Dilemmes moraux et éthique contemporaine
Dilemmes moraux et éthique contemporaine
INTRODUCTION
Aborder le problème des dirty hands suppose que l’on ait au minimum balisé le cadre dans
lequel un tel problème apparaît, la discipline philosophique de laquelle il relève et en quelque sorte
ce à quoi elle nous a préparés, cadre préparatoire dans lequel surgit le problème. La première partie
du cours, qui consiste en rappels – qui n’en sont pas toujours étant donné le niveau général de
l’enseignement et le peu de travail effectué en amont – est tournée vers la proposition des réquisits
de base du cours. Ce n’est pas l’objet propre de l’enseignement, mais son arrière-plan, sans la
maîtrise duquel le reste paraît curieux et finalement incompréhensible. Cette première station porte
alors sur l’éthique et son territoire, ses divisions, les grandes questions qui se posent, les réponses qui
se sont imposées avec le temps et les réflexions rapides qu’elles soulèvent, la discussion avec les
étudiants étant supposée nous amener plus loin.
La seconde station est l’étude du problème des dirty hands lui-même, ses origines, les ancêtres de ce
questionnement, ce qu’il est en propre, ce qu’il implique, les questions apparentées qu’il soulève et
auxquelles il convient de répondre. Quant à la troisième station, elle généralise en quelque sorte la
question des dirty hands, en oubliant le dirty et en focalisant sur la question de la possibilité d’une
morale spécifique, pour l’appliquer en particulier au domaine de la science et au fonctionnement des
scientifiques.
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*Le mot éthique est aussi communément utilisé, de façon interchangeable, pour renvoyer à la
moralité ;
*En un sens philosophique plus restreint, l’éthique renvoie aux principes moraux d’une tradition,
d’un groupe (on parle ainsi de l’éthique du christianisme).
Ce que nous étudierons dans cette première partie de l’exposé, c’est uniquement la première
acception du terme.
Les philosophes ont, de manière caractéristique, traité de la question des fins que nous devons
poursuivre d’une des deux manières suivantes :
*Soit comme étant une question portant sur les composantes de la vie bonne ;
*Soit comme étant une question à propos du genre de choses qui sont bonnes en elles-mêmes.
Dans la première façon de traiter de la question, on suppose que nous recherchons naturellement la
vie bonne. Par conséquent, déterminer ses composantes revient à déterminer, relativement à notre
désir d’une telle vie bonne, quelles fins nous devons poursuivre ?
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Selon la seconde voie, aucune supposition de ce type n’est faite à propos de la nature humaine. On ne
croit pas que les gens recherchent naturellement le bonheur ou la vie bonne par exemple. On suppose
plutôt que, quel que soit ce qui est bien en lui-même, ce quelque chose vaut la peine d’être choisi et
poursuivi.
La première manière de traiter la question amène à traiter directement la théorie du bien-être
humain. La deuxième manière conduit à la théorie de la valeur intrinsèque.
Évaluation
Bien que ces deux conceptions diffèrent sur la question de ce en quoi consiste essentiellement
le bien-être humain, aucune ne nie que la réponse apportée par l’autre a une place dans la vie bonne
de l’homme. En fait les énoncés de chacune des positions laissent une place auxiliaire à l’autre
réponse. Ainsi, l’hédonisme exposé par Épicure tient la pratique de l’excellence dans les choses qu’il
vaut la peine de faire –telle qu’exercer par exemple ses pouvoirs intellectuels, ses vertus morales en
des manières tout à la fois exemplaires et fécondes– comme constituant de véritables moyens de faire
l’expérience des plaisirs les plus satisfaisants de la vie. De même, le perfectionnisme, tel qu’il est par
exemple développé dans l’éthique d’Aristote, attribue une moindre importance aux plaisirs : à savoir
la profonde satisfaction qui vient de ce qu’on a bien accompli un important travail comme étant un
corollaire naturel du fait que l’on atteint l’excellence dans les choses qui importent.
Les deux positions, telles qu’exprimées dans leurs énoncés majeurs, ne diffèrent dans le type
d’activités qu’elles considèrent comme central dans la vie bonne que dans la manière dont elles
expliquent le bien d’une telle vie. Ainsi la différence principale entre elles est donc philosophique,
plutôt que descriptive, c’est-à-dire qu’elle porte plus sur la manière dont on entend l’objet de
l’éthique que sur les règles éditées pour être en conformité avec elle.
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1.3. La théorie de la valeur intrinsèque
Elle a aussi ses racines dans l’éthique ancienne, en particulier dans la théorie des formes de
Platon/ref. texte en regard/. Mais, contrairement à la théorie de Platon– dont les principes
fondamentaux incluent certaines doctrines à propos de la réalité de la transcendance de la
valeur/explication/–la théorie de la valeur intrinsèque ne contient ni ce présupposé ni de thèse
métaphysique. Ce qui est en discussion dans la théorie, c’est de savoir quelles choses sont bonnes en
elles-mêmes (intrinsèquement bonnes). Et on peut prendre position sur ce sujet sans s’engager à
quelque thèse sur la réalité ou la non-réalité du bien– réponse à question : le bien est-il réel ou pas –
ou sur sa transcendance ou son immanence– réponse à la question : le bien est-il au-dessus de nous,
comme quelque chose qui nous vient d’un ailleurs qui nous dépasse ou est-il quelque chose qui vient
de nous, dont nous convenons probablement –.On sait bien sûr la réponse de Platon à ces deux
questions. /à établir pour qui ne le sait pas/
Une liste de différentes choses que les philosophes ont considérées comme bonnes en elles-mêmes
inclurait la vie, le bonheur, la connaissance, la vertu, l’amitié, la beauté, l’harmonie, le plaisir. Cette
liste pourrait évidemment être assez facilement étendue.
Quand les philosophes se sont intéressés à ce qui constitue le bien des divers éléments de la
liste, ils ont focalisé en premier sur la question de savoir si quelque chose les unissait. Les deux
conceptions concurrentes pour la réponse à cette question sont : le monisme et le pluralisme. Les
monistes affirment l’unité de la liste, les pluralistes la nient. Platon par exemple était moniste. Il
défendait en effet que le bien de toute chose bonne en elle-même consistait dans l’harmonie, et toute
chose de ce type devait son caractère au fait qu’elle était harmonieuse. Réciproquement certains
philosophes ont proposé le plaisir comme étant le seul constituant du bien. En effet, concevant le
plaisir comme une sorte particulière d’état de conscience, ils ont proposé cette sorte d’expérience
comme étant la seule bonne en elle-même, et ont caractérisé toutes les autres choses comme étant
instrumentalement bonnes, comme devant leur caractère bon ou leur bien au fait qu’elles étaient les
sources de plaisir. Ainsi, l’hédonisme aussi est une espèce de monisme. Dans ce cas, on doit
distinguer entre la conception selon laquelle ce sont mes impressions de plaisir qui sont
intrinsèquement bonnes et l’autre conception possible selon laquelle les expériences de plaisir de
n’importe qui, celles de n’importe quel être doué de sensation, sont intrinsèquement bonnes.
La première conception est appelée par Sidgwick un hédonisme égoïstique. La deuxième
conception est nommée hédonisme universel. On peut généraliser cette distinction comme étant une
distinction entre une conception de ce qui est bon en soi ou, comme les philosophes le disent
communément, et une conception de ce qui est relatif à l’agent, ou entre une conception de ce qui
est neutre par rapport à l’agent en termes de valeurs et une autre de ce qui ne l’est pas. Ainsi
rencontre-t-on un point de désaccord dans lequel le caractère arbitraire et aveugle de l’égoïsme rend
difficile de défendre cette position. Mais en tirant cette conclusion, il faut prendre garde de ne pas
considérer ces vues égoïstiques comme des conceptions qui feront partie de la théorie du bien-être
humain Car chaque ensemble de conceptions présente un ensemble de réponses concurrentes à une
question différente. Il faut, en d’autres termes prendre garde de ne pas inférer, du fait que
l’universalisme est très largement défendable en comparaison avec l’égoïsme, que l’universalisme
est la conception prédominante dans l’étude générale du bien.
