ou valeurs religieuses, des aspirations en termes de
formation ou de travail. Votre roman sera composé à partir de ce
que vous avez raconté et vous pouvez aussi ajouter d’autres détails
si vous le désirez (tels des photos, des dessins, des poèmes, etc.).
L’équipe de recherche aura la responsabilité de produire votre
roman sous forme écrite et vous donnera une copie dans les
semaines qui suivent votre participation.
244

CHOISIR DES ACTIVITÉS POUR BÂTIR VOTRE ROMAN


FAMILIAL

À travers ce projet, nous vous proposons d’effectuer plusieurs


activités, toutes liées à votre roman familial. Ces activités peuvent
être considérées comme les différents “chapitres” de votre roman.
Lors de chaque rencontre, nous vous proposerons 2 activités.

Séance 1 : Histoire familiale


• Entrée en matière
• Activité #1. (1 h) Parler des événements mémorables,
des légendes familiales ou des anecdotes et des
personnages importants de votre famille. Vous pouvez
choisir de décrire des événements particuliers, des
souvenirs ou des anecdotes liés au passé de votre famille.
• Activité #2. Créer un “génogramme familial”. (1h) Ce
génogramme permet de visualiser la position des membres
de la famille qui vous viennent en mémoire en prenant en
compte des évènements importants (mariage, divorce,
migration, décès, naissance…), ainsi que de préciser des
éléments tels que la profession, la place dans la lignée, les
particularités, les anecdotes, les histoires véhiculées par la
famille concernant certaines personnes, les légendes.
Durant l’activité, nous dessinerons votre génogramme sur
une feuille, mais plus tard, il sera imprimé dans votre roman
familial.

Séance 2 : Le passé au profit du présent


 Activité #3. (30 h) Le sens des noms. Nous possédons
tous plusieurs noms: un prénom, un nom de famille, un ou
des diminutifs, des surnoms, etc. Lors de cette activité, nous
souhaitons réfléchir à la signification de ces noms qui nous
ont été attribués au fil du temps et à ceux que nous
attribuons à notre tour à nos enfants.
245

 Activité #4. (1h30) Le réseau actuel des amis et proches.


Nous reconstituerons ensemble le réseau des personnes
que vous considérez importantes ou intimes, qu’elles soient
parmi vos amis, collègues de travail ou votre famille.

Séance 3 : Projets et rêves


 Activité #5. (1 h30) Projet migratoire et projets d’avenir.
o D’abord nous parlerons de votre projet et parcours
d’immigration. Le fait d’immigrer représente un
événement important dans l’histoire d’une famille,
autant pour les parents que pour les enfants. Il s’agit
autant d’une période d’adaptation que d’une période
de renouveau. Cette activité permettra de parler de
l’histoire de votre migration.
o Ensuite, nous nous intéresserons à vos rêves, vos
aspirations et vos projets d’avenir pour vous et vos
enfants. Cette activité regarde du côté de l’avenir.
 Activité #6 pour conclure : Un objet important pour moi
(30mn). Durant cette activité nous vous invitons à prévoir un
objet, un habit, des photos, des images, un poème ou autre
chose que vous jugez importante pour vous et que vous
désirez l’associer à votre roman familial. Nous parlerons
autour de cet objet et de la manière dont il sera inclus dans
le document du Roman (photo en page de couverture, ou
ailleurs dans le document)

Activités optionnelles :
 Activité #10. Sujet ou thème personnalisé (selon le choix
des participants). Peut-être aimeriez-vous inclure un autre
thème dans votre roman familial, mais que vous n’avez pas
encore eu l’occasion d’en discuter ? N’hésitez pas à ajouter
n’importe quels thèmes ou sujets importants qui n’ont pas
été inclus dans ce guide.
246

INSTRUCTIONS POUR LES ANIMATEURS: Des notes


détaillées seront nécessaires afin de garder des traces de ces
narrations. Vous pouvez utiliser une enregistreuse, mais seulement
avec l’accord des familles.

ACTIVITÉ # 1. DÉCRIRE DES ÉVÉNEMENTS MÉMORABLES,


DES ANECDOTES ET DES PERSONNAGES IMPORTANTS
POUR VOTRE FAMILLE

Événements mémorables et anecdotes

Nous possédons tous des souvenirs de notre passé, souvenirs qui


sont reliés ou non à des événements particuliers. Il peut s’agir
d’histoires drôles sur des membres de la famille, de lieux où vous
avez vécu, d’un ami particulier ou d’un souvenir d’enfance.
 Pouvez-vous raconter des souvenirs ou des anecdotes de
votre passé que vous aimeriez inclure dans votre roman
familial ?
 Pouvez-vous penser à des événements ou à des souvenirs
particuliers de votre vie que vous aimeriez partager avec vos
enfants par l’entremise de votre roman familial ?

Personnages importants de la famille


Pensez à une ou plusieurs personnes de votre lignée familiale qui
ont eu une importante influence sur vous. Il peut s’agir d’un grand-
père, d’un parent, d’une tante ou d’un oncle, d’un cousin, d’un frère
ou d’une soeur, etc.
Si vous le souhaitez, vous pouvez aussi parler d’autres personnes
qui ont été importantes pour vous - même s’ils ne font pas partie de
la famille (un politicien ou un leader religieux, un ami particulier, une
célébrité médiatique ou sportive, etc.)
247

 Pouvez-vous me parler de cette ou de ces personnes ? Qui


étaient-elles, où vivaient-elles, qu’ont-elles fait pendant leur
vie ?
 Pouvez-vous dire pourquoi ces personnes ont été
importantes pour vous ? Comment vous ont-elles influencé ?

ACTIVITÉ #2. LE GÉNOGRAMME FAMILIAL

POUR LES ANIMATEURS:


En concertation avec la famille participante, choisissez
une manière dont ce génogramme sera représenté.

Reconstituer le génogramme familial

• Pour commencer, pouvez vous nous parler des membres de


votre famille élargie, ceux qui vous viennent en mémoire et
les personnes qui sont et qui ont été importantes pour vous.
Nous allons les placer au fur et à mesure dans le
génogramme.

