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L’HEURE DU DÉPART
ROMAN
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Ahmadou Ba
307
L’HEURE DU DÉPART
Roman
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Publié en 2025
Tous droits réservés.
© Copyright © 2025 Ahmadou Bâ
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“ À Ceux Qui N’ont Jamais Abandonné, Même
Dans Les Moments Les Plus Sombres.”
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PRÉFACE
Ce livre n’a pas été écrit pour être lu à la légère. Il n’a pas
été pensé pour apaiser, distraire ou simplement raconter.
Il est là pour déranger. Il est là pour peser sur votre
conscience comme un poids que l’on ne peut ignorer. Il
est là pour rappeler que certaines histoires ne sont pas
faites pour s’endormir paisiblement après les avoir
parcourues.
Il ne s’agit pas ici d’un conte où tout finit bien, ni d’un
récit où l’on se console en se disant que ce n’est qu’une
fiction. Ce n’est pas une histoire que l’on referme en se
disant que la vie continue, que demain sera un autre jour,
que tout cela n’aura été qu’une parenthèse. Ce livre est
une ombre qui vous suivra longtemps après que vous
aurez tourné la dernière page.
Je n’ai pas cherché à plaire. Je n’ai pas cherché à adoucir
les angles, ni à enrober la douleur dans des mots plus
doux. J’ai écrit comme on crie, comme on se bat, comme
on pleure en silence. J’ai écrit parce qu’il y a des vérités
qui ne peuvent plus rester enfermées, parce qu’il y a des
destins que l’on voudrait oublier mais qui reviennent
toujours hanter ceux qui leur tournent le dos.
Si vous tenez ce livre entre vos mains, alors préparez-
vous. Il ne vous demandera pas simplement de lire. Il
vous demandera de ressentir. De comprendre.
D’affronter. Et peut-être, au bout du chemin, de ne plus
jamais voir le monde de la même manière.
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CHAPITRE - |
Vie D’avant
Dans la maison de Moussa Diop, où il vivait avec ma
mère et Nafi, la coépouse, chaque jour ressemblait à un
combat. Ce n’était pas un combat de corps à corps, mais
un duel invisible, dont les armes étaient les regards, les
silences, et les mots tranchants. Ma mère, qui était la
première épouse, « Aawo, » vivait dans un cercle vicieux,
où son rôle de “première” femme ne lui conférait aucun
respect, bien au contraire. Moussa Diop, son mari, la
traitait avec une indifférence glaciale, préférant accorder
toute son attention à Nafi, qui se plaisait à la dénigrer à
chaque occasion.
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Je me souviens de cette époque, bien que j’étais encore
jeune, d’environ 11 ans. Mais même à cet âge, je
percevais l’ambiance lourde qui pesait sur notre foyer. Il
n’y avait pas de rires ici, pas de chaleur humaine,
seulement des murmures dans les coins sombres, des
regards fuyants, des gestes lourds de non-dits. Ma mère
faisait de son mieux pour survivre dans cet
environnement hostile. Elle était une femme belle et
forte, mais la violence de la réalité, la cruauté de
l’injustice qui l’entourait, l’érodait lentement.
Les journées se suivaient et se ressemblaient. Moussa
rentrait du travail, et tout semblait se concentrer sur lui. Il
n’y avait pas de place pour elle, pour ses besoins, pour
ses désirs. Tout ce qui comptait, c’était lui, son confort,
son bien-être, son plaisir. Ma mère était là, comme une
ombre qui passait inaperçue, effacée, réduite à son rôle de
femme dévouée, presque invisible. Mais la vérité, que
tous ignoraient, était qu’elle n’avait jamais été aussi
seule. Loin d’être la première femme, elle n’était qu’une
prisonnière. Une prisonnière d’un amour devenu haine,
d’un respect devenu dédain.
Nafi, quant à elle, n’était pas simplement la coépouse.
Non, elle était bien plus que ça. Elle n’était pas là pour
partager, mais pour prendre. Elle se nourrissait de la
souffrance de ma mère, s’amusait à la rabaisser, la
poussait toujours un peu plus loin dans la douleur. Nafi
avait cet air faussement innocent, ce sourire méprisant
qu’elle offrait à tout le monde, tandis qu’elle mijotait
dans l’ombre des manigances pour écarter ma mère de la
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vie de famille. Elle faisait tout pour l’enfoncer, pour la
rendre plus fragile, plus soumise. Et ce n’était jamais
suffisant pour elle. Elle voulait plus. Toujours plus.
Je les observais souvent, sans oser intervenir. À cet âge-
là, on est à la fois spectateur et victime, un témoin
silencieux de la violence du monde qui nous entoure.
J’étais là, sans pouvoir rien faire, regardant ma mère
souffrir, regardant Nafi s’installer dans cette maison
comme une conquérante, prenant peu à peu la place de
celle qui avait cru, un jour, que l’amour pouvait tout
effacer. Mais rien n’effaçait le manque de respect, rien
n’effaçait l’humiliation, rien n’effaçait le sentiment de
trahison.
Puis un jour, l’inévitable arriva. Nafi accusa ma mère
d’avoir volé une pièce d’or, une pièce que ma mère
n’avait jamais vue de sa vie. Mais la vérité n’avait aucune
importance dans cette maison. Tout ce qui comptait,
c’était le pouvoir, et Nafi en avait l’illusion. Elle avait
trouvé une faille, un point sensible où frapper, et elle s’y
engouffra avec la brutalité d’une lionne. Ma mère,
épuisée par des années d’injustices, riposta. Un coup de
poing, un cri. La dispute éclata, aussi violente que le
tonnerre, aussi dévastatrice qu’un cyclone. Ce n’était pas
un simple conflit entre épouses, non, c’était un moment
où des années de frustrations se déversaient enfin, sans
retour possible.
Lorsque mon père rentra, il ne chercha même pas à
comprendre. Nafi, déjà prête à manipuler la situation,
courut vers lui, se lançant dans un récit exagéré de ce qui
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venait de se passer. Les faits étaient déformés, amplifiés,
comme une balle de neige grossissant à chaque seconde.
Elle savait parfaitement comment jouer de ses mots,
comment faire en sorte que tout soit vu à son avantage,
comment transformer ma mère en coupable dans les yeux
de l’homme qui avait juré de la protéger. Elle lui raconta
l’histoire, en ajoutant des mensonges, tordant la vérité
jusqu’à ce que tout devienne flou, jusqu’à ce que la
réalité soit effacée, avalée par l’énormité de ses
accusations.
Je savais que le pire allait arriver. Je pouvais déjà
entendre mon père, ses pas lourds sur les marches de
l’escalier. Il s’approchait, et je me figeai, espérant qu’il
ne me verrait pas, espérant que je pourrais me fondre
dans l’ombre, dans le silence. Mais le silence, ici, était
lourd, trop lourd. Il entra dans la chambre sans faire de
bruit, pensant que je dormais, pensant que je n’étais
qu’un enfant trop innocent pour comprendre. Mais je
comprenais tout. Chaque mot, chaque geste, chaque
silence, je les comprenais mieux qu’il ne le pensait.
— “ Luutax nga togñ nafi baparé di khekh ak mom ?
Lonlèn jootè ? ”
Sa voix, dure comme de l’acier, fit vibrer les murs. Je
n’osais respirer, je n’osais bouger.
Ma mère tenta d’expliquer, mais mon père la coupa d’une
voix tellement violente :
— “ Dùul, nafi boko lalaté ma defla lu ñaw imbécile. ”
Il ajouta, menaçant :
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— « Si tu veux que je te vire de cette maison, touche
encore à Nafi et tu verras ce qu’il t’arrivera. »
Ma mère, choquée et déçue, répondit d’une voix douce,
les larmes aux yeux :
— « “ Màay ma sma Batt mo ngèn ! ” Je vais partir avec
ma fille, loin de toi, Moussa. »
Mon père, froidement, répliqua :
— « Sorte de cette maison, et amène ta fille aussi. »
Quand mon père partit, j’entendis ma mère pleurer. Elle
se mit à préparer ses bagages, prête à quitter la maison.e
Nafi, dans l’ombre, attendait son moment, son triomphe.
Elle savait qu’elle venait de remporter une victoire, une
victoire qui, à ses yeux, signifiait tout. Elle avait réussi.
Ma mère, une fois de plus, était défaite.
Je me sentais invisible, coincé entre eux, entre cette
guerre silencieuse qui dévorait tout. Dans ce silence
lourd, je compris que ce n’était pas seulement ma mère
qui était perdue. C’était nous tous. Et à cet instant précis,
je savais que rien ne serait jamais plus pareil.
Elle s’approcha alors de moi et me réveilla doucement :
— « Lève-toi, Thiaba. On va chez ta tante. »
Je me levai et la suivis. Il était déjà 1h du matin, dans la
pleine nuit. Ma mère me tenait la main, et nous
marchâmes longtemps, jusqu’à ce que nous arrivions à la
plage de la corniche de Dakar. Là, elle s’arrêta et me dit :
— « On va passer la nuit ici, mais demain, on ira chez ta
tante Alimatou. »1
1 vie d’avant
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La nuit passa, et vers 3h du matin, un homme âgé
d’environ 50 ans nous aperçut près d’un bâtiment
adjacent à la plage. Il s’approcha de nous et demanda :
— « Que faites-vous ici à cette heure tardive de la
nuit ? »
Ma mère lui répondit, sans hésitation :
— « On passe juste la nuit ici, mais demain matin, nous
irons ailleurs. »
L’homme, qui se présentait comme le gardien du lieu,
insista :
— « Vous êtes perdues, ou vous n’avez nulle part où aller
?»
Ma mère expliqua :
— « Non, nous voulons juste passer la nuit. Mon mari
m’a mise à la porte avec ma fille. »
Le vieil homme, touché par notre situation, ne chercha
pas à en savoir plus et nous dit :
— « Venez avec moi, j’ai une chambre juste à côté. Vous
y passerez la nuit, c’est mieux ici. Il y a des agresseurs
dans les parages… »
Au début, ma mère hésita, mais finit par accepter. Nous
passâmes donc la nuit là-bas.
Le matin, vers 9h, ma mère me réveilla doucement.
— « On doit y aller, Thiaba. »
Je me redressai d’un coup, encore un peu perdue. Cet
endroit m’était totalement inconnu. Ma mère ramassa le
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drap sur lequel nous avions dormi, le plia soigneusement,
puis sortit du petit abri où nous avions passé la nuit.2
À l’extérieur, le vieil homme était assis sur le perron, un
livre de Khassida Drouss entre les mains. Il lisait, mais en
même temps, je sentais qu’il nous observait discrètement.
Ma mère s’approcha de lui et lui adressa un regard
reconnaissant.
— « On va devoir partir. Je suis très reconnaissante.
“ Yalla nala Borom bi fay ” »
Le vieux hocha la tête et répondit calmement :
— « C’est mon devoir. “ Jéemal juubo ak sa borom
kër ”»
Puis, après un instant de silence, il ajouta :
— « Ton mari n’est pas un homme mauvais… c’est ta
coépouse, Nafi— »
Ma mère le coupa brusquement, la voix tremblante
d’inquiétude :
— « Comment tu connais son nom ? T’es qui, toi ? »
Ses yeux s’étaient écarquillés, la peur visible sur son
visage.
Le vieil homme sourit légèrement et répondit d’une voix
apaisante :
— « Ne t’inquiète pas, je suis de Casamance. Je suis un
voyant. N’aie pas peur de moi. »
Il fit une pause, comme s’il hésitait à en dire plus, puis
continua :
— « Nafi a marabouté ton mari. “ Ñgarel bako liguéy ” »
2 Vie d’avant
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Ma mère resta figée, sous le choc.
— « Je ne vais pas trop en dire… mais essaye de
récupérer ton mari, c’est mieux. »
Elle ne savait pas quoi répondre. Cet homme lui inspirait
autant de crainte que d’étrange confiance.
Avant que nous partions, il tendit à ma mère un billet de 1
600 francs, juste de quoi payer le bus 55 pour aller à
Grand Médine, chez ma tante Alimatou. Ma mère hésita à
prendre l’argent, mais il insista.
— « Prends. “ Yalla dina la barkeel ” »
Elle le remercia encore une fois, profondément émue.
Puis, nous prîmes la route.
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Quand nous arrivâmes chez ma tante, elle ouvrit la porte
avec un sourire amusé.
— « Ehhhh, aujourd’hui, j’ai de la visite ! “ Amna gàn ”
»
Puis, remarquant le sérieux sur le visage de ma mère, elle
ajouta :
— « Mais… depuis quand tu viens chez moi sans
prévenir, “ nawlé ? ” »
Ma mère ne répondit pas. Elle baissa la tête, et soudain,
ses épaules se mirent à trembler. Les larmes coulèrent
sans qu’elle ne puisse les retenir. En la voyant pleurer, je
me mis à pleurer aussi.
Ma tante, confuse et inquiète, s’approcha et posa une
main sur son épaule.
— « Mais qu’est-ce qui s’est passé, ma belle ? Pourquoi
tu pleures ? »
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Entre deux sanglots, ma mère murmura :
— « Moussa… Moussa m’a virée de chez lui… juste
parce que j’ai eu un problème avec Nafi… »
Ma tante la prit immédiatement dans ses bras.
— « Ne pleure pas, ma belle. Tu es chez toi ici. On va
bien s’occuper de toi et de Thiaba. Reste aussi longtemps
que tu voudras. Tu es chez toi. »
Ma mère hocha la tête, essuyant ses larmes. Après un
moment, elle retrouva son calme et se mit à ranger nos
affaires dans la petite chambre que ma tante nous avait
attribuée.
C’était le début d’une nouvelle vie.
Les jours passèrent, et nous nous sentions bien chez ma
tante. Elle nous nourrissait chaque jour, et était d’une
gentillesse incroyable avec nous. Chaque matin, elle
partait travailler comme serveuse dans un bar, et ma mère
restait à la maison pour s’occuper du ménage, préparer
les repas et tout le reste.
Un jour, ma mère prit la décision de chercher un travail
afin de pouvoir m’inscrire à l’école, qui se trouvait près
de notre nouvelle maison. C’était l’école publique Cazur,
où l’on ne payait que pour le premier mois, les autres
mois étant gratuits.
Un matin, je la vis sortir tôt, et à midi, elle rentra. Je
savais où elle était allée, alors je lui demandai :
— « Yaye, où étais-tu ce matin ? Je t’ai vue sortir. »
Elle répondit qu’elle était allée chercher du travail dans
les rues de Grand Médine, mais qu’elle n’avait pas
encore trouvé de poste. Nous n’avons pas insisté sur le
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sujet, et elle me demanda si je voulais aller à l’école ou
dans une Daara (école coranique).
Je ne savais pas trop quoi répondre, alors je dis
simplement que je voulais être comme les petites filles
que je voyais chaque jour, qui portaient des sacs d’école.
Ma mère comprit immédiatement que je parlais de l’école
Cazur. Elle me prépara à manger, et pendant que je
mangeais, je remarquai qu’elle mettait un bol de sow pire
dans le frigo pour ma tante.
Le lendemain matin, c’était à peu près la même chose.
Elle se leva tôt, se prépara à sortir, et croisa ma tante
Alimatou qui rentrait du travail. Ma tante venait de finir
son service au bar, et il était encore tôt.
— « Salut Ali, tu es en retard aujourd’hui ! »
Ma tante répondit avec un sourire :
— « C’est à cette heure que je finis le travail, au bar ! »
Puis, elle lui demanda :
— « Où vas-tu si tôt ce matin ? »
Ma mère répondit :
— « Je voulais aller chercher du travail pour pouvoir
inscrire Ndey Thiaba à l’école, et aussi contribuer à la
maison, comme toi. »
Ma tante sourit fièrement et répondit :
— « Ah, Yalla Baxx’a, démé ak jaàmb ñgew ak jaàm ! »
(C’est bien, tu es forte, tu vas y arriver !)
Ma mère lui répondit avec confiance :
— « Insha-Allah, je t’ai laissé de quoi manger dans le
frigo, et un peu de sow aussi, ton préféré. »
Puis, elle quitta la maison.
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Quand elle rentra vers 13h, elle nous trouva, moi et ma
tante, en train de regarder la télévision. Elle entra avec un
sourire éclatant, tenant une souris dans les mains, comme
preuve qu’elle avait enfin trouvé un travail.
Ma tante, ravie, lui sauta dans les bras, et nous prîmes
ensemble le repas, tout en écoutant ma mère raconter sa
journée et comment elle avait décroché ce travail tant
recherché.
Les jours passaient, et j’étais enfin inscrite dans cette
école où j’ai fait presque toutes mes études jusqu’à
obtenir mon baccalauréat. Mais j’y ai tellement souffert.
Il y avait une maîtresse, Madame Mané, qui m’aimait
comme sa propre fille. Elle faisait tout pour moi, me
faisait passer des interrogations chaque jour au tableau,
même si je ne savais rien. Elle m’a énormément aidée.
Moi aussi, je l’aimais beaucoup. Même lors des moments
les plus difficiles, comme les examens, elle me soutenait
et m’encourageait à réviser, à tout donner, surtout pour le
baccalauréat.
Le jour où j’ai obtenu mon bac, elle était tellement
contente, tout comme ma mère et ma tante. Elle m’a
donné un cadeau que je n’oublierai jamais dans ma vie :
un livre, qui est toujours avec moi aujourd’hui.
Je tiens à te remercier, Madame Mané, si tu lis ce roman.
Le temps passait, et j’avais maintenant 19 ans. Un jour,
alors que je me rendais au marché de Sandaga, j’ai croisé
mon père. J’étais tellement choquée en le voyant. Ses
cheveux étaient blancs, il portait une chemise tellement
sale, et il était accompagné d’un garçon qui avait l’air
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d’avoir environ 18 ans. Lui aussi semblait surpris. Nous
nous sommes vite reconnus.
— « Papa ? »
— « Oui, Ndey Thiaba, comment tu vas ? Ça fait
longtemps qu’on ne s’est pas vues. » répondit mon père.
Malgré tout ce qu’il nous avait fait endurer, à ma mère et
à moi, au fil des années, je ne lui en voulais pas vraiment.
Je ressentais plus de colère envers lui, Nafi, que contre
lui. Il nous avait ignorées, il ne voulait plus de nous.
Je lui demandai :
— « Qu’est-ce que tu fais ici, aussi sale, papa ? »
Puis, je me tournai vers le jeune homme et lui dis :
— « Eh, jeune homme, c’est bon, tu peux partir, je vais
aider mon père, merci ! »
Mon père répondit :
— « Ce n’est pas un inconnu, c’est ton frère, Pape
Mbacké. Il a 18 ans. »
Le jeune homme dit alors :
— « Salut ma sœur. Notre père m’a toujours parlé de toi,
mais on n’a jamais eu l’occasion de se rencontrer.
Maintenant, je crois qu’on peut faire connaissance. Moi,
c’est Pape Mbacké. » Il tendit la main pour me saluer.
Je fus tellement choquée que je n’arrivais pas à réagir
tout de suite. Je regardai Pape, mon frère. Il avait l’air
tellement innocent, aimable. Finalement, je lui serrai la
main en répondant :
— « Moi, c’est Thiaba, petit frère. » Je souris un peu,
mais c’était la main du fils de Nafi.
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Nous avons commencé à engager une conversation, petit
à petit, et à nous entendre mieux. Il approfondissait peu à
peu le sujet et, finalement, il me demanda où était ma
mère et comment elle allait. Je n’ai pas voulu répondre,
car ma mère lui en voulait profondément, et si jamais elle
apprenait que j’avais parlé de lui à mon père, elle risquait
de me détester encore plus, voire me faire du mal. J’ai
tenté de changer de sujet, d’ignorer sa question, mais il
insista.
Je finis par répondre, ma voix froide et déçue :
— « Papa, tu sais très bien que maman te déteste
toujours. Tu l’as maltraitée devant tout le monde… C’est
mieux d’oublier ce sujet. » en parlant tu fait quoi ici ?
J’avais vu la honte se dessiner sur son visage après ma
réponse, mais il persista, répondant à ma question :
— « Je vis ici, dans ce coin, avec ton frère, depuis huit
ans. »
Je n’arrivais pas à y croire.
— « Comment ça, tu vis ici, papa ? Où est Nafi ?
Pourquoi tu ne vis plus à la maison ? »
Il baissa la tête avant de reprendre, d’une voix marquée
par la tristesse :
— « Nafi a tout préparé, elle a fait modifier le titre
foncier à son nom, elle a pris tout mon argent et m’a
chassé de la maison, moi et Pape Mbacké, sont propre fils
!»
Je n’arrivais pas à croire ce qu’il venait de dire. Comment
Nafi avait-elle pu faire une chose pareille, chasser son
propre mari et son fils de la maison ? C’était
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ahmadoubamba1122@[Link]
inimaginable. Et pourtant, Pape Mbacké confirma ce que
disait son père.
Je restai un moment sans voix, choquée par cette
révélation. Puis, comme un éclair de réflexion traversant
mon esprit, je me dis que c’était sûrement le karma qui
frappait. “Wiri-wiri jaarin ndaré.” Ce que Nafi avait
semé, elle le récoltait maintenant.
Je pris mes 5800 F qui me restaient et les lui tendis.
— « Tiens, prends ça. C’est pour que tu puisses acheter
quelque chose à manger pour toi et mon frère. »
Je m’apprêtais à partir, mais avant de partir, j’ajoutai, en
me levant :
— « Je vais en parler à maman, Insha-Allah. Si on trouve
une solution, je reviendrai. »
Il me remercia, visiblement honteux. Sur son visage, je
pouvais lire les regrets, la prise de conscience de tout le
mal qu’il nous avait fait souffrir, à ma mère et à moi. Je
lui tournais le dos et, sans un mot de plus, je partis.
Après avoir tout raconté à ma mère et à ma tante, elles
eurent des réactions partagées. D’un côté, elles étaient
contentes d’avoir enfin des nouvelles de mon père et de
mon demi-frère, mais de l’autre, elles étaient choquées,
presque incapables d’y croire. Comment un homme
comme Moussa Diop, qui avait autrefois tout, pouvait-il
se retrouver à mendier dans la rue ? Pourtant, les faits
étaient là, et nous devions les accepter.
Les jours passèrent, et malgré notre impuissance face à
leur situation, ma mère ne pouvait se résoudre à les
laisser mourir de faim. Ne pouvant se résoudre à leur
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ahmadoubamba1122@[Link]
parler directement, elle trouva un moyen détourné de leur
venir en aide : chaque jour, elle préparait des repas et me
demandait d’aller leur donner, en prétendant que c’était
moi qui avais pris cette initiative. Mais je savais. Je
voyais dans son regard qu’elle n’éprouvait plus de haine
envers mon père. Ce n’était plus la rancœur qui l’habitait,
mais la pitié.
Ma tante, toujours franche et directe, en parla un soir
avec elle sur un ton sérieux :
— « Thiaba, je vais te dire une chose, et je veux que tu
l’entendes bien. Je sais que tu as un grand cœur.
Pardonne-lui et va lui parler, c’est le père de ton enfant,
quoi qu’il ait fait. »
Ma mère, qui avait toujours la larme facile, cligna des
yeux pour contenir ses émotions, mais c’était plus fort
qu’elle. Sa voix, douce et tremblante, s’éleva :
— « Je vais le faire… Pour l’amour de Dieu. Mais pas
maintenant. »
Elle n’était pas encore prête.
Deux jours plus tard, sans rien dire à personne, elle se
leva tôt le matin et prépara un repas. Cette fois, elle
décida d’y aller elle-même. Mais elle ne voulait pas être
seule. Ma tante et moi l’accompagnâmes jusqu’au
marché où se trouvait mon père.
Dès que nous arrivâmes à proximité, ma mère aperçut
mon père de loin. Il portait des vêtements usés, des
chaussures en plastique abîmées, et sa barbe était
devenue entièrement blanche. Il marchait lentement, le
dos voûté par le poids des années et de la souffrance.
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Sans même qu’il ne nous ait vus, ma mère se mit à
pleurer. Encore. C’était plus fort qu’elle.
Lorsqu’il nous remarqua enfin, il s’arrêta net. Son regard
croisa celui de ma mère, et pendant un instant, le silence
s’imposa. Puis, lentement, ils s’approchèrent l’un de
l’autre.
Ils parlèrent longuement. Mon père s’excusa, la voix
pleine de regrets, expliquant ses erreurs, son
aveuglement, sa faiblesse face à Nafi. Ma mère l’écouta
sans rien dire, les larmes coulant silencieusement sur ses
joues.
Ils trouvèrent une solution.
À la surprise générale, ma mère décida de lui pardonner.
Mais pas seulement. Elle lui proposa de revenir vivre
avec nous. Nous allions tous habiter sous le même toit :
ma mère, mon père, ma tante, mon demi-frère Pape
Mbacké… et moi.
Les jours passèrent et nous vivions tous ensemble dans
une harmonie retrouvée. Après tant d’années de
souffrance, nous avions enfin trouvé une stabilité. Mon
demi-frère, Pape Mbacké, avait investi toutes ses
économies dans un poulailler, un projet dont il était fier et
qui lui rapportait bien. De mon côté, j’avais trouvé un
travail au port de Dakar. Ma mère, elle, ne travaillait plus,
tout comme mon père et ma tante, parce que l’âge les
rattrapait. Ils devenaient faibles, fatigués. Mais au moins,
nous étions ensemble. Et c’était tout ce qui comptait.
Jusqu’à ce qu’un Ramadan vienne briser cet équilibre
fragile.
