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La communication numérique : une illusion

Eric Dacheux remet en question le terme de 'communication numérique', le qualifiant d'oxymore qui confond communication humaine et connexion technique. Il critique l'idéologie numérique qui réduit la communication à un simple outil utilitaire, négligeant sa dimension normative et éthique. Dacheux appelle à une réflexion critique sur la complexité de la communication, soulignant l'importance de l'altérité dans les interactions humaines.

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La communication numérique : une illusion

Eric Dacheux remet en question le terme de 'communication numérique', le qualifiant d'oxymore qui confond communication humaine et connexion technique. Il critique l'idéologie numérique qui réduit la communication à un simple outil utilitaire, négligeant sa dimension normative et éthique. Dacheux appelle à une réflexion critique sur la complexité de la communication, soulignant l'importance de l'altérité dans les interactions humaines.

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La communication numérique n’existe pas

Eric Dacheux

To cite this version:


Eric Dacheux. La communication numérique n’existe pas. Revue du MAUSS, 2018. �sic_01848892�

HAL Id: sic_01848892


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Submitted on 25 Jul 2018

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La communication numérique n'existe pas !

Partout en France, des formations intitulées « communication numérique » se voulant dans


l'ère du temps se substituent à des formations qui sont pourtant socialement innovante. Un tel
1
mouvement est parfois – fort heureusement – contesté , mais nous voudrions, ici, remettre en cause
le terme même de « communication numérique » qui, au mieux, est un raccourci utilitariste et
paresseux, au pire un oxymore révélateur d'une confusion théorique.

Dire que la communication numérique n'existe pas n'est pas qu'une provocation, qui, à
2
l'image de Baudrillard , cherche à réveiller l'intelligence critique du public en dénonçant le
simulacre médiatique qui ne nous permet plus de distinguer le réel du virtuel. C'est, certes, une
provocation visant à briser le « cercle de l'évidence » dans lequel nous plonge le « bluff
3
technologique » . Mais c'est, surtout, le fruit d'une réflexion scientifique qui vise à passer au scalpel
des sciences de l'information et de la communication l’idéologie numérique portée par ce que
4
Renaud Vigne nomme le technocapitalisme .

En effet, les industriels de la télécommunication, les GAFA, les ingénieurs informatiques et


autres fers de lance de la mondialisation de la communication, propagent un discours qui stipule que
la numérisation est : un, une révolution et, deux, un progrès favorisant la communication. Un tel
5
discours est une idéologie : la volonté d'imposer sa vision du monde en niant sa diversité .

Cette idéologie, qui élève le déterminisme technologique au rang de dogme incontestable,


est fortement combattue par les chercheurs en sciences sociales qui rappellent la complexité du
social et, en particulier, par les chercheurs en communication qui dénoncent, à l'image de
Dominique Wolton, l'assimilation entre transmission (d'informations) et communication (entre
6
altérités) .

Effectivement, derrière l'appellation « communication numérique » se cache une conception


utilitariste de la communication. Cette dernière, très présente, au lendemain de la seconde guerre
7 8
mondiale à travers la théorie mathématique de la communication ou la cybernétique , refait surface
avec la montée en puissance d'Internet et de l'économie contributive. La communication est alors un
outil qui sert à diffuser largement des informations d'un émetteur vers des récepteurs, un instrument
de persuasion au service d'un marketing de plus en plus personnalisé, un objet facilitant la rencontre
entre l'offre et la demande pour rendre des services plus rapides et moins chers.
1[Link]
2 Jean Baudrillard, La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu (Paris : Galilée, 1991).
3 Notion qui désigne le fait que ce qui est possible technologiquement doit nécessairement être mis en œuvre au nom
du progrès social. Le bluff technologique c'est le discours - porté par les industriels du secteur, les ingénieurs
informatiques et les technocrates - qui fait de la technique la solution à tous les maux sociaux. Jacques Ellul, Le Bluff
technologique (Paris : Hachette, 1998).
4 Renaud Vigne, « Le technocapitalisme met en danger notre projet libéral », Revue du MAUSS permanente, 6 février
2018 [en ligne].
5 Paul Ricoeur, Idéologie et Utopie (Paris : Seuil, 1997).
6 Dominique Wolton. Informer n'est pas communiquer (Paris : Cnrs éditions, 2009).
7 Claude Shannon, Warren Weaver, The Mathematical Theory of Communication (Chicago : University of Illinois
Press, 1948).
8 Norbert Wiener, Cybernetics, or Control and Communication in the Animal and the Machine (Cambridge, Mass :
The MIT Press, 1948).
Cette vision de la communication est un raccourci intellectuellement paresseux car elle
procède à une triple réduction :
- Réduction de la communication à sa dimension instrumentale alors qu'elle possède aussi une
dimension normative : la découverte de l'autre.
- Réduction de la communication instrumentale à la seule communication médiatisée alors que –
tous les vendeurs du monde le savent bien – l'interaction directe est un moyen redoutablement
efficace d'atteindre ses buts.
- Réduction de la communication instrumentale médiatisée aux seuls outils numériques, pourtant
des médias comme les affiches ou les livres restent très utilisés, pour informer, vendre ou persuader.

