A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d’utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l’attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.
À propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frano̧ais, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse [Link]
Plat. 303-1
:
< 36627981090019
< 36627981090019
Bayer. Staatsbibliothek
NZ4g.
Plal.303-1
d'entrichuy
- Secv7.528
6
LA REGLE
DE
SAINT BENOIST
NOUVELLEMENT TRADUITE,
ET EXPLIQUÉE
SELON
SON VERITABLE ESPRIT.
Par l'Auteur des Devoirs de la
Vie Monastique.
TOME PREMIER.
Chéne Super:
Yar te PereVirgilie
Biblioth
. A PARIS , oberaltac .
Chez laVeuve FRANÇOIS MUGUET,Premier
Imprimeur du Roy & duClergé de France,
ruë de la Harpe , aux trois Rois.
MDCCIIL
Avec Approbation & Privilege.
!
Bayedeckto
St bibliothek
Like
AVERTISSEMENT.
Eux confiderations prin-
cipalesont porté l'Auteur
D de ce Commentaire à
écrire ſur la Regle de Saint Benoiſt :
l'une eſt l'obligation d'inſtruire ſes
Freres d'une Regle dont ils font
profeffion , &de leur endonner une
connoiſſance conforme à l'eſprit &
au ſentiment du Saint ; l'autre , la
déference qu'il a euë pourungrand
nombre de Religieux recomman-
dables par leur pieté, quiont deſiré
de luy qu'il en fit une expoſition
toute pure& toute naturelle , ſans
s'arreſter aux uſages & aux couſtu-
mes qui l'ont affoiblie dans la ſuite
des temps.
Il a eſſaié de garder dans cette
explication les temperamensnecef
faires , & de ſe reſferrer dans des
bornes exactes , lors qu'il a eſté
a ij
AVERTISSEMENT..
: contraint de ſe ſeparer des maximes
communes, pour s'attacher à celles
des Inſtituteurs & des Peres : Nean-
moins comme il a ſujet de crain-
dré que ceux qui ne fontpasdefon
avis , n'étendent ce qu'ila dit au-
-delàde ſes intentions & de ſes vûës,
afin d'en detruire ou d'en diminuer
la creance ; il a crû que pour ofter
tout pretexte de blâmer ce qu'il eſt
perfuadé qui ne ledoit pas eſtre , il
devoit declarer ſes penſées ſur les
endroits qui pourroient trouver plus
d'oppoſition , d'une manierefi pre-
ciſe , qu'on n'eût pas lieu de lui
impoſer , &de faire paſſer pourdes
excés, les veritez qu'il a avancées.
Un des premiers eſt celui qui
regarde l'étude, page 293. en expli-
quant ces mots de la Regle , Enten-
dre avec plaisir les lectures faintes.
L'Auteur n'a point eu d'autre def
ſein dans cet endroit non plus que
dans tous lesautresoù il a parlé de
l'étude , finon de dire en confor-
Fccl.
diff. 21 . mité de ce qu'il a déja écrit dans
edit. 2. les Devoirs de la Vie Monaſtique,
AVERTISSEMENTA
*
que l'étude de la Theologie n'eſt
point une occupation ordinaire &
naturelle aux Moines , & aux Soli
taires de profeſſion ; que faint Be-
noiſt ne les y a point deſtinez par
ſa Regle , puiſqu'il ne leur a point
donné de temps pour s'y emploier ;
qu'il a cru , comme il le croit en-
core , qu'ils ne pouvoient s'y adon-
ner fans danger , à moins qu'une
autorité legitime ne les y applique
pour le bien de l'Eglife , comme elle
a fait autrefois, & comme elle peut
encore faire aujourd'huy : ce font
les propres termes dont on s'eft
fervidans les Eclairciſſemens : Mais Ibid,
on eſt perfuadéque ce ſont des faits
&des rencontres particulieres , qui
ne doivent ni prejudicier à la verité,
ni preſcrire contre la Regle , & que
l'on ne peut en faire un uſage com-
mun , ſans en quitter l'eſprit & la
lettre , &fans expoſer les Religieux
à de grands inconveniensow
Cependant fon n'a jamais pre-
tendu , comme on l'a dit toutes les
fois qu'on en a eu l'occafion , d'in-
ã iij
AVERTISSEMENT.
terdire aux Solitaires la lecture des
livres faints ,non plus que celledes
écrits des ſaints Peres , dans les
traitez qui en peuvent donner l'in-
telligence , auffi-bien que dans ceux
qui contiennent les maximes ſain-
tes , par leſquelles les Chreſtiens
doivent fe conduire 7
comme les
Ouvrages de ſaint Bafile , les Ho-
melies de faint Jean Chryfoftome ,
celles de faint Gregoire furJob &
fur les Evangiles, les Enarrations de
faintAuguſtinſurlesPſeaumes,faint
Jerôme fur les Prophetes , les Ser-
mons , & les Traitez de Pieté de
faint Bernard , & cela ſeul pourroit
rendreun homme ſcavant , pourvû
qu'il eût le temps d'y donner une
application affiduë.
Lors qu'on aparlé desProcés ſur
l'endroit de la Regle Contentionem
nonamare , onn'apas pretendu qu'il
fût abſolument interdit aux Moines
d'en avoir : on ſçait qu'il peut y
avoir des raiſons juſtes d'en ſoûte-
nir ou même d'en entreprendre ,
mais onblâme ſimplementla facilité
AVERTISSEMENT.
qu'ont la plupart des Religieux,
pour entrer dans les affaires , l'ar-
deur avec laquelle ils les traitent,
&fur tout on plaint laconditionde
ceuxquel'on emploie pour en faire
les follicitations & les pourſuites
dans lesTribunaux &dans lesJuſti-
ces feculieres , & on croit qu'on ne
doit en avoiraucunes , que l'on n'ait
pristoutes les conduites poſſibles,
pour les terminer par des voies de
douceur & de charité, ſelon qu'on
l'a déja écrit dans les livres de la
VieMonaſtique , & dans lesEclair-
ciſſemens.
Quand on aditdans la page 446.
qu'un Religieux ne doit pas appre
bender d'eftre fingulier , en pratiquant
feul ce qui devroit estre gardé par
tous fes Freres ; on a voulu fim-
plement dire qu'un Religieux doit
s'abstenir des pratiques ou des
actions , qui s'oppoſent à la per-
fection& a ſon ſalut : par exemple,
qu'il faut qu'il obſerve une modera-
tion exacte dans le manger , au
cas qu'en la maniere des gens du
a iiij
AVERTISSEMENT.
monde , on s'abandonnaſt dans de
certainstempsdel'annéeà cesexcés
de bonne chere , à ces rejoüiſſances
humaines & profanes , qui ne font
que trop en uſage en beaucoup de
Communautez Religieuſes ; qu'il
s'éloigne des converſations avec les
gensdumonde , quoi qu'elles foient
ordinaires & communes , & que fes
Freres ne faſſent aucune difficulté
d'en avoir ; qu'il faut qu'il garde
le filence dans les conferences re-
gulieres , au cas que l'on y parlaſt
des nouvelles du temps , que l'on y
fiſt des plaiſanteries , des contes
pour rire , & que l'on y tint des diſ-
cours contraires à la ſainteté de
l'eſtat , ce que faint Benoiſt a dé-
fendu d'une maniere ſi poſitive ,
Cap de fcurilitates verò verba otiofa&riſum
tacitur.
moventia , aterna claufura in omnibus
locis damnamus , & ad tale eloquium
Diſcipulum os aperirenonpermittimus.
: Enfin on n'a penſé autre choſe ,
و
finon qu'en ces fortes d'occaſions ,
on ne peut pas deſapprouver qu'un
Religieux ſe ſouvienne de ce qu'il
AVERTISSEMENT.
eſt , & qu'il ſe conduiſe comme
eſtant perſuadéqu'il eſt plus obligé
de s'attacher à ſa Regle , à ce que
Dieu & ſaprofeſſiondemandent de
luy,que non pas de ſuivre en quel-
ques rencontres les pratiques com-
munesde fonMonaftere,lorsqu'el-
les ſont contraires à tous ces de-
voirs , & qu'elles l'en ſeparent.
Quand on a ditdans la page 245.
qu'un Religieux qui differe d'aller
de partirdans lemoment mesme que le
fon de la cloche l'appelle à l'Office , ne
retarde que parce qu'il y a quelque
choſe dans ſon cœur qui l'emporte par
deſſus l'obligation qu'il a d'obeïr au
fignal &d'écouterlavoix deDieuqui
L'appelle , & qu'il prefere dans cet
instant ce rien qui l'arreste, à ce qu'il
doitàDieu : Onn'a paseu lapenſée
qu'il commiſt en cela une offenſe
mortelle ; mais on a entendu cette
preference dans le ſens que les
Theologiens définiſſent le peché
en general , par ces paroles averfio
àDeo,& conuerfio adcreaturam , &
felonle fentimentde [Link] qui
AVERTISSEMENT.
ditdans Caffien , Coll. 23. c. 7. que
les veritables Solitaires , lors qu'ils
font arrachez d'un moment de la
prefence de Dieu , puniſſent par
leurs penitences , cette diſtraction
comme une efpecede facrilege , ne
pouvant ſe conſoler d'avoir preferé
au Createur , une creature vile &
mepriſable , vers laquelle ils ont
tourné leurs regards , & qu'ils ſe
confiderentpreſque coupablesd'im-
pieté.
Si quelqu'un trouvoit que l'on
euſt porté l'obeïſſance trop loin en
diſant page 541. qu'un Religieuxdoit
obeïr àfon Superieurdans les chofes
mefme qui nuiſent àſaſanté , & qui
lemenentàla mort ; il entrouvera les
preuves dans les Livres de la Vie
Monaftique. Tom. 1. chap. [Link]ſt.
7. edit.3.
Il ſepourra peut-eſtre rencontrer
des perſonnes qui trouveront que
l'Auteur en quelques endroits s'eſt
exprimé d'une maniere trop forte ,
mais il faut attribuer cela à la qua-
lité de la matiere ,& à la nature des
AVERTISSEMENT.
difficultez &des objectionsauſquel
les on repond ; car il n'eſt gueres
poſſible lors qu'on parle des gran-
des veritez , qu'on lesregarded'une
vûë attentive , qu'on les aime & que
l'on voit qu'elles ſont negligées
d'une grande partie de ceux qui
devroient s'y attacher , que le ſen-
timent interieur ne paffe dans la
parole ; il eſt bien mal-aifé ,dis-je,
que l'on s'explique d'une maniere
molle & languiffante , quand le
cœur eft vivement touché de ce
qu'ondit ; onparle d'un air indif-
ferent des chofes qui font indiffe
rentes , mais quand on traite de
cellesquiſontſenſibles , lesexpref
ſionsfonttoûjoursanimées ,& il n'y
auroit rien de moins raisonnable ,
que d'imputer à l'humeur ou à la
paffion, ce qui n'eſt que l'effet de
l'amour que l'on a pour la verité &
pourlajustice.
Mais pour vous faire connoiſtre
enpeude paroles quelle a eſté en
cela , & quelle eſt encore la diſpo-
ation de l'Auteur, on peut affurer
AVERTISSEMENT.
qu'il confidere tous ceux avec lef
quels il eſt unipar les liens & par
l'engagement d'une meſme Regle
& d'une meſme profeffion , comme
ſes Freres ; qu'il n'y en a un ſeul , au
ſalut duquel il ne vouluftcontribuer
auxdepensde fa vie. Il eſt perfuadé
de ce qu'il leur doit comme Chrê
tien & comme Moine ; il s'afflige
pour ceux qui vivent dans un me
pris , & dans une tranfgreffion pu-
blique de leurs vœux ; il demande
à Dieu qu'il leur donne la connoif
ſance des devoirs , qu'ils ne ſcau-
roient ignorerſansl'offenſer,&fans
s'attirer ſa colere ; il eſtime que
ceux qui font dans les mitigations
s'y peuventſanctifier,pourvu qu'el
les foient autoriſées par l'Eglife , &
qu'ils fe tiennent exactement aux
reglesqu'elle leur a preſcrites,qu'ils
travaillent de tous leurs foins pour
acquerir les diſpoſitions ſpirituelles
&effentiellesàleur eftat; & qu'ils
faſſenttout ce qu'ils peuvent pour
s'élever à la pieté, à laquelle Dieu
appelle toutes les perſonnes qui luy
font conſacrées.
AVERTISSEMENT.
Pour ceux qui vivent dans des
obſervances reformées , quoi que la
Regle n'yſoitpasgardée danstoute
ſon exactitude , & que l'on s'en ſoit
ſeparé en quelques points , il ne
doute pas que l'inſtitution n'enſoit
ſainte, qu'on n'y ait tous lesmoyens
& tous les fecours neceffaires pour
arriver à la perfection , à laquelle il
n'y a pointdeReligieuxqui nefoient
obligez de tendre; pourvû nean-
moins qu'ils neſe contententpas de
l'écorce & de la ſimple lettre, qui
d'elle-meſme eſt incapable de don-
ner la vie, mais qu'ils l'animent , &
qu'ils y joignent l'eſprit ; qu'ils s'e-
xercent dans toutes les pratiques
des vertus interieures ; & enfin
pourvu qu'ils enfallent aſſez pour
remplir le ſens de ces paroles , piè,
justè& fobriè , que faint Bernard
regarde commedes conditions ſans
leſquelles nul Religieuxne peut ren-
dre ni à ſa Profeſſion , ni à Dieu ce
qu'il luy doit. C'eſt ce que l'on peut
voir dans le Livre des Devoirs de la
Vie Monaſtique , au traité des Mi-
tigations.
AVERTISSEMENT.
Au reſte ſon deſſein dans tout cet
Ouvrage a eſtéd'édifier ceux à qui
il adreſſe ſaparole , &non point de
contenter leur curioſité : c'eſt pour
cela qu'il n'a pas voulu entrerdans
une critique exactede quelques en-
droits de la Regle, dont la difcuf-
fion ne leur ſeroit point utile, ſoit
àcauſe qu'ils ne regardent que des
faits affez indifferens par eux-mef-
mes, ſoit qu'aprés de longues dif
ſertations , qui d'ordinaire ne ſont
propres qu'à diſſiperl'eſprit & àdef
ſecher le cœur, les choſes ſeroient
toûjoursdemeurées indeciſes , com.
me elles l'ont eſté juſqu'à preſent.
Il a eu des vûës bien differentes
fur les points qui concernent la
ſanctification des ames & le regle-
ment des mœurs , ils'y eſt attaché
avec toutle ſoinqu'il a pû, il a eſſayé
de ſuivre & de prendre l'eſprit de
faintBenoiſt , qui a eſtéde faire des
Saints de tous ceux qui embraffe,
roient fa Regle , & de les élever à
une pieté confommée , par une
fidelepratique de toutes les vertus
1
AVERTISSEMENT.
qui conviennent auxperſonnesqui
ne ſont plus du monde.
Enfinrienne l'apreſſédavantage
d'expliquer au long les maximes&
les veritez que cegrandferviteurde
Dieu a enſeignées avec tant de
grace , de benediction & de lu-
miere ,que ladouleur qu'il a euë de
voir la dignité d'un eſtat ſi ſaint ,
avilie , non ſeulement dans le ſenti-
ment de ceux qui en foulent aux
pieds les obligations les plus rele-
vées ; mais encore dans l'eſtime des
gensdumonde , qui n'enjugent , ou
qui ne la connoiſſent preſque plus
que par ces relâchemens qui tom-
bentſousleursfens, &qui frappent
leurs yeux. Il eſpere que ceux qui
liront cet Ouvrage ſans intereſt &
fans prevention , y trouveront de
quoy repondre à ceuxqui voudront
combattre les ſentimens qu'il ren.
ferme , & qu'ils verront avec évi-
dence que ce ne ſont point des rai.
fons qu'ils employent pour l'atta-
quer , mais desparoles , des imagi-
nations & des autoritez mal citées
AVERTISSEMENT .
& mal entenduës qui font les
moyens & les armes, deſquels ont
accouſtumé de ſe ſervir ceux qui
ſouſtiennent le dereglement contre
la Regle ; l'abus contre la Loy ;
la ſenſualité contre la penitence;
l'independance contre l'aſſujettiſſe-
ment , la licence contre la difci-
pline; la chair contre l'eſprit; enfin ,
qui veulent étoufer la verité , pour
ſubſtituer en ſa place l'erreur & le
-menfonge.
TABLE
TABLE
DES CHAPITRES
S
du Tome premier.
Prologue
Regle. de Saint Benoift page
for faI
CHAP. I. Des differentes especesde
9. Moines? 15127
CHAP. II. Des qualitezde l'Abbé.
છે
?? ????
???
CHAP. III. Que l'Abbé doitprendre
၇၁
l'avisdeſes Freres. 212
CHAP. IV. Des instrumens des bon- 1
t
nes œuvres. 232
CHAP. V. De Lobeiſſance. 418
CHAP . VI. Du Silence. 435
CHAP. VII. De l'Humilité. 475
CHAP. VIII. Des divins Offices de la
muit. 560
CHAP . IX. Combien on doit dire de
Pfeaumes aux heures
de la nuit ১ que l'on
appelle presentement
Matines. 57°
ẽ
TABLE DES CHAPITRES.
CHAP.X. Comment on doit dire
Matines en esté. 578
CHAP . XI . Comment il faut dire
Matines les Diman-
ches, 2
"
$79
CHAP. XII. Comment on doit dire
'OfficedeLaudes. 585
CHAP. XIII . Comment on doit dire
: Laudes aux jours de
Feries. 587
CHAP . XIV. Comment on doit dire
Matines les jours des
Festes des Saints. 593
CHAP. XV. En quel temps on doit
dire Alleluia. 594
CHAP. XVI. Combien de fois on doit
celebrer le Service di-
1 vinpendant lejour. 595
)
ApprobationdeMonseigneurl'Ar-
chevesque Ducde Reims, pre-
mier Pairde France, Comman-
deurdes Ordres du Roy : Et
de Monseigneur l'Evesque de
Meaux , premier Aumônierde
Madame la Dauphine.
éclaire les hom-
LAmespratique
dans l'intelligence de la
Loyde Dieu. Si quelqu'un accomplit
la volonté de mon Pere , ilconnoiftra,
dit JESUS - CHRIST , fi ma
doctrine eft de moy. Dieu ouvre les
yeux à ceux quile cherchent , & ils
decouvrent dans ſa lumiere ce qu'il
faut faire pour eſtre ſauvé, qui eſt
la grande ſcience. Selon ces princi-
pes , la Regle de ſaint Benoiſt où
les Moines doivent apprendre la
volonté de Dieu ſur leur état , ne
pouvoit trouver un meilleur Inter-
prete que l'Auteur de ce Commen-
taire, dans lequel il n'y a rien qui
e ij
ne ſoit conforme à la Foy Catholi-
que , Apoftolique & Romaine , &
qui ne reſſente l'eſprit de ces an-
ciens Solitaires , dont le monde
n'eſtoit pas digne. DONNE à
Reims , & à Meaux, les fixieme &
ſeptiéme Avril mil fix cens quatre-
vingt-neuf.
† CHARLES MAURICE,
Arch. Duc de Reims.
† J. BENIGNE , Eveſque de Meaux,
L
د 3129
EXTRAIT DES LETTRES
*de Privilege du Roy.
AR grace & Privilege du Roy
donné à Verſailles ledix-hui-
tiémejour de Mars mil fixcens qua
tre-vingt-huit, ſigne MIGNON , &
ſcellé ; il eſt permisau Sieur MAISNE
defaire imprimer un Livre intitulé,
La Regle de Saint Benoist nouvelle-
ment traduite , & expliquée felonfon
veritable esprit , avecdesnotesfuricelle,
par l'Auteur des Devoirs de la Vie
Monastique , durant le temps de
vingt-cinq années conſecutives , à
compterdujourque ledit Livre ſera
achevéd'imprimer; comme auffi le
textede ladite Regle avec desnotes,
ou tout seul, avec défenſes à toutes
perſonnes de quelque qualité &
condition qu'elles ſoient , d'impri-
•
mer ou faire imprimer, vendre ni
debiter aucun deſdits livres , ſous
quelquepretexte que ceſoit , ſansle
confentement dudit Sieur Maiſne ,
ou de ſes ayans cauſe , à peine de
deux mille livres d'amende , & au-
tres peines portées plus au long par
leſdites Lettres de Privilege.
Et ledit Sieur Maisne a cede
transportéfon droitpourlepreſentPri-
vilege , au Sieur François Muguet ,
pouren joüirſuivant & conformement
auTraitéfait entre eux.
Regiſtré ſur le Livre de laCom-
munautédes Imprimeurs&Librai-
res de Paris , le 26. Mars 1688. fui-
vant & conformement auxArreſts,
& à l'Edit qui l'ordonnent.
Signé COIGNARD , Syndic.
Achevé d'imprimerpour lapremiere
fois le 2. Avril 1689.
Les exemplaires onteſté fournis.
PRIVILEGE DU ROY..!
OUIS par la grace de Dieu
L RoydeFrance&deNavarre :
A nos amez & feaux Conſeillers les
Gens tenant nos Cours de Parle-
ment , Maiſtres des Requeſtes ordi
naires de noftre Hoſtel , Grand
Confeil, Prevoſt de Paris , Baillifs,
Senechaux , Lieutenant Civil , &
autres nosJuſticiers qu'il appartien-
dra , Salut. Le Sieur François Mu-
guet noſtre premier Imprimeur
ordinaire Nous ayant fait remon-
trer qu'il a cy-devant impriméplu-
fieurs Ouvrages de Pieté du feu
Sieur Abbé de la Trappe dont les
Privileges font partie expirez , par
tiepreſt à expirer ; & que pour lui
donner le moien de ſe dedommager
des grands frais qu'il lui a fallu faire
pour ces impreſſions , il auroit be-
ſoinde nos Lettres de continuation,
parleſquelles il lui fut auffi permis
d'imprimerquelques autres Ouvra-
ges nouveaux , & voulant favora
blement traiter ledit SieurMuguet,
Nous lui avons permis & accordé,
permettons & accordons par ces
Preſentes de reimprimer ou faire
reimprimer , les Devoirs de la Vie
Monastique ; les Eclairciſſemensfur
les Devoirs de la Vie Monastique
la Regle de Saint Benoist ; l'Expli
cation de la Regle de Saint Benoist ;
les Meditations fur la Regle de Saint
Benoist ; la Reponse au Traité des
Eftudes Monastiques ; la Carte de
Visite des Clairets 3 Discours de la
Pureté d'intention ; Instruction fur les
principauxsujets de la Morale Chrề
tienne ; les obligations des Chreftiens;
ReflexionsfurlesEvangiles 3 lepremier
Tomedes HomeliesfurFeremies lavie
defainte Dorothée ;&l'Effaide l'Hif
toirede l'Ordrede Cifteaux , contenant
les viesdes Saints de cet Ordre ; l'Eloge
FunebredufeufieurAbbé de la Trappes
&la vie de Dom Muce , &des autres
Religieux de la Trappe : Comme
auſſi d'imprimer ou faire imprimer
les Maximes Chreftiennes ; les Con
ferences dufeufleurAbbéde laTrappe
la
la Relation des Morts de laTrappe;
la Conduite Chrestienne de feuë noftre
Cousine la Ducheſſe de Guiſe , aprés
l'expiration du Privilege obtenu
par les Sieurs Delaune & Ma-
riette, &ce entelle forme, marge,
caractere , & autant de Volumes
conjointement ou feparement , &
autant de fois que bon lui ſem-
blera , pendant le temps de vingt
années conſecutives , à compter à
l'égard des Livres à reimprimer
dont l'Expoſant a cy-devant obtenu
le Privilege du jour & datte des
Preſentes , & à l'égard des autres
du jour que le Privilege accordé
auſdits Delaune & Mariette a eſté
expedié , & de les vendresoufaire
vendre & diſtribuer par tout noſtre
Royaume , faiſant défenſes à tous
Libraires , Imprimeurs & autres ,
d'imprimer , faire imprimer , ven-
dre & diftribuer leſdits Livres ſous
quelque pretexte que ce foit , mef-
med'impreſſion estrangere &autre-
ment , fans le conſentement de
l'Expoſant ou de ſes ayant cauſe ,
1
ſur peinede confiſcation des Exem-
plaires contrefaits , de trois mil
livresd'amende , applicable untiers
à Nous , un tiers à l'Hoſtel-Dieu
de Paris , l'autre audit Expoſant ,
& de tous depens , dommages &
intereſts , à la charge de mettre
un Exemplaire de chacun en noftre
Biblioteque publique un autre
د
dans le Cabinet des Livres de
noftre Chaſteau du Louvre , & un
en celle de noftre tres-cher & feal
Chevalier Chancelier de France ,
le ſieur Phelypeaux Comte de Pont-
chartrain , Commandeur de nos
Ordres , avant de les expoſer en
vente de faire imprimer leſdits
د
Livres dans noſtre Royaume &
non ailleurs , en beau caractere &
papier , ſuivant ce qui eſt porté
par les Reglemens des années mil
fix cent dix-huit & mil fix cent qua-
tre - vingt- fix & de faire enre-
giftrer ces Preſentes és Regiſtres de
la Communauté des Marchands
Libraires de noftre bonne Ville de
Paris , le tout à peine de nullité
d'icelles ; du contenu deſquelles
Nous vous mandons & enjoignons
de faire joüir l'Expoſant ou ſes ayant
cauſe pleinement & paiſiblement,
ceffant & faiſant ceffer tous trou-
bles & empefchemens contraires ;
Voulons que la copie ou extrait deſ
dites Preſentes qui ſera au com-
mencement ou à la fin deſdits Li-
vres ſoit tenu pour deuëment ſigni-
fié , & qu'aux copies collationnées
parl'unde nosamez & feaux Con-
ſeillers- Secretaires , foy ſoit ajouſtée
comme à l'Original. Commandons
au premier Huiffier ou Sergent de
faire pour l'execution des Prefen-
tes toutes fignifications , défenſes,
faiſies , & autres Actes requis & ne-
ceſſaires , ſans demander autreper-
miffion , & nonobſtant Clameur de
Haro , Chartre Normande & Ler-
tres à ce contraires : CAR tel eſt
noſtre plaifir. DONNE' à Verſail-
les le vingt-neuvième jour de May,
l'an de grace mil ſept cent un ; &
de noftre Regne le cinquante-neu-
viéme. Signé , Par le Roy en ſon
Confeil , TOURRES.
RegiſtreſurleLivre de la Commu-
nautédes Imprimeurs &Libraires, con-
formement aux Reglemens. A Paris
le premier Juin milfept cent un.
Signé , C. BALLARD , Syndic.
Achevéd'imprimer pour la pre-
miere fois le premier Decembre
mil ſept cent deux.
Les Exemplaires ont estéfournis.
EXPLI
(
VEI
EXPLICATION
DE LA PREFACE
DE S. BENOIST.
SUR SA REGLE.
Ecoutezattentivement, monfils , les pre-
ceptes devostre Maistre. Prestez lo-
reille de voſtre cœur. Recevez avec
joie,&accompliſſezd'une maniereef-
fective les avis d'un Pere charitable.
AINT BENOIST mes freres,
qui n'a point eu d'autre vûë , ni
d'autre deſſein quede rendre ſon
miniſtere utile à ceux auſquels
Dieu vouloit qu'il donnât des inſtructions,
& qu'il preſcriviſt des regles , a pris le nom .
de Maiſtre & de Pere; afin que cette dou-
ble autorité trouvaſt plus de creance dans
leurs eſprits , & fiſt ſur leurscœurs deplus
A
2
Explication de la Preface
fortes impreſſions : & que ſeconſiderantà
/
fon égard, &commedes enfans & comme
des diſciples , ils euſſent pour lui une fou-
miſſion & une docilité plus entiere. Cet
homme ſi éclairé ſavoit qu'on ne pouvoit
eſtre aidé de trop de motifs , ni de trop de
moiens , pour entrer dans un dégagement
auſſi grand , &dans une perfection auſſi
élevée que celle qui devoit eſtre contenuë
dans la Regle qu'il alloit établir.
L'on n'a pas beſoin , pour donner plus de
poids àcet ouvrage,d'attribuer à Dieu-mef
me ces titres de Maiſtre & de Pere , puif
qu'on ne fauroit douter aprés les témoi
gnages que les Conciles en ont rendus, que
cegrand Saint n'y ait eſté appliqué par un
ordrede Dieu tout particulier , qu'il n'ait
eſté en cepoint l'interprete de ſes volontez;
&qu'il n'ait purement agi par l'impulfion,
par lemouvement , & par la direction de
Ton faint Efprit. Voici de quelle forte en
parlent les Peres aſſemblez dans le Concile
" de Douzi. Avant que le faint Eſprit eu
" donnépar l'entremiſe de ſaint Benoiſt une
دو
regle pour les Moines , compoſée par le
"mefmeEſpritqui a dicté lesſaints Canons,
Bucane. Antequamfanctus Spiritus perſanctum Bene-
defin. 7. dictum ; quo & Sancti Canones conditi funt,
SubJoan-Regulam Monachorumcondiderit.
87.4.
8.
... Cæterum
quoniam eademregula ſancto Spirituproulga
ta laudis authoritate Beati Papa Gregorii
de saint Benoist,fursaRegle.
inter Caponicas fcripturas , & Catholicorum
Doctorum fcripta, eft teneri decreta.
Nefoíez pas ſurpris, mes freres , de ce
quenous vousavançons ſur ce ſujet ;&gar-
dez-vous biende vous imaginer que les ob-
ſervances Monaſtiques aient eſté inventées
par les hommes. Dieu veritablement s'eft
voulu ſervirdeleur miniſtere , mais il a efté
l'auteur & le principe des regles qu'ils ont
établis;il les adictées, il lesa gravéesdans
lefonddeleurs cœurs,& ils n'ont fait autre
choſeque de lesrendre publiques ,& de les
faire connoiſtre aux hommes. Ils leur ont
parlé au nom de Dieu & de ſa pare, c
Dieu afin deleurdonner plusde creance&
d'autorité a confirmé par des prodiges les
veritez qu'ils ont enſeignées , Domino co- Marc. da
oferante & fermonem confirmantefequentibus 16.10.
fignis;car ils ont eu, preſque tous , lagra
ce& la puiſſance de faire des miracles.
Que n'a-t-on point vû faire à S. Benoift, à
S. Bernard ,& à tantd'autres , que Dieu a
appliquez à l'inſtitution des ordres &des
obſervances regulieres ? Ils ont gueri les
malades , reſſuſcité les morts ,prophetiſé
les choſes futures:& leur vie par le nom-
bre , comme par l'éclat de leurs grandes
actions eſt cequia parude plus approchant
decellesdesApoſtres. Nous pouvons dire,
mes freres, quece queJ. C. a fait en faveur
defaint Pacome, lorſqu'il lui donna par la
Aij
Explication de la Preface
'main d'un Ange , d'une maniere viſible , la
Regle qu'il inftitua , il l'a fait à l'égard de
tous les autres , par des conduites plus ca-
chées & moins ſenſibles ; non pas moins
réelles,
C'eſt un ſentiment qui ne m'eſt pointpar-
ticulier. Le ſaint Eſprit l'a autoriſé dans les
Conciles , comme vous le voiez dans celui
deDouzi quenous venons de citer, & dans
ceux de Meaux & de Thionville , où il eſt
dit que l'Ordre Monaſtique aeſté inſpiré de
Dieu , fondé par les Apoſtres , & embraſſe
par des hommes celebres par leur reputa-
Concil. tion & par la ſainteté de leur vie ; Sacrum
[Link] ordinem àDeo inſpiratum , & ab
844.
nent.
Concil.
ipfis Apostolis fundatum , & à nominatiſſimis
Melden- &sanctiffimis Patribus excultum. Ce ſentiment
fe ad an. eſtvenujuſqu'à nous par une tradition con.
845.
ſtante ; & nous voions que dans nos jours,
" ſaint François de Sales aécrit , qu'il ne fal-
" Loit jamais croire que ce ſoient les hommes,
دو
'ceſont ſes termes ) qui par leur invention
(
" aient commencé cette façon de vie ſi par.
" faite , comme eſt cellede la Religion. C'eſt
Dieu , dit-il , par l'inſpiration duquel les
Regles ont eſtécompoſé[Link] , mes fre
res , Dieu a appellé des hommes ſelon fon
cœur, &les a remplis de ſon Eſprit , afin de
former dans ſon Egliſe par leur miniſtere
un eſtat & une condition ſainte , dans la
quelle on s'éleve à la perfection , en s'o
de ſaint Benoist, furlaRegle.
bligeant à la pratique des conſeils.
Ces paroles , de preceptes & d'avis , ſont
importantes& meritent d'eſtre examinées
avecbeaucoup de ſoin ; nous remettrons à
un autre temps de vous en expliquer nos
penſées.
PRestez Poreille de vostre cœur.
C'eſtune expreſſion , mes freres , qui fait
voirque cette Regle dmande le cœur ; que
ce n'eſt point affez d'yapporter une obfer-
vation litterale , & une exactitude ſeule-
ment exterieure; Il faut que la lettre ſoit
ſoûtenuë par l'eſprit; il faut joindre l'un à
l'autre. Saint Benoift forme des homines
queDieu a deſtinez ,& qu'il appelle à une
vie parfaite ; ce ſont de veritables adora-
teurs qu'il inſtituë : Ilsdoivent donc ſervir
Dieu en efprit& en verité ; & ils ſeroient
bien éloignez de lui rendre un culte digne
deſaMajesté ſuprême , s'ils ſe contentoient
de quelques pratiques ſenſibles. Le temps
eftvenu auquelil faut eſtre à Dieu par un
attachement qui ſoitprofond , faint , & fin-
cere , ſelon les paroles deJ. C. Venit hora & V.23
Joan.. 44
nunc est , quando veri adoratores adorabunt Pa-
trem in ſpiritu & veritate. Saint Benoiſt qui
eſtoit remplide cet eſprit, connoiffoit trop
quel rang & quelle place les Moines te-
noient dans fonEglife , pour n'exiger d'eux
qu'une fidelité judaïque. Il vous dit , ou
A iij
6
Explicationde la Preface
pliſtoſtJ. C. vous apprend par ſa bouche,
que c'eſt le cœur qu'il demande ; que c'eſt
par le cœur qu'onle ſert, qu'on lui obeït,
qu'on l'adore : & quoi qu'on lui donne, fi
on ne luidonne lecœur ,on ne lui donne
rien qui puiſſe lui plaire.
C'eſt ainſi que cegrand Saint va au de-
vantd'un abus quin'eſtque trop commun
parmi les Religieux : c'eſt de s'imaginer
qu'ils fatisfont à leurs devoirs , lors qu'ils
s'acquittent de quelques regularitezmate-
rielles & exterieures; comme ſi la Regle
qu'ils ont embraffée n'eſtoit pas toute ſpiri-
tuelle. Mais en meſme-temps il previent
un autre inconvenient , qui n'eſt ni moins
dangereux , ni moins confiderable , en di-
fant , libenter accipe & efficaciter comple : Car
il condamneparlà cette langueur,qui n'eſt
pas moins mortelle que la tranſgreſſionmef
me; cette negligence qui tuë les ames , qui
empoifonne les actions les meilleures , qui
fait que le bien devient mal , & qu'il change
denature. Il ordonne donc qu'on reçoive
avec gayeté , & avec plaifir la Regle qu'il
va preſcrire , & qu'on l'execute avec cette
ferveur& cettevivacité ſainte, ſans laquelle
onne peut trouver d'agrement aux yeux de
celuiqui rejette les offrandes &les victimes
quand elles font impures.
AFinqueVouspuiſſfiezretournerpar lestra-
defaint Benoist,furſa Regle. 7
Faux de l'obeisance à celui duquel vousvous
estesfeparé parlalâchetéde voſtre déſobeiſſance.
Il donne enfuite, mes freres , une idée
de la Regle, & fait connoiftre quelle fin
ſe doit propoſer celui qui s'y engage afin
qu'il ne faffepas une entrepriſe temeraire,
& qu'il n'ait pas ſujet de ſe repentir , lors
qu'il viendraà s'appercevoir qu'il a choiſi
& embraſſe un eſtat quiexcede ſes forces.
Il declare donc que le but qu'il doit avoir
devant les yeux , eſt de rentrer par les tra-
vaux de l'obeïflance dans la main de Dieu,
delaquelle il a eu le malheurde ſe ſouſtrai-
re par ſa defobeiſſance , fondée ſur ſa lâ
cheté ,ſur ſa negligence, & fur fa parelle, Prolog
ut ad eum per obedientia laborem redeas ,à quo Reg
per inobedientiædefidiam recefferas.
Tous ceux qui quittent Dieu le font toû-
jours , parce que leur lâchetéles empêche
de ſedonner lemouvement neceſſaire pour
refifter aux tentations qui les attaquent; &
foit qu'elles viennent de la ſuggeſtion des
demons , de l'envie des hommes , de leur
foibleffe, ou de leur propre malignité , ils
n'y fuccombent que parce qu'ils aiment
mieux ſe livrer à leurs cupiditéz , & de-
meurer comme enfevelis dans leur propre
pareſſe ,que de ſe revêtir , comme dit l'A-
poſtre ,desarmesde Dieu , pour ſe défen-
dredes entrepriſes de leurs ennemis , In- Eph.C.
duite vos armaturam Dei ,ut poffitis refiftere .V.1
A iiij
Explication de laPreface
& qu'ils ne veulent point ſe faire cette
violence , ſans laquelle ils ne peuvent ſe
garantir dela chûte,dont ils font menacez;
& il estvraidedire qu'ils ne font deſobeïf
fans , que parce qu'ils font lâches , negli-
gens & pareffeux. Or comme felon leد
fentiment de tous les Saints , on ne revient
àDieu quepar des chemins tout contraires
aux voies par leſquelles on s'en eſt ſeparé;
il faut que les travaux de l'obeïſſance nous
rendent le bonheur , que la lâcheté de la
defobeïffance nous a fait perdre. C'eſtoit le
ſentiment de ſaint Benoiſt , lors qu'ila pro
poſé ſa Regle comme un eſtat penible &
Jaborieux ; il n'a point douté qu'un pecheur
ne dût s'ouvrir ſe ſein de la mifericorde de.
Dieu , par les exercices d'une vie & d'une.
penitence rigoureuſe ;ſe ſouvenant de ces
A
paroles du Prophete,propterverba labiorum
tuorum ego cuſtodivi vias duras ; Le ſouvenir
de vos commandemens , Seigneur , m'a fait
embraffer des voies dures & difficiles.
Si vous voulez ſavoir,mes freres , en quoi
conſiſte la rigueur & l'âpreté de cette Re-
gle , jevous dirai qu'elleſe trouve par tout;
caron la reffent dans l'aſſujettiſſement de
l'eſprit , comme dans l'aſſujettiſſement des
fens;dans la mortification interieure,comme
dans la mortification exterieure ; enfin dans.
les exercices qui domtent les volontez,
comme dans les actions qui ſoûmettent le
defaintBenoist,ſurſaRegle.
corps. En unmot la Regle deſaintBenoift
demande une ſoûmiſſion ſi entiere , ſi com-
plete & ſi étendue , qu'on ne ſauroit la
rendre aupoint qu'il exige, fans unepeine
qui renaît, & qui ſe renouvelle dans tous 1
les momens:parce qu'il n'y ena point dans
lequel onne ſoit obligé defe dépoüiller de
ſa raifon, & de renoncerà ſon eſprit. De
dire que cela ſe faffe fans travail& fans
difficulté, ce feroit ignorer le caractere du
cœurhumain , qui de fa nature ne veut eſtre
niafſujetti , nidependant ;ce quia fait dire
à ſaint Gregoire qu'il eſtoit bien plus aiſé
de ſe dépoüiller des richeſſes & des biens "
dela fortune ,quede renoncer à ſa propre «
volonté : parcequedans l'undeſes dépoüil-
lemensl'on ſacrifie ſa propre chair , & dans "
l'autre on immoleune chair étrangere. Per v. 351
victimas aliena caro , per obedientiam vero 10%
mor.c
voluntas propria mactatur. Et àmoins d'une
habitude qui ne ſe contracte que par de
longs uſages ; il faut prendre ſur ſoi-mefme
plus qu'on ne penſe , pour garder l'obeïf-
fance dans toute l'exactitude que faint Be-
noiſt l'ordonne à ſes Diſciples :puiſqu'ils ne
peuventdiſpoſer ni d'un moment , ni d'une
action,pour ce qui regarde le corps non plus,
que pour cequi regarde l'efprit , que par
l'application & la détermination de celui
auquel ils ſe ſont ſoûmis , comme il le dit au
Chapitre 33. Quibus nec corpora fua , nec vo
10
Explicationde laPreface
luntas licet habere in propria potestate.
Pour ce qui regardelamortification des
corps, quoique ſaint Benoiſt ait unpeu mo
dere la rigueur des Regles anciennes , &
quele genrede vie qu'il a inſtitué ſoit infe
rieur à ce qui a efté pratiqué par les
faints Peres de l'Orient : il ne laiſſepas d'a-
voir des austeritez confiderables , ſi l'on
retranche les adouciſſemens & les abus
qui s'y font introduits contre la pure-
té de la Regle. Car vous n'y voiez
dans fon origine qu'une nourriture tres-
vile & tres-pauvre, Duo pulmentaria corta,
une abſtinence rigoureuſe , des jeûnes
exacts ,des couches dures , de longues véil
les, des travaux penibles ,un filence inflexi
ble (meſme entre les freres ) une ſepara
tion de tout commerce avec le monde,une
prefencedeDieu continuelle , une vigilance
fur toutes ſes actions , une attention fixe fur
la fin de ſa vie,&fur les deux grands evene-
mens quien doivent eſtre les ſuites , ſavoir
les chaſtimens & les recompenfes : enfinune
privation de tout divertiſſement , de toute
recreation ( mefme les plus innocentes )di-
fons un crucifiement perpetuel : en forte
que le Religieux ne peut plus trouver de
fatisfaction ici-bas , quedans le témoignage
de ſa confcience ,& dans le fonds de fon
eſtat; ou pluſtoſt dans labonté de Dieu , qui
ne détourne jamais les yeux dedeſſus ceux
defaint Benoist ,farfa Regle.
qui font à lui , qui prend plaifir à les
combler de confolations & de richeſſes
faintes , à mesure qu'ils s'appauvtiffent
dans le ſeuldefirde le fervir&de lui plaire,
felon ces paroles du Prophete. Secundum Plal. 9 19.
multitudinem dolorum meorum in corde meo,
confolationes tua latificaverunt animam meam.
Voilà de quelle forte on revient à Dieu
par les travaux de l'obeïffance , en obfer-
vant toutes cespratiques ſineceffaires & fi
ſaintes : caril n'y en a pas une qui ne foit
commandée , & qu'onne doive embraffer
dans le ſentiment d'une foûmiſſion cordia-
le& fincere.
Un Solitaire , dit ſaint Jean Climaque , « Grad .
7. artd
doit croire qu'il n'a pas eſté appellé à la "17
vie Religieuſe comme à un feftin ,& qu'il "
n'y a pour luidans tout le cours de ſa vieun "
feuljourd'une réjoüiffance humaine, Soiez св
perfuadez, mes freres , qu'il eſt deſtiné aux
croix& aux fouffrances,&que fon eftat a
eſté conſideré de tous les Saints comme un
veritable martyre , à cauſe de la grandeur,
de la mortification &du renoncement qu'il
renferme. En en effet , quelle autre idée
pourroit-on s'en former, fi on le met dans
un veritable jour , en le regardant comine
un retracement& une imitation fidelede la
vie deJ. C ? Sa croix à proprementparler
atoûjours eſté le partage des Moines ; &
quoiqu'il en ait chargé tous ceux qui ont
12 Explication de la Preface
le bonheur & la gloirede porter ſon nom,
elle eſt devenüe par un privilege ſpecial, le
fort des perſonnes qui ſont conſacrées à la
retraite ; la plus grande partie de ceux qui
vivent dans les engagemens du monde
l'aiant rejettée.
Saint Benoiſt aprés avoir établi la necef
ſité de retourner à Dieu par les travaux de
l'obeïſſance , addreſſe ſa parole & fa regle
tout enſemble , feulement à ceux qui ont
pris une reſolution ferme & conftante de
renoncer à leur volonté propre , qui s'en-
gagent ſous les enſeignes de J. C. & qui
prennent en main les armes de l'obeïflan-
ce , ſi redoutables & fi éclatantes.
C'estdonc preſentementàvous quej'addref=
ſema parole , vous-dis-je , qui que vous foiez
qui vous depouillant de voſtre volonté propre,
vous revêtezdes armes de l'obeiſſance ſi nobles
& fi redoutables , pour vous engager dans le
combat ſous les étendards deJ. C. le Seigneur
le veritable Roi.
Il eſt evident , mes freres , que le Saint ne
parlequ'à ceux qui veulent renoncer à leur
volonté propre ; que c'eſt à eux ſeulement
qu'il addreſſe ſa Regle, & qu'il en excluë
tous ceux qui ne font pas dans cette diſpo-
fition. D'où l'on doit conclure que ceux qui
fontprofeſſion de cette Regle, ſans ſepro-
pofer ce depoüillement qu'elle exige , n'y
defaint Benoist , fursa Regle. 13
Tont point appellez ; qu'ils entrentdans la
bergerie ſacrée de J.C. ſans vocation ; que
ce n'eſt pointluiqui leur en ouvre les por-
tes ; qu'ils font veritablement parmi les
brebis , mais qu'ils ne ſont point du trou.
peau , & qu'ils ne ſeront pas reconnus du
Paſteur. Ainſi ces ames qui s'ingerent &
quin'ont de mouvement que celui que leur
hardieſſe ou leur fantaiſie leur donne , au
lieude mériter les graces , les avantages , &
lesrecompenſes que Dieu a attachées à cet
eſtat de benediction , ne trouveront pour ce
monde comme pour l'autre , que des effets
de ſa colere& des châtimens de leur teme-
rité. Leur deſtinée ſera ſemblable à celle de
cetinſenſé,qui pour s'eſtre trouvé dans la
falle des nôces ſans eſtre reveſtu dela robe
nuptiale , enfutchaſſé avechonte , lespieds
&les mains liées; &condamné à eſtrejetté
dansles tenebres exterieures. Ligatis mani- Mat. c.
22.V. 12
bus ac pedibus , mittite eum in tenebras ex- &13.
teriores.
C'eſt precifément , mes freres, cetteteme.
rité qui jette le defordre & le déreglement
dans lesCloîtres ; c'eſt ce quifait que tant
de gens qui s'y retirent , y trouvent leur
perte au lieu d'y faire leur falut. Comme
ils s'yengagent eux-meſmes fans confide-
ration , fanspieté,& fans ſageſſe ; ilsy font
deſtituez des qualitez & des principes ef
fentiels àla condition qu'ilsont embraffée,
14 Explication de la Preface
remplis de leurs cupiditez & de leurs con
voitiſes , ilsenſuivent tous les mouvemens,
Le ſoleil dejuſtice ſe cache , & ne ſe leve
point ſur eux. Ainſi ils viventdans la con.
Epift. fuſion&dans les tenebres ; Despumantessuas
Jud. v.
23. confusiones,felon lesparoles d'unApoftre.
SaintBenoiſt , mes freres, nedit rien dans
cet endroitque cequi a eſté crû & obſervé
T
avec une extrême religion par tous les an
ciensPeres. Ils ont tous eſtimé que l'obeïf
fance eſtoit le fondement de l'eſtat Mo-
naſtique ; ils l'ontdeſiré dans ceux qui en
ont voulu faire profeſſion ,avec tant d'in
tegrité & de perfection ,qu'ils n'y ont mis
nibornes ni reſerve. Ils ſavoient que tou
tes les actions exterieures (meſme celles qui
paroiffent les plus ſaintes ) peuvent eſtre
fauſſes,qu'elles ont eſté communes aux bons
& aux méchans ; à ceux qui avoient de la
religion,comme à ceux qui n'en avoientpas:
que les Païens avoient eſté chaſtes & tem-
perans ; qu'ils avoient mepriſé les plaiſirs&
les richeſſes auſſi bien que ceux qui faisoient
profeſſion des veritez evangeliques : mais
que l'obeïffance toute ſeule,faiſoitla diftin-
Aion entre lesuns &les autres , & qu'elle
eſtoit tellement l'ouvrage de J. C. & le
caractere de ceux qui lui appartiennent, que
ledemon n'eſtoitpas capable de la donner
ni de la contrefaire. Et c'eſtuniquement à
settediſpoſition toutefainte&toute evan-
deSaint Benoist,sursa Regle. 15
gelique , qu'ils ont attaché tout le merite
delavieReligieuſe. Ils ontvoulu que les
Moines entraſſent en cela dans une confor-
mité ſi parfaite avec J. C. qu'ils n'euſſent
point àſon exemple de volonté propre ; &
que comme en toutes choſes il n'avoit agi
quepouraccomplir& executer les deſſeins
defonPere, ils n'agiſſent auſſi, comme nous
vous l'avons déja dit , quepar la determi-
nationdeleurs Superieurs.
Caſſien rapporte à ce ſujet , que l'obeif. Inft. 16
ſance des Anciens eſtoit ſi eſtendue, qu'il 4. c. 10,
n'eſtoit pas permis aux freres de faire la
moindre choſe, nide fatifaire aux moindres
beſoins , ſans leur ordre & fans leur per-
miffion, Saint Bafile veut , qu'ils leurobeif Bafil.
Conft.
fent comme lesbrebis à leur Paſteur , com- Monafta
meles Saints executentles ordresde Dieu;& c. 22.
qu'ils foient dans leurs mains comme des
coignées dans celles de l'artiſan. C'eſt ce
que faintBenoiſt retablit avec dautant plus
de raifon , qu'il ſavoit que les Moines
de ſon temps avoient entierement perdu
cet eſprit , &s'eſtoient ecarté de cette dire.
tion & de cette conduite ſi ſainte & fi
afſurée.
V Oftre Seigneur & voſtre Royveritable.
Il nomme J.C. le Seigneur &le verita
ble Roi avecgrandejuftice , puiſqu'il eſt le
Roi des Rois ,& le Seigneur des Seigneurs,
16 Explicationde la Preface
Apocal. Rex Regum , & Dominus Dominantium ; qu'il
6.19. v. les forme ,qu'il les choiſit , qu'il les éleve 1
ſur le trône , qu'il les en fait deſcendre ;
&qu'il briſe les ſceptres quand illui plaift,
aprés les avoirdonnez.J. C. prenddes noms
differens àl'égarddes hommes ,pourmar-
quer les differends regards de ſamifericor-
de &de ſa bonté ; tantoſt il ſedit Paſteur,
pour faire voir avec combiende vigilance
il les obſerve : tantoſtil prend celuide Pere,
pour faire voir qu'il en a la charité & la
rendreſſe; tantoſtil prendcelui deMaiſtre,
pour montrer l'application qu'il a à leur
faire connoiſtre la verité , & à les inſtruire,
tantoſt il prend celui de Roi , afin qu'ils
ſachent qu'il établit quand il le veut fon
autorité dans leurs cœurs , afin de re-
gner eneuxavecune puiſſance abſoluë , de
les foûmettre totalement à ſes volontez ,&
de le rendre dés-ici-bas égaux à ſes Anges,
dontles places leur ont eſté deſtinées.
Les ennemis deJ. C. mes freres , auf-
quels vous devez declarer une guerre im-
mortelle; c'eſt toutce qui combat l'établiſ
mentde lagloire de fon Pere , l'exaltation
deſon ſaintNom : ce qui s'oppoſe à l'exe-
cution de l'ordre qu'il lui a donné pour
aſſembler ſes élûs de toutes les parties de la
terre, de les diſpoſer ,de les ſanctifier , &
deles rendre dignes du bonheur qu'il leur
prepare : ou pour parler plus preciſement,
ce
defaint Benoist,fursaRegle. 17
ceſont toutes vos paſſions ,vos cupiditez,
dontles hommes auſſibien que les demons
ſe ſervent pourvous revolter contre lui , &
vous détourner de lui rendre l'obeïſſance
quiluieſtdeuë.
Vous vous revestez, des armes éclatantes
de l'obeiſſance.
Ces armes , mes freres , ne font rien que
l'obeïſſance , parce qu'elle ſuffit toute ſeule,
ſi l'on fait s'en ſervir pour renverſer toute
la puiſſance de l'Enfer , ceſſet volontas pro- Temp.
pria,dit ſaint Bernard , & non erit infernus. ferm. 24
Et ce qui fait qu'il leur donne le nom de
tres-fortes , c'eſtqu'il n'y a rien dont un veri-
table obeïffant ne vienne à bout. Toutes
les vertus ont chacune enparticulier unvice
&undereglementoppoſé qu'elles combat-
tent :par exemple,lapauvreté combat l'a-
varice ; la douceur , la colere ; la conti-
nence l'impudicité; latemperance,la gour-
mandıſe ; & la ferveur la pareſſe ; mais l'o-
beïflance a cet avantage qu'elle les furmon-
te tous tout à la foisis,parce qu'elle attaque
lavolonté propre,quien eſt la ſ[Link] foit
qu'elle la tariffe , qu'elle l'épuiſe entiere-
ment ,ou qu'elle ne faſſe que Paffoiblir , elle
en empêche les écoulemens. L'arbre meurt
quand on en a coupé la racine , & qu'il
nepeut plus entirer ni laſeve , ni l'humeur
ſans laquelle il ne peut vivre.C'eſt ce qui fait
B
18 Explication de laPreface
que le demon nepeut nuireàcelui quin'a
plus de volonté;parce quec'eſt elle qui en-
tredans ſes conſpirations , & qui favoriſe
tous ſes deffeins : il ne nous fait de mal
qu'autant qu'elle eſtd'accord avec lui ; &
poſé qu'elle ne ſoit plus , il n'eſt plus en
eſtat denous en faire. Car comme dit faint
Auguſtin , nihil habet , unde tibi noceat , nifi
de te. Nous ſommes nous-meſmes le prin-
cipe&lacauſede toute l'iniquité qu'il nous
fait commettre.
Saint Benoiſt les nomme praclara , des ar-
mes éclatantes,parceque l'obeiſſancecomble
degloire celui qui fait la pratiquer avec ex-
cellence; tous ſes pas& toutes ſes demar-
chesfontglorieuſes : l'obeïſſant gagne au-
tant de batailles qu'il fait d'actions d'obeïf-
fance ,& toute ſavie n'eſt qu'une fuite de
victoires&de triomphes. C'eſt cequi afait
Prov.21. dire auplus ſage de tous les hommes , Vir
28.
obediens loqueturvictoria. Enfin l'on nepeut
pas douter que l'obeïſſance qui a eſté
Pexaltation de J. C. ne la foit auſſi de fes
Difciples.
LE premieravis que je vous donne, eſt de
demander à Dieu qu'il lui plaiſe de confom-
mer tout le bien que vous pourrez entreprendre.
Il previent , parce qu'il ajoûte , deux
maux qui ne font que trop ordinaires à ceux
qui vivent dans les profeſſions les plus
deSaint Benoist, fursa Regle. 19
Taintes:je veux dire,mes freres ,lapreſom
ption ,& la negligence. Ilva au devant du
premier , lorſqu'il avertit ſes Difciples de
Tedéfier d'eux-meſmes , &de ne ſepas ap-
puïer ſur leur propre vertu ; mais des'ad-
dreſſer à Dieu, dont la protection leur eft
abſolumentneceflaire ,& de lui demander
pardesprieres tres-inſtantes , qu'il acheve
&qu'il confomme par ſa grace tous les
exercices de religion,& les actions de pieté
qu'ils pourront entreprendre. En cela il
fuit parfaitement le ſentiment de l'Apo-
ftre ,lorſqu'il nous apprend, que c'eſt de
la main de Dieu queles plantes reçoivent
leuraccroiflement&leurperfection,&non
pas desſoinsdeceux qui les arrofent,& qui
les cultivent : Neque qui plantat est aliquid, 1. Cor.c,
nequequi rigat; fedqui incrementumdat Deus. 3.4.7.
Croiez donc,mes freres,que voſtre Cha-
Aetén'eft rien ; que voſtre Penitence ne vous
ferapas utile ; que voſtre Solitude & voſtre
Silence n'auront aucun effet ; que vos Tra-
vaux nevous produiront aucun fruit ; & que
voſtrevie , toute auftere & toute laborieuſe
qu'elle eft,ne ſera ſuivie d'aucune recom
penfe, fi Dieu nejette fur elle fes regards,
dont la fecondité eſt infinie ; & s'il ne lui
donne lavertu, la valeur,& le merite qu'el
le ne peitt avoir d'elle-mefme. Il n'ya rien
de bien quece qui vient de Dieu,& rien
debon qui ne forte de for fein, comnie
Bij
20
Explication de la Preface
Jacob. c. defonprincipe&de ſa ſource , Omne datum
As aprimion , &omne donumperfectum,deſurſum
descendens à patre luminum. :
Ezde demander à Dieu par des prieres
tres-santes.
Ces paroles touchent le ſecond incon-
venientdont jeviens deparler. Iln'y a rien
que l'on voie davantage quedes gens qui
orfenfent lamajesté de Dieu enle priant,
au lieu de l'honorer. Les prieres qui n'ont
pointles conditions&les qualitez neceſſai-
res, eloignent famifericorde, au lieu de la
concilier;& fi quelque choſe marque qu'on
ne ſe foucie pas qu'il accorde ce qu'on lui
demande, c'eſtde lui demander avec negli-
gence &avec langueur. Les cris ſontvio-
lens, quandles deſirs font vifs;& fi les de-
firs manquent de cette vivacité, il n'y en
apoint d'autre cauſe,finon que l'on n'eſt
pas veritablement touchédela choſe qu'on
demande. Et peut-ily avoir devant Dieu
une plus grande indignité,que de le prier
*qu'il nous fatle des graces dont nous ne
futons aucun cas ,& que nous ne nous
foucions pas qu'il nous accorde. C'eſt ce
qui rend tant de prieres inutiles ; c'eſt ce
qou fut quetant d'oraifons ſont ſans fruit;
C'est ce qui fait que tantde gens quiparlent
parlemouvement de leurs levres, & par
La contenance exterieure,ne fontpoint écou
defaint Benoiſt,ſurſaRegte. 21
tez. Ce qui fait que vous n'obtenez pas,
ditlefaintEſprit , c'eſt que vous demandez
mal, &que voſtre priere eſt deſtituée des
diſpoſitions qu'il faut qu'elle ait pour eſtre
exaucée, Petitis &non accipitis , eoquod ma- Jacob. co
lepetatis : Priez,mes freres ,enla maniere 4۰ ۲۰۰
que faint Benoiſt vous l'ordonne , & ce
malheur ne vous arriverapas..
AFin qu'après nous avoirfait lagrace de
nous mettre au nombre deſes enfans , il n'ait
passujet de s'affliger de noſtre mauvaiſe con-
duite.
A
Si quelque choſe eſt capable de vous re-
tenir dans la crainte de Dieu , & de vous
attacher inviolablement à ſes volontez;c'eſt
depenſer qu'ilvousa tiré du nombre de ſes.
ennemis ,pour vous mettre au rang de ſes
enfans , Cum inimici eſſemus, reconciliatifu-
musDeo, &queperdanttout leſouvenirdes
raiſons qu'il avoitde vous regarder dans ſa
colere , il vous aimprimé un caractere de
benediction , qui faitqu'il ne peut plus vous
voirque comme des objets deſa compaffion
&dela clemence. Or ce pourroit-il faire
qu'un changement fi grand & fi incom-
prehenfible ,ne vous portaſt point à éviter
avec toutle ſoin& toute l'applicationdont
vous eſtes capables , ce qui pourroit lui
deplaire , &l'obliger à ſe repentir des gra-
ces qu'il vous auroit faites : particuliere
22 Explication delaPreface
ment fi vous confiderez d'une foi & d'une
attention vive , que ces graces ne lui coû
tent pas moinsque le fang de fon propre
Fils ,qu'il l'a abandonné a la mort, pour
vous délivrerde la ſervitude du demon ,&
pour vous rendre cette heureuſe liberté que
Rom. c. vous aviez perdüe, Proprio filioſuo non pe-
8.1.32. percit , fed pro nobis omnibus tradidit illum.
CAr nous devonslui obeir de telleforte, &
faire en tout temps un usageſi fidelede cedort
de l'obeiſſance.
Vous voiez par là , mes freres , que vous
devez faire un ſaintuſagede toutes les gra-
ces que vous avez receuës de la bonté de
Dieu, entout temps , en tout lieu , & en
toute occaſion :je veux dire de voſtre retrai-
te , de voſtre ſolitude, de vos lectures , de
vos auſteritez , de vosjeûnes,de vos travaux,
&detous ces differends exercices qui for-
ment l'eſtat faint dans lequel vous vivez ;
&qui ne font rien que des operations ,des
dons de fon faint Efprit ,&des effets de fa
liberalité infinie. Ildit en tout temps , parce
que fi noftreobeïſſance eſtoit interrompuë,
& qu'elle ne fût pas égale , nous détrui
rions par noſtre inconftance & par noftre
infidelité, ce que nous aurions pu fairepar
quelques actions détachées : & il paroſtroit
que ce ſeroitnoſtre humeur & noſtre capri-
ce, & non pas la crainte de Dieu , ni le
de faint Benoist ,fursa Regle. 23
'
defir delui plaire,qui ſeroient les motifsde
noſ[Link]ſt lemeſmepar tout,
&iln'ya ni lieu,ni moment auquel on ne
lui doive une foumiſſion profonde. Qui
baptizatur a mortuo &iterum tangit eum;V.30
Eccli.344
quid proficitlavatio illius ?
Quenon foulement il n'aitpas lieu enqualité
de Pere, de s'offenfer du dereglement de nos
mœurs,& de nous deskeritercommedes enfans
ingrats ; mais encore de nous punir comme un
Maistre redoutable & irrité par nos excés:
de nous condamner comme de méchans fervi-
teurs àdes peines éternelles ; parce que nous
n'aurons pas voulu le ſuivre , & acquerir par
noſtre obeiſſance la gloirequ'il nous avoit pre-
parée.
Saint Benoiſt ſavoit qu'il y a des gens
tellement plongezdans les plaiſirs des fens,
&dans l'affection des chofes de la terre,
qu'ils nes'abſtiendroientpasde fairelemal,
s'ils n'apprehendoient rien ,que d'eſtrepri-
vezde la recompenſe que Dieu a promiſe à
ceuxqui font le bien ; & qui quitteroient
fans peine toutes leurs pretentions ſur l'é-
ternité , pour joüir dans une paix fauffe
des confolations paſſageres ; s'ils n'eſtoient
perfuadez que Dieu punira par des ſuppli-
ceseternels ceuxqui auront preferé l'amour
du monde à l'attachement qu'ils devoient
avoir à ſes volontez & à ſon ſervice. C'eſt
24 ExplicationdelaPreface
cequi fait qu'il nous exhorte de nous con
duire avec tant de fidelité dans l'obſervation
de nos devoirs ,que Dieu n'ait pas ſujet de
nous rejetter commedes enfans ingrats ,de
nous priver de la ſucceſſion qui nous eſtoit
dûë , & de prendre tout enſemble à noſtre
égard les diſpoſitions d'un Maiſtre juſte-
ment offenſé , qui ſe venge de l'infidelité
de ſes ferviteurs ,en les livrant àdes chaſti-
mens d'une durée & d'une rigueur infinie,
comme de méchans ferviteurs. Ne croiez
pas , mes freres , que pour meriter une pu-
nition fi dure, il ſoitbeſoinde tomberdans
des excés & dans des crimes enormes ; &
qu'il faille commettre pour celades homi-
cides,des impudicitez ,des revoltes & des
fautes ſcandaleuſes. Il ſuffitpour eſtre trai-
té de la forte au jugement de Dieu , &
meſme à celuides homnres ( pourvû qu'ils
regardent les choſes , & qu'ils les eſtiment
par les veritables principes ) de ſe tirer de
ſon Ordre , de ne pas repondre à fes def
ſeins , de ne pas remplir ſes devoirs , & de
nepasfaire dans ſa vocation ce qu'il veut
qu'on y faffe. Il ſuffit , dis-je , de troubler
la paix quidoit regner dans un lieu de be-
nediction , par une conduite mal reglée , d'y
donner mauvais exemple , ou d'y caufer du
relâchement dans la difcipline , par des ma-
nieres plus fines ,plus cachées , & par une 1
malignité plus ſecrette.
Saint
de faint Benoist,fursa Regle. 15
Saint Bernard n'heſite point de dire en
parlant à ſes freres ,&ſe plaignant de quel
ques-uns qui ne marchoient point dans la
voie de leur ſalut, que quiconque aura la «
hardieſſe d'introduire quelque vice que ce «
puiſſe être dans ſa maiſon , & de faire du "
temple de Dieu la retraite des demons , il «
doit ſe regarder comme un perfide & «
comme un traître. Omninò proditorem fefe «Bern.
Serim
..
noverit , fi quis forte vitia quælibet in hanc 3. in
domum conatur introducere , & templum Dei Dedicar.
facere Speluncam demoniorum. On croiroit
qu'il n'a uſé d'un terme fi fort & fi inju-"
rieux, que pour marquer des confpirations
& des rebellions éclatantes , des impudici-
tez , des apoſtaſies , & d'autres empor-
temens ſemblables : mais bien loin de cela,
cet homme de Dieu ne fait tomber cette
expreſſion que fur des defordres & des
dereglemens qui neſontque trop ordinaires
parmi les Religieux ;les uns les commet-
tant fans s'en appercevoir , & les autres les
voiant ſans en eſtre touchez .
Sachez donc , mes freres , que ces Reli-
gieux qu'il nomme des traîtres , ſontceux
qui s'étudient à affoiblir la difcipline , qui
troublent la paix , qui diminuent la fer-
veur , & qui bleſſent la charité qui doit
être inviolable dans les Cloîtres ; Qui Ibid.
moliuntur imminuere ordinis diſciplinam, inte-
pescerefervorem,turbarepacem,lædere C charita-
tem.
26
Explication fur la Preface
Il dit qu'ils ont fait un pacte avec la
mort; qu'ils dementent à la face du Ciel
la ſainteté de leur tonſure ; qu'ils témoi
gnent par leurs œuvres qu'ils conſervent
leur premiere moleſſe & qu'ils gardent
encore la foi à la diſſolution& à la vanité
"du monde. ... .. Vous livrerez fans
•
>> doute , s'écrie-t-il , aux ennemis de J. C.
" une fortereſſe importante , ſi vous venez
» à bout de leur mettre Clairvaux entre les
Ibid.
" mains. Vanitati aut tepiditati , ſen cuilibet
vitiofidemſervas operibus , & Deo per ton-
furam mentiris. Optimum certè caftrum tulifti
Chriſto,ſiinimicis ejus tradideris Claram vallem.
Cette infidelité lui paroît ſi noire & fi
atroce, qu'il ne trouve point de peine aſſez
"grande pour la punir. A quels ſupplices ,
* ajoûte-t-il , peut-on condamner celui qui
" aura commis une telle perfidie ? Une mort
>>commune ne ſuffit pas; il faut ſe ſervirde
tourmens particuliers , & emploier pour
Ibid.
>>cela des peines extraordinaires. Quibus
putas , inquam , exponendum eſſe fuppliciis?
non utique communi morte damnabitur ; fed
exquifitis illum neceſſe eſt interire tormentis.
Et afin de nous ôter tout ſujet de dou-
» terde ſa penſée. Qu'importe , continue-t-il,
»de ne pas trahir la place , ou de ne la pas
„abandonner comme un deferteur infâme ,
„ſi étant chargéde la garder , &d'en repon-
dre , vous ydemeurez dans l'oiſiveté, dans
desaint Benoist ,sursaRegle. 27
la pareſſe & dans la negligence ? Quidpro-
deſt,ſinecprodere caftrum, necrelinquere velis Ibide
ſed ſegnis , & defidiofus in eo permaneas.
C'eſt ce que penſeront avec ce grand
Saint tous ceux qui auront une veritable
idée de vôtre profeſſion , qui entreront
dans les deſſeins de Dieu , & qui regarde-
ront une Congregation de Solitaires comme
unetroupe deperſonnes engagées dans une
ſainte milice pour le ſervice de J. C. &
pour maintenir la gloire de ſon nom.
Ce ſentiment de S. Bernard eſt tiré de la
doctrine de J. C. & il nous declare cetteve-
rité d'une maniere ſi claire , qu'il n'eſt pas
poſſibled'endouter. Cethomme de naiffan- Luc. 14.
ce &de qualité qui s'en alla dans une re. v. [Link]
gionéloignéepoury prendrepoffeſſiond'un
Royaume , & s'en revenir enfuite , mit de
l'argent entre les mains deſes ſerviteurs
pour le mettre à la banque , & le faire
profiter. Il les fit appeller à fon retour
pour leur demander compte des ſommes
qu'il leur avoit laiſſées. Il fut content de
lageſtion du premier & du ſecond de ſes
ſerviteurs qui avoient pris ſoinde les faire
valoir , & recompenſa leur fidelité ; mais
le troiſiéme qui envelopa dans ſon mou-
choirle marc d'argent qu'il lui avoit con-
fié , fut qualifié du nom de méchant fer-
viteur , & fût condamné avec autant de Ibid.
rigueur que s'il l'eût diſſipé , de ore tuote v. 22
Cij
18 Explication de laPreface
que le demon nepeut nuireà celui qui n'a
plus de volonté;parce quec'eſt elle qui en-
tredans ſes conſpirations , & qui favorife
tous ſes deffeins : il ne nous fait de mal
qu'autant qu'elle eſt d'accord avec lui ; &
poſé qu'elle ne ſoit plus , il n'eſt plus en
eſtat denous en faire. Car comme dit ſaint
Auguſtin , nihil habet , unde tibi noceat , nifi
dete. Nous ſommes nous-meſmes le prin-
cipe&lacauſedetoute l'iniquité qu'il nous
fait commettre.
SaintBenoiſt lesnomme praclara , des ar-
mes éclatantes,parceque l'obeïſſancecomble
degloire celui qui fait la pratiquer avec ex-
cellence;tous ſes pas & toutes ſes demar-
ches fontglorieuſes : l'obeïffant gagne au-
tant de batailles qu'il fait d'actions d'obeïf-
fance , & toute ſa vie n'eſt qu'une fuite de
victoires&de triomphes. C'eſt ce qui a fait
Prov.21. dire auplus ſage de tous les hommes , Vir
28.
obediens loquetur victoria. Enfin l'on nepeut
pas douter que l'obeïſſance qui a eſté
Pexaltation de J. C. ne la foit auſſi de fes
Difciples.
LEpremier avis que je vous donne, eſt de
demander à Dieu qu'il lui plaiſe de confom-
mer tout le bien que vous pourrez entreprendre.
Il previent , parce qu'il ajoûte , deux
maux qui ne font que trop ordinaires à ceux
qui vivent dans les profeſſions les plus
deSaint Benoist, furſaRegle. 19 9
T
laintes: je veux dire, mes freres ,laprefom-
ption,& la negligence. Il va au devant du
premier , lorſqu'il avertit ſes Difciples de
Tedéfierd'eux-meſmes , &de ne ſepas ap-
puïer ſur leur propre vertu ; mais de s'ad-
dreſſer à Dieu, dont la protection leur eſt
abſolumentneceflaire ,& de lui demander
pardesprieres tres-inſtantes , qu'il acheve
& qu'il confomme par ſa grace tous les
exercices de religion,&les actions de pieté
qu'ils pourront entreprendre. En cela il
fuit parfaitement le ſentiment de l'Apo-
ſtre ,lorſqu'il nous apprend , que c'eſt de
la main de Dieu queles plantes reçoivent
leur accroiſſement & leur perfection, &non
pas des ſoinsde ceux qui les arrofent,& qui
les cultivent : Neque qui plantat est aliquid, 1. Cor.c.
nequequi rigat;fedqui incrementumdat Deus. 3. V.7.
Croiezdonc ,mes freres , que voſtre Cha-
tetén'eſt rien; quevoſtre Penitence ne vous
ferapas titile; que voſtre Solitude & voſtre
Silence n'auront aucun effet ; que vos Tra-
vaux nevous produiront aucun fruit ; & que
voſtre vie , toute auftere & toute laborieuſe
qu'elle eft, ne ſera ſuivie d'aucune recom
penfe, fi Dieu ne jetre fur elle fes regards,
dont la fecondité eſt infinie ; & s'il ne lui
donne lavertu, la valeur, & le merite qu'el
le ne peitt avoir d'elle-mefme. Il n'ya rien
de bien quece qui vient de Dieu ,& rien
debon qui ne forte de for fein, comme
Bij
20 Explication de laPreface
Jacob. c. de fonprincipe &de ſa ſource, Omne datum
17 optimum , & omne donumperfectum,deſurſum
eff descendens à patre luminum. :
EFde demander à Dieu par des prieres
tres-inftantes.
Ces paroles touchent le ſecond incon-
venient dont je viens de parler. Il n'y a rien
que l'on voie davantage quedes gens qui
offenſent lamajeſté de Dieu en le priant,
au lieu de l'honorer. Les prieres qui n'ont
point les conditions & les qualitez neceſſai-
res , éloignent ſa mifericorde , au lieu de la
concilier ;& fi quelque choſe marque qu'on
ne ſe ſoucie pas qu'il accorde ce qu'on lui
demande , c'eſt
eſtde
de lui demander avec negli-
gence & avec langueur. Les cris fontvio-
lens , quand les deſirs font vifs ; & fi les de-
firs manquent de cette vivacité, il n'y en
a point d'autre cauſe, finon que l'on n'eſt
pas veritablement touché dela choſe qu'on
demande. Et peut-il y avoir devant Dieu
uneplus grande indignité , que de le prier
qu'il nous fafle des graces dont nous ne
faiſons aucun cas & que nous ne nous
foucions pas qu'il nous accorde. C'eſt ce
qui rend tant de prieres inutiles ; c'eſt ce
qui fait que tant d'oraiſons ſont ſans fruit ;
c'eſt cequi fait que tant de gens qui parlent
par le mouvement de leurs levres , & par
la contenance exterieure,ne ſont point écou
:
defaint Benoift,fursaRegte. 21
tez. Ce qui fait que vous n'obtenez pas,
dit lefaintEſprit , c'eſt que vous demandez
mal, &que voſtre priere eſt deſtituée des
diſpoſitions qu'il faut qu'elle ait pour eſtre
exaucée, Petitis &non accipitis , eoquodma- Jacob. c
lè petatis : Priez, mes freres ,en la maniere 4۰۷۰۰
que faint Benoiſt vous l'ordonne , & ce
malheur ne vous arrivera pas..
AFin qu'après nous avoirfait lagrace de
nous mettre au nombre deſes enfans , il n'ait
pas ſujet de s'affliger de nostre mauvaiſe con-
duite.
Si quelque choſe eſt capable de vous re-
tenir dans la crainte de Dieu , & de vous
attacher inviolablement à ſes volontez;c'eſt
depenſer qu'il vousa tiré du nombrede ſes.
ennemis,pour vous mettre au rang de fes
enfans , Cum inimici eſſemus , reconciliatifu-
musDeo,&que perdanttout le ſouvenir des
raiſons qu'il avoitde vous regarder dans ſa
colere , il vous a imprimé un caractere de
benediction , qui faitqu'il ne peut plus vous
voirque comme des objets deſa compaffion
&de la clemence. Or ce pourroit-il faire
qu'un changement ſi grand & fi incom-
prehenſible ,ne vous portaſt point à éviter
avec toutle ſoin& toute l'applicationdont
vous eſtes capables , ce qui pourroit lui
deplaire , & l'obliger àſe repentir des gra-
ces qu'il vous auroit faites : particuliere
22 Explication delaPreface
ment ſi vous confiderez d'une foi & d'une
attention vive , que ces graces ne lui coû
tent pas moinsque le fang de fon propre
Fils ,qu'il l'a abandonné a la mort , pour
vous délivrer de la ſervitude du demon,&
pour vous rendre cette heureuſe liberté que
Rom. c. vous aviez perdüe, Proprio filiofuo non pe-
8.1.32. percit , fed pro nobis omnibus tradidit illum.
C Ar nous devonsluiobeir de telle forte, &
faire en tout temps un usageſi fidelede ce dore
de l'obeiſſance.
Vous voiez par là , mes freres ,que vous
devez faire un ſaintuſagede toutes les gra-
ces que vous avez receuës de la bontéde
Dieu, entout temps , en tout lieu , & en
toute occaſion:je veux dire de voſtre retrai-
te , de voſtre ſolitude , de vos lectures , de
vos auſteritez , de vosjeûnes,de vos travaux,
&detous ces differends exercices qui for-
ment l'eſtat ſaint dans lequel vous vivez ;
&qui ne font rien que des operations ,des
dons defon faint Efprit ,&des effets de fa
liberalité infinie. Ildit en tout temps ,parce
que ſi noſtre obeiſſance eſtoit interrompuë,
&qu'elle ne fût pas égale , nous détrui
rions par noftre inconftance & par noftre
infidelité , ce que nous aurions pu fairepar
quelques actions détachées : & il paroſtroit
que ceſeroitnoſtre humeur & noſtre capri
ce, & non pas la crainte de Dieu , ni le
de faintBenoist,fursa Regle. 23
'
defir de lui plaire , qui ſeroient les motifsde
[Link] lemefmepar tout,
&iln'yani lieu,ni moment auquel onne
lui doive une foûmiffion profonde. Qui
baptizatur à mortuo د iterum tangit eum; V.30,
Eccli.344
quid proficitlavatio illius?
Que non foulement iln'aitpas lieu enqualité
de Pere, de s'offenſer du dereglement de nos
mœurs,& de nous desheritercommedes enfans
ingrats ; mais encore de nous punir comme un
Maistre redoutable & irrité par nos excés:
de nous condamner comme de méchans fervi-
teurs à des peines éternelles ; parce que nous
n'aurons pas voulu leſuivre , & acquerir par
noſtre obeiſſance la gloirequ'il nous avoit pre-
parée.
Saint Benoiſt ſavoit qu'il y a des gens
tellement plongezdans les plaiſirs des fens,
&dans l'affection des chofes de la terre,
qu'ils ne s'abſtiendroientpas de fairelemal,
s'ils n'apprehendoient rien ,que d'eſtre pri-
vezde la recompenſe que Dieu a promiſe à
ceuxqui font le bien ; & qui quitteroient
fans peine toutes leurs pretentions ſur l'é-
ternité , pour joüir dans une paix fauffe
desconfolations paſſageres ; s'ils n'eſtoient
perfuadez que Dieu punira par des ſuppli-
ceseternels ceux qui auront preferé l'amour
du monde à l'attachement qu'ils devoient
avoir à ſes volontez & à ſon ſervice. C'eſt
24 ExplicationdelaPreface
cequi fait qu'il nous exhorte de nous con
duire avectant de fidelité dans l'obſervation
de nos devoirs ,que Dieu n'ait pas ſujet de
nous rejetter comme des enfans ingrats ,de
nous priver de la ſucceſſion qui nous eſtoit
dûë , &de prendre tout enſemble à noſtre
égard les diſpoſitions d'un Maiſtre juſte-
ment offenſé , qui ſe venge de l'infidelité
de ſes ferviteurs,en les livrantàdes chaſti-
mens d'une durée & d'une rigueur infinie,
comme de méchans ſerviteurs. Ne croiez
pas, mes freres , que pour meriter une pu-
nition fi dure , il ſoitbeſoinde tomber dans
des excés & dans des crimes enormes ; &
qu'il faille commettre pour cela des homi-
cides ,des impudicitez ,des revoltes & des
fautes ſcandaleuſes. Il ſuffit pour eſtre trai-
té de la forte au jugement de Dieu , &
meſme à celuides homnres ( pourvû qu'ils
regardent les choſes , & qu'ils les eſtiment
par les veritables principes ) de ſe tirer de
ſon Ordre , de ne pas repondre à fes def
ſeins , de ne pas remplir ſes devoirs , & de
ne pas faire dans ſa vocation ce qu'il veut
qu'on yfaffe. Il ſuffit , dis-je , de troubler
la paix qui doit regner dans un lieu de be-
nediction , par uneconduite malreglée , d'y
donner mauvais exemple , ou d'y caufer du
relâchement dans la difcipline , par des ma-
nieres plus fines , plus cachées , & par une
malignité plus ſecrette.
Saint
de faint Benoist ,fursa Regle. 15
Saint Bernard n'heſite point de dire en
parlant à ſes freres ,& ſe plaignant de quel
ques-uns qui ne marchoient point dans la
voie de leur ſalut, que quiconque aura la «
hardieſſe d'introduire quelque vice que ce «
puiſſe être dans ſa maiſon , & de faire du «
temple de Dieu la retraite des demons , il «
doit ſe regarder comme un perfide & «
comme un traître. Omninò proditorem fefe « Bern.
Serm..
noverit , fi quis forte vitia quælibet in hanc s. in
domum conatur introducere , & templum Dei Dedicat.
facere ſpeluncam demoniorum. On croiroit
qu'il n'a uſé d'un terme fi fort & fi inju."
rieux , que pour marquer des confpirations
& des rebellions éclatantes , des impudici-
tez , des apoſtaſies , & d'autres empor-
temens ſemblables : mais bien loin de cela, ..
cet homme de Dieu ne fait tomber cette
expreſſion que ſur des defordres & des
dereglemens qui ne ſontque trop ordinaires
parmi les Religieux ; les uns les commet-
tant fanss'en appercevoir , & les autres les
voiant ſans en eſtre touchez .
Sachez donc, mes freres , que ces Reli-
gieux qu'il nomme des traîtres , ſont ceux
qui s'étudient à affoiblir la difcipline , qui
troublent la paix , qui diminuent la fer-
veur & qui bleſſent la charité qui doit
>
être inviolable dans les Cloîtres ; Qui Ibid.
moliuntur imminuere ordinis difciplinam , inte-
pescerefervorem,turba e pacem,læderecharita-
C
tem.
26
Explication fur la Preface
Il dit qu'ils ont fait un pacte avec la
mort; qu'ils dementent à la face du Ciel
la ſainteté de leur tonſure ; qu'ils témoi
gnent par leurs œuvres qu'ils confervent
leur premiere moleſſe & qu'ils gardent
encore la foi à la diſſolution& à la vanité
" du monde. • Vous livrerez fans
>> doute , s'écrie-t-il , aux ennemis de J. C.
" une fortereſſe importante , ſi vous venez
» à bout de leur mettre Clairvaux entre les
Ibid.
" mains. Vanitati aut tepiditati , ſeu cuilibet
vitio fidem ſervas operibus , & Deo per ton-
furam mentiris. Optimum certè caftrum tulifti
Chriſto,ſiinimicis ejus tradideris Claram vallem.
Cette infidelité lui paroît ſi noire & fi
atroce , qu'il ne trouve point de peine aſſez
"grande pour la punir. À quels ſupplices ,
* ajoûte-t-il , peut-on condamner celui qui
" aura commis une telle perfidie ? Une mort
>> commune ne ſuffit pas; il faut ſe ſervir de
tourmens particuliers , & emploier pour
Ibid.
>>cela des peines extraordinaires. Quibus
putas , inquam , exponendum eſſe fuppliciis?
non utique communi morte damnabitur ; fed
exquifitis illum neceſſe eſt interire tormentis.
Et afin de nous ôter tout ſujetde dou-
» terde ſa penſée. Qu'importe , continue-t-il,
>>de ne pas trahir la place , ou de ne la pas
„ abandonner comme un deferteur infâme ,
„ſi étant chargé de la garder , &d'en repon-
dre , vous ydemeurez dans l'oiſiveté,dans
defaintBenoist,ſurſaRegle. 27
la pareſſe & dans la negligence ? Quidpro- Ibid
deft,fi nec prodere caftrum, necrelinquerevelis s
ſed ſegnis , & defidiofus in eo permaneas.
C'eſt ce que penſeront avec ce grand
Saint tous ceux qui auront une veritable
idée de vôtre profeſſion , qui entreront
dans les deſſeins de Dieu , & qui regarde-
rontuneCongregationdeSolitaires comme
une troupe deperſonnes engagées dans une
ſainte milice pour le ſervice de J. C. &
pour maintenir la gloire de ſon nom.
Ce ſentiment de S. Bernard eſt tiré de la
doctrine de J. C. & ilnous declare cetteve-
rité d'une maniere ſiclaire , qu'il n'eſt pas
poſſibled'endouter. Cethomme de naiffan- V. Luc.194
ce & de qualité qui s'en alla dans une re- 12.2
gionéloignéepoury prendrepoffeſſiond'un
Royaume , & s'en revenir enſuite , mit de
l'argent entre les mains deſes ſerviteurs
pour le mettre à la banque , & le faire ८
profiter. Il les fit appeller à fon retour
pour leur demander compte des ſommes
qu'il leur avoit laiſſées. Il fut content de***
la geſtion du premier & du ſecond de ſes
ſerviteurs qui avoient pris ſoinde les faire
valoir , & recompenſa leur fidelité ; mais
le troiſiéme qui envelopa dans ſon mou-
choirle marc d'argent qu'il lui avoit con-
fié , fut qualifié du nom de méchant fer-
viteur , & fût condamné avec autant de Ibid.
rigueur que s'il l'eût diſſipé , de ore tuote v. 22,
Cij
28. Explication de la Preface-
" judicoſerve nequam ; méchant ſerviteur , lui
>>dit ſon Maître , je vous condamne par
vôtre propre bouche. Iln'avoitpoint perdu
l'argent de ſon Maître , il ne l'avoit point
emploié en debauches , il l'avoit conſervé
pour lui rendre ; mais parce qu'il n'avoit
point executé ſes volontez , & qu'il n'en
avoit pas tiré ni le profit , ni l'interêt qu'il
en attendoit , il le punit comme un ferviteur
infidele.
| Jugez , mes freres , quel fera le châti-
ment des Religieux qui auront mepriſé le
don de Dieu , & qui au lieu de remplir
Jeur vocation & de s'élever à ce degré de
pieté auquel Dieu les deſtine, auront vêcu
dans la negligence , dans la pareſſe & dans
l'oubli de leurs obligations ; & combien il
y en a qui paſſent leurs jours dans une
paix & dans une ſecurité trompeuſe , ſans
aucun ſentiment , ni ſans connoiſſance de
leurs égaremens ; & qui ne trouveront
qu'une condamnation terrible à la fin de
Hebr.
27.
10. leur courſe , terribilis autem quædam expecta-
tiojudicii.
REveillons-nousdonc enfin,puiſquel' Ecriture
nous appelle , en nous diſant , Que l'heureest
nuë, &qu'il est tems de ſortirde nôtreſommeil.
Le Saint adreſſe ſa parole à ceux
qui auront deſſein d'être de ſes difciples ,
comme à ceux qui le ſont déja ; pour
deSaint Benoiſt ,ſurſa Regle. 29
exciter les uns à faire les premiers pas ,
& les autres à ſoûtenir les démarches qu'ils
ont déja faites , & à s'avancer dans la voie
qu'ils ont choifie. Il ſe ſert pour celades
paroles de l'Ecriture , ſachant qu'elles ren-
-ferment une vertu & une puiflance toute
divine , & qu'il n'y en a point qui puiſſe
faire des impreſſions plus falutaires , plus
vives & plus promptes. Il eſt temps de
fortirde ſon ſommeil , hora est jam nos de Rom. 13.
mes V. 11 .
Somno furgere. Il eſt toûjours tems ,
freres , hier , aujourd'hui , à cette heure
preſente , il n'y a point de moment dans
lequel nous ne foïons obligez de recourir
à Dieu , & de nous jetter entre ſes bras ;
puiſqu'il n'y en a point dans lequel il ne
nous y oblige parles effets que nous rece-
-vons de ſaprotection. Il nous ſoûtient dans
tous les inftans , il nous couvre de ſes
aîles , il nous défend de mille accidens dif-
ferens dont nous ſommes menacez. Il faut
donc que nous lui donnions dans tous les
inftans des marques de nôtre reconnoif-
ſance ; & toute nôtre vie , à le bien pren
dre
ne doit étre à ſon égard que l'exer-
د
cice d'un reſſentiment & d'une gratitude
continuelle.
La vie preſente د mes freres , eſt un
veritable fommeil. C'eſt un nom qui lui
convient & qui lui eſt propre ; ſoit qu'on
l'applique à ceux qui vivent de l'eſprit du
Ciij
30 Explication de la Preface
monde, ou même à ceux qui font profel
fion de pieté. Car queſt-ce que la viedes
premiers, finonun afſoupiffement profond
& continüel ? Ils cherchent , à ce qu'ils
diſent , la paix & le repos , & il n'ya rien
qu'ils ne faſſent pour ſela procurer. Celui-
cy le met dans la bonne chere , celui-là le
fait confifter dans la poſſeſſion des biens
&des richeſſes ; un autre dans l'amour de
la gloire ; un autre dans une volupté plus
groffiere. Ils ſe figurent les uns & les autres
qu'ils ont trouvé ce qu'ils defirent avec
tant d'ardeur ; mais quand ils ont dormi
leur ſommeil , ſelon les termes de l'Ecri-
ture c'est-à-dire , qu'ils ont achevé leur
courſe , & que Dieu les appelle & les
excite de cette lethargie funeſte , dans
laquelle ils ont vêcu : pour lors ils recon-
noiffent quoique trop tard , que toute
د
leur vie n'a été qu'une pure illuſion , que
leurs paffions les ont trompez , & que ce
qu'ils croioient une réalité , n'étoit qu'une
revérie , qu'un ſonge , & une viſion de nuit ;
Hai. 29. Sicutfomnium viſionis nocturne.
7:
Cet état eſt excellemment exprimé par
le Prophete lorſqu'il dit , qu'un homme
qui a faim fonge qu'il mange pendant la
nuit ; mais que lorſqu'il eſt éveillé , il ſe
trouve auſſi vuide qu'auparavant : & que
celui qui a foif ſonge qu'il boit , & qu'a-
prés que ſon ſonge eſt paſſe , il ſe leve
de faint Benoist, fursaRegle. 31
encore fatigué & alteré , & qu'il n'eſt pas Ifai. cap.
plus rempli qu'il étoit. Sicut fomniat efu- 29. γ. 8,
riens , & comedit ; cum autem fuerit experge-
factus , vacua eft anima ejus : Et ficut fom-
niat fitiens , & bibit & ذpoftquam fuerit
expergefactus , laſſus adhuc fitit , & anima
ejusvacua eft.
Pour la viedes feconds , quoiqu'ils faf-
fent profeſſion de penser à leur falut , elle
n'eſt pas toutefois exemte de ſommeil ; car
comme il ne ſe peut faire qu'il ne leur
échappe bien des choſes contre cette
exactitude & cette perfection que demande
d'eux l'engagement dans lequel ils font
demenerune viefainte, on peut dire qu'ils
manquent dans ces occaſions de ſoin , d'at-
tention&de vigilance : & qu'ainſi ils ſont
dans cette eſpece d'aſſoupiſſement & de
fommeil dontparle le Prophete , lorſqu'il
demande à Dieu qu'il le ſoûtienne dans
cet étatde langueur &d'ennui. Dormitavit V. Pfal.1184
28.
anima mea pre tadio , confirmame in verbistuis.
Ovvrons les yeux à cette lumiere quitrans-
forme enDieu même ceux qui la reçoivent ,
écoutons avec étonnement ces paroles que l'Ora
cle du Ciel fait retentir tous les jours à nos
oreilles : Si aujourd'hui vous entendezſa voix,
n'endurciſſez print vos cœurs.
S. Benoiſt uſe d'un terme qui marque la
puiſſance de la lumiere dont il parle en ,
Ciiij
32 Explication de la Preface
l'appellantdeificumlumen; carnonſeulement
: elle éclaire , elle donne le difcernement du
bien&dumal , & elle fait connoître ce qu'il
faut ou fuir ou embraffer : mais elle excite,
elle inſpire , elle-preſſe , elle échauffe , &
enun motelletransforme en Dieu ceux qui
la ſuivent. Il dit que la voix de Dieu ſe fait
entendre tous les jours : C'eſt une verité
conftante , & il n'y a perſonne qui n'é-
prouve en combien de manieres differentes
Dieu lui parle. Il le fait pardes motivemens
interieurs & des operations ſecrettes : Ille
fait par tous les accidens qui fe rencontrent
dans notre chemin ; par les biens & par
les maux qui nous arrivent ; par les bons
comme par les méchans avec leſquels nous
vivons , en nous faiſant voir dans les uns
ce que nous devons faire , & dans les autres
ce que nous devons éviter : enfin , il le
fait par la bouche des Predicateurs , & de
ceux qui ſont établis pour enfeigner les
veritez ; & on ne dira rien qui ne ſoit vrai,
quand on dira qu'il parle inceſſamment , &
qu'il n'y a que la dureté & la reſiſtance des .
hommes , qui rendent tous ſes ſoins & fes
diligences inutiles.
Il veut qu'on entende avec étonnement
Pfal. 94. ces paroles , hodie ſivocem ejus audieritis ; &
3.
veritablement il n'y en a gueres qui ſoient
plus capables de jetter la fraieur dans les
ames des Religieux & des Solitaires. Ce
defaint Benoist, fursaRegle. 33
Font celles dont l'eſprit de Dieu s'eſt ſervi
pourdeplorer lemalheur de ſon Peuple , &
pourexprimer l'excés de ſon infidelité. Ce
Peuple eſt la figure de ceux qui lui ſont
particulierement conſacrez , & qui vivent
dans la retraite des Cloîtres. Ce Peuple
avoit été tiré du milieudes nations ; & Dieu
choiſit les Religieux dans le milieu dau :
monde. Les uns ont traverſé la mer rouge
pourſe delivrerde la ſervitude de Pharaon ;
&les autrespour fuirle demon , dontPha-
raon étoit l'image , ont comme paflé par
la mer de la penitence , en embraffant la
vie Religieuſe. Les uns avoient été com-
blez de la part de Dieu de toutes fortesde
bienfaits ; les autres en ont été favorifez
parune infinitédegraces & de benedictions.
Les uns ont été conduits par des miracles
continuels , & les autres ne font-ils pas
ſoûtenus par de ſemblables prodiges ? Car,
qu'est-ce que toutes ces converfions que
Dieu opere tous les jours dans ceux qu'il
appelle parmi eux , & la perfeverance qu'il
leur donne à eux-mêmes , finon des effets
extraordinaires de ſa Toute - puiſſance ?
Comme le peuple abufa, de toutes ſes gra-
ces , & qu'ilmerita par ſon infidelité d'être
exterminé dans le defert , quorum cadaveraHebr.
proftratafunt in deserto ; tous les Religieux 0.3-7.174
ont ſujet d'apprehender de tomber dans le
même malheur , & ils ne fauroient man-
34 Explication de la Preface..
quer de s'appliquer ces paroles , hodie fa
vocem ejus audieritis , nolite obdurare corda
veftra , afin que la vûë d'un jugement fi
terrible , les oblige de recourir inceſſam-
ment à celui-là ſeul qui peut les garantir
d'une ſemblable deſtinée.
Ces paroles qui ſuivent ne ſontpas moins
Apocal.
3.22.
étonnantes , quihabet aures audiendi , audiats
Quand on penſe que le nombre eſt preſque
infini de ceux qui ont des yeux , des oreil
les , & des bouches , & qui cependant ne
s'en ſervent , ni pour voir , ni pour parler,
Pr.113. ni pour entendre ; Os habent & non loquen-
٧.٢.& 6. tur; oculos habent & non videbunt ; aures
babent & non audient , & qui au lieude faire
un veritable uſagedes ſens qui leur ont été
donnez pour ſanctifier le Nom de Dieu ,
&pour ſe ſanctifier eux-mêmes , trouvent
leur condamnation & leur perte dans ce
qui devroit les rendre éternellement heu-
reux : & ce qui eſt de plus étrange , c'eſt
que ce malheur n'eſt pas ſeulement pour
ceux qui ſont dans le monde , mais même
pour ceux qui n'en font plus. Car il n'ya
rien de plus ordinaire que de voir les mai
fons que Dieu s'eſt particulierement con
ſacrées , remplies de ſourds , de muets &
d'aveugles ; je veux dire , de gens qui
font infenfibles à tous les principes & à
toutes les veritez qui devroient étre la regle
de leur conduite.
defaint Benoist, fursaRegle. 35
D'Ailleurs, que celui qui ades oreillesen- Apocali
3.22,
tende ce que l'esprit Saint dit aux Eglifes :
Et que dit-il ? Venez, mes enfans , écoutez
moi ; jevous aprendrai à craindre le Seigneur. Pr.334
12
LeSaint emploieles expreſſions de l'Ecri-
ture les plus tendres & les plus engagean-
tes afin qu'elles foient entendues avec
plus de ſentiment , & qu'elles trouvent
plus de correſpondance dans les cœurs.
Dieu prend ici le titre & la place de Pere ;
peut-on n'être pas penetré des marques
d'une bonté ſi extraordinaire , & ne pas
entrer dans tout le reſpect & la docilité
que la qualité d'enfant peut exiger ? Ce-
pendant le Saint , qui fe conforme entou-
tes choſes aux inſtructions du ſaint Eſprit
qui nous a apris que la crainte de Dieu
étoit le commencement de la ſageſſe , de-
vant faire & former par l'application &
par le mouvement du même Eſprit , un
ouvrage d'une ſageſſe toute divine, com-
mencepar le fondement ſur lequel il le veut
établir , lorſqu'il ſe ſert de ces paroles ,
Jevous aprendrai à craindrele Seigneur.
Le Roiaume de J. C. mes freres , n'eſt
qu'amour, Deus charitas eft ; fa Loi fainte .Joan,
qui en ouvre les portes, lorſqu'elleeſt fide-4.16.
lement obſervée ,n'est qu'amour , Lex nova
nibil nifiamoremjubet ; il n'y aura que ceux Aug
qui auront aimé , qui ſeront admis dans ce
36 Explicationde laPreface
Roiaume d'amour : Neanmoins faint Be-
:
-noiſt recommande la crainte, parce qu'elle
prepare , elle met les premieres difpofi-
tions , & elle commence à defricher le
champ de nos cœurs , & fi l'on faitmena-
ger ce don de Dieu , on y trouvera de
grands fecours & de grandes utilitez , pour
acquerir unejuſtice & une charité parfaite ;
& pour paffer de la crainte des ſerviteurs
dans celle des enfans , qui perſevere ſelon
les termes du Prophete dans les fiecles des
Pf. 18. fiecles , Timer Domini fanctus , permanens in
10 .
fæculum faculi.
Joan.12. Courez , pendant que la lumiere de la vie
35.
vous éclaire ; de crainte que vous ne vous trou-
viez furpris par les tenebres de la mort.
UnVoiageur qui a une grande journée à
faire , & qui marche dansun païs rempli de
bêtes feroces , n'apprehende rien davantage
finon que la nuit le ſurprenne : parce que
les tenebres l'expoſent à la fureur de ces
animaux impitoiables ; & il n'y a point
de diligence qu'il ne faſſe pour prevenir ce
malheur. Nous ſommes , mes freres , dans
un danger incomparablement plus grand,
foitque nous confiderions la mort dupeché
qui nous menace fans ceſſe , ſoit que nous
regardions la mort naturelle qui peut nous
arriver dans tous les momens ; puiſque
l'une nous prive de la charité de J. C. ce
deſaint Benoist , fursaRegle. 37
quieſt le plus grand de tous les maux , &
que l'autre nous met en état dene pouvoir
plus ni le ſervirniluiplaire. Ainſi quel foin
ne devons-nous point avoir pour profiter
de cette lumiere divine , pendant qu'elle
nous éclaire ; de crainte qu'elle ne nous
ſoit ravie , lors que nous y penſerons le
moins. Me oportet operari opera ejus qui Joan.
mifit me donec dies est ; venit nox quando
د
nemo pot ſt operari. Et avec quel zele &
quelle ardeur ne devons-nous point nous
appliquer à l'œuvre de Dieu ; je veux dire
ànous acquiter de tous nos devoirs , à
fatisfaire à toutes ces obligations differen
tes que nôtreétat & nôtre condition nous
impoſe ; avant , dis-je , que ce tempsd'ob-
ſcurité , deconfufion , & de tenebres nous
ſurprenne , & nous enveloppe , dies tene- Joel. 24
brarum &caliginis , dies nubis & turbinis, ..
quaſi mane expanfumfuper montes ; dans le-
quel toute la vertu ſe cache & ſe retire ,
les mains ſont ſans mouvement , le cœur
ſans deſirs , l'eſprit ſans penſées ; enfin où
l'homme tout entier eſt pour jamais dans
l'inaction & dans l'impuiſſance. C'eſt à a
quoi nous exhorte l'Ecclefiafte , lors qu'il e
nous dit , faites inceſſamment tout ce que
vous pourrez faire , parce qu'il n'y aura
plus , ni œuvre , ni raiſon , ni ſageffe , «
ni ſcience dans le ſepulchre où vous cou- ८८
Eccl. c.
rez. Quodcumque facere potest manus tua
38 Explicationde la Preface
instanter operare ; quia nec opus , nec ratio
necſapientia , nec fcientia erunt apud inferos,
quo tu properas.
Pla 33 .
V. 13 .
Etdans un autre endroit ; leSeigneurcher-
chant dans le milieu deſon Peuple , auquel il
addreffe fa parole un Ouvrier fidele il
s'écrie ; Qui est celui qui defire la vie , & qui
Souhaitede voirdesjours heureux.
On ne fauroit affez admirer la bonté de
Dieu qui parmi cette multitude inombra
ble de perſonnes de tout âge , de tout état ,
detoute condition,de tout ſexe, en cherche,
& en ſepare quelques-uns qu'il ſedonne&
qu'il s'applique preferablement à une infi.
nité d'autres à qui il ne fait pas la même
grace : & il faut convenir , mes freres , que
le cœur qui ne ſe laiſſepas gagner par une
charité ſi extrême , eſt d'une dureté impe-
netrable , & qu'il merite que Dieu perde
pour jamais ce ſentiment de benediction
qu'il a eu pour lui , & qu'il conſerve une
memoire éternelle de ſon ingratitude. Dieu
ne ſe contente pa
pas de l'appeller , mais il le
preſſe , if le follicite par l'eſperance des
biens qui font les plus capables de le tou-
cher : quieft , de vivre de cette viequin'eſt
point ſujette à la ſucceſſion de la mort , &
dejoüir de cesjours éternels , dont la clarté
eft conftante , & qui ne connoiffent , ni
tenebres , ni changement , ni alterations ,
de faint Benoist ,fursa Regle. 39
ni viciffitude. Nox enim non erit illic , & mors Apoca
C. 21. V
ultra non erit , neque luctus , neque clamor ,
neque dolor erit ultra.
Ve fi étant touchezdecettevoix, vouslui Pfal. 33.
lui repondez , c'eſt moy ; ilvousreplique auffi- v.14.
15. &
tôt , Si vous voulezjouirde cettevie veritable
&éternelle , empêchez que vôtre bouche ne
s'ouvrepourdire du mal , & que vos levres ne
prononcent des paroles doubles & trompeuses
detournez-vous du mal , &faites le bien ; cher-
chez lapaix avec ardeur & avec perseverance.
Voila , mes freres,quelles font les condi
tions ſous leſquelles Dieu accorde la vie à
ceux qui ladefirent. La premiere eſt d'être
ſi precis & fi exact dans tout ce qu'on dit ,
qu'il n'échappe jamais une parole qui ne
foitſelontoutesles regles delajuſtice. Les
levres du Prêtre , ſelon le temoignage de
l'Ecriture, font lesgardiennesde laſcience,
Labia Sacerdotis cuſtodientfcientiam , & il ſe Malach
peut dire que la verité & la fincerité doit 2. v.7.9
reſiderdans la bouche d'un Solitaire. Saint
Benoiſt qui ſavoit que rien n'eſt plus im-
portanr pour conferver l'intelligence & la
concorde dans une Congregation fainte ,
que l'obſervation de ce precepte , & qu'un
motdit mal à propos , peuty exciter des
diviſions , & y allumer un feu que toute
P'application des Superieurs les plus zelez
& les plus habiles ne pourroientpas étein
40 Explicationde la Preface
dre , a preſcrit à ſes diſciples ce filence ſi
rigoureux , comme vous le verrez dans la
ſuite : Et ce qui l'y a particulierement de-
terminé , c'eſt qu'il n'ignoroit pas que le
Saint Eſprit a dit que nul homme ne peut
domter la langue ; que c'eſt un mal inquiet
& intraitable , & qu'elle eſt pleine d'un
Epiſ.
venin qui donne la mort , linguam nullus ho-
[Link]. minum domarepoteft ; inquietum malum, plena
3. v. 8. veneno mortifero.
La ſeconde , qui eſt d'éviter le mal &
faire le bien , eſt conforme à cette inſtruc
tion de l'Apôtre , qui ordonne à tous les
Chrêtiens de s'abſtenir de toute apparence
de mal. Cette obligation regarde tous les
Ad
hommes , il n'y en a pas un ſeul qui ne
doive executer ceprecepte du Saint Eſprit,
٢٠٢٠٧٠
22.
ab omni ſpecie malaabſtinete vos. Cependant
elle oblige les Religieux beaucoup plus que
les autres , puis que Dieu ne les a inſtituez
dans fon Eglife que pour en être l'ornement
& la lumiere ; & qu'il faut que les gens du
monde trouvent dans leur vie , une regle
certaine de leur conduite. Toutes les vertus
chrétiennes doivent s'y montrer duns leur
pureté & dans leur éclat , & tout y doit
être ſi conforme aux maximes les plus ſain-
tes de l'Evangile , que ce ſoit affez de favoir
ce qu'ils évitent , ou ce qu'ils pratiquent,
pour connoître ce que c'eſt qu'un parfait
difciple de J. C. Ce n'eſt pas qu'ilsdoivent
embraſſer
deſaint Benoist,fursaRegle. 41
embraffer indifferamment toutes fortes de
biens , & ſe porter ſans diſtinction à tout
ceque lacharité leur preſente : mais il faut
qu'ils s'acquittent avec tant d'excellence &
de perfection de tous les devoirs de religion
&de pieté qui font renfermez dans leur
état , qu'il paroiſſe aux yeux de ceux qui
les confiderent , qu'ils ontdans le fond de
leur cœur toutce qui n'eſt point dans leurs
mains , c'est-à-dire dans leurs œuvres exte-
Fieures ; & qu'ils ne ſe reſſerrent dans les
bornes de leur profeffion , que parce que
Fordre de Dieu les y retient , & que leur
condition ne leur permet pas d'en fortir.
Il y en a qui expliquent cette vie verı-
table & perpetuelle, de lavie de l'éternité,
mais d'autres l'entendent & je croi que
c'eſt avecbeaucoupdefondement , de la vie
preſente : nonpas dela vie naturelle , qui
par la foibleſſe, ſon inconftance & fa fra-
gilité , n'a rien qui ait rapport à ce qui eft
exprimé , par ces paroles , veritable &per-
petuelle ; mais de lavie des ames. En effet ,
lors qu'elle eſt pure , qu'elle eft fidele ,
qu'elle eſt ſainte on peut affûrer qu'elle
eſt veritable , puiſqu'elle est conforme à la
regle , c'est-à-dire aux ordres de Dieu , à
ſes intentions , à ſes deſſeins , à ſes pre-
ceptes , àfes conſeils ; &que celui qui vit
de cette vie ne fait rien autre choſe que ১
d'accomplir ſesvolontez. Elle eſt auſſi per-
D
42 Explication de la Preface
petuelle , puiſque la vie dure autant que
ſonprincipe ſubſiſte , & qu'elle a ſes actions
& ſes mouvemens. Ce principe eſt la cha-
rité qui eſt une qualité divine , qui participe
àl'immortalité de Dieu , qui en eſt l'auteur
& la cauſe , & qui lui-même eſt charité,
1. Joan. Deus charitas est. Cette charité ne meurt
4.7.16. point ; & depuis qu'elle poſſede une ame,
elle ne la quittejamais , ſi le peché ne l'o-
blige de s'en ſeparer : elle l'accompagne
dans toutes ſes voies , elle dirige toute fa
conduite , elle en regle tous les ſentimens,
elle eſt avec elle dans le tems , elle y eft
dans le moment de ſon paſſage , & elle y
Exod.15 . fera dans toute l'éternité. In eternum &
▼.18.
ultra. Avec cette difference neanmoins ,
qu'étant entierement degagée de cetair &
de cette contagion , qui ſe rencontre toû-
jours dans une chair mortelle, elle acque-
rera une pureté , un feu & une ardeur toute
nouvelle. Tout paffe, comme l'Apôtre nous
l'apprend ; la Foi ceſſe par la viſion claire
des veritez que l'on ne connoifſoit qu'avec
confufion & obfcurité ; l'Eſperance ceffe
de même , par lajoüifſance des chofesque
l'on a eſperées ; les Prophéties s'aneantif-
ſent ; les Langues ne font plus d'aucun
uſage ; la Science s'abolit , & la charité
toute ſeule eſt d'une étendue qui ne con-
[Link]. noît ra bornes nilimites. Charitas numquam
[Link]. excidit ; five Propbetia evacuebuntur , five
---
de faint Benoist , fursa Regle. 43
linguæ ceffabunt, fivescientia deftruatur.
-
CHerchez la paix, &cherchez-làjusqu'àPl. 33. ٧٠١٢٠
4
te que vons l'aiez trouvée.
Il faut pour avoir la paix , mes freres , ou
être ſans ennemis , ou n'en pas avoir qui
foient en état de nous nuire. De n'en pas
avoir ici-bas , c'eſt ce qui n'eſt pas poſſible;
puiſqueceuxque nous avons font d'une telle
qualité , & d'une telle nature , qu'il n'eſt
point en nôtre pouvoir de leur donner la
[Link] uns nous fontuneguerre inteftine,
&ontcomme pour champ de bataille le don
denos cœurs ; ce ſontnos cupiditez & nos
paſſions. Les autres nous environnent , nous
obſedent , & nous attaquent par des ſug-
geftions continuelles ; & ce ſont les de-
mons. Les autresfont les hommes , quine
ſe laſſent point de nous tendre des pieges,
de nous perfecuter ; & ils nous regardent,
pour ainſi dire comme l'objet de leur
malignité & de leurs envies. Les demons
font immortels , & l'application qu'ils ont
ànous faire du mal ne finirajamais. Tant
que le diable ne ſera pas Chrêtien , dit Aug. in
faint Auguftin , les gens de bien ne fau, pr. 93.
roient être fans ennemis. Les cupiditez
vivent en nous malgré nous ; & Dieu qui
a detruit & lavé le péché par l'effuſionde
fon fang, dont le merite nous a été com-
muniqué dansles eaux du Baptême ; nous
Dij
44 Explication de la Preface
a laiffé la cupidité qui en eſt la ſource ,
comme la matiere de nos combats , & le
ſujet de nos triomphes. Et pour les hom-
mes د
Dieu permet qu'il y en ait de mê
chans , qui ſe trouvent mêlez parmi les
bons : non ſeulement comme dit ſaint
Auguſtin , afin qu'ils ſe convertiflent par
leur exemple , mais auſſi afin que les peines
qu'ils leur font ſouffrir les exercent , les
éprouvent , & rendent leur vertu plus pure
[Link] &plus éclatante. Omnis malus , aut ideo vivit
15.54.
ut corrigatur ; aut ideò vivit , utper illum bonus
exerceatur.
Ainfi , mes freres , puiſque nos enne-
mis ſubſiſtent malgré tous nos efforts , &
qu'il n'eſt pas dans nôtre pouvoir de les
détruire , de les aneantir , & de leur don-
ner le coup de la mort : il faut par necef-
fité , ſi nous voulons avoir la paix , les
vaincre , les defarmer , les aſſujettir , & les
reduire en tel état , qu'ils ne ſoient plus
capables de nous nuire , ni de nous faire
aucun dommage. Et c'eſt à quoi nous tra-
vaillerons avec ſuccés' , fi nous fuivons en
cela l'ordre de Dieu ; ſi nous avons recours
à ſa protection , & finous nous fervons des
lumieres qu'ilnous adonnées , & des armes
qu'ilnous amiſes dans les mains : nous fou
venant, felon la parole du Prophete , que
c'eſt de lui de qui nous devons aprendre la
maniere de nous defendre , &quinousdoit
defaint Benoist , fursaRegle. 45
donner toute la force& la valeur qui nous
eſt neceſſaire. Qui docet manus meas ad pre- Pfal.17.
V.35 .
lium , &poſuiſti ut arcum æreum , brachia mea.
Nous combattrons le demon avec avan-
tage , ſi nous le faiſons ſelon cette inftruc-
tion de l'Apôtre , In verbo veritatis, invir- AdCor.
2. cap.6
tute Dei ; per arma juftitiæ à dextris & à ٧٠٦٠
finiftris, par la verité & par la puiſſance «
de Dieu , par les armes de la juſtice : c'eſt- "
à-dire par des actions dont ſa verité & ſa «
juſtice foient la regłe & le principe , par «
l'obſervation de ſa loi , & par une execu- «
tion de toutesfes volontez , qui ſoit exacte «
&fidele. 66
Nous reſiſterons aux hommes avec une
ſemblable benediction , ſi nous obeïffons
à ce precepte divin , Noli vinci à malo ; fed AdRoma
12. V. 21,
vince in bono malum ; Ne vous laiſſez pas «
vaincre par le mal, mais travaillez à vain.
cre le mal par le bien. C'eſt à quoi vous
fatisferez , mes freres , fi au lieude vous
élever contre celui qui vous attaque , d'op-
poſer la violence à la violence , l'injuſtice
à l'injustice , l'humeur à l'humeur , la co-
lere à la colere , le mepris au mepris ; vous
n'avez & ne faites paroître que de la dou-
ceur, de l'humilité & de lapatience envers
ceux quivousmaltraitent , & qui vous font
injure.
Pour ce qui eft de vos paſſions , mes
freres , vous en viendrez auſſi à bout , fi
46 Explication de la Preface
felon que le Saint Eſprit vous l'ordonne
par ſon Apôtre , vous mettez tout vôtre
ſoin , vôtre application & vôtre étude, à
vous abſtenir de toutes les cupiditez char-
Petr.
nelles qui attaquent l'integrité & la pureté
Epift. 1. de vos ames. Obfecro vos tanquamAdvenas
2. v.1. &peregrinos, abſtinere vos à carnalibus defi-
deriis quæ militant adverfus animam. Si vous
reprimez les mouvemens de vos convoiti-
ſes ; ſi vous les contrariez ; ſi en toutes
choſes vous leur refuſez ce qu'elles vous
demandent ; fi vous n'avez que de la du-
reté pour elles : & fi bien loin de vous laiſ
fer aller aux flatteries & aux careſſes dont
elles ſe ſervent pour vous ſeduire & pour
vous ſurprendre , vous rejettez avecmepris
tout ce qui vient de leur part.
Voilà , mes freres , de quelle forte nous
terraſſerons nos ennemis. Ce ſera par là
qu'ils ne ſubſiſteront pas devant nous , &
que nous les abbattrons ſous nos pieds.
Pf. 17.
V. 42 .
Confringam illos nec poterunt ſtare ; cadent
fubtuspedes meos. J. C. pour l'amour & par
la grace duquel vous aurez ſoûtenu cette
guerre fi dangereuſe , benira vôtre refif
tance , couronnera vos travaux & vôtre
fidelité : la paix ſera le fruit de vos victoi
res. Je dis cette paix quele monde ne con-
noît point , qu'il ne connoîtra jamais , &
qu'il n'eſt pas capable de donner , quam
mundus dare non potest pacem : & que Dieu
defaint Benoist ,fursa Regle. 47
feul opere dans le cœur de ſes ſerviteurs ,
parl'infuſionde ſon ſaintEſprit. Souvenez-
vous , mes freres , de ces paroles qui font
forties de la bouche du Fils de Dieu. Cum Luc. 1 .
fortis armatus cuftodit atriumſuum , inpaceſunt V. 21.
omnia qua poſſidet. Lorſque le fort armé
garde ſa place, tout ce qu'il poſſede eſt en
paix ; & croiez que ſi vôtre unique affaire
eſtde vous rendre les maîtres de la mai-
ſon , j'entens de vôtre cœur : & que vous
le conſerviez à celui auquel vous ſavez
qu'il appartient,je veux dire à J. C. quieſt
leDieu delapaix,princeps pacis , tout fera fai. 7.6.
chezvous dansunordre,dans un repos,dans
un calme & dans une tranquillité parfaite.
ET lorſque vous agirez de laforte, je ne
detournerai point mes yeux de deſſus vous , je
ferai toûjoursprest d'écoutervosprieres , &je
vous dirai , me voici , avant que vous me les
aïez adreſſées.
Vous voïez , mes freres , combien il
vous eſt important de vous remplir de
ces ſaintes diſpoſitions ; puiſqu'elles vous
produiſent tant de biens , d'utilitez &
d'avantages. Dieu vous promet non feu.
lementd'écoutervos prieres , mais il vous
aſſûre qu'il ira audevant , & qu'il previen
dra toutesvos neceffitez ; c'est-à-dire , qu'il
vous foûtiendradans vos peines , qu'il vous
confcleradansvos tentations, & qu'ilvous
48 Explication de la Preface
fortifiera dans vos foibleſſes. Il vous don
nera la main , afin que vous marchiez dans
fes voies avec plus de ſureté & de viteſſe :
il vous couvrirade ſa protection contre tous
les efforts de vos ennemis ; il vous prefer-
vera de cette flêche dont parle le Prophete,
qui vole pendant le jour , de cet air con-
tagieux qui ſe gliſſe dans les tenebres ; &
il vous garantira des attaques du demon du
midi : Afagitta volante in die , à negotio peram-
Pfal.90. bulante in tenebris , ab incurſu & demoniome-
V. 6 .
ridiano. Cet état eſt une interceſſion puiſ
ſante à laquelle Dieu ne peut rien refufer ;
& ceux qui le negligent temoignent que
les graces qu'il renferme leur font indiffe
rentes. Le mepris qu'ils en font referre le
ſein de Dieu , refroidit ſon cœur , & fait
que ce ſoleil de juſtice & de mifericorde ,
detourne ſes regards de deſſus eux : & il ne
faut point douter que ce ne ſoit là la cauſe
principalede cet hiver effroiable qui fait la
defolationde tant de maiſons ſaintes qui
lui font conſacrées.
QU'y a-t-il de plus doux ,
mes tres-chers
freres, que cettevoix du Seigneurfi attirante ?
Vous voiez que sa bontéeſtſi grandequ'itnous
montre lui -même le chemin de la vie.
C'eſt avecbeaucoup de ſujet , mes freres ,
que [Link]ſts'écrie ,Qu'y a-t-ildeplus doux:
Car qui le peut être davantage que cette
application
defaint Benoist,fursa Regle. 49
application de Dieu fi amoureuſe & fi ten-
dre ? Et qu'y a-t-il de plus touchant que
le ſoin d'un ſi bon Pere. Mais c'eſt verita-
blement pour ceux qui n'ontd'autres affai-
res dans ce monde, que celle de ſe prepa-
rer pour le quitter ; & qui ſoûpirent fans
ceffeaprés ces nouveaux cieux & cette nou.
velle terre , novos calos , & novam terram. [Link].34
Car pour cequieſt des perſonnes qui ſont 13 .
encore attachées aux choſes d'ici-bas , cel-
les de l'eternité ne leur ſont pas ſenſibles :
& à peine ecoutent- ils la voix de Dieu
Iorſqu'il leur en parle ? Quelle confolation
de pouvoir vous appliquer ces paroles du
Seigneur , lorſqu'il dit par un de ſes Pro-
phetes. Je vous ai aimé d'une charité éter- «
nelle ; & la compaſſion que j'ai euë pour
vous , a fait que je vous ai attiré à moi ,
In charitateperpetua dilexite ; ideò attraxite, leremi
miferans. Vous ne pouvez douter , puiſqu'il V.3
CAP
vous appelle , qu'il ne veüille vous rendre
heureux ; puiſqu'il vous invite , c'eſt-à-dire
qu'il vous follicite & qu'il vous preffe : &
comme ſa volonté eſt jointe à ſa Toute
puiſſance , vous devez croire qu'il accom-
plira les deſſeins qu'il a ſur vous. S'il vou-
loit & qu'il ne pût pas , ſa volonté vous
feroit inutile ; s'il pouvoit ſeulement , &
qu'ilnevoulûtpas , vous ne tireriez pas un
grand avantage de ſa puiſſance. Mais
comme il veut & qu'ilpeut toutenſemble,
E
50 Explication dela Preface
il n'y a rien que vous n'aïez fujet de vous
en promettre ; & la ſeule choſe que vous
puiſſiez craindre , c'eſt de vous tirer de ſa
main , & de quitter ſa volonté pour ſuivre
Ja vôtre,
Regardez , mes freres ,comme unegrace
ineſtimable , celle que Dieu vous fait , de
[Link]. yous montrer la voie de la vie , demonstrat
prol.
Reg. nobis Dominus viamvita : & principalement
dans ces tems où les hommes marchent en
foulepar des voies égarées , non ſeulement
dans lemonde , qui eſt une region de tene-
bres ; mais dans les lieux où la lumiere de-
vroit être toûjours brillante , & n'en rece-
voir , ni affoibliſſement , ni atteinte. Je
veux dire dans les Cloîtres , où l'on ſe fait,
commeailleurs , des voies particulieres , en
quittant les chemins battus par les Peres &
par les Inſtituteurs. Carſans s'arrefter ni à
ſeur ſainteté , ni àleurmiſſion , on ſe ſepare
de leurs maximes & de leurs ſentimens
pour ſuivre ſes imaginations & ſes propres
penſées : on ne fait point de ſcrupule de
ſubſtituer des pratiques toutes humaines &
toutes nouvelles aux Regles ſaintes que ces
Jerem.6.
16.
grands hommesnous ont laiſſées, Statefuper
vias , &videte , &interrogate deſemitis anti-
quis , quæfit via bona , & ambulate in ea ; &
invenietis refrigerium animabus veftris. Profi-
tez , mes freres , de cet avis du Saint Ef-
prit ; tenez-vous dans les voiesprimitives ;
deSaint Benoist ,fursaRegle. SE
gardez le teſtament de vos peres avec un
attachement & une religion conſtante ; ne
recevez ni temperament , ni modification
qui ſoit contraire à leur eſprit , vos ames
en recevront des confolations effectives ;
rejettez tous ces ſens & ces explications
qu'ils n'ont point connues ; & regardez
comme une monnoie fauſſe , tout ce qui
n'eſt point marqué au coin de l'antiquité.
La voiede la vie eſt celle qui eſt animée du
veritable eſprit ; celle àqui Dieu l'a com-
muniquépar l'entremiſe deſes Saints ; celle
qui nous garantitde la mort, & qui nous
rend dignes du royaumede la vie. Et afin
quevousnevous laiſſiez pas ſurprendre aux
apparences , ni auxraiſons ſpecieuſes dont
on pourroit ſe ſervir pour vous ſeduire ;
penſez ſouvent qu'il y a des voies quipa-
roiſſoient avoir en elles de la verité &de la
rectitude , & qui n'ont point d'autre effer
que de perdre ceux qui les ſuivent. Estvia Prov.14
quevidetur homini juſta ; noviſſima autem ejus v.12,
deducunt ad mortem.
CEignons donc nos reins delapureté de no-
tre foi, & de la pratique des bonnes œuvres ;
&nous tenans toutprêts àmarcher, en ſuivant
l'Evangile , pour la regle de nôtre conduite.
Saint Benoiſt n'oublie rien pour nous
preparer à entreprendre la vie qu'il nous
propoſe : il nous ordonne& nous exhorte
E ij
52 Explication de la Preface
à ceindre les reins de nôtre foi ; c'est-à-
dire , à reprimer nos convoitiſes , à refre
ner nos paffions ; non ſeulement celles
qui dominent dans les ſens , mais auſſi cel-
les qui regnent dans la partie ſuperieure ,
1. Petr. Succincti lumbos mentis veftra , quoiqu'elle
GI,
ne ſoit pas exprimée. Et de nous fervir
pour cela de la foi que nous devons avoir
dans les promeſſes que Dieu fait à ceux qui
ſe laiſſeront conduire par la loi de l'eſprit ;
de la foi que nous devons avoir dans les
châtimens dont il menace ceux qui fe-
ront affez malheureux pour ſuivre celle de
la chair ; & de la foi que nous devons avoir
dans lautorité &dans la miſſion de ceux qui
nous parlent en ſon nom.
Il veut que cette foi , afin qu'elle foit
réelle & effective , ſoit ſoûtenuë par des
actions ſaintes , conformes aux regles &
aux maximes de l'Evangile , que nous de-
vons prendre & fuivre comme la regle uni-
que de nôtre conduite : car la foi qui n'a
Jac. c. 2. point d'œuvre eſt morte. Fides fine operibus
y.16.
mortua eft. Vous devez donc ſavoir , mes
freres que ce que nous apprenons da-
د
vantage dans ces faints Livres , c'eſt de
ſuivre & d'imiter J. C. Tantôt il nous dit
Joan.
v. 6. 14. qu'il eſt la voie ; ego sum via ; tantôt il
Mat. 19. nous dit , venez & ſuivez-moi , venise-
V. 21 .
quere me ; tantôt qu'il faut porter ſa croix
&lefuivre , tollecrucem tuam &fequere me ;
de faint Benoist, fursaRegle. 53
tantôt il ſe propoſe pour exemple , exem- Joan. 138
pium dedi vobis. Mais il faut prendre garde ..
de ne ſe pas mécomter dans le chois &
dans la maniere d'executer ſes ordres , &
de ſe conformer à ſes volontez. Car à
moins d'ufer de difcernement & de diſtin-
Etion , l'on imiteroit J. C. où il ne veut
pas qu'on l'imite ; on le ſuivroit où il ne
veut pas être ſuivi ; on mettroit la confu-
fion par tout , & on renverſeroit cet ordre
ſi ſaint qu'il a établi parmi les hommes.
On trouvera,mes freres,dans la vie & dans
laparole deJ. C. des regles certaines , felon
leſquelles on ſe doit conduire dans tous les
eftats & toutes les profeſſions. Ilyen a pour
lesEccleſiaſtiques ,ily en apour les gens du
monde , pour les Moines&pour les Soli-
taires. Vous vous tromperiez ſi vous fui-
viezJ. C. dans les places publiques , aux
nôces de Cana , dans le Temple lorſqu'il
y eſt aſſis parmi les Docteurs , ou qu'il y
inſtruit les peuples : dans les feſtins , fur la
montagne lorſqu'ily prêche les troupes qui
l'y avoient ſ[Link] ſont des fonctions qui ne
touchentpoint vôtre miniſtere, & ce ne font
point les endroits de ſa vie que vous devez
regarder comme les modeles de la vôtre.
Si vous me demandez , mes freres , où
vous le devez ſuivre , je vous dirai que
c'eſt dans le defert , lorſqu'il y cherche la
retraite , & qu'il y fuit la compagnie des
Eiij
54 Explication de la Preface
hommes : c'eſt dans ſes travaux , dans ſes
veilles , dans ſes jeûnes : c'eſt ſur le Thator
où vous le devez ſuivre par l'ardeur de vos
meditations &de vos prieres. Enfin c'eſt ſur
le Calvaire , où formant ſon Egliſe on peut
dire qu'il a particulierement ſanctifié l'état
&la profeffion des Moines , par ſes humi-
liations , par ſes ſouffrances , & ſes igno-
minies : où il leur a donné plus qu'au reſte
desChrêtiens, les enſeignemens, les inftruc-
tions&les regles de l'abandonnement à tou-
tes fortes de mortifications interieures & ex-
terieures dans lequel ils doivent vivre; regles
qu'il a tracées de ſon propre ſang& ſcellées
de ſa mort. C'eſt - là qu'il nous a apris ,
comme à tous ceux qui ont le bonheur de
lui être conſacrez par les vœux , cette obli-
gation que faint Benoiſt nous a exprimée
par ces paroles. Quibus nec corpora fua , nec
Reg.c.33 voluntates licet habere in propria poteftate. Ce
renoncement a tout droit de diſpoſer ou
de ſon corps oude ſon cœur,puiſque lui-
même abandonne fon corps àſes perfecu-
teurs , & même ſa volonté propre entre les
mains de ſon Pere , lorſqu'il lui dit dans les
momens de fon agonie , Verumtamen non
Luc. 22. mea , fed tua voluntas fiat.
V. 42.
Voilà, mes freres , ce qui nous touche &
ce qui nous regarde dans la vie de J. C.
Voilà ces voies que nous devons ſuivre , &
3. Bened. aufquelles nous devons nous attacher. Per
defaint Benoist,furſaRegle. 55
ducatum Evangeliipergamus itinera ejus. Pre- prol.
nez garde de ne point fortir des limites Reg
de votre état ; contenez-vous dans les bor-
nes qui vous font preſcrites. Imiter J. C.
je vous le repete encore , ce n'est pas faire
tout cequ'il a fait ; mais c'eſt faire ce qu'il
veut que vous faſſiez. Faire autrement c'eſt
s'éloigner de lui , au-lieu de s'en appro-
cher&de le ſuivre. C'eſt un mal de con-
fondre ce qu'il a diftingué , d'unir ce qu'il
a ſeparé ; & il ne ſouffre non plus le deſor-
dre& la confufion , que l'iniquité.
า
AFin qu'avançant dans les voies qu'il nous
marque, nous puiſſions meriterde voir un jour
dans ſon Rovaume celui qui nous a appellez à
fon ſervice.
Ces termes de Roiaume de Dieu , mes
freres , paſſent par nos bouches & par nos
eſprits, fansy faire ni effet ni impreſſion:
nous les regardons comme des expreſſions
figurées , auſquelles on ne doit point don-
ner une explication preciſe & litterale ;
parce que nôtre foi qui eſt foible , & qui
n'a pas la vivacité qu'elle devroit avoir ,
au-lieu de nous rapprocher les choſes & les
veritez importantes ,&de nous les mettre
dans le veritable jour, les diminuë , & ne
nous les fait voir que dans l'éloignement.
Cependant c'eſt une realité conſtante , &
de laquelle nul Chrêtien ne peut douter.
E iiij
56 Explication de la Preface
Les élûs de Dieu le verront dans ſon Roiau-
me ; ils y regneront avec lui. Cette troupe
bien-heureuſe , cette Egliſe triomphante ,
ce corps glorieux dontJ. C. eſt le Chef ,
lui fera uni un jour par des liens ineffa-
bles , & par des neuds ſi étroits , ſi intimes
&fi ferrez, qu'il communiquera à ſes mem-
bres & à ſes parties qui le compoſfent , fon
bonheur , fon immortalité , ſa ſplendeur ,
ſa puiſſance , fon empire ; & il regnera avec
J. C. c'eſt un droit & un heritage qui leur
Rom. 8. appartient en qualité d'enfans. Si autem
۷.17 . filii & hæredes : haeredes quidem Dei, coheredes
autem Chriſti.
On ne fauroit affez s'étonner de ce qu'é-
tant deſtinez àdes choſes ſi grandes , de fi
petites nous rempliffent & nouspoffedent :
&de ce que devantvivre dans une attente,
&par confequent dans une occupation con-
tinuelle de lagloire du Createur , à laquelle
il nous a appellé devant tous les temps ,
nous aions dans nos cœurs des płaces vui-
des. Diſons , fi vous voulez , des momens
dont nous puiſſions diſpoſer en faveur des
creatures. Dieu par une bonté adorable
nous a ſeparé du monde , mes freres , où
nous ne trouvions que des occafions & des
objets qui nous engageoient dans l'amour
des choſes ſenſibles ; afin qu'étant dans une
liberté& dans un dégagement tout entier de
celles d'ici-bas , rien ne nous empéchât de
de faint Benoist, fur la Regle. 57
nous élever à celles du Ciel : & que nous
puiſſions dire & nous écrierdans un tranf-
port ſemblable à celui du Prophête! Sei-
gneur que vos tabernacles font aimables !
mon ame les defire avec tant d'ardeur ,
Pfal.. &83.3 .
qu'elle en tombe en défaillance. Quam di- 1.2
lecta tabernacula tua , Domine virtutum ; con-
cupifcit & deficit anima mea in atria Domini.
Mais prenons garde qu'au-lieu de répondre
à ſes deſſeins , & d'entrer dans toutes ſes
vûës ſiſaintes & fi falutaires , nous ne ſoïons
affez malheureux pour les éluder à nôtre
confufion , à nôtre perte & à nôtre dom-
mage : & que nous ne trouvions le ſecret
dans le fond de nos folitudes , de rempla-
cerles attachemens que nous avons quittez ,
par des amuſemens qui ne foientni moins
dangereux, ni moinsà craindre ; & qu'ainſi
nous ne ſoïons privez du bonheur de voir
J. C. dans ſon Roiaume.
CAr fi nous voulons nous établir une de-
meure dans ces facrez tabernacles , nous devons
ſavoir que cela ne nous estpas poſſible , à moins
de courir &de nous bâterde nousy rendreparla
Saintetéde nos actions.
Saint Benoiſt nous donne une grande in-
ſtruction , en nous diſant qu'il faut courir
pour entrer dans le Roiaume de Dieu : c'eſt-
à-dire , qu'il faut prendre pour modele de
nôtre conduite, ceux quiavoientaccoûtumé
58 Explicationde la Preface
de courir dans les carrieres publiques. Mais
parce que , comme dit l'Apôtre , tous ceux
qui y courent ne remportent pas le prix de
la courſe ; il eſt important de ſavoir de
quelle maniere& avec quelles circonstances
1. ad il faut courir. Neſcitis quod ij qui in ſtadio
Cor . c.9 .
7. 24. currunt , omnes quidem currunt ; fed unus acci-
pit bravium.
La premiere choſe que fait un Athlete,
mes freres , c'eſt de s'abſtenir de tout exer
cice & de toute nourriture capable de di-
minüer cette vîteſſe & cette legereté qui
Ibid.
1. 25 .
lui eſt ſi neceſſaire. Omnis autem qui inagone
contendit , ab omnibusſe abſtinet.
La ſeconde eſt de ſe nourrir de viandes
qui lui donnent toute la force & toute la
vigueur dont il a beſoin.
La troifſieme de ſe depoüiller de ſes vête.
mens , de crainte qu'ils ne lui foient un
obſtacle& un embarras;& de ne garder pre-
ciſement que ceux dont il ne peut ſe paſſer.
La quatrieme eft de ſe donner tout le
mouvement qu'il ſe peut donner, fans me-
nagement & fans referve.
Nous pouvons en ajoûter une cinquieme,
qui eſt d'aller toûjours en avant &de ne
Ad Phi- regarder jamais derriere ſoi ; Que retròfunt
lip.3.13. oblivifcens , ad ea verò que funt priora exten-
dens meipfum : aiant ſon but uniquement
devant ſes yeux , & ne defirant rien que
d'arriver au terme de ſa courſe.
defaint Benoist ,fursaRegle. 59
Il faut mes freres , qu'à l'exemple de
ces Athletes. Premierement vous rejettiez
toute nourriture qui peut être contraire à
vôtre deſſein ; c'eſt-a-dire renoncer aux ſen-
timens & aux maximes capables de vous
ralentir dans votre courſe , de vous porter
àune vie molle & relâchée , & d'affoiblir
ou d'éteindre cette ardeur , cette activité
fainte , ſans laquelle vous ne pouvez avan-
cer د
ni furmonter les obſtacles des tenta-
tions differentes qui ſe rencontrent dans
l'état auquel vous vous engagez.
Secondement, il fautuſer de viandes qui
puiffent vous donner la force & la vigueur
dont vous avez beſoin pour reüffir dans
vôtre entrepriſe. Ces viandes font les veri-
tez contenues dans les ſaintes Ecritures ,
dans laparole deJ. C. dans les inſtructions,
dans les actions de ſes Saints. C'eſt-là loù
vous trouverez les veritables principes de
la conduitequevous devez tenir ; c'eſt ce
qui ſoûtiendra vôtre zele ; c'eſt ce qui l'a-
nimera ; c'eſt par- là que la ſanté de vos
ames ſe fortifiera , & qu'elle prendra toû-
jours une nouvelle vigueur.
Troifiémement , vous devez pour empê-
cherquevos cœurs ne s'appeſantiffent , non
ſeulement par des vices& des dereglemens
groffiers , mais
ſoins & les encore
moindres par les moindres
inquietudes , veiller
avec une attention continuelle , felon ce
60 Explication de la Preface
Luc. 21. precepte de J. C. Attendite autem vobis , ne
V. 34.
fortègraventurcorda veftra in crapula, & ebrie-
tate curis hujus vita. Rejettez pour cela
toutes fortes de choſes , d'affaires , d'occu-
pations , d'attachemens &d'amuſemens de
quelque nature & de quelque qualité qu'ils
puiffent étre ; n'y en aiant point pour petit
qu'il ſoit , qui ne puiſſe vous nuire & vous
arrêter dans l'execution de votre deſſein.
Quatriemement , emploiez tout ce que
Dieu vous a donné de grace & de vertu ,
travaillez de tous vos efforts ; banniſſez
toute pareſſe , toute negligence : &n'écou-
tez rien de tout ce qui pourroit vous por-
ter à des menagemens , dans un ouvrage
qui demande un abandonnement del'hom-
me tout entier : ſouvenez - vous que l'on
n'obtient le Roiaume de J. C. que par la
violence , & qu'il n'y a que ceux qui ſe la
Matt. 11. font qui s'en ouvrent les portes. Regnum
V. 12 .
calorum vim patitur , &violentirapiunt illud.
Enfin , mes freres د ne tournez jamais
la tête en arriere , allez en avant par une
impetuoſité toute fainte ; ne voiez rien , ne
regardez rien , ne confiderez rien, de crainte
devous arrêter même pour un moment,vous
conformant en cela à cette inſtruction de
دو l'Apôtre : je cours inceſſamment vers le
91bout de la carriere , pour remporter le prix
Ad
„ que Dieu me deſtine parune vocation toute
Philip. divine. Ad destinatumperfequor, ad bravium
defaint Benoist , fursa Regle. 61
Supernavocationis Dei , in ChriſtoJesu. C'eſt 3.v.14.
ainſi que vos pas ne feront point inutils ,
que vous ne courerez pas en vain , que
vous fournirez heureuſement vôtre carriere,
& que vous vous rendrez dignes de la re-
compenſe qui est promiſe aux vainqueurs.
[Link] .
Sic currite , ut comprehendatis. C. 9 .
Vous voiez bien , mes freres , comme . 24.
cette inſtruction exclut toute diſtraction ,
toute application,toute étude, toute charge,
tout miniftere , tout entretien , & toute
communication , ſi elle ne contribuë & fi
elle ne ſert à rendre votre courſe plus
promte , plus legere , & plus degagée.
MAis interrogeons le Seigneur, en lui di-
fant avec le Prophete , Seigneur , qui est celuiPfal. 14.
quihabi era dans vos tabernacles , & qui repo-V.1.
Serafur votre fainte montagne ?
Saint Benoist qui n'a rien tant à cœur
que d'élever ſes diſciples à la perfection
qu'il leur propoſe , leur en donne les
moiens : & afin de ne les point laffer en
leurparlant d'une même affaire qui eſt celte
de leur falut ; il diverſifie ſes manieres , ſe
ſervant beaucoup plus des penſées & des
expreſſions du Saint Eſprit que des ſiennes ;
parce qu'il fait que Dieu y a attaché une
benediction & une puiſſance toute particu-
liere : & que c'eſt lui qui forme les voca-
tions , qui les ſoutient, qui les rend per-
62 Explication de la Preface
ſeverantes , & qui les fait reüſſir. Il excite
ſes diſciples à s'adreſſer eux-mêmes à la
verité éternelle , afin qu'aprenant de ſa
propre bouche ce qu'il faut qu'ils faſſent
pour entrerdans le repos de ſes Saints , ils
le reçoivent avec plus de reſpect & de fou-
miſſion , & l'executent avec plus d'exacti
tude & de fidelité. Ces demeures ſaintes
ſont exprimées par ce termede Montagnes,
Pfalm.
120.V.1 .
qui eſt ordinaire dans l'Ecriture : Fai levé
Pfalm. mes yeux du côté des Montagnes, dit le Pro-
75.v.4.
Pfalm.
phete , d'oùj'attens lesſecours qui me font ne-
3. V. 4. ceffaires. Et ailleurs : Vous nous éclairez و
Seigneur, d'une maniere admirableduhautde
vosMontagnes éternelles ; j'ai hauffé ma voix,
j'ai crié auSeigneur, il m'a exaucedeſaMon-
tagne fainte.
Vous me demanderez peut-être , pour-
quoi l'Ecriture uſe du nom de Montagne ,
quand elle nous parle de l'éternité de Dieu.
Jevous dirai ,qu'il y enpeut avoir beaucoup
de raiſons. L'une eſt que la folidité & la
fermeté inebranlable des Montagnes figure
parfaitement l'immutabilité de Dieu. Leur
hauteur au-deſſus de toutes les choſes d'ici-
bas , eſt encore une imagede ſon élevation
&de ſ[Link]ſiemement, les Mon-
tagnes ſont comme la ſource de la fecon-
dité de la terre ; car c'eſt où ſe forment les
nuages qui font les pluies & les roſées ; c'eſt
d'où naiſſent les torrens & les fleuves qui
de faint Benoist,fursa Regle. 63
arroſent les campagnes , & qui leur don-
nent de la fertilite, ſans quoi la terren'au
roit rien que la ſechereſſe & la ſterilité des
deſerts. Ce qui repreſente le ſein de Dieu
qui comme un abîme d'une profondeur
infinie , ne ceſſe pointderepandre ſes gra.
ces & ſes benedictions & fait toute la
richeffe & l'abondance du monde. Qua-
triemement , les Montagnes ſont des lieux
où Dieu de tout-tems , & en tant d'occa-
ſions , a pris plaiſir de ſignaler ſa gloire ,
ſa mifericorde & ſapuiſſance.L'Arche aprés
que les eaux du deluge furent abaiffées s'ar-
rêta par la conduite de fon Saint Eſprit ,
ſurle ſommetdes Montagnes de l'Armenie.
Ce fut fur celle de Moria que ce grand Gen
Patriarche donna des marques ſi éclatantes
de ſon obeïſſance , & ou par l'ordre de Gen. 22.
Dieu il leva l'épée ſur la tête de ſon fils.
Ce fut furle Mont de Sinaï que Moiſe
reçut la Loi. Les Montagnes comme l'Hi-
ſtoire fainte nousl'apprend,&commenous
le liſons dans ſaint Paul , ont auſſiſervi de
refuge à ſes ſerviteurs lorſqu'ils ont été
obligez de ſe retirer, pour éviter la perſe-
cution des hommes, In montibus [Link]. 18;
ν. 38 .
