Démocratisation et société civile au Paraguay
Démocratisation et société civile au Paraguay
MÉMOIRE
PRÉSENTÉ
COMME EXIGENCE PARTIELLE
DE LA MAÎTRISE EN SCIENCE POLITIQUE
PAR
DA VID NA VILLE
JUILLET 2008
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
Avertissement
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commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
A vant propos
III
Ce travail aborde un pays qui nous tient à cœur, le Paraguay. L'arrivée tardive de
sa transition et ses progrès modestes en termes démocratiques ne font pas dc lui unc
«success story» parmi les pays d'Amérique Latine. Toutefois, les caractéristiques
particulières du Paraguay rendent ce cas très intéressant dans le paysage des démocraties
de la région. Avec une histoire chargée d'autoritarismes, le Paraguay entame un
processus de construction démocratique en février 1989. Cette transition débute grâce à la
volonté des militaires, acteurs principaux de la scène politique paraguayenne depuis la
dictature stroessniste. Renforcé par plusieurs décennies d'alliance avec les militaires, le
parti colorado réussira à rester au pouvoir jusqu'à présent. En effet, cette transition se
poursuit depuis 1989 et continue sans alternance politique au pouvoir. Dans ce contexte,
nous avons choisi d'aborder la société civile, son développement et son rôle dans Je
processus démocratique du pays. Par le biais des organisations les plus représentatives de
cette société ci vile, nous souhaitons mettre en évidence les trai ts de cette transition, ses
lacunes et ses défis. Mais le but détourné de ce travail est probablement de susciter un
intérêt pour le Paraguay auprès d'autres chercheurs et étudiants. Toutefois, ce travail
aurait été impossible sans l'aide et le soutien de plusieurs personnes, à commencer par
mon maître de mémoire, Nancy Thede, que je remercie pour sa patience et ses
commentaires pertinents. Je remercie aussi ma famille pour leur soutien et Virginie qui
m'a épaulé tout au long de ces études. Un sincero agradecimiento para las personas que
me ayudaron durante mi estadfa en Paraguay, especialmente Carlos Gomez, Ricardo
Brunelli y Elisabeth Ynsfran quienes hicieron que mi estadfa fuera productiva y
agradable. Agradezco también a las personas entrevistadas por su tiempo y ayuda durante
mi trabajo de investigaci6n.
TABLE DES MATIERES
AVANT PROPOS ... ..•.••...•..•.......•..•.....•.•.•.............•..•..•...•..•...•..•.....•..••..••••..•......•.....•..••..••...•. 11
RESUME Vl
INTRODUCTION 1
ANNEXES 134
BIBLIOGRAPHIE 137
Résumé
vii
Les nombreuses études des transitions d'Amérique Latine effectuées à partir de la fin
des années 70 ont très peu abordé le cas du Paraguay. La transition paraguayenne amorcée en
1989 regroupe bon nombre des caractéristiques de celles de ses voisins, tout en gardant des
éléments qui la distinguent et font d'elle un cas unique. En effet, l'avènement de la
démocratie s'est fait dans ce pays après 3S années de dictature et une longue histoire de
régimes autoritaires. Les liens et la proximité entre le parti colorado au pouvoir depuis 1947,
les militaires et le gouvernement laissaient présager un parcours de démocratisation des plus
difficiles. À ce contexte s'ajoutaient d'autres facteurs et défis à relever pour la construction
démocratique, tel que le démantèlement d'une culture autoritaire ou encore la lutte contre la
corruption.
Comme de nombreux experts de la transition l'ont affirmé, la société civile (SC) peut
jouer un rôle important dans tout processus démocratique. Nous envisageons ici le rôle d'une
SC paraguayenne en faveur d'une démocratisation du pays. Dans ce sens, le parcours de la
SC paraguayenne a été des plus intéressants. Les premières organisations de la SC naissent au
début du xrx ème siècle, mais elles sont confrontées à plusieurs gouvernements autoritaires.
Suite à la répression qu'elle a endurée pendant les 3S ans de dictature stroessniste, la période
3
Pendant les années 90, le Paraguay a traversé de fortes crises politiques pendant
lesquelles la SC s'est clairement montrée en faveur de la démocratie. En effet, la SC
paraguayenne s'est massivement mobilisée lors de ces crises et elle a collaboré au soutien
d'une institutionnalité qui menaçait de s'effondrer. Si nous nous contentions d'analyser ces
évènements, il serait aisé de décrire cette SC comme un acteur fort de la transition et un
élément clé pour le non-retour des militaires au pouvoir. En effet, ces moments forts nous
montrent une certaine détermination de la SC et un engagement en faveur des valeurs
démocratiques. Toutefois, ces moments où la SC s'est massivement rassemblée ont été
ponctuels et n'ont pas eu de suite. Ainsi, bien que l'apport de la SC pour la continuité du
régime démocratique soit un résultat très encourageant, le produit de ses actions reste maigre
en termes d'avancement du processus de démocratisation.
en voyant les piètres progrès économiques qui ont été réalisés depuis 1989. Bien qu'une
majorité de Paraguayens préfère la démocratie plutôt que la dictature, nombreux sont ceux
qui doutent des capacités du modèle démocratique à élever leur niveau de vie. Dans ce
contexte, nous considérons que les organisations de la SC ont un rôle clé à jouer pour que les
citoyens continuent à croire en la démocratie et deviennent eux-mêmes ses promoteurs.
Enfin, aux vues de l'histoire récente et de « l'héritage» du régime antérieur, de nombreux
défis se dressent encore face au Paraguay et continuent à ralentir son affermissement
démocratique.
du processus démocratique depuis le point de vue de la Sc. Nous soulignerons ainsi que
l'Etat s'est bel et bien démocratisé, mais tout en conservant des éléments qui affaiblissent la
démocratie et empêchent la SC d'apporter des changements. En fait, l'obstruction faite envers
la SC n'est qu'un des aspects qui pourraient justifier cette assertion. D'autres éléments qui
vont dans cette même direction sont: la non alternance politique après le coup d'état; la
continuation du fonctionnement de l'appareil clientéliste et prébendier du parti au pouvoir
depuis déjà 60 ans; la présence des militaires sur la scène politique et ; des partis
d'opposition faibles dans une dynamique politique obsolète. Enfin, le cas du Paraguay réunit
toutes les caractéristiques et les défis des processus démocratiques de la région, seulement,
ces lacunes semblent être exacerbées dans le processus paraguayen. En effet, les traces
laissées par le régime autoritaire de Stroessner se sont fortement imprégnées et perturbent la
démocratisation du pays.
Méthodologie utilisée
Dans un premier temps, diverses pistes d'analyse se sont orientées vers les
caractéristiques du régime stroessniste et son influence dans le développement de la Sc.
Ainsi, nous nous sommes intéressé aux premières organisations sociales ayant exprimé
certaines revendications face à la dictature et au développement de ces organisations lors de
la chute du régime. Par la suite, nous avons analysé le développement des organisations de la
société civile (OSC) dans le processus démocratique naissant du Paraguay. Dans ce contexte,
nous avons observé les éléments qui limitent le rôle de la SC paraguayenne dans l'espace
politique qui lui est attribué. Ainsi, nous avons abordé des éléments «hérités» du régime
antérieur qui sont imprégnés dans la société politique, l'Etat et la culture paraguayenne. Ce
sont des éléments qui freinent l'expansion de la SC et retardent le processus de
démocratisation dans le pays. Le décalage entre l'évolution de la société politique et
l'évolution des autres secteurs de la SC a été un des fils conducteurs de notre étude.
bibliographie avec des ouvrages produits par des auteurs paraguayens, mais encore ici cette
recherche d'informations s'est avérée difficile. C'est essentiellement grâce aux bibliothèques
rrùses à disposition par certaines ONG locales et aux ouvrages empruntés à des personnes
interviewées que nous avons réussi à rassembler un certain nombre de documents. Ce
manque de ressources bibliographiques apportait aussi une autre difficulté, celle de réussir à
approfondir certains sujets que nous traitions dans ce travail. C'est dans l'optique de résoudre
ce problème que nous avons envisagé des entretiens avec des acteurs de la SC paraguayenne.
Seulement, nous nous sommes rapidement rendu compte que pour élaborer une carte précise
de l'évolution des OSC depuis la transition, nous aurions besoin d'une étude de terrain vaste
qui dépassait largement le temps qui nous était imparti. Toutefois, nous avons réalisé
plusieurs entretiens dans le but d'avoir une meilleure perception de la réalité du terrain et
ainsi enrichir les conclusions tirées de notre travail bibliographique. Par ailleurs, un autre défi
était celui de traiter un sujet qui n'est pas très connu. En effet, le Paraguay, sa situation
sociopolitique, éconorrùque et même parlois géographique ne sont pas des éléments
habituels. Nous avons donc inséré des informations concernant le contexte dans lequel se
développe cette transition, dans le but d'avoir une vue d'ensemble du pays que nous étudions.
Les ressources à disposition sont lirrùtées et ne permettent pas de se faire une idée
claire et concise du cheminement de la SC paraguayenne depuis la dictature stroessniste.
Ainsi, nous avons consulté une partie de la bibliographie dans le but d'obtenir un maximum
d'informations à propos du parcours des principales organisations de cette SC. Dans l'optique
d'éclaircir autour de quels enjeux la SC paraguayenne s'est organisée et quels sont les débats
qui la traversent nous avons aussi opté pour des entretiens. Enfin, à partir de notre hypothèse
nous avons surtout analysé les principaux acteurs de la transition et leurs interactions dans
l'espace politique. D'une part, nous tentons d'élucider le rôle de la SC paraguayenne dans le
processus de démocratisation, c'est-à-dire les moyens à travers lesquels elle influence la
transition, d'autre part, nous souhaitons analyser la place que la SC occupe dans un espace
politique, pour ainsi dire accaparé par l'Etat et les partis politiques.
Les sources consultées sont variées, nous avons d'abord consulté les ouvrages et
articles disponibles depuis l'étranger. La sélection de ces derniers s'est fait fondamentalement
7
sur la pertinence du sujet traité car il existe très peu d'ouvrages ou articles traitant le
processus démocratique ou encore la SC au Paraguay. Nous pouvons donc dire qu'il n'y a pas
eu un tri effectué, tous les écrits traitant le sujet ont été consultés. D'autres ouvrages et
articles ont été disponibles grâce à la recherche de terrain, les publications paraguayennes
étant aussi peu nombreuses, nous avons consulté l'ensemble des ressources touchant notre
sujet, autant académiques que journalistiques et la production littéraire venant des OSC elles
mêmes.
Les entretiens ont été effectués lors d'une recherche de terrain de 6 semaines (mai
juin 2007). Dans ce cadre, nous avons procédé au choix des personnes à partir de deux
niveaux. Premièrement, nous avons consulté des experts sur le processus démocratique et la
SC du Paraguay (professeurs, chercheurs, experts locaux), ceci dans le but d'avoir une vision
globale et un regard théorique sur la question. Deuxièmement, nous sommes entré en contact
avec certains acteurs de la SC, des dirigeants du mouvement paysan, du mouvement des
femmes, les médias et les ONGs. Ces contacts, même s'ils n'ont pas englobé la totalité des
acteurs de cette vaste SC, ont permis une meilleure compréhension des moyens concrets à
disposition pour investir l'espace politique et l'influencer.' Le contenu des entretiens était
essentiellement orienté vers une meilleure compréhension de la SC à partir de la fin des
années 80 et le parcours engagé dès le début de la transition en 1989. Les sujets différaient
selon les catégories d'interlocuteurs. Lorsque ces derniers étaient des chercheurs ou des
experts sur notre sujet, les questions allaient dans le sens d'un exposé de l'évolution de la SC
paraguayenne et son incidence dans le processus de démocratisation. Ainsi, les questions
cherchent à comprendre l'évolution de cette SC, ses caractéristiques et ses acteurs principaux,
les débats qui la traversent tout au long de la transition et ses perspectives d'avenir. Les sujets
abordés avec nos interlocuteurs allaient de la progression de la SC depuis l'ouverture
démocratique, jusqu'à son rôle face au gouvernement actuel, en passant par « l'héritage»
stroessniste, les caractéristiques de ses acteurs principaux (mouvement paysan, ONG,
1 Cette étude exploratoire, dans les limites d'un mémoire de maîtrise, ne nous a pas permis de mener
une recherche profonde englobant la totalité des acteurs de la société civile. Pour apporter davantage
d'éléments et de précisions, nous estimons que cette recherche de terrain devrait se dérouler pendant
environ 12 mois et ainsi atteindre l'ensemble de cette société civile. Bien que dans le contexte de ce
travail nous n'avons pas effectué une recherche de terrain d'une telle ampleur, nous n'excluons pas la
possibilité de la réaliser pour approfondir ce sujet dans le cadre d'un travail doctoral.
8
syndicalisme, médias et autres), les réussites et les échecs de certains mouvements, ainsi que
les divers défis venant des caractéristiques de la société paraguayenne. Dans le cas des
entretiens s'adressant à des acteurs de la sc paraguayenne, le but a été avant tout d'obtenir
des informations sur leurs actions et les moyens d'action dont ils disposent pour déployer
leurs stratégies. Ainsi, les questions adressées abordent le parcours du mouvement ou
organisation en question avec ses moments importants, l'opposition ou le soutien rencontrés
de la part des gouvernements successifs, les relations avec d'autres acteurs de la sc et les
visions d'avenir. Avec ces interlocuteurs, les sujets abordés ont d'une part tourné sur leurs
actions dans l'optique d'influencer des politiques publiques ou exercer une pression auprès
du gouvernement et, d'autre part, sur leur perception de la situation politique actuelle et les
possibilités d'un éventuel changement.
Les journaux locaux ont aussi été dépouillés, surtout pour enrichir les recherches
avec des éléments d'actualité tout comme pour analyser le rôle de la presse écrite dans la se.
Nous concentrons notre intérêt sur les deux journaux ayant des tirages plus importants: ABC
Color et Ultima Hora. Le premier, sous la houlette d'un riche homme d'affaires était un des
journaux principaux de contestation durant la période stroessniste. Aujourd'hui, le
propriétaire, ainsi que la tendance politique du journal, penchent en faveur de l'ex-général
Oviedo. Le deuxième, aussi présent et actif sous la dictature, est de nos jours un des rares
médias paraguayens qui peut afficher son indépendance face aux divers courants politiques.
Par ailleurs, en plus des entretiens prévus dans diverses ose, nous avons consulté leur propre
documentation afin de mieux connaître les actions, objectifs et approches de ces
organisations. Nous avons visé principalement les organisations paysannes, le mouvement
des femmes, les défenseurs des droits de l'Homme et les ONG locales, cette sélection est
faite en fonction de l'importance de ces organisations dans l'ensemble des OSe.
Cadre théorique
C'est sur la base des théories de la démocratie et les études de la transitologie que
reposera le cadre d'analyse du mémoire. C'est aussi à partir de cette littérature enrichie par
les multiples débats sur la théorisation de la transition que nous pouvons définir clairement
9
les concepts qui seront présents tout au long du mémoire. Trois concepts nous semblent
incontournables: transition, démocratisation et société civile.
Transition
Le concept de transition est un des concepts clé dans le sujet étudié. Nous garderons
la définition de la transition établie par O'Donnell et aIl., à savoir:
What we refer as the «transition» is the interval between one political regime
and another. [...] Transitions are delimited, on the one side, by the launching of
the process of dissolution of an authoritarian regime and, on the other, by the
installation of sorne form of democracy, the retum to sorne form of authoritarian
rule, or the emergence of a revolutionary alternative. It is characteristic of the
transition that during it the rules of the political game are not defined. [... ]2
Ainsi, nous nous limiterons à une définition relativement large du concept de transition
impliquant surtout le caractère de «passage» d'un régime politique vers un autre. Dans le
cas du Paraguay, cette transition se fait à partir de la chute du régime de Stroessner et
l'arrivée d'un nouveau régime démocratique pour se poursuivre lors des gouvernements
assumés par des présidents civils.
En même temps que la transition fait son chemin, des éléments vont affermir le
caractère démocratique du nouveau gouvernement. Ainsi, un processus de consolidation du
régime se fait parallèlement. Plusieurs analystes de la transition ont tenté de définir la
consolidation et de positionner ce sujet d'étude à côté de la transitologie. En effet, Linz et
Stepan attribuent une fin à la transition, moment où un processus de consolidation se mettrait
en route:
A democratic transition is complete when sufficient agreement has been reached
about political procedures to produce an elected govemment, when a government
cornes to power that is the direct result of a free and popular vote, when this
govemment de facto has the authority to generate new policies, and when the
executive, legislative and judicial power generated by the new democracy does
not have to share power with other bodies de jure. 3
Sans entrer ici dans les détails des débats sur la consolidologie, nous voulons avant tout
clarifier que le concept de consolidation sera emprunté dans un sens étymologique. En effet,
nous nous y référerons pour caractériser les éléments affermissant le caractère démocratique
du régime mais non comme un processus menant vers une « démocratie consolidée ». A ce
propos, O'Donnell rappelait qu'il n'existe pas un consensus dans la littérature sur la
démocratisation à propos de la nature et la raison d'être du concept de consolidation. A ceci il
soulevait le danger inhérent à la conjonction de deux termes aussi polysémiques que ceux de
4
démocratie et consolidation.
Démocratisation
Le cas du Paraguay réunit plusieurs éléments évoqués par la définition ci-dessus. En effet, la
chute du régime autoritaire et le commencement d'une transition a amené une ouverture
politique importante pour le pays. Par ailleurs, nous faisons aussi référence au concept de
3 LINZ, Juan J. and STEPAN, Alfred. Problems of Democratie Transition and Consolidation:
Southern Europe, South America, and Post-communist Europe. Baltimore: Johns Hopkins University
Press, 1996, p. 3.
4 O'DONNELL, Guillermo. « llIusions About Consolidation» In Journal of Democracy, VoL 7, No. 2,
April 1996, p.34-5l et « Illusions and Conceptual Flaws » In Journal of Democracy, Vol. 7, No. 4,
October 1996, p.160-I68.
5 O'DONNELL; SCHMITTER and WHITEHEAD. Op. cit. Part IV, p. 8.
Il
démocratisation dans le sens qu'emploie le rapport du Programme des Nations Unies pour le
Développement sous la direction intellectuelle d'O'DonneI1. 6 C'est-à-dire, dans le sens d'une
réflexion de la démocratisation en plaçant la citoyenneté au cœur du développement
démocratique. Dans ce contexte, la démocratisation latino-américaine, limitée au stade des
processus électoraux et des libertés de base, se voit confrontée au défi d'étendre cette
démocratie aux niveau civique et social de la citoyenneté.
Société civile
Nous avons porté notre attention vers les débats autour du concept de société civile et
particulièrement ceux opposant d'une part la vision dominante libérale individualiste ou
Lockienne et, d'autre part, celle inspirée par Montesquieu privilégiant une perspective
collectiviste. Néanmoins, malgré l'intérêt et la richesse suscités par ce débat, ainsi que
d'autres, dont le point de vue de Gramsci, nous adoptons une définition du concept de SC qui
nous semble se prêter de façon adéquate au cas du Paraguay, sans pour autant plonger dans la
complexité des discussions sur le sujet. Nous souhaitons commencer l'esquisse de cette
définition avec celle apportée par Oxhom à partir d'une perspective collectiviste de la SC:
Ci vil society is defined here as 'the social fabric formed by a multiplicity of self
constituted territorially and functionally based units [excluding families and
business firms] which peacefully coexist and collectively resist subordination to
the state, at the same time that they demand inclusion into national political
structures,7
La perspective de Oxhorn nous intéresse pour deux raisons. Premièrement, le rapport entre la
SC et l'Etat est en partie illustré par la résistance à la subordination. Dans le cas du Paraguay,
la dynamique de cette relation va dans ce sens et même peut-être plus loin, c'est-à-dire que la
SC subit cette subordination malgré son désir de résistance. Deuxièmement, le point de vue
collecti viste nous donne un aperçu de l'augmentation de l'importance sociopolitique d'un
ensemble d'acteurs sociaux qui prennent ainsi une place dans les structures politiques. Au
6 Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo. La democracia en América Latina: hacia una
democracia de ciudadanas y ciudadanos. Buenos Aires: Aguilar, Altea, Taurus, Alfaguara, 2004.
7 OXHORN, Philip. «Conceptualizing Civil Society from the Bottom Up : A Political Economy
Perspective» In Richard Feinberg, Carlos H. Waisman and Leon Zamosc, eds. Civil Society and
Democracy in Latin America. PaJgrave Macmillan. 2006, p. 59-84. L'auteur fait référence à l'article
suivant: Oxhorn, Philip. « From Controlled Inclusion to Coerced Marginalization : The Struggle for
Civil Society in Latin America» In 1. Hall (ed.) Civil Society: Theory, History and Comparison.
Cambridge: Polity Press, 1995. Emphase dans l'original.
12
Paraguay, la SC a occupé un espace ouvert depuis la transition mais n'a pas réussi à investir
les structures politiques. Ainsi, nous souhaitons soulever les dangers perçus par plusieurs
experts paraguayens face à cette perspective collectiviste. En effet, ces demiers craignent que
le modèle collectiviste, présent dans les structures sociales et nécessaires pour leur survie, ne
se reproduise lorsqu'il atteint les structures politiques. Dans un tel contexte, le modèle
collectiviste au Paraguay serait nocif aux structures politiques car il profiterait uniquement à
un cercle fermé dans une logique de privilèges confondant biens publiques et privés.
Ces définitions laissent de côté aussi les vastes débats sur ce que 'contient' la SC
ainsi que, si oui ou non, le concept se prête à une analyse de contextes de systèmes politiques
de démocratie récente. Nous considérons que l'état de développement économique et
politique du Paraguay justifie ce choix. Sur la base de ces deux définitions, nous pourrons
donc décrire et analyser la SC paraguayenne. Lorsque nous parlerons de cette SC, notre
traitement exclura les partis politiques du pays, car ces demiers ont évolué différemment des
acteurs de la SC paraguayenne. En effet, ces partis auraient eu beaucoup de difficultés à sortir
d'un cadre «hérité» du stroessnisme et s'adapter au nouveau contexte démocratique. Par
ailleurs, tout comme l'Etat, ils constituent un obstacle pour la SC paraguayenne plus qu'une
aide. Enfin, dans notre traitement de la SC nous privilégions les acteurs avec une base sociale
ayant une plus forte incidence, ou un potentiel d'incidence, sur le processus de
démocratisation. Ce choix nous pousse à écarter par exemple les organisations écologistes,
les coopératives, les clubs sociaux et les associations sportives et de loisirs.