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Axiome/on pose sans justifier que, lemme, corrélat, conclusion / l’idée de nécessité la critique du système
axiomatique, le remplacement des axiomes, la mise en cause des présupposés du raisonnement Autre critique :
axiomatique et conventionnalisme
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De l’intuitionnisme,
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Les évidences sont toujours relatives à ceux pour qui ce sont des évidences. Cela signifie, de manière générale, que
l’évidence est une façon de percevoir les choses, mais contrairement à l’idée qu’on en a souvent, à savoir qu’elle va de
soi, que n’importe qui verrait que, elle est souvent construite par la pratique, l’éducation, l’histoire, la tradition, les
habitudes…
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pense qu’ils expriment sa volonté. Le plus vieil exemple de l’utilisation de cette méthode est le
commandement divin. Selon cette théorie, les principes moraux sont considérés comme étant des lois
venant de Dieu pour l’humanité, et leur autorité dérive alors en conséquence de la suprématie de
Dieu. Cette théorie est la source chrétienne originelle de la conception des principes moraux comme
législatifs. L’essor d’une pensée séculaire depuis les Lumières a limité cette conception générale du
code moral et des principes moraux. Ses derniers exemples qui continuent à attirer un grand intérêt et
à inspirer un certain nombre de discussions sont le formalisme et le contractualisme.
Le formalisme est mieux exemplifié par l’éthique kantienne. Selon celui-ci, un principe
moral est un précepte qui satisfait les critères formels d’une loi universelle, et Kant considère ces
critères formels comme étant la marque de la Raison Pure. Ainsi que l’exprime Kant, ce sont des lois
que nous, en tant qu’êtres rationnels, nous donnons à nous-mêmes et qui régulent notre conduite,
dans la mesure où elles engagent la nature rationnelle de chacun d’entre nous. Les lois pour une
république de la raison ou, comme dit Kant, pour un « règne des fins », ont un caractère législatif qui
s’impose forcément à tous les être rationnels. À travers cet idéal, Kant rend intelligible et puissante
une notion qui, autrement, aurait été obscure, à savoir que les principes moraux tirent leur autorité de
la souveraineté de la Raison
Le contractualisme : il tire également son inspiration de l’éthique kantienne autant que des
théories du contrat social que l’on trouve chez Locke et Rousseau. Son énonciation la plus complexe
et la plus influente apparaît dans les travaux de John Rawls. Selon cette conception, les principes
moraux représentent ou décrivent des termes idéaux de la coopération sociale pour des gens qui
vivent ensemble, en association, et qui se considèrent les uns les autres comme étant égaux. Plus
spécifiquement, ces principes moraux sont considérés comme étant les conditions d’un accord idéal
entre de telles personnes ;un accord qu’elles adopteraient si elles se rassemblaient comme une
assemblée d’égaux pour décider collectivement des arrangements sociaux gouvernant leurs relations,
et si elles atteignaient leurs décisions en tant que résultat d’un débat ouvert et d’une délibération
rationnelle. Dans ce contexte, l’autorité des principes moraux dérive de la justesse des procédures par
lesquelles on arriverait aux termes de la coopération sociale dans cette convention constitutionnelle
hypothétique. Elle a partie liée avec l’hypothèse selon laquelle chaque individu rationnel, qui veut
vivre dans la paix avec les autres et qui s’imagine comme s’engageant dans cette convention, devrait,
au vu de la justesse (ou de l’équité 4) de ses procédures, marquer son assentiment à ces résultats.
Comme on le voit, dans ce cas-ci, l’autorité des principes moraux découlera du consentement des
gouvernés.
Les philosophes qui pensent à un code moral construit sous le modèle d’un système technique
de science appliquée utilisent une méthode de justification complètement différente. Selon leur
conception, tout comme les principes de la médecine représentent la connaissance relative à la
manière de mieux promouvoir la santé, de la même manière, les principes du bien et du mal
représentent la connaissance relative à la manière de mieux promouvoir les fins de la moralité.
Comme on s’en aperçoit, de tels philosophes ont alors une conception téléologique du code moral.
Notre devoir fondamental est de promouvoir certaines fins, et les principes du bien et du mal
organisent et dirigent nos efforts en cette matière. Ce qui, selon cette conception, justifie de tels
principes est que les fins qu’ils servent sont les bonnes et donc celles qu’il faut promouvoir, et que
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On pense bien sûr ici à Justice as Fairness, trad. franç. La justice comme équité, Une reformulation de Théorie de la
justice, Paris, La Découverte,2003.
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les actions que ces principes prescrivent sont les meilleurs moyens de promouvoir lesdites fins. Les
principes ont donc leur autorité en vertu de la sagesse de leurs prescriptions.
Les différentes conceptions téléologiques dans la théorie du devoir correspondent aux
différentes réponses à la question générale et fondamentale de savoir quelles sont les bonnes fins que
nous devons promouvoir. La réponse la plus commune est le bonheur. Et la principale division entre
les positions correspondantes reflète la distinction que nous avons retrouvée au sein de la théorie de
la valeur intrinsèque entre l’égoïsme et l’universalisme. Ainsi, égoïsme et universalisme, au sein de
la théorie du devoir, tiennent respectivement que le devoir fondamental de la moralité est de
promouvoir, le mieux que l’on peut, son propre bonheur, et que le devoir moral fondamental est de
promouvoir le bonheur de l’humanité. La première doctrine peut être nommée égoïsme éthique et est
fondée sur l’idéal d’un amour propre rationnel. La deuxième conception est l’utilitarisme et est
fondée sur l’idéal d’une bienveillance rationnelle. L’égoïsme éthique a été exposé de façon fameuse
dans la philosophie moderne par Hobbes et Spinoza. Il a eu quelques défenseurs importants depuis le
temps de de ces philosophes. Dans la liste de ses éminents défenseurs, on doit bien sûr citer Jeremy
Bentham et John Stuart Mill. Il continue d’avoir une influence énorme aujourd’hui.
Selon ces conceptions téléologiques, les réponses aux questions portant sur les fins que nous
devons promouvoir déterminent les principes du bien et du mal. Autrement dit, dans ces conceptions,
l’étude générale de l’action bonne est subordonnée à l’étude générale du bien. Telle est l’une des
deux principales réponses à la question structurale qui porte sur la manière dont les deux types
d’études sont reliés. L’autre réponse est que l’étude générale de l’action bonne est, dans une certaine
mesure, indépendante de l’étude générale du bien. Selon cette position, certains principes du bien et
du mal, notamment ceux de la justice et de l’honnêteté, prescrivent des actions, même si plus de mal
que de bien résulterait de la réalisation de celles-ci. On peut dire que de telles conceptions qu’elles
sont déontologiques. Leur esprit se résume bien dans la maxime latine : Fiat justicia ruat coelum
(Que justice soit faite si/par/ le ciel).L’opposition entre téléologie et déontologie sous-tend de
nombreuses discussions dans l’étude générale de l’action bonne.
Les questions structurantes et qui révèlent la substance de l’éthique apparaissent, non
seulement en rapport avec la conduite de la vie humaine en général, mais aussi en rapport avec des
démarches spécifiques de la vie telles que la médecine, le droit, le journalisme, l’ingénierie, le
commerce, les affaires. L’examen de ces questions en rapport avec les pratiques communes et les
codes traditionnels de telles professions et occupations ont conduit à des études particulières qui
relèvent de l’éthique appliquée. Dans ces études, les idées et les théories tirées des études générales
de l’action bonne et du bien sont appliquées à des circonstances particulières de certaines professions
ou occupations, et les techniques philosophiques habituelles sont utilisées pour définir, clarifier et
organiser les questions éthiques que l’on trouve dans ces domaines. En médecine en particulier où les
avancées de la technologie ont créé de nouveaux problèmes éthiques sur la question de la vie et de
mort par exemple, l’étude de l’éthique biomédicale a généré un grand intérêt parmi les praticiens et
les chercheurs.
1.5. La méta-éthique
Dans une large mesure, les études générales du bien et de l’action bonne et les études
particulières de l’éthique appliquée consistent en la systématisation de la révision et
l’approfondissement de nos croyances à propos de la manière dont nous devons conduire nos vies.
