Sociologie de l'individualité migrante
Sociologie de l'individualité migrante
L’ENTOURAGE ET DU TEMPS
THÈSE
PRÉSENTÉE
DU DOCTORAT EN SOCIOLOGIE
PAR
NADIA DEVILLE-STOETZEL
MAI 2022
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
Avertissement
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intellectuelle. Sauf entente contraire, [l’auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
REMERCIEMENTS
Je souhaite également remercier Marcelo Otero, mon co-directeur de thèse qui par son
enthousiasme pour mon sujet m’a permis d’aller au bout de cette idée folle, de dépasser
mes doutes. Merci pour ces moments de réflexions, de co-construction, et tes
connaissances précieuses sur l’individualité contemporaine qui sont venues finalement
raisonner assez bien avec mes intuitions. Merci d’avoir cru en cette thèse, mais surtout
de m’avoir poussé à assumer mes idées, à les porter moi-même et de m’avoir outillé
conceptuellement pour le faire. Merci de m’avoir accompagné, poussé et parfois même
porté tout au long de ce périple.
Je tiens aussi à remercier toutes les personnes qui ont participé à cette étude et qui
m’ont laissé entrer dans leur vie, leur intimité, le temps d’une entrevue. Merci au CRSH
(Bourse Armand Bombardier), METISS (Catherine Montgomery, Spyridoula
Xenocostas et Amel Mahfoudh), Fonds de la Faculté des sciences humaines, Fond
Interculturel (Antje Bettin), le département de sociologie (Victor Armony, Shirley Roy,
iii
Je remercie ma famille, avec une pensée toute spéciale pour mon grand-père qui a
toujours valorisé les études et particulièrement les études dans un but d’émancipation.
J’ai une pensée pour ma grand-mère qui n’a pas pu réaliser son rêve d’école. Pour ma
mère qui, le cœur en guerre, s’est rebellée à 13 ans en jetant son sac d’école dans les
champs et m’a toujours poussé à croire en moi, à poursuivre mes études envers et contre
tout. Pendant longtemps j’ai cru que j’en étais incapable, mais mes parents, mes oncles
et tantes ont toujours cru en moi et m’ont soutenu et porté. J’ai une pensée particulière
pour mon père qui n’a pas laissé son enfance au milieu d’une guerre entre deux nations
ennemies, assécher son cœur. Ma mémé, son courage, son sourire. Mon pépé, sa joie
de vivre. Un merci infini pour ce soutien et cet amour.
J’en profite enfin pour remercier mes ami-e-s qui m’ont accompagné, soutenu et donné
amitié et confiance avec une pensée toute particulière pour mes sœurs de cœur, Houaria
et Régine. À Audrey, Befa, Cédric, Rachid qui m’offrent un chez-moi à chaque fois
que je reviens. À Angèle, Steve, Milana, Evan, Baptiste, Mathieu qui ont enduré cette
thèse lors de nos week-ends ensemble. À Carine, Marc-André, Tami, Matheo et Oli.
Mes ami-e-s d’aventure : Estelle, Julia, Martin, Monique, Fatoumata, Gaëlle. Merci à
Master K pour ses sets rythmés qui m’ont tenu réveillée durant mes dernières heures
de corrections. Enfin, je remercie Jean-Benoit, Elies et Liam pour m’avoir encouragée,
supportée, mais aussi soulagée des tâches quotidiennes quand j’en avais besoin. Sans
oublier nos animaux : Sardine, Everest et Poisson-rock.
DÉDICACE
C’est dans mon expérience personnelle que se trouvent les raisons du choix de ce sujet.
Je suis née dans une famille mixte, où se côtoyaient des traditions aussi proches que
totalement contradictoires. Tuer un animal était tout autant associé aux fêtes dans le
côté alsacien de ma famille que dans le côté algérien, à l’exception que l’animal,
symbole de fête dans l’un, représentait aussi l’animal dont la consommation était
interdite dans l’autre. À cet exemple, je peux ajouter tout un tas de symboles, codes,
normes - censés jalonner le processus de construction de ma perception du monde
extérieur afin de le décoder et d’interagir avec lui en tant qu’individu - qui pouvaient
selon les circonstances soit se ressembler, d’un côté à l’autre de ma famille, soit
diverger totalement. Au lieu de me permettre d’intégrer ces codes (car ces
contradictions généraient chez moi plus de doutes que de certitudes sur la marche à
suivre), grandir dans cette famille mixte m’a surtout appris à naviguer entre des
systèmes de codes différents, entre savoir quoi dire, quoi taire selon les circonstances,
en d’autres termes, à m’adapter. Cette habileté à la navigation et à l’adaptation m’a
permis d’apprendre à gérer tout un panel de situations sociales et relationnelles qui
nécessitent de passer d’un monde à un autre (milieu ouvrier ou milieu universitaire,
rural ou urbain, etc.) qui me sont apparues, au fil du temps, courantes et régulières.
Elle m’a aussi appris à construire une manière singulière d’être au monde, car je suis
passée par différentes étapes à savoir, nier un côté de mes origines pour épouser
pleinement l’autre puis nier l’autre pour adhérer à l’un. Je me suis rapidement rendu
compte que finalement ma place n’était ni complètement dans l’un ni définitivement
dans l’autre, mais bel et bien, entre les deux la majorité du temps, mais mobilisant tour
à tour un côté plutôt que l’autre au gré des situations. Il m’a fallu du temps pour
vi
accepter cette situation et longtemps je me suis sentie seule dans cette position et
tiraillée. J’avais le sentiment d’être déloyale envers les un-e-s ou envers les autres, mais
surtout envers moi-même. Les questions : Qui suis-je ? Quelle est ma place ? À quels
repères puis-je me référer pour être en relation avec les autres ? Relever les épreuves
de la vie ? Ont longtemps été sans réponses précises et faisaient l’objet de tâtonnements
que je trouvais alors, très pénibles. Trier dans les informations extérieures, les
ressemblances et les divergences entre les différents systèmes de codes et les façons de
faire de mon entourage et les imiter, a longtemps été une stratégie que j’utilisais pour
me sortir des situations difficiles, mais aussi pour savoir comment me comporter dans
les différentes interactions sociales.
C’est en faisant cela, en interrogeant les membres de ma famille, mes ami-e-s, mais
aussi des collègues de travail sur les manières dont il-elle-s géraient les situations de la
vie que je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule à chercher un mode d’emploi,
mais que confronter nos expériences nous permettaient de décoder ensemble le monde
qui nous entourait et de nous ajuster ou pas. Je ne m’étais pas rendu compte à quel
point mon entourage était important pour faire ce décodage jusqu’au moment où je le
quittais pour émigrer. Arriver et m’installer au Québec m’a permis de comprendre à
quel point il m’était difficile de comprendre ce nouvel environnement sans les échanges
avec les autres et très vite j’ai ressenti le besoin de me faire des ami-e-s. D’abord
d’autres Français-e-s installé-e-s au Québec m’ont permis de m’exprimer librement
(sans crainte d’offenser mes hôtes) sur les éléments de la vie des Québécois-e-s que je
trouvais surprenants, car nous nous comprenions et étions surpris par des aspects
semblables de cette vie. Je me suis également lié d’amitié avec des Québécois-e-s qui
m’ont permis d’accéder aux clés pour comprendre leur monde.
Cependant, comme avec ma famille j’ai d’abord suivi le même schéma d’adopter
totalement un côté (ou du moins j’en avais l’illusion) pour délaisser l’autre et comme
avec ma famille, cela m’a permis d’apprendre les fonctionnements de chacun, mais
vii
cette position ne me convenait pas à long terme. Je réalisais que je retrouvais dans cet
Ailleurs ce que j’avais cherché à fuir en quittant la France. Je n’avais donc pas le choix.
Puisqu’il n’y avait rien d’autre Ailleurs alors il fallait que j’apprenne à m’en
accommoder. C’est finalement grâce à cette migration que j’ai pu, enfin, accepter la
condition d’être entre-deux ou plus justement d’être un entremêlement multiple (selon
un dosage subtil et mouvant) en fonction des situations.
J’ai longtemps cru que cette position d’entre-deux était propre à ma condition d’être
née dans une famille mixte (qui par extension peut aussi être liée aux conditions de
migration de mes parents), puis propre à ma condition d’immigrante au Québec.
Cependant, en m’intéressant à la société contemporaine en mouvement et à la
sociologie de l’individu, certains éléments de ce nouveau contexte de vie en société ont
résonné en moi en fonction de mon histoire. Je me suis alors demandé si ce que je
croyais attribuer à un certain déterminisme (voire fatalisme) propre aux conditions de
ma naissance dans une famille mixte et de mon choix de vie au Québec ne pouvait pas
être généré par ce contexte contemporain.
Je me suis demandé si dans ce contexte, nous n’étions pas devenus un petit peu toutes
et tous, des « Individus-migrants ». De cette histoire est née cette réflexion sur les
dimensions sociologiques des épreuves communes de l’« Individualité-migrante ».
TABLES DES MATIÈRES
REMERCIEMENTS ..................................................................................................... ii
DÉDICACE ................................................................................................................. iv
AVANT-PROPOS ........................................................................................................ v
RÉSUMÉ .................................................................................................................... xv
INTRODUCTION ........................................................................................................ 1
Figures Page
Tableaux Page
La migration représente une bifurcation majeure dans un parcours de vie. Les capacités
d’adaptation des « migrant-e-s » à un monde dont les normes et les règles sont peu ou
pas connues sont mises à rude épreuve. De manière similaire, les transformations
sociales contemporaines majeures semblent avoir plongé les individus dans un monde
aux repères changeants et multiples. Margaret Mead présentait déjà, en 1979, l’idée
avant-gardiste selon laquelle les individus se retrouvent de plus en plus dans la situation
du pionnier, de l’étranger ou de l’immigrant dans ce qu’elle appelait les sociétés
occidentales préfiguratives. Or, la deuxième modernité se caractérise par des
conditions d’instabilité, d’incertitude et de précarité institutionnelle, normative et
culturelle amplifiées par rapport à celles décrites par Mead. La mobilité contemporaine
implique de mettre à jour notre manière de penser l'immigration et l'individu en
sociologie. Cette thèse tente de faire dialoguer ces deux champs de la sociologie
habituellement distincts. L’individualité contemporaine semble se construire selon les
principes du mouvement. Les parcours désormais plus instables et parsemés d’épisodes
de transition et de bifurcation, allant des petites aux grandes migrations, amènent les
individus à sans cesse devoir réinterpréter le monde qui les entoure et qui change. Un
monde constitué d’épreuves structurellement produites dont le dépassement se
matérialise de manière particulière pour les individus. L’individualité contemporaine
est envisagée à la lumière de la métaphore de la migration. Nous tenterons de déplacer
notre regard sociologique vers les dimensions des épreuves l’« Individualité-
migrante », selon les rapports aux bifurcations, identifications, entourage et temps. Un
corpus déjà constitué de données qualitatives va servir à illustrer cette thèse
exploratoire. Dans le cadre d’une recherche de l'équipe METISS, 20 familles
originaires d'Algérie, Maroc, Tunisie ont été interviewés. L'exhaustivité n’est pas tant
visée qu’une illustration des différents types de situations (quotidiennes,
professionnelles et familiales) auxquelles font face les individus contemporains. 1) Les
bifurcations marquent l’impératif du mouvement associé à la réalisation de soi et la
quête de sa place. Le rapport aux bifurcations est davantage tourné vers l’avenir et ses
potentialités que sur les expériences passées. Le fait qu’il y ait toujours un Ailleurs, «
au cas où », caractérise bien ce monde en mouvement dans lequel Ici et Ailleurs
semblent former la clé de voute des bifurcations, un point de rencontre entre le parcours
effectué et les autres possibles. Une épreuve des bifurcations qui se caractérise par une
adaptation permanente et des décisions à prendre et à assumer. 2) Les identifications
sont marquées par des pressions de conformisation aux normes professionnelles ou
familiales qui éprouvent les individus. L’identification professionnelle est centrale en
xvi
En effet, à partir des années 80’s, les sociétés ne transmettant plus les normes d’action
de manière cohérente via les institutions, c’est aux individus que revient désormais la
responsabilité de diriger leur vie (Martuccelli et De Singly, 2012) au rythme des
incertitudes et de la contingence (Martuccelli, 2009). La deuxième modernité semble
avoir bouleversé les repères et les processus d’identification des individus. Les
parcours sont désormais composés d’événements, de transitions et de bifurcations qui
semblent avoir remplacés les trajectoires professionnelles, familiales et scolaires
stables (Bauman, 2006; Martuccelli, 2010a; Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a; Otero,
2012). Dans ce contexte de contingences, où coexistent et se multiplient des repères
changeants, voire parfois contradictoires (Martuccelli, 2009; Otero, 2007), l’individu
semble être désormais, lui aussi, en mouvement. Ses capacités d’adaptation semblent
alors essentielles pour décoder un monde en changement constant (Laplantine, 2002).
d’adaptation un peu comme s’ils étaient devenus des migrants chez eux. Ainsi, partant
de cette expérience « migratoire » en termes d’épreuve (Martucceli, 2006, 2010b), nous
pourrons identifier les événements qui sont suffisamment significatifs pour enclencher
des processus d’adaptation chez les individus (Abou, 2002). Ces processus
d’adaptation et d’intégration (Abou, 2002; De Rudder, 1995) représentent ici des
indicateurs que les individus font face à des événements qui constituent des épreuves
contemporaines communes (Martucelli, 2006, 2010b). Cette étude illustrative et
exploratoire nous permettra d’effectuer une tentative de déplacement de notre regard
sociologique vers les épreuves communes de l’individualité contemporaine
(Martuccelli, 2010a, 2010b, 2010d). Il semble possible d’identifier 4 dimensions
sociologiques inhérentes à ces épreuves communes (Martuccelli, 2010b) : les épreuves
des bifurcations, de l’identification, de l’entourage et du temps.
Considérant que tout individu contemporain peut vivre une bifurcation qui nécessite de
retrouver des repères et d’effectuer une resocialisation (Bessin, Bidart, et Grossetti,
2010a; Berger et Luckmann, [1966] 2006) que la migration représente de manière
emblématique. Une des dimensions sociologiques des épreuves communes
contemporaines (Martuccelli, 2010b) concerne les bifurcations. L’épreuve de
l’identification se caractérise par un soi construit par le mouvement, qui embarque les
individus dans un processus permanent de renégociation et de tensions entre soi et les
autres. L’entourage jouant un rôle primordial d’agents de resocialisation (Berger et
Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead ([1934] 2006), l’épreuve de l’entourage semble
se caractériser par une dynamique d’adaptation situative, en fonction des situations
(Rosa, 2010) et des besoins en termes de validation des repères d’identifications
(Berger et Luckmann, [1966] 2006). Enfin, l’épreuve du temps se caractérise par un
temps qui s’accélère (Rosa, 2010; Bauman, 2006) et qui se concentre dans un présent
dominé par l’urgence (Aubert, 2003) au moment des bifurcations (Bessin, Bidart, et
Grossetti, 2010a) et un temps de course au quotidien.
5
Cette thèse se présente comme suit : en premier lieu (chapitre I), une mise en contexte
des processus migratoires contemporains et du cas de la migration maghrébine au
Québec. L’argumentaire sera dirigé vers une problématisation liée à la perspective d’un
« social comme société » refaçonné en « social comme mobilité » (Urry, 2005) dans
lequel le mouvement est érigé en principe ordinaire (Solterdijk, 2000). Ainsi, dans la
problématique (chapitre II), nous présenterons comment l’utilisation de la métaphore
de la migration (Métraux, 2011) pourrait représenter une piste intéressante pour étudier
l’individualité de la deuxième modernité caractérisée par un contexte d’incertitude et
de mobilité devenues des normes (Beck, 2008; Solterdijk, 2000; Martuccelli, 2010c).
Nous présenterons ensuite le cadre théorique et conceptuel (chapitre III) relatif aux
dimensions sociologiques de l’« Individualité-migrante » basées sur la littérature, à
savoir une individualité construite selon un mode de socialisation aux contingences
faisant expérimenter aux individus contemporains des épreuves (Martuccelli, 2006,
2009, 2010b, 2010c) communes des bifurcations, de l’identification, de l’entourage et
du temps.
6
Ce chapitre a pour objet de présenter une mise en contexte des processus migratoires
dans un contexte contemporain de mobilité globalisée et d’interdépendance des effets
des crises économiques et politiques entre les pays. Nous présenterons également les
enjeux du Canada et plus particulièrement du Québec en matière d’immigration, mais
aussi les raisons du choix d’une population venant des pays du Maghreb pour illustrer
l’expérience « migratoire » contemporaine.
Les années 80’s marquent le début d’une deuxième grande vague de migrations
contemporaines qui se distingue très nettement des flux migratoires précédents, la
première grande vague s’étant produite entre 1880 et 1930 (Wihtol de Wenden, 2013).
Cette deuxième grande vague correspond plus ou moins également au passage de la
première à la deuxième modernité. L’avènement de l’individualisme réflexif (Beck,
2008; Giddens, 1994; Martuccelli et De Singly, 2012) et la transformation des rapports
entre les sphères privées et publiques de la société semblent avoir généré de nouvelles
tensions entre les intérêts individuels et le bien commun (Dubet, 2002) et semblent
avoir érigé la mobilité en symbole et méta-valeur (Wihtol de Wenden, 2013).
accepte un statut inférieur à celui qu’il-elle avait dans son pays et qui occupe un poste
en dessous de ses compétences en est la preuve (Sassen, 2009).
La globalisation des systèmes semble avoir généré non seulement des flux de capitaux,
mais également des flux de migrant-e-s par le biais de flux migratoires professionnels,
d’abord internes, puis internationaux comme la fuite des cerveaux (ou razzia des
cerveaux selon Tandonnet, 2004) des pays du Sud vers les pays du Nord des étudiant-
e-s et autres professionnel-le-s étranger-e-s hautement qualifié-e-s. Cette fuite est
soutenue par une demande de travailleur-se-s immigrant-e-s dans les pays d’accueil
(Sassen, 2009; Tandonnet, 2004; Wihtol de Wenden, 2013). D’autres facteurs comme
le réseau d’immigré-e-s organisant la chaîne d’immigration ou l’existence de liens
antérieurs coloniaux, néocoloniaux, militaires, et économiques déterminent également
le choix des pays dans lesquels se fait actuellement, le recrutement direct (Sassen,
2009).
Un autre enjeu relatif à l’immigration concerne le fait que les marchés du travail
européen, états-unien et canadien se caractérisent surtout par un manque de main-
d’œuvre manuelle (Jaffrelot et Lequesne, 2009; Wihtol de Wenden, 2013). En ce qui
concerne le cas du Canada, il s’est doté d’une politique d’immigration qui vise à
sélectionner ses immigrant-e-s sur des critères qui ne reposent pas entièrement sur les
besoins du marché du travail (Armony, 2012). Bien que l’employabilité occupe une
place importante dans le processus de sélection reposant principalement sur des critères
comme le niveau de diplôme, l’expérience professionnelle et la maîtrise de la langue
française (pour le Québec) ou anglaise, d’autres critères comme l’âge et l’adaptabilité
sont également pris en compte (Armony, 2012). L’adaptabilité est mesurée selon des
éléments relatifs aux connaissances du pays comme des voyages antérieurs, des études,
des expériences canadiennes d’emploi ou des contacts sur place (amis, famille, etc.)1
(Armony, 2012). Outre la priorité donnée à l’emploi et la catégorie indépendante, il
existe également des catégories d’immigration qui ne reposent pas sur l’emploi comme
l’immigration humanitaire (réfugié-e-s) ou le regroupement familial.
1
Voir par exemple le formulaire : Demande de certificat de sélection – Travailleur qualifié – Requérant
principal, époux ou conjoint de fait (A-0520-AF), [Link]
[Link]/publications/fr/dcs/[Link]
13
« migrant-e-s » voient dans la migration, une possibilité de faire évoluer leur situation
(Appadurai, 2001; Tandonnet, 2004; Wihtol de Wenden, 2013). Même si les individus
restent conditionnés dans une certaine mesure, par leurs origines, leur milieu
d’appartenance, les tendances des migrations internationales contemporaines et les
mécanismes d’adaptation à des paramètres socio-économiques, les capacités à se
construire des parcours de vie singuliers ne sont pas annihilées pour autant et peuvent
relever de la capacité à faire des choix (Armony, 2012). Néanmoins, il convient de
définir la possibilité du choix autrement que par l’idée d’un acte destiné à assouvir un
désir ou de calcul rationnel comme il se retrouve souvent représenté dans les
imaginaires individualistes, mais bien en considérant qu’un choix ne peut se faire sans
une perspective de renoncement, de saut dans l’inconnu accompagné de contraintes
(Armony, 2012). En effet, dans le cas de la migration, le choix de partir ne se fait pas
entre plusieurs possibilités prometteuses, mais plutôt dans un contexte qui a d’ores et
déjà limité les champs d’actions possibles : « Elle a lieu dans un contexte où la marge
de manœuvre est restreinte, l’information, incomplète et l’incertitude, élevée »
(Armony, 2012 : 19).
Rachédi, 2008; Deville-Stoetzel et al., 2013), relever une série d’épreuves (Martuccelli,
2006) leur permettant d’atteindre aussi bien une intégration harmonieuse au niveau
personnel que familial, linguistique, socio-économique, institutionnel, politique et
communautaire (Camilleri, 1990; De Rudder, 1995; Deville-Stoetzel et al., 2013;
Harvey, 1993; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2009; Montgomery, Xenocostas,
Rachédi, et Najac, 2011; Renaud et Cayn, 2006).
L’immigration au Canada et au Québec, à partir des années 80’s, se caractérise par une
diversité qui s'est amplifiée. Ainsi, choisir une population originaire du Maghreb pour
effectuer le terrain correspondant à l’expérience « migratoire » nous semble pertinent
pour deux raisons. La première raison relève du constat que les années 80-90’s sont
notamment marquées par l'arrivée de nombreu-x-ses Marocain-e-s venu-e-s d’abord
pour étudier, et qui sont finalement restés, ainsi que des intellectuel-le-s algérien-ne-s
fuyant la « guerre civile » (Benchaâlal, 2007). En ce qui concerne le Québec, de 1995
à 2002, la France qui était encore au 1er rang des pays exportateurs de migrant-e-s passe
de 2003 à 2007 au 2e rang, derrière l'Algérie et devant le Maroc (Joyal et Linteau, 2008).
En 2014, l’Algérie et le Maroc évincent finalement la France des 3 principaux pays de
départ des immigrant-e-s admis-e-s au Québec depuis les 5 dernières années, se plaçant
alors en 2e et 3e position, après la Chine. La Tunisie, quant à elle arrive en 11e position
(MIDI, 2014a).
De plus, une autre recherche portant plus particulièrement sur l'accès à un emploi
qualifié au Québec, en fonction des études effectuées, démontre des différences de délai
d’accès à un emploi correspondant aux études en fonction de la région d’origine des
travailleur-se-s sélectionné-e-s. Ainsi, alors que les immigrant-e-s en provenance de
l'Europe de l'Ouest et des États-Unis ne rencontrent aucun blocage à faire valoir leurs
compétences sur le marché du travail, celles et ceux originaires du Maghreb rencontrent
d'emblée plusieurs obstacles qui diminuent lentement avec la durée de séjour (Renaud
et Cayn, 2006). Les éléments qui semblent constituer des obstacles à l’insertion
16
une place centrale et qui pourrait représenter de manière emblématique, les épreuves
de l’individu de la deuxième modernité (Martuccelli, 2006) générées par le
chamboulement de leurs repères d’identifications, mais nous y reviendrons plus en
détail dans la problématique.
La deuxième raison qui nous pousse à nous intéresser au cas des personnes originaires
des pays du Maghreb et, qui complète ce constat de parcours professionnels chaotiques
malgré leur haut niveau de scolarisation, prend racine dans le fait que ces
immigrant-e-s proviennent de pays musulmans. En effet, il se diffuse notamment dans
la presse et l’opinion publique, une vision négative de l’Islam à la suite des attentats du
11 septembre 2001. Le Québec n’échappe pas à la stigmatisation médiatique qui
accompagne un tel climat ni à la diffusion d’images stéréotypées sur les communautés
musulmanes et arabes basées principalement sur la méconnaissance de ces populations.
La population québécoise semble adopter une attitude de méfiance voire négative vis-
à-vis de la communauté musulmane (Armony, 2012). Déjà, lors de la commission
Bouchard-Taylor créée en 2007 et issue de la volonté du gouvernement de réfléchir
sérieusement aux questions de la place des communautés ethnoculturelles au Québec
et à la question des accommodements raisonnables, une polémique, a très vite, été
déclenchée. La commission a alors tourné en débat sur la place de la majorité par
rapport aux minorités. Pourtant, les accommodements raisonnables représentent un
droit destiné à éviter toute forme de discrimination vis-à-vis de certaines minorités
qu’elles soient ethniques, culturelles, religieuses, sexuelles ou de santé (handicaps
particuliers), et non un privilège réservé aux minorités ethniques uniquement (Armony,
2012; Woehrling, 1998). Plus récemment, les débats autour de la charte des valeurs
québécoises ou charte de la laïcité ont eu pour effet d’exacerber la perception négative
des relations entre la majorité québécoise et les minorités. Des tensions ainsi que des
agressions envers des membres des minorités portant des signes religieux ont
particulièrement augmenté pendant ces débats (Hassan et al., 2016) et le Québec a été
la scène d’un attentat à la grande mosquée de Québec le 29 janvier 2017.
18
Même si des stéréotypes et des tensions existaient déjà avant les attentats du 11
septembre 2001, la tendance « anti-arabo-musulmane » s’est amplifiée et étendue. Elle
s’est notamment concrétisée par des actes de discrimination subis par les personnes
issues de ces communautés aussi bien à Montréal qu’en région (Bourgeault, Renaud,
et Pietrantonio, 2002; Daher, 2004; Lenoir-Achdjian et al., 2007). Outre la
préoccupation pour l’emploi dans les politiques migratoires, la tendance sécuritaire
s’est amplifiée tout comme le contrôle à l’égard des futur-e-s arrivant-e-s (loi
antiterroriste et projet de loi C-44 autorisant les compagnies aériennes à divulguer des
informations sur les passagers) et semble contradictoire avec la volonté d’attirer celles
et ceux qui permettront de combler les besoins démographiques et les pénuries de
main-d’œuvre. La priorité en matière de politiques migratoires axée sur la sécurité
instaure désormais un climat de suspicion dont la confession musulmane fait
particulièrement l’objet depuis ces attentats (Crépeau et Jimenez, 2002; Helly, 2008;
Wihtol de Wenden, 2013).
En effet, même si les attentats dont a été l’objet le monde occidental (11 septembre aux
États-Unis, mais aussi ceux plus récemment en France) ont accentués ce climat de
méfiance vis-à-vis des immigrant-e-s de confession musulmane, ce clivage ne date pas
de ces événements et l'histoire du discours sur l'Autre qui s’incarne dans ce que Saïd
(1980) nomme l’Orientalisme et Hentsch (1988) appelle l’Orient imaginaire a existé et
évolué depuis l’Antiquité. L'Orient correspondrait, selon Saïd, à une représentation
inventée par l'Europe - terme d’opposition à sa version occidentale européenne - de
laquelle découlent des conceptions académiques (discours, vocabulaire, enseignement)
et un mode de gestion par la domination de la question orientale (doctrines, institutions,
bureaucraties coloniales). La Méditerranée semble offrir à l’Europe une frontière toute
tracée (Hentsch, 1988) avec ce monde qui lui expose une image de son Autre la plus
profonde (Saïd, 1980).
En effet, l'Orient a permis par contraste de définir l'Occident. Dans le même ordre
d’idées, Hentsch (1988) décrit le concept d'Orient imaginaire comme une antithèse de
l'Occident qui semble englober tout ce qu’il ne reconnaît pas comme faisant partie de
lui ou de son extension directe. En d’autres termes, il s’agit du reste du monde qui
20
désigne l’altérité du monde occidental par excellence (Hentsch, 1988). Autrement dit,
en contexte québécois, choisir un individu originaire du Maghreb revient à choisir celui
qui a historiquement été construit comme son Autre idéal en termes de contraste.
Néanmoins, le fait de porter un regard et de poser des hypothèses depuis l’Occident sur
des populations qui viennent de l’extérieur nous expose au risque d’Orientalisme qui
mérite d’être relevé. Le fait de n'étudier l'Orient que de l'extérieur trahi un certain
sentiment de supériorité de l'Occident sur l'Orient, présent également dans les activités
scientifiques auxquelles les théories et travaux sur la migration n’échappent pas et qui
ne permettent pas d’accéder à la connaissance de l’Autre, mais à ses représentations
(Saïd, 1980). Cependant, Hentsch (1988) nous explique qu’en gardant à l’esprit ce biais
difficilement franchissable autrement qu’en étant soi-même cet Autre et en l’étudiant
de l’intérieur, il est possible de trouver les termes d’un questionnement permettant de
dépasser ces limites afin de nous approcher d’une connaissance et d’un rapport à l’autre
véritable dans la dialectique identité-altérité. Selon lui, l'ethnocentrisme représente un
filtre de notre perception du monde dont il est difficile, voire impossible, de se défaire
au moment de produire des connaissances scientifiques sur l’Autre.
Ainsi, les préjugés qui pèsent sur la communauté maghrébine malgré l’intérêt qu’elle
représente pour la société québécoise, mais également le fait de nous interroger sur
notre individualité contemporaine commune (Martuccelli, 2010a, 2010d, 2017),
donnent au choix d’une population d’étude originaire du Maghreb le défi intéressant
de la confrontation d’une hypothèse théorique produite en Occident à une population
définie comme étant non-occidentale. Dans cet ordre d’idées, tenter de déplacer notre
regard sociologique vers des épreuves communes aux individus contemporains
(Martuccelli, 2010b) nous apparaît être une démarche exploratoire prometteuse.
Premièrement, Wihtol de Wenden (2013) avance qu’en installant les individus dans la
mobilité, en diversifiant et embrouillant les catégories de la migration, les mouvements
internationaux d’individus remettent en question l’État-nation selon ses deux piliers
que sont la souveraineté et la citoyenneté. En effet, les mouvements migratoires
génèrent des transformations identitaires, une crise de l’intégration, un vieillissement
des politiques de gestion de la migration pour faire place au cosmopolitisme, au
transnational et aux politiques diasporiques. La souveraineté semble être ainsi remise
en question par les mobilités mondialisées, les réseaux transnationaux, les diasporas ou
les sociétés cosmopolites qui semblent redéfinir la notion de frontière. La citoyenneté
se dissocie de plus en plus de la nationalité par de nouvelles pratiques et valeurs qui se
situent hors du cadre national comme la détention de double nationalité, les allégeances
multiples et les droits de vote ici et là (Wihtol de Wenden, 2013).