Pour les animateurs : En utilisant un crayon à mine, notez au fur


et à mesure les noms cités par les interviewés en posant, pour
chaque personne citée, les questions de précision suivantes :
o Quel est le lien de parenté avez-vous avec cette
personne?
o Qu’est-ce que cette personne représente pour vous ?
pourquoi est-elle importante ?
o Quel est ou quel a été son métier
o Y a-t-il eu un événement important dans la vie de cette
personne (immigrations, distinctions ou honneurs
reçus, engagement social ou politique, etc.)?
248

POUR LES ANIMATEURS:


Si vous le thème de la transmission avec les parents est
évoqué, il faudra poser la question des transmissions vers les
enfants .
En ce qui concerne les membres vivants de la famille :
o Où habite cette personne aujourd’hui? Est-elle au
Québec ou ailleurs ?
o Êtes-vous en contact ? Par quels moyens et à quelle
fréquence ?
o Est-ce que vous envoyez des cadeaux, de l’argent ou
autre aux membres de votre famille ? Recevez-vous
également des choses de leur part ?
o Est-ce que vous vous rendez des services ? Lesquels
par exemple ?
o Est-ce que vous échangez des conseils ou de
l’information ? De quelle façon et à quelle occasion ?
En ce qui concerne les personnes non citées :
o Est ce qu’il y a des membres de votre famille qui
ne figurent pas dans ce graphique ? Pourquoi ?
Évènements, valeurs et traditions dans la famille :
 Pouvez-vous me parler de votre souvenir favori de fête ou
de vacances en famille ? je vous invite à nous le décrire.
Qu’est-ce qui fait que cet événement a été un moment
mémorable pour vous ?
 Qu’est-ce qui vous vient spontanément à l’esprit lorsque
vous pensez à une tradition, une fête ou une célébration
importante au sein de votre famille ? (événement religieux
ou culturel, un mariage, etc.).
 Est que vous continuer à fêter certains évènements religieux
ou traditionnels maintenant que vous vivez hors de votre
pays ? comment les fêtez-vous et avec qui ?
249

 Qu’est-ce que vous aimeriez transmettre à vos enfants de ce


qui vous vient de votre éducation, de vos traditions, de ce
qui vous a été transmis par vos parents et grands-parents ?

ACTIVITÉ #3. LE SENS DES NOMS

Nous avons tous des noms (un prénom, un nom de famille, un ou


des diminutifs, un surnom, etc.) qui nous ont été donnés au fil du
temps. Durant cette activité, nous allons nous pencher sur la
signification de ces noms. Vous pouvez faire cette activité avec un
ou plusieurs de vos noms. Les questions suivantes pourront vous
servir de guide :

 Qui m’a donné ce ou ces noms ? (mère, père, grands-pères,


réseau, etc.)
 Pourquoi ce nom a-t-il été choisi ? Vous pouvez parler des
anecdotes concernant le choix des noms, des noms
existants dans la lignée familiale, des noms donnés par les
réseaux, la communauté, les pairs ou d’autres membres de
la famille, ainsi que des noms reliés à des personnages
mythiques ou médiatiques.
 Quelle est la signification de ce nom ? (étymologie,
signification personnelle, sens pour la communauté, etc.)
 Aimez-vous ce nom ? Pourquoi ?
 Comment ce nom est-il perçu par les autres ? (dans la
famille, dans la communauté, en dehors de la communauté)
 Comment s’appellent votre ou vos enfants ? Comment avez-
vous choisi leurs noms ? Est-ce qu’ils ont une signification
précise ?
250

ACTIVITÉ #4. LE RÉSEAU DES PERSONNES


SIGNIFICATIVES.

Nous reconstituerons ensemble votre réseau de personnes


proches, importantes ou intimes, qu’elles soient parmi vos amis,
vos collègues de travail ou votre famille.
• D’abord pouvez-vous nommer les personnes dont vous vous
sentez le plus proche et dont vous recherchez le conseil et
le soutien au besoin? Quel type de relation avez-vous avec
chacun?
• Qui sont ces personnes ? Est-ce qu’elles sont des membres
de votre famille, des amis d’enfance de votre pays d’origine,
des amis connus ici au Québec, des collègues de travail, un
employeur, des connaissances, des bénévoles
d’association, des professionnels (intervenants, médecins…
etc.)?
• Quelles activités faites-vous ensemble, quels services vous
rendez vous et quels biens sont-ils échangés ?
• Comment se manifestent la solidarité et le soutien au sein
de votre famille en situation d’immigration ?
Des questions complémentaires peuvent être proposées afin
d’aider la personne à penser à l’ensemble de ses proches :
• Se baser sur des situations concrètes qui auraient suscité
des échanges et de l’entraide : soit de manière rétrospective
ou même de manière prospective en demandant à la
personne d’anticiper autour de mise en situation. Nous
pouvons poser des questions autour d’évènements tels que :
 Une naissance : auprès de qui avez-vous trouvé
conseil et soutien? Quelles aides avez-vous
reçues à travers votre réseau? Par qui et
comment?
251

 Installation au Québec: lors de votre immigration,


le départ du pays et l’installation au Québec, qui
vous a soutenu ou aidé ?
 Recherche d’emploi
 En cas de maladie ou de difficulté, à qui ferez-
vous appel en cas pour un problème de santé?
Pour obtenir des conseils?
 Autres
Consigne : Noter tous les noms cités et s’assurer de réunir pour
chaque nom le type de lien, la fréquence d’échange, la durée du
lien, les ressources échangées (soutien, conseil, bien matériel…
etc.)

ACTIVITÉ #5. Projet d’immigration et projets d’avenir

PROJET D’IMMIGRATION
Le fait d’immigrer est un événement majeur dans l’histoire d’une
famille et cela vaut autant pour les parents que pour les enfants.
Bien que ce moment soit une période d’ajustements, il s’agit aussi
d’une période de renouveau, de recommencement. Pouvez-vous
me parler un peu de votre migration ? Les questions suivantes
pourront vous guider dans votre récit :
 Qu'est-ce qui vous a amené à quitter votre pays ? Qu'est-ce
qui a motivé votre choix d’immigrer ?
 Que saviez-vous sur le Canada/Québec avant de venir ?
Comment pensiez-vous que serait le Canada/Québec ?
 Est-ce que vous avez des amis ou des membres de votre
famille qui avaient déjà immigré au Québec ou au Canada ?
 Parlez-moi du moment de votre arrivée à Montréal ? Quelle
a été votre première impression en arrivant ici ?
 Comment s’est déroulée votre installation au Québec ?
252

 En matière d’emploi, comment s’est déroulée votre


recherche d’emploi ? Comment avez-vous trouvé votre
premier emploi ? Qu'est-ce qui vous a aidé dans ce
processus ?

