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La décentralisation territoriale
et le développement des entités
locales en République
démocratique du Congo (RDC)
Jean-Pierre Lotoy Ilango Banga
Introduction
La constitution du 18 février 2006
consacre « la libre administration des
provinces et des entités territoriales
décentralisées, de leurs compétences et
de leurs ressources » (article 123, point 1).
Ces entités « sont dotées de la
personnalité juridique et sont gérées par
les organes locaux » (article 3, alinéa 1er).
La constitution actuelle de la RDC pose le principe d’une
large décentralisation. Cependant, le débat suscité par
l’interprétation de l’article 175, en ce qui concerne la
retenue à la source par les provinces des 40 pour cent des
recettes à caractère national1 relance la cacophonie
toujours vive dans ce pays quant à la perception de la
décentralisation, à sa portée exacte (théorique et pratique)
et à son incidence sur le développement des entités
locales.
D’une façon générale, l’on se pose la question de savoir
pourquoi la décentralisation territoriale ? En RDC, on se
demande pourquoi y revenir encore et toujours ? Le fait de
la prévoir dans la constitution peut-il contribuer à la rendre
un outil de développement à la base ?
En effet, lorsqu’on jette un coup d’œil rétrospectif sur
l’organisation politico-administrative et la gestion des
entités territoriales dans ce pays,2 l’on se rend compte
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Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
que, malgré l’échec de sa pratique, la décentralisation
territoriale demeure une nécessité impérieuse pour ce
108
pays-continent (2 345 410 km²). Depuis les années 1980, la
décentralisation comme politique publique n’a pas encore
réussi à se constituer en outil privilégié pour le
développement des entités locales. Pourtant, les aspirations
populaires au partage (solidarité nationale) et à
l’élargissement du cercle politique (démocratie, libres
initiatives) n’ont pas encore trouvé un impact réel au niveau
de l’arrière-pays. Dans ce contexte, on peut se demander
comment peut-on développer les entités locales d’un pays si
vaste dépourvu des capitaux productifs comme la RDC ?
La réponse est simple et renvoie à l’idée selon laquelle
l’Etat a un rôle capital à jouer dans tout processus de
développement national par le biais, en l’occurrence, de
l’administration (territoriale), son épine dorsale.
En effet, de tous les maillons du pouvoir, la territoriale
semble en constituer une sorte de centralité, au regard de
son incidence directe sur le vécu quotidien de la population et
des effets induits possibles de son action sur les autres
secteurs de la vie sociale. La décentralisation constitue, pour
ainsi dire, le mode de gestion le mieux indiqué pour les
entités locales au regard des objectifs de reconstruction
nationale (Epee et Otemikongo 1992:348). Car dans son
apprentissage, la décentralisation revêt des aspects pratiques
(politique, économique, juridique ou administratif et
managérial) qui renferment une certaine dynamique de
changement capable de transformer la société tout entière.
Pour leur réalisation, les objectifs requièrent la présence des
acteurs opérationnels, tant au niveau central que local, ayant
« la culture de décentralisation » et pouvant agir en
véritables agents de développement (Lotoy et Mukika
1989:86).
Cependant, malgré le partage des compétences établi par
les textes légaux dans le domaine du développement, 3 la
pratique sociale en matière de décentralisation en RDC a
montré que les entités locales y sont aux prises avec
l’insuffisance des recettes entraînant ainsi des exactions et la
malversation.4 Ce qui a empêché, empêche et empêchera
encore pendant longtemps les entités décentralisées
congolaises à prendre un élan nouveau pour leur auto-
développement.
Dès lors, l’administration locale congolaise, étouffée dans
son rôle d’initiateur des projets autofinancés et d’investisseur
public, ne peut se contenter que de son rôle d’animateur et
d’encadreur, rôle qu’elle peut jouer correctement. La
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Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
mobilisation des masses laborieuses ou l’investissement-
travail s’avère une nécessité impérieuse pour enrayer la
pauvreté qui sévit dans les entités locales congolaises.
109
Pour étayer ce point de vue, il serait intéressant de clarifier
le contenu des concepts-clefs dont nous nous servons en les
contextualisant. Nous allons ainsi situer la décentralisation
par rapport à ses aspects pratiques, concrets, avant de dire
un mot sur le développement endogène des entités locales.
Dans un deuxième temps, nous allons tenter d’appréhender
les rapports qui existent ou peuvent exister entre la
décentralisation et le développement endogène. Un troisième
et dernier volet va saisir le rôle de la mobilisation des masses
laborieuses dans le développement des entités locales
congolaises. Une brève conclusion va suspendre cette étude.
Tentative de clarification conceptuelle
De l’époque coloniale à aujourd’hui, l’organisation
politicoadministrative de la RDC a subi des changements
importants non seulement par rapport au découpage
territorial, mais aussi et surtout en ce qui concerne les modes
de gestion des entités locales (au moins quinze textes
légaux).
Deux principaux modes de gestion des entités publiques
(centralisation, décentralisation) sont à élucider avant de voir
en quoi consiste la décentralisation et saisir l’essence du
développement endogène.
Centralisation et décentralisation
La centralisation est l’exacte opposée de la décentralisation,
même si en pratique, la psychologie des acteurs et leur style
de commandement peuvent créer des similitudes entre les
deux concepts.
La centralisation
Dans un système administratif centralisé, toutes les décisions
ont pour origine l’Etat, seule personne juridique reconnue et
habilitée à les prendre sur toute l’étendue du territoire
national. Toutes ces décisions administratives relèvent ainsi
de la compétence des organes centraux, donc du pouvoir
central (Lusanga 1984:6).
La centralisation consacre la présence des services publics
dont la gestion est assurée par l’Etat lui-même. Elle entraîne,
au niveau de la territoriale, la présence des fonctionnaires qui
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Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
gèrent les affaires des entités locales au nom et pour le
compte du pouvoir central, soumis au pouvoir hiérarchique de
ce dernier et dont ils reçoivent instructions, ordres impératifs
ou injonctions (De Burlet cité par Lusanga 1984:480).
110
Un tel système administratif suppose que le pouvoir central
peut adapter, du moins en théorie, son action à chaque partie
du territoire national et à chaque unité de production.
Dans la pratique cependant, cela n’est pas toujours le cas :
la centralisation engendre des frustrations au niveau des
entités locales ou des services publics de l’Etat, par la
stérilisation ou le blocage de leurs initiatives. Ainsi donc, ce
système est presque toujours atténué d’une déconcentration.
