Normands et Anglo-Normands : Histoire et Pouvoir
Normands et Anglo-Normands : Histoire et Pouvoir
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sans poursuivre une carrière anglaise. Plusieurs familles perdirent la faveur du roi et, le processus se poursuivit après 1086 (Domesday Book), le phénomène devint
avec elles, leurs possessions en Angleterre : ainsi les Montgommery perdirent-ils secondaire passé le début du XIIe siècle. La réunion de l’ensemble anglo-normand
toutes leurs terres anglaises (1102) à la suite de l’hostilité entre Robert de Bellême et sous Henri II Plantagenêt, et son insertion dans un ensemble beaucoup plus vaste
Henri Ier. Surtout beaucoup de familles enrichies par la conquête, avaient décidé d’en compte tenu des possessions continentales des Plantagenêt, n’entraîna pas une
faire profiter leurs membres et organisèrent leur succession en conséquence, souvent installation massive de continentaux en Angleterre. Pour autant, les travaux de Daniel
en laissant le patrimoine normand à l’aîné et les possessions acquises en Angleterre Power ont montré qu’encore vers 1200 les « magnats anglo-normands s’investissaient
au cadet (ou plus rarement l’inverse). Il en résulta la formation de branches normande dans le lien entre les deux pays » et continuaient à acquérir des terres et des droits en
ou anglaise d’une même famille qui, avec le temps, évoluèrent indépendamment les Normandie (ex. Guillaume le Maréchal en Lieuvin, en Hiémois et près de Dieppe sous
unes des autres. Ainsi Henri de Beaumont, fils de Roger de Beaumont, fit fortune en Jean sans Terre). Inversement, des Normands continuèrent à acquérir des terres en
Angleterre sous Guillaume le Roux et reçut de l’héritage paternel la seigneurie du Angleterre, grâce au service du roi duc, ou en obtenant la main d’une riche héritière.
Neubourg. A sa mort en 1119, ses terres normandes échurent à son fils cadet, Robert Il n’y eut donc pas une aristocratie homogène du monde anglo-normand. Malgré tout,
du Neubourg, qui fit une brillante carrière en Normandie, alors que les terres beaucoup de familles, notamment parmi les plus puissantes, gardèrent longtemps des
anglaises (comté de Warwick) passèrent à l’aîné, Roger, qui fut à l’origine des comtes intérêts et des possessions de part et d’autre du monde anglo-normand. Pour celles-
de Warwick. Un autre fils, Rotrou de Warwick fit une carrière dans l’Eglise normande ci les luttes dynastiques, les ruptures politiques du monde anglo-normand et
comme évêque d’Evreux, puis comme archevêque de Rouen. finalement la conquête française impliquaient des choix difficiles. Les événements de
Beaucoup de barons possessionnés en Angleterre s’y établirent. Certains épousèrent 1204 bouleversèrent la haute aristocratie normande : la plupart des magnats se
des femmes issues de l’ancienne aristocratie anglo-saxonne, ce qui était une manière retirèrent en Angleterre (comtes d’Evreux, de Meulan, de Varenne, d’Aumale, les
de légitimer leur implantation. Ils établirent des fondations religieuses et firent Tosny, les Gournay etc…) et virent leurs terres confisquées par Philippe Auguste :
inhumer en Angleterre, ancrant davantage leur lignée en terre anglaise. Pour seuls les comtes d’Eu et d’Alençon gardèrent leur statut dans la société normande.
certaines familles, les liens avec la Normandie s’amenuisèrent parce qu’elles avaient Ceux qui firent le choix de rester, tout en perdant leurs terres anglaises, profitèrent de
fait fortune en Angleterre alors qu’elles étaient médiocrement possessionnées sur le la victoire capétienne. Si beaucoup de Français reçurent des terres en Normandie
continent (ex. les Dunstanville, originaires du Pays de Caux). Enfin, il faut tenir compte (baillis, familiares ou curiales du roi, capitaines militaires, quelques hauts barons) il n’y
des intérêts locaux de l’aristocratie établie en Angleterre. eu pas substitution de l’aristocratie normande par les nouveaux arrivants : le vide
A l’inverse, certaines familles normandes n’avaient pas participé à la conquête et ne laissé par le départ des grand barons vers l’Angleterre fut comblé par des familles
furent pas par la suite impliquées dans la gestion du monde anglo-normand : c’est le aristocratiques de second rang (Hommet, Tancarville, Taisson….) et à des lignages
cas de la famille des Tancarville, chambellans héréditaires de Normandie. Plusieurs chevaleresques qui avaient été associés au gouvernement des affaires normandes
seigneurs établis aux frontières du duché (ex. en Vexin normand) étaient davantage sous les Plantagenêts.
