0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues55 pages

Mathilde : Amour et Nature en Émotion

Le texte présente une scène romantique entre Mathilde et Alphonse, qui se promènent dans un parc paisible, exprimant leur bonheur et leur amour profond. Mathilde évoque sa volonté de quitter sa patrie pour suivre Alphonse au Portugal, tandis qu'ils partagent des réflexions sur la vie, l'amour et la mort. Leur échange révèle une connexion émotionnelle intense, soulignant la force de leur amour et leur désir de vivre ensemble malgré les défis.

Transféré par

Vanessa Vani
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues55 pages

Mathilde : Amour et Nature en Émotion

Le texte présente une scène romantique entre Mathilde et Alphonse, qui se promènent dans un parc paisible, exprimant leur bonheur et leur amour profond. Mathilde évoque sa volonté de quitter sa patrie pour suivre Alphonse au Portugal, tandis qu'ils partagent des réflexions sur la vie, l'amour et la mort. Leur échange révèle une connexion émotionnelle intense, soulignant la force de leur amour et leur désir de vivre ensemble malgré les défis.

Transféré par

Vanessa Vani
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

LAURE JUNOT D’ABRANTÈS

Mathilde

BeQ
Laure Junot d’Abrantès

Mathilde

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 1335 : version 1.0

2
Mathilde

Édition de référence :
Paris, Dumont, Éditeur, 1838.

3
... Lorsque je marche ainsi doucement avec toi
sous ces arbres dont le feuillage est si beau, en
admirant cette nature si belle qui semble sourire à
notre bonheur ; lorsque je sens en moi une
émotion si douce en m’appuyant sur ton bras, que
quelquefois j’éprouve une faiblesse au cœur pour
sentir trop vivement, alors des larmes coulent de
mes yeux et viennent doucement rouler sur mes
joues !... Ces larmes sont précieuses, n’est-ce pas,
devant Dieu ?... car elles sont l’expression d’un
bonheur comme jamais je ne croyais que
l’homme pût en ressentir... Pleurer ainsi !... mais
n’est-ce pas la félicité des anges ! Dis-moi si je
suis insensée de comprendre la vie comme hier
encore je la voulais faire accepter à cet être qui ne
voit que du malheur dans l’existence ?... Je vois
mes jours resplendissants d’une joie de l’âme
tellement lumineuse que je crois pouvoir défier la
souffrance !... Oh ! oui, je suis heureuse !... bien
heureuse !... Et toi, mon ami, éprouves-tu aussi ce
bonheur qui fait ainsi pleurer de joie ?

4
La voix qui proférait des paroles était celle
d’une jeune femme qui marchait lentement,
appuyée sur le bras d’un jeune homme, dans les
allées d’un beau parc solitaire, dont les points de
vue les forçaient à chaque pas de s’arrêter pour
contempler une scène belle et riche dans ses
mouvements, et pittoresque au point de ne
regretter, en admirant des tableaux aussi variés,
ni la Suisse ni les Pyrénées... Le terrain avait été
arrangé de manière à profiter des accidents
naturels, et ceux que formaient les détours d’une
petite rivière qui rencontrait dans sa course
plusieurs rochers encore nus qu’on y avait laissés
avaient été tellement heureux, qu’on se croyait
dans une province éloignée de Paris, au milieu
des Vosges, dans la belle Auvergne, ou bien
encore dans les environs de Tarbes ou de Pau !...
Et cependant on n’était qu’à huit lieues de Paris ;
mais la solitude animée de ces beaux lieux... mais
le silence de la campagne n’est troublé que par
ces bruits des champs dont le son, loin
d’interrompre votre rêverie, contribuerait, au
contraire, à la redoubler et à la rendre si douce,
qu’on ne retrouve jamais à la ville ces

5
impressions profondes qu’on a ressenties devant
le spectacle imposant des grandes œuvres de
Dieu !...
La jeune femme et le jeune homme qui se
promenaient dans le parc de Juliers étaient bien
faits pour apprécier le spectacle qu’ils voyaient se
dérouler à leurs yeux comme un magnifique
panorama, du haut de la colline où était la partie
la plus ombreuse du parc, et dans laquelle ils se
trouvaient... Près d’eux était une cascade formée
par la petite rivière dont j’ai parlé, et qui se
précipitait en formant ce bruit soutenu et agréable
de l’eau éprouvant une résistance... Derrière les
deux jeunes gens était un bois de châtaigniers et
de chênes, dont les arbres séculaires donnaient un
ombrage mystérieux que quittaient avec peine
deux êtres vivant de leur amour et ne voyant dans
le monde que cet amour et ses joies... La jeune
femme s’arrêtait quelquefois pour regarder
l’homme qui la soutenait, et qui à son tour ne
songeait plus à cette nature qu’ils admiraient
tout-à-l’heure... Alors il la rapprochait de lui et la
serrait contre sa poitrine avec une émotion
qu’attestaient les battements répétés de son cœur.

6
Arrivés au bord d’une esplanade dominant le
vallon qui était en bas du château, et qu’on allait
rejoindre par la partie inférieure du parc, ils
s’arrêtèrent et demeurèrent en silence à écouter le
bruit doux et mesuré de la rivière, qui, maintenant
sur une pente douce, coulait avec moins de
fracas... Dans ce moment la lune se levait à
l’horizon, et ses rayons perçaient au travers des
masses de feuillage que formaient les beaux
chênes et les châtaigniers du bois... Le jour était
tout-à-fait tombé ; on n’entendait plus dans la
vallée que ces bruits si bien en harmonie avec la
campagne, l’aboiement lointain d’un chien, la
voix d’un pâtre qui rentre avec le troupeau, les
clochettes des vaches et des chèvres... la chanson
d’une paysanne : tous ces bruits se réunissaient
pour ajouter au charme d’une soirée dans la
campagne... la jeune femme en fit la remarque.
– Ah ! dit le jeune homme, dont les beaux
yeux noirs s’animèrent à la pensée qui venait le
frapper... que je voudrais être en ce moment avec
toi, Mathilde, dans la vallée de Cintra !... au
même moment du coucher du soleil, lorsqu’il se
plonge dans la mer, et qu’on aperçoit dans le fond

7
du tableau cette dernière scène du jour qui
complète l’enchantement de la plus belle
nature !... Ô ma patrie !
Et le jeune homme laissa retomber sa tête sur
l’épaule de Mathilde et pleura...
– Alphonse ?... s’écria Mathilde ; Alphonse,
ne parle pas ainsi !... Veux-tu me faire mourir de
douleur, lorsque tout-à-l’heure je me sentais
mourir sous le poids de mon bonheur ?... que
veux-tu ?... pourquoi pleurer ?... tu regrettes ta
patrie ?... veux-tu que nous allions la
retrouver ?... Dis un mot, et ma fortune sera
réalisée en un jour, et dans trois nous partons
pour le Portugal...
Elle poursuivit :
– Qu’importent les révolutions !... nous irons
dans cette belle province de Minrho, ou bien dans
les environs de Coïmbre, sur les bords du
Mondego, près de cette Quinta de los Lagrime où
Inès de Castro fut payée par la mort de l’amour
qu’elle avait pour don Pedro... là, où elle eut le
bonheur de confesser son amour. Oh ! comme
j’admire et envie la félicité de ces premiers