La déconcentration se situe donc à mi-chemin entre la
centralisation et la décentralisation. Dans un système
administratif centralisé, elle est l’attribution aux entités
locales (organes locaux) de certaines prérogatives du pouvoir
central (organes centraux) sans que ces entités soient dotées
d’une personnalité juridique distincte de celle de l’Etat.
Actuellement, la décentralisation est l’un des points de
divergence entre le pouvoir central et les provinces. 5 En effet,
la décentralisation en RDC se prépare dans un contexte de
post-conflit où s’affrontent deux logiques, l’une unitariste et
l’autre fédéraliste. La logique unitariste, favorable à une
décentralisation administrative classique, est convaincue que
la sauvegarde de l’unité nationale passe par l’existence, en
province, des entités déconcentrées soumises au pouvoir
hiérarchique de l’autorité centrale (district, territoire, cité,
poste d’encadrement administration) ou de l’autorité
provinciale (quartier, rue, groupement, village). La logique
fédéraliste, qui prône la régionalisation, entend faire de la
province une entité sui generis, pour ne pas dire politique.
Comme on peut s’en apercevoir, dans un système
administratif où la déconcentration est de mise, le pouvoir de
décision est accordé « à une autorité désignée et, comme
telle, soumise à révocation (…) pour de simples motifs
d’opportunité » (Vié 1986:10). Bien plus, la déconcentration
suppose, de la part du pouvoir central ou hiérarchique, un
transfert des compétences et, à la fois, une capacité de
coordination des activités sur l’ensemble du territoire.
Souvent, il se crée des velléités de nature à provoquer la
paralysie. C’est ainsi que la tendance générale est de
remplacer la centralisation par la décentralisation.
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Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
La décentralisation
La décentralisation est un procédé qui consiste à confier la
gestion des services publics (décentralisation technique ou
par service) ou des entités territoriales (décentralisation
territoriale) à des organismes ou des organes dépendant du
pouvoir créateur, mais jouissant vis-à-vis de ce pouvoir
central de l’autonomie de gestion (Buttgenbach cité par
Lusanga 1984:8).
111
La décentralisation émerge donc du souci de
personnalisation ou d’individualisation des intérêts devant
stimuler et rentabiliser la productivité de services publics ou
des entités locales, en vue de l’amélioration des conditions
d’existence de la population concernée. Elle repose ainsi
l’idée d’une gestion par les administrés des affaires qui les
concernent le plus directement. En conséquence, la
décentralisation devient un processus de responsabilisation
qui nécessite beaucoup de volonté politique de la part du
pouvoir central et de l’intelligence d’auto-actualisation en ce
qui concerne les entités bénéficiaires.
La décentralisation territoriale implique que les entités
territoriales décentralisées aient une personnalité juridique,
des organes délibérants, un patrimoine propre et des
autorités issues des élections. Son efficacité est fonction de la
perception qu’on se fait mais aussi de la connaissance qu’on
a de sa portée (pratique), pour éviter tout particularisme
régional béat et toute atomisation inutile du pouvoir.
En quoi consiste la décentralisation territoriale ?
Comme nous l’avons dit, la décentralisation territoriale est un
mode de gestion des entités locales qui consiste en une
responsabilisation de celles-ci en ce qui concerne leur gestion
quotidienne pour laquelle elles bénéficient d’une autonomie
de décision.
De bonne heure, Vunduawe Te Pemako (1982:328-375) en
avait dégagé les aspects pratiques pour saisir en quoi la
décentralisation consistait sur les plans politique, économique
et juridique.
Sur le plan politique, la décentralisation est le corollaire de
la démocratie : elle favorise la formation du citoyen (électeur
ou élu) par le jeu et les enjeux d’une élection, et lui permet
de maîtriser les rouages du pouvoir et les astuces de la
technique (la psychologie aussi) par le jeu d’essai-erreur au
niveau le plus bas de la gestion des affaires publiques. La
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Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
décentralisation territoriale est ainsi perçue comme une
véritable école politique. Elle est en effet un facteur
d’épanouissement de l’esprit civique et peut permettre, dans
le chef des citoyens, l’émergence d’une conscience du
pouvoir.
Sur le plan économique, décentraliser, c’est assurer un
développement harmonieux et équilibré des provinces et
autres entités territoriales décentralisées. Le droit de prendre
l’initiative en matière de programmes et projets de
développement économique, accordée aux entités locales,
ouvre la voie au privilège des programmes ou projets locaux,
donc à un développement national équilibré. 6 La
112
décentralisation territoriale contribue ainsi à la promotion de
la participation locale qui, elle, permet la mobilisation et la
valorisation des ressources locales ainsi qu’une meilleure
coordination des activités de développement (Yamba Yamba
2005:2).
Sur le plan juridique ou administratif, décentraliser, c’est
transformer en centres d’impulsion les entités locales
(provinces, villes, communes et secteurs) qui cessent d’être
de simples circonscriptions politicoadministratives pour
devenir des personnes morales de droit public, avec tous les
attributs de la personnalité juridique : ester en justice,
exercer des prérogatives de puissance publique, prendre des
décisions adaptées au besoin des administrés ou aux
circonstances (Yamba Yamba 2005:2).
A ces trois aspects pratiques ou manifestations concrètes
de la décentralisation, on peut ajouter un quatrième qui
résulterait de sa pratique-même et revêtirait une coloration
opérationnelle, managériale pour ainsi dire. Sous cet angle,
décentraliser, c’est motiver. « En effet, le degré de
responsabilisation d’un individu et la liberté d’action qui lui
est laissée peuvent être à la base d’une prise de conscience
capable de stimuler sa productivité » (Lotoy et Mukika
1989:481). Cela est vrai aussi pour une entité rendue
autonome par le moyen de la décentralisation. Celle-ci
constitue en effet un processus d’auto-identification des
autorités locales élues aux objectifs de reconstruction au
niveau local, motivées ainsi par le souci de leur réélection.