impliqués dans des alliances françaises que vers l’Angleterre. 2 Les élites ecclésiastiques
L’immigration normande en Angleterre fut pour l’essentiel réalisée avant la fin du Jusqu’au règne du roi Etienne, dans leur grande majorité, les évêques et abbés établis
règne d’Henri Ier (1135) et la réunion de l’héritage anglo-normand par Henri II en Angleterre viennent du continent. Si ces éléments changent à partir d’Etienne,
Plantagenêt ne suscita pas une importante vague de migrants venus du Continent. La nombre d’ecclésiastiques venus de part et d’autre de la Manche font carrière dans
constitution de complexes territoriaux étendus sur les deux rives de la Manche en l’une ou l’autre région. Véronique Gazeau a souligné la place tenue par les Anglais
faveur d’une même famille concerna d’abord la première génération de migrants : si parmi les abbés de Normandie au XIIe siècle (5 cas, à partir des années 1130 surtout,
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correspondant à la remise en ordre d’abbayes) : l’Eglise normande regarde vers ce marins et d’individus plus modestes : le seul survivant était un boucher de Rouen,
pays pour en tirer ses élites. Richard d’Ilchester, évêque de Winchester (1173-1188) nommé Béroud. Le trafic encouragea la vie portuaire, sur des sites déjà anciens, ou
fut désigné « justicier » et sénéchal de Normandie sous Henri II. Richard avait siégé à d’autres qui se développèrent plus récemment (Barfleur, Dieppe ; Southampton,
l’Echiquier anglais et Henri II lui confia en 1176 la tâche de restaurer l’administration Douvres). La famille des Vituli (Le Veel), attestée à partir des années 1140, était
financière de la Normandie. Inversement, les compétences administratives de l’abbé implantée en Normandie (à Caen) et à Southampton, est très impliquée dans les
de Saint-Etienne de Caen, Robert II, lui valurent d’être appelé pour réformer activités maritimes et marchandes reliant les deux rives de la Manche : ils
l’Echiquier d’Angleterre à la fin du XIIe siècle. Les échanges d’hommes et de apparaissent régulièrement dans les sources anglaises (pipe rolls d’Henri II
compétences entre le duché et l’Angleterre autorisent au moins à parler d’un « Anglo- notamment) pour la rétribution de services pour le passage d’individus ou de biens
Norman character » (L. Grant), aux échelons élevés de la hiérarchie ecclésiastique. A entre la Normandie et l’Angleterre (jusqu’à trois fois par an) et continuent à avoir des
la période angevine, même si la plupart des prélats nommés en Angleterre et en liens avec l’Angleterre après 1204.
Normandie sont originaires de ces régions, il reste possible de faire carrière outre- La pierre de Caen fut massivement utilisée en Angleterre, par exemple pour la
Manche : Henri II confia à un Anglais né de parents normands, Gautier de Coutances, reconstruction de la cathédrale et de l’abbaye Saint-Augustin à Cantorbéry, à
le siège archiépiscopal de Rouen (1184-1207) ; Richard Cœur de Lion nomma des Westminster, à Norwich et en de nombreux endroits, principalement à Londres, dans
Normands sur les sièges d’Ely et de Londres et ces évêques amenèrent avec eux des le sud-est et dans l’Est du pays. L’exploitation et le transport de ce matériau ont
clercs qui reçurent des bénéfices en Angleterre. La publication par David Spear, en engendré une activité et un trafic intense de part et d’autre de la Manche dont les
2006, de la prosopographie du clergé cathédral normand est venue également nous Miracles de saint Augustin nous font connaître un protagoniste, Vital de Cantorbéry
rappeler que ce caractère n’était nullement exceptionnel dans les chapitres de (peut-être représenté sur la Tapisserie de Bayeux), chargé d’assurer le transport entre
Normandie, dont plusieurs dignitaires ont pu obtenir, voire cumuler, prébendes ou Caen, Westminster et Cantorbéry pour 15 navires (dont 14 sombrèrent). L’extraction
fonctions dans le duché et en Angleterre. et le commerce de la pierre de Caen ont connu une très forte expansion après la
conquête de l’Angleterre, qui s’est poursuivie à un rythme soutenu aux XIIe –XIIIe
B Participer à l’Empire siècles. Les nouveaux maîtres du pays firent également appel à des maîtres d’œuvre
Si les sources font mieux ressortir le rôle des élites laïques et ecclésiastiques, la et des maçons continentaux habitués à travailler ce matériau.