8
martyrs chrétiens qui donnaient leur vie pour
prouver la vérité de leur croyance comme je
voudrais être appelée à donner ma vie pour
prouver mon amour ! Parle, mon Alphonse ; je te
le répète, dis un mot et nous partons pour le
Portugal !...
Alphonse ne songeait plus au Portugal... il
était plongé dans une extase enivrante en
écoutant ces paroles d’amour qui le transportaient
dans un ciel inconnu !... Eh quoi ! dit-il d’une
voix émue, tu quitterais pour moi ta patrie, ta
famille, ce monde où tu es adorée, tes amis !
– Ma patrie !... elle est où tu vivras !... ma
famille... je n’ai que mon père... il lui reste mon
frère pour le soigner s’il avait besoin de soins...
mes amis !... en est-il un seul, quelque dévoués
qu’ils soient, qui puisse être ce que tu es pour
moi ?... En est-il un seul qui puisse me donner
une partie du bonheur que tu me donnes ?... le
monde !... mais c’est une raillerie, mon ami ! le
monde !... Ah ! ce n’est certes pas à lui que je
sacrifierais une seule minute de ce bonheur
paisible même que je goûte en ce moment près de

9
toi... Je sens en te parlant seulement une joie de
cœur que toutes celles du monde ne me
rendraient pas. Non, non, en te disant que je suis
prête à quitter la France pour te suivre en
Portugal, je ne te dis que la vérité de mon âme...
crois-moi, mon Alphonse !
– Oh ! je te crois, répondit le jeune proscrit en
s’inclinant sur les mains de Mathilde et les
mouillant de ces larmes qui font tant de bien !
Oui, je te crois !... que veux-tu que je te dise,
moi, à cette preuve d’un amour comme jamais un
cœur de femme en donna une ?... il y a dans nos
deux vies, ma chère âme, il y a un rapport
intellectuel tellement puissant, que je crois
qu’elles tiennent l’une à l’autre !... Oui, je crois
que, le jour où tu cesserais de vivre, je mourrais
aussi... Quelle fête d’amour ce serait, Mathilde !
mourir ensemble... jeunes, pleins de vie !... pleins
de cet amour qui double les forces... Tiens, hier
on racontait la mort de ces deux jeunes fiancés
qui moururent au bal de l’ambassadeur
d’Autriche... on les plaignait ; moi, j’envierais
presque leur sort !... Mourir ainsi à côté l’un de
l’autre !... en un instant !... mais c’est le bonheur

10
le plus grand, le plus entier !... Et ce bonheur
n’est précédé d’aucune douleur, d’aucun reproche
de conscience ; c’est la main du Seigneur qui
s’est appesantie sur nous et qui nous a retirés de
ce monde... c’est la voix du Seigneur qui nous a
appelés à lui !... c’est la volonté du Seigneur qui
nous a retirés avant d’avoir achevé le sillon qu’il
nous a ordonné de tracer. Oh ! non, certes, je me
serais pas plaint si, dans cette foule désespérée,
j’eusse été frappé de mort dans tes bras... et tu ne
m’aurais pas survécu, comme je ne t’aurais pas
survécu non plus... je n’aurais souffert qu’en
songeant à ta souffrance, car c’est une mort
douloureuse, dit-on...
Mathilde s’était arrêtée, sa tête s’était pensée
sur l’épaule d’Alphonse... ses yeux pleins de
douces larmes s’étalent levés sur lui et le
contemplaient avec un amour si profond que le
jeune homme fut obligé de détourner les siens
pour éviter cet œil noir plein d’amour et de feu
qui s’appuyait sur le sien ; la sensation était trop
vive.
– Parle encore, lui dit-elle tout bas...

11
– Eh ! que veux-tu ? Que je te dise que je
t’aime ?... mais, ma chère vie, ne te le répété-je
pas à chaque instant sans parler ?... Est-ce que
mes yeux, quand ils te regardent, ma main en
serrant la tienne, mon pied s’il rencontre le tien,
tout ce qui peut rapprocher mon être de ton être,
n’est pas pour moi une joie, une fête du cœur, un
délice de l’âme ?... Enfin, si le bonheur complet,
entier, sans amertume dans le breuvage qui donne
la félicité, était jusqu’à présent le sujet d’un
doute, il ne l’est plus pour moi, Mathilde... oui...
je sens à présent qu’on peut être complètement
heureux !... on ne peut l’être que par l’amour ! ce
n’est que lui qui donne ce bonheur enivrant qui
endort toutes les peines, voile toutes les douleurs
et ne parle que le langage du cœur ; c’est le
bonheur comme jusqu’à ce jour je le comprenais ;
voilà comment j’ai tenté mille fois de l’obtenir, et
jamais il ne venait à ma voix... J’aimais, j’étais
aimé ; mais ce n’était pas de cet amour que je
sens aujourd’hui me donner : une autre vie... Je
crois que tout ce qui est en moi vient de ton âme,
comme toi-même tu ne sens que par la mienne,
n’est-il pas vrai, Mathilde ?

12
– Oui, murmura Mathilde d’une voix faible.
– Tu ne m’écoutes pas, mon amie ?
– Moi !... parle, Alphonse.
– Je n’ai rien à dire pourtant... et il me semble
que j’ai une foule de choses à te raconter... et puis
je ne sais comment cela se fait, je n’ai plus
qu’une pensée quand je suis auprès de toi, une
idée, c’est toi, toujours toi, et jamais une autre
chose que toi...
Et il la serra contre sa poitrine.
– Et toi, Mathilde ?... parle-moi... que voulais-
tu me dire tout-à-l’heure ?
– Rien... je suis aussi comme toi... Je veux
aussi te parler, et puis je te regarde, mon âme va
chercher la tienne dans ce regard... Je descends
dans ton âme, mon cœur se fond dans ton cœur...
et si je veux parler alors, ma bouche est muette,
ma langue ne sait qu’un nom, je ne puis avoir
qu’une pensée, cette pensée intime qui ne me
quitte jamais et prouve qu’il y a une âme dans
notre corps d’argile, car elle seule peut donner un
sentiment absorbant tout ce qui n’est pas lui, et ne

13
sachant enseigner la vie qu’en aimant et se
donnant tout à lui. Alphonse !... je t’aime !...
Comme je voudrais te répéter ces douces paroles
sur les bords du Mondego, dont les rivages,
bordés de lauriers roses, sont parfumés par les
fleurs de l’oranger ! dont les eaux claires
rafraîchissent le vent brûlant de ta contrée de feu,
et rendent tiède son air suave et odorant !...
Et la séduisante créature se mit à réciter de
beaux vers du Camoëns avec un accent tellement
pur, même dans ses défauts, qu’Alphonse
transporté se jeta à ses genoux en pressant ses
mains contre son cœur, sur ses yeux mouillés de
larmes, et lui disant de ces mots incohérents qui
révèlent plus l’amour que tous les discours
étudiés des amants qui aiment par croyance et
non par conviction ; de ces hommes qui ont
entendu dire que l’amour rendait heureux, qui
même en ont encore le souvenir, mais qui
l’ignorent et ne savent pas comment cet amour
frappe au cœur... Ils savent seulement qu’il rend
heureux... alors ils s’en vont le demandant à
toutes les femmes, et pour eux-mêmes ils essaient
de se mettre un amour au cœur... ils cherchent

14
une affection pour ranimer ce pauvre cœur frappé
de mort... mais le sommeil de la tombe est
éternel !...
Alphonse n’était pas ainsi ; oh combien il
souffrait quand le doute seulement apparaissait
dans les yeux de Mathilde !... Il aurait voulu lui
donner son cœur à garder pour qu’elle y vit tout
ce qu’il contenait d’amour et de reconnaissance
pour elle... d’amour et de joie d’être aimé !...
Comme ils étaient ainsi absorbés dans cette
contemplation profonde l’un de l’autre, tandis
qu’Alphonse admirait Mathilde, car en effet elle
était charmante ainsi éclairée par la lune,
l’horloge du village sonna lentement dix coups
qui se prolongèrent sur les voûtes de feuillage du
bois...
– Dix heures ! s’écria Mathilde.
– Eh bien que nous importe ?... nous sommes-
nous aperçus de la longueur du temps ?...
Mathilde, je suis sûr que nos amis, qui ont voulu
aller chercher une distraction à l’Opéra et quitter
Juliers pour aller regarder les toiles peintes de la
Vestale, ne sont pas aussi heureux que nous !