C'eſt ſur une Montagne que J. C. fit cet
admirable Sermon qui contient les plus
hautes & les plus ſublimes veritez de la Matt. 5.
v.6.7 .
Religion. Le Mont de Thabor fut le lieu Matt.174
de ſaTransfiguration, Le Calvaire celui de
84 Explication de la Preface
ſa Paffion & de ſes ſouffrances , ou plutôt
de ſa victoire ; & la Montagne des Oli-
viers fut comme le theâtre de ſonAfcenfion
AdHeb.
. 11. & de fontriomphe. Enfin c'eſt fur lesMon-
V. 38 . tagnes qu'unnombre preſque infini de per-
ſonnes qui lui ont été conſacrées , ontpaffé
des vies toutes miraculeuſes dans la ſancti-
fication & dans la loüange de ſon ſaint
Nom.
ECoutonsenfuite le Seigneur quinousrepond,
& qui nous montre le chemin qui conduit a ca
Pfal .
7.2.3 .
14. tabernacle , &qui nous dit : C'estceluidontla
14. vie eſtſans tache , &quifait le bien , quidit la
veritédusentimentdeſoncœur, dequi les levres
ſontpures & finceres , qui nefait mal à per-
Sonne , & qui n'écoute point ceque l'on dit au
des avantage de son prochain.
Les gens du monde , mes freres , pour-
roient croire qu'ils font ſans tache lorſqu'ils
ne commettent ni de grands maux , nide
ces pechez qui les ſeparent de Dieu ; & ils
ne font pour la plupart conſiſter leur inno-
cence qu'à ne pas faire des actions crimi-
nelles. Il n'en faut pas davantage pour ſe
figurer qu'on eſt ſans reproche , quand on
ſe preſerve d'homicides , d'adulteres , de
blaſphêmes , de ces infidelitez noires , &
d'autres excez qui ne ſe trouvent point avec
ce que l'on nomme probité. Mais cen'eſt
point affez pourunMoine , il faut quevie
fa
defaint Benoist,fursa Regle. 65
vie ſoit toute pure , qu'il ſe propoſe une
fainteté parfaite , qu'il y tende , qu'il s'y
éleve ; & comme Dieu l'appelle à la per-
fection il doit éviter avec ſoin les moindres
fautes , puiſque la perfection n'en fouffre
aucune. C'eſt dans ce deſſein que Dieu l'a
ſeparée de tout ce qui le pouvoitporter au
mal , en le cachant dans la retraite comme
dans le fecret de ſa face , & le comblant
des moiens , des ſecours & des facilitez
pour faire le bien. Les Saints qui ont connu
l'excellence de la profeſſion des Moines ,
les ont regardez comme des Anges viſibles.
Saint Bernard les appelle des Prophetes ,
des Apôtres & des Martyrs , en confide-
rant quelle devoit être la ſainteté de leur
vie, & la puretéde toute leur conduite : &
nousnedirons rien quedevrai , quand nous
aſſurerons que la vertu qui ſauveroit un
homme du monde ſera la condamnation
d'un Religieux. Dieu jugera les hommes
fur leurs devoirs ; & les devoirs feront
eſtimez fur les deſſeins de Dieu & fur les
graces qu'on en a reçuës : n'yaiant rien de
plus certain , puiſque c'eſt J. C. quinous
l'a dit , qu'il exigera davantage de ceux
auſquels il aura donné plus demarques de
fa bonté. Omni autem cui multumdatum eft, Luc. 12.
multum queretur abeo ; & cui commendave- v.48.
runt multum , plus petent ab eo.
Evitez donc , mes freres , avec toute la
F
66 Explication de la Preface
religion que vous pourrez de fairedes fau-
tes quelques legeres qu'elles vous paroif
fent; ſoit à cauſe que vôtre état qui vous
oblige à pratiquer ce que la vie chrêtienne
a deplus excellent, n'enfouffre point ; foit
parce que les pluspetites, quand elles font
negligées , font que Dieu nous laiffe tom-
cclef. berdans les plusgrandes. Quiſpernit modica,
19. V. 1 .
Pfal. 14.
paulatim decidet.
7. 2. Saint Benoiſt renferme dans ces paroles,
quirendlajustice, toutes les obligationsd'un
Religieux : car celui- là ſeulement peut
être conſideré comme juſte , & comme s'ac-
quittant de ce que la juſtice exige de lui ,
qui fatisfait exactement à tout ce qu'il doit.
Or comme il doit premierement à Dieu
fecondement aux hommes , troiſiemement
àfoi-meſme ; il faut qu'il rempliſſe cetriple
devoir pour meriter qu'on diſe de lui qu'il
fait la juſtice.
Il faut donc premierement qu'il vive dans
unamour de Dieu , & dans une reconnoif
fancequi ſoit continuelle ( autantque Dieu
lui en donne le pouvoir ) pour repondre à
Matt.22. ce precepte. Diliges Dominum Deum tuum
V. 37 .
ex toto corde tuo , & in tota anima tua & in
tota mente tua. Il faut qu'il ne neglige rien
nipour le tems , ni pour les occafions , s'y
emploiant tout entier ; en forte qu'il n'y
ait que fon impuiſſance ſeule qui le borne
& qui l'arreſte , & qu'il defire ardemment
defaint Benoist , fur saRegle. 67
ce qu'il ne lui eſt pas poſſible de faire.
Il faut en ſecond lieu qu'il ait pour ſes
freres une charité éminente ; qu'il leur en
donne des marques autantqu'il lui eft per-
mis ou preſcrit par ſa regle , &queſapro-
feſſionluiendonneles moiens : ſoit par des
ſecours exterieurs , par ſa patience à ſouf-
frir leurs infirmitez , par l'exemple& l'édi-
fication qu'illeur donne , par le ſoin qu'il
a de prier Dieu pour eux , & de prendre
part aux biens & aux maux qui leur arri-
vent ; reſſentant les uns & les autres comme
s'ilstouchoient ſapropre perſonne : & qu'il
ſe ſouviennede ces paroles deJ. C. Utfint Joan.
V. 22,
17.
unum ficut & nos unumfumus. Cette diſpoſi-
tiondoit eſtre conſommée entre des Solitai
res que Dieu n'a unis &mis enſemble que
pour s'entr'aimer , ou plutôt pour l'aimer
lui-meſmedans leursperſonnes.
Troiſiemement , il faut pour qu'il foit
juſte , & qu'il ſe rende ce qu'il ſe doit à
lui-même , qu'il travaille autant qu'il le
peut à ſa propre ſanctification ; qu'il ait
pitié de ſon ame , qu'il ſe donne des té
moignages effectifs de la compaſſion qu'il
ſe porte , par le ſoin qu'il aura de plaire
àDieu , & de régler ſa vie fur ſes volontez
Eccl.
fuivant cesparolesdu faintEſprit. Miserere v. 24
30
anima tua, placens Deo.
Ajoutons à cela , mes freres , que ce
Religieux eft redevable au monde , avec
Fij
68 Explicationde la Preface
qui il n'a plus de commerce ; & que s'il
lui eſt devenu inutile par fa retraite , il
faut qu'il remplace ce qu'il lui a ofté d'af-
ſiſtance perſonnelle , par l'application qu'il
aura à élever ſon cœur & fes mains auCiel
pour lui parler de tous ſes beſoins en gene-
ral , quoi-qu'en particulier ils ne lui ſoient
pas connus. C'eſt ainſi qu'un Solitaire s'ac-
quittera de tous les devoirs de juſtice dont il
peut eſtre chargé , & qu'il n'aura rien à ſe
reprocher quand il appuiera toute ſa con-
duite ſur ces principes.
Saint Benoiſt s'explique & entre dans le
Pf. 14.
V. 13.
détail quand il dit : Qui ala verité dansſon
cœur , &de qui la bouche eſtſincere. Comme
il ſavoit que l'on commettoit le peché par
la penſée , par la parole & par l'action ; il
marque que la langue du cœur ne doit
dire que des choſes veritables : c'eſt-à-dire
que tous les fentimens , toutes les vûës ,
toutes les opinions , toutes les maximes ,
diſons toutes les intentions & les deſſeins
d'un homme conſacré à Dieu , doivent être
conformes à la verité éternelle. Il faut que
la lumiere divine l'éclaire que ſon ame
foit exemte de toute erreur , de tout men-
fonge ; afin qu'il puiſſe faire un difcerne-
ment certain entre le vrai & le faux , &
qu'il ne ſe laiſſe pas aller aux raiſons fpe-
cieuſes de ceux qui auront envie de le fur-
prendre.
defaint Benoist , fursa Regle. 69
Si fon cœur eſt pur, ſabouche doit être
fincere : car quoiqu'il ne doive pas dire
tout ce qu'il penſe; cependant lorſqu'il eſt
obligéde parler il ne doit jamais dire que
ce qu'il penſe , & ſa parole doit être en
tout temps& en toutes occaſions l'expref.
fion de fon cœur.
Saint Benoiſt dit , Qui ne fait aucun mal Pf. 144.
àpersonne. Cela fait voir que ſes mains
doivent eſtre innocentes comme ſon cœur
&comme ſa bouche : qu'il faut qu'il s'ab-
ſtienne de toute iniquité. Et afin qu'il ne
manque rien à ſa juſtice , il ajoûte, qui Ibid.
n'admet rien dans ſon eſprit qui ſoit au des-
avantage de fon prochain ; parce que ſa cha-
rité l'a tellementprévenu en faveur de fon
frere , qu'il n'eſt point capable de prendre
aucun ſcandale de ſa conduite , de former
le moindre ſoupçon ſur aucune de ſes
actions , ou d'écouter rien qui lui paroiſſe
contre l'opinion & l'eſtime qu'il en doit
avoir.
La charité , mes freres , ne peut gueres
aller plus loin ; & il ſe peut dire que ſi les
Religieux l'exercent & la pratiquent dans
toute cette étendue , comme il ne faut
point douter qu'ils n'y ſoient obligez , ils
feront des diſciples veritables & fideles du
Sauveur du monde ſelon qu'il l'a dit lui-
même ; In hoc cognoſcent omnes quia diſcipuli Joan.
mei estis ſi dilectionem habueritis ad invicem: v.35.
70 Explication de laPreface
&ils auront l'avantage& la conſolation de
porter dés ce monde les marques & les affu-
rances du bonheur qui les attend dans
l'autre,
Vifermant toutes les avenuës deSon cœur,
rejette tout enſemble , & l'esprit de malice , &
les pensées qu'il lui ſuggere , & reduit à rien
tousses efforts ; arrête& briſeſes tentations en-
core toutes naiſſantes , contre la veritable pierre
qui estJ. C.
Il veut que le Religieux ſoit vigilant ,
promt& fidele à combattre les tentations
que le demon lui ſuſcite ; pour traverſer
ſa courſe , & l'empêcher de tendre au but
&à la fin à laquelle Dieu l'appelle. Celui
qui eſt tenté , on fuccombe d'abord & rend
les armes ſans ſe défendre ; ou bien. il re-
ſiſte. Mais quand il ne prend pas les voies
ni les conduites neceſſaires pour ſe mettre
au deſſus des obſtacles & des oppoſitions
qu'il rencontre en fon chemin, il fait des
efforts inutils , il ſe donne des peines qui
ne lui ſervent de rien , il ſe laſſe& ſe fati-
gue ſans aucun fruit & fans aucun ſuccés.
Cependant le demon ſe fortifie contre lui ,
les tentations ſe multiplient & s'augmen-
tent , & ſouvent d'un nuage qui n'étoit
rien dans le commencement, il s'en forme
des orages & des tempêtes qu'on ne peut
plus enſuite appaiſer,
defaint Benoist,fursaRegle. 71 し
Saint Benoiſt , mes freres, nous apprend
ce qu'il faut faire pour ne pas tomber
dans cet inconvenient , en diſant ; Qu'il
faut rejetter d'abord de la vûë de ſon cœur,
& le tentateur & la tentation. Il nedit pas de
fon imagination & de ſon efprit , mais de
ſon cœur; à confpectibus cordisſui respuens ,
pourmontrer l'horreur qu'on en a, & l'é-
loignement dans lequel on eſt de mordre
à l'appas que ce cruel ennemi nous pre-
ſente. Le cœur eſt le ſiege du conſente-
ment ; & celui-là qui le garde & qui en
arreſte le mouvement , ne peche jamais.
Omni cuſtodiaferva cor tuum , quia ex ipso 23.
Prov. 4
vita procedit.
Il faut , dit-il , qu'il extermine l'ennemi
qui l'attaque , qu'il le chaſſe de devant fes
yeux, qu'il rende toute ſa puiſſance inutile ,
&qu'il briſe tous ſes efforts contre J. C.
qui eſt lapierre angulaire ; & c'eſt par la
vivacité de fa foi& par la grandeur de ſa
confiance qu'il le doit faire. Cependant il
ne faut pas qu'il traite tout ſeul une af-
faire de cette importance , & qu'il s'ap-
pliquede lui-meſme la protection de J.C.
mais afin de le faire avec benediction , il
doit s'adreffer à celui qu'il lui a donné pour
paſteur & pour pere. Car comme il n'eſt
plus le maître de ſa conduite , & qu'il a
engagé ſa liberté , il faut que ce ſoit la
main du Superieur qui le ſoutienne , qu'il
72 Explication de la Preface
n'agiſſe que par ſes ordres & par ſes con-
ſeils , comme vous le verrez dans la ſuite
Reg.
expreſſement ordonné par ces paroles de la
ened. Regle ; Cogitationes malas cordiſuo advenien-
C. 4.
tes , mox ad Chriftum alliders , & Seniori
Spirituali patefacers. C'eſt la voie la plus
afſurée& la plus courte ; & rien n'eſt plus
capable de vaincre le demon , que ces actes
d'obeiflance & d'humilité que pratique un
Religieux lorſqu'il ouvre ſon cœur , qu'il
montre à découvert la maladie qui le tour-
mente , & qu'il veut bien avoir la honte
de faire connoître ſes foibleſſes & fes in-
firmitez. Ce feroit une preſomptionden'en
pas uſer de la forte ; & cene feroit pas fui-
vre l'ordre de Dieu , qui veut qu'un Céno-
bite combate fous la conduite deſon Supe-
Cap... rieur& de fon Abbé. Militantfub Regulavel
Abbate.
Le Saint nomme les artifices ,les deſſeins,
les rufes & les ſuggeſtions des démons, peri-
tes , foibles , parvulos cogitatus ; afin de nous
aprendre qu'il les faut combatre dans leur
naiſſance, lorſqu'elles ne font que paroître ,
&avant qu'elles aient eu le tems de faire des
impreſſions dans nos cœurs : parce que
quand il eſt arrivé par nôtre negligence
qu'elles y ont fait des progrés , ellesſedefen-
dent , elles font plus opiniâttes ; le de-
mon qui a déja pris de l'autorité , a plus
de force pour ſeſoutenir , &ne manque pas
de
defaint Benoist,fursaRegle. 73
deſe ſervir des avantages que noſtre peu de
fidelité lui a donnez. C'eſt ce qui a faitdire
àfaintGregoireque ſi l'on ne ſe hâte de reſi
ſter à la tentation auffi -toſt qu'on la de-
couvre , dans tous les momens où on la
conſerve on la fortifie. Si tentationi in corde Paſt. de
nafcenti non reſiſtitur, eadem , quânutritur horâ S. Gece
roboratur. Tuez voſtre ennemi , dit ſaint
,
Jerofme, pendant qu'il eſt encore petit ; afin
quelemal étant detruit dans ſonorigine , il
n'aitpoint decours. Dum parvus efthoftis , Epift. de
[Link].
interfice ; ut nequitia allidaturinſemine.
SaintDorothéeraporte qu'un ancien Pere
d'une vertu éminente, étantun jour avec
ſesdiſciples dans unlieu où il y avoit quan-
tité deCyprés, lesuns pluspetits,les autres
plus grands; dit à un de ſes freres qu'il en
arrachât un , & comme il eſtoit petit, il le
fitd'une main ſeule,&dans le momentmef-
me. Il lui dit d'en arracher un autre qui
eſtoit plus grand, il l'enleva auſſi de terre ,
mais avec beaucoupde peine. Il lui en mon-
tra encore un autre plus grand; & aprés
bien du travail , des difficultez & de fuears ,
il en vint à bout. Enfin il lui commanda
d'en faire autant d'un autre qui étoit plus
grand; mais comme il vit qu'aprés quan-
tité d'efforts , il ſetrouva dans l'impuiſſance
d'executer ſon ordre , il commanda àunde
de ſes freres de lui aider & de lui préter la
main; ainſi ils l'emporterent tous
G
deuxe
74 Explication de laPreface
ſemble, Ce qui lui donna ſujetde dire à ſes
freres, que c'eſtoit-là une imagede ce qui
nous arrive dans nos paſſions : que loif-
qu'elles ne font que de naiſtre , nous pou-
r
vons aifément les detruire ; mais que finous
こ les negligeons parce qu'elles font petites,
elles ſe fortifient de forte quenous ne pou.
vons plus les vaincre fans beaucoup detra-
vaux : mais que quand elles ont jetté de
profondes racines , il n'eſt plus poſſibleque
nous les ſurmontions par nous-mefmes , &
que nous avons beſoin du ſecours de quel.
ques perfonnes faintes , qui nous portent
& nous foutiennent auprés de Dieu,
L'intentiondu Saint par ces termes , par-
Julos cogitatus , a eſté auſſide nous marquer
que les entrepriſes du demon font dignes
de mepris ; qu'elles font impuiſſantes , &
incapables de nuire à ceux qui ſont à J.C.
&qui ne connoiſſent ici-bas d'autre fecours
que celui qu'ils attendent de ſa bonté : &
-parce que leur fidelité l'engage à leur don
ner la main , & à leur accorder toute la
protection qui leurest neceffaire, Ces atta-
ques qui font redoutables & qui remplif
fent de terreur , quand elles font miſes au-
-prés de noſtre foibleſſe , ne font que des
jeux, & ne meritent pas le nom de com-
bat , quand J. C. eſt de la partie, & qu'il
ſe declare en noſtre faveur : & pour lors
i nouspouvons dire avec le Prophete; Quand
de faint Benoist,fursa Regle. 75
les eſprits de tenebres ſe rendroient ſenſi- «
bles , & qu'ils paroiſtroient à nos yeux
commedes armées rangées en bataille, nous
demeurerions intrepides, &noſtre conftance 6
n'enſeroit pas ébranlée. Si conſiſtant adver- “ Pf.26.
V.39
Sum me caftra, non timebit cor meum.
ENfin cefont ceux qui craignant Dieu, ne
s'élevent point du bien qu'ils peuventappercevoir
dans leur conduite ; maisquireconnoissant qu'ils
n'en peuvent faire aucun d'eux-meſmes , &que
c'eſt puremene à lui qu'ils le doivent, leglori-
fient deses propres œuvres, en lui diſant avec
le Prophete :
Ce n'eſt point à nous Seigneur , ce n'eſt Pf.12134
pointà nous , mais c'eſt à voſtreNom ſeul ۷۰۰
que toute la gloire en eſt duë. Et imitant
leSaint Apoftre , qui ne s'attribuant rien du
fuccésdeſes predications, diſoit : C'eſt par la 1. Cor. 1
gracedeDieu que je ſuis ce queje ſuis. Et Cor 2.
ailleurs : Que celui qui ſe glorifie , ſe glo- 10.1.174
rifie dans le Seigneur. Saint Benoiſt nous
montrequ'il eſtpermis , ouplûtoſt qu'il eſt
neceſſaire de nous appercevoir des effets
que nous recevons de la mifericorde de
Dieu ; & qu'il ne faut pas , ſous pretexte
d'une humilité mal - reglée, fermer telle-
ment les yeuxſur ſes propres actions , que
l'on n'y voie rien qui faſſe croire que Dieu
s'enmêle. Car il arrive qu'on n'y trouveque
des maux & qu'on n'y decouvre rien qui
د
Gij
76 Explicationde la Preface
marque qu'il a ſoin de nous , & quenoſtre
ſalut lui eſt cher , le moien de lui donner
des temoignages de cette reconnoiſſance qui
eſt ſi ſainte & fi neceſſaire ? Je dis necef.
faire , parce que toute la piete , comme dit
faint Auguſtin , n'eſt qu'un commerce per-
petuel entre Dieu & la Creature. Dieu lui
donne inceſſamment , & elle de ſon coſté
doit lui rendre de continuelles actions de
graces par le mouvement de ſon cœur ,
Aug. de commepar la rectitude de ſes actions. Cul-
fpirit,&
tus Dei inhoc maximè conftitutus eft, ut anima
einonfit ingrata. Cependant , comment re-
connoiſtre devant Dieu un bien qu'on ne
croira pas avoir reçu : & comment avoir de
la gratitude pour des faveurs , dont on
n'aura ni vuề , ni ſentiment ? Il ne faut
donc pas , mes freres , que l'humilité fafſe
des ingrats ; ilne faut pas qu'elle nous rem-
pliffe de tenebres , juſqu'au point de ne pas
voir ce que nous ne pouvons ignorer ſans un
dommage infini. Il faut s'il eſt poſſible ,
vivre de forte & dans une obſervation ſi
fidele des regles que Dieu nous a preſcrites,
Exod. 8. que nouspuiſſions dire , Digitus Dei esthic ;
19.
c'eſt le doigt de Dieu , c'eſt fon œuvre,
c'eſt l'operation de ſon Eſprit. Il faut com-
mele Saint nous en avertit , referer à Dieu,
comme à la veritable ſource , tout le bien
que nous reconnoiffons en nous-meſmes ;
ayouër noſtre propre impuiſſance , & con
L
de ſaint Benoist , fursaRegle. 77
feffer ſon pouvoir , dont l'etenduë eſt infi-
nie. Il faut reconnoiftre qu'il preſide à tous
les mouvemensde nos cœurs ; & qu'il prend
autant de ſoin de chacun de nous en par-
ticulier , que s'il n'avoit que lui tout ſeul
à conduire & à fauver.
C'eſt ceque nous apprendfaint Auguftin
lorſqu'il dit fur ces paroles du Pſeaume ; Serm.
Aug. in
Cuſtodi animam meam quoniamSanctus fum. Pfal. 85.
Que ſi chacun de ceux qui ont eſté ſancti-
fiez par le Baptefme, dit,Je ſuis ſaint , ce
n'eſt point-là la declaration d'une ame ſu-
perbe , mais l'expreſſion d'une ame recon-
noiſſante. Noneftiſta voxſuperbia e'ati , fed
confeffio non ingrati. Si vous dites que vous
eſtes ſaint pour vous - meſme , vous eſtes
ſuperbe ; mais ſi eſtant devenu fidele &
membre de J.C. par la participation de la
foi , vous ne dites pas que vous foiez ſaint,
vous eſtes ingrat. Rurfusfidelis in Chriſto &
membrumChriſti ,ſitenon dixeris eſſeſanctum,
ingratus es. Il ajouſte que ſi ceux qui font
fanctifiez dans J. C. manquent de recon-
noiſtre & de dire du ſentiment de leur cœur
qu'ils font faints , il lui fontinjure. Si mem-
bra facti funt corporis ejus, &dicuntſeſanctos
non effe , capiti ipſi faciunt injuriam , cujus
د
membra ſancta funt.
Croiez , mes freres , que l'homme n'a
!
riende ſon propre fond que l'erreur & le
menfonge. Nemo habet deſuo niſimendacin
Gij
78 Explication de la Preface
&peccatum. Et que s'il trouve en lui dela
verité &de lajuſtice , elle lui vient de cette
fource immortelle de laquelle nous devons
fans ceſſe defirer les eaux vives , afin que le
rafraichiſſement que nous en recevronsdans
la folitude aride & brûlante de cette vie ,
nous empeſche de tomber dans la defail-
lance. Quand donc vous faites quelque
bonne action , vous devez lui dire comme
fonProphete : Cette action , Seigneur , n'eft
point àmoi ; elle eſt plûtoft lavoſtre que la
mienne : c'eſt à voſtre nom qu'en eſt dûë
toute la loüange. Non nobis, Domine, non
nobis ; fed nomini tuo da gloriam. C'est ainſi
que l'Apoftre ne s'attribua jamais rien du
fuccés de ſes miffions , & qu'il regarda la
converfion des peuples , lorſqu'il annonçoit
l'Evangile , comme les effets de la gracede
celui dont il avoit le bonheur d'eftre le fer-
viteur & le miniſtre.
Auſſi le Seigneur dit lui- mefme dans ſon
Evangile : Celui qui écoutemes paroles , &qui
les accomplit ,ſera ſemblable à un hommeſage
qui a batisa maiſonſurla pierre ; les fleuves
ont debordé , les vents ſeſont élevez & l'ont
battue avec violence , mais elle n'est point tom
bée, parce qu'elle étoit fondéeſurla pierre.
Ces pratiques differentes que faintBe-
noiſt a rapportées , qui font autant de pa-
' roles & d'inſtructions forties de la bouche
de faint Benoist , fursa Regle. 79
du Sauveur , ontfaitvoir la ſageſſede ceux
qui ont eu ſoinde les embraffer ; &de les
mettre en œuvre. J. C. lui-mefme en a fair
l'éloge , quand il les compare à des gens
ſages qui ont bâti leur maiſon ſur lapierre.
Cette maiſon eſt voſtre cœur , vous l'edi
fiez par des actions de pieté & de religion:
les materiaux qui entrent & qui doivent.
compoſer cettemaiſon ſpirituelle , font les
qualitez faintes & les vertus divines ; le
fondement eſt la verité eternelle , & celui
qui ladoithabiter , & à qui vous laprepa-
rez, c'eſt Dieumeſme, felon ces parolesde
J.C. Ad eum veniemus & manfionem apud [Link].14.
23 .
eumfaciemus. 1.1
Comme c'eſt la ſeule affaire dont il a
plu à Dieu de vous charger en ce monde ,
c'eſt auſſi cequi doit eſtre l'objet unique de
vos deſirs , de vos ſoins & de vos occupa
tions. La premiere choſe que vous devez
donc faire , eſt de jetter le fondement de
cettemaiſon ſainte , & ce fondement n'eſt
autre choſe qu'un attachement conſtant &
inviolable à la verité de Dieu , à l'accom-
pliſſement de ſes volontez , & à l'obſer-
vationde ſaloi : en forte qu'elle regle tour
l'état de voſtre vie juſquesdans les moin-
dres circonstances , & qu'il n'y en ait pas
une qui neparte de ce principe , & quin'y
foit conforme. Il faut enfuite que vous
rapportiez à cette fin toutes les actions de
Giiij
80 Explication de laPreface
voftre eſprit & de voſtre cœur , toutesvos
connoiffances, vos lumieres , vos penſées ,
vos prieres , vos lectures , vos travaux , vos
exercices de penitence , vos mortifications
interieures & exterieures ; & que vous con-
tiez pour perdu tout ce qui ne vous fera
point utile pour reüſſir dans une ſigrande
entrepriſe. C'eſt preciſement par toutes ces
pratiques que vous aſſemblerez les pierres
qui doivent former cet édifice ;je veux dire
les vertus& lesdiſpoſitions ſaintes qui vous
conviennent ,&auſquelles voſtre profeſſion
vous oblige, comme un amourdeDieu ſans
reſerve, une charité pour vos freres qui ſoit
ardente; la chaſteté des ſens &de l'ame , la
pauvreté du corps & de l'efprit , l'humilité
&la docilité , le gout du filence &de la
retraite; cette vie cachée , cette compon-
Etion ſi eſſentielleà lavie folitaire ; lamedi-
tation des choſes eternelles , le mépris de
celles qui paſſent : enfin tout ce que l'état
dans lequel laProvidence vous a engagé , &
tout ce que l'ordre de Dieu exige des per
ſonnes qui luiſont conſacrées.
C'eſt ainfi , mes freres , que vous devien-
drez comme cet homme ſage dontJ. C. vous
propoſe l'exemple , que vous bâtirez une
maiſon ou plutôt un fanctuaire, qui ayant
toute la ſolidité , toutelabeauté , & tous les
ornemens qui lui font neceſſaires , demeu-
rera ferme contre toutes les tempeſtęs & les
de faint Benoist, ſurſa Regte. St
oragesdont il pourroit eſtre attaqué;& vous
attirera de la partde Dieu ſes regards favo
rables. Il y viendra, felonſa promeſſe , ily
habitera , en attendant ces heureux momens
auſquels conformément àla parole du Pro-
phete, ildoit établir ſa demeure pour jamais,
&vous combler d'une joie immortelle. In Pfal.5.4
eternumexultabunt , & inhabitabis in eis. 13 .
PEndantqueleSeigneurtravailleà nous faire
entrerdans toutes ces veritez, ilattend dejour
enjourque nousrépondions parlafainteté denos
œuvres,à laſaintetédeſes instructions ,&c.
La patience de Dieu, mes freres , eſt in-
finie, & fi elle ne l'eſtoit pas , il y a long-
temps qu'elleferoit àbout,&qu'elle auroit
abandonné le monde à fes propres cupidi-
tez. Ilne fautpasunemoindre bontéquela
fienne pour ne ſe pointlaſſerdes chutes &
des rechutes des pecheurs ; qui bien loin de
profiterde ladouceur avec laquelle il tolere
&ſuporte leursderéglemens ,trouventdans
l'impunité même des raiſons pour les com-
mettre. Dieu qui ne ſe plaiſt point à voir
perir les hommes , now delectatur in perditio- Job. 3.
22.
nibus noftris , prolonge leurs jours,afin que
lesunsfortentde leurs pechez par une con-
verſion ſincere , & que les autres s'élevent
d'une vertu mediocreà une vertu plus avan-
cée : de crainte que les premiers mourans
dans leur iniquité , & les autres dans des
82 Explication de la Preface
diſpoſitions inferieures à celle que Dieu de
mande d'eux; il ne condamne les uns parce
qu'ils n'ont rien que du mal , & les autres
parce qu'ils n'ont point tout le bien qu'ils
devroient avoir , felonces paroles du faint
Apocal. Eſprit, Non invenio operatuaplena coram Deo.
3.V. 2 .
Comme tous les momens de voſtre vie
font incertains , comme il n'y en a point qui
ne puiſſe eſtre celui qui doit decider de nos
fortunes eternelles , & que mettant à part
ce qu'on appelle des deſordres groffiers &
des fautes ſcandaleuſes ; le degré de vertu
auquel Dieu nous appelle nous eſt inconnu
il ſuffitde ſavoirqueDieu nous attend, com
me faint Benoiſt nous l'a dit , quotidie expe-
Etat, pour nous obliger de marcher fans rela
[Link]'il ne s'agift point defaire les pre-
miers pas dans noftre converfion, il fautau
moinsla fuivrelorſqu'on l'a commencée , &
la porter à cet état de perfection qui lui
manque. C'eſt mépriſer celui qui attend que
dene ſepas mettre en peine de l'aller join-
dre: cemépris lui donne de l'indignation ;
plus on differe , plus ſa colere s'irrite , &
plus les chaftimensferont rigoureux. La cle-
mence de Dieu qui par elle-même n'a point
debornes , enreçoitde ſa juſtice ; & fiDieu
ne patiente & ne remet qu'afin denous ou
Petr. 2. vrir lesportes dela penitence , patienter agit
[Link]. proptervos , nolensaliquos perire,fedomnes ad
pænitentiam reverti; iln'ya pointde moyens
de faint Benoist,fur sa Regle. 83
plus aſſurez pour ſe les fermer , que de ne
ſe pas ſervirdecelui qu'il nous preſente. Le
filence de Dieu , à l'égard des pecheurs eſt
une voix éclatante, ſoit qu'il ſe taiſepour
les inviter à la converfionde leurs mœurs ,
foit qu'il leur mette par làdevant les yeux
quelleferalapunitionde l'[Link]- Roma.1,
faurizas tibi iramin die ira &revelationisjuſti **
judicitDei.
Penſez , mes freres , quel ſeroit voſtre
malheur fivous refiftiez aux graces queDieu
vous fait,au lieude vous yrendre fenfibles :
& fi vous lui donniez ſujetde vous dire un
jour cesparoles : Vous avez cru ,injufte que e
vouseſtes ,quejevous ferois ſemblable, que «
je favoriſeroisvoſtre ingratitude,&que jea
lalaiſſerois impunie;maisje vous accuferai, a
&jem'éleverai contrevous. Exiftimaſti ini- Pal. 49.
quequod erotuifimilis,arguam te , &ftatuamv. 28,
contrafaciemtuam. Sivous eſtes enpeinede
ſavoir cequevousdevez faire pour répondre
à ces deffeins de Dieu , & faire valoir ces
temps de paix &de benediction qu'il vous
accorde , je vous dirai en peu de mots que
Dieu vous appelle en qualité de Religieux ,
àune vie toute pure ,toute fainte& toute
parfaite,&qu'ainfi vous nedevez perdre un
ſeuldes moiens , ni des momens qu'il vous
donne pour remplir fon attente.
Vous voyez donc, mesfreres qu'ayant de
84 Explication de la Preface
mandė au Seigneurqui ſont ceux qui entreront
dansſontabernacle, ilnousacommandé d'yhabi-
ter , &c.
Dieuqui ne nous a donné l'être que pour
nous rendre éternellement heureux , veut
biennousdonner la participationde ſagloi-
re , mais il y metdes conditions ,& ce ſeroit
une grande temerité de pretendre y arriver
fans paffer par cet aſſujettiſſement;J. C. n'y
eſtant entrélui-même qu'en fe ſoumettant à
celles que fon Pere lui avoit impoſées :
l'obeïſſance lui en a ouvert le chemin , il ne
s'eſt mis à la droite de ſon Pere , que parce
qu'il s'eſt abandonné à toutes fes volontez;
&qu'il abu , aprés l'avoirpris de ſa main,
le caliceamer de ſes abbaiſſemens & de ſes
Philip. 2. ſouffrances. Humiliavit ſemetipfum ,factus
8.
obediens , &c.
De qui peut-on mieux aprendrequels ſont
les devoirs de ceux que Dieu deſtine pour
habiterdans ſes Tabernacles éternels , finon
de celuiqui nous a rétabli dans l'état &dans
le droitd'y avoir place ; qui a obtenu de fon
Pete cette grace , dont nous eſtions devenu
indignes,en nous rendant,par lemeritede ſa
mort, une vie que nous avions ſi malheureu
ſement perduë. Sivous conſultez ſaparole,
vous y verrez que c'eſt par une pratique
fidele de toutes les veritez que noſtre Saint
nous a exprimées , & par les exercices de la
charité &de l'obeïſſance. Ce qu'il nous mar-
de faint Benoist ,fursa Regle. 85
que évidemment, comme vous le pouvez
voirdans cette inſtruction admirable qu'il
donna à ſes Diſciples ſur la montagne , quoi
qu'il ſe ſoit fervi d'expreſſionsdifferentes. Si
vousconfultezſonexemple ,vous n'yverrez
quela confirmation de ſes inſtructions ; tou-
teſa vie n'ayant eſté que la pratique d'une
charité', &d'uneobeiflance continuelle. Qui V.
A&.c.10
38.
.
pertranfiit benefaciendo &fanando omnes oppref-
fos àDiabolo. Il a comblé de biens tous les
lieuxpar leſquels il a paſſé;& vous ne voyez
dans toute ſa vie quedes marques de l'obeiſ-
ſance qu'il a renduë à ſon Pere. C'eſt le
modelede lanoſtre, c'eſt l'original ſur lequel
nous devons nous former ; nous devons nous
appliquer toutes ſes conduites ; nous le de-
vons ſuivredans tous ſes pas & dans toutes
fes démarches , comme de veritables difci-
ples&de fideles imitateurs. Enfin pour ſa..
voircequenousdevons faire, il ſuffit de s'in-
ſtruirede cequeJ. C. afait , la perfection à
Jaquelle Dieu nous appelle n'eſtant qu'une
imitation de la converſation adorable deJ.
C. il faut l'imiter pour eſtre Moine , il faut
queſavieſe remarque dans la noſtre , & que
la noſtre ſoit entierement cachée dans la
ſienne , vita veftra abfcondita eft cum Chriſto Coloft.3.
inDeo, V.30
ILfaut donc préparernoscœurs Ởnoscorps
tout ensemble, pour combattreſous l'obeiſſance
deſesSaintes Loix.
86 Explicationdela Preface
Saint Benoist finit ſon Prologue dans le
même eſprit qu'il l'a commencé. Ilreprend
les premieres inſtructions qu'il a données ;
afin qu'elles penetrent davantage , & qu'el
les faſſent ſur ſes diſciples des impreſſions
plus vives&plus profondes : il leur declare
qu'il fautqu'ils preparentleurs corps & leurs
cœurs, parce que l'obeiſſance doiteſtredou.
ble pour eſtre parfaite : elle doit comprendre
l'homme tout entier ; c'eſt un ſacrifice qui
doit eſtre complet ; car un holocaufte ne
ſouffre ni restriction, nireſerve. Il faut que
le corps s'abandonne &qu'il ſe quitte telle-
menr lui-même, qu'il ſoit toutdanslamain
decelui auquel Dieu en a commis la charge
&lefoin, &qu'il ne ſe refuſe àaucune des
choſes qui lui font ordonnées , poſſibles ou
impoſſibles , celalui eſt égal ;& le ſeul parti
qu'il reſte à un Religieux depuis qu'il eſt en-
gagé,comme vous le verrez dans la fuite,
c'eſtdeſeſoumettre , d'obeir &d'entrepren-
Reg. c. dre, ex charitate confidens de adjutorio Dei,
68.
obediat :l'obeiſſance d'un Solitaire , comme
dit faint Bafile , ne connoiſt point d'autres
bornesque la mort ; c'eſt ce que J. C. lui a
apris par ſon exemple.
Ladependance de ſon cœur ne doiteſtre
ni moins entiere , ni moins étenduë , il faut
que ſoneſpritſoiten tout conforme à celui
de fon Superieur , poſé, comme nousvous
l'avons dit biendes fois , qu'il foit amateur
de faint Benoist,sursa Regle. 87
de fa regle , qu'il connoiſſe ſes devoirs , &
qu'il ait lacrainte de Dieu: Il faut en ce cas
que ledifciple ne voie que par les yeux du
maiſtre, qu'il n'aitde ſentiment& de lumie-
resquelesſiennes;; qu'il ne diftingue lebien
&le malque par ſon difcernement , qu'il
fupprime tout raiſonnement & toute vuë
propre; qu'il n'ait de raiſon que pour com-
prendre qu'il ne faut plus en avoir , & que
Telonla penſéede ſaint Bernard , il croie fui.
vre comme Dieu même , celui qui lui tient
laplacede Dieu dans toutes les chofes qui
neferontpas évidemment contraires àDieu;
Illum quem pro Deo habemus tamquam Deum, Bern,
inhis quænonfunt apertè contra Deum,credere
debemus; dequi pourriez-vous mieux apren
dre juſqu'où vont en ce point vos obliga-
tions, que de cegrand Moine, &de ce grand
Docteur tout-enſemble, qui a euplus qu'au
cun autrel'eſprit de Dieu ſur les devoirs de
ſa profeffion.
Ilya une autre raiſon , mes freres , qui
fait que les cœurs doivent être preſts &dif
poſez commeles corps : c'eſt quel'obeiſſance
feroit morte & inutile , fi elle n'étoit ani-
mée;&elle nele ſeroit pas ſi onn'yjoignoit
l'eſprit qui lui donne la vie & qui en fait
toute la valeur. L'obeiſſance desJuifs eſtoit
ſeulement materielle & exterieure , comme
nous l'avons deja remarqué , quelquelitte-
salequ'elle pûteſtre, toute la recompenfe
2..
88 Explication de la Preface
en eſtoitpurement temporelle. UnJuifne
ſe propoſoit rien dans l'obſervation de la
Loi que de vivre en paix dans ſa maiſon,
&que de ſe repoſerà l'ombrede ſon figuier
& de ſa vigne ; de voir ſon champ fertile,
croître ſes troupeaux , multiplier ſes an-
nées , & jouïr d'une poſterité nombreuſe.
Mais un Moine qui comme un Chrêtien ,
&particulierement en qualité de Religieux,
ayant renoncé à tous ces biens & ces con-
folations paſſageres , rend à Dieuuneobeif-
fance toute cordiale & toute ſpirituelle ; il
n'agit que pour le Ciel, il n'a que le Ciel
devant les yeux : c'eſt le point de vuë au-
quel il rapporte tout ce qu'il fait ; il ne
regarde que le Ciel dans toutes les actions
auſquelles ſa profeſſion l'engage ; il y rap-
porte ſes veilles , ſes jeûnes , ſes travaux ,
fon filence , ſa folitude , ſes lectures : enfin
fon obeïffance , c'est-à-dire tout le fond&
tout l'eſtat de ſa vie , parce que ſa vie n'eſt
qu'obeiſſance ; il ne ſe propoſe en tout ce
qu'il fait , que de ſervir Dieu & de lui
plaire. Ce n'eſt donc pas fans raiſon que
faint Benoiſt nous ordonne de preparer nos
cœurs , puiſqu'ils ont toute la part à cette
grande œuvre que nous entreprenons ; &
queſans leſentiment du cœur , toute noſtre
religion feroit vaine , & ne nous produiroit
aucun fruit.
Il appelle l'obeiſſance , fainte , pour la
diftinguer
de faint Benoist,ſurſaRegle. 89
diftinguer de celle qui ne l'eſt pas , & qui
n'a rien que d'humain & de naturel ; parce
que c'eſt elle qui forme les Saints , qu'elle
en eft le caractere, qu'elle eſt le principe de
leur ſainteté ; & que c'eſt par elle que
J. C. nous a ouvert les portes duRoiaume
de fon Pere , pour combattre ſous l'obeif
fance fainte des preceptes.
SaintBenoiſtnous repreſente , par tour,
la vie Religieuſe comme une guerre &
comme un engagement dans une veritable
milice : c'eſt ce qu'il nous redit tantde fois,
par la connoiffance qu'il avoit des combats
que les Solitaires devoient foutenir , & des
dangers continuels aufquels ils eſtoient ex-
poſez. Si vous demandez quels font ces
preceptes dont il parle , je vous dirai que
ce font les promeſſes du Baptême , les
Commandemens Evangeliques & les con-
feils , qui font devenus des obligations par
ceux qui font conſacrez à Dieu par les
vœux , la Regleque l'on a embraſſée , les
ordresdes Superieurs qui fontceux de Dieu.
Car qu'importe , comme dit ſaintBernard,
e
que Dieu nous commande par lui-meſme,
ou par le miniſtere des hommes. Les ſta-
tuts & les loix , dit le meſme Saint , font
indifferentes pour les perſonnes libres ; mais
pour celles qui ont contracté , ce font des
devoirs neceffaires ; & onne peut y contre-
venir dans les choſes importantes , oudans
H
१० Explicationde la Preface
cellesquifontmoins conſiderables ( ſi onle
fait avec mepris ) que l'on ne commette un
Bern. de peché qui donne la mort. Non profitentibus
Pre quidem monita tantum nec Concilia cenfenda
&dif-
penf. c.1. funt , nec gravant non obfervata ; cum tamen
profitentibus in pracepta , prevaricantibus in
crimina fiant.
Il ne faut pas croire, mes freres , que
faint Benoift n'ait ſeulement inſtitué ſa Re-
gle qu'afin de donner des facilitez & des
moyens pour obſerver plus aisément les
Commandemens de Dieu. Car quoique
Dieu en ait appellé pluſieursdans les Cloî-
tres , pour les mettre à couvert des tenta-
tions auſquelles ils auroient fuccombé , s'ils
étoient demeurez dans les engagemens du
fiecle ; il eſt neanmoins certain qu'il en a
oſté au monde un nombre preſque infini ,
parce que le monde n'en eſtoit pas digne ,
& qu'il ſe les estoit deſtinez avant tous les
fiecles , dans le deſſein de s'en ſervir pour
P'exaltation de ſon ſaint Nom , pour la
gloire de fon Eglife , & pour l'édification
dumonde ; afin de les faire voir , & de les
montrer à toute la terre , commedes regles
& des images vivantes d'un renoncement ,
d'une penitence , d'une mortification , &
d'une fainteté confommée. C'eſt ce qu'il a
fait dans la perſonne des Antoines , des
Pacomes , des Macaires , des Hilarions ,
&de tant d'autres , qui ont paru comme
defaint Benoist, fursaRegle. 91
des Anges incarnez parmi des hommes
mortels.
C'eſt ce que faint Bernard avoit devant
les yeux, lorſque parlant à des Cenobites
d'une perfection eminente , il leur dit : Bern.
Voſtre profeffion est tres elevée , elle va «ad Fra
juſqu'aux Cieux , elle egale l'eſtatdes An- «tresde
monte
ges, elle n'eſt point inferieure à la pureté «Dei
de ces efprits fi purs ; vous nevous eſtes pas «
feulement engagez d'acquerir la fainteté , «
mais la perfection de la ſainteté , & le «
comble de la perfection meſme : c'eſt aux c
autres à ſervir Dieu , mais pour vous il faut «
que vous lui foyez parfaitement unis ; il
fuffit aux autres de croire en Dieu , de le Co
connoiſtre , de l'aimer & de l'adorer ; mais
pour vous vous devez entrer dans les lu-
2 ce
mieres de ſa ſageſſfe & de fon intelligence,
pourlevoir en lui-mefme , &pourenjoüir. CG
J'ai cité ces paroles comme de ſaintBer
nard, parce que je fuis perfuadé que les
premiers chapitres de l'ouvrage où elles ſe
rencontrent , font fortis de fa tefte & de ſa
S main.
Saint François de Sales dit àde ſimples Entr. 256
Religieuſes , dans le meſme ſentiment&
dans le meſme efprit , qu'elles doivent ec
s'unir àDieu , commeJ. C. s'eſt uni à Dieu
fon Pere , en mourant fur la Croix. Il n'en-
tendpointparler , ajoute-t-il de cetteunion
generale, qui ſe faitpar leBaptefme , ou les
Hij
92 Explication de la Preface
Chreſtiens s'uniſſent à Dieu , reçoivent le
Sacrement ou le caractere du Chriſtianiſme,
&s'obligent degarder ſes Commandemens,
ceux de fon Eglife ; de s'exercer dans les
bonnes œuvres , & de pratiquer les vertus
de la Foy , de l'Eſperance & de laCharité :
qu'ils peuvent ſe ſauver par ces pratiques
faintes , & qu'ils ne ſont point tenus de
১
fairedavantage : mais que pour elles , outre
cette obligation qui leur eſt commune avec
১.
tous les Chreftiens , elles font obligées à
১১ eſtre reliées à Dieu ( ce font ces termes )
par la continuelle mortification d'elles-
meſmes, nevivreque pour lui : en forteque
১১ leur cœur , leur langue , leurs yeux , leurs
mains , & toute leur perſonne lui rendent
uncontinuel ſervice ; &que la religion leur
fournit pour cela les moyens neceſſaires ,
ſavoir l'oraifon , les lectures , le filence , la
retraite du cœur ; à quoi on ne peut arri-
ver que par une mortification continuelle
de touteslespaſſions , des inclinations ,des
averſions & des humeurs.
Et prier Dieu qu'il nous donne les graces
neceffaires pour pouvoir obſerver ce quifurpaſſe
en nous les forces de la nature.
Le Saint continuë de nous parler de
noſtre impuiſſance , afin que cette vue nous
obligede rentrer en nous-meſmes ; qu'elle
nous faſſe ſentir la verité de ce que dit le
defaint Benoist, fursaRegle. 93
Prophete , lorſqu'il confeſſe devant le Sei
gneur , que l'homme n'eſt point le maiſtre
de ſa conduite , qu'il n'est pas enfon pou-
voirde marcher de lui-meſme , nide rendre
ſes voies droites. Scio Domine quia non eft Jerem. ca
10. V.23.
hominis via ejus , nec viri eſt ut ambulet &
drigat greffusfuos.
Il eſt vrai que ſi le Saint nous avertit de
nos foibleſſes , il nous conſole en meſme-
tems , & nous montre àqui il faut s'adreſ
fer , pour devenir forts & robuſtes , afin
d'entreprendre , & de nous acquitter avec
fuccés , de ce qui ſurpaffe nos forces ; il
nous aprend que c'eſt en J. C. que l'oft
trouve, ceque l'onn'apointdans ſonpro-
pre fond , & qu'on peut tout comme dit
Philip.44
l'Apôtre en celui qui nous ſoutient. Omnia V.3 .
poffum in eo qui me confortat. Il eſt noſtre
: lumiere, noſtre confervation & noftre dé-
fenfe. Dominus illuminatio mea &falus mea, Pl. 26
= quem timebo ? Domi us protector vita mea , à
quo trepidabo ? Qu'y a-t-il à craindre , mes
freres , c'eſt aux depens de J. C. que nous
faiſons la guerre ,c'eſt de ſes propres armes
que nous combattons , & foit que nous
foyons aux mains avec nos paſſions , foit
que nous ſoyons aux priſes avec les de-
mons ,ou avec le monde , il n'y a qu'à ſe
ſouvenir de la protection qu'il nous a pro
miſe par ces paroles ſi confolantes , & qui
feules font capablesde relever noſtre cou
94 Explication de la Preface
rage s'il eſtoit abbatu , & de r'animer nos
efperances fi elles eſtoient ébranlées.
C'est un bonheur qui ne ſe peut com-
prendre d'eftre riches des richeſſes de Dieu,
d'eſtreeclairé de ſa lumiere ,&d'eſtre puif-
fant deſa puiffance ; on nemanquede rien,
pourvu qu'on ne mette aucun obſtacle aux
graces que l'on endoit eſperer ; parce que
fon abondance eft infinie , & que ſes ſervi-
teurs trouvent en lui des reſſources inepui-
fables.
CArfi nous voulons éviter les peinesde Pen-
fer,& acquerirles recompenses immortelles, &c.
Le Saint nous excite encoreune fois par
des motifs & des confiderations preſſantes,
à nous confacrer au ſervice de J. C. & a
embraffer cet eftat de benediction , qu'il
nous propoſe ; ces motifs ſontles ſupplices
de l'enfer , la durée ſi courtede la viepre-
ſente , & l'eternité des recompenfes futu-
res. Car ſi quelque choſe peut nous ofter
pourjamais legouft des biens & des plaifirs
decemonde, qui charment& qui ſeduitent
tout enſemble, ce nombreinfinideperfon-
nes qui s'y attachent ; c'eſt de voir que la
joüiflance en eſt courte & incertaine, que
lespeines qui feront le partage de ceux qui
les auront aimez , feront éternelles , auffi-
bien que les recompenfes de ceux qui les
auront mepriſez. Il faut eſtre deſtitué de
defaint Benoist,fursaRegle. 95
tourſens&detoute raiſon,pour ſeprendre
àune fatisfaction dequelque nature qu'elle
foit , lorſque nous ſommes tout preſtsde la
perdre ; quand cet inſtant de poffeffion ,
nous doitproduire une diſgrace ſans fin , &
qu'au contraire la violence quel'on ſe ſera
faitepours'en priver , ſerapayée d'un bon-
heur qui n'aurapointdebornes.
Il faut donc courir, mes freres , curren-
dum ; & quand ? dés cet inftant , currendum
modò : parce que nous ne ſavons pas s'il doit
eſtre ſuivi d'un autre qui nous donne le
د
moyen de faire ce que nous aurons voulu
differer ; & particulierement puiſque nous
pouvons enfaireunteluſage, qu'il ne nous
en reviendra pas moins qu'un eternel bon-
heur. C'eſt un grairi de ſemence que l'on
jette dans la terre , qui rapporte unemoif-
fon infinie. Quel avantage , mes freres 6
qu'on puiffe par des choſes ſi petites , en
meriter de fi grandes ! cela s'appelle ache-
ter le Ciel pour une poignéede terre. Mer-
cariproprian de repereunte , falutem.........
…
perpetuis mutare caduca ........... ven- natali
[Link]
S
deve terram, Calum emere. Felicis,
Pourquoi courir ? Mais pourquoi ne pas
courir ; puiſque tant de raiſons vous y
obligent c'eſt aux Religieux & aux Soli- Matt. 19V. 21 .
taires que J. C. a dit:Allez , vendez ce que
vous avez , donnez-le aux pauvres , & fui-
vez-moi. Et le moyen de le ſuivre comme il
96 Explicationde la Preface
l'ordonne, ſion ne le fait de tous ſes efforts
Bern. &de toute fa puiſſance ? Currentem nonappre-
*p. 253. bendit , qui &cum ipſo pariternon currit : &
quid prodestſequi Chriftum, nifi contingat &
confequi?
Pour la maniere de courir , mes frères ,
elle n'eſt rien que l'ardeur & la vivacité
ſainte avec laquelle on s'acquitte de ſes
devoirs : celui là court qui eſtant reveillé
dans le milieude la nuitpar le ſon de la clo-
che, quitte ſa couche dans le moment, en-
tre dans la maiſon de Dieu comme s'il avoit
entendu la voix de J. C. & qui chante ſes
loüanges dans cette joie , cette pieté &
cette allegreſſe ſpirituelle , qui fait direau
Prophete Seigneur vos paroles ſont plus
douces à mon cœur , que le miel ne l'eſt
Pr.118. dans ma bouche ! Quam dulciafaucibus meis
V.103 .
eloquia tua , ſuper mel ori meo !
Celui-là court qui fe mettantdevant Dieu
dans la priere , rappelle ſes ſens, fon ima-
gination , ſa memoire , ſon eſprit , ſon
cœur, detoutes les choſes exterieures ; &
fetient enſa preſencedans un recueillement
&dans une reverenceprofonde.
Celui-là court qui fait ſes lectures , non
point pour ſe ſatisfaire , pour paſſer fon
tems , nipouren devenir plus docte & plus
habile; mais pour en devenir meilleur, en
profitant des inſtructions qu'il y rencontre,
&les recevant avec avidité & foumiſſion
tout
de faint Benoist,fursaRegle. 97
tout enſemble : ſoit qu'il les life dans les
livres ſacrez د ou dans les ouvrages des
Saints .
Celui- là court qui s'acquitte du travail
que la Regle lui preſcrit , comme ſi Dieu
lui ordonnoit lui-meſme cette occupation ;
& qui la regardant comme l'execution de
l'arreſt qu'il prononça contre les hommes,
enfuite de leur peché , s'y emploie avec
toute la diligence & la force que Dieu lui a
donnée.
Celui-là court qui obeït aux comman- Reg. ] ]
demens de fon Superieur , comme à celui co fe
de Dieu meſme , & qui ne met aucunedif
tance entrel'ordre qui fortdeſa bouche , &
l'action de ſa main.
Celui-là court qui s'applique à la mor-
tification de ſes ſens & de fon cœur , par
l'exactitude avec laquelle il s'acquitte de
-
tout ce que fa profeſſion demande de lui,
1
& qui ne s'accorde rien que ce qu'il con-
noift que la volonté de Dieu ne veut pas
qu'ilfe refuſe.
Celui-là court qui ne perd aucune осса-
fion de rendre à ſes freres toutes les mar-
ques d'une charité pure& fincere.
S
Enfin celui-là court qui eſt inceſſamment
appliqué à augmenter la chaleur que Dieu
lui adonnéepour ſon ſervice ,&qui ajouſte
de jour enjour, comme dit ſaint Jean Cli- [Link].
26,
1
maque, feu ſur feu, ferveur ſur ferveur ,
I
98 Explication de la Preface
ſoins ſur ſoins , deſirs ſur deſirs , ne ſe pro-
poſant point d'autre finde ſes travaux , que
celle de ſa vie ; ſachant que les ſerviteurs de
Dieu vontde vertu en vertu &que leur
,
eſtat en ce monde , n'eſt qu'un continuel
P1.83.8. progrés. Ibunt de virtute in virtutem ; vide
bitur Deusdeorum in Sion..
Unhommequi fait voiage , qui paſſe par
un païs infecté de contagion , n'a garde de
s'arreſter , il va avec toute ladiligence pof-
ſible , de crainte que lamalignité de l'airne
le frappe , & ne lui faſſe une impreſſion
mortelle,
Celui qui ſe trouvedansun païs ennemi,
le traverſe avec viteſſe , pour prevenir les
ſurpriſes & éviter les pieges qu'on lui pour-
roittendre ; il ne ſe donne point un inftant
de repos , juſqu'à ce qu'il l'ait traverſé , &
qu'il n'ait plus rien à craindre.
Un homme qui a quelque choſe àperdre,
&qui valentement , s'expoſe à ſe faire atta-
quer , & endonne les facilitez & lesmoyens
à ceux qui en ont formé ledeſſein , & qui
l'attendent ; mais s'il court, il leur fait peur,
il rompt leurs meſures &leur ofte lemoyen
d'executer leur entrepe.
Nous avonsJ. C. pou.. iſtre, enqualité
de difciples , mais il eſt au noſtre guide
& noftre conducteur , en qualite de voia--
geurs ; il marche devant nous ; c'eſt ce
Geant dont parle le Prophete , qui court
defaint Benoist,fursaRegle. 99
&paſſe avec tant de viteſſe d'un bout du
Ciel juſqu'à l'autre. Exultavit ut Gigas ad Pf. 18.
currendam viam , à ſummo cælo egreffio ejus. v.6.&74
Quoique nous ne le puiſſions atteindre, il
faut le ſuivre avec tant de diligence , que
nous le voyionstoujours , car commenoſtre
voiage ſe faitdansunpaïs traverſé de mille
& mille routes differentes , & qu'à moins
d'uneconduite aſſurée , il n'eſt pas poſſible
de tenir le veritable chemin , on ne fauroit
le perdre de vûë , qu'on ne ſe perde&qu'on
nes'égare pour jamais. Curramus post eum , Epift.
dit ſaintBernard, trahamurin odoremunguen-
torum , alioquifi elongari contigerit, eritpigri-
tanti anime , & laborioſior&periculofiorvia
dumnec odorerecreari, nec certapoffitagnofcere
veftigia longius abeuntis.
C'est donc pour cela que nous allons inftituer
une divine école , afin d'y apprendre à ſervir
F. C. dans laquelle nous efperons dene rien efta-
blir, ni de trop dur, ni de trop peſant.
Le Saint appelle l'inſtitution qu'il va
eftablir , une école & une academie ſainte,
dans laquelleon étudie la ſciencedes ſcien-
ces , qui eſt deconnoiſtre Dieu , de l'aimer,
&dele ſervir; je dis dele connoiſtre, parce
queſelon le temoignage deJ.C. il ne l'eſt
point dans le monde. Mundus te noncogno- Joan.
250
vit , dit-il, en parlant à fon Pere ; & une
marque qu'il n'yeſtpoint connu , c'eſt qu'il
I ij
100 Explication de la Preface
n'y eſt point aimé , parceque ſion l'y cou
noiffoit , on ne pourroit pas ſediſpenſerde
l'aimer ; & ce qui fait voir qu'il n'yeſt point
aimé , c'eſt que ſa Loi n'y eſt pas obſervée,
c'eſt qu'on n'y execute point ſes volontez,
& qu'on n'apoint pour ſa parole , le reſpect
qui lui eſt dû ; car il eſt écrit , que celui qui
Joan.
V. 23 .14. J'aime eft
obſervateurde ſa Loi. Si quis dili
Joan. 1. gitme ,fermonem meumfervabit. Et ailleurs ,
Ep.4.c. 2. qui dicit ſe poſſe eum , & mandata ejus non
cuftodit, mendax eft.
C'eſt dans cette école toute divine que
l'on s'inſtruit des maximes , queles gens qui
vivent dans les commerces &dans l'eſprit
du ſiecle ne fauroient goufter , ni compren-
dre. C'eſt-là qu'on ſe perfuade qu'il faut
mepriſer les richeſſes , les honneurs & les
plaiſirs , & leur preferer la pauvreté , l'igno-
minie & les fouffrances ; c'eſt-là qu'on ſe
perfuade , qu'il faut crucifier ſa chair, mor-
tifierſes ſens , renoncerà ſoneſprit , aſſujet-
tir ſon cœur , ſe declarer à ſoi-mefme une
guerre cruelle ; haïr ſon Pere , fe haïr ,
c'est-à-dire renoncer à tout ce qui peut pro-
duire en nous les moindres attachemens , &
nous empeſcher d'eſtre unis à J.C. d'une
maniere intime : enfin c'eſt-là oùl'on trouve
des moyens & des regles pourpratiquer ces
maximes ſi pures & fi degagées que J. C. a
prechées aux hommes par ſa parole , par ſes
quvres , par ſes miracles , par toute la
de ſaint Benoist,furfå Regle. for
fuite de ſavie , & par toutes les circonſtan-
cesdefamort , je veux dire que la veritable
gloire naiſt de l'humiliation , commede ſa
fource ; & que c'eſt une neceſſité de paſſer
par les ſouffrances de la Croix , pour ſe
rendre éternellement heureux.
Lemaiſtrede cette academie celeſte, c'eſt
J. C. qui a inſpiré ſon ſerviteur , qui la
inftruit , qui l'a rempli de ſes veritez , qui
lesamiſesſurſes levres, aprés les avoir pu-
rifiées par le charbondu Prophete , & qui a
voulu former par fon miniſtere cette mul-
titude preſque infiniedeperſonnes , de tour
âge, de toute condition , &de toutfexe ,
qui ont porté la gloire de ſon Nom dans le
monde , qui ont eſté l'ornement de ſon
Eglife, quiontestabli &ſoûtenu la foi , par
lapureté de leurs mœurs , par la grandeur
de leurs renoncemenss , par l'abondance de
leurs larmes , &par la vigueur de leur pe..
nitence.
Il ne faut pas que vous croiez , mes fre-
rès , que quand le Saint dit , qu'il eſpere
qu'il n'establira rien dedur , il ait eudeſſein
d'inſtituerune vie douce, commode & aifée ;
il n'a eu garde d'avoir un tel fentiment,
comme nous l'avonsdeja montré , puiſqu'en
parlant dela profeſſion des Novices , il veut
qu'on leurdeclare avant quede les engager,
toutes les conduites dures , afpres &diffi-
ciles , par leſquelles ſeules on peut aller à
I iij.
ΙΟΣ
Explication de la Preface
Reg.
c. 58,
Dieu. Pradicentur ei omnia dura &afpera, per
que itur ad Deum ; ce qui ſeroit une contra-
diction de laquelle unhomme conduit par
l'Eſprit de Dieu n'eſt point capable.
Il faut donc que vous fachiez , mes fre-
res , que le Saint regarde la regle qu'il pro-
poſe, dans des vûës differentes ; car tan-
toſt il la confidere par rapport au deregle-
ment de ceux qui ladoivent embraffer , &
auxbiens qu'elle leur doit produire ; & tan-
roſt il la voit auprés des diſpoſitions de la
nature , & par rapport à ſes inclinations&
à ſes ſentimens. Il eſt vrai que quand il la
met auprés de l'iniquité des pecheurs , &
qu'il a devant les yeux les châtimens qu'ils
ont merité ; c'eſt-à-dire que quand il mer
les tourmens de l'enfer , auprés des prati-
ques de ſa Regle les plus rigoureuſes , il n'y
trouve rien qui ſoit digne du nomde dur ,
d'afpre & de penible ; tout y eſt plein de
douceur &de moderation. Carquelle com-
paraiſon pourroit-on faire entre ce que l'on
endure dans un Cloiſtre , quelque exact &
ſevere qu'il puiſſe eſtre , & ce que l'on fouf-
fre dans ces lieux de peine & de tenebres ?
ſoitqu'on y ſoit renfermé pourjamais , foit
qu'on n'y ſoit, qu'en paſſant , pourl'expia-
tion du reſte de ſes pechez ; auprés de cela,
tout ce qui eft ici-bas de plus fâcheux & de
Lib. r. plus terrible, n'eſt qu'une peinture & qu'un
de Imit. fonge. Ibi erit unahora , bora graviorinpœna,
defaint Benoist ,fursaRegle. 103
quam hic centum anni in armariſſimapænitentia. c. 14.
Si le Saint enviſage ſa Regle par rapport
àla recompenfe , qui ſera lepartage de ceux
qui l'obſerventavec fidelité , &qui en por-
teront tout le poids & toute la rigueur ; il
trouve entre l'un & l'autre des diſtances infi-
nies ; il voit ſi peu de proportion entre ce
qu'il ordonne depratiques les plus auſteres,
& le bonheur qui leur en doitrevenir , qu'il
ne ſe peut qu'il ne diſe avec l'Apoftre :
Quand je confidere les ſouffrances de la vie
preſente , je trouve qu'elles n'ont point de
proportion avec la gloire qui nous eſt pre-
parée. Exiftimo enim quod nonSunt condigna Rom. 8,
paſſiones hujus temporis , ad futuram gloriam 18,
quæ revelabitur in nobis. Et c'eſt ce qu'il a
penſé quand il a dit , qu'il eſperoit de ne
rien établir de dur& de penible. Nihil afpe-
rum , nihil quegrave nos conſtituturosſperamus.
Et veritablement quand il approche cette
Regle des affections humaines, quand il la
voit auprés des cupiditez , des convoitiſes
de l'amourqu'on ſe porte à foi-meſme , de
l'oppofitionque l'on a à la peine & aux mor-
tifications , foitde l'eſprit , ſoit des ſens , ce
qui lui ſemble doux & moderé lui paroiſt
plein d'amertume ; & pour lors il change
comme de langage , & ne craint point de
dire, que les voies qui peuvent nous mener
àDieu ſont dures & difficiles. Dura & afpera Reg.
perquaituradDeum.C'eſt ainſi que le meſmeC. 58.
I iiij
104 Explication dela Preface
Apoſtre , aprés avoir parlé des tribulations
qu'il avoit endurées , dont lapeſanteur avoit
eſté ſigrande , fi exceſſive& fi au deſſus dę
Cor.. 2.
ſes forces, que la vie lui eſtoit devenue com-
C.1 . v 8 . me inſupportable , Ita ut taderet nos etiam
vivere ; nous apprenddans un autre endroit,
que les peines & les tribulations qui nous
arrivent ici-bas , quelque ſenſibles qu'elles
puiffent eſtre , ne doivent eſtre contées pour
rien, quand elles fontmiſes auprés des cou-
ronnesque l'on eneſpere ; qu'elles font lege-
res , & que leur durée n'eſt que d'un mo-
Cor. 2. ment. Idenim , quod in præfenti est momen-
4.7.17 taneum leve tribulationis noftra , fupra mo-
dum infublimitate eternum gloriapondus , ope-
ratur in nobis.
Enfin, il ne faut pas toujours prendre au
pied de la lettre ce que diſent les Saints ,
quand ils parlent , ou d'eux , ou de leurs
œuvres ; car ſi on les juge ſur ce qu'ils en
diſent , ils ſeroient toujours des mechans ,
& ne feroient aucun bien. Saint Bernard dit
qu'il eſt un pecheur , un homme vendu &
Bern.
livré au peché , & que la vie eſt toute mon-
ſtrueuſe ; Mihi peccatori fub peccato venun-
Ep.250% dato monstruosa vita mea , ce ſont ſes
....
termes : & c'eſt ce meſme eſprit qui fait que
faint Benoiſt dit , que ſa Regle n'eſt que le
commencement d'une vie honneſte & reli-
greuſe , ce qui est l'effet d'une humilité pro-
fonde , qui le porte à s'abaiſſer au deſſous
defaintBenoist,fursaRegle. 105
des anciens , qu'il regarde comme ſes maî-
tres & comme ſes peres. Que l'on diſe ce
que l'on voudra , il faut demeurer d'accord
que la Regle de ce grand Saint eft exacte &
penitente , qu'elle oblige à des privations
extrêmespourl'eſprit comme pour le corps ;
& qu'elle porte le degagement auſſi loin
qu'il peut aller ; pourvu qu'on la prenne
dans fa verité , & qu'on en retranche les
adoucifſſemens qui ſeſont introduits contre
les auſteritez primitives.
Que si le motifdelajustice &de laraison, le
deffein de corriger les vices & de conſerverla
charité, nous obligent d'ordonner quelque chose
de plus referré & de plus rigoureux, &c.
Saint Benoift ne pouvoit pas avoir des
motifs plus juſtes &plus raisonnables pour
des conduites exactes & feveres; puiſque fon
intention eſtoit de corriger les vices des pe-
cheurs , & de leur faire recouvrer l'inno-
cence qu'ils avoient perduë : car comme on
ne revient à Dieu que par des voies contrai-
res à celles par lefquelles on s'en eſt ſeparé,
il faut que ces dernieres ſoient étroites &
refferrées ; puiſque les premieres ont eſté
larges & ſpatieuſes ; le Fils de Dieu nous
ayant dit quela voie qui conduit à la vie , eſt
étroite ? Quam angustaporta &arcta via est, Matt. 7.
que ducit ad vitam : & que le chemin quib .
mene à la mort eſt ſpatieux. Lata porta 4
106 Explication de la Preface
Spatioſa via est , que ducit ad perditionem.
Comme ils ſe ſont éloignez de Dieu par
unefaufſe liberté , qu'ils ſeſont donnée, &
qu'ils ont accordé à leurs paffions ce qu'el
les leur ont demandé ; il faut qu'ils reffer-
rent leur conduite , qu'ils reviennent ſur
leurs pas , & qu'ils aient autant de fermeté
pour refifter , qu'ils ont eu de facilité pour
condeſcendre. Ilsont , par exemple, ſuivi
lemouvement de leurgourmandise ; il faut
qu'ils reparent les excés qu'elle leur a fait
commettre , par de longs jeûnes , & par
une abſtinence exacte de tout ce qui peut
fatisfaire leurs ſens , & il faut qu'ilsn'uſent
quedeviandes communes & fimples dans la
qualité , comme dans l'appreſt. L'avarice a
poffedé leurs cœurs ; il faut qu'une pauvreté
entiere & ſenſible leur faſſeexpier tous les
maux , que ce vice leura fait faire. Ils ont
violé la Loi de Dieu par des mediſances ,
par des menſonges , par des railleries , &
par des paroles licentieuſes , il faut qu'ils
Tatisfaſſentà ſa juſtice par l'obſervationd'un
filence perpetuel , non ſeulement avec les
gens du monde , mais encore avec leurs fre-
res. Ils ont vecu dans une oiſiveté molle &
relaſchée ; il faut que leur vie ſoit tellement
pleine, qu'il n'y ait pas un ſeul moment qui
n'ait ſon emploi & ſa deſtination. Ils ont
eſté les maiſtres de leurs actions , ils ont
abuſé de ce droit , & en ont fait un uſage
defaintBenoist,ſurſaRegle. 107
d'iniquité ; il faut deſormais qu'ils depen
dent , & qu'ils vivent dans une obeïſſance fi
entiere, qu'ils ne faſſent ni aucun pas , ni
aucune action , que par une application fu
perieure. Ilsn'ont connu quedes joies&des
fatisfactions humaines , ils s'y ſont plongez
ſans bornes& fans meſure , il faut qu'ils y
renoncent pour jamais , & qu'ils n'en aient
plus que celle qui leur viendra de la pureté
deleurvie, & du fond de leur confcience.
Enfin il faut que les retranchemens & les
privations racommodent & retabliſſent de-
vant Dieu & devant les hommes , tous les
defordres où la licence les a fait tomber.
Ces refferremens ne font ni moins utiles,
ni moins neceflaires pour la conſervation de
la charité, que pour le retabliſſement de l'in-
nocence ; ce qui ruïne la charité commune
dans les Congregations religieuſes , ſont les
amitiez particulieres. Or comme toutes ces
privations & ces renoncemens en oftent les
occafions , les objets & la matiere ; la cha-
rité y demeure inviolable , elle y eft con-
ſtante , elleyest égale ; l'amour quiunit les
freres à Dieu , les unit enſemble , & jamais
ellenereçoit lamoindre atteinte. Quand ce
feroit l'unique raiſon qui porteroit faintBe-
noiſt à establir une vie étroite , ellen'eſt que
trop confiderable , & c'eſt acheter à bon
marché un avantage auſſi grand que la con-
corde & l'union des cœurs dans une Con-
108 Explicationde la Preface
gregation monaſtique. Cette intelligence
ſainte fait voir que le doigt de Dieu y eft ;
c'eſt lui qui laſoutient , qui rend inutile tous
les efforts des ennemis , qui voudroient lui
nuire ; c'eſt lui qui combat pour ſadéfenſe
& il faut que la verité de ces paroles s'ac-
Joan.10.
. 28.
compliffe , non rapiet eas quiſquam , de mani
mea : non ſeulement elle eſt en paix , mais
elle doit eſtre dans une aſſurance parfaite.
Au contraire , pour peurque cette union
vienne às'alterer , & que le nœud facré qui
lie les volontez vienne à ſe relâcher, & qu'il
s'en trouve quelqu'un parmi les freres qui
bleffe &qui interrompe cet ordre ſi admira
ble & fifaint , ilpeut arriver que Dieu qui
n'eſt que charité , & qui ne ſe plaiſt qu'on
regne cette vertu toute divine , ſe retire &
laiffe cette Congregation dont il eſtoit le
protecteur , expoſée à tous les mauvais def
ſeins de ſes ennemis , & ſouvent le dere
glement d'un ſeul , cauſe un abandonne
ment & une defolation generale. Il fautdonc
demeurer d'accord , qu'il n'y auroit rien de
moins digne de celui qui auroit formé la
reſolutionde ſe conſacrer à Dieu , que de
changerde fentiment , &de tourner la teſte
en arriere , par la crainte qu'il auroit de
s'engager dans une vie rigoureuſe ; cette
auſterité eſtant ſi neceſſaire pour la confer-
vation de l'innocence , & de la charité.
defaint Benoist,ſurſaRegle. 109
!
LE cœur venant à s'élargir&às'étendre, on
court , &c.
1
Il ne faut pas s'imaginer que ceux qui
vivent dans des obſervances étroites , qui
marchent pour ainſi dire au travers des épi-
nes& des ronces , ſoient inceſſamment dans
l'affliction & dans la douleur. Dieu les con
fole , l'amour qu'ils lui portent rend leurs
peines legeres , plus leur cœur en eſt pene-
tré , moins il eſt ſenſible aux choſes qui les
[Link] font autant deſappliquez d'eux-
meſmes , qu'appliquez àDieu ; non ſeule-
ment ils courent dans ces voies , mais ils y
volent,eſtant comme enlevez par ces aifles,
que le Prophete demandoit à Dieu avec
tant d'inſtance. Quisdabit mihi pennas, ficut Pfal. 544
۷.7 .
columbe ? Ils content pourrien leurs travaux,
quelquesgrands qu'ils puiſſent eſtre , & leur
cœur qui ſe trouve dans une ſituation qui
les contente, eſt tellement dilaté par lajoie
qu'il en reffent , qu'au lieu d'eſtre accablé
du poids de la vie qu'ils menent , & de ſe
plaindre dece qu'elle eſt trop étroite & trop
rigoureuſe , ils penſent&diſent comme cet
hommede Dieu , qui trouvoit que lesjours
de ſa ſervitude eſtoient trop courts , dans la
grande idée du bonheur qu'elle lui devoit
produire. Videbantur illi diespauci , pra amo- V.
Gen.20291
,
ris magnitudine.
LesSaints n'ont jamais eſté plus confo
Explication de la Preface
lez , que lors qu'ils ſeſont plus abandonnez
aux ſouffrances ; ſouffrir pourJ. C. eſtoit le
comble de leur joie , comme il le devoit eſtre
de leurgloire : les Apoſtres & les Martyrs
ont vû le jour de leur mort , comme lejour
de leurtriomphe ; les hontes & les ignomi.
nies qu'ils enduroient pour le nom de J. C.
eſtoient poureuxdes marques &des caracte
Aa. c.s. res d'honneur , ibantgaudentes quoniam digni
У. 41.
habiti funt pro nomine Jeſu contumeliam pati ;
les priſons où on les refferroit , n'estoient
jamais ni trop noires , ni trop obfcures , ja-
mais les épées des Bourreaux trop tranchan-
tes , les chaiſnes trop peſantes , & jamais
les braziers que l'on allumoit pour les re-
duire en cendre , n'eſtoient ni trop vifs , ni
trop ardens. Les Moines & les Solitaires,
dont ils font les Peres & les Predeceſſeurs,
& qui tiennent leur place dans l'Egliſe de
J.C. doivent entrer dans tous leurs ſenti-
mens , & regarder toutes les auſteritez vo
lontaires qu'ils ont embraſſées , comme un
veritable bonheur.
Dans lavoie de lavie , plus on court avec
viteſſe, plusonytrouvede facilité , on ref-
fentle fardeaudu Sauveurplus leger, à pro-
Bern. portion qu'il s'augmente. In via vite quo
Epift. citius , eòfacilius curritur , & leve Salvatoris
onus , quo crefcit amplius , eò portabilius eft.
Lamultitude des plumes fait que lesoiſeaux
s'élevent plus aiſément au lieu deles appe-
de faint Benoist , furfa Regle. 111
fantir ; oftez -leur les aifles , leur propre
poids les portera par terre, Nonne & avi-
culaslevat , non onerat pennarumſeu plumarum
numerofitas , tolle eas reliquum corpuspondere
ſuo fertur adima. Il en eſt ainſi de la Loi de
J. C. & de fonjoug, nous nous appeſantiſ
fons plus nous voulons nous endecharger,
parce que ce n'eſt pas nous qui leportons,
mais que c'eſt lui qui nous porte, Sic difci-
plinam Chriſti,ſicſuavejugum,fic onus leve,
quo deponimus eo deprimimur, quia portatpotius
quamportatur.
Je me reſſouviens , mes freres , que j'ai
S palle ſous filence, ces paroles, pracepta ma-
giftri , & admonitionem pii Patris , qui ce
i pendant ſont dignes de beaucoup d'atten
tion.
Il y en a quien ont pris ſujet dedivifer
laRegle de ſaintBenoiſt en preceptes & en
conſeils; &depretendre qu'il n'yavoit que
les chofes eſſentielles qui tinſſent lieu de
preceptes , que toutes les autres pratiques,'
quoi qu'elles fuflent utiles, & qu'elles puf
fent contribuër à la ſanctification des ames ,
n'eſtoient pas toutefois commandées , &
qu'il eſtoit libre , oudes'en ſervir , oude les
laiffer.
Ilyenad'autres qui renferment entre les
preceptes ( outre les choſes eſſentielles )
quelques obſervances principales , & qui
regardent toutes les autres , comme des avis
112 Explication de la Preface
&de ſimples inſtructions ; mais afin de vous
tirer de l'incertitude où vous pourriez eſtre,
dans la diverſité des opinions qui ſe ſont
formées ſur cette matiere , je vous dirai ,
mes freres , quel a eſté en ce point le ſenti-
ment de faint Bernard.
DePræ- Saint Bernard fur la difficulté qui lui eft
cept. &
Dipper propoſée , ſavoir fi ce que faint Benoift a
C. I.
inſtitué dans ſa Regle, doit eſtre conſideré
comme des preceptes, ou comme de ſim-
plesconſeils, anmonafticæ regulæ inſtitutapra-
cepta fint , an confilia duntaxat , repond pre-
ciſement que l'obſervation de la Regle de
faint Benoift qui eft libre & volontaire à
celui qui n'y eſt point engagé , lui devient
une obligation , lors qu'il ena fait profeſſion,
&qu'il l'a embraſſée. Hoc ipfum quod dico
voluntarium , fi quis ex propria voluntateſemel
admiferit , & promiferit , deinceps tenendum
proinde inneceffariumfibi ipse convertit ; necjam
liberum habet admittere , quod ante tamen non
fufcipere liberum habuit. Et afin d'ofter tout
ſujet de douterde ſon ſentiment , il ajouſte
tout ce que faint Benoiſt a ordonné & eſta-
bli par ſa Regle , ( à l'exception des vertus
ſpirituelles & interieures , comme la charité,
Thumilité , & la patience qui font plus de
l'inſtitution de Dieu meſme , que non pas
de la ſienne , & qui par confequent font
immuables ) ne doit eftre regardé que com-
medes avertiſſemens , &des confeils , pour
ceux
de faint Benoist,furlaRegle. 113
ceux qui n'ont point profeffé cetteRegle,&
ils peuvent ne les point obſerver ſans en
recevoir aucundommage , mais pour ceux
qui l'ont embraſſée , ce leur font des pre-
ceptes & ils commettent des crimes , lors
qu'ils en font les Prevaricateurs : c'eſt-à-
dire , comme le Saint l'explique dans un
autre endroit , quand ils manquent de les
obſerver par mepris , par orgueil , & avec
une volonté ferme de nes'en pas corriger.
Omnia proindeſancti Benedicti , inftituta ex- Ib.c.11.
ceptisfanè nonnullisdeſpiritualibus,verbi causa,
charitate , humilitate , manfuetudine , quenon
tam ipfum conſtituiſſe quam Deum , & ob hoc
ponitus non effe mutanda ; de cætero reliqua uni-
verſa , non profitentibus quidem monita tantum
: feu confilia cenfendafunt,nec gravantnon obfer-
vata, cum tamenprofitentibus inpræcepta,pra
varicantibus in criminafiant.
Je ne faurois m'empeſcher de vous dire,
fur les deux opinions dont je viens de vous
parler , que ſi elles avoient lieu , ilennaif-
troit des inconveniens extremes ; car dés-là
qu'il ſera establi , & qu'il paffera pour conf
tant , qu'il n'y a que les choſes eſſentielles,
& quelques points principaux de la Regle
qui foientde precepte , cés choſes ſpirituel
les ne ſauroient fübfifter qu'avec beaucoup
depeine ; on leur ofte toutes leurs défenſes,
c'eſt proprement combler les foilez ; &aura
cherles haves dont la vigne chowahi
114 Explication de la Preface
Si cela eſt ainſi , les folitudes , jeveux dire
les Monafteres des Moines, feront des lieux
de confufion & de defordre , chacun ſelon
fon immortification , ſon libertinage & fa
fantaiſie , fera ſans ſcrupule tout cequ'il ſe
figurera qui ne lui ſera pointdefenduparſa
Regle: les portes de lamaiſonde Dieu fe-
ront indifferemment ouvertes à toutes for-
tes de perſonnes ; on enfortira pour faire
des viſites , on yen recevra , on parlerade
toutes fortes d'affaires & de nouvelles 5
comme dans les places publiques ; on y
boira , on ymangera àtoutes lesheures que
T'onvoudra , ons'ydiſpenſerade l'aſſiſtance
de l'office , des veilles , des jeûnes ; enfin
de toutes les actions de pieté , de regularité
&de difcipline : ceux qui n'ont point la
craintedeDieu paſſent pardeſſus les loix, &
les content pour rien ; mais elles arreſtent
ceux qui ontcette crainte , & elles empef-
chentqu'ils ne la perdent.
Je vois que l'on me repond deux choſes :
l'une que ſi cela eſt , ceux qui font engagez
fous la Regle de ſaint Benoiſt , ſontàplain-
dre de ſe voir chargez d'un fardeau dont le
poidsparoift inſupportable ; & que c'eſt un
grand malheur d'eſtre inceſſamment dans
l'impoſſibilité ou d'obeir , ou d'éviter de
defobeir. Eſt-ce là cette voie, mediront-ils,
qui eſt d'autant plus afſurée qu'elle eſt plus
étroite ? Est-ce là ce chemin qui conduit à
defaint Benoist , fursaRegle. 115
Dieu avecd'autant plus de certitude , qu'il
eſt plus difficilede mettre un Religieux dans
cet eſtat de ne pouvoir éviter le mal , ni
faire le bien , eu égard à ſon infirmité & à
ſa foibleſſe naturelle ? Haccine estilla eòfecu- De Præ
cep. &
rior quo arctior, eò certior quo magis arduave- Difpenf.
niendi adDeum via. C. 13 .
L'autre , que ſi les choſes alloient de la
forte , on ne feroit pas en ſureté de con-
ſcience dans les Congregations où la Regle
de ſaint Benoiſt n'eſt pas gardée dans tous
ſes points.
On peut repondre à la premiere diffi-
culté , qu'il n'eſt pas ſi mal-aiſé que l'on
penſe, quedes Religieuxqui vivent ſousune
diſcipline exacte , qui ſont ſeparez des occa-
ſions , qui veillent & qui obfervent toutes
leurs voies,qui ontdes Regles , qui les gar-
dent , & des Superieurs appliquez à leur
conduite, paſſentleur vie dans l'innocence ;
&que ſouventquand ils s'examinentdevant
Dieu à la findesjournées , & qu'ils entrent
dans les replis les plus cachezdeleurs con-
ſciences , ils n'y trouvent quede ces fautes
que les Juſtes , ſelon le temoignage de l'E-
criture , ne peuvent s'empeſcherde com-
mettre .
Secondement que s'ils font des fautes qui
foient un peu plus remarquables , pourvû
qu'elles ne foient point accompagnées de
dureté , de malignité , d'orgueil , de ce
Kij
116 Explicationde la Preface
mepris , de cette negligence groſſiere qui
irrite Dieu , & qu'ils aient une volonté ſin-
cere de s'en corriger ; elles ne ſont que ve-
nielles , & qu'elles attirent pluſtoſt ſa com-
paſſion , que non pas fon indignation & fa
colere.
Troiſiemement que ſi on en commet
d'importantes ( ce qui ne doit point arriver
dans les lieux faints) la Regle nous donne
des remedes aſſurez pour les guerir ,&qu'au
cas qu'on ne neglige pas de s'en ſervir , & de
ſe les appliquer , on ne peut manquer d'en
De Pra-obtenir
&
lepardon. Remediispoftpeccatumresti-
Difpenf, tuitur innocentia.
6.13. Pour la ſeconde objection ; je vous dis po-
fitivement , mes freres , que ſelon le ſenti-
ment de faint Bernard, dans ces Congrega-
tions où tous les points de la Regle ne font
pas preciſement obſervez à la letre , ad
unguem , fi on ne laifle pas d'y vivre avec
temperance , pieté & juſtice , ce qui eſt
neanmoins plus difficile qu'onne penſe , on
Hidem
, 16.
peuty faire ſon ſalut&s'y fanctifier. Donec
tamen fobrie &juftè &pieproſuorum moribus
viverenon deſiſtant. Ces paroles diſent plus
qu'on ne penſe & font d'une grandeeften-
duë , & tel ſe figure qu'il en exprime le ſens
& la verité dans ſa conduite , quiparoiftra .
quelque jour au jugement deJ.,C. les mains
vuides & deftituées de ces œuvres & de ces
actions de temperance ১১ de justice & de
defaintBenoist,fursaRegle. 117
picté dont il s'imagine qu'elles font rem-
plies.
Enfin, mes freres , quand onconfidererá
les avantages que l'on trouve dans cette
Regle ſi ſainte, les facilitez preſque infinies
qu'elle renferme , & qu'elle nous donne
pour nous avancer dans la voie de noſtre
falut , toutes les occafions mortelles dont
elle nous delivre , tous les pieges dont elle
nous preſerve , toutes les inſtructions& les
veritez divines qu'elle nous met inceſſam-
mentdevant les yeux; ſi nous mettons dis-je
toutes ces graces auprés de ces ſurpriſes qui
échapent à la fragilité des ames qui crai-
gnent Dieu , & qui font leur capitalde le
fervir & de l'aimer nous aurons grand
ג
ſujet de nous eftimer heureux , de nous voir
engagez dans cet eſtatde benediction , &
nous trouverons que les biens que nous pou-
vons en retirer , ſont ſans aucune compa
raiſon au deſſus des maux que ces fautes
journalieres auſquelles on pretend que la
ſeverité dela Regle nous expoſe , nous peu-
vent produire.
C'eſt un grand ſujet , dit ſaint Bernard,DePraca
& Difp.
pour vivre dans une profonde paix , à ceux C. IL
qui aiment l'obeiſſance , de ſavoir quedaris
toutes les fautes qui fe commettent contre
l'obeiſſance , il n'y a que l'impenitence qui
nous condamne , laquelle n'eſt point con-
nuë de ceux qui aiment Dieu ,,& il n'y a
118 Explicationde la Preface
que l'orgueil qui nous faſſe tomberdans ce
crime , c'est-à-dire dans le peché mortel,
ce que celui qui craint les peines de l'enfer
peut facilement éviter. Magna igitur ſecu-
ritas filiis obedientia , & revera pax hominibus
bonevoluntatis , quoniam in omniobedientiafola
damnat impœnitentia , quam nefcit qui diligit
Deum , ſola incriminaturſuperbia quamfacile
cavetqui timet Gehennam.
Il faut que vous fachiez , mes freres ,
qu'entre les preceptes contenus dans la Re-
gle de faint Benoiſt , il y en a d'eſſentiels
qui font immuables , & dont on ne peut
accorder ni exemtion , ni diſpenſe , comme
d'aimer Dieu , ſon prochain , ſes ennemis ,
comme la patience dans les injures , l'hu-
milité , l'obeiſſance.
Ily en a d'autres principaux qui ſubſiſtent
nonobſtant les couſtumes contraires , qui ſe
font introduites , & contre leſquels lacu-
pidité & le relaſchement des hommes ne
•ſauroient preſcrire , comme la fuite des
gensdu fiecle , de ſon eſprit & de ſes affai-
res le filence , les ſaintes lectures , &c.
Il y en a d'autres qui n'eſtant pas fort
confiderables d'eux-meſmes ont pû ceſſer,
& s'abolir dans la ſuite des tems , comme les
ceremonies de l'Office , la diſtribution des
heures , l'ordre des exercices , l'éducation
des enfans , &c.
Il y en a d'autres qui ont eſté changez en
defaint Benoist , fursaRegle. 119
des uſages contraires , qui à cauſe de l'eſtat
& de la ſituation preſentedes choſes , ren
ferment plus d'avantages , d'utilitez & d'é-
dification , que la Loi n'en pourroit pro-
duire , ſi elle estoitgardée , comme le lave-
ment des piedsdeshoſtes , la table particu
liere de l'Abbé , l'expulfion des Religieux
incorrigibles.
Ilyen aquelques-uns encore quiont eſté
abrogez , ou temperez de l'autorité de l'E-
glife comme l'abſtinence de la viande ,
,
Pauſterité premieredes veilles , &c.
Cependant quoique dans ces trois der
niers cas onpuiffe plaire àDieu , le ſervir &
s'emploier à ſa propre ſanctification avec
benediction & fuccés , neanmoins comme
on eſt plus expoſé , que l'on a moins de ſe-
cours , de moyens & d'aſſiſtances exterieu
res , on doit ſuppléer à ce défaut par les
fentimens du cœur & par les diſpoſitions
interieures.
Aprés tout cela , mes freres, il faut de-
meurer d'accord qu'il ya quelques conſeils
dans la Regle de ſaint Benoiſt, ainſi qu'on
peut le remarquer dans certains endroits ,
qui élevent à une perfection ſuperieure aux
pratiques qui y font ordonnées ; comme
dans le Chapitre 46. où ſaintBenoiſt porte
ſes freres à ſe paſſer de vin , &dans leder-
nier , où il les exhorte à cette penitence ,
cette mortification qui a paru fi exceffive
120 Explicationde laPreface
dans la viedes anciens & des premiers foli
raires ..
Enfin pour revenir à ces termes , de pre-
ceptes & d'avis , precepta & admonitionem
ma penſée eſt que faint Benoiſt n'entend
autre choſe par ces preceptes , queles regle-
mens, les ſtatuts , les conſtitutions diffe-
rentes , dont toute fa Regle eftremplie ; &
par le mot d'avertiſſement , les enſeigne-
mens , les inftructions , les exhortations
dont-il doit ſe ſervir , pour échauffer ſes Dif
ciples dans une pratique exacte de toutes les
veritez qu'il eſt preſt deleurpreſcrire.
ENforteque nous attachant invariablement
àla diſciplinede ce divin Mistre , &c.
Saint Benoiſt dit beaucoup de choſes en
peu de mots. Premierement il nous fair
remarquer qu'il ne ſert de rien de mettre la
-
main ala charruë , fi on l'en retire , & qu'il
n'y a que la perſeverance qui ſoit couron
née ; & en effet celui quiaprés avoir receu
les premieres graces , manque d'en ſuivre les
mouvemens , &qui s'eſtant engagé dans une
profeſſion ſainte , oublie la ſainteté dans
laquelle il doit vivre , ne fait rien par cette
deſertion , & par cet affoibliſſement , que
donner matiere aux ennemis de Dieu , de
blafphemer ſon Nom , il ſcandaliſe le pu-
blic, il deshonnore l'habit qu'il porte , &il
euſt mieux valu qu'il n'eut jamais conmula
voie
defaint Benoist,fursaRegle. 121
voie de la pieté & de la justice , que de
retourner en arriere , après l'avoir connue ,
que d'abandonner la Loi ſainte , qui lui
avoit eſté preſcrite. Melius enim eratillis, non Petr.
cognofcereviamjustitia , quam post agnitionem V.21,,
....
retrorfum convertiab eo , quod illistraditum eft,
fancto mandato.
Secondement il nous ditqu'il faut s'atta-
cher à la doctrine de J. C. c'est-à-dire ſe
conduireſelonſes veritez & ſes maximes , le
prendre en tout pour noſtre Maiſtre & pour
noſtre Paſteur , & n'écouter ceux qui nous
parlent meſme en fon nom & de ſa part,
qu'autant qu'ils nous parlent ſelon ſes ſen-
timens , & felon les inftructions qu'il nous
a données.
Troiſiemementil veut quel'on fixe fade-
meure juſqu'à la mort dans le Monaftere,
dans lequel on s'eſt conſacré à ſonſervice.
Il le regarde comme le lieudans lequelon
doit s'acquitter de tout ce qu'on lui a pre-
mis : il ſavcit que les Religieux portentun
treſor dans un vaiſſeaudeterre ,j'entensla
5
grace de la vocation ; &qu'il ſepeutperdre
2
par le moindre accident , qui ſe rencontre
dans les commerces des hommes. Il veut
donc qu'ils le tiennent caché , afin qu'il ſe
conferve &qu'il s'augmente ; car ce talent
1
n'eſt pas de ceuxqui ſe multiplient dans le
commerce du monde : &comme il n'igno-
a
Toitpas que les anciens Moines , ſous
L
lepre
122
Explication de la Preface
texte de ſe rendre des viſites charitables&
utiles , s'eſtoient cauſez les uns aux autres
des dommages extremes , par ces commu
nications indiſcretes & frequentes ; & que
cette conduitequi avoit paru innocente dans
lescommencemens , & qui l'eſtoit en effet,
les avoit jettédans l'inquietude , dans le re
lafchement&dans ladiſſipation ; ilordonne
une ſtabilité ſi exacte & fi entiere , que les
Religieux ,felonſa Regle , s'yengagent par
un vœu folemnel , qui eft comme le cas
ractere qui diftinguel'obſervance dont il eſt
l'Inftituteur de toutes les autres. Car juf
qu'alors on n'avoit pas connu parmi les
Moines , un afſujettiſſement ſi étroit & fi
rigoureux : cette obligation eſt ſi impor,
tante, qu'à moins d'une veritable neceſſité,
& d'un commandement exprés du Supe-
rieur , c'eſt violer l'engagement principal
que de s'en diſpenſer. Les Moines donc,
dans l'efprit de cette Regle , doivent ſe re,
garderdansleurs Monafteres , comme dans
leur tombeau : ils s'y enterrent tous vivanş
avec leurs paſſions & leurs cupiditez ; ou
pluſtoſt ils y meurent , & s'y enſeveliſſent
avec elles , pour ymener une vie toute nou
velle & toute fainte, en attendant queJ. C.
les appelle & les reveille de leur fommeil.
Quatrièmement le Saint montre que le
deffein quedes Religieux doivent avoir dans
leur retraite , eſt de participerdans une pery
deSaint Benoist,fursaRegle. 123
ſeverance conſtante auxſouffrancesdeJ.C.
& c'eſt à quoi ilsont plus d'obligation que
le reſte des Chreſtiens, puiſqu'ileſt vraide
dire qu'il les a traitez avec preference , par
labonté qu'il a euë de les tirer du monde ,
pour les cacher dans le ſecretde ſaface ; &
que l'onne voitdans toute la conduite qu'il
atenuë fur eux, que des effets ſenſibles de
ſa mort & de ſa paſſion. C'eſt un fruit de
ſa paſſion , quece premier mouvement qu'il
a formé dans leurs cœurs د cettepremiere
penſéedequitter les hommes , pour ne plus
vivrequepourlui. La docilitéqu'ils onteuë
S
1
pourécouter ſavoix, en eſt une image, auſſi
-.
bien que la fidelité avec laquelle ils ſe ſont
engagez pour jamais à ſonſervice ; car en
tout cela on ne peut pas douter qu'ils ne ſe
foient appliquez les merites de ſon ſang.
C'eſt ce que nous apprendſaint Bernard,
lorſque parlant à quelques perſonnes , qui
avoient deffein de ſe conſacrer à Dieu par
les vœux de la Religion , il leur dit que la
CroixdeJ. C. neſerapas pour euxfans fruit
1
&fans effet , comme ellel'eſt pour quantité
d'autres , qui manquent de foi & de con-
fiance', & qui pendant qu'ils different de
ا
ſedonner à Dieu , ſe trouvent ravis par des
accidens imprevus , & defcendent en un
e
momentdans les enfers. Il ajouſte ,la Croix
S de J. C. a refleuri toutde nouveau , c'eſt
lui , c'eſt lui qui vous rappelle , qui vous
Lij
124 Explication de la Preface
raflemble , & qui vous aime , comme fes
propres entrailles , comme un prix inefti,
mable de ſa Croix , & comme une recom-
6. Bern. penſe tres-digne duſangqu'il a verſé. Ipfe,
ep. 129. ipse colligit vos, qui diligit vos , tanquamvifcera
Tua, tanquamfructum pretiofiffimum crucisfua,
tanquam dignam difpenfationem effuſiſangui-
nisfui.
Si vous voiez , mes freres , dans toutes
ces circonstances , la mort & la paffion du
Fils de Dieu , vous ne la voiez pas moins
dans toute la conformité de leur vie avec
la fienne ; ils retracent dans la pauvreté ,
dont ils font profeffion , celle deJESUS-
CHRIST qui a eſté ſi exceſſive , qu'il a
imanqué comme il le dit lui- meſme , des
choſes que la nature ne refuſe pas aux
oiſeaux du Ciel & aux beſtes de la terre.
Matt. c. Vulpes foveas habent , & voluces cæli nidos :
8. V. 20.
filius autem hominis nonhabet ubi caput reclinet.
Ils retracent par les travaux auſquels leur
Regle les oblige, les travaux de JESUS-
CHRIST, qu'il exprime par ces paroles du
Prophete , j'ai vecu dans les travaux depuis
f.87. majeuneſſe , pauperſum ego , &in laboribus à
у. 16.
juventute mea. Ils retracent par leur folitude
celle de JESUS - CHRIST , lorſque l'Ef
Matt.
prit faint le menadans le defert. TuncJefus
2.4. v.1. ductus eft in defertum àſpiritu , ut tentaretur
àdiabolo. Ils retracentpar leurs jeuſnes cette
abſtinence prodigieuſe qu'il y pratiqua pen
し
de faint Benoist,fursa Regle. 125
dant quarante jours & quarante nuits. Et Ib. v.
cumjejunaſſet quadraginta diebus , & quadra-
ginta noctibus poftea efuriit. Ils retracent par
cette humilité ſi eſſentielle & fi attachée à
leurprofeſſion les abbaiſſemens de JESUS-
CHRIST, qui ſe remarquent dans tout le
cours de ſa vie ; ils retracent par leur obeif
fance celle qu'il a renduë aux ordres de ſon
Pere. Defcendi de cœlo , non utfaciam volun- Joan. 64
tatem meam, sed voluntatem ejus , qui miſit V.38.
me. Ils retracent & s'appliquent par des
mortifications continuelles , & des priva-
tions de tous plaiſirs , & de ce qui peut
flater les ſens , toutes les circonstances de
la paſſion de JESUS - CHRIST , qui a
commencé dés le premier inſtant de ſa
naiſſance , juſqu'à celui de ſa mort ; & ils
lui offrent dans tous les momens de leur
vie une victime de penitence , pour leurs
propres pechez &pourles pechez du mon-
de, dont ils font chargez , ſelon le ſenti
ment de ſaint Bernard , comme de leurs
iniquitez perſonnelles , ou pour l'augmen
tation de leur fainteté ; au cas qu'ils aient
eſté affez favoriſez de Dieu , pour avoir
conſervé leur innocence : enfin comme ils
doivent lui rendre amour pour amour , &
qu'ils ne peuvent mourir pour lui , comme
il eſt mort pour eux , ils ne penſent qu'à
abreger leur vie , par les actions , &parles
pratiques d'uneauſterité rigoureuſe , & c'eſt
Liij
126 Explication de laPreface
ainſi que s'appliquant ( autantqu'illeur eft
poſſible) toutes ſes ſouffrances, ils devien-
nent dignes , ſelon ſes promeſſes , d'entrer
dans ſon Roiaume , & de participer à fa
Rom.8. gloire ,fi tamen compatimur, ut& conglorifi-
V. 17. cemur.
127
EXPLICATION
DE LA REGLE
DE S. BENOIST
SELON
SON VERITABLE ESPRIT.
CHAPITRE PREMIER.
Des diverſes eſpeces de Moines.
Il est évident qu'ilyaquatrefortes deperſonnes
quifont profeſſionde la vie Monastique. La
premiere eft des Cenobites , c'est à dire de
ceux qui vivant en commun dans un Mo-
nastere , combattent sous une Regle, &fous
: la difcipline d'un Abbé.
ES Anciens ont parlé diverſe-
ment de la profeſſion Monafti-
que, ſoit pour le temps de fon
origine& de fon inſtitution , ſoit
pour la difference qui ſe trouve entre ceux
qui l'ont embraffee. Il y en a qui ont cru
Liiij
128 Explication de laRegle
qu'elle avoit pris ſa naiſſance dans celle de
l'Eglife , & que les Chreſtiens qui s'aſſem
blerent aux environs d'Alexandrie , & qui
menoient cette vie toute celefte,de laquelle
PhilonJuif nous a fait une relation ſi éten-
duë & fi fidele , eſtoient de veritables Moi
nes:les autres ont eſtimé que cette profeſſion
fi ſainte avoit faint Jean-Baptiste pour fon
Inſtituteur; d'autres ont remonté juſqu'aux
temps des Rechabites , des Prophetes & des
Patriarches : mais ſans s'arreſter à des opi-
nions incertaines , je vous dirai, mes freres,
que l'Egliſe s'eſtant augmentée , & le nom-
bredes Chreftiens multipliépendantlesper-
ſecutions , la trop grande fecondité de la
Mere fut fuivie de ſon affoibliſſement , &
dans cette multitude de perſonnes qui fai-
foient profeffionde croire, tous ne vécurent
pas d'une maniere qui fuſt digne de leur foi.
Dés les premiers fiecles de la predication de
l'Evangile, les mœurs des Chreſtiens com-
mencerent à s'alterer ; auſſitoſt qu'on euſt
perdu de vûë les Apoftres & les hommes
Apoftoliques , la memoire des veritez qu'ils
avoient enſeignées s'affoiblit dans la plus
grande partie des fideles , & l'Egliſe reçuſt
des bleſſures ſi profondes de ſes propres en-
fans , que faint Cyprien ne craint point de
dire que ce fut ce qui lui attira les perſecu-
tions ſi violentes qui lui arriverent que la
LoideDieu s'eſtoit corrompuë dans ladurée
de faint Benoist. CHAP. I. 129
d'une longue paix , & que la vengeance di-
vine releva la foi abbatuë & comme enfe
velie dans le ſommeil. Etquia traditam nobis
divinitus difciplinam pax longa corruperat , ja-
centemfidem , &penè dixerim dormientem cen-
fura cæleftis erexit.
Dieu cependant qui ne vouloit pas que
ce feu divin qu'il avoit apporté dans le
monde, & qu'il avoit allumé par la ſain-
tetédeſes predications , de ſes exemples &
de ſes miracles ; qui s'eſtoit embraſfé par les
travaux , par les ſoins de ſes Apoftres , &
par le ſang de ſes Martyrs , s'éteignit dans
cedeluge d'iniquité, inſpira des hommes ,
quiemportez par le meſme efprit qui con-
duiſitJ. C. dans le deſert,yvécurent com-
medesAngesdans des corps mortels , dans
la ſeparationde leurs biens , de leurs peres,
deleurs femmes & de leurs enfans ; qui fe
fe
refervant Dieu ſeul pour leur partage ,
cacherent dans les folitudes écartées , ex
poſez à la nudité , au froid , à la faim & à
toutes les injures des faiſons les plus rigou
reuſes : loüant Dieu dans le filence & dans
l'éloignement de tout ce qui pouvoit les
diſtraire de la meditation des choſes éter
nelles , & qui par des penitences rigoureu
fes ,& des prieres ardentes ſe joignirent à
ceux que Dieu s'eſtoit conſervées dans le
milieudumonde, & qui malgré cette cor-
ruption fi univerſelle,ycombattoient pour
130 Explication de la Regle
lagloire de ſon Nom. Voilà, mes freres ,
quels ont eſté les principes de cet eſtat fi
relevé , & tout ce qu'on peut vous dire de
contrairen'apas de ſolidité ,& ne peut eftre
regardé que comme des penſées douteuſes,
&de ſimples conjectures.
[Link]. Saint Paul l'Anachorete évitant la perſe-
S. Paul. cution a eſté le premier qui a paru dans
cette fainte carriere: il choiſit dans laThe-
baïde un defert écarté , où ilne ſe fut dé-
couvert que dans les derniers temps de fa
viepar faint Antoine, qui vécutde lameſme
maniere dans l'Egypte , quoique ſa ſolitude
aiteſté moins refferrée& plus acceffible.
A
' than. Saint Antoine aprés s'eſtre ſantifié dans
vit. S.
Anton.
le defert par une longue ſuite de travaux
&d'années , fut contraint de le quitter pour
prendre la conduite de pluſieurs perſonnes,
qui ſe ſoumirent à lui, comme à leur Su,
perieur& à leur Pere , & il peupla l'Egypte
deCellules & de Monaſteres.
Vit. Pat. Saint Pacome ſe montra tout auſſitoſt
dans la haute Thebaide , & y aſſembla un
grand nombre de Soltaires.
[Link]. Saint Macaire preſque dans le meſme
15. C.30
Athan. temps ſe retira dans le defert de Sceté; faint
Ammondanscelui de Nitrie; faint Serapion
S Ant. dans celui d'Arſinoé & de Memphis , &
Hier. vit.
[Link]. [Link] dans la Paleſtine : ce qui a eſté
comme la ſource de cette multitude innom-
brable d'Anachoretes & de Cenobites , qui
defaint Benoist. CHAP. I. 131
remplirent en peu d'années toute l'Egypte
& toutel'Afie ,& qui parla ſuite des temps
ſeſont répandus dans tout l'Occident.
C'eſt ainſi preciſément que la vieMona
ſtique à commencé. Voilà quels ont eſté
ceux dequi Dieu s'eſt ſervi pour la former
dans ſonEgliſe : ils en font les veritables In-
ſtituteurs ; & tout ce qui les a precedé n'a
riend'aſſez marqué , ni d'aſſez precis , pour
trouver créance , au préjudice de ce que
nous vous rapportons,quieſt fondé fur nos
relationsconſtantes & approuvées.
Pourcequi eſtde ladifference qui ſe ren-
contre entre les Moines & les Solitaires , en-
core que les Anciens l'aient expliquée dif
feremment , on ne laiſſe pas d'inferer de ce
qu'ils en ont dit, que leur penſée a eſté de
diviſer cette profeſſion entre les Anachore-
tes& les Cenobites. Nous voions dansCaf Conf.18.
fienqu'il y avoitde ſon temps deux fortes c.4.
C. 7.&
deMoines ; ſçavoir les Cenobites & les
Anachoretes : il y en ajoute deux autres
eſpeces particulieres , qui par le deregle-
ment de leurs mœurs ne meritent pas de
tenir place entre les deux autres.
:
Saint Jerofme en rapporte de trois for- Epift. ad
tes, dont les uns vivoient dans les Mona- Euſtoch,
ſteres,&dans les Communautez nombreu-
fes; les autres ſeuls dans les deſerts , les
autres ſe mettoient trois enſemble.
Saint Jean Climaque dit à peu prés la
132 Explication de la Regle
meſme choſe ; il ne parle que des Cenobites
&des Anachoretes,&de quelques Solitaires
qui vivoient trois enſemble ſous la conduite
d'un Superieur. Ainſi ſaint Benoiſt diviſe
avec beaucoup de raiſon toute la profeffion
Monaſtique , entre les Cenobites , & les
Anachoretes ; rejettant ceux qu'il appelle
Sarabaïtes ,& Girovagues , comme n'eſtant
pas dignes de porter ni le nom , ni l'habit
de Solitaires ; en quoi il ſuit le ſentimentde
: ?
ceux qui ont eſté avant lui.
Les Anachoretes ont toujours tenu le
premier rang entre les Solitaires, par l'ex-
cellence de leur eftat, & par l'éminencede
leur vertu & de leur ſainteté. Saint Benoift
nomme les Cenobites les premiers , felon
l'ordre & la difpofition naturelle , parce
qu'ils paſſoientduMonafteredans ledefert,
& qu'ils devoient ſe former dans les Cloî-
tres, &acquerir par l'exercice de toutes les
vertus qui s'y pratiquent , & particuliere-
mentpar cellede l'obeiſſance , laperfection,
la force & la mortification neceſſaire pour
foutenir avec avantage & avec ſuccés les
coinbats auſquels ils devoient s'engager
dans le fond des ſolitudes. Ce n'eſt pas que
Dieu , qui ſe diſpenſe quand il lui plaiſt
des regles ordinaires , n'ait enlevé toutd'un
coup du milieu du monde dans le defert,
des ames choiſies qu'il avoit fortifiées de ſa
grace,& remplies de ſonEſprit,commeon
defaint Benoist. CHAP. I. 133
ľa vû par les exemples de ſaint Paul , de
faint Antoine , de ſainte Marie d'Egypte,
de faint Palemon, & de quantitéd'autres.
Quoique les Cenobites n'aient rien de
vantles yeux que la meſme fin que les Ana.
choretesſepropoſent , qui eſt deſervir Dieu,
de s'unir intimement à lui , & de le poffe.
der dans un degagement parfait de toutes
les chofes perifiables ; ils yvont neanmoins
par des chemins qui leur font particuliers ,
Içavoir par les travaux d'une vie diſciplinée,
dans la ſocieté des freres , & ſous la con-
duite d'un Superieur. C'eſt ce que ſaint Be-
noiſtnousexplique , quand il dit qu'ils vivent
dans les Monafteres , & qu'ilsy combattent ſous
une Regle , &sous unAbbé : car comme leur
ſantification eſt attachée à leur obeïffance,
& que c'eſt elle qui fait tout le merite de
leur eftat , il eſt à propos qu'ils foientren-
fermez , & qu'ils foient reünis dans unMo-
naſtere , afin qu'ils foientdavantage ſous les
yeux & ſous la main de celui qui les doit
conduire , & que la dependance ſoit plus
entiere , plus exacte & plus precife.
Il faut auſſi qu'ils foient fous une Regle ;
car s'ils n'eſtoient dirigez que par des ufa-
ges , par quelques couſtumes , ou par les
avis d'un Superieur, il y auroit une infinité
de choſes auſquelles il faudroit qu'ils s'ap-
pliquaſſent par eux-meſmes ; & ils ſe trou-
veroient dans la neceſſité de ſe determiner,
134 Explication de laRegle
en quantité d'occaſions , par leur propre
eſprit , par leurs lumieres , par leur difcer
nement &par leurs inclinations : de forte
qu'ils fortifieroient leur volontépropre , au
lieu de la detruire ; ce qui eſt contre la fin
qu'ils ont dû ſe propoſer dans leur retraite.
Et d'ailleurs s'ils n'avoient pointde Regle,
ils n'auroient pas de conduite qui fuſt cer-
raine , & ils agiroient comme à l'avanture,
avec inegalité & fans concert ; & ſouvent
le caprice du Superieur auroit plus de part
àleur direction , que l'amour de la verité&
de la juſtice.
Il faut auſſi qu'ils ſoient ſus un Abbé ;
car quelque Regle qu'ils puſſent avoir , &
quelquedifcipline que l'on euſt eſtablie pour
maintenir le bon ordre , il ne feroitpas pof-
ſible qu'ilsſubſiſtaſſent, l'inſtabilitédu cœur
humaineſtantauſſi grandequ'elle eſt , ſiun
Superieur ne s'emploioit par une applica-
tion & une vigilance continuelle , à regler
tous les mouvemens à moderer ce qui
,
pourroit eſtre trop vif, à exciter ce qui ſe-
roit trop languiſſant , à redreſſer ce qui
s'ecarteroit de la veritable voie , à empef-
cher les infractions , & enfin à tenir un
temperament juſte entre les freres , felon
la connoiſſance qu'il a de leurs diſpoſitions.
Le Saint ſe ſert du terme de combattre ,
parce qu'ainſi que nous l'avons deja dit ,
uneCongregation de Solitaires eſt comme
defaintBenoist. CHAP. I. 135
unearmée rangéeenbataille, toujours preſte
dedonner combat contre les ennemis de fon
Roi , c'est-à-dire contre tout ce qui s'op
poſeàlagloiredeJ. C. & ſous le comman
dement de celui qu'il a eſtabli pour con
ducteur & pour chef, c'eſt l'Abbé , ou le
Superieur : & comme c'eſt le General de
l'armée quidonne tous lesmouvemens ,que
l'on ne fait point un pas qu'il ne le com
mande , & qu'on l'écoute avec tant d'at-
tention , qu'il eſt aiſé de voir qu'on ne
craint rien davantage, finon qu'il échappe
une ſeule de ſes paroles , parce que le ſuc
; cez des batailles dependde la promptitude
avec laquelle on lui obeit : demeſmeune
Communauté doit eſtre tellement appli
quée à connoiſtre les intentions du Supe-
1 rieur , qu'elle apprehende de perdre un ſeul
1 mot de tout ce qu'il ordonne. Elle doit ob-
ſerver non-feulement ſa voix & ſa parole ,
: mais juſqu'à un clin d'œil , juſqu'au moin-
dre ſigne ; & on peut dire que chacundes
Freresdoit eſtre à ſon égard ce que le Pro,
phete avoulu ſignifier , lorſqu'il a dit, SicutPf. 1214
: oculi fervorum , in manibus dominorum fuorum,
1 de la maniere qu'un ſerviteur a les yeux
1
attachezſur les mainsde ſon maiſtre, comme
s'il vouloit diviner ſa volonté , par la moin
dre de ſes actions & par le moindrede ſes
geftes.
Le terme de Monastere duquel ſaint Be
134 Explication de laRegle
enquantité d'occaſions , par leur propre
eſprit , par leurs lumieres , par leur difcer
nement & par leurs inclinations : de forte
qu'ils fortifieroientleur volontépropre , au
lieu de la detruire ; ce qui eſt contre la fin
qu'ils ont dû ſe propoſer dans leur retraite.
Et d'ailleurs s'ils n'avoient point de Regle,
ils n'auroient pas de conduite qui fuſt cer-
taine , & ils agiroient comme à l'avanture,
avec inegalité & fans concert ; & fouvent
le capricedu Superieur auroit plus de part
àleur direction , que l'amour de la verité &
de la juſtice.
Il faut auſſi qu'ils ſoient ſus un Abbé ;
car quelque Regle qu'ils puſſent avoir , &
quelque difcipline que l'oneuſt eſtablie pour
maintenir le bon ordre , il ne feroitpaspof-
ſible qu'ils ſubſiſtaſſent, l'inſtabilité du cœur
humain eſtant auſſi grandequ'elle eſt , ſiun
Superieur ne s'emploioit par une applica-
tion & une vigilance continuelle , à regler
tous les mouvemens , à moderer ce qui
pourroit eſtre trop vif, à exciter ce qui ſe-
roit trop languiflant à redreſſer ce qui
د
s'ecarteroit de la veritable voie , à empel-
cher les infractions , & enfin à tenir un
temperament juſte entre les freres , felon
la connoiſſance qu'il a de leurs diſpoſitions.
Le Saint ſe ſert du terme de combattre ,
parce qu'ainſi que nous l'avons deja dit ,
une Congregation de Solitaires eſt comme
defaintBenoist. CHAP. I. 135
unearméerangéeenbataille,toujours preſte
dedonner combat contre les ennemisde fon
Roi , c'est-à-dire contre tout ce qui s'op
poſe à lagloirede J. C. & ſous le comman
dement de celui qu'il a establi pour con
ducteur & pour chef, c'eſt l'Abbé , ou le
Superieur : & comme c'eſt le General de
l'armée qui donne tous les mouvemens , que
l'on ne fait point un pas qu'il ne le com
mande , & qu'on l'écoute avec tant d'at-
tention , qu'il eſt aiſé de voir qu'on ne
craint rien davantage, ſinon qu'il échappe
une ſeule de ſes paroles, parce que le ſuc,
cez des batailles dependde la promptitude
र avec laquelle on lui obeit : de meſmeune
Communauté doit eſtre tellement appli
quée à connoiſtre les intentions du Supe-
1 rieur , qu'elle apprehende de perdre un ſeul
1 mot de tout ce qu'il ordonne. Elle doit ob-
.
ſerver non-feulement ſa voix & ſa parole ,
[
mais juſqu'à un clin d'œil , juſqu'au moin
dre ſigne ; & on peut dire que chacundes
.
Freres doit eſtre à ſon égard ce que le Pro,
1
phete a voulu ſignifier , lorſqu'il a dit , Sicut Pf. 1244
oculifervorum , in manibus dominorum fuorum,
1
de la maniere qu'un ſerviteur a les yeux
attachez ſur les mainsde ſon maiſtre, comme
s'il vouloit diviner ſa volonté , par la moin
dre de ſes actions & par le moindredeſes
geftes.
Le terme de Monastere duquel faintBe-
136 Explicationde la Regle
noiſt s'eſt ſervi , quieſt preſentementdeter-
miné à uneCommunauté Religieufe , a eu
autrefois des ſignifications differentes ; car
on l'apris , tantoſt pour un lieude priere &
d'oraiſon , comme on le voit par le temoi.
gnage de Philon dans ſon traité de la vie
contemplative ; quelquefois on en a ufé
pour marquer l'habitation dequelques per-
Tonnes retirées , comme ſaint Epiphane le
rapporte , en parlant de ce que Philon a
écrit touchant les Eſſeniens. Saint Athanaſe
l'entend de la mefme maniere dans la vie de
faintAntoine.
LAseconde est des Anachoretes ou des Her-
mites ; c'est-à-dire de ceux quin'eſtant pas pouf-
Sezparuneferveurde Novice , &c.
Les Anachoretes , comme nous l'avons
dejadit , ont cette fin qui leur eſt commune
avecles Cenobites , qui eſt de s'unir intime-
ment à Dieu par un renoncement entier , &
par une fuite generale de tout ce qui n'eſt
point Dieu ; mais ils ytravaillent , en s'at-
tachantà cet objet infini par une application
immediate & continuelle, fans aucune afſi-
ſtance humaine , & n'ayant autre ſecours
que celui qu'ils peuvent recevoir deJ. C. &
deſes ſaints Anges ; & prenant pour eux à
la lettre cette inſtruction quieſt ſortiede fa
Matt.
25 .
6. bouche , neſollicitiſitis animeveſtraquidman-
ducetis &c. ils s'abandonnent ſans referve à
la
defaint Benoist. CHAP. I. 137
la providence pour le ſoin de leurs corps ,
auſſi bienque pour celui deleurs ames.
Comme le deſſein de Dieu eſtoit de les
engager dans une vie pluſtoſt divinequ'hu
maine , &dansdescombats qui furpaſſoient
les forces ordinaires des hommes , ils de
voients'ypreparer dans les Monaſteres , où
ils apprenoient ce que c'eſtoit que dereſiſter
auxefforts des demons , eftant foutenus par
les avis , par les foins d'un Superieur& par
l'exemple de leurs freres ; & lorſqu'aprés
de longues épreuves , ils ſe ſentoient affez
forts pour entreprendre une guerre nou
velle, ils fortoient du milieu d'eux , comme
-.
d'un corps d'armée pour combattre ſeuls ,
& fans autre appui que celui qu'ils efpe-
roient de la protection de Dieu , contre le
i
dereglementdeleurs eſprits , de leurs cœurs
&de leurs fens.
!
Dieu qui les mettoit aux mains avec des
ennemis cruels, &qui vouloit terraſſer dans
leurs perſonnes la puiſſancede l'Enfer , n'a
pas voulu qu'ils entraſſentdans la lice, qu'ils
ne fuſſent en eſtat d'en fortir avec fuccez &
avec avantage , & c'eſt pour cela qu'ils de-
voient s'exercer long-temps dans les Mo-
naſteres , afin d'y laiſſer & d'y quitter ,
comme dans des fouleries fpirituelles ,felon
les termes de faint Jean Climaque , toutes
les diſpoſitions impures & malignes, def
quelles ledemon ne manqueroit pas de ſe
M
138 Explication de la Regle
ſervircontr'eux : je veuxdire leurs cupiditez
& leurs paffions ; & d'y acquerir des qua-
litez oppoſées , telles que fontune foi vive,
une confiance animée ,unepuretéparfaite,
afind'en devenir&plus forts,&plus redou-
tables à leurs ennemis.
LAtroisieme eſt des Sarabaites.
Il parle enſuite des Moines que l'on ap-
pelloit Sarabaïtes , &il en faitune peinture
enpeu de paroles ; mais tres vive & tres
naturelle , afin d'en donner de l'horreur à
ſesdiſciples , & de lesporter à éviter tout
cequipouvoit les faire tomber dans uneſtat
fi deplorable. Ildit, que les Sarabaïtes n'ont
ni Regle, ni Superieur : ce ne ſont pas ſeule
ment les Sarabaïtes , qui n'ontni Regle ,
ni Superieur ; mais tous ceux quiayant fait
profeſſion d'une regle , & qui reconnoiffant
un Superieur , manquent à la ſoumiffion
qu'ils doivent à l'une & à l'autre. Ceux-là
fe trouvent dans le malheur des Sarabaïtes ;
car n'ayant aucune dependance reglée , ils
ſe conduiſent par eux-meſmes , ils ſuivent
en toutes choſes leur caprice & leurphan-
taifie ; & bien loin d'avoir lapureté & la
fermeté de l'or , qui a paffé par le feu ,
c'est-à-dire de s'eſtre purifiez par l'exercice
de l'obeïllance , & d'avoir acquis cettefain-
teté , qui eft effentielle à l'eſtat d'un veri-
table Religieux , ils vivent dans tous les
defaint Benoist. CHAP. I. 139
fentimens , toutes les inclinations , &tou-
tes les maximes de la nature , &dés -hono-
rent ladignitéde leur habit& de leur pro-
feffion. Il les compare au plomb , qui eſt le
plus terreftre & le plus vil de tous les me
taux, & fur lequel on imprime & ongrave
fans peine toutce que l'on veut , pourmon-
trer qu'ils font plongez dans les deregle
mens de la chair & des ſens , qu'ils n'ont
nulleſituationconftante ,&qu'ils reçoivent
indifferemment contre leur devoir , toutes
fortes de formes ,de figures &d'impreſſions.
C'eſt ce que font tous les Religieux qui
vivent dans l'eſpritdu monde ; leur cœur eft
t flexible , ils ont la mobilité du roſeau que
les moindres vents agitent : c'est - à- dire
qu'ils cedent à tout ce qu'ils rencontrent ,
qu'ils font fans conſiſtance & fans folidité,
& que leurs paſſions s'excitent & s'enfla-
ment par les moindres objets.
ILs se mettent deux ou trois ensemble ,quet-
quefois ilsſontſeuls , & ſans Pasteur, &c.
Il n'y a rien, mes freres , de plus digne
de compaffion , qu'un Moine qui vit ſans
Pasteur , foit qu'il n'en ait point du tout ,
foit qu'en aiant un , il manque de ſe con-
duire par ſes ſentimens & par ſes ordres.
Cardés-là qu'il ne fuit point celui que J.С.
lui a donné pourconducteur, il ne fuitpoint
J.C. qui doit le diriger par la main & par
Mij :
140 Explication de la Regle
l'entremiſe de cet homme qui lui tient fa
Reg. [Link]. Chrifti vices agere creditur in Mona-
ſterio. Ainſi il n'eſt point au nombre de ſes
brebis , puiſque comme ilnous l'a dit lui-
Joan.
0.
meſme, ſes brebis entendent fa voix ; oves
V. 27. mea vocemmeam audiunt. Il nevit donc point
fous ſa Loi , & par confequent il eſt dans
la confufion , puiſqu'il n'enpeutavoir d'au-
tre , que celle qui lui eſt preſcrite par ſes
cupiditez : il n'y aque deux Loix , cellede
l'eſprit , qui eſt celledeJ. C. &cellede la
chair , qui à proprement parlereſt celle da
demon.
ILs n'eſtimentriende bon & de mauvais,&c.
Toute l'eſtude & l'application du demon,
lorſque le cœur eft corrompu , eſt de cor-
rompre l'entendement , pour faire que l'eſtat
du pecheur foit inconvertible , & que fon
egarement foit ſans retour ; il le remplit
d'orgučil , de preſomption & de tenebres
totttenſemble : de forte qu'ildonne le nom
debien au mal , & celui de matau bien ; il
n'écoute plus que lui meſme , il eſt inaccef
fible à toutes fortes de conſeils &deraifons,
& ne regarde les avis les plus fages & les
plus falutaires , de quelque endroit qu'ils
lui viennent , que commedes contes & des
imaginations.
LA quatrieme eſt de certains Moinesquel'on
nume Gtrovagues , Gr.
defaint Benoist. CHAP. I. FAI
Saint Benoiſt dit que ces faux Moines,
qu'il appelle Girovagues , c'est-à-dire des
coureurs&des vagabondsdeprofeffion,font
pires queles Sarabaïtes ; car outre que toute
leurvie n'eſt fondée, comme celle des Sara-
baïtes , que fur la volupté& fur les plaiſirs
des fens, ils ont cela de particulier , que
courant de païs en païs , de Cellules en
Cellules , de Monafteresen Monafteres , ils
infectent les lieux par où ils paffent , & re-
parident par tout le venindont ils font rem
plis. Il a jugé à propos de parler de l'eſtat
deces miferables , afindedonner plus d'at-
trait , plus d'attachement & plus d'eſtime
pour la profeſſion qu'ilalloit establir ; en ce
que mettant ceux qui ladoivent embraſſer
fous une Regle, fous la puiſſance d'un Su
perieur , fous une difcipline exacte , & ſous
une penitence fevere, elleles met en meſme.
temps à couvertde tout ce qui pouvoit les
furprendre
cœurs.
, & corrompre la puretéde leurs دم
Cependant , mes freres , faites une refle
xion , & penſez que dans le temps auquel
la pieté des Moines & des Solitaires eſtoit
laplus floriffantedans les Solitudes, comme
dans les Monafteres ; dans le temps où
Dieu verſoit ſes graces & fes benedictions
à mains ouvertes dans le defert و où les
Cloiſtres , auſſi bien que les grottes & les
cavernes , estoient pour la pluſpart habitez
142 ExplicationdelaRegle
par des Saints : àlavûë detousces exem-
ples ,de ces inſtructions vivantes & ani--
mées ; à lavûë , dis-je , de tant d'hommes
admirables , non-ſeulementpar la ſainteté,
mais par la vertu des miracles , dont Dieu
les avoit favoriſez ; il s'en trouve qui dans
le milieu de ces Anges viſibles , tombent
dans des excezqui les degradent , &les ra-
baiffent au deſſous des beftes : &inferez de
làqu'iln'yapointde lieux , point deſocieté
où l'on nedoive tout craindre ; & qu'iln'ya
que le foin , la vigilance & la fideliré avec
laquelle on s'attache à J. C. qui puiffent
vous défendre &vous ſouſtenir.
Faites attention que ce qui a cauſé l'éga-
rement de ces Moines infenfez , eft qu'ils
ſe ſont trouvez fans Superieur & fans Re-
gle, & qu'ils ſe ſont abandonnez à leurs
paſſions. Prenezdes voies toutes contraires .
profitez de leur malheur, trouvez des inftru-
Aions falutaires dans leur confufion , &dans
AdHeb. leurs defordres ; In difciplina perſeverate
6. 12 .
-7- commedit l'Apoftre , perfeverez à porter
le joug de la Regle que vous avez embraf-
ſée; car fi vous vivez ſans Loi , c'est-à-dire
hors de celleà laquelle vous vous eſtes vo-
Jontairement foumis , Dieu ne vous regar-
derapas comme de vrais enfans , mais com-
36. v. 8. medes enfans bastards & [Link]òdfi
extra diſciplinam eftis , cujus particip's facti
funt omnes, ergo adulteri , & non filii eftis.
de faint Benoist. CHAP. I. 143
Prefervez-vous de toutes ces cupiditez , de
ces affections charnelles , qui combattent
contre nos ames , qui en affoibliſſent la
pieté,&qui àmoins d'unereſiſtance ferme
&conftante , en cauſerontpour jamais la
deftruction& la perte. Obfecro vos tanquam Pet. 1.
advenas & peregrinos abftinere vosàcarnalibus 2.
defideriis,quamilitant adverſus animam.
LAiffons donc toutes ces differentes fortes de
Moines , &c.
C SaintBenoiſt uſede ces termes ,fortiffi-
コ mumgenus, en parlant des Cenobites , foit
à caufe que s'eſtant beaucoup plusmulti-
pliez que les Anachoretes , ils ont fait dans
S l'Egliſe des biensplusgrands &plus éten-
2. dus ; foit parce qu'eſtant unis par les liens
S d'une concorde &d'une intelligence toute
fainte , ils forment comme un corps de ba-
taille , que tous les efforts du Demon ne
i fçauroient ni rompre ni furmonter ; foit à
cauſeque toute leur vien'eſtant qu'un exer-
cice d'obeiſſance , ils ont inceſſamment les
armes à la main ; en forte que s'acquittant
fidellement des devoirs dont ils font char-
gez , il n'y a pointde moment dans lequel,
comme nous l'avons déja dit , ils ne com-
battent& ne triomphent;&enfinparce que
P'eſtat d'un Cenobite contientplus que celui
des Anachoretes , les moiens neceſſaires
pour foûtenir laguerre dans laquelle les uns
144 Explication de laRegle
&les autres font engagez. Ils ont la foli-
tude, le ſilence , l'éloignement du monde,
l'auſterité de la vie , & par deffus tout ,
les exercices de l'obeiſſance , dont on ne
peut expliquer les biens & les utilitez : joi-
gnez à tout cela qu'ils font encouragez par
la prefence de leurs freres , & fortifiez par
celle de leurs Superieurs ; & c'eſt ce qui
manque aux Anachoretes.
Il ne faut pas croire,mes freres,que ce ſoit
parhazard , ou par ſon propre eſprit que le
Saint fe foit déterminé àparler de l'inſtitu
tion des Cenobites : c'eſt l'Eſprit de Dieu ,
dont il ne fait rien qu'executer les Ordres
& fuivre les volontez , qui avoit deftiné ſon
ferviteur dans fes conſeils éternels , pour
l'un des plus grands ouvrages qui ait jamais
paru dans fon Eglife , j'entens la creation
de ce grandOrdre, dont il eſt le Fondateur
&lePere, qui comme un fleuve d'une gran-
deur immenfe , a inondé toute la furface
de la terre , & qui aiant receu par ce de-
luge de benediction une fertilité & une
abondance preſque infinie , a produit une
multitude inombrable de Saints depuis tant
de fiecles, qui en ont eſté l'ornement& la
gloire. Ce ne ſont donc pas des imagina-
tions qu'il nous va debiter , mais les pen-
fées de Dieu , dont il n'eſt que l'Interprete ;
c'eſt la verité meſme qui va s'expliquer par
fa bouche : & foiez perfuadez que vous ne
devez
de Saint Benoist. CHAP. I. 145
devezpas recevoir avec moins de reſpect &
dedocilité , cequ'il vous vapreſcrire ; que fi
JESUS-CHRISTvous le diſoit lui-meſme :
car puis qu'il ne vous dira que des paroles
de vie & de ſalut ,& qu'il ne fortira rien de
ſes levres que le Saint - Eſprit n'ait gravé
dans ſon cœur ; pourquoi ne trouveroit-il
pasdans les voſtres une ſoumiſſion toute en-
tiere? Dequelque endroit que nous vienne
e
la parole éternelle , elle doit rencontrer en
1
nous les meſmes diſpoſitions ; & il nous
fuffit pour nous conduire en cela avec toute
es
la rectitude, & la fidelité poſſible , de ſça-
17 voir que JESUS-CHRIST adeclaré , que
K
celui qui appartient à Dieu , entend ſa par
15
role ; & que ce qui fait qu'on ne l'écoute
pas , c'eſt qu'on n'eſtpointdes ſiens. Qui ex Joan. ca
Deo eft, verba Dei audit. Proptereà vos non 8. v.4
auditis , quia ex Deo non eftis.
Mais afin de preparer le champ de vos
cœurs , &de le rendre plus propre pour re
cevoir cette ſemence divine , que l'on eſt
ſur le pointd'y répandre ; & qu'aiant toutes
les diſpoſitions neceſſaires , il puiſſe rappor-
ter une moiffon plus heureuſe: il n'y a rien
de plus important que de vous donner les
idées juſtes & veritables que vous devez
avoir d'une profeſſion ſi ſainte ; de crainte
que ne l'eſtimant pas auſſi relevée & auffi
e
ſublime qu'elle eſt, vous n'euſſiez peine à
donner voſtre creance aux grandes chofes,
N
144 Explication de laRegle
&les autres font engagez. Ils ont la foli-
tude, le ſilence , l'éloignement du monde,
l'auſterité de la vie , & par deffus tout ,
les exercices de l'obeiſſance , dont on ne
peut expliquer les biens &les utilitez : joi-
gnez à tout cela qu'ils font encouragez par
la prefence de leurs freres , & fortifiez par
celle de leurs Superieurs ; & c'eſt ce qui
manque aux Anachoretes.
Il nefautpas croire,mes freres,quece ſoit
parhazard , ou par ſon propre eſprit que le
Saint fe foit déterminé à parler de l'inſtitu
tion des Cenobites : c'eſt l'Eſprit de Dieu ,
dont il ne fait rien qu'executer les Ordres
& ſuivre les volontez , qui avoit deſtiné fon
ferviteur dans fes conſeils éternels , pour
l'undes plus grands ouvrages qui ait jamais
paru dans fon Eglife ,j'entens la creation
de ce grandOrdre , dont il eſt le Fondateur
& lePere , qui comme un fleuve d'une gran-
deur immenfe a inondé toute la ſurface
de la terre , & qui aiant receu par ce de-
luge de benediction une fertilité & une
abondance preſque infinie , a produit une
multitudeinombrable de Saints depuis tant
de fiecles , qui en ont eſté l'ornement&la
gloire. Ce ne font donc pas des imagina-
tions qu'il nous va debiter , mais les pen-
fées de Dieu , dont il n'eſt que l'Interprete ;
c'eſt la verité mefme qui va s'expliquer par
fa bouche : & foiez perfuadez que vous ne
devez
de faint Benoist. CHAP. I. 145
devezpas recevoir avec moins de reſpect&
de docilité , ce qu'il vous va preſcrire ;que
JESUS-CHRISTvous lediſoit lui-meſme :
car puis qu'il ne vous dira que des paroles
de vie &de ſalut ,& qu'il ne fortira riende
ſes levres que le Saint - Eſprit n'ait gravé
dans ſon cœur ; pourquoi ne trouveroit-il
pasdans les voſtres une ſoumiſſion toute en-
tiere ? De quelque endroit que nous vienne
la parole éternelle , elle doit rencontrer en
nous les meſmes diſpoſitions ; & il nous
fuffit pour nous conduire en cela avec toute
es la rectitude, & la fidelité poſſible , de ſça-
11
voirque JESUS-CHRIST a declaré , que
M celui qui appartient à Dieu , entend ſa par
IS role ; & que ce qui fait qu'on ne l'écoute
pas , c'eſt qu'on n'eſt pointdes ſiens. Qui ex Joan. ca
Deo eft, verba Dei audit. Proptereà vosnon 8. v.4
anditis , quia ex Deo non eftis.
Mais afin de preparer le champ de vos
cœurs , &de le rendre plus propre pour re-
cevoir cette ſemence divine , que l'on eſt
ſur le pointd'y répandre ;& qu'aiant toutes
1 lesdiſpoſitions neceſſaires , il puiſſe rappor-
ter une moiſſon plus heureuſe : il n'y a rien
de plus important que de vous donner les
idées juſtes & veritables que vous devez
avoir d'une profeſſion ſi ſainte ; de crainte
que ne l'eſtimant pas auſſi relevée & auſſi
e fublime qu'elle eſt , vous n'euffiez peine à
1 donner voſtre creance aux grandes chofes,
N
146 Explication de laRegle
que l'on doit vous en dire. C'eſt pour celă
mes freres , que je vais vous tracer un por-
trait parfait , par lequel vous connoiſtrez ,
plus que par aucun autre moien , quel doit
eſtre celui qui ſe conſacre à Dieu ſous la
Regle de [Link]ſt. Ce fera du Saint meſme
que j'emprunterai les traits & les couleurs ,
& il n'y aura pas un ſeul coup de pinceau
qui ne foit prisfur l'original qu'il aformé.
Un Moine engagé ſous la Regle deſaint
Benoiſt , eſt un homme qui par le defir qu'il
a d'effacer dans le ſouvenir de Dieu ſes in
fidelitez paflées , ſe conſacre au ſervice de
Prol.
JESUS - CHRIST , renonce à ſa volonté
propre , & prend celle de fon Superieur
comme la regle de ſa conduite ; qui obeit à
ſa voix avec autant de promptitude qu'à
C. 5. celle de Dieu ; qui embraſſe les commande
C. 68. mens qui lui viennent de ſa part , quand
mefme ils lui paroiſtroient impoſſibles , non
C. 7. feulement fans murmure , mais dans le ſen-
timent d'une charité & d'une foumiſſion
fincere ; qui a pour lui une confiance fans
C.33. & referve ; qui vitdans une pauvreté ſi accom
58 .
plie , &dansune deſapropriation ſi parfaite,
qu'il ne conferve pas le moindre droit fur
fon corps , non plus que ſur ſon eſprit ; de
forte que les chofes meſmes qui luifont ne-
C. 33 . ceffaires ,bien loin de les exiger,il les eſpere
C. 6. de la charité de fon Superieur. Qui obſerve
un filence ſi rigoureux, qu'au cas qu'il euft
de faint Benoist. CHAP. I. 147
acquis une vertuparfaite , on ne lui donne
la permiſſion de parler ( meſme des chofes
faintes & d'edification ) que rarement , &
avec ceux de ſes freres qui fontd'une pieté
confommée, Qui s'abſtient de tout difcours
de raillerie ; qui n'ouvre jamais la bouche c. 6. 44
pour dire une parole qui porte à rire ; qui
eft ferieux & modefte en tout temps ; quine c. 7.
rit jamais ; mais qui temoigne , quand il eſt c. 7.
obligé de parler , la tranquilité de fon ame
par la ſerenité de ſon viſage ; qui a toujours
la mort preſente ; qui conſerve la crainte c. 43
He
deDieu ; qui aiant inceſſamment devant les
te
r
yeuxcettedouble facede l'eternité , c'est-à- C. 7.
dire les peines &les couronnes , travaille de
tous ſes ſoins à éviter les unes , & à acque-
rir les autres ; & veille de telle forte å la
d
garde de ſon cœur & de ſes ſens , qu'il ne lui c. 75
échappe ( autant qu'il lui eſt poſſible ) ni
1
コ
mouvement , nipenſées , ni action , nipa-
role, qui ne foit digne d'eſtre preſentéeau
tribunal de J. C. qui s'exerce dans des jeuf- c. 41.
nes exacts , & de longues veilles ; qui ne c. 8 .
connoiſt ni divertiſſement , ni recreation . c. 6.
1
Qui partage les journées entre le chant des c. 58.
Joüanges de Dieu , & le travail des mains .
Qui ayant éteint dans ſon cœur tout defir
-
de la ſcience, n'en connoiſt point d'autre
que celle defa profeſſion , qui ſe renferme c. 58.
2
dans ce qui regarde laveritéde ſoneftat , & 42,
qui ne ſe propoſe dans ſes lectures , que
Nij
148 Explication de la Regle
d'acquerirla ſainteté ,&non pas la doctrine,
C.39.
55٠
& Qui eft pauvre dans ſa nourriture comme
dans ſes habits , ſe reglant dans l'un & dans
C. 20.
l'autre par la feule neceffité , & non point
par le plaifir. Qui offre à Dieu des prieres
accompagnées de ſes larmes & de ſes gemif.
ſemens , & qui aime fon Superieur d'une
C. 72. charité humble & cordiale ; qui a pour ſes
Ibid.
freres une diſpoſition toute ſemblable ; qui
ne neglige aucune occafion de leur endon-
Ibid. ner des marques , foit par fon obeïflance ,
par ſa deference , par le ſoin qu'il a de leur
rendre des ſervices , quand il lepeut , & de
preferer leur utilité à ſes commoditez par-
C.4.
ticulieres. Qui garde la paix avec tout le
monde , & qui pour empeſcher qu'elle ne
foit alterée , eſt toujours preſt de ceder ce
qu'on lui demande , pluſtoſt que de le con-
ſerver par des conteſtations & des procez.
C. 7 . Qui ſouffre avec patience toutes les injures
C. 7 .
& les injuftices qu'on lui peut faire , & tour
ce qui ſe peut trouver de dur & de difficile
C.7.
dans l'obeïſſance que l'on exige de lui. Qui
reçoit avec plaifir tout ce qui le rabaiſſe
C. 4.
&l'humilie davantage. Qui aime la folitude,
qui la regarde comme un veritable ciel dans
le milieu de la terre , qui y renferme fon
eſprit comme ſon corps , qui remplit fon
temps d'actions & d'occupations faintes,
C 4.
Qui a oublié le monde , qui a renoncé à
ſesaffaires , à ſes commerces , àſes plaifirs,
defaint Benoist. CHAP. I. 149
comme à ſes biens , & à ſes richeſſes ; & qui
travaille à l'effacer pour jamais de fa me-
moire & de fon cœur : mais qui prie avec
inſtance pour ceux qui le gouvernent , &
particulierement pour les puiſſances auf
quelles Dieu l'a foumis. Qui rompt & qui c.4.
mange fon pain avec les pauvres de J. C.