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Ma mère tomba malade. Une toux persistante, puis des
douleurs insupportables dans la poitrine. Nous pensions
que ce n’était qu’une simple grippe, une fatigue
passagère due au jeûne. Mais très vite, les médecins
posèrent un diagnostic brutal : un cancer du poumon. Un
mal insidieux qui la rongeait de l’intérieur depuis bien
longtemps, sans qu’elle ne s’en plaigne. Elle, qui avait
toujours tout supporté en silence, cachait même sa
souffrance à ceux qu’elle aimait.
Dès lors, ce fut une course contre la montre. Nous
l’emmenions chaque jour dans différents hôpitaux,
espérant un miracle, suppliant les médecins de trouver
une solution. Mais partout, on nous disait la même
chose : l’opération était possible… mais elle coûtait trop
cher. Neuf millions de francs CFA. Une somme que nous
n’avions pas. Une somme qui nous séparait d’elle,
comme un mur infranchissable.
J’ai tout tenté. J’ai frappé à toutes les portes. J’ai prié.
J’ai pleuré. Mais rien.
Un soir, alors que j’allais lui rendre visite à l’hôpital, je
sentis une tension étrange dans l’air. Le regard du
docteur, l’hésitation des infirmières, le silence pesant
dans les couloirs. Quand je voulus entrer dans sa
chambre, le médecin posa une main sur mon épaule et
tenta de m’arrêter. Il bafouilla quelques mots, cherchant
une excuse, un moyen d’adoucir la vérité.
Mais je savais.
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Mon cœur s’est mis à battre violemment dans ma
poitrine, comme s’il voulait s’échapper. Mes jambes
tremblaient.
Puis mon père m’appela doucement :
— « Thiaba… viens, je dois te parler. »
Je n’avais pas besoin d’entendre la suite. Je savais déjà.
Les larmes coulèrent avant même que je ne le laisse finir.
Mon père baissa la tête, incapable de soutenir mon
regard. D’une voix brisée, il lâcha enfin les mots que tout
le monde voulait me cacher :
— « Elle est partie… »
Un gouffre s’ouvrit sous mes pieds.
Ma mère, la femme qui avait tout sacrifié pour moi, qui
m’avait élevée seule contre vents et marées, qui avait
traversé tant d’épreuves sans jamais se plaindre… n’était
plus là.
Le monde continua de tourner, mais ma vie, elle, s’arrêta
ce jour-là.
Je sentais son absence dans chaque coin de la maison.
Son parfum s’effaçait lentement des draps. Sa voix
résonnait encore dans ma tête, comme un écho lointain.
Elle me manquait à chaque seconde.
Mais je n’avais encore rien vu.
Vingt jours après la mort de ma mère, en plein Ramadan,
alors que la nuit était profonde et silencieuse, un bruit me
réveilla. Des sanglots étouffés.
C’était ma tante.
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Je me suis levée d’un bond, mon cœur battant à tout
rompre. Je l’ai trouvée dans le couloir, les mains sur le
visage, pleurant à chaudes larmes.
— « Thiaba… ton père… »
Je n’ai même pas eu le temps de comprendre. Je me suis
précipitée vers sa chambre.
Il était là, allongé, son corps sans vie, la même expression
de douleur que ma mère avait eue.
Mon père venait de partir.
Dans le même mois.
Dans le même Ramadan.
J’étais brisée. Deux tombes en vingt jours. Deux
absences impossibles à combler.
On a tout fait. L’enterrement. Le “ Saràh” . Les prières.
Les condoléances.
Mais moi, j’étais vide.
Je passais mes journées au cimetière, assise devant leurs
tombes, incapable d’accepter la réalité. Ma famille
s’effaçait peu à peu, me laissant seule face au poids du
deuil.
Désormais, il ne restait plus que moi, mon demi-frère
Pape Mbacké et ma tante.
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CHAPITRE - ||
Second secret ?
— « Thiaba, parle-moi. C’est moi, ta tante. Qui est
le père de l’enfant que tu portes ? »
Sa voix tremblait, entre colère et incompréhension. Mais
Thiaba restait figée, le regard vide, serrant nerveusement
le tissu de son pagne entre ses doigts. Elle était enceinte.
Son ventre s’arrondissait jour après jour, et pourtant,
personne ne savait qui en était le père.
31
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C’était ça, le plus troublant. On ne lui connaissait aucun
petit ami. Jamais personne ne l’avait vue traîner avec un
garçon, jamais on ne l’avait surprise à flirter. Rien. Un
mystère complet. Et ce silence, ce silence qui pesait sur
elle comme une chape de plomb, était plus inquiétant que
tout le reste.
Les jours passèrent, et toujours, pas un mot. Elle refusait
de parler. Sa tante la scrutait, essayant de percer ce secret
qu’elle portait en elle avec une obstination presque
effrayante.
Un matin, Thiaba prit une décision. Elle devait partir.
Quitter cette maison, ces regards suspicieux, ces
questions incessantes. Aller loin, recommencer ailleurs.
Chaque jour, elle suppliait sa tante de la laisser partir, de
lui permettre de s’installer à Dakar, à Pikine Icotaf.
Mais sa tante hésitait. Elle se souvenait des derniers mots
du père de Thiaba avant sa mort : « Prends soin d’elle.
Protège-la, elle n’a plus de mère. » Comment pouvait-elle
la laisser partir seule, vulnérable ?
Finalement, elle céda. Mais pas sans précautions. Elle lui
trouva un appartement à Dalifort, un trois-pièces simple
mais confortable, assez spacieux pour accueillir l’enfant à
venir. Et surtout, elle engagea un gardien de sécurité,
Baye Fall, chargé de veiller sur elle en privé . Thiaba ne
savait pas qu’il a un gardien
Thiaba s’éloigna du quartier, fuyant les regards insistants,
les murmures derrière son dos, le poids du secret qu’elle
n’osait révéler. À Dalifort, elle espérait trouver un peu de
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paix, préparer l’arrivée de son bébé sans sentir le
jugement des autres lui brûler la peau.
Mais le jour tant redouté arriva.
Baye Fall, son gardien, appela en urgence sa tante. Sa
voix était paniquée.
— « Madame, il faut venir vite… Je crois que Thiaba va
accoucher. Elle est sortie tout à l’heure, le visage épuisé,
j’ai compris qu’elle souffrait, alors je l’ai aidée à monter
dans un taxi. On est à l’hôpital. Venez vite ! »
La tante ne réfléchit pas une seconde. Elle attrapa son
boubou et se précipita hors de la maison, le cœur battant
à tout rompre.
Quand elle entra dans la chambre d’hôpital, Thiaba ouvrit
de grands yeux effarés.
— « Comment… Comment as-tu su ? Qui t’a dit où
j’étais ? »
Elle était pâle, exténuée, son corps tremblant sous l’effet
des contractions. Son regard était un mélange de peur et
de résignation.
Une demi-heure plus tard, les cris du bébé résonnèrent
dans la pièce.
— « Félicitations, vous avez un beau petit garçon »,
annonça le médecin d’une voix douce.
Thiaba, à bout de force, laissa tomber sa tête sur
l’oreiller. Elle voulait voir son enfant, le serrer contre
elle… Mais la fatigue était trop forte. Ses paupières se
fermèrent immédiatement.
Elle sombra dans un sommeil profond, tandis que la
tante, debout près du berceau, regardait ce bébé qui
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venait de naître dans le silence d’un drame que personne
ne comprenait encore totalement.
Après leur retour à la maison, Thiaba restait hantée par la
même question. Allongée sur son lit, les paupières
lourdes de fatigue, son esprit refusait pourtant de
s’apaiser. Comment a-t-elle su que j’étais à l’hôpital ?
L’interrogation lui brûlait les lèvres. Finalement,
incapable de contenir sa curiosité plus longtemps, elle la
posa à voix haute.
— « Tante Alima, dis-moi la vérité. Comment as-tu su
que j’allais accoucher ? »
Alima, assise sur un fauteuil près du lit, lui adressa un
regard rempli de douceur. Sa voix, posée et calme,
tranchait avec l’angoisse qui rongeait Thiaba.
— « Repose-toi, Thiaba… Tu viens d’avoir un bébé. Tu
dois reprendre des forces. »
Elle voulait esquiver la question, détourner la
conversation. Mais Thiaba n’était pas dupe. Elle se
redressa légèrement, rassemblant ses dernières forces.
— « Je ne suis plus fatiguée. Parle. Comment tu as su ? »
Un léger silence plana dans la pièce. Puis Alima lâcha,
d’un ton presque détaché :
— « Je t’ai pris un gardien privé, Thiaba. L’homme qui
t’a aidée à aller à l’hôpital, c’est lui. »
Le cœur de Thiaba se mit à battre plus vite.
— « Depuis quand tu l’as engagé ? » demanda-t-elle
d’une voix pressante.
— « Depuis le premier jour où tu as emménagé à
Dalifort. »
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Un frisson glacé parcourut l’échine de Thiaba. Elle sentit
son souffle se bloquer. Son regard s’agrandit sous le
choc.
— « Donc… tu savais ? » souffla-t-elle, une main
tremblante posée sur sa bouche.
Alima ne détourna pas le regard.
— « Oui, je sais maintenant qui est le père de cet
enfant. »
Ces mots résonnèrent comme une détonation dans la
pièce. Thiaba sentit son corps se figer.
— « Mais ne t’inquiète pas, je ne vais pas te juger. On en
parlera plus tard. »
Le silence qui suivit était pesant, presque suffocant.
Thiaba fixait sa tante, cherchant une trace de reproche,
une étincelle de colère. Mais Alima restait impassible.
Elle savait… et pourtant, elle n’avait rien dit.
Pendant sept jours, aucune des deux ne reparla de cette
conversation. Un silence pesant s’installa, un silence
chargé de non-dits, d’émotions refoulées, de secrets
enfouis.
Puis vint le jour du baptême.
Cérémonie sobre. Pas plus de huit personnes. Aucune
grande fête, aucun festin, juste un imam et quelques
compagnons. Même ce jour-là, le silence dominait.
Pape Mbacké, le demi-frère de Thiaba, était présent. Son
regard, impénétrable, se posait furtivement sur elle, sur le
bébé, sur Alima.
L’imam prononça le nom du nouveau-né :
— « Cet enfant s’appellera Mouhamed Majib Bâ. »
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Thiaba ferma les yeux un instant. Son fils portait
désormais un nom. Mais dans son cœur, une autre
certitude grandissait : le poids du secret ne disparaîtra
jamais….!
Mouhamed Majib Bâ. Un nom chargé d’espoir, une
illusion tissée pour masquer l’indicible. Un nom choisi
pour le protéger… mais qui, ironie cruelle du destin,
allait devenir le pire des fardeaux pour Thiaba.
Dès sa naissance, elle et sa tante avaient pris une décision
: Majib ne connaîtra jamais la vérité. On lui inventerait
une histoire. Un père disparu trop tôt, un destin tragique.
On lui mentirait pour lui éviter la honte. Il porterait un
autre nom, un nom qui effacerait le passé, qui masquerait
l’horreur. Il serait un Bâ.
Mais les jours passaient, et à mesure que Majib
grandissait, le poids du mensonge écrasait un peu plus
Thiaba.
Elle ne savait plus quoi faire. Elle n’avait plus personne.
Parfois, dans la solitude de ses nuits, elle voyait le visage
de sa mère défunte. Son sourire, ses mains douces
effleurant ses joues, sa voix murmurant des mots
d’apaisement. Elle était son seul refuge. Un mirage qui
lui donnait la force de se lever chaque matin, de continuer
à se battre.
Mais la réalité était implacable.
Sa tante, autrefois son unique soutien, venait de se
marier, malgré son âge avancé. Un mari, à son âge… Un
choix inattendu, qui l’éloignait encore plus de Thiaba.
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Désormais, elle avait d’autres priorités, une nouvelle vie
où Thiaba n’avait plus sa place.
Et comme si cela ne suffisait pas, le gardien aussi était
parti. Parti sans un mot, retourné dans son village,
laissant derrière lui un vide immense.
Thiaba était désormais livrée à elle-même. Seule.
Vraiment seule…
Elle n’avait pas d’autre choix que de se battre. Chaque
jour, la même lutte, la même angoisse, le même
cauchemar qui recommençait sans fin. Son fils ne devait
jamais manquer de rien, même si elle, elle manquait de
tout.
Ce jour-là, épuisée par la vie, Thiaba sentit le besoin de
fuir, ne serait-ce qu’un instant. Elle prit la main de Majib
et marcha sans but précis, guidée par une douleur
ancienne. Elle finit par arriver à cet endroit. Ce lieu
maudit, figé dans le passé.
Là où tout avait commencé.
L’endroit où sa mère l’avait traînée, désespérée et sans
abri, le soir où son père les avait jetées dehors. Elle se
souvenait du froid, de la faim, du sol dur sur lequel elles
avaient dormi cette nuit-là.
Elle ferma les yeux, tentant d’effacer les images qui
remontaient, mais elles étaient trop fortes.
Un vieil homme, voûté par les années, l’aperçut de loin et
s’approcha lentement. Ses yeux ridés semblaient la
scruter à travers le temps.
— “ Sama doom… Thiaba, murmura-t-il d’une voix
tremblante. Ça fait si longtemps… Tu as tant grandi.
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Thiaba sentit un frisson lui parcourir l’échine. Quelque
chose en elle criait de fuir. Gênée, inquiète, elle recula
légèrement et balbutia :
— “ Wooy… Papa, tital ngama. (Tu ma fait peur tonton .)
Elle se détourna, évitant son regard. Qui était cet
homme ? Comment connaissait-il son nom ?
— T’es qui ? Comment tu me connais ? Moi, je te
connais pas.
Le vieillard esquissa un sourire triste.
— “ Xam nala bu baax. (Je te connais très bien.) Un jour,
tu es venue ici avec ta mère… Mais tu étais encore une
enfant. À peine huit ans.
Thiaba sentit son cœur s’arrêter. Elle fouilla dans sa
mémoire, cherchant… puis soudain, tout revint.
— C’était toi… souffla-t-elle.
L’homme hocha la tête.
— Oui. Le jour où ton père vous a chassées, ta mère t’a
traînée jusqu’ici, en pleurs. Ce soir-là, vous n’aviez nulle
part où aller.
Un silence pesant s’installa.
— Mais… Comment tu as pu me reconnaître après tant
d’années ? Et même retenir mon nom ?
Le vieil homme sourit, d’un sourire qui semblait porter
mille secrets.
— Je suis un voyant de Casamance. On m’appelle
l’Ange.
Il marqua une pause, puis demanda d’une voix douce :
— Et ta mère… où est-elle aujourd’hui ? Comment les
choses ont-elles fini avec ton père ?
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Les mots s’étranglèrent dans la gorge de Thiaba.
— Elle est décédée, finit-elle par murmurer. Il y a des
années.
Elle ravala sa douleur, forçant un sourire en posant une
main tendre sur la tête de Majib.
— J’ai un fils maintenant. Mouhamed Majib. C’est mon
enfant.
Son regard se voila un instant, mêlant fierté et tristesse.
Elle se pencha vers son fils et lui dit doucement :
— Mouha, salue ton grand-père, l’Ange.
Le petit garçon, curieux, tendit sa main minuscule en
souriant.
— Salam grand-père !
Le vieil homme éclata de rire, la voix brisée par
l’émotion.
— Ehh… mon fils Mouha, comment ça va ?
D’un geste lent, il fouilla dans sa poche et en sortit une
pièce de 200 francs. Il la déposa dans la petite main de
Majib, puis, en le regardant droit dans les yeux,
murmura :
— Vie bien, mon enfant.
Un silence, à peine troublé par le vent qui soufflait
légèrement.
Le vieillard redressa son dos fatigué et se tourna
lentement, prêt à partir.
— Je crois que je vais devoir y aller…
Il fit quelques pas, puis s’arrêta, le dos tourné à Thiaba et
Majib. Son visage n’était pas visible, mais ses épaules
tremblaient légèrement.
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Il resta ainsi un moment. Comme s’il n’osait pas
s’éloigner. Comme si, au fond, il savait que ce moment
ne se reproduirait plus.
Puis, sans un mot de plus, il reprit sa route. Son ombre
s’effaça peu à peu dans la lumière du crépuscule.
Le lendemain, Thiaba se réveilla avec le même poids sur
la poitrine. Un poids qui ne la quittait jamais, comme une
pierre posée sur son cœur. Sa vie ressemblait à une
boucle infernale, une lutte sans fin contre la faim, la
fatigue, le désespoir.
Chaque matin, elle arpentait les rues poussiéreuses à la
recherche de quoi manger. Chaque matin, la même
errance, le même silence oppressant. Les marchés
grouillaient de monde, les femmes marchandaient, les
enfants riaient. Mais elle, elle n’avait ni argent ni espoir.
Elle rentrait souvent chez elle les bras vides, le ventre
creux, avec cette douleur lancinante dans la poitrine.
Majib avait faim. Pas seulement de nourriture, mais de
tout ce qu’un enfant devrait avoir. Un lit décent, des
habits propres, une vraie enfance.
Il voulait aller à l’école. Il regardait les autres enfants
avec envie, leurs cartables sur le dos, leurs cahiers à la
main.
Mais Thiaba n’avait rien.
Elle frappait à toutes les portes. Boutiques, marchés,
maisons. Toujours la même réponse. Toujours ce même
regard entre la pitié et l’indifférence. Une jeune mère,
sans mari, sans famille… Personne ne voulait d’elle.
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Même sa tante, autrefois son seul soutien, était absente
maintenant. Mariée, préoccupée par sa propre vie, elle
n’avait plus le temps pour Thiaba et son fils.
Et puis, il y avait Pape Mbacké.
Son demi-frère. Un voleur. Un criminel.
Depuis des mois, il était recherché par la police pour
avoir volé trois voitures avec ses complices. Ils l’ont
attrapé. Le verdict est tombé : il ne sortirait de prison
qu’en échange de neuf millions de francs CFA.
Neuf millions… Une somme que personne ne pouvait
payer.
Certainement pas Thiaba.
Elle n’avait même pas de quoi acheter du pain.
Majib, maintenant âgé de quatre ans, la regardait avec ses
grands yeux innocents. Il ne disait rien, mais il
comprenait. Il voyait sa mère rentrer tard, fatiguée,
silencieuse.
Elle essayait de cacher la vérité. De lui sourire. De faire
semblant. Mais elle voyait bien que son fils n’était pas
dupe.
Chaque nuit, elle le bordait avec un sourire tremblant, lui
murmurait des paroles rassurantes qu’elle ne croyait
même plus.
Mais la nuit tombée, quand il dormait paisiblement, elle
pleurait.
Une nuit, après avoir entendu pour la énième fois le
ventre de Majib gronder sous la faim, elle a pris une
décision. Une décision qui allait la hanter jusqu’à son
dernier souffle.
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Elle s’est levée, a couvert ses cheveux d’un foulard, et a
quitté la maison.
Direction les trottoirs de Maristes.
Sous les lampadaires blafards, des femmes attendaient.
Certaines riaient, d’autres chuchotaient entre elles, mais
toutes avaient le même regard. Fatigué. Éteint.
Thiaba s’est arrêtée un instant, son cœur battant à s’en
rompre.
Elle voulait fuir. Se dire que c’était une erreur, qu’il y
avait une autre solution.
Mais il n’y en avait pas ,alors elle est restée.
La première fois… elle a pleuré. Toute la nuit ,La
deuxième fois aussi, Puis la troisième ,Et la quatrième.
Chaque nuit, après avoir vendu son corps pour quelques
billets, elle rentrait, s’asseyait sur le lit de Majib et
caressait doucement ses cheveux.
Elle se demandait : Et si un jour, il apprend ce que je
fais ?
Et si un jour, il découvre que sa mère se prostituait pour
lui acheter à manger ?
L’horreur de cette pensée la dévorait.
Mais elle n’avait pas le choix.3
3 Second secret
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***
« L’amour d’une mère pour son fils est l’un des
sentiments les plus puissants et inébranlables qui existent.
C’est une force qui dépasse la raison, qui résiste à la
douleur, au manque et au temps. Une mère est prête à
tout pour que son enfant ne manque de rien, quitte à se
priver elle-même de nourriture, de sommeil, de bonheur,
voire de dignité. Elle peut supporter l’injustice,
l’humiliation et l’épuisement tant qu’elle sait que son fils
a ce dont il a besoin pour avancer dans la vie.
Parfois, cet amour la pousse à faire des choix extrêmes, à
accepter des travaux harassants, à s’endetter, à mendier
ou même à commettre l’irréparable pour que son enfant
ait un avenir meilleur. Elle est capable de cacher ses
larmes derrière un sourire, de prétendre que tout va bien
alors que son monde s’effondre, simplement pour ne pas
inquiéter son fils. Une mère peut traverser les pires
épreuves, subir la trahison, le rejet ou l’ingratitude, mais
son amour reste inébranlable, car elle ne vit que pour voir
son enfant heureux.
Le sacrifice d’une mère est silencieux mais immense :
elle enterre ses propres rêves pour réaliser ceux de son
fils, elle se consume pour qu’il brille, elle se bat pour
qu’il grandisse dans un monde meilleur que celui qu’elle
a connu. Même lorsque son enfant la repousse ou
l’oublie, elle l’aime toujours avec la même intensité. Et
parfois, cet amour, aussi noble soit-il, peut être une
malédiction, car une mère peut aimer jusqu’à la folie,
jusqu’à la destruction, jusqu’à la mort. »
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La vie suivait son cours, implacable et indifférente aux
souffrances de ceux qu’elle malmenait. Majib avait
maintenant dix-huit ans, et malgré les tempêtes qui
avaient marqué son existence, il avait réussi à décrocher
son BFEM. Un diplôme modeste aux yeux du monde,
mais une victoire immense pour sa mère, qui voyait en lui
l’espoir d’une vie meilleure. Pourtant, cet espoir
commençait à s’effriter sous le poids des années. Thiaba
vieillissait prématurément, usée par les sacrifices et les
nuits sans sommeil. Ses cheveux, autrefois noirs et épais,
étaient désormais parsemés de fils blancs, comme des
cicatrices laissées par le temps et la douleur. Son dos se
courbait légèrement sous le poids des fardeaux qu’elle
portait seule, et ses yeux, fatigués, ne brillaient plus que
lorsqu’elle regardait son fils.
Pendant ce temps, Pape Mbacké croupissait derrière les
murs gris de Rebeuss, une prison où le soleil ne pénétrait
jamais vraiment. Il avait déjà purgé quatorze des trente
années de sa condamnation, mais le temps ne signifiait
plus rien pour lui. Chaque jour ressemblait au précédent,
une routine morne et suffocante qui l’enfermait dans un
désespoir sans fond. La solitude le rongeait, tout comme
le remords ou peut-être seulement la peur d’être oublié. Il
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ahmadoubamba1122@[Link]
savait que le monde continuait de tourner sans lui, que
dehors, la vie avançait alors que la sienne s’éteignait
lentement dans l’ombre d’une cellule. Il n’attendait plus
rien, sinon la mort, cette seule issue qui lui semblait
encore accessible. Mais la mort prenait son temps,
comme pour prolonger son supplice, le forçant à affronter
encore et encore le reflet de ses fautes dans les murs
suintants de sa prison.
Majib avait une amie proche, une jeune fille d’une beauté
éclatante, le genre de beauté qui attirait tous les regards
sans qu’elle ne fasse le moindre effort. Elle s’appelait
Bintou Rassoul. Issue d’une famille aisée, elle avait
grandi dans l’abondance, à l’opposé de Majib, qui avait
toujours connu la lutte et le manque. Pourtant, malgré
leurs différences de milieu, une amitié sincère s’était
tissée entre eux dès leur rencontre sur les bancs de
l’école. Ils avaient grandi ensemble, partagé des secrets,
des fous rires et des moments de doute. Bintou
représentait une lumière dans la vie de Majib, un souffle
d’air frais dans un quotidien trop souvent pesant.
Le matin où Majib devait passer son baccalauréat, une
tension particulière flottait dans l’air. Thiaba, nerveuse et
silencieuse, avait veillé plus tôt que d’habitude. Elle
l’attendait, un stylo entre les doigts, qu’elle tendit à son
fils dès qu’il sortit de sa chambre.
— Prends ça, lui dit-elle doucement.
Majib fronça les sourcils en voyant l’objet. C’était un
simple stylo, noir, identique à ceux qu’il possédait déjà. Il
le regarda, perplexe, avant de relever les yeux vers sa
mère.
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— Yay, loutakh nga may jòxx bic ? J’ai déjà un stylo,
maman…
Thiaba insista, ses doigts serrant le stylo comme s’il
contenait une part de son espoir.
— Ce n’est pas le même, dit-elle avec gravité. Si tu veux
réussir, il faut que tu écrives avec celui-là.
Majib comprit aussitôt. Ce n’était pas juste un stylo. Sa
mère l’avait certainement pris chez un marabout,
convaincue qu’il contenait une “ baraka ” qui lui
assurerait le succès. Il aurait pu protester, dire qu’il
n’avait pas besoin de tout ça, que seul son travail
comptait. Mais il connaissait Thiaba. Il voyait
l’inquiétude voilant son regard, la fatigue sur son visage.
Alors, il prit le stylo sans discuter.
— Wa baxx’a, lança-t-il en haussant les épaules. J’y vais,
Bintou m’attend dehors.
Et sans un mot de plus, il quitta la maison.
Dehors, Bintou l’attendait près du portail, vêtue d’un jean
et d’un chemisier blanc qui contrastait avec sa peau
ébène. Ses longs cheveux étaient tressés avec soin, et elle
affichait un sourire nerveux en le voyant approcher. Ils
échangèrent un regard, puis elle prit une profonde
inspiration. Quelque chose semblait la tracasser.