Malheureusement, de plus en plus d'universitaires, y compris en sciences de l'information et


de la communication, cèdent à la paresse intellectuelle en utilisant le raccourci « communication
numérique » pour désigner une communication instrumentale médiatisée par des outils numériques.
A première vue, cela ne paraît pas très grave voire même tout à fait excusable au vu de la
dégradation des conditions de travail universitaire qui oblige à consacrer un temps toujours plus
réduit à la recherche. A y regarder de plus près, on peut aussi y lire un processus plus inquiétant : la
fracture, de plus en plus profonde, entre recherche de terrain et réflexion théorique.

Comme d'autres sciences sociales, les sciences de l'information et de la communication


voient, effectivement, se multiplier les thèses micro sociologiques très détaillées et très bien
conduites empiriquement mais très faibles sur le plan théorique (on se contente généralement
d'appliquer le cadre théorique dans lequel opère le directeur de thèse) et presque indigentes sur le
plan épistémologique (au mieux une vague référence à l’interdisciplinarité et au constructivisme, au
pire l’absence complète de références). Du coup, les nouveaux enseignants-chercheurs connaissent
très peu de choses sur les théories actuelles de la communication et sont incapables de penser les
relations entre savoir et pouvoir. De raccourci intellectuel paresseux, le terme « communication
numérique » devient pour la jeune génération, une évidence que l'on ne saurait remettre en cause,
9
une doxa dirait Bourdieu .

Or, c'est le rôle du chercheur que de remettre en cause les évidences pour provoquer la
réflexion critique. Pour se faire, revenons au sens premier des mots, celui du dictionnaire. Le Trésor
de la langue française définit la communication comme « l'action de communiquer quelque chose à
quelqu'un ; le résultat de cette action ». De son côté, le numérique est un adjectif signifiant qui
« concerne des nombres, qui se présente sous la forme de nombres ou de chiffres, ou qui concerne
des opérations sur des nombres » (premier sens) ou ce « qui se traduit par, qui consiste dans le
nombre » (deuxième sens). Littéralement, la « communication numérique » devrait donc désigner
l'action de communiquer des nombres à quelqu'un. Pourtant, ce n'est pas dans ce sens que les
chercheurs emploient ce terme. Quittons donc les rivages de la linguistique pour ceux des sciences
de l'information et de la communication.
10 11
On peut définir la communication comme une relation humaine intentionnelle de partage
9 Pierre Bourdieu, Questions de sociologie (Paris : éditions de minuit, 1984).
10 Nous nous centrons sur les relations humaines, ce qui signifie trois choses :
1- il n'y pas de communication entre cellules biologiques (mais des échanges de données), dans la mesure où il n'y a
pas de conscience (donc pas d'intentionnalité) ;
2- nous réservons le mot communication aux échanges humains (sans nous prononcer sur la valeur heuristique ou
non du concept de communication animale) ;
3- nous n'utilisons pas ce terme pour désigner les relations intra psychiques (mettant en prise le sujet avec lui-même)
type monologue intérieur puisque, conformément au sens étymologique, le mot communication renvoie à la notion
de partage et donc, implicitement, à celui d'altérité.
11 Au sens de Joas : elle est le fruit de la volonté des protagonistes, mais liée à une situation donnée et mettant en
œuvre la corporéité (et non uniquement la rationalité), elle échappe largement à la maîtrise des acteurs. Hans Joas,
de sens qui s’inscrit dans une durée (ce n'est ni un processus instantané ni un flux continu) et dans
12
un contexte donné entre altérités radicales égales et libres . Elle naît de l'altérité et meurt dans la
communion. Pour le dire autrement, la communication est une relation sensible qui s'inscrit dans
une situation singulière. La communication réclame du temps (pour ajuster les interprétations
réciproques de manière à se comprendre de manière satisfaisante) et de l'espace (trouver la bonne
distance entre le même qui est en l'autre, et l'autre qui est en nous-mêmes). Or la spécificité des
outils numériques est, justement, d'abolir le temps et l'espace, donc la communication. Le terme
communication numérique est bien, dans cette perspective théorique, un oxymore.

Un oxymore qui cache une confusion absurde et dangereuse entre deux phénomènes
différents : la communication et la connexion. La communication se développe dans une situation,
un espace-temps borné, elle se distingue très nettement de la connexion qui est une mise en contact
continue. La communication met en relation des êtres humains sensibles, la connexion lie des objets
techniques. La communication rappelle la dimension éthique des interactions humaines, la
connexion s'appuie sur une médiation technique. La communication permet la construction de sens,
la connexion favorise la propagation des données. La communication se heurte à l'interprétation
libre de l'autre et engendre une dimension réflexive, la connexion, lorsque la technique est
compatible, favorise la propagation acritique de données peu vérifiées.

Dans ces conditions, vouloir former à la communication numérique, c'est soit refuser
d'enseigner la complexité de la communication humaine, pour se centrer sur la seule relation
médiatisée par des outils numériques, ce que peuvent faire très bien les formations
professionnalisantes non universitaires, soit participer à la propagation de l'idéologie numérique en
ne distinguant plus la communication - processus humain réclamant liberté et conscience critique -
de la connexion - phénomène que pourrait embrasser un homme techniquement augmenté, mais
réflexivement diminué. La communication est parfois rencontre de l'autre, la connexion numérique
est souvent contact du même. Notre avenir n'est pas dans les nombres mais dans l'altérité.

Eric Dacheux
Professeur des universités en sciences de l'information et de la communication
Responsable du parcours de master « Communication et démocratie participative »
Université Clermont Auvergne

L'agir créatif (Paris, Cerf, 1999).


12 Eric Dacheux, La communication (Paris : Cnrs éditions, 2010).

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