Dans le premier chapitre de ce travail, nous commençons par approfondir les bases
théoriques sur lesquelles nous nous appuyons, à savoir les études de la transition. En faisant
référence aux domaines de la transitologie et la consolidologie, nous nous tournerons vers les
études et les auteurs ayant visé les cas d'Amérique Latine. Le deuxième chapitre nous permet
d'éclaircir le contexte de notre problématique à travers un bref aperçu de l'histoire
paraguayenne. Par la même occasion nous pourrons identifier les acteurs clé de cette
transition vers la démocratie. Lors du troisième chapitre nous touchons davantage aux
éléments inhérents à la SC et à son développement. En suivant l'évolution et les acteurs de
cette SC nous pourrons percevoir des éléments particuliers de la transition paraguayenne.
Enfin, avant de tenter certaines conclusions, le quatrième chapitre aborde l'impact de la SC
paraguayenne dans la transition et les défis qu'elle doit surmonter. Mis à part le soutien
manifesté lors des crises des années 1990, ce dernier chapitre fait surtout référence au fait que
l'Etat, sous le contrôle du parti colorado, est devenu un véritable obstacle à l'avancement du
processus de démocratisation dans le pays.
CHAPITRE 1 L'étude de la transition
15
1.1 La Transitologie
Il n'est pas aisé de définir un point de départ pour cette étude de la transitologie, car
beaucoup de travaux pouvant être reliés au domaine ont été réalisés depuis bien des années.
En effet, nous pourrions remonter jusqu'à des auteurs tels que Machiavel, ce dernier étant
considéré comme le père fondateur de la transitologie par Schrnitter et Karl 9 . Ces derniers le
définissent ainsi car c'est Machiavel qui aurait introduit le principe le plus important de la
transitologie, ]' incertitude:
There is nothing more difficult to execute, nor more dubious of success, nor
more dangerous to adrninister than to introduce a new system of things: for
he who introduces it has ail those who profit from the old system as his
enernies and he has only lukewarm allies in ail those rnight profit from the
system.
Niccolo Machiavelli,
The Prince, VI.
Bien que de nombreux apports intellectuels puissent être ajoutés à cette étude, nous
nous concentrerons donc sur des travaux écrits à partir de la fin des années soixante et
abordant principalement notre problématique depuis un positionnement géographique
touchant l'Amérique Latine. Ce choix correspond avec l'entrée de ce que Larsen 'o appelle
1'« actor school» parmi les écoles sur la théorie de la démocratie. C'est en effet cette école
qui, selon Larsen, donnera naissance à ce qu'aujourd'hui nous appelons transitologie. Notons
par ailleurs que ce chapitre ne prétend pas englober la littérature pour la période et la région
données de façon exhaustive, mais plutôt apporter une meilleure compréhension théorique du
sujet étudié en abordant des écrits jugés pertinents pour le cas du Paraguay.
Nous commencerons donc avec des auteurs tels que Robert Dahl et Dankward
Rustow. Bien que ces derniers n'adressent pas la problématique de l'avènement démocratique
depuis une perspective latino-américaine, tous les deux constituent des auteurs clés dans la
genèse de la transitologie.
9 SCHMITTER, Philippe C. Karl, Terry Lynn. ''The Conceptual Travels of Transitologists and
Consolidologists: How Far to the East Should They Attempt to Go?" In Slavic Review, Vol. 53, no. 1,
(spring 1994) p. 173-185.
10 LARSEN, Stein U. The Challenges of Theories on Democracy : Elaborations Over New Trends in
Transitology. New York: Columbia University Press, 2000, p. 447-455.
16
Premièrement, Dahl analyse dans «Polyarchy» 11 à quel point les choix des
politiciens déternùnent l'évolution du régime. Cette «polyarchie» est un régime à deux
dimensions: une prenùère dimension de contestation (permissible opposition, public
competition) et une autre de participation (ou inclusiveness, right to participate in public
contestation). Ainsi, un régime n'ayant aucune des deux dimensions sera une «hégémonie
fermée» ; alors qu'un régime libéralisé mais non participatif sera considéré comme une
«oligarchie compétitive»; enfin un régime participatif mais non libéralisé sera une
«hégémonie participative ».12 Mais plus important encore, cette typologie permet à Dahl
d'envisager trois chemins menant vers la démocratie: (1) un chenùn passant en prenùer par
une libéralisation suivie par la participation; (2) un chenùn passant d'abord par la
participation et ensuite par la libéralisation et; (3) un troisième chenùn passant par une
révolution où les étapes de libéralisation et de participation arriveraient simultanément. Le
prenùer chenùnement décrit par Dahl serait le plus commun, le moins dangereux et
probablement le plus durable parnù les trois possibilités. '3
Toujours dans «Polyarchy », l'auteur identifie et décrit sept conditions pour une
transition d'un « régime hégémonique fermé» vers une «polyarchie»: (1) historical
sequences; (2) concentration of socioeconomic order; (3) level of development ; (4) level of
inequality; (5) political cleavages ; (6) beliefs of political activists ; (7) foreign control. 14 Ces
différentes conditions sont approfondies par l'auteur tout au long de son ouvrage, nous nous
contenterons de les citer ici, mais il est important de remarquer que la plupart des éléments
soulevés par Dahl reviennent encore aujourd'hui dans les travaux sur la transition
démocratique, notamment sa conception de la démocratie politique. En effet, les résultats
découlant d'une transition vers une «polyarchie »15 sont jusqu'à présent des sujets d'étude
afin de déterminer le type de régime ou l'avancement de la transition dans certains pays.
II DAHL, Robert. Polyarchy: Participation and Opposition. New Haven: Yale Univ. Press, 1971. p. 1
227.
12 Ibid. p. 4-7.
13 Ibid. p. 15.
14 Ibid. p. 38-160.
15 Selon Dahl, ces résultats se manifestent dans plusieurs domaines: (i) liberal freedoms ; (ii)
composition of parliaments and politicalleadership more representative of various socioeconomic
17
strata ; (iii) groups whose support politicians need can participate more easily ; (iv) more preferences
represented in policy making ; (v) government less likely to engage in systematic violence against its
citizens ; (vi) changes in the attitudes, culture and personalities of the leadership. However,
polyarchies are no more considerate than other regimes toward people who are effectively excluded
from the rights of citizens. Ibid. p. 20-30.
16 RUSTOW, Dankwart A. «Transitions to Democracy : Toward aDynamie Model »In Comparative
Politics, Vol. 2, no. 3, (avril 1970) p. 337-363.
17 Loc. cit. p. 345
18 Concernant les conditions ou pré-conditions pour qu'une démocratie puisse avoir lieu, voir les
travaux de Seymour Martin Lipset et Barrington Moore. MOORE, Barrington. Social Origins of
Dictatorship and Democracy. Harmondsworth : The Penguin Press, 1967. Et LIPSET, Seymour
Martin. « Some Social Requisites of Democracy : Economie Development and Political Legitimacy »
In The American Political Science Review, Vol. 53, No. 1. (Mars 1959) p. 69-105. Ces derniers, en
abordant les conditions socio-économiques pour une démocratie dans le contexte de la modernisation,
ont exercé une forte influence mais ont aussi reçu des critiques à l'égard de leurs conclusions. A ce
sujet voir par exemple: FEMIA, Joseph V. «Barrington Moore and the Preconditions for
Democracy» In British Journal ofPolitical Science, Vol. 2, No. 1 (janvier 1972) p. 21-46.
18
Tant Dahl que Rustow auront fortement inspiré et influencé les auteurs du domaine
de la transitologie qui les ont suivis. Leurs approches respectives demeurent intéressantes
même si elles utilisent des cadres de référence empirique précédant la troisième vague de
démocratisation qui nous intéresse plus particulièrement. En effet, de nombreux auteurs
feront référence à leurs travaux car ils constituent des pionniers dans la tentative de rendre
plus aisée la compréhension du complexe phénomène de la transition démocratique. Par
ailleurs, plusieurs de leurs concepts ont été repris et ont servi à l'ouverture de nouvelles pistes
de recherche dans le domaine.
mouvements politiques civils ayant une direction fortement influencée par la personnalité des
leaders. C'est le cas du Pérou mais avec la différence que les forces armées péruviennes ont
tout de même joué un rôle important en comparaison aux autres cas de régimes « populistes»
de la région. Des régimes de type «bureaucratique-autoritaire »21 ont été nùs en place en
Argentine, au Chili et en Uruguay. En effet, tous les pays ne rentrent pas dans la catégorie
d'état «bureaucratique-autoritaire» avant d'entamer leur transition. Le Brésil est également
considéré dans cette catégorie mais se détache des autres cas par son développement malgré
une forte crise socioécononùque. Néanmoins, la faiblesse de l'organisation politique du
secteur populaire brésilien est un des facteurs qui explique la prépondérance et le contrôle
exercé par le régime dans la transition, une des plus longues. Des cas combinant plusieurs de
ces régimes sont également possibles, tel est l'exemple de la Bolivie ayant composé avec des
éléments des trois types de régime décrits. La Colombie et le Venezuela sont aussi des cas
combinant « populisme» et « traditionalisme ». Enfin, le cas du Mexique constitue un type
en soi se distinguant d'un régime «bureaucratique-autoritaire» par une forte
institutionnalisation, une plus forte longévité présidentielle et un rôle nùneur des forces
armées. 22
Ce volet sur l'Amérique Latine se concentre sur les cas de transition non
révolutionnaire à partir d'un régime autoritaire, ce qui exclue des processus tels que ceux
encourus au Nicaragua ou à Cuba. En d'autres mots, les auteurs privilégient l'analyse des
transitions à partir de régimes de type «bureaucratiques-autoritaires ». Par ailleurs, un des
éléments normatifs sur lequel repose l'ensemble de l'ouvrage est que les auteurs ont
considéré que la démocratie politique était désirable en soi. O'Donnell souligne que ce pari
envers la démocratie est fait en étant conscients que la formule démocratique n'assure pas
Le choix pour la démocratie constitue donc, malgré tout, la meilleure option selon l'auteur.
Bien plus encore, O'Donnell ajoute que les mouvements révolutionnaires ont non seulement
échoué, mais qu'ils ont été un facteur déterrrtinant dans l'avènement des régimes autoritaires,
pour la plupart extrêmement violents à l'égard des dissensions sociales.
Mais quelles sont les probabilités pour qu'un régime devienne démocratique? En
regardant les cas européens, O'Donnell fait référence au model décrit par Dahl et à cette prise
de conscience collective que les coûts d'élirrtiner leurs ennerrtis étaient peut-être plus élevés
que les avantages obtenus dans une coopération politique et sociale, ce qui s'est avéré dans
leur intérêt. En Amérique Latine, O'Donnell rappelle l'importance de l'apparition d'un
discours « orienté démocratie» pendant les années 70-80, chose qui n'étail pas commune
auparavant. Dans ce sens, les idées et symboles ont également changé pour laisser place à un
discours peignant une vision moins autoritaire de la vie politique et sociale?6 Pour reprendre
les mots de l'auteur: « [. . .] never has the ideological "prestige" ofpolitical democracy been
higher in Latin America than now. Authoritarian ideas and institutions are now discredited.
{ ... ] »27
Przeworski identifie d'abord les conditions sous lesquelles un régime autoritaire est
menacé et où une libéralisation devient possible: (l) le régime autoritaire a réalisé les
besoins fonctionnels menant à un establishment, il n'est donc plus nécessaire et il s'écroule;
(2) le régime perd toute légitimité (support, consentement) ; (3) les conflits internes rongent
le régime jusqu'à sa chute (conflits entre militaires ou dans l'élite dirigeante); (4) les
L'auteur aborde aussi l'incertitude, élément évoqué plus haut par Machiavel: « The
process of establishing a democracy is a process of institutionalizing uncertainty, of
subjecting aU interests to uncertainty. [. .. ] »34 Il citera plus loin une phrase d'Adolfo Suarez,
« el futuro no esta escrito, porque solo el pueblo puede escribirlo » pour souligner que c'est
dans la nature même de la démocratie que l'intérêt de personne ne puisse être garanti. Par
contre, ce qui est possible ce sont des accords institutionnels, afin de donner une probabilité à
la réalisation de certains intérêts de groupe?5 Avant de conclure, Przeworski rappelle qu'il est
important que les relations écononùques, la structure de production ainsi que la distribution
des richesses soient prises en compte lors d'une transition vers la démocratie?6
à partir d'un reglme autontalre, car dans cette dernière tous les paramètres de l'action
politique se trouvent en constant mouvement. 39
L'analyse de ces quelques chapitres clé nous donne une meilleure idée de ce qui
forme et entoure la transitologie, du reste dans ses débuts. Il nous semble important de
rappeler que le projet Transition from Authoritarian Rule a débuté en 1979, soit avant que
ladite troisième vague ne prenne toute son ampleur. Il y a donc d'abord, dans le sillage de cet
ouvrage, un fort désir que ces transitions aient lieu. Ensuite, étant donné que l'édition s'est
achevé en 1986, de nombreuses pages ont dû être écrites alors que les transitions
démocratiques de nombreux pays venaient d'être entamées ou encore battaient leur plein.
Etant donné qu'au Paraguay la démocratie survient en 1989, ce cas n'a pas servi de base
empirique pour l'ouvrage d'O'Donnell et ses collaborateurs.
Après avoir vu sur quelles bases repose la transitologie, cette partie tentera de faire un
suivi de son évolution. En effet, le champ de la transitologie a été enrichi, complété et
critiqué suite aux nombreuses données empiriques apparues lors de l'avancement des
transitions de la troisième vague. Dans ce sens, divers défis sont apparus dans les démocraties
émergentes d'Amérique Latine, ce qui a permis d'affiner les études de la transition et
constater les limites de la théorisation. Par ailleurs, des débats autour de la pertinence du
concept de « consolidation» ont également émergé, nous les abordons brièvement plus bas.
1.3.1 Guider nos regards vers les éléments des transitions latina-américaines
41
Dans l'ouvrage Democracy in Developing Countries: Latin America , les auteurs
axent leur analyse sur les éléments de l'héritage culturel en Amérique Latine afin d'évaluer la
thèse soutenant que les problèmes de consolidation démocratique dans cette région ont des
racines culturelles. Nous nous arrêterons sur le premier chapitre d'introduction signé par
Larry Diamond et Juan J. Linz afin d'entendre leur vision de la transition.
la consolidation démocratique dans plusieurs pays. Il est donc important de regarder l'histoire
à partir des années 1825 lorsque nous cherchons les racines de l'autoritarisme latino
américain. Toujours parfiÙ les facteurs historiques, l'émergence politique de nombreux
leaders fiÙlitaires ainsi que le rôle de l'armée ont été déterfiÙnants. En effet, les fiÙlitaires ont
pris de l'importance lors d'une période où les conflits pour défendre et délifiÙter les frontières
étaient fréquents. Ainsi, les forces armées n'avaient pas seulement un rôle à l'interne
(contrôle envers les menaces tel que les subversions et les conflits sociaux), mais aussi au
42
niveau international à des fins de survie. Les évidences apportées par les études de cas de
l'ouvrage permettent aux auteurs de faire le lien théorique entre ces données empiriques et la
thèse de Dahl affirmant qu'historiquement, la meilleure voie vers la «polyarchie» est celle
où la compétition politique (libéralisation) devance l'expansion de la participation. Dans
l'ensemble, les auteurs arrivent à la conclusion que le passé pèse lourd sur le présent de
l'Amérique Latine. 43
Un autre facteur traité est celui de la culture politique, nous parlons ici d'une culture
politique orientée vers des principes démocratiques. Si la culture démocratique contribue à la
stabilité démocratique, il faut croire que l'inverse est aussi possible. La culture politique
héritée de l'Espagne avait des caractéristiques peu démocratiques: absolutisme, élitisme,
hiérarchie, corporatisme, autoritarisme. L'influence de cette culture est certainement présente
44
dans les processus démocratiques latino-américains. Deux autres facteurs se rajoutent à
celui de la culture politique, d'abord le leadership politique. Concernant ce dernier, trois
éléments s'avèrent cruciaux dans la réussite ou l'échec d'un nouveau gouvernement
démocratique: le style du leadership politique, l'efficacité des élus démocratiquement et les
aptitudes au leadership. L'autre facteur concerne les institutions politiques où nous
retrouvons l'état de droit, des institutions représentatives, des élections, un système légal
moderne, les libertés politiques, etc. Le degré d'institutionnalisation et la loyauté populaire
envers les plus grands partis politiques doivent être analysés afin d'évaluer la force du
système politique en place. Par ailleurs, la structure constitutionnelle sera aussi déterfiÙnante.
En effet, le choix pour un système présidentiel (à la place d'un système parlementaire) faisant
42 Ibid. p. 3-7.
43 Ibid. p. 9.
44 Ibid. p. 9-14.
28
Les facteurs « structure» et « force» de l'État sont aussi abordés. Dans ce contexte,
lorsque les auteurs font référence à «the tensions between stateness and statism» 46, ils
soulèvent toute la problématique autour du juste équilibre à trouver entre un État fort et un
État trop permissif. Par ailleurs, le degré d'intervention de l'État sur l'économie nationale est
une autre dimension importante où la structure de l'État influencera fortement la cadence du
progrès économique.
45 Ibid. p. 15-24.
46 Ibid. p. 27.
47 Ibid. p. 31-35.
48 Ibid. p. 35-37.
29
corrélation inverse. Historiquement, les clivages régionaux en Amérique Latine ont toujours
été importants et par ailleurs, la distribution du pouvoir et des ressources entre centre et
périphérie demeure une réalité importante reflétée dans plusieurs pays de la région. 49
Le dernier élément abordé par les auteurs est celui des facteurs internationaux. Mais
Diamond et Linz sont clairs là-dessus, leur étude privilégie les facteurs internes plus que
l'influence externe de certains États, notamment les États-Unis. En affirmant que « [ ... ] the
United States has typically been able to do no more than influence events [... ] »52 les auteurs
affichent leur position presque défensive face à ceux qui estimeraient que les États-Unis ont
eu un rôle déterminant dans les processus démocratiques latino-américains. Ils reconnaissent
néanmoins que cette influence a varié selon les administrations en place à la Maison blanche.
Cette panoplie de facteurs énumérés et expliqués par Diamond et Linz nous donne
une autre vision de l'approche de la transition que celle illustrée par O'Donnell, Schmitter et
Whitehead plus haut. En effet, ces facteurs nous permettent de guider nos regards sur les
éléments internes devant être pris en compte lors de l'analyse d'un processus démocratique
en Amérique Latine. Les auteurs se gardent de vouloir élaborer des réponses toutes faites car
la variété des études de cas a montré la grande hétérogénéité entre les pays latino-américains.
49 Ibid. p. 37-41.
50 Dans le cas du Paraguay que nous analyseront plus en détail ensuite, il ne s'agit pas d'une re
démocratisation mais bien d'une construction démocratique depuis la base. Les références à un ancien
modèle démocratique ne sont donc pas envisageables.
51 Ibid. p. 43-46.
52 Ibid. p. 49.
30
Certes il Y a un désir de généralisation, mais une telle entreprise serait certainement limitée
par les traits caractéristiques des contextes socioculturel, historique, économique et politique
appartenant à chaque pays étudié. Enfin, même si les ouvrages abordés datent des années
1980, nous pensons qu'ils guident correctement nos regards vers les caractéristiques des
transitions latino-américaines. En effet, cette théorisation à partir de cas empiriques nous
permet d'identifier des généralités et des aspects similaires au processus de démocratisation
du Paraguay, ce qui sera d'utilité pour mieux comprendre ce dernier.
Depuis les années 1980, d'énormes progrès en matière démocratique ont été obtenus
dans la région. Premièrement, la grande majorité des pays élisent leurs représentants par le
biais d'élections libres et transparentes. Deuxièmement, les libertés publiques sont respectées
et permettent à la population de s'exprimer et de se mobiliser. Troisièmement, le pouvoir
civil est respecté par les institutions militaires et les fondements institutionnels de la
démocratie ont été remis ou mis en place. Ces avancements ne sont pas peu de choses, ils
représentent une victoire face à une période sombre d'autoritarisme et de violence à l'égard
53 Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo. La democracia en América Latina: hacia una
democracia de ciudadanas y ciudadanos. Buenos Aires: Aguilar, Altea, Taurus, Alfaguara, 2004.
31
des sociétés latino-américaines. Néanmoins, la démocratie semble atteindre des limites dans
la région. En effet, elles peuvent être qualifiées de démocraties électorales, surtout dans le
sens que l'engagement des citoyens se limite pratiquement à l'élection des autorités. Ce
travail du PNUD propose donc une vision et un concept de démocratisation impliquant
davantage la citoyenneté dans ce processus. 54
54 Ibid. p. 25-32.
55 Ibid. p. 36.
56 En effet, les « règles du jeu démocratique» sont pratiquement les mêmes que dans les pays
possédant une démocratie plus mûre, mais l' histoire, la culture et la situation socio-économique
contribuent à ce que ces sociétés ne soient pas aisément comparables.
32
qu'une partie des citoyens latino-américains seraient prêts à troquer leur démocratie contre
57
l'autoritarisme, si ce dernier leur assurait une amélioration économique. Il est donc inutile
d'envisager une stabilité de la démocratie sans aborder des politiques de croissance destinées
à réduire la pauvreté et les inégalités. Ainsi, le rapport du PNUD évoque la complexité des
réformes économiques nécessaires pour que la démocratie puisse s'étendre aux niveaux
civique et social. L'Etat devient donc un acteur central, car il doit d'une part refléter les
besoins et les attentes de la citoyenneté et, d'autre part, gérer les multiples pressions venant
58
d'un monde de plus en plus globalisé et interdépendant.