15
– Je le crois bien !... mais il faut rentrer et
donner les ordres pour que le souper soit prêt
quand mon père arrivera... car ils nous ont
prévenus qu’ils partiraient après l’acte de l’Autel
et le duo de madame Branchu. Ainsi il ne faut pas
perdre de temps, mon ami.
Les deux jeunes gens descendirent la colline
en courant et se tenant embrassés... Ils riaient de
ce rire joyeux qui fait toujours tant de bien, mais
surtout quand on est heureux !... Ce n’est pas une
distraction alors, ce n’est pas une nouvelle
douleur quand il faut retomber dans des
souffrances seulement suspendues !... le bonheur
d’amour a cela de doux surtout qu’il double
toutes les autres jouissances ; outre celles qu’il
vous donne lui-même, il embellit toute votre vie
par ses reflets. Vous êtes facile dans vos
relations, vous voudriez faire jouir tout ce que
vous voyez de cette joie qui vous inonde le cœur ;
vous voudriez inviter le monde entier à vos fêtes
si belles et si lumineuses !... Oh ! oui, le bonheur
du cœur par l’amour est celui qui fait le bonheur
de la vie...

16
– Hâtons-nous, répétait Mathilde, mon père
sera arrivé... et il ne me trouvera pas...
– C’est impossible, disait Alphonse ; il y a
quatre lieues de Paris ici, et certes vos chevaux
ont beau être lestes et rapides, ils ne peuvent faire
l’impossible, c’est de mettre moins d’une heure
pour venir de Paris à Juliers...
– Vraiment !... mais c’est égal, courons...
Et la jeune et ravissante créature, cessant
d’être la femme dominée par la passion, fondant
tout son être dans un regard, ne pouvant soulever
sa tête affaissée sous le poids du bonheur,
maintenant joueuse, rieuse, quoique toujours
aussi aimante, offrait une autre femme à aimer à
celui qui ne vivait que pour elle. C’était bien la
même personne, c’était la même taille petite mais
élégante ; c’étaient les mêmes épaules d’une
carnation fraîche et suave, cette même bouche,
ces mêmes yeux, ces cheveux noirs et abondants,
lustrés et fins ; c’était entièrement Mathilde enfin,
mais Mathilde dans une sœur jumelle, offrant sa
ressemblance, et sans donner exactement les
mêmes sensations. Ses yeux noirs, vifs

17
maintenant, pétillants d’esprit, rient avec sa
bouche, dont les lèvres roses s’entrouvrent à
chaque instant pour rire et laisser voir deux
rangées de dents blanches et perlées qui semblent
être placées avec la main tant elles sont
régulières. C’était bien d’elle que M. de Ségur
pouvait dire qu’elle mettait son collier dans sa
bouche... Sa taille, quelques moments auparavant,
était abandonnée mollement et se laissait aller à
ce balancement créole qui lui donnait tant de
grâces : maintenant cette même taille se
redressait gracieusement et donnait une sorte
d’étrangeté à sa démarche. On croyait voir une
jeune Cadicienne se disposant à danser le boléro
ou plutôt le londou...
Pour plaire à son ami, elle avait appris le
fandango et le boléro... elle avait voulu le
surprendre, et elle prenait ses leçons en secret. Un
soir, Alphonse arrive, et, contre l’habitude de
chaque jour, Mathilde n’était pas là pour le
recevoir...
– Madame va venir tout-à-l’heure, monsieur le
comte, dit mademoiselle Agathe, femme de

18
chambre de la comtesse de Cissey...
– Est-elle malade ?
– Non, monsieur le comte, grâce à Dieu.
– Mais il me semble entendre... je ne me
trompe pas... c’est bien un air de menuetto
fandango !... mais non !...
Et le comte se troublait... Tout-à-coup la porte
du petit salon où il était s’ouvre en entier, et lui
laisse voir Mathilde habillée d’un costume de
maja1 le plus ravissant du monde, et qu’elle
portait avec grâce comme tout ce qu’elle
mettait... Ses bras, qu’elle avait d’une rondeur et
d’une forme charmantes, sa main, toute sa
personne étaient en harmonie avec ce costume
qu’elle avait fait faire d’après un costume de
maja que la comtesse de Villamayor avait
apporté d’Espagne, à l’exception que le costume
que la comtesse de Cissey avait fait copier était
1
Le costume de maja est celui que portent en Espagne les
danseuses de profession. Cet habit, pour le distinguer de celui
de ville, n’est jamais noir et contraste avec le costume des
femmes espagnoles, qui, au contraire, est tout-à-fait noir et ne
peut être autrement, il faut prononcer le mot de maja comme Si
le j était un x.

19
noir et ponceau. On avait brodé au bas de la jupe
une guirlande de grenades doubles avec les
feuilles d’une belle soie vert clair, mêlée de fils
d’or ; dans les cheveux noirs de Mathilde étaient
une branche de grenades et un nœud ou plutôt
une écharpe pourpre brodée en or avec une frange
d’or qui retombait sur le cou de Mathilde. Ses
bras étaient nus, et ses mains faisaient habilement
résonner deux castagnettes en bois noir, qui
rendaient un son clair et perçant à chaque
mouvement que faisait la danseuse pour marquer
la mesure. Alphonse était confondu : jamais il
n’avait parlé devant Mathilde de ce qui pouvait
trop fortement lui rappeler sa patrie. Il craignait
que son amour si bon, si généreux, ne fût blessé
de ce qu’il souffrait encore auprès d’elle ; il se
taisait ; mais souvent un soupir lui échappait
lorsqu’il voyait la danse froide et sans âme des
danseurs de l’Opéra. Et un soir, à souper chez
madame de Gissey, Alphonse, entraîné par une
impression de souvenir plus forte qu’il ne le
voulait témoigner, dit avec force :
– Vous ignorez tous ce que c’est que la
danse... non pas la danse avec des mouvements

20
compassés et sans âme, sans parler une langue
qui soit comprise de tout l’auditoire... oui, de tout
l’auditoire ; il faut qu’on entende ce que veulent
dire les pas, les moindres gestes du danseur et de
la danseuse... Oh ! que ne puis-je vous faire voir
une danseuse de Cadix ! car c’est à Cadix surtout
et à Séville qu’il faut aller chercher les véritables
danseuses de boléro et de fandango. Vous
connaissez, au reste, l’opinion de tous les
voyageurs sur le fandango !... Oh ! poursuivit
Alphonse, que ne suis-je en Espagne pour y voir
danser le fandango seulement pendant une
heure !... une heure seulement !... et puis me
remettre dans le nuage qui m’aurait apporté au
théâtre de la Cruz, et me retrouver ici pour y être
heureux comme je le suis !...
Il regarda Mathilde avec tant d’amour qu’il
effaça l’impression légèrement pénible
qu’avaient produite ces dernières paroles. Ce
retour vers l’Espagne était-il un souvenir ? bien
des femmes l’auraient imaginé, Mathilde s’y
arrêta un moment, et puis cette pensée s’effaça.
Elle aimait trop pour être jalouse. Comment son
âme loyale et tendre pouvait-elle craindre qu’on