De manière plus globale encore, l’État-nation s’est retrouvé remis en question lors de
l’entrée des sociétés modernes dans la deuxième modernité, à la fin du XXe siècle,
caractérisée par un effritement de l’homogénéité du système institutionnel connu dans
la première modernité, dû notamment à la diversification des groupes locaux et à la
multiplication de leurs revendications (Dubet, 2002; Ehrenberg, 2010b; Martuccelli et
De Singly, 2012). Les revendications partant de plus en plus des individus et groupes
privilégiant leur vie personnelle et privée, l’institution s’est heurtée à une nouvelle
23
Ainsi, il est possible d’en déduire que contrairement à l’idée selon laquelle l’individu
s’opposerait à la société, la nouvelle place, désormais centrale, accordée à l’individu
relève des lois et des normes sociales et indique une mutation globale de la société
désormais marquée par le mouvement (Barrère et Martuccelli, 2005; Martuccelli,
2010b; Martuccelli et De Singly, 2012). C’est précisément ce mouvement qui
représente la base commune des épreuves « migratoires » et « non-migratoires ».
Elle transforme les parcours plutôt stables, voire prévisibles de la première modernité
en trajectoires composés d’événements, de transitions et de bifurcations multiples qui
deviennent une dynamique de plus en plus ordinaire (Bauman, 2006; Bessin, Bidart, et
Grossetti, 2010a; Otero, 2012). Certains changements dans les parcours de vie peuvent
s’accompagner ou non d’un déménagement (d’une ville vers une autre ; vers la banlieue,
vers la région ou inversement) que ce soit par le mariage; la parentalité; la scolarisation;
la re-scolarisation; la professionnalisation; la reconversion professionnelle; et autres
remises à niveau professionnelles inévitables dans la vie moderne « liquide » incitant
les individus à se repositionner constamment par rapport à autrui et à eux-mêmes
(Bauman, 2006; Brückner et Mayer, 2005).
25
En effet, dans les parcours professionnels, les individus n’ont plus la possibilité de
maîtriser parfaitement et une fois pour toutes des techniques et compétences, ainsi leur
savoir-faire est rapidement dépassé et nécessite une formation permanente. La
réactualisation des compétences par le biais d’une reconversion qui passe par une re-
scolarisation ou la formation continue tout au long de la vie devient de plus en plus
« normale ». L’éducation et l’apprentissage sont de plus en plus lié-e-s aux priorités
d’efficacité, de compétitivité et de rentabilité propre à certains égards au monde des
entreprises et à la compétition économique globalisée, et doivent désormais s’effectuer
tout au long de la vie pour être utiles et actualisé-e-s au contexte en mouvement
(Bauman, 2006). La mobilité géographique, qui s’est mise en place comme stratégie
d’adaptation au marché du travail et s’est caractérisée par les mouvements durables de
l’exode rural pendant la période d’industrialisation, semble s’ériger en une norme
régissant de manière progressive l’ensemble des parcours professionnels. En effet, non
seulement elle véhicule des modèles universels et délocalisés, mais elle inscrit de facto
l’individu dans la mobilité (Bauman, 2006; Moquay, 1997).
Martuccelli, 2005 2). Ainsi, d’une mobilité tournée vers un objectif (réussite, progrès)
on est passé à une mobilité pour la mobilité, une manière d’être et de percevoir le
monde sans véritable destination. Le chemin devenant la destination, il n’y a plus
d’Ailleurs pour les pays du Nord là où l’Ailleurs représente encore l’Ici pour les pays
du Sud (Barrère et Martuccelli, 2005).
Ainsi, lorsqu’un individu « migrant » ou « non-migrant » naît dans une culture qui
valorise les bénéfices du voyage, laisserait supposer que ses citoyen-ne-s peuvent
voyager où bon leur semble, qu’il ou elle vit loin de sa famille, ou que celle-ci soit
dispersée à travers un pays ou à travers le monde, le voyage devient inévitable et
indispensable pour entretenir le lien à la famille, les relations amicales, amoureuses et
professionnelles (Garneau, 2010; Urry, 2005). Ainsi, les différentes mobilités propres
à la deuxième modernité, que ce soit par le biais de déplacements physiques des
2
se basant sur la définition de l’imaginaire social de LeBlanc (1994) que nous présenterons davantage
dans le chapitre II.
27
Les individus peuvent ainsi, être presque partout à la fois et disponibles instantanément,
faisant ainsi progressivement disparaître les barrières spatio-temporelles. En étant à la
fois chez eux et loin de chez eux, par le biais des processus sociaux contemporains, ils
semblent investir de nouvelles formes d’habiter qui ne coïncident plus vraiment avec
les frontières nationales. On assiste alors à un brouillage des frontières « nationales »
et virtuelles, où cohabitent « Ici et Là-bas » (Urry, 2005; Wihtol de Wenden, 2013),
qui représente à la fois l’expérience des « migrant-e-s » d’Ici et d’Ailleurs et produit
des épreuves communes (Martuccelli, 2010b) des bifurcations, de l’identification, de
l’entourage et du temps pour les individus contemporains.
Avec la globalisation s’est créé un espace des villes, offrant de nouvelles possibilités
professionnelles, économiques et politiques, qui représente également le milieu dans
lequel se côtoient des individus en quelque sorte « transnationaux » (Sassen, 2009).
29
Les individus transnationaux peuvent se définir par rapport à leurs identifications qui
reflètent un sentiment d’appartenance au pays d’origine sans toutefois se soumettre aux
obligations d’implication économiques, politiques ou religieuses envers celui-ci
(Glick-Schiller et Levitt, 2005). La connectivité globale et la centralité de l’espace de
la ville permettent une ouverture économique et politique transnationale, mais surtout
elle permet la formation de nouvelles revendications centrées sur des individus
transnationaux générant ainsi des collectivités à l’intérieur de la collectivité ainsi que
la constitution de nouvelles pratiques citoyennes (Sassen, 2009).
Ce processus commence d’abord dans le pays d’origine. En effet, poser ses bagages en
terre partiellement connue - au travers des médias, des voyages antérieurs et des récits
de celles et ceux qui sont parti-e-s, mais qui demeure pour la plupart encore inconnue
lorsqu’il s’agit de s’y établir c’est aussi, quitter un endroit et un entourage familier
(Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2009;
Montgomery, Legall, et Stoetzel, 2010; Montgomery et al., 2011; Fouquet, 2007;
Hachimi Alaoui, 2007, 2010). La migration est d'abord une émigration aux objectifs et
significations qui diffèrent selon les groupes de migrant-e-s et les moments socio-
historiques (Sayad, 1999). La migration est caractérisée à la fois par un projet de vie,
un ou plusieurs déplacements et un parcours composé d’étapes durant lesquelles de
nombreuses décisions seront prises dans des délais très courts et sans avoir l’ensemble
32
L’imaginaire social représente des réalités ancrées dans les consciences des individus,
composées de valeurs, idéaux, utopie d’une vie future meilleure que le présent, qui est
partagé par une partie ou l’ensemble des membres d’une communauté, et va influencer
leurs actions (Leblanc, 1994). Pour le cas du Québec, la possibilité de parler français,
la réputation de bien accueillir les immigrant-e-s ainsi que les opportunités d'emploi et
de formation représentent les éléments constitutifs de cet imaginaire du « paradis sur
terre » perçus au travers des brochures, des représentants des services d’immigration,
des dires de celles et ceux parti-e-s avant (Montgomery et al., 2009).
L’« exil imaginaire » inhérent au processus migratoire représente cet Ailleurs ainsi
médiatisé est investi par les émigrant-e-s comme source de tous les futurs possibles
alors que l’Ici transmis par les aîné-e-s semble peu à peu délaissé (Fouquet, 2007). Il
s’agit d’un processus qui s’inscrit autant dans le contexte pré-migratoire, migratoire
que post-migratoire, composé de phénomènes à la fois émotifs et physiques qui
affectent un individu du moment de sa prise de décision de migrer jusqu’à son
adaptation dans le pays d’accueil (Montgomery et al., 2011; Rachédi et Vatz Laaroussi,
2004; Vatz Laaroussi, 2010). Les conditions d’élaboration du projet migratoire
33
L'expérience migratoire est une expérience déstabilisante qui implique des ajustements
tant sur le plan pratique de l’hébergement que sur le plan de l’appréhension des normes,
dont la maîtrise de la langue et l’accès au monde professionnel, jouent un rôle essentiel
(Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2009;
Montgomery, Legall, et Stoetzel, 2010; Montgomery et al., 2011) qu’il est également
possible de retrouver dans les petites migrations qui nécessitent adaptation et
intégration. Plus précisément, la notion d'adaptation est un concept qui renvoie à des
changements plus ou moins intenses, qui ont lieu lorsque des situations nouvelles
(climat, logement, etc.) se présentent et met l’accent sur les interactions entre l'individu,
la famille et l’environnement physique et social dans lequel il se trouve (De Rudder,
1995). En effet, lors de ce processus d’adaptation, l'individu va modifier son attitude et
ses conduites dans le but de s’acclimater à ce nouveau milieu, et ce, physiquement, en
ce qui concerne les conditions climatiques du nouvel environnement, mais aussi
socialement, en ce qui concerne les changements destinés à faire se ressembler l’ancien
et le nouvel espace d’habitation (Abou, 2002; De Rudder, 1995).
Une fois arrivé, le dépaysement devient généralement assez vite une source de
perturbation pour l’individu et son identité. La discordance des repères de référence
entre le pays d’origine et le pays d’accueil, le regard positif que le ou la nouvel-le
arrivant-e porte sur le quotidien et les gens, mais aussi les grandes attentes associées à
ce projet favorisent le désir de changer, d’adopter de nouveaux comportements qui va
34
Ainsi, une première adaptation majeure fait son apparition et concerne les difficultés
d’exprimer, de mettre du sens sur les impressions complexes générées par le nouveau
lieu de vie, mais aussi les difficultés de communication avec les membres du pays hôte
dans leur langue et d’échanger à partir de références communes. Cette situation génère
un sentiment profond de solitude et d’incompétence. Certes la maîtrise de la langue de
la société d'accueil joue un rôle majeur, mais son apprentissage n’est pas simple, il est
notamment lié à une familiarisation antérieure avec cette langue (Legault et Rachédi,
2008; Maalouf, 2001).
L’épreuve (Martuccelli, 2006) consiste à incorporer les codes d’un monde extérieur
quasi inconnu. Le ou la nouvel-le arrivant-e peut se sentir parfois embarrassé-e et vexé-
e du fait qu’il-elle se retrouve face à des normes qu’il-elle n’arrive pas à décoder et doit
réapprendre à exécuter des tâches simples du quotidien qui étaient auparavant
35
automatiques. Aussi, il-elle verra son statut et ses aptitudes ne pas être reconnues et ses
compétences disparaître (Armony, 2012; Maalouf, 2001; Vasquez et Apfelbaum, 1985).
Ainsi, tout en étant éprouvé-e-s par cette adaptation et les nombreux réapprentissages
qui l’accompagnent, les migrant-e-s comprennent rapidement l’importance pour
eux-elles d'interagir avec les membres du pays d’accueil s’il-elle-s veulent réussir à
tout assimiler (Abou, 2002; Verbunt, 2001; Vinsonneau, 2002). Cependant, cette étape
est également caractérisée par une double dynamique de repli et de confrontation qui
peut aboutir à l'ouverture (Camilleri, 1990; Legault et Rachédi, 2008). Si certain-e-s
restent dans la dynamique de repli pour des raisons propre à l’isolement de leur
communauté ou à l’inaccessibilité des ressources du pays d’accueil (discriminations),
certain-e-s autres assistent à l’accomplissement de leur processus d'intégration (Abou,
2002; De Rudder, 1995). L’intégration se caractérise alors par la phase d’ouverture,
qui repose sur un équilibre retrouvé sur les aspects les plus importants de leur parcours
et implique une stabilité suffisante pour accepter d'être remis en question. Autrement
dit, la phase d’ouverture solde le processus de continuité entre l'extérieur et l'intérieur,
caractérisé par une connaissance de soi plus solide et l’extérieur devient à ce moment
source de stimulation connue permettant de développer le potentiel personnel dans la
réalisation d’actions concrètes (Bastide, 1970; Camilleri, 1990; Abou, 2002; Legault et
Rachédi, 2008; Cohen-Emerique, 2011; Marchal, 2012).
Cependant, les nouveaux comportements adoptés ne découlent pas vraiment d'un choix,
mais de l’immersion quotidienne dans une société au mode de fonctionnement adopté
par la majorité (Legault et Rachédi, 2008). Ils entraînent un second choc chez les
« migrant-e-s » qui prennent alors conscience de la force de ce nouveau système, ses
capacités à se développer et à se reproduire non seulement dans leur quotidien, mais
aussi et surtout, dans leur inconscient. Ainsi, c’est la peur de ne pas être reconnu-e, de
perdre définitivement son identité au profit de celle de l'éternel-le étranger-e qui
37
En effet, pour un individu qui migre, le processus identitaire, qui sous-tend les aspects
plus concrets de ses conditions de vie, va aussi et surtout, être le résultat d’une
transformation subjective et symbolique continue reliant passé, présent et avenir. C’est
dans la rencontre avec l’autre que se met en place le processus d’identification
(Vinsonneau, 1997, 1999, 2002). Par identification, nous nous référons aux théories de
l’identité conçues comme un rapport que nous approfondirons davantage dans le
chapitre suivant. Pour le moment, notons que l’aspect identitaire résulte d’un processus
complexe de positionnements en fonction des histoires familiales, professionnelles,
communautaires ou nationales (Camilleri, 1990; Gaulejac, 1999; Taboada-Leonetti,
1998). Nous considérons l’identité comme le produit des appartenances multiples
38
(Maalouf, 2001) et des statuts sociaux, mais qui englobe également les changements
de contextes économiques, politiques, sociaux ou culturels (Bibeau et Fortin, 2011;
Camilleri, 1990; Gaulejac, 1999; Taboada-Leonetti, 1998). L’identification permet aux
individus de se situer et de situer autrui dans une multiplicité de contextes, mais
également dans une multiplicité d’interactions avec des inconnu-e-s rencontré-e-s dans
la vie sociale en général (Taboada-Leonetti, 1998; Kasterzstein, 1998; Brubaker, 2001).
sociales et assigne les éléments identitaires aux autres groupes. Entre l’intériorisation
de cette identité assignée qui consiste à reconnaître sa légitimité et l’endosser et l’action
collective qui consiste à renverser la nature des rapports de domination à l’origine de
la production de cette identité, le spectre des stratégies identitaires s’étend de
l’acceptation au refus en passant par des processus de renégociation de cette identité
(Taboada-Leonetti, 1998).
Par ailleurs, les rapports tendus avec les locaux au moment des chocs culturels de
l’arrivée tendent à réactiver chez les « migrant-e-s », mais aussi chez les « non-migrant-
e-s » passant d’un espace social à un autre, un désir d’être reconnu-e-s par l’autre
( Cohen-Emerique, 2011; Legault et Rachédi, 2008; Métraux, 2011). En effet, une :
40
3
Concept initialement théorisé par Hegel (1804-1805)
41
Le social s’est donc réorganisé, transformant ainsi le sens même de l’action, qui se
retrouve alors fortement liée aux capacités des individus à s’adapter, décider et agir par
eux-mêmes dans un contexte de gestion des actions individuelles qui peuvent sembler
risquées (Castel, 1973, 2009; Ehrenberg, 2010a, 2010b). De manière générale, la
responsabilisation des individus semble avoir pris le pas sur l’assujettissement
caractéristique de l’industrialisation (Dubet, 2002; Ehrenberg, 2010b; Martuccelli,
2004). La généralisation de cette responsabilité individuelle a déplacé la contrainte qui
était extérieure à l’intérieur des individus, les obligeant ainsi à s’autodiscipliner pour
être autonomes. Il s’agit désormais de tenter de gérer et décomposer des problèmes
collectifs au niveau des registres de compétences individuelles (Dubet, 2002;
Ehrenberg, 2004, 2010b; Martuccelli, 2004; Otero, 2003, 2012).
43
Vivre dans un tel monde en mouvement implique pour les individus de devoir s’adapter
en permanence avant que leurs capacités d’action ne soient annihilées, car la vie dans
« une société moderne liquide » est celle dont les conditions dans lesquelles les
individus agissent « changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action
pour se figer en habitudes et en routines » (Bauman, 2006 : 7). Cette situation de
successions de fins et de nouveaux commencements caractérise bien l’état d’entre-deux
propre aux conditions de migration ou, autrement dit, l’expérience de la migration
représente bien, de manière emblématique, ces suites de fins et de nouveaux départs.
réussites, mais aussi les causes des entraves à son fonctionnement et à sa performance
sociale, lui sont entièrement attribuées (Martuccelli, 2004; Otero, 2003, 2012). La
migration d’un espace physique et social à un autre semble intrinsèque à la vie en
société qui requiert des individus capables de s’adapter à un contexte de contingences
et l’injonction de la responsabilisation suppose de former des individus, selon ce
principe, en priorité (Martuccelli, 2005, 2009).
Ainsi, tel-le un-e « migrant-e », l’individu contemporain est désormais, lui aussi,
activement impliqué dans son processus d’adaptation, devenu auteur de sa vie, il est
responsable de ses réussites, de sa performance sociale, mais aussi de ce qui l’empêche
de fonctionner (Martuccelli, 2004; Otero, 2003, 2012). Comme il ne peut plus se référer
aux normes du passé que ce soit dans la sphère professionnelle, parentale ou dans ses
relations avec les autres, il doit faire de nombreux choix dont l’issue est parfois décisive,
les conséquences imprévisibles, mais il doit néanmoins en assumer les conséquences
(Bauman, 2006). Comme les parcours sont désormais plus instables et parsemés
d’épisodes de transition et de bifurcation (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) allant des
petites aux grandes migrations, il est amené à sans cesse réinterpréter le monde qui
l’entoure et qui change (Bauman, 2006). Les processus d’identifications et de
socialisation semblent restés en état de transition ou de reconstruction, continue et
multiple (Dubar, 2010; Soulet, 2010). Ces éléments de contexte constituent le terreau
46
C’est dans l’optique d’un changement de conceptualisation que nous nous intéressons
aux métaphores des flux et de la mobilité sur laquelle semble reposer aujourd’hui la
vie sociale. Les métaphores peuvent prendre un caractère scientifique, car elles
indiquent une transformation des représentations collectives, pour lesquelles le terme
de collectif ne relève plus exclusivement du sociétal, mais également des composantes
de la société. Même si les fluides semblent bien rendre compte de la non-solidité et de
47
Ces aspects de l’appartenance à un monde commun régit par un univers de sens partagé
trouve une certaine résonnance sociologique avec la description de la vie sociale
commune telle que décrite précédemment par Martuccelli (2017). Celle-ci préexiste
aux individus (Martuccelli, 2017) qui par le biais de la socialisation vont en intégrer
les codes, les rôles et les statuts (Berger et Luckmann, [1966] 2006). Pour Berger et
Luckmann ([1966] 2006), la socialisation primaire représente l’intériorisation des
systèmes de significations dans lesquels l’entourage joue un rôle essentiel. En effet,
ceux-ci sont médiatisés par les proches s’effectuant par l’identification affective de
l’enfant à son entourage. Lorsque, dans la conscience de l’enfant, l’Autrui généralisé
au sens de G. H. Mead ([1934] 2006) est construit, par la répétition de la confrontation
à ces normes par l’enfant par essais-erreurs, la correspondance entre son monde
extérieur et intérieur s’est cristallisée. Le processus d’intériorisation est alors effectué
et la socialisation primaire achevée. La socialisation secondaire et la resocialisation
permettent, quant à elles, à l’individu, d’incorporer de nouveaux secteurs de la société
ou différents rôles ou identités professionnelles qui doivent, de ce fait, être
interchangeables et dissociables de son moi (emploi, milieu scolaire, nouveau lieu de
vie).
Le fait de quitter un monde est marqué par l’épreuve du deuil et de la transition, qui
correspond au fait de passer d’un monde à l’autre et qui s’effectue par un déplacement
49
soit dans l’espace soit dans le temps (Métraux, 2011). Néanmoins, Métraux (2011)
précise ici que pour être considérés comme une migration, les déplacements dans le
temps doivent s’accompagner d’une perte de sens ayant un impact sur l’appartenance.
Les étapes classiques de la vie (puberté, parentalité, vieillesse, etc.) n’entreraient pas
dans ces cas de figure puisqu’une part de ces nouvelles appartenances relève de
l’héritage de sens, ancré dans le commun. Cependant, dans le cas où c’est la société
elle-même qui se transforme entraînant des reconfigurations de cet univers commun de
sens, redéfinissant par là même, les conditions d’expérience de ces moments de la vie
et les rôles associés, alors ces étapes ainsi que les transitions qui les accompagnent
peuvent être considérées comme des migrations (Métraux, 2011).
4
Que nous aborderons plus en détails dans le chapitre III
50
produire de nouveaux sens et une nouvelle interprétation de ce qui arrive. Aussi, pour
atténuer les conflits d’interprétation et les contradictions, l’individu cherche des repères
auprès de son entourage, ce qui fait de l’événement biographique un événement qui est
également intersubjectif (Leclerc-Olive, 2010). Ainsi, ces événements peuvent être
identifiés en nous référant à l’expérience migratoire comme des épreuves pouvant se
manifester aussi bien dans les parcours « migratoires » que « non-migratoires ».
L’étape de passer d’un monde à l’autre, se caractérise par une entrée dans un monde
sans appartenance établie, un moment durant lequel l’individu « vit dans un monde
sans encore en être » (Métraux, 2011 : 65). S’en suit une période de transition où
s’entremêlent des appartenances en deuils et d’autres en construction (Métraux, 2011).
Le fait d’entrer dans un autre monde coïncide avec le moment où l’arrivant-e
commence à percevoir les signes d’altérité du monde avec lequel il-elle commence à
interagir. Dans les cas de migrations spatiales, les possibilités de contact, mais aussi la
qualité des relations avec les membres de ce nouvel espace sont au cœur de cette étape
qui bien souvent définissent l’issue du deuil et du renouveau des appartenances
(Métraux, 2011). Les migrations temporelles ont de similaire l’importance des
moments de rencontre avec les membres du nouveau monde. L’individu prend ainsi
conscience des contours et différences de cet univers et peut éventuellement amorcer
le processus d’apprivoisement, d’acceptation et de désir d’en faire partie (Métraux,
2011).
Les « migrant-e-s » se retrouvent dans une situation de non-retour dans laquelle une
socialisation aux mécanismes d’adaptation dans une temporalité d’urgence y seraient
52
inculqués, devient primordiale (Soulet, 2010). Le fait de vivre dans une société en
mouvement, dans laquelle se succèdent, événements, transitions et bifurcations allant
des petites aux grandes migrations, implique désormais un processus de transformation
continue de la réalité subjective qui était décrit comme un cas extrême dans le modèle
de Berger et Luckmann ([1966] 2006). La socialisation devenant, de ce fait, toujours
incomplète, elle admet la possibilité d’un changement de réalité subjective ou
resocialisation (Soulet, 2010). La socialisation n’étant jamais complètement achevée,
la dynamique entre l’individu et le monde social objectif implique un processus continu
d’ajustements (Soulet, 2010).
Enfin, la vie dans un autre monde est caractérisée par la perception par l’individu qui
arrive, des particularités des appartenances de l’autre monde et active chez lui un
sentiment d’étrangeté et des conflits de valeur pouvant mener à de grandes difficultés
lorsque des incompatibilités (culturelles ou normatives) sont révélées. Elle ressemble
néanmoins à la phase de départ qui consistait à vivre dans un monde en termes de place
(chacun a une place) au statut valorisé inégalement. De manière similaire, les
migrations temporelles se caractérisent par une dévalorisation de l’ancien au profit du
nouveau, perçu comme du progrès, dans les sociétés occidentales (Métraux, 2011).
5
Métraux revisite ce concept de Honneth (initialement de Hegel)
54
Il est possible de retrouver ces bouleversements dans d’autres événements des parcours
de vie (Bidart, 2006; Grossetti, 2006, 2010) que nous proposons d’appeler les petites
migrations. En effet, il semble possible de retrouver des processus propres à la
migration même dans la biographie personnelle de celles et ceux qui ne se sont pas, ou
très peu, déplacés géographiquement. Les exemples, d’une personne n’ayant déménagé
qu’à vingt kilomètres de sa ville natale, mais qui ne s’est pas intégré à son nouveau lieu
d’habitation, ou celui des différences linguistiques et pratiques qui peuvent apparaître
au fil des générations ou des mélanges issus des migrations dans la société, peuvent
l’illustrer (Métraux, 2011).
dépasser (Martuccelli, 2006, 2010b). Les individus doivent ainsi faire preuve de leurs
capacités et de leur résistance à être et à rester membre de la société (Martuccelli, 2004,
2006, 2007; Otero, 2003, 2012). En d’autres termes, des épreuves relatives au contexte
de vie contemporain (Martuccelli, 2006) qu’expérimentent de manière similaire
« migrant-e-s » et « non-migrant-e-s » et entrainent des processus d’adaptation voire
d’intégration [Link] tard, dans son livre, aujourd’hui classique, « Culture and
Commitment », Margaret Mead affirmait que les individus nés et élevés avant la
Seconde Guerre mondiale étaient déjà comme des immigrants, des pionniers qui
ignoraient ce qu’il allait advenir d’eux selon les nouvelles exigences des conditions de
vie de l’ère industrielle, puis selon les termes de la révolution numérique. Les
circonstances de l’après-guerre ont abouti à un changement radical de faire société qui,
comme on change d’univers brutalement, a propulsé ces individus au statut de
pionniers ou d’immigrants dans leur propre société. Ils se sont retrouvés ainsi devant
des repères normatifs en changement constant exigeant de leur part une attitude
nouvelle face à la mobilité (Mead, [1970] 1979).
Pour y faire face, ils menaient leurs propres tentatives d'adaptation et d'innovation et
s’inspiraient de celles des autres jeunes adultes (Mead, [1970] 1979). Leur passé, leurs
bagages acquis durant la socialisation primaire (Berger et Luckmann, [1966] 2006) qui
avaient façonné leurs pensées et leurs sentiments en fonction de leur conception du
monde ne constituaient plus des repères opérationnels pour faire face aux défis du
monde présent, et ne leur fourniraient plus de modèles utiles pour l'avenir. Mead
affirmait que les individus dans les sociétés occidentales qu’elle appelait alors
préfiguratives, produisaient un nouveau type de culture dans laquelle ce sont les enfants
qui porteraient les bases de l’avenir et non plus les générations précédentes (Mead,
[1970] 1979).
Le texte de Mead a été publié pour la première fois en 1970. Elle présentait déjà certains
aspects de la globalisation en mettant en évidence le fait que les enfants de la génération
56
Ces conditions font que les individus contemporains deviennent de plus en plus des
immigrants au sein de leur propre société, et correspond à un mode de conception des
individus que nous proposons d’appeler « Individualité-migrante ». En effet, dans le
cadre de cette société en mouvement qui produit et renouvelle régulièrement de
nombreux repères et de nombreuses possibilités d’être un individu, nous proposons
d’envisager l’individualité de la deuxième modernité (Martuccelli, 2010a, 2010d) à la
lumière de la métaphore de la migration, comme une « Individualité-migrante ». Ainsi,
nous entendons par « Individualité-migrante », une individualité de la deuxième
modernité produite dans le cadre d’une société de contingences et parsemée d’épreuves
diversifiées structurellement produites (Martuccelli, 2006, 2009, 2010b, 2010c)
pouvant entraîner petites et grandes migrations. Ces épreuves semblent désormais
communes aux « migrant-e-s » et aux « non-migrant-e-s » - les « non-migrant-e-s »
vivant de plus en plus comme des « migrant-e-s » au sein de leur propre société et vice
versa.
57
Autrement dit, nous inspirant notamment des travaux et réflexions sur l’individualité
contemporaine de Martuccelli (2006, 2010c, 2017) nous proposons, dans cette thèse,
d’explorer le modèle de l’ « Individualité-migrante » représentant un mode de
production d’individus singularisés selon un processus de socialisation aux
contingences. La socialisation aux contingences entendue ici comme un processus
double avec d’une part, des individus devant régulièrement relever l’épreuve de
l’intégration à la société en se dotant de compétences devant être régulièrement
actualisée, et d’autre part, une société en mouvement aux repères changeant, formant
ainsi des individus à s’adapter aux changements. Le fait que chaque individu se
socialise aux contingences de manière singulière pourrait représenter le signe que le
fossé des générations décrit et prédit par Mead aurait fait place à un nouveau régime
plutôt continu.
posées dans la thèse : 1) Comment des immigrant-e-s originaires des pays du Maghreb
apprivoisent, réinterprètent et s’adaptent aux formes de l’individualité de la société
d’accueil (en contexte québécois) ? 2) Comment cette expérience migratoire peut nous
renseigner sur les caractéristiques de l’« Individualité-migrante » en tant que métaphore
de l’individualité contemporaine ? 3) Enfin, nous poserons une dernière question plus
transversale et théorique : Comment la notion d’« Individualité-migrante » permet-elle
d’appréhender l’individualité contemporaine de manière heuristique ?
Cette thèse vise à illustrer l’hypothèse de Mead ([1970] 1979), à savoir que les « non-
migrant-e-s » semblent vivre de plus en plus comme des « migrant-e-s » au sein de leur
propre société. L’expérience migratoire représente une bifurcation, à savoir un
changement majeur, soudain et durable du parcours de vie, qui entraîne une rupture et
une reconfiguration du champ des possibles (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a) qu’il
est possible de retrouver également dans les épisodes de petites migrations, ou
bifurcations en contexte « non-migratoire ». Les événements et transitions peuvent être
également suffisamment significatifs pour mettre à l’épreuve l’appartenance d’un
individu à la société et enclencher des processus d’adaptation, d’identification et/ou
d’intégration chez les individus.
Simmel avait, déjà au début du XXe siècle, défini l’individu selon le modèle des cercles
sociaux, le situant au croisement de ces cercles d’appartenances. Il avait alors exposé
deux éléments constitutifs du processus d’individualisation qui n’est devenu
fondamental qu’un siècle plus tard, à savoir l’existence de la pluralité des dimensions
identitaires et du conflit intérieur (Simmel, 1999 [1908]). Dans le travail sur soi, les
tensions intérieures sont mises en avant, car elles sont révélatrices d’une
individualité contemporaine complexe, traversée par de nombreuses contradictions
(Martuccelli et De Singly, 2012; De Gaulejac, 2006). En étant confrontée à des
épreuves, elle circule entre une diversité de modèles identitaires (Martuccelli, 2006;
Lahire, 2006; Martuccelli et De Singly, 2012). De par cette pluralité de références
identitaires, l’individu éprouve tout à la fois des tensions intérieures entre ces
61
Figure 3.3
Par épreuves communes, nous nous référons aux épreuves définies comme des défis
relatifs à des enjeux sociaux et structurellement produits (Martuccelli, 2010b), mais qui
reposant désormais sur les compétences individuelles (Ehrenberg, 2004), reviennent
désormais aux individus de relever (Martuccelli, 2010b). Les épreuves permettent de
tester les capacités des individus et leur résistance à rester membre de la société par le
dépassement de celles-ci (Martuccelli, 2004, 2006, 2007, 2010b; Otero, 2003, 2012).