Qui s'eſtime lemoindre &ledernier de toitsCz
les hommes ; qui eſt perfuadé qu'il n'y en a
un ſeulquine
ne merite plus que lui , qui pre-
1
fere à toutes choſes l'amour de J. C. qui c. 4.
s'humilie devant les hommes , ainſi quede-
e vant Dieu ; qui reſſemble au Publicain de c. 74
l'Evangile , ayant la teſte panchée , les yeux
e baiſſez vers la terre , &n'ofant les leververs
e le Ciel , comme eſtant toûjours preſtd'eſtre
e appellé au Tribunal de J. C. enfin qui par Ibid.
tous ces actesdeFoi , de Religion , par tou-
tes cespratiquesdifferentes depieté , s'eleve
avec des efforts continuels à cette pureté
parfaite , à laquelle Dieu le deſtine ; à cette
charité conſommée , qui banniſſant toute
crainte , & l'embrazant d'un feu tout divin,
lerend un obſervateur ſi fidele de toutes ſes
volontez , que l'on peut dire qu'il vit dans
un corps paſſible & mortel , de la vie des
Anges.
Voilà , mes freres , un portrait naturel
d'un veritable diſciple de [Link]ſt ; en voilà
un tableau tiré au vif : vous n'y verrez pas
unſeul trait , qui ne reſſemble à la peinture
Niij
150 Explication dela Regle
que ce Saint nous en a faite, toutes celles
qu'on vous en fera voir , ſi elles ſont diffe-
rentes de celle-ci , n'expoſeront à vos yeux
qu'une copie fauſſe , inventée , imaginée ,
faite à plaifir , & qui ne vous fervira qu'à
vous deguifer l'original , àen changer l'air
au lieu de vous le montrer dans ſa verité 2
dans ſabeauté , &dans ſa nobleffe.
CHAPITRE II.
Des qualitez de l'Abbé.
L'Abbé qui aura eſtéjugé digne degouverner
un Monastere , doit conſerver un ſouvenir
continuel du nom qu'ilporte , & s'étudier à
remplir parſa conduite tous les devoirs d'un
Superieur : car il est regardé comme celui qui
tientlaplace deJ. C. entreſes Freres ; &c'est
pour cela que par une distinction de preemi-
nence il en a le nom, ſelon ces paroles de l'A-
" poftre : Vous avez receu l'eſprit d'adoption
» des enfans , par lequel nous crions , mon
دو Pere , mon Pere.
IEN ne marque davantage à quelle
le ſoin que faint Benoift prend à former ce-
lui qui eſt eſtabli pour les conduire. Les
diſpoſitions qu'il demande dans ſa perſonne,
ſe rapportent toutes à la dignité de l'eſtat
auquel Dieu les appelle ; car pourquoi tant
de faint Benoist. CHAP . II. 151
de conditions & de qualitez differentes dans
le Paſteur , ſi l'onne veut que des choſes
ordinaires & communes , de ceux qui font
fous fa conduite ? Ainfi ,mes freres , rien ne
vous doit donner de plus grandes idées de
vos devoirs , que la maniere dont l'onpre-
pare celui qui eft appliqué pour vous aider,
&pour vous faciliter les moyens de vous en
acquitter.
Il faut donc que l'Abbé ne perde jamais
devûë ſes [Link] doivent lui eſtre
inceſſamment preſentes ; & pour peu qu'il
A
oubliaſt ce qu'il eſt , & ce qu'il doit faire,
A
fes freres ne trouveroient rienmoins enlui,
que les ſecours & les avantages qu'ils en
doivent attendre : au lieu de remplir ce nom
& ce titre exprimé par ces termes nomen د
majoris, il feroit au deſſous de lui-meſme,
&de tout ce quepeut exiger de lui, le rang
danslequel il ſe trouve eftabli. Ilne fautpas
qu'il s'imagine que ce nom deMajor , foit
un nom dedomination , ou d'empire ; au
contraire il ne fignifie en cet endroit qu'un
fimple miniftere ; & fi un Superieur veut
pratiquer ce qui lui eſt marqué par cette
expreffion , & prendre à la lettre ce que
J.C. nous enſeigne , lors qu'il nous dit, qui V. Luc.26221
.
major estinvobis, fiat ficutminor , & qui pra-
cefforeft,ficut miniftrator, il faut qu'il entre
dans toutes les neceſſitezde ſes freres , ſoit
; qu'il
ſpirituelles , ſoit corporelles N iiij
leur
152 Explication de la Regle
1
rende tous les offices de charité qui ſeront
en ſon pouvoir , qu'il ſoit tellement atten-
tif& tellement preſt à tout ce qui les re-
garde , qu'il ne lui échappe pas un ſeulde
leurs beſoins.
Le Superieur a grande raiſon de s'écrier
118. avecle Prophete, Latum mandatum tuum ni-
1.96. " mis ! Seigneur que les ordres que vous me
" preſcrivez vont loin , & qu'ils ont d'eſten-
>>duë ! Je ſuis perfuadé que fi la grandeur &
la pefanteur de cejoug eſtoit connuë , &
que ſi ceux auſquels on l'impoſe ſçavoient
juſqu'où doit aller leur vigilance& leur fol-
licitude , & quelle ſera la ſeverité , avec
laquelle Dieu examinera leur conduite , il
n'y auroit rien qu'ils ne fiſſentpour eviterun
emploi , qui les expoſe à une diſcuſſion ſi
rigoureuſe.
Si vous voulez donc ſçavoir ce que doit
faire un Superieur pour remplir dignement
cette place , je vous dirai qu'il faut qu'il
imite ce ſouverain Paſteur , dans la conduite
qu'il a tenuë pour la direction de ſes Diſci-
ples;; & que comme il n'a rien oublié , de ce
qui pouvoit les conſerver à Dieu ſon Pere
Joan.17. qui les lui avoit confiez , Quosdedifti mihi,
V.12.
cuſtodivi &nemo exeisperiit,ilfautqu'il s'em-
ploiede tous ſes ſoins,pour la ſantification
de ſes freres&qu'il ſoit occupé , s'il eſt poſ
fible , les jours& les nuits de leurſalut.
Comme on peut reduire la charité que
defaint Benoist. CHAP. II. 153
J.C. a euë pour ſes diſciples ,& fon appli
cation à les rendre dignes du chois & de
l'élection que ſon Pere en avoit faite , à
quatrediſpoſitions principales , ſçavoir à la
parole , à l'exemple, à la vigilance & à la
priere ; un Superieur doit ſe donner tout en
tier à ces quatre devoirs , & s'y attacher
avec tant de fidelité , qu'il n'y ait rien à fe
reprocher en cela devant Dieu , ni devant
leshommes. Il faut qu'il les inftruiſe par ſa
bouche, qu'il leur apprenne les veritez & les
regles faintes , fans lesquelles ils ne ſcau-
roient faire un feul pas fans s'égarer. Il faut
qu'il appuie& qu'il autoriſe ſes inftructions
コ
par fonexemple,& qu'il ſoit perfuadé que
ل
ſi ſes actions ne ſe rapportent pas à ce qu'il
enſeigne , & que ſes mains ne foient pas
d'accord avec ſes levres , ſa voix quelque
éclatante qu'elle foit , ne ſera qu'un bruit ,
quin'aurani effet, ni ſuite. Difons encore ,
quequoi qu'il parle&qu'il agiſſe , ſi ſa vigi-
lancen'eſt aſſiduë ,& ſi ſes yeux ne font in-
ceſſamment ouverts , il ne fera rien de folide
& d'effectif ; car les hommes ont beſoin
d'inſpection , & la vûë des Superieurs eſt
d'une utilité preſque infinie ; parce qu'un
homme regardé , eſt tout autre qu'il n'eft
pas, quandil croit qu'on nele voit point : &
aprés tout cela , il faut qu'un Superieur re-
connoiſſe ſon impuiſſance&ſa foibleffe , &
qu'il avoüe devant Dieu, que quand il fe
154 Explication de la Regle
mettroit en pieces , & qu'il donneroit ſa vie
pour la conſervation de celle de ſes freres ,
tous ſes efforts feroient inutiles , toute fon
exactitude fterile & infructueuſe , ſi Dieu ne
le regardoit dans ſa compaffion , & s'il ne
donnoit la force ,la vertu& l'efficacité à fon
miniftere. Il faut donc qu'il s'addreſſe à lui,
qu'il follicite ſa mifericorde en faveur du
troupeau dont il lui a donné la charge ; qu'il
P. 79. lui diſe comme le Prophete , refpice de cœlo,
*۶۰
&vide , & vifita vineam iftam , & qu'ainſi il
joigne à tous ſes autres ſoins , l'ardeur &
l'affiduité de ſes prieres , & qu'il diſe , au lieu
de ſe ſçavoir quelque gré de ce qu'il a pû
faire, &de le compter pour quelque choſe,
Luc. 17. ce queJ. C. lui ordonne de dire, Cumfeceritis
7.10.
omnia quæ præcepta funt vobis , dicite , ſervi
inutilesfumus.
Mais afin , mes freres , de vous expliquer
avec plus de détail , ceque je viens de vous
dire, il faut que ce Superieur quireprefente
J. C. & qui agit en fon nom , faffe dans le
Monaftere ce queJ. C. y feroit lui -meſme
s'il y eſtoit , qu'il le ſuive pas à pas , autant
qu'il lui fera poſſible,dans toutes les fon-
Etions qui ont relationà ſon eftat de Supe-
rieur. Et commeJ. C. ainſi qu'il le temoi-
gne lui -meſme, a dit à ſes diſciples tour
Joan.
٧. 15.15. ceque fon Pere lui avoit appris , Omniaque
cumque audivi à patre meo, notafeci vobis ; il
faut , à fon exemple , qu'il enſeigne à ſes
de faint Benoist. CHAP. II. 155
freres tout ce qui concerne leur profeffion,
toutes les maximes ſelon leſquelles ils doi
vent ſe conduire , qu'il leur montre les voies
affurées & les principes certains ,de crainte
qu'ils ne ſe laiſſentaller àl'erreur, & qu'ils
ne marchent par des routes égarées : il faut
qu'il les éclaire , qu'il les excite , qu'il les
reprenne , qu'il les conſole , qu'il le faſſe
tout à tous , comme dit l'Apoftre , afin qu'il
n'y en ait un ſeul qu'il ne fauve , & qu'il ne [Link].94
conferve à J. C. Omnibus [Link], v. 22,
ut omnes facerem falvos.
Il faut enſuite que ſes actions repondent
à ſes enſeignemens , qu'il ſoit dans fes œu
vres, ce qu'il paroiſt dans le difcours,& qu'il
prenne garde de ne pas affoiblir ſes inftru-
Etions par ſa conduite : car comment par-
leroit-il avec fruit , s'il faiſoit le contraire de
ce qu'il preſche ? Quoi , inſpirera-t-il à fes
freres l'amour de la folitude &du filence ,
s'il pafle lesjournées dans des viſites actives,
ou paſſives ,&dans de continuelles conver
ſations ?Perfuadera-t-il la penitence , fi on
le voit aimer la bonne chere , & traiter les
hoftes qui viennent au Monaftere , fous pre-
texte d'une charité fauſſe , avec une abon-
dance & une recherche qui n'a aucun rap-
port à la vie que menent ſes freres :Com-
ment l'écoutera-t-on quand il parlera de la
pauvreté&de la ſimplicitéreligieuſe, fi or
lui voit de la ſuperfluité , du luxe dans ſes
156 Explication de la Regle
habits & dans les meubles deſacellule , ou
plûtoſt de ſa chambre , car preſentement les
Superieurs n'aiment pas trop àhabiter les
dortoirs ; en un mot il détruit au lieu d'édi
fier, ſi ſa vie n'eſt exemplaire , & à moins
qu'il ne ſoit élevé au deſſus de ceux qu'il
conduit par la ſainteté de ſa vie , tout fon
foin, toute fon application & toute fa vigi-
Greg. lance lui fera inutile. Il altum debet ſtare per
Homil.
11. in vitam, ut poffit prodeſſe perprovidentiam. Ce-
Ezech. pendant comme il doit imiter J. C. & que
J.C. a donné l'exemple afin qu'il fuſt ſuivis
dés-là qu'il ne le ſuit pas , il faut qu'il de-
meure d'accord qu'il lui defobeit,& qu'il re-
Joan. 13. ſiſte àfes volontez. Exemplum dedi vobis , ut
Na 15.
quemadmodum egofeci vobis , ita & vos faciatis.
Il faut auſſi , comme J. C. n'a ceſſé de
veiller ſur ſes Diſciples , que le Superieur
veille ſans relâche ſur ſes Freres ,qu'il con-
noiſſe toutes leurs diſpoſitions , leurs infir-
mitez , leurs foibleſſes , leurs tentations , le
degré de leur vertu, leurs chutes , s'il leur
arrive den faire , leurs inclinations , leurs
penſées meſmes , s'il eſt poſſible ; & que
ſelon ſes lumieres & ſes connoiſſances , illes
gouverne , il les ménage , & les éleve par
une application continuelle , à cet eftat de
perfection auquel Dieu les appelle.
Il faut enfin ,pour comble de tous fes
ſoins , qu'il parle à Dieu des neceſſitez de
tous ſesFreres , qu'il ſe tienne , autant qu'il
defaint Benoist. CHAP. II. 157
le pourra , devant le trofnede cette majeſté
infinie , qu'il n'apprehendepointde l'impor-
tuner pour le ſalutdes ames, dont il l'a eſta-
bli le Paſteur ; qu'il éleve ſes mains pour
eux , toutes les fois qu'il les leve pour lui-
meſime , & qu'il ſçache qu'il n'y a rien par
où il puiſſe plaire àJ. C. davantage , que
parl'affiduité qu'il aura à lui recommander
ceux pour lesquels il eſt mort , & qu'il ara-
chetez de ſon ſang ; qu'il ſe ſouvienne de
cette inſtruction de faint Bernard , qui dit ,
que l'action eſt comme lavertude laparole, «
mais que la priere obtient lagrace & l'effi- «
cace, à laparole &à l'action. Etfivobis vir- «Epift.201
tusfit opus , operi tamen & voci gratiam effi.
caciamque promeretur oratio.
AInſi l'Abbé ne doit ni rien enſeigner ni in-
ſtituer, ni preſcrire qui ſoit contraire aux pre-
ceptes du Seigneur, &c.
L'Abbé doit eſtre ſi exact dans tout ce
qu'il ordonne & ce qu'il enſeigne , qu'il ne
s'y trouve jamais rien qui bleſſe le moinsdu
monde la Loi deDieu , & qui ne foit entie
rement conforme à ſes volontez ; & dés-là
qu'il s'en éloigne , il ceſſed'eſtre en ce point
leminiftre de J. C. & on ne lut doit point
d'obeiſſance en ces rencontres. Haut avoir «Reg.
Breva
horreur , dit faint Bafile , de tout homme quælt,
qui nous défend de faire ce que Dieu nous «1141
commande , & qui nous commande de faire «
158 Explication de laRegle
>> ce qui défend , quelque rang qu'il tienne
„dans le monde. Veritablement , comme il
n'a d'autorité qu'afin de faire que celle de
J. C. foit reſpectée , & qu'il n'eſt eſtabli
que pour empefcher que les autres ne s'en
ſeparent, on ne lui doit point une obeiſſance
qu'on ne peut lui rendre , ſans refuſer à
J. C. celle qui lui eſt dûë : ainſi , quand on
s'apperçoit que ſa parole , qui doit eſtre un
levain dejuſtice , eſt la cauſe , lamatiere ou
P'occaſion de l'iniquité , il faut boucher tou
tes les oreilles de ſon cœur pour ne la pas
entendre.
Les Commandemens du Seigneur , dont
parle ſaint Benoiſt , ne font pas ſeulement
ceux qui ſont contenu dans la lettre du De-
calogue ; mais les conſeils Evangeliques ,
quinous fontdevenus des preceptes , depuis
que par une proteſtation , & par une éle
&ion toute libre,nous avons promis à Dieu
de les pratiquer ; l'obſervation qui nous en
eſtoit indifferente , nous oblige auffi - toſt
que nous nous y ſommes engagez ; & fi le
Superieur , qui n'eſt ce qu'il eſt , que pour
les faire obferver , nous commande quelque
choſe qui leur foit contraire, ſes ordres ne
doivent point eſtre écoutez,
Que l'Abbésesouvienne continuellement qu'il
rendra compte un jour de ſa doctrine , & de
L'obeiſſance deſes Freres , &c.
defaintBenoist. CHAP. II . 159
'Il n'y a point de Superieur qui ne doive
trembler à ces paroles , quandilpenſe qu'il
ne fuffit pas que ſa doctrine foit ſaine , que
ſes inſtructions ſoient pures ; que ce n'eſt
point affez qu'il ait parlé , qu'il ait veillé,
qu'il ait donné l'exemple , qu'il ait meſme
eu ſoin de prier pour ſes Freres ; mais que
s'il ne l'a fait avec toutes les circonstances
qui ont dû rendre ſa ſollicitude utile , qu'il
ait manqué quelque choſe à fon exactitude,
comme il eſt preſque impoſſible que cela
n'arrive ; &que cedefaut ſoit cauſe que fes
diſciples n'aient pas acquis la perfection à
1 laquelle ils eftoient deſtinez , Dieu l'en ren
dra reſponſable , il le regardera comme un
diffipateur , & recherchera dans ſes mains
la vertu à laquelle ils ne ſe ſeront point
élevez,
Il ne doit point auſſi douter que l'obeif
fancedeſes Freres nelui ſoit imputée ; c'eſt
à-dire , que s'il les a affoiblis au lieude les
ſouſtenir ; s'il les aportez au relaſchement,
au lieu de les exciter à la pratique exacte
de leurRegle ; s'il leur a caché leurs devoirs,
aulieude les mettredans leur veritable jour,
's'il s'eſt contenté de les conduire par des
voies larges & communes au lieu de les
fairemarcher pardes chemins étroits, dignes
deDieu &deleur vocation , Dieu puniſſant
lafauſſe obeïſſance des Diſciples , puniraen
meſme-temps l'infidelitédu Maiſtre : fi les
160 Explication de la Regle
uns portent la peined'une foumiſſion folle
& mal-entendue , l'autre ſera ſeverement
chaſtié d'avoir abuſé de ſon pouvoir & de
leur docilité.
Etqu'il n'enferadechargéqu'aprèsqu'ilaura
emploié tous ſesſoins pour conduire le troupeau
inquiet , &c.
La follicitude du Paſteur n'a point de
bornes ; & comme Dieu n'a pû lui confier
rien de plus grand que la ſantification des
ames , il ne faut pas s'étonner s'il deſire de
luides foins qui paroiſſentexceffifs : & afin
de l'empefcher de tomber dans la negli-
gence , de ſepreſcriredes meſures , de s'im-
poſer des loixparticulieres , & de ſe conten-
ter dans ſa conduite d'une mediocrité , qui
ne convient pointà un homme chargé d'une
affaire fi importante , Dieu lui declare qu'il
exigedeluitout ce qu'il eſt capable de faire ;
qu'il faut qu'il travaille , qu'il s'applique ,
qu'il veille , qu'il prie , qu'il gemifle , qu'il
corrige, qu'il reprenne, qu'il avertiſſe, quand
il luiditqu'il n'enſerapas quitte , qu'iln'ait
fait tous ſes efforts pour remedier auxdere-
glemens de ſes Freres , & les contenir dans
l'obeïffance.
Ет que se trouvant justifié anJugement du
Seigneur, ilpourra lui dire avec le Prophete,&c.
Il ne faut pas qu'un Superieur pretende
eftre
defaint Benoist, CHAP . II . 161
eftrejamais juſtifié devant un Tribunal , ou
les choſes ſont ſi rigoureuſement examinées,
qu'il n'ait rempli tous ces devoirs que je
viens devous rapporter : mais qui eſt celui ,
mes freres , qui fait tout ce qu'il peut , qui
emploie tout ce qu'il a de vertu, de force
& de puiſſance , ſans menagement & fans
referve ; & qui peut dire avec fincerité ;J'ai
fait toutce qui a efté en mon pouvoir , & je
n'airien à me reprocher ? Il faut pour parler
avec une telle aſſurance , qu'un Superieur
n'apperçoive rien dans ſa doctrine , & dans
les inſtructions qu'il a données , qui ne ſoit
conforme à la pureté des Regles , &qu'il en
-
aitexprimé toute la verité & toute l'eſten-
1 duë : il faut que fes Freres n'aient rien re-
connu dans ſes actions qui ne les ait édifiez,
qu'ils n'y aient rien apperçu qui ait pû leur
rendre fes avertiſſemens & ſes exhortations
ſuſpectes : il faut que fa vigilance ait eſté ſi
exacte , qu'il ait pû eſtredans tous les temps
le temoinde leur conduite , & qu'il les ait
comme engagez de lui rendre une obeiflance
d'amour , par les marques qu'il leur a don-
nées de la grandeurde ſa charité.
Et pour lorsla mort ſeralechaſtiment de ces
brebis rebelles , & ellesluyferont afſujettiespour
jamais.
Quelle conſolation pour un Pere , ou
pluſtoſt quelle douleur, quand il voit que
162 Explication de la Regle
ſa vie eft attachée à la mort deſes enfans,
& que ce qui eſt cauſe qu'il trouve grace
devant la mifericorde de Dieu , fait qu'ils
portent tout le poids & toute!la rigueur de
ſa Juſtice ! Il a veritablement degagé fon
Ezech.
ame , mais la leur eft plongée dans unmal-
C.3.7.19 . heur éternel. Ipfe quidem ininiquitateſuamo-
rietur , tu autem animam tuam liberaſti.
ILfaut doncque celui qui alerang & laqua
litéd'Abbé inſtruiſeſes diſciples en deux manie-
res , &c.
Le fondementde ce que faint Benoiſt eſta-
blit en cet article , eſt l'exemple du premier
de tous les Paſteurs qui a toujours uni ſes
actions à ſes paroles , & qui n'a jamais rien
enfeigné qu'il ne l'ait pratiqué. Il a com-
mencé par les œuvres , mais il les a auto-
riſées par la puiſſance de ſes predications ;
c'eſt le modele de tous les Superieurs & de
ceux qui font engagez dans la direction des
ames ; c'eſt ce qu'il faut qu'ils imitent dans
la vie de J. C. & à moins que l'action & la ۲
parole ne ſe trouvent enſemble , leur mi-
niſtere n'aura pas un grand effet , ni une
grande benediction..
Quand celui qui inftruit & qui propoſe
des choſes difficiles , fe contente ſeulement
de parler , & qu'on n'apperçoit rien dans
ſes œuvres de ce qu'il demande de ceux qui
l'écoutent, ildonne ſujet decroire, ou qu'il
deSaint Benoist. CHAP. II. 163
n'eſt pas convaincu de l'utilité , ou de la
neceſſité de ce qu'il avance ; ou bien que la
pratique enesttroppenible , & qu'elle a des
difficultez qui l'arreſtent : ce font deuxpen-
ſées qui viennent naturellement dans une
telle circonſtance ; & l'une n'est pas moins
contraire que l'autre au deffein qu'il a de
perfuader. Car peut-on croire que ce qu'on
dit eſtre ſi neceflaire pour le falut , ſoit veri-
"
tablement eſtimé tel de celui qui ne ſe met
pas enpeinedel'obſerver ? Que ſi l'on rejette
l'inobſervation ſur la difficulté qu'il y
trouve;ya-t-il rien deplus proprepourjet-
S
ter dans le decouragement , ou dans lede-
gouft , ceux à qui il parle , & pour empef
cher qu'ils ne tentent , ce qu'il n'oferoit lui-
meſme entreprendre ?
Que fi le Superieur agiſſoit ſeulement ,
qu'il reduifift ſa follicitudeàla fimple action
&qu'il ſe diſpenſaſt de l'inſtruction de la
parole ; l'exemple feroit quelque choſe de
trop ſec ; l'action toute ſeule neſeroit pas
fuffifante ; il pourroit à la verité eſtre ſuivi,
eſtre imité de quelques perſonnes dures ou
groffieres ; mais il feroit mal-aifé qu'ils'at-
tiraft la creance de celles qui auroient plus
d'eſprit , de lumiere& d'intelligence ; & à
moins qu'il ne leur fiſt connoiſtre les motifs
de ſa conduite , les avantages & les biens
qu'elle peut produire , & particulierement
quand il eft queſtion de voies extraordinai-
O ij
164 Explication de la Regle
res , peu uſitées , & contraires à toutes les
inclinations de la nature , il ne viendra pas
à bout de la faire embraſfer dans les chofes
qui combattent les ſens , quicontrarient les
uſages communs , tous les ſentimens &tou
tes les penteshumaines : ilfaut pourcela ou
depuiſſantes raiſons , ou des miracles.
SaintBernard veut auſſi que l'on joigne
la parole à la voix de l'exemple ; c'est-à-dire
que ces deux diſpoſitions ſe rencontrent
toûjours enſembledans un Pasteur, & qu'el-
" les ſe donnent la main. Il n'y a point d'or-
دو
دو
dre , dit-il , plus beau, ni plus utile que de
porter le premier le fardeau , que l'on veut
* impoſer aux autres ; l'exemple que l'on
" donne par- l'action eſt une inſtruction vi-
دو
دو
vante & efficace ; & on n'a pas de peine à
perfuader ce que l'on enſeigne , quand on
Bern. * fait voir par ſes œuvres qu'il eſt poſſible...
Ep. 201. Pulcherrimus ordo & faluberrimus , ut omus
quod portandum imponis , tu portes prior .....
fermo quidem vivus & efficax, exemplum eft
operis ; facile faciens fuadibile , quod dicitur,
dum monstrat factibile , quodfuadetur. C'eſt
ce que l'on avoulu dire , quand on a re-
gardé le Superieur comme une Regle vi-
vante. L'on a ſuppoſé qu'il devoit avoir un
zele fi ardent pour l'obſervation des regles,
un amour ſi perſeverant pour toutes les
actions de regularité &dedifcipline , qu'on
levit toûjours le premier dans toutes les
defaint Benoist. CHAP. II. 165
pratiques de la Religion , avec des diſpoſi.
tions plus exactes , plus vives & plus ani-
mées que les autres.
Etsur toutqu'il vivedeforte que fes diſci-
ples remarquent dans ſa conduite , qu'ilsdoivent
éviter les choses qu'il leur aura dites estre con-
traires à leurfalut , &c.
Saint Benoift qui ſçavoit les biens qui
pouvoient naiſtre de la conduite des Supe-
rieurs quand elle estoit exemplaire , &les
maux qu'elle produiſoit , lors qu'elle ne ſe
trouvoit pas conforme aux veritez qu'ils en-
ſeignoient , ne ſe laſſe point de les avertir
1
d'un devoir fi important , & qui peut au-
tant contribuer au ſalut , ou à la perte de
leurs Freres , ſelon qu'ils le negligent , on
qu'ils ont ſoin de s'en acquitter. Il n'igno
roit pas que les inferieurs , comme dit ſaint
Gregoire, ontbeaucoup plusde pente à les
fuivre , quand ils s'éloignent de l'obſerva-
tion des Regles , que quand ils les exhor-
tent à les pratiquer , Subjecti non ſectanturGreg.
verba quæ audiunt , ſed ſola que confpiciuntPart. paC.
exempla pravitatis imitantur ; & c'eſt ce qui
fait qu'il leur remet devantles yeux ces pa-
roles de l'Ecriture , ſi capables de les rem-
plir de crainte & de les empefcher de
quitter les voies de laverité , pour prendre
des routes égarées. Il leur parle des Juge-
mens de Dieu , & de ſa ſeverité àl'égard
166 Explication de la Regle
de ceux qui abuſent de ſa parole , & qui
donnant des inſtructions , qu'ils n'ont pas
envie de pratiquer , détruiſent au lieu d'é-
difier , & font cauſe de la perte des ames,
pour la ſantification deſquelles l'autorité
leur a eſtéuniquement confiée.
Il faut pour éviter ce malheur , qu'ils
foient dans les Monafteres comme des lam-
pes inceſſamment allumées , qui doivent
éclairer dans tous les temps , & dont la lu-
miere ne doitjamais s'éteindre. Il veut que
les Freres lors qu'ils jettent les yeux fur la
vie de leurs Superieurs , y remarquent ce
qu'ils doivent ou approuver ou retrancher
dans leur propre conduite ; en forte que
cette fimple vûë les avertiſſe de leurs de-
voirs , & fafle fur eux des impreſſions plus
vives & plus promptes , que la Regle elle
meſme n'en pourroit faire.
Ils devroient penſer dans tous les mo-
mens , qu'il n'y a rien qui puiſſe leur attirer
une condamnation plus rigoureuſe, que de
feduire par le dereglement de leurs mœurs,
& par l'irregularité de leur vie, les ames
que J. C. leur a confiées ; au lieu de les
élever à la fainteté à laquelle il les appelle,
& de travailler par tous leurs foins & tous
leurs efforts à les rendre dignes durangqu'il
leur a deſtiné dans ſon Royaume : & quand
ils font le contraire, ils lui raviſſent , à pro-
prementparler, ſes épouſes d'entre les bras ;
defaint Benoist. CHAP. II. 167
ils leur inſpirent l'ingratitude & l'infidelité,
&effacent dans leurs cœurs , le ſouvenir&
le ſentiment de l'alliance qu'il a contractée
avec elles .
Comment avez-vous eu labardieſſe d'annon
cer mesFustices ?
Il n'y a point , mes freres , de temerité
: pareille à celle d'un Superieur qui abuſe du
pouvoir & du droit que Dieu lui a donné
e de parler de fes Juſtices , qui neglige de pra-
tiquer ce qu'il enſeigne. C'eſt profaner ſes
C
veritez ; c'eſt faire connoiftre qu'il n'en fait
e
aucun cas ; c'eſt les décrier auprés de ceux
le
auſquels il a la hardieſſe de les annoncer ; &
e
c'eſt donner ſujet à Dieu de lui dire un jour :
S
Serviteur infidele , je te jugerai par tes pro-
pres paroles. De ore tuo te judico , ſerve ne- Luc.19%
quam. Mais ce qui eſtde plus terrible , & à 22,
quoi les Superieurs ne font pas d'attention,
c'eſt qu'ils ne porteront pas feulement la
peine de leur peché ,mais auſſi celle qu'au
ront merité toutes les ames dont ils au-
د
ront procuré la perte. Que repondrez-vous,
dit le ſaint-Eſprit aux Pafteurs par la bou- «
che de fon Prophete , lorſque voſtre trou- "
peau s'élevera contre vous & qu'il vous "
reprochera de l'avoir inftruit à voſtre propre «
malheur ? Ubi eft grex qui datus efttibi,pecus « Jerem.
inclytum tuum ? Quid dices cùm viſitaverit te ? 13. V.20.
21.
Tu enim docuifti eos adverfum te , & erudiſti
168 Explicationde laRegle
in caputtuum. Pecus inclytum , c'eſt preciſe
ment ce peuple choiſi, cette nation ſainte,
cette troupe favoriſée qu'il renferme dans le
Cloiſtre commedans ſonTemple, ces vaſes
d'élection que Dieu a plus particulierement
deſtinées à ſon culte &à ſon ſervice.
Pf. 49.
V. 17 . Vous qui avez ſecoué le jong de la difci-
pline.
Saint Benoiſt ſe ſertdes paroles du ſaint-
Eſprit , pour reprendre avec plus de force
&de fruit tout enſemble les Paſteurs , qui
ſe figurent que l'autorité qu'ils ont parmi
leurs Freres , les diſpenſe de s'aſſujettir aux
Regles communes , & qui s'attribuent te-
merairement des exemptions qui ne leur
ſont point duës. Mais , ce qui eft digne d'ê-
tre remarqué , c'eſt qu'il témoigne de quel
poids , & de quelle confideration doivent
eſtre les Regles à ceux qui les ont embraf
ſées ; & comme quoi on ne doit pas les re-
garder comme des productions humaines ,
oudes inventions de ceux qui les ont dictées,
quand il fe fert de ces termes , Projeciftifer-
Ibid. mones meos retrorfum : & ce ne ſeroit pas en
trer dans ſon ſentiment, ſi on ne les confi-
deroit, comme des paroles inſpirées par le
ſaint-Eſprit , comme des Loix ſacrées& des
In vit. Ordonnances divines. C'eſtoit la penſée de
Pach. ſaint Pacome , lorſque parlant à S. Theo-
C. 28.
dore,fur ce qu'on avoitmanqué d'obferver
quelque
defaint Benoist. CHAP. II. 169
quelque choſe qu'il avoit ordonné dans un
Monaftere , qui estoit ſous ſon autorité ; il d
lui dit , que ſes Freres ſe trompoient زs'ilsc
ne confideroient ſes ordres comme ceux de «
Dieu meſme : & il rapporte à ce ſujet le «
commandement que Dieu fit à ſon peuple
de demeurer ſept jours en filence devant
Jericho,&du ſuccés qu'euſt leur obeiſſance,
pour leur fairevoir combien la leur devoit
eſtre exacte.
1
Qui appercevant unepaille dansl'œilde vostreMatthe C.7.
frere.
Quoique la vied'un Superieur doive eſtre
2.
exemplaire , & ſa fidelité tres-exacte , il ne
faut pas s'imaginer , mes freres , qu'il faille
qu'il foit impeccable pour inſtruire , pour
corriger & pour reprendre. Car s'il eſtoit
neceſſaire qu'ilfuſt ſans faute, comme cela
n'appartient qu'aux Anges, les Freres de-
meureroient fans avis & fans inſtruction. Il
ſuffit donc qu'il ſoit obſervateur de ſa Re-
gle , qu'il ſe montre ponctuel & zelé dans
tous ſesdevoirs , qu'il faſſe paroiſtre ſa fide-
litédans toute ſaconduite,qu'il donne ſujet
de croire que l'amour de ſaprofeffionl'oc-
cupe tout entier , & que fon unique foineſt
d'inſpirer les meſmes ſentimens à ſes freres,
S'il eſt dans ces diſpoſitions , ſes fautes
feront rares & legeres ; & l'opinion qu'ils
auront de ſa vertu , ou leur cacherafes de
P
170 Explication de la Regle
fauts , ou lesdiminuera ; de forte qu'ils ne
laiſſeront pas d'avoir dans ſes avis & dans ſa
direction, une parfaite confiance : mais s'il
ſe diſpenſe de ſes devoirs , je ne dis pas feu-
lement de ceux qui font eſſentiels , mais de
tous ceuxdont l'obſervation peut edifier ſes
Freres , ce reproche deJ.C. tomberafur lui;
&il ne sçauroit eviter la confuſion queme-
rite celui qui exige de ceux qui lui font fou
Matt. c. mis , une exactitude qu'il n'a point : c'eſt
7.v.4. lui qui a veritablement des poutres dans ſes
yeux, &qui remarque despailles dans ceux
deſesfreres.
En verité eſt - il juſte que ce Superieur
preſche la ſtabilité, lui qui reſide le moins
qu'il peutdans ſon Monaſtere ? qu'il exhorte
àla penitence , lui qui n'en pratique au-
cane , & qui pour les moindres raiſons ſe
diſpenſe de l'auſterité de la Regle ? qu'il re-
commande l'obſervation du filence , lui qui
parle dans tous les lieux & dans tous les
temps , où ily a plus d'obligation de l'ob-
ſerver ? qu'il défende les lectures curieuſes,
lui qui n'en fait quede vaines, d'inutiles , &
qui ne regardent point ſoneſtat ? qu'il or-
donne de ne parler que des choſes ſaintes ,
lui qui ne ſe plaiſt qu'à s'entretenir de ba-
gatelles ,& de nouvelles du monde ? qu'il
porte ſes Freres à la modeſtie religieuſe , lui
dont la contenance eſt toute exterieure &
toutediffipée, qu'il faſſe l'élogede la ſim
de Saint Benoist. CHAP. II. 171
plicité & de la pauvreté , lui dans la vie
duquel l'onneremarque qu'affectation, que
curioſité , que recherche ? Enfin n'est-ce pas
ſe mocquer de l'inſtruction que le faint-
Eſprit lui donne , lorſque tranſgreſſant ſa
Regledans des points de cette nature & de
cette importance , il a la temerité d'en pref
cher l'obſervation ; & de reprendre dans ſes
Freres des dereglemens , ou des fautes qui
ſontdebeaucoup inferieures àcelles qu'on
lui voit commettre ? Et ne peut-on pas lui «
dire avec raiſon ? Vous qui inſtruiſez les au- «
tres , vous nevous inſtruiſez pas vous-mef- «
S me. Vous qui vous faites unhonneur dont
e vousn'eſtes pasdigne , enparlant de la Loi, «
1. vous dés-honorezDieu par le violement de
2
lameſme Loi que vous annoncez ? Qui ergo Rom C. 2. V4
aliumdoces,te ipfum non doces ....qui in Lege 21.& 231
gloriaris , per pravaricationem Legis , Deum
inhonoras.
L'Abbé ne doit distinguer perſonne dans le
Monastere , &c.
SaintBenoiſt veut que le Superieur aime
ſes Freres d'une charité égale, & qu'il les
confidere les uns autant que les autres , fi ce
n'eſt que la difference de leur vertu , de leur
pieté & de leur religion , ne l'oblige de les
aimer differemment; & fon intention eſt,
qu'il aime plus que les autres , ceux en qui
il en reconnoiſtra davantage. Comme ce
Pij
172 Explicationde la Regle
ſeroit un caprice & une fantaiſie de les di ১
ſtinguer , ſans avoir pour cela de fondement
raiſonnable ; c'eſt auſſi une conduite d'é-
quité & de juſtice , lors qu'on y eſt porté
par des raiſons ſolides & legitimes : ce me-
rite n'eſt pas l'affinité, la ſympathie , la naif-
ſance, l'humeur, laſcience ; quelque qualité
purement naturelle , ou quelque agréement
exterieur ; mais des diſpoſitions ſaintes qui
approchent de Dieu , & qui eſtabliſſent dans
une conformité plus parfaite avec J. C. en
un mot il faut que cette preference ait pour
motif une vertu ſolide &veritable.
Il ne faut pas croire , mes freres , que
cette inégalité conſiſte ſeulement dans des
demonſtrations exterieures ; mais elle doit
eſtre dans le ſentiment du cœur ; en forte
que le Superieur aime les plus vertueux de
ſes Freres , par le mouvement d'une charité
toute cordiale & toute interieure.
Le propre du bien eſt de concilier & d'at-
tirer :la vertu qui eſt aimable par elle-mef-
me , merite qu'on l'aime , & qu'on l'eſtime ;
elle a un attrait qui eſt digne de trouver de
la correſpondance dans ceux dont elle eſt
connuë ; un homme a plus de vertu & plus
de pieté qu'un autre, c'eſt à dire qu'il y a
plus de graces en lui , & plus de l'Eſprit de
Dieu, & par confequent on lui doit par une
diſpoſition de justice & de charité tout en-
ſemble, ce qu'on ne doitpas , au moins dans
de faint Benoist. CHAP. II. 173
le meſme degré, à cet autre homme , qui
n'a pas receu les meſmes dons , & qui n'a
pas lameſme recommandation.
Quand les Saints ont dit , qu'il falloit
aimer tout le monde d'une meſme charité ,
omnes homines æque diligendi funt , ils n'ont Auguft.
rien voulu dire , finon qu'on doit defirer le bout de
Docto.
meſme bien à tous les hommes ; ſouhaitter [Link].
28.
que Dieu les rende également heureux , &
qu'il leur accorde ſon éternité , &la poffef-
fion de ſon Royaume. C'eſt en cela que la
charité doit eſtre égale ; mais quoi qu'on de-
fire à tous les hommes un meſme bonheur,
2 on ne le veut pas neanmoins avec le meſme
S fentiment , le meſme ordre , ni la meſme
vivacité. Nous aimons noſtre prochain com-
me nous-meſmes , felon le commandement
que Dieu nous en a fait ; cependant on ne
peut pas direque nous ne devions rien avoir
deplus pour nous-meſmes , que pour noftre
prochain. Car il y a une Regle dans la cha-
rité, qui eſt immuable , & comme nous ai-
mons noftre ame preferablement à celle de
noſtre prochain , & preferablement à noſtre
propre vie. Il n'y a donc pas d'apparence
de reduire cette difference de charité à de
ſimples marques ſenſibles &exterieures , au
lieu de la faire confifter , comme nous l'a-
vons dit , dans le fonds & dans le ſentiment
du cœur.
•Si cette maxime eſtoit écoutée, il n'y au-
4
Piij
174 Explication de la Regle
roit rien de fincere dans la conduite du Su-
perieur : elle ne feroit qu'un déguiſement &
qu'une fiction perpetuelle ; & depuis que
fes Freres auroient une fois reconnu que
fon cœur ne ſeroit pas d'accord avec ſesle-
vres , c'est-à-dire avec ſes paroles ou avec
ſes actions , ils regarderoient toutes les mar-
ques qu'il leur pourroit donner de ſon ami-
tié, commeunegrimace & comme une affe-
Etation , & toute ſa dir etion ne leur paroî-
troit qu'une veritable comedie.
JESUS- CHRIST qui eſt le parfaitmo-
dele de tous les Superieurs , n'a pas aimé de
la forte. Il a porté tous ſes diſciples dans
ſon ſein ; mais il ne faut point douter que
S. Pierre& S. Jeann'y aient eſté plus avant
que les autres. Pour le premier , comme il
eft certain que J. C. lui a donné plus d'a-
mour qu'au reſte de ſes Apoſtres , comme
Joan. 11. il le témoignepar ſes paroles, SimonJoannis,
V. 15.
diligis me plus his ?il faut auſſi queJ.C. l'ait
aimé davantage. Pour faintJean, le faint-
Ibid. Eſprit nous queJESUS
ce diſciple l'a appris , lors qu'il,l'avidit
aimoit appellé,
difci
1.10 .
pulum, quem diligebat Jeſus ; Et l'Egliſe nous
>>le confirmeencore tous les jours, en difant
» queJ.C. par une preference d'amour a aimé
>>cebien-heureux Apoſtre plus que les autres,
» & que par une diſtinction de charité toute
>>ſpeciale, il a merité d'avoir plus de part à
• fon affection, qui privilegio amoris Joannem
de faint Benoist. CHAP. II. 175
dilexit Apoftolum .... qui precipui amoris pri-
vilegio , altius meruit honorari.
Jene penſe pas qu'on puiffe dire , que
cette preeminence d'amour & de diftin-
tion , dont J. C. a favoriſé ces deux Apô-
tres , n'ait eſté qu'une diſtinction apparente,
& non pas une diſpoſition intime & cor-
diale ; car fi cela eſtoit , on pourroit dire
que les larmes queJ. C. verſa ſur leLazare,
n'eſtoientpasun effet du ſentiment,dumou-
vement&de la tendreſſe de ſon cœur.
ILne doit pas prefererles perſonnesde qua-
litéàcelles quifont d'une condition ſervile, &c.
e
Saint Benoiſt quin'avoitpasd'autrepen-
ſée que celle d'establir des maiſons de paix
&des écoles d'humilité , ne pouvoit pas
eſtre d'un autre avis , & rien ne peut eſtre
plus contraire à ſon deſſein , que d'ac-
corder quelque preference à celui de ſes
Freres qui auroit eu plus de qualité que les
autres , ſoit par rapport à lui-meſme, foit
par rapport à ſes Freres. Car qu'est-ce qui
eſt plus capabled'empeſcher un homme qui
abandonne let grandeurs du monde , d'en-
trer dans le ſentiment d'une humilité fin-
cere , que de garder à ſon égard une con-
duite qui lui remet à tous momens devant
lesyeux, & en meſme-tempsdans le cœur,
ce qui en doit eſtre effacé pour jamais ? II
aquitté les biens, les richeſſes & les for
Piiij
176 ExplicationdelaRegle
tunes d'ici-bas , & l'eſtabliſſement qu'il y
avoit , ou qu'il ypouvoit eſperer : mais tout
cedepoüillement n'eſt rien, s'il ſe ſouvient
encore du rang qu'il y avoit ; cette penſfée
feulepeut lui faire revenir dans ſon Cloiſtre,
toutes les chofes qu'il aura ſacrifiées.
Comme il doit oublier tout cequ'il a eſté
pourdevenirun homme nouveau , il ne faut
pas auſſi qu'il s'apperçoive qu'on en con-
ſerve la moindre vûë ; & toute preference
fondée ſur ſa naiſſance & fur ſa condition ,
lui eſt une tentation , qui ne peut lui cau-
ferquede l'elevement , &exciter en luides
paſſions contraires à la fimplicité de ſon
eftat, & le priver pour l'eternité , comme
pour le temps , du fruit de ſa retraite.
Cette distinction ne fera pas auſſi d'un
moindre prejudice à ſes freres : car ils ver-
ront avec peine qu'on ait pour lui des égards
qui ne lui font pas dus. Ils auront affez de
lumieres pour ſçavoir , que c'eſt la vertu
toute feule qui doit eſtre confiderée , parmi
ceux qui ont renoncé à toutes les chofes
paſſageres : ils cenſureront la conduite du
Superieur , ils envieront la confideration
qu'il aura pour ce frere ; ils ſouhaitteront
peut-eftre eux-meſmes ce qui lui attire cette
preference;il ſe formerades murmures con-
tre l'un & contre l'autre ; il n'en faut pas
davantage pour jetter la confufion dans une
maifon , & pour troubler la paix& le repos
de faint Benoist. CHAP. II. 177
H'une Congregation toute entiere.
Ajouſtons à cela , mes freres , que les
Monafteres dans le ſentiment de tous les
Saints font des lieux de penitence & d'hu-
miliation , que c'eſt là où l'on étudie J. C.
crucifié , & que la vie de ceux qu'il y ap-
pelle , ne doit eſtre rien davantage qu'un
:
retracement de ſes ignominies & de ſes hon-
tes. Lagloire d'un Moine & d'un Solitaire
eſt de ſe conformer à ce divin modele. Si
le diſciple en enviſage d'autre que celle de
fon Maiſtre, il eſt dansl'erreur , & ne con-
noift pas laverité de ſon eſtat , &ſon Supe-
rieurn'auroitpas les veritables lumieres,s'il
eftimoiten lui ce qui n'eſt pas eſtimable ; il
s'éloigneroit de J. C. duquel il al'honneur
de tenir la place , & ne ſe conduiroit pas
маныдатнаклацет
felon ſes ſentimens , s'il élevoit un de ſes
freres fur des qualitez que J. C. a rejettées.
Or il a rejetté , comme vous le ſçavez , tous
ces avantages & toutes ces confiderations
humaines, dont les hommes font tant d'eſtat,
& comme ſelon les predeſtinations éternel-
les , il devoitnaiſtre d'une race roiale , il a
choiſi dans cette race , pour s'humilier , ce
qu'ilyavoit de plus vil & de plus mepriſa-
ble ; il a voulu paroiſtre le filsd'un homme
pauvre & d'un artiſan , il a paffé trente
années de la vie dans l'exercice du metier de
celui , que l'on croioit eſtre ſon pere: ila
voulu ſe ſervir , pour les miniſtres de ſa
parole ,& pour les executeurs de ſes ordres,
178 Explication de laReglë
de gens qui n'avoient ni rang , ni merite , ni
qualitez felon le monde ; il ne pouvoit en
prendre un qui en euſt moins , que celui
qu'il a mis àla tefte de ce grand œuvre , je
veux dire de ſon Eglife , & qu'il a choifi
pour en eſtre le fondement : enfin comment
ſe pourroit-il faire qu'entre ceux qui doivent
faire profeſſion de vivre ſelon cés veritez fi
importantes & fi Evangeliques , on diſtin-
guaſt les hommes par la naiſſance & par la
condition , & non pas par la pieté& par la
vertu ? Il faut que ceux qui ontde la qualité,
ſe rejoüiffent d'eſtre dans les lieux , où elle
perdſa malignité , parce qu'elle n'y eſt pas
confiderée, & qu'ils aient de la joiede ſe
voir égalez à ceux qui n'en ont point ; &
que ceux-ci s'humilient encore davantage ,
de ce qu'ils ſe trouvent ſemblables à des
gens , à qui la naiſſance a donné ſur eux de
grands avantages.
Remarquez , mes freres , que comme la
nobleſſe ne doit pas eſtreune raiſon depre-
ference , elle ne doit pas auſſi en eſtre une
d'exclufion ; & quand elle ſe trouve avec
de lapieté &de la religion , il eſt permis de
confidererdavantagecelui en qui elleſe ren.
contre. C'eſt ce que leSainta voulu expri-
mer , lorſqu'il a dit que l'on ne doit point
preferer lenoble à celui qui vientd'unecon-
dition baſſe & fervile , ſi ce n'est qu'il ſe
joigne quelque autre raiſon àſa qualité , niſi
alia rationabilis caufa exiftat. Cependant ſi la
de faint Benoist. CHAP. II. 179
nobleſſe ne donne aucune preference pour
le rang , ni pour la place , elle ne laiffe pas
de s'attirer une recommandation particu
liere ; car il ſeroit bien difficile entre deux
perſonnes qui auroient une vertu égale , de
ne pas confiderer celle qui auroit de lano-
bleſſe, plus que celle qui n'en auroit pas .
C'a eſté le ſentiment de ſaint Bernard , Ep.
lequel écrivant à une fille diftinguée par ſa
condition , & qui s'eſtoit conſacrée à J. C.
lui dit , que Dieu n'a point acception de "
perſonnes ,&neanmoins que la vertu,quand "
elle ſe rencontre avecla nobleffe , lui plaiſt "
davantage;que c'eſt peut-eſtre parce qu'elle "
a plus d'eclat , plus placet, anfortè quiaplus «
claret ; & que quandune perſonnedeſtituée<<
des avantages de la naiſſance , ſe prive dela "
gloire du monde , il eſt mal-aiſé de juger ſi «
ce renoncement eſt un effet de ſa volonté ou
de fon impuiſſance. Il ajouſte , qu'il louë la «
vertu , quoique ce ſoit par neceſſité qu'on «
l'embraffe ; mais qu'il l'eſtime bien plus د
66
quand c'eſt par un choix libre , & parune «
election volontaire. Laudofactam deneceffi-
tate virtutem , sed plus illam quam eligit liber-
tas, nonindicitneceffitas.
Le meſme Saint parlant ailleurs de la
converfion de ſes Freres , dit qu'il peut ſe,
glorifier devant Dieu , de ce qu'il y ena
parmi eux, quiont plus quitté pourſedon-
ner àJ.C. que des filets & des nacelles ,
180 Explication de laRegle
Serm.37. Qui plusquam navem & retia relinquere. Car
dediverf.
aſſurement il faut une plus grande grace
pour laiſſer des attachemens conſiderables :
on a moins de peine à abandonner une hou-
lette , une charruë , une cabanne , que non
pas une couronne , un palais , un établiſſe-
ment , une charge importante : & cequi fait
voir que cette confideration eſt generale ,
c'eſt que tousceux qui ont ecrit les Vies des
Saints , n'ont jamais manqué de parler de
leur naiſſance & de leur condition. La pre-
miere choſe que l'on ecrit de ſaint Benoiſt ,
eſt qu'il deſcendoit d'une racedes plus no-
bles & des plus anciennes de l'Empire Ro-
main. On remarque que faint Bernard eſtoir
forti d'une famille illuſtre ; on a conſervé
des memoires exacts de tous ces grands
Seigneurs , qui entrerent dans l'Ordre de
Cifteaux , dans le temps de ſon inſtitution :
&pourquoi cela ? finon afin de rehauffer leur
pieté , de donner des exemples plus figna-
• lez , d'echauffer le zele , & d'exciter la reli-
gion des peuples. C'eſt une experience que
•P'on fait tous les jours , par lajoie que l'on
reſſent de la converfion des perſonnes qua-
lifiées , & par l'édification qu'elles répan
dent dans l'Eglife , lors qu'on les voit ab-
baifferleurs teſtes ſuperbes ,ſous le joug de
J. C. La nobleſſe , la gloire du monde,&
: les autres dons de la nature & de la fortune,
font des obſtacles au ſalut , qui par eux-
de faint Benoist. CHAP. II. 181
Imefmes n'ont rien qui merite d'eſtre confi-
derez dans un Chreſtien , tant qu'il les eſti.
me , & qu'il s'y attache ; mais dés qu'il s'en
dépoüille , qu'il les abandonne , & qu'il les
ſacrifie àJ. C. il ſe peut dire qu'ils acquie-
rent un prix & une veritable valeur.
L'Abbé peut faire la meſme choſe dans
toutes les conditions ; mais comme il doit
procurer , autant qu'il lui eſt poſſible , le
bien & le ſalut des ames ,il diſpoſera les
rangs & les places , il élevera ou abbaiffera
ſes Freres , comme il le jugera plus expe-
dient , pourvû qu'il ne trouble point la paix
de ſa Communauté, & que ces changemens
n'y cauſent ni trouble , ni confufion.
PArce que , foit qu'onsoit libre , ſoit qu'on
ne lefoit pas , nous portons lejoug d'une mesme
milice & d'une meſmeſervitude , ſous un mesme
Seigneur , &c.
La profeſſion Monaſtique égale tous
ceux qui s'y engagent ; elle ne connoiſt
point dedifferences humaines , & elle n'en
ſouffre aucunes , que celles queJ. C. opere
dans les ames , par les impreſſions de ſa
Grace , & par le mouvement de ſon ſaint-
Eſprit. Cet eſtat ſi pur & ſi ſaint demande
une abdication qui ſoit entiere ; & quand
ce renoncement eſt fait, celui qui a donné
beaucoup , n'a rien au deſſus de celui qui
amoins donné , ou qui n'a rien donné du
182 Explication de laRegle
tout;ſi cen'est qu'il ait offert ſon ſacrifice,
avec des diſpoſitions plus excellentes&plus
parfaites. On reçoit dans les Cloiſtres les
grands & les petits , les pauvres & les ri-
ches, les gensnobles, ceux qui ſont d'une
baſſe extraction , les doctes , les ignorans ,
& les fimples ; & il feroit indigne de ces
lieux ſacrez , où J.C. doiteſtre ſi parfaite-
ment & fervi & imité , d'y avoir acception
de perſonnes , &d'ydonner des preferences
par d'autres confiderations , que celles fur
ſeſquelles il fonde lui-meſme ſes diftin-
Etions ; & celui qui en uſeroit de la forte ,
feroit vivre dans les Cloiſtres l'eſprit du
monde ; il y rappelleroit ſes maximes , fes
mœurs , ſes principes , ſes paſſions , &toute
ſa vanité , qui ne devroit pas ſeulement à
eſtre ni connuë , ni nommée,
Le Saint ſe ſert du nomde , milice , aqua-
lem ſervitutis militiam bajulamus ; afin qu'on
ſe ſouvienne toûjours qu'on eſt engagé dans
une veritable guerre, que l'on ades enne-
mis ſur les bras , qu'on travaille , qu'on
veille pour ſa propre défenſe , & qu'on foit
inceſſammentſur ſes gardes.
I'Lfaut donc quelAbbè ait une charitéegale
pour tous ſes Freres, &c.
Le Saint prend un ſoin extrême de re
gler la conduite du Superieur , ſçachant
que c'eſt principalement d'elle que dépend
deSaint Benoist. CHAP. II. 183
le falut de ſes Freres ; & qu'à moins qu'il
ne la rende proportionnée à leurs diſpoſi-
tions , il ne fera rien moins pour leur ſanti.
fication , que ce qu'il eſt obligé de faire,
Comme toute la direction n'eſt qu'un mi-
niſtere d'amour , il doit prendre garde à en
faire une application ſi ſage& fi juſte, que
toutes les marques qu'il leur en donnera
!
dans les rencontres , ſervent à l'unique fin,
;
à laquelle il doit tendre, qui eſtde les ren-
dre fideles dans l'obſervation de leurs Re.
gles , & dans l'accompliſſement de leurs
devoirs. Le Saint veut que fa charité ſoit
1
égale , c'est-à-dire qu'il veille & qu'il tra-
S
vaille àleur procurer à tous le repos éternel,
& qu'il n'y en ait un ſeul, auquel il ne s'ap-
plique autant qu'il le croit neceſſaire , &
que ſes beſoins l'y obligent.
L'Abbé doit donc ſelon l'ordre qu'il lui
endonne, étudier tous les moinens , parce
qu'un contre-temps eſt quelquefois capable
de ruiner un ouvrage de pluſieurs années,
Il doit diverſifier ſa direction , afin qu'elle
ſoit plus utile , c'est-à-dire la changer , la
modifier ſelon la ſituation, les mœurs , les
foibleſſes ,les fautes, les bonnes & les mau-
vaiſes qualitez des ames qui lui ſont ſoumi-
ſes , &fuivre en ce point la formepreſcrite :
par l'Apoſtre , argue, obfecra , increpa.
Il eſt certainqueles inclinationsdes [Link]
2. C. 4 ,
mes eftant fi differentes , les caracteres & v
184 Explication de la Regle
les humeurs ſi particulieres , la maniere
d'agir d'un Superieur ne doit pas eſtre uni-
forme. Il faut tantoſt qu'il aitde lafermeté
pour refifter aux uns , tantoſt de la ſeverité
pourreprimer les autres , tantoſt de la dou-
ceur quand il eſt beſoin de conſoler & de
condeſcendre ,& enfin que toute cette diffe-
rence de conduite n'ait qu'un meſme prin-
cipe , qui eſt la Charité , & qu'un mefme
motif, ſçavoir le ſalut de ſes freres : il doit
eftre charitable quand il eſt rigoureux , il le
doit eſtre quand il eſt condeſcendant ; & fa
charité eſt toûjours la meſme, quoique fou-
vent elle s'exprime par des conduites & par
des actions toutes contraires .
Le terme d'obfecrare ne doit pas s'expli
quer par celui de prier & de ſupplier ; mais
par celui d'exhorter , d'animer , ce mot de
l'Apoſtre , obfecra, ne ſe lit que dans la ver-
verſion Latine. Le Grec porte Δακάλεσεν,
c'eſt à dire excites , ou exhortes : la verſion
Arabique porte hortare qui eſt la fignifica
tion veritable de ακάλεσον : dans la verſion
Ethiopienne , il y a manfuetus eſto , qui mar-
que une maniere d'exciter qui ſoit douce &
fans aigreur , & qui ne tienne pas de la durée
de la reprehenfion.
C'est-à-direqu'ilfaut qu'ilreprenne avecplus
de rigueur les eſprits inquiets&dereglez , qu'il
excite à s'avancer ceux qui ſont obeiffans ,&
paisibles, c. Il
defaint Benoist. CHAP. II. 185
Il y a cinq fortes de perſonnes qui vivent
dans lesCommunautez Religieuſes,&parmi
ceux qui font une profeſſion publique d'ê-
tre à Dieu & de le ſervir. Saint Benoiſt de-
figne les uns par ces termes indifciplinatos
&inquietos , ce ſont des perſonnes inquie- :
tes , qui ne peuvent s'accommoder de l'af-
fujettiſſement, ni vivre fous une difcipline
exacte.
e
Il nomme les autres , negligentes & con-
temnentes , c'est-à-dire qui par negligence &
par mépris , manquent à fatisfaire à leurs
obligations.
f
Ily en a d'autres qu'il appelle , improbos,
dures corde ac fuperbos , ce ſont des eſprits
fuperbes , audacieux , incorrigibles ; dont la
S nature inflexible à toutes fortes d'avis & de
montrances , eſt toûjours preſte de ſe re-
volter contre les ordres des Superieurs.
:
Les autres qu'il exprime par ces paro-
les , obedientes , mites &patientes , cefontdes !
ames qui craignent Dieu , qui ont les in-
tentions pures , qui vivent dans la paix &
dans l'obeiſſance; & qui cependant , parce
qu'elles n'ont pas toute l'application & la
vigilance neceſſaire , ne laiſſent pas de
tomber dans quelques fantes qui peuvent
avoir beſoinde reprehenfion.
Il y en a enfin d'autres d'une vertu par-
faite & d'une pieté conſommée , dont faint
Benoift neparlepoint,auſquelles ilne laiffe
186 Explication delaRegle
pas d'échapper quelque choſe contre leurs
devoirs ; parce qu'elles ne font pas im-
peccables , & que nul homme vivantdans
une chair mortelle , ne peut eſtre exempt
de tout peché. Non est enim homo qui non
peccet.
Reg.c.8 .
V.46. Saint Benoiſt veut que l'on corrige les
premiers , & qu'on les traite avec ſeverité ;
parcequ'il ſçavoit que rien n'eſtoit plus ne-
ceſſairepourmaitenir la charité&la pureté
de la religiondans les maiſons ſaintes , que
de reprimer ceux qui par le dereglement de
leur cœur ,yvivent ſans repos ,& troublent
celui des autres. Le mal fe multiplie toû-
jours , & s'augmente par l'impunité , non
ſeulement dans celui qui le commet, mais
encoredans ceux qui en fontles témoins , &
lemauvais exempledans une communauté
reglée ,quand on neglige de le punir , & de
l'arreſter , eſt comme un feu qui embraze
les foreſts toutes entieres.
Ondoit mettre les negligens & les pa-
reſſeuxdans le meſmerang: car quoi qu'ils
aientmoins de malignité que les autres,&
qu'ils paroiffent plus excufables,leur diſpo-
fitionn'eſtpasmoins dangereuſe , &ne cau-
fera pas de moindres maux , fi elle demeure
impunie ; elle ſe communiquera fans doute,
la nature eftant toûjours preparée à ſe re-
lâcher dans les exercices , & dans les pra-
tiques qui l'afſujettiffent & qui la contrai-
de faint Benoist. CHAP . II. 187
gnent;& fi les Freres à leur exemple tom-
bent une fois dans la langueur , c'est-à-dire
dans l'inaction , dans l'inutilité, & dans le
mépris des chofes , auſquelles leurprofeffion
les engage, il faut que la religion en foit
bannie, que la pieté s'éteigne , & que la
maiſon de Dieu devienne , par des confe-
quences neceſſaires , la retraite de ſes enne-
mis; car qu'importe, comme dit [Link], «Berri.
Ser.3 .
de ne pas trahir la place , ou de ne la pas "in De
abandonner comme un deferteur , fi eftant dic. "
chargé de la garder & d'en repondre,vous
y eſtes dans l'inutilité & dans la pareſle;"
puiſquec'eſtla livrer, quede demeurer les
mains croiſées ,au lieude prendre les armes ce
&de combattre pour ſadefenfe.
Pour les autres qu'il deſigne ſous lenom
d'improbos, il ordonne qu'on emploie à leur
égard toute la ſeverité poſſible,qu'on s'ap..
pliqueàles remettre dans leurdevoir, qu'on
ne neglige rien pour dompter la dureté de
Ieur cœur , que l'on ſe ſerve pour cela de
peines corporelles , qu'on les puniſſe de ver-
ges ( c'eſtoit la manierede ce temps-là, mais
dans ceux-cy onſe fert de diſciplines,d'ab-
ſtinences , de jeune au pain & à l'eau , &
meſime de priſons ) : enfin il veut que l'on
mette tout enufage , pour vaincre l'opinia-
treté de ces ames rebelles ; ce font ceux-là
que l'on doit retrancher de la ſocieté des
Freres , par leglaivede l'excommunication,
Lij
188 Explication de la Regle
comme il eſt marqué dans le chap. 28. de la
Regle , de crainte qu'ils ne communiquent
leurs dereglemens à leurs Freres , & que le
Reg. c.
mal d'un ſeul ne ſe rende general , & ne
28 . devienne le mal de tous ; Ne una ovis mor-
bida omnem gregem contaminet.
Le Superieur qui a un veritable zele , &
P1.25. 8. qui peut dire comme le Prophete , Dilexi
decorem domus tuæ , & locum habitationis gloriæ
tue , doit s'oppoſer comme un mur d'airain
aux mechans , ſoit pour leur converfion par-
ticuliere , ſoit pour l'utilité & l'édification
publique , foit pour l'intereſt deJ. C. duquel
il eft obligé de procurer la gloire , qui eft
toûjours attaquée, lorſque le defordre , la
confufion & l'iniquité ſe fait jour dans les
lieux qui lui ſont conſacrez. Ce n'eſt pas
meſme affez qu'il s'oppoſe , mais il faut
qu'il le faſſe autant qu'il eft neceſſaire, pour
rompre le cours du mal,& pour en empef
cher les confequences & les fuites. Saint
Benoist ne pouvoit l'y obliger par un motif
plus preffant, que par celui du malheur du
Reg.c.2. Preſtre Heli. Il reprit ſes enfans de leurs
excés ; il les avertit à la verité , & il leur
reprocha leurs defordres : mais parce qu'il
le fit avec trop de molleſſe , il le fit ſans
benediction & fans fuccés ; & la tolerance
de ce pere infortuné fut ſuivie de la peine
dont elle estoit digne ; elle cauſa la défaite
du peuple de Dieu, la perte de ſes enfans ,
defaint Benoist. CHAP. II. 189
qui moururent dans la bataille, la priſe de
l'Arche , & fa propre mort. Ibid.c.44
Pour ceux qu'il appelle , obedientes, il
faut ſans doute avoir pour eux des confide-
rations particulieres ; il faut que le Supe-
rieur s'étudie à leur donner des marques de
ſa charité & de ſa tendreſſe, qu'il les con-
fole, qu'il les exhorte , lors qu'il leur arrive
en quelque rencontre , de s'écarter de leur
devoir. L'intention de ſaint Benoiſt n'eſt pas
qu'on les laiſſe abſolument fans correction ,
mais bien que la douceur domine , & fe faffe
1 remarquer dans la conduite que le Supe-
rieur doit tenir à leur égard, au deſſus de
larudeſſe & de laſeverité: cependant il faut :
qu'il les reprenne & qu'il les corrige, ſans
quoi ils n'éviteroient jamais de ſediminuer 1
leurs fautes;ils ne manqueroient pas de ſe
relâcher ; & parce qu'elles ne ſeroient pas
repriſes , elles deviendroient plus frequen-
tes ils en feroient meſme enſuite de plus
confiderables. Les corrections ſont comme Hom
,6
des éperons , qui ſelon faint Gregoire , font inEvang
avancer dans lavoie de Dieu , ceux auſquels
on les applique ; & il ne faut pas douter que
ſi la douceur d'un Superieur eſtoit conti-
muelle , & qu'elle ne fuſt pas accompagnée
de rigueur & de ſeverité, elle ne jettaſt les
ames dans la langueur & dans la pareſſe :
ellesn'auroientpoint cette vigueur & cette
vivacité , ſans laquelle la vertu ne trouve
1
190 Explication de la Regle
point auprés de Dieu l'agréement& l'ac
cés qu'elleydoit avoir. Comme il ne faut
pas qu'un Superieur effarouche les eſprits
par des ſeveritez indiſcretes, il ne faut pas
auſſi qu'il les abbaiſſe par des condeſcen-
dances moles & flatteuſes.
On peut ajoûter à ces quatre eſpecesde
Religieux , dont ſaint Benoiſt parle , une
cinquiéme, ſçavoir ceux qui ont acquis une
pieté éminente , & qui vont à Dieu dans
toute la plenitude de leur cœur. Je vous
dirai , qu'il ne feroit point à propos qu'ils
fuſſent, non plus que les autres , exempts
de reprehenfion. Dieu qui permet qu'ils
tombent dans ces fautes , que nous vous
avons dit être inévitables , afin de les con-
tenir dans l'humilité, & de les empeſcher
depreſumer de leur vertu ,&des'élever des
graces qu'il leur a faites & qu'il leur fait
encore tous les jours ; veut ſans doute que
leSuperieur qui les conduit , entre dans ſes
deffeins ,& contribue tout ce qui eſt dans
fon pouvoir , pour les ſoûtenir & les porter
à la perfection à laquelle il les appelle ; &
c'eſt à quoi il n'auroit garde de fatisfaire ,
s'il les laiſſoit jouir en repos de la puretéde
leur eftat , quelque grande qu'elle puſt eſtre,
fans avoir foin de les exercer par les moiens
que ſa Regle lui preſente , qui ſont ceux
des humiliations.
Car que pourra croire ce Religieux , qui
defaint Benoist. CHAP. II. 191
ne recevrade la part de ſon Superieur nulle
parole qui l'humilie, ni qui lui donne lieu
de faire attention ſur ſes propres foibleffes,
ſinon qu'il eſt irreprehenſible, &que ſa pieté
eſt arrivée à undegré qui le met au deſſus
de tous ſes Freres ? Y a-t-il rien de plus à
craindre , que d'avoir devant les yeux un
perpetuel ſujet d'élevement , puiſque toute
la perfection Chreftienne ne conſiſte que
dans l'abbaiſſement du cœur , &que le plus 1
Chreftien eſt le plus humble ; Cette con-
duite toûjours pleine dedouceur & de com-
S
plaiſance à l'égard de cet homme qui ne
S pecheroitpoint, j'entends qui ne feroit que
S de ces fautes legeres , qui n'eſtant regardées
qued'une maniere humaine, ne meriteroient
pas d'eſtre repriſes , feroit un encenfement
continuel ; & rien ne ſeroit plus propre
pour lui tourner la teſte ,& le faire tomber
du comble de la vertu dans l'abîme de
l'orgüeil.
L'humilité , qui eft la vertucapitale d'un
Religieux & d'un Solitaire , ne s'acquiert
que par des humiliations il fautdonc que
les humiliations la confervent , puiſque les
vertus ne ſe conſervent que par les voies,
par leſquelles on les peut acquerir. Le cœur
de l'homme eſtun champ , qui produit de
bonnes ou de muuvaiſes chofes , felon qu'il
eſt plus ou moins cultivé ; & la terre la
meilleure , fi le laboureur n'y donne fon
188 Explication de la Regle
comme il eſt marqué dans le chap. 28. de la
Regle , de crainte qu'ils ne communiquent
leurs dereglemens à leurs Freres , & que le
Reg. c.
mal d'un ſeul ne ſe rende general , & ne
28 . devienne le mal de tous ; Ne una ovis mor-
bida omnem gregem contaminet.
Le Superieur qui a un veritable zele , &
P1.25. 8. qui peut dire comme le Prophete , Dilexi
decorem domus tuæ, & locum habitationis gloriæ
tue, doit s'oppoſer comme un mur d'airain
aux mechans , foit pourleur converfion par-
ticuliere , ſoit pour l'utilité & l'édification
publique , foit pour l'intereſt deJ. C. duquel
il eft obligé de procurer la gloire , qui eft
toûjours attaquée, lorſque le defordre , la
confufion & l'iniquité ſe fait jour dans les
lieux qui lui ſont conſacrez. Ce n'eſt pas
meſme affez qu'il s'oppoſe , mais il faut
qu'il le faſſe autant qu'il eft neceſſaire, pour
rompre le cours du mal, & pour en empef-
cher les confequences & les fuites. Saint
Benoiſt ne pouvoit l'y obliger par un motif
plus preffant , que par celui du malheurdu
Reg.c.2. Preſtre Heli. Il reprit ſes enfans de leurs
excés ; il les avertit à la verité , & il leur
reprocha leurs defordres : mais parce qu'il
le fit avec trop de molleſſe , il le fit fans
benediction & fans fuccés ; & la tolerance
de ce pere infortuné fut ſuivie de la peine
dont elle estoit digne ; elle cauſa la défaite
du peuple de Dieu, la perte de ſes enfans ,
defaint Benoist. CHAP. II. 189
qui moururent dans la bataille, la priſe de
l'Arche , & fa propre mort. Ibid.c.44
Pour ceux qu'il appelle , obedientes , il
faut ſans doute avoir pour eux des confide-
rations particulieres ; il faut que le Supe-
rieur s'étudie à leur donner des marquesde
ſa charité & de ſa tendreſſe, qu'il les con-
fole , qu'il les exhorte , lors qu'il leur arrive
en quelque rencontre , de s'écarter de leur
devoir. L'intention de faint Benoift n'eſt pas
qu'on les laiſſe abſolument fans correction ,
0
maisbien que la douceur domine , & fefaffe
el remarquer dans la conduite que le Supe-
A rieur doit tenir à leur égard , au deffus de
a larudeſſe&de laſeverité: cependant il faut
es
qu'il les reprenne & qu'il les corrige , fans
quoi ils n'éviteroient jamais de ſe diminuer
leurs fautes ;ils ne manqueroient pas de ſe
relâcher ; & parce qu'elles neſeroient pas
repriſes , elles deviendroient plus frequen-
tes , ils en feroient meſme enſuite de plus
conſiderables. Les corrections ſont comme Hom, 6.
des éperons , qui ſelon faintGregoire, font. inEvang
avancer dans lavoie de Dieu , ceux auſquels
on les applique ; & il ne faut pas douter que
ſi la douceur d'un Superieur eſtoit conti-
nuelle, & qu'elle ne fuſt pas accompagnée
derigueur & de ſeverité, elle nejettaſt les
ames dans la langueur & dans la pareſſe :
ellesn'auroient point cette vigueur & cette
vivacité , ſans laquelle la vertu ne trouve
190 Explication de la Regle
point auprés de Dieu l'agréement& l'ac-
cés qu'elleydoit avoir. Comme il ne faut
pas qu'un Superieur effarouche les eſprits
par des ſeveritez indiſcretes, il ne faut pas
auſſi qu'il les abbaiſſe par des condeſcen-
dances moles & flatteuſes.
On peut ajoûter à ces quatre eſpecesde
Religieux , dont faint Benoiſt parle , une
cinquiéme, ſçavoir ceux qui ont acquis une
pieté éminente , & qui vont à Dieu dans
toute laplenitude de leur cœur. Je vous
dirai , qu'il ne feroit point à propos qu'ils
fuſſent , non plus que les autres , exempts
de reprehenfion. Dieu qui permet qu'ils
tombent dans ces fautes , que nous vous
avons dit être inévitables , afin deles con-
tenir dans l'humilité , & de les empefcher
depreſumer de leur vertu , &de s'élever des
graces qu'il leur a faites & qu'il leur fait
encore tous les jours ; veut ſans doute que
le Superieur qui les conduit , entre dans ſes
deffeins ,& contribue tout ce qui eſt dans
fon pouvoir , pour les ſoûtenir & les porter
à la perfection à laquelle il les appelle ; &
c'eſt à quoi il n'auroit garde de ſatisfaire ,
s'il les laiſſoit jouir en repos de la puretéde
leureftat, quelquegrande qu'elle puſt eftre,
fans avoir foin de les exercer par les moiens
que ſa Regle lui preſente , qui font ceux
des humiliations.
Carque pourra croire ce Religieux , qui
defaint Benoist. CHAP. II. 191
be recevrade la part de ſon Superieur nulle
parole qui l'humilie , ni qui lui donne lieu
de faire attention ſurſes propres foibleſſes,
ſinonqu'ileſt irreprehenſible,&que ſapieté
eſt arrivée à undegré qui le met au deſſus
de tous ſes Freres ? Y a-t-il rien de plus à
craindre , que d'avoir devant les yeux un
perpetuel ſujet d'élevement , puiſque toute
la perfection Chreftienne ne conſiſte que
dans l'abbaiſſement du cœur , &que le plus
Chreftien eſt le plus humble ; Cette con-
duite toûjours pleine dedouceur & de com-
plaiſance à l'égard de cet homme qui ne
pecheroit point, j'entends qui ne feroit que
S
de ces fautes legeres , qui n'eſtant regardées
qued'une maniere humaine, ne meriteroient
pas d'eſtre repriſes , feroit un encenfement
continuel ; & rien ne ſeroit plus propre
pour lui tourner la teſte ,& lefaire tomber
du comble de la vertu dans l'abîme de
l'orgüeil.
L'humilité , qui eſt la vertucapitale d'un
Religieux & d'un Solitaire , ne s'acquiert
que par des humiliations ; il faut donc que
les humiliations la confervent , puiſque les
vertus ne ſe conſervent que par les voies,
par leſquelles on les peut acquerir. Le cœur
de l'homme eſt un champ, qui produit de
bonnes ou de muuvaiſes chofes , felon qu'il
eſt plus ou moins cultivé ; & la terre la
meilleure , fi le laboureur n'y donne fon
192 Explicationde la Regle
foin&fon application , ne produira que des
épines & des ronces : ainſi il faut qu'un
Religieux , quelque vertueux qu'il puiffe
eſtre, ſoit repris de fon Superieur;il faut à
quelque prix que ce ſoit , qu'il trouve des
moyens & des raiſons de l'humilier & de le
reprendre. Je ne dis point qu'il feigne , qu'il
invente , & qu'il controuve ; mais je dis
qu'un Superieur , qui obſervera un Reli-
gieux avec d'autant plus de vigilance &
d'attention , qu'il le verra plus exact & plus
reglé dans fa conduite , ne manquera pas,
dans quelque circonſtance , de trouverquel-
que ſujet de le reprendre ; ce qu'il fera au-
tant que ſa charité & ſa ſageſſe lui feront
connoiftre qu'il lui peut eſtre utile ; & ainſi
en lui oſtant les vûës de complaiſance qu'il
pourroit avoir des graces qu'il a reçûës de
Dieu , il lui donnera plus de moiens pour les
conferver : cela n'empeſchera pas qu'un Su-
perieur n'éleve ce Religieux par des inftru-
Etions douces & charitables ,à la perfection
à laquelle l'ordre de Dieu , & ſa profeſſion,
l'obligent de tendre.
Je ne dis rien en tout cela , mes Freres ,
que ceque faint Benoiſt nous a voulu mar-
quer dans quantité d'endroits de fa Regle,
& particulierement dans le chapitre qui
concerne l'engagement des Religieux , lors
qu'il ordonne qu'on leur dife par avance
toutes les chofes afpres & dures , par
lefquelles
de faint Benoist. CHAP. II. 193
leſquelles ils doivent paſſer pour aller à
Dieu ; & qu'il veut qu'on ait une extreme
attention pour connoiftre avant que de
recevoir leurs vœux , s'ils ont de l'empreſſe-
ment pour ſouffrir les opprobres. Car com-
me les opprobres ne leur peuvent venir du
coſté dumonde , parce qu'ils n'ont plus rien
àdemefler avec lui , ni de la part de leurs
Freres avec leſquels ils doivent vivre dans
د
un filence& dans une paix profonde : il faut
de neceſſité que ces confufions foient l'effet
charitable de l'application d'un Superieur,
qui doit prendre un ſoin tout particulier
d'exercer leur humilité & leur patience par
des mortifications , des reprehenfions & des
reproches : & pourvu , comme nous vous
l'avons deja dit tantde fois , qu'il regle ſa
conduite fur la connoiffance qu'il a de la
portée de ſes Freres , que ſa charité ſoit éclai
rée , qu'il agifle avec prudence & circon-
ſpection , qu'il ſe preferve , comme il lui eſt
aifédele faire , de tout excés , qu'il prenne
les temps& les occaſions qu'iljugerales plus
propres : il n'y arien à craindre ni pour lui,
ni pour ſes Freres ; & cette maniere d'agir
peut contribuer plus qu'aucune autre à leur
Tantification.
Saint Bernard , qui eſtoit rempli de l'ef- Bern.
prit de faint Benoiſt , eſtoit de meſme ſen- PLSer.90.
4. in 1
timent , lorſqu'il diſoit à ſes Freres , qu'on "
les traittoit de lâches & de pareſſeux dans
R
194 Explication de laRegle
" des actions , qui les auroient fait confiderer
> comme des Saints au jugement des gens du
» monde.
Saint Jean Climaque a crû auſſi qu'il
eſtoit ſi neceſſaire d'humilier & de reprendre
des Religieux , & que leur ſalut eſtoit tel-
lement attaché à cette conduite , qu'il ne
Grad. >> craintpoint dedire , que le Superieur qui ne
4. art.
>>la ſuit pas , & qui n'a pas le ſoinde repren-
26. دو dreceuxqui ſont ſous ſa charge , eftunPere
» qui refuſe la nourriture à ſes enfans, Le
" meſme Saint dit dans le meſmeendroit que
„ les Religieux les plus patiens dans les tra-
vaux , c'est-à-direles plus conſommez dans
» la vertu , n'eſtant ni exercez , ni repris , ni
» humiliez par leur Superieur , à cauſe de
» l'opinion qu'il ena , perdentpeu à peu leur
دو
douceur &leur patience ; & qu'encoreque
,, leurs ames foient comme une terre engraif
دو ſée & fertile ; neanmoins fi elle n'eſt arroſée
,, par les eauxdes humiliations , elle devient
ſeche & aride , & elle ne porte que les épi-
,, nes de l'orgueil ,dudereglementdesmœurs,
,& d'une confiance preſomptueuſe,
Je finirai cet endroit , mes freres , en vous
diſant que faint Benoiſt veut bien comme
je vous l'ai deja dit , que la douceur prevale
dans la conduited'un Superieur à l'égarddes
Religieux doux , humbles , traitables &
dociles ; maisqu'il ne veutpas qu'elle yſoit
toute ſeule , ſans mélange & fans tempe
deSaint Benoist. CHAP. II. 195
rament. Il ſçavoit que la ſeverité eſt comme
unſel, quiempeſche que la vertu ne s'altere,
&ne ſecorrompedans les ames meſmes les
plus ſaintes , &qu'il n'y a rien de plus pre-
judiciable à un Religieux , qui doit vivre
dans l'aſſujettiſſement & dans l'abjection,
& dont l'eſtat eſt la pratiqued'unehumilia-
tion continuelle , que de trouver ſon Supe-
rieur en tout temps , preſt&diſpoſé à leca-
reſſer, à le flatter &àlui complaire.
J.C. mes freres, confidereradans lesRe
ligieux les actions de l'obeïſſance : toutes les
autres peuvent eſtre regardées comme des
effets& des productions de l'amour propre,
la religion comme vous le ſçavez , n'eſtant
rien davantage qu'une profeſſion d'obeïf-
ſance : Or ce n'eſt pas proprement obeïr,
que dedonner ce que l'on fait aux raiſons ,
auxprieres& aux perfuafions douces & obli-
geantes de celui qui le defire : mais il faut
que ce ſoit à l'autorité que l'on defere : il
faut regarder J. C. dans ſon Superieur , en
qualité d'obeïflant ; carcomme dittres-bien
le Pere Rodriguez , fi onobeït à cauſe que "Cin
l'on y eſt engagé par une voie douce & obli- «quiéme
geante , ou par d'autres reſpects humains, Traité
del'o-
il eſt évident que la raiſon formelle de l'o- "beite
beïf.
beïſſance ne ſe trouve pas dans ces fortes c.12.
d'actions , & qu'ainſi on nedoit pas s'éton- «
ner, ſi aprés l'avoir exercée pluſieurs an- «
nées, onn'eneſt pas plus avancédans cette «
Rij
196 Explication de laRegle
" vertu , parce qu'elles n'en font pas les pro
" pres actions. Le Religieux qui fera conduit
par les manieres engageantes & agreables
de fon Superieur , ne fera à ſon égard que
ce qu'un ami eft à l'égard de ſon ami , lorf-
qu'il lui propoſe quelque choſe de raifonna-
ble , & qu'il l'induit à lefaire par fes folli-
citations & par ſes inſtances ; ce qui eft de-
truire tout le merite de l'obeïflance ; & il
faudroit que le Superieur , pour en ufer de
la forte , ne ſceuſt pas ce qu'il eſt , ou qu'il
euſt oublié que ce ſontdes gens qui ont voüë
l'obeïffance , qu'il a ſous la conduite.
Croiez donc , mes freres , que d'en ufer
de la forte , c'eſt ruïner toute la regularité
des Cloiſtres , c'eſt en énerver toute la diſci-
pline. Les inferieurs ne ſe ſouviendront plus
qu'ils doivent eſtre ſoumis , ils regarderont
bien - toft leurs, Superieurs comme leurs
égaux ; & les Superieurs aviliront leur ca-
ractere , rendront leur miniftere inutile , &
ceux qui font faits pour vivre & pour fe
ſantifier dans la dependance , ne trouveront
point dans leur autorité les biens & les avan-
tages qu'ils en efperent ; & fi quelque choſe
fait voir l'affoibliffement des Cloiſtres , c'eſt
de ſçavoir que cette pratique , toute fainte
& toute utile qu'elle eſt , trouve des oppo-
ſitions dans ceux qui devroient l'embraffer
davantage. Un Moine eſt un homme con-
ſacré à l'humilité & à l'obeiffance, fa cha-
de faint Benoist. CHAP. II. 197
rité ne le ſauvera point , fi elle n'eſt humble
& foumife , parce qu'elle fera fauffe , &
qu'elle n'aura pas le caractere qui lui eft
eſſentiel , qui eſt ladependance..
ILfaut que l'Abbé ſe ſouvienne inceſſam- Luc.124
ment de la qualité & du nom qu'ilporte , qu'ilV.48.
fçache que l'on exige davantage de celui auquel
on a plus confié , &c.
Saint Benoift ne pouvoit pas ſe ſervir
de confiderations plus puiſſantes , pour en
gager un Superieur à s'acquitter de fon mi
niftere , comme un diſpenſateur exact &
fidele. Il l'y excite par trois motifs princi-
paux , le premier eſt l'importance de fon
emploi , le ſecond la difficulté qu'il y a de
s'en acquitter , & le troifiéme l'exactitude
avec laquelle JESUS - CHRIST lui en
demandera compte.
Le Saint lui dit tout , en lui diſant que
ce font des ames, dont la conduite lui a eſté
confiée. Un Prince de la terre eſt eſtabli
pour gouverner des peuples & pour leur pro-
curerune paix &une tranquillité paflagere,
& pour les proteger contre ceux qui vou-
droient les empeſcher d'en joüir : mais un
Paſteur a un emploi d'un rang & d'une di-
gnité bien plus relevée. Il gouverne des
hommes comme l'autre , mais c'eſt pour les
rendre éternellement heureux ; & qui vou
dra juger de la difference qu'il y a entre
Riij
198 Explicationde laRegle
ces deux minifteres , & connoiſtre l'avarr
tage que celui-ci a par deſſus l'autre ; il n'a
qu'à conſiderer que l'un regarde purement
des ames , & l'autre des corps ; que l'un
n'a pour objet qu'une felicité temporelle ,
qu'un bien periſſable , limité & de peu de
durée ; l'autre un bonheur immortel quin'a
point de fin & qui ne reçoit point de bor-
nes. Ce Patriarche , quipar une diſpoſition
particuliere de la Providence , fut prepoſé
pour ſecourir toute l'Egypte dans unene-
ceſſité temporelle , fut nommé le Sauveur
de la terre ; mais un Pasteur, ou un Supe-
rieur est bien chargé d'une autre affaire.
Toutes les ames auſquelles il eſt appliqué ,
font autant de Roiaumes qui appartiennent
Luc.17 à J. C. felon ces paroles de l'Ecriture , re-
V. 21.
gnumDei intravos eſt. Il lui en a donné le
gouvernement ; & fon obligation eſt de lui
garder & de lui conferver ce qu'il a repris
ſur ſes ennemis par une guerre ſanglante ,
ou plûtoſt par une victoire qui ne lui a pas
moins coûté que l'épanchement de tout fon
fang , & la perte de ſa vie. Que l'on dife
tout ce que l'on voudra , le métier& la pro-
feſſion d'un Pasteur est de ſauver les hom-
mes , & par conſequent de participer à ce
que lamiffion deJ.C. ſur la terre, a de plus
noble, de plus relevé , & de plus glorieux.
Qu'un Superieur paſſe ſi legerement qu'il
lui plaira fur ces paroles , ſufcepit animas
defaint Benoift. [Link]. 199
regendas , pour ſe cacher l'étenduë de ſes
devoirs , il fautqu'il convienne , malgré lui,
s'il veut peſer les choſes aupoids de lave
rité , que rien en ce monde n'eſt au deſſus
de la fonction , & de la charge que Dieu lui
a donnée ; & qu'il n'ya point de moment
dans ſa vie , auquel il nedoive eſtre occupé
de la grandeur de ſon emploi.
Pour la difficulté , on ne peut douter
qu'elle ne ſoit grande, ſi l'on ſe donne la
peine de faire attention ſur ce grandnombre
dedangers auſquels les ames font expoſées ;
fi on les confidere entre leurs paſſions , leurs
propres cupiditez , la malignité des hom
mes ,& l'enviedesdemons. Sielles font aux
mains avec elles-meſimes , & qu'elles tra-
vaillent à dompter les ſentimens de la na-
ture, ledemonſe metde la partie, il s'op-
poſeà leursefforts , il enflâme ce qu'ils veu
lentéteindre, il ſoûtient cequ'elles veulent
détruire , & effaie parde continuelles ſug-
geſtions de rendre leurs bonnes intentions
vaines& inutiles. Les creatures de leur côté
leur fontdes maux preſque infinis , & elles
emploient tout ce qu'elles peuvent avoir de
biens,d'attraits,d'ornemens &debeautezap-
parentes pour les ſeduire. Ainſi elles font de
toutes parts environnées de leurs ennemis;
tout conſpire pour les perdre ; & on peut
leur attribuer ces parolesde l'Apoſtre,foris [Link].74
٢٠
pugna , intus timores. Mais ce qui marque ,
R iiij
200
Explication de la Regle
pardeſſus toutes choſes , leperildans lequel
elles ſe rencontrent, c'eſt le petit nombre
de celles qui en échappent , & la multitude
de celles qui font naufrage dans les lieux où
elles s'eſtoient retirées و
comme dans des
ports, & des abris aſſurez contre la tempefte.
Que peut faire un Paſteur , qul a du zele
&de la fidelité pour lagloire de fon Maiſtre;
ou plûtoſt que ne doit-il pas faire pourpre-
ſerver ces ames de tous les maux qui les
menacent ? Quel repos peut - il fe donner
quand il les voit ſur le point de perir ? Ne
faut - il pas qu'il s'applique ſans relaſche ;
que ſa vigilance ſoit perpetuelle ; qu'il em-
ploie les jours & les nuits ; qu'il travaille in-
ceffamment ; qu'il épuiſe tout ce que Dieu
lui a donné de force , d'eſprit , de raifon , de
larmes pour aller au devant , & pour dé-
tourner tout ce qui leur peut nuire ? & s'il eſt
autant touché qu'il le doit eſtre , & qu'il diſe
[Link]. comme l'Apoftre , quis infirmatur , & ego non
11. V.29. infirmor? quis fcandaliſatur , & ego non uror?
il reffentira non ſeulement leurs maladies
réelles & effectives , mais auſſi toutes celles
qui leur peuvent arriver , comme fi elles
eſtoient déja preſentes : enfin ſi ſesyeux font
inceſſamment ouverts ſur ces ames , dont la
garde lui aefté commife, il ne manquera pas
de s'appliquer
Pf. 120 pourle Prince ces
des paroles
Paſteursqui ontnondormita,
,ecce eſté dites
4.
bit , neque dormiet qui cuftodit Ifraël.
de faint Benoist. CHAP . II. 201
J'ajoûterai encore ce peu de paroles , mes
freres , & je vous dirai que faint Benoiſt a eu
grande raiſon de parler de cet emploi com-
me d'une choſe penible & laborieuſe ; puis
qu'il faut que le Superieur ſoit , à propre-
ment parler , le ſerviteur d'autant de per-
ſonnes qu'il en a fous fa charge ;&qu'iln'y
en aun ſeuldont il ne dépende , & àl'égard
duquel il n'ait quelque aſſujettiſſement par-
ticulier. Y a-t'il un embarras pareil à celui
de s'appliquer à les connoiſtte tous , à tem-
perer ſes ordres felon leurs diſpoſitions dif
ferentes , à les rendre proportionnez à leurs
foibleffes & à leurs humeurs , àétudier leur
temperament , leurs inclinations , leurs dé-
fauts , leurs vertus leurs perfections ; en
د
forte que l'on refuſe à l'un ,ceque l'onper-
met, ou que l'on ordonne à l'autre ? enfin il
faut qu'il dépende beaucoup plus d'eux
qu'ils ne dépendentde lui. Toute ſa vie n'eſt
qu'uneveritable fervitude , & fi l'efperance
qu'il a dans la mifericorde de Dieu , pen-
dant qu'il fait ce qu'il peut pour l'attirer
ſur ſes Freres , ne le foutenoit,il vivroit ici
bas ſans confolation , & dans un perpetuel
accablement.
Pour ce qui eſt de la ſeverité avec laquelle
Dieujugera les Paſteurs , je ne vous en dirai
rien davantage , aprés ce que je vous en ai
deja dit ; finon que leur ayant donné la
charge de la portion de fon troupeau la plus
198 Explicationde laRegle
ces deux miniſteres , & connoiſtre l'avarr
tage que celui-ci a par deſſus l'autre ; il n'a
qu'à conſiderer que l'un regarde purement
des ames , & l'autre des corps ; que l'un
n'a pour objet qu'une felicité temporelle ,
qu'un bien periſſable , limité & de peu de
durée; l'autre un bonheur immortel quin'a
point de fin & qui ne reçoit point debor-
nes. Ce Patriarche , quipar une diſpoſition
particuliere de la Providence , fut prepoſé
pour ſecourir toute l'Egypte dans unene-
ceſſité temporelle , fut nommé le Sauveur
de la terre ; mais un Pasteur, ou un Supe-
rieur est bien chargé d'une autre affaire.
Toutes les ames auſquelles il eſt appliqué ,
font autant de Roiaumes qui appartiennent
Luc.17 à J. C. felon ces paroles de l'Ecriture , re-
V. 21.
gnumDei intravos eſt. Il lui en a donné le
gouvernement ; & fon obligation eſt de lui
garder & de lui conferver ce qu'il a repris
fur ſes ennemis par une guerre ſanglante ,
ou plûtoſt par une victoire qui ne lui a pas
moins coûté que l'épanchement de tout fon
fang , & la perte de ſa vie. Que l'on dife
tout ce que l'on voudra , le métier & la pro-
feffion d'un Pasteur est de ſauver les hom-
mes , & par conſequent de participer à ce
que lamiſſiondeJ.C. ſur la terre , ade plus
noble , de plus relevé , & de plus glorieux.
Qu'un Superieur paſſe ſi legerement qu'il
lui plaira fur ces paroles , fufcepit animas
defaint Benoift. [Link]. 199
regendas , pour ſe cacher l'étenduë de ſes
devoirs , il faut qu'il convienne , malgré lui,
s'il veut peſer les choſes au poids de lave
rité , que rien en ce monde n'eſt au deſſus
de la fonction , & de la charge que Dieu lui
adonnée ; & qu'il n'ya point de moment
dans ſa vie , auquel il nedoive eſtre occupé
de la grandeur de ſon emploi.
Pour la difficulté , on ne peut douter
qu'elle ne ſoit grande, ſi l'on ſe donne la
peine de faire attention fur cegrandnombre
dedangers auſquels les ames font expoſées ;
fi onles confidere entre leurs paſſions ,leurs
propres cupiditez , la malignité des hom
mes ,& l'enviedesdemons. Si elles font aux
mains avec elles-meſimes , & qu'elles tra-
vaillent à dompter les ſentimens de la na-
ture, ledemonſe met de la partie , il s'op-
poſeà leurs efforts , il enflame ce qu'ils veu
lentéteindre, il ſoûtient ce qu'elles veulent
détruire , & effaie parde continuelles ſug-
geſtions de rendre leurs bonnes intentions
vaines & inutiles. Les creatures de leur côté
leur fontdes maux preſque infinis , & elles
emploient tout ce qu'elles peuvent avoir de
biens,d'attraits,d'ornemens &debeautezap-
parentes pour les ſeduire. Ainſi elles font de
toutes parts environnées de leurs ennemis;
tout conſpire pour les perdre ; & on peut
leur attribuer ces paroles de l'Apoſtre ,foris ٢٠[Link]. 74
pugna , intus timores. Mais ce qui marque ,
R iiij
200
Explication de la Regle
pardeſſus toutes chofes , leperildans lequel
elles ſe rencontrent, c'eſt le petit nombre
de celles qui en échappent , & la multitude
de celles qui font naufrage dans les lieux où
elles s'eſtoient retirées د
comme dans des
ports, & des abris aſſurez contre la tempefte.
Que peut faire un Paſteur , qul a du zele
&de la fidelité pour la gloire de ſon Maiſtre;
ou plûtoſt que ne doit-il pas faire pour pre-
ferver ces ames de tous les maux qui les
menacent ? Quel repos peut - il fe donner
quand il les voit ſur le point de perir ? Ne
faut - il pas qu'il s'applique ſans relaſche ;
que ſa vigilance ſoit perpetuelle ; qu'il em-
ploie lesjours & les nuits ;qu'il travaille in-
cefſamment ; qu'il épuiſe tout ce que Dieu
lui adonné de force , d'eſprit , de raiſon , de
larmes pour aller au devant , & pour dé-
tourner tout ce qui leur peut nuire ? & s'il eſt
autant touché qu'il le doit eſtre , & qu'il diſe
2. Cor. comme l'Apoſtre , quis infirmatur, &ego non
11. V.29. infirmor ? quis fcandaliſatur , & ego non uror?
il reffentira non ſeulement leurs maladies
réelles & effectives , mais auſſi toutes celles
qui leur peuvent arriver , comme fi elles
eſtoient déja preſentes : enfin ſi ſesyeux font
inceſſamment ouverts ſur ces ames, dont la
garde lui a eſté commife, il ne manquera pas
de s'appliquer ces paroles qui ont éſté dites
Pf. 120
4.
pour le Prince des Paſteurs,ecce nondormita
bit , neque dormiet qui cuſtodit Ifraël.
de faint Benoist. CHAP. II. 201
J'ajoûterai encore ce peu de paroles , mes
freres , &je vous dirai que faint Benoift a eu
grande raiſon de parler de cet emploi com-
me d'une choſe penible & laborieuſe ; puis
qu'il faut que le Superieur ſoit , à propre-
ment parler , le ſerviteur d'autant de per-
ſonnes qu'il en a fous fa charge ; & qu'il n'y
enaun ſeuldont il nedépende , & àl'égard
duquel il n'ait quelque aſſujettiſſement par-
ticulier. Y a-t'il un embarras pareil à celui
de s'appliquer à les connoiftte tous , à tem-
perer ſes ordres felon leurs diſpoſitions dif-
ferentes , à les rendre proportionnez à leurs
foibleſſes & à leurs humeurs , à étudier leur
temperament , leurs inclinations , leurs dé-
fauts , leurs vertus , leurs perfections ; en
forte que l'on refuſe à l'un, ce que l'on per-
met , ou que l'on ordonne à l'autre?enfinil
faut qu'il dépende beaucoup plus d'eux
qu'ils ne dépendent de lui. Toute ſa vie n'eſt
qu'une veritable ſervitude , & fi l'efperance
qu'il a dans la mifericorde de Dieu , pen-
dant qu'il fait ce qu'il peut pour l'attirer
ſur ſes Freres , ne le foutenoit, il vivroit ici
bas ſans confolation , & dans un perpetuel
accablement.
Pour ce qui eſt de la ſeverité avec laquelle
Dieu jugera les Paſteurs , je ne vous endirai
rien davantage , aprés ce que je vous en ai
deja dit ; finon que leur ayant donné la
charge de la portion de ſon troupeau la plus
1
202 Explication de la Regle
precieuſe , la plus favoriſée , & laplus che-
Cypr. rie, illuftriorportiogregis Chrifti , il neſe peut
qu'il ne puniſſe avec une extreme rigueur ,
les fautes qu'ils auront faites , & les negli
gences qu'ils auront commiſes dans unmi
nifterede cette [Link] vous avons
deja dit , que c'eſtoient des ames qu'ils con-
duifoient ;& nous vous diſons maintenant,
queces ames fontles épouſes de J. C. qu'ils
fontestablis les gardiens& les confervateurs
de cette double virginité , de cette pureté
toute angelique de l'eſprit &des ſens, fans
laquelle non-feulement elles ne trouveront
jamais de place dans ſon lit nuptial , mais
elles feront rejettées pour toûjours de ſa
preſence. Il eſt aiſé aprés cela de juger quel
peut eſtre le reſſentiment de cedivin Epoux,
contre celui qui aura manqué de faire ce
qu'il aura dû , pour la conſervation de ce
ſacré depoſt : cet Epoux dont la jalouſie , la
delicateſſe , auſſi bien que la ſainteté eſt in-
finie,regardera le mauvais ſoin dece Paſteur
negligent ou infidele , comme un outrage,
dont il conſervera une memoire immortelle,
Prov.
34
6. Nonparcet indie vindicta. Un Paſteur quiſera
perfuadé de cette verité , pourra-t-il vivre
Tans vigilance & fans crainte ?
Qu'il
V'il prennegarde , avant toutes chofes, de
ne pas negligerlefalut des amesqui lui ont esté
commifes,&c.
de ſaint Benoist. CHAP. II. 203
Saint Benoiſt ne ſe laſſe point de parler
aux Paſteurs , du compte qu'ils doivent ren.
drede leurminiftere. Comme ils n'ont point
deperſonnes appliquées à leur conduite, qui
les obſervent , qui veillent fur leurs actions,
qui les éclairent, ni qui les reprennent dans
les fautes qu'ilspeuvent commettre , illeur
parle& leur reparlede ceJuge terrible qui
penetre le fondde leurs ames , qui voit ce
qui eſt dans leurs cœurs , comme cequi eft
dans leursmains , &qui ne sçauroit les per-
drede vûë , meſme pourunmoment. II leur
donne ici un avis tout-à-fait neceſſaire qui
eftde ne pas preferer les choſesde la terre au
falut des ames ; c'est-à-dire de ne pas em-
ploier aux affaires exterieures , letemps qui
a eſté deſtiné , par l'ordre deDieu , pour la
direction de leurs Freres.
QVil n'oubliejamais qu'ila entreprisdecon-
duiredes ames; qu'ilse tiennetoujoursprestd'en
rendre compte , &c.
Il faut à la veritéqueleSuperieur étende
fa vigilance fur tousles beſoins du Mona-
ſtere ; qu'il n'y ait rien qui ne ſe regle par
ſon ſentiment ; & qu'il ordonne des chofes
temporelles comme des ſpirituelles ; cepen-
dant il doit ſe conduire en cela avec tant
d'ordre &de menagement, queles plus im-
portantes aillent les premieres;enſorte que
les autres ne l'empefchent pasde ſe donner
204 Explication de la Regle
tout entier aux neceffitez , & à la confola
tion de ſes Freres .
Greg.
Paft. 2.
8.6. دو
Saint Gregoire dit , que le Paſteur dois
دو
s'occuper des choſes interieures & exterieu-
res , & les placer de telle forte , qu'elles ne
" ſe faffent aucun prejudice les uns aux autres.
Il condamne ceux, leſquels perdant la me
moire de l'obligation qu'ils ont de travailler
à la fantification des ames , s'attachent uni-
quement aux affaires ſeculieres , fans s'ar-
2. Ti- » reſter aux inſtructions de l'Apoſtre , qui dé-
mot. 2.
V. 4. " fendà à ceux quiferventF. C. de s'embaraſſerdans
» les affaires feculieres. Il parle à des Paſteurs
Ecclefiaftiques : mais que ne diroit-il point
àdes Superieurs reguliers , qui eſtant obli-
gez par leur profeſſion de vivre dans la re-
traite , dans la meditation de la Loi de Dieu,
& dans une vigilance affiduë fur ceux dont
ils font les Conducteurs & les Peres , doi-
vent éviter tout ce qui peut les diſtraire de
cet emploi ? Que diroit-il s'il les voioit paf-
fer des jours entiers dans des occupations fi
contraires à leurs devoirs , à feüilleter des
papiers & des pancartes , à dechiffrer de
vieilles écritures ; difons , s'il les voioit quit
ter leurs Monafteres , aller dans les Villesà
la follicitation des affaires , & à la pourſuite
des procés ; lui qui ordonne , commenous
l'apprenons par une de ſes lettres, à un Abbé
qui s'occupoit trop des choſes temporelles,
deprendre unhomme aux gages de la Com-
'de ſaint Benoiſt. CHAP. II. 205
munauté , pour ſe decharger d'un emploi
qui lui eſtoit ſi peu convenable ; ce grand
1
Saint dit en cet endroit ces paroles ſi dignes
d'eftre remarquées , expedit enimparvo incom- 1. Regiſt.
modo , fervos Dei à ftrepitu caufarum quietos Indict.
c. 67 . 9.
exiftere , ut & utilitates celle per negligentiam
non pereant , &fervorum Dei mentes ad opus
divinum liberiores existant.
C'eſt un inconvenient dans lequel les Su-
4
perieurs ne tomberont pas , s'ils ont devant
Ies yeux ces paroles ſi terribles que le Saint
Eſprit aprononcées par le Concile deTrente,
en parlant de la facilité avec laquelle les
11 Pafteurs quittent les brebis de J. C. quarum Trid.
Conc.
fanguis àfupremojudice de corum manibus requi- feff. 6.
rendus eft, & s'ils font perfuadez qu'il n'y a c. t. de
4 point d'excuſe legitime , pour ceuxqui les Ref.
laiſſent perir par leur negligence. Cum cer- Concil,
tiſſimum fit, non admitti Paſtoris excusationem, Trid.
ed .
ftlupus coves comedit , & Pastor nefcit. L'igno- Refor-
rance des Pafteurs ne les mettra point à couma. c.
vert de laJuſtice de Dieu ; la perte du trou.
peau leur ſera imputée. Ils font faits uni-
quement pour veiller ; ils ont manqué de
lefaire , ils ont donné la mort à toutes les
ames qu'ils en auroient pû garantir par leurs
foins. Si non paviſti , occidifti. C'eſt là le ve
ritable ſentiment de faint Benoiſt . 1
Le Saint marque excellemment lepeude
cas que l'on doit faire des choſes temporel..
les , quand il les qualifie de ces trois noms
206 ExplicationdelaRegle
differens, terreſtres , paſſageres & caduques.
Car ſi elles ſont terreſtres , celui quia l'Eſ
prit de Dieu , ne peut pas s'en occuper, puiſ
que ſelon l'Apoſtre ; il ne penſe qu'à celles
Coloff. duCiel , & non point àcelles d'ici-bas , qua
& 2. furfumfunt quærite, quaſurſumſuntſapite,non
quafuperterram. Sielles ſontpaſſageresJ. C.
nous defend de nous y arreſter , quand il
nous dit , que demain elles nous ferontra-
Luc. 12.
У. 20.
vies ,stulte , hac nocte animamtuam repetunt à
te : que autem parasti , cujus erunt ? Si elles
ſontcaduques , elles ſontdans la defaillance
&dans le deperiſſement. Quelle extrava-
gancede s'appuier ſur ce quin'a que lafra-
gilitédu roſeau qui ſe briſe , & qui perce la
mainde celui qui pretend qu'il le ſoûtiendra!
Je vous dirai en paſſant , mes freres , qu'il
eft aifé de juger par cet endroit , combien
faint Benoiſt eſtoit eloigné de vouloir que
ſes diſciples euſſent des affaires contentieu-
ſes , ni qu'ils s'engageaſſent dans des difcuf-
fions & dans des procés ; &comme quoi il
auroit condamné cette conduite ſi intereſſée
& fi contraire aureposdenoſtre eſtat , & à
l'obligation qu'ont les Superieurs,non ſeule-
ment de reſider dans leurs Monafteres , mais
de le faire en forte que leur reſidence foit
utile : car comment s'acquitteront - ils des
devoirs qui leur font eſſentiels , ſoit en qua-
lité de ſimples Religieux , ſoit en cellede
Paſteurs , s'ils s'adonnent à ces occupations
defaint Benoist. CHAP. II. 207
ſi diſſipantes & fi eloignées de leur eſtat ?
Premierement , elles rempliront la meil
leure partiedeleurs journées: ſecondement,
les idées leur en reſteront , & les jetteront
dans la diffipation, dans l'aridité& dans la
langueur au tems de la priere : troiſieme-
ment, elles ſont contraires à l'exemple& à
l'édification qu'ils doivent au public , & à
l'obligation qu'ils ont d'apprendre auxgens
dumonde le deſintereſſement dans lequel il
fautqu'ils vivent: quatriemement, elles les
remettent dans les inclinations & dans les
maximes des perſonnes du fiecle, contre le
precepte de l'Apoſtre , nolite conformarihuic Rom.12.
Jaculo : cinquiemement , elles les rendent
avides pour les biens de la terre ; car lepro-
predecesfortesdepaſſions eft de s'augmen
ter & de s'échauffer , lorſqu'au lieu de les
reprimer, on leur laſchelabride ; enfin elles
fontoppoſées à ce conſeil deJ.C. ne repetas Luc.
30
61
qua tuafunt,lequeloblige, plus ſouventque
l'onnepenſe, ceux qui font appellez àune
vie parfaite. Etcomment ſepourroit-il faire
qu'un Superieur chargé tout-à-la fois de tant
de dereglemens , pour nepas dire d'iniqui.
tez , obtint de Dieu la lumiere , le zele, la
grace& la force neceſſaire pour infpirerà ſes
Freres le degagement , & la piere qu'iln'a
pointlui-mefme,& pour veiller ſur eux avec
fruit& benediction , comme ily est obligé ?
Croiez-moy , mes freres, les procés ne
208 Explication de la Regle
ſont point pour les Moines ; cet eftat ſi ſaine
ne doit pas eſtre terni par des affections ſi
humaines & fi impures ; leur condition n'a
rien qui ne ſoit incompatible avec la cupi-
dité qui ſe rencontre preſque toujours dans
des perſonnes , quiconteſtent pour des inte-
reſts temporels ; cette avidité & cet attache-
ment aux choſes delaterre , quoi qu'on dife
pour les juftifier , ne sçauroit convenir à
ceux qui font obligez de mener la vie des
Anges ; vous caufez de l'inquietude à voſtre
prochain , ou pluſtoſt vous excitez ſes paf-
ſions , vous irritez les voſtres , & vous n'eſtes
pas exempts du mal que vous lui faites. Ett-
ce là vivre comme des Imitateurs & des Dif
ciples fideles d'un Maiſtre , qui ſelon l'E-
criture n'a jamais diſputé , n'a jamais crié
contre perfonne , & duquel la voix ne s'eſt
jamais fait entendre dans les places publi-
ques ? Neque audiet aliquis in plateis vocem ejus-
If. c.42.
v. 2. & Cependant s'il eſt permis quelquefois à
Matt. c . des Religieux d'avoir quelques procés , il
12.7.19. faut que ce ſoit dans des occafions impor-
tantes: par exemple , pour éviter des pertes
& des dommages confiderables , & pour ſe
tirerd'une oppreffion violente , pour arrefter
le cours de quelque injuftice ſignalée , qui
pourroit avoir des ſuites faſcheuſes , & don-
ner lieu à de ſemblables entrepriſes ; mais
par deſſus tout , pour obliger celui duquel
on eſt maltraité , de rentrer en lui meſme
par
defaint Benoist. CHAP . II. 209
par la douceur , & par la moderation avec
laquelle on foûtiendra ſes propres intereſts ;
& il faut avant que d'en venir à la rigueur,
prendre tous les moyens poffibles , pour ter-
miner le differend par les voies de la paix ,
par le miniftere des amis communs , &des
arbitres , & ne venir jamais aux extremitez,
que malgré foi , lors qu'ony eſt contraint , A
& qu'on a fait inutilement tout ce qu'on a
pûpourl'éviter.
Vil ſeſouvienne qu'il estécrit : Cherchez Mart. 6.
33
premierement le Roiaume de Dieu , &c.
Le Saint ne manque pas d'aller au de-
vant de la principale raiſon , de laquelle fe
fervent cetux qui veulentà quelque prix que :
ce ſoit avoir des affaires ,lors qu'il dit qu'on.
ne doit pas alleguer comme une excuſe legi-
time les neceffitez du Monaftere ; mais qu'il
faut ſe propoſer de plaireà Dieu , & faire
toutes les choſes qui peuvent rendre digne
de poffeder un jour ſon Roiatume , en mé-
priſant les intereſts de la terre , & en tra-
vaillantde toutes fes forces pourſe menager, :
& pour acquerir les biens du Ciel. Car fi
cetteconfiance ſi entiere dans ſa bonté n'ob-
tient pasdelui les avantages temporels qui
paroiſſent neceſſaires, il la recompenferapar
d'autres graces, & par d'autres bienfaits qui
furpafferont avec des diſtances infinies tout
cequ'on auroit pû en eſperer de ſecours &
S
210
Explication de laRegle
d'aſſiſtances ſenſibles. Ildonneraàceux qui
ſeſeront addreſſez à lui la patiencedansles
pertes qui leurpourront arriver,lapaixdans
les contradictions , & dans les troubles qui
leur feront fufcitez, la charité à l'égard de
ceux dontils aurontſujetdeſe plaindre:en-
finDieuqui a inſpiré ſes ſerviteurspour fon-
der&pour establirdes Monafteres , ne per-
mettra pas , s'il eſt utile à ſon ſervice, &
expedient pour leur falut , qu'ils ſuccom-
bent ſous laviolence & l'injuftice de leurs
ennemis ;& entoutcas il fautqu'ils ſe ſou-
Ecclef.
4.4.۷۰
viennent de ces parolesde l'Eccleſiaſte , me-
6. » lior eftpugillus cum requie, quàm plenautraque
„ manus cum labore, &afflictione animi ; ilvaut
>> beaucoup mieux avoir moins & conferver le
» repos , que d'eſtre dans l'abondance ,& tout
enſembledans lapeine&dans l'inquietude.
Qu'ilfoit toûjourspreft derendrecompte,&c.
Il faut qu'unSuperieur, quelque grande
que puiffe eſtre ſon applicationpour la con-
duitede ſes Freres , ne laiſſe pas d'eſtre at-
tentif ſur lui -meſine , & de ſe regarder
comme l'objetprincipalde ſon ſoin&de ſa
vigilance. Il faut qu'il veille fur les autres ;
mais il faut qu'il veille ſur lui - meſime
en forte qu'il ne ſoit pas affez malheureux
pour dementir , ou pour affoiblir par aucune
de ſes actions ce qu'ilenſeigne : il fautqu'il
parle à Dieu par desprieres affiduës , qu'il
defaint Benoist. CHAP. II. 211
le preffe , qu'il l'importune , afin qu'il be-
niſſe ſon miniftere, qu'il le ſoûtienne dans
l'obligation qu'il a de ſe repandre inceſſam-
ment , qu'il le rempliſſe à meſure qu'il ſe
communique , de crainte qu'au lieu d'avoir
la plenitude du baſſin , ilne reſſemble au
canal , qui diſtribuë les eaux qu'il a reçûës,
fans en rien retenir pour lui-meſme. Il faut
qu'ilſe prefche en preſchant les autres ; qu'il
ſereprenne en les reprenant ;qu'il ſe corrige
enles corrigeant , & qu'il penſe , s'il venoit
lemoins dumonde à ſe negliger , à ces pa-
roles de l'Apoftre, in quo judicas alterum, teip- Rom. 24
fum condemnas : eadem enim agis , quajudicas.
Vous quidites qu'il faut eſtre patient , vous
vous laiſſez aller à la colere ; vous qui dites
qu'ilfautfuïrle monde, vous le recherchez ;
vous qui dites qu'il faut vivre dans la peni-
tence,vouseſtes dans le relaſchement ;vous
qui dites qu'il faut aimer la pauvreté , vous
vivez ſans ſcrupule dans la ſuperfluité &
dans leluxe:vous qui preſchez la modeftie,
vous avez l'air d'un mondain , & vous eſtes
diffipé dans le Cloiſtre ,comme les autres le
font dans le fiecle: enfin il faut qu'il s'hu-
milie devant Dieu , de ce qu'il eft obligé de
reprendredes gens , qui ſouvent le furpaf-
ſent envertu; & de ce qu'eſtant contraint
parfa charge, de remarqueren eux des cho-
Tes legeres;illui ena enlui de groffieres, &
d'importantes qu'il n'apperçoit pas.
Sij
:
212
Explication de la Regle
CHAPITRE III.
Comment l'Abbé doit prendre
l'avis de fes Freres.
Toutes les fois qu'il faudra traiter d'une affaire
importante dans le Monastere , l'Abbé ne
manquera pas d'aſſember'laCommunauté,&
d'exposer lesujet dont il s'agit ; & aprés
avoirſçû le sentiment defes Freres , &con-
ſideré lachose avec beaucoup de maturité,il
fera enfuite ce qu'il jugera eſtre le meilleur,
le plus expedient. Ce qui nous oblige de
dire, qu'il faut deliberer avectous les Freres,
c'est que fouventDieufait connoiſtre auxplus
jeunes , ce qui estle meilleur.
ETTE ordonnance a eſté faite aves
beaucoupde age;&veritablement,
comme les affaires de ces temps-là,n'étoient
pas de la nature de celles que l'on traite au-
jourd'hui dans les Monafteres , il ne s'y paſ--
foit rien qui ne puſt donner de l'édification
aux Freres, & les inftruire tout enſemble des
chofes qui concernent l'obſervation des Re-
gles , l'avancement dans la pieté , & le pro-
grés dans le fervice de Dieu. Ils avoient pour
lors la fimplicitéde la colombe , on ne voioit
point en eux la fineſſe , ni la duplicité du
ferpent ; & Dieu qui ſe plaiſt à ſe commu-
defaint Benoist. CHAP. III . 213
niquer aux perſonnes humbles & fimples,
remplifſoit & inſpiroit ces ames innocentes,
& fouvent faiſoit connoifſtre ſes volontez
par leur bouche; les Superieurs qui s'addref-
ſoient à eux avec une foi vive , & dans la
confiance qu'ils avoient dans ces paroles de
J. C. abfcondiſti hac àſapientibus &prudenti- Matt. 11,
bus , &revelasti eaparvulis , trouvoient fou- 21:
ventpar leur miniſtere , comme par les ora-
cles duſaint-Eſprit, l'éclairciſſement de leurs
difficultez & de leurs doutes.
Comme les choſes ſont bien changées , il
ſe peut direque ce qui estoit utile autrefois,
apreſentement des inconveniens confidera-
bles. Premierement les affaires qui fe trai-
tent dans les Communautez Religieuſes,
ſont purement temporelles ; elles ſont pour
l'ordinaire le ſujet & la matiere des contefta
tions& des procez ; & les Religieux , au lieu
d'en tirer de l'utilité , n'y prennent qu'un
eſprit de chicane , d'avarice , d'intereſt,d'in-
quietude , de diffipation ,de conteftation &
l'attachement aux biens de la terre. Ils s'in-
ſtruiſent dans la maniere de plaider , c'est-à-
dire qu'ils deviennent habiles dans une ſcien-
ce qui devroit eſtre ignorée de tous lesMoi-
nes , & de toutes les perſonnes conſacrées à
JESUS - CHRIST.
Secondement , comme les Religieux, pour
la pluſpart, ne ſont plus dans cette fimpli-
cité ſi eſſentielle à leur eftat , Dieu quine
214 Explication de laRegle
ſe repoſe quedans ceux quidemeurent dans
la verité de ſa Loi , &dans ſa crainte , ne
met plus , ainſi que dans les temps paflez,
fonEſprit ſur les levres;de fortequ'ils par-
lent d'eux-meſmeslors qu'ilsſont conſuſtez,
& ne debitent que leurs imaginations , &
leurs propres penſées ; & puis ce n'eſt pas
dans ces matieres terrestres & tenebreuſes,
dans leſquelles la cupidité ſe trouve pour
l'ordinaire toute vivante & toute animée,que
le ſaint-Eſprit éclaire les hommes. Il eſt vrai
que Moiſe ſuivit le conſeil de Jethro ſon
beau - pere , & que Daniel jugea les vieil-
lards ; mais ce ſont des temps qui font paf-
ſez , & qui ne font point de conſequence
pour les noftres.
Troiſiemement , les Superieurs qui ne
voientplus comme autrefois dans leurs Fre-
res ces diſpoſitions faintes qui les rendoient
dignes de creance , &meſme de reſpect , ne
peuvent plus yprendre la mefme confiance;
& ſouvent , lorſque ſelon la diſpoſition de
laRegle , ils leur demandent leur avis , ils
trouvent en euxtout le contraire de ce qu'ils
auroient dû en eſperer : & fi l'autoritéde la
Regle ne nous preffoit , on pourroit dire ,
> comme ſaintBernard, que quand les regle-
• mens , qui ont eſté faits pour maintenir le
>> bon ordre dans les obſervances Monaſtiques,
>>viennent à avoir des effets tout contraires,
Bern.
>> on ne doit plus les obſerver. Nonnejuftiffi-
de faint Benoift. CHAP. III. 215
mum effe liquet , ut quæ pro charitate inventa cept.&
de Præ
fuerunt pro charitatequoque , ubi expedire vi- Difp.c.24
Di
debitur, velomittantur, velintermittantur, vel
in aliudfortè commodiusdemutentur?
Cependant les Superieurs ſuivantle mou
vementde leur piete &de leur zele , pour
delivrer leurs Freres autant qu'il leur fera
poſſible des tentations , auſquelles ils ſe
roient expoſez , s'ils lesappelloient commu-
nement dans la diſcuſſion des affaires , &
pour ofter de leur chemin les occafions de
chute & de ſcandale , ſe contenteront d'en
choiſir parmi eux des plus ſages &des plus
fenſez. Ils prendront leuravis, ils peſeront
leurs raiſons , & fuivront , comme s'ils
eſtoient enlapreſence de Dieu, dansun en-
tier degagement de leur propre eſprit , ce
qu'ils eftimeront davantage eftre felon la {
verité& la juftice : & pour fuivre à la lettre
cequeleSaintordonne,ils appelleronttoute
la Communauté dans les affaires les plus
importantes , c'est-à-dire , dans celles dont
elledoit eftre informée , &auſquelles ilfaut
qu'elle donne ſon conſentement. Ils ſe tien-
drontpreciſementdans les termes de la Re-
gle , & ils épargneront ainſi à leurs Freres 1
une infinité de diſtractions , d'égaremens
d'eſprit , des ſechereſſes , des ariditez , des
langueurs , des chaleurs &des conteftations,
qui font preſque inevitables dans l'oppofi
tiondes ſentimens , s'ilsleur donnoientplus
216 Explication de la Regle
Joan. de part aux affaires. Le cœur d'un Religieux,
Clim.
grad.27. felon la penſée d'un grand Solitaire , eft
art. 52. commelaprunelle de l'œil. Un poil la bleſſe,
l'enflâme , lui cauſe de la douleur , & l'em-
peſche de faire ſes fonctions accouſtumées :
ainſi un petit foin inquiete le cœur , l'agite,
l'emeut , le trouble , & le met comme dans
l'impuiſſance de faire ce que Dieu & la per-
fection de ſon eftat demande de lui ; & toute
l'application d'un Superieur doit tendre à lui
procurer ce degagement & cette pureté qui
lui eft fi neceffaire.
Saint Benoiſt veut que l'Abbé prenne le
conſeil de fes Freres , ſelon cette parole de
Prov.13. l'Ecriture , Qui agunt omnia cum confilio,regun-
10.
turfapientia. Son deſſein eſt de l'avertir qu'il
doit ſe defier de lui-meſme , qu'il a befoin
de lumiere , qu'il ne fautpas qu'il s'imagine
qu'il trouvera toutes choſes dans ſon propre
fond : cependant fon intention eſt qu'aprés
avoir examiné les avis qu'on lui aura don-
nez , il forme le fren , & qu'il le ſuive , afin
que l'unité fe conferve dans la Maiſon de
Dieu ,que touty foitdans la paix ,&qu'elle
ſe conduife par celui qui tient ſa place ;
parce qu'il ſçavoit que rien n'eſtoit plus ca-
pable d'y mettre la divifion , & d'y intro-
duire des partis & des cabales , que d'eftablir
une autorité qui puiſſe reſiſter àcelle du Su-
perieur. Il faut qu'il ſoit comme la clefde
la vouſte , à laquelle aboutiſſent tous les
ceintres,
defaint Benoist , CHAP. III. 217
ceintres , & toutes les arcades , qui les ap.
puie , qui les ſouſtient & qui leurdonnela
force. Il eſt à proprement parler la tefte qui
donne l'action & le mouvement à tous les
membres & à toutes les parties differentes,
quicompoſentle corps , àlaquelle l'homme
tout entier ſe ſoumet , & qui ne trouve
point de reſiſtance. Le Monastere eſt une
image vivante de ce qui ſe paſſe dans leCiel;
Dieu y regne inviſiblement par le miniſtre
viſiblequi afon autorité, & iln'y a perſonne
qui ne lui doiveobeïſſance , quand il parle
en fon nom , & qu'il n'ordonne rien qui ſoit
contraire à ſes volontez.
Ceux qui n'aiment pas à obeïr , ni à ſe
ſoumettre , auront peine à approuver que
faint Benoiſt donne une ſi grande autorité
aux Superieurs , & diront qu'un pouvoir
quin'eſtpoint limité, peut toutperdre dans
un Monaftere où l'on obſerve un filence
exact , & regarderont cet inconvenient
comme un ſujet legitime de ſe tirer, ou du
filence , ou de la ſoumiſſion : mais cette dif
ficulté n'a rien de ſolide ; cette raiſon ſeroit
bonne fi le Superieur eſtoit independant , &
qu'il ne relevaſt que de Dieu ſeul ; mais il
ya des Viſiteurs eſtablis pour viſiter les Mo-
nafteres , & pour prendre connoiſſance des
abus qui s'y paſſent : il ya encore des Supe-
rieurs Majeurs auſquels les Freres peuvent
s'addreſſer , & porter leurs plaintes
T
, ſi le
i
218 Explication de la Regle
Superieur local s'écarte de ſon devoir , & fl
au lieu d'edifier comme il y est obligé , il
د
1
ſe ſert de fon autorité pour detruire.
Ne doutez point , mes freres , qu'il n'y
aitbien des gens , qui ont regardé faint Be-
noiſt commeun politique , comme un hom-
me qui vouloit s'aſſujettir ceux dont il n'é-
toit que le guide & le directeur , & fe don-
ner fur euxunedomination abſoluë , en vou-
lant que tout fuſt dans la main & dans la
diſpoſition du Superieur , en l'obligeant de
prendre les avis de ſes Freres fans l'obliger
de les ſuivre. Il faut avouer que cette con-
duite eſt une veritable politique ; mais il faut
ſçavoir en meſme temps qu'il yen a de deux
fortes. L'une eſt humaine , &n'a pour but
que des intereſts humains ; l'autre eſt ſainte,
&n'a pour objet que lagloire de Dieu , & la
fantification des Elûs. C'eſt celle-la dont le
Saint étoit rempli;c'eſt elle qui a eſtécomme
le mobile & l'ame de toutes fes actions ;c'eſt
elle qui l'a porté à eſtudier , & à prendre
tant de moyens differens pour establir le
Regne de Dieu , pour arracher ſes ſerviteurs
de lamain dudemon, les mettre & les con-
ferver dans celles de J. C. & comme il ſça-
voit que rien n'eſtoit plus capable de le ban
nir de ces demeures ſaintes , dans leſquelles
ſa mifericorde les avoit retirez , que les trou-
bles & les diviſions qui pourroientynaiftre
&s'y former ; il a cru qu'il n'y avoit riende
defaint Benoist. CHAP. III. 219
mieux à faire , pour prevenir un accident,
dont les ſuites nepourroient eſtre ſi funeftes ,
que d'establir l'autorité dans la perſonne
d'un ſeul , quipar ſa ſageſſe , par ſacharité,
& par ſa vigilance , puſt contenir tous ceux
qui lui eſtoient foumis dans une paix , une
concorde,& une intelligenceparfaite. C'eſt
par ce moyen qu'il ferme la porte à toutes
les cabales , les partialitez & les factions;
& c'eſt dans cette vûë & dans ce mouve-
ment, qu'il a voulu que lepouvoir du Su-
perieur fuft fi grand& fi eſtendu;& qu'auſſi
toſt qu'il conftituë quelqu'un de ſes Freres
dans quelque charge , & qu'il lui donne
quelque inſpection , il l'avertit qu'en tou-
tes choſes & en toutes rencontres , ildoit
eftredans ſa dependance. C'eſt pour cela Rega
que dans le Chapitre , qui concerne leCel C.34
lerierduMonaftere , il lui ordonne en trois
ou quatre endroits , de ne point faireun feul
pas , ni une ſeule action , que par uncom-
mandement de fon Superieur. C'est pour Rega
cela qu'il veut que le Prieur ne faſſe rien ..
que ce que ſon Abbé lui aura preſcrit , &
qu'il ſuive exactement ſes ordres & fes vo-
lontez. Mais peut - on ne pas appercevoir
cette politique,lorſqu'il dit que l'Abbé faffe, « c. 214
autant qu'il pourra , que la Communauté «
foit gouvernée par des Doyens , afin que "
cette autorité eſtant partagée entre plu- «
fieurs , un ſeul n'ait ni l'occafion , ni le «
moyen de s'elever ? Tij σε
220 Explication de la Regle
N'est-ce pas dans ce meſme eſprit, qu'il
ordonne en tant d'endroits un filence fi
rigoureux , & une ſeparation ſi exacte , afin
que les Freres n'ayant entr'eux ni commerce,
ni communication , ſoient moins en estat de
troubler le bon ordre du Monaftere , &
d'empefcher le bien que l'on y voudroit
eftablir ? N'est- ce pas dans ce meſme ſenti-
ment qu'il veut que les Freres decouvrentà
leur Abbé les mauvaiſes pensées , & les
maux qu'ils ont pû commettre en ſecret ;
c'est-à-dire afin que les connoiſſant à fond
il ait plus de facilité pour ſe rendre maiſtre
de leurs volontez , dans l'unique deffein de
les ſoûmettre & de les attacher à celles de
Dieu? enfin cette politique ou pluſtoſt cette
prudence n'est point de la terre , elle vient
d'enhaut , & defcenddu Pere des lumieres,
Jac.
17. c. 1. Defurfumeſt, defcendens à Patre luminum. De-
firer de l'autorité pour fon propre avantage,
c'eſt à un Superieur une ufurpation con-
damnable ; mais de n'en vouloir que pour
establir celle de Dieu , c'eſt une ambition
fainte : l'un eft digne de peine & de chafti-
mens , l'autre merite des couronnes & des
recompenfes.
Cependant les Freres donneront leur avis
avec tant d'humilité &deſoûmiſſion , que nul
د
n'aura la bardieſſe de ſoûtenir avec opiniąſtreté,
ce qu'il aura avancé , c.
de faint Benoist. CHAP. III. 221
Saint Benoiſt veut veritablement que les
Freres diſent leur ſentiment , mais avec des
circonstances , qui les empefchent de fortir
de leur devoir , & d'oublier ce qu'ils font,
c'est - à - dire dans une dépendance & dans
une humilité profonde , cum omni humilitate
fubjectionis. Il leurdonne la liberté de parler,
mais non pas de contredire ; & fon inten-
tion eſt , qu'où ils auroient plus d'occafions
&de tentations qui les porteroient à s'éle-
ver , ils confiderent leurSuperieur comme
leur Maiſtre. Si quelque chofe doit obliger
P'Abbé de garder une juſtice exacte , & une
équité parfaite dans ſes ordres & dans fes
reſolutions,c'eſt de voir qu'il eſt uniquement
chargé de ſa conduite , & que tout repoſe
ſur ſes ſoins , &de penfer que celui qui lui
donneune autorité ſi eſtenduë , lui en fera
rendreun compte tres-rigoureux.
Le Saint qui a parfaitement connu que
'œuvre qu'il eſtabliſfoit,nepourroit ſemain
tenir quepar la fidelité avec laquelle ons'at-
tacheroit aux Regles qu'il alloit preſcrire, en
ordonne une obſervation ſi entiere & fi ge-
nerale,qu'il n'enexempte perfonne;& il veut
que cette exactitude s'étende fur tous les
points& fur tous les articles qu'elle renfer
[Link] omnibus omnes magiſtramfequanturRe-
gulam,nequeab eatemere devieturàquoquam.
Pour vous donner,mes freres, une intelli
gence entierede cet endroit dans laRegle,
Tiij
222
Explication de la Regle
je vous dirai qu'elle contient deux fortes de
preceptes. Les uns font interieurs & fpiri-
tuels ,&concernent le reglement du cœur,
la direction des mœurs , & la conduitede la
vie interieure; comme le chapitredesbonnes
œuvres , celui de l'obeiflance , de la pau-
vreté , de l'humilité , de l'oraiſon , du bon
zele que les Freres doivent avoir lesunspour
۱
les autres , & la ſoûmiffion qu'ils font obli-
gez de ſe rendre.
Les autres font exterieures , comme l'ab
ſtinence de la viande ,lesjeûnes , les veilles,
l'Office de l'Eglise,le filence, l'obeiffance &
lapauvreté exterieure, le travail des mains,
&c. Les premiers font immuables & ne re-
çoivent ni exception ni diſpenſe ; un Reli-
gieuxne peutmanquer de les obſerver ſans
prevarication & fans violer ce que fa pro-
feſſiona deprincipal & de plus effentiel. IL
fautparexemple qu'il aime Dieu de toutes
fes forces&de toute fa puiffance ;qu'il aime
ſes Freres ; qu'il accompliſſe tout cequi lui
eſtordonné dans l'article de l'obeiffance , &
qu'il s'efforce de s'en acquitter dans toute
l'étenduë & l'integrité qui lui eſt preſcrite,
juſqu'à entreprendre non ſeulement ſans
contradiction & fans murmure , mais avec
patience&charité,les choſesmeſme impof-
ſibles lors qu'elles lui ſont commandées ;
qu'il s'éloigne de toutes les manieres & de
toutes les façonsde fairedes gens dumonde;
de faint Benoist. CHAP. III. 223
qu'il defire la vie éternelle de tout le ſenti-
ment de fon cœur ; qu'il haïſſe ſa volonté
propre ; qu'il fouffre dans une diſpoſition
libre&tranquille les contradictions , les in
jures & les opprobres , de quelque maniere
&dequelque endroit qu'elles lui arrivent ;
qu'iltrouve ſa ſatisfaction &fon plaifir dans
les chofes les plus abjectes & les plus viles,
&que dans tous les emplois & les occupa-
tionsdont on le charge, il ſe regarde comme
un méchant ouvrier incapable d'y reuffir.
Ce font-là des points de la Regle que l'on
ne peut pas ne point obferver , ſans s'attirer
pour jamais lacolere de Dieu , & fans en-
courirune condamnation éternelle.
Entre les autres , il y en a dont l'obliga-
tioneſt indiſpenſable, comme l'obeiſſance
&la pauvreté exterieure ; ce font les fon-
demensdelaviemonaftique ;& on ne peut
s'enexempterſans ladétruire. Ily en a auffi
lefquels quoique l'obligation en ſoit com-
mandée& qu'elle ſoit neceſſaire , ne laiſſent
pas d'eſtre foumis à l'autorité du Superieur,`
.comme l'abſtinence de la viande, les jeûnes
reguliers, les veilles, l'aſſiſtance au chœur, la
folitude, le filence, & le travail des mains ;
car ils peuvent en accorder diſpenſe , mais
il faut que ce foitdans l'eſprit de la Regle
pourdes neceffitez veritables,&pardes rai-
fons juſtes & des confiderations legitimes.
Pour lors l'inobſervation n'a rien de mau-
Tiiij
224 Explication de la Regle
vais ,& elle eſt permiſe , c'eſt unedifpofition
reguliere : cependant ſi quelqu'un ſansune
juſte diſpenſe , par imprudence , par fur-
priſe, ou par quelque autre accident fem-
Bern.
11. dec. blable , manquoit à les obſerver , il eſt cer-
Præcept. tain qu'il pecheroit contre ſa Regle , quoi-
& Dif-
penf. que
M
l'offenſen'en fuſt que venielle.
Mais pour ceux qui avec attention & avec
determination & par une negligence affe-
êtée , avec mépris & par le peu de cas &
Ibidem. d'eſtime qu'ils en font ,les tranfgreffent , on
ne sçauroit douter qu'ils ne commettent une
offenſe mortelle, & que Dieu duquel ils ſe
font moquez , pour me ſervir des termes de
la Regle , ne les rejette pour jamais de ſa
prefence ; à moins qu'ils ne reparent leurs
fautes , parun repentir veritable & par une
converfion fincere. Qu'on diſe tant qu'on
voudra que la Regle de S. Benoiſt n'oblige
point ſous peine depeché ,foiez perfuadez,
mes freres ,qu'on nepeut manquer de l'ob-
ſerver en la maniere que je viens de l'expri-
mer , qu'on ne le faffepar un veritable mé-
pris , qui dans la penſée de S. Bernard , eft
un peché qui donne la mort.
Ce grand Saint prouve cette verité par
> un exemple palpable ; Mon Superieur,dit-il,
> m'ordonne de garder le filence. S'il m'é-
>> chappe une parole par mégarde , ou faurede
» memoire , j'avoüe que j'ai peché contre l'o-
>>beiffance ;mais ma faute n'eſt que venielle:
de faint Benoist. CHAP. III. 225
mais ſi avec mépris , avec deſſein& de pro- cs
66
pos deliberé je m'emporte à parler , & je
viole le commandement qui m'a eſté fait de «
me taire , je me rends prevaricateur , & je «
commets une offenſe mortelle ; & fi je meurs «
ſans m'en repentir, mon peché ſera cauſede «
ma damnation, Si jubente ſeniore ut fileam, " De
verbum miki per oblivionem elabitur , reum me & Præcept.
Dif-
fateor inobedientiæ , fed venialiter ; fi ex con- penf. c.
temptu , ſciens & deliberans , ſponte in verba 12.
prorupero & ruperofilentii legem , pravarica-
torem me conftituo &criminaliter ; &fi impe-
nitens persevero usque admortem ,peccavi &
damnabiliter.
Tous ces devoirs& tous ces preceptes que
jeviens devous exprimer ,regardent les Su-
perieurs , auſſi bien que ceux qui leur font
Toûmis ; les uns y font obligez comme les
autres : mais diſons que les premiers y font
plus eftroitement engagez , parce qu'eſtant
establis pour faire obſerver les Regles , il
faut qu'ils s'y emploient avec une applica
tion & une fidelité toute particuliere, non
ſeulement par les inſtructions de la parole,
mais par celle de l'action & de l'exemple;
la Regle les aſſujettit auſſi bien que leurs
Freres;& ils ne peuvent les en difpenfer ,
ni s'en diſpenſer eux-meſmes , comme nous
l'avons dit , fans des neceffitez réelles ; & les
exemptions qu'ils accordent ſur cette ma-
tiere,chargent la confcience de ceux qui les
226 Explication de la Regle
reçoivent , comme de ceux qui les donnent.
Il y a d'autres points de la Regle moins
confiderables , qui eftant devenus inutiles ,
cuqui par lesdiſpoſitions preſentes pouvant
plutoſtnuireque ſervir, peuvent eſtre aban-
donnez ou changez , comme par exemple le
lavement des pieds des hoftes , l'obſervation
des heures inégales , & la maniere de rece-
voir les enfans, lors qu'ils eftoient offerts&
preſentez par leurs peres.
Jen'entens point parler ici du pouvoir de
l'Egliſe fur les Regles. Comme elle a une
puiſſance ſouveraine ,ellepeut les moderer,
les adoucir , les changer , & meſme les dé
truire, fi elle lejugeoit à propos ; & toutes
ſesdiſpoſitions ſontpleines dejuſtice & defa-
geffe,&l'onpeutles ſuivreavec une ſeureté
de confcience toute entiere , pourvû qu'on
ne laiffepasde tendre àlaperfection,comme
onyeft obligé par le fondde l'eſtat &de la
profeffion; car c'eſt undevoir eſſentiel , du-
quelellenedifpenfera jamais perfonne.
Il ne ſerviroit de rien de dire que ces pra-
tiques exterieures ne ſont pas la ſubſtance
des Regles , qu'ainſi ce n'eſt pas un mal de
ne s'y pas attacher, & qu'on peut conſerver
en ce point une indifference & une liberté
toute entiere. Premierement ce ſeroit faire
injure à ceux qui nous les ontdonnées , &
cen'eſtpoint avoir le ſentiment que l'on doit
1
de leur ſageffe , oude leur fincerité , quede
defaint Benoist. CHAP. III. 227
s'imaginer qu'ils nous aient ordonnédes ba-
gatelles & des obſervances inutiles , comme
des conduites importantes & neceffaires à
la ſantification.
Secondement quoique ces preceptes ne
foient pas effentiels , ils facilitent & don-
nentles moiens ſans lefquels on ne pourroit
pas s'acquitter des obligations principales.
Combieny en a-t-il ,par exemple qui s'é-
tant retirez dans le fond de la folitude yau
roient fait naufrage , s'ils n'en avoient eſté
garantis par ces affujettiſſemens , que l'on
veut regarder comine des pratiques indiffe
rentes ? Combieny en a-t-il qui ſe ſeroient
perdusdans les flammes de l'impudicité , ſi
uneabſtinencefevere n'en avoit reprimé les
ardeurs ? Combien y ena-t-il qui auroient
fuccombé à la ſenſualité de labouche,s'ils
n'en avoient eſté preſervez par des jeûnes
aufteres ? Combien d'autres ſe ſeroient-ils
trouvez enfevelis dans la pareſſe, ſi l'obli
gationd'aſſiſter auxveilles de la nuit , ne les
enavoit retirez ? Combien d'autres auroient
paſſé toute leur vie dans la moleffe& dans
l'oiſiveté , ſi le travail des mains ne les avoit
mis à couvertde ce malheur ? Combien d'au+
tres auroient-ils formé de haines & d'aver-)
fions mortelles contre leurs Freres , dans la
chaleurdes conteſtations &'des diſputes,ſi la
loi du filenceneles avoit feparez & confer-
yezdansuneunion &dans une intelligence
226 Explication de laRegle
t, comme de ceux qui lesdonnent.
reçoivent,
Il y a d'autres points de la Regle moins
confiderables , qui eftant devenus inutiles ,
cuqui par les diſpoſitions preſentes pouvant
plutoſt nuire que ſervir , peuvent eſtre aban
donnez ou changez , comme par exemple le
lavement des pieds des hoftes , l'obſervation
des heures inégales , & la maniere de rece-
voir les enfans, lors qu'ils eftoient offerts &
preſentez par leurs peres.
Jen'entenspointparler ici du pouvoir de
l'Eglife fur les Regles. Comme elle a une
puiſſance ſouveraine,ellepeut lesmoderer,
les adoucir, les changer , & meſme les dé
truire, fi elle lejugeoit à propos ; & toutes
ſesdiſpoſitionsſontpleinesdejuſtice & defa-
geffe,&l'onpeut les ſuivreavecune ſeureté
de confcience toute entiere , pourvu qu'on
nelaiffepasde tendreà laperfection,comme
onyeft obligépar le fondde l'eſtat &de la
profeffion;car c'eſt undevoir effentiel , du-
quelellenedifpenfera jamaisperfonne.