21
la délaissât, elle si dévouée !... elle si aimante !...
Elle avait une trop haute opinion de celui qu’elle
aimait pour le croire traître à sa parole ; il lui
disait qu’il l’aimait, elle le croyait, un doute
aurait été une injure !... Aussi, après ce premier
mouvement, elle imagina, au lieu de le punir
d’avoir été vrai, de le récompenser d’avoir
dévoilé une de ses peines pour qu’elle pût
l’adoucir. Dans la nombre des prisonniers
espagnols qui étaient à Paris, elle fit chercher un
homme qui pût lui montrer le fandango ; elle le
fit demander de toutes parts, et même parmi les
Espagnols del Rey Pepito1. Quelques jours étaient
à peine écoulés, qu’on lui amena deux hommes
qui prétendaient savoir le fandango comme
l’homme qui, en le dansant avec sa maîtresse
devant le tribunal que le pape avait institué pour
condamner le fandango, inspira un tel amour pour
cette danse ravissante, que le tribunal tout entier,
composé de juges vieux et graves, se mit lui-
même à danser le fandango. L’autre prétendait
avoir les mêmes titres : de tout cela il suivait
1
Nom qu’on donnait à Joseph dans l’opposition (Petit
Joseph).

22
qu’ils dansaient admirablement le fandango, le
boléro et ces danses nègres, mexicaines,
brésiliennes et tout ce qui est tellement aimé du
peuple andalous et catalan, que Towsend raconte
qu’un jour, se trouvant à Cadix, il fut au théâtre et
vit danser un fandango après le spectacle ; il fut
ravi de cette danse enchanteresse, mais il ajoute,
que son ravissement n’égala pas celui des
Cadiciens. Ils étaient là, dit-il, transportés,
heureux et enivrés de ce qu’ils voyaient comme
s’ils étaient dans un autre monde et dans un
paradis... Mathilde, svelte et bien faite, avait
précisément la taille qu’il fallait pour danser le
fandango : si elle eût été plus grande, elle eût
moins bien réussi ; elle était intelligente, et en
quinze jours elle sut le fandango mieux que son
maître.
Lorsque Alphonse fut revenu de sa première
surprise, Mathilde rejeta sa mantille noire en
arrière et demeura vêtue seulement de sa petite
jupe de maja. Elle commença alors à danser un
fandango seule, au son d’une musique bien
nationale, et tandis qu’une voix de femme
chantait dans la pièce voisine... Elle chantait de

23
ces ravissants boléros, composés par M. de
Moretti1. Mathilde, animée par le désir de plaire à
celui qu’elle aimait, était charmante en ce
moment ; naturellement pleine de grâce et d’une
taille toute mignonne, elle devait prendre les
attitudes les plus moelleusement gracieuses. Elle
avait si bien compris le fandango que le maître
s’écria : « Oh ! quel malheur que madame la
comtesse ne soit pas Espagnole et malheureuse !
comme elle gagnerait de l’argent !2 »
Alphonse était tombé sur un divan, et là,
plongé dans une ravissante extase, il suivait de
l’œil tous les mouvements de Mathilde, il la
suivait avec un amour qui venait de recevoir une
sanction toute sacrée et religieusement
passionnée. Maintenant il pensait avec amour lui-
1
M. Moretti, officier dans les gardes wallonnes sous
Charles IV a composé les plus jolies seguedillas, des tirannas,
etc., et d’autres chansons espagnoles que j’aie entendues en
Espagne ; il jouait admirablement de la guitare.
2
J’ai vu danser à Paris le minueto fandango à une personne
qui pourtant n’avait jamais été en Espagne, et qui prit tous les
mouvements, toutes les attitudes de cette danse comme de celle
du boléro. C’était Mlle Peronville, depuis Mme Duplessis. Elle
était heureusement douée, car elle chantait admirablement.

24
même à ce que venait de faire Mathilde ; et il ne
comprenait pas comment il ne tombait pas à ses
pieds, comment il ne les mouillait pas de ses
larmes !... Mais comme son cœur était
éloquent !... Mathilde le sentait aux battements du
sien ; et lorsque enfin, haletante, excédée, elle
vint tomber auprès d’Alphonse, elle n’eut pas
besoin de lui demander s’il était content, les
palpitations qui répondirent aux siennes le lui
firent bien comprendre.
Ce trait, qui donne la mesure de la manière
dont Mathilde aimait, lui attacha pour jamais un
homme qui, avec une âme de feu pour aimer,
avait un cœur rempli d’honneur et de noblesse,
fait pour apprécier de semblables preuves
d’amour. Alphonse proscrit, absent peut-être pour
jamais de sa patrie, retrouva TOUT dans cet amour
de femme, qui lui donnait avec elle-même toutes
les joies qui embellissent l’existence même d’un
indifférent ; veillant sans cesse à ce que rien ne
pût le troubler, marchant toujours en avant pour
ôter du sentier de sa vie les moindres pierres, les
cailloux même qui auraient pu le blesser ; en
arrachant les ronces au risque de se déchirer la

25
main, et faisant tout cela avec ce naturel qu’on
cherche vainement et qu’on est si heureux de
trouver. Alphonse comprit donc cet amour et le
paya de tout le sien ; Mathilde ne connut bientôt
plus ni le monde ni ses ennuis ainsi que ses joies ;
elle ne vécut que pour son amant, qui, à son tour
heureux de pouvoir lui donner sa vie,
s’abandonna entièrement à cette passion qui lui
demandait son être, et tous deux ne vécurent que
l’un pour l’autre...
Madame de Cissey avait un mari dont elle
était séparée depuis longtemps. Jeune, jolie,
riche, spirituelle, adorée de tout ce qui la
connaissait, elle n’avait pu vivre avec son mari,
bien qu’il eût des qualités, des vertus même ;
mais il ne s’accordait pas avec Mathilde. Sans se
haïr, ils ne s’aimaient pas enfin, et une seule
différence dans les goûts les plus ordinaires de la
vie, on le sait, suffit pour la rendre misérable...
Que faire de cette terrible parole, cette parole
dont on a pu rire dans le temps du divorce, et qui
porte avec elle toute l’étendue du malheur d’une
vie entière !