Elles peuvent être identifiées dans les parcours par le fait que les individus
expérimentent une multiplicité d’événements et de transitions pouvant entraîner petites
ou grandes migrations qui se déclinent de manière spécifique en épreuves des
bifurcations, de l’identification, de l’entourage et du temps que nous décrirons dans les
sections suivantes.
Cette notion permet de saisir, peu importe l’époque ou le lieu, une logique narrative
ternaire caractérisée par trois étapes que sont le moment de la formation de l’épreuve,
la mise à l'épreuve et la résolution de l’épreuve (Martuccelli, 2010b). L’épreuve de la
migration représente de manière emblématique les trois aspects de cette logique. En
64
premier lieu apparaît une contrainte qui peut prendre différentes formes, notamment
celle d’avoir pour origine un événement déclencheur extérieur qui se retrouve surtout
dans les cas d’exil forcé, mais également dans le contexte actuel des migrations à
grande échelle à l’heure de la globalisation. En effet, nous avons vu qu’il existe un
ensemble de facteurs dont certains sont extérieurs à la décision personnelle de
l’individu de migrer (Hélardot, 2010; Sassen, 2009). En second lieu, arrive le cœur de
l’épreuve, représenté par la rupture et l’indétermination qui, en dernier lieu, conduisent
les individus à remettre en question et à reconfigurer leurs premières identifications
(Hélardot, 2010) au moment de la résolution de l’épreuve.
Par ailleurs, si les épreuves de la vie sociale sont de prime abord formatées, elles n’en
sont pas pour autant uniformes et n’apparaissent jamais de la même manière dans la
vie sociale. Un des intérêts d’avoir recours à la notion d'épreuve est qu’elle permet à
65
le trouble que l’événement fait naître en eux, au lieu d’être réglée au niveau
institutionnel (Martuccelli, 2010b).
durant lequel il survient dans son parcours de vie, qu’il soit prévu ou non, qu’il permette
des possibilités d’actions ou non (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010b).
L’approche des parcours de vie est formulée en paradigme essentiel pour comprendre
les effets des changements sociaux sur les vies individuelles, ainsi que sur les
possibilités de décisions et d’actions des individus sur leur environnement (Elder, 1995;
Gaudet, 2013). Les aspects transversaux de cette approche qui reviennent à considérer
les étapes de la vie non pas séparément, mais comme un processus en cours de
déroulement, ainsi que les secteurs de la vie des individus intégrés dans un ensemble,
s’avèrent particulièrement pertinents pour penser l’individualité contemporaine au-
delà des catégories sociales relativement statiques et homogènes (Lévy et Pavie Team,
2005).
Le parcours de vie se définit comme une série d’événements propres à un groupe d’âge
qui s’inscrivent dans un contexte socio-historique et une temporalité particulière régit
par 5 principes (Elder, Johnson et Crosnoe, 2004). Le premier principe implique un
processus de développement psychosocial des individus tout au long de la vie. Le
deuxième principe renvoie à l’importance de prendre en compte les espaces et temps
historiques dans lesquels les parcours de vie s’inscrivent inévitablement. Le troisième
principe renvoie au fait que la vie se décompose en différentes périodes relatives à l’âge
(enfance, adulte, etc.). Le quatrième principe admet l’interdépendance des vies des
individus et l’influence des parcours de vie de l’entourage sur la vie d’un individu.
Enfin, le cinquième principe renvoie à l’agentivité des individus qui, étant responsable
de leur vie, prennent des décisions et agissent dans le cadre d’un contexte socio-
économique qui en délimite néanmoins les possibilités (Elder, Johnson et Crosnoe,
2004).
les parcours individuels (Gaudet, 2013; Spini, Widmer et Sapin, 2007). Le parcours de
vie englobe plusieurs types de trajectoires telles que les trajectoires scolaire,
professionnelle, résidentielle, ou relationnelle d’un individu (Spini, Widmer et Sapin,
2007). Chacune de ces trajectoires se décompose en séquences d’événements et
correspond à une sphère sociale particulière surtout pour en simplifier l’analyse
(Gaudet, 2013). Elles demeurent interdépendantes en ce qui concerne les effets des
événements sur l’une ou l’autre des trajectoires (Gaudet, 2013; Spini, Widmer et Sapin,
2007). Ces effets peuvent produire des inégalités qui se cumulent ou sont, au contraire,
modérées via les ressources et possibilités d’action des individus pour pouvoir faire
face à la situation (Spini, Widmer et Sapin, 2007 se référant à Merton).
individualisé (Gaudet, 2013 6 ). Les effets des événements et des transitions sur les
parcours semblent être spécifiques à chaque individu, dans la mesure où les
conséquences diffèrent selon le moment où ils apparaissent dans leur vie (Elder 1998;
Brückner et Mayer 2005).
Grossetti (2004; 2006; 2010) identifie deux pôles associés à la plus ou moins grande
possibilité de prévoir le moment de la survenue de l’événement et la plus ou moins
grande réversibilité des conséquences de l’événement. Concernant le pôle de
l’imprévisibilité des événements, les trajectoires biographiques sont caractérisées selon
4 types. Les imprévisibilités dont il est possible d’anticiper le moment d’arrivée dans
le parcours de vie ainsi que les différentes options d’issue - même si l’aboutissement
vers l’une ou l’autre issue reste imprévisible - correspond au premier type
d’événements imprévisibles (ex : orientation professionnelle, élections
gouvernementales). Les transitions classiques du parcours de vie (les passages de
l’enfance, à l’adolescence, à l’âge adulte, etc.) renvoient au deuxième type
d’événements dont le moment est relativement connu mais dont les issues ne sont pas
forcément planifiées. Le troisième type correspond aux événements dont le moment est
imprévisible (maladie, chômage), mais des options d’issues sont disponibles à court
terme si des moyens de prévisions sont institutionnalisés dans la collectivité. Enfin, le
quatrième type correspond à un événement dont ni le moment ni les conséquences ne
pouvaient être anticipé (crises et diffusion des effets d’un événement sur les autres
sphères sociales) (Grossetti, 2004, 2006, 2010).
6
se référant à Kohli
70
de vie. Même si l’irréversibilité peut paraître relative, étant donné les changements
ultérieurs possibles, ses caractéristiques reposent sur le fait que les effets de
l’événement perdurent un certain temps jusqu’à jouer un rôle dans les événements
suivants. Aussi, même s’il y a des changements successifs, le retour au point de départ
n’est jamais possible. Les « routines » correspondant aux situations à faibles
imprévisibilité et irréversibilité, reviennent à agir selon des options habituelles,
informées et aux conséquences connues (Grossetti, 2004, 2006, 2010).
Les situations à imprévisibilité forte, mais aux irréversibilités faibles produisent des
hésitations, car des changements sont envisagés (opportunités de changer d’emploi, ou
crise de couple par exemple), mais l’issue correspond à la situation précédente. Les
situations correspondant aux changements d’état ou de statut relatifs aux transitions et
événements de type cycle de vie font partie de celles dont l’imprévisibilité est faible,
mais l’irréversibilité forte. Enfin, la bifurcation correspond à une situation dont
l’imprévisibilité et l’irréversibilité sont fortes (Grossetti, 2004, 2006, 2010). La
bifurcation se définit comme étant « un processus dans lequel une séquence d’action
comportant une part d’imprévisibilité produit des irréversibilités qui concernent des
séquences ultérieures » (Grossetti, 2010 : 147).
Les bifurcations et les « tournants » (Hugues, 1971 revisités par Abbott, 2001) sont
assez similaires mais diffèrent en ce qui concerne les effets des imprévisibilités. Pour
Hughes (1971), ils réfèrent à des transitions plus ou moins imprévisibles, de durées
relatives, ritualisées ou non, institutionnalisées ou non. Abbott (2001) revisite
l’approche en ajoutant l’idée de séquences et l’importance de prendre en compte
l’influence de l’enchaînement de ces séquences sur la prévisibilité des événements
suivants. Les « tournants » représentent des événements qui changent de façon
significative les parcours de vie des individus notamment par le fait qu’ils modifient
simultanément plusieurs trajectoires (Gaudet, 2013). Ainsi, l’arrivée d’un enfant, un
changement de carrière ou le départ à la retraite peuvent représenter des exemples de
71
« tournants », car même s’ils sont relativement prévisibles, ils entraînent des
imprévisibilités sur les autres trajectoires (Gaudet, 2013). Un divorce ou le décès du
conjoint peuvent, quant-à-eux, entraîner une bifurcation (Gaudet, 2013) car ils ont une
imprévisibilité et une irréversibilité forte (Grossetti, 2004, 2006, 2010).
Certains cas de bifurcations biographiques sont amorcés par les individus eux-mêmes
qui décident alors de rompre avec une situation personnelle ou professionnelle,
néanmoins stable, mais qui ne les satisfait plus et qui aurait pu persister sans une
décision de leur part. D’autres cas de bifurcations découlent d’un événement
déclencheur extérieur aux individus et indépendant de leur volonté face auxquels ils
vont réagir de manière différente et personnalisée (Hélardot, 2010). Le vécu et les
acquis antérieurs devraient a priori permettre à une personne de prévoir les
changements et de se préparer à y réagir or, compte tenu du caractère changeant et
multiple des situations auxquelles une personne est désormais confrontée, c’est
l'expérience même du cours des événements qui s’est transformée (Bauman, 2005;
Martuccelli, 2006). Les expériences passées ne servent plus à trouver comment se
préparer à revivre un retour des mêmes événements, elles contribuent sous une forme
72
L’identité est une notion formulée initialement par Erikson 7, mais elle puise son origine
dans différentes disciplines - notamment l’anthropologie, la psychologie sociale, la
7
Erikson s’est appuyé sur la notion d’identification développé initialement en psychanalyse.
73
En ce qui concerne les situations d’interactions et les rapports à soi et à autrui impliqués
dans la définition de l’identité, on doit à G.H. Mead (2006 [1934]) et à la psychologie
sociale, cette idée d’une conscience de soi ou « self » qui se construit dans les rapports
avec autrui via le processus d’identification. L’individu ne se définit pas d’emblée,
mais par ses interactions avec des autrui significatifs (parents, entourage proche), plus
précisément par le biais de la communication. Une image de lui-même projetée par les
membres de son groupe se précise alors (G.H. Mead 2006 [1934]). Le processus
d’identification qui s’amorce durant l’enfance (socialisation primaire) consiste à
intérioriser subjectivement les rôles et systèmes de sens d’un monde préexistant et
médiatisé selon les postures et comportements sociaux de leur entourage proche. En
s’identifiant à ses proches, l’enfant intériorise ces règles sociales qui, par l’expérience
74
L’identité est formée par des processus sociaux [déterminés par la structure
sociale]. Une fois cristallisée, elle est conservée, modifiée, ou même
reformée par des relations sociales […] Les structures sociales historiques
spécifiques engendrent des types d’identité, qui sont reconnaissables dans
des cas individuels (Berger et Luckmann [1966] 2006 : 271).
8
reprenant les concepts d’intériorisation, d’autrui significatifs et généralisé de G.H. Mead
75
9
Ce concept ayant été surtout développé en psychanalyse et en psychologie, il a néanmoins également
été utilisé en philosophie comme le développe Dubar (2010).
76
définir immuablement un ensemble qui est soumis au changement permanent, elle peut
néanmoins servir de repère pour identifier certains de ses éléments, et devenir ainsi une
« identité [qui] n’est pas ce qui reste nécessairement « identique » mais le résultat d’une
« identification » contingente » (Dubar, 2010 : 3).
Dans cet ordre d’idées, utiliser le terme d’identification en sociologie plutôt qu’identité
permet non seulement d’admettre les possibilités de mouvements inhérent au processus
identitaire, tout en considérant l’existence d’identifications relationnelles et
catégorielles en tant que repères des éléments identitaires (Brubaker, 2001; Cuché,
2010; Dubar, 2010). Le terme d’identification permet d’admettre l’étroite imbrication
entre identité et altérité (ce qui distingue et ce qui est partagé), leur mouvement selon
les contextes, mais surtout qu’il existe des « modes d’identification » ancrés dans le
contexte socio-historique, comprenant deux types de dynamiques, l’identification pour
soi et pour autrui (Dubar, 2010 : 4).
L’identification par (et pour) soi représente les éléments identitaires auto-attribués ou
« identités pour soi » et l’identification par (et pour) autrui ou « identités pour autrui »
regroupe les éléments identitaires projetés sur soi par les autres (Dubar, 1991; 2010).
Accepter ces interprétations de soi, les refuser, se redéfinir autrement que par ces
éléments imposés forme le répertoire des actions identitaires possibles dans ce
processus d’identification (Dubar, 2010; Camilleri, 1990) propre à la modernité (Dubar,
2010). Ainsi, lorsque l’individu s’identifie à lui-même ou lorsqu’autrui s’identifie à lui,
il est un « identifieur » (Brubaker, 2001) permettant de se situer dans cette pluralité de
contextes et d’interactions avec des personnes inconnues croisées dans la vie sociale
(Dubar, 2010). De cette manière, l’individu identifie et catégorise les autres comme il
le ferait pour lui-même (Brubaker, 2001) selon un contexte socio-historique donné
(Dubar, 2010).
77
10
Dubar reprend ici le terme de Ricoeur
78
Dubar (2010) constate également des transformations dans les modèles familiaux
(relations amoureuses, parentalité) qui s’entremêlent avec une crise des identités et des
rôles traditionnellement attribués selon le sexe des individus. Le « moi conjugal »
contemporain (De Singly, 2016, 1988) représente la part identitaire construite en
rapport avec, mais également validée par le ou la conjoint-e dont le contenu est
représenté par ce que les individus mettent en commun (conversations, loisirs,
exclusivité sexuelle) et qui varient d’un individu à l’autre selon la manière dont cette
part identitaire est investi par rapport aux autres parties de la structure d’identification.
79
Des facteurs tels que l’homogamie (milieu social, valeurs), la pratique d’une religion
ou la reconnaissance sociale du couple (statut) contribuent également à faire varier la
place du « moi conjugal » dans la structure des identifications des individus (De Singly,
2016). Le passage de la communauté à la société n’a pas eu d’impact significatif sur
les processus d’identifications sexuées inscrits dans des rapports de dominations
persistants : « Les hommes se définissent par le travail, alors que les femmes, même
quand elles doivent travailler, se définissent par leurs rôles domestiques » (Dubar,
2010 : 60).
plus communément partagées (Dubar, 2010) par des individus qui se singularisent
(Martuccelli, 2010), leur manque de consistance et de cohérence à fournir des repères
identitaires stables représente un élément central dans la crise des identifications
(Dubar, 2010).
Ainsi, dans la vie liquide (Bauman, 2005), les individus n’étant plus désormais ancrés
dans des cadres sociaux (classes, métiers, etc.) fixant leurs normes de comportement
de manière durable (De Gaulejac, 2006), l’identification est en mouvement entre
références instables, choix aux issues incertaines et atteinte de statuts impermanents :
« Le problème aujourd’hui se présente plutôt dans une quête identitaire permanente,
qui s’exprime par des appartenances multiples, successives, concomitantes, sans que
l’individu veuille ou puisse se fixer durablement » (De Gaulejac, 2006 : 132). Les
contradictions sociales contraignent les individus à devoir sans cesse reconquérir leur
place, la réaffirmer et assumer leurs décisions, en d’autres termes, se redéfinir pour
s’adapter aux changements (De Gaulejac, 2006).
Pour Rosa (2010), la ligne de conduite situative est déterminante pour les individus,
car elle modèle leurs identifications sur la base de la conformisation à la flexibilité
selon les possibilités et les situations. Le vécu passé, présent et à venir, la manière dont
les individus se définissent et se voient devenir est interprété en fonction des situations
et, de ce fait, non seulement change constamment, mais aussi les éléments de la
structure identitaire mobilisés changent pour s’adapter à la situation, c’est-à-dire au
contexte relationnel. Dans ce contexte, il devient difficile de savoir quels éléments sont
constitutifs du soi stable et cohérent de la structure d’identifications des individus ou
sont d’ordres périphériques puisqu’ils dépendent de la situation relationnelle dans
laquelle les individus sont engagés à un instant t.
l’individu incorpore au fur et à mesure que la vie se produit dans le présent un nombre
conséquent de contextes ordonnant son unification (structure de ses identifications)
pour les besoins de l’action. Cette théorie admet à la fois un déterminisme des
comportements par un passé incorporé via une socialisation complexe et une
adaptabilité au contexte qui exclut la prévisibilité des conduites possibles tout en
incluant une diversité d’actions possibles (Lahire, 2002).
dans un réseau de relations et des rapports qu’il entretient avec son entourage pourrait
permettre d’accéder à ces processus de changements liés aux événements, transitions
et bifurcations allant des petites migrations aux grandes migrations.
En effet, en ce qui concerne les épreuves liées à la sphère professionnelle, Castel (1991)
et Autes (1992) proposent de concevoir l’insertion comme relevant des conditions
d’affiliation, c’est-à-dire en fonction des repositionnements effectués par un individu
vis-à-vis d’autrui. En effet, la confrontation de l’épreuve de l’instabilité professionnelle
comme d’autres types d’épreuves touchant à d’autres sphères majeures de la vie des
individus (résidentielle, identitaire, relationnelle) semble les engager dans une quête de
ressources et d’informations dans laquelle leur réseau de relations ou leurs possibilités
de reconstruire un réseau permettraient d’atténuer les difficultés liées à l’épreuve de
l’événement (Grossetti, 2005; Bidart, 2006; Stoetzel, 2007). Dans cette optique,
l’adaptation semble se traduire dans l’élaboration et l’évolution des liens
interpersonnels que l’approche de l’analyse de réseaux permet de documenter. Les
réseaux sociaux offrent une porte d’accès à l’étude des processus de socialisation et
d'intégration sociale (Degenne et Forsé, 2004).
L'analyse des réseaux permet de concentrer davantage l’analyse des individus vers
leurs relations avec les autres (Borgatti, 2018; Degenne et Forsé, 2004). Elle combine
des méthodes de recherche quantitatives et qualitatives pour analyser les différentes
structures de liens - c'est-à-dire qui est lié à qui dans un ensemble appelé réseau - et
positions de chacun-e dans le réseau, ainsi que la nature et l’évolution des relations
entre amis, famille et voisins, etc. (Degenne et Forsé, 2004; Bidart, Degenne et
Grossetti, 2011). L’analyse de réseau permet également de comprendre comment se
diffusent les idées et les comportements entre les personnes et entre les groupes (Rogers,
2003; Valente, 2020).
86
Les liens entre les personnes peuvent être forts ou faibles, selon qu'ils soient directes
(connaissance de la personne) ou indirectes (personne connue par le biais d'un
intermédiaire), intimes ou superficiels (Granovetter, 1973). Ces liens permettent la
mise en commun d'une variété de ressources incluant des informations (Lemieux,
2000). Les ressources inhérentes aux réseaux sociaux, bien connues sous le nom de
capital social, sont ainsi accessibles et mobilisées par les membres du réseau pour leurs
actions (Lin, 2001), notamment lors de l’élaboration de stratégies destinées à accéder
à un emploi.
Ainsi, Lin (2001) développe l’idée autour de l’effet rassurant des « liens forts » lors de
situations difficiles et l’effet nouveauté (informations, opportunités) des « liens
faibles ». La famille, mais aussi les ami-e-s font partie de ces liens « forts » et les
connaissances ou personnes qui ont mises en contact via un intermédiaire font partie
des liens « faibles » (Granovetter, 1973). Concernant les ami-e-s, il-elle-s sont
défini-e-s selon deux critères centraux de base selon Bidart (1997), à savoir la confiance
et le fait de savoir que l’on peut compter sur eux en cas de difficultés. Les autres critères
de définition sont relatifs aux partages de confidences, leur présence régulière ou
87
Une sociologie des dynamiques relationnelles met à profit les outils de l’analyse des
réseaux dans le but de comprendre la nature des liens qui unissent des individus, les
réseaux que ces liens forment, ainsi que la transformation de ces liens au fil des
événements de la vie (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011). Ces liens influencent le
rapport au monde des individus en leur apportant idées, soutien, partages (confidences,
activités) (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011), mais aussi comment ils inspirent et
diffusent également les différents comportements (commencer ou arrêter de fumer)
(Valente, 2020).
Événements de la vie et réseaux sont interreliés en ce sens que la rupture d’un lien tels
les divorces, fin des amitiés, les épisodes de chômage entraînant la perte du réseau de
collègues, les conflits avec la famille sont autant d’événements qui ont pour effet de
transformer une partie plus ou moins grande du réseau (Bidart, Degenne et Grossetti,
2011; Stoetzel, 2007). Aussi, certaines relations vont être plus investies à certains
moments selon les besoins des personnes (emploi, confidences, services) ou leurs
intérêts du moment et certaines relations vont être localisées dans l’espace comme les
relations de voisinage et d’autres vont être mises sur pause notamment au moment de
l’arrivée d’un enfant par manque de temps (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011).
la famille dans un premier temps, qui est alors peu à peu remplacée par les ami-e-s pour
être à nouveau redéfinies (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011). Dans les parcours
migratoires se retrouvent également ce remplacement de la famille par des ami-e-s du
fait de l’éloignement géographique dans un premier temps (Deville-Stoetzel et al.,
2013). Les relations familiales se redéfinissent notamment autour des événements de
type cycle de vie (grossesse, maladie, mariage, décès) (Montgomery et al. 2010).
Plus précisément, la relation désigne l’existence d’un lien entre deux individus qui
s’inscrit dans le temps et transcende les moments ponctuels de rencontres et d’échanges.
Ainsi, aux interactions régis par des normes partagées de politesse ou autre manière
d’interagir dans la sphère publique, la relation y mêle ses propres normes qui elles,
prennent racines dans l’histoire et l’évolution de la relation dans le temps. Les lieux
(récréatif, voisinage, emploi), moments (enfance, adulte) événements (migration,
divorce) associé à la rencontre influencent la nature de la relation. Par la suite, les
histoires, événements traversés, activités partagées ou non vont définir la survie de la
relation sur la durée. Même si chacune d’elle apparaît dans un contexte particulier, les
relations ne sont pas mutuellement exclusives, mais constituent ensemble, au contraire,
l’entourage des individus.
Les réseaux représentent ces ensembles de relations dont chaque membre est connecté
à d’autres personnes selon une configuration qui lui est propre (une personne pouvant
être connecté à une personne plutôt qu’une autre au sein d’un même réseau), mais qui,
89
par un contact ou un autre, finit par être connecté à l’ensemble 11. L’entourage réfère
ici aux réseaux se situant au niveau des individus, appelé les réseaux personnels qui se
caractérisent par les relations directes (passées et présentes) qu’ils ont avec leur
entourage composé des membres de la famille, ami-e-s, collègues, connaissances
formant cet ensemble (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011). L’entourage permet
d’aborder la question des réseaux des personnes davantage au niveau qualitatif, à savoir
documenter l’histoire, la complexité des relations (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011),
mais permet également de prendre en compte la dimension de cercles sociaux (Bidart,
Degenne et Grossetti, 2011; Simmel, 1999 [1908]).
Ainsi, les cercles sociaux réfèrent autant aux collectifs formels (institutionnalisés,
hiérarchisés, réglementés) comme les entreprises qu’aux collectifs informels tels que
les groupes d’ami-e-s. Leurs particularités résident dans le fait que même si certains
membres arrivent ou partent, le groupe peut tout de même perdurer. Ces cercles sociaux
créent des normes, des valeurs, des idées, possèdent leur propre vocabulaire qui étant
reconnus et partagés par les membres, va influencer leurs façons de penser ainsi que
les décisions qu’ils prennent (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011; Simmel, 1999
[1908]).
Ainsi, nous nous référons à la notion d’entourage, car celle-ci permet de prendre en
compte le fait que les relations, les réseaux et les cercles se mêlent tout en gardant leur
spécificité analytique et sociale. Certaines relations pouvant apparaître dans un cercle
et se poursuivre en dehors prenant une nouvelle forme (Bidart, Degenne et Grossetti,
2011; Simmel, 1999 [1908]). De collègue on peut devenir ami-e, d’ami-e-s d’université
on peut former une famille, les relations ainsi nouées initialement dans un cercle
Référence ici à l’expérience de Milgram qui a démontré que nous sommes tous connectés au reste du
11
peuvent se transformer tout en étant insérées dans des réseaux qui eux, aussi se
transforment au fil des événements (Bidart, Degenne et Grossetti, 2011; Simmel, 1999
[1908]; Montgomery et al. 2010; Stoetzel, 2007; Bidart et Lavenu, 2005).
Par ailleurs, le travail sur soi que nécessite une resocialisation repose sur un soi soutenu
par autrui (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead, [1934] 2006). Les autrui
significatifs semblent indispensables tout au long de la vie et pas uniquement dans
l’étape de socialisation propre à l’enfance (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H.
Mead, [1934] 2006). Le contexte de la deuxième modernité exige des individus d’être
eux-mêmes (Martuccelli, 2010c), mettant ainsi au premier plan la construction de leur
identité personnelle qui nécessite le soutien de ces autrui significatifs que les individus
vont rechercher dans leur entourage (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead,
[1934] 2006).
Or, les exigences contradictoires liées au fait que le soutien de l’entourage permet et
génère le moment de démarcation et d’indépendance de l’identité personnelle vis-à-vis
de ce regard d’autrui et le requiert tout au long de la vie, crée des tensions permanentes.
L’individu, dans son rapport à l’entourage, se retrouve en tension entre ses devoirs
d’autonomie et son appartenance à un entourage multiple qui le construit (Ramos, 2011;
De Singly, 2016). De ces tensions découle une caractéristique propre à la deuxième
91
Les « migrant-e-s » dans leur parcours d’intégration semblent passer par une étape
cruciale de resocialisation, laquelle requiert un engagement éprouvant de leur part qui
n’est pas linéaire ni égal pour tou-te-s, mais varie plutôt en fonction du vécu, des acquis
antérieurs et de la manière dont l’entourage participe à cette resocialisation. Ainsi,
l’immigrant-e s'ajuste à son nouvel environnement au fur et à mesure qu’il-elle en
découvre de nouveaux aspects. Il-elle perçoit certaines valeurs et croyances de sa
société d'accueil comme une autre manière de construire la réalité sociale. Il-elle
interagit avec les autres au travers de ces nouveaux codes et peut désormais initier des
projets (Abou, 2002; Berger et Luckmann, [1966] 2006).
92
Dans un monde rythmé par des « événements », des « événements-clés » (Elder, 1998),
des « tournants » (Hughes, 1971) ou des « bifurcations » (Bessin, Bidart, et Grossetti,
2010a) qui soient des petites ou grandes migrations, les réalisations individuelles ne
peuvent plus se constituer en biens durables (Bauman, 2006). Le contexte de
contingences amplifiées (Martuccelli, 2009) et la globalisation caractéristiques de la
modernité seconde semblent faire expérimenter à l’individu une autre forme de
mouvement qui se profile dans un rapport au temps (Appadurai, 2001) qui se
caractérise par l’accélération (Rosa, 2010; Bauman, 2006).
En effet, selon Lübbe (1992), une vitesse d’innovation qui va en augmentant dans un
univers social et culturel qui lui, vieillit de plus en plus rapidement a pour effet de
94
produire une « compression du temps ». De son côté, Koselleck (1990) explique que,
dès le départ, la modernité se définit essentiellement par cette expérience de la
densification inhérente à l’accélération, en tant que perception d’un présent compressé.
Ainsi, en se basant sur ces deux éléments de définition, Rosa (2010 : 143) décrit la
« compression du présent » comme se caractérisant par une « compression du
présent » à savoir « la diminution générale de la durée pendant laquelle règne une
sécurité des attentes concernant la stabilité des conditions de l’action » (Rosa, 2010 :
143).
Le rythme auquel les connaissances, les pratiques, les éléments cognitifs, structurels et
culturels qui déterminent le rapport à soi et à la société, les perspectives d’actions qui
95
Vivant dans un présent infini pouvant désormais contenir tout ce qu’il était possible
d’espérer obtenir avec le temps, les individus expérimenteraient surtout la crainte de
ne pas tenir le rythme des événements qui se succèdent rapidement, de se faire distancer
par les autres s’ils ne réactualisent pas leur formation (Bauman, 2006). Ils font face au
risque de rater l’instant décisif de leur trajectoire de vie, celui qui implique de faire les
bons choix et/ou de changer de direction avant d’atteindre un point de non-retour
(Bauman, 2006). Ce contexte de contingences (Martuccelli, 2009) associé à un rythme
de changements rapides génère des instabilités principalement dans les sphères
professionnelle et familiale des individus, mais également dans d’autres domaines
davantage périphériques de la vie sociale comme le lieu de résidence, les pratiques et
idéaux (religieux, politiques) (Rosa, 2010).
reproduit plus qu’à l’échelle d’une seule génération dans la seconde modernité. Par
exemple, les divorces et familles recomposées raccourcissent les durées des liens
fondés uniquement sur une entité originelle (la famille, le couple initial) et les étend à
des nouveaux liens familiaux (nouveaux conjoints et familles des conjoints) dans un
rythme de type intragénérationnel. Dans le domaine de l’emploi, les métiers qui ne se
transmettent déjà plus d’une génération à l’autre est passé de l’exercice d’un métier
durant le temps d’une carrière à une succession de périodes d’emplois, de chômage et
de réorientations professionnelles dans le temps d’une génération (Rosa, 2010).
Ainsi, l’Ailleurs est Ici et ces « voyages immobiles », ces possibilités nouvelles de
dissocier la mobilité du déplacement (Barrère et Martuccelli, 2005) semblent être ceux-
là mêmes qui nous enchaînent au temps présent de l’urgence (Aubert, 2003).
L’augmentation incessante « d’expériences vécues par unité de temps » révèle ce
qu’Eriksen (in Rosa, 2010) décrit comme étant une des caractéristiques principales de
la vie contemporaine, la « tyrannie de l’instant ». Être joignable en permanence et
97
devoir répondre à ces sollicitations extérieures (appels, courriels, mais aussi nouvelles
informations à traiter) tout en assumant les activités en cours, revient à surenchérir et
condenser les obligations d’actions faisant se chevaucher différentes temporalités
(temps de travail, temps de famille, temps de loisirs, etc.) (Rosa, 2010). Un rapport au
temps caractérisé par l’urgence associé au sentiment de manquer de temps en
permanence qui transforme les manières de travailler et de vivre (Aubert, 2003). Ce
manque de temps peut également être valorisant, car synonyme d’une vie bien remplie.
Elle signifie que l’individu est productif et indispensable pour ceux qui le sollicitent
(Rosa, 2010).
Ainsi plongés dans le stress et l’urgence, le manque de temps devient la norme du temps
quotidien des individus (Rosa, 2010). Les individus sont alors contraints de déployer
des efforts permanents afin de rester synchronisés, car dans ce contexte, remettre à plus
tard s’avère de plus en plus risqué. Ce rythme contemporain nécessite indubitablement
de mettre en place des stratégies qui consistent à négocier avec le temps soit en
changeant les manières d’être et d’agir au quotidien soit en redéfinissant les objectifs à
long terme (Rosa, 2010). De manière générale, les individus mettent en place des
stratégies d’adaptation ici encore « situatives » (flexibilisation en fonction des
situations qui se présentent) s’opposant à « la conduite de vie stratégique »
(planification et organisation rigoureuse du temps) (Voss, 1998). La ligne de conduite
situative est déterminante pour les individus, car elle se base sur la conformisation à la
flexibilité selon les possibilités et les situations. À l’échelle d’une vie, il-elles peuvent
délimiter les périodes scolaires, professionnelles et de retraite, négocier les horaires,
les vacances, les congés, etc. (Rosa, 2010).