participation des autres niveaux de la société à la vie du monde anglo-normand n’en Sur le plan économique, l’Angleterre et la Normandie présentaient des similitudes et
est pas moins avérée. Mais est-ce suffisant pour parler d’une intégration anglo- des complémentarités qui liaient les économies des deux côtés de la mer. Côté
normande ? similitudes, on notera l’importance de la circulation monétaire dans les deux régions
En dépit des craintes et des risques qu’elle occasionnait, la traversée de la Manche (mais la composition de la masse monétaire est différente, celle de la Normandie est
était une opération des plus routinières, bien organisée et qui impliquait un grand plus diversifiée), celle également de la fiscalité (directe et indirecte), la densité des
nombre d’hommes et de femmes, acteurs du trafic, marins, passagers. Le célèbre lieux d’échanges et notamment des marchés. La Normandie reçoit de l’Angleterre de
naufrage de la Blanche Nef (25 novembre 1120) coûta la vie à plusieurs dizaines de l’étain et du plomb (sans doute aussi des laines et du cuir) et y expédie de la pierre de
personnes (près de 300 avaient embarqué, dans le navire qui comptait une Caen, du bois, des toiles. Mais il existe aussi des décalages : le moulin à foulon attesté
cinquantaine d’hommes d’équipage) dont le fils héritier du roi et deux autres enfants en Normandie fin XIe siècle et répandu au siècle suivant se diffuse avec un siècle de
d’Henri Ier, un grand nombre d’aristocrates (hommes et femmes - 18 filles, sœurs ou retard en Angleterre (peut-être afin de favoriser la mécanisation de la production
femmes de rois ou de comtes nous dit Orderic Vital -, dont beaucoup de jeunes), de drapière en Normandie, davantage qu’en Angleterre selon M. Arnoux). Par ailleurs des
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sommes importantes prélevées en Angleterre étaient transférées en Normandie, par personne du roi et pouvaient, le cas échéant, influencer ses décisions. Outre la famille
le roi, par les aristocrates laïques ou par les possessions anglaises des établissements royale, on y trouvait d’abord des membres de l’aristocratie anglo-normande, qui est
religieux normands et ce transfert, injecté dans l’économie locale (sous forme majoritaire dans l’entourage royal et semble constituer la base du gouvernement
d’investissement ou de consommation) contribua à la prospérité du duché. Pour d’Henri II et de ses fils. Celle-ci n’a pas l’exclusivité cependant. Le roi avait le pouvoir
autant il faut éviter de considérer les relations économiques entre l’Angleterre et la de faire et défaire les carrières, d’élever des homines novi qui l’avaient servi, « des
Normandie comme exclusives, et exagérément dépendantes ou complémentaires. Il hommes tirés de la poussière » pour reprendre une expression d’Orderic Vital. Sous
serait très exagéré de parler d’une intégration économique anglo-normande : la Henri Ier, ces hommes se recrutaient parmi les hommes qui administraient le fisc
monnaie anglaise (esterlin) circule peu en Normandie ; surtout l’Angleterre comme la royal, parmi les membres de la chapelle royale ou les chevaliers de la familia regis. Le
Normandie regardent aussi vers d’autres horizons économiques : l’hinterland succès ouvrait la voie à l’avancement d’autres membres de la famille. Roger, évêque
économique de Rouen s’étendait sur la région parisienne et il faut ici souligner de Salisbury, homme de confiance du roi Henri Ier, fut le principal ministre du roi, où il
l’importance économique que conserve la vallée de la Seine bien avant la conquête de occupait les fonctions de chancelier et présidait l’Echiquier, deux de ses neveux furent
1204 ; les relations économiques de l’Angleterre avec la Flandre et l’espace rhénan évêques et son fils Athelelm devint trésorier du roi Etienne. Plus tard, Thomas Becket,
comptent visiblement de plus en plus à mesure que l’on avance dans le temps. Il faut était le fils d’un marchand né à Rouen (Gilbert) qui avait réussi dans les affaires à
aussi tenir compte de la prospérité d’autres parties de l’espace plantagenêt : l’Anjou Londres ; Thomas Becket dut sa promotion à Thomas, archevêque de Canterbury qui
et l’Aquitaine produisaient du sel et du vin, qui alimentaient un trafic important, qui recommanda son clerc préféré à Henri II, qui en fit son chancelier.
favorisa l’expansion de villes comme La Rochelle (fondée vers 1130 et qui connaît un Devant tout au roi, ils étaient entièrement dépendants de la faveur royale et très
développement rapide), Bayonne, Bordeaux, Nantes et les échanges avec la vulnérables aux intrigues de cour ou au changement de règne. Geoffroi de Clinton,
Normandie et les îles Britanniques. trésorier et chambellan d’Henri Ier, fut, pour des raisons obscures, accusé de trahison
en 1130 ; Roger de Salisbury perdit la faveur d’Etienne qui le fit arrêter avec l’un de
II Les structures de gouvernement ses neveux (1139). Richard Cœur de Lion fit rembourser des sommes importantes à
A La cour et le service du roi des conseillers de son père accusés d’avoir profité de la familiarité d’Henri II.
Le cœur de la monarchie se trouvait dans l’entourage itinérant du roi. Le roi se En dépit de la compétition et des rivalités, la cour était aussi un lieu où l’on partageait
déplaçait constamment à la fois pour des raisons politiques (pour faire sentir sa un même genre de vie, où se diffusaient les modes et s’étalaient les richesses, et qui
présence) et économiques (en raison du coût que représentait un séjour royal pour la se distinguait par l’importance du patronage de constructions prestigieuses (châteaux,
ville ou la région qui l’accueillait). Les itinéraires royaux ont été calculés par les cathédrales, abbayes, prieurés dotés par la cour). Beaucoup, parmi les courtisans au
historiens, qui ont montré toute l’importance des séjours continentaux, notamment service du roi, notamment sous les Plantagenêts, ont une solide culture acquise dans
en Normandie, des souverains : le duché garde tout au long de période, et davantage les écoles et certains possèdent une culture juridique particulièrement adaptée à
encore sur la fin, une importance capitale dans la géographie du pouvoir tout à la fois leurs fonctions administratives, ou des savoirs techniques en matière comptable et
pour sa position géographique et en raison de la pression militaire accrue sous financière : le trésorier Richard Fitz Nigel avait ainsi étudié à Laon, un des centres les
Philippe Auguste. plus réputés pour l’enseignement de l’arithmétique.