RÊVES ET PROJETS D’AVENIR


Nous allons parler maintenant de vos « rêves », vos aspirations et
vos projets d’avenir. Les questions suivantes pourront vous aider à
les raconter :
 Parlez-moi de quelque chose dont vous avez toujours rêvé
et que vous aimeriez faire à l’avenir. Cela pourrait être en
terme de travail, de formation/éducation, de loisirs, de
projets personnels, etc. (lorsque vous étiez enfant,
adolescent et jeune adulte ?)
 Quels sont vos espoirs, vos rêves et vos aspirations
concernant l’avenir de votre famille au Canada/Québec ?
 Quelle formation ou quel travail aimeriez-vous faire dans le
futur ?
 Avez-vous des souhaits ou des aspirations particulières pour
vos enfants concernant le travail et l’éducation ?
 Que considérez-vous être le plus important, quelle est la
chose que vous aimeriez que vos enfants conservent dans
ce contexte de migration ? (langue, religion, intérêt politique,
sens de l’histoire, etc.) [En terme de marqueurs d’identité]

ACTIVITÉ #6. Un objet important pour moi

Durant cette activité nous vous invitons à choisir un objet, un habit,


des photos, des images ou autre chose que vous jugez importante
pour vous et que vous désirez l’associer à votre roman familial.
Nous parlerons autour de cet objet et de la manière dont il sera
inclus dans le document du Roman (photo en page de couverture,
ou ailleurs dans le document)
253

ACTIVITÉ #7. SUJET OU THÈME PERSONNALISÉ

Ce guide n’a pas pu tout couvrir et il est possible qu’un thème ou


un sujet important pour votre famille n’ait pas été abordé. Peut-être
aimeriez-vous inclure autre chose dans votre roman familial ?
N’hésitez pas à évoquer n’importe quel autre thème de votre choix
et nous l’inclurons à votre roman.

INTÉGRATION D’AUTRES SUPPORTS: PHOTOS, DESSINS,


TEXTES

En plus de votre génogramme et des récits que vous avez


développés tout au long de ce projet, vous êtes invités à incorporer
d’autres éléments à votre roman familial (des photos, des dessins,
des textes, etc.). Nous en ferons des copies ou des « scans » et
nous les intégrerons à votre roman. Tous les originaux vous seront
rendus.

Nous aimerions vous remercier d’avoir participé à ce projet de


“Roman Familial”. Votre Roman sera mis sur papier par les
animateurs et nous vous le ferons parvenir le plus tôt possible.

MERCI !!
BIBLIOGRAPHIE

Abbott, A. D. (2001). Time matters: on theory and method. University of Chicago Press.

Abou, S. (2002). L’identité culturelle suivi de Cultures et droits de l’homme. Paris:


Librairie académique Perrin.

Agbobli, C., et Bourassa-Dansereau, C. (2009). Médias et identité. Et si on parlait du


‘Nous’ des Québécois? Dans C. Agbobli, Quelle communication pour quel changement.
Les dessous du changement social (Presses de l’Université du Québec, p. 160‑176).
Québec.

Appadurai, A. (2001). Après le colonialisme les conséquences culturelles de la


globalisation. Paris Payot.

Arcand, S., Lenoir, A., et Helly, D. (2009). Insertion professionnelle d’immigrants


récents et réseaux sociaux: le cas de Maghrébins à Montréal et Sherbrooke. Canadian
Journal of Sociology, 34(2), 373‑402.

Archambault, A., et Corbeil, J-C. (1982). L’enseignement du français, langue seconde,


aux adultes. Québec: Le Conseil de la langue française.

Armony, V. (2012). Le Québec expliqué aux immigrants (Nouvelle édition revue et


augmentée). Montréal Québec: VLB éditeur.

Attali. (1996). Chemins de sagesse : traité du labyrinthe. Paris: Fayard.


255

Aubert, N. (2003). Le culte de l’urgence : la société malade du temps. Paris:


Flammarion.

Autes, M. (1992). Les paradoxes de l’insertion. Dans Revenu minimum d’insertion,


une dette sociale. Paris: l’Harmattan.

Badie, B., et Wihtol de Wenden, C. (1994). Le Défi migratoire questions de relations


internationales. Paris Presses de la Fondation nationale des sciences politiques; Québec
Centre québécois de relations internationales.

Barrère, A., et Martuccelli, D. (2005). La modernité et l’imaginaire de la


mobilité : ’inflexion contemporaine. Cahiers internationaux de sociologie, 118(1), 55.
[Link]

Bastide, R. (1970). Le prochain et le lointain. Paris: Cujas.

Bauman, Z. (1991). Modernity and ambivalence. Ithaca, NYCornell University Press.

Bauman, Z. (2006). La vie liquide. Rodez: Le Rouergue/ Chambon.

Beaud, S. (1996). L’usage de l’entretien en sciences sociales. Plaidoyer pour


l’«entretien ethnographique». Politix, 9(35), 226‑257.
[Link]

Beck, U. (2008). La société du risque : sur la voie d’une autre modernité. Paris:
Flammarion.

Bellot, C. (2005). La diversité des trajectoires de rue des jeunes à Montréal. Dans N.
Brunnelle et M.-M. Cousineau (éd.), Trajectoires de déviance juvénile (Presses de
l’Université du Québec, p. 71‑93).
256

Benchaâlal, D. (2007). Paroles d’immigrants : les Maghrébins au Québec. Paris:


Harmattan.

Berger, P., et Luckmann, T. (2006). La société comme réalité subjective. Dans La


construction sociale de la réalité (Armand Colin, p. 223‑298). Paris.

Berger, P., et Luckmann, T. (2014). La construction sociale de la réalité. Paris: Armand


Colin.

Bertaux, D. (1976). Histoires de vie – ou récits de pratiques ? Méthodologie de


l’approche biographique en sociologie, Rapport au cordes.