Ces aspects de la « pression temporelle » (Rosa, 2010) ne sont pas sans rappeler les
expériences migratoires relatives à l’établissement dans un nouveau pays. En effet,
l’urgence, l’adaptation et la peur de manquer l’information ou le moment-clé, mais
aussi temporiser l’entrée sur le marché du travail pour prioriser la famille (Deville-
Stoetzel, 2013) sont autant d’éléments que l’on retrouve dans les parcours migratoires.
Finalement, face à ces phénomènes d’accélération et de manque de temps ambiant,
négocier avec le temps au quotidien, mais aussi lors d’événements plus significatifs de
la vie représente ici l’épreuve du temps de l’« Individualité-migrante ».
Pour conclure, dans ce chapitre, nous avons abordé les différents aspects conceptuels
qui nous permettent de déplacer notre regard sociologique vers les épreuves communes
(Martuccelli, 2010b). Les dimensions sociologiques des épreuves des bifurcations, de
l’identification, de l’entourage et du temps constituent dans notre modèle, les épreuves
communes (Martuccelli, 2010b) aux « migrant-e-s » et « non-migrant-e-s » que la
métaphore unifiante de l’« Individualité-migrante » permet de faire ressortir de la
littérature. Il reste à mettre cette idée à l’épreuve du terrain. Dans le chapitre suivant
nous abordons les aspects empiriques et méthodologiques de notre démarche de
recherche qui se veut être illustrative et exploratoire.
CHAPITRE IV
Dans le cadre de cette thèse, nous allons prendre en considération l’idée selon laquelle
les individus co-construisent le monde social. Cette posture constructionniste de type
interprétative s’inscrit dans la perspective interactionniste et admet une réalité sociale
à la fois objective et subjective (G. H. Mead, [1934] 2006; Berger et Luckmann, [1966]
2006; Gaudet et Robert, 2018). Elle permet d’admettre dans l’analyse, la dynamique
du processus de coproduction entre individus interagissant en fonction de leurs
perceptions subjectives de la réalité. Plus précisément, nous nous intéressons à la
manière dont ils ont intériorisé leur environnement social comme réalité subjective par
le biais du processus d’identification à autrui (Berger et Luckmann, [1966] 2006). Afin
d’illustrer la valeur heuristique de l’« Individualité-migrante », nous nous sommes
inspirés de la source phénoméno-philosophique de la théorisation ancrée qui consiste
à ne pas se référer aux notions habituellement associées à un phénomène pour pouvoir
le saisir d’emblée (Laperrière, 1997).
En effet, les concepts préalables peuvent être utilisés dans le but de guider la curiosité
scientifique et non comme préceptes inébranlables. Il existe d’autres formes de
101
Dans cet ordre d’idées, l'expérience migratoire permet de mettre en évidence, selon la
perspective subjective, une dynamique qui va de l'univers intérieur (émotionnel,
imaginaire, subjectif) de l’individu vers l'extérieur (rationnel, réel, objectif), car les
actions (paroles ou des conduites) représentent en réalité des réactions à des stimuli
(intérieurs comme les émotions, les désirs, les peurs et/ou extérieurs générés par des
situations ou circonstances particulières) (Laperrière, 1997). Ainsi, les expériences
individuelles vécues de manière subjective et marquées de manière objective
deviennent une porte d’accès à la compréhension des phénomènes collectifs liés aux
épreuves de la migration et de la vie contemporaine (Martuccelli, 2006, 2010b).
Grossetti, 2010b; Halbwachs, 1997; Martuccelli, 2006, 2010b). Le récit de vie nous
permet de prendre en considération qu’il s’agit de l’interprétation et de l’appropriation
de son histoire par l’individu, qu’il est porteur de connaissances et de représentations
sociales, et qu’il peut également avoir des aptitudes à la critique, l’initiative et l’action
(Bertaux, 1980; Houle, 1987; Niewiadowski, 2000).
Nous avons exposé dans la problématique que les parcours des individus dans la
deuxième modernité se caractérisent par des événements, des transitions et des
bifurcations (Bauman, 2006; Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a; Hughes, 1971; Otero,
2013). Au niveau biographique, la bifurcation se caractérise par un bouleversement de
la situation du sujet, provoqué par des événements de plus ou moins grande ampleur
(générant petites ou grandes migrations) (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a). Une
mise à l’épreuve et une remise en question, de plus ou moins grandes ampleurs, de
plusieurs sphères de la vie sociale d’un individu : identitaire, relationnelle, résidentielle
et professionnelle (Deville-Stoetzel, Montgomery, et Rachédi, 2013). La bifurcation
entraîne une reconfiguration des perspectives de vie marquée par un changement
d’orientation par rapport aux possibilités antérieures (Bidart, 2006; Bessin, Bidart, et
Grossetti, 2010b).
Le récit de vie semble donc être particulièrement adapté pour rendre compte des
événements biographiques.
Étant donné que nous nous intéressons surtout à leurs expériences de vie, il nous faut
surtout connaître l’avis des répondant-e-s sur le déroulement des faits, les saisir à
travers leur expérience, sentiments et perceptions de l’expérience et ainsi, avoir accès
aux valeurs du groupe ou de l’époque qu'il-elle connaît en tant qu’informateur-rice-clé
(Poupart et al., 1997). À travers les récits de vie, il est possible d’accéder à divers
domaines de la vie quotidienne, aux événements, mais aussi aux relations familiales et
interpersonnelles, à l’expérience de la parentalité, le parcours scolaire et de formation,
à l’insertion professionnelle, au rapport au temps quotidien et lors d’événements
significatifs. En ce qui concerne les réseaux de relations, ils représentent des
microcosmes de relations intersubjectives régies non seulement, par des rapports
affectifs et moraux, plus ou moins réciproques entre les membres du groupe,
impliquant des sentiments, des devoirs, des droits, des responsabilités, des attentes de
solidarité, mais également par des rapports sémantiques, générateurs de sens (Bertaux,
2005).
En ce qui concerne le parcours professionnel dans lesquels les répondants peuvent être
engagés, le récit de vie permet de mieux comprendre ce qui se produit à travers les
étapes de l’accès à un emploi ou de changement de carrière. Il permet notamment
d’accéder à des informations concernant la mobilisation des ressources économiques,
culturelles et relationnelles des familles soutenant (ou non) un de leur membre dans ce
parcours et permet de comprendre ce qui se produit entre la sortie de l’école, l’accès à
un premier emploi stable et les suivants (Bertaux, 2005; Montgomery, 2014, 2016).
Il convient, certes, de distinguer l’histoire réelle, du récit qu’en fait le sujet. Néanmoins,
la mise en parallèle de plusieurs récits à propos d’une même situation sociale permet
de dépasser la particularité des expériences pour construire une représentation
106
sociologique des phénomènes sociaux qui composent cette situation (Bertaux, 2005).
Des contenus au départ exclusifs vont être nuancés, remis en question, complétés par
d’autres récits, faisant ainsi disparaître le caractère exclusif initial pour l’englober dans
une compréhension sociale du phénomène (Desmarais et Grell, 1986). Les expériences
passées du sujet sont passées au travers du filtre de l’objet de la recherche. Ces attributs
du récit de vie peuvent certes entraîner des biais qui représentent des écarts entre
l’expérience vécue « brute » et la production du récit, à savoir : les intérêts du ou de la
chercheur-e, les failles de la mémoire, les perceptions, la réflexivité du sujet, ses
aptitudes à la narration ou les influences liées à la situation d’entretien (Desmarais et
Grell, 1986).
Néanmoins, l’analyse des évènements et des actions qui ont composé-e-s leur parcours
de vie reste possible, car c’est la mise en rapport de plusieurs récits qui permet
d’identifier un noyau commun aux expériences, une perspective sociale se situant
plutôt du côté des faits et des pratiques que des représentations. En effet, un des biais
réside dans l’impossibilité pour le sujet de se remémorer avec exactitude son
expérience passée. Effectivement, il n’est pas possible d’accéder au passé tel qu’il s’est
produit, mais le récit est historique en ce sens que tout comme l’histoire produite par
une société sur son passé, le récit est continuellement reconstruit en fonction du présent,
en fonction des perceptions et de la position du sujet qui regarde son passé à partir du
présent. Ainsi, il ne s’agit pas de la réalité sociale ou historique du récit tel qu’elle s’est
passée qu’il est possible de saisir avec le récit de vie, mais la part significative
structurée par le sujet dans sa condition présente (Desmarais et Grell, 1986).
dans lesquels ladite thèse a été incorporée et qui constituent le premier volet empirique
de cette recherche. Il s’agit de la recherche de l’équipe METISS 12 : Parcours d’insertion
et roman familial. Le cas de jeunes familles immigrantes nouvellement arrivées au
Québec 13, dont l’objectif était de comprendre comment des migrant-e-s qualifié-e-s
originaires du Maghreb s’adaptent aux conditions de migration internationale et
agissent sur leurs parcours d’insertion (Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery et
al., 2010, 2011).
La base d’un ‘roman familial’ est constituée de récits subjectifs structurés autour de
divers fragments de leurs expériences de vie tels que le parcours migratoire, la
trajectoire professionnelle, l’évolution du réseau de relations, des souvenirs et
événements marquants dans leur histoire familiale pré-migratoire, les projets d’avenirs
12
Équipe Migration, Ethnicité dans les Interventions en Santé et Services sociaux du Centre de Santé et
Services Sociaux de la Montagne, Montréal dirigée par Catherine Montgomery.
13
Programme de recherches ordinaires, Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, 2007-
2010. Montgomery, C., Xenocostas, S., Le Gall, J., Rachédi, L., Vatz Laaroussi, M., Rhéaume, J.,
Rousseau, C., Stoetzel, N., Mahfoudh, A., Najac, S.
14
Voir Grille d’entretien en Annexe A
108
J’ai participé à cette recherche tout d’abord en tant qu’agente de recherche spécialisée
en analyses qualitatives et en analyse de réseaux avec un objectif de réaliser une thèse
a posteriori. J’ai interrogé la moitié des répondant-e-s (codes d’entrevues NS) et rédigé
leurs ‘romans’ familiaux. Une partie des entrevues portait sur les réseaux de relations
et j’en ai fait l’analyse pour l’équipe de recherche. Plusieurs publications réalisées par
l’équipe de recherche sur ce projet sont citées dans la thèse et représentent des éléments
préliminaires à la réflexion proposée (Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014,
2016; Montgomery et al., 2010, 2011). Les concepts présentés dans les séminaires du
programme de doctorat de sociologie portant sur les problèmes sociaux contemporains
et les processus d’individualisation ont résonné avec certaines connaissances que
j’avais acquises jusque-là durant cette expérience de recherche sur les parcours
migratoires.
Dans le cadre de cette thèse, je souhaitais apporter à l’analyse des parcours migratoires
déjà réalisée avec l’équipe METISS, l’angle de l’individualisation contemporaine. Il
s’agissait donc de réaliser, pour cette thèse, des analyses secondaires de données
collectées dans le cadre de ce projet. Je suis consciente des limites que supposent le fait
d’analyser des données déjà collectées dans le cadre d’une nouvelle recherche, à savoir
109
Par ailleurs, l’utilisation du ‘roman familial’ ayant une visée de transmission familiale
et d’intervention annoncée aux participant-e-s a possiblement biaisé la manière dont
les répondant-e-s ont produit leurs récits. Co-créer avec l’équipe de recherche le ‘roman’
de leur histoire familiale et migratoire afin de la transmettre à leurs enfants a organisé
leur manière de sélectionner les pans de leur histoire personnelle qu’il-elle-s
souhaitaient transmettre ou non. Néanmoins, la possibilité de sélectionner, par la suite
les éléments des entretiens à inclure ou non dans le ‘roman’ final leur a tout de même
permis d’exprimer des éléments significatifs tout en sachant qu’il-elle-s pouvaient
choisir de ne pas les inclure dans le ‘roman’. En effet, les répondant-e-s ont priorisé
certains souvenirs, événements (catégorisés en aides ou entraves), valeurs,
comportements relatifs à leur expérience de migration plus marquants que d’autres
(positivement ou négativement) du fait de cet enjeu de transmission qui se sont avérés
très riches pour soutenir la réflexion amorcée dans cette thèse.
Aussi, la technique d’entretien en couple était évaluée dans le cadre de cette recherche
afin d’offrir un outil d’intervention destiné à soutenir les familles dans l’épreuve de la
migration : le partage des expériences de la migration des membres du couple dans le
cadre de l’entretien, leur permettait de prendre connaissance des difficultés de
chacun-e, de resserrer leurs liens, mais aussi de puiser dans leur histoire familiale (les
difficultés de leurs ancêtres), des ressources, des inspirations pour les aider à surmonter
cette épreuve.
110
Nous nous baserons donc sur cet ensemble de données déjà constituées dans le cadre
de la recherche METISS portant sur les parcours d’installation de vingt familles (en
couple ou monoparentales) originaires du Maghreb, vivant à Montréal depuis 10 ans et
moins, ayant des enfants de moins de 12 ans. L’objet de la thèse porte sur les individus
et non sur les familles, néanmoins, ce terrain reste intéressant pour notre question de
recherche dans la mesure où la majorité des entretiens ont finalement été réalisés
individuellement (12 exclusivement individuels et 8 partiellement en couple, c’est-à-
dire que le ou la conjoint-e ne participait qu’à 1 entrevue sur les 3) et portait sur leurs
expériences personnelles de la migration, leurs projets, leurs souvenirs et événements
familiaux marquants. Si certaines parties ont été collectées en duo, la dynamique ne
semblait pas nuire à la production des récits individuels en ce sens que les
répondant-e-s semblaient se sentir suffisamment en confiance pour aborder certains
sujets délicats devant leur conjoint-e et devant les interviewers.
111
Néanmoins, le fait d’inclure des éléments de leur histoire familiale dans l’analyse ne
semblait pas présenter de problèmes majeurs en ce sens que l’individualité
contemporaine n’exclut pas l’ancrage des individus dans des familles qui les entourent,
les supportent et qu’ils perpétuent eux-mêmes lorsqu’ils constituent leur famille, en
ayant des enfants. L’idée sur laquelle se base cette thèse est de partir d’un individu
ancré dans son univers « consistant », à partir duquel il est entouré et se (re) construit
au fil des événements. Ainsi, garder la famille nous paraissait intéressante, car
l’individualité (ou la singularité) nous semblait difficilement concevable sans une
référence au socle « commun » à partir duquel elle se différencie et l’un des constituants
de ce socle « commun » est la famille, en termes de support, référence, ressource,
réseau, identité, etc. La famille contemporaine est, selon De Singly (2016) devenue
centrale à la production identitaire individualisée. Le fait de garder l’individu avec son
entourage est apparu pertinent pour chercher au-delà des conceptions d’un individu
autosuffisant, autonome, autarcique, et stratégique.
Les familles étaient recrutées par le biais de la méthode « boule de neige » (Biernacki
et Waldorf, 1981) consistant à recruter des répondant-e-s par l’entremise d’associations
destinées à la population immigrante et de demander aux répondant-e-s déjà
recruté-e-s de nous référer à des familles correspondant à nos critères afin de constituer
un corpus relativement équilibré (pays d’origine, nombre d’années d’arrivée à
Montréal) (Deville-Stoetzel et al., 2013; Montgomery, 2014; Montgomery et al., 2010,
2011). Le corpus se détaille comme suit : 4 familles originaires de Tunisie, 7 d’Algérie
et 9 du Maroc. En ce qui concerne l’étape à laquelle se trouvent les répondant-e-s dans
le processus d’établissement et, de ce fait, de dépassement de l’épreuve migratoire, le
corpus comprend des familles qui sont arrivées à des moments différents. Ainsi, il est
composé de 9 familles arrivées depuis environ 10 ans; 3 depuis 5 ans; 3 depuis 3 ans;
et 5 depuis 1 an.
112
Afin de permettre au lecteur de faire connaissance avec les répondant-e-s, voici ci-
dessous un tableau résumant la liste des répondant-e-s ainsi qu’un court résumé
biographique, des situations traitées dans l’analyse pour chacun-e, non exhaustif, mais
néanmoins illustratif de l’ensemble des situations relatées.
Khira (AM1) Ingénieure Venue au Québec suite à la guerre civile en Algérie. Elle a
Algérie (13/1995) (enseignante- rejoint son mari qui l’a parrainée avec leurs 5 enfants, mais
Manquant : env. chercheure) elle s’est rapidement retrouvée mère monoparentale. Khira
50 ans ---------- a étudié en Belgique avec son ex-mari. Elle avait
Postsecondaire Éducatrice école rapidement trouvé un emploi dans son domaine, mais suite
secondaire aux pressions professionnelles l’empêchant d’être assez
présente pour ses enfants (et mésententes avec une
collègue), elle a décidé de trouver un emploi lui permettant
de soutenir ses enfants tout en travaillant.
Lina (AM2) Études, Venus au Canada influencé par des amis de son mari, Lina
Algérie (8/2000) mari était pense que son mari souhaitait se soustraire aux
34 ans entrepreneur responsabilités familiales trop pesantes qu’il vivait depuis
Postsecondaire ---------- le décès de son père pour se consacrer à sa petite famille. Il
Emploi avait le rêve d’ouvrir un restaurant avec son ami, mais le
administratif à manque d’argent a eu raison du projet.
l’Université, mari
chauffeur de taxi
Syrine et Hamza Syrine aux Suite aux années de guerre civile en Algérie, Syrine
(AM3) études; Hamza : souhaitait partir. Hamza a fait les démarches d’immigration
Algérie (10/1998) Informaticien sans lui dire pour qu’elle ne soit pas déçue si jamais. Elle a
Syrine : 40 ans ---------- eu des expériences de bénévolat dans des organismes
Hamza : 46 ans Syrine, (destinés aux immigrant-e-s) et tout comme son mari, elle
Postsecondaire enseignante en a repris des études dans un domaine dans lequel il y avait
français langue un besoin d’employé-e-s, ici pour enseigner le français aux
seconde. immigrant-e-s non-francophones.
Hamza,
enseignant en
mathématique
Hassiba et Ali Hassiba Suite à la guerre civile en Algérie, Ali a fait une demande
(AM4) enseignante au d’émigration dans une agence américaine et son dossier
Algérie (12/1996) primaire et Ali semble avoir été acheminé vers le Canada, car il été surpris
Hassiba : 54 ans cadre dans une de recevoir des formulaires pour le Canada et le Québec.
Ali : 56 ans banque Pour lui et elle, c’est une chance. Hassiba qui était
Postsecondaire ---------- enseignante a travaillé en garderie pendant 9 ans et, au
Hassiba, moment de l’entrevue, elle préparait son examen pour
éducatrice en pouvoir faire des remplacements comme enseignante. Elle
garderie. ressent un épuisement en raison de son rythme de vie
Ali, entrepreneur conciliant famille et emploi. Ali est passé par différents
lavage auto essais de carrière (Taxi, bacc. pour enseigner, car il y a de
la demande, mais il voulait être à son compte donc il a géré
un bistrot et un lavage auto).
Abbas et Amina Cadres supérieurs Influencé par un ami qui avait le projet migratoire avant lui,
(AM5) dans une Abbas voulait créer un cercle d’intellectuels, de militants
Maroc (4/2004) entreprise (Abbas avec d’autres ami-e-s. Abbas a rapidement trouvé un
Abbas : 38 ans dans la gestion du emploi de conseiller en sécurité financière, mais il a réalisé
Amina : 34 ans personnel, Amina qu’il ne pouvait pas être assez présent pour sa famille avec
Postsecondaire dirigeait le cet emploi. Il a repris des études pour trouver un emploi
service financier). pour être plus présent et réaliser son rêve de cercle de
114
Héla (AM6) Création de Encouragé par un ami, le projet migratoire a été amorcé par
Algérie née en vêtements le mari de Héla. Il et elle se sont connus en France. La mère
Tunisie (8/2000) ---------- de son mari est française, mais étant sur le chômage en
44 ans Garderie en France il a voulu tenter le rêve canadien. Héla était très
Postsecondaire milieu familial déçue à son arrivée, mais au lieu de sombrer dans le
découragement de se trouver un emploi, elle a décidé de se
consacrer à sa famille, par choix. Héla vient d’une famille
aisée, sa vie au Québec est loin de ressembler à sa vie
d’avant. La vie est d’autant plus difficile que la famille est
loin. Héla est désormais divorcée. La routine froide et les
difficultés ont eu raison de leur couple.
Farida (AM7) Farida, Farida a initié le projet migratoire avant de se marier. Son
Maroc (3/2005) communication frère lui en parlait et elle ne se sentait pas bien au Maroc,
33 ans Mari, Délégué-e-s pas tranquille. Elle a fait plusieurs voyages avant de
Postsecondaire médicale (tous les s’installer. Quand elle a été acceptée, elle venait de se
deux) marier, mais son mari ne voulait rien savoir de Montréal.
---------- Elle a regretté d’être venue, de ne pas avoir fait d’études
Farida, sans comme son mari, elle a un sentiment d’avoir tout perdu.
emploi (mère au Son domaine est la communication et elle ne pense pas
foyer) trouver d’emploi parce qu’elle porte le voile qui a suscité
Mari, infirmier beaucoup de questions lors d’entrevues d’embauche
précédentes dans différents domaines.
Anissa (AM8) Électricienne Venue avec ses enfants sans son mari qu’elle parrainait au
Maroc (1/2007) ---------- moment de l’entrevue. Elle ne savait pas ce qu’elle allait
39 ans Sans emploi faire pour sa carrière professionnelle, elle attendait son
mari. Elle ressentait une profonde tristesse parce que l’amie
chez qui elle pensait trouver un refuge chaleureux, le temps
de se reconstruire, l’a poussé à vite se trouver un logement
à elle.
Aïcha (AM9) Gérait un bureau C’est Aïcha qui a voulu émigrer au Canada et son mari (un
Maroc (1/2007) de services d’aide Français expatrié au Maroc) a accepté. C’est son goût pour
34 ans à l’immigration la découverte et la rencontre avec d’autres cultures qui l’a
Postsecondaire vers le Canada motivé à partir. Pour leur fils c’est plus difficile, il est très
avec son mari attaché au Maroc. Aïcha et son mari viennent de terminer
---------- les démarches pour obtenir leurs équivalences et pendant
En train de qu’elle s’occupe de leur fils, son mari fait les démarches
monter leur pour créer leur société.
société
Néjiba (AM10) Étudiante en Vivait des difficultés financières et des conflits avec sa
Tunisie (8/2000) médecine famille, elle est venue avec son mari pour offrir un meilleur
115
38 ans ---------- avenir à leur fille. Elle est Médecin, mais son mari n’avait
Postsecondaire Médecin pas réussi aussi bien qu’elle, ce qui a généré des
généraliste mésententes dans leur couple. Il fait son stage au moment
de l’entrevue pour devenir lui aussi Médecin.
Landalou et Lili Études Fasciné par les grands espaces verts qu’il avait vus un jour
(NS2) ---------- dans un Atlas, Landalou est arrivé seul alors qu’il venait de
Maroc (7/2001; Landalou, se marier avec Lili. Il n’avait pas réussi à joindre son ami
4/2004) enseignant et censé l’accueillir. Il-elle-s ont vécu séparé-e-s le temps du
Âges manquant : envisage un parrainage (1 an et demi). C’est une dame rencontrée par
env. 30 ans doctorat. hasard dans le métro qui lui a permis de se connecter à un
Postsecondaire Lili, ressources réseau d’ami-e-s et son logement. Il et elle ont une fille de
humaines 2 ans. Bien qu’elle porte le voile, Lili a trouvé un emploi
facilement grâce au réseau de HEC. Il et elle partagent la
passion que Landalou a pour la poésie en gérant ensemble
une association en collaboration avec un ami québécois.
Leyla (NS3) Études Venue pour rejoindre celui qui est devenu son mari par la
Tunisie (10/1998) ---------- suite, elle a abandonné ses études en biologie pour
33 ans Responsable du littérature française pour pouvoir venir au Canada, car
Postsecondaire service à la c’était les études les moins chères, exemptées du tarif
clientèle étudiant-e étranger-e par le gouvernement. Sa mère ne
l’aurait pas laissée partir payer des études qui étaient
gratuites dans leur pays. Elle nourrit toujours le rêve de
reprendre ses études de biologie. Leyla a été victime de
sabotage de son travail par une collègue québécoise qui
jalousait sa promotion.
Yasmine et Rafiq Yasmine, Ont choisi le Canada pour ses valeurs et son contexte social
(NS5) Chargée de plus ouvert. Ils avaient ce vieux rêve de venir au Canada
Maroc (1/2007) clientèle depuis leur rencontre, mais sont venu-e-s plus de 15 ans
Yasmine : 46 ans plus tard. Il et elle ne s’identifient pas à la mentalité
Rafiq : 45 ans Rafiq, marocaine et souhaitaient partir pour cette raison
Postsecondaire Responsable notamment. Au moment de l’entrevue, il et elle ont un
financier travail alimentaire, mais cherchent à intégrer leurs
administratif domaines professionnels respectifs. Néanmoins, la priorité
---------- ce sont leurs 3 enfants, qu’il-elle-s aillent à l’école et
Yasmine, trouvent un-e des deux parents présent-e-s à leur retour.
représentante
Avon
Rafiq, centre
d’appel
Assia (NS6) Assia, traductrice Assia et son mari étaient traducteur-rice-s dans leur pays,
Algérie (5/2003) Son mari, mais suite à des tentatives infructueuses pour son mari, elle
33 ans interprète de n’a pas essayé sachant qu’elle serait discriminée étant
Postsecondaire conférence donné qu’elle porte le voile. Porter le voile est un sujet de
---------- conflit avec son père qui ne le cautionne pas. Son mari a
Assia, emploi travaillé dans un hôtel et regrettait de faire venir sa femme
organisme dans un pays où elle ne trouverait pas d’emploi dans son
communautaire domaine. Néanmoins, plus qu’un emploi il et elle sont
Son mari, études venu-e-s chercher du repos moral et ont fui la guerre civile.
Lilitchka (NS7) Hôtesse de l’air Pendant ses années comme hôtesse de l’air, Lilitchka
Maroc (1/2007) ---------- venait souvent au Canada et aspirait à y vivre pour son côté
51 ans Sans emploi accès à la culture (elle est artiste-peintre), pour l’éducation
de sa fille (elle est monoparentale). Elle donne des ateliers
bénévolement dans un organisme communautaire au
moment de l’entrevue.
Myriem et Myriem, Pour Karim émigrer au Canada est un vieux rêve nourri par
Karim (NS8) Assistante les histoires de son père et de son grand-père. Lui n’a
Algérie (4/2004) technique en jamais voulu quitter son pays, mais ce Canada raconté
Myriem : 38 ans économie paraissait être un autre monde à découvrir. Myriem ne
Karim : 37 ans Karim, souhaitait pas particulièrement partir, mais sa sœur étant
Postsecondaire Informaticien présente au Canada lui a permis d’accepter plus facilement
---------- cette décision. Karim est désillusionné de n’avoir pas
Myriem, trouvé d’emploi dans son domaine et entretient avec
enseignante à la d’autres personnes désillusionnées de son entourage le rêve
Mosquée de retourner dans leur pays pour retrouver leur vie d’avant,
Karim, aéroport, mais Myriem sait que cela ne sera pas plus facile, mais
nettoie les cabines représenterait une autre migration alors elle préfère tout
d’avions tenter d’abord au Québec avant de l’envisager.
Algérie (4/2004) emploi, travaille dans son domaine, mais avec des responsabilités
Nedjma : 32 ans enseignante moindres. Il est néanmoins passé par plusieurs petits
Zinedine : 36 ans universitaire ; boulots aux horaires très pénibles avant de trouver cet
Postsecondaire Zinedine, emploi. Nedjma était conseillère en emploi dans une
responsable agence qui avait des coopérations avec le Canada.
informatique
banque assurance
----------
Ainsi, cette mise en perspective permettrait d’enrichir les analyses relatives aux
dynamiques migratoires tout en ouvrant la possibilité de révéler parallèlement des
éléments de la migration qu’il serait possible de retrouver dans la vie ordinaire
parsemée d’événements, de transitions et de bifurcations (Bauman, 2006).
Les thèmes abordés dans le cadre de cette recherche sont très personnels, car ils
touchent au vécu et certains événements peuvent avoir été difficiles à gérer ou avoir
généré des tensions avec l’entourage. Considérant ces possibilités, certains principes
éthiques ont été respectés lors de la tenue des entrevues. Tout d’abord, des formulaires
de consentement ont été fournis aux répondant-e-s dans lesquels se trouvent toutes les
informations relatives au projet de recherche METISS ainsi que les thèmes abordés lors
de l’entretien et la possibilité que des analyses secondaires soient effectuées dans le
cadre de cette thèse notamment. Ils ont été lus avec les répondant-e-s et expliqués en
détail en début d’entretien, tout en leur demandant leur consentement à être enregistré
afin de faciliter la prise de note. Leur possibilité d’arrêter l’enregistrement ou
l’entretien à tout moment sans justification de leur part leur a également été
communiquée. Les conditions d’anonymat et de respect de la confidentialité des
118
informations confiées ont été abordées, à savoir : changer leur nom lors de la diffusion
des résultats, changer des détails de certaines situations qui, de par leur singularité,
permettraient au lectorat de les identifier et de détruire les enregistrements une fois la
recherche terminée.
Enfin, j’ai suivi la formation en éthique de la recherche offerte en ligne par le Groupe
consultatif interagence en éthique de la recherche durant le mois de janvier 2016 et le
certificat d’éthique a été obtenu en mai 2016.
L’analyse sera présentée dans les chapitres qui suivent autour des 4 dimensions des
épreuves de l’« Individualité-migrante », à savoir les bifurcations, l’identification,
l’entourage et le temps. Un chapitre discussion résumant l’ensemble des épreuves
communes suivra la présentation détaillée des résultats relatifs aux dimensions
spécifiques.
routines dans les récits ; 2) Dégager les caractéristiques communes et les tendances
générales selon les dimensions sociologiques des épreuves de l’« Individualité-
migrante » (bifurcations, identifications, entourage, temps).
Les verbatim ont été codés à l’aide du logiciel N’Vivo selon une démarche déductive
et inductive. Nous avons effectué une analyse en utilisant l'approche développée par
Miles et Huberman (1994), classant les codes par thèmes et sous-thèmes dérivés du
cadre conceptuel, des données et des thèmes identifiés par le guide d’entrevue en
laissant la place à de nouveaux éléments d'émerger du matériel (Miles et Huberman,
1994; Laperrière, 1997). Nous avons classé les extraits d’entrevues selon les
dimensions sociologiques exposées dans le chapitre précédent, à savoir les expériences
de bifurcations (migratoire, mais aussi propre à l’expérience de vie et des transitions
une fois installé-e-s au Québec), les éléments évoqués par les répondant-e-s pour
décrire leurs d’identifications, leurs interactions et qualifications de leur entourage
ainsi que leur expérience des différentes temporalités.