En même temps, c’est la particularité du philosophe que d’examiner la nature et les bases de ces
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croyances. Quand on pose ces questions à propos des croyances éthiques, on entre dans le champ de
la méta-éthique. Le rapport de ce champ aux autres études est habituellement décrit en considérant
que les autres études constituent le domaine de l’éthique proprement dite et en prenant la méta-
éthique comme l’étude des concepts des méthodes de justifications et des hypothèses ontologiques de
l’éthique proprement dite. Conformément à une telle position, la méta-étique peut procéder soit d’un
intérêt pour l’épistémologie de l’éthique, soit alors d’un intérêt pour la métaphysique.
Dans la première approche, l’étude se focalise sur des questions portant sur le caractère de la
croyance éthique. Elle se concentre en particulier sur les croyances éthiques les plus simples telles
que « voler est mauvais » ou bien « il vaut mieux donner que recevoir », et procède par l’analyse des
concepts en vertu desquels ils sont éthiques, et par examen de leur base logique.
Selon la seconde approche, l’étude se focalise sur l’existence du caractère des prédicats éthiques les
plus généraux tels que le bien et le mal. Et considère la question de savoir s’il y a véritablement des
propriétés éthiques représentées ou écrites par ces prédicats, et si cela est le cas, comment elles se
mixent au monde naturel.
Les deux approches sont complémentaires et aucune ne domine l’autre.
L’approche épistémologique : elle est comparative et considère les branches de la connaissance les
plus couronnées de succès telles que les sciences naturelles, les mathématiques pures comme
paradigmes. Les premières fournissent le paradigme de la connaissance fondée sur l’observation des
phénomènes naturels. Les dernières fournissent le paradigme de la connaissance qui apparemment
résulte du pur exercice de la raison. Sous l’influence de ces paradigmes, trois positions distinctes ont
émergé à savoir le naturalisme, le rationalisme et le non-cognitivisme.
Le naturalisme considère que la connaissance éthique est empirique et, en accord avec cela, la
modèle sur le paradigme des sciences naturelles. Les concepts éthiques selon cette conception
concernent les phénomènes naturels.
Le rationalisme considère la connaissance éthique comme étant a priori et, conformément à cela, la
modèle sur le paradigme de la mathématique pure. Selon cette conception, les concepts éthiques
concernent la moralité qui est ici entendue comme quelque chose de complètement distinct de,
quoique applicable aux phénomènes naturels ; quelque chose dont le contenu et la structure peuvent
être appréhendés par la raison indépendamment des apports sensoriels.
Le non-cognitivisme, par opposition à ces autres conceptions, nie que l’éthique soit une véritable
branche de la connaissance, ou la considère comme n’étant une branche de la connaissance que dans
un sens faible. Dans l’un ou dans l’autre cas, le non-cognitivisme nie que l’éthique puisse être pensée
de manière appropriée sous le modèle des sciences naturelles ou des mathématiques. Dans les formes
les plus extrêmes du non-cognitivisme, il n’y a pas de véritables concepts éthiques. Des mots tels que
« bon », « mauvais », « bien », « mal » n’ont pas de signification cognitive, mais servent plutôt à
renvoyer à des sentiments, à des émotions, à exprimer des décisions et des engagements ou à
influencer des attitudes et les décisions. Dans les formes les moins extrêmes, ces mots sont
considérés comme ayant une certaine signification cognitive, mais l’on admet que la signification est
en quelque sorte secondaire, par rapport aux objets qui renvoient aux sentiments, expriment des
décisions ou influencent des attitudes.
Le naturalisme est bien représenté dans l’œuvre de John Stuart Mill. Le rationalisme, c’est avec Kant
et les intuitionnistes ; le non-cognitivisme est de façon puissante exposé par Stevenson et Hare. Les
idéologèmes principaux de cette approche ont malgré tout été anticipé par Hume dont l’attaque
contre le rationalisme expose en quelque sorte l’agenda des travaux qui vont suivre en méta-éthique.
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L’approche métaphysique : elle a en son cœur la question de l’objectivité, question de savoir si les
prédicats éthiques représentent des propriétés réelles du monde extérieur ou simplement apparents,
ou des propriétés inventées qui doivent leur existence à la perception, aux sentiments et à la pensée
de ceux qui l’attribuent. Deux conceptions dominent cette approche :
La première que l’on nomme réalisme moral, affirme l’existence réelle des propriétés éthiques. Elle
considère que ces propriétés sont inhérentes au monde extérieur, et donc existent indépendamment
du fait qu’elles soient perçues. Pour le réalisme moral, l’éthique est une discipline objective, une
discipline qui promet la découverte et la confirmation des vérités objectives. En même temps, les
réalistes moraux diffèrent fondamentalement sur la question du caractère des propriétés éthiques.
Certains comme Platon et Moore considèrent ces propriétés comme étant purement intellectuelles
donc irréductiblement distinctes des propriétés empiriques. D’autres, comme Aristote ou John Stuart
Mill les considèrent comme empiriques et soit réductibles à, soit venant d’autres propriétés
empiriques.
La deuxième approche que l’on appelle le subjectivisme moral nie l’existence réelle des propriétés
éthiques. Selon elle, prédiquer le bien d’une personne, c’est imposer un certain sentiment, une
impulsion ou quelque autre état d’esprit sur le monde, plus, comme on projette une émotion sur des
circonstances quand on les décrit comme plaisantes ou tristes. Selon l’hypothèse du subjectivisme
moral, l’éthique n’est pas une source de vérité objective. Dans la philosophie ancienne, le
subjectivisme moral fut défendu par certains sophistes, notamment Protagoras. Dans la philosophie
moderne, Hume l’exposa au 18ème siècle et Jean-Paul Sartre au XXème siècle.
En dehors des différentes approches, un des problèmes de la méta-éthique est celui de savoir le
rapport entre la valeur et le fait. Selon l’approche épistémologique, ce problème est habituellement
posé comme étant la question de savoir si les jugements de valeurs sont dérivables des énoncés des
faits, ou pour être plus exact, peut-il y avoir un argument logiquement valide dont la conclusion soit
un jugement de valeur et dont toutes les prémisses sont des énoncés de fait ? Dans l’approche
métaphysique, le problème est habituellement posé comme étant la question de savoir si les prédicats
moraux représentent des propriétés qui sont explicables comme des complexes de propriétés
empiriques. En discussion dans chaque cas, se trouve la question de savoir si l’éthique est une
discipline autonome, si l’étude des valeurs morales et principes moraux est à un certain degré,
indépendante de l’étude de propriétés et événements observables. Une réponse positive à cette
question affirme l’autonomie de l’éthique, une réponse négative nie l’autonomie de l’éthique et
implique qu’elle est une branche des sciences naturelles.
1. Introduction
• 2. Des interprétations changeantes/ engageantes
• 3. Une confusion conceptuelle ?
• 4. Un conflit dans la morale ?
• 5. L'étendue des mains sales et quelques distinctions importantes
• 6. La question de l'absolutisme
• Bibliographie
• Outils académiques
• Autres ressources Internet
• Entrées associées
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2.1. Introduction
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En anglais : dirty hands.
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Le roman d'Anthony Trollope, The WayWe Live Now, est une critique mordante de la
corruption de la morale à la fin de la période victorienne. L'un de ses personnages centraux, la
superficielle Lady Carbury, exprime à un moment donné sa conviction que les actes louables des
puissants échappent aux catégories normales de la morale. Commentant le personnage de la figure
dominante du roman, le grand escroc Melmotte, elle dit à son ami journaliste M. Booker :
« Si une chose peut être rendue grande et bienfaisante, une aubaine pour l’humanité, en créant
simplement une croyance en elle, un homme ne devient-il pas un bienfaiteur de sa race en créant
cette croyance ? »
« Au prix/détriment/ de la véracité ? », suggéra M. Booker.
« Au prix de quoi que ce soit ? », rejoignit Lady Carbury avec énergie. « On ne peut pas mesurer de
tels hommes selon la règle ordinaire. »
« Vous feriez du mal pour produire du bien ? », demanda M. Booker.