Selon certains auteurs, une fois le processus de transition achevé, une étape de
consolidation de la démocratie commence. 59 Selon Juan J. Linz et Alfred Stepan,
A democratic transition is complete when sufficient agreement has been
reached about political procedures to produce an elected government, when a
government cornes to power that is the direct result of a free and popular
vote, when this government de facto has the authority to generate new
policies, and when the executive, legislative and judicial power generated by
the new democracy does not have to share power with other bodies de jure. 60
Bien que dans plusieurs cas les conditions ci-dessus soient atteintes, de nombreuses
tâches demeurent avant de pouvoir considérer que la démocratie est « consolidée» dans les
pays en question. Linz et Stepan identifient également les caractéristiques menant à cette
« consolidation ». Les auteurs définissent la consolidation démocratique en appuyant trois
57 Ibid. p. 40.
58 Ibid. p. 63-67.
59 Cette affirmation n'est pas partagée par toute la communauté des auteurs sur la démocratisation,
mais nous abordons le débat autour de la consolidation plus bas.
60 LINZ, Juan J. and STEPAN, Alfred. Problems of Democratic Transition and Consolidation:
Southem Europe, South America, and Post-communist Europe. Baltimore: Johns Hopkins University
Press, 1996, p. 3.
33
non gouvernementaux] prennent l'habitude de ce que les conflits soient résolus selon les
normes établies dans le nouveau processus démocratique et qu'une violation de ces normes
serait inefficace et coûteuse). Ils font donc référence à une démocratie consolidée lorsque la
démocratie est devenue "the oniy game in town" .61
62
Dans une revue des apports théoriques de l'ouvrage de Linz et Stepan , Philippe
Schmitter fait référence à la complexité de cette définition de la consolidation et rappelle
qu'une démocratie consolidée peut très bien devenir « déconsolidée ». Bien que la définition
apportée par Linz et Stepan ne s'adresse pas à un seul type de démocratie, Schmitter leur
reproche de ne pas avoir traité différents types de démocraties. Par ailleurs, il remet en cause
la cohérence des deux premières caractéristiques menant à la consolidation (behaviorai et
attitudinal) et propose que la troisième (constitutional) soit prise en compte en priorité avant
d'aborder les deux premières. Enfin, malgré ces quelques critiques, Schmitter considère tout
de même que l'apport fait par Linz et Stepan à travers leur ouvrage, constitue une des
fondations pour la « consolidologie ».63
Linz et Stepan ajoutent que lorsqu'un «functioning state » est en place, cinq autres
conditions sont requises afin qu'une consolidation puisse avoir lieu. Premièrement, des
conditions nécessaires pour le développement d'une SC libre. Deuxièmement, une société
politique (poiiticai society) autonome. Troisièmement, un état de droit (ruie of iaw)
protégeant les libertés individuelles et la vie associative. Quatrièmement, une bureaucratie
d'état présente pour le nouveau gouvernement démocratique. Et cinquièmement, l'existence
d'une société économique. Les auteurs précisent qu'il s'agit de cinq conditions qui
interagissent entre elles, les unes ont besoin des autres pour fonctionner de manière efficace
et elles s'influencent mutuellement. 64
61 Ibid. p. 4-6.
62 SCHMITTER, Philippe. «Clarifying Consolidation» In Journal of DemoCl'acy, Vol. 8, No. 2, 1997,
f·168-174.
3 Loc. cit. p. 170-174.
64 LINZ, Juan J. and STEPAN, Alfred. Problems of Democratie Transition and Consolidation:
Southem Europe, South America, and Post-communist Europe. Baltimore: Johns Hopkins University
Press, 1996, p. 7-15.
34
Il faut tenir compte du fait qu'il n'y a pas un consensus, dans la littérature sur la
démocratisation, quant à la nature et la raison d'être de la «consolidation ». En effet,
O'Donnell remet sérieusement en cause ce concept. 65 1\ affirme qu'il n'y a pas de théorie
capable de dire pourquoi et comment une polyarchie devient consolidée et que sans une telle
théorie, tout souhait ou attente envers une polyarchie consolidée serait prématuré. II rappelle
les dangers inhérents au fait de mettre ensemble des termes aussi polysémiques que ceux de
démocratie et consolidation. Par ailleurs, O'Donnell fait un plaidoyer pour une analyse plus
approfondie des différents types de polyarchies et remet en cause la façon dont le concept de
consolidation est étudié. Enfin, il soulève des questions concernant la difficulté d'établir les
étapes ou degrés de la consolidation: comment savoir à quel moment une démocratie passe
du stade non consolidée à celui de consolidée? Comment savoir lorsqu'une démocratie est
substantiellement ou partiellement consolidée?
Certes, la consolidation est présentée par certains auteurs comme une suite logique de
la transition. Mais ce désir de réunir ces deux concepts n'est pas une rrlince affaire. En effet,
comme nous l'avons vu plus haut, la transition est un processus chargé d'incertitude et la
transitologie se veut un moyen d'étudier ce processus en tenant compte de son caractère
incertain et donc en laissant une marge nécessaire afin de permettre aux éléments
d'incertitude d'être appréhendés. La consolidation telle que vue jusqu'ici semble aller à
l'encontre de cet aspect incertain en voulant institutionnaliser, « fixer », en quelque sorte, des
éléments ayant une nature incertaine. Le débat sur la consolidation se poursuit car après tout,
la démocratie ne devrait-elle pas demeurer, dans une certaine mesure, incertaine et donc non
consolidée? Quoi qu'il en soit, ces débats sur la consolidation nous poussent à adopter une
grande précaution dans l'utilisation de ce concept. 69
1.5 Conclusion
Dans ce prerrlier chapitre, notre souhait était celui d'aborder les bases théoriques sur
lesquelles le reste du travail va s'appuyer. Ainsi, en traitant la transitologie, les études de la
consolidation et celles de la transition effectuées en Amérique Latine, nous avons posé des
bases théoriques auxquelles nous ferons référence en abordant le cas du Paraguay. Par
Plusieurs éléments évoqués dans ce chapitre seront d'utilité pour la lecture du cas
paraguayen. Néanmoins, la théorisation considérant la transition comme un ensemble de
séquences qui apparaissent selon certaines conditions nous semble très limitée pour l'analyse
du Paraguay. Dans ce cas, plusieurs éléments ou conditions peuvent être perçues, mais la
chute de la dictature et l'arrivée de la démocratie ont aussi été accompagnés par des éléments
imprévisibles et une forte dose d'incertitude. Cette incertitude est un élément qui traverse tout
le processus démocratique paraguayen depuis 1989. En effet, la persistance de certains
acteurs et l'instabilité politique ont eu raison de la transition et ont prolongé ce processus.
En ce qui concerne les théories de la transition, enrichies par des cas empiriques
d'Amérique Latine, nous pouvons souligner l'importance du rôle des militaires au Paraguay,
tout comme dans la plupart du continent. Acteurs à part entière de la vie politique du pays, les
militaires ont façonné l'histoire du Paraguay et ont poursuivi leur action dans le climat
démocratique installé depuis la chute de Stroessner. Les inégalités sociales et la pauvreté sont
d'autres caractéristiques régionales qui ne font pas exception dans le cas que nous étudions.
Les éléments théoriques allant dans ce sens nous semblent pertinents, mais ils doivent être
ponctués par le fait que la société paraguayenne est fortement marquée par une longue
histoire d'autoritarisme. Dans un tel contexte, nous rejoignons les théoriciens de la transition
à propos de l'importance de la SC pour l'affermissement de la démocratie. Les travaux plus
récents font référence, avec pertinence, au besoin d'approfondir les valeurs démocratiques
auprès des citoyens. En effet, il ne suffit pas d'avoir une SC développée, mais bien une SC
qui se caractérise par ses qualités et son enracinement en la démocratie. Cette « qualité» de la
37
SC dans son apport au processus démocratique est un autre élément important dans notre
analyse du Paraguay. Enfin, il est essentiel de se remémorer qu'au Paraguay nous ne sommes
pas dans une logique de retour de la démocratie et résurgence de la SC, mais bien face à
l'instauration de la démocratie et à l'émergence de la Sc.
Peu étudié et souvent comparé sans tenir compte de ses multiples spécificités, le cas
du Paraguay reste un des exemples de la région les moins analysés. En effet, très peu de
politologues étrangers s'intéressent à ce pays et les auteurs paraguayens, peu connus, arrivent
à peine à faire connaître les caractéristiques de leur transition. Ce chapitre théorique nous
permet donc de poser un regard sur les éléments de la transition paraguayenne à analyser, tout
en sachant que ces études ont pour base empirique d'autres pays et méconnaissent celui que
nous traitons ici. Par ailleurs, nous avons pu soulever le contexte latino-américain dans lequel
évoluent les transitions, ce contexte affecte évidemment le Paraguay. D'une part, le contexte
démocratique instauré depuis les années 1980 qui a servi de soutien au Paraguay lorsque ce
dernier était menacé par un retour d'autoritarisme. D'autre part, le contexte socio
économique dans une région également affectée par une globalisation qui rend les Etats de
plus en plus interdépendants et où la pauvreté et les inégalités deviennent incontournables.
Dans ce qui suit, nous évoquons brièvement l'histoire et la transition du Paraguay, pour ainsi
éclairer le contexte du pays et ensuite aborder plus en détail un des aspects de sa
démocratisation, la Sc.
CHAPITRE Il Introduction au cas du Paraguay
39
Le Paraguay annonce son indépendance en 1811, mais c'est qu'en 1813, avec le
Docteur Gaspar Rodriguez de Francia que la République indépendante du Paraguay est
solennellement proclamée. Le Dr. Francia instaure rapidement une dictature personnelle le
conduisant au poste de Dictateur Suprême (El Supremo), il restera au pouvoir jusqu'à sa mort
naturelle en 1840. La période de Francia sera caractérisée par un isolement du Paraguay et
l'option pour une économie d'autosuffisance face aux menaces militaires et au blocus total
7o
mis en place par l'Argentine et le Brésil.
En 1844, Carlos Antonio Lopez arrive au pouvoir avec une politique étrangère
foncièrement différente de celle de Francia, mais tout de même avec des forts traits
d'autoritarisme. En effet, les relations avec les pays voisins s'améliorèrent et le Paraguay
renouait avec un commerce international abandonné sous Francia. En 1862, Francisco Solano
Lopez (le fils de Carlos Antonio Lopez, désigné par ce dernier pour le succéder) assume ses
fonctions à la tête d'un pays prospère. Cette période de prospérité et de consolidation de la
nation paraguayenne s'arrêta brusquement en 1865 lorsque Francisco S. Lopez mena le
Paraguay dans une guerre sans précédents qui l'opposait à la Triple Alianza (triple alliance).
Cette guerre, aussi connue sous le nom de « Guerre du Paraguay» opposait ce dernier au
Brésil, à l'Argentine et à l'Uruguay. Le conflit prit fin en 1870 lors de la mort de Lopez dans
une des batailles. Après cinq ans de conflit, un des plus sanglants de l'histoire de la région, la
population paraguayenne fut pratiquement décimée, restant une majorité de femmes et
d'enfants (les chiffres exacts ne sont pas connus). Les vainqueurs se partagèrent 25% du
territoire (excepté l'Uruguay) et installèrent un nouveau gouvernement démocratique avant
de laisser le pays aux élites ayant survécu au conflit. Le Paraguay était littéralement en
ruines, toutes les infrastructures économiques dans le domaine agricole et industriel avaient
été détruites, la reconstruction du pays s'annonçait longue et difficile. 71 Par ailleurs, la survie
70 FREGOSI, Renée. Le Paraguay au XX""" siècle: Naissance d'une démocratie. Paris, Éditions
L'Harmattan, 1997, p. 42-44.
71 GROW, Michael. The Good Neighbor Policy and Authoritarianism in Paraguay. Kansas, The
Regent Press of Kansas, 1981. p. 44-45 ; Dent, David. The Legacy of the Monroe Doctrine: A
40
ème
Au Paraguay, la première moitié du XX siècle est marquée d'une part par la
mémoire de la guelTe de « la Triple Alianza », et d'autre part par la guerre du Chaco. 73 Une
dispute entre la Bolivie et le Paraguay concernant leurs frontières respectives est à la base de
cette confrontation qui éclate en 1932 et s'achève en 1935. Malgré des moyens plus modestes
et une mauvaise préparation militaire, le Paraguayen ressort vainqueur. Néanmoins, les
fortes pel1es en hommes et l'argent dilapidé lors du conflit affecteront considérablement le
Paraguay.74 La guelTe du Chaco, tout comme celle de « la Triple Alianza », a eu le même
effet pour la politique paraguayenne, à savoir « la montée en puissance des militaires sur la
scène politique nationale ».75
Des années 1930 aux années 1950, le climat politique sera caractérisé par une forte
instabilité ainsi qu'une guerre civile (1947) à l'issue de laquelle le parti colorado arrivera au
76
pouvoir. Bien que ce dernier soit devenu le parti-Etat et se soit infiltré dans tous les postes
de l'administration et de l'armée, ses divisions internes empêchaient toute stabilité
gouvernementale. En effet, c'est sous la houlette du général Higinio Morinigo qu'une
« partidizaciôn » des forces armées se met en route. Cette alliance réunira le parti colorado et
l'institution militaire dans le but d'asseoir leur emprise à la direction du pays. Le travail du
général Morinigo revêt une grande importance car il constitue la base sur laquelle Stroessner
fondera son régime. Dans ce sens, les persécutions des classes pensantes du Paraguay
débutent aussi sous Morinigo, c'est ce dernier qui dépouille le Paraguay d'une population
critique. Lorsque Stroessner arrive au pouvoir, le telTain était en quelque sorte préparé pour
Reference Guide to U.S. lnvolvement in Latin America and the Caribbean. Westport-Connecticut,
Greenwood Press, 1999. p. 313-314.
72 FREGOSI, Op. cit. p. 45.
73 Le Chaco est la région du Nord du Paraguay bordant la Bolivie.
74 Grow, Michael. Op. cit. p. 46-48.
75 FREGOSI, Op. cil. p. 46.
76 Fondé en 1887, il est important de noter que le parti colorado demeure au pouvoir jusqu'à présent.
41
l'instauration d'un régime autoritaire. La présence et le rôle des militaires dans la vie
politique du pays étaient indéniables, la figure du militaire comme dirigeant idéal avait été
renforcée après la victoire de la guerre du Chaco. Enfin, c'est dans ce contexte que le général
de division Alfredo Stroessner, après avoir été impliqué dans au moins trois coups d'Etat
depuis 1948,77 s'empare du pouvoir par la force le 4 mai 1954.78
C'est dans un pays pratiquement ingouvernable depuis les années 30 que Stroessner
réussira à mettre en place le plus long des régimes du Paraguay.79 Stroessner développera
graduellement son emprise autoritaire en arrivant à une maîtrise totale du pouvoir en 1960.
Sous l'égide d'une «doctrine de sécurité nationale », l'étau autour de la population se
resserrait par le biais d'une répression parfois brutale (arrestations de dirigeants syndicaux,
emprisonnements, violence, tortures, etc.) et d'autres fois indirecte (restrictions des libertés
politiques et syndicales, censure des médias, cooptation, etc.).80
En 1971, Amnesty International signalait dans son rapport annuel que les
conditions de détention des prisonniers politiques au Paraguay étaient
'médiévales' et que 'du point de vue de la technique et de l'organisation, le
système de torture et de répression [était] relativement moins sophistiqué que
chez son voisin le Brésil, mais extrêmement efficace dans un pays comme le
Paraguay, avec son histoire de dictatures, son niveau d'éducation et son
ambiance provinciale' .8t
Le mode de gouvernement allait être celui de l'état de siège jusqu'en 1987. Cette situation
permettait à Stroessner de justifier sa répression dans la lutte contre la menace communiste et
la violence dans le pays. Dans les faits, la violence et des mouvements opposés au
gouvernement existaient, mais ils ont été amplifiés et diabolisés par la propagande
82
stroessniste afin de légitimer une répression disproportionnée.
77 Deux tentatives de coup d'état infructueuses en 1948 et une connaissant un certain succès en 1949,
toutes les trois ayant comme toile de fond des di vages à l'intérieur du parti colorado.
78 FREGOSI, Op. cil. p. 44-50.
79 Ibid. p. 50.
80 POWERS, Nancy. « The Transition to Democracy in Paraguay: Problems and Prospects» In
Kellogg Inslitute Working Papers, No. 171, january 1992.
81 FREGOSI, Op. cit. p. 55. L'auteur cite dans cette partie LEWIS, Paul H. Paraguay Under
Stroessner, Ed. The University of North Carolina Press, USA. 1980, p. 172.
82 FREGOSI, Op. cit. p. 51-52.
42
Bien que se soit par le biais des militaires que Stroessner est arrivé au pouvoir, lui
seul dirigeait le régime. Ainsi, en tant « qu'homme fort» au pouvoir il a aussi développé un
type de leadership autoritaire, patrimonialiste et aussi qualifié de « sultaniste ».83 Mais ce qui
allait distinguer Stroessner par rapport à d'autres régimes sultanistes allait être le fait que
cette dictature n'était pas uniquement personnelle, ni exclusivement militaire, ou encore
84
mono-partite mais bien une combinaison de ces trois caractéristiques. Stroessner allait
devenir la clé de voûte de ce triangle parti-armée-Etat en sa qualité de Président Honoraire du
parti colorado; Commandant en Chef des Forces Armées et Chef d'Etat. Ce dernier avait
déjà hérité de l'alliance entre le parti colorado et l'armée, mais Stroessner allait encore
renforcer ce lien et se placer lui même comme principal interlocuteur entre ces deux bastions
du pouvoir paraguayen. Le parti colorado allait en effet subir des changements de fond. De
parti traditionaliste et clientéliste, caractérisé par des luttes internes et des rivalités entre
différents « caudillos », il allait devenir une machine politique extrêmement hiérarchisée
témoignant d'une loyauté quasi-totale envers Stroessner. 85 En effet, le triangle parti-armée
Etat allait devenir l'élément principal de la longévité du régime stroessniste. En liant
étroitement l'Etat et le parti, cette nouvelle machine politique allait servir d'une part comme
outil de patronage afin d'obtenir le soutien populaire et, d'autre part, comme moyen pour
acheter la loyauté des Forces Armées en leur cédant des opportunités de négoce et le lucratif
domaine de la contrebande. 86
83 SONDROL, Paul C. «The Emerging New Politics of Liberalizing Paraguay: Sustained Civil
Military Control Without Democracy» In Journal of!nleramerican Siudies and World Affairs, Vol.
34, no. 2, (summer, 1992) p. 130-131. Dans une tentative de « classer» le type de régime stroessniste,
Fregosi dépeint les traits populistes et fascistes du régime pour enfin conclure que ce dernier
ressemblerait à un « national-autoritarisme» faisant appel à des éléments fascistes et populistes dans le
but de parfaire une structure autoritaire spécifique. FREGOSI, Op. cil. p. 118-120.
84 POWERS, Loc. cil.
85 NICKSON, Andrew. « The Overthrow of the Stroessner Regime: Re-establishing the Status Quo»
In Bulletin of Latin American Research, Vol. 8, no. 2, (1989) p. 191-192.
86 BURGES, Sean W. et Dominique FOURNIER. « Form Before Function : Democratization in
Paraguay» In Canadian Journal of Latin American & Caribbean Siudies, Vol. 25, no. 49, (2000).
43
87
démocratie» pour reprendre les mots de Fregosi. La mise en place sous contrôle de
quelques éléments d'une démocratie a aussi permis à certains chercheurs de classer ce régime
de démocradura, «type de gouvernement autoritaire ( ... ) qui procède à un simulacre des
principaux instruments de la démocratie pluraliste que confirme la totale prédominance de
l'exécutif sur le législatif d'ailleurs fictif ».88 Des élections destinées à re-élire Stroessner
étaient prévues chaque cinq ans à partir de 1958. Les «efforts» pour démocratiser le régime
étaient souvent récompensés avec des aides de la part des Etats-Unis, une forme de
légitimation du gouvernement en place. Mais ce constant besoin d'une mascarade allait tôt ou
tard se retourner contre Stroessner qui, face à la communauté internationale, tentait de faire
profil bas afin de n'attirer ni l'attention, ni l'intérêt sur la politique interne du Paraguay.
Dans les années 80, le régime commence à décliner à cause d'une combinaison de
facteurs externes et internes. Le modèle économique prôné par Stroessner était
principalement axé sur l'exportation de matières premières. La construction du barrage
d'[taipu (projet conjoint avec le Brésil) créa un véritable boom économique (1974-1981). En
effet, la construction de cette centrale hydroélectrique donna une impulsion au
développement économique du Paraguay, mais ce boom s'arrêta brusquement lors de la fin
des travaux. Le processus de modernisation du pays avançait très lentement et le secteur rural
demeurait le plus important économiquement. Dans ce contexte, une série d'inondations en
1984 avaient détruit la plupart des champs de coton. Par ailleurs, le caractère prébendier et
corrompu du gouvernement commençait à faire obstruction à une classe entrepreneuriale
désireuse d'expansion. A cette difficile situation économique s'ajoutaient les critiques de
l'Eglise sur la violation des Droits Humains et un nouveau schisme au sein du parti colorado
sur fond de crise de succession. Le post-stroessnisme pouvait commencer. 89
Le parti colorado se trouvait divisé en deux principales factions: les militantes et les
tradicionalistas. Les premiers, aussi connus sous le nom de stronistas, militaient pour une
continuation du régime tel qu'il était, soit personnalisé et autoritaire. Par ailleurs, ils rendaient
pleinement allégeance au dictateur et revendiquaient ainsi la direction du parti colorado. Les
deuxièmes avaient opté pour un ton plus modéré, le souhait d'une ouverture progressive et
l'évolution du régime vers une direction davantage collégiale sans toutefois modifier sa
nature autoritaire. 92 Ces deux factions s'affronteront à partir de 1984 jusqu'à la chute de la
dictature. En 1987, les militantes prennent contrôle du parti avec quatre hommes forts du
gouvernement de Stroessner, «el cuatrinomio de oro ». En effet, ces derniers étaient
directement impliqués dans l'appareil répressif du régime. Stroessner s'identifiera avec les
militantes, remerciera leur loyauté et condamnera l'ingratitude des autres. Lors des
«élections» de 1988 Stroessner est re-élu (avec 90% des votes) et les militantes assoient leur
emprise sur l'appareil étatique colorado. Mais les mois suivant les élections apporteront toute
une série de problèmes au dictateur. 93
En 1988, la pression des Etats-Unis pour que le régime abandonne son caractère
répressif s'accentue, la crise économique fait de plus en plus de mécontents et la visite du
Pape lean-Paul II renforce les critiques de la part de l'Eglise. Cette dernière soutenait les
mouvements sociaux (notamment ceux issus du paysannat) et organisa une marche pour la
commémoration du 40ème anniversaire de la signature de la Déclaration Universelle des Droits
de l'Homme. Stroessner pour sa part était affaibli physiquement, vieillissant et fragilisé par sa
santé il avait été obligé de céder des prérogatives de son pouvoir absolu à un entourage
militante de plus en plus idéologisé dans le sens d'une autocratie répressive. Dans ce
contexte, un acteur s'était peu à peu détaché du régime pour devenir un élément libre et
capable d'agir par ses propres moyens. En effet, les Fuerzas Armadas (forces armées) avaient
depuis plusieurs années été témoins des remous à l'intérieur du parti colorado et étaient
conscientes des conséquences d'une éventuelle succession. Les militantes soutenaient le fils
du dictateur, Gustavo Stroessner, Colonel à l'armée de l'air, tandis que les tradicionalistas
voyaient en la figure du Dr. Luis Maria Argafia, président de la Cour Suprême, une transition
vers une présidence civile. A l'intérieur des Forces armées, Gustavo Stroessner n'était pas le
candidat idéal pour assumer le pouvoir. Par ailleurs, les militantes et leurs mesures drastiques
déplaisaient aux militaires et faisaient craindre un changement dans les privilèges jusque là
94
obtenus.
tout asseoir leur pouvoir et protéger leurs intérêts en rétablissant une relation harmonieuse
95
avec le parti colorado. En d'autres mots ce coup visait à corriger le système et non à
96
l'abolir.