Il s’agissait de relever dans les récits, les bifurcations et autres événements majeurs
significatifs tels que des transitions ou événements associés au cycle de vie (naissance,
maladie, décès d’un proche). Les éléments évoqués par les répondant-e-s représentant
les ancrages de leurs identifications, les différentes interactions et évocations de leur
entourage ainsi que leur manière de décrire les différents types de temporalités ont
également été classés. De nombreux sous-thèmes d’analyse sont ressortis comme les
temporalités relatives aux bifurcations et au quotidien, les renégociations identitaires
en fonction de certains événements relatifs aux statuts familiaux et professionnels, une
resocialisation impliquant l’entourage et la reconnaissance comme élément identitaire
significatif. L’idée était d’explorer et d’illustrer les épreuves communes (Martuccelli,
2010b) de l’« Individualité-migrante ». Ainsi, la stratégie d’illustration consiste à
retracer certaines caractéristiques émanant de la littérature dans l’optique de les mettre
120
Dans l’univers empirique thématique des bifurcations, on retrouve des éléments relatifs
au contexte dans le pays d’origine, l’expérience pré-migratoire, l’arrivée au Québec, la
perception du pays d’accueil, leur rapport à la citoyenneté (transversal avec la
dimension identification), leurs projets et rêves pour l’avenir. Dans la thématique de
l’identification, on retrouve des éléments relatifs aux parcours scolaires et
professionnels, aux personnes significatives (aides et conflits), aux rôles de femmes,
d’épouse, d’homme, de mari et de parents, mais aussi aux valeurs, principes, religion
et perception du Québec, perception des Québécois-e-s de soi (définition de soi par soi
et de soi par autrui), pour n’évoquer que ceux-là. La thématique de l’entourage
regroupe les implications de l’entourage en termes de soutien dans la bifurcation
migratoire et au quotidien, mais aussi en termes de repères d’identification et de
resocialisation. Dans la thématique relative au temps, on retrouve des éléments propres
au temps du départ et de l’arrivée, au temps quotidien, au temps des études et passés
au travail, mais également les temporalités propres aux transitions et événements de
type cycle de vie (grossesse/accouchement, maladie, décès, etc.).
Dans les 4 chapitres présentant les résultats, j’ai choisi des exemples qui venaient
illustrer des éléments qui résonnaient avec le cadre conceptuel (Bifurcations,
121
Plus précisément, dans le chapitre sur les bifurcations, j’ai choisi des exemples afin
d’illustrer les situations qui se produisent avant, pendant et après la migration en
fonction des événements évoqués par les répondant-e-s dans les sphères résidentielle,
professionnelle, familiale, relationnelle particulièrement. Dans le but de mettre cette
expérience « migratoire » en perspective avec le cadre conceptuel, j’ai donc choisi des
exemples en lien avec les épisodes de transition et de bifurcation dans la sphère
résidentielle (partie 1), professionnelle (partie 2) et familiale (partie 3) parce que ces
éléments ressortaient particulièrement des entrevues dans ce qu’ils avaient de commun
avec le cadre conceptuel.
Dans le chapitre sur les identifications, j’ai choisi des exemples abordant davantage les
changements en lien avec les sphères identitaire et relationnelle décrites dans le
chapitre conceptuel. J’ai donc pris des exemples illustrant la manière dont les
répondant-e-s parlent d’elles-eux, de qui ils sont, de comment ils se définissent dans
leur rapport à soi et aux autres. L’aspect professionnel est ressorti de manière certes
très importante, mais la manière dont les répondant-e-s se (re)définissent comme
parents également - via ce qui sera transmis aux enfants notamment.
122
Dans le chapitre sur l’entourage, j’ai choisi des exemples permettant d’illustrer la
manière dont l’entourage participe ou non lors des épisodes de bifurcation et de
transition (selon les exemples théoriques évoqués dans le chapitre conceptuel), au
moment des départs et arrivées particulièrement, puis dans la sphère professionnelle et
familiale plus précisément ensuite, car encore une fois, ceux-ci ressortaient
particulièrement dans les entrevues.
Enfin, dans le chapitre sur le temps, j’ai cherché dans les entrevues des exemples
illustrant la manière dont les répondant-e-s évoquaient leur rapport au temps dans les
moments entourant des événements particuliers de bifurcations et de transitions, mais
aussi lorsque la routine revenait une fois l’épreuve de l’événement dépassée : les
moments de rapport au temps quotidien. Pour ce thème, le concept d’un temps
quotidien accéléré ressortait particulièrement dans la littérature chez plusieurs
auteur-e-s (Rosa, 2010; Aubert, 2003; Bauman, 2006), mais décrit de manière
différente (urgence, accélération, présent infini). Cette différence, mais également les
témoignages des répondant-e-s sur ce sujet ont suscité mon intérêt au moment de
l’analyse afin de ne pas tenir compte uniquement de ce qui se passait lors des
événements significatifs, mais aussi lors des moments de routine retrouvée. Les
situations décrites dans ce chapitre ont pour particularité d’illustrer les manières dont
les répondant-e-s éprouvent les Temps de la migration, mais aussi les différents
chevauchements de Temps au quotidien : 1) Temps de travail et Temps de famille ; 2)
Temps de famille et Temps de couple et ; 3) Temps de famille et temps pour soi.
Même si mon objectif est de présenter les résultats selon les 4 thèmes de la manière la
plus séparée possible, le lectorat pourra néanmoins constater qu’il est parfois difficile
de ne pas laisser un autre thème venir visiter le thème qui fait l’objet du chapitre, du
fait de sa proximité analytique. Ainsi, le chapitre V présentera les résultats relatifs au
rapport aux bifurcations, le chapitre VI ceux des identifications, le chapitre VII le
rapport à l’entourage et le chapitre VIII le rapport au temps. Dans le chapitre IX, qui
123
Les bifurcations se caractérisent par des événements dans les parcours de vie qui
chamboulent une à plusieurs sphères sociales simultanément. La sphère résidentielle
chamboulée correspond à un changement de lieu de vie (type de logement, quartier,
pays); dans la sphère professionnelle, un épisode de chômage ou une reconversion
professionnelle a pour effet d’en modifier la trajectoire; la sphère identitaire en
mouvement concerne la (re)définition de soi; la sphère relationnelle désigne, dans un
contexte de contingences, un entourage qui se transforme au fil des événements de la
vie et du quotidien des personnes.
mouvement d’un espace social à un autre accentué par un mouvement dans l’espace
géographique. L’imaginaire de l’Ailleurs joue ici un rôle catalyseur du mouvement,
réceptacle de tous les espoirs et de toutes les motivations à bouger, mais surtout sa
simple présence, le fait qu’il y ait toujours un Ailleurs, « au cas où », semble représenter
un indicateur de ce monde en mouvement. Un Ici et un Ailleurs formant ainsi, la clé de
voute des bifurcations.
Telle une fenêtre ouverte sur l’Ailleurs, les histoires d’ami-e-s ou de connaissances
parti-e-s pour réussir ou de la famille expatriée aux quatre coins du monde (Angleterre,
France, Suisse, Espagne, États-Unis, Canada) nourrissent l’imaginaire du départ et
d’une vie exaltante qui les attend à l’étranger : « Déjà quand j’étais encore au Maroc,
elles étaient déjà parties. L’une est partie en Suisse, et l’autre elle est partie en Suède,
et une s’est mariée, elle est devenue ministre » (Yasmine, NS5). Pourtant, la plupart
des répondant-e-s « migrant-e-s » avait une situation professionnelle et matérielle
126
Ainsi, c’est dans les perceptions du pays d’origine, mais surtout dans celles du pays
d’accueil qu’il semble possible de trouver les mécanismes de construction de tout un
imaginaire de l’Ailleurs qui fascine. Un contexte difficile dans le pays d’origine semble
également contribuer au départ de ces familles vers cet Ailleurs perçu comme étant plus
stable et sécuritaire. Pour les répondant-e-s qui ne se sentaient pas « tranquilles » dans
leur pays : « Je me sentais bien dans ma peau ici, que là-bas. J’étais mal à l’aise là-bas.
Pourtant c’est mon pays. Je n’étais pas tranquille, je ne faisais pas ce que moi je voulais
faire, j’ai toujours fait attention », le Canada incarnait la sécurité. Quelques voyages
avant l’immigration permettent de le constater : « Donc à chaque fois que je venais ici,
je sortais que ça soit à 4h du matin, 3h du matin, il n’y a pas des dires. C’est tranquille,
je suis bien » (Farida, AM7)
Évidemment on retrouve un imaginaire de l’Ailleurs nourri par celles et ceux qui ont
immigré précédemment au Canada. Des histoires héroïques d’un « oncle […] il a été
parmi les diplomates de 1970 ici au Canada » (Lina, AM2). Des frères et sœurs venus
avant dont les diplômes n’ont pas été reconnus ne semblent pas enlever de la magie à
cet Ailleurs qui reste perçu comme un véritable symbole de réussite :
Amina : Il a refait son Bacc. à HEC. Int. : Son Bacc. HEC au complet !
Pourquoi ? Il n’a pas été reconnu ? Amina : Parce qu’il avait fait une école
privée au Maroc. Ce n’est pas un système public universitaire académique.
127
Alors ici, ils lui ont dit : « Ouais, c’est correct mais là ce qu’on peut te faire
c’est qu’on va t’enlever quelques cours ». Mais lui il était impressionné
avec ses copains par HEC. Parce qu’à l’UQAM ils lui auraient reconnu
son diplôme. D’ailleurs un type parmi les cinq, il est parti à l’UQAM, il a
commencé par un MBA, il a fait un MBA direct. Il a été accepté. Mais eux,
pour eux, c’était… Prestigieux. Ils sont partis, ils ont refait leur Bacc.
Amina (AM5)
La perception idyllique de l’Ailleurs qui comble les besoins reste intacte. De plus, le
Canada a progressivement remplacé l’Europe comme destination prometteuse, car très
apprécié pour son ouverture et son souci de lutter contre le racisme et les
discriminations. Comme bien d’autres, Jasmine et Mourad (NS4) se sont fait dire par
l’avocat en charge de remplir leur demande d’immigration : « Si vous partez au Canada,
vous allez trouver du travail facilement […] Votre salaire va doubler ou bien tripler »,
et par leurs ami-e-s « qu’il y avait des opportunités de travail ici, au Canada. Vu que
vous avez, par exemple, moi, une licence en chimie, tu peux travailler facilement »
(Mourad, NS4). Ce mythe de facilité et d’abondance propre au Canada se répand dans
les pays d’origine des répondant-e-s et entretient l’imaginaire d’un Ailleurs accueillant
et prospère pour celles et ceux qui désirent venir y travailler. Une autre idée se répand.
La majorité des répondant-e-s n’avait pas visité le Québec avant de s’y installer et l’ont
principalement découvert via Internet. Deux choses importantes ressortent à propos du
Canada : les possibilités d’emploi dans son domaine et le froid.
Donc elle [sa fille] pouvait faire des études qui étaient reconnues
mondialement ! Et en plus, elle avait la possibilité de faire la résidence
permanente. Parce que en Europe, c’est quasi impossible d’avoir les
papiers.
Néjiba (AM10)
Même celles et ceux qui ont visité le pays avant de s’y installer le perçoivent avec ce
regard idéalisant. Cependant, c’est aussi autre chose que le travail qu’on y cherche. À
la question « Qu’est-ce qui t’a motivée pour immigrer, les raisons qui t’ont poussée à
quitter le Maroc ? », Lilitchka (NS7) qui est venue souvent au Canada durant sa carrière
d’hôtesse de l’air nous confie avoir perçu un endroit dans lequel elle allait « pouvoir
être bien dans [s]a peau » :
Je fréquentais les restaurants, les cafés, les gens de l’hôtel, les amis que
j’avais ici. Et ça m’a toujours attirée de venir, je voyais une autre qualité
de vie, quoi. […] Je faisais les visites, les musées, les librairies, et tout ça.
Tout ça, ça m’a vraiment intéressée surtout aussi pour mon enfant, je me
disais : « Elle va être vraiment choyée dans ses études ». […] Il y a la
facilité des bibliothèques, les gens peuvent prendre ce qu’ils veulent,
emprunter les livres qu’ils veulent, faire leur recherche. Il y a plein
d’activités culturelles […] Donc je voulais avoir un changement, malgré
que chez moi, je ne manquais de rien, je touchais bien, j’avais un très bien
salaire en tant qu’hôtesse de l’air, vraiment j’étais gâtée et tout.
Lilitchka (NS7)
Que ce soit pour se réaliser sur les plans professionnel et personnel, ou pour offrir un
cadre d’études idéal pour leurs enfants, le Canada représentait une porte d’accès à un
« rêve […] tellement beau, tellement profond » (Latifa, NS1) qui remonte pour certain-
e-s même, à une enfance bercée par les histoires d’un magnifique pays raconté par un
père et un oncle :
Karim : Il [son père] m’a beaucoup influencé. Lui, le Canada pour lui,
c’était magnifique ! […] [rire] Ouais, mon père et mon oncle […] quand
129
ils parlent du Canada, c’est un autre monde, c’est beau, c’est vaste, c’est
vert, il y a de l’eau, c’est magnifique quoi. Puis cette image m’est restée.
Un an, avant de venir, il y a un ami à moi qui est venu un an avant moi,
mais lui il m’a raconté, là c’était le tableau noir du Canada. Puis moi, je ne
voulais pas croire […] il disait que c’est dur, qu’il n’y a pas de travail, puis
ce n’est pas facile. Int. : Et ça n’a pas empêché de … K. : Non.
Karim (NS4)
5.1.2 L’atterrissage
L’arrivée c’est d’abord un moment exaltant durant lequel se mêlent joie et inquiétudes,
mais c’est aussi un enchaînement d’événements caractérisés par le fait de quitter un
univers connu pour se plonger dans l’inconnu ou l’imaginé. Le souvenir du panneau
« Bienvenue au Canada » à l’aéroport et de l’accueil chaleureux des douanier-e-s et
agent-e-s d’immigration marque ce moment de l’arrivée et colle bien à l’image qu’on
s’était faite du pays. Jusqu’ici tout va bien 15. Khira (AM1) qui a rencontré beaucoup
d’obstacles pendant le parrainage en plus de quitter à la hâte une Algérie plongée dans
la guerre civile, se sent soulagée par cet accueil :
15
Référence au film La Haine de Mathieu Kassovitz (1995)
131
Jusqu’ici tout va bien… mais dès la sortie de l’aéroport, les désillusions ne tardent pas
à faire surface pour la majorité des répondant-e-s. Entre la déception vis-à-vis de la
beauté et la luxuriance des paysages imaginés et les réalités de l’intégration révélées,
par celles et ceux qui les accueillent, pendant le trajet qui les mène de l’aéroport au lieu
d’hébergement, les premières impressions se caractérisent par un entremêlement
d’émotions positives et négatives, passant des unes aux autres dans un laps de temps
condensé :
La première impression que j’ai trouvé mon mari qui m’attendait avec une
voiture toute neuve. J’ai dit wow on a déjà une voiture ! [Rires] Et ce
n’était pas vrai, ce n’était pas ça. Parce que c’est une location. [Rires] […]
Dès que je me suis assise dans la voiture j’ai commencé à dire avec un peu
d’enthousiasme : « C’est beau ici ». Et il y avait la voix de mon mari qui
venait me dire : « Non ce n’est pas ce qu’on imaginait, tu vas voir »
Latifa (NS1)
Leyla (NS3)
Montréal » (Yasmine, NS5). Néanmoins, une fois le choc de l’arrivée un peu passé, la
grandeur des rues, des maisons et la beauté des grands espaces dépassent les attentes.
Évidemment, en ce qui concerne les éléments climatiques de l’adaptation à
l’environnement, il-elle-s savaient toutes et tous qu’il faisait froid et certain-e-s étaient
même très étonné-e-s de constater qu’il y avait d’autres saisons que l’hiver. L’hiver
reste néanmoins une grande source de mythe et d’angoisse : « Quand j’ai dit à ma mère
que je vais aller au Canada, elle me dit : « Oh mon Dieu ! », c’est parce que on a un
mythe, il fait tellement froid que y’a une personne qui est sortie sans bonnet et ses
oreilles sont tombées » (Lina, AM2).
Lilitchka (NS7)
oui, c’est vrai on a réussi. Mais on est encore en train de s’installer si tu veux ». Abbas
(AM5) s’est détaché des discours idylliques, minimise les situations de discrimination
et mise sur ses capacités d’adaptation pour relever ce défi que constitue la migration :
La plupart des gens qui te disent ça, c’est des gens qui ont levé la barre
trop haut avant de venir, qui croyaient que c’était vraiment l’Eldorado, ils
n’ont jamais préparé leur arrivée, en faisant en sorte, de bien poser des
questions, de se renseigner. Et de dire, que bon, dans n’importe quel
contexte, il y a quand même une logique, c’est travailler, c’est aller
chercher les opportunités, c’est aller chercher les occasions, c’est de poser
des questions, c’est développer un réseau social, c’est développer des
compétences, etc. […] j’ai pris du recul par rapport à ce discours assez tôt,
assez tôt. Parce que je trouvais quand même que ce n’était pas normal de
continuer à critiquer un contexte […] si on est venu ici, c’est parce qu’il y
a des opportunités, c’est parce qu’il y a aussi un chemin à faire. Puis il faut
accepter de faire ce chemin. Il faut accepter de relever de nouveaux défis.
Il faut dire que bon, s’il y a des cas de discrimination qu’on entend par ci
et par là, donc moi … ce n’est pas la règle, c’est l’exception. Ça doit être
l’exception !
Abbas (AM5)
Aussi de manière générale, intégrer le marché de l’emploi s’avère moins facile que ce
qui était imaginé :
Latifa (NS1)
dessous de ses compétences représentent ici des adaptations majeures - pour ne pas dire
des sacrifices - à effectuer en contact avec ce nouvel espace de vie.
Pour les répondant-e-s qui ont un emploi stable, mais pas dans leur domaine et qui
n’ont pas effectué un retour aux études leur permettant de renouveler leurs espoirs, LA
carrière représente bien souvent celle entamée dans leur pays et dont il-elle-s doivent
faire le deuil : « J’ai pas fait mon métier, parce que moi j’adore l’enseignement, ça me
frustre énormément, de pas avoir continué dans mon domaine » (Khira, AM1).
137
Il-elle-s distinguent très bien la différence entre « petits boulots » et LA carrière à savoir
« travailler dans ton profil » :
Hassiba (AM4)
Ils se rencontrent pour pleurer sur leur sort : « On n’a pas trouvé ! » « On
n’a pas fait ça. » « On devrait faire ça. » « On devrait rentrer, on devrait
rentrer, c’est ça la solution. ». C’est dommage parce que … Moi je lui dis
16
Bien qu’une entrevue sur les 3 ait été réalisée en présence des deux membres du couple, ce témoignage
a été recueilli lors d’un entretien individuel avec Myriem.
138
tout le temps : « Tu stresses pour ça, tu vas attraper quelque chose de grave
pour ça. Tu es venu ici, profites de ce qui est bon ici. Pourquoi ne pas …
Tu ne peux pas rentrer de toute façon maintenant. Tu n’as rien là-bas. ».
On a démissionné on n’a même pas mis … On a démissionné tous les deux.
On n’a pas de maison, on a vendu nos meubles. Tu vas redémarrer à zéro ?
Lui, il pense qu’il a fait une bêtise, il regrette, il veut tout de suite retourner.
Moi je veux tout tenter ici avant de repartir. Je veux avoir le maximum, je
veux avoir mes papiers, je veux faire mes études. Je voudrais aussi faire
que mon fils fasse ses études ici. Mais on trouve toujours un terrain
d’entente. Dans le fond, je suis d’accord avec lui, qu’on ne peut pas être
mieux que dans notre pays, là où il y a notre famille. […] Puis il y en a
beaucoup qui sont rentrés, qui ont regretté. Parce qu’une fois qu’on s’est
habitué au rythme de vie ici, au confort d’ici, c’est difficile de revivre là-
bas. C’est notre pays. On ne peut pas renier, mais la vie est très difficile
là-bas. Beaucoup de problèmes, la vie est chère. Donc, mais moi, d’abord
je devrais me préparer, comme je me suis préparée pour venir ici, je veux
me préparer pour retourner là-bas. […] Ne pas dire : « Là-bas, c’est le
paradis. ». Ce n’est pas vrai, même ici, ce n’est pas le paradis. […] Peut-
être il faudra une préparation plus importante et plus grande pour retourner.
Myriem (NS8)
Ainsi, la stratégie de s’imaginer un nouvel Eldorado pour faire face aux déceptions et
difficultés en contexte migratoire peut permettre de tenir le coup momentanément, mais
peut également représenter l’élément qui pose problème à la base :
139
Il y a des gens qui sont venus avec l’idée que c’est le paradis, alors que je
pense que c’est plus un problème de préparation, qu’un problème de réalité.
Parce que les gens avant de venir, ils avaient des attentes qui sont tellement
fortes, et tellement irréalistes, quand ils viennent ici ils ont du mal à faire
face à l’écart entre les attentes et la réalité. Parce qu’ils sont toujours venus
dans l’esprit que les choses c’est formidable ! Il n’y aura pas de problème !
Et puis tout se passe bien ! […] C’est des choses irréalistes, quand même !
Non c’est vrai ! Et puis quand ils viennent ici, ils trouvent quand même
que la vie, c’est comme toutes les vies hein ! Il faut quand même travailler
pour gagner sa vie. Il faut …
Abbas (AM5)
l’univers familial, des rapports entre les membres du couple également. L’importance
de conserver le sens de la famille revient souvent dans les entrevues :
Landalou (NS2)
Cette crainte semble aller de pair avec le sentiment d’appartenance des répondant-e-s
dans un contexte où la famille élargie n’est, dans la majorité des cas, pas présente pour
soutenir et transmettre cette appartenance. En effet, loin du groupe leur procurant
jusque-là le réconfort de l’appartenance, les rapports qu’il-elle-s entretiennent avec les
locaux, les déceptions et les conflits semblent influencer le fait de vouloir ou non que
les enfants leur ressemblent :
Farida (AM7)
En effet, devenir membre du pays d’accueil, pour soi et pour ses enfants, passe
nécessairement par la validation, la reconnaissance de son statut de membre par les
pairs. Or, en vivant des situations dans lesquelles le ou la membre en devenir est sans
cesse, soit renvoyée à ses origines soit mise à distance par, au mieux, une attitude
superficielle, au pire, des actes de discriminations et de racisme, le processus de
141
Malgré tout, que ce soit pour l’avenir des enfants ou pour les qualités que les
« migrant-e-s » reconnaissent au pays d’accueil, le bilan reste positif surtout en ce qui
concerne l’avenir de leurs enfants « Qu’ils font leurs études ici. […] Les études que tu
veux. À n’importe quel âge, par exemple, si par malheur, ils passent par une mauvaise
période d’adolescence, ils ratent des années d’études par exemple. Je sais qu’ils ont la
possibilité de reprendre leurs études après » (Leyla, NS3).
Passer d’un monde à un autre est exigeant notamment en ce qui concerne le fait de
devoir faire le deuil de son ancienne vie tout en affrontant les difficultés liées à
l’appréhension du nouvel environnement. Certain-e-s répondant-e-s évoquent « un
sentiment d’éloignement terrible » (Myriem, NS8). En plus de l’inquiétude et du choc
de la réalité, des sentiments de vide, de déprime et de sinistre sont évoqués qui
caractérisent bien ces moments de deuil. Arriver « quelque part » signifie aussi laisser
derrière soi certains repères qui permettaient d’y interagir pour en appréhender de
nouveaux, mais aussi le passage de l’un à l’autre marque durablement l’individu qui va
s’en trouver profondément changé. La migration est « une expérience qui marque la
vie […] quand tu vis, tu laisses derrière toi, une vie déjà, que tu as déjà établie. Et puis
tu commences une nouvelle vie, avec des projets nouveaux, avec des critères nouveaux,
bon ça change complètement » (Abbas, AM5). Les répondant-e-s sont arrivé-e-s
préparé-e-s à devoir s’adapter aux « choses qui sont différentes par rapport à [leur]
société et qu’il faut respecter ».
142
17
Les pressions de conformisation que nous aborderons dans le chapitre suivant représentent les
comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et implicites qui impliquent
pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de faire et/ou d’être pour être acceptée, reconnue
par un groupe.
143
L’ÉPREUVE DE L’IDENTIFICATION
Je veux m’intégrer mais je veux pas perdre ce que je suis. Je suis ce que je suis.
Lina (AM2)
L’identification renvoie à la manière dont les individus se définissent et sont définit par
autrui en fonction d’éléments subjectifs d’identification (carrière professionnelle, rôle
parental, langue, religion, valeurs) relativement stables, constitutifs du soi. L’épreuve
de l’identification représente la manière dont ils négocient avec ces éléments
identitaires en fonction des situations. En effet, les individus peuvent mobiliser ou
réorganiser leur structure d’identifications en priorisant un élément plutôt qu’un autre
afin de se conformer ou de résister aux attentes normatives propre à une sphère sociale.
Cette négociation identitaire se mêlant aux besoins de reconnaissance par autrui
désormais nécessaire tout au long de la vie pour pouvoir se constituer en tant
qu’individu, peut générer des tensions identitaires. L’idée de ce chapitre est d’explorer
l’épreuve de l’identification au moment de se situer dans le monde social et de se faire
une place parmi les autres.
Dans les entrevues, on retrouve un mode d’identification qui semble tiraillé entre quête
de soi et réalisation personnelle, d’une part, et besoin de reconnaissance qui se
manifeste par des pressions de conformisation centrées essentiellement sur la sphère
professionnelle, d’autre part. Les pressions de conformisation représentent les
comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et
145
implicites qui impliquent pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de
faire et/ou d’être pour être acceptée, reconnue par un groupe. L’identification
professionnelle semble représenter l’identification centrale des individus en termes de
réalisation personnelle et de quête de soi. Néanmoins, il semble que l’identification
parentale vient en quelque sorte remettre en question cette tendance dominante de la
sphère professionnelle dans la vie des individus et qu’ils se retrouvent davantage à
négocier, organiser, équilibrer ces aspects primordiaux de leurs structures
d’identifications que de laisser d’emblée à la sphère professionnelle toute - ou presque
toute - la place.
Dans les identifications, l’aspect professionnel semble crucial et, est exprimé en termes
de réalisation personnelle dans les entrevues, largement attribuée à la migration en
termes d’attentes, d’espoirs, de désillusions, de reconfiguration de ce projet en fonction
du nouveau contexte. La nécessité de s’adapter au contexte local se fait rapidement
sentir, dans un premier temps, comme une injonction à reconfigurer des aspects
centraux de leur identité dans le but d’accéder au marché du travail. Avant tout, la
question de la reconnaissance de leurs compétences professionnelles acquises dans le
pays d’origine ou ailleurs demeure un enjeu central.
On nous a jamais dit les équivalences ou qui faut faire les équivalences de
nos études là-bas. Ah non ! « Vous avez ça, Madame, votre diplôme est
bien, vous allez trouver du travail au Canada » […] On nous dit pas que
c’est plus difficile de trouver du travail, on nous dit rien. Mais quand on
arrive ici, on tombe de haut. Je dis pas que c’est pas bien, oui le Québec
est super, oui je suis contente d’être ici. Mais ils nous mentent quand même
pas mal, tu comprends ? Ils disent pas toute la vérité. […] Si le
gouvernement québécois n’accepte pas les femmes voilées […] qu’ils le
disent tu comprends ? Qu’ils soient vraiment clairs […] Mais nous, ils nous
disent pas ça. Les femmes arrivent ici, pis « ah, il faut s’adapter ! » Mais
oui on s’adapte, mais il faut pas nous demander d’oublier nos racines, on
peut pas oublier nos racines, on peut pas les renier. […] Oui je m’adapte
[…], mais ne viens pas me dire : il faut changer ta religion parce que je le
ferai pas.
Lina (AM2)
L’enjeu réside dans les possibilités de se faire une place et de lutter pour ne pas avoir
à renoncer à son domaine d’emploi. Les discriminations systémiques à l’œuvre altérant
fortement leurs perspectives d’avenir professionnel, on retrouve cette dynamique
propre aux mécanismes d’intégration que nous allons détailler dans la section suivante.
Entre rejet et pression de conformisation 18 , l’intégration au milieu de travail peut
prendre des allures de lutte pour faire sa place.
18à savoir, les comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et implicites qui
impliquent pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de faire et/ou d’être pour être acceptée, reconnue
par un groupe
147
Dans ces arrangements avec soi et les autres qui consistent à prendre sa place sans
heurts ni abnégation, certaines situations au travail sont jugées injustes lorsqu’elles
entrent en contradiction avec les valeurs personnelles ou imposent de renoncer à des
aspects centraux des identifications des individus via les pressions de conformisation.
Sur le registre du rejet et des pressions de conformisation, le racisme et les
discriminations représentent les mécanismes les plus puissants de mise à distance de
celui ou de celle qui est différent-e.
Pour les répondant-e-s, les situations évoquées dans les entretiens relèvent surtout du
registre des discriminations et du racisme dont il-elle-s sont l’objet incluant des
problèmes d’entente avec les supérieur-e-s hiérarchiques. L’exemple du mari d’Assia
(NS6) illustre ici un cas de harcèlement raciste de la part de sa patronne qui l’a poussé
à démissionner et à reprendre ses études de traducteur :
Il s’est accroché avec le nouveau patron puis il lui a rendu la vie impossible,
alors il a dû quitter. C’est mon mari qui a pris la décision de quitter. […]
Son gros problème avec la nouvelle directrice c’était parce qu’il était arabe.
[…] Elle le lui a dit que son nom à lui était difficile à prononcer […] qu’elle
était toujours habituée avec des Alain et des noms québécois. Mon mari
lui a dit : « Mais il n’y a pas de problème, vous allez finir par l’apprendre
mon nom. Un jour ou l’autre vous allez finir par l’apprendre », puis elle a
dit : « Ah ! Ça m’étonnerait ». Ça a commencé comme ça. […] Avec le
temps, c’est : « Vous, chez vous dans votre pays, nous ici on ne travaille
pas comme vous, chez vous ». […] Puis il y avait les questions : « Pourquoi
vous êtes venus ici ? Est-ce que c’est vrai qu’on vous a payés pour venir ?
» À chaque fois qu’ils mangeaient ensemble […]. Et puis : « Ah ! Pourquoi
tu ne retournes pas chez toi ? », c’était des petits trucs comme ça qui le
blessaient mais il laissait passer. Sur le coup, sur le tas, il n’a pas pensé
que c’était du racisme, mais avec du recul, puis voyant qu’elle avait
éliminé tous ceux qui n’étaient pas Québécois de l’hôtel…
Assia (NS6)
148
Je suis pratiquante. Donc pour le foulard, bien surtout les dernières années
la, je me disais : « Oui, c’est vraiment … c’est obligatoire ». C’est une
relation entre moi et le Bon Dieu, il faut vraiment maintenir cette relation.