La cour était le lieu de pouvoir par excellence, le lieu où se tissaient des liens culturels, Les mœurs de la cour ont été très critiquées par plusieurs auteurs (ex. Gautier Map ;
politiques, ecclésiastiques et familiaux, un lieu où s’exprimaient également les Giraud de Barri ; Pierre de Blois) qui dénoncent l’arrogance et les méfaits des
solidarités et les rivalités. Les hommes qui la fréquentaient avaient accès à la parvenus, l’instrumentalisation des individus à des fins partisanes, la corruption, la
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concurrence qui oppose les courtisans, les machinations, la flagornerie, le écrit dans des « rôles » (appelés pipe rolls en Angleterre). Il s’agit d’archives en forme
népotisme… Mais la cour est également le lieu où se policent les mœurs et de rouleau dont les pièces de parchemin sont cousues les unes après les autres et
s’élaborent des modèles de comportement d’où sortent au XIIe siècle les codes enroulés autour d’un bâton (le mot « pipe » évoque un tonneau de vin, en raison de
courtois. L’essor et la diffusion de cette culture de cour a indiscutablement rapproché l’importance et de la largeur de certains de ces rouleaux). Le plus ancien conservé
les élites, qui en partagent les valeurs communes, quelles que soient leurs origines. pour l’Angleterre date de 1129-1130 (il y en eut d’autres avant, non conservés) et on
dispose pour ce pays de séries régulières à partir du règne d’Henri II Plantagenêt (à
B Les progrès d’une monarchie administrative partir de 1156) ; concernant la Normandie les « rôles de l’Echiquier » conservés
Les développements administratifs sont liés tout à la fois à la nécessité, pour le roi, de concernent quelques années, à partir de 1180.
gouverner des territoires durant son absence de l’autre côté de la Manche et de Cette documentation financière, ainsi que d’autres documents, donnent une idée
réaffirmer l’autorité du roi-duc. Ils participent également à l’essor de la « monarchie assez précise de la structure et de l’évolution des revenus royaux et ducaux. Le pipe
administrative » au XIIe siècle. roll de 1129-1130 (bien qu’incomplet) montre que le roi dispose de près de 23000 £:
13% proviennent des taxes prélevées par le roi; plus de 40 % provenaient des rentes
1 Les développements institutionnels en Normandie et en Angleterre au XIIe siècle tirées des domaines royaux ou des terres temporairement entre la main du roi ; un
L’administration financière. Une des innovations les plus célèbres est la création de quart de l’exercice de la juridiction royale (ex. amendes, vacances épiscopales) et des
l’Echiquier (finalement mieux connu que la Chambre en raison de la documentation droits sur les vassaux (relief sur la transmission des terres, garde des mineurs…) ; le
conservée). Le terme vient de la table (ou du tapis) utilisée pour effectuer les reste venant des dettes des exercices précédents. Lorsqu’Henri II arrive au pouvoir,
comptes, divisée en plusieurs cases (à la manière d’un échiquier) et dont se servent ces revenus royaux anglais ont diminué plus de de moitié (10500 £) et ils ne
les officiers responsables des finances pour effectuer les comptes, à l’aide de jetons : retrouveront leur niveau du temps d’Henri Ier qu’à la fin du règne. Richard Cœur de
c’est une sorte d’abaque – une table de calcul – sur lequel les sommes représentées Lion (à son retour de croisade) et Jean sans Terre l’augmenteront jusqu’en 1204 dans
par des jetons sont poussées avec un bâton dans des colonnes correspondant aux des proportions modestes (25000£ soit env. 100000 livres d’angevins : 4 la = 1£). La
unités, dizaines, centaines, milliers au fur et à mesure que les comptes progressent). Normandie, en revanche, connaît une véritable « révolution fiscale » (V. Moss) dans
La date (sans doute vers 1110) et le lieu d’origine (Normandie ou Angleterre) de ce les années 1180-1190, notamment sous Richard, qui permet de multiplier par plus de
système sont discutés mais il est possible que la mise en place de cette méthode de 4 les revenus tirés du duché (x 2 : 1180-1195 ; + 350 % 1180-1198). Cela explique sans
comptabilité ait été réalisée par des clercs formés au calcul et en arithmétique à doute pourquoi ce fut un Normand rompu aux affaires financières, Robert, abbé de
l’école de Laon. Toujours est-il que les deux Echiquiers, celui de Normandie et Saint-Etienne, qui fut sollicité par Richard Cœur de lion (1196) pour réformer en
d’Angleterre, resteront séparés, l’un à Winchester, l’autre à Caen. Le fonctionnement profondeur le système fiscal anglais.
de l’Echiquier anglais est assez bien connu grâce au traité appelé Dialogue de D’autres exemples seront développés plus brièvement.
l’Echiquier (Dialogus de Scaccario) écrit vers 1170 par Richard Fitz Nigel (fils de Nigel,
évêque d’Ely, qui avait été trésorier sous Henri Ier). Les agents du duc-roi (ex. sheriffs En ce qui concerne l’administration locale, la Normandie et l’Angleterre conservent
an Angleterre, vicomtes en Normandie), ou tous ceux auquel on a confié des fonctions chacune leurs structures particulières, même si celle-ci évolue et s’il faut prendre
financières (ex. fermiers de revenus), sont tenus de venir rendre des comptes qui sont également en considération, dans les deux régions, la présence des administrations
examinés par les membres de l’Echiquier, qui donnent (ou non) quitus à l’intéressé, seigneuriales et ecclésiastiques.