L’analyse des aspects pratiques de la décentralisation
territoriale a pour mérite de relever le fait que, lorsque le
recrutement (nomination ou élection) au sein du service
territorial est réalisé en tenant compte du caractère incitateur
de la responsabilisation des entités locales, l’administration
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Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
territoriale va demeurer l’épine dorsale du développement
national ou local dont il convient d’appréhender le contenu. 7
A propos du développement endogène des entités
locales
De nos jours, la littérature sur le développement a montré
que la rationalité conceptuelle de ce terme est battue en
brèche : les auteurs se rangent presque toujours dans un
camp qui reflète le mieux leurs préoccupations souvent
idéologiques. Depuis les années 1950, une vision
économiciste et/ou humanitariste affronte une autre qui se
voulait alternative.8
Pour l’essentiel, nous pouvons dire que le développement
pour nos entités locales devrait être perçu comme un
processus volontariste d’amélioration de la production des
biens de consommation courante
113
ayant pour but l’accroissement du pouvoir d’achat et des
conditions de vie de chaque citoyen. Il s’agit des conditions
adéquates d’existence humaine (habitation convenable,
alimentation nutritive, hygiénique et équilibrée, installations
sanitaires assainies, infrastructures de communication
praticables, habillement commode, degré élevé de
participation politique et de conscience du pouvoir,…). 9
Cette appréhension pratique et dynamique du
développement met en évidence le fait que le service
territorial a l’obligation de s’occuper de tous les problèmes
qui se posent au niveau des entités locales. 10
En ce qui concerne la RDC, il est important de souligner le
fait que l’incapacité de la bourgeoisie nationale de résoudre
des problèmes vitaux de son environnement, pour des raisons
multiples (extraversion des structures économiques, fraude
fiscale, esprit de cueillette, corruption,…) met l’Etat et les
entités locales décentralisées devant l’obligation de prendre
en main le relèvement des conditions de vie de leurs
citoyens.
En effet, la consolidation de la classe hégémonique reste
aléatoire, son nombre relativement petit et concentré dans
les villes, son assiette économique fragile et dépendante des
structures du capitalisme périphérique ; rongée par des
contradictions, elle se complaît dans la consommation
ostentatoire et accuse des carences dans la production
effective des biens collectifs et des services publics. 11
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Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
Cependant, les carences et l’impuissance des initiatives
privées ne peuvent recommander l’omniprésence de l’Etat ou
sa toute-puissance faisant recours à des méthodes d’action
autoritaires et répressives comme sous la colonisation belge.
Nous pensons néanmoins que l’administration territoriale,
s’appuyant sur l’esprit de décentralisation et de bonne
gouvernance, peut constituer cette armature dont le
développement local a besoin.
En effet, le développement est un phénomène polymorphe
et concerne l’homme dans tous ses attributs, c’est-à-dire tout
homme et tous les hommes pour la satisfaction de tous les
besoins humains, économiques, politiques, culturels, sociaux
et moraux (CEPAS 1991:3). A l’instar d’une plantule qui
pousse des entrailles du sol local avant la photosynthèse, le
développement économique et social souscrit au prescrit de
l’endogénéité. Il est le produit d’un génie créateur autochtone
et autonome.
Il s’agit donc d’un processus qui suppose, selon la
perception de J.K. Galbraith (que nous partageons), « action,
c’est-à-dire mouvement vers un résultat » (Galbraith
1964:14). « Une action pour le développement n’aura donc
de chance de réussir que dans la mesure où la
114
population y participe activement, dans la mesure où le
développement est « saisi en main » par la population elle-
même » (Segers cité par Makombe 1984:33).
A cet égard, le développement des entités locales
congolaises, pour être endogène, suppose une action de
masse pour la masse et doit être menée dans le cadre de la
décentralisation dont il reçoit, en osmose, des effets
bénéfiques.12 La décentralisation peut donc avoir des rapports
étroits avec le développement endogène des entités locales.
La décentralisation et le développement
endogène des entités locales
Comme nous venons de le dire, le développement endogène
des entités locales en RDC est tributaire du succès de la
décentralisation.13 Phénomène polymorphe, global et
globalisant, le développement s’identifie à chaque secteur de
la vie sociale (secteurs politique, économique, culturel…).
Dans les lignes qui suivent, nous allons essayer de saisir
l’impact de la décentralisation sur le développement
politique, économique et culturel avant de jeter un regard sur
sa structure en RDC.
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Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
L’impact de la décentralisation sur le
développement endogène
Suivant l’accent qui est mis sur l’un ou l’autre aspect pratique
de la décentralisation, on peut donc enregistrer un
développement sectoriel donné. Il va sans dire que
l’apprentissage de la décentralisation en constitue le moteur,
et que, de son succès ou de son échec dépendent
l’émancipation matérielle ou la pauvreté des entités locales
congolaises. La décentralisation et le développement
politique
Le développement politique est un processus d’évolution qui
vise une plus grande participation de la population à la vie
politique, une meilleure intégration nationale et la prise de
décision par des organismes gouvernementaux de plus en
plus spécialisés et décentralisés (Mulumbati 1980:185 ;
2006:485).
Le choix des dirigeants par la population et de ses
représentants (élection), la possibilité qu’a la population
d’émettre des critiques constructives à l’encontre de ses
dirigeants (liberté d’expression, liberté de presse, …)
constituent le reflet de la participation politique. Tandis que
l’intégration nationale réfère à l’insertion des différentes
entités locales aux circuits économiques et la communication
spirituelle, c’està-dire la disparition des inégalités criantes
entre provinces, entre villes,
115
entre communes et entre secteurs ou chefferies. 14 La prise de
décision, elle, suppose le choix d’une alternative et
l’application effective de celle-ci.
La « décentralisation-démocratie » nous met donc en
présence des dirigeants ou technocrates qui connaissent
mieux les réalités locales et qui peuvent mettre sur pied des
programmes et projets réalistes et réalisables. Mais, depuis
1982 jusqu’à aujourd’hui, cela n’est pas encore une réalité
dans les entités territoriales décentralisées : les hommes qui
les animent ne sont pas toujours ceux que l’on attendait ; la
majorité d’entre eux ne s’adaptent pas encore à la
décentralisation
A ce sujet, les discussions ont toujours été houleuses parmi
les « ténors » de la décentralisation : faudrait-il placer dans
les entités locales des originaires, des technocrates ou des
opérateurs politiques ? Sans chercher à engager une
polémique là-dessus, nous pensons, pour notre part, qu’au
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Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
nom du libre établissement garanti par la constitution (art.
30, al 1er), le concept « d’originaire » est à redéfinir, et que le
recours servile aux opérateurs politiques est à proscrire. 15
L’apprentissage de la décentralisation, pour son succès,
devrait requérir la présence des hommes et des femmes qui
en ont la vocation, les qualités, la technique et la
psychologie ; ce qui favoriserait des actions de nature à
influer sur le développement économique et social.
La décentralisation et le développement économique
Dans le cadre de la présente étude, le développement
économique est perçu comme un processus d’amélioration
des conditions de vie des individus en leur fournissant ou en
leur permettant d’obtenir les biens et services dont ils ont
besoin (Mulumbati 2006:190).16
La décentralisation ouvre la voie aux programmes et
projets locaux ou d’intérêt local. Au nom de la lutte contre les
déséquilibres et inégalités régionaux, elle permet le
désenclavement et la mise en place de nouvelles
infrastructures (bâtiments administratifs, réseaux postaux et
téléphoniques, essaimage des universités...).