« Je n’appelle pas ça faire du mal ... Vous me dites que cet homme peut peut-être en ruiner des
centaines, mais là encore, il peut créer un nouveau monde dans lequel des millions de personnes
seront riches et heureuses. »
« Vous êtes une excellente casuiste, Lady Carbury. »
« Je suis une amante enthousiaste de l’audace bienfaisante », déclara Lady Carbury ...
Examinons-les tour à tour. La structure des mains sales est telle qu’elle semble impliquer une
contradiction ou un paradoxe. L’avocat des mains sales dit en effet qu’il est parfois bien de faire ce
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qui est mal, ce qui revient à dire que certains actes sont à la fois mauvais et non mauvais /tout à la
fois relèvent et ne relèvent pas du mal/. Mais le théoricien des mains sales ne dit pas que tel acte est
bien à certains égards et mal à d’autres, ni que ce qui serait normalement mal est ici bien. C’est
plutôt l’ensemble de l’acte en son contexte qui est à la fois catégoriquement mal et non mal. Dans le
scénario des mains sales, on nous demande de croire que faire X est moralement répréhensible et
pourtant il est manifestement bien de le faire. Comme Walzer a récemment écrit à propos de sa
propre position, elle est à la fois « provocante et paradoxale » (Walzer 2004a, 33). Kai Nielson a
insisté encore plus fortement sur ce point, mais quelque chose de ce type a intrigué beaucoup de ceux
qui réfléchissent sur le problème. La catégorie des mains sales, telle que décrite par Walzer et
quelques autres, est, selon Nielson, « une confusion conceptuelle avec des résidus moraux
malheureux » (Nielson 2000, 140). De toute évidence, un tel licence viendrait naturellement à un
utilitariste ou à la plupart des conséquentialistes qui déclareraient simplement que la décision des
mains sales est celle dans laquelle un acte bon /qui relève du bien/ (produisant les meilleures
conséquences en termes de satisfaction des préférences, d’augmentation globale du bonheur ou
autre) a été posé bien qu’il ait été pénible de le faire. Nielson désavoue l’utilitarisme et se qualifie
lui-même de « conséquentialiste faible », mais le résultat est à peu près le même. Il pense que les
situations de mains sales mettent un agent en proie à un choix entre deux maux, et l’agent doit
toujours choisir le moindre mal. Sans doute, en agissant contre ce qui, dans d’autres circonstances,
est une contrainte morale profonde, l’agent éprouvera de la détresse ; il « se sentira coupable », mais
se sentir coupable n’est pas à confondre avec être coupable (Nielson 2000, 140).
Dans la direction opposée, le problème peut également être résolu par le refus que les mains doivent
être salies. Une insistance sur l’inviolabilité de certaines prescriptions morales fait disparaître le
paradoxe aussi nettement que la manœuvre de Nielson. Si nous tenons à l’interdiction de tuer
intentionnellement des innocents, par exemple, face à des crises comme celle supposée par Walzer
comme devant nécessiter le bombardement de villes allemandes au début de la Seconde Guerre
mondiale, alors il n’y a pas à avoir les mains sales. Une telle position est souvent dite absolutiste.
Les positions absolutistes ont été explicitement tenues par de nombreux philosophes, notamment
Saint Augustin, Thomas d’Aquin et Kant, et implicitement peut-être par beaucoup d’autres. Cette
position implique des complexités que nous examinerons plus loin.
Ces deux réponses s’accordent sur le fait que les raisons morales dominent à juste titre toutes les
autres. Une autre façon de désamorcer la forte apparence de contradiction est de soutenir que la
moralité n’est pas le seul déterminant légitime d’une action juste /bonne, conforme au bien, à la
morale/ et qu’un autre déterminant peut parfois l’emporter correctement/properly/ parce que plus
adapté à la situation/. Cela fournit une réponse au deuxième point de clarification mentionné
précédemment. Les problèmes de mains sales ne se posent pas au sein de la morale, mais plutôt
lorsque la morale se heurte à une autre nécessité rationnelle d’un type profond qui l’emporte
correctement[2]6 sur la première. La dérogation doit inspirer des regrets, voire des remords, mais il
est néanmoins clair que la dérogation est recevable, voire nécessaire. Ici, il est important de
reconnaître que la dérogation en question n’est pas simplement une description de ce qui se produit
souvent. Il est de notoriété publique que les exigences de la morale sont souvent suffisamment
dépassées par d’autres demandes persuasives, telles que les impératifs de l’intérêt personnel, du
carriérisme, des avantages politiques et de l’amitié. Il se peut même que la politique soit une arène
dans laquelle une telle irrésistibilité de la dérogation se produit plus souvent qu’ailleurs, de sorte que
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15
la participation à celle-ci est lourde d’aléa moral qui nécessite un caractère moral exceptionnel pour
la/cette irrésistibilité de la dérogation/ surmonter. Néanmoins, l’importance et le défi du scénario des
mains sales ne sont pas que les mains soient salies de temps en temps, mais qu’il est juste/conforme
au bien/ qu’elles le soient.
Si nous admettons que les ‘‘devoirs’’/« oughts » non moraux peuvent parfois l’emporter sur ceux
moraux, alors la position des mains sales peut être reformulée comme affirmant que, dans des
circonstances extrêmes, les raisons de « nécessité » (ou autres) battent en brèche des raisons morales
importantes. Cela semble être une interprétation plausible de Machiavel quand il parle de la nécessité
pour les dirigeants d’apprendre à ne pas être bons. Bien sûr, il a le modèle de la morale chrétienne à
l’esprit quand il appelle à sa dérogation et peut donc être compris comme opposant une forme de
moralité à une autre ; mais une grande partie de sa discussion peut être traitée comme élevant les
« raisons d’État » au-dessus de la moralité. Il s’agit d’un rejet de l’idée que les raisons morales
dominent toutes les autres.
Il peut être utile ici de faire la distinction entre le fait de dominer et l’exhaustivité. La plupart des
théoriciens de la morale soutiennent que la moralité est à la fois globale et dominante, c’est-à-dire
qu’elle est pertinente pour toutes les décisions et, le cas échéant, elle domine toutes les autres
raisons. On pourrait cependant considérer que la moralité est globale mais pas dominante, ou
dominante mais pas globale, ou même ni dominante ni globale. Notre présente enquête porte sur les
deux premières options. Les idées de domination et d’exhaustivité expriment des images quelque peu
différentes du statut de la moralité, bien qu’une compréhension exaltée de la moralité s’appuie
souvent sur les deux. La domination de la moralité consisterait en ce qu’elle l’emporte sur toutes les
autres considérations chaque fois qu’elle les concerne, tandis que l’exhaustivité de la moralité
consiste en ce qu’elle est universellement pertinente, qu’elle l’emporte ou non sur d’autres
considérations. Selon la présente interprétation, les théoriciens des mains sales acceptent
l’exhaustivité de la moralité (au moins pour ce qui est des domaines qui les intéressent) mais rejettent
à contrecœur sa domination pour une classe de décisions. /donc il est bien toujours question de
moralité, mais il n va pas de soi que les raisons morales doivent toujours prendre le dessus quelles
que soient les questions en débat, en particulier en rapport avec la politique/
Nous pourrions utilement opposer cela à la position de l’école des penseurs appelés « réalistes
politiques » dont les perspectives ont une certaine affinité avec les théoriciens des mains sales au
point que les deux se confondent parfois. Les réalistes sont souvent considérés (et se présentent
souvent) comme rejetant la pertinence globale de la moralité en se référant à quelque chose de
spécial au sujet de la politique ou des relations internationales. Nous trouvons donc E.H. Carr
déclarant comme « le point de vue réaliste » l’idée qu’« aucune norme éthique n’est applicable aux
relations entre États…» (Carr 1962, 153). D’autres réalistes s’en approchent, bien que leurs points de
vue soient obscurcis par les incertitudes sur la provenance de la moralité (comme celui de Carr
d’ailleurs). Arthur Schlesinger Jr., par exemple, affirme : « La matière première des affaires
étrangères est, la plupart du temps, moralement neutre ou ambiguë. En conséquence, pour la grande
majorité des transactions de politique étrangère, les principes moraux ne peuvent être décisifs »
(Schlesinger 1971, 73). Hans Morgenthau, réaliste américain influent, est soucieux de séparer la
politique de la morale en maintenant « l'autonomie de la sphère politique ». Il reconnaît l’autonomie
d’autres domaines tels que l’économie, le droit et la moralité, mais insiste sur le fait que le réaliste
politique doit « subordonner ces autres normes à celles de la politique » (Morgenthau 2006, 13). Ici,
il fait écho à la position du penseur conservateur allemand Carl Schmitt qui l’a clairement influencé.