[…] Je me disais : « Est-ce que je le porte maintenant ? », mais cette nuit-
là, j’étais là, et je me disais : « Aïe ! si je continue à dire Ah ! Si je le porte,
je ne vais pas trouver un emploi, ils vont me discriminer parce que… »,
j’ai dit : « Non » […] Moi, je suis quand même un être humain qui a un
certain niveau d’études, j’ai étudié, j’ai quand même des compétences et
tout, comment je ne vais pas arriver ? […] C’était le moment. Donc là je
suis sortie…
Nedjma (NS9)
149
Ce que nous avons appelé les pressions de conformisation se matérialisent ainsi bien
souvent dans les relations interpersonnelles par des malentendus, conflits et sentiments
de rejet et de trahison. Cette pression de conformisation peut même exacerber les
passions lorsqu’elle passe dans le domaine du débat public comme ce fût le cas avec le
débat sur les accommodements raisonnables qu’ont vécu certain-e-s de nos
répondant-e-s. Pour faire du sens sur les discours et les actes de stigmatisations et de
racisme révélés lors de ces débats, certain-e-s répondant-e-s utilisent la stratégie de
distanciation pour se préserver en se disant notamment que ce sont les médias et non
les Québécois-e-s qui les pensent. Cette distanciation permet de relativiser et de calmer
l’angoisse que peut susciter le fait d’être l’objet de discours véhiculant des préjugés,
du rejet, mais aussi de la haine, de la part de membres d’une société à laquelle il-elle-s
souhaitent faire partie et fournissent de nombreux efforts en ce sens, notamment en
réorganisation de leurs identifications, pour certain-e-s, depuis plus de 10 ans :
Mais je pense que ça va s’arranger, c’était juste une crise pendant les
accommodements raisonnables, c’était difficile. Et au début j’écoutais ça,
et ça m’a fait tellement peur, c’est fou. […] Ça faisait mal au cœur. Puis tu
te dis y’a des gens qui pensent comme ça ! Mais je te dirais, je suis
persuadée à 100 % que c’est pas la faute des Québécois ou des Canadiens,
c’est la faute des médias qui nous donne une mauvaise image. […] Les
médias lui montre que les femmes voilées sont soumises, qu’on a pas de
droits, veux, veux pas, il va les croire, mais ils montrent pas les bonnes
valeurs de nous tu comprends ? […] des femmes qui portent le voile qui
ont fait des études à la Sorbonne et à Harvard !
Lina (AM2)
D’autres stratégies visent à nier le racisme dont il-elle-s peuvent faire l’objet en se
dissociant du groupe visé par ces stéréotypes, défaire les amalgames qui ne
correspondent pas à la réalité et en raisonnant à partir de faits :
Les gens sont tellement ignorants. Qu’ils disent n’importe quoi. Alors je
ne m’identifie pas à ces gens-là, de qui on parle, bien sûr. Pas du tout. Je
150
Syrine (AM3)
Les relations avec l’entourage local restent néanmoins empreintes d’ambivalences qui
ne sont pas sans effet sur le sentiment d’appartenance des répondant-e-s. Les relations
avec cet Autre légitimé dans la reconnaissance et la validation des identifications se
déclinent de manière encore très mitigée surtout dans la sphère professionnelle. Même
après plusieurs années de vie au Québec, certain-e-s répondant-e-s relatent toujours des
épisodes de discriminations notamment avec des collègues et supérieurs hiérarchiques.
Au moment de l’arrivée dans un nouvel emploi, tout ou presque, est à recommencer :
Khira (AM1)
Mais au début, j’avais des problèmes avec mes collègues mais après, ils se
sont calmés, ils ont accepté la chose. C’est sur qu’au fur et à mesure, il y
avait toujours quelqu’un qui voulait me mettre les bâtons dans les roues.
Me créer des problèmes. Il y avait une Québécoise […] X [la patronne],
entendait des histoires que l’autre elle racontait, sans rien me dire. Et
l’autre elle changeait même des informations dans les dossiers que
j’écrivais, moi. C’était vraiment grave à un certain moment […] je pense
que c’était du racisme, c’était comment ça se fait que toi tu as ce poste, et
moi… parce qu’elle voulait plus de responsabilités, X ne lui a jamais
donné plus de responsabilités. […] Je sortais de mon bureau et son bureau
était ouvert, donc moi je passais pour aller aux toilettes. Je l’entendais dire :
« L’autre, l’arabe ». […] Oui, elle a quitté, Y a quitté. Et depuis, tout le
monde a compris que Leyla elle a sa place.
Leyla (NS3)
151
Alors qu’elle vit au Québec depuis 10 ans au moment de l’entrevue, Néjiba (AM10)
évoque des discriminations concernant l’attribution systématique des cas difficiles aux
médecins étrangers dans l’hôpital où elle travaille ainsi que des exigences plus élevées
que ses collègues vis-à-vis de son travail. La sphère professionnelle représente le décor
idéal des scènes de conflits, par sa propriété compétitive et essentielle à la constitution
identitaire des individus, elle dévoile également les luttes de place et de reconnaissance
des compétences individuelles. On peut ainsi se demander si dans ce climat ultra-
compétitif propre à l’univers professionnel, les discriminations n’ont pas pour fonction
de maintenir les nouv-eaux-elles arrivant-e-s hors-jeu. Les situations de conformisation
et de rejet étant alors exacerbées et orientées vers la non-appartenance originelle à la
société d’accueil.
Ainsi, il semble possible de nous demander si ce n’est pas ce cadre professionnel qui,
exerçant une pression telle sur les individus, les éprouve à devoir sans cesse trouver un
équilibre entre réaménager voire renier des parts de leurs identifications personnelles
(se conformer), presser les autres à se conformer ou partir. Un cadre qui génère des
tensions telles entre les personnes se concrétisant par des pressions de conformisation,
mais également des situations de rejet pouvant aller jusqu’à des actes de
discriminations et de harcèlements. Parfois, lorsque l’écart semble impossible à
combler, il ne reste plus pour les individus qu’à partir pour espérer trouver un emploi
qui exigerait moins de torsions identitaires conflictuelles ou à s’apprêter à vivre –une
transition vers un nouveau domaine d’emploi et Imaginer un Ailleurs dans lequel il
serait possible de se réaliser.
Certains conflits identitaires sont parfois tels qu’ils peuvent se traduire par des épisodes
de grands découragements voire de déprimes notamment lorsque la reconnaissance des
compétences professionnelles sont remises en question. Mourad (NS4) est au cœur de
cette épreuve de découragement par le fait de ne pas accéder à son domaine
professionnel dû à une non-reconnaissance de ses acquis scolaires et professionnels,
mais aussi en raison de son âge. La non-reconnaissance des compétences peut entraîner
des épisodes de découragement ou comme dit Hassiba (AM4) à propos de son mari,
« il est un peu dépressif ».
faire la formation et où que tu la finis » (Lina, AM2) qui dévoile, et soutien ici encore,
le lien prédominant de l’identification professionnelle dans la redéfinition de soi. En
effet, il ne semble pas anodin de parler de cette période en utilisant des termes comme
« tu te recherches ».Une non-reconnaissance des compétences semble ébranler la
structure des identifications des individus qui doivent, en bons funambules de l’action,
soit trouver une activité valorisante leur permettant de rediriger leur besoin de
reconnaissance sur une autre dimension de leurs identifications (rôle parental, activité
sportive, foi religieuse, etc.) soit remettre du sens sur l’ensemble de leurs identifications
pour retrouver une certaine cohérence identitaire qui reste satisfaisante.
Naviguer dans les eaux troubles d’un avenir professionnel incertain dans un contexte
où l’identité professionnelle est devenue une part centrale de la structure
d’identifications des individus semble être remis à plat et renégocié au moment où les
individus fondent leur propre famille. En effet, l’identification parentale semble
rivaliser avec l’identification professionnelle en tant que part significative de la
structure des identifications des individus qui cherchent à transmettre le meilleur à leurs
enfants. L’épreuve de l’identification indique de se constituer une structure
d’identifications qui permet d’équilibrer les nécessaires besoins de devenir soi, de se
(re)trouver et de reconnaissance dans laquelle semblent rivaliser identification
professionnelle et parentale.
Quel est l’endroit qui sera bien pour mes enfants ? Je voulais qu’ils aient
une sécurité médicale, une sécurité pour l’avenir, qu’ils aient accès à des
études. Parce que moi, je me suis dit : « Je ne vais pas avoir d’argent ». Et
sachant que le Canada […] que je ne pourrais pas accéder à la médecine,
je le savais […]. Retourner à ma carrière, tant pis. J’adore la médecine,
j’adore ce que je fais, mais maintenant j’ai une responsabilité, ma fille, je
vais la faire vivre, moi je pourrai faire n’importe quoi au Canada. Et j’étais
prête à faire n’importe quoi.
Néjiba (AM10)
elle ne pouvait rater sa chance d’obtenir un emploi dans son domaine alors que son
mari enchaînait les petits boulots pénibles :
J’ai réussi à créer mon réseau, j’ai réussi à avoir cette première expérience
québécoise, avec mon stage, avec mon bénévolat et mes références ont été
contactées. Et ça a été bénéfique et on m’a contactée pour m’offrir le poste
[…] Et là, ça a été vraiment une décision à prendre parce que … […] Le
petit avait 4 mois et demi, on n’avait pas de garderie encore, en deux
semaines, il fallait trouver une garderie, il fallait qu’il s’habitue à une
garderie, il fallait introduire l’allaitement mixte, c’est-à-dire le biberon…
C’est ça, donc ça a été vraiment le marathon. […] Ça a été vraiment …
une déchirure le jour où … le matin là où lui, il était à la garderie, et moi
au travail ! Ça a été vraiment quelque chose de très, très, très dur ! [rire]
[…] C’était un vrai boulot, c’était mon domaine […] Donc je me disais :
« C’est l’occasion en or, à ne pas rater, même s’il faut faire des sacrifices
avec mon enfant ». Qu’est-ce que j’allais dire ? […] Il [son mari] était
tranquille parce qu’il n’avait pas juste cette charge-là, de prendre en charge
le tout, de subvenir aux besoins de la famille […]. Et pour vraiment
entamer ou continuer la recherche dans son domaine. Et c’est sûr qu’après
6 mois, il a commencé à travailler dans son domaine.
Nedjma (NS9)
Une certaine répartition des rôles masculin-féminin en lien avec ces identifications
professionnelle et familiale ressort dans les entrevues. Les couples doivent souvent
répondre à cette question des rôles masculins-féminins dans le but de déconstruire des
préjugés dont ils font l’objet. Le préjugé le plus répandu et auxquels ils répondent
régulièrement et, d’autant plus lorsque la femme porte le voile, concerne la question de
l’égalité entre les conjoints et de la domination du mari sur sa femme. Pour réponse,
voici comment Jasmine et Mourad (NS4) conçoivent et expliquent la répartition des
rôles masculin-féminin, non pas de manière hiérarchique, mais complémentaire,
n’octroyant pas de liberté particulière à l’un-e ou à l’autre, mais des devoirs et
responsabilités respectives au sein de la famille :
156
Mourad : Oui, elle, elle a son devoir [familial], moi, mon devoir. […] Je
n’ai pas le droit de lui demander de l’argent, c’est moi le responsable, c’est
moi qui dois travailler […]
J’ai construit quelque chose, mes filles sont québécoises, elles sont nées
ici, je pourrais pas les emmener là-bas. […] J’adore être ici, mais j’ai
enlevé beaucoup à mes filles. Je leur ai enlevé la famille, les fêtes, nos
fêtes à nous, notre culture, notre tradition. Mais en même temps, je ne
pourrais plus revivre là-bas. C’est fou de dire ça ! Je sais pas si tu arrives
à me comprendre ? […] Mais j’aurais aimé ne pas venir pour ne pas voir
[…] y’en a qui me comprennent pas… mais peut-être que les émigrants
peuvent me comprendre.
Lina (AM2)
157
C’est dans les rapports avec leurs enfants et au travers du comportement de leurs
enfants que le triage des normes et des valeurs et parfois les difficultés à concilier les
deux univers vont apparaître. En effet, s’intégrer, réaménager ses identifications en
rapport avec la société d’accueil consiste aussi à se positionner par rapport aux
festivités traditionnelles locales comme la fête de Noël ou Pâques. Ainsi, y prendre part
pour faire plaisir aux enfants, les guider dans leur pays d’appartenance tout en
conservant un lien avec ses origines représente autant de questionnements identitaires
propres au contexte migratoire. En effet, l’idée que les enfants perdent l’envie de fêter
l’Aïd au profit de Noël inquiète quelques parents et vient en quelque sorte cristalliser
l’ensemble des craintes de perdre le lien avec leurs enfants, autrement dit de « perdre
ses enfants » dans cet univers encore peu connu pour les parents. Face à cette crainte,
les parents qui ont fait le choix de ne pas fêter Noël réinventent un peu la fête de l’Aïd
pour lui permettre de rivaliser avec Noël en contexte migratoire :
Je veux que ma fille aime notre religion qui rapporte des cadeaux comme
Noël. Parce que sinon avec le temps, elle va dire : « Bien ce n’est pas drôle
notre religion, Noël c’est mieux ! Il y a des cadeaux » […] je peux dire que
je mets plus l’accent sur l’Aïd comme je suis là, plutôt que si j’étais chez
nous. Parce qu’on décore la maison avec des guirlandes ici pour l’Aïd,
alors qu’on ne le fait pas chez nous.
158
Assia (NS6)
D’autres thématiques peuvent faire l’objet de ce triage des normes et des valeurs et des
difficultés qui vont avec, leur énumération n’est pas tant pertinente que le fait de savoir
que les individus y sont confrontés et que ces thématiques peuvent faire l’objet de
discussions et de débats avec les locaux permettant de se situer par rapport à ces normes
et valeurs à concilier. Lorsque la conciliation est impossible, une tolérance et une
ouverture sont de mise, même si on n’adhère pas à ces valeurs, on les accepte pour
d’autres, mais en ce qui concerne leurs enfants, les parents misent sur l’éducation
(transmission des valeurs et de la religion) tout en sachant que sans la famille élargie
sur place, la tâche est complexe et accentue la crainte de perdre le respect des enfants
et de les voir se perdre dans la société d’accueil.
En effet, le fait de vivre dans un contexte différent de celui de leurs parents qui fait
qu’il-elle-s ne peuvent plus se reposer sur leur soutien pour transmettre leurs valeurs.
Maintenir le lien avec la famille au pays, parler la langue d’origine et perpétuer la
religion représentent autant d’éléments importants pour ces parents en contexte
migratoire comme un phare permettant de ne pas oublier leurs racines peu importe
comment il-elle-e sont amené-e-s à changer :
Je trouve que c’est important de garder un lien avec la famille. Pour qu’ils
ne perdent pas leur racine, ils ne perdent pas leurs origines. Ils se trouvent
intégrés, complètement dans la société. Et, y chercher des racines qu’ils ne
vont jamais trouver. Parce qu’ils ne sont pas des Québécois, ils sont arabes
en premier lieu.
Leyla (NS3)
Entre fêter Noël ou pas, adopter des comportements « québécois » ou pas, finalement
arriver dans la société d’accueil ne signifie pas renier les éléments essentiels de ses
identifications acquis dans le pays d’origine, mais s’ouvrir à un panel plus grand de
159
possibilités permettant d’intégrer des éléments des deux mondes dans une
configuration originale et singulière. Néanmoins, une phase de triage entre anciennes
et nouvelles identifications semble nécessaire notamment en ce qui concerne ce qui
sera transmis aux enfants. La peur de « perdre ses enfants » orchestre, en quelque sorte,
cette phase de triage amenant l’identification parentale à rivaliser avec l’identification
professionnelle.
Ces deux rôles se cumulent désormais pour les individus, puisqu’autant les hommes
que les femmes se retrouvent à devoir jongler avec leur carrière tout en remplissant
leur rôle parental d’éducation et de soins aux enfants dans un contexte contemporain
de temps qui file trop vite. Une tension identitaire semble palpable dans les récits de
nos répondant-e-s qui se traduit parfois par des réajustements qui pourraient
caractériser l’épreuve de l’identification. Le cœur de l’épreuve consiste alors à trouver
un équilibre entre ces deux aspects, fondamentaux du point de vue des individus, mais
qui demeurent socialement reconnus, de manière inégale.
160
19
Je précise cette distinction ici car rappelons que la plupart des femmes occupaient un emploi dans leur
domaine avant la migration, mais que cette valeur d’indépendance vis-à-vis du conjoint par le travail est
une valeur attribuée au pays d’accueil par la plupart de nos répondant-e-s.
161
6.3 Parcours migratoire et voyages au pays d’origine, une rencontre avec soi
Néjiba (AM10) n’a « jamais été bien à Tunis » et s’est construit une identité mixte du
fait de ses nombreux séjours à l’étranger quand elle était petite. Elle avait déjà connu
ce sentiment de « n’appartenir à aucun monde » ou comme l’expriment certain-e-s
répondant-e-s, cette sensation de se sentir « étranger chez soi ». Ainsi, certain-e-s le
ressentaient déjà avant de partir et l’élément déclencheur du départ (disputes
incessantes avec des proches, sentiment de malaise, d’insécurité, de ne pas être à sa
place, etc.) matérialisait finalement ce sentiment. Pour d’autres, avoir des parents qui
exerçaient des professions qui nécessitaient des déplacements ou encore « ouvert[s] à
l’étranger » (Leyla - NS3), amènent les répondant-e-s à se construire très tôt une
identification de « voyageurs ».
D’autres encore, une fois établis au Québec, l’expérimentaient lors des vacances au
pays, ressentant au fil des années le décalage entre ce qu’il-elle-s étaient et ce
qu’il-elle-s sont devenu-e-s durant le temps de leur absence du pays. Farida (AM7)
nous confie : « Je me sentais bien dans ma peau ici, que là-bas. J’étais mal à l’aise là-
bas » ou encore Landalou (NS2) pour qui « beaucoup de choses ont quand même
changé dans [s]a mentalité ». Les témoignages sont empreints d’ambivalence entre la
joie de revoir la famille et les obligations qui vont avec, les ramenant dans une version
de configuration de leurs identifications qui n’est plus d’actualité, tout en leur faisant
prendre conscience qu’il-elle-s ont changé-e-s.
162
Abbas (AM5)
Ainsi, partir permet parfois de prendre le recul nécessaire pour se découvrir, mais
souvent il confronte un individu à un autre système de normes et de valeurs. Par la
rencontre avec l’Autre façon de faire, les individus prennent non seulement conscience
de leur système de normes et de valeurs, mais tentent également de le préserver dans
ce contexte qui pourrait le transformer. Pour découvrir l’Autre et soi avec l’autre, la
migration révèle ou exacerbe des sentiments déjà présents. Nedjma a trouvé en son
conjoint « un réconfort, même si je suis loin de ma famille, quand je suis avec lui, je
suis rassurée […] avec la venue des enfants, ça a été vraiment un grand soutien parce
qu’on se partageait tout ». Néanmoins, il peut aussi, mettre le couple à l’épreuve, lever
le voile des illusions de la relation de couple :
163
« J’étais cassée à plusieurs reprises avec mon mari. J’ai vécu l’immigration
d’une manière terrible. […] Ç’a été difficile parce qu’il m’a lâché à
plusieurs reprises […] Int. : Mais, parce que des fois… on entend souvent
que l’immigration… Latifa : Casse les couples ! Oui, l’immigration il joue
un grand rôle. Oui, oui, le changement de pays ça joue aussi. Le
changement de, côtoyer d’autres personnes, d’autres mentalités ça joue.
On est influençable !
Latifa (NS1)
L’ÉPREUVE DE L’ENTOURAGE
Ce chapitre aborde les aspects relatifs au rapport à l’entourage, son évolution et ses
effets sur le processus d’appréhension de nouvelles normes inhérentes à un contexte de
contingences. Entre distance et recherche de cet Autre pouvant valider les nouveaux
repères, les processus de resocialisation tout au long de la vie semblent avoir inversé
l’importance des liens familiaux dans la construction des repères d’identification, les
déplaçant vers les ami-e-s et autres connaissances rencontrées au fil des événements de
la vie. Cette dynamique qui semble de prime abord associée aux parcours migratoires
du fait de l’éloignement physique de la famille, ne semble plus si évidente dans un
monde en mouvement aux repères changeants.
165
Pour certain-e-s, comme Jasmine (NS4) soutenir le projet de leur conjoint-e se fait à
contrecœur : « C’est très, très difficile. Je commençais à pleurer, à pleurer, à pleurer,
je ne voulais pas quitter mon pays. Mais il m’a dit « C’est la seule porte qu’il nous reste
». Pour d’autres, comme Syrine (AM3) la contrainte du départ est accueillie avec joie :
« Il m’a annoncé la nouvelle, il m’a dit « écoutes j’ai fait quelque chose sans ton
autorisation j’espère que je n’ai pas fait une gaffe […] j’ai fait une demande
d’immigration pour le Canada et ça était accepté ». J’ai sauté de joie […] C’était
comme une délivrance pour moi » (Syrine).
Pour leur part, les conjoint-e-s ont été influencé-e-s par l’entourage que ce soit par le
départ d’ami-e-s proches ou encouragés par des membres de la famille. Pour celles et
ceux qui ont pris la décision d’émigrer conjointement, le départ d’un membre de la
famille et/ou le contexte politique et social du pays d’origine sont évoqués comme
raisons du départ. De manière générale, la famille dans le pays d’origine encourage
fortement le projet et apporte soutien financier et hébergement, ce qui a pour effet de
rassurer sur le bien-fondé de la décision et d’entériner les possibles doutes pré-
migratoires : « C’est ça, les gens qui sont proches de nous disent […] mon frère et tout !
166
[…] Tous les gens, sa mère ! Et tout ! Ils nous disent : « C’est une occasion en or qu’il
ne faut pas rater ! » (Jasmine et Mourad, NS8).
soutenir la version « Eldorado » alors que les discours des connaissances et ami-e-s
déjà établis semblent plus mitigés : « C’est vraiment très difficile ici, faites attention,
si vous avez une bonne situation là-bas et si vous avez de très bons postes, réfléchissez
bien avant de venir ». Néanmoins, après s’être investi dans un projet d’une telle
envergure pendant des années, les discours des ami-e-s ne semblent pas empêcher le
projet migratoire de rester en action. Certain-e-s se rassurent en se disant que « ce n’est
pas impossible », que « si on espère une vie meilleure, on peut l’avoir ».
Au moment de quitter le pays, les répondant-e-s partent bien souvent avec une liste de
contacts donnée par la famille. Cette action a un effet dans le processus de
resocialisation puisque ces contacts peuvent parfois s’avérer très utiles notamment en
ce qui concerne l’accès à un premier logement, mais surtout à un premier emploi. On
retrouve un peu ici l’idée de passer le relais en matière de resocialisation, de la famille
vers les connaissances et ami-e-s. Une dynamique que nous détaillerons au fur et à
mesure de ce chapitre.
Anissa est alors restée chez cette connaissance qui lui a fait sentir qu’elle
ne voulait pas la recevoir, mais elle n’avait pas le choix. […] Dès le
lendemain, ils l’ont aidé à chercher un logement « pour l’habituer à être
rapidement autonome » avait dit son amie. Ils ont en fin de compte trouvé
l’appartement qu’elle occupe en ce moment, un 3 et demi à 600$. Elle
trouvait que c’était cher, surtout qu’elle n’avait pas beaucoup d’économies.
[…] Elle se rappelle, qu’elle pleurait beaucoup, elle se sentait seule et sans
soutien, elle aurait aimé avoir quelqu’un qui lui montre les endroits et
l’aide à se familiariser.
Anissa (AM8)
20
Cette entrevue a été traduite de l’arabe et résumée à la 3e personne du singulier.
169
aussi avec leurs nouvelles normes de vie, semble pousser les nouv-elles-eaux
arrivant-e-s vers une prise d’autonomie rapide souvent interprétée comme du rejet ou
une sensation de déranger par les répondant-e-s.
La famille est généralement perçue comme plus aidante, mais là encore il y a des
nuances. Il semble que la proximité de la relation, la complicité, mais également le
contexte de vie des hébergeant-e-s au moment de l’arrivée, que ce soit ami-e-s, famille
ou connaissance joue davantage que le type de lien au départ. Par exemple, pour
Myriem (NS8) et sa sœur se retrouver au Canada a renforcé leurs liens, « dans notre
pays avec ma sœur, on était des sœurs, mais on ne s’entendait pas beaucoup. […] Mais
quand moi je suis arrivée, elle m’a dit que c’était un grand soulagement parce qu’en
170
amitié, ça ne marche pas beaucoup pour elle, puis moi aussi, c’est vraiment un soutien
très, très fort ».
Au contraire, pour Assia (NS6), comme bien d’autres, une certaine distance se fait
sentir avec la famille sur place : « Sincèrement je pensais que avoir ma belle-sœur ici…
On allait comme faire une famille, avoir une famille, donc ça m’attriste que ça ne soit
pas le cas ». Cependant, on comprend dans d’autres entrevues que pour la famille qui
héberge, le moment de leur arrivée n’est parfois pas le meilleur moment :
Et puis on débarque comme ça, avec nos valises. Le cousin à mon mari, la
veille il était à l’hôpital. Ses beaux-parents québécois, étaient chez lui, ils
ont dû partir. Parce que ça y est, ils sont arrivés, il est venu nous chercher
la nuit. Donc, c’était le stress. Tu sais tu commences une nouvelle vie.
C’est comme une aventure. Comment ça va se passer ? Avec mes enfants
et tout. C’est l’inconnu ! […] On est resté 9 jours chez lui, le neuvième on
est sorti. On a pris l’appartement. Sa femme nous a fait sortir pour aller…
Hassiba (AM4)
…on ne connait pas la suite de l’histoire, mais ce témoignage reste éloquent et vient
tout de même donner un éclairage sur ce qui se trame dans les relations entre répondant-
e-s et aidant-e-s. En effet, il semble que le décalage de rythme et d’expérience de vie
entre les nouv-elles-eaux arrivant-e-s pris dans la bifurcation et les ajustements qui vont
avec, et les membres de l’entourage pris dans leurs difficultés quotidiennes, semblent
influencer les relations en fonction des attentes des un-e-s et les obligations
quotidiennes des autres. Cette dynamique relationnelle nous laisse penser à des liens
qui semblent davantage dépendre des situations et des possibilités de synchronisation
des dispositions des individus envers les autres plutôt qu’en fonction de la nature
initiale du lien. Un attribut relationnel qui semble illustrer le caractère désormais plus
mouvant des relations.
171
Par la suite, l’entourage généralement composé de nouvelles amitiés avec des membres
de la communauté d’appartenance 21 permet de trouver un autre logement qui deviendra
le premier vrai chez soi. Des personnes rencontrées par hasard dans le voisinage
donnent accès à des informations pratiques du quotidien comme l’accès au réseau local
de santé et d’organismes, les coordonnées de la Mosquée la plus proche, mais offrent
aussi de l’accompagnement dans les commerces locaux. Par exemple, une personne
rencontrée par hasard dans le métro a accompagné, invité, soutenu Landalou (NS2)
pendant ses premiers pas de familiarisation avec les normes du pays d’accueil. Elle lui
a même permis de trouver son premier « vrai » logement tout en lui donnant accès à un
réseau de connaissances.
21 Par communauté d’appartenance j’entends, les membres de la communauté d’origine, mais comme, celle-ci, en
contexte migratoire ne renvoie plus au pays d’origine strictement, mais s’étend aux trois pays du Maghreb voire à
l’ensemble de la communauté arabo-musulmane présente dans le pays d’accueil, j’ai opté pour le mot communauté
d’appartenance parce que ses membres partagent des éléments d’identifications commun qui peuvent être
notamment, la religion, la langue ou un contexte géopolitique.
172
Même si le choc de la réalité relatif à la sphère professionnelle fait très rapidement son
apparition au moment de l’arrivée, l’entourage redore considérablement son blason sur
ce plan. L’aide reçue des connaissances, ami-e-s et membres de la famille sur place a
été appréciée par la majorité des répondant-e-s. En effet, l’entourage composé de
membres de la communauté d’appartenance représente une source d’accès à de
premières expériences professionnelles québécoises. Pour la plupart, l’entourage
composé d’ami-e-s leur a permis de cheminer dans leur trajectoire professionnelle,
entre non-reconnaissance des compétences et changement de carrière, jusqu’à un
nouveau domaine d’activité. Un cheminement que Zinedine appelle « une chaine entre
compagnies de placements et les ami-e-s » qui diffusent des informations. La famille
sur place fait également partie de l’entourage qui donne accès à un emploi stable, bien
souvent ce sont des emplois qui ne sont pas dans leur domaine, mais qu’il-elle-s
considèrent comme un emploi ‘’alimentaire’’. Ainsi, dans ce parcours jalonné de petits
boulots, réussir à se reconstruire un entourage, composé de membres de sa communauté
d’appartenance est absolument essentiel.
Même si, Emploi-Québec ne semble pas remplir auprès de nos répondant-e-s un rôle
décisif dans l’intégration de la sphère professionnelle, il représente néanmoins une
source d’informations, un espace d’accueil, mais surtout un lieu de socialisation très
apprécié à ce stade de l’établissement où les liens avec le nouvel entourage sont à
construire : « Ça nous permet aussi de sortir de l’isolement et de rencontrer d’autres
personnes, de partager nos chocs culturels, de partager aussi les astuces. […] Ça, ça
aide beaucoup donc il faut vraiment faire … » (Nedjma, NS9).
Néjiba (AM10)
Pour celles et ceux qui n’ont pas eu cette chance, le recours aux ressources
communautaires pour les accompagner permet d’obtenir l’aide nécessaire. Fréquenter
les organismes communautaires, mais aussi le CLSC du quartier représentent des
espaces de rencontres et d’informations qui sont mobilisés particulièrement lorsque la
famille transnationale ne peut se déplacer pour remplir ce rôle de transmission des
normes parentales : « la famille n’est pas venue parce qu’on n’avait pas les moyens.
Mais il y avait les ressources, parce que moi, comme je te dis, j’ai contacté pas mal
d’organismes, j’ai assisté. Donc tout ce qui est soutien dans mon rôle de mère,
allaitement et tout, j’avais des ressources » (Nedjma, NS9).
176
Pour les familles « migrantes », élever leurs enfants dans un environnement dans lequel
la famille élargie n’y joue pas son rôle initial de soutien au quotidien, mais aussi de
transmission des valeurs, des normes et des traditions représente un véritable enjeu
relationnel, mais aussi identitaire : « Au pays ça aide quand tu as toute la famille qui
est autour de toi hein ? Les enfants, ils sont dirigés, s’ils savent pas où aller, ils savent
qu’ils peuvent aller chez l’oncle, la tante, la grand-mère, mais ici ils sont tous seuls »
(Khira, AM1). Ainsi, au moment de devenir mère, certaines répondantes, comme Leyla
(NS3), se tournent vers l’entourage membre de la communauté d’appartenance pour y
recueillir des informations sur sa manière d’être une épouse et une mère : « C’est à
travers elle que j’ai appris comment s’organiser. Comment faire les choses chez soi.