Il importe de souligner cependant que la décentralisation
ne peut avoir un impact positif sur le développement
économique que lorsque les acteurs opérationnels placés
dans les entités provinciales et locales font usage
d’imagination créatrice et de décision ; car le développement
économique implique action concrète, donc du travail.
Il va sans dire que la création des conditions nécessaires à
la formation de l’épargne locale (coopératives agricoles,
d’éleveurs, de pêcheurs, d’épargne, notamment) devrait
s’insérer dans le fil conducteur de tout processus de
décentralisation visant le développement économique.
116
Ce qui devrait inciter l’autorité locale à œuvrer pour la
promotion de la petite et moyenne industrie de
transformation (huilerie, savonnerie, biscuiterie, menuiserie,
cordonnerie, papeterie, …), la production agricole et
l’amélioration des voies de communication. C’est à ce prix
seulement que le « Congo profond » cessera d’être un
mouroir pour devenir un véritable espace humanisé et
socialisé susceptible d’attirer investisseurs et touristes.
[Link] 116 08/04/2013, 18:42
Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
La décentralisation et le développement culturel
L’élargissement du cercle politique (démocratisation de la vie
politique) et le rapprochement des centres d’impulsion de la
population devraient, à coup sûr, transformer le mode de vie
des citoyens des entités locales à la fois sur le plan matériel,
intellectuel, moral et spirituel. Cette transformation des
comportements globaux grâce aux « effets de contagion » de
la décentralisation crée des besoins nouveaux. C’est ainsi,
par exemple, que la population va de plus en plus s’intéresser
aux questions relatives à l’emploi, à la médecine
communautaire, à la création de nouvelles écoles (ou
sections), à l’alphabétisation des adultes, à la construction ou
réfection des routes, etc.
Comme on peut s’en apercevoir, le développement
concerne tous les secteurs de la vie sociale, lesquels vivent
en perpétuelle interaction. Le développement, atteint dans un
secteur donné (par exemple le développement économique),
influe nécessairement sur celui des autres secteurs (politique,
culturel, notamment).
En ce qui concerne l’impact de la décentralisation sur le
développement des entités locales, la délimitation que nous
venons de proposer n’obéit qu’à une exigence didactique,
théorique. Dans les faits, l’apprentissage de la
décentralisation territoriale influe simultanément sur les
différents secteurs de la vie sociale. La centralité de la
territoriale et la transversalité de la décentralisation en
constituent deux atouts majeurs.
A cet égard, la décentralisation territoriale peut être
considérée à juste titre comme un véritable programme de
développement. Mais en dépit de son adoption dans notre
pays, les entités locales congolaises se meurent par manque
des moyens financiers. Deux raisons essentielles expliquent
cette situation. Il s’agit de la gloutonnerie du pouvoir central
ou de l’échelon supérieur (par exemple : dans la ville de
Kinshasa, l’Hôtel de ville prend l’essentiel des recettes au
détriment des communes, pourtant décentralisées elles
aussi). Et, d’une façon générale, il s’agit aussi de la mauvaise
gouvernance économique et financière : l’orthodoxie ne
semble pas avoir conquis les administrateurs. Des pratiques
centralisatrices cohabitent encore avec
117
la décentralisation territoriale (Isango 1988:94-95 ; Isango
1991:425435 ; Ekili et Otemikongo 1990:69-84 ; et Epee
Gambwa et Okotemikongo Mandefu 1992:348-349).
[Link] 117 08/04/2013, 18:42
Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
A ces causes qui relèvent du comportement des acteurs
opérationnels s’ajoutent des causes structurelles qui, elles,
ont été à la base de l’échec de la décentralisation de 1982 en
RDC.
Structure de la décentralisation en RDC
Conformément à l’article 3 précité de la Constitution, outre la
province, les entités territoriales suivantes sont
décentralisées. Il s’agit de la ville, la commune et du secteur
(ou chefferie). Cependant, la loi organique fixera leur
composition, organisation et fonctionnement ainsi que leur
rapport avec l’Etat (pouvoir de tutelle) et la province (pouvoir
hiérarchique).
Au regard de la loi de 1982 et de ses modifications
ultérieures, la RDC comprend 8374 entités territoriales dont
876 seulement (soit un peu plus de 10 pour cent) sont
décentralisées comme l’indique le tableau ci-dessous.
Répartition des entités territoriales par province en 2007 (*)
Source : Etabli par nous sur la base des données tirées de Banyaku Luape et al.
dans Prospectus électoral : Estimations démographiques et documentation sur
les modes de scrutin, tome 2, Kinshasa, PUK, 2004:1-246.
(*) Exception faite des villages et rues ainsi que des postes d’encadrement
administratif.
118
[Link] 118 08/04/2013, 18:42
Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
Par rapport à ce tableau, la décentralisation territoriale se
présente ainsi sous forme d’une structure pleine de cassures :
la province est autonome c’est-à-dire décentralisée ; sa
subdivision, le district ne l’est pas ; le territoire, subdivision
du district ne sera plus décentralisé ; le secteur (chefferie) est
décentralisé pendant que les entités qui le composent, les
groupements, ne le sont pas, encore moins les villages, leurs
subdivisions. Au niveau des entités urbaines, la ville et ses
subdivisions, les communes, sont décentralisées pendant que
les quartiers et les rues ne le sont pas.
Lorsqu’on part verticalement de la province au village, on
rencontre deux « bouchons centralisateurs », le district et le
territoire. Le secteur, qui est décentralisé, se meut ainsi entre
deux entités centralisées (le territoire et le groupement) où il
existe des fonctionnaires dépendant du pouvoir central et/ou
de la coutume.17 Ces entités (le district, le territoire et le
groupement) risquaient, à la longue, de gêner la dynamique
de la décentralisation, c’est-à-dire la reconstruction de la
RDC à partir des entités locales. La Constitution vient
d’élaguer le district en l’érigeant en province à moyen terme.
Tandis que le territoire est re-centralisé. Mais pour jouer quel
rôle ?
Au niveau de la ville, l’influence exagérée des animateurs
des institutions urbaines (exécutif et législatif) peut avoir une
incidence négative sur le fonctionnement des institutions
communales. Est-il rationnel de décentraliser en même temps
la ville et la commune tout en maintenant le quartier sous le
régime de la centralisation ? La figure ci-dessous qui présente
cette structure de la décentralisation montre clairement que
la décentralisation n’est pas une réalité à la base.
