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Démocratisation et société civile au Paraguay

Ce mémoire examine la transition démocratique du Paraguay depuis 1989, en mettant l'accent sur le rôle de la société civile et ses défis. Malgré un développement significatif, la société civile reste faible et incapable d'influencer l'État, ce qui entrave l'enracinement de la démocratie. Les mobilisations citoyennes lors des crises des années 90 montrent un engagement envers les valeurs démocratiques, mais la continuité du parti colorado au pouvoir et une culture autoritaire persistent comme obstacles majeurs.

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Démocratisation et société civile au Paraguay

Ce mémoire examine la transition démocratique du Paraguay depuis 1989, en mettant l'accent sur le rôle de la société civile et ses défis. Malgré un développement significatif, la société civile reste faible et incapable d'influencer l'État, ce qui entrave l'enracinement de la démocratie. Les mobilisations citoyennes lors des crises des années 90 montrent un engagement envers les valeurs démocratiques, mais la continuité du parti colorado au pouvoir et une culture autoritaire persistent comme obstacles majeurs.

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UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL

TRANSITION ET PROCESSUS DÉMOCRATIQUE AU


PARAGUAY, LA SOCIÉTÉ CIVILE DANS UNE IMPASSE

MÉMOIRE
PRÉSENTÉ
COMME EXIGENCE PARTIELLE
DE LA MAÎTRISE EN SCIENCE POLITIQUE

PAR

DA VID NA VILLE

JUILLET 2008
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques

Avertissement

La diffusion de ce mémoire se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé
le formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles
supérieurs (SDU-522 - Rév.01-2006). Cette autorisation stipule que «conformément à
l'article 11 du Règlement no 8 des études de cycles supérieurs, [l'auteur] concède à
l'Université du Québec à Montréal une licence non exclusive d'utilisation et de
publication de la totalité ou d'une partie importante de [son] travail de recherche pour
des fins pédagogiques et non commerciales. Plus précisément, [l'auteur] autorise
l'Université du Québec à Montréal à reproduire, diffuser, prêter, distribuer ou vendre des
copies de [son] travail de recherche à des fins non commerciales sur quelque support
que ce soit, y compris l'Internet. Cette licence et cette autorisation n'entraînent pas une
renonciation de [la] part [de l'auteur] à [ses] droits moraux ni à [ses] droits de propriété
intellectuelle. Sauf entente contraire, [l'auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
A vant propos
III

Ce travail aborde un pays qui nous tient à cœur, le Paraguay. L'arrivée tardive de
sa transition et ses progrès modestes en termes démocratiques ne font pas dc lui unc
«success story» parmi les pays d'Amérique Latine. Toutefois, les caractéristiques
particulières du Paraguay rendent ce cas très intéressant dans le paysage des démocraties
de la région. Avec une histoire chargée d'autoritarismes, le Paraguay entame un
processus de construction démocratique en février 1989. Cette transition débute grâce à la
volonté des militaires, acteurs principaux de la scène politique paraguayenne depuis la
dictature stroessniste. Renforcé par plusieurs décennies d'alliance avec les militaires, le
parti colorado réussira à rester au pouvoir jusqu'à présent. En effet, cette transition se
poursuit depuis 1989 et continue sans alternance politique au pouvoir. Dans ce contexte,
nous avons choisi d'aborder la société civile, son développement et son rôle dans Je
processus démocratique du pays. Par le biais des organisations les plus représentatives de
cette société ci vile, nous souhaitons mettre en évidence les trai ts de cette transition, ses
lacunes et ses défis. Mais le but détourné de ce travail est probablement de susciter un
intérêt pour le Paraguay auprès d'autres chercheurs et étudiants. Toutefois, ce travail
aurait été impossible sans l'aide et le soutien de plusieurs personnes, à commencer par
mon maître de mémoire, Nancy Thede, que je remercie pour sa patience et ses
commentaires pertinents. Je remercie aussi ma famille pour leur soutien et Virginie qui
m'a épaulé tout au long de ces études. Un sincero agradecimiento para las personas que
me ayudaron durante mi estadfa en Paraguay, especialmente Carlos Gomez, Ricardo
Brunelli y Elisabeth Ynsfran quienes hicieron que mi estadfa fuera productiva y
agradable. Agradezco también a las personas entrevistadas por su tiempo y ayuda durante
mi trabajo de investigaci6n.
TABLE DES MATIERES
AVANT PROPOS ... ..•.••...•..•.......•..•.....•.•.•.............•..•..•...•..•...•..•.....•..••..••••..•......•.....•..••..••...•. 11

RESUME Vl

INTRODUCTION 1

Problématique et hypothèse du mémoire 2


Méthodologie utilisée .. 5
Cadre théorique 8
Transition 9
Démocratisation ...... .. 10
Société civile . .. .. JI
CHAPITRE 1 L'ETUDE DE LA TRANSITION .. ....... 14
1.1 La TransilOlogie . ..15

1.2 Les études de la transition en Amérique Latine . ...... 18


1.3 Evolution du champ de la transitologie .. ...... 26
13.1 Guider nos regards vers les éléments des transitions latino-américaines 26
132 Bref aperçu de la démocratie en Amérique Latine après deux décennies 30
1.4 Introduction à la consolidation et au débat sur la consolidation................... .. 32
1.5 ConclIL5ion.............. . 35
CHAPITRE \1 INTRODUCTtON AU CAS DU PARAGUAy 38
2.1 De l'Indépendance à la guerre du Chaco .. 39
2.2 De la guerre du Chaco à l'arrivée de Stroessner....................... .. 40
2.3 Déclin et chute du régime........................................................... .. .. 43
2.4 L'ère post-stroessniste 47
2.5 Des crises du Paraguay de la transition jusqu 'à nos jours........ .. .48
2.6 Aperçu de l'économie paraguayenne .. 50
2.7 Le Paraguay et la transition............................ .. 52
2.8 Défis de la transition du Paraguay.. .. 55
2.9 Les acteurs de la transition .. ..................................................... 58
2.9.1 Le parti colorado ........................ 58
2.92 Les militaires .. ............................................................................... 60
293 L'opposition .................... .. 62
2.9.4 La société civile .. ........................................................................................... 64
2.10 Conclusion . . 65
CHAPITRE III AUTORITARISME ET SOCIETE CIVILE AU PARAGUAY 67
3.1 Le cas du Paraguay et« l'héritage» stroessniste 68
3.2 Le poids d'une « culture autoritaire »......................................................... .. 72
3.3 L'émergence de la société civile paraguayenne............................................ 75
3.4 L'Eglise ranime la société civile et affronte le régime 79
3.5 L'ouverture d'un espace politique dès 1989 82
3.6 Développement de la société civile et les débats qui la traversent. 84
3.7 Acteurs de la société civile paraguayenne 86
3.7.1 Les mouvements paysans 86
3.7.2 Le mouvement ouvrier 90
3.7.3 Le mouvement des femmes 92

3.7.4 Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) 94

3.7.5 Les médias 96

3.7.6 Autres mouvements 98


3.8 Conclusion 101
CHAPITRE IV SOCIETE CIVILE, TRANSITION ET MOBILISATION CITOyENNE 103
4.1 Le retour des militaires sur la scène politique 104
4.2 La défense de la démocratie 105
4.3 Le « marzo paraguayo » 107
4.4 Mobilisation citoyenne et sauvegarde des acquis démocratiques 11 0
4.5 Le rôle de la société civile paraguayenne dans la transition 111
4.6 La société civile paraguayenne face à ses défis 114
4.6.1 Créer une« culture démocratique » ILS

4.6.2 Le clientélisme 116

4.6.3 La cOITuption .. Il8


4.7 La société civile face à ['Etat paraguayen 120
4.8 Conclusion. 123
CONCLUSIONS FINALES 127

ANNEXES 134

BIBLIOGRAPHIE 137
Résumé
vii

Le présent texte est un aperçu du processus démocratique du Paraguay depuis la


perspective de la société civile et à partir de la fin des années 80. Le cadre théorique est
celui des études de la transition et un bref rappel historique du pays en question est
apporté pour mieux saisir les enjeux locaux de la démocratisation. L' hypothèse émise est
celle d'une société ci vile faible malgré son fort développement et son incapacité il
influencer l'Etat vers des changements nécessaires pour l'enracinement de la démocratie.
L'analyse de la société civile paraguayenne permet de mettre en évidence un certain
nombre d'éléments et de caractéristiques de cette démocratisation. En effet, le fait que la
transition se soit effectuée sans une alternance politique au pouvoir et que Je parti
colorado soit ainsi demeuré à la direction du gouvernement après 35 ans de dictature, a
permis de conserver des aspects «hérités)} du régime dictatorial de Stroessner. Nous
avons tenté de comprendre pourquoi la société civile ne réussit pas à influencer les
gouvernements successifs pour qu'ils prennent des initiatives qui renforceraient la
démocratie. Ainsi, nous nous sommes retrouvés face à un Etat opaque, défendu par une
classe politique accrochée au pouvoir et déterminée à défendre des intérêts particuliers.
Nos conclusions vont donc dans le sens de l' hypothèse émise, tout en précisant certaines
nuances, car cette faiblesse de la société civile est relative face à l'imperméabilité de
"Etat. Par ailleurs, les mobilisations dont la société civile paraguayenne a été
protagoniste lors des crises des années 90 ont montré un fort engagement en faveur des
valeurs démocratiques et un signe clair pour un non retour vers \' autoritarisme.

Mots clé: Paraguay, transition, démocratisation, société civile, Etat.


Introduction
2

Problématique et hypothèse du mémoire

Enclavé dans le continent sud-américain, le Paraguay des dernières décennies a


rarement fait la une des journaux internationaux. Pourtant, ce pays unique a de quoi sortir du
lot et regroupe une série de caractéristiques particulières. En effet, au XIX ème siècle le pays a
survécu à une violente guerre contre trois pays voisins. Ensuite, il a écopé d'une des plus
ème
longues dictatures du XX siècle. Enfin, dans un nouveau millénaire synonyme de multiples
changements, il demeure gouverné depuis plus de 60 ans par le même parti politique dans une
transition démocratique sans alternance. D'autres faits politiques attirent aussi notre attention,
comme la candidature à la présidence d'un ex-général putschiste et maintenant celle d'un ex­
évêque, ou encore le fait que sa population fait usage de la langue guarani. Malgré son
exotisme, le Paraguay fait peu parler de lui, néanmoins, nous considérons qu'il constitue un
terrain d'étude riche pour la recherche en science politique et que davantage d'ouvrages
devraient lui être destinés.

Les nombreuses études des transitions d'Amérique Latine effectuées à partir de la fin
des années 70 ont très peu abordé le cas du Paraguay. La transition paraguayenne amorcée en
1989 regroupe bon nombre des caractéristiques de celles de ses voisins, tout en gardant des
éléments qui la distinguent et font d'elle un cas unique. En effet, l'avènement de la
démocratie s'est fait dans ce pays après 3S années de dictature et une longue histoire de
régimes autoritaires. Les liens et la proximité entre le parti colorado au pouvoir depuis 1947,
les militaires et le gouvernement laissaient présager un parcours de démocratisation des plus
difficiles. À ce contexte s'ajoutaient d'autres facteurs et défis à relever pour la construction
démocratique, tel que le démantèlement d'une culture autoritaire ou encore la lutte contre la
corruption.

Comme de nombreux experts de la transition l'ont affirmé, la société civile (SC) peut
jouer un rôle important dans tout processus démocratique. Nous envisageons ici le rôle d'une
SC paraguayenne en faveur d'une démocratisation du pays. Dans ce sens, le parcours de la
SC paraguayenne a été des plus intéressants. Les premières organisations de la SC naissent au
début du xrx ème siècle, mais elles sont confrontées à plusieurs gouvernements autoritaires.
Suite à la répression qu'elle a endurée pendant les 3S ans de dictature stroessniste, la période
3

démocratique a représenté une ouverture sans précédents. En effet, la transition démocratique


représente une entrée de la SC dans l'arène sociopolitique paraguayenne. Ainsi, la plupart des
mouvements et organisations réprimés et cooptés pendant la dictature prendront un souffle
nouveau et formeront une SC paraguayenne renforcée par de nombreuses organisations
naissantes. Toutefois, cette ouverture reste partielle car l'Etat représente toujours un obstacle
pour les activités et le développement de la Sc. En effet, l'effervescence des premières
années de transition sera rattrapée par une déception croissante envers la démocratie dans le
pays. Les libertés de base sont respectées, des élections ont lieu selon un calendrier défini,
mais la SC n'arrive pas à influencer l'Etat et à le pousser vers des changements structurels
dont il a fortement besoin. La façade politique a changé depuis 1989, mais la structure et les
fondations de la politique paraguayenne demeurent les mêmes depuis plusieurs décennies. La
continuité du parti colorado au pouvoir et d'une classe politique défendant des intérêts
particuliers constitue toujours un des obstacles principaux de cette transition.

Pendant les années 90, le Paraguay a traversé de fortes crises politiques pendant
lesquelles la SC s'est clairement montrée en faveur de la démocratie. En effet, la SC
paraguayenne s'est massivement mobilisée lors de ces crises et elle a collaboré au soutien
d'une institutionnalité qui menaçait de s'effondrer. Si nous nous contentions d'analyser ces
évènements, il serait aisé de décrire cette SC comme un acteur fort de la transition et un
élément clé pour le non-retour des militaires au pouvoir. En effet, ces moments forts nous
montrent une certaine détermination de la SC et un engagement en faveur des valeurs
démocratiques. Toutefois, ces moments où la SC s'est massivement rassemblée ont été
ponctuels et n'ont pas eu de suite. Ainsi, bien que l'apport de la SC pour la continuité du
régime démocratique soit un résultat très encourageant, le produit de ses actions reste maigre
en termes d'avancement du processus de démocratisation.

Comme pour la plupart des pays latino-américains, le défi de la démocratie


paraguayenne aujourd'hui est celui d'un approfondissement de la démocratie auprès des
citoyens. En effet, une structure dite démocratique a été mise en place, mais ce processus ne
s'achève pas avec l'instauration d'élections libres et transparentes, ni avec le respect des
droits fondamentaux. Encore faut-il que les citoyens adhèrent aux valeurs démocratiques, tout
4

en voyant les piètres progrès économiques qui ont été réalisés depuis 1989. Bien qu'une
majorité de Paraguayens préfère la démocratie plutôt que la dictature, nombreux sont ceux
qui doutent des capacités du modèle démocratique à élever leur niveau de vie. Dans ce
contexte, nous considérons que les organisations de la SC ont un rôle clé à jouer pour que les
citoyens continuent à croire en la démocratie et deviennent eux-mêmes ses promoteurs.
Enfin, aux vues de l'histoire récente et de « l'héritage» du régime antérieur, de nombreux
défis se dressent encore face au Paraguay et continuent à ralentir son affermissement
démocratique.

La SC paraguayenne est active, grande (en termes de variété et de quantité


d'organisations et de mouvements), et elle n'a pas tardé à occuper l'espace politique qui s'est
ouvert à partir de la transition (1989). Du point de vue des théories de la transition, elle a un
rôle important à jouer en termes d'institutionnalisation de la démocratie. Dans le contexte
paraguayen, toutes les libertés nécessaires pour que cette SC se développe et occupe sa place
semblent être réunies depuis 1989. Néanmoins, dans un contexte où son action est
déterminante pour le renforcement du processus démocratique, l' hypothèse que nous
formulons débute en affirmant que la SC paraguayenne demeure faible. En fait, pendant les
crises politiques des années 90, les fortes mobilisations de la SC et leur détermination à
défendre la démocratie nous poussent à percevoir l'engagement de la SC en faveur des
valeurs démocratiques. Toutefois, nous considérons que ces moments ont été des réactions
sporadiques et non l'aboutissement d'un travail dans la durée. La SC n'a pas réussi à
rassembler les acteurs clé pour travailler d'un commun accord tout au long de la
démocratisation et ainsi rassembler des forces dans le but d'influencer l'Etat vers des
réformes urgentes. Dans ce sens, nous identifions l'Etat comme un des acteurs principaux qui
empêchent la SC de jouer un rôle d'importance dans le processus démocratique. Autrement
dit, si sous Stroessner il s'agissait d'une «société malgré l'Etat» (sociedad a pesar del
Estado), aujourd'hui nous avons une «société civile impuissante face à l'Etat ».

Ainsi, notre objectif sera de cerner le parcours et le processus de structuration de la


SC depuis la fin du régime stroessniste et d'analyser son rôle dans la tentative de construction
d'une ouverture démocratique durable au Paraguay. Ceci nous permettra d'avoir une vision
5

du processus démocratique depuis le point de vue de la Sc. Nous soulignerons ainsi que
l'Etat s'est bel et bien démocratisé, mais tout en conservant des éléments qui affaiblissent la
démocratie et empêchent la SC d'apporter des changements. En fait, l'obstruction faite envers
la SC n'est qu'un des aspects qui pourraient justifier cette assertion. D'autres éléments qui
vont dans cette même direction sont: la non alternance politique après le coup d'état; la
continuation du fonctionnement de l'appareil clientéliste et prébendier du parti au pouvoir
depuis déjà 60 ans; la présence des militaires sur la scène politique et ; des partis
d'opposition faibles dans une dynamique politique obsolète. Enfin, le cas du Paraguay réunit
toutes les caractéristiques et les défis des processus démocratiques de la région, seulement,
ces lacunes semblent être exacerbées dans le processus paraguayen. En effet, les traces
laissées par le régime autoritaire de Stroessner se sont fortement imprégnées et perturbent la
démocratisation du pays.

Méthodologie utilisée

Dans un premier temps, diverses pistes d'analyse se sont orientées vers les
caractéristiques du régime stroessniste et son influence dans le développement de la Sc.
Ainsi, nous nous sommes intéressé aux premières organisations sociales ayant exprimé
certaines revendications face à la dictature et au développement de ces organisations lors de
la chute du régime. Par la suite, nous avons analysé le développement des organisations de la
société civile (OSC) dans le processus démocratique naissant du Paraguay. Dans ce contexte,
nous avons observé les éléments qui limitent le rôle de la SC paraguayenne dans l'espace
politique qui lui est attribué. Ainsi, nous avons abordé des éléments «hérités» du régime
antérieur qui sont imprégnés dans la société politique, l'Etat et la culture paraguayenne. Ce
sont des éléments qui freinent l'expansion de la SC et retardent le processus de
démocratisation dans le pays. Le décalage entre l'évolution de la société politique et
l'évolution des autres secteurs de la SC a été un des fils conducteurs de notre étude.

La collecte des ressources bibliographiques et d'informations pour mener à bien ce


travail aura certainement été un des plus grands défis. En effet, les ressources
bibliographiques disponibles depuis l'étranger sont limitées et les experts sur le Paraguay
sont d'autant plus rares. La recherche de terrain effectuée avait pour premier but d'enrichir la
6

bibliographie avec des ouvrages produits par des auteurs paraguayens, mais encore ici cette
recherche d'informations s'est avérée difficile. C'est essentiellement grâce aux bibliothèques
rrùses à disposition par certaines ONG locales et aux ouvrages empruntés à des personnes
interviewées que nous avons réussi à rassembler un certain nombre de documents. Ce
manque de ressources bibliographiques apportait aussi une autre difficulté, celle de réussir à
approfondir certains sujets que nous traitions dans ce travail. C'est dans l'optique de résoudre
ce problème que nous avons envisagé des entretiens avec des acteurs de la SC paraguayenne.
Seulement, nous nous sommes rapidement rendu compte que pour élaborer une carte précise
de l'évolution des OSC depuis la transition, nous aurions besoin d'une étude de terrain vaste
qui dépassait largement le temps qui nous était imparti. Toutefois, nous avons réalisé
plusieurs entretiens dans le but d'avoir une meilleure perception de la réalité du terrain et
ainsi enrichir les conclusions tirées de notre travail bibliographique. Par ailleurs, un autre défi
était celui de traiter un sujet qui n'est pas très connu. En effet, le Paraguay, sa situation
sociopolitique, éconorrùque et même parlois géographique ne sont pas des éléments
habituels. Nous avons donc inséré des informations concernant le contexte dans lequel se
développe cette transition, dans le but d'avoir une vue d'ensemble du pays que nous étudions.

Les ressources à disposition sont lirrùtées et ne permettent pas de se faire une idée
claire et concise du cheminement de la SC paraguayenne depuis la dictature stroessniste.
Ainsi, nous avons consulté une partie de la bibliographie dans le but d'obtenir un maximum
d'informations à propos du parcours des principales organisations de cette SC. Dans l'optique
d'éclaircir autour de quels enjeux la SC paraguayenne s'est organisée et quels sont les débats
qui la traversent nous avons aussi opté pour des entretiens. Enfin, à partir de notre hypothèse
nous avons surtout analysé les principaux acteurs de la transition et leurs interactions dans
l'espace politique. D'une part, nous tentons d'élucider le rôle de la SC paraguayenne dans le
processus de démocratisation, c'est-à-dire les moyens à travers lesquels elle influence la
transition, d'autre part, nous souhaitons analyser la place que la SC occupe dans un espace
politique, pour ainsi dire accaparé par l'Etat et les partis politiques.

Les sources consultées sont variées, nous avons d'abord consulté les ouvrages et
articles disponibles depuis l'étranger. La sélection de ces derniers s'est fait fondamentalement
7

sur la pertinence du sujet traité car il existe très peu d'ouvrages ou articles traitant le
processus démocratique ou encore la SC au Paraguay. Nous pouvons donc dire qu'il n'y a pas
eu un tri effectué, tous les écrits traitant le sujet ont été consultés. D'autres ouvrages et
articles ont été disponibles grâce à la recherche de terrain, les publications paraguayennes
étant aussi peu nombreuses, nous avons consulté l'ensemble des ressources touchant notre
sujet, autant académiques que journalistiques et la production littéraire venant des OSC elles­
mêmes.

Les entretiens ont été effectués lors d'une recherche de terrain de 6 semaines (mai­
juin 2007). Dans ce cadre, nous avons procédé au choix des personnes à partir de deux
niveaux. Premièrement, nous avons consulté des experts sur le processus démocratique et la
SC du Paraguay (professeurs, chercheurs, experts locaux), ceci dans le but d'avoir une vision
globale et un regard théorique sur la question. Deuxièmement, nous sommes entré en contact
avec certains acteurs de la SC, des dirigeants du mouvement paysan, du mouvement des
femmes, les médias et les ONGs. Ces contacts, même s'ils n'ont pas englobé la totalité des
acteurs de cette vaste SC, ont permis une meilleure compréhension des moyens concrets à
disposition pour investir l'espace politique et l'influencer.' Le contenu des entretiens était
essentiellement orienté vers une meilleure compréhension de la SC à partir de la fin des
années 80 et le parcours engagé dès le début de la transition en 1989. Les sujets différaient
selon les catégories d'interlocuteurs. Lorsque ces derniers étaient des chercheurs ou des
experts sur notre sujet, les questions allaient dans le sens d'un exposé de l'évolution de la SC
paraguayenne et son incidence dans le processus de démocratisation. Ainsi, les questions
cherchent à comprendre l'évolution de cette SC, ses caractéristiques et ses acteurs principaux,
les débats qui la traversent tout au long de la transition et ses perspectives d'avenir. Les sujets
abordés avec nos interlocuteurs allaient de la progression de la SC depuis l'ouverture
démocratique, jusqu'à son rôle face au gouvernement actuel, en passant par « l'héritage»
stroessniste, les caractéristiques de ses acteurs principaux (mouvement paysan, ONG,

1 Cette étude exploratoire, dans les limites d'un mémoire de maîtrise, ne nous a pas permis de mener
une recherche profonde englobant la totalité des acteurs de la société civile. Pour apporter davantage
d'éléments et de précisions, nous estimons que cette recherche de terrain devrait se dérouler pendant
environ 12 mois et ainsi atteindre l'ensemble de cette société civile. Bien que dans le contexte de ce
travail nous n'avons pas effectué une recherche de terrain d'une telle ampleur, nous n'excluons pas la
possibilité de la réaliser pour approfondir ce sujet dans le cadre d'un travail doctoral.
8

syndicalisme, médias et autres), les réussites et les échecs de certains mouvements, ainsi que
les divers défis venant des caractéristiques de la société paraguayenne. Dans le cas des
entretiens s'adressant à des acteurs de la sc paraguayenne, le but a été avant tout d'obtenir
des informations sur leurs actions et les moyens d'action dont ils disposent pour déployer
leurs stratégies. Ainsi, les questions adressées abordent le parcours du mouvement ou
organisation en question avec ses moments importants, l'opposition ou le soutien rencontrés
de la part des gouvernements successifs, les relations avec d'autres acteurs de la sc et les
visions d'avenir. Avec ces interlocuteurs, les sujets abordés ont d'une part tourné sur leurs
actions dans l'optique d'influencer des politiques publiques ou exercer une pression auprès
du gouvernement et, d'autre part, sur leur perception de la situation politique actuelle et les
possibilités d'un éventuel changement.

Les journaux locaux ont aussi été dépouillés, surtout pour enrichir les recherches
avec des éléments d'actualité tout comme pour analyser le rôle de la presse écrite dans la se.
Nous concentrons notre intérêt sur les deux journaux ayant des tirages plus importants: ABC
Color et Ultima Hora. Le premier, sous la houlette d'un riche homme d'affaires était un des
journaux principaux de contestation durant la période stroessniste. Aujourd'hui, le
propriétaire, ainsi que la tendance politique du journal, penchent en faveur de l'ex-général
Oviedo. Le deuxième, aussi présent et actif sous la dictature, est de nos jours un des rares
médias paraguayens qui peut afficher son indépendance face aux divers courants politiques.
Par ailleurs, en plus des entretiens prévus dans diverses ose, nous avons consulté leur propre
documentation afin de mieux connaître les actions, objectifs et approches de ces
organisations. Nous avons visé principalement les organisations paysannes, le mouvement
des femmes, les défenseurs des droits de l'Homme et les ONG locales, cette sélection est
faite en fonction de l'importance de ces organisations dans l'ensemble des OSe.

Cadre théorique

C'est sur la base des théories de la démocratie et les études de la transitologie que
reposera le cadre d'analyse du mémoire. C'est aussi à partir de cette littérature enrichie par
les multiples débats sur la théorisation de la transition que nous pouvons définir clairement
9

les concepts qui seront présents tout au long du mémoire. Trois concepts nous semblent
incontournables: transition, démocratisation et société civile.

Transition

Le concept de transition est un des concepts clé dans le sujet étudié. Nous garderons
la définition de la transition établie par O'Donnell et aIl., à savoir:
What we refer as the «transition» is the interval between one political regime
and another. [...] Transitions are delimited, on the one side, by the launching of
the process of dissolution of an authoritarian regime and, on the other, by the
installation of sorne form of democracy, the retum to sorne form of authoritarian
rule, or the emergence of a revolutionary alternative. It is characteristic of the
transition that during it the rules of the political game are not defined. [... ]2

Ainsi, nous nous limiterons à une définition relativement large du concept de transition
impliquant surtout le caractère de «passage» d'un régime politique vers un autre. Dans le
cas du Paraguay, cette transition se fait à partir de la chute du régime de Stroessner et
l'arrivée d'un nouveau régime démocratique pour se poursuivre lors des gouvernements
assumés par des présidents civils.

En même temps que la transition fait son chemin, des éléments vont affermir le
caractère démocratique du nouveau gouvernement. Ainsi, un processus de consolidation du
régime se fait parallèlement. Plusieurs analystes de la transition ont tenté de définir la
consolidation et de positionner ce sujet d'étude à côté de la transitologie. En effet, Linz et
Stepan attribuent une fin à la transition, moment où un processus de consolidation se mettrait
en route:
A democratic transition is complete when sufficient agreement has been reached
about political procedures to produce an elected govemment, when a government
cornes to power that is the direct result of a free and popular vote, when this
govemment de facto has the authority to generate new policies, and when the

2 O'DONNELL, Guillermo; SCHMITIER, Philippe C. and WHITEHEAD, Laurence. Transitions


from Authoritarian Rule: Prospects for Democracy. Baltimore: Johns Hopkins University Press,
1986. Part IV, p. 6.
10

executive, legislative and judicial power generated by the new democracy does
not have to share power with other bodies de jure. 3

Sans entrer ici dans les détails des débats sur la consolidologie, nous voulons avant tout
clarifier que le concept de consolidation sera emprunté dans un sens étymologique. En effet,
nous nous y référerons pour caractériser les éléments affermissant le caractère démocratique
du régime mais non comme un processus menant vers une « démocratie consolidée ». A ce
propos, O'Donnell rappelait qu'il n'existe pas un consensus dans la littérature sur la
démocratisation à propos de la nature et la raison d'être du concept de consolidation. A ceci il
soulevait le danger inhérent à la conjonction de deux termes aussi polysémiques que ceux de
4
démocratie et consolidation.

Démocratisation

Nous nous référons au concept de démocratisation en nous basant sur le principe de


citoyenneté et son implication en termes de droits et obligations pour l'être humain. Ainsi,
nous prenons comme base pour l'étude du sujet du mémoire, la définition élaborée par
O'Donnell et ail. :
Democratization, thus, refers to the process whereby the rules and procedures of
citjzenship are either applied to political institutions previously governed by
other principles (e.g., coercive control, social tradition, expert judgment, or
administrative practice), or expanded to include persons not previously enjoying
such rights and obligations (e.g., nontaxpayers, illiterates, women, youth, ethnic
minorities, foreign residents), or extended to cover issues and institutions not
previously subject to citizen participation (e.g., state agencies, military
establishments, partisan organizations, interest associations, productive
enterprises, educational institutions, etc.).5

Le cas du Paraguay réunit plusieurs éléments évoqués par la définition ci-dessus. En effet, la
chute du régime autoritaire et le commencement d'une transition a amené une ouverture
politique importante pour le pays. Par ailleurs, nous faisons aussi référence au concept de

3 LINZ, Juan J. and STEPAN, Alfred. Problems of Democratie Transition and Consolidation:
Southern Europe, South America, and Post-communist Europe. Baltimore: Johns Hopkins University
Press, 1996, p. 3.
4 O'DONNELL, Guillermo. « llIusions About Consolidation» In Journal of Democracy, VoL 7, No. 2,
April 1996, p.34-5l et « Illusions and Conceptual Flaws » In Journal of Democracy, Vol. 7, No. 4,
October 1996, p.160-I68.
5 O'DONNELL; SCHMITTER and WHITEHEAD. Op. cit. Part IV, p. 8.
Il

démocratisation dans le sens qu'emploie le rapport du Programme des Nations Unies pour le
Développement sous la direction intellectuelle d'O'DonneI1. 6 C'est-à-dire, dans le sens d'une
réflexion de la démocratisation en plaçant la citoyenneté au cœur du développement
démocratique. Dans ce contexte, la démocratisation latino-américaine, limitée au stade des
processus électoraux et des libertés de base, se voit confrontée au défi d'étendre cette
démocratie aux niveau civique et social de la citoyenneté.

Société civile

Nous avons porté notre attention vers les débats autour du concept de société civile et
particulièrement ceux opposant d'une part la vision dominante libérale individualiste ou
Lockienne et, d'autre part, celle inspirée par Montesquieu privilégiant une perspective
collectiviste. Néanmoins, malgré l'intérêt et la richesse suscités par ce débat, ainsi que
d'autres, dont le point de vue de Gramsci, nous adoptons une définition du concept de SC qui
nous semble se prêter de façon adéquate au cas du Paraguay, sans pour autant plonger dans la
complexité des discussions sur le sujet. Nous souhaitons commencer l'esquisse de cette
définition avec celle apportée par Oxhom à partir d'une perspective collectiviste de la SC:
Ci vil society is defined here as 'the social fabric formed by a multiplicity of self­
constituted territorially and functionally based units [excluding families and
business firms] which peacefully coexist and collectively resist subordination to
the state, at the same time that they demand inclusion into national political
structures,7

La perspective de Oxhorn nous intéresse pour deux raisons. Premièrement, le rapport entre la
SC et l'Etat est en partie illustré par la résistance à la subordination. Dans le cas du Paraguay,
la dynamique de cette relation va dans ce sens et même peut-être plus loin, c'est-à-dire que la
SC subit cette subordination malgré son désir de résistance. Deuxièmement, le point de vue
collecti viste nous donne un aperçu de l'augmentation de l'importance sociopolitique d'un
ensemble d'acteurs sociaux qui prennent ainsi une place dans les structures politiques. Au

6 Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo. La democracia en América Latina: hacia una
democracia de ciudadanas y ciudadanos. Buenos Aires: Aguilar, Altea, Taurus, Alfaguara, 2004.
7 OXHORN, Philip. «Conceptualizing Civil Society from the Bottom Up : A Political Economy
Perspective» In Richard Feinberg, Carlos H. Waisman and Leon Zamosc, eds. Civil Society and
Democracy in Latin America. PaJgrave Macmillan. 2006, p. 59-84. L'auteur fait référence à l'article
suivant: Oxhorn, Philip. « From Controlled Inclusion to Coerced Marginalization : The Struggle for
Civil Society in Latin America» In 1. Hall (ed.) Civil Society: Theory, History and Comparison.
Cambridge: Polity Press, 1995. Emphase dans l'original.
12

Paraguay, la SC a occupé un espace ouvert depuis la transition mais n'a pas réussi à investir
les structures politiques. Ainsi, nous souhaitons soulever les dangers perçus par plusieurs
experts paraguayens face à cette perspective collectiviste. En effet, ces demiers craignent que
le modèle collectiviste, présent dans les structures sociales et nécessaires pour leur survie, ne
se reproduise lorsqu'il atteint les structures politiques. Dans un tel contexte, le modèle
collectiviste au Paraguay serait nocif aux structures politiques car il profiterait uniquement à
un cercle fermé dans une logique de privilèges confondant biens publiques et privés.

Dans le but de préciser davantage le concept en question, nous pouvons ajouter la


définition élaborée par Diamond dans un article consacré à la consolidation démocratique:
Civil society is [... ] the realm of organized social life that is voluntary, self­
generating, (largely) self-supporting, autonomousfrom the state, and bound by a
Legal order or set of rules. It is distinct from 'society' in general in that it
involves citizens acting collectively in a public sphere [... ] Civil society is an
intermediary entity, standing between the private sphere and the state. Thus it
excludes individual and family life, inward-looking group activity [... ], the
profit-making enterprise of individual business firms, and political efforts to take
control of the state. [..c]ivil society not only restricts state power but legitimates
state authority when that authority is based on the rule of law. 8

Ces définitions laissent de côté aussi les vastes débats sur ce que 'contient' la SC
ainsi que, si oui ou non, le concept se prête à une analyse de contextes de systèmes politiques
de démocratie récente. Nous considérons que l'état de développement économique et
politique du Paraguay justifie ce choix. Sur la base de ces deux définitions, nous pourrons
donc décrire et analyser la SC paraguayenne. Lorsque nous parlerons de cette SC, notre
traitement exclura les partis politiques du pays, car ces demiers ont évolué différemment des
acteurs de la SC paraguayenne. En effet, ces partis auraient eu beaucoup de difficultés à sortir
d'un cadre «hérité» du stroessnisme et s'adapter au nouveau contexte démocratique. Par
ailleurs, tout comme l'Etat, ils constituent un obstacle pour la SC paraguayenne plus qu'une
aide. Enfin, dans notre traitement de la SC nous privilégions les acteurs avec une base sociale
ayant une plus forte incidence, ou un potentiel d'incidence, sur le processus de

8DIAMOND, Larry. « Toward Democratie Consolidation» In L. Diamond and M. F. Plattner (ed.)


The Global Resurgence of Democracy. Baltimore: Johns Hopkins University Press, J 996, p. 226.
Emphase dans l'original.
13

démocratisation. Ce choix nous pousse à écarter par exemple les organisations écologistes,
les coopératives, les clubs sociaux et les associations sportives et de loisirs.

Dans le premier chapitre de ce travail, nous commençons par approfondir les bases
théoriques sur lesquelles nous nous appuyons, à savoir les études de la transition. En faisant
référence aux domaines de la transitologie et la consolidologie, nous nous tournerons vers les
études et les auteurs ayant visé les cas d'Amérique Latine. Le deuxième chapitre nous permet
d'éclaircir le contexte de notre problématique à travers un bref aperçu de l'histoire
paraguayenne. Par la même occasion nous pourrons identifier les acteurs clé de cette
transition vers la démocratie. Lors du troisième chapitre nous touchons davantage aux
éléments inhérents à la SC et à son développement. En suivant l'évolution et les acteurs de
cette SC nous pourrons percevoir des éléments particuliers de la transition paraguayenne.
Enfin, avant de tenter certaines conclusions, le quatrième chapitre aborde l'impact de la SC
paraguayenne dans la transition et les défis qu'elle doit surmonter. Mis à part le soutien
manifesté lors des crises des années 1990, ce dernier chapitre fait surtout référence au fait que
l'Etat, sous le contrôle du parti colorado, est devenu un véritable obstacle à l'avancement du
processus de démocratisation dans le pays.
CHAPITRE 1 L'étude de la transition
15

1.1 La Transitologie

Il n'est pas aisé de définir un point de départ pour cette étude de la transitologie, car
beaucoup de travaux pouvant être reliés au domaine ont été réalisés depuis bien des années.
En effet, nous pourrions remonter jusqu'à des auteurs tels que Machiavel, ce dernier étant
considéré comme le père fondateur de la transitologie par Schrnitter et Karl 9 . Ces derniers le
définissent ainsi car c'est Machiavel qui aurait introduit le principe le plus important de la
transitologie, ]' incertitude:
There is nothing more difficult to execute, nor more dubious of success, nor
more dangerous to adrninister than to introduce a new system of things: for
he who introduces it has ail those who profit from the old system as his
enernies and he has only lukewarm allies in ail those rnight profit from the
system.
Niccolo Machiavelli,
The Prince, VI.

Bien que de nombreux apports intellectuels puissent être ajoutés à cette étude, nous
nous concentrerons donc sur des travaux écrits à partir de la fin des années soixante et
abordant principalement notre problématique depuis un positionnement géographique
touchant l'Amérique Latine. Ce choix correspond avec l'entrée de ce que Larsen 'o appelle
1'« actor school» parmi les écoles sur la théorie de la démocratie. C'est en effet cette école

qui, selon Larsen, donnera naissance à ce qu'aujourd'hui nous appelons transitologie. Notons
par ailleurs que ce chapitre ne prétend pas englober la littérature pour la période et la région
données de façon exhaustive, mais plutôt apporter une meilleure compréhension théorique du
sujet étudié en abordant des écrits jugés pertinents pour le cas du Paraguay.

Nous commencerons donc avec des auteurs tels que Robert Dahl et Dankward
Rustow. Bien que ces derniers n'adressent pas la problématique de l'avènement démocratique
depuis une perspective latino-américaine, tous les deux constituent des auteurs clés dans la
genèse de la transitologie.