16
Schmitt s’est impliqué dans le parti nazi dans les années 1930 et a joui (si tel est le mot) d’une
certaine renommée pendant un certain temps en tant que théoricien de la cause nazie. Les citations
ci-dessus données suggèrent toutes l’idée que la politique, ou un domaine important de celle-ci,
comme les relations internationales, échappe tout à fait à la province de la moralité, niant ainsi
l’exhaustivité de la moralité, bien que la référence à l’incapacité de la moralité à être « décisive »
fasse allusion à un déni de domination de celle-ci /le serpent se mordrait-il la queue ?/. Il y a
beaucoup d’obscurités dans la position du réalisme politique, et ce n’est pas le lieu de les démêler,
mais malgré les ambiguïtés dans les déclarations des principaux théoriciens de l’école, et en dépit
d’une certaine continuité entre leur vision de la politique et celle des théoriciens des mains sales, il
est clair que l’attitude du réaliste envers la moralité a généralement une saveur assez différente de
celle des théoriciens des mains sales [3]. Une partie de cette distance est capturée par la différence
entre les dénis d’exhaustivité et de domination, et cela est lié au fait que lorsque les réalistes rejettent
les considérations morales, ils le font sans profond regret ni remords d’avoir fait ce qui est
moralement mauvais.
Hobbes peint certainement un scénario totalement isolé pour la personne qui obéirait à la loi morale -
« là où personne d’autre ne devrait le faire » - et on peut se demander si l’institution de la promesse
pourrait même exister dans un « temps et lieu » aussi peu coopératif qu’il le suppose. Mais on peut
supposer qu’un nombre suffisant de non-coopérants serviraient à faire que les uns soient « la proie
des autres » et à procurer « une certaine ruine », et c’est la nécessité d’éviter une telle ruine qui
motive l’histoire de l’urgence suprême, même si c’est plutôt la ruine collective et non individuelle
qui se trouve en son cœur. L’exemption de Hobbes de la nécessité de pratiquer la morale (plutôt que
de vouloir son fonctionnement) a plus de sens dans une vision contractuelle de la moralité ou en
relation avec les obligations morales qui dépendent de l’accord (même si d’autres obligations ne le
sont pas). Dans un monde où pratiquement personne n’a tenu ses promesses ou respecté ses contrats,
le sens de ces engagements se dissiperait et entrer dans ce qui en resterait pourrait en effet être une
folie, et ce serait probablement aussi futile. Mais de nombreux autres domaines de la morale ne sont
pas de la sorte, et donc même si l’adhésion aux impératifs moraux peut être périlleuse à l’extrême, ce
n’est peut-être pas la folie que les commentaires de Hobbes donnent à penser. Une femme qui a
survécu à Belsen, Hanna Levy-Haas, se souvient dans son journal d’un débat philosophique qu’elle a
eu dans le camp avec un collègue marxiste, le professeur K qui plaidait le cas quelque peu hobbesien
(embelli de terminologie marxiste) selon lequel la morale ne s’appliquait pas dans les camps car elle
était supplantée par l’impératif de survie. Elle rejeta son argument parce qu’il lui imposait comme
préalable de « simplement faire des compromis avec l’ennemi, trahir ses principes, nier les valeurs
spirituelles dans l’intérêt de sauver sa peau » (Levy-Haas 1982, 65). Ces commentaires indiquent à
tout le moins que l’idée de « ruine totale » est ouverte à des interprétations qui considèrent l’abandon
ou la dégradation de l’intégrité morale comme un ingrédient principal d’une telle ruine.
Cette excursion dans le monde du Léviathan permet néanmoins de donner un certain sens à l’idée
que la pratique de la morale pourrait être suspendue pendant un certain temps et donc la morale elle-
même écartée par une nécessité extérieure. Cela permet ainsi de montrer comment l’histoire des
mains sales pourrait être rachetée de l’incohérence, même si l’idée selon laquelle la morale devrait
parfois être dominée par une nécessité extérieure s’avère inacceptable. La position des mains sales
pourrait alors être cohérente mais fausse. Hanna Levy-Haas pouvait donc comprendre l’argument du
professeur, mais trouva une raison de le rejeter.
17
a
Un autre moyen de sortir du paradoxe serait de soutenir que le choc décrit par les théoriciens des
mains sales se produit dans le cadre même de la morale. Ici, l’idée pourrait être que la morale elle-
même n’est pas entièrement cohérente ou /auto-cohérente/. Dans certaines circonstances extrêmes,
un puissant volet de la morale entre en conflit avec un autre. Plus clairement encore, la distinction de
Weber entre l’éthique des fins ultimes et celle de la responsabilité va dans ce sens. Son idée est
exprimée de façon quelque peu opaque, mais il semble prétendre qu’il y a deux volets dans la
morale, ou deux types de morale, de sorte que l’un peut être applicable à la vie ordinaire, mais doit
céder la place à l’autre dans les domaines politiques, en particulier ceux qui impliquent des choix
difficiles dans un contexte de violence. Nombre de passages de la discussion de Walzer vont dans ce
sens. Il soutient qu’une morale des droits et une morale des conséquences ou de l’utilité coexistent
dans notre perspective morale de telle manière que, bien que les droits l’emportent sur l’utilité dans
des circonstances normales, un « utilitarisme des situations extrêmes » l’emporte à juste titre sur la
moralité des droits dans de rares circonstances. Aussi dit-il, dans une situation d’urgence suprême,
« un certain type d’utilitarisme se réimpose » ; c’est « l’utilitarisme des situations extrêmes »
opposé à « une normalité des droits » (Walzer 2004a, 40).
Ce contraste entre une éthique des droits (ou une autre éthique déontologique) et l’utilitarisme est
une des façons de situer le choc au sein de la morale elle-même. Une autre façon consiste à recourir à
la moralité des rôles : dans la morale elle-même, il y a des principes moraux généraux, des règles,
etc., puis des exigences morales spéciales dictées par des rôles sociaux importants. Ceux-ci peuvent
entrer en conflit, comme lorsque l’obligation de l’avocat de fournir à son client la meilleure défense
et de préserver la confidentialité peut entrer en conflit avec les exigences d’une justice impartiale. On
pourrait donc affirmer que le rôle politique a des obligations et des droits spéciaux qui l’emportent
sur des obligations et des droits moraux plus généraux. En ce qui concerne le rôle extrêmement
important du leadership politique, nous « ne pouvons pas mesurer de tels hommes selon la règle
ordinaire » comme le dit Lady Carbury. Cette manœuvre a l’avantage de saisir quelque chose
d’important dans la littérature autour des mains sales (et cet élément est également présent dans la
littérature réaliste), à savoir l’accent mis sur la signification morale particulière du rôle du leadership
politique. Walzer, par exemple, accorde une grande importance à « ce à quoi servent les dirigeants
politiques ». Référant aux dirigeants politiques et militaires, il écrit : « L’objet des arguments sur
l’urgence suprême devrait être de renforcer l’éthique professionnelle et de rendre compte du
moment où il est permis (et nécessaire) de se salir les mains » (Walzer 2004a, 42). Un problème
initial avec ce genre de mouvement est que les devoirs et droits spéciaux liés à des rôles sociaux sont
étayés par des considérations morales générales, car ce ne sont que les rôles qui peuvent être
moralement soutenus par des considérations morales assez générales qui auront une morale liée,
adaptée à ces rôles. Nous pouvons décrire le code du voyou de la mafia comme la morale conforme à
son rôle, mais il s’agit généralement de mœurs plutôt que de morale qu’on décrit en s’exprimant
ainsi. Même si c’est une exigence de son rôle qu’un tueur à gages de la mafia doive assassiner toute
personne qui sniffe à la police, ce n’est guère un impératif moral d’aucune sorte. Et là où il y a de
véritables devoirs moraux liés à un rôle, et ils sont endossés par des considérations morales plus
18
larges, nous ne pensons pas que cet endossement ne puisse pas être annulé par d’autres obligations
morales générales. Les exigences de confidentialité professionnelle, par exemple, peuvent être ainsi
dépassées, comme lorsque la confidentialité médicale concernant une communication médecin-
patient fait obstacle à la sauvegarde d’une vie. Le célèbre cas Tarasof est instructif à cet égard. Il
s’agissait d’un conseiller de l’Université de Californie à Berkeley qui a appris de son client qu’il
avait l’intention de tuer son ex-petite amie. Le conseiller était si inquiet qu’il rompit la confidentialité
afin de prévenir la police qui enquêta mais ne prit aucune autre mesure. La petite amie (Tarasof) fut
dûment assassinée par le client, et un tribunal jugea plus tard que le conseiller aurait dû aller plus
loin et informer Tarasof ou sa famille du danger[5]. D’autres tribunaux ont été moins exigeants, mais
il est généralement reconnu que l’obligation professionnelle de confidentialité des clients peut être
outrepassée par des exigences morales plus pressantes.