Il ne ſerviroit de rien dedire que ces pra-
tiques exterieures ne ſont pas la ſubſtance
des Regles , qu'ainſi ce n'eſt pasun mal de
ne s'y pas attacher, & qu'on peut conſerver
en ce point une indifference & une liberté
toute entiere. Premierement ce ſeroit faire
injure à ceux qui nous les ontdonnées , &
cen'eſtpointavoir le fentiment que l'ondoit
de leur ſageffe , oude leur fincerité , que de
defaint Benoist. CHAP. III. 227
s'imaginer qu'ils nous aient ordonnédes ba-
gatelles & des obfervances inutiles , comme
des conduites importantes & neceffaires à
la ſantification.
Secondement quoique ces preceptes ne
foient pas effentiels , ils facilitent & don-
nentles moiensſans lesquels on ne pourroit
pas s'acquitter des obligations principales.
Combieny en a-t-il ,par exemple qui s'é-
tantretirez dans le fond de la folitude y au
roient fait naufrage , s'ils n'en avoient eſté
garantis par ces affujettiſſemens , que l'on
veut regarder comine des pratiques indiffe
rentes ? Combieny en a-t-il qui ſe ſeroient
perdusdans les flammes de l'impudicité , ſi
uneabſtinence ſevere n'en avoit repriméles
ardeurs ? Combien y ena-t-il qui auroient
fuccombé à la ſenſualité de la bouche, s'ils
n'enavoient eſté preſervez par des jeûnes
aufteres ? Combien d'autres ſe ſeroient-ils
trouvez enfevelis dans la pareſſe, fi l'obli..
gationd'aſſiſter aux veilles de la nuit , ne les
enavoit retirez ? Combien d'autres auroient
paſſé toute leur vie dans la moleffe&dans
l'oiſiveté , ſi le travail des mains ne les avoit
misà couvert de ce malheur ? Combien d'au+.
tres auroient-ils formé de haines & d'aver-)
fions mortelles contre leurs Freres , dans la
chaleur des conteftations &'des diſputes,ſi la
loidu filenceneles avoit feparez & confer-
yezdansuneunion &dans une intelligence
228 Explication de la Regle
parfaite ? Combien d'autres ceſeroient-ils
trouvez les mains vuides , & deftituez de
cette pureté de cœur,fans laquelle perſonne
ne verra Dieu , fi un retranchement entier
de tout commerce avec les hommes , ne les
avoit empeſchez de tomber dans cet abîme ?
Combien d'autres auroient-ils repris & con-
ſervé l'eſprit du monde hors du monde , qui
eſt la ſource de toute iniquité,s'ilsn'avoient
eſté inflexibles dans l'obſervationde cepoint
de la Regle de ſaint Benoiſt , qui ordonne
que l'on s'éloigne des mœurs & des manie
Regu.
4.
res d'agir des perſonnes du fiecle. Afaculi
actibus se facere alienum.
Enfin , quoi qu'on diſe , la pratique de
toutesces vertus&de toutes ces regularitez
faintes font des murs & des boulevars , qui
nous parent&nous défendent desefforts &
des attaques de nos ennemis ; & l'on peut
affurer qu'une infinité de Religieux , faute
d'avoir trouvé ces ſecoursdans les Cloiftres,
ont malheureuſement rencontré leur perte,
dans des lieux qui leur devoient ſervir d'abri
&de refuge.
Que perſonne ne s'en eloigne. Devietur, ou
commeonvoitdans quantité de Manufcrits,
declinetur. ر C
Le Saint condamne par ces paroles lali-
berté qu'on voudroit prendre d'expliquer
laRegle felon des fens qui ne lui feroient
defaint Benoist. CHAP. III. 229
pas propres , & contre l'efprit de celui qui
l'auroit dictée ; ce qui feroit l'affoiblir ,
l'enerver , & la detruire. Les premiers Re-
ligieux de Cifteaux eſtoient dans ce ſenti-
ment , lorſqu'ils entreprirent de pratiquer
la Regle à la lettre , & qu'ils declarerent
qu'ils rejettoient toute explication qui ſe
trouveroit oppoſée à ſon veritable ſens :
ceux qui n'ont pas le front d'attaquer dire,
Etement les veritez , ne laiſſent pas de le
faire par des voies indirectes , qui n'ont ni
moins de malignité , ni moins de force pour
faire le mal,
Queperſonne dans le Monastere neſuive le
mouvement de ſa volonté propre, &c.
Il n'y a rien que ſaintBenoist craigne da-
vantage , ſinon que quelqu'un agifle par le
mouvementde fon propre eſprit; parceque
c'eſt ſe tirer de l'union que l'on a avecſes
Freres ; c'eſt violer la premiere des condi-
tions à laquelle a dû s'obliger celui qui a
fait profeffion de fa Regle , comme il eſt
exprimé par ces paroles , Ad te ergo nunc
meusfermo dirigitur, quiſquis abrenuncians pro-
priisvoluntatibus , &c. Le Religieux qui fuit
ſa volonté propre , eſt une pierre qui fort,
qui fe detachede lavouſte , qui tombe par
terre , & qui ſouvent en attirant quantité
d'autres aprés elle , peut caufer la ruine en
tiere de l'edifice,
230 Explicationde laRegle
Avoir un differend ou une conteftation
dans un Monaftere , c'eſt une choſe odieuſe
entredes gens, qui à l'imitation des Apoſtres
( àla charité deſquels ils ſuccedent) nedoi
vent avoir qu'un cœur , qu'une ame & qu'un
Άθ. 4. eſprit. Multitudinis credentium erat corunum&
32.
anima una. Celuiqui rompt en quelque choſe
le nœud ſacré , qui doit lier les Freres d'une
maniere toute intime & toute indiffoluble,
frappe dans le cœur la profeffion Religieufe:
mais celui qui s'eleve contre ſon Superieur,
attaque J. C. dont il remplit la place , &
dont il eſt une image vivante..Saint Jean
Grad. 4. Climaque dit, que ce mal eſt incurable à
art. 48.
tous lesremedes humains. Eten effet , quel
defordre peut eftre plus granddans un corps,
ſoit naturel , ſoit civil, ſoit ſpirituel , que
celui de s'elever contre le Chef ; & nous
pouvons avec beaucoup de fondement , dire
de celui qui tomberoitdans ce malheur , ce
qu'a dit faint Bernard de ceux qui troublent
la paix des Monafteres , &quiintroduiſent
le relâchement dans ces Maiſons ſaintes.
Bern. Neceffe eft illum exquifitis inter're tormentis.
in
Dedicat Celui qui n'aura pas de reſpect pour le Supe-
rieur viſible , n'en aura pas pour le Supe-
rieur inviſible , dont il a lapuiſſance & l'au-
torité ; parce qu'on doit eftrebeaucoupplus
frappé des chofes qui tombent ſous les ſens,
que non pas de celles que l'on ne connoiſt
que par la Foi.
defaint Benoist. CHAP. III. 231
Ces paroles ( d'une peine reguliere ) mar-
quent les peines dont on punifſoit les fautes.
Il les appelle regulieres , parce qu'elles con-
venoient à l'eſtat par une action & par un
jugement de diſcipline en prefence de toute
laCommunauté , & pour donner exemple
aux autres ; & cechaſtiment pouvoit eſtre ,
ou eſtre frappé de verges , ou fequeftré de
la Communauté des Freres , eſtre mis le
dernier entre tous les Freres , condamné à
des jeuſnes & à des abſtinences rigoureuſes,
& d'autres humiliations ſemblables .
ILfautauffiquel'Abbefaſſetouteschosesdans
lacrainte de Dieu , e's conformement à ce que la
Regle lui preſcrit , &c.
On a deja expliqué cet endroit de la Re-
gle , & il feroit inutile de repeter ce qu'on
en adit. Siquelque choſe eſt capable de faire
qu'un Superieur ſoit irreprehenfible dans
toutes ſes voies, c'eſt d'avoir preſent en tous
lieux , &danstous les inftans , celui qui ju-
gera juſqu'aux moindres circonstancesdeſa
conduite , & de penſer qu'il ſe fera une dif
cuffion exacte & ſevere des actions de ceux
auſquels onaura donné l'autorité,
232 Explication de la Regle
CHAPITRE IV.
Des inſtrumens des bonnes œuvres,
CeChapitre eſt appellé des inſtrumens des bon-
nes- œuvres , c'est-à-dire la pratique meſine des
bonnes-œuvres ; car il ne contient rien que des
actions faintes preſcrites par la Loide Dieu ,&que
l'execution des ordonnances que ſon ſaint Elprit
nous a dictées.
Deut.
c. 6.
Lepremier eſt, d'aimerDieu detoutſoncœur,
de touteſon ame , de toutesa puiſſance.
Matth.
C. 2. 22. Le 2. Aimerſonprochain commeſoi-meſme,
Luc.
c. 18. Le3. Ne tuerpersonne.
Matth .
C. 19 . Le4. Ne commettre point de fornication.
Lev.
C.19.
Les. Ne pointderober, 1
Deut.
C.5 .
Le 6. Nefepoint laiſſer allerà la concupiscence,
Marc
ε. 10 .
Le7. Nepointporterfaux-temoignage.
Aint Benoiſt voulant donner les moyens
Sde s'elever à la perfection de la vie que
J. C. a preſchée aux hommes , ne pouvoit
mieux commencer pour executer ſon def
ſein, que de nous faire reſſouvenir de l'obli-
gation que nous avons d'aimer Dieu , & de
la mettre à la teſte de toutes les autres en la
maniere que l'Eſprit ſaint nous l'a appris ,
comme eſtant la premiere &la principale.
Er
defaint Benoist. CHAP . IV. 233
Et veritablement c'eſt une choſe fi effentielle
non ſeulement àun Chreftien , mais à toute
creature raiſonnable , d'aimer Dieu autant
qu'elle le peut aimer , qu'elle n'a pas beſoin
pour cela d'un precepte particulier. Cette
obligation reſide dans le fond de fon cœur.
La creature quia de laraiſon est née pour
aimer , comme pour adorer ; & fi elle le doit
adorer parce que ſaMajesté eſt infinie , elle
doit l'aimer parce que la bonté n'a point de
bornes ; ainſi aimer & adorer eft toute l'ef
fencede la creature raifonnable.
S'il a plû à Dieu de nous faire un com-
mandement de l'aimer , cen'a eſté que pour
confirmer cette Loi immuabledans laquelle
nous naiffons , & non pas pour nous impo-
fer une nouvelle obligation : car quand ilne
nous auroit jamais ordonné de l'aimer , nous
ne laiſſerions pas d'y eftre obligez. Ce Com-
mandement eſt imprimé dans la nature
mefme ; & tant que Dieu fera infiniment
aimable, le premier de tous les devoirs de
la creature qui eft capablede le connoiſtre ,
fera de l'aimer.
Si toutes les creatures raisonnables font
dans cette obligation , les Religieux & les
-Solitaires doivent y entrer beaucoup plus
-que les autres , parce qu'ils ont plusreçu ,
-& qute Dieu s'eft communiqué à eux avec
plus de plenitude & plus d'abondance. Car
nonſeulement il leur a donné les moyens
V
234 Explication de laRegle
ordinaires qu'il accorde à tous les hommes
pour les rendre éternellement heureux ; mais
il leur a fait des chemins , & leur a ouvert
des voies particulieres pour les conduire au
bonheur auquel il les appelle. Il leur a mis
les armes à la main pour ſe parerdes enne-
mis qui voudroient les traverſer dans leurs
routes : il les a mis à couvert de toutes leurs
attaques , en les retirant dans le fond de la
folitude ; & tous les exercices & les actions
differentes de pieté qui compoſent leurvie,
font autant dedéfenſes quiles rendent inac-
ceſſibles à tous leurs efforts. Comme leur
eftat, tout entier , n'eſt rien qu'une execu-
tion de ſes ordonnances , il ſe peut dire qu'il
n'y a endroit de leur vie où ils n'apperçoi-
vent des caracteres de ſa bonté , & il n'y en
a point auſſi où ils ne doivent lui donner des
marques de leur gratitude & de leur recon-
noiffance , c'est-à-dire de leur amour. Ainfi
un Moine ( a le bien prendre ) n'a qu'une
feule choſe à faire en cemonde , qui eſt d'ai-
mer , comme dit Caſſien. C'eſt tellementſa
fin& fa deſtination , qu'il luy ſeroit inutile
d'avoir renoncé à toutes les richeſſes de la
terre & à tous les biens de la fortune , s'il
manquoit de s'elever à cette Charité de la-
quelle 1 Apoftre fait une peinture ſi admira-
ble , & s'il ne la poſſedoit pas ; cetteCha-
rité , dis-je , qui conſiſteuniquement dans
lapureté du cœur. Il lui eſt donc d'un devoir
de Saint Benoist. CHAP. IV. 235
indiſpenſable de tendre à cette vertu par
tous ſes efforts. Il doit confiderer comme
quelque choſe de pernicieux , tout ce qui le
retire d'une obligation ſi eſſentielle & fi
fainte , & iln'y arien qu'il ne doive & fouf-
frir& entreprendre pour l'acquerir. Pro hac ٢.٢٠
Colatt.
enim univerfa toleramus , & agimus.
Saint Thomas a confirmé ce ſentiment
lorſqu'en definiſſant l'eſtat de la Religion ,
il dit precifement que c'eſt une profeffion
par laquelle on tend àune Charitéparfaite,
& que cette perfection en eft la veritable
fin. Religionisstatus , eft quoddam exercitium 2.2.
tendendi inperfectionem
in Charitatis .... Ipfaper- quæft.
186.
fectioCharitatis, eftfinisſtatus Religionis. art. 2.
Pour la maniere de s'acquitter de cette
obligation , mes freres , je vous dirai en peu
de paroles ce que je vous ai dit autrefois
avecplus d'eſtendue , qu'il faut que le deſir
d'aimer Dieu occupe tout le ſentiment du
cœur d'un Religieux'; qu'il l'excite & le re-
nouvelle par des mouvemens & des eleva-
tions vives & frequentes ; & qu'il conforme
autant qu'il pourra ſa volonté à la connoif
fance qu'il a de ce que demande de lui la
grandeurde ce precepte. Ilfaut pour l'aimer
detoutes ſes forces&de toute la puiflance,
qu'il ſoit l'objet des actions de fon eſprit ,
&qu'il puiffe dire avec le Prophete ; Provi- « [Link].8 .15
debam Dominum in confpectumeofemper : Sei
gneur , je vous ai inceſſamment devant les
Vij
236 Explication de la Regle
>>yeux : il faut que ſa volonté s'y porte par
tous fes mouvemens &qu'il s'écrie ſelon
د
» ces paroles du meſme Prophete ; Hors de
» vous , Seigneur , je ne puis rien defirer de ce
» qui eſt dans le ciel , ou de ce qui eſt ſur la
PC72.
25.
دو terre ? Quid miki est in cælo , & à te quid vo-
luifuper terram ? Il faut que ſa memoire en
foit remplie , & qu'il lui diſe comme ces
>>chaſtes Levites ; Que ma langue ſe deſſeiche
>> dans ma bouche , & s'attache à mon palais,
> ſi je perds jamais le ſouvenir deJerufalem ,
>>c'est- à- dire , de cette Cité bien-heureuſe,
>> dont elle n'eſtoit que l'image & la figure.
Pf. 136. Adhereat lingua meafaucibus mei , fi nonmemi-
V. 6 .
nerotui. Il faut auſſi que toutes ſes actions
exterieures & fenfibles l'aient pour principe
&pour fin tout enſemble ;de forte qu'iln'a-
giffe que pour lui &dans ſa vûë , & que s'il
travaille , s'il parle , s'il chante , s'il lit , tous
fes exercices & toutes ſes occupations diffe
rentes fe rapportent à ſagloire, ſelon cepre-
1. Cor. cepte de l'Apoſtie , Sive ergo manducatis , ſive
10. V.31. bibitis , five aliudquidfacitis, omnia in gloriam
Dei facite. Ainſi Dieu ſe rencontrera dans
toute fa conduite , il ſeradans tout le detaik
de fa vie; & comme toutes les facultez & les
puiſſances de fon ame , aufſi bien que de fon
corps l'aurontpour objet , il ſera vrai de dire
qu'il l'aimera de tout fon cœur de toute fa
১
force& de toute ſa puiſſance.
defaint Benoist. CHAP. IV. 237
AImerſon prochain commefoi-mefme.
Si vous aimez Dieu , vous aimerez voſtre
prochain en lamaniere qu'il l'ordonne, puis
qu'on ne sçauroit aimer Dieu qu'on ne fafle
ce qu'il commande. Le prochain ſe confi-
dere en deux manieres, l'une ſe rapporte aux
gens du fiecle, dont vous eſtes feparez , &
avec leſquels vous avez fait un divorce fans
retour ; l'autre regarde ceux avec leſquels
Dieu vous a unis dans une ſocieté ſainte.
Vous aimez les premiers & vous leur en
donnez des témoignages ,quand vous offrez
vos prieres àDieu , afin qu'il preſerve ceux
qui le ſervent dans le milieu du monde , des
maux qu'ils peuvent recevoir , par le com-
merce qu'ils ont avec les gens qui ne leur
reffemblent pas ; qu'il conſerve leur pieté ,
qu'il l'augmente , qu'il ſe mette à leur teſte
dans toutes leurs voies;qu'il empeſche qu'el-
les ne foienttraverſées ou interrompuës par
P'enviedes demons , ou par la malignité des
hommes: enfinqu'il leur donne une fermeté
qui les rende à l'épreuve de tour ce qui fe-
roit capable de les empeſcher de finir ſain-
tement leur courſe , aprés l'avoir bien com-
mencée.
Vous les aimezencore ,quand vous parlez
à Dieu de leurs miſeres , qui ne vous font
que trop connuës ; quand vous le priez de
convertir ceux qui vivent ſelon l'eſprit&les
238 Explication de la Regle
maximes du ſiecle ; de leur ofter de deſſus
leurs yeux , le bandeau qui leur cache la
verité,felon laquelle ilsdoivent ſeconduire,
&qu'il leur faffe connoiftre que ce chemin
large & ſpatieuxdans lequel ils marchent ,
lesmene à lamort. Vous les aimez , quand
vous faites penitence pour ceux qui ne pen-
fent pas à la faire ; quand vous jeûnez pour
ceux qui vivent dans la bonne chere ; quand
vous vous accablez de travaux , pour ceux
quipaſſentleursjours dans l'oiſivēté &dans
Ia pareſſe ; quand vous pratiquez une pau-
vreté exacte , pour ceux qui font dans la re-
cherche& dans lajoüiflance des biens &des
richeſſes de la terre ; quand vous eſtes dans
l'humiliation & dans l'abbaiſſement , pour
ceux qui ſe laiſſent emporter à tous les
mouvemens que l'orgueil & l'amour de la
gloire leur inſpire : enfin quand vous ſervez
Dieudans la retraite , pour ceux qui l'offen-
fent & le deshonorent dans le monde. Le
principal eſt de s'acquitter de tous ſes de-
voirs differens avec vivacité & avec ferveur,
fans quoi la vie d'un Religieux ne feroit
qu'une lettre morte , littera occidens , qui
n'auroit devant Dieu, ni vie , ni valeur , ni
merite , ni recompenfe.
Pour ceux dans la ſocieté deſquels vous
vivez , vous les aimerez en obſervant à leur
égard ce que la Regle vous preſcrit. Elle
veut que vousaiez pour voſtre Superieurune
defaint Benoist. CHAP. IV. 239
charité humble & fincere : Abbatemfuum Reg.
fincera & humili charitate diligant , c'est-à- 72
dire qu'il faut qu'elle ſoit reglée & refpe-
ctueuſe ;qu'elle ſoit exempte de cette fami
liarité qui égale les gens , & qu'elle ne vous
empeſche pas de vous fouvenirde la place
qu'il tient dans le Monaftere : elle veur
qu'elle foit non ſeulement exterieure , mais
cordiale, & que les marques ſenſibles que
vous lui en donnerez , partent du cœur
commede leur principe ; fans celaelle ne fe
roit pas fincere.
La Regle veut auſſi que vous rendiez à
vos Freres toutes fortes de temoignages de
foûmiſſion, dedéference & de reſpect, que
vous preferiez leurutilité particuliere à la
voſtre ,& que vous leur donniez dans toutes
lesoccafions des preuves de cette affection
fi pure& fi ardente que vous devez avoir
pour eux. Charitatem fraternitatis caſto impen- Ibid
dant amore. Il faut entrer dans tout ce qui
Ies regarde , & eftre touche des biens & des
maux qui leur arrivent , les ſecourir auprés
deDieu par vos prieres , les foûtenir par vos
exemples , les aimer comme vous-meſmes ,
c'est-à-dire leur defirer le meſme bonheur
quevousvousdefirez ;& eſtre toûjours preſt
felon le commandement de J. [Link] donner
vosvies, s'il eſtoit neceffaire,pour les rendre
éternellement heureux. Hoc eft praceptum Jean. 15.
12.
meum,ut diligatis invicemficut dilexi vos.
140 Explication de laRegle
:
NE point tuer.
SaintBenoift n'entendpas ſeulement par
ces paroles , ofter la vie naturelle ; mais
faire le moindre mal , la moindre injure , le
moindre tort à ſon frere, lui donner le moin-
dre ſujetde ſe plaindre , concevoir pour lui
on du mépris , ou de la haine. Toutes ces
difpofitions font des efpeces de meurtres ,
puiſquele faint-Eſprit adit , que quiconque
Joan hait fon Frere eſt un homicide. Omnis qui
3.15.
odit fratrem fuum , homicida eſt. C'eſt ce qui
fait que faint Paul veut que les fideles ban-
niffent de leur cœur toute amertane , toute
colere , toute indignation , toute plainte,
toute parole injurieuſe , toute malignité.
Eph. 4. Omnis amaritudo , &' ira & indignatio , &cla-
1.
mor, & blafphemia tollaturà vobis cum omni
malitia. Et veritablement ce n'eſt pas fan's
ſujet que l'on peut regarder toutes ſes
actions comme des homicides , & particu-
lierement entre des perſonnes qui vivent
dans une grande retraite. Car quoi qu'elles
foient obligées d'eſtre dans un dégagemenit
entier des choſes qui font de la peine aux
gens du monde , s'il ſe trouve cependant
quelqu'un qui ait encore de la ſenſibilité,
depuis qu'il aura eſté bleſſé par la conduite
de fon Frere, ſa plaie ſera incurable , elle ne
fera que s'aigrir & s'enflammer par toutes
les reflexions;toutes les fois qu'il rencontrera
celui
defaint Benoist. CHAP. IV. 241
celui qui lui a fait lemal, le mals'augmen-
tera , il ne pourra rienfaire de bien dans ſes
prieres ,dans ſes lectures ,dans tous ſes exer-
cices,il penſera& repenſera à l'injuſtice qu'il
croira qu'on lui a faite, &ſa bleſſure au lieu
deguerir avecle temps, luidonnera la mort.
Vritur ille & moritur ;clauſo & lethali vulnere; [Link]
29. in
intrafemetipfum gemens ; non potest orare , non Cant.
potestlegere, nonſanctum aut aliquid fpirituale
meditari.
Le proprede la ſolitude eſt de groſſir &de
multiplier les [Link] un Solitaire peumor-
tifié eſt chargé de quelque emploi , il s'y at-
tache , il s'en occupe , & cet emploi s'au
gmente & s'agrandit dans ſon imagination
fans fin&fans meſure : uneaffaire de rien,
unebagatelle le remplit comme s'il avoit un
eſtat àgouverner. Il en eſt de meſme d'un
déplaiſir , d'une offenſe ou vraie ou imagi-
naire : & c'eſt ce qui fait que les Saints ont
tant recommandé aux Religieux de vivre
dans l'union , & de prendre garde qu'il ne
leur échappe jamais rien qui puiſſe alterer
lemoins dumonde cette intelligence ſainte,
qu'ilsdoivent conſerver plus cherement que
leur vie.
UnReligieuxdonne encore la mort à fon
Frere , lors qu'il l'induit audereglement, ou
qu'il le porte àFaire le mal parfon mauvais
exemple , ou lorſque tenant une conduite
qui n'eſt pas affez reguliere , ilX
lui fournit
242 Explication de laRegle
matieredeformer ſurſon ſujetdes jugemens
& des ſoupçons : enfin celui qui nedonne
pas à fon Frere toute l'edification qu'il lui
doit , & dont il peut avoir beſoin , eſt ca
pable ſans le ſçavoir & fans ypenſer , de lui
donner la mort , comme s'il lui oſtoit la
nourriture qui lui eſt neceſſaire pour la con
ſervation de ſa vie.
NE point commettre defornication. 1
Ce commandement ne ſe borne pas toû-
jours à la ſignification litterale ; mais il s'é
tend encore à tout ce qui peut éloigner de
Dieu& porter au peché.L'Apoftre donne le
nomd'adultereàtouthomme qui veutplaire
au monde , & qui en recherche l'amitié,
Jacob. 4. Adulteri , nefcitis quia amicitia hujus mundi ,
.. 4.
inimica eftDei ? A plus forte raiſon pouvons
nous dire que les Solitaires & les Religieux
qui font à Dieu par une confecration parti
culiere, qui ont contracté avec lui une al
liance fainte, ne ſçauroient ſe détourner de
lui pour s'attacher aux creatures , qu'ils ne
tombent dans une infidelité confiderable,
[Link]. Sordes animi,amor quarumcumquererum,preter
de
cred. Deum. Car en les aimant , ils les admettent
dans leur cœur , & leur donnentles places
qui lui font duës : & il ſe peut dire que dans
letemps que les creatures les retiennent,elles
leur plaiſent plus que lui , elles ont pour
eux un agréement qu'il n'a pas ; elles leur
de faint Benoist. CHAP . IV. 243
paroiffent oumeilleures , ou plus utiles ,&
plus aimables : c'eſt à proprement parler
une épouſe qui manque à la foi qu'elle doit
àſon époux ; & les anciens Peres ont eu tant
d'horreur pour ce dereglement , qu'ils l'ont
appelléune fornication ſpirituelle. Ne com-
mettez point defornication. C'est-à-dire n'ai-
mez point le monde. Nolite diligere mun- [Link].
V. 15.
dum,neque ea quæ in mundo funt. Seigneur ,
dit faint Auguſtin , l'ame devient adultere<<
quand elle ſe détourne de vous , & qu'elle «
cherche ailleurs des biens & des avantages, «
qu'elle ne ſçauroit trouver que lors qu'elle "
retourne à vous. Fornicatur anima cuin aver- " Lib. 24
titur abs te , &quærit extra te , ea que pura & Conf.
6 c.
liquida non invenit , nifi cum redit ad te.
NE point dérober.
Saint Benoiſt qui ſçavoit que les Moines
ne demeureroient pas toûjours dans la ve-
rité de leur profeffion , & qu'ils s'éloigne-
roient de la ſainteté de leur eftat , n'a pas
voulu manquer de leur parler des excés , des
pechez ſcandaleux , &des fautes grofſieres :
mais quoique les Saints aient effaiez de pre-
venir par leurs foins les maux à venir , la
malice du cœur humain l'a emporté par
deſſus toutes leurs diligences ; & l'iniquité,
malgré eux , s'est fait entrée dans le fan-
Etuaire. C'eſt ce que l'on peut apprendre par
les Hiftoires , & par les Loix &les Ordon-
X ij
244 Explication de la Regle
nances que l'Egliſe & les Chapitres gene
raux des Obſervances regulieres ont eſté
contraints de faire à l'occaſion des defordres
qu'ils ont voulu reprimer. C'eſt ce qui fait
que dans l'Ordre de Ciſteaux , on fulmine
une excommunication le Dimanche des Ra
meaux contre les Proprietaires , les voleurs
& les incendiaires.
Cela , mes freres , nous doit remplir de
crainte & d'horreur , quand nous penfons
que ſouvent ceux qu'on voit dans les égare-
mens& les abîmes les plus profonds,& font
tombez du comble de la vertu. Pour peu
qu'on s'écarte des regles , ſelon leſquelles on
apromis à Dieu de vivre , on ſe tire de ſa
main & de fon ordre ; & il n'y a point de
chute qu'on ne puiſſe faire. Depuis qu'un
Moine eſt devenu proprietaire , qu'il aime
le bien & l'argent , contre fes vœux & fes
promeffes , il ne faut point douter qu'il ne
ſoit capable de ravir aux hommes ce qu'il
veutbienpoffeder contre la volonté de Dieu.
LesMoines dérobent encore , lorſque joüif-
fant des biens que leurs Fondateurs leur ont
laiſſez , dans le deſſein qu'ils en aſſiſtaſſent
les pauvres , & qu'eſtant degagez du ſoin de
leur propre ſubſiſtance , ils ferviſſent Dieu
dans le repos & dans la pureté de leur eſtat ;
ils s'éloignent de l'intention de leurs Fon-
dateurs , en ſe laiſſant aller au dereglement
&à la licence , & en raviflant tout à la fois
deSaint Benoift. [Link]. 245
bux pauvres la ſubſiſtance qui leur eſt dûë ?
car c'eſt une verité conſtante , que les biens
desEglifes ne nous appartiennent pas , mais
aux pauvres ;&que n'en eſtant que comme
les procureurs & les economes , nous ne
pouvons pas nous en attribuer la proprieté
queparunedamnable ufurpation,Bona Ec-
clefie, dit faint Augustin , non funt nostra , Ep. 5o.
fed pauperum quorum procurationem quodam-
modo gerimus , non proprietatem nobis ufurpa-
tione damnabili vindicamus. Enfin les Moines
dérobent , lorſque par des conduites toutes
humaines , ils oſtent à Dieu la gloire qu'il
tireroit de la ſainteté de leur vie, qu'ils pri
vent leurs freres de l'exemple & de l'edifi-
cation qu'ils attendent, &qu'ils ſe refuſent
àeux-meſmes cette paix,& cette tranquillité
fainte , qu'ils font obligez de ſe donner.
NEsepoint laiſſeraller à la concupiscence.
Il n'y a rien deplus important àunRe-
ligieux que de reſiſter à ſes cupiditez , & de
s'appliquer à en reprimer les mouvemens.
Car comme il eſt deſtiné à une vie parfaite,
& que rien ne l'empeſche davantage d'y
tendre & de s'y élever , que la concupif
cence , il faut qu'il la conſidere comme une
ennemie opiniâtre& cruelle,& qu'il ne ceffe
point de la combattre. Si quelque choſe ,
mes freres , peut vousfaire voirquelle eſt en
cepointvoſtre obligation,c'eſt de remarquer
X iij
246 Explication de la Regle
diſtinctement quels effets &quelles impref
ſions la concupifcence fait ſur vos ames. )
Laconcupifcence ſe diviſe en trois manie
res differentes , ſçavoir , la concupifcence
de lachair , la concupifcence des yeux , &&
celle que l'on appelle l'orgueil de la vie
c'eſt-à dire la concupifcence de l'honneur &
[Link]. de lagloire. Omne quod estin mundo , concu
2. V. 1. pifcentia carnis eft , &concupifcentia oculorum
&fuperbia vita. La concupifcence de la chair
nous porte à tout ce qui flatte les ſens : &
cependant nous fommes Moines , & obligez
parnoftre eftat àla crucifier& à ladetruire.
Et pour venir dans le detail , elle nous in
fpire l'amour des voluptez charnelles ; & le
fondde noſtre profeffion veut que nous con
fervions une puretéparfaite dans nos cœurs,
commedans nos fens : elle nous porte à la
pareſſe & à l'oiſiveté ; & toute noſtre vie ne
doit eſtre qu'un travail continuel : elle nous
porte aux plaiſirs & aux excés de la bouche;
& noftre Regle veut que nous pratiquions
des jeûnes auſteres , & que nous vivions
dans une abſtinence rigoureuſe.
La concupifcence des yeux allume dans
ños ames cet amour infatiable des biens &
des richeſſes de la terre ; nous ſommes pau
vres , nous y avons renoncé par nos vœux,
& noftre profeffion veut que nous les fou
lions aux pieds , & que nous puiſſions dire
Philipp. comme l'Apoſtre , Propter quem omnia detri
3. V. 8 .
い
deSaint Benoist. CHAP. IV. 247
mentum feci , & arbitror ut ftercora , ut Chri
ftum lucrifaciam. Je me ſuis privé de toutes
choſes , je les regarde comme des ordures
afin que je gagne , & que je poffede J. C.
en leur place.
:
L'orgueil de la vie nous inciteà recher
cher lagloire du monde , l'eſtime & l'appro-
bationdes hommes , & tout ce qui peut nous
diftinguer & nous mettre au deſſus d'eux ;
& l'eftat que nous avons embraſſe n'eſt
qu'un rabaiſſement profond , & l'exercice
d'une humiliation continuelle. Ordo nofter Ep. 1419
abjectio eft , dit ſaint Bernard.
Outre ces dereglemens qui naiſſent de la
concupifcence , ily ena deux autres qui en
fontdes effets & des ſuites neceſſaires ; c'eſt
la colere & l'envie : car il arrive preſque
toujours quenous regardons avec envie ceux
qui poffedent les biens que nousdefirons ,
foit que nous en manquions tout- à -fait,
foitquenousneles ayons pas dans la meſme
abondance , ou que nos paffions n'ayant
pointdereglenidemeſure,nous faffent voir
quetout ceque les autres poſſedent, ils l'ont,
commes'ilnous appartenoit , ou qu'ils nous
Peuſſent ravi.
Pour la colere elle ſe rencontre par tout
où eſt la concupifcence , parce qu'auffi-toft
qu'on trouve des obſtacles , ou qui privent
de ce que l'ondefire , ou qui en retardent la
jouiflance , l'humeurs'irrite,elle s'echauffe
X iiij
248 Explication de la Regle
elle s'enflamme , & ſouvent elle nous fais
former des defſeins violens contre ceux qui
traverſent nos pretenſions. Cependant de-
puis quenous ſommes Religieux,nous avons
contracté une étroite obligation de confer-
ver la paix avec toutle monde,de ne refifter
àperſonne , de ceder meſme les chofes que
l'onnous diſputeroit avec injustice en imi-
د
tant J. C. & pratiquant ce precepte , Qui
Luc.6. aufert que tua funt , ne repetas. Neredeman-
V. 30 .
دو dez point voſtre bien à celui qui vous l'em-
» porte.
Vous voyez que rien n'attaque plus di-
rectement les fondemens de voſtre eftat , &
les vertus qui lui font eſſentielles que la con-
cupifcence , & par conſequent vous devez
mettre toute voſtre eſtude & voſtre Religion
à en reprimer les mouvemens, les impref-
fions &les ſaillies : & foyez aſſurez , comme
>dit faint Auguſtin , que vous ne vous avan-
>>cerez dans la pieté, que par la diminution
>>de la concupifcence , & par l'accroiffement
Ep.95. " de la Charité. Per gratiam Salvatoris profi-
cimus in hac vita,deficiente cupiditate ,crescente
Charitate.
La concupifcencenenous pouffe pas ſeu-
lement àdes actions evidemment défenduës;
maisſouventelle nous enpropoſe debonnes,
&qui n'ont demal que celui qu'elles reçoi-
vent de quelques circonstances. Elle nous
porte par exemple à une lecture ſainte ,
deSaint Benoist. CHAP. IV. 249
mais qui devient mauvaiſe par rapport aux
diſpoſitions de noſtre cœur & de noftre
eſprit , à des travaux , à des prieres , à des
jeûnes , à des actions de penitence : tour
cela est bon , mais parce qu'il ne feferapas
dans les temps , ni felon les intentions de
ceux qui nous conduiſent , il contracte une
malignité ſecrete ; & le demon qui nous
voit dans le derangement & dans ledefor-
dre , ne manque pas d'en profiter ; il en de-
vient plus audacieux &plus fort pour nous
combattre , & nous plus timides & plus
foibles pour lui reſiſter : & parce que fou-
vent l'on ſetrompe , &que l'on prend quel-
quefois une inſpiration de la cupidité pour
un mouvement de vertu , il faut ſçavoirque
quelque fainte qu'une action paroiſſe , lorf-
que nous ſouffrons avec regret qu'elle foit
contrariée,&que nous avons peine à la fou
mettre au jugement des Superieurs , c'eſt
une marque qu'elle eſt defectueuſe dans ſon
principe , ou dans ſes circonstances.
NE point porterfaux-temoignage.
Il n'y a pas moins de raiſonde défendre
auxMoines de porter de faux-temoignages,
que de ne point commettre d'homicides , &
de larcins ;&dans la verité le Religieux qui
a une fois oublié ce qu'il doit à Dieu , ra
plus de freinqui le retienne ; & ce qu'ila de
pis que les gens du monde , c'eſtqu'ayant
150 Explication de la Regle
reçû plus qu'eux , il a plus mépriſe , ſon ini
quitéeſt plus grande ;& par confequent ſes
chutes font plus profondes. Comme il a
manqué à Dieu , il ne ſe foucie plus de man-
quer aux hommes ; il eſt ſemblable àceJuge
Luc. 18. de l'Evangile qui diſoit , Deum non timeo ,nec
N.4,
hominem revereor : & ainſi que le roſeau que
le moindre vent agite, & fait plier , il cede
à tous les mouvemens de fes paffions.
[Link], Vous lifez dans les Conferences des
18, c. 15. Saints Peres , que faint Paphnuce fouffrit
une calomnie noire de la part d'un de ſes
Freres, qui l'accuſa d'avoir pris un livredans
ſa cellule , qu'il avoit porté dans celle du
Saint , afin de le convaincre d'un crime dont
il eſtoit innocent. of
Dotr. 9 . Nous voions dans les inſtructions de faint
Dorothée , qu'un Solitaire ne fit point de
fcrupule de dire à fon Abbé , qu'un de ſes
Freres qui eſtoit ſur le point de s'approcher
de la fainteTable , avoit mangé dés lematin
du fruit dans le jardin ; mais le calomnia-
teurfut convaincu de fa faute. Cela prouve
que les Religieux peuvent tomber dans des
defordres où tombent les gens du monde , à
moins qu'ils ne s'attachent inviolablement
à tout ce qui eſt eſtabli dans les Regles ,
pour leur perfeverance & pour leur ſanti-
fication.
[Link]. 2. 8. Honorer tous les hommes.
Tob. 4. 9. Ne faire à perſonne ce que nous ne vou
lonspas quinous ſoitfait.
deSaint Benoist. CHAP. IV. 2ft
10. Renoncer àfoi-mesme , pourſuivreJ. C. Luc. 9
1. Cor.9%
11. Chaftier fon corps.
Tim.5.&
12. Ne point aimer les delices. 2. Petr.
13. Aimer le jeûne. Joel. 1 .
& 2.
14. Afſiſter les pauvres. Eccl.4-
15. Reveftir ceux qui font nuds. Ifai. 584
16. Visiter les malades. Eccl. 7 .
Tob.r. &
17. Enfivelir les morts. 2.
18. Secourirceux qui ſont dans la tentation Eccl. 6.
1. Theff
19. Confoler les affligez. 19٠١٠
:
Honorer tous les hommes.
•L'on ne peut douter que tous les hommes
ne meritent qu'on les honore , puis qu'ils
font les images de celui qui les a faits , &
queDieu agravéſur leur front, ſelon l'ex-
preffionduProphete , un caractere qui leur
attire de la conſideration & du reſpect. Si- Pf. 44
gnatum eftfuper nos lumen vultus tui Domine. 7
Etfi l'onconfideroit des yeux de la Foi , ce
que c'eſt que d'offenfer un homme , l'on'
n'auroit garde de commettre un tel excés..
Car fi un Roi de la terre fait punir avec tant
de rigueur celui qui auroit où briſé ou defi- T
guré une de ſes ſtatuës , qui n'eſt qu'une :
maffe de pierre & de metail ; que ne doir
point faire leRoi du Ciel quand on l'offenfe
& qu'on deshonore à ſesyeux une de fes
252 Explication de la Regle
images qui eſt toute vivante &toute ani
mée ? & peut-on ne pas croire qu'il ne re-
garde cette action comme une injure qui lui
eſt faite à lui-meſme ? C'eſt pour cela ſans
doute que J. C. s'explique & juge ſi ſevere-
ment celui qui ſe faſche contre ſon Frere ,&
Matt.
M.22.
5. qui lui dit quelque parole injurieuſe. Omnis
qui irafciturfratri fuo , reus eritjudicio : qui
autem dixeritfratri fuo , Raca , reus erit conci-
lio : qui autem dixerit , fatue , reus erit Ge-
henne ignis.
Si l'homme par la dignité de ſa creation
merite qu'on l'honore, il le merite , certes,
bien davantage par l'excellence de la rege-
neration. C'eſt une ſeconde naiſſance qui lui
donneunnouveau titre ; & la qualitéd'en-
A
fant qui lui eft communiquée avec celle
Kom. 8. d'heritierdu Royaume de Dieu,ſi autemfilil
у. 17 .
&hæredes ,hæredes quidem Dei, cohæredes au-
temChrifti , eſt un rehauſſement qui nepeut
eſtre connuquedecelui quicomprendquelle
eſt la grandeur& la gloire du Royaume de
J. C. Si vous joignez à cela ce qu'il revient
d'honneur& d'avantage à celui que Dieu a
appellé à ſon ſervice par les vœux de laRe-
ligion , qu'il a favoriſé , qu'il a diftingué &
preferéàquantité d'autres ; vous trouverez
Reg.c.
7.2 .
que faint Benoiſt ne s'eſt pas mécompté ,
quand il a ordonné à ſes diſciples de ſe pre-
venir mutuellement par des temoignages
d'honneur, &de ſe donner à l'envi les uns .
defaintBenoist. CHAP. IV. 253
aux autres des marques de leur charité , de
leur déference & de leur ſoûmiſſion. Ut Reg.
honoreſe invicem praveniant : obedientiam cer- 7
tatim fibi impendant , &c.
: Ceque faintBenoiſt a eu particulierement
en vûc , en vous donnant ce precepte , hono-
rare omnes homines,aeſté de vous apprendre
à ne pas confiderer les hommes comme font
Jes gens du monde, qui ne les eſtiment &
ne les diftinguent que par des qualitez pu
rement humaines. Un homme de condition
eſt reſpecté ; on a que du mépris pour celui
qui ne l'eſt point : on fait cas d'un homme
riche ; on ne daigne pas jetter les yeux fur
celui qui eſt pauvre : un homme docte s'at-
tire de la conſideration ; on ne regarde pas
un homme ſimple. Mais pour vous , mes
freres , c'eſt par les vertus& par les gra-
ces que Dieu leur a faites , que vous les
devez confiderer ; & un homme qui a de la
Foi , ne doit pas s'arreſter , ni fonder fon
jugementſur les diſpoſitions naturelles , qui
ne rendent pas les hommes meilleurs , &
qui d'ordinaire font le partage de ceux qui
fervent le monde , & qui ne ſe propoſent
rien davantage que d'en avoir l'approbation
& l'eftime.
NEfaireà perſonne ce que nous ne voulons
pas qui nousfoit fait.
Depuis qu'il nous a eſté commandé d'ai
254 Explication de la Regle
mer noſtre prochain comme nous-mefmes,
il eſt évident que la meſure de l'amour que
nous devons avoir pour lui , eſt l'amour que
nous nous portons : & comme nous ne de-
vons pas lui faire ce que nous ne voulons
pas qu'on nous faſſe , il faut auſſi que nous
lui faffions tout ce que nous voudrions bien
qu'on nous fiſt , ſelon ce precepte de J. C.
Matt.
12.
7. Omnia quæcumque vultis utfaciant vobis homi-
nes, &vos facite illis. Car ce ſeroit peu de
ne lui pas faire du mal , ſi on ne lui faifoit
dubien. Cedevoir n'eſt point connu des gens
du monde; comme ils font remplis de paf-
fions&d'intereſts , ils ſe trouvent inceflam-
ment dans le chemin les uns des autres , de
forte qu'il n'y a parmi eux que diviſion &
qu'envie.
Les Cloiſtres quand ils font reglez , font
les lieux , où l'on accomplit ces preceptes ;
& il fe peut dire que c'eſt-là où l'on voit
regner lapaix, la charité & la concorde. II
fautdonc que vous ne vous contentiez pas
deneformer nijugement,niſoupçons contre
vos Freres ; de n'avoir aucun mépris ni pour
leurperſonne, ni pour leur conduite,de vous
abſtenir de leur temoigner ou de la rudeſſe
ou de l'indifference , qui font des manieres
que vous ne voudriez pas que l'on euſt à
voſtre égard : mais il faut , comme je vous
l'ai déja dit , que vous leur rendiez avec at
tachement toute forte de ſecours , d'affi
defaint [Link]. IV. 255
ſtances & d'offices , & qu'ils vous trouvent
dans toutes leurs neceffitez & leurs beſoins ,
afin que vous foiez entierement pour eux ,
ce que vous voudriez qu'ils fuſſent pour
vous-meſmes . C'eſt le bonheur des Com
munautez regulieres , & celles qui en font
privées,n'ont aucun avantage fur le monde,
&ne font au contraire que des ſocietez de
defordre & de confufion : car que peuvent
faire des gens enfermez qui font inceſſam
ment enprefence les uns des autres , s'ils ne
font point unis par les liens d'une charité
ſainte,finonde vivre dans une contrarietéde
ſentimens , de maximes , de penſées , de
raiſons, devolontez, d'opinions ;& par con
ſequent dans un mouvement perpetuel de
leurs humeurs , de leurs paſſions & de leurs
fantaiſies.
REnoncer àfoi-meſme , pourſuivreF. C.
:
Il n'y apoint d'homme, mes freres , qui
nefoit obligé d'entrer dans ce renoncement :
J. C. en a impoſé la neceffité à tout le
monde, puis qu'il a declaré que c'eſtoit une
condition fans laquelleperſonne n'entreroit
dans ſon Royaume. Si quis venit ad me , & V.26,
Luc. 141
non odit patrem suum , &matrem , & uxorem,
filios, & fratres & forores , ad huc autem
&animamfuam,nonpotest meus eſſedifcipulus. Ibid. v
Etplus bas : Sic ergo omnis exvobis , qui non 33
renuntiat omnibus quepoffidet,non potest mens
256 Explication de laRegle
ſſe [Link] devez ſçavoir qu'elle
regarde beaucoup plus les Moines que les
autres ; l'abnegation que Dieu demande
d'eux, eft biend'une autre perfection, non
ſeulementdans ſon eſtendue, mais auſſi dans
le ſentiment &dans la diſpoſition du cœur
avec laquelle il faut qu'ils la faſſent. Pour
l'étenduë , il faut que tout le monde en con-
vienne , puis qu'ils ſe dépoüillent , & qu'ils
fontun facrifice folemnel de preſque toutes
1 les chofes , dont le commundes Chreſtiens
ſe conſerve l'uſage ; & qu'ils s'attachent à
J.C. dans unenudité ſi parfaite ,&pour me
fervir des termes de l'Ecriture , dans une
haine d'eux-meſmes ſi rigoureuſe , que les
Saints n'ontpoint fait de difficulté dedon-
ner à leur profeſſion lenom de martyre &
de crucifiement. Il faut donc qu'un Moine
qui veut remplir ce devoir , autant que fon
eftat & l'ordre de Dieu l'exigent de lui, re
nonce à tout ce qui ne peut contribuer à
l'execution du deſſein qu'il a de s'approcher
de Dieu ; & que connoiffant que toutes ſes
paſſions , fes defirs , ſes inclinations natu
relles y font entierement contraires , il les
attaque , il les combatte inceſſamment , &
fe declareune guerre cruelle ; & qu'il ſe la
faſſe ſans interruption & fans relaſche. S'il
aime Dieu comme il le doit aimer , il faut
qu'il haïffe tout ce qui peut l'empeſcher de
lui plaire, S'il defire d'eſtre éternellement
heureux
defaint Benoist. CHAP. IV. 257
heureux ,au point qu'il le doit deſirer , il
faut qu'il emploie tout ſes efforts pour de-
truire tout ce qui feroit obſtacle àune pre-
tenſion ſi vive& ſi ſainte ; c'est-à-dire qu'il
ſedétruiſe lui-meſme,qu'il challe&qu'ilar-
rache de ſon cœur , tout ce que la main de
Dieu n'y aura point planté , qui ne ſera
point un effetde ſagrace, ni une protection
de ſon ſaint- Eſprit.
Ce n'eſt donc point aſſez qu'il renonce
aux biens de la terre , à ſes richeffes , aux
plaiſirs ,aux affaires, aux commerces , & aux
amuſemensdu monde ( car tout cela ne font
que des choſes exterieures ) mais il faut ,
comme dit ſaint Gregoire , qu'il ſe renonce
lui-meſme ,ce qui eſt le plusdifficile. ValdeGreg.
Hom. 32 .
laboriofum est homini relinquereſeipſum. Il faut inEvang.
que le retranchement aille au vif,qu'il coupe,
qu'il taille ,& pour ainfi dire qu'ilſepare fon
ame d'elle-mefme , en ne lui laiſſantni incli
nations , ni defirs , ni volontez , ni lumie
res ; afin qu'elle n'en ait point d'autres que
celles de Dieu , & que la voyant dans une
preparation ſi entiere , il s'en rende le maî
fre & trouve en elle autant de ſoumiſſion
qu'il en trouve dans ſes Anges. Voilà ce que
c'eſt que l'abnegation d'un Moine ; voilàà
quoi il doittendre ; voilà le but qu'il doit
avoir devant les yeux , & tous ceux qui lui
donnent d'autres idées de ſaprofeſſion , le
trompent,
Y
258 Explication de la Regle
Pour ce qui eſt des actions & des vertus
qui lui ſont communes avec le reſte des
Chreftiens , il faut qu'il s'en acquitte d'une
maniere plus animée, plus noble , plus pure,
plus excellente &plus fainte ; en forte qu'on
remarque dans ſa conduite , tous ces dons &
toutes ces graces qu'il a reçu de Dieu par
une diſtinction & une preference toute par-
ticuliere.
CHaftierfon corps.
Saint Augustin , mes freres , ditqu'il faut
confiderer fon corps , comme un Chreftien
confidere ſon ennemi. Il eſt contraint de le
combattrepour empeſcher qu'il ne lui nuiſe,
&qu'il ne le tuë : &comme ſon intention
n'eſt pas de luidonner la mort , mais feule-
ment de faire en forte qu'il ne lui oſte pas la
vie ; s'il lui porte des coups , ce n'eſt pas
pour le tuër , mais pour l'affoiblir , & le
mettre en eſtat qu'il ne puiffe executer le
mauvais deſſein qu'il a contre lui. C'est ainfi
qu'un Religieux doit traiter ſon propre
corps. Comme il connoiſt que plus il a de
force & de vigueur , plus il lui fait de pei-
nes , plus il l'attaque, plus il le preffe , &
plus lesbleſſures qu'il lui faitfontprofondes;
il doit s'oppoſer ſans relâche à tous fes
efforts , & emploier tous les fiens pour le
reduire , & le mettre dans un afſujettifle
ment qui le rende incapablede venir à bout
defaint Benoist. CHAP. IV. 259
de ce qu'il entreprend inceſſamment contre
fon repos ; diſons contre ſon innocence,
contrela pureté& la vie de ſon ame. Il faur
qu'il crucifie ſa chair avec toutes ſes cupidi-
tez , ſes dereglemens & ſes vices , dans le
ſouvenirde ces paroles de l'Apoſtre , qui au- V.4.
Galates.
temfunt Chrifti, carnemſuam crucifixerunt cum
vitiis, &concupifcentiis. L'intereſtde ſon ſalut
veut qu'il en uſe de la forte ; il faut qu'il lie
ſon corps , qu'il le dompte , qu'il l'enchaiſne
commeun captifpar des mortifications con-
tinuelles , Caftigo corpus meum , & infervitu- [Link].9.
tem redigo : & ce qui doit l'obligerdavantage V. 27.
àletraiter de la forte , c'eſt que c'eſt l'aimer
veritablement , &que le mal preſent qu'on
lui fait,doitle rendreeternellement heureux.
ON ne ferapointſurpris de ce queje vous dis, Tom. 1.
ep.214.
mes freres , &c.
Examinons , dit-il , ce que c'eſt que ſe
renoncer foi-mefme ; pour le bien compren-
dre il faut ſçavoir ce que c'eſt que renoncer
un autre homme. Celui qui renonce quel- in Serm.٢٢٠
qu'un , ſoit frere , parent , domeſtique , ou [Link].
Mat.
quelque autre que ce puiſſe eſtre , à pour lui
unehaine irreconciliable ,quand ille verroit
outragé , foüetté cruellement , ou chargé de
rudes chaiſnes ,il neleſecoureroitpas,il ne
compatiroit point à ſes maux ,&ne feroit
point touchéde toutes ſes peines, parce qu'il
n'apourlui qu'une extreme averfion ,& une
Y ij
260 Explication de laRegle
haine immortelle. C'eſt ainſi queJ. C. nous
commande d'abandonner noſtre corps , il
veutque nous l'epargnions ſi peu,quequand
on le dechireroit par les foiets , qu'on le
tourmenteroit ſur les chevalets , qu'on le li-
vreroit aux flâmes , &qu'on lui feroit fouf
frirquelque tourment ſemblable,nous foions
preft de fouffrir tout , ſans avoir compaffion
de ſes maux : car c'eſt proprement par cette
cruauté apparente , que nous avons pitié
delui.
Les peres ne temoignent jamais mieux
comment ils aiment leurs enfans , que lors
qu'ils les abandonnentà desMaiſtres ſeve-
res & qu'ils leur commandent de ne les
5
point epargner. C'eſt ainſi que J. C. nous
commande de traiter noſtre propre corps. II
nenousditpas que nous ne l'epargnions pas,
mais que nous le renoncions , c'est-à-dire,
que nous l'abandonnions aux perils & aux
fouffrances , & que nous aions moins de
compaſſion de lui , que d'un etranger , ou
d'unennemi.
Qu'il portesa croix.
C'eſtoit une ſune du renoncement que
J. C. vient de nous commander ; car afin que
vous ne croiez pas que ce renoncement de
nous-meſmes ne doit aller qu'à ſouffrir fim-
plement des paroles , des injures , & des
outrages;J. C. marque juſqu'à quel point
defaint Benoist. CHAP . IV. 261
vous devez vous renoncer , c'est-à-dire , juſ
qu'à mourir , & à mourir d'une mort in-
fame , comme eſt celle de la croix , & à la
porter non une , ou deux fois , mais durant
toute voſtre vie : portez , dit-il , continuel
lement voſtre croix , aiez la mort toujours
preſente devant les yeux , & foiez toujours
preſt de vous laiffer egorger , comme un
agneauque l'on conduit àla boucherie. Il ſe
voit affez de perſonnes qui ont la force de
mepriſer les biens , & confiderons , mes fre
res , que cegrand Saint parloit , nonpoint
àdes Moines , mais à une populace entiere,
à des Chreſtiens meſlez de toutes fortes
d'eſtats , & de profeſſions , à des Payens
meſme , qui aſſiſtoient à ſes ſermons , &
qu'il avoit deſſein d'attirer de l'erreur , &du
menfonge à la connoiſſance de la verité...
NE point aimer les delices.
C'eſtune ſuite,,mes freres , du comman
dement precedent ; car celui qui eſt obligé
de tenir fon corps dans cette ſervitude ſi
exacte & fi rigoureuſe , l'eſt auſſi de le pri
ver & de lui refufer tout ce qui ne ſerviroit
qu'à le flatter & qu'à lui plaire. Le plaifir
ici-bas eft interdit à un Moine ; c'eſt un
homme de douleurs , il eſt engagé dans une
profeſſiondepenitence, lamorttoute ſeule
ypeutmettredes bornes ; &juſqu'à ce qu'il
ſcache que Dieu n'eſt plus offenfé par les
262 Explicationde la Regle
hommes , ou qu'il leurapardonnétous leurs
Grad..." pechez , il ne doitpoint l'interrompre. Saint
art. 7. "Jean Climaque dit , qu'il ne doitpoint arrê-
>> ter le cours de ſes larmes chaudes & arden-
" tes , & ne point faire ceſſer ſes profonds &
• ſecrets gemiſſemens , juſqu'à ce qu'il ait vû,
" comme un autre Lazare , J. C. venir vers
" lui , lui oſter de deſſus ſon cœur la pierre
" d'endurciſſement. Sa profeſſion eſt donc de
gemir ,& il oublie le principalde fes devoirs
dés le moment qu'il ſe procure des joies &
des confolations humaines. Celles qu'il rece-
vra de Dieu lui ſuffiront , s'il rejette celles
qui peuvent lui venir du coſté des creatures :
que s'il s'en rencontre quelqu'une dans les
actions , dont il ne sçauroit ſepaſſer , & vi-
vre tout enſemble , il faut qu'il y renonce ,
quecetteneceſſité lui ſoit à charge , & qu'il
ſe ſouvienne des paroles du Prophete , qui
meſloit ſes larmesdans l'eau qu'il beuvoit.
Ff. 101. Potum meum cum fletumiſcebam. En un mot ,
V. 10 .
qu'eſt - ce que la penitence a de commun
avec les delices ? le plaiſir avec la douleur ?
l'affliction avec la volupté ? Un Moine doit
manger , comme dit faintJeroſme , pour
ne point mourir , &non pas pour contenter
ſa ſenſualité , ni pour lafatisfaction qu'il y
Contra trouve. Ad vivendum , non ad luxuriandum.
Jov. 1. 2.
AImerle jeûne.
Il n'eft guere poſſible qu'un Religieux fe
defaintBenoist. CHAP. IV. 263
contente ſimplement de jeûner, fans aimer
cette mortification ſi ſainte &ſi ſalutaire ,
s'il eſt perfuadé , comme il le doit eſtre , de
deux choſes.
La premiere , qu'il n'ya point de prati-
que depenitence que les anciens Solitaires
nos Peres & nos Inſtituteurs , aient plus efti-
mée , & à laquelle ils ſe ſoient attachez da-
vantage. Vous ſçavez quelles ont efté en ce
point les auſteritez des Antoines , des Ma-
caires , des Palémons , Dorothée , Marcien,
Macedonien , Simeon , Julien-Sabas , Be-
noiſt , Bruno , Bernard , & de tant d'obſer-
vances queJ. C. a formées dans fonEglife :
&quel moien d'avoir tous ces grands hom-
mespour Peres , de les confiderer comme les
Maiſtres de la vie Religieufe , & de n'en
pas ſuivre les ſentimens , les actions & les
maximes ?
La ſeconde , qu'il n'y a point d'exercice
de penitence , dont il puiſſe tirer plus d'a
vantage pour s'elever àla perfection de fon
eftat, & conferver toute la pureté dans la-
quelle ſa profeffion l'engage;puiſque c'eft
une verité que nous tenons non ſeulement
de l'experience , mais du temoignage uni-
-forme que les Saints nous ont rendu fur ce
:
ſujet. Saint Athanaſe dit , que les jeunes lib.
S. Athi
de
gueriffent nos maladies , qu'ils arreſtent " Virg.
l'impureté de nos ſens , qu'ils chaffent les "
demons , qu'ils diffipent nos mauvaiſes
164 Explication de la Regle
" penſées , qu'ils rendent nos ames plus écla
>> tantes, qu'ils purifient nos cœurs ,qu'ils fan-
" tifient nos corps , qu'ils donnent aux hom-
»mes la dignité neceſſaire pour paroiſtre de
> vant la Majeſté de Dieu : enfin il conclut
" que l'abſtinence eſt la nourriture des Anges,
"&que celui qui la pratique leurdevient ſem-
blable. Jejunium enim Angelorum cibus est; &
[Link]. qui eo utitur,ordinis Angelici cenſendus [Link]
Orat. de Bafile , S. Ambroiſe , S. Jean Climaque
Jejun. S. [Link] Chryfoftome en parlentde la mef
Amb.
lib. de " me maniere. Ce dernier en dit une choſe
Elia & " fort remarquable , qui eft , que ſi la cha-
Jejun. » ſteté eſt deſtituée des deux vertus , dont elle
C. 2 .
Chryf. " doit eftre inſeparable , qui font le jeûne &
Homil.,,
in Pf. la temperance, elle ne ſubſiſtera pas long-
50. " temps ; mais que fi elle eneſt ſoûtenuë , elle
" perfeverera , & recevra enfin la recompenfe
» qui lui eſt dûë.
Cependant , mes freres , quelque rigou
reuſe que l'abſtinance puiffe eftre , elle ne
fera pas d'un grand fruit & d'une grande
utilité, ſi elle n'eſt interieure , & exterieure
tout enſemble; & fi en fe privant du plaiſir
des viandes ,on ne ſe prive enmeſme temps
de celui que l'on peut trouverdans le peché.
Et ce feroitune illuſion pitoiable de preten-
dre qu'on plairoit à Dieu en s'abitenant
des viandes , qui d'elles - meſmes ne font ni
mauvaiſes , ni défenduës , ſi l'on ne renon-
çoit en meſme-temps aux cupiditez , & fi
l'on
defaint Benoist. CHAP. IV. 265
l'on nes'abſtenoitdes vices qui font toujours Leex
illicites & dignes de haine. Non enim in fola fele
abſtinentia cibi ſtat noftri fummajejunis. Saint deQua.
Bernard dit, que fi on avoitſeulement peché Serm
dias.
le jeuſnepourroit ſuffire pour " 3 .
par labouche,le
punir&pour expier cepeché ; mais comme «drag.
l'on a peché par d'autres endroits , il faut «
que l'abſtinence s'eſtende ſur les autres par- «
tiesde nos corps , qui ont eſté les inſtrumens «
de nos defordres ; & que ſi nos ames ont eſté «
participantes de nos injustices , il eſt juſte «
qu'elles foientpunies par la privation& par «
le retranchement de toutes lespaffions &de «
toutes les cupiditez. Sed multò magis anima «
ipſajejunet à vitiis.
Asſiſ[Link]ſtirceuxquifont nuds.
On ne doit point douter que les Religieux
n'aient une obligation plus particuliere que
le refte des hommes , de foulager les pau-
vres dans leurs beſoins , foit pour fatisfaire
à ce que la piété & la charité leur demande,
foit pour ſe conformer aux preceptes de
J.C. foit pour imiter les anciens Moines,
foit enfin pour executer les intentions de
leurs fondateurs .
Le premier motif, mes freres , eſt tout
évident. Car veritablement il ne faut point
deprecepte pour donner l'aumoſne,il ne faut
quedela foi ;&depuis que l'on ſera perfuadé
que c'eſt J. C. qui ſouffre , qui patit , qui
Z
266 Explication de la Regle
eſt nud , qui a faim , qui a ſoif, qui tendla
main , peut- on eftre Chreftien , & ne pas
Matth.
25.40.
ouvrir la fienne ? quandiufeciftis uni ex hisfra-
tribus meis minimis , mihifeciftis.
دو
Le ſecond ne l'eſt pas moins, Car le
moyen de ſçavoir que J. C. a dit : J'ai eu
" faim , & vous ne m'avez point donné à
"
manger ; j'ai eu foif, & vous ne m'avez point
>>donné à boire , & manquer de ſecourir ceux
qui nous tiennent ſa place , & qu'il veut
qu'on regarde , & qu'on traitte comme lui-
meſme& ,ſi&ſanglans
s'expofer à ces reproches
Matth. bles ? Efurivi enim , &ſinon
ſenſi-
de-
25.7.42. diftis mihi manducare : ſitivi , & non dediftis
mihi potum ? Oc.
Le troiſieme,aprés l'autorité deJ. C. doit
eſtred'une confideration &d'un grand poids.
Car ſe pourroit-il faire qu'on ne fuſt point
touché d'un exemple ſi ſaint& fi general , &
de ſçavoir que les anciens Moines gagnoient
du travail de leurs mains,de quoi faire fub-
ſiſter des nations entieres, qu'ilsnourriffoient
les pauvres de leur pauvreté ; & ne les pas
aſſiſter de ſes revenus , de ſes richeſſes , &
de fon abondance ?
Pour le dernier motif, il ſuffit pour en eſtre
convaincu , de ne pas ignorer qu'une des
principales intentions de ceux qui ont fondé
les Monafteres , aefté de ſecourir les pauvres
dans leurs neceffitez ; c'eſt ce qu'on voit dans
les cartes de fondations , auſſi bien que dans
de faint Benoist. CHAP . IV. 267.
quantitéde Conſtitutions Eccleſiaſtiques ; &
on ne peut pas revoquer en doute , que les
revenus attachez aux lieux & aux Eglifes qui
appartiennent aux Religieux , n'aient eſté
regardez de tout temps comme les vœux des
fideles , le prix des offenſes des pecheurs , &
le patrimoine des pauvres. Votafide ium, pre- Conc
Tom. .
tia peccatorum , & patrimoniapauperum. Urb.
Il faut donc que les Moines ſçachent que
l'aumoſne eſt pour eux une obligation prin-
cipale ; & comme les Freres que la Provi-
dence a ſeparez de tout commerce , n'ont
plus de relation avec le monde , c'eſt par les
ordres du Superieur qui eſt le chef& la teſte
du Monaftere , qu'ils doivent s'acquitter de
ce devoir ; & ceux qui vivent dans une re-
traite exacte , doivent s'en repoſer entiere-
ment fur fon foin & fur ſon [Link]
il ne fautpas que les Superieurs s'imaginent
qu'ils ont fait en ce point tout ce qu'ils doi-
vent , & tout ce que Dieu demande d'eux,
quand ils auront donnéun morceau depain
àun paſſant , ou le reſte de la deſſerte des
tables. On ne s'acquitte point ſi aisément
d'une obligation ſi importante. Il faut qu'ils
s'appliquent à connoiſtre les beſoins des pau-
vres , qu'ils s'en informent , qu'ils s'en faf
fent une Religion , qu'ils les ſecourent dans
tous les accidens quileur arrivent , qu'ils les
habillent , je ne dis pas qu'ils les couvrent
ſeulement de haillons , ni de leurs vieux
Zij
268 Explication de la Regle
veſtemens , mais qu'ils leur en donnent de
neufs , puis qu'ils ont des biens & des reve-
nus qu'ils n'avoient pas lorſque ſaintBenoift
a fait la Regle , & qu'il a ordonné qu'on les
reveſtiroit des habits des Freres , les plus
uſez. Il faut encore qu'ils leur faſſent appren-
dre des metiers qu'ils leur donnent des
beftiaux pour nourrir leurs enfans & leur
famille, qu'ils leur avancent de l'argent,pour
les mettre en eftat de gagner leurvie.
ie. Enfin
ils doivent ſe conduire en tout cela avec tant
de vigilance & de charité , qu'on vienne à
eux de toutes parts , qu'on puiſſe les confi-
derer comme les Peres des pauvres & les
Confolateurs des miferables , & leur appli
quer ces paroles du bien-heureux Job. J'ai
efté l'œil de l'aveugle , le pied du boiteux
Job. 19. & le pere des pauvres, Oculusfui cæco , &pes
16. 5.& claudo ; Pater eram pauperum.
VIſiterles malades. Enfevelirles morts. Con-
Solerles affligez.
Ce font là des devoirs dont les Congrega-
tions Monaſtiques font chargées ; & elles
s'en acquittent , comme nous venons de le
dire , parles ſoins du Superieur , qui devant
eftre parfaitement informé des neceffitez des
pauvres , doit auffi les ſecourir dans leurs
maladies ; non point en les vifitant lui-
meſme , mais en ſe ſervant de perſonnes
affectionnées & fideles ,pour leur donner les
defaint Benoist. CHAP. IV. 269
foulagemensqui leur font neceſſaires. Il faut
lors que les infirmitez ſe terminent à la
mort , leur fournir des draps pour les enfe-
velir , au cas que leur pauvretéſoit ſi grande
qu'il ne s'en rencontre point dans leurs mai-
fons ; fa charité doit encore ſe porter plus
loin, qui eſt de faire prier Dieu pour eux , &
dire des Meſſes pour le repos de leur ame.
Il conſole les affligez , lorſque les perfon
nes eftrangeres ayant confiance dans ſa Re-
ligion, dans ſa ſageffe & dans fa pieté , &
lui expoſantleurs peines , leurs avantures &
leurs diſgraces , il leur dit ce que l'Eſprit de
Dieu lui met en la bouche , pour leur per-
fuader que les choſes qui paſſent ne meri
tent point l'attachement d'un homme qui a
de la Foi , & qui en efpere d'eternelles , &
que Dieu qui en eſt le maiſtre en diſpoſe
comme il lui plaiſt : fur tout il doitprendre
gardede ne donner jamais aucun avis qui
ne foit conforme aux regles de la pietéla
plus exacte , & à ce que l'on doit attendre
d'un homme de faprofeſſion.
Il fatisfait auffi à ces obligations , fans
eftendre ſa charité au de-là de fon Mona-
ſtere , lorſqu'il ſe domme tout entier à ſes
Freres pour les foulager dans leurs maladies,
qu'il les voit avec ſoin , qu'il pourvoit tout
enſemble aux beſoins des corps &des ames,
qu'il leurprocure tous les ſecours qu'ils peu
ventrecevoir, fans bleſſer l'integritéde leur
Zij
270 Explication de la Regle
profeſſion ; quand il les aſſiſte lui-mefime
dans l'extremité de leur vie , & que comme
un pere plein de charité & de tendreſſe , il
leur ferme les yeux de ſes propres mains ;
quand il les conſole dans les tentations, qu'il
les ſoûtient dans les abattemens qui leur
arrivent ; quand il regle & qu'il arrefte tous
les mouvemens differens dont ils peuvent
eſtre ſurpris , qu'il ofte de leur chemin tout
ce qui leur feroit une occafion d'achoppe-
ment & de chute , & qu'il applanit toutes
leurs voies , afin de rendre leur carriere plus
afſurée & plus heureuſe.
Cependant , mes freres , comme on abuſe
des choſes les plus ſaintes , pour peu qu'on
s'éloigne des Regles que l'on ydoit obfer-
ver ; un Superieur ne doit point fortir de
l'enceinte de fon Monaftere ,pour ſatisfaire
à ces obligations. Car ſi ſous le pretexte
d'exercer la Charité , & de donner des con
folations aux perſonnes auſquelles il croira
qu'elles font neceſſaires , il ſe laiſſe une fois
aller à faire des viſites ,les raiſons d'en faire
ne manqueront pas de ſe multiplier ; il con-
tractera des commerces ; il aura des com-
munications & des habitudes qui le tireront
de la retraite dans laquelle il doit vivre ; les
beſoins veritables ou imaginaires des eftran-
gers l'occuperont , au prejudice de ce qu'il
doit à ſes Freres;il ſe donnera à ceux à qui
il n'appartient point; & il ſe refuſera à ceux
de ſaint Benoist. CHAP. IV. 271
auſquels l'ordre de Dieu l'a deſtiné.
Le parti de quitter le Cloiſtre plaift &
revient à laplus grande partie des Moines ;
ils ont preſque toûjours , à ce qui leur fem-
ble , une miffion legitime pour les actions &
les emplois qui les rendent& qui les remet-
tent au monde ; & ils ne perdent guere de
ces occafions qui leur en r'ouvrent les portes.
Ainfi à moins qu'un Superieur n'obſerve en
cepointdes Regles exactes,& qu'il ne com-
batte une tentation ſi dangereuſe , il ſera
plus parmi les gensdu monde que parmi ſes
Freres ; & comme Dieu ne donne aucune
benediction àceux qui ſe retirentde fon or-
dre,&de la place qu'il leur avoit afſignée, le
Superieur fera inutile aux uns & aux autres .
Si l'onvous dit que c'eſt in precepte de
J. C. de viſiter en perfonne & d'aller con-
foler foi-meſme les affligez ; dites felon le
Conft.
ſentiment de faint Bafile , que J. C. a fait ८८
Mon.
ce commandement aux vivans , & non pas " c. 20.
aux morts , c'est-à-dire à ceux qui vivent «
dans le monde , & non pas aux Moines &
aux Solitaires qui y ſont morts parleur pro-
feſſion ; que ces devoirs regardent les pre- «
miers , mais que les ſeconds ne font obligez «
à rien de cette nature. 66
Enun mot , quand ce qu'on doit au pro-
chain eſt oppofé à ce que l'on doit à Dieu,
il faut ſuivrel'obligation principale. Un So-
litaire eſt attaché à fon Cloiſtre par l'Ordre
Z iiij
272 Explication de la Regle
de Dieu, Dieu l'y a appellé , il y a fixé La
prefence : c'eſt-là où il veut qu'il le ſerve ,
& à moins que par une providence toute
évidente & toute claire , il ne ſoit obligé
d'en fortir , il faut qu'il y vive & qu'il y
Capit
. meure. Ibi moriatur & vivat. Dieu ne lui de-
Gener.
Ord. mandera point compte de cet homme qui
Cift- an. eſt mort hors de ſon Monastere ſans Sacre-
1224.
mens & fans confeffion , & qui a manqué
de ces aſſiſtances que l'on a accoutumé de
donner à ceux qui ſe trouvent dans ce paf-
ſage , ce ſont des obligations qui ne le re-
gardent point , & dont il n'eſt point chargé.
Le Fils de Dieu a reglé les devoirs de tous
les hommes ; & il nous apprend qu'il y a
mis des bornes , des diſtinctions & des limi-
دو
tes , morts
Matth. >> aux quandleilſoin
a dit, ſuivez-moi
d'enſevelir leurs,[Link]-
& laiſſez
c. S. v.
22 .
" mitte mortuos fepelire mortuos ſuos. Et fi cela
n'eſtoit ainsi , l'on ne verroit que mouve-
mens & qu'agitations irregulieres dans les
Cloiſtres ,& tout y feroit dans le tumulte &
dans la confufion. Ce feroit une extrava-
gance de trouver à redire que les Chartreux
n'aillent pas dans les maiſons , ſous pretexte
de viſiter ou de conſoler ceux qui ſont affli-
gez ou malades. Pourquoi aura - t - on des
vûës differentes ſur des Solitaires qui vivent
ſous la Regle de faint Benoiſt , eux qui pro-
mettent à Dieu dans leurs vœux de garder
une ſtabilité ſi exacte & fi rigoureuſe ?Ajoû
de faint Benoist. CHAP. IV . 273
tonsà cela ,qu'il yen a plus qu'on ne penſe
qui ſe ſont trompez & qui ſe trompent en-
core tous les jours ; qui pour s'eſtre laiſſez
furprendre à des motifs d'une charité fauſſe,
ont trouvé des abiſmes dans leur chemin ,
&ont fait des chutes que l'on ne ſçauroit
trop deplorer.
Si cette liberté eſt interdite aux Supe- Clim
Joan..
rieurs , à plus forte raiſon le doit-elle eſtre Grad. 4
au reſte des Freres , eux qui à proprement art. 94%
parler fontcachez dans leurs cellules comme
dansdes tombeaux ; qui doiventy vivre dans
l'obfcurité & dans le filence , n'eftre connus 1
quedeDieu feul, &nefe fouvenirdes hom
mes , que lors qu'ils font dans ſa prefence
au piedde ſes Autels. Ce ſera-là qu'ils s'ac-
quitteront de l'obligation qu'ils ont de con-
foler ceux qui ſont dans la tribulation &
dans ladouleur , ſi eſtant degagez de toutes
les choſes ſenſibles & exterieures , ils font
en eftat d'offrir à J. C. pour leur confola-
tion des prieres qui ſoient pures & ardentes.
C'eſt ainſi que vous , & tous ceux qui vous
font unis par une meſme profeſſion , doi-
vent rendre des temoignages de leur cha-
rité à ceux avec lesquels ils n'ont plus de
commerce .
Ne croiez pas , mes freres , que vous puif
fiez faire dans le dedans de la maiſon , ce
qu'il ne vous eſt pas permis de faire à ré
garddes perſonnes dedehors ; jeveux dire,
i
274 Explication de la Regle
de vous rendre dans les occaſions de ma
ladies , de ces viſites que l'on appelle de
Charité ; & de vous conſoler indifferemment
les uns les autres. Ce ſont des aſſiſtances
qui peuvent eſtre utiles , & quelquefois ne-
ceffaires , mais vous devez vous les rendre
avec beaucoup de circonfpection. Il faut que
le Superieur vous l'ordonne , qu'il le faſſe
avec difcernement , & qu'il envoie , quand
il le juge à propos , ceux qu'il connoiſt les
plus propres pour donner à ceux qui en ont
beſoin, des confolations qui leur convien
nent. Je parle de la forte , parce que je ſçais
qu'enbeaucoupde Communautez, on garde
en cela ſi peu de meſures , que l'on peut
dire qu'il n'y a rien de religieux ni de regu
lier dans les viſites que l'on rend aux mala-
des, l'on y vient en trouppe , avec tumulte
&avec confufion ; l'un yrit , l'autre y fait
un mauvais conte , il ydebite uneméchante
hiſtoire , ou uneplaifanterie ; chacun y rap-
porte ce qui lui plaiſt , & croit que l'inten-
tion qu'il a de divertir le malade , le met en
droit de dire tout ce qui lui vient dans la
penſée& dans la bouche : onymurmure, on
s'y plaint de la conduite du Superieur , on
dit au malade que l'on n'a pas tout le ſoin
de lui que l'on devroit avoir , &c.
Si cet infirme a reçû lamaladie queDieu
lui a envoiće , comme un effet de ſa miſe
ricorde , & qu'elle ait fait ſur lui les impreſ
de faint Benoist. CHAP. IV. 275
fions ſaintes qu'elle y a dû faire , tout ce
qu'il entend lui deplaiſt ; ceux qui veulent
le foulager l'accablent , & toutes ces ma-
nieres , dont je viens de vous parler ,l'affli
gent au lieu de le conſoler ; & fi les égards
qu'il a pour ſes Freres l'empeſchent de té-
moigner ce qu'il reffent, il ne faut pas douter
qu'il nediſedans le fond de ſon cœur , com
me lebienheureuxJob, Onerofi confolatores ! Job c.164
2.
que ceux qui pretendent me conſoler me
font àcharge! Que ſi au contraire le malade,
au lieu d'entrer dans les deſſeins de Dieu ,
a reçû fon mal d'une maniere toute hu
maine ;& fi au lieu de profiter de l'occaſion
qu'il lui a preſentée pour devenir meilleur
qu'il n'eſtoit pas , il a continué d'eſtre ce
qu'il eſtoit , il s'enivre de toutes les baga-
telles qu'il entend dire, il les gouſte , elles
le rempliffentde ſes joies folles qui nepeu-
ventlui convenir en quelque eftat qu'il ſoit :
ainſi quoi qu'il recouvre la ſanté , il ſe peut
dire qu'il fort de l'infirmerie plus malade
qu'il n'eſtoit pas lors qu'il y eſt entré. Et
voilà preciſement àquoi ſe terminent tou-
res ces marques de charité que ſes Freres
ont pretendu lui rendre.
:
[Link].
S'éloigner des manieres d'agir des gens Jacob. rt
Matt. 102
21. Ne rien preferer à l'amour de F. C. Matt. 22 .
22. Resister au mouvement de la colere.
23. Ne se point reserver un temps pourse Ephef.
venger.
Prov.12.
276 Explication de la Régle
24. Ne point nourrirdans ſon cœur ni fraude
ni tromperie.
Pfal. 27, 25. Ne point donner des marques d'amitié :
qui nefoient finceres.
S'Eloigner des manieres d'agir des gens du
monde.
Ce precepte enferme tous les devoirs de
la vie Monaſtique , & l'on peut dire que le
Religieux qui s'en acquitte avec exacti-
tude eſt veritablement ce qu'il doit eſtre. I
quitte les hommes dansle ſentimentde tous
les Saints ,non pas ſimplementpour en fuïr
la prefence & larencontre ; mais afin d'a
bandonner pour jamais leurs ſentimens &
leurs maximes ; pour ſe ſeparer de tous les
principes qui font les mobiles de leur con
duite,& ſe rendre auſſi different d'eux par
tout l'eſtat de ſa vie , qu'il l'eſt par ſa con.
1
tenance exterieure ,par ſon habit , & par fa
figure. :
Ce commandementdu Saint-Eſprit pro
noncé à tous les hommes par la bouche de
Rom. 12. l'Apoſtre , Nolite conformari huic feculo , ne
vous conformez point aux perfonnes du Sie-
cle , & qui eſt ſi peu connu dans lemonde,
regarde les Religieux d'une maniere ſi ſpe-
ciale & fi propre , qu'ils doivent le prati-
quer à la lettre ; & en un mot , il faut qu'ils
ſe rendent diſſemblables des gens du monde
dans le principe qui les fait agir , dans la
de Saint Benoist. CHAP . IV. 277
fin , & dans le corps des actions, Comme
le principe qui les pouſſe &qui les remuë
eſt l'amour propre (j'entends ceux qui ai-
ment la vanité ) il faut au contraire qu'un
Religieux n'agiffe en tout,que par le mouve-
ment de l'eſprit de Dieu. Comme les mon-
dains ne ſe propoſent pour but , que des
biens &des utilitez paſſageres , il faut qu'un
Religieux n'enviſage que celles dont la
durée eſt immortelle ,& qui ne font pas
ſujettes au changement. Enfin , comme tou,
tes les actions des uns n'ont à proprement
parler ni realité ni conſiſtance ; il faut au
contraire que celles des autres aient toute
la fermeté , qu'elles peuvent trouver dans la
folidité de leur fin&de leur principe,
Si l'on tire des conſequences de cette
verité, on verra avec évidence, qu'un Moine
doit hair tout ce qu'aime un homme du
monde , & rechercher tout ce qu'il mépriſe ;
quepartant de lieux ſi éloignez, &qu'allant
àdes fins fi contraires , ils doivent eſtre au-
tant oppoſez dans toutes leurs penſées &
leurs actions , que le Ciel l'eſt de la terre,
L'un defire ardemment les richeſſes, l'autre
les foule aux pieds : l'un aſpire à lagloire de
laterre , l'autre ſoûpire inceſſamment aprés
celleduCiel. L'un veut à quelque prix que
ce foit les plaiſirs d'ici - bas ; l'autre les
abhorre , & n'en connoiſt point d'autres
que ceux d'en-haut; l'un ſe met à fon aife
278 Explication de la Regle
autantqu'il lepeut ; l'autre n'eſt jamais auſſi
mal qu'il le defire ; l'un attaque toutes
fortes de perſonnes , pour augmenter fes
biens & ſes revenus ; l'autre eſt toûjours
preſt de ceder ce qu'on lui demande : l'un
n'aquedes occupations terreſtres ; & la con-
verſation de l'autre doit eſtre toute dans le
Ciel : l'un n'eſt point content s'il ne parle;
l'autre ne l'eſt point s'il ne garde le filence :
l'un fait ce qu'il peut pour s'attirer de la
confideration & de l'eſtime ; l'autre ne cher-
che qu'à s'abbaiſſer devant les hommes ,
auſſi bien que devant Dieu. Ainſi il faut que
toute l'étude d'un Religieux ſoit d'aban
donner les voies du monde , & d'en ſuivre
qui leur foient entierement oppoſées : & fon
eſtat qui le deſtine uniquement pour leCiel,
ne lui permet ni ſentimens , ni defirs , ni
actions , ni penſées , qui ne lui ſervent pour
s'en rendre digne.
Cette obligation , mes freres , eſt d'une
grande eftenduë ; mais vous avez un moien
pour la remplir , toute vaſte qu'elle eſt, c'eſt
de renoncer en toutes choses à voſtre vo-
lonté propre. Car Dieu qui ne manquera
pas de ſubſtituer la fienne à la place de
celle que vous lui aurez ſacrifiée , vous
conduira lui-mefme dans le chemin dans le
quel vous devez marcher : fon Eſprit Saint
ſera voſtre lumiere , il éclairera tous vos pas,
& ne permettra point que vous en faſſiez
de ſaint Benoist. CHAP. IV. 279
un ſeul , qui ne vous éloigne de cette mul
titude, delaquelle vous vous eſtes ſeparez,
pour vous tenir unis à ce petit nombre d'a-
mes choiſies , qui ont perdu juſqu'au fou-
venir des creatures , par le defir ardent qu'el
les ont de plaire , & de s'attacher intime,
ment à leur Createur,
Inferez de tout cela , mes freres , com-
bien ceux-là ſe trompent & s'abuſent , qui
dans une profeſſion toute celefte & toute
angelique , confervent encore des inclina-
tions , des vûës , & des penſées toutes hu-
maines ; qui s'imaginent qu'il leur eſt per-
mis d'imiter ceux avec leſquels ils ont rompu
de ſocieté & de commerce ; d'en copier les
airs , les manieres , les modes , dans le dif
cours , dans le manger , dans les veftemens ;
& qui ne pouvant entierement quitter tout
l'exterieurde leur profeffion, font connoître
par leur conduite, qu'ils n'en ont ni le ſenti
ment , ni l'eſprit , ni la verité.
Je ne puis m'empefcher , mes freres , de
vous rapporter ſur ce ſujet les paroles d'un
faintEvefque , qui font dignes d'une éter-
nelle memoire : c'eſt de faintVvolfangue
Evefque de Ratiſbonne. Ce ſaint homme [Link]
touché de douleur de la decadence où il fan. apud
Sur.c.15
voioit l'eftat Monaſtique dans ſon Dioceſe, menfe
s'écrioit ſouvent avec les larmes ; O , ſi nous « o ,
avions des Moines , nous aurions le reſte <<
en abondance ! & fur ce que ceux qui
280 Explication de la Regle
> eſtoient témoins de ſa douleur , lui diſoienť
» qu'on ne voioit autre choſe ; il leur repli-
» quoit en ſoûpirant : O que les Saints font
>>rares , & queles veritez font affoiblies parmi
>> les enfans des hommes ! quefert-il de porter
>> un habit faint , s'il n'eſt ſoûtenu par des
دو actions & des œuvres ſaintes ? Les Moines
,, qui vivent en la maniere qui leur eſt pre-
১১
ſcrite par leur Regle , doivent eſtre com-
«parez aux Anges , & au contraire ceux qui
دو ſe conduiſent ſelon les maximes du fiecle,
دو
& qui font attachez au monde , doivent
,, paffer pour des Apoſtats, Monachi qui ad
Regulafue prafcriptum viuunt , beatis compa-
ranturAngelis ; qui veròſeculares , &mundo
dediti funt, apostate cenfentur.
NE rien preferer à l'amour deF. C.
Ce precepte eft eſſentiel, & il regle juſ.
qu'aux moindres accidens & aux moindres
circonſtances de la vie. L'on n'oſeroit point
ne pas demeurer d'accord , qu'on ne doit
point offenfer Dieu dans les chofes qui nous
priventde fon amour , c'est-à-dire , qui nous
rendent ſes ennemis ; mais pour les fautes
qui ne paroiſſent pas confiderables , & qu'on
:
s'imagine eſtre legeres , l'on ne peut ſe re-
foudre à ſe faire violence , & à donner à
Dieu cette malheureuſe ſatisfaction que l'on
trouve à les commettre. Ce peché qui eft
petit , à ce que l'on ſe figure, ne fait point
de
de faint Benoist. CHAP . IV. 281
depeur; ceplaifir quiyeft attaché , quelque
petit & miferable qu'il ſoit , l'emporte fur
l'obligation que nous avons de ne le pas
faire ; parce que nous ne ſommes pas aſſez
perfuadez de l'importance du commande-
ment , qui nous défend de rien preferer à
J. C. On ne connoiſt pas affez qu'il n'y a
point de faute volontaire, de quelque nature
& de quelque qualité qu'elle ſoit , qui ne
renferme dans le ſentiment de celui qui la
commet , un bien , un plaifir , une utilité
apparente qui le touche plus , & qui lui re-
vient davantage dans ce moment , que l'in-
tereſt qu'il a de plaire à J. C. & d'executer
ſes ordres. Il ſe paſſe dans le fond de fon
cœur comme une comparaiſon ſecrete en-
tre cette bagatelle qu'il gagne , & Dieu qu'il
perd:& il est vrai de dire qu'il s'explique en
faveur de ce rien, au prejudice de ce qu'il
doit à Dieu, & qu'il s'attire avecjuſtice ce
reproche que le Seigneur fait à ſon peuple
par fon Prophete : A qui eſt ce que vous ce
m'avez comparé ? A qui eſt-ceque vousm'a- «
Ifai.40.
vezegalé ? Cui afſimilaſtis me &adaquastis ,
ر
V.25
dicitſanctus ?
Il n'y a point de precepte duquel l'obfer-
-vation ſoit plus neceffaire, &cependant qui
foit moins confideré parmi les Moines. La
tranfgreffion eneſt toute commune , &l'ơn
ne ſçauroit aſſez s'eſtonner de voir , que des
gens qui ont quitté le monde, ſepaſſion-
Aa
282 Explication de la Regle
⚫nent pour des niaiſeries ; qu'ils s'en faffent
un capital ; & qu'ils paſſent les heures , les
journées , les ſemaines entieres dans une dif-
ſipation , dans une diſtraction , diſons dans
une ſeparation de Dieu ſi grande , qu'ils ne
peuvent former une ſeule penſée , dont il
Toit ou l'objet ou la fin ; & qui s'expoſent
par cette infidelité fi continuë,àà s's'en feparer
pourjamais. Une humeur , une fatisfaction
d'un moment , une phantaiſie , une viſion
une penſée qui n'a ni fondement , ni realité,
les tourmente , les inquiete , les attache &
les poffede : & quoiqu'il foit vrai & qu'ils
ne puiſſentdouter que cet attachement,cette
foibleſſe deplaiſt à Dieu , qu'elle l'offenſe ,
qu'elle bleſſe la pureté dans laquelle ils font
obligez de vivre, ils la confervent contre fon
ordre & contre leur devoir , & ne font au-
cun effort pour la vaincre & pour s'en de-
faire : &ainſi ils font preſque toujours dans
la langueur,dans l'aridité, dans l'inquietude,
&ſouvent dans un degouft entier des cho-
fes de leur profeſſion &de leur ſalut. C'eſt
ce qui arrive à tous ceux qui ne mettent pas
Dieu chez eux en la place qui lui eſt dûë.
Sçachez , mes freres , qu'il faut que tout lui
ced ; & que tout ce qui eſt , & qui peut
eftre , n'eſt auprés de ſa Majeſté ſupreme ,
que comme s'il n'eſtoit plus , & qu'il n'euſt
Ifai . 40. jamais efté. Ornnes gentes quasi nonfint , fic
V. 17.
Sunt coram eo ; & quafi nihilum & inane repu-
tata funt ei.
de faint Benoift. CHAP. IV. 283
Reſiſter au mouvement de la colere. Ne fe
pointreſerver de temps pourſe venger.
Le Solitaire qui eſt auſſi attentif qu'il le
doit eſtre , ſur ſa conduite , & qui veille ,
autant qu'il y eft obligé , àla gardede fon
cœur , fait ce qu'ilpeut pour le rendre inac-
ceffible au mouvement de la colere , & il s'y
applique avec d'autant plus de foin , qu'il
connoiſt ſelon la lumiere que le ſaint Eſprit
lui donne , les defordres & les ravages , que
cette paffion eft capable d'y faire. Iracundia Eccli. 1.
animofitatis illius , fubverſio illius eft. Ce qu'il v. 28,
s'eſt propoſé lorſqu'il a quitté le monde , a
efté de joüir de Dieu dans le repos facré de
lafolitude , d'ymediter ſa Loi ſainte , & de
le ſervir dans la ſocieté de ceux avec leſquels
il s'eſt engagé , en vivant avec eux dans une
intelligence fi parfaite , fi intime & fi cor-
diale , qu'elle ne reçoivejamais lamoindre
alteration , ni la moindre atteinte.
Cependant la colere ruine tous ſes def-
ſeins. Elle trouble la ſerenité de fon ame ,
ellela bouleverſe, pour ainſi dire ,& la prive
de ſa tranquillité au moment qu'elle s'y
forme ; & à moins qu'il ne l'eſteigne aufſfi-
toſt qu'il la voit paroiſtre , elle y detruit
cette union ſi étroite qu'il doit avoir avec ſes
Freres , & fouvent elle fait en eux des im-
preffions toutes femblables. Ainſi unReli-
gieux doit en craindre juſqu'aux moindres
Aa ij
284 Explication de laRegle
fentimens , & eſſayer de s'établir dans une
douceur & dans une paix interieure , quile
mette à couvert de toutes ces attaques. On
dit d'ordinaire ; cet homme eſt prompt , il
ne laiffe pas d'eſtre un bon homme , car fa
colere eft bien-toſt paffée , & il ne lui en
reſte plus rien : ce mal peut eſtre tolerédans
les gens dumonde ; mais pour ceux qui vi-
vent dans les Cloiſtres , il n'en eſt pas de
mefme. Ce mouvement ſubit a preſque tou-
jours des inconveniens faſcheux ; les Fre-
res qui font inceſſamment enſemble , en font
frappez commed'un éclat de tonnerre ; c'eſt
comme un foudre qui tombe dans lemilieu
d'untroupeau , tout s'y trouve dans l'émo-
tion , dans la ſurpriſe ,&dans la diffipation.
Il en eſt de la colere comme de lapoudre.
Lorfqu'elle prendfeu dans le grand air , elle
s'evapore , elle ſe repand , & elle ne fait mal
àperſonne ;mais quandelle s'enflamme dans
un lieu refferré , elley cauſe des ſecouffes,
des agitations violentes , & elle renverſe
tout , pour ſe faire des ouvertures. Ainfi la
colere que l'on conte pour rien dans le
monde, & mefme que l'on regarde comme
a
une eſpecede vertu quand elle eft courte ,
des fuites qui font à craindredans lesMo-
nafteres ; & les Freres doivent s'eſtudier de
tous leurs foins , àne fortiren nulle rencon-
tre , du calme & de la moderation qui leur
eft fi neceflaire.
de faint Benoist. CHAP. IV. 285
Lepremier mouvement de la colere mar-
que toujours que l'ame n'eſt ni affez vigi-
lante , ni affez mortifiée ; & au contraire ,
l'inſenſibilité dans les occaſions qui feroient
propres pour l'exciter , eſt une preuve que
I'on a acquis cette paix bien-heureuſe , &
cette indifference ſainte qui eſt ſi eſſentielle Grad
àl'eftat d'un Solitaire. SaintJean Climaque "8. art
ditqu'ilya des perſonnes , qui parce qu'elles "7.
ne gardent pas long-temps leurcolere , ne- "
gligent de ſe ſervir des remedes neceflaires "
pour laguerir ; mais qu'ils ſe trompent , & «
qu'il faut qu'ils ſcachent, ſelon le temoi- «
gnage du Prophete , que le moment de leur
colere eſt celui de leur perte & de leur ruine, «
Elle a des mouvemens ſi violens , dit le «Ibid.
art. 8
meſme Saint , qu'ils reſſemblent , pour le 6
dire ainfi , à la plus grande activité d'une «
meule de moulin. Ils briſent & perdent en «
uninſtantdansnos ames le froment ſpirituel «
qu'elles ont pû amaſſer peridant pluſieurs «
années.
Pour ce qui eft de conſerver dans ſoncœur
le deſir de ſe venger , &d'en concerter les-
temps , c'eſt un peché du demon qui ne con-
vient qu'à ceux qui le regardent comme leur 3
pere & comme leur maiſtre, Le demon n'ou-
blie jamais le mal qu'il veut faire , & n'eft
jamais content qu'il ne l'ait fait. Ce ſouvenir
&cedeſſeineſtune diſpoſition demort , qui
ne doit point fe rencontrer (je ne dis pas
286 Explication de la Regle
dans un Solitaire ) mais dans un homine qui
ade la Religion &de la Foi : car ilfaut qu'il
ne ſoit pas perfuadé queJ. C. nous traittera
comme nous traittons noſtreprochain ; ou
que le ſçachant , ille mepriſe , & neſe ſoucie
pas du chaſtiment qu'il lui prepare ; ce qui
fait voir que ſa pieté eſt eſteinte , ſoit qu'il
manque de creance , ou qu'il neglige de pra-
Matt. [Link] ce qu'il croit. Sic & Pater meus cœ-
V.35.
leftis faciet vobis, ſi non remiſeritis unusquisque
fratrifuo decordibus veftris. Ainſi un Solitaire
doit bannir toute colere de ſon cœur , & la
confiderer comme la ruine de ſon eftat : &
c'eſt avec grande raiſon que les faints Peres,
felon le temoignage de faint Dorothée , ont
aſſuré que rien n'eſtoit plus contraire à la
profeſſion d'un Religieux, que d'offenfer fon
Frere & d'affliger fon prochain.
Mais ſi quelque choſe eſt capable , mes
freres , de vous donner de l'horreur d'une
دو
paſſion ſi dangereuſe ; c'eſt que le Saint
Eſprit , commeeſtlenommé
Grad. "JeanClimaque, dit excellemment faint
lapaix de l'ame,
8. art.
دو
14. comme il l'eſt veritablement ; & que la co-
دو
lere en eſt appellée le trouble comme elle
,
" l'eſt en effet ; d'où l'on peut conclure qu'il
دو
n'y a rien qui éloigne davantage le Saint
" Eſprit , que la colere.
NEpoint nourrirdansſon cœur nifraude, ni
tromperie.
defaint Benoist. CHAP. IV. 287
Saint Benoist , mes freres , veut que le
cœur d'un Solitaire ſoit exempt de toute
fraude&de tout deguiſement. Sa profeffion
eſtant toute fainte , il faut que ſa ſainteté
paroiſſedans tous ſes ſentimens, &dans tou-
tes ſes actions ; &que ſe ſouvenant ſans ceffe
que le SaintEſprit donne ſa malediction à
ceux qui ont le cœur double, Va duplici corde, V.14
Eccli.
il rende ſes voies ſi pures& fi droites , qu'on
s'apperçoive qu'il eſt ſon Conducteur , &
qu'elles font éclairées de ſa lumiere. Cen'eſt
pas allez que fon cœur ſoit droit, mais il
faut que ſa droiture ſoit reconnuë , &que
pour l'edificationpubliquie, toutes ſes actions
foient autant de temoignages de la diſpoſi-
tion de ſon cœur ; car comme il a renoncé
entierement au monde , & qu'il n'a point
d'autre intereſt ſur la terre , que de fervir
J. C. il eſt au deſſus de toutes ces paffions
qui font que les hommes emploient les de-
guifemens pour reüſſir dans leurs deffeins.
On s'eleve dans leCiel par la fimplicité de
fon cœur , comme c'eſt par la fineffe & par
la mauvaiſe foi qu'on s'avance fur la terre.
En un mot , mes freres , ſouvenez-vous que «Joaris
Clim.
le cœur de ceux qui font doux& fimples , Gr.44
eſt le trône où le Seigneur repoſe ; & que art. 7.
l'ame des turbulents &des diſſimulez eſt le
tribunal où preſide le demon ; enfin pour
haïr la fraude & la tromperie , il fuffit de
ſçavoir que l'homme qui a l'efprit double,
288 Explication de laRegle
$፫. 5 .
7
eſt regardé de Dieu avec abomination. Vi
rum dolofum abominabitur Dominus.
NÉ point donner des marques d'amitié qui
ne foient finceres.
La vie d'un Religieux doit eftre toute in
terieure ; c'eſt par le cœur qu'il ſertJ. C. &
qu'il aime fes Freres : Et fi cela n'eſtoit ainfi,
cette paix qui doit regner dans les Cloiſtres,
&cette intelligence qui ſe doit trouver en-
tre les Freres , ne feroit rien qu'une police
exterieure & une contenance étudiée , aŭ
lieu de cette concorde , qui rejoüit le Ciel
& la terre , quand elle eft fincere , fans in
terruption , & toûjours égale. Cette paix eſt
undon de Dieu, J. C. l'eftablit parmi ceux
qui lui appartiennent ; c'eſt cette paix que
lemonde ne connoiſt point ; qui eft exempte
de tout intereft ; de tout deguiſement & de
>>toute fineffe. Je vous donnemaPaix , dit le
>>Fils de Dieu , & je ne vous la donne pas en
■ la maniere que le monde donne la ſienne ,
Joan.
V. 27.
14. Pacem meam do vobis , non quomodo mundus
dat, ego do vobis. Il faut donc que les Freres
confervent un bien ſi pretieux & fi necef-
faire , avec tant de foin , que rien ne foit
capable de l'affoiblir , ni de les en priver ,&
que leur conduite foit toujours fi fidele &
fi cordiale , qu'il ne fe forme jamais entr'eux
ni défiance ni foupçon.
Cettediſpoſition ne doit pas ſe refferrer
4
dans
defaint Benoist. CHAP. IV. 289
dans les Cloiſtres , & ſe reſtraindre àla ſeule
perſonne des Freres ; il faut qu'elle s'eftende,
& que tous ceux avec leſquels ils ont àfaire
s'en apperçoivent. C'eſt-à-dire , qu'il faut
qu'ils foient ſi Religieux dans leurs pro-
meſſes , dans leurs paroles ,dans leurs enga-
gemens , qu'il ne s'éleve jamais le moindre
nuage fur leur bonne foi ; & ils doivent ſe
conduire en cela avec d'autant plus de deli-
cateſſe& de droiture, qu'ils doivent ſçavoir
que les gens dumonde veulentque leur fide-
lité ſoit ſuſpecte , & que la plupart s'ima-
ginent qu'il faut prendre des precautions
particulieres , quand il eſt queſtion de trai-
ter avec eux ; il ya donc ſujet de leur dire 1. [Link]
ces paroles de l'Apoſtre , Conversationem ve- 2. V.12
ftramintergenteshabentes bonam : ut in eo, quod
detrectant de vobis, tamquam de malefactoribus,
ex bonis operibus vos confiderantes , glorificent
Deum. Conduiſez - vous donc, mes Freres, «
avec les gens du monde avec tantde pureté
&de rectitude ; qu'au lieu de vous attaquer,
comme ils font , par des mediſances & des «
calomnies , ils trouvent ſujet de s'édifier des C6
bonnes œuvres qu'ils vous verront faire , & «
d'en rendregloire à Dieu qui en eſt l'Auteur ८८
& le veritable Principe. C6
26. Neseseparerjamais de la Charité. 1. Petr.4.
[Link] pointjurer,de crainte de tomberdans Matth.s.
le parjure.
вь
290. Explication de laRegle
Pfal.14. 28. Dire la verité de la parole du cœur
comme de celle de la bouche.
1. Theff. 29. Ne point rendre le mal pour le mal.
5.
[Link]. 6 . 30. Ne faire injure à personne , & fouffrir
patiemment celle qu'on nous fait.
Matt. 5 . -31. Aimerses ennemis.
1. Petr.3. 32. Ne point dire de mal decelui qui en dit
4
denous ; mais lui defirer du bien.
NE ſe ſeparerjamais de la Charité.
La Charité doit eſtre conſtante , & doig
s'exercer parmi les Freres d'une maniere qui
ſoit toûjours égale. Comme c'eſt l'Eſpritde
Dieu qui les unit, & qui les ſoûtient ; qui
Pfal. 67. inhabitare facit unius moris in domo ; il faut
¥ 7
qu'ils en ſuivent en tout les impreſſions &
les mouvemens. Il fautdonc qu'ils ſe mon-
trent charitables les uns envers les autres ;
qu'ils le foient en effet dans toutes les cir-
conftarcesde leur vie ; & que tous les effets
de cette vertu , qui àproprement parler , eft
le partage des perſonnes que Dieu a mifes
enſemble, ſe faſſent remarquer dans tous les
endroits de leur conduite ; & iln'y anulle
raiſon legitime qui puiſſe les empeſcher de
s'aimer & de s'en donner des témoignages.
Il faut que les forts portent lesfoibles,& que
les foibles ſe réjoüiſſent d'en avoir d'autres,
qui ont plus de vertu qu'eux , que ceux qui
ontde la ſanté compatiffent aux infirmitez
des malades ; que les parfaits fouffrent aveg
defaint Benoist. CHAP . IV. 291
patience les miferes de ceux qui ne leur
reſſemblent pas : enfin il faut que dans ceux
qui gouvernent , comme dans ceux qui font
ſoûmis , on n'y apperçoive jamais rien qui
puiſſe faire croire que les uns & les autres
ne ſe ſouviennent pas , que J. C. a declaré
que la Charité toute ſeule diftingue ceux
qui font à lui , de ceux qui n'y ſont pas. In Joan. 13.
hoc cognofcent onnes quia difcipuli mci eftis , fi v. 35.
dilectionem habueritis ad invicem.
Ne point jurer , crainte de tomber dans le
parjure.
Quoique ce foit aſſez pour empeſcher de
jurer , qu'un Religieux ſcache qu'il eſt un
imitateur parfait de J. C. qu'il a dit ne «
jurez point, mais contentez-vous de dire , «
cela eſt , ou cela n'eſt pas , Sit autemfermo «Matth.
٢٠٧٠37.
vester , est , est : non , non : quod autem his «
abundantius eft , à malo eft , & ce qui eſt de «
plus,vient d'une mauvaiſe cauſe : S. Benoist «
y ajoûte un autre motif, qui eſt la crainte
de tomber dans le parjure. Ce qu'il fait
ſelon les apparences , ou pour l'avertir de ſa
foibleffe&Jui mettre ſa fragilité devant les
yeux , en lui faiſant connoiſtre qu'il peut ſe
tromper & faire un ſerment qui ne fera pas
veritable ; ou afin de lui donner plus d'hor-
reur d'une action fi contraire à la modeftie
&à lamoderation,qu'il eſt obligé de garder
dans toute fa conduite.
Bb ij
:
292 Explication de la Regle
Le ferment de ce Religieux a pour objet
des faits paſſez , ou preſens , ou à venir : les
uns comme les autres font tous pleins d'in-
certitude ; ainſi il ne faut pas douter que
toutes les fois qu'il fait un ferment , il ne
s'expoſe à tomber dans le parjure. Saint Au
" guſtin dit , en parlant du premier cas , que
>>tous les hommes peuvent tromper & jurer
>>àfaux, foitqu'ils ſe trompent eux-mefmes ,
>> ſoit qu'ils foient trompez ſur la foi des au-
>> tres ; & qu'il n'y a perſonne qui ne puiſſe
>> eftre trompé ; mais que le ſeul moien qu'il
» y a d'éviter le parjure , eſt de s'abſtenir de
>>jurer ; que celui qui jure , peut quelquefois
>>jurer vrai , mais que celui qui ne jure point
>>du tout , ne sçauroit commettre un men-
Aug. fonge enjurant. Vis ergo longè eſſe à perjurio,
Serm.30. jurare noli ; qui enim jurat , aliquando verum
de verb.
Apoft. jurare poteft , qui autem nonjurat,mendacium
jurare nunquam poteft.
Pour ce qui eſt de l'avenir , il ne faut pas
qu'un Religieux aſſure , ni promette avec
jurement ce qui n'eſt point enfonpouvoir,
& qui depend abſolument de la difpofition
dela Providence. Il faut qu'il ſe defie de lui-
mefine , & qu'il craigne toujours de ſe me
compter , conformement à cette inſtruction
d'un Apoftre , qui reprend ceux qui diſoient
>>>hardiment , Nous irons demain dans une
>> telle ville د nous y demeurerons tant de
> temps , nous y ferons un tel gain, ouuntel
de faint Benoist. CHAP. IV. 293
trafic ; au lieu de dire ſimplement , s'ilplaift "
au Seigneur , & fi nous vivons , nous ferons "
une telle ouune telle choſe. SiDominus vo- Jac.c.
4.٧.15.
luerit & si vixerimus faciemus hoc , aut illud.
Que ſi par l'inſtruction de ce faint Apoftre,
on ne doit point parler des choſes à venir
avec certitude ; à plus forte raiſon ne le doit-
on pas faire avec ferment : faint Benoiſt a
parlé de la forte , pour prevenir les excés
dans lesquels les Religieux peu reglez, pour- 1
roient tomber dans la ſuitedes temps.
ور
DIre laveritéde laparol: du cœur , commede
cellede la bouche.
:
Nous avons deja parlé de ce devoir dans
le Prologue , & nous n'ajouterons rien à ce
que nous en avons dit , ſinon que la per-
fection dans laquelle un Religieux doit vi-
vre, exige de lui une exactitude ſi entiere
dans ſes paroles , auffi-bien que dans ſes
actions , que la fincerité y éclateparto
tout;
&qu'il faut qu'il imite à la lettre , celui qui
ne mentit jamais , & dont il eſt écrit , Non 1. Petr.)
eſtinventusdolus in ore ejus , ſa bouche a eſté . 22
V.22 .
exempte de toute duplicité.
NE rendrepoint le malpourle mal.
Il n'y a perſonne à qui cette obligation
conviennedavantage qu'à un Moine , lequel
doit, ainſique nous l'avons deja dit , regar-
der J. C. fouffrant comme le modele de
Bb iij
294 Explication de la Regle
toute ſa conduite. Que les uns l'imitentdans
la puiſſancede fairedes miracles , les autres
dans la predicationdela parole , les autres
dans cette fainteté inviolable qu'il a confer-
vée dans le milieu du monde , les autres dans
cette application fi charitable qu'il a euë à
fecourir tous ceux qui ont eu beſoin de forr
aſſiſtance , les autres dans ſes Miſſions. Mais
pour vous , mes freres , & pour tous ceux
qui font engagez par les vœux dans ſon fer-
vice, c'eſt ſa patience dans les injures qui
lui ont eſté faites , ſa charité envers ceux
qui lui ont rendudes injustices, qui eſt voſtre
partage ; & ces paroles du Prophete vous
Trai. 53. doivent eſtre inceſſamment preſentes. Non
V. 7 .
Petr.
Ep. 1 .
aperuit osfuum : ficut ovis adoccifionemducetur
C. 2.
.....
Si benefacientes patienterſuſtinetis ; hac
V. 20.
&21 .
est gratia apud Deum. Inhoc enim vocati eftis s
quia & Christus paſſus estpro nobis, vobis re-
linquens exemplum , ut ſequamini veftigia ejus.
C'eſt à quoi font appellez tous ceux qui ont
lagloire de lui appartenir;mais commepref-
que tous les hommes ont preferé la gloire
Joan.
C. 12.
du monde à la fienne , dilexerunt en'm glo-
Y. 430
riamhominum magis , quam gloriam Dei , cette
gloire eſt devenue le fort d'un petit nombre
de perſonnes , qu'il a ſeparées de lamulti-
tude, & qu'il a choifies entre une infinité
d'autres , pour ſouſtenir l'honneur de ſa
Croix, de ſes ſouffrances , &de fon nom.
Et ainſi quand les hommes nous maltrai
defaint Benoist. CHAP. IV. 295
tent , quand ils s'emparent de nos biens,
quand ils attaquent noſtre reputation, quand
ilsnous deshonorent par la noirceur de leurs
calomnies , qu'ils entreprennent contre nos
perſonnes , & qu'ils fonttout ce que lePro-
phete a voulu exprimer par ces paroles, Per. Pf.7.
v.6 .
Sequaturinimicus animammeam , & comprehen-
dat & conculcet in terra vitam meam, &glo-
riam meam in pulverem deducat , il faut que
nous ſoions perfuadez que c'eſt pour lors que
nous devons connoiftre, & faire connoiftre
aux autres , que nous ſommes ceque nous
devons eſtre ; en ne nous fervantpoint d'au-
tres armes , pour oppoſer à la violence de
nos ennemis , que de nos prieres & de noftre
patience;& nous mettantdans ladiſpoſition
deces parfaits diſciples dont ileſt écrit, Ibant A.
V.44 4
gandentes à conspectu concilii , quoniam digni
habitifunt pro NomineJefu contumeliam pati.
Amoins qu'unReligieux n'ait un ſoin tout
particulier de s'affermir dans cet eftat ſi in-
different & fi faint ; ſa tranquillité ſera in-
ceſſamment troublée. Car depuis qu'elle de-
pendra du caprice & de la malignité des
hommes , ou de l'envie dudemon;ledemon
ne manquera pas de lui ſuſciter des tenta-
tions , demultiplier ſes perſecutions & fes
perſecuteurs ; &le Religieux ſe laiſſera aller
àfon reffentiment ne meditera que des
,
vengeances , & fon ame abbatuë fuccom-
bera ſous lepoidsde ſes ennuis& de ſes pei-
Bb iiij
294 Explication de laRegle
toute ſa conduite. Que les uns l'imitentdans
la puiſſance de fairedes miracles , les autres
dans la predication dela parole , les autres
dans cette fainteté inviolable qu'il a confer-
vée dans lemilieu dumonde , les autres dans
cette application fi charitable qu'il a euë à
fecourir tous ceux qui ont eubeſoin de forr
aſſiſtance , les autres dans ſes Miſſions. Mais
pour vous , mes freres , & pour tous ceux
qui font engagez par les vœux dans ſon fer-
vice, c'eſt ſa patience dans les injures qui
lui ont efté faites , ſa charité envers ceux
qui lui ont rendudes injustices, qui eſt voſtre
partage ; & ces paroles du Prophete vous
Trai. 53. doivent eſtre inceſſamment preſentes. Non
V. 7 .
Petr .
Ep.1 .
aperuit osfuum : ficut ovisadoccifionemducetur
C. 2.
.....
Si benefacientes patienterſuſtinetis ; bac
V.
&21 .
20 .
est gratia apud Deum. Inhoc enim vocati eftis s
quia & Christus paſſus estpro nobis , vobis re-
linquens exemplum , ut ſequamini veftigia ejus.
C'eſt à quoi font appellez tous ceux qui ont
lagloirede lui appartenir;mais comme pref-
que tous les hommes ont preferé la gloire
Joan. du monde à la fienne , dilexerunt en'm glo-
C. 12.
Y.430
riamhominummagis , quam gloriam Dei , cette
gloireeſt devenue le fort d'un petit nombre
de perſonnes , qu'il a ſeparées de lamulti-
tude , & qu'il a choiſies entre une infinité
d'autres pour ſouſtenir l'honneur de ſa
Croix , de ſes ſouffrances , &de fon nom.
Et ainſi quand les hommes nous maltrai
defaint Benoist. CHAP . IV. 295
tent , quand ils s'emparent de nos biens,
quand ils attaquent noſtre reputation, quand
ilsnous deshonorentpar la noirceur de leurs
calomnies , qu'ils entreprennent contre nos
perſonnes , & qu'ils font tout ce que le Pro-
phete a voulu exprimer par ces paroles, Per. Pf.7. v. 6 .
Sequaturinimicus animammeam , & comprehen-
dat & conculcet in terra vitam meam &glo-
riam meam in pulverem dedusat , il faut que
nous ſoions perfuadez que c'eſt pour lors que
nous devons connoiſtre , & faire connoiſtre
aux autres , que nous ſommes ce que nous
devons eſtre ; en ne nous fervant point d'au-
tres armes , pour oppoſer à la violence de
nos ennemis , que de nos prieres & de noftre
patience;&nous mettantdans ladiſpoſition
deces parfaits diſciplesdont il eſt écrit, Ibant V.
Act.44.۲۹
gandentes à conspectu concilii , quoniam digni
habitifunt pro NomineJeſu contumeliam pati.
Amoins qu'unReligieux n'ait un ſoin tout
particulier de s'affermir dans cet eſtat ſi in-
different & fi faint ; ſa tranquillité ſera in-
ceſſamment troublée. Car depuis qu'elle de-
pendra du caprice & de la malignité des
hommes , oude l'envie dudemon; ledemon
ne manquera pas de lui ſuſciter des tenta-
tions , de multiplier ſes perſecutions & fes
perſecuteurs ; & le Religieux ſe laiſera aller
àfon reffentiment , ne meditera que des
vengeances , & fon ame abbatuë fuccom-
bera ſous lepoidsde ſes ennuis & deſes pei-
Bb iiij
296 Explication de la Regle
nes : enfin le Religieux qui eft ſenſible aux
injures , n'a point de part aux fouffrances
deJ.C. & il n'en aura point àſes couronnes.
2
NEfaireinjureàperſon:ze , &c.
Le Saint ſe ſert de ces expreſſions diffe-
rentes pour deſignerunemeſme choſe , qui
eſt de nous rendre ſuperieurs à tous les ou-
trages & à tous les mauvais traitemens qui
peuvent nous venir de la part des hommes.
Cette diſpoſition eſt ſi eſſentielle à l'eſtat
d'un Chreftien , & le Maiſtre veut tellement
que les difciples l'imitent en ce point , qu'il
n'y en a un ſeul qui entredans ſon Royau-
me , ſi cette vertu toute divine qui à propre-
mentparler eſt la fienne , ne lui en ouvre les
Matth.5. portes. Ego autem dico vobis : diligite inimicos
44.
veftros , benefacite his qui oderunt vos ; &orate
pro perfequentibus , &calumniantibus vos. Les
ſages du monde ont pû pardonner à leurs
ennemis les injures qu'ils leur ont faites , &
leur faire meſme des graces au lieu de s'en
venger. Un Tyran illuftre diſoit autrefois,
qu'il ſe ſouvenoit des ſervices , & qu'il ou-
blioit les injures , & veritablement c'eſtoit
une conduite felon le monde qui lui attiroit
de la reputation & de la gloite. Mais d'ai-
mer ſes ennemis , c'eſt ce que la ſageſſe du
monden'a pas connu , c'eſt de quoi elle n'a
Tertul.
ad Scap .
jamais eſté , &ne ſera jamais capable. Ami-
C. I. cos diligere omnium est, inimicos autem diligere,
4
defaint Benoist. CHAP . IV. 297
folorum Chriftianorum eft. Repandre quelques
biens exterieurs , elle le peut ; mais pour la
diſpoſition du cœur , il n'y a que J. Č. qui
l'ait enſeignée. Il l'a preſchée, il l'a prati-
quée , il la pratique tous les jours ,& la pra-
tiquera juſqu'à la fin des fiecles : car iln'ya
rien que J. C. fafle davantage, que de re-
concilier à Dieu ſon Pere, ceux qui lui de-
clarent la guerre , & de leur pardonner tous
les outrages qu'ils lui font fouffrir. C'eſtun
exemplequinous regarde particulierement ,
& à moins d'avoir oublié ce que nous fom-
mes , & ce qu'il demandede nous , nous ne
pouvons pas nous diſpenſer de le ſuivre. Il
faut donc qu'un Religieux n'ait que de la
patience , de la douceur , & de la charité
pour tous ceux qui lui font du mal , ou qu'il
ſe reſolve à porter toute l'indignation que
peuvent meriter ceux qui auront foulé aux
pieds , & profané ſes Loix les plusſaintes.
Si non dimiferitis hominibus ; nec Patervester Matthia
c. 6 .
dimittet vobis peccata veftra. ٧٠ ٤٢٠
Matth.
33. Souffrir perſecution pourlajustice. ٧.١٥٠
Tob. 4.
34. N'eſtre pointſuperbe. 14.
35. N'estre point addonné au vin. [Link]
3.3 .
36. N'eſtrepoint intemperant. Eccli.
37.32.
37. N'estre point addonné au sommeil. Prov .
20.13 .
38. N'estre point pareſſeux. Rom.12 .
١٢٠
39. N'estre point murmurateur. 1. Cor.
10:10.
298 Explicationde la Regle
Sap.1.6.
40. N'estre point mediſant.
Souffrir perfecution pour lajustice.
4. Petr. C'eſt ce que faint Pierre ordonne à tous
3.14- les Chreftiens , Si quidpatimini propter jufti-
&. c. 4.
9:14. tiam, beati. Si exprobramini in Nomine Chrifti,
beati eritis. Mais c'eſt à quoi les Moines & -
les Solitaires font plus obligez que les autres
hommes. C'eſt un devoir qui les regarde par
preference ; & il n'ya qu'à jetter les yeux
fur leur profeſſion, pour en eſtre perfuadé.
Premierement , comme ils ont plus reçu de
Dieu , qu'il les a favoriſez de plus de gra
ces , & qu'ils ont euplus de part à ſa mife-
ricorde ; il faut auſſi qu'ils aient plus d'at-
tachement à ſon ſervice , plus de zelepour
fa gloire , plus d'ardeur & de fidelité pour
ſouſtenir les veritez qu'il a enfeignées aux
depens de fa vie , & qu'il a ſcellées de fon
fang , lorſqu'il arrive qu'elles font attaquées.
Secondement , quandun General d'Ar-
mée veut faire quelque grande entrepriſe ,
foit pour emporter quelque place impor-
tante , foit pourdonner quelque bataille, &
qu'ilchoiſit deshommes pour l'execution de
fon deſſein ; il leur ordonne de quitter leur
bagage , tous les équipages qui font inutiles,
&tout ce qui pourroitles embaraſſer , & les
rendre moins propres pour l'expedition à
laquelle il les deſtine : enſuite il ſeur donne
defaint Benoist. CHAP. IV. 299
Un caſque, une cuiraffe , & leur met à la
main les armes qu'il eſtime les meilleures &
les plus eprouvées ; afin de combattre avec
plus de liberté , d'avantage & de ſuccés.
C'eſt preciſement la conduite que Dieu a
tenuë à l'égard des Religieux & des Solitai-
res. Il les a depoüillez de tous les biens &
de toutes les richeſſes de la terre ; il leur a
commandé de renoncer à toutes les fortunes,
aux eſtabliſſemens , aux affaires , aux plai-
firs & aux pretenſions de ce monde ; c'eſt-
à-dire qu'il les a dechargez de tout ce qui
pouvoitpartager leur cœur , y detruire , ou
y affoiblir l'affection qu'ils doivent avoir à
ſon ſervice , les empeſcher de ſe declarer
pour ſesintereſts , & les défendre comme des
gens qui n'ont plus rien à eſperer ni à
craindre.
Il a fait davantage ; il a en ſoin de les
couvrir des armes qui font neceſſaires pour
attaquer & pour vaincre les ennemis qu'ils
onten teſ[Link] armes ſont toutes ſpirituel-
les , ſelon les paroles de l'Apoftre, Induite Ephef. 6 [Link]
vos armaturain Dei , ut poffitis ſtare adverfus
infidias diaboli ; c'eſt la Foi , c'eſt la Charité,
c'eſt l'Eſperance. On ne peut douter qu'ils
ne foient reveſtus de la Foi, puiſque le re-
noncementqu'ils ont fait à toutes les chofes
periffables en eſt une marque ſenſible ; leur
Charité n'eſt pas moins évidente par leurs
ar la fidelité qu'ils ont euc àécou
œuvres , par
300 Explication dela Regle
ter la voix de Dieu , & par le ſoin qu'ils ont
de former leurvie dans une pratique exacte
de ſes Commandemens & de ſes Conſeils.
Pour l'Eſperance , il eſt certain que s'eſtant
interdit pour jamais toutes les confolations
preſentes , ils ont tourné toutes leurs vûës&
toutes leurs penſées du coſté de l'avenir.
Toute cette preparation fait voir quels
font les deſſeins deDieu ſur les Religieux
& fur les Solitaires , & quelle deſtination il
en afait ; l'on ne ſçauroit ne pas apperce-
voir, par toute cette conduite ,qu'ilne les a
detachez de tout ce qu'ils pouvoient efperer
& pretendre des creatures , qu'afin de les
attacher uniquement à ſon ſervice , & de les
engager à ſouffrir toutes fortes de perfecu
tions & de violences pour la verité& pour
lajuſtice.
Que fi vous me demandez , mes freres,
'
de quelle forte ils ſatisfont à ce devoir , je
vous dirai , qu'un Solitaire ſouffre perſecu-
tion pour la justice , quand il refiſte aux
tentations du demon ; ſoit qu'il l'attaque
dans la temperance , dans l'amour de la cha-
ſteté , dansle renoncement qu'il a fait aux
plaiſirs du monde , dans la penitence à la-
quelle il s'eſt conſacré ; & qu'il ſouffre avec
une fermeté invincible tous les efforts. qu'il
" fait pour ébranler ſa conſtance; Vous avez
" efté tenté,dit [Link]ſe, par l'eſprit de for-
> nication,par l'eſpritd'avarice , & vous avez
de ſaint Benoist. CHAP. IV. 301
reſiſté àtoutes ces paſſions ; vous eſtes Mar- "118.
InPf.
tyr de J. C. Tentatus a spiritu fornicationis ,
Spiritu avaritia, reſtitiſti ; Martyr es Chrifti.
Un Religieux ſouffre perfecution, lorſque
ledemonlui ſuſcitantdes ennemis, qui s'em-
parentdes biensdu Monaftere , qui decrient
Ta reputation dans le monde , afin de l'in-
duire à oppofer l'injure à l'injure , la vio-
lence à la violence,il conſerve la verité & la
juſticedansle fondde fon cœur , & ne reſiſte
quepar ſa patience& par ſes prieres.
Un Religieux ſouffre perſecution , lors
qu'il s'oppoſe à ceux qui taſchent d'intro-
duire le relaſchement dans la vie qu'il a em-
braffée , qui en attaquent les veritez , qui
eſſaient d'en affoiblir la difcipline , & qu'il
aime mieux endurer les traitemens les plus
rigoureux , que de confentir que l'on pro-
phane le Sanctuaire , & qu'on fafle de, la
Maiſon de Dieu , la retraite de ſes ennemis.
Enfin un Religieux ſouffre perfecution
pour lajustice, lorſque les veritez de la Re-
ligion ſe trouvant attaquées , & que l'ordre
de Dieu l'appellant au combat ,il les foû-
tient avec le courage & l'intrepidité d'un
hommequi ne craint rien , quand il eſt que-
ſtion delagloire& du ſervice de fonMaître.
Ge Religieux n'apprehende point que fa re-
ſiſtance lui attire des affaires , puis qu'il n'a
rien à perdre en ce monde. Ce qui arrefte
la plus part des gens en ces occaſions , n'a
302 Explication de laRegle
garde de faire aucune impreſſion ſur fon
cœur , puis qu'il ne connoift ici-bas ni ri-
cheſſes , ni eſtabliſſemens , ni fortunes ; qu'il
n'enviſage point d'autre bonheur que de
rendre à Dieu des marques de ſa reconnoif-
fance & de fa fidelité ; & que le comble de
ſa joie feroit de perdre & la liberté , & la vie
pour la défenſe de ſa gloire.
N'Eſtre point fuperbe.
Il n'y a rien de moins ſupportable à un
Religieux que de ſe laiſſer aller aux mou-
vemens de l'orgüeil , & de recevoir les im-
preſſions d'un vice ſi oppoſé à ce que ſa pro-
feſſion demande de lui. Dieu qui n'a formé
un eſtat ſi ſaint dans ſon Egliſe que pour des
hommes qu'il deſtinoit à vivre dans une hu-
milité parfaite , n'y ſouffre point de ſuper-
bes. C'eſt un pauvre orgueilleux , pour le-
quelcomme il le dit lui-meſme, il n'a que
Eccl. c. de lahaine &de l'indignation , Odivit anima
25 - V.3
&4. mea pa perem ſuperbum. Il faut donc que le
Religieux ſçache qu'il fort de l'ordre de
Dieu ,& qu'il détruit ſon Eſtat dans le fond
de fon cœur , lors qu'il s'éleve ; puiſque ,
comme nous l'avons déja dit , il eſt unique-
ment fait pourvivre dans l'humilité & dans
l'obeiſſance. C'eſt un inſenſé qui pretend
s'exalter , lors qu'il ſe deshonore & qu'il ſe
>degrade. Qu'il ceſſe d'eſtre Moine dit faint
Bernard , s'il veut eſtre ſuperbe ;car dés-là
defaint Benoist. CHAP. IV. 303
qu'il commence à eſtre ſuperbe , il n'eſt plus «
Moine , & il devient un demon. Non ergo " Bern,
de
fitfuperbus, aut non fit Monachus ; ex quoSer. do
incipit eſſeſuperbus , incipit non eſſe Monachus,
ſeddemoniacus.
N'Eſtre point addonné auvin.
Dieu qui humilie les ſuperbes , ne man
que jamais de les livrer à des vices & à des
paffiongroffieres, ſoit qu'il veüille les retirer
de leur égarement , par la honte que leur
doivent cauſer des actions & des chutes fi
contraires à cette opinion fauſſe qu'ils ont
de leür vertu , ſoit qu'il veüille punir leur
iniquitez paflécs par de nouvelles iniquitez,
en les laiſſant aller d'abîme en abîme , de
precipice en precipice. Appone iniquitatem V.28
Pf. 68,,
Super iniquitatem eorum. C'eſtoit tellement le Joan,
fentiment des Anciens Peres , qu'ils efti- Clim.
moient que l'humiliation du cœur eſtoit le
veritable remede de l'impudicité. Ce fut
ainfi,felon faint Paul , que Dieu chaſtia ces
inſenſez qui oferent ſe donner le nom de
Sages , en les livrant aux deſirs de leurs
cœurs , & à des vices infames. Propterquod Rom.c.11
tradidit illos Deus in deſideria cordis eorum, in v. 24
immunditiam , &c. L'abandonnement de So-
dome commença par fon orgüeil , comme
nous l'apprenons par le Prophete ; & en-
fuite elle tomba dans les excés des ſens , &
dans les abominations qui furent les cauſes
304 Explication de laRegle
Ezech. de ſa deſtruction&de ſa perte. Eccehacfuit
16.7.49. iniquitas Sodomafororis tua ,ſuperbia,ſaturitas
panis &abundantia, & otium ipfius , &c.
C'eſt ce que faint Benoiſt avoit en vûë,
lors qu'aprés avoir défendu aux Moines
d'eſtre ſuperbes , il leur parle des deregle-
mens ſenſuels , qui en ſont comme les ſuites ,
parce que quand on a perdu la chaſteté de
l'eſprit , on perd aisément celle du corps. II
interdit aux Moines : non pas abſolument
l'uſage du vin , quoi qu'il l'ait conſideré
comme une liqueur qui ne leur eſtoit pas
neceſſaire , & qui estoit contraire à cette
parfaite pureté , à laquelle leur profeffion
les engage ;mais ſeulement l'excés : & c'eſt
avec beaucoup de juſtice , puis qu'il prive
des operations de l'eſprit , ceux dont toute
la vie doit eſtre toute ſpirituelle ; & qu'il
ravale à l'eſtat des beſtes , ceux dont la con-
dition doit être ſemblableà celledesAnges.
Celui qui s'eſt livré au vin , s'eſt livré
tout à la fois à toutes fortes de paſſions ;
car depuis qu'il a perdu les yeux del'eſprit ,
il eſt ſans guide & fans lumiere ; & comme
il n'a point de difcernement pour les crimes,
il n'y en a point qu'il ne puiffe commettre.
L'homme qui s'eſt laiſſe ſurprendre par
l'yvreſſe , eſt ſans fcrupule, &meſme avec
plaifir dans les meurtres , dans les parjures,
dans les impudiçitez ; & la Loi ne peut plus
retenir celui qui n'eſt plus capable de la
connoiftre
defaint Benoist. CHAP. IV. 305
connoiſtre. Luxurioſa res , vinum , & tumul- V. Prov.0.
Ι.
tuoſa ebrietas . C'eſt ce qui fait que Dieu té-
moigne tant d'horreur de ce vice qui n'en
fait à perſonne , afin de retenir par ſon au-
torité ceux qui ne le font pas& qui le de-
vroient eſtre par leur propreraiſon. C'eſt ce
qui oblige le Sage de donner ſa malediction
à ceux qui paffent le temps à boire du vin,
& qui mettent leurs plaiſirs à vuider les
coupes. Cui va ? nónne his qui commorantur in v.
Prov.23.
29. &
vino, &student calicibus epotandis. 30.
N'Erre point intemperant.
C'eſt un dereglement tres-dangereux à
un Moine , que d'exceder dans le manger :
carcomment un homme , qui eſt obligé à
une pureté Angelique , pourra-t-il repondre
à cette obligation, s'il ſe remplit de vian-
des qui nourriffent le vice contraire à la
vertu qui lui eſt ſi expreſſement comman-
dée; car au lieu d'éteindre le feu , comme
il lui eft ordonné , il y met & remet incef
fammentdubois, &ne fait qu'en augmenter
les flâmes & les ardeurs.
Les Saints ſe ſont conduits en ce point
avec tant de precaution & de retenuës ; ils
ont pratiqué des abſtinences ſi rigoureuſes
& fi longues ; ils ont gardé des regles fi
exactes dans la qualité,comme dans laquan-
tité de la nourriture, que fans parlerde ces
penitences extraordinaires , qu'on n'oferoit
Cc
304 Explication de laRegle
Ezech. de ſa deſtruction & de ſa perte. Eccehacfuit
16.v.49 . iniquitas Sodomafororis tua ,ſuperbia ,faturitas
panis & abundantia, & otium ipfius , &c.
C'eſt ce que faint Benoiſt avoit en vûë,
lors qu'aprés avoir défendu aux Moines
d'eſtre ſuperbes , il leur parle des deregle-
mens ſenſuels, qui en ſont comme les fuites,
parce que quand on a perdu la chaſteté de
l'eſprit , on perd aisément celle du corps. II
interdit aux Moines : non pas abſolument
l'uſage du vin , quoi qu'il l'ait conſideré
comme une liqueur qui ne leur eſtoit pas
neceſſaire , & qui estoit contraire à cette
parfaite pureté, à laquelle leur profeffion
les engage ; mais ſeulement l'excés : & c'eſt
avec beaucoup de juſtice , puis qu'il prive
des operations de l'eſprit , ceux dont toute
la vie doit eſtre toute ſpirituelle ; & qu'il
ravale à l'eſtat des beſtes , ceux dont la con-
dition doit être ſemblable à celledes Anges.
Celui qui s'eſt livré au vin , s'eſt livré
tout à la fois à toutes fortes de paſſions ;
car depuis qu'il a perdu les yeux del'eſprit ,
il eſt ſans guide & fans lumiere ; & comme
il n'a point de difcernement pour les crimes,
il n'y en a point qu'il ne puiſſe commettre.
L'homme qui s'eſt laiſſe ſurprendre par
l'yvreſſe, eſt ſans fcrupule , &meſme avec
plaifir dans lesmeurtres , dans les parjures,
dans les impudiçitez ; & la Loi ne peut plus
retenir celui qui n'eſt plus capable de la
connoiſtre
de faint Benoist. CHAP. IV. 305
connoiſtre. Luxurioſa res , vinum , & tumul Prov.10.
tuoſa ebrietas. C'eſt ce qui fait que Dieu té-
moigne tant d'horreur de ce vice qui n'en
fait à perſonne , afin de retenir parſon au-
torité ceux qui ne le font pas& qui le de-
vroient eſtre par leur propre raiſon. C'eſt ce
qui oblige le Sage de donner ſa malediction
à ceux qui paſſent le temps à boire du vin,
& qui mettent leurs plaiſirs à vuider les
coupes. Cui va ? nónne his qui commorantur in Prov.23.
v. 29. &
vino , & ftudent calicibus epotandis. 30 .
N'Eire point intemperant.
C'eſt un dereglement tres-dangereux à
un Moine , que d'exceder dans le manger :
carcomment un homme , qui est obligé à
une pureté Angelique , pourra-t-il repondre
à cette obligation , s'il ſe remplit de vian-
des qui nourriſſent le vice contraire à la
vertu qui lui eſt ſi expreſſement comman-
dée ; car au lieu d'éteindre le feu , comme
il lui eft ordonné , il y met & remet incef
ſammentdu bois, &ne fait qu'en augmenter
les flâmes & les ardeurs .
Les Saints ſe ſont conduits en ce point
avec tant de precaution & de retenuës ; ils :
ont pratiqué des abſtinences ſi rigoureuſes
& fi longues ; ils ont gardé des regles fi
exactes dans la qualité,comme dans la quan-
tité de la nourriture , que fans parler de ces
penitences extraordinaires , qu'on n'oferoit
Cc
306 Explication de la Regle
enviſager dans nos temps , un peu d'eau &
depain , quelques legumes & quelques her-
besou cruës , ou cuites, fuffifoient aux So-
litaires & aux Religieux ; & tout cela pour
conſerver la pureté des corps. Mais prefen-
tement , comme ſi l'on avoit une vertu &
une force qu'ils n'avoient pas , qu'on euſt
affurance de conferver ce qu'ils apprehen-
doient de perdre ; nous ne fommes dans l'a-
bondance & dans la bonne chere ; & nous
nous accordons pour le boire & pour le
manger , tout ce que noſtre ſenſualité nous
demande.
Iln'y a rien ſur quoi le Saint-Eſprit nous
ait donné plus d'inſtructions. L'Ecriture eft
toute remplie d'exemples , qui devroient
nous fervirde regles & de brides , pour nous
contenir dans lesjuſtes bornes d'une fobrieté
&d'une temperance Religieuſe ; & quand
il n'y auroit que les murmures de ce peuple
ingrat, qui ne manqua jamais de s'élever
contre Dieu dans fon abondance , ily en a
plusqu'il n'en faut, pour nous faire hairune
fatisfaction capable de nous caufer tant de
Deuter. maux , d'infidelitez & de defordres. Incraffa-
32:15.
tus eft dilectus , & recalcitravit , inoraſſatus ,
impinguatus , dilatatus , dereliquit Deumfacto-
rem fuum.
Mais mettant à part tous ces égaremens,
quelles feront les penſées d'un Religieux
chargéde viandes, quelles feront ſes medi-
de faint Benoist. CHAP. IV. 307
tations ? quelle liberté aura-t-il pour s'oc-
cuper des chofes de Dieu , pour pleurer fes
pechéz ; puifque l'excés du manger , felon
ſe ſentimentdes anciens Peres,tarit la ſource
des larmes ? quel fruit tirera-t-il de ſes le-
Aures ? ſa teſte toute pleine de vapours, rem-
plira fon eſprit de tenebres ; le ſommeil
s'emparerade ſesyeux,& lui fera trouver le
milieu de la nuit ,dans le milieu du jour.
N'Eſtre point addonné anſommeil.
Dés-là que le Solitaire ſe laiſſe aller au
fommeil, il abandonne la garde dela forte-
reffe,& il n'eſt plus en eſtat de ladéfendre ;
il oublie qu'ildoit eſtre toûjours ſous les ar-
mes ,& tout preſt de combattre au moindre
fignal qui lui ſera donné. Il faut qu'il veille
inceflamment pour fapropre ſureté, oupour
celle du monde qui vit dans une affurance
folle& trompeufe. Ilfaut qu'il le foûtienne
par ſa vigilance& par l'affiduité de ſa priere;
qu'il écoute ces paroles du Fils de Dieu,
comme ſi elleslui estoient uniquement ad-
dreſſées , Vigilate , & orateut non intretis in Matt.26
41.
tentationem : & qu'il ſe ſouvienne de ce pre-
[Link].s
cepte de l'Apoftre , Sobrü eſtote , & vigilate,
c'est-à-dire qu'il foit fobre, afin d'eftre vi-
gilant, & de ſe preferver de cet affoupiffe
ment , qui eſt toûjours l'image , & ſouvent
la caufede la mort...
Ceij
308 Explication de la Regle
N'Estre point parefſſeux.
La pareſſe , qui eſt l'effet de tous les de-
fordres que nous venons de marquer , je
veuxdire l'excés dans le boire , dans le man-
ger & dans le dormir , eſt la ruine d'un So-
litaire ; & depuis qu'il eſt affez malheureux
pourſe laiſſer dominer par cette paſſion , il
eſt aſſujetti à toutes les autres : car la negli-
gence dans laquelle il vit , l'expoſe,le livre
&le fait fuccomber à toutes fortes de ten-
tations ; on le trouve toûjours hors de dé-
fenſe , & on le furmonte ſans le combattre.
C'eſt ce qui a fait dire aux Solitaires de l'E-
Inftit. „ gypte , au rapport de Caffien , que le Reli-
lib. 10. gieux qui travaille n'eſt attaqué que d'un
ſeul demon ; mais que celui qui vit dans la
دو
» pareffe , en a une infinité qui lui font la
guerre.
N'Eftre point murmurateur.
Il n'y a point de dereglement contre le-
quel faint Benoiſt s'explique davantage que
contre le murmure ; parce qu'il n'y en a
point qui attaque avec plus d'opiniaftreté
le fondement ſur lequel les Congregations
doivent eftre eftablies , ni qui en cauſe plû-
toſt la ruine & le renverfement. Le mur-
mure eftune indiſpoſition , un chagrin que
l'onconçoit contre la conduite & les actions,
oude fon Superieur, oude ſes [Link]-
defaint Benoist. [Link]. 309
quefois il eſt interieur ; & quelquefois il
s'exprime par quelque geſte , quelque figne
oude lamain, oude la bouche,ou des yeux ;
& de quelque nature qu'il puiſſe eſtre , il
attaque la paix , il attaque la Charité ;&
àproprement parler un Religieux ne mur-
mure que parce qu'il ne veut ſoûmettre
ni ſon eſprit ni ſon cœur. Le murmura-
teur ſe conſtituë le juge de tout ce qui ſe
paſſe dans le Monaftere ; il n'y a rien qui
échappe , je ne dis pas à ſes yeux , mais
à ſa malignité. Car ſouvent il voit ce qui
n'eſt pas , & quand il n'apperçoit rien qu'il
puiffe reprendre , ſon imagination lui en
fournit mille & mille ſujets. Il cenfure in
differemment ſes Superieurs & fes Freres;
il condamne tout ce qui n'entre pas dans
ſon ſens ; & comme fon chagrin fait que
rien ne lui plaift & ne le contente , toute
ſon applicationeſt de blâmer & de repren-
dre. Nonfeulement il repand ſonvenin par
les jugemens temeraires , mais fouvent il
communique fon eſprit à ceuxde ſes Freres
qui en ſontſuſceptibles ; d'où par neceffité
onvoit naiſtre des diviſions , des partis , des
cabales , & par conſequent la deftruction
de la paix , de l'union &de la concorde qui
doit ſe rencontrer plus qu'en nul lieu du
monde, dans une CongregationMonafti-
que. Ce vice eft devenu ſi commun parmi
lesMoines , qu'il ſe peut dire que murmu-
310 Explication de la Regle
fer& refpirer pour eux ,n'eſt qu'une meſme
choſe. Le murmure les nourrit , c'eſt um
rafraichiſſement qui leur est neceſſaire ; &
d'ordinaire rien ne les conſole de l'ennui
que leur cauſe la[retraite & la folitude , &
ne les ſouſtient dans l'aſſujettiſſement dans
lequel il faut qu'ils paſſent leurs jours , que
le gouft & le plaiſir qu'ils trouvent dans le
murmure. C'eſt un poiſon dont ils ſe nour-
riffent , & quoi qu'il les tuë , neanmoins
parce que l'effet n'en eſt pas ſenſible , ils le
content pour rien , & cachent dans leur
cœur une maladie mortelle ſans le ſçavoir.
Le murmure , mes freres , eſt un de ces
crimes capitaux que Dieu reproche à fon
peuple. Ifte met en paralelle avec la forni-
cation & l'idolatrie , & il le punit comme
l'Apoſtre nous l'apprend avec une rigueur
Cor. 1. & une ſeverité touteſemblable , Nequemur-
6. 10 .