26
INCOMPATIBILITÉ D’HUMEUR !
Oui, on a plaisanté sur cette parole terrible et
pourtant, lorsqu’on y réfléchit, on y voit l’enfer,
oui, l’enfer anticipé pour les malheureux qui en
sont à avoir entre eux :
INCOMPATIBILITÉ D’HUMEUR !
C’était donc là le motif de la séparation de M.
et de madame de Cissey. Ils avaient une très
grande fortune ; madame de Cissey était
demeurée avec son père et sa mère et un frère
qu’elle aimait et qui l’aimait tendrement. La mère
de Mathilde était morte l’année qui précéda sa
rencontre avec le comte de Galbussa, grand
d’Espagne, exilé par Joseph, et sous la
surveillance immédiate de la police française ; il
était malheureux de son exil, et, lorsque Mathilde
le rencontra, ce fut un infortuné qu’elle voulut
consoler et non pas un amant qu’elle cherchait.
Naturellement bonne et d’une sensibilité
profonde, le malheur de cet homme jeune,
agréable, distingué d’esprit et de tournure, le
malheur de cet homme, avec sa noblesse, son
rang, son nom, tous ces motifs eurent une

27
séduction qui attira Mathilde dans un piège où
elle ne voulait pas tomber... Elle aima, pourtant
elle ne voulait pas aimer : mais bientôt elle sentit
que cet amour était non seulement sa vie, mais
celle d’un autre !... Pendant quelques mois elle
résista avec courage ; puis enfin elle vit que la
résistance était nulle. L’amour qu’elle éprouvait,
elle l’inspirait !... Dès lors le combat était une
folie, car il ne doit exister de lutte qu’avec
l’espoir du succès. Aussi Mathilde fut-elle
franche avec elle-même, et décida-t-elle sa vie
aussitôt que son cœur fut à l’amour qui devait le
remplir et l’occuper pour toujours. Elle aimait
Alphonse, et ne cacha pas sa passion pour lui ;
elle révéla cette passion, non pour afficher un
sentiment qui doit être caché même à soi, mais
parce qu’elle était heureuse et fière d’aimer un
être supérieur, qui l’avait comprise et répondait à
son amour de toute la puissance du sien... Enfin
elle aimait et ne le cachait pas ; elle n’y mettait ni
mystère ni audace ; elle aimait et le disait non par
des paroles qui eussent été inconvenantes, mais
par des actions qui, étant toutes passionnées, mais
vraies, blessaient par leur vérité des femmes

28
coquettes et minaudières qui affichaient de la
modestie, et n’étaient que des prudes sans vertu,
ne se blessant ordinairement de la conduite des
autres que lorsque cette conduite était la satire
parlante de la leur.
Il y avait en ce moment chez le père de
Mathilde, à la campagne, une de ces pestes-là, je
dis le mot peste, parce que, s’il en était un plus
fort, je l’emploierais. C’est un rasoir à deux
tranchants qu’une langue de femme parlant au
nom de ses passions, lorsqu’elles sont haineuses
et envieuses ; et ce rasoir, elles le trempent avant
dans le poison le plus subtil.
Mathilde avait une cousine, veuve d’un cousin
germain qu’elle avait perdu quelques années
avant l’époque où nous sommes et qu’elle aimait
comme son frère. Cette cousine était jolie, et était
de quelques années plus jeune que Mathilde,
quoique Mathilde fût jeune, puisqu’elle n’avait
que trente ans !... Mais sa cousine n’en avait que
vingt-sept, et cette différence de trois ans était
relevée si souvent par elle que ceux qui n’étaient
pas les habilités de la maison en avaient pitié tant

29
elle se posait en victime, pauvre femme, pour
raconter qu’une jeune personne comme elle ne
devait éprouver aucune tyrannie. Cette cousine
était jolie ; elle était surtout très blanche, très
mince, une taille à mettre entre dix doigts, une
chevelure blonde à la Malvina, des yeux n’étant
d’aucune couleur, mais qui étaient beaux, une
bouche avec des dents assez belles, mais fort
grande... Toutefois, cette bouche avait le don de
sourire gracieusement et d’être en apparence
l’expression de la douceur. En masse elle offrait
donc l’apparence d’une charmante créature ; de
jolies mains, de jolis bras, un pied d’enfant
complétaient un ensemble qui, la première fois
qu’on la voyait, présentait celui d’une jolie
femme qui devait être la plus douce, la meilleure
de la création.
Mais, à une seconde entrevue, celui qui avait
quelque intérêt à la connaître voyait une autre
personne dans madame de Noirville ; une de ces
personnes comme, au reste, on en trouve
beaucoup en ce monde... Ses yeux, d’une couleur
incertaine, prenaient une expression méchante à
la moindre contradiction ; elle était alors fort

30
pâle, et sa bouche se resserrait au point que ses
lèvres devenaient invisibles... Sa colère était
redoutable alors même pour elle, car elle se
concentrait d’abord et pouvait, en se portant au
cœur, le faire rompre sous la palpitation
précipitée qu’elle éprouvait... Sa colère ne
s’exhalait alors que par des paroles ; elles étaient
aussi injurieuses que possible ; et cette bouche si
fraîche, cette figure si blanche et si douce, se
contractaient toutes deux et devenaient souvent
laides sous la fureur qui l’agitait.
Mathilde était vive, passionnée ; l’expression
de ce qu’elle éprouvait était toujours au bord de
ses lèvres. Elle ne savait ni dissimuler ni se
contenir pendant le temps que durait une
explication qui aurait touché son cœur. Souvent
sa cousine, avec un ton doctoral, venait lui faire
une leçon qu’elle aurait dû recevoir : Mathilde,
qui l’aimait, parce que son cousin ; qui était mort
dans l’ignorance de la conduite de sa femme,
l’aimait aussi avec tendresse et l’avait
recommandée à sa cousine, Mathilde, toujours
parfaite, l’avait prise avec elle, et de ce jour sa
maison, qui avait été jusque là l’asile de la paix et

31
de l’union, devint un enfer... M. de Noirville le
père, Evariste de Noirville, frère de Mathilde,
furent soumis d’abord au malheur de cette
nouvelle admission que la bonté de Mathilde leur
avait imposée. Le comte de Noirville voulut lui
faire une grosse pension et lui donner par là le
moyen de vivre chez elle ; mais Mathilde crut
que ce serait manquer à la religion du serment, et
elle la garda près d’elle. La comtesse de
Noirville, loin d’être reconnaissante de cette
bonté, devint l’ennemie de sa bienfaitrice. Elle
eut une occupation continuelle, ce fut de faire la
critique de toutes ses actions, et non seulement
des siennes, mais de ses amies les plus intimes ;
les femmes de sa connaissance qui venaient dans
son salon étaient soumises à sa censure ; elle
critiquait leur conduite, leurs mœurs, leur
langage, leur tournure !... Si elles étaient jeunes et
jolies, elle les attaquait dans leurs mœurs ; si elles
étaient vieilles, elle allait fouiller dans le passé et
exhumer d’antique fautes que trente ans avaient
fait pardonner. Si elles étaient d’un âge à être
encore agréables, alors il y avait anathème sur ces
femmes qui font les jeunes femmes quand elles

32
sont grand-mères !... Malheur à celle qui un jour
mettait un chapeau rose et qui avait quarante
ans ! La pauvre femme l’aurait grandement
abandonné si elle avait su tout ce qu’il devait
faire dépenser de paroles à madame de Noirville.
Elle avait un auxiliaire dont certes elle aurait pu
se passer, c’était un cousin qui avait été élevé
avec elle et avec qui elle était en grande
familiarité. Cet homme, était l’être le plus
méchant de la création, et madame de Noirville
n’avait certes pas besoin de cette alliance pour
être forte et pour bien combattre.
M. de Pusieux était un type dont heureusement
les épreuves ne se multiplient pas facilement. Il
était encore jeune et paraissait vieux : ayant à
peine quarante ans, il offrait l’aspect d’un homme
de soixante. La charpente osseuse de son visage,
son front dominant, ses yeux, son nez et son
menton envahissant sa bouche, un sourire
habituel qui voulait être malin et n’était rien du
tout, donnaient d’abord de lui une idée tout autre
que celle qu’il devait inspirer.
L’esprit de M. de Pusieux était nul. Il était