En effet, la structure de la défense de la moralité en rapport avec le rôle dans l’histoire des mains
sales fournit une curieuse inversion de la logique de la moralité de rôle puisque cette logique exige
que les situations d’urgence permettent ou même exigent le renversement des devoirs de rôle par des
exigences plus générales d’une moralité plus profonde. En revanche, le scénario des mains sales
exige que la moralité du rôle triomphe des perspectives morales plus profondes qui donnent un sens
à la moralité du rôle lui-même. Nous retrouvons ici un autre paradoxe généré par la catégorie des
mains sales. Il ne pourrait être résolu que par l’insistance sur le fait que le rôle politique est unique
parmi les rôles puisque, dans son cas, son pouvoir moral transcende en quelque sorte la morale
générale. (Ou, si le scénario des mains sales s’applique au-delà du politique, il fera partie d’un petit
ensemble de rôles qui est unique.) En fait, il y a un fort volet de cette exceptionnalité politique
inhérent à l’histoire des mains sales. Mais comment le rôle politique pourrait-il avoir un tel statut ?
On pourrait s’attendre à une telle exaltation de ce rôle d’un penseur comme Schmitt, mais en fait
Walzer lui-même y est attiré. La position de Walzer a été citée comme traitant le conflit des mains
sales comme impliquant un affrontement entre une éthique des droits et un utilitarisme des situations
extrêmes, mais la citation suivante place sa position beaucoup plus dans l’arène de la moralité de
rôle. Il écrit dans son traitement ultérieur de la question : « Aucun gouvernement ne peut mettre la
vie de la communauté et de tous ses membres en danger, tant qu’il y a des actions à sa disposition,
même des actions immorales, qui éviteraient ou réduiraient le risque… C’est pour cela que l’on a
des dirigeants politiques ; c’est leur première tâche » (Walzer 2004a, 42). En outre, l’importance de
cette tâche s’exprime en termes de valeur suprême de la « communauté morale » spécifique à
laquelle appartient le leader politique. Les obligations du leader impliqueront des calculs d’utilité,
mais, in extremis, sa responsabilité ultime envers cette communauté l’emporte sur les calculs
utilitaristes universalistes ainsi que sur les contraintes déontologiques spécifiques. Lorsque la
« continuité » du mode de vie d’une communauté est menacée, la perspective est celle « d’une perte
plus grande que tout ce que l’on peut imaginer, à l’exception de la destruction de l’humanité elle-
même » (Walzer 2004a, 43). Ces affirmations, si elles sont vraies, établiraient certainement une
importance prééminente, sinon unique, du rôle politique ; elles doivent donc être examinées de près.
Les deux citations de Walzer soulignent des valeurs significativement différentes qu’il a tendance à
confondre. La première est celle de la vie elle-même pour tous les membres de la communauté, la
seconde celle de la continuité d’un « mode de vie ». La survie est en jeu dans les deux cas, mais
l’importance et le poids que chaque survie devrait avoir sont certainement très différents. La
perspective d’un massacre universel met naturellement l’accent sur tout ce qui restreint la portée des
actions pour l’empêcher, mais la perspective d’altérations forcées, de reculs ou de changements
19
radicaux dans un mode de vie doit être moins menaçante. Même une occupation étrangère
relativement bénigne peut impliquer des changements importants et très regrettables dans le mode de
vie de la communauté occupée, peut-être sous la forme de restrictions aux libertés traditionnelles,
telles que celles de la parole politique ou de l’expression religieuse, et d’une position dégradée de la
citoyenneté vis-à-vis des occupants. Pourtant, tout au long de l’histoire, des styles de vie modifiés
ont évolué pour de telles communautés qui permettent au moins de faire face et même de s’épanouir.
Il n’est pas du tout évident qu’abattre de personnes innocentes est justifié afin d’éviter un tel résultat,
ou même des résultats notablement pires à la même échelle.
Même si les mains sales n’étaient autorisées qu’aux communautés politiques confrontées à des
situations extrêmes, il n’est pas du tout clair que l’exemption ne devrait être disponible que pour les
communautés politiques qui ont des États. Walzer ne le dit pas exactement, mais son parti pris pro-
étatique est évident dans sa discussion sur l’urgence suprême dans Just and Unjust Wars. Au début
de cette discussion, il écrit, par exemple : « Les soldats et les hommes d’État peuvent-ils outrepasser
les droits des personnes innocentes pour le bien de leur propre communauté politique ? Je suis
enclin à répondre à cette question par l’affirmative, mais non sans hésitation et inquiétude »(Walzer
1977, 254). En outre, dans un autre essai sur le terrorisme, Walzer rejette les arguments au nom du
terrorisme par des agents non étatiques qui sont très semblables à ceux qu’il accepte comme
légitimant le bombardement de villes allemandes. Par exemple, il affirme que l’excuse terroriste
familière selon laquelle ils n’avaient pas d’alternative face à l’oppression n’est qu’un « prétexte ».
Comme il le dit, Le « « dernier recours » n’a qu’une finalité théorique ; le recours à la terreur est
idéologiquement le dernier, pas le dernier d’une série d’actions, juste le dernier pour le besoin de
l’excuse »(Walzer 2004b, 54). Pourtant, aucun scepticisme de ce type n’est exprimé quant à
l’absence de justification concurrente et de dernier recours offerte par les gouvernements qui utilisent
le terrorisme en cas d’urgence suprême.
Mais les communautés politiques autres que les États peuvent certainement faire face à des urgences
suprêmes, même en tenant compte des difficultés d'interprétation du concept, de sorte que la voie est
en principe ouverte pour que le terrorisme infra-étatique soit justifié. C'est une position que Walzer
semble maintenant admettre à contrecœur (entre parenthèses à une réimpression ultérieure de l'article
sur le terrorisme), même si cela va quelque peu à l'encontre du grain de l'article lui-même. Les
commentaires entre parenthèses, publiés en 2004, sont les suivants : « Le terrorisme serait-il justifié
dans une« urgence suprême »telle que cette condition est décrite [par Walzer dans le chapitre
précédent intitulé : « Éthique d’urgence »]. C'est possible, mais seulement si l'oppression à laquelle
les terroristes prétendaient répondre avait un caractère génocidaire »(Walzer 2004b, 54). Il est
difficile de faire correspondre les significations complexes de « génocide » au récit communautaire
de Walzer de l'urgence suprême. D'une part, une victoire nazie n'aurait probablement pas signifié un
génocide pour la communauté britannique, pourtant, selon Walzer, ils étaient confrontés à une
urgence suprême. Ainsi, les sources de son traitement différencié du terrorisme d'État et sous-
étatique restent un casse-tête.