tranchent les litiges et les conflits entre débiteurs. Les résultats sont enregistrés par
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En Angleterre l’officier local le plus important est le sheriff qui administre une portion la Loi commune qui s’applique à tous les hommes libres du royaume. Tout un
du territoire (ex. un comté ou shire) ou du domaine royal. L’origine de l’institution est ensemble de mesures sont prises pour promouvoir la justice royale (dont le détail
anglo-saxonne. Beaucoup de sheriffs anglo-saxons ont été remplacés par les serait fastidieux) : on réaffirme que le roi est le juge suprême de tous en matière
Normands et les rois anglo-normands cherchent à accroitre l’efficacité de criminelle, tout homme libre qui voit contesté son titre à une tenure peut porter
l’institution : le sheriff reçoit ses ordres du roi par writ (charte en forme de lettre directement l’affaire devant le roi (sans passer nécessairement par la cour
brève (= « bref »)) notifiant les ordres du roi que l’officier peut retourner en écrivant baronniale). Les tribunaux royaux connaissent un grand succès et il fallut créer dès les
comment il a pris les mesures nécessaires ; il doit en principe rendre compte de son années 1170 des circuits de juges royaux (les eyres) pour qu’ils puissent tenir sur place
administration financière devant l’Echiquier. Après un affaiblissement de leur rôle les procès. A côté de l’Echiquier, qui a également des fonctions judiciaires (ex. connaît
sous Etienne, Henri II réorganise l’institution et s’appuie sur les sheriffs pour mettre les conflits liés à la tenure) émerge une autre cour (le Banc commun) qui siège
en place ses réformes administratives et judiciaires. Les offices de sheriff peuvent être régulièrement à Westminster à partir des années 1190 pour examiner les causes
héréditaires, mais à partir d’Henri II ces pratiques disparaissent et le sheriff est choisi civiles. Ce développement de la justice royale empiétait sur les juridictions
par le roi, pour un temps de plus en plus court. Le sheriff pouvait être assisté de seigneuriales et a provoqué aussi des frictions avec l’Eglise (cf. affaire Thomas Becket).
coroners (chevaliers élus par la cour du comté, préparent les affaires judiciaires avec Mais elle permettait aux hommes libres d’avoir accès plus facilement à la justice
le sheriff et en surveillent l’action. En dépit de cela les abus demeurent nombreux, royale et favorisa la diffusion de procédures d’enquête et des jurys (à la place du duel
comme le révèle une enquête sur les sheriffs en 1170. judiciaire ou de l’ordalie), qui étaient déjà connus dans l’Angleterre anglo-saxonne
Les vicomtes (22 en 1172) forment la base de l’administration locale en Normandie. mais dont Henri II va généraliser l’utilisation. Cela permit également le
Au niveau inférieur se trouvent des prévôts, dont la charge est souvent affermée (ex. développement de procédures administratives et judiciaires standardisées et une
pour la perception de certains revenus). Sous les Plantagenêts apparaissent les baillis professionnalisation accrue du personnel.
dont les fonctions se superposent aux vicomtes. D’abord chargés de la perception de En Normandie, le duc se réserve les « plaids de l’Epée » (= il connaît les cas réservés à
l’écuage (taxe remplaçant le service militaire), leurs compétences administratives et la justice ducale : ex. fausse monnaie, attaque de personnes se rendant à la cour, à
judiciaires se développent rapidement au détriment du vicomte. Il s’agit d’abord l’ost ou en pèlerinage), comparable aux « plaids de la couronne » en Angleterre. Des
d’agents itinérants, puis peu à peu le ressort de leur fonction est territorialisé. Dès sessions de la cour se spécialisent pour entendre les affaires judiciaires (en présence
1180, on compte 25 baillis. du duc-roi ou en son absence) : cette tendance déjà amorcée au XIe siècle se
renforce. La cour ducale tient ainsi des assises dans les vicomtés mais son siège se
La Normandie comme l’Angleterre voient une évolution importante de leurs tient régulièrement à Caen dans l’aula (la grande salle : « salle de l’Echiquier »
institutions judiciaires. Les fonctions judiciaires de la cour se développent alors que le construite sans doute par Guillaume le Roux) ou la chapelle Saint-Georges du château.
duc-roi fait prévaloir la justice publique sur les justices privées des seigneurs. La procédure judiciaire connaît également une évolution. On y pratique de moins en
En Angleterre, la cour royale est concernée par tous les conflits intéressant les tenants moins l’ordalie (« jugement de Dieu ») mais, quand c’est possible, on recourt à la
en chef, laïques ou ecclésiastiques. En cas de litige les sheriffs ou les barons font preuve écrite et surtout à l’enquête jurée. Il s’agit alors de constituer un jury de
remonter l’affaire jusqu’à la cour royale, où le roi et ses conseillers tranchent et leur plusieurs personnes, qui témoignent sous serment, de la véracité des faits qu’ils
décision est ensuite communiquée aux sheriffs par writ. Henri II entreprend rapportent (NB : ce n’est pas un jury populaire, chargé de juger). Comme en
d’importantes réformes judiciaires et passe pour le fondateur de la Common Law Angleterre, des juges itinérants circulaient dans le duché, pour tenir des assises dans
(même s’il faut placer son action dans la continuité de celle des rois anglo-normands), les vicomtés deux fois par an.