9 SCHMITTER, Philippe C. Karl, Terry Lynn. ''The Conceptual Travels of Transitologists and
Consolidologists: How Far to the East Should They Attempt to Go?" In Slavic Review, Vol. 53, no. 1,
(spring 1994) p. 173-185.
10 LARSEN, Stein U. The Challenges of Theories on Democracy : Elaborations Over New Trends in
Transitology. New York: Columbia University Press, 2000, p. 447-455.
16

Premièrement, Dahl analyse dans «Polyarchy» 11 à quel point les choix des
politiciens déternùnent l'évolution du régime. Cette «polyarchie» est un régime à deux
dimensions: une prenùère dimension de contestation (permissible opposition, public
competition) et une autre de participation (ou inclusiveness, right to participate in public
contestation). Ainsi, un régime n'ayant aucune des deux dimensions sera une «hégémonie
fermée» ; alors qu'un régime libéralisé mais non participatif sera considéré comme une
«oligarchie compétitive»; enfin un régime participatif mais non libéralisé sera une
«hégémonie participative ».12 Mais plus important encore, cette typologie permet à Dahl
d'envisager trois chemins menant vers la démocratie: (1) un chenùn passant en prenùer par
une libéralisation suivie par la participation; (2) un chenùn passant d'abord par la
participation et ensuite par la libéralisation et; (3) un troisième chenùn passant par une
révolution où les étapes de libéralisation et de participation arriveraient simultanément. Le
prenùer chenùnement décrit par Dahl serait le plus commun, le moins dangereux et
probablement le plus durable parnù les trois possibilités. '3

Toujours dans «Polyarchy », l'auteur identifie et décrit sept conditions pour une
transition d'un « régime hégémonique fermé» vers une «polyarchie»: (1) historical
sequences; (2) concentration of socioeconomic order; (3) level of development ; (4) level of
inequality; (5) political cleavages ; (6) beliefs of political activists ; (7) foreign control. 14 Ces
différentes conditions sont approfondies par l'auteur tout au long de son ouvrage, nous nous
contenterons de les citer ici, mais il est important de remarquer que la plupart des éléments
soulevés par Dahl reviennent encore aujourd'hui dans les travaux sur la transition
démocratique, notamment sa conception de la démocratie politique. En effet, les résultats
découlant d'une transition vers une «polyarchie »15 sont jusqu'à présent des sujets d'étude
afin de déterminer le type de régime ou l'avancement de la transition dans certains pays.

II DAHL, Robert. Polyarchy: Participation and Opposition. New Haven: Yale Univ. Press, 1971. p. 1­
227.
12 Ibid. p. 4-7.
13 Ibid. p. 15.
14 Ibid. p. 38-160.
15 Selon Dahl, ces résultats se manifestent dans plusieurs domaines: (i) liberal freedoms ; (ii)
composition of parliaments and politicalleadership more representative of various socioeconomic
17

Dans son alticle intitulé «Transitions to Democracy : Toward a Dynamic Model »


Dankwart Rustow aborde la question suivante: quelles sont les conditions nécessaires pour
qu'une démocratie soit possible et sous quelles conditions ces démocraties peuvent-elles
fleurir ?16 L'auteur développera donc un modèle à travers lequel il souhaite répondre à sa
question principale. Ce modèle sera composé de quatre phases: (1) Background conditions,
ou essentiellement le besoin d'une unité nationale; (2) Preparatory phase, caractérisée par
les conflits sociaux et les luttes politiques; (3) Decision phase, dans laquelle s'effectue une
adoption et un choix pour les règles démocratiques; (4) Habituation phase, faisant référence
au processus de « digestion» des décisions et des règles adoptées. Rustow base son modèle
sur une méthodologie spécifique privilégiant la recherche d'explications causales.
Néanmoins, il rappelle que les transitions démocratiques ne sont pas des processus uniformes,
mais, au contraire, qu'une grande variété d'éléments politiques et des conflits sociaux
peuvent être combinés avec la démocratie. Dans ce même contexte, l'auteur souligne le fait
que la démocratie est un sujet lié plus à la procédure qu'à la substance. Cette dernière
affirmation implique aussi qu'il existe divers chemins conduisant à la démocratie.'7 Ces
travaux de Rustow ont été à la base d'une longue série d'écrits faisant allusion aux «pré­
requis» 18 pour un passage vers la démocratie.

strata ; (iii) groups whose support politicians need can participate more easily ; (iv) more preferences
represented in policy making ; (v) government less likely to engage in systematic violence against its
citizens ; (vi) changes in the attitudes, culture and personalities of the leadership. However,
polyarchies are no more considerate than other regimes toward people who are effectively excluded
from the rights of citizens. Ibid. p. 20-30.
16 RUSTOW, Dankwart A. «Transitions to Democracy : Toward aDynamie Model »In Comparative
Politics, Vol. 2, no. 3, (avril 1970) p. 337-363.
17 Loc. cit. p. 345

18 Concernant les conditions ou pré-conditions pour qu'une démocratie puisse avoir lieu, voir les
travaux de Seymour Martin Lipset et Barrington Moore. MOORE, Barrington. Social Origins of
Dictatorship and Democracy. Harmondsworth : The Penguin Press, 1967. Et LIPSET, Seymour
Martin. « Some Social Requisites of Democracy : Economie Development and Political Legitimacy »
In The American Political Science Review, Vol. 53, No. 1. (Mars 1959) p. 69-105. Ces derniers, en
abordant les conditions socio-économiques pour une démocratie dans le contexte de la modernisation,
ont exercé une forte influence mais ont aussi reçu des critiques à l'égard de leurs conclusions. A ce
sujet voir par exemple: FEMIA, Joseph V. «Barrington Moore and the Preconditions for
Democracy» In British Journal ofPolitical Science, Vol. 2, No. 1 (janvier 1972) p. 21-46.
18

Tant Dahl que Rustow auront fortement inspiré et influencé les auteurs du domaine
de la transitologie qui les ont suivis. Leurs approches respectives demeurent intéressantes
même si elles utilisent des cadres de référence empirique précédant la troisième vague de
démocratisation qui nous intéresse plus particulièrement. En effet, de nombreux auteurs
feront référence à leurs travaux car ils constituent des pionniers dans la tentative de rendre
plus aisée la compréhension du complexe phénomène de la transition démocratique. Par
ailleurs, plusieurs de leurs concepts ont été repris et ont servi à l'ouverture de nouvelles pistes
de recherche dans le domaine.

1.2 Les études de la transition en Amérique Latine

Transitions from Authoritarian Rule: Prospects for Democracy19 et ses quatre


volumes est le travail qui nous permet d'introduire la problématique de la transition dans le
contexte latino-américain. 11 est aussi un ouvrage clé de cette partie du chapitre car il
constitue une des références principales de la réflexion sur la transitologie. Rédigé sous la
direction d'O'Donnell, Schmitter et Whitehead, ce livre regroupe de nombreuses études de
cas sur des pays d'Europe du sud et d'Amérique Latine ainsi que des réflexions sur la
transitologie. Par ailleurs, l'importance de cet ouvrage est aussi due à la fOlte influence qu'il
a eu sur la discipline tout comme la vision apportée sur les processus allant d'un régime
autoritaire vers la transition.

Dans son introduction au deuxième volume dédié à l'Amérique Latine, O'Donnell


rappelle la grande hétérogénéité existante entre les pays d'Amérique Latine en comparaison
aux pays européens. En effet, plusieurs types de régimes autoritaires sont identifiés par
l'auteur dans le paysage latino-américain: le régime « traditionnel» caractérisé par un fort
« patrimonialisme »20 et dans certains cas par des traits de «sultanisme », c'est le cas du
Nicaragua sous Somoza, Batista à Cuba ou encore du Paraguay sous Stroessner. Le régime
« populiste» est une autre sorte d'autoritarisme où le rôle principal est joué par des

19 ü'DüNNELL, Guillermo; SCHMITTER, Philippe C. and WHITEHEAD, Laurence. Transitions


Jrom Authoritarian Rule: Prospects Jor Democracy. Baltimore: Johns Hopkins University Press,
1986.
20 Patrimonialisme utilisé ici par j'auteur au sens de Max Weber, c'est-à-dire un type de domination
traditionnelle se basant sur l'absence de différenciation entre le public et le privé.
19

mouvements politiques civils ayant une direction fortement influencée par la personnalité des
leaders. C'est le cas du Pérou mais avec la différence que les forces armées péruviennes ont
tout de même joué un rôle important en comparaison aux autres cas de régimes « populistes»
de la région. Des régimes de type «bureaucratique-autoritaire »21 ont été nùs en place en
Argentine, au Chili et en Uruguay. En effet, tous les pays ne rentrent pas dans la catégorie
d'état «bureaucratique-autoritaire» avant d'entamer leur transition. Le Brésil est également
considéré dans cette catégorie mais se détache des autres cas par son développement malgré
une forte crise socioécononùque. Néanmoins, la faiblesse de l'organisation politique du
secteur populaire brésilien est un des facteurs qui explique la prépondérance et le contrôle
exercé par le régime dans la transition, une des plus longues. Des cas combinant plusieurs de
ces régimes sont également possibles, tel est l'exemple de la Bolivie ayant composé avec des
éléments des trois types de régime décrits. La Colombie et le Venezuela sont aussi des cas
combinant « populisme» et « traditionalisme ». Enfin, le cas du Mexique constitue un type
en soi se distinguant d'un régime «bureaucratique-autoritaire» par une forte
institutionnalisation, une plus forte longévité présidentielle et un rôle nùneur des forces
armées. 22

Ce volet sur l'Amérique Latine se concentre sur les cas de transition non
révolutionnaire à partir d'un régime autoritaire, ce qui exclue des processus tels que ceux
encourus au Nicaragua ou à Cuba. En d'autres mots, les auteurs privilégient l'analyse des
transitions à partir de régimes de type «bureaucratiques-autoritaires ». Par ailleurs, un des
éléments normatifs sur lequel repose l'ensemble de l'ouvrage est que les auteurs ont
considéré que la démocratie politique était désirable en soi. O'Donnell souligne que ce pari
envers la démocratie est fait en étant conscients que la formule démocratique n'assure pas

21 O'DONNELL, Guillermo. Modernization and Bureaucratie Authoritarianism. Berkeley: University


of California Press, 1979; et O'DONNELL, Guillermo. El Estado Burocratico Autoritario. Buenos
Aires: Editorial dei Belgrano, 1982. Le concept d'état "bureaucratique-autoritaire" développé plus
largement par O'Donnell dans ces deux ouvrages constitue essentiellement la mise en place de
systèmes politiques au Brésil (1964) en Argentine (1966 et 1976) au Chili (1973) et en Uruguay
(1975). Ces systèmes étatiques étaient caractérisés par l'élimination de tout mécanisme politique
démocratique dans le but d'asseoir à nouveau un certain ordre social et économique qui avait été
remplacé lors d'une période politique passée davantage démocratique. L'armée joue un rôle
prépondérant dans la mise en place de ce système lequel requière un changement radical de la classe
politique préexistante.
22 O'DONNELL; SCHMITTER and WHITEHEAD. Op. cit, Part II, p. 3-9.
20

une réduction des d'inégalités socioéconorrtiques existantes?3 L'auteur justifie ce choix


normatif de la façon suivante:
[... ] The empirical generalization reinforcing this normative preference is
that there is not, nor is there likely to be in the foreseeable future, a via
revolucionaria open for countries that have reached sorne rrtinimal degree of
stateness and social complexity and, concorrtitantly, of expansion of capitalist
social relations. [... ]24

Le choix pour la démocratie constitue donc, malgré tout, la meilleure option selon l'auteur.
Bien plus encore, O'Donnell ajoute que les mouvements révolutionnaires ont non seulement
échoué, mais qu'ils ont été un facteur déterrrtinant dans l'avènement des régimes autoritaires,
pour la plupart extrêmement violents à l'égard des dissensions sociales.

En comparant l'Europe et l'Amérique Latine, le trait principal qui différencie les


deux régions est le rôle important joué par les forces armées dans cette dernière. La forte
présence de l'armée rend la transition plus difficile d'une part à cause des conséquences
occasionnées par la répression et d'autre part à cause des « marques» laissées par les
rrtilitaires dans les institutions qu'ils ont dirigées lors du régime. Ces deux facteurs entravent
l'affirmation de l'autorité et l'effectivité du processus de prise de décisions du nouveau
gouvernement démocratique. Par ailleurs, l'image de la démocratie en Europe était différente
de celle en Amérique Latine. En effet, dans les pays latino-américains cette image n'était pas
toujours celle d'une institution représentative. Autre élément fort important dans la
distinction établie dans ce paragraphe, les inégalités socioéconorrtiques en Europe étaient
nettement moins prononcées qu'en Amérique Latine?5

Mais quelles sont les probabilités pour qu'un régime devienne démocratique? En
regardant les cas européens, O'Donnell fait référence au model décrit par Dahl et à cette prise
de conscience collective que les coûts d'élirrtiner leurs ennerrtis étaient peut-être plus élevés
que les avantages obtenus dans une coopération politique et sociale, ce qui s'est avéré dans
leur intérêt. En Amérique Latine, O'Donnell rappelle l'importance de l'apparition d'un
discours « orienté démocratie» pendant les années 70-80, chose qui n'étail pas commune

23 Ibid. Part II, p. 10.


24 Idem.
25 Ibid. Part II, p. 10-12.
21

auparavant. Dans ce sens, les idées et symboles ont également changé pour laisser place à un
discours peignant une vision moins autoritaire de la vie politique et sociale?6 Pour reprendre
les mots de l'auteur: « [. . .] never has the ideological "prestige" ofpolitical democracy been
higher in Latin America than now. Authoritarian ideas and institutions are now discredited.
{ ... ] »27

Le contexte international avait lui aussi pris un virage vers le support de la


démocratie comme modèle politique universel. Bien que les Etats-Unis, à partir de la
première Guerre Mondiale, avaient multiplié les déclarations en faveur de la démocratie dans
le monde, il existait tout de même un certain écart entre rhétorique et pratique. Cet écart était
particulièrement présent dans des contextes où des intérêts économiques ou stratégiques
étaient en jeu. Néanmoins, à partir des années 70, cette rhétorique se concrétisera davantage
et plusieurs mouvements de démocratisation recevront le support de la communauté
internationale. Le contexte international de cette fameuse « troisième vague» est aussi
marqué par de profonds changements dans les rapports économiques, ceci à cause d'une
globalisation croissante de l'économie mondiale. Dans ce contexte, les pays d'Amérique
Latine cherchaient eux aussi les meilleurs moyens de s'intégrer à l'économie mondiale dans
le but de sortir d'une situation économique locale peu fructueuse. Comme Laurence
Whitehead l'affirme, bien que ces éléments du contexte international aient influencé ­
directement ou indirectement- les pays latino-américains, ils demeurent des facteurs
secondaires dans le processus ayant mené ces nombreux régimes vers une transition dans les
années 80. En effet, comme l'auteur l'affirme, « (... ] domestic factors play a predominant
role in the transition (... ] »28

A ce contexte international s'ajoutaient divers échecs au niveau régional, surtout en


matière de modèles de développement économique recommandés et suivis depuis bien des
années. Les années 80 en Amérique Latine ont en effet reçu le surnom de « década perdida »
(décennie perdue) en termes socioéconomiques. Mis à part la crise économique que cela
représentait, beaucoup d'espoir était mis dans la démocratie en termes de niveau de vie et de

26 Ibid. Part II, p. 15-16.


27 Ibid. Part Il, p. 17.
28 Ibid. Part Ill, p. 19.
22

développement économique. Les bouleversements au niveau international survenus à cause


d'une économie globalisante allaient affecter localement la préparation des pays pour une
intégration au système économique mondial. Dans ce contexte, les modèles de modernisation
suivis en Amérique Latine pendant les décennies précédentes seront fortement critiqués et des
alternatives seront envisagées?9

La tâche de se débarrasser d'une tradition d'autoritarisme est difficile, par ailleurs la


faiblesse économique héritée par les démocraties rend ces dernières encore plus fragiles et
vulnérables au retour d'un régime autoritaire. O'Donnell concluait son chapitre
d'introduction aux cas latino-américains en affichant son «optimisme modéré» quant à
l'avènement et la consolidation de démocraties en Amérique Latine. Et sa croyance au
«possibilisme» concernant la portée de l'action humaine qu'il illustre de la façon suivante:
[... ] Nothing better fits the spirit and intent of the argument presented in
these pages than Max Weber's metaphor concerning levers on a railroad
switch where a timely and purposive, but not superhuman, effort can change
the direction of trains running at full speed. [... ]30

Le troisième volume de l'ouvrage analysé ici, Comparative Perspectives, est une


première tentative d'analyser les défis de l'étude de la transitologie ainsi qu'une mise en
perspective sur la base des différentes études de cas élaborées dans les deux premiers
volumes. Le deuxième chapitre nous intéressera particulièrement car son auteur, Adam
Przeworski, tente une approche théorique et méthodologique afin d'éclaircir sur quelle base
nous pouvons comprendre la possibilité et les conditions d'une transition démocratique à
partir d'un régime autoritaire?'

Przeworski identifie d'abord les conditions sous lesquelles un régime autoritaire est
menacé et où une libéralisation devient possible: (l) le régime autoritaire a réalisé les
besoins fonctionnels menant à un establishment, il n'est donc plus nécessaire et il s'écroule;
(2) le régime perd toute légitimité (support, consentement) ; (3) les conflits internes rongent
le régime jusqu'à sa chute (conflits entre militaires ou dans l'élite dirigeante); (4) les

29 GARRETON, Manuel Antonio. « Revisando las transiciones democraticas en América Latina» In


Nueva Sociedad, no. 148, (mars-avril 1997) p. 22-23.
30 O'DONNELL; SCHMITTER and WHITEHEAD. Op. cil. Part II, p. 17-18.
31 Ibid. Part III, p. 47.
23

pressions internationales agissent pour que le régime devienne démocratique. L'auteur


rappelle que ces conditions peuvent être combinées et que dans le cas de la deuxième
condition, cette légitinùté ne peut être perdue qu'en présence d'une alternative (par exemple
démocratique) au régime autoritaire?2

L'auteur propose de penser la transition d'un système autoritaire vers la démocratie


comme deux processus parallèles: le processus de désintégration du régime autoritaire (sous
la forme d'une libéralisation) et le processus d'émergence d'institutions démocratiques. Par
ailleurs, Przeworski souligne trois aspects cruciaux de la démocratie dans un processus de
transition: prenùèrement la démocratie est une institutionnalisation de conflits continuels;
deuxièmement la capacité de certains groupes à atteindre leurs intérêts dépend des
arrangements institutionnels faits dans un système donné; troisièmement le dénouement des
conflits ne sera pas déterminé uniquement par le type d'institution mise en place, ou par la
situation des participants dans le système de production?3

L'auteur aborde aussi l'incertitude, élément évoqué plus haut par Machiavel: « The
process of establishing a democracy is a process of institutionalizing uncertainty, of
subjecting aU interests to uncertainty. [. .. ] »34 Il citera plus loin une phrase d'Adolfo Suarez,
« el futuro no esta escrito, porque solo el pueblo puede escribirlo » pour souligner que c'est

dans la nature même de la démocratie que l'intérêt de personne ne puisse être garanti. Par
contre, ce qui est possible ce sont des accords institutionnels, afin de donner une probabilité à
la réalisation de certains intérêts de groupe?5 Avant de conclure, Przeworski rappelle qu'il est
important que les relations écononùques, la structure de production ainsi que la distribution
des richesses soient prises en compte lors d'une transition vers la démocratie?6

La troisième partie de l'ouvrage se poursuit avec Path toward Redemocratization :


Theoretical and Comparative Considerations signé par Alfred Stepan. Ce dernier propose 8

32 Ibid. Part III, p. 50-53.


33 Ibid. Part III, p. 56-58.
34 Ibid. Part III, p. 58.
35 Ibid. Part III, p. 58-60.
36 Ibid. Part III, p. 63.
24

cheminements menant à la fin des régimes autoritaires et la re-démocratisation. Le premier


groupe est caractérisé par le rôle que les guerres et les conquêtes jouent dans le processus de
re-démocratisation: (1) Internai restoration after external conquest; (2) Internai
reformulation ; (3) Externally monitored installation. La plupart des cas qui s'appliquent à ce
premier groupe se trouvent en Europe. Le deuxième groupe concerne les processus encourus
dans les années 50 à 80, où les forces sociopolitiques (au lieu des forces militaires externes)
jouent un rôle clé: (4) Redemocratization Initiated from within Authoritarian Regime. Ce
cheminement se divise en trois sous-cheminements: (4a) Redemocratization Initiated by the
Civilian or Civilianized Political Leadership: (4b) Redemocratization Initiated by "Military­
as-Government"; (4c) Redemocratization Led by "Military-as-Institution". Le troisième et
dernier groupe se caractérise par le rôle que jouent les forces d'opposition dans le
démantèlement du régime autoritaire: (5) Society-led Regime Termination ; (6) Party Pact;
(7) Organized Violent Revoit Coordinated by Democratic Reformist Parties; (8) Marxist-led
Revolutionary War. 37 Chacun de ces cheminements témoigne de la variété des possibilités
dans un processus de transition. En effet, ces possibilités varieront en fonction d'éléments
contextuels liés au pays analysé.

Le quatrième et dernier volume de l'ouvrage tente d'extraire des conclusions des


études de cas analysées dans l'ouvrage dans l'optique d'une certaine généralisation.
ü'Donnell et Schmitter abordent à nouveau le concept d'incertitude et soulignent que de la
même façon qu'au début de leur travail, il n'y a pas de «théorie» pouvant être appliquée aux
différentes études de cas réalisées. 38 Ils passent en revue les trois thèmes généraux revenant
tout au long de l'ouvrage. D'abord l'aspect normatif que nous avons déjà mentionné, c'est-à­
dire que les auteurs partagent le fait que l'instauration d'une démocratie est quelque chose de
souhaitable. Le deuxième thème concerne un effort pour capturer cette extraordinaire
incertitude (uncertainty) inhérente à la transition. Une théorie capable d'analyser ce processus
serait de l'ordre de 1'« anormalité» dans laquelle l'inattendu est tout aussi important que le
commun et l'habituel. Enfin, le troisième thème, lié au précédent, est celui d'une croyance
qu'une méthodologie des « sciences normales» est inappropriée pour l'étude de la transition

37 Ibid. Part Ill, p. 64-84.


38 Ibid. Part IV, p. 3.
25

à partir d'un reglme autontalre, car dans cette dernière tous les paramètres de l'action
politique se trouvent en constant mouvement. 39

L'analyse de ces quelques chapitres clé nous donne une meilleure idée de ce qui
forme et entoure la transitologie, du reste dans ses débuts. Il nous semble important de
rappeler que le projet Transition from Authoritarian Rule a débuté en 1979, soit avant que
ladite troisième vague ne prenne toute son ampleur. Il y a donc d'abord, dans le sillage de cet
ouvrage, un fort désir que ces transitions aient lieu. Ensuite, étant donné que l'édition s'est
achevé en 1986, de nombreuses pages ont dû être écrites alors que les transitions
démocratiques de nombreux pays venaient d'être entamées ou encore battaient leur plein.
Etant donné qu'au Paraguay la démocratie survient en 1989, ce cas n'a pas servi de base
empirique pour l'ouvrage d'O'Donnell et ses collaborateurs.

Avant de conclure, quelle synthèse pounions-nous apporter suite aux ouvrages


consultés? Dans tous les cas, la transitologie est un domaine qui s'intéresse à des éléments
fortement variables et donc incertains. Cette incertitude déjà évoquée semble avoir un rôle de
garde-fou de la transitologie, mais la volonté de nombreux auteurs de généraliser semble
parfois être plus forte. Ignorer l'aspect incertain des transitions et se lancer dans une
généralisation des différents cas serait certainement un fiasco intellectuel et un piètre apport
pour la compréhension de ce qui se passe réellement sur le terrain. Il est donc essentiel de
trouver un juste milieu entre, d'une part, la spécificité des études de cas et, d'autre part,
l'élaboration de théories visant une généralisation dans le domaine de la transitologie. Par
ailleurs, l'analyse des transitions faites jusqu'à présent et la théorisation qui en découle est
loin d'être parfaite. En effet, plusieurs éléments normatifs entourent les réflexions de ce
champ d'étude, principalement la croyance que la démocratie est quelque chose de bon en
soi. Une problématisation de la démocratie en tant qu'alternative comme modèle politique
n'est pas abordée par les auteurs de la transitologie. Aussi, une concentration sur les aspects
institutionnels de la démocratie semble ignorer d'autres sujets tout aussi importants dans le

39 Ibid. Part IV, p. 3-5.


26

processus de transition. 4o En effet, des éléments touchant à la réalité historique, économique


et culturelle de la société ne sont pas abordés profondément dans les débats sur la transition.
Ce genre de sujet reste marginal face aux multiples reformes institutionnelles qui fondent les
bases d'une « technicité» adoptée pour la mise en place des nouveaux gouvernements
démocratiques.

1.3 Evolution du champ de la transitologie

Après avoir vu sur quelles bases repose la transitologie, cette partie tentera de faire un
suivi de son évolution. En effet, le champ de la transitologie a été enrichi, complété et
critiqué suite aux nombreuses données empiriques apparues lors de l'avancement des
transitions de la troisième vague. Dans ce sens, divers défis sont apparus dans les démocraties
émergentes d'Amérique Latine, ce qui a permis d'affiner les études de la transition et
constater les limites de la théorisation. Par ailleurs, des débats autour de la pertinence du
concept de « consolidation» ont également émergé, nous les abordons brièvement plus bas.

1.3.1 Guider nos regards vers les éléments des transitions latina-américaines
41
Dans l'ouvrage Democracy in Developing Countries: Latin America , les auteurs
axent leur analyse sur les éléments de l'héritage culturel en Amérique Latine afin d'évaluer la
thèse soutenant que les problèmes de consolidation démocratique dans cette région ont des
racines culturelles. Nous nous arrêterons sur le premier chapitre d'introduction signé par
Larry Diamond et Juan J. Linz afin d'entendre leur vision de la transition.

Les auteurs identifient plusieurs facteurs à la base des progrès ou défis de la


démocratisation dans les pays d'Amérique Latine. Le premier facteur touche à l'histoire. En
effet, l'héritage colonial est peut-être un élément à la base de l'autoritarisme, mais ces
héritages ne sont pas uniformes parmi les pays de la région. Par ailleurs, le développement
accompagné d'inégalités au niveau socioéconomique a été un des principaux défis empêchant

40 MANSILLA, H.C.F. « Los Ifmites de la democracia contemporanea y de las teorfas de la


transici6n » In Nueva Sociedad, No. 166,2000, p. 62-64.
41 DIAMOND, Larry; LINZ, Juan J. and LIPSET Seymour Martin. Democracy in Developing
Countries: Latin America. London: Adamantine Press, 1988-1989.
27

la consolidation démocratique dans plusieurs pays. Il est donc important de regarder l'histoire
à partir des années 1825 lorsque nous cherchons les racines de l'autoritarisme latino­
américain. Toujours parfiÙ les facteurs historiques, l'émergence politique de nombreux
leaders fiÙlitaires ainsi que le rôle de l'armée ont été déterfiÙnants. En effet, les fiÙlitaires ont
pris de l'importance lors d'une période où les conflits pour défendre et délifiÙter les frontières
étaient fréquents. Ainsi, les forces armées n'avaient pas seulement un rôle à l'interne
(contrôle envers les menaces tel que les subversions et les conflits sociaux), mais aussi au
42
niveau international à des fins de survie. Les évidences apportées par les études de cas de
l'ouvrage permettent aux auteurs de faire le lien théorique entre ces données empiriques et la
thèse de Dahl affirmant qu'historiquement, la meilleure voie vers la «polyarchie» est celle
où la compétition politique (libéralisation) devance l'expansion de la participation. Dans
l'ensemble, les auteurs arrivent à la conclusion que le passé pèse lourd sur le présent de
l'Amérique Latine. 43

Un autre facteur traité est celui de la culture politique, nous parlons ici d'une culture
politique orientée vers des principes démocratiques. Si la culture démocratique contribue à la
stabilité démocratique, il faut croire que l'inverse est aussi possible. La culture politique
héritée de l'Espagne avait des caractéristiques peu démocratiques: absolutisme, élitisme,
hiérarchie, corporatisme, autoritarisme. L'influence de cette culture est certainement présente
44
dans les processus démocratiques latino-américains. Deux autres facteurs se rajoutent à
celui de la culture politique, d'abord le leadership politique. Concernant ce dernier, trois
éléments s'avèrent cruciaux dans la réussite ou l'échec d'un nouveau gouvernement
démocratique: le style du leadership politique, l'efficacité des élus démocratiquement et les
aptitudes au leadership. L'autre facteur concerne les institutions politiques où nous
retrouvons l'état de droit, des institutions représentatives, des élections, un système légal
moderne, les libertés politiques, etc. Le degré d'institutionnalisation et la loyauté populaire
envers les plus grands partis politiques doivent être analysés afin d'évaluer la force du
système politique en place. Par ailleurs, la structure constitutionnelle sera aussi déterfiÙnante.
En effet, le choix pour un système présidentiel (à la place d'un système parlementaire) faisant

42 Ibid. p. 3-7.
43 Ibid. p. 9.
44 Ibid. p. 9-14.
28

appel à la personnalisation du leadership politique, souvent des dirigeants charismatiques et


45
populistes, aurait exacerbé les crises de la démocratie.

Les facteurs « structure» et « force» de l'État sont aussi abordés. Dans ce contexte,
lorsque les auteurs font référence à «the tensions between stateness and statism» 46, ils
soulèvent toute la problématique autour du juste équilibre à trouver entre un État fort et un
État trop permissif. Par ailleurs, le degré d'intervention de l'État sur l'économie nationale est
une autre dimension importante où la structure de l'État influencera fortement la cadence du
progrès économique.

Les militaires sont un des facteurs déterminants dans le déroulement de la


démocratisation et il y aurait, selon les auteurs, besoin de davantage d'études sur les
militaires en Amérique Latine car les réponses apportées par les différentes études ont été très
différentes d'un cas à l'autre. Dans la consolidation d'un régime démocratique, les dirigeants
ont la difficile tâche de réduire l'importance et la présence des forces armées (réduction de
budgets, etc.). Ce délicat processus de réformes prend bien du temps et n'est pas sans risques
pour la démocratie, les auteurs identifient le «democratic empowerment » comme une des
clés de ce processus. De plus, un élément qui se rajoute à ce contexte est le développement
d'une police compétente et responsable sous le contrôle civi1. 47

La SC constitue un autre facteur important. Cette SC doit être organisée de façon


autonome afin d'être en mesure d'exercer un contrôle envers l'État et exprimer
démocratiquement les intérêts populaires. Le développement et l'organisation de la SC (sous
la forme associative) ont fortement contribué, dans plusieurs cas, à J'avènement d'une
transition démocratique. Dans ce même contexte, le rôle des médias de masse est très
48
important car il peut influencer l'opinion publique. Les inégalités, les classes et autres
clivages dans la population constituent un facteur aussi important dans ce débat. Leur étude
suggère que la relation entre inégalités et démocratie est bien plus complexe qu'une simple

45 Ibid. p. 15-24.
46 Ibid. p. 27.
47 Ibid. p. 31-35.
48 Ibid. p. 35-37.
29

corrélation inverse. Historiquement, les clivages régionaux en Amérique Latine ont toujours
été importants et par ailleurs, la distribution du pouvoir et des ressources entre centre et
périphérie demeure une réalité importante reflétée dans plusieurs pays de la région. 49

Diamond et Linz évoquent aussi le facteur du développement socio-économique. En


effet, la contribution de cet aspect à la démocratie dépend grandement du rôle du leadership
politique, des choix et de l'institutionnalisation. Pour ce qui est de la performance
économique, elle est fortement liée à la consolidation des processus démocratiques. Dans ce
sens, les pays avec un passé démocratique ayant réussi économiquement pourront faire
référence à ces temps passés afin d'encourager la transition. 5o Concernant la politique
économique à adopter, les auteurs identifient quelques mesures pouvant aider au succès
démocratique: «moderation, prudence and consistency ».51

Le dernier élément abordé par les auteurs est celui des facteurs internationaux. Mais
Diamond et Linz sont clairs là-dessus, leur étude privilégie les facteurs internes plus que
l'influence externe de certains États, notamment les États-Unis. En affirmant que « [ ... ] the
United States has typically been able to do no more than influence events [... ] »52 les auteurs
affichent leur position presque défensive face à ceux qui estimeraient que les États-Unis ont
eu un rôle déterminant dans les processus démocratiques latino-américains. Ils reconnaissent
néanmoins que cette influence a varié selon les administrations en place à la Maison blanche.

Cette panoplie de facteurs énumérés et expliqués par Diamond et Linz nous donne
une autre vision de l'approche de la transition que celle illustrée par O'Donnell, Schmitter et
Whitehead plus haut. En effet, ces facteurs nous permettent de guider nos regards sur les
éléments internes devant être pris en compte lors de l'analyse d'un processus démocratique
en Amérique Latine. Les auteurs se gardent de vouloir élaborer des réponses toutes faites car
la variété des études de cas a montré la grande hétérogénéité entre les pays latino-américains.

49 Ibid. p. 37-41.
50 Dans le cas du Paraguay que nous analyseront plus en détail ensuite, il ne s'agit pas d'une re­
démocratisation mais bien d'une construction démocratique depuis la base. Les références à un ancien
modèle démocratique ne sont donc pas envisageables.
51 Ibid. p. 43-46.
52 Ibid. p. 49.
30

Certes il Y a un désir de généralisation, mais une telle entreprise serait certainement limitée
par les traits caractéristiques des contextes socioculturel, historique, économique et politique
appartenant à chaque pays étudié. Enfin, même si les ouvrages abordés datent des années
1980, nous pensons qu'ils guident correctement nos regards vers les caractéristiques des
transitions latino-américaines. En effet, cette théorisation à partir de cas empiriques nous
permet d'identifier des généralités et des aspects similaires au processus de démocratisation
du Paraguay, ce qui sera d'utilité pour mieux comprendre ce dernier.

1.3.2 Bref aperçu de la démocratie en Amérique Latine après deux décennies


Nous souhaitons compléter ce sous-chapitre en ajoutant les résultats de travaux plus
récents, surtout ceux du rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement
concernant la démocratie en Amérique Latine. 53 En effet, ce rapport survient après plus de
deux décennies de démocratie dans presque tous les pays de la région, il constitue en quelque
sorte un regard sur la démocratie depuis la démocratie. Dans ce sens, il aborde les sujets dont
la région a besoin actuellement pour que la démocratie continue à avancer. L'idée centrale est
celle d'un approfondissement des principes démocratiques dans le domaine de la citoyenneté,
maintenant qu'une structure institutionnelle à été mise en place. Ceci représente également un
défi car l'évolution historique des sociétés d'Amérique Latine possède une spécificité qui est
peu comparable au cas de démocratisation d'autres pays. Par ailleurs, ce rapport, sous la
direction intellectuelle de Guillermo ü'Donnell, est aussi le témoignage de l'évolution
récente de la pensée de certains transitologues.

Depuis les années 1980, d'énormes progrès en matière démocratique ont été obtenus
dans la région. Premièrement, la grande majorité des pays élisent leurs représentants par le
biais d'élections libres et transparentes. Deuxièmement, les libertés publiques sont respectées
et permettent à la population de s'exprimer et de se mobiliser. Troisièmement, le pouvoir
civil est respecté par les institutions militaires et les fondements institutionnels de la
démocratie ont été remis ou mis en place. Ces avancements ne sont pas peu de choses, ils
représentent une victoire face à une période sombre d'autoritarisme et de violence à l'égard

53 Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo. La democracia en América Latina: hacia una
democracia de ciudadanas y ciudadanos. Buenos Aires: Aguilar, Altea, Taurus, Alfaguara, 2004.
31

des sociétés latino-américaines. Néanmoins, la démocratie semble atteindre des limites dans
la région. En effet, elles peuvent être qualifiées de démocraties électorales, surtout dans le
sens que l'engagement des citoyens se limite pratiquement à l'élection des autorités. Ce
travail du PNUD propose donc une vision et un concept de démocratisation impliquant
davantage la citoyenneté dans ce processus. 54

En effet, après quasiment deux décennies de démocratie, le fonctionnement politique


des institutions démocratiques semble être au beau fixe. Toutefois, les progrès économiques
et sociaux n'ont pas suivi la tendance. En effet, les inégalités et la pauvreté dans la région
constituent les principaux défauts de ces régimes démocratiques. C'est dans ce sens qu'une
démocratie citoyenne doit être mise en place, dans le but de compléter une démocratie qui a
assuré des libertés de base et des droits politiques, mais a négligé des droits civiques et
sociaux. 55 L'avancement de la démocratie n'est pas un phénomène spontané, l'Etat, les partis
politiques et la société doivent donner l'impulsion pour y parvenir. Dans ce sens, la
construction démocratique nécessite une société qui participe en allant au-delà des
revendications sectorielles. Cette société, bien qu'elle préfère la démocratie à une autre forme
de gouvernement, doute que ce modèle puisse améliorer leurs conditions de vie. Enfin,
l'évolution singulière des sociétés latino-américaines, ainsi que leur situation actuelle,
caractérisée par une forte pauvreté et des inégalités croissantes, mettent en évidence le
caractère particulier des démocraties de la région. 56

L'ancienne menace militaire semble s'être dissipée, mais surviennent aujourd'hui


deux défis qui ne sont pas moindres. La région offre singulièrement une combinaison de
libertés politiques et de privations matérielles qui donnent origine à deux fléaux, la pauvreté
et les inégalités. Ce sont ces deux difficultés que les démocraties doivent résoudre pour
assurer une stabilité de leurs régimes. Dans ce sens, il est important que la démocratie soit
accompagnée par un développement économique et social. Certaines études révèlent encore

54 Ibid. p. 25-32.
55 Ibid. p. 36.
56 En effet, les « règles du jeu démocratique» sont pratiquement les mêmes que dans les pays
possédant une démocratie plus mûre, mais l' histoire, la culture et la situation socio-économique
contribuent à ce que ces sociétés ne soient pas aisément comparables.
32

qu'une partie des citoyens latino-américains seraient prêts à troquer leur démocratie contre
57
l'autoritarisme, si ce dernier leur assurait une amélioration économique. Il est donc inutile
d'envisager une stabilité de la démocratie sans aborder des politiques de croissance destinées
à réduire la pauvreté et les inégalités. Ainsi, le rapport du PNUD évoque la complexité des
réformes économiques nécessaires pour que la démocratie puisse s'étendre aux niveaux
civique et social. L'Etat devient donc un acteur central, car il doit d'une part refléter les
besoins et les attentes de la citoyenneté et, d'autre part, gérer les multiples pressions venant
58
d'un monde de plus en plus globalisé et interdépendant.