Il continue en niant que tout terrorisme récent ait été « un moyen d'éviter une catastrophe » plutôt
qu'un simple « succès politique » (Walzer 2004b, 54). L'exemption suprême d'urgence / mains sales
semble donc disponible, compte tenu des qualifications importantes concernant la probabilité de
succès, pour les terroristes visant à sauver un mode de vie communautaire. Dans un article ultérieur,
Walzer prévoit des cas exceptionnels dans lesquels le terrorisme infra-étatique peut être excusable
mais non justifiable ; il imagine comme excusable « une campagne terroriste de militants juifs
20
contre des civils allemands dans les années 40 - si des attaques contre des civils avaient été
susceptibles (en fait, elles auraient été très peu probables) d'arrêter le meurtre de masse des Juifs »
(Walzer 2006, 7). Le passage de justifiable dans la citation précédente à excusable dans la dernière
nécessite clairement plus d'explications ; Walzer semble hésitant, sinon confus dans son recours à ces
catégories. Néanmoins, pour des raisons propres à Walzer, il semblerait que, compte tenu d'une
certaine probabilité de succès, l'emploi de terrorisme par des groupes palestiniens cherchant à sauver
ce qui reste du mode de vie de leur communauté des ravages de l'occupation, des colonies et des
forces armées israéliennes attaque. Il est peut-être pertinent dans cette perspective que les
Palestiniens appellent leur dépossession et leurs souffrances persistantes aux mains d'Israël « al-
Nakba » : la catastrophe. Il ne fait aucun doute que la réalisation de cette perspective impliquerait
une sorte de « recherche de succès politique », mais cela ne tient guère compte de son statut de
réponse à l'urgence suprême. Cette discussion sur l'importance et l'étendue de la communauté
politique conduit naturellement à la question de savoir si le besoin de mains sales peut être limité à la
sphère politique. Si les mains doivent être salies pour éviter un massacre généralisé, d'une part, ou
des dommages à la continuité morale et politique du mode de vie d'une communauté, alors pourquoi
ne pas éviter le meurtre injustifié d'individus ou de petits groupes ou la perturbation drastique des
modes de vie individuel ou en petit groupe. Pourquoi la communauté politique et le rôle politique
devraient-ils avoir une priorité aussi dramatique sur des groupes aussi importants que les familles et
leurs rôles associés ? D'ailleurs, pourquoi devrait-il prévaloir sur le besoin de survie de l'individu
quel que soit son rôle ? La réponse à cette question n'est pas entièrement claire. Dans la discussion de
Walzer sur l'urgence suprême et les bombardements urbains de la Seconde Guerre mondiale, il
aborde cette question mais sa discussion est marquée par ce qu'il appelle lui-même « l'hésitation et
l'inquiétude ». Elle est également marquée par des appels à ce que les gens sont "susceptibles de
ressentir", "ce qui n'est pas habituellement dit" et des phrases similaires. Il dit : « … il n'est
généralement pas dit des individus dans la société nationale qu'ils le feront nécessairement ou qu'ils
peuvent moralement attaquer des personnes innocentes, même dans l'urgence suprême de la légitime
défense. Ils ne peuvent attaquer que leurs attaquants. Mais les communautés, dans les situations
d'urgence, semblent avoir des prérogatives différentes et plus importantes. Je ne suis pas sûr de
pouvoir expliquer la différence, sans attribuer à la vie communautaire une sorte de transcendance
que je ne crois pas avoir »(Walzer 1977, 254). Il ne pense pas non plus que ce soit simplement une
question de chiffres. Pourtant, il persiste avec la supériorité de la communauté politique : « On
pourrait mieux dire qu'il est possible de vivre dans un monde où des individus sont parfois
assassinés, mais un monde où des peuples entiers sont asservis ou massacrés est littéralement
insupportable. Car la survie et la liberté des communautés politiques - dont les membres partagent
un mode de vie, développé par leurs ancêtres, à transmettre à leurs enfants - sont les valeurs les plus
élevées de la société internationale »(Walzer 1977, 254). Laissant de côté l'ergot selon lequel une
personne faisant face à un meurtre ne pourra pas vivre si elle est effectivement assassinée alors
qu'elle refuse peut-être de tuer l'innocent pour survivre, nous pourrions remettre en question la
sensibilité d'ignorer la façon dont les proches parents d'une victime de meurtre trouve-( sa mort
insupportable et la perspective de vivre d'une agonisante.
Les mains sales et les dilemmes moraux remettent en question l'idée que certaines interdictions
morales ou devoirs négatifs sont « absolus », bien qu'ils le fassent de différentes manières. Si nous
nions qu'il existe des règles morales ou des interdictions qui se tiennent quel que soit le contexte, il
ne sera pas surprenant que des interdictions morales profondes puissent être légitimement annulées
dans certaines circonstances. En effet, de nombreuses théories morales contemporaines, autres que
l'utilitarisme, insistent sur le fait qu'une telle dérogation reste une possibilité permanente.
L'intuitionnisme de W.D. Ross et de ses partisans, par exemple, insiste sur le fait que tous les devoirs
et obligations sont prima facie. Il est toujours possible que le devoir prima facie de ne pas tuer
l'innocent se heurte à un autre devoir prima facie, comme le devoir de promouvoir le bien-être ou le
devoir du souverain de préserver l'État ou de protéger la communauté, et alors son devoir réel sera le
résultat de la pondération de la force respective des obligations prima facie opposées. On pourrait
donc voir l'histoire des mains sales comme une simple version de ces perspectives, une version qui
insiste sur le fait que seule une très grande pondération de l'autre côté de la balance peut faire
pencher la balance contre certaines obligations prima facie très importantes. En utilisant la
terminologie de Thomas Nagel, les mains sales instancieraient une « déontologie à seuil » avec un
seuil très élevé pour certains types d'action. Faire cette assimilation reviendrait à retirer une grande
partie de la piqûre de l'histoire des mains sales, à la fois parce que les mains sales feraient partie
d'une perspective morale plus courante plutôt que d'une éthique tout à fait particulière pour les
urgences, et parce qu'il ne semble pas y avoir de place dans la déontologie de seuil, ou ce qu'on a
appelé « l'exceptionnisme équilibré » (Coady 2004, 778–9;Coady 2008, 285–7, 299) pour l'idée que
l'on a fait du mal en faisant ce qui est quand même bien. Il peut y avoir un sentiment de regret que
l'on ne puisse pas éviter de faire quelque chose qui était prima facie mal - ce serait plus confortable si
ses devoirs prima facie n'étaient pas en conflit et donc devaient être résolus - mais aucun mal ne peut
23
vous être attribué si vous avez fait le ???[6] L'exceptionniste équilibré peut bien sûr reconnaître que
certains devoirs prima facie sont plus forts que d'autres, et donc que certains torts présumés sont plus
lourds que d'autres. En effet, l'histoire d'équilibrage engage ses partisans à cette reconnaissance, car il
serait inutile de parler d'équilibrage en tant que procédure de décision à moins qu'il n'y ait de telles
différences de poids. En fait, il y a ici une comparaison intéressante avec l'utilitarisme. Comme nous
l'avons vu, il est courant de comparer l'exceptionnalisme équilibré ou la déontologie à seuil avec
l'utilitarisme et d'établir les mains sales comme une forme de déontologie (ou intrinsécisme) qui cède
à l'utilitarisme de l'extrémité. Mais il peut y avoir de la place pour une version utilitaire de l'histoire
de seuil, même peut-être l'histoire des mains sales. Une version sophistiquée de l'utilitarisme, comme
la règle ou l'utilitarisme indirect, peut certainement laisser place à l'idée que les devoirs, les vertus,
etc. ne peuvent pas être supplantés par des calculs ordinaires d'utilité, car permettre cela reviendrait à
risquer une désutilité globale excessive. Ce n'est que dans des situations d'urgence extrême ou
« suprême » que la désutilité de respecter les interdictions ou les règles serait suffisamment grande
pour l'emporter sur la valeur utilitaire du respect de la règle [8]. Ainsi, selon les faits empiriques et
les calculs, un utilitaire peut admettre un rôle pour les seuils, les urgences suprêmes et même les
mains sales. Mais bien que cela puisse nous donner une version utilitaire de la déontologie à seuil,
cela ne fera pas comme une version des mains sales, car le dépassement utilitaire au stade suprême
de l'urgence impliquera une décision qui est tout simplement juste, et pas du tout dans le bon sens
mais quand même faux. Le seul sens dans lequel il reste erroné est ce sens faible, semblable à celui
attribué à Ross dans la note 35, dans lequel il aurait été faux sans l'urgence suprême. Pour
l'utilitariste (comme pour Ross), il n'y a pas de véritable reste moral, bien qu'il puisse y avoir une
certaine place pour un inconfort psychologique.