33
d’une profonde ignorance ; et cette crainte
continuelle de tomber dans une erreur en
discutant avec des hommes bien plus jeunes que
lui, qui riaient de ses sottises, lui faisait affecter
une effronterie avec laquelle il croyait imposer
aux gens qui parlaient avec lui. Il se trompait en
ce sens, que ceux qui discutaient, mais ne
voulaient pas disputer, lui abandonnaient alors la
partie pour n’avoir pas l’ennui d’un duel au bout
d’une contestation qui n’avait souvent pour objet
que de savoir s’il avait fait la veille 27 degrés de
chaud au lieu de 28. Envieux par nature,
paresseux par cette même nature qui s’opposait
au moindre travail chez lui, M. de Pusieux était
une sorte de calamité pour les personnes de son
intérieur intime. Cet ennui qui le poursuivait,
cette lutte continuelle de lui-même avec lui-
même, amenaient une irritabilité nerveuse qui,
jointe à son caractère naturellement haineux et
porté au mal, finit par produire une nature encore
plus détestable que la première et qui se greffa
sur celle-là avec tous les inconvénients de ces
deux unions. M. de Pusieux était fort riche ; et sa
femme était pauvre ; encore jeune, il s’était marié

34
sans amour à une femme angélique, sans que le
motif de cette union eût été jamais bien connu. Il
faut croire qu’il fut abusé dans ses calculs, et
qu’il avait supposé de la fortune à cette femme ;
mais il n’en trouva pas, et la malheureuse qui se
laissa égarer au point de l’épouser se vit plus
infortunée que si elle eût mis dès ce même jour
un pied dans sa fosse... Là du moins elle aurait eu
le repos. Un homme comme M. de Pusieux et une
femme comme madame de Noirville devaient
s’unir dès qu’ils se rencontreraient : aussi le
firent-ils ; et Mathilde fut le but de leurs
méchancetés. Mathilde, toute franche, toute
naturelle, n’écoutant, ne voyant que son amant,
fut bien des jours, des mois même avant de
s’apercevoir de ce qui se passait autour d’elle.
Madame de Noirville voulait amener son beau-
père et son beau-frère à se séparer de Mathilde et
à la mettre elle à la tête de leur maison. C’était
une intrigue dont M. de Pusieux lui avait donné le
plan ; et qu’elle suivait admirablement bien.
– Que puis-je à tout cela ? dit Mathilde à
Alphonse le jour où elle s’aperçut enfin que sa
paix était menacée... Que puis-je à une attaque

35
aussi soudaine ?
– Soudaine ! reprit Alphonse en souriant ;
soudaine ! Pauvre amie ! comme vous êtes bonne
et confiante ! Lorsque j’arrivai à Paris, il y a deux
ans, votre cousin venait de mourir : eh bien ! je
vis dès cette époque les menées sourdes et
pernicieuses de M. de Pusieux et de votre
cousine !
– Alphonse, dit Mathilde avec le ton du
reproche, et vous ne m’avez pas avertie !...
– Mathilde, vous ne réfléchissez pas à ma
position ; était-ce à moi à vous dire : « Votre
cousine vous trahit ! »
Mathilde serra la main d’Alphonse.
– Pardon ! mon ami, pardon !... je sais bien
que vous avez une âme noble et généreuse !...
comment vous ai-je fait cette question ?... Mais
que faire ? allez-vous me laisser aussi sans
conseils par suite de cette même délicatesse ?
– Non, sans doute ; car à présent le cas est
différent. Vous êtes avertie maintenant, ce n’est
donc plus une dénonciation. Vous allez être

36
attaquée encore plus vivement ; Mathilde, je vous
le dis avec tristesse, car je le vois dans les
entretiens secrets de madame de Noirville et de
M. de Pusieux, et je sais qu’ils me comprennent
dans le même anathème.
– Vous ?
Alphonse inclina la tête en souriant.
– Et pourquoi, grand Dieu ?
– Ah ! pourquoi ? Ma chère Mathilde, vous ne
le saurez jamais.
Mathilde regarda Alphonse attentivement ; un
soupçon lui traversa l’esprit. Elle rougit d’abord,
voulut parler, se contint, et finit par fondre en
larmes.
– J’ai deviné, n’est-ce pas ? dit-elle à
Alphonse en lui tendant la main.
Il prit cette main, et, la serrant avec tendresse
dans les siennes, il lui dit :
– Quoi ? mon amie, qu’avez-vous deviné ?
qu’avez-vous dans la pensée ?... Non, il n’y a rien
qui vous puisse alarmer... rien au monde. Je vous
aime si profondément, mon affection est si

37
entière que rien ne peut l’altérer.
Mathilde le regarda encore en silence, et de
nouveau lui tendit la main. Elle sanglotait à cette
seule pensée, que des yeux de femme avaient
plongé dans leur amour, et qu’ils avaient profané
sa sainteté.
– Mon ami, mon Alphonse, disait-elle, cette
femme t’aimait !... elle voulait ton amour, n’est-
ce pas ?... dis-moi la vérité.
– Non, dit Alphonse, je ne puis dire que votre
cousine m’ait parlé de manière à me donner de la
vanité. Je ne suis pas fat et je ne m’en fais pas
accroire ; mais chaque fois que madame de
Noirville était à côté de moi, chaque fois qu’elle
me parlait, sa voix devenait plus douce, son
regard presque caressant ; elle était enfin une
personne tout aimable, comme elle l’est, au reste,
vous le savez, pour tous ceux qui viennent chez
vous, quand elle veut les conquérir... Et pour qui
la voit pour la première fois, elle est une des plus
aimables femmes que l’on puisse rencontrer ; et
puis, avec moi, Espagnol, et porté à un sentiment,
non pas de dévotion, mais religieux, elle m’a

38
toujours donné une bonne opinion d’elle en me
montrant des principes de piété qui me
semblaient si rares dans une femme française, et,
pour dire la vérité, que j’aurais désiré vous voir,
Mathilde, car je voudrais vous voir parfaite.
– Je ne suis pas hypocrite, dit Mathilde ; je ne
dis que ce que je sens ; je ne voile jamais ma
pensée. J’aime ma religion, j’en remplis les
devoirs ; mais je ne sais pas mentir en allant tous
les jours à la messe. Je ferais un acte
d’hypocrisie, et j’en suis incapable. Je vous ai
montré mon âme telle qu’elle est ; je vous ai
révélé cette âme, mon ami, avec ses défauts, ses
qualités, et vous l’avez connue pour ce qu’elle
était. Ma cousine se farde à vos yeux... elle a été
fausse ; mais je vous connais, et je crois que cette
route n’est pas la bonne pour parvenir à votre
cœur.
Alphonse la regarda avec une expression qui
répondait à tout ce que le cœur de Mathilde
pouvait concevoir d’inquiétudes. Il se mit à ses
pieds sur un coussin, et la regardant avec une
affection tout à la fois tendre et solennelle :

39
– Mathilde, lui dit-il, merci de m’avoir jugé et
vu comme je suis !... Je sens que je le mérite ;
merci, mon amie ! je vais payer votre confiance
en moi par une autre confiance. Je connaissais
votre cousine ! je l’ai connue aussitôt que je vins
dans cette maison. Le hasard me fit faire cette
découverte quinze jours après notre arrivée au
château de Juliers.
Je vous aimais, Mathilde, et je vous aimais
déjà assez fortement pour qu’aucune autre femme
ne pût avoir de pouvoir sur moi. Je regardais
donc votre parente avec le plaisir qu’on éprouve à
voir un beau tableau ; mais voilà tout. Je la jugeai
dès lors froide et calculée. Ce n’était pas un vice,
mais c’était un défaut pour moi. Aussi dut-elle
s’apercevoir que je ne m’approchais jamais d’elle
avec empressement. Au reste, elle a pu faire la
même remarque pour les autres hommes. Cela
vient d’une personnalité exclusive et d’une âme
dans laquelle il y a peu de tendresse. Voyez
comme elle est pour sa mère !... pour tous les
siens, pour ceux qu’elle appelle ses amis... même
les plus intimes... même M. de Pusieux !... ajouta
Alphonse en souriant ; s’ils ont quelques défauts,