— Majib ! l’appela-t-elle doucement.
— Oui ? répondit-il en ajustant son sac sur son épaule.
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ahmadoubamba1122@[Link]
Bintou hésita une seconde avant de lâcher ce qu’elle avait
sur le cœur.
— Si on a le bac tous les deux, je vais essayer de t’aider à
faire une demande de visa.
Un instant, Majib s’arrêta net. Il tourna la tête vers elle,
comme s’il voulait s’assurer qu’il avait bien entendu. Un
visa. Le mot résonnait en lui avec un mélange d’espoir et
de douleur. Quitter le pays, tout recommencer ailleurs…
C’était un rêve lointain qu’il n’avait jamais osé formuler
à voix haute. Pourtant, en cet instant précis, ce n’était pas
ce qui occupait son esprit.
Il passa une main sur son front, soupira et secoua la tête.
— Bintou, j’suis trop stressé, là. Ce n’est pas le moment
de parler de ça. Concentrons-nous sur l’examen. On en
reparlera après.
Bintou baissa les yeux, comprenant qu’il n’avait pas la
tête à ça. Elle hocha doucement la tête.
— D’accord…
Ils reprirent leur marche en silence, chacun perdu dans
ses pensées. Derrière eux, la ville s’éveillait lentement,
ignorant tout de leurs espoirs et de leurs peurs.
Les premiers jours des épreuves s’étaient enchaînés dans
une routine épuisante. Chaque matin, Majib et Bintou se
retrouvaient devant le centre d’examen, les traits tirés par
le stress mais le regard déterminé. Ils entraient ensemble,
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échangeaient un dernier mot d’encouragement, puis
chacun rejoignait sa salle. Les heures s’écoulaient
lentement entre les murs silencieux où seule la pointe des
stylos courait sur le papier. La première épreuve passa,
puis la deuxième, et enfin, la dernière journée arriva,
portant avec elle un mélange d’appréhension et de
soulagement.
Majib, libéré plus tôt, attendait devant la porte de la salle
où Bintou terminait son ultime épreuve. Il faisait les cent
pas dans le couloir, jouant nerveusement avec son stylo
fétiche – celui que sa mère lui avait donné le matin du
premier examen. Il avait encore du mal à croire qu’il
avait accepté de l’utiliser, mais après tout, chaque aide
était bonne à prendre.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrit, et Bintou
sortit en poussant un profond soupir. Son regard balaya la
foule d’élèves avant de s’illuminer en apercevant Majib.
Il s’approcha aussitôt d’elle, impatient de connaître ses
impressions.
— Alors, Bintou ? Comment c’était ? demanda-t-il en
scrutant son visage à la recherche d’un indice.
Bintou laissa échapper un rire léger, soulagée.
— À peu près facile ! Franchement, ça va. Et toi ?
Majib haussa les épaules avec un petit sourire.
— On peut dire la même chose. Pas trop compliqué.
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Un vent chaud souffla dans la cour du lycée, soulevant la
poussière autour d’eux. Pendant un instant, ils restèrent
là, savourant cette liberté nouvelle, cette impression
étrange que quelque chose d’important venait de se
terminer. Puis, sans un mot de plus, ils prirent le chemin
du retour, chacun rentrant de son côté.
À la maison, une avalanche de questions les attendait.
Dès qu’il franchit le seuil, Majib se retrouva face à sa
mère, qui l’observait avec une inquiétude à peine voilée.
— Alors, ça s’est bien passé ? demanda-t-elle, les bras
croisés, comme si elle pouvait deviner la vérité rien qu’en
le regardant.
Majib posa son sac dans un coin et se laissa tomber sur
une chaise en soupirant.
— Oui, maman, ça va… Les épreuves étaient abordables.
Mais Thiaba n’était pas dupe. Elle voyait bien son fils
fatigué, nerveux, son regard fuyant.
— Tu es sûr ? Tu sembles tendu…
Majib passa une main sur son ventre. Il était affamé. La
fatigue et le stress avaient creusé un vide en lui qu’il ne
pouvait plus ignorer.
— Maman, j’ai trop faim. Il y a quoi à manger ?
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Thiaba hocha la tête et se dirigea vers le frigo. Elle en
sortit un bol recouvert d’un couvercle en plastique et le
lui tendit.
— Tiens, chauffe ça au micro-ondes.
Majib obéit sans protester. Il plaça le bol dans l’appareil,
tapota sur les boutons et attendit que la minuterie
s’écoule. Pendant ce temps, sa mère l’observait en
silence, les bras croisés.
Lorsqu’il s’assit pour manger, elle prit place en face de
lui. Il prit quelques bouchées, savourant la chaleur
réconfortante du repas, puis il releva les yeux vers elle.
Les jours passèrent lentement, rythmés par l’attente
insoutenable des résultats. Chaque matin, Majib se
réveillait avec une boule au ventre, l’esprit encombré de
doutes. Avait-il suffisamment bien écrit ? Avait-il fait les
bons choix ? Et si… ? Il chassait ces pensées du mieux
qu’il pouvait, mais elles revenaient inlassablement,
comme une vague qui refusait de se retirer.
Enfin, le jour tant redouté arriva : celui de la délibération
des résultats du baccalauréat.
Comme toujours, Majib et Bintou s’étaient donné rendez-
vous pour se rendre ensemble au lycée. Le soleil était au
zénith, et l’air brûlant semblait peser sur la ville. La
chaleur était étouffante, collante, mais ni l’un ni l’autre
ne s’en souciait vraiment. Ce jour-là, la seule chose qui
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comptait, c’était ce qu’ils allaient entendre une fois
devant les grilles du lycée.4
Lorsqu’ils arrivèrent vers 15 heures, la cour était déjà
animée. Des groupes d’élèves s’étaient formés un peu
partout, certains discutant à voix basse, d’autres riant
nerveusement pour masquer leur appréhension. Pourtant,
les professeurs n’étaient pas encore sortis avec les listes
des résultats. Il fallait encore attendre.
Majib et Bintou trouvèrent refuge sous l’ombre d’un
grand arbre, à l’écart de l’agitation. Le silence entre eux
était lourd. Ils étaient assis côte à côte, mais leurs esprits
semblaient ailleurs.
— T’es stressée ? demanda Majib en brisant enfin le
silence.
Bintou ne répondit pas immédiatement. Elle fixait un
point invisible devant elle, l’air absorbé par ses pensées.
— Un peu, murmura-t-elle finalement. Et toi ?
Majib esquissa un sourire forcé.
— Moi ? Non, ça va…
Mais c’était un mensonge. Il était terrifié. Seulement, il
refusait de le montrer. Il se devait d’être fort, au moins
pour Bintou.
4 Second secret
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Tout en parlant, il ne pouvait s’empêcher de l’observer. Il
la connaissait depuis des années, mais en cet instant,
quelque chose lui parut différent. Il remarqua la façon
dont la lumière du soleil se reflétait sur sa peau, la
douceur de son regard inquiet… Il se surprit à la trouver
encore plus belle qu’avant. Un frisson le parcourut. Ce
qu’il ressentait n’était pas juste de l’amitié. C’était autre
chose. Quelque chose de plus profond.
Mais il chassa immédiatement cette idée de son esprit.
Non. Ce n’était pas le moment. Ce n’était pas possible.
Peu à peu, la foule s’épaississait. Les élèves continuaient
d’affluer, accompagnés de leurs parents pour certains.
Puis, soudain, une voix retentit depuis l’entrée du
bâtiment administratif :
— “Approchez, approchez !”
Le moment était venu.
Le cœur de Majib accéléra brutalement. Il jeta un coup
d’œil à Bintou, qui serrait nerveusement les pans de sa
robe. Il posa une main sur son épaule et lui murmura :
— Ça va aller, Bintou. T’as bossé, t’es intelligente,
t’auras ton bac. Fais-moi confiance.
Bintou hocha la tête, un léger sourire tremblant aux
lèvres.
Les deux amis avancèrent avec la foule, se rapprochant
du tableau où allaient être affichés les noms des admis.
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Le silence se fit progressivement pesant. Tous retenaient
leur souffle.
Un professeur se racla la gorge avant de commencer à
lire :
— “Les candidats admis d’office du jury 1 sont :
Halimatou Fatou Diallo… Fatima Ndiaye… Samba
Cissé…”
Leurs yeux parcouraient la liste, cherchant un nom
familier. Puis soudain…
— “Numéro 154 : Bintou Rassoul !”
Majib n’attendit même pas la réaction de son amie. Il
sauta sur elle, l’attrapa dans ses bras et la serra avec
force.
— “Bintou ! Tu l’as eu !”
Bintou poussa un cri de joie, des larmes lui montant aux
yeux. Elle n’arrivait pas à y croire. Mais très vite, son
excitation laissa place à une autre inquiétude. Majib… Il
était dans le jury 2. Son nom n’avait pas encore été cité.
Elle lui attrapa les mains, anxieuse.
— “Majib, j’ai peur pour toi…”
Il lui offrit un sourire rassurant, mais il savait que son
propre cœur battait à tout rompre.
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— “Attends, on va voir.”
Le professeur continua sa lecture :
— “Les candidats admis d’office du jury 2 sont…”
Un à un, les noms défilaient. Chaque seconde semblait
durer une éternité.
Puis, enfin…
— “Numéro 09 : Mouhamed Majib Bâ !”
Un instant, il crut avoir mal entendu. Puis, le choc fit
place à une explosion de joie. Il l’avait eu !
Bintou poussa un cri et lui sauta dessus. Les deux amis
sautèrent dans les airs, s’accrochant l’un à l’autre, riant,
pleurant presque.
— “On l’a eu, Majib ! On l’a eu !”
Mais une nouvelle surprise attendait encore Majib.
— “Et le premier du centre du jury 2 est… Mouhamed
Majib Bâ !”
Cette fois, il se figea. Le premier du centre ? Lui ?
— “Bintou, t’as entendu ça ?!”
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— “Majib, t’es le premier du centre !”
Ils n’attendirent pas une seconde de plus. Ils coururent
ensemble, hors du lycée, direction la maison de Majib.
Lorsqu’ils arrivèrent, haletants, Thiaba était en train
d’étendre du linge dans la cour.
— “Maman ! Maman !” cria Majib en arrivant.
Thiaba se retourna, surprise.
— “Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?”
Majib posa ses mains sur ses genoux, tentant de
reprendre son souffle.
— “J’ai eu mon bac, maman… et… il marqua une pause
avant de lâcher dans un souffle — je suis le premier du
centre.”
Le cri de Thiaba fusa dans l’air, faisant sursauter les
voisins.
— “Ehh YALLAH MOO MËN !”
Elle se précipita vers son fils et l’enlaça, ses yeux
brillants de fierté.
— “Je suis tellement fière de toi, Majib… Tellement
fière.”
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Puis elle se tourna vers Bintou.
— “Et toi, ma fille ?”
Bintou, encore essoufflée, sourit timidement.
— “Je suis la sixième du centre.”
Thiaba les regarda, émue, puis ouvrit les bras et les serra
tous les deux contre elle.
— “YALLAH NALÉN DJIK SAMA DOOM YI…”
***
Ce jour-là, sous le soleil brûlant de Dakar, Majib et
Bintou savaient que leur vie venait de basculer.
Sous le soleil brûlant de Dakar, Majib et Bintou
marchaient lentement vers la maison de cette dernière. Ils
venaient de vivre un moment inoubliable, la joie de leur
réussite au bac flottait encore dans l’air, mais quelque
chose dans l’attitude de Bintou semblait différent.
Lorsqu’ils arrivèrent devant la grande porte, elle ralentit
le pas et lui fit signe de s’arrêter.
Elle lui demanda de ne pas aller plus loin, affirmant qu’il
pouvait rentrer chez lui maintenant. Majib, surpris, insista
pour l’accompagner jusqu’à l’entrée, mais Bintou refusa
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avec fermeté. Il ne comprenait pas pourquoi elle agissait
ainsi, pourquoi aujourd’hui, alors que d’habitude, il n’y
avait aucun problème. Il lui demanda ce qui se passait,
s’il avait fait quelque chose de mal, mais elle se contenta
de répéter qu’il devait partir.
Il sentit une hésitation dans sa voix, quelque chose
qu’elle ne voulait pas dire. Il insista une dernière fois, lui
demandant si tout allait bien, mais elle assura que oui,
qu’ils devaient simplement être heureux de leur réussite
et qu’ils se reverraient demain.
Majib finit par hocher la tête, acceptant à contrecœur. Il
tourna les talons, s’éloignant dans les ruelles animées du
quartier, mais avec un poids sur le cœur. Quelque chose
clochait, il en était sûr.
Bintou le regarda disparaître au loin, le cœur lourd. Elle
aurait voulu qu’il sache, qu’il comprenne pourquoi elle
ne pouvait pas l’inviter à entrer. Mais elle n’avait pas eu
le courage de lui dire que ses parents refusaient qu’elle
fréquente un garçon comme lui, un Guèwël, un pauvre.
Leur monde n’était pas le même, et elle ne voulait pas
qu’il découvre cette vérité brutale.
De retour chez lui, Majib tenta de se convaincre que ce
n’était rien. Peut-être que Bintou était juste fatiguée, ou
que sa famille célébrait les résultats en privé. Mais
malgré ses efforts, une autre pensée ne cessait de lui
revenir en tête.
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Il se demandait s’il n’avait pas ressenti quelque chose de
différent ce jour-là, devant le lycée, en regardant Bintou.
Un frisson, une chaleur étrange au fond de son cœur. Il
s’était surpris à la regarder autrement, avec des yeux qui
ne ressemblaient plus à ceux d’un simple ami. Était-ce de
l’amour ? Il secoua la tête, refusant d’y croire. Bintou
était sa meilleure amie, il ne pouvait pas se permettre de
gâcher leur relation à cause d’émotions qu’il ne
comprenait pas encore.
Il décida alors d’oublier cette idée, de ne pas y penser.
Mais le destin en avait décidé autrement.
Quelques jours plus tard, alors qu’il était allongé sur le
vieux matelas du salon, fatigué après une journée
ordinaire, un bruit le tira de ses pensées. On frappait à la
porte. Thiaba se leva pour ouvrir et fut surprise de voir
Bintou devant elle.
La jeune fille entra et trouva Majib assis, l’air fatigué. Il
se redressa en la voyant, visiblement étonné. Il lui
demanda ce qui l’amenait à une heure pareille.
Bintou alla droit au but. Elle lui rappela ce qu’elle lui
avait dit après les épreuves, à propos du visa. Majib
soupira, détournant le regard. Il n’avait pas envie de
parler de ça. Mais Bintou insista. Elle lui expliqua que
même avec le bac, il serait très difficile de trouver du
travail au Sénégal. Elle lui rappela que tout fonctionnait
par relations, par argent, et que sans ça, il n’aurait aucune
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chance. Elle lui dit que le mieux était d’essayer un visa
d’étude.
Majib croisa les bras, restant silencieux un instant avant
de répondre qu’il ne savait pas encore. Bintou lui
conseilla de bien réfléchir et de lui donner une réponse
quand il serait prêt. Elle voulait qu’il saisisse cette
opportunité, qu’il ne laisse pas le système l’écraser.
Puis elle se leva et partit, le laissant seul avec ses
pensées.
Majib resta un long moment assis là, fixant un point
invisible devant lui. Mais il savait déjà ce qu’il allait
faire.
Le lendemain, il annonça à sa mère qu’il arrêtait les
études pour chercher du travail. Thiaba tenta de le
dissuader, lui rappelant que l’éducation était leur seul
espoir d’un avenir meilleur, mais Majib était déterminé. Il
lui expliqua qu’elle commençait à vieillir, qu’elle ne
pouvait plus travailler comme avant et que c’était à lui de
prendre la relève maintenant.
Ces mots transpercèrent le cœur de Thiaba. Elle savait
qu’il avait raison, mais entendre cela lui faisait mal.
Elle-même venait d’être renvoyée du salon de coiffure où
elle travaillait depuis des années. Son employeur lui avait
dit avec froideur que son temps était révolu, que les
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jeunes filles attiraient plus de clients, et qu’il ne pouvait
plus la garder.
Elle avait encaissé sans rien dire, la gorge serrée.
Majib, lui, passa des jours à déposer des CV dans les
grands magasins, les supermarchés, les usines. Il alla
chez Auchan, dans les entreprises locales, partout où il
pouvait tenter sa chance. Mais personne ne le rappela.
Finalement, à bout d’options, il accepta un travail de
maçon sur un chantier près de chez lui. C’était dur,
épuisant, mais c’était mieux que rien.
Il n’avait qu’une seule chose en tête : prendre soin de sa
mère, coûte que coûte.
Chaque jour, Majib travaillait dur, trop dur. Sous le soleil
brûlant, il soulevait des sacs de ciment, mélangeait le
mortier, montait des briques jusqu’à sentir son dos
s’effondrer de fatigue. Ses mains, autrefois douces,
s’étaient remplies d’ampoules et de crevasses. Mais il
tenait bon. Il n’avait pas le choix.
Puis, un matin, alors qu’il s’apprêtait à partir pour le
chantier, son téléphone sonna. Il décrocha, le cœur
battant. Une voix professionnelle lui annonça qu’il était
retenu pour un stage à Auchan. Il devait se présenter
lundi à 9 heures à l’entrepôt de Chips, près de Thiaroye.
Il resta figé un instant. Il avait postulé il y a des semaines
et n’avait plus aucun espoir. Maintenant, on l’appelait.
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Son cœur s’emballa. C’était peut-être enfin le début du
changement.
Il courut annoncer la nouvelle à sa mère. Lorsqu’il entra
dans la petite pièce où elle préparait du café, il la trouva
assise sur un tabouret, le visage fatigué, les yeux cernés
par les années de sacrifice. Mais quand il lui dit qu’il
avait été retenu, son visage s’illumina aussitôt.
Elle leva les mains au ciel, remerciant Dieu, avant de
poser ses mains tremblantes sur les joues de son fils.
Elle le félicita avec émotion, lui fit des prières, puis lui
parla avec douceur. Elle lui rappela qu’il était un jeune
homme courageux, un garçon au grand cœur, mais elle le
supplia de ne jamais se sacrifier comme elle l’avait fait
elle-même.
Elle lui dit que la vie était difficile, qu’elle en savait
quelque chose, qu’elle avait traversé des moments qu’elle
ne souhaiterait même pas à son pire ennemi. Elle lui
expliqua que tout ce qui lui était destiné viendrait à lui au
moment voulu, et que Dieu ne refusait jamais un vœu. Si
quelque chose ne lui était pas donné, c’était soit que le
moment n’était pas encore venu, soit que ce n’était tout
simplement pas bon pour lui.
Majib baissa la tête. Il serra les poings avant de lui
répondre d’une voix ferme, presque douloureuse. Il lui dit
qu’il comprenait tout cela, mais qu’elle vieillissait,
qu’elle s’épuisait de jour en jour. Il ne pouvait pas rester
là, à la regarder lutter seule. Il devait s’occuper d’elle, la
soutenir, faire en sorte qu’elle ne manque plus jamais de
rien.
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Mais avant qu’il ne puisse finir sa phrase, sa mère le
coupa. Son regard se voila d’une tristesse infinie, une
douleur maternelle qu’elle ne voulait pas lui montrer,
mais qui transparaissait malgré elle.
Elle lui rappela l’histoire de son oncle, Pape Mbacké.
Elle lui demanda où il était aujourd’hui. En prison.
Elle lui expliqua qu’il avait voulu précipiter son avenir,
qu’il avait voulu tout avoir tout de suite, sans attendre le
bon moment. Il avait commencé par des petites
combines, puis était tombé dans l’arnaque, volant des
voitures pour de l’argent facile. Aujourd’hui, il purgeait
une peine de trente ans et en avait déjà fait vingt-trois.
Elle ne voulait pas que la même chose arrive à Majib.
Elle lui demanda, avec une voix suppliante, de ne jamais
prendre un chemin qu’il pourrait regretter. Elle le supplia
de lui promettre qu’il ne ferait jamais ce qui pourrait le
détruire.
Majib sentit son cœur se serrer. Il leva les yeux vers elle
et, d’une voix sincère, il lui promit qu’il ferait tout son
possible pour réussir, mais sans jamais trahir ses valeurs.
Sa mère hocha la tête avec un mélange de soulagement et
d’inquiétude. Elle lui demanda alors de se préparer pour
son premier jour à Auchan. Demain serait un grand jour,
In Sha Allah.
Puis elle lui fit signe d’aller se reposer, un sourire fier sur
son visage fatigué. C’était la première fois depuis
longtemps qu’elle voyait un espoir se dessiner pour son
fils.
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Vers 19h, alors que la nuit commençait à envelopper
Dakar, Majib sentit le besoin de partager sa nouvelle avec
Bintou. Il sortit son téléphone, hésita un instant, puis finit
par composer son numéro. Dès qu’elle décrocha, sa voix
douce lui fit oublier la fatigue de la journée. Il lui
annonça qu’il avait été retenu pour un stage à Auchan et
qu’il devait se présenter dès le lendemain matin. Il
voulait son avis, ses conseils, entendre ce qu’elle en
pensait.
Bintou, toujours attentive, l’écouta avec intérêt. Leur
conversation s’étira sur une demi-heure, oscillant entre
conseils, encouragements et rires légers. Mais au fond de
lui, Majib sentait que quelque chose était en train de
changer. Plus il l’écoutait, plus il réalisait que ce qu’il
ressentait pour elle dépassait l’amitié. C’était un amour
différent, plus profond, plus intense. Ce soir-là, en
raccrochant, il prit une décision : un jour, il lui avouerait
ses sentiments.
Le lendemain matin, à 9h précises, il se présenta à
l’entrepôt Auchan de Chips, près de Thiaroye. L’endroit
était immense, rempli de cartons empilés et de chariots
bruyants. Dès son arrivée, on lui demanda sa pièce
d’identité et quelques documents. Puis, une femme d’une
trentaine d’années, habillée strictement, s’approcha de lui
pour l’entretien.
Dès le début, Majib sentit qu’elle ne voulait pas de lui ici.
Il le percevait dans son regard froid, dans sa posture
rigide. Ses questions étaient dures, presque méprisantes :
“Tu penses vraiment pouvoir travailler ici, Majib ?” “Tu
as déjà une expérience dans ce domaine ?” “Pourquoi
devrions-nous te choisir toi et pas un autre ?”
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ahmadoubamba1122@[Link]
Il répondit du mieux qu’il put, gardant son calme malgré
l’impression grandissante d’être jugé avant même d’avoir
eu sa chance. Une fois l’entretien terminé, elle le regarda
brièvement avant de lâcher d’une voix sèche : “On
t’appellera.”
Le ton était sans appel. Il savait ce que cela signifiait.
Le cœur lourd, il quitta l’entrepôt. Il avait espéré que ce
stage soit une porte d’entrée vers un avenir meilleur, mais
il avait désormais le sentiment amer qu’il ne serait jamais
rappelé.
Une fois rentré à la maison, il trouva sa mère en train de
préparer du café. Sans attendre, il lui raconta tout :
l’entretien, l’attitude de la femme, son impression qu’on
ne le prendrait pas. Thiaba l’écouta en silence, puis, d’un
ton calme, elle lui dit simplement de ne pas s’accrocher à
cette seule opportunité et de continuer à chercher ailleurs.
Mais Majib avait besoin de parler à quelqu’un d’autre,
quelqu’un qui comprenait ses doutes et ses peurs
différemment. Il envoya un message à Bintou et lui
proposa de se retrouver à la corniche.
Le soir, sous le vent marin et le bruit des vagues qui
s’échouaient doucement sur le sable, il lui raconta tout. Il
décrivit l’entretien, les questions, la froideur de la femme.
Il lui avoua qu’il ne se faisait plus d’illusions, qu’il savait
déjà qu’il ne serait pas pris.
Bintou, comme à son habitude, tenta de le rassurer. Elle
lui rappela que la vie était pleine d’opportunités et qu’il
ne devait pas se laisser abattre. Elle lui donna les mêmes
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conseils que sa mère : ne pas attendre un appel qui
risquait de ne jamais venir et chercher ailleurs.
Mais alors qu’ils parlaient, quelque chose en Majib
bascula. L’ambiance, la douceur du moment, le regard de
Bintou posé sur lui… Il sentit que c’était le bon instant,
celui où il devait dire la vérité.
Il prit une grande inspiration. Il allait lui avouer ce qu’il
ressentait.
Sous la lumière tamisée de la lune, bercés par le bruit
régulier des vagues, Majib sentit son cœur s’accélérer. Il
savait que ce qu’il s’apprêtait à dire allait tout changer. Il
inspira profondément, cherchant les mots justes, mais au
fond, il savait que peu importait la manière dont il
s’exprimerait, le poids de ses sentiments restait le même.
— Bintou, je dois te dire quelque chose. Quelque chose
qui va peut-être te choquer, mais je t’en prie, ne le prends
pas mal.
Face à lui, Bintou arqua un sourcil, intriguée. Un léger
sourire amusé apparut sur ses lèvres, comme si elle
devinait déjà qu’il allait lui dire une bêtise.
— Qu’est-ce qu’il y a, Majib ? Dis-moi… “Gamaï khoulì
ni ?” demanda-t-elle en riant doucement.
Mais Majib ne rit pas. Son regard était grave, son visage
sérieux. Bintou comprit aussitôt que ce n’était pas une
plaisanterie.
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— Tu sais, ça fait plus de huit ans qu’on est meilleurs
amis…
— Oui ? acquiesça-t-elle, l’air toujours intrigué.