La toute prochaine loi sur la décentralisation (voir
Constitution, art.2 al.5 et art.3 al.4) devra redéfinir les
relations de tutelle, hiérarchiques et fonctionnelles, en vidant
des entités comme la ville, le territoire, le groupement et le
quartier de tout venin d’immobilisme ou celui du gaspillage
des ressources et de la fragmentation des initiatives.
119
Figure : Structure de la décentralisation (*)
[Link] 119 08/04/2013, 18:42
Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
(*) ED = Entité Décentralisée END = Entité Non Décentralisée
Pouvoir central
Province (ED)
Ville (ED) District (END)
Commune (ED) Territoire (END)
Quartier (END) Cité (END) Secteur (ED)
Quartier (END)Groupement (END)
Rue (END)
Rue (END) Village (END)
N.B : La ville ses communes, quartiers et rues sont des entités urbaines. Tandis que
le district, le secteur (la chefferie), le groupement et le village sont des entités
rurales. La cité, ses quartiers et rues sont des entités urbano-rurales.
L’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de la
population congolaise sur toute l’étendue du territoire
national passe ainsi par un bon apprentissage de la
décentralisation, c’est-à-dire (au-delà de l’autonomie de
gestion des entités locales) « la dissémination à travers tout
le pays des administrations, des industries ou organismes »
qui se trouvent jusque là concentrés à Kinshasa (la capitale)
ou dans les provinces d’évacuation/d’entrée des produits
(Katanga et Bas-Congo). La segmentation de certaines
entreprises publiques « sous forme de filiales autonomes à
implanter dans chaque province » serait une bonne stratégie,
à l’instar de la décentralisation de la recherche scientifique
prônée par Jacques Tshibwabwa.18 En effet, une bonne
décentralisation s’accompagne toujours de la décentralisation
des secteurs à disséminer dans les provinces, c’est-à-dire
d’une certaine déconcentration.
120
[Link] 120 08/04/2013, 18:42
Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
Tout cela n’est pas encore une réalité. Ce qui fait que la
décentralisation territoriale en RDC patauge encore et le
développement de ses entités locales en pâtit. Il n’est plus
nécessaire de rappeler que lorsque le processus de
décentralisation tourne en rond (ou pas du tout), comme c’est
le cas dans ce pays, au lieu du développement, c’est la
stagnation, voire la régression, qui envahit ces entités locales.
Pour ce faire, l’initiation à la mobilisation (économique)
devrait requérir l’urgence.
L’impératif de la mobilisation des masses
laborieuses
Comme nous l’avons dit précédemment, le développement
endogène implique une action de masse pour la masse. Il est
donc question d’amener la population à pourvoir, par sa
propre action, à ses besoins essentiels tout en contribuant au
développement de sa communauté. Il s’agit en fait pour
l’administration territoriale d’inciter la population à participer
non seulement aux activités politiques (par exemple : les
élections) mais aussi à la réalisation des programmes ou
projets locaux arrêtés.
En effet, la mobilisation de masses laborieuses demeure, à
bien d’égards, « un excellent moyen d’aborder les problèmes
de développement économique et social, étant donné que la
solidarité internationale est affublée d’objectifs économiques
et expansionnistes ».19 Par conséquent, seul l’effort
scientifique, inventif et productif des congolais en priorité
peut permettre de panser les plaies du pillage et de
reconstruire les infrastructures détruites par la belligérance.
La mobilisation populaire s’impose ainsi comme une
stratégie pouvant stimuler la croissance à partir des entités
locales, tout en améliorant la qualité de vie dans le milieu
rural. Cependant, la nature des objectifs de l’Etat, ou parfois
ceux de l’autorité de tutelle (pouvoir central), peut anéantir
ou pervertir les objectifs et l’efficacité de la mobilisation. Le
cursus historique de la RDC laisse entrevoir le fait que
l’efficacité de la mobilisation des masses laborieuses (entant
que stratégie d’auto-prise en charge) et sa nature sont
intimement liées à la nature du pouvoir d’Etat.
La mobilisation des masses laborieuses à
l’époque coloniale
D’une façon générale, la colonisation devait se financer par
des ressources générées par les colonies (Olukoshi 2007). En
ce qui concerne la colonisation belge, le principe de l’union
[Link] 121 08/04/2013, 18:42
Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
personnelle (Etat Indépendant du Congo : 1885-1908) et celui
de l’autonomie budgétaire
121
consacré par la charte coloniale (Congo-Belge:1908-1960) ont
constitué le fondement juridique du recours au potentiel
productif de la population. Tous les Hommes Adultes Valides
(HAV) étaient ainsi astreints à des prestations annuelles
individuelles et au paiement de l’impôt en numéraire.
Le système de prélèvement sur l’effort productif des
populations (rurales) était tellement efficace que les
investissements publics fussent presque entièrement financés
par le moyen du recours au potentiel productif de la
population et aux ressources de la colonie. Ainsi donc, la
récolte du caoutchouc rouge et du copal fossile, les cultures
obligatoires et l’effort de guerre (notamment) ont permis à la
Belgique de faire face à la grande crise économique des
années 1929-1930 et de sortir de la Deuxième Guerre
Mondiale presque sans dette.20
Le secret de ce succès est sans nul doute lié aux objectifs
d’une colonie d’exploitation ouverte aux investissements
directs étrangers bien sûrs mais surtout soutenue par un
système administratif de proximité et travaillant suivant la
logique d’une économie extravertie. Ce qui explique le fait
que l’intensification de la production se soit toujours
organisée au détriment des producteurs.
Pendant la colonisation belge, le développement
économique du Congo a été essentiellement l’œuvre des
masses laborieuses autochtones grâce à la mobilisation de
leur potentiel productif pour des fins étatiques. 21 Que va-t-il se
passer après la colonisation belge ?
La mobilisation des masses laborieuses après
l’indépendance
Le recours au potentiel productif de la population pendant la
colonisation n’a pu améliorer les conditions de vie des masses
congolaises. Vers les années 1945, le colonisateur belge tenta
en vain d’y remédier par la création du fonds du bien-être
indigène.
Cependant après l’indépendance, l’engouement des
Congolais vers les activités politiques n’a pas permis une
actualisation conséquente du recours au potentiel productif
de la population. C’est ainsi qu’au lendemain du 30 juin 1960,
l’indépendance ayant pris une connotation péjorative, l’idée
de recourir à l’effort productif des autochtones était tout
[Link] 122 08/04/2013, 18:42
Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
simplement contraire à la notion de « liberté », comprise par
les congolais comme leur libération de « toute forme
d’exploitation ». D’ailleurs, une aire populaire exprime mieux
cette contradiction lorsqu’on chante en chœur : « Nous
voulons être pauvres dans la liberté. Nous refusons d’être
riches dans la servitude », tout en oubliant qu’en réalité, il n’y
a point de liberté dans la pauvreté.