40
rapportez-vous-en à elle pour les faire connaître
au public. Mais tout en nous est une glace
transparente à travers laquelle passent les rayons
de l’âme ; si l’âme est seulement tiède, dès lors le
rayon est sans chaleur et sans puissance.
Je vivais donc ici, tout entier à notre amour, ne
m’occupant d’aucune femme, parce que pour moi
il n’y en avait qu’une. Je ne faisais donc qu’une
triste figure auprès de tous ces hommes qui
n’avaient d’autre sujet de conversation que celui
de leurs aventures et de leurs amours. Ils me
raillaient sur mon silence, m’appelaient le beau
ténébreux, quoiqu’ils fussent d’ailleurs à
merveille pour moi, excepté le prudent M. de
Pusieux. Mais, comme il n’était bien avec
personne, je cessai de m’en occuper, surtout
lorsqu’un jour M. de Longueville me raconta que
personne ne faisait attention à M. de Pusieux.
« On ne le remarque, me dit-il, que comme les
roquets dont on se gare pour qu’ils ne mordent
pas les mollets de ceux qui en ont et les jupes des
femmes. Du reste M. de Pusieux est un être
parfaitement nul dans le monde ; insolent et mal
élevé, il est l’inconvénient parlant du malheur

41
que la révolution nous a inoculé, celui d’avoir des
laquais sous un habit comme le nôtre dans notre
salon. Le mal de tout cela, c’est qu’il faut se
battre avec un animal comme cet homme s’il
vous impatiente trop, parce qu’on ne peut pas lui
offrir des coups de canne. Je suis Normand, pas
mal fort, et je sais jouer du bâton ; je pourrais
bien lui offrir cette partie-là s’il m’échauffe les
oreilles ; mais hors d’ici cependant, car il nous
faut respecter la maison de cette bonne madame
de Cissey... Voilà une bonne personne !... Il vous
a aimée, n’est-ce pas, Mathilde ?
Mathilde baissa les yeux.
– Répondez-moi, Mathilde !... cet homme
vous a-t-il aimée ?
– Oui, dit Mathilde.
– Et vous, l’avez-vous aimé ?
– Non, je le jure ! répondit Mathilde avec
assurance et sans hésiter ; voilà ce que je puis
affirmer !
– Bien ! dit Alphonse, bien, Mathilde !...
merci ! Tu m’aimes, n’est-ce pas ?... oh ! dis-le-

42
moi ! dis-moi que tu m’aimes !
– Oui, je t’aime !... et je t’aimerai toujours !...
mais dis-moi comment tu as si bien connu ma
cousine.
– J’étais un matin dans le parc, occupé à lire
près de la salle de bains. J’étais assis, sur le
sommet du rocher. Tout-à-coup une voix parvient
à mon oreille, mais si distinctement, que je crus
qu’on parlait à côté de moi. J’écoutai !... c’était
en effet une voix humaine !... Qu’est-ce que cela
peut être ? me dis-je. Je ne connaissais pas alors
la salle de bains, et puis d’ailleurs elle était au-
dessous, et j’y étais parvenu par un sentier sur la
montagne qui masque même la masse de
l’édifice. Cette voix que j’entendais n’était pas
forte ; elle était même faible ; mais elle avait un
ton d’aigreur qui me faisait éprouver un
sentiment désagréable. Peu à peu cette voix
devint plus claire, parce que je m’habituai à
l’effet qu’elle produisait sur moi. J’écoutai alors
plus attentivement, et je reconnus enfin la voix de
votre cousine. Elle parlait à sa femme de
chambre. La pauvre fille avait oublié, je crois,

43
une ceinture, ou celle qu’elle lui avait apportée
n’était pas le ruban voulu par sa maîtresse. Ce fut
l’objet d’un discours qui me confondit ; les mots
les plus piquants, mais les plus injurieux, des
paroles blessantes et à la portée de cette fille,
furent débités avec une telle volubilité, que je
pensai éclater de rire au milieu de mon
étonnement. Mais avec cela ma surprise était bien
grande ; comment, en effet, trouver des mots pour
peindre mon étonnement ? madame de Noirville,
cette femme si douce, si tendre, cette femme était
aussi méchante avec une inférieure !... J’étais
tellement stupéfait, que je ne pus bouger de ma
place, et que j’écoutai le reste de la scène.
Madame de Noirville fit pleurer la pauvre femme
de chambre, qui finit par lui demander son
compte, en lui disant que jamais elle n’avait eu
une plus méchante maîtresse avec un air si doux.
Je revins lentement au château ; comme je
suivais la grande allée qui conduit à la serre,
j’entendis derrière moi une démarche légère ;
c’était votre cousine qui revenait de la salle de
bains. Il y avait à peine une demi-heure que cette
scène venait d’avoir lieu, eh bien ! son visage

44
était aussi serein, sa voix aussi mielleuse que si
elle avait été calme et tranquillement dans son lit.
Enfin je crus m’être trompé, et je lui demandai si
elle s’était levée tard. – Je me suis baignée, me
répondit-elle ; je viens au moment même de la
salle de bains.
Il n’y avait donc plus de doute pour moi.
De ce jour mon opinion fut fixée. Depuis,
Laurent, mon valet de chambre, a fait la cour à sa
femme de chambre, qui est passée au service de
madame de Derval ; il va l’épouser, car elle est
une bonne et douce créature ; et elle lui en a
raconté de quoi écrire des volumes sur elle, ce
que je crois, parce que j’ai entendu et vu !... De
plus, je sais qu’avec ses belles maximes, elle est
fort avare et ne donne rien aux pauvres... – Eh !
bien, que dites-vous de mon histoire ?
Mathilde soupira et leva les yeux au ciel :
– Mais pourquoi cette femme nous ferait-elle
du mal, mon ami ?
– Pourquoi ? ah ! vous en êtes à vous en
apercevoir !