1.4 Introduction à la consolidation et au débat sur la consolidation

Selon certains auteurs, une fois le processus de transition achevé, une étape de
consolidation de la démocratie commence. 59 Selon Juan J. Linz et Alfred Stepan,
A democratic transition is complete when sufficient agreement has been
reached about political procedures to produce an elected government, when a
government cornes to power that is the direct result of a free and popular
vote, when this government de facto has the authority to generate new
policies, and when the executive, legislative and judicial power generated by
the new democracy does not have to share power with other bodies de jure. 60

Bien que dans plusieurs cas les conditions ci-dessus soient atteintes, de nombreuses
tâches demeurent avant de pouvoir considérer que la démocratie est « consolidée» dans les
pays en question. Linz et Stepan identifient également les caractéristiques menant à cette
« consolidation ». Les auteurs définissent la consolidation démocratique en appuyant trois

dimensions: behavioral (lorsque aucun mouvement politique ne recherche à remplacer le


régime démocratique et que ce dernier n'a plus besoin de concentrer ses efforts sur comment
éviter la chute du nouveau régime); attitudinal (lorsque la majorité des gens croient
fermement que tout changement politique à venir, quelles que soient les circonstances, doit
émerger d'un cadre démocratique); constitutional (lorsque tous les acteurs politiques [gouv. et

57 Ibid. p. 40.
58 Ibid. p. 63-67.
59 Cette affirmation n'est pas partagée par toute la communauté des auteurs sur la démocratisation,
mais nous abordons le débat autour de la consolidation plus bas.
60 LINZ, Juan J. and STEPAN, Alfred. Problems of Democratic Transition and Consolidation:
Southem Europe, South America, and Post-communist Europe. Baltimore: Johns Hopkins University
Press, 1996, p. 3.
33

non gouvernementaux] prennent l'habitude de ce que les conflits soient résolus selon les
normes établies dans le nouveau processus démocratique et qu'une violation de ces normes
serait inefficace et coûteuse). Ils font donc référence à une démocratie consolidée lorsque la
démocratie est devenue "the oniy game in town" .61

62
Dans une revue des apports théoriques de l'ouvrage de Linz et Stepan , Philippe
Schmitter fait référence à la complexité de cette définition de la consolidation et rappelle
qu'une démocratie consolidée peut très bien devenir « déconsolidée ». Bien que la définition
apportée par Linz et Stepan ne s'adresse pas à un seul type de démocratie, Schmitter leur
reproche de ne pas avoir traité différents types de démocraties. Par ailleurs, il remet en cause
la cohérence des deux premières caractéristiques menant à la consolidation (behaviorai et
attitudinal) et propose que la troisième (constitutional) soit prise en compte en priorité avant
d'aborder les deux premières. Enfin, malgré ces quelques critiques, Schmitter considère tout
de même que l'apport fait par Linz et Stepan à travers leur ouvrage, constitue une des
fondations pour la « consolidologie ».63

Linz et Stepan ajoutent que lorsqu'un «functioning state » est en place, cinq autres
conditions sont requises afin qu'une consolidation puisse avoir lieu. Premièrement, des
conditions nécessaires pour le développement d'une SC libre. Deuxièmement, une société
politique (poiiticai society) autonome. Troisièmement, un état de droit (ruie of iaw)
protégeant les libertés individuelles et la vie associative. Quatrièmement, une bureaucratie
d'état présente pour le nouveau gouvernement démocratique. Et cinquièmement, l'existence
d'une société économique. Les auteurs précisent qu'il s'agit de cinq conditions qui
interagissent entre elles, les unes ont besoin des autres pour fonctionner de manière efficace
et elles s'influencent mutuellement. 64

61 Ibid. p. 4-6.
62 SCHMITTER, Philippe. «Clarifying Consolidation» In Journal of DemoCl'acy, Vol. 8, No. 2, 1997,
f·168-174.
3 Loc. cit. p. 170-174.
64 LINZ, Juan J. and STEPAN, Alfred. Problems of Democratie Transition and Consolidation:
Southem Europe, South America, and Post-communist Europe. Baltimore: Johns Hopkins University
Press, 1996, p. 7-15.
34

Il faut tenir compte du fait qu'il n'y a pas un consensus, dans la littérature sur la
démocratisation, quant à la nature et la raison d'être de la «consolidation ». En effet,
O'Donnell remet sérieusement en cause ce concept. 65 1\ affirme qu'il n'y a pas de théorie
capable de dire pourquoi et comment une polyarchie devient consolidée et que sans une telle
théorie, tout souhait ou attente envers une polyarchie consolidée serait prématuré. II rappelle
les dangers inhérents au fait de mettre ensemble des termes aussi polysémiques que ceux de
démocratie et consolidation. Par ailleurs, O'Donnell fait un plaidoyer pour une analyse plus
approfondie des différents types de polyarchies et remet en cause la façon dont le concept de
consolidation est étudié. Enfin, il soulève des questions concernant la difficulté d'établir les
étapes ou degrés de la consolidation: comment savoir à quel moment une démocratie passe
du stade non consolidée à celui de consolidée? Comment savoir lorsqu'une démocratie est
substantiellement ou partiellement consolidée?

Les propos de O'Donnell concernant le besoin d'analyser davantage les différents


types de polyarchie dans le but de trouver des réponses plus précises quant au nébuleux
domaine de la consolidation sont rejoints par Guilhot et Schmitter. Ces derniers, dans un
travail analysant la nature épistémologique de la consolidation66 arrivent à des conclusions
semblables:
Le concept de consolidation repose ainsi sur une théorie trop générique de la
stabilisation, indifférente aux types de régimes politiques. Est-ce que le
processus de consolidation est invariant, quelle que soit la nature de ces
régimes? Ou, au contraire, y a-t-il un processus de consolidation spécifique
aux jeunes démocraties? [... r
Dans ce sens, ils rejoignent des propos d'O'Donnell en soulevant les dangers de
« congeler» des institutions démocratiques encore incomplètes, dans un souci de stabilisation
et de consolidation du régime mis en place. Par ailleurs, ils évoquent les nombreux problèmes
inhérents à l'usage d'un tel concept. D'abord le caractère tautologique de nombreuses

65 O'DONNELL, Guillermo. «Illusions About Consolidation» In Journal of Democracy, Vol. 7, No.


2, April 1996, p.34-51 et «Illusions and Conceptual Flaws » In Journal of Democracy, Vol. 7, No. 4,
October 1996, p.160-168.
66 GUILHOT, Nicolas et SCHMITTER, Philippe C. "De la Transition à la Consolidation: Une lecture
rétrospective des démocratization studies" In Revue Française de Science Politique, Vol. 50, na 4-5,
août-octobre 2000, p. 615-631.
67 Loc. cit. p. 624.
35

définitions (la consolidation serait le résultat du processus de consolidation). Ensuite, la


difficulté d'identifier le résultat de la consolidation (ou encore la consolidation en tant que
telle comme résultat) car les définitions ont un certain caractère normatif concernant le seuil à
atteindre avant de considérer qu'une démocratie est consolidée. Guilhot et Schrrlitter font
également référence au besoin d'explorer d'autres pistes concernant la consolidation, cette
dernière étant, selon eux, trop basée sur des éléments de stabilisation et
68
d'institutionnalisation.

Certes, la consolidation est présentée par certains auteurs comme une suite logique de
la transition. Mais ce désir de réunir ces deux concepts n'est pas une rrlince affaire. En effet,
comme nous l'avons vu plus haut, la transition est un processus chargé d'incertitude et la
transitologie se veut un moyen d'étudier ce processus en tenant compte de son caractère
incertain et donc en laissant une marge nécessaire afin de permettre aux éléments
d'incertitude d'être appréhendés. La consolidation telle que vue jusqu'ici semble aller à
l'encontre de cet aspect incertain en voulant institutionnaliser, « fixer », en quelque sorte, des
éléments ayant une nature incertaine. Le débat sur la consolidation se poursuit car après tout,
la démocratie ne devrait-elle pas demeurer, dans une certaine mesure, incertaine et donc non
consolidée? Quoi qu'il en soit, ces débats sur la consolidation nous poussent à adopter une
grande précaution dans l'utilisation de ce concept. 69

1.5 Conclusion

Dans ce prerrlier chapitre, notre souhait était celui d'aborder les bases théoriques sur
lesquelles le reste du travail va s'appuyer. Ainsi, en traitant la transitologie, les études de la
consolidation et celles de la transition effectuées en Amérique Latine, nous avons posé des
bases théoriques auxquelles nous ferons référence en abordant le cas du Paraguay. Par

68Loc. cit. p. 625.


69Il Ya quelques années, un débat autour de la pertinence d'un « paradigme de la transition» allait
aussi enrichir les discussions quant à la pertinence des théories de la transition. Bien que ces débats
concernaient davantage les praticiens de la transition que les théoriciens, les échanges ont permis de
mettre en exergue le fait que certaines règles simplistes et caduques étaient employées pour tenter de
comprendre les processus de transition dans des pays d'Amérique Latine. Ces échanges ont permis
d'enrichir le débat à propos de la pertinence des théories de la transition dans sa mise en application
sur le terrain. A ce sujet voir CAROTHERS, Thomas. Critical Mission: Essays on Democracy
Promotion. Washington D.C. : Carnegie Endowment for International Peace, 2004.
36

ailleurs, nous souhaitons souligner l'importance de la SC dans le processus de


démocratisation latino-américain. Dans le contexte de cette région, cet ensemble d'acteurs
sociaux semble revêtir une importance particulière, surtout si nous tenons compte de la
situation socio-économique précaire de la plupart des pays latino-américains. En effet, au
Paraguay comme dans plusieurs autres pays de la région, la pauvreté et les inégalités sont des
caractéristiques qui accompagnent le processus de démocratisation dès ses débuts. Comme
nous le verrons plus bas, plusieurs défis identifiés dans la région sont présents au Paraguay et
une bonne partie des solutions envisageables doivent inexorablement passer par les citoyens.

Plusieurs éléments évoqués dans ce chapitre seront d'utilité pour la lecture du cas
paraguayen. Néanmoins, la théorisation considérant la transition comme un ensemble de
séquences qui apparaissent selon certaines conditions nous semble très limitée pour l'analyse
du Paraguay. Dans ce cas, plusieurs éléments ou conditions peuvent être perçues, mais la
chute de la dictature et l'arrivée de la démocratie ont aussi été accompagnés par des éléments
imprévisibles et une forte dose d'incertitude. Cette incertitude est un élément qui traverse tout
le processus démocratique paraguayen depuis 1989. En effet, la persistance de certains
acteurs et l'instabilité politique ont eu raison de la transition et ont prolongé ce processus.

En ce qui concerne les théories de la transition, enrichies par des cas empiriques
d'Amérique Latine, nous pouvons souligner l'importance du rôle des militaires au Paraguay,
tout comme dans la plupart du continent. Acteurs à part entière de la vie politique du pays, les
militaires ont façonné l'histoire du Paraguay et ont poursuivi leur action dans le climat
démocratique installé depuis la chute de Stroessner. Les inégalités sociales et la pauvreté sont
d'autres caractéristiques régionales qui ne font pas exception dans le cas que nous étudions.
Les éléments théoriques allant dans ce sens nous semblent pertinents, mais ils doivent être
ponctués par le fait que la société paraguayenne est fortement marquée par une longue
histoire d'autoritarisme. Dans un tel contexte, nous rejoignons les théoriciens de la transition
à propos de l'importance de la SC pour l'affermissement de la démocratie. Les travaux plus
récents font référence, avec pertinence, au besoin d'approfondir les valeurs démocratiques
auprès des citoyens. En effet, il ne suffit pas d'avoir une SC développée, mais bien une SC
qui se caractérise par ses qualités et son enracinement en la démocratie. Cette « qualité» de la
37

SC dans son apport au processus démocratique est un autre élément important dans notre
analyse du Paraguay. Enfin, il est essentiel de se remémorer qu'au Paraguay nous ne sommes
pas dans une logique de retour de la démocratie et résurgence de la SC, mais bien face à
l'instauration de la démocratie et à l'émergence de la Sc.

Peu étudié et souvent comparé sans tenir compte de ses multiples spécificités, le cas
du Paraguay reste un des exemples de la région les moins analysés. En effet, très peu de
politologues étrangers s'intéressent à ce pays et les auteurs paraguayens, peu connus, arrivent
à peine à faire connaître les caractéristiques de leur transition. Ce chapitre théorique nous
permet donc de poser un regard sur les éléments de la transition paraguayenne à analyser, tout
en sachant que ces études ont pour base empirique d'autres pays et méconnaissent celui que
nous traitons ici. Par ailleurs, nous avons pu soulever le contexte latino-américain dans lequel
évoluent les transitions, ce contexte affecte évidemment le Paraguay. D'une part, le contexte
démocratique instauré depuis les années 1980 qui a servi de soutien au Paraguay lorsque ce
dernier était menacé par un retour d'autoritarisme. D'autre part, le contexte socio­
économique dans une région également affectée par une globalisation qui rend les Etats de
plus en plus interdépendants et où la pauvreté et les inégalités deviennent incontournables.
Dans ce qui suit, nous évoquons brièvement l'histoire et la transition du Paraguay, pour ainsi
éclairer le contexte du pays et ensuite aborder plus en détail un des aspects de sa
démocratisation, la Sc.
CHAPITRE Il Introduction au cas du Paraguay
39

2.1 De l'Indépendance à la guerre du Chaco

Le Paraguay annonce son indépendance en 1811, mais c'est qu'en 1813, avec le
Docteur Gaspar Rodriguez de Francia que la République indépendante du Paraguay est
solennellement proclamée. Le Dr. Francia instaure rapidement une dictature personnelle le
conduisant au poste de Dictateur Suprême (El Supremo), il restera au pouvoir jusqu'à sa mort
naturelle en 1840. La période de Francia sera caractérisée par un isolement du Paraguay et
l'option pour une économie d'autosuffisance face aux menaces militaires et au blocus total
7o
mis en place par l'Argentine et le Brésil.

En 1844, Carlos Antonio Lopez arrive au pouvoir avec une politique étrangère
foncièrement différente de celle de Francia, mais tout de même avec des forts traits
d'autoritarisme. En effet, les relations avec les pays voisins s'améliorèrent et le Paraguay
renouait avec un commerce international abandonné sous Francia. En 1862, Francisco Solano
Lopez (le fils de Carlos Antonio Lopez, désigné par ce dernier pour le succéder) assume ses
fonctions à la tête d'un pays prospère. Cette période de prospérité et de consolidation de la
nation paraguayenne s'arrêta brusquement en 1865 lorsque Francisco S. Lopez mena le
Paraguay dans une guerre sans précédents qui l'opposait à la Triple Alianza (triple alliance).
Cette guerre, aussi connue sous le nom de « Guerre du Paraguay» opposait ce dernier au
Brésil, à l'Argentine et à l'Uruguay. Le conflit prit fin en 1870 lors de la mort de Lopez dans
une des batailles. Après cinq ans de conflit, un des plus sanglants de l'histoire de la région, la
population paraguayenne fut pratiquement décimée, restant une majorité de femmes et
d'enfants (les chiffres exacts ne sont pas connus). Les vainqueurs se partagèrent 25% du
territoire (excepté l'Uruguay) et installèrent un nouveau gouvernement démocratique avant
de laisser le pays aux élites ayant survécu au conflit. Le Paraguay était littéralement en
ruines, toutes les infrastructures économiques dans le domaine agricole et industriel avaient
été détruites, la reconstruction du pays s'annonçait longue et difficile. 71 Par ailleurs, la survie

70 FREGOSI, Renée. Le Paraguay au XX""" siècle: Naissance d'une démocratie. Paris, Éditions
L'Harmattan, 1997, p. 42-44.
71 GROW, Michael. The Good Neighbor Policy and Authoritarianism in Paraguay. Kansas, The

Regent Press of Kansas, 1981. p. 44-45 ; Dent, David. The Legacy of the Monroe Doctrine: A
40

de l'Etat paraguayen peut être attribuée à la médiation du Président américain Rutherford


72
Hayes, ce dernier souhaitant la présence d'un Etat « tampon» entre le Brésil et l'Argentine.

ème
Au Paraguay, la première moitié du XX siècle est marquée d'une part par la
mémoire de la guelTe de « la Triple Alianza », et d'autre part par la guerre du Chaco. 73 Une
dispute entre la Bolivie et le Paraguay concernant leurs frontières respectives est à la base de
cette confrontation qui éclate en 1932 et s'achève en 1935. Malgré des moyens plus modestes
et une mauvaise préparation militaire, le Paraguayen ressort vainqueur. Néanmoins, les
fortes pel1es en hommes et l'argent dilapidé lors du conflit affecteront considérablement le
Paraguay.74 La guelTe du Chaco, tout comme celle de « la Triple Alianza », a eu le même
effet pour la politique paraguayenne, à savoir « la montée en puissance des militaires sur la
scène politique nationale ».75

2.2 De la guerre du Chaco à l'arrivée de Stroessner

Des années 1930 aux années 1950, le climat politique sera caractérisé par une forte
instabilité ainsi qu'une guerre civile (1947) à l'issue de laquelle le parti colorado arrivera au
76
pouvoir. Bien que ce dernier soit devenu le parti-Etat et se soit infiltré dans tous les postes
de l'administration et de l'armée, ses divisions internes empêchaient toute stabilité
gouvernementale. En effet, c'est sous la houlette du général Higinio Morinigo qu'une
« partidizaciôn » des forces armées se met en route. Cette alliance réunira le parti colorado et

l'institution militaire dans le but d'asseoir leur emprise à la direction du pays. Le travail du
général Morinigo revêt une grande importance car il constitue la base sur laquelle Stroessner
fondera son régime. Dans ce sens, les persécutions des classes pensantes du Paraguay
débutent aussi sous Morinigo, c'est ce dernier qui dépouille le Paraguay d'une population
critique. Lorsque Stroessner arrive au pouvoir, le telTain était en quelque sorte préparé pour

Reference Guide to U.S. lnvolvement in Latin America and the Caribbean. Westport-Connecticut,
Greenwood Press, 1999. p. 313-314.
72 FREGOSI, Op. cit. p. 45.
73 Le Chaco est la région du Nord du Paraguay bordant la Bolivie.
74 Grow, Michael. Op. cit. p. 46-48.
75 FREGOSI, Op. cil. p. 46.
76 Fondé en 1887, il est important de noter que le parti colorado demeure au pouvoir jusqu'à présent.
41

l'instauration d'un régime autoritaire. La présence et le rôle des militaires dans la vie
politique du pays étaient indéniables, la figure du militaire comme dirigeant idéal avait été
renforcée après la victoire de la guerre du Chaco. Enfin, c'est dans ce contexte que le général
de division Alfredo Stroessner, après avoir été impliqué dans au moins trois coups d'Etat
depuis 1948,77 s'empare du pouvoir par la force le 4 mai 1954.78

C'est dans un pays pratiquement ingouvernable depuis les années 30 que Stroessner
réussira à mettre en place le plus long des régimes du Paraguay.79 Stroessner développera
graduellement son emprise autoritaire en arrivant à une maîtrise totale du pouvoir en 1960.
Sous l'égide d'une «doctrine de sécurité nationale », l'étau autour de la population se
resserrait par le biais d'une répression parfois brutale (arrestations de dirigeants syndicaux,
emprisonnements, violence, tortures, etc.) et d'autres fois indirecte (restrictions des libertés
politiques et syndicales, censure des médias, cooptation, etc.).80
En 1971, Amnesty International signalait dans son rapport annuel que les
conditions de détention des prisonniers politiques au Paraguay étaient
'médiévales' et que 'du point de vue de la technique et de l'organisation, le
système de torture et de répression [était] relativement moins sophistiqué que
chez son voisin le Brésil, mais extrêmement efficace dans un pays comme le
Paraguay, avec son histoire de dictatures, son niveau d'éducation et son
ambiance provinciale' .8t

Le mode de gouvernement allait être celui de l'état de siège jusqu'en 1987. Cette situation
permettait à Stroessner de justifier sa répression dans la lutte contre la menace communiste et
la violence dans le pays. Dans les faits, la violence et des mouvements opposés au
gouvernement existaient, mais ils ont été amplifiés et diabolisés par la propagande
82
stroessniste afin de légitimer une répression disproportionnée.

77 Deux tentatives de coup d'état infructueuses en 1948 et une connaissant un certain succès en 1949,
toutes les trois ayant comme toile de fond des di vages à l'intérieur du parti colorado.
78 FREGOSI, Op. cil. p. 44-50.
79 Ibid. p. 50.
80 POWERS, Nancy. « The Transition to Democracy in Paraguay: Problems and Prospects» In
Kellogg Inslitute Working Papers, No. 171, january 1992.
81 FREGOSI, Op. cit. p. 55. L'auteur cite dans cette partie LEWIS, Paul H. Paraguay Under
Stroessner, Ed. The University of North Carolina Press, USA. 1980, p. 172.
82 FREGOSI, Op. cit. p. 51-52.
42

Bien que se soit par le biais des militaires que Stroessner est arrivé au pouvoir, lui
seul dirigeait le régime. Ainsi, en tant « qu'homme fort» au pouvoir il a aussi développé un
type de leadership autoritaire, patrimonialiste et aussi qualifié de « sultaniste ».83 Mais ce qui
allait distinguer Stroessner par rapport à d'autres régimes sultanistes allait être le fait que
cette dictature n'était pas uniquement personnelle, ni exclusivement militaire, ou encore
84
mono-partite mais bien une combinaison de ces trois caractéristiques. Stroessner allait
devenir la clé de voûte de ce triangle parti-armée-Etat en sa qualité de Président Honoraire du
parti colorado; Commandant en Chef des Forces Armées et Chef d'Etat. Ce dernier avait
déjà hérité de l'alliance entre le parti colorado et l'armée, mais Stroessner allait encore
renforcer ce lien et se placer lui même comme principal interlocuteur entre ces deux bastions
du pouvoir paraguayen. Le parti colorado allait en effet subir des changements de fond. De
parti traditionaliste et clientéliste, caractérisé par des luttes internes et des rivalités entre
différents « caudillos », il allait devenir une machine politique extrêmement hiérarchisée
témoignant d'une loyauté quasi-totale envers Stroessner. 85 En effet, le triangle parti-armée­
Etat allait devenir l'élément principal de la longévité du régime stroessniste. En liant
étroitement l'Etat et le parti, cette nouvelle machine politique allait servir d'une part comme
outil de patronage afin d'obtenir le soutien populaire et, d'autre part, comme moyen pour
acheter la loyauté des Forces Armées en leur cédant des opportunités de négoce et le lucratif
domaine de la contrebande. 86

En maniant à sa guise l'échiquier politique et en gardant ses opposants, à l'intérieur


et à l'extérieur du parti colorado, à un stade inoffensif, Stroessner avait instauré au fil des
années une sorte de « démocratie sans communisme» ou encore un « anticommunisme sans

83 SONDROL, Paul C. «The Emerging New Politics of Liberalizing Paraguay: Sustained Civil­
Military Control Without Democracy» In Journal of!nleramerican Siudies and World Affairs, Vol.
34, no. 2, (summer, 1992) p. 130-131. Dans une tentative de « classer» le type de régime stroessniste,
Fregosi dépeint les traits populistes et fascistes du régime pour enfin conclure que ce dernier
ressemblerait à un « national-autoritarisme» faisant appel à des éléments fascistes et populistes dans le
but de parfaire une structure autoritaire spécifique. FREGOSI, Op. cil. p. 118-120.
84 POWERS, Loc. cil.
85 NICKSON, Andrew. « The Overthrow of the Stroessner Regime: Re-establishing the Status Quo»
In Bulletin of Latin American Research, Vol. 8, no. 2, (1989) p. 191-192.
86 BURGES, Sean W. et Dominique FOURNIER. « Form Before Function : Democratization in
Paraguay» In Canadian Journal of Latin American & Caribbean Siudies, Vol. 25, no. 49, (2000).
43

87
démocratie» pour reprendre les mots de Fregosi. La mise en place sous contrôle de
quelques éléments d'une démocratie a aussi permis à certains chercheurs de classer ce régime
de démocradura, «type de gouvernement autoritaire ( ... ) qui procède à un simulacre des
principaux instruments de la démocratie pluraliste que confirme la totale prédominance de
l'exécutif sur le législatif d'ailleurs fictif ».88 Des élections destinées à re-élire Stroessner
étaient prévues chaque cinq ans à partir de 1958. Les «efforts» pour démocratiser le régime
étaient souvent récompensés avec des aides de la part des Etats-Unis, une forme de
légitimation du gouvernement en place. Mais ce constant besoin d'une mascarade allait tôt ou
tard se retourner contre Stroessner qui, face à la communauté internationale, tentait de faire
profil bas afin de n'attirer ni l'attention, ni l'intérêt sur la politique interne du Paraguay.

2.3 Déclin et chute du régime

Dans les années 80, le régime commence à décliner à cause d'une combinaison de
facteurs externes et internes. Le modèle économique prôné par Stroessner était
principalement axé sur l'exportation de matières premières. La construction du barrage
d'[taipu (projet conjoint avec le Brésil) créa un véritable boom économique (1974-1981). En
effet, la construction de cette centrale hydroélectrique donna une impulsion au
développement économique du Paraguay, mais ce boom s'arrêta brusquement lors de la fin
des travaux. Le processus de modernisation du pays avançait très lentement et le secteur rural
demeurait le plus important économiquement. Dans ce contexte, une série d'inondations en
1984 avaient détruit la plupart des champs de coton. Par ailleurs, le caractère prébendier et
corrompu du gouvernement commençait à faire obstruction à une classe entrepreneuriale
désireuse d'expansion. A cette difficile situation économique s'ajoutaient les critiques de
l'Eglise sur la violation des Droits Humains et un nouveau schisme au sein du parti colorado
sur fond de crise de succession. Le post-stroessnisme pouvait commencer. 89

87 FREGOSI, op. cit. p. 56, et NICKSON, Loc. cit. p. 193-194.


88 LlNIGER-GOUMAZ, Max. La democrature. Dictature camouflée. Démocratie truquée. Paris: Ed.
L'Harmattan. 1992, p. 65. Cité dans FREGOSI, op. cil. p. 59.
89 NICKSON, Loc. cil. p.195-197, et BURGES, Sean W. et Dominique FOURNIER, Loc. cil.
44

Le contexte international des années 80 fut un autre facteur défavorable au régime de


Stroessner. Le désir de ce dernier de passer inaperçu sur la scène internationale n'était plus
envisageable. L'expansion de la démocratie comme modèle politique universel et la
démocratisation de l'Argentine et du Brésil isolaient le Paraguay régionalement tout comme
sur la scène internationale. 9o Les relations du Paraguay avec les Etats-Unis se sont aussi
détériorées dans les années 80. En effet, un climat tendu est venu remplacer les beaux jours
(1954-1976) de cette relation diplomatique. Enfin, de la même façon qu'ils ont collaboré à sa
consolidation et parfois à sa légitimité, l'Argentine, le Brésil et les Etats-Unis ont aussi joué
un rôle dans le démantèlement du régime stroessniste. 91 Néanmoins, ce ne sont pas les
facteurs internationaux qui ont été déterminants pour l'effondrement du régime, mais plutôt
les divisions à l'intérieur du parti et les conséquences de la crise de succession que nous
évoquions plus haut.

Le parti colorado se trouvait divisé en deux principales factions: les militantes et les
tradicionalistas. Les premiers, aussi connus sous le nom de stronistas, militaient pour une
continuation du régime tel qu'il était, soit personnalisé et autoritaire. Par ailleurs, ils rendaient
pleinement allégeance au dictateur et revendiquaient ainsi la direction du parti colorado. Les
deuxièmes avaient opté pour un ton plus modéré, le souhait d'une ouverture progressive et
l'évolution du régime vers une direction davantage collégiale sans toutefois modifier sa
nature autoritaire. 92 Ces deux factions s'affronteront à partir de 1984 jusqu'à la chute de la
dictature. En 1987, les militantes prennent contrôle du parti avec quatre hommes forts du
gouvernement de Stroessner, «el cuatrinomio de oro ». En effet, ces derniers étaient
directement impliqués dans l'appareil répressif du régime. Stroessner s'identifiera avec les
militantes, remerciera leur loyauté et condamnera l'ingratitude des autres. Lors des
«élections» de 1988 Stroessner est re-élu (avec 90% des votes) et les militantes assoient leur
emprise sur l'appareil étatique colorado. Mais les mois suivant les élections apporteront toute
une série de problèmes au dictateur. 93

90 POWERS, Loc. cil.


91 ABENTE, Diego. « Constraints and Opportunities : Prospects for Democratization in Paraguay» In
Journal of lnleramerican Sludies and World Affairs, Vol. 30, no. 1, (Spring 1988) p. 90-94.
92 FREGOSI, op. cil. p. 210-212.
93 NICKSON, Loc. cil. p. 199-200.
45

En 1988, la pression des Etats-Unis pour que le régime abandonne son caractère
répressif s'accentue, la crise économique fait de plus en plus de mécontents et la visite du
Pape lean-Paul II renforce les critiques de la part de l'Eglise. Cette dernière soutenait les
mouvements sociaux (notamment ceux issus du paysannat) et organisa une marche pour la
commémoration du 40ème anniversaire de la signature de la Déclaration Universelle des Droits
de l'Homme. Stroessner pour sa part était affaibli physiquement, vieillissant et fragilisé par sa
santé il avait été obligé de céder des prérogatives de son pouvoir absolu à un entourage
militante de plus en plus idéologisé dans le sens d'une autocratie répressive. Dans ce
contexte, un acteur s'était peu à peu détaché du régime pour devenir un élément libre et
capable d'agir par ses propres moyens. En effet, les Fuerzas Armadas (forces armées) avaient
depuis plusieurs années été témoins des remous à l'intérieur du parti colorado et étaient
conscientes des conséquences d'une éventuelle succession. Les militantes soutenaient le fils
du dictateur, Gustavo Stroessner, Colonel à l'armée de l'air, tandis que les tradicionalistas
voyaient en la figure du Dr. Luis Maria Argafia, président de la Cour Suprême, une transition
vers une présidence civile. A l'intérieur des Forces armées, Gustavo Stroessner n'était pas le
candidat idéal pour assumer le pouvoir. Par ailleurs, les militantes et leurs mesures drastiques
déplaisaient aux militaires et faisaient craindre un changement dans les privilèges jusque là
94
obtenus.

En 1987 et 1988 de nombreuses nominations à l'intérieur de l'armée visaient


justement à aligner la structure politique des forces armées avec les changements survenus
dans le parti colorado et la prédominance des militantes. C'est dans ce sens que le 2 février
1989 Stroessner convoque le Général Andrés Rodriguez, commandant second des Forces
Armées du Paraguay. Ce dernier, sachant que cet entretien avait pour but de lui signifier sa
retraite, ne se présentera pas et conduira le putsch qui chassera Stroessner et les militantes du
pouvoir. Le 3 février 1989 Rodriguez, avec le soutien d'autres militaires haut gradés, du
gouvernement américain, des tradicionalistas et de la classe entrepreneuriale du pays,
conduit le coup qui marque la fin d'une période mais pas encore la fin d'un système en soi.
En fait, plus qu'un coup d'état visant une démocratisation, les militaires souhaitaient avant

94 NICKSON, Loc. cif. p. 200-203, et FREGOSI, op. cil. p. 210-211 ; 247-248.


46

tout asseoir leur pouvoir et protéger leurs intérêts en rétablissant une relation harmonieuse
95
avec le parti colorado. En d'autres mots ce coup visait à corriger le système et non à
96
l'abolir.

En s'emparant du pouvoir, Rodriguez allait en surprendre plus d'un en affichant ses


croyances en la démocratie et en prenant des mesures de libéralisation. En effet, les
restrictions de liberté de presse, de parole et de rassemblement furent levées. Les prisonniers
politiques retrouvèrent la liberté et de nombreux exilés empruntèrent le chemin du retour.
Rodriguez accueillit les dirigeants de l'opposition à bras ouverts et annonça la tenue
d'élections en mai 1989. Enfin, Rodriguez assumait la direction du pays en promettant de
mener une politique pluraliste et de céder le pouvoir à un gouvernement civil en 1993. 97

Voici donc les grandes lignes qui définissent le contexte dans lequel le Paraguay se
retrouva lors de son cheminement vers une transition. Benjamin Arditi, dans un article
abordant les élections et les partis en 1989, résume bien la situation:
El golpe de Estado que derroco al general Alfredo Stroessner en febrero 1989 marc6
el inicio de un proceso de apertura politica en el pais. En terminos generales, el
gobierno dei general Andres Rodriguez ha respetado los derechos humanos y las
libertades publicas. Con la apertura ha comenzado un proceso de transicion a la
democracia. [... ] Sin embargo, la expresion « transici6n a la democracia » adquiere
un sentido y una logica particulares en cada pais, por 10 cual, se debe precisar el
alcance que tiene en el caso paraguayo.98

Mais d'autres, comme Nickson, étaient moins optimistes qu'Arditi au lendemain du


changement de pouvoir: «It is by no means certain that the liberalisation introduced by

95 NICKSON, Loc. cil. p. 204-206, et FREGOSI, op. cil. p. 248-251.


96 BURGES, Sean W. et DOTIÙnique FOURNIER, Loc. cil.
97 CARTER, Miguel. « The Role of the Paraguayan Catholic Church in the Downfall of the Stroessner
Regime» In Journal of Inleramerican Siudies and World Affairs, Vol. 32, no. 4, (Winter, 1990) p. 98­
99 ; et SONDROL, Loc. cil. p. 135.
98 Le coup d'état qui a démis le général Alfredo Stroessner en février 1989 constitue de début d'un
processus d'ouverture politique dans le pays. Dans les grandes lignes, le gouvernement du général
Andrés Rodriguez a respecté les Droits de l'Homme et les libertés publiques. Avec cette ouverture un
processus de transition vers la démocratie a commencé. (... ] Toutefois, J'expression 'transition vers la
démocratie' acquière un sens et une logique particuliers dans chaque pays. Il est donc nécessaire de la
préciser la profondeur de cette expression dans le cas paraguayen. (Notre traduction). ARDITI,
BenjaTIÙn. « Elecciones y partidos en el Paraguay de la transicion » In Revisla Mexicana de
Sociologia, Vol. 52, no. 4, (oct-déc 1990) p. 83.
47

General Rodriguez indicates that a transitional process is underway in Paraguay ».99

Evidemment, le cas du Paraguay, comme nous le verrons est un cas particulier présentant des
aspects propres à son histoire, sa société et sa culture.

2.4 L'ère post-stroessniste

En 1989, le Paraguay sort d'une dictature de presque 35 ans. Stroessner est démis lors
d'un coup d'état préparé et orchestré par le Général Andrés Rodriguez. Le pays entame donc
une transition vers la démocratie avec des mesures d'abord de libéralisation. Pendant ce
premier gouvernement de la nouvelle ère démocratique au Paraguay, la façade de l'ancien
régime changera, mais de nombreux éléments de sa structure (parti colorado au pouvoir
depuis 1947, rôle des militaires, Etat prébendier) resteront inchangés. C'est donc dans un
contexte de transition démocratique, confronté à des obstacles de l'ancien régime que le
Paraguay aborde les années 90.

Les élections de 1989 annoncent donc le début de la transition paraguayenne. En


prenant la présidence en mai de 1989, Rodriguez promet de la remettre au civil qui sera élu
en 1993. La période de 89 à 93 est présentée comme celle de la transition, mais nous verrons
plus bas que le cours des événements prolongera longuement ce processus. Entre les années
89 et 91, la transition stagne malgré un discours démocratique. L'opposition présente au
Parlement semblait incapable de créer l'espace pour aborder les sujets de la transition.
Pendant ce temps le parti colorado, bien qu'au pouvoir, était plongé dans des rivalités
internes et incapable de faire fléchir le status quo imposé par l'Exécutif lOO

L'année 1991 est celle des élections municipales. Ces dernières surprennent par leur
transparence et leurs résultats. L'opposition gagne plusieurs mairies dont Asunci6n, la
capitale, qui sera dirigée par un candidat indépendant. Les résultats de ces élections
contribueront aussi à l'établissement d'un agenda de la transition. 101 Certes, ces élections
donneront une impression d'élan à la démocratisation du pays, mais pour les Forces armées la

99 .
NICKSON, Loc. cl!. p. 206.
100 ABENTE, Diego, (coord). Paraguayen transici6n. Caracas-Venezuela: Editorial Nueva Sociedad,
1993, p. 153-156.
JOI Ibid. p. 157.
48

perte de la mairie d'Asunci6n sera le signal déclencheur pour un retour en force sur la scène
politique nationale. Dans ce contexte, l'importance politique du général Lino Cesar Oviedo et
l'influence des forces armées dans le parti colorado prendront de l'ampleur. En effet, ledit
général sera un des principaux agents politiques pour qu'en 1993 Juan Carlos Wasmosy, un
civil, arrive à la présidence. Paradoxalement, en 1996 ce même général devenait le principal
obstacle pour une représentation formelle du pouvoir civil. '02

En 1993 arrive un président civil, le colorado Juan Carlos Wasmosy, après de


nombreuses années de militaires au pouvoir. Ce qui pour plusieurs aurait pu signifier
l'aboutissement de la transition n'était en fait que poudre aux yeux. En effet, Wasmosy a été
en quelque sorte parachuté au pouvoir par une coupole militaire chapeautée par Rodriguez et
Oviedo. Les militaires continuaient donc à jouer un rôle de tutelle auprès du gouvernement
malgré leur absence au fauteuil présidentiel. '03 Jusqu'à la fin des années 90, le retour en force
des militaires sur la scène politique se traduira en crises politiques qui ébranleront les faibles
avancées démocratiques du Paraguay.

2.5 Des crises du Paraguay de la transition jusqu'à nos jours

Les relations harmonieuses entre Wasmosy et Oviedo cesseront en [996, des


désaccords sur le plan politique entre les deux hommes sont à [a base de leur rupture. L'issue
de cette mésentente sera une crise politique menaçant [a continuité d'un régime démocratique
au Paraguayen avril 1996. 104 Oviedo se voit démis de ses fonctions mais décide de se
retrancher dans ses quartiers généraux avec le soutien d'autres chefs militaires et menace de
faire couler des « fleuves de sang ». Ce sera grâce à la pression exercée depuis les instances
internationales et depuis la rue que la crise sera résolue. Le général putschiste décidera dès

102 MARTINI, Carlos, « Relaciones Civico-Militares en la Transici6n ... » In CIRD, Transici6n en


Paraguay: Cultura polftica y valores democraticos, Asunci6n Paraguay: Ed. CIRD-USAID, 1998, p.
171-174.
103 RIQUELME, M. A. « Fuerzas Armadas - Sociedad Civil en el Paraguay» In Line Bareiro, Ticio
Escobar et Saul Sosnowski (comp.) Hacia una Cultura para la Democracia en el Paraguay.
Asunci6n-Paraguay: CDE, 1994, p. 133-134.
104 MARTINI, Carlos. « Una mirada politica a la lransici6n » In Alejandro Vial (coord.) Cultura
polftica, sociedad civil y participaci6n ciudadana: el casa paraguayo. Asunci6n-Paraguay: CIRD,
2003, p. 180-181. Nous revenons sur cette crise et le rôle de la société civile dans le chapitre 4.
49

lors d'employer la «voie politique »105 pour tenter d'atteindre la présidence du Paraguay, il
entreprenait ainsi son opposition au gouvernement et au régime démocratique.