,10. muraveritis , ficut quidam eorum murmurave-
runt , & perieruntab exterminatore. Et cepen-
dantl'aveuglement de la pluſpart des Reli-
gieux eſt ſi grand , que cevice tout impor-
tant qu'il eſt , ne les touche point. C'eſt à
proprement parler un ferpent quiles devore,
&dont ils ne reffentent pointles morfures.
Souvenez - vous donc 5 mes freres , de ce
precepte du Saint Eſprit , qui vous com-
mande de faire toutes choſes ſans murmure,
Ad Phi-
hp. Omnia autemfacitefine
2. fitationibus murmurationibus
; & ſouvenez-vous qu'un & ha-
Reli-
V. 14
defaint Benoist. [Link]. 311
gieux n'a jamais de raiſon legitime pour fe
laiſſer aller à cet excés , ſoit qu'il le faffe
dans le fecret de ſon cœur , ſoit qu'il en
donne des demonftrations exterieures : il
faut qu'il reſpecte fon Superieur dans tous
les temps , quand meſme ſa conduite ſeroit
ſi injufte , qu'il fuſt obligéd'y reſiſter , &
qu'il ſupporte en paix les infirmitez & les
foibleſſes de fes Freres.
N'Eſtre point mediſant.
Ce vice part d'une meſme ſource& d'ùn
mefme principe ; c'est-à-dire dela malignité
du cœur & celui que la crainte de Dieu &
I'amour de la charité n'empefche pas de for-
mer des murmures , ne s'abſtiendra pas d'at-
taquer la reputation de fon Superieur , ou
de ſes Freres ; & il faut à quelque prix que
ce foit , qu'il donne à ſa cupidité ce qu'elle
lui demande. Car depuis qu'un Religieux
eſt affez malheureux pour perdre la vuë de
Dieudans fa conduite , & qu'il cefled'avoir
pour lui le reſpect & la foumiffion qui lui
eſt dûë ; il nepeut plus avoir de confidera-
tion ni pour fon Superieur qui lui tient fa
place, ni pour ſes Freres qu'illui commande
d'aimer. Il penſe &parled'eux felon fon ca
price , ſelon ſaphantaiſie ,ou pluſtoft felon
le mouvement de fa paſſion ; il leur donne
des vices & des défauts qu'ils n'ont point,
& il leur ofte les vertus &les bonnes quali
312 Explication de laRegle
tez qui les rendentrecommandables , & an
lieud'en faire comme il y eft obligé , l'objet
de ſa charité &de fon eſtime , il ne les voit
que comme l'objet de ſa haïne & de fon
mepris.
: Cependant n'est-ce pas une choſe digne
de compaſſion , de ce que fa foi& fa reli-
gion eft tellement efteinte , qu'il n'a aucun
ſcrupule de traitter , comme il ne voudroit
pas faire ſes ennemis , ceux que Dieu lui
commande de confiderer comme fes Peres,
&commeſes Freres , & qu'il n'apprehende
point d'encourir les peines& les chaftimens
دو
dont il menace ceux qui tombent dans ces
fortes de crimes ? Ne vous trouvez point, dit
" le Saint Eſprit , par la bouche du Sage, avec
" les medifans;carleur ruïne viendra tout d'un
Prov. coup , & lors qu'ils y penſeront le moins.
7.21.22. Cumdetractoribus non commifcearis ; quoniam
repentè conſurget perditio eorum.
Ilne ſuffitpas , mes freres , pour ne point
commettre de mediſances , de ne point im-
puter aux perſonnes dont on parle ,des cho
ſesdont elles font innocentes ; il ne faut pas
s'imaginer qu'il n'y ait point de mediſance
fans menfonge. Car vous devez ſçavoir que
c'eſt medire , que de parler audeſavantage
de quelqu'un , & qu'il n'eſt permis de dire
le mal , que quand on ne le peut taire fans
peché, & qu'une neceſſité veritable & pref-
Tante y oblige , foit pour l'utilité publique,
foit
de faint Benoift. CHAP. IV. 313
ſoit pour garantir celui ou ceux auſquels on
ledeclare , des inconveniens où ils tombe-
roient s'il leur eſtoit inconnu , ſoit auſſi pour
le bien & pour l'avantage de celui meſme
dont onparle. Ce ſontdes cas extraordinai-
res , & fi l'on obſervoit exactement cette
Regle , on ne verroit pas tous ces libelles&
ces écrits injurieux , que l'on repandfi libre-
ment contrela reputation des perſonnes que
l'on doit reſpecter. Les converſations des
gens du monde feroient moins empoifon-
nées , qu'elles ne le font ,& ils ne ſe feroient
pas tous les jours les uns aux autres des blef-
fures mille fois plus cruelles , que ne le font
cellesquidonnent la mort. C'eſtle ſentiment [Link].
[Link]-
de ſaint Bafile. C'eſt auſſi celui de ſaint Do- quæſt. 25
& S.
rothée lors qu'il dit que c'eſt une mediſance «Dorot.
de parler des défauts deſes Freres , meſme Dot.
aux Superieurs , fi la charité n'y oblige , & « 4.
ledefirde contribuer à leur correction. C'eſt «
une regle de conduite que vous pouvez lui-
vre avec toute forte d'aſſurance.
41. Mettre touteſa confiance enDieu. Pf. 72 .
42. Nese point attribuërlebien que l'on re- 1. Cor.4.
marque enſoi , maisà Dieuſeul.
•43. S'imputer au contraire tout le malqu'on ٧٠٦٠
Ofe. 13 .
fait , & s'en croire la cauſe.
MEttre ſa confiance en Dieu.
C'eſt un precepte d'un ſecours & d'une
Dd
314 Explication de laRegle
utilité infinie , & les parfaits , auſſi bien que
ceuxqui nele fontpas ,ytrouvent leurcon-
folation. Il arrive ſouvent qu'un Religieux
d'une vertu &d'une pieté conſommée ve-
nant à regarder ſa vie dans ce ſentiment
d'humilité , dont ſon cœur eſt tour penetré ;
& n'y appercevant rienqui ait le moindre
rapport à l'idée qu'il a dela grandeur de ſes
obligations , & de la Majeſté de Dieu , au
ſervice duquel il eſt conſacré , tomberoit
dans la triſteſſe &dans l'abbatement , s'il ne
trouvoitdans laconfiance qu'il a en labonté
de Dieu , ce qu'il ne trouve point dans ſon
propre fond ; & non ſeulement ſon efpe-
rance le ſoûtient , mais elle l'éleve , elle au-
gmente ſes forces , & felon l'expreſſion du
Saint-Eſprit , elle lui donne la viteſſe & la
40.4.31. legeretéd'unAigle. Qui autemfperant inDo-
Ifai..c.
mino , mutabunt fortitudinem, aſſument pennas
ficut aquila , current & non laborabunt , ambu-
labunt & non deficient.
Pour ceux qui n'ontpas eu la meſme fide-
lité, qui ont vécu dans la negligence , &
qui ne voient rien dans leur conduitequi ne
les rempliſſe de fraieur & de crainte ; ils
n'auroient pas le courage de faire un pas
pour fortir de leur langueur & ſe tirer de
l'eftat où ils font ,& ilsſuccomberoient au
deſeſpoir qui les attaque & qui les preffe ,
ſi l'efperancene lesrelevoit, & fi la vûëdes
mifericordesdeDieu, qui font encore plus
defaint Benoist. CHAP. IV. 315
grandes que leurs iniquitez , ne leur faifoit
entreprendre ce qui leur paroit fi fort au
deſſus de leurs forces , s'appliquant ces pa-
roles du Saint-Eſprit, Scitote quia nullusspe- Eccli.c.2.
V. IH
ravit inDomino, &confusus est.
Si l'eſperance eſt le repos & le ſalut de
ceux qui ſont à Dieu , ou qui penſent à ſe
donner à lui avecdes volontez pures & fince-
res;& fi les aſſurances que leSaint-Eſprit leur
endonne en tantde lieux des divines Ecritu-
res,font leurconfolation,ilſepeutdirequ'el-
les ferontlapertede ceux qui efperentteme-
Tairement,&quiau lieude joindreleurs ac-
tions& leurs bonnes œuvres à leur confian-
ce,demeurentdans leur pareſſe,dans leurpe
ché&dans leurinfidelitéaccoûtumé[Link]- Sap.c.16.
tienimſpes tamquam hybernalis glacies tabefcet, 29.
&difperiet tamquam aquaſupervacua. L'eſpe-
rancede l'impie,c'est-à-dire de celui quine
ſe met point en peine de plaire à Dieu &
de lui donner des marques de ſa pieté , n'a
ni verité , ni conſiſtance ,& elle eſt ſem-
blable àla glace quiſe forme dans l'hyver,
& qui ſe fond auſſi-toſt qu'elle reffent les
raions du Soleil: il faut donc pour efperer
utilement, qu'on agiſſe&qu'on eſperetout
enſemble. Selon faint Auguſtin , il n'ya que
le grand foin que l'onprendde ſon ſalut,
qui enpuilledonner uneeſperance entiere ;
&commeuneaſſurance vaine& mal fondée
cauſe enfin àl'homme degrandes terreurs ,
Dd ij
316 Explication de la Regle
Aug. in
de mefme un foin bien reglé le met dan
Pf. 147 . une grande fureté. Quomodo prepostera fecu
-ritas in terrores impellit ; ita ordinata follicitud
fecuritatem parit. Ce qui convient particu
lierement à unReligieux , dont toute la vie
je ſuppoſe qu'elle foit fidele , n'est qu'un
fuite & un enchaiſnement d'exercices &
d'actions ſaintesana
NEse point attribuerle bien qu'on remarque
enfoi , mais à Dieu feul...
On doit confiderer ce precepte comme le
-fondementdu ſalut ,& fur lequel tout hom-
me qui pretend au Royaume de J. C. doit
baſtir ſon édifice ,ſoit qu'il vivedans le com-
merce du monde , ou dans la folitude&dans
la retraite des Cloiſtres ; mais les Religieux
&lesMoines doivent l'avoir inceſſamment
devant les yeux. Car comme toute leur vie
eſt toute pleine d'actions de pieté , qu'ils
s'exercent dans les jeûnes , dans les veilles,
dans les travaux & dans la priere ; il leur
viendroit aifément dans la penſée , de ſe
donner ce qu'ils tiennent purement de la
bonté deDieu , & qu'ils n'auroient pas , s'ils
ne l'avoient reçû de ſa liberalité infinie. Il
faut doncqu'ils croient & qu'ils ſe le diſent
ſouvent , qu'il n'y a point de bien qui ne
vienne du Ciel , qui eſt l'unique ſource de
tout ce qui est bon , comme la terre de leur
cœur l'eſt de tout ce qui eſt mavais, Omne
:
deSaint Benoist. CHAP. IV. 387 A
datum optimum, & omne donum perfectum, de Epift.
urfum eft, descendens àPatre luminum. Il faut V.Jac17.
qu'ils en ſoient bien perfüadez , afin de ren-
dre àDieu decontinuelles reconnoiſſances,
pour toutes les graces qu'ils en reçoivent
inceſſamment. Il faut qu'ils lui diſent que ,
leurs jeûnes, leurs veilles ,leurs travaux font 2
àlui, &que toutes leurs auſteritez lui ap-
partiennent , afin de s'attirer par leur re
connoiffance la continuation de ſes miferi
cordes. Etveritablement , fi elles n'eſtoient
à lui , quelles recompenfes pourroient-ils
eſpererde ces actions qui feroient mortes ,
&qui n'auroient pas en elles le principe de
vie, qui neſepeutrencontrer que dans celles
qui fortent de ſon ſein , & qu'il a formées
par l'operation de ſon Efprit ? [
A
Il n'yaque Dieu qui ſoitbon,Nemo bonus Luc. 18,
nifi folus Deus ; il n'y a que Dieu qui ſoit 19 .
chaſte, il n'y a que Dieu proprement qui
foit temperant , il n'y a que Dien qui ſoit
juſte ; c'est-à-dire , qu'il n'y a ni bonté ,' ni
chaſteté , ni juſtice , ni temperance verita-
ble, fi Dieu ne la donne. J'ai appris , dit le ce
Sage , que je ne pouvois eſtre continent , fra
Dieuneme donnoit la continence ;Etſcivi sap. c.
quoniam aliter non poſſem eſſe continens ,nisi & v.21.
Deusdet. Etnousvoions dans l'Apocalypfe,
que l'occupation des Saints dans le Ciel, eſt
de reconnoiſtre que Dieu ſeul eſt Saint , &
de glorifier J. C. comme l'unique ſource de..
Dd iij
318 Explication dela Regle
Apoc.11. touteleurfainteté.QuisnontimebitteDomine,
4
.
&magnificabit Nomentuum?quiafoluspins es.
Vous lifez dans le Livre demodo b ne vi-,
Tom.s. vendi entre les œuvres de S. Bernard; pour-
P.319.
Bern. quoieſt - ce que l'Ecriture dit , qu'il n'y a
edit.
Horft. queDieu qui ſoit Saint , qui ſoit bon , &
c. 3. n.6. qui ſoitjuſte , nemo ſanctus , nemo bonus,
nemo juſtus niſifolus Deus. Reponſe , cela
eft vrai comme il eſt écrit , Dieu ſeul eſt
bon, Saint, & juſte , parce qu'il eſtbon par
lui-meſme, quia perſe eſt bonus ; mais pour
leshommes ; cen'eſt point par eux-meſme,
mais par le ſecours que Dieu leur donne,
qui font juſtes , Homines vero funt boni , non
perfe ,fedper Deum ; Ainsi Dieu feul eft
bon, parce qu'il l'eſtpar lui-meſime ; mais
leshommes font bons ,juſtes, &faints,non
pas par eux-meſme , mais par la grace de
Dieu ; Homines verofunt boni , &justi , &
fancti,non perſe,fedper gratiamDei.
S'Imputer au contraire tout le mal qu'onfait,
s'en croirela cause.
Si la Foi, & la raiſon qui eſt éclairée ,
nous apprend qu'il n'y a point de bien qui
ne vienne de Dieu ; l'une & l'autre nousdi-
fent auffi que tout le mal vient de nous ,
commede fonpríncipe&de ſa ſource. Dieu
n'apoint fait lepeché , qui eft àproprement
Sap. c. 1. parler,l'origine du mal , Quoniam Deus mor-
13.
temnonfecit, neslataturinperditione vivorum:
de faint Benoist. CHAP. IV. 319
mais l'hommequil'acommis,aproduitdans-
lemonde cedelugede maux&de defordres
quien font les conſequences & les ſuites.
Dieu qui ne ſe plaiſt point nià voir , ni à
faire perir les hommes , n'apointde part à
cequicauſeleurperte, Non enimdelectarisin [Link].3. 224
perditionibus noftris : ils font eux-meſmes les
auteurs des maux qu'ils endurent ; & l'ini-
quitétoute ſeulequi meritelenom de mal ,
eſt l'effet& la production de leur convoitiſe.
Il fautdonc qu'ilss'en prennent à eux-mef
mes de leurs miſeres ,qu'ils s'accuſent de
leurs égaremens , qu'ils s'imputent leurs
excés , & qu'ils nes'en prennent ni à Dieu,
ni aux hommes, ni au demon , mais à leur
propre iniquité:cartous les hommes,comme "
dit un Apoftre, ſont tentez & attirez par -
leur concupifcence , laquelle lorſque nous -
yjoignonsnoftreconſentement , nemanque «
point de produirele peché , & le peché la «
mort. Deus enimintentator malorumest. Unus- Jacob.
quiſque verò tentaturà concupifcentiaſuaabstra- 1.14.&
V. 13.
15 .
Etus, & illectus ; deindeconcupifcentia cum con-
ceperit,paritpeccatum: peccatum veròcum con-
Summatumfuerit, generat mortem. Ilfaut donc
qu'un Religieux , au lieu de ſe decharger
d'une fautelorſqu'il l'a commiſe,s'en afflige,
s'en humilie , &s'en reprenne devant Dieu;
&ſa confeſſion , fielle eſt ſincere , lui ob-
tiendralepardonde ſonpeché ,& la grace de
ne le plus commettre,
Dd iiij
320 Explication de laRegle
Vous n'avez , mes freres , pour vous ren
dre cette verité palpable , qu'à donner un
coup d'œil ſur vos diſpoſitions interieures ,
&fur les replisde vos cœurs. Vous y verrez
cette fource profonde de tous ces vices & de
tous ces maux differents qui vous font la
guerre ; vous vous verrez environnez de vos
paſſions , comme d'autant d'ennemis qui ne
demandent que voſtre perte. Si vous evitez
les pieges que celle-là vous tend , vous vous
laiſſez ſurprendre à une autre ; ſi vous vous
défendez , par exemple , de l'intemperance,
vous fuccombez à la pareſſe; ſi vous refiftez
à la pareffe , vous vous laiſſez dompter par
lacolere ; ſi vous vous parez de la colere ,
l'amour du monde fait impreſſion ſurvoſtre
cœur : enfin quand vous vous eſtes rendus
fuperieurs à toutes ces inclinations dere-
১
glées , il en vient uneplus dangereuſe que
১১
toutes les autres , àlaquelle vous rendez les
armes ; je veux dire l'orgueil , qui d'ordi-
naire eleve ſon trofne ſur la ruine des vices
•& fur l'eſtabliſſement des vertus. Peut-on
douter , aprés une telle vûë , & une telle
decouverte, qu'on n'ait dans ſon fond , la
cauſe de tous les maux que l'on peut com-
mettre ?
Luc. 12 .
٢٠ 44. Craindre le jour du Jugement.
Matth.
10.ν.28. 45. Apprehender l'Enfer.
defaint Benoist. CHAP. IV. 321
46. Defirer la vie éternelle de toute l'esten Philip.
23.
duë de fon cœur.
47. Avoir chaque jour la mort devant les Matth.
24.44-
yeux.
CRaindre le jour duFugement.
Il n'y a gueres de penſée plus utile , ni
plus neceſſaire à un Religieux que celle des
Jugemens de Dieu , & de cette heure der-
niere, où il ſe fera une diſcuſſion ſi exacte &
ſi rigoureuſe de l'eſtat de nos vies. Car qu'y :
a-t-il de plus capable de lui faire aimer fon
devoir, & de lui inſpirer la fidelité avec la
quelle il faut qu'il s'enacquitte, que d'avoir
devant ſes yeux le momentauquelJ. C. doit
punirles maux qu'il auracommis ,lemepris
qu'il aura fait de ſa Loi , & le peu de ſoin
qu'il aura eu d'executer fes ordres , & de
prendre ſes volontez pour les regles de ſa
conduite ? L'on peut bien, comme onne le
voit que trop , ne pas apprehender les peines
& les chaſtimens lorſqu'ils font eloignez;
mais le moyen de ne les pas craindre lorf
qu'on ſe les rendprefens , & qu'ils fontrape
prochez par la force & la vivacité de la Foi?
Ce Religieux qui n'eſt pas toujours en eſtat
de ſe ſouſtenir par l'amour trouve dans la
crainte un ſecours qui l'empeſche de tom-
ber ; & quoique ce motifne ſoit pas digne
d'un homme qui doit aller à Dieu pardes
confiderations plus excellentes & plus ele-
322 Explication de la Regle
vées, il ne laiſſepas d'avoir ſon effet ; &la
charité retrouve & reprend plus aiſement
celui qui s'eſt empeſchéde tomberpar l'ap-
prehenſion de la peine.
Mais cequi faitvoir , mes freres , com-
bien cette crainte renferme de biens &d'a-
vantages , c'eſt le ſoin que l'Eſprit de Dieu
a eu de nous l'imprimer dans ſes divines
Ecritures. L'on ne voit autre choſedans ſes
Prophetes. Tantoſt ce moment fi terrible
nous eſt repreſenté comme un tourbillon de
Ifai.66. feu, Quasiturbo quadriga ejus : tantoſtcomme
ν. 15.
Malach. une fournaiſe embraſée ,
Ecce dies venier
C.4.V.1. fuccenfa quafi caminus : tantoſt comme un
Amof. 5. abiſme d'obſcuritez & de tenebres , Va
ν. 18.
defiderantibus diem Domini : dies Domini ista,
tenebre , &nonlux. Et J.C. ne nous endit
que troppour faire trembler tout l'Univers,
lorſqu'aprés nous avoirrepreſentéles chan-
gemens épouvantables qui ſe trouveront
dans le firmament , il nous temoigne que
les hommes deviendront ſecs par la frayeur
dont ils feront ſaiſis , à la vûë de la confufion
& de l'ebranlement qui arrivera dans toute
Luc. 21. lanature. Arefcentibus hominibus pre timore,
&exp Etatione, queſupervenient univerſo Orbi.
Les Saints , qui ont tous gardé une con-
duitebien differente dela noſtre , & qui ne
negligent jamais les conſeils que Dieu leur
donne dans une affaire auſſi importante
qu'eſt cellede leur ſalut , n'ont pas manqué
de Saint Benoist. CHAP. IV. 323
deprofiter de ces avis ;& comme ils s'en
ſontſervispour leur propre ſanctification, ils
ont fait ce qu'ils ont pû pour inſpirer le
meſme ſentiment aux autres. C'eſt ce quia
porté ſaintEphrem&tous les anciensPeres,
ànous faire des peintures ſi effrayantes de
ce dernier evenement ; c'eſt ce qui a fait
qu'ils nous ont recommandé cetteconfide-
ration comme une occupation ſieſſentielle
ànoſtre eftat , & qu'ils nous ont enſeigné
que rien ne convenoit davantage à un
Moine , c'est-à-dire à un penitentde pro-
feſſion, que de ſepreparer auJugement de
J. C. & d'eſſayer d'en adoucir la rigueur ,
enpurifiant ſa viepar les larmes , &par les
travauxde la penitence.
Occupez-vous donc, mes freres , desJu-
gemens de Dieu ſi ſalutaires& fi redouta-
tables tout-enſemble ; penſez à ſaJuſtice
durantque vous vivez , &penſez-y dema-
niereque voustrouviez ſa mifericorde aprés
la mort. Penſez-y en la maniere qu'il vous
l'ordonne , c'est-à-dire en veillant ſur vous
meſmes avec toutle ſoin & l'exactitude qu'il
vous fera poſſible ; & en le priant avectant
de foi & avectant d'ardeur , que vous l'obli-
giez de detourner de deſſus vos teftes l'ef-
froiable malheur qui menace ici-bas tous
ceuxquiviventdans une chair mortelle. Vi- Luc
V.36,
gilateitaque omni tempore orantes , ut digni
و
habeaminifugere iftaomnia, quafuturafunt ;
Stare ante filium hominis.
324 Explication dela Regle
Appréhender les peines de l'Enfer wit
C'eſt une ſuite comme neceffaire de la
meditation desJugemens de Dicu , d'appre
hender les fupplices éternels. Car comme
c'eſt un evenement qui y peuteſtre attaché,
il eſt bien difficile de ne l'y pas confiderer,
ou de le confiderer ſans le craindre. Saint
Benoiſt vous ordonne de vous en occuper
comme d'une penſée fainte & utile tout
enſemble ; ceux qui l'ont precedé ont eſté
de ſon ſentiment. Croiez donc , mes freres ,
que vous en tirerez de grands fecours , &
qu'elle vous convient d'autant plus , que
vous eſtes obligez par voſtre eſtat de vivre
dans la componction , & qu'il n'y ariendes
plus capable d'exciter vos gemiſſemens ,&
devous faire repandre des larmes.
On vous dira peut-eftre que les Religieux:
qui ſont deſtinez àune vie parfaite, doivent
aller à Dieu par une voie plus noble, plus
pure & plus elevée ; & qu'une crainte quel
l'on peut regarder comme une difpofition
baffe& fervile , ne convient point àceux qui
font deſtinez à eſtre parfaits : mais c'eſt une
•raiſon qui ne merite pas d'eſtre ecoutée. Il
eſt vraique la charitéquandelle eſt parfaite,
bannit la crainte ; mais il eſt vrai auſſi qu'il
yapeu de gens dansnos temps , foit dans le
monde , foit dans les cloiſtres , dont la vertu
foit affez confommée , pour qu'on puiffe
defaint Benoist. CHAP. IV. 325
croirequ'ils n'aient plus beſoin de craindre.
Afſurez-vous ,mes freres , que vous ne vous
tromperez point , quand vous croirez que la
craintedes peines eſt d'une tres grande uti-
litépour ceux qui commencent ,pour ceux
qui ontdeja faitdu chemin dans la pieté , &
meſme pour ceux qui y ont atteint une per-
fection confiderable. いせい 11
Il eſt certain , touchant ceux qui com-
mencent , que c'eſt par la craintedes peines
que le SaintEſprit opere dans les pecheurs
les premiers deſirs & les premierespenſées
deleur falut ; que c'eſt par elle qu'il les pre-
vient, & qu'il arreſte le coursde leurs ini-
quitez. C'eſt elle d'abord qui les frappe &
qui les terraffe ; & Dieu aprés les avoirrem-
plis de frayeur , leur inſpire l'amour de ce
qui peut les delivrer des peines qu'ils appre-
hendent , c'est-à-dire qu'il les porte à l'ai-
mer, parcequ'il n'y a que lui quipuiſſe les
delivrerde cette tempeſte effroiable dont ils
font menacéz. Pour lors ils commencent à
aimer la mifericorde de celui dont ils appre-
hendent la justice. A divina juſtitia timore, Conc.
quo utiliterconcutiuntur , ad confiderandamDei Seff.
Trid.6.
mifericordiam , ſe convertendo, in ſpem erigun-de Julti-
tur ; illumque tanquam omnisjustitiafontemdili-fica. c.6,
gere incipiunt.
Si cette crainteeſt fi utile àun Religieux
dans le commencement de ſa converfion,elle
ne le ſera pas moins dans la ſuite ; & il ne
326 Explication de laRegle
fautpasdouter,quecommeellea contribué
àlui faire retrouver l'innocence qu'il avoit
perduë , elle ne contribuë encore à la lui
conſerver :& ilne ſe peut qu'il nelui arrive
quantité de tentations &de rencontres faf-
cheuſes , foit par la fragilitéde ſa nature,
foit pardes fautes & des negligences , qui
neſetrouventque trop dans la conduite de
ceuxqui fontprofeſſiondeſervirDieu, dont
il ne ſepourradelivrer que par la craintedes
Jugemens , & par la preſence des peines ,
dont ilpunira ceux qui manquent àla fide-
lité qu'ils luiont promiſe ; l'amourn'eſtant
pas encore aſſez fort en lui pour le ſoûtenir,
&letirerdudangeroù ileſt, ſansle ſecours
dela crainte.
Il eneſt demeſme de ceux qui fontplus
avancez dans la voie de Dieu. Ils ſont ſou-
vent ſurpris par des paſſions malignes ,
comme par des coups de tempeftes; ilsle
fontauſſi par des affoibliſſemens &des de-
faillances inſenſibles qui les eloignent de
Dieu & eſteignent en eux cette vigueur ,
ſans laquelle ils ne peuvent lui rendre de
ſervicequi lui foit agreable. Iln'y a riendans
l'un & dans l'autre cas , de plus capablede
remedier au mal qui les preſſe , que lavûë
desJugemensdeJ.C. foit qu'il faille rom-
pretoutd'un coup la violence de cetorrent
qui eſt preſtde les emporter, ſoitqu'il faille
diſſiperpeu à peu cettedifpofition¢e
defaint Benoist. CHAP. IV. 327
langueur, quin'eſtnimoins dangereuſe , ni
moins mortelle.
:
Enfin tous les Saints demeurent d'accord
&nous apprennent, ſur les temoignagesde
l'Ecriture,& fur les exemples detantd'hom-
mesdivins qui ont eſté remplisde l'Eſprit de
Dieu,quela crainte prepare les ames,qu'elle
les purifie, qu'elle amollit cette dureté qui
leur eſt ſi naturelle , & qu'elle les conduit à
une charité parfaite. Saint Auguſtin dit ex-
cellemment , que c'eſt par la crainte despei-
nes , quiempeſchent de commettre le péché
que l'on acquiert l'habitude de la juſtice ;
que l'oncommence àaimer cequi paroiffoit
dur , & que l'on trouve deladouceur dans
leſervicedeJ.C. Incipit amari , quoddurum Aug.1274
in
erat د dulcefcit Deus.
Saint Bernard , dans un ſentiment tout [Link]
ſemblable dit , qu'il n'a rien trouvé de plus"Cantic.
puiffant pour acquerir la grace , c'est- à- «
dire laCharité ,pour la conſerver ,& pour «
la recouvrer après l'avoir perduë , que de «
ſe tenir devant Dieu en tout temps dans «
l'humilité de la crainte,&non pas dans l'é- «
levementde laſcience ; &que l'homme qui »
craint toûjours,eſt heureux:Craignez,dit-il, «
quand lagrace vous rit , quand elle vous «
quitte , & lors qu'elle vous eſt renduë. In
veritate didici nihil æquè efficax effeadprome-
rendam gratiam , retinendam , recuperandam ,
quamfi omni tempore coram Deo inveniarisa
328 Explication de la Regle
non altumſapere, fed timere , beatus homo quà
Semper est pavidus.
Jevous ai ditque ce ſont des veritez que
Dieu nous a enſeignées par ſaparole , & par
l'exemple de ſes ſerviteurs. Lapreuve en eſt
C. 330
V. 1.
tres-aiſée. Vous voiez dans l'Eccleſiaſtique,
„ que Dieu foûtient dans les tentations ceux
,, qui le craignent, qu'il les preſerve des maux
C. 34., Dieumenacez
crainteilsdefont
ν.16.&", dont est heureux quin'eſt
celuirien
; que, que a la
17. ,,capablede letroubler nidel'ébranler , parce
„ que le Seigneur eſt ſon eſperance.
JESUS - CHRIST nous commande en
parlant aux Apoftres , de craindre les peines
>> de l'enfer , lors qu'il leur dit : Je vous ap-
>> prendrai à vous qui eſtes mes amis , qui eſt
>> celui que vous devez craindre. Craignez
ود
celui qui aprés vous avoir donné la mort, a
>> lepouvoirdevous precipiter dansles enfers :
Luc. 12. Dico autem vobis amicis meis timete eum, qui
A. & S. poftquam occiderit , habet poteftatem mittere in
Gehennam , ita dico vobis , hunc timete. il les
appelle fes amis , & par conſequent ils
e
avoient la Charité : cependant il leur or-
donnede craindre. Et faint Paul tout rempli
de fon Eſprit , veut que les fideles operent
leur falut dans le tremblement & dans la
Philipp. crainte. Cum timore & tremore veftram ſalu
2.V. 12. tem operamini.
Pourles exemples , l'Hiſtoire ſainte en eft
toute pleine ; mais les plus remarquables
font
defaint Benoist. CHAP. IV. 329
ſont ceuxdeJob & de David. Le premier,
cet homme irreprehenfible , ce prodige de
fainteté , nous apprend que la crainte qu'il
a euë des Jugemens de Dieu , ( c'est-à-dire
des chaſtimens dont les hommes pendant,
qu'ilsvivent, ſonttoûjours menacez ) a eſté "
ſivive& fi continuelle, qu'il les a toûjours "
confiderez comme des flots irritez qui rou- "
loient incefſamment ſur ſa teſte , & dont il "
ne pouvoit ſupporter la penſée. Semper enim V.23
Job. 31.
quaſi tumentes ſuper me fluctus timui Deun ,
&pondus ejus ferre non potui.
Pour le Roi Prophete , quoique Dieu
l'euft choiſi felon ſon cœur , & qu'il ait eſté
dans ſa maiſon comme un ferviteur fidele,,
il confeffepartout,qu'il etoit ſaiſi de crainte;
il ne voit janiais ſes mifericordes qu'elles ne
foient accompagnées de ſes juſtices ; il lui,
demande qu'il perce ſa chair de la frayeur
de ſes jugemens ;& temoigne en mille &
mille lieux que ſa crainte ſubſiſtoit encore,
nonobſtant la grandeur de fon amour , &
que le feu de la Charité ne l'avoit pas en-
core confumée.
Vous n'avez pas beſoin , mes freres ,que Hieron.
inVita S.
jevous rapporte les diſpoſitions de tant de Hilar.
faints Solitaires , qui nonobſtant la perfe- [Link]
Rafin. .
Etion dans laquelle ils ont vécu , n'ont pas 63.
laiſſede conferver dela [Link] ſcavez Patr.&in
in vi
ce que les Hiftoires notis apprennent; ce que Legend.
dit faint Hilarion dans le dernier inſtant de S. Steph .
L
Le
330 Explication de la Regle
ſa vie, faintArſene , ſaint Agathon, faint
Jerofme , faint Estienne Abbé de Cifteaux,
&tantd'autres. Ainsi, mes freres , qu'il ne
vous vienne jamais dans l'eſprit quela vûë
des jugemens de Dieu ne vous ſoit point
utile , & que ſous le pretexte d'aller à lui
par des voies plus parfaites , vous quittiez
cellede la crainte , qui a ſantifié unemulti-
tude innombrables d'hommes de toute qua-
,lité, &de tout ſexe. Je nevous dis point
que voſtre crainte foit toute ſeiche , toute
fterile & fans amour , parce que ſi vous ne
vous abſteniez du mal que par ce motif,
vous ne laiſſeriez pas de conferver
ver lavolonté
de le commettre ; mais je vous disqu'en re-
doutant ce bras terrible, qui punit les pe-
chez , vous ne laiſſiez pas d'adorer la main
de la mifericorde , qui diſtribuë les recom-
penſ[Link]ſi jevous dis , que vous craigniez
& que vous aimiez tout enſemble; & il eſt
plus rarequ'on ne penſe,jevous ledis en-
core, de trouver des gens d'une fainteté ſ
achevée , qu'on puiſſe leur dire qu'ils doi-
vent étouffer tout ſentiment de crainte;mais
il n'y arien de plus commun , que d'en voir
quin'aiant qu'une pieté fauſſe, ou foible&
imparfaite, vivent avec autant de repos , que
s'ils n'avoient plus rienà craindre. Cepen-
dant tant que l'on a des paſſions à vaincre,
& qu'on éprouve des guerres inteſtines ,
qu'onreffent en ſoi le combat de la loides
defaint Benoist. CHAP. IV. 331
fens contre celle de l'eſprit, on n'a jamais
trop de moiens pour ſe défendre, & l'on ne
ſe trompera guere , quand l'on s'appuiera
de la crainte , auſſi bien que de la Charité.
Souvenez-vous de ce que dit [Link]- «Chry. Hom 2 .
ſoſtome , lors qu'il aſſure que la confidera- "[Link]
tion de l'enfer eſt encore plus puiſſante pour «Timor
reprimer le peché,que celleduParadis,parce «
que la crainte du mal fait plus d'impreffion «
1
fur les eſprits , que la promeſſe dubien,
DEfirerla vie éternelle de toute l'étenduë de
fon cœur.
LeSaint fuit laconduite que Dieu tient
à l'égard des ames qu'il veut tirer de l'ini-
quité du monde , pour les engager à fon
fervice. Dieu commence par les intimider ;
il leur parle de la ſeverité de ſa juſtice , de
lagrandeurde ſes chaſtimens,& les prepare
par lacrainteàdes diſpoſitions plus élevées,
dont elles nefont encore ni dignes ni capa-
bles. C'eſt ainſi que faintBenoiſt en uſe. II
propoſe d'abord lesJugemens de Dieu ; il
va enſuite auxpeines de l'enfer , & puis il
montre à ſes diſciples l'obligation qu'ils ont
de defirer l'Eternité de toutes les puiſſances
de leurcœur. Omni concupifcentiafpiritali. Er
veritablement , s'il y a rien qui puiſſe faire
ſouhaiter avec ardeur les biens duCiel , c'eſt
de lesmettre auprésdes maux que Dieupre-
pare à ceux qui auront joüi des biensde la
Ee ij
332 Explication de laRegle
terre; & fiquelque choſe eſt capable de nous
remplir d'amour pour la vie de l'Eternité ,
c'eſtdeconfiderer le fort deplorable qui doit
eſtre pour jamais le partage de ceux qui ont
eſté attachez à la vie du temps. 4
Cette obligation d'aimer la vie éternelle
eft commune à tous les hommes , mais elle
regarde par quantité de raiſons les Solitaires.
& les Religieux plus que les autres. Pre-
mierement , parce qu'aiant renoncé à toutes
les chofes d'ici-bas , & ne prenant plus au-
cune part à tout ce qui s'y paſſe , ils doi-
vent tourner toutes leurs efperances du coſté
de l'avenir , & foûpirer ſans ceſſe aprés ces
profperitez & ces benedictions qui leur font
deftinées. Le monde n'a plus rien qui ſoit
digne d'eux , & il n'y a plus que le Ciel , ou
plutoſt celui qui en et toute la beauté , tout
le bonheur&toute la gloire.
Secondement , les Religieux n'ont plus
d'autre affaire د que celle de s'occuper de
Dieu, de s'unir à lui, &de le poſſeder : mais
commeà tout moment ils voient cettejoüif
ſance interrompuë par des accidens , des
obſtacles , ou plutoſt pardes neceffitez qu'ils
ne ſçauroient éviter,ils ne peuvent ne point
defirer cet eftat qui doit la rendre pour ja-
mais invariable , fixe & conſtante ;& dans
cettediſpoſition ils diſent à Dieu de tout le
ſentiment de leur cœur. Quand ſera - ce ,
Seigneur, que vous m'accorderez la vûë &
:
de faint Benoist. CHAP. IV. 333 Pf. 41
le bonheur devoſtre preſence ? Quando ve- V.3
niam , & apparebo ante faciam Dei?
Troifiémement , les Religieux qui ont
gouſté Dieu dans le filence &dans le repos
de leur retraite , ne trouvent plus rien ici-
bas qui les contente. Tout ce qu'ils y ap-
perçoivent leur est à charge. Boire , man-
ger , dormir , parler , voir les hommes , &
tous les autres aſſujettiſſemens , dont la na-
ture ne ſepeut paſſer, leur deviennent inſup-
portables. Leur ſejour ſur la terre leur pa-
roiſt d'une durée infinie ; ils ne veulent que
Dieu ; ils ſouhaitent fans ceſſe de ſe voir
dansune ſituation , où rien ne puiſſeplus les
en diftraire , & leur cœur tranſporté d'une
ſainte impatience s'écrie avec le Prophete,
Helas , le temps de mon exil ne finira-t-il Pf
"
. 119
jamais ! Heu mihi , quiaincolatus meusproion- s
gatus est, multum incolafuit anima mea.
Enfin les Religieux qui aiment Dieu ou १०
qui eſſaient de l'aimer autant qu'ils le doi-
vent , s'affligent d'eſtre ſeparez de celui
qu'ils aiment. Ils ypenſent , ilsyrepenſent,
ils en font occupez les jours& les nuits ; &
ils peuvent s'appliquer ces paroles du Can-
tique,Ego dormio, & cormeumvigilat. Leurs Cant.c 5
V. 2.
ames ne reſpirent que de lui eftre inſepara-
blement attachées ; & dans l'ardeur qui les
poffede ils ne defirent rien avec plusde vio-
lence, finon que le moment de leur diffo-
lution arrive , afin d'eftre unis à J.C. pour
334 Explication de la Regle
Philipp.
23.
jamais. Defiderium habensdiſſolvi,&effe cum
Chrifto.
Quelqueconſolation que Dieu leurdonne
ence monde , de quelque joie dont il puiſſe
les viſiter , dequelquebenediction qu'il les
favoriſe , quelque avant-gouſt qu'il puiſſe
leur donner dubonheur qu'il leurprepare ;
ces ames avares & avides tout-enſembled'un
bien qu'elles ne ſçauroient trop aimer , ne
peuventeſtreni raſſafiées , ni fatisfaites tant
queleurjoüiffancene ſerapointentiere , &
qu'elles n'auront pas tout cequ'elles peuvent
avoir : & quoique Dieu fafle pour appaiſer
ce feu qui les confume,elles ne peuvent
s'empeſcher de lui endonner des marques ,
& de lui dire , par une plainte tendre &
" amoureuſe; Faites , monDieu ,tout cequ'il
>>vousplaira , nous ne ferons jamais contentes
>>que lorſque vous nous accorderez la parti-
Pf. 16.
15.
>>cipationde voſtre gloire. Satiabor, cum appa-
» ruerit gloria tua. Les gens du monde peu-
vent apporter de la moderation dans ce de-
fir ; mais lesames qui font conſacrées àJ.C.
n'en doivent point connoiſtre.
Avoir inceſſamment la mort devant lesyeux.
Les gens du monde ne peuvent s'accom-
moder de la penſée de lamort ; parce que
n'eſtant occupez que des choſes preſentes ,
ils ne voient riendans la mortque la priva-
tion des biens qu'ils aiment , & la punition
de faint Benoist. CHAP. IV. 335
queDieuleurprepare pour les avoir aimez : 1
comme ils n'apperçoivent riendans l'avenir
qui les contente, la perte de la vie leur pa-
roiſt le plus grand de tous les maux. Ilsen
fuientle ſouvenir ,& ils s'en cachent l'image
autant qu'ils peuvent ;parce qu'elle n'apour
eux quede l'amertume &de la douleur : &
on peut avec beaucoup deraiſon , leur ap- Ecclef
pliquer cesparoles du Saint Eſprit , Omrs,
quam amaraestmemoriatua, hominipacemba. 41.4.
benti inſubſtantiisfuis.
Pour les Moines & les veritables Solitai-
res , leurs diſpoſitions font biendifferentes.
Comme ils n'ont plus de part aux chofes
d'ici-bas, ils nequittentrienquiles attriſtent
quand ils meurent,parce qu'ils ne poſſedent
rien, & qu'ils peuvent dire avecJ.C. Mes «
fortunes,,mes richeſſes , mes pretenfions & «
mon Royaume ne ſont pasde ce monde. «
Regnum meum non eſt de boc mundo. Ce lan- Joan. 184
gagedevroit eſtre commun à tous les Chré 36.
tiens , & il eſt devenu plus particulierement
celui des Solitaires & des Religieux , c'eſt
qu'ils ſe ſouviennent mieux de la vocation
Chreftienne &des obligations que l'eſpritde
la foi nous impofe.
Lamortn'a riende triſte pour vous , dit " Serm .
28. de
faint Bernard en parlant à ſes Freres ; elle « divers,
neſera qu'unſommeil paiſible pour ceux qui «
auront aimé J. C. ilslaverrontcomme l'ou- "
verture de cet heritage ,aprés lequel ils «
336 Explication de laRegle
>>ſoûpirent , comme laporte de la vie, le com
>> mencement de leur repos , comme l'entrée
>> de ce Tabernacle d'une richeſſe infinie , qui
•a eſté dreſſé non point de la main des hom-
›mes , mais de celle de Dieu. Les Saints ont
ordonné aux Solitaires la meditation de la
mort& ont crû qu'il leureſtoit utile, ouplû-
toft neceffaire, d'en conſerver unememoire
preſente ; & veritablement il n'ya , pour en
eſtre perfuadé , qu'à faire attention fur les
biens & fur les avantages differens qu'elle
leur peut produire.
Premierement , elle conſerve l'innocence,
elle empeſche que nos ames ne foient foüil-
lées parles tentations qui les attaquent ; ſoit
2
qu'elles nous viennent du fond de noſtre cu
pidité,ſoit qu'elles nousfoient ſuſcitées par
l'envie des demons. Elle nous défend , &
nous fert comme d'un rempart qui nous
couvre;& il ſe peut dire,que celuiqui a les
extremitezde ſa vie preſente, eft incapable
defuccomberau mouvement de ſespaffions,
quelques violentes qu'elles foient , & de fe
laiffer dominer par le peché. C'eſt un des
moiens des plus efficaces que le Saint-Efprit
Eccli. 7. nous donne pour nous en garantir,In omnibus
V. 40. operibus tuis, memorare noviſſimatua, & in eter-
2
num non peccabis : & veritablement il faul
droit avoir le cœur bien corrompu ,& la
teſte entierement renverſée,pourcommettre
une mauvaiſe action, lors qu'on voit de fes
yeux
defaint Benoist. CHAP. IV. 337
yeux la peine qui la doit punir , & la diffi-
pation de l'utilité qu'on en eſpere.
V Secondement , elle détruit l'amour des
choſes periſſables , c'est-à-dire , de tout ce
qui peut empeſcher un Solitaire d'eſtre au-
tantàDieu qu'il y doit eſtre : car quelle ap-
parencey a-t-il qu'il attache ſon cœur à ce
qui lui va eſtre ravi dans le moment meſme,
& qu'à la vûë de J. C. qu'il attend, il faſſe
cette faute , ce peché qu'il eſt tout preſt de
condamner , & qui le privera pour jamais
de ſa prefence ?
Troifiémement , elle empeſche que le
Religieux ne renoüe avec les creatures ; elle
rend le divorce qu'il a fait avec elles irre-
conciliable ; parce qu'en rapprochant les
choſes du Ciel , & éloignant celles de la
terre , elle donne du mépris pour les unes ,
& de l'eſtime &de l'amour pour les autres,
enfaiſant toucher comme au doigt , la va-
nité de celles qui paffent , & la valeur de
celles qui font immortelles. En un mot , elle
le deſabuſe & le met en estat de difcerner
entre les biens faux , les biens veritables ; &
de ne pas prendre une lueur d'un moment,
pourune clarté conſtante & immuable.
Enfin tous les ſecours & tous les biens que
la meditation de la mort renferme , ſont ſi
grands , qu'un Religieux , s'il recherche au-
tantqu'il le doit ce qui lui peut eſtre utile
en ce monde, en fera fon occupation ordi-
L
Ff
338 Explication de laRegle
naire:&comme ſon étude doit eſtre d'ap.
prendre àbien mourir , &que c'eſt ſonuni
que affaire , peut-ilpenfer a quelque choſe
qui contribuë davantage à ſon deffein , que
la mort mefme ? Il faut qu'il ait inceſſam
ment dans labouche de fon cœur ces paro-
1. Cor. les de l'Apoſtre , quotidie morior , je meurs
15. V. 31. tous les jours ;& quelque tentation qu'il lui
arrive , quelque guerre inteſtine qu'il lui
puiſſe eſtre ſuſcitée , quelque piege que le
demon lui tende, quelques revoltes qui ſe
forment dans ſes ſens &dans ſon cœur , il
ne ſe peut qu'il n'en vienne à bout , & que
fa reſiſtance ne ſoit heureuſe , s'il dit d'une
foi vive & animée , quotidie morior. Pourquoi
me laiſſer aller à ce plaifir , & à cet amufe-
ment? Pourquoi commettre une action con-
tre l'ordre de Dieu , ou beaucoup ou peu
importante , puiſque jedois demain paroî-
tre au Tribunal de J. C. & lui en rendre
Aug. in compte ? Hinc ad te quomodo liberâ fronte
Pf. 24.
Conc. 1. exeam,si te offendero ? cras fortemoriturus fum,
quâfronte videbo te ? Un Religieux qui vie
dans ce ſentiment fait ſcrupule de tout, il
reflerre fes voies, il n'y a point pour lui de
conduite trop eftroite , il fuit les interpre.
tations larges & fpaticuſes , qui ne ſervent
qu'à affoiblir , ou àdétruire la verité des Re-
gles , & demeure ferme & conftant dans
Paccompliſſement de tous les devoirs qui
fontcontenusdans la profeſſion qu'il a em-
brafiče,
de faint Benoiff. CHAP. IV. 339
48. Veillerſurſes action: dans tous les mo-Deut. c.
mens.
4٠٧٠9 .
49. Estre persuadé que l'on est vû de Dien, Prov.15 .
en quelque lieu que l'on foit. V. 21 .
so. Détruire toutes les mauvaiſes pensées qui Pl.136.
۷. 9 .
nous attaquent, par leſecours def. C.
51. Lesdécouvrir au Pere Spirituel.
VEillerſur ſes actions dans tous les momens.
Cette inſtruction eft fondée ſur l'obliga-
tion qu'ont tous les Moines de mener une
vie qui ſoitparfaite. Dieu les appelle à une
-condition toute fainte ; il faut donc , s'ils
veulent repondre àſes deſkins , qu'ils foient
exacts à veiller fur eux- meſmes , comme
nous l'avons déja dit , & qu'ils faffent en
forte qu'il n'échappe rien niàleurs fens , ni
à leur eſprit , ni à leur cœur , qui ne foit
digne du chois qu'il a fait de leurs perſon
nes , & que felon ces paroles du Prophete,
Cogitavi vias meas ; & converri pedes meos in Pf.118.
teftimonia tua , ils s'obſervent avec tant de ۲۰59.
diligence & de religion , qu'ils expriment
juſqu'aux moindres de ſes volontez dans
leur conduite. Il faut qu'ils mettent enpra-
tique ce precepte du Saint-Esprit , Custodi Deut. 4.
eretipfum&animam tuam follicite. Dieu veur 9.
que leurs ames eſſayent d'eſtre ſans taches
&fans foüillures , qu'il n'y ait rien , s'il eſt
poffible,quibleſſela ſaintetédeſes regards,
Ffij
340 Explication de la Regle
& qui ne convienne à cette alliance ſi in-
time qu'il a contractée avec elles : cela de-
mande application qui ſoit continuelle, cela
ne ſouffre ni mauvaiſe intention ,nipareſſe,
ni negligence , ni langueur , ni diffipation,
'
ni perte de temps. Tout doit eſtre ménagé
& emploié à des uſages ſi ſaints , & c'eſt ce
qu'il n'eſt pas poſſible d'executer, pour peu
qu'on ſe quitte , & qu'on s'abandonne , &
que l'attention avec laquelle on doitſe ſoû-
tenir , foit interrompuč.
Saint Benoiſt , mes freres , n'a pû nous
fournir de plus puiſſans moyens pour rendre
cette attention continuelle , qu'en nous don-
nant pour le ſujet ordinaire de nos entretiens
& de nos meditations , la Mort , les Juge-
mens de Dieu , les peines de l'Enfer. Et
quoiqu'il n'y ait guere de motifs plus pro-
pres pour nous contenir dans des regles
exactes & reſſerrées , il y en ajouſte encore
unqui ne doit pas avoir moins de vertu , ni
moins d'efficace , qui eſt de croire d'une foi
vive qu'il n'y a point de lieux , ni de temps
dans leſquels Dieu ne nous foit preſent ,
c'est-à-dire , que rien de ce qui nous tou-
che , ne ſepeutderober à ſa connoiſſance :
: qu'il voit à decouvert nos mouvemens , nos
actions , & nos penſées ; & pour ainſi dire,
7
qu'il compte juſqu'aux battemens de nos
Hebr.
V. 13.
4. artéres , omnianuda & apertafunt oculis ejus.
<
Si quelque choſe, mes freres,eft capable
defaint Benoist. CHAP. IV. 341
de rendre nos voies irreprehenſibles , c'eſt
d'eſtre perfuadez que nous ne faiſonsun ſeul
pas , niune feule demarche , qui ſoit igno-
rée de celui qui la doit juger, Cunetaagimus Boet.
ante oculosfudicis , cunctacernentis. Lavûë du
Maiſtre fait la fidelité du ſerviteur ; & le fol-
dateſt toûjours preſt &courageux en lapre.
fence de ſon General. Ce pourroit-il faire
qu'un Religieux oſaſt ſe negliger , & man-
querdefaire paroiſtre dans ſa conduite cette
ardeur , ce zele , cette vigilance , qui lui eſt
fi expreſſement recommandée à la face &
aux yeux de celui quitienten ſes mains les
chaſtimens & lesrecompenfes ? Quoi , mes
freres , Dieu confidere toutes mes voies , &
il compte mes pas , nonne ipſe conſiderat vias Job.c.31.
meas ,& cunctos greſſus meos dinumerat ? ce+ V. 4.
pendant je fortirai des bornes qu'il m'apref.
crites ? je me tirerai de ſa main , & j'élargi-
rai les chemins , contre ſon ordre & contre
toutes ſes deſtinations ; où je m'en ferai de
propres & de particuliers ? Il faut , pour
tomber dans cet excés , que je fois ou fans
foi, ou fans crainte ,& que je foule aux pieds
cette multitude innombrable d'inſtructions,
qu'il a données à tous les hommes dans ſes
divines Ecritures. Il ne fait rien tant que
nous avertir , que ſes regards ſont attentifs
furles bons& fur les mechans , & qu'il n'y
a aucun lieuqui puiſſe les derober àſa vûë.
InomnilocooculiDomini contemplanturbonos Prov
F fiij
342 Explication de laRegle
malos. Ilnous dit la meſme veritéenmille
endroits par la bouche de ſes Prophetes , &
nous rendrons ſes ſoins inutiles , & fa pro-
vidence infructueuſe ? & nous nous condui-
rons pour fatisfaire nos paffions , comme s'il
nous eſtoit poſſible de nous cacher à ſes lu-
pr. 138. mieres?Dixi,forfit ntenebraconculcabunt me.
γ. 11 .
Les gens dumondepeuvent tomber dans ces
égaremens , parce qu'ils vivent commedes
enfans de tenebres; mais pourles Moines &
les Solitaires qui ne font plus dumonde, il
faut qu'ils ſe conduiſent comme des enfans
de lumiere , qu'ils s'appliquent ces paroles
Ephef.
८.ς. ν.8.
du Saint Eſprit, Ut filii lucis ambulate , &
qu'ils neconnoiffent que la Loi &lavolonté
de Dieu, pour leur flambeau & pour leur
guide. La confolation d'une ame fidele , eft
de ſçavoir que Dieu la regarde, parce qu'elle
ne peut douter qu'elle n'en ſoit inceſſam.
ment protegée : mais c'eſt ledeſeſpoird'une
ame ingrate , parce qu'elle ne peut ignorer
quedans tous les momens ilne la juge & ne
la condamne.
DEtruire par le fecours de F. C. toutes les
mauvaiſes pensées qui nous attaquent.
Nous avons dejaparlé ſur lemeſmeſujet,
&je n'ai rien ày ajouſter, mes freres , finon
que dans les tentations qui nous ſurpren-
rent, le falut eſt preſque toûjours attaché
à la promptitude. L'on s'expoſe pour peu
de faintBenoist. CHAP. IV. 348
que l'on differe , & il ne faut quelquefois
qu'unmoment à unepenſée, pourfairedes
impreſſions ſi fortes, &pour jetter dans les
cœursdes racines ſiprofondes , quenul foin,
nul effort , nulle application n'eſt preſque
pluscapable de la detruire. Depuis que les
penſées ne font pas de nature àcontribuer
ànoſtre ſanctification , & qu'elles ne peu
ventnous rendre niplus ſaints ,ni meilleurs,
elles portent avec elles leur condamnation;
& elles ne doivent trouver aucune place
dansdes ames qui ſont conſacréesàJ. C. &
dont iln'ya point nide moment , ni d'action
qui ne lui appartiennent.
SaintBenoiſt marque ici deux circonftan.
restres-importantes. L'une , que c'eſtpar le
fecours de J. C. que ces mauvaiſes penſées
doivent eſtre detruites ; parce que ſi elles
n'eſtoient combattuës quepardes efforts na.
turels, & par des diligences ſeulement hư
maines , au lieu de s'affoiblir & de ſe diffi
per, elles deviendroient plus opiniâtres , &
trouveroient une force nouvelle, dans une
reſiſtance qui ne ſeroit point capable d'en
arreſter le progrés& les ſuites,J. C. doitſe
rencontrer dans toutes les voies d'un Soli
taire. Son nom doit paroiſtre à la teſte de
tout ce qu'il entreprend. Il n'y a point ni
d'endroit , ni d'occaſion dans laquelle il ne
doive ſe faire remarquer ; il s'eſt comme
arraché ledroit & lepouvoir qu'il avoit fur
F f iiij
344 Explication de la Regle
lui-meſme , pour eſtre uniquement dans fa
main& fous ſaprotection. :
L'autre circonftance eſt de decouvrir ſes
penſées auPere ſpirituel , c'est-à-dire , à fon
Superieur. Il ne faut point douter que ces
termes , Seniori fpirituali , ne doivent s'en-
tendre de l'Abbé ou du Superieur. C'eſt lui
qui eft chargé de la conduitedeſes Freres;
c'eſt lui qui doit decider de tout ce qui les
regarde , & c'eſt ſa voix qui doit eſtre écou
tée. Comme il a la Miffion , & qu'il les
doit connoiſtre mieux que perſonne , il n'y
ena point auffi qui ſoit plus propreque lui
pour leur donner des inſtructions , & des
avis qui leur foient utiles. Il ſçait leurs foi-
bleſſes &leurspentes ; il doit connoiftre &
le bien , & le mal qui eſt en eux ; il a par-
deſſus tout cela l'ordre de Dieu : pourquoi
donc recourir à un autre miniſtere que le
fien , qui ſans doute n'auroit ni le meſme
effet, ni la meſme benediction ? こ
Il eſt certain qu'il y a plus d'avantage à
demeurer dans les deſſeins de Dieu , & à ob-
ſerver les choſes comme il les a formées , &
comme elles ſont ſorties de fa main. L'Abbé
eſt le Pere & le Directeur , c'eſt à lui auquel
les Freres doivent avoir recours dans leurs
beſoins. Dieu a attaché des graces particu-
lieres à ſon entremiſe & à ſa follicitude ; &
l'on peut dire que c'eſt le Paſteur ordinaire
&naturel , qui tientſa place &quile repre-
fente.
defaint Benoist. CHAP. IV. 345
Il ne faut doncpas s'imaginer que ces pa
roles , Senioriſpirituali , expriment les Re
ligieux anciens du Monastere. Ce ſeroitune
confuſion de leur attribuer une direction qui
n'appartient ni à leur antiquité , ni à leur
experience. Ils font obligez comme les au-
tres , au filence ; & àmoins que l'Abbé par
quelque confideration particuliere , ne leur
ouvre la bouche &neles applique ( comme
ille peut quand quelque neceſſité l'yoblige )
ils n'ont rien à faire qu'à demeurer enrepos,
& dans les regularitez accouſtumées , ainfi
que le reſte de leurs Freres , ſans s'ingerer
d'un ſoin qui neles regarde pas. C'eſt telle.
ment le ſentiment de ſaint Benoiſt qu'il ne
peut pas s'expliquer plus clairement qu'il l'a
fait , lorqu'il dit , que le cinquiéme degré «
d'humilité oblige le Religieux à declarer à "
fon Abbéé, par une confeſſion humble & "
fincere , ſes mauvaiſes pensées , &meſme "
les fautes lesplus fecretes qu'il aura commi- "
ſes. Quintus humilitatis gradus eft , fi omnes "C. 7 1
cogitationesmalas cordiſuoadvenientes , velmala
àseabſconsè commiſſa, perhumilem confeſſionem
Abbati non celaverit ſuo.
C'eſt ce qui l'a obligé de declarerdansle
chapitre 65. qui traite de l'inſtitution du
Prieur , que ce Religieux qu'il eſtablit pour
tenir la ſeconde place dans leMonastere ,
ne ſe melera de rien quede ce qui lui fera
commandépar ſon Abbé ; qu'il recevra ſes
346 Explication de la Regle
ordres avec reſpect , &qu'il ne fera rien qui
ne ſoitdans ſes intentions & ſelon ſes volon-
C. 65. tez. Nihil contra Abbatis voluntatem , ant ordi
nationem faciens.
C'eſtdans ce ſentiment que les premiers
Religieux de Ciſteaux qui ont eſté remplis
de fon eſprit , défendent au Prieur d'en
tendre les Confeſſions des Freresni de
faire aucunes fonctions ſpirituelles , que
d'Abbé ne lui endonne chargeexpreffe. Le
Saint vouloit que le regime de la Commu
nauté fuſt abſolument entre ſes mains , de
crainte que l'autorité venantàſepartager,
il ne ſe formaſt des diviſions dans le lieu où
doit regner une concorde & une paix pare
[Link]'Abbé pourra com
mettredes Doyens pour la directiondu Mo
naſtere , il y a tout ſujetdecroire qu'ilne
leur a attribué qu'une inſpection purement
exterieure ; & que leur vigilancenedevoit
s'eſtendre que ſur la difcipline , & fur la
٠٣
regularité , pour en empeſcher l'affoibliſſe
ment ou la diffipation : ce qui ne fait pas
que l'Abbé , quand il y est obligé pardes
confiderations ſolides , ne puiffe commettre
pour laconduite des ames , ceuxd'entre ſes
Religieux qu'il eneſtimerales plus capables,
lorſque des maladies , ou des abſences ne
ceſſaires , l'empeſcheront de s'y appliquer
lui-mefme; fans comprendre les Confeffeurs
ordinaires qu'il eſt obligé d'establir pour en
de faint Benoift. CHAP. IV. 347
rendre les Confeſſions des Freres , au cas
qu'ils s'addreſſent à eux , &qu'ils aientbe-
ſoin de leur miniftere , conformement à la
Decretale de Clement VIII.
LEs decouvrir au Pere fpirituel.
SaintBenoift veut que le Religieuxs'ad-
dreſſe à fon Superieur , afin que ce foit par
lui que la volontéde Dieu lui ſoit connue ;
que la lumiere qui le doit conduire , lui
viennepar ſoncanal ,&qu'ainſi il vive dans
la dependance , dans l'aſſujettiſſement , &
qu'il ſe donne bien de garde de ſuivre ſes
propres penſées dans l'affaire de toutes la
plus importante, qui eft cellede ſon ſalut.
Comme il n'y a point de precepte qui
puiſſe contribuer davantage à la ſanctifica-
tion des Religieux , que le ſoin qu'ils au- :
ront de faire connoiſtre toutes leurs penſées
àleur Superieur,il n'yena point aufficon- (
tre lequelles tentations ſoient plus fortes &
plus ordinaires. On ſe cache , au lieu de ſe
découvrir ; on fair tout ce que l'on peut
pour paroiftre juſte ; & comme on craint de
le decrier en ſe faiſant voir tel que l'on eſt,
l'on a autant d'application à ſe deguifer ,
qu'on en devroit avoir à mettre au jour ſes
diſpoſitions les plus ſecretes. Il ſuffit que ce
foit une action d'humilité, qu'elle plaiſe à
Dieu, & qu'elle puiſſe attirer beaucoup de
graces fur celui qui la pratique , pour que
348 1
Explication de laRegle
ledemon mette tout en uſage pour en don-
ner de l'éloignement & du degouft. Et ve-
ritablement c'eſt à quoi il travaille avec
ſuccés ; car pour l'ordinaire dans les Cloî-
tres , auſſi bien que dans le monde , on
couvre tous les vices que l'ona , & l'on fait
montre de toutes les vertus que l'on n'a
point;& le Superieur eſt toûjours celui pour
lequel on a moins d'ouverture. Cederegle-
ment toutſeul eft capable de renverſer toute
la pieté des Monafteres ; & d'empeſcher,
que ceux qui s'yengagent ne faſſent aucun
progrés. Enunmot , comme l'humilité fait
qu'on ſe declare , c'eſt l'orgüeil qui inſpire
une conduite toute contraire ; cependant
l'orgüeil , & l'eſprit de religion ne ſe ren-
contrent jamais enſemble.
Pfal. 33 . 52. Se preferver de tout discours mauvais , on
V. 14. :
dereglé. ;
Eccli. 32.
V. 9 .
53. Ne point aimer àparler beaucoup.
[Link]. $4. Et ne dire , ni paroles vaines , ni qui
[Link].
portent à rire.
Saint Benoiſt , mes freres , prepare ſes
diſciples à ce filence fi exact & fi rigoureux
qu'il avoit deſſein de leur preſcrire ; il les
diſpoſe peu àpeu, il commence à leurmon-
trer les inconveniens où l'on tombe quand
on parle , n'ayant pas crû qu'il duſt d'abord
leur faire voir toute l'étenduë de cette obli-
gation , & leur apprendre tout d'un coup,
A
deſaint Benoist. CHAP. IV. 349
comme il le dira dans la ſuite , qu'un Moine
doit obſerver un perpetuel filence. Omni C. 44
tempore filentio ſtudere debent Monachi.
S'Abſtenir de tout discours mauvais ouderegle.
C'eſt un precepte pour les Chreftiens ,&
la Loi de Dieu ne permet pas que laparole
qui ne nous eſt donnée que pour exalter fon
faint nom , & publier ſa gloire , ſerve à des
uſages contraires à ſes deſſeins. Il nous dé-
fend par ſon Apoſtrede laiſſer ſortir de nos
levres aucuns mauvais diſcours, Omnisfermo Ephef.44
malus ex ore veftro non procedat , & nous de- .29.
clare par ſon Prophete , que celui qui pro-
fere l'iniquité ne trouvera point de grace
devant ſes yeux : Qui loquitur iniqua , non pl. 106.
direxit in confpectu oculorum meorum. Sepeut-il v. 7.
faire qu'un homme , je veux dire un Moine
ou unReligieux , qui eſt uniquement con-
ſacré à ſon ſervice, & engagé par ſa pro-
feſſion& par ſoneftat à ſuivre en tout ſes
volontez ,contre des ordres ſi poſitifs , & des
défenſes ſi expreſſes , oſe ſe laiſſer aller à
diredes choſes ou mauvaiſes ou dereglées,
& que ſa bouche , dont toute l'action & le
mouvement lui appartient , s'ouvre pour
l'offenfer & pour lui deplaire ?
De quel air & de quel front cet homme
dont toute la contenance , & tout ce qui
s'en voit , doit eſtre une meditation , une
inſtruction , une exhortation continuelle,
350 Explication de laRegle
peut-il fouffrir qu'il lui échappe , je ne dis
pasdes diſcours ,mais un motni une parole
qui demente ladignité de fon eftat ,& qui
ne ſe rapporte pas à la ſainteté qu'on en
doit attendre ? Sans doute que l'eſtonne-
ment ſeroit extrême ſi l'on voioit fortir
d'une bouche humaine le mugiſſement d'un
Taureau, ou le rugiſſement d'un Lion : un
Moine qui tient un méchant diſcours, eft
quelque choſe de bien plus eftrange , mais
parce qu'ony eſtaccouſtumé, perſonnen'en
eſt ſurpris. Il yadifference entreune mau-
vaiſe parole , malum eloquium , & une parole
dereglée , pravum eloquium. Tout ce qui eſt
contre l'édification de la Foi eſt mauvais ,
mais une parole dereglće a une malignité
particuliere ; elle inſpire la corruption , &
attaque davantage les bonnes mœurs. L'une
n'eſt pas moins défenduë que l'autre à un
Religieux dont la profeffion toute fainte
doit donner de l'édification , & repandre en
tout temps une odeur de vie.
NEpoint aimer à parler beaucoup.
Hfuffit pour pratiquer cette inſtruction
àla lettre, de ſçavoir que le Saint-Eſprita
declaré que l'homme qui parle beaucoup ne
Pr. 139. profperera pas ſur la terre Vir linguofus
32.
د
non dirigeturin terra ; c'est-à-dire , que Dieu
ne le regardera pas avec benediction ,& ne
prendra aucun ſoin de ſa conduite, Or com-
de faint Benoist. CHAP. IV. 358
iment est-ce qu'un Religieux que J. C. n'a
appellé dans la Retraite que pour lediſpoſer
par des pratiques ſaintes àune mortheu-
reuſe, en fuivra-t-il de fi contraires à ſes
deſſeins ? Car fi Dieu lui retire ſes graces
dans le cours de fa vie ;peut-on croire qu'il
ren favoriſe à l'heure de fa mort , aprés
s'en eſtre rendu indigne , & qu'il le confi-
dere quand il le verra aux portes de l'éter-
nité , autrement que comme une creature
ingrate , qui n'a point aprehendé de l'offen-
fer & de lui deplaire ?
Le Religieux qui aime à parler , y eft
pouffé ou par fa legereté naturelle , ou par
lemouvement defon orgüeil , ou peut eſtre
par une vûë qu'il a de ſe rendre utile , en
parlant aux autres de leurs devoirs. Si c'eſt
ce premier motif qui l'emporte, il n'y a ni
extravagances , ni ſottiſes , ni impertinen-
ces , ni puerilitez qui ne lui échappent lors
qu'il fera échauffé dans le diſcours ; il dira
des menſonges , il debitera ſes imagina-
tions , il uſera de deguiſemens,dediffimu-
lations,il conteſtera , il formerades diſpu-
tes , il ſera juſtement ce qu'entend l'Ecri-
ture , quand elledit que le cœur du fol &
de l'inſenſé eſt toûjours ſur ſes levres , In Eccli.21
292
brefatuorumcor illorum , & il nefera rien par
ce deluge de paroles mal concertées , que
s'attirer lemepris de ceux qui feront les te
moins de fa legereté &defon imprudence.
V
352 Explication de la Regle
Si c'eſt l'orgüeil qui le domine , il com
mettra tous les excês poſſibles. Les medi-
ſances , les detractions , les calomnies , les
emportemens , les injuſtices , les juremens
ne lui couſteront rien , quand il croira que
toutes ces manieres lui feront utiles pour
lui attirer de l'eſtime , de la distinction , &
delagloire.
Que s'il pretend que c'eſt pour le bien&
pour l'utilité de ceux qui lui preſtent atten-
tion , qu'il ſe repand en paroles , il faut
qu'il ſçache qu'il s'abuſe. Premierement ,à
cauſe que ſa profeſſion , dans le ſentiment
des Saints , l'oblige à ſe taire , & ne lui per-
met pas de faire la fonction d'un Miſſio-
naire ni d'un Docteur. Secondement , parce
que jamais ungrandparleur , non plus dans
les chofes de Dieu , que dans celles du
monde , ne s'eſt attiré ni confideration ni
creance. En un mot , c'eſt par ſa retraite , &
par ſon filence qu'il doit inſtruire , & que
quand il ſe mêle d'enſeigner les autres il
Bern.
uſurpe un droit qui ne lui appartient point.
Ep. 89 . Monachi officium, non estdocere,sedlugere.
NEdireni parolesvaines, ni qui portent à
rire.
Les paroles vaines ou inutiles , mes freres,
ſont interdites à un Religieux , auſſi bien
que celles que le Saint vient deleur défen-
dre, Si leSaintEſprit prononce malediction
2
contre
defaint Benoist. CHAP . IV. 353
contre ceux qui forment des penſées inuti-
les , Va qui cogitatis inutile : àplus [Link].
C. 2. V. Lo
fon cette malediction tombera - t - elle fur
ceux qui ne ſe ſoucient pas de proferer des
paroles vaines ou inutiles. Celui qui penſe
inutilementne fait tort qu'à lui-meſme,mais
pour celui qui dit des choſes vaines ou inu
tiles, outrequ'il ſe nuit à lui-meſme, parce
queſaparolen'eſtquel'expreſſionde ſa pen-
ſée, ilnuit encore à ceux qui l'écoutent ,
ſoit qu'il s'attire leur approbation ou leur
cenfure. Car s'ils l'approuvent , ils partici-
pentàfon inutilité , & ainſi il fait paſſer la
vanitéde ſateſte , dans celledes autres ;que
s'ils le condamnent , il leur eſt un ſujet de
ſcandale & de mauvaiſe edification. C'eſt ce
qui fait que J. C. défend ſi expreſſement les
difcours inutiles. Omne verbum otiofum, quod Matt.12.
locutifuerint homines , reddent rationem de eo in v. 36 .
diejudicii , & que l'Apoſtre les met au rang
des diſcours profanes ,& nous enſeigne que
les uns auffi-bien que les autres portent à
l'impieté. Profana autem , & vaniloquia de- 2 ad
vita, multum enim proficiunt ad impietatem. Un «Tim.
ancien Solitaire diſoit : Penſez des chofes "2.16..
quiſoientbonnes , afin de n'en point penſer «
de mauvaiſes, C'eſt ce qu'on peut avecbeau- «
coup de raiſon &de fondement appliquer à
la parole.
Si vous me demandez , mes freres , ce que
c'eſt qu'une parole inutile , je vous dirai
Gg
354 Explication de la Regle
dans leſentimentdes Saints , qu'en generat
toute parole eſt inutile , quand elle ne fert
de rien pour le but que l'on s'eſt propoſé
dans le ſervice de Dieu , & faint Bafile ne
[Link]..>> craint point de dire , que ces fortes de pa
qu. 23.,, roles ſont ſi dangereuſes , qu'encore que ce
>>que l'on dit puiſſe eſtre bon en foi-mefme,
>>neanmoins s'il ne ſert à l'edification de la
دو foi la bonté de ces paroles bien loin de
,
» juſtifier celui qui les auradites , attriſtera le
>>Saint Eſprit. Il rapporte , pour prouver la
verité qu'il enſeigne , le ſentiment de faint
Ephef.4.
V. 29.& cours ,, &
Paul lequel
qui défend
ne veuttous lesqu'on
point mauvais dif-
en dife
30.
qui n'aientde labonté&de l'edification , &
qui ne foient capables d'inſpirer la picté à
ceux qui les entendent, de crainte d'attriſter
le Saint Eſprit.
Saint Gregoire dit à peu prés lamefme
choſe , lors qu'il definit une parole oifive ,
celle qui n'a point pour motifune neceſſité
juſte,ni pourl'intention , uneutilité ſainte :
Greg. Verbum otiofun est quod utilitate rectitudinis ,
Homil.6.
inEvang, autrationejuftaneceffitatis caret. Si cela eſt dit
univerſellement pour tous les Chreftiens ,
peut-on douter juſqu'où va en cela l'obliga-
tion des Moines , & ce que peut demander
d'eux la confecration de leur perſonne.
Les anciens Solitaires avoient un ſi grand
eloignement de ces fortes d'entretiens , &
gardoient en celades meſures fi exactes,dans
defaint すぐ
هللا
Benoist. CHAP. IV. 355
le temps meſme qu'ils exerçoient l'Hofpi-
talité , que s'il en échapoit à ceux qui les
venoient voir, ils les prioientde s'en abſte-
nir. C'eſt ce que l'onpeut remarquer dans la
Regle de l'Abbé Ifaïe , lequel aprés avoir
ordonné qu'on reçoive les Hoftes , qu'on les
falle repofer , & qu'on leur lave les pieds ,
ajoufte , que s'il arrivoit qu'ils diſent des «
paroles inutiles, on leur diroit avec charité ; «
Pardonnez-moi , mon frere , je fuis foible , Reg.
30.
& je n'ai pas la force d'entendre ces fortes "Abb.
dedifcours. Saint Benoiſt les défend dans un art. 33.
autre endroit de ſa Regle. Etveritablement [Link].
rien n'eſt plus capable d'affoiblir la pieté, č. 6.
d'enéteindre toute l'ardeur , &de rendre les
cœurs & les ames languiſſantes , que les
converſations vaines & fades , & qui n'ont
rien de ce fel Evangelique, qui doit eſtre l'af-
ſaiſonnement de toutes nos paroles. L'inf-
truction que nous donne faint Nil fur ce
ſujet , devroit eſtre inceſſamment devant les Lib. 3 .
yeux de ceux denoſtre profeſſion : Dans le Ep.3 .
Jugementuniverſel, dit-il, on ne nous de-
mandera pas ſeulement compte desparoles «
inutiles quenous aurons proferées , mais en- ce
-corede celles que nous aurons entenduë[Link]
divines Ecritures nous défendent en termes
exprés, d'en entendrede cette nature. 66
Pour ce qui eſt des paroles qui portentàrire, :
tous les faints Peres en ont eu un extreme
-éloignement; & il ſe peut dire qu'il n'y a
Ggij
356 Explication de laRegle
rien qui ſoit plus oppoſé à la condition de
ceux qui font obligez par leur eftat de vivre
dans les gemiſſemens &dans les larmes. Or
celui des Moines n'eſt rien qu'un eſtat de
douleur &de componction ; & fi les Moi-
nes , mes freres , ſçavoient quelle eſt en ce
point leur obligation , le compte qu'ils en
rendront à Dieu , & les avantages que leur
peut procurer une diſpoſition ſi ſainte, ils
éviteroient , avec tout le ſoin & l'applica-
tion poſſible , ce qui ſeroit capable de l'af-
foiblir , & fuiroient lerire comme un veri-
table écüeil dans leur [Link] me re-
ſerve à vous parler ſur ce ſujet, dans l'en-
droit de la Regle où S. Benoiſt s'explique ſi
faintement & fi preciſement tout enſemble
contre les paroles de raillerie.
Eccli . c.
21. V.23 .
55. N'aimer pas à rire beaucoup , ni d'une
maniere immodefte.
Luc [Link]. 56. Entendre avecplaiſir lesſaintes lectures.
Coloff.c. 57. Prierſouvent.
4. V.2.
Il ne faut pas inferer , mes freres , de ce
que faint Benoiſt défend d'aimer à rire , ou
de le faire d'une maniere immodeſte , riſum
excuffum , qu'il permette de rire , pourvû
qu'on y apporte plus de temperament &
de moderation ; car autrement on pourroit
conclure de ce qu'il défend aux Moines les
homicides & les fornications , qu'il ne laif-
ſeroit pas de leur permettre des actions im
defaint Benoist. [Link]. 357
modeſtes ,oumeſme violentes ,parce qu'el
les n'auroient pas le meſme dereglement
& la meſme malignité. Saint Benoitt
n'a eu garde d'eſtre de ce ſentiment , il
ſçavoit parfaitement que tous les Anciens
avoient regardé le rire comme une action
qui devoit eftre interdite aux Moines ; &
fon intention , comme on le verra dans la
ſuite , n'a jamais eſté de l'autoriſer. Car
comment eſt-ce que cette liberté pourroit
compatir avec l'obligation qu'il leur impoſe
depenſer inceſſamment à la mort , auxJu-
gemens de Dieu , & aux peines de l'enfer ?
Et ne peut-on pas dire ſur ce ſujet ces pa-
roles ? Quid luctui cum Cythara ? qu'eſt - ce
qu'une joie vaine peut avoir de commun
avec celui qui eſt deſtiné pour les larmes,
UnMoine ne ſçauroit aſſez ſe ſouvenir de
ces paroles de l'Eccleſiaſtique ; Vir Sapiens C. 21.4 4
vix tacitè ridebit, qu'àpeine un homme fage 3.
rira-t-il en lui-mefme.
Saint Antoine ordonnoit à ſes Freres de
s'affliger les jours & les nuits. Ne riezja- Regu.
ΑΓΓ . 30
mais , leur diſoit-il , & pleurez vos pechez " &47.
comme celui qui pleure un mort.
Un Solitaire voiant rire un autre , en fut Vit. Paty
furpris , & lui dit ; qu'il rioit , quoi qu'il «
duſt paroiſtre & rendre compte de toutes ſes "
actions au Tribunal de J. Č.
Saint Ifaïe défendoit à ſes Freres de rire, & art.
Regu225
parce qu'il témoigneroient , diſoit-il , enle «
398 Explicanion de la Regle
>>faiſant , qu'ils n'ont pas la craintede Dieu.
Trad.
non ri- SaintEphremdit , quele commencement
dend. >> de la ruine d'un Solitaire eſt , le rire , l'im
>>punité& la licence ; que le rire ,&la licence
>>perdent les bonnes œuvres d'un Solitaire ;
>>que le riredétruit la beatitude de l'affliction
»&du deüil; que le rire ſcandaliſe,qu'il ren-
>>verſe les edifices ſpirituels , qu'il attriſte le
: Saint-Eſprit , qu'il nuit à l'ame, corrompt
>> le cœur, & bannit les [Link] , s'e-
>> crie ce grand Saint, oftez-moi le rire , & ;
>>accordez-moi le deüil &le gemiſſement.
Il feroit infini de vous rapporter ſur ce
fujet les temoignages des Saints , & je m'ar-
reſteàcelui de ſaintJean Chryfoftome , qui
s'écrie, Vous riez vous qui eſtes Moine, vous
»qui eftes crucifié , & qui devez verfer des
» larmes ? Où est - ce que vous avez lû que
Homil. "J. C. ait jamais rien fait de ſemblable ? Qui
15.11 Ep . Monachum profiteris , qui crucifixus es qui
adHebr. debes lug re, rides ? dicmihi ubi Chriftus hoc
fecit ?
Cependant , quelque grande qu'ait eſté
en cela l'exactitude des Saints , comme ils
n'ont pas voulu que les Moines , par une
trop grande aufterité , rebutaſſent les per-
ſonnes avec leſquelles la Providence vou-
droit bien qu'ils euffent quelque communi-
cation & quelque commerce , ils leur ont
permis de relaſcher quelque choſe dans leur
conduite exterieure , de cette triſtefle dont
defaint Benoist. CHAP. IV. 359
ils devoient en tout temps conferver le ſen-
timent dans le fondde leurs cœurs ; & c'eſt
ce qui a fait que faint Antoine ordonne à
ſes diſciples d'avoir toûjours le viſage triſte,
ſi ce n'eſt que quelqu'un de leurs Freres les
vienne vifiter : & faint Ifaïe exhortant les,
Moines à vivre inceſſamment dans la tri-
ſteſſe, ne laiſſe pas de leur dire ; qu'au cas
que quelqu'un de leurs Freres les vienne «
voir, ils prennent un viſage ferain , &une «
contenance plus agreable. C'eft-la precife-
ment ce que faint Benoiſt a voulu nous ap-
prendre , lors qu'il nous a donné pour le
onziéme degré d'humilité ; qu'un Moine,
quand il eſtoit obligé de parler , devoit s'ex-
primer avec beaucoup de douceur , & fans
rire;leniter,&fine riſu: ce qui n'exclud pas le
foûrire, qui eſt l'effet de la puretéde la con-
fcience , & le rejailliſſement de la ferenité
interieure, delaquelle joüiffent les ames qui 1
font à Dieu. C'eſt ce qu'a penſe ſaintGre- Orat. 12.
goire de Nazianze quand il a dit , que le 66
foûrire des Solitaires eſtoit fi modefte , qu'il «
eftoit capable de reprimer les excés que les
gens dumonde commettentdans le rire. “
L'Apoftre qui recommande tant aux Chré.
tiens de vivre dans la joie, parce qu'aſſuré-
ment il n'y en a point ici-bas de pareille à ?
celle de vivre dans l'attente & dans la Foi
des choſes éternelles , aprés leur avoir dit : Philip.4.
gaudeteinDominofemper,iterumdicogaudete - v.4.& .
360 Explication de la Regle
rejoüiflez-vous dans le Seigneur une fois ,
deux fois ', il ajoûte en meſme-temps , mo-
deſtia vestra notafit omnibus hominibus , Do-
minus enim propè est, comme voulant dire ,
rejoüiflez-vous , mais avec tant de prudence
&de religion , que l'on connoiſſe que vô-
tre joie eſt fondée ſur ce que vous attendez
JESUS - CHRIST,
ENtendre avec plaisirles Lecturesſaintes.
Saint Benoiſt qui n'avoit pas envie de for-
mer des Docteurs , mais d'inſtruire des pe-
nitens , ordonne à ſes diſciples des Lectures
ſaintes , & non pas de ſçavantes ni de cu-
rieuſes : il ſçavoitque lesunes approchoient
de Dieu , & que les autres au contraire
eſtoient capables d'en éloigner ; que les unes
eſtoient propres pour exciter la pieté , & les
autres pour la diſſiper & la détruire.
Ceux qui aiment la vie naturelle , mes
freres , cherchent avec ſoin les viandes qui
ont le ſuc, & les qualitez neceſſaires pour
la conferver ; & ceux qui ne penſent qu'à
laviede lagrace , doivent defirer avec em-
preſſement toute nourriture ſainte , qui peut
& la donner & l'entretenir. Cette nourriture
eſt la parole de Dieu comme J. C. nous
,
Matth. 4. l'apprend : Non in folo pane vivit homo , ſed
۷۰4.
in omni verbo quod procedit de ore Dei ; foit
qu'il la trouve dans les faintes Ecritures ,
ſoit qu'il la rencontre dans les Ouvrages
des
defaint Benoist. CHAP. IV. 361
des Saints. Unveritable Religieux doit dire
à Dieu fans relaſche &du ſentiment de ſon Pf.
cœur , Meditaborin mandatis tuis , qua dilexi : V. 47.
Seigneur , mon occupation principale ſera "
demediter voſtre Loi ſainte , & jela confi- "
dererai comme l'objet de mon amour. En "
effet , quel avantage ne retirera t-il point
de ces ſaintes lectures ? Il y trouve , & s'y
nourrit comme dans des paſturages d'une
abondance infinie ,desveritez ſelon leſquel-
les il doit vivre ,&par leſquelles ilfautqu'il
regle toute ſa conduite. Il y apprend àre-
noncerà lui-mefme ; à fuïr leshommes ,&
àcraindre d'entrer en commerce avec eux ;
àpreferer la pauvreté &les ſouffrances de
J.C. àtous les plaiſirs&àtoutes les richef-
ſes dela terre ; à crucifier ſa chair ; à morti-
fier ſon eſprit ; à ſoumettre ſa volonté ; à
s'humilier devant Dieu & devant les hom-
mes ; à endurer les injures & les outrages
dansunepaixconſtante ; à garder à l'égard
de ceux avec leſquels il paſſe ſa vie , une
charité inalterable ; à aimer le filence , les
jeûnes , les veilles ,les occupations penibles
& laborieuſes ; à pleurer ſes pechez ; àpra-
tiquer les actionsdefoi ,de pieté,de charité
& de religion , que le monde ne connoiſt
point,&danslesquelles onnepeuts'exercer
quedans la folitude : Enfin à mepriſer ce
qui eſt periſſable , &à ſoupirer avec des
ardeurs vives &continuelles , aprés cequi
Hh
362 Explication de la Regle
eſt éternel , en s'écriant avec le Prophete ,
Pf. 83. Concupiscit & deficit anima mea in atriaDo-
V. 1.
mini.
Vous me direz ſansdoute , que la lecture
des livres des Saints , pourvû qu'ils ne par-
lentque de Dieu , ne peuteſtre qu'utile;je
demeure d'accord que cela est vrai , pourvû
qu'ils traitent de vos devoirs , commefont
les ouvrages de ſaint Bafile, deCaſſien , de
faint Ephrem ,des viesdes ſaints Peres, ſaint
JeanClimaque, ſaint Bernard ; ajouſtons en-
core les Peres & les Docteurs de l'Eglife ,
comme ſaint Auguſtin , ſaintJean Chry-
ſoſtome , ſaint Gregoire dans les endroits
où l'on peut apprendre les maximes & les
veritez ſaintes , qui concernent la conduite
& la direction des mœurs : mais pour les
livres qui traitent des dogmes , des matieres
de Theologie , de laTradition de l'Eglife ,
quoique l'eſtude en ſoit utile & neceflaire à
ceuxqui ſontdeſtinez de Dieu pourl'inſtru-
tion despeuples, vous devez croirequ'elle
eſtdangereuſe pour des Moines&des Reli-
gieux, qui ne doivent inſtruire que par leur
filence ,&par laſaintetédeleurvie;& que
ſetirantpar ces fortes de lectures de la fitua-
tion dans laquelle la mainde Dieules a pla-
cez , non ſeulement ils n'y trouveront au-
cune utilité , mais beaucoup dediffipation,
d'affoibliſſement &de dommage ; fi ce n'eſt,
comme il eſt ſouvent arrivé & qu'il arrive
defaint Benoist. CHAP. IV. 363
encore , qu'ils n'y ſoient appellez par une
vocation de Dieu particuliere.
PRierſouvent.
Il ſemble que cette inſtruction ne s'ac-
cordepas avec le precepte queJ. C. & l'A-
poſtrenousdonnent de prier ſans relaſche :
Oportetfemperorare , & nondeficere. Sine in- Luc. 18.
terniffioneorate. Cependantil eſt aiſéde lever 1. Theif.
cette difficulté en vous diſant , qu'il ya c.5.v.17.
deux fortes depriere : l'une eſt dans l'action
de l'entendement toute ſeule , &dans l'ap-
plication qu'il a à Dieu , lors qu'ils'entre-
tient avec lui & qu'il lui parle dans l'oraifon ;
&l'autre conſiſte dans les actions exterieures
&dans la conduite de la vie ; nous pouvons
encore y en ajouſter une troiſieme , qui eſt
ledefir & le ſentiment du cœur.
Lapremiere nepeut paseſtre continuelle,
parce qu'il ne ſe peut qu'elle ne ſoit inter-
rompuë par la diverſité des exercices ,& des
occupations regulieres. Cependant elle ne
ſçauroiteſtretrop frequente , ni trop affiduë,
puiſque c'eſt par elle comme nous l'avons
deja dit , que l'on follicite la bonté de Dieu,
qu'on la preſſe, qu'on ſela rend favorable,
&qu'unReligieux obtient lesgraces qui lui
font necellaires pour laregle , pour la dire-
Etion ,&pourla ſanctification de tout l'eſtat
deſavie ;ſelon ces paroles du Filsde Dieu, Matth.7.
Omnis qui petit accipit &qui quærit invenit .
pulsantiaperietur. Hh ij
364 Explication dela Regle
Aug. in 4 Pour la ſeconde , nous apprenonsdefaint
Conc . Auguftin , qu'elle eſt toute dans l'innocence
de noſtre vie , &dans la pureté de nos œu
>>[Link] vous enſeignerai ,dit-il , ſi vous vou-
» lez , un moyen de loüer Dieu pendant les
journées toutes entieres ; faites bientoutce
> quevous faites , &vous loüerez Dieu; Sug-
gero remedium , unde tota die laudes Deum,fi
vis : quidquidegerisbeneage , &laudasti Deum,
c'est-à-dire , faites toutes vos actions dans
lavûë , dans l'ordrede Dieu , &dans le ſen-
timentdelui plaire. Aiez-le devant les yeux
comme l'unique fin que vous vous propofez;
foiez fideles non ſeulement dans le fond,
mais dans les moindres circonstances de vos
actions ; en forte que rien ne vous échape
qui alterela diſpoſition dans laquelle vous
>>devez eſtre , &voſtre viene ſera rien qu'une
Ibid.
>>loüange& qu'une continuelle priere ; Inin-
nocentiaoperum tuorum , dit le meſme Saint,
prapara te ad laudandum Deum tota die.
Grad.
[Link].
C'eſt ce quenous apprend auſſi ſaintJean
67. Climaque , lorſqu'il met la priere conti
دو
nuelled'un Solitaire,à avoir Dieu pour objet
"
&pour regle , dans tous ſes exercices , dans
, toutes ſes paroles , dans toutes ſes penſées ,
"
dans toutes ſes demarches , &dans tous ſes
„ mouvemens ; & ànerien fairequ'en ſa pre.
" ſence , & avecune ferveur touteentiere.
Pour la troifiéme , le meſme ſaint Au-
>>guſtindit , que noſtre deſir eſt noſtre orai-
defaintBenoift. CHAP. IV. 365
fon ; & que fi le defir quenous avons d'eſtre «
àDieu est continuel , noſtre oraiſon n'eſt "
point interrompuë : Sicontinuum deſiderium, pf.
[Link]
37.
[Link] n'eſt point ſans fondement, «[Link].
ajouſte-t-il , que l'Apoſtre nous a ordonné «5.17
deprierſans ceſſe; mais que comme iln'eſt «
pas poſſible de flechir continuellement les «
genoux , deſe proſterner contre terre , & de «
lever lesmains auCiel, il y a d'autres moiens «
de rendre noſtre oraiſon perpetuelle. Ce «
moien eſt le defir , & fi quoi que vous faf- "
fiez, vous neceſſez pointdedefirer ce repos, «
cette beatitude eternelle , vous n'interrom- 6
prezjamais voſtre priere : en un mot , vous
InPfi
nedeſiſtez pointde prier , ſi vous ne deſiſtez "37
point de defirer. Sinon visintermittere orare,
noli intermittere defiderare. Cependant il faut
qu'un Solitaire &un Religieux s'addreſſe à
Dieu le plus ſouvent qu'il lui ſera poſſible ,
par l'actionde ſoneſprit& de ſon cœur ; &
qu'il regarde ſaprierecomme le canal natu-
rel , par lequel leCiel verſe ſur lui toutes
ſesbenedictions & toutes ſes graces.
58. Confeffer chaque jour à Dieu dans laPfal. 6.
priere, avecgemiſſement aveclarmes, ٧٠٦٠
les dereglemens desa vie paſſsée , & s'en
corrigeravecſoin.
59. Nepoint confentiraux deſirsque la chair, Gala,sa
besangnous inspirent. Eccli.18.
60. Hairſa volonté propre. 7.30.
Hh iij
366 Explication de laRegle
Habr.13.
v.17 .
61. Obeir en toutes choses aux ordres defon
Abbé , quand mesme , ce que Dieu ne
Matt.23.
permette, ilneferoitpoint ce qu'ilenſeigne,
V. 3. Seloncecommandement du Seigneur :Fai-
tes cequ'ils diſent,&non pas ce qu'ils
font.
ConfefferchaquejourſespechezàDieu , &c.
Rien ne convient mieux , comme nous
l'avons deja dit , à unpenitent que de verſer
des larmes. La componction eſt tellement
fon partage, qu'il doit dire avecleProphete:
queſes larmes lui ont fervi de nourriture &
Pf. 41. les jours & les nuits. Fuerunt mihi lacryma
V. 4.
meapanes die acnocte. Etnon ſeulement elles
effacent ſes pechez, mais ilſe peut dire qu'el-
les raffraichiſſent ſon ame ; &que ſa confo-
lation principale eft de temoigner à Dieu
par la continuité de ſes gemiſſemens , la
grandeur du regret qu'il ade lui avoir deplû.
Il n'y a rien que l'Eſprit de Dieu inſpire
davantage à ceux qui ont eu le malheur de
quitter le chemin de la verité , pour ſuivre
celui de l'erreur & du menſonge ; il n'y a
rien de quoi il faſſe plus dépendre la fince-
rité de la converfion d'un pecheur , que de
ſes gemiſſemens . Il nous l'adeclaré enmille
endroits par la bouche de ſes Prophetes ; &
J.C. nous l'a affez dit , quand il nous ap-
Matth.5. prend que ceux qui pleurentſont heureux , &
٧٠١٠ qu'on l'a vu lui-meſme repandre des larmes.
de faint Benoist. CHAP. IV. 367.
C'eſtunediſpoſitionqui s'eſt fait remar
quer dans la perſonne de tous les Saints ;
&nonfeulementdans ceux qui ſont reve-
nus à Dieu aprés de longs & de grands éga-
remens , mais dans ceux meſmes dont la vie
avoit eſté exempte de crime. Les uns ver-
foient des larmes abondantes & ameres dans ..
la vûë de leurs defordres & de leurs dere
glemens ; & les autres en verſoient dans le
ſentiment de ces fautes qui paroiffent lege
res auxyeux du monde,maisqui ſontgran- .
des au jugement de ceux qui aiment Dieu,
qui font tendres & ſenſibles pour tout ce
qui le regarde , & qui conſiderent comine
le plus grand de tous les maux , celui de
l'offenfer , & de lui deplaire. 1
Il faut donc que les Religieux confefſent
ieurs pechez dans l'amertume de leurs
cœurs, &qu'ils s'affligent dans le ſouvenir :
de leurs excés paſſez , &dans le ſentiment
de leurs fautes preſentes ; qu'ils penſent fou- L
vent que Dieu les a mis , & qu'ils vivent
dans une vallée de larmes , in valle lacrima- Pf. 23.
rum ; que rien ne les éleve davantage , & v...
ne les approche de Dieu avec plus de certia
tude que les mouvemens de leur compon-
Etion ,& la contrition qu'ils ont de leurs
pechez. Ces larmes ne ſont pastoûjours ex-
terieures ; c'eſt le cœur qui les repand; c'eft "
dans le fond des ames qu'elles coulent , &
que le Saint-Eſprit les produit: enfin le fa-
Hh iiij
368 Explicationde laRegle
erifice le plus agreable qu'un pecheur &in
penitentpuiffeoffrir à la Majeſtéde Dieu eſt
٢.٢٥٠ celuide fon affliction & de fadouleur. Sacri-
1.19. ficium Deo, ſpiritus contribulatus.
;
S'En corriger avec ſoin.
Il ne ſerviroit de rien de confefſſer fes
pechez , fi l'on ne s'appliquoit en meſme-
temps à la correction de ſes mœurs. Il ſeroit
inutile de s'affliger du dereglement de ſa
vie , fi l'on ne travailloit à la rendre plus
fainte; & la penitence ne ſeroit qu'une pure
illuſion , ſi elle n'avoit les effets &les ſuites
qu'elle doit avoir ; c'est - à - dire ſi l'on ne
ceffoit de commettre les fautes que l'on
pleure: car fans ce ſentiment,lapenitence,
Greg.
Homil. ſelon S. Gregoire , n'eſt niveritable , ni fin-
34. in cere. Pænitentiam agere, est &perpetratamala
Evang. plangere, &plangenda non perpetrare.
Ileneſt, mes freres , de la confeffion des
pechez,commedelapriere. Ceux qui prient
&qui perdent ( leurs prieres eftant finies )
leſouvenirdes reſolutions qu'ils avoientpri-
ſes,&qui ſe laiſſent aller aux meſmes maux,
dont ils avoient promis à Dieu des'abſtenir,
il faut qu'ils croient que leur priere leur eſt
inutile,qu'elle n'eſt point veritable,&qu'elle
n'eſt rienque l'effet d'une imagination abu-
"ſée. Prolixas ad Dominum preces habent,fed
» vitam deprecantium non habent. Ils demandent
>>à Dieupar leurs oraiſons qu'il leur accorde
defaint Benoift. CHAP. IV. 369
ſon Royaume, mais ils s'en rendent indi- «
gnes par leurs œuvres. Promiſſa cœleftiapeti- .Id. lib.
[Link]-
tionibusſequuntur, operibus fugiunt. Ilspleu- «ral.c
rent enpriant, dit le meſme Saint, mais s'il « 21.
ſe trouve quelque choſe qui excite leurs ce
paſſions, ils agiſſent comme s'ils n'avoient .
pointpleuré. Utnequaquampro cæleftisregni «
defiderio ,ſefleviſſe meminerint.
Saint Auguſtin dit une choſe toute ſem- «
blable. Le Sacrifice de la loüange ne fert
derien aux mechans ; ils abuſent des paroles «
de vostre Testament ; parce qu'ils font des
choſes qui vous deplaiſent , & qui meri- .
tentd'eſtre condamnées. Dites ſi bien qu'il a
vous plaira , ſi vous vivez mal vous ne loüez "
point Dieu. Nihil prodest malis facrificium «
laudis, qui affumunt Teſtamentum tuum per InPfal.
osfuum , & faciunt damnanda que difplicent 49.
oculistuis ... Si enim malèvivis , & bona dicis,
nondum laudas ... Non laudat , qui male vi-
vendo laudat Dominum.
Sçachez , mes freres , qu'un Religieux
trouvera une juſtice devant Dieu d'autant
plus rigoureuſe , qu'il en aura reçû plus de
facilitez & plus de moiens pour rectifier ſa
vie& la rendre conforme à ſa Loi ſainte. Il
eſt ſeparé par ſa retraite de toutesles occa
ſions qui peuvent l'induire à faire le mal ;
par ſa ſolitude ila des avantages ſansnom-
brepourfaire lebien;&la ſeule affaire qu'il
afur la terre eſt des'emploier de tous fes
370 Explicationde laRegle
ſoins , & de tous ſes efforts pour ſe rendre
digne par la pureté de ſes actions , de la
fainteté de ſon Eftat.
:
NE point confentir aux deſirs que la chair
&leſang peuvent inspirer.
C'eſtunpreceptequi oblige tous lesChré-
tiens , & que J. C. leur donne par la bouche
de fon Apoftre , lequel aprés avoir fait une
enumeration des principaux defordres , qui
font les effets de cette cupidité dont il dé
fend de ſuivre les mouvemens , il declare
que ceux qui feront affez malheureux pour
AdGa-
s'y laiffer aller , feront exclus pour jamais
lat. 5. v. du Royaume
deJ.C. Quoniamqui talia agunt,
al. Regnum Dei non confequuntur.
Les Solitaires & les Religieux ont beau,
1
coupplus d'obligation que lereſtedes hom
mes d'executer ce commandement à la let
tre ; eux , dis-je , que Dieu a deſtinez à une
vie toutedivine, & qui doivent ſe conduire
ſur la terre dans un degagement ſi parfait ,
qu'il paroiſſe qu'ils n'ontde mouvement , &
d'action que celle que le Saint-Eſprit leur
donne.
Il faut que vous ſçachiez , mes freres, qu'il
ne ſuffit pas pour s'acquitter de ce devoir,
de nepoint tomberdans ces crimes , &dans
ces excés ſcandaleux dont parle l'Apoſtre;.
je veux dire , dans la fornication , dans la
luxure ,dans l'Idolatrie ,dans les enchante.
1
defaint Benoist. CHAP. IV. 371
mens, &dans d'autres ſemblablesderegle-
mens , fornicatio , immunditia , impudicitia, AdGal.
luxuria , Idolorum ſervitus , veneficia , &c. 1019.
mais qu'il fautvous preſerver de tout ce que
lachair& le ſang vous inſpirent;en arreſter
toutes les inclinations , tous les ſentimens,
toutes les ardeurs ; en combattre toutes les
paſſionsavec tantde fermeté, que vous vous
en rendiez les maiſtres , & que rien n'em-
peſchoque l'Eſprit de Dieu ne regne en vous
d'une maniere abſoluë , & que vous n'en
ſuiviez toutes les impreffions avec une ſou-
miſſion invincible : car Tabnegation qu un
Religieux a profeſſée ne demande point un
moindre degagement.
La nature , par exemple , VOUS porteà
l'oiſfiveté; il faut la combattre par le travail ;
elle vous induit à la pareſſe, il faut lui op--
poſer de longues veilles ; elle vous ſollicite
au plaifir de la bouche , il faut recourir à
desjeûnes ,&àdes abſtinences rigoureuſes;
ellevous pouſſe à chercher quelque delaffe-
ment dans les converſations , il faut obfer-
ver un filence exact & fevere ; elle vous
donne l'envie d'avoir quelque choſe de pro-
pre & de particulier pour l'ajustement de
voſtre cellule , penſez à la pauvreté qui eft
ſi eſſentielle à voſtreEſtat ; elle vous infpire
un eſprit de liberté pour diſpoſer de vous-
meſme dans l'emploi de voſtre temps , & العالم
dans vos occupations , aiez recours à l'allu
372 Explication de laRegle
jettiſſement auquelvôtre Reglevous oblige:
enfin eſtudiez avec toute l'applicationpoffi-
ble lespiegesqu'ellevous tend,ſesartifices,
ſes flatteries , & par tout où vous l'apper-
cevrez ne manquez pas de l'attaquer ; &
foiez perfuadé que voſtre ſalut eſt attaché à
ſa deſtruction &à ſa ruïne.
Regardez tout ce qui vous vient de ſa
part, commeun appas mortel: penſez que
vous devez imiter le renoncement de J.C.
quibien loin de ſuivre la voixde ſa nature,
quoiqu'elle fuſt ſainte, n'aécouté que celle
de fon Pere ; & ſouvenez-vous qu'une in-
clination qui ſera negligée ,peut gagner &
remplir toute la capacité devos cœurs. Ne-
[Link]
V. 61
quia modicum fermentum totam maſſam
corrumpit?
HAirsa volonté propre.
Lesmeſmes raiſons qui vous obligentde
reſiſter aux ſuggeſtions de la chair & du
fang , vous portent à haïr voſtre volonté
propre ; car voſtre eſprit n'eſt ni plus pur,
ni moins gaſté que voſtre chair. Le pechéa
également infecté l'un & l'autre , & il y a
cette difference, qu'ileſt beaucoup plus aiſé
d'aſſujettir ſon corps , que ſon cœur. Saint
Benoiſt ne dit pas ſeulement qu'il faut re-
noncer à ſa volonté propre , mais il veut
qu'on la haïffe ; afin que la guerre qu'on lui
doit declarer , ſoit irreconciliable , & que
deſaint Benoist. CHAP. IV. 373
l'on n'ait jamais ni paix , ni treve avec elle.
C'eſt un ennemi qui ne dort jamais , qui
eſt inceſſamment dans le mouvement &
dans l'action , & fi l'on ſedonne à ſon égard
lemoindre repos , il prendde nouvelles for-
ces , &ſe met en estat de nous attaquer
avecplus d'opiniaſtreté , de violence & d'a-
vantage. Ondompte lachair, on l'aſſujettit,
on en affoiblit les paſſions , & l'on en ar-
reſte les excés pardes penitences &des mor-
tifications rigoureuſes : mais il n'en eſt pas
de meſme de la volonté. Elle a une mali-
gnité d'autant plus dangereuſe, qu'elle eſt
plusdelicate&plus fine;elle eſt ſpirituelle ;
ellen'a point de bornes dans ſes deſſeins,
elleſeprendàtout;elle s'éleve contre Dieu,
auſſibienquecoutreles hommes ;&il n'ya
rien qu'elle ne faſſe pour empeſcher qu'on
ne la ſoûmette. Elleſe deguiſe , elle ſe ca-
che, elleſe couvre d'apparences ſpecieuſes ;
&ſouvent elle eſt où onla penſe le moins :
& comme pour nous ſeduire avec plus de
certitude , ellenous propoſe non ſeulement
les maux , mais meſme les biens ; le ſeul
moien par lequel on puiſſe éviter les pieges
qu'elle nous tend ,eſt de ſuivre la volonté
des autres , de preferer ou leurs ſentimens,
ou leurs ordres à toutes nos lumieres ; &
d'eſtre perfuadé que le merite de l'action
d'un Moine vient de ſon obeiſſance,
Saint Auguſtin dit qu'il n'y a que noſtre "
374 Explicationde laRegle
» volonté propre qui nous rende miferables ;
>>mais que le malheur eſt plus grand lors
" qu'elle eſt
De »qu'elle mauvaiſe,
nous & qu'on
demande. lui accordece
Solâ voluntate miſer
verb.
Apoft. quisque efficitur , sed miſerior cum deſiderium
male voluntatis impletur. Enfin cette declara-
Joan.11. tion que J.C. nous a fait ; Qui odit animam
٧.25.
ſuam in hoc mundo , in vitam æternam cuftodit
eam , nous apprend que nous devons , fous
peine d'eſtre exclus pour jamais de fon
Royaume , haïr noſtre ame , qui n'eſt rien
que noſtre volonté propre. Sçachez , mes
freres , qu'une action d'une moindre vertu
faitepar le motifde l'obeïffance, trouve plus
de merite & d'agréement devant Dieu ,
qu'une action ſuperieure à laquelle on ſe
ſeradeterminé par ſon propre eſprit.
OBeir en toutes chofes aux ordresde Abbè,
c.
Comme les Religieux doivent haïr leur
volonté propre , en la maniere que nous
venons de l'expliquer. Il faut auſſi qu'ils ſe
conduiſentparcelle d'un autre , qui ne peut
eſtre que le Superieur qui leur tient la place
deJ. C. & qui les conduit en fon Nom.
Gette dependance doit eſtre entiere & fin-
cere, commenous l'avons deja dit. Cepen-
dantelle n'eſt pas ſans limites ; car puiſque
faint Benoiſt dit qu'au cas que l'Abbé ne faſſse
point ce qu'il enseigne , ilfautfaire cequ'ildit,
defaint Benoift. CHAP. IV. 375
&nonpasce qu'ilfait ; il marque evidemment
que l'obeïſſance qu'on lui doit , eſt condi-
tionnée ; c'est-à-dire , qu'il doit trouver une
ſoumiſſion parfaite , lors que ce qu'il com-
mande n'a riende contraire à la Loi de Dieu,
àl'integrité de la Regle , ni à la perfection
à laquelle il doit élever tous ceux qui ſont
ſous ſa conduite. Cars'il veut que l'on faſſe,
nonpas ce qu'il fait,mais cequ'il enſeigne :
ilſuppoſequ'il fait le mal ,quoiqu'ilnel'en-
ſeignepas : d'où ils'enfuitque s'ilenſeignoit
lemal qu'il fait , ilne faudroit pas le ſuivre.
Les Saints n'ont point d'autres ſentimens
que celui-là.
Saint Bafile ordonne qu'on rende aux Su-
perieurs une obeïſſance parfaite ; &que fi "Reg.
br qu.
-ce qu'ils commandent eſt contenu dans la "303.
Loi de Dieu , & qu'il y ſoit conforme , il
faut s'y foumettre aux depens de la vie : «
mais ques'ilyeſtoitoppoſé &qu'on ne puſt «
l'executer ſans violerſes Commandemens , «
on ne devroit y avoir aucun égard, quand «
meſme unAngeduCiel, ou unApoſtre nous «
lepreſcriroit , &que pour nousy obliger il «
nous pomettroit la vie , ou nous menace- «
roit de la mortéternelle ; cé qu'il appuie du
ſentiment de ſaint Paul. Licetnos, aut An- γ. Gal.
8.
1.
gelus de Cœlo evangelizet vobis , praterquam
quodevangelizavimus vobis, anathemafit.
:
62. Ne vouloirpas estre estimé Saint,avant Matth.6.
٢٠١٠
376 Explication de laRegle
qu'on le foit , mais l'estre en effet ; enforte
qu'on merite d'estre cru tel.
Eccli . 6.
V. 27.
63. Exprimertous lesjours les Commandemens
de Dieu dansses œuvres.
[Link].
٢٠٧٠ 2. 64. Aimerla chasteté.
Lev.19. 65. Ne hairpersonne.
Jacob. 3. 66. N'eſtre ni envieux , ni jaloux.
V. 16.
NE vouloir pas estreestimé Saint , &c.
Saint Benoiſt , mes freres va audevant
d'unetentationqui n'eſt que trop commune
parmiceux qui ſe retirentdu monde, &qui
embraſſent la vie religieuſe ; qui eſtdes'i-
maginerqu'ils ontfait ungrandchemindans
la vertu , parce qu'ils ont changé d'habit &
d'eſtat. Ce n'eſt point aſſez d'eſtre engagé
dansune profeſſion ſainte pour eſtre ſaint;
२
ilne ſuffitpasd'eſtredifferent par les exer-
cices&par les occupations , des perſonnes
2
du monde pour les ſurpaſſer enpieté ; car il
arrive ſouvent que l'on porte & que l'on
conferve leurs fentimens&leurs maximes
dans la retraite , & que l'homme interieur
n'eſt rien moins que ce qu'il devroit eſtre ,
& que cequ'il paroiſt par fa contenance &
par ſa figure. L'on n'en eſt pas plus grand
devantDieu,parce qu'on jeûne, parcequ'on
veille , parce qu'on chante ſes loüanges à
desheures reglées. C'eſt leSacrifice du cœur
.১
qui plaiſt à Dieu ; c'eſt par là qu'il juge des
hommes; & ſouvent un arbre quin'eſt que
pouſſiere
defaint Benoift. CHAP. IV. 377
pouffiere& quepourriture eſt reveſtu d'une
écorce qui eſtant entiere , trompe ceux qui
leregardent.
Il faut doncqu'un Religieux penſe uni-
quement à formerſaconduite ſelon les ve-
ritables regles ; qu'il les obſerve avectant
d'exactitude , qu'elles faſſent en lui lechan-
gementqu'ellesydoivent operer ; qu'il ſoit
tel que ſes actions le publient ; & qu'il évite
le chaſtiment que Dieu prepare à ceux qui
s'attirent par quelques pratiques d'une vertu
apparente , une eſtime , & une reputation
qui ne leur eſt point dûë. C'eſt une choſe
injuſte que de joüir d'un bien , d'une terre ,
&d'un argent que l'on n'aque par ufurpa
tion : mais le mal eſt bien plus grand , d'a-
voir & d'affecter une reputation mal fondée,
& dont on n'eſt pas digne. L'on repare &
on guerit le premier par des reſtitutions ;
mais pour l'autre il n'en eſt pas de meſme :
c'eſt une iniquité quel'on porte avec foi ; on
ne publie pas& on ne fait pas afficher dans
les places publiques , que l'on eſt untrom-
peur& un hypocrite , que l'on a abuſé de
lacredulitédumonde ; & fi on le faifoit, une
telle conduite ſeroit regardée comme une
action de vertu , & feroit un effet tout op-
poſé aux intentions que l'on auroit.
Il faut cependant faire les actions des
Saints , ſuivre leur exemple , vivre comme
eux, autant que les Regles en donnent de
Ii
378 Explication de la Regle
moyens & le permettent ; eſtudier ce qui eſt
deplusédifiantdans leur vie , afin de l'expri-
mer dans la noſtre : & aprés tout cela , con-
feffer nôtre inutilité , & demeurer d'accord
(je ne dis pas dans le diſcours ſeulement ,
mais dans le ſentiment du cœur ) qu'il ya
entre eux & nous des diſtances [Link]
perfuadé qu'il n'y a riende moins conforme
à ce que Dieu demande de vous , & à la
verité de l'eſtat dans lequel il vous a appel-
lez ( qui n'eſt à proprement parler que la
profeffion d'une humilité profonde & fin-
cere ) que de pretendre & de rechercher de
la gloire de la part des hommes , & de ſe
priver pour jamais de celle que Dieu a defti-
née à ceux qui lamepriſent.
Quand faintBenoiſt dit , afin qu'on merite
d'eſtre crû tels , ſon deſſein n'eſt pas qu'on
agiſſe dans la vûë d'eſtre eſtimé ſaint ; mais
dans l'intention de l'eſtre. Il eſt commandé
de travailler à le devenir ; mais il eſt défendu
■ d'en defirer , & d'en aimer l'eſtime. Ne fai-
tespoint ( dit l'Evangile ) ſonner de la trom-
>> pette , comme font les hypocrites dans les
>>places publiques , & dans les Synagogues ,
Matth. " afin de ſe faire regarder des hommes. Noli
6.V. 2. tuba canere ante te ficut bypocrita faciunt in
Synagogis , & in vicis ut honorificentur ab
د
hominibus.
Exprimer tous les joursles Commandemens de
Dien dansses œuvres.
de faint Benoist. CHAP. IV. 379
Saint Benoiſt nous parle conformement
aux inſtructions que le Saint Eſprit nous a
données. Il nous declare que la veritable
juſtice ne conſiſte ni dans la ſpeculation , ni
dans les lumieres ; mais dans les actions , &
dans les œuvres : Eftote autemfactores verbi, Jacob.
&non auditores tantum , fallentes vos-me ipsos. C.1.1.22.
Ceux-là aiment Dieu , mes freres , qui obeïf-
ſent à ſa Loi , nonpas ſeulement ceux qui
l'écoutent , qui la connoiffent , ou qui en
parlent. Celui qui m'aime , dit J. C. obſerve
mes volontez : fi quis diligit ne , fermonem Joan. c.
meum fervabit. C'eſt par les œuvres que l'on 14. v. 23.
diftingue ceux qui font à lui, de ceux qui
n'y ſont pas. Il faut que les Religieux& les
Solitaires qui lui appartiennent , & qui lui
font unis par des engagemens plus étroits ,
par des liens plus ſerrez , que le reſte des
hommes , aient auſſi plus d'exactitude ,plus
de religion , & de fidelité pour executer ce
qu'ilsſçaventqu'il defire : Pracepta Deiquo-
tidie factis adimplere ; c'est-à-dire inceflam-
ment , & fans relâche. Et veritablement ils "
ontdes facilitez pour cela que l'on n'a point
dans les autres eſtats , &dans les autres pro-
feffions : car comme toutes les circonftan-
ces de leurs vies font preſcrites&determi-
nées, il n'y apoint auſſid'inſtant dans lequel
ils ne puiffent lui donner des marques de
leur obeïffance , & executer cet ordre du
SaintEſprit, Cogitatumtuumhabe i præceptisEcclef.6.
V.37-
Ii ij
380 Explicationde la Regle
Dei : &inmandatis illiusmaximè affiduus efto.
Cependant il ne faut pas s'imaginerque
ces œuvres qui ſontſi preſcrites& fi ordon-
nées , ſoient ſeulement celles qui tombent
ſous les ſens , & qui frappent les yeux ; ni
faire confifter la ſainteté,dans cette diſci-
pline exterieure , &dans cette chaiſne d'ob-
ſervances regulieres , qui ſemblent compo-
ferle corps d'uneCongregation Monaftique.
Alaverité elles ſontutiles , ellesſontnecef-
faires ; mais elles n'ont pas neanmoins de
valeur ,&d'agrementau jugement de Dieu,
que celui qu'elles tirent des diſpoſitions ſe-
cretes. Il faut que le cœur jeûne , il faut
qu'il travaille , qu'il veille, qu'il life , qu'il
garde le filence ; il faut qu'il prie ; ilfaut
qu'il ſoitmodeſte ; c'est-à-dire , que toutes
VOS actions exterieures doivent ſortir de
voſtre pieté comme de leur fource. Cette
aſſiduité dans l'obſervation des preceptes eft
renfermée dans celui d'aimer Dieu ; car
l'amour agit inceſſamment quand il eſt
,
. 31. grand & fincere : Dilectio vacarenon
[Link]
Pf
potest,
da mihi amoremvacantem , &nihil operantem,
dit ſaint Auguſtin.
AImer la chasteté.
Cette chaſteténedoit pas ſe reduire feu-
lement à la chaſteté des ſens , ou à celles
des ames par rapport aux dereglemens ex-
terieurs, il faut qu'elle aille plusloin,qu'elle
de faint Benoist. CHAP. IV. 381
s'étende davantage ; & il n'ya point d'ap-
parence queJ. C. ne demande de ſes épou-
ſes qu'une pureté ſeulement exterieure.L'al-
liance qu'il contracte avec elles eſttropre-
levée pour ſe contenter de cette diſpoſition,
ſi elleeſt priſe à la lettre ; car quoi qu'elle
foit grande , cependant elle ne ſuffit point,
& elle he donne pas une beauté qui ſoit
digne de la fienne, Que ſert à cet homme
choiſi de Dieu d'eſtre exempt des deſordres
groſſiers& des convoitiſes des ſens ,s'il ſuc-
combe aux paſſions de l'eſprit, s'il ſe laiſſe
aller à l'orgüeil , à l'ambition , à la colere,
àl'envie , àla diſſipation , à la triſteffe , à
l'inſenſibilité , & s'il manque de charité ,
d'humilité , & d'obeiſſance ? Enfin fon corps,
abeau eſtre pur ; ſi ſon ame eſt corrompuë,
il ne tirera nul avantage de ſa pureté ; &
J.C. l'exclurade ſon Royaume comme s'il
avoit vécu dans toutes fortes d'impudicitez
& d'excés. C'eſt une inſtruction que vous
trouvez dans l'exemple de ces Vierges in-
ſenſées, qui furent chaſſées de la chambrede
l'Epoux , comme des impudiques ; parce
queleur chaſteté n'avoit pas toute l'étenduë
qu'elle devoit avoir.
Il faut donc , mes freres , que la chaſteté
foit interieure & exterieure tout enſemble ;
qu'elle s'étende ſur les ames , auſſi bien
que ſur les corps. Il faut qu'elle rende un
Religieux exempt de toutestaches ;qu'elle
382 Explication de la Regle
faſſe que ſa converſation ſoit irreprehenfi
ble ; & qu'il banniſſe de ſon cœur tout ce
qu'il n'y peut retenir ſans deplaire à Dieu ;
c'est-à-dire qu'il faut que toutes ſespenſées,
ſes actions , ſes affections , ſes defirs , tous
les mouvemens de ſon ame foient confor-
mes aux veritables regles ; j'entens , la vo-
lonté de Dieu qui eſt le principe de toute
[Link].7. rectitude& de toute juſtice. Ut fit fanctus
7-34-
corpore &Spiritu.
C'eſt ce qu'ont penfé tous les Saints fur
» cette matiere. Saint Bafile nous apprend,
» que la grace de la virginité ne confiſte pas
ſeulement à renoncer au mariage ; mais
دو
» qu'elle regarde toute la conduite de la vie
Dein- »& tout le reglement des mœurs ; & que
[Link]-
nach. toutes les actions de ceux qui ſont appellez
Serm..,, à cet eſtat , doivent avoir une continence
>>parfaite & eſtre exemptes de toute corru-
>> ption & de toute iniquité. Il ajoûte , que
» celui qui veut ſe conſerver pourDieu, com-
„ me une choſe qui lui eft conſacrée , nedoit
دو ſe laiſſer corrompre par aucune affection des
دو choſes d'ici-bas ;qu'il faut qu'il évite la co-
„ lere, l'envie, le ſouvenir des injures , le men-
,,fonge , l'orgüeil , la pareſſe dans les prieres,
“ ledefir des choſes quine fontrien,lavaine
دو recherche des habits, l'affectation de l'agrée-
39 mentdu viſage , la diſſipation , les diſcours
23
inconfiderez , &c.
23 Ildit, que toutes ces choſes ſont oppo-
de faint Benoist. CHAP. IV. 383
ſées à la profeſſion religieufe ,& que celui «
quis'eſt donné à Dieu par la Virginité , doit -
s'en garantir avec tout le ſoin poſſible , & «
qu'ilne lui eſt pas moins dangereuxde tom- «
ber dans quelqu'un de ces deſordres , que «
de commettre desexcés &des pechez grof.
ſfiers. Toute l'antiquité a parlé de la meſme «
maniere. Saint Ephrem, ſaint Jean Chry- de Ephrem.
Virg.
foftome , ſaint Auguſtin ne ſont pas d'un num. 4.
autre avis. Que ſert-il à une Vierge (dit ce «Chryf.
lib. de
grand Saint ) d'avoir conſervé l'integrité de " Virg.
foncorps, ſi elle neglige celle de l'ame ? De c. 77.
quelle utilité lui eſt-il que nul homme n'ait
approché de ſa perſonne , ſi elle eſt ſuperbe, «
cauſeuſe , ſenſuelle , querelleuſe , puiſque «
Dieu condamne toutes ces diſpoſitions ? "
Quid fi enim fit corpore integra , & mente cor- Aug. in
rupta : Quid, fi nullus tetigerit corpus , ſedſi Pf. 75.
fortè ebrioſa ſit,ſuperba fit , litigiofa fit,lin-
guofafit ; hec omnia damnat Deas.
Saint Benoiſt dit , aimer la chasteté: parce
qu'il ne ſeroit pas poſſible d'arriver à cette
perfection, & de ſurmonter les difficultez
qui s'yrencontrent, ſi on ne l'aimoit veri-
tablement. Les obſtacles auroient bien-toft
rebuté une ame qui ſeroit ſans amour,& il ſe
peut dire qu'en mille & mille rencontres
elle ſe trouveroit au deſſous des tentations
differentes dontelle ſeroit attaquée. Je n'ai
point deſſeinde diminuer ici le merite de la
chaſteté exterieure ; les Saints l'ont regardée
384 Explicationde laRegle
comme une vertu Angelique , elle eſt la
baze de l'édifice ; & le plus grand malheur
qui puiſſe arriver à un Religieux , & peut-
eſtre le plus irremediable , eſt de violer &
de rompre le ſceau d'une vertu, dont l'ob-
ſervationlui eſt ſi neceſſaire. Mais je dis ,
qu'il ne faut pas s'imaginer qu'on l'ait tout-
à-fait, quand on l'a acquiſe , & que l'on
domine ſur ſes ſens : c'eſt ce tromper que
de ſe juſtifier dans une qualité qui ne ſuffit
pas quand elle eſt toute ſeule , & qui pou-
vant ſe rencontrer dans une ame religieuſe
avec l'orgüeil , qui eſt leplus grand de tous
les maux , peut ſubſiſter avec une iniquité
profonde.
NE hairperſonne.
Quoique ce precepte ſoit contenu dans
celuid'aimer fon prochain comme ſoi-mef-
me , d'honorer tous les hommes , & de ne
faire à perſonne , ceque nous ne voudrions
pasqui nous fuſt fait , faintBenoiſt ne laiſſe
pas de nous en faire comme une loi ſeparée.
Premierement , parce qu'il n'y a rien qui
ſoit plus contraire à l'eſtat dans lequel les
Religieux font obligez de vivre , quede for-
mer des haines ,& de regarder perfonne au-
trement que des yeux de leur charité. Ils
ſont des Imitateurs de J. C. en qualité de
Chreftiens : mais ils en ſont les Imitateurs
parfaits en qualité de Moines ; & l'on peut
leur
defaint Benoist. CHAP. IV. 385
leur attribuërcesparoles de l'Apoſtre, Inboc2. Per.
C.2.٧.٤٢.
enim vocati eftis : quia Chriſtus paſſus eft pro & 23.
nobis , vobis relinquens exemplum , utſequamini
veftigia ejus. Qui cum malediceretur, nonmale-
dicebat, cum patereturnon comminabatur. C'eſt «
àcelaparticulierementque vous eſtes appel- «
lez , ſçavoir, à imiter la patiencedeJ. C. «
qui n'a jamais rendu de maledictions pour « 2
celles qu'on lui a données , ni menacé ceux «
qui luiont faitdes outrages. Car ſi destrai- «
temens ſi injurieuxn'ontpas excité ſahaine;
quel ſujet legitime pourriez-vous avoir d'ex-
citerunepaſſion qu'iln'a jamais connuë , &
qu'il a profcrite& condamnée par ſonexem-
ple?
Secondement , parce qu'il ſeroit fort aiſé
dans une congregation compoſée de quan-
titédeperſonnes, d'humeurs , d'eſprits, de
nations , de qualitez inegales & differentes,
qu'il ſe formaſtdes antipathies &des inimi-
tiez , ſi l'on n'eſtoit parfaitement perfuadé
quece ſontdesmaux qui nedoivent pointſe
trouver dans une Communauté religieuſe.
Les Moines & les Solitaires ſont dans les
Cloiſtres comme les vaiſſeaux dans les abris
&dans les ports ; cependant comme par les
vents & les agitations pour peu qu'elles
foient violentes , ces vaiſſeaux ſe choquent
&ſebriſent ; demeſme les Religieux trou-
veroient leur perte dans les lieux qu'ils au-
roient choiſis pour des aſiles &des refuges,
Kk
386 ExplicationdelaRegle
s'ils ne ſe preſervoient de toute haine &de
toute averfion,enconfervant pour leurs fre-
res une charité conſtante , & ſe priveroient
pour jamais du Roiaume de J. C. qui eſt le
› Prince de la paix. Car comme ditſaintAu-
>>guſtin , ſi quelqu'un nourrit de la hainedans
foncœur, quelque petit ougrandqu'en ſoit
>> le ſujet, il ne peut avoiraucune ſocietéavec
>>la paix ; c'est-à-dire avecJ. C. s'il ne s'en
'
Aug. in" purifie par une grande penitence. Sipro ali-
Pr. 30.2. quâparvâ velmagnâcausâ aliquisin odiumpro-
Conc.
ruperit , nullam focietatem cum pace , hoc est
Chrifto,haberepoterit ;niſiperdignam emenda-
tionem pænitentia.
Comme cet inconvenient eſt la ruine &
le renverſement des Congregations les plus
ſaintes , lorſqu'il peut s'en ouvrir les portes,
il n'y a rien auſſi que faint Benoiſt ne faſſe
pour le prevenir & pour empeſcher qu'il ne
ſe rencontre dans le cheminde ſes diſciples.
C'eſt pour cela qu'il les establit dans cette
humilité ſi profonde , &dans cette patience
Reg. fi charitable & fi egale. C'eſt pour celaqu'il
6. 71. & leur ordonne de s'honorer , & de ſe rendre
72.
des marquesd'un reſpect , d'une déference,
Ibid. &d'une obeïffance toute cordiale; c'eft pour
cela qu'il leur enjoint de ſupporter toutes les
foibleſſes& les infirmitez les uns des autres,
foitdecorps ,ſoit del'eſprit ; &de s'obſerver
de ſi prés qu'il ne leur échappe jamais ni
une action , ni ungeſte , ni une parole , qui
de faint Benoift. CHAP. IV. 387
n'ait toute l'edification qu'elle doit avoir : &
afinqu'ils ſoientplus exacts &plus religieux
àgardertoutes ces ſaintes pratiques , il leur
declare que c'eſt par elles qu'ils arriveront
au Royaume de J. C. Scientes,seper hanc C. 71.
obedientia viam ituros adDeum.
N'Eſtre ni envieux ni jaloux.
C'eſt dans ce meſme eſprit que le Saint
défend ce zele amer, cette jalouſie quidonne
la mort à ceux qui s'y laiſſent ſurprendre;
ce zele amer qui ſepare de Dieu , dit le
mefme Saint , qui ſeparat àDeo , &ducit ad Reg. <.
infernum; čezele ſi condamné par le Saint 72.
Eſprit, qui ne produit que des conteſtations
&des animofitez; cezele enfin qu'il nomme
une ſageſſe terreftre , animale , diabolique :
terrena, animalis, diabolica. Jacob
C. 3. 15
Saint Benoiſt a eugrande raiſon de dé-
fendre l'envie à ſes Diſciples ; puiſque par
tout où elle fe rencontre, il n'yaquetrou-
ble, difcorde & confufion. C'est une peſte
qui tuë tout ceux qu'elle frappe ; elle les
remplit d'inquietude & de triſteſſe , & elle
les privede tout repos. Lacauſe qui la pro-
duit eſt lebien qui eft en effet, ou quel'on
croit appercevoirdans fon [Link] veut
àſa vertu & à ſa pieté , l'on voudroit lui
ravir tout ce qu'on s'imagine qui le diſtin-
gue ; l'on attaque ſa reputation , on eflaie
delanoircir, onſe ſert de calomnies &de
Kkij
388 Explication de laRegle
ſuppoſitions , on met tout en uſage ; & ne
pouvant lui oſter les bonnes qualitez qu'il
a, onlui endonne demauvaiſes qu'iln'a
point: on ne lui voit pas faire une ſeule
actionde vertu , qu'on n'en faſſe une toute
contraire par le déplaiſir qu'on en conçoit;
&tous les coups qu'on pretend lui donner,
> onſe les porte à ſoi-meſme, Quand les en-
>>vieux voient que les autres s'attirent de la
>> recommandation , ils s'en affligent ,juſqu'à
Hom.7." tourner leur rage contre eux-meſmes , cum
InEp. ad alios , (dit ſaint Chryfoftome ) invidi com-
Rom.
mendatos vident ,feipfos mordent & cruciant.
Ce mal eſt donc mortel pour le religieux
qui en eſt malade ; ſon cœur eſt toûjours
dans la douleur &dans l'amertume ; il n'en-
tendriendire à l'avantage de ſes Freres qui
ne lui cauſe des ſincopes &des convulfions ,
&rienne lui peut donner de lajoie , s'il eſt
encore capable d'en avoir, que d'apprendre
qu'ils fonttombez dans quelque faute, qu'on
les blâme , & qu'on les condamne :& com-
me ſon application eſt de faire tout le mal
qu'il peut faire, il repand le venin dont il
eſt rempli , il le communique , & s'il ne
vient pas à bout de produire l'envie dans
l'ame de ſes freres , il yexcite d'autres paf-
ſions qui ne font pas moins contraires à cer
eſtat d'innocence & de perfection dans le-
quel ils ſont obligez de vivre.
Evitez ce defordre , mes freres , uniſſez
defaint Benoist. CHAP. IV. 389
vous à tous ceux avec lesquels la Provi-
dence vous a engagez , par les liens d'une
Charité inviolable;rejoüiffez-vousdesbiens
qui leur arrivent , comme s'ils vous arri-
voient àvous-meſmes ;prenez part à leur
vertu&au progrés que vous leur voiez faire
dans la voie de leurſalut ; rejoüiffez-vous
de toutes lesmarques que Dieu leur donne
de famifericorde;& aimez , s'il eſt poſſible,
leurpropregloireplus que la voſtre. Siquel-
que choſe eſt capable de vous donner de
l'horreur de cette paſſion ſi cruelle ( je la
nomme ainſi ) c'eſt que c'eſt elle qui a formé
l'enfer. L'Ange rebelle euſt l'audace & la :
temeritéderegarder ſon Dieu comme l'objet
de ſonenvie,& le bras de Dieu s'eſtant appe.
ſanti ſur lui , il attaqua les hommes , il envia
leur bonheur &vint à bout de les perdre.
Quels ravages n'a-t-il point fait dans le
monde , & quels deſordres n'y fait-il point
encore tous les jours ? Il ſoûleva Caïn con-
tre l'innocent Abel. Ce fut lui qui rendit les
freres de Joſeph coupables d'un fratricide ,
que l'ordre de Dieu les empeſcha d'execu-
ter. Il fit que ceRoi ingrat devint le perſe-
cuteur de celui qui lui avoit rendu de ſi
grands ſervices. Enfin c'eſt par l'envie que
ledemon s'aſſujettit lemondepreſque tout
entier ; c'eſt la cauſe de tant de maux , de
tantd'excés&de crimes quis'ycommettent;
c'eſt ce qui a banni la probité , la religion,
Kk iij
390 Explicationde laRegle
la bonne foi ; & la paſſion des hommes la
plus ordinaire, dans les Cloiſtres auſſi bien
qu'ailleurs , c'eſt de regarder avec jaloufie,
les biens, les avantages & les bonnes qua-
litez des autres ,& de les defirer à leur ex-
inCant. clufion. Nous ne connoiffons que trop, dit
Ser.49.
> ſaint Bernard , combien il eſt rare de ne
>>point porter d'envie à la vertu de ſes freres ;
>>bienloin d'en avoir de la joie. Nimirumfen-
timus quam rarafit virtus , aliene non invidere
virtuti , nedum gaudere ad illam.
[Link]. 67. Ne point aimerles contestations.
2. V.24.
Pfal.130. 68. Fuir l'évenement &lavainegloire.
Levit.19.
V. 32. 69. Reverer les Anciens.
Timot.
3.V.I. 70. Aimer ceuxqui font inferieurs en âge.
Matth. 5.
V. 44-
71. Prierpourses ennemis , par l'amour que
P'on apourJesus-Christ.
Eph.4. 72. Se reconcilier avant le coucher du Soleil,
γ. 16, avec ceux avec lesquels on a quelque dif-
ferent.
Pfal. 51.
γ. 10.
73. Ne desesperer jamais de la mifericorde
deDien.
NEpoint aimer les contestations.
s , c'eſt un dere.
Aimer les conteſtation
glement qui ne ſe trouve que trop dans les
Congregations regulieres ;& ce qui fait que
cemal y a tant de cours , & que tant de
perſonnes s'y laiſſent ſurprendre, c'eſt qu'il
defaint Benoist. CHAP. IV. 39F
s'ytrouve des intereſts particuliers , &que
l'on n'y obſerve point le filence. L'attache
ment qui y regne cauſe des differens avec
les eſtrangers , comme avec ſes propres fre
res : pour peu que les premiers entrepren-
nent fur ce qui appartient à la Commu-'
nauté;onlearreſiſte, on ſedéfend, on veut
les empeſcher à quelque prix que ce ſoit
de reüffir dans leurs deſſeins ; & au lieude
ſuivre le precepte ou le conſeil de JESUS-
CHRIST qui nous défend de conte-
fter , & de redemander ce qui nous appar-
tientquand onnous le ravit , & d'offrir nô. V.30
Luc. 64.
tre manteau àcelui qui nous veut ofter no- Matth. 54
tre robe , l'on ne fait point de ſcrupule d'en. 39. 40.
trerdans des conteſtations & dans des ſuites
deprocés &d'affaires facheuſes; ſanspenſer
qu'il n'ya riende plusoppoſé à la conduite
quedoivent tenir ceux qui ſont confacrez
par leurEſtat à la paix & au repos de la vie
retirée. Commejevous aidéja parlé ſur le
meſme ſujet ,j'ajoûteraiſeulement aux cho
ſes quej'ai pû vous dire, qu'il faut que les
Moines foient perfſuadez qu'il n'y a rien de
plus indignedu rang qu'ils tiennent entre les
diſciples de J. C. je veuxdire , de gens qui
font pauvres de profeſſion & d'eftat , que
d'avoir de ces differens & de ces contefta-
tions que le maiſtre qu'ils ont l'honneur de
fervir a condamnées par ſes inſtructions ,
comme par toute ſa conduite.
Kk iiij
392 Explication de la Regle
Les Saints qu'il nous a donné pourInfti-
tuteurs&pour Peres , ont tenu des voies
bien contraires à celles que nous fuivons.
Ils eftoient degagez de tout ce qui paffe ,
&tellement Superieurs à toutes fes choſes
d'ici-bas , qu'ils faifoientvoir par tout l'eftat
de leur vie , que celles d'en haut eſtoient
l'objet uniquede toutes leurspenſées &de
Cap. 4. tous leurs defirs. Saint Benoiſtnousdéfend
art. 16.
29.30. debleſſer la charité , de rendre le mal pour
lemal; il nous ordonnede fouffrir l'injure,
laviolence,denelapointrepouſſer,denous
reconcilier avec nos adverſaires avant que le
Cap.7. foleil ſe couche ,&delaiſſer allercequel'on
nous veut ravir ; c'eſt ce qu'il a pratiqué
lui-meſme , puiſque comme nousl'appre-
nonsde faintGregoire, ila vecu ,comme il
Lib. 2. a enfeigné. Sanitus virnullo modopotuit aliter
Dial.
636, docere ,quamvixit.
Vous ſçavezquels ont eſté encepointles
ſentimens de faint Bernard. Il eſt écritdans
ſavie qu'il aima mieux perdre pluſieursMo-
३
nafteres qui lui avoient eſté donnez , que
d'entreprendre unſeul procés pour les con-
ſerver. Il reprocha aux Religieux de Cluny
quecontrelesdevoirs de leurprofeſſion , ils
Regl. avoient des affaires pour les choſes tempo-
Grahan relles, & que fans s'arreſter à l'avis de PA-
dim.c.31. poftre , ils ſe trouvoient dans les tribunaux,
Petr.
Cluniac. &qu'ainfi , ſous le pretexte de défendre ce
lib. 6.
Ερ. 18. qui leur appartenoit , ils retournoient en
defaint [Link]. IV. 393
Egyptepar la diſpoſitionde leur cœur. Ce Vitr.
Cards
ſentiment n'apas eſtéparticulier à nos Pe- hiftor.
res , puiſque nous liſons qu'il y a eu des [Link]
18.
Ordres&desCongregations entieres , cele- Card.
bresparleur ſainteté&par l'austeritéde leur Hug. inad
vie, qui n'entreprenoient jamais d'affaires Cor,
contreceuxqui leurraviſſoient leurs biens ,
&qui s'eſtoient mefmes obligez par vœu ,
de ne les traduire jamaisdevant les tribu-
nauxdes ſeculiers.
Si vous me demandezs'il ne peut y avoir
de ſujet & d'occaſion legitime d'avoir des
procés ; je ſuis trop charnel , & je n'ai pas
affez de foi pourvous declarerqu'il fauts'a-
bandonner entierement à laProvidence ,&
que Dieu qui eſt parfaitement informéde
nos beſoins ne manquera pas d'ypourvoir :
mais j'en ai trop , pour ne vous pas dire ,
qu'il n'y a rien qui eſteigne davantage la
pieté, ni quibanniffe avec plusde certitude
desMonafteres l'EſpritdeJ.C. lui qui eſt le
Dieu de la charité , & le Princede lapaix.
Enfin, mes freres , s'il arrive par quelque
neceſſitéquevous nepuiſſiez éviter d'avoir
deces fortes d'affaires,nevous aviſez point
d'employer les recommandations des per-
ſonnes puiſſantes , de crainte que lesJuges
n'aient devant les yeux leur autoritébeau-
coup plus que lajustice , & ſouvenez-vous
de ce fait fi remarquable des Religieux de
Cifteaux , qui ayant gagné un procés de
394 Explication de laRegle
conſequencepar le credit qu'ils avoient au
présde ceuxqui lejugerent ; ces hommes fi
Taints& fi des-intereſſez , furent tellement
perfuadez quele bien qu'ils avoient obtenu
parunjugement de faveur n'eſtoit point à
eux , qu'ils le reſtituerent à leurs parties ,
qui de leur coſté eſtant touchées d'un ſi
granddetachement leur rendirent ; & ainſi
l'équité des uns , donna lieu à la charitédes
autres.C'eſtun monument qui s'eſt conſervé
pour noſtre inſtruction , &noftre confufion
tout enſemble. Les confciences en ces temps-
là eſtoient plus tendres & plus delicates
qu'elles ne font pas en nosjours; car que ne
fait-on pas preſentement ? & de quelles
addreſſes neſe ſert-on pointpourgagner les
affaires mauvaiſes , pour fortifier celles qui
ſont douteuſes ? Et que ne met-onpoint en
uſage pour ſurprendre laprobitédesJuges,
pour ſe les rendre favorables , & ſe mena-
ger, àquelqueprix que ce ſoit, des fuccés
avantageux ?
Onne conſerve pas plusde charité à l'é-
gard de ſes freres , ni plus d'intelligence.
L'on ades pretenfions , & comme on veut
yreüſſir , &qu'il eſt preſque impoſſible que
l'on n'ait oudes competiteurs , ou des adver
faires , il ne ſe peut auſſi que l'on n'aitdes
differens& des demêlez : car les Religieux
d'une vertú mediocre defirent ardemment
ce qu'ils defirent, & les oppoſitions , quand
defaint Benoist. CHAP. IV. 395
ilsenrencontrent , leurs font plus ſenſibles.
&les bleſſent davantage , que les gens du
monde. C'eſt cequi formedes divifions dans
les Cloiſtres ; c'eſt de là qu'on voitnaiſtre
lespartis&les factions ; c'eſt ce qui produit
desmurmures & des averfions irreconcilia
bles.
Le défaut du filence a des ſuites toutes
pareilles. Les Religieux qui parlent &qui
communiquent ne sçauroient eſtre d'un
mefme avis: &comme ils penſentdifferem-
ment , ilne ſe peut que dans la diverſitédes
opinions l'eſprit ne s'échauffe , qu'on ne
diſpute, qu'on ne conteſte ,& que chacun
n'ait enviedeprevaloir ſur ſon frere. Il n'y
a riende plus ordinaire que de voirdes cha-
leurs auſſi vives &des diſputes auſſi animées
ſur des bagatelles , que l'on en voitparmi
lesgensdumonde,dansles matieres les plus
importantes. Ce Religieux qui n'a qu'une
affaire , toute petite qu'elle eſt , s'ydonne
toutentier : il veutque ſon ſens l'emporte ,
il ſechagrine& il ſemet encolere,quand il
n'eſt pas écouté ;& l'on auroit peine à croire
juſqu'où vont quelquefois cesfortes de con-
tradictions parmi des gens ,entre leſquels
il n'y endoit point avoir.