45
– Qu’est-ce donc ?
– Je ne vous le dirai pas ; cela vous ferait du
mal... Saviez-vous sa liaison avec M. de
Longueville ? elle l’aime comme elle peut aimer ;
mais lui ne l’aime pas, je vous le jure !...
– Vous l’a-t-il dit ?
– Oui... et même avec des commentaires...
Mathilde se leva et fut à la fenêtre pour
respirer. Cette conversation lui faisait mal. Elle
sentait un poids au cœur qui lui donnait une
douleur cruelle ! elle qui aimait tout ce qui
l’entourait ! elle qui en était aimée !... Elle ne dit
rien, mais se rapprocha d’Alphonse, et, se plaçant
sur le sofa où il était, elle lui dit en se penchant
sur lui :
– Alphonse, je t’aime uniquement. Toi et mon
père, vous faites mon bonheur en ce monde, mais
de manière à me donner le ciel ici-bas... eh bien !
laisse-moi me réfugier dans cet amour ! laisse-
moi te dire combien je t’aime, l’entendre de ta
bouche !... te dire ma félicité et recevoir de toi
une assurance égale !... le veux-tu ? qu’importe

46
alors que des vipères rampent au-dessous de
nous !
Alphonse la regarda avec une expression
d’amour si profonde qu’il lui fit venir aux yeux
de ces douces larmes qui font tant de bien !
– Oui, notre amour, notre amour seul, dit
Alphonse ! toi et notre amour ! mais c’est le plus
heureux sort qu’un être humain puisse avoir en ce
monde ! Mathilde, je te voue mon existence.
De ce jour, ils furent tellement concentrés
dans leur passion, que le monde passa inaperçu
autour d’eux. Mathilde surtout était quelquefois
si heureuse, qu’elle ne comprenait pas comment
elle ferait lorsqu’un jour ce bonheur s’altérerait.
– Car il s’altérera, disait-elle en frémissant ; il
s’altérera... et moi... et moi... eh bien ! je
mourrai... Mais alors je mourrai misérable !...
Oh ! oui... car avant de mourir il me faudrait bien
souffrir ! Et maintenant quelle douce volupté
mon âme éprouverait si un jour je mourais au
milieu des joies de ce paradis dans lequel je suis
avec Alphonse !... quel bonheur ! Mais pourquoi
ne pas aller au-devant ? pourquoi ne pas faire en

47
ce moment ce que je puis redouter pour la
suite ?... ce qui doit CERTAINEMENT arriver, mais à
la suite des plus cruelles tortures !
Cette idée prit sur elle un tel pouvoir qu’elle
finit par ne pouvoir y résister... elle eut une idée
fixe par laquelle elle se dirigea... Ce fut une folie,
une hallucination... Ce bonheur qu’elle avait dans
son âme, elle le garda dès lors, le cacha, pour
ainsi dire, avec un culte religieux ; cet amour était
devenu matériellement sa vie !... quelquefois, en
regardant Alphonse, elle se disait en voyant ses
yeux si beaux, si doux, si aimants...
– Oh ! que je meure avant que ce regard ne se
lève plus sur moi avec cette pure volupté !
Alphonse, regarde-moi toujours ainsi, disait-elle
à son ami.
Et leurs regards se confondaient l’un dans
l’autre, et leur rendaient mutuellement bonheur
pour bonheur... ils jouissaient de leur effusion
plus que dans les premiers jours de leur amour.
Jamais il ne fut deux cœurs plus unis.
C’est ainsi que s’écoulèrent bien des mois et
enfin des années !...

48
Le lendemain de ce jour où ils étaient
ensemble dans le parc, Mathilde alla encore se
promener avec Alphonse. Sa cousine fit quelques
remarques aigres et piquantes sur les promenades
nocturnes et leurs dangers... Mathilde, toujours
livrée au sentiment exclusif qui l’absorbait,
l’entendit à peine, et, dans cette attaque de
madame de Noirville, ne vit en ce moment
qu’une preuve d’amour de plus à donner à
Alphonse, et elle le fit.
Lorsqu’ils furent sous les grands platanes, loin
de tous les regards, Alphonse s’agenouilla devant
Mathilde et lui dit :
– Mathilde, tu m’as demandé plusieurs fois de
fuir la France, d’aller dans le Nouveau-Monde
chercher une retraite ignorée de tous, si ce n’est
de Dieu, pour être seuls avec notre amour et la
nature... veux-tu venir ? quittons l’Europe, allons
demander un asile à ces forêts vierges, à cette
nature sublime qui doublera notre existence en
renouvelant notre être... viens, je te donne ma
vie !... je me donne à toi, entièrement à toi !...
Mathilde le regarda avec une ineffable

49
tendresse :
– Tu te donnes à moi, Alphonse ! sans regret,
sans peine !... tu quitterais l’Europe et tu
viendrais avec moi dans une contrée lointaine
comme celle du Nouveau-Monde !...
– Oui... sans regret et même avec bonheur !
avec délire ! comment peux-tu me faire cette
demande ?...
Mathilde se recueillit... Trop de bonheur
envahissait son âme... elle fléchissait sous le
poids... Ils demeurèrent ainsi quelques heures, qui
passèrent comme des moments fugitifs... et,
lorsqu’ils se séparèrent, le jour commençait à
paraître. Mathilde alors dit adieu à son ami, et
déposant un baiser sur le front d’Alphonse, ce
front, siège de nobles pensées et qu’elle aimait
tant à lui voir découvrir :
– Bonsoir, ami, lui dit-elle ; tu viens de me
donner des heures dont la félicité m’était
inconnue ! Je viens d’être plus heureuse mille
fois que l’être à qui Dieu accorde la béatitude...
Oui !... oh ! oui !... je suis heureuse !... s’écria-t-
elle en fondant en larmes sous l’excès, en effet,

50
d’un bonheur infini, pour lequel sa nature n’était
pas assez forte. Ô mon Dieu ! mon Dieu ! pitié de
moi, car je suis trop heureuse !...
– Enfant ! lui dit Alphonse... quelle âme et
quel cœur !... quels trésors de tendresse !... Adieu
donc, le jour va paraître !... Adieu... à bientôt !...
– À bientôt ! dit Mathilde...
Lorsqu’il fut sorti, Mathilde parut réfléchir un
moment, puis elle s’écria :
– Non, ce serait l’affliger lui... Puis,
réfléchissant de nouveau, elle ajouta : Mais ce
que je lui dirai le consolera...
Elle se mit à son bureau et écrivit ; sa lettre
était courte !... quand elle l’eut cachetée, elle
s’agenouilla, pria... puis, s’approchant d’un tiroir
secret, elle y prit une petite fiole contenant une
liqueur d’un brun noirâtre... Alors elle tressaillit
encore !... Mais, revenant à elle, elle versa tout le
breuvage que contenait la fiole dans une tasse, et
l’avala rapidement ; puis elle se coucha en face
du portrait d’Alphonse, et s’endormit comme un
enfant, avec la même paix et le même calme sur

51
les traits.
Le lendemain matin, sa femme de chambre, ne
l’entendant pas sonner, entra chez elle ; il était
onze heures... elle s’approcha du lit et n’entendit
aucun mouvement ; elle ouvrit la fenêtre, et
poussa un cri perçant qui attira tout ce qui était
autour de l’appartement de Mathilde. Alphonse,
plus intéressé que les autres, par conséquent plus
attentif à tous les bruits qui venaient de ce côté,
entra le premier. À la vue du spectacle qui s’offrit
à lui, il tomba sans connaissance près du lit.
Mathilde était morte !
La lettre adressée à Alphonse ne contenait que
ces mots :

« Alphonse, je suis heureuse du bonheur des


anges, et c’est à toi que je le dois ! Merci, mon
ami, merci !... Je veux m’endormir dans ce
bonheur tout divin, dans cette extase où tu m’as
laissée... Adieu !... je t’attends bientôt... tu
viendras me joindre, ami, car tu m’aimes et tu ne
vivras pas sans moi ; pardonne, pardonne-moi...

52
mais j’ai été faible !... j’ai craint qu’un jour tu ne
m’aimasses moins !... que peut-être tu ne
m’aimasses plus !... C’est une douleur que je n’ai
pas voulu connaître !... J’ai trop redouté l’instant
où le malheur viendrait me frapper, et, en lâche
soldat, j’ai déserté le péril. Adieu encore, ami !
adieu, je vais te précéder, et je t’attends là où
notre bonheur sera éternel.
« MATHILDE. »

53
54
Cet ouvrage est le 1335e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

55

Vous aimerez peut-être aussi