Le revers subi par Oviedo en 1996 n'épanchera pas la soif de pouvoir du général. Ce
dernier se mettra en campagne pour vaincre lors des élections internes du parti colorado
désignant le représentant pour les présidentielles de 1998. Poursuivi par une justice faible
pour sa tentative de coup d'état en 1996, Oviedo réussira tout de même à s'imposer comme
candidat aux présidentielles pour le plus important des partis paraguayens. Ce n'est qu'en
mars 1998 que la Justice Militaire condamnera Oviedo à 10 ans de prison. 106 Cette
condamnation n'est qu'un chapitre d'une saga qui se poursuit jusqu'à présent, quoi qu'il en
soit ce sera l'homme ayant fait campagne aux côtés d'Oviedo l07 qui représentera le parti
colorado. L'Ingénieur Raul Cubas Grau devenait ainsi le représentant colorado pour les
présidentielles de 1998, élections que ce parti allait emporter. Quelques jours après son
arrivée à la présidence, Cubas tenait sa principale promesse de sa courte campagne électorale,
à savoir, signer un décret libérant Oviedo. Les réactions dans la classe politique
paraguayenne furent fortes suite au premier acte politique du nouveau président et le remous
créé mènerait la crise à son apogée. En effet, suite à la ratification de la condamnation
d'Oviedo de la part de la Cour Suprême de Justice, le mouvement d'Oviedo allait faire appel
aux menaces et à la violence. 108

La crise politique allait se déplacer sur le champ social suite à l'assassinat du vice­
président élu, le Docteur Luis Maria Argafia, le 26 mars 1999. Ce dernier était devenu le
candidat à la vice-présidence après la condamnation d'Oviedo à la veille des élections
présidentielles. Ainsi, de nombreux secteurs politiques, sociaux, tout comme de nombreux
citoyens convergèrent devant le Parlement pour soutenir le jugement politique envers Cubas.
La bataille politique se déplaça sur la place chevauchant le Parlement, des partisans d'Oviedo
tirèrent sur la foule de manifestants en tuant et en blessant bon nombre de personnes. Malgré

105 FREGOSI, Renée. «Paraguay, mai 1998 : des élections en trompe-l 'œil» In Problèmes d'Amérique
Laline, no. 31 (oct-déc 1998), p. 57-58.
106 MARTINI, Carlos. Loc. cil.
107 Le système électoral paraguayen fonctionne sur la base d'une candidature simultanée du Président
et du Vice-Président.
108 Ultima Bora, Marzo Paraguayo " Una Lecci6n de Democracia, p. 52.
50

ces événements, des milliers de jeunes, paysans et citoyens se rassemblèrent pour défendre la
démocratie et exiger la démission du président. Ce dernier, soumis à la pression sociale et
diplomatique, renonça à son poste et le céda à un gouvernement de coalition dirigé par le
président du Congrès Luis Gonzalez Macchi. 109

Suite aux événements de ce qu'on a nommé le «marzo paraguayo », les expectatives


étaient grandes envers le gouvernement de coalition formé. Malheureusement, ces
expectatives laisseraient place à une déception grandissante. En effet, l'administration de
Gonzalez Macchi s'est peu engagée dans l'avancement des multiples réformes dont le pays
avait besoin avec urgence. Par ailleurs, la menace militaire continuait à gronder et une
troisième tentative de coup d'état, rapidement neutralisée, a eu lieu en 2000. Jusqu'aux
élections de 2003, remportées à nouveau par le candidat colorado encore au pouvoir Nicanor
Duarte Frutos, le climat politique s'est légèrement calmé. Nous retournerons sur cette période
en portant un regard plus attentif aux actions de la SC lors des chapitres suivants.

2.6 Aperçu de l'économie paraguayenne

Sous Stroessner, l'économie du pays peut être fractionnée en trois périodes. Une
première période allant de 1954 à 1974 pendant laquelle des ajustements et une consolidation
économique ont eu lieu. La deuxième concerne les années 1974 à 1981, cette période est
caractérisée par une forte croissance économique, notamment grâce aux exportations de
matières premières (principalement soja et coton) et aux travaux effectués pour le barrage
hydraulique d'!taipu. La troisième période, de 1981 à 1989 a été celle d'une récession
économique. A la différence de ses plus grands voisins, le Paraguay n'a pas opté pour une
stratégie d'industrialisation par substitution des importations. En effet, dans les années 70 et
80, le pays a continué à exporter des matières premières brutes, il devenait donc très
dépendant des fluctuations des prix sur les marchés internationaux. Ainsi, dans les années 80,
la fin des travaux du barrage d'Itaipu, additionnée à un fort endettement et à la baisse des prix

109 Idem.
51

des matières premières sur les marchés internationaux, plongèrent le Paraguay dans une forte
crise économique. 1JO

Dès la transition, les gouvernements successifs ont dû faire face à une situation
économique délicate. Les quatre premiers présidents (tous du parti colorado) ont multiplié les
promesses et prédit des reformes de fond pour améliorer la situation économique du pays.
Mais les reformes tant nécessaires n'ont pas passé le stade des promesses et les initiatives
prises ont été superficielles par rapport aux besoins structurels d'assainissement économique
du pays. La continuité du parti colorado au pouvoir et \' absence de reformes majeures ne sont
pas deux éléments isolés. En effet, les élites au pouvoir continuent à bénéficier de rentes de
l'Etat et ont tout intérêt à ce que la situation demeure inchangée s'ils souhaitent continuer à
tirer profit de cette situation. Par ailleurs, le climat à l'intérieur du parti colorado et les crises
politiques des années 90 ont aussi freiné l'agenda économique. Dans ce contexte, les diverses
reformes nécessaires depuis la fin du régime stroessniste n'ont pas pu être concrétisées. Des
facteurs économiques urgents, comme la reforme agraire, les investissements dans le capital
humain et des initiatives pour attirer les investissements étrangers, continuent à être négligés.

En 2004, The Economist Intelligence Unit résumait ainsi la situation économique du


Paraguay:
Medido en términos de PIB per capita, [Paraguay] es uno de los paises mas
pobres de Latinoamérica. La actividad econ6mica se basa en primer lugar en
la agricultura, la generaci6n de poder hidroelécrtico y el comercio informaI
con Argentina y Brasil. Tradicionalmente, el poder econ6mico ha estado en
manos de una pequefia élite con base en la capital, Asunci6n, cuya fortuna ha
sido amasada mediante actividades de extracci6n de rentas deI Estado, la
ganaderia y actividades relacionadas al comercio ilicito. '"

110 BIRCR, Melissa H. « La agenda econ6mica inconclusa. (Re)-creando las bases para el desarrollo

econ6mico » In Diego Abente et Fernando Masi (eds). Estado, EconomÎa y Sociedad: Una Mirada
Internacional a la Democracia Paraguaya. Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 77-84.
III En termes de PŒ per capita, le Paraguay est un des pays les plus pauvres d'Amérique Latine.

L'activité économique est basée en premier lieu sur l'agriculture, la création d'énergie hydroélectrique
et le commerce informel avec l'Argentine et le Brésil. Depuis toujours, le pouvoir économique est dans
les mains d'une petite élite basée à la capitale, Asunci6n. La fortune de cette demière a été ramassée à
travers des activités bénéficiant de rentes de l'Etat, l'élevage ou encore les activités liées au commerce
illicite. (Notre traduction). Economist Intelligence Unit, Country Profile, 2004, London, p. 23. Cité
dans Ibid. p. 98.
52

Ce résumé de la situation économique paraguayenne dans les premières années du


nouveau millénaire témoigne de l'inertie économique existante depuis la transition. En
d'autres termes, l'économie paraguayenne n'a pratiquement pas évolué depuis 1989 et
continue à faire face aux mêmes défis qu'elle confronte depuis la fin du régime stroessniste.
La situation méditerranéenne du pays est certainement un désavantage pour le développement
économique. Néanmoins, un climat clément, la disposition de terres et une population jeune
sont des facteurs que le pays doit exploiter économiquement. Les ressources naturelles et
physiques sont présentes au Paraguay, ce sont des institutions fortes qui font défaut. Enfin,
tant que des reformes de fond ne seront pas adressées, la situation économique du pays
demeurera précaire. Ces reformes commencent par l'administration publique elle même et
passent par un approfondissement de celles qui ont déjà été entamées dans les secteurs de
l'éducation, la justice et les finances. 112 Comme nous pourrons le voir plus bas, la déception
montante de la population envers le système démocratique est directement liée à la faiblesse
économique et l'apparition de fléaux exacerbés par la pauvreté.

2.7 Le Paraguay et la transition

Dans ce sous-chapitre, nous tenterons de rapprocher les concepts de la transitologie


développés dans le premier chapitre et le cas du Paraguay que nous étudions. Nous
souhaitons ainsi situer le Paraguay dans le panorama théorique dépeint par les transitologues
et politologues. La première tâche qui nous est dévolue est celle de définir dans quel stade de
la démocratisation se trouve le Paraguay. Pour réussir cela, notre positionnement théorique
est déterminant. En effet, selon la définition de transition donnée par O'Donnell que nous
avons adoptée pour ce travail, il y a d'une part un processus de dissolution du régime
autoritaire et, d'autre paIt, l'instauration d'une forme de démocratie. Ainsi, nous considérons
que le Paraguay démarre sa transition en février 1989, suite au coup d'état écartant Stroessner
du pouvoir. Par ailleurs, il s'achève entre 2000, année où se produit la dernière tentative de
coup d'état militaire, et 2003, année des premières élections présidentielles sans une
influence militaire. Néanmoins, le processus de démocratisation se poursuit actuellement car,

112 Ibid. p. 97-107.


53

conune nous le verrons, plusieurs éléments ralentissent l'instauration d'un régime


démocratique fort. 11)

Il faudrait aussi «classer» le type de régime de Stroessner à paItir duquel une


transition est envisagée. O'Donnell le situait parmi les régimes «traditionnels» à fOlt
caractère patrimonialiste et des traits de sultanisme. Cette classification est aussi empruntée
par Fregosi et, par ailleurs, la plupart des auteurs soulignent le caractère particulier de la
combinaison des facteurs parti, Etat et armée dans la structure du régime autoritaire
stroessniste. Les auteurs étudiés s'accordent aussi pour dire que le régime de Stroessner
n'était clairement pas un régime «bureaucratique-autoritaire ». Dans ce sens justement, dans
les années 80 la faction des tradicionalistas du parti colorado souhaitait changer la nature du
régime pour le transformer en un régime avec une répartition des pouvoirs tendant vers une
« bureaucratie-autoritaire ».114

Les caractéristiques de l'effritement du régime stroessniste donnent aussi du fil à


retordre à la théorisation de la transitologie. Conune nous l'avons vu plus haut, Przeworski
identifie plusieurs conditions menaçant les régimes autoritaires. Une de ces caractéristiques
invoque les conflits internes qui rongent le régime jusqu'à sa chute. Dans le cas que nous
analysons il y a en effet des éléments qui rappellent cette condition, c'est le cas de la crise
générée par la division interne du parti colorado entre militantes et tradicionalistas.
O'Donnell et Schmitter affirmaient que:
[... ] There is no transition whose beginning is not the consequence -direct or
indirect- of important divisions within the authoritarian regime itself,
principally along the fluctuating cleavage between hardliners and softliners.
[ ... ] Il

Sans aucun doute, la chute de Stroessner a été amenée par des divisions à l'intérieur
du système. L'affrontement entre militantes et tradicionalistas dans le parti colorado ainsi

J 13 Plusieurs éléments nous poussent à affirmer cela. D'abord, la non alternance et donc la persistance
du parti colorado au pouvoir. Ensuite, le manque de réformes dans un Etat gangrené par la corruption
et des pratiques clientélistes. Enfin, la présence d'obstacles pour le développement d'une société civile
active et impliquée dans le processus de démocratisation.
114 FREGOSI, Op. cÎt. p. 218.
us O'DONNELL; SCHMITTER and WHITEHEAD. Op. cil. Part IV, p. 19.
54

que dans les rangs de l'armée pourrait ainsi être assimilé à la référence faite par O'Donnell et
Schmitter entre hardliners et sofltiners. Néanmoins, ce rapprochement doit se faire avec
précaution. Bien que les tradicionalistas avaient une approche moins radicale et violente que
celle de leurs opposants, il est discutable qu'ils auraient été en faveur d'un processus de
libéralisation ou encore à même de le mettre en place. En effet, même si cela avait été le cas,
cette hypothèse pourrait être remise en cause car ils avaient pour but de maintenir un statut
quo qui leur était largement favorable sous Stroessner. Par ailleurs, le rôle joué par les
tradicionalistas dans la destitution de Stroessner a été très timide. 116

Arditi rappelle dans un de ses articles deux des principales caractéristiques de ce


début de transition au Paraguay:
[... ] el cambio viene desde arriba y desde dentro deI propio poder [... ]
Ademas, el cambio ocurre a partir de la legalidad heredada de la dictadura y
con los mecanismos que ella misma estableci6. Yale decir que no se trata de
una ruptura revolucionaria [... ] la transici6n ha sido impulsada por y desde el
poder [... ]117

Dans la veine de ce qu'Arditi affirme, le changement s'est en effet effectué depuis le haut et,
ni les mouvements sociaux, ni l'opposition, n'ont été des éléments déterminants dans la chute
de la dictature. A partir des années 60, la voix de l'Eglise a été pratiquement la seule à travers
118
laquelle la SC a exprimé quelques critiques envers le régime. Il était alors impossible
d'envisager un quelconque soulèvement populaire ou une révolution basée sur l'opposition
car l'appareil stroessniste avait écrasé tout éventuel foyer d'insurrection pouvant provoquer
un mouvement fort contre l'ordre établi.

Comme nous l'avons vu, Alfred Stepan faisait aussi référence, dans l'ouvrage
Transitions from Authoritarian Rule, aux différents cheminements d'un régime autoritaire
vers une re-démocratisation. Le cheminement se rapprochant le plus du cas du Paraguay est

116 ABENTE, Diego. «Stronismo, Post-Stronismo, and the Prospects for Democratization in
Paraguay» In Kellogg Instilule Working Papers, No. 119 (march 1989).
117 [ ... ] Le changement vient d'en haut y depuis l'intérieur du pouvoir [... ] Par ailleurs, le changement
arrive à partir de la légalité héritée de la dictature et avec les mécanismes établis par cette dernière. Il
ne s'agit donc pas d'une rupture révolutionnaire [... ] la transition a été engagée par et depuis le
pouvoir. (Notre traduction). ARDITI, Loc. cil. p. 83.
118 CARTER, Loc. cil. p. 102-103.
55

probablement le suivant: Redemocratization Initiated by "Military-as-Government". En effet,


les militaires ont joué un rôle capital dans le début de cette transition, mais dans le cas du
Paraguay, plus que d'une re-démocratisation, il s'agit d'une "démocratisation" tout court. En
effet, contrairement à des pays comme l'Argentine, le Brésil, le Chili ou l'Uruguay, la tâche
du Paraguay n'est pas celle de récupérer une tradition démocratique interrompue par une
période d'autoritarisme, mais bien d'inventer une institutionnalité démocratique qui n'a
jamais vraiment existé. Arditi résume la question de la manière suivante: « [ ... ] al hablar de
'transiciôn democrâtica' en un pafs como Paraguay, la expresi6n no designa una
restauraci6n, sino mas bien lafundaGi6n de un régimen polftico democrâtico. »119

2.8 Défis de la transition du Paraguay

Comme dans la plupart des processus de transition, les forces armées sont un acteur
déterminant. Fregosi identifie l'importance d'une double fonction des militaires dans le
processus de transition: premièrement « [ ... ] en tant que leaders du mouvement de passage
vers le changement de régime [... ] » et deuxièmement et d'une façon négative en quelque
sorte « [ ... ] dans la mesure où la dinùnution du poids des militaires dans le jeu politique est
un critère essentiel de la réussite du passage à la démocratie [... ] ».120

Au Paraguay, pour effectuer leur sortie de politique des militaires


paraguayens ont pris la tête du groupe souhaitant le changement et ont traduit
cette volonté en termes stratégiques et politiques: ils se sont convertis en
partisans d'une ouverture démocratique [... ].121

L'importance du rôle des militaires pendant et après le régime stroessniste est un élément-clé
indéniable dans le cas du Paraguay. Comme Fregosi le dit, un processus à travers lequel les
militaires s'effacent de l'arène politique doit s'effectuer pour céder la place à un
gouvernement démocratique. Mais après une dictature militaire de 35 ans, et une longue
tradition d'autoritarisme, la tâche à accomplir s'avère ardue. En effet, la longue histoire
d'autoritarisme et l'absence de traditions démocratiques favorisaient la présence d'un régime

IJ9 [ •.. ] lorsque nous parlons de 'transition vers la démocratie' dans un pays comme le Paraguay, cette
expression ne représente pas une restauration, mais plutôt lafondation d'un régime politique
démocratique. (Notre traduction). ARDITI, Loc. cit. p. 84.
120 FREGOSI, Op. cit. p. 256.
121 Ibid. p. 259.
56

autocratique et rendaient plus difficile d'envisager la subordination des militaires aux


autorités civiles. 122

Le changement de régime, mis à part l'expulsion du caudillo et des militantes du


pouvoir, n'a pas vraiment changé le système en place. Nous pouvons parler d'une nouvelle
façade, mais toujours du même arrière plan stroessniste. l23 L'héritage de ce système et du
triangle parti-armée-Etat constitue un des défis principaux de la période post-stroessniste. En
effet, cet amalgame tripartite est aux antipodes d'un système gouvernemental démocratique.
Il s'agit donc pour le gouvernement de démonter une institutionnalité et une conception
politique plus proches des modèles fasciste et staliniste que d'une vision démocratique. 124
D'une part, les militaires doivent s'effacer et se séparer du triangle parti-armée-Etat, mais
d'autre part, le parti colorado doit lui aussi établir une certaine distance vis-à-vis du
gouvernement, tâche qui s'annonce des plus complexes. Accrochés au pouvoir depuis 1947,
les colorados envisagent mal une prise de distance du gouvernement qui permettrait à
l'opposition d'entrer dans le bal politique avec une égalité de chances. Les mots de Luis
Maria Argana, alors Président du parti colorado reflètent clairement cet attachement au
pouvoir: « vamos a conspirar, vamos a hacer una revolucion si es necesario, pero no vamos
a dejar que el Partido Colorado caiga dei poder ».125

Le contexte économique hérité de la période stroessniste est un autre facteur


contenant certains défis pour la transition paraguayenne. Bien que la situation économique du
Paraguay n'était pas si mauvaise au lendemain du coup d'état, certains fléaux allaient tout de
même constituer de véritables défis. C'est le cas de la corruption qui minait tout l'appareil
étatique en 1989 et qui présentait des faibles signes de changement. Pire, la corruption
semblait être imprégnée dans la culture et dans le modus vivendi local. Le développement
d'un grand marché noir propulsé par une contrebande galopante était une autre caractéristique
de cette économie. 126

122 SONDROL, Loc. cif. p. 139.


123 Ibid. p. 137.
124 ARDITI, Loc. cif. p. 84.
125 Cité dans Ibid. p. 93.
126 SONDROL, Loc. cil. p. 144-145.
57

Au Paraguay, la SC était quasi-inexistante, ce qui constituait un autre défi pour la


transition. Comme nous le verrons plus bas, l'Eglise a incarné une des seules voix de la SC
pendant le régime de Stroessner. Chacune de ses parties a été étouffée par la dictature
jusqu'au point qu'au lendemain du coup d'état, les réactions de la SC demeuraient discrètes
et timides. Cette faiblesse de la SC était sans doute un des principaux défis pour entamer une
transition et espérer une consolidation de la démocratie. Mais la faire renaître ou la créer était
une tâche laborieuse en soit car la population n'était pas habituée à jouir d'une liberté
d'initiative. 127 Plusieurs questions demeuraient ouvertes lors des premiers pas de cette
transition: Est-ce que l'éveil d'une SC serait capable de convertir cette dictablanda en
société démocratique ?J28 Est-ce que les idées et l'image du gouvernement allaient évoluer
vers le sens d'une démocratie? Est-ce que ces défis n'allaient pas devenir insurmontables et
signifier un retour en arrière vers une forme de gouvernement à nouveau répressif? Des
questions qui témoignent de l'incertitude ambiante qui a accompagné la transition
paraguayenne depuis ses débuts.

Depuis un point de vue théorique, les caractéristiques de la transition paraguayenne


laissaient présager un développement de la SC semblable à celui des autres cas latino­
américains. ü'Donnell faisait référence à la «résurrection de la société civile », soit une
mobilisation d'organisations sociales pour investir un espace qui s'ouvre lors de la chute du
régime répressif. Néanmoins, resurgir après des années d'oppression de la part d'un régime
129
autoritaire constitue un des défis majeurs qui accompagnent cette émergence de la Sc.
Dans ce sens, le cas du Paraguay ressemble davantage à une entrée de la SC sur la scène
sociopolitique plutôt qu'un retour. Par ailleurs, ü'Donnell fait référence à l'apparition de
grass roots mouvements suite au démantèlement de l'appareil répressif central et ses réseaux
clientélistes. Toutefois, comme nous le verrons plus en détail dans ce travail, au Paraguay la
structure clientéliste du gouvernement ne semble pas avoir été totalement démolie lors de la
transition. Bien au contraire, la persistance du parti colorado au pouvoir laisse une place pour
que les anciennes structures du régime continuent à fonctionner sans pour autant faire appel à

127 POWERS, Loc. cil.


128 NICKSON, Loc. cit. p. 206.
129 O'DONNELL; SCHMITTER and WHITEHEAD. Op. cil. Part IV, p. 48-56.
58

la répression. Quoi qu'il en soit, ce contexte constitue un frein pour le développement


d'organisations de base territoriale. Enfin, comme le rappelait O'Donnell, l'enthousiasme des
acteurs sociaux pour promouvoir la démocratie est souvent accompagné par de grandes
frustrations. En effet, la SC souhaitant impulser la transition se retrouve bloquée face à un
appareil étatique encore imprégné par les rouages du régime précédent. 130

2.9 Les acteurs de la transition

Lors du bref rappel historique ci-dessus, nous avons déjà souligné l'importance de
certains acteurs dans cette transition paraguayenne. Néanmoins, nous souhaitons apporter
quelques détails sur certains de ces acteurs dans le but d'élargir le panorama sociopolitique et
ainsi saisir la magnitude du chemin à parcourir pour que le pays réussisse une pleine
démocratisation.

2.9.1 Le parti colorado


A partir des années 60, Stroessner réussit une forte unification du parti colorado.
Mais cette unité n'aurait pas été possible sans les nombreuses purges effectuées. La
consolidation du parti était un fait, néanmoins cela s'apparentait davantage à une
subordination de l'ensemble du parti à la volonté du dictateur. En effet, aucune dissension
n'était envisageable dans les rangs du parti, tout était mis en place pour conserver une
« unidad granftica del coloradismo eterno con Stroessner» 131. Il faudra attendre jusqu'en
1984 pour rencontrer à nouveau des divisions internes dans le parti d'Etat, les mêmes
divisions qui seront en bonne partie responsables de la chute du régime.

Pour atteindre le triangle parti-Etat-armée qui a servi de base au régime stroessniste,


le pays a vécu une sorte de «coloradisation », mais l'amalgame entre le parti colorado et
l'armée avait commencé avant Stroessner. En effet, c'est à la fin de la guerre civile de 1947,
sous le régime du Général Morinigo que le coloradisme fait irruption dans les rangs
militaires. Lorsque Stroessner aO"ive au pouvoir en 1954, il hérite déjà d'une armée fortement

130 Idem.
131 Ibid. p. 170
59

politisée et il renforcera les liens entre le parti colorado et l'institution militaire. 132 Ainsi,
l'affiliation au parti devient une condition sine qua non pour tout individu souhaitant faire
une carrière militaire.

Dans l'appareil étatique, la logique de la «coloradisation» a été la même.


L'affiliation au parti est aussi devenue une condition indispensable pour devenir employé de
l'administration publique. La croissance du parti a, en effet, été accompagnée d'une forte
augmentation de l'effectif travaillant pour le gouvernement. Malgré cette croissance du
nombre de travailleurs, l'efficacité et la productivité de l'Etat ont été inversement
proportionnels à l'augmentation du nombre de fonctionnaires. Dans cette dynamique, la
chose publique est, par la force des choses, devenue la propriété du parti colorado. Le parti
s'assurait ainsi une légitimité sociale et une loyauté basée sur un schéma de prébendes et de
clientélisme dont le fonctionnement était assuré grâce à une corruption consentie. 133

Cette «coloradisation » allait pratiquement toucher l'ensemble du pays. En effet, le


nombre croissant d'affiliés était aussi le reflet du choix de nombreux citoyens poussés vers
cette option pour survivre (essentiellement dans les zones rurales). L'affiliation apportait des
privilèges économiques ainsi qu'une certaine protection politique face aux autorités. Par
ailleurs, le parti colorado a su atteindre la majorité de la population en implantant une toile de
seccionales et subseccionales jusque dans les lieux les plus reculés. Ces représentations du
parti ont ainsi pénétré en profondeur le tissu social paraguayen. Les seccionales ont joué un
rôle social important, en répondant souvent à des demandes qui devraient être garanties par
les mairies ou le gouvernement central. Les services proposés par ces seccionales étaient
entre autres: aide à la recherche d'emploi; premiers soins ou aide financière pour l'achat de
médicaments ou hospitalisation; formations diverses; mise à disposition d'une salle (souvent

132 RIQUELME, Marcial Antonio. « Desde el stronismo hacia la transici6n a la democracia : el papel
dei actor militar » In Diego Abente Brun (coordinador), Paraguayen transici6n, Caracas­
Venezuela: Ed. Nueva Sociedad, 1993. p. 190.
133 ARDIT!, "Adios a Stroessner. .. " p. 161-167.
60

la seule du village) pour des activités sportives ou des événements tels que des fêtes ou
mariages. 134

Après les évènements de février 1989, cette structure est restée présente et la forte
couverture territoriale du parti colorado a été une des clés de leur succès électoraux depuis la
période démocratique. En effet, si les taux de participation des premières élections ont été très
élevés, ces chiffres ont été possibles grâce à l'efficacité de la machine électorale du parti
colorado plus qu'à une prise de conscience citoyenne de leur devoir civique. Par ailleurs, le
départ de Stroessner avait aussi provoqué un éclatement de l'unité du parti et laissé des
multiples scissions réapparaître. En effet, 1'« unidad granitica» laissait place à
1'« archipiélago de corrientes »135 mais cette émergence d'une multitude de mouvements
internes dans le parti colorado ne doit pas être considéré comme un signe de pluralisme à
l'intérieur du parti, bien au contraire, cette diversité a été à la base de nombreux conflits. Ces
derniers posent bon nombre d'inconvénients à un parti qui devait assurer la gouvernabilité du
pays.

2.9.2 Les militaires


Présents sur la scène politique tout au long de l'histoire du pays, les militaires ont
joué un rôle de taille avant, pendant et après la dictature de Stroessner, ils sont donc un des
acteurs clé de cette transition paraguayenne. Comme nous l'avons vu plus haut, de forts liens
avaient été tissés depuis la fin des années 40 entre le palti colorado au pouvoir et les
militaires. Stroessner renforce ainsi les liens entre parti et armée et opère une série de purges
dans les rangs militaires dans le seul but de s'assurer des officiers loyaux. Mis à part le culte
à sa personnalité, la corruption faisait partie intégrante d'un système de loyauté fonctionnant
sur la base de privilèges et prébendes accordés aux officiers fidèles à Stroessner. Enfin, le

134 Ibid. p. 167-169. Il nous semble important de préciser que cette aide n'était pas envisagée dans le
but d'apporter une autonomie quelconque. Bien au contraire, il s'agissait d'un assistentialisme
cherchant à établir une dépendance envers le parti et du reste une passivité de la part de la population.
135 Ibid. p. 178.
61

dictateur opte pour la doctrine de Sécmité Nationale, soit l'état de guerre totale contre le
« monde démocratique» et la « menace communiste », dans un contexte de guerre froide.
136

Curieusement, c'est cette base qui a soutenu Stroessner pendant plus de 30 ans qui
allait être protagoniste de la fin de son régime. Plusieurs éléments expliquent cela,
premièrement, une déformation de la hiérarchie militaire provoquée par un immobilisme dans
les rangs supérieurs et une surpopulation des rangs moyens. En effet, ce blocage dans les
hauts rangs provoquait un surnombre d'officiers au grade de colonel (plus de 25% du total
des officiers).l37 Deuxièmement, malgré les purges effectuées par Stroessner, deux groupes
demeuraient dans les rangs de l'armée: les institucionalistas, foncièrement opposés au
fonctionnement de l'institution à la façon de Stroessner; et les stronistas conformes à l'ordre
établi par le régime et entièrement d'accord avec les disfonctionnements de l'armée
provoqués par le dictateur. Enfin, la pression exercée par les militantes du parti colorado
venait s'ajouter à tout cela. Ces derniers effectuaient une corrélation entre le grade dans
l'armée et la loyauté envers le dictateur. Cette « militantisation » des Forces armées sera à la
base des scissions dans les rangs militaires qui provoqueront le coup de 1989. 138

Lors des élections de 1989, ce sera à nouveau un parti colorado, proche des
militaires, qui ressortira vainqueur. Néanmoins, malgré la présence de Rodriguez au pouvoir,
la classe militaire laissait entendre, par le biais d'un discours démocratique, leurs objectifs
d'institutionnaliser et de professionnaliser les forces armées. Il s'agissait d'un double
discours car la classe militaire agissait à l'encontre de ces objectifs, les forces armées
continuaient à agir comme outil de répression interne du gouvernement (surtout envers les
paysans ayant occupé des terres). Par ailleurs, elles allaient réinvestir avec force la scène
politique suite à la défaite du parti colorado lors des élections municipales de 1991. En effet,
cette défaite allait relancer les militaires en politique, surtout en la personne du Général Lino

136 RIQUELME, Marcial Antonio. «Desde el stronismo hacia la transiciôn a la democracia : el papel
deI actor militaI' » In Op. Cit. p. 190-194.
137 Ibid. p. 196. La figure pyramidale censée représenter la hiérarchisation de l'institution militaire
laissait place à une figure irrégulière. Cette pyramide dotée d'une base large devait représenter un
grand nombre d'officiers dans les rangs les plus bas et une décroissance de ce nombre au fur et à
mesure que nous montons dans les grades militaires.
138 Ibid. p. 198-201.
62

César Oviedo. En 1993, ce dernier était le plus important agent politique pour que Juan
Carlos Wasmosy arrive au pouvoir, alors qu'en 1996 et 1999 il devenait le plus grand
obstacle pour une représentation formelle du pouvoir civil. '39

Les bases juridiques pour une institutionnalisation des forces armées ont déjà été
posées. Néanmoins, des reliquats de l'alliance de pouvoir entre le parti colorado et les
militaires ont continué de faire faux bond au processus démocratique. Cette séparation entre
parti et armée constitue une des opérations essentielles dans le démantèlement du triangle
construit par Stroessner. D'après une étude datant de 1996, à cette époque il n'y avait pas
encore une véritable subordination des forces armées au pouvoir politique démocratique. Par
ailleurs, la confiance de la population envers l'institution militaire avait fortement baissé et la
possibilité d'un coup d'état militaire était largement rejetée sauf par un quart de la population
qui restait favorable à cette option dans des circonstances particulières. 140

Par ailleurs, certains officiers de haut rang ont aussi pratiqué des activités
extraprofessionnelles telles que la complicité dans la contrebande et le trafic de stupéfiants,
des affaires de corruption et d'impunité. La participation des militaires dans ces activités
illicites ont constitué un frein au processus d'institutionnalisation du pays et donc un obstacle
pour la transition. '41 Enfin, nous n'avons évoqué ici qu'une partie des effets négatifs
provoqués par l'omniprésence des militaires ayant eu à charge le coup qui a détrôné
Stroessner du pouvoir. Il faudra attendre jusqu'aux élections de 2003 pour constater un retrait
des militaires de l'arène politique.

2.9.3 L'opposition
Après la victoire des colorados lors de la guerre civile qui s'achève en 1947, un
système de parti unique entrera en vigueur jusqu'en 1962. Sous Stroessner, les colorados ont

139 Ibid. p. 208, et MARTINI, Carlos. «Relaciones civico militares en la transici6n » In CIRD,
Transici6n en Paraguay: Cultura polftica y valores democraticos, Asunci6n Paraguay: Ed. CIRD­
USAID, 1998. p. 171-174.
140 MARTINI, Carlos. In Op. cil. p. 180-185. L'auteur fait référence à l'étude suivante: SELIGSON,
Mitchell. A. « Cultura polftica en Paraguay: Lineamientos de Estudios de Valores Democrâticos para
el ano 1996» In CIRD, Transici6n en Paraguay: Cullura polflica y valores democrâlicos, Asunci6n
Paraguay: Ed. CIRD-USAID, 1998. p. 45-120.
141 RIQUELME, Marcial Antonio. In Op. Cit. p. 212-213.
63

dominé la scène politique alors que l'opposition a joué un rôle limité. En effet, même si le
gouvernement reconnaissait certains partis dans les années 60 et les invitait à un pluralisme
restreint, ce n'est en aucun cas l'opposition qui provoquera la chute du régime stroessniste.
La véritable opposition se trouvait parmi les «abstentionnistes» regroupés dans l'Acuerdo
Nacional, mais le seul langage employé par le régime vis-à-vis de cette opposition était celui
de la répression. Par ailleurs, la domination du parti colorado était telle qu'il demeure au
pouvoir jusqu'à aujourd'hui.

Les élections qui ont suivi le coup de février 1989 ont été libres et relativement
propres, mais clairement non compétitives car les paltis de l'opposition étaient désavantagés
face au parti colorado. Ce dernier obtient une large majorité, mais cet exercice démocratique
a permis de restructurer le système des partis et d'établir un cadre politique pluraliste.
L'opposition cherche alors à assurer une libéralisation (surtout en termes de libertés
publiques, espace dont elle a besoin pour se développer) et le respect d'un agenda de la
transition. Malgré ce rôle, les premières années de l'opposition seront caractérisées pal' une
attitude réactive face au gouvernement, surtout en termes de propositions dans le contenu de
·. 142
1a po1Itlque paraguayenne.

Le PLRA (Partido Liberal Radical Auténtico) est l'autre parti traditionnel du


Paraguay. Fondé en même temps que le parti Colorado, le PLRA est la deuxième force
politique paraguayenne après 1989. Malgré leur rivalité centenaire, les deux partis se
rejoignent dans la façon de faire et concevoir la politique. En effet, tout comme plusieurs
autres partis latino-américains, ils approuvent une politique de «partidocracia », c'est-à-dire
une surcharge des acti vités politiques qui tend à rendre floue la distinction entre société
civile, société politique et Etat. '43 Au Paraguay, en quelque sorte, on naît colorado ou libéral,
on ne le devient pas. Par ailleurs, l'identité politique se définit plus sur le plan des images

142 CABALLERO CARRlZOSA, Esteban. "Los partidos pollticos de oposiciôn en la transiciôn en


Paraguay: el casa dei Partido Liberal Radical Auténtico" In Diego Abente Brun (coordinador),
Paraguayen transiciôn, Caracas - Venezuela: Ed. Nueva Sociedad, 1993. p. 180-181.
143 ARDITI, Benjamfn. «Adios a Stroessner... » p. 108.
64

(couleurs, musiques, caudillos, etc.)144 que sur le plan des idées ou des programmes destinés
aux citoyens.

Enfin, une opposition divisée a plus d'une fois laissé passer sa chance d'arriver au
pouvoir et d'offrir une alternance. 145 En effet, les tentatives d'alliances dans l'opposition sont
indispensables pour espérer battre le parti au pouvoir, mais les divergences au sein de
l'opposition ont toujours bénéficié un parti colorado accroché au gouvernement depuis plus
de 60 ans. Par ailleurs, le parlement a été incapable de faire face et encore moins de résoudre
les multiples problèmes sociaux. C'est un organe qui ne possède ni autonomie, ni la capacité
de générer des propositions allant dans le sens des besoins sociaux. En général, il se contente
de soutenir les propositions de l'Exécutif sans jouer un rôle critique vis-à-vis de ce dernier,
inutile de souligner le caractère apathique de l'opposition dans cet organe politique. 146

2.9.4 La société civile


Nous l'avons déjà dit, la SC n'a pas été l'élément principal menant à bas le régime de
Stroessner. Néanmoins, une effervescence sociale était déjà présente pendant les dernières
années de la dictature. Un peu prise de court et surprise par l'ampleur des événements, la SC
paraguayenne réalise peu à peu son importance dans la transition et le nouveau jeu
démocratique. En effet, malgré une classe politique envahissante ne laissant que peu de place
pour son développement, la SC occupera petit à petit un espace dans l'arène politique
paraguayenne.

Plusieurs mouvements sociaux seront présents dès les premières années de


démocratie, c'est le cas du mouvement paysan et syndical. Bien que ces derniers ont été
présents sous la dictature, ce n'est qu'après février 1989 qu'ils ont réussi à exprimer leurs
demandes sans être systématiquement réprimés. Ainsi, des manifestations, des occupations de
terres et des grèves ont eu lieu dès les premières années de démocratie. D'autres mouvements

144 Lors des rassemblements colorados c'est les mouchoirs rouges qui s'agitent dans l'air, alors que

c'est le bleu lors des meetings des Liberales. Par ailleurs, chaque parti possède sa polca, musique
populaire évoquant la grandeur de son parti.
145 Lors des élections de 1993 et de 2003, le pourcentage cumulé de l'opposition dépassait celui du
parti colorado vainqueur. En effet, le système électoral au Paraguay compte un seul tour.
146 BRlTEZ, Edwin. Loc. cit. p. 35.
65

ou organisations très présents et revendicatifs pendant l'ère stroessniste se feront plus


discrets. C'est d'une part le cas de l'Eglise, qui s'est peu à peu effacé de la scène politique et,
d'autre part, le mouvement étudiant. Ce dernier, particulièrement aguerri et combatif face au
régime deviendra plus que timide dans la période de transition.

Il est aussi important de noter les traits d'autoritarisme imprégnés dans les citoyens et
la SC paraguayenne. Bien que cette dernière réagisse aujourd'hui dans un cadre
démocratique, certains traits de cette « culture autoritaire» décrite plus haut restent présents.
Par ailleurs, un élément comme la corruption systématisée, héritage de l'ancien régime
encore fortement imprégnée dans les mœurs et le gouvernement, représente tout un défi à
relever par la Sc. Malgré les obstacles, la SC a continué sa progression en utilisant les
libertés publiques dont elle dispose (liberté de presse, d'association et de réunion), une des
plus grandes conquêtes de la transition. 147

Mais au delà des acteurs et de la progression de la SC paraguayenne, cette dernière a


agi collectivement lors de moments précis. Ces manifestations collectives en défense de la
démocratie ont regroupé un grand nombre de citoyens et d'acteurs de la Sc. Ainsi, en 1996 et
ensuite en 1999 la pression exercée par les manifestations dans les rues de la capitale et
devant le Congrès sera déterminante pour un non-retour vers un modèle autoritaire.
Néanmoins, il est important de souligner que ces moments de l'histoire paraguayenne ont été
sporadiques et qu'ils ne nous permettent pas, pour l'instant, de qualifier la SC paraguayenne
avec l'adjectif « forte ».

2.10 Conclusion

Ce survol de l'histoire paraguayenne jusqu'à la transition permet d'avoir une vision


plus claire du cas que nous traitons ici. En effet, le contexte socio-historique est composé
d'éléments qui rendent le sujet étudié intéressant. Par ailleurs, divers moments de l'histoire
paraguayenne restent gravés dans la mémoire collective jusqu'à présent. Nous pensons

147 BRlTEZ, Edwin. Loc. cil. p. 37.


66

notamment aux deux guerres internationales, évènements que les Paraguayens se rappellent
avec fierté et d'où un sentiment patriotique émerge avec force. Curieusement, ce sentiment
patriotique semble effacer le caractère répressif de la plupart des gouvernements de l'histoire
paraguayenne, sauf celui inscrit dans la mémoire récente. Nous avons donc brièvement
abordé le parcours du stroessnisme au pouvoir et les éléments ayant contribué à sa chute en
1989. Ainsi, nous avons pu déceler les principaux défis dont la transition devait faire face. En
effet, le triangle parti-Etat-armée consolidé sous Stroessner allait encore avoir une influence
pendant la démocratisation du pays. Dans ce sens, les traces de ce triangle allaient être à la
base d'une multitude de fléaux et barrières pour le processus de démocratisation.