122
Comme on peut le remarquer, dès le 30 juin 1960, le jour
de son accession à sa souveraineté, le Congo tourna le dos au
travail productif. La mobilisation populaire s’organisa ainsi
autour des objectifs essentiellement politiques (élection,
rébellion, délation). La nécessité de consolidation du pouvoir
qui s’observera à partir de 1966 déclencha le processus de sa
personnalisation et de sa concentration entre les mains d’une
oligarchie friande de prestiges et d’honneurs.
C’est ainsi que malgré les voeux pieux qui appelaient les
Congolais de « retourner à la terre », la mobilisation sous
l’impulsion du monolithisme revêtira son auréole politique.
Les Congolais seront donc conviés à chanter et à danser (à
peu près comme la cigale) pour la gloire du guide éclairé et
de ses acolytes. Ainsi donc, l’animation politique va se hisser
au rang d’une technologie à exporter et supplanter
l’animation agricole.
Pendant plus de quatre décennies, les Congolais en sont
encore là. Plongés dans l’attentisme, ils continuent encore à
prendre abusivement potentialités pour richesses et à se
méfier du travail productif au profit du courtage et de
l’évangile de prospérité. Le pays tend à tourner en rond et
l’histoire semble se répéter. Ce qui rend toujours actuelle la
pertinence de ce constat de Elikia Mbokolo :
Au Zaïre, la crise politique et économique commença dès
l’indépendance et ne devait connaître que de brefs répits … De
1960 à 1965, elle fut dominée par la lutte entre les deux
tendances radicale et modérée du mouvement national pour
s’assurer le contrôle exclusif du pouvoir : sur cette contradiction
majeure, sont venus se greffer, pour en aggraver les effets, de
nombreux antagonismes tels que les clivages ethniques, la
compétition entre les grandes puissances, les désaccords au sein
même de chacune des tendances (Mbokolo 1980:156-157).
Il va sans dire que la transition dite démocratique, avec des
alliances qui se faisaient et se défaisaient, est restée pour
l’histoire une réplique incontestable des années 1960. Le
souci du contrôle exclusif du pouvoir a toujours fait oublier à
la classe politique congolaise la misère du peuple en refusant
[Link] 123 08/04/2013, 18:42
Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
à l’inciter à une auto-actualisation en vue de son mieuxêtre.
D’ailleurs, l’une des causes de l’échec des programmes et
projets de développement initiés par les instances
gouvernementales reste le manque d’adhésion de la
population. Le lien entre les gouvernants et les gouvernés
étant faible, la participation de ceux-ci demeure timide. 22
Les choses étant telles que nous venons de le voir, que
faire pour amener l’homme congolais à s’auto-actualiser, à
puiser dans son environnement et par sa propre action ce
dont il a besoin, c’est-à-dire à contribuer au développement
national et à même temps à améliorer ses conditions
d’existence ?
123
La mobilisation des masses laborieuses
comme stratégie de développement
endogène
Sous son aspect technique, la mobilisation des masses
laborieuses est une stratégie efficace pouvant permettre
l’augmentation de la production et l’amélioration des
conditions d’existence humaine. Elle donne ainsi un pouvoir
d’achat aux populations concernées.
A l’époque coloniale, à cause de son insertion dans le
système colonial, la mobilisation de l’effort productif de la
population s’était organisée conformément à la logique
prédatrice.23 Par contre, après l’indépendance, les objectifs
économiques seront étouffés au profit des objectifs politiques.
D’où l’importance accordée à la mobilisation politique et la
précarité qui cohabite avec la population.
A ce stade, nous pouvons nous demander s’il est possible
aujourd’hui de s’inspirer de la technique de mobilisation
coloniale en vue d’une relance endogène de l’économie
congolaise. Comment peut-on y parvenir?
Deux conditions essentielles peuvent garantir la
capitalisation de la mobilisation coloniale. Il s’agit de la
connaissance des techniques d’application de cette
mobilisation et d’une réelle volonté politique qui mettent
l’économie nationale au service du congolais. Désormais, il ne
s’agira plus d’utiliser des méthodes autoritaires de l’époque
coloniale mais des méthodes persuasives et incitatives, pour
amener la population à contribuer massivement et
positivement à l’effort de développement national ou local.
L’administration locale devra donc concentrer ses efforts
sur l’animation agricole, sanitaire et coopérative, pour asseoir
une éducation de masse appropriée. En tant que partenaires
[Link] 124 08/04/2013, 18:42
Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
privilégiés du développement endogène, les partis politiques
ont une grande part de responsabilité à ce niveau. En se
sentant concernés par cette nouvelle vision de
l’administration territoriale, ils devront initier ou former leurs
cadres à ce type de gestion pour ne proposer aux suffrages
populaires que les meilleurs d’entre eux. Aussi, le
recrutement au sein du service territorial devrait-il tenir
compte des critères de compétence et d’esprit d’initiatives, et
prévoir la formation permanente du personnel tout au long de
la carrière. Ce qui pourrait donner à ce personnel des
aptitudes à la coordination ou à la collaboration, à l’analyse
des besoins et des ressources du milieu, à la conception et à
la gestion des projets locaux de développement et à inciter la
population à y participer massivement ainsi qu’à pourvoir, par
sa propre action, à ses besoins essentiels (Bulu Bobina
1984:27-28).
124
Dans les entités locales congolaises, la mobilisation devrait
s’entendre comme la mise au travail des forces productives
(paysans adultes valides) en vue d’une plus grande
productivité ayant pour effet la réalisation d’objectifs d’intérêt
commun et l’amélioration de leurs conditions d’existence.
Sous la colonisation belge, le recours au potentiel productif
de la population ou la mobilisation des masses laborieuses
avait permis au colonisateur de maîtriser l’instabilité
économique des années 1929-1930, de faire face aux «
dégâts économiques » provoqués par la Deuxième Guerre
Mondiale (effort de guerre) et de hisser le Congo-Belge au
rang de puissance économique en Afrique noire. 24
La mobilisation économique, pour servir d’outil au
programme de décentralisation en vue de l’émancipation
matérielle des entités locales congolaises, doit être une
préoccupation permanente, une opération continue et avoir
des objectifs globaux précis. Car la participation active et
effective de la population aux programmes et projets de
développement arrêtés est une condition essentielle pour le
succès de ceux-ci. C’est cette participation en effet qui peut
donner au développement atteint ou à atteindre son
caractère endogène.