[…] Je ne sais pas comment elle a fait pour être très organisée à ce point chez elle.
[Rires]. Et moi j’étais très bordélique ! […] Oui, on parle beaucoup sur ça ».
Ces réajustements s’effectuent en prenant exemple autour de soi, sur des façons de faire
et d’être qui conviennent tout en renégociant - via les échanges et interactions avec
l’entourage - les éléments qui conviennent moins. Il est à noter qu’élever des enfants
en contexte migratoire nécessite des processus de resocialisation dans lesquels les
membres de la communauté d’appartenance sur place peuvent être d’un précieux
recours puisque contrairement aux ami-e-s et à la famille transnationale et
contrairement aux locaux, ils partagent la même expérience de vie de parent-e-s
« migrant-e-s ». Une transition, ici celle de devenir parent en contexte migratoire,
nécessite parfois de trouver celles et ceux qui partagent la même expérience pour
trouver des informations, conseils, mais surtout du réconfort (ou pour remettre du
familier dans de l’inconnu).
En ce qui concerne les liens avec la famille transnationale. La dispersion des familles
à travers le monde peut, de prime abord, sembler fragiliser le lien familial. Cependant,
ce qui apparaît plutôt est une transformation des liens familiaux en relation de type
transnationale dans laquelle les TIC deviennent centrales pour entretenir les rapports et
177
les fonctions de l’entourage dans les vies quotidiennes des un-e-s et des autres. Aussi,
les possibilités de synchroniser les moments de rassemblement dans le pays d’origine
avec la famille peuvent devenir un véritable casse-tête : « Donc on ne se rencontre pas
souvent parce que là, elle va partir le 9, moi je vais rentrer … Donc on ne va pas se
rencontrer ».
Pour les situations difficiles, même si les parents ne sont pas inquiétés, ce sont les frères
et sœurs ou les cousins, cousines qui restent sollicité-e-s. Ainsi, lorsque Khira (AM1),
au Québec depuis 10 ans, traverse des moments de désespoir par rapport à sa situation
conjugale ou celle de ses enfants, elle se confie de préférence à ses sœurs qui vivent
toujours dans son pays d’origine plutôt qu’à un psychologue. De son côté, Latifa (NS1)
qui a vécu l’épreuve de l’immigration qui « casse les couples ! » avait obtenu le soutien
de ses sœurs, mais s’était tout de même tournée vers les organismes communautaires
locaux afin de bénéficier d’un soutien psychologique complémentaire. Elle avait
apprécié cette aide de l’organisme, mais de manière générale, elle dénonce l’influence
de l’entourage local dans un tel moment de vulnérabilité, qui a tendance à conseiller la
séparation : « Ta maman va te dire : « Patientes, donne-lui une autre chance, ça va aller,
il va apprendre […] au CLSC, tu rencontres des Montréalaises d’ici : « C’est plus
avantageux pour toi que tu sois seule. La loi elle te donne plus de raison. Mets-le à la
porte il ne mérite pas d’avoir une deuxième chance ! ».
de l’arrivée finissent par devenir des ami-e-s, et parfois même, certain-e-s intervenant-
e-s finissent par franchir la frontière du rôle initial : « X de la Cigogne est devenue une
amie ».
De manière générale, les couples de parents décident ensemble des règles d’éducation
pour leurs enfants. En ce qui concerne l’implication de l’entourage, ce sont davantage
les autres parents, souvent des ami-e-s, plutôt que leurs propres parents qui vont
représenter, parfois des modèles, parfois des personnes ressources en termes de partage
d’informations, mais aussi d’échange sur la manière de renégocier avec les modèles
parentaux. Les questions des repères identitaires se posant, échanger avec des
personnes qui vivent le même type de défis semble être l’option choisie.
réajustements identitaires que les individus vont aborder selon leur bon sens certes,
mais aussi, en cherchant des modèles dans leur entourage amical plutôt que familial.
Aussi, tout comme Leyla (NS3) qui nous explique comment cette amie joue ce rôle-là
précisément dans sa vie, le côté fonctionnel des ami-e-s est évoqué, à savoir
qu’il-elle-s définissent des rôles particuliers pour chaque ami-e-s. Tel-le ou tel-le
ami-e jouant plus le rôle de « confident » en fonction de sujets spécifiques - par exemple
ici, dans la diffusion de modèle de parentalité. Ainsi, pour des sujets relatifs à des
situations difficiles vécues, il s’agit de choisir la personne la plus à même de leur
apporter le soutien
Même si les couples de « migrant-e-s » font appel à leur famille au moment des
naissances afin de les aider dans les soins aux nouveau-nés et leur transmettre des
savoirs relatifs à l’allaitement et autres types de soins. Ceux-ci ne sont néanmoins pas
sollicités au moment de réaménager les fêtes traditionnelles en contexte migratoire
comme l’Aïd, qui se fête davantage avec la « deuxième famille », ni pour éduquer les
enfants au quotidien. Ces nouvelles identifications de parents se construisent avec le
ou la conjoint-e, mais aussi en trouvant des sources d’informations et de références
dans l’entourage qui vivent des situations similaires.
180
Il est alors possible de se demander si cette mise à distance ne constitue pas finalement
un moyen pour les jeunes familles de se défaire de ce qui pourrait entraver l’acquisition
des nouvelles identifications et les maintenir dans des anciennes qui ne leur
correspondent pas. Cette idée n’est pas explicitement évoquée par les répondant-e-s,
mais le fait de ne pas se référer aux parents pour des conseils aussi inhérents à leur rôle
que le domaine de la parentalité ou du couple reste suffisamment éloquent. Un certain
recentrement sur la petite famille et une distance avec la famille élargie propre au
contexte migratoire nécessite de trouver d’autres repères normatifs, des modèles, se
rapprocher des un-e-s, se distancer des autres selon les besoins et les situations. Être
finalement constamment en mouvement dans son rapport à son entourage semble
caractériser l’épreuve de l’entourage. L’épreuve que nous aborderons dans le chapitre
suivant permettra d’apporter davantage de perspective à ce recentrement sur la petite
famille et distance avec la famille élargie qui s’inscrit également, dans leur rapport au
Temps.
CHAPITRE VIII
L’ÉPREUVE DU TEMPS
Dans les récits, le rapport au temps se présente par une variété de rythmes et de
temporalités tant en lien avec des événements ayant provoqué une bifurcation, des
transitions qu’avec la perception du temps quotidien. L’idée de ce chapitre est
d’exposer les différentes manières qu’ont les répondant-e-s de percevoir le temps et de
composer avec lui, de négocier au quotidien et sur la durée de la vie qui passe, avec
cette variable intangible que représente un temps contemporain qui file trop vite. Une
temporalité de l’urgence associée aux épisodes de bifurcations qui semble perdurer,
mais en se transformant en un temps quotidien de la course semble éprouver les
individus. Négocier inlassablement avec le temps au quotidien, mais aussi lors
d’événements plus significatifs de la vie caractérise l’épreuve du temps.
À cette étape qui consiste à retrouver un emploi rapidement afin de subvenir aux
besoins de sa famille, s’ajoute pour les nouv-eaux-elles arrivant-e-s, les étapes
préalables, qui doivent elles aussi être réalisées en un temps record, qui consistent à
faire reconnaître leurs diplômes acquis hors du Québec, mais également d’apprivoiser
les techniques de recherche d’emploi locales (CV, lettres de motivations, comment
passer une entrevue), mais aussi d’accéder aux informations relatives aux opportunités
d’emploi.
22
[Link]
permanents/conditions-requises/[Link]#autonomie
183
à un poste dans son domaine professionnel, est palpable : « Quand j’ai demandé une
job, on m’a dit : est-ce que tu as les équivalences, j’ai dit non […] Mais si j’étais guidée,
peut être que j’aurais bien fait […] ça me frustre énormément, de pas avoir continué
dans mon domaine » (Khira, AM1). Une stratégie, dans ce contexte d’urgence, consiste
à temporiser l’accès au marché du travail parce qu’il y avait toute une installation à
faire avant, que ce soit au niveau du logement, mais surtout au niveau des normes de
référence : « Il fallait vraiment qu’on s’habitue au système » (Syrine, AM3). La
dimension du temps de l’urgence et de la nécessité de faire des choix judicieux, d’avoir
accès aux informations déterminantes et de rencontrer des personnes apportant un
soutien immédiat, pour réussir son projet migratoire, transparaît dans les entrevues.
Cette variable damocléenne, du temps que l’on peut se permettre avant d’atteindre le
point de non-retour catalyse la perception de l’urgence de la situation.
Cette temporalité de l’urgence semble finalement perdurer même une fois la phase
d’arrivée dépassée et certaines sphères stabilisées. Un temps de la course semble alors
prendre le relais. Un temps qui ne semble pas tout à fait identique au temps d’urgence,
mais qui en partage tout de même certains aspects comme la sensation de manquer de
temps ou de courir après le temps voire de devoir rattraper le temps.
J’ai trouvé aussi que les gens étaient automatisés. [rire] C’est-à-dire que tu
ne vois personne marcher d’une manière à l’aise, c’est la course ! C’est
184
l’Amérique ! C’est les gens qui courent pour leur job, pour le travail, pour
l’argent, pour tout !
Lilitchka (NS7)
Un des enjeux majeurs relatifs au temps survient lorsqu’il s’agit de concilier les
différents usages du temps au quotidien. En ce qui concerne la conciliation entre le
temps de travail et les temps consacrés à la famille, Syrine (AM3), arrivée au Québec
depuis 10 ans au moment de l’entrevue expérimente, « la lassitude » de cette
organisation quotidienne exigeante centrée sur le temps de travail.
Cette nouvelle configuration peut avoir un effet sur les décisions relatives aux
perspectives d’emploi envisagées en fonction de cette possibilité de concilier temps de
travail et temps avec les enfants. Par exemple, Khira (AM1) explique qu’elle se
cherchait : « une job qui soit facile » ; « pour que je puisse aussi gérer mes enfants ».
Ses enfants se retrouvant, finalement, eux aussi aux prises avec les chamboulements
qui accompagnent ce changement de vie, elle ajoute : « J’ai pris éducatrice parce que
c’était très vite, on m’a accepté très vite, et j’avais des vacances pour les enfants ».
La course dans laquelle tout le monde est entraîné et l’épuisement qu’elle implique,
peut s’expliquer par le fait de ne pas être suffisamment soutenu et soulagé par son
entourage, chacun faisant tout par soi-même soit parce que l’entourage est loin soit
parce qu’il court finalement lui aussi partout : « Là-bas tu te sens entourée, ici tu as
mille voisins, tu te sens seule […] Voilà, tout le monde est occupé. Exactement,
exactement » (Syrine, AM3). Ce que décrit Syrine n’est peut-être finalement rien
d’autre que la temporalité normative de la société d’accueil que les nouv-eaux-elles
arrivant-e-s appréhendent.
Une autre conciliation des usages du temps au quotidien qui ressort des entrevues
concerne le temps consacré à la famille et le temps consacré au couple. Cet autre casse-
tête du temps quotidien en ont résignés quelques-un-e-s, et Landalou (NS2) de
nous expliquer qu’« avec un bébé, tu sors moins, tu ne vas plus au cinéma ». En effet,
les répondant-e-s n’ont pas ou peu de possibilités de faire garder leur-s enfant-s, et
laisser leur-s enfant-s, même à un-e ami-e de confiance pour se retrouver à deux, relève
d’une épreuve difficilement franchissable pour certain-e-s : « Nous on peut faire un
effort de la laisser chez les gens, mais moi je n’aime pas trop ça […] Même les
gardiennes que tu peux payer mais c’est juste que moi… Laisser ma fille comme ça »
- Landalou (NS2). Cependant, on retrouve des indices d’un manque du temps au
quotidien accompagné d’une priorisation du temps de famille sur les autres types de
temps : « On n’a pas le temps vraiment on est très limité, avec les enfants, on aime bien
passer le temps avec les enfants, on n’a pas le temps de se partager » (Nedjma, NS9).
On peut se demander si le fait de se recentrer sur la petite famille qui pourrait être
attribué, à première vue, au fait de ne pas avoir la possibilité de recourir à la famille
élargie au quotidien pour les répondant-e-s « migrant-e-s », représente une
caractéristique du rapport au temps propre à la société d’accueil plutôt que propre aux
sociétés contemporaines en général incluant ainsi le pays d’origine des répondant-e-s.
En effet, sur la question d’une plus grande part du temps quotidien accordé à la petite
famille et au couple : « Peut-être quand on immigre comme ça, on perd peut-être la
famille large mais on retrouve la famille plus petite ? » Abbas est affirmatif et nous
explique en détail les différents emplois du temps quotidien (famille - petite famille -
couple) avant et après la migration. Ces différents éléments laissent penser à un
recentrement sur la petite famille, mais aussi sur le couple pour certain-e-s
répondant-e-s. Recentrement qui semble représenter un changement induit par le
187
contexte « migratoire », mais qui semble aussi représenter une caractéristique propre à
la société d’accueil :
Abbas (AM5)
En effet, il est possible d’apporter une certaine nuance sur l’effet du contexte migratoire
sur ce recentrement familial tout en soutenant l’argument de la caractéristique propre à
la société d’accueil. Il semble que c’est finalement le manque de temps au quotidien
qui engendre et entretient le recentrement sur la petite famille et qui illustre bien ici
l’aspect de la contrainte liée au contexte plutôt qu’un choix.
188
Concilier le temps pour soi avec la vie de famille demande de faire, certes, des
ajustements avec son ou sa conjoint-e, pour qui la charge familiale va augmenter le
temps de l’absence, mais aussi avec soi-même. En effet, déserter les responsabilités
familiales pendant un instant qui n’est pas soumis à la même obligation que le temps
de travail ne se fait pas sans culpabilité, comme l’exprime Landalou (NS2)
« migrant » : « Ici, j’ai même joué plus de percussions que de violon en fait. J’ai fait
plus de percussions mais maintenant ça a baissé un petit peu. Vu les responsabilités
familiales ». Ces ajustements semblent nécessiter de faire des aménagements qui
n’empiètent pas ni sur le temps familial ni sur le temps du couple.
Dans le même ordre d’idées concernant plus précisément ce que nos répondant-e-s
qualifient de temps pour soi, il semble ressortir des entrevues, 3 types de temps pour
soi, les uns n’excluant pas les autres évidemment : 1) un temps pour soi, mais partagé
avec des amis : « on sortait ensemble, on magasinait ensemble […] on se voit pendant
l’Aïd, pendant le Mouloud, la dernière fois elle m’a invité au jour de l’an » (Lina,
AM2) ; 2) un temps d’activités qui permettent de concilier du temps pour soi avec ses
enfants : « des cafés, donc à chaque fois c’est chez quelqu’un » avec les parents de
l’école de son fils (Néjiba, AM10) ou amener sa fille à « l’atelier de peinture » que
Lilitchka (NS7) « migrante » donne dans un organisme communautaire ; 3) un temps
pour soi seul-e qui permet de se faire des ami-es : « ah oui, je l’ai rencontré dans le
cours de gym. C’était mon professeur alors on a commencé à sympathiser » (Latifa,
NS1).
Cependant, un quatrième type de temps semble est évoqué, il s’agit du temps pour soi
en solitaire. Même si cet aspect ne ressort pas de manière affirmée dans l’ensemble des
récits des répondant-e-s, Syrine (AM3) se plait à imaginer ce temps pour soi seule si sa
mère était présente : « Si j’avais ma mère ici, je les emmènerais un après-midi puis
189
j’irais me balader, faire ce que je voulais, ce que je voudrais faire. Mais là, je suis seule !
[…] Mais ce n’était pas facile sur le côté moral parce que je n’avais pas de répit. Zéro
répit ». C’est le manque de temps qui empêche de se planifier des activités en solitaire.
Il ressort plus majoritairement des entrevues, différents aménagements mis en place
afin de permettre de concilier des activités, à la base solitaire, avec les autres usages du
temps quotidien. Par exemple, Landalou (NS2) qui a pour passion l’écriture de poèmes
a transformé cette activité solitaire en activité professionnelle qu’il partage désormais
avec sa femme, transformant ainsi ce temps initialement personnel, en temps de couple.
Lilitchka (NS7) qui avait pour activité solitaire, la peinture, offre désormais des ateliers
dans un centre communautaire transformant ainsi son temps personnel en temps de
travail voire mêlant les deux.
Finalement, ces temps pour soi en solitaire sont plutôt mêlés à d’autres types de temps
(temps de travail, temps de couple) possiblement empreints de la manière de créer du
temps à soi propre à la société d’accueil. Les nouv-eaux-elles arrivant-e-s les
apprivoisent et les pratiquent sans même les identifier comme tels, tant ils diffèrent de
la forme de temps à soi connue avant la migration. En effet, ce temps à soi, se crée en
effectuant un fin bricolage de juxtaposition de différents usages du temps, ramassés et
concentrés sur un instant. Il s’agit d’une manière de compresser le temps qui consiste
à faire coïncider les différents usages du temps dans des configurations originales.
L’idée de cette section est d’explorer si ce manque de temps décrit dans les entrevues,
peut prendre des formes particulières en fonction de ces deux types de rapports au
temps : urgence et routine. Tout d’abord, il est possible d’identifier dans les entrevues
que le rythme généralement associé au temps semble être un temps compartimenté en
des moments consacrés au travail la semaine, et à la famille élargie et aux ami-e-s,
généralement les fins de semaine ou lors de fêtes religieuses et d’événements liés au
cycle de vie comme les naissances, mariages, décès. Le temps de la société d’accueil,
même s’il peut également se compartimenter en moments principalement dédiés au
travail et à la famille, se retrouve bien souvent confronté au défi de la conciliation des
différents usages du temps, se chevauchant au quotidien. Il requiert ainsi pour les
individus de mettre en place des stratégies de bricolages, de juxtaposition, de
condensation, d’organisation et d’aménagement de ces différents usages du temps
quotidien. À ce propos, Landalou (NS2) observe cette différence : « Les amis c’est, ici
le système est différent. Dès que tu travailles… C’est même des fois j’étais obligé de
travailler les week-ends alors que là-bas, le week-end est sacré, le week-end c’est pour
la famille et les amis. Ici, tu peux travailler les week-ends, tu ne peux voir personne.
Tu peux voir un ami mardi ».
Cette nouvelle forme de rapport au temps va être appréhendée et apprivoisée par les
nouv-eaux-elles arrivant-e-s et va instaurer, hormis le décalage horaire effectif, un
décalage avec la temporalité des membres de la famille restée au pays d’origine en
dépit du recours aux nouvelles technologies de communications perçues comme un
outil permettant de combler la distance :
Myriem (NS8)
Finalement, c’est bien – et c’est surtout - du manque de temps dont nous parlent nos
répondant-e-s et de la manière dont il-elle-s composent avec sa raréfaction : « je suis
tellement occupée que je n’ai pas le temps d’inviter du monde chez moi. Et même
quand on m’invite, bon pas très souvent, mais quand j’y vais, j’ai vraiment pas le
temps » (Khira, AM1).
Il ne jouait pas avec son enfant, il n’avait pas le temps, j’ai commencé à
crier après lui : « Saïd, il ne te connaît même pas ! ». […] Il me voyait
toujours moi, moi, qui jouais avec lui. […] je commençais à râler après lui,
je lui dis : « Écoute, au moins, assis-toi pour manger avec nous. ». Il me
dit : « Farida ! Je n’ai pas le temps, je dois étudier. ». Pour dormir, il couche
ici, parce qu’il doit veiller avec son ordinateur pour finir son travail.
Farida (AM7)
même pas prendre le temps de les connaître lorsqu’elle était dans la temporalité
d’urgence de l’arrivée.
De son côté, Syrine (AM3) décrit la période de retour aux études pour elle et son mari
comme un moment « terrible ». Elle sait qu’« il y aura encore des moments difficiles
mais je pense que le pire c’était d’étudier et de faire des enfants en même temps ».
Évidemment, ces moments sont associés à leur parcours « migratoire » et à la nécessité
de devoir recommencer à zéro pour espérer intégrer le marché du travail, mais ils
semblent aussi représenter un trait caractéristique des épisodes de bifurcation et de la
multiplicité des épisodes de transitions en contexte contemporain, à savoir un rythme
infernal où la vitesse du quotidien peut vite devenir intenable. Pour relever le défi de
l’insertion, certain-e-s n’ont pas d’autre choix que de condenser et de faire tenir les
différents usages du temps de manière ingénieuse : « Même nos horaires, quand lui il
a un cours le matin, moi je prendrais celui de l’après-midi pour se faire garder les
enfants et non pas payer les garderies etc. ». Sans oublier de mentionner l’épuisement
ou le sentiment de lassitude de « concentrer sa vie sur une seule chose » (Syrine, AM3).
Finalement, qu’une option soit choisie plutôt qu’une autre, ce questionnement demeure
un enjeu de négociation avec son ou sa partenaire de vie et avec soi, ce qui doit être
priorisé pour la personne à un instant t de sa vie, selon ses valeurs, ses obligations
professionnelles et familiales. Dans un contexte où le temps manque, où les usages du
temps se chevauchent et ne sont pas strictement compartimentés, ces questions
deviennent incontournables en plus de revenir régulièrement se renégocier au fil des
événements de la vie. Ainsi, il semble que parfois le rythme déjà intense de la course
quotidienne peut encore s’accélérer lors d’un moment de transition ou de la bifurcation.
Sur la question de savoir si manquer de temps et courir après le temps représentent des
caractéristiques du temps contemporain ou du temps de la société d’accueil, il semble
difficile de savoir si les répondant-e-s ne percevaient pas également ce manque de temps
dans leur quotidien hors projet migratoire. Cependant, les témoignages soulignent une
différence entre des temps davantage compartimentés dans la société d’origine et des
temps qui tendent plus à se chevaucher dans la société d’accueil, et qui laisseraient
penser à une compression du temps davantage propre à la société d’accueil qu’à une
temporalité contemporaine générale.
Par ailleurs, cette hypothèse d’un temps contemporain où tout va trop vite mérite d’être
nuancée par ces situations qui apparaissent alors comme des cas d’exception, mais qui
ne sont finalement qu’une autre facette de cette dynamique du rapport au temps de la
société d’accueil. Il y a, en effet, des situations qui sont un peu hors du temps ou qui
font ralentir le temps. Des situations qui peuvent également représenter ou
accompagner des épisodes de bifurcation comme l’arrivée dans un nouveau pays, le
chômage, le divorce ou des événements de type cycle de vie (accouchement, maladie,
décès), mais durant lesquels l’ombre de la déprime voire de la dépression plane. Il ne
s’agit pas de moments durant lesquels les individus nous disent avoir été plongés
194
Lorsque, par la force des choses, la vie professionnelle est en pause, les témoignages
indiquent la nécessité pour les individus de se raccrocher à d’autres domaines d’action,
de rythmer le quotidien avec d’autres éléments relativement satisfaisants. Autrement
dit, la nécessité de rester en mouvement pour ne pas couler. Par exemple, Mourad (NS4)
arrivé depuis 1 an au Québec se dit découragé de ne pas avoir encore trouvé d’emploi,
il vit de l’aide sociale au moment de l’entrevue, mais il ne semble pas s’arrêter d’agir
pour autant. Sa famille dépend de lui. Même si durant l’entretien, l’émotion est à son
comble lorsqu’on aborde la question de l’immigration, révélant la manière dont il se
débattait avec ses désillusions, il semblait continuer de lutter. Il continuait d’aller à
Emploi Québec - sans plus trop croire à la possibilité d’obtenir un emploi dans son
domaine - assistant, impuissant, au naufrage de sa carrière, à un âge où celle-ci devrait
se situer davantage derrière lui que devant.
Nous ne savons pas ce qu’il est advenu de Mourad depuis l’entrevue, s’il a finalement
réussi à réintégrer un emploi satisfaisant pour lui. Cependant, nous savons que le fait
d’avoir réussi à réobtenir son permis de conduire juste avant l’entrevue représentait
pour lui une étape valorisante qui l’encourageait à continuer, qui le maintenait en action
et lui permettait d’occuper ses journées de manière productive. Ainsi, ces moments
195
hors du temps ou qui font ralentir le temps quotidien rythmé principalement par le
temps d’emploi représentent des phases de décélération qui nécessitent de mettre en
place des stratégies de funambule de l’action afin de ne pas tomber dans le
découragement et l’inaction. Stratégies qui consistent à se trouver des occupations
valorisantes permettant de maintenir l’objectif de retour dans l’univers professionnel.
D’autres événements ont pour particularité de représenter des moments hors du temps
ou qui ont pour particularité de faire ralentir le temps. Il s’agit des transitions et
événements de types cycle de vie comme les grossesse/accouchement, maladie, décès
d’un proche, etc. Pour les répondant-e-s, la maladie suivie du décès d’un parent
représentait un événement certes, éprouvant, mais qui s’est aussi caractérisé par ce que
Leyla (NS3) appelle « une année blanche », c’est-à-dire, un temps durant lequel elle a
« lâché [s] es études ici ». Ainsi, le parcours scolaire et professionnel, habituellement
prioritaire et crucial, se retrouve relégué au second plan.
Il n’est donc pas surprenant que mis à part le temps nécessaire pour se remettre de
l’accouchement, un temps de pause avec les autres fonctions de la vie sociale est
également indispensable, pour prendre soin de l’enfant certes, mais aussi pour redéfinir
et réaménager sa vie, ses valeurs, ses objectifs en fonction de ce nouvel élément.
Premièrement, ce qui caractérise principalement ce moment hors du temps quotidien
est représenté par un temps de travail mis en pause, puis réorganisé. Il est certes
toujours indispensable de travailler pour vivre, mais comme nous l’avons vu
précédemment, parfois ce temps de travail fait l’objet d’une réévaluation en fonction
du temps que chacun-e souhaite accorder à la petite famille. Que ce soit parce qu’on
n’a pas encore fait sa place sur le marché de l’emploi ou parce qu’on bénéficie d’un
congé parental, le temps de travail est relégué au second plan pour quelques semaines
ou quelques mois au moment de l’arrivée de l’enfant. Le temps passé avec la famille
et les ami-e-s au quotidien se trouve également transformé pendant les premières
années de la petite enfance. Un quotidien rythmé par les besoins du nourrisson dans
lequel la famille ou les organismes communautaires (si la famille n’est pas disponible
197
ou sollicitée) peuvent un peu mieux s’insérer que les ami-e-s, en apportant de l’aide
pour les soins notamment.
Un moment hors du temps quotidien, qui ne ressemble pas au rythme des autres
membres de la société. Le rythme peut s’accélérer et se ralentir selon le régime
198
d’actions qu’un type d’événement exige, mais ce qui ressort principalement des
entrevues est ce sentiment d’être en décalage avec le rythme habituel et de devoir tout
gérer en même temps. Même si nos répondant-e-s peuvent être en décalage avec le
temps des ami-e-s habituel-le-s, il-elle-s font néanmoins, au bout d’un moment de
nouvelles rencontres avec des personnes qui se trouvent dans la même temporalité
qu’elles-eux au moment de la bifurcation ou de la transition. Il-elle-s se rapprochent de
leurs ami-e-s qui sont également dans cette temporalité.
Après ce tour d’horizon des situations illustrant les 4 dimensions de notre cadre
conceptuel, à savoir les épreuves des bifurcations, de l’identification, de l’entourage et
du temps, dans le chapitre suivant nous allons revenir sur ces différents éléments afin
de les mettre en perspective dans une discussion portant sur les épreuves communes
(Martuccelli, 2010b) de l’« Individualité-migrante ».
CHAPITRE IX
De plus, il semble possible de voir se profiler la logique ternaire décrite par Martuccelli
(2010b) qui se caractérise par les étapes de formations de l’épreuve, de mise à l’épreuve
et de résolution de l’épreuve impliquant les 4 dimensions, à savoir : 1) Des éléments
déclencheurs des bifurcations impliquant l’identification et un rapport au temps décalé-
e-s (place et identifications investies dans un Ailleurs, attente, ralentissement, rythme
et identifications qui diffèrent des autres) par rapport à l’entourage (influences, soutiens
et conflits au cœur des décisions de départ) ; 2) Un cœur de l’épreuve rythmé par le
choc de l’arrivée, un temps d’urgence, des identifications et un rapport à l’entourage
200
des compétences ajouté à des conflits répétés avec des collègues représente un signal
d’alarme et de départ.
L’adaptation implique de faire preuve de ses capacités à agir sur son environnement et
à faire des choix dans le but de se repositionner par rapport à une norme dans un
contexte où la vie sociale est une suite incessante d’hésitations et de décisions
singulières à prendre, d’épreuves qui se traversent et composent ainsi la vie sociale
caractérisée par une suite d'événements requérants des individus, de prendre leur destin
en main et, de s’adapter ou de changer de vie lorsque le défi suivant l’implique
(Martuccelli, 2006, 2010b; Grossetti, 2006, 2010; Leclerc-Olive, 2010; Soulet, 2010).
Ainsi, un deuxième élément qui semble caractériser l’épreuve commune de la
bifurcation est l’adaptation. S’adapter pour relever les épreuves des événements, faire
preuve d’innovation pour tenter de maintenir une trajectoire professionnelle et
familiale stables dans un contexte de contingences (Martuccelli, 2009), représentent
des attitudes indispensables (Mead, [1970] 1979) pour relever le défi contemporain de
la multiplication des événements et des transitions pouvant mener à des bifurcations
(Martuccelli, 2004, 2006, 2007; Otero, 2003, 2012).
Aussi, même s’il semble évident de retrouver la dimension de l’adaptation dans le fait
d’arriver dans un nouvel espace social, quitter une situation connue semble également
lié à la notion d’adaptation. Cela se résumerait alors, au fait d’avoir épuisé son énergie
à tenter de s’adapter à un univers qui entre en contradiction avec ce que les individus
reconnaissent comme étant constitutif de leur essence (identifications, aspirations, etc.).
Que ce soit par volonté individuelle de rompre avec une situation personnelle ou
professionnelle devenue insatisfaisante ou déclenchée par un événement extérieur
indépendant de la volonté des individus, les bifurcations semblent entraîner, soit des
mécanismes de résistance, soit d’accueil du changement (Hélardot, 2010). Dans ce
contexte, quitter un univers reviendrait également à reconnaître avoir terminé de
s’adapter au monde qui est quitté. La distance avec le monde quitté représentant alors
202
une nouvelle dynamique constitutive de leur rapport avec celui-ci, qui reste toujours
présent dans leur vie.
Les bifurcations qu’un événement peut provoquer se situent à la fois hors des routines
et des socialisations incorporées tout en se trouvant à la fois à l’intérieur d’un système
socialement ordonné. Elles désignent des changements d’orientation et de perspectives
majeurs pour les individus (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010b) nécessitant de repenser
et de repositionner leur rapport au monde, en d’autres termes de s’adapter aux nouvelles
perspectives. Ainsi, face à l’épreuve commune d’un monde en mouvement pouvant
générer des instabilités professionnelles et personnelles, autrement dit des situations
produites par une ambivalence structurelle imprévisible et permanente, l’adaptation
consiste à y faire face de manière singulière en puisant simultanément dans des valeurs,
attitudes et conduites multiples (Martuccelli, 2010b).