Bertaux, D. (1980). L’approche biographique : sa validité méthodologique, ses


potentialités. Cahiers internationaux de sociologie, (69), 197‑225.

Bertaux, D. (1995). « Social Genealogies Commented On and Compared : An


Instrument for Observing Social Mobility Process in the ‘Longue Durée’. Current
Sociology, Vol. 43 92/3, pp. 69-89.

Bertaux, D. (2005). L’enquête et ses méthodes : le récit de vie (2e éd.). Paris: Armand
Colin.

Bessin, M., Bidart, C., et Grossetti, M. (2010a). Bifurcations. Les sciences sociales face
aux ruptures et à l’événement. Paris: Éd. la Découverte.

Bessin, M., Bidart, C., et Grossetti, M. (2010b). L’enquête sur les bifurcations : une
présentation. Dans Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à
l’événement (Éditions la Découverte, p. 7‑19). Paris.
257

Bibeau, G., et Fortin, S. (2011). Inégalités et souffrance sociale : une approche


anthropologique. Dans K. L. Frohlich, Les inégalités sociales de santé au Québec.
Montréal: Presses de l’Université de Montréal.

Bidart, C. (2006). Crises, décisions et temporalités : autour des bifurcations


biographiques. Cahiers internationaux de sociologie, 120(1), 29.

Bidart, C. (1997). Qu’est-ce que l’amitié ?. Dans : , C. Bidart, L'amitié, un lien


social (pp. 15-23). Paris: La Découverte.

Bidart, C., Degenne, A., Grossetti, M. (2011). La vie en réseau: Dynamique des
relations sociales. Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France.

Bidart, C., & Lavenu, D. (2005). Evolutions of personal networks and life events.
Social Networks, 27(4), 359–376.

Biernacki, P., et Waldorf, D. (1981). Snowball sampling : Problems and techniques of


chain referral sampling. Sociological Method and Research, 10, 141‐163.

Borgatti SP, Everett MG, Johnson JC. Analyzing social networks. Sage; 2018.

Boudarbat, B., et Boulet, M. (2010). Immigration au Québec : Politiques et intégration


au marché du travail. Rapport de projet. Centre interuniversitaire de recherche en
analyse des organisations (CIRANO). Consulté à l’adresse
[Link]

Boudarbat, B., et Grenier, G. (2014). L’impact de l’immigration sur la dynamique


économique du Québec. Rapport remis au ministère de l’Immigration, de la Diversité
258

et de l’Inclusion. Université de Montréal et CIRANO. Groupe de recherche sur


l’économie de l’immigration Université d’Ottawa.

Bourgeault, G., Renaud, J., et Pietrantonio, L. (2002). Les relations ethniques en


question. Montréal, Que: Presses de l’Université de Montréal.

Bouzar, D. (2014). Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l’enfer. Ivry-sur-Seine: Les
Éditions de l’Atelier.

Brubaker, R. (2001). Au-delà de l’identité. Actes de la recherche en sciences sociales,


139, 66‑85.

Brückner, H., et Mayer, K. U. (2005). De-Standardization of the Life Course: What it


Might Mean? And if it Means Anything, Whether it Actually Took Place? Advances
in Life Course Research, 9, 27‑53. [Link]

Brunnelle, N., et Cousineau, M.-M. (2005). Trajectoires de déviance juvénile (Presses


de l’Université du Québec).

Camilleri, C. (1990). Stratégies identitaires. Paris: Presses universitaires de France.

Castel, R. (1973). Le grand désenfermement. Dans Le psychanalysme (p. 202‑234).


Paris: Librairie François Maspéro.

Castel, R. (1991). De l’indigence à l’exclusion : la désaffiliation. Précarité du travail et


vulnérabilité relationnelle. Dans Face à l’exclusion. Paris: Éd. Esprit.

Castel, R. (2009). Chapitre 12. Dans La montée des incertitudes (p. 339‑360). Paris:
Seuil.
259

Ceriani-Sebregondi, G. (2007). Quand la mobilité change le rapport au Monde:


migrants marocains en Méditerranée.

Chahid, M. (2011). Représentation de la crise et crise de la représentation dans les


médias. Le cas des accommodements raisonnables. Dans C. Agbobli et G. Hsab,
Communication internationale et communication interculturelle. Regards
épistémologiques et espaces de pratiques (Presses de l’Université du Québec, p.
201‑222). Montréal.

Cohen-Emerique, M. (2011). Pour une approche interculturelle en travail social :


théories et pratiques. Rennes: Presses de l’École des hautes études en santé publique.

Crépeau, F., et Jimenez, E. (2002). L’impact de la lutte contre le terrorisme sur les
libertés fondamentales au Canada. Dans E. Bribosia et A. Weyembergh, Lutte contre
le terrorisme et droits fondamentaux. Bruxelles, Bruylant.

Cuché, D. (2010). La notion de culture dans les sciences sociales (4e éd..). Paris: La
Découverte.

Daher, A. (2004). Les événements du 11 septembre et les Québécois de religion


islamique. Chicoutimi: J-M Tremblay.

De Gaulejac, V. (1999). Histoire en héritage : roman familial et trajectoire sociale. Paris:


Desclée de Brouwer.

De Gaulejac, V. (2006). Le sujet manqué: L'individu face aux contradictions de


l'hypermodernité. Dans : Nicole Aubert éd., L'individu hypermoderne (pp. 129-143).
Toulouse, France: Érès.

Degenne, A., and Forsé, M. (2004). Les réseaux sociaux. Paris : Armand Collin
260

Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (DAES). (2019).
World Population Prospects 2019. Highlights. ST/ESA/SER.A/423, DAES, Division
de la population, New York. Disponible à l’adresse :
[Link] Files/WPP2019_Highlights.pdf.

De Rudder, V. (1995). Dans Vocabulaire historique et critique des relations inter-


ethniques (p. 28‑31). Paris: L’Harmattan.

De Singly, F. (2000). Libres ensemble l’individualisme dans la vie commune. Paris: F


Nathan.

De Singly, F. (2016). Le soi, le couple et la famille. Paris: Armand Colin.

De Singly F. (1988). « Un drôle de je : le moi conjugal », Dialogue, no 102, pp. 3-


[Link], J.-P. (1991). Recherche qualitative guide pratique. Montréal: McGraw-
Hill.