Ce chapitre nous a aussi permis d'établir un lien entre le cadre théorique développé
dans le premier chapitre et le cas du Paraguay. Ainsi, nous avons relié les aspects théoriques
liés à la transition avec les évènements qui ont mené le régime stroessniste vers une chute et
l'instauration d'une démocratie depuis février 1989. Dans ce contexte, nous avons prêté une
attention particulière au rôle joué par les militaires, ces derniers étant les précurseurs du
changement. Par ailleurs, ce sera à nouveau le parti colorado, lié à la classe militaire, qui sera
à l'avant-scène politique du Paraguayen transition. Les liens tissés à partir des années 1940
entre ce parti et l'armée nous permettent de mieux comprendre l'arrière-plan du processus de
démocratisation entamé. Timides pendant les débuts de la transition, nous avons aussi
brièvement abordé l'opposition et la SC en tant qu'acteurs de la transition, car leur
importance a considérablement augmenté. Enfin, ces repères historiques permettront de situer
le contexte dans lequel s'est développée la SC paraguayenne. Nous abordons plus en détail
les caractéristiques de cette dernière dans la partie suivante.
CHAPITRE III Autoritarisme et société civile au Paraguay
68

3.1 Le cas du Paraguay et « l'héritage» stroessniste

Plusieurs travaux ont été élaborés pour décrire la barbarie du régime stroessniste et il
est nécessaire que d'autres travaux continuent à analyser cette longue dictature tout en
bâtissant une mémoire historique. Dès le début, nous avons pensé ce travail en privilégiant un
regard porté vers le futur, plutôt que vers les anciens fantômes qui ont hanté le Paraguay.
Néanmoins, nous devons nous pencher davantage sur le régime de Stroessner afin de mieux
comprendre les aléas d'une transition stigmatisée par un lourd « héritage ».

La répression stroessniste, un besoin pour consolider le régime, se définissait par son


intensité, sa cruauté et sa gratuité envers les organisations sociales. Le seul fait de penser
différemment était raison suffisante pour être réprimé. '48 La philosophie du dictateur pouvait
être résumée ainsi: «Premios a los amigos, palos a los enemigos, y a los indiferentes, la
ley» (récompenses aux amis, coups de bâtons aux ennemis et aux indifférents, la loi).149 Les
auteurs de l'ouvrage «El Precio de la Paz» identifient une série d'éléments constants de
l50
cette dictature :

L'alliance de pouvoir entre militaires et colorados


Le consensus dans l'acceptation de l'autorité du leader
L'appareil d'Etat comme propriété de ceux qui détiennent le pouvoir et comme source
d'ordre social
La corruption comme forme « régulière» de fonctionnement de l'appareil étatique
Le développement d'éléments idéologiques pour soutenir l'hégémonie de la dictature
(par le biais du système légal, de l'éducation, des médias, etc.)
L'état d'exception ou état de siège comme situation permanente
L'impossibilité de la dissension politique ou sociale
La répression violente comme un des éléments fondamentaux du système politique

148 BLANCH, José M. (sous la dir.) El Precio de la Paz. Asunci6n-Paraguay : CEPAG, 1991, p. 34-35.
149 BRITEZ, Edwin. «Balance de la Transici6n Democnitica en Paraguay» In CIRD-USAID
Transici6n en Paraguay: Cultura Pol{tica y Valores Democraticos, Asunci6n-Paraguay : Centro de
Informaci6n y Recursos para el Desarrollo, 1998, p. 21-22.
J50 BLANCH. Op. cit. p. 39-40.
69

Au delà de ces éléments qui ont marqué le Paraguay des années 1954 à 1989,
diverses périodes peuvent être identifiées dans ce laps de temps. Chacune de ces périodes
présente des caractéristiques particulières que nous aborderons brièvement.

1954 à 1959: Cette période passe de l'instabilité politique et sociale jusqu'à la mise
en place et la domination de l'appareil colorado-militaire stroessniste. Trois caractéristiques
ressortent de cette période. La première concerne l'intolérance absolue envers les secteurs
social, culturel, et politique, ainsi qu'une logique de guerre. Le but de cette dernière est celui
de « maintenir l'ordre », ce qui justifie l'élimination de toute possibilité de dissension. La
deuxième est le «légalisme », une obsession du régime de suivre un système normatif lui
permettant de légitimer ses actions. Néanmoins, le régime se permettra de transgresser ce
système normatif toutes les fois qu'il le croira nécessaire. Enfin, la troisième, et pas la
moindre, est la formation du triangle parti-Etat-armée. Ainsi, l'Etat devient la propriété de
ceux qui détiennent le pouvoir et l'affiliation au parti colorado devient obligatoire pour
occuper tout poste du gouvernement ou pour devenir militaire. 151

1959 à 1967 : Nous passons ici du militarisme colorado stroessniste qui exclue, à la
construction d'un système semi-compétitif et la légitimation du régime. Dans un premier
temps, la transformation du parti colorado en parti «stroessniste» signe, par la même
occasion, la destruction de la Sc. En effet, le régime procède à la « coloradisation » de toutes
les organisations de citoyens. Lorsque la résistance de ces dernières se fait sentir (dans le
mouvement étudiant par exemple) des «assauts d'assemblée» étaient organisés par le régime
dans le but d'installer des dirigeants loyaux au dictateur. Il faut noter que le mouvement
étudiant est un des rares à avoir osé manifester son désaccord avec le régime pendant cette
période, la plupart des autres mouvements citoyens ont été manipulés ou divisés par des
émissaires du régime. 152

Cette période est aussi celle d'un culte à la personnalité du Général Stroessner. Par
ailleurs, le parti colorado devient l'instrument du régime pour contrôler, neutraliser ou diviser

151 Ibid. p. 40, 45-46.


152 Ibid. p. 101-102.
70

la population, ses rassemblements et ses organisations. Le début des années 60 est caractérisé
par des tentatives révolutionnaires cherchant la destitution de Stroessner au pouvoir. Les deux
tentatives plus importantes, une première dirigée par des membres du parti communiste et
une seconde par des membres des partis febrerista et Liberal, ont été étouffées par l'armée en
peu de temps. Ainsi, à partir de 1962, un ordre et une certaine « paix» étaient établis par le
régime. 153

Le nationalisme prôné par Stroessner vogue avant tout sur un anti-communisme et le


rejet des idées venant de l'extérieur, les idées socialistes et démocratiques entre autres. La
corruption devient un élément fondamental du fonctionnement étatique, une composante à
part entière du système. La corruption s'ajoute ainsi au clientélisme exercé par le parti au
pouvoir avec les biens de l'Etat. '54

Les désirs de « légalité» et le souhait d'une certaine légitimité du régime face au


regard des Etats-Unis ont poussé le gouvernement stroessniste à modifier la Constitution et à
autoriser certains partis d'opposition. Evidemment, tout cela a été entrepris dans le seul souci
de perpétuer le régime actuel avec Stroessner aux commandes. Ainsi, la Constitution de 1967
voit le jour et donne une base légale à l'Etat autoritaire. Enfin, la présence de représentants de
certains partis de l'opposition lors de cette convention donnera une légitimité à la dictature
155
Stroessniste.

1967 à 1978: Pendant ces années, le Paraguay connaît un pluralisme restreint par
l'hégémonie stroessniste. La répression envers les organisations sociales continue et l'Etat
fait face à l'opposition de l'Eglise catholique. La forte présence des mouvements étudiants
marque la fin des années 60 avec de constantes mobilisations (surtout en 1969). Malgré
l'infiltration du coloradisme dans les rangs étudiants, plusieurs organisations demeurent
indépendantes et critiques face au gouvernement. Par ailleurs, un lien existait entre ces
mouvements et l'Eglise. A part les idées socialistes et anti-impérialistes, les étudiants avaient

153 Ibid. p. 102-103.


154 Ibid. p. 103-104.
155 Ibid. p. 105-109.
71

certains points en commun avec l'Eglise surtout en termes de respect des droits de l'Homme,
des libertés et d'amélioration de l'éducation. 1s6

Pour leur part, les mouvements paysans prennent de l'ampleur dans les années 60.
Soutenus par l'Eglise, ils forment des structures nommées Ligas Agrarias. La répression
envers ces dernières a été ponctuelle jusqu'en 1975, année à partir de laquelle le régime a
estimé que ces ligues devaient être détruites pour maintenir l'ordre et la « paix» établis par
Stroessner. Le soutien de l'Eglise aux mouvements paysans et étudiants collaboreront à la
dégradation de ses relations avec l'Etat.

Quelques mouvements armés cherchant la destitution de Stroessner ont vu le jour


dans les années 70. Ces derniers, émergeant suite aux succès de la révolution cubaine et
l'influence de certains mouvements en Uruguay et en Argentine, ont été brutalement réprimés
entre les années 74 et 76. Plusieurs dirigeants des mouvements étudiant et paysan faisaient
partie de ces groupes rebelles armés, ce qui servait encore de prétexte au régime pour
diaboliser et détruire leurs organisations sociales. 1s7 La fin des années 70 est aussi
caractérisée par une influence et une pression extérieures (surtout venant des Etats-Unis sous
l'administration Carter) pour le respect des Droits de l'Homme. Au niveau interne, l'Eglise
s'impliquait beaucoup et soutenait différentes initiatives pour le respect des Droits de
l'Homme. 's8

1978-1989 : A partir de 1978, le régime stroessniste commence à perdre des alliés et


des arguments qui soutiennent sa légitimité. D'abord, les partis de l'opposition se sont retirés
du gouvernement pour former l'Acuerdo Nacional (Accord National) qui regroupera les
partis d'opposition et revendiquera une politique civiliste et démocratique. La perte du
soutien des Etats-Unis et la démocratisation des pays voisins (anciens alliés régionaux) sont
des facteurs qui sont venus peser en défaveur du régime. Par ailleurs, les années 80 ont été
celles de la résurrection de la Sc. Un grand nombre d'organisations (paysans, travailleurs),

156 Ibid. p. 160-161.


157 Ibid. p. 162-165.
158 Ibid. p. 166.
72

mouvements (étudiants, femmes), ONG, groupes de quartier, prennent de l'ampleur et


159
manifestent leur désarroi face au régime.

Le régime tentera de taire les médias les plus critiques Uournal ABC Color et la radio
Nanduti) mais la soumission sociale n'était plus de mise au Paraguay. La crainte du régime
semblait se dissiper pendant que se multipliaient les actes de « désobéissance civile ». Au
climat d'ébullition sociale s'ajoutait la crise interne du parti colorado qui allait faire
contagion dans les rangs de l'armée pour enfin déboucher sur le coup d'état de février
160
1989.

3.2 Le poids d'une « culture autoritaire»

Ce matin de février 1989, le Paraguay s'éveille et peut goûter à nouveau à la liberté,


mais le poids des années de dictature décrites ci-dessus se fait sentir. En effet, 34 ans auront
largement suffi pour instaurer une sorte de « culture de la dictature» 161 que le pays devait
désamorcer pour instaurer un régime démocratique. Lorsque nous faisons référence à cette
« culture », nous pensons notamment à la corruption institutionnalisée dans l'Etat et dans le
secteur privé, au clientélisme régnant entre le parti colorado et le gouvernement, une
administration inefficiente et corrompue, une éducation manipulée formant des citoyens
dépourvus de tout sens critique, une société démobilisée et cooptée. Dans ce sens, José A.
Galeano soulignait que « desde los tiempos de Francia, nuestra sociedad es una sociedad
delatora que terne a la autoridad. »162 Les pratiques de la dictature avaient généré un modus
vivendi qui a été intégré non seulement dans des institutions mais également dans de larges
secteur de la population.

Dans le contexte d'une transition démocratique, cette culture politique avec des traits
d'autoritarisme ne changera pas à la même vitesse que les changements d'ordre institutionnel.

159 Ibid. p. 227-228.


160 Ibid. p. 229-230.
161 Ibid. p. 430.
162 Depuis les temps de Francia (1813-1840), notre société est une société délatrice qui a peur de
l'autorité (Notre traduction). GALEANO, José Antonio, entretien du 26 mai 2007, Asunci6n­
Paraguay.
73

En effet, malgré les changements effectués dans la Constitution, les lois et les dirigeants
paraguayens, une culture autoritaire demeurait fortement imprégnée dans le quotidien et
contribue, jusqu'à présent, au ralentissement de l'affermissement démocratique du Paraguay.
Mais Stroessner n'est pas le seul à l'origine de cette culture, cette dernière est aussi le fruit de
l'histoire du pays.163 Ce que le dernier dictateur a fait c'est l'utiliser et l'approfondir pour
asseoir son emprise sur la population. Nous regarderons plus en détails les éléments qui
composent cette culture autoritaire dans le but de mieux la comprendre et ainsi percevoir les
perspectives pour une construction démocratique au Paraguay.

Tout d'abord nous pouvons évoquer une «culture politique de la soumission »164.
Cette dernière s'est installée grâce aux constantes oppositions dressées par les gouvernements
successifs face à toute forme de manifestation autonome et les multiples initiatives pour
rendre la population docile et résignée. Cette soumission est aussi le résultat d'une absence de
forces pour confronter les despotes ayant les rênes du pays. Cette soumission ne se limite pas
aux sphères gouvernementales et politiques du pays, bien au contraire elle est présente à
plusieurs niveaux de la société. Ainsi, elle se révèle par exemple dans les rapports entre
employé-employeur ou d'autres cas où un rapport hiérarchique est établi. 165

Plusieurs autres éléments s'assemblent pour composer le «tissu autoritaire» 166


enveloppant la vie sociale paraguayenne. Nous trouvons d'abord le caudillisme qui réduit
l'organisation des partis et institutions politiques dans un rapport de loyautés primaires, c'est­
à-dire moutonnières et dépourvues de toute critique. En plus, elle obtient un appui et s'assure
une loyauté sociale grâce au modèle de relations patron-clientèle. Le caudillisme est
fortement lié à un autre élément, le patriarcat, soit l'idée faisant un lien direct entre le
leadership et le sexe masculin. Cet élément est consenti et reproduit par les deux sexes et
marque une frontière entre deux domaines, le public dominé par les hommes, et le privé où ce
sont les femmes qui dirigent. Le nationalisme militaire est un troisième élément qui s'ajoute

163 ARDITI, Benjamin. Adios a Stroessner: La reconstrucci6n de la polftica en el Paraguay. Asunci6n


- Paraguay: CDE y RP Ediciones, 1992, p. 198.
164 Ibid. p. 199.
165 Idem.

166 Ibid. p. 200-201.


74

et renforce également celle du caudillisme. Nous faisons référence ici au culte rendu d'abord,
aux luttes armées comme bases légitimes du pouvoir et ensuite, aux dirigeants militaires
charismatiques érigés au pouvoir par le biais de ces luttes. 167

Trois autres éléments viennent renforcer ce tissu autoritaire, premièrement le


« despotisme patronal» où les secteurs patronaux s'auto proclament supérieurs et se

positionnent au sommet grâce au dénigrement des travailleurs. Ces derniers emploient donc
une vision communautaire dans le but de survivre face à un rapport de forces qui leur est
clairement défavorable. Deuxièmement, l'idolâtrie ou le culte voué à l'Etat est un autre
élément important dans la culture politique paraguayenne. En effet, les années d'histoire
paraguayenne ont placé l'Etat à l'avant-scène de tout changement politique, économique ou
social possible. C'est inéluctablement à travers lui et les partis politiques que toutes les
initiatives et les éventuels changements passent. 168 C'est en faisant référence à cette idolâtrie
de l'Etat que Luis A. Boh nous parlait de la société paraguayenne comme une « sociedad­
Estado, es decir que el paraguayo es parte de un Estado {... ) Entonces, el objetivo polîtico es
la captura de un Estado en el cual se estructura la sociedad, [. ..} el que captura al Estado,
captura a la sociedad. »169 Enfin, un dernier élément est celui de l'intolérance politique ou
religieuse destinée à figer une morale et une étique unique et obligatoire à tous les niveaux de
la société. 17O En d'autres mots, la morale est réduite à ce qu'une institution à fixé et toute
dérive en dehors de ces préceptes est considérée mauvaise par les autorités et la société.

En dehors de ce tissu autoritaire qui enveloppe la culture politique paraguayenne,


nous devons aussi aborder certaines « lois» de la culture populaire qui façonnent les rapports
sociaux. Tout d'abord, la loi du « mbaretê » qui en guarani signifie force, vigueur, prépotence
ou encore violence. Cette loi représente la force arbitraire et la prépotence de certaines
personnes leur permettant de passer outre les règles imposées à tous les citoyens, cela grâce

167 Ibid. p. 200.


168 Inutile de dire que cela a constitué et constitue encore un frein au développement de la société
civile, nous y reviendrons plus bas.
169 Société-Etat, c'est-à-dire que le paraguayen fait partie intégrante de l'Etat (... ] Alors, l'objectif
politique devient la capture d'un Etat dans lequel la société est structurée, (... ] celui qui capture l'Etat
réussit à capturer la société. (Notre traduction) BOH, Luis Alberto, intellectuel paraguayen. Entretien
du 28 mai 2007, Asunci6n-Paraguay.
170 ARDITI, Benjamîn. Adios a Stroessner: La reconstruccion de la polftica en el Paraguay. p. 201.
75

au soutien venant d'un ami ou parent haut-placé. Le «fiembotavy» est une autre loi, cette
expression peut être traduite comme «faire le sot» ou «faire semblant de ne pas
comprendre ». Répandue à tous les niveaux de la société, elle est utilisée, d'une part, comme
moyen de survie par des citoyens qui sont témoins d'évènements irréguliers et qui gardent le
silence dans la crainte d'être réprimés par les puissants ayant enfreint les règles. D'autre part,
elle est utilisée par ceux qui détiennent le pouvoir comme stratégie de domination sur ses
subordonnés. Ainsi, ils feront appel au fiembotavy dans le but de retarder des demandes ou
d'éviter de devoir adopter des positions qui mèneraient vers une confrontation. Enfin, la loi
du «opa rel» qui fait référence au fait que quelque chose finit par elle même. Cette loi
intervient lorsque des projets ou des activités s'arrêtent à cause du manque d'intérêt porté
envers eux. L' opa rel fait aussi référence au fait que certains débats ou sujets importants
soient remplacés et oubliés sans avoir donné une suite favorable ou encore avoir trouvé des
solutions à certains problèmes. 171

Tous ces aspects abordés s'assemblent pour former une culture politique particulière
au Paraguay, fortement touchée par des traits d'autoritarisme. Il est donc indispensable de
tenir compte de ces éléments et de les confronter pour espérer une transition démocratique
viable. Par ailleurs, ces éléments culturels ne se limitent pas aux sphères politiques et
gouvernementales. Au contraire, ils touchent toutes les strates sociales et se manifestent aussi
dans les OSe. Nous reviendrons plus bas sur le rôle de cette dernière dans la construction
d'une culture démocratique, remplaçant les traits autoritaires de la culture que nous avons
présenté ici.

3.3 L'émergence de la société civile paraguayenne

Alors que la société paraguayenne semblait démembrée et contrôlée sous Stroessner,


certains acteurs et mouvements sociaux ont progressivement occupé un espace qui était
encore interdit. En effet, dans les années 80, pendant que le régime montrait des signes de
faiblesse, la société paraguayenne se remettait lentement sur pieds. Nous parlons ici d'une
société ayant survécu face à un Etat omniprésent et omnipotent dans la politique

171 Ibid. p. 202-204.


76

paraguayenne. En effet, il s'agit d'une «société malgré l'Etat» (sociedad a pesar dei
Estado), car la société était confrontée et conditionnée par l'Etat. Ce dernier était un acteur
fort par qui maintes choses passaient, mais c'était une conséquence de l'histoire plus qu'un
mérite, car, paradoxalement, la gestion de cet Etat montrait de grandes lacunes et faiblesses.
Par ailleurs, il s'agissait d'un Etat arbitraire qui exclut et dont «l'ordre supérieur» pouvait
avoir le poids de n'importe quelle loi. 172

Sous Stroessner, la société était constamment confrontée à l'Etat. Ce dernier


démobilisait ou désarticulait systématiquement les OSe. Dans ce sens, les «forces» de l'Etat
étaient d'une part sa capacité d'écraser ou de neutraliser la SC et, d'autre part, son aptitude à
corrompre la société politique tout en faisant de ces organisations, dans la mesure du
possible, des satellites soumis à l'autorité du régime. Dans les années 80, un réveil des
organisations sociales s'effectuait avec une croissance des demandes sociales et la
recomposition de nombreuses organisations démantelées par le régime. Les mouvements
(notamment les étudiants et les paysans) et leurs revendications se faisaient de plus en plus
visibles, ce qui augmentait les tensions sociales. Cet éveil était aussi possible grâce à
l'affaiblissement du régime qui montrait de sérieuses divisions internes. Bien que certaines
libertés et espaces d'expression étaient récupérés par la société, ils ont été relativement peu
exploités car l'avenir demeurait incertain. 173

Trois mouvements sortent du lot pendant la période de lutte et d'éveil social face au
régime stroessniste : c'est le cas du mouvement ouvrier (syndical), du mouvement paysan
ainsi que du mouvement étudiant. Le mouvement ouvrier a vite éprouvé le caractère répressif
de la dictature, car il a été le premier des mouvements à lutter frontalement contre le régime.
Sous Stroessner, entre les années 60 et 80, le syndicalisme tente d'émerger mais il est
rapidement coopté et neutralisé par le régime. Ainsi, il faut attendre jusqu'en 1985 pour voir
apparaître un syndicat indépendant (Movimiento Intersindical de TrabaJadores det Paraguay,
MIT-P). Ce dernier est le fruit de l'action coordonnée de plusieurs syndicats et secteurs

172 ARDITI, Benjamin et RODRIGUEZ, José Carlos. La Sociedad a Pesar del Estado : Movimientos
Sociales y Recuperaci6n Democrâtica en el Paraguay. Asunci6n-Paraguay : Ed. El Lector, 1987. p.
21-23.
173 Ibid. p. 23-25.
77

ouvriers: travailleurs de la construction; ouvriers de la métallurgie; journalistes; travailleurs


bancaires; acteurs; travailleurs graphiques; employés de commerce. Ils seront rejoints par
d'autres secteurs, tels que les enseignants, les travailleurs sociaux et les employés des
174
transports publiques. Le mouvement ouvrier était alors essentiellement représenté dans la
capitale et ses agglomérations, à proximité du pouvoir décisionnel. Le MIT-P se manifeste
dès l'année de sa création en sortant dans les rues lors du 1er mai 1985, la fête du travail. A
cette occasion, la répression est sans pitié. Mais une année plus tard, à la même date le MIT-P
organise à nouveau une manifestation que le régime tolérera. Pour les ouvriers, cette
possibilité d'une manifestation sans être réprimés constituait toute une victoire, ainsi que la
preuve d'une reconnaissance du mouvement de la part du régime. Malgré ses contributions
(sens de dignité pour les pauvres; égalité socio-économique comme idée de base pour une
démocratie stable; principe 1 homme = 1 vote; journée de 8 heures et repos du dimanche) et
ses efforts, les résultats du mouvement ouvrier restent timides. Ce dernier n'a pas réussi à
percer les structures autoritaires pour acheminer la société vers un ordre politique davantage
, . 175
democratlque.

Les paysans, malgré le fait d'être un des secteurs majoritaires du pays et d'être une
des matrices de l'identité paraguayenne, ont toujours été marginalisés et opprimés. Le
ème
problème de la répartition des terres existe depuis la fin du XIX siècle. Ainsi, les
latifundios apparaissent, résultat des ventes des terres paraguayennes en échange de capitaux
internationaux, après la défaite de la guerre contre la Triple Alianza. Par ailleurs, la réforme
agraire a été un sujet de la politique paraguayenne depuis 1936 et sous Stroessner le problème
est demeuré inchangé, sans une véritable solution. '76 Bien au contraire, les paysans
subissaient un contrôle et un isolement sans précédents. Ce contrôle, effectué par la police
locale, des émissaires ou des représentants du parti colorado siégeant dans une de leurs sub­
seccionales, allait directement à l'encontre de leurs droits civiques. En effet, leur circulation
ainsi que les échanges de leurs marchandises étaient contrôlés. Par ailleurs, ils subissaient des

174 Ibid. p. 45-48.


175 Ibid. p. 33-51.
176 Ibid. p. 61. Selon la Secretarfa Técnica de Planificacion, '[ ... J le 4% des exploitations contrôle [en
1985J 89% des terres.' Arditi fait référence au document suivant: Secretarfa Técnica de Planificaci6n,
Diagnostico Global Social: Documento Preliminar para el Plan Nacional de Desarrollo Economico y
Social 1985-1989.
78

entraves à la vie privée. Inceltitude, isolement, désinformation et nùsère, quatre mots qui
caractérisent la situation paysanne pendant le régime stroessniste. Malgré une nùsère criante,
la solidarité entre les paysans est restée de mise pendant toute cette période. En plus de cette
solidarité, les réponses à la répression ont aussi été présentes par le biais de résistances, de
désobéissances ou encore de regroupements. Les efforts d'organisation ont aussi été présents
malgré un climat hostile. Ainsi, un grand nombre de conùtés, commissions et associations
régionales d'agriculteurs voyaient le jour. Dans les années 80, deux organisations paysannes
ont été créées dans le but de fédérer la multitude de petites organisations. La CONAPA
(Coordinaci6n Nacional de Productores Agricolas) et le MCP (Movimiento Campesino
Paraguayo) seront ainsi les protagonistes d'une mobilisation paysanne à l'échelle nationale.
Elles tentaient ainsi de reprendre une partie du travail effectué par les Ligas Agrarias
Cristianas 177 impulsées par l'Eglise, mais sans un caractère religieux. À travers leurs
activités, une prise de conscience et une croyance en la légitimité de leurs revendications se
sont installées. Enfin, parmi ces organisations qui ont vu le jour dans les années 80, la
difficulté principale aura été le manque de cohésion entre chaque élément de l'ensemble du
178
mouvement paysan.

Tout comme les autres mouvements, le mouvement étudiant a subi une manipulation
et une démobilisation de la patt du régime. La « coloradizaci6n » de la population étudiante
allait aussi affecter les mouvements facultaires. La répression et les actions du régime auront
pratiquement immobilisé ce mouvement pendant deux décennies (1960-1970).179 Dans les
années 1980, plusieurs mouvements étudiants vont à nouveau émerger pour promouvoir une
180
réflexion à propos du rôle de l'étudiant dans la société. Par ailleurs, cette génération

177 Nous abordons plus en détail cette organisation dans le sous-chapitre suivant.
178 Ibid. p. 55-64. Il Yaurait deux raisons principales expliquant ce manque de cohésion. Premièrement,
le fait que ces organisations ont tenté de fonctionner sous la forme d'une confédération de petites
organisations diverses qui ne revendiquaient pas un projet collectif. Ceci rendait les organisations
lentes et peu efficaces. Deuxièmement, il était difficile de trouver un leadership au niveau national.
Dans ce même sens, la grandeur du territoire à couvrir était un autre obstacle.
179 Une des armes employées par le régime pour contrôler le mouvement étudiant était celle de
l'inscription d'employés du gouvernement en tant qu'étudiants dans le but d'avoir une majorité de
votes lors des assemblées. Lorsque cela n'était pas faisable, la police semait la terreur dans les
assemblées et expulsait tous les étudiants, sauf les colorados, pour que ces derniers puissent choisir
majoritairement des dirigeants fidèles au régime. BLANCH, op. cil. p. 436.
180 Dans le sens d'une société plus juste.
79

étudiante réfléchissait également aux problèmes et affaires de la société avec une vision
libératrice du fardeau dictatorial. Les noms de certains journaux étudiants de l'époque ne
cachaient pas leurs aspirations: Despertar,. Alternativa,. Tiempo de Cambio,. Marcha,.
Lucha. Tout comme les paysans, le mouvement étudiant a eu un poids ou une incidence
minime dans la lutte de la SC face au régime. Leur faible contribution est attribuable à leur
petit poids démographique, économique et politique. En effet, leurs actions, même si elles
défiaient l'autoritarisme au pouvoir, n'ont pas vraiment touché l'Etat. Par contre, à l'intérieur
du mouvement, la victoire face à la dictature a été des plus claires. En effet, si le mouvement
étudiant n'a pas réussi à mener la société paraguayenne vers la liberté, il a tout de même
réussi à créer un environnement de libre expression, un avant-goût de la démocratie à
l'intérieur des facultés universitaires. 181

3.4 L'Eglise ranime la société civile et affronte le régime

Nous l'avons mentionné plus haut, l'Eglise Catholique paraguayenne a exercé une
grande pression envers le régime dictatorial. En effet, elle a non seulement osé confronter le
régime en dénonçant ses excès, mais elle a également grandement collaboré à l'éveil de la SC
paraguayenne. Néanmoins, il faut préciser que cette Eglise n'est pas homogène, elle constitue
en quelque sorte une SC dans la SC du pays et elle est très large dans ses propos et visions de
182
la société. Tout en étant très influente dans le contexte sociopolitique, l'Eglise a toujours
gardé une distance face aux courants politiques. 183

Dans les années 1950, lors de l'arrivée de Stroessner au pouvoIr, l'Eglise était
soumise au gouvernement et elle transmettait cette image à la population. A partir des années
60, elle adopte une position critique tout en soutenant les paysans. 184 Ces derniers

181 ARDITI et RODRIGUEZ. La Sociedad a Pesar del Estado, p. 74-84.


182 En effet, l'Eglise Catholique Paraguayenne englobe divers groupes allant des conservateurs et
élitistes comme l'Opus Dei, jusqu'à des groupes en faveur de la théologie de la libération et des
changements sociaux radicaux.
183 CARTER, Miguel. « La Iglesia cat61ica paraguaya : antes y después dei golpe » In Diego Abente
Brun (coordinador), Paraguayen transici6n, Caracas - Venezuela: Ed. Nueva Sociedad, 1993. p. 106­
107.
184 Ce changement d'attitude de l'Eglise paraguayenne était en accord avec les changements éffectués
par le Vatican dans les années 60 pour ouvrir l'Eglise au monde moderne. D'autres mesures comme les
80

bénéficieront de l'aide de l'Eglise pour s'organiser et cette collaboration sera à la base des
Ligas Agrarias Cristianas, un des plus importants mouvements de l'histoire sociale du pays.
Cette impulsion du mouvement paysan donnée par l'Eglise allait progressivement laisser la
place à des organisations paysannes détachées de l'institution religieuse et proches d'autres
organisations sociales. En défendant les Droits de l'Homme et en dénonçant les injustices du
régime, l'Eglise, représentée par un groupe progressiste de sa hiérarchie ecclésiastique, se
dirigeait vers un affrontement inévitable. Les années 70 seront ainsi marquées par de fortes
répressions envers les organisations sociales soutenues par l'Eglise, alors que cette dernière
optait pour des activités moins polémiques et une attitude moins radicale face à la
dictature. 185

L'année 1986 est probablement celle de la résurrection de la SC par l'Eglise. La


faiblesse de l'opposition a fait en sorte que l'Eglise soit l'institution la plus forte de
l'ensemble des organisations de la société. L'Eglise continuait ainsi son travail de
renforcement de la SC, tout en remettant en question la légitimité du régime stroessniste. En
effet, les moyens de communication appartenant à l'Eglise (radio, journaux) servaient de
moyen d'expression d'idées face à un régime qui contrôlait les médias censés être
indépendants. Ainsi, l'Eglise devenait un moyen de développement pour la dissension et un
espace protégé pour la critique et les protestations sociales. Le régime de Stroessner perdait
en élan et en popularité, l'Eglise et ses représentants étaient devenus l'institution et les
dirigeants les plus respectés par la population. 186 L'Eglise allait donc se servir de cette cote de
popularité pour appeler à un « Dialogue National» ouvert à tous les secteurs sociaux et
politiques du pays. Les conclusions de cette rencontre ne pouvaient être plus claires,
« Un régimen auténticamente democrâtico (.. .) serâ imposible miéntras
continûe el general Alfredo Stroessner en el poder. Su alejamiento de la
Presidencia es condiciôn bâsica para la transiciôn democrâtica : Stroessner,

idéaux progressistes introduits lors du Conseil Episcopal Latinoaméricain de Medellîn tenu en 1968,
ont eux aussi influencé la position de l'Eglise paraguayenne.
185 Ibid. p. 107-109.

186 Encore en 1996, l'Eglise catholique paraguayenne était l'institution inspirant le plus de confiance à
la population. SELIGSON, Mitchell. A. « Cullura polîtica en Paraguay: Lineamientos de ESludios de
Valores Democraticos para el ano 1996» In CIRD, Transici6n en Paraguay: Cultura polftica y
va/ores democrâticos, Asunci6n Paraguay: Ed. CIRD-USAlD, 1998. p. 45-120.
81

el sistema establecido por él, y la democracia se excluyen en el


Paraguay. »L87

L'Eglise, poussée par ses dirigeants progressistes, poursuivait son action et ses
mobilisations en organisant des marches d'envergure contre le régime en place, mais ce
dernier allait la réprimer fortement en retour. Ainsi, de nombreux dirigeants de l'Eglise ont
été expulsés du pays, mais cette répression contribuait à la mauvaise image et au manque de
légitimité du régime. 188

La chute de Stroessner et l'avènement d'un climat propice à un virage démocratique


étaient pour l'Eglise un signe qu'elle devait se distancer des affaires politiques et se
concentrer dans son domaine d'action. En effet, à la fin de l'année 1989 on a pu constater que
l'Eglise, influencée par un secteur de sa hiérarchie, s'était retirée de cette scène
sociopolitique. Néanmoins, elle a gardé une influence, parfois indirecte, parfois directe,
auprès de différents secteurs dans le but d'une démocratisation de la société. C'est
certainement auprès des paysans que l'institution religieuse est restée la plus active en
soutenant leurs projets de réforme agraire. Dans ce sens, en juillet 1989 une campagne était
organisée pour soutenir les efforts d'organisation et de revendications des paysans. Cette
campagne était un moyen d'améliorer la communication et la coordination entre les
différentes organisations paysannes. Par ailleurs, des ressources étaient mises à disposition
pour une meilleure articulation de leurs demandes. C'est lors d'une marche organisée en
novembre 1990 que nous pouvons apprécier la proximité entre les paysans et l'Eglise.
Organisée par une organisation paysanne régionale et soutenue par des groupes pastoraux de
l'Eglise, cette marche de 226 kilomètres jusqu'à Asunci6n a été représentée comme une « Via
Crucis pour la terre» des paysans. Cette mobilisation (plus de 5000 personnes), couverte par
divers médias et accueillant la sympathie de la population, mettait la pression sur le
gouvernement quant au besoin d'une réforme agraire. Ainsi, en appuyant certaines

187 Un régime véritablement démocratique (... ) sera impossible tant que le général Alfredo Stroessner
continue au pouvoir. Son éloignement de la présidence est une condition essentielle pour la transition
démocratique. Stroessner, le système qu'il a établi et la démocratie s'excluent mutuellement au
Paraguay. (Notre traduction). CIPAE-Cornité de Iglesias para Ayudas de Emergencia, Dialogo
Nacional : documento final, Asunci6n, 1987. Cité dans CARTER, Miguel. « La Iglesia ca61ica
paraguaya : antes y después dei golpe » Loc. cit. p. 113.
188 CARTER, Miguel. «La Iglesia ca6lica paraguaya : antes y después dei golpe» Loc. cil. p. 113-116.
82

organisations sociales, l'Eglise a collaboré à la création d'une culture participative et


démocratique. Néanmoins, les secteurs conservateurs de l'institution religieuse ont continué à
prendre de l'importance et les actions à caractère progressiste ont diminué, tout comme le
nombre de dirigeants en faveur d'un activisme social de l'Eglise. 189

3.5 L'ouverture d'un espace politique dès 1989

Nous avons déjà fait référence à la nuit du 2 au 3 février 1989. Néanmoins nous
pensons qu'il ne faut tout de même pas mythifier cette date. Bien qu'elle représente la chute
du régime stroessniste et l'avènement d'un climat politique démocratique au Paraguay, elle
n'est que le début d'un long processus de transition où un retour en arrière demeurait toujours
possible. Par ailleurs, elle n'est en aucun cas le fruit de l'action de la SC paraguayenne. Ainsi,
l'ouverture politique était lancée par la classe militaire et le général Rodriguez, dont
l'authenticité du discours démocratique devait encore être vérifiée. En fixant la date des
élections à 90 jours du coup qui renversait Stroessner, Rodriguez s'assurait une victoire du
parti colorado. Ce dernier, dont la capacité d'atteindre l'ensemble de la population était
indéniable, était largement favori face à une opposition désorganisée après 3S ans de
dictature. Ainsi, le parti colorado demeurait au pouvoir avec le contrôle des processus de
réforme institutionnelle et autres initiatives prises pendant les premières années de la
transition.

Dans un tel contexte, la SC émergeait d'une période où elle avait été démobilisée et
cooptée par l'ancien régime. Malgré une certaine résurgence à la fin des années 80, il reste
que cette SC était loin d'être forte face à l'Etat. Le processus de libéralisation entamé par le
gouvernement Rodriguez (1989-1993) allait laisser place à un grand nombre de possibilités,
surtout en ce qui concerne la liberté d'expression, de réunion et d'association. La SC
s'organisait et redémarrait des activités anciennement illégales ou persécutées. Différents
secteurs manifestaient leurs intérêts. Ainsi, les syndicats ont été reconnus officiellement par
les autorités et le droit à la grève a été respecté à nouveau. Les organisations paysannes,

189 Ibid. p. 123-127.


83

durement réprimées sous l'ancien régime, pouvaient enfin fonctionner librement et


revendiquer leur droit à la terre. 190

L'ouverture politique allait, malgré tout, grandement bénéficier à l'opposition et


plusieurs partis sont réapparus après avoir été prohibés pendant la dictature. Ainsi, 8 partis
ont participé aux élections présidentielles de mai 1989 et même si la domination du parti
colorado était évidente, ils promettaient un futur pour une éventuelle alternance politique. La
deuxième force politique du pays était l'autre parti traditionnel, le PLRA ou parti liberal.
Ensemble, colorados et Liberales cumulaient 93% des votes (73% et 20% respectivement), ce
qui laissait peu d'espace pour les autres partis et laissait présager une forme de bipartisme
politique. 191 Toutefois, lors des élections municipales de 1991, le mouvement indépendant
allait montrer qu'il pouvait également devenir une force politique à part entière. Mais les
circonstances de ces élections étaient bien différentes. Après deux ans de libertés publiques et
des transformations dans la culture civique et le système électoral, les partis avaient pu se
préparer équitablement.

