Discours Maria Monaco
Je m’appelle Maria Monaco, et si je parle aujourd’hui, c’est pour qu’on entende
enfin ce que j’ai vécu. Pendant longtemps, je n’ai été qu’un nom dans un dossier,
une femme de plus entre quatre murs. Mais derrière ce nom, il y a une vie, une
souffrance, une histoire.
Je n’ai pas tué, je n’ai pas volé, je n’ai pas trahi. Pourtant, on m’a enfermée. Ce
n’est pas seulement mon corps qu’on a mis en prison, c’est aussi ma voix qu’on a
voulu faire taire. Moi, j’étais une femme brisée, blessée, oubliée. Mais je suis
aussi une femme debout, qui veut raconter ce que c’est, vraiment, d’être une femme
en prison.
Je ne suis pas un symbole. Je suis une réalité. Et aujourd’hui, je veux qu’on
m’écoute.
Pendant dix-huit années, j’ai été privée de liberté, de dignité, de lumière. Dix-
huit années, prisonnière dans une pièce sale, au rez-de-chaussée d’une maison que
je connaissais trop bien : celle de ma propre famille. Ce n’est pas un inconnu qui
m’a enlevée. Ce ne sont pas des criminels masqués. Non. C’est ma mère, ma sœur, mon
frère. Ceux qui auraient dû me protéger, m’aimer, me soigner. Il est vrai, avant
même mon enfermement, j’avais des fragilités mentales. J’étais vulnérable. Mais au
lieu de m’aider, ils m’ont condamnée. Leur crime ? M’avoir enfermée, parce que je
suis tombée enceinte d’un homme de passage. Parce que, pour eux, c’était une honte.
Une disgrâce. Ils m’ont retiré mon enfant. Ils m’ont enfermée dans le noir. Sans
livre, sans télévision, sans contact avec personne. J’étais là, dans les
excréments, les mégots, la saleté, à manger dans une gamelle, comme un animal. Et
pendant ce temps, ma famille touchait une pension pour ma santé mentale. Mais cet
argent, ils ne l’ont jamais utilisé pour me soigner, ni même pour me nourrir. Non…
ils s’en servaient pour payer les études de mon fils, pour acheter mes cigarettes –
trois paquets par jour. Comme si le tabac était la seule chose qu’il me restait. Et
le monde continuait de tourner. Personne ne s’est alarmé. Personne ne m’a cherchée.
Quand la police m’a retrouvée, j’étais muette, brisée, incapable de marcher
normalement. Mon esprit flottait quelque part entre l’ombre et le silence. Mais
aujourd’hui, je suis là. Et je parle. Car ce que j’ai vécu, aucun être humain ne
devrait le vivre.
Cette séquestration n’était pas un acte de protection, mais un acte de violence et
de domination. Une simple réalité de la vie, un événement qui aurait pu être
accompagné, soutenu, compris mais qui a suffi à faire de moi une honte, un fardeau,
une tache qu’il fallait dissimuler à tout prix. Au lieu de me tendre la main, ils
ont préféré m’anéantir. On a préféré me faire disparaître plutôt que de m’écouter.
On a préféré me faire taire plutôt que d’entendre ma détresse. J’étais jeune,
vulnérable, j’avais besoin d’aide et tout ce que j’ai reçu, c’est le silence,
l’enfermement, l’oubli.
Ce que j’ai vécu m’a appris une chose essentielle : personne n’a le droit de priver
une femme de sa liberté. Ni sous prétexte d’honneur, ni sous prétexte d’amour, ni
sous prétexte de protection. Personne ne peut décider pour nous. Ni nos familles,
ni nos traditions, ni même nos erreurs. Avoir des troubles mentaux ou tomber
enceinte n’est pas un crime. Ce qui est véritablement criminel, c’est ce que ma
propre famille m’a fait subir, ce traitement inhumain. Le désaccord familial ne
justifie jamais la privation de liberté. Et pourtant ma vie n’a jamais été entre
mes mains. On m’a imposé mes choix, on m’a puni pour mes sentiments, pour mon
corps, pour mon existence même.
Et cette histoire n’est pas seulement la mienne , si je parle aujourd’hui, ce n’est
pas seulement pour moi. C’est pour toutes celles qu’on a enfermées, isolées,
effacées, sous des prétextes qu’on ose encore appeler respectables. C’est pour
toutes celles à qui on refuse encore, aujourd’hui, le droit d’aimer, de décider, de
se tromper, d’exister pleinement. Ce que j’ai vécu, d’autres le vivent encore. Et
tant que ça durera, je continuerai de parler.
Certains diront et le disent déjà, que ma famille a agi ainsi pour mon bien, que je
n’étais pas capable de faire mes propres choix, que j’étais trop fragile. Mais que
fait-on pour aider quelqu’un qui va mal ? On l’enferme ? On l’attache ? On la prive
de son enfant ? On la réduit au silence ? On la raye de l’existence ? Est-ce ça
soigner ?
Pourquoi ne pas m’avoir tendu la main ? Pourquoi ne pas m’avoir confiée à des
professionnels, à des médecins ?
Non, ce n’était pas de l’amour ou de la protection. Ce n’était pas de l’aide.
C’était un abus de pouvoir. Une manière de reprendre le contrôle sur une femme qui
dérange, qui ne rentre pas dans les cases. Une punition pour avoir osé vivre,
ressentir, exister.
Plutôt que de chercher à comprendre, ils ont préféré me faire taire. Et ça, on ne
peut pas le justifier. Ce n’est ni ma grossesse, ni une quelconque maladie mentale
qui m’a enfermée. Ce qui m’a enfermée, c’est leur réaction. Leur honte. Leur peur
du regard des autres. Et que je salisse l’image de ma famille. Et cette peur-là,
elle n’a rien d’innocent. Elle détruit. Elle enferme. Elle tue.
Aujourd’hui, je ne suis plus enfermée. Mais je porte encore en moi les cicatrices
de ces dix-huit années de silence. On m’a volé ma jeunesse, mon enfant, ma dignité.
Et pourtant, je suis là. Debout. Vivante. Et je parle, non pas pour qu’on me
plaigne, mais pour qu’on ouvre les yeux.
Je parle pour toutes celles qu’on ne voit pas, qu’on n’écoute pas, qu’on juge trop
vite ou qu’on préfère faire taire. Parce que mon histoire, aussi choquante soit-
elle, n’est pas un cas isolé.
Alors je vous demande une chose : n’oubliez jamais que derrière chaque silence, il
peut y avoir une souffrance. Derrière chaque femme qu’on ignore, il peut y avoir
une vie brisée. Et que parfois, la pire des prisons n’a pas de barreaux, mais des
murs faits de honte, de mépris et d’indifférence.
Merci.