Desmarais, D., et Grell, P. (1986). Les Recits de vie theorie, methode et trajectoires
types. Montréal: Editions Saint-Martin.

Devereux, G. (1983). Essais d’ethnopsychiatrie generale (3e ed. rev. et corr.). Paris:
Gallimard.

Deville-Stoetzel, N., Montgomery, C., et Rachédi, L. (2013). Quand la routine prend


le dessus sur l’urgence : le rôle des réseaux dans le processus d’établissement de
familles maghrébines au Québec. Alterstice - Revue Internationale de la Recherche
Interculturelle, 2(2), 79‑90.

Dewey, J. (1910). How we think. Amherst, NY: Prometheus.


261

Dubar, C. (1991). La socialisation, construction des identités sociales et


professionnelles, Paris, Armand Colin.

Dubar, C. (2010). La crise des identités : l'interprétation d'une mutation (4e éd, Ser. Le
lien social). Presses universitaires de France.

Dubet, F. (1994). Sociologie de l’expérience. Paris: Éditions du Seuil.

Dubet, F. (2002). Le Déclin de l’institution. Paris: Seuil. Consulté à l’adresse


[Link]

Dumont, F. (1997). Récit d’une émigration (Les Éditions du Boréal). Consulté à


l’adresse [Link]
[Link]

Ehrenberg, A. (1991). Le culte de la performance. Paris: Calmann-Lévy.

Ehrenberg, A. (2004). Les changements de la relation normal-pathologique. À propos


de la souffrance psychique et de la santé mentale. Esprit, 133‑155.

Ehrenberg, A. (2010a). Conclusion : Les affections électives ou l’attitude individualiste


face à l’adversité. Dans La société du malaise (p. 339‑352). Paris: Editions Odile Jacob.

Ehrenberg, A. (2010b). De l’autonomie comme aspiration à l’autonomie comme


condition. Dans La société du malaise (p. 189‑219). Paris: Editions Odile Jacob.

Elder, G. H. (1985). Life course dynamics: Trajectories and transitions, 1968–1980.


Ithaca, NY: Cornell University Press.
262

Elder, G. H. (1995). The life course paradigm: Social change and individual
development. In P. Moen, G. H. Elder, Jr., & K. Lüscher (Eds.), Examining lives in
context: Perspectives on the ecology of human development (p. 101–139). American
Psychological Association.

Elder, G. H. (1998). The life course and human development. Dans W. (1944-. . . . .
Damon (éd.), Handbook of child psychology (Vol. 1). Hoboken (N.J.): John Wiley.

Elder, G. H., Johnson, M. K. et Crosnoe, R. (2004). The Emergence and Development


of Life Course Theory. Dans J. Mortimer et M. J. Shanahan(dir.), Handbook of the Life
Course(p. 3-19). New York : Klumer Academic Publishers.

Fouquet, T. (2007). « Imaginaires migratoires et expériences multiples de l’altérité :


une dialectique actuelle du proche et du lointain ». Autrepart, vol. 41, p.83-97

Gaudet S., 2013, « Comprendre les parcours de vie à la croisée du singulier et de


la structure sociale », dans Gaudet, Burlone et Lévesque (2013) Repenser la famille et
ses transitions repenser les politiques publiques., Presses de l’Université Laval, p.
15‑50.

Gaudet, S., & Robert, D. (2018). L’aventure de la recherche qualitative: Du


questionnement à la rédaction scientifique. Les Presses de l’Université d’Ottawa.
[Link]

Garneau, S. (2010). L’émigration marocaine au Canada : contextes de départ et


diversité des parcours migratoires. Diversité urbaine, 8(2), 163‑190.

Germain, A. (1997). Montréal : laboratoire de cosmopolitisme entre deux mondes.


Ottawa: Métropolis international.
263

Germain, A. (2013). La sociologie urbaine à l’épreuve de l’immigration et de


l’ethnicité : de Chicago à Montréal en passant par Amsterdam. Sociologie et sociétés,
45(2), 87. [Link]

Giddens, A. (1994). Les conséquences de la modernité. Paris L’Harmattan.

Gilgun, J. (2019). Deductive qualitative analysis and grounded theory: sensitizing


concepts and hypothesis-testing. In A. Bryant, & K. Charmaz The SAGE Handbook of
Current Developments in Grounded Theory (pp. 107-122). SAGE Publications Ltd.

Glaser, B. & Strauss, A. (1967). The discovery of grounded theory. Chicago, IL:
[Link], et Strauss, A. A. (2010). La découverte de la théorie ancrée : stratégies
pour la recherche qualitative. Paris: AColin.

Glick-Schiller, N., et Levitt, P. (2005). Conceptualizing Simultaneity: A Transnational


Social Field Perspective on Society. International Migration Review, 38(3), 1002‑1039.

Granovetter MS. (1973). The strength of weak ties. Am J Sociol. 1973;78(6):1360–80.

Grossetti, M. (2004). Sociologie de l’imprévisible : dynamiques de l’activité et des


formes sociales (1re éd..). Paris: Presses universitaires de France.

Grossetti, M. (2005). Where do social relations come from?: A study of personal


networks in the Toulouse area of France. Social Networks, 27(4), 289‑300.
[Link]

Grossetti, M. (2006). L’imprévisibilité dans les parcours sociaux. Cahiers


internationaux de sociologie, 120(1), 5‑28.
264

Grossetti, M. (2010). Imprévisibilités et irréversibilités : les composantes des


bifurcations. Dans M. Bessin, C. Bidart, et M. Grossetti, Bifurcations. Les sciences
sociales face aux ruptures et à l’événement (Éditions la Découverte). Paris.

Hachimi Alaoui, M. (2007). Chemins de l’exil. Paris: L’Harmattan.

Hachimi Alaoui, M. (2010). « Carrière brisée », « carrière de l’immigrant » : Le cas


des Algériens installés à Montréal. Les Cahiers du Gres, 6(1), 111‑122.

Hao, L., et Kawano, Y. (2001). Immigrants’ Welfare Use and Opportunity for Contact
With Co-Ethnics*. Demography, 38(3), 375‑389.

Harvey, J. (1993). L’intégration des immigrants. Montréal: Institut québécois de


recherche sur la culture (IQRC).