— Et je ne veux pas que notre amitié s’arrête… mais il y
a quelque chose qui me hante depuis longtemps. Je n’ai
jamais osé te le dire, parce que j’avais peur que ça change
tout entre nous. Mais maintenant, ça devient trop lourd à
porter. Je préfère te l’avouer plutôt que de continuer à me
torturer l’esprit…
Il fit une pause, cherchant son souffle, puis plongea son
regard dans celui de Bintou.
— Je t’aime sincèrement.
Bintou ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Elle
resta figée, déconcertée.
— Oui moi aussi, je t’aime Majib, finit-elle par répondre,
son ton léger, presque taquin.
— Non, Bintou… coupa Majib d’un ton plus ferme. Je ne
parle pas de notre amitié. Je parle d’un amour sincère. Je
t’aime vraiment, pas comme un simple ami. Je veux
qu’on soit ensemble, toi et moi.
Cette fois, le sourire de Bintou s’effaça. Ses yeux
brillèrent sous la lumière nocturne, trahissant une
émotion qu’elle tentait de cacher. Elle resta silencieuse
pendant quelques secondes qui semblèrent une éternité à
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Majib. Puis, d’une voix plus douce, presque tremblante,
elle murmura :
— Moi aussi, Majib… Moi aussi, je ressens la même
chose. Mais j’avais peur de te le dire. Peur que ça gâche
notre amitié, peur que tu ne ressentes pas la même
chose…
Le cœur de Majib se serra. Un mélange de joie et de
soulagement l’envahit. Il aurait voulu la prendre dans ses
bras à cet instant, mais il se contenta de la regarder,
gravant dans son esprit cet aveu qu’il avait tant attendu.
Ils parlèrent longtemps, échangeant sur leurs sentiments,
sur leurs craintes, sur ce que cela signifiait pour eux.
Finalement, Bintou accepta d’être avec lui, de tenter cette
histoire qui leur semblait inévitable. Mais elle imposa une
condition.
— Si tu m’aimes vraiment, Majib, tu dois me promettre
quelque chose…
— Tout ce que tu voudras, Bintou.
— Tu dois faire une demande de visa. Tu dois essayer de
partir. Ici, au Sénégal, l’avenir est incertain. Même avec
ton bac, tu galères déjà à trouver un travail. Et ça ne va
pas s’arranger. Je veux une vie meilleure pour toi. Je
veux que tu aies une vraie chance.
Majib baissa les yeux. Il savait que Bintou avait raison.
Mais partir… quitter Dakar, quitter sa mère, tout laisser
derrière lui ? C’était une décision lourde. Pourtant, en
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voyant l’intensité dans le regard de Bintou, il sentit que
c’était peut-être la seule solution.
Il prit une grande inspiration et répondit doucement :
— D’accord, Bintou. Je vais le faire. Insha-Allah.
À cet instant, ils ignoraient tous les deux que cet amour
naissant allait être mis à rude épreuve. Que cette
promesse allait sceller leur destin d’une manière
qu’aucun d’eux n’aurait pu imaginer.
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CHAPITRE - |||
Débuts des cauchemars .
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Les années passèrent, et Majib et Bintou vécurent leur
relation en secret, cachant leur amour des regards
indiscrets, surtout de la famille de Bintou qui n’aurait
jamais accepté une telle union. Malgré les risques, ils
tenaient bon, s’accrochant l’un à l’autre comme deux
âmes liées par un destin qu’ils ne contrôlaient pas
totalement. Leur amour grandissait, se renforçait au fil
des épreuves, des incertitudes et des silences imposés.
Pendant ce temps, la vie continuait de suivre son cours,
implacable et inévitable. Pape Mbacké, l’oncle de Majib,
approchait de la fin de sa peine. Après plus de vingt-six
ans derrière les barreaux, il lui restait désormais à peine
quatre ans à purger avant de retrouver la liberté. Personne
ne parlait de lui à la maison. Son nom était devenu un
murmure lointain, un fantôme du passé que Thiaba évitait
d’évoquer, même lorsque des souvenirs venaient hanter
ses nuits.
Thiaba, quant à elle, vieillissait à vue d’œil. Ses cheveux,
autrefois noirs et pleins de vie, se parsemaient désormais
de mèches blanches. Ses traits étaient marqués par les
années de souffrance et de sacrifices. Chaque jour, elle
observait son fils avec un mélange de fierté et de
tristesse. Majib devenait un homme, il était fort,
courageux, déterminé… mais il ne connaissait pas toute
la vérité sur son propre passé.
Depuis toujours, elle portait un secret lourd comme une
pierre sur sa poitrine. Un secret qui la rongeait de
l’intérieur et qui, avec le temps, devenait de plus en plus
insupportable. Le père de Majib ? Comment avait-elle été
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brisée, dépossédée de son innocence ? Elle voulait parler,
tout lui avouer, lui dire pourquoi elle avait toujours eu
cette douleur sourde dans le regard, pourquoi elle évitait
certains sujets. Mais elle en était incapable.
Elle se répétait sans cesse que ce n’était pas encore le
moment, qu’il était trop jeune, qu’il ne comprendrait pas.
Peut-être qu’un jour, quand il serait prêt… ou peut-être
jamais. Mais plus les années passaient, plus cette vérité la
rongeait de l’intérieur.
De son côté, Alimatou, la tante de Majib, avait vieilli elle
aussi. Plus âgée que Thiaba, elle était désormais une
femme respectée dans sa communauté. Elle vivait
toujours avec son mari, un homme qui avait su lui offrir
une stabilité que Thiaba n’avait jamais connue. Mais
malgré la distance, les deux sœurs restaient en contact.
Elles s’appelaient régulièrement, échangeant des
nouvelles sur leur quotidien, sur leurs enfants, sur la vie
en général.
— “Comment vas-tu, Thiaba ?” demandait souvent
Alimatou, une pointe d’inquiétude dans la voix.
— “Comme une femme qui porte le poids du monde sur
ses épaules, Alimatou…” répondait Thiaba, le regard
perdu.
Elle ne disait jamais vraiment ce qu’elle ressentait. Elle
évitait de parler du passé, des cauchemars qui la
hantaient, de la peur qui la rongeait à l’idée que Majib
puisse découvrir la vérité.
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Et puis, il y avait Majib, cet enfant devenu homme, qui
vivait sans savoir qu’un jour, son monde s’écroulerait. Il
se battait pour avancer, pour réussir, pour offrir une
meilleure vie à sa mère. Il aimait Bintou d’un amour
profond et sincère, sans se douter que cet amour allait
être mis à l’épreuve de la manière la plus cruelle qui soit.
Mais la vérité est une ombre. On peut l’ignorer, l’enterrer,
la fuir… Mais elle finit toujours par ressurgir.
Majib se lançait enfin dans la course contre la montre
pour rassembler tous les documents nécessaires à sa
demande de visa pour la France. Chaque jour était une
bataille, un pas de plus vers ce rêve lointain qui prenait
peu à peu forme dans son esprit. Avec l’aide précieuse de
Bintou, qui ne ménageait ni ses efforts ni son argent, il
avançait à petits pas, mais avec une détermination
inébranlable. Grâce à elle, il avait pu ouvrir un compte
bancaire à la UBA et commencer à y effectuer des
transactions pour montrer une certaine activité financière,
élément essentiel pour renforcer son dossier. Il avait
également obtenu un rendez-vous à l’ambassade, fixé au
23 janvier, une date qui était devenue pour lui une
obsession.
Chaque jour, il s’imprégnait un peu plus de son futur
hypothétique. Il se rendait souvent à l’aéroport
international Blaise Diagne, regardant les voyageurs
défiler avec leurs valises pleines d’espoir. Il observait les
avions décoller majestueusement vers des horizons
lointains, s’imaginant à bord, quittant le sol sénégalais
pour rejoindre un avenir meilleur. Il écoutait les annonces
au haut-parleur, regardait les familles se dire au revoir,
certains en pleurs, d’autres pleins d’enthousiasme. Ce
ballet incessant de départs et d’arrivées nourrissait son
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ambition. Il voulait, lui aussi, avoir cette chance. Il
voulait s’arracher à cette vie de misère, offrir un avenir
plus digne à sa mère, prouver à tous qu’un Guèwël
pouvait aussi réussir.
À mesure que le jour J approchait, l’excitation se mêlait à
l’angoisse. La veille du rendez-vous, Majib vérifia une
dernière fois tous ses papiers. Il les rangea soigneusement
dans un dossier, les relut encore et encore, s’assurant que
rien ne manquait. Mais malgré cela, l’anxiété le rongeait.
Il ne pouvait pas dormir. Il s’imaginait déjà devant
l’agent de l’ambassade, chaque question devenant une
épreuve. Et s’il bafouillait ? S’il faisait une erreur ? S’ils
lui refusaient le visa ? Cette peur sourde l’empêchait de
fermer l’œil. Il resta éveillé, fixant le plafond de sa petite
chambre, tandis que le temps s’écoulait trop lentement et
trop vite à la fois.
À l’aube, alors que le ciel commençait à prendre une
teinte orangée, il entendit des pas précipités devant la
maison. Il reconnut immédiatement la silhouette de
Bintou, qui venait le chercher. Elle était là, debout devant
sa porte, les larmes aux yeux. Peut-être d’émotion, peut-
être de peur. Elle savait à quel point ce jour était
important pour lui. Sans un mot, elle lui tendit une
bouteille d’eau, comme pour lui rappeler de rester calme.
Majib, lui, était à la fois épuisé et fébrile. Il jeta un
dernier regard à sa mère, qui dormait encore,
inconsciente de ce que son fils s’apprêtait à tenter. Il
n’avait jamais osé lui dire qu’il préparait une demande de
visa. Il savait qu’elle n’approuverait pas. Elle avait
toujours eu peur de l’inconnu, peur qu’il prenne des
risques insensés. Alors, il avait préféré se taire, attendant
d’être sûr avant de tout lui révéler.
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Bintou et lui commandèrent un taxi en ligne et prirent la
route vers l’ambassade, direction le Plateau. Tout au long
du trajet, un silence pesant régnait. Seuls quelques mots
s’échangeaient. Bintou lui rappelait encore et encore de
ne pas paniquer, de répondre aux questions avec
assurance, de ne surtout pas hésiter. Avant de descendre,
elle lui tendit sa carte bancaire.
« Garde-la, au cas où. Tu sais que tu peux compter sur
moi. »
Majib hésita avant de la prendre. Il sentit un pincement
au cœur. Bintou était prête à tout pour lui, et lui, de son
côté, n’était même pas sûr que ce rêve aboutirait.
Puis vint le moment de l’entretien. Bintou le regarda une
dernière fois, lui adressant un sourire qui se voulait
rassurant. Mais lui savait qu’au fond, ils avaient tous les
deux peur. C’était maintenant ou jamais. Il inspira
profondément et s’avança vers la porte de l’ambassade, le
cœur battant à tout rompre.
L’attente dans la salle d’interview était insoutenable.
Majib sentait son cœur tambouriner contre sa poitrine. Il
avait déjà vu plusieurs personnes entrer avant lui et
ressortir, certaines avec un sourire soulagé, d’autres avec
une mine déconfite. Le stress montait en lui à chaque
seconde qui passait. Il tenta de se calmer en inspirant
profondément, mais ses mains restaient moites.
Lorsqu’il entendit son nom, il sursauta légèrement. Il se
leva lentement, ajusta son haut et s’avança d’un pas
hésitant vers la porte du bureau où l’attendait l’agent
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consulaire. Il se força à garder une expression neutre
malgré l’anxiété qui lui nouait l’estomac.
L’agent, un homme d’une quarantaine d’années, à l’air
méthodique et froid, lui fit signe de s’asseoir. Il ne leva
même pas les yeux de son écran lorsqu’il prononça les
premières paroles.
— Bonjour, monsieur. Asseyez-vous, s’il vous plaît. Vous
êtes bien Mouhamed Majib Ba ?
Majib avala sa salive et hocha la tête avant de répondre
d’une voix légèrement tremblante :
— Oui… C’est bien moi.
L’agent consulaire tapota quelques touches sur son
clavier avant de poursuivre d’un ton neutre :
— Vous demandez un visa court séjour pour la France,
c’est bien cela ?
— Oui… Je veux aller voir un ami de longue date qui vit
à Lyon, répondit Majib en essayant d’avoir l’air naturel.
Il sentit son ventre se tordre. C’était là le mensonge qu’il
devait absolument tenir. Bintou avait trouvé quelqu’un
sur les réseaux sociaux qui avait accepté d’être son garant
en échange d’une compensation financière. Si l’agent
consulaire venait à douter de la véracité de son histoire,
c’était fini pour lui.5
5 Débuts des cauchemars
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L’homme fronça légèrement les sourcils en consultant
son écran, puis leva enfin les yeux vers Majib.
— D’accord. Pouvez-vous me donner votre passeport et
les documents requis ?
Majib, retenant son souffle, ouvrit la grande enveloppe en
plastique qu’il tenait fermement contre lui. Il en sortit
soigneusement chaque document, veillant à ne pas
trembler.
— Oui, voici mon passeport, l’attestation d’hébergement
de mon ami, son justificatif de domicile et mes relevés
bancaires.
L’agent prit les papiers, les parcourut rapidement du
regard, puis s’arrêta sur les relevés bancaires.
— Vous avez un compte à la UBA… Depuis quand
exactement ?
Majib sentit une sueur froide perler sur son front. Il s’y
était préparé. Il savait que la moindre hésitation pourrait
le trahir.
— Euh… Depuis six mois maintenant, répondit-il d’un
ton qu’il espérait assuré.
L’agent ne montra aucune réaction particulière. Il
continua à examiner les documents, cochant quelques
cases sur son écran.
— Vous travaillez actuellement ?
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— Oui, je fais des petits boulots, mais mon objectif est de
poursuivre des études et de découvrir la France en
attendant, expliqua Majib, reprenant exactement le
discours qu’il s’était répété la veille.
L’homme hocha légèrement la tête.
— Très bien. Dernière question… Pourquoi avoir choisi
Lyon et pas une autre ville ?
Majib marqua une infime pause avant de répondre :
— Parce que mon ami y vit et que c’est une ville où je
pourrai m’intégrer plus facilement, surtout que j’ai déjà
commencé à me renseigner sur les universités et les
opportunités là-bas.
L’agent consulaire le fixa un moment, puis baissa les
yeux vers son écran. Il tapa quelques notes avant de
rassembler les documents.
— D’accord, l’entretien est terminé. Vous pouvez partir,
nous vous contacterons pour la suite.
Majib acquiesça, essayant de masquer son soulagement.
Il se leva lentement, récupéra ses papiers et quitta le
bureau, son cœur battant encore à toute vitesse.
Dehors, l’air lui sembla plus léger, mais il savait que rien
n’était encore joué. Bintou l’attendait dans le taxi, le
regard rempli d’interrogations. Dès qu’il s’installa à côté
d’elle, elle se tourna vers lui, impatiente :
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— Alors ? Comment ça s’est passé ? Ils t’ont posé quoi
comme questions ?
Majib soupira avant de répondre :
— Ils ont vérifié tous les documents, posé des questions
sur mon ami, mon compte bancaire… Mais je crois que
ça va, je n’ai pas hésité dans mes réponses.
Bintou hocha la tête, rassurée.
— C’est bien, ça. Maintenant, il faut juste prier pour que
ça passe.
Majib la regarda, son cœur partagé entre espoir et crainte.
Il savait que la décision n’était plus entre ses mains.
Majib vivait ces jours dans une attente insoutenable,
partagé entre l’espoir et l’angoisse. Chaque matin, il se
levait avant l’aube pour aller sur les chantiers,
mélangeant le ciment, portant des briques, creusant sous
un soleil écrasant, tout ça pour quelques billets qui
disparaissaient aussitôt dans les dépenses de la maison.
Sa mère Thiaba vieillissait et sa santé n’était plus la
même. Elle toussait souvent, se plaignait de douleurs
dans le dos, mais refusait d’en parler. Elle faisait
semblant d’être forte, mais Majib voyait bien qu’elle
s’affaiblissait de jour en jour. C’était pour elle qu’il se
battait. Pour qu’un jour elle n’ait plus à compter chaque
pièce, à sacrifier ses repas pour qu’il mange à sa place.
Les jours passaient et l’attente devenait de plus en plus
insupportable. Chaque sonnerie de téléphone lui donnait
un sursaut, chaque message qui arrivait lui faisait espérer.
Puis, un soir, alors qu’il venait de rentrer du travail,
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exténué, son téléphone vibra. Un numéro inconnu
s’afficha. Son cœur rata un battement. Il décrocha
immédiatement, la voix tremblante.
— Bonjour, Monsieur Ba ?
— Oui, c’est bien moi, répondit-il d’une voix nerveuse.
— Nous vous appelons de l’ambassade concernant votre
demande de visa. Votre résultat est disponible. Vous
pouvez soit le récupérer directement chez nous, soit payer
une livraison pour qu’il vous soit remis à domicile.
Majib n’avait pas la force de faire le déplacement jusqu’à
l’ambassade. Son corps était endolori par le travail de
maçon, sa tête trop remplie d’angoisses. Il répondit
rapidement :
— J’opte pour la livraison.
L’agent prit son adresse et raccrocha. Majib se retrouva
seul avec ses pensées. Il passa une main sur son front en
sueur. C’était maintenant ou jamais. Son avenir se jouait
dans une enveloppe.
Sans perdre de temps, il appela Bintou.
— Bii, viens chez moi ce soir… Je vais recevoir mon
passeport.
— Tu crois que c’est bon signe ? demanda-t-elle,
hésitante.
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— Je sais pas… Je veux pas être seul quand je l’ouvrirai.
— J’arrive.
Quelques heures plus tard, la nuit était tombée sur Dakar.
Le bruit des klaxons au loin se mêlait aux cris des enfants
qui jouaient encore dans les ruelles. Majib, lui, était assis
sur le banc devant chez lui, guettant chaque moto, chaque
silhouette. Enfin, il aperçut un livreur s’arrêter devant la
maison.
— C’est bien vous, Mouhamed Majib Ba ?
— Oui.
— Voici votre enveloppe. Ça fera 2 500 francs pour la
livraison.
Majib sortit l’argent avec des mains moites et tendit les
billets sans dire un mot. L’homme lui remit l’enveloppe
scellée et repartit aussitôt.
Son cœur battait à tout rompre. Il entra lentement dans la
maison, où Bintou l’attendait déjà dans sa chambre. Elle
le regarda avec des yeux remplis d’espoir et d’inquiétude.
— Ouvre, dit-elle doucement.
Majib s’assit sur le lit et fixa l’enveloppe entre ses mains.
Il inspira profondément, puis l’ouvrit lentement, faisant
glisser le passeport et la lettre de décision. Ses yeux
parcoururent rapidement les premières lignes. Puis, son
souffle se coupa.
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Refusé.
Ils avaient refusé sa demande de visa. La raison était
écrite noir sur blanc : Nous ne sommes pas convaincus
que vous quitterez la France à l’expiration de votre visa.
Son monde s’écroula en un instant. Ses mains
tremblèrent, sa gorge se noua.
— Nooo wayyy ! cria-t-il d’un désespoir qui résonna
dans toute la maison.
Il lança l’enveloppe contre le mur, se leva brusquement et
marcha nerveusement dans la pièce, la tête entre les
mains.
— Pourquoi ?! Pourquoi moi ?! Je voulais juste une
chance !
Bintou, le cœur serré, se leva et posa une main sur son
épaule.
— Majib… On va réessayer. Ce n’est pas la fin.
Mais Majib ne l’écoutait plus. Les larmes montèrent,
incontrôlables. Il se laissa tomber sur le lit, la tête basse.
— Je suis un malchanceux… J’ai jamais rien eu de bon
dans ma vie. Je suis né sans père, sans repère… J’ai
grandi dans la misère… J’ai eu mon bac et pourtant, je
suis là, à galérer comme un moins que rien !
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Sa voix se brisa, et Bintou sentit son propre cœur se
serrer. Elle s’assit à côté de lui, l’entoura de ses bras. Elle
aussi pleurait en silence. Elle savait ce que ce refus
signifiait pour lui. Ce n’était pas qu’un simple papier.
C’était son rêve, sa seule porte de sortie.
Les minutes passèrent, leur douleur se mélangeant dans le
silence. Puis, dans cette nuit de désespoir, leur tristesse
les poussa à commettre une erreur de jeunesse. Dans cette
chambre étroite, entre les murs fatigués de la maison de
Thiaba, ils s’accrochèrent l’un à l’autre comme si c’était
leur dernier souffle d’espoir.
Les jours qui suivirent furent lourds. Majib, plus abattu
que jamais, errait sans but. Il n’avait plus d’énergie pour
chercher du travail, plus d’envie de parler. Il évitait le
regard de sa mère, de peur qu’elle devine ce qu’il
traversait. Mais une idée persistait dans son esprit.
Il ne pouvait pas abandonner.
Il n’avait plus le choix.
Alors, il décida de tenter une dernière fois. Une dernière
demande de visa. Une dernière chance avant de sombrer
complètement.
Majib était plus déterminé que jamais. Cette fois-ci, il
voulait mettre toutes les chances de son côté. Il refit
chaque démarche avec une précision presque
obsessionnelle, renforça son dossier avec des justificatifs
plus solides, chercha des attestations complémentaires, et
même un garant plus crédible avec l’aide de Bintou. Il ne
laissait rien au hasard. Il passait ses journées entre les
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banques, les administrations et les cybercafés, vérifiant
chaque détail, relisant chaque document pour être sûr
qu’il ne commettrait aucune erreur.
Mais malgré tous ses efforts, une pensée sombre ne
cessait de le hanter. Et si cette fois encore, il échouait ?
S’il se retrouvait encore face à un refus, obligé de voir
son rêve s’effondrer sous ses yeux ? Il se répétait que ce
serait sa dernière tentative. Après cela, il n’aurait plus
d’autre choix. Il ferait ce que son ancien camarade de
chantier, Baye Cheikh, lui conseillait depuis longtemps :
partir clandestinement. “ Mbëkii .”
L’idée l’effrayait autant qu’elle le fascinait. Il avait
entendu tant d’histoires sur ces voyages par la mer, sur
ces jeunes qui avaient pris la pirogue en quête d’un
avenir meilleur. Certains avaient réussi. D’autres…
avaient disparu à jamais. Mais Majib ne voulait pas finir
comme sa mère, Thiaba, à lutter chaque jour pour
survivre sans jamais voir le bout du tunnel. Il se disait
que, de toute façon, mourir en mer valait mieux que de
mourir à petit feu ici, dans la misère et l’oubli.
Les jours s’écoulaient lentement. Bintou était toujours là,
le soutenant du mieux qu’elle pouvait. Elle finançait
encore une partie des démarches, l’encourageait, lui
répétait qu’il finirait par réussir. Mais cette fois, elle
sentait quelque chose de différent chez lui. Il était plus
silencieux, plus distant. Son regard semblait ailleurs,
comme s’il se préparait déjà à un autre destin.
Le jour du rendez-vous approchait, et avec lui, l’angoisse
grandissait. Comme à son habitude, Majib se rendit à
l’aéroport Blaise Diagne pour se motiver. Il passait des
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heures assis sur un banc, regardant les avions décoller,
imaginant ce que ça ferait d’être à bord, de partir loin, de
commencer une nouvelle vie. Il observait les voyageurs
avec envie, se demandant si un jour, lui aussi, il aurait
cette chance.
Dans ses écouteurs, il écoutait en boucle Sama Life de
Bril Fight. Ce morceau parlait de combat, de rêves,
d’amour et de souffrance. C’était sa chanson préférée,
celle qui lui donnait encore un peu d’espoir, celle qui lui
rappelait qu’il devait se battre.
La veille du rendez-vous, il ne parvint pas à fermer l’œil.
Il tourna dans son lit toute la nuit, repassant dans sa tête
chaque réponse qu’il allait donner, chaque document
qu’il devait présenter. Il avait peur. Pas seulement de
l’entretien, mais de l’après. Et si c’était encore un refus ?
Il savait déjà ce qu’il ferait…
À six heures du matin, il était déjà debout. Il se regarda
dans le petit miroir accroché au mur de sa chambre. Il
avait les traits tirés, les cernes profondes, mais il devait
tenir bon.
Il sortit de la maison discrètement, sans réveiller sa mère.
Il ne lui avait jamais parlé de sa demande de visa, par
peur qu’elle s’inquiète ou qu’elle tente de l’en dissuader.
Il savait ce qu’elle lui dirait : Si c’est pour toi, ça viendra
au bon moment. Ne force pas le destin. Mais Majib
n’avait plus le temps d’attendre.
Il appela un taxi en ligne et prit la route vers l’ambassade,
seul. Cette fois, Bintou n’était pas là. Il ne lui avait même
pas demandé de l’accompagner. Peut-être parce qu’il
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voulait affronter cette épreuve seul. Peut-être parce qu’au
fond de lui, il savait que cette tentative serait la dernière.
Dans le taxi, le silence pesait. Il fixait la route, le regard
vide. Dans moins d’une heure, il saurait si son rêve allait
se réaliser ou s’il allait devoir prendre une décision bien
plus risquée.
L’heure du rendez-vous était fixée à 9h du matin. Cette
fois-ci, il était seul. Sans Bintou pour l’accompagner,
sans personne pour lui tenir la main ou le rassurer avant
d’entrer dans l’ambassade. Juste lui, son courage et son
destin incertain.
Il arriva devant le grand bâtiment, son dossier
soigneusement rangé sous le bras. Il inspira
profondément, fixa un instant le ciel gris de Dakar, puis
franchit les portes avec une détermination silencieuse.
Cette fois, il ne pouvait pas échouer. Cette fois, il devait
prouver qu’il méritait sa place parmi ceux qui avaient la
chance de partir.
L’entretien se déroula comme il l’avait imaginé. Assis
devant l’agent consulaire, il répondit du mieux qu’il
pouvait, en choisissant bien ses mots, en évitant tout ce
qui pourrait le trahir. Mais malgré son calme apparent,
son cœur battait à tout rompre. Il voyait bien que l’agent
l’observait attentivement, cherchant la moindre faille.
Puis, comme la dernière fois, on lui annonça qu’il devait
attendre la réponse. Il pouvait partir, ils le contacteraient
pour lui annoncer s’il avait obtenu ou non son visa. Tout
se répétait, inlassablement.
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Les jours suivants furent longs, interminables. Il essayait
de ne pas trop y penser, se jetait à corps perdu dans son
travail de maçon pour éviter de laisser ses pensées le
torturer. Mais l’angoisse était là, tapie dans un coin de
son esprit, lui rappelant sans cesse que son avenir
dépendait d’une simple enveloppe.
Un soir, alors qu’il rentrait épuisé du chantier, il
remarqua une femme assise dans leur petite maison. Elle
portait un pagne simple, un foulard noué sur la tête, et
semblait occupée à discuter avec sa mère, Thiaba.
Intrigué, il posa son sac et s’approcha.
— Majib, merci beaucoup, mon fils, dit sa mère avec un
sourire qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Merci
d’avoir pensé à moi, d’avoir engagé cette dame pour
m’aider à la maison…
Majib resta silencieux un instant, son regard passant de sa
mère à la femme qu’il ne connaissait pas. Il comprit
immédiatement, mais il fit semblant d’acquiescer, un
sourire forcé sur les lèvres.
— Tu le mérites, maman, répondit-il doucement.
Mais à l’intérieur, une tempête se déchaînait en lui. Il
savait qu’il n’avait jamais engagé cette femme. Il n’en
avait même jamais parlé. Dès qu’il fut seul dans sa
chambre, il prit son téléphone et appela Bintou.
— Bintou, dis-moi la vérité… c’est toi qui as fait ça ?
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De l’autre côté de la ligne, la voix de sa copine était
douce, légère, presque innocente.
— Oui, c’est moi. Chaque jour, je voyais ta mère se
fatiguer, faire de petites tâches ménagères alors qu’elle
prend de l’âge. J’ai eu pitié, Majib. Je savais que tu
voulais l’aider, mais que tu n’en avais pas les moyens.
Alors je l’ai fait. Ne t’inquiète pas, je vais payer son
salaire chaque mois.
Majib sentit une boule se former dans sa gorge. Il était à
la fois profondément ému et terriblement honteux. Son
cœur se serra à l’idée que ce n’était pas lui, mais sa
copine qui prenait soin de sa propre mère. C’était lui qui
aurait dû faire ça, lui qui aurait dû être en mesure de
soulager Thiaba de ses peines.
— Merci, Bintou… merci infiniment, murmura-t-il. Je te
revaudrai ça, un jour, je te rembourserai tout…
— Ne dis pas ça, Majib. L’important, c’est que ta mère
soit bien.
Mais Majib n’arrivait pas à s’enlever cette sensation
d’échec. Il se sentait petit, impuissant, incapable de
s’occuper de celle qui lui avait donné la vie. Il pensa à
son père, cet homme qu’il n’avait jamais connu. Peut-être
que s’il avait été là, la vie aurait été différente. Peut-être
que sa mère n’aurait pas eu à tant souffrir.
Il se promit ce soir-là, les poings serrés, qu’il ne décevrait
jamais Bintou. Qu’il ne la trahirait jamais, qu’il se battrait
pour être à la hauteur de son amour et de sa générosité. Et
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surtout, qu’un jour, il rendrait à sa mère tout ce qu’elle lui
avait donné, tout ce qu’elle avait sacrifié pour lui.
Mais pour cela, il devait partir. Il devait réussir. Peu
importe comment.
L’appel de l’agent consulaire arriva en début d’après-
midi. D’une voix neutre, il annonça à Majib que son
passeport était prêt et qu’il pouvait venir le récupérer à
l’ambassade ou opter pour une livraison. Majib, d’une
voix éteinte, répondit qu’il préférait la livraison. Il donna
son adresse, paya les frais demandés, puis raccrocha sans
ajouter un mot de plus.
Cette attente lui était devenue insupportable. Il
connaissait déjà cette sensation, cette tension
insoutenable qui l’envahissait avant de découvrir son
sort. Mais cette fois, il était seul. Bintou n’était pas là
pour le soutenir. Il n’avait parlé de cette seconde tentative
à personne.
Quand le livreur arriva, Majib se précipita pour récupérer
l’enveloppe, régla la somme due et referma la porte avec
empressement. Son cœur battait à tout rompre. Il se laissa
tomber sur le lit, tenant l’enveloppe entre ses mains
tremblantes. Il inspira profondément, fixa le plafond un
instant, puis déchira l’ouverture avec précipitation. Son
regard se posa immédiatement sur la feuille jointe à son
passeport. Son estomac se noua. Encore un refus.
Le monde autour de lui sembla s’effondrer. Son corps se
figea, son souffle se coupa un instant. Il sentit une brûlure
lui serrer la gorge. Ses yeux s’embuèrent alors qu’il
baissait la tête, laissant tomber la feuille au sol. Un
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profond sentiment d’injustice l’envahit, un mélange de
colère, de tristesse et d’impuissance. Il avait tout fait
correctement, il avait renforcé son dossier, il s’était battu,
mais cela n’avait servi à rien.
Les larmes coulèrent sans qu’il ne puisse les retenir. Il
resta ainsi, immobile, le regard vide, incapable d’accepter
la réalité. Il pensa à sa mère, à Bintou, à ses sacrifices, à
ses espoirs brisés. Puis, une idée sombre traversa son
esprit. Il n’avait plus d’option. Il devait tenter le voyage
clandestin.
Sans attendre, il attrapa son téléphone et appela Baye
Cheikh, son ancien collègue maçon. Il lui expliqua qu’il
était prêt, qu’il voulait partir avec lui, qu’il n’avait plus
rien à perdre. Baye Cheikh lui demanda s’il était sûr de sa
décision, s’il avait bien réfléchi. Majib lui assura qu’il en
était certain. Il ne pouvait plus rester ici à attendre que la
chance vienne à lui.
Plus tard dans la soirée, il appela aussi Bintou pour lui
annoncer que son visa avait encore été refusé. Il ne lui
parla pas de son projet de départ. Il ne voulait pas
l’inquiéter, ni entendre ses tentatives de le dissuader.
Mais Bintou, trop intelligente, devina qu’il préparait
quelque chose. Elle lui rappela que les échecs ne
définissaient pas une vie, qu’il devait rester fort,
continuer à travailler dur, qu’un jour il s’en sortirait. Elle
insista pour qu’il ne prenne jamais une décision qu’il
regretterait.
Majib ne répondit pas immédiatement. Il savait qu’elle
avait raison, mais la douleur de l’échec était trop grande.
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Pour lui, il n’y avait plus d’autre solution. Il devait partir,
coûte que coûte.
Majib continuait de travailler sur les chantiers, portant
chaque jour des sacs de ciment, mélangeant du mortier
sous un soleil de plomb, encaissant la fatigue et la
douleur pour un seul objectif : accumuler assez d’argent
pour payer son départ en pirogue. Chaque coup de pelle,
chaque mur qu’il montait, chaque billet qu’il glissait
précieusement dans une enveloppe était une marche de
plus vers cette traversée incertaine.
Les jours passèrent, puis les semaines. Peu à peu, il
parvint à réunir près de 300 000 francs CFA, le montant
nécessaire pour payer la place sur l’embarcation. Mais
alors que la somme était enfin atteinte, il sentit un poids
lourd s’abattre sur son cœur. Il pensa à sa mère, cette
femme qui avait tout sacrifié pour lui, qui vieillissait
seule avec pour seule compagnie une bonne payée par
Bintou. Il se demanda comment elle survivrait si, par
malheur, il venait à disparaître en mer comme tant
d’autres. Il pensa à Bintou, à leur relation si forte, à son
sourire, à sa voix douce qui le réconfortait chaque fois
qu’il doutait. Il pensa à tout ce qu’ils avaient construit
ensemble, à ses rêves d’un avenir meilleur qu’elle
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ahmadoubamba1122@[Link]
nourrissait pour lui. Et alors, pour la première fois depuis
des mois, il hésita.
Le temps passa et, après d’intenses réflexions, il prit une
décision radicale : il abandonnerait ce projet d’émigration
clandestine. Il ne mettrait pas sa vie en péril, ni ne
risquerait de briser le cœur de ceux qui l’aimaient.
Ce soir-là, vers 18 heures, alors que le soleil déclinait
doucement sur Dakar, une violente tempête s’abattit sur
sa vie. La porte de leur maison s’ouvrit brutalement,
laissant apparaître la mère de Bintou. Elle tenait sa fille
fermement par le poignet, la serrant avec une force telle
que les jointures de ses doigts blanchissaient. Son regard
était empli de fureur. Sans même prendre la peine de
saluer la bonne, ni même la mère de Majib, elle balaya la
pièce du regard jusqu’à poser les yeux sur lui. Il était
assis sur le canapé, plongé dans un livre, loin d’imaginer
ce qui allait suivre.
D’une voix glaciale, tranchante comme une lame, elle
lâcha :
— Je vous avais prévenu ! Je vous avais dit de ne plus
fréquenter ma fille ! C’est la dernière fois que je vous
vois ensemble, sinon je porterai plainte !
La mère de Majib, qui se tenait debout près de la cuisine,
n’attendit pas une seconde avant de répliquer. Elle
s’avança, croisa les bras et lança, en claquant des mains :
— Eeeeh, yow, xana su ngëwé leur jambour nga nuyoò ?
Tu entres chez moi sans même saluer et tu oses t’adresser
ainsi à mon fils ? Mais tu te prends pour qui exactement ?
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La mère de Bintou ne cilla pas. D’une voix sèche et
autoritaire, elle rétorqua :
— Je ne suis pas venue ici pour discuter. Je suis venue
vous dire une seule chose : je ne veux plus jamais voir
votre fils avec ma fille. Sinon, il passera le reste de sa vie
en prison. Est-ce clair ?
Majib tourna la tête vers Bintou. Elle était là, figée, les
yeux rivés au sol, incapable de prononcer un mot. Il vit la
honte qui pesait sur ses épaules, le poids du désespoir
qu’elle tentait d’étouffer en serrant les poings. Il savait
qu’elle ne voulait pas que les choses se terminent ainsi. Il
savait qu’elle l’aimait. Mais il savait aussi qu’elle n’avait
aucun pouvoir face à sa mère.
Il tenta de calmer la situation. Il releva la tête et, d’une
voix douce, il mentit :
— Tata, Bintou et moi, on est juste amis. Rien d’autre.
Mais la mère de Bintou ne le laissa même pas finir. Elle
secoua la tête avec mépris et coupa sèchement :
— Bintou ne peut pas être ton amie. Vous n’êtes pas du
même monde. Elle vient d’une famille noble et riche. Toi,
tu es un pauvre. Tu n’as rien, et tu n’auras jamais rien. Je
ne veux plus que tu la fréquentes.
Les mots frappèrent Majib comme un coup de massue.
Pauvre. Rien. Jamais rien. Il serra les poings, mais resta
silencieux. Sa mère, elle, bouillonnait de rage. Elle fit un
pas en avant, prête à gifler cette femme qui osait insulter
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ahmadoubamba1122@[Link]
son fils dans sa propre maison. Mais Majib l’arrêta d’un
geste, posant doucement une main sur son bras.
— Ce n’est pas grave, maman, murmura-t-il. Laisse
tomber.
La mère de Bintou eut un sourire satisfait. Elle tourna les
talons, tira sa fille par le poignet et quitta la maison sans
un regard en arrière.
Dès qu’elles furent parties, un silence pesant s’installa.
Majib se tourna vers sa mère, les yeux remplis de douleur
et de honte. Il prit une profonde inspiration avant de
murmurer :
— Maman, je suis désolé. Tu ne comprends pas… Son
père est commandant. Il pourrait me faire enfermer si je
désobéis. Il pourrait briser ma vie en un claquement de
doigts. Je ne voulais pas te mettre en danger, c’est pour
ça que je n’ai rien dit.
La mère de Majib resta silencieuse. Elle hocha lentement
la tête, comme si elle comprenait, mais une lueur de
tristesse traversa son regard. Elle savait que son fils
venait de perdre une partie de son bonheur.
Majib, lui, se retira dans sa chambre. Il s’assit sur son lit,
le dos contre le mur, et fixa le plafond. Un poids
immense s’écrasait sur sa poitrine. Il savait que cette vie
qu’il avait partagée avec Bintou, ces instants volés, ces
rêves construits ensemble, allaient bientôt s’éteindre.6
6 Débuts des cauchemars
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Les larmes coulèrent sans bruit. Il n’avait plus la force de
les retenir. Ce soir-là, il pleura jusqu’à ce que le sommeil
l’emporte, serrant son oreiller comme s’il pouvait y
emprisonner les souvenirs de Bintou avant qu’ils ne
disparaissent à jamais.
Il était presque une heure du matin lorsque Majib ouvrit
les yeux. Il n’avait dormi que par à-coups, hanté par le
poids des événements de la journée. Son estomac se
tordait de faim, une sensation creuse qui le força à quitter
son lit. Il se leva lentement, trainant les pieds vers la
cuisine. Peut-être qu’il restait quelque chose dans le
frigo, un reste du dîner ou un bout de pain.
Alors qu’il s’approchait, un murmure attira son attention.
Sa mère parlait, et dans le silence de la nuit, sa voix
résonnait étrangement. Il s’arrêta net en entendant son
propre nom. D’abord, il crut qu’elle s’adressait à la
bonne, mais il se souvint aussitôt que la femme de
ménage rentrait toujours avant 20 heures. À cette heure-
ci, sa mère était seule. Alors avec qui pouvait-elle bien
parler ?
Intrigué, il avança prudemment, son cœur battant plus
vite sans qu’il ne sache pourquoi. Il se plaça derrière la
porte entrouverte et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle
était là, assise sur une chaise, le dos courbé, le téléphone
collé à l’oreille. Son visage était crispé, son regard perdu
dans le vide.
Il retint son souffle et tendit l’oreille. Puis il l’entendit
prononcer ces mots, et tout son monde s’effondra en un
instant.
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ahmadoubamba1122@[Link]
— … prison… et si Majib apprenait que son vrai père est
en vie ? On fait quoi ?
Un frisson glacial lui parcourut l’échine. Son cœur
sembla s’arrêter de battre. Il sentit ses jambes faiblir sous
lui, comme si le sol venait de disparaître. Sa gorge se
serra à un point où il crut suffoquer. Il voulut parler, mais
aucun mot ne sortit.
Puis, dans un souffle tremblant, il réussit à articuler :
— J’ai pas bien entendu, maman… Répète ce que tu
viens de dire…
Sa voix tremblait, chargée d’incompréhension, de peur et
d’une douleur naissante qui menaçait d’exploser.
Thiaba, sa mère, sursauta violemment. Elle tourna la tête
vers lui, les yeux agrandis par la panique. Elle ouvrit la
bouche, mais aucun mot ne sortit. Elle semblait
paralysée, figée dans un mélange de stupeur et de
culpabilité.
Majib sentit son cœur se serrer encore plus fort. Pourquoi
ce silence ? Pourquoi ce regard ?
— Maman, réponds-moi ! cria-t-il, la voix brisée.
Toujours rien. Un silence glacial, étouffant,
insupportable.
À l’autre bout du téléphone, sa tante Alimatou entendit
tout. Son souffle s’accéléra en comprenant ce qui venait
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ahmadoubamba1122@[Link]
de se passer. Majib savait. Il avait entendu. Et il n’y avait
plus aucun retour en arrière possible.
Sans réfléchir, Alimatou se leva en trombe. Elle attrapa
son pagne, enfila une paire de sandales et sortit
précipitamment de sa maison. Elle héla le premier taxi
qui passait dans la rue, la voix pressante, affolée.
— Direction Pompier ! Dépêchez-vous !
Son cœur battait à tout rompre. Elle savait que cette
vérité qu’ils avaient enterrée pendant tant d’années était
en train d’exploser. Elle savait que Majib ne serait plus
jamais le même après cette nuit.
Et elle savait aussi qu’il pouvait faire quelque chose
d’irréversible.
Arrivée en trombe, Alimatou poussa la porte sans même
prendre le temps de reprendre son souffle. Elle trouva
Majib debout, face à sa mère, le visage déformé par la
colère et l’incompréhension. Il criait, exigeant des
explications.
— Dis-moi que c’est faux, maman ! Dis-moi que j’ai mal
entendu !
Thiaba restait figée, incapable de prononcer un mot. Ses
lèvres tremblaient, ses mains aussi.
Alimatou s’avança et posa une main sur l’épaule de
Majib.
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— Majib, assieds-toi. Je vais tout t’expliquer, moi et ta
mère.
Mais il ne voulait pas s’asseoir. Son corps tout entier était
en alerte, comme un animal traqué. Ses jambes
bougeaient nerveusement, ses bras se tendaient et se
refermaient en poings crispés. Son regard fouillait le
visage de sa mère, cherchant une négation, une
contradiction, quelque chose qui pourrait annuler ce
cauchemar.
— Assieds-toi, Majib, insista Alimatou d’une voix douce
mais ferme.
Finalement, dans un mélange de résignation et
d’impatience, il s’effondra sur une chaise. Ses genoux
tremblaient. Il voulait savoir, il devait savoir.
Alimatou fixa Thiaba avec intensité.
— C’est le moment, Thiaba. Tu dois lui dire la vérité.
Thiaba sentit son cœur se déchirer. Elle ouvrit la bouche
plusieurs fois avant que les mots ne sortent enfin, brisés,
étranglés par la douleur.
— Majib… ton père est vivant.
Un silence s’abattit sur la pièce. L’air devint plus lourd.
Majib sentit quelque chose se briser en lui.
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— Ton père s’appelle Pape Mbacké… mon propre
frère…
Elle s’arrêta. Elle n’avait plus de souffle, plus de force.
Majib se leva d’un bond, repoussant la chaise qui grinça
violemment sur le sol.
— Non ! cria-t-il, les veines saillant sur son cou.
Il secoua la tête frénétiquement, reculant de quelques pas
comme si la vérité était une lame prête à l’égorger.
— Non, non, non, c’est pas possible !
Il fixait sa mère avec horreur, comme si elle venait de lui
planter un couteau en plein cœur.
— Tu veux dire que… que mon oncle… c’est mon père ?
Sa respiration devint saccadée, incontrôlable. Il sentit une
chaleur étouffante l’envahir, un vertige brutal. Il chercha
un appui du regard, mais tout tournait autour de lui.
— Ce type… cet homme que je considérais à peine
comme un oncle… cet homme qui m’a toujours méprisé,
qui ne m’a jamais regardé comme un neveu… c’était
mon père ?
Son regard était fou, sa voix tremblait sous l’effet d’une
rage incontrôlable.
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— Et toi… toi tu le savais depuis tout ce temps… et tu ne
m’as rien dit ?
Thiaba ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
— Depuis quand, maman ? Depuis quand tu vis avec ce
secret ?
— Majib… tenta Alimatou, les larmes aux yeux.
Mais il ne l’écoutait plus. Il venait de comprendre. Tout
s’emboîtait dans sa tête comme un puzzle maudit. Les
appels en cachette. L’attitude étrange de sa mère. La
froideur de Pape Mbacké à son égard. Son absence
inexpliquée dans sa vie.
Tout lui éclata à la figure.
Il porta les mains à sa tête, comme si elle allait exploser.
— Ce n’est pas possible… murmurait-il en boucle.
Soudain, il se retourna brusquement et quitta la pièce
d’un pas rapide, le souffle court. Il entra dans sa chambre
et claqua violemment la porte derrière lui, verrouillant la
serrure d’un coup sec.
Dans le salon, Thiaba s’effondra sur le sol. Elle était
figée, la bouche entrouverte, incapable de pleurer,
incapable de bouger. Ses yeux fixaient un point invisible,
sa respiration saccadée. Elle mordait convulsivement le
tissu de son t-shirt, comme pour étouffer un cri qui ne
voulait pas sortir.
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Alimatou, affolée, s’approcha de la porte de la chambre
et frappa frénétiquement.
— Majib, ouvre la porte ! Majib, s’il te plaît, ne fais pas
ce que je suis en train de penser !
Elle cogna plus fort, la panique montant en elle.
— Majib, ouvre cette porte immédiatement !
Silence.
Un silence insupportable, lourd, inquiétant.
Thiaba, toujours prostrée, leva les yeux, le regard vide.
— Mon fils…
Quelques secondes passèrent, interminables.
Puis, la poignée tourna lentement.
La porte s’ouvrit dans un grincement sinistre.
Majib apparut sur le seuil, le visage ravagé. Ses joues
étaient trempées de larmes séchées, ses yeux rouges, sa
respiration haletante.
Il semblait brisé. Détruit. Comme s’il venait de renaître
dans un monde où il ne voulait pas exister.
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Et dans un souffle glacial, il murmura :
— Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
Majib se tenait là, tremblant, le regard fixé sur sa mère, le
souffle court. Son cœur battait si fort qu’il avait
l’impression qu’il allait exploser. Il se passa une main sur
le visage, cherchant à calmer le tourbillon de pensées qui
l’envahissait. Puis, d’une voix brisée, il demanda à sa
mère de tout lui expliquer avant qu’il ne devienne fou. Sa
tête était en feu, remplie de questions qui tournaient en
boucle, le laissant à bout de souffle. Il voulait entendre la
vérité, du début à la fin, sans mensonge, sans détour.
Thiaba sentit son corps se raidir. Elle baissa les yeux un
instant, cherchant du courage dans le silence pesant de la
pièce. Elle avait peur, une peur immense, mais elle savait
qu’elle n’avait plus le choix. Elle lui demanda alors de
l’écouter jusqu’au bout, de ne pas l’interrompre, de ne
pas la juger trop vite. Sa voix tremblait, chargée d’une
douleur ancienne, mais elle insista sur une chose : tout ce
qu’elle avait fait, elle l’avait fait pour lui.
Un rire amer échappa à Majib, un rire sans joie, un rire
teinté de colère et de désespoir. Il répéta ces mots comme
s’ils étaient du poison, comme s’ils brûlaient sa langue.
Pour son bien ? Il secoua la tête, incapable d’y croire.
Toute sa vie, il avait cru que son père était mort. Toute sa
vie, il avait cherché à comprendre pourquoi il ne
ressemblait à personne, pourquoi il se sentait toujours en
décalage avec le reste du monde. Il avait vécu dans
l’ombre de questions sans réponse, et maintenant, sa
mère voulait lui faire croire que c’était pour son bien ?
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Alimatou, restée silencieuse jusque-là, s’approcha
doucement. Elle posa une main légère sur l’épaule de son
neveu, cherchant à apaiser le feu qui consumait son âme.
Elle lui dit qu’il valait mieux qu’elle les laisse discuter
entre eux, en mère et fils. Elle lui demanda de rester
calme, de bien écouter sa mère, de se souvenir qu’elle
était la seule personne au monde qui s’était battue pour
lui. Peu importe ce qu’elle allait lui dire, peu importe la
douleur que cela allait provoquer, il devait se rappeler
que Thiaba l’avait aimé plus que tout.
Majib détourna le regard, incapable de soutenir celui de
sa tante. Il avait envie de hurler, de frapper quelque
chose, de fuir.
Alimatou, voyant son état, sentit elle-même sa gorge se
serrer. Mais elle continua, lui rappelant que sa mère
s’était sacrifiée toute sa vie pour lui, qu’elle avait souffert
en silence, qu’elle avait tout supporté pour le protéger.
Elle insista sur le fait qu’il devait l’écouter jusqu’au bout,
qu’il devait entendre son histoire avant de la juger.
Elle inspira profondément, retenant les larmes qui
menaçaient de couler, puis annonça qu’elle allait les
laisser parler.
Elle se détourna lentement et quitta la pièce, refermant la
porte derrière elle dans un silence assourdissant.
Majib et sa mère restèrent seuls, face à face, prisonniers
d’une vérité qui allait tout bouleverser. Thiaba prit une
profonde inspiration, ses mains tremblaient légèrement.
Elle leva les yeux vers son fils, et dans un souffle presque
inaudible, elle lui dit qu’il était temps qu’il sache tout.
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Majib resta figé, immobile, le regard rivé sur sa mère, son
souffle suspendu dans l’air épais de la pièce. Le silence
était glacial, insupportable, une chape de plomb qui
écrasait tout sur son passage. Il ne dit rien, pas un mot,
pas un geste, juste une attente douloureuse qui flottait
entre eux. Il voulait écouter, il devait écouter. Sa tante
était partie, le laissant seul face à cette vérité qui
menaçait de le briser en mille morceaux.
Thiaba le fixait aussi, cherchant un signe, une faille,
quelque chose dans son regard qui lui donnerait le
courage d’affronter cette confession. Mais tout ce qu’elle
voyait, c’était une colère froide, une douleur muette qui
se lisait dans les traits crispés de son fils. Elle prit une
profonde inspiration, sa voix trembla légèrement
lorsqu’elle commença à parler.
Elle lui demanda de l’écouter avec sa conscience, pas
avec son cœur. Elle savait que ce qu’elle allait dire allait
lui faire mal, peut-être même le détruire. Mais il devait
entendre la vérité, sans colère, sans haine, sans jugement,
du moins pas tout de suite. Elle lui demanda simplement
de lui laisser le temps de tout lui raconter avant de
décider de ce qu’il ressentait.
Majib baissa les yeux un instant. Il voulait être fort, mais
une boule douloureuse s’était formée dans sa gorge. Il ne
savait pas s’il avait la force d’entendre ce que sa mère
s’apprêtait à lui dire.
Thiaba reprit, sa voix était plus basse, comme si elle
s’adressait à un fantôme du passé autant qu’à son fils.
Elle lui rappela cette période où elle n’était qu’une
enfant, à peine huit ans, lorsque son propre père l’avait
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chassée, elle et sa mère, les abandonnant sans pitié. Sa
tante Alimatou les avait recueillies, leur offrant un abri
alors qu’elles n’avaient plus rien.
Le temps passa, et un jour, la coépouse de sa mère, Nafi,
se retourna contre son propre mari. Elle le jeta à la rue,
lui prit tout ce qu’il possédait, ne lui laissant que la honte
et la misère. Seul et démuni, il n’avait nulle part où aller,
alors Alimatou l’accueillit aussi sous son toit.
Ils se retrouvèrent alors dans cette maison, une famille
brisée recollant tant bien que mal les morceaux. Sa mère,
elle, son père, et un autre enfant né de la relation entre
Nafi et son père : Pape Mbacké. Pendant un moment, ils
avaient cru que tout irait bien. Ils avaient appris à
coexister, à survivre ensemble malgré les blessures et les
trahisons.
Mais l’équilibre fragile ne dura pas.
La voix de Thiaba s’étrangla, et elle détourna les yeux,
incapable de supporter l’ombre qui passait sur le visage
de son fils.
Elle lui expliqua que tout avait basculé un soir. Un soir
où elle venait de sortir de la douche, un soir où elle était
seule dans sa chambre, à peine vêtue, lorsqu’il entra.
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ahmadoubamba1122@[Link]
Majib sentit son estomac se nouer. Il vit le regard de sa
mère se perdre quelque part dans le vide, là où les
souvenirs faisaient encore saigner son âme.
Elle lui raconta comment son demi-frère, Pape Mbacké,
s’était jeté sur elle, comment il l’avait forcée, comment il
lui avait plaqué une main sur la bouche pour l’empêcher
de crier. Elle avait lutté, elle avait supplié, mais il l’avait
frappée, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle ne puisse
plus se débattre.
Majib sentit son corps se raidir. Il ne respirait plus.
Sa mère continua, sa voix n’était plus qu’un murmure.
Elle n’avait rien dit à personne. Elle n’avait pas osé. Qui
l’aurait crue ? Leur père était déjà mort, leur mère aussi.
Il ne restait qu’eux, seuls dans cette maison hantée par le
silence et la honte.
Puis, elle tomba enceinte.
Elle pensait mourir de honte, de douleur, de peur. Elle ne
savait plus quoi faire, elle voulait disparaître. Ce fut
Alimatou qui découvrit la vérité, Alimatou qui comprit,
qui était l’homme derrière cette grossesse.
C’était Pape Mbacké.
Son propre frère.
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Majib sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Il
porta une main à sa bouche, l’estomac retourné par une
nausée soudaine.
C’était impossible.
Son père… non.
Son oncle… non.
Sa propre mère…
Il ferma les yeux, secoua la tête comme si cela pouvait
effacer ce qu’il venait d’entendre. Mais rien ne
disparaissait. Au contraire, tout prenait un sens, un sens
qu’il refusait d’accepter.
Il sentit une rage incontrôlable monter en lui, une rage
pure, brutale, dévastatrice. Ses poings se serrèrent, son
corps tout entier tremblait.
Thiaba, le voyant dans cet état, murmura son nom d’une
voix suppliée, mais il ne réagit pas.
Tout en lui était en train de s’effondrer.
Thiaba baissa la tête, incapable de regarder son fils en
face. Elle savait que chaque mot qu’elle s’apprêtait à dire
allait l’écorcher vif, mais il n’y avait plus de retour en
arrière possible. Elle devait tout lui avouer, tout lui livrer,
même si cela signifiait perdre ce qu’il lui restait de lui.
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ahmadoubamba1122@[Link]
Elle lui expliqua qu’elle avait pris la décision de garder
cette grossesse, même si chaque jour de cette attente était
un rappel insupportable du cauchemar qu’elle avait vécu.
Elle aurait pu fuir, elle aurait pu mettre fin à tout avant
même que cela ne commence, mais au fond d’elle, elle
savait qu’elle ne pourrait jamais le faire. Ce n’était pas la
faute de cet enfant à naître, ce n’était pas lui le monstre,
ce n’était pas lui l’agresseur.
Alors elle avait enduré.
Elle lui raconta comment elle avait tout fait pour que son
père soit condamné. Ce n’était pas par hasard qu’il avait
écopé de cette peine de trente ans de prison. Elle avait
manœuvré, cherché, manipulé l’ombre pour qu’il paie,
pour qu’il souffre autant qu’elle avait souffert. Elle avait
tendu des pièges, tissé des mensonges, travaillé avec
certains de ses soi-disant amis pour monter un dossier
solide contre lui. Des accusations de fraude, d’arnaques
sur des voitures, des preuves trafiquées… Elle avait fait
tout ce qu’il fallait pour qu’il soit enfermé.
Même Alimatou ne savait pas cette vérité-là.
Elle se battait seule depuis toujours, seule contre tout,
seule contre la douleur, seule contre la honte, seule pour
protéger son fils d’une vérité trop cruelle.
Ses épaules commencèrent à trembler, des sanglots la
secouèrent violemment. Elle ne pouvait plus contenir
cette douleur qu’elle portait depuis trop longtemps.
Majib, lui, restait immobile, silencieux, figé comme une
statue. Il ne la regardait pas directement, ses yeux étaient
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rivés sur le fauteuil où elle était assise, mais ses pensées
étaient ailleurs.
Les larmes coulaient lentement sur son visage, brûlantes
et amères. Tout ce qu’il croyait savoir sur sa propre vie
s’effondrait sous ses yeux.
Une seule question s’échappa de ses lèvres, presque un
murmure. Il voulait savoir d’où elle avait tiré l’argent
pour le nourrir, pour l’élever, pour l’envoyer à l’école.
Toute sa vie, il avait cru que son soi-disant père, ce Bâ
dont il portait le nom, avait laissé une pension, un
bulletin de retraite qui assurait leur survie. Mais
maintenant, il doutait de tout.
Thiaba inspira difficilement, cherchant ses mots.
Tout ne pouvait pas être dit, pas en une seule nuit, pas
d’un seul coup. Il y avait trop de choses enfouies, trop de
secrets qu’elle avait tenté d’enterrer, trop de blessures
jamais refermées.
Mais ce qu’il devait savoir, c’est qu’elle avait tout
sacrifié pour lui.
Elle lui répéta encore une fois qu’elle s’était battue pour
lui, qu’elle avait tout donné, tout perdu pour qu’il puisse
grandir sans soupçonner l’horreur de ses origines.
Le nom Bâ, ce nom qu’il portait, ce n’était qu’un
mensonge de plus dans la longue liste des illusions
qu’elle avait construites pour le protéger. Lui et sa tante
avaient choisi ce nom au hasard, comme un rempart
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ahmadoubamba1122@[Link]
contre la vérité, comme une ultime tentative pour lui
offrir une vie à peu près normale.
Majib ferma les yeux.
Tout tournait dans sa tête.
Il ne savait plus qui il était.
Majib sentit son cœur exploser sous l’effet de la rage, de
la douleur et du désespoir. Sa respiration s’accéléra, sa
vision se brouilla, et avant même de comprendre ce qu’il
faisait, il se leva brusquement, renversant presque la
chaise sur laquelle il était assis. Sans un mot, sans un
regard, il quitta la pièce d’un pas rapide, ses jambes
tremblantes sous l’effet de l’émotion.
Il se dirigea vers sa chambre, ferma la porte derrière lui et
s’effondra sur le lit, le regard perdu au plafond. Son
esprit était en feu, brûlant sous le poids de la révélation. Il
avait l’impression qu’on lui avait arraché le cœur, qu’on
l’avait broyé, qu’on l’avait piétiné sans pitié. Sa propre
mère… Son propre oncle… Tout n’était qu’un mensonge,
un cauchemar dont il ne savait comment se réveiller.
Il resta allongé là, immobile, pendant ce qui lui sembla
être une éternité. Le silence de la maison lui pesait,
chaque battement de son cœur résonnait dans sa poitrine
comme un tambour de guerre. Il était en train de
suffoquer. Il fallait qu’il sorte, qu’il parte loin, qu’il fuie
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ahmadoubamba1122@[Link]
cette maison qui n’était plus la sienne, qui ne l’avait peut-
être jamais été.7
Dans un geste brusque, il se redressa, ouvrit son armoire
et en sortit la seule valise qu’il possédait. Il n’avait pas
grand-chose à emporter, juste quelques vêtements,
quelques affaires, mais il s’en fichait. Tout ce qu’il
voulait, c’était partir. Quitter cet endroit où chaque mur,
chaque meuble, chaque souvenir lui rappelait la douleur.
Il attrapa ses affaires, les jeta dans la valise sans même
les plier, sans réfléchir. Il avait juste besoin de s’en aller.
Il referma violemment la fermeture éclair et attrapa la
poignée d’une main tremblante.
Lorsqu’il ouvrit la porte de sa chambre, il tomba nez à
nez avec sa mère.
Thiaba se tenait là, les yeux gonflés par les larmes, le
visage ravagé par la douleur. Elle ne tenta pas de l’arrêter.
Elle savait qu’il était trop tard, que son fils n’était plus en
état d’écouter, que son cœur était trop brisé pour entendre
la moindre explication.
Elle le regarda simplement, avec une tristesse infinie dans
les yeux, une tristesse qu’aucun mot ne pouvait décrire.
Elle voulait lui dire qu’elle l’aimait.
Elle voulait lui dire qu’elle n’avait jamais voulu qu’il
découvre la vérité de cette manière.
7 Débuts des cauchemars
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Elle voulait lui dire qu’elle avait peur pour lui, qu’elle
savait ce que la rage pouvait pousser un homme à faire,
qu’elle connaissait cette douleur qui dévore de l’intérieur.
Mais elle ne dit rien.
Parce que parfois, les mots ne suffisent plus.
Majib la regarda un instant, puis baissa les yeux et passa
à côté d’elle, sans un bruit.
Thiaba le regarda s’éloigner, le cœur en miettes, les
jambes tremblantes, la gorge nouée par un chagrin trop
lourd.
Elle aurait pu le retenir.
Elle aurait pu le supplier de rester.
Mais elle savait que cela ne servirait à rien.
Alors, elle le laissa partir.
Majib quitta la maison sans se retourner. Il marcha dans
la rue, sans but, sans direction, juste avec cette douleur
qui lui broyait l’âme. Il finit par prendre un taxi et
demanda au chauffeur de l’emmener aux Almadies.
Arrivé là-bas, il loua une chambre d’hôtel pour cinq
jours. Juste cinq jours, le temps de réfléchir, le temps de
décider quoi faire, le temps de comprendre s’il avait
111
ahmadoubamba1122@[Link]
encore une raison de rester dans ce pays, dans cette vie
qui n’avait jamais été la sienne.
Il posa sa valise sur le sol, s’assit sur le lit et resta là,
immobile. L’hôtel était silencieux, trop silencieux. Ce
n’était pas ce dont il avait besoin.
Il avait besoin de respirer.
Alors, sans attendre, il ressortit et se dirigea vers la
Corniche.
La nuit était tombée, et Dakar brillait sous les lumières de
la ville. Il marcha lentement, les mains dans les poches, le
regard perdu sur l’horizon. Il avançait sans trop savoir
pourquoi, juste pour échapper à la tempête qui faisait
rage en lui.
Lorsqu’il arriva près de l’eau, il s’arrêta et observa autour
de lui.
Il vit des couples enlacés, riant sous les étoiles,
partageant un moment de bonheur pur.
Il vit des enfants jouer avec leurs parents, courir dans le
sable, s’agripper aux bras de leurs pères en riant aux
éclats.
Il vit des familles heureuses, des gens qui semblaient
vivre dans un autre monde, un monde auquel il n’avait
jamais appartenu.
Et il sentit quelque chose se briser en lui.
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ahmadoubamba1122@[Link]
Pourquoi lui n’avait-il jamais eu cette chance ?
Pourquoi lui n’avait-il jamais eu de père pour le prendre
dans ses bras, pour lui dire qu’il l’aimait, pour le protéger
du monde ?
Pourquoi lui n’avait-il connu que la douleur, la solitude,
le manque, le mensonge ?
Il se laissa tomber sur l’un des grands rochers, fixant
l’eau qui s’étendait devant lui.
La mer était sombre, infinie, terrifiante.
Et pour la première fois, il se demanda si elle ne serait
pas plus accueillante que la vie qu’il menait.
Le vent soufflait fort, faisant voler ses vêtements,
caressant son visage comme une main invisible.
Majib ferma les yeux un instant, tentant d’ignorer la
douleur, tentant de respirer, tentant de comprendre ce
qu’il était censé faire à présent.
Il était seul.
Terriblement seul.
Thiaba tournait en rond dans le salon, le cœur battant à
un rythme effréné, incapable de contrôler la vague
d’angoisse qui l’envahissait. Elle avait déjà appelé tous
les amis de Majib, leur demandant s’ils savaient où il
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ahmadoubamba1122@[Link]
pouvait être, mais aucun n’avait de réponse satisfaisante.
Elle essayait de se convaincre qu’il n’allait pas faire une
bêtise, qu’il finirait par rentrer, mais cette peur qui la
rongeait ne voulait pas la quitter. Elle s’imaginait le pire.
Où était-il allé ? Que faisait-il ? Et si… Elle secoua la
tête, refusant de laisser son esprit aller trop loin. Elle
devait le retrouver avant qu’il ne soit trop tard. Puis, un
nom lui vint soudainement à l’esprit : Bintou. Elle était la
seule qui pouvait deviner où il se trouvait. Malgré tout ce
qui s’était passé entre elles, malgré les rancœurs et la
douleur, Thiaba n’hésita pas une seconde avant de
composer son numéro.
Bintou décrocha presque immédiatement, sa voix
trahissant son étonnement. Thiaba n’eut pas le temps de
tergiverser, elle parla d’une traite, expliquant tout, depuis
le début. Bintou resta silencieuse un instant, absorbant
ces révélations qui, elle aussi, la bouleversaient. Elle
n’aurait jamais imaginé une telle vérité derrière les
blessures de Majib. Mais elle n’eut pas besoin de
réfléchir longtemps avant de donner sa réponse. Elle
allait le retrouver. Elle seule en était capable. Sans un mot
à sa mère, elle sortit de la maison en catimini, sachant
exactement où aller. La corniche. C’était là que Majib
trouvait refuge lorsqu’il avait besoin de solitude, lorsqu’il
voulait fuir le poids du monde.
La nuit était déjà bien avancée quand elle arriva sur
place. Le vent marin fouettait son visage, lui apportant
l’odeur salée de l’Atlantique. Elle marcha le long du
rivage, scrutant chaque recoin, son regard passant sur les
bancs, les aires de jeu, les étendues de sable où quelques
rares âmes erraient encore à cette heure tardive. Mais
Majib n’était pas là. Elle continua sa recherche, son cœur
battant de plus en plus fort dans sa poitrine. Puis, au loin,
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près des grandes formations rocheuses qui bordaient
l’eau, elle aperçut une silhouette familière, assise sur l’un
des rochers les plus avancés. Il avait les pieds presque
dans l’eau, le regard fixé sur l’horizon, perdu dans le
néant.
Bintou s’approcha doucement, prenant garde à ne pas le
brusquer. Lorsqu’il la vit, il sembla figé, comme s’il ne
croyait pas à sa présence. Elle lut dans ses yeux une
surprise mêlée de douleur, comme s’il ne s’était pas
attendu à la revoir un jour après ce qui s’était passé avec
sa mère. Pourtant, elle était là, devant lui, prête à le sortir
de son silence. Elle lui expliqua que sa mère était en train
de le chercher partout, qu’elle était rongée par
l’inquiétude. Elle lui demanda comment il pouvait lui
faire une chose pareille, après tout ce qu’elle avait fait
pour lui. Toute famille a des secrets, lui dit-elle, mais fuir
n’est pas la solution. Il devait comprendre sa mère au lieu
de lui en vouloir. Tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait
pour lui. Elle s’était sacrifiée pour qu’il puisse grandir,
pour qu’il puisse aller à l’école, pour qu’il ne manque de
rien. Il n’avait pas le droit de la remercier ainsi, en la
laissant seule avec sa douleur.
Majib restait silencieux, fixant toujours l’eau noire et
infinie. Bintou insista, lui demandant de répondre, de dire
quelque chose. Elle voulait qu’il comprenne la valeur de
sa mère, qu’il réalise l’ampleur de son sacrifice. C’est à
ce moment-là que tout lui revint en mémoire, cette
question qu’il lui avait posée plus tôt dans la soirée.
Comment avait-elle fait pour le nourrir toutes ces
années ? Il repensa à sa réponse. On ne peut pas tout dire,
Majib, mais sache que je me suis sacrifiée pour toi. Et
soudain, tout fit sens. Son cœur se serra à l’extrême, ses
poings se crispèrent, et une vague de douleur le
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submergea. Il comprit. Il comprit ce qu’il aurait préféré
ignorer toute sa vie. Sa mère s’était vendue pour lui
permettre de survivre. Pour lui, elle avait enduré
l’inimaginable, elle avait courbé l’échine, elle avait
affronté la honte, la souffrance, l’humiliation. Tout cela
pour qu’il puisse manger à sa faim, pour qu’il puisse
porter des vêtements propres, pour qu’il puisse aller à
l’école comme les autres enfants.
Les larmes commencèrent à couler sans qu’il ne puisse
les arrêter. Bintou aussi pleurait, incapable de rester
indifférente face à sa douleur. Il la prit dans ses bras,
cherchant du réconfort dans cette étreinte silencieuse.
Tous deux pleuraient, bercés par le bruit des vagues qui
venaient lécher les rochers sous leurs pieds. Cette nuit-là,
au bord de l’eau, ils partagèrent une peine indicible, une
tristesse profonde qui n’avait pas besoin de mots pour
être comprise.
Après un long moment, Majib lui dit qu’elle devait
rentrer, que sa mère allait s’inquiéter si elle restait dehors
trop tard. Bintou refusa d’abord, lui demandant de rentrer
aussi, mais il lui répondit qu’il avait pris une chambre
d’hôtel pour quelques jours, le temps de faire le point. Il
lui promit qu’il rentrerait bientôt, qu’il parlerait à sa
mère. Elle finit par accepter, à contrecœur, mais avant de
partir, elle lui fit promettre de ne pas faire de bêtise. Il
acquiesça d’un signe de tête, bien qu’au fond de lui, une
autre idée prenait déjà forme. Son père allait sortir de
prison. Trente ans, ce n’était rien. Il allait retrouver sa
liberté et reprendre le cours de sa vie, comme si de rien
n’était. Non. C’était inacceptable. Il ne pouvait pas laisser
cela arriver. Il devait payer. Payer pour ce qu’il avait fait
à sa mère, pour ce qu’il lui avait fait à lui. Ce n’était que
le début.
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ahmadoubamba1122@[Link]
Le lendemain, aux alentours de 21h, Bintou se présenta
devant l’hôtel où Majib s’était installé depuis quelques
jours. Elle avait hésité avant de venir, cherchant des
signes, des explications, tentant de comprendre ce qui se
passait réellement dans l’esprit de Majib. Il était différent
ces derniers jours, son regard était plus sombre, plus
lointain, comme s’il portait en lui un poids trop lourd
pour un seul homme. Elle ne savait pas si elle devait
s’inquiéter, si elle devait insister, mais quelque chose en
elle lui disait qu’il fallait qu’elle le voie, qu’elle s’assure
qu’il allait bien. Lorsqu’elle frappa à la porte de sa
chambre, il lui ouvrit presque immédiatement, comme
s’il l’attendait. Son regard s’adoucit en la voyant, mais
elle y perçut autre chose, une lueur qu’elle ne comprenait
pas encore.
***
Ils parlèrent longuement. Il l’enlaçait avec plus
d’intensité que d’habitude, effleurait son visage du bout
des doigts, embrassait chaque parcelle de sa peau comme
si c’était la dernière fois. Bintou le sentit, sans vraiment
pouvoir mettre de mots dessus. Il était tendre, attentionné,
presque fragile, comme quelqu’un qui se préparait à un
voyage sans retour. Cette nuit-là, ils s’abandonnèrent l’un
à l’autre, mais pour la première fois, Bintou eut
l’impression que quelque chose était différent. C’était
passionné, mais aussi empreint d’une étrange tristesse,
une langueur qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant.
Chaque mot, chaque caresse, chaque regard de Majib
semblait être un adieu déguisé. Son cœur se serra, mais
elle se persuada qu’elle se faisait des idées, que c’était
juste une mauvaise impression.
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Après un long moment de silence, Majib lui demanda une
somme d’argent. Cent mille francs. Il prétexta une
urgence, une affaire importante qu’il devait régler. Bintou
hésita un instant, surprise par cette demande soudaine. Il
ne lui avait jamais demandé d’argent auparavant. Elle
voulut poser des questions, mais en croisant son regard,
elle n’osa pas insister. Elle finit par lui donner l’argent
sans discuter, espérant secrètement que ce n’était rien de
grave. Mais une étrange angoisse s’installait en elle, une
intuition sourde qui la tourmentait.
Les jours passèrent, et Majib, silencieux, restait enfermé
dans ses pensées. Son esprit était ailleurs, fixé sur une
seule chose : la prison où était enfermé son père. Ou
plutôt, son oncle. L’homme qui avait brisé sa mère, qui
lui avait volé son innocence, qui l’avait réduit à une vie
de souffrance et de sacrifices. Trente ans de prison
n’étaient pas suffisants. Cet homme n’avait pas le droit
de continuer à respirer alors que sa mère, elle, vivait avec
des plaies ouvertes qui ne se refermeraient jamais.
Il prit sa décision. Ce matin-là, il se leva tôt, s’habilla
simplement, et glissa dans sa poche un couteau
soigneusement dissimulé sous son sweat. Il se rendit à la
prison, prétendant venir rendre visite à son père. Il se
retrouva face à lui, assis de l’autre côté de la vitre
blindée, le regard brûlant de rage. Il demanda d’un ton
glacial comment il avait pu faire ça à sa propre sœur.
Comment un homme pouvait en arriver à un tel degré de
monstruosité.
Son père, de l’autre côté, le regarda un instant, puis
baissa les yeux. Il ne s’attendait pas à cette confrontation.
Il soupira, cherchant ses mots, avant de murmurer que
c’était une erreur de jeunesse. Qu’il regrettait. Qu’il
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n’avait jamais voulu… Majib ne le laissa pas finir. Une
erreur de jeunesse ? Son sang bouillonna instantanément.
Comment pouvait-il oser réduire un tel crime à une
simple erreur ? Comment pouvait-il espérer que le pardon
viendrait si facilement, comme si tout cela n’avait été
qu’un mauvais choix passager ?
Majib bondit, sortant le couteau de sa poche, prêt à le
plonger dans la chair de cet homme qu’il haïssait de
toutes ses forces. Mais à peine eut-il levé le bras que des
gardiens de prison intervinrent, le plaquant violemment
contre le mur. Les alarmes retentirent, la prison s’anima
dans un chaos de cris et d’ordres hurlés. Majib, dans un
ultime réflexe, réussit à se dégager, à prendre la fuite
avant qu’on ne puisse l’arrêter. Il courut sans s’arrêter,
bousculant les passants, s’engouffrant dans les ruelles
sombres jusqu’à atteindre son hôtel. Il savait qu’il n’avait
que quelques minutes avant que la police ne commence à
le chercher activement.
Il entra précipitamment dans sa chambre, récupéra
quelques affaires essentielles, une poignée de vêtements,
un peu d’argent, et s’éclipsa avant que quiconque ne
puisse le retrouver. Il ne pouvait pas rester ici. La police
allait le traquer pour tentative de meurtre, sa mère allait
être bouleversée, Bintou allait s’inquiéter. Mais rien de
tout cela n’avait d’importance à ses yeux. Il avait déjà
pris sa décision.
Pendant ce temps, Thiaba était en larmes, complètement
désemparée. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, ne
savait pas où était son fils. Bintou, elle aussi, cherchait
partout, demandant à ses amis, allant même jusqu’à
parcourir les rues de Dakar dans l’espoir de le voir
quelque part. Elle se sentait terriblement impuissante,
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rongée par l’angoisse. Alima, la tante de Majib, tentait de
calmer Thiaba, de la réconforter, mais elle-même était
profondément inquiète. Majib semblait s’être volatilisé.
Mais lui, loin de tout cela, avait déjà tout prévu. Il avait
contacté son ami Baye Cheikh, un maçon qui avait des
connexions avec les réseaux d’immigration clandestine. Il
savait que c’était sa seule chance. Rester au Sénégal
signifiait finir en prison, ou pire encore. Il n’avait plus de
place ici.
Le jour du départ arriva. Aux alentours de 4h du matin, il
se rendit discrètement sur la plage de Soumbédioune, là
où les pirogues clandestines prenaient le large en
direction des côtes espagnoles. L’air était glacial, chargé
d’une tension presque palpable. Autour de lui, d’autres
migrants attendaient en silence, leurs visages marqués par
l’espoir, la peur, et la résignation. Certains priaient,
d’autres murmuraient des paroles à leurs proches. Majib,
lui, restait immobile, fixant l’horizon noir.
Le capitaine de la pirogue n’était pas encore arrivé, mais
le départ était imminent. L’eau sombre s’étendait devant
eux, infinie, impitoyable. Une mer de promesses et de
dangers. Une frontière entre un passé qu’il voulait fuir et
un avenir incertain. Il savait qu’il laissait derrière lui une
mère brisée, une femme qui l’aimait, une famille en deuil
avant même que la tragédie ne se produise. Mais il
n’avait plus le choix.
Majib inspira profondément. Il était prêt.
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CHAPITRE -|V
Les larmes du regret.
121
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Majib avait déjà réuni tout l’argent nécessaire. Les deux
cent mille francs qu’il avait économisés avec peine, sou
après sou, en faisant de petits boulots ici et là, en
acceptant toutes sortes de tâches ingrates, et les cent mille
qu’il avait demandés à Bintou, qu’elle lui avait donnés
sans poser trop de questions, bien qu’elle ait senti au fond
d’elle que quelque chose n’allait pas. Tout cet argent, il
l’avait remis entre les mains du capitaine de la pirogue,
cet homme au regard dur, au visage creusé par des années
d’expérience, habitué à voir des jeunes comme lui, des
désespérés prêts à tout pour fuir.
L’heure du départ approchait. Le capitaine arriva enfin,
avançant d’un pas lent mais assuré, inspectant du regard
les hommes qui allaient embarquer. Il leur donna
quelques instructions, sa voix grave résonnant dans
l’obscurité encore pesante de la nuit. Il leur expliqua qu’il
fallait rester groupés, qu’ils devaient suivre les consignes
à la lettre, ne pas paniquer, ne pas faire de mouvements
brusques une fois en mer. Il leur distribua des gilets de
sauvetage, un pour chacun, bien que certains d’entre eux
soient usés, déchirés par endroits. Mais personne ne se
plaignit. Tous savaient que leur survie dépendait de ce
voyage, qu’ils n’avaient pas d’autre option que de monter
sur cette embarcation et de prier pour arriver de l’autre
côté.
Majib observa en silence les autres migrants qui, comme
lui, s’apprêtaient à tout risquer pour un avenir incertain. Il
y avait des jeunes de son âge, certains encore plus jeunes,
à peine des adolescents, les yeux grands ouverts par la
peur et l’excitation. Il y avait aussi des hommes plus
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âgés, des pères de famille qui laissaient derrière eux des
femmes et des enfants, avec l’espoir de pouvoir un jour
leur envoyer de l’argent, leur offrir une vie meilleure.
Tous partageaient le même rêve, mais aussi la même
angoisse.
Ils chargèrent les provisions qu’ils avaient préparées :
quelques sacs de riz, des bouteilles d’eau, des morceaux
de pain sec, de la nourriture destinée à durer le plus
longtemps possible. Ce n’était pas grand-chose, mais ils
savaient que chaque bouchée compterait une fois en
pleine mer.
Puis, enfin, ils montèrent à bord. Majib sentit son cœur
s’accélérer en posant le pied sur la pirogue. Il savait que
c’était un point de non-retour. Une fois qu’ils auraient
quitté la terre ferme, il n’y aurait plus d’échappatoire. Il
jeta un dernier regard autour de lui, à la plage sombre et
silencieuse, comme s’il voulait graver ce moment dans sa
mémoire. Il avait peur, une peur sourde qui lui tordait
l’estomac, mais il n’avait pas le choix. Il s’installa sur le
côté, juste à côté de son ami Baye Cheikh, qui lui lança
un regard entendu, comme pour lui dire que tout irait
bien, qu’ils allaient s’en sortir.
Mais Majib n’était pas sûr de ça. Son esprit était envahi
de pensées contradictoires, des souvenirs qui lui
revenaient en rafale, des images de sa mère, de Bintou,
du petit appartement qu’il partageait avec Thiaba, des
nuits où elle rentrait tard, épuisée, du regard triste qu’elle
posait sur lui sans jamais rien dire. Il aurait voulu la
revoir une dernière fois, entendre sa voix, lui dire au
revoir. Mais il en était incapable. Trop de douleur, trop de
colère.
123
ahmadoubamba1122@[Link]
Soudain, un bruit sourd le fit sursauter. C’était le moteur
de la pirogue qui venait de démarrer. Un vrombissement
rauque, puissant, qui annonçait le début du voyage. Le
capitaine donna un dernier ordre, et la pirogue s’ébranla
lentement avant de glisser sur l’eau. Il était environ six
heures du matin.
Majib ferma les yeux un instant, sentant les premières
secousses sous ses pieds. C’était réel. Il partait.
Pendant ce temps, à Dakar, l’absence de Majib
commençait à se faire remarquer. Aux alentours de dix
heures du matin, la police avait commencé à le
rechercher activement. Ils avaient son signalement,
savaient qu’il était impliqué dans une tentative de
meurtre, et ils fouillaient tous les quartiers où il aurait pu
se cacher.
Thiaba, elle, n’avait pas dormi de la nuit. Elle était restée
assise sur son lit, les yeux fixés sur la porte, espérant un
miracle, espérant que son fils reviendrait, qu’il rentrerait
en s’excusant, en lui disant qu’il s’était trompé, qu’il était
perdu mais qu’il voulait qu’elle l’aide. Mais la nuit était
passée, et il n’était pas rentré. Elle ne savait pas où il
pouvait être. Elle avait retourné la question dans sa tête
des dizaines de fois, imaginant tous les scénarios
possibles. Elle se disait qu’il pouvait être chez un ami,
qu’il s’était peut-être réfugié quelque part pour réfléchir,
qu’il allait finir par donner signe de vie. Mais au fond
d’elle, une peur viscérale lui disait que quelque chose de
plus grave se passait.
Des idées folles lui traversaient l’esprit. Et s’il avait fait
une bêtise ? Et s’il avait décidé de partir pour toujours ?
124
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Son cœur se serra violemment à cette pensée. Elle voulait
se convaincre que ce n’était pas possible, mais elle
connaissait son fils. Elle savait à quel point il pouvait être
impulsif, à quel point il pouvait être capable de tout
lorsqu’il était en colère.
Bintou, de son côté, était tout aussi bouleversée. Elle
n’avait plus de nouvelles de Majib depuis qu’elle l’avait
vu à l’hôtel. Il avait disparu sans lui laisser le moindre
mot, sans lui expliquer quoi que ce soit. Elle se sentait
trahie, abandonnée. Elle essayait de se rassurer, de se dire
que ce n’était qu’une crise passagère, qu’il allait revenir,
mais une angoisse sourde la rongeait.
Majib venait de quitter tout ce qu’il avait connu. Il venait
d’abandonner ceux qui l’aimaient. Il était en pleine mer,
entouré de visages inconnus, bercé par le mouvement des
vagues, avec pour seule compagnie le bruit du moteur et
le vent qui fouettait son visage. Il ne savait pas ce qui
l’attendait. Il ignorait si cette mer qui s’étendait devant
lui allait le mener à un avenir meilleur ou si elle serait
son dernier voyage. Mais il n’avait plus le temps d’avoir
peur.
Il était trop tard pour faire demi-tour.
Le deuxième jour sur la pirogue, tout semblait encore
sous contrôle. Ils avaient tous mangé, partageant les
maigres provisions qu’ils avaient apportées. Certains
riaient même un peu, comme pour alléger l’atmosphère,
pour se donner du courage. Le soleil tapait fort, mais l’air
marin leur donnait un semblant de fraîcheur. Majib
observait l’horizon, le cœur lourd, perdu dans ses
pensées.
125
ahmadoubamba1122@[Link]
Mais la nuit tombée, quelque chose d’étrange se
produisit. Chaque soir, il avait l’impression que leur
nombre augmentait. Comme si des ombres silencieuses,
des silhouettes indistinctes se mêlaient aux passagers déjà
présents. Des hommes, des femmes, des enfants qu’il
n’avait jamais vus auparavant. Au début, il se disait que
c’était la fatigue, le manque de sommeil qui lui jouait des
tours. Pourtant, d’autres semblaient percevoir la même
chose. Des murmures parcouraient la pirogue. Certains
refusaient de dormir, persuadés qu’il y avait des esprits
parmi eux. Mais à l’aube, tout semblait normal. Les
mêmes visages, les mêmes compagnons de voyage.
Comme si rien de tout cela ne s’était réellement passé.
Au troisième jour, la faim commença à se faire sentir. Ils
avaient cru que la traversée ne durerait que deux ou trois
jours, alors ils n’avaient pas emporté suffisamment de
nourriture. Les provisions s’épuisaient plus vite que
prévu. Les visages devenaient plus creusés, les corps plus
faibles. Le soleil brûlait leur peau, et l’eau douce qu’ils
avaient rationnée toucha à sa fin.
Le quatrième jour marqua le début de l’enfer. Les
premières victimes tombèrent. Des enfants au visage
amaigri, leurs petits corps trop fragiles pour supporter la
faim et la soif. Des femmes qui n’avaient plus la force de
se redresser. Des hommes qui, désespérés, tentaient de
puiser dans leurs dernières forces pour tenir debout. L’un
après l’autre, ils mouraient sous les yeux de tous. Et
lorsqu’un corps s’éteignait, il fallait se résoudre à s’en
débarrasser. Pas de sépulture, pas de prières dignes de ce
nom. Juste une main tremblante qui traînait le cadavre
jusqu’au bord du bateau avant de le laisser tomber dans
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ahmadoubamba1122@[Link]
l’eau noire de l’Atlantique. La mer devenait un
cimetière.8
Le cinquième jour, il ne restait plus rien. Plus une goutte
d’eau. Plus une miette de pain. L’air puait la mort et le
désespoir. Les plus faibles avaient cessé de bouger, leurs
regards vides fixant le ciel, attendant que leur heure
vienne. Les plus désespérés buvaient l’eau de mer, leurs
ventres se gonflant avant de les tuer à petit feu. Majib, les
lèvres desséchées, le ventre noué par la faim, essayait de
ne pas sombrer. Il n’avait jamais imaginé une fin pareille.
Il aurait préféré être en prison. Mourir en mer, c’était
mourir sans laisser de trace. Disparaître sans que
personne ne sache ce qu’il était devenu.
La nuit tomba, et avec elle vint l’horreur absolue. Un
orage éclata au loin, et les vagues devinrent gigantesques.
Chaque rafale de vent soulevait la pirogue comme un fétu
de paille. Les éclairs illuminaient des visages déformés
par la peur. Le capitaine hurlait des ordres, tentait de
garder le contrôle, mais le chaos était total. Puis, sans
prévenir, une vague plus grande que les autres s’éleva
dans l’obscurité, haute comme un mur, menaçante
comme une malédiction. Elle s’abattit sur eux avec une
violence inouïe.
La pirogue bascula d’un coup, projetant tout le monde
dans l’eau glacée. Certains n’avaient même pas eu le
temps de mettre leur gilet de sauvetage. Les cris
résonnaient dans la nuit, des supplications, des pleurs
déchirants. Majib nageait, ses bras épuisés tentant de se
maintenir à la surface. Il voyait des visages disparaître
8 Les larmes du regret
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sous les vagues, des corps engloutis en quelques
secondes. Il entendait les derniers cris de ceux qui,
quelques heures plus tôt, partageaient encore l’espoir
d’un avenir meilleur.
Baye Cheikh était toujours là, luttant contre les flots à ses
côtés. Ils nageaient sans direction, cherchant à s’éloigner
du naufrage, à survivre encore un peu. L’eau était froide,
épaisse, presque vivante. Elle les tirait vers le fond, les
avalait lentement. Majib sentait ses forces l’abandonner.
Autour de lui, les hurlements diminuaient, remplacés par
un silence effrayant.
C’était comme si l’Atlantique décidait qui avait le droit
de vivre et qui devait disparaître.
Majib paniquait, l’eau glacée le mordait jusqu’aux os,
son souffle était court, ses muscles tétanisés. Il se
débattait contre les vagues qui semblaient s’amuser à
l’entraîner encore plus loin dans l’obscurité de l’océan.
Chaque fois qu’il levait la tête, il voyait autour de lui des
corps flotter à la surface, certains immobiles, d’autres
encore accrochés à l’espoir de survivre. Leurs cris
résonnaient dans la nuit, des appels déchirants à l’aide
qui se perdaient dans l’immensité de l’Atlantique.
C’était le chaos absolu.
L’eau salée s’engouffrait dans sa bouche, brûlait sa gorge.
Il battait des bras avec une force désespérée, mais il
sentait qu’il ne tiendrait plus longtemps. Le ciel était noir,
percé d’éclairs violents qui illuminaient, par instants,
cette scène d’horreur. Des morceaux de bois flottaient
autour de lui, des gilets de sauvetage vides dérivaient
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lentement, témoins silencieux de la mort qui régnait sur
cette mer impitoyable.
Il tourna la tête et vit son ami Baye Cheikh. Il nageait
encore, mais son visage était marqué par la fatigue, ses
mouvements ralentissaient. Puis soudain, il s’arrêta net.
— Majib… “ Maagui dee… ”
Sa voix tremblait, presque inaudible à cause du vacarme
des vagues.
— J’ai plus la force… aide-moi.
Majib sentit son cœur se serrer. Il voulait l’aider. Il
voulait le sauver. Mais lui-même était à bout.
— Lâche-moi, Cheikh… “ Baayima… ” Je suis plus
fatigué que toi…
Cheikh ne lâchait pas. Il s’accrochait à lui, son regard
désespéré ancré dans celui de Majib.
—“ Guir Yallah, Majib… ”
Majib sentit la panique l’envahir. Il ne pouvait plus
respirer. Il sentit le poids de son ami le tirer vers le fond.
Il n’avait plus d’équilibre, plus de force. Dans un ultime
réflexe de survie, il leva sa jambe et repoussa Cheikh de
toutes ses forces.
Un silence.
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Cheikh le regarda avec incrédulité, ses yeux grands
ouverts reflétant l’incompréhension et la trahison. Puis,
lentement, il commença à couler.
Majib respira profondément, tentant de se persuader qu’il
n’avait pas eu le choix. Mais quelque chose en lui se
brisa à cet instant précis.
Il venait de condamner son frère de toujours.
Et soudain, tout lui revint.
Il regretta tout.
Il regretta d’avoir pris cette pirogue, d’avoir laissé sa
mère sans un mot, d’avoir voulu tuer son père, d’avoir
abandonné Bintou sans un dernier regard. Il voulait revoir
sa mère, se jeter dans ses bras, lui dire pardon pour tout
ce qu’il lui avait fait subir. Il voulait revoir Bintou, la
prendre dans ses bras, l’embrasser une dernière fois et lui
murmurer combien il l’aimait.
Mais c’était trop tard.
La mer ne laissait pas de seconde chance.
Majib se laissa flotter quelques instants, fixant le ciel
tourmenté au-dessus de lui. Puis, du coin de l’œil, il
aperçut quelque chose.
Un visage.
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Le vieux.
Celui de la plage, celui qui lui avait donné les 200 francs,
celui qui lui avait dit appelle-moi l’Ange.
Majib sentit un frisson lui traverser le corps. Il
comprenait maintenant. Ce vieux n’était pas un simple
homme. Ce n’était pas un voyant. Ce n’était pas un
mendiant.
C’était l’Ange de la Mort.
Il avait toujours été là. Il marchait parmi les hommes,
silencieux, invisible à ceux qui ne voulaient pas voir. Il
vivait sur terre, observant, attendant.
Majib comprit que son heure était venue.
Un calme étrange l’envahit. Il regarda autour de lui. Les
vagues avaient ralenti, le tonnerre s’était éloigné. Il
tourna la tête vers Cheikh, qui flottait à quelques mètres,
à peine conscient.
Il ne pouvait pas le laisser.
— On a grandi ensemble, Cheikh… murmura-t-il. On
mourra ensemble.
Dans un dernier effort, il nagea vers son ami et l’attrapa.
Cheikh ouvrit les yeux, et dans son regard, il y avait une
infinie tristesse.
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Ils ne dirent rien.
Ils restèrent là, ensemble, dérivant au milieu de l’océan.
Le temps sembla s’arrêter. Le froid s’insinua dans leurs
corps. Leurs paupières devinrent lourdes. Majib sentit ses
muscles s’engourdir. Il repensa à Dakar, à la maison, aux
rues bruyantes et poussiéreuses, aux rires de Bintou, au
sourire fatigué de sa mère.
Puis, doucement, il ferma les yeux.
La mer les engloutit, silencieuse.
Au loin, là où l’eau et le ciel se confondaient, le vieux
souriait.
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CHAPITRE - V
Larmes et Douleurs .
La maison était plongée dans un silence oppressant,
seulement troublé par les sanglots étouffés de Thiaba.
Elle n’avait plus de larmes, mais son corps continuait de
trembler sous le poids de l’angoisse. Son fils, son unique
raison de vivre, avait disparu sans laisser de trace.
Chaque seconde qui passait la dévorait un peu plus. Où
était-il ? Que lui était-il arrivé ? Avait-il seulement
mangé, dormi ? Pensait-il à elle ?
Bintou, elle aussi, était à bout. Elle avait tout essayé. Des
dizaines d’appels passés, des messages envoyés, des rues
arpentées à la recherche d’un signe, d’un indice, d’un
espoir. Mais rien. Le téléphone de Majib restait muet,
comme s’il s’était volatilisé. L’absence de réponse était
pire que tout. Elle errait entre désespoir et colère.
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Comment pouvait-il lui faire ça ? Comment pouvait-il
disparaître sans lui dire un mot, sans lui laisser une
chance de l’aider ?
Alimatou, la tante de Majib, n’avait plus la force de
parler. Elle passait ses journées à réconforter Thiaba, à
essayer de calmer son chagrin, tout en portant elle-même
un poids insupportable. Majib était comme son fils.
L’idée qu’il puisse être en danger, seul, perdu quelque
part, lui tordait l’âme.
Et pendant que tout le monde sombrait dans l’inquiétude,
Pape Mbacké, lui, venait de sortir de prison. L’homme
qui aurait dû chercher son fils, s’inquiéter pour lui, n’a
même pas posé une seule question. Pas un regard pour
Thiaba, pas un mot sur Majib. Il était libre, enfin. Et il
comptait bien reprendre sa vie là où il l’avait laissée, sans
se soucier des dégâts qu’il avait causés. Majib avait eu
raison. Il avait prédit cette indifférence, ce mépris. Son
père était sorti de prison et n’avait même pas cherché à
savoir où il était.
La police, après des jours de recherches, avait fini par
abandonner. Rien. Pas une trace de lui. Comme si Majib
s’était effacé du monde, englouti par le silence et l’oubli.
Une nuit, alors que Bintou était chez Thiaba pour lui tenir
compagnie, son regard se posa sur l’ordinateur de Majib.
Elle hésita, son cœur battant à tout rompre. Peut-être qu’il
avait laissé quelque chose. Un message. Une explication.
Quelque chose qui pourrait leur dire où il était.
Elle ouvrit l’ordinateur, chercha dans ses mails, et c’est là
qu’elle le vit.
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Un message. Envoyé il y a deux jours.
Ses mains tremblaient lorsqu’elle cliqua dessus. L’écran
s’éclaira et les mots apparurent. Des mots qui allaient
tout changer.
Une lettre d’adieu.
Un dernier souffle avant le néant.
[ Maman, Bintou,
Quand vous lirez cette lettre, je ne serai plus là.
J’aimerais vous dire tellement de choses, mais je ne sais
pas si les mots suffiront à exprimer ce que je ressens. Je
suis désolé. Désolé de partir ainsi, désolé de vous laisser
avec cette douleur, désolé de ne pas avoir été le fils,
l’homme que vous méritiez.
Maman, je te dois tout. Je n’aurais jamais assez de vies
pour te remercier des sacrifices que tu as faits pour moi.
Je sais maintenant ce que tu as enduré pour me nourrir,
pour me protéger, pour me donner une chance dans ce
monde. Et moi, qu’est-ce que je t’ai offert en retour ? De
la peine, de la douleur, des larmes… Si seulement je
pouvais revenir en arrière, te serrer dans mes bras et te
dire que je t’aime, que tu es la plus grande femme que
cette terre ait portée. Mais c’est trop tard. Je suis un
lâche, je te quitte sans rien te laisser, sans pouvoir
alléger le poids de ton chagrin. J’ai échoué, maman. Je
voulais te sortir de cette vie, te donner le bonheur que tu
mérites, mais tout s’est écroulé. La police me cherche,
mon père va bientôt sortir de prison… Je n’ai plus
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d’issue. C’est pour ça que j’ai pris la décision de partir.
Demain matin, je monterai sur une pirogue pour essayer
de rejoindre l’autre rive. J’ignore si j’y arriverai, mais au
moins, je n’aurai plus à fuir, plus à me cacher.
Je me souviens de nos discussions, maman, de ces
moments où tu me donnais des conseils sur la vie. Tu me
disais toujours de ne jamais abandonner, de me battre,
d’être un homme droit. Je me souviens de ces nuits où tu
veillais sur moi, de ces matins où tu me réveillais avec un
sourire même quand tout allait mal. Si seulement j’avais
su écouter… Si seulement j’avais su comprendre à quel
point tes paroles étaient précieuses.
Bintou, mon amour, comment te dire à quel point je suis
reconnaissant pour tout ce que tu as fait pour moi ? Tu
m’as aimé comme personne ne l’a jamais fait. Tu as cru
en moi même quand je ne valais plus rien. Tu as été ma
force, mon refuge, ma seule lumière dans l’obscurité. Tu
m’as soutenu, tu m’as aidé financièrement, tu as tendu la
main à ma mère alors que rien ne t’y obligeait. Et moi, en
retour, je ne t’offre qu’une absence, qu’un vide, qu’un
adieu. Pardonne-moi, Bintou. Je ne voulais pas
t’abandonner, je ne voulais pas briser nos rêves. Mais je
n’ai plus de place ici, plus de futur. J’aurais voulu
t’épouser, construire quelque chose avec toi, voir nos
enfants grandir… Mais ce ne seront que des rêves qui
mourront avec moi.
Je ne vais jamais oublier nos moments passés ensemble.
Je me souviens de nous à l’école, quand nous allions
chercher nos notes du bac, l’excitation, la peur, l’espoir.
On parlait de notre avenir, de nos rêves, on se promettait
de ne jamais se quitter. Et regarde où j’en suis… Je t’ai
trahie, Bintou. J’ai brisé ma promesse.
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Ma tante Alimatou, merci pour tout. Pour ta présence,
pour ton amour, pour ton soutien envers maman. Prends
soin d’elle, je t’en supplie. Bintou, je compte sur toi
aussi. Veille sur ma mère, aide-la à tenir debout quand
moi je ne serai plus là.
Je pars avec des regrets plein le cœur, avec le poids de
mes erreurs, mais avec l’espoir que vous trouverez la
paix, même sans moi et je vous promets que je vais
réussir, je serai en Europe InSha-Allah . Que Dieu vous
protège.
Majib ]
Thiaba lut le message d’adieu avec des yeux qui
semblaient ne plus comprendre ce qu’elles fixaient. Ses
mains, tendues comme des griffes, tremblaient
violemment, mais elle ne pouvait détacher son regard de
l’écran. Le texte se noyait dans une brume de douleur et
de confusion.
9 Larmes et Douleurs
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Elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle lisait. Comment
pouvait-il lui faire ça ? Comment pouvait-il lui dire au
revoir ainsi, sans un mot, sans un regard ? Tout ce qu’il
disait semblait si définitif, si distant. Il parlait de sa fuite,
de son désir d’échapper à ce monde de souffrance, mais il
ne disait rien d’elle, de sa mère. Il ne parlait même pas de
la promesse qu’il avait faite, celle de revenir, de la
protéger. Thiaba ferma les yeux un instant, puis les
rouvrir pour vérifier que ce n’était pas un cauchemar.
Mais non, c’était bien là. Le poison de ses mots la
percutait, la frappait en plein cœur.
Un éclat de colère jaillit en elle, suivi d’un silence lourd
et insoutenable. Elle se leva brusquement, renversant la
chaise derrière elle, son regard perdant son éclat de mère.
Elle n’était plus qu’un être brisé, complètement dévasté
par l’incompréhension et la trahison. Elle fixa Bintou, qui
était là, immobile, les mains serrées sur ses genoux,
comme si elle n’avait pas la force de respirer après avoir
lu les mêmes mots.
Bintou, elle, se sentit paralysée par la douleur du
message. Ses yeux étaient pleins de larmes qu’elle n’osait
plus laisser couler. Elle avait toujours cru qu’il
reviendrait, que tout ce qu’il avait fait, toute cette fuite,
n’était qu’une crise passagère. Mais le message changeait
tout. Elle se sentait trahie, comme si Majib l’avait
poussée dans un gouffre sans fin. Il l’avait laissée de
côté, comme il avait laissé sa mère. Elle baissa la tête,
serrant ses poings. Pourquoi ne lui avait-il pas donné une
chance de comprendre, de l’aider ? Pourquoi ce départ
sans retour, sans possibilité de sauver ce qui pouvait
encore l’être ? Bintou comprit enfin que l’argent que
Majib lui avait demandé n’était pas pour une autre raison,
mais pour financer son voyage clandestin. Un poids lourd
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s’abattit sur elle. Elle se sentit perturbée et coupable, se
reprochant amèrement d’avoir contribué à son départ. En
lui donnant cette somme, elle avait, sans le savoir, facilité
son échappatoire vers l’inconnu, ignorant les
conséquences tragiques que cela entraînerait.
Les deux femmes restèrent là, dans le silence de la pièce,
comme des âmes errantes. Thiaba, défigurée par le
chagrin, se tourna lentement vers Bintou. Ses yeux
étaient pleins de la même souffrance, mais il n’y avait
plus d’espoir. Plus de larmes. Tout était trop lourd, trop
insupportable. Bintou la regarda, et dans ses yeux, il n’y
avait que la reconnaissance d’un abîme partagé.
La porte s’ouvrit brusquement. Bintou et Thiaba se
figèrent, encore tremblantes, les yeux rivés sur l’écran de
l’ordinateur, où les mots de Majib semblaient danser
devant elles, comme une malédiction. Le policier qui
entra semblait presque hésiter avant de prononcer les
mots qui allaient bouleverser tout ce qui leur restait de
réalité.
« Madame Diop, Mademoiselle Rassoul… Nous avons
retrouvé des corps sur une plage en Espagne… »
La phrase suspendue dans l’air se tordit dans le silence,
avant de résonner comme un coup de tonnerre dans la
poitrine de Thiaba. Elle leva les yeux lentement, comme
si elle venait de se réveiller d’un rêve mauvais. Le
policier poursuivit, ses mots se perçant comme des
aiguilles dans la chair de la mère et de la sœur.
« Un des corps porte un gilet de sauvetage. Nous pensons
que c’est celui de votre fils, Majib. »
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Le monde s’arrêta. Un vide insondable s’ouvrit sous les
pieds de Thiaba. Les mots résonnèrent dans sa tête, mais
ils n’avaient plus de sens. Elle sentit son cœur s’éteindre
dans sa poitrine. Elle avait déjà perdu son fils. Le
message d’adieu avait tout dit. Mais entendre la
confirmation, entendre que son Majib était désormais un
corps sans vie échoué quelque part loin d’elle, c’était
autre chose. C’était la fin de tout.
Un cri étouffé s’échappa d’elle, un cri qui n’avait rien
d’humain, un cri de douleur pure, comme une bête
blessée. Elle se laissa tomber au sol, ses mains cherchant
frénétiquement l’air, son corps convulsant sous le poids
du chagrin. La chair de son propre fils, celle qu’elle avait
portée, celle qu’elle avait nourrie, était désormais un
corps sans âme, laissé à la dérive, oublié de tous. Ses
lèvres tremblaient, mais aucun mot ne sortait.
Bintou se leva d’un coup, son regard fixé sur l’inconnu
du policier. Elle savait déjà. Le gilet de sauvetage. C’était
lui. Majib. Elle secoua la tête, comme pour se réveiller
d’un mauvais rêve. Ses jambes vacillèrent, et elle
s’effondra dans la chaise, le visage baigné de larmes.
Mais même ces larmes ne suffisaient pas. Elles étaient
une réaction vide, comme un océan dévasté qui n’avait
plus de fin.
« Non… non… » murmura-t-elle, sa voix étranglée, se
repliant sur elle-même. « Majib… Majib, non… »
Le policier attendait, mais les mots étaient inutiles.
Aucun d’eux n’avait besoin de plus d’explications. Tout
était clair. Tout s’était effondré. Ils avaient tous cherché,
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espéré. Mais la mer, impitoyable et vaste, avait pris Majib
comme elle prend les rêves des hommes, sans pitié.
Thiaba, toujours à genoux, ferma les yeux un instant, son
esprit en pleine tourmente. Elle ne savait plus si elle
voulait crier, fuir ou mourir avec lui. C’était la fin de
l’espoir. La fin de tout. La fin de Majib.
Le policier s’approcha d’elle doucement, mais il savait
que ses mots ne pouvaient plus apaiser rien. Il s’éloigna
lentement, respectant le silence absolu qui enveloppait la
pièce.
Bintou se tourna vers Thiaba, les yeux brûlés par les
larmes. Elle tendit la main, mais rien ne pouvait effacer
cette douleur, rien ne pouvait les sauver de cette réalité
brutale.
Dans le fond, elles n’étaient plus que des ombres, errant
dans un monde qui venait de les dépouiller de tout.
***
Les jours s’étiraient, lourds et interminables, pour Thiaba
et Bintou. Chaque matin, le réveil était une épreuve, une
plongée dans un vide qu’aucune prière, aucune pensée ne
pouvait combler. Thiaba se sentait épuisée, vidée, comme
si la vie avait cessé de couler dans ses veines. La mort de
son fils Majib, enterré à l’autre bout du monde, en
Espagne, la dévorait de l’intérieur. Comment vivre,
quand son propre enfant était parti, englouti par une mer
froide, loin d’elle, sans avoir pu faire justice à ses rêves ?
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Elle se retrouvait seule dans cette grande maison. Bintou,
la seule personne qui pouvait encore lui apporter un peu
de réconfort, venait de moins en moins. Sa mère l’en
empêchait, lui interdisant de fréquenter Thiaba, de la voir.
Alimatou, la tante de Majib, ne venait que rarement,
accaparée par les soucis de son mari malade. Thiaba
n’avait plus personne. Elle errait dans cette maison vide,
en proie à une souffrance dont elle ne pouvait se libérer.
La solitude de Thiaba devenait insupportable, et chaque
jour était un fardeau plus lourd que le précédent. Mais un
jour, en repensant aux derniers mots de son fils, à ses
rêves de quitter ce pays pour un avenir meilleur en
France, quelque chose d’impensable germa dans son
esprit. Elle se souvint de son dernier geste, de son dernier
combat pour la justice : tuer son propre père. Cette
pensée ne l’abandonna plus. Majib, dans sa rage de vivre,
avait voulu venger ses rêves, son honneur, et la
souffrance de sa mère. Thiaba décida alors de continuer
ce que Majib avait commencé. Elle allait tuer Pape
Mbacké, le père de Majib, celui qui, par son abandon et
sa trahison, avait conduit à la perte de son fils. Elle allait
venger Majib, et plus que cela, se venger de l’homme qui
l’avait abusée et brisée.
Chaque jour, elle se préparait en silence. Personne ne
savait ce qu’elle préparait dans son coin. Le poids de la
vengeance pesait sur elle, mais elle ne pouvait plus
reculer. Elle se disait que c’était la seule chose qui lui
permettrait de survivre à cette douleur, la seule manière
de donner un sens à tout ce qu’elle avait perdu.
Pendant ce temps, la vie de Bintou était en train de
prendre une autre tournure. Ses parents, malgré ses refus,
continuaient d’essayer de la marier à un homme de leur
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famille. Ils lui imposaient un “Guèr”, une union arrangée,
mais Bintou refusait catégoriquement. Elle ne pouvait
imaginer un autre homme que Majib dans sa vie. Mais la
pression familiale devenait insupportable. Chaque jour,
son père insistait davantage. Et puis, un jour, Bintou
ressentit une faiblesse étrange, un malaise profond. Son
corps semblait la trahir. Elle se sentit soudainement
épuisée, sans énergie. Inquiète, son père décida de
l’emmener chez le médecin.
Après un examen, le verdict tomba, aussi choquant
qu’inattendu : Bintou était enceinte. Cela faisait presque
deux mois. Cette nouvelle brisa le monde de Bintou.
Comment cela était-il possible ? Un bébé ? Dans son
ventre, il y avait désormais un souvenir de Majib, un
héritage de leur amour, mais aussi une douleur immense
qu’elle n’était pas prête à affronter. Elle se sentait
submergée, perdue, d’un côté un peu heureuse, mais d’un
autre, terrifiée par la réaction de ses parents, surtout de sa
mère, qui ignorait tout de cette histoire.
Le père de Bintou, désemparé, se sentait soudainement
complètement perdu. Il n’avait jamais imaginé que sa
fille puisse être enceinte. Il n’avait jamais connu de petit
ami pour elle, et encore moins un garçon comme Majib.
En entendant la nouvelle, il se demandait si le docteur
avait fait une erreur. “Quand t’es-tu retrouvée enceinte,
Bintou ? Dis-moi que ce n’est pas vrai !” Mais Bintou ne
répondit pas, baissant la tête en silence, le regard fuyant.
Le père, accablé, lui ordonna de se lever, de rentrer à la
maison, qu’ils parleraient de tout cela ensemble devant sa
mère.10
10 Larmes et regrets
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De retour à la maison, le père de Bintou, la voix
tremblante, appela sa femme depuis la porte : « Nogaye ?
Nogaye ! »
La mère, surprenant son mari dans un état de panique, lui
répondit, inquiète : « Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi
cries-tu mon nom comme ça ? »
Le père de Bintou, les yeux égarés, se tourna vers elle
avec une expression de douleur. « Depuis quand Bintou a
un copain, jusqu’à être enceinte ? Tu savais qu’elle avait
un copain, ou tu ne l’as pas surveillée comme il fallait ? »
Il était accablé, dévasté par ce qu’il venait de découvrir,
incapable de comprendre comment il avait pu ignorer
cela.
Nogaye, choquée, ouvrit les yeux grandement, la main
sur sa bouche. « Quoi ? Comment ça ? Bintou n’a jamais
eu de copain. Qui t’a dit qu’elle était enceinte ? »
Les mots de son mari la frappèrent comme un coup de
poignard. Elle ne comprenait pas, se sentait trahie,
perdue. Mais avant qu’elle n’ait le temps de réagir,
Bintou, brisée, coupa la conversation d’un cri empli de
colère. « C’est bon, oui ! J’avais un copain ! C’était
Majib ! Mon meilleur ami que vous m’aviez interdit de
voir parce que vous disiez qu’il était pauvre, que c’était
un ‘Guwël’, et c’est lui le père de cet enfant ! Majib est
mort maintenant à cause de vous, à cause de ce que vous
lui disiez, qu’il était pauvre, qu’il ne valait rien ! » Sa
voix tremblait, remplie de douleur et de rage.
Elle s’approcha de ses parents, les accusant sans détour. «
Majib a voulu prouver qu’il était un homme digne, qu’il
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réussirait malgré tout. Mais à cause de vos jugements, il a
perdu la vie ! Vous êtes responsables de sa mort, et vous
ne le savez même pas ! »
Le père de Bintou, accablé de regrets, s’approcha d’elle
en essayant de la calmer. Il la prit dans ses bras, tout en
lui murmurant des excuses : « Je suis désolé, Bintou. Je
suis vraiment désolé pour Majib, pour tout ce qui est
arrivé. Je t’en prie, pardonne-moi. » Il était brisé, son
cœur lourd sous le poids de sa culpabilité.
Bintou, les larmes pleins les yeux, repoussa doucement
son père. « Non, il est trop tard. Il est trop tard pour des
excuses. Majib est mort, et maintenant, je porte son
enfant. Ce n’est pas un fardeau pour moi, c’est un cadeau,
un héritage. Peu importe ce que vous en pensez, peu
importe ce que vous ressentez. Ce bébé portera le nom de
Majib. »
Ses parents, incapables de trouver les mots justes, se
regardèrent, désemparés. Ils comprenaient, mais ils se
sentaient si coupables, si impuissants. Ils n’avaient pas vu
ce qui était évident aux yeux de leur fille. Le père, d’une
voix brisée, proposa : « On va le faire ensemble. On va
l’élever ensemble. Cet enfant sera notre chance de réparer
ce que nous avons brisé. »
Mais avant qu’il puisse en dire davantage, Bintou,
déterminée, répondit : « Non, ce bébé ne sera pas un
moyen pour vous de racheter vos erreurs. Je vais le porter
seule si je dois le faire. »
Elle se tourna vers la porte, prête à affronter l’avenir
seule. Mais avant qu’elle ne parte, elle ajouta, d’un ton
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résolu : « Je vais le donner un nom, et il saura que son
père était un homme de valeur, peu importe ce que vous
en pensiez. »
Quelques jours plus tard, Bintou se rendit chez Thiaba
pour lui annoncer la nouvelle. Son ventre était déjà
légèrement arrondi, un signe visible de la présence de
Majib qui, malgré sa disparition, continuait d’exister à
travers cet enfant. Quand Thiaba la vit, elle se sentit
envahie par un mélange d’émotions : la joie de savoir que
son fils vivait à travers un autre être, et la douleur de la
perte qui ne la quitterait jamais.
Bintou s’assit en face de Thiaba, l’air grave. Elle prit une
profonde inspiration avant de lui annoncer : « Thiaba, je
suis enceinte. C’est Majib qui est le père. »
Thiaba resta silencieuse un moment, absorbant la
nouvelle. Puis, lentement, un sourire triste se dessina sur
son visage. « Majib… mon fils… Il a laissé un souvenir
ici, à travers toi, à travers ce bébé. » Sa voix se brisa
légèrement, mais elle se força à rester calme. « Tu vas
être une bonne mère, Bintou. Tu vas lui donner tout
l’amour qu’il mérite. »
Mais derrière ce sourire se cachait une rage sourde.
Thiaba savait que l’enfant de Bintou était un symbole, un
lien vivant avec son fils décédé. Et pourtant, dans son
cœur, une douleur immense bouillonnait. Comment
pouvait-elle accepter que Pape Mbacké, le père de Majib,
continue de vivre en paix, sans la moindre culpabilité
pour ce qu’il avait fait à son fils ? Le silence de la justice
face à cette souffrance la rongeait.
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Elle serra Bintou dans ses bras, lui murmurant d’une voix
empreinte d’émotion : « Merci pour ça. Pour ce bébé, tu
me donnes quelque chose d’important, quelque chose qui
va faire vivre Majib dans nos cœurs. » Puis, après une
longue pause, elle ajouta, avec une détermination glaciale
: « Mais je ne vais pas rester là, à regarder Pape Mbacké
jouir de sa vie alors que mon fils est mort à cause de lui.
Je vais faire ce que Majib n’a pas pu faire. Je vais venger
sa mort. »
Bintou, surprise et inquiète, regarda Thiaba sans
comprendre pleinement la profondeur de ses intentions. «
Mais Thiaba, ce n’est pas la solution. » Mais Thiaba ne
l’écouta pas, son esprit tourné vers un seul but : venger
son fils.
Quelques mois passèrent, et l’accouchement de Bintou
arriva enfin. La petite créature, fragile et douce, était le
dernier vestige de l’amour perdu, la dernière trace
tangible de Majib. Thiaba se rendit à l’hôpital, son cœur
battant plus fort à chaque pas. Lorsque Bintou lui confia
le bébé dans ses bras, Thiaba sentit une chaleur l’envahir.
Ce petit être portait en lui une partie de son fils, et c’était
là son unique réconfort.
Elle serra le bébé contre elle, les larmes aux yeux, et
murmura : « Majib, tu es toujours là. À travers lui, tu es
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toujours ici avec moi. » Elle se tourna vers Bintou, d’une
voix tremblante, presque un adieu :
« Bintou… prends soin de cet enfant, je t’en supplie.
C’est tout ce qu’il me reste de Majib, tout ce qu’il nous a
laissé avant de partir… C’est son dernier cadeau, le seul
souvenir vivant de lui. Aime-le de tout ton cœur, protège-
le du monde, qu’il ne connaisse jamais la douleur qui
nous a brisées… Prends aussi soin de toi, Bintou.
Tu sais… Depuis le premier jour où je t’ai connue, je t’ai
aimée comme ma propre fille. Tu as toujours eu une place
dans mon cœur, et aujourd’hui encore, je ressens cet
amour plus fort que jamais. Je suis fière de toi, Bintou,
tellement fière… Et Majib, là où il est, je sais qu’il l’est
aussi. Il aurait voulu te voir heureuse, il aurait voulu être
à tes côtés pour élever cet enfant, mais la vie en a décidé
autrement…
Merci… Merci d’avoir été là, pour lui, pour moi… Merci
d’avoir aimé mon fils quand tout le monde le rejetait…
Merci d’avoir cru en lui quand le monde entier le
méprisait… Tu es une femme en or, Bintou. Et tu mérites
une vie bien plus belle que celle que le destin t’a
imposée.
Ne l’oublie jamais… »
Bintou, sans un mot, la prit dans ses bras, le bébé
reposant tendrement sur ses genoux. Les larmes coulèrent
sur ses joues alors qu’elle tenait Thiaba contre elle. Le
temps semblait suspendu, mais tout était déjà décidé pour
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Thiaba. Elle avait pris sa décision, et rien ni personne ne
pourrait l’en dissuader.
Avant de partir, Thiaba déposa un dernier baiser sur le
front du bébé. Elle se tourna une dernière fois vers Bintou
et lui dit : « Je vais partir. Loin d’ici, de tout ce qui me
fait souffrir. Mais sache que je t’aime, Bintou. Je vais
toujours te porter dans mon cœur, toi et cet enfant. »
Bintou, en sanglotant, murmura : « Non, Thiaba, ne pars
pas. »
Mais Thiaba était déjà en train de quitter la maison, la
porte se refermant doucement derrière elle.
Les jours qui suivirent, Bintou se retrouva seule dans une
tranquillité lourde de sens. Elle s’occupait du bébé, petit
Majib, avec tout l’amour qu’elle pouvait offrir. Chaque
sourire de l’enfant lui apportait un peu de réconfort, mais
aussi un sentiment de culpabilité. Elle se demandait sans
cesse si Majib aurait été heureux de voir leur enfant
grandir dans de telles conditions, sans père et sans la
protection d’une famille soudée. Mais ces pensées étaient
fugaces, car à chaque regard du bébé, elle sentait que la
vie continuait, même dans la douleur.
Un après-midi, alors qu’elle regardait la télévision avec
Majib dans ses bras, un flash spécial vint interrompre sa
tranquillité. Les premières images étaient floues, mais
lorsque la caméra se posa sur la photo de Thiaba, un
frisson parcourut l’échine de Bintou. Elle reconnut
immédiatement l’image de la femme qu’elle avait aimée
comme une mère, son visage marqué par la souffrance.
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La voix du journaliste résonna alors dans la pièce :
« Une femme de 60 ans a tué son propre frère, avant de
mettre fin à ses jours. »
Puis la photo de Thiaba apparut clairement à l’écran,
suivie de l’annonce choquante des détails du drame. Le
journaliste expliqua que Thiaba, après une longue période
de douleur et de souffrance liée à la perte de son fils,
avait pris une décision tragique : tuer Pape Mbacké,
l’homme qui avait détruit sa vie et celle de son enfant,
avant de mettre fin à ses jours.
Le choc fut immense. Le cœur de Bintou se serra, et elle
sentit la terreur l’envahir. Elle savait ce que cela
signifiait. La dernière action de Thiaba, son ultime acte
de vengeance, avait été accomplie. Elle avait fait ce que
Majib n’avait pas pu faire. Mais en accomplissant son
devoir, Thiaba avait choisi la fin, un départ définitif de ce
monde.
Bintou resta pétrifiée, les larmes ne coulant même plus.
Elle se sentait vidée, comme si la vie elle-même s’était
échappée d’elle. Elle comprenait maintenant les adieux
silencieux de Thiaba, les derniers mots prononcés avec
tant d’émotion. Thiaba avait attendu que le bébé naisse
pour lui donner son dernier adieu, avant de partir dans la
souffrance, accomplissant ce qu’elle pensait être sa
mission, mais aussi en laissant derrière elle une famille
brisée.
Le monde semblait s’être effondré autour de Bintou. Elle
prit son fils dans ses bras, le serrant contre elle, et pour la
première fois depuis longtemps, elle pleura, un flot de
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larmes incontrôlables. Elle pleura pour Thiaba, pour
Majib, pour elle-même, pour la tragédie qui semblait les
avoir tous engloutis dans un tourbillon de douleur.
Elle savait désormais qu’il n’y avait plus de retour en
arrière. Thiaba était partie, et avec elle, une partie de son
propre âme. Mais une chose restait : l’enfant, le petit
Majib Bâ . C’était tout ce qui restait d’une époque
révolue, tout ce qui restait de l’amour entre elle et Majib.
Il était son dernier lien avec le passé, avec les rêves brisés
et les espoirs envolés.
Les mois passèrent, et la vie de Bintou devint une routine
marquée par la solitude, les souvenirs et la douleur. Elle
élevait son fils du mieux qu’elle pouvait, mais le vide
qu’elle ressentait ne disparaissait jamais. Elle savait que
rien ne pourrait jamais combler cette absence, ni l’amour
qu’elle portait à Majib, ni les sacrifices que Thiaba avait
faits pour venger son fils.
Majib est parti à jamais, emportant avec lui des rêves
qu’il n’a jamais pu réaliser, des promesses qu’il n’a
jamais pu tenir, des espoirs brisés avant même d’avoir pu
éclore. Il voulait offrir à sa mère une vie digne, la sortir
de la misère, lui faire oublier les larmes et les
souffrances, lui offrir ce qu’une mère mérite : la paix, la
fierté, le bonheur. Mais il n’a jamais eu cette chance. Il
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voulait aussi aimer Bintou librement, sans peur, sans
honte, sans le poids des interdits. Elle était son premier et
son dernier amour, celle qui lui a tendu la main quand
tout le monde lui tournait le dos, celle qui a cru en lui
quand le monde entier l’écrasait. Il rêvait de la voir porter
son nom, de construire une famille avec elle, de voyager
loin, de s’asseoir dans un avion, de regarder la terre
depuis le ciel, de toucher enfin un avenir qu’il croyait
possible. Mais tout cela n’est plus que poussière.
Aujourd’hui, il ne reste plus rien… rien à part un enfant
innocent, un enfant qui ne connaîtra jamais son père, un
enfant né d’une histoire trop lourde pour lui, un enfant
qui grandira avec l’ombre d’un nom qui n’a pas eu le
droit d’exister. Thiaba, elle, n’a pas supporté l’injustice.
La douleur l’a consumée, la haine l’a rongée, et dans son
dernier acte, elle a tué Pape Mbacké, son propre frère, le
père de son fils, avant de mettre fin à sa propre vie. Parce
qu’elle n’avait plus rien à perdre. Parce que sans Majib,
plus rien ne comptait. Parce que la vie lui avait tout pris.j
Et maintenant, il ne reste que le silence… Un silence
lourd, un silence qui hurle l’absence, un silence qui
rappelle que certaines douleurs ne s’effacent jamais.
À vous qui lisez ces lignes, souvenez-
vous de Majib. Souvenez-vous de ce
garçon qui voulait simplement
exister autrement, qui rêvait d’un avenir meilleur, qui
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aimait d’un amour sincère et pur. Il a tout perdu en
croyant que l’ailleurs serait sa délivrance, que la mer
porterait ses espoirs et non son dernier souffle. Mais où
est-il aujourd’hui ? Son corps repose loin des siens, loin
de cette terre qu’il aimait malgré ses souffrances. Ses
rêves sont restés suspendus dans le vide, brisés avant
même d’avoir pu voir la lumière.
Et il n’est pas le seul. Combien de jeunes comme lui ont
pris le large en quête d’une vie meilleure, pour ne jamais
revenir ? Combien de mères comme Thiaba pleurent
aujourd’hui un enfant qu’elles ne reverront plus jamais ?
La mer ne promet rien d’autre que l’incertitude, la
solitude et souvent… la mort. Si vous avez encore la
chance de respirer, d’aimer, de rêver, alors protégez cette
vie. Ne la jetez pas aux vagues, ne la sacrifiez pas pour
une illusion. Il est facile de croire que tout sera mieux
ailleurs, mais parfois, le pire se cache derrière le mirage
d’un espoir.
Et vous, mères qui portez de lourds secrets, sachez que le
silence pèse plus que la vérité. Ce que vous taisez
aujourd’hui peut briser des vies demain. Thiaba a cru
protéger son fils en lui cachant son origine, mais au final,
c’est ce mensonge qui l’a poussé vers l’abîme. La vérité
est parfois douloureuse, mais elle est nécessaire.
N’attendez pas qu’il soit trop tard pour parler, pour aimer,
pour réparer.
Rappelez-vous que chaque épreuve est un test, une leçon
que Dieu place sur notre chemin. Il entend chaque prière,
même si la réponse tarde à venir. Peut-être n’est-ce pas
encore le moment, peut-être vous réserve-t-Il un destin
meilleur. Ne désespérez pas, ne croyez jamais que votre
souffrance est invisible aux yeux du Très-Haut.
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Être en vie est une chance. Ceux qui sont partis trop tôt
donneraient tout pour revenir, même dans la plus grande
des pauvretés. Ne laissez pas le désespoir voler vos jours.
Si la vie est dure, battez-vous. Si elle vous brise, relevez-
vous. Mais ne laissez jamais l’obscurité vous engloutir.
Et si un jour vous doutez, si un jour vous pensez que la
mort est votre seule issue, regardez Death’s Game, ce
film qui rappelle à quel point la vie, même imparfaite,
vaut toujours la peine d’être vécue. Parce qu’en mettant
fin à vos jours, vous perdez tout. Mais en restant debout,
même dans la douleur, il y a toujours une chance que
demain soit meilleur.
VIVEZ, peu importe la difficulté. Car l’espoir existe,
même dans les nuits les plus SOMBRES .
@Bintou Rassoul ✍
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TABLE
- PRÉFACE ……………………….. 09
-
- CHAPITRE - |………………………. 11
- Vie d’avant
- CHAPITRE - ||……………………….. 31
- Second secret
- CHAPITRE - ||| ……………………….. 69
- Débuts des cauchemars
- CHAPITRE - |V……………………….. 121
- Les larme du regrets
- CHAPITRE - V……………………….. 132
- Larmes et douleurs
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