Apparaît alors une certaine tension partagée par l’ensemble des individus
contemporains qu’il-elle-s se soient confronté-e-s à l’épreuve de la migration ou non.
Une tension commune qui prend sa source dans le contexte d’ambivalence permanente
dans lequel sont plongés les individus et qui les confronte à une multitude de repères
(Bauman, 1991; Martuccelli, 2010b). En effet, une fois établi dans le nouvel espace
social, les efforts d’adaptation ne s’arrêtent pas pour autant puisque l’enchaînement des
événements dans un contexte contemporain de contingences contribue à tester les
capacités des individus et leur résistance à rester membre de la société (Martuccelli,
2004, 2006, 2007; Otero, 2003, 2012). Il est alors possible de nous demander si elle ne
constitue pas une caractéristique de l’épreuve commune des bifurcations à côté des
autres caractéristiques découvertes dans les chapitres-résultats sur le Temps (temps de
l’urgence et à la fois hors du temps) et les Identifications (en mouvement via la quête,
la renégociation, la réinvention de soi en fonction des contextes côtoyés).
203
Enfin, un troisième élément réside dans le rôle de l’imaginaire (Leblanc, 1994; Fouquet,
2007) dans les phases pré- et post- bifurcation. Tantôt moteur de l’action au départ,
tantôt stratégie permettant de gérer les déceptions, tantôt les deux, l’imaginaire tel un
réceptacle des peurs et des espoirs représente également l’espace de tous les possibles.
Un espace contenant les perceptions, les projections et les informations permettant aux
individus de faire face à l’épreuve de l’adaptation aux événements dans leur rapport
aux (pré- et post-) bifurcations tout en leur permettant, du moins dans l’imaginaire, de
s’extraire de l’épreuve de l’adaptation propre aux bifurcations.
204
éléments constitutifs des identifications des individus afin de les rendre conformes aux
besoins et attentes du milieu professionnel, on retrouve des réactions d’opposition là
où les conciliations semblent impossibles. Ainsi, quitter un emploi, chercher à faire
correspondre un domaine d’emploi avec ses valeurs, sa religion, ses priorités familiales
- si l’écart entre les exigences de l’emploi et ce qui compose l’individu est trop grand -
représente une des réactions d’opposition relevée dans les entrevues. L’épreuve de
l’exil ou de la bifurcation est bien souvent amorcée par une contrainte qui peut être
extérieure à la décision personnelle de quitter un espace social (Hélardot, 2010; Sassen,
2009) et qui pourrait être représentée ici par les pressions de conformisation
professionnelles. Cette situation de changement et/ou de bifurcation va entraîner une
rupture, une remise en question et une reconfiguration des premières identifications
(Hélardot, 2010) au moment de résoudre l’épreuve.
que les individus estiment être la leur, et s’effectue selon une dynamique de
repositionnement, parfois subtile, parfois conflictuel.
Les expériences et les manières dont les individus se représentent leurs identifications
passées, présentes et futures sont interprétées au gré des situations. Les éléments de la
structure d’identifications mobilisés s’adaptent en fonction de la situation, et, ainsi,
changent constamment pour s’ajuster au contexte relationnel (Rosa, 2010). Néanmoins,
certains ancrages (statuts, appartenances) conservent une certaine importance dans la
définition identitaire individuelle qui contient désormais à la fois une part nomade et
une part ancrée (De Singly, 2016). Cependant, le soi se constituant désormais de
manière flexible selon les situations, il devient difficile de savoir quels éléments sont
essentiels à la structure d’identifications et lesquels dépendent principalement de la
situation relationnelle à un moment donné (Rosa, 2010).
Ainsi, vivant dans un contexte d’avenir professionnel de plus en plus incertain, les
répondant-e-s ont développé des stratégies de préservation de soi dans leur rapport à
l’emploi, comme différencier les expériences d’emplois de LA carrière, à savoir celle
que les répondant-e-s avaient entreprise avant de migrer. Néanmoins, pour celles et
ceux qui font face aux désillusions concernant leur carrière, une autre stratégie consiste
à redonner du sens aux déceptions en les inscrivant dans un objectif plus important,
comme investir davantage son identification parentale que son identification
professionnelle. Il existe bien évidemment des degrés de divergence des configurations
d’identifications avec les normes professionnelles, mais il reste que réalisation de soi
et sphère professionnelle semblent étroitement liées. On peut alors se demander si les
dilemmes que génère ce rapport à une identification professionnelle conformisante ne
représenteraient finalement pas une caractéristique de l’épreuve commune de
l’individualité contemporaine. Ainsi, les conflits intérieurs multiples auraient pour
209
essence des contradictions structurelles extérieures, que les individus tentent d’apaiser
en eux en se dotant d’une identité. Celle-ci nécessitant des efforts incessants
d’adaptation, produisant des configurations d’identifications en mouvement
(Kaufmann, 2001), indiquent l’existence d’un soi construit par les épreuves
(Martuccelli, 2006, 2010b; Martuccelli et De Singly, 2012).
La particularité d’une bifurcation réside dans le fait qu’elle nécessite de retrouver des
repères et d’effectuer une resocialisation (Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a; Berger et
Luckmann, [1966] 2006) dans laquelle l’entourage joue un rôle majeur. Les
représentations du monde et la manière dont se représentent les individus eux-mêmes
sont en mouvement. Afin d’atténuer les contradictions et faire sens entre l’avant et
l’après-bifurcation, les individus tentent de produire une nouvelle interprétation des
211
Que ce soit comme source de contrainte faisant partie des facteurs extérieurs à la
décision individuelle (Hélardot, 2010; Sassen, 2009) ou d’influence de migrer ou pour
changer de vie (Soulet, 2010), l’entourage en particulier la famille dans les parcours
« migratoires » joue un rôle déterminant dans l’impulsion au départ. Pour un projet de
telle envergure, la famille garde son rôle de garant du bien-fondé ou non d’une décision
aussi importante en soutenant le projet. L’influence des ami-e-s au départ est plus
mitigée telle que décrit par le caractère « tout blanc ou tout noir » des discours et
informations relatives au pays d’accueil. Le passage d’un monde à un autre
s’accompagne de rituels de départ engendrant la transmission du rôle associé à la place
qu’on quitte, une appréhension du nouvel univers qui se fait par observation,
interaction et aide de la part des personnes en place et un passage de relai de la famille
aux ami-e-s en matière de repères d’identification et de normes finalement assez
caractéristique des moments de transition (Elder, 1998).
Un départ qui s’associe souvent à la quête de soi durant laquelle l’Autre fait office de
miroir. Une arrivée qui met à l’épreuve les capacités d’adaptation des individus aux
normes et valeurs de ces Autres, leurs aptitudes à se remettre en question et à se
repositionner en fonction du nouvel univers. Réaménager le soi ne signifie pas pour
autant abandonner l’ensemble de ses identifications, cette perspective ne semble pas
possible. Réaménager le soi signifie plutôt, assumer ce qui compte pour soi, ses valeurs,
ses traditions. Au final, il s’agit de perpétuer la part de soi qui permet de faire coïncider
212
les différents univers en soi, qui relie l’entourage entre les différents mondes traversés
par la personne et qui a contribué à la construire, tout en s’ouvrant à l’entourage et aux
liens qu’il est possible de bâtir avec les membres du nouvel espace social.
Les réseaux de relations, mais surtout les capacités des individus à se (re)construire un
réseau, permet d’atténuer les difficultés liées à une bifurcation (Grossetti, 2005;
Stoetzel, 2007, Bessin, Bidart, et Grossetti, 2010a). Un contexte de contingences met
à l’épreuve les individus (Martuccelli, 2006, 2009) et les engage dans une quête
permanente de ressources et d’informations dans laquelle l’entourage semble jouer un
rôle majeur. L’expérience se construisant désormais au fil des événements de la vie,
mais surtout via les interactions avec les Autres individus co-producteurs de sens
(Dubet, 1994; Bidart, Degenne et Grossetti, 2011), au moment de se retrouver en
situation de dissonances entre anciennes et nouvelles normes, les individus tenteront
d’atténuer les contradictions identitaires en incluant entourage proche et membres du
nouvel espace social étant à même de les aider à appréhender ces nouvelles normes
(Leclerc-Olive, 2010). Les rencontres fortuites, mais aussi les espaces de socialisation
constituent autant de lieux de diffusion des normes et de valeurs propres au nouvel
univers et la nécessité de rencontrer ces Autres, membres légitimés, permet d’amorcer
les processus de repositionnement, mais aussi de réaménager des éléments de la
structure d’identifications qui veulent être conservés, mis à jour ou acquis.
Enfin, la resocialisation qui repose sur un soi soutenu par autrui (Berger et Luckmann,
[1966] 2006; G. H. Mead, [1934] 2006) est indispensable tout au long de la vie.
L’entourage y détient le pouvoir de valider ou non des croyances et des comportements,
de soutenir ou non la transition, d’aider les individus à faire les deuils nécessaires et
joue ainsi le rôle de médiateurs de la resocialisation semblable à la première
socialisation de l’enfance (Berger et Luckmann, [1966] 2006; G. H. Mead, [1934] 2006;
Soulet, 2010), mais qui semble, une fois adulte, de plus en plus joué par les pairs plutôt
que par la famille (Rosa, 2010; Mead, [1934] 2006).
occupait à quelqu’un-e d’autre, mais aussi à se retrouver, pour quelques instants plus
ou moins longs, dans un rôle de transition, en vivant chez ses parents ou avec des
ami-e-s.
La particularité de ces deux types de temporalité réside dans le fait de représenter une
forme de rapport au temps qui semble contraindre les individus à l’adaptation. En effet,
faire des choix et poser des actions dans une vie sociale rythmée par l’innovation
permanente et le renouvellement de données multiples, toujours plus complexes à
prendre en compte, associé à une raréfaction grandissante du temps d’assimilation de
toutes ces informations, semble mettre en place une temporalité quotidienne
déroutinisée (Rosa, 2010). Une temporalité à la fois caractérisée par une cadence
routinière de course quotidienne et de manque de temps.
vie quotidienne autre que le travail. Ainsi, l’adaptation à différents rythmes selon les
événements de la vie, mais aussi les dilemmes et tensions auxquels sont confrontés les
individus lorsqu’il s’agit de concilier les différents usages du temps au quotidien
(travail, famille, amis, couple, temps pour soi), nous amènent à nous demander si le
rapport au temps ne serait pas finalement une épreuve commune aux individus
contemporains. En effet, l’augmentation du nombre d’expériences vécues en un temps
de plus en plus condensé, représenté par une obligation d’assumer à la fois les activités
en cours et les sollicitations extérieures, ou ce que Rosa (2010) appelle la
« condensation du vécu », a pour effet de contraindre les individus à déployer des
efforts pour rester en permanence synchronisés et entraîne le phénomène de la
« tyrannie de l’instant ». Pour Rosa (2010) même s’il s’accompagne de stress et de
frustration, le manque de temps est paradoxalement valorisant parce qu’il est associé
au fait d’avoir une vie bien remplie et se sentir indispensable à la société or, dans les
entrevues, cette « pression temporelle » éprouve les individus qui, doivent mettre en
place des stratégies d’adaptation singulières afin de maintenir le temps passé en petite
famille à la première place.
23
« la diminution générale de la durée pendant laquelle règne une sécurité des attentes concernant la
stabilité des conditions de l’action » (Rosa, 2010 : 143)
217
différents usages du temps, dans un présent à la fois infini et de plus en plus court, sont
tout autant de réponses singulières à une épreuve commune d’un rapport au temps de
plus en plus compressé.
Le temps à soi propre à la société d’accueil se crée ainsi en effectuant un fin bricolage
de juxtaposition de différents usages du temps, ramassés et concentrés sur un instant.
Il s’agit d’une manière de compresser le temps afin de satisfaire aux « exigences de
synchronisation » (Rosa, 2010) qui consistent à faire coïncider les différents usages du
temps dans des configurations originales qui viennent s’ajouter à la liste des
« stratégies de densification du temps » de notre époque identifiées par Rosa (2010 :
155) : speed-reading, speed-dating, powernap, mais aussi le fameux quality time pour
décrire les moments, courts, mais entièrement investis (notamment avec les enfants).
Les stratégies développées par les répondant-e-s représentent des manières singulières
de négocier avec le temps au quotidien en associant notamment les activités
personnelles et/ou professionnelles aux activités de couple, de famille.
En ce qui concerne les moments de bifurcation, ils font accélérer le rythme déjà intense
de la course quotidienne qui peut parfois même devenir intenable, transformant ainsi
la sensation de manquer de temps en celui de devoir rattraper le temps. Néanmoins,
pour Rosa (2010), face aux exigences de synchronisation permanente auxquelles sont
soumis les individus, se trouvent des phénomènes de « décélération » et ce, même si,
de manière générale la puissance d’accélération continue de faire son œuvre. On
retrouve dans les entrevues, certains épisodes de transition qui s’accompagnent, au
contraire, d’un rapport au temps ralenti ou hors du temps, notamment lorsque l’ombre
de la dépression (ou panne de l’action) plane et que l’activité professionnelle est
suspendue. Ces moments nécessitent pour les individus de mettre en place des
stratégies de funambule de l’action qui consistent à rythmer minimalement leur
quotidien avec des activités valorisantes tout en maintenant l’objectif de retour à
l’emploi. Parmi les épisodes de désynchronisation se trouvent les transitions et
218
Certains éléments des entrevues révélaient des épreuves imbriquées, c’est-à-dire des
configurations d’épreuves entremêlant une à plusieurs thématiques (bifurcations,
identifications, entourage, temps), mais qui révèle néanmoins une certaine
prédominance de l’épreuve de l’identification. Dans un contexte marqué par de
l’instabilité et parsemé d’événements, d’épisodes de transition et de bifurcation allant
des petites aux grandes migrations, l’épreuve commune qui semble être la plus
imbriquée aux autres représente celle de l’identification. Les individus étant amenés à
sans cesse réinterpréter le monde qui les entoure et qui change (Bauman, 2006), les
processus d’identification et de socialisation restés en état de transition ou de
reconstruction continue semblent davantage impliquer et s’imbriquer dans les autres
types d’épreuves.
Tout d’abord, hormis une temporalité ambivalente propre aux transitions et aux
bifurcations caractérisée à la fois par un temps de l’urgence et un moment hors du
temps évoquée dans le chapitre sur le rapport au Temps, l’épreuve des Bifurcations se
caractérise également par l’épreuve de l’Identification en mouvement. Ces conditions
peuvent s’associer à la fois à la quête de soi, une renégociation avec soi et avec
l’Entourage, mais aussi une nécessité de se réinventer.
Dans le chapitre sur le Temps nous avons relevé des indicateurs de Bifurcation tels
qu’un temps d’attente pré-bifurcatoire durant lequel imaginer l’Ailleurs, compléter le
manque d’informations concrètes en mobilisant l’Entourage et en se raccrochant à ce
qui a été idéalisé permet de garder le projet de départ en action. La force de cet
imaginaire au travers des symboles et des espoirs qu’il contient doit être d’autant plus
forte que cette période souvent longue est marquée par des difficultés et des doutes.
Les perceptions agissent finalement comme catalyseur de l’imaginaire de l’Ailleurs, ici
LA carrière (à conquérir ou à retrouver) qui incarne à la fois la stabilité et une
réalisation de soi dans le travail.
Bifurcatoire. Tantôt carburant du départ tantôt une ancre au port d’origine, les individus
se positionnant toujours en rapport avec elles.
Dans un autre ordre d’idées, différents exemples témoignent d’une énergie mise, sur le
plan du rapport au temps, pour occuper minimalement les journées lorsque le travail ne
les occupe pas pleinement. Aussi, sur le plan des Identification-Bifurcation-Entourage-
Temps, les individus investissent des activités valorisantes pour exister autrement que
par le travail, même si celui-ci demeure au final, l’ultime objectif, en toile de fond,
mais néanmoins omniprésent, car mobilisant l’ensemble des actions quotidiennes.
Néanmoins, ce sont les différents aléas professionnels expérimentés au cours de la
carrière qui redonnent à la dimension professionnelle, une place plus juste, plus
équilibrée afin de veiller à ne pas brader sa santé ou le temps passé avec sa petite famille.
d’accueil au travers des rencontres. Elle marque les premiers contacts avec les locaux,
miroirs du repositionnement identitaire du rapport à soi et à autrui. Dans les processus
qui se mettent en place dans cette étape de réappropriation du nouvel espace social,
évidemment, le Québec et les Québécois-e-s - ou les membres du nouvel espace social
- se retrouvent au cœur de ce processus. Les côtoyer, se sentir accepté et devenir
membre du nouvel univers tout en conservant les aspects les plus importants de soi
représentent l’étape ultime du travail d’adaptation et d’intégration propre à l’après-
Bifurcation permettant de se reconstruire et se sentir appartenir à ce monde. S’intégrer
et côtoyer des locaux semble souvent indissociable, mais la tâche n’est pas simple, car
elle se situe dans un cadre hautement compétitif qui altère les relations générant chocs,
malentendus et conflits au moment de faire sa place.
CONCLUSION
Selon Mead, les individus nés et élevés avant la Seconde Guerre mondiale étaient déjà
comme des immigrant-e-s, des pionnier-e-s dans ce qu’elle appelait les sociétés
occidentales préfiguratives ou, autrement dit, que les « non-migrant-e-s » semblent
vivre de plus en plus comme des « migrant-e-s » au sein de leur propre société.
Dans ce cadre, l’individualité contemporaine semble, de plus en plus, reposer sur les
capacités des homo eligens à faire des choix, desquels découlent de nouvelles situations,
225
Ces éléments constituent le terreau des épreuves communes (Martuccelli, 2010b) aux
individus contemporains selon des caractéristiques inter-reliées qui semblent se
décliner en 4 dimensions sociologiques, à savoir les épreuves des bifurcations, de
l’identification, de l’entourage et du temps. Le modèle présenté dans la thèse repose
sur ces caractéristiques tirées de la littérature sur l’individualité contemporaine qui
présentent des similitudes avec l’expérience de la migration, et nous a permis de brosser
le portrait de l’« Individualité-migrante » ou individualité contemporaine socialisée en
contexte de contingences (Martuccelli, 2009, 2010a, 2010d). La deuxième modernité
produit et renouvelle régulièrement de nombreux repères et de nombreuses possibilités
d’être un individu. L’individualité contemporaine semble se caractériser par son
mouvement, à savoir un rapport au monde autonome du déplacement concret (Barrère
et Martuccelli, 2005) et qui embrasse désormais l’ensemble des individus. Un monde
constitué d’épreuves structurellement produites dont le dépassement se matérialise de
manière particulière (Martuccelli, 2006, 2010b) pour les individus et que nous avons
appelé, les épreuves communes de l’« Individualité migrante » : bifurcations,
identifications, entourage et temps.
de resocialisation alors que les individus doivent tout à la fois s’en distancer. Enfin,
l’épreuve du temps se caractérise par un temps qui s’accélère et qui se concentre dans
un présent dominé par l’urgence au moment des bifurcations et un temps de course au
quotidien faisant se chevaucher les différents usages du temps (travail, famille, couple,
soi).
En ce qui concerne l’épreuve des bifurcations, elle semble représenter une manière
particulière dont les individus abordent le passage d’un monde à un autre qui n’est pas
sans rappeler la phénoménologie de la migration de Métraux (2011). Cependant, la
229
De manière générale, passer d’un monde à un autre est exigeant et les répondant-e-s
« migrant-e-s » sont arrivé-e-s préparé-e-s à devoir s’adapter et s’intégrer. Cependant,
la deuxième modernité implique désormais que cette obligation d’adaptation se
retrouve de manière continue dans toutes les sphères de la vie sociale. Une obligation
d’adaptation qui nécessite d’envisager les différents possibles et de « choisir » parmi
ces possibles en ayant évalué d’avance les conséquences de leurs « choix » (Armony,
2012). Il ne s’agit plus de chercher à retrouver une situation perdue que de s’atteler à
la tâche sisyphéenne de s’adapter à la suivante tout en assumant pleinement la
responsabilité de ses choix. Une épreuve des bifurcations qui nécessite de faire des
ajustements et de s’adapter au fil des événements et des transitions voir de s’intégrer
au moment des bifurcations. Certaines pistes de réflexion émanant de cette réflexion
sur les bifurcations en contexte contemporain semblent intéressantes à poursuivre
230
En ce qui concerne les trajectoires familiales, les craintes généralement retrouvées dans
les parcours « migratoires » associées au fait de « perdre » leurs enfants dans la société
d’accueil, qu’il-elle-s s’éloignent de leurs parents, pourraient-elles également se
retrouver chez des parents « non-migrant-e-s » dans un monde qui change constamment
et dont les repères leur échapperaient rapidement ? Et sous quelle forme ? Les
répondant-e-s ont à cœur d’inculquer des valeurs, fruit de leur tri et de leurs expériences,
et cette crainte si elle était partagée pourrait représenter un indice de ce monde en
mouvement, dans lequel l’avenir plus que le passé semble se poser en socle de
définition de soi et de son rapport au monde (Bauman, 2006). Ainsi, ce qui apparaît de
prime abord, comme relevant exclusivement du parcours « migratoire », nous apparaît
désormais comme une forme de l’individualité contemporaine que l’on pourrait
retrouver autant dans la société d’accueil que dans le pays d’origine et qu’il serait
intéressant de mettre en perspective avec les dynamiques intergénérationnelles décrites
en sociologie de la famille afin de compléter ce portrait de
l’« Individualité-migrante ».
24
à savoir, les comportements, les attitudes, les remarques, mais aussi les règles explicites et implicites
qui impliquent pour la personne qui en est la cible de changer sa façon de faire et/ou d’être pour être
acceptée, reconnue par un groupe
232
centrées sur la sphère du travail d’autre part, caractéristiques de cette épreuve commune
de l’identification.
Le rapport à l’entourage révèle un entourage qui joue un rôle actif dans les situations
de bifurcations migratoires en permettant notamment aux individus de se resituer et
234
ainsi, de retrouver une certaine interprétation du monde dans lequel il-elle-s arrivent et
ainsi les soutenir dans l’appréhension des nouvelles normes, mais il peut également lui
arriver d’entraver le processus d’établissement dans le nouvel espace social. Entre
distance et recherche de cet Autre pouvant valider les nouveaux repères, les processus
de resocialisation (Berger et Luckmann, [1966] 2006) tout au long de la vie semblent
avoir déplacé vers les ami-e-s et autres connaissances rencontrées au fil des événements
de la vie, l’importance des liens familiaux comme repères d’identification. Cette
dynamique de prime abord associée aux parcours « migratoires » du fait de
l’éloignement géographique ne semble plus si évidente dans un monde en mouvement
aux repères changeants qui font se rejoindre les expériences « migratoires » et « non-
migratoires ».
Par ailleurs, des conflits, malentendus ou mésententes ont été évoqués dans les
situations d’hébergement au moment de l’arrivée témoignant d’un certain décalage de
rythme et d’expérience de vie entre les nouv-elles-eaux arrivant-e-s pris dans la
bifurcation et les adaptations qui vont avec. Leurs hôtes étant eux-mêmes aux prises
avec leurs propres difficultés quotidiennes, mais aussi avec leurs nouvelles normes de
vie. Ainsi, cette dynamique relationnelle nous laisse penser à des liens qui semblent
davantage dépendre des contextes situatifs, c’est-à-dire en fonction des situations, mais
surtout en fonction des possibilités de synchronisation des dispositions des individus
235
envers les autres plutôt qu’en fonction de la nature initiale du lien. Les liens avec les
ami-e-s qui ne partagent pas les mêmes types d’expérience de vie ne semblent plus
aussi évidents à entretenir et même si cela n’entraîne pas forcément une rupture du lien,
les difficultés qu’elles génèrent pourrait illustrer le caractère désormais mouvant et
situatif des relations contemporaines, une piste qu’il serait intéressant de poursuivre
dans des travaux ultérieurs.
Durant leur trajectoire professionnelle, l’entourage des répondant-e-s semble avoir joué
un rôle majeur en apportant du soutien moral, mais aussi des informations précieuses
voire une possibilité d’accès à un emploi stable, basée sur leurs propres expériences et
réseaux de relations. Les personnes ayant réussi ce passage sont recherchées et
sollicitées comme source d’informations réellement déterminante pour effectuer ce
passage soi-même. Le fait de mettre en perspective ces situations « migratoires » avec
l’expérience contemporaine en mouvement nous a amené à nous demander si cette
caractéristique expérientielle des personnes qui sont sollicitées ne constituerait pas une
nouvelle manière pour les individus d’aborder leurs rapports à l’entourage de manière
davantage situative également dans d’autres sphères que celle de l’emploi. Ainsi,
solliciter des personnes qui sont « déjà passées par là » et pouvant finalement fournir
quelques balises dans différentes sphères tout à la fois singulières et communes pourrait
représenter une manière pour l’« Individualité migrante » de solliciter son entourage,
un rapport à l’entourage en mouvement en fonction des situations.
constamment en mouvement dans son rapport à son entourage qui, venant s’ajouter aux
autres tâches de la vie contemporaine, semble représenter une des épreuves communes
de l’« Individualité migrante ».
En effet, nous avons nuancé cette hypothèse d’un temps contemporain où tout va trop
vite par ces situations qui apparaissent alors comme des cas d’exception, mais qui ne
sont finalement qu’une autre facette de cette dynamique du rapport au temps, à savoir
les moments un peu hors du temps ou qui font ralentir le temps caractéristiques des
épisodes de transition. Ce qui caractérise principalement ces moments hors du temps
est représenté par un temps de travail mis en pause ou relégué au second plan et une
temporalité quotidienne qui ne suit pas le même rythme que les autres membres de la
société. Le rythme peut s’accélérer et se ralentir selon le régime d’actions qu’un type
de transition ou un autre exige, mais ce qui ressort principalement des entrevues est ce
sentiment d’être en décalage avec le rythme habituel de son entourage et/ou des autres
et de devoir tout gérer en même temps.
De plus, le temps quotidien semble davantage se caractériser par une course que par
une urgence permanente. Cependant, il nous est possible de nous demander si ce temps
de la routine qui se caractérise par un temps de course n’est pas finalement une
temporalité propre à l’individualité de la société d’accueil (ici Montréal) plus qu’un
temps contemporain général, il faudrait alors vérifier si cette variable s’applique à
d’autres sociétés contemporaines. Nos répondant-e-s « migrant-e-s » affirment que la
temporalité de la vie à Montréal est plus rapide que celle dans leur pays d’origine, mais
plusieurs facteurs peuvent entrer en ligne de compte, notamment nous
précisent-il-elle-s, la proximité et la disponibilité de la famille élargie pour leur alléger
le quotidien. Des questions à suivre dans des travaux ultérieurs en regardant du côté de
l’aménagement des différents usages du temps au quotidien dans d’autres sociétés.
En effet, les différents emplois du temps quotidien (famille - petite famille - couple)
avant et après la « migration » laissent penser à un temps pré- « migratoire » réparti et
compartimenté et, à un recentrement post- « migratoire » sur la petite famille. Le temps
décrit dans les entrevues se retrouvant plus souvent confronté au défi de la conciliation
des différents usages du temps, se chevauchant au quotidien, qu’à un temps clairement
réparti et compartimenté. Cependant, il semble difficile de savoir si les répondant-e-s
ne percevaient pas également ce manque de temps dans leur quotidien hors projet
migratoire ni comment il-elle-s le géraient. Une piste intéressante à poursuivre.
10.3 Limites
Dans cette dernière section, je vais aborder les limites de la démonstration présentée
dans cette thèse en fonction des possibilités d’illustration des 4 dimensions de
l’ « Individualité migrante » permises par les entrevues.
En ce qui concerne le rapport aux bifurcations, nous sommes conscients que les
parcours « migratoires » représentent un type de bifurcation particulier et que d’autres
types de bifurcations « non-migratoires » viendraient compléter, nuancer certains de
nos constats notamment en ce qui concerne les perceptions de l’Ailleurs pouvant agir
comme moteur du mouvement. De la même manière, les bifurcations « non-
migratoires » peuvent avoir leurs propres dynamiques de passage d’un monde à un
autre, de désillusions, d’ajustements des attentes et adaptation aux situations dans des
mesures se situant sur une échelle allant des petites aux grandes migrations. Enfin,
concernant les transitions professionnelles, les petits boulots jalonnant le parcours
« migratoire » alors qu’ils jalonnent plutôt les parcours pré-carrières propres aux
transitions du monde scolaire au monde professionnel exposent ainsi le phénomène de
ruptures professionnelles dans les parcours « migratoires » pour lesquelles nous
n’avons pas d’informations dans les entrevues (contexte pré-migratoire).
ce filtre, soit les conditions de migrations marquent à ce point les individus qu’elles en
deviennent inextricables du quotidien ordinaire. Une nouvelle étude auprès de
populations migrantes portant sur leur quotidien dans une société contemporaine
permettrait de clarifier ce point.
Pour le moment, ce qui compte, c’est que le mouvement du monde semble entraîner
les individus contemporains « migrants » et « non-migrants » à suivre son rythme. Des
« non-migrant-e-s » devenant de plus en plus des « migrant-e-s » au sein de leur société
et des « migrant-e-s » devenant de plus en plus des « non-migrant-e-s », se rejoignant
finalement quelque part, dans les épreuves communes (Martuccelli, 2010b) de
l’« Individualité migrante ».
ANNEXE A
GUIDE D’ANIMATION
Catherine Montgomery
Josiane LeGall
Amel Mahfoudh
Lilyane Rachédi
Jacques Rhéaume
Cécile Rousseau
Michèle Vatz Laaroussi
Spyridoula Xenocostas
Nadia Stoetzel
Novembre 2007
PERSONNE-CONTACT :
Activités optionnelles :
Activité #10. Sujet ou thème personnalisé (selon le choix
des participants). Peut-être aimeriez-vous inclure un autre
thème dans votre roman familial, mais que vous n’avez pas
encore eu l’occasion d’en discuter ? N’hésitez pas à ajouter
n’importe quels thèmes ou sujets importants qui n’ont pas
été inclus dans ce guide.
246
PROJET D’IMMIGRATION
Le fait d’immigrer est un événement majeur dans l’histoire d’une
famille et cela vaut autant pour les parents que pour les enfants.
Bien que ce moment soit une période d’ajustements, il s’agit aussi
d’une période de renouveau, de recommencement. Pouvez-vous
me parler un peu de votre migration ? Les questions suivantes
pourront vous guider dans votre récit :
Qu'est-ce qui vous a amené à quitter votre pays ? Qu'est-ce
qui a motivé votre choix d’immigrer ?
Que saviez-vous sur le Canada/Québec avant de venir ?
Comment pensiez-vous que serait le Canada/Québec ?
Est-ce que vous avez des amis ou des membres de votre
famille qui avaient déjà immigré au Québec ou au Canada ?
Parlez-moi du moment de votre arrivée à Montréal ? Quelle
a été votre première impression en arrivant ici ?
Comment s’est déroulée votre installation au Québec ?
252
MERCI !!
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