Voici donc les grandes lignes qui définissent le contexte dans lequel le Paraguay se
retrouva lors de son cheminement vers une transition. Benjamin Arditi, dans un article
abordant les élections et les partis en 1989, résume bien la situation:
El golpe de Estado que derroco al general Alfredo Stroessner en febrero 1989 marc6
el inicio de un proceso de apertura politica en el pais. En terminos generales, el
gobierno dei general Andres Rodriguez ha respetado los derechos humanos y las
libertades publicas. Con la apertura ha comenzado un proceso de transicion a la
democracia. [... ] Sin embargo, la expresion « transici6n a la democracia » adquiere
un sentido y una logica particulares en cada pais, por 10 cual, se debe precisar el
alcance que tiene en el caso paraguayo.98
Evidemment, le cas du Paraguay, comme nous le verrons est un cas particulier présentant des
aspects propres à son histoire, sa société et sa culture.
En 1989, le Paraguay sort d'une dictature de presque 35 ans. Stroessner est démis lors
d'un coup d'état préparé et orchestré par le Général Andrés Rodriguez. Le pays entame donc
une transition vers la démocratie avec des mesures d'abord de libéralisation. Pendant ce
premier gouvernement de la nouvelle ère démocratique au Paraguay, la façade de l'ancien
régime changera, mais de nombreux éléments de sa structure (parti colorado au pouvoir
depuis 1947, rôle des militaires, Etat prébendier) resteront inchangés. C'est donc dans un
contexte de transition démocratique, confronté à des obstacles de l'ancien régime que le
Paraguay aborde les années 90.
L'année 1991 est celle des élections municipales. Ces dernières surprennent par leur
transparence et leurs résultats. L'opposition gagne plusieurs mairies dont Asunci6n, la
capitale, qui sera dirigée par un candidat indépendant. Les résultats de ces élections
contribueront aussi à l'établissement d'un agenda de la transition. 101 Certes, ces élections
donneront une impression d'élan à la démocratisation du pays, mais pour les Forces armées la
99 .
NICKSON, Loc. cl!. p. 206.
100 ABENTE, Diego, (coord). Paraguayen transici6n. Caracas-Venezuela: Editorial Nueva Sociedad,
1993, p. 153-156.
JOI Ibid. p. 157.
48
perte de la mairie d'Asunci6n sera le signal déclencheur pour un retour en force sur la scène
politique nationale. Dans ce contexte, l'importance politique du général Lino Cesar Oviedo et
l'influence des forces armées dans le parti colorado prendront de l'ampleur. En effet, ledit
général sera un des principaux agents politiques pour qu'en 1993 Juan Carlos Wasmosy, un
civil, arrive à la présidence. Paradoxalement, en 1996 ce même général devenait le principal
obstacle pour une représentation formelle du pouvoir civil. '02
lors d'employer la «voie politique »105 pour tenter d'atteindre la présidence du Paraguay, il
entreprenait ainsi son opposition au gouvernement et au régime démocratique.
Le revers subi par Oviedo en 1996 n'épanchera pas la soif de pouvoir du général. Ce
dernier se mettra en campagne pour vaincre lors des élections internes du parti colorado
désignant le représentant pour les présidentielles de 1998. Poursuivi par une justice faible
pour sa tentative de coup d'état en 1996, Oviedo réussira tout de même à s'imposer comme
candidat aux présidentielles pour le plus important des partis paraguayens. Ce n'est qu'en
mars 1998 que la Justice Militaire condamnera Oviedo à 10 ans de prison. 106 Cette
condamnation n'est qu'un chapitre d'une saga qui se poursuit jusqu'à présent, quoi qu'il en
soit ce sera l'homme ayant fait campagne aux côtés d'Oviedo l07 qui représentera le parti
colorado. L'Ingénieur Raul Cubas Grau devenait ainsi le représentant colorado pour les
présidentielles de 1998, élections que ce parti allait emporter. Quelques jours après son
arrivée à la présidence, Cubas tenait sa principale promesse de sa courte campagne électorale,
à savoir, signer un décret libérant Oviedo. Les réactions dans la classe politique
paraguayenne furent fortes suite au premier acte politique du nouveau président et le remous
créé mènerait la crise à son apogée. En effet, suite à la ratification de la condamnation
d'Oviedo de la part de la Cour Suprême de Justice, le mouvement d'Oviedo allait faire appel
aux menaces et à la violence. 108
La crise politique allait se déplacer sur le champ social suite à l'assassinat du vice
président élu, le Docteur Luis Maria Argafia, le 26 mars 1999. Ce dernier était devenu le
candidat à la vice-présidence après la condamnation d'Oviedo à la veille des élections
présidentielles. Ainsi, de nombreux secteurs politiques, sociaux, tout comme de nombreux
citoyens convergèrent devant le Parlement pour soutenir le jugement politique envers Cubas.
La bataille politique se déplaça sur la place chevauchant le Parlement, des partisans d'Oviedo
tirèrent sur la foule de manifestants en tuant et en blessant bon nombre de personnes. Malgré
105 FREGOSI, Renée. «Paraguay, mai 1998 : des élections en trompe-l 'œil» In Problèmes d'Amérique
Laline, no. 31 (oct-déc 1998), p. 57-58.
106 MARTINI, Carlos. Loc. cil.
107 Le système électoral paraguayen fonctionne sur la base d'une candidature simultanée du Président
et du Vice-Président.
108 Ultima Bora, Marzo Paraguayo " Una Lecci6n de Democracia, p. 52.
50
ces événements, des milliers de jeunes, paysans et citoyens se rassemblèrent pour défendre la
démocratie et exiger la démission du président. Ce dernier, soumis à la pression sociale et
diplomatique, renonça à son poste et le céda à un gouvernement de coalition dirigé par le
président du Congrès Luis Gonzalez Macchi. 109
Sous Stroessner, l'économie du pays peut être fractionnée en trois périodes. Une
première période allant de 1954 à 1974 pendant laquelle des ajustements et une consolidation
économique ont eu lieu. La deuxième concerne les années 1974 à 1981, cette période est
caractérisée par une forte croissance économique, notamment grâce aux exportations de
matières premières (principalement soja et coton) et aux travaux effectués pour le barrage
hydraulique d'!taipu. La troisième période, de 1981 à 1989 a été celle d'une récession
économique. A la différence de ses plus grands voisins, le Paraguay n'a pas opté pour une
stratégie d'industrialisation par substitution des importations. En effet, dans les années 70 et
80, le pays a continué à exporter des matières premières brutes, il devenait donc très
dépendant des fluctuations des prix sur les marchés internationaux. Ainsi, dans les années 80,
la fin des travaux du barrage d'Itaipu, additionnée à un fort endettement et à la baisse des prix
109 Idem.
51
des matières premières sur les marchés internationaux, plongèrent le Paraguay dans une forte
crise économique. 1JO
Dès la transition, les gouvernements successifs ont dû faire face à une situation
économique délicate. Les quatre premiers présidents (tous du parti colorado) ont multiplié les
promesses et prédit des reformes de fond pour améliorer la situation économique du pays.
Mais les reformes tant nécessaires n'ont pas passé le stade des promesses et les initiatives
prises ont été superficielles par rapport aux besoins structurels d'assainissement économique
du pays. La continuité du parti colorado au pouvoir et \' absence de reformes majeures ne sont
pas deux éléments isolés. En effet, les élites au pouvoir continuent à bénéficier de rentes de
l'Etat et ont tout intérêt à ce que la situation demeure inchangée s'ils souhaitent continuer à
tirer profit de cette situation. Par ailleurs, le climat à l'intérieur du parti colorado et les crises
politiques des années 90 ont aussi freiné l'agenda économique. Dans ce contexte, les diverses
reformes nécessaires depuis la fin du régime stroessniste n'ont pas pu être concrétisées. Des
facteurs économiques urgents, comme la reforme agraire, les investissements dans le capital
humain et des initiatives pour attirer les investissements étrangers, continuent à être négligés.
110 BIRCR, Melissa H. « La agenda econ6mica inconclusa. (Re)-creando las bases para el desarrollo
econ6mico » In Diego Abente et Fernando Masi (eds). Estado, EconomÎa y Sociedad: Una Mirada
Internacional a la Democracia Paraguaya. Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 77-84.
III En termes de PŒ per capita, le Paraguay est un des pays les plus pauvres d'Amérique Latine.
L'activité économique est basée en premier lieu sur l'agriculture, la création d'énergie hydroélectrique
et le commerce informel avec l'Argentine et le Brésil. Depuis toujours, le pouvoir économique est dans
les mains d'une petite élite basée à la capitale, Asunci6n. La fortune de cette demière a été ramassée à
travers des activités bénéficiant de rentes de l'Etat, l'élevage ou encore les activités liées au commerce
illicite. (Notre traduction). Economist Intelligence Unit, Country Profile, 2004, London, p. 23. Cité
dans Ibid. p. 98.
52
Sans aucun doute, la chute de Stroessner a été amenée par des divisions à l'intérieur
du système. L'affrontement entre militantes et tradicionalistas dans le parti colorado ainsi
J 13 Plusieurs éléments nous poussent à affirmer cela. D'abord, la non alternance et donc la persistance
du parti colorado au pouvoir. Ensuite, le manque de réformes dans un Etat gangrené par la corruption
et des pratiques clientélistes. Enfin, la présence d'obstacles pour le développement d'une société civile
active et impliquée dans le processus de démocratisation.
114 FREGOSI, Op. cÎt. p. 218.
us O'DONNELL; SCHMITTER and WHITEHEAD. Op. cil. Part IV, p. 19.
54
que dans les rangs de l'armée pourrait ainsi être assimilé à la référence faite par O'Donnell et
Schmitter entre hardliners et sofltiners. Néanmoins, ce rapprochement doit se faire avec
précaution. Bien que les tradicionalistas avaient une approche moins radicale et violente que
celle de leurs opposants, il est discutable qu'ils auraient été en faveur d'un processus de
libéralisation ou encore à même de le mettre en place. En effet, même si cela avait été le cas,
cette hypothèse pourrait être remise en cause car ils avaient pour but de maintenir un statut
quo qui leur était largement favorable sous Stroessner. Par ailleurs, le rôle joué par les
tradicionalistas dans la destitution de Stroessner a été très timide. 116
Dans la veine de ce qu'Arditi affirme, le changement s'est en effet effectué depuis le haut et,
ni les mouvements sociaux, ni l'opposition, n'ont été des éléments déterminants dans la chute
de la dictature. A partir des années 60, la voix de l'Eglise a été pratiquement la seule à travers
118
laquelle la SC a exprimé quelques critiques envers le régime. Il était alors impossible
d'envisager un quelconque soulèvement populaire ou une révolution basée sur l'opposition
car l'appareil stroessniste avait écrasé tout éventuel foyer d'insurrection pouvant provoquer
un mouvement fort contre l'ordre établi.
Comme nous l'avons vu, Alfred Stepan faisait aussi référence, dans l'ouvrage
Transitions from Authoritarian Rule, aux différents cheminements d'un régime autoritaire
vers une re-démocratisation. Le cheminement se rapprochant le plus du cas du Paraguay est
116 ABENTE, Diego. «Stronismo, Post-Stronismo, and the Prospects for Democratization in
Paraguay» In Kellogg Instilule Working Papers, No. 119 (march 1989).
117 [ ... ] Le changement vient d'en haut y depuis l'intérieur du pouvoir [... ] Par ailleurs, le changement
arrive à partir de la légalité héritée de la dictature et avec les mécanismes établis par cette dernière. Il
ne s'agit donc pas d'une rupture révolutionnaire [... ] la transition a été engagée par et depuis le
pouvoir. (Notre traduction). ARDITI, Loc. cil. p. 83.
118 CARTER, Loc. cil. p. 102-103.
55
Comme dans la plupart des processus de transition, les forces armées sont un acteur
déterminant. Fregosi identifie l'importance d'une double fonction des militaires dans le
processus de transition: premièrement « [ ... ] en tant que leaders du mouvement de passage
vers le changement de régime [... ] » et deuxièmement et d'une façon négative en quelque
sorte « [ ... ] dans la mesure où la dinùnution du poids des militaires dans le jeu politique est
un critère essentiel de la réussite du passage à la démocratie [... ] ».120
L'importance du rôle des militaires pendant et après le régime stroessniste est un élément-clé
indéniable dans le cas du Paraguay. Comme Fregosi le dit, un processus à travers lequel les
militaires s'effacent de l'arène politique doit s'effectuer pour céder la place à un
gouvernement démocratique. Mais après une dictature militaire de 35 ans, et une longue
tradition d'autoritarisme, la tâche à accomplir s'avère ardue. En effet, la longue histoire
d'autoritarisme et l'absence de traditions démocratiques favorisaient la présence d'un régime
IJ9 [ •.. ] lorsque nous parlons de 'transition vers la démocratie' dans un pays comme le Paraguay, cette
expression ne représente pas une restauration, mais plutôt lafondation d'un régime politique
démocratique. (Notre traduction). ARDITI, Loc. cit. p. 84.
120 FREGOSI, Op. cit. p. 256.
121 Ibid. p. 259.
56
Lors du bref rappel historique ci-dessus, nous avons déjà souligné l'importance de
certains acteurs dans cette transition paraguayenne. Néanmoins, nous souhaitons apporter
quelques détails sur certains de ces acteurs dans le but d'élargir le panorama sociopolitique et
ainsi saisir la magnitude du chemin à parcourir pour que le pays réussisse une pleine
démocratisation.
130 Idem.
131 Ibid. p. 170
59
politisée et il renforcera les liens entre le parti colorado et l'institution militaire. 132 Ainsi,
l'affiliation au parti devient une condition sine qua non pour tout individu souhaitant faire
une carrière militaire.
132 RIQUELME, Marcial Antonio. « Desde el stronismo hacia la transici6n a la democracia : el papel
dei actor militar » In Diego Abente Brun (coordinador), Paraguayen transici6n, Caracas
Venezuela: Ed. Nueva Sociedad, 1993. p. 190.
133 ARDIT!, "Adios a Stroessner. .. " p. 161-167.
60
la seule du village) pour des activités sportives ou des événements tels que des fêtes ou
mariages. 134
Après les évènements de février 1989, cette structure est restée présente et la forte
couverture territoriale du parti colorado a été une des clés de leur succès électoraux depuis la
période démocratique. En effet, si les taux de participation des premières élections ont été très
élevés, ces chiffres ont été possibles grâce à l'efficacité de la machine électorale du parti
colorado plus qu'à une prise de conscience citoyenne de leur devoir civique. Par ailleurs, le
départ de Stroessner avait aussi provoqué un éclatement de l'unité du parti et laissé des
multiples scissions réapparaître. En effet, 1'« unidad granitica» laissait place à
1'« archipiélago de corrientes »135 mais cette émergence d'une multitude de mouvements
internes dans le parti colorado ne doit pas être considéré comme un signe de pluralisme à
l'intérieur du parti, bien au contraire, cette diversité a été à la base de nombreux conflits. Ces
derniers posent bon nombre d'inconvénients à un parti qui devait assurer la gouvernabilité du
pays.
134 Ibid. p. 167-169. Il nous semble important de préciser que cette aide n'était pas envisagée dans le
but d'apporter une autonomie quelconque. Bien au contraire, il s'agissait d'un assistentialisme
cherchant à établir une dépendance envers le parti et du reste une passivité de la part de la population.
135 Ibid. p. 178.
61
dictateur opte pour la doctrine de Sécmité Nationale, soit l'état de guerre totale contre le
« monde démocratique» et la « menace communiste », dans un contexte de guerre froide.
136
Curieusement, c'est cette base qui a soutenu Stroessner pendant plus de 30 ans qui
allait être protagoniste de la fin de son régime. Plusieurs éléments expliquent cela,
premièrement, une déformation de la hiérarchie militaire provoquée par un immobilisme dans
les rangs supérieurs et une surpopulation des rangs moyens. En effet, ce blocage dans les
hauts rangs provoquait un surnombre d'officiers au grade de colonel (plus de 25% du total
des officiers).l37 Deuxièmement, malgré les purges effectuées par Stroessner, deux groupes
demeuraient dans les rangs de l'armée: les institucionalistas, foncièrement opposés au
fonctionnement de l'institution à la façon de Stroessner; et les stronistas conformes à l'ordre
établi par le régime et entièrement d'accord avec les disfonctionnements de l'armée
provoqués par le dictateur. Enfin, la pression exercée par les militantes du parti colorado
venait s'ajouter à tout cela. Ces derniers effectuaient une corrélation entre le grade dans
l'armée et la loyauté envers le dictateur. Cette « militantisation » des Forces armées sera à la
base des scissions dans les rangs militaires qui provoqueront le coup de 1989. 138
Lors des élections de 1989, ce sera à nouveau un parti colorado, proche des
militaires, qui ressortira vainqueur. Néanmoins, malgré la présence de Rodriguez au pouvoir,
la classe militaire laissait entendre, par le biais d'un discours démocratique, leurs objectifs
d'institutionnaliser et de professionnaliser les forces armées. Il s'agissait d'un double
discours car la classe militaire agissait à l'encontre de ces objectifs, les forces armées
continuaient à agir comme outil de répression interne du gouvernement (surtout envers les
paysans ayant occupé des terres). Par ailleurs, elles allaient réinvestir avec force la scène
politique suite à la défaite du parti colorado lors des élections municipales de 1991. En effet,
cette défaite allait relancer les militaires en politique, surtout en la personne du Général Lino
136 RIQUELME, Marcial Antonio. «Desde el stronismo hacia la transiciôn a la democracia : el papel
deI actor militaI' » In Op. Cit. p. 190-194.
137 Ibid. p. 196. La figure pyramidale censée représenter la hiérarchisation de l'institution militaire
laissait place à une figure irrégulière. Cette pyramide dotée d'une base large devait représenter un
grand nombre d'officiers dans les rangs les plus bas et une décroissance de ce nombre au fur et à
mesure que nous montons dans les grades militaires.
138 Ibid. p. 198-201.
62
César Oviedo. En 1993, ce dernier était le plus important agent politique pour que Juan
Carlos Wasmosy arrive au pouvoir, alors qu'en 1996 et 1999 il devenait le plus grand
obstacle pour une représentation formelle du pouvoir civil. '39
Les bases juridiques pour une institutionnalisation des forces armées ont déjà été
posées. Néanmoins, des reliquats de l'alliance de pouvoir entre le parti colorado et les
militaires ont continué de faire faux bond au processus démocratique. Cette séparation entre
parti et armée constitue une des opérations essentielles dans le démantèlement du triangle
construit par Stroessner. D'après une étude datant de 1996, à cette époque il n'y avait pas
encore une véritable subordination des forces armées au pouvoir politique démocratique. Par
ailleurs, la confiance de la population envers l'institution militaire avait fortement baissé et la
possibilité d'un coup d'état militaire était largement rejetée sauf par un quart de la population
qui restait favorable à cette option dans des circonstances particulières. 140
Par ailleurs, certains officiers de haut rang ont aussi pratiqué des activités
extraprofessionnelles telles que la complicité dans la contrebande et le trafic de stupéfiants,
des affaires de corruption et d'impunité. La participation des militaires dans ces activités
illicites ont constitué un frein au processus d'institutionnalisation du pays et donc un obstacle
pour la transition. '41 Enfin, nous n'avons évoqué ici qu'une partie des effets négatifs
provoqués par l'omniprésence des militaires ayant eu à charge le coup qui a détrôné
Stroessner du pouvoir. Il faudra attendre jusqu'aux élections de 2003 pour constater un retrait
des militaires de l'arène politique.
2.9.3 L'opposition
Après la victoire des colorados lors de la guerre civile qui s'achève en 1947, un
système de parti unique entrera en vigueur jusqu'en 1962. Sous Stroessner, les colorados ont
139 Ibid. p. 208, et MARTINI, Carlos. «Relaciones civico militares en la transici6n » In CIRD,
Transici6n en Paraguay: Cultura polftica y valores democraticos, Asunci6n Paraguay: Ed. CIRD
USAID, 1998. p. 171-174.
140 MARTINI, Carlos. In Op. cil. p. 180-185. L'auteur fait référence à l'étude suivante: SELIGSON,
Mitchell. A. « Cultura polftica en Paraguay: Lineamientos de Estudios de Valores Democrâticos para
el ano 1996» In CIRD, Transici6n en Paraguay: Cullura polflica y valores democrâlicos, Asunci6n
Paraguay: Ed. CIRD-USAID, 1998. p. 45-120.