L'unique moyen, mes freres d'éviter ces
defordres qui ſont plus grands qu'on ne
penſe, eſt d'obſerver un filence rigoureux ;
de ſuivre en ce point comme en tous les
396 Explication delaRegle
autres , ce que ſaint Benoiſt a eſtabli avec
tant de ſageſſe , je veuxdire , de retrancher
toutes fortes decommunications , & fe re-
duire à celles qui peuvent vous eſtre per-
miſes par les exemples des Saints ; & pour
cequi eſtdes intereſts , n'en aiez aucunque
celui de ſervirJ. C. d'aimer voſtre eftat , &
devousacquitteravec toute la religion qui
vous fera poſſible , de tous lesdevoirs auf
quelsvous connoiſſez que voſtreprofeſſion
vous oblige : & ſouvenez-vous que l'Apô-
trenous apprend que ceux quiſerventJ.C.
doivent eſtreeloignezdetoutes contentions,
&conferveruneſpritdepatience&dedou
AdTi- ceur à l'égardde tout le monde. Servum au-
mot. 2.
८. 2. temDomini nonoportet litigare : fed manfuetum
24. effe ad omnes , docibilem , patientem.
Fuir Pélevement & la vainegloire , &c.
Iln'yariendeplus contraire à la profef-
fionReligieuſe, que l'enflure& l'élevement
ducœur. Un Religieux eſt par ſon eſtatſous
lespiedsdetoutle monde ,&il a pris pour
ſonpartage , comme nous l'avons déja dit,
les abbaiſſemensdeJ.C. auſſi-bien que ſes
ſouffrances. Cependant , comme l'on oublie
ſouvent cequel'oneſt , ou ce que l'on doit
eſtre ; que nos paſſions nous rempliffent
d'obſcuritez , &qu'elles repandentdes tene
bres ſurnosdevoirs (je dis les plus évidens
&les plus ſenſibles) ſaintBenoiſt a eu raiſon
de faint Benoist. CHAP. IV. 397
deſe ſouvenirdecet excés ,&de ledéfendre.
Car quoi qu'un Religieux lors qu'il ſe re-
garde, nevoiequedes ſujetsde s'humilier ,
il ne laiſſe pas d'eſtre ſuſceptibledes ſenti-
mens de l'orgueil , &d'y ſuccombercomme
le reſte des hommes. Le vice de la vaine
gloire,dit faintAuguſtin , eſt le ſeul ,ouau
moins le plus à craindre pour les parfaits, «
parce qu'eſtant le premier auquel l'ames'eſt
laiſſe vaincre , c'eſt auſſi ledernier qu'elle «
furmonte. Vitium inanisglorie, velfolum , vel «Augs
maximè cavendum estperfectis , quoprimo enim in. pl. 71
vitio lapſa eſt anima , poſtultimum vincit.
Il eſt vrai qu'un Moine n'a garde de s'é-
leverdesricheſſes auſquelles il a renoncé ,
ni des eſtabliſſemens , ni des dignitez , ni
des fortunes,nidesgrandeursqui fontl'objet
del'ambitiondes gens du monde. Mais ſa
foibleſſe eſt fi grande, lors qu'il ſe ſeparede
Dieu quieſt toute ſa force , qu'il s'attache
àdes riens , qu'il ſe fait une gloire d'une
qualité, d'une adreſſe , d'une diſpoſitionqui
n'a rien quedevil ,de bas & de mépriſa.
ble. Celui-ci ſeglorifierade ce qu'il beſche
mieux que ſon frere ; dece qu'il porte un
fardeauplus peſant;de cequ'il ſonne mieux
une cloche ; de ce qu'il ſert au Refectoir
avec plus dediligence ; de ce qu'il lit plus
intelligiblement ;un autredecequ'ilballaie
mieux ; un autre de ce qu'il a la voix plus
belle;unautre de ce qu'il a plus dedexte
384 Explicationde laRegle
comme une vertu Angelique , elle eſt la
baze de l'édifice ; & le plus grand malheur
qui puiſſe arriver à un Religieux , & peut-
eſtre le plus irremediable , eſt de violer &
derompre le ſceau d'une vertu, dont l'ob-
ſervation lui eſt ſi neceſſaire. Mais je dis ,
qu'il ne fautpas s'imaginer qu'on l'ait tout-
à-fait, quand on l'a acquiſe , & que l'on
domine ſur ſes ſens : c'eſt ce tromper que
de ſe juſtifier dans une qualité qui ne ſuffit
pas quand elle eſt toute ſeule , & qui pou-
vant ſe rencontrer dans une ame religieuſe
avec l'orgüeil , qui eſt leplus grand de tous
les maux, peut ſubſiſter avec une iniquité
profonde.
NE hairperfonne.
Quoique ce precepte ſoit contenu dans
celuid'aimer fon prochain comme ſoi-mef-
me, d'honorer tous les hommes , & de ne
faire à perſonne , ce que nous ne voudrions
pas qui nous fuſt fait , faintBenoist ne laiſſe
pas de nous en faire comme une loi ſeparée.
Premierement , parce qu'il n'y a rien qui
ſoit plus contraire à l'eſtat dans lequel les
Religieux font obligez de vivre , quede for-
mer des haines ,&de regarder perfonne au-
trement que des yeux de leur charité. Ils
ſont des Imitateurs de J. C. en qualité de
Chreſtiens : mais ils en font les Imitateurs
parfaits en qualité de Moines ; & l'on peut
leur
defaint Benoist. CHAP. IV. 385
leur attribuër ces paroles de l'Apoſtre,Inboc2. Petr.
C.2.٧.٤٢.
enim vocati eftis : quia Chriſtus paffus est pro & 23.
nobis , vobis relinquens exemplum , utfequamini
veftigia ejus. Qui cum malediceretur , non male-
dicebat, cum patereturnon comminabatur.C'eſt «
àcelaparticulierement que vous eſtes appel- «
lez , ſçavoir, à imiter la patiencedeJ. C. «
qui n'a jamais rendu de maledictions pour « 2
celles qu'on luia données , ni menacé ceux «
qui luiont faitdes outrages. Car ſidestrai- «
temens ſi injurieux n'ont pas excité ſahaine;
quel ſujet legitime pourriez-vous avoir d'ex-
citerunepaſſionqu'il n'a jamais connuë , &
qu'il a profcrite& condamnée par ſon exem-
ple?
Secondement , parce qu'il ſeroit fort aiſé
dans une congregation compoſée de quan-
titédeperſonnes, d'humeurs , d'eſprits, de
nations , dequalitez inegales & differentes,
qu'il ſe formaſt des antipathies &des inimi-
tiez , ſi l'on n'eſtoit parfaitement perfuadé
quece ſontdesmaux qui nedoiventpoint ſe
trouver dans une Communauté religieuſe.
Les Moines & les Solitaires ſont dans les
Cloiſtres comme les vaiſſeaux dans les abris
&dans les ports ; cependant comme par les
vents & les agitations pour peu qu'elles
foientviolentes ces vaiſſeaux ſe choquent
د
&ſebriſent ; demeſme les Religieux trou-
veroient leur perte dans les lieux qu'ils au-
roient choiſis pour des aſiles &des k
refuges,
386 Explication de la Regle
s'ils ne ſe preſervoient de toute haine &de
toute averſion,en conſervantpour leurs fre-
res une charité conftante , & ſe priveroient
pour jamais du Roiaume de J. C. qui eſt le
» Prince de la paix. Car commedit ſaintAu-
>> guſtin , ſiquelqu'un nourrit de la hainedans
>>foncœur, quelque petit ougrandqu'en foit
>> le ſujet, ilne peut avoir aucune ſocietéavec
>> la paix ; c'est-à-dire avec J. C. s'il ne s'en
'
[Link]" purifie par une grandepenitence. Sipro ali-
Pf.30.2. ruperit
Conc. quâparvâ velmagnâcausâ aliquisin
, nullamfocietatem cum paceodiumpro-
, hoc eft
Chriſto, haberepoterit ; niſi perdignam emenda-
tionem pænitentia.
Comme cet inconvenient eſt la ruine &
le renverſement des Congregations les plus
ſaintes , lorſqu'il peut s'en ouvrir les portes,
il n'y a rien auſſi que faint Benoist ne faſſe
pour le prevenir & pour empeſcher qu'il ne
ſe rencontre dansle chemindeſes diſciples.
C'eſt pour cela qu'il les establit dans cette
humilité ſi profonde , &dans cette patience
Reg. ſi charitable & fi egale. C'eſt pour celaqu'il
C. 71. & leur ordonne de s'honorer , & de ſe rendre
72.
des marquesd'un reſpect , d'une déference,
Ibid. &d'une obeïffance toute cordiale ; c'eſt pour
cela qu'il leur enjoint de ſupporter toutes les
foibleſſes& les infirmitez les uns des autres,
foitdecorps, ſoit del'eſprit ;&des'obſerver
de ſi prés qu'il ne leur échappe jamais ni
une action , ni ungeſte , ni une parole , qui
de faint Benoift. CHAP. IV. 387
n'ait toutel'edification qu'elledoit avoir : &
afinqu'ils ſoientplus exacts &plus religieux
àgarder toutes ces ſaintes pratiques,illeur
declare que c'eſt par elles qu'ils arriveront
au Royaume de J.C. Scientes ,ſe per hanc C. 71.
bedientia viam ituros adDeum.
N'Eſtre ni envieux ni jaloux.
C'eſt dans ce meſme eſprit que le Saint
défend ce zele amer,cettejalouſiequidonne
la mort à ceux qui s'y laiſſent ſurprendre ;
ce zele amer qui ſepare de Dieu , dit le
mefme Saint , qui ſeparat àDeo , & ducit ad Reg. <.
infernum; cezele ſi condamné par le Saint 72.
Eſprit , qui ne produit que des conteftations
& des animofitez; cezele enfin qu'il nomme
une ſageſſe terreftre , animale , diabolique : Jacob.
terrena , animalis , diabolica. C. 3.15
Saint Benoiſt a eugrande raiſon de dé-
fendre l'envie à ſes Diſciples ; puifque par
tout où elle fe rencontre , il n'yaque trou-
ble, diſcorde &confufion. C'eſt une peſte
qui tuë tout ceux qu'elle frappe ; elle les
remplit d'inquietude &de triſteſſe , & elle
lesprivede tout repos. La cauſe qui la pro-
duit eſt le bien qui eft en effet, ou quel'on
croitappercevoirdans fon [Link] en veut
àſa vertu & à ſa pieté , l'on voudroit lui
ravir tout ce qu'on s'imagine qui le diſtin-
gue ; l'on attaque ſa reputation , on ellaie
dela noircir, onſe ſert de calomnies &de
Kkij
388 Explication de laRegle
ſuppoſitions , on met tout en uſage ; & ne
pouvant lui oſter les bonnes qualitez qu'il
a, on lui endonne demauvaiſes qu'il n'a
point : on ne lui voit pas faire une ſeule
actionde vertu , qu'on n'en faſſe une toute
contraire par le déplaiſir qu'on en conçoit ,
&tous les coups qu'on pretend lui donner,
> onſe les porteà ſoi-meſme, Quand les en-
>>vieux voient que les autres s'attirent de la
>>recommandation , ils s'en affligent, juſqu'à
Hom.7." tourner leur rage contre eux-meſmes, cum
[Link] alios , (dit ſaint Chryfoftome ) invidi com-
Rom.
mendatos vident ,feipfos mordent & cruciant.
Cemal eſt donc mortel pour le religieux
qui en eſt malade ; ſon cœur eſt toûjours
dans ladouleur &dans l'amertume ; il n'en-
tend riendire à l'avantage de ſes Freres qui
ne lui cauſe des ſincopes &des convulfions ,
&rienne lui peut donner de la joie , s'il eſt
encore capable d'en avoir , que d'apprendre
qu'ils fonttombez dansquelque faute,qu'on
les blâme , & qu'on les condamne : &com-
me ſon application eſt de faire tout le mal
qu'il peut faire , il repand levenin dont il
eſt rempli , il le communique , & s'il ne
vient pas à bout de produire l'envie dans
l'ame de ſes freres , il yexcite d'autres paf
ſions qui ne font pas moins contraires àcer
eſtat d'innocence & de perfection dans le-
quel ils ſont obligez de vivre.
Evitez cedefordre , mes freres , uniſſez
defaint Benoift. CHAP. IV. 389
vous à tous ceux avec lesquels la Provi
dence vous a engagez , par les liens d'une
Charitéinviolable;rejoüiffez-vous des biens
qui leur arrivent , comme s'ils vous arri-
voient àvous-meſmes ; prenez part à leur
vertu&au progrés que vous leurvoiez faire
dans la voiede leur ſalut ; rejoüiffez-vous
detoutes les marques que Dieu leur donne
de ſa mifericorde ;&aimez , s'il eſt poſſible,
leurpropregloire plus que lavoſtre. Siquel-
que choſe eſt capable de vous donner de
l'horreur de cette paſſion ſi cruelle ( je la
nomme ainſi ) c'eſt que c'eſt ellequi a formé
l'enfer. L'Ange rebelle euſt l'audace & la
temeritéde regarder ſon Dieu comme l'objet
deſonenvie,& lebras de Dieu s'eſtant appe.
fanti ſurlui,il attaqua leshommes ,il envia
leur bonheur &vint àbout de les perdre.
Quels ravages n'a-t-il point fait dans le
monde, &quels deſordres n'y fait-il point 1
encore tous les jours ? Il ſoûleva Caïn con-
tre l'innocentAbel. Ce fut lui qui rendit les
freres deJoſeph coupables d'un fratricide ,
que l'ordre deDieu les empeſcha d'execu-
ter. Il fit que ceRoi ingrat devint le perſe-
cuteur de celui qui lui avoit rendu de ſi
grands ſervices. Enfin c'eſt par l'envie que
ledemon s'aſſujettit lemondepreſque tout
entier ; c'eſt la cauſe de tant de maux, de
tantd'excés&decrimes quis'y commettent;
c'eſt ce qui abanni la probité , lareligion,
Kk iij
390 Explicationde laRegle
la bonne foi ; & la paſſion des hommes la
plus ordinaire, dans les Cloiſtres auſſi bien
qu'ailleurs, c'eſt de regarder avec jaloufie,
les biens, les avantages & les bonnes qua-
litez des autres ,&de les defirer à leur ex-
inCant. clufion. Nous ne connoiffons que trop, dit
Ser
. 49.
>>faint Bernard , combien il eſt rare de ne
>>pointporter d'envie à la vertu de ſes freres ;
>> bien loin d'en avoir de la joie. Nimirumfen-
timus quam rarafit virtus , aliene non invidere
virtuti , nedum gaudere ad illam.
[Link].
2. V.24.
67. Ne point aimerlesconteſtations.
Pfal.130. 68. Fuir l'évenement & lavainegloire.
Levit.19.
V. 32. 69. Reverer les Anciens.
Timot.
3.V. I. 70. Aimer ceux qui ſont inferieurs en âge..
Matth. 5.
V. 44.
71. Prierpourses ennemis , par l'amour que
P'on a pourJesus-Christ.
Eph. 4.
72. Se reconcilier avant le coucherdu Soleil,
γ. 16, avec ceux avec lesquels on a quelque dif
ferent.
Pfal. 51. 73. Ne deſeſperer jamais de la mifericorde
γ. ιο. deDien.
NEpoint aimer les conteftations.
s
Aimer les conteſtation , c'eſt un dere.
glement qui ne ſe trouve que trop dans les
Congregations regulieres ;& ce qui fait que
cemal y a tant de cours , & que tant de
perſonnes s'ylaiſſentſurprendre, c'eſt qu'il
defaint Benoift. CHAP. IV. 39F
s'ytrouve des intereſts particuliers , &que
l'on n'y obſerve pointle ſilence. L'attache
ment qui y regne cauſe des differens avec
les estrangers, comme avec ſes propres fre
res : pour peu que les premiers entrepren-
nent ſur ce qui appartient à la Commu-
nauté;onlearreſiſte, onſedéfend, on veut
les empeſcher à quelque prix que ce ſoit
de reüſſir dans leurs deſſeins ; & au lieu de
ſuivre le precepte ou le conſeil de JESUS-
CHRIST qui nous défend de conte-
fter , & de redemander ce qui nous appar-
tientquand onnous le ravit,&d'offrir nô. Luc.
V.30.64
tremanteau àcelui qui nous veut ofter no- Matth. fe
tre robe ,l'on ne fait point de ſcrupuled'en. 39. 40.
trerdans des conteſtations & dans des ſuites
deprocés&d'affaires facheuſes ; fanspenſer
qu'il n'ya riende plusoppoſé à la conduite
que doivent tenir ceux qui ſont confacrez
par leurEftat à lapaix& au repos de la vie
retirée. Comme je vous aidéja parlé ſur le
meſmeſujet ,j'ajoûterai ſeulement auxcho
ſes que j'ai pûvous dire , qu'il faut que les
Moines ſoient perfuadez qu'il n'y a rien de
plus indignedu rang qu'ils tiennent entre les
diſciples de J. C. je veuxdire , de gens qui
font pauvres de profeſſion & d'eftat , que
d'avoir de ces differens & de ces contefta-
tions que le maiſtre qu'ils ont l'honneur de
fervir a condamnées par ſes inſtructions , ל
comme par toute ſaconduite.
Kk iiij
392 Explication de la Regle
Les Saints qu'il nous a donnépourInfli-
tuteurs& pour Peres , ont tenu des voies
bien contraires à celles que nous fuivons.
Ils eftoient degagez de tout ce qui paffe ,
&tellement Superieurs àtoutes les choſes
d'ici-bas , qu'ils faifoient voir par tout l'eſtat
de leur vie , que celles d'en haut eſtoient
l'objet uniquede toutes leurspenſées & de
Cap. 4. tous leurs defirs. SaintBenoiſt nous défend
art. 16.
29.30. debleffer la charité, de rendre le mal pour
lemal; il nous ordonnede fouffrir l'injure,
laviolence ,denelapointrepouſſer,denous
reconcilier avec nosadverſaires avant que le
Sap.7. foleil ſe couche ,&delaiſſer allercequel'on
nous veut ravir ; c'eſt ce qu'il a pratiqué
lui-meſme , puiſque comme nous l'appre-
nonsde faintGregoire , ila vecu ,comme il
Lib. 1. a enfeigné. Sanétus virnullo modopotuitaliter
Dial.
6.36, docere ,quam vixit.
Vous ſçavez quels ont eſté encepointles
ſentimens de faint Bernard. Il eſt écritdans
ſavie qu'il aima mieuxperdre pluſieursMo-
nafteres qui lui avoient eſté donnez , que
d'entreprendre unſeul procés pour les con-
ſerver. Il reprocha aux Religieux deCluny
quecontreles devoirs de leur profeſſion , ils
Regl. avoient des affaires pour les chofes tempo-
Suphan relles, & que ſans s'arreſter à l'avis de PA-
Gran-
dim.c.31. poftre , ils ſe trouvoient dans les tribunaux,
Petr.
Cluniac. & qu'ainfi , ſous le pretexte de défendre ce
lib. 6.
Ερ. 12. qui leur appartenoit , ils retournoient en
defaint [Link]. IV. 393
Egyptepar la diſpoſitionde leur cœur. Ce Card
ſentiment n'apas eſtéparticulier à nos Pe- hiftor.
res , puifque nous liſons qu'il y a eu des [Link]
18.
Ordres&desCongregations entieres , cele- Card.
brespar leur ſainteté& par l'auſteritéde leur Hug. inad
vie, qui n'entreprenoient jamais d'affaires Cor,
contreceuxqui leurraviſſoient leurs biens ,
&qui s'eſtoient mefmes obligez par vœu ,
dene les traduire jamais devant les tribu-
nauxdes feculiers.
Si vous me demandez s'il ne peut y avoir
de ſujet & d'occaſion legitime d'avoir des
procés ; je ſuis trop charnel , & je n'ai pas
affez de foi pourvous declarerqu'il faut s'a-
bandonnerentierement à laProvidence ,&
que Dieu qui eſt parfaitement informéde
nosbeſoins ne manquera pas d'ypourvoir :
mais j'en ai trop , pour ne vous pas dire ,
qu'il n'y a rien qui eſteigne davantage la
pieté, ni quibanniffeavec plusde certitude
desMonafteres l'EſpritdeJ.C. lui qui eſtle
Dieu de la charité , & le Princede la paix.
Enfin, mes freres , s'il arrive parquelque
neceſſitéquevous ne puiſſiez éviter d'avoir
de ces fortes d'affaires , ne vous aviſez point
d'employer les recommandations des per-
ſonnes puiſſantes , de crainte que lesJuges
n'aient devant les yeux leur autorité beau-
coup plus que lajustice , & ſouvenez-vous
de ce fait fi remarquable des Religieuxde
Cifteaux , qui ayant gagné un procés de
394 Explication de la Regle
conſequencepar le credit qu'ils avoient au
présde ceuxqui lejugerent ; ces hommes fi
ſaints& fides-intereſſez , furent tellement
perfuadez quele bien qu'ils avoient obtenu
parunjugement de faveur n'eſtoit point à
eux , qu'ils le reſtituerent à leurs parties
qui de leur coſté eſtant touchées d'un ſi
granddetachement leurrendirent ; & ainfi
l'équité des uns, donna lieu àla charitédes
autres.C'eſt unmonument qui s'eſt conſervé
pour noſtre inſtruction , & noftre confufion
tout enſemble. Les confciences en ces temps-
là eſtoient plus tendres & plus delicates
qu'elles ne font pas ennosjours ; car que ne
fait-on pas preſentement ? & de quelles
addreſſes ne ſe ſert-on pointpour gagner les
affaires mauvaiſes , pour fortifier celles qui
ſont douteuſes ? Et que ne met-onpoint en
uſage pour ſurprendre laprobité desJuges,
pour ſe les rendre favorables , & fe mena-
ger , à quelque prix que ce ſoit, des fuccés
avantageux ?
Onne conſerve pas plusde charité à l'é-
gard de ſes freres , ni plus d'intelligence.
L'on a des pretenſions , & comme on veut
y reüſſir , & qu'il eſt preſque impoſſible que
l'on n'ait ou des competiteurs , ou des adver-
faires , il ne ſe peut auſſi que l'on n'ait des
differens& des demêlez : car les Religieux
d'une vertu mediocre defirent ardemment
ce qu'ils defirent,& les oppoſitions , quand
de faint Benoist. CHAP. IV. 395
ils enrencontrent, leurs font plus ſenſibles
& les bleſſent davantage , que les gens du
monde. C'eſt cequi forme des divifions dans
les Cloiſtres ; c'eſt de là qu'on voit naiſtre
les partis&les factions ; c'eſt ce qui produit
desmurmures & des averſions irreconcilia
bles.
Le défaut du filence a des ſuites toutes
pareilles. Les Religieux qui parlent &qui
communiquent ne sçauroient eſtre d'un
mefmeavis: &comme ils penſentdifferem-
ment , il ne ſe peutquedans ladiverſitédes
opinions l'eſprit ne s'échauffe , qu'on ne
diſpute , qu'on ne conteſte,&que chacun
n'ait envie de prevaloir ſur ſon frere. Il n'y
a riende plus ordinaire que de voirdes cha-
leurs auſſi vives&desdiſputes auſſi animées
ſur des bagatelles , que l'on en voit parmi
lesgens dumonde, dans les matieres les plus
importantes. Ce Religieux qui n'a qu'une
affaire , toute petite qu'elle eſt , s'ydonne
toutentier : il veut queſon ſens l'emporte ,
il ſe chagrine& il ſe metencolere ,quand il
n'eſt pas écouté ;& l'on auroit peine à croire
juſqu'où vont quelquefois ces fortes de con-
tradictions parmi des gens , entre leſquels
il n'y en doit point avoir.
L'unique moyen, mes freres d'éviter ces
defordres qui ſont plus grands qu'on ne
penſe, eſt d'obſerver un filence rigoureux;
de ſuivre en ce point comme en tous les
396 Explication de laRegle
autres , ce que faint Benoiſt a establi avec
tant de ſageſſe ,je veuxdire , de retrancher
toutes fortes decommunications , & fe re-
duire à celles qui peuvent vous eſtre per-
miſes par les exemples des Saints ; & pour
cequi eſtdes intereſts , n'en aiez aucunque
celui de ſervirJ. C. d'aimer voſtre eftat , &
devousacquitter avec toute la religion qui
vous fera poſſible , de tous lesdevoirs auf-
quelsvous connoiſſez que voſtre profeſſion
vous oblige : & ſouvenez-vous que l'Apô-
trenous apprendque ceux quiſerventJ.C.
doiventeſtreeloignez detoutes contentions,
&conferver uneſpritdepatience &dedou-
AdTi-
mot. 2. ceur à l'égardde tout le monde. Servum au-
८. 2. temDomini nonoportet litigare : fed manfuetum
24. effe ad omnes , docibilem , patientem. ६
Fuir Pélevement & la vainegloire , &c.
Iln'yariendeplus contraire à la profef-
fion Religieuſe, que l'enflure &l'élevement
ducœur. Un Religieux eſtpar ſon eftatſous
lespiedsdetoutle monde ,&il a pris pour
fonpartage, comme nous l'avons déja dit,
les abbaiſſemens deJ. C. auſſi-bien que ſes
ſouffrances. Cependant, comme l'on oublie
ſouvent ce quel'oneſt , ou ceque l'on doit
eſtre ; que nos paſſions nous rempliſſent
d'obſcuritez , &qu'elles repandentdestene
bres ſurnosdevoirs ( je dis les plus évidens
&les plus ſenſibles )ſaintBenoiſt a euraiſon
de ſaintBenoist. CHAP. IV. 397
deſe ſouvenirdecet excés ,&de le défendre.
Car quoi qu'un Religieux lors qu'il ſe re-
garde, nevoiequedes ſujets de s'humilier ,
il ne laiſſe pas d'eſtre ſuſceptibledes ſenti-
mens del'orgueil , &d'yſuccombercomme
le reſte des hommes. Le vice de la vaine
gloire,dit faintAuguſtin, eſt le ſeul,ouau "
moins le plus à craindre pour les parfaits, «
parce qu'eſtant le premierauquell'ames'eſt
laiſſe vaincre , c'eſt auſſi ledernier qu'elle «
furmonte. Vitiuminanis glorie , velfolum , vel "Augs
maximè cavendum estperfectis , quoprimo enim in. pl.24
vitiolapſa eſt anima , poſt ultimum vincit.
Il eſt vrai qu'un Moine n'a garde de s'é.
leverdes richeſſes auſquelles il arenoncé,
ni des eſtabliſſemens , ni des dignitez , ni
des fortunes,nidesgrandeurs qui font l'objet
del'ambitiondes gens du monde. Mais ſa
foibleſſe eſt ſi grande, lors qu'il ſe ſeparede
Dieu qui eſt toute ſa force, qu'il s'attache
àdes riens , qu'il ſe fait une gloire d'une
qualité, d'une adreſſe, d'une diſpoſitionqui
n'a rien quedevil , de bas & de méprila
ble. Celui-ci ſe glorifiera de ce qu'il beſche
mieux que ſon frere ; de ce qu'il porte un
fardeauplus peſant; de cequ'ilſonnemieux
une cloche ; de ce qu'il ſert au Refectoir
avec plus dediligence ; de ce qu'il lit plus
intelligiblement ;un autrede cequ'il baſlaie
mieux ; un autre de ce qu'il a la voix plus
belle;un autre de ce qu'il a plus dedexte
398 Explication de la Regle
rité àlaver la vaiſſelle : enfin iln'y a rien
qui neluidonne matiere de ſe ſçavoir bon
gré, de ſe diftinguer , &de ſe loüer , quand
L'occafion s'enpreſente.
Ily en a d'autres ,qui s'élevent d'une
manierebienplus dangereuſe & plus crimi-
nelle. Ce font ceux qui ſe glorifient de la
Sainteté de leurEſtat;&quiau lieu, comme
nous l'avons déja dit, de rendre à Dieu ce
qu'ils peuvent appercevoirde moins blama-
:
bledans leur conduite , ſe l'attribuent& en
prennent avantage ſur ceux qui menent
une vie plus ordinaire &plus commune,
quoique ſouvent ils lesſurpaſſent en vertu.
Če ſont-làdes vices qui corrompent la pu-
reté des mœurs , &qui font incompatibles
avec la ſainteté que Dieu demande de ceux
qui ſe ſont engagez par ſa vocation dans
la profeſſion Religieuſe. Souvenez- vous ,
mes Freres , qu'il faut qu'un veritableSoli-
taire regle de telle forte ſes mœurs , ſes
actions ,& tout l'eſtat de ſavie , qu'il puiſſe
>>dire avec le Prophere ,Seigneur mon cœur
6
• nes'eſtpoint enflé, &mes yeux ne ſe ſont
P.130. pas élevez. Dominenon eftexaltatum cor meum,
π.ι. neque elatifunt oculi mei. C'est-à-dire , je me
ſuis contenu dans ma baſſeſſe , & mes yeux
n'ont rienvû en moi , qui m'ait tiré de cette
humilitédans laquelle je devois vivre.
defaintBenoist. CHAP. IV. 399
Honorer les Anciens. Aimerceux qui fontc
inferieurs en âge.
Il n'ya riende plus juſte que de vouloir
qu'onhonore les anciens Religieux;la vieil-
leſſe par elle-meſme s'attire du reſpect. Se-
nectus enim venerabilis eft. C'eſt quele Saint- Sap.4.8.
Eſprit nous apprend, lors qu'il dit , Levez- «
vous devant un homme qui a les cheveux 19.1, Levit.
blanes , honorez la perſonnedes vieillards.«
Coram cano capite confurge, & honora perſo-
namfonis. Cependant il ne faut pas que les
Anciens abuſent d'undroit qui ne leur eſt
donné quepour l'édification , &pour la con-
ſervation de la charité. Si les plus jeunes
font obligez de les reſpecter , ilfaut qu'ils
repondent à ce devoir qu'ils leur rendent ,
parune charité ſincere ; que bien loin d'en
prendre de l'autorité ſur eux , ils leur ren-
dentdans les occaſions tous les offices dont
ils auront beſoin ; &qu'il ſe trouve entre les
uns & les autres une obeiſſance ſi entiere ,
ſi eſtendue & fi cordiale , qu'au moindre
fignequ'il ſeferont pour exprimer leurs ne-
ceffitez, ou leurs penſées, ils s'entre-obeif-
ſent les uns aux autres , comme s'il s'agif-
foit d'executer le commandement du Su..
perieur.
Comme honorerfes Anciens , renferme des
ſervices , & des marques exterieures de
l'honneur qu'on leur rend ; aimer lesjeunes,
4.00 Explication de laRegle
ditauſſiuneconduitetoutepareille ;Jeveux
dire , que tous les Freres dans une Commu-
nauté religieuſe , doivent eſtre les ſerviteurs
lesuns des autres ſans diſtinction d'âge ;&
quelaperfectionoblige les Anciens àdonner
dans les occaſions des temoignages de leur
charité&de leur ſoûmiſſion aux plus jeu-
nes , en imitant J. C. qui n'a pas crú faire
une action indigne de ſa Majeſté ſuprême ,
lors qu'il s'eſt abbaifle juſqu'aux pieds de
ſesApoſtres pour les ſervir. Etc'eſt dans ce
ſentiment qu'il declare à ſes Apoſtres , & à
tous les Chreftiens dans leurperſonne, que
celui qui voudra s'élever au deſſus des au
tres , doit s'abbaifſer au deſſous d'eux & les
ſervir , & que celui qui voudra eſtre lepre-
mier, doit ſe conſiderer comme le dernier
Matt.10. & le ferviteurdes autres , quicumque voluerit
2726. & inter vos major fieri , ſit veſter minister: &qui
voluerit intervos primus effe, erit veſterſervus.
Et pour fortifier ſa parole par ſonexemple,
il ajoûte , qu'il eftvenu lui-meſme non pas
Ibidem.
8. 28.
poureſtre ſervi ,mais pour ſervir, Sicutfilium
hominis nonvenit miniſtrari,fed miniſtrare.
C'eſtune conduite qui paroiſt preſente-
ment plus neceſſaire que jamais dans les
Cloiſtres , pour arreſter les abus qui s'y ſont
introduits par les exemptions & les privi-
legesque les anciens Moines ſe ſont attri
buez. L'antiquité de leur âge & de leur pro-
feſſion eſtdevenuë pour eux un titre qui les
tire
defaint Benoift. CHAP. IV. 401
tire de la dependance , & qui les diſpenſe
des afſujettiſſemens & des regularitez com-
munes , auſquelles les autres ſont ſoûmis ;
ils ſe perfuadent qu'ils ont un droit qui ne
leurappartient point;de forte que l'onpeut
dire , qu'il y a autant de Superieurs dans un*
Monaftere , qu'il y a d'Anciens.
Ceſentiment paroift conforme àcelui de
faint Benoift , lors qu'en parlant de la cha-
rité que les Freres doivent exercer les uns
envers les autres ; il veut qu'ils ſe previen-
nent par toutes fortes d'offices ; qu'ils fup. «
portent avec une patience extrême toutes «
leurs imperfections , ſoit du corps , ſoit de «
l'eſprit ; qu'ils s'obeiſſent à l'envi & avec -
émulation , & qu'aucun ne preferent ſon «
utilité particuliere à celle de ſon frere. Ut «
honorefe invicempræveniant. Infirmitatesfuas C. 72.
five corporum ,five morum patientiſſimè tole-
rent : obedientiamfibi certatim impendant. Nul
lus quod fibi utilejudicat ſequatur , fed quod
magis alii.
Saint Bernard eſt de ce meſme avis , lors
qu'il dit, que l'humilité eſt la plusgrande de
toutes les vertus,& la plus neceffaire ; que
les Freres doivent ſe prevenir les uns les au-
tres , parune conduite de deference , & que
non ſeulement cette loi doit s'obſerver à
l'égard des anciens , mais à l'égard des plus
jeunes , & que d'en uſer ainſi c'eſt la per-
* fection de l'humilité , & La plenitude de la
LI
402 Explication de la Regle
Serm. [Link]; Humilitas virtus maxima , maximeque
Purif. neceffaria, ut honore præveniant invicem , nec
modo prioresfed &ipfosjunioresſibi quiſque pro-
ponat ; que nimirum humilitatisperfectio eft, &
justitiaplenitudo.
Conft.
Monaft.
Saint Bafile a penſé la meſme choſe com-
C. 18. me il le temoigne , lors qu'en parlant des
>>Cenobites il dit , qu'ils font egalement les
>>ferviteurs , & les maiſtres les uns des autres.
Cette conduite a de grandes utilitez. Elle
empeſche que les Anciens ne ſortent de cet
eftat de foûmiſſion & de ſimplicité , dans
laquelle un Religieux doit vivre & perſeve-
rer juſqu'à la mort : elle leur ferme les yeux
ſur cette antiquité, de laquelle pour l'ordi-
naire ils font un fi mauvais uſage ,& qui ne
leur ſert qu'à s'attribuer des prerogatives.
qui ruïnent le bon ordre &la difcipline des
Monaſteres ; elle les contient dans cette hu-
milité , de laquelle il eſt impoſſible qu'ils ſe
ſeparent fans ſe ſeparer de Dieu. Etpour ce
qui eſt des jeunes Religieux , il n'y a rien
qui puiſſe les rendre plus fervens & plus
exacts dans l'obeiſſance que l'exemple de
leurs Anciens. Plus ils verront en eux dedo-
cilité,plus ils les jugeront dignes de reſpect,
&plus ils s'efforceront de leur endonnerdes
marques , en les prevenant par toutes fortes
de ſervices ,& executant avec ardeur & avec
promptitude tout ce qui leur viendrade leur
[Link] fi quelque choſe eſt capable deleur
defaint [Link]. IV. 403
donner de l'amour & de l'eſtime pour l'o.
beiſſance ; c'eſt de voir que ceux à qui ils
doivent reſpect , renoncent aux exemptions
qu'ils pourroient pretendre à cauſe de leur
age&du rangde leur profeſſion , pour joüir
du merite , des avantages , & des benedi
Etions qui fe rencontrent à obeir.
Cequi peut former un avis contraire au
noftre , c'eſt qu'on s'imagine que celui à qui
on rendde l'honneur , ne doit rendre aucun
ſervice ; comme s'il ſe deshonoroit par cette
obeiſſance. C'est une prevention dumonde,
c'eſtunepenſée quivientdeſon eſprit: celui
deDieu luieftbien contraire ,ainſi que vous
levoiez par l'exemple &par les inftructions
de J. C. comme nous venons de vous le
montrer. C'eſt un faux raiſonnement qu'il a
voulu détruire , lors qu'il s'eſt abbaiſſe juf
qu'à laver les pieds de ſesApoſtres.
PRier pourses ennemis. Y
C'eſt un precepte que J. C. a donné à
tous les Chreftiens , & on ne peut pas dou-
ter qu'il ne regarde plus particulierement
les Moines , que les autres hommes ; ſoit à
cauſe qu'ils font obligez par leurs vœux &
parleurprofeſſionde pratiquer tousſes con-
feils& fes preceptes , quand ils ſe trouvent
renfermez dans l'enceinte ,&dans la ſphere
de leur eftat ; ſoit parce qu'eſtant unique 1
mentappliquezdans leurretraite àdompter
Llij
404 Explication de laRegle
leurs paſſions , à reprimer leurs cupiditez,
&que vivant dans une preſence de Dieu
continuelle , par toutes les actions & les
exercices de leur pieté,ilsontplus demoiens,
de ſecours , &de facilitez pour ſe tourner
du coſté de J. C. dans les injustices & les
injures qu'ils ſouffrent de la part des hom-
mes ; & puis , quand ils confiderent que
Dieuparune bonté que l'on ne peut com-
prendre, fait lever ſon foleil ſur les bons&
fur les méchans , & donne aux uns & aux
autres tant de marques de fa mifericorde ,
l'enviequ'ils ont de l'imiter , de lui plaire ,
&d'eſtredunombrede ſesveritables enfins,
Matth.5. felon cesparolesde J.C. Utfitis filiiPatris
AS.
veftri quiin cælis eft: quiſolemfuum oriri facit
Super bonos & malos , fait qu'ils perdent le
ſouvenir du mal qu'on leur fait , & qu'ils
s'emploient avec plaiſir auprés de Dieu,
pourleurs ennemis : ſe tenant heureux d'o-
Matth.s. beir à ce commandement de J. C. Ego au
7.44. tem dico vobis ; diligite inimicos veftros , be-
nefacite his qui oderunt vos & orate pro per-
Sequentibus & calumniantibus vos : & je ne
craint point dedire qu'il faut qu'un Moine
foit ſans religion&fans foi, quand il tient
une conduite contraire.
Si le commun des Chreſtiens trouve des
explications pour s'exempter de faire les
efforts qu'il fautqu'ils faſſent ſur eux-mef-
mes , pour ſe ſoûmettre à une obligation fi
defaintBenoist. [Link]. 405
ſainte; s'ils s'imaginent des expediens &des
raiſons pour s'affranchir d'un joug qui leur
paroift trop dar& trop pefant , les Moines
&lesReligieux n'en ſçauroient avoir ; & ils
nepeuvents'empeſcher deprendre pour eux,
&des'appliquer ces paroles : Eftote ergovos Ibid.
perfecti,ficut &paterveſtercateſtisperfectus est; 48.
Soiez donc parfaits comme voſtre Pere ce-
lefte eſt parfait ; puiſquedans lefentiment
de tous les Saints , ils ſont obligez de ten-
dre à la perfection. Un homme du monde
dira, quoique ſans fondement, cecomman-
dement regarde les parfaits,&jene ſuis pas
obligé de l'eftre ; mais ce pretexte ne dois
non plus fortir de la bouched'un Moine ,
qu'unblafpheme ; puiſqu'il nepeuttenir un
teldiſcours qu'il ne renonceàfes vœux& à
fes [Link] ,ilfautque l'amour
qu'il a pourJ. C. lui cache ce qu'ilpourroit
appercevoir de deſagreabledans laperſonne
deceux qui luiveulentdumal. Leur inju-
ſticepeut ceffer : J.C. qui dans le moment
deſaPaſſionpriapour fes perfecuteurs,Pater V.34.
Luc. 23%
dimitte illis , non enimſciunt quidfaciunt , && 43
qui fit unSaint, d'un infigne voleur , peut
les toucher & changer leurs cœurs : ainſi il
doit craindre de haïr ceux que Dieu aimera
unjour : &lui offrir ſes prieres ,afin que ce
bonheur leur arrive.
SE reconcilieravantlecoucherdu Soleil, &s.
406 Explication de la Regle
Iln'yariende plus neceſſaire aux perſon-
nes qui viventdans les CommunautezMo-
naſtiques , que l'obſervation de ce precepte.
Carquoi qu'ilnedoive jamais ſe trouverde
difcorde & de diffenfion dans des lieuxqui
ſont ſiparticulierement conſacrez àla paix,
ledemon ne laiſſepas de faire ce qu'il peut
pouryallumer le feudes diviſions ;&quand
il y eſt une fois excité , il eſt tres difficilede
l'eſteindre.
Il fautdoncqu'un Superieur ait une appli
cation continuelle pour maintenirles freres
dans une parfaite intelligence. Mais pour
peu qu'il connoiſſe qu'elle ſoitbleſfee; ildoit
faire tous ſes efforts pour étouffer le mal
1 dans fonprincipe,& pour en arrefter toutes
lesfuites. Il faut dis-je, qu'il leurfaffe con-
noiſtre qu'il n'y a rien paroù ils puiffents'at-
tirer davantage la colere de Dieu , qu'en
violant cette union fainte , dans laquelle
fon intention eſt qu'ils paſſent leursjours ;
qu'iln'ya rien par où ils puiſſent ſe rendre
plus indignesde ſa mifericorde , qu'en man.
quant de l'exercer les uns àl'égarddes au-
tres ; & que le veritablemoyen de faire que
ledemonſoit le maiſtre de leurs cœurs , eſt
d'ynourrirdes inimitiez& des haines ; que
c'eſt lui enouvrir les portes& lui enfaciliter
l'entrée , contre le commandement de l'A-
Ephef. 4. poftre ? Nolite locum darediabolo. Il faut leur
v.27. dire,que s'ils onteſtéaſſez malheureuxpour
defaint Benoist. CHAP. IV. 407
felaiſſer ſurprendre parquelque chaleur,par
:
quelque impatience , diſons , par quelque
mouvementdecolere, il fautaumoinsqu'ils
faſſenten forte qu'elle foit courte : de crainte
que fi elle duroit, elle ne leur fiſt des blef-
fures profondes , & que la guerifon , n'en
devintplus difficile. Sol non occidatfuperira- 1b. v.264
cundiam veftram , dit le mefme Apoftre.
Et il faut convenir que rien n'eſt plus
digne de compaffion que l'eftat d'unReli-
gieux , lors qu'il ſe laiſſe dominer parune
paffion fi cruelle , qui au lieu des'affoiblir
envieilliſſant, reprend au contraire de nou-
velles forcesdans ſadurée ; toutes les refle-
xions l'augmentent & l'enveniment : il eſt
incapablede faire aucune action qui lui ſoit
utile : ſa peine l'occupe tout entier , ilne
peut lire, il nepeut prier : tous lesexercices
de ſa profeſſion lui font à charge : il eft
comme plongé dans l'amertume &dans la
triſteſſe : il a inceſſamment devant les yeux
celui dont il a ſujet deſeplaindre , fa pre-
fence l'irrite ; & cette indiſpoſition qui pou-
voit eſtre peu de choſe dans ſoncommence-
ment, devient irreconciliable. Il ſuffit , mes
freres , pour donner de l'horreur d'un excés
quin'eft quetrop commun parmiles perfon-
nes religieufes , de ſçavoir que Dieu n'eſt
pas leDieude ladiſſenſion , maisdela paix ,
c'est-à-dire que ceux qui ne viventpasdans
la charité ne font point à lui , &n'ontni la
408 Explication de laRegle
confolation , ni lebonheurde luiappartenir:
[Link].
14.7.33.
Non eft diſſenſionis Deus, ſedpacis. Et ſaint
[Link] Bafiledit , que comme Dieu eſt charité ;
Inſtir. >>auſſi la haine eſt le demon : & que ſi Dieu
Monac.
» ſe trouve par tout où eſt la charité ; lede-
»mon ſe trouve auſſi par tout où il yade la
>>haine. Ajouſtons quecomme ils ne ſe ſou
cient pas de lui eſtreunisdans le temps , en
vivant avec leurs freres dans la charité &
dans lapaix ; ilsen ſeront ſeparez dans toute
l'éternité; felon ces paroles dumeſme Apô-
Heb. 12. tre. Pacemſequimini cum omnibus , &Sanctimo-
7-14.
niam, finequanemo videbit Deum.
NE defefperer jamais de la mifericorde-de
Dieu, &c.
* Cet article eſt le fondementde lavie Re-
ligieuſe , comme de la vie Chreſtienne : &
s'il y a quelque choſe, par où l'on s'attire&
par où l'onconſerve la protection de Dieu,
c'eſt par la confiance que l'ona dans ſes mi-
Pfal. 61. fericordes. Sperate in eo omnis Congregatio po-
puli, dit le Prophete. Il faut que tous ceux
qu'il a raſſemblez par la conduite de ſon
SaintEfprit , & pour lagloirede ſon Nom
eſperent en lui : car il eſt ſeul l'union& la
conſolation des Saints. C'eſt lui qui les for-
me ; c'eſt lui qui les éleve ; c'eſt lui qui les
dirige; c'eſt lui qui les ſouſtient ;c'eſt lui qui
les protege ; c'eſt lui qui les défend contre
cette multitude d'ennemis qui les environ
nent,
defaint Benoist. CHAP. IV. 409
nent , & qui les preſerve des pieges qu'ils
leur tendent. Et il ſe peut dire , que li fa
main ne paroit inceſſamment les traits dont
ilsfont attaquez , ils recevroient dans tous
les momens mille bleſſures mortelles. Il faut
doncque la foi d'un veritable Religieux foit
vive, que ſes eſperances foient animées ; &
qu'enquelque eſtat qu'il ſe trouve,il attende
tout de la bonté de Dieu qui lui eſt ſi con-
nuë ; & qu'il diſe inceſſamment de tout
le ſentiment de ſon cœur , comme le Pro-
phete: Dieu est mon ſalut , il eſt ma gloire ; «
c'eſt de lui que j'attendtout mon fecours & «
toutemaforce. In Deofalutare meum ; &glo- «pf.61.
ria mea , Deus auxilii mei , &spes mea in v. 8.
Deo eft.
Ainſi quelque tentation qu'il lui arrive ;
dequelque paſſion dont il puiſſe eſtre atta-
qué ; quelque tempeſte qui le ſurprenne
dansle coursdeſanavigation : quand il trou-
veroit en ſonchemin autant de demonsqu'on
dit qu'il s'en preſenta à ſaint Antoine dans
ce combat ſi furieux, qu'il ſouſtint contre les
puiſſances de l'enfer ; il faut qu'il foit per-
Tuadé que le Seigneur eſt a ſadroite ; qu'il
empeſchera que la fermeté de ſon cœur ne
ſoit ébranlée , & que ſa pieténe reçoive au-
cune atteinte mortelle :ſelon cesparoles du
Prophete : Quoniam à dextris estmihi , ne Pfal. 15.
commovear. Et cette confiance ſi ſainte doit v. 8.
le remplir dejoie&de confolation, & l'eſta-
Mm
410 Explication de la Regle
blirdans unrepos &dans unepaix conſtante.
Ibid.v.9. Propterhoc latatum eftcor meum, &exultavit
linguamea : infuper& caroma requiefcet inſpe.
Voilàlesfruits& les avantages decettecon-
fiance ſi preſcrite & fi recommandée. C'eſt
ce qui a formé les Saints ; c'eſt ce qui les a
faitperfeverer dansleſervicedeJ.C. c'eſtce
quiles a rendu invincibles , & redoutables à
toutes les puiſſances de l'enfer ; & c'eſt enfin
ce qui leur a acquis des couronnes immor-
telles.
CE fontlà les instrumensdecetArtſpirituel ,
c.
Le Saint nous donne d'importantes in-
ſtructions par ces dernieres paroles , & nous
faitparfaitement comprendrede quellema-
niere nous devons confiderer tant d'avis &
tant de preceptes , & le rang qu'ils doivent
tenirdans noſtre conduite.
2
Premierement , il nous apprend que ce
qu'il appelle Instrumenta bonorum operum, font
des moiens differens que vous devez em-
ploier pour l'ouvragedevoſtre ſalut : qu'ils
ne font pas de nature , que l'on puiſſe ou
les laiffer , ous'en ſervir ; mais quela prati-
que en eſt abſolument neceſſaire ; qu'ilfaut
les avoir enmain dans toutes les rencontres,
&toutes les fois que l'occaſion s'en preſente.
Iln'a pûnous ledire avecplus de force& de
preciſion, qu'en ſe ſervantde ces termes ,
٢٠
de faint Benoist. CHAP. IV. 4N
Dienortuqueinceſſanter adimpleta. Car verita
blement fi les gens du monde qui ont une
paſſiondominante, ypenfent, &enparlent
Tans ceſſe, àtemps & à contre-temps , im-2. ad
portunè , opportunès à plus forte raiſon des Tim. 4.
Moines qui font autant occupez qu'ils le
doivent eſtre du ſoin de leur ſalut , & qui
n'ont ici-bas que cette unique affaire,feront-
ils obligez d'y travailler avec une applica-
tion continuelle ? lesjours; partous les exer-
cices & les actions de pieté qui forment
l'eſtat de leur vie; &dans lefilencede lanuit ,
en offrant à Dieu leurs prieres , & en chan-
tant ſes loüanges.
Secondement , il nous marque par ces
mots , Instrumenta Artis fpiritualis , qu'il ne
s'agit pas ici d'une ſimple ſpeculation , ou
d'une connoiffance ſterile ; mais d'unepra.
tiqueexacte, fidele ,&perfeverante: ce font.
des regles qui nous ſont preſcrites. Et afin
d'exciter noftrediligence & noſtrezele, le
Saint nous dit , quenous devons notis atten-
dreàmettre aujourduJugementces inſtru-
mens , entre les mains deJ.C. comme nous
les aiant donnez par le miniſterede ſon fer-
viteur,& in diejudicii [Link] ne font
pas des inventions humaines , mes freres ,
commenous l'avons deja dit , mais des Loix
ſaintes queJ. C. a dictées , & que ſaint Be-
noiſt ne nous a laiſſées quepar une inſpira-
tionparticuliere defoneſprit.
Mm ij
412 Explication de la Regle
Troifiémement, comme le Saint ne nous
donne point d'autres voies pour nous appli-
quer à noſtre ſanctification , il eſt évident
qu'ellesfont les ſeules ; & que c'eſt ſe trom-
per qued'en imaginer qu'il n'a pas connuës.
Il y attache noſtre ſalut , Qua cum fuerint
ànobis die noctuque inceſſanter adimpleta ; es
in dieJudicii reconfignata ; illa merces nobis à
Deo recompenſabitur. Il nous apprend que
noſtre eternité en dépend;& ce qui eſt digne
d'eſtre remarqué , & qui doit faire trembler,
tous ceux qui doivent entrer , ou qui font
déja entré dans cet engagement, ce font
ces conſiderations ſous lesquelles il promet
la recompenſe : Die noctuque inceſſanter adim-
pleta ; & qui donnent pour jamais l'exclu-
fion à ceuxqui les ont ignorées ,ou qui les
aiant connuës ne s'en ſont pas acquittez
avec l'ardeur , l'exactitude & l'application
neceſſaire. Que l'on faſſeſur ces termes les
reflexions qu'on voudra pour en diminuer la
force,&fe cacher la grandeurde ſes devoirs;
onne ſçauroit nepas demeurer d'accord que
l'ignorance , ou la negligence , prive égale-
ment de l'effet des promeſles.
Saint Benoiſt declare qu'il faut pour s'en -
C.4. art. rendre digne châtierſon corps. Ne point aimer
20.59.
60.56.
les delices. S'éloignerdes maximesdufiecle. Hair
Savolonté propre, Rendre en toutes choses àfon
Superieur une obeiſſancefidele. Prir, lire avec
affiduite. Repandre des larmes , &c. Si cette
de faint Benoist. CHAP. IV. 413
neceſſité n'eſt pas telle qu'il l'a dit, il faut
qu'il trompe & qu'il impoſe : mais qui
pourroit ſoupçonner unſi grand Saint d'ur
telexcés ? Que fi les chofes fontcomme il le
a dites , ainſi qu'on n'en peut pas douter
quelle efperance reſte-t-il pour ceux qui n
ſont pas dans la pratique de ces regles ?
moins qu'ils ne prennent la reſolution de
quitterles voiesdumenfonge ,&de changer
de cœur , de mœurs , de maximes , de ſenti-
mens & de conduite.
Le Saint a grand ſujet de direqu'il faut
eſtredans la ſolitude&dans les Monafteres,
pour pratiquer des veritez ſi contraires à
toutes les erreurs qui regnent dans le monde:
car ſi cela n'eſtoit, l'Eſprit de Dieu ne nous
auroit pas défendu de n'aimer ni le monde,
ni riende ce qui appartient au monde. No- 1.2. Joan:
V.15
lite diligere mundum , neque ea quæ in mundo
funt. Et laraiſon qu'il en donne c'eſt que la
cupidité regne preſque ſur tous ceux quiy
font engagez. C'eſt elle qui les inſpire ,qui
les dirige , & qui forme toutes leurs inclina
tions& tous leurs deſirs ;& par confequent
toutes cesmaximes ſaintes ne sçauroient y
avoir cours , ni eſtre d'aucun uſage ; puiſque
c'eſt la charité qui en eſt la ſource& le prin-
cipe. Bien loin de s'aviſer dans le monde de
chaſtierfon corps,on ne penſe qu'à lui com
plaire ; au lieu de ne point aimer les delices,
on les recherche avec fureur : au lieu de
Mm iij
414 Explication de laRegle
S'éloignerdes maximes dufiecle, on les prend
pour le modelede ſa vie: au lieu de hair fa
volonté propre , on va au devant & on lui
accorde plus qu'elle ne demande ; au lieude
s'affujettir à un Superieur , il n'y a preſque
point d'homme du monde qui ne vouluft
eſtre ſans Maiſtre ; au lieu de prier , de lire ,
de repandre des tarm's , l'on y paſſe le
tempsàdesbagatelles ,& il n'ya rienqu'on
ne facrifie à fon plaiſir. Ainſi c'eſt dans la
ſeparation du monde , & dans le fond des
Cloiſtres , qu'on peut ſe ſervir de ces inftru-
mens de pieté, reformer ſesmœurs,®ler
ſa vie ſur ces grands preceptes.
ENgardant dans le Monaftere uneſtabilité
conftante, c.
Il eſt évident, mes freres , par ces paro
les, quel'intention de [Link]ſt aefté, qu'un
Religieux gardaſt une reſidence exacte , &
qu'il demeuraſt renfermé dans ſon Mona-
ftere,comme dans unlieuauquel ſa ſancti-
fication eſtoit attachée. Et c'eſt pour cela
qu'il ordonne que toutes les choſes neceſſai-
res pour l'uſagede la Communauté , ſeren-
contrent dans l'enceinte du Monaftere ; afin
que les Freres n'aient ni pretexte , ni occa-
fion legitime d'en fortir. Et ce mot de Con-
gregatione ne doit pas s'entendre d'une Con-
gregation Monaftique en general ; mais en
particulier du Monastere, ou dela Commu
defaint Benoist. CHAP. IV. 415
nauté dans laquelle un Religieux s'engage.
Et fi cela n'eſtoitde la forte, unReligieux
pourroit vivre comme un vagabond , fans
violer le vœu de ſa Stabilité , en allant de
Monastere enMonaftere , & paſſant ſa vie
dans un mouvement & dans une agitation
perpetuelle.
Les premiers Moines , mes freres, n'ont
pas eſte ſi reſſerrez , ni ſi exacts àgarder la
folitude. Ils ſe rendoient des viſites pour la 2
confolation, & pour l'édification lesunsdes
autres. Unjeune Religieux alloit trouver un
Ancien pour recevoir de lui quelques avis
falutaires , lors qu'ileſtoit attaqué de quel-
questentations ,ou pour s'inſtruire des voies
&des moiens qui pouvoient le conduire
dans une vie parfaite. Mais cet uſage ſi faint
dans ſonorigine,ne futpas long-temps ſans
degenerer ;& lesMoines que la pieté toute
ſeule faifoit fortir de leurs Monaſteres & de
leurs cellules, en furent tirez par des con-
fiderations toutes humaines. L'inquietude,
la curiofité , &le defir d'entendre des choſes
nouvelles, les porta tous , & dans tous les
lieux où ils crurent qu'ils pourroient ſe ſa-
tisfaire. Ce mal ſe repandit & fe commu-
niqua par la frequentation , dans les de-
ſerts & dans les folitudes les plus écartées.
SaintBenoift voyant que cette liberté de ſe
voir & de communiquer enſemble avoit
cauſé quantité de maux & de defordres ,
Mm iiij
416 : Explication de laRegle
crut que poury remedier il falloit attacher
les Religieux au lieu de leur profeſſion ; &
afinque cela ſe fit avec plus de force , &
d'une maniere plus conſtante , il ordonna
qu'ils en feroient un vœu particulier dans !
leur engagement,& en ces termes. Promitto
Stabilitatem meam : Et il declare enſuite à
celui qui a pris cet engagement, qu'il ne lui
eſt plus permis de fortir du Monaftere. Quod
Regu.
18. c. ei,exilla die non liceat de Monasterio egredi.
Les Religieux de Cifteaux qui estoient
remplis de l'eſprit de ce grand Saint, & qui
font parfaitement entrez dans toutes fes
penſées & ſes vûës , pour empeſcher qu'on
expliquaſt cette profeſſion de Stabilité con-
tre l'intention du Saint , ont voulu qu'on
exprimaſt dans la cedulede la profeſſion le
nom du Monastere dans lequel on s'enga-
geoit, afindedonner plus de poids au Vœu
de Stabilité ,&de la determiner d'une ma-
niere ſi preciſe , qu'il n'y euſt pas lieu de
former aucun doute , ni aucune difficulté
ſur une obligation fi claire.
Cependant quelque eſtroite qu'elle ſoit ,
un Religieux peut fortir de ſon Monaftere
par l'ordrede fon Superieur , lorſque cela est
neceſſaire aux besoins de la Communauté.
Il peutmeſme l'envoier pour des emplois &
des affaires ; pourvû qu'elles ſoient confor-
mes à fon Eftat , & felon les Regles & les
devoirs de ſa profeſſion. C'eſt ainſi qu'un
defaint Benoist. CHAP. IV. 417
Celerier peut fortir du Monastere pour de
veritables neceſſitez. C'est ainſi que faint
Maur fut envoié en France , & faint Placide
enSicilepar le commandementde faintBe-
noiſt , pour y jetter les fondemens de fon
Ordre : & que faint Bernard qui avoit fait
ſaprofeſſiondans le Monastere de Ciſteaux,
en fortit pour establir celui de Clairvaux ,
&pour en eſtre l'Abbé. En un mot , faint
Bernard nous marque expreſſement ce que
c'eſt que le vœu de Stabilité , quand il dit ; «
qu'il a eſté inſtitué pour empeſcher qu'un «
Religieux ne fortede ſon Monastere pour "
mener une vie plus douce &plus aiſée , par «
uneſprit de chagrin , par humeur , par curio- " "
ſité , & par tout autre motifde legereté,
d'inquietude , & d'inconftance ; & non pas "
lors qu'une autorité legitime diſpoſe de «
lui & l'appliqueàdes emplois conformes à
ſaprofeſſion,& qui n'ont riende contraire «
à ſaRegle. Cela marque evidemment que
dans le ſentiment de ſaint Bernard un Reli-
gieux nedoitjamais fortirde fon Monastere,
que par des raiſons legitimes , des confide-
rations ſolides , &qui n'aient rien de con-
traire à la pieté & à la perfection dans la-
quelle il eſt obligé de vivre : ſans quoi il faut
qu'il regarde fon Monastere comme fon
tombeau, comme le lieu qu'il a choiſi pour
ſa ſepulture , & dans lequel il s'eft enſeveli
tout vivant :& que trouvant ſa conſolation
418 Explication de laRegle
dans cette bien-heureuſe neceffité qu'il s'eſt
» impoſée , il diſe avecle Prophete, c'eſt ici
„ le lieudemon repos ,j'ydemeurerai felon le
>> choix que j'en ai fait; juſqu'a-ce que J. C.
Pf. 131.
V. 14.
m'entire. Hacrequies mea inſaculumfaculi :
hic habitabo quoniam elegi eam.
CHAPITRE V.
De l'obeiffance.
Lepremierdegré d'humilité , eſt Pobeiſſance qui
est ponctuelle , & qui ne reconnoiſt point de
retardement. Elle est propre à ceux qui pre-
ferentF. C. à toutes choses , & qui par le
motifde l'engagement faint qu'ils ont pris à
ſon ſervice, oupar la craintedespeines,oupar
Ledefir de laGloire Eternelle , obeiſſent dans
lemoment avec autant de promptitude, lorf-
que le Superieur leur ordonnequelque chose,
que sifon ordre estoit celui de Dieu mefme.
Pfal. 17.
V.45. C'est de ceux-là que le Seigneur a dit ; auffi-
دو toft qu'il a entendu ma voix , il m'a obei.
Luc. 10 .
γ.16. Et en un
celui quiautre écoute, ildit
vousendroit des Superieurs :
,m'écoute.
”
LESaint ſuit toûjours ſes premieres vûës,
&parle ſelon ſes premieres penſées. Il
adeclaré dés le commencementde ſonPro-
logue , qu'il n'adreſſoit ſa Regle qu'à ceux
defaint Benoist. CHAP. V. 419
qui feroient profeſſiond'uneobeiſſance fin-
cere ; & devant entrer dans le detail des
obligations qu'il va preſcrire àſes Freres , il
commenceparl'obeiſſance ,& la poſe com-
mele fondement de l'œuvre qu'il eſtablit : &
en effet, elleen eſt tellementlabaze , qu'elle
en fait toute la verité & tout le merite ; en
forte que, comme nous l'avons déja dit , il
n'y aura d'actions comptées & recompen-
ſées au jugementdeJ. C. que celles qui ſe-
ront marquées à ce caractere.
Comme toute la Religion n'eſt que la
pratique, & l'exercice d'une humilité pro-
fonde&continuelle , il appelle l'obeïſſance,
qui en eſt le premier & le principal effet ,
lepremierdegré d'humilité ; c'eſt àdire, que
le premier pas que doit faire un Religieux
dans cettefainte carriere , c'eſt d'obeïr. Mais
ilveutque cetteobeïſſance ſoit prompte &
ponctuelle , & que rien n'empeſche celui
qui ſçait l'ordre de ſon Superieur , de lui
obeïr , dans le moment meſme qu'il lui eſt
donné. Obedientiafine mora. Et afin d'obli-
ger ſes diſciples à cette exactitude , il ſe ſert
detrois confiderations tres puiſſantes. L'une
eftpriſedans leur profeſſion& leur engage-
ment, l'autredans la recompenſe , la troi-
fiéme dans le chaſtiment. Etveritablement
celui qui n'auroit pas affez de religion pour
obeïr, parce que ſon engagementl'yoblige,
parce qu'il l'a
l'a promis , &que le ſervice qu'il
420 Explication de la Regle
doit rendre à Dieu l'yaſſujetit , pourra eſtre
retenu dans ſon devoir par l'attente des re-
compenſes que Dieu promet aux ames obeïf-
ſantes. Etpoſé , que ce motifn'euſt pas affez
de force , ni de pouvoir pour ſoûmettre fon
cœur, la crainte despeines deſquelles Dieu
punira ſa deſobeïſſance , l'emportera fur fa
dureté : &quandil verra enfinquefonpeché
nedemeurera pas impuni , il aura moins de
Homil.
2. in 1 . facilité à le commettre. La vûë de l'enfer,
adTim." comme leremarque faintJean Chryfoftome,
>>eſt beaucoup plus puiſſante pour reprimer le
>>peché que celle du Paradis ; parce que la
>>>crainte du mal , fait plus d'impreſſion fur
>>nos eſprits , que la promeſſedu bien.
:
Le Saint n'oublie riende tout ce qui peut
porter ſes diſciples à cette obeiſſance exacte;
quand il dit qu'elle eſt propre à ceux qui
n'ontriende plus cher ,que de plaire àJ.C.
Car qu'eſt ce que doit craindre davantage
celui qui eſt redevable à J. C. d'une grace
auſſi grande qu'eſt celle de la vocation à la
vie religieuſe,qued'aimer quelque choſeplus
que lui , & de preferer en riendumondefa
volonté à la ſienne ? C'eſt pourtant ce que
faitun Religieux qui n'obeït pas avec pon-
tualité & promptitude. Car ce retarde-
ment nepeutvenir que de deux cauſes, ou
de l'attachement qu'il a à ſon propre ſens ,
ou de ſa pareſſe, & dans l'uncommedans
l'autre il eſt vrai qu'il prefere quelque choſe
defaint Benoist. CHAP. V. 421
J. C. Dans lepremier cas , c'eſtſa raiſon,
qu'il écoute auprejudice de celle du Supe-
rieur qui lui commande ; & pendant qu'il
raiſonne , qu'il delibere & qu'il examine ,
il lui reſiſte, il ſe croit plus que lui , & pre-
fere ſonpropreſentimentau ſien;dans l'au-
tre il ſuit ſon inclination & ſa laſcheté, il ſe
laiſſe aller au mouvement que ſa nature lui
inſpire : Et tout cela eſt en effet preferer
quelque choſe à J. C. puiſque celui qui
ordonne , tient ſa place, puis qu'il agit en
ſonNom , puis qu'il a ſon autorité , & qu'il
ne fait rien qu'expliquer ſes volontez, fes
intentions & ſes ordres. C'eſt dans cette
penſéequ'iluſe de ces termes , Acfidivini-
tus imperetur. Comme ſi c'eſtoit le Comman-
dement de Dieu : car c'eſt lui-meſme qui
parle par labouche des Superieurs , c'eſt lui
quiconduit par leur main ; & ils ne fontrien.
dans le Monaftere ( s'ilsy font ce qu'ils font
obligez d'y faire ) que de tenir les hommes
dansla ſoumiſſion qu'ils lui doivent , & d'y
faire reſpecter ſes ordonnances,
C'eſt ce que le Saint prouve par ces paro-
les del'Ecriture , In auditu auris obedivit mihi. Pfal . 174
Au moment que la parole m'a échappé de v.45.
labouche , il l'a executée : &dans un autre
endroit : celui qui vous écoute m'écoute. C'eſt Luc.
ν. 16,
ainſi que J. C. a transferé les choſes qui ont
eſtédites de lui-meſme , en la perſonne de
ſes Miniſtres , & de ceux qu'il a choiſi pour
422 Explication de la Regle
eſtre les Interpretes de ſes volontez.
CEfont ceux-là , qui ſe quittant eux-meſmes
renoncentà leurvolontépropre , &c.
LeSaintnepouvoitpas nous donner une
idée plus precife , ni plus juſte d'une veri-
table obeïffance ,que par la deſcription
qu'il enafaite. Il veutque la main qui agil
ſoit demeure fans action ,que lavolonté ſoit
ſans mouvement , que tout ſoitdans l'arreſt
&dans lafufpenfion, au moment que la voix
deceluiqui commande ſe fait entendre ; &
que tout cela ſe falleavectantdeprompti
tude , qu'il ſemble que le commandement
du Maiſtre , & l'obeiſſance du diſciple ne
ſoientqu'unemeſme choſe: & afin d'exciter
encela la fidelité du difciple, illui mettou-
jours devant les yeux ces deux motifs fica-
pables de toucher , la crainte & l'amour.
Nous faifant voir par là, que cen'eſtpasune
obeïffance , ni une foumiſſion humaine que
Dieudemande ;mais qu'il faut qu'elle parte
du cœur, qu'elle ſe rapporte à lui , & qu'il
enſoitla fin& l'objet, comme il endoiteſtro
1
leprincipe.
En effet , mes freres , de quelle utilité
pourroit eſtre une obeïſſance fervile , de
couſtume & d'habitude ? Et que ſerviroit-il
àun Religieux de ſe porter aux choſes qui
lui feroient preſcrites , en la maniere qu'un
homme dejournées'en vaàfon travail, lui
defaint Benoist. CHAP. V. 423
qui eſt deſtiné pour des chofes grandes , &
qui a une obligation principale de s'élever
à ce que la Religion adeplus excellent,&
deplus parfait ? Qu'auroit-il à eſperer pour
l'éternité , lui , dont toute la conduite , &
toute l'application ſe borneroient ſeulement
autemps , fans porter plus loinſes vûës &
ſespenſées? Etquelrapportyauroit-il entre
fonobeïſſance & celle deJ.C. dont il doit
eſſayer de ſe rendre un imitateur fidele ?
C'est ainſi qu'ils entrentdans lavoyeetroite, Matth.7
14.
SeloncesparolesduSeigneur, lavoyequi mene «
àla vieeſt reſſerrée, ee
Il eſt certain que la voie étroite eſt celle
desrenoncemens ,&que plus l'attachement
que nous avonsaux chofes quenous quittons
eſt grand , plus l'abnegation eft parfaite ,
plus elle couſte , plus elle eſt ſenfible. Un
homme renonce à de grands eſtabliſſemens
& à de grandes fortunes qui lui ſontfuper-
fluës , c'eſt quelque choſe ; il retranche de
ſes biens & de ſes revenus juſqu'à ſe priver
du neceſſaire, c'eſt davantage ; il fe reduit
à la pauvreté& à l'indigence , c'eſt aſſure->
mentungrandfacrifice: mais la confomma-
tion eſt de renoncer de telle forte à foi-
meſme , qu'on foûmette ſa volonté , ſon
eſprit , ſon difcernement & faraiſon , & T
qu'on n'ait point d'autre mouvement en
touteoccafion&entouteschoſes, que celui
424 Explication de la Regle
que l'on reçoit du Superieur duquel on
depend.
C'eſt pourquoi J. C. aprés avoir parlé de
l'obligation qu'il impoſeà ſes difciples , de
renoncer à tous les biens & à toutes les ri-
cheſſes de la terre , aux peres , aux meres ;
Luc. 14. ilajouſte , adhuc & animam ; c'eſt à dire, à
N. 26.
vous meſme , à voſtre cœur; car juſques-là
on n'a facrifié quedes choſes étrangeres , ce
qui peut eſtre unouvrage de lanature: mais
pour la volonté , ce nepeut eſtre qu'à Dieu
qu'on la facrifie , &qu'on ladonne,
OnavûdesPayens quitter toutes les cho-
ſes exterieures & ſe rendre pauvres ; mais
pendantqu'ils eſtoient vuides des biens de la
fortune , ils eſtoient pleins d'eux-meſmes.
L'orgueil a efté en cela le ſeul principe de
leur conduite ; & ils ne ſe ſont depoüillez ,
pour le dire ainfi , que pour s'enrichir , &
pour ſe rendre entierement independans.
Mais on n'ajamais vû autre part que dans
la Religion , que le Sauveur eſt venu eſta-
blir ſurla terre , que des hommes libres ſe
foient depoüillez du droit qu'ils avoient fur
eux-meſmes , pour vivre dans une obeïf-
fance exacte ; pour ſe conduire en tout&
ſans referve par la volonté d'un autre ; &
preferer par une élection toute volontaire la
dependanceà la liberté. Un Solitaire ancien
Vk.
Patr.
>>diſoit autrefois , que marcher dans la voie
eſtroite , c'eſtoit de faire violenceà ſes pen-
Tées,
de faint Benoist. CHAP. V. 425.
ſées , & de renoncer pour l'amour de Dieu "
à ſa volonté propre.
ILs s'abandonnentſans reserve, àladirection
&àl'autorité d'un autre ; & ambulantes alieno
judicio.
C'eſt une expreſſion de l'Ecriture , qui
marque la facilité , le zele & la liberté avec
laquelle on marche dans la voie de Dieu ,
Debet , commedit l'Apoftre , ficutille ambu- 1.2. Joan.
V. 6.
lavit , & ipfe ambulare. Cela fait voir qu'un
Religieux doit obeïr avec une diſpoſition
toute remplie de joie ; & qu'il doit trouver
ſon repos & fon plaiſir dans ſa ſoûmiſſion ;
en forte qu'il ſe rejoüiffe d'avoir un Supe-
rieur fur ſa teſte , & qu'il puifle di re à Dieu
dans uneſprit dereconnoiſſance : Impoſuiſti V.12 Pfal. .65.
hominesfuper capita noftra. Et dans le fond ,
mes freres , qu'est-ce qu'un Religieux peut
defirer davantage en ce monde , que de ſe
voir libre , & comme defait de lui-meſme ,
par l'aſſujetiſſement dans lequelil s'eſt en-
gagé ? Il le voit exempt de tous ſoins pour
ſa ſubſiſtance , pour ſa nourriture , pour
l'emploi de ſontemps, pour ſes exercices ,
fes occupations , pour ſes travaux, ſes lectu-
res;meſme pour ſes devotions & ſes prieres :
& il eſt ſeparé de tout cequi peut lui caufer
la moindre inquietude : enfinilſe repoſe ſur
un autre de laplus importante affaire qu'il
ait en ce monde , quieſt celle de ſon éter-
Nn
426 Explication de la Regle
nité. Et cequi lui eſt d'une confolation ex-
trême ; c'eſt qu'il ſçait que cet homme eſt
eftabli de Dieupour cela ; & que cette affaire
neſe ferajamais avec plusde certitude & de
fuccés que par ſa direction & par ſa con-
duite.
CEfont ceux-là fans doutequiimitent lacon-
duite deJ. C. &c.
On ne ſçauroit mettre trop ſouvent de-
vant les yeux de ceux qui vivent dans l'o-
beïſſance l'exemple de J.C. parce qu'il n'y
a rienqui porte plus debenediction , ni qui
foit plus capable d'applanir les voies &de
lever les difficultez qui peuvent ſe rencon-
trer dans le cheminde celui qui obeït. Car
que peut- il trouver qui l'arreſte , ou qui ex-
cite enluiune oppofition qu'ilne puiffe fur-
monter ; lors qu'il verra J. C. rendre une
obeïſſance accompagnée de tantdehontes,
de fouffrances, de douleurs &d'ignominies ?
Quandil le verra , dis-je , detaché deſa vo-
lonté qui estoit toute fainte , pour ſuivre
celle de fon Pere : & s'abandonner ſans re-
ſerve à l'envie , à l'inimitié & à la fureurde
د
fes [Link] obeïſſance peut eſtre
comptéepourquelque choſe,quandelle ſera
vuc&qu'elle fera miſeauprés de la fienne?
Cette obeiſſance de laquelleje vous parles
ne sera ni reçûë de Dieu , ni agreable aux
homines, &c.
de ſaint Benoist. CHAP. V. 427
Saint Benoift nous marque ici , quelles
font les conditions ,& les qualitez d'une ve-
ritable obeiſſance , & avec quelles circon
ſtances un Religieux doit obeir , pour plaire
en meſme-temps à Dieu & aux hommes.
Car l'obeiſſance qui n'eſt que materielle ,
ne produira jamais de fruits à celui qui la
rend,&quin'a pas ſoin de joindre ſon eſprit
àſamain. Il faut donc que celui qui obeit le
faſſe ſans deliberer,fans heſiter,nontrepide : Reg. c.5 .
maisdans une determination toute libre , &
dans une perfuafion toute entiere qu'il doit
faire ce qu'il fait; car autrement ſa ſoumiſ-
ſion ſeroit defigurée par la defiance. Sans
delai, non tarde; parce que ce retardement Reg. c 5.
eſt , àproprement parler , une reſiſtance; &
que celui quidiffere, quoi qu'il faſſe enſuite,
arefifté pendant tout le temps qu'il a deli-
beré , avant que de ſe ſoûmettre. Sans tie-
deur , non tepidè : parce que fi l'obeiſſance Reg. c.5.
n'eſt prompte & fervente, le moien qu'elle
plaife ? la langueur qui l'accompagne de-
goute celui auquel on la rend,&peut-il re-
cevoir agreablement ce qu'on lui donne à
contre-cœur ?
SAns murmure &fans nulle parolequiman-
que , &c. Aut cummurmure, vel cum refpon-
fione nolentis.
Le murmure ſoit qu'il demeure renfermé
dans le cœur , ſoit qu'il s'exprime par des
Nn ij
428 Explication de la Regle
actions , ou par des paroles , ou par des ge-
ſtes , corrompt les actions les plus faintes.
C'eſt un caractere de malediction : c'eſt la
peſte des Communautez Monaſtiques ,
comme nous l'avons déja dit. Il faut que
l'obeiſſance foit toute cordiale ; parce que
ceux qui font au nombre des enfans , qui
ſont appellez à l'heritage du Pere , comme
les Solitaires & les Religieux , ne doivent
pas ſe conduire ainſi que des ferviteurs &
des eſclaves , qui n'agiffent que parce qu'ils
y font forcez , &par le motifdela crainte.
Dieu, mes freres , veut quenous le fervions
d'une maniere plus noble , plus pure & plus
elevée. Iln'a que faire de noſtre obeiſſance,
fi elle eſt ſeulement exterieure & litterale.
C'eſt le cœur qu'il demande , donnez - lui
tout , & ne lui donnez point le cœur , vous
Prov.
25.26.
ne luidonnez rien. Prebe fili mi cor tuum
mihi.
Que fi le murmure interieur ou exterieur
detruit tout l'agrément& tout le merite de
lobeiflance : que ne fera point la parole
d'unhommequi temoigne qu'il ne veut pas
obeir , puis qu'elle ne peut eſtre confiderée
que comme une reſiſtance réelle , comme
une revolte du cœur & de l'efprit ? Mais
contre qui eſt cette revolte ? eft-ce contre
unhomme ? non, mais contre Dieu meſme.
Exod.
36.8.
Non est contra nos murmurveftrum , fed contra
Dominum. Parce que comme on rend à Dieu
de faint Benoist. CHAP . V. 429
l'obeiſſance qu'on rend aux Superieurs : auffi
la deſobeiffance qu'on apourles ordres des
Superieurs , tourne contre Dieu qui ſe met
enleur place,& qui a dit , Quivos audit,me ν.Luc.16.104
audit, qui vos ſpernit, meſpernit. Et c'eſt ce Bern.
qui a fait dire à ſaint Bernard : Qu'importe "depræ-
queDieu commande par lui-meſme,oupar " cept.&
la bouche de ſes ſerviteurs ; c'eſt toûjours « difp.c.
१०
lui qui parle , & ce ſont ſes volontez qui «
ſont declarées ! Quid enim intereft utrum per "
ſe an perſuos miniſtros ,five homines,fiveAr-
gelos, hominibus innotescatfuum bene placitum
Deus?pariprofecto obſequendum est cura,pari
reverentia deferendum. On pourroit ajoûter
àces circonstances celle dela perſeverence ;
parce que c'eſt elle qui conſomme le facri-
fice,&qui donne la perfection ; c'eſt elle qui
doit couronner l'ouvrage : la recompenfe
n'eſt promiſe qu'à celui qui aura combattu
&perſeveréjuſqu'à la fin. Qui perfeveraverit [Link].24
13 .
uſque in finem, bicfalvus erit.
C'Eſt un devoir, dont ilfaut que les diſciples
s'acquittent dufond de leurs cœurs , &c.
Le Saint continuë à faire voir , que l'o-
beiſſancedoiteftre pure, cordiale & fincere,
&que fi elle n'a toutes les conditions , c'eſt
une victime defectueuſe. C'eſt un ſacrifice
qui au lieu de trouver grace auprés de celui
auquel il eſt offert , ne sçauroit manquer
d'en attirer la malediction. Il voit le cœur
430 Explication de la Regle
decelui qui murmure
rmure , il enpenetre les re-
plis les plus ſecrets ;& comme c'eſt toûjours
le cœur qu'il recompenſe , il enpunit auſſi
les actions & les mouvemens avec ſeverité,
[Link] quand ils ne ſont pas ſelon ſa Loi. Corquarit.
Pf. 134. cor infpicit, intus teftis eft, judex , approbator,
adjutor, coronator. Ainſi le murmurateur qui
prend fur lui , & qui ſe fait violence pour
ſe ſoûmettre , fait des efforts inutils ; fon
obeiſſance ne ſera pas recompensée ; mais
fon chagrin & ſa contradictionſera chaſtiée,
àmoins qu'il ne ſe repente de fon peché , &
qu'il ne repare fa faute par une penitence
fincere. Si l'on ſe donne la liberté, & fi on
laiſſe aller ſes yeux fur ce qui ſe paſſe au
jourd'hui ( c'eſt une reflexion qui en general
n'eſt point défenduë ) que l'on y trouvera
peu de cette obeiſſance qui ſanctifie les hom-
mes ! Que l'on y remarquera peu cette fou-
miffion que les Saints ont regardée comme
le fondement de la vie religieuſe ! Et par
confequent qu'on y trouvera peu de Reli-
gion fincere !L'on en a veritablement con-
ſervé le nom ; mais pour les actions & les
pratiques , on ne les y voit preſque plus ;
&les Superieurs bien loin d'y eſtre confi-
derez comme les depofitaires de l'autorité
deJ.C. & comme des Interpretes de fesvo-
lontez , on n'a communement que de l'é-
loignement& du mépris de leur conduire :
&au lieu d'aimer la ſoumiſſion & la depen-
1
defaint Benoist. CHAP. VI. 43
dance, onla fuit comme un joug inſuppor-
table. La verité eſt, que ſi lesuns font fans
docilité,&evitent de ſeeſomettre ; les autres
ne font rien moins de leur coſté que ce qu'ils
devroient faire , pour meriter & s'attirer la
foûmiffion.
CHAPITRE VI.
Du filence.
Faiſons ce que nous dit leProphete par cespa. Pl. 38,
roles: (Jay reſolu d'obſerver toutes mes
voies. Pour eviter de pecher par malan- «
guej'ai mis une barriere à ma bouche , je «
me ſuis tû , je me fuis humilié ,je me fuis
meſme abſtenu de diredes chofes bonnes.) ..
Le Prophete nous apprend que ſi on doit
quelquefois s'empeſcherde tenirde bons dif-
cours , parlerespect qu'on porte au filence ,
àplusforte raiſon doit - on s'interdire toutes
paroles mauvaiſes , dans la crainte du chafti-
ment qu'elles meritent ? Ainfi la dignité du
filenceferaquel'on n'accorderaque rarement,
mesme aux diſciples d'une vertu consommée,
la permiſſion d'avoirdes entretiens ensemble,
quoiqueſur des matieres utiles , Saintes &
capables de donnerde l'edificationſelon cequi
eftécrit : (Vous n'éviterez pas le pechéen Prov 10.
parlant beaucoup. Et ailleurs lavie & la " 19
دو
432 Explication de la Regle
mort ſoit dans le mouvement de la lan
Prov .
18. v .
دو
gue. ) Etpuis il appartient ſeulement aux
21.
maiſtres de parler & d'inſtruire ; & aux
”
diſciples de ſe taire & d'écouter.
LEsBenoiſt
meſmes raiſons qui ont obligé ſaint
à establir une retraite & une
ſtabilité ſi ſevere , l'ont porté à preſcrire un
filence fi exact & fi rigoureux. Ilfaut donc
qu'un Religieux rompe de commerce avec
le monde qu'il a quitté &dont il n'eſt plus ,
&qu'il ne penſe à lui , quelors qu'il parle
àDieu de ſes beſoins & de fes miferes , qui
ne lui fontque trop connuës :de crainte que
s'ily confervoit ſes habitudes accouſtumées,
il n'en conſervaſt les mœurs & les paſſions,
Grad.
& que felon la penfée de faintJean Clima-
3. art .
„que , il ne fuſt ſemblable à ces oiſeaux qui
14. changent de lieu ; mais qui s'envolent avec
leurs plumes. Cependant comme il ſeroit
inutile d'interdire aux Moines les commu-
nications avec les gens dudehors , ſi on leur
laiſſoit la liberté d'en avoir entr'eux ; &
qu'il ne feroit pas poſſible qu'ils n'euffent
dans leur folitude ,l'eſprit du monde , ſes
maximes , ſes cupiditez & ſes paſſions , tant
qu'il leur feroit permis d'avoir les uns avec
les autres des converſations particulieres ; le
Saint a eſtimé qu'il devoit les retrancher ab-
folument , pour les mettre à couvert de
toutes ces tentations , de ces dereglemensEn
&
de ces defordies.
de faint Benoift. CHAP . VI. 433
Eneffet , au cas qu'il ſoit permis aux Fre-
res de parler , ils auront pour ſujet de leurs
entretiens les choſes qui ſe paſſent dans le
monde , ou celles qui ſe paſſentdans le Mo-
naftere. Les premieres , rappelleront les
idées de tout ce quidevroit eſtre effacé pour
jamais de leur memoire , auſſi-bien que de
leur cœur ; & les évenemens differens dont
ils auront la connoiſſance , leur inſpireront
des affections contraires à lapuretéde leur
eſtat , leur feront aimer ce qu'ils doivent
haïr , eſtimer ce qu'ils doivent mepriſer : &
il arrivera par des ſuites inevitables , qu'ils
cacheront ſous l'habit de la Religion , des
defirs &des inclinations toutes mondaines.
Bernard.
Cor faculare fub habitu Religionis. [Link]
Que s'ils parlent de ce qui ſe paſſedans le Pfal. qui
Monaftere, ce ne fera point pour en loüer habet,
laconduite ; maisbien pluſtoſt pour cenſurer
celledes Superieurs ,auſſi-bienque celledes
Freres , pour decrier les reglemens qui s'y
obſervent , pour en improuver les afſujetif-
ſemens , pour en blâmer la difcipline : &
comme naturellement l'eſprit de l'homme ſe
porte à condamner , ils ne manqueront pas
d'enſuivreles mouvemens : &l'on peut dire
que toutes leurs communications ne ſe ter-
mineront qu'a ſeplaindre, qu'à murmurer;
&que les chagrins , les humeurs , & les in-
diſpoſitionsdes particuliers, ſe multiplieront
&deviendrontgenerales.
434 Explication de la Regle
S'ils traittent des matieres de doctrine , je
dismeſmedecelles dela Religion , ils neſe-
ront pas long-temps ſans ſe croire desDo-
Eteurs ; ils ſe figureront qu'ils font habiles ;
& ils n'éviteront point les pieges que le de-
mon de l'orgueil a accouſtumé de tendre
dans ces fortes d'occaſions ; je veux dire la
preſomption , & la vanité. Ils contefteront,
ils s'échaufferont dansla diſpute, ils ſe par-
tageront dans ladiverſité des ſentimens ; ils
conſerveront des aigreurs & des mepris les
uns pourles autres ; &jamais ils ne ſe quit-
terontqu'avec impatience &avec aviditéde
ſe rejoindre , pour rentrerdansdes diſputes,
qui à leurgré ne ſont jamaisniaſſez finies
ni affez terminées : & il arrive ſouvent qu'il
reſte de ces fortes de conferences , des divi-
ſions ,des animofitez ; & que les gens ſe ſe-
parent aiſement de charité , comme ils le
ſontd'opinions &defentimens. Mais cequi
eft inevitable , c'eſt la diſſipation ; elle en eſt
une ſuite toute neceſſaire : l'eſprit eſt plein
de ce qu'il a traité & de ce qu'il a entendu ,
& il n'eſt occupé qu'à trouver des raiſons
pour fortifier ſes penſées , & pour affoiblir
celles des autres ; il y penſe ſans ceffe , &
rien ne ſe preſente à lui dans lapriere , ou
dans le chant des Pſeaumes,qui ne foit con-
traire à la diſpoſition dans laquelle ildevroir
eftre ; & qui n'occupe la place que Dieu
tout ſeuldevroittenirdans ſon eſprit&dans
defaintBenoist. CHAP. VI. 435Bern.
foncœur. Difficileenim eft utpoftlongas confa-ferm:17.
bulationes,mensnonfitquodammodovacua, me- dediver-
ditatio minus devota, ficca magis affectio , & fis.
holocauftum orationis non adeo pingue.
Les entretiens de pieté n'ont gueres de
moindresinconveniens. On parledes choſes
deDieud'une maniere toute naturelle. Ilſe
peut faire qu'on les commencepar lemou.
vement de ſoneſprit, mais onles fuit , on
les continuë , & on les finit avecdes diſpo-
ſitions toutes humaines. On s'y recherche,
l'on tâche de biendire, l'on veut eſtre'écouté
&applaudi : & iln'ya riende plus ordinaire
quedevoir ces fortes de difcours ſe terminer
pardesconteſtations , & degenerer en des
converſations vaines , inutiles ou curieuſes.
Tout cela s'appelle conſerver on faire revi-
vre l'eſprit du monde dans le Cloiſtre , l'y
nourrir , l'y fortifier , au lieu qu'il en doit
eſtre banni pour jamais. Ainſi c'eſt avec
grande raiſon que faint Benoiſt paroiſt infle-
xible dans l'obſervationdu filence , & qu'il
veutcomme ille ditdans un autreChapitre,
queles Religieux legardent inviolablement
dans tous lestemps. Omni temporefilentioſtu- C. 427
dere debent. Monachi..
Enfin mes freres , pour vous faire voir
و
juſqu'où a eſté en cela l'exactitude de ce
grand Saint. Je vous dirai en peu demots,
qu'il défend les mauvais diſcours lors qu'il
dit, que ſi le Prophete s'eſt abſtenu dedire
Oo ij
i
436 Explication de laRegle
debonnes choſes , à plus forte raiſonunRe-
ligieux doit-il s'empefcherd'en diredemau-
vaifes. Il nepermet pas non plus les paroles
inutiles ,comme vous l'allez voir dans la fin
duChapitre;& il n'avoit garde de les tolerer
à des perſonnes dont toute la vie , toutes
les actions & tous les mouvemens appar-
tiennent àJ. C. par une confecrationtoute
particuliere ; & qui eſtant obligées de tendre
à la perfection , ne doivent rien ſouffrir de
vain&d'inutile dans leur conduite.
Pour les converſations de pieté , il veut
qu'elles foient rares , & qu'on ne les per-
mette qu'aux diſciples d'une vertu confom-
mée ; c'est-à-dire,qu'ilreduit à peude cho-
ſes la permiſſion qu'il en accorde. Il fonde
cette exactitude ſur deux raiſons ; l'une eſt
dans ladifficulté qu'il y ade ne point pecher,
&de ſe tenir dans des bornes exactes lors
qu'on parle , comme nous venons de vous
le montrer ; l'autre dans l'eſtat & dans la
profeſſion d'un Moine , qui devant ſe con-
fiderernonpas comme un Docteur , ni com-
me un maiſtre ; mais commeun diſciple , eſt
obligé d'écouter & de ſe taire. C'eſt ce que
Ep. 89. faint Bernard a dit de lui meſme, Vel Mo-
nachi quod eſſe videor , vel peccatoris quodfum,
officium non est docere , fed lugere , & qu'on
peut appliquer à tous ceux de noſtre pro-
feffion. Car s'il y en a qui aient de la do-
&rine &de l'erudition, ils doivent la cacher
defaint Benoist. CHAP. VI. 437
& l'enterrer dans l'obſcurité de leur eſtat
& de leur retraite , comme tous les autres
dons qu'ils ont reçûs de la bonté de Dieu,
ou de la fortune , ou de la nature ; à moins
que Dieu par une providence ſpeciale , ne
veüille les expoſer,contretoutes les regles
de leur profeſſion.
SIl'on a quelque chose à demander an Supe-
rieur , &c.
Il n'ya plus que deux fortes de paroles ;
les unesfont neceſſaires , les autres ſont des
paroles derecreation&de raillerie , qui por-
tent à rire ceux qui les écoutent. Les pre-
mieres , regardentles neceſſitez ou ſpirituel-
les ou corporelles ; je veux dire , les beſoins
des corps ou des ames. L'on uſe de celles-ci
à l'égard du Superieur , ſoit qu'on veüille
lui ouvrir ſon cœur , lui decouvrir ſes ten-
tations , ou prendre ſes inſtructions & fes
avis : foit qu'on ſoit obligé de recourir à lui
pour quelques autres neceffitez plus mate-
rielles. Ce qui ſe doit faire avecle plus de
modeftie , & le moins de diſcours que l'on,
peut : afin de temoigner le reſpect qu'on a
pour le filence , dans le temps meſme qu'on
eſtcontraintde lerompre. Ce termede Prior
marque le Superieur, auquel ſaint Benoiſt
donnedesnomsdifferens , tantoſt il l'appelle
Senior ſpiritualis , tantoſt il lui donne celui
d'Abbé , tantoſt il lui donne celui de Major.
O o iij
438 Explicationde laRegle
Il faut remarquer que faint Benoiſt pour
prevenir tous les pretextes,que l'on auroit
pû prendre pour rompre le filence,renvoie
les Freres aux Superieurs , ſans leurpermet-
tre de s'adreſſer à d'autres qu'à lui.
Pource qui est desparoles de raillerie, &c.
Le Saint a grande raiſon de les interdire
pourjamais à ſes diſciples , Æterna clau-
fura in omnibuslocis damnamus ; & ad tale elo-
quium difcipulum aperire os non permittimus ;
puis qu'il n'y a rien de plus indigne de la
profeffion d'un Moine , ni qui attaque da-
vantage le fondde ſon eftat, de ſa pieté&
de ſa religion. Premierement , un Moine
qui eft obligé d'imiterJ.C. & particuliere-
mentdans toutes les choſes qui ont rapport
à ſa profeſſion , ne doit point oublier qu'il
Luc. 6. adonné ſa malediction àceux qui rient. Va
V. 25.
vobisqui ridetis ; qu'il n'a jamais ri lui -mê-
me ; qu'il a repandu des larmes en quan-
tité de rencontres ; & qu'il a défendu par
fon Apoſtre ces converſations plaiſantes ,
& ces contes qui excitent à rire, qu'il ex-
4. 5. primepar ces termes. Scurrilitas , quæ ad rem
Ephef.
V.
non pertinet.
Les Saints ont parfaitement ſuivi le ſen-
timent de J. C. comme nous le voions dans
les inſtructions qu'ils nous ont données.
Hom.17. SaintJean Chryfoftome condamne cesbons
incap. s.
adEP ef, mots par la bouche de tous les Chreftiens.
de ſaint Benoist. CHAP . VI. 439
Ce n'eſtpas ici le temps de la joie , dit-il,
maisdes afflictions ,des gemiſſemens&des «
larmes , & cependant vous dites de bons «
mots.
Ama
Saint Ambroiſe dit , qu'encore que les "brof.
railleries puiſſent avoir quelque choſed'hon- offic.
neſte & d'agreable , elles font neanmoins lib..
C. 23.
entierement contraires aux regles qui doi- «
vent s'obſerver dans l'Egliſe : qu'il faut em- «
peſcherque nos paroles n'affoibliſſent ladi-
gnité denoſtre vie , & éviter toutes fortes de «
railleries , & non ſeulement celles qui font a
exceſſives; quoi qu'on puiſſe avoir de la dou- "
ceur&de la grace dans ſes difcours. “
Saint Jeroſme dit ,que les paroles folles, Hier.
inc. So
ridicules & extravagantes , auſſi bien que Epift.
celles qu'on appelle agreables &facetieuſes, adEph.
lib . 3 .
qui ſe diſent afin de faire rire ceux qui les :
écoutent, font interdites aux perſonnes qui
fontprofeſſiondepieté : &que ce qui leur
convient davantage, eſt de gemir & de re-
pandredes larmes. Verum & bac àfanctis.
viris penitus propellenda , quibus magis conve- ca
nit flere ac lugere.
Saint Ifidorede Damiette défend aux Prê- Lib. 1.
tres les railleries d'unemaniere ſi expreſſe, [Link].
qu'on nepeut pas douter quel eſtoit en cela 319.
ſon ſentiment, touchant les Moines & les
Solitaires. Si vous voulez eſtre, leur dit-il, "
la lumiere des autres , aiez en horreur les "
railleries , les paroles plaiſantes , & le ris "
Oo iiij
440 Explication de laReğle
» qui eſt une veritable erreur ; de crainte que
> vous ne leur appreniez àſe laiſſer aller au
» dereglement & à la licence. Le Preſtre eft
» l'Ange du Seigneur tout puiſſant ; or l'Ange
>> ne ſçait ce que c'eſt que de rire , mais il
> fert Dieu& s'acquite de ſon miniſtere avec
3
» crainte & tremblement. Tout cela convient
parfaitement aux Moines , qui dans le ſen-
Bafil.
Joan.
timent des Saints , font dans l'Egliſe de
Clim. Dieu commedesAnges viſibles , commedes
Bern. étoiles brillantes , comme des flambeaux &
[Link]- des lampes allumées pour éclairer le monde.
mafc.
Const.
Saint
Mon. » qu'il Bafile
faut enſeignedans
generalement le meſmeeſprit,
condamner toutes
12,
>> fortes de railleries & de rencontres agreables
» dans la converſation ; & que ſouvent ceux
- qui ſe laiffent aller à cette liberté, quittent
» leveritable chemin pour en prendre un qui
>> detruit toute la vigueur , la folidité & le
دو
recüeillement de la ſageſſe , & que le vice
دو ſe faiſant entrée par cette ouverture , nous
>> porte dans la diſſolution& dans lederegle-
>>ment. Il ajoûte que s'il eſt permis enquel-
נכ
ques rencontresde ſe ſeparerde cette ſeve-
" rité accouſtumée ; il faut que le diſcours ſoit
>>rempli d'unegrace toute fpirituelle , & aflai.
"ſonnée du ſel de la ſageſſede l'Evangile.
De con- Saint Bernard écrivant au Pape Eugene,
[Link].2. lui dit , que les paroles qu'il appelle nuga,
C. 13 .
c'eſt à dire des bagatelles , font interdites
aux perſonnes dont les levres ſont confa-
de faint Benoist. CHAP. VI. 441
crées à l'Evangile, ou par l'Evangile , qu'il
n'eſt pas permisd'en dire, mais que de s'en
faireunehabitude c'eſt un ſacrilege; Confe
crafti ostuum Evangelio,talibus aperire illicitum
affuefcere, facrilegum ; Il ajoûte que cen'eſt
point allez denepointdire deces fortes de
choſesqu'il exprime par ce termedeſcurrile ,
& que l'on colore du nom de rencontres
facetieuſes & agreables , mais qu'il ne faut
pas ſeulement les entendre : Verbumfcurrile
quod faceti & urbani nomine colorant , non
fufficit peregrinari ab ore : procul & ab aure
relegandum. Il est honteux, dit ce grand
Saint, de ſe divertir & de rire des railleries,
mais il eſt plus honteux de faire rire les au-
tres. Fæde ad cachinnosmoveris ,fœdius moves.
Tous les ſaints Moines ont eu tant d'é-
loignement de ces fortes de diſcours , & les
ont crû ſi contraires à leurs obligations ,
qu'ils ſe trouventdéfendus dans toutes leurs
Regles. SaintAntoine , ſaint Macaire , faint
Ifaïe ont interdit le rire à leurs Diſciples :
faintPaul& faint Eſtienne , ſaint Pacoſme,
fainte Fereole , l'Auteur de la Regle de
Tarnate , celui qui a compoſé la Regle du
Maiſtre , Grimlaicus dans la Regle des So-
litaires , défendent expreſſement toutes les
railleries & les paroles qui portent à rire :
enfin il n'yapoint de conduite plus decriée.
Elle eſtprofcrite par la parole du S. Eſprit ;
par le ſentiment des Peres& des Docteurs
442 Explication dela Regle
de l'Eglife ; par celuide tous les ſaintsMoi-
nes; S. Benoiſt lacondamne avec la derniére
rigueur : il faut qu'un Religieux ait une
penteeſtrangeau relaſchement& àla diſſo-
lution , pour vouloir forcer toutes ces bar-
rieres;afinde ſedonner une ſatisfaction fi
rejettée, & par un conſentement ſi general !
Cependant comme ceſentiment refferre,
contraint les eſprits , & les met dans un
aſſujettiſſement , dont la nature a peine de
s'accommoder , on allegue quantité de rai-
fons pour le combattre ;mais je ne crains
point de vous dire , qu'il n'y en apas une
ſeule qui merite d'eſtre écoutée , & il fuffit
de mettre l'idée que l'on doit avoir de la vie
Religieuſe , auprés de cette parole folle &
plaifante,pour remarquer l'incompatibilité
qu'il y a entre l'un & l'autre.
On dit pour une premiere raiſon, qu'on
ne peut pas condamner ce quine s'accorde
aux Religieux que pour delaffer leurs eſprits
quipeuvent s'abbatre par l'aſſujettiſſement
& la continuation des exercices. A quoi on
peutrepondre deux choſes. L'une , qu'onne
doit pas ſe ſervir d'une pratique , quelque
utile & neceſſaire qu'elle ſoit , fi elle eft op-
poſée aux veritables regles , fi elle combat
la pieté , ſi elle porte au dereglement & à
la licence. Et c'eſt ce que font ces fortes de
railleries , comme l'experience nous l'ap-
prend,auſſi-bien que le ſentiment des Saints.
defaint Benoift. CHAP. VI. 443
L'autre, que c'eſt une imagination , que
ces fortes de railleries , de recreations & de
rejoüiſſances ſoient neceſſaires. Ily a d'au-
tres moiens plus propres , plus innocents&
plus convenables , dont les Religieux peu-
vent ſe ſervir pour remedier àcet inconve-
nient qu'on apprehende fi fort. Car ils peu-
vent quelquefois s'aſſembler , & tenir des
conferences communes;s'entretenir des cho-
ſes qui regardent leur profeſſion, qui font
capables de les exciter dans l'obſervationde
leurs devoirs , dans l'exercicedes vertus,dans
l'amour de Dieu, dans l'imitation des actions
des Saints leurs Predeceſſeurs & leurs Peres.
Cesfortes de converſations les retireront de
cet eſtat interieur & de recüeillement accoû-
tumé ; les eſprits y trouveront ſans doute
des confolations veritables ,&recouvreront
ce qu'ils pourroient avoir perdu de force &
devigueur , dans le fondde la retraite & du
filence.
Ondit pour une ſeconde raiſon , que ces
joies font par elles-meſimes indifferentes ,
qu'elles peuvent devenir raiſonnables &
juſtes par la fin qu'on ſe propoſe. C'eſt une
penſée qui n'apas plusde fondement que la
[Link] labonté de l'intention ne ſuffit
pas pour rendré une action bonne & loüable.
Il faut auſſi qu'il n'y ait rien dans toutes les
circonſtances qui ne ſoit ſelon les regles
d'une juſtice exacte ; & quand meſme ces
444 Explication de la Regle
railleries , ces bons mots , & ces rencontres
plaiſantes & agreables ſeroient indifferentes
d'elles-meſmes , elles ne le ſeroient pasdans
un Moine , & dans un Solitaire conſacré à
J. C. qui a renoncé par ſa profeſſionà toutes
les joies humaines ,&quin'enconnoift point
d'autres ici-bas que celles que lui peut pro-
duire le parfaitdegagementdefon cœur , &
lapureté de ſa confcience ; &qui pardeſſus
le reſte des Chreftiens a le droit , l'avantage
& la gloire de pouvoir dire avec l'Apoſtre,
Galat. 2. Chriftoconfixusſum Cruci. Et il ne faut point
V. 19 .
douter que ce ne ſoit dans cet eſprit & dans
ce ſentimentque ſaint Benoiſt acondamné
ce qu'il appelleſcurrilitates,& verba rifummo-
ventia , & d'une maniere ſi expreſſe & fi fe-
C 6.
vere. Æternaclauſurâ in omnibus locis damna
mus , & ad tale eloquium difcipulum os aperire
nonpermittimus.
Ón rapporte en troiſiéme lien quelques
ſentimens des Peres د
qui ne diſent rien
moins que ce que l'on pretend. Sçavoir de
Quaeft.
[Link].
faintBafile &de faint Bernard. Saint Bafile
fus.
dans l'endroit que l'on cite , aprés avoir dit
que l'ondoit prendre gardedene ſe pas laif-
fer aller à des ris immoderez , ne manque
pas d'expliquer ſa penfée , de crainte que
l'on n'enfaſſeun mauvais uſage : ildit que
l'on peut aller juſqu'à une maniere de riſe
accompagnée dedouceur &de gravitépour
faire paroiſtre la joiede ſon cœur. Leterme
de faint Benoist. CHAP. VI. 445
'
duquel il s'eſt ſervi qui eſt μειδιάμα , dit beau-
coup moins que celui de γελως : & àpro. Il view
prement parler il ne ſignifie qu'un ſous-ris , μειδιάσω
quieſt preciſement ce qui peut eſtre permis placidè
rideo,aut
aux Solitaires. Le Saint remarque enſuite fubrideo
que l'on ne voit en aucun lieu de l'Ecriture
queJ. C. ait jamais ri.
Pour faint Bernard , l'endroit que nous
venonsd'en rapporter fait aſſez voir, que fon
ſentiment eft contraire à celui que l'on lui
attribuë , & qu'il n'en a point d'autre que
celui de tous les Saints , qui conviennent
qu'il ya des tempsſelon le Sage , où il faut
temoigner de la ferenité &de la gayeté fur
ſon viſage , &que c'eſt un effet, &un rejail-
liſſementdela paix & de la tranquillité inte-
rieure .
Touchant les raiſons que l'on tire de cette
hiſtoire ſi trivialle , de la perdrix de ſaint
Jean & de quelques endroits des lettres que
lesSaints ſe ſont écrites , où ils ſe ſerventde
penſées &d'expreſſions qui ſemblent s'éloi-
gner en quelque forte de l'auſterité du reſte
de leur conduite ; il n'y a rien de plus foible,
& je vous renvoie ſur cela aux éclairciffe-
mens que l'on a donnez ſur les livres de la Seize
difficulté
VieMonaſtique,
Vous pouvez inferer de tout cela , mes
freres , quelle doit eſtre l'exactitude des
Religieux dans l'obſervation du ſilence. Il
ne leur eſt paspermis de parler de choſes ni
446 Explicationde la Regle
mauvaiſes , ni inutiles ; les converſations
plaiſantes &de railleries leur font interdites
avec des expreſſions qui ne ſeroientpas plus
fortes , s'il s'agiſſoitde condamner des blaf-
Reg.c.6, phêmes : Æterna clausura in omnibus locis
damnamus. Ils ne doivent parler des chofes
neceſſaires qu'à leur Superieur ; & pour les
diſcours de pieté ils ſont reſervez aux par-
fait,&onnedoit meſme leur accorder cette
liberté que rarement.
Quoi que faint Benoiſt ait eſté ſi rigide
dans l'eſtabliſſementdu filence , je ne puis
pourtant m'imaginer que ces converſations
laintes dont je vous ai parlé , foient contrai-
res à ſes intentions , quandellesſe tiendront
avec les circonstances que l'on a marquées
dans le livre de la vie Monaſtique , & dans
Tom. 2. les éclairciſſemens , & qu'elles feront rares,
[Link]-
ficul.16, puis qu'elles peuvent contribuer à la fancti-
fication des Freres , qu'elles ne ſçauroient
leur nuire , &que nous voyons que les pre-
miers Religieux de l'Obſervance de Ci-
ſteaux , qui ont eu parfaitement ſon eſprit,
avoient quelques fois des conferences com-
munes comme il paroiſt par quelques fer-
mons de ſaintBernard , &par quelques an-
ciens ſtatuts de noſtre Ordre. Je vous dis
qu'il faut qu'elles ſoient rares , parce que fi
elles eſtoient frequentes , les Religieux qui
s'épuiſeroient ,&qui nepourroient pas tou-
jours fournir à ces entretiens , tomberoient
defaint Benoift. CHAP. VI. 447
dansdesconver ſations inutiles , vaines , cu-
rieuſes , diſſipées , & par conſequent dans
tousles inconveniens , deſquels Saint Benoift
apretendu les garantir par l'exacte obſerva-
tiondu filence. Ilfaut qu'elles foient faintes,
je le repete encore , parce que fi elles ne le
ſont pas , il ne ſe peut qu'elles ne cauſent
des maux preſque infinis , & qu'elles n'aient
des ſuites tres-pernicieuſes.J'appelle fur cela
les Superieurs Monaſtiques au Tribunal de
leurconfcience ; & je leur demande s'il n'eſt
pas vrai , que c'eſt dans cescommerces que
ſe forment les diviſions , les intelligences ,
lesdiſſenſions , les particularitez ,leshaines,
lesmurmures , lesjalousies ? Ils font trop fin-
cerespourn'enpas demeurer d'[Link]-
quoi donc ne pas remedier à un deſordre de
cettenature ?Pourquoi ſe tromper& ſeflat-
ter par de fauffes raiſons , & preferer des
utilitez imaginaires aux biens réels que l'on
recevroit , engardantdans unpoint fi confi-
derable , toute l'exactitude & la difcipline
neceſſaire ?
Enfincomme il eſt important, mes freres ,
que vous ſoyez fermes ſur une pratique, qui
eſt un des principaux fondemens de voſtre
eſtat , j'ajouſterai à ce que je viens de vous
dire , quelques difficultez que l'on vous peur
oppoſer ; afin que l'éclairciſſement quel'on
vous en donnera , vous faſſe connoiſtre que
toutesles raiſonsdont onſe ſert, nemeritent
aucune creance,
448 Explication de la Regle
Onveutque les inconveniens quinaiſſent
des converſations ne ſoient pas des raiſons
fuffiſantes pour les interdire, ou pour les
rendre auſſi rares que nous le pretendons ;
& ils diſent pour prouver leur ſentiment,
qu'il faudroit ſi lenoſtre avoit lieu , que l'on
ſeprivaſt des Sacremens , parce queſouvent
onenfaitunmauvais uſage. C'eſt une obje-
Etion à laquelle on ne s'arreſteroit pas , fi
cen'eſtoit pourempeſcher que les eſprits foi-
bles , ou ceux qui ſont toûjours preſts à re-
cevoir ce qui flatte les inclinations de lana-
( ture , ne s'ylaiſſent ſurprendre. Cardans le
fond quel parallelle peut-on tirer entre les
Sacremens & les entretiens dont il s'agit ?
Lesuns font inſtituez parJ. C. les autres font
des inventions toutes [Link]
qu'on approche des uns , & on n'a jamais
oüi dire qu'il ait parlé des autresdelaforte.
Il veut qu'on participe aux premiers ſous
peinede damnation , & ſouvent il fauts'ab-
ſtenir des ſeconds pour l'éviter. Les Saints
recommandent la participation des Sacre-
mens , ils ont au contraire défendu les fre-
quentes converſations aux Moines & aux
Solitaires ; comme il paroiſt dans l'endroit
de la Regle dont il s'agit ( Et c'eſt de ceux-là
ſeulementdont onparle.) Quiconque ſe met
dans la preparation veritable ne peut man-
quer de recevoir de ces divins myſteres la
grace de J. C. Il n'en eſtpas demeſme des
conver-
de faint Benoist. CHAP. VI. 449
converſations ; car quelque reſolution qu'on
ait priſe pour ſe rendre maiſtre de ſon cœur ,
ungefte , un mouvement , une action ,un
ſoûris , une parole, unepromptitude , une
chaleur , une opiniaſtreté , une indifcretion,
un défaut dejugement dans ceux à qui l'on
parle , excite les paſſions , & les humeurs ,
que l'on ſe figuroit eſtre entierement amor-
ties. Quelles inductions peut-on tirer d'une
comparaiſon qui a des diſparitez ſi extraor-
dinaires ?
On dit que faint Benoiſt envoyoit de ſes
Freres pourpreſcher les Idolatres, & qu'ainſi
il falloitqu'ils parlaſſent avec ceux qui pou-
voient leur apprendre les veritez qu'ils de-
voient annoncer. C'eſt un cas extraordinaire
dont on ne peut plus rien conclure pour
noſtre temps : & puis , on peut croire que
ceux de ſes Diſciples qu'il envoioit , ou
avoient deja des connoiſſances acquiſes ,
avant que de quitter le monde , ou bien
qu'ils les acqueroient comme leur Pere dans
la lecture de l'Ecriture ſainte, dans la priere,
dans la meditation de la Loi de Dieu : &
qu'ils fortoient de leurs folitudes comme les
anciens Solitaires , que l'on tiroitdu fond de
leurs cavernes , que l'on faiſoit deſcendre
du ſommet des montagnes , & qui combat-
toient avec tant de fuccés les ennemis du
NomdeJ. C. fans autres armes que la pro-
tection , l'aſſiſtance de ſa grace , la grandeur
Pp
450 Explication de la Regle
deleur fainteté & la fermeté de leur Foi : s'a-
bandonnant aux promeſſes deJ.C. qui affure
qu'il donnera la ſcience à ceux qu'il en-
voiera , & qu'il mettra dans leur bouche la
parole dont ils auront beſoin , pour détruire
Matth. lemenſonge , & pour establir la verité. Da-
3.7.19. bitur enim vobis in illa hora quid loquamini.
On veut que quand le Saint ne permet
qu'aux parfaits de parler, perfectis difcipulis,
&mefme rarement , cela doit s'entendre
des Novices les plus parfaits. C'eſt une ima-
gination qui n'a aucun fondement folide.
Saint Benoift donne le nom de Diſciples à
tous ceux àqui il adreſſe ſa parole, comme
il paroiſt dans tous les endroits deſaRegle :
cette penſée n'eſt propre que pour autorifer
&pour flatter la pretenſion des anciens, qui
ſe figurent qu'ils ne fontplusdu nombre des
Diſciples , &que leur âge eſt une eſpeced'é-
mancipation , qui les tire de l'affujettiffe-
ment effentiel , & dans lequel il faut qu'un
Religieux paffe & finiſſe ſes jours. Et fi cette
explication avoit lieu , ces manieres de par-
ler indecentes , condamnables dans le com-
mun des Chreftiens , auſſi bien que dans les
Religieux , exprimez par ce terme defcurri-
litates, ne ſeroient défenduës qu'aux Novi-
ces& feroient permiſes aux Anciens; puif-
que le Saint ne les interdit qu'à ceux qu'il
Regul. appelle ſes Diſciples ;Ad tale eloquium Di-
c.6. Scipulum aperire os non permittimus ; ce que
defaint Benoist. CHAP. VI. 451
l'on nepeut dire fans une extravagance in-
ſoûtenable. Mais ce qui marque evidem-
ment que ce terme ſe doit entendre de tous
les Freres en general , c'eſt le chapitre , De
adhibendis ad confilium fratribus , dans l'en-
droit où le Saint dit que le devoir du Diſci-
ple eſt d'obeir au Maiſtre , ficut difcipulis con-
venit obedire Magiftro , ce qui ne peut s'ex-
pliquer quedes profez ; puis qu'on neprend
pasconſeildeceux qui ne le font pas.
On dit que ce filence fi exact ne remedie
pas aux maux , comme ſe le perfuadent ceux
quiveulentl'establir ; qu'un Religieux mur-
murateurquoi qu'ilſe taiſe ne laiſſe pas de
murmurer dans le ſecret ; & qu'un impu-
dique ne laiſſe pas de conſerver dans ſon
cœur le feu de ſon impudicité. Cela peut
eſtre vrai , mais ſi l'un & l'autre faifoient ce
qu'ils doivent , ils decouvriroient le mal
qu'ils cachent à leur Superieur , qui eſt
eſtabli par l'ordre de Dieu pour les guerir :
& au cas qu'ils manquent de le faire , la
regle dufilence empefche que l'un ne com-
munique àſes Freres l'eſprit de revolte qui
le poffede , qui l'agite ; &que l'autre ne les
corrompe, en excitanten eux par la parole,
les meſmes flammes dont il eſt embrafé.
En voilà affez , mes freres , pour vous ga-
rantir & pour vous preferver contre lesdef-
feins de ceux qui veulent introduire le de-
reglementdans ces Lieux Saints , que J. G.
Pp ij
452 Explication de laRegle
a ſeparez du monde , & qu'il a deſtinez de
toute Eternité à ſon ſervice. Croiez que c'eſt
enbannir lapieté que d'enbannir le filence ;
que Dieu ne ſe communique aux ames des
Solitaires ( car c'eſt toûjours à ceux-là que
je me retranche ) qu'autant qu'ils ceſſentde
communiquer avec les hommes ;que la dif-
fipation qui naiſt preſque toûjoursdes con-
verſations , eft incompatible avec ce recüeil-
lement , dans lequel il faut que l'on foit
pour entendre ſaVoix ;& que ce qui eſt per-
mis , & qui peut eſtre un bien à ceux qui
n'ont pas les obligations que vous avez, (je
veux dire qui ne font point engagez dans
une vie retirée) n'a que des effets & des
ſuites dangereuſes pour vous , & pour tous
ceux qui y font appellez par une vocation
particuliere: &je puis vous dire que lenom.
bre des Solitaires qui ſe ſont perdus par la
parole, eſt preſque infini ; & qu'à peine en
trouvera-t-onunſeul qui ſe ſoitégaré, ni qui
foit forti de fa voie , par le filence.
Je m'arreſterois - là & je ne m'aviſerois
pas de vous parler , mes freres , des diver-
tiflemens & des jeux , fi je ne ſçavois qu'il
y a des gens qui ſoûtiennent que c'eſt un
exercice loüable ,legitime&qui convient à
noſtre Eſtat.
Mais il ſuffit pour vous donner tout l'é-
loignement quevous devez avoir d'une oc-
cupation fi irreguliere,devousdire quefaint
de faint Benoist. CHAP. VI. 453
Benoiſt ne l'a pas moins condamnée que les
railleries , ou les converſations qui portent
à rire , puiſque les conſequences en font
encoreplusdangereuſes ; &que s'il l'apaſſee
ſous filence, c'eſt qu'il n'a pas crû qu'aucun
de ſes diſciples puſt avoir une penſée ſi con-
traire à ce recüeillement , à cette triſteſſe
ſainte , & à cette componction continuelle
dans laquelle leur profeſſion les oblige de
vivre.
Secondement , qu'il ne ſe trouve rien
dans toutes les regles des Moines & les So-
litaires par où l'on puiſſe s'imaginer , que
les Saints qui les ont inſtituées aient eu la
moindre vue d'accorder à leurs Freres des
exercices ſi incompatibles avec cette obliga-
tion qu'ils leur ont impoſée de paſſer leurs
jours dans les gemiſſemens & dans les lar-
mes ; puis qu'ils ont tellement reglé leur
temps de pratiques , & rempli leur vie
d'actions faintes;qu'il ne leur reſte pas un
moment de vuide ,qu'ils puiſſent emploier
à ces fortes de divertiſſemens .
En effet , fi ces jeux demandent le mou-
vement& l'agitation des corps ; y a-t-il rien
demoins ſupportable dans un penitent,que
de le voir courir aprés une balle , un pallet,
une boulle comme un ecervelé ? Si ce ſont
des jeux de main , l'honneſteté toute ſeule
endéfend l'uſage. S'ils demandent de l'ap-
plication & de l'attention, ils fatiguent les
454 Explication de la Regle
eſprits au lieude leurdonnercedelaſſement,
que l'on pretend qui leur eſt ſi neceffaire ;
il les échaufe , il les aigrit ſouvent ; & il n'y
a rien de plus ordinaire que de voir des con
teſtations &des diſputes ſe former entre les
perfonnes qui joüent : car les uns ontenvie
de gagner , & les autres ne veulent point
perdre. Que fi ce font de ces jeux ſimples,
que l'on appelle innocens ; ce font, à pro-
prement parler , des amuſemens ridicules ,
desbadineries ,des recreations pueriles , qui
ne font propresque pour rabaiſſer leseſprits,
&les affoiblir: elles font accompagnées de
mille legeretez & de mille indecences , qui
donnent ſujet aux Freres de connoiftre les
atres , de femépriſer,
foibleſſes les uns des autres
de perdre ce reſpect & cette confideration
qui doit les lier enſemble ,&fans quoi il eſt
impoſſible que la charité s'y conſerve ; car
dés-là que l'eſtime ceſſe, il faut que la cha
rité manque.
Enfin toutes les raiſons dont nous nous
ſommes ſervis pour vous montrer que les
railleries ſont défendues aux Moines & aux
Solitaires , prouvent evidemment que les 1
jeux ne leur ſontpas moins interdits.
Ce que l'on oppoſeà noſtre fentiment eft
quelque choſede fi foible , que bien loin de
lecombattre, il ne ſert qu'à l'appuier. On
dit que les jeux ſont neceffaires. Comment
fe peut-il faire, fr cela eſt ainfi , que tous
defaint Benoiſt. CHAP. VI . 455
les Anciens s'en foient paſſez ? & peut-on
dire , ſans s'attirer une raillerie publique ,
que lesReligieux ne ſçauroient vivre aujour-
d'hui , s'ils ne joüent , s'ils ne ſedivertiſſent
s'ils ne paſſent leur temps , c'est-à-dire , s'ils
ne le perdent , & que par là ils ne ſe ren-
dent coupables de la diffipation & de la
pertedetoutes les choſes dumonde la plus
pretieuſe ?
Je demande à ce Solitaire,lors qu'il joüe
&qu'il ſe divertit, s'il penſe que ce temps
qu'il emploie ſi inutilement, lui eſt donné
comme leprix dont il faut qu'il achete l'E-
ternité ? Penſe-t-il , dis -je, que Dieu lui
refuſera peut-eſtre un inſtant de ces heures
qui luicouſtent ſipeu, comme il refufera une
goutted'eau à ceriche de l'Evangile ?
Ondit en ſecond lieu que ces jeux & ces
divertiſſemens ſont en uſage dans les Com-
munautez des Moines & des Solitaires les
plus regulieres &les plus difciplinées. Il eſt
aifé de repondre , ab initio nonfuit fic, que
les enfans font bien differens des Peres ; &
que ſi on remonte aux origines & aux pre-
miers ftatuts , on trouvera que ce font des
couſtumes introduites contre la pureté pri-
mitive:
On allegue en troiſiéme lieu l'opinion
d'Ariftote & de [Link]à une eftrange
autorité ; il faudroit que ces deux hommes,
pour s'attirer quelque creance, fuſſent deux
456 Explication de la Regle
Peres de l'Egliſe , & qu'ils euſſent eu les
Moines devant les yeux. Mais ce n'eſt ni
l'unni l'autre ; ceſont des Payens ,qui n'ont
eu en vûë que les gens qui vivent dans le
monde , & encore ne leur ont-ils permis les
divertiſſemens & les jeux qu'avec tant de
referve , & de difcernement, que l'on peut
dire à la honte de ceux qui nous font ces
fortes de difficultez , qu'ils les auroient dé-
fendus aux Moines , s'ils avoient connu la
verité deleur eftat, de crainte d'en profaner
& d'en avilir la dignité ; & ils auroient fait
par le ſeul principe d'une equité &d'une ju-
ſticenaturelle, ce que des Chreftiens , &des
Moines ne font pas , par un principe de
pieté & de religion.
En verité , s'il eſtoit queſtion d'alleguer
fur cette matiere le ſentiment des Philofo-
phes anciens , il feroit bien plus digne d'un
Moine de rapporter celui de Libanius , qui
>>dit , que le propre des hommes eſt plutoſt
„depleurer que de rire,&que la ſeulejournée
دو
dans laquelle il leur eſt permis de rire , c'eſt
» celle où leur vie ſe termine par une mort
Liban. heureuſ[Link] tantùm unadie oportet, quando
declam optima mors adeft. Voilà ce qui doit faire rou
36.
gir ceux d'entre les Moines qui veulent ſe
donner une liberté , qu'un Payen qui n'a
point connu J. C. a condamnée.
On fe fert enſuite de l'autorité de faint
Thomas , mais avec auſſi peu de fondement
que
de faint Benoist. CHAP. VI. 457
que de celle de ces deux Philoſophes. Ce
ſaint Docteur dit que lesjeux& les divertif-
ſemens ne ſont pas abſolument défendus.
Mais il ne parle en cela, ni des Moines ni
des Solitaires. Il eſtoit bien éloigné de croire quæſt.
queces ſortes dedivertiſſemens leurs fuſſent [Link].
2. fecun-
permis , puis qu'il veut que dans l'uſage que da fecun-
l'on en peut faire , on ait égard aux perfon. de.
nes , aux temps , & aux lieux. Attendendum
est ut congruat perſona, tempori és loco. C'eſt
àdire que comme il n'y a rien qui con-
vienne moins à des penitens de profeſſion,
ni qui combatte plus formellement les enga-
gemens qu'ils ont contractez, ſon ſentiment
eſt que ces recreations ne ſont point pour
eux. Si cette occupation ne convient point
aux perſonnes , elle ne convient pasplus ni
aux lieux , ni auxtemps : car quelle extrava-
gance de vouloir , que ces joies toutes mon,
daines ſe rencontrent dans les Maisons de hom.14.
Chryf.
deuil&delarme , ( c'eſt ainſi que les anciens [Link]-
Peres ont nommé les Monaſteres ) & que moth.
ceux dont tous les momens ſont conſacrez à
des actions toutes ſerieuſes & toutes ſaintes,
trouventdes heures qu'ils puiflent donner à
des niaiſeries & à des bagatelles
On ſe ſert avec auffi peu de fincerité &
de ſuccés de l'autorité de ſaint Ambroiſe.
Premierement,ce grand Saint ne parle point
desjeux , mais ſeulement des parolesplai-
fantes & des railleries. Secondement, ildit
وه
458 Explication de la Regle
tout le contraire de ce qu'on lui faitdire ;
car quoi qu'il avoue que les railleries puif-
fentavoirquelquesfois quelque choſed'hon-
offic. " neſte & d'agreable, elles font neanmoins,
lib. r .
C. 23 . >>dit-il , entierement oppoſées aux regles qui
>>ſedoivent obſerver dans l'Eglife : car com-
>>ment est-ceque l'on pourroit pratiquer,dit-
>>il , ce que nous ne trouvons point dans les
دو
>>ſaintes Ecritures ? Il fautempeſcher que nos
>>paroles ne puiſſent tenir ladignité de noftre
Luc.
» vie. Et après avoir ajouſté ce quedit le Fils
6. deDieu: Vavobis , qui ridetisnunc ; quiaplo-
[Link]&flebitis, il affure , qu'ilfaut éviter
>toutes fortes de railleries , &non ſeulement
»celles qui font exceſſives , quoi-qu'il ne ſoit
>>pas indecent de temoignerdela douceur&
„de l'agrément dans le diſcours.
On allegue le temoignage de ſaintAu-
guftin , & on le cite dans ſon traité de la
2
Muſique. Iln'ya perſonnequineduſt croire
qu'il aparlédans cet endroit des jeux, & des
Moines ; mais il n'en a pas eu la moindre
penſée : & afin que vous voyiez le peu de
Tinceritéde ceux qui combattent noſtre ſen.
timent,il fautque vous ſçachiez que ce Saint
à la finde fon deuxiéme livre de la Muſique
>>>dit : Reſpirons un peu aprés un entretien
>>d'une ſi longue eſtendue ......... Iln'eſt
pas indecent à un homme ſage de relâcher
,,quelquefois ſon efprit, aprésde fortes appli
دو
>cations, Nam Sapientem remittere interdum
defaint Benoist. CHAP. VI. 459
aciemrebusagendis decetintentam. Ildit en cela
ceque tout lemonde approuve, &iln'y a
perſonne qui ne demeure d'accordque l'ef-
prit ne ſe peut conferver dans une conten-
tioncontinuelle;mais peut-on inferer de là,
qu'ilfaillequelesMoines ſe laiſſent aller aux
jeux& aux railleries , comme s'il n'y avoit
pointdemoyens innocens & legitimes , ſans
avoir recours à ceux qui ne le ſont pas ?
On dit que c'eſt uneraiſon trop foible ,
quedevouloir interdire les jeux& lesdiver-
tiſſemens , à cauſedes inconveniens qui en
peuvent eſtreles ſuites : mais y a-t-ilrien de
plus contraire aux regles que J. C. a don-
néesà tous leshommes pour leur conduite ?
Eft-il poſſible que celui qui ordonne enpar-
lant àtous les Chreſtiens , que l'on couppe laMattha
main , qu'on retranche te pied, qu'on arracheC. 18.
l'œil, au cas qu'il cauſe quelque ſcandale , ne
vouluſt pas quedes Moines &des Solitaires
fe privaſſent des railleries & des jeux, qui
les portent à des abus ſi oppoſez à lapicté
qu'ils luy ont promife ? Quoy , il voudroit
que les Chreſtiens renonçaſſentauxperfon-
nes, aux occupations , aux choſes neceſſai-
-res lors qu'elles leur font une occafion de
peché; &il voudroitque les Moines confer-
vaſſent celles, non ſeulement qui ne leur
font pas neceffaires , mais qui ſontcontrai-
res à leur profeſſion , nonobſtantles dere-.
glemens qu'elles leur peuvent produire , &
Qq ij
९
460 Explication de la Regle
qu'elles leur produifent tous les jours ?
Le ſaint Apoſtre qui estoit rempli de l'Ef-
Rom.c
prit de fon Maiſtre , eſtoit bien d'un autre
14. 21. " ſentiment, lors qu'il dit , que ſi fon, Frere
"eſtſcandaliſé de laviande qu'illui voit man-
"ger , il s'en privera pour jamais. Seroit-il
juſte d'expoſer à tous ces differens inconve-
niens , qui naiffent de ces fortes de divertiſ
ſemens , la confcience d'un Solitaire & d'un
Moine, quifelonladeſtinationqueJ. C. en
a faite , doit tendre inceſſamment à une pu-
reté éminente , & à une perfection confom-
mée ?
...Si on me dit que je juge malde mes Fre-
res; je puis repondre que je fonde mon fen-
timent ſur des connoiſſances certaines,parce
qu'ilm'eſt arrivé pluſieurs fois que desReli-
gieux qui vivent dans les Congregations les
plus reformées& les plus regulieres , m'ont
demandé mon avis pour ſçavoir de quelle
forte ils devoient ſe conduire dans ces aſſem-
blées que l'on appelle recreations , ou confe-
rences ; s'ils devoient y garder un filence
exact , ou s'en exempter , parce qu'on ne
pouvoit pas y aſſiſter ſans ſe trouver dans
uneoccaſion depeché preſſante , & inévita-
ble ; & que ceux qui avoient aſſez de vertu
pour ne pas entrer dans le ſujet & dans la
maniere des converſations , n'en avoientpas
aſſez , pour reſiſter à la raillerie qu'ils s'atti-
roient par leur regularité ; c'eſt uneverité
de faint Benoist. CHAP. VI. 461
que je ſuis obligé de dire pour l'édification
de ceux qui ſont capables d'en profiter.
On dit que J. C. nous enſeigne que ceux
qui pleurent font heureux, parce qu'ils ſe-
ront confolez; Beati qui lugent: qu niam ipsiMatth.
confolabuntur ! & dans ſaint Luc,vous eſtes C.5. v.5.
heureux , vous qui pleurez preſentement ;
parceque vous rirez unjour. Beati , quinunc Luc. c.6.
fletis ; quia ridebitis. On inferedecette dou.V. 1-
ble autorité , qu'il eſt plus avantageux de
rire que de pleurer , puiſque le ris eſt la re-
compenſede la triſteſſe &des larmes.
Cette conſequence fait compaſſion. Elle
eſt contraire à la pieté chreſtienne , au ref
pect , & à la ſoûmiſſion profonde que l'on
doitavoir aux ſentimens de J. C. Elle com-
bat ouvertement ce qu'il eſt venu eſtablir
ſur la terre , ſoit par ſes inſtructions , ſoit
par ſon exemple. Le dernier eſt tout palpa.
ble , car tous les Saints conviennent qu'il
n'a jamais ri , mais qu'on lui a vû ſouvent
verſer des larmes ; il a pleuré ſur les mal-
heurs de Jerufalem ; il apleuré ſur la mort
de Lazare , ou plutoſt ſurcelledes pecheurs,
de laquelle celle de Lazare eſtoit la figure ;
il a ſoûpiré ſur cet homme muet & aveugle ;
tout enſemble,qui repreſentoit l'empire que
ledemon exerce dans le monde.
Ne faut-il pas avoir perdu toute memoire
de ces faits ſi conſtans , pour croire & pour
ofer dire qu'il eſt plus avantageux de rire
Qq iij
462 Explication de la Regle
que depleurer ?N'est-ce pas vouloir qu'ily
ait quelque choſe de mieux à fairepourun
Chreſtien que d'imiterJ. C. N'eſt - ce pas
aſſurer que le diſciple peut tenir une con-
doitemeilleure, plus excellente& plusutile
que cellede ſon maiſtre , puiſqueJ. C. n'a
jamais ri , mais qu'il a pleuré ? N'est-ce pas
mépriſer cet enſeignement qu'il adonnéde
ſa propre bouche aux hommes , lors qu'il a
dit , Exemplum dedi vobis. Je vous ai donné
l'exemple ? comme s'il pouvoit y avoir de
bien , de bonheur , de gloire & d'avantage
plus grand pour le ſerviteur , que d'obeir &
de ſe rendre en tout conforme , & fem-
blable à fon Maiſtre ? Si l'on diſoit queJ.C.
n'a point défendu de rire àtoutes fortesde
perſonnes,c'eſt cequeje nepretens pas exa-
miner ici , mais de vouloir qu'il foit plus
avantageux de rire que de pleurer , c'eſt ce
que lapietéchreſtienne ne ſçauroit ſouffrir,
&particulierement dans la bouchedesMoi-
nes, qui ſont conſacrez à la mortification ,
& qui font beaucoup plus obligez que les
autres , d'imiterJ. C. dans toutes les actions
qui appartiennent à ſes ſouffrances. Saint
Bernard eſt d'un avis bien contraire à ceux
qui ſoûtiennent une opinion ſi injurieuſe à
Serm.3.,, la Majesté de J. C. lors qu'il dit , J. C. qui
in nata-
di Do >>
mini. " ne peut
eſtoit ſe tromper
le plus oppofé nous a enſeigné
à la chair ce qui
, c'est-à-dire,
>> aux inclinations de la nature ; c'eſt donc ce
defaint Benoist. CHAP. VI. 463
qu'il y a de meilleur , & ce que l'on doit«
choifir par preference , & quiconque ofera «
enſeigner ou perfuader le contraire , il faut
s'en donner de garde comme d'un ſedu- «
Eteur. : 612
Il faut que ceux auſquels il pourroit eſtre
permisderire confeffent , s'ils ont de la re-
ligion& de la foi , quecette actionnecon-
vientplus auxhommesdepuis le peché;que
c'eſt à leur fragilité toute ſeule qu'elle ſe-
roit accordée. Qu'il feroit bien plus digne
decét eſtat dedegradationdans lequel leur
deſobeiſſance les a mis , de cette incertitude
où ils font inceſſamment entre la vie & la
mort,de cette infinité de pieges qui les en-
vironnent , pendant qu'ils font voiageurs
dans cette valée de larmes , d'attendre les
Jugemens de Dieu , & d'operer leur falut
dans le tremblement & dans la crainte.
Si ce ſentiment combat la pieté chré-
tienne en ce qu'il eſt contraire à l'exemple
deJ.C. il ne la combat pas moins , en cé
quel'on ne peut la ſoûtenir ſans abuſer de
fa Parole, fans corrompre& fans alterer ſes
inftructions , & fans rendre inutiles les ve-
ritez les plus faintes& les plus importantes
qu'il a enſeignées , pour la conduite& pour
la fanctification de ceux qui font à lui , &
qui leſervent.C'eſt preciſement ce que font
ceux qui veulent faire paffer leur opinion :
toute fauſſe qu'elle eſt ,pour une opinion
veritable. Qq inj
464 Explication de laRegle
JESUS-CHRIST eſt venudanslemonde,
&la fin de ſa Miſſion a eſté d'yeſtablir la
penitence , qui estoit neceffaire pour en ef-
facerl'iniquité,& pour reconcilier les hom-
mes avec Dieu ſonPere. Il a dans ce deſſein
condamné lesjoies humaines , & donné fa
malediction à ceux qui rient; il leurdeclare
queleursjoies font fauſſes ,&qu'elles n'au-
ront pour ſuite que des afflictions & des
Luc. 6.
ν. 23 .
douleurs ameres , Va vobis qui ridetis nunc ,
quia lugebitis & flebitis ; il donne au con-
traire , fa benediction à ceux qui pleurent,
&les affure que les joies& les confolations
feront les effets & la recompenfe de leurs
Matth.5. gemiſſemens & de leurs larmes , Beati qui
lugent,quoniam ipfi confolabuntur. N'est-ce pas
aller directement contre les intentions de
J.C.N'est-cepas les attaquer,que de ſe ſervir
de fes parolespour prouver&pour ſoûtenir
cequ'ilacondamné d'une maniere ſi poſitive
&fi evidente?N'est-cepas àproprementpar-
ler, effacer l'Ecriturepour empeſcher qu'on
n'y life ces avis & ces enſeignemens ſi
falutaires qu'elle renferme ? N'eſt - ce pas
étouffer la lumiere ? N'est-ce pas éteindre
le flambeau que J. C. a allumé pour éclai-
rer nos voies , & nous montrer le chemin
dans lequel il veut que nous marchions?
N'eft-cepas empoiſonner la ſourcede la vie ?
2. Cor.2. N'est-ce pas faire à la lettre ce que [Link]
v. 17. & appelle, Adulterare verbum Dei,falfifier la
deSaint Benoist. CHAP. VI. 465
Parole de Dieu , en lui donnant un ſens
eſtranger qu'elle n'a point , pour faire dire à
J.C. le contraire de ce qu'il a voulu dire.
Onpeut affurer que ceux qui ſe donnent
cette hardieſſe, n'aurontjamaisde partàſa
mifericorde, puiſque ſelon le Prophete , il ne
tournelesyeuxde ſa bontéque ſur les ames "
craintives , ſur ceux qui ont comme le cœur "
brifé &humilié , qui tremblent à la moindre "
de ſes paroles. Ad quem refpiciam , nifi ad «[Link]
66
pauperculum , & contritumſpiritu, & tremen " v, 2
temfermones meos.
Les joies dont parle J. C. qui doivent
fucceder à la triſteſſe comme les couronnes
auxtravaux, ne font pointpaſſageres ni pe,
riſſables , elles ſont immortelles , elles ne
connoiffentnichangement ni [Link]
ſont celles dont aparlé le Prophete quand il
adit, en marquant les Elûs de Dieu , que
leur joien'auroitpoint de bornes que celles
de l'Eternité , & qu'ils ſeroient pour jamais
lademeure de celui qui les rendroit éternel-
lement heureux : In aternum exultabunt , & «Pf.s
12
habitabis in eis : & dans un autre endroit , "
qu'ils ſeront enyvrez de l'abondance des «
biens &des confolations infinies qu'ils trou->>>
veront dans ſon Royaume , & qu'ils feront
raſſaſiez par les torrens des delices dont il «
joüit lui - meſme. Inebriabuntur ab ubertate «Pf.
21
354
domus tuæ , & torrente voluptatis tue pota-
bis eos.
466 Explication de la Regle
Voilà l'explication naturelle deces pa
Matth. [Link] ,Beati qui lugent , quoniam ipfi confola-
٧٠٢٠ buntur; & s'il arrive quedés cemondeDieu
accorde des rafraichiſſemens aux ames qui
lui font fideles , & qui felon ſon precepte,
s'humilient &s'abbaiſſent àses yeux ;ces con-
folations n'ont rien d'humain , elles ſont
toutespures, toutes faintes , toutes interieu-
res & toutes celestes ; elles font des épan-
chemens & des effuſions de l'Eſprit Saint
qui les remplit , ce font les commencemens
& les premices de celles qu'il leur prepare
dans l'Eternité;& bien loin d'avoir rien de
commun avec ces ris ,ces divertiſſemens ,&
ces joies exterieures dont on nous parle;ces
joies ſe forment & ſe nourriffent dans la
Clim. componction
Joan. meſme. enferme
leur de la penitence L'affliction
avec& foi
la dou-
une
7. Grad.
art. 5o. allegreffe &une joie ſpirituelle, comme la
»cire enferme le miel ; & la raiſon eft , que
>Dieu conſole d'une maniere ſecrette & in-
*viſible ceux qui ont le cœur comme brifé
" par cette affliction ſainte. C'eſt une verité
دو
que S. Auguſtin confirme,lors qu'il dit, que
> les larmes que repandent les penitens ſont
>> plus douces & plus agreables que les joies
In Pfal. de ceuxqui vivent dans les plaiſirs. Dulcio-
127. ১১
resfunt lacrima orantium , quam gaudia thea
trorum .
On ſe ſert encore de cet autre endroit
>> de l'Ecriture , il y a un temps de rire & un
defaint Benoist. CHAP. VI. 467
temps depleurer , Tempus ridendi &tempus, C.3
Ecclef.
. V.40
flendi ; & on eninfere qu'il eſt permis aux
Moines de rire en certainstemps. Mais fi
cette explication avoir lieu , on en tire-
roit des conſequences monftrueuſes ; car
comme il eſt dit enſuite , il y a un temps
degemir &un temps de danſer , Tempus " "
plangendi & tempusfaltandi ; un temps pour
embraffer ,& un temps pour s'abſtenir des "
embraſſemens , Tempus amplexandi , & tem- "v. si
pus longefieri ab amplexibus : quelles extra-
vagances ne pourroit-on pas introduire dans
les Cloiſtres ? Quels excés ne pourroit-on
pas autorifer dans la vie des Moines. Il faut
donc que ces fortes de maximes aient eſté
ditespourceuxauſquels elles pourroient être
ou permifes ou tolerées , &non pas pour
ceux auſquels elles font interdites, comme
font les Moines & les Solitaires .
Si vous me demandez quels ſont ces
tempsdans leſquels un Moine , un Solitaire
doitpleurer ;je vous dirai que c'eſt pendant
que les enfans des hommes aimeront l'ini-
quité, & rechercheront le menſonge; pen-
dant qu'ils ne ſe dirontque des choſes vai-
nes ,& qu'ils ſe tendront des pieges les uns
aux autres ; pendant qu'ils eſtimeront plus
lagloirede la terre que celle duCiel ; pen-
dant qu'il quitteront le chemin eſtroit&
refferre qui mene à la vie , pour ſuivre la
voie large& ſpatieuſe qui mene à la mort
১
468. Explication de la Regle
pendant que les ſerviteurs de Dieu feront
perſecutez par ſes ennemis ; pendant que Sa
Majesté ſera deshonorée , & que lesChré-
tiens au lieu de le faire regner dans leurs,
cœursyestablirontle trônedu demon: enfin
pendant qu'il y aura des ames meconnoif-
ſantes quioubliant les bienfaits de J. C. s'at-
tireront ſa colere par leur ingratitude , &
meriteront qu'il les rejette pourjamais de,
ſa preſence.
Voilà les temps de pleurer , mes freres,
tempusflendi ; voilà le temps auquel il faut
que les Moines & les Solitaires ſe ſouvien-
Epift.