Le reste moral et les remords qu'il génère signalent l'hommage que des mains sales rendent à
l'absolutisme moral. Tout en rejetant les absolus moraux, le théoricien des mains sales reste fasciné
par la signification qu'ils accordent à certaines contraintes morales. Mais comment décider si
l'absolutisme moral doit être rejeté ? Il est difficile dans la nature de l'affaire de voir ce qui pourrait
résoudre un différend entre absolutistes et non-absolutistes. Les absolutistes ne considèrent
généralement pas toutes les interdictions morales comme absolues ; ils limitent leur revendication à
quelques-unes de ces interdictions, telles que celles contre le meurtre intentionnel d'innocents, le viol
et (pour certains théoriciens) la torture. Leurs opposants affirment que, même dans ces cas, des
scénarios d'urgence peuvent être imaginés dans lesquels « nos » intuitions acceptent la légitimité de
tels actes. Là où les absolutistes ne rejettent pas les scénarios comme simplement fantastiques
(comme certains le sont certainement), ils ont simplement des intuitions différentes sur la force des
exemples. De plus, ils peuvent souligner que la plupart des théoriciens de la morale, y compris leurs
adversaires, sont des absolutistes sur certaines questions morales. Les utilitaristes n'autorisent aucune
exception « quelles que soient les circonstances » à leur règle de base de maximiser des résultats
satisfaisants, le contractualisme rawlsien accorde une priorité absolue à certains principes de liberté,
et des points similaires s'appliquent à d'autres théories normalement opposées à l'absolutisme. On
pourrait répondre que le niveau auquel l'absolutisme s'applique est différent, et cela est vrai puisque
l'absolutiste approuve des interdictions morales spécifiques telles que celle du meurtre ou de la
torture alors que les autres théories sont généralement absolues à un niveau plus abstrait. Pourtant, on
ne sait pas pourquoi il s'agit d'une différence importante, ou pourquoi, si elle l'est, elle devrait être
opposée à l'absolutiste. Après tout, il est certainement plausible que notre conviction que le meurtre
ou la torture est toujours mauvais a plus d’autorité que toute conviction selon laquelle nous devons
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toujours maximiser le plus grand bonheur du plus grand nombre ou toujours maximiser la
satisfaction des préférences. De plus, certaines interdictions morales spécifiques semblent prouver
même des contre-exemples fantastiques, par exemple le principe selon lequel il est mal de torturer un
enfant innocent pour le plaisir. Mais, même ici, il peut être dangereux de sous-estimer l'ingéniosité
des philosophes dans la construction de contre-exemples bizarres. De toute évidence, il reste encore
beaucoup à dire sur la nature d'un absolutisme défendable (ou répréhensible), mais notre discussion
sert au moins à indiquer l'importance des interdictions absolues pour l'élaboration de scénarios de
mains sales.
L'attitude de Walzer envers l'absolutisme est (comme il se doit) une attitude de rejet
respectueux. Il déclare: « Je ne crois pas que le terrorisme puisse jamais être justifié. Mais je ne
veux pas non plus défendre une interdiction absolue. « Rendez justice si le ciel tombe » ne m'a
jamais semblé une position morale plausible »(Walzer 2006, 7). Ailleurs, dit-il, après avoir affirmé
que l'absolutisme est « très vieux, peut-être plus ancien que tout autre dans notre compréhension
morale », qu'au point de catastrophe ou d'urgence suprême « l'absolutisme représente, me semble-t-
il, un refus de penser à ce qu'il signifie pour les cieux de tomber »(Walzer 2004a). Un tel refus peut
en effet être présenté comme obtus, mais lorsque nous arrivons à retirer la pensée contemporaine de
la chute des cieux, nous pourrions penser à la question de la torture, une question qui a été l'un des
premiers exemples de Walzer générant des mains sales. L'acceptation aisée depuis le 11 septembre
2001, chez certains intellectuels, du recours à la torture dans les situations d'urgence, souvent elle
semblerait bien loin d'être « suprême », a soulevé des questions sur la pertinence de l'absolutisme
même de la part de ceux qui avaient auparavant endossé les mains sales ou l'exceptionnisme d'une
certaine sorte. Ainsi, Henry Shue, par exemple, toujours un farouche opposant à la torture, avait
néanmoins admis dans son traitement initial de la question que la torture pouvait être moralement
admissible dans certaines circonstances « extrêmes » (Shue 1977–78). Mais dans un article récent,
Shue critique son propre aveu et l'acceptation intellectuelle répandue de la torture in extremis comme
un recours au « pays des rêves » (Shue 2006). Il veut dire par là que les histoires des philosophes sur
les scénarios de « bombe à retardement » sont essentiellement des fantasmes qui distraient de la
réalité de l'évaluation morale dans le monde réel. L'opposition de Shue est désormais, en pratique,
résolue et absolue. D'autres ont également exprimé leur attachement à une sorte d'absolutisme lié à la
torture. Bob Brecher, par exemple, critique le scénario de la bombe à retardement (qui est
essentiellement le scénario que Walzer utilise dans son article original sur les mains sales) et, dans
une perspective purement conséquentialiste, approuve la nécessité d'une condamnation absolue de la
torture (Brecker 2007). Le débat sur la torture, largement engendré par la « guerre contre le
terrorisme », a donc ravivé l'intérêt pour les pouvoirs de l'absolutisme moral, même si beaucoup de
choses sur la nature et les types d'absolutisme doivent encore être clarifiés. En tout état de cause, il y
a clairement lieu d'approcher le sujet des mains sales avec un certain soupçon concernant
l'enthousiasme de Lady Carbury pour « l'audace bienfaisante » et son mépris pour mesurer les
personnes exceptionnelles selon la « règle ordinaire » appropriée au reste d'entre nous.
26
3.1. Y a-t-il une éthique de la science ?
L'avertissement de Paul Feyerabend annonce qu’il n'y aurait peut-être rien qui s ’appelle la
science. Par ricochet, ce qu'on nommerait « science » serait d'une certaine façon introuvable. Que
pourrait en effet être l’éthique d'une science qui elle même n'existe pas ? Mais il ne va pas de soi que
l'on doive suivre Paul Feyerabend. Même si on admet que la science couvre un domaine éclaté avec
des méthodes variées, des problèmes distincts, on pourrait quand même continuer de convenir qu'il
existe des problèmes éthiques généraux, qui sont posés par les sciences. En fait, le rapport de la
science à l’éthique est plus qu'intime, et on peut soupçonner que c’est ce rapport même qui est a
l’origine du fleurissement sans borne de la science. Si nos sociétés acceptent consciemment de
promouvoir les sciences, c'est que pour celles-ci la science représente une valeur, elle est du côté de
ce dont a besoin l'humanité, du côté
de ce qui aide l'humanité à se réaliser et à affronter son univers naturel. Cette liaison, comme par
nature de la science et de l'éthique, trouve son expression, dans le fait que ce n'est pas matière à
discussion dans nos sociétés que la recherche scientifique doive être subventionnée parce que
participant du bien collectif et de l'humain, par opposition, par exemple, à des activités qui ne
participent de la même chose, ou qui n'ont pas une telle évidente teneur morale.
On peut craindre, malgré tout, que cette vision soit un peu unidimensionnelle au sens où on
semble considérer que la science humanise, au sens où elle nous rendrait plus humains parce que
déjà plus libres, mais aussi et surtout plus éclairés, c'est à dire, pouvant faire des choix en
connaissance de cause. Le problème est que, quoique tous ces arguments soient sensés, ils ne
parviennent pas à effacer l'autre part de la science, à savoir qu'elle à conduit à des d'énormes
catastrophes (la bombe atomique, la menace de la guerre nucléaire, les contaminations biologiques,
les problèmes de la sécurité alimentaire, les questions liées au financement occulte de la recherche en
vue des motifs encore plus douteux). De telles données enseignent qu'il n'y a peut-être pas de liaison
naturelle entre la science de manière générale et l'éthique entendue de façon générale comme étant la
promotion du bien. Cela nous ramène à notre seconde question.
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