Hassan, G., Mekki-Berrada, A., Rousseau, C., Lyonnais-Lafond, G., Jamil, U., et
Cleveland, J. (2016). Impact of the Charter of Quebec Values on psychological well-
being of francophone university students. Transcultural Psychiatry.
[Link]

Hélardot, V. (2010). Vouloir ce qui arrive ? Les bifurcations biographiques entre


logiques structurelles et choix individuels. Dans M. Bessin, C. Bidart, et M. Grossetti,
Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement (Éditions la
Découverte). Paris.

Helly, D. (2008). Occidentalisme et islamisme: leçons de guerres culturelles pour la


recherche. Chicoutimi: J.-M. Tremblay. Consulté à l’adresse
[Link]
ccidentalisme_et_islamisme.html
265

Hentsch, T. (1988). L’orient imaginaire la vision politique occidentale de l’Est


mediterraneen. Paris Éditions de Minuit.

Honneth, A. (2004). La théorie de la reconnaissance: une esquisse. Revue du MAUSS,


23(1), 133‑136. [Link]

Houle, G. (1987). Le sens commun comme forme de connaissance : de l’analyse


clinique en sociologie. Sociologie et sociétés, 19(2), 77‑86.

Houle, G. (1993). « L’analyse clinique en sciences humaines : pour une épistémologie


pratique. » L’analyse clinique dans les sciences humaines. (sous la direction de
Enriquez, E., Houle, G., Rhéaume, J., Sévigny, R). Montréal : Éditions Saint-Martin,
39-54.

Huberman, A. M., et Miles, M. B. (2003). Analyse des données qualitatives : Recueil


de nouvelles méthodes (2e éd..). Bruxelles: De Boeck Université.

Hughes, E. C. (1971). Cycles, Turning Points and Careers. Dans The sociological eye.
Chicago Aldine-Atherton.

Institut de la Statistique du Québec. (2014). Des Perspectives démographiques du


Québec et des régions – 2011-2061. Gouvernement du Québec.

Jaffrelot, C., et Lequesne, C. (2009). L’enjeu mondial : les migrations. Paris: Sciences
Po Les Presses.

Joyal, S., et Linteau, P.-A. (2008). France, Canada, Québec : 400 ans de relations
d’exception. Montréal: Presses de l’Université de Montréal.
266

Kanouté, F., et Lafortune, G. (2011). Familles québécoises d’origine immigrante : les


dynamiques de l’établissement. Montréal: Les Presses de l’Université de Montréal.

Kastersztein, J. (1998). Chapitre premier. Les stratégies identitaires des acteurs


sociaux : approche dynamique des finalités. Dans : Carmel Camilleri éd., Stratégies
identitaires (pp. 27-41). Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de
France. [Link]

Kaufmann, J.-C. (2001). Ego pour une sociologie de l’individu. Paris FNathan.

Koselleck, R. (1990). Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps


historiques. Paris: EHESS.

Lahire, B. (2002). Portraits sociologiques : dispositions et variations individuelles.


Paris: Nathan.

Lahire, B. (2006). La culture des individus: Dissonances culturelles et distinction de


soi. Paris: La Découverte.

Laperrière, A. (1997). La théorisation ancrée (grounded theory) : démarche analytique


et comparaison avec d'autres approches apparantées. Dans J. Poupart, J.-P. Deslauriers,
L.-H. Groulx, A. Laperrière, R. Mayer, & A.P. Pires (Éds), La recherche qualitative :
Enjeux épistémologiques et méthodologiques (pp. 309-340). Boucherville : G. Morin.

Laplantine, F. (2002). Pour une ethnopsychiatrie critique. ERES- VST - Vie sociale et
traitements, 73, 28‑33.

Lazzeri, C., et Caillé, A. (2004). La reconnaissance aujourd’hui. Enjeux théoriques,


éthiques et politiques du concept. Revue du MAUSS, 23(1), 88‑115.
267

Leblanc, P. (1994). « L’imaginaire social. Note sur un concept flou », Cahiers


internationaux de sociologie, 97 : 415-434.

Leclerc-Olive, M. (2010). Enquêtes biographiques entre bifurcations et événements.


Quelques réflexions épistémologiques. Dans M. Bessin, C. Bidart, et M. Grossetti,
Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement (Éditions la
Découverte, p. 329‑346). Paris.

Lecomte, Y., Jama, S., et Legault, G. (2006). Présentation : L’ethnopsychiatrie. Santé


mentale au Québec, 31(2), 7‑27.

Le Gallo, S. (2014). Entre unité et dissension : la perception de la charte des valeurs


par le mouvement souverainiste québécois. Mémoire de maîtrise, Département de
communication sociale et publique, Université du Québec à Montréal.

Legault, G. et Rachédi L. (2008). L'intervention interculturelle (2e éd). Gaëtan


Morin/Chenelière éducation.

Lemieux, V. (2000). À quoi servent les réseaux sociaux. Les éditions de l’IQRC.
Diagnostic 27. Presses Universitaires [Link]-Achdjian, A., Drainville, I., Helly,
D., Arcand, S., Vatz-Laaroussi, M., et Mahfoudh, A. (2007). The Professional Insertion
of Immigrants Born in the Maghreb: Challenges and Impediments for Intervention.
Journal of International Migration and Integration, 8, 391‑409.

Levy, R., The Pavie Team (2005). Why look at life courses in an interdisciplinary
perspective? Advances in Life Course Research, 10, 3–32.

Lin, N. (2001). A Theory of Social Structure and Action, Cambridge, Cambridge


University Press.
268

Linton, R. (1984). Le fondement culturel de la personnalite. Paris Dunod.

Lipiansky, E., Taboada-Leonetti, I. & Vasquez, A. (1998). Introduction à la


problématique de l’identité. Dans : Carmel Camilleri éd., Stratégies identitaires (pp. 7-
26). Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France.

Lübbe, H. (1992). Im Zug der Zeit: Verkürzter Aufenthalt in der Gegenwart. Springer-
Verlag.

Maalouf, A. (2001). Les identités meurtrières. Consulté à l’adresse


[Link]

Macmillan, R. and Copher, R. (2005), Families in the Life Course: Interdependency of


Roles, Role Configurations, and Pathways. Journal of Marriage and Family, 67: 858-
879.

Malewska-Peyre, H. (1998). Chapitre IV. Le processus de dévalorisation de l’identité


et les stratégies identitaires. Dans : Carmel Camilleri éd., Stratégies identitaires (pp.
111-141). Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France. [Link]
[Link]/10.3917/[Link].1998.01.0111"

Marchal, H. (2012). L’identité en question. Paris: Ellipses.

Martuccelli, D. (2002). Grammaires de l’individu. Paris: Gallimard.

Martuccelli, D. (2004). Figures de la domination. Revue française de sociologie, 45(3),


469‑497.

Martuccelli, D. (2005). Critique de l’individu psychologique. Cahiers de recherche


sociologique, 43, 43‑64.
269

Martuccelli, D. (2006). Forgé par l’épreuve : l’individu dans la France contemporaine.


Paris: Armand Colin.

Martuccelli, D. (2007). Les épreuves de l’individu dans la globalisation. Recherches


sociologiques et anthropologiques, 38(1).

Martuccelli, D. (2009). Qu’est-ce qu’une sociologie de l’individu moderne ? Pour quoi,


pour qui, comment ? Sociologie et sociétés, 41 (1), 15–33.

Martuccelli, D. (2010a). De lndividualisme au singularisme. Dans La société


singulariste (p. 47‑64). Paris: Armand Colin.

Martuccelli, D. (2010b). Deuxième partie - Qu’est-ce qu’une épreuve ? Dans La société


singulariste (p. 80‑160). Paris: Armand Colin.

Martuccelli, D. (2010c). La société singulariste. Paris: Armand Colin.

Martuccelli, D. (2010d). Singularisme et individuation. Dans La société singulariste (p.


65‑77). Paris: Armand Colin.

Martuccelli, D. (2017). La condition sociale moderne : l'avenir d'une inquiétude.


Gallimard.

Martuccelli, D., et De Singly, F. (2012). Sociologies de l’individu : [domaines et


approches] (2e éd..). Paris: Armand Colin.

Mead, G. H. (2006). L’esprit, le soi et la société. Paris: Presses universitaires de France.

Mead, M. (1979). Le fosse des generations les nouvelles relations entre les generations
dans les annees 1970 (ed. rev. et augm..). Paris Denoël/Gonthier.
270

Métraux, J.-C. (2011). La migration comme métaphore. Paris: La Dispute.

M.I.C.C. (2008). Pour enrichir le Québec : intégrer mieux : une réponse spécifique aux
besoins des québécois originaires du Maghreb [ressource électronique] : mesures pour
renforcer l’action du Québec en matière d’intégration en emploi des immigrants
(Ministère de l’immigration et des communautés culturelles).

M.I.D.I. (2014a). Immigrants admis au Québec selon le pays de naissance et le sexe,


cumulatif de 5 ans 2009-2013. Banque de données des statistiques officielles. Ministère
de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. M.I.D.I. (2014b). Portrait statistique
de la population d’origine ethnique maghrébine au Québec en 2011.

M.I.D.I. (2014c). Vers une nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de


diversité et d’inclusion. Cahier de consultation. Ministère de l’Immigration, de la
Diversité et de l’Inclusion. Consulté à l’adresse
[Link]
df

M.I.D.I. (2015). Présence en 2015 des immigrants admis au Québec de 2004 à 2013.
Direction de la planification, de la recherche et des statistiques.

Miles, M. B. & Huberman, A. M. (1994). Qualitative data analysis : an expanded


sourcebook (2nd ed.). Sage

Montgomery, C. (2009). Une valise toujours prête devant la porte. Altérité, récits et
demandeurs d’asile. Dans Récits de vie et expériences de la mobilité : nouveaux
territoires intimes, nouveaux passages vers l’altérité (Harmattan). Paris.
271

Montgomery, C. (2014). Le travail narratif pour faciliter l’insertion de nouveaux


immigrants : vers une clinique du social. Dans J. Quintin, Vérité de soi et quête de sens :
le récit de vie dans la relation de soin (p. 127‑141). Montréal, Québec: Liber.

Montgomery, C. (2016). Narratives as tools in intercultural intervention with


immigrant and refugee populations. Dans A. Al-Krenawi, J. Graham, et N. Habibov,
Diversity and Social Work in Canada (Oxford University Press). Toronto.

Montgomery, C., Isseri, J., Fournier, B., et Fortin, M.-N. (2009). Pousser un chariot
avec un baccalauréat sur le dos : trajectoires en emploi de jeunes immigrants
récemment arrivés au Québec (Éditions Vézina). Montréal.

Montgomery, C., Legall, J., et Stoetzel, N. (2010). Les familles maghrébines au


Québec : mobilisation des liens transnationaux et cycle de vie. Lien social et politiques,
64, 79‑93.

Montgomery, C., Xenocostas, S., Rachédi, L., et Najac, S. (2011). Migration et


continuités dans les histoires de familles immigrantes. Dans Familles québécoises
d’origine immigrante : les dynamiques de l’établissement (p. 29‑44). Montréal: Les
Presses de l’Université de Montréal.

Moquay, P. (1997). Le sentiment d’appartenance territoriale. Dans M. Gauthier,


Pourquoi partir ? La migration des jeunes d’hier à aujourd’hui (Les éditions de l’IQRC).
Presses de l’université Laval.

Niewiadowski, C. (2000). Histoires de vie et alcoolisme. Paris: Seli Arslan.

Otero, M. (2003). L’intervention en santé mentale : entre le primat du corps et la norme.


Cahiers de recherche sociologique, 38, 77‑97.
272

Otero, M. (2007). La dépression : figure emblématique de la nervosité contemporaine.


Dans H. Dorvil et R. Mayer, Problèmes sociaux (p. 361‑384). Sainte-Foy: Presses de
l’Université du Québec.

Otero, M. (2012). L’épreuve dépressive. Dans L’ombre portée : l’individualité à


l’épreuve de la dépression (p. 23‑64). Montréal: Boréal.

Otero, M. (2013). Repenser les problèmes sociaux. Des populations «problématiques»


aux dimensions «problématisées. Dans M. Otero et S. Roy, Qu’est-ce qu’un problème
social aujourd’hui : repenser la non-conformité. Québec: Presses de l’Université du
Québec.