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On s’accommoda dans un premier temps de la tutelle du prince sur l’Eglise anglo- III Echanges et influences culturelles
normande. Cette position n’était plus tenable au début du XIIe siècle. Un compromis A L’exemple de l’architecture religieuse
laborieusement élaboré amena Henri Ier à abandonner, en 1107, les coutumes les Les Normands apportèrent en Angleterre un nouvel art de bâtir, qui se substitua aux
plus violemment contestées. Le roi-duc céda sur l’investiture laïque, mais continua à traditions anglo-saxonnes, sans les éclipser totalement cependant. Certes, il y avait
exiger l’hommage des évêques et des abbés. Des deux côtés de la Manche, il gardait déjà des influences normandes – mais aussi germaniques – sur l’architecture avant la
un rôle décisif dans le choix des abbés et des évêques. En Angleterre les premières conquête (ex. à Westminster, rebâtie sous Edouard le Confesseur), mais c’est surtout
élections épiscopales libres intervinrent seulement sous le règne du roi Etienne, mais dans les décennies qui suivirent la conquête que l’architecture dite « normande »
cela ne remit pas durablement en cause le droit du roi à choisir les évêques anglais. En devint la norme an Angleterre. L’architecture, comme la construction de châteaux,
Normandie, le pouvoir ducal conserva tout au long du XIIe siècle une influence était un moyen, pour les conquérants de marquer leur emprise et d’indiquer le
déterminante sur le choix des prélats et des abbés. Bon nombre d’évêques, de part et changement politique et culturel connu par l’Angleterre. Des édifices comme la
d’autre de la Manche ont des liens étroits avec le pouvoir royal qui recrute dans cathédrale de Rouen ou l’abbaye aux Hommes (= Saint-Etienne) de Caen influencèrent
l’épiscopat des conseillers, des administrateurs et des diplomates. plusieurs constructions anglaises (ex. plan de Saint-Etienne pour la cathédrale de
Cantorbéry (v. 1070) et celle de Lincoln (1077) ; élévation de la nef dans ces mêmes
Les relations avec Rome étaient un autre point délicat. Henri Ier se montrait réticent à
églises ainsi qu’à Winchester ou Ely etc.). L’un des traits remarquables est le
recevoir les légats pontificaux en Angleterre, estimant que l’archevêque de
gigantisme des bâtiments réalisés, qui en font l’expression d’une architecture
Cantorbéry en tenait lieu et entendait contrôler strictement les relations du clergé
triomphaliste, voire impériale. La taille des bâtiments est ainsi plus imposante que
anglo-normand avec Rome. Les contacts toutefois, s’intensifièrent sous son règne, en
ceux construits en Normandie (ou en Angleterre avant 1070). Winchester, Ely, Bury St
particulier sous l’effet de l’essor de la juridiction pontificale, anticipant une évolution
Edmunds ont ainsi plus de 30m de plus que les églises les plus longues de Normandie
qui s’accentua sous le règne d’Etienne de Blois. Henri II tenta de freiner le mouvement
et son comparables aux principales églises de l’Empire (Spire, Mayence) ou de Rome.
en publiant les Constitutions de Clarendon (1164), dont l’article 8 abolissait l’appel à la
Solidement ancrés dans les traditions architecturales du duché, les édifices construits
curie romaine. La décision appuyait la reprise en main de la juridiction ecclésiastique
après la Conquête ne témoignent pas pour autant d’une imitation servile des modèles
du pays au profit de la royauté, à laquelle Thomas Becket s’opposa avec force. Après
normands mais intègrent des éléments exogènes (Empire, Rome, France du Nord et
le meurtre de l’archevêque, le roi dut y renoncer. Le conflit, à plus d’un titre, était
de l’Ouest, Bourgogne…) qui n’ont pas leur équivalent en Normandie. Des nouveaux
symptomatique des difficultés à établir l’équilibre des pouvoirs et à concilier les
développements architecturaux sont à l’œuvre (ex. à Durham, reconstruite après
aspirations à la réforme portées par la papauté avec le modèle d’une Eglise sous le
1093) en matière de décor, ou de voûte (ex. sur croisée d’ogive, que l’on retrouve à
contrôle du roi. Cependant, en dépit de crises virulentes, l’idéal de collaboration des
Lessay (Manche) et à Durham fin XIe siècle). L’Angleterre d’Henri Ier témoigne d’une
pouvoirs politique et religieux demeura solide et l’une de ses expressions fut le rôle
vitalité et d’une créativité architecturales sans équivalent dans le duché et, surtout,
joué par les ecclésiastiques dans le gouvernement du monde anglo-normand.