TI faut souligner ici le travail effectué par de nombreuses ONG dans la formation
d'une citoyenneté et d'un sens du devoir civique auprès de la population. En effet, nombre
d'entre elles ont été particulièrement actives dans les périodes précédant les élections pour
renforcer le processus de démocratisation. De ce fait, de nombreux programmes ont vu le
jour: c'est le cas des programmes de promotion et de respect des libertés, d'éducation
civique et de participation citoyenne, ou encore ceux de préparation et de contrôle des
processus électoraux. 192 Malgré ces progrès et la victoire du mouvement indépendant dans la
capitale, tout comme celle du parti liberal dans bon nombre de mairies (33% des votes au
niveau national, contre 43% pour le parti colorado), certaines situations restaient
préoccupantes. En effet, les militaires étaient encore très présents dans la politique du pays (la
présidence et plusieurs ministères étaient occupés par des militaires et les liens avec le parti

190 ARDITI, Benjamin. Adios a Stroessner: La reconstrucci6n de la polftica en el Paraguay. p. 101­


102.
191 Ibid. p. 105-106.
192 POJOAJU. Identidad y Acci6n de las ONGs en el Paraguay. Una contribuci6n al debate.
Asunci6n-Paraguay: Asociaci6n de Organizaciones No Gubemamentales dei Paraguay POJOAJU,
2006. p. 60-62.
84

colorado étaient encore forts) et voyaient d'un mauvaIS œil la perte de terrain du parti
colorado lors des municipales de 1991. Leur rôle dans la transition était encore important et
le risque d'un éventuel retour en arrière demeurait bel et bien présent. 193

3.6 Développement de la société civile et les débats qui la traversent

Il est évidemment difficile de parler d'un développement qui concernerait la SC


paraguayenne dans son ensemble. Ici, nous nous référons plutôt aux multiples chemins
parcourus par les différentes OSC qui ont occupé l'espace qui leur était ouvert. Ainsi, dans
cet univers pluridisciplinaire, certaines organisations ou mouvements ont été plus timides,
alors que d'autres se sont fait entendre davantage. Certains sont restés jaloux de leur
autonomie alors que d'autres ont opté pour des alliances dans le but d'unir des forces. Il
faudrait donc parler de trajectoires multiples inhérentes à chaque type d'OSC, mais
malheureusement les informations font défaut. '94 En outre il n'existe pas de données
actualisées sur le nombre d'OSC au Paraguay, bien que la tendance observée ait été celle
d'une progression du nombre de ces organisations, et ce malgré des hauts et des bas. J95 En
effet, après le coup de février 1989 et avec l'enthousiasme de faire avancer la démocratie,
paysans, ouvriers, jeunes et autres citoyens ont commencé à se regrouper. Ainsi, aussi bien
les nouvelles organisations que les anciennes ont pu investir un espace de libertés
ressuscitées. Parmi les plus visibles, nous pouvons citer les organisations ouvrières, le
mouvement paysan, les organisations de quartier (organizaciones vecinales) et le mouvement
des femmes. 196 D'autres mouvements particulièrement actifs sous le régime de Stroessner se
sont fait plus discrets depuis la transition. Nous pensons notamment au mouvement étudiant,

193 ABENTE BRUN, Diego. « Las etapas de la transici6n y el camino por recorrer » In Diego Abente
Brun (coordinador), Paraguayen transici6n, Caracas - Venezuela: Ed. Nueva Sociedad, 1993. p.
155-158.
194 OCAMPOS, Genoveva et RODRIGUEZ, José Carlos. Hacia elfortalecimiento de la sociedad civil
en Paraguay: un desafio pendiente. Asunci6n-Paraguay : BASE-CDE, 1999. p. 33-34.
195 Selon le CIRD (Centro de Informaci6n y Recursos para el Desarrollo) il existe en 2007 environ 350
ONG actives au Paraguay, mais le nombre exacte d'OSC reste inconnu. [Link]
196 SOTO, Clyde. et al. « Sociedad civil y construcci6n democratica en Paraguay: Experiencias de
participaci6n e incidencia de los movimientos sociales» In Maria do Carmo A. Albuquerque (Sous la
dir.) La Construcci6n Democratica Desde Abajo en el Cono Sur. Sao Paulo-Brésil: Instituto Polis,
2004.p.184-185.
85

lequel a pratiquement disparu de la scène sociopolitique du pays, après avoir été un des plus
importants mouvements de résistance face au régime déchu.

Nous ne percevons pas la SC paraguayenne comme un tout homogène se développant


autour d'un débat précis. Bien au contraire, il s'agit d'une multitude d'éléments formant un
ensemble composite. Ainsi, chaque élément de cette SC se développe individuellement
autour d'un objectif ou d'une idée particulière. Néanmoins, nous pensons qu'il doit y avoir un
fil conducteur dirigeant la progression de cette SC dans son ensemble. Nous pensons ici à un
débat, un échange dans lequel les différentes parties de cette SC ne sont pas entièrement
d'accord sur le « comment y arriver », mais où elles se rejoignent dans la « volonté
d'arriver» à un objectif. Nous touchons peut être ici une des plus grandes faiblesses de la SC
paraguayenne, car même s'il existe une volonté de construction de la démocratie, les
observations réalisées sur le terrain révèlent un manque de réflexion profonde à propos des
moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.

Les Universités privées fleurissent au Paraguay, pourtant ni ces dernières, ni les


Universités de l'Etat n'assument leur rôle pour ouvrir un espace propice à la création de
débats qui pourraient éclairer la Sc. Par ailleurs, leurs programmes n'assurent pas la
formation d'individus pourvus d'un sens critique qui alimenterait de tels débats. Selon un
intellectuel paraguayen, « Si fodas las Universidades ven{an a cerrar el dIa de maiiana no
pasar{a nada ».197 Dans ce sens, le rôle des ONG a été important dans l'élaboration de

documents de réflexion et dans la création de débats qui concernent la SC, à l' heure où les
universités paraguayennes n'offrent pas un cadre pour la critique et l'avènement de ce genre

197 Si toutes les Universités paraguayennes venaient à fermer demain, cela ne produirait aucun
changement (Notre traduction). BOH, Luis Alberto, intellectuel paraguayen. Entretien du 28 mai 2007,
Asuncion-Paraguay. Cette assertion était faite sans ironie. Il faut tout de même préciser que deux
facultés ont réussi à hausser leur niveau d'enseignement, il s'agit de la faculté de médecine et celle des
sciences physiques et mathématiques. En effet, elles sont probablement les deux seules institutions
universitaires d'où sortent de vrais professionnels. Voir, RODRlGUEZ, José Carlos. « Gobernar la
Utopfa : de la alucinacion a la imaginaci6n democrâtica » In BAREIRO, Line, ESCOBAR, Ticio, et
Satil SOSNOWSKI (comp.) Hacia una Cultura para la Democracia en el Paraguay. Asuncion­
Paraguay: CDE, 1994, p. 225-240.
86

de discussions. Par ailleurs, certaines ONG ont été déterminantes dans la création d'une
conscience citoyenne face aux votations. 198

Mais nous ne pouvons pas laisser de côté certaines manifestations de la SC et de la


citoyenneté en général ayant marqué l'avenir du pays. En effet, la pression exercée par les
manifestations d'avril 1996, mars 1999 et mai 2000 ont été déterminantes pour que la
démocratie soit respectée. 199 Sans la présence et la détermination de cette masse citoyenne
dans les rues de la capitale face à la menace militaire, un retour vers une forme
d'autoritarisme aurait été fort probable. Lors de ces moments précis, la SC et la citoyenneté
en général semblaient être d'accord sur une chose au moins: le processus démocratique
devait continuer. Enfin, sans vouloir dévaloriser ces actes de courage, les manifestations en
faveur de la démocratie sont demeurées ponctuelles et elles n'ont pas engagé un processus de
réflexion, ou une implication régulière dans le chemin à parcourir pour renforcer cette
démocratie.

3.7 Acteurs de la société civile paraguayenne

3.7.1 Les mouvements paysans


Toute l'histoire du mouvement paysan est étroitement liée au problème de la terre au
Paraguay. Nous pouvons remonter jusqu'au XIX ème siècle et à la Grande Guerre, car suite à la
défaite dans ce conflit, les gouvernements paraguayens ont vendu un grand nombre de terres
à des particuliers. Ainsi, beaucoup de petits producteurs, dépouillés de leur terre, sont restés
sans ressources pour leur travail et se sont rassemblés. Ces rassemblements constituaient plus
un mouvement de protestation qu'une organisation sociale en soi, mais ils sont à la base du
conflit opposant paysans, propriétaires terriens et Etat. La formation des premières véritables
organisations d'agriculteurs sera le fruit d'intervenants externes. Entre 1910 et 1930, ce sont
les organisations ouvrières de courant anarchiste qui prennent l'initiative et organisent les
agriculteurs. Ces derniers formeront ainsi les premiers regroupements paysans à proximité de

198 Il faut tout de même prendre avec précaution les résultats encourageants en termes de participation
électorale, car cette affluence est aussi le résultat du bon fonctionnement des « machines électorales»
des partis politiques. Ces dernières drainent bon nombre d'électeurs, c'est-à-dire qu'elles vont les
chercher chez eux pour qu'ils aillent voter.
199 Nous abordons plus en détail le caractère de ces mobilisations dans le chapitre 4.
87

la capitale pour défendre leurs intérêts et promouvoir des initiatives sociales. Au début des
années 30, ces mouvements seront brusquement dissous par le gouvernement de José P.
Guggiari (1929-1932). Ce dernier les accusait d'antipatriotisme (car de nombreux dirigeants
s'opposaient à la guerre contre la Bolivie) et d'enfreinte à l'ordre et à la paix internes?OO

Il faudra attendre jusqu'aux années 60 pour voir renaître des organisations paysannes
sous la forme des Ligas Agrarias Cristianas. Ces dernières ont émergé grâce à l'appui de
l'Eglise catholique, leurs revendications principales étant la redistribution des terres et
l'attribution de prix justes pour leurs produits agricoles. Derrière ces revendications se
cachait l'idée d'une société plus égalitaire et solidaire, mais pour que cette dernière puisse
exister il fallait modifier les structures en vigueur. Dans l'espoir de provoquer un
changement, l'accent était mis sur l'éducation, car ils étaient persuadés que pour changer la
société il fallait d'abord changer les gens. Les Ligas Agrarias Cristianas n'ont été des
mouvements à caractère religieux que lors de leurs débuts, car elles étaient soutenues par
l'Eglise. Elles sont progressivement devenues plus contestataires et ont tissé des liens avec
d'autres secteurs sociaux, tout cela en réduisant graduellement leurs liens avec l'autorité
ecclésiale. La répression subie entre les années 1975 et 1976 a engendré leur totale
désarticulation. Ainsi s'achevait une période forte du mouvement paysan au Paraguay.201

Pauvreté, incertitude, manque d'alternatives et de perspectives, tous ces facteurs


poussent les paysans à chercher un moyen de subsistance et c'est à travers l'occupation de
terres qu'ils se manifestent principalement. Ainsi, dans les années 80, cette lutte pour la terre
prend à nouveau de l'ampleur, alors que le régime montre certains signes de faiblesse. Par
ailleurs, lors de l'estompement du boom économique provoqué par la construction de la
centrale hydroélectrique d' ltaipû, la terre redevient alors la principale demande des paysans.
Ainsi, ce mouvement se reconstruit petit à petit et des mobilisations ont lieu à nouveau pour

200 SOTO, Clyde. et al. «Sociedad civil y construcci6n democrâtica en Paraguay ... »Loc. cit. p. 141­
142 et RIQUELME, Quintîn. « Caracterizaci6n de la pobreza y el problema de tierra en Paraguay» In
Ay ALA AMARILLA, Oscar, et al. Informe de la Sociedad Civil sobre el Cumplimiento dei PIDESC
en Paraguayen el contexto rural (2000-2005). Asunci6n-Paraguay, 2007, p. 27-28.
201 Ibid. p. 142-143.
88

revendiquer le droit à la terre. Malgré la décadence du régime, une violente répression restait
le seul langage du gouvernement envers ceux et celles qui osaient occuper des terres?02

Lors de l'ouverture démocratique de 1989, le problème de la terre est resté inchangé


et les revendications ne tardèrent pas à s'intensifier. En effet, le mouvement paysan sera le
premier à mettre à l'épreuve le caractère démocratique de cette nouvelle donne politique du
Paraguay. Ainsi, les occupations de terres ont augmenté et le nombre de conflits pour la terre
s'est accru entre la fin des années 80 et le début des années 90. Malgré la pression exercée
par le mouvement paysan pendant les premières années de la transition, le changement de
l'ordre établi s'est montré plus difficile que prévu. En effet, l'ordre social en vigueur depuis
plusieurs décennies allait rester le même. 203 Les maigres résultats obtenus par le mouvement
paysan étaient aussi la conséquence de son manque d'unité. En effet, en 1994 on recensait 7
organisations nationales, malgré des points communs entre les différents regroupements, un
front commun faisait encore défaut pour revendiquer avec plus de force leurs demandes et
augmenter la pression auprès du gouvernement. C'est ainsi qu'en 1994 apparaît la MCNOC
(Mesa Coordinadora Nacional de Organizaciones Campesinas) avec comme but de faire
converger des forces et de faire front commun pour négocier avec l'Etat et influencer les
politiques publiques. 204

Comme plusieurs autres mouvements sociaux, le mouvement paysan paraguayen est


caractérisé par une grande hétérogénéité à l'intérieur de ses rangs. Les objectifs
fondamentaux des différents regroupements se recoupent et sont restés pratiquement
inchangés. Par contre, certains thèmes spécifiques ont évolué, tout comme certaines positions
idéologiques ou philosophiques. Dans ce sens, le mouvement paysan dans son ensemble a
montré une certaine constance et unité dans ses revendications globales, tout en révélant des

202 RIQUELME, Quintin. Los sin lierra en Paraguay. Confliclos agrarios y movimienlo campesino.
Buenos Aires: CLACSO, 2003, p. 28. Par ailleurs, dans les années 80 les ONG commençaient aussi à
offrir leur soutien aux paysans par le biais de projets agraires et de programmes de formation
technique.
203 Ibid. p. 28-30.
204 OCAMPOS et RODRIGUEZ, Op. cil. p. 69-70. La MCNOC ne comptait ni avec un soutien
politique, ni avec un financement et une base propres, son efficacité dépendait entièrement de la
capacité des dirigeants paysans regroupés en son sein d'arriver à un consensus lors de leurs
revendications auprès de l'Etat.
89

divergences internes concernant la vision ou l'approche à adopter pour faire entendre leurs
demandes. Ainsi, malgré son impuissance face aux différents gouvernements de la transition,
de nos jours le mouvement paysan a su se positionner comme un acteur clé de la SC
paraguayenne. En effet, comme le soulignait Milda Rivarola, « [ ... ] el movimiento campesino
es el unico movimiento de la sociedad civil que permaneci6 activo desde la dictadura, pese al
hecho de no haber obtenido resultados importantes »?OS Le mouvement paysan a employé
plusieurs stratégies pour faire avancer ses intérêts. Nous pouvons identifier trois canaux par
lesquels ce mouvement a réussi à se positionner sur la scène sociopolitique du pays. Une
première stratégie a été la revendication pour faire pression auprès du gouvernement et pour
que les demandes du mouvement soient entendues par tous. La deuxième stratégie s'est
déroulée en présentant des candidats indépendants aux élections nationales et municipales
pour des postes clés et ainsi espérer influencer certaines institutions gouvernementales en
faveur de la problématique paysanne. Une troisième stratégie a été celle concentrée dans les
efforts de base, en coordination avec des ONG, pour mettre sur pieds des programmes de
production et commercialisation. Malgré ces diverses stratégies, le problème de la terre et le
besoin criant d'une réforme agraire sont toujours d'actualité?06

Les demandes du secteur paysan dérangent. En effet, elles remettent en cause


plusieurs choix de politique économique et de développement que l'Etat paraguayen a adopté
(certaines sont des choix, d'autres, comme les PAS, ne nous semblent pas de véritables
options). Les problèmes structurels et globaux du marché sont souvent évoqués par les
institutions gouvernementales pour justifier leur inaction face à la problématique paysanne.
Quoi qu'il en soit, il est évident que les réformes revendiquées par le mouvement paysan
s'attaquent à un système économique néolibéral privilégiant le développement des entreprises
et des cultures à grande échelle plus qu'un modèle égalitaire, centré sur la répartition des
richesses et une agriculture de petite échelle. Par ailleurs, la répression systématique de
l'époque Stroessner aurait laissé place à une répression ponctuelle et ciblée. En effet,

20S Le mouvement paysan est le seul mouvement de la société civile qui, depuis la dictature, est
demeuré actif malgré le fait qu'ils n'aient pas obtenu de résultats importants face au gouvernement
(notre traduction). RlVARüLA, Milda, entretien du 22 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
206 NAGEL, Beverly. « El Movimiento Campesino confronta la crisis agraria » In Diego Abente et
Fernando Masi. Estado, Economfa y Sociedad: Una Mirada Internacional a la Democracia
Paraguaya. Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 216-234.
90

plusieurs violations des Droits de l'Homme à l'encontre des paysans (dirigeants et membres
du mouvement) ont été emegistrées depuis la transition. Le mouvement paysan doit donc
continuer à lutter pour faire avancer ses revendications, tout en gardant ses arrières?07

3.7.2 Le mouvement ouvrier


C'est pendant les deux dernières décennies du xrx ème siècle que les organisations
ouvrières naissent au Paraguay. En 1906 est créée la première organisation ouvrière
regroupant plusieurs syndicats, la FüRP (Federaci6n Obrera Regional del Paraguay). Les
revendications principales tournaient autour de la lutte pour les huit heures de travail,
l'augmentation des salaires et le repos du dimanche. Mais la croissance du mouvement
ouvrier a été accompagnée par des di vergences internes. En effet, plusieurs orientations
idéologiques (anarchiste, socialiste, communiste) étaient fédérées dans le mouvement. La
répression faisait fi des orientations idéologiques, tous les syndicalistes étant durement punis.
Dans les années 1930, la politique du président Guggiari affectera aussi le mouvement
ouvrier et ce dernier cessera ses activités, tout comme les autres mouvements sociaux de
l' époque. 208

La guerre contre la Bolivie (1932-1935) marquait une pause pour le mouvement


ouvrier. A la fin du conflit les militaires prendront le pouvoir, ce qui marquera la scène
politique du pays jusqu'à la fin du XX ème siècle. La présence des militaires au gouvernement
sera également synonyme de durcissement de la position de l'Etat envers le mouvement
ouvrier. Par la suite, lors de l'arrivée des colorados au pouvoir, ces derniers instaureront,
répression à l'appui, un syndicalisme contrôlé par le parti d'Etat. Coopté, le mouvement
ouvrier sous Stroessner était devenu une des organisations fidèles au dictateur. Il faudra
attendre jusqu'aux années 80 pour que de nouveaux syndicats indépendants remettent en
question l'autorité des organisations ouvrières officielles. 209 Les manifestations organisées
par ces syndicats allaient être durement réprimées par le régime, mais en agissant ainsi ce
dernier contribuait à sa mauvaise image et continuait à se détériorer.

207 Idem. et OCAMPOS et RODRlGUEZ, Op. cil. p. 70-72.


208 SOTO, Clyde. el al.
« Sociedad civil y construcci6n democratica en Paraguay ... » Loc. cil. p. 146­
147
209 Ibid. p. 148-149.
91

Lors de l'ouverture démocratique, le mouvement syndical grandit et se renforce.


Ainsi, une forte hausse d'affiliés est emegistrée : alors qu'en 1989 étaient actifs 215 syndicats
pour 20838 syndiqués, en mars 1998, 1466 syndicats (dont 1297 appartenaient au secteur
privé et 169 au secteur public) étaient enregistrés au Ministère de la Justice et du Travail. La
grande majorité des syndicats s'est concentrée dans la capitale et dans les zones
métropolitaines. Toutefois, cette croissance allait s'arrêter à partir de 1996. En effet, malgré
l'ouverture d'un cadre démocratique dans lequel certains droits avaient été récupérés et où le
mouvement syndical pouvait s'exprimer librement, les résultats obtenus restaient maigres (les
nombreuses revendications concernant les conditions du travail au Paraguay n'ont eu
pratiquement aucun succès). En outre, le pourcentage de syndiqués dans la population active
restait très faible, seulement 3% de la population active du Paraguay était syndiquée en
2002. 210 Il faut aussi préciser que les salariés ne représentent que 50% de la population active
du Paraguay, l'autre moitié étant active dans le large marché informel du pays.211

La situation du travail au Paraguay est loin d'être régulière. En effet, au début du


nouveau millénaire, des calculs estimaient qu'environ 70% des salariés gagnaient moins du
salaire minimum. 212 Il était donc prévisible que les syndicats revendiquent avec force
l'ajustement des salaires auprès des gouvernements. A ces derniers s'ajoutaient les
revendications concernant des conditions de travail qui se détériorent d'année en année. Le
mouvement ouvrier a plusieurs fois réussi à rassembler des acteurs clé pour des négociations
concernant les conditions de travail. Néanmoins, les résultats obtenus sont loin d'être
satisfaisants. Pis, les conditions de travail continuent à se détériorer et cela autant dans le
secteur privé que dans le secteur public. Cette tendance a pour effet l'instabilité du travail,
tout comme l'accroissement d'un secteur informel déjà important. De nos jours, l'avenir du
mouvement ouvrier demeure sombre, car en plus des défis qu'il affronte dans son entourage,

210 Direcci6n General de Estadisticas, Encuestas y Censos (Dgeec). Encuesta Permanente de Hogares
2002. Principales Resultados. Asunci6n-Paraguay : Dgeec, 2003. Source citée dans PILZ, Dania.
«Pérdida de protagonismo dei movimiento sindical y deterioro de las condiciones laborales marcan el
final de una década » In Derechos Humanos : Derecho a la asociaci6n, reuni6n y participaci6n.
Centro de documentaci6n y estudios (CDE), 2005, p. 298.
211 FREGOSI, Op. cit. p. 190.

212 PILZ, Loc. cit. p.299.


92

il fait face aux conflits internes et à des cas de corruption des dirigeants ayant fOltement
délégitimé le mouvement. 213

3.7.3 Le mouvement des femmes


Nous pouvons constater un souvenir de la présence des femmes dès les premiers pas
de l'histoire paraguayenne. Ainsi, en 1811 une femme, Juana Maria de Lara, participait à la
préparation de la révolution d'indépendance du Paraguay. Puis, en pleine guerre de la Triple
Aüanza, les femmes s'organisaient également pour subvenir aux besoins générés par le
conflit. D'autres moments comme ceux là sont présents dans l'histoire paraguayenne et
rappellent l'importance des femmes lors de certains évènements. Néanmoins, ces moments
n'ont pas constitué le début d'un processus allant à l'encontre de l'exclusion de la femme en
tant qu'acteur de la vie publique. En effet, en 1901 avait lieu le premier débat à propos de la
participation des femmes en politique, dans le sens d'une libre expression d'opinions et de
pensée. Une petite minorité parmi les articles de l'époque donnait raison aux femmes, alors
que les autres soulignaient leur culot de s'immiscer dans des affaires strictement
masculines. 214

Les femmes se sont aussi manifestées à travers le mouvement syndical et bon nombre
de travailleuses ont été protagonistes de grèves et de revendications quant à leur secteur de
travail respectif (vendeuses du marché central d'Asuncion ; ouvrières des fabriques de cigares
et de cartons; couturières et maîtresses d'école, entre autres). La lutte des femmes avait
également lieu sur le plan juridique, car bon nombre de lois les discriminaient directement.
Ainsi, en 1954, bien que certaines discriminations continuaient, la loi leur octroyant des
droits civiques était approuvée. Par ailleurs, en 1961, une autre loi approuvait leurs droits
politiques et les femmes paraguayennes obtenaient ainsi leur droit de vote. Sous Stroessner,
et surtout pendant les décennies 60 et 70, le mouvement sera interrompu. Pendant cet arrêt,
seules les organisations ne remettant pas en cause le régime sont restées en activité, avec une
exception, la Comision de Defensa de Derechos HUlnnnos del Paraguay. Cette dernière,
fondée et dirigée par une femme, marquera l'histoire récente du pays et représente un apport

213Ibid. p. 302-303, et OCAMPOS et RODRIGUEZ, Op. cil. p. 43-44.


214SOTO, Clyde. et al. « Sociedad civil y construcciôn democrarica en Paraguay ... »Loc. cil. p. 150­
151 et FREGOSI, Op. cit. p. 176.
93

considérable des femmes dans le domaine des Droits de l'Homme. Enfin, cette longue pause
allait aussi provoquer une perte de la mémoire du mouvement, ce qui allait impliquer un
travail particulièrement difficile pour récupérer cette mémoire dans les années à venir. 2lS

Les années 80 marquent le retour des mouvements sociaux sur la scène sociopolitique
du pays. Animées par cet élan et renforcées par le nouveau mouvement féministe
international, les femmes paraguayennes s'organisent à leur tour contre le régime. Présentes
sur différents fronts de la SC, les femmes saisissent l'émergence sociale des années 80 et se
joignent à différents acteurs. Ainsi, elles seront présentes dans le mouvement paysan en
créant la Coordinaci6n de Mujeres Campesinas. Les femmes seront également actives dans le
mouvement syndical (traditionnellement réservé aux hommes) à travers des infirmières
solidaires avec la grève de l' Hospital de Clinicas. Par ailleurs, un groupe de femmes
rassemblera plusieurs ONG pour une réflexion et une revendication de l'égalité des femmes
au niveau de la loi du pays. C'est donc avec un mouvement des femmes en pleine
effervescence que le Paraguay entrait dans une phase de transition démocratique. En effet, en
1989 ce mouvement était projeté à l'avant-scène par un collectif de femmes dont les
demandes, positions et revendications étaient clairement définies. 2J6

Alors que le pays faisait ses premiers pas démocratiques, le mouvement des femmes
présentait en octobre 1989 un projet de loi revendiquant l'élimination de toutes les
discriminations contre les femmes (sur la base de la Convention on the Elimination of AU
Forms of Discrimination against Women-CEDA W). Elles devront attendre quelques années
avant que le projet ne soit ratifié, mais cela montrait la détermination du mouvement à faire
avancer ses intérêts, ainsi que son insertion dans un mouvement transnational. Bien que
l'égalité homme-femme ne soit pas encore atteinte dans les sphères politiques, le mouvement
des femmes a réussi à insérer une sensibilité à la problématique de genre dans certains
espaces qui étaient foncièrement fermés à ce genre de sujet. Ainsi, avec la somme des
réflexions et l'expertise accumulée, la transition ouvrait maintes opportunités politiques pour
les femmes. Le mouvement a donc poursuivi son travail pour que le gouvernement

215 Ibid. p. 152-153.


216 Ibid. p. 153-154 et FREGOSI, Op. cil. p. 178.
94

approfondisse son engagement envers le respect des lois concernant les femmes. À présent,
un pas reste néanmoins à faire car même si la problématique de genre est maintenant
considérée, les résultats concrets continuent à se cacher derrière un discours mielleux de
l'Etat. 217

3.7.4 Les Organisations Non Gouvernementales (ONG)


Les ONG apparaissent au Paraguay dès les années 60, mais ce n'est qu'à partir de la
fin des années 80, malgré un contexte de répression, que leur nombre augmente. Concentrées
autour de la capitale, leurs activités pendant le régime stroessniste se tournent essentiellement
sur le respect des Droits de l'Homme et la lutte pour un changement en faveur de la
démocratie. En effet, ces organisations, et leurs activités, évoluent au gré de la conjoncture et
des processus sociaux par lesquels passent les pays qui les accueillent. Au Paraguay, deux
types d'ONG ont pu être identifiés en fonction du secteur, social ou politique, duquel étaient
issus leurs fondateurs. D'une part, un groupe d'organisations remet en cause le système dans
son ensemble en questionnant les relations sociales et les relations entre l'Etat et la société.
D'autres organisations, pour leur part, ont une orientation plutôt fonctionnelle dans le sens où
elles ne remettent pas en cause les racines des problèmes sociaux, mais tentent d'amenuiser
leurs effets. Ainsi, l'ouverture démocratique de 1989 représentera d'abord une liberté
d'action, mais également un changement dans \' orientation des programmes et projets des
différentes ONG actives au Paraguay.218 Le secteur des ONG est tout aussi vaste que la SC
elle même. En effet, les ONG sont présentes et couvrent un grand nombre de problématiques.
Nous nous intéressons ici plus particulièrement à celles qui peuvent, par leurs actions,
influencer le processus de démocratisation du pays.

A partir de la transition, la majorité des ONG se concentrent sur le renforcement du


processus de démocratisation en veillant sur le respect des libertés, l'éducation civique, la
participation citoyenne tout comme la préparation et le contrôle des processus électoraux.

217 SOTO, Clyde. et al. « Sociedad civil y construcci6n democratica en Paraguay ... » Loc. cit. p. 177­
178 et BAREIRO, Line, juriste et politologue, chercheuse du Centra de Documentaci6n y Estudios.
Entretien du 26 mai 2007, Asunci6n-Paraguay.
218 OCAMPOS et RODRIGUEZ, Op. cil. p. 72-74, et POJOAJu. ldentidad y Acci6n de las ONGs en
el Paraguay. Una contribuci6n al debate. Asunci6n-Paraguay : Asociaci6n de Organizaciones No
Gubernamentales dei Paraguay, POJOAJU, 2006, p. 60-62.
95

Mais le changement démocratique représentait aussi une forte demande d'effectifs de la part
de l'Etat. Ce dernier avait besoin de personnel compétent et les ONG étaient une source de
cadres avec une expertise sociale non négligeable. Par ailleurs, la formation de réseaux entre
différentes organisations est rapidement devenue le meilleur moyen d'atteindre un maximum
de gens et d'espérer atteindre les objectifs fixés. A tel point que certains regroupements se
sont formalisés pour devenir à leur tour des institutions. C'est le cas de DECIDA MOS,
regroupement d'ONG qui a pour mission la défense des droits et le développement de la
citoyenneté. Cette organisation, dont le but est la promotion et la participation citoyenne ainsi
que le développement d'une culture démocratique, a formé aux scrutins différents
responsables de partis. Par ailleurs, l'organisation a mené des campagnes d'éducation sur des
thèmes électoraux, le fonctionnement démocratique, la participation locale et autres. Enfin,
elle a fait appel à divers moyens pour faire passer son message: théâtre, vidéos, cours,
publication de feuillets ou de manuels expliquant comment voter, etc. 219

Ces rassemblements d'organisations se faisaient évidemment autour d' un sujet ou


d'une thématique précise. Par exemple, plusieurs ONG ont formé un réseau de réflexion à
propos de la situation des femmes au Paraguay. D'autres se rassemblaient pour défendre les
droits des enfants et des adolescents dans la société. Toutes ces initiatives visaient la réunion
d'une multitude de points de vue, mais aussi l'acquisition d'un poids plus conséquent à
l'heure de négocier avec le gouvernement. De la même façon, d'autres organisations se
réunissaient pour réfléchir et approfondir des débats à propos de certaines thématiques,
travail normalement assumé par les universités. 22o Dans ce sens, les ONG ont joué un rôle
important dans la production de connaissances par le biais de nombreuses publications et en

219 POJOAJD. « Idenlidad y Acci6n de las ONGs en el Paraguay... » p. 62-64, FREGOSI, Op. cil. p.
316-317, et SOTO, Clyde. el al. « Sociedad ci vil y construcci6n democratica en Paraguay ... » Loc.
cil. p. 160-161.
220 Au delà des lacunes en termes d'espace pour un débat intellectuel, il nous semble important de
souligner les manques en termes de ressources bibliographiques auprès des universités paraguayennes.
En effet, la plupart des ouvrages recensés pour ce travail proviennent de deux ONG (Centro de
Investigacion y Recursos para el Desarrollo et le Centro de Documentacion y Estlldios). Ces dernières
entretiennent une bibliothèque ouverte au public et sont constamment impliquées dans la production et
l'édition d'ouvrages touchant à la réalité sociopolitique du pays.
96

abordant différentes problématiques. Elles ont ainsi collaboré à la création de débats dans la
SC paraguayenne. 221

L'ensemble des ONG se répartit dans le large spectre de la SC paraguayenne. En


effet, elles sont présentes auprès de divers publics: paysans; femmes; jeunes; enfants;
familles pauvres; etc. Par ailleurs, elles agissent dans des domaines variés (développement
rural, genre, environnement, pauvreté, éducation, recherche, transparence, etc.) et ne trouvent
pas toujours des visions convergentes qui pourraient les rassembler pour faire face à des
problèmes corrununs qui les touchent toutes. Enfin, un travail de confiance mutuelle semble
encore être nécessaire pour que les ONG fassent front corrunun dans certains dossiers. Cette
union de forces demeure très importante pour que la SC dans son ensemble progresse et
.. d' avancer a' son tour. 222
permette au processus de transitIOn

3.7.5 Les médias


Sous Stroessner, les médias étaient contrôlés. Dans les années 80, alors que de
nombreux secteurs sociaux s'éveillaient et manifestaient leur désaccord avec le régime,
certains médias commencèrent à leur tour à devenir critiques. Mais ces critiques envers le
régime provoquèrent la fermeture d'un des plus importants journaux du pays, ABC Color.
Malgré l'arrêt des activités de ce dernier, un autre journal, Ultima Hora allait continuer des
publications concernant les mouvements sociaux ou politiques hostiles au régime. La radio
n'allait pas être épargnée. Nandut{, une des radios les plus écoutées, allait subir le même SOIt

que celui des journaux après la transmission des appels de la population en direct sur leurs
ondes. Les participants n'hésitaient pas à dénoncer le caractère répressif et le manque de
démocratie du régime en place. La radio Nanduti allait être définitivement mise hors ondes en
1986. 223

Avec l'ouverture du processus démocratique en 1989, les médias sont probablement


l'acteur qui a le plus profité de cette liberté d'expression retrouvée. En effet, les journaux et

221 OCAMPOS et RODRIGUEZ, Op. cil. p. 76-79.


222 ibid. p. 80-83, et POJOAJU. ldentidad y Acci6n de las ONGs en el Paraguay. p. 62-63.
223 NICKSON, Andrew. "Tyranny and Longevity: Stroessner's Paraguay" In Third World Quarter/y,
Vol. 10, no. 1, Succession in the South, (jan. 1988), p. 246-247.
97

radios interdits pendant le régime ont ouvert à nouveau et l'ensemble des médias suivait le
cours des évènements nationaux. Néanmoins, malgré l'effervescence provoquée par
l'ouverture de 1989, les moyens de communication n'étaient pas vraiment prêts à faire face à
un environnement démocratique et à jouer un rôle déterminant dans ce nouveau contexte. En
effet, les médias n'ont pas eu beaucoup de temps pour réfléchir à comment devenir des
médias de qualité, adaptés aux besoins d'un pays en pleine métamorphose. Ainsi, la presse
par exemple est passée par plusieurs étapes, notamment une période sensationnaliste. Cette
dernière, aussi nommée «presse rouge », mettait en première page des journaux des
nouvelles policières, « [... ] ver sangre, es lo que la gente querta. »224

Il existe différents types de presse, tout comme il existe au Paraguay différents


lecteurs, et ces derniers semblent privilégier la presse à sensation. En effet, le niveau critique
des lecteurs est aussi une façon de situer la profondeur avec laquelle la presse traite les
informations. Les lecteurs ne font pas une lecture analytique des articles qui leur sont
proposés et en plus le niveau de critique est très bas. Dans ce contexte, les citoyens ne
collaborent guère à un surpassement du travail journalistique réalisé. Bien au contraire, la
citoyenneté manifeste ses inquiétudes et ses doléances à la presse et aux autres moyens de
communication (radio, télévision), au point qu'elles recourent à ces dernières au lieu de
s'adresser aux institutions directement concernées. Les demandes sont de tout genre, en
passant de la collecte pour un vaccin, jusqu'à l'inscription d'un enfant en école primaire et les
medias finissent par jouer un rôle d'assistants sociaux qui n'est pas le leur. 225 En plus, cette
charge de travail supplémentaire et hors de leurs compétences réelles les empêchent de mieux
réaliser leur travail de base, c'est-à-dire l'analyse et le traitement de l'information. Enfin, la
presse a également joué un rôle de taille pour éveiller la conscience citoyenne. En effet, les
journaux se sont occupés de publier un grand nombre de matériels distribués avec les

224 Voir du sang, c'est ce que les gens voulaient (Notre traduction). OVIEDO, Susana. Journaliste du
quotidien Ultima Hora, Entretien du 2 juin 2007, Asunci6n-Paraguay.
225 Cette confiance de la population envers les médias n'est pas si étonnante. En effet, il faut tout de
même souligner que d'après l'étude de Seligson, les journalistes étaient placés en deuxième position
derrière l'Eglise en termes de confiance. Ces résultats manifestaient donc la confiance que la
population témoignait envers la presse en tant qu'institution. SELIGSON, Mitchell. A. « Cultura
polîtica en Paraguay: Lineamientos de Estudios de Valores Democraticos para el ano 1996» In CIRD,
Transici6n en Paraguay: Cultura polUica y valores democraticos, Asunci6n Paraguay: Ed. CIRD­
USAID, 1998. p. 61-62.
98

journaux dans le but d'éduquer la population. Des suppléments concernant les droits et
l'éducation civiques, la constitution, la conscience citoyenne, les réformes ou encore
l'éducation routière entre plusieurs autres sont quelques exemples de leur apport à la
226
construction d'une citoyenneté.

Sous la dictature, la télévision n'a pas joué un rôle proportionnel à ses capacités
d'influence, car les propriétaires des chaînes étaient des proches du régime. Aujourd'hui la
télévision paraguayenne n'approfondit pas les sujets traités, tout est abordé de façon très
superficielle. Par ailleurs, l'emphase est mise sur le spectacle, en transformant le téléjournal
en pseudo-show l' audimat se porte bien, principal souci des propriétaires des chaînes
télévisées. Les radios, pour leur part, demeurent un média proche des citoyens. Ces derniers
continuent à s'exprimer et à faire entendre leurs demandes par le biais des émissions
radiophoniques. 227 Par ailleurs, les radios ont joué un rôle important lors des crises politiques.
Ainsi, en mars 1999, par exemple, les radios ont fait des appels à la population pour que cette
dernière sorte dans les rues pour préserver la démocratie et éviter un retour en arrière.

3.7.6 Autres mouvements


Nous pensons notamment ici aux organisations de quartier (organizaciones
vecinales) qui sont apparues sous le régime stroessniste. Ce type d'organisation constituait le
regroupement spontané de voisins, dans le but de résoudre des problèmes ponctuels qui les
touchaient collectivement. Ces organisations étaient destinées principalement à la réalisation
de travaux d'intérêt communautaire et la prestation de services de base (réparation des routes,
accès à l'eau potable, aménagement d'espaces verts, etc.). Mais cette forme de collaboration
qui encourageait la participation des citoyens était vue d'un mauvais œil par le régime. En
effet, le parti colorado, proche de la population grâce à ses seccionales, contrôlait de près les
activités de ces organisations dans la ville comme à la campagne. Après le coup de 1989 et
les élections municipales de 1991, ces organisations retrouvaient une plus grande liberté pour
s'organiser. En effet, elles ont été fortement encouragées dans la capi tale par le nou veau

226 OVIEDO, Susana. Entretien du 2 juin 2007.


227 Le micr6fono abierlo, véritable moyen de redonner la parole aux citoyens. Sous Stroessner, cette
technique avait déjà permis à la population d'exprimer ouvertement des choses qui étaient restées sous
silence pendant de longues années.
99

maire provenant d'un patti indépendant. Leurs actions ont continué à se centrer sur les
besoins ponctuels des voisins et voisines et leur formalisation est devenue un avantage pour
le gouvernement municipal. Par ailleurs, leur organisation encourageait la pratique d'un
modèle démocratique à petite échelle, une façon d'approfondir la conscience citoyenne des
habitants de ces quartiers. Malheureusement, ce genre d'organisation est en déclin depuis la
fin des années 90. Elles se sont progressivement politisées et leurs actions et efficacité se sont
228
graduellement diluées.