Poupart, D., et Rhéaume, J. (2002). Récits de vie en groupe et Gestalt : roman familial
et trajectoires sociales. Revue québécoise de Gestalt, 5, 9‑27.

Poupart, J., Deslauriers, J.-P., Groulx, L.-H., Laperrière, A., Mayer, R., et Pires, A. P.
(1997). La recherche qualitative enjeux épistémologiques et méthodologiques.
Montréal: GMorin.

Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). (2009). Rapport


mondial sur le développement humain 2009. New York: PNUD. Disponible à l’adresse :
[Link]

Rachédi, L., et Vatz Laaroussi, M. (2004). Favoriser la résilience des familles


immigrantes par l’empowerment et l’accompagnement. Revue Intervention, (120),
6‑15.
273

Ramos, E. (2011). Les origines: la tension entre appartenance familiale et identité


individuelle. Civitas - Revista de Ciências Sociais, 11(1), 24-39. Pontifícia
Universidade Católica do Rio Grande do Sul Porto Alegre, Brasil.

Renaud, J. (1992). Un an au Québec. La compétence linguistique et l’accès à un


premier emploi. Sociologie et sociétés, 24(2), 131‑142.

Renaud, J., et Cayn, T. (2006). Un emploi correspondant à ses compétences? Les


travailleurs sélectionnés et l’accès à un emploi qualifié au Québec. Rapport de
recherche.

Rhéaume, J., Chaume, C., et Poupart, D. (1996). Roman familial et trajectoires sociales :
le groupe comme outil d’implication et de recherche. Revue Intervention, 83‑90.

Ricoeur, P. (2004). Parcours de la reconnaissance : trois études. Paris: Stock.

Rogers EM. (2003). Diffusion of innovations. New York: Free Press.

Rosa, H. (2010). Accélération: une critique sociale du temps. Paris: La Découverte.

Ruble, B. A. (2005). Creating diversity capital : transnational migrants in Montreal,


Washington, and Kyiv. Washington, DC: Woodrow Wilson Center Press ; Baltimore.

Saïd, E. W. (1980). L’orientalisme l’orient cree par l’occident. Paris: Éditions du Seuil.

Sassen, S. (2009). La globalisation : une sociologie. Paris: Gallimard.

Savoie-Zajc, L. (1997). L’entrevue semi-dirigée. Dans B. Gauthier, Recherche sociale


de la problématique à la collecte des données (3e éd..). Presses de l’Université du
Québec Sainte-Foy.
274

Sayad, A. (1999). La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de


l’immigré. Paris: Seuil.

Schnapper, D. (1986). Modernité et acculturations. Communications, (43), 141‑168.

Schutz. (2003). L’étranger : un essai de psychologie sociale ; suivi de L’homme qui


rentre au pays, Homme qui rentre au pays. Paris: Allia.

Simmel, G. (1989). Philosophie de la modernité 1 : la femme, la ville, l’individualisme.


Paris: Payot.

Simmel, G. (1999). Le croisement des cercles sociaux. Dans Sociologie : études sur les
formes de la socialisation (2e éd.). Paris: PUF.

Sloterdijk, P. (2000). La mobilisation infinie : Vers une critique de la cinétique


politique. Éditions Christian Bourgeois. Paris.

Soulet, M.-H. (2010). Changer de vie, devenir autre : essai de formalisation des
processus engagés. Dans M. Bessin, C. Bidart, et M. Grossetti, Bifurcations. Les
sciences sociales face aux ruptures et à l’événement (Éditions la Découverte, p.
273‑288). Paris.

Spini D., Widmer E.D., Sapin M., 2007, Les parcours de vie : de l’adolescence au
grand âge, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes (Collection Le
savoir suisse ; 39).

Statistique Canada. (2015). Regard sur la société canadienne. Changements récents


dans les tendances démographiques au Canada. Produit No 75-006-X au catalogue de
Statistique Canada, Ottawa.
275

Stoetzel, N. (2007). L’identification et l’impact de différents types de réseaux sociaux


dans les trajectoires de vie de personnes assistées sociales. Université de Montréal.

Taboada-Leonetti, I. (1998). Stratégies identitaires et minorité : le point de vue du


sociologue. Dans C. Camilleri (éd.), Stratégies identitaires (p. 43‑83). Paris: Presses
universitaires de France.

Tandonnet, M. (2004). Le défi de l’immigration : la vérité, les solutions. Paris:


François-Xavier de Guibert.

Urry, J. (2005). Sociologie des mobilités : une nouvelle frontière pour la sociologie?
Paris: Armand Colin.

Valente TW, Vega Yon GG. (2020). Diffusion/contagion processes on social networks.
Health Educ Behav Off Publ Soc Public Health Educ. 2020;47(2):235–48.

Vasquez, A., et Apfelbaum, E. (1985). Du sentiment d’étrangeté à la situation


d’étranger. L’Homme et la société. Racisme, antiracisme, étranges, étrangers, (77-78),
51‑61.

Vatz Laaroussi, M. (2010). Les relations intergénérationnelles, vecteurs de


transmission et de résilience au sein des familles immigrantes et réfugiées au Québec.
Enfances, Familles, Générations, (6). Consulté à l’adresse
[Link]

Verbunt, G. (2001). La société interculturelle : vivre la diversité humaine. Paris:


Éditions du Seuil.

Vinsonneau, G. (1997). Culture et comportement. Paris: Armand Colin.


276

Vinsonneau, G. (1999). Inégalités sociales et procédés identitaires. Paris: A. Colin.

Vinsonneau, G. (2002). L’identité culturelle. Paris: A. Colin.

Voss, G. G. (1998). Die Entgrenzung von Arbeit und Arbeitskraft. Eine


subjektorientierte Interpretation des Wandels des Arbet. Mitteilungen aus des
Arbeitsmarkt - und Berufsforschung, (3), 473‑487.

Wihtol de Wenden, C. (2013). La question migratoire au XXIe siècle : migrants,


réfugiés et relations internationales (2e édition actualisée..). Paris: Presses de Sciences
Po.

Woehrling, J. (1998). L’obligation d’accommodement raisonnable et l’adaptation de la


société à la diversité religieuse. Revue de droit de McGill, (43), 325‑401.

Vous aimerez peut-être aussi