qui doivent peu aux influences normandes. Ces divergences s’accentuèrent dans le
Globalement les rois anglo-normands et plantagenêts eurent le soutien de leur courant du XIIe siècle et les édifices gothiques bâtis en Angleterre et en Normandie
épiscopat, aussi bien en Angleterre qu’en Normandie : les évêques restèrent fidèles témoignent de partis architecturaux de plus en plus dissemblables. Si les deux
dans les moments de crise, lors de la révolte de 1173-1174 et même l’affaire Becket architectures témoignent de fortes influences françaises, celle de l’Angleterre fut
n’a pas abouti à une rupture en roi et les évêques. davantage ouverte sur l’extérieur et trouva son inspiration en France du Nord et de
l’Est, alors que les architectes ou commanditaires normands étaient plus étroitement
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liés à l’Île de France. Des similitudes, traduisant des relations artistiques entre la Il faut enfin noter que la langue anglaise emprunta beaucoup au français (mots
Normandie et l’Angleterre, s’observent encore mais ne semblent pas devoir être d’origine française soulignés, avec leurs équivalents d’origine saxonne entre
qualifiées autrement que d’ « accidentelles » (L. Grant). parenthèses) :
« While the assimilation of English words into Anglo-Norman remained local and
limited, that of Anglo-Norman into English was to be wholesale, systematic and
B La langue et la création littéraire
profound – so much to that there is scarcely (hardly) a sentence (string of words) in
En Angleterre, trois langues principales étaient utilisées. Outre le latin, l’anglo-
current (everyday) English that does not indicate (show), or is testimony (bears
normand (= issu du Français parlé sur le continent, notamment en Normandie), parlé
witness) to the profound (deep) and enduring (lasting) imprint from Anglo-Norman
par les nouveaux venus et l’anglais qui demeurait la langue de la majorité de la
that remained (stayed) a feature (hallmark) of our language (tongue) since the end of
population. On estime qu’environ 15000 continentaux étaient installés en Angleterre
the twelfth century » (I. Short)1.
à la fin du XIe siècle, soit à peine 1% de la population (env. 1,75 million ; les chiffres
On peut noter également une diffusion rapide des noms continentaux dans la société
étant variables selon les estimations). Dans leur immense majorité, les populations
anglaise, aux différents niveaux de la hiérarchie sociale, y compris la paysannerie : un
d’origine anglo-saxonne ne parlaient que l’anglais ; alors que l’anglo-normand était la
document domanial de Bury-St-Edmund daté des alentours de 1100 montre que les
langue de l’élite. On a conservé peu de textes en anglais (alors qu’avant la conquête il
paysans ont adopté des noms tels que Robert, Guillaume, Hubert, Richard, ce qui
y avait une littérature en langue anglo-saxonne), probablement en raison de l’absence
dénote, selon C. Clark, une apparente absence de réaction « nationaliste » aux
d’un patronage littéraire qui aurait favorisé cette langue : il faudra attendre la
modèles culturels importés par les nouveaux venus. Les descendants de nombreux
seconde moitié du XIVe siècle pour voir s’affirmer l’anglais comme langue littéraire.
Anglais adoptèrent les nouvelles traditions culturelles (ex. noms personnels, méthode
L’anglo-normand était la langue de l’élite du royaume mais cette élite était
de guerre continentale)
probablement bilingue dès les années 1130 et il est probable que pour beaucoup
l’anglais était la langue maternelle dès les années 1170 (selon Ian Short). La
C Une culture des élites ?
conservation de la langue française contribuait à établir une distinction culturelle
L’Angleterre et la Normandie participèrent à l’élaboration de modèles culturels,
(sans doute plus qu’ethnique) et il en fut ainsi jusqu’au XVe siècle (le premier roi
largement relayés par la cour et les élites aristocratiques. Sans doute s’agit-il là d’un
s’exprimer en anglais fut Henri IV qui monta sur le trône en 1399 !). Cette langue
phénomène européen, qui dépasse largement le cadre anglo-normand et même
anglo-normande a développé ses propres caractéristiques dialectales qui la
plantagenêt. C’est dans le monde anglo-normand que s’élaborent le mythe et la figure
distinguent du français parlé sur le continent. C’était également une langue juridique
littéraire du roi Arthur, d’abord sous la plume de Geoffroi de Monmouth, auteur de
et une langue littéraire dont il faut souligner la créativité (c’est en anglo-normand
l’Historia regum Britanniae (1136-1138) puis par la traduction/adaptation qu’en fit le
qu’on réalisa la première chronique rimée en langue vernaculaire (Gaimar, Estoire des
Normand Wace une vingtaine d’années plus tard dans le Roman de Brut. En
Engleis, v. 1136) et d’autres types d’œuvres en langue vernaculaire) : il ne s’agit pas
réécrivant l’histoire anglaise autour de la figure d’Arthur, Geoffroi donnait aux
simplement une langue importée mais aussi l’expression d’un dynamisme culturel
« natifs » bretons un héros national incarnant la résistance à la domination étrangère
véritable qui trouva alors à se développer en Angleterre. L’usage de cette langue était
et à la classe chevaleresque anglo-normande un roi breton dont ils partageaient les
essentiel pour toute personne (même si elle n’avait pas ou plus d’attaches
1
continentales) appartenant à l’élite ou qui souhaitait en faire partie, pour participer au « Alors ue l’intégration de mots anglais en anglo-normand demeura local et limité, celle de l’anglo-
normand à l’anglais a été massive, sytématique et profonde, à tel point qu’il n’est guère une phrase de
gouvernement, pour les affaires juridiques, fréquenter les milieux cultivés.