Conclusion
L’option levée par le constituant congolais en faveur de la
décentralisation renvoie à l’idée du choix politique opéré en
faveur d’une stratégie de développement de la RDC à partir
des entités locales. Cela suppose une prise de conscience
[Link] 125 08/04/2013, 18:42
Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
effective dans le chef du pouvoir central qui devrait se
départir de tout esprit centralisateur ou de complaisance. En
effet, « les solutions aux problèmes ne peuvent être
commandées (centralisation). Elles doivent être découvertes,
trouvées sur base de l’imagination, de l’expérimentation et
de la critique, sur base de la décentralisation ». 25
Pour que le développement de la RDC se réalise à partir
des entités territoriales décentralisées, il faudra que des
préoccupations de production économique et de bien-être
social soient intériorisées par les pouvoirs publics au niveau
central et au niveau local. La reconversion des mentalités, à
tous ces niveaux, devrait demeurer le cheval de bataille des
acteurs concernés dans le processus de décentralisation.
Sinon, au lieu d’intensifier la production économique, la
décentralisation et l’autonomie des entités locales vont
intensifier des conflits de tout genre et la stagnation. Mettre
l’économie au service du peuple en laissant l’autonomie et
l’autochtonie aux initiatives des entités territoriales
décentralisées, malgré le rayonnement et le prestige que cela
peut
125
susciter en faveur des autorités provinciales ou locales, serait
une preuve éloquente d’une volonté politique manifeste de la
part du pouvoir central. Le Congo post-conflit en a besoin
pour sa reconstruction effective et durable.
Notes
1. La semaine du 4 au 9 juin 2007, une conférence avait réuni le
Ministre del’intérieur d’une part et d’autre part les gouverneurs
et présidents des assemblées provinciales, au Grand Hôtel
Kinshasa, pour débattre des modalités pratiques sur la
matérialisation de la retenue à la source des 40 pour cent des
recettes. La question commençait à prendre des allures d’un
enjeu. C’est ainsi qu’une autre réunion a regroupé, sous la
direction du Chef de l’Etat, les mêmes acteurs, fin-août, et
décider de n’appliquer cette disposition constitutionnelle qu’au
cours de l’exercice budgétaire 2008. En attendant, les provinces
vont continuer à bénéficier de 20 pour cent des recettes à
rétrocéder par le ministre des finances du gouvernement central.
Au fond, il s’agit de la confrontation entre deux logiques
divergentes comme cela est apparu au Forum national sur la
décentralisation (3-5 octobre 2007). Le pouvoir central est
favorable à une décentralisation classique, donc administrative.
[Link] 126 08/04/2013, 18:42
Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
Tandis que l’Opposition et les Gouverneurs de Province veulent
d’une décentralisation politique, donc une régionalisation.
2. Lire notamment Léon De Saint Moulin, « Histoire de
l’organisationadministrative du Zaïre », in Zaïre-Afrique, n° 224,
avril 1988, pp.197-221. Muyer Oyong, Impératif du
développement et réforme de l’administration locale au Zaïre,
Kinshasa, PUZ, 1986. Kanyinda Lusanga, « La décentralisation
territoriale zaïroise à l’épreuve de la théorie et des faits », in Les
Cahiers du CEDAF, n° 2, avril 1984:1-100.
3. La loi n° 82/006 du 25 février 1982 (en dépit de ses
modifications ultérieuresen décembre 1995, juillet 1998 et en
septembre 2001) a consacré le partage des compétences en
matière de développement entre le pouvoir central et les entités
décentralisées. On peut lire à ce sujet : Birangamoya Makombe,
« Décentralisation et développement au Zaïre : La répartition
des compétences en matière de développement », in Zaïre-
Afrique, n° 181, janvier 1984:34-40 ; Bulu-Bobina Bogila, «
Formation et décentralisation territoriale : Regard sur un aspect
du développement rural au Zaïre », in Zaïre-Afrique, n° 187,
septembre 1984:395-396 ; Epee Gambwa et Otemikongo
Mandefu, art. cit., pp. 347-356 ou Norbert Yamba-Yamba Shuku,
Les dynamiques de la décentralisation en RDC, Kinshasa, inédit,
2005:5-18.
4. Plus ou moins dix mesures d’application (lois) doivent être prises
pourmatérialiser la décentralisation territoriale prônée par la
nouvelle constitution de la République. Mais tout se passe
comme si l’on avait trop de temps. Le risque de tomber dans les
travers décriés du monolithisme est grand. Pour 126
s’en faire une idée, on peut lire : Ekili Tabu et OTemikongo
Mandefu, « La décentralisation administrative et les finances
publiques zaïroises (cas de la région du Haut-Zaïre », in Zaïre-
Afrique, n° 242, février 1990:69-70, 72-74, 76-80 ; Isango Idi
Wanzila, « La décentralisation administrative pour le
développement : quelques écueils à éviter », in Zaïre-Afrique, n°
222, février 1988:85-97 et Idem, « Décentralisation territoriale
et pratiques centralisatrices au Zaïre », in Zaïre-Afrique, n° 258,
octobre 1991:421-435.
5. Voir Rapport général du Forum national sur la décentralisation,
inédit,Kinshasa, octobre 2007:13.
6. Il est d’ailleurs prévu à cet effet une caisse nationale de
péréquation destinéeà « financer des projets et programmes
d’investissement public, en vue d’assurer la solidarité nationale
et de corriger le déséquilibre de développement entre les
provinces et entre les autres entités territoriales décentralisées
(cfr Article 181 de la constitution du 18 février 2006). L’article 3
de cette même constitution consacre l’autonomie de gestion
des ressources de ces entités.
[Link] 127 08/04/2013, 18:42
Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
7. Au sujet du rôle déterminant de l’administration publique en
général etterritoriale en particulier dans le développement socio-
économique national ou local, MM Wembi et Bibombe soulignent
le fait que « tout programme de développement économique et
social qui ne tient pas compte de l’administration comme moyen
pouvant assurer au départ plus de la moitié de son succès est
voué à l’échec… », cité par Bulu-Bibina Bogila, in (Lotoy Ilango-
Banga et Mukika Ebiemar 2005:399).
8. A ce sujet, on peut lire avec profit : Banyaku Luape, « Le
développementéconomique : sa rationalité conceptuelle et les
modèles théoriques du processus cumulatif et progressif », in
Cahiers Zaïrois d’Etudes Politiques et Sociales n° 4, mars 1984,
pp. 33 et suivantes. On peut lire aussi Jean-Philippe Peemans, Le
développement des peuples face à la modernisation du monde,
Paris/ Bruxelles, l’Harmattan/Academia Bruylaut, 2002:19-22.