Une initiative ayant obtenu ce qu'elle revendiquait a été celle du mouvement


d'objection de conscience. Ce groupe est allé à l'encontre de l'idéologie militariste marquant
la tradition paraguayenne et s'est affronté aux stéréotypes militaires de la construction de la
virilité masculine. En effet, leur initiative s'opposait à l'image de l' homme héroïque et
courageux construite par les nombreux et sanglants conflits de l'histoire du pays. La poignée
de jeunes à la base de ce mouvement, soutenus par plusieurs üNG, l'Eglise, des représentants
indigènes et des organisations de femmes, a obtenu gain de cause auprès de la Constituante
de 1992. Ainsi, le mouvement s'est formalisé en 1994 et le nombre d'objecteurs a augmenté
d'année en année. En 1996, le nombre d'objecteurs de conscience était d'environ 1650, alors
229
qu'en 2002,90000 objecteurs étaient recensés.

De nos jours, la lutte contre la corruption est un des grands sujets au Paraguay. Ainsi,
une des réponses spécifiques à ce problème dans l'administration du pays a été la création
d'organes de contrôle, les Contralorias. Ces dernières apparaissent à la fin des années 90.
Elles s'atticulent premièrement au niveau de l'Etat (Contralorfa General de la Republica), où
elles exercent un rôle de contrôle auprès du gouvernement et dénoncent les irrégularités
constatées. Deuxièmement, elles sont présentes au niveau de la population (Contraloria
ciudadana) où des citoyens s'organisent volontairement pour former des réseaux destinés à
contrôler le gouvernement (central, régionale ou local) dans sa gestion de la chose publique.
Par ailleurs, ces organisations ne se limitent pas au contrôle des gouvernements, elles mettent
également en place des campagnes de sensibilisation citoyenne quant aux droits et devoirs de

228 SOTO, Clyde. et al. « Sociedad civil y construcci6n [Link] en Paraguay... » Loc. cil. p. 154­
157; 182-183.
229 Ibid. p. 163.
100

la population face à l'administration des biens publiques. Elles collaborent aussi à la


formation de valeurs tels que l'honnêteté, la transparence et la solidarité. Egalement, elles
reçoivent les inquiétudes, plaintes et dénonciations de la population face à des cas de
corruption et les canalisent auprès de la Contralorfa General de la Republica pour que des
mesures soient prises. Dans les années 2000, ce type d'OSC a été fortement encouragé par
des organisations de la coopération internationale présentes au Paraguay, ce qui a donné un
fort élan aux Contralorfas. 230 Grâce à ce soutien, ces dernières ont pu élargir leur réseau et
continuer leurs activités. Elles constituent aujourd'hui un organe efficace dans la
dénonciation des cas de corruption et la lutte contre ce fléau. Bien que certains signes
encourageants soient perceptibles (prise de conscience, collaboration de la population), leur
travail doit continuer car les résultats obtenus jusqu'à présent sont modestes face à l'ampleur
du phénomène de la corruption. 2J1

Comme nous l'avons vu plus haut, le mouvement étudiant a été particulièrement actif
sous le régime de Stroessner. Par contre, ce mouvement, qui constituait dans les années 80 un
«avant goût» de l'après dictature et un îlot de libertés dans une société réprimée, a
pratiquement disparu depuis la transition. 2J2 Les artistes et les intellectuels, pour leur part,
avaient vu que, sous la dictature, l'expression culturelle devenait un moyen de faire de la
politique ou un moyen de manifester son opposition au régime. Aujourd'hui ce secteur de la
SC s'affaire à la création d'une culture dépouillée de traits d'autoritarisme. Mais comme le
rappellent certains, il semble plus facile de s'inspirer culturellement lorsqu'il y a un tyran au
pouvoir. En effet, malgré une prise de conscience du rôle politique des agents culturels au
Paraguay, l'inspiration semble s'être évanouie avec l'arrivée du contexte démocratique. 2JJ

230 Notamment l'agence internationale de développement des Etats-Unis (USAID).


231 Manual para Contralorias Ciudadanas, CIDSEPIUC, Asunci6n-Paraguay, 2001, p. 25-35.
232 FREGOSI, Renée. « La société paraguayenne et la transition démocratique» In Problèmes
d'Amérique Latine, No. 10 (juillet-sept. 1993), p. 18.
233 ESCOBAR, Ticio. « La cultura después deI desencanto » In Line Bareiro, Ticio Escobar et Sau!
Sosnowski (comp.) Hacia una Cultura para la Democracia en el Paraguay. Asunci6n-Paraguay :
CDE, 1994, p. 215-216.
101

3.8 Conclusion

Tout au long du troisième chapitre, nous avons observé de plus près l'émergence et le
développement de la SC paraguayenne depuis la fin du régime stroessniste. Aussi, nous
avons brièvement abordé les caractéristiques et les différents parcours des acteurs de cette
Sc. Ainsi, en rappelant le contexte politique dans lequel les organisations sociales se sont
développées, nous pouvons faire plusieurs constats. Un premier est l'opposition de l'Etat lors
du développement de la SC sous le régime de Stroessner. Ce premier constat, bien qu'il soit
évident, nous semble important car c'est cette société, existant malgré l'oppression de l'Etat,
qui porte les germes de la SC qui se développe depuis 1989. En effet, tout comme nous ne
pouvons pas parler d'un «retour» de la démocratie, nous ne pouvons pas parler non plus
d'un « retour» de la SC sur la scène sociopolitique du Paraguay, mais bien d'une « entrée ».
Dans ce sens, le parcours des organisations sociales pendant les dernières années du régime
stroessniste constitue la base sur laquelle la SC se développe par la suite. Par ailleurs,
l'arrivée d'un gouvernement démocratique en 1989 n'implique pas un changement radical
dans la structure de l'Etat. L'oppression de l'Etat stroessniste envers les organisations
sociales s'est converti en une sorte d'obstacle où, malgré l'ouverture d'un espace, les
possibilités pour des changements restent minces et les défis nombreux.

Un autre constat concerne certaines OSC et leur capacité à travailler uniquement pour
la cause qui est la leur. En effet, des résultats encourageants ont été obtenus par certaines
organisations sociales, mais il n'en reste pas moins que des changements importants (réforme
agraire, conditions de travail, mesures visant l'égalité des sexes, diminution de la pauvreté,
respect de l'environnement, entre autres) se font encore attendre. Les moyens de pression
empruntés par les organisations sociales demeurent limités et leurs actions dispersées. Nous
pensons que c'est en réunissant plusieurs secteurs que la SC réussira à faire le poids
nécessaire pour influencer les politiques publiques du gouvernement paraguayen. Toutefois,
de tels rassemblements demeurent difficiles à obtenir, d'une part à cause du manque de
cohésion à l'intérieur de plusieurs OSC et, d'autre part, à cause d'éléments de la culture
populaire, tels que les lois du iïembotavy, du mbareté ou encore de l'opa rel, que nous avons
abordés plus haut dans ce chapitre.
102

Un dernier constat est celui du type d'ouverture qui a permis le développement de la


SC paraguayenne. Nous avons déjà souligné l'obstacle que l'Etat représentait et continue à
représenter. Néanmoins, nous constatons que]' ouverture démocratique, et surtout le respect
de certaines libertés, ont grandement contribué à la création et à la réapparition d'un grand
nombre d'organisations sociales. Comme nous ]' avons rappelé, les médias semblent être
l'acteur ayant le plus bénéficié du regain de ces libertés. Néanmoins, toutes les organisations
sociales et leurs participants bénéficient des libertés comme celles d'expression, de réunion et
d'association. Dans ce sens, nous avons pu constater une grande reconnaissance de la
différence que cela implique face au climat répressif des années sous Stroessner, tout comme
le rappelait un sociologue paraguayen: {... ] Quién podrfa dejar de estimar la distancia que
media entre la béirbara época de torturas y persecuciones, propias de la dictadura y la vida
ciudadana de hoy ??34 Malgré le fait qu'il y ait encore des efforts à fournir pour que les
résultats attendus soient palpables, les OSC continuent à jouir du climat de libertés que la
démocratie a apporté depuis 1989.

Qui pourrait cesser d'apprécier la distance qu'il y a entre l'époque barbare de tortures et
234 [ ... ]
persécutions propre à la dictature et la vie citoyenne d'aujourd'hui? (Notre traduction). RIVAROLA,
Domingo. « La Transici6n Paraguaya » In Journal Vitùna Hom, Paraguay, 24 mai 2003.
CHAPITRE IV Société civile, transition et mobilisation citoyenne
104

4.1 Le retour des militaires sur la scène politique

Comme nous l'avons vu, les militaires ont joué un rôle important dans le processus
de démocratisation du Paraguay. D'abord précurseurs du changement, ils restent ensuite au
pouvoir avec Rodriguezjusqu'aux élections de 1993. Et même si lors de ces élections un civil
(Juan Carlos Wasmosy) ressort vainqueur, c'est grâce au soutien d'une coupole militaire qu'il
atteint la présidence du pays. Par ailleurs, la continuité du parti colorado au pouvoir est un
élément qui permet la présence des rrlilitaires sur la scène politique paraguayenne. En effet,
nous avons déjà évoqué les liens étroits tissés depuis les années 1940 entre le parti colorado
et les forces armées. Mais plus qu'une présence, depuis 1993 il s'agit d'une influence sur la
politique paraguayenne. Malgré un retrait apparent, les militaires ont continué à influencer le
parti colorado et par ce biais, le gouvernement. Dans ce sens, les forts liens tissés entre le
parti au pouvoir et la classe militaire se dissiperont très lentement.

Un retrait lent mais toutefois progressif allait tout de même finir par se produire.
Ainsi, depuis le gouvernement de 2003 les militaires ne sont plus considérés comme le plus
grand danger de la jeune démocratie paraguayenne. 235 Néanmoins, la population est passée
par des moments de frayeur car l'institutionnalité du pays a été sévèrement menacée à
plusieurs reprises. En effet, en 1996 et 1999 se sont enregistrées les plus fortes crises
politiques du pays depuis la transition, mettant en péril l'avenir démocratique du Paraguay.
Derrière ces deux évènements, un homme issu de la classe militaire ayant fait tomber le
régime précédent, Lino César Oviedo. L'importance politique de ce dernier démarre surtout
suite à la défaite du parti colorado lors des élections municipales de la capitale, en mai 1991.
A ce moment, l'alliance entre le parti au pouvoir et les militaires renouvellera des liens
destinés à renforcer le parti colorado lors des élections pour la Constituante (décembre 1991).
La victoire du parti colorado lors des élections à la présidence de 1993, était clairement le
reflet de l'alliance entre le parti et l'armée. Dans ce contexte, l'importance d'Oviedo, autant

235LAMBERT, Peter. « Una ruptura con el pasado ? Los primeros dos aDOS deI gobierno de Nicanor
Duarte Frutos en el contexto de la transici6n a la democracia » In Diego Abente et Fernando Masi
(eds). Estado, Economfa y Sociedad: Una Mirada Internacional a la Democracia Paraguaya.
Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 169.
105

dans les rangs de l'armée que dans la vie politique du pays, avait encore crû et confirmait une
menace pour le processus de démocratisation.

4.2 La défense de la démocratie

Les interférences d'Oviedo dans la politique du parti colorado et des décisions


gouvernementales allaient mettre à l'épreuve l'autorité du président Wasmosy (1993-1998) et
menacer la démocratie paraguayenne. Oviedo manifestait ouvertement ses ambitions pour la
présidence lors des élections de 1998 et menait une campagne politique en parallèle à ses
responsabilités militaires. La rivalité entre les deux hommes se manifestait surtout à travers
l'insoumission d'Oviedo et son désir d'influencer les internes du parti colorado. Par ailleurs,
Wasmosy accusait le général d'entreprendre une campagne pour détériorer l'ordre et le forcer
à quitter ses fonctions. Après le premier trimestre de 1996, la relation entre les deux hommes
devenait intenable, l'autorité présidentielle de Wasmosy étant pratiquement réduite à néant
face à Oviedo. Déplacer ce dernier de la scène politique devenait une condition indispensable
pour que le président puisse remplir son mandat. Néanmoins, Wasmosy avait compris que
tout mouvement en défaveur d'Oviedo pouvait provoquer une réaction armée de ce dernier.
Toutefois, le 22 avril 1996, après plusieurs jours de délibérations et réconforté par de
nombreux soutiens, tant internes qu'externes, Wasmosy convoquait Oviedo pour le relever de
ses fonctions. Après avoir catégoriquement refusé de se soumettre à la volonté du président,
Oviedo se retirait du palais gouvernemental en menaçant de faire couler des «rivières de
sang» lors d'un coup d'Etat. 236 Cet épisode enclenchait une crise qui allait sérieusement
menacer la démocratie du pays et qui allait se résoudre grâce à l'intervention de multiples
acteurs.

Malgré la ferme position du président, une forte pression de la communauté


internationale et des manifestations populaires en faveur de Wasmosy, le général Oviedo ne
flanchait pas. Au contraire, ce dernier demandait, en échange de son retrait, que le président
et vice-président renoncent à la présidence. Le chef du gouvernement restait dans sa position,

236VALENZUELA, Arturo. The Collective Defense of Democracy : Lessons from the Paraguayan
Crisis of 1996. A report to the Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict. New York:
Carnegie Corporation, 1999, p. 6-10.
106

renforcé par le soutien prononcé par de nombreux présidents de pays étrangers. 237 Mais plus
impressionnant était le soutien manifesté par différents secteurs de la SC, notamment les
jeunes. Ces derniers avaient compris la menace d'un éventuel retour en arrière et étaient
sortis dans les rues de la capitale pour manifester leur soutien à la démocratie. Ainsi, les
leaders des partis politiques de l'opposition, tout comme ceux des factions du parti colorado
en faveur du président, venaient grossir les rangs dans des rues déjà peuplées par les
étudiants, les paysans, les travailleurs et d'autres citoyens.

Après de nombreuses heures de tension et de négociations, Wasmosy proposait une


sortie de crise en offrant le poste de Ministre de la Défense à Oviedo. Cette proposition était
en effet un moyen de sortir de la crise mais en aucun cas une solution durable. En quelques
heures, l'image de Wasmosy auprès de la foule était passée de «défenseur de la démocratie»
à «complice de l'insubordination militaire ». Les mêmes étudiants et autres citoyens qui dans
un premier temps avaient soutenu Wasmosy scandaient leur mécontentement envers ce
dernier pour sa complaisance envers Oviedo. En effet, la pression de la rue était en faveur de
la démocratie et non seulement en faveur du gouvernement en fonction. Le 24 avril, le
président déclarait lors d'un discours que c'était bien la volonté populaire qu'il devait suivre
au delà de ses propres considérations. Ainsi, il obtenait le retrait d'Oviedo mais renonçait à sa
promesse de le nommer Ministre. Malgré les accusations qui allaient tomber sur lui, le
général putschiste décidait alors de poursuivre sa campagne pour les élections internes du
parti colorado dans le but de les remporter et se présenter pour les présidentielles de 1998. 238

Lorsque Oviedo et plusieurs de ses complices dans la classe militaire ont été
remerciés, les forces armées paraguayennes sont restées avec un plus grand nombre de
militaires favorables à une professionnalisation de l'institution. Par ailleurs, de nombreux
militaires revendiquaient un retrait total de l'armée de la politique, seul moyen de préserver

237Ibid. p. 16-17. Plusieurs pays ont fait preuve de solidarité avec Wasmosy dans cette crise et ont
affiché leur plein soutien pour la défense de la démocratie. En effet, de nombreux Etats membres de
l'OEA, de l'UE ainsi que tous les pays membres du MERCOSUR ne se sont pas montré indifférents.
Par ailleurs, le président brésilien Fernando Enrique Cardoso a aussi eu un rôle déterminant pour éviter
~lIe la crise ne dégénère.
28 Ibid. p. 16-19 et Ultima Hora, Marzo Paraguayo: Una lecci6n de democracia. Asunci6n­
Paraguay: Biblioteca U!tima Hora, 2001, p. 50-51.
107

l'intégrité de l'institution militaire et des institutions démocratiques. Cet épisode ne


constituait qu'une partie d'un processus qui allait se poursuivre par la suite. Néanmoins, elle
n'était pas moins encourageante dans le sens d'un retrait progressif de l'acteur militaire de la
scène politique paraguayenne et la fin d'une menace dictatoriale. Toutefois, l'ex-général
Oviedo allait revenir en la figure d'un caudillo faisant appel aux éléments d'une culture
autoritaire encore présente chez bon nombre de Paraguayens. En effet, après seulement 18
mois de cet épisode où il était démis de ses fonctions de commandant en chef de l'armée,
Oviedo remportait les internes du parti colorado pour les élections présidentielles de 1998.239

4.3 Le « marzo paraguayo »

Une fois que l'ex-général a été désigné comme candidat à la présidence du parti
colorado, voici que les secteurs rivaux d'Oviedo dans le parti tentent tout de même
d'empêcher sa candidature. La suite de ces démarches provoquera une condamnation à dix
ans de prison prononcée par un tribunal militaire en janvier 1998. Cette sanction, bien que
légitime car Oviedo avait bel et bien tenté un putsch en 1996, allait mettre le feu aux poudres
des partisans de l'ex-général. En effet, l'arrivée tardive de la sanction mettait en évidence la
volonté d'écarter Oviedo de la course. Néanmoins, il en fallait plus pour réellement éloigner
ce dernier des présidentielles, car depuis la prison il poursuivait sa campagne. Incapable de se
présenter lui-même, c'est son candidat à la vice-présidence, Raul Cubas, qui est devenu son
représentant, pour ne pas dire sa « marionnette ». Luis Maria Argaîia devenait pour sa part le
candidat à la vice-présidence auprès de Cubas pour le parti colorado. L'essentiel de la brève
campagne de Cubas en remplacement d'Oviedo consistait en la promesse de libérer ce
dernier lors l'arrivée à la présidence. En mai 1998, les résultats du troisième scrutin de l'ère
démocratique du Paraguay annonçaient Cubas comme vainqueur. Une grande partie de la

239 C'est en s'appuyant sur un discours populiste et en adoptant une image de caudillo messianique
qu'Oviedo gagne sa campagne. Avec une campagne politique agressive, il ne tardait pas à obtenir des
sympathisants dans les couches les plus démunies de la population. Par ailleurs, il bénéficiait du
soutien de plusieurs politiciens (tant dans le parti colorado que dans l'opposition) et hommes d'affaires
partisans d'une politique conservatrice et autoritaire. Enfin, la victoire d'Oviedo a aussi été possible
grâce aux divisions internes du parti colorado. En effet, les deux autres candidats pour représenter le
parti, Luis Maria Argafia et Carlos Facetti (soutenu par Wasmosy), n'ont pas réussi à unir leur forces,
ce qui a pennis à Oviedo de vaincre avec une faible avance. Oviedo obtenait alors 36% des votes face
à son plus grand adversaire dans les rangs du parti, Luis Maria Argafia, qui avait obtenu 34% des
votes. VALENZUELA, Op. cil. p. 20.
108

classe politique et de la société paraguayenne s'attendait à ce qu'avec le temps, Cubas prenne


une certaine distance avec Oviedo et se rapproche graduellement d' Argafia et ses partisans?40
Mais le nouveau président allait vite montrer son attachement et sa fidélité envers l'ex­
général. Cubas, comme il l'avait promis, lors de son premier acte politique en tant que
président de la République, signa en août 1998 un décret ordonnant la libération d'Oviedo. A
cause de ce dernier, les tensions et la polarisation dans la classe politique et dans la société
241
paraguayenne duraient déjà depuis plus de deux ans.

L'action de Cubas a été à l'origine d'une multitude de protestations de la part des


opposants d'Oviedo. Une forte crise politique émergeait alors entre partisans d'Oviedo et ses
opposants. Ces derniers craignaient que l'ex-général engage des représailles envers eux. Dans
ce chaos institutionnel, une bataille juridique avait lieu pour que le décret du président soit
déclaré inconstitutionnel et que la sentence envers l'ex-général putschiste soit respectée. En
décembre de la même année, la Cour Suprême de Justice statuait que le président avait
outrepassé son autorité en libérant Oviedo et qu'il devait ordonner son arrestation. Cubas
refusait alors de respecter la décision de la Cour, ce qui poussa le Congrès à procéder à un
impeachment envers le président. Par la même occasion, les partisans d'Oviedo
commençaient une campagne de menaces et d'intimidation envers les membres de la Cour et
les opposants de l'ex-général. Les jours passaient et le climat sociopolitique devenait de plus
en plus tendu. Entre les manifestations en faveur ou contre Oviedo et les menaces et attentats
adressés à ses opposants, la situation devenait critique. En mars 1999, la violence et la crise
atteignaient leur apogée et la définition de la légitimité du pouvoir était au centre des débats
·.
po 1ltlques.
242

Le matin du 23 mars 1999, l'assassinat du vice-président Argafia sera le signe


déclencheur d'une mobilisation sans précédents dans l'histoire récente du pays. Le jugement
politique envers le président que le Congrès s'apprêtait à commencer allait probablement

240 ABENTE, Diego. « 'People Power' in Paraguay» In Journal of Democracy, Vol. 10, no. 3 (1999)
p.96.
241 FREGOSI, «Paraguay, mai 1998 ... »Loc. cit. p. 57-60.
242 MORINIGO. José Nicolas (coord). Marzo de 1999: Huellas, Olvido y Urgencias. Asunci6n :
Universidad Cat6lica de Asunci6n, 1999, p. 49-58.
109

occasionner la destitution de Cubas et c'est Argana, en sa qualité de vice-président, qui allait


le remplacer. Ce scénario écartait de la scène politique l'ex-général Oviedo, car ce dernier et
Argafia étaient adversaires politiques. Ainsi, divers secteurs de la population prenaient
conscience de la gravité de la situation et le Congrès accélérait l'impeachment contre le
président. Les jeunes, surtout des étudiants, ont été les premiers à occuper la place faisant
face au Congrès pour demander la démission du président. Les partisans d'Oviedo allaient
aussi sortir dans les rues pour soutenir le président Cubas et défendre leur position.
L'occupation de la place en face du Congrès allait devenir un symbole où ceux qui y
demeuraient le faisaient grâce à un consensus, ou grâce à l'appui d'une majorité de la
population. En effet, cette place allait devenir le théâtre d'une lutte entre des citoyens
convaincus que le retrait du président était nécessaire pour empêcher un retour autoritaire et
d'autres, déterminés à ce que Cubas reste pour que leur dirigeant arrive au pouvoir et instaure
243
sa politique. Les jeunes seront d'abord rejoints par quelques 5000 paysans et cette jonction
fera effet boule de neige pour attirer d'autres secteurs sociaux et citoyens. Les tentatives des
forces de l'ordre pour évacuer les manifestants n'ont pas eu de succès, ces derniers restaient
postés devant le Congrès et étaient rejoints par une multitude d'autres citoyens (le nombre de
personnes sur cette place a varié entre 1000 et 10000 selon les moments de la crise qui s'est
étalée du 23 au 29 mars 1999). Impuissants face à la multitude, les partisans d'Oviedo
allaient recourir aux armes. Ainsi, des francs-tireurs et des partisans armés ont ouvert le feu
sur la foule. Cette dernière, malgré la panique ambiante, est restée sur place. Le bilan
annonçait sept morts et une centaine de blessés, des jeunes pour la plupart. Cet acte barbare
allait renforcer la détermination des manifestants et faire accourir davantage de citoyens dans
les rues de la capitale. Le 29 mars 1999, face à la pression de la population et de la
244
communauté internationale , le président Cubas a fini par démissionner et un gouvernement

243 Environ 20000 paysans, regroupés par diverses organisations paysannes, étaient dans la capitale Je
jour même pour demander au gouvernement un ajournement de leur dette. En effet, les conséquences
des phénomènes climatiques El Nino et La Nina, pluie torrentielles et sécheresse respectivement,
avaient sérieusement affecté le secteur agraire.
244 Le président du Brésil Fernando Enrique Cardoso a encore une fois joué un rôle majeur pour la
sortie de la crise. Il aurait encouragé Cubas à démissionner tout en lui proposant asile politique au
Brésil.
110

de coalition était formé?45 La présidence de la République était alors assumée par un autre
colorado, le président du Sénat Luis Gonzalez Macchi, premier dans la ligne de succession.

4.4 Mobilisation citoyenne et sauvegarde des acquis démocratiques

Au delà des faits anecdotiques de ces épisodes de l'histoire récente du Paraguay, il


nous semble important de souligner le rôle des acteurs sociaux dans le dénouement de ces
crises politiques et institutionnelles. En effet, en mars 1999, tout comme en avril 1996, le rôle
de la mobilisation citoyenne a été déterminant pour défendre avec fermeté des acquis obtenus
depuis l'avènement de la démocratie. Les mouvements et les organisations sociales, en tant
qu'acteurs de la SC paraguayenne, ont manifesté leur désir de libertés et de prise de parole.
En défendant la place face au Congrès, ils ont aussi montré leur prédisposition à se battre
pour sauvegarder des valeurs qu'ils considéraient essentielles pour que leurs projets sociaux
se développent dans un cadre démocratique. Jeunes, paysans, ouvriers, intellectuels,
féministes et autres citoyens étaient unis pour un objectif précis, obtenir la démission du
président. Par ailleurs, dans la recherche de cet objectif, ils étaient directement confrontés au
mouvement d'Oviedo et aux valeurs qu'il véhiculait. Ce dernier, en optant pour la violence,
allait renforcer la conviction et la détermination du mouvement social dans sa bataille pour
freiner ce retour d'autoritarisme?46

Il ne s'agissait ni d'une révolution, ni d'une insurrection, le rassemblement était avant


tout non violent, autour d'un objectif spécifique et organisé, mais sans une réflexion ou une
discussion idéologique profonde. Ainsi, une fois l'objectif atteint, cette manifestation allait
tourner en fête pour ensuite se dissoudre et rester présente uniquement dans les mémoires. 247
Malgré le caractère ponctuel de cette démonstration de citoyenneté, il n'en reste pas moins
que les évènements de mars 1999 ont fédéré sous le drapeau paraguayen un ensemble
d'acteurs sociaux et politiques. Chacun de ces acteurs étaient avant tout présent dans les rues,
ou sur la place devant le Congrès en tant que citoyens paraguayens et non en tant que
membres d'une organisation politique ou sociale. Jeunes, paysans et ouvriers auront ouvert la

245 MORINIGO, Op. cil. p. 70-75. Il s'agissait du premier gouvernement de coalition de J'histoire du
Paraguay et beaucoup d'espoir était mis dans ce nouveau gouvernement.
246 Ultima Bora, «Marzo Paraguayo... » Op. cil., p. 60-66.
247 MORlNIGO, Op. cil. p. 75-79.
Il 1

voie aux citoyens pour que ce rassemblement devienne représentatif de la volonté du peuple
paraguayen.

Les jeunes réunis lors de cet épisode reflètent l'amalgame d'acteurs qui se sont
retrouvés sous la même bannière, malgré leurs différences. Contrairement aux autres
mouvements sociaux présents, les jeunes ne comptaient pas sur une organisation stable.
Canalisés par une émotion face à la gravité des évènements, ils ont progressivement accouru
sur les places du centre de la capitale. Cette multitude de jeunes était composée par les
jeunesses politiques de différents partis (colorados comme ceux de l'opposition), la jeunesse
des mouvements pastoraux, les objecteurs de conscience, les supporters des deux clubs de
football les plus populaires au Paraguay tout comme d'autres jeunes citoyens solidaires à la
cause. Premiers à accourir devant le Congrès et deniers à se retirer, ce sont aussi eux qui ont
248
payé le prix fort face à la violence des partisans de J'ex-général Oviedo. Un tel engagement
reste un geste de conscience citoyenne et de volonté démocratique de la part de la jeunesse.
Toutefois, cette manifestation n'est point le reflet d'une implication quotidienne dans le lent
processus de démocratisation du Paraguay. Comme le rappelait José A. Galeano, « [ ... ] ese
mismo pueblo es incapaz de salir a las calles cada vez que el Estado se burla de la
sociedad. »249 Personne ne pouvait s'attendre à ce que les jeunes jouent un tel rôle lors des
événements de mars 1999. Sortis de nulle part, ils sont repartis dans l'ombre après cette
semaine héroïque. 25o

4.5 Le rôle de la société civile paraguayenne dans la transition

Le troisième chapitre et les parties précédentes de ce quatrième chapitre nous donnent


deux aperçus de la SC paraguayenne. D'une part celle d'un processus de formation et
d'affermissement à travers lequel un ensemble de mouvements et d'organisations ont occupé
un espace politique ouvert depuis la démocratie, mais dont les résultats ont été maigres.
D'autre part, l'aperçu d'une SC prête à bondir et inonder les rues pour manifester son

248Ultima Hora, «Marzo Paraguayo... » Op. cit., p. 67-68.


249Ce même peuple est incapable de ressortir dans les rues à chaque fois que J'Etat se moque de Ja
société. (Notre traduction). GALEANO, José Antonio, entretien du 26 mai 2007, Asunci6n­
Paraguay.
250 Ultima Hora, «Marzo Paraguayo... » Op. cil., p. 67-68.
112

désaccord face à un éventuel retour en arrière en politique, mais incapable de générer les
bases pour un suivi de ces mobilisations ponctuelles. Par ailleurs, ces deux aperçus nous
permettent aussi d'élucider une première période de croissance et de développement de la SC
(1989 à 1996), suivie d'une période stagnante marquée par une déception croissante envers la
démocratie paraguayenne (1996 jusqu'à nos jours). En effet, l'ouverture démocratique et le
respect des libertés publiques auront permis à la SC paraguayenne de se développer et de
faire entendre ses revendications. Par contre, à l'heure d'espérer des résultats, cette SC s'est
retrouvée confrontée à un Etat et des partis politiques imperméables à leurs demandes, sauf
quelques rares exceptions. Quoi qu'il en soit, nous considérons que jouer un rôle important
dans ce processus démocratique implique avoir une influence sur les politiques publiques du
gouvernement. En effet, le Paraguay étant en pleine construction d'un Etat démocratique,
nous situons le rôle de la SC dans le sens de cette construction. Dans ces termes, nous
pouvons constater que, jusqu'à présent, la SC a joué un rôle mineur dans le processus de
démocratisation du Paraguay.

Cette situation révèle un paradoxe car, dans un sens, l'ouverture politique engagée en
1989 a permis à la SC de s'organiser et de se développer. Dans un autre sens, l'Etat et la
société politique se montrent réfractaires à une influence de la SC dans les politiques
publiques. En effet, l'Etat paraguayen, comme d'autres dans la région, est un «Eslado de
baja capacidad» pour reprendre les mots du rapport du PNUD pour l'Amérique Latine?51
Frappé par des crises économiques, la corruption, le clientélisme et des effets de la
globalisation, l'Etat paraguayen peine à remplir son rôle envers la Sc. Par ailleurs, bien que
plusieurs libertés soient en vigueur et permettent un cadre pour le développement d'initiatives
citoyennes, la transparence continue à faire défaut. Cette transparence et la responsabilité de
l'Etat face aux citoyens continuent à être des défis que le gouvernement paraguayen doit
relever s'il souhaite améliorer les possibilités pour la SC d'influencer certaines politiques
publiques. Dans ce même contexte, le besoin criant de transparence à tous les niveaux des
institutions publiques est une condition sine qua non pour améliorer l'image de l'Etat et son
rôle auprès des citoyens. 252

251 Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo. « La democracia en América Latina... » p. 66.
252 Ibid. p. 65-67 etRIVAROLA, Loc. cil. p. 112-114.
113

Curieusement, certaines caractéristiques de la transition ont tout pour encourager


l'organisation et le renforcement d'une SC revendicative. En effet, trois aspects caractérisent
la transition paraguayenne depuis l'ouverture démocratique de 1989. Premièrement, les
processus électoraux se sont déroulés de manière de plus en plus propre et transparente.
Deuxièmement, l'Etat de droit, dans le sens du respect des lois, est pratiquement inexistant,
ce qui fait perdurer la corruption et l'impunité. Troisièmement, l'orientation sociale de l'Etat
est quasi-inexistante, la pauvreté et la vulnérabilité sociale ont continué à croître. 253 Plusieurs
initiatives ont tenté ou tentent encore de répondre à ces problèmes. Nous pouvons rappeler ici
l'importance du travail effectué par plusieurs ONG dans la préparation et la formation
citoyenne face aux élections (le regroupement d'ONG DECIDAMOS), ou encore les efforts
des réseaux de contrôle citoyen (Contralorfas ciudadanas) afin d'exercer une pression sur
l'Etat et exiger une plus grande transparence de ce dernier. Enfin, la pauvreté touche un grand
nombre de secteurs et divers mouvements de la SC ont tenté de faire pression, mais sans
succès, pour que le gouvernement en visage des actions d'éradication de la pauvreté. Malgré
un environnement et des caractéristiques propices à son activité, la SC paraguayenne n'a pas
réussi à cumuler un grand nombre de victoires dans ses nombreuses batailles pour faire
avancer ses multiples causes.

Caractérisée par une présence ponctuelle, la SC a réussi à se faire entendre sur


certains dossiers, mais en agissant de manière fragmentée. Son rôle a été limité en grande
partie à cause de l'opposition que l'Etat et différents partis politiques lui ont montrée?54 En
effet, la relation société-Etat est encore marquée par l'absence de médiateurs et par une
méfiance, héritage des régimes du passé. Par ailleurs, nous pouvons parler d'un manque de
continuité dans les initiatives venant de différents secteurs de la Sc. En effet, les rejets de la
part du gouvernement auront suffi pour décourager bon nombre d'initiatives prises depuis

253 MARTINI, Carlos. «Una mirada polftica a la transici6n » In VIAL, Alejandro (coOl'd.) Cuttura
polftica, sociedad civil y parlicipaci6n ciudadana: el casa paraguayo. Asunci6n-Paraguay: CIRD,
2003, p. 195.
254 En effet, les partis politiques ont tendance à voir les OSC comme des récolteuses de votes (par ex :
si une organisation paysanne soutien un candidat lors des élections, ce soutien représente le vote
potentiel de plusieurs paysans rattachés à l'organisation en question). Lorsque ceci n'est pas le cas, les
partis politiques s' y intéressent peu. Par ailleurs, les partis politiques ont tendance à considérer les
revendications de certaines OSC comme des menaces. RlV AROLA, Loc. cil. p. 110,
114

di vers secteurs sociaux. Dans ce sens, certains secteurs de la SC n'ont pas encore franchi le
cap allant de la simple revendication vers la proposition et la négociation avec les autorités.
Ainsi, les capacités de proposition, de négociation et de pression de la SC sur l'Etat
demeurent des lacunes importantes et un handicap dans la volonté de jouer un plus grand rôle
dans la démocratisation du pays.

4.6 La société civile paraguayenne face à ses défis

Comme plusieurs études le montrent, un des défis principaux de la transition


paraguayenne est la déception montante dans la population. En effet, cette dernière manifeste
sa désillusion face à un modèle démocratique qui ne répond pas à toutes les attentes. Les
chiffres de l'année 2006 du Latinobar6metro sont révélateurs, le Paraguay apparaît comme le
pays le moins satisfait par la démocratie (12% de satisfaits). Entre 1995 et 2006, ce chiffre a
fluctué tout en gardant une tendance à la baisse. En 1995, 28% était le pourcentage le plus
élevé, alors que le plus bas a été enregistré en 2002 avec seulement 7% de satisfaits par la
démocratie. Ainsi, la note attribuée au pays pour qualifier son niveau démocratique est
également la plus basse de la région avec 3,9/10. Par ailleurs, 43% des répondants affirment
que le pays n'est pas démocratique contre 10% qui le trouvent très démocratique. 255 La
déception citoyenne face à l'immobilisme et la lenteur à laquelle évolue la situation touche et
affecte directement la Sc. Cette dernière tend ainsi vers un rôle passif, car elle perd
progressivement l'espoir d'une évolution positive de la situation sociopolitique. Dans ce sens,
si les institutions ne sont pas renforcées démocratiquement, il ne faut pas totalement écarter la
possibilité d'un soutien de certains secteurs de la SC envers d'anciennes formes
d'autoritarisme?56 En effet, selon d'autres sondages, la baisse de la cote de la démocratie
paraguayenne est accompagnée par un léger regain de popularité de l' autoritarisme. 257

255 Corporaci6n Latinobar6metro, Informe Latinobar6metro 2006, [En ligne)


[Link], page consultée le 2 avril 2007.
256 A ce propos, rappelons le rôle bien connu de la société civile dans le renforcement du parti nazi en
Allemagne pendant l'entre-deux guerres. Cf. BERMAN, Sheri. « Civil Society and the Collapse of the
Weimar Republic » In World Politics, Vol. 49, no. 3 (1997) p. 401-429.
257 VIAL, Alejandro (coord.) Cultura polîtica. sociedad civil y participaci6n ciudadana: el casa
paraguayo. Asunci6n-Paraguay: CIRD, 2003, p. 156.
115

4.6.1 Créer une « culture démocratique»


La mise en place de valeurs démocratiques dans la culture paraguayenne passe
forcément par le remplacement des éléments d'une culture autoritaire dont nous avons vu les
traits plus haut. En effet, la structure institutionnelle de la démocratie paraguayenne s'est
installée plus rapidement que les mœurs d'une citoyenneté démocratique. Dans ce sens, nous
pouvons parler du cas paraguayen comme celui d'une démocratie électorale et non citoyenne.
En effet, la population a été convoquée lors des scrutins de l'agenda électoral et les
différentes élections, de 1989 à 2003, se sont déroulées de plus en plus démocratiquement.
Par contre, en termes d'amélioration des conditions socio-économiques, les attentes envers la
démocratie n'ont pas été remplies. Toutefois, une étude récente témoigne de la grande valeur
attribuée par la population paraguayenne à l'idée de démocratie (sur une échelle de 1 à 10,
80% des répondants attribuaient une valeur entre 5 et 10)?58 Cette valeur, bien qu'elle ne
reflète pas le niveau démocratique du pays, demeure importante car elle manifeste une
préférence pour la démocratie face à d'autres régimes.

Si nous creusons dans le contenu de ce que la population perçoit dans la notion de


démocratie, nous obtenons des éléments révélateurs de ce qu'elle représente aux yeux des
Paraguayens. En effet, le citoyen associe avant tout démocratie avec liberté et liberté
d'expression (34,7%), ce qui crée un fort contraste avec la notion de gouvernement du peuple
(1,5%). Par ailleurs, le grand nombre de personnes ne sachant pas avec quoi associer le mot
démocratie est inquiétant (23%).259 Cette image d'une démocratie promotrice de libertés est
un clair reflet des limites du chemin parcouru depuis 1989. Autrement dit, les gouvernements
démocratiques du Paraguay ont octroyé des libertés publiques mais ces dernières n'ont guère
marqué les esprits, car leur participation pour améliorer la qualité de vie des citoyens a été
infime. Enfin, parmi plusieurs maux attribués directement à la démocratie, quatre ressortent
du lot: premièrement l'insécurité citoyenne (22,3%) ; deuxièmement le manque d'autorité
qui provoque désordre et confusion (19,7%); troisièmement une plus grande corruption
(19,2%) et ; quatrièmement davantage de difficultés économiques (l5,8%)?60 Ces problèmes
attribués à la démocratie mettent en exergue l'incapacité des gouvernements à répondre aux

258 Ibid. p. 162-163.


259 Ibid. p. 161.
260 Ibid. p. 164.
116

demandes sociales. Cette incapacité provoque par la même occasion une diminution de la
crédibilité de l'image de la démocratie.