l’anglais de tous les jours qui n’indique ou ne témoigne de l’empreinte profonde et durable de l’anglo-
normand, qui reste une caractéritique de notre lalngue depuis la fin du XIIe siècle »
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valeurs chevaleresques et par lequel ils pouvaient s’intégrer à l’histoire du pays qui XIIe siècle. Le mot porte peut-être la marque d’une distinction croissante, et de plus
était devenu leur patrie d’adoption. L’œuvre de Geoffroi de Monmouth avait en plus ressentie à partir des années 1130-1140, entre les Normands originaires de
rapidement circulé en Normandie, où dès 1139 l’historien Henri de Huntingdon la Normandie et ceux nés en Angleterre. Il n’est donc sans doute pas le signe d’une
découvrit lors de son passage Bec-Hellouin. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, les identité collective anglo-normande. Certains auteurs du XIIe siècle mettent en avant la
Plantagenêts utiisèrent la légende arthurienne à des fins idéologiques. fusion des deux peuples. Ainsi Richard Fitz Nigel, trésorier d’Henri II, dans les
Se développe la figure du « chevalier lettré », pas uniquement pour des raisons Dialogues de l’Echiquier écrit-il « leurs nations sont si mélangées qu’on peut à peine
pratiques, liées à la participation au gouvernement ou à l’administration. Robert de établir, du moins pour les libres, qui est anglais de naissance et qui est normand ».
Gloucester, fils illégitime d’Henri Ier protégeait Guillaume de Malmesbury, Geoffroi de Aelred de Rivaulx souligne que la prophétie d’Edouard le Confesseur, sur le point de
Monmouth et Geoffroi Gaimar. Les jumeaux de Beaumont, Robert comte de Leicester mourir, décrivant un arbre coupé qui se reforme et refleurit, illustre la fusion des
(m. 1168) et Galeran de Meulan (m.1166) avaient reçu une éducation soignée au Normands et des Anglais. Pour autant cet idéal de cohésion, qui reflète sans doute la
monastère d’Abindgon et étaient réputés pour leur culture. Les dames n’étaient pas propagande royale, n’implique nullement une fusion des identités normandes et
en reste, Constance, épouse Raoul Fitz Gilbert était la commanditaire de Geoffroi anglaises en une seule entité, qui restent au contraire distinctes.
Gaimar.
Il faut donc bien distinguer la Normandie etl’Angleterre en dépit de leur histoire
commune. La conquête plantagenêt vint accentuer cette différenciation, toutefois la
IV IEpilogue : une identité anglo-normande est-elle possible ?
place de la Normandie dans l’ensemble angevin reste encore l’objet de discussions. L.
Il convient au préalable de rappeler la flexibilité des identités médiévales et la
Musset a développé l’idée que, dans le couple anglo-normand, il y aurait eu un
possibilité, pour les hommes du temps, de se définir (ou d’être définis) différemment
renversement à l’époque plantagenêt, en faveur de l’Angleterre, et ce changement
selon les circonstances, les opportunités et les perceptions individuelles. Plusieurs
aurait contribué à une désaffection des Normands pour l’idée anglo-normande,
historiens du mondes anglo-normands au XIIe siècle étaient d’ascendance double,
facilitant d’autant le rattachement du duché au moment de la conquête plantagenet.
normande (ou continentale) et anglaise. Orderic Vital, dans le prologue du livre V de
Cette hypothèse est discutée. Pour M. Aurell, la faible résistance de la Normandie à
son Histoire ecclésiastique, rappelle qu’il était né (1075) d’un père français (originaire
Philippe Auguste traduit peut-être un certain éloignement de l’aristocratie envers un
d’Orléans, Odolerius) et d’une mère anglaise. Elevé dans le Shropshire, il quitta
roi devenu plus anglais ; la fascination intellectuelle et les modèles culturels venus de
l’Angleterre à 10 ans envoyé par son père pour venir en Normandie où il fit toute sa
France auraient également distendu les liens entre les élites normandes et Jean sans
carrière à l’abbaye de Saint-Evroult où il mourut vers 1142 ou peu après. Orderic fut le
Terre d’autant plus que les maladresses du roi en auraient encore accru
plus grand historien de la Normandie au XIIe siècle ; sur la fin de sa vie, il se définit
l’impopularité. Cependant, D. Power invitait à ne pas considérer l’histoire du duché
comme angligena, en mettant en avant son origine anglaise. Henri de Huntingdon,
après 1144 seulement comme un épilogue de la grandeur normande et ses
son quasi contemporain (v. 1088-1154) auteur de l’un des chefs d’œuvre de
observations peuvent être confortées par l’examen des itinéraires royaux, des chartes
l’historiographie anglaise (Historia Anglorum), avait également une double
royales, le rôle des évêques normands. Il a souligné également les liens très forts qui
ascendance, d’un père normand et d’une mère anglaise et se considérait lui aussi
unissaient les Plantagenêts, notamment Richard, à la Normandie, la force que
comme un anglais.
conservait, même après 1204, l’idée que la principauté devait être gouvernée par des
« Anglo-normand » est un néologisme utilisé depuis le début du XVIIIe siècle.
ducs, l’attachement des Normands aux institutions ducales, notamment judiciaires
L’expression n’existe pas au Moyen Age, ou plus exactement on rencontre une forme
(Echiquier, juges itinérants). L’étude de M. Billoré sur l’entourage de Richard Cœur de
approchante (Normananglorum) dans la Chronique de Warenne, rédigée au milieu du
Lion montre à l’évidence que l’aristocratie normande y jouait encore un rôle
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