9. Cette définition s’inspire de Banyaku Luape dans La
problématique del’intégration régionale en Afrique : Les
objections sur la validité des théories courantes d’intégration
régionale et les considérations empiriques sur la situation des
Etats membres de la CPGL (Burundi-Rwanda-Zaïre), Thèse de
doctorat en Relations Internationales, Lubumbashi, inédit,
Université de Lubumbashi, 1982:111 et suivantes.
10. Une lecture croisée des articles 3, 196, 201, 203 et 206 de la
Constitutioncongolaise indiquerait l’étendue des lourdes
responsabilités qui pèsent désormais sur les provinces et les
entités locales en matière de développement.
11. Au sujet de l’incapacité du capitalisme d’opérer dans les
PVD, on peut lire : Lobho Lwa Djugudjugu, « Le devenir de la
pensée sociologique dans le Tiers-Monde », CIEDOP, Discussion
Paper, n° 002188, Université de Kinshasa, 1988, pp. 14-17. En ce
qui concerne l’impuissance de la bourgeoisie nationale, on peut
lire ILUNGA Kabongo, « Interdisciplinarité et politique : pour une
127
science politique africaine du temps présent », in Cahiers
Economiques et Sociaux, vol. XVIII, n° 2, juin 1980, p. 173.
12. La participation et de l’administration territoriale et de la
population constitue la condition sine qua non du succès de tout
programme ou projet de développement, même privé. Lire : F.
Lambinet, 1984 « projets de développement et administration
locale au Zaïre », in Zaïre-Afrique, n° 181, op. cit., pp. 28-30.
13. A bien des égards, la stagnation ou la régression
actuellement observée dansl’arrière-pays et communes de la
capitale congolaise (Kinshasa) serait due à une « mal-
décentralisation ».
14. Ces inégalités, dans le contexte congolais, peuvent être
éliminées en dotanttoutes les provinces et entités territoriales
locales des infrastructures de base nécessaires (routes,
[Link] 128 08/04/2013, 18:42
Banga : La décentralisation territoriale et le développement des entités locales en
RDC
aérodromes, réseaux électriques, service d’hydraulique rurale,
hôpitaux, réseaux téléphoniques…). L’étude de faisabilité des
cinq chantiers prioritaires du président de la république et leur
planification devront s’y atteler, en vue de faciliter la tâche à la
caisse nationale de péréquation à naître (Art. 181 de la
Constitution).
15. Cela est possible au moment de l’endossement des
candidatures par lespartis ou regroupements politiques lors des
élections provinciales et locales.
16. Dans ce sens, le développement économique serait
considéré comme unecroissance bonne et désirable par une
population déterminée à un moment donné de son histoire.
17. C’est le lieu de revisiter la problématique de la présence des
entités et desautorités régies ou auréolées par la coutume. La
population reste,certes, attachée aux groupes primaires mais
son attachement ou soutien à l’autorité traditionnelle n’est plus
exclusif ni spontané. Lire : Lotoy Ilango-Banga, 1995 «Le pouvoir
traditionnel au Zaïre : Hier et aujourd’hui », in Bohambi, n° 5 ,
mars, pp. 4-7.
[Link] à ce propos Omombo Omana, 2007, « Comment financer la
décentralisation ? », in La Référence Plus, n° 4072 du 6
septembre, p.2. En ce qui concerne la décentralisation de la
recherche scientifique, lire Tshibwabwa Kuditshini, J., «
Mondialisation et développement démocra-tique : Vers la
relégitimation du rôle du secteur public en Afrique », in
Conférence Guy Mhone sur « Les réformes du secteur public en
Afrique : Retrospective et perspectives », Document de travail,
Zomba, CODESRIA 2007:33-36.
19. Lire Lotoy Ilango Banga et Ingange Ikyo, « Contribution des
chefs coutumiersau développement socio-économique de
l’hinterland Tumba-maindombe », in Mouvements et Enjeux
Sociaux, n° 18, juillet-août 2004:43. Dans le même ordre
d’idées, Hubert Ntumba Lukunga s’est insurgé contre ses
objectifs capitalistiques qui font venir en RDC « des capitaux-
éperviers » et « des fondsvautours », sans presque aucune
opportunité d’effets induits développeurs, lors de sa
communication le 22 août 2007 à Zomba sur « Les réformes de
128
l’administration et privatisation des entreprises publiques en
RDC : bilan pour les alternatives (1980-2007) ».
20. En 1885-1908, les impôts directs (impôt indigène et impôt
sur le revenu) constituaient, à eux seuls, près de 50 pour cent
des recettes ordinaires. Lire à ce sujet : Leclercq, H., 965, « Un
mode de mobilisation des ressources : le système fiscal. Le cas
du Congo pendant la période coloniale », in Cahiers
Economiques et Sociaux, Vol. III, n° 2, juin 1, pp.106-108.
[Link] 129 08/04/2013, 18:42
Les réformes du secteur public en République démocratique du
Congo
21. Tout un arsenal juridique avait assuré l’encadrement du
recours au potentielproductif de la population sous l’œil vigilant
des « agents de brousse » : décret du 18 novembre 1903, décret
de 1908 sur l’impôt en numéraire, décret du 20 février 1917 sur
les cultures obligatoires, décret du 5 décembre 1933 sur le
travail forcé qui a été renforcé en 1942 pour l’effort de guerre.
22. Pour plus de détails, lire Lofembe Benkenya, 2006, « Les
exiges dudéveloppement de la RDC. Essai de sociologie du
développement », in Les sciences sociales face à la lutte contre
la pauvreté en RDC, Actes des troisièmes journées scientifiques
de la Faculté des Sciences sociales de l’université de Kinshasa,
Kinshasa, inédit, pp.123-134.
23. Pour s’en convaincre, on peut lire J. Kankwenda Mbaya,
2005, L’économie politique de la pédation au Congo Kinshasa.
Des origines à nos jours (1885-2003), Kinshasa-Monréal-
Washington, ICREDES, pp. 8, 19-36.
24. En 1957-1960, ce pays était au même niveau, sur le plan
économique, que laCorée du Sud, l’Afrique du Sud et le Canada.
Aujourd’hui, le Canada fait partie du G.8 ; la Corée du Sud et
l’Afrique du Sud sont des pays émergeants. La RD Congo,
plongée par ses ressortissants dans des activités de « jouissance
et d’autodestruction », se meurt et expérimente la régression
que seuls le travail productif et la mobilisation de tous peuvent
juguler.
25. Lire : Lotoy Ilango-Banga et Mukika Ebiemar qui s’inspirent
de Martin LandAU, in art. cit., p. 490.
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129
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[Link] 130 08/04/2013, 18:42
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