141 RIQUELME, Marcial Antonio. In Op. Cit. p. 212-213.
63
dominé la scène politique alors que l'opposition a joué un rôle limité. En effet, même si le
gouvernement reconnaissait certains partis dans les années 60 et les invitait à un pluralisme
restreint, ce n'est en aucun cas l'opposition qui provoquera la chute du régime stroessniste.
La véritable opposition se trouvait parmi les «abstentionnistes» regroupés dans l'Acuerdo
Nacional, mais le seul langage employé par le régime vis-à-vis de cette opposition était celui
de la répression. Par ailleurs, la domination du parti colorado était telle qu'il demeure au
pouvoir jusqu'à aujourd'hui.
Les élections qui ont suivi le coup de février 1989 ont été libres et relativement
propres, mais clairement non compétitives car les paltis de l'opposition étaient désavantagés
face au parti colorado. Ce dernier obtient une large majorité, mais cet exercice démocratique
a permis de restructurer le système des partis et d'établir un cadre politique pluraliste.
L'opposition cherche alors à assurer une libéralisation (surtout en termes de libertés
publiques, espace dont elle a besoin pour se développer) et le respect d'un agenda de la
transition. Malgré ce rôle, les premières années de l'opposition seront caractérisées pal' une
attitude réactive face au gouvernement, surtout en termes de propositions dans le contenu de
·. 142
1a po1Itlque paraguayenne.
(couleurs, musiques, caudillos, etc.)144 que sur le plan des idées ou des programmes destinés
aux citoyens.
Enfin, une opposition divisée a plus d'une fois laissé passer sa chance d'arriver au
pouvoir et d'offrir une alternance. 145 En effet, les tentatives d'alliances dans l'opposition sont
indispensables pour espérer battre le parti au pouvoir, mais les divergences au sein de
l'opposition ont toujours bénéficié un parti colorado accroché au gouvernement depuis plus
de 60 ans. Par ailleurs, le parlement a été incapable de faire face et encore moins de résoudre
les multiples problèmes sociaux. C'est un organe qui ne possède ni autonomie, ni la capacité
de générer des propositions allant dans le sens des besoins sociaux. En général, il se contente
de soutenir les propositions de l'Exécutif sans jouer un rôle critique vis-à-vis de ce dernier,
inutile de souligner le caractère apathique de l'opposition dans cet organe politique. 146
144 Lors des rassemblements colorados c'est les mouchoirs rouges qui s'agitent dans l'air, alors que
c'est le bleu lors des meetings des Liberales. Par ailleurs, chaque parti possède sa polca, musique
populaire évoquant la grandeur de son parti.
145 Lors des élections de 1993 et de 2003, le pourcentage cumulé de l'opposition dépassait celui du
parti colorado vainqueur. En effet, le système électoral au Paraguay compte un seul tour.
146 BRlTEZ, Edwin. Loc. cit. p. 35.
65
Il est aussi important de noter les traits d'autoritarisme imprégnés dans les citoyens et
la SC paraguayenne. Bien que cette dernière réagisse aujourd'hui dans un cadre
démocratique, certains traits de cette « culture autoritaire» décrite plus haut restent présents.
Par ailleurs, un élément comme la corruption systématisée, héritage de l'ancien régime
encore fortement imprégnée dans les mœurs et le gouvernement, représente tout un défi à
relever par la Sc. Malgré les obstacles, la SC a continué sa progression en utilisant les
libertés publiques dont elle dispose (liberté de presse, d'association et de réunion), une des
plus grandes conquêtes de la transition. 147
2.10 Conclusion
notamment aux deux guerres internationales, évènements que les Paraguayens se rappellent
avec fierté et d'où un sentiment patriotique émerge avec force. Curieusement, ce sentiment
patriotique semble effacer le caractère répressif de la plupart des gouvernements de l'histoire
paraguayenne, sauf celui inscrit dans la mémoire récente. Nous avons donc brièvement
abordé le parcours du stroessnisme au pouvoir et les éléments ayant contribué à sa chute en
1989. Ainsi, nous avons pu déceler les principaux défis dont la transition devait faire face. En
effet, le triangle parti-Etat-armée consolidé sous Stroessner allait encore avoir une influence
pendant la démocratisation du pays. Dans ce sens, les traces de ce triangle allaient être à la
base d'une multitude de fléaux et barrières pour le processus de démocratisation.
Ce chapitre nous a aussi permis d'établir un lien entre le cadre théorique développé
dans le premier chapitre et le cas du Paraguay. Ainsi, nous avons relié les aspects théoriques
liés à la transition avec les évènements qui ont mené le régime stroessniste vers une chute et
l'instauration d'une démocratie depuis février 1989. Dans ce contexte, nous avons prêté une
attention particulière au rôle joué par les militaires, ces derniers étant les précurseurs du
changement. Par ailleurs, ce sera à nouveau le parti colorado, lié à la classe militaire, qui sera
à l'avant-scène politique du Paraguayen transition. Les liens tissés à partir des années 1940
entre ce parti et l'armée nous permettent de mieux comprendre l'arrière-plan du processus de
démocratisation entamé. Timides pendant les débuts de la transition, nous avons aussi
brièvement abordé l'opposition et la SC en tant qu'acteurs de la transition, car leur
importance a considérablement augmenté. Enfin, ces repères historiques permettront de situer
le contexte dans lequel s'est développée la SC paraguayenne. Nous abordons plus en détail
les caractéristiques de cette dernière dans la partie suivante.
CHAPITRE III Autoritarisme et société civile au Paraguay
68
Plusieurs travaux ont été élaborés pour décrire la barbarie du régime stroessniste et il
est nécessaire que d'autres travaux continuent à analyser cette longue dictature tout en
bâtissant une mémoire historique. Dès le début, nous avons pensé ce travail en privilégiant un
regard porté vers le futur, plutôt que vers les anciens fantômes qui ont hanté le Paraguay.
Néanmoins, nous devons nous pencher davantage sur le régime de Stroessner afin de mieux
comprendre les aléas d'une transition stigmatisée par un lourd « héritage ».
148 BLANCH, José M. (sous la dir.) El Precio de la Paz. Asunci6n-Paraguay : CEPAG, 1991, p. 34-35.
149 BRITEZ, Edwin. «Balance de la Transici6n Democnitica en Paraguay» In CIRD-USAID
Transici6n en Paraguay: Cultura Pol{tica y Valores Democraticos, Asunci6n-Paraguay : Centro de
Informaci6n y Recursos para el Desarrollo, 1998, p. 21-22.
J50 BLANCH. Op. cit. p. 39-40.
69
Au delà de ces éléments qui ont marqué le Paraguay des années 1954 à 1989,
diverses périodes peuvent être identifiées dans ce laps de temps. Chacune de ces périodes
présente des caractéristiques particulières que nous aborderons brièvement.
1954 à 1959: Cette période passe de l'instabilité politique et sociale jusqu'à la mise
en place et la domination de l'appareil colorado-militaire stroessniste. Trois caractéristiques
ressortent de cette période. La première concerne l'intolérance absolue envers les secteurs
social, culturel, et politique, ainsi qu'une logique de guerre. Le but de cette dernière est celui
de « maintenir l'ordre », ce qui justifie l'élimination de toute possibilité de dissension. La
deuxième est le «légalisme », une obsession du régime de suivre un système normatif lui
permettant de légitimer ses actions. Néanmoins, le régime se permettra de transgresser ce
système normatif toutes les fois qu'il le croira nécessaire. Enfin, la troisième, et pas la
moindre, est la formation du triangle parti-Etat-armée. Ainsi, l'Etat devient la propriété de
ceux qui détiennent le pouvoir et l'affiliation au parti colorado devient obligatoire pour
occuper tout poste du gouvernement ou pour devenir militaire. 151
1959 à 1967 : Nous passons ici du militarisme colorado stroessniste qui exclue, à la
construction d'un système semi-compétitif et la légitimation du régime. Dans un premier
temps, la transformation du parti colorado en parti «stroessniste» signe, par la même
occasion, la destruction de la Sc. En effet, le régime procède à la « coloradisation » de toutes
les organisations de citoyens. Lorsque la résistance de ces dernières se fait sentir (dans le
mouvement étudiant par exemple) des «assauts d'assemblée» étaient organisés par le régime
dans le but d'installer des dirigeants loyaux au dictateur. Il faut noter que le mouvement
étudiant est un des rares à avoir osé manifester son désaccord avec le régime pendant cette
période, la plupart des autres mouvements citoyens ont été manipulés ou divisés par des
émissaires du régime. 152
Cette période est aussi celle d'un culte à la personnalité du Général Stroessner. Par
ailleurs, le parti colorado devient l'instrument du régime pour contrôler, neutraliser ou diviser
la population, ses rassemblements et ses organisations. Le début des années 60 est caractérisé
par des tentatives révolutionnaires cherchant la destitution de Stroessner au pouvoir. Les deux
tentatives plus importantes, une première dirigée par des membres du parti communiste et
une seconde par des membres des partis febrerista et Liberal, ont été étouffées par l'armée en
peu de temps. Ainsi, à partir de 1962, un ordre et une certaine « paix» étaient établis par le
régime. 153
1967 à 1978: Pendant ces années, le Paraguay connaît un pluralisme restreint par
l'hégémonie stroessniste. La répression envers les organisations sociales continue et l'Etat
fait face à l'opposition de l'Eglise catholique. La forte présence des mouvements étudiants
marque la fin des années 60 avec de constantes mobilisations (surtout en 1969). Malgré
l'infiltration du coloradisme dans les rangs étudiants, plusieurs organisations demeurent
indépendantes et critiques face au gouvernement. Par ailleurs, un lien existait entre ces
mouvements et l'Eglise. A part les idées socialistes et anti-impérialistes, les étudiants avaient
certains points en commun avec l'Eglise surtout en termes de respect des droits de l'Homme,
des libertés et d'amélioration de l'éducation. 1s6
Pour leur part, les mouvements paysans prennent de l'ampleur dans les années 60.
Soutenus par l'Eglise, ils forment des structures nommées Ligas Agrarias. La répression
envers ces dernières a été ponctuelle jusqu'en 1975, année à partir de laquelle le régime a
estimé que ces ligues devaient être détruites pour maintenir l'ordre et la « paix» établis par
Stroessner. Le soutien de l'Eglise aux mouvements paysans et étudiants collaboreront à la
dégradation de ses relations avec l'Etat.
Le régime tentera de taire les médias les plus critiques Uournal ABC Color et la radio
Nanduti) mais la soumission sociale n'était plus de mise au Paraguay. La crainte du régime
semblait se dissiper pendant que se multipliaient les actes de « désobéissance civile ». Au
climat d'ébullition sociale s'ajoutait la crise interne du parti colorado qui allait faire
contagion dans les rangs de l'armée pour enfin déboucher sur le coup d'état de février
160
1989.
Dans le contexte d'une transition démocratique, cette culture politique avec des traits
d'autoritarisme ne changera pas à la même vitesse que les changements d'ordre institutionnel.
En effet, malgré les changements effectués dans la Constitution, les lois et les dirigeants
paraguayens, une culture autoritaire demeurait fortement imprégnée dans le quotidien et
contribue, jusqu'à présent, au ralentissement de l'affermissement démocratique du Paraguay.
Mais Stroessner n'est pas le seul à l'origine de cette culture, cette dernière est aussi le fruit de
l'histoire du pays.163 Ce que le dernier dictateur a fait c'est l'utiliser et l'approfondir pour
asseoir son emprise sur la population. Nous regarderons plus en détails les éléments qui
composent cette culture autoritaire dans le but de mieux la comprendre et ainsi percevoir les
perspectives pour une construction démocratique au Paraguay.
Tout d'abord nous pouvons évoquer une «culture politique de la soumission »164.
Cette dernière s'est installée grâce aux constantes oppositions dressées par les gouvernements
successifs face à toute forme de manifestation autonome et les multiples initiatives pour
rendre la population docile et résignée. Cette soumission est aussi le résultat d'une absence de
forces pour confronter les despotes ayant les rênes du pays. Cette soumission ne se limite pas
aux sphères gouvernementales et politiques du pays, bien au contraire elle est présente à
plusieurs niveaux de la société. Ainsi, elle se révèle par exemple dans les rapports entre
employé-employeur ou d'autres cas où un rapport hiérarchique est établi. 165
et renforce également celle du caudillisme. Nous faisons référence ici au culte rendu d'abord,
aux luttes armées comme bases légitimes du pouvoir et ensuite, aux dirigeants militaires
charismatiques érigés au pouvoir par le biais de ces luttes. 167
positionnent au sommet grâce au dénigrement des travailleurs. Ces derniers emploient donc
une vision communautaire dans le but de survivre face à un rapport de forces qui leur est
clairement défavorable. Deuxièmement, l'idolâtrie ou le culte voué à l'Etat est un autre
élément important dans la culture politique paraguayenne. En effet, les années d'histoire
paraguayenne ont placé l'Etat à l'avant-scène de tout changement politique, économique ou
social possible. C'est inéluctablement à travers lui et les partis politiques que toutes les
initiatives et les éventuels changements passent. 168 C'est en faisant référence à cette idolâtrie
de l'Etat que Luis A. Boh nous parlait de la société paraguayenne comme une « sociedad
Estado, es decir que el paraguayo es parte de un Estado {... ) Entonces, el objetivo polîtico es
la captura de un Estado en el cual se estructura la sociedad, [. ..} el que captura al Estado,
captura a la sociedad. »169 Enfin, un dernier élément est celui de l'intolérance politique ou
religieuse destinée à figer une morale et une étique unique et obligatoire à tous les niveaux de
la société. 17O En d'autres mots, la morale est réduite à ce qu'une institution à fixé et toute
dérive en dehors de ces préceptes est considérée mauvaise par les autorités et la société.
au soutien venant d'un ami ou parent haut-placé. Le «fiembotavy» est une autre loi, cette
expression peut être traduite comme «faire le sot» ou «faire semblant de ne pas
comprendre ». Répandue à tous les niveaux de la société, elle est utilisée, d'une part, comme
moyen de survie par des citoyens qui sont témoins d'évènements irréguliers et qui gardent le
silence dans la crainte d'être réprimés par les puissants ayant enfreint les règles. D'autre part,
elle est utilisée par ceux qui détiennent le pouvoir comme stratégie de domination sur ses
subordonnés. Ainsi, ils feront appel au fiembotavy dans le but de retarder des demandes ou
d'éviter de devoir adopter des positions qui mèneraient vers une confrontation. Enfin, la loi
du «opa rel» qui fait référence au fait que quelque chose finit par elle même. Cette loi
intervient lorsque des projets ou des activités s'arrêtent à cause du manque d'intérêt porté
envers eux. L' opa rel fait aussi référence au fait que certains débats ou sujets importants
soient remplacés et oubliés sans avoir donné une suite favorable ou encore avoir trouvé des
solutions à certains problèmes. 171
Tous ces aspects abordés s'assemblent pour former une culture politique particulière
au Paraguay, fortement touchée par des traits d'autoritarisme. Il est donc indispensable de
tenir compte de ces éléments et de les confronter pour espérer une transition démocratique
viable. Par ailleurs, ces éléments culturels ne se limitent pas aux sphères politiques et
gouvernementales. Au contraire, ils touchent toutes les strates sociales et se manifestent aussi
dans les OSe. Nous reviendrons plus bas sur le rôle de cette dernière dans la construction
d'une culture démocratique, remplaçant les traits autoritaires de la culture que nous avons
présenté ici.
paraguayenne. En effet, il s'agit d'une «société malgré l'Etat» (sociedad a pesar dei
Estado), car la société était confrontée et conditionnée par l'Etat. Ce dernier était un acteur
fort par qui maintes choses passaient, mais c'était une conséquence de l'histoire plus qu'un
mérite, car, paradoxalement, la gestion de cet Etat montrait de grandes lacunes et faiblesses.
Par ailleurs, il s'agissait d'un Etat arbitraire qui exclut et dont «l'ordre supérieur» pouvait
avoir le poids de n'importe quelle loi. 172
Trois mouvements sortent du lot pendant la période de lutte et d'éveil social face au
régime stroessniste : c'est le cas du mouvement ouvrier (syndical), du mouvement paysan
ainsi que du mouvement étudiant. Le mouvement ouvrier a vite éprouvé le caractère répressif
de la dictature, car il a été le premier des mouvements à lutter frontalement contre le régime.
Sous Stroessner, entre les années 60 et 80, le syndicalisme tente d'émerger mais il est
rapidement coopté et neutralisé par le régime. Ainsi, il faut attendre jusqu'en 1985 pour voir
apparaître un syndicat indépendant (Movimiento Intersindical de TrabaJadores det Paraguay,
MIT-P). Ce dernier est le fruit de l'action coordonnée de plusieurs syndicats et secteurs
172 ARDITI, Benjamin et RODRIGUEZ, José Carlos. La Sociedad a Pesar del Estado : Movimientos
Sociales y Recuperaci6n Democrâtica en el Paraguay. Asunci6n-Paraguay : Ed. El Lector, 1987. p.
21-23.
173 Ibid. p. 23-25.
77
Les paysans, malgré le fait d'être un des secteurs majoritaires du pays et d'être une
des matrices de l'identité paraguayenne, ont toujours été marginalisés et opprimés. Le
ème
problème de la répartition des terres existe depuis la fin du XIX siècle. Ainsi, les
latifundios apparaissent, résultat des ventes des terres paraguayennes en échange de capitaux
internationaux, après la défaite de la guerre contre la Triple Alianza. Par ailleurs, la réforme
agraire a été un sujet de la politique paraguayenne depuis 1936 et sous Stroessner le problème
est demeuré inchangé, sans une véritable solution. '76 Bien au contraire, les paysans
subissaient un contrôle et un isolement sans précédents. Ce contrôle, effectué par la police
locale, des émissaires ou des représentants du parti colorado siégeant dans une de leurs sub
seccionales, allait directement à l'encontre de leurs droits civiques. En effet, leur circulation
ainsi que les échanges de leurs marchandises étaient contrôlés. Par ailleurs, ils subissaient des
entraves à la vie privée. Inceltitude, isolement, désinformation et nùsère, quatre mots qui
caractérisent la situation paysanne pendant le régime stroessniste. Malgré une nùsère criante,
la solidarité entre les paysans est restée de mise pendant toute cette période. En plus de cette
solidarité, les réponses à la répression ont aussi été présentes par le biais de résistances, de
désobéissances ou encore de regroupements. Les efforts d'organisation ont aussi été présents
malgré un climat hostile. Ainsi, un grand nombre de conùtés, commissions et associations
régionales d'agriculteurs voyaient le jour. Dans les années 80, deux organisations paysannes
ont été créées dans le but de fédérer la multitude de petites organisations. La CONAPA
(Coordinaci6n Nacional de Productores Agricolas) et le MCP (Movimiento Campesino
Paraguayo) seront ainsi les protagonistes d'une mobilisation paysanne à l'échelle nationale.
Elles tentaient ainsi de reprendre une partie du travail effectué par les Ligas Agrarias
Cristianas 177 impulsées par l'Eglise, mais sans un caractère religieux. À travers leurs
activités, une prise de conscience et une croyance en la légitimité de leurs revendications se
sont installées. Enfin, parmi ces organisations qui ont vu le jour dans les années 80, la
difficulté principale aura été le manque de cohésion entre chaque élément de l'ensemble du
178
mouvement paysan.
Tout comme les autres mouvements, le mouvement étudiant a subi une manipulation
et une démobilisation de la patt du régime. La « coloradizaci6n » de la population étudiante
allait aussi affecter les mouvements facultaires. La répression et les actions du régime auront
pratiquement immobilisé ce mouvement pendant deux décennies (1960-1970).179 Dans les
années 1980, plusieurs mouvements étudiants vont à nouveau émerger pour promouvoir une
180
réflexion à propos du rôle de l'étudiant dans la société. Par ailleurs, cette génération
177 Nous abordons plus en détail cette organisation dans le sous-chapitre suivant.
178 Ibid. p. 55-64. Il Yaurait deux raisons principales expliquant ce manque de cohésion. Premièrement,
le fait que ces organisations ont tenté de fonctionner sous la forme d'une confédération de petites
organisations diverses qui ne revendiquaient pas un projet collectif. Ceci rendait les organisations
lentes et peu efficaces. Deuxièmement, il était difficile de trouver un leadership au niveau national.
Dans ce même sens, la grandeur du territoire à couvrir était un autre obstacle.
179 Une des armes employées par le régime pour contrôler le mouvement étudiant était celle de
l'inscription d'employés du gouvernement en tant qu'étudiants dans le but d'avoir une majorité de
votes lors des assemblées. Lorsque cela n'était pas faisable, la police semait la terreur dans les
assemblées et expulsait tous les étudiants, sauf les colorados, pour que ces derniers puissent choisir
majoritairement des dirigeants fidèles au régime. BLANCH, op. cil. p. 436.
180 Dans le sens d'une société plus juste.
79
étudiante réfléchissait également aux problèmes et affaires de la société avec une vision
libératrice du fardeau dictatorial. Les noms de certains journaux étudiants de l'époque ne
cachaient pas leurs aspirations: Despertar,. Alternativa,. Tiempo de Cambio,. Marcha,.
Lucha. Tout comme les paysans, le mouvement étudiant a eu un poids ou une incidence
minime dans la lutte de la SC face au régime. Leur faible contribution est attribuable à leur
petit poids démographique, économique et politique. En effet, leurs actions, même si elles
défiaient l'autoritarisme au pouvoir, n'ont pas vraiment touché l'Etat. Par contre, à l'intérieur
du mouvement, la victoire face à la dictature a été des plus claires. En effet, si le mouvement
étudiant n'a pas réussi à mener la société paraguayenne vers la liberté, il a tout de même
réussi à créer un environnement de libre expression, un avant-goût de la démocratie à
l'intérieur des facultés universitaires. 181
Nous l'avons mentionné plus haut, l'Eglise Catholique paraguayenne a exercé une
grande pression envers le régime dictatorial. En effet, elle a non seulement osé confronter le
régime en dénonçant ses excès, mais elle a également grandement collaboré à l'éveil de la SC
paraguayenne. Néanmoins, il faut préciser que cette Eglise n'est pas homogène, elle constitue
en quelque sorte une SC dans la SC du pays et elle est très large dans ses propos et visions de
182
la société. Tout en étant très influente dans le contexte sociopolitique, l'Eglise a toujours
gardé une distance face aux courants politiques. 183
Dans les années 1950, lors de l'arrivée de Stroessner au pouvoIr, l'Eglise était
soumise au gouvernement et elle transmettait cette image à la population. A partir des années
60, elle adopte une position critique tout en soutenant les paysans. 184 Ces derniers
bénéficieront de l'aide de l'Eglise pour s'organiser et cette collaboration sera à la base des
Ligas Agrarias Cristianas, un des plus importants mouvements de l'histoire sociale du pays.