Faitr. » nent de cette inſtruction de Saint Bernard,
» qui nous apprendà tous tant que nous fom-
» mes, que Dieu ne nous a cachez dans le
> fonddes ſolitudes , qu'afin que nouseuſſions
>>plus de moiens & de facilitez , pour nous
» affliger des pechez des peuples comme de
• nos propres iniquitez. Il faut,dis-je , qu'ils
» s'écrient avec le Prophete ; Pleurez mes
» yeux & les jours & les nuits , ne vous don-
,, nez aucun repos , & n'interrompez point le
Jer.14. ,,cours de vos larmes. Deducant oculi mei lacry-
17. mam per noctem & diem , & non taceant.
Pour le temps de la joie , mes freres , fi
vous voulez ſçavoir quel il eſt ; ce ſera lors,
qu'aprés vous eſtre acquittez des promeſſes
que vous avez faites à Dieu , avec tout le
ſentiment & la fidelité qu'il demande des
perſonnes qui lui ſont conſacrées,aprésavoir
defaint Benoist. CHAP. VI. 469
vécudans ſa charité& dans ſa crainte, avoir
-combattu le bon combat ,gardé la Foi , & 4.7.
1. Tins
terminé heureuſement voſtre Carriere, vous
'
ſerez tout preſt de voir couronner vos tra-
vaux , & de recevoir de la main de ce juſte
Juge , la recompenſe qu'il vous a deſtinée
avant la creation des temps ; ce ſera pour
lors que vos triſteſſes , ſelon la parole de
J.C. ſe changeront en confolations , Trifti- Joan. 164
tia veftra vertetur in gaudium ; & cette joie v.10.
toute divine ne pourra plus vous eſtre ravie,
parce qu'elle ne ſera plus ſujette à ces eve-
nemens qui peuvent la troubler , l'affoiblir,
ou l'interrompre ; Gaudebit cor veftrum , & Ibid. v.
22
.
gaudium veftrum nemo tollet àvobis.
Laiſſons à part les Solitaires , & confide-
rons de quelle maniere parle un Apoſtre de
J. C. & vous verrez comme quoi le Saint
Eſprit quiparle par fabouche, condamne le
ſentimentde ceux dont nous venons de vous
repreſenter les égaremens : ( c'eſt à tous les
Chreſtiens qu'il adreſſe ſa parole , & non pas
àdes Moines. ) Soyez miferables , dit-il , "
pleurez , gemiſſez , que vos ris ſe changent "
en pleurs , &voſtre joieentriſteſſe, Miferi Jacob C. 4.٧٠
eftote , & lugete , & plorate , risus veſter in " 9.
luctum convertatur , & gaudiwn in mærorem.
Ce qui fait que cetApoſtre parle de la
forte aux Chreſtiens, c'eſt que ce monde,InPfal.
dit faintAuguſtin, eſtantuneregiondeſcan- 85.
dales , un lieu où toutes fortes de tentations «
470 Explication de la Regle
"&de mauxnous environnent , ilyfaut vivre
▸dansles gemiſſemens , pour meriter de trou-
" ver ailleurs des confolations; il faut y estre
»dans la tribulation , afindeſe rendredigne
" de la joie que Dieu deſtine àceux qui font
" dans les ſouffrances , & de pouvoir direun
PC55. " jour , Seigneur , Vous avez eſſuiémeslarmes,
" vous m'avezprefervé des pieges qui m'estoient
» tendus, jejouirai dubonheurde vousplaire dans
Aug.
ibidem.» la terre des vivans. Cette region , poursuit
> ſaint Augustin , eſt la region des morts , &
>> auſſi-toſt qu'on la quitte , celledes vivans
>>luifuccede. Dans lapremiere, il n'y a que
>>peine , travail , douleur , crainte , affliction,
>>tentations ,gemiſſemens , ſanglots ; il n'ya
> qu'une felicité fauſſe & une veritable mi-
>>fere;parce qu'eſtre fauſſementheureux,c'eſt
>>eſtre veritablement miferable ; & celui qui
>>reffent&qui reconnoiſt qu'il eſt ici-bas dans
>uneveritablemiſere, ſera unjour veritable-
>>ment heureux. Mais parce que vous eſtes
miferables ( ajouſte ce Saint ) écoutez ce
> queditle [Link] quipleurent..
>>Comment ſe peut-il faire, direz-vous , que
>>ceux qui pleurent ſoient heureux , puiſqu'il
>> n'y a rien de plus attaché à la miſere que les
>>pleurs , & que rien n'eſt plus oppoſé à la
..miſere que le bon-heur ? Cependant, Sei-
>>gheur , vous dites tout à la fois qu'ils pleu-
" rent, &qu'ils fontheureux ? Oüy,je ledis,
"repond le Seigneur, ils font heureux dans
defaint Benoift. CHAP. VI. 471
l'efperancedes felicitez futures , & ils pleu- «
rent en effet , à cauſedes miſeres prefentes "
& réelles qui les oppreffent :beatos dico lu- «
inſpe: quarelugentes ?in «
gentes , quarebeati ? in
re: C'estainſiquelesMartyrs onteſté con- «
triſtezdans les tempsdeleurs fouffrances , & «
comblez de confolations lorſque leurs tra- «
vaux ont efté couronnez. 6
Voilà la ſcience des Saints; voilà ce que
l'Eſprit de Dieu leurapprend& leur infpire;
voilà les inſtructions qu'ilsnous ont laiſlees;
voilà de quelle forte ilsont entendu ces pa-
rolesdeJ. C. Beatiqui lugent ,heureux ceux
quipleurent;&je nepenſe pas quejuſqu'à
preſent , perſonne ſe ſoit aviſé d'inferer de
cesautres paroles de J. C. Quoniam ipfi con-
folabuntur , qu'il ſoit plus avantageux aux
Moines de rire quedepleurer.
. Enfin il faut que je diſe encore , & que je
faſſe remarquer , que l'on n'a jamais cité
avecmoinsdedifcernement & debonne foi,
que le font ceux qui ſe ſervent de toutes
les raiſons &de toutes les autoritez , auf
quelles nous venons de repondre.
Premierement on apporte des uſages
qui ne font rien que des adouciſſemensdes
Regles , & contraires aux pratiques pre-
mieres.
Secondement , on cite des Philoſophes
Payens dans une difficulté quidoiteſtrede.
cidée par les maximes de la pieté Chre-
tienne,
472 Explication de la Regle
Troiſièmement , on cite faint Thomas ;
qui excepte les Moines de l'opinion qu'il
eftablit , comme nous l'avons faitvoir.
Quatrièmement , on allegue ſaint Am-
broiſequi ne ſçauroit eſtre plus oppoſé qu'il
l'eſt , au ſentiment que l'on pretend qu'il
favorife.
Cinquiémement , on emploie lepaffage
defaintAuguſtin , qui ne doiteſtre d'aucun
poids ; parce qu'il n'aparlé ni desjeux , ni
desMoines.
Sixièmement, ons'appuie ſur une maxime
tres-fauſſe , qui eftque les dereglemens &
les excés qui naiffent d'une pratique , ou
d'un exercice , ne ſont pasdes raiſons legiti
mes pour en éloigner ceuxquiyſont enga-
gez , ou qui pourroient s'y engager ; quoi
que tout le monde convienne , que l'on eſt
obligé de quitter les meſtiers , les eſtats , les
profeffions , les emplois , lors que l'on ne
peuts'enacquitter ſans bleſſer ſa confcience
&fans expoſer ſon ſalut ; enfin on abuſede
la parole de la verité meſme , pour lui faire
approuver ce qu'elle condamne.
Cetteopinion , mes freres , ſedetruit par
elle-meſme , &ne meritoit pas d'eſtrerefu-
rée. Et aſſurez-vous que les Moines & les
Solitaires qui ſouſtiennent que les recrea-
tions , les jeux , les divertiſſemens & les
railleries ſont permiſes , ont plus beſoin que
l'onpleure,& quel'on prie pour eux,quenon
pas qu'on leur reponde, En
defaint Benoist. CHAP. VI. 473
En verité , mes freres , les utilitez qui
reviennentde l'obſervationdu filence,quand
elle eſt exacte , ſont ſi grandes , que je ne
puis comprendre qu'ellefoit fi generalement
abandonnée ; & que ceux qui gouvernent
auſſi-bien que ceuxqui font gouvernez, aient
ſi peu les vûës qu'ils devroient avoir ſur une
obligation ſi importante. Et ſans m'arreſter
à vous faire ici le detail de tous les avanta-
ges interieurs & fpirituels qu'en reçoivent
les ames qui s'en acquittent avec toute la
religion qui leur eſt ordonnée ; il ſuffit de
ſçavoir qu'il n'y a rien qui donne plus de
moiens aux Superieurs pour conſerver le
bienou pour l'augmenterdans les Commu-
nautez dont ils font chargez. Car ſoit qu'il
ſoit beſoin de faire quelques reglemens pour
maintenir l'obſervation des Regles principa-
les , ſoit qu'il faille prendre des meſures pour
porter & pour élever ſes Freres à une pieté
ſuperieure , il peut menager leurs eſprits,
leur fairegoufter ſes raiſons , les yfaire en-
trer , & propoſer enfuite enpublic ce qu'ils
auront approuvé en particulier ; & au cas
qu'il y en euſt quelqu'un , qui euſt aſſez de
malignité , pour s'oppoſer aux reſolutions
communes, ſa penſéedemeurera renfermée
dans ſon cœur , & le filence l'empefchera
de la repandre dans celui de ſes Freres ; il
ſera ſeul de fon avis , & il le tiendra caché,
n'y ayant point d'apparence qu'il ofe decla
Rr
474 Explication dela Regle
rer cequ'il connoiſtra eſtre contraire au ſen-
timentde ſon Superieur , & à celuide tous
fes Freres .
Les Congregations les plus faintes ne ſe
fontderegléesque parles murmures , & par
les conſpirations , & c'eſt un mal que l'on
ne peut prevenir que par la regularité du
filence. Que fi quelqu'un vous diſoit qu'un
: Superieur peut abufer de cette grande ſepa-
rationque le filence eſtablit entre les Freres,
-
&s'enfervir pour faire le mal , & detruire
lebien ; il eſt aiſe de lui lever cette difficulté,
en diſant que s'il arrivoit qu'un Superieur
vouluſt introduire des relâchemens dans ſa
Communauté , eſteindre l'eſprit de ſa Re-
gle , & ſe prevaloir du filence pour l'execu-
tion de fon deſſein cette loi qui n'a eſté
,
inſtituée que pour la manutention de la
pieté , n'oblige plus ſes Freres : ils peuvent
&doivent s'en difpenfer ; afind'empefcher
par un concert & par une confpiration
fainte ,que l'on ne ruïne L'OEUVRE DE
DIEU , & que l'on ne rende ſes ennemis
les maiſtres d'uneplace qui lui appartient, &
qu'ils font obligez de lui conſerver ; ils ne
feront rien en cela qui ne foit ſelonles inten-
tions de leurs Inſtituteurs & deleurs Peres.
Saint Benoiſt ordonne que tout ſe regle&
ſe falſe dans le Monaſtere par le ſentiment
&les ordres de celui qui en a le gouverne-
ment ; mais il ſuppoſe qu'il uſera de fon
de faint Benoist . CHAP. VI. 475
autorité pour édifier , & non pas pourde- .
truire:&comme onne ſçauroit douter, que
l'on nedoive ſe departir de l'obeïſſance qui
lui eſt dûë , lors qu'on ne peut lui endonner
desmarquesqu'en deſobiſſant à Dieu ; auſſi Bern.
doit-on croire qu'on n'eſt plus obligé de ſe P. 7
tenirdans lesbarrieres du filence ,lors qu'il
faut en fortir ; pour s'oppoſer à ceux qui
veulent vous tirerdeſa main, en vous oſtant
les moiens de le fervir,&en vous mettant
dans l'impuiſſance de vous acquiter des pro-
meſſes quevous lui avez faites : cependant
on nedoit pas femecompterdans un cas ſi
important, & il fautquel'entrepriſfe de ce
mauvais Superieur , foit toute évidente &
tonte claire.
CHAPITRE VII.
De l'humilité.
La Sainte Ecriture nous crieà haute voix, mes
freres , Que celui qui s'éleve ſerahumilié, Luc.
&que celui qui s'humilie ſera élevé : C'est t .
14.
fans doute pournous apprendrepar cette inftru-
Etion , que tout élevement estun espece d'or-
gueil. C'est ce que le Prophete nous declare
qu'il aeffaté d'éviter, lors qu'ildit: Seigneur, Pf.130.
V.1.2.
nimesyeux, ni moncœur ne ſe ſontpoint & 3.
élevez. Je ne me ſuis point porté aux cho- ,
Rrij
476 Explication de laRegle
"
ſes grandes & magnifiques qui estoient
au- deſſus de moi. Mais voyez ce qu'il dit
Ibid. enfuite : Si je n'euſſe pas eudebas ſenti-
در
mens de moi -meſme , & fi je me fuſſe
" élevé , vous m'auriez traité comme un
66
petit enfant que l'on ſevre , & que l'on
" arrache d'entre les bras de ſa mere.
E Saint traite de l'humilité avec eſten-
Lduë , parce qu'elle fait toute l'eſſencede
la vie religieuſe. Elle eſt comme la terre
ferme ou comme le rocher ſur lequel ce
grand édifice ſe doit conſtruire ; &un Reli-
gieux ne ſçauroit avoir tropde vue , & trop
de lumieres fur une diſpoſition ſi impor-
tante , & fi neceſſaire. Il fautqu'il penetre
dans le fond de ſon eftat , & qu'il en con-
noiffe parfaitement les devoirs , afin qu'il
puiſſe s'en acquitter ; car fans cela , il ne
peuts'y conduire qu'avec incertitude & con-
fufion.
Quoique l'obeïſſance ſoit le premier de-
gréde l'humilité;le Saint l'a ſeparée & en
a fait un chapitre particulier , afind'appren-
dreplus preciſement àſes diſciplesde quelle
maniere cette vertudoit eſtre pratiquée. Ce-
pendant comme il traite ici de l'Humilité
felon tous ſes degrez & fes parties diffe-
rentes, il eſt obligé de parler encore de l'o-
beïſſance; &l'ordre qu'il obſerve , c'est qu'il
commence par donner de l'eloignement de
deSaintBenoift. CHAP. VII. 477
lavolonté propre ; & de faire voir comme
on doit craindre de s'y attacher , & de la
ſuivre ; ce qu'il prouve par l'autorité des
faintes Ecritures . :
L'Ecriture nous crie àhaute voix, mesfreres,
celui qui s'éleve ſera humilié , & celui qui
s'humilie ſera élevé.
Il n'y a rien que l'on voie davantage dans
lesSaints Livres que l'obligation de s'humi-
lier , qu'ont tous ceux qui veulent plaire à
Dieu. Cette voix y éclattepar tout,& il n'y a "
preſque aucune page dans les Saints Livres, "
où l'on ne trouve que Dieu reſiſte aux fu- "
perbes , & donne ſa grace aux humbles. "
Nullaferè pagina eſtſanctorum librorum , in Aug.
lib. [Link]
qua nonfonet quod Deusſuperbis refiftit , hu- doa.
milibus autem dat gratiam. Mais il ſe peut Chrif tan.
dire que fi cette voix frappe nos oreilles , c. 23.
elle ne va pas juſqu'à nos cœurs. L'orgüeil
yajettédesracines ſi profondes,& fi eften-
duës, qu'encore queJ. C. ait fortifié cette
grandeverité par ſon exemple, &qu'elle ait
toute l'autorité qu'elle peut avoir dans ſes
actions comme dans ſaparole , il n'y a rien
qui ſe fafſe remarquer davantage dans les
voies des hommes que cedereglement. On
l'apperçoit dans toutes les [Link]-
cun ne tenddans le monde qu'à s'élever &
à ſe donner de la diftinction ; c'eſt à cela
principalement qu'on rapporte tout l'eſtat
deſavie; on recherche de la gloire, & on
478 - Explication de la Regle
en veut avoir à quelque prix que ce ſoir;
il n'y a rien qu'on endure moins que ce
qui rabaiffe ; &de toutes les injure , le me-
priseſt lamoins ſupportable:&pluſt àDieu
que les Religieux ſe fuſſent preſervez d'un
mal & d'un excés qui attaque le fond de
leur eftat , & qui renverſe toute la pietédes
Cloiſtres!
Saint Benoiſt qui eſtoit tout rempli de
cette verité , entre dans le detail de cette
vertu, quieſt la premiere& la principale. II
la traite dans toutes ſes circonstances , &
3
rapporte avec la derniere exactitude tout ce
qui peut faire connoiſtre à unReligieux,
qu'iln'y a rien que Dieudemande plus de
lui, ni àquoi il foit plus eſtroitementobligé
qu'à s'humilier,s'il veut repondre àſes def.
feins&fe rendre fidele à la grace de ſavo-
cation. Saint Auguſtindit en parlant de la
" charité : Aimez & faites tout ce que yous
Aug in" voudrez : Ama , & fac quad vis. On peut
Epift. diredemeſme à un Religieux , Humiliez
Joan.
trast. 7. vous, & faites ce que vous voudrez ; parce
que s'il eſt humble, il ſera preciſement ce
qu'il doit eſtre , & ce que Dieu veut qu'il
foit;&comme il poffedera toutes les vertus
religieufes , il eſt impoſſible qu'il s'egare,&
que routes ſes voies ne foient droites : au
contraire, fi cettevertu lui manque , quand
il auroit toutes les autres ,il ſera pauvre, il
ſeradans l'indigence,& quoi qu'il falle d'ail
defaint Benoist. CHAP. VII. 479
leurs , il ne marchera que par des routes
egarées. La Religion n'eſt rien qu'une école
d'humilité. Humilificandi hominis difciplina. Tertul.
C'eſt dans le Monastere que l'orgüeil doit Tract. de
recevoir lecoup de lamort,c'eſt-laqu'on le Panit
doit enterrer. Un Religieux s'il va droit à
fonbut ne doit ſe rien propoſer , que de re-
tracer les abaiſſemens de J. C. c'eſt àquoi
ladeſtination qu'il afait de ſa perfonne l'ap-
plique,& s'il nerapporte à cela tout ceque
ſaRegle renferme de pratiques exterieures;
d'exercicesdepenitence, il ne fait rien qui
puifle plaire à Dieu , & toute cette pieté
litterale, toute cette exactitude ne feraqu'en
attirer la colere ſur ſa teſte , au lieu de lui
en meriter des graces & des benedictions :
car comme dit l'Apôtre , la lettre tuë , &
il n'ya que l'Eſprit qui vivifie. Littera enim [Link].3.
۷.6 .
occidit , Spiritus autem vivificat.
Ileſtvrai comme dit le Saint , que l'exal-
tation eſt un veritable orgüeil : mais c'eſt
lorſque nous en ſommes la fin ,& que nous
nous élevons pour noſtre propre gloire : car
finousnouspropoſons cellede Dien , &que
nous cherchionsl'utilité de noſtre prochain ,
l'élevement , au lieu d'avoir quelque choſe
demauvais , peut eſtre regardé commeune
diſpoſition fainte. Si bona opera facis ut tuAug. in
glorificeris, hocprohibet Deus;fi autemutglo-Plal. 69+
rificetur Deus , hoc juffit ipfe. C'est dans cet
eſprit que faint Paul repondità ce Payen,
480 1
Explication de la Regle
qui ſevantoit d'avoir acheté avecbeaucoup
d'argent le droit de CitoyenRomain , que
pour lui il l'eſtoit par ſa naiſſance. C'eſt
dans cette meſime vûë qu'il fait une rela-
tion exacte des perfecutions qu'il a endurées
pour le ſervice de J. C. comme de toutes les
Lib.19. graces qu'il en a reçûës : & faint Gregoire
mor.c.
14. » dit ,que ceux qui ſont establis pour gouver-
» ner les autres , peuvent quelquefois ſe re-
lever&parler àleurpropre avantage ;afin
دو
>>ques'attirantde l'eſtime &de la recomman
.. dation, ils rendent leur miniftere plus utile.
Cependant quoique cela ſe puiffe fairedans
quelques rencontres extraordinaires , il eſt
fiaiſé de s'y mecompter , que l'on peut dire
que la voiedes humiliations eſt la plus aſſu-
rée ; c'eſt la voie royale , & un Religieux
qui eſt un diſciple parfait de J. C. n'en doit
point connoiſtre d'autre.
Le Saint qui veut nous exhorter à cette
pratique , & nous donner de l'éloignement
d'une conduite contraire nous rapporte
l'exemple& les paroles du Prophete quidit,
quefon cœurniſesyeux neſeſontpoint élevez :
Pfal.130. c'est-à-dire , qu'il a vécu dans une humilité
.Ι.
parfaite,&que laſituationde ſon cœurn'a
pointdementi ſes œuvres , qu'elle a eſté de
concert avec ſes actions exterieures ,& que
ſon humilité a eſté double. C'eſt ce qu'un
homme conſacré à Dieu doit obſerver avec
beaucoup de fidelité & de religion, Si fon
habit
defaint Benoist. CHAP . VII. 481
habit& ſa profeſſion le rabaiſſent aux yeux
des hommes ; il faut qu'il s'humilie devant
Dieu parla diſpoſitionde ſon eſprit, afin que
ſaſainteté ſoitentiere , qu'elle n'impoſe pas
au monde ,& qu'il ſoit faint & de corps&
Cor. c.
d'eſprit: Utfitfancta & corpore &fpiritu: &1.7.۷۰340
nous voionsdans l'Imitation deJ. C. qu'un
Religieux doit eſtre beaucoup plus dans le "
dedans que ce qu'il paroiſt dans le dehors ;
parce qu'il eſt inceſſamment expoſé à la vûë “
de Dieu, & qu'il doit conſerver àſes yeux la " Imit.
pureté des Anges: Vitaboni Religiofi,omnibus lib. 1. c.
191
virtutibus polleredebet: utfit talisinterius,qualis
videturhominibus [Link], multoplus
debet eſſe intus , quam quod cernitur foris.
LeProphete nous marque de quelle ſorte
ſon orgüeil &ſa vanité auroient eſté punis,
mouvemens , quand il
s'il en avoit ſuivi les
nous dit que Dieu l'auroit traité comme un
enfantque l'on ſevre : ficut ablactatus eftfu- Pl.
per matre ſua , c'est-à-dire , que l'on ſevre ****
acontre-temps , qu'on enleve & qu'on arra-
che d'entre les bras de ſa mere lorſque ſon
lait lui eſt encore neceſſaire , & qu'il ne peut
s'en paffer ; & c'eſt preciſement ce qui arrive
aux ames ſuperbes. Lorgüeil les ſepare de
Dieu, il les tire de ſon ordre & de ſa main,
il leur ferme les entrailles de ſa mifericorde,
il bouche le canal par lequel leur viennent
toutes les graces ; Argumentum enimfuperbia Bern.
Serm.54 .
privatio eftgratie ; &ainſi, elles ſe trouvent inCaut.
482 Explication de la Regle
privées de la nourriture , ſans laquelle elles
ne peuvent ni vivre , ni ſubſiſter ; elles de-
viennent ſeches comme cet enfant que l'on
aſevré mal à propos , & que l'on a ofté de
la mamelle avant le temps.
Ainsi, mes freres, ſi nousvoulons nous ele-
ver au comble d'une humilité parfaite , &c.
C'eſt une verité , mes freres , de laquelle
il faut demeurer d'accord. Iln'y a que les
actions d'humilité qui trouventde l'agrée-
ment au Jugement de Dieu : c'eſt elle qui
diſtingue ſes élûsde ceuxqui ne lefontpas;
c'eſt ellequi les éleve ;& leur exaltation ne
ſera rien que l'effetde la recompenſe de leur
abbaiſſement. J. C. le premierdes Predeſti-
nez , n'eſt entré dans le Royaume , & n'a
pris ſa ſeance à la droite de ſon Pere , que
Philip. [Link] les merites des humiliations. Humiliavit
V.8.9. femetipfum , propter quod & Deus exaltavit
illum. Ce feroit la plus grande detoutes les
extravagances , à ceux qui pretendent par-
ticiper à ſa gloire , de s'imaginer qu'ils y
arriveront par des chemins particuliers &
par des voiesqu'il n'a point connues : & il
faudroit que contre la parole de la Verité
Eternelle,le diſciple ou le ſerviteur euſtdes
avantages qui n'ont point eſté accordez à
Matt.1o. fon Maiſtre. Difcipulus non estsuperMagie
V.24.
ſtrum. Il faut qu'il ſuive ſes veſtiges , qu'il
s'attache à ſes traces , qu'ilmarche comme
defaint Benoist. CHAP. VII. 483
il a marché , & que s'il eſt poſſible on ne
voie riendans lavie du diſciple , que la vie
du Maistre. Vita veftra abfcondita eft cum V.
Coloſt.3.
3.
Chrifto inDeo.
Il faut qu'un Religieux ſe rende digne
de lagloire de la vie future , par l'humilité
de laviepreſente, &quis'éleve par de con-
tinuelles actions d'humilité toutes plus par-
faites les unes que les autres , comme par
autant dedegrez & d'échelons , au comble
de certe echelle miſterieuſe , que Dieu, pour
noſtre inſtruction particuliere , fit paroiſtre
à ce Patriarche dans le milieu de la nuit.
Cette échelle eſt le cours de noſtre vie , qui
prenantfonorigine ſur la terre , &yeftant
appuiée, doit eſtredreſſée & diſpofée , de
forte qu'elle nous ferve pour nous elever&
pour monter juſqu'au Ciel. Rien ne mar
que tant lagrandeur de la bonté de Dieu,
que de penfer qu'il donne la force & la
grace à des hommes qui ne ſont que cen
dres & pouffiere , pour acquerir une pu
reté qui les tire de leur neant & de leur
baffeffe, & qui les rend dignes d'une beari
tude infinie.
CEsAnges qui defcendent & qui remontent,
LeSaintveut parler dans cetendroit des
Moines & des Solitaires , que les Saints
comparent auxAnges en tant de lieux. Ils
Sfij
484 Explication de la Regle
fontdes Anges par la charité qui les unit à
J.C. par le mepris de toutes les choſes paf-
ſageres , par leur ſoûmiſſion àtoutes les vo-
lontez de Dieu , par leur attachement à Sa
Majesté ſuprême , par l'application conti-
nuellequ'ils ontàchanter ſes loüanges , &
àmediter ſes bontez & ſes beautez infinies,
parl'emploi deleur vie&de leurtemps,dont
iln'y a un ſeul moment qui ne ſoit ſelonſes
deſtinations & ſelon ſes Ordres : enfin par
lapreſence continuelle qu'ils en confervent :
ils defcendent , & ils remontent par les
actions d'humilité profonde, quiſe rencon-
trent dans tous les endroits de leur vie ;
tantoſt en obeïſſant à Dieu dont ils ob-
fervent tous les commandemens avec une
religion qui n'eſt jamais interrompuë ; tan-
toſt en obeïſſant aux ordonnances de leurs
Superieurs ; tantoſt en s'aſſujettiſſant avec
une fidelité ſcrupuleuſe à tous les points de
leur regle ; tantoſt en ſe detachant de leur
volonté propre , pour ſuivre celle de leurs
Freres ,tantoſt en ſe mettant ſous les pieds
de tous ceux avec leſquels ils vivent ; tantoſt
en recevant avec plaifir les humiliations
qu'ils rencontrent dans leur chemin ; tantoſt
ens'eſtimant les derniers & les plus mepri-
fables des hommes , &diſant de toutle ſen-
timent de leur cœur , qu'ils font les vers de
la terre, &qu'ils ne meritent pas d'eſtre mis
au rang des hommes. C'eſt ainſi qu'ils ſe
de ſaint Benoist. CHAP. VII. 485
rabaiſſent & s'aviliffent,& que parun con-
tre-coup neceſſaire,ils ſe relevent&s'exal-
tent ſelon la parole de J. C. qui a promis
d'elever tous ceux qui s'abbaiſſeroient pour
l'amour de lui. Omnis qui ſe exaltat humilia- Luc.14:
1
bitur; &quiſe humiliat exaltabitur.
Les deux coſtez de cette échelle ſignifient
noſtre corps & nostre ame , &c.
Ilne faut point douter que ce ne foit par
l'action de nos ſens , comme par celle de
noftre cœur , que nous pratiquons cettehu-
milité ſi recommandée. Noſtre corps y a
part comme noſtre ame ; &J. C. qui eſt
noſtre veritable modele, n'a pas eſté moins
humilié dans ſaChair que dans ſon Eſprit.
Il a livré l'une à toutes fortes de peines , de
douleurs & de ſouffrances ;&l'autre à tou-
tes les injures , les mépris , les impoſtures
& les calomnies dont ſes ennemis ſe ſont
fervis , pour attaquer ſa ſainteté & fon in-
nocence. C'eſt- là , mes freres , une image
de ce qui ſe doitpaſſer dans la conduite des
Religieux & des Solitaires. Il faut qu'ils
ſoient humiliez dans leurs corps par des pe-
nitences ,des auſteritez & des mortifications
rigoureuſes; & il faut qu'ils le ſoient dans
l'eſprit par les humiliations que Dieu per-
mettra qui leur arrivent ;par les reprehen-
ſions , les reproches & les confufions , qui
pourront leur eſtre procurée ſelon les regu-
Sf iij
486 Explication de la Regle
laritezdes Cloiftres , & l'ordre de ladifci
pline ,à laquelle ils ſont ſoumis , &par l'ap
plication des Superieurs qui font establis
pour les conduire.
دو
ENtre lesquels l'ordre & lavocationde Dien
» a disposé differens échelons de diſcipline &d'hu-
» milité, &c.
Ilya ici deuxchoſes dignes d'eſtre remar-
quée. L'une eſt , que cette échelle eſt toute
pleine de differens échelons ; c'eſt-à-dire ,
que toute la vie d'un Religieux eſtunpro-
grés perpetuel : il faut qu'il monte qu'il
و
s'éleve & qu'il avance fans ceſſe , il n'y a
pourlui un ſeul momentde conſiſtance , il
doit eſtredans un mouvement continuel , il
ne doit jamais dire,c'eſt affez. SaintBer-
nard dit avec beaucoup de raiſon , qu'il re-
tourne en arriere dés lemoment qu'il ceſſe
Ep. 341. d'avancer : Non proficere, fine dubio deficere
eft, car comme ilne ſçait pas à quel degré
de vertu il faut qu'il s'éleve ; il faut qu'il
travaille par des ſoins & des efforts conti-
nuels , de crainte de ſe fixer &de s'arreſter
mal-à-propos , & de faire moins que ce que
Dieu veut qu'il faffe.
L'autre eft , que ces differens degrez d'hu-
milité contenus dans ce chapitre ne lui font
paspropoſez commedes conſeils oudes avis,
qu'il puiſſe ou ſuivre, ou ne pas ſuivre ; mais
comme des commandemens & des pre-
deSaintBenoist. CHAP. VII. 387
ceptes ; puis qu'on ne sçauroit douter que
par tout où il y a une deſtination , & une
Ecclair-le
vocation de Dieu , iln'y ait une obligation [Link]
d'obeïr & d'executer ce qu'il inſpire. Les [Link] la
Religieux diront ce qu'il leur plaira pourle vieMo-
naſt. dif-
cacherundevoirqui les metdans unafſujet fic.
tiſſement qu'ils ne veulent ni goufter , ni
comprendre ; il faut cependant qu'ils con-
viennent que quand Dieu parle , l'on eſt
obligé d'écouter ſa voix ; & qu'auſſi-toft
qu'on connoiſt ce qu'il veut & ce qu'il de-
mande , c'eſt un devoir indiſpenſable d'y
repondre & d'y obeïr : or il eſt évident
comme ſaint Benoiſt nous le declare , que
Dieu appelle ceux qui embraflent ſa Regle
às'élever par ces divers degrez d'humilité,
àla perfection à laquelle il les a deſtinez.
Diversosgradus humilitatis veldifciplinavocatio c. 74
divina afcendendos inferuit.
Un Religieux nepeutdoncpas ſe diſpen-
fer, à moins de vouloit reſiſter aux ordres
de Dieu , de s'appliquer à l'obſervation de
cequ'il doit regarder comme des choſes qui
luiſont commandées. Ce ſont des preceptes
auſquels il faut qu'il ſe ſoumette; ſa per-
fection y est attachée , & ſon ſalut en de-
pend; c'eſt reſiſter à la volonté de Dieu que
de ne le pas faire ; c'eſt combatre ſes ordres
d'une maniere toute declarée ; c'eſt renon-
cer àceque ſon eftatade plus eſſentiel ; &
c'eſt ſecoüer un joug que lamainde Dieu
Sf iiij
488 Explication de la Regle
lui impoſ[Link] connoiſſoitplus
que perſonne l'eſtenduë & la verité de la
perfectionReligieuſe , aſſureque lapratique
de toutes ces inſtructions ſontd'uneobliga-
tion indiſpenſable ; & il n'y a rien deplus
digne de compaſſion , que de voir aujour-
d'huiun ſigrand nombrede Religieux con-
fiderer commede ſimples exhortations , des
volontez deDieu fi expreſſes , ſi poſitives,
fans l'accompliſſementdeſquelles ilsneſçau-
roientſe ſ[Link] ce qui eſtdeplus étrange,
c'eſt que la cupidité arepandu en ce point-
là des obfcuritez & des tenebres ſi épaiſſes
dans les eſprits , que ces veritez toutes clai-
res & toutes importantes qu'elles ſoient ,
font traitées d'excés & de viſions. Car en un
mot, onpeutbien ſe ſanctifier en rabatant
quelque choſe des pratiques exterieures ,
quand cela ſe fait par des cauſes & des rai-
ſons legitimes ; mais pour cequi regarde la
pureté du cœur & ledégagementdel'eſprit,
celaſubſiſte toûjours , & un Religieux qui
dans le ſentiment de tous les Saints & an-
ciens &modernes , eſt obligé de tendreàla
perfection , ne peut pas s'endiſpenſer.
Sivous eſtes en peine ,mes freres,de ſça-
voir ce que vous devez faire pour vous ac-
quitter de ces obligations que je vouspro-
poſe comme indiſpenſables : Je vous dirai
qu'il vous fuffit d'avoirune volonté effectve
devous enacquitter , d'y travailler , de vous
defaint Benoist. CHAP. VII. 489
yappliquerdans les occaſionsque ladivine
Providence vous fera naiſtre ; de tendre par
tous vos ſoins à cette perfection à laquelle
Dieuvous appelle ; d'exclure lanegligence
& lapareſſe, comme ne convenantpoint à
des gens engagezdans cette milice ſi ſainte ;
& de vous conduire dans la prefence de
Dieu aveccette ſincerité& cette fimplicité
de cœur dontparle l'Apoſtre ; Infimplicitate
cordis, &infinceritateDei;enſorte que vous
ne trouviez rien à vous reprocher dans le
temoignagedevoſtre [Link] comme
vous ne ſçavez point le degréde vertu au-
quel Dieu vous deſtine , ne vous arreſtez
point , avancez ſans ceſſe, afindene lui pas
moins donner que ce qu'il vous demande ;
&pourvû que vous ſoiez dans la voie , que
vousymarchiez en lamaniere que faintBe-
noiſt vousl'ordonne , quand il vousdit, Cur-
rendum &agendum modoquod in æternum expe-
diat ; Dieu aura égardà vos efforts ; J.C.
ſera touché de voſtre fidelité ; vous ne de-
vez pointdouter qu'il ne vous tienne compte
de tous vos pas , & qu'il ne recompenfe des
intentions & fi pures & firéelles : &les fau-
tes dans lesquelles vous pourrez tomber en
fourniflant cette bien- heureuſe carriere ,
eſtant exemptes de ces mauvaiſes diſpoſi-
tions, qui ne ſe rencontrentpoint dans les
ames fideles & obeïſſantes , ne vous prive-
rontni de ſa charité , ni de ſa compaffion,&
490 Explicationde laRegle
il ne les regardera que comme deseffets de
voſtre fragilité&de voſtre foibleſſe.
Premier degré d'humilité.
LEpremierdegré d'humilitéveutqu'unMoine
:
ait inceffamment la craintedeDieupreſente,&c.
SaintBenoît quiſçavoit que l'éternitéd'un
Religieux dependoitde l'abaiſſement & de
l'humiliationde ſon cœur ,& qu'il n'y avoit
que l'humilité qui fiſt les Saints , n'oublie
rien de ce qui peut porter ſes Diſciples
à la pratique d'unevertu ſi neceſſaire ; &
s'applique à leur en donner une connoif-
fance ſi entiere , qu'ils ne puiffent avoir
d'excuſe , s'ils viennent à y manquer. Il fait
confifter le premier degré d'humilitédansla
haine qu'un Religieux doit avoir de ſavo-
lonté propre , fondé ſur la crainte deDieu.
Il ſuit encela ſes ſentimens & ſes principes,
puis qu'il ne propoſe ſa Regle qu'aux ames
obeïffantes ; que la premiere difpofition
qu'il leur demande eſt de renoncer à leur
propre volonté , & que ce renoncement ne
peut eſtre ſans une humilité fincere.
• Le Saint nous apprend que ce detache-
ment doit eſtre accompagné de quantité de
circonſtances, qui font toutes conſiderables;
&il ſe peut dire qu'il n'y ena pointde plus
propres pour detacher un Religieuxdelui-
meſme ,& l'obliger de quitter ſa volonté
de faint Benoist. CHAP. VII. 49
pour la foûmettre à cellede Dieu. Ilveut
d'abord qu'il ait inceffamment la crainte
deDieu devant les yeux , ſes commande-
mens,leschaſtimens dont il punira ceuxqui
aurontnegligéde les executer,& la recom-
penſequ'il apreparé à ceux qui auront vécu
dans ſacrainte. Etveritablement ſi quelque
choſe eſt capable de contenir les hommes
dans leur devoir ; ce ſont ces confiderations
fi preſſantes:car qui eſt celui qui ſera affez
malheureux pour deplaire à Dieu quand la
peine que lui attirera ſon peché luieſt pre-
fente ,&qu'il voit tout enſemble la recom
penſe de ſa fidelité ? Le Saint-Eſprit dit que
l'amede celui qui craint Dieu est bien-heu-
reuſe. Timentis Dominum, beata eft anima ejus. Eceli.341
Quand le Saint dit qu'un Religieux doit 17
ſe ſouvenir entout temps de toutes les cho-
ſes que Dieu lui a commandées , iln'entend
pasquecettemultitude innombrable depre-
ceptes, ſoit inceſſamment l'objetdeſapen-
ſée;mais ſeulement que quand il faut qu'il
agiſſe la volonté de Dieu lui ſoit preſente;
afin qu'il ne falle jamais riendont elle ne ſoit
laregle,& qui ne ſoit conforme à ſa Loi.
Etqu'ainsise prefervant dans tousles mo
mens des pechez &des vices de la pensée, de la
bangue, &c.
Saint Benoiſt veut qu'un Religieux ſe
ſervede lacraintede la peine,&de l'eſpoir
492 Explication de la Regle
de la recompenſe pour veiller avec tant de
ſoinſur ſes penſées , ſur ſes actions , fur fes
paroles, fur toute ſa contenance exterieure,
& ſur les inclinations de ſes ſens , qu'il ne
lui échapperienqui ne ſoitdigne de la ſain-
reté de ſon eſtat. Il veut que non ſeulement
il regle les mouvemens de ſon eſprit , &de
ſon cœur ,mais encore de ſa langue, de ſes
yeux, de ſes pieds ,de ſes mains ,& qu'il s'y
applique avec tant de ſoin, qu'on n'y re-
marque rienqu'on puiſſe reprendre. 1
Si l'oneſt en peine de ſçavoir les raiſons
qui l'obligent à exiger desReligieux une fi
grande exactitude , l'on en peut apporter
pluſieurs. L'une , c'eſt que comme Dieu les
appelle à une perfection éminente , il faut
qu'ils travaillent avecune vigilance extrême
àretrancher tous les vices , & à acquerir
toutes les vertus , ſoit interieures , foitexte-
rieures. Secondement, comme ils font de-
ſtinez , ainſi que nous l'avons déja dit ,pour
apprendre au reſte des hommes par leur
exemple, de quelle forte on doit pratiquer
les veritez de l'Evangile,& ce qu'il fautfaire
pour eftreunveritable Chreſtien,il faut que
touteslesfoisqueles gens du monde les con-
fiderent qu'ils trouvent dans leur conduite
del'édification&de lalumiere,&qu'ils n'y
voient pas une ſeule action qui ne les in-
ſtriſe. Troiſfiémement , comme ils doivent
tendre ſans ceſſe àpurifier leurs cœurs& à
i
de faint Benoist. CHAP. VII. 493
ſe donner cette chaſteté interieure que Dieu
demande des perſonnes qui lui ſontconfa-
crées ,il faut qu'ils commencent par aſſujer-
tir les ſens , par en arreſter les moindres de-
reglemens , & en reprimer tous les excés ;
puis qu'ils font comme les portes , par lef
quelles les vices & les paſſions entrent dans
les ames,&s'en rendent les maiſtres.
S'il venoit dans la penſée de quelqu'un,
que c'eſt demander à unReligieux qui com-
mence , une perfection dont il n'eſt pas ca-
pable,&que ce ſeroit une eſpecede fiction
&&d'hypocrifie,d'affecter une contenance qui
ne convient qu'à ceux qui ont acquis une
vertu conſommée ; il eſt aiſé de repondre,
que ce ſentiment eſt tout propre pour em-
peſcherqueles perſonnes qui ſe retirent du
monde n'avancent dans la pieté , & ne s'é-
levent autant qu'ils doivent à la perfection
à laquelle leur profeſſion les engage. On
marche & on fait progrés dans les voies de
Dieu par la fidelité de ſa conduite, par le
foin que l'on prend de s'acquitter de ſes de-
voirs ,&particulierement par la pureté que
l'on gardedans la priere, dans lechant des
Pſeaumes , &dans les pratiques & les exer-
cises de la religion: celademande d'unRe-
ligieuxune vie toute recüeillie& toute in-
terieure,celaveut qu'un Religieux ſe refuſe
à toutes les choſes du dehors , qu'il con-
ſerve laprefencede Dieu autant qu'il lui eft
494 Explication de la Regle
poſſible ,&qu'il évite tout ce qui peut l'en
deſappliquer & l'en diſtraire.
Il faut doncpour entrer dans une diſpoſi,
tion fi neceſſaire, qu'il reprime ſes ſens, qu'il
regleſabouche,ſes yeux,c'eſt à dire ſaparole
&fes regards,puiſque ce font les ſourcesordi-
naires des mauxqui empoifonnent les ames.
Unhommequitte lemonde. Ses idées& fes
impreſſions le ſuiventdans la retraite , & s'il
ne ſe ferme aux differens objets qui frappe
rontſes ſens,elles ne manqueront pointde ſe
ranimer toutde nouveau , de ſe fortifier &
de s'accroiſtre. Son imagination ſeremplira
defantoſmes , fon eſpritde pensées vaines
ſon cœur formera des mouvemens & des de
irs irreguliers , de ſorte qu'il ſe trouvera
diſſipé ,inquieté , agité dans le port comme
s'il eſtoit encore dans la tempeſte.
Il penſera lors qu'il voudra s'appliquer à
Dieu, à tout ce qu'il ne voudra paspenſer,
il verra tout ce qu'il ne voudra point voir ,
iſe ſouviendra de tout ce qui devroit eſtre
effacé de ſa memoire : ainſi au lieu d'avan-
cerdans la profeſſion qu'il avoit choiſie, il
ſeradans lalangueur & fans aucune con-
folation ; il tombera dans l'abbattement ,
dans ledegount de ſon eftat , & ſe voiant fi
different de ce qu'il devroit eſtre , & de ce
qu'il avoit eſperé qu'il feroit ;ou iltournera
la teſte en arriere , & quittera ſon entre-
prife; ou sil s'engage, comme ce ne fera
de ſaint Benoist. CHAP. VII . 495
pas avec une preparationdigne d'une action
ſi pure , ſi ſainte , & fi relevée , ſon enga-
gement ſera malheureux , & il n'aura rien
moins que les avantages & les benedictions
qu'il aura attenduës. Et la cauſe de tous ſes
defordres , c'eſt quedans lecommencement
de ſaconverſionil ne ſe ſera pas appliqué à
vivre dans la mortificationde ſes ſens , au-
tantque ſaRegle lui avoit preſcrit.
Il faut donc qu'un Religieux s'il veut
fournir heureuſement ſa carriere , com-
mence parpratiquer ce precepte de laRegle,
Inclinato fit ſemper capite, defixis in terram C.7.121
aſpectibus , qu'il ait la teſte penchée &
ſes regards attachez à la terre ; qu'il ſe
conſidere comme un homme coupable ,
ſoit qu'il le ſoit , ou qu'il ne le ſoit pas ;
qu'il faſſe à l'égard de ſes yeux ce que le
bien-heureux Job fit autrefois à l'égard des
ſiens , Pepigifœdus cum oculis meis,utnecogi-Job.c.34
tarem quidem de virgine ; c'est-à-dire , qu'il
leur ordonne de s'abſtenir de toutes choſes
vaines & inutiles. Voilà par où un Religieux
répondra aux deſſeins de Dieu , fera valoir
letalent de ſavocation , &empefck era qu'il
ne ſe diffipe ,& on nedoit point douter que
ſamortification exterieure ne ſoit la gar 4
dienne , ou meſme la cauſe de ſa mortifica-
tion interieure , & que le moïen le plus
alluré pour garder ſon cœur , eſt de garder
ſes ſens. Ainſi il faut qu'un Religieux s'il
496 Explication de la Regle
veut eſtre fidele à ſon eftat , commence fa
courſe , qu'il la continuë & qu'il la finiſſe
par ce ſentiment; parce qu'il n'y en a point
qui lui ſoitplus neceſſaire,&que c'eſt dans
cette diſpoſition que ſa pieté doit éclore,
qu'elle doit s'y entretenir & s'y conſommer.
Pour ce qui eſt de traiter d'hypocrifie ou
d'affectation , cette retenuë ſi religieuſe dans
une perſonne qui commence à ſe conſacrer
à Dieu , c'eſt à quoi il n'y a pas d'appa-
rence. Car premierement , il n'eſt point vrai
que cette modeſtie exterieure ſoit la mar-
que d'une vertu conſommée. Un homme
parexemple qui revient à Dieu du fond de
L'iniquité eſt bien éloigné d'avoir une pieté
parfaite, cependanty a-t-il rien qui lui con-
vienne davantage que d'avoir la teſte& les
yeux baiſſez vers la terre, dans le mouve-
ment de ſa douleur , quoi qu'elle ne faſſe
que naiſtre. Mais quand cette contenance ſi
mortifiée ſeroit le témoignage d'une pieté
éminente , il ne ſeroitpas juſtede dire que
ce Religieux fuſt hypocrite , pourvû qu'il
euſt une volonté ſincere d'eſtre parfait , &
qu'il ne ſe ſerviſt de ſes moiens qu'on veut
>>lui interdire que pour le devenir. Un hypo-
>> crite eſt un homme , qui prend par eſprit
>>d'oftentation les apparences d'un bien , ou
>> d'une vertu qu'il n'a point , & qu'il ne de-
Hieron. " fire point d'avoir. Hypocrita eft qui quodlibet
[Link]
in 6. c. , ut videatur ab hominibum. Mais celui
Matth, qui
de faint Benoist. CHAP. VII. 497
qui travaille fincerement pour acquerirune
vertu qu'iln'apoint encore, ne doit point
paſſer pour un diffimulé, ni pourunhypo-
crite, quoi qu'il s'yporte & qu'il s'y éleve
pardes actions &par des pratiques qui peu-
ventdonner deluides idées qui ſont audef
ſusdudegréde fa vertu;&puis , ſaintBer- Ep.4
nard dit que celui-là eſt déja parfait , qui a
une volonté fincere de l'eſtre.
Enfin, la modeſtie exterieure & le regle-
mentdes fens ; eſt quelque choſe d'eſſentiel
à la vie Religieufe. Il faut qu'un Religieux
s'il a envie de l'acquerir s'y applique de
bonne heure ;& s'il n'en fait ſon eſtude &
fonapplicationprincipale dans le commen-
cement de fa retraite,il n'en viendra point
àbout dans la fuite , il contractera , ou con-
fervera des habitudes dediſſipation qu'il ne
pourra plus ſurmonter. Il faut qu'il ſe re-
faffeune nature toute nouvelle , & à moins
qu'iln'ytravaille fans ceffe, il nourrirapen-
dant toute la vie ſes dereglemens , ſes dé-
fauts, ſes imperfections , & ne fera qu'un
fujet de ſcandale à tous ceux qui leverront.
En un mot ,le premier pas qu'il faut faire
en fe retirantdu monde, c'eſt de penser à
regler l'homme exterieur , comme eſtant
une demarche neceſſaire pour acquerir avec
plusde promptitude &de facilité lesdifpe-
fitions interieures,qui font l'unique finàla
quelle un Religieux doit rapporter toute la
conduite. Τι
498 Explicationde laRegle
Qu'il confidere que Dieule regardeinceffam
ment duhaut du Ciel , &c.
Un Religieux doit eſtre perfuadé& ſe
dire fans ceſſe que Dieu le voit en tous
temps & en tous lieux , qu'il penetre les
replis les plus cachez de ſa conſcience , &
f
.
queſes Anges lui rendent compte inceſſam-
ment de ſes moindres actions ,&des moin-
dres circonstances de fa conduite. Encore
que Dieu connoiffe par lui-meſme tout ce
qui ſepaſſedans le cœur de l'homme , qu'il
n'yait rien de ſecret qu'une lumiere fi per-
çante ne découvre ; cependant les Anges
qu'il a commis pour la garde des hommes,
ne laiffent pas de lui faire un rapport fidel
des maux & des biens qu'ils leur voient
commettre. C'eſt un ordre establi digne de
fagrandeur ,de ſa charité & de la confide-
ration tout enfemble qu'il a pour les hom-
mes. Il eſt de ſa grandeur d'emploier cette
multitude innombrable de creatures ſipar-
faites & fi relevées , & de les obliger de
paroiftre à tous momens devant ſon trône,
pour lui rendre des marques de leur obeïf-
fance & de leur ſoûmiſſion. Il eſt digne de
ſa charité &de ſa confideration ; puiſque
: riennetémoignedavantagecet amour infini
qu'il a pour les hommes , que d'appliquer
ces Eſprits bien-heureux à leur direction;
de vouloir qu'ils entrent dans un détail
!
defaint Benoift. CHAP. VII. 499
particulierdetout ce qui les regarde ; & de
faire fervir leur miniftere à leur fanctifica-
tion, felon ces paroles du Prophete. Angelis ، ٢٢.٥ .
ſuismandavit de te, ut cuftodiant te' in omnibus [Link].
viis tuis. Le Seigneur a commandéàſesAn-
gesdevousgarder dans toutes vos voies.
Le Saint appuie ces veritez ſi conftantes
del'autoritédu Prophete ,& aprés en avoir
rapporté quelques endroits ; il declare que
c'eſtun excellent moien, pour ſe preferver
dumal que peuvent caufer les mauvaifes
penſées, de dire inceſſamment du fond&
du ſentimentdeſon ame , Sijem'obſerve .Pr.17. 24.
de telle forte que je fois exempt de toute
iniquité , ce fera pour lors que je paroiſtrai -
pur & fans tache devant Dieu. Et verita. "
blement, il n'y a rien qui ſoit phis puiſſant
pour nous empefcher de nous faiſſeraller à
lamalignité de nos penſées , que de vivre
dans cette attention qui eſt marquée parcès
paroles,&de faire une reflexion continuelle,
qu'il n'y a que la vigilance & le ſoin que
nousavonsde nous obſerver quipuiffe con-
ferver noſtre innocence. Il eſt certain que
Pon eſt environné de tant de pieges , que
Fon atantd'occaſions de faire le mal ,qu'on
yeſt tellement porté par toutes ſes pentes
naturelles,&que toutes les choſes quenous
rencontrons ennoſtre chemin ,nous parlent
en ſa faveur avec tant d'importunité , que
pourpeuqu'onſe neglige,iln'eſt pas poſſible
Trij
JOO Explication de laRegle
de s'en défendre. Si nous fermons laporte
àune tentation, il s'en preſente une autre ;
celle-là n'est pasplutoſt rejettée qu'une au-
tre prend ſa place ; il y en a quelquefois
pluſieurs qui nous attaquenttoutà la fois ;
» & pour dire en peu de mots, toute la vie
Job.7.,,
1-
n'est qu'unflux&reflux de tentations. Vita
"
hominis tentatiofuper terram. Ainſi commeil
n'ya pointdemomentauquel on ne puiffe
perdre tout ce qu'on aura acquis de pieté
pendantdes années entieres, iln'yenapoint
auſſi , danslequel l'on ne doiveveiller avec
une application toute particulierepour ſa
Prov.23. propre fureté. IntimoreDomini eſto tota die.
37.
UnReligieux nedoitdonc point avoird'au
tre occupation ; Dieu ne l'a chargé que de
cetteunique affaire;ouaumoins il n'en a
aucune dont celle-là ne foit la fin.
Le Saint remarque expreſſement quec'eſt
du ſentimentde fon cœur qu'unReligieux
Pfal. 17. doitdire, tunc immaculatus ero , &c. Parce
7.24.
qu'il n'y a riende plus ordinaireque d'agir
contre fes connoiffances , que de dementir
feslumieres par ſes actions. On croit affez
cequ'il faut croire, onpenſe aſſez ce qu'il
fautpenſer; mais comme lespenſées ne font
que fur la furface du cœur,&&non pasdans
Jefond, elles ſont ſans effet & ſans utilité,
elles ne produiſent que des deſirs & des vo-
lontezqui ne changent point de nature,&
qui ne paſſent jamais dans les actions &&
de faint Benoift. CHAP. VII. for
dans les œuvres.C'eſtoit le ſujetde laplainte
du Prophete , quand ildit :Non eftqui reco- Jeremis
gitetcorde. Iln'y a rien que l'on voie davan- c.12.
fage que des penſées ſteriles , & la plus " :
grande partie du monde ſera jugée ſur la
vanité de ſes projets. Le Prophete qui a
voulu éviter cet inconvenient, a dit à Dieu
qu'ilavoit caché ſes Commandemens & fes
Ordres dans le fond de ſon cœur, & que
c'eſtoit cequi l'avoit empeſchéde l'offenſer. Pfal.18
V. 11-
In corde meo abfcondi eloquia tua : ut nonpec.
cem tibi.
Pourcequi estdenoſtrevolontépropre, nous
avons dans la Sainte Ecriture une défense ex-
preffe delaſuivre, &c.
Puiſque les yeux de Dien ſont inceffam-
ment attentifs ſur toutes les voies des hom-
mes ; puis qu'il voit tout & qu'il entend
tout, c'est-à-dire, que nos actions & que nos
penſées lui fontprefentes ; qu'il connoiſt &
l'injuſtice & la vanité des unes &desautres,
& qu'il faut par une applicationcontinuelle 4
ſegarantirde toute iniquité , pour paroiſtre
pur& fans tachedevant lui ; c'eſt avec tres-
grande raiſon que le Saint nous dit, que
nous devons nous abſtenir de faire noſtre
volonté propre , puiſque c'eſt enla ſuivant
quenousquittons celle de Dieu , & que les
actions par leſquelles nous avons le malheur
de l'offenſer&de luideplaire , ſont ſes cœu
502 Explication de laRegle
vres & ſes productions. C'eſt ce quia fait,
comme le remarque le Saint , que Dieu a
voulu que nous lui demandaſſions dans la
priere qu'il nous a enfeignée , la grace de
Matt. 6. ſuivre ſa volonté ,fiat voluntas tua ; parce
٧.10.
qu'il n'y a qu'elle qui ſoit fainte & qui ſoit
aſſurée;parce quec'eſtla ſeule que l'on puiſſe
ſuivre ſans craintedeſe tromper. Toutes les
autres font ou faufles, ou incertaines:quand
meſme en quelques rencontres noſtre vo-
lonté ſeroit conforme à la Loi , elle ne nous
produiroit rien , puis qu'eſtantde nous ,elle
n'auroit pas la ſource du merite, je veux
dire , la justice & la fainteté , qui ne peut
nous venir que de la volonté de Dieu.
Mais ce qui doit faire trembler tous ceux
qui font attachez à leur propre eſprit , &
qui ne veulent pas s'en deprendre , c'eſtce
que nous enſeigne l'Ecriture , lors qu'elle
.nousditpar labouche du Sage , qu'ilyades
>> voies qui paroiffent avoirde la rectitude ; &
qui au lieu de nous procurer les biens que
,,nous en attendons,nous rendront éternelle-
Prov. ,,ment malheureux : Eſt via que videtur bo-
14۷۰
14. mini juſta , noviffima autem ejus deducunt ad
mortem. C'eſt ce qui arrive endeuxmanie-
res :l'une, lors que nos lumieres nous trom
pent , que noftre difcernement eſtfaux,&
quenous ſuivons lemal ſous lesapparences
dubien ; & l'autre , quandce que nous fai-
fonseſtunbieneneffer, mais que le faiſant
defaintBenoist. CHAP. VII. fos
par une inclination purementhumaine , par
B
unmouvement naturel , par un chois& par
uneélection quieſt toute denous,il eſt vuide,
1 impuiſſant , inutile , & incapable de nous
donner le veritable bon-heur. Cette inuti-
1 lité qui pourroit paffer pour peu de choſe,
dans la vie des gens du monde, eſt confi-
1 derabledans celle d'un Religieux, qui eftant
obligé par ſon eftatde tendre àla perfection,
doit exclure toutes les inutilitez de ſa con-
duite,& faire un emploi faint de tous ſes
momens. UnReligieux par exemple quitte
1 laveritéde ſaRegle , ſeſepare de ce qui lui
【 eſtpreſcritparfon Inſtitut ;au lieude ſuivre
Jesexemples& les inſtructions que fes Peres
1 & ſes Fondateurs lui ont laiſſées , il ſe fait
des voies larges & particulieres , & cepen-
dant il ſe figure qu'en vivant dans le relâ-
chement, il eſt en ſeureté de confcience ४
commes'il eſtoit dans une obſervation exacte
de tous ſes devoirs , ceReligieux eſt abuſé,
&on peut lui appliquer ces paroles,Sunt via Reg.c.
que videntur hominibus recta quarum finis
,
usque ad profundum inferni demergit.
Un autre , veille, travaille, jeûne , vir..
dans la penitence & pratique des aufteritez
rigoureuſes. Cela paroift bon ; neanmoins
fi ces actions ſont deftituées de cetre pieté,
dece fentiment , de cette diſpoſitioninte-
rieure , de cet efprit qu'elles doivent avoir ;
s'ilagit en celade lui-meſme ,deſonpropre
504 Explicationde laRegle
mouvement , & que Dieu qui doit yavoir
toutela part,n'yenait point , fes actions
qui ſemblent toutesvivantes, fontmortes ;
elles ne fontpoint plantées ſelonles termes
de l'Ecrituredans laterre des vivans, c'eſt-à-
dire , dans la foi & dans la charité , quieſt
le ſeul principe de la vie. Onpeut direde
Reg.c.7. tous les deux : Suntviaquævidenturhomini-
bus recta , quarum finis uſque adprofundum in-
: fernidemergit. Ces voiesleur paroiffentdroi-
tes & afſurées; mais au lieu de les conduire
àla vie , ellesles menent àla mort. C'eſt de
ceux-là dont parle faintAuguſtin quand il
Aug.
ferm.
» dit , Tendis adportum, infaxafeftinas. Vous
inPfal.» pretendez entrerdans leport , mais par la
31. >>routeque vous tenez voſtrebarqueva ſebri-
> fer contre les rochers. Enfin , il ſepeut dire
que la volontépropre eſt le plus grand de
tous les maux, puis qu'elle fait que lebien
meſme change comme de nature &devient
Bern. un mal. Grande malumpropria voluntas , qua
ferm.71 fit , ut bona tuatibi bonanonfint.
incant.
» Etquenous nousgarantiſſons du mat-heuroù
" tombent les negligens , &c.
Lanegligencequi eſt ſi ordinaire à laplử
part des Religieux , qui s'empare ſiaisément
deleur cœur , &de laquelleils ont fipeude
crainte , n'eſt que l'effet de leur volontépro-
1
pre; & parce qu'ellen'arien qui donne de
Phorreur,& que c'eſtunmal preſqueinſen-
fable
de faint Benoist. CHAP. VII. 505
fible , il ne ſe peut que les ſuites n'en ſoient
funeftes. Ce qui fait qu'un Religieux ſe con-
duit avec pareſſe dans l'accomplifſfement de
ſes devoirs , c'eſt que ſon inclination s'op-
poſe à l'exactitude que Dieu demande de
lui ; ſon humeur ne peut pas s'accommoder
d'unedependance ſi preciſe ; ſa nature refuſe
le joug de l'aflujettiſſement auquel il faut
qu'il ſe reduiſe. Il faut partir dans le mo-
ment meſme , cette promptitude le geſne,
il veut differer. Il faut faire des efforts,
cela lui couſte, il ne peut s'y refoudre. Il
faut quitter ce qu'il adans les mains , cela
ne lui plaiſt pas , il retarde. Il faudroit ſe
moderer dans le manger , ſon apetit y re-
pugne , il le contente. Il faut contenir ſes
yeux comme la Reglele preſcrit, ce recüeil-
lement lui eſt à charge, il les laiſſe aller fur
tous les objets qui ſe rencontrent. Il faut
eſtre modefte , cela le contraint , il tombe
dans la licence. Il faut eſtre attentif lors
qu'il eſt en la prefence de Dieu , & qu'il
chante ſes loüanges , c'eſtun eftat qui com-
bat la pente naturelle , qui porte tous les
bommes à la diſſipation ; il eſt diſtrait &di-
verti dans cet exercice ; tout ſaint qu'il eſt,
commedans une action purement humaine.
Enfin cette negligence qui ſe repand ſur
,
tout le corps de ſa conduite & de ſa vie ,
n'eſt qu'une ſuite de l'amour qu'il a pour ſa
propre volonté.
Vu
506 Explication de la Regle
Ce defordre tout grand & tout impor
tant qu'il eſt , eſt reconnu de peu de perfon-
nes , parce qu'il conſiſte dans un détail de
circonftances qui paroiſſent ( eſtant regar-
dées ſeparément) n'avoir rien de confide-
rable ; & il eſt rare qu'on ſe donne la peine
de les mettre toutes enſemble , comme il
faudroit pour en porter un jugement ſolide
& équitable. Cependant comme c'eſt une
maladiequ'on ne reffent point , on ne penſe
pas à ſaguerifon, ainſi elle vieillit& devient
incurable ; & celui qui s'y eſt laiſſe ſurpren-
dre , ſe trouve frappé à mort, ſans qu'il le
ſçache. Si vous m'en demandez la raiſon,
mes freres , je vous dirai que comme toutes
ces actions dont nous venonsdevous parler,
&quantité d'autres ſemblables , ſont ordon.
nées de Dieu , puis qu'elles ſont preſcrites
par la Regle ; le Religieux qui s'en acquitte
avec negligence , & qui ne ſe conduit pas
avec cette ardeur, ce zele , cette fidelité que
l'on doit à toutes les choſes qui nous vien-
nent de ſa part , tombe dans la malediction
que le Saint-Eſprit prononce contre ceux
qui font L'OEUVRE DE DIEU avec pa-
Jeram. reffe & avec indifference. Maledictus qui
48.v.1C. facit opus Dei negligenter. Ce terme eſt dur,
mais à qui peut-il eſtre mieux appliqué qu'à
ceux qui au lieu de rendre à Dieu desmar-
ques de ce reſpect & de cette foûmiffion
profondequi lui eſt dûë, ont la temerité de
deSaint Benoist. CHAP. VII . 507
-
mepriſer ſes Ordonnances. Et puis , il arrive
parun jugement qui paroiſt rigoureux, mais
qui eſtpleindejuſtice, que ces hommes qui
ont manqué de ſe rendre exacts & Religieux
dans l'obſervation de ſes volontez , parce
qu'elles leur ont paru de peu de conſe-
quence, & qu'ils ne ſe ſontpas fouciez de
lui deplairepardes fautes qu'ils ont eſtimées
legeres , le quittentpeu à peu, paulatimde_ [Link].19:
cidunt ; &lui , leurretirant cettemain toute 1,
puiſſante ſans laquelle il n'eſt pas poſſible
qu'ilsſe ſoûtiennent , leur cœur ſe corromp,
ils ſe trouvent dans des égaremens , & font
des chutes profondes ; de forte qu'il ne les
voit plus que comme des objets d'indigna-
tion& d'horreur. Corruptifunt & abominabi- Pfal. 134
les facti sunt in studiis fuis. V. 2.
Pour ce qui regarde les deſirs de la chair,
nous devons croirequ'ily en a unſeulque Dieu
ne connoisse , &c.
Quoi qu'il ſoit évident par tout ce qui
precede qu'il n'y a rien ſur quoi la connoif-
ſance de Dieu ne ſe porte , & que rien n'é-
chappe à cette penetration infinie ; le Saint
le prouve encore par l'autorité du meſme
Prophete , dont il a déja rapporté des témoi-
gnages ; & il ne ſe laſſe point de dire que
Dienvoittout ; parce qu'il ne trouve point de
confideration plus preffantepour empefcher
qu'un homme ne faſſe une faute , ou ne
Vuij
108 Explication de laRegle
commette un crime , quede l'avertirquefon
Jugele regarde , & que ſa juſtice eſtant in-
finiecomme ſa puiſſance, ſonpeché ne ſera
pas plutoſt commis , qu'il ſera puni , &
qu'ainſi ſonplaifir ſera ſuivi de ſa perte.
C'eſt ce qui arrive à tous ceux qui aban-
donnent la Loi de Dieu. Ils ſe propoſentdes
joies , qui n'ontjamais ni ſolidité ni durée;
&s'ils n'en reſſentent pas l'amertume dans
lemoment qu'ils s'en ſeparent,ce n'eſt qu'un
effet de la dureté de leur cœur , & de l'a-
veuglementqui accompagne toûjours lepe-
ché, diſons, duJugement de Dieu qui les
abandonne à leurs propres tenebres. Car ce
quifaitqu'unpecheur vit ſans remors , c'eſt
qu'il vit ſans lumieres , & qu'il n'a garde
de ſe repentir d'un mal qu'il ne connoift
point. C'eſt pourquoi Dieu qui veut le ſalut
de tous leshommes , & qui eſſaiede lesde.
tourner des abiſmes dans lesquels ils ne ſe
precipitentque trop ſouvent , les avertis in-
ceſſamment dans les ſaintes Ecritures , de
reſiſter à leurs cupiditez. Il leur décrie au.
tant qu'il peut , leur volonté propre ; il la
repreſentecomme la cauſe de tous leurs de-
fordres , comme la ſource de tous les maux
qui leur arrivent , afin de mettre entr'eux &
elle des inimitiez irreconciliables ; & qu'é-
tans perfuadez qu'ils ne peuvent enſuivre
les mouvemens & les impreſſions fans ſe
perdre, leur foin principal ſoit de lacoma
defaintBenoift. CHAP. VII. 509
battre , de la vaincre & de la detruire.
Stdonc les yeux du Seigneur font inceſſam- Prov.15
ment ouverts ſur les bons &ſur les méchans : Pfal.13 .
s'il a duhaut du Cielſur les enfans des hommes v.3.
une attention continuelle , pour remarquer s'ily
en a quelqu'un qui connoiſſe Dieu , & qui le
cherche, &c.
Le Saint revient à ſes premieres confi-
derations ; & comme il n'en connoiſt point
de plus puiſſantes , ni de plus efficaces , il
croitqu'on ne ſçauroit trop s'en ſervir, pour
perfuader aux Religieux la neceſſité qu'il y
a de fuïr leur volonté propre , qui conduit
tous ceux qui la ſuivent dans l'erreur , &
dans lemenſonge,pour s'abandonner à celle
deDieu , qui mene dans les voies de la ju-
ſtice & de la verité,ceux qui s'y ſoûmettent.
Car qu'y a - t - il de plus redoutable , mes
freres, que d'eſtre vû de Dieu inceſſamment,
d'eſtre vû de ſes Anges , & de ne pouvoir
pas former une penſée , ni un mouvement,
qui ne lui ſoit rapporté par ſes Anges , &
qu'il ne juge dans le moment.
Ce fontdegrands motifs pour nous obli-
ger de ne rien faire contre les ordres de celui
qui nous regarde de ſi prés , & non feule-
ment d'éviter le mal , mais de nous occuper
tellement à faire le bien , qu'il ne puiffe
nous ſurprendre dans l'inutilité , ni dans la
pareſſe. Dieu veut que nos jours foient
Vu iij
108 Explication de laRegle
commette un crime, que de l'avertirque fon
Jugele regarde , & que ſa juſtice eſtant in-
finie comme ſa puiſſance , ſonpeché ne fera
pas plutoſt commis , qu'il ſera puni , &
qu'ainſi ſon plaifir ſera ſuivi de ſa perte.
C'eſt ce qui arrive à tous ceux qui aban-
donnent la Loi de Dieu. Ils ſe propoſent des
joies , qui n'ont jamais ni ſolidité ni durée;
&s'ils n'en reſſentent pas l'amertume dans
lemoment qu'ils s'en ſeparent,ce n'eſtqu'un
effet de la dureté de leur cœur , & de l'a-
veuglementqui accompagne toûjours lepe-
ché, diſons , du Jugement de Dieu qui les
abandonne à leurs propres tenebres. Car ce
qui fait qu'un pecheurvit ſans remors , c'eſt
qu'il vit fans lumieres , & qu'il n'a garde
de ſe repentir d'un mal qu'il ne connoift
point. C'eſt pourquoi Dieu qui veut le ſalut
de tous leshommes , & qui eſſaie de lesde.
tourner des abiſmes dans leſquels ils ne ſe
precipitent que trop ſouvent , les avertis in-
ceſſamment dans les ſaintes Ecritures , de
reſiſter à leurs cupiditez. Il leur décrie au-
tant qu'il peut , leur volonté propre ; il la
repreſente comme la cauſe de rous leurs de-
fordres , comme la ſource de tous les maux
qui leur arrivent , afin de mettre entr'eux &
elle des inimitiez irreconciliables ; & qu'é-
tans perfuadez qu'ils ne peuvent enſuivre
les mouvemens & les impreſſions fans ſe
perdre, leur foin principal ſoit de lacom
defaintBenoift. CHAP. VII. 509
battre , de la vaincre & de la detruire.
St donc les yeux du Seigneur font inceſſfam- Prov.15
ment ouverts ſur les bons &ſur les méchans: Pfal.13 .
s'il a duhaut du Ciel ſur les enfans des hommes v.3.
une attention continuelle , pour remarquer s'ily
en a quelqu'un qui connoiſſe Dieu , & qui le
cherche, &c.
Le Saint revient à ſes premieres confi-
derations ; & comme il n'en connoiſt point
de plus puiſſantes , ni de plus efficaces , il
croitqu'on ne ſçauroit trop s'en ſervir, pour
perfuader aux Religieux la neceſſité qu'il y
a de fuïr leur volonté propre, qui conduit
tous ceux qui la ſuivent dans l'erreur , &
dans le menſonge,pour s'abandonner à celle
de Dieu , qui mene dans les voies de la ju-
ſtice&de la verité,ceux qui s'y ſoûmettent.
Car qu'y a - t - il de plus redoutable , mes
freres, que d'eſtre vûde Dieu inceſſamment,
d'eſtre vû de ſes Anges , & de ne pouvoir
pas former une penſée , ni un mouvement,
qui ne lui ſoit rapporté par les Anges , &
qu'il ne juge dans le moment.
Ce ſont degrands motifs pour nous obli-
ger de ne rien faire contre les ordres de celui
qui nous regarde de ſi prés , & non feule-
ment d'éviter le mal , mais de nous occuper
tellement à faire le bien , qu'il ne puiffe
nous ſurprendre dans l'inutilité , ni dans la
pareſſe. Dieu veut que nos jours foient
Vu iij
Explication de la Regle
pleins , & comme il n'y en a pas un ſeulmo
ment qu'ilne lui appartienne, on doit croire
qu'on lui ofte tout ce qu'on ne lui donne
point. Et en effet , vous voiez qu'il com-
mande dans l'Ecriture que l'on jette le ſervi-
teur inutile dans les tenebres exterieures ,
Matt. 25. Servum inutilem ejicite in tenebras exteriores ;
۷۰۰۰ روIl n'enfaut pas davantege que l'inutilité,dit
" ſaint Bernard , pour la damnation éternelle.
Ep. Sola inutilitas fufficit ad damnationem. Un
eſclaveeſt tellement au maiſtre qui l'a ache-
pté, il endepend de telle forte pour ſa per-
Tonne , pour fon temps , pour toutes ſes
actions ,que dés lemomentqu'ilceffed'agir
pour ſes intereſts &pour fon utilité , il lui
fait injustice & lui donne ſujet de ſe plain-
dre. Tous les diſciples deJ. C. ſont rache-
ptez de ſon ſang, ils font à lui par le titre
duBaptefme, les Religieux ajoûtent à cette
premiere obligation celle de leurs vœux , y
a-t-il donc de dependance plus entiere , de
ſujetion plus precife ? Et Dieu peut-il les
regarder autrement que comme des injuftes,
lors qu'ils ceffent d'agir pour ſa gloire &
pour ſon ſervice ?
Etque nous traittant à present :
avec indul-
gence, parce qu'il eſtplein de bonté , &c....
Le Saint deſabuſe ceux qui voudroient
s'autoriſer de l'impunité & du filence de
Dieu,& qui pourroient s'imaginer qu'iln'ya
de ſaint Benoist. CHAP. VII. 511
riendans leur conduite de reprehenſible,puis
qu'il ne leur dit mot & qu'il ne leur faitcon-
noiſtre par aucune marque exterieure qu'il
la deſapprouve. Dieu ſouffre les pecheurs ,
Diffimulat peccata hominum propter pæniten- Sap..
tiam , & bien loin de les punir auſſi - toſt
qu'ils le meritent , il differe ſes chaſtimens,
afin qu'ils aient le temps & les moiensdeſe
rendre juſtice à eux-meſmes , devenger ſa
cauſe , & de s'attirer ainſi ſa mifericorde ;
mais lors qu'au lieu de profiter des momens,
& de les regarder comme des effets d'une
bonté , dont ils ne font pas dignes, ils per-
feverent dans leurs égaremens accouſtumez,
il-patientejuſqu'àce jour , auquel il a refolu
defaire éclatter ſa colere , & de leur repro-
cher à la face de l'univers le mepris qu'ils
ont fait de toutes ſes graces. Hacfecifti, &Pfal.
V. 21,49
tacui.
Voilà , mes freres , toutes les raiſons def
quelles faint Benoiſt s'eſt ſervi pour nous
donner de l'horreur d'un attachement qui
peut nous cauſer tant de maux ; & fi tout ce
qu'il nous en repreſente ne fait pas ſur nos
ames les impreſſions qu'il a pretendu qu'il y
devoit faire,ſinoſtre volonté propre ſubſiſte
encore en nous , aprés des confiderations fi
capables de la detruire,il faut demeurer d'ac-
cord que opiniâtreté eſt invincible , que
l'iniquité eſt confummée , que lemal eft fans
remede , & que par la réVu
&l'impeni-
1
512 Explication de la Regle
tence de noſtre cœur , nous nous amaſſons
untreſor de colere pour le jourde la colere,
&de la manifeſtation dujuſteJugementde
Rom.
5 . 2. Dieu. Secundum duritiam tuam, &impænitens
cor, thefauriſes tibi iramin die ira , &revela
tionisjuſtiJudicii Dei.
Second degré d'humilité.
LEfecond degré d'humilité , eft qu'un Reli-
gieux n'aime point ſa volonté propre, & nese
fafſepointunplaifirdecontenterſes paſſions, &c.
Quoi que ce degré d'humilité ne paroiſſe
pas fortdiftingué de celui qui leprecede , if
ne laiſſe pas d'y avoir une difference réelle
entre l'un & l'autre. Lepremier conſiſte à
ſe perfuader que c'eſt un mal de ſuivre ſa
volonté propre , à ſe convaincre que Dieu
veut que l'on s'en ſepare. Saint Benoiſt ap-
porte,pour en donner ceſentiment ,l'auto-
ritédes ſaintes Ecritures , il montre quelles
font les ſuites & les confequences del'atta-
chement que l'on a à fon propre eſprit ; afin
que l'on en conçoive de l'éloignement & de
I'horreur , qu'on y renonce , & que l'on
craigne de s'y abandonner. Mais ce ſecond
degré va plus loin , il reduit cette connoif-
fance à la pratique , il veut qu'elle paffe dans
les œuvres ; & qu'aprés avoir connuque
c'eſtun malde ſuivre for propre fens , &de
ſe conduireparſapropre raiſon , on rejette
defaint Benoift. CHAP. VII. 513
leplaiſir que l'ony trouve ; & qu'au lieu de
contenter ſesdefirs , on faſſe ſajoied'imiter
J. C. qui nous declare qu'il n'estpas venufur Joan.
Joan
Laterrepoury faireſa volonté , mais pourobeir
àcelledefon Pere.
Nous vous avons deja parlé fur ce ſujes
ſelonles occafions que nous en avons eu ; &
il me ſuffit de vous dire , qu'autant que les
Religieux qui vivent ſelon les maximes du
monde , aiment à agir par leurs propres lu-
mieres , autant ceux qui font pouſſez par
l'Eprit de J. C. apprehendent de ſe laiſſer
aller aux mouvemens de leur volonté. Ils
connoiffent parfaitement les inconveniens
qui font inſeparables de lapremiere deces
conduites , les biens & les avantages que
l'autre renferme ; les chaſtimens ſont les
ſuites de l'une , & de l'autre les recompen-
ſes. Voluntashabet pænam , &neceffitasparit
coronam.
Letroiſiéme degré d'humilité.
LE troiſième degré d'humilité , conſiſteà ren-
dreà ſon Superieur , par le principe del'amour
que l'on apourDieu, uneobeiſſanceſansreſerve,
felon l'exemple deJ. C. lequel comme dit l'A-
poftre, a eſté obeïſſant juſqu'à la mort. Philip
2. V.8.
Ce degré eſt beaucoup Superieur aux
deux autres. Premierement , par ſon prin-
cipe quieſt l'amourde Dieu. Secondement,
514 Explication de laRegle
par ſon eſtenduë. Le principe ne peuteftre
ni plus noble ni plus élevé , puiſque c'eſt
Dieu meſme , & que c'eſt par l'amour qu'on
luiporte , qu'on ſe ſoumet à celuiquitient
ſaplace , & qui le repreſente. LesReligieux
doivent d'autantplus s'eſtudier à s'acquitter
de l'obeïſſance à laquelleleur profeſſion les
engage par ce ſentiment , que fans lui elle
ne leur feroit pas utile. Il leur couſteroit
beaucoup de ſe laiſſer conduire par la main
d'un autre, la violencequ'ils ſeroient obli-
gez de ſe faire en agiſſant contreleurs incli-
nations , leur paroiſtroit dure ; ce retranche-
ment feroit accompagné d'une peine ſenſi-
ble : cependant comme elle n'auroit pas en
elle la ſource du merite , elle demeureroit
infructueuſe ; & Dieu qui ne connoiſt point
cequi n'eſt marqué qu'au caractere de lana-
ture , n'auroit garde de recompenſer une
action qui ſeroit purement naturelle. J.G.
duquel les Religieux doivent imiter l'obeïf
ſance, n'apas obeï de la forte ; il s'eſt ſou-
mis , parce qu'il a aimé , & l'amour qu'il a
eu pour Dieu ſon Pere, a eſté & le motif, &
la cauſe de l'obeïſſance qu'il lui a renduë ; il
a aimé ſes ordres , il a aimé toutes ſes volon
„ tez , il lui a foumis la ſienneavecplaifir :Ma
nourriture , dit-il , eſt de faire la volonté de
دو celui qui m'a envoié , & d'accomplir fon
Joan. OEUVRE. Meus cibus eft, utfaciam volunta-
„
A-V-34.
tem ejusquimiſit me , utperficiamopus ejus ; &
defaint Benoist. CHAP. VII. 515
c'eſt dans ce ſentiment qu'il a embraffé tou-
tes les ignominies&les fouffrances que nous
ſçavons qui ont accompagné fon martyre.
C'eſt quelque choſe d'obſerver la Loi de
Dieu , & de l'exprimer dans ſes œuvres ;
Animas veftras caftificantes in obedientia chari- Pet.
tatis : Mais ſi ces œuvres n'avoient la cha-
rité, qui eſt le principe de la vie , elles ne
feroient pas capables de nous garantir de la
mort , elles pourroient trouver de l'approba-
tion parmi les hommes , mais elles n'en au
roientpoint auJugement de Dieu. Un Re-
ligieux qui eft obligé de tendre à la perfe-
tion, comme nous l'avons dit ſouvent, ſe-
roit bien éloigné de fon devoir & de fon
compte , fi fon obeïſſance eſtoit ſeulement
exterieure , & qu'il fe contentaſt de ſervir
J.C. comme un esclave,au lieudeleregar-
der comme un enfant regarde ſon pere. Il
n'y a que celui qui aime Dieu , qui ſoit né
de Dieu , Omnis qui diligit ex Deo natus eft; 1. Joani
&pofé qu'un Religieux ne fafle qu'exterieu. 4. 7.
rement les actions de ſon eſtat , il ſert Dieu
fans lui appartenir ; c'eſt-à-dire , qu'il le ſert
en apparence , mais qu'il ne le ſert pas en
effet ;parce quedés-là qu'il ſe conduitd'une
maniere qui n'a nul rapport à ce qu'il de-
mande de lui , il lui reſiſte ; &les ſervices
qu'il pretend lui rendre ne trouvent aucun
agréementà ſesyeux : Si mandatum fit timore Aug. Liby
de Spi-
pæna , nonamorejuftitia,ſerviliterfitnonlibe-xit.
516 Explication de laRegle
Litt.
14
c. raliter, & ideò non fit ; non enimbonus estfructus,
qui de charitatis radice non ſurgit.
Le Saint veut que l'obeïſſance ſoit entiere,
&qu'elle ne reçoive aucune reſtriction: Omni
obedientiaſubdatſe Majori. Etveritablement
puiſque c'eſt àDieu que l'on obeït en laper-
ſonne du Superieur, commeJ. C. nous l'en-
ſeigne lui-meſme , ſeroit-il juſte que l'obeïf-
fance euſt des bornes , ſi ce n'eſt que l'im-
puiſſance la limite , ou la Loi de Dieu au د
cas que l'on commandaſt quelque choſequi
lui fuft contraire , & que cette oppoſition
paruſt avec tant d'evidence , qu'elle frappaſt
&qu'elle fuſt ſenſible, ſans qu'il fuſt beſoin
delatirerpardes inductions , qui d'ordinaire
font accompagnées de beaucoup d'obfcuri-
tez &d'incertitude ? Car s'il eſtpermis aux
Religieux de raiſonner furles ordresdes Su-
perieurs, d'enexaminer les motifs , la verité
& la juftice , & de s'y foumettre ſelon leur
difcernement & aprés en avoir fait ladifcuf-
fion; l'obeïſſance perdra toute ſa ſimplicité,
c'est-à-dire , tout fon merite , & on ſe deter-
minerapar fon propre raiſonnement , & non
pointparl'autoritéde fon Superieur , ce qui
eſt la deſtruction de l'obeïſſance.
Comme il n'y a rien , mes freres , qui ſoit
plus important à un Religieux , que de ſça-
voir ceque c'eſt que d'obeïr,il faut auſſi qu'il
ſcache combien il eſt aiſe de ſe ſeparer de
l'obeïſſance ſans s'en appercevoir , & par
defaint Benoist. CHAP. VII. 517
conſequent ſans ſcrupule ; & les Religieux ,
pour la plupart, ont tellement les yeux fer-
mez ſur cette obligation , toute neceſſaire
qu'elle eſt , qu'ils s'imaginent qu'il ſuffit
pour obeïr , que l'on ne reſiſte pas à ceux
qui commandent , ſoit par une oppofition
groſſiere, foit par un murmure ou exte-
rieur ou meſme ſecret , & leurs vûës ne
د
vontpas plus loin. Veritablement ces fautes
ſont ſi materielles , qu'elles ne peuvent pas
eſtre ignorées.
Mais il y en a d'autres , qui pour eſtre
plus fines & plus delicates, en font plus dan-
C
gereuſes ; parce que comme elles ne font pas
connuës , on les commet fans repentir , &
l'on ne ſe met point enpeinedeles effacer
parla penitence. Par exemple, un Religieux
aulieud'accomplir avec promptitude & fim-
plicité les ordres de ſon Superieur , il le
preffede leschanger, & obtientde lui , par
ſes inſtances & par ſes importunitez , des
travaux & des occupations , des exercices
&des lectures qui lui plaiſent: croiez-vous,
mes freres , que ce Religieux obeïffe ? vous
vous tromperiez ſi c'eſtoit là voſtre penſée,
il ſe ſuit lui-mefme, & non pas fon Supe
rieur.
Unautre , l'engage par ſes artifices , par
ſes addreſſes , par ſes affectations à lui ac-
corder ce qu'ilne veut pas ouvertement lui
demander ; & s'y conduit d'une maniere
518 Explication de la Regle
qui fait que ſon Superieur le previent , &
qu'il va au devant de ce qu'il defire ; il ſe
perfuade comme l'autre , qu'il fait la vo-
lonté de fon Superieur , & que fon confen-
tement le met à couvert : mais ils ſe flattent
l'un & l'autre , & c'eſt à proprement parler
le Superieur qui obeït,&ſacondeſcendance
ne ſert qu'à leur cacher le dereglement de
leur cœur mais elle ne les juſtifie point.
د
Bernard. Quisquis vel apertè , vel occultè fatagit , dit
See . faint Bernard, ut quod habet in voluntate,hoc
dediverf
eipater spiritualis injungat ipſe ſe ſeducit , fi
forteſibi quaſi de obedientia blandiatur.
Un autre , connoiſt les intentions de fon
Superieur , ſes inclinations , ſa volonté , ce
qu'il approuve , ce qu'il condamne ; cepen-
dant au lieu d'en ſuivre les lumieres dans les
rencontres , il ſuit ſes propres penſées au
lieu des fiennes ; & il ſe figure qu'il ne fait
rien contre l'obeïffſance , parce que ſon Su-
perieur ne lui a pas fait une défenſe ou un
commandement enforme : il ſe mecompre,
& l'on ne dira rien qui ne ſoit vrai ,en aflu-
rant que les uns & les autres ſont eſclaves
de leur volonté , qu'ils font dans les liens
de leur amour propre , & par conſequent
dans une diſpoſition toute contraire à celle
que la Regle leur preſcrit parces,paroles ,
Omni obedientia fubdat ſe Majori. En unmot,
ils font bien éloignez d'eſtre de ces hommes
de benediction , dont parle le Prophete >
deSaint Benoist. CHAP . VII. 519
quand il dit ; Preparationem cordis eorum, Pfal.
audivit auris tua : Vous avez écoutez , Sei- v. 170
gneur , la preparation de leur cœur ; puis «
qu'ils n'ont rien moins que cette prepara-
tionqui leur eſt ſi neceſſaire , cette ſimpli-
cité qui leur eſt ſi expreſſement comman-
dée,&qu'on peut avec juſtice les mettre au
nombre de ceux dont il eſt dit : Corruptifunt, Pfal.18.
&abominabiles factifunt inſtudiisfuis ; Ils ſe « . *,
font corrompus , & font devenus abomina- «
bles aux yeux de Dieu par l'attachement «
qu'ils ont eu à leurs volontez.
Ce qui arrive de ce deſordre , mes freres,
c'eſt qu'un Religieux qui a fait vœu de ſim-
plicité& d'obeiſſance , fortant de l'engage-
ment qu'il a pris ,& perdant toute memoire
de ſes promeſſes,ſe met dans un eftat , que
Dieu ne peut voir qu'avec indignation. II
ſe retire de Dieu , Dieu ſe retire de lui ; le
demon qui apperçoit ce divorce l'attaque ,
le tente, & lui tend des pieges de toutes
parts ; & Dieu lui refuſant la protection
dont il s'eſt rendu indigne , il n'y a point
d'abiſme dans lequel il ne ſoit capable de
tomber.
Le terme de Majori, dont ſaint Benoiſt
ſe ſert , doit s'entendre non ſeulement de
l'Abbé , mais il s'étend ſur tous ceux qui
ont de l'autorité dans le Monaftere , & au.
quel l'Abbé qui est le premier Superieur , l'a
communiquée, On leur doit une obeïllance
520 Explication de la Regle
entiere: carpuiſque c'eſt à l'autorité qu'elle
eſt dûë , on doit la lui rendre par tout où
elle ſe trouve ; & quand vous remontez à
l'origine & à la ſource , vous trouvez que
c'eſt àDieu que vous obeïffez , parce que,
comme dit l'Apoftre , toute puiſſancevient
Rom. 13. de Dieu , Non enim est potestas nifi à Deo , &
particulierement quand elle eſt ſainte & le-
gitime. C'eſt une conduite tout-à-fait irre-
guliere , & qui n'eſt pas ſupportable dans
un lieuoù la diſcipline eſt exacte , de diftin-
guer l'obeïffance , & d'obeïr avec plus ou
moins d'exactitude, felon le rang&la qua-
lité des perſonnes , lors qu'elles n'ordon-
nent rien, qui ne foit dans l'ordre de Dieu,
conforme à ſa Loi , & ſelon la verité des
Regles.
Le Saint nous propoſe l'obeïſſance de
J. C. qui a obeï juſqu'à la mort ; ce qu'il ne
ditpaspour nous montrer qu'il n'a celléd'o-
beïr que quand il a ceſſé de vivre, mais pour
nous apprendre juſqu'où doit aller l'obeïf-
fance religieuſe. Il n'y a point de peine
qu'elle n'endure , point de danger auquel
elle ne s'expoſe , point de travaux qu'elle
n'embraſſe. C'a eſté le ſentiment des an-
[Link] » ciens Peres. SaintJeanClimaque dit , que
Paft. l'obeïſſance eſt un affranchiſſement de toute
art ."
Regul.,,
[Link]. craintede la mort ;& faintBaſiledit , qu'un
28. » Religieux eft obligé d'obeïr aux ordres de
>>ſes Superieurs juſqu'à la mort , &de ſe ſoû-
tenir
de ſaint Benoist. CHAP. VII. 521
tenir dans ces rencontres extraordinaires , «
par le ſouvenir & par la preſence de la ſoû- «
miſſionde J. C. qui a obeï juſqu'à la mort,
& juſqu'à la mort de la Croix. Ce n'eſt «
doncpas direqu'il faut ſeulement obeïr pen-
dant la vie , mais qu'il faut qu'il s'expoſe à
la perdre plutoſt que de desobeïr ; & à le
bien prendre , la plus grande confolation
qui pourroit arriver à un Religieux , cefe-
roit de terminer ſa courſe , & d'expirer
dans un acte d'obeïſſance qui excederoſt ſes
forces.
Le quatriéme degré d'humilité.
LE quatrièmedegréd'humilité est lorſque nous
obeiſſonsfans nousarreſter aux difficultezni aux
contrarietez qui se rencontrent dans les choses
qu'on nous commande , &c.
Ce degré fait voir en detail & d'une ma-
niere plus expreſſe , ce que doit produire
l'humilité dans une ame veritablement obeif-
ſante. Il n'ya rien dedur nide difficile pour
elle ; & non ſeulement elle endure ce qui
paroiſt inſupportable aux autres hommes ,
mais avec des circonstances qui montrent
que toutes ſes paſſions ſontdetruites, & que
l'amour de l'obeïſſance poſſede tout le
ſentiment de ſon cœur. Carpeut-on aller
plus loin , que defouffrir les injures , les ou-
trages & les injustices , de quelque nature
Xx
522 Explication de la Regle
&de quelque qualité qu'elles puiſſent eſtre,
dans une patience ſi parfaite & fi conſom-
mée , qu'il ne ſe forme pas un ſeul mouve-
ment dans le cœur , qui marque , je ne dis
pas qu'on refifte , & qu'on ſe plaigne , mais
meſme qu'on endure ? aſſurément , il n'y a
rien ni de plus grand, ni de plus rare , que
de conſerver le filence du cœur lorſque l'on
peut avoir des ſujets legitimes de le perdre.
Cettediſpoſition eſt ſi extraordinaire,que le
Saint afind'y élever ſes diſciples,emploie les
paroles de l'Écriture les pluspuiſſ[Link]'y
aque la parole de Dieu quipuiſſeperfuader
ce qui eft fi contraire à toutes les inclina-
tions , auffi bien qu'à toutes les conduites
des hommes , & il n'y a que ſon eſprit qui
puifledonner la force neceſſaire pour lemet-
tre enpratique. Cependant c'eſt-là le cara-
tere d'un Religieux ; ſon engagement ne
lui impoſe pas une moindre obligation , &
il n'imiteroit pas J. C. autant qu'il le doit,
&que fon eftat ledemande, s'il ne confer-
voit cette indifference ſainte , & cette paix
conſtante , dans le milieu des tribulations.
Il faut donc qu'un Religieux ſe conſidere
comme une victime , qui s'offre & qui s'im-
molepar un ſacrifice continuel, comme une
brebis qu'on égorge inceſſamment , comme
l'or & l'argent que l'on purifie dans le mi-
lieudes flammes ; enfin c'eſt un homme de-
ſtiné à la douleur , & à l'ignominie. Tout
de faint Benoift. CHAP . VII. 523
cequelesApoſtres & les Martyrs ont fouf-
fertde confuſions , de perfecutions & d'op-
probres , de la part des ennemis de la Foi&
dela verité qu'ils annonçoient,eſt une image
de l'obligation de celui qui s'eſt conſacréà
J. C. par les Vœux de la Religion , & qui
en cette qualité a pris la Croix pour fon
partage ; & l'on peut dire que Dieu eft à ſon
égard , dés ce monde, comme-ce feu dont
parle le Prophete , Ipfe enim quaſi ignis con-Malach.
flans , & quafi herba fullonum : &fedebit &
conflans , & emundans argentum , & purgabit
filiosLevi , & colabit eos quafi aurum &quafi
argentum. C'eſt cela meſme quefaintBafile Conit.
nous apprend , quand il dit , que celui qui «Mon-
veutentreprendre ce genre de vie, perfevere « c. 19.
juſqu'à la mort dans l'execution de ce «
grand deffein , ſoit pour garder les Com-
mandemens de Dieu , foit pour obeïr aux a
ordres des Superieurs , avec toute la fer-
meté que les Martyrs ont autrefois fait pa- «
roiſtre pour la défenſe de la foi , puiſque ..
c'eſt en cela que confifte l'eſſentiel de cette ..
Profeffion .
Et ensuitelorsqu'eſtant ſoûtenus parl'efpe-
rance des recompenses futures, ils ajoûtent tout
pleinsde confolations ces paroles, &c.
C'eſt une fuite d'inſtructions tirées des
faintes Ecritures. Et veritablement , mes
freres, la fotumiſſiondans laquelle nous fom-
X x ij
524 Explication de laRegle
mes obligez de vivre , eſt ſi eſtenduë, qu'elle
ne peut eſtre ni appuiée , ni autoriſée de
trop de raiſons. Le Saint nous propoſe les
recompenses ; il nous parlede la protection
que nous recevons de Dieu , dans laquelle
nous devons mettre toute noſtre force ; du
beſoin que nous avons de paſſer par le feu
des tentations pour acquerir la perfection à
laquelle il nous deſtine ; il nous declare que
Dieu a mis des hommes ſur nos teſtes , afin
que nous aïons plus de facilité pour em-
braſſer cette ſujetion , & cette dependance
qui fait le fond de noſtre eftat, & de nous
faire trouver du gouft & de la confolation
dans les contrarietez & les difficultez qui
l'accompagnent.
Tout cela marque qu'un Religieux n'a
plus ni de droit ni de raiſon pour reſiſter ,
pour contredire , pour murmurer , ou pour
ſe plaindre ; qu'il n'y a rien ni de dur ni
d'injuſte pour lui ; que tout ce qui lui vient
de la partde ceux auſquels l'Ordre de Dieu
l'a ſoumis , doit eſtre reçû dans ſon cœur
avec une paix & une ſoumiſſion profonde;
que les mauvaiſes humeurs , les injuftices,
les contre-temps , les rigueurs de ceux qui
le conduiſent , ne l'exemptent point de la
dependance à laquelle il s'eſt obligé. Si le
Superieur eft faſcheux, il ne doit point en
eſtre moins obeïſſant , l'iniquité du Maiſtre
ne doit point faire l'iniquité du Diſciple , &
defaint Benoist. CHAP. VII. 525
ſi l'un oublie la charité ſi recommandée à
tous les hommes, dans quelque rang qu'ils
puiſſent eſtre ,ilne faut pas que l'autre en
perde la memoire. C'eſt un Precepte que
l'Apoſtre donne à tous les Chreftiens , &
pourroit-on s'imaginer quelque raiſon pour
en diſpenſer les Moines & les Religieux ?
Servifubditi eſtote in omni timoreDominis, non [Link]
tantum bonis &modeftis , fed etiam dyſcolis.... 2. V.18.
in hoc enim vocati eftis.
Et ainſi les veritables Religieux obſervent
dans toutes les tribulations & les adverſitez qui
leur arrivent le precepte deJ. C. &c.
Toutes les regles que J. C. a preſcrites
touchant la patience , ſont contenuës dans
cedegré d'humilité. Il faut que le Religieux
qui veut en ce point , ſatisfaire à ſes obliga-
tions د
foit tellement le maiſtre de ſa con-
duite, que foit qu'on l'attaque dans ſa per-
fonne , foit qu'on l'attaque dans les choſes
exterieures , non feulement il conſerve une
égalité conſtante , & qu'il paroiſſe inſenſible
dans l'un , comme dans l'autre ; mais qu'il
temoigne de la charité pour ceux qui le mal-
traitent , & qu'il donne àſes ennemis & à
ſes perfecuteurs , plus qu'ils ne lui deman-
dent. C'eſt une conduite que J. C. a confa-
crée par ſon exemple , elle a paſſé dans la
perſonne deſes Apoſtres & de ſes Martyrs ;
il faut qu'elle ſe trouve dans les Moines&
526 Explication de laRegle
dans les Religieux , comme une diſpoſition
hereditaire; il faut , dis-je qu'ils ſouffrentles
violences , les perfecutions & les injuſtices
de quelque endroit qu'elles leur viennent,
qu'ils les reçoivent & qu'ils les regardent
>>comme leur veritable hon-heur ; leur gloire,
>> comme dit un Apoftre , eſt d'eſtre mal-
*1. Petr. " traitez, &innocens tout enſemble , Hac eft
C.2.v.19. enimgratia , ſipropterDeiconfcientiamfuftinet
quis triftitias , patiens injuftè.
Il faut, enun mot , que ceux qui leur font
du mal , les rencontrent toûjours dans la
charité &dans la patience ; c'eſt une ſitua-
tion dans laquelle ils doivent s'affermir de
telle forte que nul évenement ne ſoit capa-
ble de les en tirer.
Cinquiéme degré d'humilité.
LE cinquième degré d'humilité est de decou
vriràsonAbbé parune confeſſion humble e'sfin-
cere les mauvaiſes pensées dontonpeut estrefur-
pris, & lesfautesſecrettes que l'on a commiſes,
&c.
Cedegrédemande une humilité fort avan-
cée; mais il eſt vrai auſſi qu'on ne fçauroit
trop defirer de ceux que Dieu deſtine à la
[Link] quelque choſe eſt capable d'hu-
milier le cœur de l'homme , & dedetruire
en lui leprincipe de tous les maux , je veux
dire l'orgueil , c'eſt d'obſerver cette conduite
de ſaint Benoist. CHAP. VII. 527
avec exactitude , & d'eſtre fidele à decou-
vrir au Superieur ſes defauts& fes foibleſſes.
I faut avoir de la vertu pour avoüer les fau-
tes exterieures que l'on a commiſes , quand
meſme il y en auroit des temoins ; mais il
en faut bien davantage pour declarer celles
qui font cachées , & vouloir bien en paroî-
tre coupable. L'aveu que l'on fait des pre-
mieres n'ajouſte rien à leur difformité & à
leur laideur , & ſouvent meſme il la dimi-
nuë , quand on s'en accuſe avecun eſprit de
docilité ; mais pour la penſée il n'en eſt pas
ainfi. Si l'on regarde lachoſe d'une maniere
! humaine, l'on ſe fait tort , & l'on fe decrie
quandon ladecouvre;& il ſe peut faire qu'on
donne mauvaiſe opinion de foi , à ceux qui
l'avoient avantageuſe. C'eſt ſe faireà foi
mefme une efpece d'injure ; c'eſt ſe couvrir
d'une confuſion qu'on pouvoir éviter : enfin,
vouloir bienrougirde fes diſpoſitions fecret-
tes, ſoit qu'elles foient malignes , foles , ou
extravagantes , c'eſt ne plus garderde mefu-
res en ce qui concerne ſa reputation ; & il
faut que celui qui en ufe de la forte ne fe
foucie ni de l'eſtime ni de l'approbation des
hommes ; & c'eſt à proprement parler ce
quine ſe rencontre quedans ceuxqui ne re-
cherchent que celle de Dieu, & qui veulent
bien rachetter les confuſions éternelles par
des confufions paſſageres & qui ne ſontpas
dedurée.
528 Explication de la Regle
C'eſt ainſi que J.C. s'eſt conduit , c'eft
l'exemple qu'ila laiſſé à tous ſes diſciples. Il
ne pouvoit pas avoüer des maux cachez ,
parce qu'eſtant la ſainteté incarnée il eſtoit
incapabled'en faire : mais il a fait des actions
qui n'eſtant convenables qu'à des pecheurs ,
l'ont fait paffer auxyeux de ceux qui en ont
eſté les temoins , comme un homme vul-
gaire , qui n'avoit au deſſus des autres ni
diſtinction ni avantage. Mais de tous les
exemples qu'il a donnez , c'eſt celui qui eſt
le moins ſuivi. L'on donne l'aumône , l'on
fait des auſteritez , l'on prie , l'on s'addonne
aux œuvres de charité ; mais l'on ne voit
gueres degens qui cherchent às'avilir , qui,
entrentde bonne foi dans les aneantiſſemens
de J. C. & qui épouſent par une imitation
fidele , fes abbaiſſemens & ſes ignominies.
[Link].6. AnteDominum viliorfiamplufquamfactusfum ;
V. 22.
ero humilis in oculismeis.
Cette pratique a des utilitez qui ne ſe
peuvent comprendre. Elle deſarme le de-
mon,elle rend ſes effors inutils,elle fait que
ſes entrepriſes n'ont aucun ſuccés , & pour
ainſi dire , elle évante toutes ſes mines. Car
qu'y a-t-ilde plus capable de l'empefcher de
faire aucun progrés ſur les ames , que l'ap-
plication que l'on a à reconnoiſtre ſes def-
ſeins , & tout enſemble la fidelité que l'on
a à les decouvrir au Superieur ? Premiere-
ment, il tente , il attaque par ſes ſuggeſtions;
&
de ſaint Benoist. CHAP. VII. 529
&ſi dés le moment qu'on s'apperçoit qu'il
inſpire le mal , qu'il follicitelavolonté , on
prendſoin de faire connoiſtre ce qui ſe paſſe
dans l'interieur ; il eſt certain que c'eſt aller
audevant du coup qu'il avoit envie de por-
ter ; & il ne peuty avoir de voie plus ſure
pour le detourner , que des'addreſſer à celui
qui eſt eſtabli de Dieu pour le prevenir , &
pour y apporter le remede.
Secondement , le Religieux qui prend
l'habitude de ne rien cacher à fon Superieur
de tout ce qui lui arrivede foibleſſes , d'ima-
ginations , & de toutes les fautes interieures
qu'il peut commettre , ſe met en eſtat de
tirer avantage de tous les pieges que le de-
mon lui peut tendre ; non feulement parce
qu'il s'humilie dés qu'il ſent qu'il l'attaque,
mais parce que les avis de fon Superieur l'é-
clairent, leſouſtiennent & le fortifient con-
tre les tentations ; & qu'au lieu d'en eſtre
affoibli , il en devient plus fort ; de forte
qu'on peut lui appliquer ces paroles de l'A-
poſtre , Faciet cum tentatione proventum , ut 1. Cor.
10 .
poſſitissustinere.
En troiſiéme lieu , cette ouverture de cœur
le lie à fon Superieur d'une maniere ſi
étroite , qu'il en depend dans tous les mo-
mens de ſa vie ; & comme il decide de tout
ce qui le regarde , il ne fait ni pas nidemar-
ches que cene ſoit ſa main qui ledirige : on
ne peurdouterqueſe tenantparlà dans l'or-
Yy
530 Explication de laRegle
dre de Dieu , il ne ſoit à l'abri de lama-
lignité de ſes ennemis , & qu'il ne vive dans
une ſureté toute entiere.
Quatrièmement , le moien le plus certain
& le plus court pour obtenir le pardon de
ſes pechez,& tout enſemble lagrace de n'en
plus commettre , c'eſt de les confeſſer. Celui
qui les cache , les nourrit & les multiplie :
il n'y a rien à quoi le Saint-Eſprit nous ex-
horte davantage qu'à purifiernos ames par la
Confeffion. Le Prophete ne nous apprend au-
tre choſe ſinon , que Dieune reſiſte point à la
declaration qu'un pecheurluifait deſes miſeres
ondeſes crimes , pourvû qu'elle ſoit humble &
fincere: cefontdeux qualitez ſans leſquelles
elle feroit inutile; Dieu n'aiant égard qu'à
la diſpoſition du cœur , & ne rependant ſes
graces quedans les ames qui font ſelon les
Baruch. termes du Saint-Eſprit ; comme abbatues &
c.2.1.18. courbées parle ſentiment &par le poids de leurs
pechez.
Les anciens Peres ont eſtimé cette prati-
que tres-fainte & tres-neceſſaire à tous ceux
qui font profeſſion de la vie retirée ; & ils
n'ont pas crû qu'un Religieux , qui n'eſtoit
pas exact à la ſuivre , puſt tirer aucun fruit
ni aucun
qui avantage
eſt l'auteur de ſalesretraite.
detous maux , Ledemon
eſtun fer-
pent qui ſe plaiſt dans les tenebres , qui fuit
le jour,& qui diſparoiſt au moment que la
lumiere le frappe. Vous ſçavez ,mes freres,
de faint Benoist. CHAP. VII. 53
de quelle forte ſaint Serapion fut delivré [Link].
Caff. 2.
d'une tentation à laquelle il avoit fuccombé c..
long-temps , auffi-toſt qu'il la découvrit à
ſonAbbé. Il faut donc qu'un Religieux ſe
rende fidele dans l'obfervation de ce pre-
cepte ; il faut , dis-je , qu'il ait ſon cœur
dans ſes mains lorſqu'il approche ſonSupe-
rieur , & qu'il n'ait_pas moins de ſoindelui
decouvrir l'eſtat de ſon ame, qu'un malade
en a à decouvrir au Medecin celuide ſa ma-
ladie , & s'il a autantde deſir qu'il en doit
avoir de conſerver la vie de lagrace , ilne
celera rien à ſon Superieurde ce qui le tou-
che , que ce qu'il ne pourra connoiſtre. II "
fautque ce ſoit Dieu , felon Saint Auguſtin,
qui cache nosplaies,& nonpas nous-meſme; "
car filahontenous les fait cacher , le ſouve- "
rain Medecin ne les guerira jamais. Dens "InFr.
tegat vulnera, nontu, namsi tutegere volueris ,
erubescens , Medicus non curabit. Que les Re-
ligieux qui ſuivent des routes contraires à
celles-là font éloignez de la voie de la ve
rité ! Qu'ils font oppofez àtous les deſſeins
de Dieu , & à toutes les diſpoſitionsde ſa
Providence ! & le moien qu'ils foient con-
tens , & qu'ils profperent ? Celui , dit le
SaintEſprit , qui couvreſes iniquitez ne ſece
convertira point ; mais celui qui les confeffe
& qui s'encorrige , obtiendra mifericorde. «
Qui abſconditſceleraſua , nondirigetur ,qui au-Prov 28,
temconfeffusfuerit,&reliquerit ea,mifericordiam .13.
confequetur. Yy ij
532 Explication de la Regle
Le ſixiéme degré d'humilité.
LE fixième degré d'humilité , oft qu'il n'y a
riende ſi bas , de ſi humiliant nideſi extrême ,
dontun Religieux ne se contente, &c.
Ce degré eſt comme une fuite neceſſaire
deceuxdont on vientde parler. Cardepuis
que l'on fouffre avec patience & charité les
injures& les affrons , &qu'on eſt ſuperieur
à tout ce quipeut arriver de mauvais trait-
temens & d'injufticesdelapartdes hommes;
il fauteſtredans ladiſpoſitiondetrouver ſon
reposdans les choſes les plus viles , les plus
ravalées , & les plus capables d'attirer le
mepris. Il faut donc qu'un Religieux dans
les occupations , dans les emplois , dans les
travaux qui le ravalent davantage , dans ſes
veſtemens , dans ſa Cellule , dans ſesmeu.
bles , quelques vils , quelques pauvres qu'ils
puiſſenteſtre , ſoit fatisfait ,& nedefire rien
au delàde ce qu'on lui donne : qu'il foit per-
ſuadé qu'il n'y a rien de ſi abject qui ne con-
vienne àune perſonne de ſaprofeſſion , &
qu'il ſe regarde entoutes choſes comme une
creature inutile ; ce terme de content , mar-
que qu'il y doit trouver ſa ſatisfaction & fa
joie.
On ne ſçauroit porter plus loin l'aban-
donnement dans lequel il faut que foit un
Religieux à l'égard de Dieu , ou de ceux
deSaint Benoist. CHAP. VII. 533
par l'entremiſe deſquels il ſe conduit , que
de dire qu'il doit eſtre comme une beſte de
charge , qui n'ade mouvement que celui que
luidonnela perſonne qui la monte & qui la
meſne, Utjumentumfactusſum apudte ; elle
va ſans difcernement par tout où il a beſoin
d'elle , à droit , à gauche , en avant , en
arriere ; &quoi qu'il lui demande , elle fuc-
combepluſtoſt ſous le faix que de lui reſiſter.
Voilà la docilité que doit avoir un Reli-
gieux , voilà une figure naturelſe de ſa de-
pendance ; le renoncement qu'exige de lui
la perfection de ſon eftat , ne ſouffre pas
qu'il ſoit dans une moindre ſoumiſſion. On
dira ce qu'on voudra pour l'affoiblir , mais
il eſt évident que ſaint Benoiſt a voula nous
apprendre par une telle comparaiſon , qu'un
Religieux eſtoit un homme entierement
abandonnédans la maind'un autre ; n'aiant
ni raiſon, ni lumiere , ni ſentiment que celui
de ſon Superieur. Cette abnegation lui eſt
devenuë tellement naturelle , qui l'a ſans y
faire attention & fans s'en appercevoir ; il
ne faut pas inferer de là qu'elle ſoit ſans me-
rite , puiſqu'il y eſt entré volontairement ,
& que ce défaut de ſenſibilité n'eſt qu'un
effet de la grandeur & de l'integrité de fon
facrifice.
Yy iij
534 Explication de laRegle
Septiéme degré d'humilité.
LE ſeptièmedegré d'humilité , eftqu'un Moine
s'eftime le plus mepriſable & le dernier de tous
Leshommes, &c.
Ce degré ſemble encherir ſur ceux dont
le Saint vientde parler. Car il ſe peutfaire
qu'on garde la paix & la patience dans les
injures & les contradictions que l'on rencon-
tre dans ſon chemin ; que l'on foit content
juſqu'à la joie dans les choſes qui humilient
&qui rabaiſſent;que l'on fupporte la honte,
laprivation des chofes les plus neceffaires
les vexations les plus rudes & les plus fâ-
cheuſes : cependant on n'aura pas atteint
la perfection de ce ſeptiéme degré , parce
que l'on croiraque les perfecutions que l'on
fouffre ſont injuftes , & qu'on ne les a pas
meritées : mais faint Benoist demande ici
une diſpoſition toutecontraire, lorſqu'ilveut
qu'un Religieux ait une opinion fi deſavan-
tageuſe de foi-meſme , qu'il ſe croie le plus
mepriſable des hommes , & qu'il n'y en ait
unſeul auquel il ne s'eſtime inferieur.
Si ce ſentiment eſt dans le fond de ſon
cœur & qu'il ſe regarde veritablement
د
comme la lie du monde ; non ſeulement if
ne ſe plaindra jamais , mais il conſervera la
paix , quoi qu'il lui arrive ; il croira qu'on
neſçauroit lui rendre injuftice , quoi qu'on
de faint Benoist. CHAP. VII. 535
lui faffe ; & quelque rigueur & quelque
dureté dont l'onuſeà ſonégard, ileſtimera
qu'il en merite encore davantage. Si fon
Superieur le maltraite, ſa conduite lui pa-
roiſtra juſte ; ſi ſes Freres lui fontpreferez ,
il les en jugera dignes ; ainſi la tranquillité
de fon cœur ne recevra jamais la moindre
atteinte.
On me demandera peut-eſtre , mes fre-
res, comment il ſe peut faire qu'unhomme
avancé dans la vertu ſoit ſincere , & porte
tout enſemble de ſoi-meſme un ſentiment
fi deſavantageux. C'eſt une difficulté à la-
quelle il eſt aiſéde repondre. Les plus par-
faits font ceux qui approchent Dieude plus
prés, qui lui eftantplus étroitement unisque
les autres par lagrandeurde leur charité , en
reçoivent plus de lumieres. Comme ils fe
regardent avec plus de penetration , ils re-
marquent & difcernent en eux juſqu'aux
moindres défauts , & aux moindres taches ;
à meſure qu'ils s'élevent , leurs lumieres
augmentent, leurs connoiſſances deviennent
plus profondes ;ils voient tout, ils apperçoi-
vent tout,
cout , rien ne leur échappe ; les imper-
fections , les maux les plus legers leur font
ſenſibles , ils font mefine touchez de ceux
qu'ils ne commettent point ; parce qu'ils
'
ſçavent qu'ils font toûjours preſts d'y tom-
ber , pour peu que la main de Dieu ceſlaſt
delesſouſtenir &de les défendre : & comme
Yy iij
136 Explication de laRegle
ils ont inceffamment devant les yeux cette
fource de cupiditez & de convoitiſes , qui
peut en un moment inonder le champ de
leur cœur , ils n'ont que trop de ſujet de ſe
mettre au deſſous de ceux dont ils ne con-
noiffent pas les miſeres , de penſer & de dire
fans craindred'exagerer & de n'eſtre pas fin-
ceres , qui font lesderniers de tous les hom-
mes. Saint François parloit de lui-meſme
d'une maniere toute ſemblable ,& la raiſon
[Link]
ipf. vit. qu'il endonnoit , c'eſt que, diſoit cet homme
6. de Dieu, fi les plus mechans avoient reçû
>>de Dieu les graces qu'il m'a faites , ils m'au-
>> roient furpaſſede beaucoup ,&je ſerois infi-
niment au deſſous d'eux , s'il ne m'avoit pas
» traité d'une maniere plus favorable.
C'eſt dans ce ſentiment qu'ils croient ne
riendirequi ne ſoit veritable lors qu'ils pro-
noncent contre eux ces paroles de deshon-
Pf. ax. neur &de degradation , Egofum vermis, &
7 non homo ; comme s'ils diſoient ,Nous avons
la figure d'homme, mais nos miferes font
qu'il n'y a point de creature quelque vile
qu'elle foit , qui ne vaille mieux que nous ;
& noftre raiſon quidevroit nous élever , ne
ſert qu'à nous rabaiſſer au deſſous de tout
ce qui n'en a point , parce qu'eſtant cor-
rompuë , comme elle eſt par le peché , elle
eft cauſe de ce que nousnous tirons de la
main de Dieu , & que nous nous revoltons
fans ceffe contre ſes Ordonnances : c'eſt ce
1
deſaint Benoist. CHAP. VII. 537
que l'eſprit de Dieu nous apprend par la
bouche du Prophete , lors qu'ildit ,que tous "
les hommes font impurs ,& que toutes nos "
juſticesnefontàfesyeux qu'un linge foüillé,"
Etfactifumus ut immundus omnes nos &quafi11.64.64
pannus menstruata univerſa juftitia noſtra.
Aufſfi-toſtque je mesuis vû élevé,je me
SuisPfal.
V. 169
874
vûdans la confusion.
C'eſt ce qui arrive aux pecheurs. Jamais
ils ne ſont plus dignes de mepris que lors
qu'ils s'élevent ; & ce qu'ils s'imaginent
eſtre leur rehauffement & leur gloire , eſt
toûjours leur honte & leur confufion. La
gloire des hommes fielle eſt veritable , n'eſt..
qu'une participation de cellede Dieu. Leur
gloire c'eſt leurvertu,elleleur vientdeDieu
commedefa ſource,Dieu ne la donne qu'à
ceuxqui aiment ſa Loi , & qui font ſoûmis
à ſes volontez ; & dés-làqu'ils s'élevent , ils
font preciſement ce qu'il ne veutpas qu'ils
faſſent ; de forte, qu'au lieu de ſe relever,
comme ils penſent , leur deſobeiſſance les
rabaiffe & les met dans le mepris ; & plus
ils ſe donnent de mouvement pour s'attirer
de la confideration & de l'eſtime , plus ilsſe
rendent mepriſables. C'eſt une verité à la
quelle les gens du monde ne ſont point fen-
ſibles , quoi qu'il n'y en ait point de plus
preſſante , & fur laquelle le Saint - Eſprit
nous ait donné plus d'inſtructions.
538 Explication de la Regle
Il faut qu'un Religieux , un Solitaire qui
fait profeffion de s'éloigner de toutes les
maximes du monde, prennentdes ſentimens
tout contraires , qu'il ne connoiffe point
d'autregloire que celle de ſervirJ. C. & de
s'attacher inviolablement à toutes ſes vo-
„ lontez. Il faut que, ſelon ces paroles de ſaint
» Ifidore , il ſe croie Moine autant qu'il s'efti-
[Link] mera ledernier des hommes , Tunc se quif-
Sum.
Bon. c.
20 .
qu Monachum judicet , quando se minimum
omnium exiftimaverit ; & qu'il diſe ſans ceffe
Pf. 118.,,dans l'eſprit du Prophete , Bonum miki quia
V. 71 .
>>humiliafti me les humiliations , Seigneur ,
و
>>me ſontavantageuſes; ceſontelles qui m'ap
دو
„ prendront à obeïr à vos Commandemens.
Ce font là des preceptes, mes freres , dont
l'obſervation eſt indiſpenſable , & quand un
Religieux jugera de ce qu'il eſt aux yeux
deDieu, parla manieredont il les garde, il
ne ſe trompera point. Comme cette difpofi-
tion, fi elle eft en lui telle qu'elle le doit
eſtre, le juſtifie , il faut auſſi qu'il croie qu'un
eftatcontraire , eſt ſa condamnation. Ilne ſe
peut que celui qui a cette veritédans le fond
de fon cœur, ne marche par des voies ſaintes;
& il neſe peut auffi que celui qui ne l'apas,
quoi qu'il faſſe d'ailleurs , ne ſoit dans la
voie de l'iniquité & du menſonge.
2
defaint Benoift. CHAP. VII. 539
Huitiéme degré d'humilité.
LEhuitième degréd'humilité ,estqu'un Moine
ne faffe rion dansleMonasterequefelon les re-
gles communes du Monaftere , les exemples
desAnciens.
[Link]ſt ſuppoſe que leMonaftere ſoit re-
glé,quela difcipline y ſoit exacte , & que les
Freresy trouvent toutes les aſſiſtances qui
peuventeſtreneceſſaires pour leur ſanctifica-
tion ,& il eſt certain quedans ce cas &dans
ces circonstances , la fingularité eſt un vice
que l'on doit éviter avecbeaucoup de ſoin.
CeReligieux,par exemple,qui tientune con-
duite differente decellede ſes Freres , vous
dira qu'il ne ſe diftingue d'eux , que parce
qu'il croit que cequ'il fait eſt ou plus àpro-
pos,ouplus parfait que ce qu'ils pratiquent;
ainſi c'eſt ſon orgüeil qu'il fuit , il ſe prefere
àungrandnombrede perſonnes qui ſervent
Dieu avec fimplicité , & qui ſans doute va-
lent mieuxque lui, il fait plus de cas de fon
ſentiment que de celui de tous ceux avec
leſquels il vit ; & quoi qu'il ſe couvre d'un
pretextede vertu , il n'agit que par un mau-
vais principe , & l'opinion qu'il a de lui-
même , qui ne ſçauroit n'eſtre pas accompa-
gnée du mépris de ſes freres , eſt la caufede
la diſtinction qu'il affecte.
Si au contraire une Communauté eſtoit
540 Explication de laRegle
en defordre , ſi les veritables Regles n'y
eſtoient pas obfervées , & que l'exempledes
Freres portat au dereglement au lieu de
donner de l'édification : fi les maximes des
Saints , & les Loix ſaintes establies par les
Inſtituteursyeſtoient violées , ou par igno-
rance ou par malignité ; pour lors la fin-
د
gularitéſeroit un precepte. Il faudroit vivre
autrement que les autres pourbien vivre ;&
la diſtinction qui dans les circonstances pre-
cedentes feroit condamnable , ſeroit com-
mandée dans celle- ci. Car ſcachez , mes
freres , quequandlafingularitépar laquelle
nous nous diſtinguons des autres , ſe trouve
neceſſaire pour affurer noſtre ſalut , pour
nous rendre fideles dans l'obſervation de nos
devoirs , & pour nous élever à la perfection
à laquelle Dieu nous deſtine ; non feule-
ment elle n'a rien de blamable , mais elle
eſt ſainte ; & quand un homme n'eſt pas
comme les autres , que parce qu'il eſt plus
vertueux & plus conforme aux volontez de
Dieu , c'eſt un injustice qu'on lui rend , &
tout-enſemble un bon-heur qui lui arrive,
quandon lecondamne. La fingularité quand
elleeſt la productionde noftre propre eſprit,
n'arienque demauvais ; mais quandelle eſt
l'effetde celui deDieu , elle n'a rienque de
bon & de loiiable.
Quand faint Benoiſt parle des anciens , il
n'entend pas les anciens du Monaftere : car
۱۰
deSaintBenoist. CHAP. VII. 541
comme ſon intention eſt qu'on les diſpenſe
de l'exactitude communequand ils ſontdans
un grand âge , & que leur caducité , ou leurs
infirmitez les en rendent incapables , ce ſe-
roit deregler les Communautez , les jetter
dans le relâchement & en affoiblir la difci-
pline , que de les propoſer pour exemple :
ainſi ſous le nom des anciens, il entend les
premiers Peres , & les Fondateurs , deſquels
il a plû à Dieu de ſe ſervir pour l'inſtruction
des ordres & des obſervances Monaſtiques,
!
Il nous apprend par là que comme il n'eſt
pas permis à un Religieux de ſe faire des
3
regles , & de ſe conduire par ſon imagina-
【
tion & par ſon propre eſprit , il doit auſſi ſe
1
remplir de celui de ſes Peres , les ſuivre &
regarder leurs enſeignemens & leurs actions
comme les regles de ſa conduite,
Souvenez-vous , mes freres , que comme
c'eſt un orgueil de Pharifiende dire parun
ſentiment de preſomption , Je ne ſuis pas
comme les autres hommes , Nonfum ficut Luc. 184
cateri hominum ; c'eſt auſſi le caractere d'une . Im
ame fidele , de ſouffrir pluſtoſt la mort , que
de violer les Loix de Dieu ; c'est-à-dire ,les
Regles que les Saints ont preſcrites en ſon
Nom,& par l'inſpirationde ſa grace. Parati Mach. 21
C.7-1.2
Sumus magis mori,quàmpatrias Dei legespra-
varicari.
Si vous me demandez ſur cela , mes fre-
res, ce que l'on doitfaire dans une Commu
542 Explication de la Regle
nauté qui formeun corps qui conſerve à la
verité un exterieur de Religion , mais où
lesRegles ſelon leſquelles ondevroitſe con
duire ne ſont pas entierementobſervées ; s'il
faut entrerdans les voies communes ou s'en
faire de [Link] vous repondraique
ſi l'inobſervationde ces regles nuitàvoſtre
falut , & àla perfection àlaquelle toutRe-
ligieux eſt obligé de tendre;vous nedevez
pointapprehenderd'eſtre ſingulier , en pra
tiquant ſeul ce qui devoit eſtre gardé par
tout vos freres : parexemple, il faut garder
le filencequand lesautres parlent ; demeu
rerdans laretraite,quand ils converſent avec
les gens du monde ; eſtre exact dansvos jeu-
nes,quandils excedentdanslemanger ; eſtre
reſervé dans les conferences , quand ils ſe
donnent une liberté contraire à la modeſtie
deleur eſtat ; parce que vous ne pouvez vous
éloigner de tous ces devoirs , que vous ne
vous éloigniezde Dieu : mais ily a d'autres
pratiques que l'on peut obmettre ſans tom-
ber dans cet inconvenient ; & c'eſt en cela
que l'on doituſer de condeſcendance , & re-
parer par les diſpoſitions du cœur , ce qui
peut eſtre de defectueux dans la conduite
exterieure, & éviterainſi d'eftre à charge à
fes freres.
defaint Benoist. CHAP. VII. 543
Neuviéme degré d'humilité. :
LEneuvièmedegré d'humilité,estqu'un Moine
foitmaistredeſa langue , &c.
Ce degré d'humilité eſt une confirmation
de ce que le Saint a eſtabli dans le chapitre
du filence. Car s'il n'eſt pas permis de dire
des paroles ou mauvaiſes ou inutiles , files
railleries ſont défenduës , & fi les entretiens
de pieté doivent eſtre rares , & qu'on ne les
permetre qu'aux Religieux d'une vertu con-
Tommée , Perfectis difcipulis ; il s'enfuit que Reg. 2.64
c'eſt la neceſſité toute ſeule qui peut obliger
un Religieux de romprele filence ; c'est-à-
dire , pour repondre à ceux qui ont ledroit
&le pouvoir de l'interroger ,qui font les Su
perieurs.
Cette Regle reprime la vanité, &empef
che que les Religieux ne ſe laiſſent aller à
unvice entierement oppoſé à l'humilité & à
la ſimplicitédeleur eſtat ; car laliberté qu'ils
pourroient ſe donner en ce point , ſuffiroit
toute feulepour rendre leurreligion inutile,
& faire qu'ils n'en tiraſſent aucun fruit, Si «
quelqu'un , dit le Saint Eſprit , s'imagine
eſtre Religieux , & qu'il ne mette point un «
frein à ſabouche , il ſe trompe , &fareli
gion eſt vaine. Si quis putatſereligiofum effe, "Jacoba
non refranans linguamfuam , hujus vana eft [Link].
religio.
J
544 Explication de la Regle
Ce degré , dis-je , remedie parfaitement
àcet inconvenient , en ordonnant qu'un Re-
ligieux ne parlera que quand il ſera inter-
rogé, &ne le fera qu'en peudeparoles. Un
homme vain aime à ſe repandre &à parler
beaucoup ,il choiſit le ſujetde ſes entretiens,
felon ce qu'il les croit plus propres pourétal-
ler ce qu'il ſçait , ou cequ'il croit ſçavoir ,
&pour s'attirer l'approbation & l'eſtime de
ceuxquil'écoutent ; &dans cedeſlein ilbat
du païs , &quoi qu'il diſe, iln'endit jamais
affez à fon gré , ſoit qu'il veüille faire mon-
tre ou de fon érudition , ou de ſa pieté :
mais lors qu'un Religieux ne parle que
quand il eſt interrogé , la matiere de ſon dif-
cours eft toutedeterminée ; ce n'eſt point lui
qui ſedonnele champ ,onlui taille ſesmor-
ceaux ; & pour ce qui eſt de l'eſtenduë de
l'entretien, elle eſt reglée ; puiſqu'il ne doit
parlerquepeu , & feulement pour repondre:
on lui ofte par là l'occaſion & les moiens de
fatisfaire ſa vanité s'il en avoit , ou d'en pren-
dre , au cas qu'il n'en euſt point.
Comme le filence eſt une barriere contre
ledereglementdes mœurs , que tant qu'elle
ſubſiſte elle empeſche que la pieté neſediſ-
>ſipe par des communications ou mauvaiſes
ou indifcretes, & qu'on ne reçoive des maxi-
mes étrangeres & contraires à celles ſelon
leſquelles on doit vivre , Saint Benoiſt l'eſta-
blit avec une application particuliere , & ne
perd
de faint Benoist. CHAP. VII . 545
perdaucuneoccaſiondefaire connoiſtre à ſes
Diſciples , à quel point l'obſervation en eſt
importante. Ce qui neanmoins n'exclud pas
la liberté qu'un Religieux a de s'addreſſer à
ſon Superieur ſelon ſes beſoins , ſoit pour
l'éclairciſſement des doutes & des difficultez
qui luipeuvent arriver , ſoit pour ſe conſoler
dansſes tentations .
Dixiéme degré d'humilité.
LE dixièmedegré d'humilité , eſt qu'un Moine
nefoit nifacile ni prompt àrire , parcequ'il eft
écrit, &c.
Nous avons déja remarqué que quand
faint Benoiſt condamne dans un Religieux le
rire qui eſt exceſſif , comme il le fait ici , &
comme il l'a déja fait dans le cinquante-
cinquiéme Instrument des bonnes œuvres ; il
nes'enfuit pas qu'il le permette lors qu'il eſt
moderé. Il ſçavoit trop que le rire ne peut
convenir à un homme qui eſt obligé de vivre
dans les larmes ; & que celui qui doit
eſtre en tout temps occupé de la vûë des
pechez qu'il a commis , & des châtimens
dont il eſt digne , n'a point de moment qu'il
puiſſe donner à une joie vaine ; & il doit
ſuffire à un homme dont la vie doit eſtre
parfaite , pour s'abſtenir de rire de ſçavoir
que le Saint-Efprir a dit par la bouche du Ecel.
Sage que le rire eſt une erreur,Zz
Rifum repu- c.2. v.2.
346 Explication de la Regle
tavi errorem. Et veritablement il faut qu'un
Religieux oublie ce qu'il eſt , & ce que la
profeffion demande de lui , pour ſe laiffer
aller à une action qui eſt ſi contraire à ſon
eftat& à ſes devoirs : la joüiſſance desJuſtes
eſt toute fainte &toute ferieufe ,& particu-
lierement celle des Religieux , qui doivent
tenir les premiers rangs entre lesJuſtes.
Onziéme degré d'humilité.
L'onzième degré d'humilité , est lors qu'un
Moine estant obligé deparler, le faitfans rire,
mais avec douceur, humilité & modestie toute
ensemble , &c.
Ce degré eſt une preuve de ce que nous
avons dit dans le precedent. UnReligieux
doit parler fans rire , & cette douceur de la-
quelle ſaint Benoiſt veut que fa parole ſoit
accompagnée , n'est rien qu'une marque ex-
erieure de la grace qui le remplit : c'eſt ce
quel'on peut appellerun fouris ;& bien loin
que l'on puiſſele prendre pour une eſpece de
dereglement , on doit le confiderer comme
un effet de la tranquillité ou de la ſerenité
que lui cauſe lapuretéde ſa confcience.C'eſt
ce que le Saint-Eſprit exprime par ces pa-
Pf. 117. roles , Vox exultationis &falutis in taberna-
ν. 15. culis juftorum. Il faut qu'un Religieux n'aille
pas plus loin , & que la prefence de Dieu &
la vue de ſon eſtatle preſerve de tout ce qui
deSaint Benoist. CHAP. VII. 547
peut avoir l'air& l'apparence de diſſolution.
Vous pouvez voir ce que nous en avons dit
dans le cinquante-cinquiéme Instrument des
bonnes œuvres.
Toutes ſes expreſſions doiventeſtreaffai
fonnée du ſel de la ſageſſe divine , & il ne
faut pas qu'il lui échappe un mot qui ne
puiſſe eſtre regardé comme le mouvement
de l'Eſprit, qui le doit animer. L'éclat de la
voiemarquela ſuffiſance & lapreſomption ;
lamultiplicité des paroles, lalegerete ou la
vanité : ce ſont des diſpoſitions qui ne doi-
vent point ſe rencontrer dans un Religieux,
quidoit par fon eſtat en avoir de toutes con-
traires. Il faut que ceux qui ont la liberté
deparler dans le Monastere , le faffent d'une
maniere qui témoigne qu'ils ſe ſouviennent
dans tous les temps , qu'ils font obligez de
vivre dans le filence,& qu'ils ontdureſpect
pour une pratique ſi ſ[Link] conduite
eft pour ceux qui gouvernent , comme pour
ceux qui leur font ſoumis ,& rien n'eſt plus
capable d'inſpirer aux inferieurs l'amour du
filence , que de voir que ceux qui peuvent
parler, le font avecune retenue &une mo
deration , qui marque que c'eſt la neceffité
•qui les y contraint.
وه
ployp ار
**** Douziéme degré d'humilité. 21
LE douzième degré d'humilité est qu'un
Zz ij
548 Explication de la Regle
Moine , nonſeulement conferve l'humilité dans
foncœur, mais qu'en tout temps il en donne des
marques exterieures àceuxqui le confiderent,&c.
Cedegré eſt le comble& laperfection de
tous les autres. Le Saint veut qu'un Reli-
gieux ſoit tellementpreſent àlui-mefme, &
qu'il s'obſerve avec tant de fidelité , qu'on
ne voierien en luidans quelque temps qu'on
le ſurprenne , qui ne donnede l'édification
& qui ne puiſſe ſervir d'exemple. Il veut
qu'il paroiſle ce qu'il eſt en effet,c'est-à-dire,
Reg.c.7.
9. 12.
humble humilitatem videntibus ſe ſemper in-
dicet. Comme l'humilité eſt le fond de fon
eſtat , il faut qu'elle domine dans toute fa
vie,&qu'iln'yaitunſeul endroitde ſa con-
duite où elle ne ſe fafle remarquer. Un Re-
ligieux eſt humble non ſeulement pour lui-
meſme, mais pour les autres ; il faut qu'en
ſe ſanctifiant par ſon humilité , il inſtruiſe
& ſanctifie ceux qui l'approchent ,&qui en
font les temoins. Car comme la plupart des
hommes conſiderent l'humilité comme tune
fimple idée , ou comme une vertu qui de-
meure toûjours dans la ſpeculation , il faut
qu'ils ſe deſabuſent, quand ils lavoient toute
vivante & toute animée dans la perſonne
d'un Solitaire, & qu'ils ſe perfuadentmalgré
eux , que quelque contraire qu'elle foit aux
inclinations de la nature ,au uſages reçûs
dans le monde , il n'eſt pas impoſſible de la
reduire enpratique. Il faut qu'il ſe diſent ce
de faint Benoist. CHAP . VII. 549
que faintAuguſtinſe diſoit,lorſque les aſlu-
jettiſſemens& les privations dans leſquels il
falloit qu'il entraſt dans le temps de ſacon-
verſion, l'eſtonnoient ,& l'empefchoientde
Auguft.
rien executer , Nonpoteris quodifti , &ifta ? 8. .
Conff
Eſt-ce que vous ne feriez pas ce que vous ٢٠١١و
voiez faire à tant de gens de toutes condi-
tions& de tous ſexes .
Cette obligation d'avoir toûjours la teste
penchée, & les yeux baiſſez vers la terre , eft
une marque du facrifice perpetuel que le
Religieux offre à la Majeſté de Dieu dans le
fondde fon cœur ; c'eſt l'effet de ſa contri-
tion, de la douleur que lui cauſe le ſouve-
nir de ſes pechez ; c'eſt un hommage qu'il
rend à ſaJuſtice , devant laquelle il ſe con-
felle coupable. Sacrificium Deofpiritus con- ν.
Pfal.
18,
tribulatus.
Si quelque choſe , mes freres , vous peut -
apprendre ce que c'eſt que voſtre eſtat , &
cequ'il eſt dans ſa ſeverité , c'eſt cette de-
ſcription de la contenance& de la poſture
dans laquelle un Religieux doit eſtre incef.
ſamment. Car peut-on ſçavoir qu'il ſoit
obligé de garder une telle ſituation , & ne
pas croire en meſme - temps que c'eſt un
homme uniquement deſtiné aux gemiffle-
mens & aux larmes , & que ſa vie doit eftre,
pour ainſi dire , comme abiſmée dans le
regret qu'il conſerve du mal - heur qu'il
a eu d'offenſer Dieu, &de lui deplaire ? Sa
550 Explicationde la Regle
douleurdoit l'accompagner par tout. Ladi
verſité de ſes occupations & de ſes emplois
ne doit point ledivertir d'une diſpoſition qui
lui eſt ſi neceſſaire. Il a dû commencer à
l'acquerir , s'il a eſté fidele à accomplir ce
qui eſt preſcrit dans le premier degré d'hu-
milité , & s'il a eſté exact , comme il l'a dữ
eftre, à ſe preſerver de tout peché , àveiller
fur toutes ſes penſées , ſur les mouvemens
de ſa langue , de ſesyeux , de ſes mains, de
fespieds , fur fa volonté propre , & fur tou-
tes les inclinations de ſes ſens.
Il s'enfuit de tout cela qu'un Religieux
non ſeulement doit vivre dans la prefence
deDieu , mais encore dans la vûë de fesJu-
gemens ; qu'il doit en craindre la rigueur,
&travailler tout enſemble à l'éviter en
prononçant contre lui-meſme une condam-
nation fevere , & reconnoiffant comme le
Publicain de l'Evangile par une confeffion
fincere & profonde , que fes pechez le ren-
dent indigne de lever les yeux vers leCiel,
dont il s'eſt tant de fois fermé & refermé les
Lức.13. 18. portes. C'eſt à proprement parler ce que le
7.
Saint-Eſprit nous exprime par ces paroles
" du Prophete. Celui-là feulement dont l'ame
" eſt affligée , abbatue & courbée fous le poids
>>de ſes pechez, dont les yeux font prefque
>>eſteints à force de verſer des larmes , &qui
>>foûpire fans ceffe aprés vos mifericordes ,
" peut vous rendre , Seigneur, une gloire ve-
defaint Benoist. CHAP. VII. SI
ritable , & fatisfaire àvoſtre Juſtice , Anima "Barucha
que tristis eſtſuper magnitudine mali , &incedit C.2.V.1&4
curva, &infirma, &oculi deficientes, & anima
efuriens dat tibi gloriam & juftitiam Domino.
C'eſt par là que les pecheurs reviennent à
Dieu , & trouvent grace devant ſa miferi-
corde , & qu'ils s'en ouvrent le ſein : c'eſt
par là qu'ils effacent à fes yeux le ſouvenir
de leurs crimes ; & il n'y en a point , quel-
que enorme qu'ils foient, dont ils n'obtien-
nent le pardon , par l'abondance & par l'a-
mertume de leurs larmes ; & le veritable
コ moien de s'attirer ſa compaſſion , eft de
s'occuper inceſſammentde ſa Juſtice.
Si vous me demandez ſi cette difpofition
exterieure exprimée dans ce degré d'humilité
doit eftre continuelle : Je vous dirai qu'on
ſeroit trop heureux ſi elle l'eſtoit ; mais
comme on ne merite pas une grace fi grande
& fi particuliere, il faut la conſerver autant
qu'il eſt poſſible , ou au moins en avoir le
ſentimentdans le cœur , & vivre dans un re-
cüeillement qui ne ſoit jamais incorrompu ;
en forte qu'il n'y ait point d'inſtant , point
d'action , point d'exercice , où un Religieux
ne faſſe voir que ſes pensées ont d'autres
objets que ceux qui frappentles ſens ; & c'eſt
ce qu'il ne peut faire que par le ſoin & l'exa-
titude avec laquelle il reglera ſon homme
exterieur. Jugez (c'eſt une reflexion qui me
vient& que je nepuis retenir ) combienles
552 Explication de la Regle
Religieux ſe trompent , lors qu'ils croient
qu'il leur eft permis de vivre dans la diſſi-
paſſion,dans la joüiffance & dans le gouft
des choſes ſenſibles , dans les converſations,
dans les commerces , dans les amuſemens,
&dans d'autres actions , qui n'ont aucun
rapport à l'obligation que ce dernier degré
d'humilité leur impoſe;Jugez ſi cen'eſt pas
un mecompte deplorable , de s'imaginer
qu'ils peuvent eſtre en repos,lors qu'ils ont
fujet de tout craindre.
Si vous eſtes effraiez , mes freres , de la
vûë de tant de devoirs , fi cette multiplicité
depreceptes vous paroiſt eftre au deſſus de
vos forces : Je vous dirai , pour vous tirer
de la peine où vous eſtes ,&vous empeſcher
de tomber dans cette defiance qui donne la
mort , que Dieu ne demande pas la meſme
perfection de tous ceux qu'il appelle à cet
eſtat de perfection ; qu'il ne veut pas desuns
& des autres une vertu égale ; qu'il ne les
a pas tous deſtinez à un meſme degré de
Religion ; & qu'encore qu'il n'y en ait un
feul qui ne foit obligé de tendre à une hu-
milite parfaite ; ils ne fontpas tous obligez
de l'acquerir ; & que pourvû qu'ils faſſent
tout ce qu'ils peuvent pour s'y élever , qu'ils
ytravaillent avec des efforts & des volontez
finceres , &qu'ils emploient pour cela , les
moiens & les pratiques que la Regle leur
de
prefcrit , Dieu aura égard àla diſpoſitionleurs
defaintBenoist. CHAP . VII. 553
leurs cœurs , il recompenfera leur pieté , &
il la regardera comme parfaitedans leurs in-
tentions & dans leurs defirs. fugis ad perfe- Bern.
Etionem conatus , perfectio reputatur : on peut Epift.
voir ce qu'on a dit fur ceſujet dans les éclair. 2530
ciſſemens fur les devoirs de la vie Mona-
ſtique.
ENfin lors qu'un Moine aura
paſſe par tous
ces differens degrez d'humilité , il arrivera à cet
amourde Dieu, qui estant parfait & consommé
bannit toute crainte , &c.