Enfin, même si la perception que la population a de la démocratie ne constitue pas


une culture en soi, elle est tout de même un indicateur de la profondeur des valeurs
démocratiques dans la conscience citoyenne. A partir des diverses expériences de la SC que
nous avons analysées, quelques constats peuvent être faits. En effet, la culture paraguayenne
demeure caractérisée par une profonde méfiance envers l'Etat et tout ce qui se rapporte au
politique. A partir de cette base, il n'est pas étonnant que les organisations sociales les plus
populaires soient celles qui ont un caractère et une action strictement locale, loin des
méandres de l'Etat. Par ailleurs, certains traits d'autoritarisme demeurent, mais il nous
semble qu'ils sont encore présents à cause d'une éducation médiocre et une situation socio­
économique déplorable. Dans ce sens, les poches de pauvreté encore présentes sont celles qui
ont permis à des caudillos comme Oviedo de faire une campagne en appelant à un discours
nationaliste autoritaire. Néanmoins, les idées de citoyenneté et de démocratie sont tout de
même valorisées pour ce qu'elles sont intrinsèquement, même si elles ne reflètent pas la
situation politique du pays.

4.6.2 Le clientélisme
Exacerbé par un parti colorado au pouvoir depuis plus de 60 ans, le clientélisme
demeure très présent au Paraguay. Comme le rappelle Alejandro Vial, « [ ... ] las zonas de
pobreza constituyen la base dei aparato clientelar colorado y la sociedad civil es débil frente
a esa realidad. »261 En effet, la continuité du parti colorado au pouvoir permet que la
structure c1ientéliste mise en place à partir des années 1940 reste quasi intacte. Par ailleurs,
l'augmentation de la pauvreté continue à générer une masse de clientèle, car ce rapport
demeure un moyen de survie pour certaines tranches de la population. Enfin, un Etat
incapable d'aborder des reformes urgentes et nécessaires à l'éradication du clientélisme
contribue aussi à sa perpétuation. Depuis la transition, les pratiques c1ientélistes demeurent et
elles ont été tolérées pratiquement par tous les partis politiques. En effet, seules quelques

261 Les poches de pauvreté constituent la base du fonctionnement de l'appareil de clientèle du parti
colorado et la société civile est faible face à cette réalité (notre traduction). VIAL, Alejandro, entretien
du 16 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
117

OSC remettent en cause le fait que les partis récompensent la loyauté électorale de leurs
membres avec des postes dans les administrations publiques, ou encore qu'en pleine
campagne électorale, les pauvres reçoivent des biens matériels en échange de leurs votes. 262
Bien plus qu'un simple élément d'un lointain héritage, le clientélisme reste présent et
constitue un fléau pour l'avancement démocratique du pays.

Le clientélisme demeure aussi présent grâce à son enracinement dans la culture


paraguayenne. En effet, la structure sociale paysanne s'est historiquement construite à partir
des systèmes de relations ore (qui siginifie «nous» en guaranI) et orekueté (il s'agit ici d'un
« nous» excluant les autres, c'est-à-dire qu'il n'inclut pas les personnes avec lesquelles on
parle ou qui ne sont pas du même groupe, c'est l'expression d'un cercle fermé).263 Cette
structure d'appartenance s'est déplacée au niveau politique et régénère des rapports de
clientèle dans un cercle fermé où une immunité et des privilèges sont réservés aux membres
du groupe en échange de leur loyauté. En d'autres mots, les intérêts du groupe passent par
dessus les intérêts collectifs et l'Etat devient un instrument au service d'un groupe restreint.
Le clientélisme est nourri depuis le haut, c'est-à-dire que la corruption régnant dans les
sphères politiques permet au système de perdurer. Par exemple, les fonds venant
d'entrepreneurs privés lors des campagnes électorales sont un moyen pour ces entreprises de
s'assurer des contrats ou des arrangement fiscaux si le parti en question est élu. Ce qui est
inquiétant dans ces pratiques, c'est surtout qu'elles représentent encore des proportions
importantes. En effet, une étude établit un rapport entre pauvreté et initiative propre pour aller
voter. Les résultats montrent une relation inversement proportionnelle, soit une faible
initiative propre pour aller voter lorsque le niveau de pauvreté est élevé. Selon cette étude,
lors des élections municipales de 2001,32,5% de l'électorat aurait été emmené aux urnes par
des agents politiques. 264 La participation lors des rendez-vous électoraux doit donc être prise
avec précaution.

262 RlV ARüLA, Milda. « Estado patrimonial y c1ientelismo» article non publié, avril 2007, p. 10.
263 Idem. L'auteur fait référence au sociologue paraguayen José Nicolas Morinigo et son ouvrage
Clientelismo y Padrinazgo en la practica patrimonialista dei gobierno en el Paraguay, Asunci6n,
USAID, 2003.
264 CESPEDES, Roberto. « Capacidades y Libertades : Participaci6n en las elecciones municipales de
2001 en Paraguay» In Revista Latinoamericana de Desarrollo Humano. no. 22 et 23 (juin, juillet
2006), p. 1-6.
118

Certains secteurs de la SC et notamment les ONG ont tenté de faire face au fléau du
clientélisme, mais elles n'ont pas obtenu de succès. Par ailleurs, malgré les efforts des radios
pour rendre public les excès commis en période électorale, les pratiques clientélistes
perdurent. En effet, c'est à l'Etat qu'appartient la force légale et institutionnelle pour lutter
contre le clientélisme. Pour l'instant, cela ne semble pas avoir été une des priorités de son
agenda. Après des gouvernements par la force, voici que le pouvoir demeure entre les mains
de ceux qui maîtrisent l'échange de services contre loyautés. C'est donc à certains secteurs de
la société, ceux qui ne sont pas encore pris au cou par la pauvreté, de faire bon usage des
libertés qui leur sont offertes pour espérer renverser cette tendance.

4.6.3 La corruption
En abordant le problème du clientélisme, Rivarola rappelait que « [la corruption] es
una herramienta para hacer perdurar el sistema clientelista ».265 La corruption est loin d'être
un phénomène nouveau au Paraguay. En effet, depuis la fin du XIX ème siècle, il constituait
déjà un outil pour mettre en place une structure clientéliste, la base qui allait permettre à
Stroessner de rester au pouvoir pendant plus de trois décennies. 266 Dans ce sens, les structures
en place n'ont pas radicalement changé depuis l'avènement de la démocratie au Paraguay et
des éléments comme la corruption continuent à trouver un terrain favorable pour leur
développement. Comme dans la plupart des pays en voie de développement, la corruption
atteint sérieusement la situation socio économique du pays, car il s'agit de ressources qui
devraient être destinées au bien être de la population. Chaque année des montants importants
finissent dans les canaux de la corruption à la place d'être destinés aux dépenses d'ordre
social. Par ailleurs, le coût de la corruption atteint des proportions considérables. Selon un
des organes de contrôle du gouvernement, en 1997 le montant total de fraude envers l'Etat

265 La corruption est un outil pour faire perdurer le système clientéliste (notre traduction).
RIVARüLA, Milda, entretien du 22 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
266 Une partie de la philosophie de Stroessner laissait sOlls-entendre que la contrebande et la corruption
étaient « le prix de la paix ». Par ailleurs, le dictateur a réussi à systématiser la corruption comme
élément du fonctionnement du régime. BRITEZ, «Balance de la transici6n ... »Loc. cil. p. 22 et 38.
119

était d'environ 2 milliards de dollars US?67 Cette somme représente approximativement


25,5% du PIB total de l'année en question.

En effet, la corruption serait devenue la règle et non plus l'exception. Faire recours à
des pratiques de corruption, ou être victime de tels actes est devenu une habitude, une partie
du modus vivendi paraguayen. En effet, la corruption semble être tellement enracinée qu'elle
serait en train d'envahir la culture paraguayenne. Par ailleurs, malgré les dénonciations de cas
de corruption par la population, les médias ou des organisations citoyennes de contrôle
(Contralorlas), les responsables ne sont pas sanctionnés. Dans ce sens, bien qu'il y ait une
prise de conscience de la population, cette dernière n'effectue pas assez de pression pour que
ceux qui commettent des actes de corruption soient appréhendés. Au niveau du
gouvernement, le manque de volonté pour lutter contre et l'implication de plusieurs secteurs
politiques dans des cas de corruption entache davantage les institutions démocratiques?68
Tout ceci mène parfois l'opinion publique à réaliser une association directe entre corruption
et démocratie. Cette tendance contribue à la mauvaise image de la démocratie et décourage
une citoyenneté qui avait mis ses espoirs de progrès dans le modèle démocratique.

Enfin, des études plus récentes sur la corruption au Paraguay nous témoignent d'une
légère amélioration de la situation (entre 2004 et 2005)?69 Néanmoins, les progrès effectués
restent timides et la volonté politique pour combattre ce fléau presque nulle. Toutefois, nous
pouvons souligner une prise de conscience de la citoyenneté quant à l'ampleur de la
corruption et le mal qu'elle occasionne au pays. Cette prise de conscience est tout de même
accompagnée d'un pessimisme quant à l'engagement des institutions pour lutter frontalement
et efficacement contre la corruption. Enfin, la population semble, d'une part, résignée à vivre
dans un environnement où les dessous-de-table restent une condition sine qua non pour

267 YORE, Miriam. « Democracia y Corrupciôn : Corrupciôn en el Paraguayen la Década de los


Noventa » In CIRD, Transici6n en Paraguay: Cultura poUrica y valores democraticos, Asunci6n
Paraguay: Ed. CIRD-USAlD, 1998. p. 275-311, et BENEGAS, Gladys. «Evoluci6n de la Economia
durante el Proceso de Transiciôn Democratica » In VIAL, Alejandro (coord.) Cultura poUrica,
sociedad civil y participaci6n ciudadana: el casa paraguayo. Asunci6n-Paraguay: CIRD, 2003, p.
206-250.
268 YORE, Loc. cit. p. 284-288.
269 Transparencia Paraguay. Encuesta Nacional sobre Corrupci6n, 2005. Asunciôn-Paraguay :
Transparencia Paraguay, 2006.
120

effectuer des démarches, ou obtenir un service de la part de l'administration publique.


D'autre part, la population semble convaincue que son action ne peut pas rompre les schémas
d'impunité qui soutiennent le système de corruption. 270

4.7 La société civile face à l'Etat paraguayen

Face aux différents défis que le Paraguay affronte depuis le début de son processus de
démocratisation, la SC, comme nous l'avons vu tout au long du travail, s'est organisée et a
tenté d'apporter des esquisses de solutions. L'organisation de la SC est importante et
nécessaire mais elle n'est pas suffisante pour apporter les changements dont le pays a besoin.
En effet, elle ne peut pas substituer l'Etat. Nous avons déjà évoqué les difficultés dans la
relation SC-Etat, nous souhaitons aborder sommairement la situation de l'Etat paraguayen,
ses lacunes et ses réformes constamment ajournées malgré une augmentation de la pauvreté
et l'évidence de l'inefficacité de ses institutions.

Au Paraguay, la mise en place d'un Etat propice au développement passe avant tout
par le démantèlement des aspects hérités de l'Etat prédateur271 qui s'était instauré sous
Stroessner. Malgré plus de 18 ans de démocratie, plusieurs éléments subsistent et doivent être
combattus pour espérer que les réformes tant souhaitées portent leurs fruits. En effet, il est
surprenant qu'aussi peu d'attention ait été portée envers l'inefficacité de l'administration
publique héritée et le besoin criant des réformes. L'absence d'un tel débat met en exergue la
force de puissants intérêts à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Etat, représentés par une
classe politique corrompue occupée à protéger ses privilèges et ceux de certains secteurs
privés. Ainsi, tels des parasites, les privilégiés détenteurs d'une partie du pouvoir continuent à
bénéficier des rentes émanant de l'Etat (rent-seeking). Dans ce sens, alors que l'Etat,
influencé par une classe politique, s'est montré réticent aux réformes, c'est sous la houlette
des institutions financières internationales (Fonds Monétaire International et Banque

270Ibid. p. 69-7l.
271Le concept d'Etat prédateur est utilisé ici dans le sens que Peter Evans lui attribue, soit en
opposition à un Etat pour le développement. Par ailleurs, les éléments définissant l'Etat prédateur
correspondent presque exactement aux caractéristiques du régime stroessniste. Cf. EVANS, Peter.
« The State as Problem and Solution: Predation, Embedded Autonomy and Structural Change» In
Stephen Haggard et Robert R; Kaufman (eds.) The Politics of Economie Adjustment. Princeton:
Princeton University Press, 1992, p. 139-180.
121

Mondiale) que certaines réformes ont été lancées. Ces institutions ont privilégié la
privatisation, comme dans plusieurs pays voisins, parmi une série de mesures allant dans le
sens du Consensus de Washington. 272 Malgré cette tentative de réforme « depuis l'extérieur »,
ces initiatives ont été un échec, elles n'ont pas réussi à apporter les changements nécessaires
dans l'Etat paraguayen pour que ce dernier se libère de ses anciens vices.

Nicanor Duarte Frutos (2003-2008) du parti colorado semble être le preIllier


président depuis la transition à avoir ciblé la corruption, le développement durable et les
inégalités sociales comme principaux défis du gouvernement. Malgré cette perspicacité et un
effort de réformes pendant les deux premières années de gouvernement, les intérêts
particuliers qui bénéficient d'un statu quo semblent l'avoir remporté face au besoin criant de
réformes. 273 La question de comment démanteler les réminiscences de cet Etat prédateur pour
instaurer un Etat pour le développement demeure présente. Les tentatives entreprises par les
agences multilatérales restent limitées, et les pays voisins ne semblent pas intéressés par cette
problématique du Paraguay.274 Les forces véhiculées pa.r la SC demeurent donc une autre
alternative pour espérer un changement dans les structures de l'Etat. La SC, comme nous le
montre bon nombre des exemples cités dans ce travail, s'est d'abord heurtée à un Etat
répressif et elle est aujourd'hui encore confrontée à certains traits de cet Etat prédateur.
Depuis la transition, il ne s'agit plus de coopter ou de réprimer systématiquement les
organisations sociales, mais l'Etat continue à bloquer le développement d'un capital social

272 NICKSON, Andrew. « Reformando el Estado en Paraguay» In ABENTE, Diego et MASI,


Fernando. Estado, Economfa y Sociedad: Una Mirada Internacional a la Democracia Paraguaya.
Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 45-47.
273 LAMBERT, «Una ruptura con el pasado ... »Loc. cit. p. 165-170.
274 Tant le Brésil comme l'Argentine ont manifesté leur soutien pour que le Paraguay poursuive son
processus de démocratisation. Par contre, une réforme de l'Etat devrait améliorer les capacités
économiques du Paraguay et dans ce sens, même si ces pays font partie d'un bloc économique
régional, l'image d'un Paraguay davantage développé dans la région ne semble pas être une priorité
pour les deux puissances du cône sud. Par ailleurs, depuis la signature du traité d' Asunci6n en 1991, le
Paraguay n'a pas vraiment réussi à tirer profit de son intégration au bloc et a subi les effets de
multiples asymétries. D'une part, Je Paraguay a été incapable de négocier face aux autres partenaires
et, d'autre part, il a maintes fois été bloqué par des mesures protectionnistes encore présentes dans les
marchés argentins et brésiliens. Cf. LAMBERT, Peter, "Paraguay in Mercosur: i,Para qué?" In
Dominguez, Francisco and Marcos Guedes de Oliveira, Mercosur: Between Integration and
Democracy, Bern: Peter Lang. 2004 et RODRIGUEZ, José Carlos, "Una ecuaci6n irresuelta :
Paraguay-Mercosur" In Los rostras dei Mercosur, CLACSO, Buenos Aires, 2001.
122

fondamental pour l'affermissement de la SC (surtout à travers un enseignement médiocre et


des services sociaux inefficaces).275

La SC est restée longtemps à l'étape de protestation, elle est peu à peu arrivée à
l'étape des propositions. Toutefois, comme l'Etat est peu coopérant et ne réagit pas face à ses
propositions, elle doit passer à l'étape de la pression (toutefois ces étapes ne sont pas
linéaires). En effet, la SC a déjà tenté d'exercer une pression sur l'Etat et elle a obtenu
quelques résultats. Néanmoins, les vrais changements ne sont pas encore survenus et
certaines pistes restent inexplorées. Nous retombons ici face à la faiblesse des demandes
sectorielles, alors qu'une SC qui se mobilise unie aurait plus de chances en faisant pression
sur le gouvernement jusqu'à ce quelle obtienne ce qu'elle revendique. En termes
d'occupation de l'espace politique ouvert depuis la démocratie, la SC semble être en train de
faire sa part, mais elle manque de victoires face à l'Etat. Ces victoires peuvent aussi venir
lorsque ce dernier est affaibli par des crises politiques ou économiques. Lorsqu'une crise
économique survient, les aspects prédateurs de l'Etat peuvent s'affaiblir (surtout en termes de
rentes) et dans ce même contexte la SC a tendance à se renforcer, avec l'affermissement des
organisations sociales et l'apparition de nouveaux acteurs faisant entendre leur voix. Bien que
les crises puissent être un moment propice pour des changements institutionnels, elles
demeurent des moments à double tranchant, car elles peuvent aussi provoquer des réactions
276
politiques adverses à l'ordre démocratique.

Tout au long de ce travail, nous avons évoqué des éléments qui nous permettent de
mieux comprendre comment l'Etat paraguayen peut rester impassible face aux demandes de
la Sc. En effet, nous pensons tout d'abord à l'histoire de l'Etat paraguayen, ce dernier
occupant une position forte dans le contexte politique et restant le centre de toutes les
décisions et éventuels changements dans le pays. Avec cette prépondérance de l'Etat dans le
politique survient une crainte encore présente dans la population. Cette dernière est encore
présente à cause de l'usage de la violence légitime fait par l'Etat paraguayen lors du régime

275 RICHARDS, Donald G. « Es posible un Estado para el DesarrolJo en el Paraguay? » In ABENTE,


Diego et MASr, Fernando. Estado, Economia y Sociedad: Una Mirada Internacional a la Democracia
Paraguaya. Asunci6n-Paraguay: CADEP, 2005, p. 33-36.
276 Idem.
123

passé. Ainsi, même si le contexte démocratique a pernus une ouverture et une liberté
d'expression incomparables avec l'époque stroessniste, une certaine crainte de l'Etat
demeure, tarde à s'effacer et freine la détermination des citoyens. Par ailleurs, des traits
culturels fortement enracinés permettent aussi à l'Etat d'ignorer les demandes qui lui sont
adressées. Nous pensons ici au fiembotavy et à l'opa rel, véritables armes pour d'abord
négliger des revendications et ensuite laisser que le temps fasse oublier ces demandes sans les
honorer. Enfin, le contexte d'interdépendance et de globalisation internationale offre aussi à
l'Etat paraguayen pléthore d'arguments laissant comprendre qu'il ne fait que subir les aléas
d'un jeu mondial, dans lequel il est incapable de tirer les ficelles.

4.8 Conclusion

Nous avons abordé la mobilisation citoyenne lors de deux évènements clé de la


politique paraguayenne depuis la transition. En effet, ces moments sont des tournants de la
vie politique du pays et ils sont aussi des moments charnière pour la Sc. Tout d'abord, les
relations entre la SC et l'armée ont été mises à l'épreuve avec un retour en force de certaines
figures militaires sur la scène politique. Le manque d'échanges entre des militaires assoiffés
de pouvoir et une SC en évolution ont évidemment conduit ces acteurs à une confrontation
lors des crises. En 1996, la population et la SC ont clairement manifesté leur opposition à tout
éventuel retour en arrière, ou toute interruption du processus de démocratisation. En 1999, cet
engagement en faveur de la démocratie s'est fait entendre à nouveau dans un climat
sociopolitique tendu. Par ailleurs, le message adressé à l'armée était clair, la SC souhaitait un
retrait des militaires de la scène politique et elle était prête à se battre pour cela.

Les épisodes de 1996 et 1999 ne nous permettent pas d'affirmer que la SC est un
acteur fort du processus démocratique. Depuis une perspective plus théorique, cette force de
la SC que nous évoquons passe forcément par une SC elle-même démocratique. Dans ce sens,
nous faisons référence aux liens étroits entre citoyenneté et SC et le rôle de cette dernière
dans le processus de démocratisation. Ainsi, le rôle politique de la SC ne se limite pas à
représenter et défendre des intérêts, au contraire, sa tâche est aussi celle de créer des citoyens,
répandre une prise de conscience et éclairer les limites entre ce qui est publique et
124

politique. 277 Dans les deux évènements analysés ci-dessus, nous ne pouvons pas parler d'un
tel effet de la SC auprès des citoyens. Néanmoins, nous pouvons constater qu'une
valorisation de la démocratie s'est produite depuis le début de la transition. Par ailleurs, ces
évènements montrent également qu'une des caractéristiques de cette SC est sa réaction en
fonction de la conjoncture du pays. En effet, personne n'aurait pu prédire une telle réaction
lors de ces deux évènements. Dans ce sens, cette impressionnante manifestation de la volonté
popu laire et des secteurs sociaux n'a pas eu de suite et l'énergie déployée s'est rapidement
estompée. Toutefois, nous constatons que plusieurs acteurs de la SC demeurent attentifs au
déroulement de la politique locale. Enfin, ces moments de l'histoire paraguayenne évoquent
le rattachement aux principes démocratiques dans le sens d'un refus de tout retour en arrière
plus que dans le sens d'une implication quotidienne.

Nous pensons qu'il est important de souligner l'impact des jeunes Paraguayens dans
cette Sc. En effet, ce sont eux qui ont montré la voie à d'autres organisations et mouvements
sociaux afin de se battre pour la démocratie. Leur courage et leur détermination ont coûté des
vies, mais ils ont été à la base de la sauvegarde du processus démocratique paraguayen. Bien
que leur condition de jeunes soit passagère, il est encourageant pour l'avenir de la SC de voir
leur implication pour des valeurs démocratiques, même si elle a été ponctuelle. Enfin, la
transition paraguayenne, nous l'avons vu, s'est faite depuis le haut. Néanmoins, une
importante pression depuis le bas, comme en témoignent les cas de 1996 et 1999, a permis de
maintenir le système politique lorsque celui-ci menaçait de s'effondrer face à une crise. 278 Ce
constat n'est pas peu de chose et confirme l'importance, tout comme le potentiel, de la SC
dans son ensemble.

Bien que la SC paraguayenne ait réussi à occuper l'espace politique ouvert lors du
changement démocratique de 1989, nous conservons l'idée que son rôle est mineur dans la
transition. La faible influence de la SC sur le processus de transition peut être attribuée à

277 BRYSK, Alison. «Democratizing Civil Society in Latin America» In Journal of Democracy, Vol.
Il, n° 3, juillet 2000, p. 151-154.
278 RIV AROLA, Milda. « Sociedad y Polftica, una tortuosa relaci6n » In Alejandro Vial (coord.)
Cultura politica, sociedad civil y participaci6n ciudadana: el caso paraguayo. Asunciôn-Paraguay:
CIRD, 2003, p. 112-114.
125

plusieurs éléments. D'une part, de nombreux défis hantent la SC paraguayenne. En effet, elle
doit faire face à une culture politique du pays fortement imprégnée par des traits
d'autoritarisme. Dans ce sens, l'image de la démocratie paraguayenne perçue par les citoyens
est mauvaise, car elle ne répond pas aux aspirations et aux besoins d'une population qui
s'appauvrit. Dans un tel contexte, les poches de pauvreté et l'augmentation de l'insécurité
représentent des opportunités pour des caudillos cherchant un retour vers des modèles
politiques autoritaires.

Par ailleurs, la SC, tout comme les autres acteurs de la transition, doit faire face à des
fléaux tels que le clientélisme et la corruption. Ces phénomènes représentent aujourd'hui de
sérieux défis, car le clientélisme est enraciné dans la culture et la corruption généralisée est
aussi en train d'envelopper les mœurs de la population. Egalement, la corruption est
onmiprésente dans les institutions du pays et atteint sérieusement la crédibilité du
gouvernement. En effet, une partie de la population associe démocratie avec corruption, en
oubliant que cette dernière existait déjà sous Stroessner et qu'elle fait la une des journaux
seulement depuis l'ère démocratique. Malgré l'ampleur du défi, la SC s'organise et tente de
contrecarrer ces phénomènes en les dénonçant et en espérant que les autorités prendront les
mesures nécessaires. Seulement, la volonté politique fait défaut et l'impunité demeure
présente, ce qui continue à générer un terrain favorable pour la corruption. Ainsi, malgré le
grand nombre de dénonciations faites par les organisations de la société civile, les
responsables des actes de corruption ne sont pas appréhendés.

Enfin, dans ce chapitre nous constatons également que l'Etat est un véritable obstacle
pour le développement de la société et de la Sc. Nous avons évoqué les caractéristiques d'un
Etat prédateur qui continuent à être présentes et qui limitent les actions entreprises par
différentes organisations de la société civile. L'Etat nécessite impérativement de profondes
réformes pour envisager une gestion en faveur du développement du pays. Comme ces
réformes ne semblent pas envisageables depuis la classe politique, nous avons abordé la
possibilité d'une influence de la SC pour intervenir et provoquer des changements
nécessaires. Toutefois, les capacités de la SC face à l'Etat restent limitées, d'autant plus que
ce dernier semble déterminé à rester hermétique à une collaboration avec la Sc. Enfin, nous
126

pensons que la SC a encore un pas à faire en termes de pression sur l'Etat lorsqu'elle
revendique des changements importants.
Conclusions finales
128

Dans ce travail, nous avons analysé le processus de démocratisation du Paraguay, en


nous servant du parcours de la SC. En nous cantonnant au cadre théorique de la transitologie,
nous avons abordé le développement de cette SC en privilégiant les aspects inhérents au
processus de démocratisation paraguayen. Ainsi, nous avons abordé les caractéristiques du
régime stroessniste et les éléments que la transition paraguayenne a « hérité» de cette
dictature. Nous pensons notamment aux effets de la jonction faite entre l'armée, le parti
colorado et l'Etat, car les militaires ont été les précurseurs du changement démocratique et le
parti colorado continue au pouvoir jusqu'à présent. Par ailleurs, des éléments moins tangibles
ont eux aussi été « hérités », nous faisons référence à la culture autoritaire qui influence le
tissu social. Dans ce sens, plusieurs éléments culturels utilisés sous la dictature pour survivre
-dans le cas des citoyens qui subissaient la dictature- ou pour conserver le pouvoir -dans le
cas de ceux qui bénéficiaient du régime en place- continuent à influencer le mode de vie des
citoyens. Dans un tel contexte, la SC paraguayenne demeure un acteur de taille pour la
démocratisation et ce travail a tenté d'identifier son parcours et ses caractéristiques dans le
but d'estimer son importance dans l'affermissement du processus démocratique.

Dans un premier temps, nous avons rappelé les éléments théoriques sur lesquels nous
basons ce travail à travers les études de la transitologie et la démocratisation de l'Amérique
Latine. Nous avons également abordé, bien que brièvement, le contexte historique du
Paraguay qui a précédé la dictature de Stroessner et la transition démocratique. Avec ces
éléments théoriques et historiques, les chapitres suivants se sont concentrés sur les
caractéristiques de la transition paraguayenne et plus particulièrement sur un de ses acteurs, la
Sc. Cette dernière a été traitée plus en profondeur en abordant plusieurs de ses éléments.
Ainsi, nous avons d'abord rappelé le contexte autoritaire dans lequel elle s'est développée,
pour ensuite évoquer son émergence, ses caractéristiques et le parcours de ses acteurs
principaux. Par exemple, notre analyse s'est tournée vers les mouvements paysan, ouvrier et
des femmes car ils constituent, dès leurs débuts, des pièces maîtresses de la SC
paraguayenne. Une fois que les principaux acteurs ont été identifiés et étudiés, le travail s'est
intéressé à la capacité de mobilisation dont a fait preuve la SC lors des crises politiques qui
ont secoué le pays dans les années 90. En effet, notre intérêt s'est tourné vers ces évènements
129

car ils constituent des moments forts où une majorité de la SC a manifesté sa détermination
pour que le processus démocratique se poursuive. Enfin, nous avons apporté des éléments qui
nous permettent d'élucider le rôle de la SC dans le processus démocratique lui-même. Ceci
nous a poussé vers différents défis qui se dressent face à la SC et constituent de véritables
freins pour son action en faveur du renforcement démocratique. Parmi ces défis, un des
éléments principaux que nous avons signalé est l'Etat. Ce dernier, en conservant une structure
et un fonctionnement favorables à certaines élites au pouvoir, représente un véritable obstacle
pour que les initiatives de la SC puissent avoir un impact positif.

Au début de ce travail, nous avons formulé une hypothèse dans laquelle la SC


paraguayenne est considérée faible dans un processus démocratique où elle a un rôle
déterminant à jouer. A l'heure de tirer des conclusions à propos des résultats obtenus, nous
pouvons dire que l'hypothèse est confirmée, mais que certaines nuances doivent être
apportées. D'une part, si nous regardons la SC face à l'Etat, nous pouvons affirmer que la SC
paraguayenne est faible et qu'elle n'a pas réussi à remplir son rôle pour renforcer le processus
démocratique. En effet, nous avons constaté que les résultats obtenus en termes d'influence
dans les politiques publiques sont maigres, que la pression exercée pour que des réformes
soient mises sur pied sont insuffisantes et que la capacité à transformer les promesses du
gouvernement en actes concrets est presque nulle. Toutefois, dans ce contexte il faut prendre
en compte le fait que l'Etat paraguayen rassemble des caractéristiques qui rendent tout
changement particulièrement difficile. En effet, la continuité du parti colorado au pouvoir
depuis plus de 60 ans et une élite politique accrochée au pouvoir et aux rentes de l'Etat sont
des facteurs qui favorisent l'inertie. La faiblesse de la SC est donc entendue comme une
impuissance face à l'Etat.

D'autre part, tout au long du travail, nous avons pu percevoir le développement de


cette SC, la variété de ses organisations et leur capacité de mobilisation lors des crises
politiques. Dans ce sens, la SC a revêtu une importance particulière pour résoudre des crises
politiques qui menaçaient la stabilité institutionnelle du pays. Comme nous l'avons vu plus
haut, c'est aussi grâce à la pression exercée depuis la rue que les crises d'avril 1996 et mars
1999 ont trouvé une issue démocratique. Cette capacité de mobilisation et l'engagement en
130

faveur de la démocratie sont des aspects positifs et encourageants qui vont dans le sens du
renforcement de la Sc. Si notre travail se basait essentiellement sur les mobilisations de la SC
face aux crises politiques des années 90, nous aurions probablement conclu en soulignant la
force et la détermination de l'ensemble de ces organisations. Enfin, le caractère ponctuel de
ces manifestations révèle l'attitude sporadique de la SC en fonction des évènements
conjoncturels. Toutefois, ces évènements témoignent de la prise de conscience de la SC quant
à son potentiel et la valorisation de la démocratie face aux modèles autoritaires d'antan.

Dans le contexte latino-américain, les théories sur la transition et la démocratisation


mettent fortement l'accent sur l'importance de la SC pour un renforcement, voir un
enracinement, de la démocratie dans ces sociétés. Ainsi, comme nous le révèlent les derniers
travaux d'ü'Donnell, l'affermissement démocratique passe par un approfondissement de ces
valeurs auprès des citoyens. Egalement, si nous reprenons les travaux de Linz et Stepan à
propos de la consolidation, nous nous trouvons dans la dimension attitudinal. Cette dernière
rappelle qu'une majorité des gens doit être persuadée que tout changement politique à venir,
quelles que soient les circonstances, doit émerger d'un cadre démocratique. Selon la théorie,
la SC est perçue comme un acteur important pour ancrer les valeurs de la démocratie auprès
des citoyens. En effet, l'ouverture démocratique est censée renverser les barrières qui
empêchaient la SC d'agir et de se développer. Dans le cas du Paraguay, malgré cette
ouverture et le respect des libertés essentielles, la SC s'est développée sans pour autant
réussir à influencer le processus démocratique. Comme nous l'avons constaté, une faiblesse
de la SC est perceptible, surtout lorsque nous observons sa capacité d'influence face à l'Etat.
Ce dernier constitue en effet une pierre angulaire du processus démocratique. Seulement,
dans une transition sans alternance politique et en conservant des caractéristiques « héritées»
du système stroessniste, cet Etat est davantage un frein au processus démocratique plutôt
qu'un instigateur.

En analysant la démocratisation du pays depuis la perspective de la SC, nous


constatons aussi que la transition paraguayenne a été partielle. En effet, la présence
continuelle du parti colorado a permis de pérenniser un système politique favorable à une
élite au pouvoir depuis l'ère dictatoriale. Ainsi, en laissant pour demain les changements
131

structurels dont l'Etat a besoin, la démocratie paraguayenne réunit uniquement les éléments
de base pour être considérée comme telle. En effet, le calendrier démocratique ainsi que les
libertés sont respectées et le climat d'oppression des temps de la dictature n'est plus qu'un
vieux souvenir. Dans ce contexte, la SC a incité les gouvernements successifs depuis 1989 à
envisager des reformes importantes pour améliorer la situation socioéconomique et renforcer
le processus démocratique. Mais la classe politique paraguayenne en a décidé autrement,
obnubilée par son désir de conserver le pouvoir et les rentes émanant de l'Etat, sa
procrastination dure depuis 19 ans déjà. Dans ce sens, la particularité du cas paraguayen nous
montre que, contrairement à ce que les théories de la transition prônent, l'impact de la SC
dans un processus de démocratisation n'est pas toujours déterminant.

Le 20 avril 2008, les cinquièmes élections présidentielles du Paraguay démocratique


battront leur plein. Le calendrier électoral étant bien rôdé, nous rejoignons les craintes de
Genoveva Ocampos « ( ... ] es peligroso que todo se concentre alrededor de las elecciones, es
necesario interesar a la sociedad a otras realidades polfticas ».279 En effet, ces élections
semblent être cruciales car les sondages présentent le candidat de l'opposition, l'ex-évêque
Fernando Lugo, comme le grand favori. Ses chances d'arriver à une victoire le 20 avril 2008
apportent leur lot d'espoir mais aussi d'incertitudes dans un pays où la politique est dominée
depuis plus de 60 ans par le parti colorado. Dans ce sens, Alejandro Vial nous disait « (... ] la
poblaci6n tiene miedo y se pregunta que pasara si el partido colorado pierde ? ».280 Cette
crainte auprès de la population peut être comprise dans un pays où la vie politique a
fortement été marquée par le parti au pouvoir. Quoi qu'il en soit, la défaite du parti colorado
lors des prochaines élections serait le signe d'une continuité dans le processus démocratique
et représenterait une possibilité sans précédents pour approfondir la démocratisation au
Paraguay. Cette transition freinée et inachevée à cause de la persistance au pouvoir d'une
classe politique corrompue pourrait enfin se donner un élan démocratique. Toutefois, cette
progression de la démocratie dépend également de la coopération de l'ensemble d'un

279 Il est dangereux que tout se concentre autour des élections, il est nécessaire d'intéresser la société à
d'autres réalités politiques. (Notre traduction). OCAMPOS, Genoveva. Sociologue, chercheur,
consultant, entretien du 29 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
280 La population a peur et se demande ce qu'il adviendra si le parti colorado perd. (Notre traduction).
VIAL, Alejandro, entretien du 16 mai 2007, Asunci6n - Paraguay.
132

nouveau gouvernement. En effet, ce dernier devrait entamer un changement radical et non un


simple transfert des rentes émanant de l'Etat, ou un replacement d'intérêts particuliers. Ce
contexte électoral nous amène à constater que les modèles politiques en vigueur au Paraguay
ont besoin d'un renouveau. En effet, ces mêmes modèles sont ceux qui inspirent la société
paraguayenne et les nouvelles classes politiques qui seront au pouvoir dans les prochaines
décennies. Une alternance politique dans ce lent processus démocratique serait une réelle
opportunité pour purger l'Etat et engager des reformes nécessaires pour son bon
fonctionnement. Enfin, la continuité du parti colorado au pouvoir serait signe de continuité
d'un processus démocratique bloqué par les rouages hérités de l'ère stroessniste.

En s'intéressant à la transition paraguayenne, ce travail a abordé plusieurs acteurs


sans pour autant réussir à entrer dans le détail des parcours de chacune des composantes de ce
processus démocratique. Nous pensons qu'il y a là une première piste de recherche, dans le
but d'approfondir nos connaissances de la transition paraguayenne, la SC elle même ainsi que
le rôle de certaines de ses organisations. En effet, le dernier ouvrage consacré à la SC
paraguayenne date de 1999 et une cartographie actualisée des organisations est indispensable.
Une autre piste que nous avons évoquée, mais qui mérite d'être explorée en profondeur est la
relation entre certaines organisations de la société civile et les partis politiques. En suivant le
calendrier électoral, OSC et partis politiques semblent se rapprocher lorsque la date des
élections approche et se distancent après les votations. Cette relation mérite aussi d'être
étudiée plus en profondeur car malgré leur relation ambiguë, bon nombre de dirigeants des
OSC finissent dans les rangs de certains partis politiques. Enfin, dans le cas d'une éventuelle
continuité de ce travail dans le cadre d'études doctorales, nous pensons poursuivre la piste de
la relation entre l'Etat et la Sc. Nous avons déjà évoqué cette relation, complexifiée par les
multiples éléments hérités du régime dictatorial précédent, et nous sommes convaincus
qu'approfondir les interactions entre ces deux acteurs du processus démocratique paraguayen
serait fort intéressant. Enfin, ce travail comme la plupart des travaux sur le Paraguay se centre
prioritairement sur la capitale, Asunci6n. Une dernière piste complémentaire que nous
pouvons évoquer est celle d'une recherche axée sur les mouvements sociaux et les
organisations de la société civile présentes et actives dans les zones éloignées de la capitale.
En effet, aucun des ouvrages consultés n'analyse en profondeur ces acteurs de la Sc. Mis à
133

l'écart, leurs caractéristiques, activités et impact sont méconnus car ils opèrent loin du centre
des décisions politiques et économiques.
Annexes
Carte du Paraguay

PARAGUAY
• Lagerenza
Puerto
Bahia Negra.
• General
Eugenio A. Garay \,
.
Fortin
Teniente Martinez
Fu erte Qlimpo
\~
i
~


BRÉSIL
/
Mariscal
• Estigarri bia
la Victoria
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• San Pedro

ARGENTINE J
C . Coronel C· d d (~
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1001 km "V ~'\~~v
Division Géographique de la Oiredio des Archives A RG B BRÉSIL
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Ultima Hora, [Link]
ABC Color, [Link]

Sites Internet consultés :


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[Link]
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