Cette impulsion du mouvement paysan donnée par l'Eglise allait progressivement laisser la
place à des organisations paysannes détachées de l'institution religieuse et proches d'autres
organisations sociales. En défendant les Droits de l'Homme et en dénonçant les injustices du
régime, l'Eglise, représentée par un groupe progressiste de sa hiérarchie ecclésiastique, se
dirigeait vers un affrontement inévitable. Les années 70 seront ainsi marquées par de fortes
répressions envers les organisations sociales soutenues par l'Eglise, alors que cette dernière
optait pour des activités moins polémiques et une attitude moins radicale face à la
dictature. 185
idéaux progressistes introduits lors du Conseil Episcopal Latinoaméricain de Medellîn tenu en 1968,
ont eux aussi influencé la position de l'Eglise paraguayenne.
185 Ibid. p. 107-109.
186 Encore en 1996, l'Eglise catholique paraguayenne était l'institution inspirant le plus de confiance à
la population. SELIGSON, Mitchell. A. « Cullura polîtica en Paraguay: Lineamientos de ESludios de
Valores Democraticos para el ano 1996» In CIRD, Transici6n en Paraguay: Cultura polftica y
va/ores democrâticos, Asunci6n Paraguay: Ed. CIRD-USAlD, 1998. p. 45-120.
81
L'Eglise, poussée par ses dirigeants progressistes, poursuivait son action et ses
mobilisations en organisant des marches d'envergure contre le régime en place, mais ce
dernier allait la réprimer fortement en retour. Ainsi, de nombreux dirigeants de l'Eglise ont
été expulsés du pays, mais cette répression contribuait à la mauvaise image et au manque de
légitimité du régime. 188
187 Un régime véritablement démocratique (... ) sera impossible tant que le général Alfredo Stroessner
continue au pouvoir. Son éloignement de la présidence est une condition essentielle pour la transition
démocratique. Stroessner, le système qu'il a établi et la démocratie s'excluent mutuellement au
Paraguay. (Notre traduction). CIPAE-Cornité de Iglesias para Ayudas de Emergencia, Dialogo
Nacional : documento final, Asunci6n, 1987. Cité dans CARTER, Miguel. « La Iglesia ca61ica
paraguaya : antes y después dei golpe » Loc. cit. p. 113.
188 CARTER, Miguel. «La Iglesia ca6lica paraguaya : antes y después dei golpe» Loc. cil. p. 113-116.
82
Nous avons déjà fait référence à la nuit du 2 au 3 février 1989. Néanmoins nous
pensons qu'il ne faut tout de même pas mythifier cette date. Bien qu'elle représente la chute
du régime stroessniste et l'avènement d'un climat politique démocratique au Paraguay, elle
n'est que le début d'un long processus de transition où un retour en arrière demeurait toujours
possible. Par ailleurs, elle n'est en aucun cas le fruit de l'action de la SC paraguayenne. Ainsi,
l'ouverture politique était lancée par la classe militaire et le général Rodriguez, dont
l'authenticité du discours démocratique devait encore être vérifiée. En fixant la date des
élections à 90 jours du coup qui renversait Stroessner, Rodriguez s'assurait une victoire du
parti colorado. Ce dernier, dont la capacité d'atteindre l'ensemble de la population était
indéniable, était largement favori face à une opposition désorganisée après 3S ans de
dictature. Ainsi, le parti colorado demeurait au pouvoir avec le contrôle des processus de
réforme institutionnelle et autres initiatives prises pendant les premières années de la
transition.
Dans un tel contexte, la SC émergeait d'une période où elle avait été démobilisée et
cooptée par l'ancien régime. Malgré une certaine résurgence à la fin des années 80, il reste
que cette SC était loin d'être forte face à l'Etat. Le processus de libéralisation entamé par le
gouvernement Rodriguez (1989-1993) allait laisser place à un grand nombre de possibilités,
surtout en ce qui concerne la liberté d'expression, de réunion et d'association. La SC
s'organisait et redémarrait des activités anciennement illégales ou persécutées. Différents
secteurs manifestaient leurs intérêts. Ainsi, les syndicats ont été reconnus officiellement par
les autorités et le droit à la grève a été respecté à nouveau. Les organisations paysannes,
TI faut souligner ici le travail effectué par de nombreuses ONG dans la formation
d'une citoyenneté et d'un sens du devoir civique auprès de la population. En effet, nombre
d'entre elles ont été particulièrement actives dans les périodes précédant les élections pour
renforcer le processus de démocratisation. De ce fait, de nombreux programmes ont vu le
jour: c'est le cas des programmes de promotion et de respect des libertés, d'éducation
civique et de participation citoyenne, ou encore ceux de préparation et de contrôle des
processus électoraux. 192 Malgré ces progrès et la victoire du mouvement indépendant dans la
capitale, tout comme celle du parti liberal dans bon nombre de mairies (33% des votes au
niveau national, contre 43% pour le parti colorado), certaines situations restaient
préoccupantes. En effet, les militaires étaient encore très présents dans la politique du pays (la
présidence et plusieurs ministères étaient occupés par des militaires et les liens avec le parti
colorado étaient encore forts) et voyaient d'un mauvaIS œil la perte de terrain du parti
colorado lors des municipales de 1991. Leur rôle dans la transition était encore important et
le risque d'un éventuel retour en arrière demeurait bel et bien présent. 193
193 ABENTE BRUN, Diego. « Las etapas de la transici6n y el camino por recorrer » In Diego Abente
Brun (coordinador), Paraguayen transici6n, Caracas - Venezuela: Ed. Nueva Sociedad, 1993. p.
155-158.
194 OCAMPOS, Genoveva et RODRIGUEZ, José Carlos. Hacia elfortalecimiento de la sociedad civil
en Paraguay: un desafio pendiente. Asunci6n-Paraguay : BASE-CDE, 1999. p. 33-34.
195 Selon le CIRD (Centro de Informaci6n y Recursos para el Desarrollo) il existe en 2007 environ 350
ONG actives au Paraguay, mais le nombre exacte d'OSC reste inconnu. [Link]
196 SOTO, Clyde. et al. « Sociedad civil y construcci6n democratica en Paraguay: Experiencias de
participaci6n e incidencia de los movimientos sociales» In Maria do Carmo A. Albuquerque (Sous la
dir.) La Construcci6n Democratica Desde Abajo en el Cono Sur. Sao Paulo-Brésil: Instituto Polis,
2004.p.184-185.
85
lequel a pratiquement disparu de la scène sociopolitique du pays, après avoir été un des plus
importants mouvements de résistance face au régime déchu.
documents de réflexion et dans la création de débats qui concernent la SC, à l' heure où les
universités paraguayennes n'offrent pas un cadre pour la critique et l'avènement de ce genre
197 Si toutes les Universités paraguayennes venaient à fermer demain, cela ne produirait aucun
changement (Notre traduction). BOH, Luis Alberto, intellectuel paraguayen. Entretien du 28 mai 2007,
Asuncion-Paraguay. Cette assertion était faite sans ironie. Il faut tout de même préciser que deux
facultés ont réussi à hausser leur niveau d'enseignement, il s'agit de la faculté de médecine et celle des
sciences physiques et mathématiques. En effet, elles sont probablement les deux seules institutions
universitaires d'où sortent de vrais professionnels. Voir, RODRlGUEZ, José Carlos. « Gobernar la
Utopfa : de la alucinacion a la imaginaci6n democrâtica » In BAREIRO, Line, ESCOBAR, Ticio, et
Satil SOSNOWSKI (comp.) Hacia una Cultura para la Democracia en el Paraguay. Asuncion
Paraguay: CDE, 1994, p. 225-240.
86
de discussions. Par ailleurs, certaines ONG ont été déterminantes dans la création d'une
conscience citoyenne face aux votations. 198
198 Il faut tout de même prendre avec précaution les résultats encourageants en termes de participation
électorale, car cette affluence est aussi le résultat du bon fonctionnement des « machines électorales»
des partis politiques. Ces dernières drainent bon nombre d'électeurs, c'est-à-dire qu'elles vont les
chercher chez eux pour qu'ils aillent voter.
199 Nous abordons plus en détail le caractère de ces mobilisations dans le chapitre 4.
87
la capitale pour défendre leurs intérêts et promouvoir des initiatives sociales. Au début des
années 30, ces mouvements seront brusquement dissous par le gouvernement de José P.
Guggiari (1929-1932). Ce dernier les accusait d'antipatriotisme (car de nombreux dirigeants
s'opposaient à la guerre contre la Bolivie) et d'enfreinte à l'ordre et à la paix internes?OO
Il faudra attendre jusqu'aux années 60 pour voir renaître des organisations paysannes
sous la forme des Ligas Agrarias Cristianas. Ces dernières ont émergé grâce à l'appui de
l'Eglise catholique, leurs revendications principales étant la redistribution des terres et
l'attribution de prix justes pour leurs produits agricoles. Derrière ces revendications se
cachait l'idée d'une société plus égalitaire et solidaire, mais pour que cette dernière puisse
exister il fallait modifier les structures en vigueur. Dans l'espoir de provoquer un
changement, l'accent était mis sur l'éducation, car ils étaient persuadés que pour changer la
société il fallait d'abord changer les gens. Les Ligas Agrarias Cristianas n'ont été des
mouvements à caractère religieux que lors de leurs débuts, car elles étaient soutenues par
l'Eglise. Elles sont progressivement devenues plus contestataires et ont tissé des liens avec
d'autres secteurs sociaux, tout cela en réduisant graduellement leurs liens avec l'autorité
ecclésiale. La répression subie entre les années 1975 et 1976 a engendré leur totale
désarticulation. Ainsi s'achevait une période forte du mouvement paysan au Paraguay.201
200 SOTO, Clyde. et al. «Sociedad civil y construcci6n democrâtica en Paraguay ... »Loc. cit. p. 141
142 et RIQUELME, Quintîn. « Caracterizaci6n de la pobreza y el problema de tierra en Paraguay» In
Ay ALA AMARILLA, Oscar, et al. Informe de la Sociedad Civil sobre el Cumplimiento dei PIDESC
en Paraguayen el contexto rural (2000-2005). Asunci6n-Paraguay, 2007, p. 27-28.
201 Ibid. p. 142-143.
88
revendiquer le droit à la terre. Malgré la décadence du régime, une violente répression restait
le seul langage du gouvernement envers ceux et celles qui osaient occuper des terres?02
202 RIQUELME, Quintin. Los sin lierra en Paraguay. Confliclos agrarios y movimienlo campesino.
Buenos Aires: CLACSO, 2003, p. 28. Par ailleurs, dans les années 80 les ONG commençaient aussi à
offrir leur soutien aux paysans par le biais de projets agraires et de programmes de formation
technique.
203 Ibid. p. 28-30.
204 OCAMPOS et RODRIGUEZ, Op. cil. p. 69-70. La MCNOC ne comptait ni avec un soutien
politique, ni avec un financement et une base propres, son efficacité dépendait entièrement de la
capacité des dirigeants paysans regroupés en son sein d'arriver à un consensus lors de leurs
revendications auprès de l'Etat.
89
divergences internes concernant la vision ou l'approche à adopter pour faire entendre leurs
demandes. Ainsi, malgré son impuissance face aux différents gouvernements de la transition,
de nos jours le mouvement paysan a su se positionner comme un acteur clé de la SC
paraguayenne. En effet, comme le soulignait Milda Rivarola, « [ ... ] el movimiento campesino
es el unico movimiento de la sociedad civil que permaneci6 activo desde la dictadura, pese al
hecho de no haber obtenido resultados importantes »?OS Le mouvement paysan a employé
plusieurs stratégies pour faire avancer ses intérêts. Nous pouvons identifier trois canaux par
lesquels ce mouvement a réussi à se positionner sur la scène sociopolitique du pays. Une
première stratégie a été la revendication pour faire pression auprès du gouvernement et pour
que les demandes du mouvement soient entendues par tous. La deuxième stratégie s'est
déroulée en présentant des candidats indépendants aux élections nationales et municipales
pour des postes clés et ainsi espérer influencer certaines institutions gouvernementales en
faveur de la problématique paysanne. Une troisième stratégie a été celle concentrée dans les
efforts de base, en coordination avec des ONG, pour mettre sur pieds des programmes de
production et commercialisation. Malgré ces diverses stratégies, le problème de la terre et le
besoin criant d'une réforme agraire sont toujours d'actualité?06
20S Le mouvement paysan est le seul mouvement de la société civile qui, depuis la dictature, est
demeuré actif malgré le fait qu'ils n'aient pas obtenu de résultats importants face au gouvernement
(notre traduction). RlVARüLA, Milda, entretien du 22 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
206 NAGEL, Beverly. « El Movimiento Campesino confronta la crisis agraria » In Diego Abente et
Fernando Masi. Estado, Economfa y Sociedad: Una Mirada Internacional a la Democracia
Paraguaya. Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 216-234.
90
plusieurs violations des Droits de l'Homme à l'encontre des paysans (dirigeants et membres
du mouvement) ont été emegistrées depuis la transition. Le mouvement paysan doit donc
continuer à lutter pour faire avancer ses revendications, tout en gardant ses arrières?07
210 Direcci6n General de Estadisticas, Encuestas y Censos (Dgeec). Encuesta Permanente de Hogares
2002. Principales Resultados. Asunci6n-Paraguay : Dgeec, 2003. Source citée dans PILZ, Dania.
«Pérdida de protagonismo dei movimiento sindical y deterioro de las condiciones laborales marcan el
final de una década » In Derechos Humanos : Derecho a la asociaci6n, reuni6n y participaci6n.
Centro de documentaci6n y estudios (CDE), 2005, p. 298.
211 FREGOSI, Op. cit. p. 190.
il fait face aux conflits internes et à des cas de corruption des dirigeants ayant fOltement
délégitimé le mouvement. 213
Les femmes se sont aussi manifestées à travers le mouvement syndical et bon nombre
de travailleuses ont été protagonistes de grèves et de revendications quant à leur secteur de
travail respectif (vendeuses du marché central d'Asuncion ; ouvrières des fabriques de cigares
et de cartons; couturières et maîtresses d'école, entre autres). La lutte des femmes avait
également lieu sur le plan juridique, car bon nombre de lois les discriminaient directement.
Ainsi, en 1954, bien que certaines discriminations continuaient, la loi leur octroyant des
droits civiques était approuvée. Par ailleurs, en 1961, une autre loi approuvait leurs droits
politiques et les femmes paraguayennes obtenaient ainsi leur droit de vote. Sous Stroessner,
et surtout pendant les décennies 60 et 70, le mouvement sera interrompu. Pendant cet arrêt,
seules les organisations ne remettant pas en cause le régime sont restées en activité, avec une
exception, la Comision de Defensa de Derechos HUlnnnos del Paraguay. Cette dernière,
fondée et dirigée par une femme, marquera l'histoire récente du pays et représente un apport
considérable des femmes dans le domaine des Droits de l'Homme. Enfin, cette longue pause
allait aussi provoquer une perte de la mémoire du mouvement, ce qui allait impliquer un
travail particulièrement difficile pour récupérer cette mémoire dans les années à venir. 2lS
Les années 80 marquent le retour des mouvements sociaux sur la scène sociopolitique
du pays. Animées par cet élan et renforcées par le nouveau mouvement féministe
international, les femmes paraguayennes s'organisent à leur tour contre le régime. Présentes
sur différents fronts de la SC, les femmes saisissent l'émergence sociale des années 80 et se
joignent à différents acteurs. Ainsi, elles seront présentes dans le mouvement paysan en
créant la Coordinaci6n de Mujeres Campesinas. Les femmes seront également actives dans le
mouvement syndical (traditionnellement réservé aux hommes) à travers des infirmières
solidaires avec la grève de l' Hospital de Clinicas. Par ailleurs, un groupe de femmes
rassemblera plusieurs ONG pour une réflexion et une revendication de l'égalité des femmes
au niveau de la loi du pays. C'est donc avec un mouvement des femmes en pleine
effervescence que le Paraguay entrait dans une phase de transition démocratique. En effet, en
1989 ce mouvement était projeté à l'avant-scène par un collectif de femmes dont les
demandes, positions et revendications étaient clairement définies. 2J6
Alors que le pays faisait ses premiers pas démocratiques, le mouvement des femmes
présentait en octobre 1989 un projet de loi revendiquant l'élimination de toutes les
discriminations contre les femmes (sur la base de la Convention on the Elimination of AU
Forms of Discrimination against Women-CEDA W). Elles devront attendre quelques années
avant que le projet ne soit ratifié, mais cela montrait la détermination du mouvement à faire
avancer ses intérêts, ainsi que son insertion dans un mouvement transnational. Bien que
l'égalité homme-femme ne soit pas encore atteinte dans les sphères politiques, le mouvement
des femmes a réussi à insérer une sensibilité à la problématique de genre dans certains
espaces qui étaient foncièrement fermés à ce genre de sujet. Ainsi, avec la somme des
réflexions et l'expertise accumulée, la transition ouvrait maintes opportunités politiques pour
les femmes. Le mouvement a donc poursuivi son travail pour que le gouvernement
approfondisse son engagement envers le respect des lois concernant les femmes. À présent,
un pas reste néanmoins à faire car même si la problématique de genre est maintenant
considérée, les résultats concrets continuent à se cacher derrière un discours mielleux de
l'Etat. 217
217 SOTO, Clyde. et al. « Sociedad civil y construcci6n democratica en Paraguay ... » Loc. cit. p. 177
178 et BAREIRO, Line, juriste et politologue, chercheuse du Centra de Documentaci6n y Estudios.
Entretien du 26 mai 2007, Asunci6n-Paraguay.
218 OCAMPOS et RODRIGUEZ, Op. cil. p. 72-74, et POJOAJu. ldentidad y Acci6n de las ONGs en
el Paraguay. Una contribuci6n al debate. Asunci6n-Paraguay : Asociaci6n de Organizaciones No
Gubernamentales dei Paraguay, POJOAJU, 2006, p. 60-62.
95
Mais le changement démocratique représentait aussi une forte demande d'effectifs de la part
de l'Etat. Ce dernier avait besoin de personnel compétent et les ONG étaient une source de
cadres avec une expertise sociale non négligeable. Par ailleurs, la formation de réseaux entre
différentes organisations est rapidement devenue le meilleur moyen d'atteindre un maximum
de gens et d'espérer atteindre les objectifs fixés. A tel point que certains regroupements se
sont formalisés pour devenir à leur tour des institutions. C'est le cas de DECIDA MOS,
regroupement d'ONG qui a pour mission la défense des droits et le développement de la
citoyenneté. Cette organisation, dont le but est la promotion et la participation citoyenne ainsi
que le développement d'une culture démocratique, a formé aux scrutins différents
responsables de partis. Par ailleurs, l'organisation a mené des campagnes d'éducation sur des
thèmes électoraux, le fonctionnement démocratique, la participation locale et autres. Enfin,
elle a fait appel à divers moyens pour faire passer son message: théâtre, vidéos, cours,
publication de feuillets ou de manuels expliquant comment voter, etc. 219
219 POJOAJD. « Idenlidad y Acci6n de las ONGs en el Paraguay... » p. 62-64, FREGOSI, Op. cil. p.
316-317, et SOTO, Clyde. el al. « Sociedad ci vil y construcci6n democratica en Paraguay ... » Loc.
cil. p. 160-161.
220 Au delà des lacunes en termes d'espace pour un débat intellectuel, il nous semble important de
souligner les manques en termes de ressources bibliographiques auprès des universités paraguayennes.
En effet, la plupart des ouvrages recensés pour ce travail proviennent de deux ONG (Centro de
Investigacion y Recursos para el Desarrollo et le Centro de Documentacion y Estlldios). Ces dernières
entretiennent une bibliothèque ouverte au public et sont constamment impliquées dans la production et
l'édition d'ouvrages touchant à la réalité sociopolitique du pays.
96
abordant différentes problématiques. Elles ont ainsi collaboré à la création de débats dans la
SC paraguayenne. 221
que celui des journaux après la transmission des appels de la population en direct sur leurs
ondes. Les participants n'hésitaient pas à dénoncer le caractère répressif et le manque de
démocratie du régime en place. La radio Nanduti allait être définitivement mise hors ondes en
1986. 223
radios interdits pendant le régime ont ouvert à nouveau et l'ensemble des médias suivait le
cours des évènements nationaux. Néanmoins, malgré l'effervescence provoquée par
l'ouverture de 1989, les moyens de communication n'étaient pas vraiment prêts à faire face à
un environnement démocratique et à jouer un rôle déterminant dans ce nouveau contexte. En
effet, les médias n'ont pas eu beaucoup de temps pour réfléchir à comment devenir des
médias de qualité, adaptés aux besoins d'un pays en pleine métamorphose. Ainsi, la presse
par exemple est passée par plusieurs étapes, notamment une période sensationnaliste. Cette
dernière, aussi nommée «presse rouge », mettait en première page des journaux des
nouvelles policières, « [... ] ver sangre, es lo que la gente querta. »224
224 Voir du sang, c'est ce que les gens voulaient (Notre traduction). OVIEDO, Susana. Journaliste du
quotidien Ultima Hora, Entretien du 2 juin 2007, Asunci6n-Paraguay.
225 Cette confiance de la population envers les médias n'est pas si étonnante. En effet, il faut tout de
même souligner que d'après l'étude de Seligson, les journalistes étaient placés en deuxième position
derrière l'Eglise en termes de confiance. Ces résultats manifestaient donc la confiance que la
population témoignait envers la presse en tant qu'institution. SELIGSON, Mitchell. A. « Cultura
polîtica en Paraguay: Lineamientos de Estudios de Valores Democraticos para el ano 1996» In CIRD,
Transici6n en Paraguay: Cultura polUica y valores democraticos, Asunci6n Paraguay: Ed. CIRD
USAID, 1998. p. 61-62.
98
journaux dans le but d'éduquer la population. Des suppléments concernant les droits et
l'éducation civiques, la constitution, la conscience citoyenne, les réformes ou encore
l'éducation routière entre plusieurs autres sont quelques exemples de leur apport à la
226
construction d'une citoyenneté.
Sous la dictature, la télévision n'a pas joué un rôle proportionnel à ses capacités
d'influence, car les propriétaires des chaînes étaient des proches du régime. Aujourd'hui la
télévision paraguayenne n'approfondit pas les sujets traités, tout est abordé de façon très
superficielle. Par ailleurs, l'emphase est mise sur le spectacle, en transformant le téléjournal
en pseudo-show l' audimat se porte bien, principal souci des propriétaires des chaînes
télévisées. Les radios, pour leur part, demeurent un média proche des citoyens. Ces derniers
continuent à s'exprimer et à faire entendre leurs demandes par le biais des émissions
radiophoniques. 227 Par ailleurs, les radios ont joué un rôle important lors des crises politiques.
Ainsi, en mars 1999, par exemple, les radios ont fait des appels à la population pour que cette
dernière sorte dans les rues pour préserver la démocratie et éviter un retour en arrière.
maire provenant d'un patti indépendant. Leurs actions ont continué à se centrer sur les
besoins ponctuels des voisins et voisines et leur formalisation est devenue un avantage pour
le gouvernement municipal. Par ailleurs, leur organisation encourageait la pratique d'un
modèle démocratique à petite échelle, une façon d'approfondir la conscience citoyenne des
habitants de ces quartiers. Malheureusement, ce genre d'organisation est en déclin depuis la
fin des années 90. Elles se sont progressivement politisées et leurs actions et efficacité se sont
228
graduellement diluées.
De nos jours, la lutte contre la corruption est un des grands sujets au Paraguay. Ainsi,
une des réponses spécifiques à ce problème dans l'administration du pays a été la création
d'organes de contrôle, les Contralorias. Ces dernières apparaissent à la fin des années 90.
Elles s'atticulent premièrement au niveau de l'Etat (Contralorfa General de la Republica), où
elles exercent un rôle de contrôle auprès du gouvernement et dénoncent les irrégularités
constatées. Deuxièmement, elles sont présentes au niveau de la population (Contraloria
ciudadana) où des citoyens s'organisent volontairement pour former des réseaux destinés à
contrôler le gouvernement (central, régionale ou local) dans sa gestion de la chose publique.
Par ailleurs, ces organisations ne se limitent pas au contrôle des gouvernements, elles mettent
également en place des campagnes de sensibilisation citoyenne quant aux droits et devoirs de
228 SOTO, Clyde. et al. « Sociedad civil y construcci6n [Link] en Paraguay... » Loc. cil. p. 154
157; 182-183.
229 Ibid. p. 163.
100
Comme nous l'avons vu plus haut, le mouvement étudiant a été particulièrement actif
sous le régime de Stroessner. Par contre, ce mouvement, qui constituait dans les années 80 un
«avant goût» de l'après dictature et un îlot de libertés dans une société réprimée, a
pratiquement disparu depuis la transition. 2J2 Les artistes et les intellectuels, pour leur part,
avaient vu que, sous la dictature, l'expression culturelle devenait un moyen de faire de la
politique ou un moyen de manifester son opposition au régime. Aujourd'hui ce secteur de la
SC s'affaire à la création d'une culture dépouillée de traits d'autoritarisme. Mais comme le
rappellent certains, il semble plus facile de s'inspirer culturellement lorsqu'il y a un tyran au
pouvoir. En effet, malgré une prise de conscience du rôle politique des agents culturels au
Paraguay, l'inspiration semble s'être évanouie avec l'arrivée du contexte démocratique. 2JJ
3.8 Conclusion
Tout au long du troisième chapitre, nous avons observé de plus près l'émergence et le
développement de la SC paraguayenne depuis la fin du régime stroessniste. Aussi, nous
avons brièvement abordé les caractéristiques et les différents parcours des acteurs de cette
Sc. Ainsi, en rappelant le contexte politique dans lequel les organisations sociales se sont
développées, nous pouvons faire plusieurs constats. Un premier est l'opposition de l'Etat lors
du développement de la SC sous le régime de Stroessner. Ce premier constat, bien qu'il soit
évident, nous semble important car c'est cette société, existant malgré l'oppression de l'Etat,
qui porte les germes de la SC qui se développe depuis 1989. En effet, tout comme nous ne
pouvons pas parler d'un «retour» de la démocratie, nous ne pouvons pas parler non plus
d'un « retour» de la SC sur la scène sociopolitique du Paraguay, mais bien d'une « entrée ».
Dans ce sens, le parcours des organisations sociales pendant les dernières années du régime
stroessniste constitue la base sur laquelle la SC se développe par la suite. Par ailleurs,
l'arrivée d'un gouvernement démocratique en 1989 n'implique pas un changement radical
dans la structure de l'Etat. L'oppression de l'Etat stroessniste envers les organisations
sociales s'est converti en une sorte d'obstacle où, malgré l'ouverture d'un espace, les
possibilités pour des changements restent minces et les défis nombreux.
Un autre constat concerne certaines OSC et leur capacité à travailler uniquement pour
la cause qui est la leur. En effet, des résultats encourageants ont été obtenus par certaines
organisations sociales, mais il n'en reste pas moins que des changements importants (réforme
agraire, conditions de travail, mesures visant l'égalité des sexes, diminution de la pauvreté,
respect de l'environnement, entre autres) se font encore attendre. Les moyens de pression
empruntés par les organisations sociales demeurent limités et leurs actions dispersées. Nous
pensons que c'est en réunissant plusieurs secteurs que la SC réussira à faire le poids
nécessaire pour influencer les politiques publiques du gouvernement paraguayen. Toutefois,
de tels rassemblements demeurent difficiles à obtenir, d'une part à cause du manque de
cohésion à l'intérieur de plusieurs OSC et, d'autre part, à cause d'éléments de la culture
populaire, tels que les lois du iïembotavy, du mbareté ou encore de l'opa rel, que nous avons
abordés plus haut dans ce chapitre.
102
Qui pourrait cesser d'apprécier la distance qu'il y a entre l'époque barbare de tortures et
234 [ ... ]
persécutions propre à la dictature et la vie citoyenne d'aujourd'hui? (Notre traduction). RIVAROLA,
Domingo. « La Transici6n Paraguaya » In Journal Vitùna Hom, Paraguay, 24 mai 2003.
CHAPITRE IV Société civile, transition et mobilisation citoyenne
104
Comme nous l'avons vu, les militaires ont joué un rôle important dans le processus
de démocratisation du Paraguay. D'abord précurseurs du changement, ils restent ensuite au
pouvoir avec Rodriguezjusqu'aux élections de 1993. Et même si lors de ces élections un civil
(Juan Carlos Wasmosy) ressort vainqueur, c'est grâce au soutien d'une coupole militaire qu'il
atteint la présidence du pays. Par ailleurs, la continuité du parti colorado au pouvoir est un
élément qui permet la présence des rrlilitaires sur la scène politique paraguayenne. En effet,
nous avons déjà évoqué les liens étroits tissés depuis les années 1940 entre le parti colorado
et les forces armées. Mais plus qu'une présence, depuis 1993 il s'agit d'une influence sur la
politique paraguayenne. Malgré un retrait apparent, les militaires ont continué à influencer le
parti colorado et par ce biais, le gouvernement. Dans ce sens, les forts liens tissés entre le
parti au pouvoir et la classe militaire se dissiperont très lentement.
Un retrait lent mais toutefois progressif allait tout de même finir par se produire.
Ainsi, depuis le gouvernement de 2003 les militaires ne sont plus considérés comme le plus
grand danger de la jeune démocratie paraguayenne. 235 Néanmoins, la population est passée
par des moments de frayeur car l'institutionnalité du pays a été sévèrement menacée à
plusieurs reprises. En effet, en 1996 et 1999 se sont enregistrées les plus fortes crises
politiques du pays depuis la transition, mettant en péril l'avenir démocratique du Paraguay.
Derrière ces deux évènements, un homme issu de la classe militaire ayant fait tomber le
régime précédent, Lino César Oviedo. L'importance politique de ce dernier démarre surtout
suite à la défaite du parti colorado lors des élections municipales de la capitale, en mai 1991.
A ce moment, l'alliance entre le parti au pouvoir et les militaires renouvellera des liens
destinés à renforcer le parti colorado lors des élections pour la Constituante (décembre 1991).
La victoire du parti colorado lors des élections à la présidence de 1993, était clairement le
reflet de l'alliance entre le parti et l'armée. Dans ce contexte, l'importance d'Oviedo, autant
235LAMBERT, Peter. « Una ruptura con el pasado ? Los primeros dos aDOS deI gobierno de Nicanor
Duarte Frutos en el contexto de la transici6n a la democracia » In Diego Abente et Fernando Masi
(eds). Estado, Economfa y Sociedad: Una Mirada Internacional a la Democracia Paraguaya.
Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 169.
105
dans les rangs de l'armée que dans la vie politique du pays, avait encore crû et confirmait une
menace pour le processus de démocratisation.
236VALENZUELA, Arturo. The Collective Defense of Democracy : Lessons from the Paraguayan
Crisis of 1996. A report to the Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict. New York:
Carnegie Corporation, 1999, p. 6-10.
106
renforcé par le soutien prononcé par de nombreux présidents de pays étrangers. 237 Mais plus
impressionnant était le soutien manifesté par différents secteurs de la SC, notamment les
jeunes. Ces derniers avaient compris la menace d'un éventuel retour en arrière et étaient
sortis dans les rues de la capitale pour manifester leur soutien à la démocratie. Ainsi, les
leaders des partis politiques de l'opposition, tout comme ceux des factions du parti colorado
en faveur du président, venaient grossir les rangs dans des rues déjà peuplées par les
étudiants, les paysans, les travailleurs et d'autres citoyens.
Lorsque Oviedo et plusieurs de ses complices dans la classe militaire ont été
remerciés, les forces armées paraguayennes sont restées avec un plus grand nombre de
militaires favorables à une professionnalisation de l'institution. Par ailleurs, de nombreux
militaires revendiquaient un retrait total de l'armée de la politique, seul moyen de préserver
237Ibid. p. 16-17. Plusieurs pays ont fait preuve de solidarité avec Wasmosy dans cette crise et ont
affiché leur plein soutien pour la défense de la démocratie. En effet, de nombreux Etats membres de
l'OEA, de l'UE ainsi que tous les pays membres du MERCOSUR ne se sont pas montré indifférents.
Par ailleurs, le président brésilien Fernando Enrique Cardoso a aussi eu un rôle déterminant pour éviter
~lIe la crise ne dégénère.
28 Ibid. p. 16-19 et Ultima Hora, Marzo Paraguayo: Una lecci6n de democracia. Asunci6n
Paraguay: Biblioteca U!tima Hora, 2001, p. 50-51.
107
Une fois que l'ex-général a été désigné comme candidat à la présidence du parti
colorado, voici que les secteurs rivaux d'Oviedo dans le parti tentent tout de même
d'empêcher sa candidature. La suite de ces démarches provoquera une condamnation à dix
ans de prison prononcée par un tribunal militaire en janvier 1998. Cette sanction, bien que
légitime car Oviedo avait bel et bien tenté un putsch en 1996, allait mettre le feu aux poudres
des partisans de l'ex-général. En effet, l'arrivée tardive de la sanction mettait en évidence la
volonté d'écarter Oviedo de la course. Néanmoins, il en fallait plus pour réellement éloigner
ce dernier des présidentielles, car depuis la prison il poursuivait sa campagne. Incapable de se
présenter lui-même, c'est son candidat à la vice-présidence, Raul Cubas, qui est devenu son
représentant, pour ne pas dire sa « marionnette ». Luis Maria Argaîia devenait pour sa part le
candidat à la vice-présidence auprès de Cubas pour le parti colorado. L'essentiel de la brève
campagne de Cubas en remplacement d'Oviedo consistait en la promesse de libérer ce
dernier lors l'arrivée à la présidence. En mai 1998, les résultats du troisième scrutin de l'ère
démocratique du Paraguay annonçaient Cubas comme vainqueur. Une grande partie de la
239 C'est en s'appuyant sur un discours populiste et en adoptant une image de caudillo messianique
qu'Oviedo gagne sa campagne. Avec une campagne politique agressive, il ne tardait pas à obtenir des
sympathisants dans les couches les plus démunies de la population. Par ailleurs, il bénéficiait du
soutien de plusieurs politiciens (tant dans le parti colorado que dans l'opposition) et hommes d'affaires
partisans d'une politique conservatrice et autoritaire. Enfin, la victoire d'Oviedo a aussi été possible
grâce aux divisions internes du parti colorado. En effet, les deux autres candidats pour représenter le
parti, Luis Maria Argafia et Carlos Facetti (soutenu par Wasmosy), n'ont pas réussi à unir leur forces,
ce qui a pennis à Oviedo de vaincre avec une faible avance. Oviedo obtenait alors 36% des votes face
à son plus grand adversaire dans les rangs du parti, Luis Maria Argafia, qui avait obtenu 34% des
votes. VALENZUELA, Op. cil. p. 20.
108
240 ABENTE, Diego. « 'People Power' in Paraguay» In Journal of Democracy, Vol. 10, no. 3 (1999)
p.96.
241 FREGOSI, «Paraguay, mai 1998 ... »Loc. cit. p. 57-60.
242 MORINIGO. José Nicolas (coord). Marzo de 1999: Huellas, Olvido y Urgencias. Asunci6n :
Universidad Cat6lica de Asunci6n, 1999, p. 49-58.
109
243 Environ 20000 paysans, regroupés par diverses organisations paysannes, étaient dans la capitale Je
jour même pour demander au gouvernement un ajournement de leur dette. En effet, les conséquences
des phénomènes climatiques El Nino et La Nina, pluie torrentielles et sécheresse respectivement,
avaient sérieusement affecté le secteur agraire.
244 Le président du Brésil Fernando Enrique Cardoso a encore une fois joué un rôle majeur pour la
sortie de la crise. Il aurait encouragé Cubas à démissionner tout en lui proposant asile politique au
Brésil.
110
de coalition était formé?45 La présidence de la République était alors assumée par un autre
colorado, le président du Sénat Luis Gonzalez Macchi, premier dans la ligne de succession.
245 MORINIGO, Op. cil. p. 70-75. Il s'agissait du premier gouvernement de coalition de J'histoire du
Paraguay et beaucoup d'espoir était mis dans ce nouveau gouvernement.
246 Ultima Bora, «Marzo Paraguayo... » Op. cil., p. 60-66.
247 MORlNIGO, Op. cil. p. 75-79.
Il 1
voie aux citoyens pour que ce rassemblement devienne représentatif de la volonté du peuple
paraguayen.
Les jeunes réunis lors de cet épisode reflètent l'amalgame d'acteurs qui se sont
retrouvés sous la même bannière, malgré leurs différences. Contrairement aux autres
mouvements sociaux présents, les jeunes ne comptaient pas sur une organisation stable.
Canalisés par une émotion face à la gravité des évènements, ils ont progressivement accouru
sur les places du centre de la capitale. Cette multitude de jeunes était composée par les
jeunesses politiques de différents partis (colorados comme ceux de l'opposition), la jeunesse
des mouvements pastoraux, les objecteurs de conscience, les supporters des deux clubs de
football les plus populaires au Paraguay tout comme d'autres jeunes citoyens solidaires à la
cause. Premiers à accourir devant le Congrès et deniers à se retirer, ce sont aussi eux qui ont
248
payé le prix fort face à la violence des partisans de J'ex-général Oviedo. Un tel engagement
reste un geste de conscience citoyenne et de volonté démocratique de la part de la jeunesse.
Toutefois, cette manifestation n'est point le reflet d'une implication quotidienne dans le lent
processus de démocratisation du Paraguay. Comme le rappelait José A. Galeano, « [ ... ] ese
mismo pueblo es incapaz de salir a las calles cada vez que el Estado se burla de la
sociedad. »249 Personne ne pouvait s'attendre à ce que les jeunes jouent un tel rôle lors des
événements de mars 1999. Sortis de nulle part, ils sont repartis dans l'ombre après cette
semaine héroïque. 25o
désaccord face à un éventuel retour en arrière en politique, mais incapable de générer les
bases pour un suivi de ces mobilisations ponctuelles. Par ailleurs, ces deux aperçus nous
permettent aussi d'élucider une première période de croissance et de développement de la SC
(1989 à 1996), suivie d'une période stagnante marquée par une déception croissante envers la
démocratie paraguayenne (1996 jusqu'à nos jours). En effet, l'ouverture démocratique et le
respect des libertés publiques auront permis à la SC paraguayenne de se développer et de
faire entendre ses revendications. Par contre, à l'heure d'espérer des résultats, cette SC s'est
retrouvée confrontée à un Etat et des partis politiques imperméables à leurs demandes, sauf
quelques rares exceptions. Quoi qu'il en soit, nous considérons que jouer un rôle important
dans ce processus démocratique implique avoir une influence sur les politiques publiques du
gouvernement. En effet, le Paraguay étant en pleine construction d'un Etat démocratique,
nous situons le rôle de la SC dans le sens de cette construction. Dans ces termes, nous
pouvons constater que, jusqu'à présent, la SC a joué un rôle mineur dans le processus de
démocratisation du Paraguay.
Cette situation révèle un paradoxe car, dans un sens, l'ouverture politique engagée en
1989 a permis à la SC de s'organiser et de se développer. Dans un autre sens, l'Etat et la
société politique se montrent réfractaires à une influence de la SC dans les politiques
publiques. En effet, l'Etat paraguayen, comme d'autres dans la région, est un «Eslado de
baja capacidad» pour reprendre les mots du rapport du PNUD pour l'Amérique Latine?51
Frappé par des crises économiques, la corruption, le clientélisme et des effets de la
globalisation, l'Etat paraguayen peine à remplir son rôle envers la Sc. Par ailleurs, bien que
plusieurs libertés soient en vigueur et permettent un cadre pour le développement d'initiatives
citoyennes, la transparence continue à faire défaut. Cette transparence et la responsabilité de
l'Etat face aux citoyens continuent à être des défis que le gouvernement paraguayen doit
relever s'il souhaite améliorer les possibilités pour la SC d'influencer certaines politiques
publiques. Dans ce même contexte, le besoin criant de transparence à tous les niveaux des
institutions publiques est une condition sine qua non pour améliorer l'image de l'Etat et son
rôle auprès des citoyens. 252
251 Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo. « La democracia en América Latina... » p. 66.
252 Ibid. p. 65-67 etRIVAROLA, Loc. cil. p. 112-114.
113
253 MARTINI, Carlos. «Una mirada polftica a la transici6n » In VIAL, Alejandro (coOl'd.) Cuttura
polftica, sociedad civil y parlicipaci6n ciudadana: el casa paraguayo. Asunci6n-Paraguay: CIRD,
2003, p. 195.
254 En effet, les partis politiques ont tendance à voir les OSC comme des récolteuses de votes (par ex :
si une organisation paysanne soutien un candidat lors des élections, ce soutien représente le vote
potentiel de plusieurs paysans rattachés à l'organisation en question). Lorsque ceci n'est pas le cas, les
partis politiques s' y intéressent peu. Par ailleurs, les partis politiques ont tendance à considérer les
revendications de certaines OSC comme des menaces. RlV AROLA, Loc. cil. p. 110,
114
di vers secteurs sociaux. Dans ce sens, certains secteurs de la SC n'ont pas encore franchi le
cap allant de la simple revendication vers la proposition et la négociation avec les autorités.
Ainsi, les capacités de proposition, de négociation et de pression de la SC sur l'Etat
demeurent des lacunes importantes et un handicap dans la volonté de jouer un plus grand rôle
dans la démocratisation du pays.
demandes sociales. Cette incapacité provoque par la même occasion une diminution de la
crédibilité de l'image de la démocratie.
4.6.2 Le clientélisme
Exacerbé par un parti colorado au pouvoir depuis plus de 60 ans, le clientélisme
demeure très présent au Paraguay. Comme le rappelle Alejandro Vial, « [ ... ] las zonas de
pobreza constituyen la base dei aparato clientelar colorado y la sociedad civil es débil frente
a esa realidad. »261 En effet, la continuité du parti colorado au pouvoir permet que la
structure c1ientéliste mise en place à partir des années 1940 reste quasi intacte. Par ailleurs,
l'augmentation de la pauvreté continue à générer une masse de clientèle, car ce rapport
demeure un moyen de survie pour certaines tranches de la population. Enfin, un Etat
incapable d'aborder des reformes urgentes et nécessaires à l'éradication du clientélisme
contribue aussi à sa perpétuation. Depuis la transition, les pratiques c1ientélistes demeurent et
elles ont été tolérées pratiquement par tous les partis politiques. En effet, seules quelques
261 Les poches de pauvreté constituent la base du fonctionnement de l'appareil de clientèle du parti
colorado et la société civile est faible face à cette réalité (notre traduction). VIAL, Alejandro, entretien
du 16 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
117
OSC remettent en cause le fait que les partis récompensent la loyauté électorale de leurs
membres avec des postes dans les administrations publiques, ou encore qu'en pleine
campagne électorale, les pauvres reçoivent des biens matériels en échange de leurs votes. 262
Bien plus qu'un simple élément d'un lointain héritage, le clientélisme reste présent et
constitue un fléau pour l'avancement démocratique du pays.
262 RlV ARüLA, Milda. « Estado patrimonial y c1ientelismo» article non publié, avril 2007, p. 10.
263 Idem. L'auteur fait référence au sociologue paraguayen José Nicolas Morinigo et son ouvrage
Clientelismo y Padrinazgo en la practica patrimonialista dei gobierno en el Paraguay, Asunci6n,
USAID, 2003.
264 CESPEDES, Roberto. « Capacidades y Libertades : Participaci6n en las elecciones municipales de
2001 en Paraguay» In Revista Latinoamericana de Desarrollo Humano. no. 22 et 23 (juin, juillet
2006), p. 1-6.
118
Certains secteurs de la SC et notamment les ONG ont tenté de faire face au fléau du
clientélisme, mais elles n'ont pas obtenu de succès. Par ailleurs, malgré les efforts des radios
pour rendre public les excès commis en période électorale, les pratiques clientélistes
perdurent. En effet, c'est à l'Etat qu'appartient la force légale et institutionnelle pour lutter
contre le clientélisme. Pour l'instant, cela ne semble pas avoir été une des priorités de son
agenda. Après des gouvernements par la force, voici que le pouvoir demeure entre les mains
de ceux qui maîtrisent l'échange de services contre loyautés. C'est donc à certains secteurs de
la société, ceux qui ne sont pas encore pris au cou par la pauvreté, de faire bon usage des
libertés qui leur sont offertes pour espérer renverser cette tendance.
4.6.3 La corruption
En abordant le problème du clientélisme, Rivarola rappelait que « [la corruption] es
una herramienta para hacer perdurar el sistema clientelista ».265 La corruption est loin d'être
un phénomène nouveau au Paraguay. En effet, depuis la fin du XIX ème siècle, il constituait
déjà un outil pour mettre en place une structure clientéliste, la base qui allait permettre à
Stroessner de rester au pouvoir pendant plus de trois décennies. 266 Dans ce sens, les structures
en place n'ont pas radicalement changé depuis l'avènement de la démocratie au Paraguay et
des éléments comme la corruption continuent à trouver un terrain favorable pour leur
développement. Comme dans la plupart des pays en voie de développement, la corruption
atteint sérieusement la situation socio économique du pays, car il s'agit de ressources qui
devraient être destinées au bien être de la population. Chaque année des montants importants
finissent dans les canaux de la corruption à la place d'être destinés aux dépenses d'ordre
social. Par ailleurs, le coût de la corruption atteint des proportions considérables. Selon un
des organes de contrôle du gouvernement, en 1997 le montant total de fraude envers l'Etat
265 La corruption est un outil pour faire perdurer le système clientéliste (notre traduction).
RIVARüLA, Milda, entretien du 22 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
266 Une partie de la philosophie de Stroessner laissait sOlls-entendre que la contrebande et la corruption
étaient « le prix de la paix ». Par ailleurs, le dictateur a réussi à systématiser la corruption comme
élément du fonctionnement du régime. BRITEZ, «Balance de la transici6n ... »Loc. cil. p. 22 et 38.
119
En effet, la corruption serait devenue la règle et non plus l'exception. Faire recours à
des pratiques de corruption, ou être victime de tels actes est devenu une habitude, une partie
du modus vivendi paraguayen. En effet, la corruption semble être tellement enracinée qu'elle
serait en train d'envahir la culture paraguayenne. Par ailleurs, malgré les dénonciations de cas
de corruption par la population, les médias ou des organisations citoyennes de contrôle
(Contralorlas), les responsables ne sont pas sanctionnés. Dans ce sens, bien qu'il y ait une
prise de conscience de la population, cette dernière n'effectue pas assez de pression pour que
ceux qui commettent des actes de corruption soient appréhendés. Au niveau du
gouvernement, le manque de volonté pour lutter contre et l'implication de plusieurs secteurs
politiques dans des cas de corruption entache davantage les institutions démocratiques?68
Tout ceci mène parfois l'opinion publique à réaliser une association directe entre corruption
et démocratie. Cette tendance contribue à la mauvaise image de la démocratie et décourage
une citoyenneté qui avait mis ses espoirs de progrès dans le modèle démocratique.
Enfin, des études plus récentes sur la corruption au Paraguay nous témoignent d'une
légère amélioration de la situation (entre 2004 et 2005)?69 Néanmoins, les progrès effectués
restent timides et la volonté politique pour combattre ce fléau presque nulle. Toutefois, nous
pouvons souligner une prise de conscience de la citoyenneté quant à l'ampleur de la
corruption et le mal qu'elle occasionne au pays. Cette prise de conscience est tout de même
accompagnée d'un pessimisme quant à l'engagement des institutions pour lutter frontalement
et efficacement contre la corruption. Enfin, la population semble, d'une part, résignée à vivre
dans un environnement où les dessous-de-table restent une condition sine qua non pour
Face aux différents défis que le Paraguay affronte depuis le début de son processus de
démocratisation, la SC, comme nous l'avons vu tout au long du travail, s'est organisée et a
tenté d'apporter des esquisses de solutions. L'organisation de la SC est importante et
nécessaire mais elle n'est pas suffisante pour apporter les changements dont le pays a besoin.
En effet, elle ne peut pas substituer l'Etat. Nous avons déjà évoqué les difficultés dans la
relation SC-Etat, nous souhaitons aborder sommairement la situation de l'Etat paraguayen,
ses lacunes et ses réformes constamment ajournées malgré une augmentation de la pauvreté
et l'évidence de l'inefficacité de ses institutions.
Au Paraguay, la mise en place d'un Etat propice au développement passe avant tout
par le démantèlement des aspects hérités de l'Etat prédateur271 qui s'était instauré sous
Stroessner. Malgré plus de 18 ans de démocratie, plusieurs éléments subsistent et doivent être
combattus pour espérer que les réformes tant souhaitées portent leurs fruits. En effet, il est
surprenant qu'aussi peu d'attention ait été portée envers l'inefficacité de l'administration
publique héritée et le besoin criant des réformes. L'absence d'un tel débat met en exergue la
force de puissants intérêts à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Etat, représentés par une
classe politique corrompue occupée à protéger ses privilèges et ceux de certains secteurs
privés. Ainsi, tels des parasites, les privilégiés détenteurs d'une partie du pouvoir continuent à
bénéficier des rentes émanant de l'Etat (rent-seeking). Dans ce sens, alors que l'Etat,
influencé par une classe politique, s'est montré réticent aux réformes, c'est sous la houlette
des institutions financières internationales (Fonds Monétaire International et Banque
270Ibid. p. 69-7l.
271Le concept d'Etat prédateur est utilisé ici dans le sens que Peter Evans lui attribue, soit en
opposition à un Etat pour le développement. Par ailleurs, les éléments définissant l'Etat prédateur
correspondent presque exactement aux caractéristiques du régime stroessniste. Cf. EVANS, Peter.
« The State as Problem and Solution: Predation, Embedded Autonomy and Structural Change» In
Stephen Haggard et Robert R; Kaufman (eds.) The Politics of Economie Adjustment. Princeton:
Princeton University Press, 1992, p. 139-180.
121
Mondiale) que certaines réformes ont été lancées. Ces institutions ont privilégié la
privatisation, comme dans plusieurs pays voisins, parmi une série de mesures allant dans le
sens du Consensus de Washington. 272 Malgré cette tentative de réforme « depuis l'extérieur »,
ces initiatives ont été un échec, elles n'ont pas réussi à apporter les changements nécessaires
dans l'Etat paraguayen pour que ce dernier se libère de ses anciens vices.
La SC est restée longtemps à l'étape de protestation, elle est peu à peu arrivée à
l'étape des propositions. Toutefois, comme l'Etat est peu coopérant et ne réagit pas face à ses
propositions, elle doit passer à l'étape de la pression (toutefois ces étapes ne sont pas
linéaires). En effet, la SC a déjà tenté d'exercer une pression sur l'Etat et elle a obtenu
quelques résultats. Néanmoins, les vrais changements ne sont pas encore survenus et
certaines pistes restent inexplorées. Nous retombons ici face à la faiblesse des demandes
sectorielles, alors qu'une SC qui se mobilise unie aurait plus de chances en faisant pression
sur le gouvernement jusqu'à ce quelle obtienne ce qu'elle revendique. En termes
d'occupation de l'espace politique ouvert depuis la démocratie, la SC semble être en train de
faire sa part, mais elle manque de victoires face à l'Etat. Ces victoires peuvent aussi venir
lorsque ce dernier est affaibli par des crises politiques ou économiques. Lorsqu'une crise
économique survient, les aspects prédateurs de l'Etat peuvent s'affaiblir (surtout en termes de
rentes) et dans ce même contexte la SC a tendance à se renforcer, avec l'affermissement des
organisations sociales et l'apparition de nouveaux acteurs faisant entendre leur voix. Bien que
les crises puissent être un moment propice pour des changements institutionnels, elles
demeurent des moments à double tranchant, car elles peuvent aussi provoquer des réactions
276
politiques adverses à l'ordre démocratique.
Tout au long de ce travail, nous avons évoqué des éléments qui nous permettent de
mieux comprendre comment l'Etat paraguayen peut rester impassible face aux demandes de
la Sc. En effet, nous pensons tout d'abord à l'histoire de l'Etat paraguayen, ce dernier
occupant une position forte dans le contexte politique et restant le centre de toutes les
décisions et éventuels changements dans le pays. Avec cette prépondérance de l'Etat dans le
politique survient une crainte encore présente dans la population. Cette dernière est encore
présente à cause de l'usage de la violence légitime fait par l'Etat paraguayen lors du régime
passé. Ainsi, même si le contexte démocratique a pernus une ouverture et une liberté
d'expression incomparables avec l'époque stroessniste, une certaine crainte de l'Etat
demeure, tarde à s'effacer et freine la détermination des citoyens. Par ailleurs, des traits
culturels fortement enracinés permettent aussi à l'Etat d'ignorer les demandes qui lui sont
adressées. Nous pensons ici au fiembotavy et à l'opa rel, véritables armes pour d'abord
négliger des revendications et ensuite laisser que le temps fasse oublier ces demandes sans les
honorer. Enfin, le contexte d'interdépendance et de globalisation internationale offre aussi à
l'Etat paraguayen pléthore d'arguments laissant comprendre qu'il ne fait que subir les aléas
d'un jeu mondial, dans lequel il est incapable de tirer les ficelles.
4.8 Conclusion
Les épisodes de 1996 et 1999 ne nous permettent pas d'affirmer que la SC est un
acteur fort du processus démocratique. Depuis une perspective plus théorique, cette force de
la SC que nous évoquons passe forcément par une SC elle-même démocratique. Dans ce sens,
nous faisons référence aux liens étroits entre citoyenneté et SC et le rôle de cette dernière
dans le processus de démocratisation. Ainsi, le rôle politique de la SC ne se limite pas à
représenter et défendre des intérêts, au contraire, sa tâche est aussi celle de créer des citoyens,
répandre une prise de conscience et éclairer les limites entre ce qui est publique et
124
politique. 277 Dans les deux évènements analysés ci-dessus, nous ne pouvons pas parler d'un
tel effet de la SC auprès des citoyens. Néanmoins, nous pouvons constater qu'une
valorisation de la démocratie s'est produite depuis le début de la transition. Par ailleurs, ces
évènements montrent également qu'une des caractéristiques de cette SC est sa réaction en
fonction de la conjoncture du pays. En effet, personne n'aurait pu prédire une telle réaction
lors de ces deux évènements. Dans ce sens, cette impressionnante manifestation de la volonté
popu laire et des secteurs sociaux n'a pas eu de suite et l'énergie déployée s'est rapidement
estompée. Toutefois, nous constatons que plusieurs acteurs de la SC demeurent attentifs au
déroulement de la politique locale. Enfin, ces moments de l'histoire paraguayenne évoquent
le rattachement aux principes démocratiques dans le sens d'un refus de tout retour en arrière
plus que dans le sens d'une implication quotidienne.
Nous pensons qu'il est important de souligner l'impact des jeunes Paraguayens dans
cette Sc. En effet, ce sont eux qui ont montré la voie à d'autres organisations et mouvements
sociaux afin de se battre pour la démocratie. Leur courage et leur détermination ont coûté des
vies, mais ils ont été à la base de la sauvegarde du processus démocratique paraguayen. Bien
que leur condition de jeunes soit passagère, il est encourageant pour l'avenir de la SC de voir
leur implication pour des valeurs démocratiques, même si elle a été ponctuelle. Enfin, la
transition paraguayenne, nous l'avons vu, s'est faite depuis le haut. Néanmoins, une
importante pression depuis le bas, comme en témoignent les cas de 1996 et 1999, a permis de
maintenir le système politique lorsque celui-ci menaçait de s'effondrer face à une crise. 278 Ce
constat n'est pas peu de chose et confirme l'importance, tout comme le potentiel, de la SC
dans son ensemble.
Bien que la SC paraguayenne ait réussi à occuper l'espace politique ouvert lors du
changement démocratique de 1989, nous conservons l'idée que son rôle est mineur dans la
transition. La faible influence de la SC sur le processus de transition peut être attribuée à
277 BRYSK, Alison. «Democratizing Civil Society in Latin America» In Journal of Democracy, Vol.
Il, n° 3, juillet 2000, p. 151-154.
278 RIV AROLA, Milda. « Sociedad y Polftica, una tortuosa relaci6n » In Alejandro Vial (coord.)
Cultura politica, sociedad civil y participaci6n ciudadana: el caso paraguayo. Asunciôn-Paraguay:
CIRD, 2003, p. 112-114.
125
plusieurs éléments. D'une part, de nombreux défis hantent la SC paraguayenne. En effet, elle
doit faire face à une culture politique du pays fortement imprégnée par des traits
d'autoritarisme. Dans ce sens, l'image de la démocratie paraguayenne perçue par les citoyens
est mauvaise, car elle ne répond pas aux aspirations et aux besoins d'une population qui
s'appauvrit. Dans un tel contexte, les poches de pauvreté et l'augmentation de l'insécurité
représentent des opportunités pour des caudillos cherchant un retour vers des modèles
politiques autoritaires.
Par ailleurs, la SC, tout comme les autres acteurs de la transition, doit faire face à des
fléaux tels que le clientélisme et la corruption. Ces phénomènes représentent aujourd'hui de
sérieux défis, car le clientélisme est enraciné dans la culture et la corruption généralisée est
aussi en train d'envelopper les mœurs de la population. Egalement, la corruption est
onmiprésente dans les institutions du pays et atteint sérieusement la crédibilité du
gouvernement. En effet, une partie de la population associe démocratie avec corruption, en
oubliant que cette dernière existait déjà sous Stroessner et qu'elle fait la une des journaux
seulement depuis l'ère démocratique. Malgré l'ampleur du défi, la SC s'organise et tente de
contrecarrer ces phénomènes en les dénonçant et en espérant que les autorités prendront les
mesures nécessaires. Seulement, la volonté politique fait défaut et l'impunité demeure
présente, ce qui continue à générer un terrain favorable pour la corruption. Ainsi, malgré le
grand nombre de dénonciations faites par les organisations de la société civile, les
responsables des actes de corruption ne sont pas appréhendés.
Enfin, dans ce chapitre nous constatons également que l'Etat est un véritable obstacle
pour le développement de la société et de la Sc. Nous avons évoqué les caractéristiques d'un
Etat prédateur qui continuent à être présentes et qui limitent les actions entreprises par
différentes organisations de la société civile. L'Etat nécessite impérativement de profondes
réformes pour envisager une gestion en faveur du développement du pays. Comme ces
réformes ne semblent pas envisageables depuis la classe politique, nous avons abordé la
possibilité d'une influence de la SC pour intervenir et provoquer des changements
nécessaires. Toutefois, les capacités de la SC face à l'Etat restent limitées, d'autant plus que
ce dernier semble déterminé à rester hermétique à une collaboration avec la Sc. Enfin, nous
126
pensons que la SC a encore un pas à faire en termes de pression sur l'Etat lorsqu'elle
revendique des changements importants.
Conclusions finales
128
Dans un premier temps, nous avons rappelé les éléments théoriques sur lesquels nous
basons ce travail à travers les études de la transitologie et la démocratisation de l'Amérique
Latine. Nous avons également abordé, bien que brièvement, le contexte historique du
Paraguay qui a précédé la dictature de Stroessner et la transition démocratique. Avec ces
éléments théoriques et historiques, les chapitres suivants se sont concentrés sur les
caractéristiques de la transition paraguayenne et plus particulièrement sur un de ses acteurs, la
Sc. Cette dernière a été traitée plus en profondeur en abordant plusieurs de ses éléments.
Ainsi, nous avons d'abord rappelé le contexte autoritaire dans lequel elle s'est développée,
pour ensuite évoquer son émergence, ses caractéristiques et le parcours de ses acteurs
principaux. Par exemple, notre analyse s'est tournée vers les mouvements paysan, ouvrier et
des femmes car ils constituent, dès leurs débuts, des pièces maîtresses de la SC
paraguayenne. Une fois que les principaux acteurs ont été identifiés et étudiés, le travail s'est
intéressé à la capacité de mobilisation dont a fait preuve la SC lors des crises politiques qui
ont secoué le pays dans les années 90. En effet, notre intérêt s'est tourné vers ces évènements
129
car ils constituent des moments forts où une majorité de la SC a manifesté sa détermination
pour que le processus démocratique se poursuive. Enfin, nous avons apporté des éléments qui
nous permettent d'élucider le rôle de la SC dans le processus démocratique lui-même. Ceci
nous a poussé vers différents défis qui se dressent face à la SC et constituent de véritables
freins pour son action en faveur du renforcement démocratique. Parmi ces défis, un des
éléments principaux que nous avons signalé est l'Etat. Ce dernier, en conservant une structure
et un fonctionnement favorables à certaines élites au pouvoir, représente un véritable obstacle
pour que les initiatives de la SC puissent avoir un impact positif.
faveur de la démocratie sont des aspects positifs et encourageants qui vont dans le sens du
renforcement de la Sc. Si notre travail se basait essentiellement sur les mobilisations de la SC
face aux crises politiques des années 90, nous aurions probablement conclu en soulignant la
force et la détermination de l'ensemble de ces organisations. Enfin, le caractère ponctuel de
ces manifestations révèle l'attitude sporadique de la SC en fonction des évènements
conjoncturels. Toutefois, ces évènements témoignent de la prise de conscience de la SC quant
à son potentiel et la valorisation de la démocratie face aux modèles autoritaires d'antan.
structurels dont l'Etat a besoin, la démocratie paraguayenne réunit uniquement les éléments
de base pour être considérée comme telle. En effet, le calendrier démocratique ainsi que les
libertés sont respectées et le climat d'oppression des temps de la dictature n'est plus qu'un
vieux souvenir. Dans ce contexte, la SC a incité les gouvernements successifs depuis 1989 à
envisager des reformes importantes pour améliorer la situation socioéconomique et renforcer
le processus démocratique. Mais la classe politique paraguayenne en a décidé autrement,
obnubilée par son désir de conserver le pouvoir et les rentes émanant de l'Etat, sa
procrastination dure depuis 19 ans déjà. Dans ce sens, la particularité du cas paraguayen nous
montre que, contrairement à ce que les théories de la transition prônent, l'impact de la SC
dans un processus de démocratisation n'est pas toujours déterminant.
279 Il est dangereux que tout se concentre autour des élections, il est nécessaire d'intéresser la société à
d'autres réalités politiques. (Notre traduction). OCAMPOS, Genoveva. Sociologue, chercheur,
consultant, entretien du 29 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
280 La population a peur et se demande ce qu'il adviendra si le parti colorado perd. (Notre traduction).
VIAL, Alejandro, entretien du 16 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
132
l'écart, leurs caractéristiques, activités et impact sont méconnus car ils opèrent loin du centre
des décisions politiques et économiques.
Annexes
Carte du Paraguay
PARAGUAY
• Lagerenza
Puerto
Bahia Negra.
• General
Eugenio A. Garay \,
.
Fortin
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Fu erte Qlimpo
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o
1
1001 km "V ~'\~~v
Division Géographique de la Oiredio des Archives A RG B BRÉSIL
du Ministère des Maires Etrangè s © 2005
Source: Ministère des affaires étrangères, France. [Link] [site consulté le février
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Barreiro, Line. Experte en mouvements des fenunes, Centro de Documentaci6n y Estudios
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Boccia Paz, Alfredo. Professeur, médecin, politologue. Entretien du 30 mai 2007, Asuncion
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Boh, Luis Alberto. Intellectuel, consultant en investissements, entretien du 28 mai 2007,
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Caballero, Alvaro. Coordinateur Général, Centro de Investigacion y Recursos para el
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Cespedes, Roberto. Spécialiste du domaine social, PNUD-Paraguay, entretien du 17 mai
2007, Asuncion - Paraguay.
Fogel, Ramon. Professeur et chercheur, faculté de sociologie, Kansas University, entretien du
10 mai 2007, Asuncion - Paraguay.
Ga1eano, José-Antonio. Professeur et chercheur, faculté d'histoire, Universidad Catolica de
Asuncion, conseiller municipal de la ville d' Asuncion, entretien du 26 mai 2007,
Asuncion - Paraguay.
G6mez, Rosanna F. Spécialiste en développement, USAID-Paraguay, entretien du 16 mai
2007, Asunci6n - Paraguay.
Lopez, Oscar. Fondateur et Président de rONG «DECIDAMOS », entretien du Il mai 2007,
Asuncion - Paraguay.
Ocampos, Genoveva. Sociologue, chercheur, consultant, entretien du 29 mai 2007, Asuncion
- Paraguay.
Oviedo, Susana. Journaliste du quotidien « Ultima Hora », entretien du 2 juin 2007, Asunci6n
- Paraguay.
Palau, Rosa. Responsable des « Archi vos dei terror » au Palais de Justice d' Asunci6n,
entretien du 24 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
Parra, José. Dirigeant paysan, Asociaci6n Campesina de Desarrollo Integrado (CADEI),
entretien du 28 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
Pitaud, Annabel. Technicienne en informations et conununication, Centro de Investigacion y
Recursos para el Desarrollo (CIRD), entretien du 9 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
Rivarola, Milda. Sociologue, historienne, consultante pour les Nations Unies et la Banque
Interaméricaine de Développement, entretien du 22 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
Rodriguez, José Carlos. Sociologue, chercheur, expert en mouvements sociaux au Paraguay,
Centro de Documentaci6n y Estudios (CDE), entrevue du 8 mai 2007, Asunci6n
Paraguay
Sim6n, José-Luis. Sociologue, politologue et chercheur, Universidad Nacional de Asunci6n,
entretien du 10 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
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entretien du 16 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
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