Les Religieux qui ſe ſeront preparez par
toutes ces pratiques de vertus differentes ,
par tous ces renoncemens , toutes ces priva-
tions ;qui auront paſſé par toutes les humi-
liations qui ſont contenues dans ces douze
degrez ; qui auront purifié leur cœur de tou-
tes fortes d'attachemens & d'affections hu-
maines , acquereront enfin une pureté ſi émi-
nente& fi conſommée ; que Dieu ne voiant
rien en eux , qui ne foit digne de l'engage-
ment qu'ils ont pris à ſon ſervice , s'y don-
nera avec tant de plenitude , & les remplira
tellementdeſa grace &de fon Efprit , qu'ils
l'aimeront deformais d'une charité parfaite ;
& toutes ces diſpoſitions de crainte qui ont
precedé , aiant ceſſe , ils ne le regarderont
plus comme un Juge rigoureux &fevere,
mais comme un Pere plein de tendreſſe &
de bonté ; ils le ſerviront non plus par la
AAa
554 Explication de la Regle
craintede ſes chaſtimens , mais par l'amour
qu'ils lui portent ; ils contracteront des ha-
bitudes faintes qui leur rendront facile l'ac-
compliſſement de ſes volontez ; ils les ob-
ſerveront ſans peine , & courront dans la
voie deſes Commandemens avec une prom-
ptitude&une legereté , qui ne convient qu'à
ceux qui n'ont plus rien qui les attache à la
terre ; ils ne trouveront que du plaifir dans
l'obeïſſance qu'ils rendront à ſes ordres. Ses
Loix les plus dures , n'auront pour eux que
de ladouceur ; les Croix qui ſe rencontrent
toûjours dans le cheminde ceux qui le fer-
vent , leur paroiſtront aimables ; & il n'y
aura une ſeule de ces ames prevenuës de ces
grands effets de ſa mifericorde , qui ne diſe
cequ'unApoftre dit autrefois , lors qu'il vit
>> l'inſtrument de ſon martyre ; Croix bien-
>>heureuſe que j'attens & qu'il y a fi long-
InVit.
S. An-
» temps que je defire ! O bona Crux jam diu
dreæ. defiderata.
Cefont-là les recompenſes que Dieu ac-
corde dés ce monde meſme à ceux qui s'a-
bandonnent à lui ſans reſerve ,&qui con-
formement aux obligations qu'ils ont con-
tractées par leurs vœux , quittent tout , ſe
ſeparent de tout , & qui confiderent tout ce
qui eft ici-bas comme s'il n'eſtoit plus ; qui
ont bannide leurcœurtout ce qui n'y doit
point avoir de place ;& qui ne connoiffent
ni debien, ni degloire , ni de bonheur que
de ſaint Benoiſt. CHAP . VII. 555
d'eſtre à J. C. & de lui plaire , ſelon cette
parole du Prophete ; Quid enim mihi est in Pfal. 72.
25 .
Cælo, &à te quid voluifuper terram ?
ENfin lorſque le Religieux aura paſſe par
tous ces differens degrez.
On peut inferer trois choſes de ce qui eſt
compris dans cette derniere partie du douzié-
me degréd'humilité. L'une , que le Religieux
doit avancer inceſſamment dans l'eſtatdans
lequel il eſt engagé ; qu'il faut qu'il monte,
qu'il s'éleve ſans repos &ſans relâche ; qu'il
faut pour cela qu'il faſſe de continuels ef-
forts ; qu'il n'eſt point dans un eſtat de con-
ſiſtance ; qu'il ne marche pas dans un païs
plein, mais qu'il eſt comme aux pieds d'une
échelle , au bas d'une montagne, & qu'il
doit ne ſe donner aucune treve , juſqu'à ce
qu'il en ait atteint la pointe ,& le ſommet.
C'eſt une obligation qui demande de lui des
travaux , qu'il ne peut finir lui-meſme , &
qui ne doivent finir que par l'ordre de Dieu,
auquel ſeul il appartient de lui dire qu'il y
enaaſſez. Ainſi celui-la ſe trompe qui s'ar-
reſtedans ſa courſe , au lieud'eſtre perfuadé,
qu'il n'y a que Dieu qui puiſſe lui donner
des bornes & des limites. Que perſonne ne "
s'imagine , dit S. Auguſtin , qu'il ena affez "
fait , qu'il eſt juſte ; celui qui parle de la «
forte s'arreſte dans ſon chemin , & n'arri-
vera jamais à fon but : dés la qu'il a dit «
AAa ij
556 Explication de laRegle
Augin" c'eſt aſſez , il s'eſt arreſté. Nemo dicat ſufficit
PL. 69. mihi,justusſum ; qui dixit , remanfit in via,
1
non novit pervenire ; ubi dixit fufficit , ibi hafit.
La ſeconde , eſt que le but qu'il ſe doit
propoſer eſt de s'unir à Dieu d'une maniere
route intime , & de tendre à cette charité
parfaite , qui ne ſouffre ni milieu ni diſtance.
Cet amour conſommé exclud tous les autres
amours ; & pour peu qu'il lui reſte encore
de vûë pour aucune creature , il ne ſçauroit
eſtre pour Dieu , tel qu'il doit eſtre , & ce
que la Regle qu'il a embraſſée veut qu'il
foit. Et veritablement les Religieux qui ont
les moiens & les avantages que vous avez,
ne doivent point avoir demoindres preten.
ſions , puiſque toute leur eſtude , tout leur
foin & toute leur application ne va qu'à ſe
priver & à ſe dépouiller ſansceſſe ;en forte
qu'eſtant vuides de tout , rien n'empeſche
J. C. de remplir la capacité de leur cœur.
C'eſt pour cela que Dieu les a retirez du
monde ; c'eſt pour cela que par une inſpira-
tion & par le mouvement de ſon Eſprit , ils
ont rompu tout commerce avec les hom-
mes. Ils ne font plus pour la terre felon د
ſes deſſeins , ils font uniquement pour le
Ciel ; & ceux-làs'abuſent , qui ont demoin-
dres fentimens d'une profeſſion ſi haute &
ſi élevée.
La troiſiéme , eſt qu'il eſt indiſpenſable à
un Religieux d'entrer dans la pratique de
de faint Benoist. CHAP. VII. 537
ces differens degré d'humilité , qui ne lui font
pas propoſez comme de ſimples Inſtructions
ni comme de ſimples confeils , mais comme
des preceptes , ſans l'obſervation deſquels il
ne ſçauroit plaire à Dieu , nis'acquitterdes
devoirs auſquels ſa profeſſion l'engage. II
faut demeurer d'accord qu'il eſt obligé de
tendre àla perfection exprimée par ces pa-
rolesde la regle , Mox adcharitatemDeiper- C. 71
veniet illam , quæ perfecta foras mittit timorem
il ne peut y tendre que parles moiens que
faint Benoiſt lui donne , ces moiens ſont ces
degrez , Ergo his omnibus bumilitatisgradibus Ibid.
afcenfis,Monachus mox adcharitatem Dei per-
veniet illam. Saint Benoiſt n'en connoiſt point
d'autres ; il faut doncqu'il s'en ſerve , qu'il
les emploie , & qu'il ſes mette en œuvre ,
s'il veut s'éleveràla fin àlaquelle l'ordre de
Dieu l'appelle. Celui qui lui determine le
but , lui preſcrit les voies par leſquelles il y
peut arriver, &il nepeut les negliger , qu'il
ne mepriſe les deſſeins de Dieu , &qu'ilne
ſe rende coupable dupeude foin, ou pluſtoſt
de la reſiſtance qu'il forme à ſes volontez ;
car negliger de la ſuivre c'eſt s'y oppofer ,
c'eſt lacombattre: leſerviteurpareſſeux, felon Luc. 194
V. 22,
la parole deJ. C. n'aurapas une deſtinée meil- &c.
leure, ni plus heureuſe que leſerviteurinfidele.
Laquatrième , c'eſt qu'un Religieux doit
paſſer ſa vie dans la vûc des Jugemens de
Dieu , & dans la crainte dont il punira ſes
AAa iij
558 Explication de la Regle
pechez. Ildoit entous lieux& en touttemps
conſerverla vûëde ſesjuſtices , & confeffer
en ſapreſence , qu'il eſt indigne de ſes mife-
ricordes. Il faut qu'il donne des marques
exterieures de la diſpoſitionde ſon cœur , &
que le recüeillement exterieur dans lequel
on le verra vivre , faſſe connoiſtre qu'il eſt
occupé de lapenſée de la mort , &detoutes
les fuites qu'elle peut avoir. C'eſt la ſituation
dans laquelle il doit eſtre pour purifier ſon
ame des offenſes qu'elle a commiſes , & des
taches qu'elle a contractées ; juſqu'à ce
qu'en eſtant entierement lavée, Dieu tou-
ché de ſa perfeverance,la mettedans un eſtat
fuperieur, la rempliſſe de charité , & l'af-
franchiſſe de toutes ſes craintes : j'entens de
ces craintes ſerviles , deces craintes intereſ
ſées , qui ne doiventpoint ſe rencontrer avec
lacharité quand elle eſt parfaite : car pour la
crainte des enfans , elle n'abandonnejamais
ceux qui font veritablement à Dieu , & qui
le confiderent comme leur Pere ; & dans
quelque élevation qu'ils puiſſent ſe rencon-
trer , attendu qu'ils font encore mortels &
fragiles, ils craignent toûjours de lui deplaire.
L'avis que j'ai à vous donner ,mes freres,
avant que de finir ce chapitre , eſt que vous
devez eſtre perfuadez , qu'il renferme toute
la perfection de voſtre eſtat ; que voſtre vie
n'aura l'approbationde Dieu , qu'autant que
vous aurez ſoin de la rendre conforme à
defaint Benoist. CHAP. VII. 559
tous les principes & à toutes les regles de
pieté qui y ſont eſtablies. C'eſt à cela uni-
quementque ſe rapportent toutes les prati-
ques exterieures de regularité & de difci-
pline , dont le Saint vatraiter dans les Cha-
Ditres ſuivans ; & vous ne ſerez eſtimez Re-
igieux au Jugement de Dieu , qu'autant
qu'il remarquera tous ces differens degrez
d'humilité dans vos œuvres : en un mot,voſtre
éternité depend de la fidelité avec laquelle
vous vous ferez acquittez de ces devoirs. La
lus grande partie des Religieux les com-
tent pour rien , & paſſent toute leur vie
unsjetterunſeul regard ſur une obligation,
ont l'ignorance , ou le mepris doit un jour
aufer leur perte,& les ſeparer de Dieu pour
amais.
Nous croions eſtre obligez de vous dire,
qu'il paroiſt que ſaintBenoiſt a pris ce cha-
itre des degrez d'humilité dans Caſſien ; &
quoi qu'il y ait beaucoup ajouſté en les
ppuiant des temoignages de l'Ecriture , ce-
pendant la fin en eſt preſque touteſembla- Caff.
Inftit.
ble , non ſeulement dans la penſée , mais lib. 4.
c. 39.
meſme dans les termes.
A A a iiij
560 Explicationde la Regle t
CHAPITRE VIII.
Des divins Offices de la nuit.
PendantletempsdePhyver, c'est-à-dire,depuis
tes Calendes de Novembre jusqu'à Paſques,
onſe levera à lahuitième heure , reglant cette
beureparproportiondel'accroiſſement oude la
diminutiondes nuits, afinquel'on puiſſeporter
lereposunpeuaudelàdumilieu delanuit, &
qu'alors ladigestion eſtant faite , les Freresft
trouvent dans le degagement neceſſaire. Pour
le tempsqui reſteaprès l'Office de lanuit , les
Freres l'emploieront àapprendre les Pſeaumes
les leçons dont ils pourroient avoir besoin.
mes freres , n'eſt pas de
Mondeffein
vous parler avec beaucoup de recher-
che de lamaniere dont les anciens ont diviſé
les jours& les nuits : cela ne ſerviroit de rien
pour voſtre édification , & je n'ai pas tant
envie de vous apprendre des choſes curieu-
ſes , quede vous en dire d'utiles ;& pourvû
que j'entre dans le ſentiment de ſaint Be-
noift , cela me ſuffit , felon le plan que je
me ſuis fait dans l'explication que j'ai voulu
vous donner de noſtre Regle.
On s'eſt beaucoup eſtudié pour trouver
preciſement quelle eſt la huitiéme heure,que
de ſaint Benoist. CHAP. VIII. 96
faintBenoiſt aſſignepour leleverde ſesFre
res : les Interpretes ont eu ſurcela des vûës
&des penſées differentes ; mais tous ceux
quien ontparlé, l'ont fait avec tant d'obſcu-
rité & d'incertitude , qu'il n'y en aun ſeul
auſentimentduquel onpuiſſe s'arreſ[Link]
pour vous épargner des peines &des recher-
ches inutiles , jevousdirai , mes freres , que
chez les anciens , la nuit eſtoittout le temps
qui eft entre le coucher ,& le lever du So-
leil ; que le milieu de la nuit eſt le point qui
divife cet efſpace endeux parties égales ;que
les heures croiffent ou diminuent , felon l'ac-
croiſſement ou la diminution des nuits ;
qu'ainſi cettehuitiémeheure marquéepar la
Regle n'eſtoit pas toûjours la meſme , &
qu'elle changeoit par le changement des
nuits , c'est-à-dire , qu'elle estoit quelque-
fois àune heuredans les grands jours , àune
heure unquart, àdeux heures , deuxheures
&demie , & àquelque peud'avantage,lorf
que les nuits font plus [Link] croi
pas que ceux qui pour prevenir quantité
d'inconveniens,de confufions & de mécom-
ptes (que l'inegalité des heures rend inevi-
tables ) ont fixé le temps de deux heures
pour le lever des Religieux, ſe ſoientbeau-
coupéloignezdes intentions de ſaint Benoift;
puiſque par ce moien , on n'oſtre rien à la
mortification & à la penitence , qu'il veut
queles Freresrencontrentdans les veilles,&
562 Explication de la Regle
que cependant ils ont un temps ſuffiſant
pour le ſommeil.
Sivous me demandez , mes freres , pour-
quoi faint Benoiſt a voulu que les Freresfe
levaſſent la nuit ,je vous dirai qu'il a pû l'or-
donner par beaucoup de raiſons. Premiere- .
ment , il ne faut point douter qu'il n'ait eu
en cela les motifs & les confiderations des
anciens Peres qui l'avoientprecedé, leſquels
voulant imiter J. C. qui avoit paffé les nuits
Lue. 6. dans la folitude & dans l'oraiſon , eratper-
V. 12 .
noctans in oration Dei, &ſuivre lesApoftres,
qui à l'exemple de leur Maiſtres offroient
des prieresà Dieu, comme nousliſons dans
A&.25116. les Actes , pendant que les autres prenoient
leur repos, ont toûjours deſtinéune partie
de la nuit pour le ſervir , &pour chanter fes
loüanges.
Secondement , comme il ſçavoit que la
plus grande partie des hommes pendant la
nuit eſt enſevelie dans le ſommeil , que les
autres y commettent des dereglemens &des
excés qu'ils n'oſeroient commettre pendant
les jours , ſoit que la honte ou la crainte les
en empeſche , & que les tenebres leur foient
plus favorables ; il croioit auſſi que ceux qui
ſont uniquement à Dieu , devoient s'em-
ploier auprés de lui pendant ce temps , au
quel il ſe peut dire quelemonde eſt preſque
abandonné à la difcretion de ſes ennemis ,
pour le défendre & le ſouſtenir par leurs
prieres.
defaint Benoist. CHAP. VIII. 563
Troiſiemement , il n'ignoroit pas que les
veilles refroidiffent l'ardeurde nos cupiditez,
qu'elles attendriſſentnos ames , qu'elles pu-
rifient nos cœurs , qu'elles les rendentplus
propres & plus capables de s'appliquer aux
choſes divines , & que c'eſt dans les prieres
dela nuit , que l'on amaſſe particulierement
les richeſſes ſpirituelles. Ainſi iln'a eu garde
de ne pas preſcrire à ſes Diſciples un exer-
cice, qui pouvoitleur produire tantdebiens
& tant d'avantages.
Quatrièmement , l'interruption du ſom-
meil eſtunepenitence dont on a peine à s'ac-
commoder : elle mortifieles ſens,elle trouve
dela reſiſtance dans la nature qui veutjoüir
en paix de fon repos , & qui ne veutpas y
eftre troublée.
Saint Bafile diſoit que le ſommeil cauſoit Reg
[Link].
.
'
degrands dommages , & qu'on trouvoitde brev.
grandes utilitez dans les veilles ; qu'un Soli- Reg.
[Link].
tairedevoit prier aucommencement, &dans qu.37.
le milieude la nuit , &que jamais le jour ne
devoit le ſurprendre dans le repos.
Les Solitaires de l'Egypte avoientde lon-Caff.
Instit.1.2.
gues veilles , & dans les grandes folemnitez C. 12. &
ils commençoient l'Office dés le ſoir , & le 13.
continuoientpendant toutela nuit , ne pre-
nant pour le plus que deux heures pour le
fommeil , afin que leurs forces ne fufſent
pas entierement épuiſées.
SaintBenoiſt qui amoderé cequi pouvoit
564 ८
Explication de laRegle
paroiſtre de trop rigoureux dans lesRegles
anciennes, n'apas laiſſé d'inſtituer dans celle
qu'il a donnée , des pratiques exactes & pe-
nibles ; quoi qu'elles foient accompagnées
de beaucoup de difcretion & de prudence.
Reg. c.8. C'eſtdans cet eſprit qu'il ordonneici que les
Religieux ne ſe leveront que vers lahui-
tiéme heure , comme nous l'avons dit, c'eſt-
à-dire, environ deux heures aprés le milieu
de la nuit : cet aſſujettiſſement eſt penible ,
parce qu'il ſe faut faire violencepour inter-
rompre le ſommeil. Cependant comme ily
1
aun temps raiſonnablepour lerepos, lana-
ture n'enſçauroit eftre accablée ; lecorpsy
trouvede la mortification , & la peine qu'il
yreffent, eſt commeun ſacrifice qu'il offre
à Dieu , de la ſatisfaction dont ilſe prive.
Et veritablement on n'eſt pas long-temps
ſans en recevoir la recompenfe , puiſque les
prieres qui fe font dans les tenebres, font
toûjours plus pures , plus ardentes & plus
animées , & que l'eſprit n'eſtant ni diverti,
ni diſſipé par la multiplicité des objets , les
loüanges que l'on rend à Dieu , eſtantplus
dignes de lui , on en reçoit plus de fruit &
plus de confolation.
AFin qu'on en puiſſe prendrepour le repos un
peu plus de la moitié ; & qu'alors la digestion
eſtant faite , &c.
Saint Benoiſt a égard auxbeſoins des corps
defaint Benoist. CHAP. VIII. 565
&des ames : il veut que les Religieux aient
un temps neceſſaire pour la digeſtion , afin
que leur ſanté ſoit moins attaquée , & que
le corps conſerve la force qui lui eft necef-
faire pour s'acquitter de ſes fonctions ; mais
particulierement , afin que l'eſprit eſtant de-
gagé des vapeurs que la nourriture produit
toûjours juſqu'à ce qu'elle ſoit entierement
digerée , ait toute la liberté de s'élever à
Dieu , de mediter les veritez contenuës dans
ſa parole, ſans qu'il puiſſe en eſtre diverti
parſes langueurs & ces aſſoupiſſemens , qui
ne font que trop ordinaires aux perſonnes
qui prient , lorſque le temps du repas eſt
encore proche : ce qui les prive d'une con-
ſolation plus grande qu'on ne penſe. Car , «Hier
Reg.
commedit ſaintJerôme dans laRegle qu'on «Mo
lui attribuë, les prieres que nous offrons à «nach
c. de
Dieupendant lanuit , ne nous feront point vigt
utiles,ſi elles ne font accompagnées du zele «
de la religion & de la piete , qui les rend «
dignes d'eſtre écoutées. Tunc erunt acceptabi- «
lesnoftra vigilia , tunc pernoctatio ſalutaris , fi
competenti diligentia & devotione ſincera mini-
ſterium noftrum divinis obtutibus offeratur.
Ce terme de vigilia eſt une parole confa- [Link]
Inſtit. c.
crée , comme on le voit dans l'Antiquité , 12. & 15
pour fignifier les prieres de la nuit. Ce mot
s'explique prefentement par celui de Ma-
tines ; & c'eſt ce que vous remarquez dans
faint Jerôme &dansCaſſien,lors qu'ils par
566 Explication de la Regle
lent de la maniere dont les Solitaires de l'E-
gypte paroiſſoient les nuits.
Depuis les Calendes de Novembre , &c.
Onpeut entendre par les Calendes oule
premier jourdeNovembre , ou le jour d'O-
êtobre,auquel on commence à compterpar
lesCalendes de Novembre , c'est-à-dire, le
treizième d'Octobre. Et ce qui peut donner
lieu à ce ſens là , c'eſt que lorſque S. Benoiſt
parle du changement du temps du travail
qui doit ſuivre celui des repas , il le remet
aux Calendes d'Octobre, quoique les jeûnes
commencent lequatorziéme de Septembre.
Il eſt indifferent en cela de ſuivre le ſenti-
ment qu'on voudra.
Remarquez , mes freres , que faintBenoiſt
ne determine pas preciſement l'heure à la
quelle les Religieux ſe leveront ,il laiſſe cela
enquelque maniere , au jugement & à la
difcretion du Superieur. Il dit ſeulement
qu'onſe levera vers la huitiéme heure de la
nuit , c'est-à-dire ſelon nous , à deux heures
aprés minuit. Cependant ſon intention eſt
Reg. c.8. que le Superieur regle la choſe juxta confi-
derationem rationis ; ce qui doit s'entendre par
rapport & à proportion du decroiſſement
&de l'accroiſſement des nuits. Car comme
elles font plus longues dans le fort de l'Hy-
ver , la huitiéme heure vient plus tard; &
ainſi pour empeſcher que les Religieux ne
defaint Benoist. CHAP. VIII. 567
tombent dans la pareſſe , & pour ne leur
pasdonner plus de temps qu'iln'en faut pour
ſe ſommeil, il ſemble qu'ildiſpoſe tellement
cette huitiéme heure , qu'il veüille qu'on la
trouve unpeu aprés le milieu de la nuit. Ut
modicè amplius de media nocte pausetur. De
forte , mes freres,, que l'on ne fait rienqui
ſoit fort contraire à laRegle,lorſque pendant
l'Hyver les Freres ſe couchantàſept heures,
felonnoſtre maniere de compter,ſe leveront
à deux heures , c'est-à-dire , à la huitiéme
heure de la nuit ; ce qui eſt dormir preci-
ſement ſept heures ;& ce qui ne va pas au
delà du temps que toutes les Obſervances
Monaftiques ont accordé depuis pluſieurs
fiecle pour le repos des Religieux. Je parle Reg. da
ſeulement des feries : car pour les feſtes on
doit ſe lever de meilleure heure , comme il
eſt ordonné par la Regle , temperius , la ſo-
lennité rendant l'Office beaucoupplus long
que les autres jours-
Pour ce qui eſt de l'Eſté , quand on ſe
couche à huit heures ,&que ſe levant àdeux
heures, on prendra uneheurede meridienne,
les Freres aurontſept heures pour le repos :
ſi cen'eſt pas s'attacher preciſement à la let-
tre de la Regle , au moins c'eſt en ſuivre
l'eſprit, Sur tout , mes freres , ſouvenez-vous
que ces longues meridiennes de pluſieurs
heures, auſſibien que ce ſommeil qu'aujour
d'hui la plus grande partie des Religieux
568 Explication de la Regle
s'accordent aprés Matines , quoi qu'ilsaient
repoſé ſept heures ouenviron, ne font que
nourrir la pareffe & l'immortification ,&ne
ſontpas moins contraires àl'obligation qu'ils
ont d'acquerir la pureté , par leur mortifica-
tion&par leurpenitence , qu'à l'eſprit , aux
inſtructions ,&auxexemples des Saints.
LEs Freres emploierontle temps qui reſte,&c.
L'intention de ſaint Benoiſteſt , que tout
le temps qui ſe rencontre entre Matines &
les Laudes , qui fe diſoient toûjours au point
de l'Aurore , ſoit emploié , non pas à une
ſimple lecture, mais à une lecture ſerieuſe,
appliquée& attentive ; ce qu'il exprime par
ceterme,meditatio, c'est-à-dire , avecdeſſein
d'apprendre ce qu'on lit ,&d'en remplir fon
cœur & fa memoire ,n'y aiant pas de temps
plus proprepour l'un &pour l'autre que ce-
lui de la nuit , où toutes les puiſſances de
l'ame fontmoins diſſipées &plus recüeillies.
C'eſtoit dans ces heures-là que les Religieux
apprenoientpar cœur les Pſeaumes , comme
ils eſtoient obligez de les ſçavoir. Cette con-
noiſſance eftoit fi neceſſaire , qu'autrefois
dans l'Ordrede Ciſteaux , on differoit la Pro-
feſſion de ceux qui ne ſçavoientpas lePſeau-
tier ,juſques à ce qu'ils l'euffent appris.
DepuisPasquesjusqu'aux Calendes deNo-
vembre , &c. :
Saint
de faint Benoist. CHAP. VIII. 569
Saint Benoiſt fait ici le reglement de l'Of
fice de la nuit depuis Paſques juſqu'aux Ca-
lendes de Novembre ; il ne determine pas
P'heure preciſepour le lever des Freres ; mais
il veut que les choſes ſe diſpoſent d'une ma-
niere , que Matines eſtant dites , aprés avoir
donné quelques momens aux beſoins de la
nature , on commence Laudes au point de
l'Aurore. Ce temps a eſté conſacrépar toute
l'antiquité ; & les Anciens regardoient dans
lanaiſſance du jour celle de J. C. lors qu'il
eſtvenu dans le monde pour l'affranchir de
lapuiffancedeſes ennemis , felon ces paro-
les du Saint-Eſprit : Viſitavit nos oriens ex Luc. c.
alto. Ils y adoroient le moment de ſa reſur- V. 78.
rection ,lors qu'il a paru fur la terre au ſortir
de ſon tombeau comme l'étoile du matin ,
qui fortant des tenebres de la nuit , ſe re-
montre ſur l'horiſon , ſelon ces paroles du
Prophete : Mes yeux vous ont eſté chercher
dés le point du jour , afin de mediter vos ve-
ritez ſaintes. Prevenerunt oculi mei ad te di Pfal 118.
luculo , ut meditarer eloquia tua. Ils rendoient V. 148.
graces à Dieu du fuccés de cette celebre
journée, lors qu'aiant jetté les yeux dés le
matin fur cette armée nombreuſe de Pha- Exod.14.
raon , qui estoit toute preſte d'exterminer 4.29 .
& c.
fon peuple , it la fubmergea toute entiere
dans un moment, par un prodige digne de
fa bonté&de fa grandeur. Hs voioient dans
cet heureux évenement,lapuiſſance deJ.C.
ВВЬ
570 Explication de la Regle
triompher de celle de l'Enfer. Enfin ils s'a-
dreſſoient à Dieu , auffi-toft que le point du
jour paroiſſoit , afin de lui demander qu'ils
ne fullent pas affez malheureux pour abufer
de cette lumiere , qui ne leur eſtoit donnée
que pour éclairer leurs voies , pour l'em-
ploier à ſon ſervice , & travailler avec plus
de benediction & de certitude àleur fanctifi-
cation. Ils nommoient cette priere que nous
appellons Laudes , Matutina preces, de cet
ancien mot Latin Matuta , qui ſignifie le
point de l'Aurore , à cauſe que ſelon l'infti-
tution & la traditionde l'Egliſe elles ſe doi-
vent diredés le pointdu jour ; &c'eſt ce qui
fait qu'elle chante , ecce jam noctis tenuatur
umbra : l'obſcurité de la nuit commence à
ſe diffiper.
CHAPITRE IX
.
Combien on doit dire de Pſeaumes
aux heures de la nuit , que l'on
appelle preſentement Matines.
Durant l'Hyver on commencera l'Office par le
Verſet Deus in adjutorium meum intende,
Domine ad adjuvandum me feſtina : en-
ſuite on dira trois fois , Domine labia mea
& os meum annuntiabit laudem
aperies,
tuam ;àquoi on ajoûterale troisièmePſeauте
de faint Benoist. CHAP . IX. 571
avecGloriaPatri ; puis on dira , ou on chan-
tera , avec Antienne le Pfeaume 94. aprés
quoi l'on dira l'Hymne de faint Ambroise ,
qui ſera ſuivie de fix Pſeaumes avec leurs
Antiennes ; celafait , &le Verſet estant dit,
ľAbbédonnera la benediction ; &tous s'estant
affisdans leursfieges, les Freres liront tour a
tour trois Leçons dans le livre qui ſeraſur le
pupitre; à chacune deſquelles on chanteraun
Repons; lesdeuxpremiers neſerontpointſuivis
deGloria Patri, qui neſe dirapar leChan-
tre qu'aprés la troisième Leçon , &aumoment
qu'il le commencera tous les Freres ſe leve-
ront de leurs fieges pour marquer Phonneur
& la reverence qu'ilsdoivent àlatres-
fainte
Trinité.
Es anciens Peres ont crû qu'il n'y avoit
Lpoint d'occupation , ni d'exercice de
pietédans la vie des Solitaires qui échauffaft
davantage contre eux la colere& l'envie des
demons , que la recitation des Pſeaumes ,
foit à cauſequ'ils ne peuvent fouffrir que les
hommes faſſentſur laterre ceque les Anges
font dans leCiel, c'est-à-dire, qu'ils yloüent
Dieu dans un concert & dans une harmonie
toute fainte & toute divine ; ſoit à cauſe
que ces facrez Cantiques font tous remplis
d'imprecations , contre ces eſprits de tene-
bres ; ſoit parce qu'il n'y a rien qui con-
tribuë davantage à conferver les Solitaires
BBb ij
572 Explication de la Regle
dans la crainte , dans la charité de Dieu ,
dans la paix & dans le repos.
Saint Benoiſt qui eſtoit parfaitement in-
ſtruit des efforts que les demons ont accou-
tumé de faire dans ces temps-là , pour di-
ſtraire les Religieux du culte qu'ils rendent
à la majeſté de Dieu , & les priver ainſi de
tout le fruitde leurs prieres , ordonne qu'on
commence l'Officede la nuit par invoquer
ſa protection ( qu'il ſçavoiteſtre ſi utile &
fi neceſſaire ) par ces paroles du Prophete ,
Deus in adjutorium meum intende ; auſquelles,
felon la creance des Anciens , Dieu avoit
attaché une benediction toute particuliere.
Il veut enſuite qu'on demande à Dieu par
trois fois ( c'est-à-dire , en s'adreſſant aux
trois perſonnes de laTrinité ) qu'il ouvre la
bouche de ceux qui ſe preparent à chanter
ſes loüanges ; non ſeulement afin qu'il pu-
rifie leurs levres , comme il fit autrefois cel-
lesduProphete par le charbon ardent ;mais
afin que ce foit lui-meſme qui parle , qui
chante , & qui en forme tous les mouve-
mens ; en forteque cette action foitla fienne,
& qu'il y ait toute la part. Il veut qu'ony
ajoûtele Pſeaume troiſiéme,qui ne contient
rien qu'une expoſition , ou une declaration
des entrepriſesdes demons , de l'opiniaſtreté
& de l'application qu'ils ont à nous nuire,
& une priere vive& puiſſante pour ſollici
ter la mifericordede Dieu, de laquelle dans
deSaint Benoist. CHAP. IX. 573
ces momens on a de fi grands beſoins. L'on
y joint le Gloria Patri, ſelon cette ancienne
Ordonnance du Souverain Pontife , qui a Hierona
Epift.
voulu que lon finit tous les Pſeaumes qui ſe ad Da
chanteroient dans l'Egliſe par cet hommage maf. [Link].
& cette adoration que l'on rend à la tres- Conc.
fainte Trinité , contre l'erreur & l'impieté
de ceux qui en attaquoient la Foi. On avoitCaff.
dans l'Orient une pratique toute ſembla Inftit.
ble : car àla fin de chaque Pſeaume tout le lib.2.c.&
monde demeuroit dans le filence , & paffoit
quelques momens dans le recüeillement &
dans l'oraifon. Le Pſeaume quatre-vingt-
quatorziéme vient aprés ſon Antienne , le-
quel eſt plus propre qu'aucun autre , pour
animer la Foi , pour exciter la confiance ,&
tout enſemble pour imprimer de la crainte
des Jugemens de Dieu , & pour porter les
ames à faireun ſaint uſagede toutes les ve-
ritez , les avis & les inſtructions , qui font
renfermées dans les Pſeaumes que l'on doit
dire ou chanter dans le reſte de l'Office..
Ces paroles de la Regle , cum Antiphona,
autcertèdecantandus,marquent que cePſeau-
me devoit eſtre toûjours chanté dans le
temps meſme qu'on le diſoit ſans Antienne.
Cette Antienne n'eſt autre choſe que l'In-
vitatoire qui le precede.. 7
APrésquoiondiral'Hymne de S. Ambroise,
G.
574 Explication de la Regle
C'eſt lenom que l'on donne à toutes les
Hymnes , parce que ce Saint a eu plus de
part qu'aucun autre à toutes cellesquel'on
acompoſées dans l'Egliſe ; à quoi ce grand
Saint s'appliqua particulierement pour la
confolation des Chreſtiens de ſon temps &
deſonEgliſe,qui estoient combattus,comme
onleſçait parles ennemis de la verité&de
lafoi.
Quiſera ſuivie de fix Pfeaumes avec leurs
Antiennes.
L'uſagededire,oude chanterdouze Pleau-
mes à l'Officede la nuit eſt tres ancien dans
P'Egliſe : lespremiers Solitaires furent quel-
que temps incertains fur le nombre des
Pſeaumes que l'ony reciteroit : chacun fui-
vant fon zele & ſa ferveur vouloit qu'on en
ditou plus ou moins ; enfin le nombre fut
reglé àdouze par cet evenementextraordi-
Inſtit.
naire rapportépar Caſſien. Les Peres aiant
* 2.c.. peineà convenir,& cette fainte conteftation
aiant duré long-temps, unSolitaire ſe leva
dans le milieu de la troupe ; il recita douze
Pſeaumes , difant une priere à la fin de cha-
cun , & aprés avoir ajouſté le ReponsAlle-
Inia au dernier , il diſparutdans lemoment
meſme; ce qui fit croire que Dieu faifoitcon-
noiſtre par fon Ange, que ſon intention eſtoit
que l'on ſe contentaſt de chanter douze
Preaumes à l'Office de la nuit. SaintBenoift
deSaint Benoist. CHAP. IX. 575
conformement à cette ancienne pratique
ordonne qu'on en dira fix avec les Antien-
nes , pour le premier Nocturne , & fix au-
tres pour le ſecond ; que le Verſet eſtant dit,
l'Abbé donnera la benediction , & qu'en-
fuite les Freres s'eſtant aſſis ſur les bancs , on
lira trois Leçons ſurlepupitre , dans un li-
vre deſtiné pour cela , que les Freres recite-
ront l'un aprés l'autre.
Il n'y a rien ici quiaitbeſoin d'eſtre expli-
qué; c'eſt un ſimple recit de la maniere dont
on s'acquittoit de cet Office. Les Solitaires
d'Orient avoientdes pratiques differentes ; il
n'y en avoit qu'un qui recitoitles Pfeaumes,
il eſtoit debout , & les autres ſe tenant aſſis
furde petits fieges fortbas,l'écoutoient dans
un reſpect , dans un filence , & dans une
attention profonde : & veritablement ils
eſtoient fi épuiſez par leurs travaux conti-
nuels , qu'il neleur eſtoitpas poſſibledede-
meurer debout ; ainſi cefoulagement ſedon-Caffb
2. Inftit. "
noit à la neceſſité toute feule. Le terme d'a- C. 12.
nalogium ſignifie ou un lieu élevé , d'où l'on
faifoit les lectures , ouun pupitre ſur lequel
les Lecteurs , mettoient les livres. Les Re-
ligieux de Cifteaux , qui avoient parfaite-
ment les fentimens & l'eſprit de faintBe-
noiſt ,diſoient les Leçons d'unJubé, ou d'une
Tribune, qui estoit élevée derriere le doſſfier
du Chœur, audeſſus du ſiege du Prieur;mais
àlaMeſſe, analogium ſeprend pourle pupi-
576 Explicationde laRegle
[Link]. tre , comme on le voit dans les Us de Ci
τ. 17.
prim. ſteaux , où il eſt dit , que le Sacrifte doit
part. tranſporter lepupitre duquel ons'eſtoitſervi
pour lire l'Evangile.
ONlira dans l'Office de la nuitleslivres des
divines Ecritures , tantde l'Ancien que duNou-
veauTestament , &c.
LesMoines de l'Orient terminoient l'Of-
fice de la nuit par deux Leçons , l'une tirée
du Vieux Teftament, & l'autre du Nouveau:
le Samedi & le Dimanche elles eſtoient pri-
ſes dans le Nouveau , & tirées des Epiſtres
deſaint Paul, ou des Actes des Apoftres &
de l'Evangile ; ce qui avoiteſté inſtitué , au
Caff.
Inftit. rapport de Caffien, pour la confolation de
1. 6. ceux qui avoientplus dedefird'acquerir l'in-
telligence des ſaints Livres , & d'en penetrer
les ſens& les myſteres. Comme ilferoit aifé
de ſe laiſſer ſurprendre parles écrits de ceux
qui ont fait quelque profeſſion de pieté , &
qui n'ontpas laiſſe de vivre dans l'erreur,y
en ayant beaucoup qui ont caché la cor-
ruption de leur doctrine , ſous les apparen-
ces d'une vertu fauſſe & empruntée : Saint
Benoiſt a voulu qu'on apportaft beaucoup de
difcernement dans le chois des lectures, pour
preferver les Freres de toutes ſurpriſes. Il
ordonne qu'on ne lira ſur la ſainteEcriture,
que les fentimens & les explications des Pe-
Fes & des Docteurs , qui auront une bation
appro-
deSaint Benoist. CHAP. IX. 577
bation univerſelle & catholique , c'est-à-
dire, qui ne feront pas moins unis à l'Egliſe
parleur charité , que par leur creance ; n'y
aiant point de pieté ſolide & veritable , que
cellequi s'eſt formée , & qui ſe nourritdans
leſein del'Eglife. L'Office ſe doit terminer
par Kyrie eleifon , non ſeulement afin de de-
mander à Dieu qu'il luy plaiſe d'effacer par
ſa mifericorde , touteslesfautes , les égare-
mens & les diſſipations , dans leſquelles on
apu tomber en s'acquittant d'une action ſi
fainte; mais encorepour temoigner parune
proteftation publique , que l'on ne s'adreſſe
àDieuqu'en qualité de pecheurs , & que la
finde toutes les prieres qu'on luioffre , eſtde
fatisfaire à ſajuſtice,& d'exciter ſa clemence
&ſa compaffion ? le Pater ſelon les appa-
rences ſuivoit toûjours le Kyrie ; c'eſtune
priere inſtituée deJ. C. qui nous donnant
droit de revenir devant Dieu comme ſes en-
fans , & implorer ſon aſſiſtance en qualité
de Pere , eſt tres propre pour moderer nos
craintes , & pour nous inſpirer l'amour & la
confiance. Hoc enim nomine Pater nofter, & Aug. lib..
2. de Ser
charitas excitatur ; quidenim charius debetfiliis Dom. in
eſſe quampater? Etsupplex affectus, cumhomi moute 8,
nes dicunt Deo Pater nofter, &quædamimpe-
trandipreſumptio , quapetiturifumus.
CCC
578 Explication de la Regle
CHAPITRE X.
Comment on doit dire Matines
en Eſté.
Depuis Pasques jusqu'aux Calendes de No-
vembre on gardera dans la psalmodie , &
dans le nombre des Pſeaumes le mesme ordre
que nous venons d'establir , avec cette diffe-
rence ,que les nuits eſtant plus courtes, on ne
lira pas les Leçons dans le livre ; mais à la
place des trois Leçons d'Hyver, on en dira
Seulementune de l'Ancien Teftament , & par
cœur,ſuivie d'un Repons bref. Pour tout le
reſte on fera comme nous venons de le mar-
quer ; c'est-à-dire , que l'on ne dira jamais
moins de douze Pſeaumes dans l'Office de la
nuit ,fans y comprendre le 3. & le 94.
E texte eſt ſi
clair , qu'il n'eſt pas ne-
C ceſſaire d'y joindre aucune explication.
Il ſemble que tout le cours de l'Eſté ſe ref-
ſente encoredu temps Paſchal , c'eſt-à-dire,
de la joie dont la Refurrection deJ. C. a
rempli toute l'Eglife. Ce pourroit eſtre une
raiſon pour rendre les prieres un peu plus
courtes , que non pas pendant l'Hyver ; ce-
pendant faint Benoiſt ne veut pas que l'on
change riendans le nombre des Preaumes,
:
defaint Benoist. CHAP . Χ. 579
lequel doit eſtre le mefme dans tous les
temps. Le nombre de douze Pſeaumes eſt
conſacré parmi les Solitaires , depuis qu'il
pluſt à Dieu de le regler par le miniſtere
d'un Ange, comme on levoit dans l'endroit
deCaſſienquenous avonsdéja cité.Lorſque caff. lib.
2. Inſtit.
faint Benoiſt a diviſé les grands Pſeaumes, ۲۰۱۰
il a ſuivi la pratique des Solitaires d'Orient,
quien uſoientdela forte dans les Preaumes
qui estoient plus longs que les autres ; ce
qu'ils faifoient pour prevenir ou l'ennui , ou
l'égarement des penſées , auquel on peut
eſtre expoſé , lorſque les prieres ſont trop
longues , ou trop eſtenduës.
CHAPITRE XI.
Comment il fautdire Matines le
} Dimanche.
On se levera le Dimanche pour dire Matines
un peudemeilleure heure que les autresjours,
& l'on y obſervera la regle que nous avons
dėja establie ; c'est - à- dire , qu'après avoir
chantéfix Pſeaumes, le Verſet dit , & tous
les Freres eftant aſſis selon leur rang dans
leurs fieges , on lira dans le livre quatre
Leçons avec leurs Repons ; celui qui dira la
quatrième , chantera le Gloria Patri ,
CCc ij
580 Explication de la Regle
dans ce moment tous ſe leveront deleurs fie-
ges , & s'inclineront avec refpeit.
Omme l'Office des Dimanches eſtplus
C folennel que celui des jours ordinaires,
il ſe doitdire auſſi avecplus de Majeſté ; &
les pauſes eſtant plus grandes il faut y em-
ploierplus de temps : c'eſt ce qui oblige à ſe
Jever de meilleure heure que d'ordinaire ,
pour n'eſtre pas obligé de confondre les
Offices.
Ce terme de modulatis marque que l'on
chantoit tous les Pſeaumes ; ce qui ſe doit
neanmoins entendre des Communautez
nombreuſes : car pour celles qui n'auroient
que peu de Religieux , elles ne pourroient
pas foûtenir un chant poſé & reglé , & il
faudroit pour ſe ſoulager , s'en acquitter
avec plus de precipitation & de viteſſe , ce
qui n'auroit ni pieté , ni édification. C'eſt
pourquoidans laplus grande partiedes Con-
gregations , ons'eſt reſtraint àla pſalmodie ;
& fi elle estoit accompagnée de toutes les
circonftances neceſſaires ; ſi l'on y gardoit
les paufes ; ſi l'on y donnoit tout le temps ,
toute la diftinction , diſons toute la dignité
que demande une action ſi ſainte ; Dieu en
ſeroit plus glorifié , l'Egliſe plus édifiée , &
les Freres plus conſolez , que par une ma-
niere de chanter preſſée , precipitée, inde-
cente & confufe,qui deshonore & offense
defaint Benoist. CHAP . XI. 581
celui qui punit toûjours avec rigueur , ceux
qui le ſervent avec negligence.
Les Obſervances qui font chargées de
l'Office des Morts , & de celui de la ſainte
Vierge , auroient peine à chanter l'Office
de lanuit tout entier , en gardant les inter-
valles , & d'une maniere qui donnaſt de l'é-
dification : mais elles ne ſont pas excufables,
lorſque s'eſtant reduites à la ſimple pfalmo-
die , elles s'en acquittent avec ſi peu de ſen-
timent, de pieté & de religion , qu'elles di-
ſent ſouvent en moins de trois quarts-d'hen-
re , les Offices qui ne devroient pas durer
moins de deux heures.
LEEs Leçons estantfinies , on dira fix autres
Pſeaumes comme les precedens avec les Antien-
nes & le Verset , &c. :
Le Dimanche a toûjours eſté regardé dans
l'Egliſe commeun jour degrande folennité,
foità cauſe qu'il eſt une figure, ou plutoft
un monument de ce grand jour , auquel il
eſt dit que Dieu ſe repoſa aprés la creation
dumonde ; ſoit parce qu'il nous eſt une
memoire de la Refurrection de J. C. & puis
comme les Chreſtiens doivent s'abſtenir ce
jour - là , dans l'intention de l'Eglife , de
toutes actions ſerviles , & de toutes occu-
pations mondaines , ils doivent donner à
Dieu le temps qu'ils refuſent au monde ; &
il ſe peut dire que leurs devoirs croiffent
CCc iij
582 Explication de laRegle
envers le Createur , à proportion qu'ils di-
minuent à l'égard des creatures. C'eſt ce
qui a obligé faint Benoiſt à multiplier les
Leçons, les Antiennes & les Cantiques. Les
Cantiques eſtoient tirez des Propheties,ſe-
lon la diverſitédes temps ; tantoſt pour ex-
primer la joie , tantoſt pour exciter les ge-
miſſemens & les larmes , pour imprimer
de la crainte , pour porter à la penitence,
comme dans les temps duCareſme &de la
Paffion.
L'Abbé dira auffi-toſt l'Hymne Te Deum
laudamus .
Il n'y a ni Hymne , ni Cantique , ſoit
dans l'Écriture, ſoitdans lesPrieres qui ont
efté inſtituées par l'Eglife , non ſeulement
qui nous donnede plus grandes idées de la
majeſté infinie de Dieu , de la profondeur
incomprehenfible de la Trinité ſainte ; mais
qui ſoit plus capable de toucher , d'elever,
d'enflammer les cœurs , & de leur inſpirer
les ſentimens avec lesquels cette Majesté
ſuprême doit eſtre adorée. Ce divinCanti-
que doit eſtre chanté d'un air , d'un ton ,
d'un mouvement , qui convienne , autant
qu'il eſt poſſible , à la grandeur du ſujet.
On l'attribuë à faint Ambroise & à faint
Auguftin comme à ceux qui en ont eſté
les Auteurs. Que cela foit , ou que cela ne
foit pas , diſons que c'eſt l'ouvrage du ſaint-
defaint Benoift. CHAP. XI. 583
Eſprit, qui l'a dicté à l'Egliſe , par le mi-
niſtere des hommes. L'Abbé l'entonne &
lecommence , & le reſte du Chœur le ſuit.
IL lira enſuite la Leçon del'Evangile , tous
les Freres ſe tenant debout dans le respect &
dans la crainte.
La crainte & le reſpect ſont les deux dif-
poſitions , dans leſquelles la parole de J. C.
doit eſtre entendue. On doit à ſa parole
une adoration profonde, auſſi bien qu'à ſa
prefence ; & pour ce qui eſt de la crainte,
lemoienden'eneſtre pas touché , quand on
met ſa fragilité auprésde ces Loix ſi ſaintes
& fi exactes , felon leſquelles il faut regler
tout l'eſtat de ſa vie ; quand on voit ſes de-
voirs qui y font marquez , auprés de ſes
œuvres ; & qu'on apperçoit entre les unes
& les autres des diſtances preſque infinies ?
C'eſt le ſentimentdes ames les plus parfai-
tes : plus elles ſont élevées , plus elles font
aneanties à leurs propres yeux , & le grand
defirqu'elles ontdeplaireà Dieu, fait qu'el-
les apprehendent toujour de l'offenſer : les
enfanscraignent comme les ſerviteurs, quoi-
que par des motifs & des confiderations
differentes.
Les ſacrez Evangiles doivent eſtre lûs &
enrendus avec un profond reſpect. L'E-
gliſe a faitpour celades Ordonnances exa-
etes ; l'on en voit une d'Anaſtaſe premier,
CCe iiij
584 Explication de laRegle
qui ordonne d'autorité Apoftolique , que
les Preſtres qui aſſiſtent à la lecture de l'E
vangile , foient debout , & que s'inclinant
avec reverence ils écoutent la Parole de
Dieu avec attention , & qu'ils l'adorent
Ana
3. Tom. d'une Foi vive. Non fedentes,fed venerabi-
Conc.
liter curvi in confpectu ſancti Evangelii ſtantes,
Dominica verba intente,audiant , &fideliter
adorent.
CEt ordre Sobſervera inviolablement le Di-
manche dans l'Office de la nuit , &dans tous les
temps , l'hyver auſſi-bienque l'eſté , &c.
Saint Benoift veut que l'on puniſſe avec
rigueur celui qui eftant chargé du ſoin d'é-
veiller les Freres , l'aura faitplus tard qu'il
ne l'aura dit ; & veritablement la peinene
ſçauroiteftre tropſevere, pour éviter ce dou-
ble inconvenient, je veux dire , de prolonger
le ſommeil , & d'abreger l'Office ; ce qui fe
faiſant ou par negligence , ou avecdeſſein,
ne pourroit eſtre confideré que comme un
relâchement ſcandaleux.
deSaint Benoist. CHAP. XII. 585
CHAPITRE XII .
Comment on doit dire l'Office de
Laudes.
On commencera Laudes tousles Dimanches par
lefoixante-fixième Pfeaume Deus miferea-
tur , que l'on diraſimplement ,ſans le chan-
ter , &fans Antienne. L'on dira enfuite le
Pſeaume cinquantiéme Miſerere,quidoit estre
precedédel'Antienne Alleluia, puislePfean-
mecent-dix-septième Confitemini , & lefoi-
xante-deuxième Deus Deus meus , le Can-
tique Benedicite , & le Pfeaume Laudate.
Onajoûtera unepetite Leçondel'Apocalyſe,
quiſedirapar cœur, leRepons, l'Hymne,le
Verfet,le Cantique de l'Evangile Benedi-
Etus , enfinlapriere ; &onfinira de laforte.
SAint Benoiſt donne le nom de Matines à
cetteheure , à laquelle l'Eglife a donné
lenomde Landes, &delouanges : il l'a appel-
lée Matines , à cauſe du temps auquel elle
devoit eſtrecelebrée,qui eſt le pointdu jour;
& l'Egliſe l'appelle Loüange, parce qu'elle
eſt plus remplie d'expreſſions de loüanges,
debenedictions &d'actions degraces qu'au-
cuneautre. Les paroles du premier Pſeaume
ne ſont qu'une invocationde la mifericorde
186 Explicationde laRegle
de Dieu , & le ſecond eſt tout entierde la
penitence : c'eſt une declaration de l'eſtar
d'un pecheur qui avouë la grandeur de ſes
crimes , mais qui marque cellede ſa douleur
& de fa confiance. Le Pſeaume ſuivant eſt
lareconnoiſſance d'une ame que Dieu a com-
bléedes temoignages & des effets de ſa mi-
fericorde : tous ceux qui le ſuivent , ſont
pleins du meſme eſprit , & ne contiennent
quedes mouvemens dejoie , de confolation,
degratitude ; ce qui convient parfaitement
aux pecheurs , lorſque Dieu lesa regardez
desyeux deſa compaffion , &qu'ils reffen-
tent comme ils doivent lagrace qu'il leur a
faite. Cetteheurede Landes , qui eſt le temps
qui ſuccede àlanuit, en figureplus qu'au-
cun autre la converfion. Ils paſſentdel'ob-
ſcurité de la nuit à la clarté du jour , c'est-à-
dire , des tenebres & de la mortdu peché à
la lumiere& à la vie de la grace. Ces termes
de benedictions & de louanges marquent le
Cantique Benedicite omnia opera, quiſe dit le
Dimanche , & les trois Pſeaumes qui le ſui-
vent ,&qui ſe diſenttous les jours. Le Can-
tique de l'Evangile eſt le Benedictus ; il a des
rapports particuliers à cet Office du point
Luc. 1.
du jour , puiſqueJ. C. y eſt repreſentéſous
V. 78 . ce terme d'Orient , Viſitavit nos Oriens ex
alto,qui ſe montre & qui paroiſt pour éclai
rer ceux qui ſont enſevelis dans les ombres
b.v.79. du peché. Illuminare his qui in tenebris & in
umbra mortisſedent.
defaintBenoist. CHAP . XIII. 587
CHAPITRE XIII .
Comment on doit dire Laudes aux
jours de feries.
On commencera l'Office de Laudes les jours de
feries par le Pſeaumeſoixante-fixième. Deus
miſereatur: onle diraſans Antienne , unpeu
lentement,comme le Dimanche , afinque tous
les Freres aient le temps de ſe trouverau com-
mencementduPfeaume Miſerere , quiſedira
avecAntienne. CePfeaumeſeraſisividedeux
autres, quiſedirontſelon la coustume ; sça-
voir le Lundi le cinquième & le trente-cip-
quième, le Mardi le quarante-deuxième &le
cinquante-fixième ,le Mercredi le foixante-
troiſième&leſoixante-quatrième, lefeudi le
quatre-vingts-
feptième , & le quatre-vingts-
neuvième,le Vendredi leſoixante-quinzième
&le quatre-vingts-onzième,le Samedi le cent
quarante-deuxième, avec le Cantique du Deu-
teronome, quel'on diviferapar le Gloria à la
fin de chaqneſection. Pourles autres jours on
prendra le Cantiquepropre tirédes Prophetes
Selonl'usage de l'Eglise Romaine. Ensuite on
diralePfeaumeLaudate avec les deux autres,
une Leçonde l'Apostre parcœur, leRepons,
Hymne, le Verset , le Cantique de l'Evan-
gile Benedictus , &enfin lapriere.
588 Explication de la Regle
Laudes
0Nle meſime
doit garder pour l'Office de
nombre dans les Pſeaumes,
les jours de feries , qu'aux Dimanches ; on
doitauſſi obſerver lameſme uniformité dans
le reſte de l'Office. Pour les Cantiques des
veilles de la nuit , ſaint Benoiſt les a laiſſez
au chois de l'Abbé , parce qu'en ce temps-là
on n'en chantoit point dans l'Eglife. Cepen-
dant on les a determinez dans la ſuite , &
ſans doute pour establir une parfaite uni-
formité entre des hommes engagez dans
une meſme profeſſion & dans un mesme
inftitut. On a pris pour cela les endroits
des Prophetes les plus vifs &les plus tou-
chans pour rechauffer l'attention , & ra-
nimer la pieté des Freres , qui pourroient
s'eſtre rallentie parla durée de l'Office ; &
pour les rendre plus capables & plus dignes
d'entendrela parole deJ. C. qui leurdevoit
eftre annoncée dans l'Evangile. Pour les
Cantiques de Laude ,ſaint Benoist ne change
rien à l'ordre qui s'obſervoitalors dans l'E-
glife. Ilveut que tous les Freres aſſiſtent au
Miferere, ce Pleaume renfermant une bene-
diction toute particuliere. Il ordonne que
l'on traine le Pſeaume ſoixante-fixiéme qui
le precede , afin qu'ilspuiſſent avoir toutle
temps neceflaire pour s'y trouver au com-
mencement. Ily agrande apparencequ'ila
euſeulement envue les neceſſitez legitimes,
defaint Benoist. CHAP. XIII. 589
qui pouvoient retenir les Freres pour quel-
ques momens , & non pas la negligence &
la pareſſe.
ON dira le Pfeaume Laudate. Saint Benoiſt
uſede ces termes : Poft hac ſequuntur Lau-
des. Ildonne le nom de Laudes, ou de Louan-
ges à ces trois Pſeaumes , parce qu'ils ne
contiennent , comme nous l'avons déja dit,
que des loüanges , & qu'ils n'ont eſté faits
que pour adorer &reconnoiſtre la puiſſance
& la Majesté de Dieu,
5
ΟΝπε doitjamaisdireniLaudes, ni Vêpres,
que le Superieur ne prononce à la fin l'Oraiſon
Dominicale , &c.
Ceux qui ſçavent quelle eſt l'application
des demons pour ſurprendre les perſonnes
qui fontprofeſſion de ſervir Dieu , & com-
bien la fragilité des hommes eſt grande , ne
ſerontpas ſurpris de la precaution queprend
le Saint pour empeſcher des maux qui ne
font que trop ordinaires dans les Commu-
nautez Monaſtiques. Comme les Religieux
qui s'attachent à vivre felon la pieté de leur
eſtat , & qui ne negligent rien des inſtru-
tions qui ſont contenues dans leur Regle,
qui s'eſtudient à pratiquer l'humilité & la
charité qui y eſt preſcrite , obtiennent de
Dieuune protection, qui les rend ſuperieurs
àtous les efforts & à tous les artifices des
590 Explication de la Regle
demons ; auffi ceux qui manquent à cette
exactitude& à cette fidelité , & qui ſetirent
de cet aſſujettiſſement & ſi ſaint& finecef
faire , ne manquent jamais de tomberdans
leurspieges. Ungeſte, unmouvement d'un
frere , unair , uneprecipitation , une diffe.
rence dans le ton , dans le chant , bleſſe une
ame immortifiée ; elle prend tout pourelle,
ellecroitqu'onl'auniquement en vûë,qu'on
laveut choquer , qu'on la veut contredire,
qu'on fait par humeur& avec deſſein tout
cequ'onfair ; elle eneſt bleſſée , elle s'agite,
elle s'aigrit ; toutes ſes reflexions l'échauf-
fent : & fi Dieupar unebonté toute parti-
culiere, n'arreſtoit l'irregularité de tous ces
mouvemens , il n'en faudroit pas davan-
tage, pour former entre des perſonnes con-
ſacrées à la paix des diviſions irreconcilia-
bles.
Ce n'eſt pas ſans raiſon que faint Benoiſt
ordonne que pour éviter ce malheur , &
pourconcilier les eſprits ,on diſe tout haut
Oraiſon Dominicale à la fin des Offices de
Laudes & de Veſpres , n'y en ayant point
de plus puiſſante,ni de plus efficace , par la
nature des termes & des expreſſions dont
elleest compoſée , ſoit par la vertu queJ. C.
y a attachée , lors qu'il a daigné la pro-
noncer de ſa bouche divine , pour la confo-
lation & la fanctification tout enſemble de
ceuxquiladiroient avec toute la Foi,la re-
defaint Benoist. CHAP. XIII. 591
ligion&la confiancedont elle eſt digne. Et
fi elle a fi peu les effets qu'elle devroit avoir,
ſi l'ony trouve fi peu l'utilité qu'on endoit
attendre; c'eſt que le cœur eſt muet, quand
nous la diſons , & qu'il n'y aque les levres
qui parlent. Et ainſi au lieu demeriter que
Dieu nous exauce , nous meritons qu'il nous
rejette , & qu'il nous diſedans ſa colereces
paroles du Prophete : Comment est-ce que "
vous avez la temerité de vous ſervirdes prie. "
res que je vous ai dictées ,&de mettredans «
vos bouches les paroles de monTestament ? "
-
Quare tu enarras juftitias meas , & affumis [Link].494
16.
Testamentum meumper os tuum ? Comme les
prieres faites avec pieté ont des benedi-
Etions infinies ; auſſi attirent-elles des ma-
ledictions ſans nombre , lors qu'elles font
faites avec negligence :&celaſeul a pû cau-
fer le renverſement des Maiſons &des Con-
gregations les plus ſaintes..
Le Saint ordonne que l'on diſe tout bas
le Pater aux petites Heures , & qu'on pro-
nonce ſeulement à haute voix les dernieres
paroles ; parceque ce ſont des Offices moins
folennels que les autres , &que les dernieres
paroles ont plus de rapport à ſon deſſein,
Car que veut dire , Delivrez - nous du mal,▼Matth.6.
.13.
dans cet endroit, ſinon , Empeſchez - nous
de tomber dans le malheur de ceux , qui ne
pardonnant point aux perſonnes , dont ils
s'imaginent avoir ſujet de ſe plaindre, vous
592 Explication de la Regle
engagentde les traiter d'une maniere toute
Collat. ſemblable ? Cafſien remarque qu'il ſe trou-
9.C.21. voitdes Chreſtiens , qui ne pouvant oublier
دو
» l'injure, ni ſe defaire du reſſentiment qu'ils
avoient contre leurs Freres , paſſoient ces
Matth. ,, paroles du Pater , Dimitte nobis debita noftra;
5. دو de craintede s'attirer la colere de Dieu par
دو la mauvaiſe diſpoſition dans laquelle ils
,, eſtoient à l'égard de leurs Freres, fans con-
ſiderer qu'on n'impoſe point par ces ſubti-
litez frivoles , à ce Souverain Juge , qui a
voulu apprendre à ceux qui le prient , par
leurs propres paroles, de quelle maniere il
les doitjugerunjour.
Tous les Offices ſe terminent preſente-
ment par une Oraiſon. C'eſt une couſtume
eftablie depuis long- temps dans l'Egliſe ,
quoi qu'il ſoit difficile d'en connoiſtre le
commencement & l'origine , que l'on rap-
porte ordinairement au Pape Gelaſe &à
faint Gregoire.
CHAPITRE
defaint Benoist. CHAP. XIV. 593
CHAPITRE XIV.
Comment on doit dire Matines les
jours des Feſtes des Saints.
On s'acquittera de cet Office au jour des Festes
des Saints , & aux autres folennitez , comme
nous l'avons marqué pourle Dimanche ; avec
cette difference que l'on dira les Pſeaumes,
lesAntiennes , &les Leçons propres aujour.
Pourlenombre des Pſeaumes,ilſera toûjours
le mesme.
CEmeChapitres'entendaffez parqu'on
: l'intention du Saint eſt lui-mef-
ob-
ſerve dans toutes les Feſtes & les folennitez
la meſme diſpoſition qu'il a eſtablie pour le
Dimanche , ſans yrien changer ; ſi ce n'eſt
que l'on prendrades Pſeaumes , des Antien-
nes & des Leçons , qui aient rapport au
jour , c'est-à-dire , à la Feſte , ou à la fo-
lennité , dont on fera l'Office ; & on peut
croire que ce mot de jour ne ſe doit pas en
tendre de la ferie , puis qu'il eſt determiné
parles Leçons qui ne pouvoient eſtre que de
la Feſte , ou de la ſolennité : ainſi les Pſeau-
mes eſtoient particuliers à la Feſte comme
les Antiennes& les Leçons.
DDd
594 Explication de la Regle
CHAPITRE XV .
Enquel temps on doit dire Alleluia.
Depuis la folennité de Paſques juſques à celle
de la Pentecofte on dira Alleluia fans inter-
ruption , aux Pfeaumes comme aux Repons.
Depuis la Pentecostejuſques au premier Di-
manche de Carefine , on le dira toutes les nuits
auxfix Pfeaumes duſecond Nocturne ; &
tous les Dimanches de l'année, àl'exception
du Caresme , aux Cantiques de Matines , à
Laudes à Prime , Tierce , Sexte , None.
,
Pour Vefpres , ellesfe diront toûjours avec
des Antiennes ; & jamais on ne dira Alleluia
aux Repons , ſi ce n'eſt depuis Paſques juf-
qu'à la Pentecofte.
CEChapitre eft clair: laraisonquifait
que l'on chanteAlleluiadepuis Paſques
juſqu'à la Pentecofte eft generale pour toute
l'Eglife, qui a confideréce temps-là comme
eſtant particulierement confacré à la Refur-
rection de J. C. & par confequent deftiné
à la joie que devoit produire dans nos cœurs
cegrand évenement. Si on s'eft abſtenu pen-
dant le Cateſme de chanter Alleluia , il ne
faut pas s'en eſtonner , parce que c'eſt une
carrierede penitence &de mortificationque
de faint Benoist. CHAP . XV. 595
l'on doit paſſer toute entiere dans les gemif
ſemens : c'eſt aujourd'hui une couſtume ge.
nerale dans l'Egliſe de commencer à s'en
abſtenir dés le Dimanche de la Septuage-
fime.
Quand le Saint dit qu'on ne dira point
1
d'Alleluia aux Repons , ſi ce n'eſt depuis
Paſques juſqu'à la Pentecofte , il l'entend
ſans doutenon ſeulementdes jours feriaux,
mais encore des folennitez des Dimanches &
des Feſtes.
CHAPITRE XV I.
Combien de fois on doit celebrer le
Service divin pendant le jour.
Autant de fois que le Prophete le marque, lors Pf. 118
qu'il dit, Seigneur , j'ai chanté vos loian- v. 164.
ges ſept fois le jour. Nousſuivrons cette
regle, & nous accomplirons ce nombre con
Sacré deſept, ſi en nous acquittant de Pobli
gationquenous avons contractée , nous cele-
brons l'Office divin à Laudes , à Prime , à
Tierce, à Sexte , à None, à Vespres & à
Complies ; parce que c'est de ces heures que
leProphete avoulu parler , quand iladit,
j'ai chantévos louangesſept fois lejour: car
pour ce qui regarde le Service de la nuit , le
Prophete en parle, & le distingue , quand il
DDd ij
596 Explication de la Regle
Pfal.118,
V62,
dit, Je me levois dans le milieude lanuir
pour loüer voſtre ſaint Nom. Ne man-
quons doncpasderendre graces à Dieunoftre
Createur des jugemens deſaJustice dans les
temps que nous venons de marquer ; sçavoir,
à Laudes, à Prime , à Tierce , à Sexte, à
None , à Vefpres , &à Complies ; & levons-
nous la nuit pour lui donnerdes témoignages
de nostre adoration & de noſtre culte.
Es ſept heures differentes deſtinées
CES
pour la prierependant le jour ſont an-
ciennes dans l'Eglife, & beaucoup au deſſus
des temps de ſaint Benoist ; quoi qu'elles
[Link]. n'aient pas eſté ſi preciſement diftinguées.
fur.q : Vous voiez dans ſaint Baſile une priere qui
>> ſe faiſoitdés le matin ,afin , dit-il , d'offrir
» à Dieu les premiers mouvemens de noſtre
» ame & de noſtre eſprit ; & de ne nous oc-
» cuper d'aucune penſée avant que d'avoir
„ trouvé nos delices dans la meditation de ſa
Loi. Il parle de l'heure de Tierce , de celle
de Sexte, de None , d'une priere qui ſe fai-
ſoit enſuite à la fin de la journée , qui peut
ettre priſe pour celle de Vefpres. Elle estoit
ſuivied'une autre , qui pouvoittenir laplace
denos Complies. On l'offroit à Dieu lorſque
lanuitcommençoit à repandre ſes tenebres,
pour lui demander la grace de la paſſer ſans
ces tentations , ces ſcandales & ces troubles
qui naiffent des fantoſmes &des imagina-
de faint Benoist. [Link]. 597
tions deshonneſtes qui ſe forment d'ordi-
naire pendantle ſommeil. Il rapporte meſme
qu'onchantoit pour cela le Pſeaume quatre-
vingts-dixième , Qui habitat in adjutorio Dei
altiſſimi. Il ajoûte qu'à l'exemple de faint
Paul & de Silas on ſe levoit dans le milieu
de lanuitpour chanter les loüanges de Dieu;
&enfin que l'on prevenoit le point du jour
parune autre priere, qui ne peut eſtre en-
tenduë que des Laudes, que l'on diſoit au
crepufcule du matin , comme les Vefpres à
celui du foir.
: Vous lifez dans Caſſien une diſtribution Caff
Inſtit.
i des heures preſque toute ſemblable. Ainfi hb.3.
faintBenoiſt n'afait que ſuivre les traces des c.6.7%
Anciens , &marquer diſtinctement ce qu'ils
avoient dit avec un peu moins de preciſion.
Il appelle ce nombre de ſept, un nombre
conſacré , parce qu'il renfermoit des evene-
mens importans ,& des faits remarquables.
Dieu après avoir emploié fix jours pour la Genef. 24
V. 2.
creation de l'Univers , ſe repoſa le ſeptiéme.
Toute la durée du monde , depuis fa crea-
tion juſques à ſa fin ,eſt diviſée en ſept âges
differens. J. C. a establi dans ſon Egliſe ſept
Sacremens , ou ſept Myſteres , qui font les
ſources de toutes les graces & les benedi-
tions qui lui repand. Il a reduit les dons
du Saint-Efprit , qui font la richeſſe & la
ſanctification de nos ames , au nombre de
ſept. Toutes les demandes que nous lui fai-
598 Explication de la Regle
fons dans la priere qu'il a bien voulu nous
donner lui- meſme , ſe renferment dans le
nombre de ſept. Diſons encore qu'il y aſept
pechez capitaux , qui font l'origine de tous
les autres. Il feroit aiſé d'ajoûter quantité
d'autres circonftances àcelles-ci , qui ne ſe-
roient pas moins dignes d'eſtre remarquées ;
mais en voilà aſſez pour expliquer qu'elle a
eſté en ce point la penſée de ſaint Benoiſt. II
faut prendre garde qu'il parle des ſept heu-
res , c'est-à-dire , des ſept prieres , que l'on
offroit à Dieu depuis le matin juſques au
foir , & qu'il en excepte les veillesdelanuit,
que nous appellons Matines.
SI en nous acquittant des obligations que nous
avons contractées.
C'eſt ainſi que nous avons exprimé ces
paroles ,ſervitutis noftra Officia. La Religion
eſt un eſtatde liberté , parce qu'elle eſt un
affranchiſſement des cupiditez & des paf-
ſions ,& qu'elle renferme une continuelle
victoire fur la volonté propre, de laquelle
ceux qui vivent dans le monde , font les
eſclaves ;mais enmeſme-temps elle nous en-
gagedans une ſervitudetouteſainte , je veux
dire une dependance toute entiere de la vo-
lonté de J.C. & une foûmiſſion parfaite à
tous ſes ordres. Cette ſituation eſt pleine de
Bern.
gloire ; car c'eſt veritablement regner quede
Ερ. 111 . fervir Dieu. Servire Deo, regnare est. Entre
defaint Benoist. [Link]. 599
les principaux devoirs dont nous ſommes
chargez par cet heureux aſſujettiſſement ,
celui de le prier & chanter ſes loüanges , eft
le principal. Ainſi c'eſt avec beaucoup de
raiſon qu'il eſt appellé ici ſervitutis nostre
Officia.
Il ne faut pas croire que ce nombre de
prier ſept fois tous les jours , exprimé par
cesparoles du Prophete , Septiesin die laudem
dixitibi , ait rien de contraire à la parole de
J. C. qui veutque l'on veille & que l'on prie
fanscelle: Vigilate omni tempore orantes;maisLuc. 27%
au contraire on n'en doit rien inferer, finon V. 36,
qu'il y avoit ſept heures differentes dans la
journée, auſquelles ondevoit faire une priere
exterieure & publique à l'exemple du Pro-
phete ; cequi n'empeſche pas qu'on ne fatis-
Faffe dans d'autres temps , à l'intention de
J. C. &qu'on nerepande fon cœur en fa pre-
ſence, toutes les fois qu'il lui plaiſt d'en don-
ner l'inſpiration, ou qu'on s'y ſentobligé par
ſes propres beſoins. Saint Epiphanerepondit in wir.
àdes Religieux , dont il eſtoit l'Inftituteur, Patr.
fur ce qu'ils lui avoient mandé qu'ils prioient
tous les jours à certaines heures reglées ,
qu'ils faifoientbien connoiſtre par là , qu'ils
ne s'acquittoient pasdecette obligation au-
tant qu'ils ledevoient ,puiſqu'ils ne prioient
pas inceſſamment.
FindupremierTome.
TABLE
DES MATIERES
contenuës en ce premier i
Volume.
A
BBE'. Tout le
Chap. I I. traite des devoirs
Ade l'Abbé. page 110.&ſuivans. Il doit regler
toutela conduite de ſes freres. 134. Il eſt le
chefde ſon Monastere , ſans l'ordre& le mou-
vement duquel il ne ſe doit rien faire dans la
Communauté . 134. 216. 217 l'Abbé comparé
àun General d'armée. 135. Il faut obſerverjuſ-
t
qu'à un clin d'œil de l'Abbé pour y obéir. 135 .
Dés- là qu'un Religieux ne ſuitpas fon Abbé,
il ne fuit point Jeſus-Chriſt , ainſi il n'eſt point
de ſes brebis 139. 140. Quelle doit eſtre ſa
vigilance ſur luy-meſme,&fur ſes freres. 150.
151. 152. 210. 211. Pourquoy il eſt appellé
Major , & à quoy ce nom l'oblige. 151. Ce
qu'il doit faire pour remplirlaplacede Jeſus-
Chriſt,qu'iltientdans le Monattere 152.
fuiv. Ildoità ſes freres la parole, l'exemple,
la vigilance , & la priere. 153. 154. 155. 156.
Y
157. Avec quelle humilité il doit s'acquitter
de ſesdevoirs, 154. Il doit connoiſtre les difpo-
Ations particulieres de ſes freres, pour les con-
duire à Dieu plus aiſement. 156. 157. Com-
bien il doit prendre gardedene rien enſeigner,
oucommanderqui ſoit contraireà la loy & aux
EEc
TABLE
volontez de Dieu ,ou aux conſeils Evangeli-
ques. 157. 158. Il ſera reſponſable devant
Dieu , ſi c'eſt par la faute que ſes freresn'au-
ront pas acquis le degré de perfection , auquel
il les deſtinoit , ou s'il les a affoiblis. 159. 160.
Grands devoirs d'un Superieur. 159. 160. 161.
2
Confolation affligeante pour un Superieur. 161.
162. Son exemple ſans ſa parole ſert de peu.
162. 163. En quel ſens il eſt appellé la Regle
vivante. Il doit eſtre pour ſes freres comme
une lampe toûjours allumée. 165. Il portera
la peine nonſeulement de ſes pechez , mais aufli
celle qu'auront meritée toutes les ames , dont
il aura procuré la perte. 167. Combien un Su-
perieur est obligéde donner exemple , & de pra-
tiquer cequ'ilenſeigne aux autres. 155. 156.
depuis la page162. jusqu'à la 171. Il peut
&doitaimerpar le ſentiment du cœur quel-
ques-uns de ſes freres plus que les autres , &
quelles font lesraiſons legitimesde cettepre-
ference. 171. &ſuiv. Il nepeut &ne doit pre-
ferer & aimer davantage ceux de ſes freres,
qui ontplus denaiſſance &denobleſſe.175.176.
177.178. Si cen'eſt qu'ils ayent plusde vertu.
178.179.18 [Link] finde ſon miniſtere eſt de
rendre ſes freres fideles dans l'obſervation de
leur Regle. 182. 183. Sa charité doit s'étendre
ſur tous fes freres ,& il doit diverſifier ſa con-
duite ſelon que la charité le demande. 183.
184. Comment il doit arreſter & punir le dere-
glement de ſes freres. 185. & ſuiv. Zele qu'il
doit avoir pour s'oppoſer aux méchans autant
qu'il eſt neceſſaire pour rompre le cours du
mal. 188. Il doit humilier & reprendre ceux
qui fontle mieux leur devoir. 189. & ſuiv.
193.194.195. 196. Combien ſon miniftere eſt
grand & relevé. 197. 198. Et en meſme-temps
combiendifficile , & à quelle ſolicitude il l'o
4
DES MATIERES.
blige. 151. 152.199. 200. 201. Il eſt le ſauveur
&leſerviteur de ſes freres. 198. 199. 200. 201
Quelle ſera la ſeverité avec laquelle Dieu pu-
nira les Superieursnegligens. 201. 202. Pour-
quoy Saint Benoiſt parle ſouvent au Superieur
des jugemensdeDieu. 203. Combienildoitfai-
redecasdes choſes temporelles.205. 206. Ilne
doitpourtant pas negliger le temporel de fon
Monaftere , mais éviterdedonner aux affaires
exterieures le temps ,qu'il doit employer à la
directionde ſes freres. 203. 204. 205. Quelle
conduite ildoittenir lors qu'ils'agit de deman-
der lesavisdeſes freres pourdes affaires tem-
porelles. 212. 213. 214. 215. L'Abbé comparé
ala clefde la vouted'un baſtiment. 216. 217.
Tout eſt dans la dépendance du Superieur.
Utilité & neceſſité de cette grande autorité.
218.219 220. Ileſt obligé autant , &meſme
plus que les autres ,àl'obſervationde laRegle,
&ilnepeut s'en diſpenſer luy-meſme, ni les
autres,ſansune neceſſité réelle, ſans laquelle
lesdiſpenſes chargent laconſciencede ceux qui
les donnent , & deceux qui les reçoivent. 225.
226. C'eſt par les mainsdel'Abbé que les pau-
vresdoivent eſtre aſſiſtez : les affligez confo-
lez ,les morts enſevelis , les malades viſitez
en quelle maniere il doit s'acquiter de cesobli-
gations. 265. 266. 267. 268. 269. 270. Il
nedoitpoint fortirde ſon Monastere pour ren-
dreces devoirs de charité. 270.271. 272.273.
Avecquelle precaution ildoit permettre à un
Religieux d'en aller viſiter un autre dans ſa
maladie. 273.274. Comment ildoit s'acqui-
ter des œuvresexterieures de la charité à Pé-
gard de ſes freres. 269. 270. Un de ſes plus
grands ſoins doit eſtre de conſerver la charité
entre ſes freres ,&de diſſiper lesmoindres in-
diſpoſitions dans leur principe. 406.407. Lors
EEe ij
TABLE
meſinequ'ilparle
tle à ſes freres , il doit le faire
comme ſe ſouvenant du reſpect qu'il doit au
filence. 546.547
Abnegation. Juſqu'où doit aller celle des Reli-
gieux. 255. [Link].424. C'eſt
par l'Abnegation de ſoy-meſme que l'on s'é-
loignede l'eſpritdu monde, & que l'on ſe rend
digne d'eſtre rempli de celuy de Dieu. 278.
279. L'Abnegationparfaite eſtde renoncer à
ſoy-meſme , & àſa volonté propre. 423.424.
Abstinence. Avecquel ſoin les Saints ont gardé
une exacte Abstinence. 305.306
Affaires temporelles. Inconvenient qu'ily a à pren
dre lesavisdes Religieux ſur les affaires tem-
porelles. 213. 214. Avec quelle prudence un
Superieur doitagiren cela. 215
Affections ouAttachement. CombienunReligieux
doit craindre de s'attacher à quelque choſede
ce monde. 56.59.60. Quelque bonne que ſoit
une action, fa unReligieux la fait avec atta
che,& ſans la dépendance du Superieur , elle
eſt mauvaiſe à ſon égard. 248. 249. Mifere
étrange d'unMoine qui conſerve quelque at-
tachement ,quieft contraire à la fa
profeffion. 281. 282
Alleluia. En queltemps on le doit dire, & ce qu'il
fignifie, 594
Amour de Dieu. Motifs preſſans d'aimer Dieu,
21. 22. 49. 50. 122. 123. 232. & ſuiv. Le
royaume deJeſus-Chriſt n'est qu'amour. C'eſt
par l'amour qu'on y entre. 35. 36. Rendre
Dieuamour pour amour 125. [Link]-
tionparticulierequ'ont les Religieux d'aimer
Dieu. 232. 233. juſqu'où va leur obligation en
cepoint. 234. 235. Dequelle maniere ilsdoi-
vent s'en acquiter. 235.236
Amour du prochain. De quelle maniere les Reli-
gieuxdoivent aimer leur Superieur, &s'aimer
DES MATIERES.
lesuns les autres . 237. 238.239.240. L'amour
que nous luydevons,nous oblige à le traiter
commenous voudrions eſtre traitez. 253. 254.
VoyezCharité
Amour de la Creature. Eſt une fornication ſpiri-
tuelle. 242.243
Anachoretes. Combien leur état eſt élevé , & com-
ment ils s'y preparoient. Par quelles voyes ils
vont à Dieu. 132. 133. 136.137
Analogium , ce que c'eſt. 575
Anciens. Les anciens Religieux doivent rendre
aux jeunes toutes fortes de témoignages de
leur charité & de leur obeiſſance. 399. 400.
401. 402. Combien les Moines abuſent aiſe-
ment de leur antiquité. 400. 401. Les anciens
:
Religieux n'ont dans le Monastere ni direction,
ni foin, ni libertez plus que les autres , àmoins
que le Superieur ne leur donne quelque auto-
rité , & quelque direction. 345.346
Anciens. Saint Benoiſt par ce mot marque les
Peres & les Inſtituteurs. 540.541
Anges. Les ſaintsAnges rapportent à Dieu toutes
nos actions. 498.499
Armes. Les armes d'un Religieux pour refifter
aux injustices , font la patience & la priere.
295. 301. Quelles ſont les armes dont Dieu
les couvre contre leurs ennemis. 299
Aumoſnes , aſſiſtance des pauvres. Que les Reli-
gieuxont une grande obligation à faire l'au-
moſne. De quelle maniere ils doivent la fai-
re.
265. & ſuiv.
B
S.
BEnoist
& deprendle
Pere. [Link]& letitre
2. Ila de Maiſtre
compoſe ſa Re-
glepar le meſme Eſprit qui a dicté les ſaints
Canons. 2. 3. Il veut qu'on l'obſerve par le
ſentiment du cœur , & avec une ferveur toute
fainte. s. 6. Il n'a eſté que l'Interprete en la
EEc iij
TABLE2
bouchedeDieu. 144. Quelle findoit ſepro
poſer celuy qui embraſſe la regle. 7. Illapro-
poſe commeun état penible. En quoy confifte
la rigueurdecette regle. 7. & ſuiv. Qui ſont
ceux auſquels il adreſſe ſa regle. 12. [Link]
veut que nous n'eſperions rien que du ſecours
&de la gracede Dieu. 92. 93. La Regle de ce
Saint eſtant exacte & penitente. 105. Enquel
ſens ilditqu'il n'établira riende dur& de pe-
nible. 82. & ſuiv. Raiſons qui l'ont obligé à
établir dans ſa Regle des voyes auſteres. 101.
&ſuiv. Les choſesque ſaRegle contient font
desconſeils à tous les Chreftiens , & preceptes
à ceux qui l'ont embraffe. 112. 113. & ſuiv.
Réponſes à quelques difficultez ſur ce ſujet.
ibid. Differentes fortes de preceptes que cette
Regle contient. 118. & ſuiv Il y a quelques
conſeils. 119. Les grandes diſpoſitions qu'il
demandepour le Superieur,marquent à quel-
le perfection les Religieux ſont deſtinez. 150.
151. S. Benoiſt ennemi des procés. 206. 207.
208. 209. 210. Pour quelle raiſon il a donné
à l'Abbé une ſi grande autorité ,& a mis tout
dans ſa volonté. 217.218.219. 220. Il donne
le nom de Diſciples aux Profés comme aux
Novices. 450. 451. Il ne propoſe pas les dou-
ze degrez d'humilité comme des conſeils,
mais comme des preceptes indiſpenſables ,
& fans lesquels un Religieux ne peut ſe ſau-
ver.
[Link]
Beste de charge. S. Benoist compare un Religieux
àune beſtede charge: ce qu'il entendpar cette
comparaiſon. 532-533
Biens. Les biensdes Religieux leur ſont communs
avec les pauvres , & ils doivent ſe confiderer
comme leurs Oeconomes. 244. 245. Ils font
les vœux des Fideles , & le patrimoine des
Pauvres . 266.267
DES MATIE RES.
C
Antiques deMatines. Pourquoyonles diver-
ſelon les temps. 582. On les adeter-
miné pour établir l'uniformité. 588
Cenobites. Quoi qu'ils ayent lameſme fin queles
Anacoretes , ils vont toutefoisà Dieu par des
voyes differentes. Quelles ſont ces voyes
particulieres. 133. Ils doivent eſtre renfer-
mez dans des Monafteres , & y vivre ſous
une Regle & ſous unAbbé 133. 134. Pluſieurs
Cenobites ſontdes Sarabaites. 138. 139. Pour-
quoy ſaint Benoiſt appelle les Cenobites des
hommes pleins de courage & de force. 143 .
Leur état eſt plus ſeur que celuy des Ana-
coretes . ibid.
Chant. S. Benoiſt ordonneque les grandes Com-
munautez chantent tout l'Office de Mati-
nes. 581
Charité. Combien il eſt pernicieux de troubler la
Charité dans un Monastere.24. 25. Quelle doit
eſtre cellequeles Religieux doivent avoir les
uns pour les autres. [Link].238.239.
213.254.388 . 389. S. Benoiſt établit une vie
auſtere pour la conſervationde la charité. Si
cette vertu ſe trouve entre les freres , Dieu eſt
au milieud'eux: ſi elle n'y eſt pas , Dieu s'en
retire. [Link].407. C'eſt pour la
conſervation dela charité entre les freres que
faint Benoiſt a voulu que tout fuſt dans la dé-
pendance& la volonté abſoluë de l'Abbé 216 .
217.218.219. Et que l'on diſe le Pater tout
haut à Vepres & à Laudes. 591. Combien il eſt
aifé que des Religieux bleſſent la charité qu'ils
ſedoiventles uns aux autres; & quelle doit eſtre
en cela leur vigilance. [Link].589 .
590. La charitéqui eſt entreles freres,doit eftre
fincere , cordiale , & fans déguiſement. 288 .
289. Ils doivent en toutes rencontres s'en don-
EEe iiij
TABLE
nerdes marques les uns aux autres. 290. 197,
Ilfaut garderle filence pour conſerverla cha-
rité. 391.392. [Link]. Puiffans
motifs pour conſerver la charité. 4.06. 407.
408
Chasteté. Celle des Religieux doit eſtre double.
Quelle elle doit eſtre. [Link]
Chreftiens. Deſtinez à regner avec Jefus-Chrift.
56. Ladepravation des mœurs des Chreftiens
attireles fleaux & les perfecutions. 128. Laper-
fection des Chreſtiens conſiſte dans l'humilité
du cœur. 191. Obligations qu'ont les Chre-
ſtiens d'aimer Dieude tout leur cœur ,de toute
leur ame , de toute leur puiſſance. 232. 233.
234. Tous les Chreftiens font obligez de re-
noncer à eux-mefmes pour ſuivre Jeſus-
Chriſt. 255.256. Ileſt interdit à tout Chre-
ſtiende conſerver le ſouvenir des offenſes , &
de vouloir ſe venger. 285. 286. Il leur eft
commandé d'aimer leurs ennemis. 296. 297 .
Ils doivent pleurer & gemirencemonde.469.
470. Quelle eft la gloire d'unChreftien. 537 .
Obligation qu'il a de referer à Dieu tout le
bienqu'il fait. 316. 317. Et d'éviter toutdif-
cours mauvais& déreglé. 349
Cœur. C'eſt parle ſentimentdu cœur ,&non feu-
lement par une fidelité literale & exterieure
qu'il fautgarder les reglesque les Saints ont
données. 5. 6. 86.87.C'eſtle cœurque Jeſus-
Chrift demande. 6. C'eſt dans le cœur que
Dieu habite comme dans ſontemple. 79.80.
81. Avec quelle ſoumiſſion de cœur il faut
obeïr. 87. 88. Lors que le cœur eft corrom-
pu, leDiable s'efforcedecorrompre l'entende.
ment , afin que le pecheur ne ſe convertiſſe
jamais. 140. C'eſt par les diſpoſitions du cœur
que Dieujugedes Religieux. 376.380.
Colere. Combien elle eſt detestable dans un Moi-
DES MATIERES.
he. 331. Ilnedoit jamais ſe laiſſer aller meſme
aux premiers mouvemens de la colere. 283.
284.285.286
Commerce. Commerce entre Dieu & nous. 76.
Commerce avec les hommes, combien prejudi-
121. I2Z
ciable aux Religieux.
Communauté religieuse. Eft une armée rangée en
bataille, toûjours preſte de combatre les en-
nemis deJeſus-Chriſt ſous la conduire de leur
Superieur, ſans l'ordre duquel elle ne doit pas
faireun pas. 134. 135 136. Quelque ſainteque
foit la Communautéoù l'on vit , ilfaut tou-
jours vivre dans la crainte. 141. 142. Les Com-
munautez où la charité ne regne point , n'ont
aucun avantage fur le monde. Combien elles
font malheureuſes . 254.255
Componction. Combien unReligieux doit vivre
dans un eſpritde componction. 324.549.550.
SSI. 552. Laveritable componction eſt toû-
jours jointe àune confolation & àune joye
Ipirituelle. 466
Goncupifcence,Cupidité. Etroite obligation qu'ont
les Religieux d'y reſiſter. 241. Triple concu-
pifcence. 246.247. Oſuiv. Autres effets de
laconcupifcence. 247.248.249
Conduite exterieure. Reglement de la conduite
exterieure d'un Religieux. V. Sens.
Confiance. Sujetsde ſe confier en Dieu, 48.49%
50. 93. Avec quelle confiance les Religieux
doivent s'abandonner à Dieu pour leurs beſoins
temporels. 209. 210. Neceflité& utilité de ſe
confier en Dieu. 313. 314. 315. Quelle est la
confiance inutile, qui eſt plûtoſt unepreſom-
ptionqu'une confiance. 314. 315. 316. UnRe-
ligieux doit avoirune confiance en Dieu qui
foit parfaite. 409.410
Conſeils evangeliques. Devenus preceptes aux
Moinesa 158
TABLE
Contefter,[Link] mal c'eſtque
de conteſter contre ſon Superieur. 230. Com-
bien les Moines doivent éviter toutes ſortes
de conteſtations ſoit avec les ſeculiers, ſoit les
uns à l'égarddes autres. 390. &ſuiv.
Conversationsde pieté ou Conferences. Elles doi.
vent eſtre rares. 436. Quelles elles doivent
estre. 442. 446.447. Combien elles ſont nui-
fibles ,ſi elles ne ſontpas ſaintes. 446. 447.
Réponſe aux objections de ceux qui pretendent
que les Moines peuvent s'entretenir enſemble ,
&avoir ſouventdes converſations. 448. 449 .
450. 451
Conversion. C'eſt peu de l'avoir commencée,fi
onne la porteàl'état de perfection que Dieu
demande. 82. 83. Il faut dés le commencement
deſa converfion s'appliquer à regler ſes ſens.
494 495 496
Courir. Ceque c'eſtque courir dans la voie de
Dieu. Ceux qui y courent comparez aux
[Link] combien de choſes ils doivent leurs
reſſembler. 57. & fuiv. Raiſons qui nous obli-
gentà y courir , qui ſont ceux qui y courent,
&de quelle maniere on y court. 94. &ſuiv.
Plus on y court , plus trouve-t'on de facilité
dans lesplusgrandes auſteritez. 109. 110. III
Crainte de l'enfer. Un Religieux doit s'en occu-
per. 324. Cette penſée produit la compon-
&ion. ibid. Cette crainte eſt utile à ceux qui
commencent , à ceux qui ont fait quelque
progrés , & à ceux qui ont atteint une perfe.
ctionconfiderable. 325. & ſuiv. Cette crainte
doit eſtre jointe à l'amour. 329. 330. Combien
1
la crainte des peines eſt utile à ceux qui ne ſe
conduiſent pas par amour. 20. Elle eſt plus
puiſſante pour reprimer le peché , que la con-
fiderationdes promeſſes. 420. Crainte deDieu
utile à tous. 36.490
DES MATIERES.
D
DEclarer & découvrirſon interieur. [Link]-
verture
Degrez d'humilité. V. Humilité.
Dernier. UnReligieux doit s'eſtimer le dernier
: &le plus mépriſable des hommes. 535. 536.
Plus il aura deluy ce ſentiment , plus il ſera
dignede la profeſſion. 538. Cette diſpoſitionle
justifie,une contraire fait ſa condamnation. ibid.
Defirs de lachair. V. Concupiscence. Quels ſont
les deſirs de lachair ,dont un Religieux doit
ſepreferver. 371-372
Dieu. Quoy qu'on luy donne , on ne luy donne
rien, ſi onne luydonne le cœur. 5. 6. On s'é-
loigne de luypar ſa laſcheté ,& on y retourne
par laferveur&par les exercices dela peniten-
ce & de l'obeïſſance. 7. 8. 9. 10. Comme ſa
grace donne tout le merite à nos actions , il
fautyavoir fans ceſſe recours. 18. 19. Grands
motifs de l'aimer &de le craindre. 21. 22. Et
de s'adreſſer à luy dans tous les temps. 29. Il
nousparle continuellement. 31. Le ſervir avec
ferveur. 36. 37. Ilnous jugera ſur les graces
particulieres qu'ils nous a faites. 64.65. Luy
referer tout lebien quieſt en nous. 76. 77.
Il habite en nos cœurs comme dans ſon ſan-
tuaire & fa maiſon. Quelle elle doit eſtre. 78.
79 80. Un Religieux doit ſacrifier tout cequi
peut deplaire à Dieu , & le preferer à toutes
choſes. 280. 281. 282. Il doit ſe regler en tout
ſur la volonté de Dieu. 490. 491. Plus on
s'approche de Dieu ,plus on ſe mépriſe ,& on
ſe connoiſt pecheur. 535. 536. Dieu Prince de
lapaix, 408
Dimanche. Pourquoy l'Egliſe l'atoûjours con-
ſiderécommeun jourd'une grande follemnité.
581. Etpour quelle raiſon ſaint Benoist veue
qu'onſe levecejour là de meilleure heure. 580
TABLE
Diffipation. Combien elleeſt contraire à la vie
Religieuse 551. V. Recücillement.
Divisions , partis , factions. Ce qui les caufe
dans lesCloiſtres ,c'eſt qu'il s'y trouve des in-
tereſts particuliers , & qu'on n'ygarde pas le
filence. 390. 391.394.395. Etouffer la diviſion
dans ſon principe & ſes commencemens. 406.
407
Docilité. Quelle doit eſtre celled'un Religieux,
532. 533
E
EChelle de Jacob. Explication de ce qu'elle
ſignifie. 483.484. ſurv.
Edification. Un Religieux doit toûjours édifier,
&temoigner de l'humilité. 548.549
Elevement. Eſt quelquefois permis ,& en quelle
rencontre. 479.480.481. V. Gloire.
Ennemis. Quels fontnos ennemis qu'il faut ſans
ceffe combattre, & de quelle manierenous les
furmontons. 43. Conſuiv. 142. 143. 257. En
quels dangersnous nous trouvons au milieu de
tant d'ennemis. 199. Aimer ſes ennemis ,& les
traiter avec douceur. 296. 297. Prier pour
fes ennemis eſt un devoir qui regarde tous les
Chreſtiens,mais particulierement les Moines.
403.404.405
Envie. Effets pernicieux de ce vicc. 387. 388.
389.390
Esperance. Lacrainte des peines &l'eſpoir des re-
compenſes ne doivent point ſe ſeparer. Ce font
les deuxgrands motifs que nous ne devons ja-
mais perdre de veuë. 490. 491. V. Confiance.
L'Evangile. Eſt la segleunique de noſtrecondui-
te , qui nous apprend àſuivre & à imiter Je-
ſus-Chrift. 51. De quellemaniere il faut le lire
& l'écouter. 583.584
Eveiller. Celuy quia le ſoin d'éveiller les freres
doit eſtre ſeverement puni , s'il les éveille
DES MATIERES .
trop tard. 584
Exemple. Le mauvais exemple dans une Commu-
nauté reglée , quand on ne le punit pas , eſt
comme un feu qui embraze des foreſts. 186.
187. 188. Obligations qu'ont les Supericurs -
de donner l'exemple. V. Abbé. On peut estre
coupable d'homicide par ſon mauvais exem-
ple. 240.241
F
FActions. V. Divisions.
Fautes. Les découvrir. V. Ouverture de cœur.
Ferveur. Sans elle on ne peut plaire à Dieu. 6.
Motifs preſſans de ſervir Dieu avec ferveur.36.
37.95.97 98.99. Marcher avec ferveur dans
la voie de Dieu. V. Courir.
Fornication. En combiende manieres onpeut eſtre
coupable de ce vice. 242.243
Foy. Reprimer par la foy ſes paſſions tant de l'ef-
prit , que du corps : quelle doit eſtre cette
foy. 51.52
G
Irovagues. Quels ils eſtoient. 141
Gloire. Ce que c'eſt que la veritable gloire.
173 Celuyqui recherche une fauſſe gloire,plus
il penſe s'élever , plus il ſe rabaiſſe & ſe rend
-mépriſable. 175. Quelle est lagloired'unChrê-
tien. 177. Quelle eſt particulierement celle
d'un Religieux. 177. 29.4. 295. 537. 538.
RendreàDieu toutelagloire du bien quenous
faiſons. 316. 317. 318. Combien un Religieux
eſt obligé de ne point defirer aucune gloire hu-
maine deſes bonnes actions. 376.377
Gloria Patri Quelle est l'origine de ce verſet
que l'on dit à la finde chaque Pfeaun.e. 573
Graces de Dieu. Obligation d'en faire un faint
usage. 22. Toutenoſtre vie doit eſtreune re-
connoiſſance continuelle des graces de Dieu.
-[Link].317. 318. Reconnoiſtre les
TABLE
graces deDieu. [Link] . Combien ileſt
dangereux de n'y pas répondre par la ſain-
tete de ſa vie. 83
H
Aine. Combien c'eſt une choſe criminelle à
H unMoine de haïr quelqu'un. 384. 385. Si
quelqu'un ade lahaine contre ſon frere , il n'a
aucune ſocieté avec Jeſus-Chriſt , qui eſt le
Princedela paix. 386.387.407
Heures. Quelle eſt cette huitiéme heure de la
nuit ordonnée par ſaint Benoiſt pour lelever
des freres. 560. 561. Cette huitiéme heure
n'eſt pas toûjours la-meſme. 566.567
Homicide. Encombiende manieres on peut eſtre
homicide. 240.241.242
Hommes. Honorer tous les hommes , entant qu'ils
font la creature de Dieu ,& ſes enfans par le
Baptefme. 251. 252. 253
Humilité. C'eſt une humilitéfauſſe quedene pas
reconnoiſtre les graces que Dieu nous fait. 75.
76.77.78. Les Monafteres ſont des écoles
d'humilité. 177.230. 231. L'humilité fait les
Saints. 490. Elle s'acquiert & ſe confervepar
les humiliations. 191. L'humilité fait toute
l'eſſencede la vie Religieuſe. 476. Le ſalut d'un
Religieux dépend de l'humilité. 490. Obli-
gationdes'humilier qu'ont tous ceux qui veu-
lent plaire àDieu. 477. La plusgrande obli-
gationd'un Religieux c'eſt de s'humilier. 478.
S'il a cette vertu il aura bien-toſt toutes les
autres ; & fans elle toutes les autres luy ſeront
inutiles, Ibid. C'eſt Phumilité qui diftingue
les Elus ,& qui eſt la cauſe de leur exaltation
éternelle. 482. De quelle maniere les Reli-
gieux defcendent & remontent par les prati-
ques de l'humilité. 483. 484. 485. Que les
douzedegrez d'humilité ſontdes preceptes in-
difpenfables. 387.557. Ce qu'il faut fairepour
DES MATIERES.
s'en acquitter. 488. 489. Un Religieux doit
infpirer Phumilité aux gens dumonde par ſa
conduite. 548. Tous les Religieux ſontobligez
de tendre à la plus parfaite humilité , mais
Dieu nedemande pasde tous qu'ils y arrivent.
552. Etatheureux auquel on arrivepar lapra-
tique des degrez d'humilité. 554.555.556.
$58. 559. Il ne fautjamaisdeſiſterde s'yavan-
certoûjours deplus enplus. 556. 557. Que le
ſalutdes Religieux eſt attaché à la pratique
des douze degrez d'humilité , & que toutes
les pratiques exterieures ſe rapportent à cela.
558.559
Humiliations. Cinq forres de perſonnes qu'un
Superieur est obligé d'humilier. 185. & ſuiv.
Pourquoy il faut humilier les plus parfaits.
190. & ſuiv. Elles ſont comme un fel qui
empeſche la vertu de ſe corrompre. 195. Ce
qu'un Religieux doit ſe propoſer, c'eſt de re-
tracer les humiliations de Jeſus-Chriſt;& fans
cela toute lapieté exterieure luy ſera inutile,
& attirera ſur luy la colere de Dieu. 479 .
480. Voie des humiliations eſt la voie royale.
480. A l'humiliation exterieure il faut join-
dre celle de l'eſprit. Ibid. Un Religieux doit
ſe livrer à toutes les humiliations tant de
l'eſprit que du corps. 485. 486. Patience dans
leshumiliations. V. Patience. Qu'il est tres-
rare devoir des gens qui cherchent fincere.
ment à s'humilier& à s'avilir. 528. S'humi-
lier ſoy- meſme en s'eſtimant fincerement le
dernier & le plus mépriſable de tous les hom-
mes , la lie du mondeest unver. 535. & fuiv.
Hymnes Toutes les Hymnes eſtoient autrefois
appellées du nom de ſaint Ambroife , & pour-
quoy. 573
L'Hymne Te Deum. Avec quelle ferveur &
quellepieté il faut la chanter, 582
TABLE
Hypocrisse. Cen'eſt point hypocrific à unjeune
Religieux de regler ſes ſens ; & de garder la
modestie. 493. 496. 497. Ceque c'eſt qu'hy-
496
pocrifie.
I
prend divers noms à l'égard
des hommes.16 . Quels sont les ennemis deJc-
ſus-Chriſt auſquels unReligieux doit declarer
une guerre immortelle. 16. 17. La vie d'un
Religieux eſt une copie dela vie de Jeſus-
Chrift,maisilne ledoit pas imiter en tout. En
quoy donc il le doit imiter. 53. 54. 5.5.293.
294. Il eſt entré dans ſagloire par fon obeïf-
fance , ſa charité , ſes ſouffrances & fes hu-
miliations , & il nous apprend ày entrer par la
meſme voie. 84. 85. 482. 483. Le prendre
pour noſtre unique maiſtre. 121. Les effets de
lacroix&de lapaſſiondeJeſus-Chriſt paroif-
ſent ſenſiblement dans les gracesqu'il fait aux
Religieux . 124. 125. Il a rejetté tous les
avantages humains que les hommes eſtiment,
comme la nobleſſe,la naiſſance , & a appris à
177
ſes diſciples à les mépriſer.
Jeunes Religieux. Les jeunes Religieux doivent
reſpecter leurs Anciens ,les estimer , leur obeïr
avecd'autant plus de perfection qu'ils verront
queles Anciens leur donnent des marques de
leurſoumiſſion. 402.403
Jeûnes. Utilitez & neceſſité dujeûne. 262 Jeune
ſpirituel doit eſtre joint au jeûne exterieur.
263.264.265
Jeux , divertiſſemens. Ils doivent eſtre interdits
aux Moines. 452.453.454. Réponſe aux obje-
ctions de ceux qui les ſoutiennent. 454. 455.
& ſuiv.
Inferieur. V. Dernier.
Ingratitude. Elle attire la malediction de Dieu
furceuxqu'ilavoit aimez davantage. 38. Elle
eft
DES MATIERES.
eſtlacauſede la perte & de la chûte des mai-
ſons les plus ſaintes. 48
Injure. Un Religieux ſenſible aux injures n'apas
de part aux ſouffrances de Jeſus-Chriſt 296.
Souvenir des injures. V. Vengeance. Souffrir
les injures. V. Patience.
Injustices. Souffrir les injustices. V. Patience.
Instituteurs. Garder les pratiques & les maximes
des Inſtituteurs , & rejetter tout cequi eſt con-
traireà leur eſprit. 50. 51. 503. 541. Qui font
ceux que l'on doit regarder comme les Infti-
tuteurs dela profeſſion Monaſtique. 129. 130
Instrumens des bonnes œuvres. Ce que faint Be-
noift entend par ce terme. 410. 411. Ils con-
tiennent des preceptes eſſentiels , & fans l'ob-
ſervance deſquels il n'y a point de ſalut pour
un Religieux. 410. 411. 412. 413
Intemperance. Combien ce vice eſt indigne d'un
Moine. 305.306.307
Inutilitez. Il ne s'en doit point rencontrer dans
la vied'un Religieux , dont tous les momens
font confacrez àJeſus-Chriſt: so5.506.509.
SIO. L'inutilité ſeule ſuffit pour la damna-
tion. SIO
Joye. Dieu ſoutient d'une joye toute ſpirituelle
ceux qui vivent dans les plus grandes auſte-
ritez. 109. 110. Ils doivent ſe réjoüir dans
l'attente des choses éternelles. 359. 360. Un
Moine doit trouver ſa joye & ſa ſatisfaction
dans les choſes les plus viles ,les plus ravalées,
&les plus capables d'attirer le mépris. 532
ment ,plus eſt-ilPlus
FougdeJesus-Chriſt. on le porte volontaire-
doux ;& plus veut-on s'en
décharger , plus paroiſt-il peſant. 110. 111
fugemens de Dieu. Combien la penſée & la
crainte des jugemens de Dieu est neceſſaire
&utile. 321. & ſuiv. Rien neconvient davan-
tage à unMoine ,qui eſt un penitent de pro-
FFf
TABLE
feffion, que de ſe preparer au jugementdeJe-
fus-Chriſt par les larmes& les travaux de la
penitence. 323. UnReligieux doit paſſer ſa vie
dans la vue& lacraintedes jugemens de Dieu;
ſejuger& fe condamner ſeverement , afin que
Dieu le juge favorablement. [Link]
Fugement de faveur. Les Religieux de Cifteaux
crurent devoir rendre lebienqu'ils avoient ga-
gné par un jugement de faveur , comme
n'eſtant point à eux. 393-394
Justice. En quoy les gensdu monde fontconfifter
leur justice. 84. 85. Quelle doit eſtre celledes
Religieux. 65. 66. &ſuiv. Comment lesjuſtes
peuvent fincerement ſe croire les derniers de
tous les hommes. 534.535.536. Juſtice verita-
ble. En quoy elle confifte. 379
K
Yrie eleison. Pourquoy faint Benoiſt veut
K que l'on terminetousles Offices par cette
priere. 577
L
IAcheté , Langueur.
Larcin [Link]
. En combiende manieres les Reli-
gieux peuvent dérober. 244.245
Laudes. Cet Office ſe doit dire au point de l'Au-
rore. 569.570. Saint Benoist regle cet Office
dans les Chapitres 12. & 13. Pourquoy cet Of-
fice s'appelle du nom de loüanges. 585. 586.
Ce que figure set Office. Ibid.
Lectures. Quelles ſont les lectures que ſaint Be-
noiſt ordonne à ſes diſciples. 360. Grandes uti-
litez de la lecture de l'Ecriture ſainte. 360 .
361. La lecturede la Theologie , des dogmes,
&ſur de ſemblables matieres eſt dommagea-
ble à des Moines , à moins qu'ils n'ayent une
vocation de Dieu particuliere. 362. Le temps
d'aprés Matines eſt destiné à la lecture.
Quelledoit eſtre cette lecture.. 168
DES MATIERES.
Lettre. La lettre doit eſtre jointe à l'eſprit. s.
238
Libanius. Belle parole de Libanius ſur le ſujet
du rire. 456
M
Maiſon ſpirituelle deDieu. Quelleelle
eftre. doit
79.80.81
Malades. Combienles viſites que les freres ſe ren-
dent les uns aux autres , lorsqu'ils font mala-
des , ſont pour l'ordinaire prejudiciables. 273 .
274.275
Martyrs. Les Religieux , s'ils font tels qu'ils
doivent eſtre , ſont de veritables Martyrs , qui
s'offrent continuellement à Dieu comme des
victimes. 65. 110. 522. 523. Patience des
Martyrs & des Apoftres tranſmiſe aux Reli-
gieuxcommeà leurs fucceſſeurs. 525 526
Matines. Autrement les veilles de la nuit. A
quelle heure on doit les commencer ſelon la
Regle. 561. 562. 566. Saint Benoiſt regle ce
qui regarde cet Office dans les Chapitres 9 .
10. 11. 14. Pourquoy il veut que l'ondiſe trois
fois Domine labia. puis le Pf. 36. 572. le nombre
dedouze Pf. eſt un nombre reglé pour cet
Office. Quelen eſt l'origine. 574.578.579.
Maniere des anciens Solitaires de reciter ces
Preaumes . 573.575.576
Medisance. Combien ceviceeſt deteftable. Quels
en ſont les effets. Ce que c'eſt que médire.
311.312.313
Meridienes. Combien les Religieux doivent eviter
les longues Meridienes. 567
Modestie exterieure. Combien elle est utile & ne-
ceflaire. C'eſt par là qu'il faut commencer
quand onentre en Religion. 492. &ſuiv.
Monafteres. Pourquoy ceux qui s'y retirent , y
trouvent ſouvent leur perte. 13. Ils renferment
des troupes deperſonnes qui combattent pour
FFf ij
TABLE
lagloire de Jeſus-Chriſt. 27. 182. Dieu y en
retirequelques-uns , afin qu'ils ayent plus de
facilité pour garder ſes commandemens ; &
quelques autres , parce que le monde n'en eſt
pas digne. 90.91. Ils sont comme des tom
beaux , où l'on s'enterre tout vivant. 122. 273 .
417. 418. Pourquoy les Cenobites doivent
eſtre renfermez dans des Monafteres. 133.
Monaſteres , lieux de paix , & des écoles de
penitence & d'humilité ,où l'on étudieJeſus-
Chrift crucifié , & où l'on retrace ſes hontes
& ſes ignominies. 175, 176. 177. Ils égalent
ceux qui y entrent ,&on n'y doit point con-
noiſtre les differences mondaines ,ni faire ac-
ceptiondes perſonnes pour des qualitez humai-
nes : ce ſeroit y faire revivre l'eſprit du fiecle.
181. 182. Cinq ſortes deperſonnes quiſetrou-
vent dansles Monaſteres. 185. gſuiv. Ils sont
des images du Ciel. 241. Iln'eſt point permis
de ſortirdu Monaftere pour conſoler les afli-
gez, viſiter les malades , & rendre ſemblables
offices de charité. 272.273.274
Monde. Obligations des Religieux à l'égard du
monde. 67. 68. 237. 238. Jeſus-Chriſt n'eſt
point connu dans le monde. 99. 100. Lepre-
ceptede traiter ſon prochain commeon vou-
droit qu'onnoustraitaſt , n'eſt point pratiqué
dans le monde. 254. Pourquoy les Religieux
quittent le monde. 276. 277. Juſqu'où s'é
tend l'obligation qu'ils ont de s'éloigner des
manieres d'agir des gens du monde. 276.
fuiv. L'orguëil domine dans le monde , & eſt
le mobile de tout ce qu'on y fait. 478. 479.
Combien la viedu monde eſt oppoſée à la vie
parfaite. 413. 414. On peut avoir l'eſprit du
monde dans la retraite des deſerts. 37.6
Montagnes. Ce qu'elles figurent dans l'Ecriture.
Merveilles que Dieu y a operées. 62.63
DES MATIERES.
Mortification exterieure. Combien elle eſt utile &
neceffaire. 495.496
Mort. Un Moine doit defirer la mort ; & en faire
le ſujetde ſa meditation la plus ordinaire. 335.
336. 337. 538. Utilitez & avantages de cette
penſée. 336.337.338
Murmure. Combien ce vice eſt detestable , & à
craindre dans les Religieux. 308. 309.310.
427. 428. 429. 430. Ce que c'eſt que le
murmure. Funeſtes effets de ce vice. Occupa-
tions miferables d'un Religieux murmurateur.
308. 309.310. Combien ce vice eſt ordinaire.
309. Le murmurateur eſt médiſant . 311
N
NAiffance on Nobleffe. Combien
gereux àunReligieuxqui il eſtdan-
en aplus que les
autres, de ſe ſouvenir de ce qu'il a eſté autre-
foisdans le monde. 175. 176. 177. Il doit ſe
réjoüir d'eſtre dans des lieux , où lanobleſſe eſt
peu confiderée. 177. Elle donne àla vertu de l'é-
clat &du rehauſſement. 178. 179. C'eſt par le
mépris que l'on en fait qu'on luy donne une
veritable valeur. Il en eſt de meſme des autres
dons de la nature , comme les richeſſes, la gloi-
re , &c. 179.180
Nature. Un Moine doit combatre les inclina-
tions de la nature . 370 371 372
Negligence. Elle tue les ames , & empoisonne les
meilleures actions . 6. Elle nous livre auxten-
tations , & nous ſepare de Dieu. 7. 8. 72.73.
308. Elle eſt le principede la deſobeiſſance. 6.
Quel est le malheur d'un Religieux qui vit
avec negligence dans un Monaftere. 27. 28 .
La negligence eſt la cauſe des ſechereſſes &des
langueurs , qui arrivent aux Religieux. 282 .
Elle est l'effer de la volonté propre. 504. 105-
506. Ce mal eſt peu connu ; enquoy il confi-
ſte ; c'eſt une maladie qu'on ne reſſent point ,
TABLE
mais qui donne la mort. [Link]
Beiffance. Tout leChapitre V. eſt de l'Obeif-
fance.C'eſtpar les travauxde l'obeiflance
qu'on revient à Dieu 8. Ceux qui ne ſe propo-
ſent pas d'embraſſer une veritable & fincere
obeïſſance , n'ont point de vocation pour s'en-
gager ſous la Regle de ſaint Benoift. 12. 13 .
Elle est lefondementde l'état monaftique, le
caractere de ceux qui ſont à Jeſus-Chrift , &
elle faittoutlemerite des Religieux. 13. 14.
15.88.89. 133. 373. Elle ſeule détruit tous les
vices , parce qu'elle attaque la volonté pro-
pre , qui en eſt le principe. 17. Elle est la
gloire d'unReligieux , & luy fait remporter de
continuelles victoires. 18. C'eſt par une obeïf-
ſance continuelle que nous faiſons un faint
uſage des gracesdeDieu. 22. Elle doit eſtre
double , enfermant également les corps & les
cœurs. Elle est un holocaufte. 86. Elle doit
eſtre cordiale , accompagnée de joye & d'a-
mour. [Link].[Link].
514. 515. 516. 517. 519. 120. Obeïr à ſon Su-
perieur commeà Dieu meſme. 87.421. 428.
429. En quel cas on ne doit point d'obeïſſance
-au Superieur. [Link].516. Obeïf-
fance punie. 160. La veritable obeïffance eſt
de ſe rendreà l'autorité ſeule. 195. 196. 516.
517. Jeſus-Chriſt ne recompenſera dans un
Religieux que les actions de l'obeïffance. 195.
196.319. Un Moine eſt un homme conſacré à
l'obeïſſance & à l'humilité . Sa charité ne le
ſauvera point , ſi elle n'eſt humble & foumiſe.
196. 197. Pourquoy l'obeïſſance eſt le premier
degré d'humilité.419. Elledoit eſtre prompte.
419.421. Trois raiſons qui obligent un Reli-
gieux à cette obeïſſance prompte. 419. Pour-
quoy on differeà obeïr. 420. 421. Marcher
DES MATIERES.
dans la voye étroite , c'eſt obeïr. 423. 424.
Bonheur qu'ily ad'obeïr. 425.426. Condi-
tions d'une veritable obeïſſance. 427. 428. Il
faut que noſtre obeïſſance ſoit une imitation
de cellede Jeſus- Chriſt & ſe la propoſer devant
les yeux. 426. 514. Elle doit eftre entiere &
ſimple. 516. 532. 533 Diverſes manieres ſe-
lon leſquelles on ſe ſepare de l'obeïſſance. 516.
517. 518. Obeïr àtous ceux qui ont autorité
comme à l'Abbé meſme. 519. 520. Il faut
obeïr juſqu'à la mort ; ce que c'eſt qued'o-
beïr ainfi. 86. 520. 521. Ni les peines , ni
les mauvais traitemens , nirien de pareil ne
diſpenſe an Religieux d'obeïr. 524.525
Occasion de peché. Il faut renoncer aux métiers,
aux exercices , aux perſonnes , aux occupa-
tionsqui fontoccafiondepeché.459.460.472
Office Divin. Saint Benoiſt en traite dans les
Chapitres 8. 9. 10. &ſuiv. Pourquoy il ordon-
ne qu'on commence tous les Offices par ce
verſet Deus in adjutorium &c. 572. Que le
nombre des ſept differens Offices que l'ondit
durant lejour est tres-ancien. Cequ'il fignifie.
596597. Que ces ſeptdifferens temps de prier
ne font point contraires àl'obligationde prier
fans ceffe.
وور
Oraiſon Dominicale. Pour quelle raiſon ſaint Be-
noiſt ordonnequ'on la diſe à la fin de tous les
Offices. 577.591.592. Et qu'on la diſe tout
haut à Laudes & à Veſpres. 590. 591. 592.
Combien cette priere eſt ſainte & efficace. ibid.
OrdreMonaftique. Il a eſté inſpiré de Dieu , &
fondé par les Apoſtres. 4. Ceux qui l'ont infti-
tué n'ont eſté que l'organe de ſon Eſprit ſaint,
qui eſt l'Auteur des Regles qu'ils ont établies.
[Link].145.168.169 . Combien l'Or-
dre de ſaint Benoiſt eſt un grand ouvrage. Il
eſt comparé à ungrand ficuve qui inondetou-
TABLE
rela terre. 144
( Orgüeil. Combien les racines qu'il a jettées dans
nos cœurs , ſont profondes. 194.477.478.
C'eſt dans le Monastere qu'il doit recevoir
lecoup dela mort. 479. Il ſepare de Dieu , &
arreſte le cours des graces du Ciel. 481. Rien
ne détruit tant l'orgueïl que la declaration de
toutes ſes penſées& de ſes défauts. 526. 527.
Combien ce vice eſt inſupportable dans un
Moine. 302. Quels sont les ſujets dont les Moi-
nes tirent vanité pour l'ordinaire. 396. 397 .
398
Ouverturede cœur. Elle doit eſtre entiere à l'égard
du Superieur, auquel on doit découvrir toutes
ſes foibleſſes , toutes ſes fautes , ſes pensées ,&
tous les mouvemens de ſon cœur. Combien cet-
tedeclaration eſt de grand merite , utile, necef-
faire&d'obligation. 347.348.526. jusqu'àla
page. 532. Une conduite contraire ſuffit pour
renverſer toute la pietédes Monaſteres.347.348
P
Aix. Ce qu'il faut faire pour joüir en ce
P monde de la paixdu cœur. 43. & ſuiv. Elle
eſt la recompenſe de la victoire ſur les paſſions.
46. 47. Les Religieux doivent avoir la paix
avectout le monde ,& abandonner ce qui leur
appartient pour la conſerver. 248. Paix inte-
rieuredans laquelle un Religieux doit s'éta-
blir. 283.284. Le Saint Eſprit eſt nommé la
paixde l'ame. 286. La paix entre les freres eſt
un grand donde Dieu , qui la donne à ceux qui
luy appartiennent. 287. Lapaix d'un Reli-
gieux eſt fondée dans ſa patience. 294. Et
dans le mépris qu'ilade luy-meſme. 440
Pareffe. V. Negligence.
Parler au deſavantage du prochain. Enquel cas
cela eſt permis. 312.313
Parole. Grande obligation de veiller ſur ſespa-
roles.
DES MATIERES.
roles. 39. 40. Combien il eſt préjudiciable
un Religieuxde parler, ſoit avec les ſeculiers,
:
ſoit lesuns avec les autres. 432. & ſuiv, Re-
trancher les paroles ſuperfluës, meſme en par-
lant au Superieur. 437. Paroles de raillerie,
combienelles fontinterdites par ſaint Benoift,
& par les ſaints Peres de l'Eglife. Réponſe à
quelques objections. 438. & ſuiv. Paroles
inutiles interdites & tres - préjudiciables à
un Moine. 352. 353.354.355. Ce que c'eſt
qu'uneparole inutile. 353. 354. Avec quet
ſoin les anciens Solitaires les évitoient. 354.
355. Il eſt également défendu d'entendre
des paroles inutiles , & d'en proferer. 355.
Combien un Moine doit éviter toute parole,
qui n'apoint de rapport à la fainteté de fa
profeſſion. 350. Un Moine qui parle beaucoup,
oblige Dieu à retirer ſa protection de deffus
luy. 350. 351. Quelles sont les cauſes qui por-
tentunMoineà parler beaucoup , & combien
ilcommetd'excés en parlant ainfi . 351.352
Parole de Dieu. Avec quelle diſpoſition il faut
la lire ou l'entendre. 583
Paffions. Les combattre dés leur naiſſance. 71.
72.73.74
Patience. C'eſt par la patience que nous furmon-
tons les 'injuſtices & la violence des hommes.
44. 45. Combien la patiencede Dieu est gran-
de. 81. 82. 83. Sa justice y met toutefois
des bornes. 82. 111. 512. Juſqu'on doit aller la
patiencedes Moines dans les injures,les injufti-
ces ,& les humiliations. 293. 294. 295. 296.
521. 522. 523.524. 525. 526. Confolations
que nous donne l'Ecriture ſainte pour nous
foûtenirdans une ſi grande patience. 523.524
Pauvres. Grande obligationdes Religieux d'afli-
ſter les pauvres. 265. &ſuiv. Surquoy eſt
fondée cette obligation. ibid.
GGg
TABLE
Peché. Nous ſommes nous-meſimes la cauſe de
tous les pechez quenous commettons , &nous
avons en nous la ſource & le principe de tou-
tes fortes de pechez. 319. 320. Combien les
moindres pechez , s'ils font volontaires , font
d'injure à la Majesté de Dieu. 281. Combien
les pechez legers ſont à craindre , ſi onlesne-
glige. 280. 281. 282. 506. 507. Le peché
cauſe l'aveuglement & l'endurciſſement. 507.
508
Pecheurs. Ils ne reviennent à Dieu que par des
voyes contrairesà celles par leſquelles ils s'en
eſtoient ſeparez. 105. 106. 107. D'où vient
que les pecheurs vivent ſans remors. 508
Peine reguliere. Ce que c'eſt qu'une peine regu-
liere. 231
Penitence. C'eſt par les travaux de la penitence
qu'un pecheur s'ouvre le ſeinde la mifericor-
dedeDieu. 8. 9. La profeſſion monaſtique eſt
une profeſſion de penitence , qui interdit icy
bas àun Religieux tout plaisir ,& ne luyper-
met pas d'interrompre les gemiſſemens & fes
larmes. Qu'est-ce que la penitence a de com-
mun avec le plaifir ? 261.262
Pensées. Les declarer. V. Ouverture de cœur.
Perfection. Les Religieux ſont obligez par leur
état de tendre à la perfection. [Link].
90.91. 557 Combienils doivent apprehender
de ſe trouver à la mortdans undegré de per-
fection inferieur à celuy que Dieu demande
d'eux. [Link].486. Cette perfection eſt
une conformité non commune à la viedeJe-
fus-Chriſt. 53. & ſuiv. 85. Et conſiſte dans la
charité. 234. 235. C'eſt par la pratique des
douze degrez d'humilité, qu'un Religieux doit
s'élever à la perfectionde ſon état. Son ſalut eſt
attaché à cela. 487.557. 558. Dieu ne de-
mandepas de tous les Religieux la mesmeper-
DES MATIERES .
fection , quoy-qu'ils foient tous obligez d'y
: tendre. 552
Persecution pour la justice. Combien les Moines
:
font obligez dela ſouffrir. Dieu les a déta-
chez detoutes les choſes periſſables , pour les
attacher uniquement à ſon ſervice , & les en-
gager à ſouffrir toutes fortes de perſecutions.
298.299.300 . De quelle maniere ils ſouf-
frent perſecution pour la justice. 301.302
Perseverance. Combien il eſt neceſſaire de perfe-
verer dans la bonne vie , dans la grace de ſa
converfion. 120.121
Pieté interieure. En quoy elle confiſte. 76. C'eſt à
la pieté interieure qu'un Religieux doit parti-
culierement s'appliquer. 377. 378. C'eſt elle
qui donne le merite à nos actions exterieures.
503.504
Pleurs. Ceuxqui pleurent encemonde , font
fon heu-
reux dés cemonde meſme ,& plus encore en
l'autre. [Link]
Plomb. Les Religieux volontaires comparez au
139
plomb.
Politique. Deux ſortes de politique. 218. 219
Portrait. Qui repreſente quel doit eſtre celuy
qui embraſſe la Regle de S. Benoist.146. ſuiv.
Pratiques exterieures. Elles font toutes utiles,
importantes & neceſſaires à la fanctification.
226.227.228 . Elles donnent les moyens de
s'acquitter des obligations eſſentielles. 226.
227.228
Preceptes. Differentes fortes de preceptes qui ſe
: rencontrent dans les Regles. 118. &fuiv. 221.
222. & ſuiv.
Preference. Avec quelle preference Jeſus- Chrift
traite les Religieux. 123. 124. Qui ſont ceux
qu'un Superieur peut , ou nepeut pas preferer
aux autres. [Link]é.Juſqu'on va l'obligation de
ne rien preferer à l'amour deDieu 280.281.282
GGg ij
TABLE
Prefence de Dieu. Un Religieux doit conſerver
en toute rencontre la veuë de la preſence de
Dieu. 340. 341. 498. 499. Utilitez de cette
pentée [Link].511. Cette penſée
eſt laconfolation des uns & le deſeſpoir des
autres.
342
Priere. Diverſes ſortes de prieres. En quoy con-
ſiſte la priere continuelle.363.364.365. Com-
bien la negligencedans la priere eſt funeſte &
dangereuſe. 20. 21. 591. C'eſt dans les prieres
dela nuit que les Religieux amaſſent particu-
lierement des richeſſes ſpirituelles. 562. 563.
Ces prieres font plus pures que les autres. 564.
Quelles conditions elles doivent avoir. 565
Procés. Ils font tellement contraires à l'eſtat &
aux obligations des Moines , qu'ils n'en doi-
vent point avoir , hors certaines neceffitez ex-
traordinaires. 207. 208. 209. 210.390.
391.392
Profeſſion Monastique. V. Vie Religieuse.
Prunelle de l'œil. Le cœur d'un Religieux com-
paré àlaprunelle de l'œil. 216
Pfalmodie ſimple , que l'on appelle indirectum.
Quelle elle doit eſtre. 580.581
Pleaumes. Les anciens Religieux aprenoient par
cœur tous les Pſeaumes.568. Il n'y a rienqui
excite tant la colere des demons que la reci-
tationdes Pſ[Link] faint
Benoiſt diviſe les grands Preaumes. 578.579
Pureté de cœur. Cettepuretéde cœur ſi eſſentiel-
le à un Religieux n'eſt rien que l'amour de
Dieu. 234. 235. Juſqu'on doit aller celle d'un
Moine. 339.340
R
Aillerie. V. Paroles de
railleries.
RRecüeillement. La vied'un Religieux eſtune
viede recuëillement.493. Sansle recuëillement
&lavigilanceſur ſon interieur onnepeut con-
DES MATIERES.
ſerver l'innocence. 498.499.500 . SSI
Regularité exterieure. Quelque exacte qu'elle
ſoit , elle ne nous juſtifie pas toute ſeule , fi on
n'yjoint une pieté fincere & veritable.376.377
Regles. Regle de ſaint Benoiſt. V. S. Benoist. Les
ſtatuts que les regles contiennent , font des
obligations indiſpenſables pour ceux qui les
ont embraffées. 89. 90. Y contrevenir avec
mépris , meſme dans les choſes peu confidera-
bles , c'eſt commettre un peché mortel. ibid.
112. 113.114. Differentes fortes de preceptes
qu'elles contiennent. 118. fuiv. Combien on
eft obligé àporter lejoug de la regle , ſansja-
mais s'en laſſer. 142. Idée qu'on doit ſe former
dela regle de ſaint Benoist. 146. & ſuiv. L'ob-
ſervation en eſt generale pour les Superieurs
comme pour les inferieurs. 221. 225. On ne
peut manquer de l'obſerver , meſme dans les
-moindres ſtatuts ſans peché mortel , fi c'eſt
avec mépris. 223. 224. Le Superieur n'en
peutdiſpenſer ſans une neceſſité reelle , ſans la-
quelle ſa diſpenſe n'exempte point de peché.
225. Réponſe à quelques difficultez fur ce
fujet. 226.227
Religieux. Ils nepeuvent diſpoſer d'eux-mefines
enla moindre choſe ſelon leur volonté. 9. 10 .
14. Ils ne peuvent plus legitimement chercher
aucune fatisfaction bumaine. 10. 11.26 1.262 .
443 444. Leur vie eſt un veritable martyre.
11. 525. Leur profeſſion eſt unestat de liber-
té & de ſervitude tout enſemble. 598. 599 .
La Croix de Jeſus-Chriſt eſt proprement leur
partage 11. 12. 525. Ils doivent ſans ceffe re-
courir àDieu , afin qu'il jette ſes regards favo-
rables ſur toutes leurs pratiques , qui ſans cela
leur font inutiles. 18. 19. 20. Paralelle entre les
graces que les Religieux reçoivent , & celles
que lepeuple de Dieu receut autrefois. 33. 34.
GGg ij
TABLE
Religieux ſourds à la voix de Dieu. 34. 35.
Graces particulieres qu'il leur fait. 37. 38.
57.58.233 . Combien ils ſont coupables de n'en
eſtre pastouchez. 37. 38. Ils doivent eſtre la
lumiere & l'exemple desgens du monde. 40.
41.492. 493. C'eſt ſur le Calvaire que Jeſus-
Chriſt a particulierement ſanctifié leur pro-
feffion ,&qu'il leura donné les regles de leur
conduite. 53.54. Ils doivent ſans ceſſe s'élever
vers les choſes du Ciel , & vivre dans un defir
&uneoccupation continuelledes biens à venir.
56. Ils font appellez Martyrs , Prophetes ,
Apoſtres. 65. Ils ſont comparez aux Anges.
65.304.483. 484. Leur état les oblige à
tendre à ce que le Chriftianiſmea de plusex-
cellent. [Link].91.92. 422. Leur
grande applicationeſtd'élever dans leurs cœurs
un templeàJeſus-Chrift. Quel doit eſtre cet
édifice. 78.79. 80. 81. Quelle est la dépen-
dance& la foumiffion dans laquelle ils doivent
vivre. [Link].136.132. 533. V. Obeis-
fance. Religieux ſucceſſeurs des Martyrs &des
Apoſtres. 110. Ils doivent avoir pour fin dans
leur retraite de participer aux ſouffrances &
aux humiliations de Jeſus-Chrift. 122. 123.
479. Avec quelle bonté Dieu les traite. ibid.
Jeſus-Chriſt les aime comme le prix ineſti-
mable de ſa Croix ,& commeune recompen-
ſe tres-dignedu ſang qu'ila répandu. 123. 124.
De quelle maniere ils retracentles ſouffrances
& lapaſſion de Jeſus-Chriſt. Ils s'offrent à
Dieu commeune victime de penitence , & abre-
gent leur vie pour reconnoiſſance de celle qu'il
adonnée pour leur amour. 124. &ſuiv. Quel
deit eſtre un Religieux qui fait profeſſion de
la Reglede ſaint Benoist. 146. &ſuiv. Rien ne
luy convientdavantage que l'aſſujettiſſement
& l'abjection. 194. 195. Il n'y a point d'excés
DES MATIERES.
dans lequel ils ne puiffent tomber , lorſqu'ils
s'éloignent deDieu , & de l'obſervation de leur
Regle. [Link].250. Ils doivent
pratiquer d'une maniere parfaite les devoirs
qui leu font communs avec tous les Chre-
ſtiens. 258. De quelle maniere ils doivent
confiderer & traiter leurs corps. 258. 259.
Combien eſtgrande l'obligation qu'ils ont de
s'éloigner des manieres d'agir des gens dumon-
de. Contrarietez de l'eſprit du monde & de
l'eſprit d'un veritable Religieux. 276. & ſuiv.
Religieux,dont lesuns font des Anges,& les au-
tres des Apoſtats. 280. Foibleſſe étrange des
Religieux qui pour des riens s'éloignent de
Djeu. 181. 282. Les Religieux ſont obligez d'a-
voir plus dezele pour lagloirede Dieu & d'at-
tachement à ſon ſerviceque les autres. 298.
Ceſontdesgens ſeparez &dégagezde tout ,&
quin'ontplusrienàeſperer , ni àcraindreen ce
monde. 299.300.301. Combien l'orguëil eft
oppoſé à l'état d'un Religieux. Dés qu'il tom-
bedans ce vice , il n'eſt plus Moine , il devient
undemon. 302. Dieu punit ſouvent l'orguëil
desReligieux en les abandonnant aux paffions
dela chair. 303. 304. La profeſſion d'un Moi-
ne n'eſtpas d'enſeigner, mais de ſe taire,&
d'inſtruirepar ſon filence. 352 Ildoit particu-
lierement imiter la patience de Jeſus-Chrift.
384. 385. Dieu veut que les Religieux vivent
dansuneunionparfaite lesuns avec les autres.
406. Ce qui leur convient , c'eſt de pleurer.
466.467.468. Ils font obligez de connoiſtre
parfaitement leurs devoirs. 476.477. Combien
ils fontobligez de connoiſtre parfaitement leurs
devoirs. 476.477. Combien ils ſont obligez de
regler leur exterieur& leurs fens. V. Sens. Il
n'y a rien de ſi vil & de ſi abjet , qui ne con-
vienneauxReligieux,& dont ils ne doivent eſtre
TABLE
Contens. 532. Quels ſentimens un Religieux
doit avoir de luy-meſme.532. 533. 534. 535.
C'eſt unhomme deſtiné aux gemiſſemens &
aux larmes , & il doit paſſer ſa vie dans le
ſouvenir de ſes pechez , dans la preſence de
Dieu ,& laveuëde ſes jugemens le plus conti-
nuellementqu'il luy eſt poſſible. 548.549.550.
[Link]'il ſupplée àcequi
perfection par decontinuels luy,manquede
efforts &de fin-
ceres volontez. 552. Cequ'ildoitſe propoſer,
c'eſt de s'unir intimement àDieu , & d'acque-
rir une charité parfaite. C'eſt là cette perfe-
tionà laquelle il eſt obligé de tendre , & d'y
tendre par lesmoyens que les regles preſcri-
vent. 555.556.557. A qui reſſemble unMoine
quitientun méchant diſcours. 349.350
Renoncement. V. Abnegation.
Reputation. Combienun Moine eſt coupable, lorf-
qu'il s'attire par des actions exterieures de pie-
téune reputation , dontil n'eſt pas digne. 377
Rire. Qu'un Moine ne doit point rire. 356. 357 .
358. 438. 439. [Link].545.
546. Quel est le temps auquel il eſt permis à un
Moine de rire , & d'eſtre dans la joyc. 468.469
S
Aint
. Onn'est pas Saint pour avoir changé
S d'habit , & eſtre dans une profeſſion ſainte.
376. Faire les actions des Saints , & eftre per-
ſuadéque l'on eft bien éloigné de leur ſainteté.
377-378
[Link] estoient. 138. 139.140 .Qu'il
y a encore à preſent de ces fortes de Moi-
nes . ibid.
[Link] eſt la ſcience que l'on apprenddans
les Monafteres. 99.100
Sens. Combienun Religieux est obligé de regler
ſes ſens & tout ſon exterieur. Raiſons de cette
obligation. [Link].498
DES MATIERES.
Sermentoufürement. Un Religieuxne doit point
en uſer. 291.292
ServiteursdeDien. Quels ſont les méchans fervi-
teurs . 23. 24. &ſuiv.
Silence de Dieu. Eſt une voix éclatante pour por-
ter les pecheurs à la penitence. 83.510. SII
Silence. Tout le Chap. V1. eftdu [Link]
qu'a cuës ſaint Benoiſt d'ordonner un filence
exact. [Link].432 . &fuiv. Utilitez
&neceſſitédu filence. 432. 433. & ſuiv. 473.
544. Réponſe aux objections de ceux qui pre-
rendent que faint Benoiſt n'a pas ordonné un
filence fi rougoureux. 447.448. & ſuiv. La
loy du filence n'oblige point quand il s'agit
d'empeſcher que l'on ne ruine l'œuvrede Dieu,
&que l'onn'introduiſe le relaſchement. 474.
475. Ne rompre le filence quelorſque la ne-
ceffité obligede parler ,& le garder juſqu'àce
que l'on ſoit interrogé. Utilitez& necessité de
cette conduite. 543. 544. De quelle maniere
•
un Religieux doit parler. 546. Manquer au fi-
lence avec mépris,c'eſt un peché mortel. 224.
225. ledefautdu ſilencecauſe lesdivifions &
les factions. 394.395.396
Singularité. L'une blaſmable , l'autre loüable&de
commandement. 539. &ſuiv.
Simplicité. Le cœur d'un Religieux doit eſtre
ſimple & exempt de toute fraude. 287. Le
cœurdes ſimples eſt lethroſne de Dieu. 287
Sincerité. Les Religieux doivent garder une grande
fincerité , non ſeulement entre eux , mais aufli
avec les gens du monde, lors qu'ils traitent
aveceux ; fur toutencetempsoù il y a peude
fincerité &de bonne foi parmi laplupartdes
Moines. 288.289.293
Solitude. Onſe retiredans laſolitude pour yjoüir
d'unſacré repos , y mediter la Loi de Dieu , &
leſervirdans l'union & la ſocictéde ſes Freres,
TABLE
: 183. Il faut efſtre dans laſolitudepour prat
quer les grandes veritez. 413
Sommeil. Un Religieux ne doit point y 'eſtre
addonné. 307. Deux ſortes de ſommeil ; celui
desgens du monde , & celui des gens de bien.
29.30.31
Bouris. Permis à un Religieux. 358.359.444.
445.546
Stabilité dans le Monaftere. Pourquoi faint Be
noiſt l'ordonne. 120. 121. 122. Combien elle
doit eſtre exacte & perſeverante. 414.415.416.
La ſtabilité a eſté moins exacte chez les anciens
Solitaires. ibid. En quel cas onpeut fortir du
Monaftere . 416.417
Superieur. V. Abbé.
T
TEntations. Lemoyenleplus promptpour les
vaincre eſt d'y reſiſter au commencement ,
&de les declarer incontinent à ſon Superieur.
70. &ſuiv. [Link].530 . 131.
Y reſiſter , c'eſt eſtre Martyr.300.308 Elles
ne ſont pas à craindre pour ceux qui mettent
toute leur confiance en Jeſus-Chrift . 74. 75.
A combiende tentations on eſt expoſé en cette
vie. On ne peut les vaincre ſans une vigilance
particuliere ſur ſoi-meſme. 499.500. Il faut
detruirelesmauvaiſes penſées en s'appuiant fur
le ſecours de Jeſus-Chrift . 342.343
Traiſtre. Qui ſont ceux que l'on doit regarder
commedes traiſtres dansles Monafteres . 25.
Suiv.
V
Eilles
V delanuit. Pourquelle raiſonſaint Be-
noiſt les a établies. 562. & ſuiv. Il a tem-
peré celles des Anciens. 563.564
Vengeance. Qu'elle eſt interdite à tous les Chrê-
tiens , & fur tout aux Moines. 285.286
Verité. Reffentir la grace de connoiſtre laverité.
DES MATIERES.
so. Elle est peu connue dans les cloiſtres, ibid.
Ceque c'eſt que d'avoir laverité dans le cœur
&ſur les levres. 68.69. 293. Veritez connuës
ne ſerventde rien , ſi elles ne ſont pratiquées. 1
SOO. SOI
Vertu. La vied'un Religieux eſt un progrés per-
petueldans lavertu. 486.555.556. De quelle
maniere il y avance. 493 494
Viede l'ame en cette vie. Sous quelles conditions
Dieu nous ladonne. 39. &ſuiv. La charité en
:
eſt le principe. 41. Et fans ceprincipe les œu-
vresquiparoiſſent les meilleures au lieud'eſtre
des actions de vie , ſont des actions de mort.
515. 516
Vieéternelle. Dieu nous la promet ſous certaines
conditions. Quelles elles font. 84.85. UnRe-
ligieuxy doit rapporter toutes ſes actions , ſes
penſées , ſes paroles , & tout l'état de ſa vie.
87.88. Combien un Religieux doit la defirer.
331.332.333-334
Vie Religieuse ou profeſſion Monastique. Elle est
uneguerre continuelle. 89. 134. 135. Combien
cette vie eſt élevée & parfaite. 90. 91. Trois
motifs par leſquels ſaint Benoiſt nous excite à
embraſſer cette vie. 94. 95. Elle eſt une école
ſainte, dans laquelle on n'étudie que la ſcience
des ſciences. Enquoi conſiſte cette ſcience. 99.
100. Elle eſt le fruit des ſouffrances de Jeſus-
Chrift. 123. 124. Originede la vie Religieuſe.
En quel temps elle a commencé , & quels ont
efté ceux qui l'ont embraſſée les premiers . 127.
ſuiv. Cette profeſſion eſt diviſée entre les
Anachoretes & les Cœnobites. 131. 132. Elleest
appelléeun crucifiement & un martyre : Pour
quelle raiſon. 255. 256. La Profeſſion d'un
Moine eſt de gemir. Ileſt unhomme de dou-
leur & deſtinéàla penitence. 261.262
Viepreſente. Toute cettevie eſtuntemps de lar-
mes & degemiſſemens. 469.470
TABLE DES MATIERES.
Vigilanceſurſoi-mesme. Un Moinedoit fansceſſe
veiller ſur ſoi , s'il veut vivre dans la puretéde
ſa profeſſion. 339.340. V. Reciüeillement.
Vin. Combien l'excés du vin eſt honteux à un
Moine. 304.305
Vocation. Avec quel ſoin'il faut conſerver lagrace
deſa vocation, qui ſe peut perdre par lemoin-
dre accident qui ſe rencontre dans les commer-
cesdes hommes. 120. 121. Obligationde ſui-
vre la vocation de Dieu. 486.487
Voies. Voies particulieres que l'on ſe fait dans
les Cloiſtres en quittant celles des Peres. so .
51. Elles conduiſent à la mort. 51. 503. 504.
Voies qui paroiſſentdroites ,qui ne le font pas.
Deux differentes manieres par leſquelles on y
peut tomber. 502. & ſuiv.
Volontépropre. Onn'y peut renoncer fansunehu-
militéfincere. 490.491. Par quelles voies on
ſe détache de ſa volonté propre. 490. 491.
C'eſt en faiſant noſtre volonté que nous nous
éloignons de cellede Dieu. 502. Noſtre vo-
lonté change les biens en maux. 104. Grand
motif de s'en detacher. 502. 503. 109. SII.
Obligation des Religieux de ne point ſuivre
leurvolontépropre. 512. 513. Mais de lahaïr.
372.373 . Religieux eſclaves de leur volonté
propre. 517: 518. 519. Le demons'en rend aifé-
mentlemaiſtre.519. Combien la volonté pro-
preeſt cauſe de maux&de deſordres. 372.373
[Link]. Belle parole dece Saint ſurle ſujet
des Moines. 279.280
Y
Eux. Un Religieux doit avoir les yeux baif-
Y fez. 549
Z
Eleamer. Source des animofitez&des con-
Z teſtations. 387
Fin dela TabledesMatieres,
: