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Captive : Une dark romance troublante

Captive est une dark romance qui explore des thèmes de violence et de traumatisme, avec des avertissements pour des scènes de viol et de violence physique. Le récit suit Ella, une jeune femme qui se considère comme une 'captivée' et qui lutte pour sa liberté après des années de souffrance sous le contrôle de son 'possesseur', John. Alors qu'elle est transférée à un nouvel 'employeur', Rick, elle est confrontée à un avenir incertain et à la peur de ce qui l'attend.

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Captive : Une dark romance troublante

Captive est une dark romance qui explore des thèmes de violence et de traumatisme, avec des avertissements pour des scènes de viol et de violence physique. Le récit suit Ella, une jeune femme qui se considère comme une 'captivée' et qui lutte pour sa liberté après des années de souffrance sous le contrôle de son 'possesseur', John. Alors qu'elle est transférée à un nouvel 'employeur', Rick, elle est confrontée à un avenir incertain et à la peur de ce qui l'attend.

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© Hachette Livre, 2021, pour la présente édition.

Hachette Livre, 58 rue Jean Bleuzen, 92170 Vanves.

Captive est une dark romance qui n’entre pas dans les codes de la romance classique :
romance y rime avec violence, et certaines scènes peuvent surprendre les lectrices non
averties.
Trigger warnings : mentions de viol, violences physiques, langage violent.

ISBN : 9782017184690

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Sommaire
Couverture

Titre

Copyright

ATMOSPHÈRE

PROLOGUE

CHAPITRE UN : VOIR LE BOUT DU TUNNEL… OU PAS

CHAPITRE DEUX : FEMME D'AFFAIRES

CHAPITRE TROIS : PSYCHOPATHE SADIQUE

CHAPITRE QUATRE : MISSION

CHAPITRE CINQ : MAUVAIS(E)

CHAPITRE SIX : VOL ET CHARITÉ

CHAPITRE SEPT : PRÉFÉRENCE TACTILE

CHAPITRE HUIT : QUE LE MEILLEUR GAGNE.

CHAPITRE NEUF : LISA OU LINDA ?

CHAPITRE DIX : REGARD MEURTRIER

CHAPITRE ONZE : QUE LA SOIRÉE COMMENCE !

CHAPITRE DOUZE : LA SOIRÉE DES CAPTIVES


CHAPITRE TREIZE : LES SCOTT

CHAPITRE QUATORZE : DOUBLE ESPIONNAGE

CHAPITRE QUINZE : ENFER LONDONIEN

CHAPITRE SEIZE : HAINE ET RANCŒURS

CHAPITRE DIX-SEPT : CORPS À CORPS

CHAPITRE DIX-HUIT : SÉCURITÉ DÉMONIAQUE

CHAPITRE DIX-NEUF : LE TEMPS D'UNE NUIT

CHAPITRE VINGT : PRÉSENCE NOCTURNE SEULEMENT

CHAPITRE VINGT ET UN : COMPAGNIE

CHAPITRE VINGT-DEUX : L'ATTENDUE

CHAPITRE VINGT-TROIS : ANGE(S)

CHAPITRE VINGT-QUATRE : AIDE-MOI

CHAPITRE VINGT-CINQ : QUESTION D'EGO

CHAPITRE VINGT-SIX : JEU DE CONTRÔLE

CHAPITRE VINGT-SEPT : PLAN CACHÉ

CHAPITRE VINGT-HUIT : AFFAIRE DE FAMILLE

CHAPITRE VINGT-NEUF : AMOUR FRATERNEL

CHAPITRE TRENTE : EX-CAPTIVE

CHAPITRE TRENTE ET UN : RETOUR DANS LE PASSÉ

CHAPITRE TRENTE-DEUX : L'AMOUR SANS « U »


CHAPITRE TENTE-TROIS : BRUIT

CHAPITRE TRENTE-QUATRE : INVESTIGATEURS

CHAPITRE TRENTE-CINQ : SURPRISE

CHAPITRE TRENTE-SIX : SUCCESSION… D'ÉCHECS

CHAPITRE TRENTE-SEPT : CINÉMA

CHAPITRE TRENTE-HUIT : INTROUVABLE

CHAPITRE TRENTE-NEUF : DISCUSSION MORTELLE

CHAPITRE QUARANTE : LA FAMILLE

CHAPITRE QUARANTE ET UN : BLESSURE

CHAPITRE QUARANTE-DEUX : AVEUX

CHAPITRE QUARANTE-TROIS : LE BOUT DU TUNNEL… OU PAS

ÉPILOGUE

Remerciements

Extrait - The Mafia Chronicles


ATMOSPHÈRE

Lovely – Billie Eilish, Khalid


Control – Halsey
The Beautiful & Damned – G-Eazy ft. Zoe Nash
Devilish – Chase Atlantic
Jungle – Emma Louise
You don’t own me – SAYGRACE, G-Eazy
Play with Fire – Sam Tinnesz, Yacht Money
Cold Heart Killer – Lia Marie Johnson
Lost the game – Two feet
Like Lovers Do – Hey violet
Hypnotic – Zella Day
Arcade – Duncan Laurence ft. FLETCHER
Middle of the night – Elley Duhé
Angels like you – Miley Cyrus
Don’t Blame Me – Taylor Swift
Small Doses – Bebe Rexha
Angels Don’t Cry – Ellise
Only love can hurt like this – Paloma Faith
Then – Anne-Marie
Everybody wants to rule the world – Lorde
Writing’s on the wall – Sam Smith
Someone you loved – Lewis Capaldi
Mount Everest – Labrinth
PROLOGUE

« Captive »
Voilà comment on me surnommait. On me considérait comme une
monnaie d’échange lors de négociations à des fins illégales. Une rentrée
d’argent pour mon « possesseur ».
On m’utilisait. Me souillait. Et ce, depuis des années. Des années que je
me noyais dans ce cauchemar sans en voir le bout. Sans pouvoir me
réveiller.
J’avais commencé à travailler pour elle. Pour la sauver. Pour nous sauver.
Ma tâche était simple : offrir mon corps sans rien dire, contre mon gré,
pour soulager ces gros porcs malsains bourrés de fric qui ne prenaient pas la
peine de comprendre que leurs actes resteraient gravés dans ma mémoire.
Leur viol.
Ils étaient présents jusque dans mon esprit. Je les sentais me toucher,
même lorsqu’ils étaient loin de moi. Et à cause d’eux, je me détestais.
J’étais une coquille vide qui n’attendait plus rien de la vie. Après tout, la
mienne était foutue.
Mon vrai prénom ? Ella. J’avais maintenant 22 ans. Je crois.
J’étais la « captive » d’un certain John. Ce gars était une véritable merde.
J’en savais quelque chose, parce que je me le coltinais jour et nuit depuis
qu’il m’avait embauchée.
Tout était sa faute. C’était à cause de lui que j’étais désormais… brisée.
Mon corps ne m’appartenait plus. Il était sien.
Mais maintenant, tout allait changer.
Il m’avait envoyée travailler pour quelqu’un d’autre. N’ayant sûrement
plus besoin de moi.
Est-ce que j’avais hâte de quitter cette maison qui renfermait mes pires
douleurs ? Certainement.
Est-ce que je savais qui était cet inconnu et pourquoi il m’avait
embauchée ? Absolument pas.
Est-ce que j’avais peur ? J’étais terrorisée.
CHAPITRE UN : VOIR LE BOUT
DU TUNNEL… OU PAS

— DEBOUT ! hurla mon possesseur près de mon oreille, me réveillant


en sursaut.

Son haleine empestait l’alcool et le tabac. Le regard dur, il me secoua la


tête brutalement.

John. Une merde de premier rang, ce qui était facile à deviner rien qu’à
son allure de clochard à fond sur les drogues dures et assoiffé d’argent.

— Je lui ai demandé une grosse somme, alors pas de retard sur la


livraison ! s’exclama-t-il d’un ton faussement joyeux.

Je m’extirpai du lit, sous le regard malveillant de mon futur ex-


possesseur. Je ne réalisais d’ailleurs pas bien encore ce que je disais. Futur
ex-possesseur.

Il sortit d’un pas maladroit, signe qu’il était bourré. Bordel, comment
pouvait-on être bourré à 9 h du matin ?

À côté de mon lit se trouvait un vieux sac vide avec des affaires dessus
que m’avait achetées John pour l’occasion. Des sous-vêtements, deux jeans
et deux pulls. Quel homme attentionné.

Je pris les affaires posées par terre et les enfouis négligemment à


l’intérieur du vieux sac. Mes chaussures usées aux pieds, je sortis du
placard à balais qui me servait de chambre.

J’étais si pressée de partir de cet odieux endroit. Définitivement.


Je montai les marches à toute vitesse et tombai nez à nez avec le
clochard, qui m’attendait devant le seuil de la porte d’entrée.

— Viens ici.

Méfiante, je m’approchai. Il posa ses maigres mains ignobles sur ma


tignasse mal coiffée, essayant de tirer mes mèches rebelles vers le bas, dans
l’espoir d’arranger mes cheveux.

Face à mon mouvement de recul, il emprisonna violemment ma mâchoire


entre ses doigts. Il me força à le regarder alors qu’il crachait :

— C’est moi qui devrais être dégoûté de te toucher, espèce de petite


salope.

Je le fusillai du regard, mais ne répondis rien. D’une main ferme, il me


tira à l’extérieur. C’était un beau jour en perspective, surtout pour moi.

Il s’avança vers la voiture noire stationnée près de chez lui, dont il ouvrit
la portière afin de me pousser à l’intérieur.

— Tu n’es rien de plus qu’un horrible sac à problèmes, sans compter tes
nuits à chialer comme une gamine. Il le comprendra rapidement et voudra
sûrement se faire rembourser, mais tu lui diras que c’est impossible.

Avant que la portière se ferme, un ricanement malsain quitta ses lèvres.


Je soupirai de soulagement et mon rythme cardiaque se calma lorsque je
sentis enfin la voiture démarrer.

Le conducteur n’était pas bavard, pour mon plus grand bonheur. Son
visage me laissait penser qu’il avait la quarantaine, et son corps paraissait
plus imposant que celui de John. Je détournai le regard pour le poser sur les
nouveaux paysages qui s’offraient à moi derrière la vitre teintée.

Je m’éloignais de cet enfer où j’avais passé la moitié de mon


adolescence. En quelque sorte, j’étais libre. Loin de John, celui qui m’avait
arrachée à ma vie d’avant. Qui, par cupidité, avait jugé bon de m’effacer de
la réalité.
Je suis libre. Bordel, ce moment, j’en ai rêvé depuis si longtemps !

Cette pensée me fit sourire comme une enfant, et les larmes me


montèrent aux yeux. Je commençais enfin à voir le bout du tunnel, tunnel
dans lequel je m’étais perdue pour le seul membre de ma famille.

Cependant, je redoutais mon nouveau possesseur. Je savais qu’il n’y avait


pas pire que John, c’était une certitude, mais je me demandais qui était cet
inconnu. Que comptait-il faire de moi ? Et allait-il lui envoyer l’argent que
je gagnais ? D’ailleurs, je n’avais pas eu de ses nouvelles depuis le début de
mon travail.

La vague idée de m’échapper de chez mon futur possesseur me traversa


l’esprit, mais c’était trop tard. Ma vie était foutue, je n’avais nulle part où
aller. Et surtout, je ne savais pas où j’allais.

Le trajet était long, très long. Entre-temps, la nuit était tombée. Je


m’endormis au moins une vingtaine de fois. Puis, je me concentrai sur le
conducteur, qui n’avait pas parlé depuis notre départ. Si je lui demandais
combien de temps il nous restait, allait-il me répondre ? Il paraissait
grincheux et froid.

Enfin, je nous sentis ralentir. Je déglutis en apercevant des hommes au


bord de la route. Quand le chauffeur baissa la vitre, mon regard croisa celui
de ces grandes silhouettes imposantes.

— Laissez-le passer, déclara l’une d’elles.

Putain, où est-ce qu’on est ? Il faut que je lui demande…

J’hésitai un long moment. C’est lorsque je me décidai enfin à lui poser la


question que la voiture s’arrêta brusquement. Le premier, le conducteur,
sortit et contourna la voiture afin de m’ouvrir la portière. Il m’extirpa de
l’habitacle en me tirant par le bras, qu’il serra si fort qu’il me fit grimacer.

T’inquiète, je ne vais pas m’échapper. Je n’ai nulle part où aller, mon


vieux.
Le sac à dos sur l’épaule, il appuya sur un bouton au contour lumineux
sur le portail et patienta sans m’adresser ni un regard ni une parole. Autour
de nous, il n’y avait rien, hormis la route principale qui s’étalait derrière
moi, et le portail en face qui me séparait de ma future maison, protégée par
un long mur.

— Elle est là, fit froidement le conducteur en levant la tête vers une
caméra de surveillance en haut du mur.

Le portail s’ouvrit automatiquement. Il me traîna rapidement tout le long


de l’allée, que je crus sans fin. Au loin se dressait une immense maison
contenant plus de baies vitrées que de murs. Mon nouveau possesseur n’a
jamais regardé les films d’horreur ? Parce que c’est souvent ça qui attire
l’œil des psychopathes.

C’était une grande maison, une trop grande maison. À ma gauche, au


milieu d’une pelouse parfaitement tondue, se trouvait une immense piscine.
Beaucoup plus bas, j’aperçus une entrée. Comme celle d’un garage ?

Le conducteur pressa davantage mon bras. J’étais sûre qu’il laisserait les
marques de ses doigts sur mon épiderme. Il toqua à la porte d’entrée, et un
homme assez vieux nous accueillit, me jaugeant du regard avec une
expression neutre.

— Rick est au deuxième étage, avec les autres, déclara le vieil homme
sans détourner les yeux.

Rick ? Mon nouveau possesseur s’appelait Rick ?

— Tout le monde est là ?

L’homme acquiesça brièvement et s’écarta du passage. Je le gratifiai d’un


sourire poli qu’il ne me rendit pas, préférant tourner la tête et faire comme
s’il n’avait rien vu. Mais pourquoi je lui ai souri ?

On monta les marches blanches de cette maison sans un mot. Bien que je
n’aie pas eu le temps de visiter les différentes pièces, je notai qu’il y avait
plusieurs portes. Des chambres ? Mais qui aurait besoin d’autant de
chambres chez lui ?

Arrivée au deuxième étage, j’entendis des voix étouffées provenir du


fond du couloir. Je déglutis, mon cœur battait la chamade. Angoissée par
toutes ces voix inconnues, je tressaillis lorsque nous nous mîmes face à la
fameuse porte d’où émanait ce léger brouhaha. La porte qui séparait mon
avenir incertain de mon cauchemardesque présent.

Après avoir toqué, le chauffeur attendit sagement. On percevait sans trop


de difficultés des pas. Finalement, la porte s’ouvrit sur un homme plus
jeune que celui qu’on avait croisé en bas. Âgé probablement d’une
cinquantaine d’années, il me fixait de ses yeux bleus alors que ses lèvres
fines s’étiraient. Lui, au moins, il souriait.

— T’en as mis du temps ! s’exclama-t-il en lançant un regard au


conducteur.

— Excuse-moi, la route principale était bouchée, j’ai dû passer par


d’autres chemins.

L’homme hocha la tête et reporta son attention sur moi. Des


chuchotements se firent entendre derrière lui. Il s’éloigna de la porte pour
nous laisser entrer, la refermant derrière nous.

Lorsque le chauffeur lâcha mon bras, à présent endolori, je grimaçai.


Face à moi se tenait un groupe à peine plus âgé que moi. Ils étaient quatre :
deux filles et deux garçons. Tous affalés sur des chaises de bureau en cuir, à
me toiser du regard, me jaugeant sans permission, comme si j’étais une bête
de foire.

J’avais horreur de ça.

— C’est sur un refus catégorique que je termine cette réunion, déclara


l’un d’eux en se levant de sa chaise.

Cette voix particulièrement rauque appartenait au seul homme blond de


la pièce. Quelques mèches de ses cheveux ébouriffés tombaient sur ses yeux
gris. Son regard perçant m’intimidait autant que son corps imposant. Il
détourna le regard de mon visage tandis que le quinquagénaire soufflait :

— Ash, ne fais pas le difficile. Elle est parfaite pour les affaires, son
ancien possesseur m’a dit qu’elle était très entreprenante.

C’est ce qu’on appelle de la publicité mensongère, monsieur !

— Je ne veux pas d’une nouvelle captive, Rick ! Regarde-la, putain, on


dirait un zombie ! On n’obtiendra rien d’elle, si ce n’est de toucher le fond
encore plus, cracha ledit Ash en me pointant du doigt.

Même si j’étais presque blessée par les termes crus qu’il utilisait pour
décrire mon visage fatigué, je restai silencieuse. Très loin de moi l’idée de
me défendre, surtout maintenant.

Il me regardait avec un dégoût presque interdit. Une boule se forma dans


mon ventre lorsqu’une pensée heurta mon esprit déjà lassé de toutes ces
réflexions : et s’ils me renvoyaient chez John ?

Oh non, par pitié.

— Ne dis pas n’importe quoi, elle est magnifique ! rétorqua Rick en


s’approchant de moi. Exactement comme tu les aimes.

Il posa sa main sur ma joue, et je reculai instinctivement. Le conducteur


me reprit brutalement le bras, pensant peut-être que j’allais m’enfuir.

— Tu es craintive ? Ma petite… il ne fallait pas t’aventurer dans un


monde comme celui-ci, dans ce cas.

Il murmura sa phrase avec un léger sourire en coin.

Je n’ai jamais voulu m’aventurer dans votre monde volontairement,


pensai-je. C’était pour elle. Et uniquement pour elle.

— Si tu veux, Ash, je peux l’essayer pour toi. Histoire de savoir ce


qu’elle vaut sur le terrain… lança une voix masculine.
Je grimaçai, répugnée par les yeux sombres du second homme qui
n’hésitait pas à me détailler avec une lueur perverse. Il possédait le tatouage
d’un oiseau dans le cou, des cheveux d’ébène et un regard aussi perçant que
celui du blond.

— Je te l’offre, cadeau de la maison.

— Ben ne peut pas avoir deux captives, Ash, c’est non négociable.

Cet « Ash » me fixait encore avec dégoût. Je compris que c’était lui, mon
nouveau possesseur, et qu’il ne voulait pas que je travaille pour lui. Les
deux filles présentes chuchotèrent des choses que je ne pouvais pas
entendre depuis ma position.

— DÉGAGEZ D’ICI ! cria Ash. ET ELLE AVEC !

Je sursautai violemment lorsqu’il hurla sa dernière phrase. Le plus âgé du


groupe, Rick, leva les yeux au ciel en le voyant se diriger vers la porte.

— C’est ce qu’il aurait voulu que tu fasses, dit-il doucement.

Sa phrase arrêta le jeune homme dans son élan. Ce dernier tourna la tête
pour le fusiller du regard, puis reporta son attention sur les membres de son
groupe. Ils n’avaient pas bougé, témoins silencieux de la scène. Perplexe,
j’attendais une réponse de cet homme aux cheveux clairs qui ne voulait
absolument pas de moi.

— Sans lui, je n’aurais jamais atterri dans vos affaires à la con.

Rick poussa un soupir avant de rétorquer simplement :

— Maintenant que tu y es, fais marcher nos affaires comme il le faisait.


Elles se portent très mal, et tu le sais.

— Pour ça, tu dois accepter ta nouvelle capti-

— La ferme, Kiara ! la coupa sèchement Ash.


J’étais très mal à l’aise face à cette dispute dont j’étais la cause. Si on
regardait le bon côté des choses, j’étais loin de John. Le mauvais côté était
qu’on amputerait bientôt mon bras, car je ne sentais plus le sang circuler.

L’homme prénommé Rick fit un signe de tête au conducteur, qui me


lâcha enfin et s’éclipsa. Il ne restait plus que moi, les deux hommes en
parfait désaccord et le reste du groupe. Je portai ma main sur mon bras pour
le masser doucement.

J’étais gênée à cause de l’ambiance qui planait. À vrai dire, je détestais


être au centre de l’attention. Je n’avais qu’une envie, à cet instant : creuser
le sol et m’enterrer en attendant qu’ils trouvent une solution à leurs
problèmes.

Le blond quitta la pièce en trombe, me laissant avec ce Rick, qui se


retourna vers moi en souriant de toutes ses dents.

— Bien ! Maintenant que le problème est réglé, permets-moi de me


présenter. Mon prénom est Rick, et voici Ben, Kiara et Sabrina, fit-il en me
montrant du doigt les personnes présentes dans la pièce.

La jeune femme du nom de Kiara, très jolie par ailleurs, m’adressa un


signe de la main. Des boucles brunes tombaient en cascade sur ses épaules.
Elle affichait un nez fin, un sourire et des yeux clairs chaleureux. Sabrina,
elle, possédait cet air de femme fatale que je ne pourrais jamais avoir, ainsi
que des yeux en amande et des lèvres pulpeuses. Ses traits exotiques me
laissaient penser qu’elle avait peut-être des origines latines. Elle arborait le
sourire forcé que j’avais l’habitude de montrer quand j’étais en présence de
John.

Un sourire que je lui rendis.

— Ton ancien possesseur nous a fait payer très cher pour t’avoir,
continua-t-il. J’espère que j’ai fait le bon choix…

— Ma proposition est toujours valable, hein, rappela le deuxième homme


en haussant les épaules.
C’était le pervers, Ben.

— L’un de vous ira demander à Ash où dormira sa nouvelle captive.

Aucun d’eux ne daigna bouger, tous faisaient comme s’ils n’avaient rien
entendu. Rick secoua la tête d’exaspération et lança un regard dur au
pervers.

— Vas-y, toi ! J’ai mieux à faire que de rester cloué à un lit d’hôpital !
s’exclama le brun.

— Je peux y aller, moi ? demanda une des deux filles.

Sabrina.

— Non, répondirent en même temps les deux hommes sans la regarder.

Sabrina roula des yeux en se renfrognant sur son siège.

— Kiara, descends.

Le pervers émit un rire moqueur tandis que la jeune femme secouait la


tête en croisant les bras. Sous le regard noir de Rick, elle céda et finit par se
lever. Tout en marmonnant des choses incompréhensibles, elle quitta la
pièce.

Quelques minutes plus tard, on entendit des cris sourds, avant de voir
Kiara réapparaître, une expression contrariée sur le visage. Agacé, Rick
posa ses doigts sur mon bras… Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec mon
bras ?!

Mais alors qu’on s’apprêtait à sortir, le jeune homme aux cheveux blonds
de tout à l’heure resurgit dans la pièce, fracassant presque la porte par
laquelle il était entré. Il me prit par le poignet et m’arracha à l’emprise du
plus âgé.

Au moins, c’est le poignet…


Nous ressortîmes de la pièce rapidement. Tout en poussant des jurons, il
dévalait les escaliers alors que je manquais de tomber. Un étage plus bas, il
ouvrit une porte.

Sa pression sur mon poignet me faisait grimacer. Une marche, et nous


arrivâmes dans un couloir sombre et humide. Après le placard à balais,
j’allais bientôt dormir dans une cave. Quelle chanceuse.

Il ouvrit une seconde porte et me poussa brutalement à l’intérieur de la


pièce. Je perdis l’équilibre. Je n’eus pas le temps de me relever que je
l’entendis verrouiller la porte. La pièce était éclairée par une petite fenêtre
entrouverte, laissant l’air froid de l’hiver envahir la « chambre ». Il n’y
avait qu’un vieux matelas par terre, sans oreiller ni couverture.

Je déglutis lorsque j’entendis des objets se fracasser en haut ainsi que des
cris. Enfin, les cris d’une seule personne. Ceux de mon nouveau possesseur.

J’ouvris mon vieux sac et enfilai les deux pulls que j’avais en ma
possession, dans l’espoir que ça me réchauffe pendant cette première nuit.
Après plusieurs minutes assourdissantes, le bruit des moteurs résonna
depuis la petite fenêtre, et je compris qu’ils allaient partir, me laissant seule
avec mon nouveau possesseur aliéné.

Moi qui me demandais comment ce mec pouvait dormir avec des baies
vitrées partout chez lui, j’avais ma réponse. C’est un psychopathe.
Comment pourrait-il avoir peur d’attirer ses semblables ?

J’entrepris de regarder autour de moi, à la recherche de quelque chose


d’autre qu’un vulgaire matelas que je supposais sale. Il n’y avait rien,
excepté la porte en fer qui contenait une trappe en bas. Oh non, on dirait
une prison.

En entendant des pas au plafond, je levai la tête. Il était peut-être dans la


pièce au-dessus ? Un souffle quitta mes lèvres. Même si la fatigue
s’emparait doucement de moi, j’étais incapable de dormir à cause de mon
esprit, qui n’arrêtait pas de passer en boucle les derniers événements.
Après quelques heures à fixer le plafond et à me perdre dans mes
pensées, mes paupières devinrent lourdes. J’essayai de trouver le sommeil,
recroquevillée sur moi-même pour me réchauffer.

Finalement, je commençais presque à regretter John.


CHAPITRE DEUX : FEMME D’AFFAIRES

La nuit me parut affreusement longue, presque interminable. En plus


d’être morte de faim, j’avais une folle envie d’aller aux toilettes.
Cependant, je devais attendre qu’on m’ouvre cette foutue porte.

Les rayons du soleil, qui traversaient à peine la petite fenêtre tout en haut,
me laissaient enfin voir l’intégralité de la pièce, où il n’y avait, comme je
m’y attendais, rien de plus qu’un vieux matelas.

Je priais pour sortir très rapidement de cette cave, mais plus le temps
passait, plus je perdais espoir. Le jeune homme qui logeait dans l’énorme
maison n’avait pas bougé. Du moins, n’avais-je pas entendu ses pas
résonner comme hier soir. Pendant ce temps, moi, je tournais en rond, dans
une vaine tentative pour calmer ma vessie douloureuse.

J’aurais pu exploser de joie lorsque j’entendis enfin ses pieds taper contre
le plafond. Impatiente de sortir, je me positionnai face à la porte en
sautillant presque. J’entendais sa voix sourde depuis la cave. Je ne
comprenais pas ce qu’il disait, mais une chose était sûre, il était vivant.

C’était déjà un bon début.

L’attente me torturait. Les minutes s’écoulaient comme des heures, et


toujours rien.

Qu’est-ce qu’il attend pour venir ? Va-t-il me laisser mourir de faim ?


Est-ce qu’on peut mourir parce qu’on n’a pas pissé ? Cette pensée me
retournait l’estomac.
Il ne s’était pas beaucoup réjoui de mon arrivée. Compte-t-il m’achever
pour que je lui foute la paix ? Oh, bordel.

De la part d’un putain de psychopathe qui dormait sans rideaux, il fallait


s’attendre à tout. Moi non plus, je ne voulais pas être ici. Alors, pourquoi ne
pas conclure un pacte, afin que je reprenne ma vie là où je l’avais laissée ?

Au moins une heure était passée depuis que j’avais entendu ses pas. Ce
n’était pas possible autrement. Peut-être m’avait-il oubliée ? Comment le
pouvait-il ? Fallait-il que je crie ? Mes questions s’évaporèrent au moment
où le bruit de la serrure résonna. Je remerciai le ciel, sauf que ce ne fut pas
la porte qui s’ouvrit, mais la trappe. Laissant passer un plateau contenant de
l’eau et un pain au chocolat.

— Non, non, non ! Ne partez pas, s’il vous plaît, j’ai besoin d’aller aux
toilettes ! m’exclamai-je en tapant contre la porte, dans l’espoir que ce mec
m’ouvre.

Un nouveau déclic retentit, laissant ensuite apparaître une fille du groupe.


Kiara. Je reconnaissais ses boucles brunes et ses yeux bleus.

Avec un sourire triste, elle me prit par la main.

— Mon Dieu, tu es gelée ! s’horrifia-t-elle en touchant ma peau.

Je ne répondis rien. Mon cerveau n’avait qu’un seul objectif : soulager


ma vessie au plus vite possible avant qu’elle explose. Nous sortîmes de la
cave et empruntâmes un couloir qui nous mena à une salle de bains. Elle me
laissa entrer et referma la porte.

Je poussai un soupir de soulagement, une fois ma vessie vidée. Après


m’être lavé les mains, je toquai à la porte. Elle, au moins, m’ouvrit aussitôt.

— Je vais demander à Ash de te ramener des couvertures, il fait très froid


ici ! Comment as-tu réussi à dormir ?

Oh, tu sais, je n’ai pas fermé l’œil. J’attendais impatiemment que le jour
se lève pour que ton « Ash » me ramène à manger et m’emmène aux
toilettes.

Je haussai les épaules en guise de réponse. Elle me fit comprendre


qu’Ash ne se réveillait pas tôt le matin, et que c’était elle qui le remplaçait.
Mais il était debout, ce psychopathe, je l’avais entendu !

— Comment tu t’appelles ? me demanda-t-elle, curieuse.

— Captive ? répondis-je sans trop de conviction.

— Je veux dire, ton vrai prénom ? s’amusa-t-elle.

— Ella, je m’appelle Ella.

— C’est joli. Moi, c’est Kiara !

Cette fille était joyeuse dès le matin, elle pétillait d’énergie. Ça faisait
longtemps que je n’avais pas parlé à une fille de mon âge, du moins de ma
génération, ou qu’on ne m’avait pas demandé mon vrai prénom.

Nous nous dirigeâmes vers ma prison. Avec un petit sourire gêné, elle
m’indiqua :

— Ne t’inquiète pas, ça ne sera pas toujours comme ça. Ash te traitera


bientôt comme tu devrais l’être. Il lui faut seulement une période
« d’acceptation ».

Elle finit sa phrase en grimaçant. Je hochai la tête, peu convaincue de la


fiabilité de son information, et repris place sur le matelas. Elle me sourit
une dernière fois avant de refermer la porte à clé.

J’avalai le pain au chocolat et bus le verre d’une traite. Je n’étais pas du


tout rassasiée, mais c’était mieux que rien. Les rayons du soleil montraient
les poussières et les particules flottant dans la pièce. Malgré leur faible
chaleur, il faisait froid.

— C’est l’éclate ici… chuchotai-je en regardant autour de moi.


Enfermée entre quatre murs, j’écoutais des voix parler au-dessus de ma
tête. Je m’allongeai en ressassant mon arrivée ici, passant du blond que je
dégoûtais et qui, par chance, n’était autre que mon possesseur à l’homme
plus âgé.

Que me voulaient-ils ? John m’utilisait, me vendait à ses clients qui


n’étaient que de gros porcs à la recherche de jeunes filles pour se soulager.
Bien sûr, sans consentement. Mais eux, qu’attendaient-ils vraiment de moi ?

Je soupirai en repensant aux mots crus de ce déchet qui répétait que


j’étais un « un sac à problèmes ». À qui la faute ? Il était responsable de
tous mes maux, de tous mes viols, de tous les traumatismes psychologiques
et physiques ancrés dans mon esprit.

Ce cauchemar avait commencé avec lui.

Je me demandais si j’allais quitter la cave. En temps normal, lorsque


John n’était pas là, je pouvais traîner dans la maison, sans jamais en sortir.
Il fermait les portes et engageait des personnes pour me surveiller, jour et
nuit.

J’avais déjà essayé de m’échapper, plusieurs fois même. Mais à chaque


fois, c’était la même mascarade : ses hommes me retrouvaient, me
frappaient et me laissaient guérir de mes blessures sans médicament.
Histoire que la douleur perdure.

Il disait que mon visage innocent attirait trop ses clients pour qu’il me
laisse partir. La question était : pourquoi ? Merde, je ne m’étais jamais
montrée entreprenante, ils me dégoûtaient.

J’étais une fille qui avait été donnée contre son gré à des animaux en
proie à des pulsions malsaines, pour elle, pour sa sécurité, pour sa santé.
J’imaginais qu’à présent, il n’avait plus besoin de moi. Et j’espérais que ma
tante non plus. C’était pour elle que je m’étais laissé entraîner là-dedans.
Mais elle n’avait plus jamais demandé de mes nouvelles depuis que j’avais
quitté son appartement. Je me demandais si elle avait enfin terminé son
sevrage et payé toutes ses dettes grâce à mon travail.
Du haut de mes vingt-deux ans, j’avais donc été la captive d’un homme
qui m’avait vendue aux êtres les plus ignobles, de gros dégueulasses qui
avaient assez d’argent pour financer ses projets illégaux partout dans le
pays. Puis, j’avais été envoyée chez un autre homme, pour d’autres projets.
Quelle femme d’affaires je fais !

Mes réflexions m’achevèrent. Je fermai les yeux et me laissai emporter


par le sommeil que je n’avais pas réussi à trouver la veille.

Je fus réveillée par le bruit de la serrure. Je me relevai et attendis de voir


ce qui allait s’ouvrir. La trappe répondit à ma question en laissant entrer un
plateau avec une assiette de pâtes presque cramée et de l’eau.

La pièce était plus sombre. Je compris que la nuit était tombée et que
j’avais dormi pratiquement toute la journée.

Je grimaçai lorsque je sentis les pâtes brûlées contre mon palais. Mais il
fallait que je mange. Je me forçai à finir mon assiette et mon verre avant de
remettre le plateau près de la trappe. Je repris ensuite place sur mon
matelas, les yeux rivés sur le mur.

Si ma mère voyait ce que sa fille était devenue, elle qui aurait sûrement
voulu que je sois médecin ou fleuriste… Ou peut-être vétérinaire.
Heureusement qu’elle n’était plus là. J’avais tellement honte.

Mon séjour en Floride ne devait pas s’éterniser. J’avais prévu de


retourner, dès ma majorité, en Australie, mon pays natal. Visiblement, les
États-Unis avaient voulu me garder plus longtemps.

— Ella ? m’appela une voix derrière la porte.

Je fronçai les sourcils et tournai la tête.

— O… oui ? demandai-je.
— C’est Kiara. Je vais te faire sortir pour la soirée, d’accord ? Ash
travaille cette nuit, alors je me suis dit que ça serait sympa si tu restais autre
part que dans ce trou à rat…

Je ne pus m’empêcher de rire doucement. Je hochai la tête, mais me


rendis compte qu’elle ne me voyait pas. Je levai les yeux au ciel face à ma
propose bêtise.

— Alors, ça te dit ?

— Oui… d’accord ! m’exclamai-je avec une pointe d’excitation dans la


voix.

Elle ouvrit la porte, un sourire chaleureux sur les lèvres. Elle me tira
ensuite loin de cette cave. Nous montâmes les marches qui menaient au
hall.

Kiara m’amena dans une salle de séjour tout en sobriété. Les meubles
sombres se mariaient parfaitement avec le blanc des murs, créant un décor
moderne et harmonieux. Un gigantesque écran mural était allumé sur une
émission télé qui comblait le silence de la pièce. Le canapé en cuir noir, sur
lequel étaient éparpillés des oreillers dans les mêmes tons, était si grand
qu’on pouvait, sans l’ombre d’un doute, dormir à trois dessus. Il paraissait
tellement confortable.

Il y avait un foyer en marbre blanc juste en dessous de l’écran. Les


flammes dansaient et se mouvaient de manière désynchronisée, rendant la
vue encore plus envoûtante. Un plateau avec deux verres en cristal et trois
paquets de cigarettes vides étaient posés négligemment sur la table basse
noire laquée.

— Je t’en prie, installe-toi, je nous ai préparé du chocolat chaud ! déclara


Kiara en m’invitant à m’asseoir.

Je m’exécutai sans broncher. Comme je l’imaginais, ce canapé était


terriblement confortable. Elle m’offrit ma tasse de chocolat chaud, et je la
remerciai avant de jeter un œil sur l’émission que je ne connaissais pas.
À vrai dire, je n’en connaissais pas beaucoup. Je regardais
principalement les dessins animés lorsque j’étais chez John. Je bus une
gorgée de ma boisson chaude, et après une éternité, mes papilles
redécouvrirent le doux goût du chocolat.

— J’adore cette émission, c’est un concours pour savoir qui est le


meilleur cuisinier !

— Je ne la connais pas, avouai-je presque honteusement, mais… elle


paraît bien !

Kiara commentait chaque scène, ce qui me faisait beaucoup rire. Pour


une fois, je me sentais bien. Elle me partageait sa bonne humeur, que je ne
pouvais qu’accepter avec joie, moi qui n’avais pas parlé à une fille depuis
mes 16 ans.

— Alors, parle-moi un peu de toi, me demanda Kiara en posant sa tasse


sur le plateau. Comment tu t’es retrouvée à faire ça ? Je sais que la captive
de Ben est motivée par l’argent, et celle de Rick a commencé pour son fils,
mais toi ? Tu as un fils comme Ally ? Ou peut-être aimes-tu l’argent comme
Sabrina ?

Je m’étouffai presque. Moi, un fils ? John ne leur avait donc pas raconté
comment j’en étais venue à devenir sa captive. Devais-je le faire ? Je
pensais qu’ils le savaient déjà.

Je me raclai la gorge. Honteuse, j’essayai de trouver les bons mots.

— Ma tante m’a demandé de… travailler pour John afin qu’elle puisse
remonter la pente et payer ses dettes, avouai-je nerveusement.

Kiara me regarda, incrédule. Puis, elle se mit à rire. Qu’y avait-il de si


drôle ?

Je fronçai les sourcils, contrariée. Elle se foutait littéralement de ma


gueule.
— Oh, mon Dieu, tu es drôle, toi ! s’amusa-t-elle en secouant la tête.
Maintenant, dis-moi vraiment pourquoi tu as voulu te lancer.

Ah, elle pensait que je rigolais ? Quelle innocence.

— Je… C’est la vérité, répondis-je plus sérieusement.

Elle me dévisagea, essayant de déceler la moindre trace de mensonge.


Lorsqu’elle réalisa que j’étais sincère, ses yeux s’écarquillèrent et son
visage perdit toutes ses couleurs. Elle ne s’attendait forcément pas à une
cause aussi… horrible ou insensée ?

— Tu… tu… Je suis désolée… je pensais… Désolée… je m’excuse, je…


Oh, mon Dieu, bafouilla-t-elle en me regardant avec compassion.

Ou peut-être était-ce de la pitié. Je détestais attiser la pitié.

— Ce n’est pas grave, la rassurai-je.

Elle prit ma main et commença à me poser multiples questions sur mon


passé et sur ce que j’avais vécu avec le clochard. Je répondis en un
monologue :

— J’habitais Sydney. Après la mort de ma mère, j’ai été contrainte de


vivre avec ma tante. Elle m’a ramenée chez elle, en Floride. Elle devait me
garder jusqu’à ma majorité. Seulement, les drogues l’ont séduite… et à
force, elle n’a plus eu d’argent pour payer quoi que ce soit. J’étais encore
jeune… mais je la voyais s’effacer doucement. On était en danger, à cause
de son fournisseur qui menaçait de s’en prendre à nous si elle ne payait pas
ses dettes à temps.

Je marquai une pause, me rappelant brusquement nos nuits troublées par


la peur.

— Mon possesseur, John, était un ami de son fournisseur. Il lui a alors


proposé de me prendre « sous son aile ».

Ma gorge se noua. Pour ma tante, je ne valais rien. J’étais probablement


un fardeau dont elle voulait se débarrasser.
— Ce qu’elle a accepté… Elle me disait que c’était pour notre bien. Je ne
m’étais pas rendu compte que j’allais sacrifier ma vie pour la sienne. John
me « louait » à des hommes aussi vieux et dégoûtants que des cadavres en
décomposition.

Cette remarque fit doucement rire Kiara. Je l’imitai avant de continuer


mon récit. Un récit que je racontais pour la première fois. Et sans lâcher une
seule larme. Étais-je si vide que ça ?

— L’argent que je lui apportais n’était pas seulement destiné à ma tante,


il était aussi consacré à ses affaires. Ces hommes adoraient me faire mal.
Plus je pleurais, plus ils devenaient brutaux.

Kiara frémit de dégoût et m’observa tandis que je détournais le regard. Je


n’étais pas à l’aise avec cette partie de mon histoire. Je me sentais si sale, si
brisée.

Mais je ne pleurais plus. J’avais versé trop de larmes avant d’accepter


mon sort. Et je n’aimais pas pleurer devant des inconnus, je détestais la pitié
qui se lisait par la suite dans leurs yeux.

— C’est horrible… Je suis tellement désolée… Tu… Maintenant, tout est


fini. J’en toucherai deux mots à Rick, pour ta tante. Je ne sais pas s’il est au
courant… Putain, ce chien de John !

— C’est à cause de lui que je suis comme ça, marmonnai-je en pointant


du doigt mon visage pâle et mon corps maigre recouvert de cicatrices qui
n’avaient que très mal guéri.

Kiara écarquilla les yeux avant de s’exclamer :

— Pardon ? Tu rigoles ! Tu es tellement belle, Ella ! Si Ash n’était pas


aussi buté, il t’aurait gardée rien que pour lui !

Une question me brûlait les lèvres. Je savais que ce n’étaient pas mes
affaires, mais je voulais savoir.

— Pourquoi est-ce qu’il ne veut pas de captive ?


Kiara se racla la gorge dans une vaine tentative pour reprendre une
expression neutre alors que ses yeux l’avaient trahie.

— C’est compliqué, mais ne le prends pas pour toi. Ash est du genre à en
vouloir à la terre entière quand il est contrarié…

J’acquiesçai en comprenant qu’elle n’allait pas me donner plus


d’informations. Au final, ce psychopathe n’était qu’un gosse en colère et
capricieux.

Nous continuâmes à discuter. Elle me parla des deux autres captives, Ally
et Sabrina, que j’avais déjà rencontrées. Kiara n’en était pas une, elle gérait
les stocks avec Ben. Ce boulot lui plaisait parce qu’elle faisait partie
intégrante, comme elle le disait, « d’un des plus grands réseaux des États-
Unis », tenu par Rick et Ash. Et aussi parce qu’elle pouvait se payer les
meilleures places lors des concerts sans craindre les fins de mois difficiles.

Alors, maintenant, je suis rentrée dans un gang, et toujours sans mon


consentement ? De mieux en mieux.

Kiara se crispa lorsqu’elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir. Je


l’observai sans trop comprendre. Elle tourna la tête lentement, et je suivis
son regard. Mon pouls s’accéléra lorsque j’aperçus le psychopathe à
l’entrée, la mâchoire crispée et les poings serrés.

Oh, bordel.

— Qu’est-ce qu’elle fout ici, Kiara ?


CHAPITRE TROIS : PSYCHOPATHE
SADIQUE

Je me levai d’un bond, suivie par Kiara. Elle se mit devant moi afin de
me protéger de son ami, qui m’assassinait du regard.

— C’est-à-dire que… je ne voulais pas… tu sais… elle est comme Ally


et Sabrina, alors… bafouilla Kiara en tentant de s’expliquer.

— Elle reste dans la cave, Kiara, elle ne recevra pas le même traitement
que les deux autres. Vous avez décidé pour moi, elle en paiera les
conséquences.

À la fin de sa phrase, il fonça dans notre direction, le regard rivé sur


nous. Ou plutôt, sur moi. Au moment où il attrapa mon poignet, Kiara le
repoussa avec force.

Le prénommé « Ash » me toisa méchamment. Puis, il tourna les talons en


jurant. Une fois dans les escaliers, il ordonna sans se retourner :

— Ramène-la à sa place. Je vais déposer ces putains de dossiers. Si je


redescends et que je la trouve encore assise sur mon putain de fauteuil, je
l’enterre putain de vivante. Et toi avec.

Je frissonnai en entendant ces menaces mortelles ponctuées de « putain ».


Il était vraiment dérangé.

Son corps disparut rapidement de mon champ de vision. Nous nous


retrouvâmes une nouvelle fois seules.
Kiara m’adressa un regard triste, l’air désolé. Sûrement à cause de sa
psychose.

— Excuse son comportement, il va s’habituer à toi… C’est juste une


période-

— D’acceptation ? la coupai-je, agacée de l’entendre me répéter la même


chose que ce matin.

— On va dire ça comme ça, oui, répondit-elle nerveusement.

— Je n’aime pas l’idée d’être sa captive.

— Ça tombe bien, parce que tu ne l’es pas pour moi ! lança une voix
rauque derrière nous. Je ne te considérerai jamais comme mienne.

Kiara m’accompagna jusqu’à la cave, sous le regard hostile de mon


nouveau possesseur. Elle m’informa qu’elle reviendrait m’apporter une
couverture et un oreiller sous peu.

L’instant d’après, des cris explosèrent en haut. Une dispute avait


sûrement éclaté entre les deux. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que
Kiara revienne vers moi, l’air excédé. Elle déposa une couverture blanche
ainsi qu’un oreiller sur le matelas et referma la porte derrière elle sans un
mot.

Je me laissai tomber sur le lit en contemplant le plafond. La porte


d’entrée claqua fortement, puis les pas de mon aimable possesseur se firent
entendre. Sa voix sourde me faisait comprendre qu’il parlait, peut-être seul.

Possible, il est dérangé.

Pourquoi réagissait-il aussi mal en ma présence ? Que n’aimait-il pas


chez moi pour se montrer aussi impitoyable ? Moi non plus, je ne voulais
pas être ici !

Moi qui étais sûre que personne ne pouvait égaler John, je m’étais
trompée. Ce mec était encore pire que lui, il voulait me voir morte.
Littéralement morte.
Cette conclusion m’arracha des frissons, si bien que je décidai de penser
à autre chose qu’au mystère que représentait mon nouveau possesseur, le
psychopathe de service. En me remémorant les paroles de Kiara et sa façon
de me parler des deux autres captives, Ally et Sabrina, je comprenais
qu’elles faisaient tout, sauf coucher avec des inconnus comme je l’avais fait
pendant mes années de calvaire. Même lorsque c’était la seule option
restante, elles avaient le choix.

Leur travail consistait avant tout en de l’espionnage interne et externe,


des négociations, du repérage, de la veille de concurrence. Elles
représentaient leur possesseur quand ces derniers n’étaient pas là et tissaient
des liens entre leur réseau et celui des autres via d’autres captives. Elles
étaient leur ombre, celles qui faisaient marcher les réseaux mieux que
quiconque. Elles étaient constamment confrontées au danger lors de leurs
missions, mais l’argent qu’elles en tiraient par la suite était incroyablement
élevé et constituait une source de motivation.

D’après Kiara, les captives étaient une manière d’optimiser les


« ressources humaines ». On confiait les tâches de différents postes à une
seule personne performante, minimisant ainsi le risque de faire capoter le
plan.

Souvent, les captives étaient des femmes. Il y avait des captifs, mais
c’était rare. J’avais même appris l’origine du terme « captive » : les
personnes qui avaient créé le poste avaient adopté ce terme pour mettre le
gouvernement sur une fausse piste de kidnapping et séquestration, afin de
faire passer leurs affaires de trafics d’armes sous son nez.

C’était donc ça, les captives. Les vraies.

Je fus interrompue dans mes réflexions par la porte d’entrée qui claqua
une nouvelle fois. Quelqu’un venait d’entrer.

Puis, de nouveau, le silence.

Soudain, après une vingtaine de minutes, ce silence fut remplacé par une
voix sourde, mais ce n’était pas celle du psychopathe. Je portai ma main à
ma bouche lorsque je compris qu’il s’agissait d’une voix féminine,
gémissant comme une dingue.

Alors, pour vider sa colère, il baise une fille ? Charmant.

Je me demandai si c’était une captive. En tout cas, une chose était sûre :
elle prenait son pied. L’entendre hurler le prénom de mon possesseur
m’empêchait de fermer l’œil.

J’attendis impatiemment la fin de leurs ébats. Lorsque le silence revint, je


soupirai de satisfaction. Je m’enveloppai dans la couverture blanche et me
laissai emporter par le sommeil.

« L’air était lourd. J’ignorais où j’étais, mais cet espace confiné m’était
insupportable.

Dès que j’entendis au loin les rires des gros porcs qui avaient abusé de
moi pour leur plaisir, je me mis à courir aussi vite que je le pouvais.
J’essayais de m’échapper, mais leurs voix se rapprochaient encore et
encore.

Ils étaient rapides. Trop rapides.

— Allez-vous-en ! Partez ! Je vous en supplie, laissez-moi !

Je hurlais en sentant leurs mains sales sur ma peau, leur toucher était le
pire des supplices. Je me sentais prisonnière, entièrement à leur merci.

Pendant que leurs rires continuaient de résonner dans ma tête, ils me


tiraient les cheveux, me blessaient, me laissant terrorisée, incapable du
moindre mouvement. Ma tante se tenait près d’une porte. Elle me
demandait de me laisser faire pour elle. Je voulais lui crier de m’aider,
mais aucun son ne sortait de ma bouche, à présent fermée par des doigts
inconnus. »
— FERME-LA, PUTAIN !

Je me réveillai en sursaut et hoquetai de surprise lorsque je sentis de l’eau


perler sur ma peau. On m’avait sortie de mon cauchemar en me jetant un
verre d’eau à la figure.

Je reconnus aussitôt la silhouette face à moi, ses traits durs et ses sourcils
froncés. Je l’avais réveillé ? Ça m’en avait tout l’air, vu sa mine fatiguée.

Ma gorge était sèche, mes lèvres gercées. Le psychopathe me détailla


sans retenue, de mon air perdu à ma respiration encore saccadée à cause de
mon cœur affolé.

— Recommence une seule fois cette merde, et je t’étrangle, captive !


grinça-t-il rageusement. J’ai mieux à faire que de t’entendre chialer et crier
dans ton sommeil.

Sa voix était tranchante, ses paroles aussi. Alors qu’il se retournait pour
remonter dormir, je lui demandai d’une voix à peine audible :

— Est ce que je pourrais avoir de l’eau ?

Ma gorge est complètement sèche, il n’a pas le droit de me refuser un


verre d’eau.

Le psychopathe s’arrêta avant de me répondre sournoisement :

— Tu viens de la gaspiller, il fallait prendre tes précautions.

Et il referma la porte, me laissant à nouveau seule dans cet espace aussi


angoissant que mon cauchemar.

Je me mis debout pour enlever mon haut mouillé. Après avoir enfilé mon
second pull, je partis me rallonger sur mon matelas, également trempé.
Quelle ironie pour une assoiffée ! Fait chier.

*
Plusieurs jours passèrent, et c’était toujours la même routine : Kiara
venait le matin me rapporter à manger, puis je passais l’après-midi
enfermée dans la pièce. Je pouvais prendre une douche dans la salle de
bains adjacente lorsque le psychopathe était dehors, grâce à la discrétion de
Kiara. Cette dernière s’était renseignée sur ma tante suite à ce que je lui
avais confié. Il y a deux jours, elle m’avait annoncé qu’ils allaient retrouver
sa trace pour lui envoyer la moitié de ce que je gagnerais. L’argent allait
enfin servir à son sevrage.

Je dormais très mal, la nuit, tant je prenais garde à ne pas m’endormir


profondément. Mon possesseur avait menacé de m’étrangler à mains nues si
je faisais un nouveau cauchemar. Et je savais qu’il en était capable. Je tiens
un minimum à ma misérable vie.

— J’ai une merveilleuse nouvelle pour toi ! s’enthousiasma Kiara en


m’apportant le petit déjeuner, à mon réveil. J’ai parlé à Rick de l’hospitalité
peu fameuse que tu reçois ici. Comme tu es l’une des nôtres, tu dois
bénéficier des mêmes soins que les autres captives !

— Donc, je suis libre ? lançai-je, sarcastique.

— Oui ! déclara-t-elle, un grand sourire aux lèvres. Ash va devoir


l’accepter, un point c’est tout. Viens, maintenant. Tu vas prendre une bonne
douche dans la salle de bains principale !

Elle me fit sortir de la pièce. Nous montâmes ensuite les marches en


direction de la salle de bains qu’elle qualifiait de « principale ».

Mes yeux s’écarquillèrent dès notre entrée, peu habitués à autant de luxe.
Celle de John, exiguë et sale, ne contenait qu’une douche miteuse et un
lavabo, là où celle de mon nouveau possesseur était nettement plus
spacieuse. Le grand miroir renforçait, par ailleurs, encore davantage cette
impression. Les murs sombres, les vasques et la grande baignoire en marbre
blanc créaient un contraste des plus plaisants. Je devais l’admettre, il avait
bon goût.

Je me dirigeai vers la douche italienne, sous le regard bienveillant de


Kiara, qui déposa des vêtements avant de refermer la porte derrière elle.
Je m’empressai de me déshabiller pour profiter de l’eau chaude. Un
soupir d’aise m’échappa lorsque je la sentis couler le long de mes membres
endoloris à cause du vieux matelas. Je me sentais revivre. Mes cheveux se
gorgeaient d’eau, au point de paraître plus longs qu’ils ne l’étaient. Après
m’être lavée, je quittai la cabine et me recouvris d’une serviette blanche.

J’enfilai des sous-vêtements propres ainsi que le jean et le débardeur que


Kiara m’avait prêtés. Puis, j’ouvris la porte discrètement. Elle sortit sa tête
d’une chambre plus loin et me fit signe de la rejoindre. Je la retrouvai
allongée sur un lit, les yeux rivés sur le plafond.

— Désormais, tu dormiras ici, m’informa-t-elle simplement.

J’acquiesçai en laissant mon regard curieux parcourir la chambre, peu


convaincue par ses paroles. Le psychopathe allait forcément péter un câble
et détruire tous les objets sur son passage, ou baiser une fille de rage, ça
dépendait du degré de sa colère.

La chambre était simple mais magnifique. Un grand lit aux draps blancs
et des murs de la même couleur enveloppaient la pièce de douceur. On
retrouvait les mêmes tons noirs et blancs présents dans le reste de la
maison.

Mon attention se porta automatiquement sur la baie vitrée face à ma


porte. Je grimaçai, pas très à l’aise à l’idée d’être aussi visible depuis
l’extérieur. Je n’étais pas une psychopathe, moi.

— Il y a des rideaux ? demandai-je en pointant du doigt les fenêtres.

— Non, Ash n’aime pas les rideaux.

Je hochai la tête, même pas surprise. C’est un psychopathe, ça se


confirme de jour en jour.

— Demain, je te ramènerai des affaires neuves. Dis-moi ce que tu aimes,


et je verrai ce que je peux te trouver au centre commercial.

— Ne te dérange pas, j’ai deux jeans et deux pulls, c’est suffisant.


— Non ! Ce n’est jamais suffisant quand il s’agit de vêtements, plaisanta-
t-elle.

En bas, nous entendîmes une porte claquer fortement. Kiara reporta son
attention sur moi en soufflant.

— Le retour de la bête… s’exaspéra-t-elle. Bouche-toi les oreilles, tu


pourrais perdre l’ouïe dans quelques secondes.

Je déglutis et entendis au loin des portes s’ouvrir et se refermer


violemment. Il criait le prénom de Kiara partout dans la maison.
Finalement, il parvint jusqu’à nous.

Il hurlait tellement que je ne compris pas un seul mot, sans oublier les
jurons qui hachaient sa phrase. Quelle apaisante conversation ! Il nous
fusillait de ses yeux gris perçants tandis que la veine de son cou palpitait au
même rythme que ses vociférations.

— T’as fini ? lui demanda Kiara, blasée.

— Elle. Dormira. Dans. La. Cave, déclara le psychopathe d’un ton


cinglant.

— Rick a été très clair, Ash, elle recevra le même traitement que les
autres captives, que tu le veuilles ou non. Elle travaille avec nous, et tu n’as
pas ton mot à dire là-dessus.

Mon possesseur serra les poings. Kiara restait impassible face à la furie
qui voulait notre mort. Elle se tourna vers moi et reprit très calmement :

— Tu dormiras ici, Ella. Sa maison est la tienne, désormais.

Le propriétaire de cette maison souffla de frustration.

— C’est ma putain de baraque, je décide de ce qu’elle a le droit de faire


ou non ici ! grogna-t-il.

— Peut-être, mais Rick décide aussi pour le groupe. Groupe dont elle fait
désormais partie.
Elle se rapprocha de moi pour m’enlacer. Surprise de son geste, je ne lui
rendis pas son étreinte. Elle me murmura dans l’oreille :

— Je te promets que nous ne sommes pas John.

Sa phrase me fit l’effet d’une bouffée d’oxygène. Elle pensait à moi et à


mon bien-être.

Kiara s’éloigna en m’informant qu’elle serait occupée cette nuit, mais


qu’elle essaierait de passer plus tard. Il ne restait plus que le psychopathe et
moi dans la chambre, psychopathe dont la présence hostile me nouait
l’estomac.

Il me fixa tandis que j’évitais son regard, prétendant être captivée par des
décorations minimalistes sans importance. Mais lorsque j’aperçus le sourire
mauvais qui incurvait le coin de ses lèvres, mon cœur se mit à pomper
rapidement à l’intérieur de ma poitrine, convaincu que j’allais mourir dans
les prochaines minutes.

— Va faire à manger, captive. Que tu serves au moins à quelque chose.

— Je ne sais pas faire à manger… dis-je en écarquillant les yeux.

— C’est l’occasion d’apprendre. Alors, applique-toi.

Sur ce, il quitta la pièce, m’annonçant au passage que si je ne faisais pas


ce qu’il demandait, je pourrais dire adieu à ma chambre et à ma vie « de
rêve ».

Je descendis les marches en réfléchissant à ce que je pourrais bien


préparer. Des pâtes à la sauce tomate, ça, je savais faire, non ?

Arrivée dans le hall, je retrouvai la cuisine sans trop de difficulté. Elle


était équipée d’appareils dernier cri : un réfrigérateur américain, un évier en
marbre ainsi qu’un lave-vaisselle. Je fis glisser ma main sur l’îlot de couleur
noire, me demandant s’il avait une femme de ménage. C’était si propre.
Face au comptoir se trouvait une baie vitrée qui illuminait la pièce, donnant
vue sur le jardin.
Après avoir fouillé dans les placards pendant près de trente minutes, je
trouvai les pâtes et disposai tous les ingrédients sur le plan de travail afin de
m’organiser. Je déposai la casserole sur une des plaques électriques et
laissai bouillir l’eau pendant que je préparais la sauce.

Il arrivait que John me force à cuisiner. Or, c’était la seule recette que je
connaissais. Je jonglais entre les deux préparations en espérant ne pas me
foirer, essayant tant bien que mal de rendre la sauce plus ou moins
acceptable.

Je n’ai aucune envie de mourir ou de retourner dormir dans la cave.

Au bout de quelques minutes, mon plat était enfin prêt. Je sursautai


lorsque j’aperçus le psychopathe adossé contre le mur, en train de me fixer
de ses yeux gris avec un sourire en coin. On restait là, à se scruter en
silence, chose que je n’avais jamais osé faire lorsqu’il était en colère.

Son visage était légèrement allongé. Il avait des traits fins et une
mâchoire bien définie. Ses yeux en amande d’une couleur d’acier étaient si
perçants qu’on aurait cru qu’il pouvait percevoir mon âme à travers mon
maigre corps.

Ses joues creuses faisaient ressortir ses pommettes tandis qu’une barbe
de trois jours lui donnait un air négligé, à l’instar de ses cheveux clairs,
complètement désordonnés, dont quelques mèches tombaient sur son front.

En trois mots : un horrible psychopathe.

Je l’entendis émettre un rire moqueur.

— Finalement, je n’ai plus faim, dit-il en quittant la pièce.

— Quoi ? ne pus-je m’empêcher de m’exclamer.

— Je ne me répéterai pas ! cria mon possesseur depuis le deuxième


étage.

J’étais abasourdie. Il s’amusait vraiment à me mener la vie dure par pur


plaisir.
Debout, je goûtai mon plat, à la base destiné à celui qui venait de changer
d’avis. Je le vis toutefois rapidement redescendre, une enveloppe à la main.
Il se dirigea vers moi, le regard soudain plus sombre. Je reculai
instinctivement, jusqu’à ce que mon dos touche le plan de travail. Mon
espace vital était envahi par sa présence. Il me prit brutalement le poignet
en me fusillant du regard.

En quatre mots : un horrible psychopathe lunatique.

— Tu ne sortiras pas d’ici. Il y a des caméras de surveillance partout, et


tout est envoyé sur mon téléphone. Si je te vois entrer dans une autre pièce
que la tienne, ou la salle de bains, ou encore le salon, je te promets une
douleur encore plus atroce que celle-ci.

Celle-ci ? Comment ça, « celle-ci » ?

Il répondit à mes questions silencieuses en prenant ma main et en la


déposant sur la plaque de cuisson encore chaude, me laissant crier de
douleur et me débattre sous son regard sadique. Son corps imposant pressé
contre le mien, il bloquait mes mouvements.

Les larmes me montèrent aux yeux lorsqu’il pressa un peu plus ma main,
avant de l’enlever de la plaque d’un coup sec.

— Ce n’est qu’un avertissement, captive.

Il sortit de la cuisine, me laissant seule avec ma main qui tremblait de


douleur. J’ouvris le robinet et laissai l’eau froide apaiser la brûlure. Je restai
comme ça pendant de longues minutes en espérant que la douleur
disparaisse.

Je n’arrivais plus à bouger les doigts sans gémir. Je me dirigeai vers la


salle de bains, cherchant désespérément quelque chose qui pourrait m’aider.

La respiration saccadée, j’étais en panique. J’avais mal, ma paume me


brûlait. Alors que j’ouvrais le placard, j’entendis la porte claquer une
nouvelle fois, coupant ma respiration et comprimant ma cage thoracique. Il
était revenu.
— Ella ? m’appela une voix en bas que je reconnus. Putain, Ella, t’es
où ?

C’était Kiara.

Elle me retrouva assise par terre, incapable de bouger l’intérieur de ma


main rougie. Elle se précipita dans une autre pièce, dont elle revint avec une
trousse remplie de pommades et de compresses.

Elle s’excusa d’avance avant d’appliquer de la pommade sur ma brûlure.


Je me tortillais de douleur chaque fois que sa peau entrait en contact avec la
mienne tandis qu’elle s’excusait encore et encore. Après quelques secondes,
la crème apaisante s’infiltra à l’intérieur de ma peau, et je soufflai,
soulagée.

— Je suis désolée, souffla-t-elle, je t’assure que c’est juste une-

— Période d’acceptation ? la coupai-je sans pouvoir me retenir. Je paie


pour cette putain de période d’acceptation ! Pourquoi vous ne le laissez pas
sans captive ?

Les larmes me montaient aux yeux, j’étais excédée par le comportement


sadique de mon possesseur.

— C’est plus compliqué que ça… lâcha-t-elle doucement en examinant


ma main.

Elle appliqua une seconde couche de crème puis protégea ma paume avec
un tissu. Elle m’assura qu’elle parlerait à Rick du comportement violent du
psychopathe.

Nous restâmes assises par terre encore quelques minutes. Lasse, je la


laissai se confondre en excuses. Finalement, elle m’aida à me lever et
m’emmena dans ma nouvelle chambre.

— J’aimerais tellement te dire tout ce que tu as besoin d’entendre, mais


Ash pourrait se montrer très violent s’il apprenait que je t’ai raconté, avoua-
t-elle d’une petite voix. Un jour, tu sauras, je te le promets, mais pas
maintenant.

Je ne répondis rien. Au lieu de ça, je jetai un coup d’œil à ma paume. Des


violences physiques, j’en avais reçu, mais jamais avec un tel degré de
sadisme, c’était inhumain.

Et il n’était pas près de s’arrêter là.

Je le savais.
CHAPITRE QUATRE : MISSION

Deux jours étaient passés depuis l’altercation violente avec mon


possesseur, qui n’avait plus pointé le bout de son nez. Les deux plus beaux
jours de ma vie. Kiara avait eu pour ordre de rester avec moi jusqu’à son
retour.

Mais ma petite dose de vacances fut de courte durée, car d’après elle, il
devait revenir aujourd’hui.

— Alors, tu fais du quatre pour les jeans, du S pour les pulls. Je te


prendrai des sweat-shirts en M ou L, tout dépendra du modèle. Bien !
s’exclama-t-elle en notant mes mesures. Maintenant, j’ai besoin de
connaître ta taille de bonnet pour le soutien-gorge.

— Je ne la connais pas, rétorquai-je en me brossant les dents et en


regardant son reflet s’offusquer dans le miroir.

Elle détailla ma poitrine, me mettant mal à l’aise, avant d’écrire de


nouvelles notes sur son téléphone.

— T’as une préférence ? Sur le tissu ou la couleur, peut-être ?

Je secouai négativement la tête, et elle me sourit furtivement. J’essayai


ses chaussures afin de connaître ma pointure, et par chance, c’était la même.

Kiara sortit de la pièce me disant qu’elle reviendrait demain avec mes


achats. Lorsqu’elle quitta la maison, je me sentis tout à coup très seule.
Seule l’eau qui coulait du robinet rompait le silence.
Bien que ce sentiment de solitude ne m’ait jamais dérangée auparavant,
ici, je me sentais oppressée. Savoir que j’étais seule et qu’un individu qui
voulait ma mort, jour et nuit, pouvait débarquer à n’importe quel moment
me rendait parano.

Je descendis au salon afin d’allumer la télé. Je décidai de regarder un


dessin animé que j’aimais tout particulièrement, Teen Titans.

Soudain, j’entendis un bruit derrière moi qui me fit sursauter et me


retourner rapidement.

— Je vois qu’il est déjà passé aux avertissements physiques, nota


l’homme en découvrant mon bandage. Quel con…

C’était le pervers de la dernière fois : Ben, je crois. Je ne savais pas


comment il était rentré, mais il était là, dans le salon. Les sourcils froncés,
je m’éloignai de lui. Il s’était approché un peu trop près du canapé à mon
goût.

— Je ne peux pas te toucher, ma jolie. Tu es la petite protégée de Rick,


pour l’instant, mais je ne te cache pas que j’en ai bien envie, dit-il en se
léchant les lèvres.

Son regard sur mon corps me retourna l’estomac. J’affichai une mine
dégoûtée qui le fit rire aux éclats. Il s’affala sur le canapé en jetant un œil
sur le dessin animé que j’avais choisi.

— Tu regardes ça ? se scandalisa-t-il. Qui, de nos jours, regarde encore


les Teen Titans ?

J’étais vexée, et la vue de Changelin, mon personnage préféré, n’y


changeait rien. Le pervers sortit son téléphone de sa poche et pianota sur
l’écran tactile avant de lever la tête vers moi.

— Tu peux t’asseoir, tu sais ? Le canapé est immense, et je ne vais pas te


manger…
Je le fixai, hésitante, et décidai de prendre place sur l’autre extrémité du
canapé afin de garder une certaine distance.

— Du moins, pas pour l’instant…

Cette phrase me fit me lever d’un bond une seconde fois, sous ses éclats
de rire.

— Détends-toi, je rigole, t’aurais vu ta tête ! s’esclaffa-t-il en reprenant


son téléphone, qui sonnait.

Le pervers décrocha avec une moue exaspérée. Après quelques minutes


de conversation, il le posa et se tourna vers moi.

— En attendant le retour de notre cher Ash, parle-moi un peu de toi !


Déjà, je ne connais même pas le timbre de ta voix. Tu es muette ? Une
nouvelle spécialité chez les captives ?

Je fronçai les sourcils en secouant la tête. Il était un peu dérangé, lui


aussi, non ?

— C’est quoi, ton petit nom ?

— Ella, répondis-je doucement, encore debout.

— Ella… répéta le pervers en laissant ses yeux noirs se perdre sur la télé.
D’où viens-tu, jolie Ella ?

— De Sydney.

Il haussa les sourcils.

— Tu viens d’Australie ? s’horrifia le pervers. Votre pays me fait


franchement flipper, putain ! Les animaux, là-bas, sont possédés ou un truc
dans le genre !

Sa crainte des animaux d’Australie m’arracha un sourire. Il était vrai que


s’y trouvaient les espèces les plus dangereuses du monde, mais ça variait
d’un endroit à un autre.
Je me rassis sur le canapé, rassurée de voir qu’il n’avait aucunement
l’intention de me « dévorer », comme il le prétendait au début.

— Pas à Sydney, l’informai-je avec un sourire en coin en défendant mon


pays natal. Et puis, je n’y ai vécu que les premières années de ma vie, avant
d’aller en Floride.

— Je vois qu’on discute bien ici, fit une voix rauque derrière nous, ce qui
coupa court à notre vraie discussion.

Je me retournai en même temps que le pervers et tombai sur le


psychopathe, qui nous toisait du regard, un sac à dos à la main.

— Mec ! Tu savais que Rick t’avait ramené une captive importée


d’Australie ! s’écria-t-il en me pointant du doigt.

Mon possesseur concentra son attention sur moi en arquant un sourcil,


puis la reporta sur le pervers.

— J’ai déposé ce que tu cherchais, chez toi, l’informa mon possesseur,


les bras croisés.

— T’es en train de me foutre dehors, Scott ? demanda le pervers d’un ton


faussement outré.

— Absolument, Jenkins.

C’étaient leurs noms de famille. Ash Scott. Et Ben Jenkins.

Psychopathe Scott. Et Pervers Jenkins.

Le garçon aux cheveux noirs m’adressa un clin d’œil avant de se lever et


de quitter la maison, nous laissant seuls dans le salon. Je déglutis et me
crispai lorsque je sentis le corps de mon possesseur s’écrouler sur le canapé,
près de moi.

— Tu regardes de la merde, commença-t-il en tirant une cigarette de son


paquet afin de la griller.
— Tu peux changer, si tu veux, rétorquai-je doucement en espérant qu’il
ne le fasse pas.

Il pouffa.

— Je vais me gêner.

Il termina sa phrase en prenant la télécommande. Il zappa avant de


tomber sur une série qu’il appréciait. Je sentis son regard perçant sur moi.
Ne voulait-il pas se concentrer sur sa série plutôt ? Il aurait pu me laisser
regarder la mienne si elle ne l’intéressait pas à ce point.

— Va me faire du café, ordonna-t-il en posant son regard sur la cigarette


qu’il allait bientôt terminer.

— Je ne sais pas en faire, déclarai-je, l’air faussement désolé, alors que


j’avais envie de le gifler.

— Il y a une putain de machine à café dans la cuisine. Il suffit de foutre


une capsule à l’intérieur, m’expliqua-t-il sèchement.

Sans un mot, je me levai pour lui préparer sa boisson en priant pour qu’il
s’étouffe avec. Ça avait l’air simple. Je fis ce qu’il me dit. Mais ce con
n’avait pas précisé que je devais appuyer sur un bouton pour que ça marche.
On aurait pu m’éviter cinq minutes d’attente à regarder l’appareil comme
une débile.

J’apportai la tasse au salon, où je la déposai sur la table. Je pouvais sentir


son regard me détailler. Me suivant de près, analysant tous mes gestes.
Exactement comme un psychopathe le ferait.

— Tu as remis les Teen Titans, remarquai-je, un sourire satisfait aux


lèvres.

Peut-être n’était-il pas si méchant ?

— Il n’y avait rien d’intéressant. Ne crois pas que je l’ai fait en pensant à
toi, répliqua-t-il d’une voix tranchante, avant de changer de chaîne pour la
énième fois.
Quel homme aimable.

Le reste de la soirée se passa de la même manière : nous étions restés


assis côte à côte face à des émissions ennuyantes, sans échanger un mot. Ça
nous arrangeait tous les deux.

Je me surpris à le scruter, justifiant mon acte par l’ennui qui m’animait.


La peau de son avant-bras était recouverte d’encre. Je n’arrivais pas à
détailler entièrement ses tatouages à cause de leur nombre, mais j’aperçus
une rose prisonnière de ronces, un œil larmoyant ainsi qu’une boussole
brisée, au niveau de son coude. Un serpent remontait également le long de
son bras, mais la manche de son pull blanc m’empêchait de distinguer autre
chose que sa queue.

— Tu vas arrêter de me mater ? me réprimanda-t-il froidement, ce qui me


fit sursauter.

Je détournai rapidement le regard, les joues rouges de honte. Il souffla


d’agacement avant de prendre son téléphone, qui vibrait. L’appel ne dura
pas très longtemps.

Lorsqu’il prit fin, mon possesseur se retourna vers moi, les sourcils
froncés et les traits durs.

— Tu as du travail pour demain, déclara-t-il.

Je me glaçai sur place en entendant le terme de « travail ». Le calvaire


allait-il recommencer ? Je ne me sentais pas prête à revivre tout ce que
j’avais subi auprès de John. Je fermai les yeux, essayant de calmer ma
respiration qui commençait déjà à s’affoler.

La boule au ventre, j’acquiesçai nerveusement.

— Tu seras avec Sabrina. Vous infiltrerez une réception caritative qui


aura lieu demain soir, dans la demeure de James Wood. Tu te chargeras de
l’occuper pendant que Sabrina fera sa partie du plan.
Ma mâchoire menaçait de se décrocher. Puis, je me rappelai les
explications de Kiara sur les captives. Je n’allais plus me donner à des
hommes répugnants contre de l’argent.

Alors que j’étais à deux doigts de lui sauter dans les bras, une question
me laissait perplexe :

— Comment ça, « l’occuper » ? demandai-je en redoutant sa réponse.

— Ça, c’est ton travail, captive. Utilise ton cerveau, je ne sais pas,
débrouille-toi. Tout ce qu’il faut, c’est que Sabrina ait assez de temps pour
accomplir sa mission.

J’acquiesçai en silence, même si je ne comprenais pas quelle était la


mission de Sabrina. Que devait-elle faire ? De mon côté, allais-je être à la
hauteur ? Je n’étais pas une personne intéressante, ça allait être compliqué
de le garder à mes côtés le temps d’une soirée.

— Personne ne sait que tu es une nouvelle captive du réseau, alors tu


n’auras pas besoin d’une transformation extrême. Kiara se chargera de te
ramener une robe que tu porteras pour l’occasion.

Ça te tuerait de dire que je suis TA captive, espèce de psychopathe ?

— D’accord.

Je me tournai vers lui. Nos regards se croisèrent, et de façon


synchronisée, nous détournâmes les yeux.

— Je… je peux te poser une question ?

— Non, me dit-il en tirant une nouvelle cigarette de son paquet, qu’il


lança négligemment sur la table basse.

— Pourquoi tu ne veux pas mettre de rideaux chez toi ? demandai-je


quand même.

Il m’ignora, occupé à pianoter sur son téléphone ou à considérer l’écran


géant. Je me levai du canapé avec un soupir pour me diriger vers ma
chambre.

Allongée sur mon lit, je fixais le plafond en laissant mes pensées prendre
le dessus. Cet homme était violent avec moi, méchant, méprisant. Je ne
comprenais pas comment lui et Kiara pouvaient être amis. Kiara était
gentille alors que lui… Un putain de psychopathe sadique, lunatique,
colérique et égocentrique sur les bords.

— Lève-toi ! ordonna une voix rauque, ce qui me fit sursauter pour la


centième fois.

Quand on parlait du loup… Je n’avais même pas remarqué son entrée


dans la pièce. Une trousse en main, il appuya sur l’interrupteur. La lumière
me fit plisser les yeux une seconde.

Je lui lançai un regard rempli d’incompréhension lorsqu’il me tira vers


lui. Assis à l’extrémité du lit, il enleva mon bandage. Par réflexe, je retirai
ma main de la sienne, mais il la retint en me fusillant du regard.

— Arrête de bouger.

Il déroula le tissu, me faisant grimacer. J’étouffai un gémissement de


douleur face à la force de sa poigne. Son sourire en coin était purement
sadique, il savait pertinemment qu’il me faisait mal. Et c’était exactement
ce qu’il voulait.

Il passa lentement son pouce sur la brûlure au creux de ma paume, un


geste qui paraissait doux, mais pas lorsqu’il venait de lui. Puis, tout à coup,
il appuya dessus. Je me tortillai de douleur.

Tout en me contemplant, un rictus diabolique collé aux lèvres, il déposa


une noisette de crème apaisante sur ma peau. Il étala le produit et le laissa
pénétrer quelques instants avant d’enrouler un nouveau bandage autour de
ma paume.

— Le bandage est trop serré, l’informai-je en le regardant quitter la pièce


après avoir terminé son œuvre.
— Tu n’as qu’à le défaire toute seule, je ne suis pas ton infirmier,
rétorqua sèchement le psychopathe.

— On aurait pu éviter ça si tu n’avais pas eu la brillante idée de me


brûler.

C’était la réponse de trop.

Il tourna la tête et laissa tomber la trousse au sol avant de s’approcher


dangereusement de moi, prêt à me sauter dessus.

— Répète ? grogna-t-il à quelques centimètres de mon visage.

Son corps imposant et ses traits fermés m’intimidaient, mais je ne devais


pas le lui montrer.

Je devais lutter.

— J’ai dit qu’on aurait pu éviter ça si tu n’avais pas eu la brillante idée


de me brûler, chuchotai-je en soutenant son regard assassin.

Je ne voulais plus commettre la même erreur qu’avec John : en d’autres


termes, me faire marcher dessus comme une merde. Je voulais lui tenir tête,
malgré son air menaçant.

Il serra ma mâchoire sans me quitter des yeux, visiblement très en colère.


Ses dents grinçaient presque. Je commençais à regretter mon élan de
courage.

Je ne savais pas jusqu’où il pouvait aller pour me voir me soumettre.

— Si, demain, il n’y avait pas cette putain de mission, je t’aurais arrangé
ce visage monstrueux avec lequel tu te trimballes, captive.

Le psychopathe empoigna mes cheveux pour faire basculer ma tête en


arrière. Puis, il emprisonna ma mâchoire entre ses doigts une nouvelle fois
et serra tellement fort que j’eus peur qu’il la brise.
— Ne te permets plus de me reprocher quoi que ce soit, captive, dit-il, le
ton agressif. Tu n’es rien pour le faire.

Il enleva sa main de mon visage pour la presser contre ma brûlure, me


laissant gémir de douleur. Il me lâcha finalement, l’air mauvais. En quittant
la pièce, il claqua la porte, au point qu’elle faillit sauter hors de ses gonds.
Je posai ma main sur ma mâchoire en soufflant bruyamment, excédée par
cette violence injustifiée.

Il fallait que ça s’arrête. J’effaçai mes larmes d’un revers de main et


reniflai une dernière fois. Je ne devais pas céder à ses caprices.

À présent, deux choix s’offraient à moi : lui tenir tête, au risque de me


faire casser la gueule, ou me taire et me faire casser la gueule quand même.

Dans les deux cas, il n’était pas près de cesser de me faire du mal. Alors,
autant continuer à m’opposer à lui.
CHAPITRE CINQ : MAUVAIS(E)

« J’ignorais où j’étais, il faisait froid. Quelque chose en moi me hurlait


de m’enfuir aussi loin que je pouvais, mais j’étais incapable de bouger.
J’entendais au loin des rires, ces mêmes rires résonnaient dans ma tête,
encore et encore.

J’étais à nouveau piégée.

Je sentais quelqu’un me toucher, m’agripper le bras et me tirer vers le


gouffre derrière moi. Je me débattais et criais de toutes mes forces.

— Allez-vous-en ! Partez ! Je vous en supplie, laissez-moi ! Lâchez-moi !

Mais aucun son ne sortait de ma bouche alors que je hurlais. Les mains
étaient plus nombreuses, plus violentes. Étouffantes. Je suffoquais. J’étais
en panique, n’entendant autour de moi que leurs rires, ne ressentant sur ma
peau que leurs doigts.

— Laissez-moi… sanglotai-je en espérant qu’ils m’écoutent.

— Fais-le pour moi, ma chérie, chuchota la voix de ma tante, se répétant


en écho dans ma tête.

— Tu vas aimer ce que je vais te faire, petite salope, murmura une autre
voix près de mon oreille.

Je me débattais, au bord de la crise cardiaque. Une main agrippa mes


cheveux et me les tira fortement, m’arrachant un cri de douleur. Je
n’arrivais plus à respirer, la fatigue commençait à se ressentir dans mes
mouvements. J’étais incapable de continuer à me débattre, incapable de me
défendre.

Je manquais d’air. Quelque chose m’étranglait. »

Je me réveillai en sursaut lorsque je sentis une forte pression autour de


mon cou, coupant ma respiration. La première chose que je vis fut le visage
de mon possesseur, presque collé au mien. Les yeux à moitié clos, il
desserra sa prise.

— TU NE VEUX VRAIMENT PAS LA FERMER ? s’écria-t-il.

— Je… je… j’ai… bafouillai-je en essayant de calmer ma respiration


saccadée.

Il souffla bruyamment avant de sortir de la pièce en claquant fortement la


porte, me faisant sursauter une nouvelle fois. Ma main se posa sur mon cou.

Il allait m’étrangler. Ce psychopathe était sur le point de m’étrangler.

Je me levai du lit, encore chamboulée, et quittai doucement la chambre


en faisant attention à ne faire aucun bruit qui pourrait me rayer de la
planète. Une fois dans la salle de bains, je me dirigeai vers le lavabo.
J’aspergeai mon visage d’eau pour avoir les idées plus claires.

J’inspectai ensuite la peau de mon cou. Les doigts de mon possesseur


avaient déjà laissé une trace. Je grimaçai en consultant mon reflet. Une
main brûlée, et maintenant, des marques de strangulation.

Je le haïssais.

En sentant la fatigue me revenir, je rejoignis ma chambre sur la pointe


des pieds. Je verrouillai la porte doucement et m’enfouis sous les
couvertures blanches de mon lit.

Ses yeux gris perçants vinrent brusquement me hanter. Ma main glissa


sur mon cou pour me rappeler sa menace d’il y avait quelques jours.
« Recommence une seule fois cette merde, et je t’étrangle. »

Sa voix rauque et son ton cinglant m’avaient fait froid dans le dos, mais
le pire, c’était qu’il était très sérieux. Il avait vraiment essayé de
m’étrangler. Ce psychopathe était, sans l’ombre d’un doute, un futur
meurtrier. À moins qu’il en soit déjà un. Oh, putain, et si c’est un
meurtrier ?

L’horloge numérique sur ma table de chevet indiquait qu’il était 6 h 30.


Le ciel commençait à s’éclaircir. Je redoutais la mission de ce soir, que je
devais réaliser avec la captive que j’avais croisée lors de mon arrivée ici.

Comment voulait-il que j’occupe un homme dont je ne connaissais rien, à


part le nom ? Je ne savais même pas à quoi il ressemblait !

J’entendis, en bas, quelque chose se fracasser contre le sol, m’extirpant


de mes réflexions. Je me levai et déverrouillai la porte de ma chambre, la
curiosité animant tous mes mouvements.

Hâte de voir le corps sans vie de mon possesseur.

Je manquai de crier lorsque je tombai nez à nez avec la silhouette du


psychopathe, bien vivant, face à ma porte. Il plaça très rapidement son doigt
sur ma bouche.

Les sourcils froncés, il me regardait. Puis, il posa son autre index sur ses
lèvres, me faisant signe de me taire. Je hochai doucement la tête, les yeux
écarquillés.

Il enleva ensuite tout doucement son doigt de ma bouche, à présent


tremblante. Si ce n’est pas lui en bas… qui est-ce ?

Soudain, il sortit une arme qui était retenue par l’élastique de son
pantalon de survêtement et me força à retourner dans ma chambre. Il
m’intima l’ordre de verrouiller la porte dans un murmure. Il la referma
délicatement, et je fis ce qu’il me dit.
Après trois minutes, le silence fut remplacé par des cris qui attirèrent ma
curiosité. Je déverrouillai la porte et l’ouvris délicatement, essayant de
comprendre qui pouvait bien rentrer chez le psychopathe à 6 h 30, à part un
autre psychopathe.

Oh, putain, mes pires angoisses nées des films d’horreur reviennent !

— Je suis venu déposer les cartons de ce soir avant mon vol pour
Londres, programmé dans deux heures, et-

— T’AURAIS DÛ LES LAISSER À KIARA ! cria la voix de mon


possesseur. J’allais tirer, putain !

— Je n’y avais pas pensé… mais comme t’as l’air pleinement réveillé,
j’imagine que c’est un moindre mal !

— L’autre retardée m’a réveillé avant toi, répondit la voix rauque de mon
possesseur.

D’où je suis retardée, sale blaireau ?

Son interlocuteur rit à gorge déployée, un rire que je reconnus aussitôt.


C’était celui du pervers. Ben. Pas d’autre psychopathe dans les parages,
j’étais soulagée.

— Elle t’a demandé quoi ?

— Elle fait des cauchemars, et ça me casse les couilles.

Je décidai de refermer la porte et de la verrouiller, faisant comme si


j’avais suivi ses ordres à la con. Je repris place sur mon lit en me tournant
face à la baie vitrée, qui commençait déjà à laisser pénétrer la lumière dans
la pièce.

Rien que pour ça, je détestais ces baies vitrées.

*
Un nouveau bruit me réveilla. Quelqu’un toquait à la porte. Mes pas lents
s’en approchèrent, et je l’ouvris.

— J’ai trouvé des petites pépites rien que pour toi ! s’exclama
joyeusement Kiara en entrant.

Je la vis débouler dans ma chambre avec des sacs plein les mains, qu’elle
déposa sur mon lit.

— Je t’ai pris des jeans, des pulls, des sweat-shirts, des gilets, deux
manteaux, des chaussures – mon Dieu, j’en ai trouvé une paire
merveilleuse ! – et des petits sous-vêtements sympas, parce que j’aime la
lingerie et qu’on a de l’argent à dépenser !

J’écarquillai mes yeux fatigués. À en juger par le sourire scotché à ses


lèvres et ses yeux brillants, Kiara était fière de ses achats.

— De la lingerie fine ? fit une voix rauque derrière moi. Ces pièces
méritent un meilleur corps que le sien.

Connard.

— OH, ASH ! s’écria la brune en sautant dans les bras du psychopathe.


T’es revenu !

— Dégage, tu m’étouffes ! protesta-t-il, un sourire aux lèvres.

C’était le premier sourire sincère que je voyais sur ses lèvres depuis mon
arrivée ici. J’en concluais, sans trop de conviction, qu’il l’aimait bien.

Mais pouvait-on aimer quand on n’avait pas de cœur comme lui ?

— Comment s’est passée la mission ? demanda-t-elle en sortant les


articles des sacs.

— Bien, je pensais que ce serait plus difficile pour moi d’obtenir des
informations sur la réception, mais apparemment, je me suis trompé. James
se fait plus d’ennemis que je ne le croyais.
— Ella, va les essayer, m’ordonna-t-elle gentiment en me lançant deux
robes au visage, que j’attrapai maladroitement, l’esprit encore somnolent.

Je sortis de la pièce, non sans me faire embêter par le connard, qui ne


voulait pas bouger de l’embrasure de la porte. Je me dirigeai vers la salle de
bains, où je me déshabillai pour enfiler la première robe. Blanche, avec un
dos nu plongeant, elle m’arrivait à mi-cuisse.

Je m’arrêtai derrière le psychopathe, qui était encore dans l’encadrement


de la porte.

— Bouge de là, Scott, tu me gâches la vue ! fit Kiara en essayant de


regarder ce que la robe donnait sur moi.

Le psychopathe se tourna alors vers moi. Il scruta la robe en plissant


légèrement les yeux, analysant chaque détail. Mal à l’aise, je me raclai la
gorge et entrai dans ma chambre afin de la montrer à Kiara. Cette dernière
jeta un coup d’œil à son ami par-dessus mon épaule avec un sourire en coin,
avant de reporter son attention sur moi.

— Elle va à une réception caritative, pas à une afterparty, grogna le


psychopathe derrière moi.

— Si tu la croisais à un after et que ce n’était pas ta captive, ça ne te


dérangerait pas, dit-elle malicieusement en lui adressant un clin d’œil
complice.

— Très peu pour moi, rétorqua-t-il.

Elle me demanda de tourner sur moi-même, puis m’envoya essayer


l’autre robe. Celle-ci était plus chic. Longue, échancrée, elle dévoilait la
quasi-totalité de ma jambe droite. Elle moulait mes hanches avant de
s’évaser tandis que les manches longues recouvraient mes bras de dentelle.
Kiara avait très bon goût.

En regagnant ma chambre, où m’attendait cette dernière, je remarquai


que le psychopathe ne bloquait plus la porte. Il était posté, les bras croisés,
face à la baie vitrée. Dos à moi.
À mon arrivée, Kiara entrouvrit la bouche en tapant le lit sur lequel elle
était assise, ce qui attira alors l’attention du psychopathe. Ce dernier pivota,
examinant une nouvelle fois la robe. Il balaya du regard chaque centimètre
de tissu. Je pouvais sentir ses yeux gris perçants effleurer ma peau. Il me
détailla des pieds à la tête, s’attardant sur ma cuisse exposée à la vue de
tous.

— Elle ira avec celle-ci, déclara-t-il, les yeux toujours braqués sur ma
robe.

Kiara hocha la tête, laissant apparaître un sourire au coin de ses lèvres.

— Ally passera plus tard pour te maquiller, s’enthousiasma-t-elle en me


tendant deux nouveaux articles.

— Qu’est-ce que-

— Un nouveau pyjama, ne me remercie pas, Ash, fit-elle malicieusement


en se retournant vers le psychopathe, qui leva les yeux au ciel en soupirant
d’exaspération.

Le pyjama était composé d’un legging de sport et d’un débardeur blanc.


Je compris qu’il n’y avait pas de vrai pyjama.

Je me changeai rapidement et redéposai les robes dans la chambre. Il était


midi, je commençais à mourir de faim. Kiara le remarqua et m’invita à
descendre avec elle. Dans le salon, elle composa un numéro, puis me
demanda :

— Tu aimes les sushis ?

Je haussai les épaules, n’ayant pas vraiment d’avis.

Après plusieurs minutes, le psychopathe nous rejoignit. Ses cheveux


humides tombaient sur ses yeux, laissant quelques gouttes d’eau s’écraser
au sol. Il portait un jean de couleur sombre ainsi qu’un pull dont les
manches étaient remontées sur ses avant-bras, exposant ses tatouages.
— Tu as de la bave qui coule, juste là, se moqua gentiment Kiara en me
montrant le coin de sa bouche.

Je levai les yeux au ciel dans une vaine tentative pour cacher ma gêne,
mais mes joues s’empourprèrent. Je lançai une œillade furtive au
psychopathe, qui avait la mâchoire contractée et son regard d’acier rivé sur
moi.

— Arrête de me regarder, captive ! Je vaux mieux que ça, grogna-t-il,


l’air écœuré.

Sa remarque me fit écarquiller les yeux. Je tournai la tête, espérant


m’intéresser à autre chose qu’à mon possesseur doté d’un ego
surdimensionné.

Kiara pouffa. Est-ce qu’elle se moquait de moi ?

— J’ai demandé à Ally de ramener des sushis, l’informa-t-elle.

Le connard haussa les épaules en guise de réponse. Je restai dans mon


coin, à tordre mes doigts. Kiara et le psychopathe discutaient affaires, me
laissant de côté, jusqu’à ce qu’on sonne à la porte.

Il se leva de la chaise haute pour regarder l’écran accroché au mur à côté


de la porte d’entrée. Il appuya sur un bouton entouré d’une lumière rouge,
lequel, je devinai, était le même que celui près du portail en bas.

Quelques minutes plus tard, une blonde déboula dans la maison avec, à
ses côtés, une femme aux cheveux noir ébène. C’était Sabrina, que j’avais
rencontrée le premier jour en même temps que tout le groupe. Et
j’imaginais que la blonde était Ally, la deuxième captive qui travaillait avec
Rick.

— Je meurs de faim ! s’écria Kiara en se jetant sur les fameux sushis.

— Alors, c’est toi, la nouvelle ! Mais tu es tellement belle ! Ash, tu m’as


menti tout ce temps ! s’exclama Ally en tournant la tête vers le con de
service.
Je vis du coin de l’œil que Sabrina était très proche du psychopathe. Ses
mains étaient posées sur son torse tandis qu’il avait les yeux rivés sur sa
cigarette, le sourire en coin, ne prêtant même pas attention aux paroles de la
jeune blonde.

— Je m’appelle Ally, m’informa-t-elle, le sourire aux lèvres, et toi ?

— Ella.

— Mange. Ensuite, on va s’amuser un peu avec tes jolis cheveux, j’ai


ramené plein de maquillage. Je ne savais pas à quoi tu ressemblais ni le
teint que tu avais, il n’a rien voulu me dire.

Je lui souris gentiment et mangeai mes sushis en l’écoutant râler parce


que cette nouvelle maison était beaucoup trop loin de celle de Rick et
qu’elles avaient mis trop de temps à arriver.

Alors, mon possesseur venait d’emménager.

Sabrina nous rejoignit lorsque le psychopathe la repoussa pour quitter la


pièce, le téléphone à la main.

— C’est avec toi que je vais faire ma mission ? demanda-t-elle en


admirant ses ongles presque aussi longs que mon bras.

— Oui, je crois, dis-je en haussant les épaules.

Elle détourna les yeux de ses ongles pour les poser sur moi. Un téléphone
se mit brusquement à vibrer sur la table.

C’était le sien. Elle décrocha, puis, après quelques secondes, elle se


retourna vers nous.

— Ash n’est pas sorti ? demanda-t-elle en observant Kiara.

— Non, je ne pense pas. Il est sûrement dans le jardin, ou peut-être dans


sa chambre.
À ces mots, Sabrina quitta la pièce pour partir à la recherche du
psychopathe. Ally et moi commençâmes à parler de tout et de rien, jusqu’à
arriver au sujet de son fils, Théo. Il avait cinq ans et vivait avec elle et Rick.
Elle me racontait qu’avant, elle croulait sous les dettes et le loyer. Et puis,
elle avait entendu parler du travail de captives et avait eu la « chance » de
trouver Rick. Elle me confia que Rick était son sauveur, ainsi que celui de
son fils. Ils avaient une définition très éloignée de ma définition du terme
« captive ».

Ally ne pouvait plus faire machine arrière, désormais. Rentrer dans ce


réseau représentait un aller sans retour. Même si ça ne lui avait jamais
traversé l’esprit de quitter le réseau de Rick et du psychopathe, elle était
maintenant dans l’incapacité de le faire.

Il était nettement plus difficile de sortir de ce monde dangereux que d’y


entrer. À vrai dire, on n’en sortait jamais vraiment.

Sabrina descendit les escaliers et ouvrit la porte d’entrée à l’aide du


bouton. Elle revint nous informer que Ben était arrivé.

— Il ne devait pas partir pour Londres, lui ? la questionna Ally.

— Rick a reporté son vol. La mission d’aujourd’hui était plus importante


que les affaires à régler à Londres. Ash et lui vont travailler sur les
documents à remplacer.

J’eus la boule au ventre lorsque j’entendis le mot « mission ». J’ignorais


encore ce que je devais faire, et comment je devrais le faire.

Kiara posa sa main sur la mienne en me voyant stresser.

— Ma jolie, tu as rencontré Ally ! s’écria le pervers en pénétrant à


l’intérieur de la cuisine.

Il s’assit près de Kiara. En apercevant sa main sur la mienne, il lui lança


un regard malicieux, avant de me considérer.

— Où est ton possesseur ?


Je haussai les épaules en guise de réponse, ce qui fit ricaner Sabrina. Au
même instant, les pas de l’intéressé résonnèrent, et il nous rejoignit à la
cuisine.

— Qui les accompagne ? l’interrogea le pervers.

— Carl. Il les déposera à l’entrée, puis les récupérera quand Sabrina nous
appellera.

— D’ailleurs, expliquez-moi en quoi consiste la mission, demanda la


fameuse Sabrina.

— C’est simple, commença le psychopathe, pendant que la captive ira


faire copain-copain avec James Wood, toi, tu entreras dans son bureau et
effaceras toutes les infos qu’il détient sur notre réseau. Tu les remplaceras
par d’autres données qu’on te donnera avant que tu partes. Les clés de son
bureau et les documents à retrouver sont entre les mains de notre taupe, elle
t’attendra près du buffet et t’accompagnera jusqu’à ce que tu finisses le
travail. Je veux que tout soit terminé avant l’after.

— J’espère qu’elle sera à la hauteur, fit Sabrina en me toisant du regard,


le sourcil arqué.

Le psychopathe émit un rire, puis tira une latte. Décidément, cette


Sabrina était aussi mauvaise que lui, si bien que je n’avais aucunement hâte
de travailler avec elle, ce soir.
CHAPITRE SIX : VOL ET CHARITÉ

— Ferme les yeux, m’ordonna Ally en m’appliquant du fard à paupières.

Ça faisait maintenant plus d’une heure qu’elle me préparait. Il était


18 h 45, et il ne restait plus que mon maquillage à faire. Je remarquai, au
toucher, que mes cheveux bruns étaient restés ondulés, mais avec des
boucles beaucoup plus définies et volumineuses. La jeune mère effectuait
un travail remarquable, je n’avais jamais trouvé mes cheveux aussi beaux.

Pendant qu’Ally réalisait mon maquillage à la perfection, Kiara


m’expliquait le plan, assise sur une chaise près de nous, les yeux rivés sur
les pinceaux qui passaient sur mon nez.

— Et pendant que Sabrina effacera quelques dossiers du bureau, toi, tu


essaieras de le garder à tes côtés, le temps qu’elle finisse. Tu le trouveras
très facilement, il possède une gigantesque cicatrice sur la joue gauche.

— On remercie Ash, pouffa Ally en choisissant un pinceau.

— Tu parles ! rit Kiara, à la réflexion de son amie. D’après ce qu’on m’a


récemment dit, il s’est teint les cheveux en blond. Alors, trouve un gars
avec les cheveux blonds et une cicatrice sur la joue. C’est un charmeur. Si
tu vois plusieurs filles rassemblées autour d’une personne, c’est forcément
lui.

Je hochai la tête, essayant d’assimiler ses instructions. Kiara m’expliqua


que pendant la soirée, je ne serais pas Ella, mais Mona Davis. Que je faisais
partie d’une grande association qui collectait des dons afin de les reverser à
plusieurs causes. La réception caritative à laquelle j’assistais œuvrait pour
la recherche contre le cancer. Kiara me tendit un papier sur lequel était
écrite toute la vie de ma fausse identité. Elle me demanda d’apprendre les
informations surlignées.

Toute la page l’était. Super.

— Être membre d’un réseau d’armes et organiser une réception


caritative, c’est contradictoire, non ? fis-je remarquer à Kiara, les sourcils
froncés.

— C’est pour camoufler leurs vraies activités. La cause ne prend que


30 % des dons collectés. Le reste va au réseau de James.

— Mais c’est du vol !

Kiara acquiesça. Elle appliqua un vernis noir sur mes ongles avec soin.
Après quelques minutes à apprendre mon personnage, j’étais fin prête.
Enfin, techniquement.

— Regarde-toi, maintenant, dit Ally, les yeux pétillants.

En apercevant mon reflet, j’écarquillai les yeux. Je n’avais pas les mots
pour décrire ce que je voyais. J’étais métamorphosée, littéralement.

J’avais un teint de porcelaine, mes iris bleus étaient mis en valeur par des
fards sombres, le trait d’eye-liner me dessinait des yeux de chat à la
perfection, et mon rouge à lèvres d’une couleur naturelle se mariait
parfaitement avec le reste du maquillage. Mes cheveux descendaient en une
cascade de boucles souples jusqu’au bas de mon dos.

Tout était parfait.

Je remerciai Ally. Je ne m’étais jamais sentie aussi belle qu’aujourd’hui.


Elle le remarqua et me sauta dans les bras.

— Tu es époustouflante. Kiara, regarde-la !

Elle cligna plusieurs fois des yeux avant de passer son doigt dans l’une
de mes ondulations. Elle sourit de toutes ses dents en affirmant que j’étais
magnifique.
Les deux amies m’aidèrent à enfiler la robe et me donnèrent des
chaussures à talons, que je gardai en main. Sabrina était prête, elle aussi.
Enfin, je le supposais. J’ignorais où était mon acolyte de ce soir, et
honnêtement, je n’en avais rien à faire.

Les filles me guidèrent vers le salon, où discutaient le psychopathe et son


ami le pervers.

Quel duo de choc.

Kiara se racla la gorge afin d’obtenir leur attention. Ils se retournèrent,


l’air interrogateur, puis leurs yeux se posèrent sur moi. Du moins, sur la moi
transformée.

Le psychopathe me détailla, sans laisser aucune expression ou émotion se


peindre son visage. Il analysa en silence chaque cheveu ainsi que chaque
centimètre de mon épiderme. Alors que le pervers, lui, me fixait, les yeux
écarquillés et la bouche grande ouverte, ébahi.

— A… Ash ? Je peux te l’emprunter pour la semaine ? demanda le


pervers sans me lâcher du regard.

— Ma proposition de te l’offrir n’est plus valable, répondit-il en se


tournant vers la baie vitrée.

Le claquement de talons sur le sol résonna, et une jeune femme fit son
apparition. Après quelques minutes passées à la dévisager, je reconnus le
personnage de Sabrina, qui était complètement à l’opposé de la vraie
Sabrina.

Ses cheveux foncés étaient à présent rouge pétant, sa peau bronzée


scintillait et elle portait une robe affreusement moulante. Ses iris verts
étaient camouflés par des lentilles noires tandis que ses lèvres d’une couleur
rouge sang lui donnaient l’apparence d’une femme fatale. Sa démarche
digne des plus grands mannequins m’effaçait du salon.

Je vis du coin de l’œil que le psychopathe restait anormalement neutre


face à la captive. Tout en allumant sa cigarette, il continuait de me fixer.
Son regard hostile parcourut mon corps, de mes pieds jusqu’à mes cheveux,
en passant par les courbes de mes hanches. Je frissonnai, le voir me détailler
de la sorte me dérangeait. Il s’imaginait sûrement comment il me
découperait en morceaux si j’échouais dans cette mission.

Kiara leva les yeux au ciel lorsque Sabrina s’approcha du psychopathe et


retira la cigarette de sa bouche afin d’en tirer une latte de la manière la plus
insolente qui soit.

— Ça va, je ne te dérange pas ? demanda le pervers, un sourire en coin.

— Excusez mon insolence, possesseur, je devrais être punie, répondit-


elle, le ton aguicheur.

Le pervers s’esclaffa, imité par sa captive. Le psychopathe écrasa la


cigarette que lui avait rendue Sabrina dans le cendrier et en tira une autre de
son paquet. La brune ouvrit la bouche et haussa les sourcils, outrée par son
geste.

Ben donna à sa captive une clé USB, après l’avoir retirée d’un ordinateur
portable.

— Carl est dehors ?

— Oui, Sabrina, tu connais le plan. Attention, ne te fais pas repérer par le


fils de pute ni par James. Captive, essaie de le garder avec toi le plus
longtemps possible. S’il faut que tu baises avec lui pour qu’il te porte un
minimum d’intérêt, tu le feras, compris ? m’ordonna le psychopathe.

Je déglutis en hochant la tête péniblement. C’était trop beau pour être


vrai. Je me doutais bien qu’il profiterait de mon corps à un moment ou un
autre. Il fallait que je fasse tout mon possible pour ne pas en arriver là.

— Ça ne devrait pas être une tâche difficile pour toi, étant donné ta
précédente carrière avec ton ancien possesseur, lança Sabrina, moqueuse.

— La ferme, Sabrina, grogna Kiara en la fusillant du regard.


J’avais confié à Kiara ce que j’avais vécu avec John, du moins, un
résumé. Je compris qu’elle en avait parlé au reste du groupe. L’impression
d’avoir été mise à nu me dérangeait fortement. Je n’aimais pas parler de
mon passé.

Je restai de marbre en fixant le sol. Ses mots venaient remuer des


souvenirs que je voulais enfouir, jusqu’à les oublier. J’attendais avec
impatience qu’on sorte de cette maison tant je n’arrivais plus à supporter les
regards braqués sur moi.

— Qu’est-ce qu’il y a, Kiara ? Tu n’aimes pas qu’on touche à ta nouvelle


petite protégée ? Dommage qu’elle soit la captive de Ash, pas la tienne, la
provoqua la brune.

— Vous me fatiguez, lâcha le psychopathe, exaspéré. Vous deux, sortez


d’ici et tâchez de revenir en ayant accompli votre travail si vous tenez à vos
vies.

Sabrina leva les yeux au ciel et se rapprocha du psychopathe. Elle posa


ses mains sur son torse avant de lui murmurer quelque chose à l’oreille.
Mon possesseur esquissa un sourire en coin qui disparut aussi vite qu’il
était arrivé. Il la repoussa et quitta le salon, suivi du pervers.

Ally m’arrangea les cheveux une dernière fois. Elle me prit dans ses bras
pour me rassurer. Kiara fit de même, puis nous accompagna dehors. Nous
nous dirigeâmes vers la sortie de la gigantesque maison en passant par
l’allée sans fin que j’avais empruntée lors de mon arrivée ici. Je manquai de
tomber plusieurs fois à cause des talons hauts, ce qui me valut de supporter
les gloussements de Sabrina.

Une berline noire nous attendait à l’entrée principale. Adossé contre la


portière, le chauffeur baraqué de la dernière fois fumait une cigarette.

— Carl ! s’exclama Sabrina en lui adressant un signe de main.

— Salut, beauté, dit-il avant de porter son regard sur moi. Tu es encore
vivante, toi ? Je pensais qu’Ash t’aurait achevée la première nuit.
Son rire me glaça le sang.

— Il ne la supporte pas du tout, si tu savais à quel point elle le dégoûte !


lança cyniquement la brune.

Je levai les yeux au ciel, ce qui redoubla l’hilarité du conducteur.

Le trajet était animé à la fois par les gloussements hystériques de Sabrina,


qui me donnaient mal au crâne, et par les anecdotes de Carl.

Ce dernier se gara à quelques mètres de l’endroit où se déroulait la


fameuse soirée et nous laissa sortir. Malgré l’air frais qui fouettait mes
cheveux, la pression formait comme une boule dans mon ventre. Nous
marchâmes sans échanger un seul regard, jusqu’à repérer au loin la grande
demeure de ce James Wood.

L’entrée était surveillée par trois gardes. Je remarquai que les invités
montraient leurs invitations ainsi que leur carte d’identité avant de rejoindre
la réception. Attendez… des cartes d’identité ?

— Bonsoir, messieurs, fit Sabrina en cherchant les deux invitations qui


nous étaient dédiées ainsi que deux pièces d’identité dont je n’avais pas
connaissance.

Après avoir pris les cartes et les avoir examinées avec soin, ils nous
laissèrent rentrer en nous souhaitant une bonne soirée. Une magnifique
soirée, même.

Les rires et les tintements des verres créaient un brouhaha étouffant. Du


coin de l’œil, je vis que Sabrina avait trouvé la taupe.

— Ne fais pas tout foirer, m’avertit-elle méchamment avant de me laisser


seule au milieu de la foule.

OK, Ella, c’est pas si difficile de draguer. Bon, c’est vrai, il faudrait
peut-être commencer par le trouver, ce James.

Un serveur m’offrit une coupe de champagne, que j’acceptai avec un


faible sourire. Je balayai du regard la salle remplie de visages inconnus. Je
ne distinguais aucun homme avec une cicatrice sur le visage.

— Vous êtes perdue ? m’interrogea une voix derrière moi, qui me fit
sursauter.

Je me retournai en espérant que ce soit celle de James Wood, mais


l’homme en face de moi ne correspondait pas à la description qu’on m’en
avait fait. C’était un jeune homme d’une trentaine d’années, les cheveux
clairs et les yeux bleu océan.

— Non, répondis-je en essayant de garder un maximum d’assurance.

— Nous nous sommes déjà croisés auparavant, non ?

— Vous faites erreur, rétorquai-je, un sourire poli sur les lèvres.

J’étais littéralement en panique. Personne ne savait que j’étais la captive


du psychopathe, ou l’ex-captive de John, si ?

— C’est vrai qu’un si joli visage est presque inoubliable, excusez mon
manque de politesse. Je m’appelle William, se présenta-t-il en me tendant
doucement sa main.

— Mona Davis, répondis-je en déposant ma main dans la sienne.

Il me surprit en la portant à sa bouche afin de la baiser. Par réflexe, je


rompis notre contact.

— James n’invite que des personnes importantes lors de ce genre de


réceptions, ou ses amis. Dans quelle catégorie dois-je vous situer,
mademoiselle Davis ?

Mon estomac se noua. Ce n’était pas écrit dans les notes, ça.

— Je travaille pour une association qui a fait un don pour la réception,


mentis-je, la boule au ventre. D’où ma présence ici.

Il hocha la tête, peu convaincu par mes paroles. Une voix derrière lui
l’interpella.
— James ! s’exclama-t-il avant de se rapprocher de lui, me laissant
apercevoir ma cible de la soirée.

C’était le James Wood que je devais séduire, à quelques mètres de moi.


Sa cicatrice, bien que camouflée par sa barbe, restait ostensible, et ses
cheveux n’étaient pas blonds comme me l’avait dit Kiara, mais aussi noirs
que mon avenir si je foirais cette mission.

— Mademoiselle Davis, je vous présente l’homme de la soirée : James


Wood !

Ma cible me fit un clin d’œil. Il me tendit ensuite la main, m’invitant à y


déposer la mienne, ce que je fis. Il s’abaissa pour la baiser en me fixant
avec un rictus charmeur. Je restai crispée, mais ne laissai rien paraître.

— Mes invités vous trouvent resplendissante, très chère. Vous n’êtes


jamais venue à cette réception auparavant, je me trompe ?

— En effet, c’est ma première fois, répondis-je, un faux sourire aux


lèvres.

— J’espère que la soirée vous plaira. D’ailleurs, il y aura un after. Mais


vous avez peut-être d’autres projets ?

— Tout dépend du déroulement de la soirée et de ce que vous avez à me


proposer, soufflai-je.

James inclina sa tête sur le côté, étonné par mon numéro de charme. Je
suis aussi étonnée que toi.

— J’ai un discours à faire dans quelques minutes, m’honorerez-vous en


me laissant emmener ce joli minois avec moi ? demanda-t-il en me tendant
le bras. Vous n’êtes pas passée inaperçue, alors je voudrais bien en profiter
pour rendre jaloux certains de mes convives.

— Oh… Volontiers !

Enfoiré.
Je le suivis tandis que nous nous dirigions vers la grande salle où
bavardaient tous les invités de ma cible. Il s’arrêtait régulièrement afin de
saluer des amis. J’étais gênée, crispée, et la boule au creux de mon ventre
ne faisait que grossir. Je priais intérieurement pour que Sabrina fasse son
apparition et me tire de cette situation. J’ignorais ce qu’il attendait de moi,
ou ce que j’avais fait pour qu’il désire ma compagnie.

Il m’invita à choisir un siège avant de partir faire son discours.

Applaudissements et acclamations pour James Wood, l’homme au grand


cœur qui organise cette réception caritative !

Deux filles à côté de moi parlaient de lui comme d’un ange tombé du
ciel, d’une âme généreuse et humanitaire. Si elles savaient où allait tout cet
argent… Plusieurs minutes passèrent. Le discours qu’il tenait n’était que
mensonge sur mensonge, mais la conviction dans ses paroles me donnait
presque envie de le croire.

Puis, vint le tour d’un homme âgé qui raconta son périple en Afrique. Je
suivis James du regard alors qu’il quittait la scène. Soudain, je sentis
quelqu’un s’asseoir à côté de moi. Je lançai un coup d’œil furtif à l’inconnu
et reconnus l’homme de tout à l’heure, William.

— Comment vous êtes-vous blessée ? chuchota-t-il en pointant du doigt


ma main protégée par le bandage.

Oh, c’est une histoire formidable ! Je suis une captive, et pour ne rien
vous cacher, mon possesseur est un putain de sadique violent qui n’attend
qu’une chose : que je me foire pour me tuer.

— J’ai… glissé, et par réflexe, je me suis rattrapée à la plaque chauffante


de ma cuisine, répondis-je en cachant ma main de son regard inquisiteur.

Un petit sourire suspicieux incurva ses lèvres.

— Regardez, mademoiselle Davis, dit-il en me désignant la femme qui


prenait la parole. Vous voyez comment elle est mal à l’aise ? On distingue
très vite qui est habitué à baratiner et qui ne l’est pas…
Sa phrase me fit déglutir. Bon sang, où était l’allumeuse de service ?
Jamais là quand on a besoin d’elle !

— Vous n’êtes pas de mon avis ? me susurra-t-il en se rapprochant de


mon oreille.

Je me figeai, tétanisée. Des applaudissements résonnèrent dans la salle,


mettant un terme à notre conversation. Il applaudit sans savoir pourquoi, et
je le suivis dans son idiotie. Mes yeux fixaient un point imaginaire. Je
sentais mon cœur battre si fort qu’on pouvait l’entendre à des kilomètres.

James invita ses convives à déguster le buffet avant de quitter la scène et


de s’avancer vers nous.

— Venez, ne perdons pas de temps, un célèbre groupe de jazz joue pour


nous, ce soir, nous annonça le jeune homme en me prenant la main, laissant
William derrière moi.

Sauvée par la cible.

La plupart des invités étaient encore présents, buvant et savourant les


petits fours qui semblaient succulents. Rien ne me donnait particulièrement
envie, cette situation angoissante me coupait l’appétit.

Lorsque James me tendit une coupe de champagne, je le gratifiai d’un


sourire. Il salua et discuta brièvement avec ses convives, me présentant
quelques fois à ceux qui voulaient connaître mon identité. Près du buffet, le
fameux William me fixait avec un sourire en coin, sourire qui me fit frémir.
Je priais intérieurement pour ne pas me faire repérer.

Je me demandais pourquoi le psychopathe ne s’était pas lui-même


présenté. Il aurait fait un merveilleux couple avec Sabrina.

— Je vais vous laisser un court instant, je dois récupérer quelque chose


dans mon bureau, déclara James en me lâchant le bras.

— D’acc… Non ! le retins-je en réalisant ce qu’il venait de dire.

Il se tourna vers moi, les sourcils froncés.


— Je… je vais bientôt devoir quitter la réception, et ça serait dommage
de ne pas pouvoir profiter un peu plus de votre compagnie.

Il m’observa, perplexe, avant de sourire de toutes ses dents et de me


tendre la main.

— Alors, accompagnez-moi, je ne récupérerai que mon paquet de


cigarettes !

Il ne me laissa pas le temps de répondre. Il prit ma main et se faufila


entre les invités. C’était foutu, j’en étais sûre. Je venais de signer mon arrêt
de mort. Supplément souffrance garanti.

Arrivé près des escaliers, il détacha la corde rouge qui formait une
barrière pour les invités et me céda le passage avant de la remettre en place.
Je montai les marches, les jambes tremblantes. La peur s’infiltrait dans mes
veines.

— Pourriez-vous d’abord me montrer où sont les toilettes ?

— Bien sûr, je vais vous y conduire !

J’espérais au fond de moi que cette petite minute suffirait à Sabrina pour
quitter le bureau. James me lâcha la main lorsque nous arrivâmes à l’étage.
Il m’indiqua alors le chemin vers les toilettes, avant de se retourner,
probablement pour récupérer son paquet de cigarettes.

— Je n’ai aucun sens de l’orientation, monsieur Wood, dis-je en riant,


faussement honteuse.

Hors de question de mourir ce soir.

— Je commence à croire que vous me voulez avec vous, plutôt, rétorqua-


t-il d’un ton plein de malice.

Il posa brusquement sa main dans le bas de mon dos, me coupant le


souffle. Je le sentis me pousser délicatement jusqu’à l’endroit où je voulais
l’emmener.
La panique me saisit lorsqu’il s’éloigna. Un frisson me parcourut, vite
remplacé par l’adrénaline, qui se propagea dans mes veines. Je l’arrêtai
d’un geste sec.

Ces quelques secondes étaient précieuses pour la mission, et surtout pour


ma vie.

Il se retourna, surpris. Sans me laisser le temps de réfléchir, je laissai mes


angoisses de côté et plaquai mes lèvres contre les siennes. Mon corps se
crispa violemment. Je tentais de calmer mon cœur qui semblait sur le point
d’exploser tant il pompait vite. Après quelques petites secondes, je me
détachai finalement de lui.

Je n’osais même pas relever la tête tant ma gêne et mon angoisse étaient
palpables. Je ne l’avais pas senti répondre à mon baiser, sûrement parce
qu’il avait été surpris. Ce n’était pas plus mal, après tout. Je n’avais aucune
envie l’embrasser. Ni lui, ni aucun homme, d’ailleurs.

— Il fallait me dire que c’était ce que vous vouliez, mademoiselle Davis,


me murmura-t-il avec un sourire en coin.

— Je… je ne sais pas ce qui m’a pris, bafouillai-je en détournant le


regard.

Je devais donner le change.

— Plusieurs invités auraient bien voulu être à ma place, à cet instant.


Vous avez attiré les regards avec votre doux visage et cette somptueuse
robe. Hélas, vous ne m’attirez pas. Pas moi.

Je savais que je n’étais pas au goût des hommes, aucun d’eux ne s’était
un jour réellement intéressé à moi. Toutefois, l’entendre dire que je ne
l’attirais pas me soulagea.

— Vous voulez toujours utiliser les toilettes ? Ou vous venez avec moi ?
me demanda James Wood d’un ton moqueur.
Les joues rouges, je fis un pas vers lui. Il reprit son chemin vers le
bureau. Mon cœur tambourinait contre ma cage thoracique à mesure qu’on
s’approchait de la porte. James chercha rapidement la clé dans la poche de
sa veste et déverrouilla la serrure.

Oh. Bordel.

Mon souffle saccadé s’arrêta net lorsque James entra dans la pièce, avant
d’en ressortir rapidement, un paquet de cigarettes à la main.

Comme si de rien n’était.

J’écarquillai les yeux. Sabrina était déjà partie ?

Je soupirai de soulagement, me détendant d’un coup. À présent, il fallait


que je retrouve la captive afin de quitter cet endroit oppressant au plus vite.

Nous descendîmes les marches, sous les œillades curieuses des invités, et
quittâmes la demeure en direction du jardin, où James alluma sa cigarette. Il
avait l’air amusé par ma gêne.

— Vous me fuyez du regard, Mona ? demanda-t-il.

— Pas du tout, rétorquai-je doucement. Je crois que l’heure est venue


pour moi de partir…

Putain, où est Sabrina ?

— Ne prenez pas mal ce que je vous ai dit à l’étage. Vous êtes divine, je
ne peux dire le contraire. Même William semblait être tombé sous votre
charme ! Mais vous ne m’attirez pas, ni vous, ni aucune femme.

J’entrouvris la bouche. Est-ce que j’ai vraiment embrassé-

— Oui, je suis gay, rit-il en me regardant me décomposer.

La colère monta en moi comme le rouge sur mes joues. Les rôles allaient
s’inverser. J’allais tuer Kiara et le psychopathe.
CHAPITRE SEPT : PRÉFÉRENCE TACTILE

James était gay. Avec des cheveux noirs. Tout le contraire de sa


description. Ils m’avaient foutue dans une merde sans pareille.

Aucun mot ne sortit de ma bouche après sa confidence. Tout ce qu’il


voyait était mon teint livide et mes yeux encore écarquillés.

— Je… je ne savais… pas, bégayai-je.

Et pour la première fois depuis le début de la soirée, je ne jouais plus la


comédie. J’étais très gênée par ce que je venais de faire.

— La prochaine fois, évitez d’embrasser le premier venu. Vous pourriez


tomber sur n’importe qui, même les plus grands psychopathes, s’amusa-t-il
en écrasant sa cigarette au sol. Cela dit, je dois admettre que j’aurais bien
voulu voir la tête de William s’il nous avait surpris.

Il termina sa phrase en jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule. Je


tournai la tête par curiosité et vis l’intéressé à quelques mètres de nous. Il
nous fixait de ses yeux bleus. Il était étrange, voire oppressant. Il me faisait
presque peur avec son sourire en coin.

Il était temps de déguerpir, maintenant que la mission était finie. Du


moins, j’espérais.

— Il se fait tard, je dois malheureusement quitter votre agréable soirée,


déclarai-je d’un ton faussement déçue.

— Vous nous quittez déjà, mademoiselle Davis ? demanda une voix


derrière moi.
Je me raidis en entendant William.

— Mademoiselle Davis a des choses plus urgentes à faire, mais nous


remercie pour cette palpitante soirée, me devança James, le regard
complice.

— Quel genre d’urgences ? me questionna William en déposant sa main


dans le bas de mon dos.

Au contact de ses doigts, mon corps frissonna de dégoût. Mes jambes


commencèrent à trembler. Son regard insistant me laissait penser
qu’il savait.

Il le savait, c’était sûr. Il savait que Mona n’était qu’une couverture.

— Je… je dois rentrer chez moi pour rédiger un compte-rendu à


l’intention de mon supérieur, rétorquai-je en essayant de montrer un
minimum d’assurance.

— On se reverra bientôt, j’espère, souffla-t-il en plaçant une carte à


l’intérieur de ma paume.

Je tremblais comme une feuille en l’enfouissant dans mon petit sac. Je


leur souris poliment une dernière fois avant de m’éclipser.

William me suivait du regard.

Je me fondis rapidement dans la masse d’invités. J’étais submergée par


les vapeurs d’alcool, les parfums et par le kaléidoscope de robes plus
brillantes les unes que les autres.

Je me faufilai entre les invités, à la recherche de mon « acolyte »,


lorsqu’on me tira violemment en arrière. J’aperçus une crinière rouge, et
mon angoisse redescendit d’un coup.

Je n’avais jamais été aussi contente de la voir, celle-là.

Sabrina nous fit sortir en grommelant. On retrouva bien vite notre


chauffeur, ce bon vieux Carl. Je me retournai furtivement vers la grande
salle, où le brouhaha se faisait de moins en moins entendre. Certaines
personnes venaient tout juste d’arriver, sûrement pour l’after.

Mes yeux balayèrent les invités et s’arrêtèrent sur un regard bleu qui me
fit froid dans le dos. William était loin derrière, à l’entrée. Son verre à la
main, il me regardait quitter la réception précipitamment. Je crus même le
voir lever son verre en ma direction avec un sourire.

Sabrina me lâcha pour ouvrir la lourde portière de la voiture. Je


m’engouffrai à l’intérieur. L’odeur de neuf de la berline me procura un
sentiment de sécurité. On avait fini. J’étais à présent loin de toute cette
dangereuse affaire.

— Vous en avez mis du temps, bordel !

— Elle s’est perdue dans les draps de James, pouffa méchamment


Sabrina.

— Oh, vraiment ? Tu as usé de tous tes atouts ? me demanda Carl en


m’observant depuis le rétroviseur.

— Non, rétorquai-je sèchement, je n’ai pas eu besoin de le faire.

Sabrina roula des yeux. Puis, se tournant vers lui, elle lui fit un compte-
rendu de sa mission, et j’appris qu’elle s’était finie rapidement, car elle
avait eu le temps de fumer deux cigarettes après.

J’ai des envies de meurtre.

Les lumières de la villa étaient encore allumées à notre arrivée. La porte


d’entrée s’ouvrit, laissant le pervers me jauger du regard. Je fronçai les
sourcils lorsqu’il détailla mes cheveux et mon cou nu avant de soupirer en
fermant les yeux.

— KIARA ! cria-t-il en s’écartant de la porte. Tu as gagné…


Cette dernière dévala les escaliers et adressa deux doigts d’honneur au
pervers. Il lui donna un billet de 100 dollars, qu’elle enfouit dans la poche
arrière de son jean. Ils avaient parié ?

— Alors, racontez-nous comment ça s’est passé !

Je laissai mon « acolyte » narrer sa partie de la mission, préférant enlever


d’abord ces talons qui rendaient mes pieds horriblement douloureux. Je
rejoignis ensuite le reste du groupe sur le canapé.

— Et toi, Ella ? Comment était la compagnie de James ?

Je relevai la tête vers Ben, le pervers, qui attendait une réponse à sa


question.

— C’était palpitant, répondis-je en repensant aux mots de James.

Ben échangea un regard avec Kiara, qui secoua négativement la tête. Le


psychopathe fit son entrée, une cigarette aux lèvres et les yeux rivés sur son
téléphone. Comme d’habitude.

— ASH ! cria de joie la brune en le voyant arriver.

Il enfouit son téléphone dans sa poche et grilla sa cigarette avant de


relever la tête vers nous.

— Comment ça s’est passé ? demanda-t-il à Sabrina d’un ton autoritaire.

Sabrina étira ses lèvres dans un sourire satisfait et raconta brièvement :

— Les fichiers étaient assez faciles à trouver grâce à notre taupe, mais il
avait un code pour les ouvrir et seulement deux chances avant qu’ils
s’autodétruisent et notifient l’erreur de mot de passe. Parmi les trois codes
potentiels, j’ai réussi à trouver le bon !

Cette manière qu’elle avait de se vanter me donnait la nausée.

— C’était quoi ? la questionna Kiara.


— Les coordonnées géographiques d’un bar qu’il fréquente, soupira
Sabrina. J’ai tout supprimé et remplacé par les nouveaux fichiers, comme tu
me l’as dit.

Le psychopathe acquiesça.

— Bien, tu ne t’es pas fait repérer par James ? Ou l’autre ?

— Non, la captive a servi pour le coup, je n’ai pas été dérangée une seule
fois.

Mon possesseur ne m’avait pas adressé un seul regard depuis qu’il était
arrivé, comme si j’étais inexistante, ce qui ne me dérangeait absolument
pas.

— Sabrina, on y va, annonça le pervers à sa captive, qui esquissa une


moue d’enfant. Tu dois faire un compte-rendu à Rick, alors ne le fais pas
attendre, il est déjà très tard.

Sabrina roula des yeux et se leva du canapé. Elle s’avança vers mon
possesseur, prit une latte de sa cigarette et l’expira quelques secondes après.
Il tourna la tête en grognant avant de la repousser.

Les sourcils froncés, elle tourna les talons pour revenir auprès de son
possesseur. Ce dernier me fit un clin d’œil en soufflant un « on se voit
demain, ma jolie », puis quitta la maison avec sa captive.

— Je peux emprunter une voiture du garage ? Je dois rentrer chez moi, et


je n’ai pas pris la mienne tout à l’heure, demanda Kiara.

Le psychopathe acquiesça brièvement, sans la regarder. Il était captivé


par la vitre, qui ne reflétait rien de plus que la lune et les nuages sombres.
Mais en me concentrant un peu plus, je pouvais jurer que ses yeux étaient
posés sur mon reflet.

Cette vision me crispa instantanément, et je détournai la tête pour


observer Kiara, qui s’approchait de moi. Elle déposa un petit baiser sur mon
crâne en me félicitant du succès de ma première mission.
Une mission que j’avais réussie malgré beaucoup de stress, comparée à
Sabrina.

Elle descendit des escaliers qui menaient à un endroit que je n’avais pas
encore visité : le garage. Quelques minutes plus tard, j’entendis le
grondement puissant d’un moteur de voiture. Mon possesseur émit un petit
rire, puis tira son téléphone de sa poche.

Sans un mot, je quittai le salon et montai dans ma chambre. Pyjama à la


main, je me rendis dans la salle de bains. Sur le lavabo, il y avait une tonne
de produits démaquillants, masques et crèmes en tout genre, accompagnés
d’un petit mot :

« Je ne serai sûrement pas là ce soir, alors efface mon chef-d’œuvre avec


ces produits. Bisous, Ally. »

Je souris bêtement face au geste attentionné de la captive de Rick, elle


était tellement douce et bienveillante. Je pris un coton pour me démaquiller.
Le mascara et le rouge à lèvres partiellement effacés me donnaient le look
du méchant dans Batman, ce qui m’arracha un petit rire.

La douche me revigora automatiquement. Je remarquai qu’Ally avait


aussi déposé des shampooings et un savon parfumé à la vanille. Je revivais
enfin, moi qui en avais assez de sentir la même odeur que mon possesseur.

Après m’être séchée, je m’habillai rapidement. Je hoquetai de surprise


lorsque je trouvai mon possesseur adossé au mur face à la salle de bains, le
regard insistant. Il se redressa et croisa les bras.

— Approche, ordonna-t-il sèchement.

Je fis ce qu’il me dit et m’approchai d’un pas hésitant. Il contracta la


mâchoire, agacé par ma lenteur. Une fois face à lui, je l’entendis humer mes
cheveux avant de souffler d’agacement. Puis, il dégagea mon cou,
provoquant en moi un frisson d’angoisse. Je le sentis examiner chaque
millimètre de mon épiderme, de ma nuque à l’arrière de mes oreilles.
— Qu’est-ce que tu fais ? murmurai-je lorsque ses doigts fins frôlèrent
mon cou nu. Arrête… s’il te plaît…

Il m’observa sans rien dire et cessa ses mouvements. Pendant plusieurs


minutes, il fixa mon visage crispé.

— Tu n’as pas couché avec Wood, confirma-t-il, le regard toujours aussi


glacial. Si tu l’avais fait, il se serait permis de marquer ta peau.

Il vérifiait vraiment si James m’avait fait un suçon ?

— Tu aurais pu me poser la question, rétorquai-je en croisant les bras.

Je n’aimais pas être touchée, ni par lui ni par aucun autre. Mais surtout
pas par lui, à cause de ce qu’il m’avait fait subir.

— Je n’avais pas envie de te parler, et c’est toujours le cas, grogna-t-il en


s’éloignant de moi.

— Tu ne veux pas me parler, mais tu préfères me toucher. C’est quoi le


pire, pour toi ?

Il n’allait pas répondre, tout ce qu’il faisait n’avait aucune logique.


Pourtant, tout en me toisant du regard par-dessus son épaule, il répliqua :

— Te voir encore vivante chez moi.

Il reprit sa route dans le couloir sombre, me laissant seule face à ses mots
meurtriers. Mes angoisses reprirent de plus belle, et ma respiration se
saccada.

Un frisson de terreur parcourut ma colonne vertébrale. Pendant plusieurs


minutes, je n’osai plus bouger, m’imaginant les pires et les plus
douloureuses manières de mourir sous ses mains et ses foutus yeux gris qui
hantaient plus mon esprit que mes cauchemars. Au pas de course, je me
réfugiai dans ma chambre, espérant ne plus le recroiser pour le reste de la
nuit.
Mais au moment où j’allumai la lumière et me tournai, un hoquet d’effroi
m’échappa. Celui que j’évitais était ici.

Assis.

Sur mon lit.

Il m’assassinait du regard, la mâchoire contractée et les poings serrés.

À ses côtés se trouvait le sac que j’avais pris pour la soirée, vidé sur le lit.

— Qui t’a donné ça ? m’interrogea-t-il d’un ton glacial en me montrant


une carte qu’il tenait du bout des doigts.

La carte. Moi-même je ne savais pas ce qui était écrit dessus, mais une
chose était sûre : le psychopathe n’aimait pas ça du tout.

— Un homme… prénommé… William, balbutiai-je en avalant


difficilement ma salive.

— Pourquoi il t’a donné sa merde ?

Sa voix était calme, beaucoup trop calme pour quelqu’un d’aussi


colérique que lui. C’était encore plus flippant de le voir enfouir sa rage
plutôt que de l’extérioriser, comme il le faisait depuis mon arrivée.

— Il m’a collée une bonne partie de la soirée, c’est lui qui m’a présentée
à votre James Wood. Je ne sais pas ce que contient cette carte, me défendis-
je en croisant les bras.

— Continue à ne pas le savoir, lança-t-il avant de placer son briquet juste


au-dessous du coin de la carte, la laissant brûler sous ses doigts fins.

L’odeur du papier brûlé envahit la pièce. Le psychopathe jeta les débris


de la carte par terre et s’approcha dangereusement de moi.

— Tu ne prononceras plus jamais le prénom de ce fils de pute, tu


m’entends ? m’avertit-il, ce qui me fit sursauter.
Ses pupilles dilatées et ses jointures presque blanches reflétaient la colère
qu’il essayait de garder en lui. Je hochai la tête rapidement en déglutissant,
dans l’espoir qu’il s’éloigne de mon corps tremblant. Il souffla de
frustration et déverrouilla la porte de ma chambre sans me lâcher du regard.

Il claqua la porte derrière lui, me faisant sursauter une nouvelle fois. Les
pensées se bousculaient violemment dans ma tête. Le connaissait-il ? Et
pourquoi William m’avait-il donné cette carte ? Qu’y avait-il d’écrit
dessus ?

Je ne comprenais plus rien, et cela m’agaçait.

Mes émotions me fatiguaient tellement que je me laissai tomber sur le lit.


Je l’entendis parler au téléphone en criant sur son interlocuteur, ce qui
m’arracha un long soupir. Ce psychopathe était une boule de nerfs
ambulante, et c’était éprouvant à supporter.

Une lumière troubla mon sommeil, celle du matin.

Qu’est-ce que je détestais ces baies vitrées.

Qu’est-ce que je détestais celui qui les avait placées.

Qu’est-ce que je détestais celui qui les avait achetées.

Il était 9 h. En bas, j’entendais les voix de Ben et de Kiara ainsi que des
rires que je pouvais qualifier d’hystériques. Un rire hystérique… Oh non,
pas elle.

Je me levai nonchalamment et me dirigeai vers la salle de bains. En


quittant la pièce après quelques minutes, je remarquai que la porte de mon
possesseur était grande ouverte. C’était bizarre, parce que depuis que
j’habitais ici, je ne l’avais jamais vue ouverte.

Je m’approchai de la chambre du psychopathe et vis son corps tatoué


allongé sur le ventre. Ses cheveux couvraient la moitié de son visage. À en
juger par sa bouche entrouverte, il dormait à poings fermés. Je rougis à la
vue de son corps peu vêtu et décidai de refermer la porte doucement, la
faisant grincer légèrement au passage.

— Merci…

Mon cœur sortit presque de ma cage thoracique lorsque je l’entendis


souffler ce mot.

Moi qui pensais qu’il allait me tuer pour avoir eu l’audace de


m’approcher de sa chambre… Peut-être imaginait-il que c’était l’un de ses
amis ? Je m’éloignai discrètement avant qu’il sache que c’était moi.

Le rire de Sabrina était indéniablement pire que la lumière du matin. Je


comprenais pourquoi le psychopathe m’avait remerciée.

Je descendis doucement dans le salon, où je tombai nez à nez avec le chef


du groupe, Dick, si je me rappelais bien…

— Oh, Rick, la voilà ! s’exclama Ben en se retournant rapidement vers


moi.

Rick. Ah, merde, je n’étais pas loin.

— Ma petite, j’attendais ton réveil, assieds-toi !

Je m’exécutai. Sabrina fumait une cigarette dans un coin du salon en me


jaugeant du regard tandis que Kiara et Ben jouaient à un jeu vidéo sur
l’écran géant en se chamaillant comme des enfants.

Des fois, je me demandais s’ils appartenaient vraiment à, comme le disait


Kiara, « l’un des plus grands réseaux de trafic de drogue et d’armes du
pays ».

— Raconte-moi comment s’est passée ta première mission !

— Eh bien, je-
— Elle a tapé dans l’œil du fils de pute, grogna une voix rauque derrière
moi.

Mais… il n’était pas en train de dormir, lui ?

Le psychopathe arborait une mine fatiguée. Il ne portait qu’un bas de


survêtement, dévoilant son torse imposant et ses tatouages. Par contre, il
avait un corps d’athlète. Peut-être faisait-il beaucoup de sport ? Ses muscles
étaient parfaitement dessinés et-

— Quoi ? lâcha Kiara en mettant son jeu en pause.

— Pardon ? s’écria Sabrina.

— Comment ça se fait ? me demanda Rick, curieux.

Tous les regards étaient braqués sur moi, tous avides de réponses face à
cette nouvelle qui les choquait un peu trop à mon goût. William avait pour
surnom « le fils de pute » ici, donc j’imaginais qu’ils le connaissaient tous.

— J’étais au buffet, je cherchais la cible quand il est arrivé.

— Mais encore… ? demanda Ben, le regard insistant.

— Il m’a présentée à James Wood. Ensuite, je ne l’ai revu que pendant le


discours et avant mon départ. Dans les deux cas, c’est lui qui venait vers
moi, de préférence quand James n’était pas dans les parages.

— James est un tombeur, il adore recevoir l’attention des femmes. Ça


m’étonne qu’il ne t’ait laissée que si peu de fois, douta Rick en arquant un
sourcil.

— James est aussi gay, et non, il est resté avec-

Je ne pus finir ma phrase face à leurs réactions. La mâchoire de Ben


manqua de se décrocher. Kiara se laissa tomber dramatiquement sur le
canapé. La cigarette de Sabrina lui glissa entre les doigts, atterrissant au sol.
À l’inverse, le tocard qui me servait de possesseur incarnait l’impassibilité
même. Il pianotait sur son téléphone. Peut-être ne m’avait-il pas entendue.
— Et toi, ça ne te choque pas ? s’écria Ben en le regardant.

— J’étais déjà au courant, marmonna-t-il.

— QUOI ? cria Kiara.

— Passons, coupa Rick en reportant son attention sur moi. Il faut que tu
saches que tu n’as pas le droit de te lier d’amitié avec d’autres personnes
que les membres du réseau, pour le moment. Nous ne reproduirons pas la
même erreur deux fois.

Comment ça ?

— J’espère qu’Ash s’occupe bien de toi, ajouta-t-il en jetant un coup


d’œil dans sa direction. Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas à
venir m’en faire part.

Rick pivota finalement vers Ben et Kiara, leur ordonnant d’un ton
autoritaire :

— Retournez travailler ! Aujourd’hui et demain, vous avez des caisses à


déplacer pour les nouvelles cargaisons.

Les deux se levèrent en râlant et suivirent Rick vers la porte d’entrée.


Sabrina récupéra la cigarette au sol, l’écrasa dans le cendrier, puis partit en
refermant la porte derrière elle. Nous laissant seuls.

La psychopathe tourna les talons, et je l’interpellai. Son annonce de tout


à l’heure faisait bouillonner mon sang.

— Tu savais pour James, et tu ne m’as rien dit. Je me suis tapé la honte


en l’embrassant !

Ses sourcils se haussèrent, et ses lèvres s’étirèrent en un sourire narquois.

— Tu l’as embrassé ? Le but de mon silence était de te foutre dans la


merde. Content que ça ait marché, captive.
CHAPITRE HUIT : QUE LE MEILLEUR
GAGNE.

Quatre jours étaient passés depuis ma première mission. Mes journées se


résumaient à traîner devant la télé, grignoter le peu de nourriture qu’il y
avait dans le frigo et, bien entendu, me disputer fréquemment avec le
psychopathe. Au lieu de commander à manger, il m’obligeait à préparer des
repas auxquels il ne touchait pas, ainsi que son maudit café. J’étais devenue
sa servante, et il adorait cela.

20 h. Je luttais contre le sommeil en regardant un documentaire


animalier. Je refusais de dormir, car si je faisais une sieste maintenant, je ne
pourrais pas m’endormir, ce soir. Or, je ne voulais pas errer dans les
couloirs et risquer de croiser le psychopathe au sommeil léger.

— Habille-toi, on sort.

Sa voix rauque me fit sursauter. Il sortait de la douche, des mèches de


cheveux encore humides tombaient devant ses yeux. Une cigarette entre les
lèvres, il quitta le salon sans m’adresser un seul regard. J’éteignis la
télévision, puis partis me changer rapidement. Rares étaient les fois où je
quittais cette maison, au point que ça me faisait du bien lorsque je le faisais.

Alors que j’enfilais mes chaussures, j’entendis le psychopathe dévaler les


escaliers. Je me précipitai de finir pour éviter son courroux.

Règle numéro 1 dans cette maison : Toujours éviter la mort. Toujours.

Je descendis quelques minutes après lui, non sans l’entendre râler de mon
retard. Il leva les yeux vers moi et me reluqua de la tête aux pieds. Comme
d’habitude.
Je le suivis vers d’autres marches. Nous passâmes à côté de la porte qui
menait à la cave, ce qui me fit déglutir, et continuâmes encore jusqu’au
sous-sol de la maison Il piocha une clé sur une étagère, puis déverrouilla la
porte en composant un code secret.

Les lumières éclairèrent automatiquement l’immense garage. Pas une,


pas deux, mais des dizaines de voitures étaient garées. Toutes plus
luxueuses les unes que les autres. Il s’engouffra dans une berline aux vitres
teintées.

Je m’assis sur le siège passager, crispée à l’idée d’être aussi proche de


lui. Il mit le contact et fit gronder le moteur. Aussitôt, je m’enfonçai dans le
siège de cette voiture un peu trop puissante à mon goût.

Une fois sur la route principale, il roulait vite, beaucoup trop vite. Mais
ses yeux restaient concentrés sur la route. Ses sourcils froncés et ses mains
agrippées au volant me rassuraient quelque peu, il paraissait savoir ce qu’il
faisait.

— Tu n’es pas obligé de rouler aussi vite, fis-je remarquer en me


cramponnant à la poignée intérieure de la portière.

Sa langue claqua contre son palais.

— Tu n’es pas obligée de l’ouvrir, rétorqua le psychopathe sans me


lancer un seul regard.

Je soupirai d’agacement et pris sur moi, malgré mon malaise.

— Où est-ce qu’on va ? demandai-je.

— En enfer.

J’arquai un sourcil, dans l’attente d’une réponse plus construite de sa


part, mais il ne rajouta rien. Une voiture apparut sur la route en face de
nous, et il la frôla agilement. Même s’il contrôlait la situation, je ne pus
m’empêcher de pousser un petit hoquet d’effroi. Le psychopathe se moqua
ouvertement de ma réaction, pourtant complètement justifiée.
Lorsque nous arrivâmes à l’entrée d’une résidence, il appela quelqu’un
pour qu’on vienne lui ouvrir. Les grilles du portail s’écartèrent doucement,
et nous nous engouffrâmes dans cette mystérieuse propriété privée.

Je vis plusieurs voitures garées à l’extérieur, ainsi qu’une grande maison


à quelques mètres de nous. Une fois la fusée enfin à l’arrêt, j’ouvris la
portière, heureuse comme jamais d’en sortir.

À l’entrée, Ally nous accueillit avec un grand sourire aux lèvres. Le


psychopathe pénétra à l’intérieur sans prendre la peine de saluer la jeune
maman, qui ne semblait pas dérangée par son manque de politesse.

— Bienvenue chez moi ! Théo, viens dire bonjour !

Elle referma la porte derrière nous. Deux mains couvrirent soudain mes
yeux, accompagnées d’un rire que je reconnus aussitôt.

— Salut, toi ! J’espérais qu’Ash ne te laisserait pas chez lui, aujourd’hui !


Je suis contente que tu sois là, dit Kiara en m’enlaçant.

Elle m’emmena à la cuisine, où se trouvait Ben, les mains occupées par


les différents plats sur le plan de travail.

— Ella, ma jolie ! s’exclama-t-il en me voyant arriver. Ash a bien fait de


te ramener, il y a plein de bouffe, ce soir !

— Où est Théo ? demanda Ally, inquiète.

— Il joue à la balançoire dehors, dit-il en montrant du doigt le jardin.

Je zieutai la grande pièce. Elle était moins vide que celle de mon
possesseur. Les tons beiges et les étagères en bois la rendaient plus
chaleureuse, plus lumineuse.

Ben était assis sur l’une des chaises hautes près du comptoir. Il me fit
signe de le rejoindre en tapotant une chaise.

— Ça fait un moment qu’on ne t’a pas revue ! Ash est toujours chiant
avec toi ? me demanda-t-il d’un ton blagueur.
J’acquiesçai, ce qui l’amusa.

— Le contraire m’aurait étonné !

Je le vis fourrer son doigt discrètement dans un bol rempli de guacamole.

— Repose ton doigt de gros dégueulasse dans la bouffe, et je le coupe


avec ça, le menaça Kiara, un gros couteau à la main.

Ben émit un rire moqueur face à la menace de Kiara. Puis, passant par-
dessus mon épaule, un autre doigt vint plonger à l’intérieur du plat. Je
devinai aux tatouages sur l’avant-bras qui était à l’origine de cette ultime
provocation. Sans surprise, le psychopathe.

Je me tournai vers lui. Il passa sa langue lentement sur son doigt, l’air
joueur. Kiara souffla d’agacement, ce qui lui arracha un rire.

— Ah, d’accord ! Donc, lui, tu le menaces pas ?! s’indigna Ben.

La porte coulissante qui donnait vue sur le grand jardin s’ouvrit, laissant
un petit garçon pénétrer à l’intérieur de la cuisine. Haut comme trois
pommes, avec des boucles claires qui retombaient devant ses yeux. Alors,
c’était lui, le petit Théo.

— Enlève tes chaussures ! La femme de ménage est passée ce matin !


gronda Ally. Ella, je te présente mon fils, Théo !

Il m’adressa un signe de main, suivi d’un petit « bonjour », que je lui


rendis en souriant. Il ressemblait beaucoup à sa mère.

— Je crois que c’est l’heure de dîner, allez, dépêchez-vous ! Théo, va te


laver les mains !

Le ton autoritaire que prenait Ally m’amusait. Son fils marmonna des
paroles incompréhensibles, puis disparut dans la maison. Je suivis Kiara,
qui ramenait des plats dans la salle à manger. La pièce comportait une
grande table entourée d’une quinzaine de chaises marron. Sur les étagères
en bois s’étalaient des décorations, comme des cadres avec des photos de
Théo, tandis qu’un grand lustre au plafond illuminait la pièce. C’était
indéniable, cette maison dégageait beaucoup plus de chaleur que celle du
tocard qui me servait de possesseur. Je vis le petit enfant revenir les mains
propres, suivi de Rick, qui me salua.

Sabrina fit son apparition aux côtés du psychopathe. Je suivis le


mouvement en m’asseyant au bout de la table. Kiara, à côté de moi, se
servait sans prendre la peine d’attendre les autres.

— Ma petite ! Le plan de la soirée a fonctionné comme on le voulait,


personne ne se doute de rien, bravo ! me félicita Rick en levant son verre
dans ma direction.

Je hochai la tête sans un mot. Tout ce à quoi je pensais était que l’autre
tocard savait que James était gay et qu’il ne m’avait pas prévenue. Je le
fusillai du regard, encore contrariée par son plan sadique.

Nos yeux se croisèrent, et il esquissa un sourire satisfait, avant de prendre


une bouchée de ses pommes de terre sautées. J’espère que c’est ta cervelle
qui ne va pas tarder à sauter, enfoiré.

— Si je n’avais pas été là, la mission aurait été un échec, rétorqua


Sabrina, les bras croisés, n’est-ce pas, Ash ?

— Tu devrais manger, ça t’éviterait de dire de la merde.

Kiara pouffa ouvertement, de même qu’Ally et moi, mais je me fis


discrète quand je remarquai le regard assassin de Sabrina sur nous.

Le reste de la soirée se passa calmement. Ce dîner était l’occasion de


proposer un bilan approfondi de la situation du réseau. Quoi de mieux que
de parler de drogues et d’armes autour d’un bon rôti et de légumes sautés ?

Rick distribuait les tâches de la semaine tandis que le psychopathe se


désintéressait de la conversation, comme s’il n’était pas concerné. On
m’assigna à mon tour une mission, que j’allais réaliser avec Ally, la
semaine prochaine.
Il était 23 h 30 lorsque nous décidâmes de quitter la maison. Je remerciai
Ally, et Kiara me prit dans ses bras une dernière fois avant que je suive le
psychopathe jusqu’à sa voiture.

Face à sa démarche rapide, je fronçai les sourcils. La maison de Rick et


d’Ally était accueillante, mais lui la fuyait presque. Alors que je n’étais plus
qu’à quelques mètres de la voiture, il monta et démarra sans m’attendre.

— Sois chez moi à minuit, ou je te promets que tu dormiras à la cave !


cria-t-il en me laissant derrière lui.

Attends, quoi ?

Je pensais qu’il me faisait marcher, j’espérais que c’était une blague de


mauvais goût pour me fatiguer, mais ce connard était vraiment parti, et très
vite. Mon cerveau n’assimilait pas encore ce qu’il venait de se passer.

Il me demandait d’être chez lui à minuit alors qu’il était 23 h 45 et qu’on


avait fait presque une heure de trajet à l’aller et-

Oh, mon Dieu… la cave.

Mon cerveau s’embrouilla, et la panique me gagna. Dormir dans la cave


n’était vraiment pas une partie de plaisir, testée et désapprouvée par mon
corps et mon esprit. La boule au ventre, je me demandai comment j’allais
rentrer dans cette baraque à l’heure.

— Regardez qui s’est fait abandonner par son maître, lança une voix dans
une voiture.

Sabrina.

— Ma jolie, Ash est encore là ? Je le cherchais, me demanda Ben.

— Il est parti, l’informai-je, excédée par son comportement.

Sabrina se moqua ouvertement de moi, ce qui mettait mes nerfs à rude


épreuve. Kiara klaxonna, demandant à Ben d’avancer. Quand elle
m’aperçut, elle me fit signe de venir.
— Ella, où est Ash ?

Je lui expliquai ce qu’il s’était passé tandis que ma colère ne faisait


qu’augmenter.

— Qu’est-ce qu’il est lourd des fois, putain !

— Non, tout le temps, corrigeai-je.

Elle accepta que je monte, elle allait me déposer. Pendant le trajet, elle
me fit une leçon de morale.

— Tu ne dois pas te laisser faire, c’est tout ce qu’il attend, lui. Il te mène
la vie dure parce qu’il veut que tu dises à Rick que tu n’en peux plus de lui
et que tu souhaites changer de possesseur ! Il faut que tu t’imposes, ce con
va tout faire pour gagner.

J’acquiesçai une nouvelle fois. Elle avait raison, et je le savais. Mais


depuis la brûlure, j’essayais de moins en moins de lui tenir tête, même si, au
début, j’étais déterminée à le faire. C’est ce qu’il veut, que je baisse les
bras.

Nous arrivâmes chez lui à 0 h 40. Kiara entra à l’intérieur de la propriété.


Les lumières étaient encore allumées. Une silhouette se tenait face à la baie
vitrée du salon. Rien que l’apercevoir m’attendre au loin me donnait la
chair de poule.

Kiara roula jusqu’au garage, qui était fermé, bizarrement.

— Tiens-lui tête, ne laisse pas gagner le grand Asher Scott, termina-t-elle


dans un souffle en reculant, parce que c’est tout ce qu’il veut. Et on n’en
peut plus.

Asher Scott… Alors, « Ash » n’est qu’un surnom ? Intéressant.

Je déglutis à l’idée de devoir me confronter à lui. La porte était


déverrouillée, je l’ouvris et entrai.
Ma respiration se coupa, tout était trop silencieux. La télé était éteinte,
aucun bruit ne résonnait autour. Je repoussai la porte derrière moi avec
tellement de discrétion qu’on aurait pu penser qu’elle n’était pas fermée.

Mes sens s’affolèrent lorsque la maison plongea dans l’obscurité totale.


J’entendis un bruit… comme… des pas dans les escaliers. Ses pas.

— Tic-tac, tic-tac, fit une voix rauque, au loin.

Chaque pas était accompagné d’un « tic » ou d’un « tac » prononcé par le
démon qui jouait avec mon angoisse. J’aperçus sa silhouette imposante au
milieu des escaliers, les bras croisés. Je tremblais comme une feuille, mes
jambes ne supportant presque plus mon maigre poids.

Il rit cyniquement avant de descendre doucement le reste des marches, tel


un prédateur rôdant autour de sa proie. Menaçant et oppressant.

— Tu es arrivée en retard…

Il s’approcha lentement de moi tout en allumant sa cigarette.

— J’aurais pu arriver à l’heure si tu m’avais prise avec toi, rétorquai-je


sans trop d’assurance, les lèvres aussi tremblantes que mes jambes.

Il émit un petit rire.

— Tu as peur, captive ?

— N-Non…

Je le sentis tourner autour de moi, il était proche, beaucoup trop proche.

Instinctivement, je reculai, jusqu’à ce que mon dos touche la porte


d’entrée. Un gloussement mauvais lui échappa. J’étais vulnérable, et ce
psychopathe le savait. Il jubilait.

— Tu devrais avoir peur, je peux te tuer… t’arracher les membres un à un


et les enterrer dans mon jardin… Personne n’en saura rien, me glissa-t-il à
l’oreille.
J’écarquillai les yeux et déglutis en sentant son souffle chaud contre ma
joue. L’odeur de son parfum mélangée à celle de la cigarette emplissait mes
narines. Mon estomac se tordit violemment, incontrôlable. Je ne supportais
pas de le sentir si près de moi.

— Tu ne veux pas dormir en bas ? me demanda-t-il doucement en plaçant


une mèche derrière mon oreille. Tu peux me dire si tu ne veux pas… Je ne
vais pas te forcer…

Quoi ?

J’inspirai profondément, essayant de ne pas m’évanouir ou de ne pas


succomber à une crise de panique. J’avais une chance de lui dire ce que je
voulais, alors en aucun cas, je ne devais la rater.

— Je… je ne veux pas, murmurai-je en espérant qu’il était sérieux.

— Que tu es naïve… lâcha-t-il avant d’ouvrir subitement la porte


d’entrée.

Il me poussa violemment à l’extérieur, manquant de me faire trébucher.

— Ma maison, mes règles. Tu ne fais pas ce que je veux ? Très bien ! À


demain, captive.

Et il referma la porte, me laissant seule dehors. Mes poings cognèrent


contre la porte d’entrée tandis que je le suppliais de m’ouvrir. Il faisait très
froid dehors, et c’était trop calme. Ne résonnait que le bruit de mon
acharnement.

— OUVRE-MOI ! criai-je.

Les minutes passèrent, et rien n’y faisait, il ne venait pas. Et il n’allait pas
venir.

Le froid fouettait mon visage, mes membres se crispaient. Je contournai


la maison à la recherche d’une seconde porte. Cet enfoiré avait fermé le
garage juste pour m’empêcher de rentrer.
Je revins sur mes pas et me laissai tomber sur la pelouse fraîche. J’en
avais plus qu’assez de ses conneries d’enfant pas content, je n’avais pas à
subir ces tortures. Tout était la faute de Rick. S’il ne l’avait pas forcé à avoir
une captive, rien de tout cela ne serait arrivé. John était l’un des pires, mais
lui…

C’est alors que je sentis un liquide se déverser sur mes cheveux. C’était
de l’alcool.

En relevant la tête, je découvris le tocard qui me servait de possesseur. Il


arborait un sourire narquois tandis qu’il m’admirait, trempée par l’alcool
qu’il avait laissé couler sur moi.

— Je voulais arroser la pelouse, dit-il d’un ton sarcastique.

Je baissai la tête afin de laisser mes cheveux s’égoutter. Je levai ensuite


mon majeur dans sa direction. Il rit avant de vider son verre sur la pelouse.
Il alluma une cigarette et me fixa depuis son balcon.

— Fume. Comme ça, tu mourras vite, crachai-je, excédée.

Il haussa les sourcils, visiblement étonné par la pique que je venais de lui
lancer. Et il rétorqua :

— Continue à l’ouvrir comme ça, tu mourras encore plus vite.

Je levai les yeux au ciel et m’allongeai sur l’herbe. J’étais fatiguée, je


collais et j’avais froid, pendant que lui était sur le balcon, à fumer et à
jubiler de me voir frôler l’hypothermie. Quelque chose heurta mon front,
puis j’entendis un « touché ».

— ARRÊTE, PUTAIN ! criai-je lorsque je compris que c’était son mégot


de cigarette.

Il explosa de rire, s’étouffant presque. Mes yeux brûlaient de fatigue, je


n’en pouvais plus. J’allais craquer. Et il était encore là, avec ce putain de
sourire satisfait.

— Je meurs de froid, je te laisse, mon lit m’attend !


— JE TE DÉTESTE ! hurlai-je, tremblante de rage.

— C’est réciproque !

J’entendis la porte coulissante se refermer derrière lui. Après encore


quelques minutes par terre, je remarquai la piscine. Je partis m’allonger sur
l’un des transats. Le matelas blanc n’était pas aussi confortable que mon lit,
mais c’était mieux que l’herbe.

Je ramenai mes jambes à ma taille, essayant de garder un minimum de


chaleur. Le manteau que je portais ne réchauffait pas autant que ma
couverture, si bien que je grimaçai en tremblant légèrement.

J’espère qu’il crèvera pendant son sommeil.

Je ne me rappelais ni comment je m’étais endormie ni à quel moment,


mais le chant des oiseaux et la lumière du jour me réveillèrent. Je pestai
contre le soleil et me levai sans oublier d’étirer mes muscles endoloris.

— La porte est ouverte, et j’ai besoin d’un café, dit une voix rauque, au
loin.

Je relevai mon regard vers le balcon de sa chambre, où je l’aperçus, les


yeux encore à moitié clos, seulement vêtu d’un boxer noir. D’un geste de la
main, il dégagea les quelques mèches blondes qui dérangeaient sa vue.

— Arôme eau de Javel ? demandai-je sèchement.

Un sourire incurva le coin de ses lèvres, qui emprisonnaient sa cigarette,


et il répliqua :

— Dans le tien, de préférence.

Je n’ai jamais été aussi heureuse de rentrer chez lui.


Le pas rapide, je partis directement prendre une douche chaude. Je me
changeai avant de m’enfermer dans ma chambre.

— Va te faire foutre ! l’insultai-je en verrouillant la porte et en m’affalant


sur mon lit.

— Je t’ai entendue ! s’exclama sa voix à travers le mur. J’attends mon


café !

J’émis un rire moqueur et m’enfouis sous les couvertures en soupirant.


Kiara avait raison, je devais tenir tête à ce psychopathe. De toute évidence,
il n’en avait pas l’habitude et il ne supportait pas que quelqu’un le fasse.

Que le meilleur gagne, Asher Scott !


CHAPITRE NEUF : LISA OU LINDA ?

15 h. J’étais encore sonnée par la sieste de six heures que je venais de


faire. Mon corps avait besoin de récupérer le sommeil négligé la veille.
Comparée à l’autre connard, qui avait dormi paisiblement, moi, j’avais frôlé
l’hypothermie près de la piscine. D’ailleurs, je ne l’avais pas entendu toquer
à ma porte, peut-être étais-je trop fatiguée pour que le moindre bruit me
réveille.

Une fois dans la salle de bains, je repris mes esprits. Je faisais presque
peur : mes cernes étaient creux et ma peau complètement sèche. Je
farfouillai dans le sac qu’Ally m’avait laissé et y trouvai des produits qui
m’aidèrent à me sentir plus humaine.

Après l’effort, le réconfort. Je mourais de faim. Tout en descendant les


marches, j’inspectai chaque recoin du rez-de-chaussée : le hall était vide, la
cuisine également. Quant au salon, il était aussi silencieux qu’une morgue.
Aucun signe du psychopathe.

Suspicieuse, je continuai mon enquête sur la pointe des pieds. Je


remarquai une tasse de café à moitié terminée sur la table basse du salon
ainsi qu’un verre de whisky. Vide.

— Il faut croire que tu sais te débrouiller tout seul, connard, murmurai-je,


satisfaite de ne pas lui avoir préparé son café du matin.

Mon ventre criait famine, je n’avais pas mangé depuis le dîner d’hier
soir, chez Ally. Le frigo ne contenait pas grand-chose, non… il n’y avait
rien. Ni même dans les placards.

— Ce n’est pas vrai…


Je rouvris le frigo, espérant trouver quelque chose à manger, mais à part
une bouteille de bière et du ketchup, il ne restait rien. Sauf son maudit café.

La porte d’entrée s’ouvrit sur le psychopathe.

— Il n’y a rien à manger, l’informai-je en croisant les bras.

— Est-ce que ça m’intéresse ? Il fallait te réveiller pour manger. Pas de


réveil, pas de bouffe. Mais maintenant que t’es là, j’ai besoin d’un café.

— Tu vas me laisser mourir de faim ?! m’exclamai-je.

— Arrête de dramatiser, tu peux vivre trente jours sans manger,


malheureusement. Occupe-toi de mon café, si tu ne veux pas que tes trente
jours de survie se transforment en trente petites secondes.

Sur ce, il monta à l’étage. Tout en rouspétant, je m’approchai de la


machine et remarquai qu’elle ne contenait plus de capsules. Je me tournai
vers le tiroir pour en sortir une nouvelle boîte.

Soudain, une idée me vint en tête. Pas de réveil, pas de bouffe ? Pas de
bouffe, pas de café.

— Si je ne mange pas, tu n’auras pas ton putain de café, connard,


murmurai-je.

Je vidai la boîte de capsules dans la poche de mon sweat-shirt. Le sourire


en coin, je m’affalai sur l’énorme canapé en allumant la télé.

Quelques minutes plus tard, je le sentis s’écrouler à côté de moi et


pouffer de rire.

— Obéissante… souffla-t-il en prenant la tasse sur la table basse, qu’il


porta à ses lèvres.

Il grimaça de dégoût avant de la reposer rapidement. Je ne pus retenir un


rire moqueur en le voyant m’assassiner du regard. Il venait de boire le café
qu’il avait laissé ce matin.
— Je n’en ai rien à foutre que tu crèves la dalle, où est mon putain de
café ? s’impatienta le psychopathe.

— Au supermarché ! Avec toute la nourriture que tu n’as pas chez toi.

Il arqua un sourcil, puis se rendit dans la cuisine. Je l’entendis alors


lâcher un « putain ». Le sourire satisfait, je repris ma position de départ face
à l’écran et attendis qu’il me dise qu’il sortait faire les courses.

— Habille-toi, on sort.

Mes jambes me guidèrent vers ma chambre. Après m’être habillée


rapidement, je l’attendis en bas. Il enfila son habituelle veste en cuir, et
nous nous dirigeâmes vers le garage, où il prit une voiture, beaucoup plus
simple que celle qu’il avait conduite la nuit dernière.

On roula jusqu’à la route principale dans le silence le plus total. Ni lui ni


moi ne voulions discuter, et c’était bien mieux comme cela.

À travers la vitre teintée, mes yeux se perdaient dans la contemplation du


cœur de la ville, aux abords d’un parc, devant les cafés situés à chaque coin
de rue, apparaissaient un jeune couple, un enfant, une vieille dame
promenant ses chiens, un groupe de filles sortant du centre commercial avec
des sacs plein les bras. Les gens vivaient. Et je n’avais pas vu ces images
depuis si longtemps. Mon regard s’embua. Je n’avais pas contemplé un
endroit aussi animé depuis des années. J’enviais tout le monde, du couple
aux chiens.

Leurs vies étaient tellement plus simples, tellement plus banales. Cette
banalité que j’aspirais à retrouver depuis le début de mon cauchemar. Je les
enviais. Je les enviais tellement.

Un sanglot s’échappa de mes lèvres lorsque j’aperçus une mère et sa fille


en train d’acheter de la barbe à papa. Elle me manquait. Elle me manquait
tellement.

J’essayai tant bien que mal de me contrôler. Je ne voulais pas laisser mes
démons me ravager, pas encore une fois. C’était du passé. Elle était bien
plus heureuse, maintenant.

— Arrête de chialer comme une gosse, tu vas bouffer ta merde, claqua la


voix du psychopathe.

Je le fusillai du regard. Il ne savait même pas de quoi il parlait, et son air


dédaigneux m’agaçait au plus haut point.

Après avoir garé la voiture, nous entrâmes dans un hypermarché. Il


m’ordonna de prendre un chariot et de le suivre, je m’exécutai sans trop
poser de questions. Soumission, bonjour.

Nous nous faufilâmes entre les rayons, piochant sur les étagères. Il me
refusait tout, alors je prenais discrètement des céréales et des nouilles. Oui,
je suis une enfant. Cela faisait presque six ans que je n’avais pas été dans un
supermarché, il fallait en profiter.

Le psychopathe prenait tout et n’importe quoi, et surtout, en double !


Sûrement pour ne plus faire ses courses pendant au moins trois mois. Les
tonnes de produits formaient une montagne face à moi. Je me battais avec le
chariot, mes bras n’arrivaient plus à pousser, mais bien sûr, l’autre connard
ne bougeait même pas le petit doigt pour m’aider, trop occupé à consulter
son téléphone et à me dire d’avancer plus rapidement.

À la sortie, le psychopathe prit les sacs les moins lourds, me laissant ceux
qui faisaient presque mon poids actuel.

— Avance, putain ! Ce n’est pas le moment de traîner ! s’exclama-t-il en


mettant les courses à l’intérieur de la voiture. À moins que tu veuilles
rentrer à pied ?

Un sourire machiavélique s’afficha sur son visage avant qu’il rentre dans
la voiture. Ma mâchoire se contracta, et j’accélérai le pas lorsque j’entendis
le moteur gronder. Alors que je déposais négligemment le reste des courses
sur les sièges arrière, la voiture avançait.

Ma main serra la poignée de la portière dans l’espoir de la faire s’arrêter.


Avec un sourire narquois, le psychopathe freina, me laissant l’opportunité
de m’engouffrer dans l’habitacle.

— Tu te sens obligé d’être aussi lourd ? lui demandai-je en l’assassinant


du regard.

— À défaut de faire de toi ma captive, ce que je refuse, je fais de toi mon


passe-temps, et tu t’en sors plutôt bien, pour l’instant.

— Trouve-toi un autre passe-temps, je n’ai pas le temps de satisfaire tes


pulsions de psychopathe et-

Il alluma la radio en mettant le volume au maximum pour m’empêcher


de finir ma phrase. Je serrai les poings. Je veux le tuer, non, je vais le
massacrer.

Je posai ma tête contre la vitre et laissai mes yeux regarder le paysage


défiler. Les voitures dégageaient le passage lorsque le psychopathe
klaxonnait comme un sourd. Quel con.

Nous arrivâmes chez lui en peu de temps. Il sortit de sa voiture sans


prendre la peine de se retourner, me laissant seule avec les courses. Je le vis
ouvrir la porte qui menait à la maison avant de revenir, une autre clé à la
main.

J’arquai un sourcil, dans l’attente d’une explication. Il s’approcha d’une


voiture, qu’il démarra et arrêta à mon niveau.

— Si jamais tu t’aventures dans-

— D’autres endroits que le salon et ta chambre, je t’étripe ? Oui, je


connais la chanson, répondis-je en levant les yeux au ciel.

Il esquissa un sourire en coin, ses yeux gris rivés sur moi.

— Gentille fille, j’espère que tu t’étoufferas en bouffant la merde que tu


vas préparer.

Il accéléra.
— J’espère que tu partiras vivre là où est ta place ! criai-je en le voyant
s’éloigner.

— Je t’emmènerai en enfer avec moi ! hurla-t-il en quittant le garage.

Je me retournai et déglutis à la vue des sacs blancs que je devais porter.

— Je te déteste.

21 h. Un bol de nouilles à la main, je regardais une émission en


appréciant le moment de confort et de silence que je passais sans l’être le
plus détestable et le plus sournois de cette maison. Asher Scott.

Depuis que je glandais dans ce salon, je n’avais jamais remarqué la


bibliothèque. Du moins, je n’avais pas accordé plus d’importance à ces
étagères noires disposées d’une manière aussi minimaliste que le reste de la
maison. Des livres les remplissaient, le psychopathe bouquinait ? Je ne
pouvais pas le croire.

Je m’approchai des œuvres : Stephen King, Lovecraft, Edgar Poe et plein


d’autres grands auteurs du genre horreur et fantastique.

— Et moi qui me demandais d’où tu tirais ton côté sadique… murmurai-


je en passant mon doigt sur les différents livres. Harry Potter ? Tu n’as pas
si mauvais goût, finalement.

Je sursautai lorsque la porte s’ouvrit. Kiara lança son sac sur le canapé
avant de s’affaler dessus.

— Je meurs de faim ! dit-elle en se tenant le ventre.

— Il reste des nouilles dans la cuisine, t’en veux ? lui proposai-je en


souriant.

— Ne te dérange pas, je vais le faire, je ne suis pas Ash !


Elle se leva de sa place et quitta le salon. Kiara revint quelques instants
après, un bol de nouilles à la main.

— Comment s’est passée ta journée ?

— Magnifique ! Entre mon réveil dehors et l’après-midi courses, c’était


très physique.

— T’as dormi dehors ? s’offusqua-t-elle.

— Il m’a foutue dehors parce que je ne voulais pas dormir dans la cave !

Kiara souffla d’agacement. Je lui racontai ma nuit. Elle se retint de rire


lorsqu’il fut question du moment où il s’était amusé à me jeter de l’alcool
sur la tête en me disant qu’il voulait « arroser la pelouse ». L’enfoiré.

— Moi, j’ai passé la journée à trier des archives. Ce n’était pas la grande
joie, mais ce soir, j’ai abandonné Ben pour passer la nuit avec toi !

— Vraiment ?

Mon sourire s’élargit lorsqu’elle hocha la tête, ses yeux bleus pétillaient.
Je ne pus m’empêcher de penser au psychopathe. Le savait-il ? Serait-il
d’accord ? Il aimait gâcher toutes les belles choses qui m’arrivaient, alors…

Le temps passait, et on s’amusait à zapper. Le psychopathe revint vers


minuit. Il enleva sa veste en cuir et se tourna vers nous. Lorsqu’il aperçut
Kiara, il fronça les sourcils :

— Tu as besoin de quelque chose ? lança-t-il en s’approchant du salon.

Kiara ne le regardait pas, préférant son émission.

— Depuis quand je dois avoir besoin de quelque chose pour venir


glander ici ? dit-elle en souriant.

— La voiture ? l’interrogea le psychopathe.

— En bas, répondit-elle du tac au tac, toujours dos à lui.


Il reporta son attention sur moi et me toisa du regard avant de gagner
l’étage. Kiara m’invita à monter avec elle. J’éteignis la télé et les lumières
pour la suivre.

Elle s’allongea sur mon lit.

— La captive avant toi a eu la chance de ne passer qu’une seule nuit ici,


tu en es à ta troisième semaine !

Je fronçais les sourcils.

— Il y avait une autre captive avant moi ?

— Bien sûr ! Elle s’appelait Linda, ou Lisa, je ne me rappelle plus. Elle


n’est restée que deux jours avec Ash.

— Comment ça ? Qu’est-ce qu’il a fait ?

J’étais curieuse de savoir jusqu’où il avait pu aller pour qu’elle prenne


ses jambes à son cou.

— Je ne suis pas sûre que tu veuilles le savoir, souffla-t-elle, gênée, en


examinant mon visage.

Au même moment, le psychopathe déboula dans ma chambre, une


cigarette aux lèvres, comme à son habitude.

— Savoir quoi ? demanda-t-il en apportant des papiers, qu’il déposa sur


le ventre de Kiara.

Cette dernière écarquilla les yeux et répondit très rapidement :

— Rien du tout, des trucs de fi-

— Qu’est-ce que tu as fait à la captive avant moi ? osai-je demander en


défiant mon possesseur des yeux.

Kiara s’étouffa avec sa salive, puis se leva d’un bond. Elle poussa mon
possesseur afin de le faire sortir de la pièce.
Lorsqu’il prit la parole, un sourire machiavélique aux lèvres, Kiara cria
de toutes ses forces, au point de couvrir les mots qui sortaient de sa bouche.
Elle verrouilla la porte, l’empêchant de rester une seconde de plus avec
nous.

— Non, fit-elle simplement en me pointant du doigt.

Je croisai les bras, contrariée. Maintenant, je devais savoir ce qu’il avait


bien pu faire pour qu’elle s’en aille.

— Je le saurai, dis-je, déterminée à obtenir les réponses à mes questions.


CHAPITRE DIX : REGARD MEURTRIER

— Tu savais que le psychopathe lisait Harry Potter ? demandai-je en


fixant le plafond.

— Oh, l’enflure, c’était donc lui ! J’avais accusé mon ex de me l’avoir


volé ! s’offusqua Kiara.

Nous étions allongées sur mon lit depuis deux heures maintenant,
occupées à nous poser des questions existentielles, ou des questions tout
court. Cependant, elle ne répondait plus dès que cela concernait le
psychopathe.

— Pourquoi tu ne veux rien me dire sur lui ?

— Parce que je tiens un minimum à ma vie. Et il y a des choses que tu ne


dois pas savoir, ou du moins, pas pour l’instant, m’expliqua-t-elle sans me
regarder.

J’affichai une mine renfrognée et croisai les bras, ce qui provoqua son
rire. Ses yeux bleus légèrement plissés trahissaient sa fatigue. Pas étonnant,
il devait être 3 h du matin.

— Un jour, je te promets que tu sauras toute la vérité. Mais pas


maintenant, c’est trop tôt. Sache seulement qu’Ash n’est pas mauvais,
m’avoua-t-elle en ramenant la couverture à elle. Tu es la seule qui est restée
aussi longtemps… depuis…

— Depuis quoi ? la questionnai-je en me redressant à moitié. Depuis


quoi, Kiara ?
Elle ne répondit rien. Ses yeux étaient clos et sa respiration profonde. Je
me laissai retomber sur le lit avec un soupir de frustration. Morphée venait
de m’arracher la seule opportunité d’en savoir un peu plus sur le connard
dans la chambre d’à côté. Vivre en compagnie d’une boule de nerfs et de
mystères, prête à vous bondir dessus simplement parce que vous êtes sa
captive, était terriblement stressant. Mais le pire était de ne pas savoir
pourquoi.

Asher Scott était l’être le plus détestable et impénétrable que j’avais pu


croiser. Il était mauvais, sournois, prétentieux, narcissique et exécrable.
C’était un connard qui prenait un malin plaisir à me faire souffrir. Et le pire,
c’était qu’il réussissait à tous les coups.

Je me frottai les yeux et me levai du lit. Mes pas me guidèrent vers la


baie vitrée, sur laquelle je posai délicatement mes mains. L’obscurité
s’évaporait au fil des minutes. La nuit, tout était plus calme, sauf nos
pensées lorsqu’elles s’entremêlaient.

Que s’était-il passé dans sa vie pour qu’il soit comme ça ? Et surtout,
pourquoi me détestait-il autant ?

Enfin, qui était cette Linda ? Ou Lisa ? Merde.

Quand on parlait du loup… il apparut face à moi. Accoudé au garde-


corps en verre de son balcon, il fumait une cigarette en contemplant le
jardin. Pour une fois, il ne regardait pas son téléphone. Il paraissait loin, très
loin dans ses pensées. Ses mouvements étaient lents, son regard ne dérivait
pas du point imaginaire qu’il fixait au loin.

À quoi pouvait-il bien penser, en ce moment ? Où était parti son esprit ?

Il était si… énigmatique, c’était un puzzle dont les pièces étaient


éparpillées, introuvables. Je ne comprenais presque rien à son sujet. Mais
bientôt, j’allais y remédier. Bientôt, j’aurais les réponses à mes questions, je
m’en faisais la promesse.

— Je le saurai, espèce de psychopathe, murmurai-je avant de m’éloigner


de la baie vitrée.
Je me laissai tomber sur mon lit et ramenai les couvertures sur mes
épaules. Seulement là, je me laissai emporter par le flot de mes pensées et
de mes interrogations.

— Debout, Ella ! cria une voix près de mon oreille.

Je grimaçai avant de me retourner et de rabattre la couverture sur ma tête.


J’entendis des rires féminins, deux rires que je reconnus aussitôt. Je souris
en gardant les yeux clos.

— Tu crois qu’elle est morte ? demanda Kiara.

— Ally, elle vient de bouger, ne sois pas bête ! s’exaspéra Kiara. Bon,
allez, j’apporte l’eau.

Je me redressai d’un bond. Mon mouvement trop rapide me donna le


tournis.

— Ah, bah, enfin ! s’exclama joyeusement Ally. Il fait beau, il y a une


piscine en bas, tu n’as rien à faire de ta journée-

— Et je t’ai acheté un maillot de bain ! s’enthousiasma Kiara en me


mettant le vêtement sous le nez. Alors, habille-toi et descends !

Elles quittèrent la chambre, me laissant une chance de me réveiller


doucement. Après une douche revigorante, j’enfilai le maillot et descendis
les rejoindre. Le psychopathe était absent. Du moins, aucun signe de lui
dans les parages. Parfait.

Ally était assise au bord de la piscine avec Kiara. Toutes deux


m’invitèrent à les rejoindre. L’eau était froide. Une chance qu’il faisait
chaud, aujourd’hui !

— Comment va Théo ? la questionna Kiara en buvant sa boisson.


— Bien. Depuis qu’on a trouvé Franklin, il n’arrête pas de jouer avec lui
dans le jardin !

— Franklin ? demandai-je, perplexe.

— C’est une tortue qu’on a découverte dans l’herbe, hier matin !


m’expliqua Ally. Kiara a pris une photo.

Cette dernière rit doucement en me montrant la photo sur son téléphone.

— Tu devrais avoir un téléphone, me lança Ally.

— C’est trop tôt, Rick ne lui fait pas encore assez confiance pour la
laisser en utiliser un, rétorqua Kiara.

J’acquiesçai brièvement. Ça ne me dérangeait pas de ne pas en avoir. Je


ne m’en étais pas servi depuis des années, si bien que maintenant, je ne
savais même plus comment ça fonctionnait. Et que dire des réseaux
sociaux ?

— Je suis si contente que tu sois encore parmi nous ! Depuis le drame,


aucune captive n’a survécu plus de deux jours ! déclara Ally en levant sa
boisson.

Kiara s’étouffa avec sa gorgée tandis que je fronçais les sourcils


d’incompréhension. Le drame ?

Lorsqu’Ally vit nos réactions respectives, elle afficha une mine outrée.

— Tu ne lui as rien dit ? demanda-t-elle à Kiara, qui ferma les yeux.


Merde…

— Je veux savoir, déclarai-je en les regardant toutes les deux. J’ai le droit
de savoir pourquoi il se comporte comme ça avec moi !

Kiara lança un regard accusateur à Ally, qui haussa les épaules, désolée.
Elle soupira et ferma les yeux quelques secondes avant de les poser à
nouveau sur moi.
— Je pourrai répondre à quelques questions seulement, pas toutes.

Ce ton ferme me laissa perplexe. Que souhaitait-elle me cacher ?

— J’aimerais savoir combien de captives ont travaillé avec lui avant moi,
et pourquoi elles sont parties, commençai-je.

Ally déglutit, et Kiara me fixa longuement. Elle remua ses jambes sous
l’eau, nerveuse.

— J’aimerais que tu me promettes que tu ne quitteras pas la maison après


ça. Je ne veux pas que tu deviennes craintive vis-à-vis d’Ash parce que, de
toutes les captives, tu es la seule qui lui tient tête.

— Je te le promets, lâchai-je, impatiente.

Kiara hésita encore un petit moment, puis s’avoua vaincue.

— Il y a eu trois captives avant toi.

— Tu ne comptes pas-

Elle lança à Ally un regard qui me fit froid dans le dos. La jeune maman
s’excusa et la laissa terminer sans l’interrompre.

— Ash a connu certains… problèmes qui l’ont poussé à haïr les captives.
La première captive a goûté à sa haine-

— Et à la terre ! s’exclama une voix rauque près de nous.

Kiara écarquilla les yeux en regardant derrière moi. Je me retournai et


aperçus le psychopathe. Bien qu’au téléphone, il n’avait pas hésité à
s’immiscer dans la conversation.

— Hé, Jenkins, lança-t-il à son interlocuteur, t’as déjà vu une ogresse en


train de nager avec des sirènes ? Parce que c’est exactement ce que j’ai à la
piscine.

Une ogre –… Oh, il parle de moi. Quelle enflure.


— Ne l’écoute pas, je suis sûre que c’est sa manière de te dire que tu ne
passes pas inaperçue à ses yeux, me rassura Ally en souriant
malicieusement.

— Je n’en ai rien à foutre de ce qu’il peut penser ou dire de moi.

Kiara essaya de changer de sujet, mais j’attendais de pied ferme la suite.

— T’es tenace, putain ! rit Kiara. Tu es sûre que tu ne voudrais pas plutôt
qu’on parle de musique… ou de séries, tiens ! Il y a une nouvelle série
Netflix que t’aimerais sûrem-

— Non, affirmai-je, le sourire en coin. Comment a-t-elle fait pour partir ?

— Partir ? demanda Kiara en fronçant les sourcils. Tu n’as pas


compris…

Comment ça ? Je réfléchis quelques minutes, puis déglutis lorsque je crus


comprendre le sous-entendu du psychopathe. Non, ce n’était pas possible, il
n’aurait quand même pas pu…

— Elle manigançait des choses… et bref, il l’a tuée, souffla-t-elle d’une


toute petite voix.

Une boule se forma dans mon ventre à une vitesse fulgurante. De toutes
les fois où le psychopathe m’avait fait peur, jamais il n’avait autant réussi
qu’à cet instant.

Savoir qu’il avait tué quelqu’un était une chose, savoir que c’était une
captive en était une autre. Et savoir que son seul tort avait été d’être sa
captive était l’information de trop, celle qui me fit perdre à la fois mon
sang-froid et mon courage.

Mon corps se mit à trembler. Kiara secoua sa main devant mon visage en
espérant obtenir une réaction de ma part.

— Tu veux toujours connaître la suite ?


J’acquiesçai, sans trop de conviction cette fois-ci. En avais-je vraiment
envie ? Jusqu’où pouvait aller sa haine contre les captives ?

— Je ne me rappelle pas leurs prénoms, mais appelons la seconde Katy :


elle a débarqué quelques semaines après la première. Rick a préféré ne pas
lui en parler, mais Ash n’était pas du même avis. Il lui a avoué qu’il avait
tué la première sans scrupules et qu’il n’hésiterait pas à la tuer, elle aussi.
Katy a pris peur et s’est enfuie de la maison, on ne l’a jamais retrouvée. Elle
n’est restée que trois jours.

— La troisième aussi a connu la mort… Pauvre fille. On ne sait pas bien


comment ça s’est produit, mais Ash lui faisait si peur… C’était un arrêt
cardiaque, je crois, dit Ally en baissant les yeux. Je n’ai même pas eu le
temps de la rencontrer…

Alors, l’une avait été assassinée, l’autre s’était enfuie, et la dernière était
morte de peur. De pire en pire.

— Après ça, Ash est resté sans captive pendant plus de six mois. Avant
que tu arrives.

Je restai stoïque, ne sachant plus quoi penser. Tout se mélangeait dans ma


tête, je ne savais plus quoi dire. En fait, je ne m’attendais pas à ce genre de
confidences.

Il tuait par haine, c’est tout.

C’était un meurtrier.

Un psychopathe meurtrier.

Mais ce qui me fit froid dans le dos, c’était l’insensibilité des filles par
rapport à la situation. Elles me racontaient ces événements avec une note
triste dans la voix, mais sans plus. Elles ne montraient aucune réaction,
comme si c’était habituel pour elles de contempler des meurtres partout.

Je vivais peut-être dans un monde parallèle, mais je n’étais pas encore


prête à affronter les actes inhumains et cruels que le commun des mortels
sanctionnait. Et dire que Kiara m’avait assuré qu’Ash « n’était pas
mauvais » hier !

— Je comprends que ça puisse te pétrifier, mais je t’en supplie, reste


comme tu es. Il ne doit pas te faire peur, me supplia Kiara. Ça le rend
dingue quand tu lui tiens tête, en dépit de tout ce qu’il essaie de te faire, et
ça l’agace de voir que tu n’as pas peur de lui.

— On veut qu’Ash redevienne comme avant…

Je les dévisageai une à une en silence. Tout ce que je voyais, c’étaient ses
yeux gris. J’entendais sa voix dans ma tête. Je sentais le monde tourner
autour de moi, ou peut-être était-ce juste moi ?

— Ella ? Ella, ça va ?

— Kiara, je crois que…

Leurs voix paraissaient loin, trop loin de moi.

Je clignai des yeux en essayant d’apercevoir quelque chose de net, mais


rien n’y faisait, tout était flou. Je n’arrivais plus à supporter mon propre
corps. Je sentis l’eau rentrer dans mes narines. Puis, plus rien, sauf le néant
bleu.

Et ses yeux gris.


CHAPITRE ONZE : QUE LA SOIRÉE
COMMENCE !

— … Ash, on doit… peler Cole.

— … Non, elle va se réveil…

— … on doit appeler Ric…

— … ce n’est pas néces…

J’entendais leurs voix résonner dans mon esprit comme un écho lointain.
Les yeux encore clos, je les plissais légèrement, essayant de reprendre le
contrôle de mon corps.

— … je viens d’avoir Cole au… éphone, il arrive tout de suite…

— … sa tête a tapé contre…

Je ne pouvais pas les rassurer, je me sentais trop fatiguée pour ouvrir ne


serait-ce qu’une seule paupière. J’étais encore sonnée. J’avais affreusement
mal à la tête, si bien que je n’arrivais même pas à suivre complètement la
conversation que tenaient Kiara et Ally.

Bordel, qu’est-ce qui s’était passé ? Pourquoi la douleur dans mon crâne
était-elle si forte ?

J’entendis la porte claquer, puis des pas. Alors que je commençais à


reprendre peu à peu mes esprits, une voix inconnue prit la parole :
— Expliquez-moi comment ça s’est passé. C’est toi, Scott ? gronda une
voix masculine près de moi.

— C’est moi, admit Kiara avec une petite voix. Je lui ai dit des choses
qu’elle n’était pas encore prête à entendre, elle est devenue pâle avant de
s’évanouir. Dans sa chute, sa tête a tapé contre le bord de la piscine. On l’a
rattrapée à temps. J’avais peur qu’elle souffre d’une commotion cérébrale.

— Elle est comme ça depuis combien de temps ?

— Peut-être une heure. Tu penses que c’est grave ? Elle va mourir ?


s’affola Ally.

— Seigneur, tu réponds enfin à mes prières, souffla la voix rauque du


psychopathe.

Je ne te donnerai pas le plaisir de me voir mourir, espèce de


psychopathe.

J’ouvris délicatement mes paupières pour permettre à ma vue de


s’habituer à la lumière qui traversait la pièce. Heureusement, j’étais dans
ma chambre.

— Elle se réveille enfin. Ella, comment tu vas ? Tu as mal quelque part ?


Tu veux quelque chose-

— Laisse-moi m’occuper d’elle, Kiara, elle va bien. Descendez. Je


viendrai vous voir dès que j’aurai fini, dit l’inconnu à mon chevet.

Les deux jeunes femmes s’exécutèrent sans me quitter du regard. Elles


sortirent de la pièce, suivies de près par le démon qui me servait de
possesseur.

— J’osais espérer te rencontrer dans d’autres circonstances, me confia-t-


il en ouvrant son sac, mais ce n’est pas plus mal. Enchanté, je m’appelle
Cole.

— E… Ella, dis-je à voix basse en grimaçant.


— Je sais qui tu es, m’assura Cole, tout le monde parle de toi au réseau.
Tu es fidèle à la rumeur, je ne suis pas déçu.

Alors, il travaillait, lui aussi, pour le réseau. C’était une véritable secte,
nous n’avions aucun contact avec le monde extérieur.

Attends, quelle rumeur ?

— Est-ce que tu te rappelles pourquoi tu t’es évanouie ? demanda-t-il en


allumant une petite lampe de torche et en la pointant sur mon œil droit.

— Vaguement, admis-je. J’ai quelques flashs, mais dans le désordre.

— Tant mieux.

Il continua à m’examiner en silence, puis se racla la gorge.

— Est-ce que tu peux te lever ? Je dois vérifier que tu arrives à garder


l’équilibre.

Mes jambes étaient lourdes, et mon poids comme dédoublé. Je saisis la


main qu’il me tendait et essayai de me lever, non sans un léger
étourdissement au début. Après quelques pas, j’y parvins. Mon crâne
continuait à me faire très mal, cela dit.

— Tu es encore un peu sonnée, mais pas de commotion à première vue.


Juste une petite bosse sur le crâne, dit-il en souriant. Tu vas prendre des
médicaments pendant quelques jours, et tout rentrera dans l’ordre.
J’aimerais que cette nuit, tu restes éveillée. S’il y a des complications,
comme des vomissements, tu m’appelles le plus rapidement possible.

Ils avaient leur propre médecin. Un médecin qui travaillait dans un


réseau d’armes. Un médecin.

— Repose-toi, je dirai à Ash ce qu’il doit faire pour te remettre sur pied
avant la prochaine mission. Bon courage, en tout cas.

Il était beaucoup trop avenant.


— Merci, dis-je doucement en m’asseyant sur le lit.

Il quitta la pièce, emportant avec lui toute la gentillesse qui émanait de


son sourire.

Les flashs se bousculaient dans ma tête. Ils se repositionnaient


doucement en une ligne chronologique. J’éternuai plusieurs fois à cause du
maillot encore mouillé que je portais et enfilai des vêtements plus chauds.
Mais je n’avais aucune envie de descendre.

Je ne voulais pas me confronter à la réalité, pas encore. Je n’étais pas


prête à me dire que je vivais sous le même toit qu’un véritable assassin de
captives. Et puis, mon esprit, se disant sans doute que je n’étais pas assez
stressée, en rajouta une couche, me rappelant la fois où il avait essayé de
m’étrangler.

Et la fois où il m’avait brûlée.

Ou cette fameuse soirée, après la mission, où il m’avait dit qu’il voulait


me voir morte.

Je me remémorais les confessions de Kiara.

« De toutes les captives, tu es la seule qui lui tient tête. »

Je regrettais d’avoir demandé à Kiara de tout me raconter. Finalement, je


n’étais pas prête à connaître la vérité. J’ignorais comment me comporter
avec lui, désormais.

Avant, j’osais me confronter à lui, parce que putain, il m’énervait avec


ses airs égocentriques et tyranniques. Mais maintenant, je ne pensais pas
quitter ma chambre, sauf en cas de mission.

Je sursautai lorsque la porte s’ouvrit doucement. Je ne pris pas le risque


de me retourner, ma respiration se coupa. J’attendais une preuve que ce
n’était pas lui.

— Ella ?
Subitement, la pression que j’avais accumulée pendant ces quelques
secondes disparut, la voix de Kiara agissant sur moi comme un calmant. Je
la vis plantée dans l’embrasure, accompagnée d’Ally.

— Comment tu te sens ? demanda-t-elle.

— J’ai encore mal au crâne, mais ça peut aller, admis-je en souriant


doucement.

— On s’excuse, on ne voulait pas te faire peur ni-

— Ce n’est pas votre faute, c’est moi qui ai demandé.

Elles s’avancèrent vers moi, le pas hésitant. Elles s’assirent sur


l’extrémité du lit, et Ally prit la parole :

— Cole nous a dit que tu n’avais rien de grave, mais que tu ne devais pas
dormir cette nuit, au cas où il se tromperait dans son diagnostic rapide.

J’acquiesçai doucement. Kiara restait sans voix. Je voyais qu’elle


culpabilisait. Doucement, je posai ma main sur sa cuisse et lui murmurai
que ce n’était pas grave.

— Il commence à se faire tard, je dois rentrer pour Théo, dit la jeune


mère en se levant. Si je ne peux pas passer cette semaine, on se verra pour
la mission.

— J’avais un concert, aujourd’hui, mais je vais annuler. Je veux rester


avec toi et-

— Non ! rétorquai-je. Amuse-toi ! Je vais bien, Kiara, je te le promets.

Je ne voulais pas qu’elle annule ses plans. J’allais bien, elle n’avait pas à
s’inquiéter.

— Tu es sûre ? Qui va prendre soin de toi, dans ce cas ? Non, ne sois pas
bête, je reste !

— Cole a dit qu’Asher s’occuperait de moi, mentis-je.


Je gardai un rictus vissé sur mes lèvres, espérant ainsi la faire sortir.

— Par rapport à Ash… Ella, il ne te fera aucun mal. Pour une raison qui
m’échappe, mais qui me convient parfaitement, il t’a acceptée. S’il te plaît,
n’aie pas peur de lui. C’est en se comportant de cette manière que tu auras
plus de chances de t’en sortir.

Je déglutis. Une boule se forma dans mon ventre à nouveau. La peur


s’empara de moi, la peur de mourir.

— Ne l’effraie pas plus qu’elle ne l’est déjà. Ella, tu es forte et tenace,


continue d’être avec lui comme tu le fais. C’est ce qui te sauve de sa haine
envers les captives, je crois. Tu viens, Kiara ? Je te dépose, fit Ally en
ouvrant la porte.

Kiara hésita. Avec un soupir, elle finit par se lever et déposer un baiser
sur mon crâne. Elle me promit de passer le lendemain matin. Je redoutais
leur absence. Si elles pensaient que leurs propos m’avaient rassurée, en
réalité, c’était tout le contraire. Comment voulaient-elles que je lui tienne
tête maintenant que je savais ?

D’ailleurs, j’ignorais encore la raison de sa haine envers les captives. Je


connaissais la conséquence, mais la cause était encore floue pour moi.
Toutefois, hors de question de demander, je préfère ne jamais le savoir. Son
passé était trop sanglant pour moi, trop noir.

Je sursautai et ma respiration se coupa lorsque j’entendis la porte s’ouvrir


doucement, grinçant un peu plus à mesure qu’elle se rapprochait du mur.
Ma peau se couvrit de chair de poule. La boule au ventre, j’attendis un mot
de la part de celui qui hantait mes pensées.

Il ne bougea pas, pas un seul mouvement. Je sentis son regard dans mon
dos, qui faisait pression sur moi. J’étais mal à l’aise. Je respirais doucement,
comme si j’avais peur qu’il m’entende. Je perdais tous mes moyens,
l’inverse de tout ce que Kiara et Ally m’avaient recommandé de faire. Ce
qu’il me restait de détermination s’était évaporé au moment où il avait
ouvert cette porte.
— T’es encore en vie ?

Sa voix rauque résonnait dans ma tête comme un disque rayé.

— O-oui… articulai-je avec beaucoup de difficulté.

— Dommage, dit-il simplement. Descends manger, je ne vais pas te faire


monter la bouffe.

Il a cuisiné ? Kiara l’avait peut-être forcé à prendre soin de moi ? Ou


peut-être était-ce Cole ?

J’acquiesçai, et il quitta la chambre. Je respirai doucement afin de calmer


mes angoisses. Les filles avaient raison. Si je continuais sur ma lancée,
j’éviterais probablement la mort.

Je le rejoignis dans la cuisine, où j’entendais des bruits d’assiettes qui


s’entrechoquaient. Et il était là, à remplir un bol de soupe avant de le
déposer sur le comptoir. Je le vis prendre le sel et marmonner avec un air
mesquin.

— J’espère que t’aimes le sel, parce que tu vas être servie, lâcha-t-il.

Je me précipitai dans la cuisine pour l’empêcher de mettre son plan


démoniaque à exécution. En m’apercevant, il secoua la tête.

— Tu débarques toujours au mauvais moment, soupira le psychopathe en


posant le sel. Mange et prends tes médicaments. La soirée ne fait que
commencer, captive.

Je déglutis en fronçant les sourcils. Le sourire qui se dessinait sur ses


lèvres était mauvais, ses yeux pétillaient d’excitation. Il avait une idée
sadique derrière la tête.

Il s’avança jusqu’à ma hauteur. Ma respiration se coupa tandis que mes


jambes tremblaient. Là, il se pencha vers moi. Ses doigts dégagèrent mes
mèches de cheveux, et son souffle s’écrasa au creux de mon oreille lorsqu’il
murmura :
— J’ai hâte de te tenir éveillée, on va bien s’amuser.

Sur ce, il s’éloigna, me laissant seule avec cette information.

Oh, putain de bordel de merde ! Il s’était porté volontaire pour


m’empêcher de dormir. J’étais foutue.
CHAPITRE DOUZE : LA SOIRÉE
DES CAPTIVES

— Tu ne vas pas te cacher très longtemps, tu sais ? La nuit est encore


longue, fit sa voix rauque derrière la porte.

Je m’étais enfermée dans ma chambre depuis maintenant vingt bonnes


minutes.

Après avoir mangé et pris les médicaments qu’il avait déposés près de
mon assiette, j’ai aperçu son visage rempli d’excitation. Ses yeux brillants
et son sourire en coin tandis qu’il me guettait comme le prédateur sadique
qu’il était m’avaient suffi pour accourir à l’étage, avec lui à mes trousses.

Quoi ? Il me fait peur ? Lui ? Totalement.

— Je ne sortirai pas ! criai-je, au bord de la crise cardiaque, en voyant la


poignée de porte bouger rapidement.

— Soit tu sors de ton plein gré, soit je te fais sortir de force, captive. Je
perds patience très rapidement, alors ouvre cette foutue porte.

— Dans tes rêves, espèce de psychopathe !

Le fait qu’une porte nous sépare me redonnait un peu confiance en moi.


Cette protection me donnait envie de lui tenir tête à nouveau, sans craindre
sa réaction. Et putain, ça m’avait manqué.

— Le décompte débute à partir de 5, déclara-t-il d’une voix


anormalement confiante.
— La magie, ça n’existe pas, arrête de croire ce que tu lis dans Harry
Potter !

— 5, commença le psychopathe en pensant me faire peur.

— 4, 3, 2, 1, rétorquai-je, le défiant dans sa tentative de m’intimider.

— 0, termina-t-il dans un petit rire moqueur.

— Je t’avais dit que la magie, ça n’existait-

Je fus stoppée dans ma phrase par le bruit du verrou de la porte. Mes


yeux s’écarquillèrent lorsque je la vis s’ouvrir lentement sur le psychopathe.

Son épaule appuyée contre le cadre de la porte, il leva les yeux au ciel
avant de me montrer une clé qu’il tenait entre son index et son pouce.

— Tu es vraiment désespérante, souffla-t-il en s’approchant de moi. C’est


ma maison, j’ai toutes les clés.

Je déglutis et me crispai lorsque sa main attrapa mon bras. Il me tira avec


lui en bas, et je le suivis sans un mot, les jambes tremblantes, des sueurs
froides dans le dos. Je m’attendais au pire, cette soirée promettait d’être
affreuse.

— J’aurais bien voulu t’arracher les cheveux un à un pendant des heures,


ou encore te faire des tatouages avec un couteau, commença-t-il, mais
pourquoi ne pas lier l’utile à l’agréable ?

Son sourire diabolique en disait long sur l’idée qu’il avait derrière la tête,
je n’arrivais pas à calmer ma respiration. D’une main ferme, il me tirait
dans des couloirs que je n’avais jamais pu explorer.

Maintenant que j’y pensais, cette maison était immense, et je n’avais


jamais eu la chance ni l’occasion de la visiter à cause des caméras que le
psychopathe avait installées. Il surveillait tous mes faits et gestes. Or,
honnêtement, loin de moi l’idée de subir sa colère. Surtout pas maintenant.
Il me conduisit dans une espèce de grand sous-sol, dont les murs étaient
en béton, et le sol lisse. Il alluma un interrupteur qui fit retentir un bruit de
ventilation. Les lumières éclairèrent l’endroit. Je distinguai alors… des
cibles ?

Ce n’est quand même pas un-

— Un stand de tir, et tu es ma cible pour ce début de soirée.

Tout en prenant un pistolet, il m’ordonna de me placer dos à la cible plus


loin. Je ne bronchai pas. Mes pieds étaient, de toute façon, cloués au sol.
Des frissons parcoururent mon corps tandis que j’avalais difficilement ma
salive.

— Tu préfères passer au tatouage avec le couteau ? Ce n’est pas si


excitant…

Je me tournai vers lui. Il était très sérieux.

Son sourire malsain n’avait pas quitté son visage. D’un geste, il dégagea
les mèches blondes qui dérangeaient sa vue bloquée sur moi et attendit
patiemment que je me mette dos à la cible.

Je déglutis et m’en approchai lentement, comme on avance vers une


guillotine. Je sentais la mort roder autour de moi, certaine qu’elle me
prendrait au premier tir.

Mes lèvres devinrent sèches. Tout mon corps tremblait lorsque je le vis
charger le pistolet. Son visage paraissait concentré alors qu’il pointait son
arme sur moi, avec un rire mauvais. Mon cœur frôla l’explosion.

Et j’entendis le premier tir.

Le son strident me fit crier et sursauter. Par réflexe, mes mains


recouvrirent mon visage. En inclinant la tête, je remarquai un trou sur la
cible, assez proche de mon bras. Le stress était à son comble, et ça ne faisait
que commencer, si j’en croyais son sourire satisfait.

— On dirait bien que je t’ai ratée, dit-il d’un ton sournois.


— Arrêt-

— Si tu parles encore une fois, je viserai ta tête, me menaça-t-il. Et crois-


moi, je ne rate jamais ma cible. Quand je veux.

Ma bouche se referma aussitôt. Des larmes de peur dévalèrent mes joues.


J’étais prisonnière et impuissante face à l’arme, face à lui.

— J’adore te voir si vulnérable…

Soudain, un second tir se fit entendre, suivi d’un écho. Je criai de peur
une nouvelle fois. Adossée contre la cible, je sentis l’impact de la balle. Il
était plus proche de mon corps que la première fois. Il se rapprochait.

Encore un autre coup de feu, et je tremblais comme une feuille, proche de


la crise de panique. Je n’arrivais plus à me calmer, mes pieds ne parvenaient
plus à supporter autant de peur.

— J’adore avoir le dessus sur toi, captive…

Un autre son strident fit écho. Je sentis mes membres me lâcher. Ma


respiration se coupait à chaque tir qui retentissait, j’osais à peine bouger.
Sans que je m’y attende, une autre balle sortit du pistolet, et cette fois-ci, le
son fut nettement plus bruyant. Mon oreille bourdonna.

Mon cœur était sur le point d’exploser dans ma cage thoracique. Je


tournai la tête à la recherche du trou, et je fus horrifiée de constater que la
balle avait littéralement frôlé ma crâne. Par instinct et curiosité, mes doigts
effleurèrent mon oreille. Elle était blessée.

Il m’avait touchée.

Je levai les yeux dans sa direction. Son sourire s’élargit dès lors qu’il
détailla mon visage, pâli par la peur et l’angoisse.

— On va s’arrêter là. Je ne veux pas que tu meures, pour l’instant,


déclara-t-il en rangeant l’arme.
Il s’approcha ensuite de moi. Il se posta près de mon oreille et dégagea
une mèche de mes cheveux avant de me susurrer :

— Parce qu’il faut savoir faire durer le plaisir. Et là, putain, je prends
mon pied.

Sur ce, il s’éloigna de mon corps, encore sous l’emprise de la peur. Il


éteignit la ventilation et me demanda de le suivre, avec toujours ce sourire
narquois aux lèvres.

C’est un démon.

J’obéis en priant tous les dieux pour que ce massacre s’arrête, pour que
tout ça ne soit rien de plus qu’un cauchemar. J’inspirais et expirais
profondément, essayant d’apaiser mon cœur qui n’arrivait plus à rester en
place. Le démon m’attendait, les bras croisés, impatient.

Lorsque j’arrivai à sa hauteur, il prit mon poignet. Je ne compris pas quel


était son but, quand il me fit sortir de la maison en direction de la piscine.

Il s’arrêta au bord et se tourna vers moi, un sourire en coin.

— J’espère que tu sais nager. Surtout au milieu de serpents.

— Quoi ?

Et il répondit à ma question en me poussant brutalement dans l’eau.

Je fus immédiatement submergée. Je m’étouffai presque avant de


remonter à la surface, où je pris une grande inspiration.

Frénétiquement, j’examinai les alentours. De quels serpents parlait-il ?

Je découvris soudain deux corps qui zigzaguaient à la surface à une


vitesse phénoménale. Mes sens s’alarmèrent une nouvelle fois, et je les
repoussai en les aspergeant d’eau. Pas très ingénieux, mais la peur nous
faisait faire des choses incompréhensibles. Mon cœur battait la chamade
tandis que la panique guidait mes mouvements brusques. Tout ce que je
voyais, c’étaient ces serpents qui se mouvaient, que je pouvais sentir
m’encercler.

Le psychopathe s’esclaffait dans son coin, un objet curieux à la main. Il


était assis sur l’herbe, près de la piscine, où il profitait du spectacle,
impatient que je me noie après une morsure.

Son rire fut coupé par la sonnerie de son téléphone. Il soupira et leva les
yeux vers moi.

— On va faire une petite pause. Sors de la piscine, je ne veux pas qu’elle


devienne radioactive, conclut-il en se redressant et en s’éloignant.

Ma mâchoire se contracta. Je regagnai à grande vitesse la petite échelle.


Ma haine envers lui ne faisant qu’augmenter, son arrogance et son insolence
me rendaient complètement folle.

Je sortis de la piscine en grelottant. L’air frais fouettait mon corps


mouillé, si bien que je sentais mes membres se congeler petit à petit. Qui
avait chez lui des putains de serpents ? Je me tournai vers la piscine, où ils
étaient… immobiles ?

Peut-être étaient-ils morts ? Oh non. Est-ce que je venais de tuer des


animaux ?

À l’intérieur de la maison, tout était silencieux. J’accourus vers ma


chambre et claquai la porte derrière moi, en veillant à ce qu’elle soit
verrouillée, avant de me changer.

J’entendais le démon parler au téléphone. Puis, plus rien.

— Captive ! m’interpella-t-il. On sort.

Quoi ?

— Si tu ne descends pas dans les cinq minutes qui viennent, je ne te


raterai pas, cette fois, ajouta-t-il, au pied de ma porte.
J’avalai difficilement ma salive et l’ouvris aussitôt. Mon cœur ne pourrait
pas supporter une autre séance de tirs. Il descendit les marches rapidement,
et mes jambes le suivirent machinalement. Mon cerveau venait de passer en
mode instinct de survie.

Dans le garage, il piocha une clé. Il s’avança ensuite vers une voiture de
sport noire. Mes yeux sortirent presque de leurs orbites lorsqu’il alluma le
moteur et le fit gronder.

— Monte. Plus vite on sortira d’ici, plus tôt on reviendra pour la suite des
hostilités.

Sa voix était un mélange d’impatience et d’excitation. Sans lui répondre,


je grimpai dans cette fusée. Je me pressai contre mon siège en le voyant
déjà accélérer dans l’allée.

À cette heure-ci, on n’entendait rien aux alentours, excepté le


vrombissement du moteur. Le démon à côté de moi plaqua ses mains sur le
volant et appuya sur la pédale, me laissant me cramponner à mon siège. Sur
le tableau de bord numérique, la vitesse de la voiture ne faisait
qu’augmenter, et mon stress avec.

— ON VA MOURIR ! criai-je à en perdre haleine.

Il rit, sans ralentir pour autant. Mon corps se crispa encore davantage.
Depuis ma fenêtre, je ne pouvais même plus apercevoir les arbres tant il
allait vite.

Et là, un camion. Un putain de camion devant nous. Il était proche,


beaucoup trop proche.

Le camion frôla presque la voiture. Je couvris mon visage par réflexe, là


où il ne cilla pas et changea de file à la vitesse grand V, esquivant de près
une mort certaine. Mon cœur allait lâcher en le voyant accélérer de plus
belle. Ses yeux gris fixaient la route avec une concentration presque
palpable, ses mains ne quittaient pas le volant. Soudain, il emprunta un
virage serré, et je sentis mon corps se coller brusquement à la portière.
J’étais à deux doigts d’être expulsée hors de la voiture. Il jouait avec ma
vie.

Enfin, nous arrivâmes près d’une bâtisse fermée. Des murs entouraient
l’immense lieu tandis que des hommes armés de kalachnikovs se tenaient
au garde-à-vous devant un haut portail. Le démon à côté de moi ouvrit la
fenêtre de la voiture. L’un des deux hommes acquiesça, puis fit signe à un
autre homme plus haut, assis à son poste de garde, d’ouvrir le portail
automatique. Est-ce qu’il m’avait emmenée au sein de sa secte ?

Derrière le mur d’enceinte, d’un côté, j’apercevais des voitures garées, de


l’autre, un entrepôt. Des hommes et des femmes remplissaient des camions
de cartons fermés, quand d’autres déchargeaient des marchandises.

Le psychopathe gara sa voiture et sortit, je le suivis sans broncher. Tous


les regards étaient braqués sur moi. Chaque personne qui passait à côté de
nous me jaugeait. J’entendais des murmures sur mon passage. Ma tête se
tourna automatiquement vers le psychopathe, qui gardait les yeux rivés sur
le bâtiment. Mâchoire serrée et regard noir, il était terrifiant.

Une fois à l’intérieur, nous grimpâmes jusqu’au deuxième étage.


L’ambiance était silencieuse. Derrière les vitres, on pouvait observer les
personnes qui travaillaient encore à cette heure tardive, ceux qui, je le
supposais, constituaient le réseau du psychopathe devant moi.

Il ouvrit une porte et me fit signe de le suivre. Je fus agréablement


surprise de découvrir Kiara et Ally, assises sur le divan près de l’immense
table de réunion qui remplissait presque toute la pièce. – Tu l’as ramenée !
s’agaça Ally. Comment tu te sens ? Est-ce que tu as encore mal ? Tes
cheveux sont humides, tu vas tomber malade !

— Elle va très bien ! N’est-ce pas, captive ? insista l’enfoiré qui me


servait de possesseur avec un sourire mauvais.

Je hochai la tête, n’ayant aucune envie de le contredire. Dieu savait ce


qu’il pouvait me faire, une fois seuls.
— On peut savoir pourquoi tu nous as obligées à annuler nos plans ?
marmonna Kiara.

Asher ignora sa question. Il prit place sur l’une des grandes chaises et
feuilleta des documents posés sur la table. Je m’assis à côté de lui.

— Alors, c’est vous, cette année ? les questionna-t-il en lisant des


papiers.

— Ça devait être les sœurs Linn, mais les affaires se portent mal pour
leurs possesseurs, alors elles ont préféré passer leur tour.

— Et tu crois qu’on a du temps et de l’argent à perdre dans cette merde ?


demanda-t-il en levant la tête vers elles.

— Tu as plus à y gagner que nous, Ash, rétorqua Kiara en haussant les


épaules.

Ce dernier ne répondit rien et tira son paquet de cigarettes de sa poche.

— Où est Rick ?

— Descendu ramener des cartes, des archives et d’autres papiers,


l’informa Ally. J’espère que tu viendras à la soirée, ajouta-t-elle en se
tournant vers moi. Le thème sera « Bloody goddesses » !

— Non, fit sèchement le tocard de service, elle n’ira pas.

— Arrête de la priver de ses droits, putain ! s’exclama Kiara en se levant.


Elle a le droit de participer à la soirée des captives comme tout le monde,
bon sang !

— Une soirée des captives ? demandai-je en fronçant les sourcils.

— Chaque année, une soirée des captives est organisée dans le but de
garder des contacts, de se raconter les petits potins et, pourquoi pas, de
tisser des liens entre les réseaux.
— Et chaque année, les captives d’un réseau sont choisies pour
l’organiser, expliqua Ally. Cette année, ça sera nous !

— Du moins, c’était la mission des captives d’un autre réseau, mais faute
de fonds, elles ne sont pas en mesure de le faire. Alors, à nous la soirée des
captives de cette année !

La porte s’ouvrit sur Ben, Rick et Sabrina. Les deux hommes déposèrent
des cartons remplis de papiers sur la table.

— Ma jolie, tu es là ! Bienvenue au réseau ! s’enthousiasma le brun.

— Ella, ma petite, on m’a dit que tu avais fait une chute dans la piscine.
Comment tu te sens ? demanda Rick. Ash a pris soin de toi ?

— Absolument, me devança le démon en crachant de la fumée et en


m’adressant un clin d’œil.

Tout le monde s’assit autour de la grande table. Rick vida les cartons,
déposa des documents ainsi que des cartes sur la table avant de prendre la
parole :

— Bien, maintenant que tout le monde est là, nous pouvons commencer.
Quand aura lieu la soirée ?

— Le mois prochain, répondit Kiara. Nous n’avons pas encore réparti les
tâches, mais on doit être rapides, les invitations seront envoyées demain
matin. J’ai chargé un gars de faire les achats nécessaires et d’appeler nos
fournisseurs.

— Excellent ! Ella, j’aimerais que tu participes à cette soirée. Ce sera une


bonne occasion pour toi d’intégrer le réseau des captives et-

— Elle n’ira pas, le coupa le psychopathe. C’est non négociable,


personne n’est au courant encore que j’ai une nouvelle captive, si on oublie
les rumeurs qui courent au réseau, et c’est bien mieux comme ça.

Les sourcils froncés, Rick demanda :


— Pourquoi tu ne veux pas que les membres des autres réseaux sachent
que tu as une captive ?

— Ce n’est pas votre putain de problème ! s’agaça-t-il. Elle n’ira pas, un


point c’est tout.

J’étais énervée. J’en avais marre de le voir me dicter tout ce que je devais
faire ou non alors que lui n’était même pas foutu de m’accepter.

— Je viens, le défiai-je en croisant les bras. Je suis une captive, après


tout.

Je vis le sourire de Kiara s’élargir. Le démon à côté de moi rit


cyniquement en secouant la tête. Puis, le regard meurtrier, il me murmura :

— Tu es sûre d’en avoir envie ?

Je sentis soudain sa main sur la mienne, appuyant sur ma brûlure. Je


déglutis et éloignai ma paume de son emprise malveillante.

— Elle pourrait y aller en tant qu’exception… comme Kiara ? demanda


Ally en haussant les épaules.

— On en parlera plus tard, rétorqua Rick. Expliquez-moi plutôt vos plans


pour cette soirée. Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire ?

— Ash a besoin des localisations des réseaux de Aaron, Chase et Luther.


Comme ils ont été les complices de William, on doit trouver leurs planques
afin de les détruire, développa Ally.

William ?

— Vous avez invité leurs captives ? demanda Ben.

— Évidemment, nous allons inviter tout le monde, rétorqua Kiara en


jetant un coup d’œil au psychopathe.

Il détourna le regard. Rick acquiesça, puis s’adressa à Ally et moi :


— Étant donné la situation, on va avancer votre mission, dit-il. Vous
serez chargées de faire un saut au réseau de Londres à la place d’Ash et
moi. Veillez à remettre ces documents à Kyle et surveillez de près les faits
et gestes de votre cible, Carlos. Je pense qu’il marchande avec l’un de nos
fournisseurs exclusifs, et je veux en avoir le cœur net.

Le psychopathe écrasa son mégot de cigarette dans un cendrier et


demanda sèchement :

— Pourquoi tu n’enverrais pas les hommes de Kyle ?

— Carlos les a déjà croisés. Ally et Ella ne sont pas connues des réseaux
de Londres, alors elles iront et reviendront le lendemain matin. Un jet vous
attendra pour le départ dans deux jours, soyez prêtes.

J’acquiesçai en même temps qu’Ally. Sabrina, dans son coin, souriait


bêtement. Elle déclara, ironique :

— Hâte d’être à la soirée pour revoir l’original de cette copie qu’est Ella.

Le démon la foudroya du regard. Sa mâchoire était tellement contractée


qu’elle semblait sur le point de se briser.

L’original ?

— La réunion est terminée, annonça le psychopathe. Sabrina, tu restes là.


CHAPITRE TREIZE : LES SCOTT

— Et derrière cette porte, ce sont les archives. C’est tellement immense


qu’on s’y perd souvent quand on cherche quelque chose, mais ça nous aide
beaucoup quand on veut retrouver des plans et des accords passés.

Kiara m’offrait la visite guidée du quartier général de leur réseau, j’avais


eu « l’honneur » de m’aventurer dans ses différents entrepôts.

— Et voilà de quoi est constitué le quartier général du réseau de la


grande famille des Scott ! s’enthousiasma-t-elle.

Je m’arrêtai net après cette phrase. Pardon ?

De tous les gangs et réseaux existants en Amérique, il fallait que je


tombe sur celui-ci ? Vraiment ?

Je n’avais pas reçu de leçons d’histoire à ce sujet, mais lui, je le


connaissais grâce à mon cher et tendre ex-possesseur, John. John revendait
leurs marchandises, il idolâtrait cette dangereuse famille comme s’il en
faisait partie. Et c’était fascinant de voir tous ses hommes craindre ce gang,
du plus baraqué au plus méchant. Tous avaient la même pâleur et le même
frisson dès qu’on prononçait ce nom de famille.

Les Scott.

Et un détail qui m’avait jusqu’alors échappé revenait tambouriner dans


ma tête.

Asher Scott. Bien sûr.


Il faisait donc partie de la dynastie des Scott. J’étais bien curieuse de
connaître sa position dans l’arbre généalogique de cette famille au passé
sanglant et sombre, mais au présent tout aussi intouchable et influent.

— Tu m’écoutes ? demanda Kiara, ce qui me tira de mes réflexions.

— Pardon, je réfléchissais… Tu disais ?

— Tu dois convaincre Ash de te laisser venir avec nous à la soirée. Ça ne


se produit qu’une fois par an !

Je hochai la tête. Le psychopathe avait été très clair : il ne voulait pas que
j’y aille. Mais devinez qui va y aller quand même ?

Cependant, il me fallait une bonne stratégie, ou une excuse, pour justifier


ma présence à cette soirée sans craindre trop de représailles. Parce qu’aux
dernières nouvelles, c’était un meurtrier.

Je commençais à fatiguer. Il était à peine 2 h du matin, encore trois


longues heures à tenir avant de retrouver mon lit. Nous marchâmes encore
un petit moment dans les couloirs du bâtiment avant de voir deux jeunes
hommes s’avancer vers nous en faisant de grands signes à Kiara. Ils
semblaient la connaître. En même temps, elle travaillait ici.

— On ne t’a pas vue de la journée, Smith, lui dit l’un des garçons.

Kiara Smith. C’était son nom de famille.

— J’ai une vie à l’extérieur, moi, plaisanta-t-elle en le prenant dans ses


bras.

— Et qui est ce joli bout de femme avec toi ? demanda l’autre garçon en
me lançant un regard.

— Elle s’appelle Ella, me devança-t-elle.

— Elle ressemble vachement à l’autre salope de J-


— Et on doit y aller, Rick nous attend, le coupa Kiara en me poussant à
avancer. Oh, et mec ?

Il leva la tête tandis qu’elle souriait de toutes ses dents.

— C’est la captive d’Ash, je lui dirai que tu trouves qu’il a très bon
goût !

Il devint aussi blanc qu’un cachet d’aspirine. Son sourire narquois se


changea en grimace, ses yeux allaient sortir de leurs orbites à tout moment.
Le second me regardait en haussant les sourcils, visiblement étonné.

Le premier avait plutôt l’air effrayé. En même temps, qui n’aurait pas
peur d’un meurtrier sadique descendant de la grande famille des plus
dangereux gangsters et mafieux du pays ? Comme j’avais déjà entendu John
dire : « Je préfère creuser ma tombe et m’enfermer dans mon propre
cercueil qu’être entre les mains d’un Scott. »

— Elle… il… bégaya-t-il. Ash… captive…

— On se voit demain ! Si tu es toujours vivant, bien sûr, le taquina-t-elle


avant de m’emmener loin d’eux.

Nous nous faufilâmes dans les couloirs du bâtiment en direction de la


grande salle de réunion. Mes pas suivirent ceux de Kiara, mon attention
attirée par les différentes peintures et cadres qui ornaient les murs sombres
du quartier général.

— Pourquoi tous ces tableaux ? Ça ne rend pas plus chaleureux l’endroit,


vous savez.

Elle rit à mon commentaire.

— L’arrière-arrière-grand-père d’Ash et de Ben, à la création de ce


nouveau QG, n’avait pas le temps ni l’énergie pour le décorer. Sa femme,
en revanche, voulait rendre cet endroit plus vivant. Il était fou amoureux
d’elle, Judy Scott, tu sais, la peintre ?

Ash… et Ben ?
— J’ai déjà entendu parler d’elle quand j’étais jeune, ses œuvres sont
époustouflantes.

— Eh bien, tu as devant toi les œuvres méconnues de Judy. Son mari


était dévasté quand elle est morte, il les a donc accrochées en hommage à la
femme qu’il aimait. Il voulait même acheter toutes celles qui avaient déjà
étaient vendues aux enchères de son vivant.

— C’est triste, ces murs possèdent tous une histoire, fis-je remarquer en
touchant le mur du bout des doigts.

— Chaque brique et chaque centimètre de ce sol raconte une histoire, le


réseau existe depuis des générations. C’est plus qu’un simple gang, c’est
une famille.

Je hochai la tête, silencieuse. La voir parler du réseau comme si c’était la


plus belle chose au monde me laissait perplexe, mais elle avait raison sur un
point : ce n’était pas un simple gang, c’était une entreprise familiale.

— Les œuvres de Judy rappellent que l’esprit de famille est au cœur du


gang. C’est la famille d’abord, et l’argent ensuite, précisa-t-elle en
effleurant la vitre qui protégeait les cadres. Ma mère est la meilleure amie
de celle de Ben, Gemma Scott. J’ai grandi ici avec Ash et Ben ainsi que
d’autres Scott, mais eux, ils sont comme mes frères.

Je comprenais mieux la vision conviviale que Kiara avait du réseau, elle


avait littéralement grandi au sein de cette grande famille.

Mais… ça voulait dire que Ben et Asher étaient quoi ? des cousins ?

— Tu viens ? Ash nous attend.

J’acquiesçai. Le démon était encore dans la salle de réunion, en


compagnie de Rick. Tous deux s’arrêtèrent de parler lorsque nous passâmes
la porte.

— Nous n’avons qu’à lui demander de faire un choix, lança Rick en me


regardant. Ella, souhaiterais-tu participer à la soirée des captives ?
— Non, je refuse. Captive, si tu dis oui, je te promets que-

— Oui, fis-je en le défiant du regard avec un sourire insolent.

— Bien. Alors, dans ce cas, pour des raisons que tu dois pour l’heure
ignorer, tu ne dévoileras ton identité à aucune des captives présentes. Tu
garderas ton prénom, mais tu ne seras qu’une employée venue aider, comme
Kiara.

Cette dernière sautilla de joie et m’enlaça, sous le regard assassin du


démon-psychopathe-meurtrier-sadique… Un surnom qui lui convenait
parfaitement, mais peut-être trop long. Je ne me laissai pas intimider, même
si, à l’intérieur de moi, tout ce que je voulais, c’était me tirer une balle dans
la tête avant de lui donner la chance de le faire à ma place.

— Vous avez des questions ? demanda à nouveau Rick.

Personne ne répondit. Le psychopathe alluma une cigarette et sortit de la


pièce en prenant soin de claquer la porter derrière lui.

— Ne t’en fais pas, il s’en remettra. En attendant, prépare-toi pour le


voyage. Ash te donnera ton passeport tôt avant le départ, et à 6 heures, Carl
te récupérera.

J’acquiesçai en mémorisant toutes les formalités, mais mon esprit ne


pouvait s’empêcher de penser au psychopathe absent. Alors qu’on
s’apprêtait à sortir, Rick m’interpella une dernière fois. Je me retournai, et il
me tendit un document.

— Ash ne va pas revenir ici, alors prends-le et donne-le-lui lorsque tu le


verras.

Il me remercia avant que je quitte la pièce avec Kiara.

— Ally est rentrée ? la questionnai-je en constatant que la jeune maman


n’était plus là.

— La baby-sitter n’a pas pu rester plus longtemps, et comme Rick est ici,
elle ne pouvait pas se permettre de laisser Théo seul.
Nous rejoignîmes les voitures. Kiara prit place dans la sienne.

— Bonne chance pour retrouver Scott, il rôde toujours, s’esclaffa-t-elle


en mettant sa ceinture.

— Prie pour que je sois vivante demain, rétorquai-je avec une pointe de
sincérité dans la voix. Déjà qu’il m’a jetée dans la piscine avec des serpents
pour me forcer à rester éveillée !

— Des serpents ? me demanda-t-elle en fronçant les sourcils. OH ! Il les


a gardés !

Elle explosa de rire.

— Quoi ?

— Pour Noël dernier, Ben lui a offert des serpents téléguidés waterproof,
je pensais qu’il les avait jetés depuis le temps. Contente que ça ait servi,
enfin… presque ?

Elle se moquait gentiment de moi. Je la fusillai du regard, et elle rit avant


de me faire un signe et quitter le QG des Scott.

Des serpents téléguidés… C’était donc la télécommande qu’il tenait


lorsqu’il était en train de hurler de rire près de la piscine… Connard. Je
soupirai. Maintenant seule, je ne savais pas quoi faire ici. Je m’adossai
contre la voiture du psychopathe en attendant son retour.

Je demandai l’heure à des personnes encore dans les parages. Il était à


présent presque 3 h. Mes paupières étaient lourdes. Le psychopathe avait
disparu, et je commençais à m’impatienter.

— Ça, alors ! Il a accepté de sortir son petit bijou, en fin de compte, fit
une voix derrière moi.

Je me retournai et vis un homme asiatique que je reconnus aussitôt, Cole.


Le médecin. Il était accompagné du démon.
— Le seul bijou que j’ai accepté de sortir, c’est cette voiture, docteur,
déclara-t-il, le ton froid.

Cole esquissa un sourire.

— Un bijou n’en est un que lorsqu’on connaît sa valeur, Scott. (En


s’adressant à moi :)Tu n’as pas de problèmes, des maux de tête ou autre ?
s’enquit-il.

Je secouai la tête. Tout ce que je voulais, c’était dormir. Et être loin du


démon, qui me toisait du regard depuis son arrivée.

— Tu peux rentrer chez toi et te reposer. Reprends des forces, ton corps a
besoin d’énergie, maintenant, déclara-t-il avant de s’éloigner. Et Ash ?

Il tourna la tête légèrement vers lui.

— Tu connais sa valeur si tu la ramènes ici, dit-il par-dessus son épaule


avant de rejoindre un groupe qui nous épiait.

— Je l’ai ramenée uniquement parce qu’elle… Et puis merde, je n’ai pas


à me justifier. Retourne travailler ! fit-il avant de monter dans sa voiture.

— Je n’ai pas de travail, patron.

Asher émit un rictus mesquin.

— Hé ! Viens ici, toi !

Le psychopathe interpella un homme qui écarquilla les yeux en le voyant.

Il s’approcha doucement, prêt à s’enfuir. Et sans même perdre une


seconde, le psychopathe lui colla un gros coup de poing dans la mâchoire,
me faisant hoqueter de surprise.

— Maintenant, t’as du boulot.

Cole secoua la tête, un sourire en coin, et m’adressa un clin d’œil discret


avant d’emmener l’homme loin du psychopathe.
Lorsque la voiture démarra, je pris place sur le siège passager et me
rapprochai au maximum de la portière pour m’éloigner de lui.

— Pourquoi tu l’as frappé ? lui demandai-je.

— Il était là au mauvais endroit au mauvais moment. Est-ce que le


document que t’as sur les genoux, c’est celui que Rick t’a donné ?

J’acquiesçai, et le trajet se fit en silence.

Une fois chez lui, je descendis de la voiture, sentant le poids de son


regard sur moi. J’avais la chair de poule. Je hoquetai de surprise lorsqu’il
me retourna brusquement pour me plaquer contre le mur du garage, face à
lui. Sa main s’enroula autour de mon cou et émit une légère pression. Son
corps collé au mien m’empêchait de me débattre tandis que ses yeux gris
rivés sur mon visage me clouaient sur place.

— Si jamais pendant la soirée, tu instilles ne serait-ce qu’une once de


doute aux autres captives sur le fait que tu es mienne, tu prieras tous tes
dieux pour pourrir en enfer toute l’éternité plutôt que de rester sous le
même toit que moi pendant trois minutes. C’est clair ?

J’acquiesçai doucement, et il me relâcha. Je portai la main sur mon cou,


reprenant mon souffle saccadé pendant que lui rentrait à l’intérieur. Après
quelques minutes à combattre mes angoisses, je montai les marches à la
vitesse grand V et rejoignis ma chambre en prenant soin de verrouiller la
porte derrière moi. Je m’attachai les cheveux et enfilai un pyjama.

Mon lit m’avait manqué. L’absence du psychopathe me redonnait


confiance en moi. Il était violent, et putain de flippant. Mais il était hors de
question que je le laisse prendre le dessus sur moi. Il pouvait me faire peur
autant qu’il voulait, me menacer de m’étrangler, je ne lui serais jamais
soumise.

*
Doucement, la lumière de la baie vitrée me sortit de mon coma. Il fallait
que j’installe des rideaux, c’était impossible de dormir.

Il était midi. Je me levai en m’étirant avant de déverrouiller la porte. Là,


je m’arrêtai net. Je me rappelais l’avoir verrouillée la nuit dernière, mais
elle ne l’était pas. Oh, putain. Je fis volte-face pour examiner la chambre.
Rien n’avait bougé, rien n’était suspect. Il fallait que je reste calme. Peut-
être était-ce Kiara ? Ou Ally ?

Je quittai la pièce sur la pointe des pieds. La chambre du psychopathe


était close. Je tendis l’oreille près des escaliers et n’entendis aucune voix.
Peut-être ne l’avais-je pas fermée, en fin de compte. J’étais pourtant sûre de
l’avoir fait.

Je descendis et pris un bol de céréales avant de m’asseoir devant ma


série, Teen Titans. Le psychopathe me rejoignit quelques minutes plus tard,
une pomme à la main. Monsieur mangeait healthy.

— Tu regardes de la merde.

Il avait dit la même chose la première fois qu’on s’était retrouvés sur ce
canapé, devant le même dessin animé.

— Tu lis de la merde, le provoquai-je en pointant du doigt sa


bibliothèque.

Ses livres n’étaient absolument pas merdiques, mais je n’avais pas


d’autre pique. Il émit un rire mauvais.

— Non, captive, je n’en ai lu aucun, je devais seulement remplir la


bibliothèque.

— C’est encore pire, déclarai-je en prenant une cuillérée de mes céréales.

— Je n’ai pas de temps à gaspiller, dit-il en croquant sa pomme.

— C’est vrai qu’avoir à sa charge l’entreprise familiale n’est pas facile


tous les jours, répondis-je d’une voix mielleuse en sachant pertinemment
que c’était Rick qui s’occupait de tout.
Il cessa de mâcher et pivota vers moi. Il esquissa un sourire moqueur, que
je lui rendis volontiers. Quel con.

Il était presque minuit. Je m’allongeai dans mon lit. J’avais bien pris soin
de verrouiller la porte, cette fois-ci. Je savais au fond de moi que je l’avais
également fait la nuit dernière. Plusieurs scénarios du psychopathe ou d’un
voleur en train de s’introduire dans ma chambre m’avaient taraudée.

J’entendis d’ailleurs la voix du psychopathe résonner dans sa chambre. Il


était rentré après avoir été absent toute la journée. Asher Scott, l’un des
humains les plus lunatiques et démoniaques sur cette terre, faisait partie de
la lignée des Scott, les Scott.

Leur nom était sur toutes les bouches depuis des siècles. Une famille
beaucoup trop riche et influente, aussi dangereuse qu’invisible. D’après
John, tous les gangs voulaient suivre leurs pas, le chemin sanglant et obscur
qu’ils avaient dû emprunter pour arriver en haut de l’échelle.

Je me demandais une fois de plus où il se situait sur l’arbre familial, et


s’il était vraiment à la tête de l’entreprise, maintenant. De ce que je voyais,
c’était Rick qui prenait les décisions. Était-il un Scott, lui aussi ?

Mes questions s’évaporèrent au moment où j’entendis la porte se


déverrouiller délicatement. Mon ventre se serra. Je fermai tout de suite les
yeux. Un léger grincement retentit, puis j’entendis les pas silencieux du
psychopathe. Il prit la chaise à côté de mon armoire pour s’asseoir près de
la vitre. Il me dévisageait tout en fumant sa cigarette.

Mon cœur battait la chamade.

Je gardais les yeux partiellement clos, surveillant ses moindres faits et


gestes. Ma respiration était anormalement saccadée, je ne m’attendais pas à
le voir me surveiller à cette heure. Mon angoisse reprit de plus belle lorsque
je compris qu’hier aussi, il était venu.
J’avais bien fermé la porte.

Il resta dans son coin, à me fixer, pendant encore quelques minutes, puis
soudain, il se leva et s’approcha de mon lit. Je me crispai lorsque son doigt
effleura ma joue, avant de descendre doucement vers mes cheveux, tout en
dessinant chaque trait de mon visage, si doucement que je pensais rêver. Il
prit délicatement une mèche de mes cheveux. Ses gestes étaient aussi flous
que ma vue, en ce moment. Qu’est-ce qu’il foutait, merde ?!

Je me tournai, et il recula rapidement d’un pas. Je soufflai légèrement. Il


resta encore pendant un petit moment statique. Son téléphone vibra dans sa
poche, il décrocha et quitta ma chambre à pas feutrés.

— Je suis chez moi, tu veux quoi ? chuchota-t-il, devant ma porte.

Je me redressai dans mon lit. Pourquoi tu ne dis pas que t’es un putain de
voyeur ? Espèce de psychopathe.

— La captive… Je ne sais pas, elle dort, peut-être ? Je n’ai aucune envie


de lui parler… Tu la verras demain matin, avant le vol… Ferme-la, Kiara.
J’ai hâte qu’elle quitte la baraque… Je ne veux pas qu’il sache que j’ai une
captive, pas encore.

De quoi parlait-il ?

— J’ai un plan, je l’ai expliqué à Ben. Et j’aurai besoin de son silence


pour que ça fonctionne.

Est-ce qu’il était question de la soirée des captives ? Il avait une idée
derrière la tête ? Qui m’incluait ?

Mesdames et messieurs, prenez un siège et du pop-corn pour assister au


plan foireux du psychopathe. Vous êtes prêts ? Pas moi.
CHAPITRE QUATORZE : DOUBLE
ESPIONNAGE

Je ne me rappelais plus à quel moment je m’étais endormie, mais je


savais très bien comment on m’avait réveillée.

Le psychopathe venait de me verser un bol de glaçons sur le visage, de


quoi me réveiller en sursaut. Je les sentais se coller contre ma peau et
fondre doucement, laissant le froid de l’eau glisser derrière mon oreille.

Enfoiré !

Il s’esclaffa face à mon cri de rage.

— Allez, debout ! T’as un vol dans deux heures, annonça la voix rauque
du psychopathe. J’espère que tu as fait ta valise, parce que je n’ai aucun
problème à t’envoyer en Angleterre sans rien.

Il ponctua sa phrase d’un agaçant rire moqueur avant de sortir de ma


chambre, en prenant bien soin de claquer fortement la porte. Je balayai
rageusement les glaçons de mon visage.

— MEURS ! hurlai-je.

J’étais encore à moitié endormie. Il était 5 h, Carl devait me récupérer


dans une heure. Je me préparai et mangeai à la va-vite. Puis, je descendis,
chaussures dans une main, valise dans l’autre. Je m’arrêtai lorsque je le vis
prendre son habituel blouson en cuir et me dévisager.

— T’as fini, on y va ?
— C’est Carl qui doit me déposer, pas toi, lui rappelai-je en descendant
les dernières marches.

Il s’avança doucement vers moi, et je déglutis. Chaque pas résonnait dans


le hall encore sombre et silencieux, et, une fois son corps imposant presque
collé au mien, il murmura :

— Tu ne comprends pas que je fais ce que je veux, que c’est moi qui
décide ?

Il commença à s’éloigner de moi sans attendre ma réponse.

— Et tu as envie de me déposer ? Toi ?

— Je ne raterais pour rien au monde une dernière petite virée en voiture


avec une peureuse de la vitesse, captive. Dépêche-toi, il est 5 h 55 !

Sur ce, il reprit son chemin en direction du garage. Je soupirai en me


pinçant l’arête du nez. Fait chier.

Je m’empressai d’enfiler mes chaussures afin de suivre ses pas. Je


déglutis lorsque je le vis monter dans une autre voiture de sport. Oh, putain.
Son moteur qui grondait me faisait froid dans le dos.

D’un pas hésitant, je m’avançai vers la voiture. Je posai la petite valise


derrière avant de prendre place à côté du psychopathe, qui semblait
impatient. J’angoissais lorsque la voiture quitta le garage. Il appuya sur
l’accélérateur, et nous voilà partis pour une nouvelle tournée de cris et de
« ATTENTION » à tout-va.

Il jubilait tandis que mon cœur tambourinait si fort que j’avais le


sentiment qu’on pouvait l’entendre à des kilomètres. Le tableau de bord
numérique affichait la vitesse, qui ne cessait d’augmenter.

J’eus un haut-le-cœur lorsque je le sentis zigzaguer d’une file à l’autre,


évitant les gros camions du matin et certaines voitures sorties tôt de chez
eux.
Et bien sûr, comment oublier les virages serrés qu’il prenait à chaque fois
en pensant que sa voiture était une fusée ? Après encore quelques
kilomètres de souffrance, nous arrivâmes enfin dans une espèce de hangar
géant. Plus loin, je pouvais voir le fameux jet privé qui nous attendait.

Nous étions dans un aérodrome.

J’aperçus alors Ally, adossée contre la portière de la voiture de Carl, en


train de discuter avec lui. Elle esquissa de grands signes en me remarquant.

Je sortis ma valise et me ruai jusqu’à ses bras grands ouverts, soulagée.


Pendant que je saluais Carl, le psychopathe discutait avec une autre
personne, loin de nous. Faites qu’il parte aussi vite qu’il est arrivé.

— On part dans vingt minutes. Ash s’occupe d’enregistrer ton passeport


sur la base de données de la compagnie. Tu veux qu’on entre dans le jet,
maintenant ? Ou tu préfères lui dire au revoir ? demanda-t-elle
malicieusement.

Je secouai la tête, affichant une mine dégoûtée, ce qui la fit rire. Après
nous avoir souhaité bon voyage, Carl quitta les lieux. Au dernier moment,
le démon nous interpella toutes les deux.

— Faites attention à vous, tenez-vous-en au plan et ne faites rien qui


pourrait vous faire tuer. Surtout toi, captive, je veux te tuer de mes propres
mains.

Son sourire malsain avant d’entrer dans la voiture me donna la chair de


poule. Ally lui adressa un dernier signe d’au revoir tandis que moi, je
contemplais ce jet qui m’appelait. Elle me tira finalement vers l’engin.
Deux hôtesses nous accueillirent et prirent nos petites valises.

L’intérieur était magnifique, quoique tout en simplicité. Les sièges en


cuir beige semblaient aussi confortables que le canapé du psychopathe. Et
en parlant de canapé, un immense sofa trônait sur le côté, ainsi qu’un grand
écran et une table déjà bien garnie. La moquette grise et le plafond beige
conféraient à la pièce un aspect épuré très luxueux, rehaussé par des touches
de bois verni. Chaque siège avait son hublot ainsi que des prises et ports
USB.

Ally s’allongea sur le canapé et saisit la télécommande du grand écran


pour zapper entre les différents programmes intégrés.

— On en a pour sept heures de vol, m’informa-t-elle en se levant pour


prendre une viennoiserie. Les toilettes sont au fond, à gauche. Si tu as
besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas à le dire aux filles. Oh, et regarde !

Elle s’accroupit près de moi et baissa un levier qui rabattit mon siège.

— Au cas où tu voudrais dormir.

— Qu’est-ce qu’on fera, une fois arrivées là-bas ?

— Ash m’a envoyé une dizaine de papiers à transmettre à son cousin,


Kyle, le gérant du réseau des Scott à Londres. On a aussi une panoplie de
documents sur nos fournisseurs exclusifs à étudier, dont plusieurs sur notre
cible, Carlos. Un de nos fournisseurs marchande avec lui, mais on ignore
encore lequel.

— Et qui est Carlos ?

— Un gars d’un réseau d’armes, un outsider qui veut déjà se confronter


aux plus grands. Un con, quoi ! se moqua-t-elle.

— Les documents au sujet de nos fournisseurs, ils contiennent leur


profil ? demandai-je en fronçant les sourcils.

— Pas que. Les endroits qu’ils fréquentent, leur famille, leur entourage
professionnel, leurs antécédents, les points de rencontre, tout. Ash a
rassemblé toute leur vie dans ces pages, ce qui va grandement faciliter notre
recherche, m’expliqua-t-elle.

J’acquiesçai et croquai dans ma viennoiserie. Ally répondit à un appel sur


son téléphone.
— Bonjour, trésor, pourquoi tu t’es réveillé maintenant ? demanda-t-elle
d’une voix douce.

— Où est-ce que tu es, maman ? l’interrogea une voix enfantine qui


n’était autre que celle de Théo.

— Je serai absente jusqu’à demain, je te l’ai dit hier. Papa va rester avec
toi toute la journée en attendant mon retour. Tu aimes bien aller au travail
avec lui.

Papa ? Ally ne m’avait pas dit que Rick était le père !

Je n’entendis pas distinctement la réponse de Théo.

— Je suis avec tata Ella, on revient bientôt ! Je dois y aller, maintenant.


Demande à Isma de te donner ton petit déjeuner, et n’oublie pas de te laver
les mains ! Bisou, mon cœur, sois sage !

Et elle raccrocha, un sourire aux lèvres. Je lui souris, attendrie par cet
amour maternel qu’elle portait à son fils.

— J’espère que Rick va bien s’occuper de lui. Il est pas mal occupé, en
ce moment, alors lui rajouter un enfant est assez compliqué.

— Comme c’est son père, il fera ce qu’il faut, ne t’inquiète pas, la


rassurai-je.

— Non, ce n’est pas son père, rit-elle. Théo l’appelle papa parce que
c’est plus simple pour lui. Rick est très paternel, alors il ne voit aucune
différence entre un père et Rick.

— Oh, je m’excuse, je… je croyais que-

— Ne t’excuse pas, le père de Théo est parti bien avant que j’accouche. Il
n’assumait pas d’avoir un enfant alors qu’on croulait déjà sous les dettes. Il
m’a laissée seule, avec notre enfant.

— Ça ne devait pas être facile pour toi, au début.


— J’ai accouché dans ma salle de bains. Ce n’était pas très joli à voir,
mais l’entendre crier pour la première fois m’avait soulagée de toutes mes
souffrances. J’étais à présent dévouée à ce petit bout d’humain, et tout est
devenu plus simple lorsque Rick est entré dans notre vie.

Je hochai la tête, sans savoir quoi répondre. Finalement, je n’étais pas la


seule à avoir eu une vie de merde. Mais depuis que je les avais rencontrés,
ces dernières semaines étaient les meilleures que je passais depuis très
longtemps, si on oubliait la présence du psychopathe.

Une des deux hôtesses vint nous informer que le jet allait décoller. Je
bouclai ma ceinture tandis qu’Ally restait allongée sur le canapé. La tête
contre le hublot, je regardais le paysage changer sous mes yeux : la ville
rétrécit, puis les montagnes et les forêts nous encerclèrent, et enfin, les
nuages, magnifiques, s’amassèrent sous l’avion.

Je ne pouvais m’empêcher de penser à ma tante, elle qui m’avait enlevée


de mon pays natal et qui m’avait donnée à un gangster qui travaillait pour le
réseau le plus populaire et influent du continent américain. Je me
demandais ce qu’elle pouvait bien faire, maintenant. Avait-elle un jour
essayé de me contacter ? Peut-être s’en fichait-elle, je n’étais pas sa fille,
après tout.

J’avais tellement de questions à lui poser : comment est-ce que ça avait


pu être si facile pour elle de me confier à un milieu aussi dangereux que
celui-ci ? Est-ce qu’elle culpabilisait ? Est-ce qu’elle pensait à moi quand
elle voyait des filles de mon âge profiter de leur vie alors qu’elle m’avait
envoyée mourir lentement chez un dangereux et exécrable personnage ?

J’aimerais la revoir et lui poser toutes ces questions. Mais je lui en


voulais tellement. Tellement…

— À quoi tu penses ? demanda Ally, me tirant de mes pensées.

— À rien, je me suis perdue dans la contemplation du paysage…

— Tiens. (Elle me tendit des documents.) On n’a qu’une nuit pour


confirmer ou effacer les soupçons de Rick et d’Ash, alors il n’y a pas de
temps à perdre.

J’acquiesçai et pris l’énorme pile de papiers, que je feuilletai avec


concentration. Après presque quatre heures d’étude, nous avions appris
quels étaient les fournisseurs susceptibles de marchander avec Carlos, ou le
contraire.

Des similitudes au niveau des endroits fréquentés et de l’entourage


professionnel nous guidaient vers leurs possibles points de rencontre, qu’on
nota sur le GPS du téléphone d’Ally. Soudain, son téléphone sonna.
J’écarquillai les yeux.

— Comment c’est possible que tu aies du réseau ?

— Connexion satellite, répondit-elle simplement.

Elle brandit son écran avec la photo du psychopathe, armé de son éternel
sourire en coin.

— On dirait bien qu’il n’arrive pas à se passer de toi, pouffa-t-elle avant


de décrocher.

— Épargne-moi, rétorquai-je en secouant la tête.

Elle mit son téléphone en haut-parleur. Et merde, sa voix était encore


plus rauque au téléphone.

— D’après Kyle, Carlos essaie d’acheter à notre fournisseur des armes


russes. Vous avez parcouru les documents ?

— Oui, et on en a déduit que ça pourrait être lui ou l’exportateur vers


l’Europe.

— Tu as toutes les coordonnées, arrangez-vous pour faire votre repérage


rapidement et discrètement. Kyle te donnera les clés du manoir et de la
voiture.

Elle sourit de toutes ses dents, et ses yeux pétillèrent d’excitation.


— Parfait, il nous reste moins de trois heures de vol. Londres est avancé
de huit heures par rapport à Los Angeles, il est actuellement 19 h chez eux,
on devrait donc arriver vers 22 h. Le temps de récupérer les clés de la
voiture, il sera 23 h, pile dans les temps.

— J’espère bien. Dormez un peu pour rester éveillées pendant cette


soirée, tu m’enverras un compte-rendu à la fin.

Il raccrocha. Or, de tout ce qui s’était dit durant la conversation, je


n’avais retenu qu’une seule chose : Los Angeles !

Alors, j’étais à Los Angeles. Depuis tout ce temps, j’ignorais où le


conducteur de John m’avait emmenée. Je me rappelais que la route jusque
chez le psychopathe avait été longue, très longue… mais je pensais que
nous étions encore en Floride. Je m’étais lourdement trompée.

Los Angeles !

— J’ai tellement entendu parler de la demeure londonienne des Scott, j’ai


hâte de la voir en vrai, dit-elle, excitée.

— Qu’est-ce qu’elle a de si spécial ? demandai-je.

— C’est l’une des plus anciennes. Elle date du xviie siècle. La famille l’a
toujours gardée, comme un monument historique et familial. Les Scott me
fascinent tellement.

— Je vois ça, oui, plaisantai-je en secouant la tête.

Les rues lumineuses chassaient l’obscurité de la nuit. Un chauffeur nous


attendait près de la piste d’atterrissage pour nous emmener au QG de
Londres. Sur le chemin, j’aperçus le London Eye et Big Ben, que je rêvais
d’admirer de plus près. Mais je n’étais pas une touriste, seulement une
personne de passage. Je ressentis une pointe d’amertume lorsque je vis les
deux monuments de la ville s’éloigner.
Après quelques minutes, nous arrivâmes près d’un immense entrepôt.
Nous descendîmes, et je suivis Ally de près, effrayée à l’idée de me perdre.
Un jeune homme aux yeux noisette et aux cheveux châtains nous attendait à
l’entrée, un sourire malicieux aux lèvres. Ally lui fit un signe de la main,
qu’il lui rendit aussitôt en s’exclamant :

— SALUT, LA COMPAGNIE !

Ally s’approcha de lui en riant. Et moi, je remarquai qu’il ressemblait à


Rick. Ils n’avaient pas les mêmes yeux, mais les mêmes traits du visage.

— Je m’attendais à voir Kiara avec toi, avoua-t-il en la prenant dans ses


bras. (Puis, en s’adressant à moi :) Mais toi, qui es-tu ?

— Ella, répondis-je simplement.

— C’est la nouvelle captive d’Ash !

— Ah, c’est elle ! Je suis honoré de t’avoir vue en premier à Londres, me


dit-il avec un clin d’œil.

Je lui souris timidement, et sans trop tarder, Ally lui remit les documents
qu’Asher nous avait donnés. Il nous confia deux clés essentielles pour ce
très court séjour.

— Faites attention à vous. Mes hommes m’ont rapporté que Carlos avait
quitté la capitale en partant vers le nord il y a quelques minutes. Faites vos
calculs, déclara Kyle.

Je me remémorai les informations que j’avais lues sur nos fournisseurs.


Si Carlos était parti vers le nord, alors il se dirigeait vers l’exportateur.

— Watford, soufflai-je en les regardant, il se dirige vers Watford.

Kyle eut un sourire en coin.

— Je l’aime déjà, la nouvelle. Allez-y, la Bentley vous attend !


— Oh, mon Dieu, la Bentley ! s’écria Ally, avant d’accourir vers la
voiture.

Je m’empressai de la rejoindre, de peur de la voir partir sans moi. Elle


était déjà à l’intérieur, les yeux remplis d’étoiles, surexcitée à l’idée de
conduire cette voiture. Je m’assis côté passager et la vis appuyer sur la
pédale d’accélération. Oh, bordel, ça recommence ! Ils partageaient tous
une histoire d’amour avec la vitesse ?

Très vite, nous atteignîmes la route principale, puis l’autoroute vers le


nord. Un appel s’afficha sur le tableau de bord, c’était Kyle. Ally décrocha
avec joie.

— J’adore ce petit bijou ! cria-t-elle en pressant une nouvelle fois la


pédale.

— Je sais, moi aussi. On l’a achetée cet après-midi, alors ramène-la-moi


intacte, si ce n’est trop te demander. Je t’envoie les coordonnées GPS de la
voiture de Carlos.

— Quoi ? Comment vous avez fait ça ? demanda-t-elle en fronçant les


sourcils.

— Ce con a mis un traceur GPS antivol dans sa voiture, on vient de le


pirater à l’instant.

La voiture afficha des coordonnées GPS et bascula l’itinéraire en temps


réel sur l’écran.

— Bien joué ! le félicita-t-elle. À nous deux, le mexicain.

— Fais attention à la voiture, surtout ! Je suis peut-être un Scott, mais je


ne suis pas aussi riche que mes cousins, précisa-t-il avant de terminer
l’appel.

La voiture se faufila à toute allure entre les files. Notre cible était à
quelques kilomètres de notre emplacement. On la vit s’arrêter près d’une
zone d’entrepôts. Ally accéléra, et nous arrivâmes près du point de
rencontre. Elle éteignit les phares et roula presque silencieusement jusqu’à
atteindre l’allée. On pouvait apercevoir au loin la voiture blanche de Carlos.
Elle gara la voiture juste à l’entrée de la fameuse ruelle, cachée derrière un
gros van noir.

— Baisse-toi, ordonna-t-elle.

Après plusieurs minutes, une voiture s’avança dans l’allée vide. C’était
l’une des voitures de l’exportateur européen. Il se gara plus loin et sortit.
Dehors, il prit son téléphone afin d’appeler quelqu’un. Il s’adossa à sa
voiture, lorsque le fameux Carlos se décida à sortir de sa cachette, une
mallette à la main.

Ally en profita pour prendre des photos, histoire de garder des preuves
pour Ash. Pendant que les deux hommes discutaient, elle ouvrit
discrètement la fenêtre pour essayer d’entendre des bribes de leur
conversation. L’exportateur se mit soudain à crier :

— C’est moins que ce que je gagne avec Scott ! On a conclu un marché,


tu me payes le double ! Tu m’as fait venir ici pour de la merde ! Putain !

— Mec, ce n’est que le début. Après, on augmentera et-

— On n’augmente que dalle ! Je risque ma vie si Ash apprend que je joue


double et toi, tu me ramènes pour 25 000 livres ? C’est tout ?

Il sortit son arme et la pointa sur Carlos. Ce dernier leva les mains en
l’air en lui demandant de se calmer. Nous n’en entendîmes pas plus.
L’exportateur regagna sa voiture et quitta la ruelle. Carlos reprit la mallette,
qu’il balança à l’intérieur de son véhicule.

On attendit presque trente minutes avant qu’il se décide enfin à repartir à


son tour.

Mais alors qu’on le regardait partir, le van derrière lequel nous étions
cachées se lança lentement à sa poursuite. Mon ventre se serra violemment.

Ally écarquilla les yeux, et je fis de même. Qu’est-ce-


— Il les surveillait, lui aussi, déclara doucement Ally. Merde, on doit
partir. Maintenant !
CHAPITRE QUINZE : ENFER LONDONIEN

— Kyle ? On a un problème.

Ally restait à moitié baissée, la tête dépassant légèrement pour regarder le


van s’éloigner de sa cachette, suivant de près la voiture de Carlos.

— Restez à votre place et ne bougez surtout pas. Si vous roulez


maintenant, ils vont vous suivre. Si vous entendez un coup de feu, foncez
directement vers Londres, on vient vous chercher tout de suite.

Les sourcils froncés, Ally restait concentrée sur les consignes émises par
Kyle. Moi, par contre, la boule d’angoisse et de terreur qui s’était formée
dans mon ventre ne faisait qu’augmenter face au danger imminent.

Après quelques minutes, elle raccrocha et inspira profondément. Nous


restâmes silencieuses. Je n’osais même pas respirer tant le risque de se faire
repérer était grand. Ally essaya de reprendre le contrôle de la situation. Pour
ce faire, elle ralluma le GPS et retrouva la trace de Carlos, qui roulait à une
vitesse folle.

Une course-poursuite avait démarré. On voyait qu’il tournait entre les


rues proches de notre emplacement. Carlos n’essayait pas de les semer en
passant par l’autoroute. Bien au contraire. C’était comme s’il attendait
quelqu’un. Comme… des renforts.

Les deux voitures repassèrent près de nous, à vive allure, avant de partir
dans une autre ruelle. Un autre appel de Kyle retentit dans la voiture.

— Ally ? Dans le coffre de la voiture, il y a une bouteille d’essence, tu la


vides sur la Bentley. On est à quelques minutes de votre emplacement.
— Entendu.

Elle détacha sa ceinture, puis se tourna vers moi, une expression sérieuse
sur le visage.

— Si tu vois qu’il s’approche, appuie sur le bouton des feux de détresse


une seule fois et éteins-les juste après.

J’acquiesçai. Elle courut en direction du coffre et l’ouvrit pour prendre la


grosse bouteille d’essence, qu’elle versa sur la voiture. Soudain, je vis le
point qui représentait Carlos s’approcher de nous. Je donnai le signal. Ally
se précipita alors à l’intérieur de la caisse, versant de l’essence au passage
sur ses vêtements.

La voiture roulait plus vite encore, et je compris pourquoi lorsque nous


vîmes deux hommes munis d’armes à feu en train de vider leurs chargeurs
sur le pare-chocs de Carlos. Cette vision, ainsi que le bruit qui
l’accompagnait, m’horrifièrent. Nous allions assister à un meurtre.

Ally ressortit et termina de vider la bouteille un peu partout. L’intérieur


de la voiture empestait l’essence. Kyle appela, et je décrochai à la première
sonnerie.

— Sortez vite de la voiture, on est là ! annonça-t-il avant de raccrocher,


sans me laisser le temps de lui répondre.

Je prévins Ally. L’instant d’après, deux grosses motos s’arrêtèrent près de


nous et les conducteurs nous firent signe de grimper. Nous nous exécutâmes
très rapidement. Nous enfilâmes des casques pendant que l’un des deux
motards jetait un briquet allumé sur la Bentley, qui s’enflamma en un rien
de temps. Pauvre Bentley, elle venait à peine de voir le jour. Enfin, la nuit.

Le moteur en marche, je m’accrochai au flanc du conducteur. Je sursautai


violemment en entendant l’explosion de la Bentley.

— À gauche ! hurla le motard avant de se précipiter dans une ruelle.


Nous nous faufilâmes entre les ruelles en espérant de pas tomber sur la
course-poursuite qui prenait place quelques mètres plus loin. Mais bien sûr,
rien ne se passa comme nous l’espérions.

D’un coup sec, les deux motos freinèrent en voyant la voiture de Carlos
au milieu de la route. Son corps sans vie était étalé sur le sol.

— Hé, là-bas ! hurla un homme en sortant sa tête du van.

— Oh, merde. KYLE, FONCE !

Mon chauffeur accéléra aussitôt. Il emprunta la première ruelle sur sa


droite, suivi par Kyle.

Le van était à nos trousses, les hommes à bord tiraient dans tous les sens.
Kyle ordonna une dispersion. Séparés, on avait une chance sur deux
d’esquiver le van, et ainsi la mort. Je m’accrochais comme si ma vie en
dépendait au corps devant moi tellement nous allions vite. Il accéléra de
plus belle lorsqu’il entendit des tirs derrière nous.

Oh, putain.

Nos poursuivants visaient nos pneus et nos têtes, mais le motard les
perturbait en zigzaguant, ne leur laissant aucune chance de nous atteindre.

— Regarde le matricule ! me cria le conducteur.

Il me parle à moi, là ? Oh non.

— Vite, BORDEL ! reprit-il.

Je me retournai, la peur au ventre.

— Il n’y a rien ! hurlai-je en espérant qu’il m’entende.

— Près du phare droit ! Regarde s’il y a un symbole, ou n’importe quoi !

Je soufflai, angoissée. Je m’apprêtais à mourir sous les tirs incessants des


meurtriers à nos trousses. Je balayai la surface du regard et distinguai le
fameux symbole sur le feu droit, comme il me l’avait dit. Un symbole d’une
couleur rouge sang représentant un arbre sans feuille et un aigle, le symbole
d’un gang.

Mon cœur était sur le point d’exploser. Mon adrénaline et ma peur de


mourir, ici et maintenant, devaient se sentir à des kilomètres à la ronde.
Mon conducteur se faufilait entre les ruelles, aussi étroites les unes que les
autres, minimisant les chances du van de passer convenablement. Je sentis
le sol me frôler lorsque nous prîmes un virage serré, mais rien n’arrêtait
l’individu, qui roulait à une vitesse folle.

Soudain, il réalisa sa meilleure accélération et s’engouffra dans un


passage souterrain, un tunnel très bas qui empestait les égouts et qui
débouchait quelques ruelles plus loin, sur la route principale. Entre les
camions et les voitures, la moto passait d’une file à une autre, avec toujours
cette même vitesse qui me rappelait le psychopathe.

Dans ma tête, je bombardais d’insultes le démon qui nous avait envoyées


ici.

Quelques minutes plus tard, nous roulions sur une route vide. Seul le
bruit de la moto se faisait entendre, c’en était presque effrayant. Une peur
sournoise s’infiltra dans mon esprit : et si cet homme comptait m’emmener
dans une forêt et me violer avant de me laisser pourrir ici ?

Il tourna finalement à droite, en direction d’un sentier, et je vis un grand


portail où était inscrit : « SCOTT ».

Nous étions dans le domaine des Scott. C’était moins une.

— C’est toi qui as les clés, ou Ally ? demanda l’homme d’une voix
essoufflée.

Il enleva son casque et tira ses cheveux longs en arrière. Il avait la peau
brune et une mâchoire définie qui me rappelait vaguement celle de mon
possesseur.

— Ally, répondis-je, encore à moitié chamboulée.


Il prit son téléphone pour composer un numéro, puis attendit une réponse.

— Ouvre-nous, dit-il avant de raccrocher et de faire gronder le moteur de


sa moto un peu trop puissante à mon goût.

Nous attendîmes cinq petites minutes avant de voir Ally ouvrir le portail,
ses mains ensanglantées. Elle paraissait terrifiée.

— Kyle a été touché ! s’exclama-t-elle en accourant vers le manoir. On


essaie de stopper l’hémorragie.

J’écarquillai les yeux. L’homme acquiesça avant d’accélérer et de se


garer près de la grande demeure.

« Grande » était un euphémisme. C’était un gigantesque manoir,


d’apparence ancienne. Je compris Ally, qui était impatiente de venir ici. Je
n’imaginais même pas à quoi devait ressembler l’intérieur.

Nous arpentâmes une allée parsemée de graviers, entourée d’arbres, de


buissons très bien taillés et d’une pelouse impeccable. Contrairement au
château de glace de mon possesseur, cette demeure n’avait pas de baie
vitrée, mais de nombreuses fenêtres qui dataient probablement de la
création du manoir. Près des jardins, j’aperçus différentes sculptures ainsi
qu’une fontaine. Putain, c’est immense.

Diverses voitures de collection étaient garées près de l’entrée principale.


En comparaison, la moto de l’homme qui nous avait amenés jusqu’ici
faisait presque tache.

Notre entrée un peu hâtive m’empêcha de détailler le manoir. À


l’intérieur, un blessé à moitié allongé sur un drap par terre tenait fermement
sa blessure, sa tête posée contre les cousins du canapé blanc. Il semblait
souffrir le martyre.

— Plus de peur que de mal, c’est ce qu’on dit, dit-il en grimaçant.

— Savannah arrive dans deux minutes pour t’enlever la balle, continue à


appuyer dessus pour stopper l’hémorragie, dicta Ally avec une expression
sérieuse. Ella, est-ce que tu pourrais appeler Ash et lui dire ce qui s’est
passé ? Prends mon téléphone.

Machinalement, je pris son téléphone posé sur le canapé et cherchai dans


son répertoire, jusqu’à trouver un « Ash S ». Je m’éloignai de la salle de
séjour, me dirigeant vers le somptueux hall qui aurait pu faire office de
musée grâce aux sculptures et aux œuvres qui y étaient exposées.

J’hésitais à l’appeler. Même si cette soirée était riche en dangers, lui était
sans l’ombre d’un doute la plus grande menace. Mon doigt appuya tout de
même sur l’écran tactile. J’attendis qu’il décroche en priant pour qu’il ne le
fasse pas.

Mais bien sûr, rien ne se passe jamais comme je l’espère.

— Alors, Carter ? demanda la voix rauque du psychopathe.

Il pensait que c’était Ally.

— C’est Ella, commençai-je en grimaçant. On a eu un petit problème.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je lui fis le récit de la soirée, et il resta silencieux tout le long. Il me


demanda une seule chose, pour laquelle, pour une fois, j’avais la réponse.

— Est-ce que tu as pu voir un symbole sur le van ?

— Un arbre rouge avec un aigle sur le côté.

Je l’entendis pester. Je perçus la voix de Rick et Kiara en fond. Le démon


parlait avec eux en même temps.

— Écoute-moi, captive : ne bougez pas du domaine, tu diras à Kyle de-

— Kyle est blessé, l’informai-je alors que ce tocard commençait déjà à


donner des ordres. Les hommes qui nous tiraient dessus ont touché Kyle
avant qu’on se sépare.
— Savannah ? Elle n’est pas encore avec vous ?

— Elle arrive bientôt, répondis-je en me remémorant les paroles d’Ally.

Il souffla bruyamment.

— Bien, je te rappelle dans quelques minutes.

Et il raccrocha. Je soupirai, soulagée de ne plus avoir à lui parler.

La lourde porte du manoir s’ouvrit sur une jeune rousse avec un grand
sac à la main. Ses cheveux crépus volumineux, d’un rouge flamboyant,
s’harmonisaient parfaitement avec sa peau bronzée et ses yeux verts.

— Où est Kyle ?

— Dans la salle de séj-

Et elle passa son chemin sans même me laisser finir. Une migraine atroce
me fit grimacer. J’ai atteint le fond, il n’y a pas pire.

Je restai de longues minutes dans le hall, à contempler l’extérieur sans un


mot, percevant au loin les gémissements de douleur de Kyle. En regagnant
la salle de séjour, je le trouvai en train de tenir son bras, duquel on avait à
présent retiré la balle. Le jeune homme qui m’avait accompagnée jusqu’ici
était allongé par terre près de l’immense cheminée, son téléphone entre les
mains, ses longs cheveux étendus sur le sol blanc.

— Carter, c’est qui, elle ? demanda-t-il en tournant la tête vers moi. Elle
est nouvelle ?

— Sam, je te présente Ella Collins, la captive de ton cousin.

La médecin fit volte-face et me reluqua de haut en bas. Ses yeux


écarquillés étaient rivés sur mon corps encore chamboulé.

Sam était le cousin d’Ash ? Lui aussi ?


— Depuis quand Kyle a le droit d’avoir une captive ? Je pensais qu’il n’y
avait qu’Ash, Ben et Rick, pour l’instant, qui pouvaient en avoir,
l’interrogea l’homme prénommé Sam.

— C’est le cas, mec, parce que ce n’est pas la mienne, mais celle d’Ash,
rétorqua Kyle en grimaçant. Aïe ! Doucement, mon bras.

La médecin termina son intervention après plusieurs longues minutes à


envelopper sa blessure. Elle enleva ses gants et les jeta dans un sac près
d’elle.

— Tu es comme neuf !

Elle se tourna vers Ally et lui demanda comment s’était déroulée la


mission tandis que je balayais l’impressionnante pièce du coin de l’œil. De
nombreuses lumières illuminaient le salon, notamment un immense lustre
en cristal qui pendait au plafond, absolument époustouflant. La cheminée,
également très imposante, ressemblait vaguement à celle du psychopathe,
en marbre, avec des filets d’or incrustés. Sur l’étagère trônaient diverses
photos et vieux clichés qui rappelaient l’histoire de la famille. En face se
trouvait un grand canapé blanc, entouré de sièges dans le même style
ancien. Enfin, près de la fenêtre, un grand piano blanc prenait la poussière.

Près de la cheminée, un escalier menait à un second niveau du salon,


dédié à une bibliothèque gigantesque qui s’étalait le long du mur, dans
laquelle des livres étaient soigneusement rangés. Le sol brillant reflétait
presque mon image comme un miroir, et au fond de la salle, juste en
dessous de la bibliothèque, se trouvait une toile encadrée par des étagères.
C’était un arbre généalogique. Cette famille s’idolâtrait.

Le téléphone entre mes mains se mit à sonner, affichant « Ash S ». Je


levai la tête et cherchai du regard Ally, espérant la trouver, mais cette
dernière était aux abonnés absents.

Je soupirai.

— Ally est absente-


— Captive, nous allons prendre un vol pour Londres, ne rentrez pas.

Et il raccrocha.

« Nous ». Je pensais avoir atteint le fond, et pourtant, je creuse encore…

— Ella ? m’appela la voix d’Ally derrière moi. Tu as eu Ash ?

— Il… il va venir, répondis-je avec une pointe de déception dans la voix.


Avec Rick, je crois.

Sam s’esclaffa depuis sa position et se retourna vers le blessé, qui avait le


regard perdu sur le feu de cheminée.

— T’entends ça, Kyle ? J’en connais un qui va revoir son paternel, le


taquina Sam, encore allongé.

Kyle était donc le fils de Rick, d’où sa ressemblance avec ce dernier.

— Ash m’a plus manqué que mon père, plaisanta-t-il. T’as de la chance,
Ella, Ash est le plus idolâtré chez les captives !

J’affichai une mine dégoûtée. Lui, idolâtré ? Et moi, je suis mannequin


pour les plus grandes agences d’Amérique.

— M. Scott va venir ? demanda Savannah en désinfectant ses derniers


outils de travail.

J’acquiesçai tandis que Kyle souriait malicieusement. Il avait la même


manière de sourire que le psychopathe, mais bizarrement, lui, ça lui allait
bien.

— Comment va ton fils ? s’enquit ce dernier en s’adressant à la jeune


maman.

— Très bien, ton père prend soin de lui comme si c’était le sien, rétorqua
Ally avec un sourire fier.
— Et il te considère comme la fille qu’il n’a jamais eue… Tu sais, on
pourrait toujours goûter à l’inceste, toi et moi, ajouta-t-il d’un ton plein de
sous-entendus.

— Encore une fois, c’est un non, rit-elle en secouant la tête.

Encore une fois ? Kyle ne cachait pas son intérêt pour Ally, on dirait.

— Tu rates la plus belle nuit de ta vie, chérie. Parole d’un Scott.

Et ils gloussèrent à nouveau avant de se raconter les dernières nouvelles.


Mon regard se posa sur Savannah, qui n’arrêtait pas de me dévisager. Ses
yeux perçants m’intimidaient.

— Ella et moi allons dormir, déclara Ally en bâillant. Où est-ce que tu as


mis nos valises ?

— Aile gauche, la troisième porte pour toi, et Ella, c’est celle du fond, à
droite.

Nous le remerciâmes et grimpâmes l’un des escaliers du hall. L’aile


gauche était silencieuse. L’ambiance tamisée aurait pu être effrayante si
j’avais été seule. Des photos de famille s’étalaient de part et d’autre des
couloirs sans fin.

Ally ouvrit la porte d’une chambre.

— La tienne est au fond. Si t’as besoin de quelque chose, n’hésite pas,


dit-elle. Cette soirée était très fatigante, tu dois te reposer. Heureusement,
demain sera une lente et ennuyeuse journée.

Après lui avoir souhaité une bonne nuit, je partis en direction de la pièce
que j’allais occuper. En allumant la lumière, je découvris une chambre
digne des plus grands rois, décorée dans un style anglais, avec un lustre en
cristal, un lit King size et un petit siège près de la fenêtre.

J’ouvris ma petite valise et enfilai un pyjama avant de m’enrouler dans la


grosse couette dorée et de m’endormir aussitôt.
*

« J’étais seule dans un couloir sombre et délabré. J’entendais des


hommes parler, rire. Ces rires, leurs rires. Une porte s’ouvrit, et leurs
ombres étaient là, face à moi. Je me retournai et courus dans ce couloir
sans fin. Impossible de leur échapper.

— Ma chérie, fais-le pour moi ! s’écria une voix féminine.

Ma tante.

— Petite salope, tu vas aimer ça, j’entendais derrière mon oreille.

Je me figeai lorsqu’une main effleura ma peau, puis deux, puis trois. Des
mains venant de toutes parts m’étouffaient. »

Je me réveillai en sursaut. L’oxygène me manquait, je suffoquais. Je


passai une main tremblante sur mon visage et balayai mes cheveux collés
sur mon front en sueur.

J’ouvris la fenêtre de ma chambre pour laisser l’air frais s’y engouffrer


tandis que j’essayais de calmer mon cœur qui battait de manière erratique.
Mes cauchemars, mes démons étaient là, encore et toujours. À me hanter. À
m’épuiser.

L’entrée d’Ally dans ma chambre m’arracha à mon sommeil. Sa mine


radieuse me prouvait qu’elle était debout depuis un moment. Elle sentait
bon le shampooing. Bordel, j’avais besoin d’une douche.

— Il est 10 h 30. Ash m’a demandé de te réveiller avant qu’il le fasse lui-
même. Je ne voulais pas que tu souffres dès le matin, rit-elle en arrangeant
sa queue-de-cheval.

Je vois qu’on ne change pas les bonnes vieilles habitudes du matin.

Le psychopathe était revenu, bien décidé à me faire chier.


Bienvenue en enfer. Nous vous souhaitons un agréable séjour.
CHAPITRE SEIZE : HAINE ET RANCŒURS

Ça faisait presque vingt minutes que j’étais dans cette immense salle de
bains. Je ne voulais pas croiser le psychopathe, mon cerveau n’était pas
encore prêt. Pourquoi fallait-il qu’il se ramène ?

Même à des milliers de kilomètres, il me suivait. Un putain de virus.

— Ella ? m’interpella Ally derrière la porte. On t’attend pour manger, ça


va ?

— Oui, j’arrive bientôt ! rétorquai-je.

Mon angoisse monta d’un cran.

J’ignorais comment il allait se comporter avec moi. J’étais toujours sur le


qui-vive, car c’était un putain de lunatique qui ne m’acceptait pas en tant
que captive. Sa captive, qui plus est.

Je passai les mains sur mon visage une dernière fois avant d’expirer
lourdement.

— Ella, bienvenue en Angleterre.

Je quittai la pièce et descendis les grandes et luxueuses marches à pas


feutrés. Le sol froid sous mes plantes de pieds me fit frissonner. J’entendis
des voix, mais pas cette voix rauque que je redoutais depuis notre dernier
appel. Et si Ally m’avait menti rien que pour me réveiller ?

Mon cœur se gonfla d’espoir à l’idée de ne pas voir sa tête. Mon angoisse
s’envola définitivement lorsque j’embrassai l’espace du regard, sans tomber
sur les yeux gris du psychopathe. Il était absent. Putain, il était absent ! Une
bouffée d’oxygène emplit mes poumons. J’avais eu tellement peur ! Il n’y
avait que Rick.

Kyle était affalé sur le canapé, Ally était sur son téléphone et Rick
regardait de près les photos de famille accrochées au mur depuis maintenant
des années, voire des siècles. Aussi, deux filles discutaient près de la
cheminée avec Sam, qui, si je comprenais bien, était aussi le cousin de
Kyle, Asher et Ben. C’était vraiment une entreprise familiale, au sein de
laquelle les quatre cousins travaillaient.

— Et elle est enfin réveillée ! s’exclama Kyle en levant son bras.

Sa remarque fit tourner la tête des personnes présentes dans ma direction,


génial.

— Ma petite Ella, lança Rick, la nuit a été mouvementée, on dirait ?


Heureusement que tu n’as pas été touchée.

— Mais moi, si ! déclara son fils. Ils m’ont défoncé le bras !

— Tu n’en mourras pas, Kyle ! Enlève-moi cet air malade de ton visage,
ça ne marche pas, pas de vacances.

J’assistais à la discussion père-fils qui se déroulait sous mes yeux avec un


sourire. Un bras se fraya brusquement un chemin sur mes épaules. Je
tournai la tête et vis le tatouage d’un grand oiseau qui déployait ses ailes. Il
ne pouvait appartenir qu’à Ben.

— Ma jolie ! Je pensais qu’ils avaient touché ton petit visage,


commença-t-il en posant sa main sur ma joue.

— Mon bra-

— Je n’en ai rien à foutre de ton bras, Kyle ! s’agaça Ben en le coupant.


On t’attendait pour manger, je crève de faim !

Les deux filles qui discutaient près de la cheminée n’avaient pas ouvert la
bouche depuis mon arrivée, mais me dévisageaient sans gêne.
Ben me tira jusqu’au manoir. Le hall débouchait sur une immense salle à
manger. La table qui trônait au milieu faisait presque la taille de la grande
piscine de mon possesseur, des dizaines de chaises blanches étaient
disposées autour. Un village pourrait venir se nourrir ici qu’il resterait
encore de la place disponible.

Sur la table, il y avait de tout : des œufs préparés de différentes manières,


des viennoiseries, des fruits, des fromages, des céréales et j’en passais.
Nous n’étions que huit, ça faisait donc beaucoup pour si peu de monde.

— D’habitude, tout est réparti au bout de la table. Je suis heureux de voir


que tout est près de moi. Souvent, j’ai la flemme d’aller chercher un autre
croissant, déclara Ben.

Il commença à remplir son assiette tout en commentant chaque mets qu’il


prenait. Les autres prirent place un à un. Rick se mit face à nous, avec Kyle.
Ally nous rejoignit peu de temps après, suivie par Sam et les deux filles.

— Ella, commença Rick en se raclant la gorge, tu connais Sam, mon


neveu, et ces deux jeunes femmes sont ici pour vous protéger, toi et Ally,
pendant ces prochains jours.

Comment ça, « nous protéger » ? Et comment ça, « ces prochains


jours » ? Les deux filles me sourirent rapidement avant de se concentrer sur
les paroles de Rick.

— On peut très bien se protéger toutes seules, Rick ! répliqua Ally en


prenant une cuillérée de son yaourt.

— Je n’en doute pas, mais elles ont été formées pour ça, dit-il en les
regardant.

Je portai mon verre rempli de jus d’orange à mes lèvres. Je me


demandais ce que Rick entendait par « formées » ? Étaient-elles entraînées
pour ce genre de situations ? Forcément.

— Et puis, je suis sûr que tu ne voudrais pas avoir Ben et Ash dans les
pattes pendant votre shopping, ajouta-t-il, le sourire en coin.
Je m’étouffai avec le liquide qui venait de parcourir ma gorge. Comment
ça, « Ash » ?

Au même moment, dehors, on entendit un moteur gronder avant de


s’arrêter. Oh, putain, faites que ce soient les mecs d’hier, revenus pour nous
tuer.

— Il est de retour ! déclara Kyle, un grand sourire aux lèvres, les yeux
brillants.

On entendit la grande porte s’ouvrir et se refermer dans un claquement


qui fit presque trembler les vieux murs du manoir. Or, lorsqu’il claquait la
porte, ça n’annonçait souvent rien de bon.

— Et il est très en colère, termina Sam en croquant dans son croissant.

La porte de la pièce s’ouvrit, c’était lui. Il était là.

Kyle se leva de sa chaise en criant :

— Fumier ! J’avais presque oublié ton visage !

Le psychopathe se détendit. Il s’avança vers son cousin et lui offrit une


brève accolade. Sam esquissa un sourire à son tour, avant de faire de même.
Ils paraissaient tous beaucoup trop l’apprécier.

Il prit place au milieu et se servit un jus d’orange, sans un regard pour


moi.

— Ash, ce sont elles qui ont été choisies pour protéger Ally et Ella,
précisa Rick en présentant les deux filles au démon qui paraissait s’en
foutre royalement.

Les deux jeunes femmes lui sourirent timidement, et il acquiesça


brièvement.

— Je voudrais savoir tout ce qui s’est passé la nuit dernière, on ne restera


ici que trois jours. Nous avons d’autres choses à faire en Amérique. En
plus, je ne veux pas laisser Kiara crouler sous l’organisation de la soirée des
captives, dit la voix rauque du psychopathe.

Kyle afficha une moue boudeuse et termina d’un trait son café. Il se leva
lorsque la sonnerie de son téléphone rompit le silence de la pièce. Pendant
ce temps, le tocard donnait des ordres à Sam et aux deux filles.

— En d’autres termes, maintenant, vous restez vigilants, résuma-t-il en


sortant son paquet de cigarettes de sa poche. Nous resterons ici jusqu’à
notre retour en Amérique, le manoir est plus sécurisé que toutes les autres
résidences.

Ally hocha la tête tandis que je restais silencieuse, mes yeux rivés sur le
verre vide face à moi. Je n’avais pas mon mot à dire, de toute façon.

— Est-ce que je pourrais poser un congé maladie ? demanda Kyle. Loin


de moi l’idée de prendre des vacances direction les îles, mais-

— Non, le coupa le psychopathe en recrachant la fumée de sa cigarette.


Les seules vacances auxquelles tu auras droit seront celles que tu passeras
au cimetière.

Ben et Sam s’esclaffèrent. Kyle leur offrit son majeur en guise de


réponse et se renfrogna sur sa chaise en marmonnant des paroles
incompréhensibles.

Je compris qu’Asher décidait pour eux. Intéressant.

Le reste du petit déjeuner passa rapidement, animé par les anecdotes de


Ben sur l’enfance des trois cousins voués à devenir ce qu’ils étaient
aujourd’hui : des hors-la-loi.

— Savannah est là ! annonça Kyle. Elle doit changer mon pansement !

Le psychopathe hocha la tête et se leva. Tous firent de même. Dans le


grand salon, attendait effectivement la médecin d’hier. Elle écarquilla
légèrement les yeux en apercevant le tocard qui remettait son blouson en
cuir, avant de se ressaisir. Elle se racla la gorge et lui serra la main de
manière professionnelle.

— Bonjour, monsieur Scott, je n’ai jamais eu l’honneur de vous


rencontrer, je suis Savannah-

— Je sais qui vous êtes, la coupa le psychopathe. Son rétablissement


prendra combien de temps, à votre avis ?

— Peut-être une semaine ? Il devra faire attention à ne pas trop forcer sur
son bras en attendant la régénération des tissus, sinon tout devrait bien se
passer.

— Tu vois, Kyle, dit-il en regardant par-dessus son épaule, tu n’as pas


besoin de vacances.

L’intéressé leva les yeux au ciel et se dirigea vers le canapé, où il s’assit


en attendant que Savannah fasse son travail.

— Captive, m’interpella le psychopathe pour la première fois depuis son


arrivée. Suis-moi.

Et moi qui espérais passer une journée sans qu’il m’adresse la parole…
Lui veut un tête-à-tête.

L’anxiété toqua à ma porte et forma comme une boule dans mon ventre.
Je le suivis sans broncher dans le dédale des couloirs. Il rentra dans un
bureau. Je le rejoignis et entendis la porte se refermer dans mon dos. Il se
tenait derrière moi.

Il se rapprocha, comme un meurtrier prêt à me bondir dessus et à me


vider de mon sang. Ses pas lourds résonnaient dans la pièce comme un écho
terrifiant. Et puis, une seconde, une seconde de calme, durant laquelle son
souffle effleura ma nuque. Un frisson parcourut mon corps. J’étais terrifiée
de me retourner. L’idée d’être seule avec lui dans un bureau, éloigné des
regards, me rendait si nerveuse que je voulais m’enfuir là, maintenant, tout
de suite.
Son bras frôla mon épaule lorsque son corps passa devant moi pour se
positionner derrière le bureau. Toute la pression qui me comprimait se
dissipa. La table qui nous séparait me mettait plus à l’aise. Je ne suis qu’une
froussarde.

Je m’assis sur une des deux chaises face à lui.

— Raconte-moi ce qu’il s’est passé, en détail.

Je commençai à lui faire un résumé détaillé des faits, passant du


fournisseur qui avait pété les plombs au van. Pendant mon récit, il restait
concentré. Je ne l’avais jamais vu aussi attentif qu’à cet instant.

— Rappelle-moi, et ne te trompe pas : quel genre de symbole as-tu vu ?

Je lui avais déjà dit. Ne me faisait-il pas confiance ?

— C’était un arbre avec un aigle ou un oiseau sur le côté.

Sa mâchoire se contracta, et ses sourcils se froncèrent. Je pouvais presque


l’entendre grincer des dents. Il posa ses coudes sur la table et entrelaça ses
deux mains près de sa bouche.

— Tu portais un casque pendant que tu te retournais ? demanda-t-il en


levant les yeux vers moi.

— Oui.

— Bien, maintenant, dessine-moi le symbole que tu as vu.

Il me tendit une feuille et un stylo. Je dessinai approximativement le


symbole que je gardais en mémoire. À en juger par la réaction de mon
possesseur, il lui était un peu trop familier.

Pendant ma tâche, je sentais son regard sur moi. Un regard qui exerçait
une réelle pression sur mon épiderme.

Lorsque je lui montrai mon dessin terminé, il ferma les yeux un instant
avant de les rouvrir. Tout en soufflant bruyamment, il alluma une clope.
— Tu iras à la soirée des captives, m’informa-t-il en aspirant la fumée.

— J’allais y aller avant que tu le dises, rétorquai-je, les bras croisés.

Il pouffa.

— Absolument pas, je t’ai laissée croire que tu irais, sinon tu m’aurais


cassé les couilles, et je n’aurais pas eu d’autre choix que de te tuer, dit-il
simplement.

Je déglutis, mais je ne voulais pas me laisser intimider par ce


psychopathe arrogant. Il me fixa avec un sourire en coin, puis détourna le
regard.

— Tu peux t’en aller, maintenant, me congédia-t-il en écrasant son mégot


de cigarette dans un cendrier.

Je me dirigeai vers la sortie avec plaisir, lorsque je l’entendis


m’interpeller une nouvelle fois. Putain.

— Tiens, ajouta-t-il en me lançant deux grosses liasses de billets à la


figure, en attendant de recevoir ton salaire sur ton nouveau compte en
banque, tu as ça pour te dépanner à Londres.

Je les ramassai, surprise. J’avais oublié que j’avais un salaire ! Et ça,


c’était beaucoup d’argent.

— Et pas de téléphone. Maintenant, sors, tu pollues l’air.

— Dit-il alors qu’il gaspille l’oxygène, rétorquai-je en ouvrant la porte.

Il lança une boîte en bois qui heurta le mur près de moi. Même si je
savais bien qu’il allait jeter quelque chose, je pensais qu’il n’allait pas me
rater.

— Raté, comme d’habitude, le provoquai-je.

Il fulmina. Lorsqu’il se leva de son siège, je déglutis. Me voilà une fois


de plus contrainte d’affronter ce diable alors que j’aurais pu me la fermer et
sortir. Les poings serrés et la mâchoire tellement crispée qu’elle était prête à
se briser, il avança vers moi.

— Dis un mot de plus, et ce n’est pas un bout de bois que tu vas recevoir
dans le crâne, mais du plomb, me menaça-t-il. Tu vois… je déteste qu’on
me défie, et toi, tu le fais pour te prouver à toi-même que tu es forte et que
tu ne te laisses pas marcher dessus, mais ce que tu as tendance à oublier,
pour une raison qui m’échappe fortement d’ailleurs, c’est que tu n’es rien,
bordel de merde !

Il saisit mon poignet pour me retourner face à lui. Là, sa main s’enroula
autour de mon cou et le serra tandis que l’autre plaquait l’une de mes mains
contre le mur.

— T’aimes quand on te fait du mal ? T’aimes avoir mal, captive ?

Il pressa mon cou encore plus. L’oxygène me manquait, et ma main libre


se battait contre la sienne en espérant pouvoir défaire ses doigts. Son corps
se colla au mien, rendant tout mouvement impossible. J’étais à sa merci, et
putain, j’avais horreur de ce sentiment de faiblesse. J’étais faible.

Ses yeux étaient plantés dans les miens, qui se remplissaient de larmes.
Je n’arrivais plus à respirer convenablement.

— Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu veux me rendre dingue ? T’as envie


que je te tue ? Je ne te ferai pas ce plaisir, parce que la mort, c’est trop
simple. Non, il y a pire que la mort. Il y a moi, captive, et tu le sais.

— Je… resp… plus, articulai-je péniblement.

— Tu n’arrives plus à respirer ? murmura-t-il en serrant un peu plus mon


cou. Ne t’avise plus jamais de me parler comme tu le fais en ce moment. Je
te ferai vivre un enfer, et crois-moi, tu n’as aucune idée de ce dont je suis
capable.

Et il me lâcha violemment. Mon corps ne me soutenait plus, si bien que


je tombai à terre. Ma main se porta instinctivement à mon cou, et je pris
enfin une grande inspiration. Étourdie, je le vis sortir du bureau.
Pendant dix minutes, je ne bougeai pas de ma place. Terrorisée à
nouveau. Cet homme était le pire être à avoir foulé la terre. À ce stade,
j’aurais pactisé avec le diable pour pourrir en enfer pendant une éternité
plutôt que de rester avec lui ne serait-ce qu’une seconde supplémentaire.

Je quittai la pièce qui semblait maintenant se refermer sur moi. Il me


fallait de l’air, je suffoquais. Je dévalai les escaliers. Il fallait que je sorte
d’ici, je ne pouvais pas rester, pas avec lui. Tout tournait autour de moi.
Encore ce sentiment. Je n’avais plus le contrôle de mes angoisses. De moi.

Mes jambes tremblaient, mon cœur palpitait, et j’étouffais. Des sueurs


froides et des bouffées de chaleur. Je ne me supportais plus. Mes pas me
guidèrent jusqu’au hall, où j’ouvris la grande porte.

J’étais faible.

— Ella, ça va-

Je bousculai la personne qui était face à moi. J’ignorais qui m’avait


appelée, mais je ne voulais pas le savoir. Ses mains sur mon cou, je les
sentais encore. Pire, je les sentais toutes. Celles de ces démons qui hantent
mes nuits, et maintenant, les siennes.

Je n’entendais plus rien autour de moi, seulement leurs rires. Un étau


comprimait ma gorge, exactement comme il l’avait fait, exactement comme
ils l’avaient fait. Mes cauchemars devenaient réalité. Ces putains d’yeux
gris m’épiaient.

Mes jambes me lâchèrent. Je tombai sur l’herbe fraîche du manoir, les


mains collées à mes tympans, recroquevillée sur moi-même, la respiration
saccadée. Mon cœur frôla l’explosion à l’intérieur de mon corps.

— Elle fait une crise d’angoisse ! Ella, tu m’entends ? Ella, concentre-toi


sur ma voix, écoute-moi…

Je n’arrivais plus à parler. On se regroupait autour de moi. Ally me tenait


la main en me demandant de contrôler ma respiration.
Puis, vinrent les sanglots. Je venais d’exploser.

— Ce n’est rien, Ella, tout va bien, respire. Savannah, qu’est-ce qu’on


doit faire ?

— Rien… il faut qu’elle se calme. Ella, concentre-toi sur ma voix,


respire… Compte avec moi : 1… 2… 3… 1… 2… 3… 1… 2… 3…

Mon cerveau se remettait en marche lentement tandis que je me


concentrais sur les chiffres qu’elle répétait. Après quelques minutes, j’étais
partiellement calmée. Ally me prit dans ses bras et me rassura comme elle
le pouvait.

— C’est Ash ? C’est lui, pas vrai ? demanda-t-elle en fronçant les


sourcils.

Elle se leva sans même me laisser le temps de lui répondre et hurla le


nom du démon. Savannah me fit rentrer à l’intérieur en gardant ses bras
autour de moi.

— Arrête de me crier dessus, Carter ! Regarde, elle est encore en vie, je


ne vais pas la tuer, lâcha le psychopathe d’un ton blasé en rangeant son
téléphone.

Si détaché. Si froid.

— TOI ! cria Ally. Tu arrêtes de rejeter la faute sur tout le monde,


d’accord ?! On a tous été touchés par ce qui s’est passé, mais on s’est tous
relevés ! Tous, sauf toi !

Mon cœur fit un bond lorsque je le vis se lever, prêt à se jeter sur Ally.
Son regard m’effrayait. Sa main lança le verre d’alcool qu’il tenait sur le
mur plus loin. Sa respiration était lourde et saccadée, je ne l’avais encore
jamais vu dans cet état.

— Tu ne sais rien, PUTAIN DE MERDE ! hurla-t-il, au point de faire


ressortir les veines de son cou. Je vous avais prévenus, vous ne m’avez pas
écouté, maintenant, elle paie votre choix.
Il me pointa du doigt en parlant, sa voix rauque résonnait comme un
rugissement. Il nous dévisagea tour à tour.

Lorsqu’il posa les yeux sur moi, autre chose luisait dans ses pupilles.

C’était du dégoût.

C’était de la haine.

C’était de la vengeance.
CHAPITRE DIX-SEPT : CORPS À CORPS

— Mademoiselle Collins, vous voulez manger quelque chose ?

La voix de la gouvernante de la maison me fit sortir de mes pensées. Il ne


restait qu’elle et moi dans l’immense demeure des Scott, le démon ayant
demandé à tous de l’accompagner au QG de Londres. Tous, sauf moi.

Bien sûr, moi non plus, je ne voulais pas rester une seconde de plus en sa
présence. Je ne le supportais plus, autant que je ne me supportais plus, je me
sentais faible.

Non. Je suis faible.

Ma main couvrait mon cou sur lequel les traces des doigts de mon
possesseur étaient imprimées, ce cou qui avait était maltraité de la même
manière par beaucoup d’hommes.

Je suis faible. Si faible.

— Mademoiselle Collins ? m’interpella une nouvelle fois la voix derrière


la porte.

— Merci, mais je n’ai pas faim, Dorothéa, répondis-je en espérant qu’elle


m’entende.

— Très bien. Alors, lorsque l’envie vous en prendra, n’hésitez pas à venir
me voir, je ne serai pas très loin.

Elle était adorable. Je m’en voulais d’avoir refusé, mais je n’avais pas
faim. Rien ne pouvait passer, pour l’instant. Je repris la poche de glace que
Savannah m’avait donnée et la posai sur les marques afin de les atténuer.
Putain, je le détestais.

Je suis faible.

Je le déteste.

Je ne devais plus rentrer dans son jeu, je refusais d’être esclave de son
divertissement sournois et malsain plus longtemps. Il voulait me voir
souffrir, il voulait me voir perdre pied. Il désirait que je sois à sa merci.
Exactement comme toutes ses anciennes captives, qu’il avait fini par tuer.

Mais ce ne serait pas mon cas.

Je n’avais pas peur de lui. Je le détestais, mais je n’avais pas peur. Et je


ne lui serais jamais soumise. Je m’en faisais la promesse.

Asher Scott était peut-être un homme arrogant et malveillant qui avait


toujours eu ce qu’il voulait en un regard ou un claquement de doigts, qui
n’hésitait pas à utiliser la force et à tuer pour le plaisir, mais pas avec moi.
Je le savais borné et nerveux. J’allais peut-être jouer avec le feu, mais
jamais, je ne lui laisserais la chance de croire qu’il avait gagné.

Jamais.

Je ne suis pas faible.

Je ne devais plus me laisser faire par lui. Ni par aucun homme. J’allais
me reconstruire. J’allais guérir de mes choix et de mon passé. Plus jamais
les mêmes erreurs, plus jamais les mêmes choix. Je n’allais plus sombrer
dans le silence.

Je n’allais plus me laisser faire.

Armée de cette nouvelle détermination, je me levai du lit et sortis de la


chambre, avec l’envie de me changer les idées. Je dévalai les escaliers et
tombai nez à nez avec le majordome, Anderson.

— Ella, vous allez mieux ? s’enquit-il avec une expression inquiète.


— Mieux, merci, Anderson. Vous n’auriez pas vu madame Dorothéa ?

— Elle se trouve derrière la maison. Suivez-moi, je ne veux pas que vous


vous perdiez, plaisanta-t-il en me précédant.

Je souris. Anderson était celui qui m’avait ouvert la porte à mon arrivée
chez le psychopathe. Il ne m’avait pas souri, froid et hostile, mais ce n’était
rien de plus qu’un jeu d’acteur. D’après Ally, c’était un ordre du grand
Asher Scott. Et je n’avais aucun doute là-dessus.

— Vous dormez toujours à la cave ? me demanda-t-il, curieux.

— Pas depuis un moment, maintenant, et heureusement ! Il faisait très


froid, ris-je doucement. Vous pensiez vraiment que j’allais rester enfermée
là-bas ?

— À vrai dire, je ne pensais pas vous revoir vivante, c’est agréablement


étonnant.

Je souris, bien que ses mots m’aient glacé le sang. Alors, tout le monde
pensait que j’allais finir enterrée, sauf moi ?

— Je tenais à m’excuser pour la façon avec laquelle je vous ai ouvert la


porte à Los Angeles-

— Ne vous en faites pas, Anderson, le coupai-je, c’est votre travail.

Il me pointa du doigt une pièce cachée par des arbres, tout en verre.

— C’est là, Dorothéa est sûrement à l’intérieur. Un peu de compagnie lui


ferait grandement plaisir, m’assura-t-il avant de tourner les talons.

Je m’approchai de la véranda, où je trouvai, sans surprise, la gouvernante


assise sur un des canapés blancs de la pièce, les yeux rivés sur la vitre, son
thé à la main. Elle sourit de toutes ses dents en me remarquant.

— Venez donc près de moi, j’ai ramené une tasse en plus, au cas où vous
voudriez venir prendre le thé !
— Et vous avez vu juste, dis-je en m’asseyant face à elle.

Elle me versa un peu de thé, et nous restâmes quelques minutes


silencieuses, à nous lancer des regards et des sourires, jusqu’à ce qu’elle
décide de briser la glace.

— Comment vous vous sentez ?

— Je vais mieux, maintenant, l’informai-je. Ce thé est délicieux !

Les joues rouges, elle me remercia. Décidément, cette petite dame était
vraiment adorable.

— Vous travaillez ici depuis longtemps ? demandai-je, curieuse.

— Oui, je travaille avec les Scott depuis maintenant 35 ans. J’ai connu
les deux dernières générations de la dynastie, ajouta-t-elle fièrement en
buvant son thé.

J’ouvris grand les yeux, étonnée.

— Les deux dernières générations ?

— Celle de M. Scott, et celle de son père.

Maintenant qu’elle en parlait, je n’avais jamais vu les parents du


psychopathe. Je savais que Rick était son oncle, mais je ne connaissais ni
son père ni sa mère. Peut-être était-il orphelin, mais s’il était, aurait-il eu le
droit de diriger l’entreprise familiale ?

Je me demandais comment la dystasie fonctionnait. Comment se


partageaient-ils le trône ? Comment avaient-ils décidé que c’était le
psychopathe qui allait diriger, et pas Ben ou Kyle, qui étaient des Scott, eux
aussi ? Et puis, s’ils avaient des frères et sœurs ? Comment tous ces
paramètres étaient pris en compte ?

— C’est très calme ici, remarquai-je en regardant par la vitre.


— Plutôt, en effet. On s’y habitue, à force. Mais lors des grands repas et
des réunions de famille, on sent vite la différence. Vous le constaterez par
vous-même, ce soir !

— Ce soir ?

— Un repas de famille a été organisé par Rick, alors profitez de ce calme


avant le grand soir !

D’un geste théâtral, elle ferma les yeux et soupira d’aise, ce qui me fit
rire doucement. Je réfléchissais à ce que j’allais porter, je n’avais rien
emmené avec moi pour ce type d’événements.

— Il y a un code vestimentaire pour le repas ?

— La plupart du temps, les Scott favorisent des tenues chics. Les filles
Scott aiment beaucoup porter des robes faites sur-mesure par les grandes
maisons de couture pour les repas et les soirées de ce genre.

Je grimaçai. J’allais faire tellement tache avec mon pyjama koala qui
mangeait une pizza. Je m’attendais à un repas simple et familial, pas à un
repas des plus extravagants, avec des coupes de champagne et des robes à
paillettes. Connaissant Ally, elle ferait un saut dans un magasin pour
s’acheter une petite robe qui serait de loin bien plus belle que les « robes
faites sur-mesure par les grandes maisons de couture ».

— Mademoiselle Collins ? m’interpella Dorothéa.

— Appelez-moi Ella, lui demandai-je en buvant son thé absolument


délicieux.

— Ella, se reprit-elle, je sais bien que ce ne sont pas mes affaires, mais
j’aimerais vous donner un conseil avec M. Scott. Vous êtes une femme forte
et très courageuse, mais s’il vous plaît, faites attention, ne jouez pas avec le
feu.

Un voile d’inquiétude traversa son regard. Elle avait raison, je le savais,


pourtant, j’étais incapable de lui obéir comme il voulait que je le fasse. Le
plus important n’était pas de jouer avec le feu, mais de ne pas se brûler,
non ?

Nous discutâmes de tout et de rien en quittant la véranda. J’appris ainsi


que Dorothéa appréciait quelques membres de la grande famille Scott,
quand certains étaient un peu trop arrogants à son goût. Ça promettait.

— Et là-bas, au fond, il y a le premier cimetière des Scott, qui est trop


petit maintenant, gloussa-t-elle en marchant sur l’herbe entretenue. Ne
venez pas ici, le soir, ils ne sont plus très amicaux depuis leur mort.

— De qui vous parlez ? lui demandai-je en fronçant les sourcils.

— Eh bien, des fantômes, répondit-elle le plus naturellement du monde.

Ah, j’aurais dû m’en douter. Trente-cinq ans à travailler au service des


Scott, on finissait par perdre la tête. Pauvre Dorothéa, je n’imaginais même
pas comment étaient les autres membres de la famille pour l’avoir rendue
comme ça.

— Souris, m’ordonna Ally en passant du blush sur mes pommettes.

Nous étions toutes les deux prêtes pour ce repas familial auquel nous
avions été conviées. Ally avait tout prévu et m’avait même acheté une petite
robe en satin crème pour l’occasion. Elle allait à merveille avec mon teint.
Ally était la meilleure pour trouver la robe parfaite, ainsi que le maquillage
parfait. Pour la deuxième fois, grâce à elle, je me sentais belle.

— Tu es incroyable, me murmura-t-elle en passant son pouce sur le coin


de ma lèvre afin d’enlever le surplus de rouge à lèvres.

— Je te retourne le compliment, dis-je en souriant.

Elle me fit un clin d’œil, et je me levai de la chaise en prenant les talons à


brides crème qui complétaient ma tenue. Ally avait opté pour une robe
échancrée, longue jusqu’à mi-cuisse, serrée à la taille grâce à une fine
ceinture. Ses cheveux étaient lissés tandis que les miens cascadaient en
boucles bien définies, comme lors de la réception caritative de James Wood.

— Si Kiara avait été là, on l’aurait entendue râler au sujet de cette soirée
pendant au moins quatre heures.

— Pourquoi ? l’interrogeai-je en mettant des boucles d’oreilles.

— Les filles Scott : des pestes, des putes, des Sabrina, l’imita-t-elle. Tu
verras le défilé de mode qui se fera à l’entrée, sans oublier les
commentaires sur la tenue, les ongles, les cheveux…

— J’ai compris, ris-je alors je redoutais ce moment. La Fashion Week au


manoir.

— La Fashion Week au manoir ! reprit-elle avec un sourire en coin. La


seule raison qui me pousse à ne pas m’enfermer dans ma chambre avec toi
en attendant la fin des festivités, c’est de revoir le grand Asher Scott avec
un costume !

Je souris. Je m’étais habituée à voir le psychopathe avec un jean sombre


et son blouson en cuir. Quelqu’un toqua à la porte, c’était Dorothéa qui
nous informait que Rick et les garçons nous attendaient en bas, signe qu’on
devait finir de se préparer rapidement. Ally acquiesça et se retourna vers
moi en souriant.

— Et comme le dit si bien Ash avant chaque repas familial : « que l’enfer
commence ! »

J’émis un léger rire. La fois où nous avions été conviés chez Rick, il
m’avait presque dit la même chose.

Nous descendîmes les marches de la grande demeure des Scott, qui allait
se remplir rapidement. En entrant au salon, j’aperçus Rick, Ben, Sam et
Kyle vêtus de leurs plus beaux costumes. Ally sourit, fière d’elle, aux
quatre garçons, qui restèrent bouche bée face à nos tenues, sauf Rick qui se
râcla la gorge.
— Rincez-vous l’œil, on ne joue pas dans la même catégorie, lança-t-elle
en prenant deux coupes de champagne sur l’une des tables.

Elle m’en tendit une. Kyle me contempla de haut en bas, les lèvres
entrouvertes.

— Ella, putain, si tu n’étais pas la capti-

— Ne me prends pas comme excuse, tu ne feras rien dans tous les cas,
lâcha la fameuse voix rauque du psychopathe derrière moi.

Il passa devant moi en frôlant mon épaule. Désormais dos à moi, je


pouvais voir qu’il portait une chemise blanche et le bas d’un costume noir
taillé parfaitement. Il se retourna pour me faire face. Sa chemise était
déboutonnée jusqu’à la naissance de ses pectoraux, laissant entrevoir sa
musculature et la moitié de son tatouage sur la clavicule. Je déglutis. Oui, il
est horrible, encore plus horrible.

Mes yeux qui détaillaient sa tenue remontèrent jusqu’à son visage, et je


vis un coin de ses lèvres s’incurver lorsque je croisai les siens. Sans me
lâcher du regard, il sortit une clope, qu’il alluma, et se racla la gorge.

— Qui est-ce que tu as invité ? demanda-t-il à Rick.

— Tous ceux qui pouvaient venir, répondit-il du tac au tac.

— J’espère que tu ne l’as pas appelée, le menaça le tocard en buvant son


verre d’alcool d’un trait.

— Non, je ne l’ai pas appelée, le rassura Rick en pianotant sur son


téléphone.

Asher ne voulait visiblement pas voir certains membres de sa famille.


Anderson entra dans la pièce pour nous informer que tout était prêt dehors.
Rick nous annonça que le dîner se ferait en extérieur, dans le « jardin
blanc », et nous invita à nous y rendre en premier afin de prendre les
meilleures places.
Ally et moi suivîmes Kyle, qui connaissait le manoir comme sa poche,
jusqu’au fameux jardin blanc. La vision était presque irréelle. Au milieu de
l’immense espace rempli de fleurs blanches et de sculptures grises, se
trouvait un chapiteau illuminé par des lumières douces. Au centre, il y avait
une table presque aussi grande que celle de l’immense salle à manger,
entourée de nombreuses chaises. Ce qui signifiait beaucoup d’invités.
Enfin, sur le côté se trouvait un étang calme, aussi calme que l’ambiance à
cet instant. Si l’on ne prenait pas en compte pas les paroles salaces de Kyle
envers Ally, bien entendu.

— Où vas-tu te mettre, Carter ? demanda ce dernier.

— Près de ton père, Scott, et Ella se mettra à côté d’Ash. C’est non
négociable.

— Mais ! bouda Kyle en prenant place.

Ally me pointa du doigt le siège que je devais occuper en ignorant les


paroles de Kyle. Je m’assis à la place désignée.

Ben arriva et se mit près de moi. Je soufflai de soulagement. J’avais eu


peur de devoir m’asseoir entre une personne que je ne connaissais pas et le
démon. Mais avant que les invités viennent, je m’éclipsai aux toilettes. À
l’entrée se tenait le psychopathe, qui passait un coup de fil, et Rick, qui
transmettait des ordres à Anderson concernant la soirée.

Lorsque je redescendis peu de temps après, il n’avait pas bougé d’un


pouce, mais avait raccroché. Je me faufilai sans un bruit afin qu’il ne
m’adresse pas la parole, mais le bruit de mes talons me trahit.

— Captive, m’interpella le démon alors que je commençais déjà à


m’éloigner.

Je grimaçai. Mes yeux se fermèrent, et je soufflai avant de me retourner.

— Quoi ?
— Reste ici, m’ordonna-t-il en pointant du doigt l’espace libre à côté de
lui. Si je n’ai pas le droit de m’asseoir, alors toi non plus.

Je pouffai de rire, puis tournai les talons en lui répondant haut et fort :

— Tu peux toujours espérer.

Et je continuai mon chemin jusqu’à ce que je sente une pression sur mon
poignet. Il me tira vers lui, et mon corps fut plaqué contre le mur.

Il recommençait.

Ses mains sur mes poignets empêchaient toute tentative pour lui
échapper. Mais même si mon cœur battait la chamade, je n’avais pas peur,
et j’étais prête à tenir ma promesse. J’allais lui tenir tête dès à présent.

Je me débattis, mais son torse bloqua le mien, m’empêchant de me


défaire de son emprise. Sa mâchoire était contractée et ses yeux scrutaient
mon visage comme s’il ne l’avait jamais vu auparavant. Il me détailla, le
souffle bruyant, les sourcils froncés, prêt à m’avaler comme la bête toujours
en colère qu’il était. Et qui ressortait encore plus en ma présence.

Il m’intimidait, je l’admettais volontiers. Personne ne m’avait jamais


plongé dans mon regard aussi profondément qu’il le faisait. Comme s’il
percevait mon âme ainsi que mes pensées effrayées par sa proximité
dangereuse.

Je sentis alors sa main desserrer mon poignet et se frayer un chemin vers


mon cou. À ce moment, je me tétanisai. Pas mon cou.

Il effleura ma peau à l’aide de son pouce. En sentant ma crispation, il


releva les yeux vers moi et me détailla encore quelques secondes avant
d’esquisser un sourire en coin.

— Je l’ai enfin trouvé, murmura-t-il fièrement.

J’avalai difficilement ma salive. Ma nuque et mon cou étaient mes points


faibles. Ces deux parties maltraitées de mon corps me rendaient beaucoup
trop vulnérable. Et maintenant, il l’avait compris.
— Tu vois, je déteste qu’on me résiste comme tu le fais, captive. J’en ai
même horreur.

Mon pouls s’accéléra lorsque je le vis se rapprocher lentement de mon


cou. Un défilé de souvenirs douloureux traversa mon esprit lorsque son nez
toucha ma peau encore rougeâtre et huma le parfum que je portais.

— Et avec tout ce que je t’ai fait, tu n’arrêtes pas, ça me frustre… mais


bordel, qu’est-ce que ça m’excite.

Mon souffle se coupa au son de sa voix chaude et rauque ainsi que devant
ses mots sans filtre.

— Je déteste ça. Mais si la seule manière de te rendre docile, c’est de


faire appel à tes angoisses…

Sur ce, il se tut et laissa sa langue finir la phrase en parcourant


doucement l’épiderme de mon cou, me faisant hoqueter de surprise. Ma
peau se couvrit de chair de poule tant j’étais dégoûtée. Il essayait de me
contrôler par mes traumatismes. Il était horrible.

— Sois sûre que je n’hésiterai pas à te rappeler que tu es très vulnérable


au corps à corps…

Il remonta très lentement jusqu’à mon oreille et me susurra :

— … et les coups ne seront pas donnés avec les poings, finit-il en


mordillant doucement mon lobe d’oreille et en se collant un peu plus contre
moi.

Ses lèvres caressèrent ma peau humidifiée par sa langue tandis que mes
yeux s’embuaient. Ne te laisse pas faire, ressaisis-toi ! Sa deuxième main
lâcha mon poignet, il était confiant. Il savait que j’étais en train de
combattre mes démons, et il en profitait. Je devais agir.

Il leva la tête vers moi.

— Tu vois, reprit-il en déposant sa main sur ma pommette pour effacer


une larme qui glissait doucement, ne joue pas avec mes nerfs, je n’ai que
très peu de tolérance.

Je devais le faire, et maintenant. Je devais agir.

D’un coup, je sortis de ma tétanie, canalisai mon courage ainsi que ma


force, et de mes mains libres, le repoussai violemment. Il s’éloigna de moi,
mais ne vacilla pas. Comme s’il savait que j’allais enfin avoir assez de
courage pour le faire. Il lisait en moi comme dans un livre ouvert, et je
détestais ça.

— Ne me touche plus jamais ! lui ordonnai-je avec rage, le corps


tremblant de colère.

— Ne me tente plus jamais, rétorqua-t-il avec un sourire mauvais aux


lèvres.

Exactement comme le psychopathe qu’il était.

Je n’avais pas bougé de ma place, mais je le fusillais du regard tandis


qu’il jubilait. Je le déteste, putain.

— Tu es écœurant, lâchai-je, ce qui le fit rire.

— Tu trouves ? Permets-moi d’en douter, répliqua-t-il en me montrant la


chair de poule encore présente sur ma peau.

Il se détourna avec un clin d’œil et un sourire narquois. Il allait me rendre


folle, j’allais bientôt commettre un meurtre.

On sonna à la porte, et Anderson dévala les escaliers. Il l’ouvrit en


souriant aux premiers invités.

— Ash putain de Scott, viens dans mes bras ! s’écria l’un d’eux en
offrant une accolade au psychopathe.

D’autres suivirent, beaucoup trop heureux de le voir. Je ne comprenais


pas comment ils pouvaient aimer un être aussi détestable que lui. La troupe
de cirque me jaugeait du regard. Celui qui avait ouvert sa bouche en
premier était, sans aucun doute, le plus joyeux à la vue du psychopathe.
— Bonjour, jolie demoiselle-

— Laisse tomber, Tom. Tu as mieux ailleurs, le coupa le psychopathe.

— Carter est ici aussi ? demanda-t-il, les yeux pétillants.

Le psychopathe acquiesça et le laissa courir à l’extérieur pour rejoindre


Ally. Décidément, moi qui pensais que Kyle était le seul à avoir le béguin
pour la captive de Rick. En même temps, elle était magnifique. Je ne
pouvais que les comprendre.

Ils s’éloignèrent de nous. Les deux filles proposèrent au démon de venir


avec elles, mais il déclina gentiment. Une première.

Rick refit surface et attendit près de la porte le reste des invités, qui
arrivaient au compte-gouttes. Il me sourit, puis pivota vers le démon, qui
regardait l’entrée du manoir.

— T’as tes clopes sur toi ? lui demanda-t-il en sortant son paquet de sa
poche.

— Non, pourquoi ?

Le moteur d’une grosse voiture rugit à l’extérieur. Les membres de cette


famille adoraient se montrer.

— Tiens, tu vas en avoir besoin, lui assura Rick en lui tendant non pas
une, mais deux cigarettes.

Ce n’était pas bon. Pas bon du tout.

— Qu’est-ce que tu racon-

— Mon chériiiii ! s’écria la femme qui sortait de la voiture au moteur


aussi assourdissant que terrifiant.

Je me tournai vers le psychopathe, qui venait de faire tomber les deux


cigarettes. Ses yeux sortaient presque de leurs orbites, et sa bouche était
entrouverte.
Le seul mot qui put sortir de sa bouche me fit écarquiller les yeux à mon
tour.

— M-Maman ?
CHAPITRE DIX-HUIT : SÉCURITÉ
DÉMONIAQUE

Le psychopathe fulminait depuis qu’il avait revu sa mère, ce qui


annonçait déjà la couleur.

— Et vous êtes ? dit-elle en se retournant vers moi, après avoir salué


Rick.

Sa manière de me parler était un peu hautaine, mais je n’y faisais pas


attention. En réalité, l’expression du psychopathe occupait déjà mon esprit.

Ce dernier la fusillait du regard.

— Je suis-

— La copine de Kyle, m’interrompit-il dans mon élan, tu ne l’as jamais


rencontrée.

La copine de Kyle ? Moi ?

Rick rit discrètement et pivota vers moi en haussant les sourcils. La


pression de ce moment me donnait envie de faire comme si je n’avais rien
entendu et de partir très vite. Tous attendaient une réponse.

— Euh… je-

— Elle est timide, mais oui, tu as devant toi la seule fille qui a voulu de
Kyle, renchérit le connard.

Il prit une nouvelle cigarette que Rick venait de lui tendre. Mais-
— Et moi qui pensais qu’il finirait seul, il se tape une jolie fille ! Et tu
t’appelles ?

— Ella… lançai-je, encore abasourdie, en fixant son fils.

— Ella, murmura-t-elle en passant sa main sur mon épaule avec un


sourire aussi faux que les paroles du psychopathe. Bien, où sont tous les
autres ?

Rick l’invita à les rejoindre dans le jardin blanc, qui était déjà assez
rempli.

— Je vous attendrai au grand salon, je ne me sens pas à ma place sans


mon fils, annonça-t-elle avec une pointe de tristesse dans la voix.

Lorsqu’elle quitta le hall, le psychopathe demanda à Kyle de se ramener,


je cite : « et tout de suite, sans parler à Chris. Si tu la croises, tu dis oui à
tout ce qu’elle te dira. »

Sa mère s’appelait Chris. Après avoir raccroché, il ne lui fallut pas une
seconde de plus pour exploser en assassinant du regard son oncle.

— Tu m’avais dit que tu ne l’avais pas appelée ! s’exclama-t-il


soudainement en faisant de grands gestes.

Son timbre de voix me fit sursauter, mais Rick resta à contempler sa


cigarette sans ciller. Je le vis esquisser un sourire en coin avant de lui
répondre calmement, avec une pointe d’humour :

— En effet, je l’ai textée.

Kyle nous rejoignit peu après le début de la dispute initiée par le tocard et
scruta autour de lui. À ce moment, le psychopathe se pinça l’arête du nez en
murmurant des choses que je ne pouvais pas entendre depuis ma position.

— Vous n’auriez pas vu une jolie fille prétendre être ma copine ? Parce
que, la semaine dernière, j’ai couché avec deux trois filles, et Chris vient de
me féliciter.
Rick pouffa de rire en regardant le psychopathe se taper le front et me
désigner d’un signe de tête. Ah ? Non seulement je dois mentir, mais je dois
aussi jouer la petite amie de Kyle ?

La situation ne pouvait pas être pire.

— Chris ne doit pas savoir que la captive est ma captive, alors tu vas
couvrir le statut, dit-il en essayant d’être le plus pédagogue possible. La
captive sera ta copine pour la soirée.

Kyle se figea un instant, avant de lentement se retourner vers moi. Il me


lança un large sourire qui semblait beaucoup trop machiavélique à mon
goût.

— C’est la meilleure idée que tu as eue de la journée, Ash ! déclara-t-il


en passant son bras autour de mon épaule. Ma nouvelle petite copine est
absolument divine !

Lorsqu’il me pinça la joue, je faillis faire un malaise. Cette soirée


s’annonçait longue. Très longue.

— C’est quoi, la limite du jeu ? demanda Kyle avec un petit sourire en


coin.

— Si vous devez baiser sur la table devant tout le monde pour que ça soit
un minimum crédible, vous le ferez.

Vous vous rappelez lorsque j’ai dit que la situation ne pouvait pas être
bien pire ? Je me suis trompée. On s’enfonce un peu plus chaque seconde.

— Tu rigoles, j’espère ? m’agaçai-je tandis qu’il fumait comme s’il nous


avait annoncé la météo de ce soir.

— C’est la limite, captive, insista-t-il. Tenez, regardez, le Carnaval de


Rio est arrivé.

Un homme du même âge que Rick débarquait, accompagné de trois


femmes habillées de robes bariolées, pleines de plumes.
Chacun salua le psychopathe. Kyle me présenta, avec une pointe de fierté
dans la voix, comme sa copine, et ils me félicitèrent en me demandant
comment je pouvais le supporter. Bonne question.

Ils échangèrent un peu avec le psychopathe et Rick à propos du réseau et


de l’avancement du repérage du gang qui surveillait notre fournisseur tandis
que Kyle et moi restions silencieux.

Pendant que les invités défilaient, je me demandais ce qu’on attendait. À


l’intérieur, ils étaient environ une quinzaine.

— Qui reste-t-il encore ?

— Hector et Sienna.

— Bah, voyons ! lâcha Kyle en levant les yeux au ciel. Oncle Hector, je
veux bien, mais depuis quand on doit attendre cette pute ? Ou lui donner ne
serait-ce qu’un peu d’importance ?

— On ne l’attendra pas, déclara le démon en écrasant son mégot de


cigarette au sol.

Il tourna les talons, et Kyle le suivit en me prenant la main. Il nous


demanda de patienter tandis qu’il allait chercher Chris. Ils revinrent
ensemble quelques secondes plus tard. Il prend sa maman avec lui, c’est
trop chou.

Je pouvais admirer l’air satisfait collé au visage de sa mère comme un


panneau fluorescent. Elle ne voulait être accompagnée que par son fils.
Toutefois, la lueur vicieuse qui brillait dans ses pupilles me dérangeait.

Lorsque nous arrivâmes au jardin blanc, tous les regards se braquèrent


sur nous. Ceux qui buvaient leurs verres étaient à un cheveu de s’étouffer.
Les couverts tombèrent sur les assiettes blanches.

— Putain.

— Oh, bordel de merde.


Je pensais, au début, que c’était par rapport à Kyle et moi, mais je
remarquai par la suite que c’était la présence de Chris qui avait généré cette
réaction.

— Bon appétit ! lança le psychopathe sarcastiquement en allant s’asseoir


au bout de la table, comme s’il était le chef de bande.

Je suivis Kyle, qui ne tarda pas à demander à Sam de se déplacer à côté


du psychopathe pour me céder la chaise, ce qu’il fit sans trop poser de
questions. Le silence pesait lourd. Tous dévisageaient Chris comme un
ennemi alors qu’elle faisait comme si de rien n’était. Elle demanda à une
serveuse un verre vin comme la duchesse qu’elle n’était pas.

La pression retomba peu à peu, et chacun commença à trouver des sujets


de discussion assez intéressants pour faire participer toute la table. Inutile
de préciser que le seul centre d’intérêt était l’entreprise familiale.

Arriva alors Hector, accompagné de la fameuse « pute », Sienna. L’oncle


des quatre cousins paraissait âgé. Son expression fermée me laissait penser
qu’il était assez sévère, mais ça restait à voir. Quant à elle, elle avait tout de
la femme fatale qu’on voit dans les films, avec une coupe au carré et une
bouche pulpeuse aussi rouge que du sang.

Rick et les deux nouveaux venus prirent place. Rick porta un toast à la
famille et les remercia d’avoir répondu présents à son invitation. Seulement
là, le repas put commencer.

Pendant le dîner, Kyle faisait semblant de me caresser la main sur la


table. Son geste en apparence mignon me mettait vraiment très mal à l’aise.
Oh, que je te déteste, Asher Scott !

— Et vous êtes ensemble depuis combien de temps ? le questionna


l’homme venu avec les trois femmes. Je ne savais pas que tu avais enfin
trouvé l’amour, Kyle !

À ces mots, Ben s’étouffa avec son champagne. Sam arqua un sourcil en
faisant volte-face, et Ally continua à manger son plat tout en écarquillant les
yeux. Kyle répondit fièrement :
— Quelque temps, maintenant.

Ally toussa en avalant de travers une bouchée de son plat. Ben et Sam
eurent la même réaction et se tournèrent vers le psychopathe, qui semblait
regarder ailleurs, l’air innocent.

— Elle est délicieuse, Kyle, je te félicite ! le complimenta un garçon en


passant sa langue sur ses lèvres.

Écœurant.

— Merci, Dylan.

— Je n’arrive pas à croire tu as enfin une copine, je suis sûre que c’est
juste une de tes amies qui joue le jeu ! s’écria une des femmes autour de la
table en riant.

— Exactement comme à la réception de Noël de l’an dernier, tu te


rappelles ? se moqua l’autre fille.

Et voilà, la mascarade débutait. Tout ça sous le regard amusé du démon,


qui n’hésitait pas à me narguer en jouant avec ses bagues.

— L’an dernier, c’était différent ! se défendit-il avec le sourire. Et je n’ai


pas besoin de te prouver que c’est ma copine, j’ai déjà fait mes preuves
auprès d’elle.

Il posa sa main sur ma joue et déposa un léger baiser sur ma pommette.


Instinctivement, je reculai. Cette proximité m’insupportait. Je n’arriverais
peut-être jamais à la supporter. Je sentis les regards moqueurs des invités
sur moi.

Kyle rattrapa le coup en prenant ma main pour y déposer un baiser. Il


essayait de me rassurer, et ça marchait. Je le regardais faire. Son doigt
caressait le dos de ma main tandis qu’il me contemplait en attendant une
réaction de ma part.

Je lui souris doucement et acquiesçai. La pression redescendit d’un cran.


Le psychopathe nous fixait, ses deux coudes posés sur la table et ses
doigts entrelacés devant sa bouche.

Il se pencha vers Sam et lui glissa quelque chose à l’oreille, puis se leva
et quitta le chapiteau avec lui.

Quand ils revinrent quelques minutes plus tard, Ben les dévisagea, un
sourire scotché aux lèvres. Asher lui retourna un regard noir.

Hector parlait de ses projets tandis que Kyle commentait à voix basse les
paroles de son oncle, ce qui me faisait beaucoup rire. Pour finir, Kyle était
drôle, je m’en tirais plutôt bien. Le psychopathe se désintéressa de leurs
discussions, lançant des œillades furtives à Kyle tout le long.

— Alors, voilà, pour résumer.

Tout en me démaquillant, je venais d’expliquer à Ally comment et


pourquoi Kyle et moi devions jouer la comédie.

— C’était quoi, la limite ? demanda-t-elle en plissant légèrement les


yeux.

— Il a dit que s’il fallait baiser sur la table pour rendre ça crédible, on
devrait le faire, fis-je en haussant les épaules.

Elle rit, puis son visage devint pensif. Moi non plus, je ne comprenais
pas. Si on pouvait baiser, alors il n’y avait pas de limite, non ? De toute
manière, personne ne pouvait le comprendre, il était beaucoup trop
compliqué.

— Vous avez bien joué le jeu, parce qu’on aurait vraiment pu croire que
vous étiez ensemble, plaisanta-t-elle en se lavant les mains. On lisait une
forme de complicité dans vos regards. Et vu la réaction d’Ash, je pensais
que lui aussi n’était pas au courant.

— La réaction d’Asher ?
Elle leva les yeux du lavabo et me lança en souriant :

— Tu sais que tu es la seule à l’appeler « Asher » ? Mais oui. Pendant


qu’ils remettaient en question votre « couple », Ash observait sans un mot.
Et quand il a vu votre petit rapprochement, il est sorti fumer avec Sam.

Je hochai la tête. Voilà pourquoi il était si énervé. Monsieur voulait juste


sa pause clope, pas étonnant. Par contre, sa remarque me fit réaliser que
c’était vrai, je ne l’appelais jamais « Ash » comme tout le monde, mais
« Asher ».

— Ash ne prend jamais de clope pendant les repas de famille, Ella.


Toujours avant ou après. Jamais pendant.

Ally me lança un regard malicieux tandis que je secouais la tête,


comprenant très bien où elle voulait en venir.

— Tu ne crois quand même pas vraiment que ça le fait chier, rassure-


moi ? lui demandai-je en posant une main sur mon cœur, redoutant sa
réponse.

— Tu peux penser ce que tu veux, mais moi, je ne crois que ce que je


vois.

Et elle sortit de la salle de bains, me laissant seule avec sa théorie


insensée. Il voulait juste une clope. Si ça le faisait chier, il n’aurait pas
demandé à Kyle de jouer le petit copain. Je pouffai de rire en secouant la
tête. « Ça le fait chier. » Quelle idée.

Je terminai de me changer rapidement et quittai à mon tour la pièce afin


de rejoindre les autres. Il était peut-être minuit ou 1 h du matin, tout le
monde était parti, la fête était finie. Dans le hall, je tombai nez à nez avec
Kyle, qui me tendit sa main avec un rictus.

— C’était drôle de jouer ton petit copain.

Je déposai ma main dans la sienne en hochant la tête. Il me détailla du


regard tout en gardant son petit sourire.
— Si on devait continuer pendant encore deux petits mois, ça ne me
dérangerait pas, murmura-t-il en replaçant une de mes mèches derrière mon
oreille.

Un rire s’échappa de mes lèvres. J’étais gênée par ses mots, personne ne
m’avait dit ça auparavant.

— Mais je sais que si ça avait été le cas, j’aurais dépassé la limite


imposée, conclut-il en caressant ma joue doucement.

— C’est quoi, la limite ?

L’avait-il comprise ?

— Les sentiments, Ella, me répondit-il en déposant un baiser sur ma


joue. Les sentiments sont la limite.

Je ne cillai pas, mais pendant une seconde, le temps de cette proximité,


j’aperçus ses yeux gris. Asher était plus loin derrière Kyle, et il nous fixait
sans un mot.

Cette vision disparut, laissant le visage de Kyle prendre le relais.

— Ash va me tuer, murmura-t-il en fixant dangereusement mes lèvres,


mais c’est trop…

La panique me gagna, je n’aimais pas cette proximité. Un frisson me


parcourut lorsque je sentis ses lèvres frôler les miennes. Je le repoussai
doucement en essayant de rester le plus calme possible, même si, au fond,
j’étais terrorisée.

— Captive, m’interpella la voix rauque du psychopathe. Viens ici.

Sauvée par le diable.

Je m’excusai et rejoignis le génie qui m’avait foutue dans cette situation.


Il se tenait à l’entrée du salon, les bras croisés. Je me positionnai face à lui,
et il me prit le poignet afin de me tirer derrière lui.
— La fête est finie, déclara-t-il en regardant Kyle.

— Tu ne peux pas me prêter un bolide et me demander de ne pas


l’utiliser quand je veux !

Ah, je suis une voiture, maintenant ?

— Je n’ai jamais aimé qu’on joue avec mes jouets, et tu le sais, termina-
t-il en lui tournant le dos. Ne teste pas ma patience.

Ah non, je suis un jouet. Génial.

Kyle passa une main sur sa nuque sans rien rajouter, sauf un sourire en
coin. Asher m’entraîna jusqu’au salon, où se trouvaient Rick et Ben, encore
sur son téléphone.

Rick m’invita à monter me coucher. Je leur souhaitai alors une bonne nuit
et regagnai mon lit en un rien de temps. Alors que je fermais les yeux afin
de trouver le sommeil, les paroles du psychopathe prononcées plus tôt dans
la soirée me revinrent en mémoire.

« Ça me fruste… mais bordel, qu’est-ce que ça m’excite. »

C’était écœurant. Il avait compris mes traumatismes, et il en jouait pour


que j’arrête de lui tenir tête. Il touchait la corde sensible pour me soumettre.
Mais jamais ça n’arriverait.

Je ne pouvais également m’empêcher de penser à ce que Kyle avait dit


sur la limite imposée par le psychopathe.

« Les sentiments, Ella. »

On avait le droit de tout faire, sauf d’éprouver des sentiments ? Mais


cette limite était-elle imposée à moi ou à Kyle ? Au vu de ce qui venait de
se passer, la réponse était évidente.

Asher savait que j’étais mal à l’aise lorsqu’un homme était un peu trop
proche de moi. Avec James Wood, je m’étais préparée psychologiquement.
Mais avec Kyle, je n’y arrivais pas, et le psychopathe le savait. Je le
remerciai intérieurement d’être intervenu avant que son cousin ne commette
une erreur.

Je pensais à cette femme, Sienna. Je me demandais pourquoi ils ne


l’aimaient pas. Et même Chris. Cette famille possédait nombre d’histoires
et de secrets enfouis. Il me faudrait des années pour en découvrir quelques-
uns. Si j’étais encore vivante.

Depuis mon lit, j’entendis l’écho de pas dans le couloir. Des pas qui se
rapprochèrent de ma chambre, avant de s’arrêter net près de la porte. Je ne
bougeai pas, mon souffle s’était coupé.

Peut-être était-ce Kyle ? Revenu pour terminer ce qu’il avait commencé ?

Mon cœur battit la chamade lorsque la poignée tourna doucement.

Si quelqu’un veut me faire peur, c’est gagné. Déjà que je ne me sentais


pas en sécurité ici.

Les pas s’éloignèrent brusquement de ma porte, ne laissant qu’un simple


écho dans le couloir. Prenant mon courage à deux mains, je quittai
doucement mon lit afin d’ouvrir délicatement la porte. Par chance, aucun
signe de Kyle.

Mais quelque chose venait de tomber au rez-de-chaussée. J’imaginais


que les membres de la famille qui étaient restés pour la nuit étaient à
l’origine de ce bruit, comme certains invités avaient décidé de dormir ici et
de repartir tôt le matin.

J’ignorais combien de temps j’étais restée, allongée dans mon lit avec
mes pensées, mais je supposais que ça avait duré un long moment. Personne
ne devait être debout à cette heure tardive. Curieuse, je descendis sur la
pointe des pieds en surveillant mes arrières.

Oui, je suis une trouillarde.

Et si c’était un fantôme Scott qui hantait les lieux, comme l’avait dit
Dorothéa ? Mon cœur palpitait. Les fantômes, ça n’existait pas. Dorothéa
n’avait plus toute sa tête, et c’était tout à fait justifiable.

Mes pas me guidèrent vers les bruits bizarres qui provenaient du salon et,
putain, j’aurais préféré voir un fantôme plutôt que lui.

— On dirait que tu viens de voir un fantôme, me fit-il remarquer,


sûrement à cause de la peur qui s’était peinte sur mon visage.

— Crois-moi… j’aurais voulu, répondis-je sarcastiquement.

— T’aimerais être à ma place, alors, parce que c’est exactement ce que je


vois en ce moment, se moqua-t-il en prenant une gorgée de son verre
d’alcool.

Touché. Enfoiré.

— Pourquoi t’es encore debout ? demanda le psychopathe.

— Parce que tu as voulu t’introduire dans ma chambre, peut-être ?

Il n’y avait que lui qui était encore éveillé.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Quelqu’un a essayé d’ouvrir la porte de ma chambre. Je ne vois


personne d’autre, hormis toi, capable de faire une chose pareille, d’autant
que tu es le seul encore debout.

Soudain, des pas se firent entendre derrière moi. En me retournant, je


découvris le jeune homme qui était resté ici pour la soirée.

— Ça, alors… souffla-t-il en nous regardant. C’est bizarre, Ella, je ne t’ai


pas vue dormir avec Kyle, dont la chambre est en face de la mienne, mais je
te vois avec son cousin au beau milieu de la nuit ?

— Ce n’est pas sa copine, Dylan, affirma le psychopathe.

C’était celui qui avait félicité Kyle à table.


— Tu parles, elle est trop belle pour lui, se moqua-t-il en prenant un
verre, qu’il remplit d’alcool. Alors, qui est-elle ?

— Elle travaille pour le réseau, rien d’important.

Le fameux Dylan hocha la tête, son regard braqué sur moi, ce même
regard qui m’avait donné la nausée pendant la soirée.

— Rien d’important, mais elle dort au deuxième étage ? s’étonna-t-il.


Intéressant.

Oh, mon Dieu, c’était donc lui qui était venu plus tôt ? Mon cœur palpita,
et un frisson parcourut ma colonne vertébrale. En remarquant mon état
d’alerte, le psychopathe s’approcha de moi et déposa sa main dans le bas de
mon dos.

— Mêle-toi de tes affaires, sauf si tu veux faire un tour au cimetière.

Sur ce, il me raccompagna jusqu’à ma chambre. J’avais les mains moites.


Je ne me sentais plus en sécurité maintenant que je savais que c’était lui qui
avait voulu rentrer dans ma chambre. Il me regardait de la même façon que
les vieux porcs qui avaient abusé de moi. Et j’avais peur.

Le psychopathe m’ouvrit la porte. Pourtant, je restai à l’entrée. Je jetai un


coup d’œil de l’autre côté du couloir pour vérifier que ce Dylan ne nous
avait pas suivis. Il n’y avait pas de verrou, ce constat me terrorisait.

J’hésitais à lui demander ça, mais je ne pouvais faire autrement.

— Je…

— Tu ?

J’étais quand même sa captive ! Il fallait qu’il soit là pour moi, cet
enculé. Et ça me rassurerait vraiment qu’il veille sur moi. Même si je disais
que je le détestais, ce qui était le cas, je me sentais plus en sécurité avec lui
que toute seule.

— Quoi, merde ? s’impatienta le psychopathe en fronçant les sourcils.


— Est-ce que tu peux rester avec moi, ce soir ?
CHAPITRE DIX-NEUF : LE TEMPS D’UNE
NUIT

Ma question était sortie toute seule, de manière irréfléchie et spontanée.


Animée par la peur de me faire violer par le mec bizarre qui faisait du
repérage quelques minutes plus tôt. Ma demande sembla apparemment
ridicule au psychopathe. Il explosa de rire comme si je venais de lui
raconter la blague de l’année.

J’arquai un sourcil, et il comprit que ce n’était pas une plaisanterie. Il se


calma et se racla la gorge, avant de répondre d’un ton froid :

— Non.

— Je refuse de dormir ici toute seule alors que ton cousin bizarre rôde
dans les parages ! m’exclamai-je en pointant du doigt les escaliers.

— Tu n’as pas le choix.

Il me laissa à l’embrasure de la porte et commença à s’éloigner dans le


couloir sombre. Mais je rêve ! Il est fou, ou quoi ? Il faut qu’il reste ! C’est
une question de vie ou de mort !

— Alors, je lui dirai que je suis ta captive, le menaçai-je, ce qui arrêta ses
pas.

J’espérais que ça marcherait. Le connaissant, il pouvait très bien se payer


ma tête et m’envoyer balader, même si ça compromettait ses plans.

Juste pour avoir le dernier mot.


— Tu n’oserais pas ? demanda-t-il en tournant la tête vers moi avec un
sourcil arqué.

Quoique…

— Je vais me gêner, le provoquai-je en espérant qu’il prenne ma menace


en considération.

Pitié.

Il me fixa sans bouger, on se défiait du regard silencieusement. Il souffla


bruyamment avant de me demander de l’attendre, la porte fermée. Et pour
une fois, j’obéis avec plaisir en attendant que monsieur revienne.

J’avais gagné. Bordel, j’avais gagné contre Asher Scott.

Je savais qu’il reviendrait. Je ne savais pas où il était allé, mais il allait


revenir. Il était obligé. Je m’adossai contre la tête de lit et attendis bien
sagement que le démon réapparaisse. Une première.

Le temps passait encore, encore, et encore. Aucun signe de lui. Et s’il


était vraiment parti ? Et s’il m’avait fait croire qu’il viendrait alors qu’il
n’en avait pas du tout l’intention ?

Au moment où j’entendis des pas, la panique me gagna. J’étais prête à


crier. Mais la porte s’ouvrit sur le psychopathe, venu avec un oreiller. Ma
pression descendit d’un coup.

— Ce n’est pas trop tôt ! J’aurais pu me faire violer douze fois ! râlai-je.

— La ferme.

Il me lança l’oreiller sur le visage et croisa les bras en disant très


sérieusement :

— Tu dors par terre, hors de question que je partage le même lit que toi.

— Mais il fait froid !


— Est-ce que ça m’intéresse ? Par terre, ou je me barre.

Et il attendit que je bouge de ma place, ce que je refusais de faire. Il


perdit patience et rouvrit la porte, prêt à partir.

— C’est bon ! cédai-je en prenant l’oreiller.

Je le déposai le plus près possible du lit et m’allongeai. Je pouvais voir


les pieds du psychopathe encore au sol alors qu’il était assis sur le lit. Il se
leva et enleva son tee-shirt. La musculature imposante de son torse
m’impressionnait toujours autant.

Il s’allongea et éteignit la lampe, nous plongeant dans le noir complet.


Seule la porte laissait passer un très bas faisceau de lumière provenant du
couloir. Je savais qu’il ne dormait pas encore. Du moins, j’espérais
m’endormir avant lui.

Bah quoi ? J’ai peur.

Le sol était tout sauf confortable, et j’avais très froid. Je l’entendis poser
son téléphone sur la table de nuit, puis je vis la couverture bouger, signe
qu’il s’apprêtait à dormir.

— Il fait froid, déclarai-je, comme s’il ne le savait pas.

Il ne répondit rien. Je soupirai bruyamment. Qu’est-ce qu’il pouvait être


chiant ! C’était facile pour lui de dormir. Il était dans un grand lit, avec des
couvertures qui le réchauffaient, alors que moi, j’étais par terre comme une
moins que rien.

— J’ai froid, répétai-je en espérant qu’il me donne une des couvertures


du lit.

Rien du tout.

— Il fait trop froid !

— Et tu veux que je fasse quoi ? Appeler Dylan pour qu’il te réchauffe ?


demanda-t-il, excédé.
Son sous-entendu me fit déglutir et m’intima au silence. Il se releva à
moitié avec un soupir d’agacement. Son coude sur le lit, il me fusilla du
regard. Je compris qu’il valait mieux que je me la ferme maintenant si je
voulais qu’il reste.

Il se rallongea et s’endormit comme si de rien n’était. Tandis que moi,


j’essayais par tous les moyens de me réchauffer, recroquevillée sur moi-
même, mes bras fourrés à l’intérieur de mon pull.

Plus le temps passait, plus j’étais fatiguée, et plus j’avais froid. Lorsque
je me redressai, ma tête cogna contre la table de chevet et réveilla le
psychopathe, qui n’hésita pas à marquer son mécontentement par un
grognement. Il était dos à moi, alors je lui montrai mon majeur, cherchant
du regard ne serait-ce qu’un drap.

Mais rien.

Dans la pièce silencieuse, je ne trouvais pas le sommeil. Ni la chaleur. Et


moi qui pensais que ramener le psychopathe ici m’aiderait à dormir.
Laissez-moi rire de ma connerie.

Il se mit face au plafond. Ses mèches de cheveux châtain clair cachaient


ses yeux clos, sa respiration était lente et régulière, et je pouvais apercevoir
les divers tatouages dessinés sur son bras, de son épaule jusqu’à son
poignet.

Mais je ne pouvais bien les analyser à cause de l’obscurité de la pièce.


D’ailleurs, le seul tatouage que je reconnaissais était celui sur son cou, en
dessous de son oreille. Celui de la rose transpercée par la fine lame d’un
couteau. Un dessin qui en disait beaucoup.

Je me rallongeai sur le sol. C’est alors que je remarquai que la porte ne


laissait plus passer ce filet droit de lumière en provenance du couloir. Il était
coupé par deux ombres, deux pieds. Ma cage thoracique se comprima
lorsque j’entendis la porte s’ouvrir en grinçant doucement.

Je ne respirais plus, je restais immobile. Je tremblais comme si j’avais vu


la mort.
— Qu’est-ce que tu fous là, Dylan ? demanda la voix endormie mais
froide de mon possesseur.

— Toi, qu’est-ce que tu fous là ? Je pensais que c’était la chambre de-

— Elle dort avec Carter, barre-toi avant que j’ouvre l’œil.

Le fameux Dylan marmonna un « OK » et se plia à l’autorité de mon


possesseur.

— Tu vois ! chuchotai-je en me levant. Putain, je le savais ! J’avais


raison !

Il ne répondit rien, me laissant savourer mon heure de gloire toute seule.

— Je ne pourrai pas dormir sans draps, et j’ai mal au dos, tu ne peux pas-

— Monte, me dit-il, le dos tourné.

Je m’arrêtai net.

— Quoi ?

— Tu vas me casser les couilles encore longtemps, et je veux dormir.


Alors, monte et dors, sinon je te bute pendant ton sommeil, et tu dormiras
toute l’éternité.

Je me levai d’un bond, ne prenant pas en compte ses menaces, et


m’allongeai sur le bord du lit. Je ne voulais pas que mon corps touche le
sien.

Je ramenai les couvertures sur mon corps froid et soupirai d’aise


instantanément. Je m’assoupis quelques minutes, puis me réveillai une
nouvelle fois. Je n’arrivais pas à dormir. En vérité, j’avais peur de
succomber au sommeil. Je n’avais jamais partagé mon lit avec un homme,
encore moins un psychopathe qui détestait les captives. Qui me détestait.

J’avais également peur d’être hantée par mes démons, de le réveiller, et


qu’il m’étrangle comme il l’avait fait la dernière fois. J’étais trop
compliquée.

Je bougeai dans le lit, essayant de trouver une position qui m’aiderait à


dormir. Rien n’y faisait.

Lorsque je me tournai une nouvelle fois sur le côté, dos au psychopathe,


deux bras s’enroulèrent autour de ma taille, bloquant mes mouvements. Je
hoquetai de surprise tandis que la voix endormie du psychopathe résonnait
dans la pièce.

— Arrête de bouger, tu m’énerves.

Mon souffle se coupa, et tous mes membres se crispèrent d’un coup.


J’avais du mal à réaliser ce qui se produisait. J’essayais de me calmer, car je
ne tenais pas à faire une crise d’angoisse à cette heure. Mes doigts
enveloppèrent ses bras afin de me défaire de son emprise.

Mais il me surprit une nouvelle fois.

— Calme-toi, murmura-t-il en serrant doucement ma taille. Calme-toi, je


ne te ferai rien.

« Je ne te ferai rien. »

Cette phrase se répétait dans mon esprit comme un écho censé apaiser
mon angoisse et dissiper mes peurs. J’avais du mal avec les contacts
physiques, surtout avec les hommes.

Encore plus avec lui.

Pourtant, je me surpris à me calmer lorsque ce dernier passa son doigt sur


mon flanc. Ce geste, qui, j’imaginais, me dégoûterait, m’aida, au contraire,
à baisser ma garde et me fit l’effet d’un sédatif. Il me rassurait.

Asher me rassurait.

Personne ne m’avait jamais rassurée avec un contact physique, mais


lui… Lui, il le faisait.
La fatigue qui s’était manifestée au début de la nuit revint, et je
m’endormis sous ses caresses timides et lentes. Pour une fois, je n’étais pas
dans les bras de Morphée, mais dans les bras du psychopathe qui voulait
constamment ma mort.

« Le froid, encore le froid. Ce froid qui me donnait la nausée et formait


un nœud dans mon ventre, je me souvenais de cette sensation. Mais je ne
voulais pas y croire. Comment était-ce possible ?

Je regardai autour de moi, je reconnaissais ces murs. Je reconnaissais


cette ambiance lugubre. La pluie et l’orage dehors. Je vis ma porte. C’était
ma chambre. À Sydney.

Je connaissais la suite, je connaissais le déroulement par cœur. Je


paniquai. J’étais prisonnière, prisonnière de mes propres souvenirs,
prisonnière de ce soir.

Sans que je le veuille, machinalement, je me levai de mon lit. J’entendais


les cris de ma mère au rez-de-chaussée. Doucement, j’ouvris la porte de ma
chambre et descendis la voir. Son visage était baigné de larmes… Elle se
disputait avec quelqu’un au téléphone.

— C’est terminé ! Je m’en vais avec ma fille ! hurla-t-elle en


raccrochant au nez à son interlocuteur.

Elle se retourna vers moi et s’agenouilla. Sa main caressa doucement ma


joue tandis que l’autre main était posée dans mes cheveux. Elle me souriait,
malgré ses sanglots.

— Ma puce, prends tes affaires. On va faire un tour, d’accord ?

Et je lui obéis. Je ne comprenais pas ce qui se passait, tout se déroulait si


vite. Que des fragments de souvenirs qui se jouaient encore dans ma tête.

Je me retrouvai dans la voiture, ma peluche verte à la main. La pluie, je


voyais la pluie. J’entendais le bruit du moteur et les sanglots de ma mère,
qui tremblait en tenant fermement le volant.

L’orage, je voyais l’orage. Je voyais ma mère affolée accélérer sur la


route glissante. Quelqu’un la suivait.

— Où est-ce qu’on va, maman ? demandai-je en regardant par la


fenêtre.

— Juste ici, ma puce. Ne t’inquiète pas, d’accord ?

Elle consultait le rétroviseur pour la énième fois en dix secondes.

— Est-ce que c’est le renard ? Maman ?

Elle ne répondit rien. Tout s’enchaîna très vite. Je ne compris pas ce qui
venait de se passer, tout était flou. Une seule chose restait gravée dans ma
mémoire : le visage de ma mère en sang. Son regard vide de vie. Elle était
morte, et je ne le comprenais pas.

— Maman ? Maman… ? J’ai peur, maman…

Soudain, son visage se transforma, laissant place à celui de l’homme que


j’appelais le renard. Il me souriait, ce sourire glacial.

— Oh, Ella… On rentre à la maison, ma souris. »

Je me réveillai en sursaut, le corps en sueur et tremblant, comme si


j’avais vu la mort. L’air me manquait. Le psychopathe, qui s’était levé en
même temps que moi, me regardait reprendre mes esprits en silence. Ma
tête était remplie de souvenirs que je voulais étouffer.

L’image de ma mère morte était figée, je ne voyais qu’elle. Et lui. Le


renard était revenu hanter mon sommeil. Et je ne comprenais pas pourquoi.
Je n’avais pas fait ce cauchemar, mon pire cauchemar, depuis mes débuts en
tant que captive chez John. Depuis six ans.

En sentant l’attention du psychopathe sur moi, je me retournai, encore


désorientée.
Un sanglot s’échappa de mes lèvres lorsque je repensai au visage ma
mère. Je repliai mes jambes et me recroquevillai pour mieux me protéger de
mes souvenirs. Pas lui. Je ne le supporterais pas.

— Tu…

Il s’arrêta et me scruta sans rien rajouter. Je n’osais même pas le regarder.


Je fixais le sol en essayant de me calmer. Ce n’était qu’un cauchemar, Ella.
Rien qu’un cauchemar. Il n’était plus là. Je n’étais plus entre ses mains.

Il est loin de toi, maintenant.

Je levai lentement la tête vers Asher. Ce dernier fronçait les sourcils. Je


sentis une larme descendre le long de ma joue. Alors qu’il la regardait
couler, son visage ne changea pas d’expression. Il se racla la gorge et
s’approcha, hésitant, me demandant la permission de venir.

Il me demandait. Asher me demandait la permission.

Devant mon silence, il murmura :

— Je… je peux ?

Il gardait une certaine distance entre nous. J’acquiesçai lentement, et il


s’approcha encore davantage. Ses mains décroisèrent délicatement mes bras
et m’attirèrent doucement à lui.

— Je ne te ferai rien, Ella, me rassura-t-il une seconde fois en voyant


mes bras se crisper.

Ella.

Mon cœur rata un battement. Il ne m’avait jamais appelée par mon


prénom.

Je cédai silencieusement à mes larmes. Je tentais tant bien que mal


d’étouffer mes sanglots, peut-être afin de paraître forte, mais je perdais
pied. Ce cauchemar était le pire de tous, parce que ça n’en était pas un.
C’était l’accident, c’était ce soir.

Et c’était lui.

Asher posa sa main sur ma tête et la pressa contre son torse. Je nous
sentis basculer en arrière. Il resserra son étreinte tout en reculant et s’adossa
contre la tête de lit, me laissant extérioriser mes peurs sans rien dire.

Comme s’il savait qu’il ne devait pas briser le silence.

Sa main gauche remontait lentement le long de ma colonne vertébrale


pendant que son menton trouvait appui sur le haut de mon crâne. Son pouce
effectuait des aller-retour sur ma joue humide.

Nous restâmes ainsi, moi entre ses jambes, ma tête sur son torse, écoutant
ses battements de cœur anormalement rapides, essayant de calmer mon âme
brisée, tandis que lui ne parlait pas.

Je ne réalisais pas, je ne m’étais rendu compte à quel point… à quel point


j’avais besoin de ce réconfort.

Ce sentiment méconnu agissait comme un remède contre mes maux,


contre mes cauchemars, contre mon passé. Contre les blessures que
j’étouffais avec des :

« Je m’en remettrai. »

« Il y a pire. »

« Ce n’est rien. »

« Ce n’est pas grave. »

Ce sentiment que venait de m’offrir celui que je redoutais, celui que je


détestais, lui qui m’avait fait vivre un enfer depuis que nos regards s’étaient
croisés. Lui qui venait de me réconforter, il me protégeait sans rien
demander en échange.

Peut-être était-ce de la pitié ?


Peut-être attendait-il silencieusement que je m’éloigne de lui ? Mais je
n’en avais pas envie.

Je ne voulais pas quitter ses bras qui me faisaient me sentir en sécurité, ce


sentiment bizarre pourtant si fort.

— Ne bouge pas, chuchota-t-il en resserrant son étreinte tout en


s’allongeant sur le lit, moi avec.

Après quelques minutes apaisantes, je m’étais calmée. Je pouvais enfin


quitter ses bras, et il ne s’y opposa pas.

Bien au contraire, il me tourna le dos. Comme si de rien n’était. Je fis de


même. Cependant, je sentis qu’un mur glacial venait d’être érigé. Ce
sentiment brisa instantanément quelque chose que je ne comprenais pas
encore.

Je ne retenais qu’une seule chose : il m’avait protégée. Asher m’avait


protégée de mes démons.

Je fus réveillée par un chatouillement sur le bout de mon nez. Ma tête


était collée à quelque chose… quelque chose qui bougeait doucement…

Oh, bordel… non…

J’ouvris les yeux et remarquai que j’étais bel et bien collée au torse du
psychopathe. Ce qui me chatouillait le nez n’était autre que la croix fine
accrochée à la chaîne en argent autour de son cou.

Ses bras autour de ma taille mirent en alerte tous mes sens. Je me


détachai de lui rapidement, ce qui le réveilla.

Il se rendit vite compte de ce qui venait de se passer et me considéra


l’espace de trois secondes avant d’adopter à nouveau son regard vide et
impassible. Il se retourna, l’air de rien. Encore.
Je restai debout face à son dos pendant encore quelques minutes avant de
passer ma main dans mes cheveux, encore déboussolée par la proximité
qu’on avait partagée pendant le reste de la nuit, et que nous venions de
rompre.

Sans le vouloir, je me rappelai ses gestes pour me calmer, sa façon de


m’enlacer. Je sentais encore son étreinte, ses doigts, et les sentiments qui
m’avaient parcourue. Cette sensation de sécurité et de réconfort qu’il avait
fait naître en moi après mon cauchemar.

Mais je ne voulais pas. Je m’interdisais d’imaginer ne serait-ce qu’une


seconde qu’il pouvait être doux. Il ne l’était pas. Et il ne l’avait jamais été.

C’était de la pitié, c’est tout. D’ailleurs, il me l’avait prouvé.

Trousse de toilette à la main, je quittai doucement la chambre, encore


perdue dans mes pensées, pour aller me laver le visage et les dents. Je
savais que je n’avais pas beaucoup dormi, mes cernes pouvaient le prouver
au premier venu.

Au même moment, Ally sortit de sa chambre, rayonnante. Elle fronça les


sourcils en me dévisageant avec interrogation.

— T’as une mine affreuse, m’informa-t-elle, comme si je ne le savais


pas.

— Je sais, je viens de me voir dans le miroir, lâchai-je en bâillant.

— T’es sûre que t’as dormi ?

Je hochai la tête pour éviter qu’elle me pose d’autres questions.


J’espérais qu’elle ne me demanderait pas d’aller dans ma chambre. Le
psychopathe dormait encore, et si elle le voyait dans mon lit… Oh, merde.
Que pourrais-je lui dire ? La vérité. Rien que la vérité. Sans évoquer les
détails.

Mais lorsque je vis ses yeux devenir ronds comme des boules de billard
en découvrant quelque chose derrière mon épaule, je fronçai les sourcils
d’incompréhension et me retournai. Et j’eus la même réaction.

Il resta impassible alors qu’il sortait de ma chambre. Ce mec était un


iceberg.

— Tu… il… vous, bégaya-t-elle en nous pointant du doigt.

— Calme tes hormones, répondit le psychopathe, la voix endormie. Je


suis juste venu récupérer mon paquet de clopes, que j’avais laissé ici hier.

Ally soupira de soulagement, et je hochai la tête pour appuyer son


mensonge. Je ne pourrais jamais lui dire qu’on avait passé la nuit ensemble.

Pendant le petit déjeuner, le psychopathe ne me lança pas un seul regard.


Il faisait comme si je n’existais pas. Et pendant toute la journée, il
m’ignora, évitant toute conversation avec moi. Aucune pique, aucune
attaque, rien.

L’après-midi, nous prîmes la direction du QG de Londres. Il demanda à


Ally de m’emmener avec elle et Rick alors que sa voiture était vide. Ou, du
moins, il n’y avait que Ben. Je ne comprenais pas pourquoi il évitait tant ma
présence. Ça m’agaçait de le voir me fuir comme la peste alors que moi non
plus, je ne voulais pas parler de la nuit dernière. C’était une erreur, une
erreur due à la peur, à la fatigue et au manque de réconfort.

Le reste de la journée se déroula rapidement. Je sortis avec Ally et les


deux filles qui nous servaient de gardes du corps pour acheter quelques
vêtements et des petits cadeaux à Kiara. Elle me manquait affreusement. Je
réalisais qu’elle était devenue l’amie que je n’avais jamais eue. Elle m’avait
soutenue depuis le début, et pour ça, je lui en serais éternellement
reconnaissante.

Après le dîner, le psychopathe fit quelque chose qui me donna enfin


l’occasion de le confronter. Il sortit son paquet de clopes et quitta la table.
Je m’excusai et sortis de table à mon tour, dans le but d’avoir une petite
discussion avec Ignore-Man.
Il se posta à l’entrée, sans faire attention à qui était à ses trousses. Je
restai à quelques mètres de lui, avant de briser le silence.

— Je peux savoir quel est ton problème ? demandai-je en croisant les


bras.

Il continua à m’ignorer.

— Tu m’évites depuis ce matin ! m’exclamai-je.

Ce n’étaient plus des vents que je me prenais, mais des ouragans.

— Arrête de m’ignorer !

Bien malgré moi, j’avais haussé le ton.

— Depuis quand tu réclames mon attention ? m’interrogea-t-il en me


toisant du regard par-dessus son épaule.

— Depuis que tu agis comme si j’étais un jouet que tu jettes dès que
l’envie t’en prend.

— Mais tu es un jouet pour moi, captive. Tu ne l’as toujours pas


compris ? Je te pensais plus maligne…

Captive. Ce nom me fit l’effet d’une gifle.

Retour à la case départ.

— Ne le prends pas mal, enfin, même si tu le fais, je n’en ai rien à


branler, mais hier, j’ai simplement eu pitié en te voyant chialer comme une
môme qui venait de perdre sa maman au parc d’attractions.

Ma gorge se noua, et mon souffle se coupa. Il cherchait à me blesser, je


voyais clair dans son jeu. Sa façon de me regarder avait changé, c’était le
même regard que celui qu’il m’avait accordé la toute première fois. Plein de
dégoût, d’arrogance et de haine.

Et il savait où il fallait appuyer pour faire mal.


— Sache que j’aurais fait ça pour n’importe qui. Même un rat aurait
suscité ma pitié dans cet état. Tu en es la preuve.

Mon ego en prit un coup. Je me laissai dépasser par mes émotions et fis
ce qu’il voulait que je fasse : je partis.

Je repris place à table et passai le reste de la soirée le plus normalement


possible. Ella Collins, ou l’étouffeuse de sentiments. J’étais forte pour ne
rien laisser paraître, pour cacher mes sentiments. Les ensevelir au fond de
moi était devenu un jeu d’enfants, même si je restais sensible. Bien trop
sensible.

Cette nuit-là, je m’endormis tandis que ses paroles tournaient dans ma


tête comme un disque rayé.

« Tu n’es qu’un jouet pour moi… »

« J’ai simplement eu pitié… »

« J’aurais fait ça pour n’importe qui… Tu en es la preuve. »

Je le détestais. Je le détestais tellement. De toute façon, qu’est-ce que je


croyais ? Qu’après cette nuit, nous allions devenir les meilleurs amis du
monde ? Qu’il deviendrait mon protecteur contre mes angoisses ?

J’étais trop naïve. Pourtant, je le savais. À l’instant où il m’avait tourné le


dos, j’avais su que son geste n’avait été motivé que par de la pitié. Mais je
ne voulais pas l’entendre. Je ne voulais pas qu’il m’atteigne avec des mots.
Pire encore, je ne voulais pas qu’il sache qu’il détenait ce pouvoir-là.

Je refusais de perdre au jeu silencieux auquel nous jouions


inconsciemment : percer la carapace de l’autre. Et tout ça pour une simple
histoire de satisfaction personnelle et d’ego.

Mais pour l’instant, et j’en avais conscience, il venait de prendre le


dessus.
CHAPITRE VINGT : PRÉSENCE
NOCTURNE SEULEMENT

Nous venions d’atterrir sur les terres américaines. À presque 3 h 30, une
voiture nous attendait, le psychopathe et moi, sur le parking de l’aéroport.

Pendant le vol, je n’avais jamais ressenti autant d’hostilité de sa part. Du


moins, pas depuis notre première rencontre. Maintenant, sans que j’y sois
préparée, nous étions revenus à la case départ.

Le Asher qui m’avait réconfortée ce soir-là n’était pas le Asher en face


de moi. Ce soir-là, il avait été Asher et moi, Ella. Aujourd’hui, il était
le psychopathe et j’étais la captive.

— Mets ta valise derrière, m’ordonna-t-il d’un ton sec.

Je levai les yeux au ciel, agacée par ce comportement froid et détaché


qu’il avait à mon égard. Je fis néanmoins ce qu’il me dit avant de grimper
côté passager pendant qu’il fumait une cigarette dehors en écoutant Ben
parler.

Ally avait remarqué cette tension entre nous. Lorsqu’elle lui avait
malicieusement demandé de me donner sa veste parce que j’avais froid et
que le jet n’avait pas de couverture, il avait répondu, d’un ton aussi mauvais
que sérieux : « Laisse-la crever de froid, Ally. » Des frissons avaient
parcouru ma colonne vertébrale tandis qu’Ally avait adopté une expression
outrée.

Quelques minutes plus tard, il ouvrit la portière et s’engouffra à


l’intérieur de la berline aux vitres teintées. Il sentait la cigarette et le parfum
pour homme. Son odeur emplissait l’habitacle.
Il démarra en laissant derrière lui le reste du groupe. Sur le chemin du
retour, je m’assoupis. Je ne rouvris les yeux que lorsque je sentis la voiture
s’arrêter. Nous étions de retour chez lui.

Je pris une bonne douche avant de m’écrouler sur mon lit en rabattant les
couvertures sur mon corps.

« La maison. La maison était froide et silencieuse. J’étais prise au piège.


Encore.

J’avais peur, je me sentais horriblement seule dans ma chambre. Lorsque


j’entendis la porte d’entrée claquer, mon cœur fit un bond.

Il était là. Et il n’y avait personne pour me protéger du monstre.

J’étais seule. Encore.

— Ella ? m’interpella l’homme en bas, ma petite souris…

La peur tordit mon ventre. Je partis me cacher dans le placard, derrière


les manteaux, où je me recroquevillai sur moi-même.

J’entendis ses pas lourds dans l’escalier en bois. Il s’avança lentement,


avant de faire grincer la porte de ma chambre. Le son de la porte qui se
refermait était pour moi l’un des plus terrifiants.

— J’ai vu ton sac rose en bas, ma petite souris, me dit-il, le ton sournois.

Mes mains se resserrèrent autour de mes jambes tremblantes.

Il ouvrit subitement la porte du placard. Son sourire s’élargit en me


voyant alors que mes larmes inondaient mon visage. Il empestait l’alcool,
c’était très mauvais signe.

— Petite souris joue à cache-cache, on dirait…


Je vis sa main se rapprocher de moi. J’étais prise au piège, le renard
venait de m’attraper. »

Je me levai d’un bond. Mon cœur était sur le point de sortir de ma


poitrine tant il battait la chamade. Je me mis debout, sans savoir si j’étais
encore dans mes rêves, et me pris la tête entre les mains. Quand deux mains
encerclèrent soudain ma taille, je sursautai en hurlant d’effroi.

— Lâche-moi, me débattis-je en sanglotant et en essayant par tous les


moyens de me libérer de l’emprise du renard. Laisse-moi partir… je t’en
supplie ! Je n’en peux plus… s’il te plaît…

— Ella, c’est moi ! s’exclama une voix grave. C’est moi, Ella.

Je cessai tout mouvement. Cette voix rauque n’était pas celle de l’homme
qui hantait mes nuits, mais celle de celui qui hantait mes journées.

Mes sanglots de désespoir redoublèrent, alimentés par le soulagement


d’être sortie de ce cauchemar. Sans que je comprenne vraiment comment, il
me tourna face à lui. Doucement, sa main chemina dans mes cheveux,
caressa doucement ma nuque à l’aide de son pouce pendant que je trouvais
refuge sur son épaule. Ma lèvre tremblait et mes yeux larmoyaient,
inarrêtables.

— C’est moi… Asher… murmura-t-il.

Son menton sur mon crâne, ses bras qui m’emprisonnaient et sa façon
délicate de me rassurer en caressant doucement mes cheveux m’aidèrent à
calmer la crise d’angoisse qui menaçait de faire surface.

— Comment tu as su ? lui demandai-je.

— Je t’ai juste entendue, me répondit-il, le ton froid.

Il desserra son étreinte, et je compris qu’il allait partir. Sans m’accorder


un seul regard, il s’éloigna de moi. Je restai au milieu de ma chambre,
seule. Et perdue.
*

14 h. J’attendais que le psychopathe revienne pour lui demander de faire


les courses. La matinée avait été, comme je l’avais imaginé, froide et
hostile. Comme si ce qui s’était passé la nuit dernière n’était que le fruit de
mon imagination.

Ça m’agaçait parce qu’il n’assumait pas ce qu’il faisait, ça m’agaçait


parce que j’avais l’impression d’être folle. Quand on parlait du démon, on
voyait apparaître ses cornes… J’entendis la porte claquer fortement et son
souffle bruyant dans l’espace silencieux qu’était le hall.

Je déglutis, il était énervé. Finalement, pas de courses, aujourd’hui.

Mon corps se crispa lorsque ses pas se firent entendre à l’intérieur du


salon, derrière le canapé. Je le vis, sourcils froncés, mâchoire serrée. Une
veine palpitait sur son cou. J’aperçus également des taches rouges sur son
pull blanc qui me laissèrent perplexe. Serait-ce du sang ?

— Ça va ? osai-je lui demander.

— Toi, ne me parle pas, grogna-t-il sans me regarder.

Je haussai les épaules et me retournai face à la télé. Son téléphone vibra,


et il répondit :

— Ouais ?… Je l’ai buté… J’ai laissé le corps à la réserve, il aura une


petite surprise… On ne touche pas à mes affaires, Rick. Je t’avais prévenu,
je ne suis pas ton frère.

Et il raccrocha.

Je levai une nouvelle fois la tête dans sa direction. Il me lança un regard


mauvais avant de grogner :

— Je vais te crever les yeux et te les faire bouffer si tu me regardes


encore une seconde de plus.

— Qu’est-ce que tu peux être lourd, des fois ! râlai-je.


— La ferme !

Je me mis face à lui.

— Tu vas arrêter de passer tes nerfs sur moi, à la fin !

Il me fusilla du regard, prêt à me bondir dessus, mais contre toute attente,


il tourna les talons.

— Tu n’es vraiment pas croyable !

— Si je reste une minute de plus avec toi, soit je te tue, soit je te démonte
sur ce putain de canapé ! s’exclama-t-il en le pointant du doigt. Et bordel, je
n’ai plus envie de tuer, aujourd’hui.

J’entrouvris la bouche et écarquillai les yeux. Il quitta la pièce, me


laissant me heurter à ses mots crus. Je ne comprenais jamais rien avec lui,
c’était le mec le plus lunatique que j’aie rencontré. Je passai une main sur
mon visage en essayant d’oublier ses paroles.

Plus tard dans la soirée, la porte d’entrée s’ouvrit sur Kiara. J’accourus
dans ses bras. Elle m’avait vraiment manqué !

— Bordel, on dirait que ça fait plus de cinq mois qu’on ne s’est pas
vues ! me dit-elle avec un grand sourire scotché aux lèvres.

— Tu m’as tellement manqué, lui avouai-je en l’enlaçant une nouvelle


fois.

— Qu’est-ce que tu fous là ? lança la fameuse voix rauque du


psychopathe, du haut des escaliers.

— Ah, mais non, je ne viens pas te faire la morale, j’ai voté pour que tu
le butes ! Je viens récupérer les cartons d’invitation pour la soirée,
l’informa-t-elle.
Je la regardai sans trop comprendre. Puis, je me rappelai que la soirée des
captives avait lieu dans quelques jours.

— Prends la captive avec toi, je ne veux pas la voir ici, ce soir.

Mon souffle se coupa. Il n’était pas sérieux, si ?

Kiara le dévisagea, incrédule, puis me lança un regard interrogateur,


auquel je répondis par un haussement d’épaules. Si elle savait combien il
pouvait être imprévisible !

— Tu peux venir m’aider ? me demanda-t-elle, et j’acquiesçai.

Le psychopathe était reparti dans sa chambre.

— Ça pue la tension sexuelle ici, murmura-t-elle, le regard malicieux.

J’esquissai une mine dégoûtée tandis qu’elle riait en montant les


escaliers. Je la suivis jusqu’au troisième étage.

Je n’avais jamais eu le courage de visiter la maison dans son intégralité.


J’appréhendais déjà la réaction excessive du psychopathe, qui n’attendait
qu’un faux pas de ma part pour m’étrangler.

Elle nous entraîna dans un grand bureau, où se trouvaient une


bibliothèque contenant divers documents archivés, des papiers éparpillés
sur la table et un petit canapé noir sur le côté. Sur un planisphère accroché
au mur blanc étaient épinglés des fils qui reliaient certains continents à
d’autres. Ils représentaient comme des flux.

— Prends les cartons là-bas, m’ordonna-t-elle en pointant le coin de la


pièce.

Je m’exécutai. Nous les déposâmes à l’intérieur de sa voiture. En


montant, je vis le psychopathe sortir de sa chambre. Il repoussa de la main
les cheveux qui lui tombaient devant les yeux, une clope entre les lèvres.
Nos regards se croisèrent une seconde. Puis, je tournai la tête en montant
pour continuer ma tâche. J’entendis ses pas derrière moi, et mon corps se
crispa.
Arrivée au bureau, Kiara jeta un coup d’œil par-dessus mon épaule avant
de pointer du doigt un autre gros carton. Je le sentis frôler mon dos lorsqu’il
passa derrière moi, son bras effleurant mon épaule. Le psychopathe venait
de prendre le gros carton. Ses muscles se contractaient dans une
démonstration de force. Je m’écartai de son passage, et il esquissa un
sourire satisfait avant de descendre.

Kiara me toisa du regard avant de sourire. Elle trouva un papier par terre,
recouvert de gribouillis, qu’elle froissa mais garda en main.

On entendit brusquement des voix s’élever en bas. Kiara descendit, et je


la suivis sans un mot. Elle s’arrêta au deuxième étage, qui surplombait le
hall où le psychopathe discutait avec Ben.

— Ce n’est pas trop tôt, putain, j’ai déjà fini ! s’exclama-t-elle, les mains
posées sur le garde-corps en verre qui nous séparait du vide.

Ben leva la tête en souriant de toutes ses dents.

— Tu n’avais pas besoin de moi, t’as vu !

Il lui souffla un baiser, et en réponse, elle lui jeta la boule de papier


qu’elle avait en main et qui atterrit sur son crâne.

— Ella, tu prends tes affaires ? me demanda-t-elle. Je vais dehors pour


répartir les cartons avec Ben.

J’acquiesçai et m’éclipsai dans ma chambre. Je les entendais se


chamailler comme des enfants, ce qui m’arracha un sourire. Ensemble, Ben
et Kiara étaient tellement drôles. Je déposais les vêtements sur le lit à
mesure que je les piochais. J’ignorais combien de temps j’allais rester chez
Kiara.

Tandis que je fouillais dans mon placard, j’entendis la porte s’ouvrir et se


refermer une nouvelle fois. Je tournai la tête. Qu’est-ce qu’il me voulait,
encore ?

— Tu t’es trompé de chambre, lui fis-je remarquer d’un ton railleur.


Il s’avança vers le lit et détailla les vêtements que j’avais étalés dessus.
Un sourire étira ses lèvres lorsqu’il accrocha une bretelle autour de son
index avant de la faire remonter doucement.

— Tu prends ça pour une soirée entre filles ? Je ne savais pas que tu


voulais faire autre chose que discuter, dit-il en exhibant le soutien-gorge en
dentelle avec un sourire pervers aux lèvres.

— Rends-moi ça ! m’exclamai-je en le lui ôtant des doigts. Et pour ta


gouverne, ce n’est pas moi qui ai rempli ma garde-robe, tu te rappelles ?

Il s’esclaffa en voyant le rouge me monter aux joues et reprit d’un ton


moqueur :

— Je ne te pensais pas pudique, c’est bizarre pour une captive.

— Sache que je n’ai jamais voulu être captive, alors ne la ramène pas
avec tes conclusions hâtives, rétorquai-je en enfouissant les affaires dans
mon sac.

— Je suis au courant, m’informa-t-il, le ton neutre.

C’était prévisible. Kiara lui avait sûrement raconté ce que je lui avais
confié lors de mes premières nuits ici. Elle avait dû le faire pour expliquer
pourquoi il était nécessaire d’envoyer de l’argent à ma tante.

— Tu prends tout ça ? Tu crois que tu vas rester une éternité chez Kiara ?

— Je ne comprends pas pourquoi je dois partir chez elle, pour


commencer.

— Parce que je ne veux pas te voir ici, ce soir.

— Moi, je ne veux pas te voir tout le temps et pourtant, je ne dis rien, lui
rappelai-je en repartant fouiller dans mon placard.

— Ah bon ?
Il termina sa phrase sur un ton sournois et s’avança doucement. Dos à lui,
je ne voyais rien, mais je sentis son doigt se poser sur mon épaule et
remonter doucement. Mon corps se crispa une nouvelle fois.

— Et pourtant… ça te frustre quand je ne t’accorde pas l’attention que tu


souhaites…

Il écarta délicatement mes cheveux, laissant la peau de mon cou offerte à


sa vue.

— Arrête, articulai-je difficilement, sachant très bien ce qu’il prévoyait


de faire.

Il ne m’écouta pas. Ses lèvres frôlèrent ma peau.

— C’est pour ça que je préfère que tu partes aujourd’hui, murmura-t-il


très près de mon oreille. Tout ce que je veux, maintenant, c’est calmer mes
désirs. Et encore une fois, je ne parle pas de celui de te tuer…

— Laisse-moi tranquille…

Un souffle s’échappa de ma bouche lorsque ses dents emprisonnèrent


mon lobe. Ses lèvres frôlèrent l’arrière de mon oreille. Il souriait.

— Si tu restes encore une soirée, je ne vais pas réussir à me contrôler.

Il s’arrêta net et recula avant de conclure, le ton froid :

— Et je ne commettrais jamais une erreur pareille.

Sur ce, il s’éloigna comme si de rien n’était.

Je me retournai vers lui, encore déboussolée par son comportement. Il


jouait avec moi comme un enfant avec son jouet, pour me lâcher aussitôt
après. J’avais horreur de sa bipolarité à deux balles.

— Tu vas arrêter d’agir comme un gros psychopathe lunatique, bordel !


m’écriai-je tandis qu’il quittait ma chambre.
Il me lança un regard noir.

— Tu n’en vaut pas la peine. Ta tante avait raison de te donner au


premier venu. Maintenant, dégage de chez moi.

Et il sortit, sans m’adresser un regard, pendant que mon cœur se fissurait


en entendant ses mots tranchants. Encore une fois, il m’avait touchée. Je
soufflai de frustration et passai ma main dans mes cheveux pour calmer mes
envies de meurtre.

Je pris mes affaires et quittai la chambre rapidement. Dehors, je retrouvai


Kiara, qui avait achevé sa tâche avec Ben.

— Depuis quand Ash laisse Ella sortir de-

Et il se tut en écarquillant les yeux. Il se tourna ensuite vers Kiara, qui


arborait un regard malicieux.

— Tu penses que… ? Les paris sont ouverts ! s’exclama-t-il. Je te parie


1000 $ qu’il est amoureux d’elle !

Je grimaçai de dégoût en entendant l’objet du pari. Soudain, le rire


mesquin du psychopathe depuis le balcon de sa chambre me fit lever la tête.
Une clope emprisonnée entre ses lèvres, il nous toisait du regard, arrogant.

— Et toi, Kiara, tu dis quoi ? s’esclaffa-t-il. Qu’elle est enceinte ?

Elle eut un moment de réflexion. Puis, avec un léger sourire en coin, elle
nous dévisagea une seconde avant de dire :

— Je parie qu’il s’est passé un truc entre les deux, Jenkins.

Je me crispai l’espace d’un instant, puis croisai les bras en secouant la


tête. Je feignis d’être désespérée par leurs gamineries.

Le psychopathe gloussa, puis rentra dans sa chambre. Le sourire de Kiara


s’élargit.

— On verra bien qui gagnera 1000 $.


Elle me demanda ensuite de la suivre. Nous montâmes dans la Range
Rover noire contenant une flopée de cartons. Lorsque Ben l’interpella, elle
ouvrit la vitre. Il déposa son bras sur la portière et lui demanda :

— Tu seras chez toi vers 2 h ou 3 h du matin ?

— Sûrement, pourquoi ? dit-elle en fronçant les sourcils.

— Je dois récupérer les affaires de Sabrina dès que je termine le boulot.

Kiara acquiesça. Il s’éloigna de la portière en me faisant un clin d’œil,


avec ce sourire qu’il disait « ravageur ». Je secouai la tête en étirant les
lèvres.

Sur la route, Kiara avait mis de la musique. J’aimais bien ses goûts
musicaux, assez rock. Tout à coup, elle diminua le son et me lança un
regard avant de se reconcentrer sur la route.

— Tu comptes me dire ce qui se passe, maintenant ?

Je prétendis ne pas comprendre ce qu’elle me demandait.

— Avec Ash ! s’exaspéra-t-elle.

— Rien du tout. Pourquoi ?

— Ally m’a dit que quelque chose avait changé, me confia-t-elle, mais je
n’y croyais pas avant qu’il me demande de te prendre avec moi.

Je ne répondis rien et tournai la tête vers la vitre afin d’échapper à sa


question. Je n’allais sûrement pas lui raconter ce qui se passait la nuit. Ça
ne ferait qu’empirer les choses.

— J’attends, insista Kiara.

— Il ne s’est rien passé, mentis-je en soufflant. J’imagine qu’il voulait


simplement rester seul aujourd’hui. Et ça m’arrange, je ne voulais pas le
voir non plus.
Elle me considéra avec un air suspicieux, puis soupira. Elle se contenta
toutefois de cette explication pour satisfaire sa curiosité. Je ne pouvais pas
lui dire que le psychopathe et moi avions passé une nuit dans le même lit,
que nous avions eu des rapprochements tout sauf normaux, et qu’il jouait
avec mes émotions en me balançant des phrases cruelles juste après. La
nuit, tous les chats étaient gris et pour Asher Scott, nous l’étions aussi.

Néanmoins, je savais une chose : il menait un combat contre lui-même, et


j’en étais la cause.
CHAPITRE VINGT ET UN : COMPAGNIE

— Vide le carton où il est marqué « invitations » sur le lit, me demanda


Kiara en redescendant. Je reviens tout de suite !

Nous venions d’arriver chez elle. Moi qui m’étais habituée au fait que
tout le monde possédait de grandes villas luxueuses, j’étais surprise de voir
que la maison de Kiara était un petit hangar aménagé en loft.

L’espace était grand et lumineux. Depuis l’entrée, on pouvait embrasser


tout l’espace du regard, du grand salon dans les tons blancs, gris et rouges
en face de nous à la cuisine ouverte dans un style plutôt moderne, sur le
côté, qui ressemblait étrangement à celle du psychopathe. Des escaliers
blancs menaient directement à une mezzanine.

À l’étage, comme je l’imaginais, il y avait sa chambre, avec pour simple


décoration une bibliothèque contenant une multitude de CD, cassettes et
vinyles. Je fus surprise de constater qu’elle dormait sur un grand matelas à
même le sol. Mais ce qui m’impressionnait le plus était le toit en verre à
travers lequel on pouvait admirer le ciel étoilé. Elle avait très bon goût,
l’endroit était vraiment chaleureux.

J’entendis ses pas dans les escaliers. Entre-temps, je m’étais changée et


j’avais vidé le carton, comme elle me l’avait demandé. Elle me tendit une
feuille.

— Voilà la liste des personnes qui ont confirmé leur présence,


m’expliqua-t-elle. On doit séparer celles qui viendront de celles qui ne sont
pas sûres.
— Il y a ton invitation, remarquai-je. D’ailleurs, pourquoi tu es invitée à
la soirée alors que tu n’es pas une captive ?

Kiara haussa les épaules.

— Je n’allais quand même pas rater une soirée avec toutes mes copines.
Ça aide de travailler pour les Scott, j’ai quelques passe-droits, me dit-elle
avec un clin d’œil, de plus je l’organise avec Ally, à mon plus grand
bonheur !

J’acquiesçai et commençai à énoncer les noms inscrits sur la liste pendant


qu’elle distinguait les invitées potentielles des confirmées.

— Qui a décidé de dresser une liste en commençant par les prénoms ?


D’habitude, ce sont les noms qu’on range par ordre alphabétique, non ?
l’interrogeai-je, curieuse.

— Le génie de Ben Jenkins ne finira jamais de m’impressionner. Si tu


veux mon avis, il voulait simplement me faire chier.

Je ris doucement.

— Maintenant, Hannah Yard, continuai-je.

Kiara leva les yeux au ciel en soupirant.

— Tu la connais ?

— C’est mon ex, me confia-t-elle, l’air blasé, et elle est très chiante.

Je terminai la longue liste des « H ». À vrai dire, j’ignorais qu’il y avait


autant de prénoms débutant par un H. Heureusement, la section « I » ne
contenait qu’une personne.

— La seule avec un « i », remarquai-je en étirant mes lèvres, Isobel


Jones.

Kiara arrêta ses mouvements et leva la tête vers moi. Les sourcils
froncés, elle me demanda :
— C’est bien la liste des invitées qui sont sûres de venir, n’est-ce pas ?

— Euh… oui, pourquoi ? demandai-je en examinant sa réaction. C’est


ton ex aussi ?

— Oh, Dieu merci, non ! s’étouffa-t-elle. Je suis juste curieuse de savoir


pourquoi cette salope est là, cette année.

Je haussai les sourcils.

— Elle ne vient jamais ?

— Rarement, sauf si elle y trouve un intérêt, précisa-t-elle, suspicieuse.

Je hochai la tête. Après encore presque une heure à séparer les cartons
d’invitation, nous rangeâmes les papiers éparpillés sur le lit. Puis, nous
descendîmes commander à manger.

Le livreur nous apporta deux pizzas, qu’on termina devant une série
Netflix. Stranger Things, il me semble.

— Tu veux faire un tour dehors ? Il y a un parc à quelques minutes d’ici,


et j’aime beaucoup marcher, le soir, me proposa Kiara.

Marcher ? Le soir, dans un parc ? Je ne l’avais jamais fait. Il était presque


23 h. Bien qu’hésitante, j’acquiesçai, me laissant guider par les envies de
mon amie. Peut-être trouverais-je ça thérapeutique, qui sait.

— On n’est jamais trop prudentes, déclara-t-elle en chargeant son arme,


qu’elle cacha à l’intérieur de sa veste.

Kiara verrouilla la porte d’entrée et se retourna vers moi, un petit sourire


aux lèvres. Il faisait froid. Heureusement, elle m’avait prêté une veste qui
me tiendrait chaud pendant notre balade nocturne. Et pour le moment,
j’aimais bien. La rue était calme et silencieuse, si on oubliait les bruits de
nos pas. Mon regard examina le quartier résidentiel de Kiara, et je
remarquai qu’elle était la seule à détenir un petit hangar en guise de maison,
les autres possédant des villas.
Elle en profita pour m’offrir une visite guidée de son quartier. Elle me
montra tous les voisins qu’elle trouvait chiants.

— Avant, ce n’était pas un quartier résidentiel comme tu le vois


maintenant, juste un terrain avec des hangars. Et puis, regarde ce que c’est
devenu. L’argent rend beau, Ella.

Je ris doucement. Elle avait raison.

Encore quelques mètres, et nous pénétrâmes à l’intérieur du fameux parc.


Régnait un silence de mort qui m’effrayait presque ; heureusement qu’il y
avait des lumières.

— Je venais souvent ici avec Ash, me confia-t-elle. C’est d’ailleurs lui


qui m’a donné cette habitude de marcher, le soir, et je l’en remercie.

— Qu’est-ce que ça t’apporte ? lui demandai-je, confuse.

— Je trouve ça relaxant, ça m’aide à digérer, rit-elle. Ça m’aide à


réfléchir aussi. Maintenant, moi, je marche et lui, il boxe. Des fois.

D’où son corps bien bâti, il pratiquait la boxe. Des fois.

Je hochai la tête. C’était, en effet, assez relaxant de marcher sans


personne autour.

Kiara me raconta tout ce qu’elle avait dû faire pendant notre absence, ou


du moins, les tâches que Ben, qui travaillait avec elle, lui avait confiées
avant de partir pour Londres. Elles n’étaient pas de tout repos.

— Et ensuite, la soirée des captives me tombe dessus ! s’écria-t-elle en


râlant. J’avais hâte de vous voir revenir.

— J’avais hâte de rentrer aussi, répondis-je en comprenant sa détresse.

Elle me lança un regard malicieux.

— En es-tu sûre ? J’aimerais bien savoir pourquoi Ash et toi vous


comportez aussi bizarrement, en ce moment.
— Il a toujours été bizarre, c’est ton ami, tu devrais le savoir depuis le
temps, rétorquai-je en essayant de paraître la plus innocente possible.

Elle émit un rire franc.

— Oh, mais je dis ça parce que c’est mon ami, justement.

Je ne pipai mot, même si j’avais envie de tout lui raconter. Toutes ces
choses qu’il avait faites que je n’arrivais pas à comprendre, sans compter
son comportement lunatique et ses paroles à double sens.

Je voulais tout lui dire, mais je ne pouvais pas. Parce que je savais que si
j’osais, Kiara se ferait de fausses idées, si bien que je retournerais encore
une fois à la case départ. Sans possibilité d’avancer, cette fois-ci.

— J’espère juste qu’il sait ce qu’il fait, dit-elle dans un murmure à peine
audible.

Et voilà, elle venait de rendre encore plus floue ma situation actuelle.

Nous marchâmes encore quelques minutes avant que Kiara décide que le
moment était venu de rebrousser chemin. Sur le trajet du retour, l’ambiance
un peu trop silencieuse me faisait froid dans le dos. Même avec Kiara à mes
côtés, je ne me sentais pas en sécurité. Mon imagination fertile nourrissait
divers scénarios dans lesquels nous nous faisions kidnappées par des
individus cagoulés.

Le téléphone de la brune sonna, et elle me montra son écran.

« Hacheur Scotch »

Nous éclatâmes de rire. Kiara avait définitivement un très grand sens de


l’humour. Elle décrocha en mettant le haut-parleur.

— Bonsoir, monsieur Scott, dit-elle en se raclant la gorge et en adoptant


un ton faussement grave.

— La captive est avec toi ? demanda-t-il, visiblement très sérieux.


— Elle vous manque déjà ?

— Non, assure-toi qu’elle ne dorme pas seule.

Puis, il raccrocha.

Alors que Kiara attendait une réaction de ma part, je restai stoïque. Elle
me lança un regard insistant, dans l’espoir que je lui explique ce je
n’arrivais pas à comprendre moi-même.

Se pourrait-il qu’il parle de mes cauchemars ? Ou pensait-il que j’allais


avoir peur, seule, chez Kiara ?

— T’as peur du noir ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

— Non, soufflai-je, encore perdue dans mes pensées.

Une fois chez elle, nous prîmes place sur le canapé. Kiara m’annonça
qu’elle allait profiter d’une douche rapide en attendant l’arrivée de Ben.

Son téléphone sonna à nouveau.

— Kiara ! Tu as un autre appel de Hacheur Scotch ! m’exclamai-je en


riant à moitié face à ce surnom ridicule.

— Réponds-lui ! s’écria-t-elle depuis la salle de bains.

Je déglutis, et mon doigt appuya sur le bouton vert.

— Kiara est sous la douche, l’informai-je rapidement, avec une grimace


sur les lèvres.

— Vos robes viennent d’arriver.

Et il raccrocha, sans même me laisser le temps de répondre.

Kiara sortit de la salle de bains, vêtue d’une serviette. Je lui transmis le


message.
— Enfin ! J’ai hâte de les voir, dit-elle avec une pointe d’excitation dans
la voix.

Je me tournai lorsque j’entendis sonner. Kiara partit ouvrir. Elle se décala


pour laisser Ben entrer. Il me lança un clin d’œil et vint s’installer près de
moi sur le divan.

— Pourquoi t’as tardé ? l’interrogea-t-elle en montant les escaliers.

— Ton patron m’a demandé de lui ramener les robes pour la soirée, elles
viennent seulement d’arriver, dit-il en haussant la voix pour qu’elle
l’entende depuis sa chambre.

— Ils en ont mis du temps !

— Le mec m’a dit qu’entre les nouvelles collections et les événements


des célébrités, ils étaient débordés. Toute l’équipe s’excuse du retard.

Elle redescendit avec un sac marron appartenant à Sabrina, qu’elle jeta


sur le canapé. Il se leva en la remerciant.

— Quand a lieu la soirée ?

— Après-demain. D’ailleurs, prends les cartes et va les envoyer, on n’a


plus beaucoup de temps.

Elle remonta prendre la boîte des confirmations. Ben lui demanda


malicieusement :

— Surprise par les invitées ?

— J’étais étonnée, et je suis très curieuse de savoir pourquoi, répondit-


elle en croisant les bras.

— Moi aussi, rétorqua-t-il avant de prendre son téléphone, qui venait de


vibrer.

Il esquissa un petit sourire et se tourna vers nous.


— Bonne nuit, les filles. Pensez à moi, surtout !

Sur ce, il quitta la maison. Je ne comprenais pas leur conversation, mais


une chose était sûre : je n’étais pas au bout de mes surprises avec ce groupe.

— Oh, Ella, tu es sublime ! s’exclama Ally en me regardant entrer dans


ma chambre.

Nous étions revenues chez le psychopathe en début d’après-midi. Ally


nous y attendait pour les essayages. Les robes nous avaient été envoyées par
trois grandes maisons de couture.

Je portais une longue robe rouge à fines bretelles, surprise qu’elle m’aille
comme un gant. Kiara m’informa qu’elle leur avait communiqué mes
mensurations.

— Pourquoi sommes-nous toutes les trois en rouge ? demandai-je en


détaillant leurs tenues.

— Rappelle-toi le thème : « Bloody Goddesses ». Tout sera aussi rouge


que la semelle des chaussures à talons que tu vas porter !

— Et pourquoi ce thème ?

— Choix unanime entre captives, dit simplement Kiara.

Sans poser plus de questions, je repartis me changer. Cette robe était


l’une des plus belles que j’aie jamais portées, au point que j’avais presque
hâte de la remettre lors de la soirée.

Le psychopathe était au réseau. Je ne l’avais pas encore croisé, et je n’en


avais pas envie. J’espérais seulement qu’il n’avait pas changé d’avis et me
laisserait toujours assister à cette fameuse soirée. Même si, au fond,
j’ignorais pourquoi il voulait m’en empêcher. Je devais y aller sous le profil
d’une autre. Prétendre que je n’étais pas sa captive était devenu une
habitude, mais les raisons pour lesquelles il avait si honte de moi
m’échappaient.

Les essayages terminés, les filles quittèrent la maison du psychopathe,


m’annonçant qu’elles reviendraient demain en fin d’après-midi pour qu’on
se prépare ensemble.

19 h. Je me préparais un sandwich lorsque j’entendis le doux grondement


de la voiture.

Il est de retour.

Monsieur me rejoignit dans la cuisine quelques minutes plus tard. Il


s’appuya contre l’encadrement de la porte. Je fis comme s’il n’existait pas,
même si je ne pouvais pas le rater, vu sa carrure et son aura démoniaque.

— Sers-moi la même chose, lança-t-il en désignant mon sandwich.

Je pouffai.

— Tu connais les formules de politesse ? Ça peut aider, quand on


demande quelque chose.

— Je ne demande pas, j’ordonne, déclara-t-il avant de s’éloigner. Si tu ne


fais pas ce que je veux, attends-toi à passer la soirée avec moi, demain.
Même si tu ne te rends pas compte de la chance que tu aurais.

Je levai les yeux au ciel. Je détestais lorsqu’il avait l’avantage, et qu’il


l’utilisait contre moi.

Après lui avoir préparé son sandwich, je m’installai dans le salon, un


plaid sur les jambes et les yeux braqués sur mon émission de télé-réalité. Il
revint une trentaine de minutes plus tard, vêtu uniquement d’un bas de
survêtement noir, les cheveux mouillés. Il sentait son gel douche pour
homme, celui que j’utilisais au tout début, lorsque je prenais ma douche en
cachette.
Tout en riant discrètement, il prit l’assiette que j’avais préparée pour lui
et l’examina avant de déclarer dans un murmure assez fort pour que je
puisse l’entendre :

— Obéissante.

Je roulai des yeux sans répondre à ses idioties, qui n’étaient que pure
provocation. Il ne réalisait pas qu’il réussissait à m’agacer seulement en
respirant.

— Tu es passé des Teen Titans aux Kardashian ?

— Il n’y avait pas Teen Titans à la télé, et je m’ennuyais, me justifiai-je


en prenant une bouchée de mon sandwich.

— C’est vrai que la vie de Kim est plus intéressante que les autres
programmes, dit-il sarcastiquement.

Je soufflai. Tôt ou tard, il allait se fatiguer et fermer sa gueule.

Mais non. Il n’arrêtait pas de commenter : chaque scène était la cible de


ses commentaires.

Lorsque la pub d’une nouvelle gamme de croquettes pour chien apparut à


la télé, mes yeux s’ouvrirent en grand, et je me retournai vers le
psychopathe avec un regard insistant. J’avais toujours rêvé d’avoir un
chien !

Il me lança un regard furtif avant de lâcher froidement :

— Non.

— Mais allez ! le suppliai-je. Je me sens trop seule pendant la journée !

— T’as déjà vu un animal de compagnie vouloir un animal de


compagnie ? Non, alors arrête.

Les bras croisés, j’exprimai mon mécontentement sous forme d’insultes


qui le firent rire.
— Vous avez envoyé les confirmations ? demanda-t-il soudainement.

— Ben les a envoyées hier, marmonnai-je.

— Nombreuses ?

— Presque cent personnes, spécifiai-je.

Il semblait réfléchir, les sourcils légèrement froncés. Il leva la tête vers


moi.

— Demain, tu seras la salariée, pas la captive, me dit-il d’un ton très


sérieux.

— Je sais, répondis-je, exaspérée.

Il se dirigea vers la petite table sur laquelle étaient posées différentes


carafes d’alcool. Il se servit, revint à sa place, puis sortit son paquet de
clopes. Je le vis du coin de l’œil monter et revenir quelques instants plus
tard, une boîte noire à la main. Il la lança sur le canapé. Elle rebondit près
de moi.

— Pour demain, dit-il en détournant le regard. Au cas où.

J’ouvris la boîte : c’était un téléphone. Je n’avais pas eu de téléphone


depuis mes 16 ans, et il venait de m’en ramener un plus grand que ma main.
En le retournant, je remarquai quelque chose de très étrange.

— Pourquoi il y a trois caméras ? demandai-je en fronçant les sourcils.

Il haussa les épaules, puis étira ses lèvres dans un sourire narquois.

— Comme ça, si tu te prends en photo, t’as trois fois plus de chances de


casser le téléphone, dit-il en s’esclaffant presque.

Haha. Quel humoriste. Je me plie de rire.

— Merci, soufflai-je.
Il me lança un regard en coin, mais ne répondit rien. Le reste de la soirée
se passa assez calmement. Pas de comportement lunatique, pas de ton
mauvais de sa part, pas d’insultes ni de gestes violents. Pour la première
fois, c’était paisible. Pour la première fois, sa compagnie ne me déplaisait
pas.

À 23 h 30, j’étais dans ma chambre, sur mon nouveau téléphone. Et


putain, qu’est-ce qu’il était compliqué ! J’avais encore beaucoup à
apprendre sur la nouvelle technologie, que j’avais délaissée depuis des
années.

Le psychopathe rentra dans la pièce, une puce à la main.

— Donne-moi ton téléphone, m’ordonna-t-il d’un ton ferme.

Je m’adossai contre la tête de lit en cuir. Il s’assit sur le bord et prit mon
téléphone afin d’y insérer la puce. Il me demanda de m’approcher et me
montra comment le déverrouiller, non sans se moquer de moi.

— T’as les numéros de tout le groupe, m’informa-t-il. Si jamais il se


passe quelque chose, envoie-moi un message, ou appelle Rick.

Il me le tendit et quitta ma chambre. Le téléphone déverrouillé, je


m’empressai de découvrir toutes les options qu’il contenait. À 2 h du matin,
j’avais fait le tour de ses options, et je me m’étais amusée à prendre des
photos comme Kiara et Ally. C’était ridicule, mais très drôle.

Aussi, j’avais mis un code. On n’était jamais trop prudent avec le


psychopathe.

Le lendemain matin, j’étais devant la télé avec mon bol de céréales et


Scooby-Doo en fond alors que le psychopathe faisait les cent pas dans le
salon.

— Là, je sors avec la captive… disait-il au téléphone. Elle doit signer des
papiers pour le réseau… Ouais, je reviendrai avant 14 h… Ça marche.
Il raccrocha. Je lui lançai un regard interrogateur.

— Termine et habille-toi, t’as des papiers à signer.

— Mais… je n’ai pas de signature, avouai-je en grimaçant.

Il se pinça l’arête du nez et souffla d’agacement.

— Prends une feuille, un stylo et trouve-toi une signature.

Puis, il quitta la pièce.

Je m’empressai de faire ce qu’il me disait et dessinai des semblants de


signatures aussi compliquées à retenir les unes que les autres. Mais une
signature revenait à chaque fois. Je décidai de la garder.

Nous prîmes la direction du réseau. J’étais impatiente. Dans moins de dix


heures, la fameuse soirée dont tout le monde parlait aurait lieu, et j’étais très
curieuse de voir comment ça allait se dérouler.
CHAPITRE VINGT-DEUX : L’ATTENDUE

— Cette paire, ou celle-ci ? demanda Ally.

Je pointai du doigt les chaussures à talons rouges, et Kiara fit de même.


Nous étions en pleine préparation pour la fameuse soirée des captives.

Rien qu’à l’euphorie qui animait les filles, je comprenais à quel point
elles l’attendaient avec impatience chaque année. Si bien que ça faisait
presque deux heures qu’on se préparait : les cheveux, le maquillage, les
ongles, les robes… Tout prenait du temps. C’en était presque chiant.

Sans oublier que ma chambre ressemblait, comme l’avait dit Kiara, « aux
coulisses d’un défilé de mode lors de la Fashion Week ». En d’autres
termes, c’était le bordel.

20 h 30. Nous étions presque prêtes. Ma robe longue et échancrée


dévoilait l’intégralité de mes jambes, qui paraissaient plus longues grâce
aux talons que je portais. J’avais décidé de garder mes cheveux ondulés et
de redéfinir quelques boucles, sans qu’elles paraissent trop travaillées,
même si à côté de Kiara et Ally, je faisais tache. C’étaient de véritables
déesses.

— Approche, me dit Kiara en souriant. Rouge à lèvres pour la touche


finale !

Je m’exécutai. Elle colora ma bouche d’une couleur rouge sang. Un peu


de parfum, et je m’admirai une dernière fois dans le miroir afin de vérifier
que je n’avais rien oublié. Mais heureusement, j’étais fin prête.

Je me retournai vers les filles qui, elles aussi, avaient fini.


— Je ne me lasserai jamais de te voir avant une soirée, Ella, souffla Ally.

— Tu es époustouflante, me complimenta Kiara en mettant ses


chaussures.

Les joues rouges, je les complimentai à mon tour. Ben nous interpella du
rez-de-chaussée. Kiara roula des yeux et passa ses mains sur sa robe une
dernière fois avant de dire :

— Allons-y !

En descendant les escaliers, j’entendis Ben rire avec le psychopathe. Son


rire franc me faisait vraiment bizarre, parce qu’il riait rarement. Je parlais
d’un vrai rire, pas de ce rire moqueur ou cynique auquel j’avais droit tous
les jours.

Lorsque nous entrâmes dans le salon, ils étaient debout près de la


cheminée, un verre à la main. Ils levèrent la tête vers nous. Ben nous
détailla toutes les trois tandis que le psychopathe, lui, s’attardait
uniquement sur ma silhouette.

Rien n’échappait à son regard perçant. Ma robe, mes jambes, chaque


membre de mon corps étaient scrutés sans retenue.

Face à mon œillade perplexe, il esquissa un infime sourire et tourna la


tête vers Ally.

— Vous partez quand ? demanda-t-il.

— Dans trente minutes, répondit-elle en admirant ses ongles.

— Mais ça commence dans trente minutes ! s’exclama Ben.

Kiara lui fit un clin d’œil.

— Le meilleur pour la fin, chéri !

— Autant ne pas y aller, dans ce cas, rétorqua le psychopathe d’un ton


las, avant de poser son verre sur la table basse. En plus, vous ressemblez
aux Totally Spies.

Kiara leva les yeux au ciel. Nous nous assîmes sur le canapé, d’où j’épiai
le démon, qui s’abîmait dans la contemplation de ses bagues.

Ben but le reste de son verre avant d’allumer une clope. Le psychopathe
en fit autant. Puis, il me détailla une nouvelle fois. J’étais intimidée par ses
yeux gris qui ne faisaient que me fixer depuis mon entrée dans la pièce. Son
sourire triomphant jouait avec mes nerfs.

Ben, Kiara et Ally faisaient des messes basses pendant que je demeurais
muette, occupée à défier le psychopathe du regard en jouant à qui
détournerait la tête le premier.

Ally me demanda de prendre une photo de nous trois. Comme je ne


savais pas comment faire, je déléguai la tâche à Kiara, qui s’en donna à
cœur joie.

— Putain, demain, je vais me pointer au magasin ! déclara-t-elle, en


extase devant mon téléphone. Admire cette qualité, bordel !

Je ris. Kiara pianota sur le clavier avant de me le rendre. Elle me lança un


clin d’œil malicieux et se leva.

— Où est notre carrosse, cocher ? demanda-t-elle sur un ton royal.

Ben lui lança un regard assassin avant de marmonner des paroles


incompréhensibles. Le psychopathe eut un rire moqueur et tourna la tête
vers moi.

— Captive, suis-moi.

Il s’avança vers la sortie du salon tandis que je me levais du canapé, sous


les œillades curieuses. Mes talons claquaient sur le sol. Je le suivis sans un
mot jusqu’en haut des marches. Nous arrivâmes dans ma chambre, où il
ferma la porte derrière moi. Sans un mot, il s’avança pour se positionner
face à moi.
Je savais très bien ce qu’il allait me dire, et pour cause : ça faisait plus
d’une semaine que je l’entendais me répéter sa merde comme un disque
rayé.

— Je sais, je suis-

— Ferme-la un peu, soupira-t-il, exaspéré. Si on parle de moi, ou si on te


demande quelque chose à mon propos, ne dis rien.

Je le regardai sans trop comprendre.

— Cette soirée est faite pour regrouper les captives afin de leur permettre
de récupérer diverses informations sur les autres réseaux. Des fois, on peut
créer des relations avec certains d’entre eux à cette occasion… ou le
contraire. Alors, si on te demande quelque chose en rapport avec moi, Ben
ou encore le réseau, tu dis que tu es encore nouvelle et que tu ne sais rien.

J’acquiesçai, et il croisa les bras.

— Allez, dégage, tu m’aveugles.

— Parce que je suis sublime ? Je suis au courant, ripostai-je en tournant


les talons.

Il s’esclaffa.

— C’est ça. Et moi, je suis un frigo.

Je ris en secouant la tête, il était vraiment désespérant.

Dans le garage, une incroyable berline noire nous attendait.

Le chemin était court, mais l’excitation des filles bien présente.

— Ton téléphone ne fait que vibrer, Ben, remarqua Kiara


malicieusement.

— Les réseaux sociaux, tu connais ? rétorqua-t-il, un sourire scotché aux


lèvres.
Nous arrivâmes près de ce qui semblait être une résidence privée.
L’entrée était protégée par cinq gros molosses en costume noir qui nous
bloquaient le passage. Ben baissa la vitre pour leur donner les cartons
d’invitation. Ils nous laissèrent ainsi entrer.

Une immense fontaine trônait au milieu d’un rond-point autour duquel


les voitures circulaient pour déposer les invitées.

Kiara sortit en premier et nous ouvrit la porte. J’arrangeai ma robe tout


en balayant les lieux du regard. Ça ressemblait à un manoir moderne. Un
long tapis pourpre était déroulé à l’entrée, éclairé par des spots. Je suivis les
filles dans le hall, décoré dans des tons rouge, or et noir.

La soirée se déroulait à l’étage. La plupart des invitées étaient déjà


arrivées. De la musique, des rires et des voix féminines emplissaient la
grande salle.

— Montez, je vais m’assurer que rien ne manque auprès des équipes.

Kiara s’éloigna. Ally me tira avec elle en haut. Au fur et à mesure qu’on
montait les marches recouvertes d’un tapis rouge, sur lequel étaient
éparpillés des pétales de roses, le bruit se faisait de plus en plus fort.

Nous arrivâmes dans une grande salle bondée de têtes qui m’étaient
inconnues. Malgré les murs blancs, les lumières tamisées conféraient à la
pièce une ambiance presque intime. Les tables étaient enveloppées de
nappes qui me paraissaient être en soie. Au fond, j’aperçus une scène où
jouait un groupe de musique. Derrière lui, sur un panneau au néon rouge,
était écrit : « Welcome to our bloody goddesses! »

Les baies vitrées donnaient sur la ville, lumineuse et éveillée. C’était


l’avantage d’avoir une propriété privée construite au sommet d’une colline.
Le décor était extravagant, mais je n’en attendais pas moins de cette soirée.

Le regard curieux, j’analysais les personnes présentes dans la salle.


Aucune ne m’était familière. Certaines dansaient, d’autres discutaient
autour d’un verre. J’entendais des rires, des hoquets de surprise, des
intonations malicieuses. C’était comme assister à une riche soirée organisée
par une sororité, sans les étudiantes.

Quelques faisceaux de lumière rouges discrets rendaient l’atmosphère


comme Kiara l’avait voulue : sanglante. D’ailleurs, les tenues des femmes
autour de moi, dignes des plus grands défilés de mode, étaient basées sur le
thème de l’extravagance : des plumes, des bijoux plus gros et plus brillants
que des cristaux, des tissus de qualité. Sans oublier la touche de rouge
commune à toutes, qui était l’essence même de la soirée.

Ally s’arrêta devant deux filles, une blonde et une brune. Elles émirent
des cris de surprise en la remarquant. Elles s’enlacèrent, ravies de ces
retrouvailles.

— Ella, je te présente Romee et Jazz ! Les filles, Ella, une nouvelle dans
le réseau !

Les jeunes femmes me sourirent chaleureusement. Puis, la brune, Jazz,


me dévisagea.

— Tu as une sœur ?

Je secouai négativement la tête.

— Tu ressembles vachement à Jones !

Jones… Ce prénom me disait quelque chose. Je l’informai gentiment que


je ne la connaissais pas.

— C’est vrai qu’elles se ressemblent, confirma la blonde, Romee. Peut-


être est-ce pour cette raison qu’elle a été embauchée…

L’air malicieux qu’elle afficha ensuite me rendit confuse. La tournure que


prenait cette conversation m’échappait.

— Crois-moi, si c’était le cas, elle n’aurait pas eu sa place, dit Ally avant
de m’emmener avec elle. On va trouver notre table, on se voit plus tard !
Nous la trouvâmes près de la scène, sur laquelle étaient parsemés des
pétales de roses de couleur noire, rouge et or. Je m’assis près d’Ally.
Quelques invitées me dévisageaient tandis que d’autres souriaient
faussement à ma voisine. Elle leur servit son fameux sourire éclatant,
sûrement dans le but de les narguer. Elles se connaissaient toutes entre elles,
c’était flippant.

Un serveur nous apporta divers verres d’alcool. Ally commença à me


présenter les captives présentes, de la plus drôle à la plus chiante. Et en
parlant de chiante, j’aperçus soudain Sabrina. Plantée à l’entrée de la salle,
elle attendait visiblement quelqu’un.

Romee, la blonde qu’on avait croisée à l’entrée, s’assit à notre table. Elle
nous lança un regard insistant avant d’interroger Ally :

— Bon, maintenant, tu veux bien me dire qui c’est ? Pas à moi, votre
comédie !

— Pourquoi tu dis ça ? demanda innocemment Ally.

— J’étais à la soirée de James Wood pour parler affaires, annonça-t-elle,


me faisant alors me crisper sur mon siège. D’après mes souvenirs, elle
s’appelait Mona, et elle ne passait pas inaperçue, agrippée au bras de James,
si tu vois ce que je veux dire…

Ally éclata de rire. La minute d’après, leurs poings s’entrechoquèrent.

— Bravo, Sherlock ! la félicita la jeune maman.

Elle me considéra plus sérieusement avant de reprendre la parole :

— Si c’est ce que je crois, alors… depuis quand ?

Ally but une gorgée de son champagne et lui répondit vaguement :

— Peut-être un mois ou deux.

Ça faisait déjà deux mois que j’étais la captive du psychopathe ? Je


passais plus de temps chez lui qu’à l’extérieur. J’imaginais que c’était la
raison pour laquelle je n’avais pas senti le temps passer.

Deux mois… Deux mois.

— Elle lui ressemble drôlement, remarqua-t-elle, d’où, peut-être, le fait


qu’elle soit restée aussi longtemps… L’enfoiré m’a pas appelée pour
m’annoncer la nouvelle !

— Ella, m’interpella Ally, Romee est une très bonne amie à nous, et son
gang a une excellente relation avec le nôtre. C’est aussi l’amie d’enfance
d’Ash.

Cette dernière me lança un sourire angélique.

— Je m’appelle Romee, captive de Noah Kindley, chef de gang des frères


Kindley. Notre réseau est presque aussi vieux que celui des Scott, d’où la
très bonne relation que nous entretenons, même si ça n’a pas toujours été le
cas. Et toi alors, tu es la nouvelle captive du grand Asher Scott ?

Ally posa son index sur sa bouche en la priant de parler moins fort. Moi,
je ne répondis rien. Si le psychopathe apprenait que j’avais désobéi à ses
ordres, il me truciderait.

Kiara nous rejoignit peu de temps après. Elle prit Romee dans ses bras
dès qu’elle l’aperçut. Peut-être était-ce vrai, peut-être était-elle très proche
du réseau du psychopathe.

— Alors comme ça, personne ne me prévient qu’il a une nouvelle


captive ! s’exclama Romee.

— Chut, moins fort ! murmura Kiara. Je pensais qu’il l’avait dit à ton
gars.

— Je suis sûre qu’il l’a dit à Noah, ils sont amis depuis des années,
renchérit Ally.

Romee haussa les épaules. Au fur et à mesure que je découvrais des


informations sur Asher « blaireau » Scott, je comprenais que je ne savais
rien de lui. À part qu’il fumait comme il respirait et qu’il me faisait chier du
matin au… bah, sans limites.

— Regardez qui se ramène, soupira Kiara, le regard fixé sur quelque


chose.

Ou plutôt, quelqu’un.

Je tournai la tête en même temps que les filles. Je découvris alors une
femme à la silhouette élancée qui s’avançait d’une démarche féline. Elle
était intimidante. En plus des cheveux lisses et plaqués, attachés en une
queue-de-cheval basse, du maquillage parfait, des yeux verts et du teint
mat, elle avait un visage sans défauts. C’était la fameuse personne que
Sabrina attendait.

Avec un sourire narquois, elle s’arrêta près de notre table. L’air hautain,
elle s’exclama :

— Quelle nostalgie ! Vous avez bien changé, les petites.

— On ne peut pas en dire autant de toi, pesta Ally.

L’inconnue toisa Romee du regard, avant de s’intéresser à moi. Pendant


presque une minute, elle me scruta comme si j’étais une extraterrestre.

Soudain, elle ricana.

— C’est ta nouvelle petite copine ? demanda-t-elle à Kiara. Tes goûts ont


changé. Je pensais que tu avais une préférence pour les blondes, non ?

Kiara se leva de son siège et posa ses mains sur la table en la défiant du
regard. Cette ambiance électrique me mettait très mal à l’aise.

— C’est-

— Tu as sûrement mieux à faire autre part, la coupa Romee, l’air blasé.


Tu nous déranges.
Elle me dévisagea avec un sourire insolent aux lèvres. Elle avait l’air
d’une démone tout droit sortie de l’enfer pour la soirée. Je devrais peut-être
la présenter au psychopathe. Il la trouverait sûrement à son goût, vu son
aura machiavélique.

Comme on dit : qui se ressemble s’assemble.

Son clin d’œil me fit tressaillir. Je détournai mon attention d’elle


lorsqu’elle s’éloigna de nous. À l’inverse, Kiara gardait ses poings serrés en
la suivant du regard.

— Qu’est-ce que je donnerais cher pour la voir mourir dans les pires
conditions ! grinça-t-elle entre ses dents serrées.

— Pourquoi tu ne l’aimes pas ? osai-je demander en espérant qu’elle ne


me saute pas dessus.

Romee haussa les sourcils, comme si ma question était stupide.

— Elle-

— C’est la pire des salopes, la coupa Ally. Elle nous a causé beaucoup de
problèmes. Et de pertes.

— Tu parles… soupira Kiara en passant la main dans ses cheveux.

Je me tus, ne cherchant pas à en savoir plus. Mais je ne pouvais


m’empêcher de l’observer. Elle paraissait tellement confiante. Trop
confiante.

Sabrina la suivait comme un petit toutou, ce qui me fit lever les yeux au
ciel. Qu’est-ce qu’elle pouvait être désespérante, celle-là !

Au cours de la soirée, je fis la connaissance de plusieurs autres captives


par le biais de Kiara et Ally. Romee restait souvent à côté de moi, elle me
racontait les secrets les plus croustillants qu’elle avait pu récolter. Elle était
drôle et spontanée, c’était le genre de copine sympa qu’on aimait avoir dans
son entourage.
Je vis plusieurs captives à l’œuvre : elles étaient en quête d’infos et de
données intéressantes à rapporter à leurs possesseurs. Leur approche était
fine, discrète et très maligne. La plupart étaient là pour faire du repérage, et
parmi elles, Kiara et Ally n’étaient pas en reste : elles aussi étaient parties à
la pêche aux informations.

Au bout d’un moment, j’étouffai. J’informai les filles que j’allais prendre
l’air.

Je rejoignis l’entrée du manoir pour inspirer une bonne bouffée d’air


frais. Mes cheveux volaient au vent, fouettant mon visage. Un frisson me
parcourut soudain. Je restai presque cinq minutes à contempler la fontaine,
quand je sentis une présence derrière moi. Comme si on m’observait.

Je tournai la tête discrètement, mais ne vis personne. Étais-je sujette à des


hallucinations ? À force de me coltiner le psychopathe, je devenais
paranoïaque.

— Quelle belle soirée, non ?

Je sursautai lorsque j’aperçus la fameuse Jones près de moi.

Une fine cigarette entre ses doigts manucurés, des bagues en or blanc
serties de diamants… elle avait l’allure d’une vraie femme fatale.

— Oui, articulai-je en essayant de paraître la moins intimidée possible.

— Je ne t’ai jamais vue auparavant, me dit-elle, curieuse. Tu es une


nouvelle captive ?

Sa question sonnait comme une affirmation, mais je m’en tins aux ordres
du psychopathe et lui répondis de la manière la plus neutre possible :

— Non, je travaille juste dans un des réseaux.

— Lequel ? insista-t-elle. Je pense t’avoir déjà croisée quelque part, je


me trompe ?

— Je suis une nouvelle recrue chez les Scott.


Je pus déceler de la surprise dans son regard. Un mince sourire se dessina
ensuite sur ses lèvres pulpeuses.

Elle cracha la fumée de sa cigarette.

— Les Scott ! s’exclama-t-elle, faussement ébahie. J’en garde de très


bons souvenirs. As-tu déjà rencontré Liam ?

Liam ? Depuis que j’étais avec les Scott, je n’avais jamais entendu ce
nom. Peut-être était-ce un piège et ce Liam n’existait-il pas ? Sans doute
cherchait-elle la confirmation que j’étais bien l’une des leurs.

Je secouai négativement la tête en soulignant que je ne connaissais pas


encore tous ceux qui travaillaient pour les Scott.

— Je n’en doute pas une seconde, affirma Jones dans un souffle. Au


passage, si un jour tu rencontres ton chef, Ash Scott, passe-lui le bonjour.

Elle écrasa sa cigarette au sol, puis tourna les talons. Dévorée par la
curiosité, je rompis le silence pour lui demander :

— De la part de qui ?

Elle pouffa, puis tourna la tête dans ma direction pour me répondre d’un
ton insolent :

— Isobel… Isobel Jones.


CHAPITRE VINGT-TROIS : ANGE(S)

1 h du matin. Nous étions en route vers la maison du psychopathe. Ben


conduisait, attentif à ce que les filles lui racontaient. Elles avaient pu
dégoter des informations pour leurs prochaines missions ainsi que plein de
petits potins très croustillants sur les autres réseaux.

Moi, au contraire, je restais dans mon coin, n’écoutant que d’une oreille
leur discussion. Mon esprit était ailleurs, encore happé par les vicieux yeux
verts d’Isobel Jones. Alors, c’était elle, Jones, le fameux nom sur la liste.
Notre soi-disant ressemblance ne m’avait pas frappée. On avait la même
couleur de peau – ou presque – et des yeux clairs, mais ça s’arrêtait là.

Je me rappelai la réaction de Kiara lors de notre nuit à trier les


invitations. Tout devenait plus clair. Je compris que la courte discussion
qu’elle avait eue avec Ben le même soir portait sur elle.

Les questions sans réponses s’accumulaient dans ma tête. Qui était-elle ?


Le psychopathe la connaissait-il vraiment, ou était-ce juste une ruse pour
me faire parler ?

Vu l’hostilité des filles, elle ne leur était pas inconnue. Bien au contraire.
Ally m’avait dit qu’elle leur avait causé beaucoup de problèmes, mais sur
quel plan ?

Je savais que si je demandais à Kiara, soit elle se fermerait comme une


huître, soit elle s’agacerait. La solution s’appelait Asher Scott. Seul lui
pouvait m’expliquer pourquoi Kiara et Ally la détestaient tant. De plus, elle
lui passait le bonjour, ce que me donnait l’occasion de l’interroger.
Nous nous arrêtâmes à l’entrée de la propriété privée du psychopathe.
Ben et les filles me souhaitèrent une bonne nuit et me laissèrent près du
portail automatique qui protégeait la maison. J’appuyai sur le bouton d’un
rouge lumineux, signalant mon arrivée afin qu’il m’ouvre.

Et j’attendis.

2… 3… 5 minutes, toujours aucune réponse.

Je me rappelai alors l’existence de ce nouveau téléphone que je n’avais


pas allumé de la soirée. Sur l’écran, je découvris deux messages et un appel
manqué de-

— « Mon homme » ! m’exclamai-je, horrifiée.

Les sourcils froncés, j’ouvris les messages. Je levai les yeux au ciel
d’exaspération en me souvenant du regard malicieux de Kiara, qui avait
utilisé mon téléphone avant le départ pour la soirée.

De Mon homme :
> Captive, j’espère que tu n’as pas foutu la merde.
> Si je t’ai acheté un téléphone, c’est pour que tu me répondes, bouffonne.

La porte s’ouvrit à cet instant. Soulagée, je pénétrai d’un pas rapide à


l’intérieur de la propriété, où je trouvai, trois minutes plus tard, le
psychopathe en train de me toiser du regard depuis le balcon de sa chambre.
Sans lui accorder la moindre attention, je tentai de tourner la poignée.
Devant mes efforts, il émit un rire moqueur.

OK, Ella. On se calme. Il est con, tu le connais.

C’était prévisible, la porte d’entrée était verrouillée. Les yeux fermés, je


soufflai, dans l’espoir de calmer mon début de colère, avant de reculer de
quelques pas.

— Juliette, ouvre-moi la porte, tu veux ? lançai-je sarcastiquement.


— Pourquoi n’as-tu pas répondu à mes messages ? me demanda-t-il
froidement.

Il était sérieux ?

— Je n’ai pas allumé mon téléphone de la soirée, lui expliquai-je en


croisant les bras. Allez, ouvre, j’ai froid !

— T’as foutu la merde comme je te l’ai interdit ? me questionna-t-il sur


le même ton.

— Tu le sauras si tu m’ouvres la porte, l’informai-je en allant m’asseoir


sur le transat au bord de la piscine.

Un soupir s’échappa de mes lèvres lorsque je le vis quitter le balcon et


rentrer à l’intérieur. J’allais encore dormir dehors parce que je n’avais pas
répondu à môssieur. Agacée, je tapais du pied en attendant impatiemment
son retour.

Le vent soufflait et me donnait la chair de poule. Je n’avais pas prévu de


rester dehors, d’autant que ma robe n’était vraiment pas faite pour dormir à
la belle étoile en hiver.

— Ouv-

Je m’interrompis lorsqu’il revint me lancer son trousseau de clés, qui


atterrit près du bord de la piscine. Un instant, je priai pour ne pas être forcée
de plonger dans cette eau glacée récupérer ce foutu trousseau. Grelottante,
je mis bien cinq minutes à essayer toutes les clés avant de trouver la bonne.

Un soupir de soulagement s’échappa de ma bouche lorsque j’arrivai enfin


à ouvrir la porte. Là, je tombai nez à nez avec le psychopathe, qui
m’attendait près des escaliers, seulement vêtu d’un bas de survêtement, un
verre à la main.

Je le fusillai du regard et refermai la porte derrière moi tandis qu’il


avalait les dernières marches.

— Je veux tout savoir.


Je m’avançai dans le salon en retraçant vaguement les événements de la
soirée : mes rencontres avec les autres captives et Romee. Lorsqu’il
esquissa un petit sourire, je compris qu’elle disait la vérité : ils étaient
proches.

Mes explications terminées, il tourna les talons pour retourner à sa


chambre à l’étage.

— Au fait, une femme te passe le bonjour, l’informai-je.

Il se stoppa net pour m’interroger du regard par-dessus son épaule, avec


une expression un peu trop sévère à mon goût.

— Isobel Jones, elle a déjà-

Son corps à moitié dénudé se crispa en un rien de temps, ce qui me coupa


dans mon explication. Il serra le verre dans sa main, si fort que j’eus
l’impression qu’il allait se briser sous ses doigts.

Ça ne sent pas bon.

— Ashe-

— Elle t’a parlé ? me demanda-t-il d’une voix tranchante.

— O-oui… lui répondis-je alors que je commençais déjà à regretter


d’avoir évoqué son nom.

Il se planta face à moi. Son regard chargé d’animosité me fit aussitôt


déglutir. Le canapé était la seule chose qui nous séparait. Or, sa réaction me
laissait penser qu’il ne représentait pas la meilleure des protections.

Son sang-froid s’amenuisait à vue d’œil, me faisant frissonner.

— Elle t’a dit quoi ?

Je gardai le silence, ne comprenant pas sa réaction. J’avais peur de lui


quand il était dans cet état, je le connaissais assez pour savoir qu’il était
aussi impulsif qu’imprévisible.
— Elle t’a dit quoi, Ella ? répéta-t-il en haussant la voix alors qu’il
s’avançait dangereusement vers moi.

« Ella. »

Rares étaient les fois où il m’appelait par mon prénom, alors, lorsqu’il le
faisait, c’était que le sujet était très sérieux.

Il s’approcha de moi jusqu’à me surplomber avec son air menaçant. Tout


allait se jouer sur ce j’allais dire. Est-ce que je devais lui mentir ? Je n’en
avais pas le courage.

— Elle m’a parlé du réseau-

— Vite, Ella, s’agaça-t-il en saisissant un verre d’alcool sur la table


basse. Elle t’a dit quoi ?

Je déglutis, effrayée. Il inspira profondément en fermant les yeux. Sa


main trembla légèrement lorsqu’il but d’une traite son whisky. Devant son
air mauvais, je restai muette, pétrifiée.

— Mais réponds, merde ! hurla ce dernier.

Je sursautai avant de lâcher nerveusement :

— Qu’elle en gardait de très bons souvenirs.

Il avait suffi d’une phrase, une seule phrase, pour qu’il lance le verre
qu’il avait entre les mains sur le mur de l’entrée, avec une rage telle qu’elle
m’arracha un hoquet de surprise.

Devant moi se tenait à présent un Asher plongé dans une colère sourde.

Son regard me transperçait. Je ne savais pas quoi faire, à part admirer le


verre maintenant brisé en mille morceaux. D’un coup, il se tira les cheveux.
Sa respiration était forte et saccadée.

L’instant d’après, son poing heurta violemment la bibliothèque près de


lui. Un cri de rage qui ne m’avait jamais été donné d’entendre de sa part
suivit. Il cognait encore et encore, à s’en meurtrir les phalanges.

Je le vis renverser la table basse, ainsi que tout ce qui lui passait sous la
main.

Il était incontrôlable. Terrifiant.

Il n’était pas lui-même.

Et il allait s’exploser les os si je ne faisais rien.

— Arrête, putain ! m’exclamai-je en le tirant loin de la bibliothèque, qui


était sa cible.

Mais sa force n’égalait pas la mienne, si bien que je ne sus pas le retenir.
Il s’arrêta seulement lorsque les étagères tombèrent au sol. Il insulta de tous
les noms la jeune femme, déversant la haine qu’il gardait en lui. Puis, je le
vis serrer ses poings en sang, de nouveau prêt à cogner.

— Dégage de là, Ella, m’ordonna-t-il sans me regarder.

Il tremblait. Il tremblait de rage. Cette rage qu’il enfouissait au fond de


lui était ressortie à l’évocation d’un seul prénom.

— Arrête, tu vas te faire mal ! Asher ! m’écriai-je en l’éloignant du


meuble éclaboussé par son propre sang.

Soudain, ses yeux croisèrent les miens, et il me dévisagea comme si


j’avais dit quelque chose qu’il ne fallait pas. Il esquissa ensuite un rictus
mauvais qui me fit froid dans le dos.

— Me faire mal ? Tu te prends pour qui ? Mon ange gardien ?


m’interrogea-t-il, narquois.

Je grimaçai. Mon cœur battait la chamade face à cette colère démesurée.

— Tu as peur pour moi, mon ange ?


Ce surnom me fit tressaillir, autant que le ton de sa voix et son rictus
mesquin. Il n’était pas lui. Il était trop sauvage, trop enragé, trop violent.

Sa main se posa sur ma joue et, à la vitesse de l’éclair, il me plaqua


contre le mur. Ses doigts s’enroulèrent fermement autour de ma mâchoire.
La veine qui palpitait dans son cou semblait sur le point d’exploser.

Ce n’était pas Asher qui se tenait face à moi.

Je tapais son bras contracté afin de le faire revenir à lui. Mais il était dans
un état second, trop furieux pour se rendre compte qu’il me faisait peur. Des
flashs me revinrent en tête. Avec un seul geste, mes cauchemars avaient pris
vie.

Contre toute attente, il me lâcha. Son poing cogna près de mon visage
apeuré. Je sursautai à nouveau en entendant le bruit près de mon oreille.
J’étais désormais tétanisée, incapable du moindre geste. Son regard me
détaillait avec cette même lueur de dégoût et de haine qu’il me réservait.

— Pourquoi a-t-il fallu que tu lui ressembles, putain de merde ! hurla-t-il


à m’en exploser les tympans. Je ne veux plus que tu prononces le prénom
de cette salope devant moi ! Tu as compris ?

Il soutint mon regard larmoyant dans l’attente d’une réponse, mais je n’y
arrivais pas, il me terrorisait. Le monde tournait autour de moi, ses yeux
d’acier étaient mon seul point d’ancrage.

— Réponds !

Son front vint se coller au mien, ses mains m’emprisonnaient contre lui.

— Asher… Arrête… ça me fait… peur, murmurai-je, presque suppliante.

J’avais peur de ceux qui se défoulaient sur moi. Sa fureur faisait resurgir
des souvenirs que mon cerveau s’efforçait d’enfouir, vestiges de situations
que je n’avais que trop vécues. Et ce, depuis tout jeune.

Je le sentis s’immobiliser, puis me lâcher. Je rouvris les paupières. Il me


dévisageait comme s’il ne m’avait jamais vue auparavant, pendant que moi,
je laissais mes sanglots prendre le dessus.

Son visage s’adoucit alors que le mien se noyait dans la terreur.

Mes mains étaient encore autour de mon cou pour me protéger de lui. Me
protéger de mes souvenirs.

Je ne me sentais pas prête à revivre cet enfer, pas encore. Tout me


revenait, aussi vivace qu’au premier jour : chaque nuit, chaque coup,
chaque claquement de porte, chaque bruit de pas, chaque grincement
d’escaliers. Tout se rejouait dans ma tête, je vivais un cauchemar éveillé.

Mes mains tremblaient. Mon corps glissa lentement le long du mur avant
de se recroqueviller sur lui-même pour mieux se protéger de celui qui avait
ravivé mes tourments.

Mon esprit ne voyait désormais que lui, l’homme qui avait créé ces
images toxiques ancrées en moi et qui continuait à me détruire. Le renard.

Asher souffla bruyamment. De mon côté, plus aucun souffle n’arrivait à


sortir.

— Cap… Ella ?

J’entendais sa voix, mais je ne pouvais pas lui répondre.

Lorsque deux mains se posèrent sur mes épaules, mes tremblements


redoublèrent.

— Ella, murmura mon possesseur en les retirant rapidement. Ella…


parle-moi.

Je secouai rapidement la tête, mes yeux fixaient encore un point


imaginaire sur la porte d’entrée.

Je ne pouvais pas parler.

Je n’y arrivais pas.


Je ne devais pas.

Je l’entendis pester, mais je ne pouvais rien lui dire.

J’en étais incapable.

— Regarde-moi, s’il te plaît, souffla-t-il. Ella, c’est moi, c’est Ash…


Asher.

Mes lèvres tremblèrent lorsque j’entendis son prénom, et des larmes


dévalèrent mes joues. Il fallait que je l’entende me dire que c’était lui,
Asher, et non le responsable de tous mes maux.

— C’est moi, répéta-t-il afin de me rassurer. C’est moi, Ella.

Je n’arrivais pas à lui faire face, par peur ou par instinct.

Hésitant, il s’agenouilla pour se mettre à ma hauteur. Je repliai encore


plus mes jambes et secouai la tête en espérant qu’il s’en aille. Mais il n’en
fit rien. Il m’observait sans savoir quoi faire.

Presque timidement, il posa sa main sur ma joue mouillée. Je me crispai


aussitôt.

— N’aie pas peur, murmura-t-il sans enlever sa main. N’aie pas peur de
moi, s’il te plaît.

La chair de poule n’avait pas quitté ma peau. Asher gardait les yeux rivés
sur moi, essayant de provoquer une réaction chez moi. Mais à part de la
crainte, rien d’autre ne se peignait mon visage. Il fallait que je me calme.
Que je me dise que c’était Asher en face de moi.

Et pas le renard.

— OK, OK, commença Asher en passant une main sur son visage, je…
C’est… Je ne suis pas énervé… Ella… regarde-moi.

Je ne répondis rien, je tentais de me calmer sans son aide.


— Je… je suis désolé.

« Je suis désolé. » Il était désolé que j’aie surpris cet aspect de sa


personnalité.

Il était désolé.

Mon corps commença à se décrisper, et mes tremblements se dissipèrent


graduellement. L’entendre se confondre en excuses me rassurait.

Finalement, je tournai la tête vers lui. Il me fixait toujours, avec une lueur
d’inquiétude dans ses yeux gris qui m’effrayait presque.

Sa main sur ma joue descendit lentement, jusqu’à agripper la mienne,


encore posée autour de mon cou. Je me crispai une nouvelle fois, et il
souffla :

— N’aie pas peur, mon… ange. S’il te plaît.

Le surnom qu’il me donna me fit frissonner à nouveau. Sa main s’enroula


autour de la mienne et la détacha de mon cou avec une délicatesse que je ne
lui connaissais pas. Comme si j’étais faite de glace et que je pouvais me
briser à tout moment.

Il dirigea ma main vers son torse dénudé, attirant tout mon corps
progressivement contre lui, tandis que je me laissais faire. Comme lors de
cette fameuse nuit.

Ma tête se posa sur son épaule lorsque ses bras enveloppèrent presque
tout le haut de mon corps. Je fermai les yeux, et il relâcha une lourde
expiration. Son cœur battait à toute allure, à cause de sa rage.

J’étais avec Asher, pas avec lui. Asher me protégeait de lui.

Ses doigts traçaient un sillon le long de ma colonne vertébrale, un geste


qui me rappelait une nouvelle fois la nuit que nous avions passée ensemble
à Londres. Ce geste m’aida à me détendre et à ne plus penser au renard. Ce
même geste me tira de la crise d’angoisse qui avait pris possession de mon
corps.
Asher avait explosé, et je m’étais interposée. Je voulais l’aider, comme il
m’avait aidée ce soir-là. Il m’avait ordonné de partir, mais j’étais restée, en
dépit de ma peur. Je ne me comprenais plus.

Pourquoi avais-je agi de la sorte ? Comment réussissait-il à changer


jusqu’à ma façon de penser ?

J’ignorais combien de temps nous étions restés enlacés sur le sol du


salon, mais je savais que j’étais extrêmement fatiguée, tant et si bien que
mon crâne semblait sur le point d’exploser.

— Tu veux vraiment dormir ici ? chuchota-t-il en balayant la pièce du


regard. Ce n’est pas si confortable…

Je secouai négativement la tête avec un petit sourire en coin avant de


lever les yeux vers lui. Nos têtes étaient à quelques centimètres l’une de
l’autre, je ne l’avais jamais vu d’aussi près. Nous n’avions jamais été aussi
proches.

On se regardait comme si on se découvrait. Je le voyais parcourir mon


visage en s’attardant sur mon rouge à lèvres, qui s’était forcément estompé.
Je le détaillais, moi aussi, et je ne pouvais plus le nier : cet enfoiré était
beau. Très beau. Même si je ne me l’étais jamais avoué à cause de sa
personnalité exécrable.

Il ferma les yeux et secoua la tête avant de desserrer son étreinte. Je me


levai, et il fit de même.

— Monte te coucher, m’ordonna-t-il sans me regarder.

Et encore une fois, il redevenait froid.

Je m’y attendais, je le savais, ce n’était pas la première fois que ça


arrivait. Quand il quitta le salon, je le suivis sans un mot et entrai dans ma
chambre.

Dans la pièce régnait un bordel sans nom. Mon lit était caché sous le tas
de robes, vêtements, sacs et accessoires que les filles avaient ramenés avec
elles. Je pris une douche rapide et m’habillai. Comme j’avais la flemme de
ranger la chambre à 2 h 30, surtout après ce que mon corps venait
d’endurer, j’empoignai mon oreiller et ma couette et descendis dans le
salon. Je déposai le tout sur le canapé, sous le regard perplexe du
psychopathe.

Je l’avais entendu ranger le bordel qu’il avait foutu pendant que je me


changeais. Il restait des débris de verres par terre et les étagères étaient
encore au sol, mais il avait sauvé un verre et une bouteille de whisky.

— T’as une chambre, fit-il remarquer en buvant une gorgée de son alcool
préféré.

— Une chambre en bordel, que je n’ai pas la force de ranger.

Il ne répondit rien. Son regard suivait mes gestes pendant que je


m’installais sur le canapé en ramenant la couette sur mon corps, qui
réclamait de la chaleur depuis mon arrivée.

— Tu n’as pas peur de dormir ici, toute seule ?

Asher l’humoriste, le retour.

— Je n’ai pas peur des monstres sous le canapé, Scott, rétorquai-je sur le
même ton sarcastique.

— Même les monstres ont peur, la nuit, lança-t-il trop calmement. Et tu


sais pourquoi ?

— Pourquoi ? lui demandai-je, sceptique.

— Parce que je rôde.

Je levai les yeux au ciel, l’air blasé. Il esquissa un petit sourire en coin
avant de poser son verre sur la table basse et de s’en aller en éteignant la
lumière. Mais je savais qu’il était toujours là, je le sentais. Je commençais à
le connaître, il était derrière.
— Monte te coucher, ce n’est pas bon pour la santé de manquer de
sommeil.

J’entendis son rire discret. Il répondit, l’air faussement étonné et d’une


voix remplie de sarcasme :

— J’hallucine, ou tu te soucies vraiment de moi ? Tu es devenue quoi,


ma bonne conscience ? Mon ange ?

— Non, tu me stresses à rester derrière moi comme un psychopathe. Et à


cause de toi, je manquerai de sommeil.

Ses pas résonnèrent dans la grande pièce. J’observai sa silhouette se


déplacer, jusqu’à s’asseoir sur le siège en cuir près de la cheminée, qui
réchauffait et illuminait l’espace.

— Je suis face à toi, maintenant. Tu stresses toujours autant ?

Avec un soupir d’exaspération, je me tournai dos à lui. Mes sens se


décuplaient, à l’affût du moindre bruit de pas ou de celui d’une clope qu’il
allait forcément allumer à un moment.

— Pourquoi ?

Je pivotai.

— De quoi tu parles ? le questionnai-je alors que la fatigue alourdissait


mes paupières.

— Pourquoi tu as réagi comme ça, tout à l’heure ?

Oh, je ne sais pas, moi ! Peut-être parce que t’allais lâcher ta colère sur
moi ?

Je fermai les yeux afin de me remettre les idées en place. Je savais qu’il
ne parlait pas du fait qu’il s’en était pris à moi, mais de cette angoisse
constante qui m’étreignait. Je ne voulais pas me livrer entièrement à lui. Je
ne l’avais jamais fait, et c’était compliqué de le faire.
… Parce que les choses les plus marquantes, les plus traumatisantes,
celles qui nous siphonnent de l’intérieur, sont souvent les plus silencieuses,
et la plupart du temps, ne sortent jamais de notre bouche.

— J’ai… vécu des choses qui m’ont marquée et que je n’arrive pas
encore à oublier.

C’était tout ce que j’étais en mesure de lui confier, à cet instant. Je ne me


sentais pas prête à lui en expliquer davantage.

Il me dévisageait, sans doute dans l’attente d’une suite ou de détails, mais


il respecta mon choix de garder le silence et ne me posa aucune question
supplémentaire.

— Isobel est une personne mauvaise, très mauvaise.

Le ton sérieux qu’il avait employé me fit déglutir, j’avais peur qu’il
plonge à nouveau dans une colère noire.

— Elle a beaucoup compté pour le réseau, mais le réseau ne comptait pas


pour elle.

— Qu’est-ce qu’elle a fait ? lui demandai-je, avide d’informations.

— Des choses qui ont marqué les esprits et que le réseau n’arrivera
jamais à oublier.

Il esquissa un petit sourire en coin, malgré son air sévère. Il venait de


répéter ma phrase, tuant ma curiosité en seulement quelques mots.
Exactement comme je l’avais fait.

Mes yeux se fermaient doucement. Quant à Asher, il était toujours assis,


bien éveillé, comme à son habitude.

— Pourquoi tu ne dors jamais ? soufflai-je en commençant déjà à partir


dans un sommeil profond.

— Parce que c’est plus simple, mon ange.


Le sommeil m’emporta, si bien que je m’endormis sans lui poser la
question qui me brûlait les lèvres : « Pourquoi est-ce plus simple ? »

Le bruit de la télévision me réveilla, sans oublier la voix féminine qui


s’élevait dans la pièce. Je plissai les yeux, encore plus fatiguée que la veille.

— Debout ! s’exclama Kiara en s’approchant de mon oreille couverte par


la couverture blanche.

Je grognai.

— La femme de ménage vient de finir le rangement de ta chambre, et de


la maison, aussi. Elle est comme neuve !

Que j’aimais quand la femme de ménage passait !

J’acquiesçai et m’enfouis sous ma couverture. Kiara s’amusa à la tirer


pour me faire sortir du canapé, mais pas de chance, je refusais bouger. Il
était trop confortable.

— Allez, réveille-toi ! me supplia Kiara d’un ton enfantin.

Avec un soupir, je me tournai vers elle. Tout en souriant de toutes ses


dents, elle s’écroula sur moi, sa tête posée sur mon ventre.

— Ash m’a dit que la salope t’avait parlé pendant la soirée.

— Effectivement.

— Qu’est-ce qu’elle t’a posé comme question ?

— Elle m’a demandé qui j’étais, et j’ai répondu ce qu’Asher voulait que
je réponde : je lui ai dit que je venais d’intégrer le réseau.

Kiara murmura que c’était la meilleure chose à faire, pour l’instant. Elle
changea ensuite de sujet.
— J’ai une superbe nouvelle à t’annoncer ! Devine qui va partir en
mission très prochainement avec Ashou ?

Je souris en entendant ce surnom ridicule.

— Toi ? la questionnai-je, sans accorder trop d’importance à son


annonce.

— Faux, c’est toi ! s’exclama-t-elle en enroulant ses bras autour de ma


taille. Vous allez être parfaits !

Je soufflai en me pinçant l’arête du nez. Qu’est-ce qu’il ne fallait pas


entendre dès le matin !

Soudain, une question tambourina dans ma tête. Je devais la lui poser


afin de savoir si j’avais bien fait ou pas.

— Kiara ? l’interpellai-je. Est-ce qu’il y a un Liam dans le réseau ?

Elle me répondit sans me regarder, sa tête toujours sur mon ventre :

— Ouais, c’est lui qui embauche et qui forme tous les petits nouveaux du
QG. Pourquoi ?

Je fermai les yeux tout en essayant de paraître le plus calme possible


alors que mon esprit s’embrouillait et que mon cœur battait la chamade.
Fait chier.

— Pour rien.

Isobel était maligne, et j’étais tombée dans son piège en quelques


secondes.

Asher allait me tuer.


CHAPITRE VINGT-QUATRE : AIDE-MOI

23 h.

Assise autour de la grande table du QG, je regardais le psychopathe


donner des ordres à son équipe en vue de notre future absence pour une
mission qui m’était à ce jour inconnue.

— Vous suivez mes instructions, pas plus, pas moins, dit-il sévèrement.
Maintenant, la mission.

Et ça, ça me concernait.

— Je suis invité à une vente aux enchères à Monaco, organisée


secrètement par les Addams, nous informa-t-il.

Les sourcils froncés, Ben posa son téléphone avant de prendre la parole :

— Pourquoi les Addams t’inviteraient-ils à leur vente ?

Le psychopathe tira une latte de sa cigarette.

— Parce qu’il s’avère que nous avons un ennemi en commun. Un ennemi


qu’on va descendre.

Kiara se redressa et posa ses coudes sur la table, l’air très intéressé par ce
qu’il venait de dire.

— William ? demanda-t-elle.

Parlaient-ils du même William que celui que j’avais rencontré lors de la


soirée caritative ?
Le psychopathe secoua la tête et lui répondit très sérieusement :

— James Wood.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Mes yeux s’écarquillèrent


lorsque j’entendis son nom sortir de la bouche de celui qui allait le tuer.
James Wood. L’organisateur de la soirée caritative, celui que j’avais
embrassé et qui volait les dons pour alimenter ses réserves.

Ben lâcha un petit rire, visiblement surpris, mais pas déçu. Ally et Rick
n’eurent aucune réaction, si ce n’est un faible sourire en coin.

— Le plan n’était pas de tuer James, Ash ! gronda Kiara. On


déclencherait une guerre avec-

— William ? la coupa l’intéressé. C’est exactement ce que je veux.

Kiara se tut pendant que moi, j’essayais de comprendre le plan sans


détenir toutes les informations.

— Une vie pour une vie, murmura Ben en regardant son cousin.

Asher hocha lentement la tête et ferma les yeux, perdu dans ses pensées.
Je le vis serrer les poings et serrer la mâchoire l’espace de deux minutes,
avant de souffler et de rouvrir les yeux.

— Et la captive dans l’histoire ? l’interrogea Sabrina.

— J’aurai besoin d’elle pendant la soirée. D’autres questions ?

Tous secouèrent la tête. Le psychopathe conclut donc la réunion, laissant


les membres de l’équipe quitter la salle de réunion.

— Sabrina, l’interpella le psychopathe sans lui adresser un regard.

Elle se tourna vers lui, l’air interrogateur.

— Tâche de l’appeler par son prénom la prochaine fois, lui ordonna-t-il


sèchement. Je t’interdis de l’appeler comme moi, je le fais.
Elle le dévisagea, incrédule, avant de poser ses yeux verts sur moi et de
les lever au ciel. Elle sortit de la pièce en claquant la porte.

Il ne restait plus que nous deux : lui qui fumait et buvait en feuilletant des
dossiers et moi qui suivait ses moindres mouvements. Je le remerciai dans
un murmure auquel il ne répondit pas.

Je voyais qu’il était très concentré. Sourcils froncés, il saisit un stylo pour
entourer divers endroits sur la carte près de lui. À l’aide de son téléphone, il
la prit ensuite en photo.

— Pourquoi je dois venir avec toi ? lui demandai-je, curieuse.

Il releva la tête vers moi en esquissant un léger sourire.

— Pour m’apporter des cocktails et me trouver de jolies filles pour la


nuit, rétorqua-t-il malicieusement.

Je levai les yeux au ciel, et il pouffa. Les bras croisés, j’attendais une
véritable réponse, et non les conneries qu’il me balançait à la figure pour se
payer ma tête.

Il reprit la parole, un peu plus sérieux :

— Tu me serviras d’appât. James te reconnaîtra, et il me sera plus


accessible grâce à toi. Il se doute bien que tu n’es pas celle que tu
prétendais être à sa soirée. Et il fera tout pour savoir qui tu es vraiment.

— Il se doutait que je mentais ?

— Il se doute que tu es une captive, mais il n’imagine certainement pas


que tu es la mienne. Alors, arrange-toi pour qu’il te remarque, et laisse sa
curiosité faire le reste.

Sa phrase sonnait bizarrement, ça ne sentait pas bon.

— Est-ce que ça signifie que je vais devoir me mettre en danger ? lui


demandai-je en sentant l’angoisse noyer mon corps.
— En partie.

Je déglutis. J’appréhendais cet événement. Mais une petite voix dans ma


tête me rassura en me disant que James n’essayerait pas de coucher avec
moi étant donné qu’il était gay. Et ça, c’était déjà un poids en moins à
supporter.

Silencieuse, je réfléchissais à tout ce qui pourrait arriver. Au pire des


cas… j’y laisserais la vie. Un frisson parcourut mon corps. Je soufflai
doucement en me répétant que tout allait bien se passer.

Anxieuse, je jouais avec mes doigts. À l’inverse, mon possesseur ne


partageait pas du tout le même état d’esprit. Il semblait calme et confiant. Il
était sûrement habitué à se mettre en danger et à risquer de se faire tuer par
ses ennemis…

— Asher ? l’interpellai-je.

Il releva la tête vers moi en arquant un sourcil.

— Est-ce que t’as des ennemis ?

— Évidemment, répondit-il en souriant. Les ennemis sont synonymes de


réussite dans ma famille. Plus t’as d’ennemis, plus tu as réussi.

— Et est-ce que tu as bien réussi ?

— Oui.

Je hochai la tête sans rien ajouter, et il retourna à ses occupations.

La porte s’ouvrit soudain, laissant apparaître Kiara, avec des documents


qu’elle avait dénichés dans les archives du QG. Même si elle paraissait
essoufflée, elle nous lança un large sourire.

— Elles sont là ! (Elle les posa sur la table.) Voilà toutes les cartes des
planques de William et de James, les gars ont fait du repérage. James a
changé de réserve et a tout déplacé avant-hier en Floride.
Ma gorge se noua instinctivement. La Floride, là où mon cauchemar avait
commencé.

Le psychopathe analysa les cartes ainsi que les dates inscrites sur ces
dernières.

— Et le fils de pute ? l’interrogea-t-il froidement.

— Depuis le double espionnage de Londres, il est porté disparu. Tu veux


qu’on lance d’autres recherches ?

Le double espionnage ?

Le psychopathe répliqua cyniquement :

— Ça ne sera pas nécessaire, un chien revient toujours vers son maître.

J’arquai un sourcil, une expression blasée sur le visage, tandis que Kiara
laissait résonner un rire franc.

Asher la remercia. Elle nous salua une dernière fois avant de quitter le
bureau.

— Tu le connais bien, ce William ? le questionnai-je, curieuse.

— Malheureusement.

En quittant le grand bâtiment du QG, je surpris les regards aussi craintifs


qu’admiratifs que posaient les employés du réseau sur le psychopathe, mais
aussi l’interrogation qui s’y lisait lorsqu’ils le tournaient vers moi.

En levant la tête vers le psychopathe, je remarquai qu’il arborait une tout


autre expression : plus sérieuse, plus sévère et surtout, impassible. Il se
dirigeait vers sa voiture, sans accorder la moindre attention aux autres. Sa
manière de marcher aussi avait changé.

Bordel, il dégageait beaucoup trop de charisme, à cet instant.

Et il le savait.
*

2 h du matin.

Je tournais dans mon lit afin de trouver une position qui pourrait m’aider
à dormir. Sans succès.

Alors que j’essayais de rassembler les pièces du puzzle qu’était Asher


Scott, une vague de questions m’embrouillait l’esprit et me gardait éveillée.
Il y avait trop de vides, trop de pièces manquantes. Je devais savoir ce qui
s’était passé dans sa vie, dans leurs vies. Je savais qu’ils avaient tous été
touchés par un drame, ou plusieurs, mais je n’arrivais pas à trouver la pièce
du milieu, celle qui relierait toutes les autres entre elles.

Pourquoi détestaient-ils tous tant Isobel ? Ou William ? Et maintenant, ils


prévoyaient de tuer James Wood ? Pourquoi William viendrait-il à Asher
s’il tuait James ? D’ailleurs, pourquoi voulait-il qu’il vienne ?

Ainsi que tout un tas d’autres questions sur Asher Scott qui restaient en
suspens depuis mon arrivée…

Pourquoi détestait-il les captives ? Comment cela se faisait-il qu’il m’ait


acceptée, finalement ?

Je me levai et sortis de ma chambre, la gorge sèche. J’avais soif. Quand


soudain, la sonnette du portail retentit dans le hall, plusieurs fois. L’air
interrogateur, je me dirigeai vers le petit écran afin de découvrir qui pouvait
bien déranger les gens à cette heure-ci. D’habitude, Ben et Kiara entraient
sans sonner, ils avaient leurs clés.

Deux hommes au visage dissimulé par un chapeau se tenaient en bas de


la propriété, attendant qu’on leur donne l’accès. Très vite, j’entendis les pas
du psychopathe. Il se positionna à côté de moi pour consulter à son tour le
petit écran. En apercevant les deux individus, il serra la mâchoire, avant de
pester. Il me donna une liste d’instructions tout en passant nerveusement la
main dans ses cheveux :
— Monte dans ma chambre et verrouille la porte. N’ouvre pas jusqu’à ce
que je toque quatre fois. Pas plus, pas moins. Même si t’entends des coups
de feu, ne sors surtout pas, et appelle Rick.

Prise de panique, j’acquiesçai. À travers ses mots, je compris que ces


hommes derrière la porte étaient très dangereux. Il prit mon visage entre ses
mains et me regarda, l’air sévère.

— Je suis sérieux, Ella. Donne-moi ta parole que tu ne sortiras pas, sauf


si je toque quatre fois.

« Ella. »

— Je te donne ma parole.

Après m’avoir lâchée, il appuya sur le bouton à la lumière rouge pour


leur ouvrir la porte, ce qui accéléra mon rythme cardiaque.

J’accourus vers ma chambre, où je débranchai mon téléphone qui


chargeait, avant de m’enfermer dans celle de mon possesseur en prenant
bien soin de verrouiller la porte à double tour.

Je pris place sur son lit, d’où on pouvait admirer le jardin. Au loin, deux
hommes traverseraient l’allée, analysant la grande maison du psychopathe.
Mon ventre se tordit.

— Putain…

Je m’allongeai pour mieux me dérober à leur vue. L’odeur de mon


possesseur qui imprégnait les draps et les oreillers me permit
instinctivement de me calmer. Je n’étais pas seule face à ces intrus.

Tous mes membres tremblaient et se crispaient à m’en faire mal. Vingt


minutes passèrent sans aucun signe du psychopathe. Hésitante, je me levai
et m’approchai doucement de la porte. Je collai mon oreille contre le battant
dans le but d’entendre leur conversation.

Soudain, je sentis la poignée s’abaisser, à plusieurs reprises. Lentement,


je m’éloignai, le regard fixé sur la porte qui bougeait. Puis, on toqua
doucement, trois fois d’affilée. Pas quatre. La panique me submergea : ce
n’était pas Asher. C’était forcément l’un des hommes. Comment avaient-ils
pu monter ?

Et s’ils l’avaient tué ? Oh, putain de merde.

Je portai la main à ma bouche, horrifiée par cette pensée. Je ne savais pas


quoi faire. Je me devais de rester calme tant que j’ignorais si c’était vrai.

Mais si Asher était mort ?

Quelques minutes s’écoulèrent encore dans le silence le plus total. Je me


positionnai contre la porte, à l’affût de n’importe quel bruit. Juste un seul,
qui me rassurerait, me prouverait que le psychopathe était encore vivant.
J’attendais le moindre indice qui chasserait la peur qui m’habitait et qui
calmerait les battements effrénés de mon cœur.

Et là.

Deux coups de feu brisèrent ce silence pesant. Je criai de surprise et


m’éloignai très rapidement de la porte. Mes yeux se remplirent de larmes à
l’idée qu’Asher puisse être la cible de ces tirs stridents.

Non. Il ne pouvait pas mourir.

Je me jetai sur mon téléphone en repensant à ses mots : « Même si


t’entends des coups de feu, ne sors surtout pas, et appelle Rick. »

Mes mains tremblaient si violemment que je n’arrivais pas à le tenir


correctement. Je cherchai le numéro de Rick, que j’avais dû manquer une
dizaine de fois à cause de la panique.

Des bruits suspects en bas me firent frémir, et mes sanglots redoublèrent.


Ils l’avaient tué. Ils avaient tué Asher.

J’entendis une voix sourde, puis plus rien… Non. Des pas. Des pas dans
les escaliers.
Mon souffle se coupa. Les yeux écarquillés, je scrutais la seule chose qui
me séparait de ces hommes.

Tout à coup, on toqua à la porte. Quatre fois d’affilée, cette fois-ci.

Je me figeai sur place.

— Captive ? fit une voix rauque. Ouvre, c’est Ash… Asher.

Dans un élan de soulagement, mes muscles se décontractèrent, et je


laissai les larmes couler sur mes joues. Ma lèvre inférieure tremblait encore,
mais j’étais soulagée d’entendre sa voix.

— Captive ?

Doucement, je me levai du lit pour déverrouiller la porte. Il était bien


vivant. Il lui restait quelques taches de sang dans le cou, même si les
quelques gouttes qui parsemaient son visage humide suggéraient qu’il
venait de le nettoyer. Il me regarda en fronçant les sourcils.

— Pourquoi tu chiales ? me demanda-t-il, presque blasé.

Mes yeux continuèrent de larmoyer. J’étais tellement rassurée de voir ce


con encore vivant et face à moi que je me ruai dans ses bras. Il se crispa
aussitôt.

Je n’en avais rien à foutre de ce qu’il pouvait penser de ce geste. Tout ce


que je voulais, maintenant, c’était le sentir contre moi afin d’oublier cet
épisode. Après quelques secondes durant lesquelles il resta stoïque, ses bras
s’enroulèrent autour de mes épaules, et son menton se posa sur mon crâne.

— Pour une fille qui en a vu de toutes les couleurs avec les mecs, je te
trouve très attachée, me souffla-t-il sarcastiquement.

Un mince sourire se dessina sur mes lèvres. Qu’est-ce qu’il pouvait être
con ! Mais il avait raison. Même s’il m’énervait au plus haut point, j’étais
quand même un tout petit peu attachée à ce psychopathe sans cervelle qui
me servait de possesseur, Asher Scott.
Et je ne le réalisais que maintenant, qu’alors qu’il avait frôlé la mort. Car
on ne ressentait l’amour que lorsqu’on était sur le point de le perdre.

Je me dégageai de lui et relevai la tête. Un petit sourire en coin se dessina


sur ses lèvres. Sa main se posa sur ma joue tandis qu’il examinait mon
visage.

— C’est très rare, mais je me suis trompé, murmura-t-il doucement. Tu


es différente.

Puis, il s’éloigna de moi, sans rien ajouter.

— Tu… tu les as tués ? chuchotai-je.

Je redoutais sa réponse, même si je la connaissais. Son corps s’arrêta


soudainement. Puis, sans se retourner, il acquiesça en silence. Je le suivis, et
il s’arrêta à mi-chemin entre sa chambre et la mienne pour pianoter sur son
téléphone. Son regard était vide, et sa mâchoire serrée. Je ne comprenais
pas les émotions qui le traversaient.

Le téléphone collé contre l’oreille, il se pinça l’arête du nez en attendant


que son interlocuteur décroche.

— Rick, j’ai eu des invités chez moi… les mercenaires… ils allaient me
descendre… C’est bon, je m’en suis occupé… Ouais, je vais bien… Non,
elle va bien, elle aussi… D’accord, je t’attends.

Il raccrocha. Lorsqu’il posa à nouveau son regard sur moi, il était


dépourvu de toute lueur. Nous nous dévisageâmes un instant. Puis, je
m’aperçus que ses doigts tremblaient. Que se passait-il ?

— Je ne l’ai pas fait par plaisir.

Sa phrase ne m’était pas destinée. Je le compris en me concentrant sur


ses yeux vides d’émotions.

— Pourquoi voulaient-ils te tuer ?


— Je me fiche de savoir pourquoi, je veux juste savoir qui les envoie,
cracha-t-il subitement.

Je hochai la tête et déglutis. Il s’accouda sur le garde-corps de l’étage, et


je le rejoignis sans un mot.

— Ne regarde pas, m’ordonna-t-il en levant la tête vers le plafond.

Mais c’était trop tard.

J’étouffai un cri lorsque je surpris un corps sans vie juste en dessous de


nous, par terre, baignant dans son propre sang.

Mon estomac se souleva. J’accourus aux toilettes, où je vomis presque


mon âme dans la cuvette. J’avais rarement vu des cadavres dans ma vie. À
vrai dire, c’était le deuxième, après celui de ma mère. Ce souvenir me
bouleversa à nouveau, si bien que je vomis une seconde fois.

Je tirai la chasse d’eau avant d’aller me laver les mains et la bouche en


réprimant mon dégoût.

La porte s’ouvrit au moment où je rejoignis le psychopathe, toujours


accoudé sur le garde-corps.

— Je t’avais dit de ne pas regarder, me rappela-t-il.

Son cousin haussa les sourcils en découvrant le corps inanimé.

— D’après ce que je vois là, il est vraiment mort, constata Ben en


s’agenouillant près de l’homme.

Il était d’une perspicacité exemplaire.

— Sans blague, rétorqua le psychopathe.

— Ma jolie, t’as vu ça ? Ils avaient de beaux costumes, ces ploucs.

La situation était alarmante, mais pas pour Ben, qui semblait être très à
l’aise à la vue du cadavre.
— Des mercenaires ? demanda-t-il en haussant la voix.

— Hm, fit le psychopathe en fermant les paupières un instant.

La porte s’ouvrit une nouvelle fois, laissant Rick entrer. Ses yeux se
posèrent sur le cadavre, et il déclara fièrement :

— Une balle dans la tête. Bien joué.

Asher acquiesça avant de souffler de frustration.

— J’ai besoin d’un verr-

Le bruit d’une chute, puis d’un gémissement de douleur, le coupa. Ben


jura en expliquant qu’il venait de glisser sur le sang du second cadavre
présent dans le salon.

— Ou d’une bouteille, termina Asher, exaspéré par la connerie de son


cousin.

Il descendit rapidement. Rick releva la tête vers moi.

— Ça va ? me questionna-t-il.

J’acquiesçai sans trop de conviction. En retour, il me sourit faiblement,


avant de rejoindre ses deux neveux. Je descendis aussi, le pas hésitant et le
regard rivé sur le cadavre qui se vidait de son sang. J’accélérai le pas
jusqu’à pénétrer dans le salon, où gisait le second cadavre.

Alors que mes yeux allaient se poser sur lui, une main couvrit mon
regard. Des bagues, c’étaient celles d’Asher.

Il me protégeait de la vision du corps.

— Je vais demander aux hommes d’entamer des recherches afin que tu


disposes de toutes les informations après ta prochaine mission.

Le ton de Rick était sérieux. Ce n’était pas quelque chose à prendre à la


légère, et il le savait.
Lorsque j’enlevai sa main, Asher s’éloigna. Il fuma sa cigarette en fixant
le corps, sans répondre à son oncle, avant de porter son verre lentement à
ses lèvres.

Il reporta ensuite son regard vide sur moi. Il paraissait perdu dans ses
pensées.

Ben tira le premier cadavre vers la sortie en créant derrière lui une traînée
de sang.

— T’as de l’ammoniaque ? demanda Rick.

— Cuisine, sous l’évier.

Ben revint et suivit Rick à la cuisine. Il ne restait plus que nous deux
dans le salon qui empestait le sang et le plomb. Je l’entendis pester et
remplir une nouvelle fois son verre de whisky, vidant presque la bouteille.
Les yeux fermés, il emprisonna une nouvelle cigarette entre ses lèvres.

Rick revint avec une bouteille d’ammoniaque, un masque et des chiffons.


Il nous invita à sortir à cause de l’odeur. Je m’exécutai, mais pas Asher. Je
montai les marches et restai près du garde-corps de l’étage, près duquel Ben
me rejoignit.

— Ash n’a fait que se défendre, défendit-il son cousin alors que je
n’avais rien dit.

— Je sais.

Il me sourit faiblement.

— Rends-toi service, et évite de l’énerver cette nuit. Il est très irritable


quand il bute quelqu’un.

Je réalisai que c’était vrai. Il se comportait étrangement, mais pas au


début, lorsque nous nous étions retrouvés. Il n’avait commencé à agir d’une
manière aussi… vide que depuis que je lui avais demandé s’il les avait tués.
Les deux hommes restèrent encore une bonne trentaine de minutes avant
de quitter la maison, désormais calme et propre, dépourvue de cadavres et
de sang. Cependant, le bruit strident des coups de feu résonnait encore dans
ce silence pesant, et le froid planait dans les pièces où les deux mercenaires
avaient perdu la vie.

Le psychopathe quitta le salon et monta les marches silencieusement. Ses


mouvements lents me firent comprendre qu’il était absent mentalement.

— Ça va ? lui demandai-je doucement.

— Oui.

Sec, froid et méchant. Une seule réponse qui en cachait plusieurs, et


parmi elles, « ne me parle pas » s’y trouvait.

Je le laissai regagner sa chambre sans un mot. Il claqua la porte derrière


lui, me faisant sursauter au passage. Je soufflai de frustration, impuissante.

Une fois assise sur mon lit, je passai ma main dans mes cheveux, avant
de me tourner vers la baie vitrée. Ce devait être une nuit calme. Mais le
calme ne durait jamais très longtemps dans cette grande maison chargée de
secrets.

Je m’avançai vers la vitre, où j’aperçus une nouvelle fois le psychopathe,


accoudé sur le garde-corps en verre de son balcon, sa cigarette aux lèvres.
Cette scène me rappelait la fois où je m’étais promis de comprendre ce
personnage énigmatique qu’était Asher Scott. Je me demandais s’il allait
dormir cette nuit, tout en sachant que ça ne serait pas le cas.

Je voulais l’aider, comme il m’avait aidée durant cette nuit, à Londres. Je


voulais le comprendre, mais il ne me laissait pas l’atteindre. Il ne voulait
pas se faire aider, quand bien même je savais qu’il en avait besoin.

Je le sentais.

Soudain, il jeta violemment sa cigarette et se tira les cheveux. Ses mains


se posèrent brutalement sur le garde-corps, et il respira très fortement.
Trop fortement.

Ses muscles dénudés étaient crispés, il semblait en colère.

Non.

Il était en colère.

— PUTAIN ! hurla-t-il en tapant furieusement le garde-corps en verre.

Il recommençait.

D’un pas rapide, je quittai ma chambre pour rejoindre la sienne. Il


remarqua mon arrivée et fronça les sourcils, l’air sévère.

— Ella, retourne dormir, grinça-t-il entre ses dents serrées depuis son
balcon.

— Ce n’est pas ta faute, lui dis-je doucement. Tu n’as fait que te


défendre, Asher.

Il s’avança dangereusement vers moi. Par instinct, je reculai au fur et à


mesure qu’il s’approchait.

Mon dos toucha la porte. Il m’était désormais impossible de me


soustraire à son regard gris perçant. Il me fixait, provoquant une multitude
de frissons dans mon corps stimulé par l’adrénaline.

— Tu le penses ? Tu crois que ce n’est pas ma faute ?

Brutalement, son corps heurta le mien, et sa main emprisonna ma


mâchoire. Il tremblait de rage, sa respiration était saccadée.

— Tout est ma faute.

Je ne comprenais pas : ces hommes s’en étaient pris à lui, pas le


contraire. Que se reprochait-il ?
Je préférai garder le silence, vu qu’il pouvait réagir au quart de tour pour
n’importe quoi.

Soudain, il grogna :

— Et puis merde…

Sans me laisser le temps de réagir, il plaqua ses lèvres brûlantes contre


les miennes.

J’écarquillai les yeux et me figeai. Ce baiser me fit l’effet une décharge


électrique. Asher putain de psychopathe de Scott m’embrassait.

Lorsque je réalisai ce qui se passait, mes mains se posèrent sur son torse
et par réflexe, tentèrent de le repousser, mais je ne faisais que le rendre plus
acharné. De sa main libre, il emprisonna mes poignets, qu’il remonta au-
dessus de ma tête.

Ses lèvres affamées dévoraient les miennes, avides et sauvages. Il


mordilla et tira ma lèvre inférieure doucement, demandant l’accès à ma
bouche. Son souffle saccadé se mélangeait au mien.

Je sentis qu’il n’avait plus aucun contrôle sur lui-même, ses gestes
dépassaient ses pensées. Et mon corps était secoué d’émotions que je ne
maîtrisais pas non plus. Pour la première fois, ce n’était pas la peur qui
faisait trembler mes cellules.

Oh, putain.

— Aide-moi, me murmura-t-il, suppliant. J’en ai besoin… Ella…

Le ton qu’il avait employé heurta mon esprit. Il cherchait à oublier son
meurtre, à fuir sa réalité.

Sa main tremblante s’éloigna de ma mâchoire pour empoigner mes


cheveux, qu’il tira doucement vers le bas. Mon cou était désormais à sa
merci.
— A… Ash… er, murmurai-je en sentant son souffle chaud frôler la zone
sensible de mon cou. Il ne faut… pas…

Il continuait à torturer mon cou de ses lèvres brûlantes. Je sentis sa


langue effleurer lentement ma peau, puis remonter jusqu’à l’arrière de mon
oreille, où il mordilla mon lobe.

Mon esprit était chamboulé par ses gestes, par ces sensations intenses. Je
fermai les yeux. Mon corps n’essayait plus de le repousser, mon cerveau
avait le contrôle, et je me laissais emporter.

Je me rendis compte que mon corps n’était pas crispé. Son toucher ne me
provoquait aucun dégoût, il ne me faisait pas repenser aux hommes qui
avaient, par le passé, posé leurs mains sur moi. Et ça, c’était une nouvelle
expérience dont les effets m’étaient encore inconnus.

Il leva la tête. Ses yeux étaient plissés et sa respiration irrégulière. Il


caressa ma bouche de son pouce avant de sceller une nouvelle fois nos
lèvres.

À cet instant, et pour la première fois, je lui rendis son baiser, avide
d’émotions. Je le voulais. Je voulais découvrir jusqu’où je pouvais aller,
jusqu’où Asher pouvait franchir les barrières que j’avais érigées avec le
temps.

Jusqu’où je le trouvais différent des autres hommes.

Jusqu’où je lui faisais confiance.

Sa main lâcha mes poignets et se posa sur ma mâchoire tandis que les
miennes s’enroulaient autour de sa nuque. Lorsque mes doigts tirèrent
doucement sur ses cheveux, il frissonna en se collant un peu plus contre
moi.

Le baiser sauvage du début se transforma en un baiser passionné et


fiévreux, libérant les sentiments qui étaient enfouis en nous. Après quelques
instants, il rompit notre contact. Son front se colla contre le mien. Haletants,
nous n’osions plus nous regarder dans les yeux, mais nous nous
comprenions.

À travers ce baiser, on combattait nos réalités, nos passés et nos démons,


nos angoisses et nos interdits.

Et par-dessus tout, on hurlait à l’autre de nous aider.


CHAPITRE VINGT-CINQ : QUESTION
D’EGO

La douleur. La détresse.

Ces deux sentiments qui avaient animé le moment qu’on venait de


partager étaient si forts.

Si puissants.

Nos fronts étaient collés l’un contre l’autre, nos respirations se


mélangeaient, et les battements de mon cœur pouvaient s’entendre à des
kilomètres. Nous étions comme vidés ; notre trop-plein d’émotions avait
trouvé une faille dans notre contact et s’était déversé autour de nous comme
un océan invisible.

Mais ce n’était qu’une question de temps.

— Merde.

Cet océan se vida aussi rapidement qu’il s’était rempli lorsqu’Asher se


détacha de moi en gardant les yeux clos.

Son geste nous avait permis de retrouver la réalité et de nous sauver


d’une noyade imminente, je le sentais.

— Ce n’était… qu’une erreur, souffla-t-il en passant la main dans ses


cheveux.

Le rejet.
Mon souffle se coupa, et je me crispai en entendant ses mots. Il repartit
s’accouder sur le balcon, d’où il me lança un regard noir.

— Pourquoi tu ne m’as pas repoussé ? m’accusa-t-il d’un ton cinglant.

Prise de court, je bafouillai. Il rejetait la faute sur moi.

— Euh… je… tu…

— C’est bon, laisse tomber, cracha-t-il. N’en parlons plus.

La colère prit le contrôle de mon corps. Il me reprochait quelque chose


que lui avait commencé ! Je croyais rêver. Ou plutôt, j’aurais préféré rêver.

— Tu te fous de moi ? Tu me sautes dessus et tu fais comme si c’était ma


faute ? lui demandai-je rageusement.

Il émit un rire mesquin avant de répliquer, mauvais :

— Te sauter dessus ? Ne te pense pas différente, j’aurais pu embrasser


n’importe qui à cet instant.

Sa phrase brisa quelque chose en moi.

J’étais naïve de croire qu’il était différent. Putain. J’étais si bête.

Il m’avait utilisée comme un jouet jetable, comme tous les autres.

— Mais pas toi… constata-t-il en me fixant, l’air étonné. C’est la


différence entre toi et… moi.

C’était la phrase de trop. Mes jambes s’avancèrent rapidement vers lui.


La rage animait mes mouvements, si bien que dans un geste irréfléchi, ma
main faillit heurter sa joue.

Elle fut arrêtée dans son élan par ses doigts, qui emprisonnèrent
violemment mon poignet. Il me fusillait du regard tandis que son autre main
serrait ma mâchoire.
— Ne t’avise plus jamais de faire ça, menaça-t-il, les dents serrées.

— Je te déteste, rétorquai-je sur le même ton en me défaisant de son


emprise.

Un petit rire s’échappa de ses lèvres. Il ouvrit la bouche mais se ravisa,


préférant ne rien dire.

— Pourquoi m’as-tu embrassée ? l’accusai-je. Pourquoi ?

Je vis ses muscles se crisper. Puis, il emprisonna une clope entre ses
lèvres. Il ignora ma question. Comme s’il ne l’avait pas entendue. Ou
comme si je n’en valais pas la peine.

— Je viens de te poser une quest-

— Parce que ta voix m’agaçait, me coupa-t-il sèchement en me tournant


le dos.

Il fuyait. Il fuyait depuis le début.

Rien n’avait de sens. Je commençais à perdre patience.

— C’était une erreur, c’est tout, répéta-t-il en haussant les épaules.

Les poings serrés, je retournai m’enfermer dans ma chambre. Ma colère


menaçait de réapparaître sous la forme de pensées meurtrières.

Là, je lâchai toutes les larmes que je ravalais depuis plusieurs minutes
afin de paraître insensible face au rejet de l’homme que je pensais différent.

Je m’étais trompée.

Mon opinion avait changé face à ses attentions lors de ce fameux soir à
Londres. Mais tout n’était qu’illusion.

La réalité me frappait, me hurlait que j’avais été naïve de penser


qu’Asher Scott serait celui qui pourrait m’aider à changer l’image noire que
j’avais des hommes. Que je pourrais l’aider tout autant.
J’étais la seule à blâmer, parce qu’au final, je n’avais aucune confiance
en cet homme, seulement en l’image erronée que je m’étais faite de lui.

Un déclic sonore me réveilla. Je levai les yeux vers l’horloge : il était


11 h. La porte s’ouvrit doucement, laissant apparaître le psychopathe dans
l’embrasure.

— Réveille-toi.

Je gardai les yeux plissés et lui tournai le dos en m’enfouissant sous les
couvertures. Il murmura un « tu l’auras voulu » avant de s’éloigner,
sûrement à la recherche de quelque chose.

Il voulait jouer au sadique dès le matin, mais je ne lui laisserais pas cette
opportunité. Je me levai rapidement et partis en direction de la salle de
bains, où ma sale gueule m’accueillit. Devant mes cernes creux et mes yeux
bouffis, la réalité me rattrapa. Je le détestais.

L’eau froide du robinet m’aida à me réveiller. La porte d’entrée s’ouvrit,


et les voix de Ben et de Kiara emplirent le hall silencieux.

Le reflet du psychopathe apparut dans le miroir ; il me fixait avec un


sourire triomphant. Je levai les yeux au ciel et décidai de ne plus lui
accorder la moindre attention. Il ne la méritait pas après son comportement
d’hier. En réponse, il pouffa.

Je dévalai ensuite les escaliers afin d’échapper à l’homme le plus


lunatique et le plus sadique de cette maison.

Je pris un bol de céréales dans la cuisine et rejoignis Ben et Kiara, en


pleine discussion.

— C’était juste là, dit Ben en se positionnant à l’endroit exact où le


meurtre s’était produit la nuit dernière.
Lorsqu’elle me remarqua, la jeune femme me sourit, rayonnante. Après
une brève étreinte, elle admira mes traits fatigués.

— T’as une sale gueule, me fit-elle remarquer.

Je lui répondis par un haussement d’épaules.

— J’ai passé une sale nuit.

Elle me lança un regard désolé, pensant peut-être que c’était à cause des
deux mercenaires, alors que la réalité était tout autre.

Nous nous installâmes sur le canapé. Le psychopathe s’affala à son tour


dessus et sortit son paquet de cigarettes de la poche de son bas de
survêtement.

Kiara suivait ses mouvements de près. Elle lui demanda, les sourcils
froncés :

— T’as dormi ?

— Comme un bébé, répondit-il avec sarcasme.

Ben, en entendant sa réponse, s’assit sur la table basse face à lui et


approcha sa tête de la sienne. Suspicieux, il examina son visage.

— Il a baisé avant de dormir, déclara-t-il, me faisant presque recracher


mes céréales.

Le psychopathe émit un rire moqueur.

— Je n’irais pas jusque-là.

Kiara secoua la tête, blasée, lorsque Ben commença à énumérer les


potentielles filles que le psychopathe aurait pu baiser à 3 h.

— Oh, ta gueule, Ben ! s’agaça Kiara avant de se retourner vers nous.


Allez, vous êtes prêts ?
Je levai la tête vers elle en fronçant les sourcils. Comment ça, « prêts » ?

— Pas encore, déclara le psychopathe en coinçant une cigarette entre ses


lèvres. On part dans une heure.

Une boule se forma dans mon ventre. Il parlait de la mission suicide.

Au fil de leur discussion, je compris que Kiara et Ben allaient rester ici,
au cas où quelque chose se produirait pendant notre absence. Kiara m’invita
à monter avec elle dans ma chambre et commença à faire ma valise. Nous
allions rester à Monaco pendant deux jours.

— Il a couché avec une fille ? s’enquit-elle, curieuse.

Mon souffle se coupa pendant un court instant. Je lui répondis le plus


naturellement possible :

— Je n’en sais rien, je dormais.

Suspicieuse, elle m’informa tout en sortant des vêtements de l’armoire :

— Quand il bute quelqu’un, Ash ne dort pas super bien la nuit, et ça se


voit. Mais aujourd’hui, on dirait qu’il a passé une nuit paisible.

Je haussai les épaules et esquissai une mine désintéressée alors que je


paniquais de l’intérieur.

— Alors, il s’est drogué, conclut-elle, contrariée, en pliant un pull.

Je faillis lâcher un rire en l’écoutant spéculer. Si elle avait su la vérité,


elle aurait préféré qu’il se drogue.

Une fois la valise bouclée, je partis prendre une bonne douche, avant
d’enfiler les vêtements avec lesquels j’allais faire ce long et éprouvant
voyage en compagnie du diable.

Kiara était en bas avec les deux hommes. Je la rejoignis, valise à la main.

— Prêts ? s’enthousiasma Ben.


Il paraissait tellement impatient à l’idée de rester ici sans Asher.

— T’es vraiment en train de me chasser de chez moi, là ? demanda le


psychopathe en écrasant sa clope à l’intérieur du cendrier.

— C’est très bien me connaître, cher cousin !

L’intéressé secoua la tête, blasé, et réitéra ses menaces :

— Si vous cassez quelque chose, je vous brise les os. Ne dormez pas
dans ma chambre et par pitié, pas de fête.

Les deux acquiescèrent comme des adolescents face à leur père. Ben
renchérit :

— Est-ce que je peux-

— Non.

Je ris doucement face à la mine renfrognée de Ben. Puis, je relevai un


sourcil, étonnée, lorsque je vis le psychopathe se diriger vers les escaliers
qui menaient au garage en portant sa valise, mais aussi la mienne.

Asher le faux gentleman : épisode un.

J’adressai un dernier signe d’au revoir à Kiara et Ben, avant de suivre


l’enculé à qui je n’adressais plus la parole. Je le retrouvai en train d’enfouir
les valises dans le coffre. Nous prîmes place à l’intérieur de la voiture, sans
un mot.

Comme je m’en doutais, il démarra sur les chapeaux de roues, créant


alors un vacarme monstre dans le garage.

Je croisai les bras et soupirai d’agacement, prête encore une fois à être
bringuebalée dans tous les sens avec ce fou du volant qui n’avait pas peur
d’y laisser la vie, et la mienne en cours de route.

Pendant le trajet, je sentais qu’il me lançait des regards furtifs en


appuyant sur la pédale, attendant peut-être une réaction de ma part, mais je
restais muette, même si je criais de peur au fond de moi.

— Oh… tu boudes, se moqua-t-il en accélérant.

Je ne répondis rien.

Amusons-nous à compter les vents qu’il se prendra pendant cette


conversation à sens unique. Et d’un.

— Tu t’es réveillée du mauvais pied ? Ou peut-être que t’as tes règles ?

Deux vents.

— Tu sais, captive, il y a une secte pas très loin d’ici. Tu veux faire office
de sacrifice ?

Trois vents.

— Ça te dit de rouler en sens inverse ? Je suis sûr que ça pourrait être


marrant, dit-il malicieusement.

Quatre vents.

— J’ai envie de conduire avec mes genoux, on va tester.

Cinq vents.

— Ou on va voir si la voiture est étanche en faisant un petit plongeon


dans une rivière pas loin.

Six vents.

Et il continua encore et encore à me faire chier. Mais je ne cédai pas et le


laissai parler pour ne rien dire tout en regardant par la vitre afin d’éviter
toute confrontation visuelle.

Encore quelques minutes à ne me sortir que des conneries pour attirer


mon attention, et je le sentis s’irriter face à mon mutisme.
— OK, j’ai mieux, on va s’arrêter ici.

Il freina sec au beau milieu de l’autoroute. J’écarquillai les yeux.

— On ne bougera pas d’ici tant que tu ne parleras pas, déclara-t-il.

Des voitures roulant à toute allure nous évitaient d’un cheveu en


klaxonnant. Mon cœur battait la chamade face au danger autour de nous.

— Démarre ! lui ordonnai-je sèchement tout en jetant un coup d’œil en


arrière.

— Maintenant, tu parles, dit-il, fier de son coup.

Mais il ne bougeait pas, les bras croisés, le regard sévère.

— Démarre, on va crever ici, et loin de moi l’envie de mourir avec toi.

Il émit un petit rire moqueur face au ton froid et sec que j’employais. Le
même qu’hier soir.

— Tu ne sais pas l’honneur que tu rates, alors.

— C’est bon, je t’ai parlé, on peut démarrer ?

Il se tut un instant, avant de soupirer avec un petit sourire en coin.

— De toute manière, la route est encore longue.

Sur le coup, je ne compris pas sa remarque. Puis, je me rappelai que nous


étions sur le point de nous envoler pour Monaco dans à peine vingt minutes.
Soit onze putains d’heures de vol.

Lorsque la voiture s’arrêta une nouvelle fois, je levai la tête de mon


téléphone. Nous étions arrivés près du jet du psychopathe. Il sortit, et je le
suivis. Chargé de sa valise et de la mienne, il se dirigea vers le jet.

Asher le faux gentleman : épisode deux.


Dès que nous nous engouffrâmes à l’intérieur, les deux hôtesses lui
ôtèrent nos valises des mains avec un sourire chaleureux, ce qui leur valut,
en guise de réponse, le visage fermé du psychopathe. Les pauvres.

Aussitôt assise sur l’un des sièges en cuir beige, aussitôt tournée vers le
hublot. J’évitais ainsi toute confrontation avec celui qui m’avait rejetée
après avoir eu ce qu’il voulait.

Je l’entendis pouffer. De mon côté, je soupirai d’agacement à la


perspective d’encore subir les gamineries et les sautes d’humeur de
l’indécis qu’il était.

— T’es vraiment en train de faire la gueule, captive ? demanda-t-il, un


brin moqueur. Certains sont morts pour moins que ça, tu sais ?

Je pris mon téléphone en l’ignorant complètement.

— Je suis sûr que ça te brûle les lèvres de me balancer toutes les insultes
que tu as conservées dans ton esprit depuis hier soir, se moqua-t-il encore.

Ce n’étaient pas mes lèvres qui brûlaient, c’était tout mon être qui
bouillonnait tant je me retenais de le gifler là, maintenant, tout de suite,
pour lui faire fermer sa gueule pour de bon. Mais je devais rester en retrait.
Il ne méritait pas que je lui accorde de l’importance. Je devais garder le
contrôle.

Soudain, sa main m’arracha le téléphone qui m’aidait à canaliser mes


pulsions. Je le fusillai du regard lorsqu’il enfouit l’appareil dans sa poche.

— Tu veux faire la gamine ? Alors, attends-toi à être punie comme telle.

— Va te faire foutre, lâchai-je rageusement.

Il reprit d’un ton faussement aguicheur :

— Sauvage, en plus… Je connais d’autres manières de te


punir… termina-t-il en se léchant les lèvres.

J’écarquillai les yeux en avisant sa langue, et il explosa de rire.


Je fixai le hublot pendant le décollage tandis que le psychopathe fouillait
dans ses poches. Puis, le son de son briquet retentit. Je l’entendis souffler
lentement. Il fumait. À l’intérieur du jet.

Sa fumée ne tarda pas à envahir mon espace, encore pur quelques


secondes auparavant. Je compris alors qu’il venait de me cracher son
poison.

Je balayai son air toxique en l’entendant pouffer.

— Tu boudes encore ?

Je laissai sa question sans réponse.

— Si tu ne veux pas me parler, libre à toi, soupira-t-il. Ça m’aide, parce


que je veux me confier à toi.

Le ton grave et presque triste qu’il avait utilisé me fit tourner la tête. Est-
ce qu’il était sérieux ? Il souhaitait enfin se livrer ?

Il esquissa un sourire narquois en reprenant une latte.

— On m’a toujours dit que je pouvais être acteur, tu ne trouves pas ?

Je serrai aussitôt les poings. Il se payait ma tête. Mais c’était plus fort que
moi, je devais le remettre à sa place.

— Sauf pour jouer les scènes du baiser, parce que t’es vraiment
incompétent.

Il me fusilla du regard en vérifiant qu’aucune hôtesse n’avait pu


surprendre notre conversation. Par chance, aucune n’était dans les parages.
Avec un petit rictus, il ajouta ensuite :

— Tu as perdu.

Devant mes sourcils froncés, il me murmura fièrement :

— Je te ferai toujours perdre le contrôle, c’est fou.


Il venait de gagner en me faisant parler.

Bordel, pourquoi lui avais-je adressé la parole ? L’arrogance qui émanait


de lui à présent qu’il avait atteint son objectif m’insupportait. Je l’entendis
pouffer, ce qui ne fit qu’accroître ma colère.

Soudain, ça fit tilt dans ma tête. Il voulait jouer à celui qui poussait
l’autre à perdre le contrôle ? Je voyais qu’il avait la mémoire courte. On
allait la lui rafraîchir.

— Alors, pour une fois, on est quittes, déclarai-je en croisant les bras et
en souriant sournoisement.

Pendant un court instant, il cessa tout mouvement. Il se tourna vers moi,


l’air interrogateur.

— Tu penses m’avoir déjà fait perdre le contrôle ? Toi ? Vraiment ?

Il me regardait, incrédule. Comme si c’était la chose la plus stupide qu’il


ait jamais entendue. Il émit un faux rire moqueur et me cracha :

— Même un rat me ferait plus d’effet que ta stupide tête de retardée.

Même si sa phrase m’avait blessée, je n’en laissai rien paraître. À la


place, je demandai innocemment :

— Pourquoi tu t’emportes ? Je ne comprends pas… Aurais-je dit une


vérité que tu n’arrives pas à t’avouer ?

Il serra la mâchoire un instant. Puis, un petit rire cynique s’échappa de


ses lèvres lorsqu’il répliqua :

— Oh, mon ange, je ne m’emporte pas. Je suis simplement en train de


t’aider à ne pas nourrir de faux espoirs.

Mon souffle se coupa face au surnom qu’il venait de me donner, ce


surnom qui était sorti de sa bouche pour la première fois la nuit de la soirée
des captives.
— Tu ne me feras jamais perdre le contrôle. Jamais.

Sa phrase sonnait comme une affirmation, comme une vérité que je ne


pourrais jamais démentir, et comme un défi que j’allais bientôt relever.

— Ce n’est pas parce qu’aucune femme ne t’a encore fait perdre le


contrôle qu’elle n’existe pas pour autant, lançai-je.

Il me défiait du regard, sans se départir de son sourire malicieux.

— Ne joue pas avec le diable, mon ange, me prévint-il. Ne t’aventure pas


là où tu le regretteras.

Mais c’était déjà trop tard. La malice s’empara de moi, suivie d’une folle
envie de le voir perdre le contrôle et de détruire son ego surdimensionné.
Lui qui paraissait si insensible, lui qui ne faisait que jouer avec moi depuis
le début. Lui qui pensait ne jamais perdre.

Lui allait voir toutes les idées qu’il s’était faites sur lui-même s’évaporer
exactement comme moi, hier. Et son ego allait en prendre un sacré coup.

On disait que la vengeance était un plat qui se mangeait froid. Mais dans
ma situation, il serait brûlant.

— Pourquoi tu souris comme une débile, encore ? me demanda-t-il,


suspicieux.

Je secouai la tête avec ce même sourire scotché sur les lèvres. Devant
mon silence, il continua :

— Tu me traites tout le temps de psychopathe, mais là, c’est toi qui me


ferais presque flipper, me confia-t-il en examinant mon visage encore noyé
dans l’excitation.

— On verra qui de nous deux perdra le contrôle, lâchai-je en me tournant


vers le hublot, déjà en pleine élaboration d’un plan.

« Même un rat me ferait plus d’effet. »


Ça, c’est toi qui le dis, Scott.
CHAPITRE VINGT-SIX :
JEU DE CONTRÔLE

— Bienvenue à Monte-Carlo, monsieur Scott, dit le chauffeur d’une


voiture incroyablement luxueuse, à notre sortie du jet. J’espère que votre
voyage s’est bien passé.

— Assez, rétorqua-t-il.

Dès notre descente, je sentis mes muscles se décrisper suite aux onze
heures de vol que je venais de me taper avec l’être le plus narcissique et
enfantin que je connaissais, qui avait passé le plus clair de son temps à me
faire chier. En d’autres termes, j’étais bien heureuse d’être venue à bout de
ce vol, merci de demander.

Nous étions en route pour je ne savais quel endroit. Pendant que le


chauffeur roulait à vive allure, j’admirais les rues, les passants, les
paysages, les voitures. Tout était différent, tout était plus beau, magnifique
même. Je décidai de prendre quelques photos avec mon téléphone, malgré
les rires moqueurs de mon possesseur, qui ne semblait pas du tout être
impressionné par la ville comme je l’étais.

Rien ne l’impressionnait, de toute façon.

Mais ce n’était qu’une question de temps.

Nous arrivâmes très vite à l’intérieur d’une propriété privée au sommet


d’une colline. J’aperçus au loin un loft, un loft des plus luxueux. Ses
nombreuses baies vitrées me rappelaient la demeure du psychopathe.
— Et nous y sommes, déclara le chauffeur en se garant près de la porte
d’entrée.

— Demain soir, 20 h, ordonna le psychopathe d’un ton neutre. Apportez


nos tenues tôt le matin.

Le chauffeur acquiesça et sortit de la voiture pour nous ouvrir la portière.


Le psychopathe le devança. Je remerciai gentiment le chauffeur lorsqu’il
me tendit ma valise, là où l’autre démon la prit sans un mot.

L’intérieur de la maison était épuré. Le bois se mêlait aux tons bleus et


blancs, des couleurs sublimées par les lumières tamisées. Les rayons du soir
entraient par les grandes baies vitrées, à travers lesquelles on pouvait
admirer la baie.

Guidée par ma curiosité, je découvris cet espace dont l’aménagement me


laissait sans voix, un véritable plaisir pour les yeux.

— T’as fini de baver sur le canapé ? demanda la voix rauque du


psychopathe.

Je levai les yeux au ciel et me tournai vers lui.

— Suis-moi, m’ordonna-t-il en se dirigeant vers les escaliers qui


menaient à l’étage.

Je m’exécutai. Je remarquai au passage qu’il avait pris nos deux petites


valises.

Asher le faux gentleman : épisode trois.

Il posa la mienne à l’entrée de la chambre dans laquelle j’allais dormir. Il


pénétra ensuite dans la chambre collée à la mienne. Ainsi, seul un mur nous
séparerait pendant notre sommeil. Enfin, il ne dormait jamais, ce
psychopathe.

Après avoir fermé la porte derrière moi, j’inspectai la pièce. Au premier


regard, elle était basique. Cependant, quelque chose me fit relever la tête.
Une partie du plafond dévoilait le ciel étoilé au-dessus de nous, ce qui me
rappelait la maison de Kiara.

Je continuai mon exploration en ouvrant une porte discrète dans le coin


de la pièce.

Une salle de bains. Une immense salle de bains.

Rien que pour moi.

Mes yeux s’arrêtèrent sur cette baignoire trop grande, avec des produits
disposés sur le rebord. J’avais besoin d’un bon bain moussant !

Je la laissai se remplir et m’y plongeai en laissant un soupir s’échapper


de mes lèvres. Je me détendis, les yeux fermés. J’avais besoin de ça, après
ce long vol à côté du psychopathe. Je plongeai la tête sous l’eau, jusqu’à ne
plus rien entendre autour de moi. Juste le silence amplifié.

Ce son relaxant m’aida à me détacher de la réalité pendant un petit


moment et à me remettre les idées en place en me permettant de me
retrouver avec une partie de moi-même.

La pilule n’était pas encore passée, je devais l’admettre. Son rejet avait
anéanti en moi cet espoir qu’il soit différent des autres. Je sentais que lui
aussi était brisé, mais j’ignorais pourquoi. Il était un mystère que je voulais
percer, mais en même temps…

J’avais peur.

J’avais peur de ses réactions imprévisibles et nerveuses, celles-là mêmes


qui me poussaient à m’intéresser à lui.

Que s’était-il passé dans sa vie ?

Pourquoi se comportait-il ainsi ?

Pourquoi me rejetait-il constamment ?

Pourquoi ne voulait-il pas se faire aider ?


Kiara m’avait dit qu’il n’avait pas toujours été comme ça : si froid, si
distant, si cruel. Mais je savais quelque chose que Kiara ignorait, et qu’il
refusait d’admettre par les paroles. Je le savais, car ses gestes le trahissaient.

Ma présence ne le laissait pas indifférent, comme il nous le faisait croire.


Il agissait de manière trop contradictoire, sa raison en conflit avec ses
envies. Il m’embrassait pour mieux me repousser. Il me traitait comme un
objet, puis réclamait mon attention.

Je commençais à croire nous étions comme des aimants : on s’attirait,


mais il suffisait d’un rien pour créer de la répulsion.

Je savais que quelque chose avait changé en moi vis-à-vis d’Asher, que
j’étais tout autant en contradiction lorsqu’il s’agissait de lui. J’ignorais
comment je pouvais qualifier ce que je ressentais. Mais tout s’était amplifié
lors du baiser.

Cette nuit-là, c’était comme si nous avions tout laissé de côté pour nous
concentrer sur nous-mêmes. Pour la première fois, je n’étais plus la seule à
batailler avec mes démons et mes angoisses. Pour finir, j’avais l’impression
que nous n’étions pas si différents.

Et Asher ne me laissait pas indifférente.

Peut-être parce qu’il paraissait aussi brisé que moi. Que je me retrouvais
en lui comme dans personne d’autre. Que j’avais trouvé une fine lumière
dans son âme noircie par des événements qui m’étaient inconnus.

Grâce à lui, je ne me sentais plus vulnérable. Grâce à ce con


égocentrique, je me sentais en sécurité.

À court d’oxygène – de toute évidence, je n’étais pas une sirène –, je


sortis la tête de l’eau. En ouvrant les yeux, j’aperçus quelque chose qui me
causa presque une crise cardiaque.

La douche à l’italienne face à moi était en marche et heureusement, la


vitre était opaque. Cependant… Le psychopathe prenait sa douche en même
temps que je prenais mon bain.
À quel moment était-il rentré ? M’avait-il vue nue ? Oh, mon Dieu.

Sans pouvoir me contenir, je m’exclamai :

— Tu ne pouvais pas attendre que je finisse ?!

Je ramenai la mousse à moi, dans l’espoir de me couvrir. Il éclata de rire


et arrêta le jet d’eau.

— Il n’y a qu’une salle de bains, je ne vais pas me gêner pour l’utiliser.

— L’intimité, tu connais ? lui demandai-je, encore choquée par sa


présence. Ça ne t’a pas traversé l’esprit que je pouvais être toute nue ?!

— Mais tu ne l’étais pas, remercie la mousse.

Il tendit son bras vers une serviette blanche, qu’il enroula autour de sa
taille. Je vis sa silhouette élancée sortir de la douche avant de me faire face
avec un petit sourire narquois.

Ses cheveux humides répandaient des gouttes d’eau sur son torse sculpté.
Il s’approcha, ses yeux brûlants posés sur moi.

Par réflexe, et tant j’étais intimidée par sa présence, je me laissai glisser


doucement sous l’eau. Il s’accroupit près de la baignoire. Son doigt pénétra
délicatement la surface de l’eau et fit remonter mon menton noyé à
l’intérieur.

Nos têtes étaient très proches.

— Et heureusement pour toi, parce que tu auras besoin de marcher,


demain soir, murmura-t-il.

Mes yeux s’écarquillèrent et mon cœur fit un bond lorsque je compris le


sous-entendu. Il éclata de rire face à ma réaction, puis rebroussa chemin
vers la porte. Sans se retourner, il me lança d’un ton arrogant :

— Et je vais avoir besoin de ma vue, tu m’aurais aveuglé avec autant de


laideur.
Il sortit avec ce même air orgueilleux. Son ego surdimensionné venait de
refaire surface. Cet ego que je voulais détruire pour lui montrer qu’il n’était
pas celui qu’il prétendait. Qu’il n’était pas aussi intouchable et froid. Et que
je pouvais lui faire perdre le contrôle de cette image indifférente qu’il me
renvoyait.

Une image que j’allais très prochainement brûler.

Et son corps avec.

Lorsque je quittai la salle de bains, mon ventre criait famine. Je descendis


dans la cuisine que j’avais remarquée à mon arrivée.

Le frigo était vide. Excellent.

Je rejoignis le psychopathe, qui était en train de fumer sur le balcon près


du salon.

— Il n’y a rien à l’intérieur du frigo ! râlai-je.

— Encore heureux ! La dernière fois que quelqu’un a mangé ici, c’était


en 2013.

— Eh bien, là, on n’est en plus en 2013, et il n’y a rien à l’intérieur, lui


dis-je en croisant les bras.

Il se tourna vers moi en arquant un sourcil.

— Tu penses que je vais faire les courses pour deux jours ? Si tu veux
manger, tu n’as qu’à sortir.

Je me tus une seconde afin de réfléchir sérieusement à cette idée, mais


j’avais peur de me perdre dans une ville que je ne connaissais pas.

— Je vais me perdre, tu sais ? Imagine qu’on me kidnappe ? Ou qu’on


me viole ?

Avec une expression blasée, il termina sa cigarette avant de l’écraser au


sol.
— Habille-toi, on sort, soupira-t-il.

J’esquissai un sourire triomphant et tournai les talons pour aller


m’habiller. Je décidai d’enfiler la petite jupe en cuir que Kiara m’avait
forcée à prendre, au lieu d’un jean. Munie de mes bottines et d’une veste, je
descendis au salon en attendant l’arrivée de monsieur.

Il dévala les escaliers et ralentit lorsqu’il me vit. Ses yeux se posèrent sur
moi, ou plutôt, sur mes jambes nues, avant de remonter jusqu’à mon visage.

— Tu vas avoir froid, me dit-il en ouvrant la porte. On va marcher.

Je haussai les épaules et le suivis.

On marchait silencieusement en direction du centre-ville, situé un peu


plus loin. Je croisais les bras afin de me réchauffer un peu. Il avait raison, il
faisait froid. En le remarquant, il émit un rire moqueur et me lança un « je
te l’avais dit » qui me fit lever les yeux au ciel.

Arrivée au centre-ville encore animé de Monte-Carlo, je profitai de la


vue sur la magnifique baie. Les lumières des magasins ouverts à cette heure
tardive rendaient les rues plus vivantes que jamais. Nous croisâmes un
groupe de jeunes filles un peu plus jeunes que moi qui lançaient, au loin,
des œillades aguicheuses à mon possesseur. Ce dernier semblait néanmoins
plus intéressé par mon malheur face au froid que par leurs regards.

— Ne compte pas sur moi pour te donner ma veste, elle coûte cher.

Elles haussèrent le ton lorsqu’elles s’approchèrent de nous, dans le but


d’attirer son attention. Je grimaçai en entendant leurs voix aiguës qui me
rappelaient étrangement celle de Sabrina.

La plus courageuse d’entre elles s’arrêta à notre niveau et demanda au


psychopathe, le regard innocent :

— Bonsoir, mes copines et moi sommes perdues et on-

— Il y a une carte de la ville là-bas, répondit-il d’un ton neutre en


continuant son chemin sans se retourner.
Je pouffai face à l’expression outrée de la jeune fille qui venait de voir
ses espoirs être détruits par mon possesseur. Il tourna la tête vers moi.

— Quoi ?

Je lui dis avec un sourire moqueur :

— Tu ne fais mouiller que les mineurs, c’est insultant pour ton ego.

Il rit.

— Tu n’es pas mineure, toi, je me trompe ? répliqua-t-il.

Je secouai la tête.

— Alors, je ne fais pas mouiller que les mineurs, termina-t-il avec un


sourire triomphant.

J’arquai un sourcil, blasée.

— Dans tes rêves, Scott.

— Mes cauchemars, Collins.

Nous nous arrêtâmes devant un restaurant assez chic, visiblement bien


rempli. Le psychopathe entra, et je le suivis de près. Le réceptionniste,
élégamment habillé, écarquilla les yeux lorsqu’il nous vit, ou plutôt,
lorsqu’il vit le psychopathe. Il lui offrit son plus beau sourire, devant lequel
mon possesseur resta de marbre. Je ne comprenais pas la réaction du
réceptionniste jusqu’à ce qu’il déclare, à la fois admiratif et surpris :

— Monsieur Scott ! Quel honneur de vous revoir ici !

— Bonsoir, ma table est toujours disponible ?

— Mais bien sûr !

Le réceptionniste interpella un jeune homme, qui nous amena dans une


pièce à l’étage. Au centre de la salle vide et silencieuse était dressée une
table, illuminée par de faibles lumières ainsi que par l’éclairage extérieur,
que les grandes fenêtres laissaient rentrer.

— Laissez-moi vous débarrasser, dit le jeune homme en m’enlevant


délicatement ma veste, sous le regard du psychopathe.

Je fronçai les sourcils en feuilletant le menu. Je ne connaissais pas la


plupart des ingrédients, mais j’étais gênée de lui demander ce qu’était une
« truffe ». Ou encore, ce que signifiait « sans gluten ».

Je l’entendis rire, son sourire moqueur en disait long sur ce qu’il pensait.

— On dirait que tu parcours un livre de maths.

Je sentis mes joues chauffer, embarrassée par mon manque de culture.

— C’est quoi la différence entre des pâtes sans gluten et des pâtes
basiques ? demandai-je en sentant ma gêne monter à une vitesse fulgurante.

Amusé, il répondit :

— Le prix ?

Je secouai la tête, blasée. Comme je ne comprenais toujours pas la


différence, je décidai de prendre les basiques.

Le jeune serveur revint vers nous. Il posa les yeux sur moi avec un petit
sourire chaleureux avant de regarder le menu que je tenais entre les mains.
Le psychopathe se racla la gorge afin d’attirer son attention et lui énonça
nos commandes d’un ton froid.

Après les avoir notées, l’homme quitta la pièce sans un mot.

— Tu lui as tapé dans l’œil, me dit le psychopathe en sortant son paquet


de cigarettes de sa poche.

Je haussai les sourcils. Il parlait du serveur ?


— Il regardait tes mains, continua-t-il, sûrement pour savoir si t’étais
prise.

Je levai les yeux au ciel.

— Tu dis n’importe quoi, il regardait la carte ! Mais bon, au moins, ce


n’est pas un mineur.

Il esquissa un faible sourire.

— Qu’est-ce que tu es naïve ! lâcha-t-il.

— C’est toi qui dis n’importe quoi.

— Tu penses que je dis de la merde ? On parie ?

Avec un air de défi, il posa ses coudes sur la table. J’entrai dans son jeu :
quoi de mieux pour détruire son ego que de commencer par un pari que lui-
même avait lancé ?

Le serveur s’était simplement montré gentil, une chose que lui ne faisait
que lorsque quelqu’un lui tapait dans l’œil, apparemment.

— On parie.

Je vis ses yeux pétiller, signe que ça ne sentait pas bon pour moi si je
perdais ce pari. Il retira ensuite l’un des anneaux qu’il avait autour de ses
doigts. Il me le tendit et me demanda de le porter à mon annulaire gauche.
Je m’exécutai, et il suivit mon geste du regard.

Sa bague en argent était un peu grande pour mon doigt. Ni trop grosse ni
trop fine, elle comportait un mot gravé. Ou plutôt, un nom.

« R. Scott »

— C’est quoi, l’objet du pari ? lui demandai-je en relevant la tête.

— Toi, me répondit-il du tac au tac.


Je frôlai la crise cardiaque. Comment ça, moi ? Mes muscles se
crispèrent, ma gorge devint sèche. Une vague de scénarios aussi horribles
les uns que les autres s’accumulèrent dans mon esprit. Le connaissant, il
pouvait m’ordonner de sauter du haut d’une falaise, ou de rester au milieu
d’une autoroute.

Ma peau se couvrit de sueurs froides.

— Je refuse ! m’écriai-je devant son sourire en coin.

— Il fallait demander avant, c’est trop tard, mon ange.

Au même moment, le serveur arriva avec nos plats.

— Pour monsieur, dit-il en posant le plat du psychopathe, et pour m-

— Madame, le coupa le psychopathe.

Le jeune serveur se crispa et lança une œillade furtive en direction de


mon annulaire. Avec un petit sourire gêné, il posa mon plat, puis quitta la
pièce en toute hâte.

Le psychopathe lâcha un petit rire en secouant la tête. Le regard fier, il


déclara :

— Ash : 1 – Ella : 0.

Je croisai les bras en fronçant les sourcils. Alors que j’allais enlever sa
bague, il m’ordonna :

— Garde-la jusqu’à la fin du dîner.

Je dévorai mon plat, qui était absolument succulent. Notre dîner s’acheva
dans un silence naturel. Asher paya la note au nom des « Scott », et nous
quittâmes le restaurant. Je ne savais pas ce qu’il me réservait. Mais je savais
une chose : j’étais l’objet d’un nouveau plan machiavélique.

Je remarquai pendant notre marche nocturne qu’on reprenait le chemin


que nous avions emprunté quelques heures plus tôt pour rejoindre la ville,
signe que nous retournions à la maison. Je m’abstins de mentionner son
petit pari à la con. Peut-être l’avait-il oublié ?

Nous arrivâmes très vite au loft. Dès que le psychopathe ouvrit la porte,
je montai les marches deux à deux en priant pour qu’il ne m’arrête pas. Sauf
que j’entendis derrière moi son petit rire.

Je déglutis et, arrivée à ma chambre, je fermai la porte en soupirant un


bon coup. Je percevais le bruit de ses pas dans les escaliers. La porte de sa
chambre grinça. Il avait laissé tomber, c’était moins une.

— Bouh ! fit la voix rauque d’une tête qui sortait du… COIN DE LA
PIÈCE ?

Je criai de surprise tandis que le psychopathe explosait de rire. La main


sur le cœur, je m’approchai de lui. Sa tête sortait d’une porte coulissante
secrète, presque totalement fondue dans le mur blanc.

— T’as fait une tête, bordel ! s’esclaffa-t-il.

Je passai ma main dans mes cheveux et soufflai afin de calmer mon cœur
qui battait la chamade. Il posa un pied dans la pièce, puis l’autre, s’avançant
dangereusement vers moi.

— Tu pensais vraiment m’échapper ? souffla-t-il avec un sourire


machiavélique.

Je reculais à mesure que ses jambes venaient vers moi. Le souffle


saccadé, je redoutais le pire. Mon dos heurta finalement la porte de la salle
de bains. Il s’arrêta face à moi. Quelques centimètres nous séparaient, à
présent.

Lorsque sa main se posa sur mon avant-bras, je me crispai. Sans me


lâcher du regard, il descendit ses doigts lentement jusqu’aux miens, avant
d’attraper son anneau et de le retirer délicatement de mon annulaire.

— J’adore te voir vulnérable, bordel…


Son visage se rapprocha du mien, et nos respirations se mélangèrent. Ses
yeux balayèrent mes traits, s’attardant sur mes yeux écarquillés.

— Qu’est-ce j’aime ça…

Sa main se fraya un chemin jusqu’au bas de mon dos tandis que l’autre
emprisonnait ma hanche, me forçant à diminuer la distance entre nous.

— J’ai commis une erreur avant-hier, murmura-t-il, une belle erreur.

Sa main dans le bas de mon dos remonta pour se poser sur ma mâchoire.
Son pouce caressa mes lèvres doucement.

— Une erreur que je voulais que tu fasses avant moi, continua-t-il en


scrutant mes lèvres avec insistance, cette erreur que je voudrais que tu
fasses maintenant.

Mon cœur rata un battement. Était-ce sa manière de me dire qu’il voulait


que je l’embrasse ?

Lorsqu’il passa la langue sur ses lèvres, je sentis mon cœur défaillir.

Mais ma quête pouvait débuter. Toute la situation changeait, à présent.


J’avais enfin l’occasion de retourner ce jeu contre lui. Après m’être
m’approchée comme il le désirait, je m’éloignai lorsqu’il tenta de sceller
nos lèvres.

Son souffle se coupa lorsque mes mains se posèrent sur sa taille. Son
regard d’acier rivé sur mes lèvres remonta jusqu’à mes yeux. Je sentais son
poids sur moi.

Il voulait m’embrasser. Il en avait envie, une envie que trahissait son


toucher brûlant.

Ma main se plaqua contre son torse. Je sentais son cœur battre la


chamade contre ma paume, si bien qu’un petit sourire s’afficha au coin de
mes lèvres. Il fronça légèrement les sourcils.
— Même un rat te ferait plus d’effet ? lui demandai-je en répétant ses
mots crus.

Seulement, je ne lui laissai pas le temps de répondre. J’éloignai mon


visage du sien afin de me rapprocher de son oreille. Lorsque j’emprisonnai
son lobe dans ma bouche, je le sentis commencer à perdre le contrôle. Il
nous colla brutalement contre la porte. Sa main libre descendit sur ma
cuisse, qu’il caressa doucement.

Sa main brûlante contre ma peau me rendait vulnérable, mais je ne devais


pas céder. Je continuai à titiller son oreille, lorsqu’il attrapa mes cheveux
pour doucement me tirer la tête en arrière, me rappelant qu’il n’aimait pas
se laisser faire.

Fière de moi, je lui assénai le coup final dans un murmure :

— J’aurais voulu commettre cette erreur avec le serveur, mais t’as gâché
toutes mes chances.

Je le repoussai ensuite pour me positionner près de mon lit. J’ouvris ma


valise, un sourire triomphant scotché aux lèvres. Je le vis se retourner et
fixer le mur face à lui avec un sourire mauvais.

Il se dirigea vers sa chambre. Avant de passer la porte coulissante, il


m’avertit :

— Je t’avais pourtant prévenue de ne pas jouer avec le diable, mon ange.


Tu vas perdre la tête en enfer.

Il venait d’accepter mon défi. À présent, nous prenions tous les deux part
à un jeu dont les règles étaient tacites mais claires : le premier à perdre le
contrôle serait le plus faible de nous deux. Et je refusais de perdre face à lui,
pour la même raison que je m’étais lancé ce défi personnel, hier : une
question d’ego.
CHAPITRE VINGT-SEPT : PLAN CACHÉ

— Les choses peuvent changer, m’expliqua le psychopathe d’une voix


rauque en posant une lentille de couleur noire sur l’une de ses pupilles
grises.

Il cligna plusieurs fois des yeux, s’habituant au corps étranger qui lui
servait à cacher son identité. Ses cheveux blonds, d’habitude désordonnés,
étaient à présent plaqués en arrière, ne laissant qu’une petite mèche
retomber sur son front. Son tatouage dans le cou était camouflé avec du
fond de teint qui couvrait impeccablement l’encre sous sa peau. Il était
presque méconnaissable.

— Je dois juste marcher ? demandai-je en essayant de comprendre le


plan.

— La présentation des bijoux se fera avec des modèles. James sera au


premier rang. C’est comme ça que tu attireras son attention, tu seras celle
qui portera le dernier bijou.

Ma robe en main, je déglutis. Être le centre de l’attention n’était pas ce


que je préférais, et en toute honnêteté, j’appréhendais cette soirée. J’avais
un mauvais pressentiment.

Je savais qu’elle s’annonçait dangereuse, très dangereuse. Nous étions


sur le point de tuer quelqu’un. J’étais au milieu d’un stratagème sanglant
qui consistait à attirer le futur cadavre loin des regards curieux pour laisser
le faucheur prénommé Asher Scott lui prendre la vie.

De plus, je devais jouer les modèles pour une vente aux enchères.
Excellent.
Il posa ses yeux devenus noirs sur moi et arqua un sourcil.

— T’attends quoi pour mettre ta robe ?

— Que tu quittes la salle de bains ? rétorquai-je en levant les bras comme


si c’était évident.

Pour mieux me narguer, il boutonna les manches de sa chemise en


prenant tout son temps.

— La cravate est trop serrée…

Je soufflai d’exaspération en le regardant défaire sa cravate pour la


quatrième fois et la nouer à nouveau. Agacée par sa lenteur, je me précipitai
vers lui et le tournai face à moi.

Il avait encore volontairement trop tiré dessus. Je desserrai le tissu


doucement, sous son œil attentif. J’arrangeai une dernière fois le col de sa
chemise blanche et tapotai son torse.

— Voilà. Elle est bien, maintenant. Même pas foutu de bien nouer une
cravate !

Il sourit malicieusement.

— Je suis doué dans d’autres domaines, tu sais…

Je m’éloignai de lui en le narguant. Les bras croisés, j’attendis que


monsieur se décide à sortir pour me laisser m’habiller. Pourtant, au lieu de
quitter la pièce, il s’approcha dangereusement de moi. Avec un sourire en
coin, il posa ses mains sur ma taille.

— Mes doigts ne sont peut-être pas habiles pour nouer une cravate, mais
ils seront très doués pour te faire-

— Allez ! le coupai-je en le poussant, sors d’ici.

Mes joues chauffaient. Amusé, il se détacha de moi. Son épaule frôla la


mienne.
— Fais vite, on sort bientôt.

Sur ce, j’entendis la porte se refermer derrière moi. Je la verrouillai et me


changeai rapidement. J’appliquai soigneusement les produits de maquillage
que m’avait donnés Ally afin de paraître plus ou moins potable. Inutile de
préciser qu’Ally était beaucoup plus forte que moi, même si elle m’avait
appris à utiliser ce maquillage avant mon départ.

Au bout de presque trente minutes, je terminai, assez fière de moi. Le


rendu était plus naturel que ce que j’avais l’habitude de porter durant les
soirées. Mon rouge à lèvres était assez rosé, et mon fard à paupières plus
clair que d’habitude. Avec un peu de rose sur mes joues, et grâce aux
paillettes qu’Ally appelait « highlighter », mon teint paraissait plus frais et
lumineux.

La robe que je devais porter était entièrement dorée, aussi magnifique


que précieuse. Je décidai de m’attacher les cheveux en un chignon bas tout
en lâchant quelques mèches sur le devant. J’étais prête, enfin presque.

Je ne pouvais pas fermer la robe, du moins pas toute seule. La fermeture


Éclair se trouvait dans mon dos, inaccessible. J’essayai tant bien que mal de
la remonter, mais elle ne se fermait pas jusqu’au bout.

Je soufflai de frustration en fermant les yeux. Je devais demander l’aide


du psychopathe. Quel cliché.

Mes pas me menèrent jusqu’à la porte, que j’ouvris avec beaucoup


d’hésitation. Aucun signe du psychopathe dans ma chambre. Je décidai
donc de toquer à la porte coulissante.

— Ouais, entendis-je.

Je poussai lentement le battant. Il se tenait là, sur son lit défait, un verre
de whisky à la main.

Il détailla ma tenue, s’arrêtant sur les courbes de ma taille dénudée à


cause des découpes que proposait le modèle. Je sentais ses yeux brûlants sur
moi parcourir ma peau avec l’intensité qui les caractérisait lorsqu’il les
laissait se perdre sur mon épiderme.

Je me raclai la gorge afin d’attirer son attention sur ce que j’allais dire :

— J’ai besoin que tu m’aides à fermer la robe, s’il te plaît.

Il me dévisagea avec un petit sourire en coin. Puis, il se leva et


s’approcha lentement de moi. Ses pas constituaient le seul bruit autour de
nous.

— Voyez-vous ça… dit-il sournoisement.

En fuyant son regard de prédateur, je remarquai que son lit était à


l’opposé du mien. Seul un mur séparait nos têtes de lit. Et il avait le même
plafond étoilé que moi, qui rendait l’architecture de cette maison si créatif.

Je le sentis passer derrière moi. Son doigt frôla le tissu transparent qui
couvrait mes épaules. Il en suivit la courbe en remontant délicatement
jusqu’à mon cou.

— Voilà, tes cheveux ne sont plus dans le passage, souffla-t-il en


caressant ma nuque de son pouce. Et tu demandes mon aide…

— La fermeture, Scott, on va être en retard ! m’exclamai-je en essayant


de rester calme alors que son toucher déclenchait en moi des frissons
incontrôlables.

— Tu me donnes des ordres, captive ? murmura-t-il derrière moi.

— Ella, corrigeai-je en fermant les yeux à l’instant où ses lèvres frôlèrent


ma nuque.

Il était en train de jouer. Sa bouche s’étira contre ma peau lorsque ma


respiration commença à se saccader. Je sentis son index descendre le long
de ma colonne vertébrale. Il emprisonna la fermeture délicatement tandis
que les doigts de sa main libre caressaient ma taille dénudée dans un geste
lent.
— Je déteste qu’on me donne des ordres… chuchota le psychopathe tout
en remontant la fermeture jusqu’en haut.

Il m’attira à lui. Son souffle lourd effleurait mon oreille.

— Mais tu as l’audace de le faire, et en criant, en plus, continua-t-il en


pressant ma taille. C’est terriblement excitant…

Il allait gagner. Je me sentais perdre le contrôle, ce qui me ramena à la


réalité. Je me défis brusquement de son emprise et me tournai vers lui. Il
esquissa un petit sourire malicieux.

— Crie-moi dessus encore une fois, et je te donnerai une bonne raison de


le faire, me prévint-il en passant sa langue sur ses lèvres.

J’écarquillai les yeux, et il s’esclaffa. Je quittai rapidement la pièce, sous


son regard brûlant.

Après avoir arrangé mes cheveux une dernière fois, j’enfilai mes talons
hauts. Je m’admirai dans le miroir en soufflant. La soirée allait être longue.

Une pochette à la main, je descendis, suivie du psychopathe. Dehors,


nous tombâmes nez à nez avec le chauffeur. Ce dernier nous adressa un
sourire des plus chaleureux.

— Bonsoir, monsieur Scott. Madame.

Il me lança un bref regard avant de baisser la tête.

En bouclant ma ceinture, j’entendis le psychopathe lui demander son


arme.

— La voici, dit-il en sortant un petit coffre de la boîte à gants.

Le psychopathe ouvrit la mystérieuse boîte noire, qui contenait non


seulement une arme, mais aussi deux minuscules objets dont j’ignorais la
fonctionnalité.
— Les oreillettes serviront à vous coordonner, nous informa le chauffeur.
Avec le micro intégré, vous pourrez communiquer, ce qui minimisera vos
chances de vous croiser pendant la soirée.

Le psychopathe m’en tendit une avant d’insérer la sienne à l’intérieur de


son oreille. Je reproduisis son geste.

Il commença à tester le gadget. Nous vérifiâmes que nous nous


entendions bien, même à voix basse. Du regard, il explora ensuite chaque
centimètre de l’arme avant de la sortir du coffre. Il l’admirait comme s’il la
découvrait. Elle était chargée, prête à ôter la vie à sa prochaine cible.

Il la cacha à l’intérieur de sa veste noire, puis tourna la tête vers la vitre


teintée. Si je suivais le plan de la soirée, nous allions commencer par
repérer James, chacun de notre côté. Pour ma part, ma tâche était simple : je
devais me faire remarquer.

Et pour ce faire, j’allais jouer le rôle d’un modèle qui présenterait un


bijou aux enchères. C’est lorsqu’il me remarquerait que la seconde partie de
ma tâche débuterait : l’isoler de la foule.

Et ça, c’était autrement plus difficile. James n’était pas de ceux qu’on
piégeait dans nos filets en leur faisant les yeux doux et un sourire aguicheur.
Du moins, j’en étais incapable. En plus, je ne l’intéressais même pas ! Mais
bien sûr, je devais suivre le plan foireux du psychopathe sans broncher.

J’aperçus au loin le lieu de la vente, grâce au tapis rouge et aux lumières


disposées à l’entrée. C’était un événement privé, au cours duquel des
personnes hautaines et arrogantes, aux robes extravagantes, se pavaneraient.
Leurs soirées habituelles.

Je fronçai les sourcils lorsque le chauffeur continua son chemin sans nous
déposer.

— On vient de passer l’entrée, l’informai-je en regardant la salle


s’éloigner de mon champ de vision.

— La nôtre se trouve derrière, m’annonça Asher.


Derrière la grande salle régnait une tout autre atmosphère.

Des hommes en costume étaient postés devant une porte en fer. On


pouvait croire que ce n’étaient que des invités qui fumaient leurs cigares,
mais la vérité était bien différente.

— Les Addams, souffla le psychopathe en les toisant du regard depuis


ma vitre.

Je déglutis. La boule d’anxiété dans mon ventre ne faisait que grossir au


fil des secondes. Ça allait commencer. Nous étions sur le point de
commettre un meurtre.

Je ne suis pas prête à avoir du sang sur les mains.

Le chauffeur s’arrêta, et nous quittâmes la luxueuse berline. En plus de


son expression sévère, Asher arborait son regard le plus noir. En
l’apercevant, des hommes appelèrent leurs collègues, qui se précipitèrent
pour nous accueillir.

Un individu coiffé d’un fedora s’avança ensuite vers nous en s’appuyant


sur sa canne. Une expression similaire à celle de mon possesseur sur le
visage, il ne se laissa pas intimider par l’hostilité qu’Asher dégageait.

— Voilà bien des années que je ne t’avais pas revu, petit, dit-il en
s’arrêtant face à nous. Ton père m’a toujours dit que tu serais meilleur que
lui. Et il avait raison.

Son père ? Je n’avais jamais entendu parler de son père.

— Ce sont tes hommes ? demanda mon possesseur en jetant un coup


d’œil par-dessus l’épaule de son interlocuteur.

— En effet, répondit-il avant de pointer sa canne vers moi. C’est elle qui
travaillera avec toi ?

Asher me lança un regard furtif avant de répondre :

— En effet.
— C’est une jolie créature que tu nous as ramenée, Ash.

Sa remarque me fit tressaillir. L’homme, visiblement plus âgé que Rick,


me déshabilla du regard, ce qui me retourna l’estomac. Lorsqu’il le
remarqua, Asher s’interposa entre nous. Seule la moitié de mon corps était
désormais visible. La réaction de mon possesseur arracha un sourire à
l’homme.

— Tu as toujours été très possessif.

— On ne peut pas en dire autant de toi, rétorqua-t-il froidement.

Où voulait-il en venir ? L’homme approuva d’un hochement de tête.

— C’est quoi, ton plan ? demanda mon possesseur.

— Faire en sorte que le tien fonctionne, l’informa-t-il simplement. Nous


garderons un œil sur Wood et sur le déroulement de la soirée. Lorsque tu
seras à l’étage, je ferai sortir les invités à l’extérieur. Tu te chargeras du
reste.

— Entendu.

L’homme se tourna vers un de ses toutous de service qui, après un seul


regard, ouvrit la porte qui menait à la salle.

— Je te garantis la sécurité, Scott.

— Je te garantis sa mort, Addams.

— Une vie pour une vie, c’est ce que vous dites.

Asher hocha la tête et s’avança vers la porte, sous les regards


examinateur des hommes d’Addams. Je le suivis de près, peu à l’aise parmi
eux.

Dans les coulisses de l’événement, c’était l’euphorie. Des maquilleurs,


des modèles, des robes accrochées, c’était un véritable défilé. Asher me
poussa vers une femme qui, après l’avoir reconnu, m’emmena avec elle.
Elle m’invita à m’asseoir sur un siège et m’étudia dans le miroir.

— Je vais m’occuper de toi, me dit-elle gentiment. Tu passeras en


dernier. C’est monsieur Scott qui l’a demandé.

Je hochai la tête, perplexe. Tout ce que je devais faire maintenant, c’était


suivre les instructions. Or, pour l’instant, ma seule instruction était de rester
assise sur ce siège en cuir en attendant mon tour.

Je sursautai lorsque l’oreillette se mit en marche et que la voix du


psychopathe emplit mon oreille.

— Je suis sûre que je passe une meilleure soirée que toi, en ce moment.

Au petit sourire en coin que je devinais dans sa voix, je compris qu’il


buvait son meilleur verre en toisant les gens du regard.

— J’avoue que ce n’est pas la meilleure partie du plan pour moi, lui
confiai-je en baissant la tête, de peur que les jeunes modèles pensent que je
parlais toute seule.

— Je l’ai en visuel, me prévint-il sur un ton sérieux. Les gens


commencent à se diriger vers la salle des enchères. Prépare-toi, ça
commence.

Comme une débile, j’acquiesçai, avant de me rendre compte qu’il ne


pouvait pas me voir.

— Ça marche, répondis-je donc.

Les mannequins présentes portaient toutes les parures qu’elles allaient


présenter sur elles. Toutes sauf moi.

La dame m’apporta soudain un bijou protégé par une boîte transparente.


Je compris son importance rien qu’aux efforts fournis pour le garder à
l’abri.
— Ne t’inquiète pas, ça ira très vite, me rassura-t-elle. Les enchères ont
débuté, je vais simplement rajouter un peu de poudre sur ton petit visage
d’ange.

Ses paroles me rappelèrent le psychopathe, et le surnom qu’il me donnait.


Elle me prépara sans un mot tandis que, dans l’oreillette, je pouvais
entendre Asher pester contre les personnes hautaines qui le dévisageaient,
ce qui était assez drôle.

Il était encore au bar, en train d’épier de loin un James qui s’intéressait à


l’événement sans y participer. Le commissaire-priseur faisait monter les
enchères afin de créer une concurrence entre les invités.

Vint le tour des bijoux et pierres précieuses. J’avais le trac.

La dame ouvrit la boîte et détacha délicatement le collier ainsi que les


boucles d’oreilles, avant de m’aider à les mettre. Ils étaient incroyablement
lourds à porter.

— À toi de jouer ! m’encouragea-t-elle en ouvrant un peu le rideau qui


menait au podium. Vas-y, ma belle ! Avance lentement, et garde une
expression neutre. Tout va bien se passer.

Je soufflai, dans l’espoir d’évacuer un peu la pression. Chaque minute


supplémentaire nous rapprochait de la mort.

Puis, le rideau se tira délicatement. En me voyant arriver, le commissaire-


priseur présenta la dernière pièce de la soirée.

— Et voici notre plus belle et dernière pièce, et je ne parle pas de notre


jeune modèle, bien évidemment, dit-il, ce qui fit rire les invités.

— Elle n’est pas à vendre, lâcha la voix du psychopathe à l’intérieur de


l’oreillette.

Je m’arrêtai au niveau de celui qui animait la vente, qui raconta alors


l’histoire des bijoux que je portais.
— Cette parure a été offerte par le roi George VI à la reine Elizabeth
Bowes-Lyon. Elle est composée de plus de mille diamants…

Il déblatérait tandis que moi, j’essayais de garder mon sang-froid en


évitant du regard James Wood, qui m’avait sûrement remarquée, à présent.

J’étais crispée. Je détestais être au centre de l’attention, si bien que mon


angoisse monta d’un cran. Je baissai la tête dans le but d’éviter les œillades
des invités tout en m’efforçant de calmer les battements de mon cœur.

— Regarde-moi, me souffla le psychopathe. Tout se passera bien, je te le


promets.

Je le cherchai des yeux et le trouvai adossé contre le bar. Il leva son verre
dans ma direction. J’esquissai un petit sourire, quand soudain :

— 45.000 $, déclara James Wood.

— Regarde-le, m’ordonna le psychopathe d’un ton neutre.

J’obéis. En réponse, James esquissa un sourire, ce même petit sourire qui


me rappelait ma première mission.

Pendant près de dix minutes, les acheteurs s’arrachèrent ce bijou, avant


de le laisser au plus offrant pour une modique somme de 120.000 $.

— Ils se l’arrachent, c’est fou, constata le psychopathe. Moi, je préfère


celle qui les porte.

J’esquissai un sourire discret et secouai la tête en entendant Asher


pouffer discrètement face à mon expression tendue.

À la fin de la séance, la plupart se dirigèrent vers le buffet. Le


commissaire-priseur annonça que la soirée se poursuivrait à l’extérieur pour
que tous puissent profiter du feu d’artifice, ce qui en étonna plus d’un, dont
James, et moi.

— C’est malin, Addams, approuva le psychopathe. Très malin.


Dans la grande pièce, il ne restait plus que James et moi. Je descendis les
marches et le vis croiser les bras avec un petit sourire en coin.

— Si on m’avait dit que je vous recroiserais ici, je n’y aurais pas cru.

Je lui répondis, souriante :

— Le hasard fait bien les choses.

Lorsqu’il me tendit sa main, j’y déposai la mienne. Il s’inclina pour la


baiser. Un geste familier qui me rappela à nouveau cette maudite soirée.

— Mona, ne me dites pas que vous êtes ici pour votre association.

— Il faut croire que j’ai plus d’une corde à mon arc.

Il admira ma robe. Je le vis s’humidifier les lèvres devant les courbes


qu’elle révélait.

— Vous êtes ravissante, comme à votre habitude. Permettez-moi de vous


offrir un verre, nous avons tellement de choses à nous dire.

Son bras s’enroula autour de ma taille, et je ne pus m’empêcher de me


crisper un instant. Mais je me souvins alors que je n’étais pas en danger. Il
n’avait aucune arrière-pensée, je ne l’intéressais pas.

Au bar, il commanda un verre avant de me questionner :

— Alors, expliquez-moi : que faites-vous ici ?

— Je présente des bijoux ? lui répondis-je, mutine.

Il rétorqua, curieux :

— C’est bizarre que l’on se croise à cette soirée assez privée. J’ose
imaginer que vous avez reçu une invitation par le biais de quelqu’un. À vrai
dire, moi non plus, je ne suis pas venu seul.
Son regard avait changé, il était devenu plus suspicieux. Il me prenait de
court, je ne connaissais personne ici.

Au même moment, le barman nous servit nos boissons. Je bus mon verre
en songeant rapidement à une réponse.

— Peut-être.

Oui, c’était la seule qui m’était venue à l’esprit.

Je tournai la tête pour mieux fuir son regard inquisiteur tandis que la voix
d’Asher dans l’oreillette m’ordonnait :

— Mon ange, fais-le monter à l’étage. Les invités vont bientôt sortir.

Je pivotai alors de nouveau vers James, dont les yeux étaient toujours
rivés sur moi.

— Vous êtes incroyablement belle, Mona, me complimenta-t-il en posant


sa main sur ma joue.

Un geste qui me déstabilisa. Il observa mes lèvres un court instant et


murmura :

— Et incroyablement mystérieuse.

Je bus une autre gorgée avant de lui répondre :

— Allons à l’abri des regards, je pourrais peut-être me montrer moins


mystérieuse.

Il émit un petit rire et me lança un « je vous suis ».

James enroula une nouvelle fois un bras autour de ma taille. Je l’éloignai


de la foule en empruntant une porte discrète. Sa proximité me laissait
perplexe. Même si je connaissais son orientation sexuelle, je ne pouvais
m’empêcher de douter de ses pensées.
À l’étage, nous pénétrâmes dans une pièce où le silence régnait. On
pouvait voir, depuis une fenêtre, les invités former une foule impatiente
d’assister au feu d’artifice.

— Porte du fond, m’ordonna Asher. Occupe-le le temps que j’arrive, je


ne serai pas long.

Je me tournai vers James et lui lançai un petit sourire, qu’il me rendit.

— C’est bizarre que vous connaissiez cette partie de l’étage, avons-nous


seulement le droit d’être ici ? demanda-t-il.

— Bien sûr que non ! lui dis-je en riant faussement.

— Nous allons rater le feu, ma belle, me dit-il en regardant par les


fenêtres.

Sans répondre, je le conduisis à l’intérieur de la pièce en question. C’était


une salle spacieuse, pourvue d’un grand canapé et d’une table basse.

— Nous sommes mieux-

James me prit de court en me plaquant contre la porte qu’il venait de


fermer. Sa main s’enroula autour de mon cou tandis qu’il me fusillait d’un
regard hostile que je ne lui connaissais pas. De la rage émanait de lui.

— Maintenant, dis-moi qui tu es ?! me hurla-t-il au visage. Qui


t’envoie ?!

Mes mains tentaient de me dégager des siennes, il m’étouffait. Il me


repoussa brusquement, et mon dos heurta la table basse. Il accourut vers
moi pour me prendre par la taille et me porter jusqu’au canapé. Je me
débattais, mais il était beaucoup trop fort.

Je tentai de crier à l’aide, mais il plaqua sa main contre ma bouche et


bloqua mes mouvements en s’asseyant à cheval sur moi. Des larmes de
détresse dévalèrent mes joues. Mes poignets me faisaient horriblement mal
à cause de la pression qu’il exerçait dessus.
— Tu me chauffes depuis le début ! lança-il d’un ton cinglant. Tu mens
sur ton identité et moi, sur mon orientation.

Cette information me fit écarquiller les yeux. De violents tremblements


assaillirent mon corps déjà malmené par mon agresseur.

Son visage se colla au mien. Il déposa ses lèvres sur ma joue en me


disant :

— Quoi, tu pensais que je ne t’avais pas vue venir avec ton petit minois
angélique ? J’ai tout de suite flairé la nouvelle recrue. Et non, je ne suis pas
gay, chérie. Celui qui t’envoie le sait. Parce que, dans le cas contraire, il
n’aurait pas retenté l’expérience.

Son aveu me fit réaliser que mon possesseur le savait, et que son plan
était même basé sur cet élément.

— Et tout le monde le sait, la détresse m’excite, me susurra-t-il à


l’oreille. Maintenant, je vais te baiser jusqu’à ce que tu cries le nom de celui
qui t’a envoyée, ainsi que les raisons pour lesquelles il l’a fait.

Je me débattis. En retour, il me gifla. Il déchira ensuite le haut de ma


robe. À cet instant, j’aurais préféré la mort.

Asher savait que ça se déroulerait ainsi, et il ne m’avait pas prévenue. Il


était au courant de mon passé et ne m’avait pas prise en considération.
Maintenant, j’allais me faire violer, une nouvelle fois.

Et ça faisait partie de son plan.


CHAPITRE VINGT-HUIT : AFFAIRE
DE FAMILLE

Sa main couvrait l’intégralité de mes lèvres, m’empêchant ainsi


d’émettre le moindre son qui puisse alerter quelqu’un à l’extérieur. Je
gesticulais sur le canapé. Je ne voulais pas revivre ça. Je ne voulais pas me
laisser faire. Je voulais me libérer, mais mes petits poignets étaient
emprisonnés dans sa large main, et son corps était à califourchon sur le
mien.

— Ton patron te donne en présent, et apparemment, il sait très bien ce


que j’aime…

Me donner en présent ?

J’essayai de mordre sa paume, mais rien n’y faisait. Il attendait que je me


fatigue, comme un félin regarde tranquillement une proie se vider de son
sang avant de la dévorer. Il m’admirait en se léchant les lèvres.

— Tu es divine ! Je connais une fille qui te ressemble beaucoup et que je


veux sauter depuis au moins cinq ans, ajouta-t-il avec un sourire mauvais
scotché aux lèvres. Elle m’a accompagné aujourd’hui, d’ailleurs.

Je ne répondis rien et me débattis encore afin de me défaire de son


emprise. Je priai intérieurement pour que le psychopathe surgisse et me
sorte de son plan tordu.

James baissa la tête vers moi, et son nez se colla au mien. Sa bouche
remplaça sa main dans un baiser forcé. Je pinçai les lèvres pour me protéger
de ses assauts tandis qu’il souriait.
— Tu veux passer les préliminaires, chérie ? murmura-t-il.

Lorsque sa main remonta ma robe, mes cuisses se serrèrent. Mes sanglots


redoublèrent, mes tremblements se firent encore plus violents.

Là, l’instinct de survie prit possession de mon corps, si bien que j’arrêtai
de me lutter. Plus aucun mot ne sortit de ma bouche. Comme dans mes
cauchemars. Comme dans mon passé.

Ses doigts dégagèrent mes cheveux, et je grimaçai. Ses yeux


s’écarquillèrent brusquement.

— Ça, alors ! Tu n’es donc pas un présent…

Il retira l’oreillette que j’avais gardée depuis le début et tenta d’écouter le


moindre son qui pouvait en sortir, en vain. Asher avait désactivé la sienne
peu de temps avant que je rentre ici, contrairement à moi.

Au même moment, la porte se fracassa, et le bruit strident d’une balle


emplit la pièce.

C’était lui.

C’était mon possesseur, dans une colère noire.

James ne parut pas étonné. Avec une rapidité inouïe, il sortit son arme,
qu’il pointa sur moi.

— Un pas de plus, et je l’envoie sous terre, menaça-t-il en collant le


canon contre mon front.

Asher tremblait de rage. Ses narines étaient dilatées, et sa mâchoire


serrée.

Il ne bougeait pas d’un poil, son arme toujours pointée vers mon
agresseur, qui me tira violemment vers lui pour m’emprisonner entre ses
bras. Alors que Asher suivait ses moindres mouvements, James pointa
l’arme sur lui. Les deux hommes se défièrent du regard. Asher ne parlait
pas, alors, mon agresseur brisa le silence :
— Tu nous as dérangés, ricana James en pressant son bras contre mon
cou.

Au lieu de lui répondre, mon possesseur continua à le fixer avec cette


même lueur de rage dans les pupilles. Même si je ne pouvais pas voir le
visage de mon agresseur, je sentais sa respiration saccadée.

Asher évitait mon regard tandis que je le cherchais, dans l’espoir de


m’accrocher à quelque chose et de ne pas succomber à la crise de panique
qui menaçait de m’emporter à chaque minute.

Seuls mes sanglots résonnaient dans la pièce. Je n’arrivais pas à contrôler


mes tremblements.

— C’est ta première mission, petit ?

Aucune réponse. Il prenait Asher pour un débutant.

— Pose ton arme, tu veux ?

Rien, mais l’expression sur son visage était différente : il réfléchissait. Je


le devinais à ses traits tendus et ses yeux, qui balayaient le visage de James.

Soudain, l’arme de mon agresseur n’était plus pointée sur lui. Mais sur
moi. Contre ma tempe.

— Pose. Ton. Arme.

Trois mots. Un ordre. Une menace.

Il esquissa un rictus sans ciller et continua à se rebeller en jouant avec ma


vie.

— Tu ressembles étrangement à quelqu’un que je connais, confessa


James à Asher. Mais il n’a pas les mêmes yeux que toi.

Et pour la première fois depuis le début de notre confrontation, Asher


répondit :
— Et de quelle couleur sont ses yeux ? demanda-t-il, faussement
intéressé.

Banale comme question, mais elle eut l’effet escompté. Il le savait.

La respiration de James se coupa au moment où il entendit sa réponse. Il


avait reconnu la voix de mon possesseur. La voix d’Asher.

L’ambiance changea. Ce n’étaient plus deux personnes qui se défiaient en


jouant avec la vie de l’autre. Il raffermit sa prise autour de mon cou, au
point qu’il m’était encore plus difficile de respirer. Ses poils se hérissèrent,
et ses muscles se crispèrent.

Mon possesseur esquissa un rictus mesquin, ce même rictus qui me


faisait froid dans le dos lorsqu’il me l’adressait. Il s’avança lentement,
doucement, et je me sentis reculer.

— Ne t’approche pas, menaça mon agresseur, ou je la tue sur-le-champ !

L’arme tremblait contre ma tempe. Je retins mon souffle, jamais je


n’avais frôlé la mort d’aussi près. Ma respiration se coupa lorsque le
psychopathe déclara :

— Tu peux la tuer, je n’en ai que faire.

« Je n’en ai que faire. »

Il était prêt à me voir mourir. Comme si je n’étais rien.

Absolument pas intimidé par le chantage de James, il continua d’avancer


lentement. Mes sanglots se firent encore plus bruyants quand je compris
qu’il ne comptait pas se plier aux ordres de celui qui tenait ma vie entre ses
mains.

— Tu veux une preuve ? demanda mon possesseur. Je peux la tuer,


maintenant.

Je commençais à voir flou. Je n’arrivais même plus à supporter mon


poids.
— Tue-la, finit mon agresseur, histoire qu’on se retrouve seul à seul.

Asher me lança un regard, suivi d’un petit sourire en coin. L’air


concentré, il pointa l’arme sur ma gorge.

Ma gorge ?

Mais… une seconde-

— James, j’ai une question pour toi, avant, déclara Asher. Est-ce que tu
crois aux anges ?

Ce dernier resta silencieux. Il tenta de garder une respiration calme, sans


succès. Son cœur battait au même rythme effréné depuis l’arrivée
fracassante de mon possesseur.

Soudain, derrière nous, on entendit le fameux feu d’artifice qui venait


d’illuminer le ciel sombre de Monte-Carlo.

— Non.

Asher rit.

— Eh bien, moi, si.

À peine sa phrase terminée, tout s’enchaîna très vite.

Il tira en visant ma gorge, protégée par le gros bras de mon agresseur, qui
hurla de douleur en la recevant.

Ce dernier me relâcha. Les cinq premières secondes, le souffle coupé, je


ne bougeai pas. Ma main restait bloquée sur mon cou indemne.

Puis, un autre bruit strident retentit, et mon corps se mit en alerte. Je


tentai de m’éloigner de leurs tirs mortels en accourant vers un coin de la
pièce, mais Asher me tira violemment à lui. Il nous conduisit vers
l’extérieur en évitant les balles de mon agresseur, qui tirait dans tous les
sens.
Une fois en dehors du bureau, derrière un mur qui nous séparait des
balles mortelles de James, Asher tira plusieurs fois à l’intérieur et toucha la
main de James, qui, dans un cri de douleur, lâcha son flingue.

C’était l’opportunité qu’attendait mon possesseur pour lui tirer dans la


jambe, avant de loger deux autres balles à l’intérieur de son corps sans
aucun scrupule. Et à une rapidité fulgurante.

La main libre d’Asher me protégeait et enveloppait le haut de mon corps.


Ma tête était pressée contre son torse. Je tremblais en appréhendant la
douleur d’une balle qui pouvait me transpercer la peau à tout moment.

À présent, seule la respiration haletante de mon possesseur et les


gémissements de James, à terre, se faisaient entendre. Asher me lâcha pour
entrer de nouveau dans la pièce. Il se rapprocha de James, et d’un coup de
pied, éloigna son arme. Puis, il empoigna ses cheveux noirs afin de le forcer
à relever la tête.

— Et on ne touche pas à mon ange, dit-il rageusement.

Sans que je m’y attende, son poing cogna la mâchoire de mon agresseur.
Une, deux, trois, quatre fois… Il ne s’arrêtait plus. Il ne pouvait pas
s’arrêter.

— Stop, lui murmurai-je en sentant ma voix trembler, tu vas le tuer…

Il ne m’écoutait pas. Son pied heurta les côtes de James, qui se


recroquevilla sur lui-même.

— Arrête ! m’exclamai-je en le voyant continuer à déverser toute la


colère qu’il avait enfouie.

Je grimaçai en découvrant James, le nez et le visage en sang, les yeux


gonflés. Il était méconnaissable.

Je me rapprochai d’Asher et posai ma main sur son épaule, dans l’espoir


de le calmer. Son cœur allait bientôt exploser à l’intérieur de sa poitrine à en
juger par son souffle court et rapide.
— Mon visage sera la dernière chose que tu verras, fils de pute.

James ricana faiblement entre deux gémissements de douleur, il ne tenait


plus en place. Cependant, il lui répondit quelque chose qui me heurta
l’esprit :

— On sera quittes, j’ai été l’une des dernières personnes que ton père a
vues avant de crever.

J’écarquillai les yeux et entrouvris la bouche. Je n’avais jamais entendu


parler de son père avant ce soir. Et maintenant, je comprenais pourquoi.

Il était mort.

— Ferme les yeux, Ella.

La seconde qui suivit son ordre, Asher braqua son arme sur lui et, d’un
geste rapide, presque irréfléchi, animé par sa rage et sa haine, il tira une
balle entre les yeux du meurtrier de son père. Puis deux… trois, quatre… Il
ne s’arrêtait plus.

Un cri d’effroi s’échappa de ma bouche lorsque le sang éclaboussa la


chemise et le visage de mon possesseur. Il fusillait du regard le corps sans
vie de James Wood, la mâchoire contractée et ses poings en sang serrés.

Ma main se porta à ma bouche tandis que mes yeux ne pouvaient se


détacher du cadavre à mes pieds. Cette vision me noua l’estomac et me
donna une violente envie de vomir. Mon possesseur, qui restait là à fixer le
corps, me dit d’une voix neutre :

— Je t’avais dit de fermer les yeux.

La porte s’ouvrit sur Addams. D’un geste de sa canne, il ordonna à ses


hommes d’emmener le cadavre hors de la chambre, mais Asher les arrêta et
sortit une balle de la poche de sa veste.

Il la contempla un instant, les sourcils froncés, puis l’enfouit à l’intérieur


de la poche du corps de James.
— Déposez-le chez lui, ordonna mon possesseur.

Du regard, ils questionnèrent leur chef, qui leur répondit sévèrement :

— Faites ce qu’il vous dit.

Ils l’emmenèrent loin, ne laissant derrière eux que nous trois. Addams
examina le haut de ma robe déchirée, laissant apercevoir la naissance de ma
poitrine, heureusement cachée par mon soutien-gorge.

D’un geste rapide, Asher enleva sa veste pour la poser sur mes épaules,
m’aidant à me soustraire entièrement au regard avide de son collaborateur.

— Elle était là, dit Addams en reportant son attention sur Asher.

Ce dernier acquiesça et lui répondit d’un ton neutre :

— Je sais. Je l’ai croisée, elle m’a reconnu.

Je relevai la tête vers mon possesseur, qui semblait encore en colère, en


essayant de comprendre de qui ils parlaient. Mais je savais que la
couverture d’Asher était cramée.

— Pourtant, je ne l’ai pas vue arriver. Wood est entré seul, déclara
Addams en fronçant les sourcils.

Soudain, je me rappelai la confession de James, peu avant l’entrée de


mon possesseur.

— Il m’a dit qu’il était accompagné, informai-je les deux hommes.

James parlait d’une femme, une femme qui, selon lui, me ressemblait.

— Jones n’est jamais très loin, ce n’est pas une légende, cette femme est
un vrai virus, souffla Addams en regardant la fenêtre. Les affaires de
famille des Scott sont toujours aussi-

— On s’en va, le coupa le psychopathe, sans m’accorder un regard.


Il commençait déjà à s’avancer vers la sortie, et je le suivis sans un mot.
Mais son nom restait dans ma tête, Jones. Elle était là, elle était présente. Et
peut-être même qu’elle savait qu’on avait tué James. En repensant aux
paroles de ce dernier, il m’avait dit qu’il la connaissait depuis cinq ans.
Mais se connaissaient-ils vraiment ?

Et me voilà avec de nouvelles pièces manquantes dans mon puzzle.

Mais maintenant, le seul à qui j’en voulais face à toutes ces questions
sans réponses était Asher. Il m’avait envoyée en enfer sans que je le sache.
Il m’avait caché son plan, il avait joué avec ma vie.

Silencieuse, je le suivis jusqu’à la sortie de la grande salle. Les invités


étaient partis, la fête était finie, tout comme notre mission. Notre chauffeur
était garé à l’entrée. Nous nous engouffrâmes dans sa voiture sans un mot.

Asher alluma une cigarette et expira lourdement, laissant s’échapper les


sentiments qui l’habitaient. Nous restâmes silencieux tout au long du trajet.
Je n’avais pas la force de parler. Je ne savais même plus comment je me
sentais.

Une fois arrivé dans la propriété privée, Asher ouvrit la porte. Je la


refermai derrière moi. Un silence pesant nous entourait. Avec un
grognement, il déboutonna sa chemise tachée de rouge, avant de l’enlever
rapidement. Devant ses jointures en sang, il m’ordonna de lui ramener la
trousse de secours dans la salle de bains, puis de le rejoindre dans sa
chambre, ce que je fis sans broncher.

Il me détaillait du regard, là où j’évitais le sien. J’examinai ses blessures,


les sourcils froncés. Il sortit tout ce dont il avait besoin tandis que
j’observais le moindre de ses gestes en pensant à son mensonge.

— Tu t’es bien débrouillée, ce soir, me dit-il en passant un coton imbibé


d’alcool sur ses blessures.

Ma mâchoire se serra. Quel culot !


— Tu m’as menti, l’accusai-je en sentant encore les mains de James sur
ma peau.

Il leva la tête vers moi et inspecta mon visage. Je fis de même en


soutenant son regard.

— Si tu avais su que James n’était pas ce qu’il prétendait être, tu aurais


fait foirer le plan en restant sur tes gardes. Il fallait que je te le cache.

Mon sang ne fit qu’un tour. James avait raison, Asher savait.

— Tu m’as envoyée là-bas alors que tu savais qu’il allait me violer ?!

Il fronça les sourcils de colère et répliqua en haussant le ton :

— Oui, mais j’avais prévu d’arriver avant qu’il pose les mains sur toi !

Sa réponse détachée me mit hors de moi.

— Pourquoi tu n’es pas arrivé, alors ? hurlai-je en tremblant de colère.


POU-

— Parce qu’Isobel m’a retenu !

Mon souffle se coupa, je m’arrêtai net.

J’en restai bouche bée. Il était avec elle. Pendant que je me faisais
agresser, il était en bas, avec elle.

Face à mon expression, il s’adoucit. Il passa nerveusement la main dans


ses cheveux en bataille.

— Ce n’est pas ce que tu-

— J’étais… entre les mains… d’un gars qui… qui allait me violer par ta
faute, repris-je, hébétée, pendant que toi… tu… tu étais avec Isobel ?

Des larmes de colère sillonnèrent mes joues. Comment avait-il pu me


faire ça ? Putain, pourquoi était-il resté avec elle alors qu’il savait que
j’allais me faire agresser ?

— Ella, elle ne faisait pas partie du plan, souffla-t-il en se levant et en


s’approchant de moi.

Je reculai, par réflexe. Et il le remarqua. Ses sourcils se froncèrent.


Lorsqu’il s’approcha encore de moi, je secouai la tête. Je refusais qu’il me
touche.

— Comment as-tu pu…

— Tout est fini, murmura-t-il doucement. J’étais là avant qu’il le fasse,


Ella.

— Tu m’as menti, Asher. Putain, tu m’as caché ça !

— Je suis désolé.

« Je suis désolé », une phrase que je n’avais entendue qu’une fois sortir
de sa bouche. Il s’excusait. Asher Scott s’excusait.

Je me demandais pourquoi et comment elle l’avait retardé, et en même


temps, je ne voulais pas le savoir. Je me rappelai sa réaction virulente le soir
où je lui avais parlé d’elle. Maintenant, il me disait qu’ils s’étaient
« rencontrés » ?

Et s’il y avait eu quelque chose entre eux ?

— Je n’ai pas baisé avec elle, si c’est ce que tu penses, me confia-t-il en


me regardant droit dans les yeux. À vrai dire, je ne la toucherais même pas
avec un bâton.

Je ne répondis rien, puisque je ne savais pas quoi dire. Tout se mélangeait


dans ma tête. Je lui en voulais de m’avoir laissée entre les mains d’un
violeur, mais je savais qu’il disait vrai. Je savais que son plan avait été mis à
mal par l’entrée d’Isobel. Je me demandais ce qu’il s’était produit entre eux,
et pourquoi elle avait été là.
Il s’approcha de moi prudemment, très lentement, comme si j’étais un
vase sur le point de se briser.

— Je te donne ma parole que personne ne pourra t’atteindre quand je suis


dans les parages, promit-il en posant ses mains sur mes bras.

Lorsque ses doigts entrèrent en contact avec ma peau, je frissonnai. Je


fermai aussitôt les yeux afin de chasser de ma tête les souvenirs de l’autre
porc.

— Je ne suis pas James, me rassura-t-il dans un murmure. C’est moi.


Asher.

Sa tête se rapprocha de la mienne, et je déglutis. Dans mon esprit, le


visage de James remplaçait celui d’Asher. Je reculai en détournant le
regard.

— Je l’ai tué, Ella, ne le laisse pas te hanter. Il n’est plus là.

Mes yeux s’embuèrent. Il n’était plus là. Pourtant, je me rappelais encore


son toucher, sa violence, ses yeux remplis d’excitation face à ma détresse.

— Décris-le-moi, me demanda Asher, ce qui me fit froncer les sourcils.


Décris-moi comment il était. Dis-moi ce qu’il t’a fait.

Je ne compris pas sa demande. Où voulait-il en venir ?

— Fais-le, mon ange.

Et je le vis reculer d’un pas. Laissant de l’espace entre nous. Recréant la


distance qu’il avait effacée quelques secondes plus tôt.

— Il… il me regardait comme… comme une proie, commençai-je


difficilement. Il était excité à l’idée de… de me baiser.

Il acquiesça en silence. Sa mâchoire se serra, mais il me demanda de


continuer.

— Il m’a sauté dessus.


Il esquissa un pas un avant en m’interrogeant du regard. Je compris alors
qu’il me demandait la permission.

Je la lui donnai d’un hochement de tête. Je ne savais pas ce qu’il


cherchait à faire.

— Continue.

— Ses gestes… il… il était brutal, décrivai-je en grimaçant. Ses mains se


baladaient sur… moi, et ses doigts comprimaient ma peau.

Soudain, sa main s’approcha de moi. Du bout des doigts, il caressa mon


avant-bras. Lentement, sans émettre la moindre pression.

Il examina mon expression, mais mes yeux étaient bloqués sur sa main.

— Ne t’arrête pas.

— Il… il m’a forcée à l’embrasser, lui dis-je, dégoûtée. Je… sens encore
sa bouche sur moi.

Tout doucement, sa tête se rapprocha de la mienne. Il regardait mes


lèvres avec insistance tandis que je me battais contre les scènes de mon
agression qui tournaient en boucle dans mon esprit.

— Est-ce que tu l’as touché ? me demanda-t-il.

Je secouai négativement la tête. J’aurais été incapable de poser mes


mains sur mon agresseur.

— Touche-moi, Ella.

Je me crispai.

— Je ne suis pas James. Regarde mes doigts… regarde-moi.

Et je compris. Il me montrait qu’il n’était pas comme lui, il me montrait


que je n’avais pas à avoir peur de lui. Il faisait tout le contraire que ce que
m’avait fait subir James.
— Pose tes mains sur moi, mon ange.

J’hésitai encore quelques secondes. Puis, mes doigts se posèrent sur son
torse. Je sentis son autre main se frayer un chemin à l’intérieur de sa veste
pour se positionner sur ma taille. Je frissonnais tandis qu’il effleurait un
bout de peau dénudé.

— C’est moi. C’est moi, Ella, me rassura-t-il une nouvelle fois. Asher.

Ma main, hésitante, remonta lentement sur son torse, parcourant la


surface de sa peau en silence afin de me rassurer intérieurement. La sienne
glissa le long de ma colonne vertébrale et me rapprocha de lui. Je me
laissais difficilement faire, mais me répétais que c’était Asher.

— N’aie pas peur, c’est moi.

Sa bouche s’entrouvrit, je sentis sa respiration devenir un peu plus lourde


et plus bruyante qu’au départ.

— Putain ! jura-t-il dans un murmure.

Sa tête se rapprocha de la mienne une nouvelle fois, détruisant le peu


d’espace qui subsistait entre nous.

— C’est moi, répéta-t-il dans un souffle. Personne ne posera plus jamais


les mains sur toi, je te donne ma parole.

— Je ne veux plus qu’on me touche, lui avouai-je faiblement en ravalant


mes larmes. Je n’en peux plus.

— Je te promets que plus personne ne te touchera, murmura-t-il.

Ses lèvres se posèrent sur mon front pour y déposer un baiser. En le


sentant reculer, je me défis de son emprise. Il passa sa main dans ses
cheveux et souffla bruyamment.

Alors qu’il s’apprêtait à partir, une question dont je voulais avoir la


réponse sortit toute seule de ma bouche :
— Qui est Isobel, Asher ?

Ce dernier se retourna vers moi en haussant les sourcils, visiblement pris


au dépourvu.

— Une salope qui fout la merde partout où elle va. On a un vol dans
quarante-cinq minutes, prépare tes valises.

— Ne change pas de sujet, repris-je, agacée. Dis-moi la vérité.

Il soupira :

— Mon ex.
CHAPITRE VINGT-NEUF : AMOUR
FRATERNEL

Le lendemain.

3 h 15 du matin. Nous venions de nous garer près du sombre bâtiment du


QG. Rick avait exigé notre présence à une réunion dès notre retour de
Monte-Carlo, et à en juger par l’expression blasée du psychopathe, je
compris que Rick ne rigolait pas.

Je déglutis, mal à l’aise. Rick était ferme lorsqu’il s’agissait du réseau, et


je redoutais le motif de cette réunion.

Nous marchâmes jusqu’à arriver face à la porte qui nous séparait de la


confrontation. Alors que j’allais l’ouvrir, le psychopathe m’en empêcha
d’une main sur mon poignet. Il sortit son paquet de clopes avant
d’emprisonner une cigarette entre ses lèvres.

— Maintenant, tu peux ouvrir.

Je levai les yeux au ciel et poussai la porte du bureau, derrière laquelle


était réuni tout le groupe.

— Hé ! s’exclama Kiara en se levant de sa chaise, un grand sourire aux


lèvres.

Elle se jeta dans mes bras.

— C’est comme si je ne t’avais pas vue depuis un mois ! me dit-elle en


collant sa joue contre la mienne.
Je lui rendis son étreinte en souriant. Cette fille m’avait tellement
manqué.

Lorsque Rick se racla la gorge, nous nous éloignâmes l’une de l’autre. Je


m’aperçus qu’il avait l’air tout sauf content. Il était même carrément en
colère.

Le psychopathe passa à côté de nous, le pas nonchalant. Ally lui fit un


petit signe, mais il l’ignora pour mieux défier du regard son oncle. Les
membres présents n’osaient pas prendre la parole. L’ambiance devint tout à
coup glaciale.

Kiara me prit la main et m’incita à m’asseoir à côté d’elle. Ben me fit un


clin d’œil. En retour, j’esquissai un petit sourire, sourire qui s’effaça dès
lors que Rick prit la parole.

— Tu n’en fais vraiment qu’à ta tête ! commença-t-il d’un ton lourd de


reproches.

— Ce n’est pas nouveau, rétorqua Asher.

Rick posa ses poings sur la table, les sourcils froncés.

— On avait dit que tu devais suivre le plan !

Le psychopathe resta indifférent face à la colère de son oncle. Il lui


répondit sur le même ton neutre en fumant sa cigarette d’une manière des
plus arrogantes :

— En effet. Mais personne ne m’a interdit d’élaborer un plan secondaire.

Rick tapa du poing sur la table, ce qui me fit sursauter, mais ne suscita
pas la moindre réaction chez mon possesseur, aucunement intimidé par la
colère de son oncle.

— Tu as jeté ta captive dans la gueule du loup ! Elle ne devait que se


faire remarquer ! Et toi, tu prévoyais de la laisser se faire violer ?!
Soudain, les doigts d’Asher craquèrent sa cigarette en deux. Ne
s’attendant pas à ce reproche, il se crispa, et sa mâchoire se serra.

Il bondit aussitôt, le regard noir.

— Mon plan était de ne pas le laisser penser qu’il était la cible d’un futur
meurtre, lança-t-il d’un ton cinglant. Il fallait lui faire croire que la captive
n’était qu’un putain de pot-de-vin, parce que ceux qui veulent créer des
alliances avec Wood lui envoient des putains de présents.

Rick regardait son neveu avec ce même air sévère, sans un mot. Le
psychopathe se rapprocha de lui et continua sur le même ton :

— Et si j’avais suivi ton plan, renchérit-il en contournant lentement la


table. À l’heure actuelle, je n’aurais plus de captive. Il l’aurait tuée.

Mon cœur fit un bond.

Rick s’arrêta à son niveau. Asher bouillonnait, mais son oncle gardait les
yeux rivés sur lui sans se laisser intimider.

— Si je suivais tous tes plans, je serais déjà enterré à Londres avec mon
père.

Ben se leva et prit la parole.

— A-

— La ferme, s’écria-t-il sans se retourner, ne joue pas les chefs avec


moi ! N’oublie pas que c’est moi qui dirige. Pas le contraire.

Asher s’éloigna de son oncle. Ce dernier resta sans voix tandis qu’il
reprenait place. Le psychopathe emprisonna une nouvelle cigarette entre ses
lèvres et feuilleta rapidement les documents posés sur la table.

Personne n’osait parler dans la pièce, tous évitaient de lancer un


quelconque sujet. Rick se rassit finalement avec un soupir. Je vis Ben lever
le doigt comme un enfant dans une classe, ce qui fit autant rire moi qu’Ally
et Kiara.
— Quoi encore ? demanda le psychopathe, irrité.

— Je te préviens, commença Ben, je n’y suis pour rien. Ce n’était pas


mon idée.

Je fronçais les sourcils d’incompréhension. Kiara écarquilla les yeux et


lui fit immédiatement signe de se taire.

— Qu’est-ce que vous avez cassé ? demanda Asher en les dévisageant


tour à tour.

— Rien du tout ! s’exclamèrent-ils tous les deux en même temps.

Asher se pinça l’arête du nez et souffla bruyamment. Rick se racla la


gorge une nouvelle fois, reprenant son rôle d’animateur de la réunion. Il me
demanda doucement :

— Ella, que t’a dit James avant qu’Ash arrive ?

Une boule se forma dans mon ventre. Les images, glaçantes, défilaient :
lui sur moi ; puis, lui derrière moi ; et enfin, lui loin de moi, loin de ce
monde.

— Il… il m’a dit qu’il était accompagné d’une-

— Isobel, me coupa Asher, Isobel était là. D’ailleurs, sans elle, James
n’aurait jamais eu le temps de poser un doigt sur ma captive.

« Ma captive. »

J’entendis Ben rire et lancer un petit clin d’œil à Kiara, qui secoua la tête.
Elle lui tendit un billet de 100 dollars.

— Donne-moi ce putain de billet ! ordonna le psychopathe à son cousin.

Ce dernier s’exécuta en grimaçant. Asher plaça la flamme de son briquet


en dessous du billet et le laissa brûler doucement entre ses doigts. Cette
scène me laissait sans voix. Il brûlait de l’argent ! Ben, lui, marmonna un
« Tu n’es pas drôle. »
— Le prochain qui fait un pari sur moi se verra à la place de ce billet,
menaça-t-il avant de jeter les débris dans un coin de la pièce.

Tous restèrent muets, ne sachant pas quoi répondre au démon assis sur sa
chaise, occupé à feuilleter des documents en fumant sa cigarette.

— Isobel ne savait pas que son collègue allait bientôt mourir, continua
Ash, mais une chose est sûre : elle le sait sûrement, maintenant.

— Où as-tu déposé le corps ? demanda Ben.

— Chez lui. J’ai même laissé un petit indice pour celui qui découvrira le
corps en premier.

Je me rappelais avoir vu le psychopathe glisser une balle à l’intérieur de


la poche du cadavre. Kiara l’interrogea, curieuse :

— Quel genre d’indice ?

— Du plomb, gravé.

Rick passa une main dans ses cheveux avec nervosité. Asher jouait avec
ses bagues sans un mot, l’esprit ailleurs.

Peut-être encore dans la salle, auprès d’Isobel.

Depuis son aveu, ma vision d’elle avait changé. Rien qu’au souvenir de
son insolence lorsqu’elle avait voulu que je fasse passer un message à
Asher, je réalisai à quel point elle était sadique. À quel point elle était
mauvaise.

Il écrasa sa cigarette dans le cendrier près de lui et cracha la fumée en


étudiant tous les membres de son équipe.

— On vient de déclarer une guerre, annonça-t-il d’un ton sérieux, et


connaissant William, il s’attaquera à vos points faibles en premier.

Il termina sa phrase en regardant Ally, faisant référence à son fils. Cette


dernière arbora une expression inquiète.
— Tu devras quitter le continent, demain, déclara-t-il en la regardant
droit dans les yeux. Tu iras avec Théo en Écosse.

Ally acquiesça, les mains tremblantes. Elle devait protéger sa famille du


danger qui rôdait autour d’elle.

— Kiara, reprit-il en s’intéressant à son amie, tu déplaceras ta mère à


Paris. Elle prendra le premier vol, demain matin.

Elle émit un « compris » sans négociation. En même temps, elle n’avait


pas le choix.

— Tu penses qu’ils ont retrouvé le corps ? demanda Rick.

Ash leva la tête vers lui.

— Sans l’ombre d’un doute. Ils sont peut-être même en route pour
l’annoncer à William. Si ce n’est pas déjà fait.

Cette situation me donnait la boule au ventre, j’étais terrifiée. Et pour la


première fois depuis que je les connaissais, nous étions tous en danger de
mort.

Le psychopathe se leva de sa chaise pour se positionner face à nous tous.


Son regard avait changé. Il ouvrit la bouche, mais ne dit rien pendant un
court instant. Il serra la mâchoire et ferma les yeux.

— Mon père… commença-t-il avant de les rouvrir et d’admirer ses


bagues, mon père était l’un des meilleurs dirigeants de ce réseau. Et je
tuerai tous ceux qui ont participé de près ou de loin à sa mort.

Le ton de sa voix était ferme et déterminé, à l’instar de ses paroles.

— William et toute sa bande paieront pour ce qu’ils nous ont enlevé, je


n’ai qu’une parole. Celle d’un Scott.

Ben se leva, suivi de Rick. Les deux membres de la famille Scott


rejoignirent le dirigeant de la dynastie.
— Je sais qu’il est présent, dit Ben, peut-être pas physiquement, mais il
est là. (Il marqua une courte pause et pointa du doigt le canapé plus loin.)
Sur ce canapé, où il avait l’habitude de se poser. Il est aussi ici. (Il montra
l’un des sièges vides.) Et là. (Il désigna la fenêtre.) Il est avec nous, ce soir.
Il l’a même toujours été.

Les yeux de Rick devinrent humides pendant le discours de son neveu.

— Mon père ne méritait pas de mourir de cette manière. Je leur réserve


une mort des plus atroces.

Il était déterminé à tenir sa promesse : celle de tuer tous ceux qui avaient
eu l’audace et avaient commis l’erreur de s’approcher de sa famille.

— Vengez-le, demanda Ally, la voix cassée. C’était un incroyable père,


un oncle et un frère pour chacun de nous. Il méritait de vivre.

Une larme coula le long de sa joue, puis une autre, et encore une autre.
Elle pleurait la mort de l’homme que je n’avais pas eu la chance de
rencontrer.

— Même si oncle Robert n’aurait pas aimé qu’on se venge… confia Ben
en jetant un coup d’œil à son cousin. Il aurait même détesté.

Asher lui lança un regard complice.

— Eh bien, on continuera à faire des bêtises. Et il est sûrement en train


de nous traiter de-

— « P’tit cons », le coupa Ben.

— « Bougez-vous le cul, bande de p’tits cons » ! plaisanta Asher en


regardant sa bague.

Là, un sanglot s’échappa de la bouche de Rick, qui serra ses neveux dans
ses bras. Ally semblait émue, et honnêtement, on l’était tout autant. Cette
scène montrait à quel point la famille était importante aux yeux des Scott, à
quel point ils étaient tous soudés.
Cependant, elle montrait également que le deuil était fait pour certains.
Mais pas pour d’autres.

— Je suis sûr qu’il est très fier de vous, les garçons, affirma Rick.

Je ne pus m’empêcher de lâcher quelques larmes tandis que cette scène


se jouait sous mes yeux. C’était à la fois beau et triste.

C’était humain.

— Je me rappelle encore quand il nous envoyait faire le tri des archives


en guise de punition parce qu’on s’était encore battus en jouant à FIFA,
lâcha Ben.

Kiara lâcha un petit rire en essuyant les larmes qui roulaient sur ses
joues.

— Quand il m’apprenait à tirer, je ne devais jamais rater ma cible…

— Parce que la cible peut ne pas te rater, termina Ash. Après ça, il nous
jetait dans le lac glacé.

Elle reprit la parole, rongée par la tristesse et les souvenirs qui lui
revenaient en tête :

— Il… il m’avait encouragée à parler de ma bisexualité à ma mère, et à


vous…

Ses bras encore sur les épaules de son oncle et de son cousin, Asher
arborait la même expression de joie mêlée à de la tristesse. Même absent,
Robert les faisait sourire.

Rick leva la tête au plafond et laissa couler ses larmes dédiées à son frère.

— J’espère que tu roules ton meilleur joint en nous regardant chialer


pour toi, fumier.

Cette phrase déclencha le rire de tout le monde et installa une ambiance


moins triste dans la pièce chargée en émotions.
— Merci pour tout, papa, murmura Asher en admirant sa chevalière.

C’était la chevalière qu’il m’avait demandé de porter au restaurant, à


Monte-Carlo. « R. Scott », Robert Scott.

Ceci marqua la fin de la réunion.

Ally nous offrit une longue accolade. Elle allait me manquer. L’Écosse
était loin, mais heureusement que la technologie nous permettait de rester
en contact avec ceux qu’on aime.

La salle se vidait. Rick et Ally quittèrent le bâtiment afin de préparer le


déménagement hâtif d’Ally. Kiara et Ben les rejoignirent. Il ne restait plus
que moi. Et Asher.

— Je suis désolée, soufflai-je tandis qu’il enfilait sa veste en cuir.

Ce dernier me lança un regard d’incompréhension.

— Pour la mort de ton père, précisai-je.

Ses lèvres s’étirèrent en un petit sourire, mais il ne dit rien. Je remarquai


qu’aborder ce sujet l’avait changé. Il me paraissait plus vulnérable. Il
n’avait plus cette carapace froide, l’hostilité constante dans son regard avait
disparu.

Il était lui, il était Asher.

— Tu viens ? Je suis impatient de découvrir ce qu’ils ont foutu chez moi.

J’acquiesçai et le suivis en souriant. Moi aussi, j’avais envie de savoir.

Nous montâmes les marches de la grande maison silencieuse et sombre


du psychopathe. Enfin, jusqu’à ce que l’éclairage automatique allume toutes
les pièces, et là… Des aboiements se firent entendre. Un chien accourut
vers nous.
Oh, bordel !

Kiara et Ben avaient ramené un chien ici.

Je ne pus m’empêcher d’émettre un petit cri de joie face à cette petite


boule de poils marron.

— Oh, le bordel ! lâcha la voix hébétée d’Asher derrière moi.

Il ne partage visiblement pas ma joie.

Je m’assis par terre, et il me sauta dessus. Ce chien était adorable.


J’entendis le téléphone de Grincheux sonner. Lorsqu’il décrocha, il hurla,
me faisant tressaillir :

— Tu me ramènes un chien, Kiara ? Un putain de sac à puces dans ma


maison ! Je vais te tuer, Smith ! Oh, je vais t’arracher-

— Chut ! Tu fais peur au chien !

Je le fusillai du regard, et ce psychopathe fit de même en continuant à se


disputer à propos de ce chiot qui était beaucoup trop pur pour lui.

Après avoir raccroché, il souffla en me regardant jouer avec l’animal.

— N’y pense même pas, m’avertit-il alors que je levais la tête vers lui en
commençant déjà à préparer mes arguments pour qu’on le garde.

— S’il te plaît ! le suppliai-je. Tu ne peux quand même pas le jeter à la


rue !

— Tu veux qu’on parie ? rétorqua-t-il en le considérant avec dégoût. Il ne


restera pas une seconde de plus ici !

Je me mis debout face à lui afin de protéger le chien de ce monstre qui


voulait le jeter à l’extérieur.

— Si tu le fous dehors, je… j’irais avec lui !


Il pouffa de rire.

— Raison de plus pour le faire sortir.

Ma bouche forma un « O » offusqué. Il s’esclaffa avant de reprendre plus


sérieusement :

— Il dégage. Si tu veux dégager avec lui, c’est ton choix. Mais il dégage.
Je n’aime pas les chiens.

Je croisai les bras et secouai la tête. Il était hors de question de laisser ce


pauvre chien sans défense dehors.

— Il reste.

— Ma maison, mes règles.

— Je vis aussi ici ! m’exclamai-je, irritée.

— Tu es aussi à moi, termina-t-il simplement en me regardant droit dans


les yeux.

Le chien se frottait contre mes jambes. Plus je l’observais, plus je voulais


qu’il reste. Ma parole contre celle de Scott. Ce chien allait rester. J’allais en
faire une affaire personnelle.

Le jeu allait commencer.

— Je connais ce regard, me dit-il. Tu ne me feras pas changer d’avis.

Lorsque je m’approchai de lui, il croisa les bras. Ma main se fraya un


chemin à l’intérieur de sa veste et se posa sur son flanc.

— S’il te plaît, susurrai-je.

Ma tête se rapprocha de la sienne. Je fixai ses lèvres avec cette même


fausse insistance en lançant des œillades furtives à son visage, visiblement
indifférent à mes avances.
Ça s’annonçait plus compliqué que prévu. On allait donc passer à la
vitesse supérieure.

— Si… tu m’embrasses, chuchotai-je en frôlant ses lèvres, on garde le


chien.

Il pouffa et décroisa ses bras avant de les poser sur ma taille, me faisant
frissonner au passage. Il esquissa un petit sourire en coin.

— Tu testes mon contrôle ? Ce n’est pas du jeu, ça…

Quand il m’attira un peu plus contre lui, un sourire triomphant étira mes
lèvres.

— Si tu m’embrasses, il dégage.

Mes mains se faufilèrent à l’intérieur de son pull. Je le sentis se crisper


sous mes doigts, et son souffle devint lourd. Ses yeux brûlaient mon
épiderme. Il entrouvrit la bouche lorsque mes ongles caressèrent son flanc
délicatement. Puis, il retira mes mains de son pull.

— Tout ça parce que je t’ai dit non ? Oh… mon ange.

Il allait perdre, je le sentais, et je me réjouissais déjà de la tournure que


prenait cette partie.

— Je devrais le faire plus souvent.

Il me colla un plus contre lui. Mes mains se posèrent instinctivement sur


sa nuque. Ses lèvres effleurèrent les miennes, mais il éloigna sa tête. Il ne
comptait pas se laisser faire si rapidement. Cette torture aussi physique que
psychologique me rendait dingue.

— Je t’avais promis que t’allais perdre la tête en enfer, mais sache que
c’est parce que j’y suis déjà.

Je hoquetai de surprise lorsque ses mains emprisonnèrent brutalement


mes cuisses et les soulevèrent pour les enrouler autour de sa taille. Il plaqua
mon dos contre le mur derrière moi.
Bordel.

Je n’étais pas sûre de résister.

J’avais des papillons dans le ventre, ce sentiment agréable qui parcourait


mon corps lorsqu’il s’agissait de lui. J’étais tiraillée entre la peur de baisser
ma garde et l’envie de le faire.

Parce que c’était Asher.

Ma bouche s’entrouvrit lorsque la sienne entra en contact avec la peau de


mon cou, où il déposa une multitude de baisers insatiables. Les yeux clos, je
profitais de ses lèvres brûlantes, qui me procuraient un sentiment qui
m’était inconnu auparavant. Dieu que j’aimais cette sensation !

— Tu me rends… dingue, murmura-t-il entre deux baisers. Putain…


de… dingue.

Son pouce caressa l’arrière de ma cuisse lentement. Je le sentis remonter


jusqu’à mes fesses, qu’il pressa légèrement. Ses lèvres continuèrent à
torturer ma peau en la suçotant, ce qui m’arracha un soupir.

— A… Asher…

En réponse, ses lèvres s’étirèrent contre ma peau humide.

Je perdais, à mon propre jeu. Mais je ne pouvais plus l’arrêter, je ne


voulais pas qu’il arrête. Son désir s’exprimait à travers ses baisers et ses
mouvements.

Il leva la tête vers moi, les pupilles dilatées, rivées sur mes lèvres avides
des siennes. Je ne devais pas l’embrasser. Je refusais de l’embrasser en
premier, même si j’en avais follement envie.

Sa langue passa sur ses lèvres entrouvertes, et son nez se frotta contre le
mien. Nos respirations étaient lourdes. Les puissants battements de mon
cœur étaient tout ce qu’on entendait.

Et là.
— Je refuse qu’il mette une seule patte dans ma chambre, déclara-t-il
avant d’écraser ses lèvres sur les miennes.

Ma main se posa sur sa mâchoire, et je lui rendis son baiser passionné.


Bordel.

Ses lèvres.

Je n’avais jamais ressenti autant de passion à travers un simple baiser.

Il avait raison. Je perdais la tête en enfer.

Et il y était déjà.

Je sentis mon dos s’éloigner du mur. Il me mordilla la lèvre inférieure,


demandant un accès à ma bouche que je lui accordai. Il marcha avec moi
dans ses bras. Sa langue entra en contact avec la mienne dans une danse
sensuelle et affamée.

On se découvrait à nouveau. Ses lèvres étaient à la fois douces et


insatiables. Avides de cette frénésie qu’on réclamait, avides de ces
sentiments qu’on éprouvait et qu’on cherchait à ressentir à travers l’autre.
Comme un tsunami dans lequel on voulait plonger.

Il s’assit sur le canapé. J’étais à présent à califourchon sur lui. Nous


continuâmes à perdre le contrôle, à nous perdre dans l’autre. À s’attirer
mutuellement. Comme des aimants.

Sa main se fraya un chemin à l’intérieur de mon pull, qu’il remonta


doucement, mais son geste spontané, bien qu’empli de désir, me crispa
violemment, si bien que j’arrêtai tout mouvement.

Son toucher ranimait mes démons. Je tentais d’étouffer mon angoisse


dévorante en me répétant que c’était Asher, mais ce n’était pas aussi simple.

— Bordel, murmura-t-il dans un souffle.

La bouche encore entrouverte, la respiration lourde, je chassais les


démons qui menaçaient de resurgir.
Il n’est pas eux.

Il n’est pas eux.

Il n’est pas eux.

— Tu m’enivres beaucoup trop, mon ange.

Les mains sur mes hanches, il fixait mes lèvres avec cette même envie
palpable qu’au début, comme s’il n’était pas entièrement rassasié. Comme
si, au contraire, son appétit n’en était que plus grand.

— Et si, dans les trois prochaines secondes, t’es encore sur moi, sache
que je ne pourrai plus me contrôler.

J’acquiesçai avant de me décaler. Je m’assis sur le canapé et tournai la


tête vers le chien, qui reniflait quelque chose par terre sans se soucier de
nous.

S’il savait…

— On l’appelle comment ? demandai-je.

— Connard. Ou Ben.

Sa réponse m’arracha un sourire. Qu’est-ce qu’il pouvait être méchant !

— Tate ? lui proposai-je. Pourquoi pas Tate ?

— C’est nul, marmonna le psychopathe, je préfère Connard.

— Va pour Tate.

11 h. Je me levai du lit en m’étirant. La lumière à l’intérieur de la


chambre m’arracha un grognement.
Comme chaque matin que je passais ici.

La porte de ma chambre était entrouverte. Il n’y avait aucun bruit dans la


maison, sauf les pas de Tate qui se faisaient entendre pendant qu’il montait
les marches.

— Salut, toi, dis-je en lui caressant la tête. Je suis sûre que le


psychopathe ne t’a pas donné à manger. Il fait ça au début, mais ne t’en fais
pas, c’est juste une « période d’acceptation ».

J’achevai ma phrase sur un sourire, me rappelant que Kiara me disait ça


pour m’aider à supporter le psychopathe, au début.

Je descendis en lisant les messages que j’avais reçus hier sur mon
téléphone.

De Kiara :
> Coucou, toi ! J’espère que vous avez gardé le chien. :( Si c’est le cas, sa bouffe et
une gamelle l’attendent dans la cuisine, hihi.

Après avoir rempli sa gamelle de croquettes, je lui ouvris la porte du


jardin pour qu’il aille courir.

Je souris comme une enfant en regardant l’animal gambader dehors. Je


me demandais comment ils l’avaient trouvé. Je devrais poser la question à
Kiara.

Je remontai dans ma chambre pour prendre une bonne douche qui m’aida
à me réveiller. Alors que j’étais en train de m’habiller tranquillement,
j’entendis soudain Tate aboyer dans le hall.

J’empressai de le rejoindre, décidée à voir ce qu’il voulait. Aussitôt, mon


cœur s’arrêta. La porte était ouverte, et une inconnue se tenait dans
l’embrasure. Dire qu’elle était bruyante aurait été un euphémisme.

— Ash enculé de Scott ! Putain, je vais te tuer !


Mes yeux s’écarquillèrent face à cette jeune femme en colère contre mon
possesseur.

— Où est mon enculé de frère ?! cria-t-elle en me fusillant du regard.


CHAPITRE TRENTE : EX-CAPTIVE

Après avoir claqué la porte d’entrée dans un geste rageur, la jeune femme
ferma les yeux un instant. Elle fit mine de se calmer en inspirant
profondément. Elle leva ensuite la tête vers moi.

C’était sa putain de sœur. Et elle était aussi colérique que lui.

— Je suppose que tu dois être une de ses putes, déduit-elle en me


reluquant. Où est le mec avec qui t’as baisé hier ?

Je la dévisageai, incrédule. La facilité avec laquelle elle en était venue à


une telle conclusion me fit réaliser que le psychopathe ne cachait pas ses
conquêtes.

— T’as perdu ta langue dans sa bouche ?

C’était sans l’ombre d’un doute sa sœur. Aussi crue qu’Asher.

— Je-

— Ça, c’est ce que j’appelle une entrée tout en sobriété, fit une voix
rauque derrière moi. Qu’est-ce que tu fous encore ici ?

En tournant la tête, je découvris avec étonnement le psychopathe, qui


descendait du deuxième étage. Depuis quand était-il là, lui ?

— Si tu penses que je vais quitter le pays pour tes beaux yeux, tu te


trompes lourdement sur mon compte, mon frère ! lâcha-t-elle d’un ton
cinglant.
Il pouffa avec insolence et se gratta la nuque. La jeune femme continua
sur le même ton :

— Dégage, toi ! Tu ne vois pas qu’on a un problème de famille à régler ?

Ça, c’était pour moi.

Lorsqu’il arriva à ma hauteur, Asher enroula son bras autour ma taille. Il


la fusilla du regard tandis qu’elle haussait les sourcils.

— Je vois… souffla-t-elle. Je ne quitterai pas les États-Unis, Ash.

— Je ne me rappelle pas t’avoir demandé ton avis dans mon message.

Elle rit cyniquement. Je compris alors qu’elle devait quitter le pays,


comme Ally et Théo, ainsi que la mère de Kiara.

— Je. N’irai. Nulle. Part, articula-t-elle. Ce n’est pas difficile à


comprendre pour toi qui te vantes d’être si intelligent.

— Abby, s’exaspéra-t-il, je n’ai vraiment pas le temps, là. Ton vol


t’attend depuis deux heures, maintenant.

— Si papa était encore en vie, il aurait été d’accord avec moi !

— Oui, oui, parfait. S’il était en vie, on n’en serait pas là, renchérit-il. Je
vais appeler Carl.

— NON ! cria-t-elle, ce qui me fit sursauter. Je ne partirai pas.

Asher se pinça l’arête du nez. Sa patience commençait à s’émousser face


à la tête de mule qu’était sa sœur.

— Si tu restes ici, tu seras plus en danger que nous, Abby.

— Tu vois, c’est ça, ton problème. Tu ne penses qu’à toi ! s’exclama-t-


elle rageusement. J’ai une putain de vie, ici : un copain merveilleux, un
appartement merveilleux et un travail, devine comment ? Merveilleux ! Et
toi, tu veux m’enlever tout ça parce que… parce que… je ne sais pas,
merde !

La main de mon possesseur se crispa sur ma taille. En le voyant serrer la


mâchoire, je déglutis. Il commençait à s’énerver, et je n’aimais pas être dans
les parages lorsqu’il était énervé.

— J’ai tué James Wood, Abby, grinça-t-il froidement. Je vais venger


notre père.

Cette révélation eut le don de la calmer aussitôt. Elle resta sans voix
quelques instants.

Quand elle reprit ses esprits, elle croisa les bras.

— Je ne partirai pas quand même, s’opposa-t-elle. Je refuse de fuir.

— Oh, Seigneur ! s’agaça-t-il en levant la tête vers le plafond. OK, tu


veux faire un choix ? Je te donne le choix.

— Je t’écoute.

— Soit tu meurs, soit tu restes en vie, lui exposa-t-il. Si tu choisis la


seconde option, tu te barres en Grèce. Si tu préfères la première, alors,
surtout, ne bouge pas des États-Unis et reste avec ton copain merveilleux
dans ton appartement merveilleux avec ton travail merveilleux.

Elle ricana.

— Tu veux que je te dise un truc ? Va te faire foutre. Allez tous vous


faire foutre. Vous ne me dicterez pas quoi faire de ma vie. J’en ai assez.

Il prit son paquet de clopes et s’alluma une cigarette.

— Je ne te dicte pas quoi faire, Abby. C’est pour te protéger que je fais
ça. Je ne veux pas que William te kidnappe et te bute pour venger son
meilleur pote.

— William ne me fait pas peur, Ash, je peux me défendre !


Il se massa les tempes. La fameuse Abby tourna sur elle-même en levant
les bras, ne sachant sûrement pas quoi faire pour convaincre son frère
d’accepter sa requête.

— Et si tu faisais surveiller ma maison ?

— Ça ne suffirait pas, répondit-il du tac au tac.

— Gardes du corps ?

— Non plus.

— J’emménage ici ?

— Alors, là ! s’emporta-t-il en la regardant droit dans les yeux. C’est non


négociable. Tu t’en vas.

Abby me lança une œillade emplie de détresse, face à laquelle je


grimaçai, impuissante. À vrai dire, si j’essayais de l’aider, je signais mon
arrêt de mort.

De plus, Asher avait raison : elle devait quitter le pays pour sa sécurité.

— Aide-moi, toi aussi, au lieu de rester plantée là, à nous regarder !


s’écria-t-elle à mon intention. Tu n’es pas sa copine pour rien !

Je m’étouffai avec ma salive. Asher enleva sa main de ma taille presque


aussitôt.

— Ce n’est pas ma copine, dit-il à ma place. Regarde-la, je vaux mieux


que ça.

Elle me scruta des pieds à la tête tandis que j’entrouvrais la bouche,


blessée profondément par ses mots crus. On en était encore à ce stade ?

— Non, je ne crois pas, c’est exactement ton genre de filles. Et d’après


l’expression sur son visage, tu viens de blesser son petit cœur.

Il tourna la tête dans ma direction et fronça les sourcils.


— Ce n’est pas ma copi-

— Ce n’est personne, le coupai-je en tournant les talons.

Si je restais encore une minute de plus dans cette pièce, j’allais le tuer.
Lui et son ego de merde.

Putain. Je le détestais.

— Finalement, je crois que je vais rester ici, l’entendis-je dire à son frère,
faisant presque sortir mes yeux de leurs orbites.

Elle voulait rester ici, elle voulait vivre ici.

Oh, non. Pas deux Scott dans une même maison, pitié.

Je laissai la porte de ma chambre entrouverte afin d’écouter la


négociation qui se déroulait dans le hall en espérant de tout cœur que ce con
n’allait pas accepter.

— Pas question ! trancha-t-il, ce qui m’arracha un soupir de soulagement.


Tu iras chez Rick si tu veux, mais pas ici.

— Et pourquoi pas ? Je ne risquerai rien chez toi. En plus, je ferai plus


ample connaissance avec ta copin-

— Ce n’est pas ma putain de copine, rétorqua-t-il, très irrité.

— T’es sûre ? Parce que je ne pense pas qu’elle soit du même avis.

Je levai les yeux au ciel. Cette fille était aussi chiante que son frère.

— Tu ne veux pas plutôt vivre avec Kiara ? suggéra-t-il. Elle vit seule, et
vous vous aimez bie-

— Je ne veux pas déranger Kiki et lui imposer ma présence !

— Mais à moi, si, peut-être ?


— Bien sûr que oui, t’es mon frère ! Sauf si…

Elle se tut un instant.

— Sauf si quoi ? l’interrogea-t-il, suspicieux.

— Sauf si tu m’avoues que c’est vraiment ta copine, ricana-t-elle


malicieusement, et que ma présence va déranger votre petite vie de couple.

Je l’entendis souffler de frustration. Elle pensait vraiment qu’on était


ensemble ?

Laissez-moi rire doucement. Monsieur valait mieux que ça. Et moi aussi.

— C’est ma copine, admit-il, me faisant une nouvelle fois m’étouffer


avec ma salive, et tu vas nous déranger.

Abby savourait sa victoire. J’étais persuadée qu’elle arborait un air


triomphant identique à celui de son frère, ce même air qui m’agaçait au plus
haut point.

— Je m’en doutais, confirma-t-elle fièrement. Elle est au courant ? Pour


la vipère ?

— Oui, dit-il, irrité. Personne ne sait qu’on est ensemble, alors garde ça
pour toi.

C’est normal, peut-être parce qu’ON N’EST PAS ENSEMBLE ?!

— Ne t’inquiète pas, Roméo. Motus et bouche cousue, parole d’une


Scott !

— Même pas à Kiara, ni aucun autre. Maintenant, décide : Rick ou la


Grèce ?

Je n’entendis plus rien pendant l’espace de quelques minutes, puis :

— Je veux un jet privé, exigea-t-elle, et une grande maison en Grèce. Pas


un appart, une putain de villa aussi grande que celle-ci, et de l’argent. Parce
que je ne compte pas travailler.

— Tu n’as pas besoin d’une grande villa-

— Je suis une Scott, je fais ce que je veux, et ce je veux maintenant, c’est


une grande villa en Grèce.

Il la laissa dresser la liste de ses exigences en silence.

— Et une voiture, continua-t-elle, deux chats… Il faut aussi que tu


privatises une plage pour-

— OK, on s’arrête aux chats, Abby, l’interrompit-il. Dégage de chez moi,


et va faire tes valises.

Je m’éloignai de mon lieu d’espionnage et m’allongeai sur mon lit. La


porte de ma chambre grinça, laissant entrer Tate, qui monta à mes côtés. Il
renifla mes vêtements et me lécha le visage.

J’entendis la grande porte d’entrée claquer, signe que la tornade Abby


Scott venait de sortir de la maison. Des pas résonnèrent ensuite à l’étage. Je
fermai les yeux en essayant de calmer ma nervosité, qui menaçait de faire
irruption au même moment que-

— Elle est partie.

Que lui.

Je restai muette. Je ne voulais pas lui parler, sauf si c’était pour l’insulter
et le traiter de tous les noms tant ses conneries me rendaient folle.

— Tu boudes ?

Je continuai à caresser Tate sans un mot. Il ne méritait pas que je lui


parle. Il vaut mieux que ça, n’est-ce pas ?

— Oh, ça va ! lâcha le psychopathe d’un ton las en s’avançant vers moi.


Il s’assit à l’extrémité du lit, d’où il me fixait avec un petit sourire en
coin. Lorsque sa main se posa sur ma cuisse, je me décalai rapidement.

— Ne me touche pas, dis-je froidement.

— Abby va venir passer la nuit ici. Elle est partie préparer ses affaires et
chercher son copain. Elle s’envole pour la Grèce, demain matin.

J’acquiesçai sans un mot, même si, dans ma tête, tout s’embrouillait à


cause de la tornade qui allait revenir.

— Et j’ai… menti, admit-il en se grattant la nuque. Je lui ai dit qu’on


était ensemble. Parce que, sinon, elle m’aurait imposé sa présence chez moi,
et pendant très longtemps.

J’écarquillai faussement les yeux, faisant semblant de ne pas avoir


entendu leur conversation. Mais il n’avait pas menti que pour ça. Connard.

— Et quand j’ai dit que je valais mieux que ça, reprit-il en esquissant un
sourire, là aussi, j’ai peut-être… un peu menti ?

Je ris jaune en lui tournant le dos. Il s’approcha, et son doigt dessina la


courbe de ma taille, jusqu’à ma hanche.

— Pourquoi ? lui demandai-je sèchement, toujours dos à lui.

— Pour donner tort à ma sœur ?

Son doigt remonta délicatement sur mes épaules. Me faisant frémir.

— Pourtant, ton second mensonge lui a donné raison, fis-je remarquer.

Je le sentis s’approcher encore de moi, puis perçus son souffle au creux


de mon cou.

— Peut-être, mais je ne voulais vraiment pas qu’elle vive ici. Je serais


limité dans ce que j’aime faire… quand personne ne regarde.
Il susurra cette phrase en posant ses lèvres sur mon oreille. Je frissonnai
une nouvelle fois.

— J’ai hâte que tu joues ma petite copine pour la soirée, mon ange.

Et il se leva.

— Quoi ?! m’exclamai-je en espérant avoir mal entendu.

— Allez, Connard, on s’en va ! cria-t-il au chien en claquant des doigts et


en sifflant.

Animé par sa curiosité, Tate quitta la pièce en courant vers celui qui
l’appelait depuis les escaliers.

Je vivais avec un homme-enfant. Ce n’était pas possible.

Je zappais pour mieux combler le vide qui habitait ma journée. Tate


dormait sur le canapé. Le psychopathe avait quitté la maison quelque temps
après sa sœur. D’ailleurs, j’ignorais à quelle heure cette tornade allait
revenir, qui plus est avec son copain.

Je sursautai lorsque mon téléphone se mit à sonner. L’appareil qui venait


de me sortir de mes pensées affichait « Psychopathe ». Je décrochai et
attendis qu’il prenne la parole.

— Dis-moi, commença-t-il d’un ton neutre, est-ce que ma sœur est


revenue ?

— Non, pas encore, rétorquai-je froidement.

— Quand elle rentre, envoie-moi un message.

Et il raccrocha, sans me laisser le temps de répondre à sa demande. Avec


un soupir, je reposai mon téléphone. J’appréhendais le retour de sa sœur.
Elle m’intimidait, et m’avait mise très mal à l’aise, ce matin.
Ma main se posa sur la tête du chien, qui dormait paisiblement près de
moi, sans se soucier de ce qui l’entourait. Il vivait pleinement sa nouvelle
vie parmi nous.

— Je me demande comment tu t’es retrouvé chez Kiara, chuchotai-je en


le regardant. Toi, au moins, tu n’as pas un enfant à gérer et un rôle à jouer
pour ce soir.

Il inclina la tête et prit une grande inspiration. Les yeux encore clos, il
siestait, imperturbable.

— Tu vois, c’est ça, le problème avec Asher, il ne dit rien ! Et à cause de


ses petits secrets, je me retrouve toujours coincée, me confiai-je à l’animal.

Et c’était vrai : je ne faisais que jouer des rôles en cachant la réalité, tout
ça pour le plaisir de monsieur Scott. Et pour garder ses secrets. Ainsi que
pour suivre ses plans foireux.

Je me levai. Je voulais prendre un bain et me détendre. En arrivant à la


salle de bains, je laissai l’eau couler, le temps que je ramène mes produits.
Lorsque je plongeai dans l’eau chaude de la baignoire, qui couvrait à
présent l’intégralité de mon corps, je soupirai d’aise. La porte était
verrouillée. Je ne faisais pas confiance au psychopathe, qui pouvait rentrer
ici à n’importe quel moment dès lors qu’il passerait le seuil de la porte
d’entrée.

Comme à Monte-Carlo.

Les yeux fermés, je fis le vide dans ma tête. Jouer les petites copines,
j’avais déjà fait avec Kyle, le cousin du psychopathe. Mais le psychopathe ?
Je le connaissais, il allait profiter de cette situation. Je ne savais pas encore
comment, mais je le savais. Au final, ça ne pouvait pas être pire qu’avec
James.

Tout à coup, j’entendis Tate aboyer. Je me rinçai rapidement et sortis de


la baignoire. Peut-être qu’il avait faim ? Où qu’il voulait sortir ?
J’enroulai une serviette autour de mon corps, puis, les cheveux encore
mouillés, quittai la salle de bains pour accourir vers le chien qui n’arrêtait
pas de crier en bas.

Mais une voix résonna.

— Tu vas arrêter de gueul-

Je m’arrêtai dans mon élan. Lui aussi.

Ses yeux se posèrent sur mes jambes et remontèrent jusqu’au haut de ma


poitrine. Il me déshabillait du regard sans aucune gêne.

— Tu devrais m’accueillir comme ça plus souvent, souffla-t-il, un petit


sourire en coin, mais… sans la serviette, de préférence.

Tate vint à moi en secouant la queue. Je soupirai d’exaspération avant


d’aller piocher une tenue dans ma chambre et de redescendre retrouver cet
homme exaspérant qui rangeait les courses.

— Oh, merci, lui dis-je en constatant qu’il avait pris un nouveau


shampooing sans que je lui demande. Ta sœur va dormir où ?

— Il y a au moins cinq chambres dans la maison, elle a l’embarras du


choix.

— Sérieux ? m’étonnai-je. Je pensais qu’il n’y en avait que deux.

Il pouffa. L’instant d’après, je le sentis se coller contre mon dos en


rangeant des produits dans le placard au-dessus de ma tête.

— Je peux t’offrir une visite guidée, si tu veux, me susurra-t-il en collant


un peu plus son bassin contre moi.

Je me décalai et calmai ma respiration, qui commençait à s’agiter à cause


de notre proximité.

— Très peu pour moi, marmonnai-je en me tournant.


— Tu dis ça parce que tu n’as jamais essayé avec moi.

On entendit la porte s’ouvrir, et Tate aboya une nouvelle fois. Le


psychopathe souffla d’exaspération.

— Elle est de retour.

— On est là ! l’entendis-je crier depuis le hall.

— Quelle surprise ! murmurai-je en rangeant la dernière bouteille de lait.

À ces mots, le psychopathe émit un rire franc. Je tournai la tête vers


l’entrée de la cuisine.

— Ash, commença-t-elle, tu connais Ryan. Mon chéri, je te présente…

— Ella.

Asher et moi venions de compléter la présentation de sa sœur en même


temps, ce qui la fit sourire.

— La copine de mon frère.

Ryan me sourit gentiment, sourire que je lui rendis.

— Prenez la chambre que vous voulez, dit le psychopathe, sauf la


mienne.

Les deux tourtereaux acquiescèrent et quittèrent la pièce. On pouvait les


entendre chuchoter, même loin de nous.

— Ce plan est foireux, murmurai-je en fronçant les sourcils, contrariée.

— Lequel ? demanda-t-il malicieusement. Je ne vois pas de quoi tu


parles.

— Toi et moi, répondis-je en nous pointant du doigt. Ta sœur verra que tu


lui as menti.
— Que tu crois, mon ange ! lâcha-t-il en enroulant ses bras autour de ma
taille. Je vais tout faire pour qu’elle gobe ce petit mensonge. Une vraie
partie de plaisir.

Il me força à lever le menton pour croiser son regard d’acier rempli de


malice à l’idée de jouer la comédie.

— Et toi, continua-t-il d’une voix chaude, tu vas faire la même chose. Tu


verras, tu vas en redemander.

— J-

Il me coupa en déposant un baiser furtif sur mes lèvres.

Je l’observai s’éloigner, sceptique.

— Je ne suis pas un jouet ! m’exclamai-je finalement.

— Si tu le dis, lâcha-t-il.

Je me tapai le front. La nuit s’annonçait mouvementée.

— Alors, comment tu as rencontré mon frère ? me demanda-t-elle en


posant les fourchettes sur la table de la cuisine.

Je faillis m’étouffer avec ma salive. Elle me prenait au dépourvu avec ces


questions auxquelles je n’avais pas de réponses déjà toutes faites !

— Par… par le biais d’une amie, mentis-je en versant le contenu des


boîtes de nouilles qu’on venait de commander à l’intérieur des assiettes.

Ryan aidait sa copine sans un mot. Et je ne savais pas où était caché mon
possesseur… enfin, mon copain.

Le psychopathe aux plans foireux.


— Ah oui ? Laquelle ? me questionna-t-elle en posant ses yeux curieux
sur moi.

— Kiara, lui répondis-je du tac au tac. C’était Kiara.

C’était la première personne qui m’était venue à l’esprit. En même


temps, je n’avais pas d’autre amie.

— Oh, Kiki ! s’exclama-t-elle. Ça fait au moins trois mois que je ne l’ai


pas vue !

— Qui ? demanda une voix rauque derrière moi.

J’écarquillai les yeux lorsqu’il passa sa main autour de ma taille avec un


faux sourire tendre et déposa un baiser sur ma tempe.

— Kiki. Viens manger, ça va refroidir ! le réprimanda-t-elle.

Je ne m’étais jamais assise sur les chaises de cette table avant


aujourd’hui. Cette partie de la cuisine était inutilisée par le psychopathe et
moi. Abby et Ryan prirent place face à nous. L’ambiance fut étonnement
silencieuse pendant quelques minutes, avant qu’elle recommence sa foire
aux questions.

— Et vous deux, vous êtes ensemble depuis ?

— Trois mois, dit le psychopathe le plus naturellement possible.

— Tu ne veux toujours pas d’une captive ? demanda-t-elle en prenant


une bouchée de ses nouilles.

Encore une fois, je manquai de m’étouffer avec mon verre d’eau.


Cependant, le psychopathe resta de marbre.

— Ella est jalouse, lui répondit-il en me jetant un coup d’œil. Et je n’en


ai pas besoin, pour l’instant.

Menteur.
— Tu ne devrais pas rester sur une mauvaise expérience, Ash,
commença-t-elle d’un ton très sérieux.

Je vis sa mâchoire se contracter. Il posa sa fourchette sur la table et se


racla la gorge.

— Tu devrais manger, Abby, lui conseilla-t-il sèchement.

— Je suis sérieuse, Ash-

— Je ne veux pas que tu termines ta phrase, la coupa-t-il en la fusillant


du regard. On est-

— Isobel ne doit pas pourrir l’image que tu te fais des captives, merde !
s’exclama-t-elle.

Et mon cœur s’arrêta l’espace d’un instant. Isobel était non seulement
son ex, mais aussi son ancienne captive.
CHAPITRE TRENTE ET UN : RETOUR
DANS LE PASSÉ

Silencieuse, je débarrassai la table en appréhendant la suite de cette


soirée.

Le psychopathe avait quitté la cuisine en rogne. Sa sœur avait alors su


qu’elle venait de faire une grosse connerie et s’était réfugiée dans les bras
de son copain, désormais tous deux assis au salon.

Isobel.

Encore et toujours Isobel.

Cette femme, même absente, réussissait de par son prénom seulement à


rendre l’atmosphère froide et hostile, empoisonnant les pensées et tuant peu
à peu la moindre petite étincelle de bonheur que pouvait connaître Asher.

Son ancien possesseur, mais aussi son ex-petit copain.

Elle l’avait brisé, elle l’avait changé, elle l’avait rendu exécrable.

Et maintenant, tout s’expliquait un peu mieux dans ce tourbillon de


questions. Il ne supportait plus les captives, à cause d’elle. Elle était peut-
être la cause même de la mort des deux autres captives avant moi. Et aussi
de tout ce qu’il m’avait infligé au début de notre rencontre.

Qu’avait-elle pu faire de si horrible ? Qu’avait-elle pu faire de si grave et


de si traumatisant à Asher Scott pour le rendre aussi froid, aussi hostile et
aussi mauvais envers les captives ? Mais pas que lui, non, ils étaient tous
touchés par ce virus, cette maladie sans médicament.
Isobel Jones.

Son fantôme planait encore, je pouvais la sentir ici alors qu’elle n’y était
pas vraiment.

— T’as fini ? demanda la voix rauque du psychopathe en me tirant de


mes pensées.

Je me retournai vers lui et fermai le lave-vaisselle en hochant la tête.


Toujours une cigarette emprisonnée entre ses lèvres, il me toisa du regard
sans un mot. De toute manière, je ne voulais pas vraiment qu’il parle.

— Abby a pris ta chambre, tu dormiras dans la mienne.

Je n’avais pas envie de manifester mon mécontentement. Alors,


j’acquiesçai, et il tourna les talons. Il paraissait inaccessible, et chez Asher,
ce comportement était synonyme de « ne me parle pas et ne me pose pas de
questions, sinon t’es morte ».

Abby pénétra dans la cuisine, un petit sourire désolé sur visage, un


sourire que je lui rendis. Elle se sentait sûrement coupable d’avoir plombé
l’ambiance, qui ne tenait déjà qu’à un cheveu.

— Un ami de Ryan va passer prendre notre voiture, m’informa-t-elle. Il


ne restera pas très longtemps.

Je hochai la tête.

— J’aimerais, s’il te plaît, que tu le dises à Ash, continua-t-elle. Je n’ai


pas envie de lui parler maintenant. Tu sais, il est facilement irritable et-

— Je sais, la coupai-je, l’empêchant de se justifier davantage. Ne t’en


fais pas, je m’en occupe.

Elle me sourit une nouvelle fois et me prit soudainement dans ses bras. Je
me raidis quelques secondes, avant d’accepter son étreinte. Elle me susurra
à l’oreille :
— Il a vraiment beaucoup de chance de t’avoir. C’est mon frère, et à en
juger par sa façon de te regarder, il t’aime beaucoup.

Sa façon de me regarder ? Ma pauvre, tout ceci n’était que comédie. Si


elle savait !

— Je suis heureuse qu’il ait enfin trouvé quelqu’un de bien après Isobel,
mon frère était en dépressi-

— Je sais, la coupai-je une nouvelle fois alors que je n’en savais rien,
mais elle est loin de lui, maintenant. Et il faut que ça reste ainsi.

Je ne voulais pas qu’elle me parle de son passé, je voulais que ça soit lui
qu’il le fasse. Or, je respectais son choix de garder le silence. Il avait ses
raisons, je ne pouvais que le comprendre. Je n’aurais pas aimé que
quelqu’un parle de mon passé alors que je n’étais pas prête à me dévoiler.

Elle me lâcha en souriant de toutes ses dents. Je lui chuchotai un « je


reviens » et partis en direction de la chambre du psychopathe. Au fur et à
mesure que je montais les marches, une boule se forma à l’intérieur de mon
ventre. J’appréhendais ses paroles et ses gestes lorsqu’il était dans cet état.
Mais je redoutais encore plus son silence.

Face à cette porte qui me séparait du démon, j’hésitai. Je me sentais


beaucoup trop mal à l’aise par rapport à ce qui s’était produit quelques
heures plus tôt.

Prenant mon courage à deux mains, je toquai doucement.

Une fois.

Le silence.

Deux fois.

Toujours rien.

Trois fois.
Mais il est mort ?

— Asher ? appelai-je en collant mon oreille contre le bois.

— Ouvre.

Je soupirai afin de réprimer la pointe d’angoisse qui me retournait le


ventre, avant d’ouvrir doucement la porte. Il était allongé sur le dos, les
yeux rivés au plafond. Il paraissait calme. Un peu trop calme.

Mais ce que je vis me glaça le sang, ou plutôt, ce que je ne vis pas.


Aucune cigarette sur ses lèvres. Ni même emprisonnée entre son index et
son pouce, comme il avait l’habitude de la tenir. Rien.

Un Asher sans nicotine était encore plus dangereux qu’un Asher avec.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il froidement.

— Euh… je… bafouillai-je

— Mais parle ! lança-t-il, irrité.

Exactement ce que j’évitais. Bravo, Ella.

— Ta sœur-

— Ne me parle pas de ma sœur, Ella, grinça-t-il. Ne prononce même pas


son nom.

— Un de leurs amis va passer prendre leur voiture, lui indiquai-je


rapidement.

Il tourna la tête vers moi et souffla bruyamment avant de se lever du lit.


Je reculai jusqu’à refermer la porte doucement devant moi.

Oui. J’échappais à Asher la terreur. Ce surnom lui allait bien aussi.

— Viens, dit-il d’un ton neutre, si bien que je faillis défaillir.


J’espérais avoir rêvé, mais non, il m’avait bien appelée. Mes pas
hésitants me dirigèrent vers lui, et je lui fis face sans un mot.

Il examina mon visage, les sourcils froncés. Il remarqua ensuite que mes
mains bougeaient nerveusement.

— Qu’est-ce que tu as ? me demanda-t-il en désignant du menton mes


doigts qui s’entortillaient.

— Rien du tout, pourquoi ? répondis-je en faisant mine de ne pas avoir


compris.

— On dirait presque que je te rends nerveuse, déduit-il avec un léger


sourire en coin.

Ce signe réussit à calmer mes angoisses, qui étaient nées de sa colère


lorsqu’on évoquait le prénom d’Isobel à côté de lui. Sa main emprisonna
ma taille et me rapprocha davantage vers lui. Bizarrement, sa respiration
était calme. Son autre main caressa mon épaule, et machinalement, je me
retrouvais à enrouler mes deux bras autour de sa taille.

Silencieuse et détendue, c’était l’atmosphère qui planait autour de nous.


Une ambiance à laquelle je ne m’attendais pas avant de rentrer dans cette
chambre.

— Ma sœur pense toujours qu’on est ensemble ? m’interrogea-t-il avec


un petit rire moqueur.

J’acquiesçai. Il esquissa un sourire triomphant tandis que je secouais la


tête, exaspérée.

— Alors, j’ai le droit de profiter de ce rôle. On fait une pause dans notre
petit jeu.

Il ne me laissa pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Ses lèvres se


posèrent sur les miennes, les rencontrant dans un baiser doux et… délicat.

Nous n’avions jamais partagé ce genre de baiser. Une sensation inconnue


se forma dans mon ventre, une sensation que je ne pouvais décrire, mais qui
me procurait un bien fou, comme je n’imaginais pas ressentir un jour.

Il approfondit notre baiser. Sa respiration s’alourdit tandis que la mienne


devenait saccadée. Nous nous perdions encore une fois dans l’autre, et
putain, qu’est-ce que j’aimais me perdre avec lui !

J’aimais cette sensation de m’ancrer dans son esprit à travers un baiser, et


de le laisser s’ancrer en moi. Ma main se posa sur son torse, et ce que je
découvris me fit l’effet d’une décharge électrique.

Son cœur.

Son cœur battait la chamade.

Exactement comme le mien, à cet instant.

Les aboiements de Tate et un bruit provenant de la porte interrompirent


notre baiser. Asher soupira de frustration.

— Quoi ? cria-t-il depuis sa position, ce qui me fit sursauter.

— Tu viens saluer Eric ? hurla sa sœur, en réponse.

Sans le vouloir, mon cœur fit un petit bond en entendant ce prénom.


Autrefois, j’avais connu un Eric. Un Eric que je préférais oublier.

Il leva les yeux au ciel et me confia, l’air blasé :

— Je ne l’ai jamais blairé, ce mec. Tu viens ?

J’acquiesçai et le suivis. Il me prit la main avant de descendre les


marches nonchalamment, ce qui m’amusa.

— Ashe-

Mon rire s’interrompit au moment où j’aperçus le visage de l’invité.

Eric.
Je me figeai sur place. De violents tremblements recouvrirent soudain
l’intégralité de mon corps. Mes jambes avaient de plus en plus de mal à
soutenir mon poids, je me sentais peser une tonne. Sans que je le veuille,
ma main serra très fort celle du psychopathe.

Trop fort.

Mes yeux restaient bloqués sur lui, ce n’était pas possible.

Mon passé était là, face à moi.

Eric était un habitué qui venait prendre son pied, abuser de moi pendant
que je devais me tenir calme et détendue. Ses yeux s’étaient écarquillés en
m’apercevant. Il m’avait reconnue.

Asher se retourna vers moi dans un premier temps, étonné par la forte
pression que j’exerçais sur sa main. L’interrogation se peignit dans ses yeux
gris. J’étais tétanisée, incapable d’émettre le moindre son.

Ils me l’avaient interdit.

Mon regard terrifié restait braqué sur lui. Toutes ses paroles, ses gestes
violents, ses murmures et ses baisers dégueulasses sur ma peau, je les
sentais une nouvelle fois, encore et encore.

Et encore.

Ma vue s’embua. J’entendais au loin Asher m’appeler. Mais je ne


pouvais pas détourner les yeux, lui non plus.

— Ella, insista la voix rauque de mon possesseur. Ça va ?

— Eric, je vais te donner la voiture.

C’était la voix du copain d’Abby. Eric hocha la tête en gardant les yeux
rivés sur moi, tout aussi surpris de me voir ici. Lorsqu’un sanglot s’échappa
de ma bouche, les mains d’Asher se posèrent sur ma taille.

Erreur.
Instinctivement, je m’éloignai en le repoussant violemment de moi. Son
toucher me renvoya dans le passé, un seul geste qui avait suffi à mon corps
pour déclencher cette crise d’angoisse qui menaçait d’apparaître depuis que
je l’avais vu.

Mes palpitations cardiaques pouvaient s’entendre depuis l’entrée du hall.


Je respirais difficilement. Très vite, je ne pouvais plus tenir tant j’étais
étourdie. Mon corps se laissa tomber sur le côté, et les larmes emplirent mes
yeux. Je ne voyais que lui. Je ne voyais que son visage, que ses mains,
que son corps bloquant le mien sur le lit de John.

Par chance, quelqu’un me rattrapa. Je n’arrivais plus à parler, seuls des


gémissements terrifiés pouvaient dépasser la barrière de mes lèvres.

— Ella, entendis-je. Regarde-moi, Ella !

Sa voix. Je devais m’accrocher à sa voix.

Il devait me parler.

Asher devait me parler.

Je ne devais plus rester bloquée dans mon passé. Je ne voulais plus


laisser mes démons prendre le contrôle de mon corps, tout ceci était derrière
moi. J’étais forte. Je n’étais plus avec John. Ni avec Eric.

Il était temps de reprendre le contrôle. Mais la petite voix angoissée dans


ma tête me rappela que l’un d’eux était bien présent. Je me recroquevillai
sur moi-même en essayant tant bien que mal de lutter. Mon ventre était
tellement crispé que c’en était douloureux, terriblement douloureux.

— Ella, chuchota une voix féminine, écoute-moi : on va respirer


lentement, d’accord ? Respire avec moi.

Abby me guida. Je suivis ses consignes : je calquai ma respiration sur la


sienne en comptant.

1… 2… 3… 1… 2… 3… 1… 1… 3… 2…
Je me détendis peu à peu, mes tremblements diminuèrent doucement.
Mon cœur reprit un rythme moins rapide. L’arrière de mon crâne toucha
finalement le mur auquel j’étais adossée.

— OK, c’est parfait, souffla-t-elle de soulagement. Continue, ne t’arrête


pas.

Elle se leva et descendit les escaliers. Je fermai les yeux un instant pour
me remettre de ma crise alors que je sentais encore le monde tourner autour
de moi. Toutefois, mes pensées s’entremêlaient. J’essayais de retrouver la
raison au milieu de cet océan d’angoisse qui venait de s’abattre sur moi. Je
passai ma main dans mes cheveux et soufflai lourdement une dernière fois
avant de me lever lentement.

Une main tenant un verre d’eau s’arrêta sous mes yeux, une main que je
reconnus à ses bagues et son tatouage.

— Bois, ordonna-t-il doucement.

Ma gorge sèche ne demandait que ça. J’ingurgitai l’eau en levant les yeux
vers lui. Son regard perçant et silencieux me détailla sans retenue.

Il hésitait à me toucher, mais je n’avais pas envie qu’il hésite. Je ne


voulais pas que mon passé détruise tout ce que j’avais réussi à accomplir
jusqu’ici et, en partie, grâce à lui. Je ne voulais pas revenir au point de
départ et craindre tous les hommes qui pourraient poser la main sur moi.

Je lui fis face. Puis, sans réfléchir une seconde, je me ruai dans ses bras,
qui se crispèrent. J’avais besoin de le sentir près de moi, j’avais besoin de
me sentir protégée. Et je n’en avais rien à foutre de ce qu’il pouvait en
penser.

À mon plus grand étonnement, ses bras s’enroulèrent autour de mon


corps fébrile, me mettant à l’abri de mes propres démons. Il posa ses lèvres
sur le haut de mon crâne, silencieux.

— Ne me lâche pas, s’il te plaît, le suppliai-je.


— Je n’allais pas le faire.

Lorsqu’un sanglot s’échappa de ma bouche, il me serra un peu plus fort


en me chuchotant que tout était fini. Tout est fini, Ella. Tu n’es plus là-bas.
C’est terminé, Ella.

— Tout est fini, mon ange, murmura-t-il.

Il réussissait à me calmer, rien qu’en me répétant cette phrase. Et c’en


était presque effrayant de savoir qu’il avait ce pouvoir sur moi, un pouvoir
plus puissant que ce que j’imaginais.

— Eric est parti, annonça doucement la voix d’Abby. Comment tu vas,


Ella ?

— Laisse-la tranquille, dit sèchement Asher à sa sœur.

Je l’entendis murmurer des phrases à peine audibles et quitter le hall sans


répéter sa question. En même temps, j’étais incapable de lui répondre.

— Tu veux t’allonger ? m’interrogea-t-il.

Sans réfléchir, j’acquiesçai et me détachai de lui, même si mon corps ne


demandait qu’à revenir contre son torse. Il me prit la main pour me guider à
l’intérieur de sa chambre. Une fois assis sur le lit, il m’invita à le rejoindre.

Il s’adossa contre la tête de lit tandis que je trouvais refuge une nouvelle
fois contre son torse. Le corps à moitié allongé sur le matelas, je sentis ses
doigts se poser dans mon dos. Et un souvenir me revint en mémoire. Cet
instant, nous l’avions déjà vécu. La façon dont ses doigts caressaient ma
colonne vertébrale… Tout ceci me rappelait Londres. Cette nuit où il
m’avait protégée de mes démons, exactement comme il le faisait à présent.

Je profitai de ce moment paisible. Ma respiration se fit de plus en plus


lente, et mes paupières s’alourdirent.

— Oh non, putain, souffla-t-il en entendant les pleurs de Tate derrière la


porte.
Sa réaction m’arracha un sourire. Je m’éloignai presque difficilement de
lui pour ouvrir la porte. Le chien se rua aussitôt sur moi, puis sur Asher.

— Dégage, putain de sac à puces ! le chassa-t-il. On avait dit : pas dans


ma chambre !

Je repris place et caressai le chien, qui trouva un minuscule espace entre


mon corps et celui du psychopathe pour s’y installer.

— C’est une blague ! s’exclama le psychopathe, ahuri, en regardant le


chien glisser sa tête entre son bras et ma poitrine.

Je ris doucement face à la fausse colère du psychopathe avant de poser


ma tête sur le chien. Je fermai les yeux quelques minutes pour mieux
apprécier le doux son du silence et de nos respirations calmes et détendues.

— Est-ce que tu peux m’expliquer ce qui s’est passé ? chuchota la voix


rauque du psychopathe.

Je savais qu’il allait me poser cette question, c’était inévitable.

— Je le ferai, si tu m’expliques ce qui s’est passé avec Isobel.

Il se tendit quelques secondes, avant de rire nerveusement, surpris par ce


compromis. Il raffermit son étreinte.

— Bien, soupira-t-il.

Je fronçai les sourcils. C’est tout ? Il acceptait mon compromis aussi


simplement ? Je voyais qu’il faisait des efforts pour ne pas se montrer aussi
chiant et sadique qu’avant.

— Promis ? insistai-je, suspicieuse.

Il pouffa.

— On n’est pas des enfants-

— Promis ? répétai-je.
— Promis, souffla-t-il, exaspéré.

Je soufflai à mon tour. J’ignorais s’il allait tenir sa promesse. C’était


peut-être trop beau pour être vrai, de la part d’un homme aussi secret, mais
je sentais que quelque chose venait de changer. Il allait peut-être me livrer
quelques fragments de son passé.

Je donnerais tellement cher pour rentrer dans sa tête, tellement cher.

— Eric, commençai-je en déglutissant, Eric était l’un des… clients de


mon ancien possesseur.

— John ?

— Oui. Il travaillait pour le réseau, c’est ça ?

Il ferma les yeux et inspira profondément.

— En effet, me confirma-t-il, mais je ne savais pas qu’il te considérait


comme une… captive ?

— Il disait que j’étais sa captive. Mais je ne faisais pas ce que je fais avec
toi. Il m’utilisait pour gagner de l’argent.

En entendant cette phrase, mon possesseur se crispa et serra plus fort


mon corps agité de spasmes.

— Eric venait plusieurs fois par mois. Il… il était… violent… comme les
autres.

Sa respiration se coupa un instant. Ma main se posa sur son bras


contracté.

— Je ne pensais pas le revoir un jour, et aujourd’hui, j’ai eu l’impression


de replonger dans ce cauchemar.

Il restait silencieux tandis que moi, je continuais à lui montrer la face


cachée d’Eric, et de certains hommes dans ce monde. Avant Asher, et Ben,
je pensais que tous les hommes étaient pareils, avec les mêmes vices et
violences. Mais je m’étais trompée. J’avais encore beaucoup à apprendre de
cette vie.

Mon monologue fini, je restai là, à attendre ne serait-ce qu’un


commentaire de sa part. Ou n’importe quoi qui pouvait me rendre moins
honteuse de cette partie de ma vie.

Cette partie qui m’avait vidée, salie et qui m’avait rendue si instable
émotionnellement.

— Je suis désolé, dit-il dans un souffle presque inaudible.

J’écarquillai les yeux. Pourquoi serait-il désolé ?

— Je suis désolé qu’il t’ait fait croire que tu étais une captive alors que tu
n’étais rien de plus que la victime de son proxénétisme.

Je déglutis. Il venait de donner un tout autre sens à mon expérience avec


John. Il était clair que je n’avais jamais été une captive. John avait manipulé
ma tante, et moi.

Je ne m’étais pas rendu compte de l’impact que ça avait sur moi et sur
mon avenir. Je ne m’étais pas rendu compte que ce n’était pas normal, que
ce n’était pas ça, le « travail ».

Le réaliser me retourna l’estomac et fit trembler ma lèvre inférieure.


J’avais de la peine, pour ma propre personne, ainsi que pour tout ce que
j’avais vécu. Mais j’étais encore vivante. Brisée… mais encore vivante.

J’étais si fière. Si fière de moi.

— Je me ferai un plaisir de l’achever personnellement, dit-il très


sérieusement.

Je levai la tête vers lui.

— Il a sûrement trouvé quelqu’un d’autre pour te remplacer, il est


dangereux. Et je déteste savoir que ce mec travaille pour moi.
Il me considéra un moment.

— Mais surtout, je ne pense pas être capable de tolérer le fait qu’il soit
encore en vie en sachant ce qu’il t’a fait subir, acheva-t-il en me regardant
droit dans les yeux.

Je ravalai difficilement mes larmes, j’étais émue par ses paroles. Je me


sentais tellement en sécurité auprès de lui. Pour la première fois, un homme
me faisait me sentir en sécurité.

Et cet homme, c’était lui. Asher Scott.

— Asher… je…

Il voulait me protéger. Moi. Ella Collins.

— Tu ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

Je me nichai à l’intérieur de son cou. Ce contact le surprit, mais il ne me


repoussa pas. D’ailleurs, il ne le faisait plus depuis un bon moment.
Intérieurement, je le remerciais tellement, tellement pour ce qu’il me faisait
ressentir.

Bordel, Asher.

— Je me sens tellement en sécurité avec toi, chuchotai-je en enroulant


mes bras autour de son cou, non sans mouiller sa peau de mes larmes de
soulagement.

Et de bonheur.

Il ne réagit pas l’espace de quelques secondes. Puis, il s’accrocha à ma


taille en murmurant d’une voix à peine audible :

— … Moi aussi.

C’était la phrase que je crus entendre sortir de sa bouche, mais je ne la


comprenais pas vraiment. Comment pouvait-il se sentir en sécurité avec
moi ?
Tout à coup, je sentis quelque chose se frayer un chemin entre mon
ventre et celui du psychopathe.

— Je rêve, putain ! Barre-toi, pesta-t-il contre le chien, qui venait de se


nicher entre nous.

J’émis un rire franc pendant que le psychopathe continuait de jurer contre


l’animal, qui ne demandait rien de plus que… d’être avec nous ? Je
positionnai mon visage face au sien, malicieuse.

— La dernière à m’avoir regardé comme ça sur ce lit était déjà… à poil,


m’informa-t-il simplement.

Mes yeux s’écarquillèrent, et il pouffa face à ma réaction.

— Je ne me lasserai jamais de voir tes réactions quand je te dis des


choses obscènes.

Je levai les yeux au ciel, exaspérée.

— Ton innocence me fait rire, me susurra-t-il à l’oreille, et putain, qu’est-


ce qu’elle peut me faire bander !

Je hoquetai de surprise en sentant ses doigts se presser contre mes


hanches. Aussitôt, je me dégageai de lui. Il explosa de rire en resserrant ses
bras autour de moi, m’empêchant ainsi de prendre mes distances.

Il se remit de sa blague pas drôle et s’éclaircit la voix.

— Tu m’as promis, lui rappelai-je en essayant de changer de sujet.

Il soupira et ferma les yeux.

— T’as vraiment le don pour plomber l’ambiance, mon ange.

Les bras croisés, j’attendais la suite. Il me lança un regard, puis me


demanda de m’allonger sur le dos. Je fis ce qu’il me dit, et je le sentis faire
de même. Il décida enfin de rentrer dans le vif du sujet.
— Je vais te dire ce qui s’est passé avec Isobel. Mais ne me pose pas de
questions et ne m’interromps pas jusqu’à la fin. Et surtout, ne me regarde
pas.
CHAPITRE TRENTE-DEUX : L’AMOUR
SANS « U »

— Isobel… souffla-t-il. Au départ, c’était l’idée de mon père, de me


prendre une captive. Il voulait que je m’entraîne à travailler en duo, et rien
de mieux qu’une captive pour commencer.

Il se tut un instant, avant de reprendre :

— C’était ma première captive. Par contre… je n’étais pas son premier


possesseur.

Il pouffa, sans que je comprenne pas en quoi la situation était risible.

— Elle était douée. On avait, grâce à elle, accès à de nombreuses bases.


On gagnait beaucoup de négociations, elle était futée. Très futée. Et
beaucoup trop vicieuse. Ce qui constituait chez elle un grand atout.

Ça, j’étais au courant.

— Pas une once de naïveté ne coulait dans ses veines, même si elle nous
faisait croire le contraire, me confia-t-il d’un ton amer. On entretenait une
relation typique d’un supérieur avec son employé. Puis, très vite, c’est
devenu… plus amical.

Tu m’étonnes ! Deux psychopathes qui se rencontrent, ça ne pouvait que


coller.

— Elle me plaisait bien, m’avoua-t-il. Bizarrement, elle était mon idéal


féminin physiquement. Quant à sa personnalité, ce n’était pas ce que je
préférais chez elle, même si elle avait un côté rebelle et insolent qui
m’excitait.

Je me tournai vers lui et écarquillai les yeux. Sa main me força à tourner


la tête vers le plafond. Je soupirai.

— Isobel a très vite précipité les choses en m’avouant que je l’attirais, et


comme je te l’ai dit, elle me plaisait, mais que physiquement. Elle voulait
une vraie relation, une relation sérieuse et sincère avec moi.

Elle, demander quelque chose de sincère ? Laissez-moi rire.

— Je n’étais pas du genre à me mettre avec fille, encore moins


sérieusement. Donc, j’ai refusé. Par la suite, elle a commencé à parler des
sentiments qu’elle éprouvait pour moi au groupe, dont mon père. De là, la
pression a débuté.

Il marqua une courte pause, durant laquelle je n’osai pas le regarder.


Comme si le fait de le voir aller briser la fine ligne qui me connectait à son
passé.

— Elle voulait tellement qu’on se mette ensemble qu’elle faisait croire à


tout le monde qu’elle était en dépression par ma faute, qu’elle n’arrivait
plus à travailler avec moi « sans penser au fait que je l’avais rejetée ».

Il émit un faible rire. Se moquait-il d’elle… ou de lui-même ?

— Mais elle avait tellement apporté au réseau qu’il était inconcevable


pour Robert Scott de la laisser partir, il m’a donc forcé à accepter sa
demande, pensant sûrement que j’allais changer de point de vue.

J’ouvris grand les yeux, abasourdie. Elle avait forcé leur relation ! Mon
dieu, cette femme était la pire de toutes.

— Elle faisait tout pour que je tombe amoureux d’elle, des parfums
qu’elle mettait aux manières qu’elle adoptait. Elle a mis toutes les chances
de son côté pour me plaire. Et elle a réussi.

Il prit une longue inspiration et expira lourdement.


— J’étais… enfin, je pensais, corrigea-t-il rapidement, être tombé
éperdument amoureux de cette fille. Je me rappelle que Kiara me disait de
faire attention, que c’était trop rapide. Là où Isobel me disait qu’elle était
jalouse de notre relation. Je m’étais éloigné de Kiara, puis de Ben, et même
de mon père, qui commençait à se méfier. (Il se tut un court instant.) Mais
je ne voyais rien. Sauf elle. Exactement comme elle le voulait.

Elle l’avait éloigné de tout son entourage. Elle était toxique. Je ne pensais
pas qu’Asher pouvait être manipulé, mais elle avait réussi. Cette femme
avait manipulé celui qui manipulait tout le monde.

Je comprenais pourquoi il riait, pourquoi il se moquait. Il se moquait de


lui-même.

— Ensuite, une crise silencieuse a éclaté au réseau. On a découvert


qu’une taupe envoyait des documents confidentiels à un « réseau » qui nous
volait nos fournisseurs et qui attaquait nos bases secondaires. Isobel et Ally,
ainsi que Sabrina, avaient fait leur maximum pour savoir qui pouvait bien
être l’intrus. Elles n’avaient rien trouvé.

Il alluma une cigarette, avant de prendre une latte.

— Tu suis toujours ?

— Oui, rétorquai-je, impatiente de connaître la suite.

Il laissa échapper un petit rire en crachant la fumée de sa clope.

— Ce réseau était tenu par un homme qui se disait être mon demi-frère.
Et qui, avec des documents très importants, mettait la pression sur mon père
pour qu’il change le nom de son successeur, c’est-à-dire moi.

Oh, merde. Asher avait un demi-frère ?

— Isobel, de son côté, me disait de céder la place, sous prétexte qu’elle


avait peur pour moi, mais son insistance me faisait beaucoup réfléchir, et
j’ai commencé à la soupçonner.

Je fronçai les sourcils d’incompréhension.


— Elle voulait absolument que je cède ma place. Alors, je lui ai fait
croire que mon père avait changé les papiers, et qu’il les avait mis au nom
de mon demi-frère, m’expliqua-t-il. J’avais écrit ces papiers, il ne manquait
plus que sa signature et le sceau familial. Mais en faisant ça, je ne réalisais
pas l’ampleur du danger auquel j’exposais mon père.

Il tira une nouvelle latte.

— J’espérais avoir tort, je voulais avoir tort. Mais non, j’avais découvert
que la taupe n’était autre que ma salope de petite copine. Elle était la seule à
connaître l’endroit où j’avais caché ce faux papier.

Ma bouche s’entrouvrit. Elle était à l’origine de la grande crise du réseau.


Il l’avait piégée.

— Depuis le début, c’était elle qui envoyait les documents à mon « demi-
frère ». Or, elle avait disparu, avec ce faux papier. Et mon père.

Il cracha sa fumée en un long souffle tandis que j’avalais difficilement


ma salive.

— Mais je ne voulais pas croire à ça. Con comme j’étais, je me disais


qu’elle avait fait ça pour me protéger et qu’elle avait été kidnappée avec
mon père.

Il se leva à moitié. En lui lançant une œillade furtive, je surpris sa


mâchoire serrée. Il était contrarié.

— Alors, on les a cherchés, tous les deux, pendant près de cinq jours,
reprit-il toujours en fixant un point imaginaire. Ma copine et mon père
étaient entre les mains de mon prétendu demi-frère, et tous les soirs, à
exactement 3 h 48 du matin, je recevais des photos d’elle, complètement
mutilée, avec mon père. Emprisonnés et maltraités pour une putain
d’histoire de famille.

Il termina sa phrase en grinçant des dents.


— Si je voulais les revoir vivants, il fallait que je me plie à ses ordres.
Mon père et ma copine contre le sceau officiel de la famille Scott et de son
réseau. Parce que, sans le sceau, la signature de mon père était insignifiante.

Son père avait été séquestré par l’homme qui se disait être son fils.

— Et j’y suis allé, seul, continua-t-il, comme il le voulait. Mon père était
là, lui, complètement affaibli. Je garde encore cette image en tête. Il tenait à
peine sur ses jambes. Il était blessé et tremblait de froid. Sauf que je ne la
voyais pas à ses côtés. Isobel n’était pas avec lui.

Je fronçai les sourcils. Où était-elle, alors ?

— Puis, je la revois… sortir de ce putain de 4 x 4 noir… Elle était


maquillée, sans une seule blessure, me décrivit-il lentement la scène. Elle
s’est approchée du fils de pute alors que je lui criais de s’éloigner de lui, et
ils se sont embrassés, devant moi.

Oh, mon D-

— C’était son gars, clarifia-t-il d’un ton moqueur, mais encore mieux,
c’était son possesseur.

Ma main se porta automatiquement à ma bouche. J’étais horrifiée.


Comment pouvait-on jouer avec les sentiments d’une personne comme ça ?
Et être aussi mauvais ?

Il avait été dupé depuis le début. Et il ne s’en doutait pas une seule
seconde.

— Il me l’a fièrement balancé à la gueule en se vantant d’avoir réussi son


plan. Puis… il a pointé… l’arme sur mon père en me demandant le sceau
familial.

Je me redressai tandis qu’il jouait avec ses bagues en racontant ce qui


s’était produit dans sa vie. Et ce qui l’avait rendu si… brisé. Aussi brisé que
moi.
— J’avais créé un faux sceau avec Ben, dont le défaut ne pouvait être
connu que d’un véritable Scott. Je le lui ai donné en échange de la vie de
mon père. Mais quand j’allais tirer sur le seul homme que je voulais voir
mort, mon père m’en a empêché, me confia-t-il en grimaçant.

Il s’avança vers la petite table pour prendre un verre, qu’il remplit de


whisky. Il se retourna ensuite vers moi, le regard vide.

— Il l’a relâché. Mon père s’est précipité dans ma direction… Je me


souviens encore du bruit, et de son corps qui s’est écroulé dans mes bras.
Son sang sur ma chemise, sur mes mains. Il avait lâchement tiré sur mon
père, même après avoir obtenu ce qu’il voulait de lui.

Je hoquetai de surprise. Il finit son verre en grimaçant.

— Isobel a fait des choses qui ont marqué les esprits et que le réseau
n’arrivera jamais à oublier : l’assassinat du dirigeant Robert Scott. Mon
père.

J’étais sous le choc. Je savais qu’elle était mauvaise, je me doutais bien


qu’elle avait fait quelque chose d’horrible, mais pas ça.

Elle avait tué le père d’Asher, elle aussi.

— Voilà, tu connais l’histoire. Tu peux poser tes questions.

— Et ta mère, dans tout ça ?

Sans répondre, il s’avança vers la baie vitrée.

— Je t’ai posé une question, fis-je remarquer à mon possesseur.

— Je t’ai dit que tu pouvais poser tes questions, pas que j’allais y
répondre.

Je soupirai d’exaspération. Il esquissa un sourire triomphant avant de


sortir de la pièce sans rien ajouter.
Seule dans sa chambre, je repensais à toute l’histoire qu’il venait de me
raconter. Son histoire.

Et je compris enfin pourquoi il s’était créé cette carapace. C’était sa


façon de rester détaché de tout de ce qui pouvait l’attacher. De garder une
barrière. Sa réticence envers les captives, envers moi, tout était devenu plus
net à présent.

Après plusieurs mois passés avec lui, il venait enfin de se livrer à moi. Et
il venait de m’aider à assembler ce puzzle aux pièces manquantes qu’était
son personnage. Asher Scott n’était pas mauvais, Kiara disait vrai, il n’avait
pas toujours été comme ça.

Mais il s’était laissé consumer par les événements qui l’avaient marqué et
qui l’avaient poussé à devenir cet être insensible, cruel, qui ne faisait
confiance à personne d’autre qu’aux membres de son groupe. Et encore…

Il était devenu méchant, froid et surtout indifférent. J’aurais voulu


rencontrer le Asher Scott d’avant. Celui qui avait son père à ses côtés et une
vie pleine de succès au sein du réseau, dont le statut était déjà établi dans
les quatre coins du pays. Me serais-je entendue avec lui comme avec
l’Asher actuel ? Je n’en savais rien.

Cependant, j’étais heureuse d’avoir enfin pu découvrir le vrai Asher.


Sous ce masque glacial et invulnérable se cachait un homme brisé. Son âme
et la mienne étaient si similaires, nos fragments d’humanité se
complétaient, je le comprenais autant que je me comprenais.

Et des fois, j’avais l’impression qu’il avait le même sentiment à mon


égard.

Je m’étais trompée sur son compte : Asher Scott n’était pas mauvais,
juste en morceaux.

— Finalement, on n’est pas chez un vrai psychopathe, m’adressai-je au


chiot, qui dormait paisiblement près de moi, la tête posée sur ma cuisse.
Même si ce surnom lui va comme un gant.
La porte s’ouvrit une nouvelle fois sur l’intéressé, qui se brossait les
dents. Il s’avança près de la table de chevet, où était posé son téléphone,
pianota quelque chose dessus et le verrouilla avant de le lancer sur le lit et
de repartir sans un mot.

J’entendis des rires derrière le mur. L’espace de deux secondes, je crus


que des fantômes assistaient à un one-man show. Mais ce n’était qu’Abby et
Ryan qui riaient dans ma chambre.

— T’as pris ton téléphone ? demanda mon possesseur en revenant.

J’acquiesçai et me levai pour me brosser les dents. La porte de ma


chambre était grande ouverte. J’aperçus dans le reflet du miroir de la salle
de bains le couple en train de s’embrasser. Ils paraissaient tellement
amoureux, tellement heureux. Ce sentiment que je n’avais jamais connu,
c’était beau.

Mais j’avais compris, grâce aux Scott, que l’amour pouvait être aussi
beau que destructeur. Ça, on ne le montrait pas dans les films, où tout était
bien qui se finissait bien. L’amour était pour certains comme une arme
chargée qu’on donnait à l’être aimé en espérant qu’il ne nous tire pas
dessus, nous rassurant avec la confiance qu’on leur portait. Pour d’autres,
c’était l’objet le plus précieux, ce qui les rendait vivants et plus humains
que jamais.

Asher s’était fait tirer dessus tandis qu’Abby profitait de l’amour sous
son plus beau jour.

En entrant dans la chambre du psychopathe, j’aperçus ce dernier sur le


lit, en train de pianoter sur son téléphone, comme à son habitude. Je
contournai le matelas afin de m’allonger de mon côté. Ce lit était immense,
on pouvait dormir à quatre sans problème.

— Pourquoi t’utilises tout le temps ton téléphone ? demandai-je.

— Ordonner des tâches, créer des plannings, répondre aux messages


chiants de Ben.
Je souris. J’étais curieuse de savoir ce que pouvait bien envoyer Ben.

— Tu vois, ça, c’est un message chiant de Ben, me dit-il, comme s’il


avait entendu mes pensées.

Il me montra l’écran de son téléphone. J’explosai de rire lorsque je


vis « Toc, toc ! », et Asher qui lui répondait « Non ».

Il pointa du doigt la bulle de message de Ben, qui comportait le message


suivant :
> TOC, TOC ! Allez, stp. Je m’ennuie.

Je ris une nouvelle fois. Ben était sans conteste l’un des plus drôles du
groupe. Le psychopathe se leva du lit une nouvelle fois et, d’un geste
rapide, il retira son tee-shirt, qu’il balança à l’autre bout de la pièce.

Alors qu’il s’apprêtait à enlever son bas de survêtement, je criai :

— NON !

— Quoi ? me demanda-t-il en me lançant un regard d’incompréhension.

— Tu… tu ne peux pas dormir en sous-vêtement !

— Si tu n’es pas contente, tu connais la sortie, lança-t-il d’un ton las en


baissant son bas de survêtement.

Il ne portait plus qu’un boxer noir. Je lui tournai le dos pour voir autre
chose que son corps très peu vêtu, bien qu’affreusement musclé.

— Tu oses détourner le regard de ce corps de rêve ? s’exclama-t-il,


faussement outré, avant de s’allonger sur le lit.

— Tu es trop prétentieux !

— J’ai le droit ! Regarde-moi, bordel, j’ai des raisons de l’être, dit-il en


pointant du doigt son visage, puis son torse sculpté.
Je levai les yeux au ciel face à l’être le plus vaniteux qui existe, et il
pouffa.

— Ne sois pas jalouse. Dans un couple, même s’il est faux, il est
impératif de garder un certain équilibre…

J’écarquillai les yeux. Était-il vraiment en train de suggérer que-

— Et avec toi, j’ai cet équilibre, vu que… tu n’es pas aussi belle que moi,
conclut-il sur un ton théâtral.

Je lui tapai le bras en fronçant les sourcils, mais son sourire malicieux et
la lueur dans ses yeux me fit comprendre quelque chose : il n’était pas près
de s’arrêter là.

Alors, je rentrai dans son jeu.

— Au moins, je n’ai pas une arme comme prénom, moi.

Il rétorqua :

— Le R dans « Asher » n’est pas silencieux. Mais bien joué, essaie


encore. T’as du chemin à faire, mon ange.

J’affichai une mine faussement désespérée.

— E-l-l-a, épela-t-il. Ce sont les lettres qui restent à la fin d’une partie de
Scrabble.

Ma bouche s’ouvrit exagérément, et il la fixa en se léchant les lèvres, ce


qui me fit la refermer automatiquement.

— Tu sais, commença-t-il en croisant les bras derrière sa tête, t’es la


première femme que je ramène dans mon lit sans pour autant la baiser.

— Contente de ne pas être à ton goût, repris-je fièrement.

— Je n’ai jamais dit que je n’en avais pas affreusement envie, souligna le
psychopathe en me lançant un petit sourire malicieux.
Je faillis m’étouffer avec ma salive tandis qu’il explosait de rire.

Pour mieux éviter son regard, j’entrepris d’examiner les tatouages sur son
bras, auxquels je n’avais jamais vraiment prêté attention, même si j’en avais
déjà mémorisé quelques-uns, dont celui du serpent à la queue aussi pointue
qu’une dague. Il partait du haut de son épaule et descendait jusqu’à son
bras.

La rose transpercée par une lame s’étalait sur son cou, juste en dessous
de son oreille, et maintenant, je pouvais distinguer divers dessins, comme
celui d’une horloge sans aiguilles, ou encore des phrases dans une langue
que je ne connaissais pas.

Le rendu était époustouflant, comme si tous ces tatouages étaient


connectés entre eux et racontaient la même histoire. Son histoire.

— Tu t’es perdue dans les roses ? me demanda-t-il en voyant que mes


yeux étudiaient les fleurs tracées sur son avant-bras.

— Le crâne, rétorquai-je en examinant le motif suivant.

— Dors.

Avec un soupir, je lui tournai le dos. Pendant que mes yeux profitaient de
la vue que m’offrait la baie vitrée, je laissai partir mes pensées toxiques et
mes angoisses.

Je fus réveillée lorsqu’Asher sursauta et se leva à moitié du lit, la


respiration bruyante et saccadée. Ses yeux écarquillés fixaient le mur face
au lit.

Je posai mes coudes sur le matelas afin de me redresser. Je le voyais


reprendre lentement ses esprits. Il passa les mains dans ses cheveux en
bataille, dont plusieurs mèches retombaient négligemment sur son visage en
sueur. Son torse bougeait rapidement, encore animé par l’adrénaline et la
peur.
— Ça va ? lui demandai-je doucement alors qu’il était encore perdu.

Lorsqu’ils se posèrent sur moi, ses yeux grands ouverts reprirent une
forme normale. Il desserra doucement la mâchoire. Puis, il prit une longue
inspiration, avant d’expirer tout aussi lentement.

— T’as fait un mauvais rêve ?

— Ce n’est rien, reprit-il en s’asseyant sur le coin du lit. Rendors-toi.

Je me levai du matelas sans prendre en considération ce qu’il venait de


me dire. J’avais souvent très soif après un cauchemar. Or, il paraissait trop
déboussolé pour s’occuper de son hydratation.

Je descendis les escaliers en direction de la cuisine afin de lui remplir un


verre d’eau, mais quelque chose résonnait dans la pièce en question. Des
grognements, les grognements de Tate.

Je l’ignorais, mais… ce que j’entendis juste avant de rentrer me cloua sur


place et me glaça le sang.

— Boucle-la, sale clébard.

Cette voix n’appartenait à personne ici, c’était celle d’un inconnu. Il y


avait un intrus chez le psychopathe.
CHAPITRE TENTE-TROIS : BRUIT

J’étais blême, incapable de bouger. Je redoutais ce moment depuis mon


arrivée ici. Il y avait quelqu’un chez le psychopathe, c’était indéniable.

— Ella ? m’interpella la voix rauque de mon possesseur, à l’étage.

Dans le plus grand des silences, je m’avançai prudemment vers la


cuisine. Tate accourut vers moi dès lors qu’il sentit ma présence dans la
pièce. Mais lorsque j’allumai la lumière, le souffle coupé, je fus troublée
par ce que je vis… ou plutôt, ce que je ne vis pas.

Il n’y avait personne.

Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. J’étais certaine


d’avoir entendu une voix inconnue. C’était insensé, je croyais rêver.
J’espérais rêver.

Je poussai un cri de surprise en sentant une main se poser sur mon


épaule. Je lançai une œillade furtive aux doigts, que je reconnus aussitôt. Je
n’avais jamais été aussi contente de voir le psychopathe. Enfin, si, quelques
fois seulement.

— Qu’est-ce que t’as ? me demanda-t-il, les sourcils froncés.

— Je… je, balbutiai-je, encore moi-même dans l’incompréhension. Rien.

Il me toisa du regard une seconde et passa à côté de moi. Il ouvrit ensuite


le placard pour en sortir un verre, le verre que j’étais descendue lui
rapporter.
Asher s’accouda sur l’îlot et m’examina sans un mot tandis que j’essayais
de comprendre ce qui venait de se produire.

— T’es bizarre, remarqua-t-il en se redressant. On dirait que t’as croisé


un fantôme tellement t’es pâle.

Je levai la tête vers lui en soupirant. C’était peut-être le fruit de mon


imagination. Après tout, je venais à peine de me réveiller. Il était possible
que j’hallucine… Seulement, comment pouvait-on halluciner à ce point ?

— Remonte te coucher, me conseilla-t-il en sortant de la cuisine.

De son côté, il gagna le salon. Un soupir s’échappa une nouvelle fois de


mes lèvres. En montant les marches, je jetai un coup d’œil furtif à la
cuisine, juste au cas où, et comme je m’y attendais, il n’y avait rien. De
toute manière, s’il y avait vraiment quelqu’un, le psychopathe l’entendrait.

6 h.

J’avais très mal dormi. J’angoissais encore à propos de cette voix. Et


l’absence du psychopathe dans le lit n’arrangeait rien. J’entendis des bruits
provenant du couloir, Abby et Ryan devaient quitter les lieux très tôt ce
matin pour prendre leur vol.

En quittant la chambre, je tombai nez à nez avec Abby, qui descendait.

— Désolée pour le bruit, s’excusa-t-elle avec un petit sourire sur les


lèvres.

— Ce n’est rien, je ne dormais pas, la rassurai-je en lui rendant son


sourire.

Le psychopathe, adossé contre le mur près de la porte d’entrée, nous


toisait du regard, des valises à ses pieds.

— Carl est là, informa-t-il sa sœur.


Lorsqu’elle s’arrêta face à lui, il arqua un sourcil, ce qui m’arracha un
sourire. Je savais pertinemment ce que comptait faire sa sœur.

Et comme je le pensais, elle enroula ses bras autour de son corps et le


serra fortement contre elle. Aussitôt, il éloigna sa tête avec une mine
dégoûtée.

— Dégage, je ne veux pas attraper la rage ! pesta-t-il en la repoussant.

Tout en riant, elle se colla davantage contre lui, avant de se retourner vers
moi. Elle remonta les marches pour refermer ses bras autour de mon corps.

— On se reverra bientôt, j’espère, me glissa-t-elle à l’oreille. Promets-


moi que tu prendras soin de mon frère.

Alors que j’écarquillais les yeux, je croisai le regard du psychopathe.

— C’est promis, lâchai-je sans trop de conviction.

Est-ce que j’allais tenir ma promesse ?

— Et ne doute pas du pouvoir que tu as sur lui, il est déjà à tes pieds,
reprit-elle en me faisant un clin d’œil.

Elle était plus gentille que son frère, mais si elle avait su que nous
jouions une mascarade, elle n’aurait pas eu la même attitude avec moi.

— Carl est là, répéta le psychopathe.

Elle s’amusa de la manière dont son frère l’expulsait de chez lui. Son
copain l’attendait déjà dehors.

Asher l’arrêta en passant un bras sur ses épaules pour la rapprocher de


lui. Il déposa un petit baiser sur son front, puis la relâcha rapidement.

— Fais attention, souffla-t-elle. Il ne me reste plus que toi, et je ne veux


pas qu’il t’enlève à moi.
Il la fixa sans un mot, peut-être à la recherche d’une réponse. Mais il
garda le silence, comme je m’en doutais.

Elle m’adressa un dernier signe de main avant d’ouvrir la porte et de


sortir de la maison. Son frère la suivit en refermant la porte d’entrée
derrière lui.

Très vite, je m’approchai de la baie vitrée afin d’inspecter l’extérieur. À


vrai dire, cette voix restait encore dans mon esprit. J’étais persuadée que je
ne l’avais pas inventée. On ne pouvait pas inventer une voix qu’on ne
connaissait pas.

Mais si le psychopathe n’avait rien vu, ni même entendu quoi que ce soit
qui puisse le rendre suspicieux, alors je ne devais pas m’inquiéter. Il était
plus fort que moi lorsqu’il s’agissait de rester attentif à ce qui l’entourait.
D’autant que sa maison était protégée, personne ne pouvait entrer sans qu’il
le sache.

Enfin, je crois.

Son retour m’arrêta dans mes réflexions.

— Elle est partie, souffla-t-il, soulagé.

Je hochai la tête sans un mot. Tate nous rejoignit, et je m’abaissai afin de


le caresser. J’étais certaine de l’avoir entendu grogner, lui aussi.

— Tu peux retourner dans ta chambre, maintenant qu’ils sont partis,


lâcha-t-il froidement avant de remonter sans me laisser le temps de lui
répondre.

Je fronçai les sourcils, assez contrariée qu’il me dise ça. Mais pourquoi
étais-je contrariée ? Ce n’était pas comme si c’était la première fois qu’il
jouait les lunatiques avec moi. Il fallait s’y attendre, c’était Asher.

Je soupirai d’exaspération. Mes pas me guidèrent jusqu’à ma chambre, à


présent vidée de la présence du couple.
Il commençait à faire jour. À 6 h 45, le soleil allait m’empêcher de
continuer ma nuit. Je m’avançai vers la baie vitrée de ma chambre et, sans
surprise, croisai le regard du psychopathe, accoudé sur le garde-corps de
son balcon. Une cigarette entre les doigts, il détourna la tête lorsque
j’arrivai.

Cette scène me rappela la promesse que je m’étais faite à son sujet, lors
de mes premières nuits ici : « Je le saurai, espèce de psychopathe. »

Avant, je lui en voulais de me faire vivre un enfer sans aucune raison


valable. Désormais, je me retrouvais à lui en vouloir, car il ne m’accordait
pas l’attention que j’espérais.

En l’espace de quatre mois, beaucoup de choses avaient changé. La


vision que j’avais de lui était complètement différente. Et pour cause :
maintenant, je savais ce qui s’était passé dans sa vie. Maintenant, je
connaissais le Asher Scott dont tout le monde me parlait.

La vision que j’avais de moi-même aussi avait beaucoup changé, j’étais


fière de moi. En quelque sorte. Si, autrefois, je me détestais, je haïssais mon
corps pour ce qu’on m’avait obligée à en faire, à présent, j’étais fière de
savoir que je guérissais peu à peu de cette partie de ma vie. Que je ne
l’avais pas laissée me consumer et empoisonner mon présent, ainsi que mon
futur.

Je le devais au groupe. Sans Rick et les filles, je n’aurais jamais pu


m’intégrer aussi rapidement. Sans eux, je n’aurais jamais pu passer le cap
de « captive », ou du moins, passer le cap de « victime d’un proxénète ».
Sans Ben, je n’aurais jamais pu rire avec un homme, ni même m’entendre
avec lui sans avoir la crainte qu’il me viole. Et enfin, sans Asher, je n’aurais
jamais pu avoir une autre vision des possesseurs… et des hommes, en
général. Je n’aurais jamais pu m’autoriser à créer des liens à cause de cette
peur de retomber dans le gouffre qui hantait mon sommeil depuis si
longtemps.

Sans Asher, je n’aurais pu avoir le courage que j’avais à présent. Je


n’aurais jamais cru un jour être attirée par un homme, qui plus est mon
possesseur. Sans lui, j’aurais toujours cette vision aussi horrible de moi-
même. Et je lui serais éternellement reconnaissante pour l’aide qu’il m’avait
apportée.

Il m’avait changée. Il me guérissait. Doucement, mais il le faisait. Et je


l’avais choisi pour.

— Pourquoi tu ne dors pas ? demanda une voix rauque derrière moi, ce


qui me fit sursauter.

Appuyé contre l’encadrement de la porte, les bras croisés et les sourcils


froncés, il me toisait du regard en attendant ma réponse. Je ne l’avais pas vu
quitter son balcon.

— Je n’ai pas sommeil, lâchai-je en passant une main dans les mèches
qui me retombaient sur le visage.

— Moi non plus, avoua-t-il.

Je le fixai sans un mot alors que mes lèvres brûlaient d’envie de lui
demander de me raconter son cauchemar. Je n’avais pas osé, parce qu’il ne
m’avait pas posé cette question lorsque j’avais fait mon cauchemar en
Angleterre. Et je comprenais pourquoi il était resté silencieux ce soir-là.
Parce qu’il ne voulait pas faire ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse.

— Tu devrais dormir un peu, me conseilla le psychopathe.

— Toi aussi, rétorquai-je. Tu ne dors pas beaucoup depuis que je te


connais.

Il émit un léger rire. Puis, il s’avança vers moi. Ses bras s’enroulèrent
autour de ma taille tandis que je levais la tête vers lui. Un petit sourire étira
ses lèvres.

— Je t’ai vue m’espionner, tout à l’heure, dit-il d’un ton malicieux.

— Tu regardais dans cette direction avant que je vienne, lançai-je,


exaspérée.
— Peut-être, dit-il en rapprochant mon corps du sien. En tout cas,
maintenant que ma sœur est partie, le jeu peut reprendre.

Je ris en entendant sa phrase taquine.

— Tu perdras toujours, et tu le sais, lâchai-je sournoisement.

Il pouffa.

— Je peux gagner, tu sais, mais je préfère céder à mes pulsions que


flatter mon ego, parfois.

Je passai mes bras autour de sa nuque, ce qui lui arracha un énième


sourire en coin.

— J’ai été con de penser que tu lui ressemblais, souffla-t-il en posant son
menton sur le haut de mon crâne.

Une question me revint à l’esprit, maintenant qu’il parlait d’elle.

— Tu l’as vraiment vue à Monte-Carlo ?

J’entendis un « hm » d’approbation.

— Tu cherches une parcelle de moi dans chaque femme, murmura-t-il.

Je fronçai les sourcils d’incompréhension. De quoi parlait-il ?

— C’est ce qu’elle m’avait dit lorsqu’elle m’avait croisé : « Tu cherches


une parcelle de moi dans chaque femme, et tu le sais. »

Elle le hantait encore, même après tout ce qu’elle avait fait. Elle
empoisonnait sa vie. Son jeu malsain pour le manipuler ne fonctionnait
plus, du moins, j’espérais pour lui.

— Ce n’est pas vrai, affirmai-je en le regardant droit dans les yeux. Sauf
si t’es maso, bien sûr.

Je l’entendis rire, un vrai rire dont je ne me lasserais jamais.


— Je sais, mon ange… sinon…

Il allait dire quelque chose, mais se tut en resserrant un peu plus son
étreinte.

— Pendant la soirée des captives, lâchai-je en grimaçant, Isobel m’avait


demandé ce que je faisais au réseau…

— Qu’est-ce que tu as répondu ?

— Que je travaillais juste comme salariée, sauf qu’elle m’a demandé si je


connaissais un certain Liam-

Sa mâchoire se contracta, et ses yeux se fermèrent en même temps. Je


déglutis avant de continuer en bégayant :

— Je ne savais pas si c’était… un piège, je ne voulais pas qu’elle crame


ma couverture, alors j’ai dit… que je ne le connaissais pas, et c’est vrai-

— Fait chier ! jura-t-il entre ses dents serrées. Liam est celui qui gère les
nouveaux, c’est impossible qu’une salariée ne le connaisse pas.

Il me repoussa, son visage à présent déformé par la colère.

— Putain, tu ne pouvais pas juste l’éviter ?! me demanda-t-il en haussant


le ton. Tout ce que t’avais à faire, c’était rester avec les filles, bordel !

— Mais je n’étais pas au courant ! ripostai-je en le voyant se pincer


l’arête du nez.

— Putain, je le savais ! s’écria-t-il en levant la tête vers le plafond. Tu


n’aurais pas dû partir… Putain, je le savais !

Je sursautai lorsqu’il hurla la fin de sa phrase. Il m’assassinait du regard.

— Quand est-ce que tu comptais me le dire ? grogna-t-il.

— Je… j’allais le faire, mais-


— Mais quoi, putain ?! Tu n’as pas jugé ça important ?

— Si ! me défendis-je. Mais quand j’ai parlé d’elle, tu es devenu


complètement fou de rage, alors j’ai eu peur d’aborder à nouveau le sujet
après !

Il passa nerveusement la main dans ses cheveux, puis tapota


énergiquement les poches de son jogging. Il quitta la chambre telle une
furie, sans manquer de jurer. J’étais irritée par sa réaction. Bordel, je n’étais
pas au courant de l’existence de ce Liam !

Il revint, une clope entre ses doigts, presque terminée. Il me regardait


sévèrement tandis que je fronçais les sourcils.

— Qu’est-ce que ça peut bien faire qu’elle ne me croie pas ? m’agaçai-je.

— Ne l’ouvre même pas, menaça-t-il. Tu n’avais qu’une chose à faire :


ne rien dire sur le réseau.

Je le dévisageai, sceptique. Est-ce qu’il avait vraiment un cerveau ?

— La question qu’elle m’a posée ne concernait pas le réseau, Asher !

Il s’assit sur le rebord de mon lit. Son pied qui martelait le sol trahissait
sa nervosité.

— Liam, c’est qui ? L’épicier du coin ? questionna-t-il ironiquement.


Même les choses les plus insignifiantes sont importantes lorsqu’il s’agit du
réseau, Ella !

— D’accord. Et maintenant, qu’est-ce que ça peut faire qu’elle soit au


courant que je ne connais pas ce Liam ? l’interrogeai-je en posant les mains
sur mes hanches.

Il me lança un regard noir.

— Maintenant, tu es peut-être, toi aussi, en danger, Ella.


Sa phrase m’exaspérait, il était parano. Isobel n’était pas à ce point
soucieuse du moindre détail sur le réseau des Scott, sinon elle m’aurait posé
beaucoup plus de questions. Tate arriva et monta sur les genoux d’Asher,
qui faillit le jeter par la fenêtre. Il grimaça de dégoût en le repoussant.

— Il n’y a pas de quoi avoir peur, le rassurai-je en levant les bras. Je suis
toujours ici, et les rares fois où je sors, c’est en compagnie de l’un de vous.
Il ne m’arrivera rien, et tu sais pourquoi ?

— Épate-moi.

— Parce que Isobel ne se souciera pas d’une fille qu’elle a rencontrée à


une soirée qui date d’au moins un mois et qui ne présente presque aucun
intérêt.

Il se moqua ouvertement de moi.

— Ta naïveté me surprendra toujours. Autre chose que je devrais savoir ?

Je secouai négativement la tête tandis qu’il gardait son regard rivé sur
moi.

— Mais… je suis touchée de savoir que le psychopathe Asher Scott


s’inquiète pour ma sécurité, ajoutai-je dans une tentative pour détendre
l’atmosphère.

Il continua à me fixer, puis lâcha un soupir.

— J’avais oublié que tu m’appelais « le psychopathe », remarqua-t-il. Pas


très recherché comme surnom, mon ange.

— Il te va à la perfection, et j’en ai plein d’autres, lui indiquai-je en


repensant aux multiples surnoms que je lui avais attribués depuis notre
rencontre.

Une lueur curieuse traversa son regard, et ses lèvres s’étirèrent.

— Tu sais lequel te va à la perfection ? demanda-t-il malicieusement.


Je haussai les épaules.

— Captive.

Je le fusillai du regard tandis qu’il souriait de toutes ses dents. Il savait


que je détestais ce surnom.

Je le vis tourner la tête vers la baie vitrée, silencieux, plus calme que tout
à l’heure. Je restai debout, les bras croisés, à attendre qu’il parle ou quitte la
pièce.

— Je serai peut-être absent deux jours, m’informa-t-il.

J’arquai un sourcil.

— Tu prépareras la bouffe pour une personne, sois contente, reprit-il.

— J’espère qu’un jour, je tomberai tellement malade que tu seras obligé


de faire le dîner et le ménage sans mon aide.

— Tu ne fais jamais le ménage, souffla-t-il, c’est toujours propre chez


moi. Et ce n’est pas comme si je ne cuisinais jamais.

Je haussai les sourcils. Comment osait-il ?

— C’est toujours propre parce que je nettoie quand je m’ennuie, lançai-


je. Toi, tu ne fais pas la différence parce que ta maison, c’est juste un
endroit où tu dors avant de ressortir ! Et toutes les fois où tu cuisines, tu
réussis à te rater.

— Au moins, je n’ai pas à embaucher de gouvernante, rétorqua


l’intéressé en faisant un clin d’œil. Et je ne crame que les pâtes.

— Une gouvernante m’aiderait énormément, personnellement, lâchai-je.

Il pouffa.

— Non, je ne vais pas payer quelqu’un pour faire un truc que je peux
faire, ou que tu peux faire.
— Imagine qu’un jour je sois malade, et que tu ne sois pas là, comment
je fais pour manger, champion ?

— Tu appelles Kiara et tu lui dis de venir ?

Je secouai négativement la tête et jetai un coup d’œil au chien, contrariée


par le refus de Monsieur Je-n’en-ai-rien-à-foutre-de-toi.

— Tu auras une gouvernante seulement si, et je dis bien seulement si, je


ne suis pas là et que tu n’es pas apte physiquement à faire son travail.

Je levai les yeux au ciel. Il garda le regard sur moi avec un petit sourire
en coin.

Il se leva finalement de la place qu’il occupait pour se diriger vers la


porte.

— Je pars aujourd’hui, finalement, décida le psychopathe. Je reviendrai


après-demain.

J’acquiesçai, et il quitta la pièce.

Il était à présent 7 h 30, je n’avais plus sommeil. Je décidai de descendre


préparer mon petit déjeuner, à côté du psychopathe qui faisait son café. Je
posai mon plateau contenant du jus de fruits, un bol de céréales et deux
tartines pour le psychopathe et moi dans le salon.

En silence, il prit la télécommande et mit une chaîne pour enfants que


j’avais l’habitude de regarder. Surprise, je tournai la tête dans sa direction et
le vis aspirer légèrement ses joues pour dissimuler le sourire qui menaçait
d’étirer ses lèvres.

La porte d’entrée s’ouvrit sur Kiara.

— Bibiiii ! s’exclama-t-elle en voyant Tate arriver vers elle. Où sont tes


maîtres ?

Dès qu’elle nous aperçut, elle nous rejoignit avec un grand sourire aux
lèvres.
— Bonjour, monsieur Scott. Avez-vous décidé de votre journée
d’absence ? demanda-t-elle, faussement professionnelle.

Il sourit faiblement et garda les yeux rivés sur la télé en lui répondant :

— Aujourd’hui, secrétaire.

Le chien revint vers nous et s’assit sur mes genoux. Tandis que je lui
caressais la tête, une question me vint à l’esprit, animée par ma curiosité.

— Comment t’as eu Tate ? demandai-je.

— Vous l’avez appelé Tate ? D’accord ! dit-elle en souriant. Quelqu’un


l’avait donné à un des membres du réseau, mais il ne pouvait pas le garder.

— Qui ? demanda Asher, soudainement intéressé.

— Liam, répondit-elle simplement.


CHAPITRE TRENTE-QUATRE :
INVESTIGATEURS

Sa réponse déclencha chez mon possesseur une réaction que je n’avais


pas anticipée. Une réaction tout sauf calme.

— Quoi ?! hurla-t-il en faisant volte-face vers Kiara, qui sursauta en


même temps que moi.

Il se leva d’un bond et attrapa Tate, qui allait s’enfuir face à son
changement d’humeur. Sa main fouilla littéralement son pelage bouclé. Il
examina chaque membre de son corps. Or, il ne lui fallut pas plus de cinq
minutes pour trouver un minuscule gadget accroché à son collier.

— Oh, mon Dieu… murmura Kiara, les yeux écarquillés.

Il fouilla encore pendant que Tate essayait de s’échapper de son emprise.


L’animal apeuré émettait maintenant des petits pleurs.

— Ashe-

— Non, menaça-t-il en me fusillant du regard. Appelle Cole.

Kiara s’empressa de prendre son téléphone pour chercher le numéro du


médecin. Asher se leva, le chien dans les bras, pour le conduire à
l’extérieur. Lorsqu’il revint, il étudia le gadget. Ses yeux s’écarquillèrent, et
il se tourna vers nous en nous faisant signe de nous taire.

Un micro. Un micro était collé sous le collier de Tate, camouflé dans ses
poils bouclés. Quelqu’un nous espionnait.
Le psychopathe jeta le gadget dans un verre d’alcool, noyant ainsi les
chances pour l’espion d’écouter encore nos conversations à notre insu.

— Passe-le-moi, ordonna-t-il avant de lui prendre le téléphone des mains.


Viens chez moi avec des outils. Tu vas opérer un chien.

Et il raccrocha sans laisser le temps au médecin de répondre.

Son regard noir fixait Kiara, tout à coup mal à l’aise.

— Tu ne t’es pas posé la question ? demanda-t-il d’un ton froid. Ce


n’était pas aussi flagrant pour toi ?

Elle bafouilla des paroles inintelligibles.

— Il n’y est pour rien, j’en suis sûr-

— Tu étais sûre aussi que le chien n’avait rien, grinça-t-il. Et pourtant…

Je me retenais de me mêler de leur discussion, même si cela me brûlait


les lèvres de la défendre. Ça ne servait à rien de la gronder, elle n’était pas
au courant. Mais je savais que si je disais quelque chose, il pouvait nous
noyer dans la piscine comme il avait noyé le gadget.

— Ils ne se parlent plus, dit-elle doucement.

— Qui te l’a dit ? Lui ? Cette salope a demandé à Ella si elle connaissait
Liam !

« Ella » ! Il ne m’avait jamais appelée par mon prénom devant elle, ni


même devant aucun membre du groupe. Si bien qu’elle écarquilla les yeux
en me lançant un regard furtif.

Je pouvais mettre ma main à couper que sa réaction était due au fait qu’il
avait prononcé mon prénom, et non à l’information qu’il avait donnée :
Isobel était bien l’amie en question de Liam.

— Je suis désolée, je ne savais pas, s’excusa-t-elle en passant une main


dans ses cheveux. Je pensais qu’ils ne se parlaient plus… depuis…
Il se pinça l’arête du nez, puis se laissa tomber sur le canapé. La tête
entre ses mains, il murmura :

— Réfléchis, réfléchis, réfléchis…

Il était dépassé. Je découvris une nouvelle facette de sa personnalité : un


Asher en alerte, et surtout, un Asher pris par surprise. Lui qui planifiait tout,
qui veillait sur tout, qui avait le contrôle sur tout, venait de tomber dans un
piège auquel il n’était pas préparé.

On sonna au grand portail. Je partis ouvrir au médecin.

— Il est là ? demanda Asher en se tournant vers moi.

J’acquiesçai silencieusement. Il se dirigea vers le hall, mais revint sur ses


pas pour prendre un verre d’alcool, qu’il but d’un trait.

— Ça, c’est pour ne pas tuer le chien, lâcha-t-il en désignant son verre
vide. Et ça… (Il emprisonna une cigarette entre ses lèvres.) C’est pour ne
pas vous tuer toutes les deux avant d’expédier vos membres en Sibérie.
Séparément.

En temps normal, je me serais fait un malin plaisir de lui répondre


sarcastiquement, mais actuellement, je savais que ses menaces n’avaient
rien de sarcastique.

Cole entra. Son visage encore à moitié réveillé prouvait que l’appel
urgent du psychopathe l’avait tiré d’un sommeil profond.

— C’est le chien qui est dehors que je dois opérer ? demanda-t-il,


essoufflé.

Asher acquiesça.

— Mais… il paraît en bonne santé, Scott, lâcha-t-il, hébété.

— Trouve-moi une puce, il en sûrement une sous la peau.

Le docteur réfléchit quelques secondes.


— Je serai obligé de l’emmener avec moi. Je n’ai pas le matériel
nécessaire pour opérer un animal, sans compter que je dois trouver l’endroit
où la puce a été insérée. Si elle y est.

Asher hocha la tête sans rien ajouter et accompagna Cole dehors. Je me


tournai vers Kiara tandis qu’elle s’affalait sur le canapé. Un soupir
s’échappa de ses lèvres rouges.

— Il n’arrive plus à faire confiance à qui que ce soit, souffla-t-elle, et des


fois, il a tellement raison.

Je la pris dans mes bras afin de la réconforter. Elle n’y était pour rien.

— Tu n’en savais rien, la rassurai-je. Tu ne pouvais pas savoir que


William déclarerait la guerre, avant même que James soit mort.

— Ash non plus, mais il a pigé au bon moment. Pas moi.

Elle avait raison. Cependant, Asher était aussi très méfiant, parfois sans
raison. Mais la plupart du temps, sa paranoïa n’était pas injustifiée.

Ce dernier revint au salon, son regard noir toujours braqué sur son amie.

— Je vais revenir après-demain, ou un peu avant, étant donné la merde


que tu as foutue. Pendant ce temps, tu vas rester avec elle.

Il me pointa du doigt. Elle acquiesça sans poser de questions. Elle savait


que si elle ronchonnait, il se ferait un plaisir de l’étriper sur-le-champ tant il
était énervé.

— Appelle Carl, et dis-lui que je veux le voir ici dans trente minutes,
ordonna-t-il en empruntant les escaliers qui menaient à l’étage.

Kiara soupira et me lança un regard désolé. Elle se détacha rapidement de


mon étreinte. Elle devait ramener quelques affaires étant donné qu’elle
allait venir ici pour « surveiller » la maison.

À présent seule, je rejoignis le psychopathe, déjà vêtu de sa veste en cuir.


Lorsqu’il se retourna vers moi, je croisai les bras.
— Elle ne savait pas…

— N’envisage même pas de la défendre, me prévint-il froidement.

Je soufflai d’exaspération face à cette tête de mule qui ne voulait pas du


tout entendre parler de cette histoire.

— Où est-ce que tu vas ? demandai-je, curieuse.

— Au Nevada, m’informa-t-il simplement. J’ai quelques trucs à régler, et


je reviens.

Il empoigna son sac.

— Je vais sécuriser la maison, je ne veux pas que tu sortes d’ici.

Je hochai la tête. Je n’avais rien à craindre, mais son expression un peu


trop sérieuse commençait à générer de la peur en moi. De quoi devrais-je
avoir peur ?

— Cole reviendra plus tard avec Connard-

— Tate, corrigeai-je une nouvelle fois.

— Le chien, reprit-il, blasé. S’il se passe quelque chose, appelez Ben ou


Rick.

— Tes caméras ne te servent pas à grand-chose, on dirait, lui lançai-je.

Il y a longtemps, il avait mentionné des caméras cachées chez lui,


lorsqu’il m’avait interdit de visiter d’autres pièces que le salon et ma
chambre.

Il explosa de rire tandis que j’arquais un sourcil. Pourquoi riait-il,


encore ?

— Tu as vraiment cru que j’avais des caméras chez moi ? se moqua-t-il.


Mon ange, c’est la manière la plus simple de pister ma propriété.
J’entrouvris la bouche.

— Je t’avais dit ça uniquement pour que tu n’ailles pas fouiner dans mes
affaires. Bordel, comment on peut être aussi naïve ? m’avoua-t-il en
s’esclaffant.

Devant mes sourcils froncés, il inclina la tête avec un petit sourire en


coin.

— T’es mignonne, lança-t-il, si bien que j’écarquillai les yeux. C’est ce


que j’aurais dit si j’étais aveugle, bien entendu.

Il pouffa en passant la porte de sa chambre.

— T’es un gamin, et même un enfant de trois ans pourrait le confirmer, le


provoquai-je, agacée, tandis qu’il dévalait les marches.

Il rit.

— Tu t’améliores, mon ange, dit-il, une fois au rez-de-chaussée.

Je descendis les escaliers en secouant la tête d’exaspération. Nous nous


retrouvâmes une nouvelle fois dans le salon. Il regarda par la baie vitrée
avant de tourner son regard vers moi.

Il leva soudain son téléphone dans ma direction. Le flash s’alluma. Je


cachai mon visage de la lumière aveuglante tandis que monsieur prenait des
photos affreuses de ma tête ravagée par le manque de sommeil ainsi que par
l’inquiétude que j’éprouvais pour Tate.

— Raté, chuchota-t-il en me montrant le cliché, pris quelques secondes


avant que je me cache le visage. Cette photo est horrible. Je la garde, au cas
où un jour tu te trouverais belle. Je te l’enverrais.

Je levai les yeux au ciel. Qu’est-ce qu’il était lourd !

— Dis plutôt que tu n’arriveras pas à tenir ces deux jours sans me voir,
d’où la photo.
Il explosa de rire une nouvelle fois. Je fis comme si je n’avais rien
entendu avant de remonter à l’étage pour enfiler autre chose que mon
pyjama. Alors que je piochais des vêtements, j’entendis la porte d’entrée se
refermer et la voix de Kiara résonner dans le hall. Elle avait fait vite !

— C’est bon, je suis là, dit-elle au psychopathe. Carl arrive dans


quelques minutes. Il ne lui arrivera rien.

Je décidai de m’approcher pour les écouter discrètement. Les murs


avaient des oreilles, et moi aussi. D’autant que j’étais curieuse de savoir ce
qu’ils pouvaient bien se dire.

— T’as intérêt, grogna mon possesseur, elle ne doit pas sortir sans toi.

— Entendu.

Je remontai précipitamment les marches lorsque j’entendis le


psychopathe dire « je reviens ». Je regagnai ma chambre avec l’air le plus
naturel possible. Mais intérieurement, j’étais heureuse. Heureuse de savoir
qu’il me protégeait, même éloigné de moi. Asher me procurait un sentiment
de sécurité irréfutable.

— Toi qui voulais une gouvernante, fit la voix de celui qui était dans mes
pensées, tu as Kiara.

Il s’approcha de moi, et je levai les yeux au ciel.

— Kiara n’a pas le profil d’une gouvernante.

Il enroula ses bras autour de ma taille, mais je le repoussai, de peur que


Kiara nous surprenne. Loin de moi l’envie de devoir lui expliquer comment
nous avions pu passer du stade de la haine à être… proches. Changement
que moi-même, je n’arrivais pas à expliquer.

Il comprit et me lança un petit sourire narquois, avant de prendre mon


visage en coupe et de presser légèrement mes joues.

— Je te l’ai dit, tu auras une gouvernante seulement si, et je dis bien


seulement si, tu n’es pas apte physiquement à faire son travail, souffla-t-il
en me secouant la tête.

— Avec un peu de chance, je tomberai du deuxième étage et me casserai


les jambes. Je n’aurai plus à faire le ménage, la bouffe et tout ce qui va
avec.

Il me sourit, puis plongea ses yeux gris dans les miens.

— À bientôt, mon ange.

Il me surprit en posant ses lèvres sur mon front dans un léger baiser. Puis,
il tourna les talons. Je l’entendis dévaler les escaliers et saluer une dernière
fois son amie avant de fermer la porte d’entrée derrière lui, nous laissant
seules, Kiara et moi.

En parlant du loup, elle ne tarda pas à me retrouver. Elle m’accompagna


jusqu’à la salle de bains, où je décidai de me faire couler un bain.
Maintenant que le psychopathe était parti, je n’avais plus peur que l’épisode
de Monte-Carlo se reproduise.

— Il t’a dit au revoir ? me demanda-t-elle avec un petit sourire aux


lèvres.

J’acquiesçai le plus naturellement du monde, c’est-à-dire en en prenant


soin de garder une mine blasée. Elle pouffa.

— Ces petites comédies ne marchent pas avec moi, jeune fille,


m’informa-t-elle. Je suis sûre que vous ne vous détestez pas autant que vous
le prétendez…

Je levai les yeux au ciel. À peine trois minutes que le psychopathe avait
déserté les lieux, et Kiara commençait déjà son interrogatoire. Je n’en
attendais pas moins de notre chère amie et de sa folle curiosité.

Je me posai sur le rebord de la baignoire et touchai du bout des doigts


l’eau à présent chaude.

— Alors…
— Ferme les yeux.

— Rho ! râla-t-elle en les cachant afin de me laisser me déshabiller.

— C’est bon, lançai-je, une fois à l’intérieur de la baignoire.

Elle posa ses malicieuses pupilles bleues sur moi. Je secouai la tête en
essayant tant bien que mal de chasser les idées qu’elle avait derrière la tête,
mais rien n’y faisait.

— T’es vraiment en train de me faire croire qu’il ne s’est rien passé entre
vous ? Depuis plus de trois mois, il n’y a rien eu du tout ? me demanda-t-
elle en arquant un sourcil.

Je hochai la tête. C’était faux, bien évidemment.

— Alors, explique-moi pourquoi son comportement envers toi a changé ?

— Rien n’a changé, Kiara, soufflai-je. Il est toujours aussi chiant,


sournois, narcissique, grincheux, exaspérant, lourd, fatiguant…

— Peut-être. Mais… rétorqua-t-elle en levant son doigt, il t’a appelée par


ton prénom, il réclame ta protection tout le temps, et en plus de ça : il a dit à
Abby que tu étais sa copine !

Je m’étouffai avec ma salive dès qu’elle mentionna Abby. Mon dieu, elle
ne pouvait pas suivre les ordres de son frère et se taire ?

Je toussotai avant de lui expliquer rapidement :

— Il ne voulait pas lui dire que j’étais sa captive, c’est tout !

Elle plissa les yeux.

— Je suis sûre que vous vous êtes donné le mot ! Je trouverai bien un
moyen de te faire parler, Ella Collins.

Je secouai la tête en riant.


— Je n’ai rien à cacher, Kiara. Il n’y a vraiment rien entre nous, et
heureusement.

Je terminai ma phrase en esquissant une mine dégoûtée.

C’était complètement faux.

Elle prit son téléphone et composa un numéro. La tonalité retentit dans le


haut-parleur quelques secondes, puis une voix rauque décrocha. Celle du
psychopathe.

— Je suis à peine sorti de la ville, Kiara, tu ne pouvais pas attendre


encore avant de faire de la merde-

— Je sais qu’il y a un truc entre toi et Ella, ça pue à des kilomètres !

Je l’entendis éclater du rire. Il riait tellement que même moi, je crus


qu’elle venait de faire la blague de l’année.

— Arrête de rire ! cria-t-elle, agacée. Je sais que tu le caches aussi.


Putain, vous allez voir.

— D’accord, Scooby-Doo, je te souhaite bonne chance pour trouver des


trucs qui n’existent pas, lança-t-il en éloignant son téléphone de lui. Putain,
la captive et moi… Quelle blague !

Il raccrocha sans lui laisser le temps de répondre. Elle me fusilla du


regard pendant que je me retenais de rire face à sa mine contrariée.

La sonnerie de son téléphone retentit une nouvelle fois. Elle décrocha,


exaspérée.

— Quoi ?

— Putain de merde, je le savais ! Ce n’était pas net, son histoire de chien


de merde ! s’exclama la voix de Ben, que je reconnus aussitôt. Cole a
trouvé une puce GPS ! Kiara, je t’avais prévenue !
— OK, tu avais raison, j’aurais dû t’écouter. C’est bon, t’es content ?
souffla-t-elle, irritée.

— T’es où, là ? demanda-t-il. T’avais promis de m’aider à faire les


archives.

Elle se tapa le front.

— Je suis chez Ash. Il est parti aujourd’hui, finalement. Au vu de ce que


j’ai fait, je dois rester avec Ella, au cas où les choses prendraient une
mauvaise tournure.

— Depuis quand ? Oh, putain, c’est devenu sa petite protégée ?!

Je levai les yeux au ciel. Décidément, il n’y en avait vraiment pas un


pour rattraper l’autre.

— Agent Smith, vous devez impérativement découvrir tout ce qui se


produit en cachette là-bas, ordonna Ben en prenant une voix plus grave.

— J’aurais besoin de vos talents de professionnel pour faire parler


monsieur Scott, agent Jenkins, répliqua-t-elle sur le même ton. Le sujet Ella
Collins est peut-être tenace, mais pas autant que son possesseur…

Je souriais face aux deux « investigateurs », espérant intérieurement


résister à leur jeu.

— J’en fais une affaire familiale, agent Smith, déclara-t-il. Je viendrai


vous rendre visite pendant la soirée. Faites de votre mieux. Terminé.

Et il raccrocha.

Lorsqu’elle reporta son attention sur moi, je me glissai sous l’eau pour
éviter ses yeux inquisiteurs.

*
Assise sur l’une des chaises hautes de la cuisine, la tête contre ma paume
de main, j’écoutais Kiara m’apprendre comment faire la différence entre un
vrai sac de luxe et un faux.

La porte d’entrée s’ouvrit, et j’entendis Ben crier :

— Salut, les filles !

— Cuisine ! lui indiqua aussitôt Kiara.

Il arriva avec un énorme sourire scotché aux lèvres.

— Ma jolie, ta tête manque à mon quotidien, dit-il en ébouriffant mes


cheveux.

Lorsque des aboiements résonnèrent, je me levai d’un bond. Tate était là !


J’accourus vers le chien, qui me sauta dessus pour me lécher la joue
pendant que sa queue s’agitait dans tous les sens. Même s’il ne s’était
écoulé qu’une petite journée, sa présence m’avait affreusement manqué.

— Ash va t’offrir les mêmes retrouvailles, ma jolie, fit la voix de Ben


derrière moi, ce qui m’arracha un rire.

— Il n’y a rien, vous vous faites des films, rétorquai-je en priant


intérieurement pour qu’ils ne se mettent pas sur le sujet à deux.

Je repris place sur mon siège, depuis lequel j’écoutai Ben parler de sa
journée ponctuée d’anecdotes amusantes.

— Hé, vous savez quoi ? continua-t-il. Il y avait une vielle perdue à


quelques mètres d’ici.

— Ah oui ? demanda Kiara en fronçant les sourcils. Elle avait quel âge ?

— Je n’en sais rien. J’étais au téléphone, et je me suis arrêté pour lui


parler. Elle m’a dit qu’elle était venue voir son petit-fils qui habitait dans les
environs.
— C’est bizarre, Ash n’a pas de voisins, fit remarquer Kiara. Je veux
dire, le périmètre lui appartient. Personne n’a le droit de construire ici.

— Inutile de trop réfléchir. Je te jure, elle était très chelou. J’espère


qu’elle a trouvé quelqu’un qui a eu les couilles de la raccompagner.

— Elle t’a fait peur ? se moqua Kiara. Une vieille femme ?

— Bah ouais, carrément ! avoua-t-il. Elle avait un visage flippant et un


sourire forcé. J’avais peur, moi. Je me suis dit : « Imagine, c’est une
meurtrière qui fait de l’auto-stop pour trouver des victimes ? »

— Elle est vieille, Ben, lui rappela Kiara, exaspérée. C’est impossible.

— T’as cru que les meurtriers prenaient leur retraite ?

Sa phrase me fit rire et en même temps, je me demandais comment elle


avait pu faire pour se perdre à au moins quarante kilomètres de la ville.
CHAPITRE TRENTE-CINQ : SURPRISE

— Il est temps de vous parler de quelque chose, commença Ben en


diminuant le son de la télé. J’ai besoin de vos conseils, les filles.

Nous étions tous les trois au salon. Ben était assis par terre, jambes
croisées, tandis que Kiara était à l’envers sur le canapé, tête en bas. Elle se
redressa.

— Allez, dis-nous tout, mon enfant.

Il consulta l’écran de son téléphone un instant, avant de le poser sur la


table et de se racler la gorge.

— Tu te rappelles Bella ? demanda-t-il à Kiara.

— Isabella ? l’interrogea-t-elle en écarquillant les yeux.

Il acquiesça. J’étais plongée dans l’incompréhension, ce qu’il remarqua


rapidement.

— Je vais te faire un résumé : Bella est une fille que j’ai connue quand
j’étais au lycée, le genre de meuf trop sage. Très différente des autres meufs
que je côtoyais.

Kiara fit mine de se racler la gorge pour attirer son attention. Et il pouffa
avant de s’excuser.

— J’étais souvent traité comme Ben le cousin de l’héritier de


l’entreprise, ou comme Ben le cousin du mauvais garçon sexy du lycée,
m’expliqua l’intéressé. À cette période, en plus, elles étaient à fond sur les
bad boys avec l’application chelou, là où on lisait des histoires…

— Wattpad ! s’exclama Kiara. J’ai lu plein d’histoires dessus quand


j’étais en pause. Il y avait un compte qui s’appelait theblurredgirl-

— Bref, reprit Ben en la coupant, mais à ses yeux, j’étais simplement


Ben. Juste moi. Ben Jenkins.

La façon dont il me racontait cette histoire, autant que la culpabilité que


je percevais dans sa voix, me firent réaliser deux choses : un, cette fille
l’avait profondément touché ; deux, Ben avait toujours été dans l’ombre du
psychopathe. On ne le considérait que comme « le cousin » d’une personne
qu’on trouvait plus importante.

— Mais tu vois, au début, je ne savais pas que quelqu’un pouvait


s’intéresser à moi, genre… je me disais qu’elle me manipulait pour sortir
avec Ash.

Je fronçai les sourcils. J’ignorais s’il était parano, ou si ça lui était déjà
arrivé.

— Seulement, il s’avérait que son père détestait notre famille, donc les
choses ont commencé à se compliquer, sans compter que j’étais jaloux
quand d’autres gars lui parlaient.

— Ah, les hommes ! soupira Kiara en levant les yeux au ciel.

— Bref, j’avais peur, et j’ai fait le con avant de comprendre qu’elle était
sincère. Qu’elle me voulait, moi, me confia-t-il en regardant son téléphone.
Quand on a eu nos diplômes, j’ai dû faire un choix : soit le réseau, soit un
travail « légal » dans l’autre entreprise de la famille.

— Tu ne sais pas ce qu’elle devient ? demanda Kiara, curieuse.

— J’y viens, oh ! râla Ben. En faisant le choix d’intégrer entièrement le


réseau, j’ai dû renoncer à un avenir avec elle. Ça, c’était le côté moins cool
de ma décision.
Lui avait-elle lancé un ultimatum ?

— Elle t’a forc-

— Non, pas elle, me coupa Ben. Je ne lui ai jamais parlé de cette partie
de ma vie. Elle ne sait pas que ma famille a un nom connu de… l’autre côté
du monde.

Son ton sarcastique me fit sourire. Kiara souffla doucement et ajouta :

— Vous étiez différents. Vous aviez deux vies complètement opposées.


Vous étiez parfaitement mauvais l’un pour l’autre. Ou du moins, toi, tu étais
exactement ce qu’il ne lui fallait pas.

— Exactement, confirma Ben. Je me disais que je ne la méritais pas,


qu’elle pouvait avoir une meilleure vie avec un autre qui lui apporterait
beaucoup plus.

J’étais curieuse de savoir comment ça s’était fini entre eux, comment il


avait pu la convaincre qu’ils n’étaient pas faits pour être ensemble sans
jamais évoquer le sujet du réseau.

— Alors, je l’ai laissée tomber, souffla Ben en répondant à ma question


silencieuse. Du jour au lendemain, j’ai bloqué son numéro en espérant
qu’elle m’oublie. J’ai su par la suite qu’elle avait déménagé très loin pour
ses études, peu de temps après.

Je hochai la tête alors qu’intérieurement, je l’insultais de tous les noms.


À mes yeux, l’abandon était le pire tourment qu’on pouvait infliger à
quelqu’un. Qu’une personne avec qui on partageait une relation forte décide
du jour au lendemain d’y mettre un terme sans raison apparente représentait
un choix égoïste. Moi qui avais si peur de l’abandon, qui en avais souffert,
je pouvais comprendre le sentiment de vide que cette fille avait dû ressentir.

Comme si elle n’en valait pas la peine.

— Et récemment, on m’a dit qu’elle était rentrée, nous confia-t-il en


prenant son téléphone.
Il pianota dessus avant de lever la tête vers nous.

— Apparemment, elle est revenue en ville pour une courte période.


Alors, je voulais savoir si c’était une bo-

— Non, le coupa Kiara très sérieusement, ne la mets pas en danger pour


l’instant et surtout, reste loin d’elle.

Ben la considéra un instant, il semblait réfléchir à ce que venait de lui


dire son amie. Kiara avait raison, d’un côté. En ce moment, les tensions
étaient vives entre les gangs. Mais je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le
vide insupportable qu’avait ressenti cette Isabella en voyant que Ben n’avait
plus donné signe de vie du jour au lendemain.

— Et moi qui pensais que vous auriez un avis différent de celui d’Ash,
soupira Ben, mais ça me démange, je veux m’excuser. Elle a sûrement
souffert, comme moi.

Je trouvais ça triste. Il voulait à la fois être avec elle et la protéger du


danger que comportait sa vie, c’était beau.

— Qu’est-ce que t’en penses, Ella ? me demanda-t-il.

— Kiara a raison, tu ne peux pas risquer de la mettre en danger avec tout


ce qui se passe dans vos vies, confirmai-je. Ne t’inquiète pas, je suis sûre
qu’elle ne t’a pas oublié. Si vous êtes voués à vous retrouver, vous vous
retrouverez.

Je lui lançai un petit sourire tandis qu’il me fixait sans un mot. L’espace
d’un instant, il eut l’air surpris, avant de camoufler sa première expression
en boudant faussement.

— Il y a intérêt ! grommela-t-il.

— Câlin magique ! s’exclama Kiara en se jetant dans ses bras. Ça atténue


les peines de cœur.

Il la repoussa en esquissant une mine dégoûtée qui ressemblait à celle du


psychopathe lorsque sa sœur avait eu un élan d’amour fraternel pour lui. Sa
réaction m’arracha un petit rire.

— Je peux te poser une question ? l’interrogeai-je presque timidement.

Il acquiesça.

— Est ce que vous avez tous fait le choix de travailler pour le réseau ?

— Oui, tous, commença Ben, sauf Ash.

Je fronçai les sourcils.

— C’était soit Rick, soit Ash. Sauf que Rick était tellement abattu quand
il a perdu son frère que ça a été à Ash d’étouffer sa peine pour prendre en
main le réseau.

J’entrouvris la bouche. C’était affreux. Ils l’avaient obligé à gérer les


problèmes du réseau, en dépit de son deuil.

— Rick était bouleversé, il frôlait la folie. Il en voulait au monde entier et


était prêt à tirer sur tout ce qui bougeait, reprit Kiara. Il était impossible de
lui léguer une telle responsabilité. Alors, ils ont obligé Ash à repousser son
deuil, le temps qu’il trouve des solutions pour sortir l’héritage familial de la
crise.

— En vrai… c’était une obligation prématurée, continua Ben. On savait


qu’un jour ou l’autre, il serait à sa tête. Seulement, on ne pensait pas que ce
jour arriverait juste après la mort d’oncle Rob.

— Ash a beaucoup souffert de cette pression, mais il devait donner


l’exemple : rien ne doit toucher le réseau.

— Qui a pris la décision ? demandai-je.

— Toute la famille Scott a voté, m’informa Ben. Ils ne lui ont pas laissé
le choix. Et tous ces trucs l’ont rendu comme ça… genre… un glaçon, quoi.

Je comprenais davantage pourquoi il était aussi froid et insensible. Il n’y


avait pas eu qu’Isobel. Était-ce la raison pour laquelle il détestait tant
certains membres de sa famille ? Y compris sa mère ? Je n’en savais rien,
mais le temps me donnerait les réponses, comme à son habitude.

— T’imagines si Rick en avait eu la charge ? se moqua Kiara.

— On serait tous morts, rit ce dernier, et Ash n’aurait pas connu Ellaaaa.

Son regard malicieux, combiné à la petite lueur qui brillait dans celui de
Kiara, me fit lever les yeux au ciel. Ils s’esclaffèrent.

— Ce n’est vraiment pas drôle, râlai-je en les voyant nous imiter


grossièrement.

Mais alors qu’ils allaient continuer leur petit jeu, les aboiements de Tate
les stoppèrent. Ben souffla d’agacement.

— Il veut encore sortir.

— Il nous faisait ça aussi à 3 h quand vous n’étiez pas là, continua Kiara.
T’inquiète, il va bientôt s’arrêter.

Je les observai sans répondre. Mon esprit était focalisé sur le souvenir de
la voix que j’avais entendue la nuit dernière. À présent, tout aboiement de
Tate me faisait redouter une présence chez le psychopathe. Même si, au
final, Asher n’avait rien remarqué. Je supposais donc que je ne devais pas
m’inquiéter.

Tate revint quelques secondes après, puis monta à l’étage. Ben reprit une
part de pizza en souriant.

— Tu vois.

J’entendis mon téléphone sonner dans ma chambre. Je me levai donc du


canapé et montai les marches deux à deux pour aller le récupérer. Le nom
« Le psychopathe » s’affichait sur l’appareil.

Inconsciemment, un petit sourire se dessina sur mes lèvres, et je


décrochai.
— Tu es à la maison, n’est-ce pas ? demanda-t-il directement.

— Euh oui, oui, balbutiai-je en fronçant les sourcils, pourquoi ?

— Va dans ma chambre et regarde si tu ne trouves pas une montre sur la


commode.

Je débranchai le téléphone et pénétrai dans la chambre vide du


psychopathe. La montre en question y était. C’était celle qu’il avait
l’habitude de porter.

— Elle y est.

Je l’entendis soupirer un instant.

— Très bien, je pensais l’avoir perdue. Bonne nuit.

Et il raccrocha sans me laisser le temps de lui répondre. Je lâchai dans un


souffle :

— Bonne nuit…

Je repartis reposer mon téléphone dans ma chambre. Kiara et Ben me


criaient de descendre vite pour voir une photo compromettante d’Asher.

En dévalant les escaliers, je trébuchai sur Tate, qui occupait l’une des
marches. Je fis un vol plané. Par réflexe, j’amortis ma chute imminente
avec ma main et un cri de douleur m’échappa. Les deux personnes
présentes chez le psychopathe se levèrent en ’entendant.

— Putain ! pestai-je contre la douleur qui me faisait grincer des dents.

Je n’arrivais plus à bouger ma main, cette dernière me faisait


affreusement mal. Kiara demanda à Ben d’appeler Cole.

— Je crois que tu t’es cassé le poignet, Collins, m’informa-t-elle alors


que ce dernier gonflait à vue d’œil. Dis-le à Cole.
Ben expliqua la situation tandis que je gémissais. Kiara lança un regard
accusateur à Tate, qui tournait autour de moi.

— Je suis sûre que c’est toi, même si tu fais l’innocent, l’accusa-t-elle.

Je gloussai, avant que la douleur se rappelle à moi.

— Cole arrive. Il est énervé, je lui ai dit que c’était le chien, s’amusa-t-il,
et il m’a répondu qu’il n’était pas vétérinaire. À ta place, je l’aurais mal
pris, ma jolie.

Le lendemain, je fus réveillée par Kiara. J’avais mal dormi à cause du


plâtre que Cole m’avait fait pour immobiliser mon poignet fracturé. Je
devais le garder pendant deux semaines avant d’ensuite porter une attelle.

— Je vais sortir, j’ai du travail, me chuchota-t-elle. J’ai préparé le repas,


tu n’auras qu’à réchauffer. J’ai averti Ash, ce matin, que tu étais invalide.

Elle déposa un petit baiser sur mon front alors que je hochais la tête, les
yeux encore clos.

Elle dévala les escaliers avant d’ouvrir et de refermer la porte d’entrée.


J’étais à présent toute seule, chose qui ne me déplaisait pas. J’en avais
besoin, parfois. Je ne savais pas si j’aimais la solitude, mais c’était un
sentiment auquel j’étais habituée.

Mes paupières papillonnèrent. Puis, je me levai de mon lit en grognant


presque. Je soupirai en entendant du bruit en bas, c’était encore Tate.

Mon téléphone sonna, l’écran afficha « Le psychopathe ».

— Quoi ? demandai-je, à moitié réveillée.

Il rit à l’autre bout du fil. Ce rire m’annonçait qu’il allait se payer ma


tête.
— Tomber des escaliers est la chose la plus stupide que tu aies pu faire,
se moqua-t-il. Bordel, j’ai manqué cette chute !

— Il n’y a rien de drôle. Je me suis cassé le poignet, compatis un peu,


lançai-je, exaspérée.

— T’as vécu pire. Maintenant qu’une ridicule chute t’empêche d’utiliser


ton bras, comment tu vas faire pour prendre des douches ? Ah oui…
Impossible !

— Je te hais au plus haut point, Scott.

— Ce n’est pas nouveau, me dit-il. Hâte de revenir pour écrire des


insultes sur ton misérable plâtre.

— T’as quel âge, putain ?

— Presque 25 ans, toujours aussi drôle, et j’utilise mes deux bras, moi !
s’exclama-t-il avant de me raccrocher au nez.

Je poussai un soupir bruyant, agacée par son comportement enfantin alors


qu’il allait presque avoir 25… Presque ? Ça signifiait que son anniversaire
était pour bientôt, tout comme le mien.

Je vérifiai la date. Nous étions mi-mars. C’était mon anniversaire dans à


peu près un mois, et j’allais avoir 23 ans. 23 ans de vie, et aucun diplôme,
ni aucune vraie famille.

Je sortis de ma chambre lorsque j’entendis à nouveau du bruit au rez-de-


chaussée. Je me rassurai en me répétant que ça ne pouvait être que Ben, qui
n’avait finalement pas quitté la maison hier soir, ou le chien.

Je descendis prudemment les escaliers, attentive au bruit de l’eau qui


coulait dans la cuisine. Mais je sursautai en découvrant une inconnue dans
la pièce. Une dame lavait la vaisselle d’hier soir… C’était quoi, ce bordel ?
C’était qui, bordel ?

— Qui êtes-vous ? demandai-je alors que mes membres commençaient à


trembler.
Elle sursauta à son tour et se retourna. Son doux visage ridé affichait un
petit sourire.

— Pardon, mademoiselle, vous m’avez fait peur ! rit-elle nerveusement


en posant ses mains gantées sur son cœur. Je ne voulais pas vous effrayer, je
suis arrivée il y a quelques minutes.

Elle portait une robe décente, cachée derrière un tablier sans plis, et ses
cheveux étaient attachés en un chignon impeccable. Sa posture rigide
trahissait à quel point elle était perfectionniste et propre sur elle.

— Je m’appelle Linda, je suis la nouvelle gouvernante embauchée par


monsieur Scott. Il m’a appelée hier soir pour me dire que vous aviez été
victime d’une grosse chute et que vous ne pouviez plus vous occuper des
tâches ménagères, m’expliqua-t-elle d’une voix douce en avisant mon
plâtre. D’où mon arrivée, ce matin.

Les sourcils froncés, je la regardai sans trop comprendre. Depuis quand


était-elle là ? Asher ne m’avait rien dit, pourtant… Et Kiara non plus !

Mais Asher m’avait aussi dit qu’il ramènerait une gouvernante seulement
si je n’étais pas apte physiquement à faire les tâches ménagères, ce qui
m’encourageait à croire cette dame, qui ne pouvait pas inventer une chose
pareille.

— Vous êtes là depuis quand ? l’interrogeai-je en gardant mes yeux


grands ouverts. Et comment vous êtes entrée ?

— Votre amie m’a ouvert lorsqu’elle a quitté la maison, elle aussi était au
courant. J’ai préparé votre petit déjeuner !

Elle me pointa du doigt un bol de céréales, avec des œufs et du bacon,


mais je refusai gentiment. Sa présence suspecte m’avait coupé l’appétit.

— Mais vous devez manger, mademoiselle… ?

— Ella, complétai-je. Merci, mais je n’ai pas très faim, pour le moment.
— Ella, quel joli nom, pour un joli petit bout de femme ! me
complimenta-t-elle.

Avec un sourire timide, je lui dis :

— Faites comme chez vous, je reviens bientôt.

J’étais à la fois étonnée et contente. Le psychopathe résistait pourtant


habituellement un peu plus longtemps à mes caprices !

D’ailleurs, pendant son appel, il n’avait pas fait allusion une seule fois à
la gouvernante. Peut-être voulait-il me faire la surprise ? Savoir qu’il
n’assumait pas d’avoir capitulé me remplissait de joie. J’avais encore
gagné, et il avait encore cédé.

Un sourire triomphant aux lèvres, je pris mon téléphone et appelai ce


dernier pour le narguer. Malheureusement, il ne répondit pas, mais j’avais
encore toute la journée.

Je la voyais depuis le garde-corps faire le ménage et nettoyer la maison,


qui était pourtant déjà propre, en me lançant quelques sourires lorsqu’elle
croisait mon regard. Je n’osais pas descendre, et j’avais fermé à clé la
chambre du psychopathe, qui contenait beaucoup trop d’informations
secrètes pour être ouverte avec une inconnue chez lui. De toute façon, elle
n’était pas montée à l’étage une seule fois.

Je passai le reste de la journée dans ma chambre, à faire la sieste, la porte


verrouillée par manque de confiance. Même si elle me paraissait douce et
gentille, qu’elle avait un comportement exemplaire et se tuait à la tâche,
j’avais un mauvais pressentiment. Mais bon, ce n’était qu’une dame assez
âgée, après tout.

Je tentai d’appeler Asher durant la journée, mais ce dernier ne répondait


pas. La tonalité ne retentissait même pas, si bien que je commençais à
m’imaginer des scénarios dans lesquels le psychopathe avait été enlevé. Son
silence ne signifiait jamais rien de bon, mais il fallait que je patiente pour en
connaître la raison.
*

20 h, je reçus un message.

De Kiara Smith :
> Je serai absente, ce soir. :( Ash revient finalement aujourd’hui. ;) Il atterrit bientôt.
Bisou, je t’aime !

Voilà qui expliquait pourquoi il ne recevait pas mes appels. Alors que je
répondais au message de Kiara, je fus interrompue par un bruit en bas.

Je quittai ma chambre et, depuis le garde-corps, criai :

— Tout va bien, madame ?

— Ou-oui ! s’exclama-t-elle depuis le salon. J’ai simplement fait tomber


quelque chose, excusez-moi, je suis maladroite !

— Ce n’est pas grave, répondis-je avec un petit sourire. Tant que vous
n’avez rien.

Je retournai dans ma chambre, accompagnée par Tate. Je fermai la porte à


clé pour changer de vêtements, une tâche difficile avec mon plâtre.

Soudain, la sonnerie de mon téléphone retentit. « Le psychopathe »


s’afficha sur l’écran, et je répondis avec un sourire triomphant aux lèvres.

— Je n’ai jamais reçu autant d’appels de ta part, mon ange, mais si je te


manque à ce point, sache que je rentre dans quelques minutes, me devança
ce dernier avec enthousiasme.

Je pouffai.

— Oh, non, je voulais simplement te mettre ma victoire sous le nez,


commençai-je fièrement. Pour la gouvernante, bien entendu.

— Qu’est-ce que tu racontes, encore ? demanda-t-il.

— Moi, ça m’arrange, hein ! De ne plus faire la vaisselle et que ça soi-


— Ella, attends… Il y a une gouvernante chez moi ? m’interrogea-t-il sur
un ton trop calme.

— Ça va, t’as une bonne ouïe, champion, rétorquai-je sarcastiquement.

Cette fois-ci, il garda le silence pendant quelques secondes, avant de


déclarer très sérieusement :

— Ella… je n’ai embauché personne.


CHAPITRE TRENTE-SIX : SUCCESSION…
D’ÉCHECS

Mes membres se crispèrent, et mon cœur faillit défaillir. La possibilité


pour que cette femme soit vraiment une gouvernante s’amenuisait à chaque
seconde, laissant la panique me gagner.

— Tu me fais marcher, lui dis-je en fronçant les sourcils. Dis-moi que tu


rigoles.

Pour une fois, j’espérais qu’il se foute de ma gueule. C’était un


cauchemar. Un véritable cauchemar.

— Ella, reprit-il calmement, où es-tu, là ?

— Euh… ma… ma chambre, bégayai-je. Peut-être que Kiara l’a… l’a


appelée…

— Elle t’a dit qui l’avait embauchée ? m’interrogea-t-il.

— Elle m’a dit que c’était toi… hier soir.

Il explosa.

— Fait chier ! hurla-t-il en tapant quelque chose.

Ma vue s’embua, j’avais peur. Il y avait une personne en bas, une


personne qui prétendait être une gouvernante embauchée par mon
possesseur.

« J’ai averti Ash, ce matin, que tu étais invalide. »


« Il m’a appelée hier soir pour me dire que vous aviez été victime d’une
grosse chute. »

Machinalement, ma main se posa sur ma bouche entrouverte. Je venais


de déceler la faille. Kiara avait prévenu Asher ce matin, pas hier soir. La
dame mentait.

Mes jambes tremblaient, je n’arrivais plus à tenir debout. Tout mon corps
était sous le joug de cette terreur qui m’avait envahie. Des minutes
interminables.

J’étais tétanisée, et surtout, j’étais seule.

— Mon ange, n’aie pas peur, d’accord ? me rassura-t-il un peu trop


doucement. Ouvre la porte de la chambre, et sors de la maison. Surtout,
reste au téléphone avec moi.

Je hochai la tête en articulant péniblement un « d’accord ». L’idée de


sortir de la chambre me glaçait.

— Si tu la croises, reste la plus naturelle possible. Fais comme si tu ne te


doutais de rien.

Je déglutis et passai ma main moite dans mes cheveux. Ce sentiment de


terreur ne faisait que grandir, la boule dans mon ventre me nouait l’estomac
et contractait mon corps entier.

Je soufflai un bon coup et fermai les yeux quelques secondes. Asher était
encore au téléphone. Ce dernier paraissait aussi angoissé que moi, il
soufflait bruyamment et pestait contre les voitures qu’il trouvait trop lentes.

Forcément, l’idée qu’une intruse ait pénétré chez lui et puisse voler des
informations sur son réseau devait le mettre en rogne.

— T’es sortie ? me demanda-t-il d’une voix un peu lointaine.

Je compris que j’étais en haut-parleur.


Mon angoisse augmenta à mesure que mes jambes s’avançaient d’un pas
hésitant vers la porte de ma chambre, qui, pour l’instant, me protégeait de
cette inconnue. Et si elle était venue me tuer ? Me torturer ? Me… violer ?

Toutes ces idées me retournaient l’estomac dans tous les sens. La main
tremblante, j’ouvris délicatement la porte de ma chambre. Lorsqu’elle
grinça, je tressaillis.

Le silence. Aucun signe d’el-

— Vous êtes enfin réveillée ! s’exclama la voix féminine que je


redoutais.

Mon cœur cessa de battre à cet instant précis. À vrai dire, j’étais sur le
point de faire un malaise dans quelques secondes. Maintenant, je la voyais
autrement : son regard était vide, elle avait un sourire beaucoup trop forcé
et ses gants, qu’elle n’avait pas enlevés depuis le début, étaient… propres.
Trop propres pour une personne affirmant avoir fait le ménage presque
toute la journée.

Et d’ailleurs, quel ménage ? La maison était très bien.

— Venez manger ! m’invita-t-elle en saisissant mon avant-bras plâtré.

La main qui tenait mon téléphone était encore libre. Asher pouvait
écouter la conversation, même si moi, je ne pouvais pas l’entendre. Ne pas
pouvoir sentir sa présence ne faisait qu’accroître mon angoisse.

Sans avoir le temps de décliner, je me retrouvai dans la cuisine, là où elle


avait préparé de la soupe d’une couleur particulière et d’autres petits plats
posés sur la table.

— Je n’ai pas très faim, avouai-je à l’inconnue, l’air désolé.

Elle me regarda sévèrement.

— Comment ? Vous n’avez rien mangé depuis ce matin ! Vous avez


besoin de prendre des forces, insista-t-elle.
Je la considérai, puis tournai la tête vers les plats en question. Plusieurs
idées me traversèrent l’esprit. Et si elle y avait mis du poison ? Ou de la
drogue ? Je ne pouvais pas écarter ces hypothèses.

— Attendez-moi, je vais juste passer un ou deux coups de fil, et je viens


manger, fis-je en souriant faussement.

— Allez-vous appeler monsieur Scott ? demanda-t-elle indiscrètement.

Je secouai la tête négativement. Dans le cas contraire, je redoutais qu’elle


devienne violente. Ses yeux vides et son sourire forcé me faisaient aussi
peur que les vieux psychopathes dans les films d’horreur. Elle était
angoissante. Même dérangeante.

— D’accord ! répondit-elle d’un ton soudainement joyeux. Faites vite, je


vous attends !

Plus je m’éloignais, plus je la sentais derrière moi.

Avant de sortir de la maison, et par instinct, je tournai la tête furtivement


et la vis m’observer depuis la cuisine, avec toujours ce même putain de
sourire. Mon Dieu, c’était une vraie psychopathe !

Je portai mon téléphone à mon oreille.

— A… Allô, dis-je difficilement.

— Je suis là, mon ange, me rassura la voix rauque du psychopathe. Je


vais bientôt arriver, d’accord ? Essaie de rester dehors le plus longtemps, je
ne suis pas loin.

— A… Asher… elle… me regarde depuis la baie vitrée du salon, lâchai-


je en me tournant à moitié vers la maison.

Et ce que je vis me retourna l’estomac. Mes yeux s’écarquillèrent, et je


tressaillis violemment lorsque j’aperçus ce qu’elle tenait dans sa main
gauche.

Le grand et long couteau de cuisine.


La chair de poule recouvrit ma peau, ma respiration se coupa. Elle
voulait me tuer. Elle était plus dangereuse que ce que je pouvais imaginer.

D’un signe de main, elle me demanda de la rejoindre dans la maison,


mais je lui montrai mon téléphone pour justifier mon refus temporaire.

— Rigole, m’ordonna-t-il. Mon ange, aie l’air naturel, je sens ton


angoisse d’ici.

— Ça veut dire que tu es loin, déduis-je en me sentant soudain peser une


tonne.

J’allais bientôt tomber dans les pommes. Toutefois, mon corps restait en
alerte, à l’affût des moindres faits et gestes de cette folle meurtrière.

— Non, je suis exactement à trois minutes de la maison, m’informa-t-il.


Toi qui n’aimes pas la vitesse, t’aimerais que j’accélère ?

Son ton sarcastique me fit réaliser qu’il essayait de me détendre. Mais la


voix derrière moi remonta ma terreur d’un cran.

— Les plats vont refroidir, ma belle ! s’écria-t-elle depuis l’entrée de la


maison. Vous venez ? Je vais couper le poulet !

Elle agita le grand couteau qu’elle avait dans la main, et j’acquiesçai en


lui demandant d’attendre encore quelques minutes.

Mes pas s’éloignaient petit à petit de l’entrée. Je ne pouvais pas rester


aussi proche d’elle. Elle était beaucoup trop dangereuse, et je n’avais rien
pour me défendre.

Tate passa à côté d’elle en grognant. Puis, il se mit à aboyer fortement,


comme toutes les fois où il la croisait, ce qui, pour être honnête, m’agaçait.
Elle sembla particulièrement irritée.

Quand soudain, elle sortit une phrase… une seule phrase qui me fit lâcher
un hoquet d’effroi.

— Boucle-la, sale clébard.


C’était elle.

C’était elle, la voix inconnue de la cuisine.

Elle était chez le psychopathe tout ce temps, voilà comment elle avait su
que j’étais tombée, hier soir. Elle était présente, chez lui. Chez nous.

Soudain, le grand portail s’ouvrit, et je me sentis renaître en espérant que


ça soit Kiara ou Ben, ou encore mieux, Asher. L’inconnue me lança un
regard rempli d’incompréhension et serra plus fort son couteau.

— C’est sûrement votre amie. Rentrez manger, maintenant, me demanda-


t-elle, agacée. Elle va déjeuner avec vous !

Sa phrase était un peu plus joyeuse. Putain, pas besoin d’un diagnostic
pour deviner qu’elle était complètement tarée !

Le moteur d’une voiture gronda. Bordel, enfin quelqu’un ! Son regard


s’assombrit et son sourire forcé disparut aussitôt. Les vitres fumées de la
berline ne laissaient pas voir de l’extérieur qui conduisait.

Elle se stationna face à l’entrée du garage, située à quelques mètres de


nous. Mais personne n’en sortit, personne ne quitta la voiture. Était-ce
vraiment la voiture d’un de mes sauveurs ?

Mes angoisses reprirent de plus belle. Et si cette voiture n’était rien


d’autre que le transport de mon kidnapping ? Et si Asher arrivait trop tard ?
Et s’il ne venait jamais me chercher ?

La vieille perdit patience et se rua vers moi. Elle empoigna mon bras
avec une force surprenante pour son âge. Je ne pensais pas un jour en être
capable alors que j’étais nettement plus jeune. Sans réfléchir, ma jambe
heurta la sienne. Je me débattis contre sa prise malveillante, mais arrêtai
tout mouvement lorsque le couteau se retrouva juste entre mes deux yeux.
Elle pouvait m’ôter la vie en un rien de temps.

— Vous n’en avez pas marre de vous en prendre à elle ? protesta une
voix rauque.
La seule voix rauque que j’attendais. Bordel, enfin. Il était là.

Asher.

— Qu’es… qu’est-ce que… vous faites ici ? s’écria la femme, les yeux
écarquillés.

Comme si elle n’était pas préparée à le croiser dans sa propriété. Comme


si… ce n’était pas dans son plan de se confronter à lui.

— Je peux vous poser la même question, fit-il avant de prendre avec une
vitesse incroyable son arme et de tirer directement sur elle.

J’en profitai pour m’éloigner du couteau qui avait failli s’enfoncer entre
mes yeux. Pourtant, l’inconnue ne tomba pas, malgré la blessure sanglante
qu’elle venait de recevoir au ventre.

— Qui t’a envoyée ? demanda le psychopathe en pointant à nouveau son


arme sur elle.

Sa respiration était calme, très calme. Tout se passa ensuite très


rapidement. Elle sortit un pistolet de sa robe et tira sur le psychopathe, sans
prendre la peine de viser une zone précise. Je criai lorsque la balle
s’enfonça dans son abdomen. Il grogna bruyamment en posant sa main sur
sa blessure. Mais alors qu’elle se tournait vers moi, deux coups de feu
retentirent, et elle tomba à terre en gémissant de douleur. Je frémis en
apercevant qu’Asher avait visé les jambes.

Il se rapprocha du corps de la vieille dame pour la désarmer. Son tee-shirt


blanc était à présent taché de son propre sang. Haletant, il jeta son fusil à
terre et prit son téléphone. Son visage trahissait sa souffrance.

— Mec, vite, appelle Cole et envoie-le chez moi. Je suis blessé.

Soudain, la vieille dame tenta de se relever. Très mauvaise idée. Asher


saisit son arme et lui asséna un coup direct sur le crâne, si bien qu’elle
perdit connaissance.
J’écarquillai les yeux devant la violence de son geste et levai la tête vers
lui. Face à mon attitude désapprobatrice, il me dit d’un ton cinglant :

— Ce n’est vraiment pas le moment de me faire un discours.

— Mais… c’est une vieille femme ! m’insurgeai-je.

— Ouais, bah, elle m’a tiré dessus, mamie. Et elle allait te tuer aussi.

Tout en pestant, il retira d’un geste rapide sa veste en cuir et balança son
tee-shirt par terre, laissant à l’air libre cette blessure sanglante que lui avait
infligée la vielle. Au moment de presser la plaie, il leva la tête vers le ciel. Il
tentait de contenir la douleur en serrant la mâchoire.

— OK, maintenant, il faut l’attacher, déclara-t-il très sérieusement.

J’étais au deuxième étage, en compagnie du corps évanoui de la vieille,


qu’on avait attachée sur une chaise. Plus loin, j’entendais Asher gémir de
douleur pendant que Cole le soignait. Je grimaçai. Asher souffrait, et j’en
avais des frissons. Ils étaient dans la pièce d’à côté, mais j’avais
l’impression que les murs de cette maison étaient faits en carton tant je les
entendais distinctement.

— Ash ? Ella ? s’écria la voix de Ben depuis le hall.

Je quittai la pièce rapidement. Il était enfin arrivé.

— Deuxième étage ! lui indiquai-je.

Il monta trois par trois les marches.

— Où est-il ?! demanda-t-il, essoufflé.

Je lui montrai la pièce, et il accourut vers Asher. Au moment où il ouvrit


la porte, j’aperçus le psychopathe, assis sur une chaise, la tête en arrière, en
sueur.
Cole appliquait un large pansement sur son abdomen. Sur une petite table
s’étalaient tous ses outils de médecin, pour la plupart tachés de sang.

Ben soupira de soulagement, mais ses mains tremblaient encore.


L’inquiétude se peignait sur son visage, une inquiétude qu’il dissimula avec
de l’humour.

— Toujours vivant ? lança-t-il en se rapprochant de son cousin.

— Malheureusement, fit-il avec ironie.

Il lâcha un bref rire, qui le fit instantanément grogner de douleur.

— Jure, il ne peut pas rire ? demanda Ben, les yeux remplis d’étoiles, à
Cole.

Ce dernier secoua négativement la tête.

— Il aura mal, la blessure est encore fraîche, lui expliqua le médecin, qui
retirait ses gants ensanglantés.

Ben tenta alors de lui arracher ne serait-ce qu’un gloussement en faisant


des blagues, mais Asher gardait le visage fermé. Il me fixait sans un mot.

— Tu n’es pas drôle, déclara Ben, la mine faussement boudeuse.


Explique-moi… comment t’as reçu cette balle ?

— Ma gouvernante voulait une augmentation, dit-il sarcastiquement, et je


lâchai un petit rire.

Il m’imita, non sans grogner de douleur une nouvelle fois.

— Ah, bah, d’accord ! Moi, je te fais mes meilleures blagues, tu regardes


ailleurs. Mais quand Ella rit, c’est sa meilleure vanne ? s’insurgea Ben,
vexé. Attends… quand tu dis gouvernante, tu parles… d’Ella ?

— Tu déconnes ? Elle ne sait même pas tenir une arme, soupira Asher en
se levant de la chaise. Non, je te parle d’une gouvernante que j’ai
apparemment embauchée hier soir.
Ben sembla réfléchir sérieusement, malgré l’ironie dans le ton d’Asher,
ce qui irrita ce dernier. Tout à coup, on entendit le bruit d’une chaise dans la
pièce où se trouvait la vieille dame.

— La sieste est terminée pour mamie, remarqua Asher en jetant un coup


d’œil à son pansement. Tu viens, Ben ? On va voir ma gouvernante ?

L’intéressé semblait sceptique, jusqu’à ce qu’il la voie. Il tomba alors des


nues.

— C’est la vieille chelou que j’ai croisée ! s’exclama-t-il en se tournant


rapidement vers moi.

Asher fronça les sourcils d’incompréhension.

— Hier, elle était dans les parages, cette folle !

Ahuri, le psychopathe leva les bras au ciel.

— Et tu n’as pas eu l’idée de génie de la surveiller ? C’était trop te


demander ?

La vieille rit cyniquement, un rire qui me fit froid dans le dos.

— Je n’arrive pas à croire qu’il… fait tout… pour mettre la main… sur
deux imbéciles pareils, grogna-t-elle en toussotant.

Ses yeux révélaient la haine et le dégoût qu’elle éprouvait à l’égard des


deux hommes.

— Tu ressembles à ton père, jeune Scott, remarqua-t-elle.

Asher se crispa et grogna, menaçant, prêt à l’achever.

— Oh, ta gueule, l’épave ! souffla Ben en retenant son cousin de la tuer


sur-le-champ. Si tu nous disais plutôt comment t’as fait pour venir
jusqu’ici ?

Elle esquissa un sourire mauvais.


— Bientôt, il reviendra et reprendra ce qui lui appartient de droit, et vous
le savez.

— Pourquoi s’attaquer à elle ? demanda rageusement le psychopathe en


me pointant du doigt.

Après m’avoir reluquée de haut en bas, elle ricana, comme si la question


était stupide et la réponse évidente. Elle rétorqua simplement :

— Parce qu’il la veut tout autant que l’empire que vous lui avez pris.

La respiration bruyante du psychopathe emplit la pièce. Ses poings


étaient tellement serrés que ses jointures devinrent blanches. Soudain, il
dégagea son bras de l’emprise de son cousin pour attraper férocement la
mâchoire de la vieille.

— Elle est à moi, et seulement à moi. Exactement comme le réseau,


grinça-t-il. Je suis certain qu’il nous écoute, alors fais-lui passer le message.
Il ne l’aura jamais. Jamais !

Il hurla ce dernier mot, ce qui me fit sursauter. Puis, il bascula la tête de


la vielle en arrière et se retourna vers moi, le regard noir.

— Si vous me gardez ici en pensant que je vous révélerai quelque chose,


grogna-t-elle, tuez-moi, car vous n’aurez rien, bande d’incapables.

Asher ferma les yeux un instant et tenta de passer outre les piques de la
vieille. Son arme était bloquée entre ses doigts crispés, il se retenait de lui
ôter la vie.

— Il va l’avoir, annonça-t-elle en me regardant, de quoi faire fulminer


mon possesseur. Il obtient toujours tout ce qu’il veut.

Il ne répondit rien.

— Pourquoi maintenant ?

Je fronçai les sourcils. Je ne comprenais pas la question d’Asher, mais


visiblement, la vieille dame, oui. Elle incurva un coin de ses lèvres.
— Avant, il disait que tu étais dangereux parce que tu n’avais plus rien à
perdre. Plus maintenant.

Il se tut, et sa mâchoire se contracta. Il me lança un regard furtif.

— La mort de ton père était exqui-

Un tir retentit, à une vitesse fulgurante. Un bruit sans pareil qui


m’arracha un cri d’effroi. Asher venait de lui tirer une balle entre les deux
yeux.

Rapide. Sec. Sans aucun remords.

— Elle parlait trop, déclara ce dernier d’un ton glacial.

Ben passa une main dans ses cheveux et remercia le ciel avant d’avouer :

— Je n’avais pas très envie de la torturer, alors tant mieux. Tu veux


qu’on l’envoie comment ?

Le psychopathe admirait le corps sans vie se relâcher sur la chaise,


encore attaché.

Soudain, Cole nous interpella en montant rapidement les marches. Ce


dernier était resté en bas pendant ce rapide interrogatoire. Arrivé à l’étage,
il s’avança vers nous et prit la parole, alarmé :

— La « gouvernante » passe à la télé, nous informa-t-il, encore essoufflé


d’être monté si rapidement. Il y a un avis de recherche. Elle s’appelle Mary
et s’est évadée d’un hôpital psychiatrique sous haute surveill-

Il se tut lorsqu’il aperçut le corps inerte de la fugitive.

— Je n’ai rien dit. C’est toi, Scott, qui as tiré ? demanda le médecin en
s’approchant du cadavre.

— Qui veux-tu que ce soit ? s’exaspéra le psychopathe.


— Tu m’impressionneras toujours, le tir est parfait, le complimenta le
médecin en observant la balle logée pile entre les sourcils de la vieille
dame.

Asher sortit une cigarette de son paquet, qu’il alluma directement.

Il posa ses yeux sur moi et me fixa sans un mot. Ses pensées se perdirent
sur mon visage encore traumatisé par la scène à laquelle je venais d’assister.
Cette image me retournait l’estomac.

Mais deux phrases tournaient dans mon esprit comme un disque rayé.

« Parce qu’il la veut tout autant que tout cet empire. »

« Elle est à moi, et seulement à moi. »

Qui était ce fameux « il » ? Je n’appartenais à personne d’autre qu’Asher,


ou du moins, c’était ce que stipulaient les papiers que j’avais signés pour le
travail de captive.

Mais dans sa voix, Asher parlait d’une autre sorte d’appartenance,


presque de la possessivité. La rage dans ses yeux était presque palpable,
mais je ne comprenais pas pourquoi elle voulait s’attaquer à moi.

— Il croit avoir trouvé ton point faible, déclara Ben en regardant son
cousin sortir de la pièce.

Ce dernier s’arrêta un instant, sans se retourner, avant de partir sans un


mot.

Ben me considéra ensuite en fronçant les sourcils.

— Au début, c’était juste un délire. Mais, si on te veut du mal, ce n’est


pas pour rien, ma jolie.

Est-ce que Ben insinuait que j’étais le point faible d’Asher ? Le


psychopathe revint, un verre à la main, et contredit son cousin froidement :
— Non, Ben, il pense que c’est ma copine cachée, ou une merde dans le
genre. Ce qui est faux. Il veut simplement avoir tout ce que j’ai.

Ben réfléchit une seconde, puis surenchérit :

— Il a essayé de te tuer avec les mercenaires…

— Mais étant donné qu’il a échoué, son autre plan était d’infiltrer ma
maison, lui expliqua Asher. Comme Ella a caché son identité à Isobel, il
pense que c’est ma copine. Et qu’en la kidnappant, je vais venir à lui.

— Exactement comme il l’a fait avec oncle Rob. Pas très futé, le grand
frère. Il faut lui dire que ça ne sert à rien de s’acharner autant pour prendre
la succession.

On parlait de son demi-frère. Son demi-frère était revenu terminer ce


qu’il avait commencé.

Asher l’assassina du regard en allumant sa seconde cigarette. Ben soupira


lorsque le psychopathe déclara d’un ton froid :

— La seule succession qu’il connaît et connaîtra toute sa vie… c’est celle


de ses échecs.
CHAPITRE TRENTE-SEPT : CINÉMA

— Tu sais quelle est la différence entre un génie incompris et toi ?

— Je ne demande qu’à le savoir, répondit un Asher blasé.

— Le génie est trop intelligent pour les autres… Toi, t’es juste con.

Nous étions allongés sur le canapé, seuls nos crânes se touchaient. Lui
fumait en regardant le plafond pendant que moi, je lui lançais des piques
afin de tromper l’ennui. Ça faisait à présent quelques jours que tout était à
peu près « calme », presque quatre jours que la vieille était morte. Je ne
pouvais m’arrêter de penser à toute cette histoire, à Ben qui parlait de
l’échec du « grand frère », qui me voulait, moi et le réseau.

D’ailleurs, Ben avait mis en danger une autre vie que la mienne en
désobéissant aux ordres d’Asher. Elle était aussi en danger. Et le
responsable de cette menace n’était personne d’autre que le demi-frère
d’Asher, qui était revenu dans leur vie, même si je savais au fond de moi
qu’il ne l’avait jamais vraiment quittée.

Finalement, les personnes n’avaient pas besoin de mourir pour hanter les
esprits des gens qui les entouraient.

— Tu as des nouvelles d’Ally ? demandai-je en me retournant sur le


ventre pour le regarder pianoter sur son téléphone.

Il m’ignora.

— Elle va bien, finit-il par me dire.


Je n’avais pas pris de ses nouvelles depuis qu’elle nous avait quittés avec
son fils. Quelle amie en carton je faisais ! J’espérais qu’elle ne m’en voulait
pas. Je n’étais pas habituée à m’inquiéter pour mes amies, car je n’en avais
jamais vraiment eu.

Kiara et Ally étaient mes premières vraies amies.

— Tu penses qu’on doit déménager ?

Il continua à fumer en écrivant son message.

— Je ne déménagerai pas.

Je hochai la tête et jetai un coup d’œil à la télé. J’avais envie de sortir, de


faire des choses intéressantes, plutôt que de rester bloquée dans cette
maison à m’ennuyer devant la télé ou à contempler l’extérieur depuis la
baie vitrée.

— T’es déjà allé au cinéma ? demandai-je.

Il soupira, agacé par ma voix et mes questions.

— Oui.

— Pas moi, l’informai-je.

Mon plan commençait à s’esquisser dans mon esprit.

— Je ne t’ai pas posé la question.

Ses yeux gris croisèrent les miens, juste au-dessus de lui.

— Je veux aller au cinéma, déclarai-je. Les gens de mon âge ont


l’habitude d’y aller.

— T’aurais pu commencer par ça, au lieu de me demander si j’y étais


déjà allé, souffla-t-il, exaspéré.
Mes yeux s’écarquillèrent d’un coup. Est-ce qu’il acceptait de
m’emmener ?

— P-Pourquoi ?

— J’aurais refusé plus rapidement, termina le blond avant de se lever et


de s’asseoir sur le canapé. Si tu veux aller au cinéma, emmène Kiara. Mais
pas moi. Je déteste être entouré de morveux.

J’avais envie de lui dire qu’il ne pouvait pas détester ses semblables,
mais… il n’avait pas refusé que je sorte. Un large sourire étira mes lèvres.
Pas une seule seconde, je n’aurais cru qu’il me laisserait sortir sans lui.

Une vague d’excitation envahit mon corps. Aussitôt, je saisis mon


téléphone sur la table et appelai Kiara, qui répondit après la seconde
tonalité.

— Salut, toi ! commença-t-elle d’un ton joyeux. Oh, va te faire foutre,


Ben !

J’entendais le klaxon de sa voiture.

— Hé ! Je te dérange ? demandai-je en grimaçant.

— Non, du tout. Ben et moi allons passer chez Ash, mais ce con me
bloque la route avec sa voiture de merde. Avance, putain ! cria-t-elle. Il se
croit à Cannes, à profiter de la vue !

Ash reçut un appel au même moment.

— Ouais, Jenkins.

— Il y a un problème ? m’interrogea la voix de Kiara.

— Non du tout, je… me demandais si ça t’intéresserait de venir au…


cinéma avec moi parc-

— Ouiiii ! s’exclama-t-elle alors que j’allais justifier ma demande. Avec


plaisir ! Ça fait un bail que je n’y suis pas allée, en plus !
Je me mordis la lèvre pour ne pas crier de joie et esquissai un énorme
sourire. J’allais enfin au cinéma ! J’allais découvrir ce concept de regarder
un film avec des inconnus. J’allais sortir pour autre chose que pour les
courses et le boulot.

— Bon, on se voit chez Ash. Je vais détruire la voiture de ce fils de


chien, m’informa-t-elle avant de me saluer une dernière fois et de
raccrocher.

Je sautillai sur le canapé, j’avais hâte. En remarquant mon excitation, le


psychopathe leva les yeux au ciel tout en parlant de ses affaires avec Ben,
qui continuait sûrement à jouer avec les nerfs de Kiara.

Soudain, je le vis esquisser un petit sourire. Il lâcha un rire franc avant de


raccrocher. Il posa ensuite son regard sur moi, ou plutôt, sur mon plâtre. La
lueur de malice dans ses yeux me fit déglutir.

Il quitta le salon d’un pas rapide et monta les marches. Je connaissais ce


regard, et je savais qu’il venait d’avoir une idée qui allait tout sauf me
plaire.

Il revint quelques minutes plus tard, un feutre à la main.

— Oh, non… lâchai-je en comprenant parfaitement ses intentions.

— Oh, si, reprit-il en fixant mon bras.

Je me levai du canapé pour tenter de lui échapper. J’essayai de


contourner le meuble, mais il restait face à moi, surveillait mes mouvements
et se positionnait exactement là où j’allais.

— Juste un… ou vingt, me dit-il en retirant le bouchon du feutre.

— Vingt ?! T’as sûrement des trucs plus importants à régler, non ?


paniquai-je en le voyant s’approcher. Comme des affaires ? Répondre à tes
messages ?

Je reculai d’un pas tout en restant près du canapé, qui faisait office de
barrière entre nous.
La sonnerie de son téléphone me sauva. Il baissa sa garde et décrocha,
me laissant une chance d’échapper à son plan enfantin. Je montai les
marches à la vitesse de l’éclair et verrouillai ma porte.

Presque cinq minutes s’étaient écoulées. J’entendis la grande porte


d’entrée se refermer, puis des voix que je reconnaissais. Kiara et Ben étaient
enfin là.

Je descendis me réfugier dans les bras de Kiara, qui m’offrit un grand


sourire en me voyant.

— Elle est là ! s’exclama-t-elle en enroulant ses bras autour de moi. On y


va aujourd’hui ?

— Vous allez où ? questionna Ben en portant un carton. Je peux venir ?

— Non, rétorqua sèchement Kiara. Tu vas rester avec Ash.

Ben afficha une mine offusquée et se tourna vers Asher, qui semblait
n’accorder aucune importance à cette discussion. Il était plus concentré sur
moi et mon plâtre. Un petit sourire en coin était dessiné sur ses lèvres, et
une lueur de malice animait son regard ténébreux.

— On va au cinéma, l’informai-je.

— Oh, allez, Kiara, laisse-moi venir ! supplia Ben sur un ton presque
enfantin. Ça fait des années que j’y suis pas allé !

Je ris devant la moue de Ben, mais Kiara campa sur ses positions,
sûrement pour le punir de l’avoir énervée en route.

— J’ai besoin de toi, murmurai-je à Kiara.

Ça faisait quelques jours que je voulais prendre une douche, mais je n’y
arrivais pas toute seule à cause de ce foutu plâtre.

— Tu peux m’aider à prendre une douche ? demandai-je, gênée.

— Bien sûr !
Tandis qu’Asher demandait à Ben de monter le carton qu’il portait dans
son bureau, Kiara et moi entrâmes dans la salle de bains. Elle verrouilla la
porte avant de m’aider à me déshabiller tout en faisant très attention à mon
poignet.

— Je crois qu’Ash va augmenter la sécurité. Je n’arrive même pas à


imaginer ce qu’elle aurait pu te faire si Ash n’était pas intervenu à temps.

— Me tuer ? fis-je, comme si c’était évident.

Elle secoua négativement la tête.

— Tu lui aurais été trop précieuse pour ça, affirma-t-elle, si bien que je
déglutis.

Les intentions de cette vieille étaient plus sombres que ce que j’aurais
cru, ce qui me fit froid dans le dos.

— Allez ! Lavons ces cheveux, d’abord, lança-t-elle en se retroussant les


manches.

20 h.

— Prête ? demanda Kiara en arrangeant sa jupe.

Du plat de la main, je lissai quelques mèches rebelles. Voilà, j’étais fin


prête pour aller au cinéma. Je n’aurais jamais cru dire ça un jour. Je réalisai
que ma vie n’était plus sur pause depuis son changement radical, et c’était
pour moi une bouffée d’oxygène, une bulle de bonheur dont j’avais besoin.
À cet instant, j’étais heureuse.

Certaines personnes voulaient être heureuses toute leur vie, ce n’était pas
possible. Mais les petits instants de bonheur qu’elles vivaient pouvaient,
eux, durer toute une vie. À travers les souvenirs.
Et j’en demandais. J’allais enfin vivre et me créer des souvenirs qui
allaient me faire sourire chaque fois que j’y repenserais. Vivre comme les
gens de mon âge. Ceux qui avaient terminé leurs études, ceux qui avaient
commencé à travailler, ceux qui étaient parents, ceux qui croquaient la vie à
pleines dents tant qu’ils le pouvaient encore.

C’était débile de penser ainsi simplement pour une virée au cinéma, mais
c’était l’une des expériences que je voulais réaliser avant de mourir. J’étais
tellement heureuse de cocher une des activités de cette liste.

— Ella ?

Kiara secoua sa main près de mon visage pensif.

— Oui, repris-je en revenant à la réalité, je suis prête.

Elle me sourit de toutes ses dents et me prit par la main pour me guider
vers le salon. Asher buvait en feuilletant des documents. Ben pointait du
doigt certains passages et lui expliquait des choses, concernant des
« comptes primaires et secondaires », qui m’échappaient complètement.

Ils levèrent la tête vers nous. Aussitôt, Asher fronça les sourcils. Ben
nous lança un regard, puis reprit ses explications, mais remarqua très vite
que son cousin était distrait par notre présence.

— Meeeeec ! râla-t-il afin d’attirer l’attention de son cousin. Vous deux,


sortez d’ici, ça fait quinze minutes que j’essaie de le garder concentré,
putain.

Asher lui lança un regard noir, avant d’esquisser un petit sourire.

— Ben… ça fait combien de temps que tu n’es pas allé au ciné ?

Ce dernier le regarda sans comprendre un instant. Il adopta ensuite une


expression blasée.

— Range-moi ça, on en reparlera après, lança le psychopathe en se


levant.
— Alors, ça, ce n’est vraiment pas cool ! J’ai passé trois heures à écrire
ces rapports, Asher ! s’insurgea Ben en suivant son cousin.

Il nous lança un regard assassin.

— C’est à cause de toi, ma jolie, et de cette putain de jupe ! me reprocha-


t-il en secouant la tête.

Kiara pouffa.

— Sois content, c’est ce que tu voulais, non ? En plus, ça fait longtemps


qu’on n’est pas sortis tous les trois !

— Mais mon rapport !

— Il était tellement ennuyant qu’Ash a accepté de sortir se divertir,


ricana Kiara, chose qu’il n’a pas faite depuis quoi… Trois ans ?

Les poings de Ben se serrèrent, et sa mâchoire se contracta, une réaction


similaire à celle du psychopathe lorsqu’il était énervé.

— Si ta tête était mise à prix, je serais ton assass-

— Il a terminé ses menaces, Hitman ? On peut y aller ? demanda Asher,


qui arrangeait sa veste tout en descendant les marches.

Kiara rit à la référence du psychopathe.

— Ce n’était pas drôle, ronchonna Ben avant d’ouvrir la porte d’entrée.


Je refuse qu’elle mette un pied dans ma voiture !

— Je ne veux pas qu’on m’ampute le pied, t’inquiète, rétorqua Kiara sur


le même ton. Moi, je prends Ella, et toi, tu vas avec Ash. Si tu veux mourir,
lis-lui ton rapport, ça va l’endormir au volant.

Ben grogna et s’approcha d’elle d’un pas rapide. Cette dernière s’enfuit
en riant aux éclats. Afin d’échapper à une mort certaine, elle s’engouffra
dans sa voiture et verrouilla les portes rapidement.
Asher se gratta la nuque, une expression fatiguée sur le visage, tandis que
je m’amusais de la scène. Ben tapait la vitre, et elle le narguait en lui faisant
des doigts d’honneur.

— Pourquoi j’ai arrêté la drogue, putain ? souffla-t-il en s’avançant vers


eux.

Je le vis prendre Ben par le col et le tirer avec lui vers sa voiture. Son
cousin tenta de résister devant une Kiara qui se réjouissait de la situation.
L’instant d’après, elle me laissa entrer. Elle riait encore en mettant le
contact.

— T’as fait sortir Asher Scott de sa demeure, je note !

La ville était plus vivante tard la nuit que tôt le matin, c’était un fait.
J’ignorais si c’était le changement du climat, ou simplement l’ambiance
nocturne qui animait les rues, mais j’avais encore beaucoup à apprendre de
cette nouvelle vie qu’on m’offrait, cette vie « normale » que je pensais
inaccessible auparavant.

— Tu veux voir un film en particulier ? me questionna Kiara en fixant la


route.

Si j’avais un film en tête ? Non. Et ça, c’était très con.

— Je voulais juste savoir à quoi ça ressemble… un cinéma.

Elle hoqueta de surprise.

— Tu n’as jamais mis les pieds dans un ciné ?

Je secouai négativement la tête tandis que mes joues chauffaient. Honte


était mon deuxième prénom.

— T’es déjà allée à un concert ? Au théâtre ? Au musée ? À une comédie


musicale ? À une exposition ?
— Non, non, non, non, et non, repris-je avec un petit sourire. Ma vie était
sur pause quand j’avais l’âge de faire tout ça.

— OK, Collins ! On a beaucoup de sorties à prévoir, à commencer par le


concert de Harry Styles dans deux mois !

Je ris. Kiara affectionnait particulièrement ce chanteur. Elle était fan aussi


d’un groupe de rock qui s’appelait… je ne sais plus. Mais ça commençait
par un 5.

La sonnerie de son téléphone retentit. « Hacheur Scotch » apparut sur


l’écran, ce qui m’arracha un petit rire.

— Ouais ? commença Kiara en mettant le haut-parleur.

— Tu te rappelles la route qu’on avait trouvée la dernière fois pour


contourner la ville ? demanda la voix rauque du psychopathe.

— Euh… oui, je crois.

— On va la prendre, maintenant.

Et il raccrocha.

Kiara donna un coup de volant qui me colla à la portière.

— Ça, ça ne faisait vraiment pas partie du plan, fit-elle en fronçant les


sourcils, Asher est en train de conduire. Ella, appelle Ben sur mon
téléphone.

Je fis ce qu’elle me dit. En cherchant Ben, je constatai qu’elle lui avait


donné un surnom que je ne connaissais pas, si bien que je ne le retrouvais
pas dans ses contacts.

— Il s’appelle « stagiaire ».

J’émis un petit rire. Ben répondit aussitôt. Le haut-parleur activé, Kiara


lui demanda :
— Qu’est-ce qui se passe ?

— Ash croit qu’il y a une voiture qui vous suit, dit-il d’un ton las. Passez
devant nous, et on va vérifier s’il accélère.

Kiara secoua la tête, exaspérée, et inspira fortement.

— Compris, termina-t-elle en appuyant sur l’accélérateur.

Elle doubla la voiture du psychopathe, puis lança un petit regard dans le


rétroviseur. La voiture derrière nous dépassa à vive allure celle du
psychopathe. Une boule se forma dans mon ventre, ça recommençait.

Le téléphone sonna une nouvelle fois.

— On fait quoi ? demanda Kiara, plus sérieuse.

— Rien, répondit Asher. Ne faites rien et continuez la route jusqu’au


cinéma. Avec un peu de chance, ils sont juste en phase de repérage.

— Attends, tu veux dire que tu n’as pas ton flingue ?! s’exclama la voix
lointaine de Ben.

— La ferme. On se retrouve au ciné.

J’entendis Kiara pester. Elle se concentra néanmoins sur la route qui nous
menait au lieu dans lequel je rêvais d’aller depuis des années, mais que
maintenant, j’appréhendais d’atteindre.

— J’espère qu’ils ne vont pas s’attaquer à nous, souffla-t-elle. Ils


tueraient des innocents.

Je déglutis à nouveau. Le cinéma n’était pas le terrain approprié pour une


guerre de gangs. Des vies étaient en jeu, des vies qui n’étaient pas liées aux
histoires sanglantes de cette société parallèle.

Après encore quelques kilomètres, nous étions enfin arrivées en ville, ou


plus exactement, au cinéma. Kiara se gara dans le parking en face de la
salle. La voiture suspecte se gara près de notre emplacement. Mais personne
ne quitta la berline.

Je frissonnai d’angoisse. À présent, c’était sûr, ils nous espionnaient.

Kiara verrouilla la portière de sa voiture en gardant un œil sur celle qui


nous suivait. Le visage fermé, elle me prit par la main et m’emmena avec
elle au guichet où se vendaient les tickets.

— Pendant que j’achète les tickets, garde un œil sur eux.

J’acquiesçai. Une petite file s’était formée. L’attente était pour moi plus
angoissante qu’ennuyante. Ils n’avaient toujours pas bougé quand la voiture
d’Asher trouva une place près de la nôtre. Face à celle des inconnus.

Lorsque Ben sortit du côté conducteur, je fronçai les sourcils. D’après


mes souvenirs, c’était Asher qui conduisait. À part s’ils avaient échangé
leurs places avant d’arriver ?

Et soudain, je devinai le plan des garçons. Du moins, c’était la seule


option. Asher allait rester dans la voiture et les surveiller. Ils avaient raison :
c’était trop risqué de se la jouer « on s’en fout », comme s’ils n’étaient rien
d’autre que des paparazzis. Ceux-là ne voulaient pas nos photos, ils
voulaient nos vies.

Ben nous rejoignit avec un grand sourire.

— Ash est resté à l’intérieur pour garder un œil sur eux pendant que moi,
je garde un œil sur vous, mes chéries, expliqua-t-il avec un peu trop
d’enthousiasme en passant ses bras autour de nos épaules.

— C’est déjà assez difficile de t’avoir dans les pattes, n’en rajoute pas et
tais-toi, dit Kiara en s’éloignant.

Notre tour arriva. J’épiais la voiture tandis que Kiara et Ben achetaient
nos tickets. Je savais qu’Asher les surveillait tout autant.

Quand soudain, la vitre s’abaissa, et la panique grimpa en flèche en moi.


Je sentis mon estomac se nouer violemment lorsque j’aperçus la personne
au volant.

Ce visage, il m’était familier. Non… je savais… je me rappelais. C’était


lui, je le reconnaissais. Ces yeux bleus. Il me sourit, ce sourire, je l’avais
déjà vu.

— On y-

Ben s’arrêta de parler et empoigna violemment mon bras. La berline


suspecte quitta rapidement le parking, Asher à ses trousses. Il se lança à sa
poursuite à une vitesse presque incontrôlable et dans un bruit de moteur
effrayant.

— Où est-ce qu’il va ?! s’exclama Kiara alors qu’elle avait manqué toute


la scène.

— C’est… C’était… articula Ben, hébété.

— William, lâchai-je, me rappelant très bien le nom de celui qui m’avait


donné sa carte, plusieurs mois auparavant.
CHAPITRE TRENTE-HUIT : INTROUVABLE

L’angoisse prit d’assaut mon corps sous la forme de tremblements


incontrôlables. Une terreur glaçante se mélangea à mon sang. Ce visage
était encore ancré dans mon esprit. William. Cet homme que j’avais
rencontré durant ma première mission avec Sabrina, lors de la réception de
James Wood.

« C’est vrai qu’un si joli visage est presque inoubliable, excusez mon
manque de politesse. Je m’appelle William… »

Cet homme qui m’avait donné sa carte pour je ne savais quelle raison. La
simple idée que ça soit pour m’offrir une position de captive, identique à la
définition qu’en avait John, me donnait envie de vomir mes tripes.

« On se reverra bientôt, j’espère… »

Rien que pour ça, il me terrifiait.

Il était loin d’être stupide. Je le soupçonnais de m’avoir percée à jour dès


que je m’étais présentée en tant que « Mona Davis ».

— Il… Il faut qu’on le retrouve, balbutia Ben. Il faut qu’on retrouve…


Ash. Maintenant. Il… Kiara.

Il se retourna vers son amie, qui semblait encore plus perdue que nous.
Tous deux affichaient la même expression. Ils le connaissaient tous, sous le
nom de « fils de pute », entre autres. Avait-il aussi participé à l’assassinat
du père d’Asher ?
— OK… on… on… Oh, mon Dieu, bégaya-t-elle en écarquillant les
yeux. On va chez Rick… tout de suite !

Lorsqu’elle se précipita vers la voiture, nous la suivîmes avec cette même


peur au ventre. Ben prit place derrière le volant. Il pressa la pédale jusqu’à
faire vrombir le moteur.

La circulation était assez dense. Il chassait à coups de klaxon ou d’appels


de phares tous ceux qui se mettaient en travers de sa route. Kiara, paniquée,
expliquait la situation à Rick au téléphone. Elle ordonna à Ben de nous
conduire jusqu’à lui. Ce dernier refusa, préférant partir à la recherche de
son cousin. Mais il n’avait pas le choix. Rick lui ordonna d’un ton sans
appel de le rejoindre chez lui.

Nous arrivâmes chez l’oncle Scott en dix minutes, après avoir frôlé la
mort une trentaine de fois. Oui. Rien que ça.

— Rentrez, fit Rick depuis la porte d’entrée de sa maison.

Il semblait calme, mais ses mains tremblaient. L’inquiétude dans la voix


de Kiara l’avait atteint, tout comme moi.

— Qui a tenté d’appeler Ash ? demanda-t-il en nous emmenant dans son


bureau.

Il contourna le meuble et posa ses mains à plat dessus, les bras tendus.

— Moi, l’informa Ben, mais il ne répond à aucun de mes appels. Il va le


suivre, c’est sûr. C’est un foutu piège…

— Je pense aussi, murmura Kiara.

Je fronçai les sourcils. Je n’étais pas d’accord. William ne pouvait pas


savoir qu’Asher était dans la voiture. Toutes les vitres étaient teintées, il n’y
avait aucune possibilité de percevoir quoi que ce soit depuis l’extérieur, et
seules les personnes présentes à la maison étaient au courant qu’il allait
sortir. Nous-mêmes avions été étonnés qu’il le fasse.
D’après l’expression sur le visage de William et la vitesse à laquelle il
avait démarré, il semblait avoir été pris au dépourvu par le piège du
psychopathe.

— Je ne suis pas sûre de ça, m’opposai-je doucement, presque


timidement. Asher n’était pas censé sortir de chez lui. Et j’ai remarqué que
l’expression de William a changé lorsqu’il a vu la voiture démarrer.

— Tu as vu William ? demanda Rick au haussant les sourcils.

— On l’a tous vu… Enfin, nous deux, me devança Ben.

Rick me fixa sans un mot. Pendant près de cinq minutes, je sentis son
regard sur moi comme un poids lourd que je devais porter. Je me tus au lieu
de lui demander pourquoi ses yeux s’étaient perdus sur mon visage.

Kiara tentait d’appeler Asher, mais ce dernier ne décrochait pas. Bien sûr,
il fallait s’y attendre.

— Il a pris sa montre ? demanda Rick en reportant son attention sur Ben.

— Non, répondit ce dernier, il ne la portait pas avant qu’on sorte.

Rick jura et se massa les tempes en réfléchissant.

— Tout ce qu’on peut faire, c’est attendre qu’il revienne, soupira Kiara
en s’affalant sur le divan vert du bureau.

Les deux hommes la foudroyaient du regard, mais elle avait raison.

— On ne peut pas rester les bras croisés ! Putain de merde, Kiara,


imagine-

— Elle a raison, approuva Rick. Même si on voulait faire quelque chose,


ça ne servirait à rien, Ben. Si d’ici demain, on n’a aucune nouvelle, on
commence les recherches.

Bien qu’il désapprouve l’idée, il ne put refuser. Asher absent, c’était Rick
qui décidait. Il se laissa tomber à son tour sur le divan en soufflant de
frustration.

— Il reviendra, murmura Kiara en posant sa main sur l’épaule de son


ami. Il revient toujours.

Mon regard se perdit sur le mur face à moi. Mon esprit était accaparé par
l’absence du psychopathe. Je ne comprenais pas ce qui lui était passé par la
tête pour poursuivre William ainsi, mais il était aussi imprévisible que
nerveux. Asher était comme un bidon d’essence qu’une simple étincelle
pouvait enflammer en moins de deux, et William était son étincelle. En
apercevant ce dernier, il avait pris feu à l’intérieur de cette voiture,
maintenant portée disparue. Tout comme lui.

— Kiara, tu as du travail pour ce soir, déclara Rick après un long silence.

Cette dernière leva les yeux au ciel, puis acquiesça. Ben annonça qu’il
allait me déposer chez Asher en espérant le retrouver là-bas.

— Si vous avez des nouvelles, appelez-nous.

Tout le long du trajet, nous restâmes très silencieux. Et pour cause : notre
inquiétude hurlait dans notre esprit. J’espérais au fond de moi qu’Asher
était à la maison, en train de fumer sa cigarette et de boire son whisky, le
regard rivé sur les baies vitrées de son salon.

Je tentai de l’appeler, en vain.

— Aucun signe, soupirai-je finalement. Tu penses qu’il lui est arrivé


quelque chose ?

Il fit non de la tête.

— Je m’inquiète uniquement lorsque son téléphone est éteint ou qu’il


raccroche. Ash n’éteint jamais volontairement son téléphone.
C’était… rassurant. Son téléphone n’avait pas annulé mes appels, et
j’espérais que ce ne soit jamais le cas. Je commençais vraiment à ressentir
cette angoisse au creux de mon ventre, qui ne faisait que s’alourdir au fil
des minutes qui s’écoulaient sans la moindre trace d’Asher Scott.

William. Pourquoi nous suivait-il, Kiara et moi ? Pour me retrouver ? Je


ne comprenais pas ce qu’il me voulait, et je n’avais pas saisi ma chance de
le savoir quand j’en avais eu l’occasion. Merci, Asher, d’avoir brûlé cette
carte.

— Je vais dormir avec toi, aujourd’hui. William a peut-être servi de


diversion pour que d’autres s’infiltrent chez Ash, trancha Ben. C’est
dangereux pour toi de rester seule.

Je hochai la tête silencieusement. Ben était aussi protecteur que son


cousin, et j’étais heureuse de savoir qu’il pensait à ma sécurité alors que je
ne m’imaginais pas être si importante à ses yeux. Avec eux, je me sentais en
sécurité. Kiara, Ben, Ally et Asher. À chaque épreuve, ils me prouvaient
que je n’étais pas une simple captive, mais un membre de leur groupe. Un
membre de leur famille.

— Merci, lâchai-je en sentant ma gorge se nouer.

Il se tourna vers moi un instant en fronçant les sourcils.

— De ? me demanda-t-il en se reconcentrant sur la route.

— De… penser à ma sécurité avec tout ce qui se passe…

Je trouvais ça admirable de la part des deux jeunes hommes de songer


aux autres alors que c’étaient eux qui étaient le plus en danger.

— Un Scott n’abandonne jamais sa famille, et tu en fais partie,


maintenant.

Il termina sa phrase en esquissant un petit sourire. Un sourire que je lui


rendis. Je ne m’étais jamais sentie aussi aimée qu’à cet instant.
La demeure du psychopathe était en vue. Nous espérions de tout cœur
qu’il traînait dans les couloirs de cette grande maison de glace. Face aux
lumières éteintes, nos espoirs s’évaporèrent. Pas d’Asher dans les parages.

Dès que je poussai la porte d’entrée, Tate accourut vers nous. Mis à part
ses aboiements, le silence régnait en maître en cette fin de soirée.

— Je vais dormir dans la chambre d’Ash. Tu peux être tranquille, je


surveille, me rassura-t-il.

Je lui souris.

— Je ne pense pas dormir, admis-je doucement.

J’avais récemment compris que lorsque j’étais stressée ou angoissée, mes


cauchemars prenaient le dessus. Je n’en avais pas fait depuis un moment, le
dernier datait de Londres.

Avec le renard.

J’étais alors stressée de partager le lit d’un homme. D’Asher. Le renard


était revenu me hanter à chaque nouvelle souffrance que m’infligeaient ces
hommes, ceux qui étaient par la suite devenus mes nouveaux cauchemars. Il
était le premier qui m’avait marquée, il était à l’origine de ma crainte envers
les hommes. Mais Asher, lui, agissait sur moi comme un médicament. Un
médicament auquel j’avais peur de devenir accro au fil du temps.

Tous les médicaments avaient des effets secondaires, et j’appréhendais


ses effets à lui.

— J’espère qu’il reviendra en un seul morceau, parce que Cole va très


vite nous insulter, rit-il en jetant un œil sur mon plâtre. D’ailleurs, je crois
qu’il va bientôt te remplacer ça.

Il avait raison. Dans une semaine, j’allais le troquer contre une attelle.
J’étais si impatiente de l’enlever.

Je montai dans ma chambre et me changeai avec beaucoup de difficulté,


comme depuis quelques jours maintenant.
— Allez, Tate, on va attendre ton meilleur ami, dis-je sarcastiquement au
chien.

Je m’assis sur le lit, les jambes croisées. Tate me rejoignit, et je le


caressai silencieusement.

Lorsque Ben toqua à la porte, je l’invitai à entrer. Le brun l’ouvrit, une


cigarette entre les lèvres, et se positionna face à moi avec un sourire.

— Des nouvelles ? me demanda-t-il en s’asseyant par terre.

Le chien quitta le lit pour s’approcher de lui.

— Rien du tout. De ton côté ? le questionnai-je.

Il acquiesça tandis que Tate posait sa tête contre sa cuisse. Les sourcils
froncés, j’attendais la suite. Avait-il vraiment eu de ses nouvelles ?

— Je crois qu’il est venu ici, déclara-t-il. Il a pris ses carnets.

— Ses quoi ? demandai-je, confuse. Quels carnets ?

— Ash n’aime pas se confier à des humains, il préfère les arbres. Enfin,
le papier.

Je ne l’avais jamais vu avec des carnets auparavant. À vrai dire, je


n’aurais jamais cru qu’Asher Scott puisse avoir un journal intime. C’était si
cliché.

— Mais il a laissé sa montre ici. Il ne veut donc pas qu’on le retrouve.

— Qu’est-ce qu’elle a de particulier, cette montre ?

— C’est la montre d’oncle Rob. Rick y a intégré une puce GPS, au cas
où. À une époque, Ash avait l’habitude de partir sans rien dire et de revenir
deux semaines après.

Il parlait sûrement de la période qui avait suivi le décès de son père, après
qu’Isobel lui a tendu ce piège mortel.
— Je le pensais alors plus mort qu’oncle Rob, me dit-il avec un petit
sourire. Il disparaissait chaque fois que la situation l’étouffait.

— Mais rien ne l’étouffait, là, chuchotai-je en fronçant les sourcils.

— C’est ce que je pensais aussi, mais des fois… il se doute de certains


trucs et ne dit rien. Ça commence vraiment à me casser les couilles qu’il se
barre pour trouver des solutions en solo.

Le ton de sa voix avait changé. C’était comme s’il lui en voulait d’être
parti.

— Il veut vous protéger sans vous inquiéter, le défendis-je doucement.

— Nous aussi, nous voulons le protéger, tu comprends ? On est un


groupe, et sa vie est la plus précieuse.

— Mais pour lui, vous êtes plus précieux, terminai-je.

Ses yeux noirs me fixèrent sans un mot, puis un petit sourire étira ses
lèvres. Il avait presque le même sourire que son cousin.

— J’ai compris pourquoi il n’est plus indifférent, murmura-t-il. Tu le


comprends, n’est-ce pas ?

À vrai dire, je ne savais pas si je le comprenais vraiment. Je ne savais pas


s’il se comprenait lui-même.

Au fond, nous n’étions que deux âmes mutilées et déchirées, deux âmes
qui ne demandaient rien de plus qu’une vie normale, avec des problèmes de
notre âge.

— J’essaie, repris-je en soufflant, même s’il est… très compliqué.

— C’est ce qu’il dit de toi aussi, se moqua-t-il.

Avait-il déjà parlé de moi à son cousin ? Vraiment ?

— Allez, confie-toi au docteur Jenkins.


Je ris doucement. Mais je n’allais rien lui dire, pas avant que son cousin
le fasse. Je connaissais Asher, et je savais très bien que si je vendais la
mèche, il pouvait me tuer.

Lorsque je levai les bras, l’air innocent, il soupira.

— Je sais qu’il y a un truc… Bordel, tu l’as fait sortir pour une simple
jupe ! s’offusqua-t-il. Puis, j’ai vu… comment il te regardait. Je l’avais
jamais vu regarder quelqu’un comme ça auparavant. Même pas…

Il se tut, mais je savais qu’il parlait d’Isobel.

— Isobel ? complétai-je, si bien qu’il écarquilla les yeux.

— Il… il t’en a parlé ? bégaya-t-il. Je veux dire… il t’a tout dit ?

Il insista sur le « tout », et je secouai la tête. Je savais qu’il m’avait caché


des choses. Cependant, je respectais son choix, il avait sûrement ses raisons.
Et je ne voulais pas être curieuse sur son passé sombre. Peut-être parce qu’à
sa place, je n’aurais pas aimé que quelqu’un parle pour moi.

— Pas tout, mais ce que je devais savoir sur elle.

Il hocha la tête doucement en me regardant comme si j’étais un fantôme.


Il semblait ahuri par l’information que je lui avais confiée. Asher était si
secret que ça ?

— Je n’aurais jamais pensé qu’il t’en parlerait un jour, me confia-t-il en


riant nerveusement. Le petit Ash est plus piqué que je le croyais…

Je levai les yeux au ciel. Ben était aussi chiant que Kiara lorsqu’il s’y
mettait.

— Il te regarde comme je regardais Bella, reprit-il doucement. Je sais que


tu le changes. Il n’est plus le même qu’il y a quelques mois… Ouais…
avant, il détestait les captives… Plus maintenant.

Il me lança un clin d’œil qui m’arracha un faible sourire. J’avais


expérimenté ce côté… violent.
— Ouais, tu le savais déjà, ajouta-t-il en regardant ma paume de main, à
présent pratiquement rétablie de la brûlure qu’il m’avait faite. Il s’en veut
pour ça.

Je fronçai les sourcils.

— C’est parti, maintenant, fis-je, comme si ça n’avait plus la même


importance.

— Peut-être pour toi, mais pas pour lui… Il n’est pas méchant, tu sais…
Un peu sadique… et égocentrique… mais pas méchant.

— Il se confie souvent à toi ? m’enquis-je.

Il haussa les épaules.

— Ça dépend. Il parle principalement pour démêler ses pensées. Il ne


cherche jamais de solution à ses problèmes chez les autres. Le peu de fois
où il a été question de toi, c’était uniquement pour essayer de te comprendre
tellement t’es compliquée comme fille, apparemment.

— On dirait que tu ne fais que l’écouter parler, lui fis-je remarquer.

— Parce qu’il pense à voix haute, genre… moi, je suis juste le miroir
entre lui… et lui.

Je souris.

— Il te porte beaucoup d’intérêt, surenchérit-il. Il n’en a jamais vraiment


porté à aucune fille. L’autre pute, c’était forcé… mais pas toi.

Je percevais des fragments de paroles du psychopathe dans celles de Ben.


Je compris qu’il avait parlé de moi plus d’une fois à son cousin, qu’il lui
avait confié les réponses aux questions que je me posais.

— Il t’aime bien, je crois. Il t’aime bien pour une fille qu’il a rencontrée
il y a quatre mois et qu’il détestait au début au point d’avoir des envies de
meurtre.
— Moi aussi, je n’aurais jamais pensé aller au-delà de la « haine » dans
laquelle j’étais coincée au début, avouai-je avec un petit sourire.

— De l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas, cita-t-il malicieusement.


Avant, il voulait te voir morte ; maintenant, il pourrait mourir pour toi.

Je levai les yeux au ciel. Je n’irais pas jusque-là. Si on m’avait dit lors de
mes premières nuits ici que plus tard, j’allais apprécier le psychopathe et sa
compagnie, j’aurais sûrement explosé de rire.

— J’espère seulement qu’il ne va pas rentrer dans le jeu de William,


maintenant. On a déclenché les hostilités en tuant James, c’est ce que
voulait Ash. Mais ce n’était pas comme ça qu’ils devaient se croiser.

Je me rappelais le jour où Asher nous avait tous réunis afin de nous


annoncer qu’il allait tuer James Wood pour déclarer la guerre à William.
J’avais alors compris que lui aussi était concerné par l’assassinat de son
père.

— Il ne paraissait pas être là pour lui faire la peau, réfléchit Ben. Si


c’était le cas, il n’aurait pas eu cette réaction et… fui ?

Il avait raison. La fuite de William était insensée… À part si…

— À part s’il voulait l’éloigner ?

Ben secoua négativement la tête.

— Non, William est peut-être futé, mais il n’était pas au courant qu’Ash
était dans la voiture. J’ai vu sa réaction aussi.

Il se tut. L’instant d’après, ses yeux s’écarquillèrent comme s’il avait eu


une illumination. Il leva le regard vers moi.

— Et si… s’il était venu pour toi ?

Sa révélation me fit l’effet d’une décharge électrique, un frisson


parcourut ma colonne vertébrale.
— Je ne sais pas…

S’il me cherchait, ça voulait dire qu’il en avait après Mona Davis. Mais
pourquoi ?

— J’espère qu’il va bien, murmurai-je en pensant à Asher, qui était porté


disparu.

Le regard de Ben s’adoucit. Il n’hésite pas à me rassurer :

— Demain, on part à sa recherche… Je connais quelques endroits où il a


l’habitude d’aller quand il est dans sa période « ne-me-cherchez-pas-je-suis-
un-mec-mystérieux ».

Je ris.

— Si on avait été dans un de ces films romantiques, il t’aurait emmenée


avec lui et t’aurait dit : « C’est un endroit secret que personne ne connaît et
bla-bla-bla. » Et toi, tu aurais répondu : « Allez, embrasse-moi et baise-moi
sur le gazon, grand fou. »

Mes joues chauffaient tandis qu’il prenait plaisir à nous parodier, Asher
et moi, dans des scènes clichées de films d’amour.

Nous rîmes encore à ses délires. Peu à peu, je sentis néanmoins la fatigue
s’emparer de mon corps. J’annonçai que j’allais dormir. Il quitta ma
chambre en me souhaitant bonne nuit et en s’excusant d’avance, car il allait
passer un appel, et que j’allais forcément entendre sa voix.

Avant de me coucher, je tentai de joindre une nouvelle fois Asher, sans


obtenir aucune réponse. Comme au cours des six heures précédentes. La
seule chose qui me gardait calme était le fait qu’il était peut-être déjà passé
ici, et qu’il avait pris ses carnets, comme l’avait constaté Ben. J’espérais
qu’il n’avait rien, que William ne lui avait rien fait. La maison était trop
silencieuse en son absence.

Mais sa présence se ressentait dans nos pensées, où il faisait


involontairement danser nos émotions comme les cigarettes au bout de ses
doigts. On était angoissés et inquiets, on attendait impatiemment le matin
afin de pouvoir enfin commencer les recherches. Cependant, tout ce qu’on
désirait, c’était entendre le grondement du moteur de sa voiture et le
claquement bruyant de la porte d’entrée.

Qu’est-ce que je donnerais pour l’entendre à nouveau m’appeler


« captive », même si je détestais ce surnom !

Où es-tu, Asher ?
CHAPITRE TRENTE-NEUF : DISCUSSION
MORTELLE

7 h 30. Nous venions de démarrer. Nous manquions tous deux de


sommeil, mais l’envie de retrouver Asher nous gardait éveillés et animait
nos sens épuisés. Je jouais le copilote pour Ben en lui dictant la route qu’il
devait prendre. Merci à la technologie.

Première destination : Wild River.

— Quand on était gamins, on allait là-bas avec oncle Rob, me raconta


Ben avec nostalgie. C’était grave calme.

Je croisais les doigts en espérant de tout cœur qu’il soit là-bas.

— À gauche, le guidai-je.

— Ça fait des années que je ne suis pas revenu de ce côté, dit-il en


admirant le paysage.

Le décor était magnifique, mais je n’avais pas la tête à profiter de sa


beauté. Mon esprit était à la recherche de réponses, focalisé sur Asher.

Le téléphone de Ben se mit à vibrer et afficha « La sorcière ». Ben


décrocha, et très vite, la voix de Kiara envahit l’habitacle.

— Jenkins, commença-t-elle, je vais voir de l’autre côté de la ville avec


Rick. Si t’as des nouvelles, tu nous appelles.

— Ah oui ? C’est vrai ? Ce n’est pas du tout ce que je comptais faire, dit-
il sarcastiquement.
Elle raccrocha sans lui répondre.

Il secoua la tête, exaspéré. Puis, une question me vint à l’esprit.

— Sabrina va bien ? demandai-je au possesseur de l’intéressée.

Elle n’avait pas pointé le bout de son nez depuis quelques semaines
maintenant. Ou du moins, je ne l’avais plus recroisée depuis mon retour de
Monte-Carlo.

— Tu n’es pas au courant ? s’étonna-t-il.

Je fronçai les sourcils. Au courant de quoi ?

— Ash l’a renvoyée, m’informa-t-il, il a su qu’elle était collée à


Isomoche pendant toute votre soirée, là.

Un rire s’échappa de ma bouche lorsque j’entendis le surnom d’Isobel.

— Est-ce que ça change quelque chose pour toi ? m’intéressai-je. Tu n’as


plus de captive, à présent.

— Pas vraiment. Elle ne me servait à rien, en plus. Même pour baiser, ce


n’était pas un si bon coup, dit-il en grimaçant presque. Elle criait trop.

Mes joues s’empourprèrent. Je posai la main sur ma bouche lorsqu’un


souvenir frappa mon esprit. Lors de ma première nuit chez le psychopathe,
dans un élan de colère, il avait couché avec une fille qui criait son plaisir
comme une dingue. Peut-être était-ce elle ?

Je balayai cette idée dès lors que je me sentis presque… agacée ? Non,
non… non. Je ne l’étais pas. D’ailleurs, je n’avais aucune raison de l’être.
Je n’en avais rien à faire de leur relation.

— Et nous y sommes ! annonça-t-il en tournant à gauche.

Il quitta la route principale pour un chemin de terre cahoteux qui menait


au cœur d’une espèce de forêt. Il s’arrêta finalement à l’entrée d’un sentier.
On entendait le bruit de la rivière depuis notre emplacement, des oiseaux et
même quelques animaux sauvages qui vivaient leur vie paisiblement. Ils
n’avaient pas d’Asher à gérer, eux.

— Allez, tu viens ? me demanda Ben en suivant le doux murmure de


l’eau alors que j’examinais les arbres autour de nous.

Heureusement que je portais des baskets !

— On n’ira pas jusqu’à la rivière, m’annonça-t-il. Si sa voiture n’est pas


quelque part ici, ça veut dire qu’il n’est pas venu, ou bien qu’il est parti.

Telle une détective, j’inspectai le sol à la recherche d’empreintes de pas.

Puis, soudainement…

— Et… il est passé par ici, déclara le brun en avisant les traces de pneus.

— Un autre véhicule aurait pu laisser les mêmes, tu sais…

Me bourrer de faux espoirs était trop douloureux, je préférais rester


réaliste. Le pourcentage que ça soit lui en se fiant uniquement à ces traces
était aussi faible que le réseau ici. On ne captait presque rien.

— Peut-être. Je vais descendre un peu plus bas pour voir si on a autre


chose. Toi, reste là et essaie de capter du réseau, au cas où Kiara appelle.

Je le vis partir à la hâte vers la rivière.

Pendant ce temps, détective Collins était en quête d’une preuve qui


pourrait montrer qu’Asher Scott était bel et bien passé par là. Autant
chercher une aiguille dans une botte de foin.

Mes pensées étaient remplies des yeux gris de mon possesseur : où


pouvait-il bien être ? Pourquoi s’était-il isolé ? Ben disait qu’il faisait ça
lorsque la situation l’étouffait, mais qu’est-ce qui l’étouffait ? Pourquoi
n’en parlait-il pas à son cousin ? Où à Kiara ? Il était si secret.

Tellement secret qu’il se confiait à des feuilles, il extériorisait ses pensées


à travers des écrits. Je mourais d’envie de lire ses carnets. J’étais tellement
curieuse de savoir ce qu’il pensait, à qui il pensait, et ce qu’il pouvait bien
en dire.

— ELLAAAA ? cria la voix lointaine de Ben.

— Oui ! hurlai-je en le cherchant du regard.

Puis, plus rien pendant plusieurs minutes. Mon cœur s’agita, son silence
me laissait aussi perplexe que stressée. Est-ce qu’il lui était arrivé quelque
chose ?

— Oh, bordel, j’ai cru que j’allais crever ici ! déclara Ben, soulagé, en
arrivant depuis un sentier à ma droite. Je n’ai rien trouvé en bas.

Il paraissait essoufflé.

— Monte, on s’en va, me dit-il en ouvrant la portière de sa voiture.

En chemin, je pris la liste qu’on avait établie ce matin, pendant le petit


déjeuner, et cochai : Wild River. Plus que treize lieux. J’espérais le
retrouver avant de parvenir à la fin de la liste.

23 h 30, et toujours aucune trace de ce putain de psychopathe.

Désolée, Asher, ça commence vraiment à m’énerver.

— Je crève la dalle, on va s’arrêter là pour graille.

Ben se stationna devant un petit restaurant en dehors de la ville. De la


lumière filtrait à travers les stores vénitiens du fast-food, et une enseigne au
néon rouge accrochée au-dessus de la porte annonçait la couleur :
« The 90′ »

À notre entrée, la cloche retentit, attirant la curiosité de certains clients.


Ben s’assit face à moi alors qu’une dame assez grincheuse venait prendre
nos commandes.
— Et beaucoup de frites ! réclama-t-il en la voyant s’en aller avec son
calepin.

Je lui lançai un sourire moqueur, et il secoua la tête.

— J’aime les frites, admit-il en posant son téléphone sur la table.

Nous étions épuisés. Les recherches n’avaient pas abouti, ce qui


commençait à nous inquiéter sérieusement. Asher ne répondait pas à nos
appels et n’avait donné de nouvelles à personne depuis plus de vingt-quatre
heures, maintenant.

— Et s’il lui était arrivé quelque chose ? demandai-je.

— Pour la douzième fois, je ne crois pas, me rassura-t-il avec un petit


sourire en coin.

Je soufflai.

— Il te manque tant que ça ? ricana Ben en croisant les bras.

— Oh ! Tais-toi, répliquai-je d’un ton las.

Il pianota sur son téléphone. Quelques minutes s’écoulèrent avant que la


dame dépose négligemment nos burgers sur la table. Ben engloutit la
totalité en peu de temps. Je réalisais que la faim devait le tirailler depuis
longtemps.

Lorsque la cloche retentit une nouvelle fois, je levai la tête vers la porte.
Mon acolyte, étant de dos, n’y prêta pas attention et en profita pour piquer
mes frites. Trois hommes entrèrent. L’un d’eux avait des piercings au nez et
à l’arcade sourcilière, l’autre des tatouages sur le visage, et le dernier ne
possédait aucune marque particulière. Tous les trois me toisaient du regard,
si bien que je détournai les yeux, intimidée par leur carrure.

Ils se dirigèrent vers une rangée de tables, au fond. À présent ce n’était


plus Ben qui était dos à eux, mais moi. Je remarquai que ce dernier mâchait
de plus en plus lentement et écarquillait les yeux de plus en plus. Je ne
savais pas si je devais être rassurée qu’ils l’intimidaient tout autant que moi.
Il me lança une œillade furtive avant de baisser la tête et de la cacher à
l’aide de sa main.

— OK, ma jolie… me murmura-t-il. On va partir d’ici très doucement…

Oh, non…

— Tu… tu les connais ? demandai-je en espérant qu’il me fasse une


blague.

— J’ai… comme qui dirait… baisé leur sœur, fit-il en grimaçant. Je ne


l’ai pas vraiment baisée, en vérité, mais-

— Hé, toi, là !

Mon cœur fit un bond, et une boule se forma dans mon ventre. Oh,
merde.

— OK, on se barre très vite !

Après avoir posé un billet sur la table, nous quittâmes le restaurant à


toute vitesse. Une fois dans l’habitacle, l’adrénaline coulait encore à flots
dans nos veines.

Les trois hommes se lancèrent à notre poursuite. Lorsque celui avec un


piercing pointa notre voiture du doigt en criant, Ben démarra en un éclair.
Ils essayèrent de nous rattraper, mais la vitesse de la voiture les en empêcha,
ce qui fit rire Ben aux éclats.

— Il fallait courir à la salle, bande de ploucs !

Ce dernier cria sa phrase en ouvrant la vitre pour qu’ils puissent admirer


son doigt d’honneur insolent. Puis, le bruit d’un tir retentit.

— Oups ! s’exclama Ben en remontant la vitre. Je n’ai pas littéralement


baisé leur sœur, elle m’a juste sucé et quand j’allais la baiser, l’un d’eux est
entré dans sa chambre sans frapper.

J’étouffai un cri, choquée par l’anecdote de Ben.


— Et ensuite ? demandai-je.

— Bah, ensuite, je me suis tiré comme une salope, t’as cru quoi ? Ce sont
les membres d’un gang ennemi, la flemme de me faire tuer dans une vieille
baraque au milieu des bois comme un troll.

Il rit. Je lui lançai un regard exaspéré, ce qui redoubla son hilarité.

— Il reste quoi comme endroit ? m’interrogea ce dernier en regardant


l’heure sur l’écran de la voiture.

— L’ancienne maison de votre grand-mère, les collines vertes et la villa


rouge.

Ben avait donné des surnoms aux endroits où on pouvait trouver le


psychopathe.

— Pourquoi Asher irait-il à l’ancienne maison de votre grand-mère ?

— Ne me demande pas, je te jure, c’est un vieux manoir abandonné où


on avait l’habitude de se retrouver pendant les fêtes de fin d’année quand on
était gosses.

Mes sourcils se froncèrent. Pourquoi Asher se cacherait-il dans l’un des


manoirs abandonnés des Scott ? C’était glauque. En même temps, ça ne
m’étonnait pas. Truc de psychopathe.

Je tentai de l’appeler une nouvelle fois. Une tonalité… deuxième


tonalité… troisième tonalité… Et il raccrocha.

Il.

Avait.

Putain.

De.

Raccroché.
Mon cœur s’emballa, mes mains tremblèrent. Il avait refusé mon appel.
Je réessayai. Peut-être son téléphone avait-il eu un bug ? Du moins, c’était
ce que j’espérais.

Et pour la deuxième fois, il raccrocha.

— Il… il a… raccroché, bafouillai-je.

— Il a quoi ?

Ben prit son téléphone. Il fit une tentative de son côté, mais Asher le
laissait en suspens sans raccrocher, chose qu’il n’avait pas faite avec moi.
Le brun à côté de moi jura et appela Kiara, qui répondit dès la deuxième
tonalité.

— Des nouvelles ? lui demanda-t-elle directement.

— Il a raccroché au nez d’Ella, annonça Ben, mais pas à moi. Essayez de


l’appeler.

— OK.

La panique me gagna. J’avais peur. J’avais peur pour lui. J’avais peur
qu’il lui soit arrivé quelque chose.

Kiara nous informa qu’il l’avait laissée à son tour en suspens. Ce qui me
laissait perplexe. Pourquoi ne raccrochait-il que lorsque c’était moi ?

— OK… rappelle-le, me demanda Ben en fronçant les sourcils.

J’hésitai, au début. Je craignais d’être redirigée vers sa boîte vocale.


Aussi, la même chose se produisit.

— Encore ! lâchai-je en laissant mon téléphone tomber sur mes cuisses.

Je fus collée contre le siège par l’accélération soudaine de la voiture. Je


sentis que l’angoisse de Ben était encore montée d’un cran. Trop de
questions se bousculaient dans sa tête déjà remplie.
La mâchoire serrée, il ne quittait pas la route des yeux.

— Il commence vraiment à me casser les couilles, murmura-t-il, agacé.

Le temps d’arrivée diminuait à vue d’œil sur le GPS, à cause de la vitesse


à laquelle on roulait.

Quelques minutes plus tard, nous arrivâmes près d’un portail qui
paraissait aussi vieux que le monde. Le lieu était protégé par des murs de
plusieurs mètres de hauteur et des barbelés. Nous étions vraiment très loin
de la ville. Ici, on n’entendait rien de plus que le vent, qui fouettait mes
cheveux et me faisait frissonner.

Ben sortit un trousseau de clés de sa poche et chercha celle qui


déverrouillait le portail. Après quelques essais, nous entendîmes un déclic.
Ben poussa la grande porte, qui grinça. Le son me paraissait si bruyant
parmi le silence qui nous entourait que je grimaçai instinctivement. Le brun
activa la torche de son téléphone. Je fis de même. Nous avançâmes
silencieusement sur le sentier dissimulé parmi les hautes herbes.

— Il y a sûrement Tarzan qui vit ici, blagua Ben en découvrant ce lieu


désert et abandonné depuis quelques années. Putain, fais attention, il y a des
épines.

Je déglutis. Je ne savais pas où je posais les pieds. J’espérais ne pas me


faire mordre par une bête, parce que Cole allait bientôt me tuer à force de
me soigner.

Des arbres sans feuilles, des herbes mortes, l’air frais, le silence et
l’obscurité… ces mots décrivaient parfaitement ce vieil endroit. J’avais déjà
regardé une émission où une équipe partait en exploration nocturne dans
des lieux abandonnés exactement comme celui-ci.

— Pourquoi t’as laissé la voiture dehors ? demandai-je en prenant garde


à éviter les zones suspectes dès que je sentais un creux.

— L’entrée se situe de l’autre côté pour les voitures, mais j’avais la


flemme, m’expliqua-t-il d’un ton las. En plus, si Ash est là, je ne veux pas
qu’il dégage.

Je tremblais de froid. Mes joues avaient probablement rougi, car le bout


de mon nez était si glacé que je ne le sentais presque plus.

J’aperçus au loin une grande maison… non, un gigantesque manoir.


Comparée aux autres maisons des Scott, celle-ci était presque… délabrée ?

Toutes les fenêtres étaient fermées, certaines vitres étaient brisées. On


n’apercevait presque plus les murs en béton tant la nature avait repris ses
droits.

— On va contourner la baraque, juste pour vérifier s’il est là, murmura


Ben.

Je le suivis en espérant trouver au moins les traces de pneus de sa voiture.


Tout en la contournant, j’admirai la demeure chargée de souvenirs pour la
famille. Elle était immense, je ne pouvais même pas compter le nombre de
fenêtres tellement il y en avait. Les murs semblaient recouverts de mousse
et d’herbes. Il était maintenant presque 1 h 20, et la fatigue ne faisait
qu’augmenter. Mon corps n’était toujours pas habitué à autant d’angoisse.
Je mourais d’envie de me reposer de ces émotions qui jouaient avec mon
corps comme un pianiste avec son instrument.

— Oh, putain de merde ! jura-t-il dans un murmure.

Son dos me cachait la vue. Je n’hésitai pas bien longtemps avant de le


dépasser. Ce que j’aperçus alors me figea sur place et souleva mon estomac.
En une fraction de seconde, toute ma fatigue s’évapora. Mon angoisse reprit
de plus belle. Nous n’étions pas seuls. Et Asher non plus.

Il y avait devant nous l’une des voitures d’Asher. Mais aussi une autre
voiture qui m’était inconnue.

Ben se retourna vers moi. Blême, les yeux écarquillés, il me demanda


d’éteindre la lumière de mon téléphone. Alors que nous étions à quelques
pas de la porte d’entrée entrouverte, il posa son index sur sa bouche, me
sommant de ne faire aucun bruit. Il la testa afin de s’assurer que cette
dernière ne grinçait pas. Malheureusement, un simple son produisait un
écho monstrueux dans cette maison silencieuse.

— OK… chuchota Ben. La voiture d’Ash a une alarme de malade, va


lancer un truc dessus.

Je secouai négativement la tête. Il était complètement fou ! Ça allait faire


beaucoup de bruit et-

Ah. C’était ce qu’il voulait.

— Allez ! s’impatienta-t-il en me poussant vers la voiture.

Je le fusillai du regard, puis m’avançai d’un pas hésitant vers le véhicule.


Je cherchai quelque chose d’assez solide pour activer l’alarme, mais de pas
trop lourd pour mon poignet abîmé. Je ramassai une pierre assez grosse et la
soupesai, heureuse de constater que je pouvais la porter. Maintenant, je
devais la jeter sur l’un des petits bijoux de Scott.

Ce plan me fit déglutir. Non pas parce que j’étais en danger à cause du
bruit, mais parce que je pouvais me faire trucider par le psychopathe s’il
apprenait que j’avais abîmé sa voiture.

— On s’en bat les couilles, il en a d’autres, me rassurai-je avant de


prendre de l’élan et de lancer cette pierre directement sur le capot de la
bagnole.

Ni une ni deux, l’alarme se déclencha, comme l’avait prédit Ben. Mon


cœur faillit exploser en entendant ce son strident. Je rejoignis rapidement le
cousin d’Asher. Ce dernier ouvrit la vieille porte pendant que l’alarme
camouflait très bien son grincement.

Une fois à l’intérieur, Ben saisit ma main et me demanda de rester


silencieuse.

— … J’entends du bruit dehors, j’espère que tu n’es pas parti, dit une
voix sournoise à l’étage.

Je me crispai sur place. Je sentis les doigts de Ben faire de même.


Des pas résonnèrent dans les escaliers. Ben me tira précipitamment à
l’intérieur de la première pièce lugubre sur notre droite. Il me colla contre le
mur près du cadre de la porte en plaquant sa main sur ma bouche. Je sentais
son cœur battre la chamade. Il semblait vouloir sortir de sa cage thoracique,
exactement comme le mien.

Les pas lents de l’inconnu firent écho dans le hall, puis la porte grinça à
nouveau. À côté de moi, Ben comptait jusqu’à dix. Des gouttes de sueur
perlaient sur mon front, et tous mes membres tremblaient en sentant le
danger imminent.

Nous montâmes les marches à la hâte avant que cet homme revienne et se
rende compte de notre arrivée. De l’étage, on entendait encore l’alarme
retentir et les paroles sourdes de l’homme. Et si c’était un véritable
psychopathe et qu’il habitait ici ? Qu’il attendait qu’une proie vienne à lui
afin de la torturer pour le plaisir ?

Je ne percevais que peu de choses sans le flash de mon téléphone. Autour


de moi, c’était le noir complet. La seule source de lumière provenait de la
lune, dont les faisceaux traversaient à peine les hautes fenêtres.

Tout à coup, mon sang se glaça lorsque le grincement de la porte résonna


à nouveau dans les couloirs de ce manoir. Il était revenu.

Mon corps se raidit. Mes poils se hérissèrent. Les mains de Ben devinrent
moites et tremblantes, mais il ne me lâcha pas une seconde. Nous étions
piégés.

— Tu sais, je veux juste qu’on discute. Après, je vais te tuer…


comme papa.
CHAPITRE QUARANTE : LA FAMILLE

— Surtout, marche sur la pointe des pieds, chuchota Ben avant de me


tirer avec lui dans les couloirs sombres.

Mon cœur battait la chamade, ma gorge était sèche. Ben paraissait


connaître les lieux par cœur, il traversait ce labyrinthe de chambres et de
salles de bains avec facilité.

— Je sais que tu ne te caches pas, petit frère, lança l’homme. Non… tu as


trop d’ego pour ça…

Mon souffle se coupa. C’était son demi-frère. Il était là. Et surtout, il était
prêt. Prêt à l’achever.

Tac… Tac… Tac… Tac…

Nous entendîmes ses pas lourds monter lentement les marches des
escaliers en bois. Tapis dans l’ombre, nous restions aux aguets dans une
chambre aussi vide et froide qu’une morgue. Quelle ironie ! Collés
discrètement contre le mur à côté de la porte, seules nos respirations étaient
bruyantes.

Ben alluma le flash du téléphone un instant pour éclairer notre champ de


vision. C’était une chambre basique, à première vue. Parmi les meubles
vieux et poussiéreux se trouvait un grand lit aux draps rouges qui semblait
plus âgé que les arbres dehors.

Ben me montra silencieusement quelque chose près du lit. Comme un


livre ouvert.
— Bah oui, pourquoi répondre aux appels de son cousin désespéré quand
tu peux lui laisser ton journal intime comme indice ? souffla-t-il
d’exaspération en allant récupérer le carnet.

Maintenant, on avait la confirmation qu’il était ici. Soudain, on entendit


des portes claquer.

S’ouvrir… se refermer.

S’ouvrir… se refermer.

Il fouillait les chambres, et chaque claquement de porte se faisait de plus


en plus fort, de plus en plus puissant. Il commençait à s’énerver.

Tac… Tac… Tac… Tac…

— Asheeeer ! chantonna-t-il. Quel prénom ! C’est Mère qui l’a choisi ?


En parlant d’elle… elle baise toujours avec Addams ?

La mère d’Asher couchait avec Addams ? Le Addams ? Celui qui avait


monté le plan avec Asher pour tuer James Wood à Monte-Carlo ? Peut-être
était-ce la raison pour laquelle il la rejetait tant ?

— Va sous le lit, m’ordonna Ben alors que les pas se rapprochaient.

Comme je ne bougeais pas, il me poussa. Je me positionnai difficilement


en dessous de ce lit un peu trop bas, envahi de toiles d’araignée et de
monticules de poussière. Je crus même entendre des rats à l’intérieur du
mur. Mon nez touchait le matelas, qui pouvait me compresser si quelqu’un
s’allongeait dessus.

De son côté, Ben ouvrit délicatement la fenêtre de la chambre. Dès que


ses pieds quittèrent mon champ de vision, mon cœur s’affola. Il n’allait
quand même pas s’échapper et me laisser seule avec ce fou assoiffé de
pouvoir ?

Je chuchotai son prénom assez fort pour qu’il m’entende, mais ce dernier
disparut en refermant les fenêtres comme si de rien n’était.
Tac… Tac… Tac… Tac…

Il suffit de quelques secondes, quelques secondes de plus, pour que la


porte s’ouvre d’un coup, me faisant sursauter. Mes pulsations cardiaques
s’accélérèrent si brusquement que je pensai y rester.

Mon corps se raidit. Il brandissait une torche qui illuminait la pièce. Or, il
avait toutes les raisons de fouiller cette pièce tant les cachettes étaient
nombreuses. Ses pas lents et lourds produisaient un bruit sournois qui me
torturait.

Tac… Tac… Tac… Tac…

Il s’était arrêté… Non. Il ouvrit la porte d’un placard et la referma en


grognant.

Tac… Tac… Tac… Tac…

Je vis ses pieds contourner le lit. Il ouvrit la fenêtre par laquelle Ben
s’était échappé. L’instant d’après, il s’assit sur le lit. Le matelas s’affaissa,
écrasant ma joue au passage. Le visage en sueur, je claquais des dents, et
des larmes de désespoir coulaient le long de mon nez. J’étais terrifiée.

Pitié, faites qu’il parte…

— J’ai toute la nuit, tu sais ? hurla-t-il. Toute la nuit…

Tout en chuchotant sa dernière phrase, il se leva. Tout à coup, son


téléphone tomba au sol. Les montagnes russes n’en finissaient pas. Mon
cœur fit un nouveau bond lorsque je l’entendis pester, avant de s’abaisser
légèrement pour le ramasser. Instinctivement, je fermai les yeux en me
disant que peut-être ainsi, ne me verrait-il pas.

Tac… Tac… Tac… Tac…

— Je sais ce qui peut te faire réagir, petit frère, déclara-t-il doucement


avant de claquer la porte derrière lui.
Une dizaine de minutes plus tard, alors que je me battais contre moi-
même pour trouver un plan, j’entendis la fenêtre s’ouvrir délicatement, et
un bruit me fit comprendre que quelqu’un venait de s’introduire dans la
chambre.

— Ella, chuchota la voix de Ben.

Aussitôt, un sentiment de délivrance chassa toute mon angoisse. Des


larmes de soulagement perlèrent le long de mes cils, venant décharger cette
peur qui n’avait pas quitté mon corps durant ces interminables minutes.

Il s’abaissa et me tira par le bras pour me faire sortir de ma cachette.

— Je sais où est Ash, chuchota-t-il en prenant ma tête entre ses mains.

On entendit en même temps l’écho des paroles sournoises du demi-frère


d’Asher, qui errait dans les couloirs de ce manoir.

— Mais le problème, c’est le chemin à prendre, m’expliqua-t-il. Si tu


avais un minimum d’équilibre je t’aurais proposé de passer par la fenêtre,
mais…

Il jeta un coup d’œil sur mon plâtre. Je passai nerveusement la main dans
mes cheveux ébouriffés et recouverts de poussière. Le teint de Ben était
aussi livide que le mien. C’était la première fois que je voyais ce sentiment
prendre possession de son visage angélique.

La peur.

Nous avions tous les deux peur pour Asher… qui n’avait pas pointé le
bout de son nez depuis notre arrivée ici.

Tac… Tac… Tac… Tac…

Le meurtrier déambulait encore dans les couloirs de l’étage.

— Comment va ta petite protégée ? susurra sa voix, près de la pièce où


nous étions.
Ben se tapa le front et tourna la tête vers la porte.

Tac… Tac… Tac… Tac…

Ses pas s’éloignèrent, mais le bruit résonnait encore à travers les vieux
murs fissurés.

— J’ai entendu dire qu’elle ressemblait à la mienne ! s’exclama-t-il. Tu


n’arrives pas à l’oublier…

Il monta les escaliers, lentement… très lentement…

Tac… Tac… Tac… Tac…

Ben en profita pour me tirer avec lui vers la porte légèrement entrouverte.
Le bruit de l’alarme commençait à m’agacer, car à présent, il ne couvrait
pas les bruits intérieurs. Ce n’était qu’une nuisance supplémentaire.

— Et je confirme ! C’est dingue, on pourrait croire que tu l’as choisie


uniquement pour ça !

Il était à l’étage supérieur, sa voix était plus lointaine que tout à l’heure.

Ben ouvrit la porte d’un coup sec, limitant ainsi son grincement, et me
traîna avec lui de l’autre côté. Nous avancions à pas feutrés, tapis dans
l’ombre du mur afin de nous dérober aux yeux observateurs du demi-frère
d’Asher.

— Comment elle s’appelle ? Oh, oui… Ella ?

Je hoquetai de surprise et m’arrêtai. Il venait de prononcer mon prénom.


C’était comme ça qu’il comptait lui faire perdre son sang-froid ? Il pensait
peut-être que j’étais sa copine, mais ce n’était pas le cas, il avait faux sur
toute la ligne. Même si notre relation n’était pas si professionnelle et
« amicale » qu’on le prétendait.

Ben me surprit en m’entraînant dans une pièce plus sombre que les
autres. Il referma silencieusement la porte derrière nous. Mais lorsqu’il
alluma le flash pour illuminer la pièce, nous sursautâmes violemment, et
j’étouffai un cri en découvrant une silhouette face à nous.

Munie d’une arme.

Je fermai les yeux un instant en soufflant afin d’atténuer le rythme


effréné de mon organe vital, qui menaçait d’exploser à l’intérieur de ma
poitrine.

La silhouette affichait des cheveux blonds ébouriffés, dont quelques


mèches retombaient sur des yeux d’un gris perçant.

Asher.

Il arqua un sourcil en baissant son arme.

— Qu’est-

— Tais-toi ! le coupa Ben, haletant, en posant sa main sur sa poitrine.


Bordel, j’ai eu la peur de ma vie !

Il souffla un bon coup.

— Qu’est-ce que vous faites ici, putain ?! murmura la voix rauque du


psychopathe.

— Pardon ? lâchai-je, ahurie.

Ben s’offusqua également. Son ton était ferme, comme s’il ne voulait pas
qu’on soit là.

Je vis le brun changer d’expression.

— On… on t’a cherché toute la putain de journée, il est 3 h, et tout ce


que tu trouves à dire, c’est : « qu’est-ce que vous faites là ? », s’emporta
Ben en le pointant du doigt. Si t’avais répondu au téléphone, on n’en serait
pas là !
— J’avais mes raisons, grogna Asher en me fixant. Pourquoi tu l’as
ramenée ?

Ça, ça s’appelle être culotté. Ses paroles sèches décuplaient ma colère.

— Tu ne répondais pas aux appels, répétai-je en le fusillant du regard.

Avec un rictus mesquin, il répliqua froidement :

— Lui, je veux bien, c’est mon cousin, mais, toi tu n’es que ma captive.

Ben se tapa le front. Quant à moi, ma seule réaction fut d’écarquiller les
yeux.

Que.

Sa.

Captive.

Ses mots restaient bloqués dans mon cerveau et se répétaient au rythme


de l’écho des pas du demi-frère de l’enculé ingrat face à moi.

— Laissez-moi passer, dit-il en nous écartant.

Ben se retourna vers moi avec un regard désolé. Je fis semblant que ses
paroles ne m’avaient pas atteinte en adoptant une expression blasée. Mais la
réalité était tout autre.

Il m’avait blessée. Encore une fois.

Tac… Tac… Tac… Tac…

Asher s’arrêta face à la porte. Son demi-frère venait d’abandonner l’étage


supérieur. Mon cœur tambourina de plus belle. À ce stade, j’allais bientôt
faire une syncope. Et s’il vérifiait à nouveau les chambres pour être sûr ?

Mes questions se dissipèrent lorsque je l’entendis dévaler les escaliers. Il


descendait à présent dans le hall. Peut-être allait-il repartir ?
— Je m’ennuie, Ash, râla-t-il avec un ton enfantin.

Ou pas.

— Tu crois qu’il est armé ? demanda Ben, soucieux.

— Je crois surtout que tu poses des questions à la con, cracha Asher.

OK, il était lunatique, et Ben jouait avec ses nerfs.

— Ella, tu n’as pas hâte de revoir son demi-frère ? m’interrogea Ben.

— Ella, si tu lui réponds, la prochaine personne que tu vas revoir, ce sera


James Wood, fulmina Asher en nous regardant par-dessus son épaule.

— Mais il est mort… lui dis-je en fronçant les sourcils.

— Justement, rétorqua le psychopathe. T’as du feu, Jenkins ?

Ben fouilla dans ses poches et retrouva un briquet enfoui dans son
manteau, qu’il lança à Asher. Ce dernier l’attrapa à la volée, puis alluma la
clope qu’il venait d’emprisonner entre ses lèvres. On ne voyait plus que le
rouge de sa cigarette dans le noir de la pièce.

Rouge comme son cœur.

Noir comme son âme.

— Ne sortez sous aucun prétexte. Aucun.

Mon cœur cessa de battre un instant lorsqu’il quitta la pièce. Il était à


présent exposé à la vue de son demi-frère, qui ne voulait qu’une chose : le
trouver, et le tuer.

Il contourna lentement l’étage en forme de « U ». Ses bagues effleuraient


le garde-corps en bois, produisant un léger cliquetis. Il s’arrêta du côté
opposé au nôtre, mais on pouvait encore le voir depuis la chambre dans
laquelle nous étions cachés.
Je compris qu’il nous protégeait en s’éloignant de nous ainsi. Asher
cherchait à attirer le regard examinateur de son demi-frère uniquement sur
lui.

— Enfin ! l’entendis-je crier de soulagement. T’en as mis du temps pour


sortir de ta cachette, petit frère.

— Je ne me cachais pas, dit-il d’un ton las.

Je fus surprise par le ton qu’il employait, comme s’il ne ressentait aucune
peur… comme s’il ne le considérait même pas.

Son demi-frère ricana sournoisement.

— Mais tu es sorti dès que j’ai parlé d’elle, c’est intéressant…

Ben se tapa le front une nouvelle fois. Il esquissa une grimace, avant de
chuchoter :

— Il ne va pas lâcher, il veut qu’Ash craque.

— Ce n’est pas avec moi qu’il va réussir.

Il leva les yeux au ciel.

— C’est bizarre, parce qu’il n’y a que toi qui dis ça… et lui, aussi.

Je secouai la tête. J’observais la façon qu’avait Asher de réagir aux


provocations de son demi-frère, ou plutôt, de ne pas réagir. Il montrait un
sang-froid à toute épreuve.

J’étais curieuse de savoir à quoi ressemblait son demi-frère. Sa voix…


c’était comme si je l’avais déjà entendue.

— Tu as les mêmes yeux que notre père, lança le meurtrier.

J’aperçus la mâchoire d’Asher se contracter, mais il camoufla sa bouffée


de colère en grimaçant de dégoût.
— Notre ? répéta Asher, indigné. Je te rappelle qu’il ne t’a jamais
considéré comme son fils, et tu sais pourquoi ? Parce que tu ne l’es pas.

Encore une fois, il ricana faussement.

— Non, tu as raison, mais je garde son nom, le même que le tien, Asher,
répondit-il sournoisement. Et tu sais ce qu’on partage aussi ? Notre mère.

— Tu as la mémoire courte, pouffa Asher. Notre mère a trompé mon


père, elle lui a fait croire que t’étais son fils parce que même avant de
naître, tu étais la honte de la famille.

Je comprenais mieux à présent pourquoi il détestait sa mère, pourquoi


tout le monde détestait Chris. C’était la mère de son demi-frère, issu d’un
adultère.

— Peut-être, mais je garde son nom, répliqua ce dernier.

— Tu as été renié par tous les Scott, moi le premier. De ce fait, tu n’as
aucun droit sur ses affaires.

Il poussa un bruyant soupir.

— Tu sais, Ash, j’ai six ans de plus que toi. Je vous ai vus grandir, toi et
ta sœur, et profiter des privilèges de cette famille de riches que vous êtes.
J’ai toujours convoité ce que tu avais, ce que j’aurais dû avoir.

Asher le regardait durement, mais le laissa continuer.

— Mère t’a toujours préféré parce que t’étais un pur Scott, et pas moi.
L’homme que je croyais être mon père m’a renié quand il a su que je n’étais
pas son fils, dit-il rageusement, et il ne ratait pas une seconde pour me
prouver que tu étais meilleur que moi-

— C’est faux, désapprouva Asher en jetant son mégot de cigarette par-


dessus le garde-corps.

— C’est vrai ! Je te détestais, je voulais me venger, mais maintenant, je


veux plus… Je veux tout ce que tu as… et pour ça, je dois te tuer.
J’écarquillai les yeux, et mes membres se crispèrent. Je me tournai vers
Ben, impuissant face à cette scène, qui m’implora du regard de rester
silencieuse. Asher ne bougeait pas d’un millimètre. Il semblait trop calme.

— Qu’est-ce que tu veux, William ? lui demanda-t-il.

Ma respiration se coupa aussitôt. Avais-je bien entendu ? Wi-William ?

Ben posa rapidement sa main sur ma bouche alors que j’étais encore sous
le choc. Je n’arrivais pas à croire ce que je venais d’entendre.

« Ella, tu n’as pas hâte de revoir son demi-frère ? »

Ben avait dit que j’allais le revoir, pas le rencontrer. Parce que je le
connaissais. Je connaissais celui qui était la source de tous les maux
d’Asher, et qui l’avait poussé à se forger cette carapace en acier. Je
connaissais celui qui avait tué le père d’Asher, le même qui m’avait donné
sa carte. Tout devint plus clair : les réactions excessives de mon possesseur,
sa soudaine envie de lui faire la guerre en tuant son meilleur ami. Il savait
qu’il viendrait à lui.

Je dévisageai Ben, abasourdie.

— Si tu n’avais pas fait le lien avant, c’est que t’es vraiment débile,
chuchota Ben, exaspéré.

William…

William… Scott.

— On va commencer par ta petite protégée, lâcha ce dernier.

Les mains d’Asher pressèrent le garde-corps, faisant ressortir les veines


de ses avant-bras. Il perdait patience.

— T’as déjà ta salope, rétorqua Asher. Tu sais, Isobel.

— Oh, on parle de mon poussin… Oui, mais elle ne m’intéresse plus…


plus depuis que tu t’intéresses à Ella.
Asher s’éloigna du garde-corps avec un soupir. William se déplaça, lui
aussi.

— Tu fais pitié, cracha Asher en revenant lentement sur ses pas.

J’entendis William monter les marches nonchalamment tandis qu’Asher


continuait :

— Tu pourrais avoir tout ce que j’ai que tu ne serais jamais moi. Tu


pourrais avoir cette fille, mais le soir, quand tu la baiserais, elle penserait à
moi. Et à moi seulement.

Ma respiration s’arrêta face à ses paroles crues. Il s’immobilisa devant la


porte de notre chambre. Son regard soutenait celui de William. En s’arrêtant
juste en face de notre porte, il nous protégeait de son demi-frère.

— Tu n’es rien de plus qu’un blaireau qui n’a pas eu assez d’amour
quand il était gosse.

Nous étions impuissants face à ce qui se produisait sous nos yeux. Asher
était en danger, et le moindre bruit de notre part pouvait tout faire basculer.

— Tu dis ça, mais tu sais que je peux être meilleur que toi. Donne-moi la
fille, et je rallongerai les jours qu’il te reste à vivre.

Mon cœur rata un battement lorsque je vis l’extrémité de l’arme de


William apparaître près du cadre de la porte, pointée sur la poitrine de mon
possesseur.

— Tire, alors, le défia Asher.

Quoi ?

— Tire ! grinça-t-il une nouvelle fois. Porte les couilles que tu n’as pas.
Parce que tu ne l’auras jamais.

Il le défiait. Putain de bordel de merde, il le défiait sérieusement de le


tuer !
Et de ne pas me prendre.

— TIRE, putain ! hurla Asher, me faisant sursauter.

Je l’entendis charger son arme. Il ne pouvait pas mourir. Il ne devait pas


mourir. Je le lui interdisais.

— Tue-moi, parce que moi, je n’hésiterai pas ! Parce que tu ne l’auras


que quand je serai mort !

Soudain, sans même que je m’en rende compte, mes jambes me


précipitèrent hors de la chambre, à la vue de William. Je venais de me
mettre entre lui et Asher. Animée par la peur de le perdre, je m’interposai
entre mon possesseur et l’arme qui allait le tuer.

Je ne pensais plus à rien, mon cerveau était sur pause, mais je ressentais
la terreur. La terreur de le voir mourir.

Tout ce que je voulais, c’était le protéger.

Tout ce que je voulais, c’était le garder auprès de moi.

Parce que je lui interdisais de mourir avant que je le fasse.

Parce que j’étais attachée à lui.

Plus que je ne le pensais.

Plus qu’il ne le pensait.

Et un tir retentit.

Un seul tir.
CHAPITRE QUARANTE
ET UN : BLESSURE

Ma respiration était coupée, mon corps presque encastré dans celui


d’Asher qui, instinctivement, en entendant le son strident de l’arme, me
serra si fort contre lui que je ne sentais plus le haut de mon corps. Son cœur
battait tellement fort contre mon oreille qu’il menaçait de sortir de sa cage
thoracique.

Je gardais les yeux fermés, à l’affût de la moindre douleur, mais rien. Il


ne m’avait pas tiré dessus.

Mon cœur s’affola. Il avait tiré sur Asher.

— Qu’est-ce-

J’ouvris un œil. La première chose que je vis fut le teint livide de Ben,
qui me dévisageait, les yeux écarquillés, la tête entre les mains.

Soit William avait vraiment tiré sur Asher, soit je venais de commettre
une énorme erreur.

— Ça, alors… Tu tombes à pic ! s’exclama la voix sournoise de William


dans mon dos.

La réponse ? Je venais de faire une énorme erreur.

Aussitôt, Asher me plaça derrière lui, s’interposant à son tour.

— Oh, c’est mignon, vous vous protégez mutuellement, fit-il, faussement


attendri. Mais tu n’es plus si confiant, Asher… C’est elle qui te rend si…
vulnérable ?

Il ne répondit rien. Sa main tenait fermement mon poignet, il ne comptait


pas me lâcher.

— Pourquoi tu ne réponds plus ? continua William, insidieux. Ella…


trésor… tu n’aurais pas dû le protéger, mais si tu tiens tant à lui, ma foi… je
te propose un marché-

— Non, grogna Asher en me cachant la vue avec son dos.

— Quoi ? demanda-t-il innocemment. Je viens de gaspiller une balle.


Ella, il ne m’en reste plus qu’une… Viens avec moi, et je le laisse en vie,
trésor.

— Ne l’appelle pas comme ça ! fulmina Asher.

William pointa son arme une nouvelle fois sur mon possesseur, qui ne
bronchait pas. Il ne l’avait jamais fait.

— Ella… ? me répéta son demi-frère. Je te laisse le choix… trésor.

— Ella, ne réponds pas, m’interdit Asher sans détourner les yeux de sa


cible.

Je déglutis. William orienta son arme légèrement sur le côté. Maintenant,


elle me visait, moi.

— Tic-tac… tic-tac.

Et subitement…

En une fraction de seconde, ce silence et cette angoisse insoutenable


s’envolèrent.

À cause de Ben.

Il me tira violemment à l’intérieur de la chambre, au point que je tombai


sur le sol. L’instant d’après, une balle quitta l’arme de William pour se loger
dans le mur. Il venait de gaspiller sa dernière balle à cause du mouvement
furtif et violent qui s’était produit sous ses yeux et qu’il n’avait pas anticipé.

Au même moment, Asher sortit son arme de son jean et tira sur le corps
en mouvement de son demi-frère, qui dévala les escaliers avant de passer
par-dessus le garde-corps. Loin d’être ralenti par le tir qu’il avait reçu au
mollet, il se précipita hors du manoir. Il venait de fuir, une nouvelle fois.

Asher avait raison. Ce n’était qu’un lâche.

Ben inspira bruyamment, sous l’effet de l’adrénaline. Il me tenait


fermement par la taille, comme si sa vie en dépendait. Nous nous relevâmes
sans nous lâcher. Son corps tremblait, tout comme le mien. Lorsqu’Asher se
tourna vers nous, il fixa les bras de Ben autour de ma taille et croisa le
regard de son cousin, qui m’avait sauvée.

La mâchoire contractée et les traits durs, Ben se détacha de moi.

— Je… je vais voir s’il est parti, lâcha-t-il, hébété.

Il s’éloigna de mon corps tremblant, puis descendit les marches


rapidement en direction de la sortie. Je n’osais pas parler, je n’osais même
plus regarder Asher.

— Tu n’es vraiment qu’une idiote.

La voix rauque d’Asher venait de briser le silence. Il se précipita vers les


escaliers, en rogne, prêt à me laisser derrière comme si je ne valais rien.
Comme si mon acte ne valait rien.

Mais ma colère prit le pas sur ma raison, qui me conjurait de rester


calme.

— Et toi, tu n’es vraiment qu’un connard, crachai-je rageusement.

Je le vis s’arrêter net tout en restant dos à moi. Comme si je ne méritais


pas qu’il se tourne.

— T’es vraiment une idiote, répéta-t-il sur le même ton.


— J’ai fait ça pour te protéger ! me défendis-je.

Ses poings se serrèrent.

— Je n’avais pas besoin de ta protection, gronda Asher, reniant, par là


même, ce que je venais de faire.

J’étais abasourdie. Je venais de tenter de lui sauver la vie, et c’était


comme ça qu’il se comportait ?

— J’espère que tu rigoles, là ? m’insurgeai-je.

Il fit volte-face pour me fusiller de son regard perçant.

— Et s’il avait tiré ? Hein ? T’y as pensé avec ta cervelle de gamine de


11 ans ? me demanda-t-il en élevant la voix. Je t’avais pourtant dit de ne
sortir sous aucun prétexte !

Il s’avança dangereusement vers moi.

— Mais tu étais en danger ! m’exclamai-je sans bouger de ma place.

— Je savais très bien ce que je faisais, d’accord ?! cria-t-il. Tu n’avais


aucun droit de t’interposer entre nous !

— Je voulais te protéger de ta connerie !

Son corps me fonça dessus. Là, il prit mon visage en coupe. Il serra
fortement ma mâchoire pour me forcer à le regarder.

— MA CONNERIE ? hurla-t-il si fort que la veine dans son cou palpitait.


Tu viens de lui montrer que tu pouvais risquer ta vie pour moi, captive.

« Captive ».

Mes yeux s’écarquillèrent une nouvelle fois. C’était la seconde fois qu’il
m’appelait comme ça, et face à ce constat, ma gorge se noua.
— Quoi ? me demanda-t-il avec un rictus mesquin. Tu fais cette tête
parce que je t’ai rappelée ce que tu étais ?

Il était méchant, il cherchait à me blesser.

Et il réussissait.

— Pourquoi tu voulais me protéger ? me demanda-t-il, bouillonnant de


colère. POURQUOI ?

Il me reprochait d’avoir risqué ma vie pour lui alors qu’il aurait voulu me
voir morte à cet instant précis.

— RÉPONDS-MOI !

Je restai muette. Pourquoi je voulais le protéger ? Je n’en étais pas sûre.

— Tu voulais qu’il te tue ? me demanda-t-il en collant son front contre le


mien.

Sa respiration saccadée se mélangea à la mienne. Qu’il me tue ?

— Ou peut-être voulais-tu te faire remarquer ? continua-t-il. Tu veux


travailler avec lui ?

Je le fixai, dégoûtée par les propos qu’il tenait. Il avait tout faux.

— RÉPONDS, MERDE ! fit-il en relâchant ma mâchoire.

Fou de rage, il heurta de son poing le mur près de mon visage, me faisant
sursauter.

— Parce que je-

— Tu quoi ? me coupa-t-il sans détourner le regard. C’est quoi, cette


putain de raison ?

Je ne redoutais plus ses accès de colère. À vrai dire, je n’avais plus peur,
pas même de la vérité.
— Parce que j’ai besoin de toi, Asher, lâchai-je rageusement. J’ai besoin
de toi pour me sentir putain de vivante. Voilà pourquoi je ne veux pas que tu
meures.

Il se figea net. Il écarquilla les yeux, et son souffle se coupa. Il me


regardait comme si j’étais un fantôme. Je le sentis s’éloigner lentement de
mon corps bouillonnant de colère.

À cet instant, mon cœur décida de garder mon corps en otage et de


posséder ma langue. Je n’avais plus de barrière.

Je n’avais plus rien à perdre.

— Je suis aussi égoïste que toi. Je ne pourrais pas supporter de te voir


partir alors que tu es la pire et la meilleure chose qui me soit jamais arrivée.

Il recula silencieusement en secouant la tête.

— Je ne pourrais pas supporter de voir encore, impuissante, une personne


à qui je tiens mourir en face de moi, fis-je durement. Je ne pourrais pas
supporter de mourir encore une fois.

À mesure que j’avançais, il reculait, jusqu’à être bloqué par le garde-


corps. Il fuyait mes mots comme la peste.

— Alors, non, je ne me suis pas jetée devant lui pour qu’il me tue, parce
que depuis que je te connais, tout ce que je veux, c’est vivre.

— Arrête, murmura-t-il en détournant le regard.

Les larmes noyaient mon visage rongé par la colère. Ses paroles crues
s’étaient entassées dans mon esprit et me poignardaient le cœur.

— Je l’ai fait parce que je te veux encore vivant. Je l’ai fait parce que tu
es le bout du tunnel que j’espérais atteindre depuis des années, Asher.

— Tais-toi, putain ! Ne le dis pas-


— Je l’ai fait parce que je suis tombée amoureuse de toi, le coupai-je
rapidement.

J’écarquillai les yeux et le vis fermer les siens. Son corps se crispa.
J’étouffai aussitôt un cri. Ce que je venais de dire me fit l’effet d’une
claque. Mes sentiments avaient dépassé les limites que j’avais établies. Mes
paroles avaient brisé toutes les interdictions que je m’étais imposées.

Il leva la tête vers moi, son regard s’était assombri et ses sourcils
s’étaient froncés. Il s’éloigna sans un mot, sans m’accorder la moindre
importance. Me laissant seule à l’étage, son silence en guise de réponse.

Je ne savais pas si j’en attendais vraiment une de sa part, même si, au


fond de moi, j’avais espéré en recevoir après un tel aveu. Je me doutais de
mes sentiments, mais je ne voulais pas me l’admettre.

Peut-être à cause de mon ego ?

— Tu aurais dû le garder pour toi, j’aurais voulu ne jamais le savoir,


lâcha-t-il froidement.

J’entrouvris la bouche. Son indifférence me fit l’effet d’une douche


froide. Il avait mon cœur entre les mains, et il venait de l’écraser sans la
moindre hésitation.

Je n’aurais pas dû.

C’était tout ce que je retenais.

Je n’aurais jamais voulu le savoir.

C’était sa réponse.

5 h 30 du matin. Dans le bureau d’Asher, au QG.


La réunion venait de toucher à sa fin, essentiellement ponctuée par les
grondements de Rick et Kiara face à la disparition d’Asher. Et face à son
silence radio.

Asher les avait informés de ce qui s’était produit au manoir, et du danger


auquel il avait été exposé. Et surtout, il avait mentionné mon acte en le
qualifiant « d’irréfléchi », ce qui me mettait en rogne, car il connaissait la
raison, et il n’avait pas le droit. Il n’avait pas le droit de piétiner mes paroles
et d’agir aussi froidement. Je faisais pitié. J’étais épuisée.

Épuisée de l’avoir cherché partout toute la journée, d’avoir tenté de


l’appeler une centaine de fois, de m’être mise en danger sans réfléchir une
seule seconde au fait que j’allais peut-être mourir.

Mais par-dessus tout, j’étais en colère. Je ne méritais pas d’être traitée


comme il me traitait. Je regrettais de m’être mise à nu. Je regrettais de lui
avoir montré qu’il me rendait vulnérable.

Bravo, Ella.

J’avais honte à présent, d’avoir laissé ces sentiments précieux s’échapper


de ma bouche à travers des mots. Des mots qui n’étaient pas assez puissants
pour les décrire.

Si, à ses yeux, ils étaient aussi insignifiants qu’une clé qui n’ouvrait
aucune porte, pour moi, ils étaient la clé de ma maison. Cette maison,
c’était Asher.

Je n’avais jamais ressenti ce sentiment auparavant, mais avec lui, tout


était nouveau, tout était plus vivant. Je me sentais protégée et importante, je
me découvrais et je me devenais moi-même.

Je me sentais à la maison.

J’étais heureuse.

Mais je ne ressentirais plus jamais ça.


Car sa réponse venait de mettre un verrou entre moi et cette porte. Cette
porte, c’était son cœur. Il venait d’en changer la serrure. Et ma clé était à
présent telle qu’il la voyait : inutile.

Avec un soupir, je tournai la tête dans sa direction. Le nez dans ses


documents, il paraissait agacé et concentré sur les comptes.

— Arrête de me regarder, ça m’énerve, lâcha-t-il froidement, sans


m’accorder un seul regard.

Mon souffle se coupa, et mon sang ne fit qu’un tour. J’allais commencer
une dispute, mais au dernier moment, je me retins et réfléchis un instant. Il
détestait lorsque je parlais de ses craintes et de ses sentiments.

— Pourquoi tu as refusé que je parle ? lui demandai-je, faussement


innocente. T’as eu peur que j’accepte ?

Ses doigts se crispèrent autour du stylo qu’il tenait. Une bouffée de


malice envahit mon corps rongé par la colère. C’était si simple de le faire
réagir. Tout ce qu’il fallait faire, c’était parler de ces sentiments enfouis au
fond de lui. Il suffisait de gratter sa carapace glaciale, parce qu’il avait peur
de ce qu’il ressentait.

— Non, cracha le psychopathe, sans lever la tête, je n’en avais rien à


foutre.

— Ce n’est pas ce que tu disais, insistai-je en haussant les épaules.

Il me fusilla du regard.

— Ne te fais pas de faux espoirs, je n’en ai absolument rien à foutre de


toi, moi.

L’Asher froid et méchant quand on s’approchait un peu trop près de son


cœur était de retour. Il ne m’avait pas manqué, mais c’était plus fort que
moi, je voulais qu’il explose sous les vérités que je lui mitraillais.

Mais il restait insensible. Il se servait de mes sentiments, qu’il exposait


comme s’ils étaient une faiblesse.
Parce que pour lui, ça l’était.

— Alors, pourquoi tu as refusé au péril de ta vie ?

— Ne joue pas avec mes nerfs, et tais-toi. T’as vraiment dit assez de
merdes pour aujourd’hui.

Je me levai d’un bond. Ma main atterrit violemment sur sa joue. De la


merde ?

Sa mâchoire se contracta, mais il ne cilla pas. Ma gorge se noua. Je


voulais le pousser à bout sans en subir les conséquences, mais Asher Scott
était fort pour blesser les autres, plus que pour les laisser l’atteindre.

Je venais de perdre à mon propre jeu, parce qu’il savait appuyer là où ça


faisait mal. Il se frotta lentement la mâchoire, mais ne cria pas. Il n’exprima
même aucun mécontentement face à mon geste.

— La vérité fait mal, captive.

Ma vue s’embua. Je détestais tellement lorsqu’il agissait comme si je ne


valais rien à ses yeux. Mais peut-être me faisais-je des idées depuis le
début ? Ben s’était trompé.

« Avant, il voulait te voir morte ; maintenant, il pourrait mourir pour


toi. »

Ce n’était pas lui qui avait franchi la ligne fine entre l’amour et la haine.
C’était moi.

Lui, il était au milieu. L’indifférence.

Je me laissai tomber sur le siège en cuir. Une larme coula le long de ma


joue, la première qui n’était pas source de colère, mais de tristesse.

La porte s’ouvrit, un homme d’une trentaine d’années entra sans toquer.


Asher ne tourna pas la tête, pas même lorsque celui-ci l’interpella :

— Patron, j’ai un problème.


— Sors d’ici, ordonna sèchement sa voix rauque. Va chercher Cole.

L’homme fronça les sourcils.

— Vous avez un téléphone, ça sert à ça, vous savez ? rétorqua-t-il d’un


ton moqueur. Et ce n’est pas la raison de-

— Ah oui ?

Asher se leva pour lui faire face. Soudain, son poing heurta le nez de
l’homme dans un coup violent qui le fit gémir de douleur. Il pressait son nez
ensanglanté pendant que son patron le fusillait du regard. Ce dernier lui
cracha sur un ton rageur :

— La voilà, ta raison.

L’homme jeta un coup d’œil dans ma direction, avant de tourner les


talons et de quitter rapidement la pièce en refermant la porte derrière lui.

— Cole va te changer ton plâtre et le remplacer par une attelle,


m’informa-t-il sèchement.

Je ne répondis rien. J’appréhendais à présent les prochains jours. Je ne


savais plus comment je devais agir avec lui, lui qui se montrait si froid face
à des sentiments que je devais maintenant étouffer. Mais je savais qu’avec
le temps, ils allaient se dissiper. Ils devaient se dissiper.

On dit que le temps guérit toutes les blessures. Je pense plutôt qu’il nous
aide à accepter la réalité qui nous meurtrit. Nous seuls pouvons guérir de
nos blessures qui, pour moi, étaient mes sentiments.

Je devais les accepter, c’était le seul moyen de me délivrer.


CHAPITRE QUARANTE-DEUX : AVEUX

— Il est midi passé ! râla Kiara, qui venait d’entrer dans ma chambre. On
devait faire du shopping !

Je hochai la tête, les yeux encore clos. J’étais fatiguée, très fatiguée. Je ne
voulais rien faire d’autre que rester dans ma chambre et éviter de le voir.
Depuis hier, on ne se parlait plus. Il ne m’adressait même pas un regard. Il
ne prenait plus son petit déjeuner à côté de moi sur le canapé, ne me lançait
plus une seule pique, rien du tout. Il faisait comme si je n’existais pas, et je
devais en faire autant.

Aujourd’hui, j’allais sortir avec Kiara pour faire des achats, histoire de
me changer les idées et de ne pas le croiser. Même si, à première vue, sortir
était la dernière chose que j’avais envie de faire.

Je ne me sentais pas en sécurité toute seule, ou du moins, pas sans lui à


proximité. Mais pour faire plaisir à Kiara, j’avais accepté. À ce stade,
j’avais besoin du soutien de quelqu’un, et peut-être en parler avec elle
m’aiderait-il.

C’était la première fois qu’un garçon me brisait le cœur. Dans les films,
c’étaient souvent les mamans qui aidaient leurs enfants à surmonter cette
peine, mais je n’avais pas de mère. Alors, Kiara la remplacerait pour cette
fois.

— Allez, lève-toi !

Mon amie me tira par les chevilles. J’avais des crampes dans le bas-
ventre. Je grimaçai lorsque je compris pourquoi je me sentais si fatiguée, si
vide. Mes règles avaient décidé de débarquer pendant la meilleure période
pour me déprimer encore plus. Génial.

— Je n’ai pas envie de bouger…

— De toute manière, j’ai pris ma journée ! Donc, même si on ne sort pas,


je vais rester avec toi, m’annonça-t-elle, les yeux pétillants. Je veux savoir
pourquoi Ella Collins s’est jetée sur Asher Scott.

Mon cœur fit un bond lorsque je me rappelai ce que j’avais fait pour lui,
et ce qui s’était passé juste ensuite. Je pouvais encore entendre ses mots
crus, qui avaient écrasé en quelques secondes tout ce que je commençais à
ressentir pour lui.

Je savais qu’il n’allait pas partager mes sentiments, mais… une très
faible voix dans un coin de ma tête m’avait chuchoté qu’il y avait peut-être
un espoir. Mais l’espoir était destructeur.

Je me sentais nulle d’avoir pensé une seule seconde que c’était une bonne
idée de me dévoiler à lui. Il ne méritait pas tout ce que je lui avais dit.

— Et tu n’as plus d’excuses, rit-elle en me pointant du doigt. Monsieur


Je-suis-tout-le-temps-énervé est sorti bosser, il ne reviendra pas avant 19 h.

Je grimaçai une nouvelle fois avant de déclarer :

— Si je dois te raconter, alors je préfère qu’on sorte.

Elle émit un petit cri de joie tandis que je me levais du lit. Je n’avais plus
rien à perdre. J’avais caché notre relation depuis tout ce temps pour ne pas
le perdre et au final, je l’avais quand même perdu. Kiara avait le droit de
savoir, c’était mon amie.

Je passai une main sur mon visage en me dirigeant vers la salle de bains.
Sans surprise, je constatai que j’avais mes règles, ce qui décuplait ma
mauvaise humeur.

Hier, j’avais craqué. En pleine nuit, j’avais permis à ma tristesse de


prendre le dessus sur ma colère. Ce matin, mes yeux bouffis et mes cernes
faisaient peur. Je me lavai les mains et le visage pour me remettre les idées
en place, puis m’habillai.

— Tout ira bien, soufflai-je en consultant mon reflet dans le miroir. Tu


vas passer une meilleure journée qu’hier…

J’entendais depuis l’étage le bruit des assiettes qui s’entrechoquaient et le


crépitement de quelque chose en train de cuire. Kiara cuisinait.

Dans les marches, Tate se frotta contre mes mollets, et je le pris dans mes
bras en souriant. Qu’est-ce que j’aimais ce chien ! Une chose en amenant
une autre, j’en vins à me rappeler le moment où Asher avait accepté de le
garder ici.

Putain. Je le déteste.

En entrant dans la cuisine, je trouvai sans trop d’étonnement deux


plateaux en bois contenant nos petits déjeuners, garnis d’œufs et de bacon.
Elle avait même pensé à mon bol de céréales.

Nous nous assîmes face à la télé, qui diffusait les épisodes d’une série
que je connaissais vaguement.

— Est-ce que tu as des vêtements à acheter ? m’interrogea-t-elle en


prenant une gorgée de son café, ou on va juste vagabonder ?

Je secouai la tête en prenant une cuillérée de céréales. J’avais tout ce


qu’il me fallait.

Après le repas, je m’assis sur la dernière marche des escaliers pour


enfiler mes petites bottes. Un flash s’alluma et m’éblouit pendant quelques
secondes. Kiara venait de me prendre en photo avec un grand sourire aux
lèvres.

— T’es trop mignonne ! me complimenta mon amie en me montrant la


photo. Mais t’es pâle, putain ! Il faut que tu prennes des comprimés de fer !

Finalement, nous nous engouffrâmes à l’intérieur de son 4 x 4 noir, et elle


démarra. Direction le centre commercial.
*

— Hé ! commença Kiara en mettant son téléphone face à elle.

Je souris instinctivement à la vue de la petite tête blonde d’Ally sur


l’écran.

— Ella ! cria-t-elle dans les écouteurs qu’on avait mis quelques secondes
plus tôt.

Elle m’avait tellement manqué ! Je me sentais si nulle de ne pas avoir


pris de ses nouvelles depuis qu’elle était partie. Je n’avais pas encore le
réflexe de prendre des nouvelles de quelqu’un.

— Ally ! dis-je, tout aussi heureuse de la revoir, même à travers un écran.

— Je suis jalouse : vous faites une journée shopping sans moi ! bouda la
jeune maman.

Nous nous avançâmes vers le magasin dont m’avait parlé Kiara sur la
route en discutant avec Ally, qui nous racontait ses journées en Écosse.
Kiara disait que le shopping agissait comme un antidépresseur. J’étais
impatiente d’essayer pour voir si ça marchait sur moi, même si mes
crampes ne me facilitaient pas l’expérience shopping avec docteur Kiara
Smith.

— Comment va Théo ? demandai-je alors que la brune me tendait son


téléphone pour regarder les hauts.

— Il va bien. Il trouve que l’accent des Écossais est très différent du


nôtre, mais il raffole des longues marches qu’on fait sur les plaines ! Ici,
c’est si vert, m’expliqua-t-elle, les yeux pétillants. Et toi, alors ? Comment
ça se passe avec Ash ? Toujours aussi lourd ?

Ma gorge se noua automatiquement. Si elle savait…

— Ça dépend des jours, lui dis-je en souriant faussement.


— Les filles, je dois vous laisser, Théo m’attend pour qu’on regarde un
film ensemble. Bisou, passez une bonne journée !

Kiara lui fit un signe de main, et je lui souris une dernière fois avant
qu’elle raccroche.

— OK, maintenant, concentrons-nous sur toi, commença Kiara devant


les robes d’été. Je vais te poser des questions. Je sais ce que je veux savoir.

Je déglutis. Elle se tourna vers moi avec un sourire malicieux scotché aux
lèvres.

— À quel moment vous vous êtes rapprochés ? m’interrogea-t-elle.

C’était la question que tout le monde se posait depuis quelque temps. À


quel moment Asher et moi étions passés de « on se déteste » à « on se
supporte » ?

« Tu vas me casser les couilles encore longtemps, et je veux dormir.


Alors, monte et dors, sinon je te bute pendant ton sommeil, et tu dormiras
toute l’éternité. »

— À Londres, avouai-je en la regardant écarquiller les yeux.

— Oh, putain ! Depuis plus de deux mois !

Ma grimace ne quitta pas mon visage. Je me sentais coupable de lui avoir


caché ça pendant si longtemps alors que je la considérais comme mon amie.
Mais je n’avais rien pu lui révéler, pour une raison toute simple : la colère
d’Asher.

— Comment vous vous êtes rapprochés ?

J’avalai difficilement ma salive en me rappelant la toute première nuit.

— Je… je lui avais demandé de rester avec moi le temps d’une nuit, car
son cousin bizarre rôdait dans les couloirs, lui expliquai-je alors qu’elle
ouvrait exagérément la bouche. Ensuite, on a dormi, et… j’ai fait un
cauchemar.
Ses yeux sortaient presque de leurs orbites.

— Il m’a rassurée en me prenant dans ses bras.

Elle étouffa un cri.

— Vous… avez dormi dans le même lit ?

Je hochai la tête. Les souvenirs de cette première nuit en Angleterre


étaient encore très nets. Puis, je lui racontai ce qui s’était passé le lendemain
et comment il s’était montré froid après ce premier rapprochement. Même
si, par la suite, il m’avait réveillée plusieurs fois lorsque je combattais mes
démons. Pour me rassurer.

Putain. Je le déteste.

— Est-ce qu’il y a eu un autre rapprochement, depuis ? me questionna-t-


elle avec ce même air ahuri.

J’acquiesçai.

— Le soir… après la soirée des captives.

Elle leva les bras au ciel, ne sachant pas quoi répondre.

— Non… je dois m’asseoir, on va au café.

Nous quittâmes le magasin à la recherche d’un café, que nous trouvâmes


assez rapidement. L’odeur de la boisson que prenait souvent le psychopathe
emplit mes narines.

« Tu aurais dû le garder pour toi. »

Un jeune homme vint prendre nos commandes rapidement. Kiara était


enfin prête à obtenir toutes les réponses à ses questions sans avoir peur de
tomber par terre.

— Il s’est passé quoi, après la fête ?


Je grimaçai en repensant à ce soir-là. Putain. Je le déteste.

— Asher a… il a pété un câble lorsque je lui ai rapporté ma discussion


avec Isobel. Et je me suis interposée entre lui et sa colère.

« Pourquoi a-t-il fallu que tu lui ressembles, putain de merde ! »

J’avais découvert une autre facette d’Asher : sa colère incontrôlable.

— Très mauvaise idée, souffla-t-elle en grimaçant à son tour. Ash sait


très mal gérer sa colère…

— Je sais. À cause de ça, j’ai fait une… crise, alors, là aussi, il m’a…
calmée.

« N’aie pas peur de moi, s’il te plaît. »

Elle me fixait, bouche bée. Je restais silencieuse, dans l’attente de sa


réponse, mais elle n’en fit rien.

Nos cafés arrivèrent, brisant le silence gênant.

— Quoi d’autre ? me demanda-t-elle ensuite.

Mon ventre se serra lorsque je me rappelai un autre rapprochement qui


avait suivi la soirée des captives : les mercenaires. Cette nuit-là, j’avais
réalisé que j’étais attachée à lui.

« Pour une fille qui en a vu de toutes les couleurs avec les mecs, je te
trouve très attachée. »

Nous avions partagé notre premier baiser. J’avais alors perçu combien il
n’était pas comme les autres, combien je pouvais guérir grâce à lui. Mais au
final, tout n’était qu’illusions, car il m’avait repoussée. Comme à chaque
fois.

Je le déteste tellement de m’avoir fait ressentir toutes ces choses.

« Tu aurais dû le garder pour toi. »


— Le soir où les mercenaires sont venus chez lui… on… s’est
embrassés, avouai-je dans un souffle.

« Ce n’était… qu’une erreur. »

Elle avala de travers sa gorgée de café. Des inconnus se tournèrent vers


nous à cause du bruit que faisait Kiara, ce qui me fit rougir. Je détestais
attirer les regards.

— Tu… tu l’as embrassé ? m’interrogea-t-elle en toussotant.

Je secouai négativement la tête.

— C’était lui… au début.

Je le déteste.

— Oh, putain… et dire que tout ça se passait dans notre dos ! lâcha-t-
elle, dépitée. On était comme des cons, avec Ben et Ally.

Je me pus m’empêcher d’esquisser un sourire tandis qu’elle prenait


conscience qu’ils avaient manqué beaucoup de choses dans la vie d’Asher.

— C’était la seule fois ? me demanda-t-elle en levant les yeux vers moi.

Je grimaçai en buvant une gorgée de mon frappuccino. Je commençai


alors à énumérer toutes les fois où on s’était embrassés. Elle n’en revenait
pas d’apprendre que c’était la raison pour laquelle Tate était encore là.

Je le déteste si fort, car j’ai perdu à mon propre jeu.

— Attends… vous avez baisé ?

J’avalai de travers ma boisson, c’était à mon tour de toussoter. Elle


écarquilla les yeux en s’imaginant que nous avions déjà couché ensemble,
mais je m’empressai de la contredire :

— Non ! On n’est pas allés jusque-là.


Elle souffla longuement, soulagée par la réponse. Je n’aurais jamais pu…
Je n’étais pas entièrement prête.

Kiara continua sa série de questions pendant plusieurs minutes en


essayant de lier ce que je lui disais aux fois où elle avait senti qu’on lui
cachait quelque chose.

Maintenant, elle savait tout.

— Je comprends mieux, à présent, murmura-t-elle en regardant sa tasse.


Toutes ses sautes d’humeur, tous les ordres qu’il donnait.

Sa phrase me fit froncer les sourcils. Kiara connaissait Ash mieux que
moi, et l’entendre dire que notre rapprochement avait joué sur ses humeurs
me laissait perplexe. Qu’est-ce qu’elle comprend que moi, non ?

— Est-ce que tu t’es attachée à lui ? me questionna-t-elle doucement.

Je soufflai, les yeux fermés. J’étais maintenant un peu plus qu’attachée à


Asher Scott.

— Oui.

En ouvrant les yeux, j’aperçus sa grimace, ce qui noua mon estomac. Je


n’arrivais pas à comprendre complètement sa réaction, mais d’après ce que
je percevais, elle n’était pas bonne.

— Tu penses que vos petits rapprochements sont la cause de ton


attachement ?

Je secouai négativement la tête une nouvelle fois. C’était plus que ça. Et
je le détestais pour ça, pour tout ce que j’avais relié à lui.

— Asher… Asher m’a changée, Kiara. Il m’a montré des facettes de ma


personnalité que je ne connaissais pas, tentai-je de lui expliquer alors que je
sentais ma gorge se serrer comme toutes les fois où je parlais de lui. Il a
changé ma vision sur beaucoup de choses… Je me sens en sécurité avec
lui… et… tout ça a fait que je suis… tombée amoureuse.
Elle entrouvrit la bouche.

— Pitié… rassure-moi, et dis-moi que tu ne lui as pas dit.

Je grimaçai avant de l’entendre souffler un « putain ». Ce n’était pas bon


signe. J’aurais dû en parler à Kiara bien avant, ça m’aurait évité la guerre
froide que je menais contre le psychopathe, qui prétendait que je n’existais
pas.

— Tu n’aurais pas dû, Ella…

« Tu aurais dû le garder pour toi. »

— Pourquoi ? lui demandai-je très sérieusement.

Sa réaction et celle d’Asher étaient similaires. Elle me prouvait à


nouveau que j’avais fait une grossière erreur en lui avouant mes sentiments.

— Ash déteste savoir que quelqu’un l’aime, il déteste savoir que


quelqu’un ressent quelque chose pour lui. Quand lui as-tu dit ?

— La soirée où on l’a retrouvé dans le manoir… Il y avait William, il


allait lui tirer dessus, et je me suis interposée. Ensuite, je lui ai dit que…

Je n’avais pas le courage de me répéter, mais Kiara comprit.

— Tu as choisi le pire moment pour le lui dire… En plus, putain, Ella…


tu as montré à William que tu pouvais prendre une balle pour Ash…

Même si mes sentiments étaient honnêtes, le moment était très mal


choisi. Et la combinaison des deux avait été meurtrière.

— J’imagine que maintenant, il t’évite…

Je hochai la tête. Elle le connaissait, et elle savait comment il allait réagir.


À présent, je me détestais encore plus de le lui avoir caché. Si j’avais su,
rien de tout ça ne serait arrivé.

Putain, je me déteste. Encore plus que je le déteste.


— Est-ce que tu me permets de lui parler ? Je ne lui dirai pas que tu m’en
as touché deux mots, je veux juste tâter le terrain.

Je n’étais pas forcément à l’aise avec l’idée de la laisser aborder mon cas,
au vu de sa réaction et de comment il m’ignorait. Kiara allait sûrement
l’irriter plus qu’autre chose. Asher était putain de borné et colérique.

Mais au final, elle allait peut-être découvrir des choses que j’ignorais.
Kiara avait plus de chances de parler à un Asher honnête que j’en avais. Je
me demandais même s’il avait déjà été honnête avec moi, au final.

Elle me prit la main en plantant ses yeux dans les miens.

— Tout ira mieux dans quelque temps, tu vas… oublier cette « période ».

— J’espère oublier mes sentiments aussi, gloussai-je.

Parce qu’il ne les mérite pas.

Elle me sourit faiblement.

— Je l’espère aussi.

Sa phrase venait de provoquer quelque chose en moi. Même si je savais


que je n’avais aucune chance avec Asher, les paroles de Kiara venaient de
confirmer mes pensées, car elle ne m’avait pas contredite. Et mon cœur déjà
en miettes continuait à s’effriter encore plus.

Nous quittâmes le café à la fin de cet interrogatoire. Je me sentais plus


légère que lorsque j’étais rentrée. Parler à quelqu’un m’avait fait un bien
fou. Je n’étais pas du genre à me confier sur mes problèmes rapidement,
mais le peu de fois où je le faisais, je sentais qu’un énorme poids s’ôtait de
ma conscience.

J’espérais que cela m’aiderait à passer à autre chose.

— Je dois acheter un cadeau pour Ash, m’informa-t-elle en marchant.


C’est bientôt son anniversaire.
En effet, l’anniversaire d’Asher était pour bientôt. Il me l’avait dit la
dernière fois, alors qu’il se foutait de ma gueule à cause de mon plâtre, que
je n’avais plus à présent. Je remerciais Cole pour cette attelle nettement
moins encombrante que le plâtre blanc que le psychopathe avait voulu
noircir de conneries.

— Est-ce que… est-ce que tu veux lui offrir quelque chose ? me


demanda-t-elle presque timidement. Ça pourrait peut-être aider… Enfin,
Ash n’aime pas les cadeaux, de base, mais…

Je fis mine de réfléchir. Un cadeau pour Asher, je ne savais pas si le


timing était bien choisi, je détestais ce qu’il m’avait dit. Mais peut-être
qu’avec, nous pourrions briser la glace et en parler, au lieu de nous détester
et de nous éviter comme nous le faisions depuis hier.

Même si, au fond, je demandais plus qu’une simple discussion. Je


demandais des excuses.

— Je crois… oui.

Elle esquissa un petit sourire. Alors que Kiara réfléchissait à ce qui


pourrait lui plaire, moi, j’avais déjà une idée de ce que j’allais lui offrir.

21 h.

J’étais rentrée depuis quelques heures maintenant. À présent installée


devant une émission culinaire, je mangeais un plat préparé. Quelle ironie.

Avec Kiara, nous avions acheté les cadeaux pour l’anniversaire d’Asher,
la semaine prochaine. Je ne connaissais pas autant ses goûts qu’elle, qui lui
avait acheté une veste en cuir qui coûtait la peau du cul. J’avais opté pour
un petit carnet vierge et un stylo à plume. Ben m’avait dit qu’il écrivait ses
notes sur des carnets, alors ça pouvait lui servir.

En plus, je trouvais la couverture sombre assez jolie. Je supposais qu’il


aimait le noir, rien qu’à la décoration de sa maison et au choix de ses
vêtements.

Asher était cloîtré dans sa chambre. Il était rentré depuis quelques


minutes et s’y était directement réfugié, sans m’adresser ni un mot, ni un
regard. Le froid qu’il instaurait me mettait très mal à l’aise. Je ne méritais
peut-être pas son amour, mais je méritais encore moins les mots qu’ils
avaient prononcés avec un ton tranchant. Comme si mes sentiments étaient
écœurants. Comme s’ils ne représentaient qu’une grossière erreur.

Je décidai de quitter le salon pour sortir dehors. J’étouffais dans la


maison. La nuit, je pouvais admirer le jardin grâce aux lumières extérieures.
En marchant pieds nus sur la pelouse, je frissonnai. Des gouttes d’eau
atterrissaient sur mon crâne. Elles étaient de plus en plus nombreuses, il
pleuvait. La mélodie de la pluie, ajoutée à mes pensées, me nouait la gorge.
Il n’avait pas le droit. Il n’avait pas le droit de me parler comme il l’avait
fait.

Ma lèvre trembla, et les larmes que j’avais retenues toute la journée


coulèrent sur mon visage, camouflées par les larmes des nuages. Je me
détestais. Je me détestais tellement de m’être tant attachée. Et je le détestais
si fort, je détestais savoir que je l’aimais.

Je levai la tête vers le ciel en me posant diverses questions. Pourquoi


m’avait-il rejetée ? Était-ce à cause de mon physique ? Ou peut-être à cause
de toutes mes peurs ?

J’étais si compliquée. Pourquoi ce que je ressentais ne valait rien aux


yeux des autres ? Pourquoi personne ne voulait de moi ? Pourquoi il ne
voulait pas de moi ? De mes sentiments ? Qu’est-ce qu’Isobel avait de plus
que moi ?

Et plein d’autres questions qui me faisaient chaque seconde me détester


un peu plus alors que je commençais à être vraiment trempée par la pluie.
J’étais pathétique.

Le premier garçon que je voulais ne voulait pas de moi. Et maintenant,


j’étais dans son jardin, à chialer, car il m’avait rejetée. Il m’avait brisée. Et
il le savait.
C’était ce qu’il voulait.

— Tu vas tomber malade, lâcha une voix rauque dans mon dos.

Cette voix rauque que j’entendais même dans mes souvenirs, celle qui
me faisait frissonner, celle qui jouait avec mes nerfs et en même temps,
faisait battre mon cœur sans permission.

— Ce n’était pas toi qui disais que tu n’en avais rien à foutre de moi ? lui
demandai-je en me retournant.

Monsieur fumait sa clope sur le balcon de sa chambre.

— Si. Et c’est toujours le cas, souffla-t-il avant de me tourner le dos et de


rentrer dans sa chambre en fermant la porte coulissante en verre.

Mes poings se serrèrent, et je grinçai des dents. Cette indifférence me


tuait. Or, j’ignorais combien de temps j’allais encore subir cette situation à
cause de ma vulnérabilité.
CHAPITRE QUARANTE-TROIS : LE BOUT
DU TUNNEL… OU PAS

Quatre.

Quatre jours étaient passés depuis cette fameuse nuit.

Quatre jours qu’on ne s’adressait ni la parole, ni même un simple regard.

Trois.

Trois jours que j’avais tout dévoilé à Kiara pendant notre journée
shopping en pensant peut-être que ça m’aiderait.

Trois jours qu’elle n’était plus revenue.

Deux.

Deux jours qu’Asher avait quitté la maison pour aller je ne sais où sans
me prévenir.

Deux jours que Kiara ne répondait ni à mes appels, ni à mes messages.

Un.

C’était moi. Et je me sentais terriblement seule.

Assise sur l’une des chaises hautes de la cuisine, l’esprit vide, mais en
même temps rempli, j’essayais de me changer les idées en jouant à des jeux
pas terribles sur mon téléphone.
Je le verrouillai et posai ma tête sur l’îlot central en marbre. Je me sentais
mal, non… j’étais mal. Je ne savais pas si c’était à cause de mes sentiments
à sens unique, ou parce qu’il m’avait rejetée de la pire manière qui soit, ou
encore parce qu’il m’ignorait. Mais il m’avait brisée. Ses mots résonnaient
dans le silence. Et encore plus dans le bruit, le bruit qu’il faisait lorsqu’il
était encore ici.

Je jetai un coup d’œil à l’horloge de mon téléphone et relevai la tête vers


la baie vitrée. Il était 15 h, et il faisait incroyablement beau à l’extérieur. Je
décidai de sortir dans le jardin. Peut-être l’air frais allait-il m’aider à penser
à autre chose que lui.

D’un pas nonchalant, je franchis la porte coulissante qui menait à la


terrasse et m’assis sur le sol en bois. Là, je posai mes pieds sur l’herbe
fraîche. Pendant ce temps, Tate se déchaînait. Il adorait l’extérieur, si bien
qu’il passait le plus clair de son temps à jouer dans cet espace sans limites.

— Tu vis ta meilleure vie, soupirai-je alors qu’il se roulait sur le sol en


agitant la queue.

— Toi, tu ne la vis pas ? rétorqua la voix de Ben, qui me fit sursauter.

J’écarquillai les yeux. Il s’assit près de moi.

— Je ne t’ai pas vu arriver, lui dis-je en fronçant les sourcils.

Je ne savais pas comment il avait fait pour éviter d’apparaître dans mon
champ de vision. La terrasse donnait sur tout le jardin. Même l’allée qui
menait au garage était visible.

— Quand je suis rentré, tu dormais dans le salon, répliqua ce dernier en


haussant les épaules.

Je levai un sourcil. J’étais réveillée depuis maintenant quarante-cinq


minutes.

— T’es là depuis aussi longtemps ?


— Je ne sais pas. J’étais au deuxième étage, à la recherche de documents
dans le bureau d’Ash, m’expliqua le brun en regardant Tate. J’évitais de
faire du bruit pour ne pas te réveiller.

Je souris.

— Tu ne sais pas où il est allé, d’ailleurs ?

— Ash ? Euh, non… Enfin… je ne sais pas où il est, là, bégaya ce


dernier. Je crois qu’il est avec Kiara.

Il était bizarre. Visiblement, il était au courant de l’emplacement exact de


son cousin, mais il ne voulait pas me le dévoiler.

— D’accord, lâchai-je, suspicieuse.

Nous restâmes silencieux, à profiter du jardin. Ben semblait rêveur. Peut-


être pensait-il à Bella ?

— Tu n’as jamais eu peur d’être mis en prison à cause de ton travail ? lui
demandai-je.

— Pourquoi cette question ?

— Je ne sais pas. Je veux dire, le réseau est impliqué dans de nombreux


trafics… non ?

— Illégalement, drogue et armes, on s’est limités à ça, m’expliqua Ben.


C’est grâce aux armes qu’on est intouchables, puisque le monde entier
s’approvisionne chez nous. Et je ne parle pas de personnes.

Je hochai la tête. Je savais que le réseau des Scott était puissant, très
puissant, mais je ne m’étais jamais penchée sur le sujet.

— Alors, non, me répondit Ben. Les accords sont faits pour ça. C’est du
donnant-donnant. Les armes contre la liberté.

Muette, je l’écoutais me parler du réseau. C’était une grande famille, un


trafic à l’échelle internationale, une entreprise immense. Et Asher la gérait,
tout seul.

— Après, continua Ben, on a plein de trucs légaux, hein, genre la Scott’s


Holding Company. C’est une immense entreprise de développement
technologique et de communication. On a aussi des restaurants, des agences
immobilières et des boîtes de nuit. Sans oublier les hôtels.

— Et vous pouvez travailler là-bas ? Par exemple, à la Scott Holding ?


demandai-je.

— Bien sûr, fit-il avant de se lever, mais Asher et moi n’aimons pas les
costumes-cravates et les tabloïds, on laisse ces trucs à nos cousins.

Il conclut sa phrase par un gloussement.

— Je dois y aller, j’ai du boulot. Bonne soirée, ma jolie !

Je le saluai tandis qu’il descendait la marche de la terrasse pour gagner le


garage. Comme je commençais à avoir froid, je décidai d’appeler Tate, qui
suivait je ne savais quoi sur la pelouse, puis rentrai dans la maison vide.

J’entendis la voiture de Ben s’éloigner de la propriété, la télévision était


désormais le seul bruit dans la demeure. Je me demandais où était passé
Asher. Je tentai d’appeler Kiara une nouvelle fois, mais elle ne répondait
pas, comme ces deux derniers jours.

Je me laissai tomber sur le canapé, les yeux rivés sur la pub d’une agence
de voyages.

— Le seul voyage que je voudrais faire, c’est pour aller en Australie,


soupirai-je en tournant la tête vers le plafond blanc.

J’avais vécu les six premières années de ma vie là-bas, avec ma mère et
son mari. Le renard. Rien que repenser à lui me donnait des frissons.

On vivait bien, on était heureuses avant lui. Peut-être avait-t-elle voulu se


faire épauler par quelqu’un parce qu’elle m’élevait toute seule ? Je n’en
savais rien, j’étais trop jeune pour la comprendre. Mais elle avait très mal
choisi son compagnon, il était si malsain… si méchant.
Ce dernier avait décidé une nuit de nous pourchasser en voiture pour
m’arracher des bras de ma mère, ôtant, par là même, la vie au dernier
membre de ma famille. Jenna Collins, ma mère, était morte dans un
accident, et j’étais à l’intérieur de la voiture. Elle avait accéléré pour le
semer, jusqu’à trouver la mort. C’était d’ailleurs la cause principale de ma
peur de la vitesse en voiture. Son image hantait encore mon esprit.

Son visage ensanglanté alors qu’elle me regardait, pour la dernière fois.


Ses yeux étaient ouverts, alors j’attendais qu’elle réagisse. Je lui parlais et
je lui répétais que j’avais peur, mais elle ne me répondait pas. Son regard
était vide. À présent, je voulais y aller pour la revoir. Enfin, pour voir sa
tombe.

Si elle avait été encore en vie, rien de tout ça ne serait arrivé. Je n’aurais
jamais été victime d’un proxénète, je n’aurais jamais été dans ce monde où
régnaient la violence et le meurtre. Un monde où seuls le pouvoir et l’argent
comptaient, un monde où faire couler le sang était aussi banal que faire
couler de l’eau du robinet. Un monde où des innocents se faisaient
maltraiter, malmener, sans que personne ne parle d’eux. Les oubliés de la
société. Les disparus.

Le monde des gangs et du trafic illégal était impitoyable. Il fallait être


fort et assoiffé de pouvoir, il fallait être vif et ne pas avoir peur du danger et
de ses conséquences. Et ce n’était pas mon cas. Je n’étais pas faite pour ce
monde.

Mais je savais que je n’étais pas la seule. Je savais que, quelque part, des
personnes étaient vendues comme des poupées sexuelles, qu’on souillait
pour un plaisir passager. Contre un traumatisme éternel.

Comment pouvait-on être aussi immoral ?

J’avais été victime de proxénétisme. Dans mon cas, John me faisait croire
que j’étais une captive, que c’était un genre de travail qui servait à aider ma
tante dans son sevrage, à rendre sa vie meilleure, au péril de la mienne.
Mais je n’étais pas assez lucide. Je ne me rendais pas compte à quel point la
vie que je menais n’était pas normale.
Bien sûr, j’avais été victime de viols, comme beaucoup d’autres humains
de par le monde. Le résultat était toujours le même : c’était une descente
interminable aux enfers. Le déni, la confusion, les crises d’angoisse, la
honte, l’anxiété, l’obsession de se laver, associée à cette impression
constante d’être sale, les insomnies, les terreurs nocturnes, l’état de danger
permanent, la sensation de ne plus avoir le contrôle de son corps. Qu’il était
dissocié de notre esprit. Qu’il ne nous appartenait pas.

Débutait alors une guerre contre nous-mêmes, où il n’y avait presque


aucune chance de gagner. Tout ça pour une jouissance passagère.

Le viol était pire qu’un meurtre, il pouvait tuer la personne et la laisser


vivante. Le viol était injustifiable, inconcevable et impardonnable.

Je me rappelais chaque homme, chaque mouvement brusque, chaque


douleur, chaque souffrance, chaque traumatisme, chaque sensation. Je me
demandais s’ils avaient encore mon image dans leurs esprits, comme j’avais
la leur dans la mienne. Je me demandais s’ils culpabilisaient, même si je
savais que beaucoup d’entre eux préféraient le déni.

Comme tous ceux qui savaient, mais qui ne disaient rien, préférant « ne
pas se mêler » de cet acte horrible. Ces gens-là avaient plus de sang sur
leurs mains que ceux qui avaient commis l’acte en lui-même, car ils le
savaient, car ils étaient au courant et avaient décidé de ne rien dire, de ne
rien faire.

Nos violeurs, nos meurtriers.

Je pensais si fort à ceux qui étaient comme moi, les victimes d’un
proxénète, les victimes du viol, ceux qui avaient décidé de se laisser
emporter par leur traumatisme. J’espérais si fort les voir se battre pour leur
vie et se relever. Nous voir nous relever.

Parce que nous nous relèverions. Je le savais au plus profond de mon être
que, nous, les victimes de ces actes inhumains, nous étions plus forts que
tout ce qui pouvait exister.
Nous nous relèverions et nous nous accrocherions à cette putain de vie,
nous serions des exemples pour tous ceux qui n’avaient pas encore trouvé la
force de le faire. Je nous en faisais la promesse.

— Ella ? dit une voix qui interrompit le fil de mes pensées.

J’essuyai la larme qui perlait sur ma joue et levai la tête pour voir qui
était là. Kiara.

Elle esquissa un petit sourire tandis que je fronçais les sourcils,


contrariée.

— Tu n’as répondu à aucun de mes appels, l’accusai-je en me levant.

— Je… je suis désolée, j’avais beaucoup de boulot et… je ne regardais


pas mon téléphone, dit-elle en fuyant mon regard.

Je secouai la tête et croisai les bras. Je savais qu’elle me cachait quelque


chose.

— Tu me mens, Kiara. Qu’est-ce qui se passe ? lui demandai-je.


Pourquoi vous avez tous disparu ?

Elle passa nerveusement sa main dans ses cheveux en essayant de


formuler une phrase correcte.

— Viens, on va s’asseoir, lâcha-t-elle doucement.

Mon ventre se serra. Je ne savais pas à quoi je devais m’attendre, mais je


savais que ce n’était pas bon. Lorsque son téléphone vibra, elle décrocha.
Son teint livide me confirma que ça ne sentait pas bon.

Pas bon du tout.

— Je… je vais lui dire avant qu’il le fasse, soupira-t-elle, avant de


raccrocher et de lâcher son téléphone.

Elle parlait de moi. Je voyais sa jambe bouger nerveusement, elle fuyait


mon regard. Encore.
— A-Ash vient de te virer, m’annonça-t-elle.

Mon souffle se coupa.

Quoi ?

Mon cœur loupa un battement. J’eus l’impression que le temps s’était


arrêté.

— Qu-quoi ? lâchai-je.

— C’est pour ça que je suis venue… Je savais qu’il n’allait pas être-

— Tu étais au courant ? la coupai-je, abasourdie.

— Pas officiellement, c’est pour ça qu’on était absents. Ella, t’es en


danger avec nous, et-

— C’est… c’est pour ça que tu ne répondais pas à mes appels ?


l’interrogeai-je.

Elle grimaça et hocha la tête lentement.

— Je voulais être la première à te le dire et-

Je me levai sans savoir pourquoi. Je ne pouvais toutefois pas rester assise


alors que ma vie venait de s’écrouler sous mes yeux. Et que Kiara le savait
depuis deux jours.

Était-ce parce que je lui avais dévoilé mes sentiments ? Était-ce vraiment
la raison de sa décision ?

— Écoute… je sais que c’est un peu rapide, mais… tu dois t’en aller, fit-
elle en se levant. Aujourd’hui.

Je la considérai, incrédule. Elle était sérieuse ? Je n’avais nulle part où


aller.
— Ash a déjà tout organisé, m’expliqua-t-elle lentement. Tu vas aller à
Manhattan, tu vas recommencer ta vie de zéro, il y a un appartement juste
pour toi et-

— Et quoi, Kiara ? m’agaçai-je. Je n’ai pas de diplôme, ni n’ai suivi


d’études après mes 16 ans. Je n’aurai aucune vie là-bas, et pas de source de
revenus-

— Si ! s’exclama-t-elle. Tu auras de l’argent chaque mois sur ton


compte, tu n’auras pas besoin de travailler, mais on doit penser à ta sécurité.
Comme Ally.

— Ma sécurité ? ris-je nerveusement, encore choquée par cette annonce.

— Tu dois partir, maintenant, lâcha-t-elle. C’est non négociable.

Sceptique, je la fixais. Je ne savais pas quoi ajouter, je n’arrivais pas à


assimiler ce qu’elle me disait. Asher venait de me virer, et il ne me l’avait
même pas annoncé lui-même. Kiara se retenait, ses yeux s’humidifiaient, et
je me surpris à verser des larmes avant elle. Je n’avais pas la force de les
retenir. J’étais abattue, bouleversée.

Comment… comment allais-je faire, maintenant ? Ma vie n’avait plus


aucun sens. Alors que je venais tout juste de trouver un équilibre et un peu
de stabilité, on me les enlevait sans me demander mon avis.

Comme à chaque fois, on me dictait comment gérer ma vie sans que j’aie
mon mot à dire.

— Je ne veux pas partir, répliquai-je en croisant les bras.

— Je ne veux pas que tu partes, mais il le faut, Ella. Si William te


kidnappe, il va te faire des choses horribles. De nous tous, tu es de loin la
plus en danger.

— Asher l’a dit : je ne suis qu’une captive, putain !

— William sait que tu n’es pas qu’une simple captive aux yeux d’Ash !
s’exclama-t-elle en levant les bras. Il veut seulement te protéger.
— Tu continues à me dire ça ? Alors que tu sais très bien que ce n’est pas
vrai ! Arrête de le défendre, Kiara.

Et pour la première fois, nous étions en train de nous disputer.

— Ash est fou de toi, mais c’est à cause de lui que tu es en danger.

— Arrête ! m’écriai-je, excédée. Il m’a rejetée comme une grosse merde,


comme si je n’avais aucune importance ! C’est ça pour toi, être fou de
quelqu’un ?

J’en avais assez de les entendre me demander de le comprendre. De lui


donner du temps, d’essayer de le prendre avec des pincettes.

— S’il s’en foutait, il t’aurait gardée ici ! hurla-t-elle. Mais il ne l’a pas
fait, et tu sais pourquoi ? Parce qu’il tient à toi, et William le sait.

Mon souffle se coupa une nouvelle fois, je ne l’avais jamais entendue me


crier dessus. Surtout à cause d’Asher. Hors d’haleine, elle me lança un
regard suppliant.

— Je suis désolée de ne pas te l’avoir dit plus tôt, mais Ash voulait que je
garde le secret jusqu’à ce qu’il prenne une décision. S’il te plaît… ne m’en
veux pas.

Je l’observais sans rien dire. Ma lèvre tremblait, et la sienne aussi. Nous


étions noyées dans un chagrin qu’on refoulait.

Elle se jeta soudain dans mes bras pour me serrer contre elle. Je humais
l’odeur de ses cheveux tandis que des larmes coulaient silencieusement sur
mes joues.

— Ally est partie et maintenant, toi, sanglota-t-elle. Je te jure que si on ne


s’appelle pas au moins sept fois par semaine, je viendrai te tuer.

Je souris. Je ne voulais pas la quitter. Je ne voulais pas les quitter. J’en


voulais à Asher de me forcer à m’en aller, et de ne m’avoir rien dit. De
s’être muré dans le silence jusqu’à la fin.
Je ne pensais pas que nos chemins allaient se séparer aussi rapidement, et
aussi silencieusement, comme s’il n’incarnait déjà plus qu’un souvenir
lointain.

— On… on va faire tes valises, fit-elle en reniflant.

J’acquiesçai, et elle me prit la main pour me conduire à l’étage.

Elle sortit des valises du placard et les posa par terre. Assise sur le lit, je
la vis préparer mes vêtements sur le matelas. Les larmes ne s’étaient pas
taries.

— Tu te rappelles ? Je les avais achetés alors que tu venais à peine


d’arriver, souffla-t-elle, nostalgique. C’est poétique.

À mon arrivée ici, je ne possédais qu’un sac déchiré, deux jeans et trois
pulls. Le cœur vide, j’avais appréhendé ma nouvelle vie en pensant qu’il
n’y avait pas pire que mon ex-possesseur John. Mais Asher m’avait surprise
en plaçant le curseur un cran au-dessus. Je l’avais détesté, je l’avais appelé
le psychopathe sadique. Et j’avais trouvé Ben très pervers.

J’avais haï cette maison à cause des baies vitrées et de l’homme qui me
faisait vivre un enfer. Mais à présent… C’était mon dernier jour, et je
repartais avec des valises pleines et le cœur lourd. J’appréhendais ma vie
sans eux.

J’aimais Asher. Je considérais Ben comme le frère que je n’avais jamais


eu. J’aimais cette maison, grâce à l’homme qui m’avait fait vivre des
moments que je n’avais jamais vécus auparavant.

Mais je détestais encore ces baies vitrées.

— Tu m’appelles dès que t’arrives là-bas, exigea-t-elle en pliant des


vêtements.

— Promis.

J’espérais au fond de moi avoir une dernière discussion avec Asher avant
de quitter sa vie pour une période indéterminée. J’ignorais si un jour on
allait se recroiser, si ce n’était que temporaire.

— Est-ce que je reviendrai ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas, souffla-t-elle, mais on restera amies, hein ?

J’acquiesçai. C’était la première fois que quelqu’un voulait me garder


dans sa vie. Je me sentais aimée. Ici, avec eux.

Les promesses s’accumulèrent, les larmes aussi.

— Qui va garder Tate ? la questionnai-je en regardant l’animal entrer


dans la pièce.

— Moi ! Ça va de soi !

Tout en riant, je me levai pour prendre mes affaires dans la salle de bains.
J’aperçus alors la chambre d’Asher. La porte entrouverte laissait voir son lit
défait. Je me rappelais la fois où j’étais cachée à l’intérieur, car des
mercenaires étaient arrivés. Cette nuit-là, je m’étais rendu compte que je
tenais à lui.

J’avais entendu des coups de feu, si bien que, dès qu’il était rentré dans la
chambre, je m’étais jetée sur lui. Il était mal, et je ne savais pas pourquoi.

Je me rappelais ce baiser fiévreux, ses lèvres brûlantes, que je pouvais


encore sentir sur les miennes. Notre premier baiser. Et son rejet, juste après.
Je me souvenais de tout lorsqu’il s’agissait de lui, lui qui était encore un
mystère pour moi.

— Tu t’es perdue ? demanda Kiara depuis ma chambre.

En un soupir, je chassai les souvenirs qui menaçaient de se jouer de mon


esprit.

— Les mercenaires qui étaient venus ici, ils avaient été envoyés par
William ? la questionnai-je.
— Oui, à Londres, c’était aussi le petit gang de William. On en avait eu
la confirmation grâce à toi.

Grâce au symbole que j’avais dessiné à Asher. Je commençais à


comprendre à présent à quel point William était dangereux.

— C’est bouclé, m’annonça-t-elle.

Elle s’assit sur le lit et me regarda tristement.

— Je n’aurai sûrement pas la chance de revenir ici avant longtemps,


promets-moi de me rendre visite dès que tu pourras.

Elle acquiesça et me prit dans ses bras une nouvelle fois.

— Promis, je viendrai avec Asher.

— Je n’ai aucune envie de le voir.

— Ne lui en veux pas, Ella, s’il te plaît.

Je me défis de son étreinte.

— Il ne me l’a même pas annoncé lui-même, Kiara. Il ne me parle pas, il


m’évite et, pour finir, il me vire.

— Je sais… Il fait de la merde des fois, mais-

— Des fois ? répétai-je.

Elle rit.

— D’accord, la plupart du temps, mais t’es la meilleure chose qui lui soit
arrivée depuis si longtemps…

— Il n’y a que vous qui le dites…

Elle se gratta la nuque, gênée, mais ne me contredit pas. Elle reçut un


appel de Carl, qui la prévenait de son arrivée, signe qu’il était temps pour
moi de partir.

Ma gorge se noua. Kiara m’avait dit qu’elle ne savait pas combien de


temps ça allait durer. Peut-être une semaine, un mois, un an, cinq ans ?
J’angoissais à l’idée de ne jamais revoir Ben et son sourire malicieux, de ne
plus entendre ses commentaires pervers et ses blagues qui ne faisaient rire
personne d’autre que moi.

« Tu viens d’Australie ? Votre pays me fait franchement flipper, putain !


Les animaux, là-bas, sont possédés ou un truc dans le genre ! »

J’angoissais à l’idée de ne plus jamais revoir Kiara et sa joie de vivre, de


ne plus entendre sa voix joviale et l’écouter insulter Ben comme pas permis.

« OK, Collins ! On a beaucoup de sorties à prévoir, à commencer par le


concert de Harry Styles dans deux mois ! »

J’angoissais à l’idée de ne plus jamais revoir Ally dans son rôle de


grande sœur, de ne plus l’entendre me donner des conseils et me raconter
des anecdotes sur son bout de chou.

« Comment tu te sens ? Est-ce que tu as encore mal ? Tes cheveux sont


humides, tu vas tomber malade ! »

Et par-dessus tout, j’angoissais à l’idée de ne plus jamais revoir Asher, de


ne plus sentir la cigarette mélangée à son parfum autour de moi, de ne plus
entendre sa voix rauque qui m’agaçait. De ne plus recevoir ses piques
destinées à me faire chier. De ne plus me sentir protégée.

« Je te donne ma parole que personne ne pourra t’atteindre quand je suis


dans les parages. »

Je lui en voulais, je lui en voulais tellement de m’avoir laissée sans rien


me dire. Toutes ces paroles… Je savais qu’il n’allait pas venir me dire au
revoir, même si j’espérais qu’il me détrompe.

Kiara descendit les premières valises, me laissant seule dans la pièce que
j’appelais ma chambre. Cette chambre m’avait vue dans tous mes états :
triste, en colère, amoureuse, heureuse… Cette chambre avait vu Asher venir
le soir pour m’observer dormir.

Munie des deux autres valises, je quittai la chambre. Je jetai un dernier


coup d’œil aux baies vitrées avant de murmurer :

— Vous n’allez pas me manquer, vous, par contre.

Lorsque Tate vint se frotter à mes pieds, ma lèvre trembla. J’éclatai en


sanglots en le serrant fort dans mes bras. C’était la goutte d’eau qui faisait
déborder le vase.

— Ne laisse pas Asher t’utiliser comme passe-temps, fis-je en lui


caressant la tête. Tu t’appelles Tate. Pas Connard.

J’entendis la porte s’ouvrir et levai la tête aussitôt pour regarder qui


venait d’entrer depuis le garde-corps en verre. Ben était là. Il monta les
escaliers trois par trois avant de me faire face.

— T’étais au courant, toi aussi ? lui demandai-je en reniflant.

Il grimaça et acquiesça timidement.

— Ne m’en veux pas, ce n’était pas à moi de te l’annoncer…

— Celui qui devait le faire n’est pas venu, dis-je en fronçant les sourcils.

Plus les minutes passaient, plus je lui en voulais d’avoir envoyé Kiara.
Ben me surprit en me prenant dans ses bras.

— Je ne pensais pas m’attacher à toi aussi rapidement, mais c’est un peu


normal, t’es plus drôle que Kiara.

Je croisai mes bras autour de sa taille en riant. Il me serra plus fort et


déposa un léger baiser sur mon crâne.

— Prends soin de toi, et profite de la vie à fond, OK ? Si un mec te fait


chier, appelle-moi, je vais lui régler son compte en moins de deux.
Une larme coula le long de ma joue.

— Oh non, ne pleure pas, Kiara va me démonter, paniqua-t-il en essuyant


ma larme de son pouce.

J’éclatai de rire lorsqu’il vérifia que son amie n’arrivait pas. Il prit
ensuite mes valises et quitta la maison.

— Allez, descends, me dit-il en fermant la porte.

Ils allaient me manquer.

En descendant les marches, le cœur lourd, je regardai autour de moi une


dernière fois. Cette maison avait marqué mon esprit et mon cœur… En
bien.

J’admirai le salon, l’endroit où je passais le plus clair de mon temps,


l’endroit où j’avais parlé pour la première fois à ceux qui sont devenus
aujourd’hui comme ma famille. Une des pièces où Asher et moi avions
partagé des dîners, des petits déjeuners, des heures d’ennui, des
programmes télé qu’il critiquait.

Je devais arrêter de penser à lui. Il n’en valait pas la peine.

Dehors, j’aperçus Carl devant sa voiture, en train de fumer sa cigarette.


Je fis un petit signe à Tate, qui nous épiait depuis l’une des baies vitrées du
salon, puis me tournai vers Kiara, qui pleurait silencieusement.

Je l’enlaçai, avant que Ben nous encercle de ses bras, créant alors une
énième bagarre. La dernière que je verrais entre eux.

— Ce n’est qu’un au revoir, ma jolie. Tu reviendras, c’est certain, affirma


Ben, confiant. Oh, elle pleure, la sorcière !

Kiara lui tapa l’épaule et se retourna vers moi.

— Tu m’appelles dès que t’arrives ! Un chauffeur t’attendra à la sortie de


l’aérodrome.
Je hochai la tête et les serrai une nouvelle fois dans mes bras. J’ignorais
combien de temps j’allais rester loin d’eux, mais leur absence allait se faire
ressentir dans ma vie désormais vide.

Ils m’ouvrirent la portière et me firent un signe de main avant de la


refermer. En entrant, Carl me lança un regard dans le rétroviseur.

— Je ne pensais pas te revoir pour t’emmener loin d’ici, d’autant qu’au


début, j’avais parié que tu survivrais à peine quelques jours.

Un rire s’échappa de mes lèvres face à son honnêteté. Nous


commencions à nous éloigner de cette maison de glace. Plus les minutes
passaient, plus je commençais à réaliser ce qui était en train de se produire.
J’étais partie.

Une larme quitta le coin de mon œil et roula silencieusement sur ma joue.
La gorge nouée, je contemplais le paysage qui s’offrait à moi.

Au final, les événements se répétaient. Carl était celui qui m’avait


amenée la première fois chez Asher, et c’était aussi le dernier à m’emmener
loin de chez lui.

J’étais arrivée sans rien, vide, et je repartais avec des valises pleines,
mais avec le cœur serré, et des souvenirs pour les cinq prochaines années de
ma vie, qui promettait d’être solitaire. Et dire que notre rencontre était le
fruit du hasard…

Je remerciais Kiara, Ben, Ally. Je les remerciais pour tout. Parfois, le


hasard fait bien les choses… ou pas.

— Tiens, dit Carl en me tendant une grande enveloppe noire. Asher m’a
demandé de te donner ceci. Tu ne dois pas l’ouvrir avant d’être là-bas. Au
cas où tu perdrais les papiers.

Perplexe, je pris cette grande enveloppe où il était marqué « Ella ».


C’était sûrement de la paperasse pour Manhattan. Je l’enfouis dans mon sac
sans y jeter un coup d’œil.
J’aurais tout le temps de m’attarder là-dessus pendant le trajet qui
m’attendait. Un chapitre allait se refermer, un autre allait commencer. Mais
je savais que je ne pourrais tourner totalement cette page de ma vie tant
qu’il me resterait un tel goût d’inachevé. Asher et moi n’avions pas terminé
ce que nous avions commencé.

Enfin, peut-être était-ce mieux ainsi.

Tout ce que je voulais, c’était le gifler pour m’avoir jetée comme un objet
qu’on n’utilise plus. Je ne pensais pas pouvoir aimer et haïr une personne
aussi fort. Mais au final, il avait raison. Je n’étais pour lui rien de plus que
mon titre.

Rien de plus qu’une insignifiante personne qu’il pouvait remplacer.

Rien qu’une… captive.


ÉPILOGUE

« Captive »
C’était ainsi qu’il la surnommait. Il la considérait comme une épine dans
son pied, celle qui lui faisait perdre son sang-froid et le mettait hors de lui.
Pendant les premiers mois, il avait été forcé de travailler avec elle, une
obligation qu’il avait très vite fini par apprécier. Son rôle était instinctif : la
protéger de tout, sans prendre la peine de penser à lui. Lui qui était si
égoïste.
C’était devenu son « ange », sa « captive », sa « Ella ».
Elle était à lui.
Mais quelqu’un le savait, et il la voulait. Alors, il se fit la promesse que
personne ne l’aurait. Même pas lui… Du moins, pas pour l’instant.
Son vrai prénom ? Asher. Il était son possesseur, son amant, son
protecteur… Sauf que… Bientôt, quelque chose allait faire basculer sa
décision.
Il l’avait éloignée de lui et des dangers qui rôdaient autour d’elle, la
laissant croire qu’il n’avait plus besoin d’elle. Sans se douter une seule
seconde de ce qui allait se passer.
Lui qui prévoyait tout, jusque dans les moindres détails. Lui qui était si
possessif.
Est-ce qu’il avait hâte de la voir revenir dans cette maison qui renfermait
ses meilleurs moments auprès d’elle ? Certainement.
Est-ce qu’il savait si elle allait lui revenir après qu’il lui avait fait
parvenir cette enveloppe ? Absolument pas.
Est-ce qu’il avait peur de ce qui allait se passer ? Il était terrorisé.
À suivre…
Remerciements

Il y a trois ans, j’écrivais mes premières notes d’auteur à la fin des


premiers chapitres de cette histoire sur Wattpad. Et maintenant, j’écris mes
premiers remerciements de cette même histoire. De ce premier tome, mon
premier livre.
Je commencerais ces remerciements avec la personne qui a cru en cette
histoire et qui m’a aidée à lui donner vie. À la meilleure des éditrices, Zélie,
merci d’avoir donné un autre tournant à ma vie avec un simple mail, qui
m’a rassurée et m’a soutenue (qui m’a fait tellement rire aussi) et qui m’a
aidée à faire de Captive un véritable roman. Je suis tellement reconnaissante
et je n’aurais jamais pu rêver mieux.
J’aimerais remercier mes copines, Lyna, Azra et Amar, à qui j’ai cassé la
tête avec mes angoisses. Lyna qui attendait ce moment plus que moi, Azra
et Amar avec qui j’ai eu des fous rires gigantesques, même quand tout me
stressait, et qui ont toujours été là. Je vous aime.
Merci à Amina, la première personne qui m’a forcée à poster sur Wattpad
en 2019, à ma maman qui m’a soutenue et qui me soutient encore, à ma
meilleure amie, Ignesse, ainsi que Aghiles et Oussama qui étaient là depuis
le début et qui m’ont encouragée depuis les toutes premières pages. À Bilal,
Nihad et Asma, qui voyaient déjà cette histoire en papier quand même moi
je n’y croyais pas.
Et maintenant, le meilleur pour la fin.
Merci à la communauté Wattpad… mes anges. Je pourrais écrire des
pages et des pages de mots pour exprimer ma gratitude et mon amour pour
vous, mais même avec ça, ça ne serait pas assez. Merci infiniment. Merci
aux premiers lecteurs, merci à toutes ces années de fous rires grâce à vos
commentaires, merci pour tous vos posts, vos stories, vos Tiktoks, toutes
ces fois où vous avez attrapé ma veste parce que les fins de chapitres étaient
terribles haha. Ces fois où vous m’avez encouragée, vous êtes la meilleure
partie de ma vie. Et je suis tellement heureuse de vous avoir.
Nous avons fait un petit bout de chemin ensemble, on a pleuré à la fin de
ce tome, on a ri de Ben et Kyle, on a détesté Asher, on a créé des comptes
pour les personnages, et maintenant, on a fait un livre. Merci d’avoir aimé
l’histoire de Asher et Ella, ils ont pris vie, et c’est grâce à vous.
C’est avec les larmes aux yeux que je termine ces remerciements, je vous
suis éternellement reconnaissante, merci d’être vous.
Une dernière chose… croyez en vos rêves, croyez-en vous, comme vous
avez cru en moi, comme je crois en chacun de vous.
… on termine les remerciements comme les NDA Wattpad une dernière
fois, Ok ? Ok.
Prenez soin de vos petites frimousses.
À très bientôt.
With love. S
Copyright © 2014 Cora Reilly
Couverture : © Studio BMR
Visuels : © Shutterstock
Traduction : © Hachette Livre, 2022

© Hachette Livre, 2022, pour la présente édition.


Hachette Livre, 58 rue Jean Bleuzen, 92170 Vanves.

9782017875758

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Prologue

Mes doigts tremblent comme des feuilles agitées par la brise lorsque je
les lève, mon cœur battant la chamade. Luca les capture d’une main
puissante, ferme et stable. Il glisse la bague à mon annulaire. De l’or blanc
avec vingt petits diamants.
Ce symbole d’amour et de dévotion pour tant d’amoureux ne représente
rien d’autre qu’une marque de possession. Un rappel quotidien de la cage
dorée dans laquelle je serai piégée pour le restant de mes jours. Jusqu’à ce
que la mort nous sépare n’est pas une promesse vide de sens, comme elle
peut l’être aux yeux de certains couples unis par les liens sacrés du mariage.
Il n’y a aucune porte de sortie pour moi. J’appartiens à Luca jusqu’à la fin.
Les derniers mots du serment que les hommes prêtent lorsqu’ils sont
intronisés dans la mafia pourraient tout aussi bien être la conclusion de mes
vœux de mariage :
« J’y entre vivant, et j’en sortirai mort. »
J’aurais dû fuir quand j’en avais encore la possibilité. Maintenant, face
aux centaines de paires d’yeux des membres des famiglie1 de Chicago et de
New York, la fuite n’est plus une option. Pas plus que le divorce. La mort
est la seule issue acceptable dans notre monde. Même si je parvenais à
échapper à l’œil vigilant de Luca et de ses sbires, la violation de notre
accord déclencherait une guerre. Rien de ce que mon père pourrait dire
n’empêcherait par la suite la famiglia de Luca de se venger de cet affront.
Mes sentiments ne comptent pas, ils n’ont jamais compté. J’ai grandi
dans un monde où aucun choix n’était donné, surtout pas aux femmes. Ce
mariage rime moins avec confiance et passion qu’avec devoir et honneur.
Une alliance pour garantir la paix.
Je ne suis pas idiote. Je connais les enjeux : l’argent et le pouvoir. Les
deux s’amenuisent à mesure que la mafia russe, « la Bratva », ainsi que
d’autres organisations criminelles essaient d’étendre leur influence sur nos
territoires. Les famiglie italiennes disséminées à travers les États-Unis
doivent mettre fin au plus vite à leurs querelles et travailler ensemble dans
l’espoir de vaincre leurs ennemis.
C’est pourquoi je devrais être honorée d’épouser le fils aîné de la
famiglia de New York. Du moins est-ce ce que mon père et ses acolytes ne
cessent de me répéter depuis mes fiançailles avec Luca. Je le savais. Ce
n’est pas comme si je n’avais pas eu le temps de me préparer à ce moment
précis. Pourtant, la peur enserre mon corps dans sa poigne implacable.
— Vous pouvez embrasser la mariée, dit le prêtre.
Je lève la tête. Tous les invités à l’intérieur du pavillon me scrutent, à
l’affût d’un soupçon de faiblesse. Père serait furieux si je laissais
transparaître ma terreur, d’autant que la famiglia de Luca s’en servirait
ensuite contre nous. Par chance, comme j’ai grandi dans un monde où un
masque parfait est la seule protection offerte aux femmes, je n’ai aucun mal
à forcer une expression placide. Personne ne devinera à quel point j’ai envie
de m’échapper. Personne sauf Luca. Impossible de me cacher de lui, peu
importe ce que je fais. Mon corps n’arrête pas de trembler. Dès l’instant où
je rencontre ses yeux gris et froids, je comprends qu’il sait. Combien de fois
a-t-il instillé la peur chez autrui ? La reconnaître est probablement devenu
une seconde nature chez lui.
Il se penche pour combler les 25 centimètres qu’il a de plus que moi. Il
n’y a aucune trace d’hésitation, d’appréhension ou de doute sur son visage.
Mes lèvres tremblent contre sa bouche. Tandis qu’il se recule, ses yeux me
transpercent. Leur message est clair : tu es à moi.
1. Familles.
Chapitre 1
TROIS ANS PLUS TÔT

Bien que pelotonnée sur la méridienne de notre bibliothèque, l’esprit


plongé dans ma lecture, je relève la tête lorsque l’on frappe à la porte en
bois sombre. La tête de Liliana, posée sur mes genoux, ne remue même pas
à l’entrée de notre mère, dont les cheveux blond foncé sont attachés en un
chignon impeccable. Son visage est pâle, marqué par l’inquiétude.
— Il s’est passé quelque chose ? demandé-je.
Elle sourit, un sourire faux.
— Ton père souhaite s’entretenir avec toi dans son bureau.
Je soulève soigneusement la nuque de Lily. L’instant d’après, elle ramène
ses jambes contre son corps, relativement petit pour une fille de onze ans.
Cela dit, je ne suis pas vraiment grande non plus, avec mes 1,75 m. Aucune
des femmes de notre famille ne l’est.
Mère évite mon regard pendant que je marche vers elle.
— Est-ce que j’ai des ennuis ?
J’ignore ce que j’ai pu faire de mal. D’habitude, Lily et moi sommes les
plus obéissantes ; tout le contraire de Gianna, qui enfreint constamment les
règles au point de se retrouver punie.
— Dépêche-toi. Ne le laisse pas attendre, ordonne simplement maman.
L’estomac noué, j’arrive devant le bureau de mon père. Après un moment
passé à calmer mes nerfs, je toque.
— Entre.
Je m’exécute en empruntant des traits impassibles. Père est assis derrière
son bureau en acajou, dans son large fauteuil en cuir noir. Dans son dos
s’élèvent des étagères remplies de livres qu’il n’a jamais lus mais qui
cachent un accès secret au sous-sol ainsi qu’un couloir menant hors de la
demeure.
Il lève les yeux d’une pile de feuilles, ses cheveux gris gominés coiffés
en arrière.
— Assieds-toi.
Une fois que j’ai pris place sur l’une des chaises, je croise mes mains sur
mes genoux en essayant de ne pas me mordre la lèvre inférieure. Père
déteste ça. J’attends qu’il parle. Il affiche une expression étrange tandis
qu’il me scrute.
— La Bratva et les triades essaient de revendiquer nos territoires. Ils
deviennent chaque jour plus audacieux. Même si notre chance est grande,
car la famiglia de Las Vegas doit également faire face aux Mexicains, nous
ne pouvons plus ignorer la menace que représentent les Russes et les
Taïwanais.
La confusion m’envahit. Père ne s’encombre jamais de détails pratiques
avec nous. Les filles n’ont nul besoin de se mêler des affaires de la mafia,
affirme-t-il. Je sais néanmoins que je ne dois pas l’interrompre.
— Nous devons mettre un terme à notre querelle avec la famiglia de New
York et unir nos forces si nous espérons l’emporter sur la Bratva.
La paix avec la famiglia ? Père et tous les membres de l’Outfit de
Chicago la détestent. Après s’être entretués pendant des décennies, ils n’ont
décidé que récemment de s’ignorer pour décimer les autres organisations
criminelles.
— Il n’y a pas de liens plus forts que ceux du sang. Au moins, la famiglia
a raison sur ce point.
Je fronce les sourcils.
— « Nés dans le sang. Liés par le sang. » Voilà leur devise.
Je hoche la tête, même si ma confusion ne fait que s’accroître.
— J’ai rencontré Salvatore Vitiello, hier.
Mon père a rencontré le Capo dei capi, le chef de la mafia new-yorkaise ?
Une rencontre entre New York et Chicago n’a pas eu lieu depuis une
décennie, et pour cause : la dernière fois, l’issue n’avait pas été aussi
heureuse. On s’en rappelle encore comme le « Jeudi Sanglant ». Plus
étrange encore, Père n’est même pas le boss. Il n’est que le Consigliere, le
conseiller de Fiore Cavallaro, l’homme à la tête de l’Outfit et du crime
organisé dans le Midwest.
— Nous avons convenu que, pour que la paix s’avère une option, il était
temps de devenir une famille.
Les yeux de mon père me transpercent, et soudain, je n’ai plus du tout
envie d’entendre ce qu’il a à dire.
— C’est pourquoi il a été décidé que tu épouserais son fils aîné Luca, le
futur Capo dei capi de la famiglia.
J’ai l’impression de tomber.
— Pourquoi moi ?
— Vitiello et Fiore se sont entretenus plusieurs fois au téléphone, ces
dernières semaines. Or, Vitiello réclamait la plus belle des filles pour son
fils. Bien sûr, nous ne pouvions pas lui donner la fille d’un de nos soldats.
Fiore n’en a pas, il a donc répondu que tu étais la plus belle disponible.
Gianna est tout aussi belle, seul son jeune âge la sauve.
— Je suis loin d’être la seule, noté-je en m’étouffant.
L’air me manque. Père me contemple à présent comme si j’étais son bien
le plus précieux.
— Peu d’Italiennes arborent des cheveux comme les tiens. Fiore les
décrit comme dorés.
Il s’esclaffe.
— Tu es notre porte d’entrée dans la famiglia de New York.
— Mais, Père, j’ai quinze ans. Je ne peux pas me marier.
Il esquisse un geste dédaigneux.
— Si je suis d’accord, tu le peux. Que nous importent les lois ?
Je serre les accoudoirs si fort que mes articulations blanchissent.
Pourtant, je ne ressens aucune douleur. L’engourdissement fait son chemin
dans mon corps.
— J’ai tout de même précisé à Salvatore que le mariage devrait suivre
ton dix-huitième anniversaire. Ta mère a insisté pour que tu atteignes l’âge
légal et que tu finisses tes études. Fiore a cédé face à ses supplications.
Mon propre père m’aurait jetée dans les bras de mon futur mari dès
aujourd’hui.
Mon mari. Une vague de malaise s’abat sur moi. Je ne sais que deux
choses sur Luca Vitiello : il deviendra le chef de la mafia new-yorkaise une
fois son père à la retraite ou mort, et il a reçu son surnom de « Le Vice »
pour avoir écrasé la gorge d’un homme à mains nues. J’ignore toutefois son
âge. Ma cousine Bibiana a dû épouser un homme de trente ans son aîné.
Luca ne peut pas être aussi vieux si son père ne lui a pas encore cédé la
place. Du moins, est-ce ce que j’espère.
Est-il cruel ? Son surnom le laisse penser, en tout cas.
— Père, chuchoté-je. S’il te plaît, ne me force pas à épouser cet homme.
Son expression se crispe.
— Tu épouseras Luca Vitiello. Je m’y suis engagé auprès de son père
Salvatore. Tu seras même une bonne épouse pour lui, et lorsque tu le
rencontreras à l’occasion des fiançailles, tu te comporteras comme une
femme obéissante.
— Des fiançailles ? répété-je.
Ma voix semble lointaine, comme si un voile de brouillard recouvrait
mes oreilles.
— Bien sûr. C’est un bon moyen de tisser des liens entre nos familles.
Puis, cela donnera à Luca la chance de voir ce qu’il a à y gagner. Nous ne
voulons pas le décevoir.
— Quand ?
Je me racle la gorge, mais la boule reste coincée.
— Quand ont-elles lieu ?
— Août. Nous n’avons pas encore fixé de date précise.
Soit dans deux mois. Je hoche la tête sans réfléchir. Depuis ma plus
tendre enfance, j’adore lire des romans d’amour. Chaque fois que les
couples se disent oui, j’imagine de quoi sera fait mon propre mariage. J’ai
toujours cru qu’il serait rempli de joie et d’amour. Les rêves vains d’une
fille stupide.
— J’ai donc le droit de continuer à aller à l’école ?
Qu’est-ce que ça peut bien faire que je sois diplômée, au final ? Je n’irai
jamais à l’université, je ne travaillerai jamais. Tout ce que j’aurai le droit de
faire, ce sera de réchauffer le lit de mon mari. Ma gorge se resserre
davantage. Les larmes piquent mes yeux, mais je les retiens. Père déteste
qu’on perde le contrôle.
— Oui. J’ai dit à Vitiello que tu fréquentais une école catholique pour
filles, ce qui a semblé lui plaire.
Bien sûr. Il ne faudrait pas que je m’approche trop près des garçons.
— C’est tout ?
— Pour l’instant.
Je sors du bureau presque en transe. J’ai eu quinze ans quatre mois plus
tôt. Mon anniversaire a représenté pour moi comme un grand pas vers
l’avenir. Stupide. Ma vie est terminée avant même d’avoir commencé. Tout
a été décidé.

Je ne peux pas m’arrêter de pleurer, malgré les caresses de Gianna. Ses


doigts se perdent dans mes cheveux alors que ma tête repose sur ses
genoux. Elle a treize ans, seulement dix-huit mois de moins que moi, mais
aujourd’hui, ces dix-huit mois marquent la différence entre la liberté et une
vie dans une prison sans amour. J’essaie très fort de ne pas lui en vouloir
pour ça, ce n’est pas sa faute.
— Tu pourrais essayer d’en reparler à Père, en espérant. Peut-être qu’il
change d’avis, souffle-t-elle d’une voix douce.
— Il ne le fera pas.
— Peut-être maman le convaincra.
Comme si Père laissait une femme prendre une décision à sa place.
— Rien de ce que l’on pourra dire ou faire n’y changera quoi que ce soit,
dis-je misérablement.
Je n’ai pas croisé Mère depuis qu’elle m’a envoyée dans le bureau de
Père. Elle ne peut probablement plus me regarder en face en sachant ce à
quoi elle m’a condamnée.
— Mais, Aria…
Je relève la tête en essuyant les larmes de mon visage. Gianna me fixe de
ses yeux bleus emplis de pitié, du même bleu ciel d’un été sans nuages que
les miens. Toutefois, là où mes cheveux sont blonds, les siens sont roux.
Père la surnomme parfois « sorcière », sans que ce soit une marque
d’affection.
— Il a serré la main du père de Luca.
— Ils se sont rencontrés ?
C’est ce que je me demande aussi. Comment a-t-il trouvé le temps de
rencontrer le chef de la famiglia de New York, mais pas de me parler de son
projet de me vendre comme une pute de luxe ? Je me débarrasse de la
frustration et du désespoir qui tentent de se frayer un chemin hors de mon
corps.
— D’après ce qu’il m’a dit.
— Je refuse de penser qu’il n’y a à tenter, déclare Gianna.
— C’est le cas, pourtant.
— Mais tu n’as même pas rencontré le gars. Tu ne sais pas à quoi il
ressemble ! Il pourrait être moche, gros et vieux.
J’aurais aimé ne m’inquiéter que des caractéristiques physiques de Luca.
— Cherchons-le sur Google. Il doit bien y avoir des photos de lui sur
Internet.
Gianna se lève d’un bond pour s’emparer de l’ordinateur portable posé
sur mon bureau, puis s’assoit à côté de moi, nos flancs pressés l’un contre
l’autre.
Nous trouvons plusieurs articles à son sujet. Là, je découvre les yeux gris
les plus froids que j’ai jamais vus. Je ne peux que trop bien m’imaginer
comment ces yeux-là regardent ses victimes avant qu’il leur mette une balle
dans la tête.
— Il est plus grand que tout le monde, remarque Gianna, étonnée.
C’est vrai : sur chaque photo, il dépasse de plusieurs centimètres la
personne qui se tient à côté de lui. En plus, il est musclé. Ça explique
probablement pourquoi certains l’appellent « le Taureau » à son insu. Ce
même surnom revient sans cesse dans les articles que nous parcourons. Il
est également identifié comme l’héritier de l’homme d’affaires et
propriétaire de clubs, Salvatore Vitiello.
Homme d’affaires.
Peut-être de l’extérieur. En vérité, tout le monde sait qui est Salvatore
Vitiello, mais bien sûr, personne n’est assez bête pour l’écrire.
— Sur chaque photo, il pose avec une fille différente à son bras.
Je fixe le visage sans émotion de mon futur mari. Le journal dit de lui
qu’il est le célibataire le plus convoité de New York, l’héritier de centaines
de millions de dollars. Héritier d’un empire bâti dans la mort et le sang,
voilà ce qu’il devrait dire.
Gianna souffle.
— Mon Dieu, les filles se jettent à son cou. Je suppose que c’est parce
qu’il est beau.
— Elles peuvent le garder, dis-je avec amertume.
Dans notre monde, un bel extérieur dissimule souvent le monstre tapi à
l’intérieur. Ces inconnues s’arrêtent probablement à sa beauté et sa richesse.
Elles pensent que cet aura de mauvais garçon qu’il dégage fait partie d’un
jeu. Elles se pâment devant son charisme de prédateur parce qu’il respire le
pouvoir. Mais ce qu’elles ignorent, c’est que les pires atrocités se cachent
derrière son sourire arrogant.
Je me lève brusquement.
— Je dois parler à Umberto.
À cinquante ans, Umberto est le fidèle soldat de mon père. Il est aussi
notre garde du corps. Il sait tout sur tout le monde. C’est pourquoi Mère
l’appelle « le marchand de scandales ». Si quelqu’un possède des
informations sur Luca, c’est bien lui.

— Il est devenu un made man1 à onze ans, m’annonce Umberto en


aiguisant son couteau sur une meule, comme il le fait chaque jour.
Même si cette odeur de tomate et d’origan emplit la cuisine, elle ne me
réconforte pas autant qu’habituellement.
— À onze ans ? demandé-je en essayant de garder une voix égale.
La plupart des gens ne deviennent pas des membres pleinement initiés de
la mafia avant l’âge de seize ans.
— À cause de son père ?
Umberto sourit, révélant une incisive en or, et s’arrête dans ses
mouvements.
— Tu crois qu’il a eu la vie facile parce qu’il est le fils du patron ? Il a
tué son premier homme à onze ans, c’est pour ça qu’ils ont décidé de
l’initier tôt.
Gianna halète.
— C’est un monstre.
Umberto hausse les épaules.
— Il est ce qu’il doit être. Pour régner sur New York, on ne peut pas se
comporter comme une fillette.
Il fait un sourire d’excuse.
— Pardon, une mauviette.
— Que s’est-il passé ?
Je ne suis pas sûre de vouloir vraiment le savoir. Si Luca a tué son
premier homme aussi jeune, combien d’autres ont subi le même sort au
cours des neuf années suivantes ?
Umberto secoue son crâne rasé en grattant la longue cicatrice qui court
de sa tempe jusqu’à son menton. Avec son physique maigrichon, il ne paie
pas de mine, mais ma mère m’a un jour affirmé que peu de gens étaient plus
rapides que lui avec un couteau. Pour ma part, je ne l’ai jamais vu se battre.
— Je sais pas. Je ne suis pas si familier avec New York.
Je regarde notre cuisinière préparer le dîner, dans l’espoir de me
concentrer sur autre chose que sur mon estomac qui gargouille et la peur qui
m’envahit. Umberto scrute mon visage.
— C’est une bonne prise. Il sera bientôt l’homme le plus puissant de la
côte est. Il te protégera.
— Et qui va me protéger de lui ? sifflé-je.
Umberto ne pipe mot, car la réponse est claire : personne ne pourra me
protéger de Luca après notre mariage. Pas Umberto, pas même mon père si
l’envie lui en prenait. Les femmes, dans notre monde, appartiennent à leur
mari. L’épouse est sa propriété, il en fait ce qu’il veut. En jetant un coup
d’œil à la lame maintenant brillante dans la main d’Umberto, je frissonne.
1. Dans la mafia américaine et sicilienne, un made man est un membre initié de la mafia.
Chapitre 2

Les deux derniers mois sont passés trop vite, je n’ai eu que peu de temps
pour me préparer. Il ne reste maintenant plus que deux jours avant ma fête
de fiançailles. Mère est occupée à donner des ordres aux domestiques,
s’assurant que la maison est impeccable et que tout se déroulera comme
prévu.
Ce n’est même pas une grande fête. Seules notre famille, la famille de
Luca et les familles des chefs respectifs de New York et Chicago sont
invitées. Umberto affirme que c’est pour des raisons de sécurité. La trêve
est encore trop fraîche pour risquer un rassemblement d’une telle ampleur.
J’avais espéré qu’ils l’annulent complètement. Pour ce que j’en ai à
faire… Je ne veux pas rencontrer Luca avant le jour de notre mariage.
Alors que je me cache des préparatifs de la fête dans ma chambre,
Fabiano saute sur mon lit avec une moue boudeuse. Du haut de ses cinq
ans, il possède beaucoup trop d’énergie.
— Je veux jouer !
— Maman t’a interdit de faire la course dans la maison. Tout doit être
parfait pour les invités.
— Mais ils ne sont même pas là !
Dieu merci. Luca et le reste des invités de New York n’arrivent pas tout
de suite. Bientôt, je rencontrerai mon futur mari, un homme qui tue à mains
nues. Je ferme les yeux.
— Tu pleures encore ?
Fabiano s’approche de moi pour glisser sa main dans la mienne. Ses
cheveux blond foncé sont en désordre. Au moment où j’essaie de les lisser,
il détourna la tête.
— Comment ça ?
J’avais espéré lui cacher mes larmes. Je pleure surtout la nuit, quand
l’obscurité me protège.
— Lily dit que tu pleures tout le temps parce que Luca t’a achetée.
Je m’arrête de bouger. Je devrais dire à Liliana d’arrêter de répéter de
telles choses. Cela ne fera que m’attirer des ennuis.
— Il ne m’a pas achetée.
Menteuse, menteuse.
— Aucune différence, dit Gianna depuis le seuil de ma chambre, me
faisant sursauter.
— Chut. Et si papa nous entend ?
Gianna hausse les épaules.
— Il sait que je déteste la façon dont il t’a vendue comme une vache.
— Gianna ! m’exclamé-je en faisant un signe de tête vers Fabiano.
Ce dernier lève les yeux vers moi.
— Je ne veux pas que tu partes, chuchote-t-il.
— Je ne pars pas avant longtemps, Fabi.
L’inquiétude disparaît de son visage au profit de son habituelle
expression de petit diable.
— Attrape-moi ! crie-t-il brusquement.
Puis, il part en trombe en écartant Gianna au passage. Celle-ci lui court
après.
— Je vais te botter le cul, petit monstre !
Je me précipite dans le couloir. Liliana passe la tête par la porte, avant de
se lancer, elle aussi, à la poursuite de mon frère. Mère aura ma tête s’ils
brisent un autre héritage de famille. Je vole dans les escaliers. Fabiano est
toujours en tête. Il est rapide, mais Liliana l’a presque rattrapé, tandis que
Gianna et moi sommes trop lentes avec les talons hauts que ma mère nous
oblige à porter pour nous entraîner. Fabiano s’élance dans le couloir menant
à l’aile ouest, suivi de près par les filles. J’ai envie de lui crier d’arrêter. Le
bureau de Père est dans cette partie-là de la maison. Nous aurons de gros
problèmes s’il nous surprend en train de jouer. Fabiano est censé agir
comme un homme. Mais quel enfant de cinq ans agit comme un homme ?
Une fois la porte de Père dépassée, le soulagement m’envahit. C’est alors
que trois hommes tournent le coin au bout du couloir. J’entrouvre les lèvres
pour crier un avertissement. Trop tard. Si Fabiano dérape pour s’arrêter,
Liliana percute de plein fouet l’homme du milieu. La plupart des gens
auraient perdu l’équilibre. Mais la plupart des gens ne mesurent pas 1,80 m
et ne sont pas bâtis comme des taureaux.
Je m’arrête brusquement, comme le temps autour de moi. Gianna
sursaute tandis que mon regard reste figé sur mon futur mari. Il observe la
tête blonde de ma petite sœur, la stabilisant de ses mains puissantes. Des
mains qu’il a utilisées pour écraser la gorge d’un homme.
— Liliana, soufflé-je, la peur au ventre.
Je n’appelle jamais ma sœur par son prénom complet, sauf lorsqu’elle a
des ennuis ou que quelque chose ne va pas du tout. J’aurais aimé être plus
habile à cacher ma terreur. Maintenant, tout le monde me dévisage, y
compris Luca.
Ses yeux gris et froids me scrutent de la tête aux pieds, s’attardant sur
mes cheveux.
Mon Dieu, il est si grand qu’il éclipse les hommes à côté de lui. Ses
paumes sont toujours sur les épaules de Lily.
— Liliana, viens ici, dis-je fermement en lui tendant la main.
Je la veux loin de lui. Elle trébuche en arrière, puis vole dans mes bras,
enfouissant son visage contre mon épaule. Luca lève un sourcil noir.
— C’est Luca Vitiello ! s’exclame Gianna, sans prendre la peine de
cacher son dégoût.
Avec un bruit de chat sauvage enragé, Fabiano se précipite vers lui et
commence à lui frapper les jambes ainsi que le ventre de ses petits poings.
— Laisse Aria tranquille ! Tu ne l’auras pas !
Mon cœur s’arrête. L’homme à côté de Luca fait un pas en avant. La
silhouette d’une arme se dessine sous sa veste. Il doit être le garde du corps
de Luca, bien que je ne voie pas vraiment pourquoi il en aurait besoin.
— Non, Cesare, dit simplement Luca, et son homme s’arrête.
Mon futur mari enveloppe les mains de mon frère dans l’une des siennes,
le stoppant dans sa lancée. Je doute qu’il ait senti ses coups. Je pousse Lily
vers Gianna, qui l’entoure d’un bras protecteur, avant de m’approcher de
Luca. Malgré ma terreur, je dois éloigner Fabiano de lui. Peut-être New
York et Chicago essaient-ils de mettre fin à leur querelle, mais les alliances
peuvent se briser en un clin d’œil. Ce ne serait pas la première fois.
Luca et ses hommes restent nos ennemis.
— Quel accueil chaleureux ! C’est l’infâme hospitalité de l’Outfit,
s’agace l’autre homme à côté de Luca.
Un homme avec les mêmes cheveux noirs, mais aux yeux plus foncés.
Bien qu’il soit plus petit de quelques centimètres et moins large que Luca,
ils sont indubitablement frères.
— Matteo, articule ce dernier d’une voix basse qui me fait frissonner.
Fabiano se débat encore comme un animal sauvage en grognant tandis
que Luca le tient à bout de bras.
— Fabiano, dis-je fermement en saisissant son bras. Ça suffit. Ce n’est
pas comme ça qu’on traite les invités.
Il se fige, puis me lance un regard par-dessus son épaule.
— Ce n’est pas un invité. Il veut te voler, Aria.
Matteo glousse.
— Excellent ! Je suis heureux que Père m’ait convaincu de venir.
— Que je t’aie ordonné de venir, corrige Luca, sans me quitter des yeux.
Je suis incapable de lui rendre son regard. Mes joues brûlent sous son
examen minutieux. Mon père et ses gardes du corps se sont assurés que
Gianna, Lily et moi ne soyons pas souvent en présence d’hommes. Ainsi,
ceux qu’ils laissent s’approcher de nous sont soit des parents, soit des
anciens. Or, Luca n’est ni de la famille ni vieux. Notre différence de cinq
ans lui confère un air viril et me donne l’impression d’être une petite fille,
en comparaison.
Luca lâche Fabiano, que je tire vers moi, son dos contre mes jambes. Je
croise mes mains sur son petit torse alors que son regard reste rivé sur
l’homme en face de lui. J’aurais aimé avoir son courage, mais en tant
qu’héritier de mon père, il ne sera pas obligé d’obéir à qui que ce soit, sauf
au patron. Il peut donc se permettre d’avoir du courage.
— Je suis désolée, dis-je, même si les mots ont un goût amer. Mon frère
ne voulait pas se montrer irrespectueux.
— Si ! crie Fabiano.
Je couvre sa bouche avec ma paume. Il se tord, mais je ne le lâche pas.
— Ne t’excuse pas, lâche Gianna d’un ton sec, malgré le regard
d’avertissement que je lui lance. Ce n’est pas notre faute si lui et ses gardes
du corps prennent autant de place dans le couloir. Au moins, Fabiano dit la
vérité. Tous lui lèchent le cul parce qu’il va devenir Capo…
— Gianna !
Ma voix claque comme un coup de fouet, si bien qu’elle me considère
avec de grands yeux.
— Emmène Lily et Fabiano dans leurs chambres.
— Mais…
Elle jette un coup d’œil derrière moi. À cet instant, je suis contente de ne
pas pouvoir voir l’expression de Luca.
— Maintenant !
Elle attrape la main de Fabiano et l’entraîne avec Lily.
Ma rencontre avec mon futur mari n’aurait pas pu être pire. Le menton
relevé, je lui fais face, ainsi qu’à ses hommes. Je m’attends à être accueillie
par sa fureur, au lieu de cela, je trouve un sourire en coin sur son visage.
Mes joues sont brûlantes d’embarras. Maintenant que je suis seule avec les
trois hommes, la nervosité me tord l’estomac. Ma mère piquerait une crise
si elle savait comment je suis habillée pour cette rencontre. Je porte une de
mes robes maxi préférées, et je me réjouis silencieusement de la protection
que m’offre ce tissu.
Je croise mes bras devant mon corps, ne sachant pas trop quoi faire.
— Je m’excuse pour ma sœur et mon frère. Ils sont…
J’ai du mal à trouver un mot autre que « grossiers ».
— Protecteurs, complète Luca.
Sa voix est égale, profonde, sans émotion.
— Voici mon frère, Matteo.
Les lèvres de Matteo s’étirent en un large sourire. Je suis soulagée qu’il
n’essaie pas de me serrer la main. Je redoute de pouvoir garder mon calme
si l’un d’eux s’approche davantage.
— Et voici mon bras droit, Cesare.
Ce dernier m’accorde un bref signe de tête avant de retourner à sa tâche,
celle de balayer le couloir du regard. À quoi s’attend-il ? Aucun assassin
n’est caché dans une trappe secrète.
Je me concentre sur le menton de Luca en espérant donner l’impression
de regarder ses yeux. Puis, j’esquisse finalement un pas en arrière.
— Je devrais retourner auprès de mes frères et sœurs.
Luca affiche une expression de connivence sur le visage alors que je me
moque qu’il voie sur le mien à quel point il m’effraie. Sans attendre qu’il
m’excuse – il n’est pas encore mon mari, ni même mon fiancé –, je tourne
les talons et pars rapidement, fière de ne pas céder à l’envie de courir.

Mère tire sur la robe que Père a choisie pour l’occasion. Pour le spectacle
de la chair, comme l’appelle Gianna. Mais elle a beau tirer, la robe ne
s’allonge pas. De mon côté, je me contemple dans le miroir avec
incertitude. Je n’ai jamais porté quelque chose d’aussi révélateur. En plus
d’épouser mes fesses et ma taille, la robe noire se termine en haut de mes
cuisses. Le bustier doré scintillant est retenu par de simples bretelles en
tulle noir.
— Je ne peux pas porter ça, maman.
Ma mère croise mon regard dans le miroir. Ses cheveux blonds relevés
sont de quelques nuances plus foncées que les miens. Elle porte une robe
élégante qui descend jusqu’à ses chevilles. J’aurais aimé avoir le droit
d’enfiler quelque chose d’aussi modeste.
— Tu ressembles à une femme, chuchote-t-elle.
Je grimace.
— J’ai plutôt l’air d’une pute.
— Les prostituées ne peuvent pas s’offrir une telle robe.
La maîtresse de Père possède des vêtements qui coûtent plus cher que
certaines voitures.
Mère met ses mains sur ma taille.
— Cette robe met en valeur ta taille de guêpe et allonge ta silhouette. Je
suis sûre que Luca l’appréciera.
Je regarde mon décolleté. J’ai de petits seins ; l’effet push-up du bustier
n’y change rien. Je suis une fille de quinze ans habillée pour ressembler à
une femme.
— Là.
Mère me tend des talons noirs de 15 cm. Peut-être qu’avec, j’atteindrai le
menton de Luca. Après que je les ai enfilés, Mère force le sourire sur son
visage en lissant mes longs cheveux.
— Garde la tête haute. Fiore Cavallaro affirme que tu es la plus belle
femme de Chicago. Montre à Luca ainsi qu’à son entourage que tu es
également plus belle que toutes les femmes de New York. Après tout, Luca
les connaît presque toutes.
Vu son intonation, je suis sûre qu’elle a lu les articles sur les conquêtes
de Luca, elle aussi.
— Mère, dis-je en hésitant mais elle fait un pas en arrière.
— Maintenant, pars. Je te suis, mais c’est ton jour. Tu dois entrer dans la
pièce, seule. Les hommes attendront. Ton père te présentera à Luca, puis
nous nous réunirons tous dans la salle à manger pour le dîner.
Elle me l’a déjà répété des dizaines de fois.
Pendant un instant, j’ai envie de prendre sa main et de la supplier de
m’accompagner. Au lieu de cela, je me retourne et quitte ma chambre. Je
suis heureuse que ma mère m’ait forcée à porter des talons, ces dernières
semaines.
Lorsque j’arrive devant la porte du salon avec cheminée, au premier
étage de l’aile ouest, mon cœur bat jusque dans ma gorge. J’aurais aimé que
Gianna soit à mes côtés, mais Mère est probablement en train de lui
rappeler de bien se tenir, en ce moment. Je dois traverser cette épreuve
seule. Personne n’est censé voler la vedette à la future mariée.
Je fixe le bois sombre de la porte, envisageant un instant de m’enfuir. Des
rires masculins retentissent derrière : mon père et le patron. Une pièce
remplie des hommes les plus puissants et les plus dangereux du pays, dans
laquelle je dois entrer. Un agneau parmi les loups.
Je secoue la tête. Je dois arrêter de penser comme ça. Je les ai déjà fait
attendre trop longtemps.
Je saisis la poignée, que je tourne. Puis, je me glisse à l’intérieur, sans un
regard pour personne, avant de fermer la porte. Rassemblant mon courage,
je fais face à la pièce.
Les conversations s’éteignent. Suis-je censée dire quelque chose ? Je
frissonne en espérant qu’ils ne le remarquent pas. Mon père est fier comme
un paon. Mes yeux cherchent Luca, dont le regard perçant me cloue aussitôt
sur place. Je retiens mon souffle. Il repose un verre empli d’un liquide
sombre dans un tintement audible.
Si personne n’intervient rapidement, je vais fuir la pièce. J’observe
fugacement les visages des hommes rassemblés. De New York, il y a
Matteo, Luca et Salvatore Vitiello ainsi que deux gardes du corps : Cesare
et un jeune homme que je ne connais pas. De l’Outfit de Chicago, il y a
mon père, Fiore Cavallaro, son fils, le futur chef Dante Cavallaro, ainsi
qu’Umberto et mon cousin Raffaele, que je déteste avec la passion ardente
de mille soleils. Sur le côté, le pauvre Fabiano, qui doit porter un costume
noir comme tout le monde. Je vois qu’il souhaite courir vers moi en quête
de réconfort, mais il sait ce que Père répondrait à cela.
Mon père s’avance finalement vers moi. D’une main dans le dos, il me
conduit vers les hommes rassemblés, comme on amène un agneau à
l’abattoir. Le seul homme qui a l’air de s’ennuyer à mourir est Dante
Cavallaro ; il n’a d’yeux que pour son scotch. Notre famille a assisté aux
funérailles de sa femme, il y a peu. Un veuf d’une trentaine d’années.
J’aurais pitié de lui s’il ne me foutait pas autant les jetons.
Bien sûr, mon père me dirige directement vers mon futur mari avec un air
de défi, comme s’il s’attendait à ce que Luca tombe à genoux d’admiration.
D’après son expression, Luca pourrait aussi bien être en train de fixer un
rocher. Ses yeux gris, durs et froids, sont concentrés sur mon père.
— Voici ma fille, Aria.
Apparemment, Luca n’a pas mentionné notre rencontre embarrassante.
Fiore Cavallaro prend ensuite la parole.
— Je n’ai pas menti, n’est-ce pas ?
À cet instant, je voudrais que le sol s’ouvre pour m’avaler entièrement. Je
n’ai jamais été soumise à autant… d’attention. La façon dont Raffaele me
regarde me donne la chair de poule. Il n’a été initié que récemment alors
qu’il a fêté ses dix-huit ans il y a deux semaines. Depuis, il est encore plus
odieux qu’avant.
— Non, en effet, dit simplement Luca.
Père semble décontenancé. Fabiano se faufile derrière moi et glisse sa
main dans la mienne. Quand Luca le remarque, il fixe mon frère, ce qui
amène son regard bien trop près de mes cuisses nues. Je me déplace
nerveusement tandis qu’il détourne les yeux.
— Peut-être la future mariée et son fiancé veulent-ils être seuls quelques
minutes ? suggère Salvatore Vitiello.
Mes yeux se tournent vers lui trop vite pour que je réussisse à cacher ma
stupéfaction. Je suis sûre que Luca l’a remarquée également, mais il ne
semble pas contrarié.
Avec un sourire, mon père se retourne pour partir. Je ne peux pas le
croire…
— Dois-je rester ? demande Umberto.
Je lui adresse un rapide sourire, qui disparaît lorsque mon père secoue la
tête.
— Laisse-leur quelques minutes, seuls, ordonne-t-il.
Salvatore Vitiello adresse un clin d’œil à Luca. Ils partent un à un,
jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Luca, Fabiano et moi.
— Fabiano, clame la voix tranchante de mon père. Sors de là,
maintenant.
Mon frère lâche ma main à contrecœur et part, non sans envoyer à Luca
le regard le plus mortel qu’un enfant de cinq ans puisse lancer. Les lèvres de
Luca se plissent. Puis, la porte se referme. Nous sommes désormais seuls.
Que signifiait le clin d’œil du père de Luca ?
Je lève les yeux vers ce dernier. J’avais vu juste : avec mes talons, le haut
de ma tête frôle son menton. Il regarde par la fenêtre. Me déguiser en pute
n’a pas accru son intérêt pour moi. En même temps, pourquoi serait-il
intéressé ? J’ai vu les femmes avec qui il sort à New York. Elles
rempliraient mieux le bustier que moi.
— As-tu choisi cette robe ?
Je sursaute, surprise de l’entendre parler. Sa voix est profonde et calme.
Mais a-t-il déjà été autre chose que maître de lui-même ?
— Non, ai-je admis. C’est mon père.
La mâchoire de Luca se contracte. Je n’arrive pas à lire en lui, ce qui me
rend de plus en plus nerveuse. Il fouille l’intérieur de sa veste et, pendant
une seconde ridicule, je crois qu’il va pointer une arme sur moi. Au lieu de
cela, il tient une boîte noire dans sa main. Il se tourne vers moi, mais je
garde mon regard fixé sur sa chemise noire. Chemise noire, cravate noire,
veste noire. Noir comme son âme.
Est venu le moment dont des millions de femmes rêvent, pourtant, un
frisson me parcourt lorsque Luca ouvre l’écrin. À l’intérieur se trouve une
bague en or blanc serti d’un gros diamant, coincé entre deux pierres
légèrement plus petites. Je ne bouge pas.
Luca tend la main alors que la gêne entre nous a atteint son paroxysme.
Les joues rouges, je tressaille quand sa peau effleure la mienne. Il glisse
la bague de fiançailles à mon doigt, puis me relâche.
— Merci.
Je me sens obligée de prononcer ces mots, de même que de lever les yeux
vers son visage impassible. On ne peut pas en dire autant de ses yeux. Ils
envoient des éclairs. Ai-je fait quelque chose de mal ? Il me présente son
bras, et j’enroule le mien autour, le laissant me conduire hors du salon, vers
la salle à manger. Sans parler. Peut-être l’ai-je déçu, assez pour qu’il
souhaite annuler l’arrangement ? Mais il ne m’aurait pas passé la bague au
doigt si tel avait été le cas.
Nous entrons dans la pièce, où les femmes de ma famille ont rejoint les
hommes. Les Vitiello n’ont pas amené de compagnie féminine. Peut-être
parce qu’ils ne font pas assez confiance à mon père et aux Cavallaro pour
risquer d’amener des femmes dans notre maison. Je ne peux décemment pas
leur en vouloir. Je n’aurais pas fait confiance à mon père ou au patron non
plus.
Luca laisse retomber son bras tandis que je rejoins rapidement ma mère
et mes sœurs, qui font semblant d’admirer ma bague. Gianna me jette un
regard. De quoi notre mère l’a-t-elle menacée pour qu’elle se taise ? Je vois
bien qu’elle a un commentaire cinglant sur le bout de la langue.
Le dîner se déroule dans le flou le plus total. Les hommes discutent
affaires alors que nous, les femmes, restons silencieuses. Mes yeux
n’arrêtent pas de dériver vers la bague à mon doigt. Elle est trop lourde,
trop serrée, trop… juste trop. Luca m’a marquée comme sa possession.

Après le dîner, les hommes se rendent dans le salon pour boire, fumer et
discuter. Je regagne ma chambre, où je n’arrive pas à m’endormir.
Finalement, j’enfile un peignoir par-dessus mon pyjama, me glisse hors de
la pièce et rampe en bas. Dans un accès de folie, j’emprunte le passage qui
mène à la porte secrète dissimulée derrière le mur du salon. Mon grand-père
pensait qu’il était nécessaire de disposer d’échappatoires dans le bureau
ainsi que dans le salon avec cheminée, car c’est là que les hommes de la
famille tiennent habituellement leurs réunions. Cela dit, qu’imaginait-il
qu’il arriverait aux femmes lorsque tous les hommes se seraient enfuis par
le passage secret ?
Je trouve Gianna, les yeux rivés sur le judas de la porte déguisée. Bien
sûr, elle est déjà là. Elle se retourne, les yeux écarquillés, mais se détend dès
qu’elle m’aperçoit.
— Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? demandé-je à voix basse de crainte
que les hommes dans le salon ne nous entendent.
Gianna se déplace sur le côté pour que je puisse regarder à travers le
deuxième judas.
— Presque tout le monde est déjà parti. Père et Cavallaro discutent
plusieurs détails avec Salvatore Vitiello. Il n’y a plus que Luca et son
entourage, maintenant.
J’espionne à travers le trou, ce qui me donne une vue parfaite sur les
chaises entassées autour de la cheminée. Luca est appuyé contre son rebord
en marbre, les jambes négligemment croisées, un verre de scotch à la main.
Son frère Matteo se prélasse dans un fauteuil à côté de lui, les jambes bien
écartées et un sourire de prédateur sur le visage. Cesare et le second garde
du corps, qu’ils ont appelé Romero pendant le dîner, sont assis dans les
autres fauteuils. Romero semble du même âge que Matteo, soit environ dix-
huit ans. À peine des hommes selon les standards de la société, mais pas
dans notre monde.
— Ça aurait pu être pire, lance Matteo en souriant.
De prime abord, il n’a pas l’air aussi redoutable que Luca, mais quelque
chose dans son regard me dit qu’il est simplement capable de mieux le
cacher.
— Elle aurait pu être laide. Mais, putain, ta petite fiancée est un régal
pour les yeux. Cette robe. Ce corps. Ces cheveux et ce visage.
Matteo siffle. On dirait qu’il provoque son frère exprès.
— C’est une enfant, répond Luca avec dédain.
L’indignation monte en moi. Pourtant, je sais que je devrais être heureuse
qu’il ne me regarde pas comme une femme.
— Elle n’avait rien d’une enfant à mes yeux, renchérit Matteo en
gloussant.
Il donne un coup de coude à l’homme le plus âgé, Cesare.
— Qu’est-ce que tu en dis ? Luca a-t-il perdu la vue ?
Cesare hausse les épaules en jetant une œillade attentive à Luca.
— Je ne l’ai pas regardée de près.
— Et toi, Romero ? As-tu des yeux qui fonctionnent ?
Romero les lève au ciel, puis les baisse rapidement sur son verre.
Matteo rejette la tête en arrière en se mettant à rire.
— Putain, Luca, tu as prévenu tes hommes que tu leur couperais la bite
s’ils regardaient cette fille ? Tu n’es même pas marié avec elle.
— Elle est à moi, affirme ce dernier d’une voix basse qui me provoque
des frissons dans le dos, sans mentionner ses yeux.
Il les plante sur Matteo, qui secoue la tête.
— Pendant les trois prochaines années, tu seras à New York, et elle sera
ici. Tu ne pourras pas constamment la surveiller. Mais peut-être as-tu
l’intention de menacer tous les hommes de l’Outfit ? On ne peut pas leur
couper la bite à tous. Scuderi connaît probablement quelques eunuques qui
peuvent la surveiller.
— Je ferai ce que j’ai à faire, dit Luca en faisant tanguer la boisson dans
son verre. Cesare, trouve les deux idiots qui sont supposés garder Aria.
La façon dont mon nom roule sur sa langue me fait frissonner. Je ne
savais même pas que j’avais deux gardes, maintenant. Umberto nous a
toujours protégées, moi et mes sœurs.
Cesare part immédiatement pour revenir dix minutes plus tard avec
Umberto et Raffaele, l’air tous deux furieux d’avoir été convoqués comme
des chiens par quelqu’un de New York. Mon père est juste derrière eux.
— Que veut dire ceci ? demande Père.
— Je veux parler aux hommes que tu as choisis pour protéger ce qui
m’appartient.
Lorsque Gianna souffle à côté de moi, je la pince. Personne ne doit nous
surprendre en train d’écouter cette conversation. Père piquera une crise si
nous révélons la position de sa porte secrète.
— Ce sont de bons soldats, tous les deux. Raffaele est le cousin d’Aria, et
Umberto travaille pour moi depuis presque deux décennies.
— J’aimerais décider par moi-même si je leur fais confiance, réplique
Luca.
Je retiens mon souffle.
C’est l’une des pires insultes qu’il peut proférer sans s’opposer
ouvertement à mon père. Même si les lèvres de ce dernier se pincent, il
esquisse un bref signe de tête. Il reste dans la pièce tandis que Luca
s’approche d’Umberto.
— J’ai entendu dire que tu étais doué avec un couteau.
— Le meilleur, intervient Père.
La mâchoire de Luca se contracte.
— Pas aussi bon que ton frère, si on en croit la rumeur, nuance Umberto
avec un signe de tête vers Matteo, qui lui lance un sourire de requin en
guise de réponse. Mais meilleur que n’importe quel autre homme sur notre
territoire.
— Tu es marié ?
Umberto hoche la tête.
— Depuis vingt et un ans.
— C’est une longue période, constate Matteo. Aria doit avoir l’air
terriblement délicieuse par rapport à ta vieille femme.
J’étouffe un cri. La main d’Umberto bouge d’un centimètre vers l’étui
autour de sa taille.
Tout le monde le voit. Père étudie la situation d’un œil aussi acéré que
celui du faucon, sans pour autant intervenir. Umberto s’éclaircit la gorge.
— Je connais Aria depuis sa naissance. C’est une enfant.
— Plus pour longtemps, lui assure Luca.
— Elle en sera toujours une à mes yeux. Et je suis fidèle à ma femme.
Umberto jette un regard furieux à Matteo.
— Si tu insultes encore ma femme, je demanderai à ton père la
permission de te défier au couteau pour défendre son honneur, et je te
tuerai.
Tout cela va mal se terminer.
Matteo incline la tête.
— Tu pourrais essayer. (Il montre ses dents blanches.) Mais tu ne
réussirais pas.
Luca croise les bras, puis fait un signe de tête.
— Je pense que tu es un bon choix, Umberto.
Ce dernier effectue un pas en arrière tout en gardant son regard fixé sur
Matteo, qui l’ignore.
Les yeux de Luca se posent ensuite sur Raffaele, et son masque de
civilité tombe pour révéler le monstre tapi en lui. Il s’approche si près de lui
que mon cousin doit incliner la tête pour lui rendre son regard. Bien que
Raffaele s’efforce de garder son expression arrogante et sûre de lui, il
ressemble à un chiot essayant d’impressionner un tigre du Bengale.
— Il est de la famille. Allez-vous honnêtement l’accuser de s’intéresser à
ma fille ?
— J’ai vu comment tu regardais Aria, affirme Luca, sans quitter Raffaele
des yeux.
— Comme une pêche juteuse qu’on a envie de cueillir, ajoute Matteo, qui
apprécie beaucoup trop cette situation.
Les yeux de Raffaele se tournent vers mon père, en quête d’aide.
— Ne le nie pas. Je sais reconnaître le désir quand je le vois. Et tu veux
Aria, grogne Luca.
Raffaele ne le nie pas.
— Si je découvre que tu la regardes encore de cette façon, si je découvre
que tu es dans une pièce, seul avec elle, si je découvre que tu touches ne
serait-ce que sa main, je te tue.
Raffaele rougit.
— Tu n’es pas un membre de l’Outfit. Personne ne te dirait rien même si
je la violais. Je pourrais lui faire découvrir les plaisirs de la chair pour toi.
Mon Dieu, Raffaele, ferme ta bouche. Ne peut-il pas déceler la lueur
assassine qui brille à présent dans les yeux de Luca ?
— Peut-être même filmerai-je cela.
Avant même que j’aie pu cligner des yeux, Luca jette Raffaele au sol,
enfonce un genou dans sa colonne vertébrale et tord un de ses bras derrière
lui. Mon cousin se débat en jurant, mais Luca le maintient fermement. Puis,
une de ses mains saisit le poignet de Raffaele tandis qu’il passe l’autre sous
sa veste pour en sortir un couteau.
Mes jambes faiblissent.
— Pars, maintenant, murmuré-je à Gianna.
Elle ne m’écoute pas.
Regarde ailleurs, Aria.
Mais je ne peux pas. Père va sûrement arrêter Luca. Non, son expression
pendant qu’il avise Raffaele n’exprime que du dégoût. Les yeux de Luca
cherchent le regard de Père…
Raffaele n’est pas son soldat. Ce n’est même pas son territoire. L’honneur
exige donc qu’il obtienne la permission du Consigliere. Quand mon père y
consent d’un signe de tête, Luca abaisse le couteau et tranche le petit doigt
de Raffaele. Ses cris résonnent dans mes oreilles alors que ma vision
s’assombrit. Je me mords le poing pour étouffer le cri qui menace de sortir,
mais pas Gianna. Elle pousse un hurlement à réveiller les morts, avant de se
mettre à vomir. Au moins, elle vise loin de moi. Son vomi se répand sur les
marches.
Derrière les portes, le silence règne. Ils nous ont entendues. J’agrippe le
bras de Gianna au moment où la porte secrète s’ouvre, révélant le visage
furieux de Père.
Près de lui se tiennent Cesare et Romero, tous deux avec leurs armes
dégainées. En nous apercevant, Gianna et moi, ils les rangent dans les étuis
sous leurs vestes.
Gianna ne pleure pas, elle le fait rarement, mais son visage est pâle, et
elle s’appuie lourdement contre moi. Si je n’avais pas à la soutenir, mes
propres jambes s’effondreraient. Je dois être forte pour elle.
— Bien sûr, siffle mon père en se moquant de ma sœur. J’aurais dû me
douter que c’était toi qui causais encore des problèmes.
Il l’éloigne de moi pour l’emmener dans le salon, où il la gifle
violemment au visage.
Je fais un pas dans sa direction pour la protéger, si bien que mon père
lève de nouveau le bras. Je me prépare à recevoir une gifle, lorsque Luca
attrape le poignet de mon père de sa main gauche. Sa main droite tient
toujours le couteau qu’il a utilisé pour couper le doigt de Raffaele. La lame
ainsi que sa paume sont couvertes de sang. Mes yeux s’écarquillent. Père
est le maître de maison, notre maître à tous. L’intervention de Luca
représente une insulte à son honneur.
Umberto sort son couteau tandis que Père pose la main sur son arme. En
retour, Matteo, Romero et Cesare sortent leurs propres armes. Raffaele est,
lui, recroquevillé sur le sol, penché sur sa main, ses gémissements comme
unique son résonnant à l’intérieur de la pièce. Dans notre histoire, il y a déjà
eu des noces pourpres, mais y a-t-il déjà eu des fiançailles pourpres ?
— Je ne veux pas te manquer de respect, dit calmement Luca, comme si
la guerre entre New York et Chicago n’était pas sur le point d’éclater. Mais
Aria n’est plus sous ta responsabilité. Tu as perdu ton droit de la punir
quand tu en as fait ma fiancée. C’est à moi de m’occuper d’elle, maintenant.
Père jette un coup d’œil à la bague que je porte au doigt, puis incline la
tête. Luca lâche son poignet, et les autres hommes de la pièce se détendent
légèrement. Aucun ne range son arme pour autant.
— C’est vrai.
Il se recule en esquissant un geste dans ma direction.
— Alors, voudrais-tu avoir l’honneur de lui faire entendre raison ?
Lorsque le regard dur de Luca se pose sur moi, j’arrête de respirer.
— Elle ne m’a pas désobéi.
Les lèvres de Père se pincent.
— Tu as raison. Seulement voilà, Aria va vivre sous mon toit jusqu’au
mariage, et comme l’honneur m’interdit de lever la main sur elle, je vais
devoir trouver un autre moyen de la faire obéir.
Il jette un regard à Gianna avant de la frapper une seconde fois.
— Pour chacun de tes méfaits, Aria, ta sœur acceptera la punition à ta
place.
Je presse mes lèvres l’une contre l’autre à mesure que les larmes me
montent aux yeux. Je jure que ces deux hommes n’auront plus un seul de
mes regards jusqu’à ce que je trouve un moyen de leur cacher ma haine.
— Umberto, emmène Gianna et Aria dans leurs chambres, et assure-toi
qu’elles y restent.
Ce dernier rengaine son couteau et nous fait signe de le suivre. Je passe
devant mon père, entraînant Gianna avec moi, la tête baissée. Elle se raidit
lorsque nous enjambons le sang sur le parquet ainsi que le doigt coupé qui y
est abandonné. Mon regard se porte sur Raffaele, qui compresse fermement
sa blessure pour arrêter le saignement. Ses mains, sa chemise et son
pantalon sont couverts de sang. Devant cette vision, Gianna a un haut-le-
cœur.
— Non, insisté-je. Regarde-moi.
Elle détourne ses yeux de ce spectacle morbide et croise mon regard. Les
larmes ne sont pas loin, et une coupure sur sa lèvre inférieure fait couler du
sang sur son menton et sa chemise de nuit. Ma main se resserre autour de la
sienne. Je suis là pour toi. Mon regard semble être son seul point d’ancrage
alors qu’Umberto nous conduit hors de la pièce.
— Les femmes, lâche mon père d’un ton moqueur. Elles ne peuvent
même pas supporter la vue d’un peu de sang.
Je peux pratiquement sentir les yeux de Luca me transpercer le dos avant
que la porte se referme.
Gianna essuie sa lèvre alors que nous nous dépêchons de suivre Umberto
dans le couloir, puis dans les escaliers.
— Je le déteste, marmonne-t-elle. Je les déteste tous.
— Chut.
Je ne préfère pas qu’elle parle comme ça devant Umberto. Il a de
l’affection pour nous, mais il reste le soldat de mon père.
Il m’arrête quand je m’apprête à suivre Gianna dans sa chambre. Je ne
veux pas qu’elle soit seule, ce soir, tout comme je ne veux pas l’être non
plus.
— Tu as entendu ce que ton père a dit.
Je lui jette un regard furieux.
— Je dois aider Gianna avec sa lèvre.
Umberto secoue la tête.
— Vous deux ensemble dans une pièce, c’est toujours mauvais signe.
Penses-tu qu’il serait sage d’énerver davantage ton père, ce soir ?
Umberto ferme la porte de Gianna et me pousse doucement en direction
de ma chambre.
Je me tourne vers lui.
— Une salle pleine d’hommes regarde un père battre sa fille sans
défense, c’est ça, le fameux courage des made men ?
— Ton futur mari a arrêté ton père.
— De me frapper, pas de frapper Gianna.
Umberto me sourit comme à une enfant stupide.
— Luca règne peut-être sur New York, mais ici, c’est Chicago, et ton
père est Consigliere.
— Tu admires Luca, comprends-je avec incrédulité. Tu l’as regardé
couper le doigt de Raffaele avec admiration.
— Ton cousin a de la chance que Le Vice n’ait pas coupé quelque chose
d’autre. Luca a fait ce que tout homme à sa place aurait fait.
Peut-être les hommes de notre monde…
Umberto me tapote la tête comme s’il s’adressait à un adorable chaton.
— Va dormir.
— Vas-tu garder ma porte toute la nuit pour t’assurer que je ne
m’échappe plus ? le défié-je.
— Tu ferais mieux de t’y habituer. Maintenant que Luca t’a passé la
bague au doigt, il va s’assurer que tu sois constamment surveillée.
Je claque la porte. Surveillée. Même de loin, Luca me contrôle. Je
pensais que ma vie continuerait comme avant jusqu’au mariage, mais
comment le pourrait-elle maintenant que tout le monde sait ce que signifie
la bague à mon annulaire ? Le petit doigt de Raffaele n’est qu’un signal, un
avertissement. Luca m’a revendiquée comme sienne. Il fera ce qu’il faudra
pour que tous respectent mon nouveau statut.
Je n’éteins pas les lumières ce soir-là, craignant que l’obscurité ne me
renvoie des visions de sang et de membres coupés. Elles viennent à moi
quand même.
Chapitre 3
DE NOS JOURS

J’expulse mon souffle de mes lèvres froides. Même mon épais manteau
ne suffit pas à me protéger de l’hiver de Chicago. La neige crisse sous mes
bottes tandis que je suis Mère sur le trottoir, en direction du bâtiment en
briques qui abrite le magasin de mariage le plus luxueux du Midwest.
Umberto, pareil à une ombre constante, me suit de près. Un autre soldat
de mon père reste à l’arrière, derrière mes sœurs.
Des portes tournantes en laiton nous font entrer dans le magasin très
éclairé. La propriétaire et ses deux assistants nous saluent immédiatement.
— Joyeux anniversaire, mademoiselle Scuderi, dit-elle de sa voix douce.
Je me force à sourire. Mon dix-huitième anniversaire est censé être un
jour de fête. Au lieu de cela, il représente seulement un pas de plus vers
mon mariage avec Luca.
Je ne l’avais pas revu depuis la nuit où il avait coupé le doigt de Raffaele.
Il m’avait envoyé des bijoux coûteux pour mes anniversaires, les fêtes de
Noël, la Saint-Valentin et l’anniversaire de nos fiançailles, ce qui avait
constitué l’étendue de nos contacts au cours des trente derniers mois. J’ai
surpris sur Internet de nombreuses photos de lui avec d’autres femmes,
mais cela cessera aujourd’hui, lorsque nos fiançailles seront divulguées à la
presse. Au moins, en public, il ne fera plus étalage de ses putes.
Je ne me fais pas d’illusions en pensant qu’il ne couche pas avec elles. Et
à vrai dire, je m’en fiche. Tant qu’il a d’autres femmes à baiser, il ne pense
pas à moi de cette façon.
— Plus que six mois avant votre mariage, si je suis bien informée ?
s’exclame la propriétaire de la boutique.
Elle est la seule à être excitée. Évidemment, elle s’apprête à gagner
beaucoup d’argent, aujourd’hui. Le mariage qui marque l’union de la mafia
de Chicago et de celle de New York donnera lieu à une fête splendide. Nous
ne compterons pas les sous.
J’incline la tête. Cent soixante-six jours avant de devoir échanger une
cage dorée contre une autre. Gianna me lance un regard qui en dit long,
mais elle se tait. À seize ans et demi, elle a finalement appris à maîtriser ses
crises. Enfin, en général.
Le propriétaire du magasin nous conduit jusqu’à une cabine d’essayage.
Umberto et l’autre homme restent devant les rideaux tirés. De leur côté,
Lily et Gianna s’installent sur le canapé blanc en peluche tandis que Mère
commence à examiner les robes de mariée exposées. Je reste debout au
milieu de la pièce. La vue de tout ce tulle blanc, de la soie et du brocart
autant que le fait de savoir ce que cela représente me serrent la gorge. Des
citations sur l’amour décorent les murs de la cabine d’essayage ; elles sont
comme une raillerie face à la dure réalité de ma vie. Qu’est-ce que l’amour,
sinon un rêve stupide ?
En sentant les yeux de la propriétaire du magasin et de ses assistants sur
moi, je redresse les épaules, avant de rejoindre ma mère. Personne ne doit
savoir que je ne suis pas une heureuse future mariée, mais un pion sur
l’échiquier du pouvoir.
Finalement, la dame s’approche de nous afin de nous montrer ses robes
les plus chères.
— Quel genre de robe votre futur mari préférerait-il ? demande-t-elle.
— Le genre inexistant, répond Gianna avec un ton lourd de sous-
entendus, si bien que ma mère lui lance un regard furieux.
Je rougis, ce qui amuse la propriétaire de la boutique, comme si c’était
trop charmant.
— Vous aurez le temps pour ça pendant la nuit de noces, vous ne pensez
pas ? dit-elle avec un clin d’œil.
J’attrape la robe la plus onéreuse de la collection. Le bustier est brodé de
perles et de fils argentés formant un délicat motif de fleurs.
— Ce sont des fils de platine, me révèle la vendeuse.
Voilà qui explique le prix.
— Je pense que le fiancé aimera beaucoup ce choix.
Alors, elle le connaît mieux que moi. Luca est autant un étranger pour
moi aujourd’hui qu’il l’était il y a trois ans.

*
Le mariage aura lieu au sein des vastes jardins du manoir Vitiello, dans
les Hamptons. Tout le monde est déjà en pleine effervescence pour les
préparatifs. Je n’ai pas encore mis les pieds dans la maison ni même sur les
lieux, mais ma mère me tient au courant, sans que je ne le lui aie rien
demandé.
Dès l’arrivée de ma famille à New York, quelques heures plus tôt, mes
sœurs et moi nous sommes serrées les unes contre les autres dans notre suite
de l’hôtel Mandarin Oriental, à Manhattan. Lorsque Salvatore Vitiello a
suggéré que nous vivions dans l’une des nombreuses chambres du manoir
jusqu’au mariage prévu dans cinq jours, mon père a refusé.
Trois ans de coopération timide, et ils ne se font toujours pas confiance.
Je n’en suis pas mécontente. Je n’ai aucune envie de mettre les pieds dans
ce manoir avant d’y être obligée.
Père a accepté de me laisser partager une suite avec Lily et Gianna
pendant que lui et Mère en loueront une de leur côté. Bien sûr, un garde du
corps est posté devant les trois portes de nos chambres.
— Est-ce qu’on doit vraiment assister à la fête de la mariée, demain ?
demande Lily, ses jambes nues se balançant sur le dossier du canapé.
Maman dit toujours que Nabokov devait avoir Liliana en tête quand il a
écrit Lolita. Alors que Gianna provoque avec ses mots, Lily utilise son
corps. Elle a eu quatorze ans en avril, une enfant qui affiche ses courbes
timides pour narguer ceux qui l’entourent.
Son attitude m’inquiète. Je sais que c’est sa façon de se rebeller contre la
cage dorée qu’est notre vie, mais si les soldats de Père considèrent son flirt
comme des enfantillages, il y en a d’autres, dehors, qui s’amusent à le
comprendre autrement.
— Bien sûr que nous devons nous y rendre, marmonne Gianna. Aria est
l’heureuse élue, tu te souviens ?
Lily renifle.
— Évidemment.
Elle se redresse brusquement.
— Je m’ennuie. Allons faire du shopping.
Umberto n’est pas très enthousiaste à cette idée ; même avec un autre
garde du corps de mon père à ses côtés, il prétend qu’il est presque
impossible de nous garder sous contrôle. Il finit toutefois par céder, comme
il le fait toujours.

Nous sommes en pleine séance shopping dans un magasin qui vend des
tenues sexy de type rock chick, que Lily veut désespérément essayer, quand
je reçois un message de Luca. C’est la première fois qu’il me contacte
directement, si bien que pendant un long moment, je ne peux que fixer mon
écran.
Gianna regarde par-dessus mon épaule dans la cabine d’essayage.
— « Retrouve-moi à ton hôtel à six heures. Luca. » C’est gentil de sa part
de demander !
— Qu’est-ce qu’il veut ? chuchoté-je.
J’avais espéré ne pas le voir avant le 10 août, le jour de la cérémonie.
— Il n’y a qu’une seule façon de le savoir, dit Gianna en vérifiant son
reflet.

Je suis nerveuse. Je n’ai pas vu Luca depuis longtemps. Je lisse mes


cheveux, arrange ma chemise, puis recommence. Gianna m’a convaincue
de porter le jean moulant noir que j’ai acheté aujourd’hui. Maintenant, je
me demande si quelque chose qui attirerait moins l’attention sur mon corps
ne serait pas mieux. J’ai encore quinze minutes avant que Luca veuille me
rencontrer. Je ne sais même pas encore où. Je suppose qu’il m’appellera,
une fois arrivé, pour me demander de descendre dans le hall.
— Arrête de te tripoter, ordonne Gianna de sa place sur le canapé, où elle
lit un magazine.
— Je ne pense vraiment pas que cette tenue soit une bonne idée.
— Au contraire. C’est facile de manipuler les hommes. Lily a quatorze
ans, et elle l’a déjà compris. Père dit toujours que nous sommes le sexe
faible parce que nous ne portons pas d’armes. Nous avons nos propres
armes, Aria, qu’il faudrait que tu commences à utiliser. Si tu veux survivre
à ton mariage avec cet homme, tu vas devoir te servir de ton corps pour le
manipuler. Les hommes, même les bâtards au cœur froid comme lui, ont
une faiblesse, et elle se trouve entre leurs jambes.
Ça m’étonnerait que Luca puisse être manipulé aussi facilement. Il ne
m’apparaît pas comme quelqu’un qui perd le contrôle sans le vouloir. De
plus, je ne suis pas sûre de souhaiter qu’il s’intéresse à mon corps.
Un coup à la porte me fait sursauter. Mes yeux volent vers l’horloge. Il
est encore trop tôt pour que ce soit lui. Puis, de toute façon, il ne va pas
vraiment monter dans notre suite, si ?
Lily se précipite hors de sa chambre avant que Gianna ou moi puissions
bouger. Elle porte sa tenue de rock chick : un pantalon en cuir ainsi qu’un
tee-shirt noir moulants. Alors qu’elle pense ressembler à une adulte,
habillée comme ça, nous trouvons, au contraire, qu’elle a l’air d’une gamine
de quatorze ans qui en fait trop.
Elle ouvre la porte, dévoilant sa hanche dans une pose suggestive. Gianna
râle, mais je ne lui prête plus attention.
— Salut, Luca ! s’enthousiasme Lily.
Je m’approche d’eux. Ce dernier la fixe, essayant visiblement de
comprendre qui elle est. Matteo, Romero et Cesare se tiennent derrière lui.
Waouh, il a amené son entourage. D’ailleurs, où est Umberto ?
— Tu es Liliana, la plus jeune des sœurs, se souvient Luca, ignorant la
tentative de flirt de Lily.
Elle fronce les sourcils.
— Je ne suis pas si jeune.
— Si, tu l’es, réponds-je fermement en posant mes mains sur ses épaules.
Elle est plus petite que moi de quelques centimètres seulement.
— Va voir Gianna.
Lily me jette un regard incrédule avant de s’éclipser.
Mon pouls s’accélère lorsque je me tourne vers Luca. Son regard
s’attarde sur mes jambes, puis remonte lentement jusqu’à mon visage. Il y a
quelque chose dans ses yeux, quelque chose qui n’y était pas la dernière
fois que je l’ai vu. Je réalise que c’est du désir.
— Je ne savais pas que nous allions nous rencontrer dans ma suite, dis-je,
avant de réaliser que j’aurais dû le saluer, ou du moins être moins grossière.
— Tu comptes me laisser entrer ?
J’hésite, puis recule pour laisser les hommes passer devant moi. Seul
Cesare reste dehors. Il ferme la porte alors que j’aurais préféré qu’elle reste
entrouverte.
Matteo s’approche de Gianna, qui s’assoit rapidement en lui lançant son
regard le plus mauvais. Lily, bien sûr, lui sourit.
— Je peux voir ton arme ?
Matteo lui adresse un rictus, mais avant qu’il puisse répondre, je le fais :
— Non, tu ne peux pas.
Je sens les yeux de Luca s’attarder sur mes jambes et mes fesses à
nouveau. Gianna me lance une œillade signifiant : « Je te l’avais bien dit. »
— Tu ne devrais pas être ici, seul avec nous, marmonne-t-elle ensuite. Ce
n’est pas approprié.
J’étouffe un grognement. Comme si Gianna se souciait de ce qui est
approprié…
Luca plisse les yeux.
— Où est Umberto ? Pourquoi ne garde-t-il pas la porte ?
— Il est probablement aux toilettes ou en pause cigarette, dis-je en
haussant les épaules.
— Ça arrive souvent qu’il vous laisse sans protection ?
— Oh, tout le temps ! réplique Gianna d’un ton moqueur. Tu vois, Lily,
Aria et moi sortons en douce tous les week-ends parce qu’on a parié sur
celle qui ramassera le plus de gars.
Lily laisse échapper un rire idiot.
— Un mot, Aria ? lâche Luca en me fixant de son regard froid.
Gianna se lève du canapé pour s’approcher de nous.
— Je plaisantais, pour l’amour de Dieu ! s’exclame-t-elle en essayant de
s’interposer entre Luca et moi, mais Matteo la retient par le poignet.
Lily observe la scène avec des yeux écarquillés tandis que Romero se
tient contre la porte avec désinvolture.
— Lâche-moi, ou je te casse les doigts, grogne Gianna.
Matteo lève les mains en signe de reddition, avec un large sourire.
— Allez, me presse Luca d’une main dans le bas de mon dos.
Je retiens mon souffle.
— Où est ta chambre ?
Mon cœur se met à battre la chamade. Je fais un signe de tête vers la
porte de gauche. Luca m’y conduit, malgré les protestations de Gianna.
— Je vais appeler notre père ! Tu ne peux pas faire cela !
Une fois dans ma chambre, il ferme la porte. Je ne peux pas m’empêcher
d’avoir peur. Ma sœur n’aurait pas dû dire toutes ces bêtises. Dès qu’il me
fait face, je renchéris :
— Gianna plaisantait. Je n’ai encore embrassé personne, je le jure.
Même si la chaleur envahit mon visage à cet aveu, je ne veux pas que
Luca se mette en colère pour quelque chose que je n’ai même pas fait.
Ses yeux gris me captivent par leur intensité.
— Je sais.
Mes lèvres s’entrouvrent.
— Oh. Alors, pourquoi es-tu en colère ?
— Est-ce que j’ai l’air d’être en colère ?
Je décide de ne pas répondre. Il sourit.
— Tu ne me connais pas très bien.
— À qui la faute ? marmonné-je.
Lorsqu’il touche mon menton, je me transforme en statue de sel.
— Tu agis comme une biche peureuse entre les griffes d’un loup.
C’est effectivement proche de ce que je pense de lui.
— Je ne vais pas te faire de mal.
Mon air doit être on ne peut plus dubitatif, car il lâche un petit rire avant
de baisser sa tête vers la mienne.
— Que fais-tu ? chuchoté-je nerveusement.
— Je ne vais pas te prendre maintenant, si c’est ce qui t’inquiète. Je peux
attendre quelques jours de plus. J’ai déjà attendu trois ans, après tout.
Je ne peux pas croire qu’il ait dit ça. Bien sûr, je sais ce qui est attendu
lors d’une nuit de noces, mais je me suis presque convaincue que Luca ne
s’intéressait pas à moi de cette façon.
— Tu m’as traitée d’enfant, la dernière fois.
— Mais tu n’en es plus une, oppose-t-il avec un sourire de prédateur, ses
lèvres à moins d’un centimètre des miennes. Tu rends les choses vraiment
difficiles. Je ne peux pas t’embrasser si tu me regardes comme ça.
— Alors, peut-être devrais-je t’offrir ce regard lors de notre nuit de
noces, lancé-je.
— Alors, peut-être vais-je devoir te prendre par-derrière pour ne pas
avoir à le voir.
Mon visage se décompose. Je trébuche, de sorte que mon dos heurte le
mur.
Luca secoue la tête.
— Détends-toi. Je plaisantais, ajoute-t-il doucement. Je ne suis pas un
monstre.
— Vraiment ?
Son expression se durcit, et il se redresse de toute sa hauteur. Je regrette
immédiatement mes paroles, même si elles sont vraies.
— Je voulais aborder la question de ta protection, commence-t-il d’une
voix solennelle, sans émotion. Une fois que tu auras emménagé dans mon
penthouse, après le mariage, Cesare et Romero seront responsables de ta
sécurité. Mais je veux que Romero reste à tes côtés jusque-là.
— J’ai Umberto, protesté-je, mais il secoue la tête.
— Apparemment, il fait trop de pauses toilettes. Romero ne te quittera
plus à partir de maintenant.
— Est-ce qu’il gardera un œil sur moi aussi quand je me doucherai ?
— Si j’en ai envie.
Je lève le menton, essayant d’étouffer ma colère.
— Tu laisserais un autre homme me voir nue ? Tu dois vraiment faire
confiance à Romero pour croire qu’il ne profitera pas de la situation.
Les yeux de Luca flambent.
— Romero est loyal.
Il se rapproche.
— Ne t’inquiète pas, je serai le seul homme à te voir nue. J’ai hâte.
Alors que ses yeux parcourent mon corps, je détourne les miens, les bras
toujours croisés sur ma poitrine.
— Et Lily ? Elle et Gianna partagent cette suite avec moi. Tu as vu
comment Lily peut être. Elle va flirter avec lui. Elle fera n’importe quoi
pour le faire réagir. Elle ne réalise pas dans quoi elle pourrait s’embarquer.
J’ai besoin de savoir qu’elle sera en sécurité.
— Romero ne touchera pas à ta sœur. Liliana s’amuse. C’est une petite
fille. Romero aime les femmes majeures et consentantes.
Et pas toi ? ai-je envie de demander, mais je ravale mes mots et hoche la
tête à la place.
Mes yeux se dirigent brusquement vers mon lit, horrible allusion à ce qui
va bientôt se produire.
— Il y a autre chose : prends-tu la pilule ?
Le sang quitte mon visage alors que je ne cille plus.
— Bien sûr que non.
Luca me scrute avec un calme troublant.
— Ta mère aurait pu te faire commencer en vue du mariage.
Je pourrais m’effondrer à tout moment de cette discussion.
— Ma mère ne ferait jamais ça. Elle refuse même de me parler de ces
choses.
Luca hausse un sourcil.
— Mais tu sais ce qui se passe entre un homme et une femme lors de leur
nuit de noces ?
Il se moque de moi, le salaud.
— Je sais ce qui se passe pour les couples normaux. Dans notre cas, je
pense que le mot que tu cherches est « viol ».
Les yeux de Luca brillent d’émotion.
— Je veux que tu commences à prendre la pilule.
Il me tend une petite boîte.
— Ne dois-je pas consulter un médecin avant de suivre une
contraception ?
— Nous en avons un qui travaille pour la famiglia depuis des décennies.
C’est de sa part. Tu dois commencer à prendre la pilule immédiatement, il
faut quarante-huit heures pour qu’elle fasse effet.
Je n’arrive pas à le croire. Il semble vraiment décidé à coucher avec moi.
Mon estomac se noue.
— Et si je ne la prends pas ?
Luca hausse les épaules.
— Alors, j’utiliserai un préservatif. Dans tous les cas, pour notre nuit de
noces, tu es à moi.
Après avoir ouvert la porte, il me fait signe de bouger. Comme en transe,
je pénètre dans le salon de la suite. Je n’avais pas l’intention de le mettre en
colère, mais maintenant, il est trop tard. Ce n’est probablement pas la
dernière fois, de toute façon.
Umberto se tient à côté de Gianna et Lily, l’air ennuyé. Il fronce les
sourcils à notre approche.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Tu devrais faire plus attention, à l’avenir, et limiter tes pauses au
minimum, lui recommande Luca.
— Je ne suis parti que quelques minutes, et il y avait des gardes devant
les autres portes.
Gianna sourit tandis que les yeux de Matteo restent fixés sur elle.
— Qu’est-ce que tu regardes ? l’agresse-t-elle.
Matteo se penche en avant.
— Ton corps sexy.
— Alors, continue à regarder. (Elle hausse les épaules.) Parce que c’est
tout ce que tu pourras faire avec mon corps sexy.
— Arrête, la prévient Umberto.
Matteo affiche une expression calculatrice.
— Romero prendra la relève jusqu’au mariage, annonce Luca.
Umberto ouvre la bouche, mais mon fiancé lève la main.
— C’est décidé.
Il se tourne ensuite vers Romero, qui se redresse immédiatement. Ils
s’éloignent de nous de quelques pas.
Gianna s’approche alors de moi.
— Qu’est-ce qu’il entend par là ?
— Romero est mon nouveau garde du corps.
— Il veut juste te contrôler.
— Chut.
J’épie Luca et Romero. Après un moment, Romero jette un coup d’œil à
Lily, hoche la tête et dit quelque chose. Puis, ils reviennent vers nous.
— Romero restera avec vous, confirme simplement Luca.
Son comportement est si froid depuis que je l’ai traité de monstre.
— Et que suis-je censé faire ? demande Umberto.
— Tu peux garder leur porte.
— Ou tu peux te joindre à notre enterrement de vie de garçon, suggère
Matteo.
— Je ne suis pas intéressé, rétorque Umberto.
Luca hausse les épaules.
— Comme tu veux. Scuderi vient avec nous.
Mon père irait avec eux ? Je ne veux même pas savoir ce qu’ils ont
prévu.
Luca se tourne une dernière fois vers moi.
— Rappelle-toi ce que je t’ai dit.
Je ne réponds rien, me contentant de serrer la boîte de pilules dans ma
main. Sans un mot de plus, Luca et Matteo s’en vont. Romero tient la porte
ouverte.
— Tu peux partir aussi, dit-il à Umberto, qui lui jette un regard furieux,
avant de sortir l’instant d’après.
Romero ferme la porte, puis la verrouille. Gianna en reste bouche bée.
— Tu n’es pas sérieux.
Le garde du corps ne réagit pas. Il se contente de s’appuyer contre la
sortie, les bras croisés.
— Viens, Gianna.
Je l’entraîne avec moi vers le canapé, où je m’assois. Lily est déjà
agenouillée sur le fauteuil, occupée à regarder Romero avec attention. Les
yeux de Gianna se posent rapidement sur ma main.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La pilule.
— Ne me dis pas que ce connard te l’a donnée à l’instant pour pouvoir te
baiser le soir de ton mariage ?!
Je pince les lèvres.
— Tu ne vas pas la prendre, si ?
— Je dois le faire. Ça n’arrêtera pas Luca si je ne le fais pas. Il sera
seulement en colère.
Alors que Gianna secoue la tête, je lui lance un regard suppliant.
— Je ne veux pas me disputer avec toi. Regardons un film, d’accord ?
J’ai vraiment besoin d’une distraction.
Après un moment, Gianna acquiesce. Nous choisissons un film au
hasard, mais il est difficile de se concentrer avec Romero qui nous observe.
— Tu vas rester là toute la nuit ? finis-je par demander. Tu me rends
nerveux. Tu ne peux pas t’asseoir, au moins ?
Il se dirige vers le fauteuil vacant et s’y enfonce. Là, il enlève sa veste,
révélant une chemise blanche et un étui contenant deux armes à feu ainsi
qu’un long couteau.
— Waouh ! souffle Lily.
Elle se lève pour marcher jusqu’à lui. Il garde son attention fixée sur la
porte. Lorsqu’elle se met toutefois sur la trajectoire de son regard, il n’a
d’autre choix que de lever les yeux vers elle. Avec un sourire, elle se glisse
rapidement sur ses genoux, ce qui le crispe.
Je saute du canapé afin de l’arracher à lui.
— Lily, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne peux pas agir comme ça. Un jour,
un homme va profiter de toi.
Beaucoup d’hommes ont du mal à comprendre que des vêtements et des
gestes provocants ne signifient pas qu’une femme les cherche.
Romero se redresse sur sa chaise.
— Il ne me fera pas de mal. Luca le lui a interdit, non ?
— Il pourrait te voler ta vertu et t’égorger ensuite avant que tu le dises à
quelqu’un, répond Gianna avec désinvolture.
Je lui lance un regard furieux tandis que les yeux de Lily s’agrandissent.
— Je ne le ferais pas, assure Romero, nous faisant toutes sursauter.
— Tu n’aurais pas dû dire ça, marmonne Gianna. Maintenant, elle va se
pâmer devant toi.
— Lily, va te coucher, ai-je ordonné.
Elle s’exécute en protestant bruyamment.
— Je suis désolée. Elle ne sait pas ce qu’elle fait.
Romero hoche la tête.
— Ne t’inquiète pas. J’ai une sœur de son âge.
— Quel âge as-tu ?
— Vingt ans.
— Et depuis combien de temps travailles-tu pour Luca ?
Gianna éteint la télé pour se concentrer sur son interrogatoire. De mon
côté, je m’affale contre le dossier.
— Quatre ans, mais ça fait six ans que je suis un made man.
— Tu dois être doué avec une arme si Luca t’a choisi pour protéger Aria.
Romero hausse les épaules.
— Savoir comment me comporter lors d’un combat n’est pas la raison
principale. Luca croit en ma loyauté.
— Ce qui veut dire que tu ne vas pas tripoter Aria.
Je lève les yeux au ciel. Romero regrette probablement d’avoir délaissé
sa place à la porte.
— Luca sait qu’il peut me faire confiance avec ce qui lui appartient.
Les lèvres de Gianna se pincent. Mauvaise pioche.
— Donc, si Aria sortait nue de sa chambre, ce soir, et que tu bandais sans
pouvoir vraiment t’en empêcher, Luca ne te couperait pas la bite ?
Romero est visiblement décontenancé. Il me fixe, comme s’il craignait
que je m’y essaie.
— Ignore-la. Je ne le ferai pas.
— Où Luca et les autres hommes vont-ils pour l’enterrement de vie de
garçon ?
Romero ne répond pas.
— Probablement dans un club de strip-tease et ensuite, dans l’un des
bordels de la famiglia, murmure Gianna. Pourquoi les hommes peuvent-ils
s’amuser avec des prostituées alors que nous devons garder notre virginité
pour la nuit de noces ? Et pourquoi Luca peut-il baiser qui il veut alors
qu’Aria ne peut même pas embrasser un mec ?
— Je n’ai pas fixé les règles, dit simplement Romero.
— Mais tu t’assures que nous ne les brisons pas. Tu n’es pas notre
protecteur, tu es notre surveillant.
— As-tu déjà songé que je vous protégeais des gars qui ne savent pas qui
est Aria ? demande-t-il.
Je fronce les sourcils.
— Luca tuerait toute personne qui oserait te toucher. Bien sûr, tu pourrais
le faire : sortir, flirter avec un gars et passer à autre chose. Parce que ce ne
serait pas toi qu’ensuite Luca étriperait.
— Luca n’est pas mon fiancé, rappelle Gianna.
— Ton père tuerait tout homme qui s’approcherait de toi, car il ne
voudrait pas que quelqu’un gâche ses biens les plus précieux.
Pour la première fois, je réalise que le fait que j’aie été donnée à Luca ne
signifie pas que Gianna ne sera pas forcée d’épouser quelqu’un, elle aussi.
À ce constat, je me sens soudainement très fatiguée.
— Je vais me coucher.
Je reste éveillée une bonne partie de la nuit, réfléchissant à des moyens
d’échapper au mariage, mais la seule option est la fuite. Si Gianna vient
avec moi, qu’en sera-t-il de Liliana ? Impossible de les garder toutes les
deux en sécurité. Et Fabiano ? Et ma mère ? Je ne peux pas tout laisser
derrière moi. C’est ma vie. Je ne connais rien d’autre. En fin de compte,
peut-être suis-je lâche, bien qu’épouser un homme comme Luca demande
probablement plus de courage que s’enfuir.
© Hachette Livre, 2022, pour la présente édition.
Hachette Livre, 58 rue Jean Bleuzen, 92170 Vanves.
Couverture : © books and moods

Captive est une dark romance qui n’entre pas dans les codes de la romance classique :
romance y rime avec violence, et certaines scènes peuvent surprendre les lectrices non
averties.
Trigger warnings : inceste et viol (évoqués en souvenirs racontés), violences physiques,
langage violent.

ISBN : 9782017207603
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
ATMOSPHÈRE
Chase Atlantic – Ozone
Noah Cyrus – Lonely
Emily Burns – Is It Just Me ?
Julia Michaels, Niall Horan – What a Time FLETCHER, Kito – Bitter
Bea Miller – Like That
Tate McRae – Vicious
Bryce Fox – Horns
Bahari – Savage
Royal Deluxe – I’m a Wanted Man Dorothy – Wicked Ones
Michele Morrone – Watch me burn Stileto, Kendyle Paige – Cravin’
Rosenfeld – Do It For Me
Billie Eilish – Billie Bossa Nova Taylor Swift – Daylight
Fleurie – Love and War
NF – Trauma
Labrinth – Mount Everest
Sam Smith – Writing’s On The Wall Billie Eilish – No Time To Die
Harry Styles – Fine Line
Bleachers – Wild Heart
Sommaire
Couverture

Titre

Copyright

Atmosphère

Prologue

Chapitre 1 : deux… ou trois

Chapitre 2 : thérapie supplémentaire

Chapitre 3 : voisin

Chapitre 4 : proposition

Chapitre 5 : du grand Asher Scott

Chapitre 6 : menteur

Chapitre 7 : décision

Chapitre 8 : prête

Chapitre 9 : prochaine fois

Chapitre 10 : chantage

Chapitre 11 : mens-moi

Chapitre 12 : effet de surprise


Chapitre 13 : bon retour

Chapitre 14 : deux conditions

Chapitre 15 : Las Vegas

Chapitre 16 : débattable

Chapitre 17 : Teen Titans

Chapitre 18 : ennui

Chapitre 19 : à ton rythme

Chapitre 20 : sommeil troublé

Chapitre 21 : images

Chapitre 22 : Lakestone

Chapitre 23 : Kate

Chapitre 24 : photos

Chapitre 25 : empire(s)

Chapitre 26 : séance « au cas où »

Chapitre 27 : ange possessif

Chapitre 28 : essaie

Chapitre 29 : effraction

Chapitre 30 : détective

Chapitre 31 : addiction

Chapitre 32 : remise en question


Chapitre 33 : vengeance

Chapitre 34 : dette

Chapitre 35 : guide-moi

Chapitre 36 : nouvelle année… nouvelle soirée

Chapitre 37 : pressentiment

Chapitre 38 : sénateur

Chapitre 39 : Sydney

Chapitre 40 : âme a âme

Chapitre 41 : le renard et la souris

Chapitre 42 : fantôme

Chapitre 43 : place disponible

Chapitre 44 : activité

Chapitre 45 : une bonne fin

Chapitre 46 : pouvoir, argent… Ella

Chapitre 47 : deux personnes

Épilogue

Remerciements

Extrait - The Mafia Chronicles


PROLOGUE
Un an…
Un an s’était écoulé depuis cette après-midi.
Depuis cet au revoir qui n’avait jamais vraiment eu lieu.
Et pour quelle raison ? La peur ? L’indifférence ? L’incertitude ?
Elle ne comprenait pas. Personne ne comprenait réellement. Sauf lui.
Lui qui se montrait si froid, si distant, si inhumain avec tous ceux qui
l’entouraient, lui qui était hanté par les démons de son passé.
Lui seul pouvait l’aider à résoudre le casse-tête qu’il était.
Lui seul pouvait répondre à ses questions, ces questions qu’elle se posait
depuis maintenant un an.
Car même cette enveloppe confiée à son départ ne lui avait pas apporté
de réponse. Son silence l’avait détruite.
Mais si, un an plus tard, cet au revoir se transformait en retrouvailles ?
Des retrouvailles qu’il avait pourtant évitées des centaines de fois depuis
un an. Lui qui voulait avoir la mainmise sur tout… allait perdre tout
contrôle.
Vous le savez, les choses ne se passent jamais comme prévu… et ses
décisions allaient bientôt se retourner contre lui, au plus grand bonheur de
leurs démons… et de ses ennemis.
« Ils n’avaient pas besoin de mourir pour goûter à l’enfer. »
CHAPITRE 1 : DEUX… OU TROIS
Asher

— Debout ! s’exclama une voix qui me tira de mon sommeil.


C’est un cauchemar… un putain de cauchemar.
Un grognement s’échappa de mes lèvres et je me couvris la tête avec
mon oreiller, dans l’espoir d’étouffer ce bruit qui me donnait des putain
de pulsions meurtrières.
— Allez ! Réveille-toi !
Les yeux encore clos, je pris une longue inspiration entre mes dents
serrées.
Je vais le massacrer, et l’histoire sera réglée.
— Les vacances sont terminées !
Je sentais ma patience s’égrener aussi rapidement que les minutes qu’il
lui restait à vivre. Ce n’était vraiment pas le meilleur des réveils.
— Le soleil illumine le ciel !
Mon poing va illuminer ta vue, si tu continues.
Je m’enroulai dans les draps en grognant une nouvelle fois. Il allait se
fatiguer, de toute manière. Ce n’était qu’une question de temps.
C’est ça, les gosses.
— Mais, Ash !
À nouveau, je restai silencieux. S’il y avait bien une chose qui pouvait
me donner envie de me foutre en l’air, c’était la voix terriblement
agaçante de Ben au saut du lit.
Je vais lui faire bouffer sa langue.
— En plus, tu as…
— MAIS TU VAS LA FERMER, OUI ? hurlai-je contre mon matelas.
Il me faut une clope. Rectification : deux clopes.
Un ricanement sortit de la bouche de mon cousin, visiblement fier de
son coup. Je dégageai l’oreiller qui m’étouffait en ouvrant les yeux.
Voilà. J’étais de mauvaise humeur. C’est parfait, putain. Parfait.
— Quelle belle journée en perspective, pas vrai, Ash ? me nargua-t-il
en quittant ma chambre. C’est bon, il est réveillé, la sorcière !
Les sourcils froncés, je soufflai d’agacement. Kiara était là aussi.
Bordel, il me faut une clope en urgence.
Au moment où le rire de mon amie d’enfance résonna en bas, je
m’enfonçai encore plus dans mon lit. Je n’étais pas d’humeur à la voir,
encore moins à l’écouter, dès le matin, me rebattre les oreilles avec ce
sujet.
Ce même sujet depuis un an.
Ça faisait quelques mois que tout était presque rentré dans l’ordre. Ben
était pratiquement rétabli de ses blessures, les affaires marchaient très
bien. William et Isobel étaient morts, j’avais enfin vengé mon père. Tout
redevenait comme avant, petit à petit.
Ou du moins, presque.
— Asher !
« Asher. »
Ma mâchoire se contracta violemment. Habituellement, Kiara ne
m’appelait jamais par mon prénom complet, et je détestais l’entendre le
faire. Parce qu’avec mon père elle était la seule à le faire.
Et ça ne m’avait jamais dérangé, quand c’était elle.
Je m’extirpai de mon lit sans manquer de pousser un nouveau
grognement, les yeux plissés à cause de la lumière qui pénétrait dans la
pièce. D’un pas nonchalant, je me dirigeai vers la salle de bains.
Cette maison était mon enfer personnel depuis un an, un enfer que je
refusais de quitter. Parce que c’était le seul souvenir que je m’autorisais à
garder d’elle.
Un an.
Un an qu’elle hantait les murs de ma maison, qu’elle parcourait mes
chambres et résidait dans mes pensées.
Un an que je l’avais chassée de ma vie, de mon monde.
Je ne regrettais pas mon choix, elle était bien mieux loin de moi. Loin
du monde qui l’avait détruite. Et je gardais en tête qu’elle irait mieux
grâce à moi.
Tandis que l’eau de la douche coulait sur ma peau, je fermai les yeux.
Encore une fois, son visage apparut. Comme tous les jours depuis un an.
Un an qu’elle manquait à Kiara et à ce con de chien que j’avais gardé à
cause d’elle. À cause de ce pouvoir qu’elle avait sur moi.
Ce putain de pouvoir.
« Je suis tombée amoureuse de toi. »
Cette phrase se répétait tout le temps dans mon esprit, comme un écho
lointain. Elle me gardait éveillé toutes les nuits. Comment avait-elle pu
ressentir ça pour moi ?
Elle est putain de suicidaire.
Sa connerie lui avait fait dire des choses qu’elle ne pensait pas, et
qu’honnêtement j’aurais préféré qu’elle ne me dise jamais. Après tout ce
temps passé à la repousser, j’avais réussi à obtenir l’effet inverse.
Au moins, en la virant, j’étais certain qu’elle me haïrait. Et c’était
mieux ainsi.
Elle ne pouvait pas m’aimer.
Elle ne devait pas m’aimer.
Avec une longue expiration, j’éteignis le jet. OK, tu vas garder ton
calme… et les ignorer. Voilà, c’est ça, les ignorer…
Je m’habillai puis, à pas feutrés, descendis les escaliers, en quête de
calme. Je voulais prendre un café sans qu’aucun d’eux ne l’ouvre. Parce
que, sinon, je vais finir par en jeter un du deuxième étage.
Je soupirai de soulagement lorsque je remarquai que la cuisine était
vide. Aucun signe de ces deux cons. Ils étaient sûrement dehors.
Impeccable.
Mais, alors que je commençais à préparer mon café en sortant une
clope, ma mâchoire se contracta. J’entendis au loin une voix féminine qui
m’insupportait au plus haut point.
— Qu’est-ce que je suis de bonne humeur !
Je restai silencieux face aux provocations de mon cousin et regardai
mon café s’écouler pour calmer mes nerfs.
J’ai besoin de fumer.
Je pris la clope entre mes lèvres, les yeux fermés. Enfin.
— Ash ! T’es réveillé !
Kiara. Putain de Kiara.
— Non, marmonnai-je sèchement.
Muni de ma tasse, je me tournai vers eux. Assis sur les tabourets, les
yeux pétillant d’excitation, ils arboraient des sourires malicieux qui me
donnaient la nausée.
C’était de loin le pire réveil du mois. De l’année, même.
Casse les couilles.
— J’ai appelé Ella hier, m’annonça joyeusement Kiara. Elle avait
complètement oublié ton prénom !
Ma mâchoire se contracta pour la sixième fois depuis mon réveil.
Kiara avait le don de m’énerver en me mettant le sujet sous le nez.
— C’est parfait, rétorquai-je d’un ton glacial.
Je déverrouillai mon téléphone. Il m’offrait une bien meilleure
compagnie que les gueules d’attardés face à moi.
— Ah oui ? demanda Ben. Dis-moi, Kiara, ça ne fait pas un an,
maintenant ?
— Oh, bordel, fermez vos gueules ! soupirai-je d’un ton blasé en
quittant la cuisine pour rejoindre le salon.
Je posai ma tasse de café sur la table basse et m’affalai sur ce même
canapé où elle avait l’habitude de regarder de la merde. Il faut que
j’arrête de tout ramener à elle. C’est terminé.
J’inspirai profondément en fermant les yeux, puis je sentis le canapé
s’affaisser sous le poids de leurs corps. Ils se collèrent contre moi comme
deux démons.
C’est un cauchemar, putain.
— Je vais en tuer un aujourd’hui, murmurai-je dans un souffle avant
de fixer l’écran de la télé.
— Tu ne te souviendrais pas de m’avoir donné ta parole pour un truc il
y a un an ? me susurra Ben.
— Non.
Bien sûr que si.
« — Toi, t’aimes te compliquer l’existence, pas moi, gloussa Ben.
— Prépare-toi à courir après cette fille. Je n’aimerais vraiment pas
être à ta place.
Il allait essayer de récupérer Grace, ou du moins de lui parler. C’était
con et irréfléchi.
Mais bon, c’était Ben, quoi ! On ne pouvait pas s’attendre à mieux.
Sa phrase me fit pouffer de rire. En retour, il croisa les bras.
— Quand t’aimeras une fille et que tu feras de la merde, tu vas lui
courir après.
— Jamais. Je ne cours derrière personne, je n’ai jamais eu à le faire.
Mon ego ne pourrait pas le supporter.
— Supposons qu’un jour…
— Un jour lointain dans une autre vie, le coupai-je avant qu’il ne
finisse sa merde.
— Qu’un jour, tu tombes amoureux d’une fille, et que tu fasses de la
merde, et que TU EN AIES CONSCIENCE ! continua mon cousin.
Je me moquai ouvertement de ce qu’il disait.
— Je ne fais jamais de la merde, repris-je avec un air vaniteux.
— Tu ne vas pas t’excuser et essayer de la récupérer ?
— Non.
Absolument pas. Aucune chance.
— Asher Scott n’aime qu’Asher Scott. Et ses clopes. Et le whisky,
déclarai-je.
Un rire s’échappa de sa bouche, puis de la mienne. Après avoir posé
mon téléphone sur la table, je me tournai en silence vers la baie vitrée de
mon salon en expliquant plus sérieusement :
— Je n’ai pas envie d’aimer quelqu’un d’autre que moi. Je n’ai plus
envie de me soucier de quelqu’un d’autre.
La seule personne qui, je l’avais cru, s’intéressait moi, c’était cette
salope de Jones. Et tout dans notre relation avait été faux.
— Mais si cette personne se soucie plus de toi que toi ?
— Personne ne se soucie vraiment de moi plus que moi. Mais si, un
jour, ça arrive, continuai-je en reprenant ses suppositions de merde,
même si je sais que ça ne sera jamais le cas, et si je fais de la merde avec
cette personne, je te donne ma parole d’essayer de la récupérer.
En voyant les lèvres de Ben s’étirer en un énorme sourire, je conclus :
— Un jour lointain dans une autre vie, bien entendu. »
Je n’allais pas la récupérer, non.
Je ne comptais pas le faire. J’avais pris une décision et il n’y avait
aucune raison pour que je revienne dessus. Je n’avais pas de regrets.
Et il fallait qu’ils se fassent à l’idée.
— Il a raison, ce con, admit Kiara en se levant du canapé pour passer
derrière moi.
Lorsque ses mains se posèrent sur mes épaules, j’expirai bruyamment.
Elle allait mourir bêtement. Pourtant, même si je sentais mes nerfs
bouillir, je ne répondis rien. Ça ne les regardait pas. Ça ne regardait
personne d’autre que moi.
Je les laissai parler dans le vide et me concentrai sur les infos, qui ne
m’intéressaient pas davantage. Toutefois, je préférais de loin écouter la
voix d’un mec qui prétendait en avoir quelque chose à branler de
l’économie que Ben et Kiara.
Déjà, pourquoi ils ne sont pas en train de se disputer, là ?
— Ashou, tu dois prendre une décision, déclara Kiara en pressant mes
épaules.
Je me dégageai de ses doigts et me levai du fauteuil.
— Si j’ai une décision à prendre, c’est de choisir lequel de vous deux
je dois tuer en premier, crachai-je.
Alors que j’étais sur le point de quitter le salon, la remarque de mon
cousin sans cervelle m’arrêta net.
— Il est à cran parce que ça fait plus de 380 jours qu’il n’a pas vu
Ella…
« Ella. »
Ma décision est prise. Ben sera le premier à crever.
Je fis volte-face tandis qu’il se levait avec un regard de défi et sur les
lèvres un sourire narquois que je voulais exploser avec mon poing.
— Tu ne veux vraiment pas la fermer ?
Je le fusillai du regard en m’approchant de lui. Kiara s’interposa entre
nous.
— Ça suffit. Ash, tu ne penses pas que c’est le moment de la revoir ?
Genre… elle nous manque à nous aussi, tu sais…
— Elle ne me manque pas, lançai-je en la repoussant. Je n’en ai rien à
foutre d’elle.
C’est faux.
Mon cousin et mon amie échangèrent un regard avant d’exploser de
rire. Ma colère céda alors la place à l’exaspération. Puisqu’ils étaient
décidés à continuer de jouer à ce petit jeu de merde, ça serait sans moi.
— Si elle vous manque, vous avez un jet pour aller la voir.
— On veut que tu ailles la voir, me répondit Kiara en me pointant du
doigt, parce qu’on l’a tous revue depuis la mort de William.
— Tous, sauf toi.
Ben accompagna sa phrase d’une œillade accusatrice. Je ne voulais pas
l’admettre mais ils avaient raison, pour une fois. J’étais le seul qui ne
l’avait pas revue alors que, depuis la mort de William, Manhattan était
devenu ma destination favorite.
Chaque semaine, le temps d’une nuit.
Je n’avais jamais réussi à descendre de ma voiture et à toquer à sa
porte, même si je savais où elle habitait, et à quel étage. Ben avait décidé
de l’installer dans un immeuble appartenant à la famille, ce que j’ignorais
au début. J’avais refusé qu’il me dévoile sa localisation, car je savais
quelle serait ma réaction. Je savais que j’aurais envie d’aller la voir.
Et c’est exactement ce que je fais chaque week-end, maintenant.
Pendant le coma de Ben, qui avait survécu au piège que j’avais tendu à
William, je n’avais pas pu quitter Los Angeles, même si je crevais
d’envie d’aller à New York. Lorsqu’il avait commencé à se rétablir,
j’avais pris un jet, direction Manhattan.
Mais, arrivé là-bas, impossible de sortir de ma voiture. Je restais sur
mon siège, à contempler ses fenêtres jusqu’au petit matin. Une fois
seulement, je l’avais aperçue sur le balcon. Mais cette fois-là, j’étais dans
l’appartement au-dessus d’elle.
Et j’avais lancé un mégot de cigarette sur son crâne. Histoire de lui
rappeler le bon vieux temps. C’était très drôle… Oui, je m’ennuyais.
Elle n’avait jamais su que c’était moi. Et c’était bien mieux comme ça.
La véritable raison qui m’empêchait de la voir était que, pour la
première fois, j’avais peur. J’étais même terrifié. Je savais qu’elle m’en
voulait. Je savais que l’enveloppe que je lui avais remise par
l’intermédiaire de Carl me rendait vulnérable. Et je détestais être
vulnérable.
C’était un sentiment que je ne pouvais me résoudre à éprouver.
Sans défense, voilà ce que j’étais, ce que je ressentais, quand il
s’agissait d’elle.
— Ce n’est vraiment pas ouf de rester toute la nuit à l’épier depuis ta
voiture, remarqua Ben, qui savait où j’allais chaque week-end. C’est un
comportement de psychopathe, un peu…
Sa phrase m’arracha un sourire en coin que je dissimulai.
« Psychopathe. » Cette retardée m’appelait comme ça. Dans son
répertoire téléphonique, je portais ce nom absurde.
Tous les jours, je me demandais comment elle avait pu me supporter
après tout ce que je lui avais fait subir. Comment elle avait pu m’aimer.
Alors que, tout ce temps, je l’avais fait souffrir en pensant soulager ma
peine. Ça ne marchait pas.
— Mec, il faut que tu te décides, reprit plus sérieusement Kiara. Tu
n’as rien à perdre, au final ?
Si. J’ai tout à perdre. Par exemple, ma fierté, parce que je sais qu’elle
va m’envoyer chier.
— Qu’est-ce que tu attends pour la revoir ? insista mon cousin.
— Mais qui vous dit que je veux la revoir ? dis-je en fronçant les
sourcils et en croisant les bras.
— Tu n’as jamais dit le contraire, justement, m’indiqua Kiara d’un ton
plein de malice.
Je levai les yeux au ciel mais je ne répondis rien. Elle avait raison. Ils
avaient raison. Putain, je déteste dire ça.
En sentant quelque chose se frotter contre ma jambe, je baissai les
yeux. Tate. Ou Connard, pour les intimes.
Est-ce qu’il lui manquait ? J’imaginais que oui, forcément.
— Il y a genre une semaine, j’ai entendu Ash parler dans son sommeil,
ricana Ben. Le prénom d’Ella revenait tout le temps…
Je pris le premier objet qui me tomba sous la main et le lançai sur mon
cousin, qui s’esclaffa tandis que je l’assassinais du regard.
— Va te faire foutre. Je n’en ai rien à faire d’elle, tu comprends ça ?
Quand Kiara se mit à rire à son tour, ma colère s’amplifia. Pourquoi ils
s’entendent super bien quand c’est pour se moquer de moi ?
Je tournai les talons pour fuir encore une fois la présence de ces deux
guignols, mais je fus arrêté par la voix de mon amie.
— Moi… je sais quelque chose que vous ne savez pas…
J’arquai un sourcil face à son ton malicieux. Qu’est-ce qu’elle
racontait, encore ? Ma curiosité me força à rester pour l’écouter. Elle
allait parler d’elle.
— Vu qu’Ash est passé à autre chose, il n’y a plus aucune raison que
je le garde pour moi, n’est-ce pas ?
Je la regardai par-dessus mon épaule en prenant un air détaché, mais
son sourire en disait long. Et ça m’inquiétait.
— Moi, je sais qu’Ella… a un prétendant…
Mon souffle se coupa soudain. Je fermai les yeux brièvement puis me
retournai face à eux, les sourcils levés. Pardon ?
Un… quoi ?
Mon sang commença à bouillonner dans mes veines et je sentis ma
possessivité se réveiller. Comment ça, un prétendant ?
Je sondai Kiara pour m’assurer qu’elle ne mentait pas. L’étincelle dans
ses yeux me confirma qu’elle disait la vérité.
Une vérité qu’elle voulait que je sache.
Elle était trop excitée pour que ça soit un mensonge.
Un prétendant… Il est temps de faire disparaître quelqu’un de cette
terre.
— Tu n’en as rien à faire, Ash, si ?
Si, j’en avais carrément quelque chose à faire. Et ça m’énervait.
C’est qui, ce bouffon ?
— Je n’en ai rien à faire, mentis-je en détournant le regard vers mon
cousin, qui semblait ahuri par la confidence de Kiara.
Non… elle ment. Dans le cas contraire, elle l’aurait dit à Ben avant.
— Mais c’est qui ? l’interrogea mon cousin.
Son sourire machiavélique me tapait sur les nerfs. Elle savourait nos
réactions en silence. Putain, parle !
Les secondes étaient interminables. Mon pied tapait nerveusement
contre le sol du salon tant j’étais impatient de découvrir l’heureux élu que
j’allais bientôt descendre.
— Son voisin ! s’exclama mon amie d’enfance en me fixant. Il lui
envoie des fleurs presque tous les jours !
Mes yeux se fermèrent. Une vague de jalousie engloutit mon corps.
Des fleurs.
Putain, je vais lui faire creuser sa tombe et mettre ses fleurs dessus.
— Depuis quand ? la questionnai-je sans pouvoir me retenir.
— Monsieur Scott est jaloux ? se moqua-t-elle.
Je grimaçai. Intérieurement, je prévoyais déjà plusieurs manières
d’achever ce blaireau que je ne connaissais pas encore.
— Moi, je vois plus Ella avec Ash qu’avec son voisin, rit Ben.
Je pouffai. Avec son voisin ?
Il ne sera jamais avec elle. Pas tant que je serai vivant.
— Quel genre de relation ils ont ? insista Jenkins.
— Il la drague souvent, et…
— Ils se sont déjà embrassés ? la coupai-je.
Face à son regard malicieux, je sentis ma colère monter d’un cran. Elle
n’allait rien me dire.
Je vais exploser.
Quelqu’un voulait mon ange. Quelqu’un qui irait très bientôt retrouver
ses ancêtres.
— Ils ont déjà baisé ? demanda Ben, et je le foudroyai du regard.
— Non, répondis-je en même temps que Kiara.
Bordel, je vais me le faire.
— Peut-être qu’elle est tombée sur la bonne personne, cette fois…
Je me crispai. Mon sang ne fit qu’un tour lorsque j’entendis la phrase
de Kiara, qui cherchait à me faire réagir. Je ne laissai rien paraître.
Impassible et détaché. C’était mon plus grand talent.
Ben annonça qu’il devait partir retrouver Grace, me laissant seul avec
le diable, aussi connu sous le nom de Kiara Smith.
— Tu ne réagis pas ? me demanda-t-elle en brisant ce mur de glace
que j’avais érigé autour de moi.
— Je n’ai rien à te dire.
— Bien, alors, dans ce cas, commença-t-elle en s’approchant de moi,
tu vas le laisser être avec elle ?
Mes muscles se crispèrent tandis que je fixais le mur face à moi. Le
laisser être avec elle ? Elle rigole ?
— Détends-toi, Ashou ! Tes veines ressortent tellement tu serres les
poings, remarqua-t-elle d’un ton narquois. Tu n’as même pas besoin de le
dire. Je le vois de mes propres yeux. Elle ne te laisse pas indifférent.
— Si, grinçai-je sans la regarder.
Non.
— Oh non… mais tu ne veux pas te l’avouer, ni le lui avouer.
Je la sentis passer juste derrière moi, ramenant la conversation vers un
sujet que je voulais absolument éviter.
— Tu peux rester chez toi, le soir, à siroter ton whisky en regardant par
la baie vitrée de sa chambre et à attendre qu’elle revienne vers toi sans
que tu fournisses le moindre effort, me chuchota-t-elle en posant sa main
sur mon épaule. Mais un soir, elle sera dans sa nouvelle chambre, elle
baisera avec lui et ne pensera même pas à revenir vers toi.
Je fermai les yeux pour encaisser ses mots, qui heurtèrent mon esprit
avec la force d’un boxeur enragé. Bordel. Je vais exploser.
L’image d’elle avec un autre mec, dans le même lit, déchaînait ma
colère, me prenait aux tripes.
— Alors, choisis, Scott : soit tu la récupères, soit tu la laisses partir.
Sans attendre ma réponse, elle ouvrit la porte d’entrée avant de la
claquer derrière elle. Me laissant seul avec mes pensées meurtrières.
Seul avec elle.
— Fait chier ! lâchai-je rageusement.

*
2 heures.

J’étais assis sur son lit, avec le sac à puces endormi à côté de moi. Sa
présence m’irritait. Tout m’irritait depuis ce matin.
Son voisin.
Son putain de voisin. Qu’est-ce qu’il lui voulait ? Des fleurs ? Ce con
lui envoyait des fleurs ?
Qui fait encore ça ?
Un verre de whisky à la main, je contemplais le ciel sombre depuis la
baie vitrée de sa chambre.
Les derniers mots de Kiara me revinrent en tête : « Elle sera dans sa
nouvelle chambre, elle baisera avec lui… »
Ma mâchoire se contracta violemment lorsque mon esprit sadique se
plut à imaginer la scène : elle, dans les bras d’un autre. En train de le
regarder comme elle me regardait. Il la ferait gémir de plaisir, un plaisir
que je voulais lui procurer. Sa bouche sur son joli cou, le cou que je
voulais malmener et marquer de mes lèvres. Puis sur ses lèvres, ces
lèvres que je voulais embrasser jusqu’à ne plus pouvoir respirer.
Je vais commettre un meurtre. Et je serai putain d’heureux quand ce
sera fait.
Une douleur me tira de mes pensées. Je venais de briser le verre que je
tenais.
Tout en jurant, je me levai rapidement. Je saignais et l’alcool picotait
l’entaille sur la paume de ma main.
— Manquait plus que ça, grognai-je en allant chercher des pansements
à la salle de bains.
Après quelques minutes de recherches, j’en collai un sur la plaie
encore en sang. Mes yeux se posèrent sur ma blessure… Tout me
ramenait à elle. Je levai la tête et croisai mon reflet dans le miroir. Et, à
cet instant, je me haïssais. Je me haïssais pour tout ce que je lui avais
infligé.
Je comprenais Ben maintenant, quand il me disait qu’il se détestait à
cause de Bella. J’en étais au même point. Je me haïssais. Elle me haïssait.
Elle avait probablement jeté l’enveloppe sans la lire. Mais il fallait
qu’elle la lise. Il le fallait. Je ne supportais pas cette idée. Savoir qu’elle
me détestait alors que ses yeux bleus se posaient sur un autre homme me
rendait complètement malade.
Je regagnai sa chambre, où le chien reniflait l’alcool par terre. Elle lui
manquait sûrement.
Mon téléphone vibra sur son lit, me forçant à baisser le regard vers
l’écran. Je poussai un soupir las avant de décrocher en fermant les yeux.
Ça, c’était la voix féminine qui m’insupportait au plus haut point.
— T’as réussi ? lui demandai-je en m’allongeant sur le dos. À vrai
dire, tu n’as pas le choix, Heather.
— Bonsoir, possesseur, j’espère que tu vas bien. Moi, ça va super bien
!
CHAPITRE 2 : THÉRAPIE
SUPPLÉMENTAIRE
Ella
Manhattan, 15 heures.

— En vérité… je pense que vous avez raison. Mon corps… je


ressentais comme un instinct de survie. Dès que ça commençait, je
fermais les yeux et je ne pensais plus à rien. J’en étais incapable,
racontai-je, en réponse à ses questions. Au fil des mois, j’ai appris à
compter les secondes, pour me rassurer, pour me dire qu’il allait bientôt
finir… et partir.
J’étais assise sur le canapé en cuir bleu que je retrouvais deux ou trois
fois par semaine chez mon thérapeute. Ça faisait maintenant près de sept
mois que je venais chez Paul. Il m’avait été recommandé par mon
médecin, Cole. Ce dernier venait souvent me rendre visite pour vérifier
mon état de santé. Il m’avait conseillé de prendre rendez-vous chez son
ami en raison de mes terreurs nocturnes, chose que je n’avais faite
qu’après mes cinq mois de résidence à New York, et contrainte par Kiara.
Elle se faisait du souci pour moi, même de loin.
— Et pendant toutes ces années je survivais, mon corps ne
m’appartenait plus. Je n’étais plus à moi, j’étais à lui, expliquai-je à mon
thérapeute, assis à côté sur sa chaise en velours. J’étais à eux. J’étais
comme une poupée, un robot à qui on dictait quoi faire. Je… J’étais vide.
Et aujourd’hui la discussion portait sur mes traumatismes et leur lien
avec mes crises d’angoisse, qui étaient beaucoup plus violentes à mon
réveil.
Depuis un an, tout était différent. Je n’avais plus aucun contrôle sur
quoi que ce soit. Notamment mon esprit.
— Quand j’ai changé de vie, après John, je crois que… j’étais encore
dans un cercle vicieux, mais sans vraiment l’être…
— Qu’est-ce que tu veux dire ? me demanda doucement Paul.
Je soupirai.
Il me demandait toujours des détails afin d’explorer mes angoisses,
bien que je ne sois pas du genre à parler. Je préférais de loin écouter.
Mais ces séances m’aidaient à accepter mes blessures, à faire face à mes
troubles de stress post-traumatique… seule.
— Je crois que… je me persuadais que je guérissais, que grâce à ce
nouveau souffle qu’on m’accordait je pouvais reprendre une vie plus ou
moins « normale »… loin de John.
Je me mis à rire jaune. Je me moquais de ma naïveté.
Comme il le faisait si souvent.
— Mon erreur est d’avoir placé le reste de mon cœur dans les mains
d’un autre et d’avoir choisi un homme encore plus détruit que moi… en
pensant qu’il m’aiderait.
Tout était sa faute.
— Parce que tu te sentais en sécurité avec lui ? m’interrogea mon
thérapeute.
— Oui, soufflai-je en fermant les yeux. Je savais que mes
traumatismes étaient nombreux à cause de John, simplement je ne les
connaissais pas encore tous. Ils n’avaient pas eu l’occasion de faire
entièrement surface.
Je me redressai face au quinquagénaire qui notait mes réponses.
— Maintenant que je suis seule, j’en ai vu toutes les facettes.
— Parce que tu ne te sens plus en sécurité ? me demanda-t-il.
Je hochai la tête. Je n’avais encore jamais vécu seule, livrée à moi-
même dans une ville que je ne connaissais pas. À devoir me fondre dans
la masse en espérant que personne ne me remarque. Que personne ne
vienne détruire la carapace que je m’étais créée depuis mon arrivée.
— Je ne me suis jamais sentie en sécurité en dehors de chez lui,
répondis-je en haussant les épaules.
— Était-ce ce que tu ressentais ou seulement une idée que tu te faisais
?
Je le fixai, sans réellement connaître la réponse. Malgré tout, pour moi,
c’était réel.
— C’est ce que je ressentais, confirmai-je. Je faisais des cauchemars
chez lui également… mais pas de crises d’angoisse aussi violentes
lorsque je revenais à moi.
— Est-ce que tu penses que c’est de ce manque de sécurité que
découle ton besoin de vérifier systématiquement les portes et les fenêtres
?
J’acquiesçai, sûre de moi. Dans cette immense ville de plusieurs
millions d’habitants, j’avais développé une « agoraphobie », et pour
cause : être dans une ville bondée, seule, sans se sentir en sécurité n’était
pas vraiment la meilleure partie de ma nouvelle vie.
J’avais été habituée à rester dans une maison, avec quelqu’un. Avec
lui.
Ce sentiment de sécurité avait disparu en même temps que ces yeux
gris que je n’avais plus revus. Ici, je vérifiais au moins six fois que la
porte de chez moi était bien verrouillée, que les fenêtres étaient bien
fermées et les rideaux bien tirés. Ça me rendait malade.
Tout était sa faute.
— Lorsque tu t’es réveillée de ton cauchemar d’hier, est-ce que tu as
subi la même crise d’angoisse ?
J’acquiesçai une nouvelle fois. C’était la même chose. Encore. Et
encore.
— Tu fais ce que je t’ai conseillé de faire ? m’interrogea-t-il en gardant
ses yeux perçants rivés sur moi.
Là aussi, je hochai la tête. Les exercices de respiration m’aidaient à me
calmer lors de mes crises, mais il me fallait du temps pour reprendre le
contrôle car mon corps ne me répondait plus.
— Alors, dis-moi, Ella… Ce n’est pas notre rendez-vous habituel. Ne
serait-ce pas un jour particulier, aujourd’hui ?
Il ferma son calepin et me regarda droit dans les yeux en esquissant un
petit sourire que je lui rendis.
— Je ne voulais pas rester seule chez moi, avouai-je, presque gênée.
Enfin… c’est mon anniversaire…
— Eh bien, joyeux anniversaire ! s’exclama-t-il.
Ma gorge se noua à ces mots et ma vue s’embua. La dernière personne
à m’avoir souhaité mon anniversaire, c’était ma tante. Je devais avoir
neuf ans… ou sept.
C’est pa-thé-tique.
— Tes amis savent que c’est ton anniversaire ?
Je secouai négativement la tête. Personne n’était au courant. Même
l’année dernière, je ne l’avais pas dit. Avant ce jour était pour moi, au
mieux, un jour comme les autres, au pire, un jour qui bouclait une
nouvelle année d’échec perpétuel.
— Mais ils sont venus te rendre visite récemment ?
— Oui, répondis-je en souriant bêtement. Ally est venue le mois
dernier passer deux jours avec moi lors d’une mission.
— Et comment tu te sentais quand elle était près de toi ?
— J’étais heureuse. Lorsqu’ils sont là, je me sens à nouveau à la
maison.
Quand j’étais seule, je ne voyais mon appartement que comme rien de
plus que des murs et des fenêtres, un endroit où dormir et éviter les
regards des gens que je trouvais un peu trop fixés sur moi. Mais quand il
y avait Ben, Kiara ou Ally… j’avais l’impression que j’étais chez moi.
En Californie.
— Pour toi, c’est quoi, une maison, Ella ?
Je le considérai un instant. J’avais déjà ma réponse. Toute ma vie,
j’avais erré de maison en maison sans pour autant me sentir chez moi.
Jusqu’au jour où j’avais enfin trouvé cette maison.
— Là où sont les personnes qu’on aime et qui nous font nous sentir en
sécurité. En vérité, une maison est pour moi… un sentiment.
Lorsque Kiara, Ally ou Ben se trouvaient près de moi, je pouvais être
n’importe où en ayant le sentiment d’être à la maison. Parce qu’au final
une maison vide n’en est plus une.
Il hocha la tête en gardant son faible sourire. Puis il remonta ses
lunettes en se raclant la gorge.
— Et cet Ash ?
— A-Asher, le corrigeai-je en sentant ma gorge se nouer une nouvelle
fois. Je l’appelle Asher. Les autres l’appellent Ash, mais je préfère Asher.
Non… jamais. Il n’est jamais venu.
— Est-ce que tu veux bien me parler de lui ? Tu n’as presque rien
voulu me raconter à son sujet… Y a-t-il une raison ?
Je tournai la tête vers l’aquarium peuplé des mêmes poissons depuis
des mois. Il y avait des plantes avant eux.
— Est-ce qu’il t’a fait du mal ?
— Non, répliquai-je rapidement. Du moins… pas comme les autres.
— Pourquoi le détestes-tu, alors ?
Parce qu’il avait été horrible. Si horrible.
— Parce que c’est tout ce qu’il me reste à faire, lâchai-je en admirant
les poissons. Je ne peux pas lui parler, je ne peux pas le voir, je ne peux
pas lui répondre.
— Pourquoi ? Est-ce lui qui te l’a interdit ?
Je soufflai doucement.
— C’est moi, aussi.
— Et pourquoi tu t’interdis de lui parler ? m’interrogea-t-il en fronçant
légèrement les sourcils.
Je jouais avec mes doigts. Mon pied bougeait nerveusement à mesure
qu’on s’approchait d’un nouveau sujet sensible.
Asher.
— Parce qu’il ne le mérite pas. Il… Il m’a laissée partir comme ça.
Avec pour seule explication une enveloppe remplie de feuilles.
— Des feuilles ?
— Des feuilles, soupirai-je en revoyant l’encre noire. Il… Il écrit dans
des carnets, il note ses pensées. C’est cliché, mais il écrit pour ne pas se
livrer aux autres.
En ouvrant les yeux, je vis mon thérapeute hocher la tête doucement.
— Il n’aime pas se confier ? reprit-il.
— Pas complètement, soulignai-je en haussant les épaules. Il m’a
donné des feuilles où il dévoilait certaines choses me concernant. De
mon arrivée chez lui jusqu’au moment où monsieur a décidé que je
devais quitter sa vie. Pour ma sécurité.
Il m’encouragea du regard à continuer mon récit sans éviter
l’inévitable.
— Je… Je ne l’ai pas revu depuis un an, alors que j’ai revu ses
proches.
Ma gorge se noua encore. Je détestais savoir qu’il avait choisi de ne
pas venir me rendre visite, de ne pas m’appeler. De m’oublier comme si
je n’avais jamais compté.
Je n’étais qu’une captive.
Kiara avait raison : il ne méritait ni mes larmes ni mes sentiments.
Tout était sa faute.
— Est-ce qu’il te manque ?
Énormément.
— Il n’en mérite pas tant, rétorquai-je, ce qui raviva ma haine envers
moi-même.
— Tu n’as pas répondu, remarqua doucement mon thérapeute.
— Oui…
Bien sûr qu’il me manquait. Parce que mes sentiments ne s’étaient
jamais évaporés, bien au contraire. Chaque jour, ils me tuaient de
l’intérieur. Chaque jour, ils me rappelaient qu’il m’avait oubliée, et que
tout ce qu’il me restait, c’étaient ses mots.
Ces mots que j’aurais voulu entendre un an plus tôt.
— Tu faisais des cauchemars quand tu étais avec lui, c’est exact ?
Il était vrai que j’en faisais lorsque j’étais chez lui. Ensuite, il m’avait
menacée, alors j’en avais fait de moins en moins, de peur de mourir
étranglée. Cette peur s’était finalement transformée en autre chose. En un
sentiment de sécurité qui m’enveloppait entièrement dès qu’il passait le
seuil de la porte d’entrée.
Il s’était passé tellement de choses. Tellement de choses.
Je les résumai à mon thérapeute.
— Est-ce que tu peux me parler davantage de ces feuilles ?
— Il y raconte juste ce qu’il pensait de moi, soufflai-je. J’ai donc le
privilège de connaître la raison de certains de ses agissements.
Mon sarcasme arracha un sourire à mon thérapeute, qui m’invita d’un
geste à continuer de me confier. Mais je n’en avais pas envie.
— Ça ne sert à rien, je vais passer à autre chose.
Je ne voulais pas parler de lui.
— Tu m’as déjà parlé de ton voisin…
— Oui, soufflai-je en secouant la tête d’exaspération, mais ce n’est pas
avec lui que je pourrai passer à autre chose… On est très différents…
Un voisin qui pensait pouvoir me séduire alors qu’il me gênait plus
qu’autre chose.
Parce qu’il n’est pas lui.
— Il… Il est très gentil, mais… je ne suis pas à l’aise avec lui,
confessai-je doucement. Je ne me sens pas moi-même…
— Tu devrais peut-être le lui dire ? me suggéra-t-il. Si tu ne te sens pas
à l’aise avec quelqu’un, il est préférable d’instaurer des limites entre toi
et cette personne.
— Je sais, mais… je n’arrive pas à le faire. Je n’ai jamais pu défendre
mes limites.
Il les avait détruites.
— Est-ce qu’on parle toujours de ton voisin ?
Je souris. Bien sûr que non. Mon voisin n’avait jamais été celui qui
occupait mes pensées. Quelqu’un d’autre y résidait.
— Tu n’as jamais songé à repartir en Californie ? m’interrogea Paul.
Si tu voulais y retourner, qu’est-ce qui t’en empêcherait ?
Je le fixais en cherchant une réponse. Il avait raison. Qu’est-ce qui
m’empêchait de retourner à Los Angeles ?
Tu n’as pas de toit là-bas. Il va te tuer, ou pire, t’ignorer
complètement. Tu peux te faire kidnapper, aussi…
— Manhattan m’offre une nouvelle vie. Revenir à Los Angeles serait
un retour en arrière, déclarai-je d’un ton confiant. Et je veux avancer, je
veux passer à autre chose.
— Tu ne veux plus de lui dans ta vie ?
Je secouai la tête. Je ne voulais plus de lui, je ne voulais plus l’aimer.
Je me détestais de le faire encore, même après un an. Même après tout ce
qu’il avait fait.
Bloqué dans ma tête comme une tumeur, il me tuait sans me toucher,
sans me parler, sans me considérer.
Comme si je n’avais jamais existé.
Tout était sa faute.

*
22 heures.

« 14 janvier.
Elle ressemble à Isobel… mais elle paraît plus bête. Elle a une gueule de
bébé. Et je déteste les gosses.
Je me demande quel âge elle a. Elle semble plus jeune que moi… »
J’avais craqué. Encore une fois, je relisais ses notes. À nouveau depuis
le début.
Il m’avait brisée.
Tout en prenant une bouchée du gâteau que j’avais acheté pour ma
première petite fête d’anniversaire en tête à tête avec moi-même, je
ravalai mes larmes. Les mots inscrits sur ces feuilles me hantaient
toujours.
Je savais que je me faisais du mal en les relisant encore et encore, mais
c’était tout ce qu’il me restait de lui. Et aujourd’hui j’avais besoin de lui
pour ne pas sombrer dans la solitude.
— Joyeux anniversaire, Ella…
« C’est sa deuxième nuit chez moi, elle fait des cauchemars. Comme moi.
Elle ne m’a pas réveillé comme je le lui ai fait croire. Non, je tournais en
rond dans le salon quand je l’ai entendue crier.
Elle fait des cauchemars… »
Dans les pages déchirées de son carnet, il avait souligné certains
passages qui parlaient de lui. Des passages qui me dévoilaient certains de
ses secrets.
Je savais qu’il ne dormait pas beaucoup, et maintenant je comprenais
pourquoi. Comme moi, il était en proie à de terribles cauchemars. Il en
avait fait un, une fois, lorsque nous avions dormi ensemble, mais je ne
pensais pas que ça lui arrivait souvent. Du moins pas autant que moi.
Mais quels étaient ses démons ?
La nuit où il avait écrit ces mots, c’était la première fois qu’il
m’adressait la parole. Il m’avait jeté un verre d’eau sur la gueule pour
que je me réveille.
« Ils m’insupportent. J’ai envie de la tuer parce qu’il m’a forcé à l’avoir.
Putain de Rick ! Cette captive est encore plus retardée que je ne le pensais.
Mais, je ne le nie pas, elle est sacrément belle.
Ella. Ella Collins… »
Je pouvais entendre sa voix rauque à travers ses mots, comme une
présence dans ma tête. Et je détestais ça.
Ma main essuya la larme qui coulait silencieusement sur ma joue. Je
décidai d’arrêter de lire ces feuilles que j’avais apprises par cœur à force
de les parcourir. Un souffle s’échappa de mes lèvres lorsque je me levai.
Je partis vérifier la porte d’entrée et les fenêtres avant d’aller me brosser
les dents.
Mes yeux fixaient mon reflet dans le miroir. J’étais vide. Aucune lueur,
aucune vie.
Ce sentiment me rongeait. Je me sentais inutile. Et je l’étais. J’étais
inexistante.
Et je n’avais jamais autant ressenti ce vide que pendant les fêtes de fin
d’année. Lorsque tous allaient retrouver leurs familles, leurs proches,
tandis que je me retrouvais avec ma télé, seule. Comme je l’ai toujours
été.
Peut-être était-ce pour cette raison qu’il ne voulait pas de moi ? Il avait
sa famille, ses amis. Ses amis qui étaient par la suite devenus les miens.
Il m’avait présentée à sa sœur… Enfin, il n’avait pas trop eu le choix à
ce moment-là. Mais à qui l’avais-je présenté ? Personne.
Parce que je n’avais personne.
Ma gorge se noua. Je ne supportais pas ce silence. Mon cerveau parlait
beaucoup trop pour le combler.
Je me précipitai vers la télé du salon, que j’allumai. Je n’arrivais pas à
dormir sans. Le bruit me rassurait, parce que le silence m’effrayait, parce
que mes pensées me terrorisaient.
Il va trouver quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui méritera son amour.
Quelqu’un qu’il voudra.
— Elle te présentera à ses parents, comme tous les gens le font… Tu
lui proposeras d’emménager chez toi, et personne ne te forcera…
Pas comme avec moi.
Il la voudra.
Un sanglot s’échappa de mes lèvres tandis que je secouais la tête. Non.
Je devais arrêter de penser à lui. À la façon dont il allait continuer à vivre
sa vie. Au fait que je ne voulais que lui dans la mienne, alors qu’il
choisirait quelqu’un d’autre pour partager la sienne.
Qui voudrait d’une fille qui s’est fait violer par une vingtaine
d’hommes ? Je le répugne. Je me répugne.
Mon souffle était saccadé à cause de mes sanglots. C’était devenu mon
rituel : pleurer ma vie merdique et me dire que celui que je pensais être
mon sauveur m’avait laissée tomber.
Il trouvera mieux que moi. Ça ne sera pas difficile.
— Pourquoi tu m’as laissée t’aimer… ?
Je le détestais. Je le haïssais pour son silence. Pour son indifférence.
Pourquoi m’avait-il donné cette enveloppe ?
Pourquoi le faire si c’était pour m’interdire de lui reparler ? Pourquoi
ne m’avait-il laissé de lui que de simples feuilles ? C’était une torture
perpétuelle de lire ces mots que je rêvais d’entendre de sa bouche.
Une torture que je m’infligeais avec joie. Ses mots entretenaient mes
sentiments pour lui de la manière la plus toxique qui soit.
Mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
Je ne pouvais plus lui parler, il avait bloqué mon numéro. Il m’avait
empêchée de revenir dans sa vie. Comme si j’étais la pire chose qui lui
soit jamais arrivée.
Alors qu’il représentait à la fois le meilleur et le pire pour moi.
Je le détestais. Je le détestais si fort. Je détestais mes sentiments à son
égard.
— Je déteste t’aimer…
CHAPITRE 3 : VOISIN
Asher
Los Angeles, 20 heures.

— Et toi, tu préfères quoi ? Moi, définitivement les chats.


— Je préfère quand tu la fermes, crachai-je sans relever la tête vers ma
nouvelle captive.
Heather était revenue de sa mission hier soir, et, putain, qu’est-ce
qu’elle ne m’avait pas manqué. Ses questions, tout droit sorties d’un site
de merde, me cassaient les couilles d’une manière artistique. Et ça ne
faisait que commencer.
Je l’avais rencontrée quelques mois plus tôt. Heather voulait travailler
pour moi, mais Kiara m’avait interdit de l’embaucher sous prétexte que
je ne devais pas avoir d’autres captives après elle.
Ce qui m’avait évidemment poussé à le faire.
Et je regrette ma décision tous les jours, dès qu’elle ouvre la bouche.
— Si tu devais faire une seule chose avant de mourir, ça serait quoi ?
— Te coller une balle dans la tête. Ça serait jouissif.
— Sympa, soupira-t-elle.
Et dire que je détestais la présence d’Ella…
Je décidai de ne pas répondre, comme avec Ben. Elle allait se la fermer
tôt ou tard. Un léger soupir quitta mes lèvres lorsque j’en eus enfin
terminé avec ces foutues signatures qui m’avaient niqué les doigts.
Je me frottai les yeux. La fatigue commençait à se faire sentir et j’avais
besoin d’une clope.
— Je vais m’absenter quelques jours, l’informai-je en sentant son
regard se poser sur moi.
J’étais décidé à reprendre ce qui m’appartenait. Il était hors de
question qu’il en soit autrement. Ce mec ne posera plus les yeux sur elle.
— Où est-ce que tu vas ? osa-t-elle me demander.
— Ce ne sont pas tes affaires, répondis-je d’un ton glacial avant de
prendre une clope.
— Mon ancien possesseur n’était pas aussi secret…
Un rire mauvais s’échappa de mes lèvres. Quelle audace !
— La porte est grande ouverte, Heather. Ton contrat est dans mon
tiroir, tu peux y mettre fin à tout moment, lui rappelai-je en aspirant la
nicotine à laquelle j’étais accro. Je n’ai pas besoin de toi, n’ose jamais
croire le contraire.
Elle déglutit mais ne dit mot. Je pouffai de rire.
Mon ange aurait eu plus de répondant. Heather est trop facile.
Je soupirai en entendant la porte d’entrée s’ouvrir. Il y avait deux
possibilités : soit Kiara, soit Ben. Aucune des deux options ne
m’enchantait.
— Mec, mec, mec !
Ben. Bien sûr.
Il déboula dans mon bureau, l’air stressé, comme s’il sortait d’une
course-poursuite. Je fronçai immédiatement les sourcils. Pourquoi était-il
dans cet état ?
— Je me suis enfermé à l’extérieur de chez moi, m’informa-t-il,
essoufflé. T’as un double ?
Je soufflai d’exaspération. Ça ne m’étonnait même pas.
— Chez ta copine, dis-je en haussant les épaules.
Il se tapa le front puis adressa un bref signe de tête à Heather lorsqu’il
la remarqua. Il ne la portait pas vraiment dans son cœur.
— On doit partir quand ? m’interrogea le brun d’un ton soucieux.
— Quand Ally reviendra de sa mission, annonçai-je en écrasant ma
clope dans le cendrier. Si tu n’as pas tes affaires, ce n’est pas mon
problème. Va voir Grace.
Ben souffla avant de quitter mon bureau. Il dévala les escaliers puis
claqua la porte d’entrée.
— Et si on se faisait un dîner ? me proposa Heather.
— Non, je n’ai pas faim.
Elle leva les yeux au ciel en caressant la tête du sac à puces. Ce dernier
dormait sur le canapé de mon bureau.
— C’est elle qui l’a ramené ? m’interrogea la voix que me cassait les
couilles depuis une heure. Ou toi ?
J’hallucine.
— On ne t’a jamais appris à te mêler de ce qui te regarde ? crachai-je
en me levant. Je t’interdis de me poser des questions sur elle, c’est
compris ?
Heather fronça les sourcils, contrariée. Elle posait beaucoup de
questions sur mon ange, pour quelqu’un qui ne la connaissait même pas.
Même Kiara se retenait de la mentionner lorsqu’Heather était dans les
parages. Cette dernière était du genre à fouiner dans les endroits
défendus, et le sujet d’Ella était son plus grand interdit.
— Et si… on allait s’amuser, tous les deux, murmura la captive en
s’approchant de moi. Comme la dernière fois…
Elle enroula ses bras autour de mon cou tandis que je grimaçais. Je
l’avais baisée quelques jours plus tôt, mais la seule raison qui m’avait
poussé à le faire était la colère que j’avais accumulée pendant la journée.
Il me fallait autre chose que la boxe et les clopes pour me calmer.
— C’était si bon…
Au moment où ses lèvres frôlèrent les miennes, mes pensées se
remplirent de ses yeux bleus.
Putain, pas encore.
— Bouge, lui ordonnai-je.
Les yeux d’Heather, qui brillaient d’excitation au départ, me scrutèrent
avec incompréhension. Ses iris étaient fades comparés à ceux de mon
ange.
Ses yeux… ma faiblesse.
Je l’éloignai de moi et quittai mon bureau en soufflant d’agacement.
Pourquoi je pensais encore à elle, putain ?
Elle me hantait, et ça m’énervait. Elle m’énervait. Elle était ma
malédiction, une malédiction dont je ne parvenais pas à me défaire.
Je dévalai les escaliers et j’entrai dans ma chambre avant de verrouiller
la porte derrière moi. Et, à nouveau, certaines scènes se rejouèrent dans
mon esprit. Je l’avais embrassée ici. On avait dormi ensemble là.
Mon lit la réclamait et je pouvais encore sentir la douceur de ses lèvres
sur les miennes. Mon corps la voulait. Je la voulais. Et j’étais incapable
de l’imaginer avec quelqu’un d’autre. Surtout pas son voisin de merde.
Mes yeux se posèrent sur mon sac, préparé depuis plus d’une heure.
J’allais faire un petit tour à Manhattan. Il était hors de question que je le
laisse me la prendre.
« Peut-être qu’elle est tombée sur la bonne personne, pour une fois…
»
— Va te faire foutre, Kiara, maugréai-je en me rappelant ses paroles.
Je ne pouvais pas rester les bras croisés alors qu’un enfoiré la
convoitait. D’un autre côté, je n’avais aucune envie qu’elle comprenne
que ça me faisait quelque chose, de crainte qu’elle ne se venge de ce que
je lui avais fait subir. Car je savais qu’elle pouvait me faire succomber.
J’avais conscience qu’elle attendait des excuses, mais j’avais trop
d’ego pour me mettre à genoux devant sa porte et lui courir après pour
me faire pardonner de l’avoir repoussée aussi méchamment et de l’avoir
virée. De lui avoir donné l’impression que tout était faux, qu’elle ne
comptait pas.
C’était précisément ce que je voulais qu’elle ressente. Je voulais
qu’elle souffre assez pour me détester. Parce que je ne méritais ni son
amour ni elle.
Pourquoi tu ne la laisses pas, alors ? Parce que c’est au-dessus de mes
forces.
Elle m’attirait comme un putain d’aimant, et je n’arrivais pas à me
détacher d’elle.
Je suis putain de toxique. Je l’ai toujours été.
Cette pensée m’irrita. Je fronçai les sourcils en tirant une clope de mon
paquet à moitié vide. Les yeux fermés, j’inhalai la nicotine.
Sournoisement, la cigarette me calmait, me chuchotait qu’elle était ma
seule échappatoire face à la colère que je n’arrivais pas à canaliser.
Comme la dernière fois.
Elle n’aurait jamais dû voir cette facette de ma personne, et pourtant…
Même terrifiée, elle était restée. Comme si je comptais pour elle.
Tu lui as fait pitié, c’est tout.
Ma mâchoire se contracta à cette pensée. Elle arrivait à jouer avec mes
pensées sans être là, à me tenir éveillé pendant des heures. À épuiser mon
cerveau, qui échafaudait des scénarios qui ne se produiraient peut-être
jamais. Sûrement jamais.
Même si elle était mon seul regret et la source de ma mélancolie, je ne
reviendrais pas vers elle. Elle ne méritait pas cette vie-là, c’était trop
dangereux.
Mais tu refuses de la voir dans la vie d’un d’autre.
Aussi.

*
Le lendemain. Manhattan, 9 heures.

— C’est quoi, ton plan ? m’interrogea Ben. Tu ne sais même pas son
nom ni à quoi il ressemble.
Je ne savais pas ce que je voulais ni ce que je devais faire pour les
éloigner. Mes poings se serrèrent quand je les imaginais discuter
ensemble, chez elle.
Je vais le démarrer.
— Pourquoi tu ne veux pas la laisser ?
— Parce qu’elle est à moi, déclarai-je en ignorant son sourire espiègle.
Et si j’apprends qu’il a posé ne serait-ce qu’un doigt sur elle, tu devras
appeler nos hommes pour qu’ils transportent son corps.
— T’as une idée de comment tu vas le tuer ? me demanda Ben en
s’approchant de la fenêtre de notre appartement. Parce que je crois qu’il y
a quelqu’un chez elle…
Mon cœur rata un battement puis se mit à cogner à une vitesse
rarement atteinte. Je me levai d’un bond. Mon sang ne fit qu’un tour.
Il va vite retourner en enfer, ce con.
Je rejoignis Ben. Ma mâchoire se contracta violemment et mon regard
s’assombrit lorsque j’aperçus un mec avec une casquette sur son balcon.
Elle est à moi, putain.
— Descends, ordonnai-je à Ben. Descends tout de suite et fais-le
dégager de son appartement.
— Mais tu…
— DESCENDS ! hurlai-je sans pouvoir me contenir. Si je m’en
charge, je vais le tuer.
Mes yeux ne pouvaient pas quitter son corps. Elle avait gardé une
certaine distance entre eux. Heureusement.
Ben allait intervenir. Ben devait intervenir.
Je m’éloignai de la baie vitrée et passai une main sur mon visage en
expirant lourdement. Sans pouvoir m’en empêcher, j’envoyai mon poing
dans le mur près de moi.
La douleur pour faire ressortir la colère.
Un cri de rage s’échappa de mes lèvres tandis que je me tirais
violemment les cheveux.
Putain, il n’a pas le droit.
Mon téléphone vibra sur la table. Je m’approchai pour voir le nom qui
s’affichait. « Tante Gemma. » Ma main tremblait.
Pourquoi la mère de Ben m’appelle-t-elle ?
— Bonjour, Ash ! commença-t-elle joyeusement.
— Salut, soufflai-je en examinant mes jointures rougies par le coup.
Je fermai les yeux et j’expirai bruyamment afin de me calmer.
— Tu n’as pas oublié pour la semaine prochaine ?
— Je ne peux pas oublier si je ne sais pas de quoi tu parles, lui fis-je
remarquer d’un ton sarcastique.
Elle soupira.
— On organise une soirée à la mémoire de ton oncle. Ça sera son
anniversaire dans quelques jours… Il adorait qu’on se retrouve. Comme
tu n’es pas venu à ses funérailles, je…
Rick. Bientôt un an qu’il nous avait quittés. Un an qu’il s’était suicidé
à cause de ce qu’on avait trouvé chez mon père : des preuves que Rick
était le père biologique de William, et qu’il travaillait avec lui depuis le
début. Il avait participé à l’assassinat de son propre frère et avait baisé sa
femme pendant des années.
Un peu que je n’allais pas me rendre à ses funérailles après la merde
qu’il a foutue.
Il aurait eu 58 ans la semaine prochaine.
— Je verrai, grognai-je en trépignant d’impatience.
— Ta présence compte énormément pour nous, tu sais…
Mais oui, bien sûr. Je suis juste votre source de revenus, bande
d’enfoirés.
— D’accord, d’accord, c’est d’accord, répondis-je rapidement en
faisant les cent pas.
Je voulais la faire taire, je n’en avais rien à branler, de leur soirée à la
con. Je voulais que le gars en bas se barre de chez elle. Parce que, putain,
je vais l’exploser contre sa porte avant de le jeter dans le vide.
— Merci, ça…
Après lui avoir raccroché au nez, j’étudiai mon poing blessé avec une
grimace. Je détestais l’ascendant qu’avait ma colère sur moi. Dès qu’elle
faisait surface, je n’arrivais plus à me contrôler.
Elle avait pourtant réussi à la dissiper.
Cette nuit-là, lorsque j’étais sur le point de m’en prendre à elle pour
soulager ma peine, encore, ma colère l’avait terrifiée. Elle tremblait,
victime d’une crise d’angoisse. Elle n’arrivait plus à me parler, ni même
à me regarder.
Et lorsque j’avais croisé ses yeux… sa peur… quelque chose avait
changé. Sans même m’en rendre compte, je m’étais calmé.
Tu lui fais peur. Tu vas la détruire. Elle ne mérite pas de vivre ça.
La deuxième fois, c’était le soir où ces enfoirés de mercenaires étaient
venus me descendre. Cette nuit-là, elle avait vu une autre facette de ma
personnalité. Ma haine envers moi-même. Je les avais assassinés de sang-
froid alors que j’étais incapable de tuer celui qui méritait de mourir de
mes mains. William.
Le savoir en vie me rendait malade, et chaque meurtre que je
commettais se retournait ensuite contre moi, comme un terrible rappel du
fait que je n’avais pas encore réussi à le tuer.
Cette nuit-là, j’avais eu besoin d’elle comme jamais je n’avais eu
besoin de quelqu’un. Besoin de m’accrocher à elle comme à un point
d’ancrage afin de ne pas sombrer dans la colère. De la sentir pour me
calmer et chasser ma haine. Elle avait eu sur moi le même effet que mes
cigarettes.
— Mec, je te parle !
Ben claqua des doigts près de mon visage et je revins à la réalité.
— Quoi ?
— Je ne suis pas rentré, m’annonça Ben en grimaçant. C’est juste un
réparateur… je crois.
Il… croit ?
Je fonçai vers l’ascenseur, mon cousin à mes trousses.
Ben n’était même pas sûr que ce soit un réparateur de merde. Alors, il
était hors de question que ce clown reste une seconde de plus avec elle.
J’appuyai sur le bouton de son étage sans prendre en considération les
protestations de Ben. Mes pensées étaient trop bruyantes pour que je
puisse l’écouter.
Arrivés là-bas, nous entendîmes une voix masculine au loin.
— Je passerai demain vous rapporter la pièce qu’il faut changer.
Donc, en plus, il allait repasser demain ! C’est qui, ce réparateur ?
Pourquoi il doit venir deux fois ? Pourquoi il n’a pas ramené la pièce
aujourd’hui ?
— Je vais vous accompagner jusqu’à l’ascenseur, fit la douce voix de
mon ange.
Le cœur battant, j’appuyai énergiquement sur le bouton de mon étage
en priant pour que les portes se referment à temps. Je venais de me
défiler comme une salope. Encore.
Face au rire moqueur de Ben, je grinçai des dents et serrai les poings.
— Si tu dis quoi que soit, je ne serai pas en mesure de me contrôler, le
menaçai-je.
Nerveusement, je tapai du pied contre le sol de l’ascenseur. Je
n’arrivais tout simplement pas à l’affronter. Toute cette merde à cause
d’un putain de réparateur qui devait venir deux fois. Deux fois. Une fois
de trop.
Et le pire, c’est que ce n’était même pas son voisin. Déjà, c’était qui,
ce voisin ? Qu’est-ce qu’il lui voulait ? Pourquoi il s’intéressait à elle ?
De retour à l’appartement, je montai jusqu’à la chambre que j’occupais
et me laissai tomber sur le lit. Un souffle de frustration s’échappa de mes
lèvres et je fus pris d’une forte envie de fumer.
Je tirai une cigarette et la grillai en laissant la fumée toxique remplir
mes poumons. À la troisième latte, je me détendis enfin. Je détestais cette
impression de ne pas avoir le contrôle, de n’être que spectateur de sa vie.
Même si j’étais le premier à avoir tout fait pour la faire sortir de la
mienne, je n’arrivais pas à m’en tenir à cette décision.
Oui, j’avais menti. Elle n’était pas en danger avec moi. Elle était sans
doute plus en sécurité avec moi que n’importe où sur cette terre. La
véritable raison était mon refus de tomber amoureux d’elle. Lorsqu’elle
était partie, j’étais sur le point de m’attacher à elle. Non… j’étais déjà
très attaché.
Trop attaché.
Ça me terrifiait. Je n’arrivais pas à la faire sortir de ma tête. Mon
putain de cœur la réclamait tandis que mon cerveau l’ignorait pour le
protéger.
Elle avait ce pouvoir sur moi, ce pouvoir qui me faisait perdre tous
mes moyens. Putain, jamais aucune fille ne m’avait fait cet effet. Sans
même essayer, sans même le vouloir, elle m’avait entièrement mis à ses
pieds.
Donc, oui, je l’avais éloignée de moi parce que j’avais peur, peur d’elle
et de ce qu’elle pouvait me faire. Je ne pouvais m’empêcher de la
comparer à Isobel. Pourtant, Ella était tellement différente de cette
salope. Ella était différente de toutes les personnes que j’avais pu
connaître. Dont Heather.
Mon ange…
Je lui vouais une admiration sans bornes. Elle avait subi sa vie comme
j’avais subi la mienne. Elle avait sacrifié sa vie comme j’avais sacrifié la
mienne. Elle avait ses démons, et j’avais les miens.
Cependant, elle n’était pas comme moi. Elle était plus forte que moi,
plus humaine que je ne l’avais jamais été. Ma Ella était un putain d’ange
parmi les démons de mon monde. Ce monde l’avait détruite mais elle
n’avait pas changé, elle était restée elle-même.
Pas comme moi.
J’étais un putain de monstre. J’étais devenu sans cœur et je n’y voyais
aucun problème. Mais avec elle, c’était comme si je ne devais pas l’être.
Je ne devais pas la briser, je ne devais pas la tacher, elle qui était si pure.
Et pourtant, je l’avais fait.
Je l’avais détruite à cause de mon égoïsme de merde, à cause de ma
putain de peur de m’attacher, à cause de ma haine envers moi-même. Je
ne la méritais pas. Elle valait mieux qu’un mauvais gars qui allait la
détruire pour se protéger. Un mec qui soulageait sa peine en lui faisant du
mal, qui n’arrivait jamais à contrôler sa colère.
Elle méritait mieux que moi. Et je le savais.
Je dois l’oublier.
C’est mieux pour elle.
Je dois la laisser passer à autre chose.
— Ben ! m’écriai-je depuis ma chambre. Prépare tes affaires, on
dégage.
CHAPITRE 4 : PROPOSITION
Ella

L’air était glacial. Tremblante comme une feuille, je tournai la tête de


tous les côtés, mais c’était la même chose partout. Le néant. Mon instinct
me hurlait de m’échapper. Mon cœur s’accéléra à la seconde où des rires
résonnèrent comme un écho dans cet espace vide et obscur.
Ces rires. Mes démons.
Au loin, j’aperçus un faisceau de lumière, et des larmes de
soulagement coulèrent. La lèvre tremblante, je commençai à courir vers
cette clarté.
Une porte ouverte. Le bout du tunnel.
Asher.
Je voyais la silhouette d’Asher. Je pouvais la reconnaître entre mille.
Les rires, les murmures se rapprochaient de mon corps fatigué. Ma
panique et mon instinct de survie me consumaient, j’avais mal.
Tellement mal.
— Tu n’y échapperas pas…
Un cri d’effroi quitta mes lèvres lorsque leurs mains agrippèrent mes
cheveux et mon cou, me poussant à accélérer le pas pour m’éloigner de
leurs doigts sales.
— Tu vas adorer…
— Tu me rappelles ma fille… et j’ai envie de la baiser…
Mes sanglots se firent de plus en plus incontrôlables et la bile monta
dans ma gorge. Pourtant, mes yeux restaient ancrés sur la silhouette
d’Asher. Il allait me sauver. Il devait me sauver.
Il me l’avait promis.
Une main agrippa mon épaule. Je me défis du mieux que je pus mais,
en une fraction de seconde, tout s’arrêta autour de moi. Il venait de
refermer la porte. Me laissant dehors, seule. Avec eux.
— OUVRE-MOI ! JE T’EN SUPPLIE, SAUVE-MOI !
Je hurlais de l’intérieur, mais aucun mot ne sortait de ma bouche, à
présent entièrement couverte par les mains brutales. De plus en plus
nombreuses, elles déchiraient mes vêtements, et je me sentis succomber.
J’allais mourir sous leurs doigts. M’étouffer. Ils allaient me tuer.
— Aide-moi… Asher…

Je me réveillai en sursaut. Mon corps tremblait si violemment que c’en


était incontrôlable. Mon cœur frôlait l’arrêt cardiaque. Ma cage
thoracique était comprimée, mon souffle court.
Je n’avais plus aucun contrôle. J’allais mourir.
Je suis sur le point de mourir.
Mes muscles crispés me faisaient mal. Le nœud dans ma gorge
m’empêchait d’avaler ma salive.
Ella, c’était un cauchemar. Rien qu’un cauchemar.
Je me rassurai du mieux que je pus, car je savais que je faisais une
nouvelle crise d’angoisse et que mon instinct de survie me paralysait.
Mon corps et mon cerveau s’envoyaient ce même message : je ne
pouvais plus bouger. Je ne devais plus bouger. Comme je le faisais avec
eux.
Mais je devais briser le cycle.
Il n’y a plus rien à craindre.
Je suis loin d’eux. Je suis en sécurité.
Mon corps était devenu le réceptacle de mes angoisses, se pliant à mes
peurs. Je devais agir. Je dois agir.
Doucement, je fermai les yeux afin de calmer ma respiration. Les mots
de mon thérapeute me revinrent en mémoire :
« Inspire profondément et compte jusqu’à quatre. Retiens ton souffle
pendant une seconde et expire lentement en comptant jusqu’à quatre. »
J’appliquai les conseils de Paul avec difficulté. Mes pensées
embrouillées et mon souffle erratique ne rendaient pas la tâche facile,
mais il fallait que je le fasse.
Tu es en train de faire une crise de panique. Tu ne vas pas mourir.
Tout ira bien, je dois me concentrer. Inspire… retiens… expire. Encore.
Lentement, ma respiration se calma et mes larmes coulèrent sur mes
joues. Je me sentais fière de ce que j’accomplissais.
Tu as réussi. Continue, ne t’arrête pas.
Après quelques minutes interminables, je repris enfin le contrôle sur
mon corps.
— C’est terminé…
Je me répétai cette phrase plusieurs fois pour mieux l’entendre. Ce
combat continu, je ne le menais que trop souvent. Depuis un an, c’était
atroce. Il n’y avait personne pour me réveiller, personne pour m’aider.
J’étais seule contre mes démons, mes angoisses et mes terreurs
nocturnes. Mon corps m’extirpait de mon rêve à la seconde même où il
se sentait mourir. Dans un instinct de survie, il faisait accélérer mon
rythme cardiaque.
Au début je ne me figeais pas lors de mes crises. J’avais assez de
contrôle sur mon corps. Mais maintenant c’était comme si je n’étais plus
maîtresse de moi-même. Comme avant.
Comme chez John.
Mes crises étaient de plus en plus violentes et de moins en moins
gérables. Elles me faisaient perdre la raison, retournaient mon corps
contre moi, et cette guerre silencieuse que je menais contre moi-même
était de plus en plus dure.
J’allais perdre. J’allais me perdre dans cette bataille contre mes
sournois et sadiques démons. Ils attendaient que je m’endorme pour me
hanter, attendaient mon repos pour revenir. Pour me rappeler qu’ils
faisaient partie de moi, que mon corps leur appartenait encore.
Même loin.
Paul m’avait garanti qu’un jour ils ne me hanteraient plus. À condition
que je sois forte et que je reprenne le contrôle.
Mais étais-je forte ? Je ne pensais pas.
J’étais faible. J’avais ce besoin viscéral de savoir que je pouvais
compter sur quelqu’un pour m’aider, et cela entravait cruellement ma
volonté d’avancer seule dans les sentiers obscurs de mon âme.
Malgré tout, elle restait intacte. Elle brûlait à l’intérieur de moi, ne
demandant qu’à se libérer de ses chaînes, de mes peurs. Ma peur
d’échouer, de rester cette fille faible qu’on utilisait comme bon nous
semblait. Celle à qui on n’accordait pas d’importance, dont on ne
demandait pas l’avis. Celle qui devait se plier aux désirs des autres, en
dépit de ses propres besoins.
Cette fille, c’était moi. Ou du moins, une partie de moi.
Cependant, je refusais de vivre davantage dans sa peau. Je me
détestais. Je me dégoûtais.
Ma gorge se noua lorsque ma haine envers moi-même me submergea,
cette haine qui ne faisait que croître un peu plus chaque jour, rien que
lorsque je voyais les gens heureux autour de moi.
J’avais, une fois, eu la curiosité d’aller dans un parc. Terrible erreur. Je
m’étais sentie minuscule face à la foule, et dès qu’un regard s’était posé
sur mon visage j’avais senti monter une crise de panique. Mais je voulais
voir. Je voulais m’asseoir sur l’herbe et être ailleurs que chez moi.
Je me rappelais cette fille qui pique-niquait avec son ami. Elle se
prenait en photo, se gorgeait des rayons du soleil. Elle était si belle, si
pleine de vie, avec ce genre de rire contagieux qui vous arrache un
sourire, qui peut vous rendre heureux.
Elle incarnait la vie et la jeunesse que je n’avais jamais eues.
Je me demandais ce que ça faisait, d’être une fille comme elle. De
profiter de chaque instant sans se poser ces mêmes questions : Suis-je
assez ? Suis-je importante ?
Ses yeux pétillaient, les miens étaient vides. Moi aussi, je voulais
profiter de chaque minute comme elle le faisait si bien. Mais à cet instant,
tout ce que je pouvais faire, c’était la regarder vivre. Et me détester
encore plus pour ça.
Un sanglot s’échappa de ma bouche et je me recroquevillai sur moi-
même pour sentir ma propre chaleur. Je me sentais seule.
Tellement seule.
*

Je revenais des courses. Pour la première fois, mon voisin m’avait


accompagnée. Autant dire que mon anxiété n’avait jamais été aussi forte.
J’étais nerveuse à l’idée de faire une crise d’angoisse devant lui à
cause de la foule et de devoir lui en expliquer les raisons.
Il ne m’avait jamais questionnée sur mon passé, seulement sur ce que
je faisais actuellement (et je remerciais intérieurement Kiara, qui m’avait
conseillé de lui dire que je travaillais dans le trading. Je ne savais même
pas ce que c’était.)
Mon voisin avait pour habitude de parler de lui et de son travail, qui lui
prenait la tête plus qu’autre chose. D’ailleurs, on avait dû faire les
courses à des kilomètres de notre immeuble car il n’aimait pas attirer trop
l’attention sur lui.
— Et voilà ! déclara-t-il en terminant de ranger avec moi.
Tout en lui souriant, je refermai le placard. J’avais fini, moi aussi.
Nous avions acheté des tonnes de choses parce que je n’avais plus rien
chez moi à cause de ma peur de sortir.
— Cette sortie m’a vraiment fait beaucoup de bien, me confia-t-il en
esquissant un sourire charmeur. J’ai toujours eu un entourage très
extravagant à cause du boulot, ça fait du bien de passer du temps avec
une personne humble.
J’acquiesçai. Je ne savais pas quoi répondre à ça. Il me mettait mal à
l’aise.
— Au fait, Ella… je me demandais si tu avais quelque chose de prévu
la semaine prochaine ?
Imagine qu’il t’invite à dîner ? Oh non…
— Non, pourquoi ?
— J’ai… un petit service à te demander, m’avoua-t-il avec une
grimace. Je sais que ça va te paraître bizarre, et tu n’es pas obligée
d’accepter, tu sais…
— Mais tu ne m’as encore rien demandé, me moquai-je.
Il rit et se gratta la nuque avant de continuer :
— Comme je te l’ai déjà dit, depuis que… Depuis que je suis séparé de
mon ex, ma famille me prend la tête pour que je trouve quelqu’un
d’autre…
Mon voisin n’habitait ici que depuis quelques mois. Il s’était séparé de
sa femme et lui avait laissé leur ancienne maison avant de venir
s’installer ici pour se reconstruire.
D’après ce qu’il me racontait, sa famille jugeait beaucoup ses choix et
lui mettait une énorme pression sur les épaules. Cela me faisait penser à
lui.
Mais sa famille à lui était mauvaise. Ils se servaient pour se remplir les
poches.
— Il y a une… Il y a un événement familial bientôt, et j’aimerais
beaucoup… que tu m’accompagnes. Je sais que c’est bizarre dit comme
ça, mais…
Je grimaçai à mon tour. Il voulait sûrement que je me fasse passer pour
sa copine pour montrer qu’il était passé à autre chose.
— La soirée se passera à Manhattan. Je n’aurai pas à me déplacer dans
un autre pays, m’informa-t-il d’une petite voix.
— Je ne sais pas…
Je n’aimais pas cette idée. Je n’aimais pas être confrontée à des
inconnus et devoir leur parler de moi : il n’y avait tout simplement rien à
dire à mon sujet.
Les choses qui avaient fait de moi ce que j’étais n’étaient pas faites
pour être évoquées en public.
— Tu n’es pas obligée de me répondre maintenant, me dit-il
précipitamment. Réfléchis-y seulement… Je serais très honoré que tu
m’accompagnes à cette soirée… En plus, je suis sûr que ma famille
t’apprécierait !
— Ce n’est pas le problème…, dis-je, réticente. Je ne suis pas à l’aise
avec les inconnus…
— Oh, si ce n’est que ça ! Ne t’en fais pas, nous, les Scott, on sait
mettre les gens à l’aise ! s’exclama Shawn.
Mon cœur cessa de battre pendant un instant.
Shawn… Scott.
Je ne connaissais pas le nom de famille de mon voisin. À vrai dire, je
savais seulement qu’il travaillait dans une entreprise réputée. Attendez…
Ben m’avait déjà parlé d’une entreprise à Manhattan gérée par ses
cousins. Shawn… c’était lui… C’était lui qui dirigeait la Scott Holding
Company. La « SHC ».
Bien sûr.
Mon estomac se tordit dans tous les sens, mes yeux s’écarquillèrent.
Shawn, mon voisin, était Shawn Scott… le cousin… d’Asher.
Je me raclai la gorge pour mieux dissimuler mon choc et lui demandai,
faussement curieuse :
— Vous… Il y aura du monde ? Vous êtes une grande famille, d’après
ce que tu m’as dit…
Il hocha la tête.
— Forcément… C’est un événement assez important pour nous, mais
je ne sais pas si mes cousins de Los Angeles viendront… Je préférerais
qu’ils s’abstiennent.
Los Angeles. Asher.
Oh, bordel.
— Ah bon ? dis-je en fronçant les sourcils.
— Oui, Benjamin ne me dérange pas, mais Ash… C’est mon cousin le
plus dangereux et insolent, sans parler de son arrogance monstrueuse,
soupira-t-il en secouant la tête. Je suis certain qu’il envie tout ce que
j’ai… En même temps, je ne peux que le comprendre.
Je le rejoignais sur le « insolent » et « arrogance monstrueuse ». Asher
était la personnification de ces deux termes. Mais je me retins de pouffer
face à l’assurance de Shawn. Asher Scott envier… Shawn ? Laisse-moi
rire.
Putain, c’est vraiment son cousin…
Mes entrailles se serrèrent tandis que mes mains se mirent à trembler
légèrement. Je ne dis rien de ce que je venais de découvrir à Shawn de
peur qu’il me demande comment je connaissais Asher. Cela reviendrait à
parler de mon passé, ce que j’évitais au maximum de faire.
Ce putain d’Asher me suivait comme la peste. Quelles chances y avait-
il pour que mon voisin soit son cousin ?
Son téléphone sonna et il s’excusa avant de répondre.
Shawn se montrait certes très gentil envers moi, mais nos discussions
portaient souvent sur son travail et les problèmes qu’il rencontrait avec sa
femme, sans oublier sa fortune, qu’il mentionnait souvent. En vérité, il
était assez égocentrique. Mais ça ne me dérangeait pas, bien au contraire
: ça m’arrangeait de ne parler que de lui.
Bordel, Asher et Shawn sont cousins.

*
Le lendemain.

À travers la baie vitrée de mon salon, je contemplais les tours de la


ville en silence. La vue était magnifique, surtout le soir. Parfois, je restais
sur le balcon et laissais mon regard se perdre sur Manhattan, cette ville
qui m’avait accueillie il y a un an.
Je ne quittais pas souvent mon quartier. Il y avait tout à proximité et je
n’aimais pas sortir seule.
Mon appartement était spacieux, doté d’une cuisine et d’un salon
immenses, même s’il était beaucoup moins grand que sa maison. Il était
peint dans des tons crème qui s’harmonisaient parfaitement avec le
mobilier en bois et l’intérieur était lumineux grâce aux baies vitrées qui,
d’ailleurs, avaient des rideaux.
C’était le plus bel atout de cet appartement.
Il y avait deux chambres à l’étage ainsi que deux salles de bains.
J’avais choisi ma chambre à pour sa vue panoramique : voir le monde
sans l’approcher me faisait me sentir en sécurité. Pour le reste, je n’avais
pas besoin de beaucoup d’espace. À vrai dire, les seules pièces que je
fréquentais vraiment étaient la cuisine et le salon.
Au fil des mois, j’avais appris à me faire à manger, si bien que la
qualité de mes plats s’améliorait. Chef Ella aux fourneaux. L’autre con
cramait ses pâtes.
Je ris à ma propre réflexion.
Certaines choses avaient changé en un an : je commençais à m’intégrer
doucement à la société. J’essayais de rattraper le temps perdu en
améliorant ma culture générale, sur les conseils de mon thérapeute, qui
avait découvert que j’ignorais les noms des planètes du Système solaire.
Oui, j’avais été très gênée.
Ainsi je lisais des livres, et en ce moment j’avais un gros faible pour la
poésie. Aujourd’hui, c’était Le soleil et ses fleurs, de Rupi Kaur. Chaque
mot, chaque phrase se liait parfaitement à lui. Comme toujours. Il hantait
mes pensées et s’insinuait dans mon esprit, donnant vie aux mots que je
lisais.
« Je suis d’accord, non, je suis en colère, oui, je te déteste. »
Je me retrouvais dans ces vers. Au fil des pages, je me rapprochais de
lui. Mon fantôme.
Asher Scott.
Je n’avais pas encore répondu à la demande de Shawn… Et s’il venait
? On parlait d’Asher… Il était imprévisible.
Je ne voulais pas le revoir. Je n’avais pas le courage d’affronter ses
yeux gris qui allaient m’ignorer, prétendre que je n’avais jamais eu de
valeur, alors que pour moi Asher représentait presque les meilleurs
moments de ma vie. Entendre à nouveau sa voix rauque qui hantait mes
nuits. Revoir ses cigarettes, sa veste en cuir, ses tatouages, ses cheveux
blonds en désordre. Et ce sourire narquois qui me donnait envie de le
tuer. Autant ne pas aggraver ma tristesse.
Je me demandais s’il ressentait la même chose que moi. Est-ce que son
cœur s’arrêtait dès qu’on prononçait mon prénom, comme le mien le
faisait si bien ? Est-ce qu’il pensait à moi autant que je pensais à lui ?
Est-ce que tout ce qu’il voyait le ramenait à moi ? Est-ce qu’il dormait
avec mon image en tête ? Est-ce qu’il se confiait encore à mon sujet dans
ses carnets ?
Un an. Un an qu’il n’avait pas pointé le bout de son nez dans ma vie.
Un an qu’il m’avait fuie comme la peste alors que je lui avais offert mon
cœur.
Je le détestais. Je le détestais si fort.
Il n’avait aucune idée de ce que je traversais à cause de sa décision de
m’écarter de lui, m’obligeant à me créer une nouvelle vie, isolée de tous,
sans mode d’emploi. M’obligeant à affronter seule mes angoisses et mes
traumatismes.
Il m’avait laissée tomber.
Pourtant, chaque soir, je ne voulais que lui lorsque je me réveillais,
lorsque ma crise de panique m’extirpait de mon cauchemar. Je voulais
sentir ses bras m’envelopper, entendre sa voix rauque me murmurer que
j’étais loin d’eux, qu’il ne m’arriverait plus rien. Que j’étais en sécurité
dans ses bras.
Ces sentiments contradictoires m’épuisaient.
Mon téléphone vibra et un sourire se dessina sur mes lèvres.
— Hé, Kiara, commençai-je en refermant mon bouquin. Tu es debout à
6 heures du matin, c’est nouveau, ça !
— Il est exactement 9 h 30, je suis exténuée, souffla-t-elle. Tu
m’ouvres ?
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Elle était là, à Manhattan !
Juste derrière ma porte.
Je sautai par-dessus mon canapé et m’empressai d’ouvrir la porte
d’entrée. Kiara se tenait bien là, les yeux pétillants. Elle se rua sur moi et
me serra très fort dans ses bras. Son odeur emplit mes narines tandis que
je souriais comme une débile.
Mon amie était là.
— Tu ne m’as pas prévenue que tu allais venir ! m’exclamai-je en la
laissant entrer.
Une petite valise à la main, elle referma la porte et déclara :
— Non, parce que je ne l’avais pas prévu ! Ash ne sait même pas que
je suis là. Il est en rogne depuis hier soir. Je l’ai évité au maximum pour
qu’il ne me rajoute pas de travail !
Je la pris une nouvelle fois dans mes bras, sa présence ayant effacé tout
sentiment de solitude.
Il fallait que je lui parle de Shawn… Il fallait que je sache s’il comptait
venir.
CHAPITRE 5 : DU GRAND ASHER SCOTT
Ella

Nous avions passé la journée dehors, dans les rues bondées de


Manhattan, à faire du lèche-vitrines en buvant des macchiatos. J’adorais
passer mes journées avec Kiara. Elle était la bulle de bonheur qui
manquait affreusement à mon quotidien monotone.
Depuis l’arrivée de la brune, je n’avais pas encore eu l’occasion de lui
parler de Shawn. Et elle ne m’avait pas parlé du psychopathe. Mais il
fallait que je mette ce sujet sur le tapis. Je voulais des réponses.
— Kiara ?
Les yeux rivés sur une télé-réalité dont les participants étaient
affreusement bruyants, sa tasse de chocolat chaud aux lèvres, elle émit un
petit « hmm ».
— Tu… Je t’ai déjà parlé de mon voisin, n’est-ce pas ? l’interrogeai-je
en grimaçant. Bah… il s’avère qu’il m’a invitée à une fête de famille.
— Houlà, il va vite, le petit voisin ! rit-elle en prenant une gorgée de sa
boisson. Un peu comme lui, là.
Elle pointa du doigt un des participants de The Bachelorette. Kiara et
Ally adoraient cette émission, qui rencontrait beaucoup trop de succès
dans le pays.
— C’est un Scott, Kiara.
Elle s’étouffa soudain avec son chocolat chaud, puis tourna des yeux
écarquillés vers moi. Son corps entier se raidit.
— Il… Il s’appelle comment ? me demanda-t-elle, hébétée. Pitié… ne
me dis pas que c’est Shawn…
À mon tour de me figer. Une boule se forma dans mon estomac.
Un rire s’échappa de ses lèvres dès qu’elle avisa mon visage, qui
trahissait mes pensées. Son petit rire nerveux se transforma très vite en
un fou rire incontrôlable.
Je fronçai les sourcils. J’ignorais comment interpréter sa réaction.
— Cette année va être IN-CRO-YABLE ! s’exclama-t-elle avant de
poser sa tasse, puis de sautiller d’excitation sur le canapé. Ella… c’est
vraiment lui, le voisin qui t’envoie des fleurs ?
Je hochai la tête. Elle eut un nouveau fou rire incontrôlable tandis que
je restais perplexe.
— De tous les mecs présents à Manhattan, t’as pris le plus
égocentrique !
Je secouai la tête en souriant.
J’ai bien vécu avec la personnification de la vanité pendant quatre
mois et demi.
— Et de tous les mecs sur terre, t’as pris celui qu’Ash méprise le plus !
Donc, Asher méprisait Shawn. Et Shawn n’aimait pas Asher.
Quelle simplicité.
— J’imagine que tu lui as dit que j’avais un prétendant, soufflai-je en
voyant ses iris pétiller.
Kiara ne comptait garder ça secret pour personne. Elle m’avait dit
qu’elle sortirait cette « carte » dès qu’il prétendrait s’en foutre de moi.
Or, j’étais presque certaine qu’elle l’avait déjà sortie.
— Oui, mais ne crois pas qu’il t’a oubliée ! Même s’il ne l’avouera
jamais, ça le tue de savoir que tu as un prétendant.
J’arquai un sourcil. Quelle audace ! Mais je ne pouvais pas la croire à
cent pour cent. Parfois, elle ne voyait pas les choses telles qu’elles
étaient, ce qui faussait tous mes espoirs.
— J’ai vu son regard changer à l’instant où j’ai prononcé le terme de «
prétendant ». J’ai senti comme… de la jalousie dans l’air.
Je ne pus m’empêcher de pouffer de rire. Jaloux ? Lui ?
Kiara disait des conneries. Impossible que le grand Asher Scott puisse
être jaloux de quelqu’un. Encore moins de Shawn. Laisse-moi rire
doucement.
Ma colère commençait à monter en flèche. C’était vraiment culotté de
sa part si Kiara disait vrai. Qu’est-ce que je le détestais ! Qu’est-ce qu’il
pouvait m’énerver, même sans m’adresser une seule parole !
— Ash et Shawn ont toujours été très… joueurs, me confia-t-elle après
s’être raclé la gorge. Depuis qu’ils sont jeunes, ils ont la compétition dans
le sang et, entre eux, ça a toujours été électrique. L’un dirige l’entreprise
officielle et reçoit les éloges de la famille. L’autre sert de chef de dynastie
pour le gang – qui rapporte nettement plus que l’autre entreprise de
merde – mais ne reçoit aucune considération de la part de ceux dont il
remplit les poches.
J’écoutais attentivement ses explications, avide d’en savoir plus sur
leur relation, qui me laissait perplexe.
— J’ai appris récemment que ce con de Shawn s’était séparé de sa
femme, souffla-t-elle, exaspérée. Je suis sûre que c’est pour ça qu’il veut
t’inviter. C’est juste histoire de ne pas perdre la face devant la famille.
Dans le mille, elle avait tout compris.
— Shawn me donne la gerbe avec ses airs de « j’ai une meilleure vie
que vous ». Son attitude hautaine insupporte tout le monde, sauf lui.
Je n’avais jamais eu cette image de Shawn. Malgré son égocentrisme,
il ne me prenait pas de haut. Ou peut-être ne le remarquais-je pas ?
— Si tu veux un exemple : Ash est riche. Très riche. Même s’il est
vaniteux, il ne se sent pas supérieur aux autres… Enfin, pas à la Terre
entière, quoi.
Asher se sentait supérieur à certaines personnes, notamment ses
hommes et ses ennemis. Il affichait cet air arrogant qui m’agaçait au plus
haut point. Mais il avait de bonnes raisons de l’être… Ce psychopathe
était diablement beau. Ça, oui ! Et son corps était si parfaitement tracé
que c’en était presque irréel.
Asher savait qu’il détenait du pouvoir, énormément, qu’il pouvait
séduire et obtenir ce qu’il désirait en un claquement de doigts. En un seul
regard.
Malgré tout, nos discussions ne portaient jamais sur lui. Il restait très
secret, trop mystérieux. Il gardait tout pour lui et détestait qu’on parle de
lui. Shawn, au contraire, s’agaçait presque si on se concentrait sur autre
chose que sa personne.
— Tu lui as répondu quoi ? m’interrogea-t-elle, curieuse.
— Je n’ai encore rien dit, soupirai-je, désespérée. Pour être honnête, je
voulais t’en parler avant. Je n’ai pas envie d’y aller…
— Tu sais qu’on y sera, nous aussi ? me confia-t-elle en souriant.
Genre… on est aussi invités à la soirée. Si être seule avec les Scott te fait
peur, sache que Kiki sera là ! Et Ben et Ally aussi !
Kiara me prit dans ses bras. Elle ira, donc potentiellement lui aussi.
— Il… Asher sera… là-bas ?
Elle grimaça. Puis, après un hochement de tête, elle m’avoua d’une
petite voix :
— D’ailleurs, en parlant de lui… il a refusé que tu viennes. La famille
s’est toujours réunie, chaque année, à New York, pour l’anniversaire de
Rick. Il aimait le fêter dans le manoir de Robert… Gemma, la mère de
Ben, voulait te rajouter sur la liste, parce que tu connaissais Rick,
m’expliqua-t-elle doucement, mais Ash a dit non.
Asher Scott venait encore une fois de décider pour moi. Mon sang ne
fit qu’un tour. J’étais agacée par tous les obstacles qu’il créait pour me
garder loin de lui, pour ne plus jamais me revoir.
Putain, il n’avait pas changé.
— J’ai envie d’accepter l’invitation de Shawn juste parce qu’il ne me
veut pas de moi là-bas.
Elle me sourit malicieusement, trahissant son envie que j’accepte pour
le narguer. La mienne devenait de plus en plus difficile à ignorer.
— Tu fais quoi, demain ?
— J’ai rendez-vous avec Paul à 15 heures, mais avant rien.
— D’ailleurs, comment ça se passe avec lui ?
— Bien, confiai-je en souriant. Son écoute et ses conseils m’aident
énormément. Je suis vraiment reconnaissante à Cole de m’avoir donné
son numéro. Maintenant, il n’a plus besoin de venir aussi souvent.
— Remercie Ash pour ça, gloussa mon amie. C’est lui qui a dit à Cole
de passer autant de fois qu’il le fallait pour vérifier ton état de santé.
Monsieur s’inquiétait pour toi.
Ma gorge se noua et mes nerfs chauffèrent. J’en avais assez de le voir
agir de façon si contradictoire avec moi.
Donc, il ne veut pas que je fasse partie de sa vie et évite tout contact
avec moi, mais il m’envoie un médecin parce qu’il s’inquiète ? Oui, ça
lui ressemble bien. Du grand Asher Scott.
— Encore une fois, Collins, ne crois pas qu’il t’a oubliée, me dit Kiara
en se levant. Il évite de te croiser parce qu’il est terrifié, je l’ai vu dans
ses yeux. Je le connais. À ta place, j’accepterais l’invitation de Shawn,
même si, niveau mec, on est sur du moins douze sur dix. Je ne l’ai jamais
aimé, mais si Shawn peut être la gifle qui fera enfin réagir Ashou… Il est
très mauvais joueur. Lui et Ash ont toujours été comme des… rivaux.
Je soupirai. Pourquoi le seul homme qui s’était intéressé à moi était le
rival de celui qui possédait mon cœur ? J’étais partagée entre mon envie
d’aller à cet événement et celle de refuser pour fuir l’ambiance électrique
qui pourrait s’installer. Toutefois, depuis que Kiara m’avait dit qu’Asher
ne voulait pas de ma présence… je penchais pour la première option.
Kiara s’étira en bâillant. Son émission était terminée.
— Je crois que je vais aller me coucher, murmura-t-elle. Cette journée
m’a fatiguée, et j’ai à peine dormi depuis deux jours à cause du boulot.
— Je pense que je vais monter aussi, dis-je doucement.
Je vérifiai que la porte d’entrée était bien fermée et soufflai, soulagée,
lorsque je vis que c’était le cas.
Une fois face au miroir de la salle de bains, mon pyjama à la main, je
contemplai mon reflet, qui trahissait mes nuits mouvementées. Mes
cernes étaient aussi creusés que mes joues, mes pommettes ressortaient
car j’avais perdu du poids. Je me touchais la mâchoire en observant les
ravages de mes angoisses sur mon épiderme puis pivotai vers l’autre
miroir, celui qui reflétait mon corps maigre.
On dirait une morte. Tu es affreuse.
Je fermai les yeux et fis taire cette voix intérieure qui ne faisait que
décupler ma colère contre moi-même.
Puis je grimaçai en repensant aux paroles de Kiara. Ça m’ennuyait
utiliser Shawn, mais… j’avais envie de ne pas suivre les ordres d’Asher
Scott. J’avais envie de le prendre de court et de m’asseoir face à lui. Lui
qui évitait de me voir serait alors obligé de le faire.
Et il y avait autre chose que je voulais découvrir : la prétendue jalousie
d’Asher.
Kiara m’avait dit qu’il était jaloux à cause de mon voisin, mais s’il
apprenait qu’il s’agissait de son cousin ? Il verrait que j’étais passé à
autre chose, qu’il avait perdu une personne qui était prête à l’aimer…
Qui l’aime toujours. Mais ce n’est qu’un détail.
Et si ça ne lui faisait rien, alors je voulais qu’il regrette au moins
d’avoir perdu la dernière captive qu’il aurait jamais. Parce que oui, je
savais qu’Asher n’avait pas pris d’autre captive après moi. Non
seulement Kiara me l’aurait dit, mais il avait également écrit dans ses
feuilles :
« Si Ella ne travaille plus avec moi, je ne voudrai pas d’une autre captive.
Je ne pourrai pas en avoir une autre. Cette retardée a mis la barre trop
haut. »
C’était déjà ça.
CHAPITRE 6 : MENTEUR
Asher
Los Angeles, 3 heures.

Je fixais le plafond, les sourcils froncés. Depuis avant-hier, je


n’arrivais pas à me calmer. Depuis que j’avais entendu sa voix. La colère,
la frustration et cette envie malsaine de revenir dans sa vie seulement
pour l’éloigner de son voisin prenaient de plus en plus d’ampleur.
Je ne supportais pas de le savoir proche d’elle. Je ne supportais pas de
la savoir proche d’un autre homme tout court.
Je n’avais jamais songé à ça, la voir avec quelqu’un, mais l’arrivée de
ce mec que je ne connaissais même pas était une douche froide
inéluctable.
Une image refusait de sortir de ma tête, une image créée de toutes
pièces par mon cerveau, qui jouait avec mes angoisses.
Elle, avec un autre.
Putain.
Mon cœur s’emballa en même temps que mon imagination. Ses mains
sur elle…
Je me levai d’un bond et fulminai en l’imaginant l’embrasser.
— Salut, beau blond…
La voix d’Heather arriva à mes oreilles pile au bon moment. Ses bras
s’enroulèrent autour de ma nuque tandis que je fermais les yeux. Mais
l’image d’Ella me revint comme un boomerang et une vague de colère
s’empara de moi.
Sors de ma putain de tête !
Brutalement, j’attrapai la mâchoire d’Heather et écrasai mes lèvres sur
les siennes. Ses mains sur ma taille remontèrent mon tee-shirt.
Comme il remontera le sien…
— Putain, jurai-je avant de presser plus hargneusement mes lèvres
contre les siennes.
Ils devaient sortir de ma tête, elle devait putain de sortir.
Heather laissa échapper un hoquet de surprise lorsque je la poussai sur
mon matelas. Mon corps vint se presser contre le sien, dans l’espoir de
balayer cette image de ma tête. Je sentis ses lèvres rejoindre les miennes,
ces lèvres qui ne me procuraient aucun effet. Je me forçai à approfondir
notre baiser pour essayer de ressentir quelque chose. Comme ce que
j’avais ressenti avec elle.
Mais ma colère était toujours palpable, il n’y avait qu’elle dans mon
corps.
La respiration irrégulière d’Heather emplit la pièce, mon souffle
s’alourdit. J’en voulais plus. Plus pour l’oublier.
Mais, alors que je remontais sa jupe, une pensée m’embrouilla en une
fraction de seconde.
Et si… elle apprenait que j’ai une captive ?
— Je n’en ai rien à foutre, grognai-je pour moi-même en pressant mes
mains sur les hanches d’Heather.
Une captive que je me tape, en plus ? Je ne pourrai jamais la
récupérer…
Je m’arrêtai net et la captive prit le dessus. Elle se mit à califourchon
sur moi et commença à défaire ma ceinture.
Imagine sa réaction lorsqu’elle l’apprendra… Tu ne pourras pas
garder le secret très longtemps…
— Lève-toi.
Heather s’arrêta et me regarda, surprise. Ce qui m’énerva encore plus.
Elle resta stoïque quelques secondes avant de reprendre son travail, si
bien que j’explosai.
— PUTAIN, JE T’AI DIT DE TE LEVER ! hurlai-je, ce qui la fit
sursauter.
Elle s’exécuta en levant les yeux au ciel et sortit en claquant la porte.
Je n’y arriverais pas. Elle ignorait que j’avais une nouvelle captive,
j’avais catégoriquement interdit à Kiara de le lui dire. Parce que je n’en
avais pas les couilles.
Parce qu’à sa place je ne l’aurais pas supporté.
Je passai ma main sur mon visage en soufflant de frustration. Elle avait
décidé de me hanter jusqu’à ma mort.
Putain, et si elle l’apprenait ?
Elle ne devait pas savoir qu’Heather était ma captive, elle n’allait pas
le savoir.
Qu’est-ce que t’en as à foutre ? Elle doit passer à autre chose, et toi
aussi.
Je ne voulais pas passer à autre chose. Cette idiote m’avait marqué, et
je n’arrivais pas à tourner la page, même si j’avais tout fait pour
l’éloigner de moi. Elle refusait de partir.
Son voisin la regarde comme tu le faisais…
Mes poings se serrèrent violemment. Personne ne devrait la regarder
comme je le faisais. Personne ne devait la désirer autant que moi.
Tu dois la laisser. Elle mérite mieux que toi.
Mes mains tapotèrent les poches de mon jean à la recherche de mon
paquet de clopes. Je me tournai et le trouvai sur la table de nuit. Je grillai
une cigarette en quelques secondes, laissant la nicotine me calmer et
endommager mes organes. Mais je n’en avais rien à foutre.
Tout était endommagé chez moi. Mon âme était souillée, mes yeux
avaient vu trop de choses sombres, j’avais de plus en plus de sang sur les
mains au fil du temps. Il ne restait plus rien de mon cœur, mon cerveau
commandait pour lui.
J’étais un putain de monstre. Je détruisais les gens autour de moi, je ne
méritais pas leur amour. Je ne comprenais pas… Comment pouvait-elle
m’aimer ? Après tout ce que je lui avais fait ?
Elle m’avait offert son cœur et je l’avais écrasé. J’avais vu son visage
se décomposer ce soir-là, l’image restait gravée dans ma mémoire. Ce
même soir où elle était sur le point de prendre une putain de balle pour
moi.
Et je l’avais repoussée. Parce que j’étais effrayé. Parce qu’elle me
terrifiait plus que personne. Elle avait ce pouvoir sur moi que personne
n’avait jamais eu, pas même l’autre salope d’Isobel.
Elle m’avait protégé comme si j’étais la chose la plus précieuse dans
sa vie, et j’avais compris que je l’étais.
Et qu’est-ce que j’ai fait ? Je l’ai rejetée…
Je l’avais rejetée parce que j’étais incapable de croire qu’elle pouvait
m’aimer. Je l’avais abandonnée parce que je savais que j’allais la
détruire. Parce que je détruisais tout ce que je touchais. Elle était trop
précieuse, trop pure pour un gars comme moi. Je n’aurais pas pu prendre
soin d’elle comme elle le méritait.
Son voisin pourrait…
Je grognai en y pensant. Personne ne le pourrait. Elle s’était livrée à
moi, s’était confiée sur ses démons. Elle s’était autorisée à se montrer
vulnérable. Elle se sentait en sécurité avec moi.
J’étais le seul à la faire se sentir en sécurité. Et je le savais.
— Tu me rends dingue… mon ange, soufflai-je en fixant le plafond.
Il fallait que je fasse un choix. Soit je revenais dans sa vie, et, putain,
j’allais morfler. Soit je la cédais à un autre, mais ça, il en était hors de
question.
Et, même si j’avais pris la décision de partir de Manhattan, j’étais
encore putain d’indécis quand il s’agissait d’elle. Je n’arrivais tout
simplement pas à trancher parce que, pour une fois, je ne réfléchissais
plus à cent pour cent avec mon cerveau.
Et c’était ça qui m’effrayait le plus.

*
Le lendemain…

— Donc, récapitula Ben, tu veux récupérer Ella à cause de son voisin ?


Mais en même temps, tu ne veux pas, parce que tu es toi ?
J’acquiesçai. Voilà.
— Si son voisin n’avait pas débarqué, t’aurais envisagé de la récupérer
?
Je soufflai d’agacement.
Merde, bien sûr que je l’aurais envisagé, même sans lui ! Mais son
voisin de merde était ma motivation principale. Est-ce que ça faisait de
moi un enfoiré ? Je n’avais jamais prétendu le contraire.
— Imagine qu’elle apprenne que t’es revenu vers elle seulement pour
la compète ?
— Qui le lui dira ?
Ben pouffa de rire.
— Eh bien, mon vieux, tu commences très mal, dans ce cas. Moi, je
dis, tu ferais mieux d’aller à Manhattan et de t’excuser. Ou de débloquer
son numéro et de l’appeler.
Je n’en ai pas les couilles. Elle me fait perdre tous mes moyens.
— Il faut que tu fasses vite, hein, parce que pendant qu’on parle tous
les deux ils sont sûrement en train de…
— Non, rétorquai-je d’un ton cinglant. Juste, tais-toi.
Je grimaçai de dégoût, et l’image que j’essayais de repousser depuis
des jours me revint en tête. Et si elle le trouvait attirant ? Et s’il était
gentil et aux petits soins avec elle ? Pas comme moi.
Un grognement s’échappa de mes lèvres. Je fermai les yeux en
pressant mes mains sur mes genoux. Cette histoire me touchait plus que
je ne l’aurais jamais cru. La savoir avec un autre me faisait bien plus
enrager que je ne le montrais. Et, putain, elle me faisait nettement plus
d’effet que je ne l’aurais jamais pensé.
Ella… je ne te mérite peut-être pas, mais je ne peux pas laisser
quelqu’un d’autre te prendre.
— Ash, m’interpella la voix d’Ally qui entrait dans la pièce, je peux te
poser une question ? Est-ce que tu as été informé d’une entrée de 22 000
$?
Je me redressai sur mon siège en secouant négativement la tête. Ally
croisa les bras, et déclara :
— Tu te rappelles la dernière fois ? De l’argent disparaissait des
comptes primaires…
J’acquiesçai.
— Eh bien, c’est de nouveau le cas. J’ai fait un dépôt de 22 000 $ hier
soir et je suis allée vérifier si l’argent avait bien été viré sur le compte,
commença Ally, excédée. Les comptables me répondent quoi ? Qu’ils
n’ont pas reçu le fric ! Je te jure que j’ai déposé cet argent !
Ben prit une profonde inspiration pour s’empêcher de descendre mettre
une balle entre les deux yeux d’un de mes comptables.
Putain, mon oncle Richard touchait encore aux comptes sans m’en
informer.
— C’est sûrement lui, me dit Ben, qui pensait à la même personne.
L’année dernière, c’était lui… Enfin…
Ben savait que l’argent n’avait pas été entièrement volé par Richard,
comme il l’avait pourtant avoué lors de la réunion que j’avais organisée.
Je savais que Sabrina avait, elle aussi, pris une partie de la somme. Je ne
comprenais toujours pas pourquoi Richard Scott s’était déclaré coupable
d’un vol qu’il n’avait pas commis en totalité.
Toute cette histoire ne faisait qu’empirer ma colère. En fait, elle
tombait très bien. J’avais besoin de me défouler sur quelqu’un, alors
j’allais prendre Richard pour cible.
— Ben, tu te charges des comptables. Fais-leur comprendre que, s’ils
ne me trouvent pas ce fric avant demain matin, je les tuerai de mes
mains.
Mon cousin acquiesça et se leva, sa captive sur les talons. Ensemble,
ils quittèrent mon bureau.
Quelques instants plus tard, Heather entra dans la pièce, un grand
sourire fier aux lèvres. Elle ne ressemblait en rien à Ella. Elle avait une
peau diaphane et des cheveux châtains nettement plus clairs que ceux de
mon ange. Même leurs yeux, pourtant bleus, étaient différents. Ceux de
mon ange brillaient avec cette infime étincelle de vie que les autres
n’avaient pas. Mon cœur avait succombé devant ses iris. Elle était
parfaite. Tout chez elle était parfait. Son sourire me rendait dingue et son
corps, putain…
Tu dois l’oublier.
Non. Tu dois la récupérer.
— Tu m’écoutes ?
Je fermai les yeux et secouai la tête. Je n’avais pas suivi un traître mot
de ce qu’elle me racontait. En même temps, je ne l’écoutais que
rarement. Elle soupira d’exaspération puis répéta :
— Je disais que j’ai trouvé les noms des mecs que tu cherchais, leurs
adresses et même celles de leurs familles. Il y en a un qui a un casino à
Las Vegas. C’est le genre à se méfier de ses clients. Il est tout le temps
accompagné de ses gardes et adore jouer au poker.
Je pris les dossiers qu’Heather avait posés sur la table, cherchant du
regard celui que je voulais descendre en premier. Il y avait un enfoiré qui
s’amusait à espionner l’activité de mon réseau en nouant des liens avec
mes hommes. Bien sûr, ils m’en avaient informé, mais je détestais être
surveillé.
Et le voilà…
C’était le propriétaire du casino. Parfait.
— On va à Las Vegas ? m’interrogea-t-elle avec des yeux pétillants.
— J’irai, la corrigeai-je, lui ôtant ainsi toute excitation. Sans toi. Tu te
ferais remarquer et tu ferais foirer mon plan.
Elle croisa les bras, contrariée.
Je l’ignorai et repris la lecture des informations que la gamine en face
de moi avait dégotées.
— On m’a dit que ce gars-là s’est acheté un château à Monte-Carlo et
qu’il y dépose…
Monte-Carlo. Sans doute la période où j’avais le plus envie de la
culbuter sur mon lit.
Elle était joueuse, elle voulait me faire flancher. Et elle avait réussi,
plusieurs fois même.
Mais elle ignorait qu’elle n’avait pas besoin de jouer pour réussir à me
faire avoir envie d’elle. Quand elle était dans les parages, je prenais plus
de douches glacées qu’elle ne le pensait.
— Et ce mec a un réseau de trafic d’êtres humains assez important.
Elle pointa du doigt un autre gars que je voulais descendre
personnellement.
Je grimaçai de dégoût et mes doigts se crispèrent sur sa fiche. Ce genre
de trafic me donnait la gerbe. Et, putain, Ella y avait baigné pendant des
années. Je pouvais voir les ravages sur mon ange, John l’avait détruite.
Alors, je l’avais tué.
Je l’avais tué parce que je détestais savoir que ce genre d’ordure
travaillait pour moi, oui, mais aussi parce que je ne pouvais pas supporter
que mon ange ait été détruite entièrement par sa faute. Je ne pouvais
supporter de le voir vivre encore alors qu’il l’avait tuée.
Je m’étais d’ailleurs déplacé personnellement pour l’achever devant
ses sous-merdes, c’était jouissif.
« Je fumais ma cigarette, le regard rivé sur la maison face à moi.
C’était donc ici qu’elle avait été bloquée toutes ces années. Ici qu’était
son enfer.
— Attendez-moi, ça ne sera pas long.
Je quittai la berline et m’avançai lentement vers cette maison
horriblement vieille. Bordel, il pourrait au moins refaire la peinture, non
?
Les hommes postés sous le porche écarquillèrent les yeux dès qu’ils me
virent. Le premier entra à l’intérieur tandis que l’autre se redressait, prêt
à porter ses couilles inexistantes.
— Où est John Kray ? demandai-je directement.
— Il… Il est à l’intérieur et…
— Ça va, je vais rentrer, le coupai-je.
Ce con de deux mètres sur deux mètres déglutit et hocha la tête
énergiquement avant de m’ouvrir la porte.
Je grimaçai en découvrant des hommes assis sur le canapé, des
seringues à la main. Deux d’entre eux se levèrent aussitôt. Leurs visages
pâlissaient à mesure que le mien s’assombrissait.
L’odeur me donnait envie de gerber : un mélange de drogue, de clope
et de vomi.
Je compris pourquoi ça sentait le vomi lorsque je vis ma cible arriver.
Il s’essuya la bouche avec son bras en toussant. Ses joues creuses et son
visage ravagé par les effets des drogues qu’il s’administrait me firent à
nouveau grimacer de dégoût.
C’était lui qui la détenait pendant tout ce temps. C’était sa faute si elle
avait peur des hommes.
Les os de son visage ressortaient à cause de la finesse de sa peau. Il
me lança un sourire faussement chaleureux, dévoilant ses dents jaunes,
mais son regard trahissait sa panique.
— Monsieur Scott ! C’est un… ho-honneur de… vous avoir ici.
Il bégayait. Il avait décuvé, c’était certain. Il n’aurait jamais eu peur
dans le cas contraire.
— Il y a un… problème ?
— Dehors, lançai-je aux hommes qui donnaient l’impression de
regarder un putain de film.
— Hé, mon pote, détends-toi, gloussa l’un des junkies encore assis.
J’esquissai un rictus mesquin et je sortis mon arme avant de presser la
détente. En une fraction de seconde, une seule balle, entre les deux yeux.
Ma colère s’intensifiait un peu plus à chaque seconde qu’ils passaient
immobiles et ahuris.
Je tournai mon arme vers les trois restants, prêt à buter le prochain.
Ma rage commençait à prendre le dessus sur ma patience, et je ne
donnais pas cher de leurs peaux.
— J’ai dit : de-hors, grinçai-je en les foudroyant du regard. Et prenez
votre pote avec vous.
Ils acquiescèrent rapidement et embarquèrent le corps du con qui avait
osé me mettre dans la case « pote de John ». Alors, là… mon ego en avait
pris un sacré coup !
Ils claquèrent la porte derrière eux. Enfin seuls, le futur mort et moi.
— Asseyez-vous.
— Sans façon, je ne suis pas ici pour discuter, crachai-je en gardant
un visage fermé.
Il déglutit et m’interrogea du regard tout en débarrassant les merdes
qui traînaient sur la table. Bordel, c’était écœurant.
— Que me v-vaut l’honneur de v-votre visite… monsieur Scott ?
Ses bras le démangeaient, son corps réclamait plus de drogue.
— La captive.
Je vis son corps se crisper et son visage devenir plus blanc que la
cocaïne qu’il sniffait. J’espérais qu’il avait compris qu’elle était devenue
ma captive. Et qu’il allait crever pour que ce qu’il lui avait fait subir.
— Elle… Vous voulez me la rendre ?
Mes yeux se plissèrent le temps d’une seconde. C’était ce qu’il pensait
?
— Elle n’a pas été formée… Comment tu as pu faire rentrer de
l’argent grâce à elle ?
— Elle… Elle est très nulle. J’ai essayé de l’emmener en mission avec
moi, mais elle a toujours été très conne, plaisanta-t-il nerveusement.
Menteur. Elle n’avait jamais été une captive avant d’être la mienne.
— Elle dormait ici ?
Il hocha la tête.
— Au sous-sol. Vous voulez que je vous montre ?
J’acquiesçai, et il m’invita à le suivre. Mon ventre se retourna
lorsqu’il m’ouvrit la porte d’une pièce minuscule.
Les draps étaient dégueulasses, il n’y avait aucune fenêtre et, putain,
la crasse sur les murs me fit grimacer de dégoût. Elle dormait ici. Ma
Ella avait dormi dans ce trou à rat.
— Comment tu gagnais de l’argent grâce à elle ? répétai-je en sentant
ma colère monter.
— Elle… Il fallait que je trouve une alternative, j-j’avais promis à sa
tante de la faire travailler pour qu’elle puisse payer ses dettes à un
vendeur, alors elle… Elle devait simplement s’allonger.
« S’allonger. »
S’allonger, putain de merde.
Face à mon silence, le toxico enchaîna :
— J’ai… Je lui ai demandé de donner son corps pour sa tante. Elle
était consentante, hein ! Alors, on a travaillé comme ça…
Menteur. Putain de menteur.
Si elle avait été consentante, jamais elle n’aurait été torturée par des
démons. Jamais elle n’aurait souffert d’une crise de panique en croisant
l’un d’eux.
Lorsqu’il m’invita à remonter, je lui cédai le passage.
— Sa tante a remboursé toutes ses dettes ?
— Oui, dès la première année. Je lui avais dit qu’elle pouvait partir,
mais elle a voulu rester avec moi. Ça lui plaisait l’argent facile, vous
voyez…
Sa tante avait payé ses dettes, et Ella n’en savait rien. Elle avait passé
six ans bloquée ici alors que sa putain de tante avait remboursé la
totalité de ses dettes la première année.
Ma colère commençait à peser à l’intérieur de mon corps et mon sang-
froid se dissipait tandis que je fixais le fils de pute qui avait détruit ma
Ella.
Mon ange était en miettes à cause de lui. Il lui avait menti, il l’avait
utilisée.
— Tu réalises que t’étais un proxénète, John ?
— Moi ? Non ! Elle était consentante ! Monsieur Scott, elle le voulait.
Elle en redemandait chaque fois. Je ne l’ai jamais forcée… Elle aimait
ça.
Ma respiration se saccada et mes membres tremblèrent de rage. Je
voyais rouge.
— Tu es sûr de ce que tu avances ? demandai-je une dernière fois.
Il hocha la tête.
— Bien, je voulais seulement vérifier, terminai-je avant de me diriger
vers la porte. Je vais y aller.
Comme je l’avais anticipé, il me suivit. À l’extérieur, ses hommes
étaient défoncés, presque endormis. J’observai leurs mains, il n’y avait
pas l’ombre d’une arme. Et même s’ils en avaient eu une, aucun d’eux
n’aurait eu le cran de tirer. C’était du suicide.
Je fis volte-face et mon poing s’écrasa violemment sur la mâchoire de
John. Et dès lors je ne pouvais plus m’arrêter.
Ses mots tournaient en boucle dans ma tête tandis que mes poings
heurtaient ses côtes. La violence de mes coups redoubla lorsque je me
rappelai mon ange et ses crises d’angoisse. Il essayait de se défendre du
mieux qu’il pouvait, mais j’étais comme en transe. Je ne pensais à rien
d’autre qu’à le tuer de mes propres mains. John tomba au sol et je
continuai à me défouler sur lui. C’était encore mieux qu’un punching-
ball, putain.
Je tirai mon flingue et pressai la détente, une balle dans la gorge.
Son souffle bruyant et étouffé arriva à mes oreilles. Je me positionnai
au-dessus de lui et pointai mon pistolet au milieu de son front. Mon corps
tremblait de rage, l’adrénaline coulait à flots dans mes veines. Une
goutte de sang descendit l’arête de mon nez pour atterrir sur mes mains
ensanglantées, elles aussi.
— Elle n’a jamais dit oui, tu l’as utilisée, et tu l’as détruite. Tu l’as
tuée. Et tu connais la devise des Scott : une vie pour une vie. Je serai la
dernière personne que tu verras, et c’est un honneur pour toi, enculé.
Ma seconde balle se logea ensuite dans son crâne. »
Mon ange ne méritait pas la vie qu’elle avait subie. Aucun être humain
ne la méritait, pas même moi. Mais je pouvais tuer pour la soulager. Je ne
pouvais pas la guérir, mais je voulais l’aider à le faire.
Sauf qu’en attendant, tout ce que je faisais, c’était la fuir.
Il était temps que je fasse un choix.
CHAPITRE 7 : DÉCISION
Ella
Deux jours plus tard.

Kiara était partie hier, me laissant seule avec cette décision que je
n’avais pas encore le courage de prendre. Une partie de moi me hurlait de
ne pas écouter cette petite voix vengeresse qui me murmurait à l’oreille
de sauter sur l’occasion pour le forcer à se confronter à moi.
Mes plans de tourner la page venaient de se faire engloutir par ma soif
de vengeance, qui était de plus en plus forte. De plus en plus ravageuse.
Je tenais à lui montrer que j’étais passée à autre chose, même si c’était
faux. Même si ça revenait à me mentir à moi-même. Plus encore, je
voulais obtenir la preuve que je n’étais pas folle d’avoir pensé que je ne
le laissais pas indifférent. Que tout ce qu’il avait toujours essayé de me
faire croire n’était que mensonges qu’il se racontait, à lui-même et à moi.
Car ses feuilles me donnaient raison !
« Elle est tombée dans la piscine parce qu’elle a appris que les captives
avant elle étaient mortes. Mais, oh, trésor, ça serait trop facile de te tuer…
»
« Elle m’intrigue. Pour la première fois, une personne sur cette Terre
m’intrigue. Elle n’est pas facile à lire. Il y a beaucoup de choses que je ne
comprends pas chez cette fille. Et ça m’agace. »
« Je n’aime pas ma curiosité à son égard, je n’aime pas mon désir de
vouloir en apprendre plus à son sujet. Et merde, je la regarde dormir, et
j’attends. Je veux entendre ses cauchemars. Je veux la calmer. »
Je savais que je n’étais pas dingue, qu’Asher me regardait dormir. Et
ce bien avant que je le remarque. La nuit il souhaitait connaître mes
démons, me réconforter. Mais le matin il me méprisait. Il me repoussait
comme une moins-que-rien.
Et un an après, il prétendait m’avoir oubliée, mais se montrait jaloux.
Ce petit jeu est terminé, Scott.
Un sourire mauvais se dessina sur mes lèvres. Je comptais bien voir de
mes propres yeux cette jalousie mal placée.
C’était malsain mais nécessaire.
Il y avait un risque, un risque qu’il m’ignore et qu’il n’éprouve rien de
ce que me disait Kiara. Que je me jette tête la première contre un mur
d’acier. Qu’il me détruise une dernière fois, détruise tous mes espoirs.
Toutefois, il n’y avait que comme ça que je pouvais tourner la page.
Peut-être une dernière indifférence de sa part me pousserait-elle à le haïr
définitivement et à passer à autre chose.
Je me sentais coupable de cacher mes véritables intentions à Shawn,
mais hors de question de lui dire que j’allais accepter uniquement parce
que son cousin était un psychopathe qui pensait pouvoir contrôler jusqu’à
ma présence.
Je passai ma main dans mes cheveux en soufflant.
— Pourquoi il faut toujours que tu me mettes dans des situations
pareilles ?

Mes doigts effleuraient machinalement le canapé en velours sur lequel


j’étais à moitié allongée tandis que je fixais le plafond blanc. J’avais
besoin de parler à Paul. Il me servait un peu de confident, même si je le
payais pour qu’il m’écoute.
— Donc, tu es en train de me dire que tu veux accepter l’invitation de
Shawn pour donner tort à Asher ?
— Non, pour reprendre le contrôle, reformulai-je en levant mon index.
Il a toujours eu un coup d’avance. Il ne veut plus me voir, et j’adore
l’effet de surprise.
— Qu’est-ce que tu attends de sa part ?
— Je ne sais pas, lâchai-je en fermant les yeux. D’un côté, je
m’attends à ce qu’il m’ignore, comme il le fait depuis un an… mais de
l’autre, je veux qu’il réagisse. Et il le fera peut-être, à cause de Shawn.
— Pourquoi voudrais-tu qu’il réagisse ?
— Parce que ça voudrait dire que je ne le laisse pas indifférent,
répliquai-je simplement.
— Et pourquoi tu ne veux pas le laisser indifférent ?
J’émis un rire moqueur.
— Parce que je l’aime encore… J’ai une question.
Il m’invita à la poser d’un geste de la main.
— Est-ce que vous pensez qu’il va réagir ?
Il me considéra un instant avant de prendre une longue inspiration.
— Je ne suis pas en mesure de te répondre. Il se peut que la perception
de ton amie soit fausse, tu sais ? Peut-être qu’il ne ressent rien, ou peut-
être qu’il ressent des choses. Des choses qu’il n’arrive pas à contrôler.
— Ça ne m’aide pas, soupirai-je.
Il rit doucement.
— Tout ce que je veux dire, c’est que tu dois en juger par toi-même.
Tu ne peux pas te fier à ce que dit de ton amie. Cette soirée pourrait être
la dernière ligne droite pour toi.
Toute cette histoire me rendait anxieuse.
— Vous pensez que j’ai fait le bon choix ? demandai-je en me tournant
vers lui.
— Il n’y a pas de bon ni de mauvais choix. Dans les deux cas, tu
tireras quelque chose de cette expérience, Ella, me répondit mon
thérapeute. S’il ne réagit pas face à ta présence, tu pourras enfin faire une
croix sur lui, et il fera partie de ton passé.
Ma gorge se noua. Je n’étais pas réellement prête à accepter qu’il
devienne un vestige de mon passé. En vérité, j’avais peur de ne plus
jamais ressentir ce que j’avais ressenti auprès de lui, peur qu’il soit le
seul à me faire éprouver ces choses si puissantes.
Il avait été mon premier pour tant d’expériences. Alors, je m’accrochai
malgré tout à cette image que j’avais de lui : celle d’un homme fermé,
sous la carapace duquel se trouvait une personne qui avait su me
comprendre et m’écouter, comme aucun autre auparavant. Cette image
qu’il ne me montrait que très rarement… mais qui était bien réelle.
— Est-ce que tu penses qu’il mérite que tu te venges en lui montrant
que tu as tourné la page ? m’interrogea Paul.
— Est-ce qu’on appelle ça une vengeance s’il s’en fout ?
— Est-ce que tu serais prête à lui faire du mal à cause de ta rancune,
Ella ?
Je me redressai et le fixai sans savoir quoi répondre. Non, je ne voulais
pas qu’il souffre – si jamais ça le touchait vraiment. Pourtant, je savais
aussi que la petite voix vindicative dans ma tête n’allait pas se taire de
sitôt.
Il avait rejeté mes sentiments comme si c’était la pire chose qu’il avait
jamais entendue. Alors que c’était la première fois que je disais ces mots
à quelqu’un. Ces mots, je ne supportais plus de les dire à cause de sa
réaction. Son ton, sa voix, sa grimace écœurée.
C’était horrible.
— Oui, affirmai-je en sentant mon ressentiment prendre le dessus, il le
mérite.
Mon thérapeute me lança un regard éloquent : selon lui, ce n’était pas
la meilleure chose à faire. Mais honnêtement je voulais qu’il culpabilise.
Il avait fait le choix de me faire souffrir, de me briser.
— Qu’est-ce que vous me conseillez de faire ?
Il se racla la gorge et réfléchit.
— Tu devrais y aller, me dit-il sérieusement. Déjà pour rendre service
à ton ami. Mais pour toi aussi. Cette soirée marquera soit la fin, soit le
début d’un nouveau tome de votre relation, Ella.
Un sourire satisfait étira mes lèvres. C’était exactement ce que je
voulais entendre.
— Cela dit, tu devrais être transparente avec Shawn.
Mon sourire disparut aussitôt.

*
Le lendemain.

Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. J’avais passé des heures à


réfléchir et à m’imaginer des milliers de scénarios qui ravivaient mes
plus violentes angoisses. La boule dans mon ventre grossissait à chaque
minute tandis que mes pensées étaient tiraillées entre ma raison et mon
cœur.
Je ne pouvais pas anticiper sa réaction, ce qui me donnait encore plus
envie d’y aller. Lors de ces retrouvailles, l’un de nous gagnerait. L’un de
nous satisferait son ego.
Cela me rappelait notre virée à Monaco, là où ce petit jeu d’ego avait
commencé. Ce jeu brûlant que j’avais initié pour détruire la fausse image
qu’il s’était forgée.
J’avais l’impression qu’il allait reprendre, mais au lieu d’être brûlant il
serait glacial. Je comptais l’ignorer, comme s’il n’existait pas. Le narguer
par ma seule présence. Je le connaissais assez pour savoir qu’il ne
supportait pas d’être ignoré.
Et si Kiara disait vrai et qu’il voyait que j’accordais de l’intérêt à tout
le monde sauf à lui… il allait sentir ce que ça faisait d’être ignoré.
J’attendais que cette soirée le secoue, qu’il se rende compte que je ne lui
accordais plus autant d’importance qu’avant. Que je ne lui accordais plus
aucune importance, plutôt.
Oh, Asher Scott, je compte bien te montrer que tu n’as plus aucun
contrôle sur moi.
Une boule d’excitation se forma dans mon ventre. De plus, cela faisait
longtemps que je n’avais pas eu l’occasion de voir tout le monde
rassemblé ! Écouter Ben et Kiara se chamailler pendant qu’Ally
intervenait comme la maman du groupe me manquait terriblement.
Cependant, quelqu’un manquerait à l’appel, et son absence se ferait
énormément ressentir. Les Scott avaient encore perdu un pilier de leur
famille avec la mort de Rick.
Je ne l’avais pas revu depuis mon départ, et même avant, mais je lui
serais éternellement reconnaissante de ce qu’il avait fait pour moi. Il
m’avait extirpée de mon enfer pour que j’en intègre un plus supportable.
Asher était mon diable. Et ironiquement, depuis ce fameux soir, il me
surnommait mon ange.
« Tu as peur pour moi, mon ange ? »
Ce soir-là, j’avais découvert une nouvelle facette d’Asher. Je pouvais
encore ressentir sa rage, son souffle saccadé, ses membres tremblants de
colère. Ses pupilles grises qui me foudroyaient. Je me souvenais de tout,
absolument tout.
« N’aie pas peur de moi, s’il te plaît. »
— Qu’est-ce que je déteste ce que tu me fais ressentir ! murmurai-je en
admirant les tours en face de mon bâtiment. Mais je compte bien te faire
ressentir la même chose…
Un sourire mauvais aux lèvres, je composai le numéro de mon voisin.
J’allais accepter. C’était décidé. Il allait me revoir.
— Ella !
— Salut, Shawn, dis-je en souriant. Je voulais… te donner ma réponse.
— Ah oui ?
— C’est d’accord. Mais… est-ce que je dois me faire passer pour ta
copine ?
— Non ! Tu n’es pas obligée… Je leur dirai que tu es ma voisine et
une amie très proche, me répondit-il. J’ai hâte de te présenter certains
membres de ma famille.
De mieux en mieux. Lorsqu’il leur annoncerait que je suis sa voisine,
Asher ferait très rapidement le lien.
Je n’allais pas suivre le conseil de Paul. Même si je culpabilisais à
l’idée de cacher mon plan à Shawn, je ne voulais pas le mettre au
courant. Ça reviendrait à lui parler de tout, et très loin de moi cette envie.
— Parfait ! Il faut que j’y aille, m’annonça-t-il. Je t’enverrai ma
styliste pour te trouver une robe parfaite, si tu veux. À vendredi !
— Ça ira, conclus-je en secouant la tête. À vendredi.
Je raccrochai en souriant.
Mon téléphone vibra une nouvelle fois et l’écran afficha le visage de
Kiara.
— Hé !
— Salut. Tu tombes pile au bon moment.
— T’as répondu à son invitation, c’est ça ?
Son ton surexcité élargit mon sourire. J’étais impatiente, maintenant.
— Oui, et j’ai accepté.
Un cri de joie m’explosa le tympan, et je ris face à la réaction
frétillante de mon amie. J’allais revoir tout le monde.
— Est-ce que t’es stressée ? m’interrogea-t-elle.
— Pas totalement.
Mon stress n’était pas encore à son paroxysme. Il l’atteindrait lorsque
j’arriverais dans la demeure de Robert Scott, lorsque j’entendrais sa voix.
Lorsque je reverrais ses yeux.
— Moi, j’ai trop hâte ! lança Kiara. Hâte de voir sa réaction.
Un sourire étira mes lèvres. Elle voulait qu’il s’en morde les doigts, et
moi aussi. Comme me l’avait dit Paul, je serais gagnante dans les deux
cas : soit ça cassait… et là, je serais fixée. Soit ça passait… et j’allais lui
rendre au centuple tout ce qu’il m’avait fait subir.
Bienvenue dans ton enfer personnel, Asher. Je te souhaite un agréable
séjour à Manhattan.
CHAPITRE 8 : PRÊTE
Ella

Trois jours.
Trois jours s’étaient calmement écoulés depuis que j’avais pris ma
décision.
Je calculais le temps qu’il me restait avant d’affronter la tempête
qu’était Asher Scott. Et aujourd’hui, c’était le grand soir.
Un frisson, mélange de terreur et d’excitation, parcourut mon épiderme
et un sourire se dessina sur mes lèvres lorsque je relus quelques-unes de
ses feuilles.
« Elle a ce putain d’effet sur moi, ça commence à me faire peur. Elle
commence à me faire peur. Je m’en suis rendu compte à Londres. Ella
Collins… qu’est-ce que tu fais de moi ? »
« Premier jour à Monaco : quatre douches froides. Je ne compte pas perdre
à ce jeu… Si mon ange est démoniaque, je peux l’être aussi. »
Tous ces mots me faisaient l’effet d’un retour en arrière.
« Je n’ai jamais eu envie de quelqu’un comme j’ai envie d’elle. Je la veux.
Corps, cœur et âme. Je la veux entière. Et je l’aurai. Elle perdra à son
propre jeu, mais ce qu’elle ne sait pas… c’est que j’ai déjà perdu… »
Et il allait perdre. Encore une fois. Je m’en faisais la promesse.
Asher Scott n’aurait plus jamais aucun contrôle sur moi. Plus jamais.
Plus personne n’en aurait.
« Je l’ai embrassée… Je l’ai embrassée ce soir. Le pire… c’est que j’ai
ressenti des merdes que je ne voulais plus jamais ressentir. Putain d’Ella.
Bien sûr, je l’ai repoussée… ça n’aurait jamais dû se produire. C’était une
erreur… Rien qu’une erreur… »
Ses mots me faisaient enrager, douloureux rappels de toutes les fois où
il m’avait blessée, où il m’avait rejetée.
Je décidai d’arrêter de lire et de laisser retomber la pression dans un
souffle.
Kiara et Ally allaient bientôt arriver. Ally n’était pas au courant de mes
projets. Elle voulait absolument que je vienne, mais, bien sûr, pensait
qu’Asher Scott en avait décidé autrement. Kiara tenait à ce que je le lui
annonce moi-même.
— Tu n’auras plus aucun contrôle…
Je me levai du canapé. Plus les minutes passaient, plus mon stress
augmentait, tout comme mon rythme cardiaque. J’allais le revoir.
J’allais revoir Asher Scott.
Mon téléphone vibra, c’était Kiara.
— On est là ! lança-t-elle joyeusement.
J’accourus jusqu’à la porte d’entrée pour l’ouvrir. Ally me sauta dans
les bras en criant de joie et je ris en retour. Elle m’avait tellement
manqué.
Kiara m’enlaça à son tour tandis que la jeune maman refermait la porte
derrière nous. Elles étaient enfin là.
— On est en retard ! s’exclama Ally en s’agitant. Ça m’énerve que tu
ne puisses pas venir à cause de l’autre con. J’aurais tellement voulu te
préparer… comme avant.
Avant… c’était toujours elle qui me préparait pour les missions ou les
événements.
Kiara et moi échangeâmes un regard malicieux. Puis nous nous
tournâmes vers Ally, espiègles. Ally arqua un sourcil.
— Quoi ?
Et, soudain, son expression changea. Ses yeux pétillèrent et sa bouche
s’entrouvrit.
— Il… Il t’a laissée venir ? m’interrogea-t-elle en essayant de
déchiffrer nos expressions.
— Non, j’ai été invitée par mon voisin.
— Et tu ne devineras jamais comment s’appelle le voisin d’Ella,
continua Kiara.
La jeune maman croisa les bras.
— Quel est le cousin qu’Ash déteste le plus ? lui demanda Kiara. Je
sais qu’il les déteste tous, mais quel est celui qu’il méprise…
Après trois secondes de réflexion, Ally écarquilla les yeux et sa
mâchoire faillit se décrocher. Je fronçai les sourcils face à sa réaction
ahurie, la même que Kiara avait eue.
J’ignorais tout de la relation entre Asher et Shawn. J’avais cru
comprendre que Scott méprisait et détestait son cousin. Seulement, en
voyant la réaction des filles, j’eus l’impression qu’il y avait plus que ça.
— Vous me faites marcher…
— Si seulement ! gloussa Kiara en haussant les épaules.
— Shawn ?
Lorsque Kiara acquiesça, Ally laissa échapper un petit rire nerveux.
— Oh, merde… Et il le sait ?
— Pas encore, l’informai-je en sentant une boule se former dans mon
ventre.
Je ne savais pas comment il allait réagir. C’était Ash, il était trop
imprévisible.
— C’est lui, ton prétendant ? s’étonna la blonde.
Je hochai la tête. Shawn n’avait jamais caché son attirance pour moi.
Ça me gênait, car je n’éprouvais pas la même chose.
— Je crois qu’on va passer la meilleure soirée de l’année ! lança-t-elle
en levant les bras. Je suis impatiente ! Ella, je vais te préparer !
La gorge nouée, je lui souris. Elle m’avait tellement manqué. Tout ce
petit groupe m’avait manqué. À vrai dire, c’étaient eux, les meilleures
choses qui m’étaient arrivées. Les blagues de Ben, la folie de Kiara, la
gentillesse d’Ally.
Et la voix du psychopathe ?
Non.
— Tu comptes lui adresser la parole ? m’interrogea Ally en montant
les escaliers avec nous.
Je secouai négativement la tête.
— Pas le moindre mot. C’est ce qu’il veut, non ? Que je le laisse
tranquille ? C’est ce que je ferai.
— J’en connais un qui va passer un très mauvais dîner ! dit la jeune
maman en entrant dans ma chambre. Il déteste être ignoré.
— Imagine sa tête lorsqu’il comprendra qu’elle n’a pas l’intention de
lui lâcher un regard, se moqua Kiara avant de se laisser tomber sur mon
matelas. Il ne mérite que ça, ce con.
— Je te parie 100 $ qu’il va à nouveau quitter la table pour fumer.
J’avais appris lors d’une soirée familiale à Londres – celle où j’avais
dû me faire passer pour la copine de Kyle, l’année dernière – qu’Asher
ne quittait jamais la table pendant un repas de famille. Il fumait toujours
avant ou après, mais jamais pendant. Sauf que, ce soir-là, il était sorti de
table pour fumer.
— Qui est invité ? demandai-je en m’asseyant sur le lit.
Ally sortait plein de sacs de sa petite valise.
— Sam et sa fiancée, Kyle, nous tous et quelques autres cousins que tu
n’as pas rencontrés, sans oublier, bien sûr, les oncles et les tantes.
— En gros, beaucoup de monde, soupira Kiara en pianotant sur son
téléphone.
— Tu as ramené Théo ? demandai-je à Ally, qui avait sélectionné dans
mon placard plusieurs robes que je n’avais jamais eu l’occasion de porter.
La jeune maman hocha la tête et m’informa d’un ton moqueur :
— Ash et Ben font du baby-sitting en haut.
Mes yeux s’écarquillèrent tandis que mon ventre se serrait
violemment. Comment ça, « en haut » ? Asher était là ?
— Son appartement est juste au-dessus, précisa Kiara en farfouillant
dans les pochettes à maquillage. La soirée promet d’être sensationnelle !
— Déjà qu’il le déteste… pouffa Ally en détaillant les robes. Quand il
comprendra que Shawn est ton voisin et qu’il te veut… Il va vraiment
vriller.
La petite voix vengeresse me murmura à l’oreille que j’avais fait le
bon choix. Moi qui voulais l’ignorer toute la soirée et lui rendre la
monnaie de sa pièce, j’avais aussi l’occasion de voir sa jalousie mal
placée, de l’attiser en accordant plus d’importance à son cousin qu’à lui.
Asher était impulsif. Lui qui disait que je n’étais rien pour lui, qu’il
n’en avait rien à foutre de moi, pouvait se trahir par une seule réaction
impulsive.
Et c’était là mon seul objectif, lui montrer qu’il se mentait à lui-même,
et qu’il mentait à tout le monde.
— À quoi tu penses ? m’interrogea Ally en commençant à me
maquiller.
— À sa réaction quand il fera le lien entre mon voisin est son cousin,
soufflai-je en jouant avec mes doigts. Je serais curieuse de voir de mes
propres yeux cette jalousie dont Kiara me parle.
— Je crois que ça va aller au-delà de la jalousie, me confia la brune.
Ash est très possessif, encore plus avec toi. Il va devenir fou quand il
verra que Shawn te veut. On peut envisager le meurtre, à ce stade.
— Mais, Kiara, il passe son temps à répéter qu’il n’en a strictement
rien à foutre de moi, m’agaçai-je. Même s’il était possessif, jamais il ne
me le montrerait.
Ally claqua sa langue contre son palais.
— Écoute, on a vraiment passé la pire des années… Il est devenu
ingérable ! Est-ce que tu savais qu’il venait chaque putain de week-end à
Manhattan juste pour te voir ? Ne crois pas ce qu’il dit, regarde ce qu’il
fait ! Il est con, il n’assume rien quand il s’agit de ses sentiments, et c’est
ça, son problème.
Mon visage se crispa face à cette révélation. Asher… venait à
Manhattan ? Pour me voir ? À quel moment ?
Non. C’était insensé. Il n’était jamais venu. Je ne l’avais jamais vu ici.
— Quand il a appris que tu avais un prétendant, son visage s’est
décomposé, me répéta Kiara, irritée. Il te veut, Ella. Il t’a toujours
voulue. Il est juste trop bête pour l’avouer.
Je fermai les yeux pour me forcer à ne pas accorder trop d’importance
à leurs paroles, car je craignais que les filles me donnent de l’espoir.
Leurs mots me détruisaient autant qu’ils me rassuraient.
— Écoute… Ash est l’un de mes meilleurs amis, dit doucement Kiara
en se levant de mon matelas. Pourtant, je ne cautionne pas ce qu’il t’a
fait, encore moins ses airs de « je n’en ai rien à foutre d’elle ». Tu es la
seule à pouvoir lui donner tort. Je sais que c’est méchant, mais… je veux
que tu le rendes jaloux, avec Shawn. Pourquoi pas avec un petit bisou,
par exemple ?
Je grimaçai. Je n’aimais pas l’idée d’utiliser quelqu’un.
— Non, lâchai-je en secouant la tête, je refuse de me servir de Shawn.
Shawn était gentil, et je savais que je l’intéressais. Si je lui accordais
plus d’attention, ça reviendrait à jouer avec lui, avec ses sentiments, et je
n’en avais aucune envie. Je ne connaissais que trop bien les
conséquences d’un cœur en miettes. Hors de question de lui donner de
faux espoirs… comme il l’avait fait avec moi.
— Qu’est-ce que tu vas faire, alors ? me demanda Ally en
m’appliquant du fard à paupières.
— L’ignorer, tout simplement. Je n’ai pas envie d’imaginer des plans
foireux juste pour attirer son attention. Tous ces efforts que je ferais… il
ne les ferait pas. J’en ai assez d’en faire trop.
Je le connaissais suffisamment pour affirmer qu’il ne supportait pas
qu’on ne l’écoute ou qu’on ne le considère pas, c’était un trait de
caractère qu’il avait développé au fil des années à la tête du clan Scott.
Monsieur aimait le pouvoir qu’il avait sur les autres, raffolait de son
ego et ne manquait aucune occasion de le flatter. C’est pourquoi il
détesterait être ignoré par une simple captive qui ne lui arrivait pas à la
cheville.
Il avait toujours essayé de donner une image d’homme détaché,
glacial, sans cœur et sans humanité à cause de tout ce qu’il avait subi.
Mais ses yeux gris, parfois, pouvaient le démentir si facilement.
— Tu as raison, souffla Kiara. Il ne mérite pas que tu te donnes cette
peine, mais…
— Non, Kiara, la coupai-je en gardant les yeux clos. Je n’utiliserai pas
Shawn.
— Bon, d’accord…
— Tu vas débarquer à son bras ? m’interrogea la blonde en recourbant
mes cils.
— Oui, je dois partir d’ici à 19 h 45.
Elle hocha la tête et continua à me préparer. Pendant ce temps, Kiara
me conseillait sur le choix de ma robe. Vu la nature de cette soirée,
j’optai pour une longue robe noire toute simple, aux manches longues et
fines, que j’avais achetée avec elle. Mon amie ajouta quelques bijoux en
or à ma tenue.
Après presque une heure et demie de préparation, j’étais enfin prête, et
mes deux amies aussi. Kiara et Ally étaient parties rejoindre Ben et
Asher, qui étaient en haut. Depuis tout ce temps, il avait un appartement
juste au-dessus de chez moi et je n’en savais rien.
Il était à présent 19 h 30 et la pression augmentait. La porte sonna.
Mes talons claquèrent sur le sol du salon lorsque je m’avançai pour
ouvrir.
Face à moi, Shawn dans un costume qui sentait encore le neuf. Un
parfum masculin emplit mes narines tandis qu’il arborait un sourire aussi
blanc que les murs de mon appartement.
Il siffla en détaillant ma robe et mon visage.
— Tu es sublime, me complimenta le cousin du psychopathe en
esquissant un sourire charmeur.
— Je te retourne le compliment, lui dis-je en essayant de me décrisper
malgré ma gêne.
— Prête ?
Mon cœur battait fort dans ma poitrine et je tremblais comme une
feuille, dans un mélange d’excitation et de peur. La présence de Ben,
Kiara, Ally et même Shawn me rassurait. Je n’allais pas me sentir mal à
l’aise parmi les Scott. Une seule personne me rendait aussi nerveuse.
Seul Asher Scott avait ce pouvoir sur moi.
Un sourire étira mes lèvres couvertes d’un rouge à lèvres nude.
— Prête.
Prête à détruire son ego.
Tu vas perdre à ton propre jeu, Asher Scott.
Tu as détruit l’ancienne Ella… La nouvelle va la venger.
Et te faire tomber.
CHAPITRE 9 : PROCHAINE FOIS
Asher
Manhattan, 20 heures.

Debout face à l’une des résidences de mon père, une énième cigarette
entre les lèvres et le visage noyé de dégoût, je comptais les heures qu’il
me restait à perdre ici, avec cette belle brochette d’enfoirés qui me servait
de famille. Foutaises.
À l’intérieur jacassaient mes oncles et tantes, ainsi que leurs gosses, et
les gosses de leurs gosses.
Je déteste les fêtes de famille.
Quelques-uns manquaient à l’appel. J’étais d’ailleurs presque étonné
de voir que Shawn n’était pas encore arrivé, lui qui se montrait toujours
si ponctuel. J’espérais intérieurement qu’il était mort quelque part.
Ce blaireau de mes deux.
— T’as du feu ? demanda la voix de Kyle derrière moi.
Les yeux rivés sur les murs du manoir, je fouillai dans mes poches et
lui tendis mon briquet. Une fois sa cigarette allumée, il soupira, me
laissant pousser un rire moqueur.
— Quoi ?
— Ton agacement est palpable, remarquai-je.
Il cracha sa fumée en me rendant mon briquet.
— Je ne comprends pas pourquoi ils ont organisé cette soirée. Il est
mort. À quoi bon fêter son anniversaire ? On va faire ça chaque année ?
Il est quoi lui, le Nouvel An ?
Les yeux fermés, je soupirai à mon tour. Je ne comprenais pas non
plus. Peut-être était-ce leur manière de faire leur deuil ? Bien sûr, quand
ça les arrangeait, ils connaissaient le deuil. Personne ne m’avait laissé
faire le mien lorsque mon père était mort.
Bande de fils de pute.
— Je suis venue pour tante Gemma, confiai-je en tournant la tête vers
lui.
— Moi aussi, affirma-t-il en fronçant les sourcils. Fêter l’anniversaire
d’un lâche…
Sa phrase m’arracha un petit sourire. Kyle avait accumulé beaucoup de
rancœur envers son père, surtout depuis son suicide. Moi aussi, je le
haïssais pour tout ce qu’il avait fait. Pour tout ce qu’il avait fait subir à
ma famille, pour avoir mis mon ange en danger, et moi, par la même
occasion.
Mais c’était tout ce qu’on pouvait faire : le haïr.
Je grillai une nouvelle clope. Pendant que la fumée se dispersait
partout autour de nous, j’appréciai ces précieuses minutes de calme avant
le début de cette soirée qui allait me donner envie de me flinguer.
L’hypocrisie promettait d’être au rendez-vous autour de la table, et
j’étais pressé de rentrer à Los Angeles pour oublier leurs faux rires et
l’affection feinte qu’ils portaient à Rick.
— Il est à peine 20 heures et je suis déjà fatigué, grogna Ben, qui nous
rejoignit à l’extérieur.
— J’ai la dalle, râla Kyle.
Silencieusement, je me tournai face à l’allée où étaient stationnées les
voitures de ma famille, les yeux rivés sur le ciel sombre de New York.
On pouvait entendre le brouhaha de la ville même à des kilomètres.
Raison pour laquelle je préférais Los Angeles.
— L’autre ne vient pas ? questionna la voix grave de Sam derrière moi.
— On l’espère, souffla Ben.
— Tu penses vraiment qu’il va rater ça ? Quoique… peut-être.
Je fronçai les sourcils. Pourquoi Shawn raterait une occasion de se
faire lécher les couilles par la famille ?
— Tu crois qu’il ne va pas se pointer à cause de ça ? demanda Sam.
Ça ?
— C’est Shawn, hein. Rappelle-toi son mariage, il narguait tout le
monde. Maintenant qu’il est séparé… Je serai le premier à pouffer de
rire.
Je ne pus me retenir de ricaner. Alors, ce chien s’était séparé de son
mannequin ?
Jusqu’à ce que la mort nous sépare… ou le divorce.
Lorsqu’un bruit de moteur parvint à mes oreilles, j’esquissai un sourire
narquois. Je savais que c’était lui, il était le dernier à manquer à l’appel.
Une berline noire se gara devant nous. Le chauffeur contourna la voiture
afin d’ouvrir la portière.
Ce con, l’allure fière, sortit du véhicule. J’arquai un sourcil en
remarquant qu’il parlait à une personne encore à l’intérieur.
Alors comme ça, tu n’as pas osé venir seul…
— Il a invité quelqu’un, déduisit Kyle en contemplant la scène.
Au même moment, son invitée quitta la voiture.
Une silhouette que je reconnus instantanément apparut dans mon
champ de vision. Le temps se ralentit. Mon cœur fit un bond violent dans
ma poitrine, puis se mit à résonner jusque dans mes tympans, si fort, si
puissant qu’il effaça tout bruit autour de moi. Je ne voyais plus le manoir,
ni les invités, ni les arbres, ni Shawn. Il n’y avait que moi et cette
silhouette qui me hantait jour et nuit.
C’est impossible.
De loin, comme à travers la vitre d’un aquarium, j’entendis Ben
étouffer un hoquet de surprise. Mes lèvres s’entrouvrirent, ma cigarette
tomba au sol. Mon corps se raidit. Mon regard se riva sur la main qu’elle
accrocha lentement, dans un geste d’une douceur extrême, à son bras.
Elle serra son biceps et lui offrit un sourire timide qui me désorienta
complètement. Je ne savais plus ce qui se passait. Je n’arrivais plus à
prendre ne serait-ce qu’une simple inspiration.
Non, c’est un cauchemar…
Un putain de cauchemar…
La démarche assurée, elle s’avança à ses côtés. Je ne pouvais quitter
des yeux sa chevelure brune et brillante, parfaitement coiffée, le léger
sourire qui taquinait ses lèvres, ses longues jambes dévoilées par sa robe
noire, la délicatesse de ses gestes. Elle releva son visage d’ange vers moi.
Son regard bleu se posa sur moi l’espace d’une petite seconde et je
frémis. Ça faisait plus d’un an qu’elle ne m’avait pas regardé.
Bordel. Elle était là.
— Ella ?
Je crus faire un malaise en les voyant progresser vers nous, côte à côte.
Mes pieds étaient cloués au sol à cause de ce qui se passait juste sous mes
yeux. Ma cage thoracique comprimait mes poumons, rendant difficile ma
respiration, et mon cœur frôlait l’explosion. Mes poings se fermèrent
violemment alors que j’essayais tant bien que mal de ne rien laisser
paraître.
Sauf que mon propre corps me trahissait.
C’était impossible. Non, c’était un cauchemar.
Putain, tout, sauf ça.
Je la fixais, je ne pouvais pas m’en empêcher. Tout s’était arrêté autour
de moi. Je percevais les voix de Ben et Kyle, cependant je n’arrivais pas
à me concentrer dessus. Seulement sur elle.
Et lui.
Son divorce… je n’en avais pas entendu parler… il ne m’intéressait
pas.
Mais à présent il avait toute mon attention.
Putain… il est… avec mon ange…
Mon corps trembla, mélange violent de colère et de terreur. De tous les
scénarios que j’avais en tête, je n’avais pas prévu celui-là. Il y avait une
chance sur un million pour qu’ils se rencontrent, je n’y avais même pas
songé.
Je venais de perdre tout contrôle.
— Bonsoir, fit Shawn en s’approchant de nous.
Je vis Ben et ma Ella se prendre dans les bras, mais quelque chose
attira mon attention : le regard interrogateur et étonné de Shawn. Il
ignorait qu’ils se connaissaient. Elle ne lui avait donc rien dit.
Je la fixais mais elle fuyait mon regard. Je la connaissais assez pour le
savoir.
J’étais incapable de la lâcher des yeux, incapable de faire quoi que ce
soit pour cacher mon choc, ma rage, lorsque sa voix fit exploser ma
bulle.
Bordel. Sa voix.
— Salut, dit-elle à Kyle et Sam.
Mais pas à moi. Elle m’ignorait, c’était certain.
— Je ne savais pas que vous vous connaissiez, dit ce chien en
regardant Ben.
De toutes les femmes de Manhattan, il a fallu que tu poses les yeux sur
la mienne.
Est-ce qu’Ella savait que c’était mon cousin ?
Bien sûr que oui. Elle paraissait confiante et aucunement surprise de
me voir.
Shawn.
Ce merdeux de Shawn Scott.
Ma rage commença à prendre le dessus sur ma surprise. Je
commençais à réaliser ce qui était en train de se passer sous mes yeux.
Or, je ne pouvais rien faire pour l’arrêter.
La situation m’échappait.
Elle m’échappait.
Je les suivis des yeux tandis qu’ils entraient dans le manoir, même
lorsque l’attention de mes cousins se concentra sur moi.
— Je vous donne ma parole que, si l’un de vous l’ouvre, je l’envoie
souhaiter un joyeux anniversaire à Rick, crachai-je rageusement. Et le
prévenir que Shawn le rejoindra très bientôt.
Le voir aussi proche d’elle me donnait de violentes pulsions
meurtrières. Je ne savais pas comment j’allais réussir à me contrôler.
Comment ils se sont rencontrés ? Pourquoi elle est avec lui ? Bordel,
qu’est-ce qu’il y a entre eux ?
Une fois Ella hors de mon champ de vision, je jetai un coup d’œil à
Ben, mais son expression me fit comprendre qu’il était aussi étonné que
moi de la voir ici.
— Ash !
Je fermai les yeux. Entendre la voix de Kiara n’arrangeait en rien ma
colère. Brusquement, mes yeux se rouvrirent.
Kiara… Mais oui !
— Viens, lui ordonnai-je froidement.
Elle s’approcha, amusée par la pâleur de Ben. Je la tirai loin de l’entrée
du manoir, incapable de dissimuler les tremblements qui secouaient mon
corps. La rage emprisonnait mes tripes et, putain, je devais savoir.
Je vais putain d’exploser.
Kiara était forcément au courant. Elle ne semblait pas étonnée de la
voir ici.
Putain de Kiara… Bien sûr !
— Tu le savais, déduisis-je en la fusillant du regard.
Pour seule réponse, elle fuit mes yeux. Je fulminais, les poings serrés.
Bien sûr qu’elle était au courant, putain !
— Depuis quand ?
Kiara fronça les sourcils. Je répétai d’une voix tranchante : —
DEPUIS QUAND, KIARA ? ET, PUTAIN, COMMENT ?
Je ne savais plus quoi penser. J’avais besoin de réponses parce que
j’étais sur le point de faire un infarctus.
Shawn et Ella.
Ce putain de Shawn et ma Ella.
— Je n’étais pas au courant avant la semaine dernière, m’informa-t-
elle d’une petite voix. Et elle non plus ne savait pas avant qu’il l’invite…
Je n’arrivais plus à réfléchir. Tout bon sens avait déserté mon cerveau,
à présent commandé par ma jalousie et ma possessivité toxiques. Alors
que j’étais sur le point de faire demi-tour et de foncer en direction du
manoir, la main de Kiara me retint fermement.
— Ash… arrête ! Tu sais très bien qu’en faisant ça tu vas lui montrer
qu’elle est importante pour toi !
Sa phrase m’arrêta dans mon élan. Elle avait raison. Elle avait putain
de raison.
Si Shawn apprenait que j’étais tombé amoureux d’elle, il ferait tout
pour qu’elle succombe à son charme. Il était sournois et compétiteur.
Tout comme moi.
Cette compétition malsaine entre nous était innée. Shawn, unique
dirigeant de la Scott Holding Company. Mon cousin qui ne se sentait plus
parce qu’il avait étudié dans une université prestigieuse. Pendant que
monsieur avait patiemment attendu qu’on le nomme dirigeant de la partie
« légale » de l’entreprise familiale, moi, je perdais tous les jours un peu
plus de mon humanité dans les affaires du réseau.
On avait le même âge. On gérait tous les deux les affaires de la famille,
mais par deux biais différents. Je n’étais pas fait pour les tabloïds et les
échanges internationaux. J’aurais pu tuer des gens simplement parce
qu’ils m’avaient mal regardé. Et il n’était pas fait pour le côté sanglant
des affaires de mon monde, il se serait fait assassiner en deux minutes.
Mais, s’il y avait bien un truc que nous avions en commun, c’était
l’esprit de compétition. Surtout quand il s’agissait de toucher à ce qui
nous appartenait.
Et Ella m’appartenait.
Mon ange était à moi. À moi seulement. En d’autres termes, elle lui
était interdite.
À tous points de vue.
Un grognement s’échappa de mes lèvres lorsque je me défis
brutalement de l’emprise de Kiara. Putain de merde.
Je passai la main dans mes cheveux en soufflant bruyamment. J’allais
perdre la tête. Déjà que je ne supportais pas qu’un autre homme la
veuille, mais, en plus, Shawn ! J’étais à deux doigts de le démembrer
devant son père.
En plus, elle m’avait ignoré, putain, comme si je n’étais pas là.
Comme si je n’existais plus.
Cette pensée me fit grincer des dents. La colère déferla dans mes
veines. Je sentis mon sang bouillonner, mes membres trembler de fureur.
Il ne l’aurait jamais.
Elle lui était interdite, putain.
— Le dîner est prêt ! Venez !
La voix de ma sœur au loin ne fit qu’empirer mon état. Je tirai une
nouvelle clope et la grillai rapidement. J’avais besoin de me défouler sur
quelque chose.
Ou quelqu’un. Shawn, de préférence.
— Calme-toi, me dit doucement mon amie d’enfance.
— Ne me dis pas de me calmer, grognai-je. Tu m’as caché ça, putain !
Je la foudroyai du regard.
— Je savais que tu aurais cette réaction. T’étais énervé toute la
semaine, je ne voulais pas mettre de l’huile sur le feu.
— Tu savais surtout qu’elle allait venir. C’est pour ça que vous êtes
descendues chez elle.
Kiara et Ally étaient au courant. C’était sûrement Ally qui l’avait
préparée. Bordel de merde, je sentais que tout m’avait échappé. Et ça ne
faisait qu’attiser ma colère.
Ella était ici. Avec Shawn.
Alors que l’année dernière, elle était avec moi.
J’ai refusé qu’elle vienne, putain !
— Tu veux toujours la laisser partir… ?
Mes doigts se crispèrent violemment sur ma cigarette. La laisser partir
? La laisser à Shawn ?
Un rictus de colère déforma mes lèvres. Je n’hésitais plus à présent.
Moi qui trouvais ça atrocement difficile de la laisser partir, je venais de
changer d’avis. Ma possessivité avait pris cette décision dès l’instant où
elle avait mis un pied en dehors de la putain de voiture de Shawn.
Il avait peut-être le boulot que je convoitais, mais je lui interdisais de
me prendre la femme que je voulais.
Ella allait me revenir.
Et j’allais tout faire pour.
Ce n’est pas un jeu…
À partir de maintenant, ça le devenait. Et je comptais bien gagner.
J’écrasai ma cigarette au sol puis je me raclai la gorge et fis craquer
mes doigts et ma nuque.
— Allez, Ashou ! lança Kiara en s’accrochant à mon bras. On va
quand même passer une merveilleuse soirée, pas vrai ?
— Oh que oui, répondis-je en fixant le manoir de mon père. Une
merveilleuse soirée…

*
Ella

Alors que je mangeais silencieusement en écoutant les éloges que les


membres de la famille adressaient à Shawn, mon esprit se rappela la
façon dont son visage s’était figé lorsqu’il m’avait vue arriver au bras de
son cousin. La façon dont le temps autour de moi s’était arrêté.
J’avais fui son regard perçant qui ne m’avait pas lâchée une seule
seconde. J’avais senti mon ventre se serrer violemment et mes membres
se mettre à trembler, mais je n’avais rien laissé paraître. Ma démarche
était assurée car je savais qu’il allait le remarquer.
Il était beaucoup trop observateur.
Ben était surpris mais heureux de me voir, tout comme Kyle. Quant à
l’autre… Il n’avait rien dit. Rien fait, si ce n’est me fixer.
Comme en ce moment même.
Kiara l’avait rejoint, et lorsqu’elle était revenue elle m’avait murmuré
qu’il était très en colère. Lorsque nous nous étions installés à table, je
m’étais attendue à ce qu’il m’ignore, mais il n’en avait rien été. Il m’avait
regardée comme si ma présence le dérangeait. Non, c’était pire que ça,
j’avais senti la haine, la rage dans son regard insistant.
Une animosité similaire à celle qui l’habitait au tout début de notre
cohabitation.
À présent, j’évitais ses pupilles grises qui me dévisageaient sans
relâche. Elles détaillaient chaque millimètre de ma peau, chaque
mouvement, me rendant nerveuse.
Il se racla la gorge et se leva, créant un silence pesant. Du coin de
l’œil, je le vis quitter la table en soufflant :
— Je vais fumer.
Ally me lança un regard amusé, tout comme Kiara. Ben, cependant, ne
se gêna pas pour lâcher un petit rire avant de reprendre sa discussion avec
l’un de ses cousins.
Shawn me murmura à l’oreille :
— Je ne savais pas que tu connaissais aussi Kiara.
— C’est une amie de… vacances. C’est grâce à elle que j’ai connu
Ben et Kyle… et Ally.
Ce n’était pas vraiment faux… mais pas complètement vrai non plus.
Il hocha la tête et se concentra sur une discussion entre son père et son
oncle, Hector Scott. Je me souvenais de lui et de sa fille, Sienna. Quant
au père de Shawn, Richard, je ne l’avais jamais vu avant aujourd’hui,
puisque lui et Shawn n’étaient pas à la soirée à Londres, l’année dernière.
D’ailleurs, je réalisai que beaucoup n’étaient pas venus. Il y avait trop
de visages inconnus autour de la table.
Quelques minutes plus tard, il revint. J’ignorais si les autres invités
avaient perçu son humeur, mais son retour provoqua le silence. En me
tournant, je remarquai que Shawn le considérait d’un air narquois. Ben
réfréna un nouveau rire moqueur, ce qui lui valut un regard assassin de
son cousin.
L’atmosphère était lourde, chargée de non-dits.
Il se racla la gorge, les yeux rivés sur l’assiette à laquelle il n’avait pas
touché. Je me demandais à quoi il pouvait bien penser. Qu’est-ce qu’il se
disait en me voyant ici, face à lui, après un an à me fuir ? Qu’est-ce que
ça lui faisait de constater que j’étais bien vivante, et bien décidée à
l’ignorer ?
— Alors, Ella, tu vis à Manhattan depuis combien de temps ?
m’interrogea Gemma.
Tous les regards se posèrent soudain sur moi. Nous y étions,
l’interrogatoire que je redoutais. L’attention que je priais pour éviter.
Mon pied bougea nerveusement. Je détestais être au centre de
l’attention, et sentir la sienne sur moi n’arrangeait rien. Il avait ce genre
de regard qui pouvait transpercer votre corps pour voir jusqu’à votre
âme, qui prenait un malin plaisir à vous détailler sans gêne.
Mais alors que je m’éclaircissais la voix pour répondre, une voix
rauque me devança :
— Un an.
Et pour la première fois nos yeux se lièrent, électrisant mon corps sur
ma chaise. Comme si le temps s’était arrêté autour de nous.
Je répliquai sans le lâcher des yeux :
— Exactement… un an.
Puis je détournai le regard, sentant la colère monter en moi face à son
audace.
L’ambiance devint soudain électrique. Il esquissa un petit sourire
triomphant et je compris. Il essayait de m’extirper de mon mutisme pour
que j’arrête de l’ignorer. Et son sourire témoignait de sa première
victoire.
Oh, Scott… la soirée est loin d’être finie.
— Et comment vous vous êtes rencontrés ? demanda Hector en
désignant Shawn de la tête. Je suis sûr de l’avoi…
Kiara toussa fortement, le coupant dans son élan. Elle était bien
décidée à m’aider à cacher la vérité à Shawn. Elle avait demandé à Sam,
Abby – la petite sœur de l’autre con – et à la mère de Ben de ne rien
révéler à propos d’Asher et moi ni de mon passé avec le réseau.
— C’est ma voisine ! révéla Shawn fièrement. Je l’ai rencontrée
quelque temps après avoir emménagé dans mon nouvel appartement. Ella
est une femme formidable, c’est donc tout naturellement que j’ai voulu
vous la présenter.
Asher s’étouffa avec la coupe de vin qu’il buvait. Sa réaction
m’arracha un sourire que je dissimulai difficilement. Il venait de
comprendre que Shawn et mon voisin ne faisaient qu’un.
Au même moment, ce dernier étendit son bras sur le dos de ma chaise.
Il ne me touchait pas mais son geste n’en était pas moins possessif.
J’entendis le verre d’Asher se briser par terre, puis des excuses de l’un
des serveurs, qui s’empressa de le lui remplacer.
Je lui lançai une œillade furtive. Son expression était crispée, ses iris
sombres, tandis qu’il fixait la main de Shawn. J’avais l’impression qu’il
aurait suffi d’un geste de trop de son cousin pour qu’il lui brise les doigts
de la main.
De mieux en mieux.
— C’est très bruyant ici, soupira la mère de Ben. Je préfère Los
Angeles. C’est aussi bruyant dans votre immeuble ?
— Je suis au 23e, le bruit de la ville arrive jusqu’à mes oreilles dès que
je mets un pied sur le balcon, dis-je avec un sourire timide.
— Elle a raison, renchérit Shawn, mais c’est New York, bruyante et
mouvementée. Time is money, comme on dit ici, d’où l’agitation
constante. C’est ici qu’il faut être si tu veux avoir un impact sur notre
société.
Asher expira bruyamment. Shawn le provoquait. Je ne comprenais pas
à quoi il jouait. Son insolence n’était pas ce que je préférais chez lui.
— J’ai une des plus grandes entreprises américaines à diriger, reprit
Shawn sans que personne ne l’y invite. Même si j’adorerais prendre le
temps de bronzer sous les palmiers de Los Angeles, ce n’est pas ma
vocation.
Je jetai un coup d’œil à Asher, curieuse de voir comment il allait réagir
face à la pique non dissimulée de Shawn, mais il continuait à fixer le bras
de son cousin posé derrière moi. Rien dans le discours de Shawn ne
semblait l’atteindre. Le père de ce dernier profita du silence pour parler
de la SHC, et je lâchai un soupir de soulagement. Ils n’allaient plus me
poser de questions.
Asher sembla entendre mon soupir, pourtant presque inaudible, et leva
les yeux vers moi. Cette fois, je ne pus m’empêcher de le fusiller du
regard avant de tourner la tête en direction de Kiara, deux chaises plus
loin.
Mon téléphone vibra à l’intérieur de la pochette que j’avais sur les
genoux. Je fronçai les sourcils en apercevant le nom de mon thérapeute.
Je me levai de table en m’excusant, même si personne ne le remarqua.
Je répondis sur le chemin vers l’allée principale.
— Allô ?
— Bonsoir, Ella, commença-t-il d’un ton calme. J’espère que je ne te
dérange pas…
— Au contraire, vous me sauvez, soufflai-je. Je suis au dîner.
— Oh ! Comment ça se passe ?
— Mal. Enfin… c’est bizarre. J’aimerais vous en parler demain.
— Eh bien, c’est pour ça que je t’appelle. Peut-on décaler notre
rendez-vous à 11 heures, au lieu de 15 heures ?
— Bien sûr !
— Parfait ! Passe une excellente soirée.
Je souris et le saluai une dernière fois avant de raccrocher. Mais, alors
que je m’apprêtais à retrouver les convives, je me figeai lorsqu’il apparut
dans mon champ de vision. Adossé à la porte d’entrée fermée, l’air
insolent et une nouvelle cigarette entre ses lèvres.
Mon cœur reprit son rythme effréné et mon corps fut parcouru de
spasmes quand nos yeux se rencontrèrent une nouvelle fois.
Je me sentais défaillir.
Je détestais ce pouvoir qu’il avait encore sur moi, ce magnétisme qui
m’attirait encore vers lui. Ma raison se battait contre mon cœur, une
guerre à laquelle je n’arrivais pas à mettre fin. Je voulais me débarrasser
de mes sentiments, les laisser partir de la même façon qu’il m’avait
chassée de sa vie. Je voulais lui tourner le dos avec la même simplicité.
Mais je n’y arrivais simplement pas. Parce qu’il était là.
En face de moi.
À me fixer.
Putain.
— Tu vas faire semblant que je n’existe pas encore combien de temps
?
Mes membres se crispèrent violemment. Pour la première fois depuis
un an, il m’adressait la parole. Je sentis ma colère monter graduellement.
Mais… il avait remarqué.
Il avait remarqué que je l’ignorais.
Tout en restant impassible face à lui, je m’approchai de la porte
d’entrée, que j’ouvris sans lui répondre.
— Je vois, souffla-t-il froidement. Je suis très surpris de te voir ici,
Ella.
Va te faire foutre.
Mon cœur battait à une vitesse folle. Putain.
Ella.
Je ne l’avais pas entendu prononcer mon prénom depuis tellement
longtemps, si longtemps que j’avais oublié l’effet que ça me faisait.
L’effet qu’il me faisait.
J’entrai dans le hall tout en le traitant intérieurement de tous les noms.
Son air narquois m’insupportait au plus haut point. Comme si tout ce
qu’il avait fait lui semblait normal. Comme s’il se moquait de ce que
j’avais ressenti.
Parce que c’était le cas ; il n’en avait rien à faire.
J’entendis ses pas derrière moi. J’accélérai sans me retourner.
— Les rôles s’inversent, maintenant ? C’est toi qui m’ignores ? me
demanda-t-il en haussant la voix.
Oh oui, champion. Je compte bien te rendre la monnaie de ta pièce.
Mon souffle se coupa lorsque je sentis sa main envelopper mon
poignet pour tenter de me retenir. Je me crispai et fis volte-face en le
fusillant du regard.
Et, sans que je puisse contrôler ma colère, ma main atterrit violemment
sur sa joue. Ma gorge se noua et ma vue s’embua.
— Ne me touche plus jamais, le menaçai-je rageusement.
Je n’attendis pas sa réponse pour regagner la salle à manger. Mes
pensées s’embrouillaient, mon corps tremblait de colère. Pourtant je
ravalai mes larmes et souris à Shawn en m’asseyant à côté de lui.
Tandis que le tintement des assiettes et des verres ainsi que les rires de
la famille résonnaient, je ne pouvais penser qu’à ce qui venait de se
passer.
Comment pouvait-il agir comme ça ? Après tout ce temps ? Quel culot
!
Je tapais nerveusement du pied contre le sol, ma colère refusant de
redescendre. Kiara m’interrogea du regard en le remarquant.
Je secouai la tête, l’air de rien. Alors que, putain, je voulais le tuer.
Mon cauchemar revint à table quelques minutes après, un sourire
mauvais aux lèvres et les yeux rivés sur ses bagues, avec lesquelles il
jouait. Une fois assis, il soupira avant de reposer ses yeux sur moi. Je
l’ignorai et me concentrai sur les anecdotes de Richard en buvant une
gorgée d’eau.
— Dis-moi, Shawn, tu n’es plus avec ta femme ?
Je m’étouffai avec mon eau. Il le provoquait. Ou peut-être ignorait-il
qu’il était séparé ?
— Depuis quand ma vie amoureuse t’intéresse, Ash ?
Il prit son verre et l’agita lentement. Le psychopathe émit un petit rire
insolent avant de répliquer :
— Depuis exactement une heure et demie.
Depuis notre arrivée.
J’inspirai profondément en fermant les yeux. Je ne comprenais pas à
quoi il jouait et ça m’énervait prodigieusement.
— Eh bien, nous sommes séparés, l’informa Shawn en buvant son vin.
— Quel dommage…, rétorqua Asher d’un ton sarcastique. C’est pour
ça que tu as ramené Ella ? Captivant.
Shawn se tourna vers moi avec un regard inquisiteur. J’esquissai un
petit sourire faussement gêné en haussant les épaules et frappai avec mon
pied la jambe d’Asher.
Il plissa un coin de sa lèvre en me regardant et chuchota :
— Aïe…
Il jouait avec mes nerfs afin que je réagisse.
— On m’a proposé d’inviter une personne de mon choix, j’ai pensé à
elle. Une femme aussi sublime, ça ne s’ignore pas, répondit son cousin en
m’adressant un sourire charmeur.
Un muscle dans la joue d’Asher se contracta.
— Et toi, alors ? enchaîna Shawn. Toujours seul depuis Isobel ?
Mon souffle se coupa. Voilà l’information que je redoutais.
— J’ai eu quelqu’un après elle, dit-il d’une voix rauque. Et elle était
formidable. Retardée sur les bords mais parfaite.
Je le foudroyai des yeux. Les siens me fixaient intensément, faisant
vibrer mon cœur. Mais comment pouvait-il dire ça ? Après tout ce qu’il
m’avait fait ?
Je le déteste.
— Pourquoi tu ne l’as pas ramenée, dans ce cas ? l’interrogea Shawn
avec un sourire narquois.
— Je te donne ma parole qu’elle viendra avec moi la prochaine fois,
déclara-t-il sans emphase, d’un ton déterminé et factuel.
Asher dévisageait à présent son cousin avec une promesse dans le
regard. La tension était palpable. Shawn ne comprenait peut-être pas ce
que voulait dire Asher, mais il avait perçu la menace.
J’émis un petit rire moqueur face à son assurance. Son culot me
surprenait un peu plus à chaque minute. Donc, maintenant, il voulait de
moi parce que j’étais avec Shawn ?
Je sentis mes nerfs chauffer. J’aurais aimé le gifler une seconde fois,
histoire de lui remettre les idées en place. Mais ma voix intérieure me
rappela quelque chose : Asher Scott avait réagi à ma présence et à mon
mutisme. Il était loin d’être indifférent, et maintenant il allait payer le
prix fort.

— Merci de m’avoir accompagné, me remercia Shawn à l’entrée de


mon appartement.
— Tout le plaisir est pour moi, dis-je en souriant. J’ai passé une… très
bonne soirée.
— Je voulais te poser une petite question, tout à l’heure, ajouta-t-il en
grimaçant. Est-ce que… Est-ce que tu connais Ash ? Vu que tu as déjà
rencontré Ben et Kiara… je me disais que…
— On s’est parlé quelques fois, mais sans plus, mentis-je avec aplomb.
Il est très… distant.
— Oui, c’est vrai, articula-t-il lentement en me lançant une œillade
furtive. Bon, eh bien… Bonne nuit, Ella.
— Bonne nuit !
Après avoir verrouillé la porte, je m’adossai contre elle en laissant
échapper un petit soupir. La soirée était enfin terminée. J’avais survécu
aux yeux d’Asher. Et à ses provocations.
Un gémissement quitta mes lèvres lorsque j’enlevai mes chaussures.
Qu’est-ce que c’est fatigant de porter des talons !
Je me dirigeai vers la cuisine et posai mon sac sur le comptoir. La
montre de Shawn glissa hors de mon sac. Il m’avait demandé de la garder
lorsque nous étions en route pour le dîner et avait oublié de la reprendre.
En d’autres termes, j’allais devoir descendre la lui rendre, mais j’étais
beaucoup trop fatiguée pour le faire ce soir.
Dans la salle de bains, je souris en voyant qu’Ally m’avait laissé sa
fameuse pochette spéciale pour le démaquillage. Je la saisis, me
rappelant la première fois où elle avait eu cette petite attention, lorsque je
vivais chez lui.
Je passai un coton imbibé de démaquillant sur ma paupière tout en me
remémorant les événements de ce soir. Il n’avait pas arrêté de me piquer,
de me pousser à bout. Et il avait réussi. Je n’avais pas pu m’empêcher de
le gifler.
Puis, avec colère, je me rappelai ses mots. Comment avait-il osé laisser
entendre qu’il serait facile pour lui de me récupérer ? Comme si c’était
déjà dans la poche ? L’assurance qu’il affichait me donnait envie de le
trucider.
J’enrageais tant que mes gestes se faisaient désordonnés, vifs.
J’essayai de penser à autre chose que lui mais c’était trop difficile. Il
emplissait tout mon esprit.
— Il ne m’aura pas aussi facilement, me répétai-je rageusement. Tout
ça à cause de Shawn…
S’il n’y avait pas eu Shawn… aurait-il réagi de cette manière ?
J’en doutais fortement. J’étais certaine que c’était maintenant un jeu
pour lui. Je le connaissais assez pour savoir qu’il voulait m’avoir
seulement parce que Shawn me tournait autour.
J’ai fermé la porte ? Non… Si ?
Je descendis pour la verrouiller, mais au même moment la sonnette
retentit. Mon estomac se noua. Je n’attendais personne. Kiara et Ally
étaient rentrées à Los Angeles avec Ben et Asher à la fin du dîner.
Shawn.
Un soupir de soulagement s’échappa de mes lèvres alors que je fermais
la porte à clé. Il avait sûrement remarqué qu’il n’avait pas sa montre. Je
n’aurais pas besoin de descendre le lendemain.
— Tu as oublié…
Ma respiration se coupa lorsque mes yeux croisèrent deux iris gris.
— Oublié quoi ?
Asher.
CHAPITRE 10 : CHANTAGE
Ella

Mon cœur palpita dès que mon regard croisa le sien. Dès que je le vis
plisser les lèvres, mes sourcils se froncèrent. Nul doute que mon
expression affichait la colère qui coulait dans mes veines depuis un an.
— Oublié quoi ? répéta-t-il d’un ton doucereux.
Entendre sa voix rauque reconnecta mes neurones, qui étaient restés
figés. J’avais beau brûler de rage face à tant de culot, je ne devais pas me
laisser emporter par mes émotions comme tout à l’heure. Même si je ne
regrettais aucunement de lui avoir mis une baffe, pour être honnête.
— Visiblement, ta dignité, crachai-je avant de lui claquer la porte au
nez et de la verrouiller rapidement.
Je l’entendis pouffer derrière le bois qui nous séparait. Un frisson
parcourut ma colonne vertébrale et j’expirai lourdement en plaquant mon
dos contre la porte. Pourquoi était-il là ? Que me voulait-il ?
Il venait à nouveau de m’embrouiller l’esprit. Comme une tempête, il
saccageait sournoisement ma stabilité mentale.
Il ne comprenait pas que je ne voulais pas lui parler ?
Je m’éloignai de la porte d’entrée pour regagner rapidement ma
chambre, la boule au ventre. Là, je me laissai tomber sur mon lit en
passant nerveusement mes doigts dans mes cheveux.
Quel enfoiré.
Il n’était pas censé retourner en Californie ?
Mon estomac se serra lorsque je réalisai qu’il ne comptait pas partir de
sitôt, à en juger par sa présence dans le bâtiment. Merde.
Il était là parce qu’il n’avait pas supporté que je l’ignore, parce qu’il ne
supportait pas l’idée de me laisser à Shawn.
Il avait ouvertement déclaré vouloir me récupérer. Le ton confiant qu’il
avait employé, ses mots provocateurs envers Shawn tournaient en boucle
dans mon esprit. Son arrogance était intacte.
J’appréhendais les prochains jours, car j’en étais certaine : il était au-
dessus de ma tête, juste un étage plus haut.
J’ignorais ce qu’il prévoyait de faire, mais une chose était sûre : cette
soirée l’avait secoué, et je jubilais rien qu’en y repensant. Il était tombé
dans mon piège et venait de confirmer que je ne le laissais aucunement
indifférent.
L’heure de gagner la guerre contre le diable était enfin arrivée.
Ella : 1 – Asher : 0.

*
Le lendemain…

Je maquillai mes cernes en bâillant. Je n’avais pas fermé l’œil de la


nuit, trop occupée à penser à lui, à créer des milliers de scénarios dans
mon esprit, et surtout à échafauder des plans pour détruire son ego
comme il avait détruit mon cœur.
Il était joueur… mais je pouvais l’être aussi.
Mon téléphone vibra et j’écarquillai les yeux en voyant l’heure. J’allais
être en retard à mon rendez-vous avec mon thérapeute.
Merde.
Au pas de course, je quittai mon appartement et j’appelai l’ascenseur.
Mon estomac fit un bond lorsque je découvris qu’il était au dernier étage.
À l’étage du psychopathe.
Durant sa lente descente, mon cœur palpita.
Pitié… faites qu’il ne soit pas à l’intérieur… Pitié, pitié, pitié…
Les portes coulissantes s’ouvrirent et je poussai un soupir de
soulagement en constatant qu’il n’y avait personne. Très vite, les portes
se refermèrent derrière moi. Mais, au moment d’appuyer sur le bouton du
rez-de-chaussée, je vis que l’ascenseur remontait au 24e étage. Son étage.
Celui qu’il occupait seul. Ce qui signifiait qu’il avait appelé l’ascenseur
peu après que j’y étais entrée.
— Merde, merde, merde.
Mon souffle se saccada. Putain de merde. Je m’acharnais
énergiquement sur le bouton du rez-de-chaussée dans l’espoir d’éviter
l’inévitable.
Mon cœur fit un bond lorsque la cage métallique s’arrêta. Je me collai
contre la paroi en marbre en retenant mon souffle court.
Et, sans surprise, son visage apparut dans mon champ de vision, me
faisant défaillir.
Son expression se figea l’espace de quelques secondes avant qu’une
étincelle malicieuse vienne illuminer son regard. Il aspira l’intérieur de sa
joue, un tic qui montrait qu’il dissimulait son sourire.
Il portait des vêtements sombres ainsi que sa veste en cuir, qui ravivait
des souvenirs que j’aurais préféré oublier. Je remarquai au passage que
l’ascenseur m’avait menée directement à son appartement.
— Quelle belle journée en perspective ! lança-t-il en me détaillant.
Sa voix me fit tressaillir. Il appuya sur le bouton qui menait au garage
tandis que je me précipitais sur celui du rez-de-chaussée.
Les portes se refermèrent et je me sentis soudain oppressée.
Putain.
J’étais sur le point de faire un arrêt cardiaque. Mes yeux fixaient mes
mains tremblantes. Je serrai les poings afin de me calmer.
Pour me donner une contenance, je composai le numéro de mon
thérapeute. Je devais le prévenir que j’allais arriver en retard.
— Bonjour, Ella.
— Bonjour, Paul, dis-je en souriant alors que ma gêne me hurlait de
raccrocher et d’aller me cacher dans mon appartement. Je suis désolée…
je vais… je vais être en retard. J’arriverai vers 11 h 20…
— Il n’y a aucun souci. Merci de m’avoir prévenu, me rassura mon
thérapeute.
— Je peux te déposer, si tu veux.
Sa voix rauque me fit frissonner mais je me reconcentrai sur ma
conversation téléphonique.
— Parfait, je suis vraiment désolée, m’excusai-je en grimaçant. À tout
à l’heure.
— Ne t’en fais pas, Ella ! À tout à l’heure.
Je raccrochai et lançai un regard à l’écran au-dessus des portes
coulissantes, qui affichait les étages restants.
Dix-huit.
— Je peux te déposer…
— Non, répondis-je froidement.
— T’arriverais nettement plus tôt à ton rendez-vous si tu me laissais te
déposer, insista le psychopathe en fixant les portes de l’ascenseur.
— Ne le prends pas mal, mais je préfère arriver en retard, rétorquai-je
sèchement en croisant les bras.
Il lâcha un petit rire.
— Ta repartie m’a manqué.
— Moi, c’est ton absence qui me manque, lâchai-je en sentant ma
colère monter.
Il ne veut vraiment pas la fermer ? Zen, Ella. Plus que neuf étages.
— Je suis presque vexé, lança-t-il d’un ton moqueur. Mais… tu t’y
feras.
Et ça, ça voulait dire qu’il ne comptait pas repartir de sitôt. Il venait de
confirmer mes doutes d’hier soir.
Oh, Seigneur.
— Au passage, tu étais très jolie hier, me complimenta-t-il juste après
s’être raclé la gorge. J’étais surpris de te voir.
— De me voir ou de me voir avec Shawn ? lui demandai-je, glaciale.
Ne te fatigue pas, je connais déjà la réponse.
Putain, je ne devais pas rentrer dans son jeu.
Trois étages. Plus que trois étages.
Il laissa échapper un rire.
— Tu es vraiment sur les nerfs, ce matin.
— Remercie ta présence, terminai-je alors que les portes coulissantes
s’ouvraient.
— Au moins, elle ne te laisse pas indifférente.
Je quittai l’ascenseur et, sans me retourner, lui montrai mon majeur, ce
qui redoubla son rire.
Je marchai rapidement vers le cabinet de mon thérapeute, qui se
trouvait non loin d’ici. En sentant des regards sur moi, je paniquai. Je
soufflai afin de me calmer. Avec un peu de chance et un peu plus de
rapidité, j’allais arriver chez Paul en quinze minutes.
Il était 11 h 07 et mon angoisse augmentait. Être en retard à mes
rendez-vous avec Paul me faisait culpabiliser.
— T’es sûre que tu ne veux pas que je te dépose ?
Ma respiration se coupa. Je fermai les yeux et j’augmentai la cadence
sans lui répondre. Vitre baissée, il me parlait, accoudé à la fenêtre de sa
voiture qui paraissait un peu trop puissante à mon goût. Je pouvais le
déduire rien qu’au bruit que du moteur.
Parmi les choses que j’avais prévu de faire cette année, je voulais
passer mon permis de conduire. J’étais aussi impatiente que terrifiée à
l’idée de m’inscrire. J’espérais surmonter ma peur de conduire, qui me
poursuivait depuis l’accident qui avait coûté la vie à ma mère.
— Je vois.
Lorsque son moteur rugit, un sourire se dessina sur mes lèvres. Je
l’avais énervé.
— Quelle belle journée en perspective, le citai-je.
Ella : 2 – Asher : 0.

— Tu es sûre que c’est une bonne idée ? m’interrogea mon thérapeute


en me lançant un regard insistant.
— Absolument pas, lui répondis-je, mais je vais quand même le faire.
Asher faisait ressortir le pire en moi. Mais au lieu de le gifler, j’avais
décidé que, dorénavant, j’allais utiliser des mots…
— Il a eu le culot de dire, devant moi, que j’allais venir à son bras la
prochaine fois ! lui rappelai-je. Comme si c’était un jeu d’enfant !
— Oui, j’ai compris.
— Et… Et il est revenu comme une fleur chez moi ! Je vais lui faire
vivre un enfer… Je vais…
— Ella, m’interpella la voix posée de Paul. Tu vas reprendre ton
calme, d’accord ?
Ma colère se dissipa doucement. Je soufflai en passant une main dans
mes cheveux.
— Il essaie de revenir dans ta vie, prends ça comme une opportunité
de lui demander des explications.
Je le fixai, les sourcils froncés. Je ne voulais pas lui laisser une chance
de s’expliquer. Je voulais avant tout le traiter comme il m’avait traitée ! Il
ne m’intimidait plus, je n’étais plus la Ella qui avait peur de ses réactions.
Je n’avais pas peur de lui.
— Je le ferai… dès que j’aurai terminé de lui montrer que je le déteste.
Mon thérapeute s’avoua vaincu.
— Ne laisse pas ta colère prendre le dessus sur ta raison, Ella, me
conseilla-t-il avant que je parte.
Je lui souris pour toute réponse.

En sortant du cabinet, grisée par la colère, j’étais bien décidée à


affronter la foule pour aller me chercher une pizza. Mais une fois sur le
chemin, j’accélérai le pas en m’apercevant que certains hommes me
fixaient avec un peu trop d’insistance.
Je détestais sortir à cause de ça.
Leurs regards, paroles et sourires me donnaient envie de vomir. Je me
sentais constamment en danger. Je n’arrivais pas à garder mon calme dès
qu’un homme me souriait avec une lueur lubrique.
— Salut, beauté.
La voix masculine près de mon oreille me fit haleter.
Ignore-le. Calme-toi.
— Tu n’as pas un numéro pour moi ?
— Non, répondis-je sèchement sans le regarder. Laissez-moi
tranquille.
Il se rapprocha de moi, et instantanément, mes membres furent pris de
tremblements.
— Allez, poupée, file-le-moi.
— Je suis presque certain qu’elle t’a demandé de la laisser tranquille.
Je me crispai en entendant cette voix rauque que je pouvais reconnaître
entre mille. L’alcoolique se retourna et je fis de même.
Le regard assassin et la mâchoire contractée, Asher Scott dévoilait
toute l’étendue de sa colère.
— Éloigne-toi d’elle, lui ordonna le psychopathe sans le lâcher du
regard.
— Sinon quoi, mon pote ?
Eh merde.
Asher esquissa un rictus mauvais. L’alcoolique se rapprochait
dangereusement de lui, l’air défiant.
— Asher, il est bour…
Avant même que je puisse terminer, Asher lui asséna un violent coup
de poing dans la mâchoire. Je hoquetai d’effroi en voyant l’homme
tomber à terre.
— Trop tard, conclut-il.
Je jetai un coup d’œil à la ronde mais personne ne semblait se
préoccuper de nous. Alors que j’étais sur le point de m’éloigner, la voix
d’Asher me freina.
— Je n’ai même pas droit à un merci ?
— Merci de ? D’avoir frappé un mec complètement bourré ?
— Je te signale qu’il m’avait insulté, se justifia-t-il. Et je t’ai donné ma
parole que rien ne t’arriverait lorsque je serais dans les parages.
Les yeux fermés, je ravalai à la hâte les émotions qui avaient surgi
lorsqu’il avait prononcé les mêmes mots qu’un an auparavant. Asher
n’avait qu’une parole.
Toutefois, je restai maître de moi-même et haussai un sourcil dans sa
direction. À quel moment l’avait-il insulté ?
Il répondit à ma question sans même que je la pose :
— Il m’a appelé mon pote. Mon pote.
Je soufflai, exaspérée. J’avais presque oublié la démesure de son ego.
Sans un mot, je m’éloignai de la scène, lui montrant ainsi que je ne lui
accordais plus aucune importance, même si mon cœur battait la chamade
et si je priais intérieurement pour qu’il ne me suive pas. J’ignorais
comment j’arrivais à me retenir de lui sortir ses quatre vérités, car chaque
nouvelle altercation était plus difficile pour moi que la précédente.
Je pris la direction d’une pizzeria de mon quartier, où Kiara et moi
avions l’habitude de manger. La file d’attente me donnait la bougeotte. Je
voulais rentrer chez moi, là où je me sentais le plus en sécurité, avec une
bonne pizza. Une fois la tâche accomplie, j’étais fière de moi. C’était
peut-être la sixième fois que je sortais seule pour faire autre chose
qu’aller au supermarché.
Une dizaine de minutes plus tard, j’étais enfin face au building que
j’appelais « chez moi » depuis un an. J’entrai dans ce même ascenseur
qui avait été ma prison ce matin. À présent seule, je ne pouvais
m’empêcher de repenser à lui, à son sourire narquois et à son assurance
qui m’insupportaient toujours autant.
Je déverrouillai la porte de mon appartement et m’engouffrai à
l’intérieur avant de la refermer.
— T’en as mis, du temps !
Le carton m’échappa sous l’effet de la surprise. Je posai une main sur
mon cœur affolé, puis me tournai vers sa voix rauque.
Putain, qu’est-ce qu’il fout ici ? Je n’ai pas fermé ma porte ?
Cette pensée secoua mon corps. Je n’oubliais jamais de fermer la
porte. Oh, mon Dieu.
— C-Comment tu es entré ? lui demandai-je, hébétée.
Fier de lui, Asher fit danser une clé au bout de ses doigts, et je faillis
m’étouffer avec ma salive. Il avait les clés de mon appartement.
— Au cas où tu ne serais pas au courant, cet appartement est aussi le
mien, m’informa-t-il.
Je commençais à voir rouge. Il s’autorisait à revenir dans ma vie, et
maintenant dans mon appartement.
Je ramassai ma pizza, heureusement intacte, et la posai sur l’îlot
central de la cuisine avant de revenir sur mes pas et de lui ordonner, une
fois devant la porte d’entrée : — Dehors.
— Pas avant d’avoir eu une discussion avec toi.
Il descendit lentement les escaliers puis prit place sur le canapé blanc,
une clope au bec. La fine croix accrochée à sa chaîne me rappela notre
séjour à Londres et ma gorge se noua.
— Je ne veux pas te parler, répondis-je en le fusillant du regard.
Il vint rapidement se mettre face à moi. Les mètres qui nous séparaient
m’aidaient à garder mon calme et à ne pas me laisser submerger par la
colère.
— Sor…
On toqua brusquement à la porte.
— Ella ? Tu es là ?
Asher étouffa un rire moqueur alors que je frôlais l’arrêt cardiaque.
Shawn était là.
— Si tu refuses toute discussion, ne vois aucun inconvénient à ce que
je révèle à mon très cher cousin que tu étais ma captive auparavant.
Ma bouche s’entrouvrit et j’écarquillai les yeux face à son expression
triomphante. Il me faisait du chantage, il savait que je n’avais rien dit à
Shawn.
Ce dernier frappa une nouvelle fois. Je m’exclamai tout en fixant mon
regard sur Asher : — J’arrive. Une seconde !
Le psychopathe esquissa un sourire en coin.
— Alors, tu décides quoi ?
Je pointai du doigt l’escalier avant de lui ordonner froidement : —
Monte à l’étage, et ne reviens pas avant qu’il parte.
Son sourire s’étira. Chaque pas qu’il effectua pour se rapprocher des
marches augmenta mon rythme cardiaque. Tranquillement, il s’arrêta
devant moi, et mon estomac se noua lorsque son odeur emplit mes
narines. Ce mélange de parfum et de tabac fit remonter de nombreux
souvenirs à la surface. J’étais comme clouée au sol, paralysée par ses
yeux gris. Pourtant, je ne laissais rien paraître face à ce diable sournois. Il
était hors de question qu’il remarque qu’il avait encore cet effet sur moi.
Il en jouerait. Et il gagnerait.
Lentement, sa bouche se rapprocha de mon oreille. Je ne cillai pas.
Cependant, mon cœur frôla l’explosion lorsqu’il murmura : — Négocier
avec toi m’avait manqué. J’adore te voir me céder… mon ange.
Ella : 2 – Asher : 1.
CHAPITRE 11 : MENS-MOI
Ella

Asher traînait dans les escaliers, ce qui avait le don de m’agacer encore
plus. Il le faisait exprès.
— Dépêche ! murmurai-je en le fusillant du regard.
Il s’éloigna en pouffant. Une fois ce psychopathe à l’abri du regard de
son cousin, je m’empressai d’ouvrir à ce dernier, qui attendait depuis
quelques minutes maintenant.
— Salut, désolée, j’étais… occupée, mentis-je, gênée.
Asher me mettait toujours dans des situations embarrassantes, et ce
depuis ma première mission en tant que captive.
Je remercie l’univers de ne plus être la sienne. Et que personne d’autre
ne le soit. C’est une malédiction.
— Ce n’est rien. (Il rit.) Je me demandais si tu avais quelque chose de
prévu aujourd’hui ?
— Non… Non, bien sûr que non, bafouillai-je en essayant de garder
mon calme.
Je priais intérieurement pour qu’Asher ne sorte pas de sa cachette, je le
connaissais assez pour savoir qu’il en était capable. Histoire de satisfaire
son ego démesuré en voyant la réaction de Shawn.
À cette pensée, mon angoisse grimpa d’un cran et mes mains devinrent
moites. Après un coup d’œil vers l’étage, je lui demandai en bégayant :
— P-Pourquoi ?
— Il y a un restaurant en ville que j’apprécie énormément, je me
demandais si ça te dirait d’y aller avec moi ce soir ?
Mon cœur loupa un battement.
— Je…
— Si tu ne peux pas, on peut toujours commander ?
Même si son invitation ne me tentait pas, j’avais bien envie de
l’accepter.
Le psychopathe n’en sera que plus ravi.
— C’est d’accord.
Au même moment, nous entendîmes un bruit à l’étage. Shawn leva la
tête, un sourcil arqué. Je m’empressai de lui expliquer :
— J’étais en train de ranger mon armoire. D’ailleurs, tu as oublié ta
montre dans mon sac ! Attends-moi ici, je reviens tout de suite.
Sans lui laisser le temps de répondre, je m’éloignai de la porte et
montai à l’étage à toute vitesse. La porte de ma chambre était grande
ouverte. Je tombai nez à nez avec Asher qui fulminait près des baies
vitrées. Il avait entendu notre conversation.
Les bras croisés et la mâchoire serrée, il trépignait d’impatience.
— Tu ne peux pas dîner avec lui ce soir, chuchota-t-il d’un ton ferme.
Je manquai de pouffer et m’approchai de mon placard afin d’en sortir
la petite pochette que j’avais prise avec moi lors de la soirée. La montre
en main, j’esquissai un petit sourire narquois et lui répondis dans un
murmure :
— Oh que si.
Je claquai la porte de ma chambre afin d’étouffer les bruits que ce
psychopathe pourrait faire avant de dévaler les escaliers en souriant
chaleureusement à Shawn. Même si, intérieurement, je frôlais la crise
d’angoisse.
Ce dernier me sourit lorsque je lui rendis sa montre.
— Merci, je la cherchais depuis hier, dit-il en se grattant la nuque. Elle
fait partie de l’une de mes collections favorites ! Elle m’a coûté une
fortune.
Shawn admira sa montre en m’expliquant son mécanisme complexe,
mais je n’écoutai qu’un mot sur deux. Son cousin occupait toutes mes
pensées.
— Alors, à ce soir ?
— Bien sûr ! dis-je en revenant à moi. À ce soir.
Je refermai doucement la porte derrière lui. Mon dos se colla contre le
bois et j’expirai lourdement afin de faire redescendre mon angoisse. Mon
estomac se retournait dans tous les sens.
Je décidai de ne pas prévenir Asher du départ de son cousin. Plus il
restait loin de moi, mieux je gérais sa présence. J’avais besoin de temps
pour digérer le fait qu’Asher était là, et qu’il voulait me parler. Je ne
savais pas comment j’allais réagir, je ne voulais pas qu’il s’explique. Pas
maintenant, ça serait trop rapide.
Je refusais de lui accorder ce moment car lui ne me l’avait pas accordé.
Il allait voir ce que ça faisait, de ne pas avoir ce qu’on demande, lui qui
obtenait tout en un claquement de doigts.
À peine trois minutes plus tard, j’entendis la porte de ma chambre
s’ouvrir. Je fermais les yeux en me lavant les mains pour déguster cette
pizza qui m’attendait depuis une bonne vingtaine de minutes.
— Il est parti, le fleuriste ?
Sa question m’arracha un gloussement que je parvins à dissimuler en
me raclant la gorge.
Le fleuriste. Sérieusement ?
Je décidai de ne rien répondre. Au lieu de ça, je pris place sur la chaise
haute. L’odeur de mon déjeuner m’avait fait saliver, mais la présence
d’Asher me coupait littéralement l’appétit.
Les pas lourds d’Asher emplirent rapidement l’espace. Il soutint mon
regard assassin avec un petit rire moqueur.
OK, Ella. Ton calme, tu garderas.
Asher s’assit sur le tabouret face à moi en me détaillant. J’entrepris de
manger ma première part de pizza en gardant un maximum d’assurance.
Ou en faisant semblant, du moins.
Je me retenais de fuir son regard car il était hors de question qu’il
pense qu’il avait encore un certain pouvoir sur moi.
— Tu ne peux pas dîner avec lui ce soir, répéta-t-il.
Je restai muette face à autant d’audace.
— C’est mon enfoiré de cousin, Ella.
— Je sais. Il faut croire que cette fois je suis tombée sur le bon Scott,
alors, crachai-je du tac au tac.
Son regard s’assombrit et ses muscles se contractèrent brutalement.
Cette vision redoubla mon envie de détruire sa prétendue indifférence.
— Pourquoi tu es ici ? l’interrogeai-je sèchement.
Il me fixait en silence, la mâchoire serrée et l’air arrogant, pendant que
je le fusillais des yeux.
— Que fais-tu là ?
Ma colère commençait à prendre le dessus sur mon sang-froid, mais
ma petite voix intérieure m’intimait de rester calme.
Encore une fois, son silence fut sa seule réponse. D’un bond, je me
levai de ma chaise et me dirigeai vers la porte d’entrée.
— Je vais te poser la question une dernière fois. Si tu n’as aucune
réponse à m’apporter, alors on n’a rien à se dire.
— Pourquoi tu ne poses pas des questions auxquelles tu n’as pas de
réponse, plutôt ? répliqua-t-il très sérieusement.
— Très bien. Qu’est-ce que tu veux ? demandai-je plus froidement.
— Toi.
Je m’esclaffai tandis que mon cœur ratait un battement. Ces émotions
contradictoires qui m’habitaient lorsqu’il s’agissait de lui décuplaient ma
haine envers moi-même, et envers lui.
Même si mon cœur ne voulait qu’y croire, mon cerveau lui interdisait
de penser que ces mots reflétaient ses réelles intentions.
Il est revenu à cause de Shawn, aucune de ses paroles n’est vraie.
— Moi ? repris-je, moqueuse.
— Toi, répéta-t-il, très sérieux.
Il se redressa sur sa chaise et croisa les bras dans l’attente de ma
réponse. Mais, à part un rire faux, rien ne sortit de ma bouche. Mon
cerveau bataillait entre l’envie de le traiter de tous les noms et celle de
couper court à cette discussion et de le faire sortir de chez moi.
Le bruit de mon téléphone brisa le silence glacial qui venait de
s’installer. Je fronçai les sourcils en voyant le nom de Ben s’afficher.
— Salut, ma jolie ! s’exclama Jenkins lorsque je décrochai.
— Salut, soufflai-je.
— Par hasard… Ash n’est pas avec toi ?
Je lançai un regard à ce dernier, qui n’avait pas bougé de sa chaise.
— Si.
— Oh, merde… Je pensais qu’il… OK… Est-ce que tu peux lui dire
que je le cherche ? Une petite connerie au QG… et c’est un peu très
urgent.
Sauvée par Ben.
Tous les héros ne portent pas de cape.
— Bien sûr, tout de suite, répliquai-je en esquissant un sourire
triomphant, les yeux rivés sur Asher.
Le psychopathe arqua un sourcil et Ben raccrocha. Je me raclai la
gorge.
— Le village vient de m’appeler, ils cherchent leur idiot. Tu es
demandé à l’extérieur de chez moi, et d’après Ben c’est urgent.
Un rire s’échappa de ses lèvres.
— Beaucoup sont morts pour moins que ça, me dit-il en référence à
mon insolence, qui prenait de l’ampleur à cause de ma colère. J’ai plus
important à gérer que les problèmes du réseau.
Mon rythme cardiaque monta en flèche et je me crispai. Je détestais la
facilité avec laquelle il utilisait ces mots qui n’avaient aucune valeur à
ses yeux. Tout ce qu’il voulait, c’était m’avoir pour flatter son ego et
gagner la compétition contre Shawn. Compétition qu’il avait créée de
toutes pièces dans sa tête, et dont j’étais le trophée.
— Tu ne m’auras pas, plus jamais. Cette discussion est terminée.
Son regard s’assombrit. Il déduisit froidement :
— Tu n’as donc pas lu le contenu de l’enveloppe.
Un frisson parcourut ma colonne vertébrale. Il parlait des pages de ses
carnets. J’inspirai bruyamment, peinant à garder mon sang-froid alors
que je bouillonnais de rage.
— Quelle audace…, lâchai-je sans me retenir. Tu te ramènes ici. Après
un an. Alors que tu m’as fuie…
— Je n’ai pas…
— Laisse-moi parler ! m’emportai-je. Tu reviens après une année
entière à éviter toute confrontation avec moi, avec pour seule explication
quelques feuilles. Et tu me fais comprendre que tu me veux ? Tout ça à
cause de Shawn ?
— Shawn n’est pas la raison…
— Si ! Tu n’arrives pas à supporter l’idée qu’il puisse s’intéresser à
moi, que j’aie tourné la page. Mais devine quoi ? Je l’ai fait. Et il a plus
de valeur à mes yeux que tu n’en as jamais eu.
Ma colère avait pris le dessus. Ces mots n’étaient pas vrais mais je
voulais le blesser et, en voyant son visage se décomposer, je compris que
je venais de réussir. Tremblante, je me retins de lui balancer d’autres
horreurs.
Les yeux rivés sur moi, il grogna :
— Tu mens.
Un rire mesquin quitta mes lèvres.
— C’est ce que tu aimerais, n’est-ce pas ? Tu aimerais entendre que je
t’aime encore, Asher, que je n’ai d’yeux que pour toi, même après tout ce
que tu as fait. Tu m’as arrachée à la vie que j’avais commencé à
construire…
— Je voulais te protéger, se justifia-t-il en me fusillant du regard.
Et voilà. C’était exactement ce qu’il ne fallait pas dire. Ma colère
venait de l’emporter définitivement.
— ME PROTÉGER ? explosai-je. Tu as décidé pour moi sans me
consulter. Tu m’as fuie parce que je t’avais avoué mes sentiments et
maintenant, tu prétends que c’était pour me protéger au lieu de t’excuser
?
— Je ne…
— MAIS TU VAS LA FERMER, OUI !
Les larmes que j’essayais de ravaler depuis le début coulèrent le long
de mes joues chauffées par la colère qui faisait vibrer mes membres. Je
me rappelais chaque jour passé dans cet appartement, avec ce goût amer
de solitude et la boule au ventre.
Depuis un an, je vivais au jour le jour. Je n’avais rien et ni personne.
Mon isolement me rongeait parce que j’avais goûté au bonheur d’être
entourée. Il m’avait arrachée à Kiara, à Ben, à lui. Et je n’avais pas eu
mon mot à dire. Comme un objet, il m’avait fait déménager sans même
me prévenir. Comme si je ne valais rien.
— Tout ça pour flatter ton ego de merde. Tu ne serais jamais revenu si
ce n’était pas à cause de Shawn, crachai-je en laissant mes larmes noyer
mon visage. Tu ne me veux pas. Tu aimes l’idée de gagner contre Shawn.
Parce que ce n’est rien qu’un jeu pour toi.
— CE N’EST PAS CE QUE JE VEUX, PUTAIN ! s’écria-t-il en
serrant les poings.
D’un pas déterminé, je m’approchai de lui. Mon corps entier tremblait
de rage.
Il se leva de sa chaise.
— Mens-moi encore, soufflai-je. Mens-moi encore, et dis-moi que ce
n’est pas à cause de Shawn que tu es revenu dans ma vie, Asher.
Il fixait les larmes que je n’avais plus la force de retenir. J’avais
explosé. Moi qui me voulais impassible face à lui et à ses mots vides de
sens, je n’avais tenu que quelques minutes avant de me laisser consumer
par ma rancœur.
Son silence me fit comprendre qu’il n’allait pas répéter sa phrase. Son
mensonge.
— Est-ce que tu les as lues ?
Sa voix était basse. Il examinait mon visage, le redécouvrait presque.
Son souffle était aussi irrégulier que le mien, je pouvais le sentir frôler
mon épiderme. Sa mâchoire était contractée mais il se retenait de laisser
sa colère prendre le dessus comme la mienne l’avait si bien fait.
C’était d’ailleurs quelque chose que je n’avais que rarement vu chez
lui, cette retenue.
Je voyais dans ses yeux qu’il attendait ma réponse, comme si c’était
important pour lui de le savoir.
— Oui.
Son souffle se coupa et ses traits s’adoucirent lentement. Aussitôt, ses
mots me revinrent en tête, des mots qu’il n’avait jamais prononcés à
haute voix.
« Elle est différente. Je peux même dire qu’elle me ressemble… Elle me
calme. Ella Collins… »
Je sanglotai de plus belle. Je le détestais pour tout ce qu’il n’avait pas
fait, pour ces mois de silence, pour son détachement.
— Pourquoi tu m’as chassée de ta vie pour revenir un an plus tard,
Asher ?
Ma voix se brisa et il grimaça. Doucement, la colère céda la place à la
peine. Je n’arrivais plus à contrôler mes sentiments, c’étaient eux qui me
contrôlaient.
— Pourquoi tu m’as fuie alors que tout ce que je voulais, c’était toi.
Un sanglot s’échappa de ma bouche.
C’était horrible, tout me revenait en mémoire. Ces souvenirs intacts et
tranchants me rappelaient la personne pathétique que j’avais été, qui avait
éperdument aimé le seul être qui ne voulait pas être aimé.
— À toi de me mentir, Ella. Mens-moi, et dis-moi que tu ne m’aimes
plus.
Mon souffle se saccada. Il le savait. Il savait que je l’aimais encore. Ou
peut-être qu’en demandant ça il essayait de se rassurer.
— Va te faire foutre, crachai-je rageusement.
— Dis-le.
Quand son visage se rapprocha du mien, je m’éloignai. Son regard
d’acier me déstabilisait.
— Dis-moi que tu n’éprouves plus rien pour moi et je m’en irai. Tu
n’entendras plus jamais parler de moi, je te donne ma parole.
Ma gorge se noua. Je n’arrivais plus à me calmer, comme noyée par
mes émotions. Je n’arrivais plus à réfléchir correctement. Et il le savait.
— Je te déteste. Je déteste t’aimer.
Ma réponse fit naître un sourire sur son visage. Il recueillit de son
pouce l’une de mes larmes et me regarda dans les yeux avant de
murmurer :
— Tu as raison de le faire. Je me déteste aussi.
Je me figeai lorsque ses lèvres se posèrent délicatement sur mon front.
Mon cerveau me hurlait de le repousser et de continuer à lui dire ses
quatre vérités mais je n’y arrivais pas. Parce que mes émotions venaient
de prendre le dessus et que mon cœur était aux commandes.
Lentement, Asher s’éloigna de moi. Ses pas se dirigèrent vers l’entrée.
Il était en train de partir.
— Quand tu étais avec moi, je te protégeais de mon monde, Ella. Tu
ne peux pas m’en vouloir de t’avoir protégée d’eux.
Je l’entendis ouvrir la porte tandis qu’il terminait :
— Mais en te protégeant d’eux, j’ai oublié de me protéger de toi.
La porte claqua et un sanglot quitta mes lèvres. Putain.
Je passai les mains sur mon visage rongé par la peine alors que mes
sanglots devenaient incontrôlables. Mon corps céda encore une fois à la
tristesse. Son silence m’avait tuée à petit feu pendant un an. Il m’avait
laissée seule, comme tous les autres avant lui, comme si c’était si facile
de me laisser partir.
Cependant, pour la première fois, quelqu’un s’était retourné.
De cette pensée naissait l’espoir qu’Asher n’était pas revenu à cause de
Shawn. Pourtant, la vérité était tout autre. Et mon cerveau s’évertuait à
me le rappeler. Je devais l’écouter.
« J’ai oublié de me protéger de toi. »
— Je n’arrive pas à me protéger de toi non plus, murmurai-je en
laissant de nouvelles larmes quitter mes yeux.
J’avais échoué. Je n’avais pas su contrôler ma colère. Je n’avais pas su
garder mon sang-froid et lui montrer que j’étais indifférente à sa
présence. Encore une fois.
Je n’étais pas capable de rester calme lorsqu’il était là, et j’avais
beaucoup de mal à contenir cette amertume qui ne faisait que grandir.
Mais maintenant j’avais une impression de légèreté. Me livrer sur tout ce
qui me rongeait depuis un an avait allégé cette rancœur.
« Tu as raison de le faire. Je me déteste aussi. »
Il me donnait raison de détester l’aimer. Comme s’il ne méritait pas de
l’être, comme si c’était un calvaire pour tous ceux qui le faisaient. Cette
réflexion me rappela les mots de mon thérapeute à propos d’Asher : « Tu
ne peux pas guérir une personne qui se complaît dans ses blessures, tu ne
peux pas sauver quelqu’un qui ne souhaite pas être sauvé. »
Un souffle s’échappa de mes lèvres. Si on m’avait dit ça avant, aurais-
je écouté ? Ou me serais-je quand même aventurée vers ce mystère qu’il
incarnait ?
Sûrement la deuxième option. Asher Scott m’avait intriguée, et je
m’étais brûlée.
Je ne savais pas s’il allait revenir, mais je savais une chose : il me
voulait.

*
Une semaine plus tard…

Sept jours.
Sept jours depuis que je m’étais disputée avec l’enfoiré égocentrique
qui voulait revenir dans ma vie pour la compétition. Pendant près de
quatre jours, il avait essayé de me parler. Mais en réponse je fuyais,
comme lui l’avait fait.
Je collais des mots de l’autre côté de la porte pour lui dire de dégager
sans avoir à lui parler.
Supplément insulte pour l’ego.
J’aimais beaucoup le faire tourner en bourrique. Ça m’amusait.
Bien évidemment, je prenais soin de laisser les clés dans la serrure, au
cas où monsieur voudrait entrer par effraction comme la dernière fois.
Cette situation l’agaçait et je me satisfaisais de sa frustration.
Il était rentré depuis trois jours en Californie, et d’après Kiara il se
montrait encore plus irritable que d’habitude.
Ella : 3 – Asher : 1.
Seulement, les choses avaient changé. Lorsqu’il avait quitté mon
appartement, j’avais compris combien ça m’avait soulagée de lui dire ce
que j’avais sur le cœur. J’avais compris que, si j’espérais construire un
avenir, je devais faire la paix avec mon passé.
J’avais donc demandé à Kiara de m’envoyer des informations sur ma
tante, son adresse plus précisément. J’étais prête à suivre les conseils de
Paul et à la revoir. J’avais besoin de réponses : mon sacrifice avait-il payé
? Avait-elle enfin guéri ? Je voulais la revoir après toutes ces années. Je
voulais qu’elle sache qu’elle m’avait détruite mais que j’avais survécu.
Avec quelques séquelles, certes.
Ensuite… direction l’Australie.
Cette idée me paraissait complètement folle. Revenir dans mon pays
natal, voir la tombe de ma mère, sur laquelle personne n’avait
probablement jamais posé de fleurs. Aller de l’avant. Combler les vides
de mes souvenirs et les relier pour créer une fin. Obtenir les réponses à
mes questions.
C’était risqué, j’allais peut-être me perdre dans cette quête. Mais il
n’était plus question de vivre au jour le jour comme je le faisais depuis
un an.
C’est alors qu’Asher en avait profité pour reprendre le contrôle de la
situation. Cet enfoiré d’Asher Scott.
Monsieur refusait de laisser Kiara me donner ces informations, pour la
simple et bonne raison qu’il n’avait pas supporté que je l’ignore pendant
son court séjour à Manhattan. Son ego en avait pris un coup. Et il avait
décidé que, pour les avoir, je devais les lui demander moi-même.
— Alors, qu’est-ce que tu comptes faire ?
Je savais ce que je comptais faire, j’y avais bien réfléchi. Je n’avais
plus peur de prendre ce genre de décisions désormais. Au contraire.
— J’irai en Californie, répondis-je à mon thérapeute, sûre de moi. S’il
refuse que Kiara me fournisse ces informations, alors il ne me reste plus
qu’à aller les chercher.
J’avais décidé de retourner en Californie pour prendre ce qui me
revenait de droit. Un sentiment étrange m’enveloppa : j’avais peur, mais
en même temps j’étais impatiente d’y retourner, impatiente de retrouver
Ben, Kiara, Ally et Tate.
Mais par-dessus tout, impatiente de voir la réaction d’Asher.
Une boule commença à se former dans mon estomac. Toutefois, je
souris face à mon thérapeute, qui s’était mis à applaudir.
— Je suis fier de voir que tu ne fuis plus ton passé, Ella.
Les larmes me montèrent aux yeux. Il était fier de moi, et j’étais fière
aussi. Ça n’arrivait que très rarement. Je n’allais plus laisser qui que ce
soit me contrôler, et j’allais le prendre au dépourvu. Encore une fois.
Cette année s’annonçait prometteuse.
Californie, me revoilà ! J’espère que tu seras plus sympa avec moi,
cette fois.
CHAPITRE 12 : EFFET DE SURPRISE
Asher

Je remuais lentement mon verre de whisky. Le triste tintement des


glaçons brisait le silence qui régnait autour de moi.
Si mes yeux parcouraient mon jardin, mon esprit était encore à
Manhattan. Son visage noyé par les larmes, sa voix brisée, ses mains qui
tremblaient, son regard mêlant dégoût et haine… Tout se rejouait dans
ma tête, faisant tambouriner mon cœur.
Je l’avais détruite. Et je ne m’étais même pas excusé. Parce que je suis
le plus gros des enfoirés.
J’avais détruit la vie qu’il lui restait parce que j’avais eu peur d’elle. Je
ne suis qu’un putain de lâche.
La colère prit possession de mon corps et je balançai rageusement mon
verre contre le mur. Mon souffle se saccada, mon corps s’immobilisa.
Je ne la mérite pas. Elle déteste m’aimer.
Les doigts fermement accrochés au garde-corps de mon balcon, je
grognai de rage. Je me détestais. C’était tout ce que je savais faire :
briser.
Je suis l’architecte de sa destruction, comme de la mienne.
Et tout ça pour quoi ? Parce qu’elle me terrifiait. Même si Ella n’était
en rien l’autre salope de Jones, j’étais terrorisé à l’idée de la laisser
m’approcher d’un peu trop près. C’était plus fort que moi, je n’arrivais
pas encore à la laisser m’atteindre.
Je me déteste, putain.
J’avais repoussé la seule personne assez bête pour m’aimer, assez
stupide pour oublier tout ce que je lui avais fait et assez suicidaire pour
être restée après avoir vu mes pires facettes.
Ella me terrifiait parce qu’elle n’était pas partie. Jamais. À aucun
moment.
J’avais merdé, je savais que ma connerie avait été sans limites.
Pourtant, je la voulais. Oui, Shawn avait été la source de ma motivation
pour revenir, et elle l’avait compris. En même temps… ce n’était pas si
difficile à deviner. Mais je n’en avais désormais rien à foutre de ce
blaireau. Il ne l’aurait pas.
Ella savait que je la voulais, elle avait lu mes notes. Jamais je ne
m’étais senti aussi vulnérable aux yeux de quelqu’un ; mon âme avait été
mise à nue. Toutes mes pensées y étaient couchées, les mots que je
m’autorisais à coucher dans ces carnets car personne ne pouvait les lire.
Dans cet espace, je pouvais me libérer, il n’y avait que moi.
Ces pages donnaient accès aux méandres de mon esprit. J’y inscrivais
mes ressentis pour m’aider à comprendre plus clairement le
fonctionnement de mon cerveau embrouillé par les angoisses.
J’avais fait le choix de lui donner toutes les feuilles qui parlaient
d’elle. J’avais hésité pendant plusieurs jours. Mais… je tenais à ce
qu’elle les lise. Qu’elle sache qu’elle avait raison de croire qu’elle ne me
laissait pas indifférent.
Pas une seule seconde.
Je voulais qu’elle comprenne pourquoi je réagissais aussi mal avec
elle, pourquoi je la repoussais. Pourquoi j’avais peur d’elle.
Parce que j’avais du mal à l’expliquer. Parce que je ne savais pas
comment le faire. Alors, j’avais tout simplement décidé de la laisser
entrer dans ma tête. De la laisser comprendre, à travers ces feuilles, mon
esprit et mon âme bousillée.
Sauf que, même avec ça, Ella ne comptait pas me laisser revenir dans
sa vie aussi facilement, et j’en avais conscience. Après notre dispute,
j’avais essayé à plusieurs reprises de revenir vers elle, et l’échec me
narguait chaque fois. Elle n’avait jamais ouvert cette putain de porte.
Et elle ne manquait pas de se foutre de moi avec des Post-it qu’elle
collait sur la porte : « Je dors. Tu devrais en faire autant. » « Tu n’en as
pas marre de toquer ? »
J’accusais Kiara d’avoir perfectionné sa repartie, elle était devenue
aussi salope que mon amie d’enfance. Et est-ce que ça me dérangeait ?
Oh que non… Bien au contraire.
Elle m’avait manqué.
Mon ange n’était pas si sage et… même si je redoutais le sort qu’elle
me réservait, je ne comptais pas la laisser me filer entre les doigts.
En apprenant qu’elle voulait revoir sa tante, j’avais strictement interdit
à Kiara de toucher à son dossier. Il était trop facile pour mon ange
d’obtenir ces informations par Kiara.
On verra bien combien de temps tu vas tenir sans me parler…
Je savais que j’allais morfler avec elle, qu’elle allait me faire perdre la
tête. Mais si c’était le prix à payer pour me faire pardonner, alors j’étais
prêt à lui donner mon âme.
— Qu’est-ce que tu m’as fait, mon ange…
Le bruit d’un moteur parvint à mes oreilles, me faisant sortir de ma
prison mentale. Je toisai du regard la berline de Ben, qui venait d’entrer
dans ma propriété.
Il s’arrêta près du garage et Heather quitta la voiture, un énorme
sourire aux lèvres. Elle leva la tête et agita un dossier dans ma direction,
signe qu’elle avait réussi. Le point positif avec Heather, c’était qu’elle
pouvait se montrer très persuasive quand il s’agissait obtenir ce que je lui
demandais. Le point négatif avec elle… c’était juste elle.
— Tu m’ouvres ? Je ne vais pas dormir dehors !
Sa phrase m’arracha un sourire et me ramena un an en arrière, lorsque
je l’avais laissée dehors parce qu’elle n’était pas arrivée avant minuit
comme je le voulais.
« — Fume. Comme ça, tu mourras vite, me dit-elle rageusement.
— Continue à l’ouvrir comme ça, tu mourras encore plus vite. »
Un petit rire s’échappa de mes lèvres alors que j’extirpais les clés de
ma poche arrière. Je les balançai à Heather, encore bloquée dans le jardin.
Je poussai un grognement en sentant quelque chose se frotter contre
mon pied. Ce chien n’en avait pas marre de me coller partout ?
Soudain, une idée illumina mon esprit en recherche constante d’un
plan pour récupérer Ella.
— Tu t’es déjà promené dans Central Park ?
Si je lui ramenais ce foutu chien, elle allait peut-être accepter de
m’ouvrir la porte ?
Ou elle va faire entrer Connard et me laisser dehors en me disant : «
Je n’accepte que le chien. »
Ça, c’est fort probable.
— Je meurs de faim ! s’exclama la voix de Ben depuis la cuisine.
— Voilà ce que tu m’as demandé.
Heather entra dans ma chambre et me tendit un dossier contenant les
informations dont j’avais besoin. Elle sourit fièrement avant de tourner
les talons.
Je grimaçai en avisant les bouts de verre encore éparpillés sur le sol de
mon balcon puis dévalai les escaliers à la recherche de mon cousin.
— Tu n’as rien à manger ? se plaignit-il. Mec, j’ai attendu Heather
toute la soirée. Je n’ai rien graillé depuis 17 heures !
Il était 3 heures du matin.
— C’est comment, là-bas ? l’interrogeai-je en faisant référence à
l’entrepôt du gang avec lequel Heather avait marchandé.
— Pas ouf. Dehors, ils étaient peut-être dix ou onze à surveiller les
alentours, me raconta-t-il en sortant une bière. Heather est rentrée grâce à
la captive du patron.
Donc, le patron n’était pas là. C’était prévisible : il m’avait
littéralement donné son allié sur un plateau d’argent. C’était dingue, tout
ce que ces enflures pouvaient faire contre de la reconnaissance et un peu
de blé.
L’argent rend l’humain con.
— J’y vais ! Bonne nuit.
Ben me fit un signe de la main avant de claquer la porte d’entrée
derrière lui.
— Je peux dormir ici ce soir ? demanda Heather.
— Si tu veux, soufflai-je sans la regarder.
Même si elle dormait parfois ici, elle avait, heureusement, son propre
appartement. Pas comme elle. Elle avait déposé quelques affaires chez
moi, mais la chambre d’Ella lui était interdite.
Catégoriquement. Interdite.

*
Le lendemain, 14 heures. Quartier général des Scott.

— Où est Kiara ? demandai-je en prenant une nouvelle cigarette.


— Aucune idée, me répondit Ally en continuant d’écrire son rapport.
Peut-être à Manhattan ? Ella lui manque beaucoup, alors…
Je hochai la tête sans répondre. Kiara était vraiment attachée à Ella, et
ça avait tendance à me casser les couilles à cause de la foutue solidarité
féminine de merde.
— D’ailleurs… comment ça s’est passé… avec Ella ?
— À ton avis, Ally ? marmonnai-je d’un ton blasé.
Elle sourit.
— Mal, j’imagine.
Je crachai ma fumée et j’inhalai de nouveau la nicotine qui me
maintenait détendu. Cette merde était la seule chose qui me calmait.
Et elle.
— Tu comptes faire quoi ?
Je lui lançai un regard noir et elle esquissa un sourire narquois. Elle ne
comptait pas se la fermer à ce sujet, ce qui était prévisible. Elle attendait
forcément ce moment depuis mon retour de Manhattan et s’était décidée
aujourd’hui, comme j’étais assez calme.
— Je ne sais pas, soufflai-je finalement en détournant le regard vers la
fenêtre. J’y réfléchirai bientôt.
Bien sûr, c’est un mensonge. Je ne fais que ça depuis deux semaines.
Honnêtement, j’avais retourné cette situation au moins mille fois dans
ma tête et je n’avais toujours pas trouvé de solution. Je m’étais mis dans
la merde avec elle. Et maintenant je payais pour mes conneries.
— Elle sait… pour Heather ?
Ma respiration se coupa brutalement. Heather.
Non. Jamais.
— Non. Elle n’a pas besoin de le savoir, grognai-je. J’espère que vous
n’avez rien dit.
Elle secoua négativement la tête.
— Pourquoi tu ne veux pas qu’elle le sache ?
— « Ella, je te présente Heather. Oui, c’est ma nouvelle captive, mais
rassure-toi, on n’a couché ensemble que deux fois… ou peut-être trois…
Enfin, sûrement pas quatre », ironisai-je. Je suis déjà assez dans la merde
comme ça.
Ella ne devait pas apprendre l’existence d’Heather. D’ailleurs, j’avais
déjà dit à cette dernière de ne jamais se présenter comme ma captive si
elles étaient amenées à se croiser un jour. Heather pouvait balancer ce
qu’elle voulait, mais pas ce putain de mot.
La jeune maman face à moi rit. Cette situation me rendait nerveux.
Non. Ella me rendait putain de nerveux.
Savoir que j’avais une captive, ça, elle pouvait peut-être s’en foutre.
Peut-être.
Mais une captive que je baise ? Sûrement pas.
Mes chances seraient réduites à exactement moins cent avec elle.
— Est-ce que tu l’aimes ?
Mon cœur fit un bond à l’intérieur de ma poitrine. L’aimer ?
— Sors d’ici, ordonnai-je sèchement en la fusillant du regard.
Ally étira ses lèvres et se leva en prenant ses feuilles, fière de la
réaction qu’elle venait de susciter.
— Non, je ne l’aime pas.
— Bien sûr que tu ne l’aimes pas, lança-t-elle, goguenarde, avant de
sortir de mon bureau.
Les yeux fermés, j’inspirai profondément. Je me pinçai l’arête du nez
alors que mon calme s’effritait.
Non, je ne l’aime pas. Je ne l’aime pas, putain.
Je ne l’aimais pas. Non.
— Salut !
— Dehors, ordonnai-je rapidement à Heather, qui venait de passer la
porte de mon bureau.
Elle marmonna quelque chose d’inintelligible puis fit demi-tour en
m’annonçant : — Je vais chez toi, je dois me préparer pour la mission de
ce soir.
Je ne répondis rien, trop concentré sur la question d’Ally. Bien sûr que
je ne l’aimais pas. Je n’étais pas encore amoureux d’elle.
— Tu m’ent…
— MAIS, PUTAIN, DEHORS !
Je passai nerveusement la main dans mes cheveux avant de prendre
une nouvelle cigarette. Rapidement, je me levai pour aller me chercher
un autre verre.
Voilà. Ally venait de niquer ma journée.
Je bus d’un trait mon whisky et grimaçai en sentant ma gorge brûler. Je
grillai ensuite ma cigarette face à la fenêtre de mon bureau, à présent
silencieux.
Je n’étais pas amoureux d’Ella. Je le savais.
Elle me faisait perdre tous mes moyens, certes, mais je n’étais pas
amoureux d’elle.
— Salut, la compagnie !
— Oh, Seigneur…, soupirai-je.
Ben.
— Coucou, fit une voix féminine que je reconnus aussitôt.
Grace.
Putain de Ben et Bella.
J’émis un grognement qui fit rire Grace. Ben s’affala sur le canapé de
mon bureau tandis qu’elle s’installait sur une chaise.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— J’en connais un qui est de mauvaise humeur, remarqua Bella.
Je m’installai sur ma chaise en les toisant du regard. Depuis un an, ils
étaient heureux. Même s’ils se disputaient souvent pour un rien, je
n’avais jamais vu Ben aussi épanoui. Grace était une véritable
bénédiction pour lui. Et pour moi : je recevais beaucoup moins de
messages avec des blagues de merde à 3 heures du matin.
— Je répète : qu’est-ce que vous voulez ?
— On veut que tu ailles voir Ella, me répondit simplement Ben.
Je levai les yeux au ciel et j’expirai lourdement. Ils s’étaient donné le
mot.
Attends… Non, elle a osé. Cette connasse de mes deux.
— Combien vous a payés Kiara pour faire son travail ? l’interrogeai-
je.
— 400 $, mais ce n’est pas le sujet.
— Ben ! s’exclama Bella en le fusillant du regard. Ash… tu vois, des
fois, on a besoin d’être poussé.
— Pitié, épargnez-moi ! implorai-je en posant la tête contre mon
bureau.
J’entendis Ben pouffer et Bella pousser un soupir. Je gérais très mal la
pression de Kiara. Mais alors, de la part de Ben, Ally et en plus Bella ?
J’étais sur le point d’en tuer deux… ou trois.
— Mec, il faut que tu te bouges, là ! Il y a Shawn dans la course, aussi.
— Non, grognai-je rapidement sans relever la tête. Shawn n’aura
jamais Ella.
— Ouais, bah en attendant, lui, il fait des efforts pour elle, marmonna
la voix de Bella.
Je relevai la tête et la fusillai du regard, ce qui lui arracha un nouveau
rire. Ce Putain de Shawn ne l’aurait jamais. Pas tant que je serais vivant.
Il fallait que je trouve une excuse pour lui parler. Il fallait que je trouve
le moyen de lui faire accepter ma présence. Et de me racheter. Et de
m’excuser aussi.
Putain. C’est la merde.

*
Ella
En route pour Los Angeles, 20 heures.

— J’espère que tu n’as rien oublié, dit Kiara en riant. Si Ash apprend
qu’un jet a décollé de Manhattan pour Los Angeles, il va se poser des
questions… et je veux qu’il ait la surprise.
Je lui lançai une œillade furtive avant de me concentrer à nouveau sur
la vue qu’offrait le hublot. Les nuages se dispersaient au fur et à mesure
que le jet amorçait son atterrissage.
— Tu m’as dit que tu avais prévenu les hommes de Manhattan.
— Pour finir, non. On n’est jamais sûr de rien avec eux. Ils voient Ash
comme un dieu et ils n’aiment pas pécher, soupira-t-elle en jetant un œil
à son téléphone.
Une fois que nous aurions atterri, je partirais directement chez lui, car
mon dossier était dans le coffre de sa maison. Mais j’avais hâte d’y
retourner pour une autre raison : Tate. Ce chien que je ne voyais plus que
depuis mon écran m’avait terriblement manqué. Kiara m’avait certifié
qu’Asher prenait soin de lui, ce qui ne manquait pas de m’étonner.
J’ignorais combien de temps j’allais rester à Los Angeles. J’avais
prévenu Shawn de mon départ et il n’avait pas posé plus de questions que
ça, ce qui avait d’ailleurs été un grand soulagement. Je ne voulais pas lui
donner d’explications, simplement le prévenir.
Mon estomac se noua violemment lorsque je sentis le jet atterrir. Je
triturai mes doigts tremblants. J’étais à Los Angeles. Aucun retour en
arrière possible.
Kiara frappa dans ses mains en émettant un petit cri d’excitation.
C’était vraiment ma sauveuse. Sans elle, je serais encore bloquée à
Manhattan à la recherche d’un billet d’avion. Elle avait non seulement
pris en main la question du trajet, mais aussi le plan pour prendre Asher
Scott au dépourvu. Et il était assez simple : j’allais l’attendre chez lui.
Bien sagement. Carl m’y déposerait tandis que Kiara, elle, lui
annoncerait la nouvelle aussi naturellement que possible par téléphone.
D’après la brune, il allait avoir la même réaction que celle qu’il avait
eue à Manhattan. Et je jubilais rien qu’en y pensant. J’aimais l’effet de
surprise.
Une vingtaine de minutes plus tard, nous contemplions depuis le
tarmac le ciel qui commençait à s’assombrir. Nous échangeâmes un petit
sourire, les yeux larmoyants. Un an plus tard, nous étions de nouveau là.
Los Angeles.
J’inspirai profondément et une sensation de bonheur euphorique
m’enveloppa. Moi qui avais été habituée à la solitude de Manhattan
pendant si longtemps, j’étais impatiente de commencer un nouveau
chapitre de ma vie.
— Je suis si heureuse, me dit Kiara en me prenant dans ses bras, et
tellement fière de toi !
Mon sourire s’élargit, et je resserrai notre étreinte. Je comptais bien
garder le souvenir de ce moment heureux en moi.
— Allez, tu viens ? On a une adresse à trouver.
Je remarquai alors une voiture noire garée près du jet. Mes yeux
s’illuminèrent en apercevant son chauffeur, Carl. Ce dernier quitta la
berline et me sourit avant de déclarer :
— Je n’aurais jamais pensé te revoir ici.
— Vous n’avez jamais pensé me revoir vivante non plus, lui rappelai-
je en souriant.
— Aussi, gloussa-t-il en prenant nos bagages. Alors… où est-ce qu’on
va ?
— On la dépose chez Ash, annonça Kiara avec un grand sourire aux
lèvres.

*
Une heure plus tard…

L’estomac noué, je fixais cette grande maison en verre que j’aurais pu


reconnaître entre mille. J’avais envie de vomir et je sentais mon cœur
battre à une vitesse de plus en plus folle à chaque pas qui me rapprochait
de sa maison.
Il faut que je me calme… Tout va bien se passer.
J’essayais de me rassurer du mieux que je pouvais mais j’étais à deux
doigts de la crise de nerfs. Il était peut-être 22 heures. J’étais exténuée
mais je n’avais qu’une hâte : revoir Tate.
Bagages en main, j’avançai jusqu’à la porte d’entrée. Les baies vitrées
ne cachant rien, je remarquai que les lumières étaient allumées. Un
millier de scénarios se jouaient dans ma tête. Et s’il était ici ?
J’expirai lourdement avant d’insérer la clé que m’avait confiée Kiara
dans la serrure. La main tremblante d’excitation, je poussai la porte et
m’engouffrai à l’intérieur. L’odeur de cette maison emplit mes narines, et
des milliers de souvenirs remontèrent à la surface.
Et là… un aboiement.
Mon cœur explosa. Je portai aussitôt une main à ma bouche pour
étouffer un sanglot. Tate ! La boule de poils marron accourut
énergiquement vers moi. Ma vue s’embua.
Le chien me sauta dessus, son petit corps et sa queue s’agitant dans
tous les sens. Je m’agenouillai et laissai mes larmes couler en le serrant
dans mes bras, ce qui d’ailleurs était assez difficile tant il avait grandi.
— Tu m’as tellement manqué ! murmurai-je entre deux sanglots en
regardant l’animal qui me léchait le visage. Tu m’as tellement manqué…
Je me redressai, Tate dans mes bras, et pivotai vers le salon, où de
nouveaux souvenirs émergèrent. Même la télé et le canapé m’avaient
manqué.
Cette maison avait été le décor de ma vie. Et, même si je détestais
encore ces baies vitrées dénuées de rideaux, j’étais presque heureuse de
les revoir. Finalement, certaines choses avaient changé en un an, et
d’autres pas du tout.
— T’es déjà là ? Je pars dans quelq…
Ma respiration se coupa lorsque je tombai nez à nez avec une jeune
femme vêtue d’une simple… serviette.
Elle écarquilla les yeux et me fixa sans un mot. Sa bouche s’entrouvrit,
de même que la mienne. Soudain, des centaines de questions se
bousculèrent dans mon esprit.
— Ce n’est pas vrai… Tu… Tu es Ella ?
Je fronçai les sourcils et hochai la tête doucement. Elle me connaissait.
Qui était-elle ?
— Ash sait que tu es ici ?
— Je… Non. Comment vous me connaissez ? la questionnai-je, encore
très perplexe.
Je vis son regard changer. Une petite lueur traversa ses yeux bleus et
un sourire étira ses lèvres fines. Elle s’approcha de moi en déclarant d’un
ton joyeux :
— Ah, j’ai tellement entendu parler de toi ! Je m’appelle Heather, je
suis une… amie d’Ash… avec quelques avantages.
Et là… je sentis mon cœur tomber à mes pieds.
CHAPITRE 13 : BON RETOUR
Ella

Amie… avec quelques avantages ?


Le temps s’était arrêté. Il me fallut un instant pour comprendre ce qui
se passait. Des cheveux châtains qui tombaient en cascade sur ses
épaules, une peau claire sans un défaut, un sourire angélique, des yeux
océan et une taille parfaite… Heather avait un physique qui me rendait
envieuse.
Heather. Son amie.
Depuis quand Asher a des amies ?
Je n’avais jamais entendu parler d’elle. Même Kiara n’avait jamais
évoqué ce prénom. Ce qui me m’amenait à penser qu’elle ignorait qui
elle était… ou qu’elle me l’avait caché. Si c’était le cas, alors il en était
sûrement la raison.
Le regard de cette fille s’était illuminé à l’instant où j’avais confirmé
être « Ella ». Son sourire s’était élargi dans une expression malicieuse
qui me laissait perplexe.
Soudain, son téléphone explosa cette bulle de silence. Ses lèvres
s’étirèrent davantage lorsqu’elle consulta l’écran. Elle se racla la gorge et
répondit d’un ton suave :
— Salut, toi… Oui, elle est ici… Oh, tu sais, on a tellement de choses
à se dire… Tu devrais arrêter de crier, ce n’est pas bon pour tes cordes
vocales…
Je fronçai les sourcils. Il était clair qu’elle parlait avec lui. Elle
semblait même être proche de lui. Trop proche.
L’estomac noué, j’imaginais des milliers de choses. « Avec avantages.
» Je ne comprenais pas… Que sous-entendait-elle ? Je ne pouvais
m’empêcher de la fixer.
Elle raccrocha avec un soupir exaspéré avant d’afficher à nouveau son
sourire malicieux en se tournant vers moi.
— Alors, Ella… qu’est-ce que tu fais ici ? Non, attends ! D’abord, est-
ce qu’il se passe quelque chose entre toi et Ash ?
— Je…
Je ne savais plus quoi dire. Je n’arrivais plus à parler. Son ton avide de
réponses me laissait perplexe. Pourquoi voulait-elle savoir ce qui se
passait entre lui et moi ? Pourquoi s’intéressait-elle autant à moi ?
— Je… Je n’ai jamais entendu parler de vous, murmurai-je.
— Oh, c’est normal ! Ash et moi, nous nous sommes connus cette
année ! Bien sûr, tu n’étais plus là, me nargua-t-elle. J’ai entendu parler
de toi… mais on ne parle pas trop de nos relations amoureuses. Enfin, tu
sais… c’est un truc de sex friends.
Ma respiration se coupa brutalement. Mes yeux s’écarquillèrent. Sex
friends.
Il couchait donc avec elle. Et en voyant son petit sourire en coin, je
compris qu’elle était fière de me l’annoncer.
Mon corps pesait à présent une tonne. Mon monde venait de
s’écrouler, et avec lui l’image de celui que j’idéalisais. Une nouvelle fois,
il venait de me briser. Sans même être là. Sans même prononcer un mot.
Un nœud se forma dans ma gorge, déjà obstruée par cet horrible
sentiment de trahison que je n’avais pas le droit de ressentir. Il faisait ce
qu’il voulait, après tout. On n’était pas ensemble. On ne l’avait jamais
été.
Elle était belle… Elle paraissait confiante, bien dans sa peau. Tout ce
que je n’étais pas. Tout ce que je voulais être. Tout ce qu’il cherchait
probablement chez une fille.
Une immense vague de jalousie prit possession de mon esprit
embrouillé. Ce que je redoutais le plus était en train de se produire sous
mes yeux. Et cette fille… elle ne semblait certainement pas le dégoûter.
Toutes ces fois où il m’avait rejetée… Asher avait trouvé quelqu’un, et ce
quelqu’un n’était pas moi.
Le nœud dans ma gorge ne voulait plus me quitter. Je sentis ma vue
s’embuer mais ravalai mes larmes. Il était hors de question que je pleure
face à elle. Heather semblait se repaître de ma réaction.
Je ne devais pas être jalouse, ça ne devait pas m’atteindre. C’est moi
qui devais l’atteindre, pas le contraire.
Merde, Ella, ressaisis-toi.
Après m’être raclé la gorge, je répondis finalement d’un air faussement
désintéressé :
— Heureuse qu’il ait enfin trouvé quelqu’un qui lui correspond.
Son sourire s’effaça aussitôt. Quelque chose dans son regard me
rappelait Sabrina, et je n’aimais pas ça.
— Pourquoi tu es venue ?
— Je dois récupérer quelque chose qui m’appartient, me justifiai-je.
— Tu parles du chien ? me demanda Heather en pointant Tate du
doigt. D’ailleurs, c’est toi qui l’as ramené ? Tu as habité ici ? Combien de
temps ?
Cette fille posait d’innombrables questions, toutes plus intrusives les
unes que les autres. Elle me mettait mal à l’aise. Mais je mettais ça sur le
dos d’Asher et sa manie de toujours tout cacher à tout le monde. Sauf
qu’en même temps… s’ils ne faisaient que coucher ensemble… pourquoi
s’entêter à en apprendre plus à mon sujet ?
Je n’avais jamais ressenti ce genre de jalousie envers quelqu’un, et
encore moins à cause d’un garçon. Mais je n’arrivais plus à me décoller
cette image de la tête : elle et lui, bien plus proches que lui et moi ne
l’avions jamais été.
Est-ce qu’il lui faisait tout ce qu’il m’avait fait ?
Bien sûr que non. Il n’hésitait pas avec elle, ça se voyait. Il ne la
repoussait pas.
Je l’entendis claquer des doigts afin de me ramener à cette réalité que
je n’arrivais pas encore à digérer, attendant impatiemment une réponse de
ma part.
— Je… euh… oui. J’ai vécu ici, quelques mois…
— Et pourquoi t’es partie ? continua-t-elle à m’interroger.
Sa question me prit par surprise. Je ne voulais pas y répondre, je
voulais qu’elle arrête de me questionner car je n’arrivais pas à formuler
de réponse.
— Je n’ai… Je n’ai pas…
Je fus coupée par le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvrit brutalement.
Des cheveux blonds apparurent dans mon champ de vision. Son regard
métallique fusillait Heather et sa mâchoire était si contractée qu’elle
manquait presque de se briser. Heather déclara joyeusement :
— Tu es enfin là !
— Prends tes putain d’affaires et sors d’ici tout de suite, lui ordonna-t-
il d’un ton glacial. Si tu l’ouvres, je te donne ma putain de parole de
t’enterrer vivante.
Le ton qu’il employa me fit frémir. Ça faisait des mois que je n’avais
pas été témoin de sa colère.
Heather déglutit. Elle quitta le salon en direction de l’étage, sans un
mot. Son obéissance me surprit.
Son amie…
Lorsqu’il posa ses yeux sur moi, son regard s’adoucit. Nerveusement,
il passa la main dans ses cheveux ébouriffés.
Tate accourut vers lui et il grimaça de dégoût. Cette vision m’arracha
un rire que je dissimulai en me raclant la gorge. Aucun de nous deux ne
prit la parole pendant quelques minutes, jusqu’au retour d’une Heather au
regard assassin. Un gros sac sur son épaule, elle quitta la maison et
claqua la porte derrière elle, nous laissant seuls.
— Comment tu es entrée ?
Je lui montrai les clés que m’avait données Kiara en guise de réponse.
Il expira lourdement en se débarrassant de sa veste en cuir.
— Que t’a dit Heather ?
Mon cœur fit un bond à la mention de son prénom. La première fois
dans sa bouche.
— Rien de particulier, répondis-je en haussant les épaules.
Je ne devais pas lui montrer que ça me touchait.
Il fronça les sourcils en me fixant, perplexe et méfiant.
— Pourquoi ? Tu penses qu’elle aurait dû me dire quelque chose ?
l’interrogeai-je en croisant les bras.
— Je… Non… Enfin, je ne sais pas…
C’était la première fois que je l’entendais bafouiller.
— Tu ne sais pas ?
Tate revint vers moi. J’esquissai un sourire en m’agenouillant. La
présence de ce chien m’avait tellement manqué que je n’arrivais plus à
me détacher de lui.
— Tu lui as… manqué.
Mon sourire s’élargit. Tout m’avait manqué ici.
Mais apparemment… certains s’amusaient beaucoup pendant mon
absence.
— Est-ce qu’on peut parler ?
— Est-ce qu’on peut passer directement au moment où je te demande
l’adresse de ma tante et où tu me la donnes ? rétorquai-je du tac au tac.
— Tu vas éviter le sujet jusqu’à quand ?
— Tu as pris combien de temps, toi, déjà ? Ah oui… un an, lui
rappelai-je sèchement.
Sa mâchoire se contracta et ses poings se serrèrent.
— Tu vois ce que ça fait, de se faire ignorer ? Tu vois cette frustration
? C’est ce que j’ai ressenti pendant un an, Asher… Mais pendant ce
temps t’avais mieux à faire, visiblement.
Et voilà… L’échec. Je n’avais pas pu me retenir de parler d’Heather.
Enfoiré.
— De quoi tu parles ? me demanda-t-il en fronçant les sourcils.
— Oh, arrête de faire comme si tu ne savais pas de quoi je parle !
m’exclamai-je en reculant. Tu sais quoi ? Continue à mentir, je n’en ai
rien à faire d’elle et…
— Ella, s’il te plaît. Dis-moi ce qu’elle t’a dit, me coupa-t-il en
m’implorant presque du regard.
Je le toisai, un sourcil arqué. J’espérais intérieurement qu’il se sentait
coupable d’entretenir une relation avec elle. La révélation d’Heather
torturait mon cœur de la pire des manières, et c’était dans des moments
comme celui-ci que je détestais aimer l’homme que j’avais en face de
moi.
— Dis-moi, toi, qui est Heather. Dis-moi la vérité parce que je la
connais, de toute manière.
Il poussa un grognement. Le regard sombre, il pesta avant de répondre
:
— Je ne voulais pas d’elle au début, d’accord ? Mais Kiara m’y a
poussé et je…
Je hoquetai de surprise.
— Kiara ? m’étonnai-je. Kiara t’a… poussé ?
Mon cœur était à deux doigts de s’arrêter. Mes membres tremblaient et
je sentais le monde tourner autour de moi.
— Enfin, non, pas… Elle ne voulait pas, donc moi, j’ai fait le contraire
pour…
— Putain, je rêve ou t’es vraiment en train de rejeter la faute sur Kiara
?
— Non, non, non ! me répondit-il rapidement. Mais je n’y avais pas
pensé au début, d’accord ? Je n’en cherchais pas !
Il n’en cherchait pas ? Qu’est-ce qu’il ne cherchait pas ? Je ne
comprenais plus rien.
Asher passa nerveusement les doigts dans ses cheveux et expira
bruyamment. D’un geste de la main, il me demanda une minute, qu’il mit
à profit pour se diriger vers la petite table où étaient alignées ses
bouteilles d’alcool. Il versa le liquide dans un verre avant de le boire d’un
trait, puis prit une clope et la grilla rapidement.
— OK, dit-il en crachant la première bouffée. Je vais tout t’expliquer.
Tu peux… Tu peux t’asseoir ? S’il te plaît.
— Qui est Heather, Asher ? lui demandai-je une nouvelle fois sans
prendre en considération sa demande.
Je voulais l’entendre de sa bouche. J’en avais assez de ces secrets qu’il
me cachait depuis si longtemps.
Il inspira profondément et ferma les yeux avant de déclarer :
— Une nouvelle captive qui travaille pour moi, Ella.
Attends… quoi ?
— Q-Quoi ?
La question franchit spontanément la barrière de mes lèvres. Asher me
détailla, les sourcils froncés, alors que je sentais mon cœur frôler la
tachycardie. Mon ventre se contracta brutalement.
Captive… Sa nouvelle… captive ?
— Comment ça, « quoi » ? Attends… Ella… qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Je… Vous… Vous… Elle m’a dit que vous couchiez ensemble…
que vous étiez des… sex friends…
J’étais complètement déboussolée. Pourquoi Heather avait menti ? Sa
nouvelle captive… Kiara ne m’avait rien dit, et lui avait pourtant affirmé
qu’il ne voudrait pas d’autre captive après moi.
Mensonge.
Il pestait en traitant sa nouvelle captive de tous les noms. La vision de
ses poings serrés me fit déglutir. Il se pinça l’arête du nez, tentant par
tous les moyens de se contenir.
Ce que m’a dit Heather est donc faux ?
— On a couché ensemble deux fois, m’avoua-t-il finalement dans un
souffle.
Et ma respiration se coupa. Mon cœur tomba une nouvelle fois à mes
pieds. Il venait de confirmer les dires de cette Heather. Ils avaient déjà
couché ensemble, elle n’avait pas menti. Ceci expliquait son sourire
narquois.
Alors, cet enfoiré baisait avec elle… et était jaloux que je connaisse
son cousin ?
Son culot ne finirait jamais de m’impressionner.
— Tu… Tu oses me dire que tu n’aimes pas que Shawn soit proche de
moi alors que tu te tapes ta captive ?
— Ce n’est pas la même chose, se défendit-il en me fusillant du
regard.
— Mais j’hallucine ! soufflai-je en regardant autour de moi, encore
abasourdie par cette découverte. Laisse-moi deviner, tu as demandé à
Kiara de se taire, c’est ça ?
Il grimaça, mais ne répondit rien. En même temps, il n’en avait pas
besoin. Je savais que c’était le cas. Kiara m’aurait prévenue, dans le cas
contraire.
— Pourquoi tu ne voulais pas que je le sache ? l’interrogeai-je en
levant les bras.
Je ne comprenais pas. Lui qui adorait me narguer, il avait là une sacrée
opportunité.
— Parce que je ne savais pas comment tu allais réagir ! s’écria-t-il,
agacé. Parce que j’avais dit dans ce putain de carnet que je n’en voulais
pas d’autres après toi et, merde, c’était vrai ! Je ne mens pas dans ces
feuilles !
Un rire moqueur m’échappa.
— Pourtant, personne ne t’a obligé à en prendre une, cette fois. Tu l’as
choisie, tout seul.
Cette réflexion accentua la jalousie que je me refusais d’éprouver. Il
avait choisi cette captive, à l’inverse de moi.
— Ce n’est pas ce que tu crois…
— Mais bien sûr ! Ce n’est jamais ce que je crois ! m’emportai-je
rapidement. Tu l’as choisie parce que tu la voulais !
— Non, ce n’est pas… Ce n’est pas la raison… J’ai…
— Tu mens. Encore une fois. Tu me mens, le coupai-je en sentant ma
lèvre inférieure trembler. C’est quoi, ta raison ? Pourquoi tu cach…
— Parce que Kiara me cassait les couilles ! explosa-t-il soudainement.
Parce que tout le monde ne me parlait que de toi et que je savais que
j’avais merdé !
Un frisson parcourut mes membres crispés. Tout ce que j’avais retenu,
c’était qu’il savait. Il savait qu’il avait merdé.
— Je sais que j’ai tout foiré, Ella, et je continue à foirer parce que tu
me fais perdre tous mes moyens, putain de merde ! hurla-t-il en
s’avançant vers moi. Merde, regarde-moi ! Tu me rends complètement
barge et je n’arrive pas à t’expliquer ce qui se passe dans ma putain de
tête !
Sa voix faisait vibrer les murs de cette maison. Il tremblait
d’énervement et je tremblais de peur face à lui. Je savais comment il
pouvait être sous l’effet de cette colère. Elle se frayait lentement sous sa
peau jusqu’à atteindre son esprit et prendre possession de son corps. J’y
avais fait face par deux fois. Elle faisait ressortir mes pires angoisses. En
sentant mon cœur palpiter et ma cage thoracique se comprimer, je fermai
les yeux et j’inspirai profondément.
C’est Asher. Il ne te fera rien…
Je l’entendis souffler bruyamment. Un silence s’abattit entre nous,
calmant les prémices de cette tornade qui menaçait de l’emporter une
nouvelle fois.
Mes yeux s’ouvrirent et je croisai son regard. Il tremblait mais tentait
par tous les moyens de se contenir. Sa respiration était haletante et ses
poings crispés. Je priais intérieurement pour qu’il n’explose pas car je ne
savais pas comment j’allais réagir.
Sa colère nous faisait peur.
— Je voulais leur montrer que je n’en avais rien à foutre de toi, je
voulais me prouver à moi-même que j’étais passé à autre chose,
m’avoua-t-il avec hargne. Et j’ai échoué parce que tu ne quittais pas mon
esprit !
J’ignorais s’il disait la vérité ou si c’était un nouveau plan pour
m’avoir sous sa coupe, mais les larmes me montèrent aux yeux. C’était
tout ce que je rêvais d’entendre depuis un an.
Et il me le disait, maintenant, mais poussé par la colère.
— C’est pour ça que j’ai pris Heather ! Est-ce que je le regrette ? Tous
les jours, dès qu’elle ouvre la bouche !
Sa confidence et son ton exaspéré m’arrachèrent un petit rire, un rire
qui le détendit légèrement. Il me lança un regard avant de soupirer. Un
infime sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu’il me détaillait. Il
alluma une nouvelle cigarette avant de reprendre plus calmement :
— Je… Je n’en ai rien à foutre d’elle, il n’y a vraiment rien entre elle
et moi.
— Rien ? Tu oses dire ça alors que tu… Tu baises avec elle, lui
rappelai-je, écœurée. Et en plus… tu es jaloux de ma relation avec Shawn
!
— Erreur de parcours, répliqua-t-il en tirant une nouvelle latte. Et je ne
suis pas jaloux, je suis possessif. Je n’aime pas savoir que ce blaireau
imbu de sa personne te veut. Ni lui ni aucun autre.
— Dit-il alors qu’il couche avec sa captive ! Ton culot me laisse sans
voix, rétorquai-je en levant les yeux au ciel.
Il émit un petit rire et cracha sa fumée. Il était plus calme, si bien que
la pression qui m’habitait commença à se dissiper.
— Couchait, corrigea-t-il en levant son index. Deux fois, pas plus.
Je ne savais pas si je devais être rassurée ou encore plus en colère…
mais j’étais triste. Ça, c’était indéniable. Je n’arrivais pas à expulser de
ma tête cette image d’eux deux ensemble. Elle me faisait perdre toute
confiance en moi tout en alimentant ma jalousie.
Pourquoi elle ? Et deux fois…
— Deux fois de trop.
Un sourire narquois aux lèvres, il m’interrogea :
— Attends… ne serais-tu pas jalouse, Collins ?
Je haussai les sourcils, ahurie par sa question. Quelle audace !
Bien sûr que je le suis. Mais il n’en saura rien.
— Tu aimerais, n’est-ce pas ? Mais non, Scott, je ne le suis pas.
Son sourire s’étira alors qu’il me fixait sans un mot. Je pouvais sentir
ses iris gris parcourir mon épiderme, me faisant lentement défaillir.
Foutus sentiments amoureux.
— Tant mieux, parce que…
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier avant de s’approcher
dangereusement de moi. Chacun de ses pas m’affaiblissait un peu plus.
L’estomac en vrac, je n’arrivais pas à détacher mon regard du sien. Son
sourire en coin me clouait sur place.
Quelques secondes plus tard son corps s’arrêta, très proche du mien.
Trop proche.
Son index passa délicatement sur ma pommette avant de frôler
lentement ma mâchoire tandis que ses yeux fixaient mes lèvres avec
insistance. Sa caresse me fit frissonner et je compris à l’arrogance de son
sourire qu’il l’avait senti.
Je n’arrivais plus à bouger, ni même à respirer correctement. Asher
jouait avec mes émotions avec une simplicité terrifiante.
— Elle ne m’intéresse pas, murmura-t-il en passant lentement son
pouce sur mes lèvres tremblantes. Tu es constamment dans mes
pensées… même lorsque je suis avec d’autres personnes…
Mes sens s’alarmèrent lorsque ses doigts pressèrent délicatement mon
cou et mon cœur rata un battement, à l’écoute de sa confidence. Son
odeur emplit mes narines et décupla son magnétisme, qui m’était fatal.
Il ment, Ella. Tout ce qu’il veut, c’est gagner contre Shawn.
Je sentis son souffle chaud contre ma peau et mon cœur se mit à
palpiter à une vitesse folle.
Je dois le repousser.
Son visage se rapprocha de mon oreille.
Je devais le repousser. Je ne devais pas le laisser faire. Mon cœur ne
devait pas prendre le contrôle.
Ses lèvres brûlantes frôlèrent mon lobe. Aussitôt mon souffle
s’alourdit tandis que mon âme s’embrasait.
— Et je dois l’avouer, tu… Tu m’as manqué…
Repousse-le. Maintenant. Il ment.
— Heather était là pour combler ce manque, apparemment, murmurai-
je en posant mes mains sur son torse.
Ma respiration se bloqua lorsque je sentis sous mes doigts son cœur
battre aussi rapidement que le mien. Je ne le laissais pas indifférent.
Ma phrase lui arracha un rire et il secoua la tête en me disant :
— Elle n’a pas réussi à le combler.
Puis il s’éloigna de moi. Notre échange m’avait chamboulée, au point
que j’en avais presque oublié la raison de ma venue.
— Donne-moi l’adresse de ma tante, exigeai-je en le regardant quitter
le salon.
Il s’arrêta soudain avant de me faire face. Là, je le vis esquisser un
nouveau sourire. Je ne connaissais que trop bien ce sourire
machiavélique. Il me glaçait le sang.
Son regard s’était illuminé, ce qui n’était jamais bon signe. Asher avait
une idée derrière la tête.
— On a toute la soirée pour négocier… Bon retour à la maison, mon
ange.
La pointe de sadisme dans sa voix me fit déglutir. C’était bien ce que
je pensais : je venais une fois de plus de m’aventurer sur son terrain de
jeu préféré. Sauf qu’à présent la récompense m’était indispensable, et il
n’allait pas me laisser l’obtenir aussi facilement.
Le diable travaille dur. Mais Asher… encore plus.
CHAPITRE 14 : DEUX CONDITIONS
Ella

Minuit passé.
Je m’étais changée et j’attendais désormais impatiemment le retour du
psychopathe. Monsieur était sorti juste après notre conversation pour une
raison inconnue. Ça concernait sûrement le réseau.
Kiara m’avait appelée et s’était confondue en excuses. Elle
culpabilisait de m’avoir caché l’existence d’Heather, mais je ne pouvais
pas lui en vouloir. Même si j’étais triste, je connaissais assez Asher pour
savoir qu’il pouvait très mal réagir si on faisait quelque chose qu’il nous
avait interdit de faire. Toutefois, j’avais été rassurée d’apprendre que la
présence d’Heather ne dérangeait pas que moi. D’après mon amie, elle
dérangeait tout le monde.
Une Sabrina 2.0… Qu’est-ce que je disais ?
Retrouver cette maison emplissait mon esprit de souvenirs que j’avais
refoulés pendant un an, et je ressentais une pointe de nostalgie.
Ces quatre murs m’avaient vue dans tous mes états, sans parler du
jardin où Asher m’avait forcée à passer la nuit. Et il y avait la chambre
d’Asher, là où je m’étais fait emporter par le tourbillon qu’il était, celle
où nous nous étions embrassés pour la toute première fois…
Ce foyer renfermait beaucoup plus de moi que je ne le pensais. Même
si, au début, cette maison de verre était mon nouvel enfer, elle était
devenue, avec le temps, la meilleure chose qui me soit arrivée.
— Tu viens ? J’imagine qu’il ne sera pas de retour avant 3 heures du
matin, soufflai-je en caressant Tate. Et j’ai vraiment sommeil.
Je me levai du canapé et j’éteignis la télé quand un petit frisson
parcourut ma colonne vertébrale. Une pensée s’insinua dans mon esprit :
et s’il y avait quelqu’un ici ? Le problème avec les souvenirs, c’était
qu’ils ravivaient aussi les angoisses et les traumatismes. Et ce soir je ne
pouvais m’empêcher de me rappeler la vieille dame au sourire forcé qui
s’était infiltrée ici et le moment terrifiant où elle m’avait menacée avec
un couteau de cuisine.
Ainsi, je décidai de rester sur mes gardes et de ne pas monter dormir.
Je vérifiai que la porte d’entrée et celle du jardin étaient bien fermées
avant de rallumer la télé.
Quelques minutes plus tard, le bruit d’un moteur arriva jusqu’à mes
oreilles et un soupir de soulagement s’échappa de mes lèvres. Il était là.
— Finalement, il est rentré plus tôt que prévu, dis-je en souriant au
chien qui se réveillait.
Je me demandais comment il le traitait. D’après ce que j’avais pu voir,
il était toujours aussi dégoûté lorsque l’animal l’approchait. Cependant,
Tate semblait vraiment apprécier la présence d’Asher.
J’entendis la porte du garage s’ouvrir puis se refermer. Un sourire se
dessina sur mes lèvres lorsque je perçus ses pas lourds dans les escaliers.
À mesure que le bruit s’approchait, mon cœur accélérait. J’étais prise en
étau entre ma nervosité et mon envie de détruire son ego pour ma
satisfaction personnelle.
— Je pensais te trouver endormie, lança sa voix rauque derrière moi.
— Pourquoi ? Pour me regarder dormir ?
L’instant d’après, son corps s’écroula près du mien. Tate s’agita et
monta sur ses genoux afin de lui lécher le visage, laissant Asher grogner.
Je rigolai, moqueuse.
— Il faut croire qu’il reconnaît ses semblables, gloussai-je en
détournant le regard vers la télé.
— Tu vois, mon ange, toutes les piques que tu me lances ne
m’atteignent pas, me confia-t-il en tirant son paquet de clopes de sa
poche pour le jeter sur la table. Mais si tu veux jouer à ce jeu, alors
laisse-moi te rappeler que t’étais mordue de ce chien… si tu vois ce que
je veux dire.
Sans me laisser le temps de répondre, il déposa un rapide baiser sur ma
tempe avant de se lever. Je fronçai les sourcils.
Il ne vient quand même pas de retourner ma pique contre moi, si ?
Je me levai à mon tour et quittai le salon pour partir à sa recherche.
D’après le bruit, il était à l’étage. Dans sa chambre, plus précisément.
En me dirigeant vers la pièce qui m’était interdite lors de notre
rencontre, je constatai que la porte était grande ouverte. Un sourire se
dessina sur ses lèvres lorsqu’il me vit. Figée dans l’embrasure de de la
porte, je n’arrivais pas à décrocher mes yeux des tatouages dessinés sur
son torse et le long de son bras. Je remarquai qu’il avait pris de la masse
musculaire en un an.
— Tu aimes ce que tu vois ?
Sa question m’arracha un petit sourire.
— La zoophilie n’est pas mon truc, répliquai-je fièrement.
Il haussa les sourcils et son sourire s’élargit encore. Il ne tarda pas à
applaudir ma repartie.
— Kiara t’a donné d’excellents cours, remarqua-t-il en enfilant son
tee-shirt.
Un rictus satisfait aux lèvres, je haussai les épaules et profitai
pleinement de ces instants de gloire qui étaient rarissimes.
— T’as mangé ? m’interrogea-t-il en s’approchant de moi.
— Donne-moi l’adresse de ma tante, lui demandai-je sans répondre à
sa question.
— Tu veux manger chez ta tante ?
— Je suis sérieuse, Asher, j’en ai besoin.
Il poussa un soupir tandis que je croisais les bras.
— À deux conditions, me répondit-il finalement.
Mon estomac se noua. Je savais bien qu’il n’avait pas perdu son talent
pour les négociations. Je redoutais ce qu’il allait me demander. C’était
Asher. Plus on avait besoin d’un service, plus le prix à payer était
conséquent.
— Une, répliquai-je en fronçant les sourcils.
— Deux, reprit-il en posant ses mains sur mes épaules.
Je me dégageai en le fusillant du regard. Il arborait encore ce sourire
en coin et ses yeux brillaient de malice. Ce n’était jamais bon signe,
c’était même terrifiant lorsqu’il était dans cet état.
— Premièrement, je viens avec toi, commença-t-il, et j’avalai ma
salive de travers.
— Hors de question ! refusai-je. Ma tante ne te connaît pas-
— Elle ne te connaît pas non plus, me rappela-t-il froidement. Ella,
elle t’a demandé de te prostituer pour elle alors que tu avais 16 ans ! Tu
penses sérieusement que je vais te laisser partir seule à la recherche de
cette détraquée ?
— Ce n’est pas une détraquée ! la défendis-je en serrant les poings.
Elle avait besoin de moi !
— Tu vois, mon ange, c’est ça, ton truc. Tu te concentres toujours sur
le bon côté des gens, même chez les pires démons, même chez moi, me
dit-il d’un ton accusateur. Elle t’a échangée contre de l’argent, Ella.
Contre du blé.
Les larmes me montèrent aux yeux. Je détestais me rappeler que je ne
valais rien pour elle.
— Alors si tu veux y aller, d’accord. Mais pas sans moi, termina-t-il
avant de dévaler les escaliers.
Je soufflai, agacée. Je ne l’avais pas prévu dans mes projets. Pour être
honnête, je voulais être accompagnée de Kiara, mais Asher en avait
décidé autrement.
Attends… Si ça, c’est la première condition… c’est quoi la seconde ?
Mes yeux s’écarquillèrent. Je dévalai les escaliers à mon tour pour le
retrouver dans la cuisine. Il fouillait dans le frigo à la recherche de son
dîner.
— C’est quoi, l’autre condition ? l’interrogeai-je en pénétrant dans
l’immense pièce.
— J’attendais que tu me le demandes, souffla-t-il d’un ton malicieux.
Il déposa son dîner sur l’îlot central en soutenant mon regard, ce qui
eut le don d’augmenter autant mon stress.
Il entama son dîner sans un mot. Son silence m’agaça rapidement.
— Mais parle !
Il émit un rire moqueur mais n’en fit rien. Mon énervement redoubla.
Avec lui, je ne savais jamais à quoi m’attendre, et c’est ce qui m’irritait le
plus. J’avais l’impression qu’il était en train de gagner à mon propre jeu
en me tendant des pièges.
Moi qui voulais lui faire payer… j’étais probablement celle qui en
bavait le plus actuellement.
Putain de Scott de merde.
— J’espère que tu vas t’étouffer avec ta salade, crachai-je.
Un nouveau rire quitta ses lèvres mais il me laissa sans réponse. Plus
les minutes s’écoulaient, plus je réalisais qu’il n’allait pas ouvrir la
bouche.
— Tu sais quoi ? Je vais dormir, terminai-je en fronçant les sourcils.
Mais crois-moi, Asher, je ne bougerai pas d’ici tant que tu ne m’auras pas
donné cette foutue adresse.
— Si tu penses que ça me dérange de te voir ici, dit-il en reprenant une
bouchée de sa salade. Bien au contraire, je suis prêt à retarder le moment.
— Toi, ça ne te dérange peut-être pas, mais moi, oui.
Sans lui laisser le temps de répondre, je tournai les talons et montai en
trombe à l’étage. Tout ce qu’il faisait pour m’atteindre m’insupportait,
parce qu’il réussissait son coup chaque fois.
Je me laissai tomber sur mon lit avec un long soupir. Mes muscles se
détendirent au contact du matelas sur lequel j’avais dormi pendant près
de quatre mois et demi.
Ce lit m’avait manqué, mais pas ces foutues baies vitrées.
Et pourtant je me sentais en sécurité ici. Plus que je ne l’avais jamais
été à New York. Parce que je savais qu’il ne m’arriverait rien tant qu’il
était avec moi, comme si sa présence m’enveloppait entièrement et me
protégeait de l’extérieur.
Pour cette raison, mon esprit hésitait entre le détester et l’aimer
davantage.
Mais il y avait une chose qui me terrifiait, une chose que je détestais
avouer : mon amour pour ce psychopathe dépassait ma haine. Je savais
que, tôt ou tard, j’allais perdre à mon propre jeu. C’est pourquoi il fallait
qu’il perde avant moi.
Je bâillai avant de me laisser emporter par le sommeil qui m’accueillit
à bras ouverts.
*

L’air était froid. L’obscurité opaque et pesante autour de moi


alourdissait chacun de mes mouvements. Je ne comprenais pas où j’étais.
Mon cœur palpita lorsque des échos parvinrent à mes oreilles, des
rires. Des rires que je reconnaissais. J’étais comme emprisonnée dans
mon corps tout en étant en alerte. Mes mouvements étaient trop lents
pour m’éloigner de ces rires qui se rapprochaient de moi.
— Poussin… ne cours pas…
Des larmes de détresse dévalèrent mes joues. Je gagnai en rapidité
tant je mettais de la force dans mes mouvements. J’ignorais où j’allais,
mais en tout cas loin d’eux.
Je lâchai un sanglot lorsque des doigts agrippèrent mon épaule.
— Laissez-moi partir… Je vous en supplie, laissez-moi…
La panique prit possession de mon corps fatigué. Soudain, une porte
s’ouvrit et une silhouette apparut au loin.
— Asher…
Mes sanglots redoublèrent et je me détachai des mains qui me
retenaient. Mes cheveux furent tirés en arrière, ce qui me provoqua une
douleur insupportable. Je hurlai tout en m’approchant de la porte.
— Tu n’as nulle part où aller…
Mais lorsque j’arrivai enfin près de lui, la porte se referma. Et mon
cœur tomba à mes pieds.
Les mains m’étouffaient, je manquais d’air. Tout autour de moi était
devenu noir. Je voulais lui hurler d’ouvrir, de me sauver. Mais des doigts
couvraient ma bouche, me déshabillaient. Me touchaient.
Je vais mourir… Je veux mourir…
— Ella…
Mes yeux s’ouvrirent d’un coup. Mon cœur était sur le point de lâcher.
Le nœud à l’intérieur de ma gorge m’empêchait d’avaler ma salive tandis
que mes membres tremblaient de manière incontrôlable. Les yeux rivés
sur le plafond, je ne pouvais pas bouger.
Je n’y arrivais pas. Encore une fois, j’étais tétanisée.
— Ella…
Un sanglot s’échappa de mes lèvres. Étais-je encore plongée dans ce
cauchemar ? Étais-je encore bloquée dans ma tête ?
Mes muscles étaient si crispés que j’en avais mal, mon corps pesait
une tonne. J’étais une nouvelle fois prisonnière de ce cercle vicieux dans
lequel mon corps et mon cerveau en alerte ne faisaient plus qu’un.
Non, tu es réveillée. C’est une crise.
Je me sentais mourir et des taches blanches apparaissaient dans mon
champ de vision.
Une main se posa timidement sur la mienne, et ce geste provoqua une
série de dans mon corps.
— Tu es réveillée ?
Cette voix. Non.
Il était là.
Étais-je réveillée ? Ou était-ce un nouveau rêve ?
Je détournai le regard et l’aperçus près de moi, en train de me détailler
sans un mot. Des larmes de soulagement coulèrent le long de mes joues.
J’étais piégée dans mon corps, mais il était là.
— Tu es réveillée, Ella. Tu fais une crise d’angoisse, murmura-t-il en
laissant ses doigts glisser le long des miens. Tu sens mes bagues ?
Ses anneaux.
Cette sensation de froid m’aida à briser le cercle vicieux dans lequel
j’étais bloquée et m’offrit enfin plus de contrôle sur mon corps. Je
pouvais le faire. Je pouvais bouger.
Tout en restant concentrée sur ses doigts, je tentai de maîtriser ma
respiration en suivant les conseils de mon thérapeute.
Et mon cerveau comprit enfin.
— Touche mes bagues, mon ange…
Faiblement, mes doigts s’exécutèrent et serrèrent les siens. Tandis que
je reprenais peu à peu le contrôle de mon corps, un sanglot quitta mes
lèvres, puis un deuxième… et un troisième.
Je bataillais seule depuis un an, à cause de lui. Et maintenant il était là.
Je lui en veux tellement…
Après quelques minutes, je repris enfin pleinement le contrôle de mes
mouvements et Asher quitta ma chambre.
Le corps encore tremblant, je me levai, une main dans mes cheveux en
désordre, pour le suivre. Lentement, je descendis les marches jusqu’à la
cuisine. Là, il me lança un regard mystérieux en me tendant un verre
d’eau.
— Ça va ?
— J’ai l’air d’aller bien ? l’interrogeai-je sèchement en prenant l’eau.
Tout était sa faute.
Il s’adossa contre l’un des plans de travail et me détailla, les bras
croisés. Je secouai la tête, lasse.
— Depuis quand ?
— Oh, je te laisse deviner ! répondis-je d’un ton sarcastique.
— Tu n’es pas obligée de passer tes nerfs sur moi, répliqua-t-il
froidement.
— C’est vrai, ça ! Je devrais plutôt te remercier ?
Pour toute réponse, il me lança un regard noir. Je sentis des larmes de
colère me monter aux yeux mais je les retins. Car, une fois mon self-
control perdu, il m’était presque impossible de le retrouver.
— Je n’arrive pas à croire que tu fasses comme si de rien n’était alors
que tu es l’élément déclencheur de tout ça, l’accusai-je. C’est à cause de
tout ce que tu n’as pas fait que ça a empiré.
Le silence fut sa seule réponse. Je continuai rageusement :
— Tu agis comme s’il ne s’était rien passé ! Tu penses vraiment que ce
n’est rien ? Un an, Asher. Une putain d’année que je vis avec ça. Toute
une année où mes crises se sont aggravées, et tout ça pourquoi ? Parce
que tu m’as forcée à changer de vie !
Il détourna le regard en contractant la mâchoire et ma gorge se noua
davantage.
— Pendant un an j’ai attendu que tu reviennes. Pendant un an, j’ai eu
peur de dormir et de ne plus jamais me réveiller. J’ai eu peur de me faire
kidnapper, de rester seule, Asher, confiai-je en sentant mes larmes couler.
Pendant un an, j’ai vu tous ces gens autour de moi vivre la vie que j’ai
toujours rêvé d’avoir, le plus horrible étant les fêtes de fin d’année. Je ne
me suis jamais sentie aussi seule ! Pendant un an j’ai pleuré tous les soirs
parce que tu m’avais laissée tomber !
Un sanglot quitta mes lèvres mais je n’arrivais plus à me taire. Je
n’arrivais plus à me retenir.
— Et tous les putain de soir je relisais tes lettres. Parce que c’était tout
ce qui me restait de toi. Tous les soirs je dormais avec l’espoir que tu
viennes toquer à ma porte et que tu me demandes de revenir, mais tu ne
l’as jamais fait. Pas UNE SEULE FOIS. Pas avant d’avoir VU SHAWN,
MERDE !
Les sourcils froncés, il prit une profonde inspiration.
— J’ai passé l’une des pires années de ma vie parce que tu as décidé
que j’étais mieux loin de toi. Alors que je ne l’étais pas. Tu as décidé
POUR MOI, sans me consulter. Et TU M’AS ÉVITÉE pendant UN AN !
Malgré moi, je me laissai emporter par ma peine. Lorsqu’il s’approcha
de moi, je reculai en le fusillant du regard, mais ses bras s’enroulèrent
autour de mes épaules et mes larmes redoublèrent.
Mes sanglots devinrent incontrôlables alors qu’il me retenait
fermement contre lui.
— POURQUOI TU M’AS LAISSÉE, ASHER ? m’écriai-je alors que
mes poings frappaient rageusement son torse. POURQUOI TU AS FAIT
ÇA ?
Son absence m’avait détruite.
Je criai et frappai jusqu’à épuisement. Lui ne bougeait pas. Ses bras
me berçaient et il restait silencieux face aux coups que j’enchaînais sans
pouvoir m’arrêter.
— Tu es parti comme tout le monde… Pourquoi c’est si simple pour
vous de me tourner le dos ?
Je n’arrivais pas à me calmer, la détresse que je retenais depuis si
longtemps venait d’éclater dans ses bras. Pourquoi tout le monde quittait
ma vie aussi facilement ?
— Je te déteste tellement… de m’avoir abandonnée… Je vous déteste
tous.
J’étais fatiguée, autant physiquement que moralement. Et j’avais
l’impression que mon corps était trop lourd à porter, que seuls ses bras
me maintenaient debout.
— Je suis désolé.
Mon souffle se coupa. Cette phrase, j’en avais rêvé jour et nuit pendant
un an.
— Pourquoi tu m’as fait ça alors que tout ce que je voulais, c’était toi ?
Je voulais compter pour quelqu’un, Asher… Je voulais être quelqu’un
pour toi… et tu… Tu…
Je n’arrivais plus à parler à cause de mes sanglots. Je me rappelais
chaque moment où la peine m’avait submergée, où mon sentiment
d’insécurité m’avait maintenue éveillée, toutes ces fois où mon cœur
s’était brisé en relisant ses lettres.
Il resserra son étreinte et je sentis ses lèvres embrasser le haut de mon
crâne.
— Je suis tellement désolé…
Il murmura une nouvelle fois cette phrase et mes larmes redoublèrent.
— Je suis désolé… Désolé pour tout…
— Je te déteste…
— Je sais, murmura-t-il. Je me déteste aussi…
— Tu ne le penses pas, murmurai-je contre son torse. Tout ce que tu
veux, c’est gagner contre Shawn, et je le sais.
— Non, je n’en ai rien à foutre de Shawn, Ella.
La voix tremblante, je l’accusai :
— Tu m’as laissée tomber…
— Je ne le ferai plus, je te donne ma parole.
Il ment. Il te laissera tomber tôt ou tard.
— Je sais que j’ai merdé, avoua-t-il. Juste… laisse-moi me rattraper…
— Je me sens seule… Je me sens tellement seule…
Un léger souffle s’échappa de ses lèvres et ses doigts se pressèrent
contre ma peau.
— Je suis là, maintenant… Je suis là. Je ne compte pas partir… ni te
laisser.
Il ne restera pas. Il ment. Il veut gagner la compétition contre Shawn.
Je m’étais accrochée à lui comme s’il était la bouée qui allait me
sauver de la noyade, mais il avait décidé de ne plus me maintenir hors de
l’eau.
— C’est ton point fort de mentir, de toute façon, soufflai-je.
Un rire s’échappa de ses lèvres. Ses doigts prirent mon visage en
coupe avant de le relever vers lui. Il me détailla avec un petit sourire.
— Écoute-moi, je te donne ma parole que tout ce que je fais et ferai
n’a aucun lien avec Shawn, mon ange. Aucun.
Mes lèvres tremblèrent lorsque les siennes se posèrent délicatement sur
mon front. Une douce chaleur m’enveloppa. Son âme avait manqué à la
mienne, qui l’avait réclamée pendant un an. Encore une fois, mon amour
pour Asher Scott venait de dépasser ma haine pour son silence.
Pour autant, je ne comptais pas le laisser se rattraper aussi facilement.
Mon désir de vengeance restait intact, il n’attendait qu’une occasion de
lui faire payer. Mais, pendant un instant, ce que je voulais, c’était rester
dans le cocon de son étreinte, sentir à nouveau son âme réconforter la
mienne. Juste le temps d’un instant, un fragment d’éternité dans ses bras.

*
Le lendemain…

— Tu m’écoutes quand je te parle ?


— Non, répliquai-je en lisant un article sur mon téléphone.
Il soupira. Depuis une heure, Asher était revenu du réseau et me
racontait des conneries sur son travail qui ne m’intéressaient pas. Sauf si
c’était pour qu’il me donne l’adresse de ma tante, je n’allais pas discuter
avec lui. Pas avant de connaître la seconde condition.
Son téléphone vibra et il décrocha avant de se lever du canapé. Je me
tournai vers la baie vitrée en sentant mon estomac se nouer. L’anxiété
commençait à me prendre aux tripes quand je pensais à ma tante. Je ne
savais pas ce qui m’attendait, et cela me terrifiait. Je n’avais aucune idée
de ce que j’allais lui dire. Tout ce que je voulais, c’était la voir.
Mais le voudrait-elle ? Peut-être refuserait-elle de m’ouvrir la porte ?
Je poussai un soupir en caressant la tête de Tate, qui dormait près de
moi.
Les pas du d’Asher se rapprochèrent. Il s’affala sur le canapé. L’odeur
de la cigarette qu’il venait d’allumer emplit mes narines. Je me tournai
vers lui.
— C’est quoi, la seconde condition ? l’interrogeai-je pour la centième
fois.
Un sourire se dessina sur ses lèvres, qui emprisonnaient sa cigarette.
Son regard métallique scintilla et il tira une latte avant de me répondre :
— Mon ange, j’aimerais que tu viennes avec moi quelque part…
— Où ? demandai-je en fronçant les sourcils.
— Las Vegas.
CHAPITRE 15 : LAS VEGAS
Ella

— Tu rigoles, j’espère ?
Je ne pouvais m’empêcher de le regarder, incrédule.
— Je n’ai jamais été aussi sérieux, répliqua-t-il en esquissant un
sourire malicieux. J’ai besoin que tu m’accompagnes à une soirée là-bas.
Une soirée ? À Vegas ?
La ville était connue pour ses casinos et ses nuits mouvementées, et je
n’étais pas du genre à aimer ces événements. Trop de personnes bourrées,
trop de gens, trop de mouvement… Ce n’était pas pour moi. Mais, en
voyant le sourire du psychopathe, je compris que nous n’allions pas à
cette soirée pour simplement nous « amuser ».
— Je n’aime pas les soirées, lui rappelai-je en fronçant les sourcils.
Encore moins à Las Vegas.
— Tu verras, ça ne sera pas si mal…
Je le dévisageai.
— Qu’est-ce que tu vas faire là-bas ?
Asher détourna le regard pour le river sur la télé. Il alluma une
nouvelle cigarette, qu’il emprisonna entre son pouce et son index.
— Envoyer un enfoiré rejoindre ses ancêtres, rien de très nouveau,
m’informa-t-il plus sérieusement.
Dans le dictionnaire d’Asher, cette expression philosophique signifiait
qu’il allait commettre un nouveau meurtre auquel j’allais, encore une
fois, devoir assister.
Je déglutis, saisie de chair de poule. Son indifférence me glaçait le
sang. Comment pouvait-il se montrer aussi détaché lorsqu’il parlait
d’ôter la vie à quelqu’un ? C’était dans des moments comme celui-ci
qu’il ressemblait à un monstre. Au diable.
— Tu as une captive pour ça, remarquai-je après quelques minutes de
silence. À part si tu la payes seulement pour coucher avec elle, mais ce
n’est pas la définition que j’avais des captives.
Il gloussa. Il me détailla longuement en coinçant sa clope entre ses
lèvres, tira une nouvelle latte puis répondit finalement :
— Je m’ennuierais avec elle. Pas avec toi.
Je levai les yeux au ciel.
— De plus, elle ferait foirer mon plan. Le futur mort la connaît.
Mon estomac se noua violemment. Le frisson du danger brillait dans
ses yeux, comme chaque fois qu’il échafaudait un mauvais plan. Lors de
ma dernière mission avec lui, j’avais failli me faire violer.
— Dès qu’on arrivera à Las Vegas, on fera un peu de repérage,
m’expliqua-t-il avant de recracher sa fumée. Le lendemain, on ira dans
son casino et on l’y attendra.
— Tu dis « on » comme si j’avais déjà accepté.
— Parce que tu vas accepter, mon ange.
Ma mâchoire se contracta. Je détestais ces conditions. Mon cœur
palpitait. Je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre mais je n’avais pas
le choix.
Au moment où je détournai le regard, ses doigts emprisonnèrent mon
menton pour me forcer à lever les yeux vers lui.
— Je te protégerai, il ne t’arrivera rien.
Je compris que je n’allais pas pouvoir rester dans l’ombre de Scott
durant cette mission.
— Qu’est-ce que tu attends de moi, Asher ?
Un sourire apparut sur ses lèvres. Tandis que son pouce caressait
lentement ma joue, il murmura :
— Un jeu de regards. Rien de plus.
Mon cœur rata un battement.
— Tu veux que… je le séduise ?
— Non, tu n’en auras pas besoin, me répondit-il en éloignant sa main
de mon visage. Lorsque ce blaireau joue au poker et qu’il gagne, il ne
demande pas de l’argent… mais la femme qui accompagne son rival.
Mes yeux s’écarquillèrent. J’étais soudainement nauséeuse. En
remarquant ma réaction, il fronça les sourcils avant de me rassurer
rapidement :
— Je vais gagner, Ella, sois-en certaine. Seulement, c’est un mauvais
perdant. Et c’est là que tu vas entrer en jeu.
— Asher… je n’aime pas ça, soufflai-je en bougeant nerveusement
mon pied. Comment ça, « un mauvais perdant » ?
— Il va attendre que tu t’éloignes de moi pour te séduire et essayer de
t’avoir, m’expliqua-t-il. Donc, tu vas t’éloigner de moi pour l’attirer.
Je déglutis. Mon cœur s’accéléra. Je détestais jouer l’appât, pourtant
c’était le rôle qu’il me confiait chaque fois.
— Je ne le laisserai pas poser un doigt sur toi, me calma-t-il.
— Dit-il alors qu’il m’a laissée aux mains de James Wood en sachant
pertinemment qu’il avait l’intention de me violer, répliquai-je froidement.
Non, c’est hors de question. Je ne veux pas faire ça.
— Ella, je te donne ma parole qu’il ne t’arrivera rien. Il ne posera pas
un doigt sur toi, me répondit-il doucement, je le descendrai avant.
Des larmes de terreur s’accumulèrent mais je les ravalai.
— Tu me fais confiance ?
— Absolument pas, c’est une erreur de débutant.
Il émit un rire franc. Mais alors qu’il allait répondre, la porte d’entrée
s’ouvrit. Des rires emplirent aussitôt le hall. Avec un grand sourire, je me
tournai vers Ally et Kiara, qui s’approchaient du salon. Elles faisaient
retomber la pression par leur simple présence.
Kiara sauta par-dessus le canapé et enroula ses bras autour de moi. Je
fermai les yeux en appréciant notre étreinte.
— Salut, Scott, dit joyeusement Ally.
Je me levai et la jeune maman poussa un petit cri de joie avant de me
prendre dans ses bras. Tate aboya et se frotta contre Kiara. J’eus
soudainement la gorgée nouée. Cette ambiance chaleureuse m’avait
terriblement manqué.
J’entendis la porte d’entrée se refermer, et une nouvelle voix parvint
jusqu’à mes oreilles.
— Sérieux, Kiara… Juste, viens avec moi !
— Non, la honte, putain ! Vas-y tout seul, lança-t-elle à Ben.
— Oh, ma jolie !
Le sourire malicieux de Ben m’avait manqué, lui aussi. Il s’approcha
rapidement pour me serrer avec force.
— Tu… m’étouffes, parvins-je à dire alors que ses bras comprimaient
ma cage thoracique.
Il me relâcha en riant avant de passer son bras autour de mes épaules.
Puis, comme si de rien n’était, il reprit sa discussion :
— Mais t’es sérieuse ? En quoi c’est honteux de m’accompagner chez
le dentiste !
Asher lâcha un rire moqueur puis haussa les sourcils.
— Quoi ? l’interrogea Ben.
— Rappelle-toi la dernière fois qu’on t’a accompagné, répondit Asher.
— T’as failli t’évanouir parce qu’il a sorti une seringue ! continua
Kiara, ahurie.
— MAIS J’AVAIS DOUZE ANS ! s’écria Ben. Je n’arrive pas à croire
que vous me ressortiez la même connerie chaque fois, juste pour ne pas
venir !
— Je n’arrive toujours pas à croire que t’avais peur des seringues alors
qu’on jouait avec des armes, se moqua Asher. Vous avez bien fait de
venir, j’ai besoin que vous achetiez certaines choses.
Nous le regardâmes se lever, perplexes.
— Je dois partir à Las Vegas, ce soir. Enfin, je veux dire… on.
Kiara se tourna vers moi, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte.
Mon cœur s’emballa tandis que je me demandais si l’adresse de ma tante
en valait la peine.
— Pas vrai, Collins ?
Je le fusillai du regard. En retour, il esquissa un rictus narquois. Je
sentais l’attention de tout le groupe sur moi, ce qui accentuait encore la
pression qui pesait sur mes épaules. Finalement, je répondis, sans
manquer de bégayer.
— Je… euh… oui.
Et voilà. C’était maintenant officiel. Je venais de signer ma nouvelle
descente aux enfers.
Un sourire satisfait étira les lèvres du diable.
— Kiara, tu te chargeras de lui trouver une robe. Ally je voudrais une
teinture temporaire pour cheveux. Noire. Et des lentilles de la même
couleur. Ben, occupe-toi de me trouver, avec Heather, tous les plans du
casino de Las Vegas dont je t’ai parlé.
Les trois hochèrent silencieusement la tête. Toutefois, Kiara ne
comptait pas en rester là.
— Pourquoi Ella et pas Heather, Ashou ?
— Simplement pour t’entendre me poser cette question et ne pas y
répondre, répliqua-t-il avant de quitter le salon. Ne tardez pas. Je veux
tout, ce soir.
Ben souffla avant de s’éloigner. Sans s’arrêter, il lança aux filles un
regard par-dessus son épaule.
— Vous venez ?
— Vas-y, on te rejoint, répondit Kiara sans me lâcher des yeux.
Une fois que nous fûmes seules, Ally se tourna vers moi, un sourcil
levé.
— Tu pars avec Ash ? Oh, mon Dieu ! murmura-t-elle.
— C’est l’une de ses conditions si je veux obtenir l’adresse de ma
tante, soufflai-je.
Il était diabolique. Je ne préférais même pas penser à la partie où
j’allais me coltiner ce cet enfoiré jusque chez ma tante.
— C’est quoi, les autres conditions ? m’interrogea Kiara en surveillant
le hall.
— Il viendra avec moi chez elle.
Elles échangèrent alors un regard étonné.
— Il aime visiblement beaucoup ta compagnie, dit Ally.
— Je suis vraiment, mais vraiment, étonnée de son comportement,
surenchérit Kiara en esquissant un petit sourire en coin. Je t’en supplie,
Ella, ne le laisse pas te récupérer aussi facilement. Ash est un beau
parleur… et très obstiné quand il veut obtenir quelque chose.
Ally rit, puis répliqua d’un ton malicieux :
— En plus, tu sais ce qu’on dit, Ella : ce qui se passe à Vegas… reste à
Vegas.

Une fois tout le monde parti, je déballai les achats que Kiara avait
déposés sur mon lit. Tate reniflait curieusement ce que je supposais être
mes robes.
— Je te fais confiance, Kiara…, murmurai-je en caressant les oreilles
dressées de Tate.
Je soulevai la première, de couleur émeraude. Son décolleté beaucoup
trop plongeant me déplut aussitôt. Trop courte, trop serrée, trop… Trop.
Je tirai la deuxième et plissai les yeux en l’examinant. Elle était
beaucoup plus longue, la fente dévoilait l’intégralité de ma cuisse. Sa
couleur bleue m’aveuglait presque. Trop bleue, trop ouverte… beaucoup
trop ouverte.
Je croisai les doigts en révélant la dernière, dont le tissu était différent
des deux autres… C’était du satin. De couleur champagne, cette robe
arborait des bretelles fines et un col bénitier.
Merci à Kiara de m’avoir appris ce mot lorsqu’on cherchait des robes
à Manhattan.
— Celle-ci est parfaite.
Je sursautai violemment en entendant la voix rauque près de mon
oreille. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. J’avais l’impression que
mon âme avait quitté mon corps l’espace d’un instant.
— Mais ça ne va pas de débarquer comme ça ?! m’écriai-je en me
tournant vers lui.
Il s’amusa de ma réaction.
— Excuse-moi de rentrer chez moi. Je disais que celle-ci est parfaite.
Il pointa du doigt la robe que j’avais entre les mains. À vrai dire,
j’étais du même avis. Du moins, elle était mieux que les deux autres.
Était-ce le genre de vêtements que les gens portaient à Vegas ?
Toujours derrière moi, Asher frôla mon bras au moment de saisir le sac
qui lui était destiné. Sa main plongea à l’intérieur pour en tirer la boîte de
teinture. J’étais curieuse de voir Asher avec des cheveux noirs, lui qui les
avait très clairs.
— Au fait, j’espère que tu sais mettre faire une teinture, me dit-il en
quittant ma chambre.
— Tu m’oublies, répondis-je rapidement. Loin de moi l’idée de mourir
à cause de tes cheveux.
Je l’entendis rire faiblement avant de rétorquer :
— Tu n’en mourras pas. Et puis… je te préfère vivante.
Mon cœur palpita et aussitôt je me maudis. Je détestais ce pouvoir
qu’il avait sur moi, et la façon dont il ravivait mes sentiments avec
quelques mots.
— Prépare ton sac, on part dans deux heures, m’annonça-t-il depuis sa
chambre. On arrivera là-bas vers 3 heures du matin.
D’après ses dires, il souhaitait faire du repérage avant la soirée de
demain. J’imaginais donc que j’allais devoir être en planque avec lui
dans une voiture, à espionner des hommes aussi bêtes que dangereux, une
idée qui ne m’enchantait pas du tout.
Mais attends une seconde… 3 heures ?
Je quittai ma chambre en trombe. J’entendis sa voix à l’étage supérieur
et compris qu’il était dans son bureau. Parfait.
Lorsque j’arrivai, il donnait des instructions par téléphone. Il pointait
du doigt des lieux inscrits sur la carte devant lui et mentionnait des
personnes dont j’ignorais l’existence.
Je restai muette, les bras croisés, jusqu’à ce qu’il raccroche. Il me
lança un regard interrogateur.
— Je t’écoute, souffla-t-il en baissant les yeux vers ses plans.
— Comment ça, 3 heures ? Las Vegas est à 400 kilomètres d’ici… soit
à une heure de vol !
Un sourire mauvais incurva le coin de sa lèvre. Il leva la tête vers moi
et m’annonça simplement :
— Parce qu’on y va en voiture.
Mon souffle se coupa et mon visage se décomposa.
Cause du décès : Asher. Moyen utilisé : une voiture.
S’il y avait bien une chose que je haïssais au plus haut point chez lui,
c’était son amour de la vitesse. Lorsqu’il conduisait, je pouvais sentir
mon cœur et mon estomac faire des loopings et je devais lutter contre
l’envie de vomir.
J’en étais certaine : ces deux jours allaient être les plus éprouvants de
l’année. Je ne savais pas ce qu’il y avait de pire : être avec Asher ou être
avec Asher dans une voiture ? Ou bien être avec Asher dans une voiture
pour une mission qui nécessitait que je joue l’appât ?
— Va te préparer, mon ange. Une longue route nous attend… toi et
moi.
Alors que j’allais répondre, la porte d’entrée s’ouvrit puis une voix
féminine emplit l’espace silencieux.
— Ash ! J’ai les plans !
Heather.
CHAPITRE 16 : DÉBATTABLE
Ella

Sa voix m’arracha un soupir. Les bras croisés, j’étudiai la réaction du


psychopathe, qui venait de fermer les yeux en entendant sa captive.
— T’es où ?!
— En haut, lui répondit-il d’un ton glacial.
J’appuyai mon épaule contre le mur avec une grimace alors que les pas
de cette Heather se rapprochaient du bureau.
— Les voilà ! Tu…
Sa voix se coupa net lorsqu’elle m’aperçut. Ses yeux s’écarquillèrent
puis elle fronça les sourcils. Elle semblait… agacée. Je la dérangeais,
peut-être ?
— Tu es là, toi.
Vu son ton dédaigneux, oui.
Asher grogna en la fusillant du regard :
— Elle s’appelle Ella. Et je t’interdis de lui adresser la parole.
Elle me dévisagea un instant avant de déposer les plans sur son bureau
couvert de paperasse et d’armes.
— Tu ne veux vraiment pas que je t’accompagne ? lui demanda-t-elle
tristement.
Je me renfrognai. Ma jalousie menaçait de prendre le dessus alors que
j’assistais en silence à la scène qui se déroulait sous mes yeux, ma langue
brûlant d’envie de s’en mêler.
— Je suis sûr que t’as du boulot à l’extérieur, rétorqua Asher en
dépliant les cartes.
— Allez, laisse-moi venir ! pleurnicha-t-elle en posant ses mains sur la
table. C’est dangereux si t’y vas seul…
— Il ne sera pas seul, répliquai-je sans pouvoir me retenir.
Asher posa les yeux sur moi avec un petit sourire. La captive fit volte-
face, la mine ahurie.
— Tu vas l’emmener avec toi ? Elle ?
Le regard d’Asher s’assombrit et son sourire disparut. D’un ton froid,
il répondit :
— Dehors.
Heather serra les poings, refusant de bouger.
Un hoquet de surprise s’échappa de mes lèvres lorsqu’Asher
s’impatienta et saisit une arme au hasard avant de la charger rapidement.
— Je déteste me répéter, Heather, lança-t-il en pointant son pistolet
chargé dans sa direction. Si tu ne dégages pas dans les prochaines
secondes, je te donne ma parole que je te trancherai la gorge après t’avoir
foutu une balle entre les deux yeux… Ce n’est vraiment pas l’envie qui
m’en manque depuis hier.
Sa voix basse et rauque me fit frémir, me rappelant l’Asher auquel
j’avais eu droit à mes débuts. Sans surprise, Heather tourna les talons.
Elle dévala les escaliers et claqua violemment la porte d’entrée en
partant.
Après quelques minutes de silence, Asher me lança un regard amusé
puis chuchota :
— « Il ne sera pas seul »…
Je grimaçai, exaspérée. Inutile de me rappeler les mots que j’avais
prononcés sous le coup de la jalousie.
Il s’approcha lentement. Ses pas résonnaient dans la pièce, son sourire
satisfait me donnait des envies de meurtre tandis que son regard
métallique, lui, me rendait nerveuse.
— Je n’aime pas ta captive, me justifiai-je.
Je me sentais toute petite face à son corps imposant à quelques
centimètres du mien.
— Comme tout le monde, mais peut-être pas pour les mêmes
raisons…
— Elle est insupportable, murmurai-je alors que je reculais jusqu’à
toucher le mur.
— Je sais, lâcha-t-il en détaillant mon visage. Tu comprends pourquoi
je ne veux pas qu’elle m’accompagne ? Je préfère ta compagnie.
Mon cœur rata un battement mais je repris le contrôle rapidement.
Hors de question de me laisser prendre à son jeu, de perdre aussi
facilement.
— Pour une personne qui m’a fuie pendant un an, je trouve que tu es
un peu trop proche de moi, là, remarquai-je.
Les mains levées, il recula, et j’affichai avec grand plaisir un petit
sourire triomphant. Les yeux rivés sur mes lèvres, Asher plissa à son tour
un coin de sa bouche.
— Tu es prête ?
— Presque, répondis-je en m’avançant vers la porte. Dépêche-toi. Plus
vite on arrivera, plus tôt j’irai voir ma tante.
— Tu sais que je déteste quand on me dit quoi faire, souffla Asher.
— Tu sais que j’en ai plus rien à foutre, de ce que tu aimes ou pas.
Alors que je m’apprêtais à m’éloigner, son rire mauvais me retint. Il
murmura derrière moi :
— C’est ça, continue à jouer avec ma patience, et je me ferai un plaisir
de jouer avec tes cordes vocales, mon ange.
Je déglutis face à ce sous-entendu parfaitement compréhensible puis
me hâtai de sortir en calmant ma respiration irrégulière. Je m’engouffrai
dans ma chambre afin de terminer mon sac pour Las Vegas.
J’avais hâte d’en finir avec cette mission pour enfin obtenir l’adresse
de ma tante. J’étais déterminée à la revoir, voire impatiente. Pendant
toutes ces années, son silence m’avait torturée aussi violemment que la
façon dont ces hommes m’avaient utilisée.
Mes sentiments restaient ambivalents : elle était la seule famille qu’il
me restait, et je m’accrochais à l’idée qu’elle vivait mieux grâce à moi.
Mais je voulais aussi qu’elle me remercie, qu’elle s’excuse de m’avoir
demandé de sacrifier ma vie pour la sienne alors que je n’avais que 16
ans.
Un frisson me parcourut l’échine lorsque je pensai à John : ses mots
manipulateurs, son sourire forcé et sa fausse gentillesse durant ma
première semaine chez lui. Ensuite, il avait dévoilé son vrai visage et ses
idées tordues pour se faire de l’argent sur mon dos…
Tous ces hommes, leurs mains, leurs voix près de mon oreille, leurs
bouches… Je revivais ces sensations comme si c’était hier.
Mon estomac se retourna et je courus à la salle de bains pour le vider
avant de me laisser tomber près des toilettes. Haletante, j’essayai de
reprendre mes esprits et de chasser mes démons, qui étaient toujours là.
Et qui ne comptaient pas partir.
Je savais que j’allais devoir vivre avec pour le restant de mes jours.
Cependant, je ne voulais pas. Je n’y arrivais plus.

Prête à descendre, sac à la main, j’admirais Asher depuis l’étage. Il


arrangeait sa veste en cuir dans le hall. En sentant mon regard sur lui, il
leva la tête dans ma direction. Son sac sur l’épaule et une clope au bec, il
inclina brièvement la tête afin de m’inciter à le rejoindre.
En bas, Tate se précipita à mes pieds. Je culpabilisais à l’idée de le
laisser ici tout seul.
— Kiara va revenir dans quelques minutes, ne t’inquiète pas pour lui.
Je m’accroupis et j’enroulai mes bras autour de son petit corps. Asher
claqua sa langue contre son palais.
— Tu es jaloux d’un chien, c’est d’un ridicule ! lançai-je
sarcastiquement.
Il prit le sac accroché à mon épaule quand je me redressai puis
m’invita à avancer.
Asher le faux gentleman : saison deux, épisode un.
Nous descendîmes les escaliers jusqu’au garage. Asher ouvrit la porte
et me céda le passage.
Saison deux, épisode deux.
Le moment que je redoutais arriva : je passai en revue les voitures,
toutes plus puissantes et effrayantes les unes que les autres, me
demandant avec laquelle j’allais narguer la mort à côté du diable.
Je m’engouffrai à l’intérieur de la voiture noire dont les phares
aveuglants venaient de s’allumer. L’odeur du cuir emplit mes narines.
Asher balança nos sacs à l’arrière avant d’entrer à son tour.
Mon cœur se mit à battre plus fort. Notre proximité me rendait
nerveuse, et sentir son bras proche du mien me faisait frissonner.
Il fit vrombir le moteur. Un léger rire s’échappa de sa bouche alors que
je me crispais sur mon siège.
— Je vois que certaines choses n’ont pas changé, se moqua-t-il.
— Tu parles de quoi ? Tes secrets ou tes mensonges ? répliquai-je d’un
ton amer. Pour ça, c’est vrai. Rien n’a changé.
— Je n’ai rien dit.
Quelques secondes après, nous étions à l’extérieur de sa propriété.
J’entrepris de contempler l’astre qui m’accompagnait durant toutes les
nuits où je ne fermais pas l’œil. Parfois, il me rappelait mon âme, aussi
trouée que la lune comportait de cratères. Sans le vouloir, elle me
rappelait aussi l’Asher d’il y a un an, cet homme dont je ne voyais
certains aspects que très tard la nuit, avant qu’il disparaisse au petit
matin.
— À quoi tu penses ?
— Rien, soufflai-je sans me tourner.
— Je voulais te poser une question : tu… Tu as vraiment tout lu ?
Mes membres se crispèrent. Il parlait des pages de ses carnets.
— Tu m’as déjà posé cette question, répondis-je d’un ton neutre. Et
j’ai toujours la même réponse. Oui, pourquoi ?
Il se tut, ce qui m’arracha un soupir.
— Je ne pensais pas que tu allais les lire, m’avoua-t-il finalement en
gardant ses yeux sur la route déserte. À vrai dire, j’étais presque certain
que tu allais les déchirer sans même les regarder.
— Je ne suis pas aussi impulsive que toi, lui rappelai-je. Tu dis ça
parce que c’est ce que tu aurais fait. Pas moi.
— Je dis ça parce que je pensais que tu me détestais.
— Oh, mais tu as raison de le penser, parce que je te déteste pour ce
que tu as fait, répondis-je sèchement. Je te déteste de m’avoir laissée
tomber, pour ton silence, de m’avoir fuie pendant un an. Et crois-moi, s’il
y avait un remède pour effacer les sentiments, je le boirais sans aucune
hésitation. Parce que tu ne mérites pas tout ce que j’éprouve pour toi.
Je crachai mon venin sans tenir compte de ce que ça pouvait lui faire.
Il ne dit rien pendant près de quinze minutes. Ma réponse avait créé
une atmosphère glaciale à l’intérieur de l’habitacle. Ses mains étaient
crispées et sa mâchoire contractée. De toute évidence, ma réponse l’avait
piqué au vif. Mais que pouvait-il dire pour sa défense ?
— Je sais que j’ai fait…
La sonnerie de mon téléphone le coupa. L’écran affichait le prénom de
Shawn. Parfait.
— Salut, Shawn, soufflai-je en lançant une œillade furtive au
psychopathe, qui se crispa brutalement.
— Je ne te dérange pas ?
— Non, pas du tout. Bien au contraire, dis-je avec un sourire mielleux.
Soudain, je basculai en arrière à cause de la vitesse à laquelle roulait
Asher, à présent en colère. Mes yeux s’écarquillèrent lorsque je
remarquai notre allure terrifiante.
— Je voulais prendre de tes nouvelles et savoir si tu allais mieux, dit-
il. Je regrette que nous n’ayons pas dîné ensemble la dernière fois. Et je
n’arrive pas à dormir, j’ai une réunion importante, demain qui me
maintient éveillé.
Après le départ d’Asher, je n’avais pas eu le courage d’aller dîner avec
Shawn, alors j’avais prétendu être tombée malade. Mais ça, Asher
l’ignorait.
— Je vais bien… merci.
Je m’accrochai à la poignée intérieure sans manquer de lancer un
regard à Asher.
Les poings et la mâchoire serrés, il restait concentré sur la route mais
sa colère venait de prendre le volant, et ça m’effrayait. Je n’arrivais pas à
me concentrer sur la voix de Shawn qui me parlait, trop occupée à
écouter le bruit du moteur qui s’amplifiait un peu plus chaque seconde.
— Et je pense commander une nouvelle voiture, dit finalement Shawn.
— Oh… je vois.
Je ne voyais pas du tout de quoi il parlait. Mais c’était Shawn, il parlait
de lui.
— Enfin, je vais te laisser. Il est vraiment très tard, il faut que je me
force à dormir pour demain. Bonne nuit, Ella. J’espère te revoir très vite.
— À… À bientôt, bafouillai-je.
Dès qu’il raccrocha, je posai mon téléphone sur mes genoux sans
lâcher Asher des yeux.
— Mais tu as perdu la tête, ralentis !
— Je déteste savoir que ce bouffon te parle, me confia-t-il en
maintenant sa vitesse.
— Ralentis, lui demandai-je avant de déglutir.
— Qu’il te veut, continua-t-il sans considérer ma demande.
— Asher, ralentis.
Je commençais à sentir mon cœur palpiter un peu trop fort. Mes sens
s’alarmaient chaque fois qu’une voiture nous frôlait.
— Qu’il essaie de t’emmener à dîner.
— Je t’ai demandé de ralentir…
— Pourquoi tu le laisses faire ? Pourquoi lui ? Qu’est-ce que tu lui
trouves, putain ?! s’emporta-t-il sans tourner la tête vers moi.
J’étais tétanisée, paralysée par cette peur de la vitesse et par sa colère
qui émergeait.
— Asher, s’il te plaît, ralentis, murmurai-je en sentant les larmes me
monter aux yeux.
Cette vitesse folle était similaire à celle qui avait coûté la vie à ma
mère.
Soudain, je sentis enfin la voiture décélérer.
Asher soupira, agacé, puis alluma une clope. Il ouvrit la fenêtre pour
éviter que la fumée ne se propage à l’intérieur tandis que j’inspirais
profondément pour me calmer.
— Pourquoi tu le détestes ? l’interrogeai-je après de longues minutes
pesantes.
Il souffla bruyamment avant de passer la main dans ses cheveux.
— Parce que c’est un enfoiré qui pense être meilleur que les autres,
grogna-t-il simplement.
— C’est exactement la réponse que je donne quand quelqu’un me
demande qui tu es, répondis-je en esquissant un sourire.
J’essayais de détendre l’atmosphère. La colère d’Asher m’effrayait,
c’était du suicide de l’énerver davantage. Même si une partie de moi
voulait l’atteindre, le moment était mal choisi.
Mais… un petit sourire étira un coin de ma lèvre lorsque je repensai à
ce qui venait de se passer.
— On est jaloux, Scott ?
Il pouffa de rire, puis répondit :
— Jaloux de lui ? Non. Jaloux de l’intérêt que tu lui portes ?
Débattable.
— Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même, je te portais plus d’intérêt il
y a un an, murmurai-je en regardant par la vitre.
— Il y a un an, j’étais con. Là, je suis moins con.
— Débattable, terminai-je en gloussant.
Nous échangeâmes un regard et un léger sourire se dessina sur ses
lèvres.
— T’es plus forte que la clope, mon ange, murmura-t-il. Vraiment plus
forte.
— La clope tue, lui rappelai-je.
— Tu fais le contraire.
Mon cœur se mit à battre la chamade. Je secouai la tête pour étouffer
ces sentiments qui menaçaient de faire disparaître ma rancune.
Je posai ma tête contre la vitre et fermai les yeux avant d’inspirer
profondément. Le sommeil commençait à me brûler les yeux.
— Si tu dors maintenant, tu seras fatiguée très vite demain soir.
— Hmm…
— Tu sais que je pourrais m’endormir au volant aussi.
— Tu ne me feras pas culpabiliser, lui dis-je sans ouvrir les yeux. En
plus, tu n’es pas le genre à t’endormir au volant.
— Tu n’en sais rien, j’ai vu un documentaire sur…
Je pouffai. Un documentaire. Lui, regarder un documentaire ?
— Est-ce que tu savais qu’un raisin pouvait exploser si tu le mettais à
l’intérieur du micro-ondes ? m’interrogea-t-il.
Les sourcils froncés, je me tournai vers lui pour lui demander :
— D’où tu tiens ça ?
— Ben. Et est-ce que tu…
— S’il te plaît, juste, tais-toi, soufflai-je en refermant les paupières.
— Je vais te raconter la fois où j’ai vendu des armes à un gars qui me
ressemblait tellement que je pensais avoir un jumeau, commença-t-il sans
prendre en considération ma demande et d’un ton faussement joyeux.
Alors, c’était il y a…
Seigneur, aie pitié de mon âme.

*
Deux heures plus tard…

— Là aussi, j’ai fait un plan à trois mémorable, conclut-il en pointant


du doigt un hôtel lumineux.
Nous étions enfin arrivés à destination. Mon cerveau était sur le point
d’exploser à cause des anecdotes d’Asher et de ses pointes d’accélération
dès que je commençais à m’endormir.
Je le déteste.
— Ici, il y a eu une fusillade. Une histoire de vengeance entre deux
gangs qui avait coûté la vie à vingt-trois personnes, continua Asher en
désignant une boîte de nuit à ma droite.
— Tu n’as vraiment pas envie de te taire, râlai-je en plissant les yeux à
cause des milliers de jeux de lumière qui parsemaient la ville
mouvementée.
— Je te laisserai dormir quand on arrivera au sommet.
Au sommet ? Comment ça, « au sommet » ?
Je ne lui posai pas la question, de peur de rentrer dans un nouveau
cercle infini d’anecdotes. C’était de la torture. Je me rappelais avec ironie
que ce n’était pas la première fois qu’il me maintenait éveillée. Sauf que
cette fois-ci je n’étais ni face à son arme… ni pourchassée par des
serpents télécommandés, persuadée qu’ils étaient bien vivants.
Je détestais Ben de lui avoir offert ces trucs.
À présent, c’était sa voix rauque qui me gardait debout. Et
honnêtement, j’étais à un cheveu de lui couper ses cordes vocales. J’avais
sommeil, ce genre de sommeil qui brûle les yeux et alourdit le corps.
Mon crâne me faisait mal à cause du bruit et des lumières aveuglantes.
Tout ce que je voulais, c’était retrouver mon lit. Ou juste m’assoupir
quelques secondes.
Rien que quelques petites secondes.
À peine mes yeux se fermèrent-ils que la voiture tourna brutalement à
gauche, me faisant sursauter.
Un rire moqueur quitta les lèvres du psychopathe.
— T’es vraiment un gamin ! lançai-je rageusement.
Il m’adressa un clin d’œil avant de se reconcentrer sur la route.
Plus on avançait, plus les lumières autour de nous diminuaient. J’en
déduisis qu’on s’éloignait du centre-ville. Asher prit un virage et je
déglutis en comprenant qu’il empruntait une route qui menait au sommet
d’une montagne.
La voiture grimpa à vive allure cette montée dangereuse. Mes sens
s’alarmèrent, effaçant toute trace de sommeil, lorsque j’eus l’idée de
génie de regarder par la vitre. Au moindre écart, on pouvait très
facilement tomber et s’écraser plusieurs centaines de mètres plus bas.
— Ralentis, lui demandai-je en tremblant.
— Je gère.
— Je n’ai aucune confiance en toi, Scott, alors ralentis. Je n’ai pas
envie de mourir à Las Vegas.
— Plus vite on sera en haut, plus tôt tu dormiras.
— Peut-être, sauf que je n’ai pas envie de dormir pour l’éternité.
Ralentis cette foutue voiture !
— Arrête de dramatiser, tu ne mourras pas, soupira-t-il.
— ASHER ! m’écriai-je en serrant les poings.
— J’adore quand tu cries mon prénom, mon ange, me provoqua-t-il
avec un petit sourire en coin.
Je levai les yeux au ciel. Par chance, il fit ce que je lui demandais.
Quelques minutes plus tard, Asher éteignit le moteur. Je rouvris les
yeux, avant de les écarquiller devant la vue. On surplombait Las Vegas.
Ses lumières brillaient si fort que j’avais l’impression que le jour s’était
levé sur la ville. Le paysage me coupait le souffle.
Asher sortit de la voiture et s’avança vers le sommet. Je fis de même.
Un violent frisson s’empara de moi lorsque le vent fouetta mon visage.
En grelottant, je m’avançai jusqu’à lui. Il fixait un point plus bas. Je me
tournai alors vers le paysage, cherchant du regard ce qui pouvait bien
l’intéresser.
Et là…
J’aperçus un genre d’espace fermé entouré de quelques éclairages. Des
hommes semblaient faire des rondes, ce qui me rappela le QG de Los
Angeles. Ça ressemblait à un réseau, vu de loin.
Asher pivota vers moi, les sourcils froncés. Puis il enleva sa veste afin
de la poser sur mes épaules. Je le remerciai faiblement en claquant des
dents à cause du froid tandis qu’il grillait une nouvelle cigarette.
Il passa un bras autour de mes épaules, que je repoussai aussitôt. Il
soupira avant de m’informer à voix basse : — Le blaireau que je vais
descendre demain travaille ici.
— Pourquoi on est là ?
— J’ai besoin de vérifier quelque chose.
J’acquiesçai en regardant Las Vegas briller de loin.
Je me crispai lorsque je sentis brusquement sa main se faufiler à
l’intérieur de la veste que je portais. Il farfouilla dans les poches
intérieures avant d’en sortir… une paire de jumelles.
Il observa avec concentration ce qui se passait en bas. Un brouhaha
sourd provenant de l’endroit qu’Asher espionnait parvint jusqu’à mes
oreilles.
De mon côté, fatiguée, je laissai mon regard se perdre dans les
lumières de la ville. Il était peut-être 4 heures du matin, mais Vegas
semblait plus éveillée que n’importe quelle ville en pleine journée.
L’air froid gelait mon nez et mes pommettes. Je réchauffais mes mains
glacées à l’intérieur des poches de la veste. Je relevai la tête vers Asher,
qui semblait imperméable au froid. J’observai ses sourcils froncés et sa
mâchoire contractée.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il se tourna vers moi pour me confier la paire de jumelles.
— Dis-moi ce que tu vois.
Je les portai à mes yeux, à la fois perplexe et curieuse.
— Trois hommes armés… Non, quatre. Je… Je vois aussi deux
camions qui viennent de sortir. Il y a une femme avec eux ? Attends…
Asher… ce n’est pas…
Cette silhouette m’était familière… Toutefois, je n’arrivais pas à bien
discerner son visage de profil. Soudain, un hoquet de surprise quitta mes
lèvres.
Merde.
— Donc, je ne me suis pas trompé, déduisit Asher en observant ma
réaction. Ça va être plus compliqué que je ne le pensais…
Cette femme, j’étais certaine de son identité, et lui aussi l’avait
reconnue.
Sabrina.
CHAPITRE 17 : TEEN TITANS
Ella

Nous venions tout juste de mettre un pied à l’intérieur de la seconde


propriété des Scott à Las Vegas, la première étant occupée par l’un des
cousins d’Asher, qui avait organisé une soirée. Nous étions à des
kilomètres du centre-ville. Dehors, il n’y avait pas un chat. Pas même
l’ombre d’un être vivant.
— Tu veux savoir un truc marrant ? commença Asher en verrouillant
la porte. Vue comme ça, la maison peut paraître géante, n’est-ce pas ?
J’inspectai les lieux. Moi qui avais maintenant l’habitude des grandes
demeures des Scott, je remarquai rapidement que celle-ci ne comportait
pas d’étage supplémentaire. Le hall était en revanche très grand, et le
salon paraissait aussi immense que celui de Scott.
— Oui.
— Et pourtant, sache qu’il n’y a qu’une chambre.
Mon cœur s’arrêta lorsque j’entendis son petit rire. Une chambre ?
— Mon grand-père en avait marre que mon oncle fasse la fête et laisse
des inconnus dormir dans sa propriété, m’expliqua-t-il en s’avançant vers
moi. Alors, il a construit celle-ci et a échangé les clés de la plus grande
contre celle où nous sommes.
— Lequel de tes oncles ? lui demandai-je.
— Richard, le père du fleuriste de merde, souffla-t-il en passant la
main dans ses cheveux. La fameuse chambre est au fond, à droite.
— Il… Il y a deux lits ?
Il inclina sa tête sur le côté en esquissant un petit sourire narquois.
— Un lit… pour deux personnes.
J’écarquillai les yeux en comprenant que j’allais devoir dormir avec
lui.
Hors de question.
— Oh, arrête, ce n’est qu’une nuit ! protesta-t-il en arborant une
expression blasée.
— Je refuse de dormir avec toi, rétorquai-je en secouant la tête.
Ses yeux examinaient chaque centimètre de mon visage. Finalement, il
poussa un soupir las.
— D’accord. Je dormirai dans le salon, si c’est ce que tu veux.
Ma mâchoire faillit se décrocher lorsque je le vis céder aussi
facilement. J’avais déjà commencé à préparer mes arguments.
— Quoi ?
Je le dévisageai, les yeux grands ouverts. Quelle victoire rapide ! Il
n’était même pas bourré ? Il ne fumait pas ?
— Tu… Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait d’Asher Scott ?
Il émit un petit rire en secouant la tête, exaspéré par ma réaction
pourtant totalement justifiée.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que, déjà, tu me donnes ta veste sans même que je la
demande, commençai-je en montrant le vêtement que je portais encore.
Cette même veste qui, l’année dernière, je ne pouvais pas porter parce
qu’elle coûtait trop cher !
Il rit à gorge déployée. L’entendre rire me faisait toujours sourire,
comme c’était rare.
— Et maintenant tu cèdes à ma demande facilement ! Sans même une
seule condition, ni un « non, je fais ce que je veux » ! Excuse-moi de me
poser des questions.
Ma réponse eut le don de calmer son amusement. Il se racla la gorge
avant de faire quelques pas dans ma direction.
— Si tu ne veux pas dormir avec moi, je ne vais pas te forcer, mon
ange, m’assura-t-il en posant ses mains sur mes épaules. Et pour la veste,
elle n’est pas aussi précieuse que celle qui la porte.
Mon cœur fit un bond terrifiant dans ma poitrine.
Satisfait de ma réaction, il approcha sa bouche de mon oreille puis
murmura :
— Rien ne vaut celle qui la porte.
— Tu sais ce qu’on dit, Asher, chuchotai-je à mon tour. On dit qu’on
ne se rend compte de la valeur d’une chose que lorsqu’on la perd.
Heureuse de constater que cette phrase est véridique.
— On dit aussi qu’il faut parfois se quitter pour mieux se retrouver,
répliqua-t-il.
— Qui dit ça, à part les enfoirés dans ton genre pour se justifier ?
l’interrogeai-je en levant les yeux au ciel.
Il sourit.
— Je suis un enfoiré, maintenant ?
— Tu l’as toujours été.
Je frémis au contact de ses bagues sur ma mâchoire. Il prit mon visage
en coupe afin de me forcer à le regarder dans les yeux. Mon cœur se mit
à battre plus vite lorsque je le sentis me détailler sans retenue. Son pouce
caressa délicatement ma lèvre.
— Ton insolence me donne envie de faire taire ta jolie bouche,
murmura-t-il d’un ton rauque.
J’étais comme gelée face à son contact, je n’osais plus prendre une
inspiration qui aurait pu accélérer les battements de mon cœur. Il frôlait
déjà l’explosion.
— Ton insolence m’embrouille l’esprit, mon ange, et contrairement à
ce que tu penses… ça ne me met pas en colère.
Son pouce se glissa lentement entre mes lèvres et un frisson me
parcourut l’échine.
— Ça me donne plutôt envie d’appliquer toutes les idées malsaines
que j’ai en tête, murmura-t-il en se léchant les lèvres. Une partie de moi
n’attend que ça.
Son doigt quitta ma bouche pour descendre lentement vers ma
mâchoire, et brutalement il emprisonna mon cou, m’arrachant un hoquet
de surprise. Je me crispai aussitôt.
— Tu vois, mon ange, je suis toujours moi. Mais tu ne connais que ce
côté de ma personnalité, termina-t-il en pressant ses doigts contre ma
peau. Laisse-moi t’en montrer un autre.
Il me relâcha délicatement alors que j’étais au bord de la crise
d’angoisse.
Asher Scott. Aussi doux puisse-t-il se montrer, je ne pouvais pas
oublier une seule seconde la brutalité qui avait façonné sa personnalité.
Cette facette qui bouleversait mes sens et me faisait perdre la tête.
Les yeux fermés, j’inspirai profondément afin de reprendre mes
esprits. Sans plus attendre, je partis à la recherche de cette chambre, que
je trouvai sans trop d’efforts. D’une simplicité extrême, elle ne
comportait qu’un très grand lit, une commode et un placard. Je posai mes
affaires sur le lit et verrouillai la porte. J’enfilai rapidement mon pyjama,
impatiente de trouver un peu de repos après ces heures de route
interminables.
Après ce qui venait de se produire dans le hall, aussi.
Je quittai ma chambre en quête d’un verre d’eau. Sans surprise, je
découvris Asher assis dans le salon, un verre d’alcool à la main et de la
fumée autour de lui.
Il leva son verre dans ma direction en souriant tandis que je buvais le
mien sans le quitter des yeux.
— Bonne nuit, me dit-il doucement en me regardant repartir vers la
chambre.
— Bonne nuit, répondis-je sans me retourner.

Je me sentais comme sur un nuage : les couvertures me réchauffaient,


l’oreiller était bombé à souhait et le silence régnait autour de moi. Et
pourtant je n’arrivais pas à dormir. Pas une seule fois le sommeil n’avait
tenté de me prendre.
Pourquoi ? Parce que j’attendais.
J’attendais qu’il entre. Qu’il me regarde dormir ou autre.
C’était trop facile et Asher ne cédait jamais aussi facilement. D’un
autre côté… je ne pouvais m’empêcher d’avoir envie qu’il vienne. Sa
présence me rassurait et je dormais mieux lorsqu’il était là.
Pourquoi il ne vient pas ?
Je tendis l’oreille, essayant de percevoir des pas, mais aucun signe du
psychopathe. Le silence complet. Ce même silence qui m’angoissait à
Manhattan, à tel point que je dormais avec la télé allumée pour créer un
bruit de fond.
La lumière qui s’infiltrait à travers la fenêtre de la chambre éclairait la
pièce. Le jour était là, me rappelant que je n’avais pas fermé l’œil.
Clic.
Mes sens s’éveillèrent lorsque j’entendis la porte s’ouvrir dans mon
dos. Un sourire ne tarda pas à naître sur mes lèvres. Il était là. Les yeux à
moitié clos, je regardai sa silhouette floue s’avancer vers le placard, qu’il
ouvrit pour en tirer… des couvertures.
Il va vraiment dormir dans le salon ?
Lorsqu’il disparut de mon champ de vision, je fermai les paupières.
Seulement, je n’avais pas entendu la porte se refermer, signe qu’il était
encore là.
Mon souffle se coupa lorsque son doigt se posa sur mon épaule avant
de glisser lentement vers mon cou, ma mâchoire et enfin, ma pommette.
— Ne m’en veux pas… Je ne peux pas m’empêcher de te regarder
dormir, murmura-t-il doucement.
Son doigt remonta encore, jusqu’à balayer une mèche de mon front. Je
tentais par tous les moyens de garder une respiration calme alors
qu’intérieurement j’étais au bord de la crise cardiaque.
— C’est apaisant.
Mon estomac se tordit lorsque ses lèvres se posèrent sur ma tempe. La
respiration interrompue, je restai immobile. Il s’éloigna de mon lit avant
de refermer la porte derrière lui, me laissant seule, le corps frissonnant et
les pensées embrouillées.
Je ne comprenais pas le sens de ses mots, et pourtant ils venaient
d’envelopper de douceur mon cœur. Mes sentiments pour lui n’étaient
pas près de partir, encore moins s’il continuait à agir comme j’avais
toujours voulu qu’il le fasse.
Bordel… Dans quoi je me suis encore embarquée ?
*
15 heures.

— Dans le meilleur des cas, elle ne sera pas là, grogna Asher en
prenant son petit déjeuner, qui se résumait à du café noir et un bagel.
J’étais réveillée depuis une heure, contrairement à Asher, qui venait
tout juste d’ouvrir l’œil. Sa mauvaise humeur matinale était décuplée par
sa nuit dans le canapé. Je me sentais presque coupable pour son mal de
dos.
Il poussa un nouveau grognement en se redressant puis but son café,
les yeux rivés sur la télé qui diffusait les infos. Asher avait refusé de
mettre les Teen Titans1.
— Et dans le pire ?
Il me lança un regard noir, signe qu’il voulait que je la ferme et le
laisse finir son café en silence.
— Elle sera là et elle te reconnaîtra, termina-t-il après plusieurs
minutes de silence. Maintenant, laisse-moi me réveiller. On en parlera
dans une heure.
Mon estomac se retourna. Cette soirée, qui s’annonçait déjà
dangereuse, empirait. Sabrina travaillait avec l’homme qu’Asher
comptait tuer ce soir, celui qui devait chercher à me séduire.
Pourquoi les choses se compliquaient-elles toujours au dernier moment
?
— Si elle me reconnaît…
— Ella, pitié, m’implora-t-il en se tournant vers moi. J’ai juste envie
de boire ce café sans parler de cette soirée.
Mon prénom dans sa bouche me faisait toujours autant d’effet, lui qui
ne m’appelait que rarement ainsi, sauf dans les moments sérieux.
Visiblement, c’en était un.
— T’es vraiment de mauvaise humeur, ce matin, soufflai-je en
secouant la tête d’exaspération.
— Et toi, beaucoup trop bavarde, grogna-t-il.
Un sourire narquois étira mes lèvres tandis que je l’observais fulminer
dans son coin.
— T’as bien dormi ? le provoquai-je.
Pour être tout à fait honnête, je m’ennuyais. Je n’aimais pas regarder
les infos et je n’avais rien d’autre à faire. Asher aimait bien se payer ma
tête, alors j’allais prendre un malin plaisir à faire la même chose.
En espérant qu’il change la chaîne et me mette les Teen Titans…
— Comme un bébé, grogna-t-il sarcastiquement.
— Moi aussi, affirmai-je en souriant.
— Sans blague.
Comme si le petit diable qui somnolait en moi venait de se réveiller, je
continuai sur ma lancée :
— Le matelas était vraiment très confortable.
Il se leva en poussant un grognement, irrité par mes provocations.
Avec un petit rire, je saisis la télécommande pour changer de chaîne.
Maintenant qu’il ne la regardait plus, à moi la télé.
Mais mon sourire victorieux s’effaça aussitôt. Il n’y avait plus mon
dessin animé favori.
Merde.
— On appelle ça le karma, fit la voix rauque du psychopathe derrière
moi.
Je lui lançai un regard noir. En retour il esquissa un rictus triomphant.
Il prit une nouvelle gorgée de café puis vint s’affaler sur le canapé, à
présent heureux de me voir abattue et agacée.
— T’es mignonne quand t’es énervée, se moqua-t-il, les yeux fixés sur
le téléviseur.
Les bras croisés, je ne répondis rien. Je n’avais pas vu un seul épisode
! La journée commençait très mal, même si, techniquement, je ne pouvais
plus appeler ça un début de journée, étant donné que c’était l’après-midi.
Du coin de l’œil, je vis Asher reprendre la télécommande sans un mot.
J’arquai un sourcil en le regardant ouvrir Netflix et écrire « Teen Titans »
dans la barre de recherche. Il lança un épisode et mon visage s’illumina
lorsque je vis Changelin, l’un des protagonistes de la série.
— Merci, murmurai-je en me tournant vers lui.
À présent, je me sentais mal de l’avoir agacé. Être témoin du côté
attentionné d’Asher était toujours aussi étrange. Il y a un an, il ne le
montrait que lorsque je faisais des crises d’angoisse.
Maintenant, je n’avais plus besoin d’être au fond du gouffre pour qu’il
me montre cet aspect de sa personne. Et c’était… agréable. Chaque
petite attention réchauffait mon cœur, qu’il avait détruit de ses mains, si
bien que je me perdais dans mes objectifs.
Jamais il ne s’était montré aussi doux envers moi.
— C’est lequel, ton préféré ? me questionna Asher.
— Changelin, répondis-je en souriant.
— Le vert ?
J’acquiesçai. Changelin était gentil et drôle. Je l’aimais beaucoup.
— On dirait Ben, souffla Asher en posant sa tasse à présent vide sur la
table basse.
Un petit rire m’échappa. C’était vrai que Changelin et Ben se
ressemblaient. Peut-être à cause de leur sens de l’humour ? Je n’en savais
rien, mais il avait raison.
— Pourquoi lui ?
Sa question me fit froncer les sourcils.
— Je ne sais pas… Peut-être parce qu’il est drôle ? supposai-je en
haussant les épaules. Il est innocent… et doux, aussi. Il n’est pas
méchant.
Pendant que je parlais, je sentais son regard sur moi, ce qui me forçait
à le regarder en retour. Asher me détaillait sans un mot.
— Il est naïf. Il se laisse facilement berner par les filles… Mais
maintenant, il est avec Raven. (Je pointai du doigt le personnage dont je
parlais.) Ils sont mignons ensemble. Raven n’est pas aussi douce que lui,
vue de l’extérieur, elle est même assez colérique et froide. Et elle n’aime
pas montrer ses sentiments.
— Pourquoi ils sont ensemble, dans ce cas ? me demanda-t-il en fixant
son regard métallique sur moi.
J’inclinai la tête pour mieux reconstituer leur histoire.
— De ce que j’ai compris, au départ, Raven refusait catégoriquement
ses sentiments pour Changelin. Elle se concentrait sur ses défauts pour
les étouffer, même s’il y avait toujours eu une certaine attraction entre
eux. Ensuite, Changelin a lâché l’affaire avec Raven, qui le rejetait, et
s’est rapproché de Terra, un autre personnage. Il l’a invitée pour la Saint-
Valentin.
— Et ensuite ? m’interrogea-t-il, visiblement intéressé.
— Terra n’est pas une bonne personne. Raven a essayé de le montrer à
Changelin le jour de la Saint-Valentin, ce qui l’a rendu triste. Pour le
réconforter, Raven lui a dit qu’une autre fille l’aimait. Elle faisait
référence à elle. Changelin lui a alors demandé pourquoi elle ne s’était
pas encore manifestée. Raven était incapable de lui dire la vérité, même
si elle voulait vraiment le faire. Et quand elle a eu assez de courage, Terra
est réapparue, et Changelin est retourné vers elle. Raven était furieuse et
jalouse, si jalouse qu’elle a renvoyé Terra d’où elle venait. Ça a confirmé
les sentiments qu’elle avait pour lui.
Je rigolai en me rappelant vaguement cet épisode. Asher, lui, était resté
silencieux tout le long de mon monologue. Il me regardait parler sans
m’interrompre, concentré sur mon récit. Ses yeux me scrutaient tandis
que ses doigts faisaient lentement tourner ses bagues.
Je n’aurais jamais cru que l’histoire de Raven et Changelin
l’intéresserait autant.
— Et après ?
— À chaque épisode, Raven faisait des efforts avec Changelin, qui
n’avait jamais vraiment arrêté de l’aimer, lui expliquai-je. Il essayait de
lui plaire, lui aussi. Il la protégeait, même s’il pensait qu’elle était plus
forte que lui. Ils se sont embrassés après qu’un plan de Raven a réussi.
Cet épisode était mignon. Raven avait voulu rendre jaloux son ex en
faisant passer Changelin pour son petit ami, mais elle s’était prise à son
propre jeu.
Asher resta muet. Je lui jetai un coup d’œil, dans l’attente d’un
commentaire de sa part.
— Raven aime beaucoup Changelin depuis le début, déclara-t-il
finalement, mais elle avait peur de lui. De ce qu’il pouvait lui faire, parce
qu’elle n’a jamais ressenti ce qu’elle ressent pour lui.
— Elle le rejetait souvent. Elle ne pouvait pas concevoir qu’il ait des
sentiments pour elle, continuai-je, et encore moins qu’elle en ait pour lui.
— Peut-être parce qu’elle pensait qu’elle ne les méritait pas ? suggéra-
t-il doucement. Peut-être qu’elle pense qu’il est juste trop bien pour elle ?
— Pourquoi ne pas le laisser partir avec Terra, alors ? l’interrogeai-je
en comprenant qu’il défendait le comportement de Raven.
— Parce qu’elle sait que cette Terra ne l’aimera jamais autant qu’elle
pourrait le faire, me répondit-il simplement. Que Terra ne fera jamais
assez d’efforts pour être celle qui mérite le cœur du gars vert.
Un rire quitta mes lèvres. « Le gars vert. »
— Comment ils se sont mis ensemble ?
— Changelin lui a écrit une chanson d’amour, répondis-je en souriant.
Asher étouffa un rire puis, tout en souriant, il riva son regard d’acier
sur moi. Habituellement, ça me rendait nerveuse, mais à l’instant il était
doux, admirant chaque millimètre de mon visage.
— Tu n’aimes pas Raven ? me demanda-t-il dans un murmure.
— Si, même si, parfois, elle n’est pas facile à comprendre, murmurai-
je en regardant le téléviseur.
Raven était si… compliquée.
Je frémis lorsque ses doigts se posèrent sur mon visage. Son pouce
caressa doucement ma joue et je le regardai faire sans un mot alors que
mon cœur se heurtait contre ma cage thoracique.
— Changelin est parfait pour Raven, il la comprend.
Je hochai la tête. Mon souffle se coupa lorsque son pouce passa sur ma
lèvre. Ses yeux dévoraient ma bouche tandis qu’il chuchotait :
— Raven aime vraiment Changelin. Et ça l’effraie.
— Pourquoi… Pourquoi c’est si effrayant ? l’interrogeai-je dans un
murmure à peine audible.
Il leva son regard vers moi.
— Parce qu’il fait sortir le meilleur d’elle-même, me répondit-il
doucement. Parce qu’elle n’a jamais ressenti ça avant et qu’elle a peur de
ne plus jamais le ressentir si, un jour, il partait. Alors, elle se protège en
le gardant loin d’elle.
J’étais perdue. Est-ce qu’on parlait toujours de Raven ?
Ou de lui ?
Son visage se rapprocha du mien. Mon rythme cardiaque s’accélérait à
mesure que son odeur emplissait un peu plus mes narines.
— Mais elle ne veut plus avoir peur de lui, chuchota-t-il à quelques
centimètres de mon visage, parce qu’elle sait qu’il n’est pas acquis. Et
elle veut lui prouver qu’elle peut être parfaite pour lui… comme il l’est
pour elle.
Mon souffle s’interrompit lorsque ses lèvres frôlèrent les miennes. Sa
respiration était irrégulière, ses doigts tremblaient contre ma peau. Ces
sensations allaient causer ma perte.
— J’ai tellement envie de t’embrasser, mon ange, murmura-t-il
lentement. Tellement envie…
Ses mots me donnaient l’impression de défaillir, comme si mes sens et
ma lucidité se faisaient emporter par l’ouragan qu’il était. Chacune de ses
paroles affolait mon cœur, saccageait mon cerveau et provoquait une
envolée de papillons au creux de mon ventre.
Son pouce caressa de nouveau ma lèvre tremblante tandis que ses yeux
me dévoraient. Le temps se suspendit. Il n’y avait plus rien d’autre que
nos respirations mêlées et la sensation de ses doigts sur ma peau.
— Voir qu’il te regarde comme je te regardais au début… ça me donne
envie de lui arracher les yeux.
— Quelle délicatesse…
Avec un petit sourire, il leva ses yeux vers les miens, m’électrisant sur
place.
— Je ne peux pas être délicat avec les autres, mais je peux l’être avec
toi. Je veux l’être avec toi.
À ce moment précis, toute rancune venait de me quitter. Tout ce que je
désirais, c’était le sentir sur mes lèvres.
Mon cœur se battait avec ferveur contre mon esprit, avec tant de force
que je n’arrivais plus ni à bouger ni à respirer. L’un refusait de se laisser
tenter tandis que l’autre me murmurait de céder. Asher me rendait
complètement folle, faisait s’effondrer toutes mes barrières.
Et soudain, mon cœur eut raison de moi.
Sans me retenir plus longtemps, j’écrasai mes lèvres sur les siennes en
fermant les yeux. Mon corps frissonna violemment au contact de sa
bouche brûlante et mon cœur se stoppa net.
Ses lèvres ne bougeaient pas. Ses doigts s’étaient crispés sur ma
mâchoire, son corps s’était figé et son cerveau semblait s’être arrêté,
comme le mien le faisait chaque fois qu’il me regardait.
Je venais de commettre une erreur.
Putain de merde, pourquoi j’ai fait ça ?! Quelle idiote ! Je ne suis
vraiment qu’une idiote.
Mais, alors que j’étais sur le point de me détacher, embarrassée et
perdue, il pressa ma mâchoire avant de presser ardemment sa bouche sur
la mienne.
On est tous les deux idiots…
Mon estomac se tordit brutalement et mon corps céda sous la violence
des émotions qu’Asher provoquait par la folle caresse de ses lèvres.
Un an.
Un an.
D’une main autour de ma taille, il me rapprocha de lui pour
approfondir notre baiser fiévreux. Je frissonnai violemment en passant la
main dans ses cheveux. Mes sentiments pour lui me submergèrent,
prenant d’assaut mon corps qui faiblissait déjà à son contact. Ses lèvres
affamées sur les miennes me faisaient perdre la tête, me consumaient.
Et le temps de quelques instants…
Quelques secondes…
Je me perdis dans ce baiser, je lâchai prise.
Tous mes membres tremblaient. Ses doigts se pressaient contre ma
peau en même temps que ses dents mordaient ma lèvre inférieure. Ces
sensations nouvelles faisaient vibrer mon corps, je l’étreignais comme si
ma vie en dépendait. Je n’avais jamais ressenti autant d’émotions en si
peu de temps.
C’en était effrayant.
À bout de souffle, j’interrompis notre baiser. La bouche entrouverte,
j’avais l’impression que je venais de sortir la tête de l’eau après une
noyade.
Sa respiration était courte, aussi rapide que la mienne. Nous étions tous
les deux perdus face à ce qui venait de se passer.
Face à ce que j’avais commencé.
Et qu’il avait terminé.
Merde.

Sept heures.
Sept heures étaient passées depuis que nous nous étions embrassés et
mon corps ne s’en était toujours pas remis. Je pouvais encore sentir la
chaleur de ses lèvres sur les miennes, ce qui vint secouer une nouvelle
fois mes membres.
J’avais encore une fois perdu la tête dans les bras du diable.
Quelques minutes après notre baiser, Asher était sorti acheter à
manger. Nous avions ensuite passé une heure dans le silence et le calme,
sans qu’aucun de nous ne dise quoi que ce soit.
Mais ensuite, devinez qui avait commencé à se jouer de la situation ?
Il savait que je n’assumais aucunement ce qui s’était produit, si bien
qu’il me narguait en me posant cette sempiternelle question : « Tu ne
veux pas parler de ce qui s’est passé ? »
Non, Asher, je ne veux pas, parce que si je pouvais je m’enterrerais.
Car je l’avais embrassé en premier. Je ne savais pas pourquoi. C’était
violent et magnétique, et j’avais succombé.
Moi qui voulais le garder loin de moi, le faire tourner en bourrique…
j’avais été la première à flancher. Ça m’énervait encore plus. J’étais
énervée contre moi-même d’avoir cédé, et contre lui de me le rappeler
incessamment avec ce même sourire en coin.
Et s’il me prenait pour acquise ? S’il ne faisait plus aucun effort pour
moi ?
Ces questions tournaient dans ma tête depuis plus d’une heure alors
que je me préparais pour la soirée, l’estomac noué. Parce qu’en plus du
cas Asher, qui jouait avec mes nerfs, j’allais encore une fois me mettre en
danger, ce soir. Je priais pour que rien ne m’arrive.
J’avais besoin qu’il tienne parole.
J’entortillai ma mèche de cheveux brûlante pour redéfinir la boucle. La
salle de bains de cette maison était gigantesque, le miroir occupait tout un
pan du mur. Munie du fer à friser, je continuai à onduler mes cheveux.
Ma respiration se coupa lorsque le corps imposant d’Asher apparut
dans le miroir. Son épaule négligemment posée contre le cadre de la
porte, un petit sourire aux lèvres, il me détaillait du regard.
— Donc… on ne va pas parler de ce qui s’est passé tout à l’heure ?
Mon cœur fit un bond. Je soufflai d’agacement en enroulant une
nouvelle mèche autour de l’appareil brûlant.
— Tu as des cheveux à colorer, lui rappelai-je froidement.
— Non. Tu as des cheveux à colorer, répondit-il.
Je levai les yeux au ciel. Mon cœur s’affola lorsqu’il s’approcha
lentement vers moi.
— Tu ne veux pas répondre ? me demanda-t-il une nouvelle fois en
incurvant un coin de ses lèvres.
— Il n’y a rien à dire, rétorquai-je sèchement alors que mes mains
tremblaient.
— D’accord, murmura-t-il simplement. Je ne te forcerai pas. Je voulais
juste te dire que…
Ses doigts glissèrent sur ma taille et je me crispai. Sentir son corps
derrière moi me faisait lentement défaillir. Mon pouls s’accéléra lorsque
ses lèvres frôlèrent mon oreille. Son reflet accrocha mon regard alors
qu’il me susurrait :
— Tes lèvres m’ont affreusement manqué.
— Je vais te brûler avec mon fer à friser, le menaçai-je en fronçant les
sourcils alors que ma respiration se saccadait. Enlève tes mains de moi.
Non sans glousser, il fit ce que je lui demandais, ce qui m’étonna à
nouveau.
— Tu n’as pas besoin d’un fer à friser pour me brûler. Utilise tes
lèvres, elles ont le même effet.
Je poussai un cri de rage et il explosa de rire en s’éloignant de la salle
de bains.
Je terminai mes boucles en marmonnant des insultes. Ce sadique allait
me rappeler cet épisode encore longtemps, je le savais…
Maquillée et coiffée, je regagnai ma chambre pour prendre ma robe.
On allait partir dans moins d’une heure. Mon cœur s’emballa à cette
pensée.
— Je t’attends ! s’exclama la voix rauque du démon depuis la salle de
bains.
Il n’allait pas le faire tout seul et ne comptait certainement pas lâcher
l’idée que je le fasse à sa place. J’inspirai profondément.
— OK, Ella… reste calme et tout ira bien.
Je revins sur mes pas et le trouvai assis sur une chaise, un grand
sourire aux lèvres. Je fronçai les sourcils en voyant qu’il était torse nu,
ses tatouages entièrement exposés à ma vue. Comme s’il venait de lire
dans mes pensées, il m’informa :
— Je n’ai pas envie de niquer mon tee-shirt.
Je secouai la tête en détournant le regard de son corps avant de lui
prendre le spray des mains. Je lus le mode d’emploi inscrit à l’arrière.
OK, ça ne devait pas être si difficile. Tout ce que j’avais à faire, c’était de
sectionner ses cheveux et colorer les mèches une par une et de les laisser
sécher quelques secondes.
Je relevai la tête et lui ordonnai sèchement :
— Écarte les jambes.
Il haussa les sourcils. Ses yeux s’illuminèrent lorsqu’il murmura :
— Et moi qui pensais que je serais le premier de nous deux à le dire.
Je poussai un soupir exaspéré en guise de réponse. Il s’exécuta et je me
rapprochai de lui. Le spray coincé entre les cuisses pour libérer mes
mains, je saisis une mèche de ses cheveux.
Il esquissa un petit sourire pervers, les yeux rivés sur le spray.
Un enfant. C’est vraiment un enfant.
Je colorai quelques mèches, silencieuse et concentrée, même si Asher
commentait chacun de mes gestes, jouant malicieusement avec mes nerfs.
— Mais applique-toi !
Plus les minutes passaient, plus je m’efforçais de rester calme. Ses
commentaires décuplaient ma rage. Je ne comprenais pas ce qu’il
cherchait, mais il allait le trouver.
— T’as oublié un côté-
— Mais ferme-la ! explosai-je soudain.
Son regard changea instantanément et il murmura en esquissant un
sourire :
— Fais-moi taire, alors.
Mon souffle se coupa face au ton de sa voix et à la lueur dans ses yeux.
Bien sûr, voilà ce qu’il voulait.
Mon âme s’embrasa face et le petit diable dans ma tête se réveilla, me
murmurant de le prendre au dépourvu.
Il veut jouer ? Regarde-moi faire, Asher.
— Tu veux que je te fasse taire ? lui demandai-je alors que mon visage
s’approchait du sien.
— C’est exactement ce que je veux.
Un petit sourire se dessina sur mes lèvres tandis qu’il fixait ma bouche.
Bien sûr qu’il voulait que je l’embrasse, pour mieux me narguer ensuite.
Mais j’ai mieux.
Soudainement, je m’installai à califourchon sur lui. Sa respiration se
coupa net. Ses membres se crispèrent brutalement et il écarquilla les
yeux.
Parfait.
Je pris son visage figé en coupe pour le forcer à me regarder droit dans
les yeux.
— Alors écoute-moi bien, Scott, commençai-je en pressant sa
mâchoire. Si tu continues à parler, je n’hésiterai pas à te faire bouffer ce
spray et à te laisser t’étouffer avec.
Ses lèvres s’entrouvrirent alors qu’il me scrutait, encore hébété que je
sois assise sur lui. Mon cœur battait la chamade. Notre proximité
m’angoissait mais je n’y prêtais pas attention. Pas maintenant.
Je fis pivoter son visage et lui susurrai faiblement à l’oreille ses
propres mots :
— Et, comme toi, je fais l’erreur une fois. Pas deux.
Je me relevai, comme si de rien n’était, et continuai à lui colorer les
cheveux, un petit sourire satisfait aux lèvres. Et pendant les vingt minutes
suivantes, il ne dit rien. Pas un seul commentaire. Il ne faisait que me
dévisager, comme s’il me voyait pour la première fois.
C’était parfait.
— Voilà, lâchai-je en admirant fièrement mon travail. Ça te va bien !
Cette couleur, aussi noire que celle des cheveux de Ben, lui allait
mieux que je ne le croyais. Elle faisait ressortir le gris de ses yeux.
Asher sembla pendant un moment encore complètement perdu dans
ses pensées. Puis il secoua la tête, se leva et me fit face. Là, il se pencha
pour murmurer :
— Tu viens de commencer un jeu dangereux, mon ange, et ce n’est
certainement pas moi qui vais l’arrêter.
1. Note de l’éditeur : Ella fait référence à la série Teen Titans Go !, une série d’animation
américaine qui s’inspire des séries du comic book New Teen Titans de Glen Murakami. Attention, ce
chapitre spoile plusieurs intrigues de la série.
CHAPITRE 18 : ENNUI
Asher

— T’es vraiment un enfoiré ! cracha mon ange en repassant le spray


sur mes cheveux. Pourquoi tu n’as pas pris ta douche avant ?
— Je n’avais pas prévu de vouloir te prendre sur le lavabo aussi
rapidement, répondis-je très sincèrement.
Elle leva les yeux au ciel et poussa un soupir. Je la détaillai
silencieusement. Putain, elle m’avait embrassé. Et elle s’était assise sur
moi.
Sur moi.
Il m’avait fallu une douche froide car je savais très bien que, sinon, je
n’aurais pas tenu le reste la soirée avec elle.
Putain de merde.
Si j’avais su avant qu’elle pouvait être aussi… putain, aussi bandante
quand elle s’énervait, je m’en serais donné à cœur joie.
Toute la putain de journée.
Elle tira mes cheveux en arrière et inspecta la couleur sans manquer de
m’assassiner du regard, mais je ne pensais à rien d’autre que son corps
sur le mien.
Ses doigts sur ma mâchoire. Sa bouche près de mon oreille. C’était
tellement excitant.
Fait chier. J’ai besoin d’une autre douche.
Je me comportais comme un puceau, mais, putain, je ne m’attendais
pas à voir mon ange se changer en succube en l’espace de quelques
secondes.
— Je te promets que, si tu reprends ta douche, tu le referas tout seul,
me menaça-t-elle en me balançant rageusement le spray.
Je passai ma langue sur mes lèvres en la regardant quitter la salle de
bains.
OK, j’ai vraiment très envie d’elle.
— Oh, putain, murmurai-je en me levant de la chaise.
Je partis chercher mon costume dans le salon tandis qu’Ella se
changeait déjà dans la chambre. La seule putain de chambre.
Depuis hier, je regrettais de lui avoir menti : personne n’occupait la
première propriété. En l’emmenant ici, j’avais espéré qu’elle accepte
qu’on dorme ensemble, supposant qu’elle n’avait pas le choix. Mais elle
m’avait pris au dépourvu et je ne pouvais pas la forcer.
Mon mensonge s’était retourné contre moi, j’avais dormi comme un
con sur le canapé.
Dans la salle de bains, je commençai à m’habiller sans m’arrêter une
seule putain de seconde de penser à ce qui venait de se passer entre elle et
moi.
Elle m’avait embrassé.
Je ne savais pas si c’était à cause de son dessin animé de merde. À vrai
dire, je ne comprenais pas pourquoi elle l’avait fait. Mais pour la
première fois ça venait d’elle. Pas de moi. Même si j’en crevais d’envie,
je n’avais rien fait.
Le temps s’était arrêté autour de moi lorsqu’elle avait posé ses lèvres
sur les miennes. Comme si mon cerveau s’était mis sur pause, je m’étais
figé.
Désormais, je devais me concentrer sur l’enfoiré de mes deux pour qui
nous étions là et lui faire sauter la cervelle avant qu’il ne pose un doigt
sur elle. Je comptais bien tenir ma parole, il ne la toucherait pas.
Mon seul problème, c’était Sabrina.
Il y avait une chance sur deux qu’elle ne dise rien, même si elle
m’apercevait, puisqu’elle avait une grosse dette envers moi. À l’inverse,
elle ne devait rien à Ella, raison pour laquelle elle pouvait faire foirer
mon plan en la mettant en danger.
Prendre mon ange avec moi m’angoissait. Une image me revint en
mémoire : Ella, terrifiée, piégée dans les bras de cet enculé de James.
Tout ça à cause de cette salope de Jones qui m’avait retardé. Encore
aujourd’hui, cette image me hantait. Même s’il n’avait pas pu finir ce
qu’il avait commencé, je me rappelais son état après.
Et le désespoir sur son visage.
En rentrant, elle était même effrayée à l’idée que je la touche. Elle était
fragile et, parfois, je l’avais pris à la légère.
Elle ne mérite pas ça. Je suis mauvais pour elle.
Je me promis de la protéger, ce soir comme demain, ainsi que tous les
jours où je serais avec elle. Je ressentais ce besoin de la protéger de mon
monde.
En fait, je ressens le besoin de la protéger de tout.
Je fis glisser la cravate autour de mon cou et j’esquissai un petit sourire
en m’avançant vers la chambre. Bien sûr que je savais nouer une cravate.
Mais est-ce qu’elle le savait ? Absolument pas.
Est-ce qu’elle allait le faire à ma place ?
— Ella ! J’ai besoin de toi.
Oh que oui.
Pendant que j’attendais bien sagement qu’elle ouvre cette porte qui me
séparait d’elle, je laissai échapper un rire moqueur. Cette fille m’obsédait
et je n’arrivais plus à rester loin d’elle. Je faisais tout le contraire.
— El…
Dès que la porte s’ouvrit, ma respiration se coupa. Ella me fusillait du
regard, mais ce n’était pas ce qui provoquait cette réaction. C’était de la
voir dans cette robe.
— Quoi ? m’interrogea-t-elle sèchement.
J’esquissai un sourire faussement innocent en pointant du doigt ma
cravate défaite. Elle leva les yeux au ciel et s’approcha de moi. Ses doigts
se posèrent délicatement sur le morceau de tissu, qu’elle commença à
nouer, les sourcils froncés.
— J’avais raison, cette robe est parfaite sur toi, murmurai-je en la
détaillant.
Ses doigts se crispèrent mais elle poursuivit sa tâche sans un mot.
— Mais elle serait encore mieux sur le sol, lui glissai-je à l’oreille.
Mon souffle se rompit lorsqu’elle serra très fort la cravate autour de
mon cou, me faisant écarquiller les yeux.
Son visage s’approcha du mien et elle murmura près de mes lèvres :
— N’oublie pas que tu es entre mes mains, Scott…
Et je suis à tes pieds, aussi.
— Alors ne dis pas des conneries qui peuvent te coûter la vie, ajouta-t-
elle à voix basse avant de poser ses mains sur mon torse et de me pousser
en arrière.
Sur ce, elle me claqua la porte au nez. Je desserrai ma cravate en
sentant un frisson d’excitation parcourir mon corps.
Je n’avais jamais éprouvé une telle attirance pour une fille. C’était
tellement violent. Putain, elle m’avait entièrement ! Des pensées
malsaines se mirent à danser par milliers dans mon esprit, mais l’idée de
lui déchirer sa robe ne me faisait pas autant bander que celle de
l’entendre me supplier de continuer à la baiser avec mes doigts.
Un nouveau frisson s’empara de moi. Elle allait me tuer sans même
m’avoir touché.
Je grimaçai. Mon corps avait à nouveau besoin d’une douche glacée,
parce que son attitude était en train de me brûler.
— Tu me fais vriller, soupirai-je. Et, putain, qu’est-ce que j’adore ça !
Je l’avais prévenue, elle venait de commencer un jeu très dangereux.
Et je n’allais certainement pas l’arrêter. Bien au contraire.
On verra combien de temps tu vas tenir, mon ange.

*
Ella
Une heure plus tard…

En route vers le fameux casino, j’insérai la petite oreillette qu’Asher


venait de me donner. Mon estomac se serrait au fur et à mesure qu’on
approchait du danger. Enfin, j’étais la seule de nous deux à être vraiment
en danger. L’idée de devoir m’éloigner d’Asher en sachant que sa cible
allait me suivre m’angoissait.
— On y est…
La voix rauque d’Asher me fit sortir de mes pensées. Je contemplai
nerveusement le gigantesque casino, dont les lumières colorées
m’aveuglaient. Nous étions bien à Las Vegas. Dehors, quelques
personnes fumaient tandis qu’un ballet incessant de gens en tenue de
soirée se jouait à l’entrée. Une question tournait en boucle dans ma tête :
comment allait-il faire pour tuer un gars avec tout ce monde autour ?
Le plan était simple. Je devais lancer quelques œillades à ce porc au
cours de la partie. Après sa victoire, Asher me demanderait d’aller
chercher une boîte inexistante dans sa voiture, histoire de m’éloigner sans
attirer les soupçons. D’après lui, le gros porc ordonnerait à ses hommes
de rester dans le casino pendant qu’il me suivrait à l’extérieur. Asher lui
laisserait quelques minutes d’avance pour échapper aux regards de ses
chiens.
— Tu stresses ?
— Oh, pourquoi ? Je devrais ? Je vais me faire suivre par un mec qui
veut me sauter, ce n’est rien, je suis habituée, répliquai-je
sarcastiquement.
Il se tourna vers moi, un léger sourire aux lèvres.
— N’aie pas peur, je serai là.
J’inspirai profondément. Mon cœur tambourinait et mes mains
tremblaient.
Je sursautai lorsque les doigts d’Asher se posèrent à l’arrière de mon
crâne. Son pouce caressa ma nuque.
— Il ne t’arrivera rien.
— Je n’aime pas ce plan, soufflai-je nerveusement. Je n’aime pas
l’idée de servir d’appât.
Il me détailla silencieusement. Face à son sourire, je sentais mes joues
rougir. Cet aspect doux d’Asher me réchauffait le cœur, même si je ne le
montrais pas. C’était bizarre… car, si je n’arrivais pas à trouver ses
gestes sincères, je mourais d’envie qu’ils le soient.
— Je t’ai déjà dit que tu étais vraiment jolie ?
Je levai les yeux au ciel afin de camoufler le fait que mon cœur était à
deux doigts de lâcher.
— Ne change pas de sujet, soupirai-je en secouant la tête d’un air
faussement blasé.
— J’essaie de te faire penser à autre chose, parce que je peux sentir ta
peur à des kilomètres, me dit-il en caressant ma nuque. Tout va bien se
passer, tu verras.
— Oui, c’était aussi ce que je pensais quand on était partis à Monaco,
et devine ce qui s’est passé ?
Son sourire s’effaça lentement. Avec un soupir, je détournai le regard.
Mon angoisse était vraiment palpable : mon corps tremblait et mon cœur
battait à une vitesse folle.
— Je suis désolé.
J’arrêtai de respirer et me tournai vers lui en fronçant les sourcils.
Désolé de quoi ?
— Pour James, reprit-il. Je n’avais pas prévu d’être retardé, je ne
t’aurais jamais laissée seule volontairement.
Ma gorge se noua lorsque je me rappelai cette soirée. J’avais été
tétanisée par la sensation de ses mains sur moi, par mon impuissance.
Asher était arrivé au dernier moment, sans laisser l’occasion à James de
terminer ce qu’il s’apprêtait à faire. Je n’en voulais pas à Asher pour son
retard. Je lui en voulais de m’avoir caché cette partie du plan, et il le
savait.
— Je te donne ma parole que tu connais l’intégralité de mon plan,
chuchota-t-il. Tout ce que je veux, c’est l’éloigner de ses chiens.
— Pourquoi on est encore ici ? l’interrogeai-je.
— On les attendait, me dit-il en désignant son téléphone, qui se mit à
vibrer.
Au même moment, quelqu’un toqua contre la vitre du psychopathe.
Je ne connais pas cette partie du plan.
Asher déverrouilla les portières, laissant l’inconnu s’engouffrer dans la
voiture.
Non. Les inconnus.
— Nom d’un chien, il fait un froid de pute ! s’exclama le premier en se
frottant les mains.
— Je t’avais dit de prendre ma veste, s’exaspéra le second.
— Ella, je te présente Jacob et Vernon, commença Asher en se
tournant vers moi. Ce sont mes taupes pour la soirée.
L’homme aux cheveux d’ébène, Jacob, était celui qui avait râlé à cause
du froid. Il me salua d’un petit geste de la main tandis que l’autre hocha
la tête dans ma direction avec un sourire plus timide.
— Bonsoir, Ella, dit-il.
— Tu n’avais pas dit que tu venais seul ? demanda Jacob en arquant un
sourcil.
— J’ai changé d’avis au dernier moment, marmonna Asher. Comment
c’est, à l’intérieur ?
— Bonne nouvelle, Sabrina ne sera pas de la partie ! déclara
joyeusement Jacob sans savoir qu’il venait d’ôter le poids qui pesait sur
mon ventre.
— J’ai désactivé les caméras de surveillance, continua Vernon. Il sera
accompagné de trois hommes ce soir.
— Les cocktails sont prêts aussi, s’enthousiasma le brun. Je ne savais
pas que c’était aussi kiffant de faire le barman ! C’est peut-être ma
vocation ?
— Seigneur…, soupira Vernon en levant les yeux au ciel.
Leur discussion m’arracha un petit sourire. Jacob me rappelait Ben
avec son petit air malicieux et son énergie. Vernon, lui, paraissait plus
sérieux. Son corps imposant, son crâne rasé et son tatouage au visage le
rendaient presque effrayant.
— Hé, Ash ?
Ce dernier contemplait le casino, l’esprit ailleurs. Il murmura un «
hmm » en guise de réponse, qui invita Jacob à continuer :
— Est-ce que tu vas le tuer ici ?
— Non, répondit-il simplement.
Je fronçai les sourcils. Où est-ce qu’il allait le tuer, alors ?
Plusieurs minutes de silence suivirent, pendant lesquelles je n’osai pas
lui poser la question. La présence des deux hommes dans la voiture m’en
empêchait. Je n’étais pas à l’aise avec les inconnus.
— Descendez, ordonna Asher, les yeux toujours rivés sur le casino. Et
n’oubliez pas : une dose suffit pour l’assommer, deux doses le tueraient.
Et je ne veux pas le tuer avec une boisson de merde.
— C’est noté ! s’exclama Jacob. À plus tard, trésor !
Son clin d’œil me crispa. Asher se tourna vers moi et esquissa un petit
sourire avant de m’informer :
— Détends-toi, mon ange. Jacob n’est pas attiré par les femmes.
Seulement par Vernon.
En voyant les deux hommes se prendre par la main en s’éloignant de la
ruelle, je compris qu’ils étaient ensemble.
— Ce sont les amis d’une vieille connaissance. J’avais besoin d’eux ce
soir. Ils sont doués pour passer inaperçus. Tu viens ? On y va.
J’inspirai profondément et acquiesçai. L’air froid me fouetta dès que je
posai un pied hors du véhicule. Asher enroula son bras autour de ma
taille, ce qui déclencha des frissons dans mon dos.
Ses lèvres s’étirèrent.
— On dirait que ce n’est pas seulement la soirée qui te rend
nerveuse…, murmura-t-il au creux de mon oreille.
J’adoptai un air blasé qui l’amusa. La cacophonie ambiante me rendait
anxieuse, je n’étais pas habituée à autant de monde ni à autant de
lumières.
Arrivée à l’intérieur, je restai sans voix face au décor. L’immense pièce
était essentiellement peinte dans des tons or et rouge. Plusieurs tables
trônaient au centre, peut-être pour jouer au poker, et je voyais au loin des
roulettes, ainsi que des machines à sous. Une centaine de personnes se
mouvaient entre les tables, sans compter les serveurs munis de leurs
plateaux.
C’était la première fois que j’entrais dans un casino, mais je savais
déjà que ce n’était pas le genre d’endroit où je retournerais
volontairement.
Asher posa ses mains de chaque côté de mon visage, un petit sourire
aux lèvres. Ses iris étaient camouflés par les lentilles noires qu’ils
portaient.
Je préférais ses yeux gris.
— Détends-toi, me répéta-t-il une nouvelle fois. Tu es avec moi.
— Ça ne m’aide pas, répondis-je sarcastiquement.
Il gloussa.
— Peut-être, mais c’est mieux que rien. Tu vois l’homme petit et gros
derrière moi, avec trois hommes et plusieurs personnes qui jouent autour
?
Je scrutai la foule du regard. Je parvins à trouver l’homme en question
sans trop d’efforts. Il n’était pas si petit mais… il ressemblait au Pingouin
dans Batman.
— Allez, plus vite on commencera, plus tôt on terminera ! déclara
Asher avant de poser ses lèvres sur mon front. Tu vas être parfaite.
Il me prit la main et me tira vers la table où était assise notre cible. En
observant les gens autour de moi, un sourire malicieux m’interpella.
Jacob. Ce dernier était derrière le bar, à préparer des cocktails. Il me fit
un clin d’œil et je souris faiblement en retour.
Mon cœur tambourina lorsque nous arrivâmes près de l’homme à
abattre. Ce dernier nous scruta tous les deux avant de poser son regard
sur moi. Asher pressa ma taille puis me susurra à l’oreille :
— Même si ça me fait chier, j’ai vraiment besoin que tu lui souries,
mon ange.
Je me tournai vers lui, les yeux écarquillés. Sa demande était certes
banale, mais cet homme me dévisageait d’une manière qui m’empêchait
de lui sourire.
— Je te hais, Scott, murmurai-je en esquissant un sourire forcé en
direction de l’homme.
— Pas moi, me répondit Scott en caressant mon flanc.
— À qui le tour ? s’exclama la cible en levant les bras. Vous, monsieur
?
Asher acquiesça et s’assit sur la chaise en face de lui. Ce dernier ne me
quittait pas des yeux. Je le vis passer sa langue sur ses lèvres avant de
demander à ses hommes de nous ramener des verres. J’inspirai
profondément. J’avais hâte d’en finir.

Deux heures.
Cette foutue partie avait duré deux longues et ennuyeuses heures.
Comme prévu, Asher avait gagné. Jacob était venu plusieurs fois nous
servir des boissons, apportant les verres qui allaient droguer ce porc. Ce
dernier ne m’avait pas quitté des yeux, j’en avais eu la nausée. Asher
m’avait lancé des regards ou adressé des petits sourires et, Dieu, qu’est-
ce que je l’avais détesté durant cet interminable moment !
En fin de partie, Asher me demanda d’aller récupérer une boîte dans sa
voiture, assez fort pour que le porc l’entende.
À présent, je quittais le casino. Lentement.
La voix d’Asher me parvint dans l’oreillette. Aussitôt mon cœur
s’emballa.
— Il vient de parler à ses hommes, il va te suivre.
— Je te déteste, crachai-je faiblement en m’avançant vers la sortie.
Asher lâcha un petit rire.
— Je t’ai entendue.
— C’était le but.
Quelques hommes au bar me lancèrent des regards et des sourires
lourds de sous-entendus qui me firent grimacer. L’air frais de l’extérieur
crispa mes membres et ma cage thoracique se comprima.
OK… Tout va bien se passer.
Je m’avançai vers la voiture garée plusieurs mètres plus loin, à l’abri
des regards, entre deux rues faiblement éclairées de cette ville qui,
pourtant, ne jurait que par la lumière. D’après ce que j’avais compris, les
caméras de surveillance avaient été désactivées. Je supposais que Vernon
avait également éteint les lampadaires de la ruelle.
— OK, mon ange, il vient de sortir.
Mon estomac se noua tandis que mes talons crissaient sur le gravier.
Un brouhaha résonnait dans mes oreilles, j’étais incapable d’entendre
autre chose que les battements frénétiques de mon cœur et les pas
derrière moi. Peut-être mon angoisse amplifiait-elle ces sons ?
J’inspirai profondément. La peur me tenaillait tellement que je ne
comprenais pas comment j’étais encore capable de marcher.
Dès que je m’engouffrai dans la première ruelle, le brouhaha
commença à diminuer. Je tremblais comme une feuille, sans savoir si
c’était de froid ou de peur.
Ou peut-être un mélange des deux.
Et là…
Un bruit de pas se fit entendre derrière moi.
J’avais envie de vomir.
La voiture était encore à quelques mètres. Plus je m’éloignais du
casino, plus je me sentais proche du danger. Cette sensation horrible
retournait mon estomac déjà noué.
— N’aie pas peur… je ne suis pas loin.
Je ne savais pas comment Asher allait s’y prendre et je n’en avais rien
à foutre. Tout ce que je voulais, c’était qu’il m’emmène loin de cet
homme qui me suivait. Dans l’oreillette, j’entendais Asher compter les
secondes, sans comprendre pourquoi.
— Il est dangereux pour une femme d’être seule dans des ruelles
faiblement éclairées ! s’exclama la voix du porc, qui fit faire un bond à
mon cœur.
— Mon ange, sois naturelle et réponds-lui, me murmura Asher.
J’inspirai profondément et je me tournai vers lui en me forçant à
sourire.
— Vous avez raison, et c’est encore plus dangereux lorsqu’elle se fait
suivre.
Hein, Asher ? Enfoiré. Je te déteste.
— Votre copain ne vous a pas accompagnée, alors je voulais le faire à
sa place, dit-il en s’approchant de moi.
Je maintins la distance entre nous en continuant d’avancer vers la
voiture. Très vite, elle apparut dans mon champ de vision. Au même
moment, j’entendis la cadence de ses pas s’accélérer.
Putain, Asher, t’es où ?
— D’ailleurs… j’ai cru comprendre que vous vous ennuyiez avec lui,
je me trompe ?
Il était à présent à côté de moi. Tendue, je me dépêchai de rejoindre la
voiture qui allait marquer la fin de la mission pour moi.
— Je ne suis pas fan des parties de poker, rétorquai-je doucement.
— J’ai vu ça, oui, mais ce n’est pas la question…
J’arrivai près de la voiture, fébrile. Le porc se lécha les lèvres en me
déshabillant du regard. Je me sentais en danger. Beaucoup trop en danger.
Dans mon esprit, une tornade de pensées attaquait sournoisement mon
sang-froid. Et je n’entendais plus Asher, qui était silencieux.
Et s’il ne venait pas ? Et s’il avait du retard, comme avec James ?
— Venez me retrouver si vous vous ennuyez avec lui…, insista-t-il.
Il me tendit une carte avec ses coordonnés. En retour, j’esquissai un
sourire poli alors que je tremblais de la tête aux pieds.
— Je suis sûr que… je pourrais vous satisfaire, murmura-t-il en se
rapprochant dangereusement.
Son haleine empestait l’alcool. Je m’éloignai de lui puis fronçai les
sourcils en le voyant soudain tituber. Sans crier gare, il s’accrocha à mon
bras. Comme si ses jambes ne supportaient plus son poids, il tomba à
terre, les yeux révulsés. La drogue de Jacob avait fait effet.
Mon cœur flancha lorsque son corps fut brutalement tiré en arrière.
Asher le tenait fermement par le col de sa chemise.
— Laisse-moi te montrer à quel point je l’ennuie, enfoiré, cracha-t-il
en le fusillant du regard.
La mâchoire contractée et les bras tremblants de rage, il balança son
corps à l’intérieur du coffre. J’étouffai un cri lorsqu’il enroula une corde
autour de ses chevilles et menotta ses mains derrière son dos avant de lui
couvrir la tête.
Une fois le coffre fermé, il se retourna vers moi. Aussitôt son regard
s’adoucit et ses bras s’enroulèrent autour de ma taille. Retrouver son
odeur familière m’arracha un sanglot. L’espace d’une seconde, j’avais cru
qu’il ne viendrait pas. Comme la dernière fois.
— Je suis là… je t’ai donné ma parole, murmura-t-il en me serrant
contre lui.
— Il… Il me…
Des larmes de soulagement glissaient le long de mes joues glacées. Je
n’arrivais pas à parler tant ma gorge était nouée. C’était enfin terminé.
— Tu as réussi, mon ange.
— C’est bon, il est mort ? fit une voix derrière moi.
C’était celle de Jacob.
En le voyant arriver avec Vernon, j’essuyai mes larmes. Asher
répondit, son bras toujours autour de moi :
— Pas encore, mais bientôt.
— On peut venir ? Mec, je te jure, on s’ennuie ici…
— Non, rentrez. Votre mission est terminée, refusa Asher avant de
s’éloigner de moi et d’ouvrir la portière.
Il fouilla dans la boîte à gants et en sortit de grosses liasses de billets,
qu’il balança aux deux hommes. Aucun ne compta l’argent. Vernon saisit
la liasse de Jacob et la cacha dans la poche de sa veste.
— Toujours un plaisir de travailler pour toi, Scott ! s’exclama Jacob en
souriant de toutes ses dents.
— Si t’as besoin d’aide, tu sais où nous trouver, acquiesça Vernon.
— Bonne soirée, trésor ! me lança Jacob avant de prendre la main de
son copain et de l’emmener avec lui.
Je les regardai s’éloigner de nous. Puis un petit hoquet s’échappa de
mes lèvres lorsque la main d’Asher m’attira contre lui. J’eus à peine le
temps de prendre une inspiration que ses lèvres fondirent sur les miennes
brutalement.
Mes yeux s’écarquillèrent et mon pouls s’accéléra.
— Tu as dit que Raven et Changelin s’étaient embrassés après avoir
réussi un plan, murmura-t-il en détachant ses lèvres des miennes. Mais ne
compte pas sur moi pour t’écrire une chanson.
CHAPITRE 19 : À TON RYTHME
Ella

La boule au ventre, je jetais des coups d’œil réguliers vers l’arrière en


grimaçant. J’ignorais dans combien de temps l’homme allait reprendre
ses esprits. Pour l’instant, il grognait et marmonnait des phrases qui
n’avaient aucun sens.
Nous venions de kidnapper quelqu’un. Et nous étions sur le point de le
tuer.
Asher n’avait pas dit un mot depuis qu’on avait démarré. Concentré
sur la route et perdu dans ses pensées, il ne remarquait pas ma peur.
Je pouvais encore sentir son baiser sur mes lèvres, entendre ses mots
qui avaient fait vibrer mon cœur. Il n’avait pas oublié notre discussion sur
les Teen Titans, il avait même reproduit une scène de la série.
À cette pensée, je sentis mon cœur se réchauffer.
Ce côté d’Asher me faisait fondre, littéralement. Je ne m’y étais pas
encore habituée et j’avais du mal à sortir de ma tête l’idée qu’il jouait un
personnage pour que je lui tombe dans les bras.
Mon sourire disparut aussitôt.
Peut-être jouait-il, finalement. Peut-être rien n’était-il sincère, même si
je le ressentais autrement… Après tout, il était normal de se demander
comment quelqu’un pouvait changer aussi rapidement.
Il était clair que je ne connaissais pas Asher, ou du moins que je ne
connaissais qu’un fragment de sa personnalité. Il ne se laissait pas
approcher aussi facilement, et le voir s’ouvrir à moi, sans barrières, me
laissait perplexe.
Les mises en garde de Kiara contre Asher ravivaient mes soupçons. «
Asher est un beau parleur. » Ces quelques mots suffisaient à intensifier
ma colère. Bien sûr qu’il mentait, qu’il jouait ! Il n’était pas sincère.
Asher ne se montrait jamais aussi gentil, aussi doux. Je venais de rentrer
naïvement dans son jeu, qui consistait à me laisser croire que tout était
vrai.
— On est arrivés… Ça va ?
J’inspirai profondément lorsque sa voix me fit sortir de mes pensées.
Devant mon expression, il arqua un sourcil.
— Pourquoi tu m’as embrassée ? l’interrogeai-je sèchement.
Ses lèvres s’entrouvrirent et ses sourcils se froncèrent.
— Ton cerveau vient d’assimiler que je t’ai embrassée ? C’était il y a
presque trente minutes, mon ange…
— Mon cerveau vient d’assimiler que tu es en train de jouer, crachai-je
sans me retenir. Tout ça pour prouver à Shawn que tu…
Son regard s’assombrit et je fus coupée dans mon élan. Sa mâchoire
contractée et ses yeux assassins attisaient ma colère.
— Tu penses toujours que je fais ça à cause de ce putain d’enfoiré ?
m’interrogea-t-il froidement.
— Bien sûr que oui ! Je suis naïve mais pas stupide ! rétorquai-je en
haussant le ton alors qu’il venait de garer la voiture.
Il quitta le véhicule, ce que je fis à mon tour en continuant sur ma
lancée :
— Tu m’ignores pendant UN AN puis tu te pointes comme une fleur à
cause de lui. Tout doux et…
— T’es vraiment en train de remettre en question ma façon d’agir avec
toi, là ? Maintenant ?
J’acquiesçai, les poings serrés. Il contourna le véhicule et ouvrit le
coffre afin de tirer brutalement le corps de sa cible à l’extérieur. Ce
dernier gémit lorsque ses membres heurtèrent le sol rocailleux.
Autour de nous, il n’y avait que la route et un champ. Sans les phares
de la voiture, impossible d’apercevoir quoi que ce soit à travers la
pénombre.
— Tu ne peux pas m’éviter pendant un an et ensuite revenir comme si
tu avais toujours voulu de moi ! repris-je alors qu’il sortait une bâche.
Tous tes mots, tes gestes, tout ce que tu fais, c’est juste pour remporter ta
compétition merdique !
— Mais putain, Ella, je ne fais pas ça à cause de lui ! Merde, tu crois
vraiment que je l’ai dans la tête ? T’es sérieuse ?
— Très ! Tu m’embrasses et tu…
— Tu m’as embrassé en premier, je te rappelle ! s’écria-t-il en pointant
un doigt accusateur sur moi. Ou tu préfères ne pas en parler ?
Mon souffle se coupa un instant.
— C’était une erreur, rien de plus. Ne crois pas que c’était sincère,
crachai-je en le regardant droit dans les yeux.
Son visage se décomposa. Ses lèvres s’entrouvrirent mais plus aucun
mot ne quitta sa bouche.
Ce n’était pas une erreur. Tu l’as voulu. Tu es en train de faire comme
lui.
Non, je n’assumais pas ce baiser. Toutefois, mes paroles venaient de
dépasser ma pensée. Et voir son visage se décomposer me pinçait le
cœur. Parce qu’un an plus tôt c’était moi qui affichais cette expression.
— Je…
— Retourne dans la voiture, me coupa-t-il en détournant les yeux.
— J’ai…
— RETOURNE DANS CETTE PUTAIN DE VOITURE ! hurla-t-il
sans me regarder.
Mon cœur fit un bond. J’obéis, désormais rongée par la culpabilité.
Son visage avait changé du tout au tout à cause de mes mots.
Je l’avais touché.
Et je connaissais ce sentiment, car il me l’avait fait ressentir lorsque
nous nous étions embrassés pour la toute première fois.
Depuis ma vitre ouverte, je le vis frapper sa cible en plein dans la
mâchoire. Je venais de le plonger dans une colère noire.
Il cria de rage puis emprisonna le visage du porc entre ses doigts.
— J’ai sincèrement envie de te tuer, mais laisse-moi me défouler sur
toi avant. Je m’ennuie.
Sans perdre une seconde, il commença à rouer de coups la cible
incapable de se protéger. Une main sur ma bouche, je contemplais la
scène, pétrifiée par sa violence. L’homme crachait du sang en hurlant de
douleur. Son visage était tuméfié, les poings d’Asher l’avaient ravagé.
Ce dernier grogna bruyamment avant de tirer son arme de sa poche et
de la pointer sur le crâne du porc recroquevillé sur la bâche. Une folle
envie de vomir s’empara alors de moi.
Le regard noir, Asher m’ordonna :
— Tourne-toi.
Mon cœur palpitait. Tout en déglutissant difficilement, je pivotai la tête
et fermai les yeux afin de calmer ma respiration.
Un bruit strident me fit violemment sursauter.
— Ne te retourne pas, ordonna sèchement la voix d’Asher. Je n’ai pas
terminé.
Mon corps était secoué de tremblements, mon estomac était à deux
doigts de me lâcher, tout comme mon cœur. Clouée sur le siège, je
comptais les secondes en priant pour qu’Asher termine vite. Je ne
supportais pas de savoir qu’il y avait un cadavre ici.
J’entendis le coffre s’ouvrir et se refermer, puis Asher s’installa sur
son siège. Il referma la portière avec un grognement. Sans perdre une
seconde, il appuya ensuite sur l’accélérateur et nous quittâmes ce lieu que
j’espérais ne jamais revoir.
Sur le trajet, il ne fuma pas une, ni deux, mais six cigarettes. Je
demeurai muette, peu désireuse de me faire broyer les os comme le
cadavre qu’on avait laissé derrière nous.
Après plus d’une heure de route, nous étions enfin revenus à la
propriété des Scott. Le sommeil alourdissait mes membres. Froid et
distant, il était l’Asher que je ne connaissais que trop bien.
J’avais raison. Ce n’était qu’un jeu pour lui. Toutefois, je décidai de ne
pas reprendre notre conversation, je n’étais pas suicidaire.
Alors que je fermais la porte d’entrée, je le vis se diriger vers la salle
de bains, sans manquer de claquer la porte derrière lui, ce qui m’arracha
un soupir.
Une fois dans la chambre, je verrouillai la porte. La pression retomba
lorsque je pris conscience que c’était enfin fini. Nous avions réussi cette
mission. Je me rapprochais donc du jour où j’allais revoir ma tante.
Est-ce qu’il comptait toujours m’accompagner ? Malgré ce qui venait
de se passer ?

Allongée dans mon lit, je n’arrivais pas à fermer l’œil. La culpabilité


me rongeait de l’intérieur. Mes mots avaient dépassé ma pensée, je
n’avais pas voulu le blesser, mais en même temps je voulais qu’il souffre
autant que j’avais souffert.
Je ne me comprenais plus.
Je n’arrivais pas à garder mon sang-froid, je ne lui faisais pas
confiance. Pourtant je ne souhaitais que ça, le laisser me montrer un autre
aspect de lui sans me questionner chaque seconde sur la sincérité de ses
actes.
Sauf que, pour l’instant, je n’y arrivais pas. C’était trop tôt. J’étais
tombée amoureuse une fois, je ne le ferais pas une deuxième fois. Pas
sans être sûre qu’il tomberait avec moi. Mes sentiments avaient beau être
encore vivaces, mon amour-propre et ma rancune les étouffaient.
Une heure passa, puis deux, et je n’arrivais toujours pas à m’endormir
à cause du souvenir de l’expression sur son visage.
Je me levai doucement en quête d’un verre d’eau pour ma gorge sèche.
Sur la pointe des pieds, je m’avançai jusqu’à la porte et l’ouvris
délicatement. Je grimaçai en entendant son léger grincement.
— OK…, chuchotai-je.
S’il se réveillait à cause de moi, j’étais bonne pour retrouver ma mère,
et le cadavre de ce soir.
Le silence régnait dans le salon. Pas de fumée ni de télé allumée. Il
dormait.
Seigneur, aide-moi.
Un petit souffle quitta ma bouche lorsque j’attrapai le verre et que je
m’approchai du frigo. Alors que l’eau commençait à couler, je l’entendis
grogner. Mon cœur fit un bond. Je stoppai tout mouvement, allant même
jusqu’à retenir ma respiration.
Je fronçai les sourcils en l’entendant grogner à nouveau, plus
bruyamment cette fois. Et encore une fois. Puis il murmura dans un
souffle :
— Non…
Je l’ai réveillé ?
Doucement, je m’approchai du salon. Sa tête bougeait, ses yeux étaient
fermés et ses sourcils froncés. Il était en train de rêver, ou plutôt de
cauchemarder, vu la sueur qui perlait sur son front. Me rappelant mes
propres cauchemars, je posai ma main sur son épaule.
— Asher…
Je le secouai doucement mais il dormait toujours.
— Asher, réveille-toi…
Je réessayai avec plus de force. Je m’agenouillai près de lui et posai
mes doigts sur son visage tremblant.
— Ash…
Mon cœur fit un bond lorsqu’il se réveilla en sursaut, l’attention fixée
sur un point face à lui. Il ne semblait pas remarquer ma présence.
— Asher…
Il se tourna vers moi et l’inquiétude se peignit sur ses traits. Ses yeux
gris semblaient perdus.
Je comprenais cet état, celui où on ignore si l’on est encore bloqué
dans le cauchemar ou si on est à l’abri des démons.
— C’est fini, murmurai-je en me rapprochant de lui. Tu es réveillé…
Instinctivement, mes bras s’enroulèrent autour de son cou et je fermai
les yeux afin de calmer les battements agités de mon cœur. Sa respiration
s’emballait, il haletait encore comme s’il venait de courir un marathon. Je
ne l’avais jamais vu aussi apeuré.
Mais je compris que le fait d’avoir abattu cet homme y était pour
quelque chose. Je savais qu’au fond il n’aimait pas tuer.
Mon souffle s’arrêta lorsque ses bras m’entourèrent et que son visage
se nicha au creux de mon cou. Mes doigts caressèrent ses cheveux et il
expira longuement. Nous restâmes comme ça durant quelques minutes,
aucun de nous ne voulant se détacher de l’autre. Enfin, Asher éloigna sa
tête de mon cou pour me dévisager.
Nos souffles irréguliers se mélangeaient. Lorsque mes doigts se
posèrent sur sa joue, je sentis ses bras se resserrer autour de ma taille.
— Viens dormir… avec moi, murmurai-je.
Je ne pouvais pas le laisser ici. Je savais que, seul, il n’allait pas se
rendormir, et je voulais l’aider à le faire. Sentir une présence à côté de
moi m’aidait à trouver le sommeil après un cauchemar, peut-être serait-ce
le cas pour lui aussi.
Sans un mot je me levai, et il fit de même. Ses doigts saisirent les
miens, comme si ce geste était naturel, tandis que je le tirais vers la
chambre. Il s’arrêta près du lit. Une fois installée, j’esquissai un petit
sourire et tapotai le côté vide pour l’inviter à me rejoindre. Il me lança un
regard et s’allongea.
— Merci, murmura-t-il après de longues minutes de silence.
Il détourna son regard du plafond pour le fixer sur moi. Nous nous
faisions face, chacun de son côté du lit, et nous dévisagions dans l’espoir
de mémoriser chaque centimètre du visage de l’autre. Son regard me
rendait nerveuse. C’était comme s’il pouvait voir mon âme à travers mon
corps.
Dans ces moments-là, je ne pouvais nier la beauté de ce démon. Il
avait lavé ses cheveux et retiré ses lentilles. Ses traits étaient parfaits.
Je frémis lorsque ses doigts effleurèrent ma joue. Je ne tardai pas à
fermer les yeux pour mieux apprécier le calme et la douceur de sa
caresse.
— Je suis désolée…, murmurai-je, laissant échapper mon
insupportable culpabilité. Ce n’était pas vrai, ce n’était pas une erreur.
En rouvrant les yeux, je surpris un petit sourire sur ses lèvres. Ses
doigts quittèrent ma joue pour remonter vers mes cheveux.
— Je suis désolé, murmura-t-il. J’ai dit la même chose avant. Mais je
n’avais pas le courage de dire ce que je pense comme tu le fais
maintenant.
— Tu avais dit ça pour me blesser ? l’interrogeai-je doucement.
Il secoua la tête.
— Non, j’ai dit ça parce qu’à ce moment-là j’avais compris que tu
avais un pouvoir sur moi. Et j’ai fui. Crois-moi, j’avais envie de goûter à
ces lèvres bien avant ce soir-là, murmura Asher en passant son pouce sur
lesdites lèvres. Seulement, je n’avais pas imaginé qu’elles auraient autant
d’effet sur moi.
Son regard alternait entre mes lèvres et mes yeux.
— Bien sûr, j’étais incapable de rester loin de toi. Parce que je voulais
ressentir une nouvelle fois ce que j’avais ressenti ce soir-là.
Il parlait de Monaco, du soir où il m’avait demandé de l’embrasser.
— Shawn n’est pas dans ma tête quand tu es avec moi, mon ange, me
rassura-t-il à voix basse. Ce que je fais n’a aucun lien avec lui. Seulement
avec toi.
Je le sondai pour percevoir une trace de mensonge, mais son ton était
trop sincère.
Sans essayer de me retenir, je pressai ma main contre sa joue. Il frémit
au contact de mes doigts, ce qui m’arracha un petit sourire. Il les éloigna
de sa mâchoire. Les sourcils froncés, je le laissai faire et ma main se
retrouva sur son torse dénudé.
— Tu penses vraiment que c’est Shawn qui me met dans cet état ?
Mon souffle se coupa lorsque je sentis son cœur battre la chamade. Je
relevai les yeux vers lui, son sourire ne quittait pas ses lèvres.
— J’ai toujours été intéressé par toi, même avant ce fleuriste de merde,
avoua-t-il. J’ai juste été trop con pour ne pas te le montrer. Je pensais que
si je t’éloignais de moi tu trouverais quelqu’un qui méritait ce que tu
ressentais pour moi, mais j’étais loin de m’imaginer que mon con de
cousin te voudrait.
— C’était ça que tu voulais ? Me voir avec quelqu’un d’autre ?
— À vrai dire, non, je savais que j’aurais détesté te voir heureuse avec
un autre gars que moi. Mais je savais aussi que j’étais loin d’être bien
pour toi, murmura-t-il.
— C’était à moi de décider, répliquai-je en sentant ma gorge se nouer.
Et si je juge que tu mérites mes sentiments, alors ça sera comme ça et pas
autrement.
Son sourire s’élargit. Il encercla ma taille afin de me rapprocher de lui.
Dès que son odeur emplit mes narines, je fermai les yeux en appréciant la
sensation de ses bras autour de moi, ce sentiment de sécurité qui
m’enveloppait entièrement. J’avais l’impression que rien ne pouvait
m’atteindre quand j’étais dans ses bras.
Que personne ne pouvait me toucher.
Son menton se posa sur le sommet de mon crâne. L’oreille contre son
torse, je pouvais entendre son rythme cardiaque rapide et sa respiration
calme. C’était bizarre, mais c’était exactement lui : tout garder à
l’intérieur pour ne rien montrer à l’extérieur.
— Je ferai en sorte de les mériter, souffla-t-il finalement.
Mes lèvres s’étirèrent à ces mots. Je sentis ses doigts tracer un chemin
le long de ma colonne vertébrale. Jamais je ne me lasserais de ce geste
qui me ramenait à Londres.
— Laisse-moi juste faire mes preuves, ajouta-t-il doucement.
— C’est difficile de te croire.
— Je sais, m’accorda-t-il en pressant ses lèvres sur mon front. Je
sais…
Au moment où je relevai la tête vers lui, il baissa la sienne.
Machinalement, mes yeux rencontrèrent ses lèvres. Les sentiments que
j’éprouvais pour cet homme s’amplifiaient à chaque seconde que je
passais à ses côtés, c’en était effrayant.
— Si tu continues de me regarder comme ça, je ne vais pas résister
longtemps, dit-il dans un souffle.
Ah oui ?
Avec un sourire, je rapprochai mon visage du sien. Lorsque ma bouche
frôla la sienne, ses lèvres s’entrouvrirent.
— Tu te rappelles ce que tu m’as dit tout à l’heure ? murmurai-je en
laissant mes lèvres effleurer les siennes avant de les éloigner en le sentant
trop proche. Ce « jeu dangereux » que j’ai commencé ?
Il les dévorait du regard, comme affamé. C’était donc ça, le pouvoir
dont il me parlait.
— Je crois bien que… moi non plus, je ne vais pas l’arrêter, déclarai-je
en m’écartant.
Sur ce, je lui tournai le dos, sans toutefois me défaire de ses bras.
— Bonne nuit, Asher, lançai-je, malicieuse.
Je sentis son corps se crisper et mon sourire s’élargit davantage. C’était
si satisfaisant.
Un frisson parcourut ma colonne vertébrale lorsque ses lèvres
embrassèrent mon épaule et qu’il souffla contre ma peau :
— Bienvenue dans mon aire de jeu, mon ange.

*
Los Angeles, 22 heures.

— Oh, tu sais… ce qui se passe à Vegas reste à Vegas, n’est-ce pas,


Collins ?
Je déglutis en prenant une gorgée d’eau. Nous étions chez Asher
depuis quelques heures maintenant. Kiara avait absolument voulu dîner
avec nous. Aussi j’étais surprise de revoir Bella en compagnie de Ben,
ainsi qu’Ally et le petit Théo.
— Ça s’est bien passé, continuai-je en fuyant le regard du
psychopathe, qui me narguait.
— Oui, personne n’est mort… Enfin, pas nous.
Je gloussai en voyant Ben et Ally couvrir les oreilles de Bella et Théo.
Ben se montrait très protecteur envers Isabella, et leur amour me
réchauffait le cœur. Ils étaient terriblement mignons ensemble.
— Tu n’étais pas obligé de parler de ça, grogna Ben en enlevant ses
mains des oreilles de sa copine, qui souriait.
— Oh, ça va, Bella n’est pas si fragile ! s’exaspéra Kiara en prenant
une bouchée. Tu as revu Jacob ?
Asher but son verre de vin avant de répondre :
— Et Vernon, oui. Jacob est toujours aussi énergique, ça me donne la
nausée.
— Il est vraiment sympa, affirma Kiara. Je n’ai travaillé avec lui que
deux fois.
Je souris devant cette scène. Ce n’était pas tant le sujet qui me faisait
sourire que de voir tout le monde à table après une année loin d’eux. À ce
moment précis, j’étais vraiment heureuse.
Vers 23 heures, Ally annonça qu’elle devait rentrer parce que Théo
était fatigué. Cette dernière vivait à deux pas de chez Kiara, elles étaient
presque voisines. Depuis la mort de Rick, Ally était devenue la captive
de Ben et Théo voyait ce dernier comme son grand frère. Il était devenu
le petit protégé de tout le monde et un membre de la famille. Mais Rick
resterait à jamais sa seule figure paternelle. Ils se reconstruisaient tous
peu à peu depuis sa mort… Tous sauf Asher, qui ne montrait toujours
aucun signe de tristesse.
Kiara m’avait dit qu’il s’était suicidé, mais j’ignorais pourquoi. Elle ne
voulait pas être celle qui me divulguerait l’information. J’imaginais donc
qu’il fallait que je creuse du côté d’Asher.
Plus facile à dire qu’à faire.
— On va dormir ? demandai-je à Tate en le prenant dans mes bras.
Asher s’installa à côté de moi avec un nouveau verre. Je fronçai les
sourcils face à son petit sourire en coin.
— Quoi ?
— Je dois avouer que ta présence sur ce canapé m’avait manqué, me
confia-t-il en agitant lentement son verre.
— Je dois avouer que mon canapé à Manhattan me manque.
— Tu mens.
— À moitié, ris-je en jetant un œil sur la télé. Quand est-ce que tu vas
me donner l’adresse de ma tante ?
Je croisai son regard métallique, qui n’avait pas quitté mon visage.
— Tu es sûre de vouloir faire ça ? m’interrogea-t-il encore. Tu n’as pas
besoin de la re…
— Arrête, le coupai-je froidement. Tu dis ça mais tu ne sais pas ce que
ça fait. Elle est ma seule famille, Asher. La seule.
Il se tut.
— Toi, t’as Ben, Kyle, ta sœur ! Tu as tous tes cousins, et j’en passe…
Même si ce sont les derniers des enfoirés, tu as une famille. Pas moi. Je
n’ai personne. Personne ne m’attend le soir, personne ne se soucie de
moi, parce que je n’ai personne d’autre que moi.
Il ouvrit la bouche mais se ravisa.
— C’est important pour moi. Tu ne sais pas à quel point c’est
effrayant, Asher, d’être aussi seule. Tous les soirs je me dis que, si
demain je meurs, il n’y aura personne pour m’enterrer.
Ma vue s’embua et, en fronçant les sourcils, il enroula son bras autour
de mes épaules pour m’attirer contre lui.
— Alors, oui, j’en ai besoin. J’ai besoin de la voir et j’ai besoin qu’elle
me voie, murmurai-je en sentant une larme glisser le long de ma joue.
Merde, je ne me souviens même plus de son nom ! Je pense que ça
commence par un K…
Asher sourit et je fis de même. Tandis que sa main caressait mon
épaule, il murmura :
— Elle s’appelle Kate. Kate Webber. Elle habitait en Floride quand tu
étais avec elle. Par la suite, toi, tu es allée dans le Nevada.
Dans le Nevada ?
Je me rappelais avoir roulé presque deux jours avec John pour arriver
sur mon lieu de « travail ». Et dire que, tout ce temps, j’avais cru que
nous étions proches de la Floride !
— Ta tante a déménagé l’année d’après, m’informa-t-il doucement.
Elle s’est installée en Arizona.
Je fronçai les sourcils. Je ne connaissais pas tous les états américains,
et celui-ci ne me disait rien.
— Comment tu sais tout ça ? l’interrogeai-je en levant la tête vers lui.
— Encore une fois, je te porte de l’intérêt depuis bien plus longtemps
que tu ne le croies, mon ange, me dit-il avec un sourire en coin.
— Tu… Est-ce que tu sais autre chose sur elle ? lui demandai-je
timidement.
Il ne dit rien pendant quelques secondes puis secoua la tête
négativement. Mes espoirs d’en savoir davantage s’envolèrent d’un seul
coup.
— Quand est-ce que tu veux qu’on y aille ? s’enquit-il en reprenant ses
caresses sur mon épaule.
— Je… Je veux rentrer à Manhattan d’abord. Faire mes valises et…
réfléchir, aussi.
Il acquiesça.
— Prends tout le temps qu’il te faut, on ira à ton rythme.
C’était ce que je voulais. J’avais envie de lui dire que je l’aimais parce
qu’il respectait mes souhaits, mais à la place j’enroulai mes bras autour
de sa taille et je nichai ma tête au creux de son cou en murmurant :
— Merci.
CHAPITRE 20 : SOMMEIL TROUBLÉ
Ella
Manhattan, une semaine plus tard…

J’étais rentrée chez moi depuis maintenant quatre jours, et pour être
honnête Los Angeles m’avait manqué à l’instant où j’avais posé le pied
dans cet appartement. Je n’avais pas revu Asher depuis le lendemain de
notre retour de Las Vegas. Kiara était venue me chercher pour passer le
dernier week-end chez elle.
Il m’avait dit de prendre tout le temps qu’il me fallait, et j’étais restée
des heures et des heures à réfléchir et à remettre en question mes
décisions et mes envies. À présent, je revenais de mon rendez-vous avec
Paul, à qui j’avais pu confier mes craintes. Il m’avait soutenue dans ma
démarche : je n’allais pas pouvoir avancer sans lui parler.
Kate…
Mon portable vibra.
De Psychopathe :

> Tate a mangé mon déjeuner. Je ne sais vraiment pas comment tu


peux aimer ce chien.
Tout en esquissant un petit sourire, je m’avançai vers l’ascenseur.
Depuis mon retour, il m’écrivait souvent.
> Oui, c’est ce que je me dis chaque fois.
> J’ai l’impression qu’on ne parle plus de Tate…
> Ta perspicacité m’impressionne ! Envoie-moi une photo, il me
manque…
— Ella !
Je reconnus aussitôt cette voix. C’était Shawn, qui me faisait signe
depuis la cage métallique.
— Salut, dis-je avec un sourire nerveux avant d’appuyer sur le bouton
de mon étage.
— Je ne savais pas que tu étais revenue ! s’exclama-t-il. Tu es là
depuis quand ?
— Quelques jours seulement.
— J’ai été occupé toute la semaine, entre les réunions et les interviews.
Enfin, tu sais ce que c’est, me confia-t-il avec son habituel air vaniteux.
Je hochai la tête. Bien sûr, je ne savais pas ce que c’était. Mais si ça le
faisait parler de lui et pas de moi, je me ferais un plaisir de rentrer dans
son jeu.
— Ta présence manquait à ce building.
Mais oui, bien entendu.
Alors qu’il me parlait d’un dîner d’affaires, je fus distraite par mon
téléphone qui vibrait dans ma poche. Je savais que c’était Asher mais je
ne pouvais pas répondre.
Après d’interminables secondes, Shawn arriva à son étage. Avant de
s’en aller, il me demanda :
— Tu as des projets ce soir ?
— Euh… je… Oui, je reçois de la visite, bégayai-je.
Et c’était vrai. Asher devait venir car j’avais décidé qu’on partirait à la
recherche de ma tante le surlendemain.
— Oh, dommage, je me disais qu’on aurait peut-être pu passer la
soirée ensemble, fit Shawn avec une moue triste. Une prochaine fois,
alors !
Lorsque les portes de l’ascenseur se refermèrent, j’expirai lourdement
en reprenant mon téléphone.
> Non. Tu sais ce qui me manque, à moi ?
> Tu ne devineras jamais qui vient de prendre l’ascenseur avec moi.
J’esquissai un sourire narquois, rapidement remplacé par un long
soupir fatigué lorsque j’avisai la rose accrochée sur ma porte d’entrée.
Shawn ne m’envoyait plus de bouquets, mais une seule rose rouge,
depuis maintenant trois jours.
Attends… il vient de me dire qu’il ignorait que j’étais revenue…
Quelqu’un d’autre m’envoyait des fleurs ? La rose à la main, je tournai
la clé dans la serrure. Mes sourcils se froncèrent quand je constatai que la
porte était déjà ouverte. Pourtant, je vérifiais chaque fois que je l’avais
bien verrouillée avant de partir, et j’étais presque certaine de n’avoir pas
dérogé à cette habitude aujourd’hui.
Le cœur battant, j’entrai chez moi en inspectant le salon puis la cuisine
ouverte. Rien n’avait bougé. Mon bol était encore sur l’îlot, la télé
allumée, les oreillers du canapé toujours par terre.
Je refermai la porte doucement, le corps secoué de tremblements à
l’idée d’avoir peut-être laissé l’opportunité à quelqu’un de rentrer chez
moi. Lentement, je montai les marches puis j’ouvris d’un coup la porte
de ma chambre. Il n’y avait rien.
Mon téléphone vibra. Je lâchai un petit cri de surprise, l’esprit en
alerte.
— Ton fleuriste de merde n’est toujours pas mort ? m’interrogea
Asher.
— J’ai laissé la porte déverrouillée, annonçai-je, encore hébétée.
Comment j’ai pu oublier ?
Je continuai de vérifier les pièces. Un soupir de soulagement quitta
mes lèvres lorsque je compris qu’il n’y avait personne.
— Mon ange, personne ne va te voler dans cet immeuble. Ils sont tous
riches, soupira Asher.
Je passai une main dans mes cheveux et mis le haut-parleur avant de
poser mon téléphone sur le matelas.
— Oui, mais je n’ai pas l’habitude d’oublier, Asher, soufflai-je en
enlevant mon pull.
— Tu veux que mes hommes inspectent ton appartement ? me
demanda-t-il sérieusement.
— Quoi ? Non ! m’exclamai-je en secouant la tête. C’est juste que je
n’oublie jamais…
Je m’en voulais de m’être mise en danger.
Putain, je ne suis vraiment qu’une idiote.
— T’es sûre ?
— Oui, c’est bon, lâchai-je en enfilant mon pyjama.
— C’est toi qui vois. Je dois te laisser, appelle-moi si t’as besoin de
moi, termina Asher avant de couper.
Je me laissai tomber sur mon lit en fermant les yeux. Je commençais
réellement à détester cet appartement à cause du manque de sécurité que
j’éprouvais chaque fois que j’étais dedans.
Mon cœur palpita à l’idée de revoir Asher ici, ce soir. J’ignorais à
quelle heure il allait arriver – probablement lorsque je dormirais – ni
même pourquoi il avait décidé de venir deux jours plus tôt. Enfin…
j’avais quand même ma petite idée.
Un sourire étira mes lèvres. J’étais impatiente. Sa présence me
manquait, même si ça ne faisait que quelques jours. C’était dingue de
voir à quel point il faisait battre mon cœur dès qu’il posait les yeux sur
moi.
Lorsque j’étais avec lui, je me sentais en sécurité.
Cette pensée entrait en contradiction avec la suspicion que j’avais
encore à son égard. Oui, les mots étaient importants. Mais les actes
encore plus. Et c’était plus fort que moi, je doutais de sa sincérité à cause
des événements passés.
Toutefois, découvrir cette facette d’Asher me faisait perdre de vue mes
objectifs… Moi qui voulais le faire ramer, j’étais en train de succomber,
et facilement. Ce que ma rancœur encore vivace n’aimait pas.
— Tu me rends complètement folle, murmurai-je en me relevant.
Je m’installai sur le canapé blanc et, machinalement, lançai un épisode
de Teen Titans. Impossible à présent de regarder sans repenser à lui.
Comme tant d’autres choses.
C’est dingue, de relier une chose banale à une personne qui nous est
chère. Ainsi cette chose qui n’avait pas énormément de valeur devient
soudainement notre raison de sourire.
Tant de choses me rappelaient Asher, comme les cigarettes, les
chevalières, le moteur puissant d’une voiture, les baies vitrées, un carnet
et même la mayonnaise, car il détestait ça. Sans oublier le café et les
vestes en cuir. Le whisky, aussi.
Tout ça me ramenait instantanément à lui et me faisait sourire
bêtement. Est-ce que c’était la même chose pour lui ?
Comme il ne savait pas vraiment ce que j’aimais et ce que je n’aimais
pas, j’en doutais. Cette pensée effaça mon sourire.
Qu’est-ce que j’aimais, moi qui avais vécu à l’écart de tout pendant si
longtemps ? Je réfléchis. J’aimais la pluie, la solitude… Enfin, seulement
lorsque je l’avais choisie… Tate, aussi… Les framboises, même si la
pomme restait mon fruit préféré.
La vibration de mon téléphone me fit sortir de mes pensées.
De Kiara Smith :

> Je vais donner un bain à Tate, tu veux y assister ?


Je l’appelai aussitôt et son visage s’afficha sur l’écran. Elle déposa son
téléphone sur le lavabo pendant qu’elle faisait mousser le shampooing
sur le corps de Tate dans la salle de bains d’Asher. Kiara me raconta sa
journée et j’en fis autant. Dieu que j’aimais cette fille !
Voilà une chose à rajouter à la liste de ce que j’aimais : Kiara, ainsi que
mes nouveaux amis.
— Asher est beaucoup trop calme ces derniers temps, m’informa-t-elle
d’un ton malicieux. Et on sait toutes les deux qu’il n’est jamais calme,
Collins.
— Ah oui ? Je n’ai pas remarqué de grand changement, répondis-je en
évitant d’entrer dans son jeu.
— Mais oui, bien sûr, tu n’as rien remarqué ! lança la brune
sarcastiquement. Je ne sais pas ce qui s’est passé à Vegas, ni ce que tu lui
as fait, mais putain j’adore ça !
Je fronçai les sourcils, plongée dans l’incompréhension.
— Ella, il m’a laissée donner un bain à Tate dans sa salle de bains ! Et
hier il m’a laissée sortir plus tôt ! Je sais que ça peut paraître banal, mais
ça ne l’est pas !
Kiara s’esclaffa, hallucinée par ce que Asher l’autorisait à faire. Je la
comprenais : je ressentais la même chose quand il se montrait gentil avec
moi. Le moindre signe d’attention de sa part prenait des proportions
démesurées. Je souris à cette réflexion.
Ce psychopathe nous a tous traumatisés.

Des bruits de pas m’arrachèrent de mon sommeil. Je compris après


plusieurs minutes de confusion qu’Asher était enfin arrivé. Je ne savais
pas quelle heure il était et mes paupières étaient comme collées par la
fatigue.
La porte de ma chambre s’ouvrit doucement. Ses pas se rapprochèrent
de mon lit et délicatement, du bout des doigts, il caressa ma joue, ce qui
me fit frissonner. Je murmurai en souriant à moitié :
— Il y a une chambre vide, Asher. Tu peux dormir sur le canapé, aussi.
Alors que le bruit de ses pas s’éloignait de ma chambre, je me laissai
une nouvelle fois emporter par le sommeil.

Je terminai mon petit déjeuner sur le canapé devant mon dessin animé
préféré. Il était 8 heures et Asher ne s’était toujours pas réveillé. La porte
de la seconde chambre était encore soigneusement fermée.
Mais, alors que je prenais une autre cuillerée de mes céréales, je
sursautai lorsque la porte d’entrée s’ouvrit. Une silhouette que je
reconnus aussitôt entra. J’étais presque certaine d’avoir senti mon cœur
tomber au sol en voyant Asher pénétrer dans mon appartement, une petite
valise dans une main et une rose dans l’autre.
— Ton fleuriste de merde t’a lais…
Il s’interrompit au moment où son regard croisa le mien. La gorge
sèche et les membres tremblants, je fixai sa valise.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu… Tu… Tu viens… de… d’arriver ?
Il fronça les sourcils avant de me répondre :
— Bien sûr que oui ?
— Oh, mon Dieu ! soufflai-je.
Je me levai et posai la main sur ma poitrine, qui me faisait mal.
Est-ce que j’étais en train de rêver, hier ? Non, c’est impossible. Mais
si ce n’était pas lui… je…
— Ella ! m’interpella Asher en avalant la distance entre nous. Qu’est-
ce qui s’est passé ?
Les mains sur mes épaules, il me secoua doucement afin de me
ramener à la réalité. Je le regardais sans pouvoir sortir un son. Sa voix me
parvenait comme un écho lointain. Tout ce que j’entendais, c’étaient les
battements de mon cœur.
Et les pas dans ma chambre, cette nuit, qui résonnaient dans mon
esprit.
Ma respiration se fit erratique, je me mis à haleter. Asher me prit
fermement dans ses bras alors que je commençais à céder à la panique.
— La chambre, murmurai-je en écarquillant les yeux.
Je m’éloignai de lui pour gagner rapidement l’étage. Mon estomac se
tordait à mesure que je m’approchais de la chambre que je pensais
occupée par Asher.
Lorsque j’ouvris la porte, il n’y avait rien. Absolument personne.
C’est un cauchemar.
Je m’éloignai en tremblant de la pièce. Asher m’agrippa fermement et
me demanda en haussant le ton :
— Putain, mais dis-moi ! Qu’est-ce qu’il y a ?!
Inquiet, il détaillait mon visage rongé par la panique. Ses mains se
posèrent sur mes joues et ma vue s’embua. Mes pensées s’entremêlaient.
J’avais peur de ce que je venais de comprendre.
Et pourtant…
— Cette nuit… quelqu’un est entré chez moi. Je… Je pensais que
c’était toi. Il… Il est rentré dans ma chambre et il a touché mon visage.
Je…
Sa main se posa sur ma joue, exactement là où l’inconnu m’avait
touchée, et je tressaillis. Le visage d’Asher se décomposa tandis qu’il
assimilait ce que j’étais en train de dire.
Brutalement, il me tira avec lui en bas. Il me montra la rose qu’il avait
en main à son arrivée en me demandant très calmement :
— Ella… est-ce que c’est Shawn qui t’a envoyé ça ?
Je fixai la fleur. Au début, je pensais que oui. Mais hier il ne semblait
pas savoir que j’étais revenue.
Oh, mon Dieu…
— Mon ange, calme-toi. Je suis là maintenant, murmura-t-il en prenant
mon visage en coupe. Depuis combien de temps tu reçois ces roses ?
— Trois… Trois jours, je crois, bégayai-je.
Asher écarquilla les yeux. Il pesta avant de me prendre dans ses bras et
de me serrer comme si sa vie en dépendait. Je tremblais comme une
feuille et percevais les battements de cœur agités d’Asher. Nous étions
tous les deux en proie à une panique insoutenable.
— Maintenant, écoute-moi attentivement : tu vas prendre toutes tes
affaires et on va se barrer d’ici, d’accord ? m’ordonna-t-il en essuyant
mes larmes avec son pouce.
J’ouvris la bouche mais rien n’en sortit.
— Tu vas venir avec moi, et on verra.
— Mais je…
— Mais rien, putain ! me coupa-t-il rapidement. Les roses, c’est très
mauvais signe, bordel de merde ! Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Il passa nerveusement la main dans ses cheveux avant de dégainer son
arme, ce qui me fit hoqueter de surprise. À l’étage, il fouilla toutes les
pièces à la recherche d’une présence.
Mes jambes ne me soutenaient plus, si bien que je m’écroulai sur le
canapé, en état de choc. Quelqu’un était rentré dans ma chambre,
quelqu’un m’avait effleuré la joue. De la sueur froide perlait sur mon
front. J’étouffai un cri silencieux en réalisant ce qui s’était produit cette
nuit.
— JE VEUX VOIR TOUT LE MONDE AU BUILDING, JE VEUX
QU’ON ME FOUILLE CET ENDROIT SUR-LE-CHAMP ! hurla
furieusement la voix d’Asher.
Il dévala les escaliers, son téléphone à la main, et me rejoignit dans le
salon.
— Est-ce que tu as vu à quoi ressemblait l’homme qui était dans ta
chambre hier ?
— Je… Non, je n’ai pas ouvert les yeux.
Il se pinça l’arête du nez et inspira profondément. Son corps tremblait
autant que le mien. Je ne l’avais que très rarement vu dans cet état, ce qui
ne faisait qu’aggraver ma panique.
— Qu’est-ce qui se passe, Asher ? le questionnai-je en sentant des
larmes de terreur dévaler mes joues.
Il me prit dans ses bras puis pressa ses lèvres sur le haut de mon crâne.
— Les roses depuis trois jours, ce n’est pas Shawn, Ella, murmura-t-il.
L’homme d’hier n’était pas là pour te voler tes affaires. Quelqu’un
prévoit de te kidnapper, et je ne sais pas par quel miracle il ne l’a pas fait
hier.
Mon visage se décomposa. Ma lèvre se mit à trembler et je sanglotai.
S’il n’y avait pas eu les bras d’Asher pour me maintenir, je me serais déjà
écroulée.
— Je… Je pensais que c’était toi…
— Je sais.
— Non, je… Je lui ai parlé en pensant que c’était toi, l’informai-je en
me souvenant plus clairement des événements. Je l’ai appelé par ton
prénom.
Les sourcils froncés, il caressa ma joue mouillée.
— Putain de merde…, lâcha-t-il.
Ses doigts sur mon visage tremblaient, faisant vibrer mes joues.
Un nouveau sanglot de terreur quitta mes lèvres lorsque je compris que
quelqu’un avait prévu de me kidnapper. Les bras d’Asher se resserrèrent
aussitôt autour de moi.
— Je suis là maintenant. Tu es en sécurité.
— Me kidnapper…
— Ils ne le feront pas, viens avec moi. On va prendre toutes tes
affaires.
Au même moment, quelqu’un toqua à la porte. Asher sortit son arme et
me cacha derrière lui. Je sentais que je pouvais perdre connaissance à
tout moment tant la peur me comprimait la cage thoracique.
Il s’avança vers la porte, qu’il entrebâilla doucement, et cinq hommes
apparurent dans mon champ de vision. Asher leur céda le passage en
soupirant. Ils semblaient penauds face à son visage fermé. Asher leur
ordonna d’entrer.
— Combien de fois je vous ai dit de GARDER UN ŒIL SUR CE
PUTAIN DE BUILDING ?
Je sursautai en entendant sa voix exploser.
— ET J’APPRENDS QU’ELLE A FAILLI SE FAIRE KIDNAPPER,
BORDEL DE MERDE ! hurla-t-il à en faire vibrer les murs.
Les hommes restèrent muets, prêts à s’enterrer dans le sol. Lorsque
l’un d’eux me lança un bref regard, Asher pointa son arme sur son front.
— Pose encore une fois tes yeux sur elle et je te donne ma parole que
je t’explose ta putain de cervelle. T’as compris ?
L’homme perdit toutes ses couleurs et hocha la tête très lentement.
— Vous allez fouiller chaque MILLIMÈTRE de ce putain
d’appartement, et si l’un de vous, je dis bien L’UN DE VOUS, me dit
qu’il ne trouve rien, je vous envoie en enfer tous les cinq, cracha Asher
en les fusillant du regard. Il y a un enfoiré qui est entré chez elle, et il
HORS DE QUESTION que je ne sache pas qui c’est !
Ils acquiescèrent rapidement. Personne n’osait émettre un seul bruit,
pas même moi. Cet Asher m’effrayait.
— Je veux voir TOUTES les images des caméras de surveillance
depuis la semaine dernière, de TOUS les étages. Débrouillez-vous, je les
veux dans mon bureau demain matin.
— À… À Los Angeles ? l’interrogea l’un des hommes.
Asher le dévisagea puis s’approcha de lui. L’homme déglutit sans
bouger.
— Oui, Victor, à Los Angeles, murmura Asher d’un ton menaçant
avant de s’éloigner de lui. Et si je ne les trouve pas sur mon bureau, vous
pouvez dire adieu à tout ce que vous avez de plus cher, bande
D’INCAPABLES DE MERDE ! QU’EST-CE QUE VOUS ATTENDEZ
? VOUS AVEZ BESOIN QUE JE TUE L’UN DE VOUS ? FOUILLEZ
CE PUTAIN D’APPARTEMENT !
Les hommes se dispersèrent instantanément.
Je grimaçai en croisant le regard furieux d’Asher. Il s’approcha de moi
avant de m’ordonner sèchement :
— Va préparer tes affaires. On rentre maintenant.
CHAPITRE 21 : IMAGES
Asher

— T’as une idée de qui ça peut être ?


Je croisai mes doigts près de ma bouche. Ella avait failli se faire
kidnapper. Quelqu’un était entré chez elle par effraction, laissant derrière
lui une porte non verrouillée.
Bordel de merde.
Les roses près de la porte, ce n’était jamais bon signe. Je supposais
même que ces roses n’étaient pas adressées à elle, mais à moi. J’aurais pu
m’alarmer si cet enfoiré qui me servait de cousin n’avait pas pris
l’habitude de lui envoyer des fleurs à la con.
Mais ces roses étaient le signe qu’elle allait se faire enlever. Ou, pire,
se faire tuer. L’enfoiré que j’avais descendu faisait partie d’un trafic
d’êtres humains, et c’était comme ça que procédait son gang avant de
kidnapper les filles : une rose, un mot sur la voiture pour les encourager à
baisser leur garde et, quelques jours plus tard, elles disparaissaient.
J’avais laissé une balle gravée dans la poche de la veste du porc que
j’avais abattu, comme chaque fois, en guise d’avertissement. Mais cette
fois il semblait que quelqu’un cherche à se venger.
L’idée qu’Ella n’était qu’à un mot de se faire enlever me clouait sur
mon siège. Il devait la surveiller et savoir qu’elle vivait seule depuis son
retour de Californie. Ce soir-là, il prévoyait de la kidnapper, mais Ella
avait évoqué mon nom. Le kidnappeur avait donc compris que j’allais
arriver à n’importe quel moment et que le risque était trop grand. C’était
la seule raison qui l’avait poussé à reculer.
Dans à peine quelques heures, j’allais recevoir les enregistrements des
caméras de surveillance du building. J’étais impatient de confirmer mes
doutes.
— Le mec que j’ai tué, déclarai-je finalement, il travaille pour un gang
qui fait dans le trafic d’êtres humains. Je suis presque certain que c’est
ça.
— Mais, Asher, comment ils peuvent savoir pour Ella ? m’interrogea
Kiara.
J’écarquillai les yeux. Bordel. Bien sûr.
— Merde…, murmurai-je en fixant un point sur le mur face à moi.
— Quoi ? me demanda Ben.
Je sentais mon cœur battre à une vitesse folle. L’adrénaline fit
bouillonner mon corps de colère.
Sabrina.
— Sabrina travaille dans ce putain de gang, voilà comment ils ont su !
m’exclamai-je.
Kiara hoqueta et la mâchoire de Ben faillit se décrocher. Mes poings se
serrèrent. Ella était en danger à cause de Sabrina.
De mes doigts tremblants, je saisis mon paquet de clopes. J’avais déjà
vécu ce scénario avec cette salope de Jones, mais cette fois ce n’était plus
un piège. Ella allait vraiment se faire enlever.
— Mais il n’y a que très peu de personnes qui savent qu’Ella était à
Manhattan…
— Je n’en ai rien à foutre de savoir comment elle l’a su, crachai-je en
allumant ma clope. Certains le savent, et c’est déjà trop.
Je n’arrivais pas à l’imaginer se faire kidnapper pour alimenter un
trafic d’êtres humains. Un putain de trafic d’êtres humains. Elle était en
danger à cause de moi.
Je n’aurais peut-être pas dû revenir dans sa vie. Putain, tout est ma
faute.
— Une chose est sûre : même s’ils désactivent les caméras de
surveillance principales, il y aura toujours celles des systèmes de
sécurités secondaires, nous rassura Ben. Je les ai placés avec Kyle, vous
vous souvenez ? Donc, à part nous quatre et maintenant les hommes,
personne n’est au courant pour ces caméras.
Je le considérai en silence. Lentement, ma colère se frayait un chemin
jusqu’à mon cerveau, faisant frissonner mes membres et chauffer mon
sang. Mon ange était en danger. Et il était hors de question que je la lâche
des yeux une seule seconde. Elle allait être avec moi 24 heures sur 24.
— Où est-ce qu’elle est, là ?
— Elle dort dans sa chambre, dis-je à Kiara, qui n’était arrivée que
quelques minutes plus tôt.
Après avoir récupéré la grande majorité de ses affaires, j’avais
réquisitionné le premier jet, direction Los Angeles. Voir Ella tétanisée
avait redoublé ma colère. Cet enfoiré l’avait touchée pendant qu’elle
dormait.
Actuellement, j’angoissais de ne pas l’avoir dans mon champ de
vision. Mais elle était à l’étage au-dessus et j’avais renforcé au maximum
la sécurité autour de chez moi : j’avais posté des hommes au portail et
d’autres encerclaient ma propriété ou surveillaient les alentours. Et, avant
d’arriver, j’avais fait fouiller chaque recoin de la maison.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Certainement pas la laisser sans surveillance, déclarai-je en
regardant Kiara. Et la surveillance, c’est moi.
— Donc tu ne viens plus au réseau ? m’interrogea Ben en fronçant les
sourcils.
— Je ne viendrai que si c’est important.
Et si je devais aller au réseau, alors elle m’accompagnerait. Malgré la
confiance que je portais à mes hommes, je n’arriverais pas à me
concentrer en la sachant loin de moi.
— On va y aller, déclara Ben. Il est tard.
Kiara se leva en soupirant, nous communiquant son angoisse
contagieuse. Ben passa son bras autour de ses épaules pour la rassurer.
Dès qu’ils quittèrent mon bureau, j’inspirai profondément, les yeux
fermés. Je me laissai emporter par les milliers de pensées qui
tourbillonnaient dans ma tête.
S’il lui arrivait quelque chose, je ne pourrais jamais me le pardonner.
Je grillai une nouvelle cigarette et j’inhalai la nicotine, qui vint calmer
mes nerfs. Putain de merde. C’était pire que tout ce que j’aurais pu
imaginer. Ella était en train de payer pour mes crimes.
*
Ella
Le lendemain, 20 heures.

J’étais assise dans l’herbe, à regarder Tate jouer avec une balle que je
venais de lancer.
J’avais failli me faire kidnapper. Si je ne m’étais pas réveillée, si je
n’avais pas évoqué le nom du psychopathe… je ne serais probablement
pas ici. Ni même à Manhattan. Dieu seul sait ce que l’homme prévoyait
de me faire. Cette pensée me donna la chair de poule et de la bile
remonta mon œsophage. Mes pires angoisses étaient en train de prendre
vie sous mes yeux.
— Tu t’amuses ?
Je relevai la tête vers Asher, perché sur le balcon de sa chambre. Avec
un petit sourire, il but son verre de whisky alors que je répondais
sarcastiquement :
— C’est l’éclate.
— Tu sais ce que ça me rappelle ?
Je fronçai les sourcils en guise de réponse.
— Toi dans le jardin et moi sur mon balcon, continua-t-il d’un ton
malicieux. La belle époque.
Je secouai la tête, exaspérée, et me levai. J’étais exténuée, je n’avais
pas fermé l’œil de la nuit à cause de mon cerveau en alerte. Même si
j’étais chez Asher, je n’arrivais pas à oublier la sensation des doigts de
l’homme sur ma joue. Cette nuit tournait en boucle dans mon cerveau
pour jouer avec mes angoisses.
— Rentre, il commence à faire froid, me dit Asher.
J’appelai Tate puis m’engouffrai à l’intérieur. Je m’allongeai sur le
canapé du salon en grognant. Foutue migraine.
J’entendis Asher s’avancer vers moi et son corps s’affala à côté du
mien.
— Tu n’as rien mangé aujourd’hui, remarqua-t-il d’un ton neutre.
— Je n’ai pas faim.
— Ton corps a besoin que tu te nourrisses, insista-t-il en laissant ses
doigts effleurer mon crâne. Je ne sais pas faire des pâtes, mais je peux te
préparer autre chose.
— Je ne comprends toujours pas comment t’arrives à rater des pâtes,
pouffai-je en gardant les yeux clos.
— Je ne peux pas être fort en tout, gloussa-t-il à son tour.
Ses doigts dans mes cheveux apaisaient mes angoisses, comme si sa
présence me réconfortait. Je me sentais en sécurité à ses côtés.
— Qu’est-ce que tu veux manger ? m’interrogea-t-il après plusieurs
minutes de silence.
Je grimaçai. Les événements de la veille me coupaient l’appétit mais
Asher ne comptait pas lâcher l’affaire. Je n’avais rien mangé depuis le
petit déjeuner, qui s’était résumé à des céréales.
— Ce que tu veux, murmurai-je finalement avant d’ouvrir les yeux.
Lorsque je levai la tête vers lui, il esquissa un petit sourire en
continuant à glisser ses doigts dans ma chevelure.
— À part les champignons, qu’est-ce que tu n’aimes pas ?
J’écarquillai les yeux et ma respiration se coupa. Comment il… ? Je ne
le lui avais jamais dit…
— Encore une fois, mon ange, je t’ai toujours porté de l’intérêt, me
répéta-t-il, attentif à ma réaction. Et j’observe beaucoup.
— Qu’est-ce que tu sais d’autre ? l’interrogeai-je dans un élan de
curiosité.
Je vis ses lèvres s’étirer, comme s’il attendait que je lui pose cette
question depuis longtemps.
— Tu n’aimes pas le café noir. Tu aimes l’odeur mais tu ne bois que
des cappuccinos, commença-t-il alors que je me redressais. J’ai remarqué
aussi que tu n’aimais pas les mandarines. Tu ne bois que rarement, et
souvent tu préfères le jus de pomme au jus d’orange. Tu n’es pas très fan
de l’avocat. Mais, pour une raison qui m’échappe, tu préfères la
mayonnaise au ketchup.
Je restai là, à l’écouter. Je ne savais pas quoi penser. L’entendre
m’énumérer tout ce qu’il avait appris sur moi accélérait mon rythme
cardiaque.
— Tu aimes les films d’horreur mais pas les films à l’eau de rose,
peut-être parce que tu n’y crois pas. Tu aimes la pluie et regarder la lune.
Kiara t’a initiée à la télé-réalité, mais tu ne les regardes que lorsque tu
t’ennuies. Tu aimes les pizzas mais tu as une préférence pour les sushis.
Ta couleur préférée est le bleu, et tu détestes la vitesse.
Je gloussai et il m’imita. Lorsque ses yeux se posèrent à nouveau mon
visage, mon cœur palpita.
— Et je peux continuer longtemps, murmura-t-il en souriant. Donc, tu
veux manger quoi ?
— Des sushis, répondis-je en esquissant un sourire.
Il hocha la tête avant d’appeler un de ses hommes… pour commander
des sushis.
Je le regardai parler au téléphone d’un ton ferme, les sourcils froncés
comme s’il lui demandait de renforcer la sécurité alors qu’il parlait
nourriture. Le rire qui quitta mes lèvres me valut un regard interrogateur
de sa part. Après quelques secondes, il raccrocha puis se tourna vers moi.
— On ira au réseau demain matin, m’annonça-t-il sérieusement. J’ai
demandé aux hommes de Manhattan de m’envoyer toutes les images des
caméras de surveillance du building, mais je les regarderai ici, avec Ben
et Kiara.
Je hochai la tête. Asher était déterminé à découvrir l’identité de cet
homme. Je ne savais pas qui il était et mes angoisses me murmuraient
insidieusement qu’il s’agissait peut-être de l’un de mes démons, comme
Eric. Un frisson de dégoût traversa mon corps.
La soirée se passa très calmement. Je mangeai des sushis devant la
télé, appréciant la sécurité que m’offrait la maison d’Asher, tandis qu’il
était au téléphone avec ses hommes.
Et, encore une fois, Los Angeles était bien mieux que Manhattan.
*
Quatre heures plus tard…

Mon cerveau en alerte m’empêchait encore de me laisser emporter par


le sommeil, même si mon corps le suppliait de se taire. J’avais tout
simplement peur de m’endormir.
Je me redressai à moitié et passai une main dans mes cheveux en
soupirant bruyamment. À travers la baie vitrée, je voyais le ciel
s’assombrir silencieusement.
Hier aussi, je le regardais.
Doucement, je quittai mon lit et sortis de ma chambre. Dehors, le vent
faisait bouger les feuilles des arbres.
— Merde…
Je sursautai en entendant sa voix rauque depuis sa chambre. Je
m’approchai, les sourcils froncés. Moi qui pensais qu’il était endormi, je
vis par la porte entrouverte qu’il ramassait des notes par terre.
Tate releva la tête dans ma direction et Asher le remarqua. Lorsqu’il se
tourna vers la porte, nos regards se croisèrent.
— Tu ne dors pas ?
Je poussai la porte et j’entrai dans sa chambre. Il se releva, les feuilles
à la main, et les posa sur sa table basse.
— Je n’y arrive pas, soufflai-je en m’approchant de Tate, allongé sur le
lit.
— Pourquoi ? me demanda Asher en fronçant les sourcils. Tu n’as pas
dormi hier non plus. Je t’ai vue près de la fenêtre.
Très tard dans la nuit, je l’avais vu fumer sur le balcon pendant que je
contemplais les étoiles en espérant trouver le sommeil. Ce fut un échec
cuisant.
— Tu as peur ?
Je grimaçai. Dans le silence résonnait inlassablement le bruit des pas
de l’homme qui s’était introduit dans ma chambre à Manhattan, je sentais
même encore ses doigts sur ma joue.
Un soupir quitta mes lèvres. Je hochai la tête en guise de réponse.
— Dors avec moi ce soir.
— Non, je ne pen…
— Ce n’était pas une question, dit-il en riant, adossé contre le mur de
sa chambre. Dors avec moi ce soir.
Un frisson parcourut mon corps lorsqu’il s’approcha de moi.
— Ce n’est pas comme si on n’avait jamais dormi ensemble, me
provoqua-t-il.
Mon cœur fit un bond. Je secouai la tête, exaspérée. Mes pas me
dirigèrent vers son balcon. Là, je frissonnai à cause de la température
extérieure. Je comprenais pourquoi il aimait rester ici, la vue était
apaisante. J’apercevais les silhouettes de ses hommes au loin, trop loin
pour que je puisse les différencier. Mes mains se pressèrent contre le
garde-corps en verre et j’inspirai profondément.
Mon cœur rata un battement lorsque deux bras tatoués
m’emprisonnèrent.
— Tu es en sécurité ici, me glissa-t-il à l’oreille. Tu es avec moi.
— Je sais, mais… c’est plus fort que moi, confiai-je faiblement en me
tournant vers lui. Je peux encore entendre ses pas et… sentir ses doigts…
Je pensais que c’était toi et je…
La main d’Asher quitta le garde-corps pour se poser timidement sur
ma joue. Instinctivement, je me crispai en reliant cette sensation aux
événements passés.
Il le remarqua.
— C’est moi maintenant…
Ma gorge se noua lorsque je sentis ses doigts caresser délicatement ma
joue. La sensation n’était pas la même et j’enregistrai intérieurement sa
caresse, pour ne plus jamais me tromper.
Son autre main s’enroula autour de ma taille et il me rapprocha de lui.
Je m’enivrai de son odeur, les yeux fermés, au moment où ses lèvres se
posèrent contre mon crâne. La chaleur de son corps m’apaisait. Sa
présence m’apaisait.
— Tu es en sécurité, me répéta-t-il dans un murmure. Tu es en sécurité
avec moi.
— Je sais…
Un petit sourire se dessina sur mes lèvres. J’appréciais ses gestes et sa
prévenance. Il était le seul qui arrivait à me procurer ce sentiment de
sécurité. Dès qu’il se trouvait dans mon champ de vision, je savais que
rien ne pouvait m’arriver.
— Est-ce que… tu as une idée de qui ça peut être ? l’interrogeai-je en
levant la tête vers lui.
Il baissa les yeux et nos souffles se mêlèrent. Mes yeux se posèrent
automatiquement sur ses lèvres.
— Quelques-unes, mais ce ne sont que des hypothèses. J’aurai la
confirmation demain.
Je hochai la tête faiblement. J’avais compris qu’il n’était pas
totalement dans le flou. Il ne serait pas aussi calme dans le cas contraire.
— Je t’ai déjà dit de ne pas me regarder comme ça…
Ses mots m’arrachèrent un sourire, mes yeux ne quittaient pas ses
lèvres, qui venaient de frôler les miennes.
— Pourquoi pas ?
Sa main caressa mon flanc et je le sentis nous éloigner du balcon. La
chair de poule recouvrit ma peau lorsque je vis ses pupilles se dilater. Son
regard me brûlait.
— Tu rentres dans mon aire de jeu, mon ange ?
Mon souffle s’alourdit. Mon corps le réclamait, comme la dernière
fois, tandis que mon cerveau résistait, sachant pertinemment qu’Asher
résistait aussi.
Je n’allais pas perdre, mais j’allais le faire perdre.
Ma bouche frôla à nouveau la sienne, torturant à la fois mes sens et les
siens. Ses doigts se pressèrent contre ma taille et je frissonnai. Ses yeux
dévoraient mes lèvres du regard, décuplant ma satisfaction.
Il allait perdre.
— Je prends ça pour un oui…
Ma main caressa sa mâchoire avant de se glisser sur sa nuque. Il
frémissait sous mes doigts. Ce pouvoir dont il me parlait… c’était ça.
Un sourire étira le coin de ma bouche.
— Arrête de jouer avec moi, murmura-t-il.
Du bout des doigts, j’effleurai ses lèvres, me rappelant toutes les
émotions qu’elles me procuraient.
Juste une fois…
— Arrête-moi, alors.
Sa respiration se coupa, puis il murmura, le sourire aux lèvres : — Tu
veux me voir perdre, mon ange ?
Sa main emprisonna brutalement ma mâchoire et me força à le
regarder droit dans les yeux. Son regard était aussi brûlant que ses doigts
sur ma peau.
— Dis-le.
Mon corps frissonna au son de sa voix rauque.
— Dis-le et je le ferai.
Ne réfléchis plus…
Ne réfléchis plus.
— Je… Je veux te voir perdre…, murmurai-je, troublée par l’intensité
de son regard.
Il esquissa un petit sourire satisfait.
— Parfait.
Mon cœur rata un battement à l’instant où ses lèvres se pressèrent
brutalement sur les miennes. Mon corps obtenait enfin ce qu’il avait
réclamé. Mes sentiments se déchaînèrent, faisant vibrer mon corps et
trembler mon âme qui lui appartenait.
La sensation de ses lèvres brûlantes me faisait perdre pied. Et mon
cerveau se mit en pause, laissant le contrôle à mon cœur.
Je t’aime…
Je répondis à son baiser malgré les tremblements qui secouaient mon
corps.
Cette sensation… j’y étais accro.
Mon bas-ventre se contracta quand ses dents tirèrent doucement ma
lèvre inférieure. Sa langue vint ensuite s’enrouler autour de la mienne.
Sans crier gare, il souleva mes cuisses et les accrocha autour de sa taille.
— Tu me rends dingue, grogna-t-il entre deux baisers avides.
Mon dos heurta le matelas. Asher approfondit notre baiser, son corps
brûlant au-dessus du mien. Sa respiration lourde et la main qu’il glissait
lentement vers ma hanche me rendaient complètement folle.
Ses lèvres quittèrent les miennes pour attaquer ma mâchoire. J’étais
désormais prisonnière de sa bouche insatiable. Les papillons dans mon
ventre s’accumulaient, animés par mes sentiments amoureux qui
tourbillonnaient avec violence en moi.
Je gémis lorsque sa bouche affamée se pressa sur mon cou. Ses doigts
serrèrent une nouvelle fois ma hanche et la chair de poule recouvrit ma
peau.
Je me sentais défaillir.
Ses lèvres malmenaient mon cou, suçotant ma peau brûlante et me
faisant perdre le contrôle.
Mais mon corps se crispa au moment où je sentis ses doigts glisser
lentement sous mon pull. Le contact de sa main contre la peau de mon
ventre me fit frémir. Il murmura : — Je peux ?
Trop tard, mes démons avaient refait leur apparition. Je fermai les
yeux en grimaçant pour mieux combattre mes peurs et les empêcher de se
lier à Asher.
Il n’est pas eux.
Asher n’est pas eux.
Lorsque, face à mon silence, ses doigts quittèrent ma taille, je le retins.
— Oui…
Il n’était pas eux.
Asher leva la tête vers moi et pressa ses lèvres avides sur les miennes.
Mon souffle s’alourdit lorsque ses doigts se faufilèrent délicatement sous
mon pull.
Sa main tremblait contre mon flanc, comme s’il avait peur de me
casser. Une vague de chaleur enveloppa mon corps et j’expirai face aux
milliers de sensations contradictoires qui m’engloutissaient.
J’avais peur. Mais en même temps je le désirais.
Asher brisait mes barrières et je le laissais faire, parce que je le
voulais.
Une multitude d’émotions submergea mon esprit, déjà instable à cause
de lui. À cause de ses lèvres. De ses yeux. De ses caresses.
— Dis-moi d’arrêter, mon ange…
Ses lèvres se posèrent sur ma mâchoire, cheminant jusqu’à mon cou
puis descendant lentement vers ma clavicule. Je me crispai lorsque sa
bouche brûlante atteignit la naissance de ma poitrine.
Au même moment, sa main remonta lentement mon pull et je
tressaillis en sentant ses doigts effleurer mes côtes. Cette sensation me
ramena immédiatement des années en arrière, auprès d’eux. J’essayai de
résister, de lutter contre mes angoisses alors que sa bouche déposait des
milliers de baisers sur ma peau. Toutefois, dès que ses doigts frôlèrent le
galbe de mon sein, je soufflai : — S’il te plaît… a-arrête…
Il cessa tout mouvement et éloigna ses doigts de ma peau avant que je
ne finisse ma phrase. Il me surplomba, son regard me rassurait
silencieusement.
J’étais incapable de le laisser aller plus loin, c’était plus fort que moi.
Je n’arrivais pas à échapper à mes démons.
— Merci…
Mon cœur battait la chamade, ma respiration était encore saccadée
après notre rapprochement. L’atmosphère avait changé, elle me brûlait la
peau alors que ses yeux me détaillaient.
Il esquissa un petit sourire et déposa un doux baiser sur mes lèvres
avant d’enrouler ses bras autour de ma taille. Puis il s’allongea sur le côté
en me serrant contre lui. Naturellement, ma tête se nicha au creux de son
cou.
Mes pensées étaient confuses après ce qui venait de se produire. Nous
n’avions jamais eu ce genre de… proximité. Mais, encore une fois, mes
peurs avaient pris le dessus.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que le sommeil vienne toquer à
ma porte. Alors que mes yeux se fermaient, j’entendis la voix rauque
d’Asher murmurer : — Dors, mon ange. Tu es en sécurité.
Oui. Avec lui.

*
Le lendemain, 16 heures.

— Donc ?
— Donc les caméras principales s’éteignent à deux étages, continua
Ben en pointant du doigt la télé qui faisait défiler les images que mes
hommes avaient récoltées. Celle d’Ella s’arrête systématiquement à 8
heures.
— On pense que le mec dépose une rose à cette heure précise. Ça
expliquerait pourquoi les caméras s’arrêtent, reprit Kiara en croisant les
bras. Mais elles se sont éteintes deux autres fois cette semaine.
— Peut-être que l’homme est passé à nouveau ? suggérai-je en
fronçant les sourcils. Ça pourrait expliquer…
— Ma jolie, tu étais chez toi toute la semaine sauf le mercredi, dit Ben
en remettant la bande en marche. Ça tourne… et là… plus rien.
La vidéo s’arrêta avant de reprendre quelques minutes plus tard. Elle
datait du jour où je pensais avoir laissé ma porte ouverte. L’homme était
entré chez moi par effraction.
— Comment vous pouvez le voir, le mercredi, Ella est sortie à 11
heures. Il n’y avait pas de rose, mais à son retour, si.
— On pense que le gars est entré chez elle et a laissé la fleur avant de
repartir. Je dis ça parce qu’on n’a pas encore visionné les images des
caméras secondaires.
— Pourquoi avoir laissé la porte ouverte ? demanda Asher en fronçant
les sourcils.
Ils haussèrent les épaules, n’en sachant pas davantage.
Mon pied bougeait nerveusement tandis que je visionnais les images
en essayant de rassembler mes souvenirs. Cette histoire me retournait
l’estomac, j’avais besoin de savoir qui était derrière tout ça.
— Tu as dit « à deux étages », rappela Asher en s’adressant à Ben.
Celui d’Ella et un autre.
Ben esquissa un petit sourire.
— Eh bien, on a remarqué que ce n’est pas seulement l’étage d’Ella
qui a un « problème » de caméras, mais aussi celui de Shawn !
— Les caméras à l’étage de Shawn se sont arrêtées deux fois cette
semaine, continua Ally, à des heures aléatoires.
— On pense que son ravisseur sait que Shawn parle à Ella. Peut-être
même qu’il est passé chez lui, supposa Kiara en bâillant.
Asher m’avait dit que d’autres caméras avaient été secrètement
installées par Ben et Kyle, au cas où quelque chose comme ça se
produirait. Kiara, Ben et Asher n’avaient pas encore vu les images des
caméras secondaires, ils n’en avaient pas eu le temps. Mais ils
connaissaient désormais les heures exactes auxquelles les caméras
principales s’étaient arrêtées, ce qui rendrait la recherche sur les vidéos
des caméras secondaires plus facile.
Ils étaient fatigués, ça se voyait à leurs visages. Passer plus de vingt-
quatre heures à examiner des séquences n’était pas de tout repos.
Ben passa aux caméras secondaires, un sourire malicieux aux lèvres.
— Vous êtes prêts ? demanda le brun d’un ton rempli d’excitation.
Asher le fusilla du regard. Ben lança la vidéo à partir de la minute qui
nous intéressait. Nous nous concentrâmes tous en silence sur la télé.
Et là…
Mon cœur palpita lorsque j’aperçus une silhouette à mon étage. Elle
déposa la rose puis se retourna. Ben mit la vidéo sur pause et agrandit le
visage de l’homme. Seulement, l’image n’était pas nette et l’individu
portait une capuche.
— Il te dit quelque chose ?
— Non, lâcha Asher en se rapprochant de l’écran. Continue.
Ben s’exécuta. Mon ventre se serra devant la vidéo du lendemain, ainsi
que celle du troisième jour. C’était chaque fois la même chose.
Soudain, Asher lui ordonna d’arrêter la vidéo au moment où le visage
de l’homme était plus visible. Ben s’approcha de l’écran et fronça les
sourcils avant de murmurer : — Il a un tatouage sur la tempe, Ash…
— Putain, j’en étais sûr ! cracha le blond.
J’ignorais qui était cet homme, je ne l’avais jamais croisé, mais Asher
semblait le connaître.
Dans la suite de la vidéo, l’homme entra chez moi, ce qui me fit
frissonner. Il en ressortit et déposa une rose avant… de retourner à
l’intérieur.
Et quelques minutes plus tard… j’étais devant chez moi.
Ma main se porta à ma bouche. Ally vint me prendre dans ses bras
tandis que je regardais les images, tremblante. L’homme était chez moi
lorsque j’étais revenue.
— Oh, merde…
Les poings d’Asher se serrèrent et ma respiration se fit irrégulière.
J’avais fouillé mon appartement, alors où était-il ?
— Donc, ce sont eux ? s’étonna Kiara.
— Il force les hommes de son gang à se tatouer sur la tempe un serpent
enroulé autour d’un oiseau, dit calmement Asher. Pas de doute, ce sont
ses hommes.
Je fronçai les sourcils. Je ne savais pas de qui ils parlaient. Tout ce que
je voyais, c’était l’homme qui était rentré chez moi. Et qui était resté à
l’intérieur.
Mon corps était secoué de tremblements, comme si j’étais encore à
Manhattan.
— Très bien…, lâcha Asher.
— Tu vas le tuer ? l’interrogea Ben.
— Je ne peux pas, répondit Asher en passant une main dans ses
cheveux. Je ne peux pas protéger Ella et le tuer en même temps.
Quelqu’un doit le faire à ma place.
— Pourquoi pas nos hommes ?
— Ne sois pas con, il prendra la fuite… Non… il faut une personne
qui n’est pas liée à mon gang.
Ils proposèrent diverses solutions mais aucune ne trouvait grâce aux
yeux d’Asher, qui voulait la tête de l’homme.
Le regard de Kiara s’illumina brusquement, trahissant son
enthousiasme. Asher arqua un sourcil.
— On peut faire un truc, et ce serait bénéfique pour les deux parties…
Ashou, tu connais combien de mercenaires en qui tu as entièrement
confiance ?
— Lui ? demanda Ben en fronçant les sourcils. Mais on… Il ne peut
pas, si ?
Asher plongea dans une intense réflexion. De mon côté, j’étais
toujours aussi paumée.
— Où est-ce qu’il est ? s’enquit-il après plusieurs minutes de silence.
— J’ai entendu dire qu’il était en prison, répondit Kiara. En
Pennsylvanie.
Asher contempla ses bagues, l’air ailleurs. Puis il adressa un petit
sourire à Ben, ce même sourire qui me faisait froid dans le dos… Que je
détestais.
— Non, ne me regarde pas comme ça…
— Tu n’as pas le choix, je ne peux pas emmener Kiara, rétorqua Asher
d’un ton las. Encore moins Ella.
— Mais moi non plus, je n’aime pas les prisons ! répliqua le brun,
scandalisé.
Asher se tourna ensuite vers Kiara.
— On ira demain matin, je te veux ici avec Ella jusqu’à mon retour.
Ne la quitte pas une seule seconde des yeux, lui ordonna le blond. Je te
donne ma parole, Smith, que tu ne reverras…
— Ashou, je l’aime aussi, ne t’inquiète pas ! Elle sera en sécurité avec
moi, dit Kiara en me lançant une œillade complice.
Je grimaçai un sourire sous le regard attentif d’Asher. Je savais qu’il ne
voulait pas me laisser sans surveillance mais je refusais de mettre un pied
en prison.
— Prépare-toi à faire un tour en prison, Ben. On va rendre une petite
visite à… Lakestone.
CHAPITRE 22 : LAKESTONE
Asher
Prison de Pennsylvanie, 12 heures.

Ben bougeait sa jambe nerveusement tandis qu’on attendait


impatiemment l’arrivée de Kai. Son angoisse attisait ma colère et je le
fusillai du regard. Il me fixa avant de pester :
— Tu n’as pas honte de me faire ça, à moi ?
— Il ne t’arrivera rien, grognai-je en observant les murs de la pièce,
qui étaient aussi ternes que le reste de la prison.
Je détestais les prisons tout autant que les hôpitaux. Ça me donnait la
gerbe.
— Je fais dans le trafic de drogues et d’armes, Ash, et tu sais pourquoi
ils sont emprisonnés, ces cons ? Pour Trafic. De. Drogue. Et. D’armes,
scanda Ben.
Je levai les yeux au ciel. Je refusais de continuer cette conversation
alimentée par l’anxiété du con fini qui me servait de cousin.
— Déjà, pourquoi lui ? Tu ne vois pas qu’il est indisponible, là !
Lorsque la porte en fer s’ouvrit, je me redressai sur mon siège. Ben se
crispa face aux deux hommes qui l’accompagnaient.
Le prisonnier arqua un sourcil en nous apercevant. Il laissa échapper
un rire puis secoua la tête, exaspéré.
— Plus pour très longtemps, murmurai-je en esquissant un petit sourire
en coin.
Lakestone.
Kai Lakestone.
L’un des meilleurs mercenaires qu’il m’avait été donné de croiser.
— Vous avez quinze minutes, déclara froidement l’un des deux
gardiens.
Il sortit de la pièce en claquant la porte en fer derrière lui.
Kai s’assit face à nous, son regard glacial rivé au mien. Il jouait avec
ses menottes, seul bruit dans la pièce.
Doucement, il passa une main dans ses cheveux d’ébène, certaines
mèches retombaient devant ses yeux. Son air insolent ne l’avait pas quitté
et son visage était aussi froid que ses iris bleus, impassibles et sans vie.
Son travail lui correspondait parfaitement. Tous les mercenaires
tuaient, mais lui le faisait avec un sang-froid presque… terrifiant.
Ben se racla la gorge et se tourna vers moi mais je restai silencieux.
Seul un sourire se dessina sur mon visage tandis que j’examinais le
prisonnier, plongé dans la contemplation de la pièce.
— T’as vraiment choisi la pause déjeuner pour me rendre visite, Scott,
soupira Kai, faussement ennuyé, avant de reposer les yeux sur moi.
— Je n’arrivais plus à tenir sans te voir, rétorquai-je d’un ton
sarcastique.
Il pouffa.
— Je n’aime pas ça, me confia-t-il.
— Qu’est-ce que tu n’aimes pas ? l’interrogeai-je alors que mon
sourire s’élargissait.
— Te voir ici, dans une pièce isolée… sans gardes, commença-t-il
lentement en regardant ses menottes. Seulement nous trois. Alors, la
question que je me pose… Enfin, les questions que je me pose sont :
pourquoi tu es ici ? Et pourquoi je suis ici, avec toi ?
Il lança un regard à Ben, puis à moi, avant de continuer :
— Non pas que ta compagnie me déplaise, mais… je sais que tu ne
viens pas pour prendre de mes nouvelles. Qu’est-ce que tu veux ?
Voilà pourquoi j’appréciais Kai. Avec lui, inutile de passer par quatre
chemins.
— J’ai besoin que tu tues quelqu’un pour moi, répondis-je en croisant
les bras sur la table.
Il rit, moqueur, en me montrant ses menottes.
— Tu n’es pas très futé.
— Je peux te faire sortir de ce trou à rats.
Son expression changea aussitôt. Il se redressa doucement sur sa
chaise, plus intéressé à présent.
Parfait.
— Continue, murmura Lakestone sans me lâcher des yeux.
— J’aimerais passer un marché avec toi, comme au bon vieux temps.
Je te fais sortir d’ici, je paie ta caution et tu tues l’homme que je veux
abattre.
J’examinai son visage impassible. Il n’était pas le genre à dévoiler ses
sentiments. Je doutais même de leur existence.
Il me toisa sans un mot alors que j’attendais sa réponse avec patience.
Je savais en faire preuve lorsqu’il le fallait.
— J’ai une autre question, déclara Kai en approchant son visage de
nous. Pourquoi tu ne t’en charges pas toi-même ? Avant, tu n’aimais pas
laisser les autres tuer à ta place, parce que tu n’avais pas confiance,
Scott… Qu’est-ce qui a changé ?
Je ne répondis rien mais mes pensées n’affichaient qu’une seule image.
Ses yeux bleus.
Elle. Elle a tout changé.
— Je suis dans l’incapacité de le faire, répondis-je en haussant les
épaules. C’est pour ça que je fais appel à tes services.
— C’est si important ? m’interrogea-t-il en haussant les sourcils. Je ne
pense pas que tu demandes mes services pour protéger Jenkins… même
s’il en a besoin, parfois.
— Je t’emmerde, riposta Ben en le fusillant du regard. Réponds : tu
acceptes ou pas ? Il reste sept minutes, là.
— Il y a combien de chances que je me fasse buter ?
— Beaucoup, rétorquai-je simplement. L’homme que je veux abattre
est à la tête d’un important trafic d’êtres humains, et ses chiens sont pour
la plupart dangereux.
Sa mâchoire se contracta et son regard s’assombrit.
— Tant mieux, souffla le mercenaire en faisant craquer ses doigts et sa
nuque.
— Comment ça, « tant mieux » ? demanda Ben en grimaçant. T’as
l’intention de te suicider ?
Il émit un rire glacial et répondit honnêtement :
— Je voulais simplement savoir si cette mission allait m’ennuyer. Je
préfère glander ici que sortir pour une connerie.
Lakestone faisait partie de ces mercenaires qui n’avaient rien à perdre
car personne ne les attendait à l’extérieur.
Il se racla la gorge puis jeta un coup d’œil rapide à mon paquet de
clopes sur la table. Il croisa les doigts et nous dévisagea sans un mot.
— Il y a combien de chances que la personne que tu veux protéger
meure ? lança-t-il finalement.
— Beaucoup trop pour que ce soit négligeable, répondis-je d’un ton
neutre.
Il hocha la tête lentement, trop concentré sur ses pensées.
— Je ne serais pas ici, avec toi, si c’était une connerie, repris-je
sincèrement. Je ne peux pas la protéger et abattre l’homme en même
temps. Et tu es le seul en qui j’ai confiance pour cette mission.
— Arrête, Scott, tu vas me faire rougir, marmonna Kai.
Je souris et croisai les bras en attendant une véritable réponse de sa
part. Il ne pouvait pas refuser mon offre, nous étions tous les deux
gagnants. Sa liberté pour lui, la sécurité de mon ange pour moi.
— Qu’est-ce qui va se passer pour moi si je refuse ? m’interrogea-t-il
en prenant le paquet de clopes sur la table.
— Tu vas pourrir ici comme les squelettes dans les cachots, soupira
Ben.
— Ce n’est pas si mal, pouffa Kai en jouant avec mes cigarettes. Dans
le cas où j’accepte, c’est tout ce qu’il y en échange ? Ma liberté contre la
tête d’un homme ?
Je hochai la tête.
— J’ai ma réponse, alors… Si c’est si important que ça, murmura Kai
en me lançant un regard avec un petit sourire en coin.
Je le fixai, les bras croisés. Ma patience s’envolait aussi rapidement
que les minutes qu’il nous restait. Nous entendîmes du bruit à l’extérieur,
signe que les gardes allaient bientôt faire irruption.
Lakestone leva les yeux au ciel et soupira.
— Alors ? insista Ben, impatient.
Kai nous scruta à nouveau, l’air méfiant.
— Donne-moi ta parole qu’il n’y a rien d’autre derrière, Scott, me dit-
il sérieusement.
— Je te promets qu’il n’y a rien d’autre derrière, Lakestone.
Un sourire étira ses lèvres. Contrairement à moi, Kai ne croyait pas en
la parole des autres, il prenait au sérieux les promesses. Alors je
m’adaptais à lui, et il s’adaptait à moi.
— Bien… ta proposition est alléchante.
Il posa mon paquet sur la table puis le fit glisser lentement jusqu’à
moi. En le saisissant, je remarquai qu’il était à moitié vide.
— Et j’ai la dalle, alors… Marché conclu.
Un coin de mes lèvres s’incurva et il esquissa un petit sourire en
retour.
— Je te rapporterai la tête de cet enfoiré sur un plateau. En plus, je
déteste les trafics.
— On se retrouvera à l’extérieur dans trois jours, déclarai-je en me
levant de cette chaise. Tâche de rester vivant d’ici là.
Un rictus mauvais déforma ses lèvres.
— La mort me fuit, Scott. Ne t’en fais pas pour ça.
La porte s’ouvrit sur les deux gardes. L’entrevue était terminée.
— J’ai pas besoin de vous pour marcher, cracha froidement Kai en
sentant les hommes le pousser vers l’extérieur.

*
Los Angeles, 2 heures.

— Où est-elle ? demandai-je à Kiara en entrant chez moi.


Pourquoi Kiara était-elle seule dans mon salon ?
— Elle dort, me répondit-elle. Alors, avec Kai ?
— Où est-ce qu’elle dort ?
— Dans sa chambre ?
Donc, elle ne dormait peut-être pas.
Je grimpai les escaliers et me dirigeai vers la porte de sa chambre, que
j’ouvris doucement. Mon cœur rata un battement lorsque je jetai un coup
d’œil à la pièce.
Vide.
Mes sens se mirent soudain en alerte et ma cage thoracique se
comprima. D’un pas rapide, je m’avançai vers ma chambre. Dès que mes
yeux aperçurent sa silhouette allongée sur mon lit, j’expirai en fermant
les yeux.
Elle était là, le chien endormi à côté d’elle.
Une main se posa sur mon épaule et je me tournai vers mon amie
d’enfance. Son air moqueur lui valut un regard assassin de ma part.
— Laisse-la dormir, chuchota-t-elle en me tirant en arrière.
Je soufflai une seconde fois en refermant la porte doucement. Je suivis
Kiara jusqu’au salon. Là, elle répéta sa question :
— Alors, avec Kai ?
— À ton avis, Kiara, marmonnai-je en me pinçant l’arête du nez.
Elle s’affala sur le canapé et je fis de même.
— C’est quoi, ton plan ?
— Je ferai sortir Lakestone dans quelques jours, commençai-je en
tirant une clope de mon paquet. Je ne serai pas là à partir de demain.
J’emmène Ella chez sa tante, comme prévu.
— Oh… tu n’as pas oublié, murmura-t-elle en souriant.
Elle émit un petit rire et ébouriffa mes cheveux, ce qui me fit
contracter la mâchoire. J’avais l’impression d’être un putain de gosse.
— Ashou, t’es trop mignon quand t’es amoureux.
— Ferme-la, tu veux ? grognai-je en levant les yeux au ciel.
Je n’étais pas amoureux d’elle.
— Je sais que c’est important pour elle. Je lui dois bien ça,
marmonnai-je en tirant une latte.
— Je ne t’ai jamais vu essayer de te racheter auprès de quelqu’un
comme tu le fais avec elle. Elle te change. En bien, je veux dire.
Je recrachai la fumée en essayant de dissimuler mon sourire. Ella
Collins. Qui aurait cru que cette retardée allait me faire perdre la tête et
influencer toutes mes décisions ?
— Ella est bien pour toi, Ash, reprit Kiara d’un ton sincère. Prends
soin d’elle comme elle le fait avec toi.
Je lui lançai un regard, silencieux. Comme elle le fait avec moi…
— Tu es bien pour elle aussi, continua mon amie. Parfois tu fais le
con, c’est vrai. Mais tu penses à elle plus que je ne le fais, plus qu’elle ne
le fait elle-même. Ne la laisse pas partir.
— Je ne comptais pas le faire, rétorquai-je en tirant une nouvelle latte.
Je ne compte pas la laisser. Pas une deuxième fois.
— J’espère pour toi, pouffa-t-elle en se tournant vers la télé. Parce que
sinon je compte bien te couper les couilles et les donner à manger à Tate.
Je grimaçai en écoutant sa menace. Le ton de sa voix était un peu trop
sérieux pour que je prenne ses mots à la légère.
Mes couilles au chien ? Certainement pas.
— Tu crois que… Tu crois que je pourrais la rendre heureuse ?
l’interrogeai-je en lui jetant un coup d’œil. Peut-être qu’elle sera plus
malheureuse avec moi.
— Est-ce qu’elle te rend heureux ?
— Je crois… Un peu, soufflai-je en contemplant ma cigarette.
Passer du temps avec elle, l’entendre me dire des conneries, ça me
faisait sourire presque instantanément. Alors, peut-être que oui, elle me
rendait heureux.
— Pourquoi rendre malheureux quelqu’un qui nous rend heureux ? Ce
que je veux dire, c’est que tu ne peux pas rendre Ella malheureuse si tu
fais toujours en sorte de lui rendre le bonheur qu’elle te donne, répondit
Kiara. Tu ne pourras jamais vouloir son malheur volontairement. Tu l’as
brisée une fois, Asher, ne l’oublie pas.
— Je sais…
— Tu n’es pas mauvais. Tu fais simplement de mauvais choix en
pensant que c’est ce qu’il y a de mieux à faire, mais parfois tu te trompes.
J’ai compris que tu étais tombé sous son charme lorsque je t’ai vu
remettre en question tes agissements. Ce que tu ne faisais pas avant. Te
remettre en question pour elle et douter de tes capacités. De ta confiance
en toi, aussi.
— Elle me fait perdre tous mes moyens, soufflai-je en fermant les
yeux.
— Je sais, sourit mon amie. Tu peux la rendre heureuse, Ash. Et tu vas
le vouloir presque instinctivement.
Kiara avait raison. Je voulais la rendre heureuse, et honnêtement je
pouvais faire n’importe quoi pour la voir me sourire.
J’avais accepté ce chien chez moi. C’était une très grande preuve.
— Papa l’aurait aimée, murmurai-je en esquissant un petit sourire.
— Rob l’aurait adorée, chuchota Kiara, et t’aurait tué de l’avoir forcée
à partir.
— Tu penses ? m’amusai-je en admirant la bague autour de mon doigt,
celle qui lui avait appartenu. Il aurait compris.
— Arrête de te cacher derrière cette merde de « protection ». Si c’était
vraiment la raison, elle ne serait toujours pas là aujourd’hui, me rappela-
t-elle en levant les yeux au ciel. Tu l’as fait parce que tu avais peur d’elle.
Silencieusement, je fis tourner la bague de mon père. Oui, il l’aurait
aimée, et, oui, il m’aurait sûrement tué de l’avoir chassée de ma vie
comme je l’avais fait.
C’est dommage que tu ne puisses pas la rencontrer, papa… Elle est
géniale.
— Maintenant j’ai une question, reprit-elle après plusieurs minutes de
silence. Est-ce que… tu penses que tu pourrais tomber amoureux d’elle ?
Le silence fut ma seule réponse. Même si mon cerveau n’arrivait pas à
se taire, pas plus que mon cœur.

*
Ella
Le lendemain…

— Tu es prête ?
Asher m’avait annoncé qu’on partirait ce soir en Arizona pour voir
Kate. Ma tante.
Est-ce que j’étais prête ? Non. Mais je devais le faire. Je devais sauter
le pas et la retrouver, même si la boule dans mon ventre s’alourdissait à
chaque seconde qui me rapprochait de cet instant.
— Imagine qu’elle ne veuille pas me voir ? m’inquiétai-je en posant
mes mains sur l’îlot central de la cuisine.
— Elle n’a pas intérêt ! grogna Asher face à moi. Je ne me gênerai pas
pour l’envoyer vivre ce que t’as vécu.
Ma gorge se noua. J’avais peur de notre rencontre, peur de ce qu’elle
allait me dire.
Sensible à ma détresse, Asher contourna l’îlot et me prit par la taille.
— Tout va bien se passer, d’accord ? me rassura-t-il. Tu ne seras pas
seule avec elle. Je serai avec toi.
Sa phrase m’arracha un sourire.
— Ça ne m’aide pas, répondis-je d’un ton moqueur.
Il émit un rire franc qui fit accélérer les battements de mon cœur.
L’entendre rire me faisait toujours quelque chose.
Mon sourire s’élargit lorsque je vis son regard descendre vers mes
lèvres.
— Pourtant ça devrait, susurra-t-il en embrassant mon épaule.
Je fermai les yeux pour mieux apprécier la douceur de sa bouche sur
ma peau. Cette dernière glissa lentement sur mon épiderme, qui se
couvrit de chair de poule sur son passage. Mon souffle s’arrêta quand ses
lèvres se posèrent dans mon cou. Les délicates caresses de son pouce sur
mon flanc avaient le don de dissiper mes angoisses.
— Arrête de réfléchir, mon ange, murmura-t-il entre deux baisers.
— Pour ça, tu m’aides, ris-je.
Je sentis ses lèvres s’étirer et il rétorqua :
— Parfait.
Il continua à embrasser délicatement mon cou tandis que je penchais
instinctivement la tête sur le côté pour lui faciliter l’accès.
Avant, je n’aimais pas le sentir trop proche de cette zone sensible.
Maintenant, cette sensation m’enivrait. Asher me faisait découvrir des
sensations inconnues, et ça décuplait mes sentiments pour lui.
Parfois, je voulais le lui dire… mais mon cerveau m’en empêchait.
Un soupir quitta mes lèvres lorsque je sentis les siennes s’approcher de
mon oreille.
— Tu aimes ce que je te fais ? m’interrogea-t-il avant de glisser sa
langue chaude sur mon cou.
Mon cœur rata un battement. Timidement, je hochai la tête et il sourit
contre ma peau humide. Mon dos se colla à l’îlot de la cuisine. J’étais en
train de perdre la tête.
Nos souffles se mélangèrent à nouveau. Un frisson parcourut mes
membres lorsque ses mains se frayèrent un chemin sous mon pull. La
sensation de ses doigts contre ma peau m’arracha un soupir tremblant.
Il étudia ma réaction avant de demander :
— Est-ce que ça… te met mal à l’aise ?
Il caressa lentement ma peau nue.
— Non… je… Je ne suis juste pas habituée à…
— Je sais, murmura-t-il en pressant ses lèvres sur mon front. Je ne suis
pas eux…
Il n’était pas eux.
Ma vue s’embua et ma gorge se noua. Les sourcils froncés, il approcha
son visage du mien.
Une larme glissa le long de ma joue tandis que je soufflais : —
Merci…
Une de ses mains quitta ma taille pour se poser sur ma joue.
Délicatement, les sourcils toujours froncés, il essuya ma larme
silencieuse.
Sans me retenir, je nichai mon visage au creux de son cou pour humer
son odeur réconfortante. Nous nous enlaçâmes. En me rappelant leurs
gestes, leurs mots qui résonnaient encore dans ma tête tard la nuit, je
laissai échapper un sanglot.
— Je n’ai jamais voulu ça, me confiai-je finalement contre son cou.
— Je sais, mon ange.
Il resserra ses bras autour de moi tandis que les larmes glissaient le
long de mes joues.
— Je… J’ai toujours l’impression que c’est eux qui me touchent… pas
toi.
Ses doigts frottaient lentement mon bras. Il déposa un nouveau baiser
sur mon front avant de murmurer : — Tu es loin de tout ça, maintenant…
C’est terminé.
Un nouveau sanglot s’échappa de mes lèvres à ces mots.
Après quelques secondes, je relevai la tête vers lui. Son sourire me
gagna rapidement.
— Maintenant, mon ange, reprit-il en dégageant une mèche de mon
visage, tu vas préparer tes affaires et on va partir voir cette Kate.
Le cœur battant, je hochai la tête. Je gardais d’elle une image floue,
comme si mon cerveau avait effacé cette partie de ma vie. Mon
thérapeute m’avait expliqué que, si je n’avais que de vagues souvenirs de
mon enfance et de mon adolescence à ses côtés, c’était à cause de mon
traumatisme.
J’avais besoin de réponses, de nombreuses réponses.
— D’accord… on… on y va.
CHAPITRE 23 : KATE
Ella

Je fixais la maison face à nous. Une chaise sous le porche, une façade
blanche et un jardin impeccable, avec une pelouse tondue au millimètre
près. Tout paraissait parfait.
Trop parfait.
Dans mes souvenirs, nous habitions dans un immeuble miteux et son
appartement n’était pas des plus propres. Je me rappelais la moisissure au
plafond, les rats et les fuites d’eau…
— Tu es sûre de toi ?
— Oui, affirmai-je en continuant d’examiner la maison depuis la
voiture.
Mon cœur battait à mille à l’heure et mon estomac, animé par
l’angoisse, se tordait dans tous les sens. Je tremblais comme une feuille,
dans un mélange d’impatience et de réticence. J’avais peur de la
rencontrer, peur de me faire arracher cette image floue que j’avais d’elle
et de la remplacer par une bien pire que tout ce que j’imaginais.
Kate.
Elle était ma dernière chance de recréer une famille. Ma mère était
morte, et mon père… je ne l’avais jamais connu. Ma mère n’avait jamais
mentionné son nom, comme si elle m’avait conçue toute seule.
Je me demandais s’il savait que j’existais, à quoi il ressemblait.
Peut-être avait-il refait sa vie, avait-il une famille quelque part. À vrai
dire, je n’avais jamais cherché à creuser. La seule personne qui m’avait
servi de figure paternelle, c’était… lui.
Le renard.
Mon ventre se serra lorsque sa voix sournoise résonna dans mon esprit.
« Viens, ma petite souris. Je ne vais pas te faire de mal, on va jouer…
toi et moi. »
J’avais envie de vomir quand ces souvenirs remontaient à la surface.
Lui et de tout ce qu’il m’avait fait alors que ma mère n’en savait rien…
Jusqu’à ce fameux soir.
Le soir où elle était morte. À cause de lui.
— Tu m’écoutes ?
— Je… Non, désolée. Qu’est-ce que tu disais ?
Je fermai un instant les yeux pour chasser l’image de cet… de ce…
Lorsque je les rouvris, le regard métallique du psychopathe m’étudiait.
— Tout va bien se passer, murmura-t-il en avec un sourire rassurant.
— J’espère…
— Et, pour répondre à ta question, j’étais en train de te dire qu’on est
là depuis vingt minutes et que tu ne t’es toujours pas décidée, se moqua-
t-il.
Je soupirai avant de prendre une profonde inspiration et de fermer les
yeux une nouvelle fois. Mon cœur menaçait d’exploser dans ma poitrine
lorsque je quittai le véhicule. Je me redressai, le regard rivé sur la maison
qui n’attendait que ma présence.
Je sursautai en sentant un bras s’enrouler autour de ma taille et un
gloussement s’échappa des lèvres d’Asher. Doucement, il me tira vers
l’allée. Nous montâmes les marches pour arriver sous le porche en bois.
Les battements de mon cœur faisaient vibrer mon corps.
— Sonne, me dit doucement Asher près de mon oreille.
Je le dévisageai, paniquée, comme s’il m’avait demandé de sauter du
haut d’un immeuble de Manhattan.
— Tu veux que je le fasse ? m’interrogea-t-il.
Je déglutis et secouai la tête. Mon doigt tremblant s’approcha de la
sonnette et appuya sur le bouton.
— Détends-toi ou je vais avoir peur aussi, blagua-t-il.
— Ce n’est pas le moment de te foutre…
Je tressaillis de surprise quand la porte s’ouvrit, laissant apparaître…
un homme.
Peut-être s’était-on trompés ?
Mon visage perdit toutes ses couleurs face à cet homme qui fronçait
les sourcils. Avec un regard étonné, il me dit :
— Bonjour.
Comme je restais silencieuse, Asher répondit à ma place.
— Bonjour, on cherche Kate. Kate Webber.
— Oh ! Une seconde, lança l’homme avant de tourner la tête. Chérie,
tu as de la visite !
Ché-chérie ?
Je compris brutalement que beaucoup de choses avaient changé.
— La voilà !
— Bonj…
Je n’avais pas encore assimilé l’information quand je sentis mes pieds
se dérober sous moi. Une silhouette féminine arriva. Son sourire disparut
dès l’instant où nos regards se croisèrent. Elle écarquilla les yeux, sa
bouche s’entrouvrit et son visage pâlit.
Comme si elle avait vu un fantôme de son passé.
Elle était petite, avait la peau claire, des yeux marron, une bouche fine
et des cheveux bruns pareils aux miens. Comme dans mes rêves. La
confirmation que c’était bien elle me noua la gorge.
Le temps défilait lentement tandis qu’aucune de nous ne prononçait le
moindre mot. Mais nos regards parlaient pour nous.
Sa main se posa sur sa bouche aussi tremblante que la mienne. Les
larmes aux yeux, je me rappelai la dernière fois où je l’avais vue. Elle
n’était jamais revenue dans ma vie depuis ce jour-là.
— Oh, mon Dieu…
Je ne pus retenir un sanglot lorsque sa voix parvint à mes oreilles. Je la
reconnaissais, cette voix qui m’avait implorée de faire ça pour elle. De
l’aider.
Lentement, elle s’approcha de nous alors que je restais figée, les
membres tremblants. Ses mains se posèrent lentement sur mes joues et,
instinctivement, je reculai.
Mon corps venait de rejeter son contact. Or, je n’avais plus aucun
contrôle sur ce dernier.
— E-Ella ? C’est bien toi ?
Aucun mot ne passa la barrière de mes lèvres, ma langue avait décidé
de se figer. La main d’Asher pressa délicatement mon flanc, me sortant
de ma bulle de panique.
— Ou-Oui… c’est… C’est… moi, bégayai-je.
— Oh, mon Dieu, répéta-t-elle dans un souffle avant de se ruer sur
moi.
Mon corps se crispa violemment lorsque ses bras s’enroulèrent autour
de mes épaules et qu’un sanglot quitta ses lèvres. Son odeur. Je me
rappelais son odeur. Elle portait encore le même parfum.
Les larmes glissaient lentement le long de mes joues. Je restai figée
telle une statue en marbre, froide et inerte.
— Tu es en vie…
Elle pensait que j’étais morte ?
Le regard d’Asher était impassible mais je pouvais y déceler une lueur
d’inquiétude.
Ma tante se détacha de moi après plusieurs secondes. Son visage était à
présent noyé par les larmes, tout comme le mien, et sa bouche grande
ouverte, comme si elle attendait de pouvoir prononcer un mot ou une
phrase qui ne viendrait jamais.
— Je pensais t’avoir perdue à tout jamais…
Elle me reprit dans ses bras, et cette fois-ci je répondis, lui arrachant
un sanglot bruyant.
Mon regard se posa sur l’homme qui observait silencieusement la
scène, figé et sous le choc lui aussi. Lui avait-elle raconté ?
Elle pleurait contre mon épaule, encourageant mes propres larmes à
couler. Mais je ne pleurais pas parce que je l’avais retrouvée. Je pleurais
pour cette Ella qui l’avait quittée en pensant qu’elle allait vite retourner
auprès d’elle. Cette adolescente qui, en voyant dépérir sa tante, avait eu
le courage d’accepter sa demande sans se douter que c’était la dernière
fois qu’elle la verrait.
Que c’était son dernier contact avec le monde extérieur.
Je pleurais pour tous ces soirs où j’avais été au bord du gouffre, où je
m’étais accrochée à l’idée de la revoir pour ne pas sombrer. Je pleurais
pour cette Ella qui avait à peine 16 ans, pour celle qui en avait
maintenant 23 et pour l’enfer qu’elle avait vécu pendant toutes ces
années.
— Je suis si heureuse de te voir, avoua-t-elle en prenant mon visage
entre ses mains. Tu as tellement… grandi… Entre… Entrez.
Je me laissai entraîner par Kate à l’intérieur de sa maison, Asher sur
les talons. Il ne m’avait pas lâchée, pas une seule fois.
Nous arrivâmes dans un salon au décor réconfortant, diamétralement
opposé à celui que j’avais connu. Ma tante renifla et, d’un geste de la
main, nous invita à nous asseoir sur le canapé vert assorti au fauteuil sur
lequel elle venait de s’installer.
— Vous voulez boire quelque chose ? demanda-t-elle en essuyant ses
larmes, qui coulaient encore.
— N-Non, ça ira, bafouillai-je en secouant la tête.
Asher se racla la gorge et me lança un regard. Je me tournai vers lui. Je
ne savais pas quoi dire à cette femme, j’ignorais par où commencer.
Lorsque l’homme prit place face à nous, ma tante le présenta en
esquissant un petit sourire :
— Ella, je te présente Nick… mon mari.
Mon souffle se coupa. Asher haussa les sourcils. Il ne semblait pas au
courant de son mariage.
— Nick te connaît, me confia-t-elle doucement. Je lui parle très
souvent de toi, ma chérie…
Je lui demandai d’une petite voix, les sourcils froncés :
— Vous parlez de… moi ?
Un sanglot s’échappa de ses lèvres.
— Ne me vouvoie pas, s’il te plaît…
J’étais incapable de la tutoyer, même si elle le souhaitait. Je ne tutoyais
que les personnes que je connaissais. Elle s’était mariée, avait changé de
ville après mon départ. Je ne savais rien d’elle, à l’exception de son
passé.
— Comment tu as su que j’étais ici ?
— Ce n’est pas le plus important, répondit Asher à ma place d’un ton
froid. Elle est là. Et elle veut des réponses.
Kate lui lança un regard puis se tourna vers moi, la lèvre tremblante.
— Ma chérie, je… Tellement d’années ont passé… Tu m’as tellement
manqué…
Manqué ? Elle était sérieuse ?
— Vous m’avez séparée de vous, rétorquai-je d’un ton lourd de
reproches.
Mes mains tremblaient le long de mes jambes, dans un mélange de
colère et de panique. Ma gorge était nouée. Je lui en voulais tant de
m’avoir laissée tomber, elle aussi.
— Je suis tellement désolée que tu aies eu à subir tout ça… Je ne serais
pas ce que je suis devenue sans toi…
Un nouveau sanglot, incontrôlable, emplit la pièce lorsque j’entendis
cette phrase dont je n’avais même pas osé rêver : « Je suis tellement
désolée. » Je portai ma main à ma bouche dans l’espoir d’étouffer les
suivants.
La peine me rongeait de l’intérieur. Comme de l’acide qui brûlait mes
organes, la sensation était physiquement douloureuse.
— Je suis tellement désolée pour tout…
— Vous n’avez même pas essayé de me retrouver, l’accusai-je d’une
voix brisée par l’émotion. Vous aviez promis de revenir me chercher
après en avoir fini avec tout ça… et vous… Vous n’êtes jamais revenue.
Ses larmes n’en finissaient plus de couler mais je n’arrivais pas à me
calmer, submergée par la peine, le dégoût et les souvenirs encore gravés
dans ma mémoire.
— J’ai vécu l’enfer pour vous… pour vous faire sortir de… du
tunnel… Vous m’avez laissée m’y perdre. Toute seule.
Mon souffle s’emballait, impossible de m’arrêter.
— Et pendant toutes ces années je m’accrochais à l’idée de vous revoir
un jour. De vous entendre sonner à sa porte pour me récupérer… Sauf
que vous ne l’avez jamais fait… Jamais.
Asher posa sa main sur la mienne en me voyant perdre mon sang-froid.
Ce n’était pas moi qui lui parlais, mais l’adolescente qui souffrait encore.
Celle à qui elle avait menti, celle qui lui en voulait d’avoir gâché sa vie.
— J’ai sacrifié ma vie pour vous, parce que je pensais que… Parce que
je pensais que vous alliez guérir grâce à moi. Et vous m’avez oubliée.
Vous m’avez tourné le dos et vous vous êtes reconstruite… sans moi.
Vous étiez ma seule famille. Et je vous aimais ! Je vous voyais vous
perdre dans la drogue, je vous regardais dormir le soir parce que
j’angoissais à l’idée de me réveiller et de vous trouver morte !
Elle porta sa main à sa bouche pour étouffer un sanglot. Mais sa peine
n’était pas comparable à la mienne, elle ne pourrait jamais l’être.
— Je manquais les cours pour rester avec vous, je n’ai… jamais
terminé le collège. À cause de vous ! l’accusai-je. Je n’ai jamais été au
lycée… ni à l’université. Ma vie s’est arrêtée. J’ai vécu l’enfer pour
vous… et vous m’y avez laissée. Comme si je ne valais rien, comme si
c’était plus difficile pour vous de me garder… Qu’est-ce que je vous ai
fait, bon sang ? Pourquoi vous m’avez laissée tomber ?
Je haussais le ton et pleurais sans cacher ma peine tandis qu’elle
tremblotait sur son siège.
— John me prenait pour une poupée. Il a utilisé mon corps… Il… Ils
m’ont violée, tellement de fois… l’informai-je en déglutissant
péniblement. On m’a violée, on m’a frappée, on m’a droguée et on m’a
laissée mourir pour mieux m’utiliser… Et vous ? Où étiez-vous pendant
tout ce temps ? Pourquoi n’avez-vous pas tenu votre promesse ? Je rêve
de vous. Toutes les nuits, vous me hantez autant qu’eux…
— Je suis tellement désolée, ma chérie, s’étrangla-t-elle. J’ai vécu
l’enfer, moi auss…
— Ne vous comparez jamais à elle, la menaça Asher. Jamais.
Ma tante posa sa main sur son ventre. Son mari frottait son dos en lui
murmurant de se calmer.
— Je ne me compare pas à toi, Ella… Je m’en suis tellement voulu,
ma chérie. Je…
— Pourquoi ça vous a pris six ans pour payer vos dettes ? Pourquoi
vous n’êtes jamais revenue ? l’interrogeai-je en fronçant les sourcils.
Elle se crispa violemment et pâlit. Asher grogna. Je le vis contracter sa
mâchoire en la fusillant du regard.
Un silence pesant s’ensuivit, un silence qui commençait à jouer avec
mes nerfs.
— Répondez-moi !
— D’accord, expliqua-t-elle au bout de quelques minutes. Je… Quand
tu as commencé à… travailler avec John, je ne savais pas quel genre…
de travail tu faisais. Mais les revenus étaient rapides, John a tenu sa
parole et m’a payée comme convenu… J’ai tout remboursé… la première
année.
En un instant, mon monde s’écroula. Mon cerveau venait de prendre la
gifle de sa vie. Elle avait payé ses dettes… dès la première année. Une
seule année avait suffi.
J’avais été piégée chez John pendant six ans.
Je commençais à avoir le tournis, comme si une tornade venait de
m’aspirer. Ma cage thoracique était comprimée, j’avais du mal à respirer.
Je regardais mes mains, pâles et tremblantes.
— J-John m’a ensuite dit ce que tu faisais et m’a menacée, continua-t-
elle en sanglotant. Je ne devais pas t’approcher, sinon je te perdrais à tout
jamais…
— Une année, murmurai-je en fixant le sol. Une seule année…
Mon cauchemar se réalisait. Je venais de me faire arracher le peu de
bons souvenirs que j’avais d’elle.
— Quand j’ai compris que je ne pouvais pas te voir, ni même te
parler…, me dit-elle d’une voix cassée. Je n’arrivais plus à rester dans
mon appartement sans penser à toi… alors j’ai déménagé ici.
Je relevai la tête, ahurie. C’était tout ? Elle avait juste fait ses
bagages… et était partie ?
— Vous m’avez abandonnée avec lui, et vous êtes partie… c’est ça ?
— Je n’ai jamais voulu t’abandonner, protesta-t-elle en se levant pour
s’avancer vers moi.
— Ne vous approchez pas d’elle, grogna Asher en me serrant contre
lui.
— Je suis tellement désolée pour tout ce qu’il t’a fait, tellement
désolée…
Mes yeux étaient rivés au sol et mon cerveau essayait tant bien que
mal d’assimiler les informations. Ses excuses ne valaient rien pour moi.
— Je suis votre nièce… Maman, elle… Ma mère vous aimait, elle
vous faisait confiance !
Ses larmes reprirent de plus belle et les miennes suivirent lorsque
j’évoquai ma mère à haute voix, chose que je ne faisais que rarement.
— Maman ne m’aurait jamais abandonnée comme vous l’avez fait…
— Je suis désolée… Je sais ce que tu ressens…
Ce fut le mot de trop.
— Vous savez ? Vraiment ? À cause de vous et de votre choix, JE
SUIS DEVENUE COMPLÈTEMENT FOLLE ! hurlai-je en la regardant
dans les yeux. À CAUSE DE VOUS, JE SUIS TRAUMATISÉE ! À
CAUSE DE VOUS, IL NE PEUT MÊME PAS ME TOUCHER SANS
QUE JE PENSE AUX HOMMES QUI M’ONT VIOLÉE ! Et vous osez
dire que vous savez ce que je ressens ?! Vous ne savez rien, merde !
Je tremblais de rage. Elle ne savait rien ; elle n’avait aucun droit de me
dire qu’elle savait.
— Vous ne savez pas ce que ça fait de faire des cauchemars et des
crises de panique à répétition ! Vous ne savez pas ce que ça fait d’avoir
constamment peur et d’être toujours dans l’insécurité ! Vous ne savez pas
ce que ça fait de voir les gens de votre âge vivre la vie dont vous rêvez et
de vous rendre compte que la vôtre est insignifiante ! De savoir que,
même si vous mourez demain, personne n’en saura rien ! Et putain, par-
dessus tout, vous ne savez pas ce que ça fait de vous sentir utilisée ! De
vous faire traiter comme un objet par de gros dégueulasses qui vous
touchent partout. Partout ! Pendant que vous devez vous taire !
Je sentais que mon cœur allait exploser. Mais je m’en foutais, je me
vidais enfin, après six années à me contenir.
— Parce que… si vous parlez, il vous torturera ! Parce que si vous
essayez de vous échapper, il vous trouvera et vous battra jusqu’à ce que
vous frôliez la mort ! poursuivis-je, la gorge irritée. Des hommes m’ont
violée… Ils m’ont violée et je me sens sale maintenant ! Tout ça à cause
de vous… Je suis fatiguée… Je suis tellement épuisée !
Je m’arrêtai un instant pour laisser échapper des sanglots
incontrôlables et bruyants.
— Et tout ce que vous trouvez à dire, c’est « désolée » ? Ma vie est
fichue à cause de vous. Vous m’avez détruite autant que tous ces hommes
! Vous étiez la seule personne qui pouvait me sauver, et vous avez décidé
de ne pas le faire ! Vous ne vous êtes pas battue pour moi alors que j’ai
sacrifié ma vie pour vous !
— Ella, je pense que tu devrais te cal…
Je fusillai du regard son mari, le coupant dans sa phrase.
— Je vous déteste… Je vous déteste tellement pour ce que vous avez
fait, lâchai-je d’une voix éraillée. J’avais confiance en vous…
Elle fuyait mon regard tout en sanglotant bruyamment.
— Je vous ai attendue… pendant des années. Avant de dormir, je me
disais : « Ne t’en fais pas, Ella, elle viendra demain matin. » Et vous
n’êtes jamais venue, répétai-je en pressant mes mains contre mes genoux.
De son pouce, Asher caressa le dos de ma main tremblante. Je me
tournai vers lui et rencontrai son regard rassurant. À ce moment précis,
j’étais heureuse de l’avoir ici, avec moi.
— Je suis impardonnable, je sais… Je ne t’ai jamais oubliée, m’assura-
t-elle, et j’espérais que tu avais pu t’échapper… car j’étais incapable de
t’aider.
Son culot me donnait envie de l’étriper. Moi qui avais sacrifié ma vie
pour l’aider, elle n’avait même pas essayé de me rendre la pareille.
— Oui, je suis sortie, après des années de séquestration, pendant que
vous, vous meniez votre petite vie tranquille, crachai-je. Mais je ne me
suis pas échappée. C’était impossible, j’avais déjà essayé. Une centaine
de fois. Mais il m’attrapait toujours.
— Comment tu… tu es sortie, alors ?
Je me remémorai Rick. Rick Scott m’avait sauvée.
— Quelqu’un a payé pour m’avoir, l’informai-je. Je n’étais plus la
captive de John. J’étais sa captive.
Je pointai Asher du doigt et ma tante écarquilla les yeux en
comprenant qu’il était mon possesseur et que je faisais encore partie de
ce monde.
Enfin… ça, c’était avant.
— Et croyez-moi, même si lui aussi m’a fait vivre un enfer les deux
premiers mois, je n’ai jamais été aussi heureuse que loin de John… Mais
ça, ce n’est pas grâce à vous.
Elle commençait à se calmer, à essuyer les larmes qui coulaient sur ses
joues.
— Je m’en fous de vos excuses. Vous ne pouvez pas allumer un feu
dans une forêt et tenter de l’éteindre deux jours plus tard avec une petite
bouteille d’eau. Je voulais des réponses et j’en ai eu plus qu’assez… Je
ne veux plus rester ici.
Je me levai et Asher me suivit. Je n’arrivais pas à rester ici, je ne
voulais plus l’entendre proférer ses mensonges. Elle me répugnait.
— Je voulais vous revoir parce que vous êtes la seule famille qu’il me
reste, lui confiai-je d’un ton railleur. Mais honnêtement, je préfère
n’avoir aucune famille que de faire partie de la vôtre.
Sur ces mots, je quittai la pièce et sortis de la maison d’un pas rapide.
Je l’entendis m’implorer de revenir mais je ne me retournai pas. Comme
elle l’avait fait.
Asher déverrouilla le véhicule et je m’engouffrai à l’intérieur avant
d’éclater en sanglots. Elle avait brisé mes derniers espoirs. Je ne
m’attendais pas à ça, à l’entendre me dire qu’elle avait préféré
m’abandonner plutôt que d’essayer de me récupérer sous prétexte qu’elle
avait peur de John.
Asher s’installa silencieusement sur le siège conducteur.
— Démarre, s’il te plaît, murmurai-je d’une voix brisée. Je ne veux
plus rester ici… Je ne veux plus jamais revenir ici.
Il hocha la tête et fit gronder le moteur. Les larmes roulaient sur mes
joues tandis qu’on s’éloignait de cette maison. C’était officiel, je n’avais
plus de famille. Et ça faisait un mal de chien.
*
Arizona, 22 heures.

— Tu es réveillée ? demanda sa voix rauque dans un murmure.


— Hmm…
Mes yeux brûlaient. Peut-être était-ce dû la fatigue, ou peut-être à mes
larmes. À ce stade, je n’en avais plus en réserve. Ma tête me faisait
atrocement mal et la fatigue alourdissait mon corps.
Je me frottai les yeux en regardant autour de moi. La chambre était
obscure, la nuit était tombée. Je m’étais endormie en pleurant dans les
bras d’Asher. À présent, sa silhouette me surplombait.
— Tu veux manger ? me demanda-t-il en s’approchant du lit.
— Non… je n’ai pas faim, soufflai-je en glissant ma main sur les
couvertures.
Il expira et s’assit près de moi. Au moment où je levai le regard vers
lui, il attrapa une mèche de mes cheveux, qu’il enroula autour de son
index.
— Comment tu te sens ? m’interrogea-t-il en jouant avec.
— Épuisée, fatiguée, assommée, énumérai-je en comptant sur mes
doigts.
— Tu sais que tout ce que tu m’as dit signifie la même chose ? se
moqua-t-il.
Je levai les yeux au ciel en sentant mes lèvres s’étirer. Il arrivait à me
faire sourire.
— Tu… Tu savais qu’elle s’était mariée ?
Il secoua la tête négativement en guise de réponse.
— Un an, me rappelai-je. Elle avait tout remboursé en un an, Asher…
Il resta silencieux, concentré sur la mèche avec laquelle il jouait.
Une seule année, et j’aurais pu sortir.
— Elle ne mérite pas tout ce que tu as fait, murmura Asher en posant
son regard métallique sur moi.
Au bout de quelques minutes, je dis finalement :
— Merci… de… m’avoir accompagnée. Je ne pense pas que j’aurais
pu tenir sans ta présence.
Il me répondit d’un ton moqueur :
— Moi non plus, je ne pense pas que j’aurais pu me contenir si tu
n’avais pas été là. Le nombre de fois où j’ai voulu les défoncer, elle et
son mari, est incalculable.
Un petit rire s’échappa de ma bouche.
— T’avais raison, soufflai-je en fermant les yeux un instant. C’était
une mauvaise idée de la revoir.
— Même si c’était une mauvaise idée, tu en avais besoin, m’assura
Asher. C’était une mauvaise idée… utile. Mais si tu insistes, oui, je sais
que j’avais raison. Ce n’est pas nouveau.
Entendre son ego parler m’amusait.
— Je peux te poser une question ?
— Oui, répondis-je en ouvrant les yeux.
— Tout à l’heure, quand tu as dit tout ce que tu as dit à propos de… ce
qui s’est passé.
Je levai mon regard vers lui en fronçant les sourcils.
— Je voulais juste te dire que… je suis fier de toi, continua-t-il en
scrutant mon visage. Je ne sais pas ce que ça fait d’être toi… mais je sais
que tu t’es battue tous les jours et que tu te bats encore maintenant… Et
honnêtement, je ne sais pas si j’aurais pu le faire à ta place… T’es
vraiment une battante, mon ange.
Une larme glissa le long de ma joue.
— Je ne te cache pas qu’il y a des fois où j’aimerais entrer dans ta tête
et te comprendre pour t’aider, sourit-il. Mais… je ne peux pas. Alors, en
attendant, j’essaie d’être délicat. Je veux que… tu sois à l’aise avec moi,
complètement à l’aise, et ça prendra le temps que ça prendra, je serai
patient. Je ne veux pas que tu te sentes coupable de ce que tu ressens
quand je te touche. Je veux être bien… pour toi.
Ma gorge se noua. Pourtant, je savais que ce soir je n’allais pas pleurer
de tristesse, mais de bonheur.
— Je ne veux pas que tu te forces à faire quoi que ce soit avec moi, et
je ne te forcerai jamais, murmura Asher sans me lâcher des yeux. Tout ce
que je te demande, c’est de m’arrêter dès que tu n’es plus à l’aise. Et je
m’arrêterai. C’est toi qui décides. On ira à ton rythme.
Je t’aime… Je t’aime tellement…
— Donne-moi ta parole que tu ne te forceras jamais, mon ange.
— Je… Je te donne ma parole, murmurai-je, encore hébétée par ces
mots que je n’avais jamais entendus.
Un sourire étira ses lèvres et il chuchota :
— Tu es parfaite… Tellement parfaite.
Je compris alors pourquoi mon cœur l’avait choisi. En dépit de son
comportement au départ et de son silence à la fin, mon cœur savait que
cet Asher-là résidait à l’intérieur du démon qui lui servait de façade.
J’étais tombée amoureuse de cet Asher. Je n’allais même, peut-être,
jamais pouvoir m’arrêter.
Sans réfléchir, comme si mon corps avait décidé pour moi, je me
redressai et l’embrassai brutalement, laissant mon cœur décider. Il passa
sa main sur ma joue et répondit à mon baiser presque instantanément,
engendrant une explosion d’émotions dans mon ventre.
Ce baiser était passionné, comme si nos âmes venaient d’entrer en
collision, se complétant à travers nos lèvres. Comme si nous échangions
nos émotions, si nous nous accordions un instant de répit, nos mains sur
le visage de l’autre, nos respirations saccadées et nos langues entrelacées.
Une délicieuse explosion fit vibrer mon estomac et je lâchai prise, lui
demandant silencieusement de me retenir.
Ce baiser me rappelait le premier, celui à travers lequel nous avions
hurlé à l’aide à l’autre. Sauf que, maintenant, notre baiser disait autre
chose. Parce que, même si mon cerveau interdisait à ma bouche de lui
dire « je t’aime », mon cœur le lui faisait comprendre… à sa façon.
Et peut-être même que, à l’unisson, nos lèvres hurlaient ces mots…
À notre façon.
CHAPITRE 24 : PHOTOS
Asher
Trois jours plus tard…

Depuis ma voiture, j’observais la maison de sa tante en fumant ma


cigarette. Mon sang bouillonnait à l’idée de la revoir avec son pingouin
de mari et de devoir me retenir de leur exploser le crâne. Toutefois, je le
faisais pour elle.
Après leur rencontre, nous avions passé la nuit ici avant de repartir à
Los Angeles, le lendemain. Ella était, en ce moment même, chez moi
avec Ben et Kiara et ne se doutait pas une seconde de ma présence ici.
Je voulais quelque chose et je savais que Kate pouvait me le donner.
Peut-être Ella n’y avait-elle pas réfléchi, mais moi, je n’arrivais pas à me
sortir cette idée de la tête.
Les poings serrés, je quittai le véhicule puis fermai les yeux en faisant
craquer mes articulations.
Tu as intérêt à me donner ce que je cherche, parce que je n’hésiterai
pas à te tuer, comme tu as tué mon ange…
Les lumières de sa maison étaient allumées. Je m’approchai de la
propriété et montai les trois marches avant de sonner à la porte d’entrée.
Mon téléphone vibra dans ma poche. Au moment où j’allais le sortir, la
porte s’ouvrit sur le mari de cette dégénérée. Ses yeux s’écarquillèrent.
— Bonsoir, Nick. C’est bien ça ?
Il hocha la tête.
— Bonsoir…
— Qui est-ce ?
En reconnaissant la voix lointaine de Kate, un infime sourire se
dessina sur mes lèvres.
— Vous permettez ?
— Oh… euh… Oui, oui, bien sûr, entrez…
Il me céda maladroitement le passage. Je me raclai la gorge en entrant.
Ma mâchoire se contracta lorsque mon regard se posa sur cette femme
qui me dégoûtait au plus haut point.
À deux doigts de prendre la place de Shawn… et de rejoindre Rick.
Elle eut la même réaction que son mari.
— Bonsoir…
— Bonsoir, répondis-je d’un ton neutre.
— Vous… Ella n’est pas avec vous ?
Je secouai négativement la tête.
— Elle ne sait pas que je suis ici. Elle me tuerait si elle savait.
Sa lèvre trembla, la culpabilité se lisait sur son visage. Je me demandai
brièvement si elle en ressentait avant de revoir Ella. Mais j’avais déjà ma
réponse et elle était négative.
— Je ne suis pas là pour renouer un quelconque lien entre vous et elle,
déclarai-je franchement. Je suis là pour vous demander l’adresse de sa
maison d’enfance, en Australie.
Elle me fixa sans un mot, encore plongée dans ses pensées. Je doutais
qu’elle ait même entendu ma requête. J’espérais que sa culpabilité la
rongerait jusqu’à ce que les vers s’en chargent.
— Elle… Elle veut aller en Australie ? Vivre là-bas ? m’interrogea-t-
elle.
Je ne savais même pas si elle en avait envie, mais c’était une façon que
j’avais trouvée de me racheter auprès d’elle et regagner sa confiance.
Peut-être qu’elle aimera… ?
— Ce qu’elle veut faire ne vous concerne pas, répondis-je en fixant un
regard accusateur sur elle. Je veux l’adresse de sa maison et celle du
cimetière où est enterrée sa mère.
Une larme coula le long de sa joue et son mari passa un bras autour de
ses épaules.
— J’ai… Je vais vous apporter… tout ce que j’ai…
J’acquiesçai. Elle monta les marches de sa maison. Son mari se grattait
la nuque, gêné peut-être.
À sa place, je serais gêné aussi de m’être marié avec une salope qui a
vendu sa nièce pour de la drogue.
Plus les minutes défilaient, plus je perdais patience. Mes angoisses
emplirent mon esprit. Est-ce qu’elle allait aimer recevoir ces
informations ?
Peut-être qu’elle va m’en vouloir…
Je ne savais pas si elle voulait voir la tombe de sa mère. Je ne savais
même pas si elle l’avait déjà vue mais j’espérais qu’elle apprécierait mon
geste, d’une certaine manière.
La question de Kiara me revint en tête. Je compris que, si je faisais
autant d’efforts pour cette fille, c’était parce que je voulais la rendre
heureuse. Ma réponse commençait à pencher vers le oui.
Des pas m’arrachèrent à mes pensées. Je levai mon regard vers sa
tante, qui arriva avec une petite boîte.
— Voilà, déclara-t-elle en s’approchant de moi. J’ai toujours gardé
cette boîte pour elle. Je savais qu’un jour elle voudrait s’y rendre. Il y a
les clés de sa maison, l’adresse et des photos de ma sœur. Il y a aussi
l’adresse du lieu où est située sa tombe.
Elle me tendit la petite boîte bleue et croisa les bras en reculant vers
son mari.
— Vous êtes son… possesseur ?
Je fronçai les sourcils. De quoi se mêlait-elle ?
— J’ai surtout été le premier à lui dire de ne pas venir vous voir, lui
confiai-je sèchement. Vous ne méritez pas tout ce qu’elle a fait pour vous,
et je ferai en sorte que plus jamais elle ne vive ce qu’elle a vécu à cause
de vous…
Ses yeux commencèrent à larmoyer.
— Vous aviez peur de John, donc vous vous êtes barrée en la laissant
derrière vous.
— Elle a aussi très mal vécu…
— Je vous conseille fortement de ne pas continuer votre phrase, Nick,
grinçai-je en sentant ma colère monter. Mon niveau de tolérance est très,
très… très faible.
Il me fusilla du regard mais je n’y prêtais pas attention, plus occupé à
toiser sa femme.
— Vous ne pouvez pas nous empêcher de nous revoir ! répliqua-t-elle.
Un petit rire mesquin quitta mes lèvres.
— Elle n’éprouvera jamais l’envie de vous revoir, et si, par malheur,
vous la forcez à le faire, sachez une chose, Kate : l’homme dont vous
devriez avoir peur, ce n’est pas John… mais moi.
Son regard soutint le mien, ce qui redoubla ma colère.
— Parce que je l’ai tué, et je n’hésiterai pas une seule seconde à tuer
tous ceux qui font du mal à Ella. Dont vous.
— Vous êtes en train de nous menacer ? m’interrogea son pingouin.
Un petit sourire incurva mes lèvres.
— Vous menacer ? Non… je vous donne ma parole. Essayez
seulement de l’approcher, et mon visage sera le dernier que vous verrez.
Kate se mit à trembler dans les bras de son mari. J’avais presque envie
de rire face à l’air dur de ce dernier.
— Ne jouez pas avec vos vies, elles sont entre mes mains. Et je n’ai
qu’une parole.
Au moment où je tournai les talons, sa voix retentit derrière moi :
— Je vais appeler la police !
Je ne pus m’empêcher de rire à gorge déployée. Tout en m’avançant
vers ma voiture, je m’exclamai assez fort :
— Faites donc, et dites-leur aussi que vous avez vendu votre nièce de
16 ans à un proxénète ! Ça serait égoïste de garder ça pour vous !
Quelle salope.
Une fois dans mon véhicule, je m’éloignai de ce quartier. J’avais les
clés de sa maison d’enfance, les photos de sa mère et je connaissais le
lieu de la tombe. Mais j’angoissais à l’idée d’avoir peut-être fait de la
merde.
— J’espère que tu ne vas pas m’en vouloir, mon ange…

*
Ella
Los Angeles, 1 heure.

— Tu veux manger quelque chose ?


— Non, merci, je n’ai plus faim, dis-je à Bella qui vint s’asseoir sur le
canapé.
— Comment tu te sens ? demanda-t-elle.
— Mieux.
Cela faisait deux jours que nous étions rentrés, mais Asher était reparti
ce matin je ne savais où pour le réseau. Il ne reviendrait que très tard ce
soir. Il ne voulait pas que je reste seule, Kiara et Ben avaient donc passé
toute la journée ici, pour me protéger. Ils venaient seulement de
s’absenter pour quelques minutes.
Avant de partir, Asher m’avait promis que c’était la dernière fois qu’il
me laissait sous la surveillance de Kiara et Ben.
Mon téléphone vibra sur la table. Je fronçai les sourcils en voyant son
nom s’afficher sur l’écran.
— Allô ?
— Dis-moi que Kiara et Ben me font une blague et que tu n’es pas
seule avec Grace ?
Son ton colérique me fit lever les yeux au ciel.
— Non, mais… ils reviennent dans quelques minutes.
— MERDE !
Bella, qui entendait sa voix même depuis sa place, haussa les sourcils.
Mes oreilles, quant à elles, étaient habituées.
— Asher, il y a une vingtaine d’hommes ici. Il ne nous arrivera rien, le
rassurai-je en posant mon regard sur Tate.
— Oh, mais il y a vraiment intérêt ! répliqua-t-il sèchement. J’arrive
dans une trentaine de minutes.
— D’accord.
Il raccrocha. Je soupirai et me tournai vers Bella.
— Il est très protecteur avec toi, remarqua-t-elle d’un ton amusé.
Un sourire étira mes lèvres. C’était vrai qu’il me protégeait et que je
me sentais en sécurité auprès de lui.
— Un peu trop, parfois, avouai-je en secouant la tête.
— C’est mignon. Enfin, vous êtes mignons…
— On n’est pas ensemble, lui rappelai-je en passant une main dans
mes cheveux.
— Oui, je sais, dit-elle. Mais je ne l’ai jamais vu regarder quelqu’un
comme il te regarde, Ella, même au lycée, alors que nos hormones étaient
en ébullition.
Je secouai la tête tout gardant mon sourire. Avec ses grands
monologues sur le comportement d’Asher, Bella me rappelait Kiara.
Qui a repris du service depuis quelques jours.
— Il te regarde comme je regarde Ben, déclara-t-elle.
— Mais toi, tu es amoureuse de Ben, Bella, ris-je.
Elle haussa les épaules.
— Je dis juste ce que je vois, souffla-t-elle en caressant le chien, qui
venait de se mettre entre nous sur le canapé.
— Oui, mais ce n’est pas pareil, murmurai-je. Ben t’aime, et il ne t’a
pas traitée comme de la merde.
Elle me lança un regard blasé, m’invitant à me remémorer son histoire
avec lui. Je souris.
— Enfin, pas avec la même intensité, rectifiai-je.
— Tu sais, il m’a fallu beaucoup de temps pour lui refaire entièrement
confiance, commença-t-elle. J’avais toujours peur de le voir partir de ma
vie comme la première fois, et la seconde. Mais il a essayé de se racheter,
même si, lorsque nous nous sommes retrouvés, il y avait encore William
et que la situation était dangereuse pour moi. J’ai laissé mes angoisses
prendre le contrôle pendant un moment. Mes sentiments me poussaient à
le laisser s’immiscer dans mon cœur mais je n’arrivais pas à lui faire
entièrement confiance, et il le savait.
Les paupières de Tate s’alourdissaient sous les caresses de Bella.
— C’est au moment où j’ai failli le perdre que toutes mes angoisses
sont devenues aussi insignifiantes que les bouquins que tu vois ici. (Elle
pointa du doigt la bibliothèque d’Asher, et je ris.) Asher a failli te perdre
aussi, Ella. Et c’est bizarre, mais c’est vrai, on ne se rend compte de la
valeur d’une chose que lorsque nous la perdons.
Sa phrase m’arracha un sourire et me rappela brusquement notre court
séjour à Las Vegas.
— Je ne pensais pas que l’égocentrique Asher Scott pouvait courir
après quelqu’un. Je ne l’ai jamais vu sourire autant !
Je rigolai une nouvelle fois et elle m’imita. Mais mon cœur battait à
une vitesse folle.
— Et on te remercie tous, parce que c’est toi qui le fais le sourire
autant. Ne doute pas de la sincérité de ses mots et de ses actes. Asher
n’est pas du genre à parler de ce qu’il ressent, mais il ne ment pas
lorsqu’il le fait, même si je sais que parfois c’est dur à croire. Laisse-lui
le bénéfice du doute. C’est ce que m’avait conseillé ma meilleure amie.
— Et donc, c’est ce que tu as fait avec Ben ?
Elle hocha la tête.
— Je ne regrette pas mon choix une seule seconde. Je ne pourrai
jamais aimer quelqu’un comme j’aime Ben.
— Est-ce que… Est-ce que tes parents sont au courant, maintenant ?
— Ma mère, oui, m’informa-t-elle en souriant. Depuis quelques mois,
même si c’était très difficile au départ… Quant à mon père, c’est plus
délicat. Il se doute de notre relation. On avance doucement mais
sûrement.
Nous fûmes interrompues par la porte, qui s’ouvrit avec fracas.
— IL EST LÀ ?
— JE T’AVAIS DIT QU’IL ALLAIT NOUS MASSACRER ! s’écria
Kiara, aussi paniquée que Ben.
— Il n’est pas encore arrivé, dis-je en esquissant un petit sourire
moqueur.
Kiara soupira de soulagement et Ben referma la porte en gardant sa
main sur son cœur qui, je supposais, frôlait l’explosion. Ils s’affalèrent
avec nous sur le canapé.
Je souris en voyant Ben embrasser sa copine. Leur amour réchauffait
mon cœur, mais parfois… je les enviais. Ils s’aimaient depuis le
commencement, et Ben montrait son amour ouvertement. J’avais un
pincement au cœur chaque fois que je me rappelais que, moi aussi, je
l’avais fait pour lui et qu’il m’avait rejetée.
Alors, même si j’avais encore des sentiments, je n’arrivais plus à les
lui dire. J’avais ce blocage, animé par ma peur, dont je ne pouvais pas me
libérer.
Le bruit d’un moteur me fit sortir de mes pensées. Kiara déglutit et
Ben écarquilla les yeux avant de se lever soudain et de déclarer :
— Je crois qu’on… qu’on devrait peut-être y aller, hein, Bella ?
Cette dernière rit face à la peur qui s’affichait sur le visage de son
copain et se leva à son tour.
Le bruit de la porte d’en bas augmenta l’angoisse des deux amis. Des
pas rapides résonnèrent dans les escaliers, avant que sa voix rauque
gronde :
— Si jamais j’arrive et que je ne vois ni de Ben ni de Kiara, prépare-
toi à te trouver un nouveau copain, Grace.
— ON EST LÀ ! s’écria Kiara, en panique. Putain, Ben, on dégage !
La silhouette d’Asher se dessina dans le hall. Il tomba nez à nez avec
ceux qui voulaient s’enfuir. Je ne pus m’empêcher de rire en le voyant
serrer les poings.
Je remarquai au passage qu’il tenait une petite boîte bleue dans sa
main.
— Vous avez trois secondes, les prévint-il d’un ton tranchant. Trois
secondes pour sortir de chez moi avant que je passe mes nerfs sur vous.
À peine acheva-t-il sa phrase que les trois quittèrent la maison en
courant. Son visage en colère s’adoucit en quelques secondes et un coin
de ses lèvres s’étira.
Oh, l’enflure.
— Tu n’as pas honte de jouer la comédie comme ça ?
— Même pas un peu, mon ange, pouffa-t-il en avançant dans le salon.
Je suis exténué.
Il s’affala sur le canapé et Tate, qui l’adorait pour une raison qui
m’échappait, s’empressa de se coller contre lui. Le psychopathe grimaça.
— Comment tu te sens ?
— J’ai sommeil, admis-je en bâillant.
— Il est tard, remarqua Asher en consultant son téléphone. Tu veux
dormir ?
Je hochai la tête et il se leva. Depuis notre retour, Asher me demandait,
non, m’ordonnait de dormir avec lui. Et honnêtement je ne pouvais pas
refuser.
Depuis ce qui s’était passé à Manhattan, je n’arrivais pas à dormir
seule. Mon cerveau était constamment en alerte et le moindre bruit
m’arrachait de mon semblant de sommeil. Mais lorsque je dormais avec
lui, c’était comme si mon cerveau s’autorisait un peu de repos, comme
s’il savait que quelqu’un veillait sur moi.
Je pénétrai dans la chambre d’Asher et m’allongeai sans hésitation sur
lit matelas. Un soupir d’aise quitta mes lèvres lorsque mon corps se
détendit.
Asher entra dans sa chambre, suivi de Tate.
— Je vais prendre une douche rapide, déclara-t-il en enlevant sa veste
en cuir. Je ne serai pas long.
Tate monta sur mon ventre et je le caressai en sentant le sommeil
alourdir mes paupières. Cette journée n’était pas fatigante, mais mon
cerveau et les millions de pensées qui l’avaient traversé, oui. Je n’avais
pu m’empêcher de penser à ma tante. Est-ce qu’elle s’en voulait ? Ou est-
ce qu’elle avait continué sa vie en oubliant notre discussion, comme elle
m’avait oubliée ?
Je la détestais. Plus jamais je ne voulais lui parler.
Kiara m’avait réconfortée à mon retour, me rappelant que je faisais
partie de la famille et que ni elle ni Ben n’allaient me laisser seule. Plus
jamais.
Et à l’intérieur de moi, c’était tout ce que je voulais.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’Asher revienne dans la
chambre. Il me regarda avec un petit sourire en coin puis murmura :
— Je vais commencer à m’habituer à ta présence dans mon lit.
— Ne le fais pas, je vais repartir dans ma chambre dès que mon
cerveau me laissera faire, répliquai-je dans un souffle.
— Ton cerveau joue en ma faveur, me répondit-il en prenant la boîte
qu’il tenait tout à l’heure. J’ai quelque chose pour toi…
Les sourcils froncés, je me redressai. Du bout des doigts, il traçait les
contours de la boîte en la contemplant silencieusement. Mon cœur se mit
à battre à une vitesse folle, malgré moi.
— Je… Je t’ai menti… Je suis reparti en Arizona ce matin, m’avoua-t-
il. Et… je… Enfin, j’ai pensé que peut-être tu… voudrais… Enfin, tiens.
Il me tendit la boîte en grimaçant. Je le dévisageai, perplexe, sans
comprendre son expression hésitante. Et lorsque j’ouvris la boîte, je
sentis mon corps lâcher et le temps s’arrêter brutalement.
À l’intérieur, des photos affichaient un visage que je reconnaissais.
Celui de ma mère.
Ma vue s’embua et ma gorge se serra. Tremblante, je tirai la première
photo tandis qu’une larme quittait le coin de mon œil. Mon doigt caressa
sur son portrait, que j’avais peur d’abîmer. J’y reconnaissais son sourire.
Elle me tenait dans ses bras alors que je n’étais encore qu’un bébé.
La deuxième photo me fit perdre pied et je portai ma main à ma
bouche pour étouffer un sanglot. Ma mère riait aux éclats et je marchais
dans sa direction. Je devais avoir peut-être un an.
Il y en avait une dernière, qui semblait être un cliché de moi lors de
mon premier jour d’école, accompagnée de ma mère. Des larmes
incontrôlables mouillaient la couverture qui couvrait mes jambes. Je
n’arrivais pas à quitter des yeux ces photos. Elle me manquait
terriblement.
Je saisis la clé dans la boîte et fronçai les sourcils en avisant une
feuille. À l’instant où mes yeux virent le mot « Australie », je ne pus
m’empêcher de fondre en larmes. Étaient écrites sur ce bout de papier
l’adresse de ma maison et celle du cimetière où reposait ma mère.
Je ne savais plus si je pleurais de tristesse ou de joie. L’idée d’aller en
Australie avait disparu après ma dispute avec ma tante. Mais Asher s’en
était souvenu pour moi alors que je ne lui en avais même pas parlé.
Je relevai les yeux vers lui. Il me détaillait silencieusement, figé dans
sa petite grimace.
Sans perdre une seule seconde, je courus dans sa direction. Mes bras
s’enroulèrent autour de son corps et il se crispa la première seconde avant
de raffermir notre étreinte.
— Merci… Merci beaucoup…
Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres.
— Putain, je pensais que tu allais me tuer, murmura-t-il.
Je n’arrivais pas à parler, mes sanglots m’en empêchaient. Je ne
m’étais jamais sentie aussi heureuse. Si heureuse que mes tremblements
faisaient vibrer mon corps entier.
Le visage de ma mère. Les clés de ma maison. L’adresse…
Je pleurais de joie, bruyamment, engloutie par le bonheur.
— Merci, répétai-je entre deux sanglots.
Je n’arrivais pas à exprimer l’étendue de ma gratitude par ce simple
mot, alors mon corps le fit. Je pressai mes lèvres sur les siennes. Mes
sentiments venaient picoter mon estomac.
Je t’aime.
C’était la plus belle chose qu’on m’avait jamais offerte.
Il approfondit notre baiser en me rapprochant de lui. Ses lèvres sur les
miennes firent valser ma raison et je m’abandonnai à son contact, sentant
à chaque nouveau baiser que mon cœur était sur le point de lâcher.
— Merci…
Il étira ses lèvres dans un petit sourire avant de m’embrasser le front.
Heureuse. J’étais heureuse.
Nos doigts s’entrelacèrent. Il me tira jusqu’au lit, où je repris place en
étudiant les photos de ma mère. Je mémorisais chaque parcelle de son
visage, comme si je le découvrais pour la première fois. Mes larmes
reprirent de plus belle.
— Elle te ressemble, murmura Asher à côté de moi en posant ses yeux
gris sur les photos.
— Oui… Comment… elle te les a données ?
— Je n’ai fait que demander, me dit-il simplement. Je pensais que tu
aimerais peut-être y aller… Enfin… je ne sais pas… je ne veux pas
décider pour moi… mais…
— Je voulais y aller, lui confiai-je en esquissant un grand sourire à
travers mes larmes. Je voulais y aller, mais après ma dispute avec elle,
je…
— Tu n’as plus besoin d’elle, maintenant. Tu as tout ce dont tu as
besoin.
Je hochai la tête faiblement en reportant mon regard sur le visage de
ma mère.
— Est-ce que tu… Est-ce que tu pourrais venir avec moi ? lui
demandai-je, hésitante.
Ses yeux gris s’illuminèrent. Avec un petit sourire, il hocha la tête et
m’avoua d’un ton moqueur :
— C’était déjà dans mes projets, content de voir que je n’ai plus à
t’imposer ma compagnie.
Sa confidence m’arracha un petit rire. Putain, je n’y croyais toujours
pas. J’avais les clés de ma maison d’enfance ! Je me sentais à la fois
lourde et légère, engloutie par tellement d’émotions que je peinais à
réalisais ce qui était en train de se produire. J’allais retourner en
Australie.
Et c’était grâce à Asher.
Les mots de Bella me revinrent à l’esprit. « Laisse-lui le bénéfice du
doute. »
— Tu devrais dormir, me dit-il en s’allongeant. La boîte est à toi, et
elle sera encore là demain matin.
Mon sourire s’élargit. Je me détachai des clichés pour les ranger dans
la boîte, que je refermai. Une fois allongée, je sentis les bras d’Asher
encercler ma taille, son torse se coller contre mon dos et son menton se
poser sur mon crâne. Mes yeux se fermèrent instinctivement, le corps
aussi léger qu’une plume.
Mes membres tremblaient encore à cause de ce moment que je ne
pensais jamais vivre. Plus rien ne comptait, à présent. Plus rien, sauf
l’Australie.
— Merci…
Il embrassa délicatement le haut de mon crâne.
— En revanche, j’espère que les animaux dans ton pays ne sont pas
aussi bizarres que Ben le dit, souffla-t-il finalement.
Je rigolai en me rappelant ma première conversation avec Ben, au
cours de laquelle il m’avait fait part de sa peur des animaux sauvages
australiens.
— Tu as déjà vu sa tombe ? m’interrogea Asher.
— Non… Enfin, je crois que… Peut-être une fois ? J’étais jeune.
Il resserra ses bras autour de ma taille.
— Je sais à quel point c’est chiant de ne pas pouvoir le faire.
— Ton… Ton père est enterré ici ?
— Non, à Londres. Donc, chaque fois que je vais en Angleterre, me
rendre sur sa tombe est la première chose que je fais, souffla-t-il. Ma
famille est d’origine anglaise, et la plupart des Scott sont enterrés dans le
cimetière du manoir.
— Est-ce que… Est-ce que tu déposes des fleurs ?
Je ne savais pas ce que je devais faire devant la tombe de ma mère.
Déposer des fleurs ? Mais lesquelles ?
— Non, mon père n’était pas très fan des fleurs, gloussa-t-il. Il aimait
fumer des joints, alors j’en fume un à côté de sa tombe.
Un sourire se dessina sur mes lèvres.
— Il aurait aimé te rencontrer, Collins, m’avoua Asher. Et ça me fait
chier qu’il n’ait pas pu le faire.
— Ma mère ne t’aurait pas vraiment aimé, confiai-je à mon tour. Mais
elle m’aimait, alors…
Il esquissa un petit sourire avant d’approcher son visage du mien.
Alors que nos lèvres se frôlaient, son téléphone vibra sur la table de
chevet. Il grogna en fermant les yeux.
— Toujours au mauvais moment…
Asher décrocha et mit le haut-parleur :
— Lakestone est sorti de prison, dit Kiara. Il est en route pour Los
Angeles.
CHAPITRE 25 : EMPIRE(S)
Ella
Los Angeles, 20 heures.

— Donc, il vient ici ?


Asher acquiesça et tira une nouvelle latte de sa cigarette en regardant
Tate jouer dans le jardin. Assise sur l’un des transats près de la piscine, je
me perdais parmi les photos de ma mère, jusqu’à ce qu’Asher, qui
s’ennuyait comme un enfant, m’interrompe. Lui qui avait l’habitude des
journées remplies à cause du réseau devait rester à la maison pour me
protéger.
À présent, il attendait l’arrivée de ce Lakestone, le mercenaire chargé
de tuer l’homme qui voulait m’enlever.
— Heather le ramène, m’informa-t-il en se tournant vers moi, attentif à
ma réaction.
Je restai impassible malgré ma déception. J’avais espéré qu’elle s’était
fait virer, comme je ne l’avais pas croisée depuis ce fameux soir. À vrai
dire, je doutais même qu’elle soit encore en vie, mais finalement, elle
l’était, et elle était encore sa captive.
Un léger rire me fit sortir de mes pensées.
— Quoi ?
— Rien, souffla-t-il en gardant son sourire narquois. Je m’attendais à
une réponse de ta part, c’est tout.
— Oui, je comprends ta déception. Moi aussi, je m’attendais à plus de
sincérité de ta part à son sujet, rétorquai-je simplement.
Il m’examina du coin de l’œil et retint son sourire grandissant en
passant sa langue dans ses lèvres, décalant légèrement sa mâchoire. Il
refusait de poursuivre cette conversation, s’avouant presque vaincu.
Presque.
Il m’examinait du regard… un regard dénué de toute innocence. Je
sentis mon rythme cardiaque s’accélérer, ne comprenant pas sa réaction
un peu trop suspecte à mon goût.
Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais la referma aussitôt,
avant de se lever et de rentrer sans un mot, me laissant encore plus
perplexe que la minute précédente. Comme le temps se rafraîchissait, je
retournai à l’intérieur, Tate sur mes talons.
La maison était silencieuse. Trop silencieuse. Je refermai la porte
derrière moi en essayant de percevoir un quelconque bruit qui pouvait
m’indiquait où était passé ce psychopathe. Mais rien.
J’ignorais pourquoi mon ventre commençait à se serrer, ni même
pourquoi je marchais sur la pointe des pieds en direction de ma chambre,
regardant autour de moi comme si un prédateur pouvait bondir à
n’importe quel instant. Mais je savais que, si mon cœur continuait de
battre aussi rapidement, il pouvait lâcher à tout moment.
Je jetai un coup d’œil furtif à sa chambre et constatai que la porte était
fermée. Toujours sur mes gardes, je m’en éloignai à reculons. J’étouffai
un hoquet de surprise lorsque mon dos heurta doucement la porte de ma
chambre. Je l’ouvris délicatement en glissant ma main derrière mon dos,
et un souffle de soulagement quitta mes lèvres lorsque je fermai la porte.
J’étais en sécurité, loin de son expression suspecte et de son silence
terrifiant.
Toutefois, lorsque je fis un pas en arrière, mon dos heurta de nouveau
quelque chose.
Je me crispai en comprenant qu’il n’était pas dans sa chambre, mais
dans la mienne. Juste derrière moi.
Son odeur chatouilla mes narines. Je me figeai en gardant mes yeux
sur la porte. Un frisson parcourut mes membres au moment où ses doigts
glissèrent dans mes cheveux, balayant des mèches de mon cou.
— Tu as peur de quelque chose ? murmura sa voix rauque près de mon
oreille.
Son souffle glissa sur ma peau froide, signe que son visage n’était qu’à
quelques centimètres de ma tempe.
— N-Non.
— Vraiment ?
Sa main frôla ma taille. Un mélange de peur et d’excitation commença
à naître en moi, un sentiment que je ne connaissais que trop bien… et un
autre que je découvrais avec lui.
Ses lèvres s’approchèrent de mon oreille et je les sentis frôler mon
lobe. Son souffle chaud contre ma peau me faisait lentement défaillir.
— Tu veux que je sois sincère avec toi, mon ange ?
Mes mots restèrent bloqués et mes yeux figés sur la porte. J’osais à
peine respirer au son rauque de sa voix. Un hoquet de surprise quitta mes
lèvres lorsque je me retrouvai plaquée contre le bois.
— Tu veux de la sincérité ? C’est ça, que tu veux ?
Son torse pressé contre mon dos me fit rater un battement. Sa bouche
se colla brutalement contre mon cou, m’arrachant un soupir. Je sentis sa
langue glisser sur ma peau. Sa main se fraya un chemin sous mon pull et
je frémis au contact de ses bagues glacées contre mon épiderme chaud.
— J’attends ta réponse…
Mon souffle se saccada lorsque ses dents mordillèrent le lobe de mon
oreille.
— O-Oui, articulai-je difficilement.
Il relâcha mon lobe. Sa main libre pressa ma hanche et il chuchota :
— Sincèrement, je n’ai jamais eu envie d’Heather… Mais toi…
Ses doigts remontèrent délicatement jusqu’à mes côtes. Je frissonnai.
— Je n’ai jamais eu envie de quelqu’un comme j’ai envie de toi, mon
ange…
Ses lèvres affamées s’écrasèrent sur ma mâchoire, suçotèrent mon
épiderme, et un nouveau soupir me quitta. Mon cerveau était comme
anesthésié par sa bouche.
— Encore plus maintenant…
Ses doigts finirent par frôler le galbe de mon sein, couvert par mon
soutien-gorge. Il s’arrêta au même endroit que la dernière fois, lorsque
j’avais perdu la bataille contre mes angoisses.
Détends-toi… il n’est pas eux…
Asher n’est pas eux… il ne te fera pas de mal…
Il s’arrêtera si tu lui demandes…
Ses lèvres continuaient à embrasser mon cou tandis que ses doigts
restaient figés à leur place, juste en dessous de ma poitrine.
— Tu veux que j’arrête ?
Je ne voulais pas qu’il s’arrête mais mon corps réticent me rappelait
tous ceux qui avaient touché cette zone auparavant.
Détends-toi… ne pense pas à eux… il n’est pas eux…
— Non… continue.
Je tournai la tête vers lui. Je voulais qu’il le fasse, qu’il ôte le souvenir
de cette sensation pour le remplacer par celle qu’il me procurait.
Son souffle se coupa et il me fixa comme s’il ne m’avait jamais vue.
Ses doigts n’avaient pas bougé, eux non plus. Seuls ses yeux noyés de
désir parlaient pour lui.
Je le regardais avec cette même intensité, la respiration irrégulière, et
je ne pensais plus à rien, sauf à ses doigts.
— Arrête-moi.
Brutalement, il me fit pivoter et ses lèvres s’écrasèrent sur les miennes
dans un baiser avide. Il souleva mes cuisses et les enroula autour de sa
taille. Les bras autour de son cou, je répondis à son baiser qui faisait
bouillir mon sang et frémir mes membres.
Il nous éloigna de la porte contre laquelle j’étais plaquée. Je le laissai
faire, perdant le contrôle de mes mouvements. Ses lèvres me rendaient
complètement dingue et la danse endiablée de sa langue avec la mienne
signait ma délicieuse descente aux enfers.
Mon hoquet de surprise fut étouffé par sa bouche lorsque mon dos
heurta le matelas. Asher grogna contre moi tout en continuant à
m’embrasser sauvagement. Ses mains emprisonnèrent mes poignets et
ses lèvres quittèrent ma bouche pour s’attaquer à ma mâchoire.
Mon cœur battait la chamade. Je sentais son corps bouger contre le
mien, son souffle caresser ma peau et ses lèvres suçoter mon épiderme. Il
libéra mon poignet et se fraya un chemin sous mon pull, qu’il remonta
lentement. Mes angoisses refirent surface mais je les étouffai
difficilement en me concentrant sur ses lèvres brûlantes.
Un frisson parcourut mon corps lorsque sa bouche descendit près de
ma clavicule. Ses doigts caressèrent doucement ma poitrine et mon
souffle s’alourdit. Les papillons à l’intérieur de mon ventre accélérèrent
la cadence de leur valse.
D’un geste de la main, il remonta encore mon pull, et je me laissai
faire, haletante. Ses lèvres se posèrent délicatement sur mon ventre, à
présent offert à sa vue, sur mes côtes, puis commencèrent à lentement se
rapprocher de mes seins.
— Je peux enlever ça ? murmura-t-il d’une voix chaude contre ma
peau.
Je déglutis en sentant ma tête acquiescer, comme si mon corps et mon
esprit étaient en désaccord. Mais je voulais essayer.
En guise de réponse, ses lèvres reprirent leur assaut, et d’un geste il me
débarrassa de mon tee-shirt. Je me surpris à l’aider et à finir par l’ôter
moi-même. Mes joues chauffèrent et mon rythme cardiaque s’affola
lorsque je me rendis compte que le haut de mon corps n’était que peu
vêtu.
Asher se releva pour me contempler et son regard métallique brûlant
atterrit sur ma poitrine. Ses pupilles se dilatèrent et sa langue passa
lentement sur ses lèvres. Puis ses yeux se lièrent aux miens. Sans me
lâcher du regard, il glissa son corps contre le mien, son visage descendant
dangereusement vers la naissance de ma poitrine.
Sa bouche ardente se pressa contre mon sein et m’arracha un soupir
impossible à retenir.
— Dis-moi d’arrêter, murmura-t-il contre ma peau.
Je ne répondis rien et me concentrai sur ses lèvres alors que mes
démons commençaient à étendre leur emprise.
Non.
Il n’était pas eux.
— Dis quelque chose, mon ange…
Il n’était pas eux.
Non.
— Continue…
Même si l’adrénaline coulait à flots dans mes veines et si mes
tremblements menaçaient de devenir incontrôlables, je voulais savoir
jusqu’où je pouvais tenir tête à mes angoisses. Jusqu’où je pouvais le
laisser aller.
Ses doigts passèrent derrière mon dos et, d’un geste, dégrafèrent mon
soutien-gorge. Je me crispai en le sentant tirer lentement mes bretelles et
enlever le vêtement qui cachait ma poitrine.
Le haut de mon corps était complètement dénudé. Entièrement offert à
sa vue.
— Tu es magnifique, putain…
Ses lèvres frôlèrent délicatement mon téton, provoquant des frissons
irrépressibles et des picotements dans le bas de mon ventre. Rapidement,
je perdis la tête. J’étouffai un gémissement lorsque sa langue brûlante
titilla le bout de mon sein et mes mains plongèrent instinctivement dans
ses cheveux.
Une chaleur commençait à naître en moi, mes sens s’embrouillaient. Je
ne contrôlais plus rien, Asher était aux commandes.
Il s’attaqua à mon autre sein et les sensations se décuplèrent sous ses
lèvres affamées. Un nouveau gémissement quitta mes lèvres. Je me
surprenais à aimer ses caresses, à aimer ce qu’il faisait.
Son visage remonta et il m’embrassa sauvagement en pressant ses
doigts autour de mon cou, m’arrachant un hoquet de surprise.
— Putain de merde, grogna-t-il entre deux baisers. Tu es parfaite…
Il ne me laissa pas le temps de répondre et écrasa une nouvelle fois ses
lèvres sur les miennes. Mon souffle s’arrêta lorsque je sentis ses doigts
glisser doucement sur mon ventre pour rejoindre l’élastique de mon
pyjama.
Il joua dangereusement avec ce dernier.
— Dis-moi… d’arrêter…
Ses lèvres continuèrent à m’embrasser avec cette même fougue, je
n’arrivais plus à reprendre mon souffle en le sentant aussi près de ma
culotte. Mes doigts pressèrent son bras et il cessa tout mouvement.
— Non, murmurai-je… Ne t’arrête pas… s’il te plaît…
Il me dévisagea, étonné.
Je veux essayer.
Un nœud serra mon estomac lorsque ses doigts continuèrent leur
chemin vers la zone la plus sensible de mon corps. Je retins mon souffle
en fermant les yeux.
Je peux… Je peux…
— Regarde-moi…
Ma gorge se noua. Mes angoisses commençaient à prendre le dessus
sur ma volonté, la peur se frayait un chemin, à l’instar de ses doigts
contre ma féminité encore cachée.
J’ouvris les yeux comme il me l’avait demandé. Ma vue était embuée.
Il effleura ma bouche, entreprenant de me caresser à travers mon sous-
vêtement.
Un soupir s’échappa de mes lèvres. La sensation de ses doigts était
différente de ce que j’avais connu. Il se montrait délicat, doux. Son
majeur traçait des cercles contre ma culotte tandis que ma bouche
s’entrouvrait, en quête d’air. Avec un sourire, il continua à caresser ma
zone sensible avant de murmurer :
— Regarde-moi faire, mon ange…
Mais, au même moment, nous entendîmes la porte d’entrée s’ouvrir.
Mon cœur fit un bond terrifiant. Une voix féminine s’écria :
— Asher !
Heather.
J’écarquillai les yeux. Il grogna puis posa son front contre le mien
avant d’enlever sa main de mon pyjama.
— Toujours au mauvais moment, putain…
Il se leva tandis que j’enfilais mon pull à toute vitesse, encore
chamboulée par ce qui venait de se passer. Mes membres tremblaient
encore. Pourtant, je ne bougeais pas de mon lit. Un petit sourire se
dessina sur mes lèvres lorsque je me rendis compte de ce que je l’avais
laissé faire.
J’étais en train de battre mes angoisses.
Asher, encore assis, passa la main dans ses cheveux ébouriffés puis
posa son autre main sur ma cuisse.
— Je vais prendre une douche, tu peux m’attendre ici ou descendre.
Kai est en bas.
Mon rythme cardiaque s’accéléra. Le mercenaire, Kai, était là.
Kai Lakestone.
Asher s’en alla et, après avoir soufflé un bon coup pour reprendre mes
esprits, je quittai la chambre à mon tour. Mes jambes encore tremblantes
descendirent les escaliers. Là, je tombai nez à nez avec un inconnu. Sans
Heather.
Ses yeux d’un bleu polaire se posèrent sur moi et son aura dangereuse
me donna des palpitations. Ouvertement, il me scruta de haut en bas. Il
était de grande taille, peut-être un peu plus grand qu’Asher, avait la peau
pâle, un regard glacial et impassible, presque sans vie, et des cheveux
d’ébène qui tombaient sur son front. Un minuscule tatouage ornait le
dessous de son œil, et un autre, son cou.
— Où est Scott ?
Sa question m’arrêta dans mon examen. Il avait une voix grave et
masculine, mais moins rauque que celle d’Asher.
— Il… Il arrive bientôt.
Il hocha la tête et des pas retentirent derrière moi. Sans me retourner, je
savais que c’était elle. Le mercenaire la toisa puis ses yeux se baissèrent
vers Tate, qui reniflait ses chaussures. Son visage fermé s’adoucit
aussitôt.
— Tu veux boire un truc ? demanda Heather.
— Non, ça ira.
Cinq minutes s’écoulèrent avant que la porte de la salle de bains
s’ouvre et que des pas résonnent dans la maison silencieuse. Asher
descendit les escaliers, les cheveux encore humides et des vêtements
propres sur le dos.
— Lakestone, commença ce dernier en étirant les lèvres.
— Scott, répondit le mercenaire en lui rendant son sourire. Je ne savais
pas que tu aimais les chiens.
— Moi non plus, rétorqua Asher en me lançant une œillade furtive.
Comment est le goût de la liberté ?
— Pas aussi doux que celui du sang, répliqua Lakestone d’une façon si
naturelle que je frémis.
Asher se tourna vers Heather et lui ordonna sèchement :
— Tu n’as plus rien à faire ici. Attends-le dehors.
Elle leva les yeux au ciel.
— De rien, surtout.
Elle me lança un dernier regard avant de tourner les talons et de sortir
en claquant la porte. Lakestone se désintéressa de Tate, qui n’arrêtait pas
de le renifler, pour se focaliser tour à tour sur Asher et moi. Il nous
adressa un petit sourire.
— Je suppose que je suis ici… pour elle.
Il me désigna du menton et j’en eus le souffle coupé. J’imaginais qu’ils
n’avaient que vaguement parlé de moi, mais ses suppositions étaient
vraies.
— Dis-moi, comment veux-tu que je le tue ?
— Ça m’est égal, répondit Asher en haussant les épaules. Sois créatif,
si l’envie t’en prend. Tout ce que je veux, c’est qu’il meure.
— Où souhaites-tu que je jette le corps ?
Asher remplit deux verres d’alcool et en tendit un au mercenaire, qui
l’accepta.
— Dans son réseau. Dans son bureau, si tu peux.
Le mercenaire but sa boisson d’un trait et se racla la gorge.
— Il y a quelque chose que je devrais savoir ?
— À part que tu pourrais y rester, le reste est sans importance, déclara
simplement Asher. Tu iras demain au réseau, Kiara te donnera tout ce
qu’il te faut. Tu commenceras tes phases de repérage juste après.
Lakestone hocha la tête et prit une profonde inspiration en passant la
main dans ses cheveux. Je remarquai alors que le dos de sa main était
tatoué et portait des cicatrices.
— J’ai besoin d’une caisse que je pourrai détruire après, dit Lakestone.
— J’en ai une pour toi là-bas, avec des armes et tout ce dont tu auras
besoin, l’informa Asher.
Un petit sourire narquois se dessina sur les lèvres du mercenaire. Il
posa ses yeux glacials sur moi.
— Tu es aussi importante que ça… Il a pensé à tout.
— Assez parlé, grogna Asher.
Lakestone émit un petit rire moqueur puis déposa son verre sur la table
basse avant de s’avancer vers le hall.
— Kai, l’interpella Asher.
Le mercenaire le regarda par-dessus son épaule.
— Fais attention à toi, le prévint-il. Ces hommes sont dangereux.
— Mes préférés, répliqua Kai en passant sa langue sur ses lèvres. Ne
t’inquiète pas pour moi, Scott. Tuer des enfoirés est mon passe-temps
favori… et j’ai hâte de retrouver mon aire de jeu.
Asher leva les yeux au ciel, ce qui fit rire le mercenaire.
— Je n’ai pas peur de tuer, dit Lakestone. Et encore une fois, la mort
me fuit. Je ne suis pas si chanceux.

*
QG de Los Angeles, 2 heures.

Le ton hébété de Ben au téléphone n’avait donné aucune indication sur


la raison pour laquelle il demandait à Asher de venir en urgence au QG.
Désormais sur les lieux, j’attendais l’arrivée de Ben, perplexe, tout
comme Asher, qui faisait les cent pas dans son bureau. D’après lui, Kiara
était avec son cousin, et visiblement aucun des deux ne répondait au
téléphone.
— Patr…
— OÙ. EST. CET. ENFOIRÉ. DE. JENKINS ? explosa Asher, ce qui
me fit sursauter.
— Je… Il est avec Smith, je c-crois, bégaya l’homme qui venait de
mettre un pied dans son bureau. Vous… voulez que je le ramène ?
— Vite, grinça Asher en le fusillant du regard.
Il quitta à toute vitesse son bureau et je poussai un soupir blasé, ce qui
me valut un regard assassin du psychopathe. Ben nous avait réveillés et
j’étais exténuée, le corps encore somnolant. Asher trépignait
d’impatience.
— T’énerver ne va pas le ramener plus vite, grognai-je.
Il me lança un regard noir, que j’ignorai royalement en me laissant
tomber sur le canapé de son bureau. La pièce était gelée, j’avais pris la
première veste que j’avais trouvée sans prendre en compte le froid
nocturne. Résultat : mes mains étaient gelées et je claquais des dents.
Asher le remarqua assez vite et enleva sa veste en cuir pour me la lancer.
Asher le faux gentleman : saison deux, épisode trois.
Tout en le remerciant, j’enfilai le blouson par-dessus ma veste en
fermant les yeux, le bruit de son briquet résonnant dans la pièce.
La porte s’ouvrit brutalement pour laisser entrer Ben et Kiara. Je me
redressai sur le canapé et fronçai les sourcils en voyant leurs têtes. Entre
leurs mains, je reconnus aussitôt l’ordinateur et la clé USB qui nous
avaient permis de visionner les images des caméras.
Mon cœur palpita dans ma poitrine. Le problème me concernait.
— Mec, il faut que tu t’assoies, commença Ben, encore agité.
Tandis que Kiara déposait l’ordinateur sur le bureau, je me levai pour
m’approcher du groupe. Ben inséra la clé USB.
— On était en train de regarder les images une dernière fois, histoire
d’être sûrs de ne rien manquer, expliqua Kiara.
— Et on a regardé la vidéo de l’étage de Shawn, continua Ben en
appuyant sur « lecture ».
Sa main tremblait, comme celle de Kiara. Asher suivait la scène
silencieusement tandis que je m’attendais au pire. Est-ce que Shawn
savait que j’allais me faire kidnapper ?
— On t’a dit que les caméras se désactivaient, mais à des heures
aléatoires.
— On a compris pourquoi et… Attention, dans trois… deux… un…
Regarde.
Au même moment, le visage d’Asher se figea, comme s’il venait de
voir un fantôme. Ses yeux s’écarquillèrent et sa bouche s’entrouvrit.
J’avais beau me pencher vers l’écran, je ne voyais qu’un inconnu. Il
tenait une mallette ? Peut-être… Oui, c’était une mallette.
— Ce n’était pas Richard qui volait le fric, Asher, reprit Ben. Il le
couvrait depuis le début… C’est pour ça qu’il a menti, l’année dernière.
— C’est Kaven qui lui donne l’argent, continua mon amie sur le même
ton. Asher… Shawn vole l’argent du réseau !
En silence, Asher appuya sur une touche pour revenir en arrière et
revoir la scène. Il le fit à plusieurs reprises, comme s’il n’en croyait pas
ses yeux, comme s’il devait la regarder encore pour que son cerveau
l’assimile.
Shawn volait de l’argent à Asher.
Ce dernier paraissait trop calme, si calme que c’en était terrifiant.
— Oh, bordel…
Ce fut la seule phrase qui franchit la barrière de ses lèvres avant qu’il
se laisse tomber sur son siège. Ses lèvres se tordirent alors dans un rictus
mauvais.
Pourquoi il sourit ?
— On dirait bien que l’interdit l’attire vraiment…
Complètement paumée, je me tournai vers Kiara, qui lâcha un rire
nerveux.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
Il contempla une nouvelle fois la scène puis s’esclaffa, les yeux
brillants d’excitation.
— Pour l’instant, ne faites rien, ordonna-t-il. Faites comme si vous ne
saviez rien et, surtout, laissez-le voler encore.
Kiara fronça les sourcils et Ben écarquilla les yeux.
— J’ai d’autres priorités. Je dois m’occuper des enfoirés qui veulent
Ella, continua-t-il en me jetant un coup d’œil. Dès que j’aurai terminé…
on organisera une petite réunion familiale… à Londres.
— C’est quoi, ton plan ? Je ne capte pas, là ? demanda Kiara en
croisant les bras.
— Tu veux prendre son empire ou garder le tien ? l’interrogea Ben.
Parce que là, tu peux le lui prendre.
Asher secoua la tête en gloussant. Le regard pétillant, un sourire
diabolique aux lèvres, il déclara en regardant Ben :
— Pourquoi choisir, quand je peux avoir les deux ?
CHAPITRE 26 : SÉANCE « AU CAS OÙ »
Asher
Le lendemain, minuit.

Tandis que mon regard se perdait sur l’écran allumé de la télévision,


mes pensées ne hurlaient qu’un seul mot depuis hier.
Pouvoir.
Le sourire ne m’avait pas quitté. Je tremblais presque d’excitation face
à cette information terriblement tragique pour Shawn, mais horriblement
délicieuse pour moi.
Alors comme ça, on transgresse les lois de la famille…
Je n’avais qu’une hâte : en finir avec mes problèmes impliquant Ella et
organiser une merveilleuse réunion dans le seul but de voir se
décomposer les visages de ceux et celles qui vénéraient mon cousin.
Spécialement celui de son père, qui le couvrait.
L’année dernière, 62 000 $ avaient disparu des comptes primaires de
mon réseau. J’avais déjà organisé une réunion avec ma très chère famille
pour savoir qui les avaient pris sans m’en informer. Et Richard avait
avoué avoir pris… la totalité.
J’aurais pu le croire très facilement si je n’avais pas appris quelque
temps auparavant que Sabrina avait volé 42 000 $. Richard s’était rendu
coupable d’un acte qu’il n’avait pas entièrement commis et mes doutes à
son égard avaient alors grimpé en flèche. Pendant des mois, je m’étais
questionné sur la raison de son mensonge. L’idée qu’il couvrait
quelqu’un m’avait traversé l’esprit mais n’était pas restée. Je n’avais
même pas soupçonné Shawn, le pensant trop malin pour ça. Maintenant,
j’avais ma réponse : je l’avais grossièrement surestimé.
Les lois de notre famille étaient très claires : je ne pouvais pas toucher
aux réserves de la SHC, et il n’avait aucun droit de toucher à celles du
réseau, sous peine de se voir confisquer son empire et de le voir
automatiquement confié à l’autre partie.
Jamais je ne risquerais de jouer avec mon pouvoir, je n’en ressentais
pas le besoin… mais je ne refuserais jamais d’en avoir encore plus.
— Ton sourire me fait flipper, avoua Ben en buvant sa bière près de
moi.
Je lâchai un petit rire et secouai légèrement la tête avant de déclarer :
— Pense plutôt au costume que tu vas porter, Jenkins, SHC oblige.
Kiara émit un petit rire moqueur.
— Tu as très certainement oublié que c’était impossible d’avoir les
deux, le gouvernement ne te laissera jamais, me rappela Ben. Tu vas faire
la une des journaux. Tu penses bien qu’ils vont fouiller et trouver le
réseau, mec. Tu vas mettre au jour beaucoup de fichiers gardés secrets
jusque-là. Et c’est dangereux.
— J’encule le gouvernement, lâchai-je simplement. Je ne vais pas
laisser passer cette occasion.
— Tu sais, Ash, s’il y a bien une chose que j’ai apprise en frôlant la
mort, c’est qu’il ne faut jamais prendre la vie pour acquise.
— Il fallait que tu frôles la mort pour apprendre ça ? marmonnai-je
d’un ton blasé.
— Oui, parce que là, tu vois, tu vas faire des conneries avec les
mauvaises personnes, et tu pourrais te faire tuer.
Un rictus mauvais se dessina sur mon visage.
— Je fais partie de ces mauvaises personnes, Ben. Je vais trouver une
offre qu’ils ne pourront pas refuser. Je ne sais pas encore laquelle, mais je
trouverai.
Parce que je n’allais pas laisser passer ça. Il m’en fallait peu pour
m’affamer de pouvoir, et depuis hier…
J’avais la dalle.
— Moi, j’ai une question, commença Kiara, allongée par terre.
Mon regard interrogateur se posa sur la brune, qui se redressa.
— Non pas que je te donne des idées, hein, mais, toi, continua mon
amie d’enfance en me pointant du doigt, t’es trop calme. Beaucoup trop
calme pour quelqu’un qui vient de découvrir un secret pareil.
Je haussai un sourcil en attendant la suite de son interrogatoire.
— En plus, sur Shawn ! Je veux dire… on te connaît, et je sais à quel
point tu es sournois quand tu veux. Alors je me demandais si tu n’allais
pas t’arranger pour croiser Shawn avant la réunion à Londres, juste
histoire de lui faire dire qu’il n’a rien volé.
Sa phrase m’arracha un large sourire. Kiara me connaissait très bien.
Face à ma réaction, elle sourit et haussa les épaules.
— Alors, quand est-ce que tu y vas, du coup ?
— Après l’Australie.
Son regard malicieux me fit lever les yeux au ciel.
— Mec, s’exclama Ben, vraiment, si jamais tu croises un kangourou
dans l’eau, ne va surtout pas vers lui ! Parce qu’il te noiera. Ce sont des
démons !
— Oh, ferme-la, tu veux ? souffla Kiara. Lève-toi, Jenkins. J’ai
sommeil, on rentre.
Le bruit de la porte résonna dans le hall lorsque Ben et Kiara la
refermèrent derrière eux. J’éteignis la télé avant de fermer les yeux pour
profiter du silence apaisant. Mon ange dormait dans ma chambre avec ce
con de chien. J’espérais intérieurement qu’elle ne quitterait pas
rapidement mon lit, sa présence m’aidait à dormir autant que la mienne
l’aidait.
Un infime sourire étira mes lèvres lorsque je me rappelai ce qui s’était
passé hier et que je songeai au meurtre que j’allais commettre parce que
cette salope d’Heather m’avait interrompu. Le souvenir de sa voix me
demandant de continuer me provoqua un nouveau frisson. Elle m’avait
laissé faire.
Et son corps… Putain, son corps.
La sonnerie de mon téléphone m’arracha à mes pensées, qui baignaient
dans la luxure.
— J’étais sûr que tu allais répondre, pouffa Kai lorsque je décrochai.
— Il est à peine minuit, répondis-je en prenant une cigarette. Où en es-
tu ?
— Je regarde ces merdeux faire rentrer des camions à l’intérieur de
leur réseau en mangeant mon burger.
Des camions contenant plus d’humains que d’armes, c’était une
certitude.
J’entendis Lakestone gémir en savourant son dîner et je levai les yeux
au ciel.
— In-N-Out1, bordel, souffla-t-il. J’en rêvais presque autant que des
mac and cheese.
— Concentre-toi, rétorquai-je d’un ton blasé.
Il lâcha un petit rire.
— Je sais faire plusieurs choses en même temps, Scott.
Je me pinçai l’arête du nez en l’écoutant ouvrir une canette et manger
dans sa voiture. Et dire qu’il n’était qu’à quelques mètres d’un réseau de
trafic d’êtres humains ! L’entendre agir comme s’il était chez lui me
scandalisait.
— Ta copine est très jolie, reprit Kai, amusé.
— Ce n’est pas ma copine, répondis-je sèchement.
— Oh ? Tu m’intéresses…
Ma mâchoire se contracta et j’écarquillai les yeux. Mon sang ne fit
qu’un tour et ma possessivité l’emporta.
— N’y pense même pas, l’avertis-je.
Et il explosa de rire.
Bien sûr, il s’ennuyait et passait le temps en me faisant chier.
— Je ne touche pas à celles qui sont déjà prises, dit-il finalement.
Enfin, pas celles de mes connaissances…
— Ferme-la, soupirai-je en me levant du canapé.
— Je me fais chier, Scott. Tu m’as envoyé dans cette merde, alors je
m’occupe comme je peux, me dit Lakestone. N’empêche, elle a l’air
innocente, et c’est assez étonnant, parce que ce n’est généralement pas ta
came.
— Tu ne m’as pas appelé pour discuter d’elle, rassure-moi ?
Il rit une nouvelle fois.
— Tu peux l’avouer. Moi aussi, c’est mon truc, ce style de filles. Elles
me donnent envie de baiser leur innocence jusqu’à ce qu’elles n’en aient
plus.
— Retourne travailler. Et tue cet enfoiré.
Je n’attendis pas sa réponse pour raccrocher et quitter le salon en
m’efforçant d’oublier ses paroles.
Quel con.
Un petit sourire se dessina sur mes lèvres lorsque je la retrouvai
endormie sur mon lit, le nez sous mes draps. Elle semblait… apaisée.
Je me glissai près d’elle avec un soupir las. Mon cœur fit un léger bond
lorsque je sentis son corps se blottir contre le mien. Je passai aussitôt un
bras autour de sa taille pour protéger son sommeil comme elle protégeait
le mien.
Mais il me restait une question sans réponse.
Est-ce qu’elle arrivera encore à faire disparaître mes cauchemars
lorsque je tuerai quelqu’un ?
Je redoutais mes cauchemars, parce que, depuis plus d’un an, elle était
dedans. Mes yeux se fermèrent et je m’enlevai cette idée de la tête, ne
voulant pas y penser.

*
Ella
Le lendemain…

— Tu te rends compte que je peux te tirer dessus ?


— Parfaitement, me répondit-il simplement. La question, c’est plutôt :
est-ce que… tu oserais me tirer dessus, mon ange ?
Une heure plus tôt…

Mes doigts caressèrent le papier de mon livre avant que je le ferme.


Tate dormait à côté de moi, dans le silence le plus complet.
Où est le psychopathe ? C’est trop silencieux…
D’habitude, il ne manquait pas de venir jouer avec mes nerfs par
ennui. Peut-être travaillait-il dans son bureau ?
— Où est-ce qu’il est… ?
À pas feutrés, je quittai le salon. Aucune trace de lui à la cuisine ni
dans le jardin.
Je montai les marches discrètement. Sa chambre était vide, tout
comme la mienne. Pas d’Asher dans la salle de bains ni même dans la
buanderie. À l’étage supérieur, son bureau était fermé. Je toquai
doucement, mais aucune réponse.
D’un geste hésitant, j’ouvris la porte et je glissai ma tête dans
l’embrasure. La pièce était déserte. La maison était plongée dans un
silence suspect. Lui qui avait l’habitude de hurler au téléphone, de casser
des verres par maladresse, de se foutre de la gueule de Tate et moi, de
débattre de sujets sans grande importance et de critiquer les émissions qui
passaient à la télé était absent.
— COLLINS !
Je sursautai violemment. Une main sur mon cœur affolé, je
m’approchai du garde-corps. Il n’était pas dans le hall. Pourtant, sa voix
provenait d’en bas.
Et là, sa tête apparut dans mon champ de vision, près des escaliers qui
menaient au garage.
— Qu’est-ce que tu fais en haut ? me demanda-t-il en fronçant les
sourcils.
— TU N’AVAIS PAS À CRIER COMME ÇA ! m’emportai-je.
Son sourire narquois fit chauffer mes nerfs. Il s’élargissait un plus à
chaque pas que je faisais pour le rejoindre. Et je n’aimais pas ça, car je
connaissais ce sourire.
Je plissai les yeux.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— J’attendais cette question, susurra-t-il, et mon angoisse augmenta.
Est-ce que tu te rappelles la dernière fois où on a joué avec des armes, toi
et moi ?
Oh non…
S’il parlait de cette nuit où il m’avait tenue éveillée, alors oui, je m’en
rappelais très bien.
— Comment l’oublier quand tu es la cible ? répondis-je
sarcastiquement en essayant de garder mon sang-froid.
— On va inverser les rôles, mon ange. Je vais t’apprendre à tirer.
Je me décomposai sur place mais n’eus pas le temps de réagir qu’il me
prit par la main pour me conduire au stand de tir du sous-sol.
— Mais t’es complètement malade ! m’exclamai-je en tentant de me
défaire de sa prise.
Il me tira jusqu’au centre de ce grand espace où je pouvais encore
entendre les sons stridents des balles. Je déglutis en avisant la cible.
Diverses émotions remontaient à la surface. La peur me broyait les os
tandis que mes jambes tremblaient face au sourire d’Asher.
Il s’avança vers un meuble. Là, il prit une arme et se tourna vers moi,
ce qui me fit écarquiller les yeux.
— Je vais t’apprendre à tirer, Collins, commença-t-il en inspectant
l’arme. J’espère que tu n’auras jamais besoin de t’en servir… C’est juste
au cas où.
Je croisai les bras, toujours ahurie, tandis qu’il préparait tout ce dont il
avait besoin. Il était hors de question que je touche à un flingue.
— Approche.
— Non.
— Ce n’était pas une question, me répondit-il d’un ton moqueur. Je
veux juste que tu apprennes les bases. Je te protégerai tout le temps mais,
encore une fois, c’est juste au cas où.
Lorsqu’il me tendit la main, je déglutis. Mon rythme cardiaque s’affola
lorsque je m’approchai finalement de lui. Je posai ma paume dans la
sienne et il me tira délicatement jusqu’à lui.
Il me donna le flingue, puis son corps se plaça derrière le mien et ses
deux mains se posèrent sur les miennes pour guider mes mouvements.
À présent face à la cible, mon cœur battait à vive allure. Notre
proximité n’arrangeait rien. Je n’avais jamais eu envie de toucher à une
arme ni d’apprendre à le faire.
— Première chose : vise la cible. Ferme un œil et aligne le haut du
viseur avec celui du guidon. C’est ça… et ça.
Son index me montra les deux éléments sur le pistolet. J’acquiesçai
brièvement. Ma peur s’amplifia lorsque je tendis l’arme vers la cible plus
loin en essayant de suivre ses instructions.
— Plus tu te focalises sur la cible, plus elle deviendra floue, reprit
Asher. C’est normal, le guidon va t’aider à ne pas la perdre de vue.
J’appliquai à la lettre ce qu’il me disait et commençai à me familiariser
avec ma vision. Comme si l’arme me donnait un certain pouvoir, mon
doigt se positionna sur la détente, mais je fus arrêtée par la main d’Asher.
— Doucement, murmura-t-il au creux de mon oreille. Respire
calmement, tu trembles. Enlève une main et écoute-moi. Avec ta main
droite, mets ton pouce d’un côté de la crosse et serre ton majeur, ton
annulaire et ton auriculaire de l’autre côté… juste en dessous de la
détente.
Le cœur battant, je m’exécutai.
— Maintenant, ta main gauche va stabiliser ton arme. Ne tire jamais
avec ta main gauche. C’est comme écrire, tu ne pourras pas si tu n’es pas
gauchère.
Il sait que je suis droitière…
Je fronçai les sourcils face à son exemple : écrire était inoffensif, tirer
ne l’était pas.
— Tu ne dois pas hésiter si un jour tu es dans l’obligation de tirer sur
quelqu’un. Tu ne dois pas te figer, parce que lui n’hésitera pas une seule
seconde à t’achever.
Mon ventre se serra à cette idée. Je ne voulais ni tuer ni me faire tuer.
— OK, mon ange… Dégage tes deux doigts de là, me murmura-t-il
doucement en pointant la glissière. Autrement, tu risques de te blesser
quand le coup partira.
Ses mains se posèrent sur ma taille. Je soufflai en essayant de viser
précisément la cible.
— Maintenant, tu vas te positionner correctement. Avance légèrement
ton pied, voilà, et penche-toi juste un peu en avant… Voilà, c’est ça. Ton
bras droit doit rester bien tendu mais plie légèrement ton bras gauche.
— Comme ça ?
— Oui, comme ça. Tu es parfaite…
Mon cœur rata un battement et un petit sourire se dessina sur mes
lèvres tremblantes à cause du danger de cette arme, mais aussi des mots
d’Asher.
— Respire normalement, ne retiens pas ton souffle. Reste concentrée
sur ce que tu vois, tu ne dois pas perdre ta cible des yeux.
Je fermai un œil et me concentrai davantage sur la cible en question en
surveillant ma respiration et mes tremblements.
— N’oublie pas, tu ne dois jamais hésiter. Cette cible ne bouge pas,
elle n’a pas d’âme. Si tu es amenée à tirer sur quelqu’un un jour, tu
devras le voir comme cette cible, inerte et sans âme, reprit Asher au
creux de mon oreille. Tu devras le déshumaniser entièrement, comme si
ce n’était rien d’autre que du bois.
— C’est horrible, murmurai-je en fronçant les sourcils.
— Je n’ai jamais dit que c’était bien de tuer, rétorqua-t-il d’un ton
moqueur. Mais certains sont trop dangereux pour rester en vie.
Des frissons parcoururent ma colonne vertébrale.
— Tire.
Son ordre était ferme mais mon index était figé sur la détente. Je n’y
arrivais pas.
Ses mains pressèrent ma taille.
— Tu ne dois pas hésiter… Fais-le.
Et là, j’obéis.
Seulement, il n’y eut aucun son. L’arme n’était pas chargée.
Il se fout de moi ?
— Maintenant que je sais que tu ne vas pas hésiter, commença-t-il en
s’éloignant de moi, je vais te donner une arme… chargée.
Je grimaçai en le regardant charger une arme similaire tout en me
détaillant avec son sourire en coin. Il revint sur ses pas, me prit le
premier pistolet pour le remplacer par le second qu’il gardait pointé vers
le bas.
— Repositionne-toi comme au début et refais ce que je t’ai dit.
Doucement, je me remis en position et me remémorai ses explications.
Ma respiration s’apaisa. Je ne pensais plus qu’à la cible. Plus vite je
tirerais, plus tôt je sortirais d’ici.
— T’es prête ?
Je hochai la tête faiblement et posai mon doigt sur la détente sans
appuyer dessus.
— Tire.
Un bruit strident explosa mes tympans au moment où je pressai la
détente. La balle atterrit en bas à gauche de la cible, créant un trou assez
visible.
Pitié, faites qu’il me dise : « C’est bon, tu peux remonter. »
— En bas à gauche, constata-t-il Ta main est trop serrée sur la crosse,
desserre-la. Et recommence.
Je fis mine d’obéir alors que tout ce que je voulais, c’était m’en aller…
Si je lui montrais que j’étais nulle, sans doute laisserait-il tomber ?
Je tirai une nouvelle fois et, comme par surprise, la balle se logea au
même endroit.
Je répétai mon tir plusieurs fois. Les balles, parfois, ne touchaient
même pas la cible. Pour mon plus grand bonheur.
— Je ne suis pas faite pou…
— Donne, m’ordonna-t-il en me coupant dans mon élan.
Je lui tendis l’arme, qu’il rechargea une nouvelle fois avant de me la
rendre. Il ne comptait pas lâcher l’affaire aussi facilement.
Fait chier.
— Recommence.
Il posa ses mains sur mes hanches et murmura les mêmes étapes.
— Maintenant.
J’obéis, échouant volontairement.
Je vidai la cartouche à nouveau, et Asher soupira d’exaspération. Je
déglutis en jetant un œil sur la cible. Je ne savais pas si j’aurais le cran de
tirer sur un être humain.
— Je suis nulle à ça, il faut t’y faire, me lamentai-je faussement dans
l’espoir qu’il abandonne.
Il me toisa avec un sourire narquois.
— On verra si tu es si nulle que ça…
Il rechargea l’arme et me la rendit. Mes yeux sortirent presque de leurs
orbites lorsque je le vis se diriger vers la cible et se positionner à gauche
de celle-ci, exactement là où je tirais.
Merde.
— Qu’est-ce que tu fous ? m’étonnai-je. Asher, tu sais que mes tirs
partent toujours de ce côté !
Il acquiesça.
— Tu vas devoir être plus précise.
Mon corps était secoué de tremblements. Il avait compris que je
n’avais pas desserré ma main, que je ne faisais pas l’effort qu’il me
demandait.
Alors que mon cœur tambourinait dans ma cage thoracique, je
l’interrogeai :
— Tu te rends compte que je peux te tirer dessus ?
— Parfaitement, me répondit-il simplement. La question, c’est plutôt :
est-ce que… tu oserais me tirer dessus, mon ange ?
— Non, arrête, soufflai-je en allant déposer l’arme sur la table.
— Ella, reviens ici. Maintenant.
Son ton ferme et froid me fit tressaillir alors que je me défilais. Si je le
touchais, il allait sûrement m’enterrer vivante.
— Tire.
Je déglutis en tremblant. Savoir que j’étais en possession d’une arme
capable de lui ôter la vie me retournait l’estomac.
Le cœur au bord des lèvres, je me remis en position, cette fois plus
familière avec l’arme et ma vision.
Desserre ta main… Regarde la cible… Concentre-toi…
Ne respire pas trop fort… ni trop faiblement… juste ce qu’il faut…
— Tire !
Et la balle quitta le canon en une fraction de seconde.
Le souffle coupé, je cherchai du regard l’endroit où elle s’était logée.
Au milieu. Elle était au milieu.
Mon cœur battait la chamade alors qu’Asher fixait l’impact,
visiblement impressionné.
— Pour être honnête, je commençais déjà à faire mes prières, souffla-t-
il.
Je déposai rapidement l’arme sur la table avec un soupir. De la sueur
perlait sur mon front, mes mains étaient moites et mes jambes
tremblaient. Tout ce que je voulais maintenant, c’était sortir d’ici. Il
s’avança vers moi en déclarant :
— Tu vois, quand tu veux !
Ses bras s’enroulèrent autour de ma taille. Je restais hébétée par ce qui
venait de se passer, comme si je m’étais épargné de justesse l’horreur de
le voir à terre à cause de moi.
— Tu peux encore t’améliorer, mais le but de cette séance était que tu
te tires dès que je te le demande. Tu ne dois jamais hésiter. Ça peut te
coûter la vie.
— C’est une cible, Asher, remarquai-je. Je ne sais pas si je pourrais
tirer sur un humain.
— Tu ne devras juste pas le regarder dans les yeux, me conseilla-t-il
sérieusement.
— Je n’y arriverai jamais, affirmai-je en fronçant les sourcils.
— Tu n’auras pas le choix, me dit-il de manière détachée. Ça sera ta
vie contre la sienne.
Je grimaçai puis lançai en me défaisant de son étreinte :
— Je vais prendre une douche.
— Je peux venir ? m’interrogea-t-il en souriant malicieusement.
— Même pas dans tes rêves les plus fous ! répondis-je en me dirigeant
vers la sortie.
— Dans mes rêves, on fait bien plus que se laver…
Je levai les yeux au ciel et montai les marches en soufflant de
soulagement. J’avais besoin de reprendre mes esprits.
Soudain, la porte d’entrée s’ouvrit sur la captive qui travaillait avec
Asher. Elle m’adressa un sourire faux avant de s’exclamer :
— Ash ! Comme Carl vient me chercher très tôt demain, je vais devoir
dormir ici ce soir. La route est plus rapide de ce côté… J’espère que je ne
dérange pas.
1. Chaîne de fast-foods.
CHAPITRE 27 : ANGE POSSESSIF
Ella

Silencieusement, je mangeais mon dîner en regardant une émission.


Mes oreilles bourdonnaient encore à cause de la séance de tir qui avait eu
lieu quelques heures plus tôt, mais ce n’étaient pas les acouphènes qui me
dérangeaient. Je n’aimais l’ambiance qu’avait instaurée la présence
d’Heather. Et je n’arrivais pas à me sortir de la tête qu’elle avait couché
avec Asher.
Deux fois.
Son petit sourire narquois lorsqu’il avait accepté qu’elle reste dormir
cette nuit avait créé en moi une colère injustifiée et une jalousie
sournoise. Je n’aimais la façon dont elle le regardait, encore moins la
manière dont ses lèvres s’étiraient lorsque mes yeux croisaient les siens.
Comme pour me dire : « Nous avons été plus que des amis, souviens-t’en.
»
Le canapé s’affaissa à côté de moi, ce qui m’arracha à mes pensées. En
me tournant, je rencontrai le regard de celle qui hantait mon esprit. Elle
mangeait un yaourt avec un air faussement innocent. Asher était avec ses
hommes dans la salle de réunion à l’étage, et savoir qu’elle avait décidé
de s’asseoir ici avec moi, plutôt que n’importe où ailleurs dans la maison,
ravivait ma colère.
— J’aime bien cette émission, déclara-t-elle, comme si je le lui avais
demandé.
Tout en restant muette, je hochai la tête.
— Avant, je m’ennuyais moins ici…
J’essayai de rester impassible alors que mes nerfs commençaient à
chauffer. Le ton qu’elle employait sous-entendait qu’elle avait de quoi
s’occuper. Avec Asher.
— Et qu’est-ce que tu faisais ? l’interrogeai-je, faussement curieuse.
Un sourire étira le coin de ses lèvres.
— Des choses… très amusantes.
Des pas dévalèrent les escaliers, ce qui attira mon attention. Les cinq
hommes venaient de débarquer dans le hall. Ils quittèrent la maison sans
nous lancer un regard et le calme reprit ses droits l’espace de quelques
secondes. Puis de nouveaux bruits de pas, que je reconnus
instantanément, résonnèrent dans les escaliers.
Mon cœur s’affola, comme chaque fois.
Son regard s’assombrit lorsqu’il vit qu’Heather était assise à côté de
moi. Il ne cachait jamais sa colère lorsqu’elle était là.
— Carl arrivera vers 9 heures, l’informa-t-elle en se levant.
Ses yeux me suivirent lorsque je me levai moi aussi du canapé pour me
diriger vers la cuisine.
Des choses amusantes.
Les sourcils froncés et la gorge nouée, je lavai mon assiette en sentant
sa présence derrière moi. « Amusantes », avec son petit air ouvertement
narquois… J’avais des envies de meurtre.
— Tu vas casser l’assiette si tu continues, se moqua-t-il.
Je continuai ma tâche sans répondre. Il s’appuya contre le plan de
travail et croisa les bras.
— Elle t’a dit quelque chose ?
— Qu’elle s’amusait beaucoup ici, avant.
Je m’essuyai les mains en me tournant vers lui. Son visage était fermé,
sa mâchoire contractée et ses doigts enroulés sur ses bras étaient crispés.
Il était facile de deviner qu’il était énervé, plus difficile de savoir
pourquoi.
— Elle s’en ira tôt demain, souffla-t-il en m’attirant contre lui.
— Elle dormira où ?
Il haussa les épaules et je fronçai les sourcils.
— Elle dormait où, avant ?
Ses mains se crispèrent autour de ma taille tandis qu’il esquissait une
petite grimace. Et je compris. Bien sûr qu’elle dormait dans son lit. Une
expression de dégoût se dessina aussitôt sur mon visage. Heather ne tarda
pas à nous rejoindre dans la cuisine.
Ses yeux se posèrent sur Asher, à qui elle adressa un petit sourire. Ma
jalousie monta en flèche. Sans réfléchir, j’emprisonnai la mâchoire
d’Asher dans ma main avant d’écraser mes lèvres sur les siennes. La
surprise lui coupa brutalement la respiration et contracta ses muscles.
Ma main agrippa ses cheveux afin de l’inciter à approfondir notre
baiser, ce qu’il fit sans attendre en mouvant ses lèvres passionnément
contre les miennes. L’une de ses mains se glissa dans le bas de mon dos
et pressa doucement mes fesses.
Un sourire étira sa bouche.
L’enfoiré en profitait.
J’interrompis notre baiser aussi brutalement que je l’avais initié et
lançai un regard à Heather, dont le visage s’était décomposé.
Parfait.
Elle jeta son pot de yaourt et quitta la pièce sans un mot. Les mains
d’Asher se resserrèrent autour de ma taille et il murmura au creux de mon
oreille :
— Je vois que mon ange est possessif.
Je me défis de son étreinte en esquissant un sourire satisfait. Plus
jamais elle ne l’aurait.
— Je n’aimais pas son sourire, me justifiai-je.
— Et tu m’as utilisé pour l’effacer, continua-t-il, moqueur. Mais tu
sais, mon ange… chaque chose a un prix…
Ses mains frôlèrent à nouveau mes fesses. Je déglutis en voyant ses
yeux briller d’excitation.
— Et tu le paieras, ajouta-t-il d’une voix rauque.
— Ne saute pas sur l’occasion, Scott, déclarai-je d’un ton neutre alors
que mon cœur battait la chamade. Ce n’est pas comme si tu n’en avais
pas profité.
Je le laissai pour monter à l’étage. Je croisai Heather, qui sortait de la
salle de bains. Son regard me suivit tandis que j’entrais dans la chambre
d’Asher, un sourire scotché aux lèvres. L’image de son visage décomposé
tournait en boucle dans ma tête, redoublant ma satisfaction.
Elle ferma la porte de la chambre à côté derrière elle et je soupirai,
soulagée de savoir qu’elle n’allait pas dormir dans la mienne, même si
cette dernière était vide.
Je m’allongeai sur le lit que j’occupais depuis plus de deux semaines et
laissai les draps emplir mes narines de l’odeur d’Asher. Cette odeur
magnétique qui me réconfortait autant qu’elle me faisait défaillir.
Tate arriva dans la chambre quelques minutes après. Il sauta sur le lit
avant de prendre place près de mes pieds. Je me couvris puis j’entrepris
d’admirer le ciel sombre de Los Angeles depuis la baie vitrée, le regard
sur les étoiles et l’esprit vagabondant entre Manhattan, l’Arizona et
l’Australie.
Je me demandais pourquoi Shawn ne m’avait pas contactée depuis
mon départ, même si, au fond, ça m’arrangeait. Peut-être m’en voulait-il
? Je devrais peut-être l’appeler, demain. Mais comment réagirait Asher
s’il l’apprenait ? Je n’en savais rien.
Shawn n’était pas vraiment un ami, mais c’était une personne gentille
et serviable, un peu égocentrique mais pas méchante. Je culpabilisais de
ne pas avoir pris de ses nouvelles. Je secouai la tête afin de ne plus y
penser.
Je me réjouissais de partir en Australie. Après des années loin d’elle,
j’allais la revoir… Enfin, en quelque sorte. Intérieurement, je remerciai
une millième fois Asher d’avoir fait ça pour moi. Je ne m’étais jamais
sentie aussi heureuse, et c’était grâce à lui.
— Tu dors déjà ?
Je secouai négativement la tête en me tournant vers le Asher, qui
venait de pénétrer dans la chambre. D’une main, il enleva son pull, qu’il
balança dans un coin de la pièce, et vint s’asseoir sur le lit. Il déposa son
téléphone sur la table de chevet, juste à côté de son paquet de cigarettes.
— Où est-ce qu’elle va ? lui demandai-je.
Il alluma une cigarette et inhala la nicotine.
— En Italie, avec Ally, me répondit-il avant de recracher la fumée de
ses poumons.
— Quand… Quand est-ce qu’on ira en Australie ?
— Quand tu te sentiras prête. Si tu l’es, on peut y aller demain.
La boule qui s’était formée à l’intérieur de mon ventre à cette idée me
soufflait que ce n’était pas encore le cas. Je le regardai tirer une nouvelle
latte et décidai de changer de sujet.
— J’ai une question.
— Hmm ?
— Tu… Tu écris… toujours ? Dans tes carnets ?
Son corps se crispa. Je grimaçai, je n’aurais peut-être pas dû lui poser
cette question. Même s’il s’ouvrait un peu plus à moi, j’avais oublié à
quel point il pouvait être fermé sur certains points.
Il fixa un point imaginaire sur le mur face à lui en soufflant :
— Ça m’arrive parfois, oui… Pourquoi ?
— Je me demandais ce que ça te faisait, d’écrire, admis-je. C’est une
sorte de… thérapie ?
Il me détailla en fumant le reste de sa cigarette. Il écrasa le mégot dans
le cendrier sur sa table de chevet et s’allongea à côté de moi. Il se
positionna sur le flanc et je fis de même, me rappelant ce moment
d’intimité à Las Vegas.
— Écrire m’aide à faire sortir mes pensées de ma tête, commença-t-il
en dégageant une mèche de cheveux de mon visage. Je n’aime pas me
confier aux gens. Je préfère le papier, parce qu’il n’y a personne d’autre
que moi, parce que je me permets d’être vulnérable.
Je l’écoutais attentivement, buvant chaque mot qu’il prononçait. Il ne
se confiait pas souvent à moi.
— Je me suis lancé dans l’écriture à l’âge de 12 ans, quand ma famille
a commencé à faire de la merde avec moi et que je n’avais pas le droit de
désapprouver ni même de montrer mon mécontentement, me raconta
Asher d’un ton neutre. Et je n’aimais pas pleurer, parce que je me sentais
vulnérable et faible.
Le fait qu’il ait commencé à écrire dans ses carnets à cause de son
égoïste famille ne m’étonnait pas.
— Pour être plus clair, une goutte de sang ou une larme pour toi, c’est
une goutte d’encre pour moi. Je ne pleure pas devant les autres, mais je
saigne beaucoup dans mes écrits.
Je sentis son doigt tracer la ligne de ma mâchoire.
— Je n’ai jamais aimé me confier aux autres, et je ne le fais que très
rarement. À vrai dire, tu es la seule qui en a su autant sur moi en si peu
de temps.
Je compris qu’il faisait référence à cette nuit où il m’avait parlé de son
père et de comment il était mort.
— Je me confie à Ben plus qu’à Kiara, parce que je sais que Ben
n’écoute pas forcément ce que je dis, se moqua-t-il en secouant la tête
d’exaspération. Kiara m’écoute, et je déteste l’avouer mais elle est de très
bon conseil. Je suis juste trop con pour vouloir l’écouter.
Un petit sourire étira mes lèvres. Kiara était très bonne pour jouer les
thérapeutes, c’était indéniable.
— Pareil pour Ally. Donc mes carnets sont la seule chose qu’il me
reste si je ne veux pas devenir complètement dingue à cause de mon
cerveau. Tu as d’autres questions ?
Je fis mine de réfléchir. À vrai dire, j’en avais une. Mais je ne savais
pas si c’était une bonne idée de la lui poser. J’appréhendais sa réaction.
— Non, c’était ma seule question… Enfin, attends, j’en ai une.
— Je t’écoute ?
— Pourquoi tu ne veux pas de rideaux chez toi ?
Ce n’était pas la question qui m’angoissait, mais sa réponse suscitait
ma curiosité. Un petit rire franchit la barrière de ses lèvres. J’aimais son
rire, et mon cœur encore plus.
— Mon père disait toujours : « Les rideaux ne font qu’attirer les
regards, personne n’est curieux quand tout est transparent. » Il aimait les
baies vitrées, mais ma mère, non. Alors, il n’avait pas eu l’occasion d’en
avoir autant chez lui. Elles me le rappellent, souvent. C’est pour ça que je
ne veux pas de rideaux, parce que je ne verrais plus les baies.
— Oh, je vois… Au départ, je… pensais que tu ne te rendais pas
compte du danger, avouai-je en souriant.
— Comment ça ? me demanda-t-il en fronçant les sourcils.
— À mon arrivée, commençai-je, tes baies vitrées m’ont angoissée.
J’avais vu assez de films d’horreur pour savoir que ça attirait les tueurs
en série et les psychopathes, sans imaginer une seule seconde que tu étais
le plus grand des psychopathes.
— Alors, j’ai bien fait de te laisser à la cave pour ta première nuit, il
n’y avait pas de vitres, se moqua-t-il.
— Non, il faisait très froid et le matelas était sale, lui rappelai-je en le
fusillant du regard. En plus, j’avais très faim et je voulais pisser, mais
bien sûr, le grand Asher Scott n’est pas descendu, même s’il était réveillé
!
— On fait tous des erreurs, gloussa-t-il en se mettant sur le dos.
— Et comme si ce n’était pas suffisant, il a fallu que tu baises Sabrina
et que vous m’empêchiez de dormir la deuxième nuit, râlai-je.
— Si c’est la soirée des confessions, alors sache que c’est la nuit où tu
as attisé ma curiosité.
— Pourquoi ? demandai-je en fronçant les sourcils.
— T’avais fait un cauchemar, et je t’avais entendue. Je n’étais pas loin,
je ne dormais pas. Même si je t’avais fait croire le contraire, fit-il en
esquissant un sourire triomphant. Tu n’étais pas aussi facile à lire. Il y
avait des parties de toi qui étaient floues et des parties que je comprenais.
Je me mis sur le dos pour contempler le plafond à mon tour.
— Pourquoi tu étais si… cruel avec moi ? l’interrogeai-je en levant la
main qu’il avait blessée.
— Je voulais que tu aies peur de moi, murmura-t-il après plusieurs
secondes à fixer ma main guérie. Parce que je me disais que, si je te
menaçais, tu ne me tiendrais pas tête. Et que tu ne partirais pas de chez
moi.
— Tu… Tu ne voulais pas que je parte ? C’est pour ça que tu as brûlé
ma main ?!
— C’est le seul truc que j’ai trouvé pour te menacer, souffla-t-il en
laissant son pouce toucher ma paume. Tu avais attisé ma curiosité et je ne
voulais pas que tu partes avant que je sache pourquoi… Je suis désolé
pour les conneries que j’ai faites au départ. Je ne savais pas comment agir
avec toi. Je ne sais toujours pas.
Je le regardais caresser ma paume silencieusement, l’esprit ailleurs.
— Encore une fois, je te porte de l’intérêt depuis longtemps, j’étais
juste trop con pour me l’avouer. Et ma haine augmentait en même temps
que mon intérêt, parce que tu me faisais flancher sans même essayer,
reprit-il d’un ton sincère. J’aimais me foutre de ta gueule, j’aimais te voir
énervée contre moi. Mais je haïssais que tu aies peur de moi, même si au
départ j’en avais envie. Je ne voulais pas que tu aies peur de ma violence,
que tu me voies de la manière dont je me vois.
— Tu as peur de ta violence ?
— Souvent, oui. J’ai peur de dépasser mes limites et de ne plus
pouvoir garder le contrôle, me confia Asher. Je déteste ma colère parce
que je sais qu’elle est plus forte que ma raison. Mais il était impensable
que tu aies peur, parce que je ne pourrai jamais plus poser la main sur toi.
Je l’ai fait une fois et je me déteste encore aujourd’hui pour ça.
Je me mis sur le ventre. Savoir qu’il avait assez confiance en moi pour
partager ses pensées et l’entendre s’excuser de ses actions passées
réchauffait mon cœur.
— Je n’ai plus peur de toi, Asher, commençai-je doucement. J’avais
peur au début, comme de tout le monde, mais tu m’intriguais. Depuis, je
suis passée par tous les sentiments sauf la peur. C’est un sentiment que je
ne connais que trop bien, mais je ne le ressens pas à tes côtés. Pour être
honnête, je me sens en sécurité avec toi.
— Parce que je suis le plus grands des psychopathes ? se moqua-t-il.
— Entre autres, plaisantai-je. Plus sérieusement, je me sens en sécurité
avec toi, parce que tu m’as souvent protégée sans même que je te le
demande.
— Et sans même que je m’en rende compte, murmura-t-il.
Son regard métallique quitta le plafond blanc pour se poser sur mon
visage.
— Je te protégerai toujours, Collins, et je n’ai qu’une parole.
Ses bras s’enroulèrent autour de mes épaules et je me laissai aller en
sentant ses lèvres sur les miennes. Et, comme chaque fois, mon rythme
cardiaque s’affola.
— Est-ce que tu la protèges, elle aussi ?
Je me sentis basculer sur le dos alors qu’il approfondissait notre baiser
sans répondre à ma question.
— Elle n’a pas besoin de moi pour ça, murmura-t-il entre deux baisers.
— Je n’aime pas… la façon dont… elle te regarde, avouai-je.
L’une de ses mains s’enroula autour de mon poignet tandis que la
deuxième se frayait un chemin sur mon cou.
— Elle te regarde comme… si elle t’avait.
Il rit dans un souffle et embrassa le coin de mes lèvres avant de
déclarer :
— Pourtant, je ne suis pas à ses pieds… pas aux siens. Tu l’obsèdes…
autant que tu m’obsèdes.
Ses lèvres quittèrent les miennes pour s’attaquer à ma mâchoire. Ses
mains se glissèrent sous mon pull. La chair de poule se forma sur ma
peau brûlante au contact de ses bagues glacées. Il me regardait dans
l’attente de mon autorisation. J’acquiesçai brièvement et sentis mon cœur
s’affoler lorsque son pouce toucha la pointe de mon sein.
J’étouffai un gémissement alors que son index et son pouce caressaient
mon téton, qui durcissait. En réponse, il se pressa davantage contre moi,
m’embrassant plus sauvagement.
Je me sentais défaillir, son toucher m’affaiblissait. D’une main, il
enleva mon haut avant de laisser sa bouche s’attaquer à mes seins. Sa
langue sur ma peau sensible m’arracha un nouveau gémissement. Son
bras ne tarda pas à s’enrouler autour de ma taille pour supprimer toute
distance entre nous. Ses lèvres brûlantes suçotaient ma peau tandis que
mes doigts agrippaient ses cheveux. Il étouffa un gémissement contre
mes seins tout en continuant sa délicieuse torture.
— Asher…
Mes gémissements étaient de plus en plus difficiles à étouffer.
— Elle va… m’entendre, lui dis-je en fermant les yeux pour mieux
apprécier les caresses de ses lèvres, qui descendaient le long de mon
ventre.
Mon estomac se tordait dans tous les sens. Mes émotions déferlaient
dans mes veines, je tremblais à cause de lui, de cette forme d’excitation
que je ne ressentais qu’avec lui.
— Mon ange est toujours d’humeur possessive ?
Sa bouche descendait dangereusement. Au moment d’atteindre
l’élastique de mon pyjama, il captura mes hanches.
— Si oui, alors… laisse-moi continuer ce que j’ai commencé la
dernière fois avant qu’elle arrive… Laisse-moi lui montrer que je suis à
tes pieds…
Un frisson me parcourut lorsque ses dents emprisonnèrent le tissu.
— Utilise-moi encore.
CHAPITRE 28 : ESSAIE
Ella

— Utilise-moi encore.
Face à sa voix chargée de désir, à ses yeux avides de luxure qui me
dévoraient autant que ses lèvres, mes mains se mirent à trembler
nerveusement. Mes angoisses commençaient à prendre le dessus. Je
n’arrivais pas à calmer ma respiration saccadée, comme si mon corps se
sentait soudain en danger, se rappelant toutes ces fois où il avait été
utilisé contre son gré.
— Tu me fais confiance, mon ange ?
Ma gorge se noua violemment. La peur me prenait aux tripes et, dans
un même temps, mon corps s’embrasait en sentant ses lèvres se presser
contre mon bas-ventre. Deux émotions contradictoires qui me faisaient
chavirer.
Je lui fais confiance… Je lui fais confiance…
Faiblement, je hochai la tête et une lueur s’alluma dans son regard
métallique. Avec un petit sourire, il emprisonna l’élastique de mon
pyjama entre ses doigts et le tira lentement vers le bas. Ses yeux se
posèrent sur ma peau nue avec ce même regard avide, comme s’il voulait
en goûter chaque parcelle.
Mon cœur battait de plus en plus fort à mesure que l’habit glissait le
long de mes jambes. Un frisson me parcourut lorsque ma peau rencontra
l’air froid de la chambre.
Ne pense pas à eux. Il n’est pas eux.
Mes doigts se crispèrent sur les draps lorsque ses lèvres se posèrent
délicatement à l’intérieur de ma cuisse. Il leva la tête et scella nos
regards. Tout en me détaillant silencieusement, il caressa de haut en bas
l’entrée de ma féminité à travers ma culotte. J’en eus aussitôt le souffle
coupé.
Mon regard se détacha du sien pour dévier vers le plafond. J’essayais
tant bien que mal de chasser mes démons, qui s’amusaient à rendre ce
moment intime aussi angoissant que mes cauchemars.
— Regarde-moi.
La lèvre tremblante, je m’exécutai.
— N’arrête pas de me regarder.
J’écarquillai les yeux en le voyant lécher son majeur et son auriculaire.
Un violent frisson me parcourut lorsque je sentis ses doigts se glisser
sous ma culotte. Le contact de ses bagues glacées contre ma féminité me
fit entrouvrir la bouche et mon rythme cardiaque s’affola.
Puis ses lèvres s’entrouvrirent. Il retira sa main de mon intimité un
instant pour enlever ses bagues et les déposer sur le lit avant de refaire
glisser ses doigts à l’intérieur de mon sous-vêtement.
Putain…
Son corps remonta délicatement au-dessus du mien. Il m’embrassa en
laissant ses doigts découvrir la zone la plus sensible de mon corps. Ses
caresses m’arrachaient des soupirs. Les sourcils froncés, je ne pensais
qu’à ses lèvres sur les miennes. Mes doigts agrippèrent son avant-bras, et
il approfondit notre baiser tandis que ses doigts caressaient ma féminité.
Je ne pus retenir mon gémissement lorsque son pouce commença à tracer
des cercles autour de mon clitoris.
— Tu es parfaite, chuchota Asher. Je vais y aller doucement…
Sa respiration était aussi saccadée que la mienne et je sentais ses
membres trembler faiblement. A-t-il peur, tout comme moi ?
Quand son doigt entra lentement en moi, j’étouffai un nouveau
gémissement, dans l’espoir de ne pas faire de bruit. Aussitôt, il murmura
contre mes lèvres :
— Non, non, non, ne te retiens pas… Je veux t’entendre gémir pour
moi…
Son doigt allait et venait doucement à l’intérieur de moi, animant
chaque cellule de mon corps brûlant et tremblant. La sensation était
différente de tout ce que j’avais connu jusqu’à présent… C’était doux. Et
plaisant.
Mon souffle se fit plus bruyant, plus lourd. Mon corps se crispa au
point que mes muscles commencèrent à me faire mal et Asher le
ressentit.
— Détends-toi… C’est moi… pas eux. Moi.
Un deuxième doigt entra en moi. Les yeux d’Asher ne quittaient pas
les miens, inspectant mon visage avec attention.
— Je vais accélérer… d’accord ?
Je hochai la tête une nouvelle fois et le rythme de ses doigts habiles se
fit plus rapide. Un gémissement bruyant quitta mes lèvres lorsque je les
sentis se recourber pour atteindre le point le plus sensible de mon corps.
Un plaisir inconnu faisait trembler mes membres. Je commençais à me
sentir à la merci de ses doigts, comme si mon corps était à lui. Il esquissa
un petit sourire en me détaillant du regard, fier des sensations qu’il me
procurait.
— Voilà, c’est ça…
Je mordillais ma lèvre dans l’espoir d’étouffer mes gémissements,
mais c’était de plus en plus dur.
— Hmm…
Une bulle de pression commença à se former dans mon bas-ventre.
J’aimais ce qu’il me faisait.
— Je veux entendre mon prénom dans ta bouche… S’il te plaît…
Ses lèvres se pressèrent contre mon cou, qu’il suçota brutalement. Il
continuait d’accélérer le rythme et je n’arrivais plus à contrôler mes
gémissements de plus en plus bruyants.
— A… Asher…
La simple mention de son prénom lui fit pousser un grognement contre
mon cou. La pression ne faisait que s’intensifier, ma respiration
s’emballait et mes jambes s’agitaient. Je rejetai la tête en arrière en
sentant mes veines vibrer face à ce plaisir que je ne connaissais pas.
— Tu es si brûlante…
Mes ongles s’enfoncèrent dans ses muscles contractés et il poussa un
gémissement rauque. Ses doigts me caressaient plus fermement,
décuplant les émotions qui me traversaient.
— À moi… Tu es à moi, putain, grogna-t-il d’une voix chaude en me
regardant perdre la tête.
La bouche d’Asher se joignit à la mienne. Il m’embrassa sauvagement.
La bulle menaçait d’exploser, mon cœur palpitait et Asher étira ses lèvres
avant de murmurer :
— Jouis pour moi, mon ange…
Ses va-et-vient rapides et profonds me faisaient perdre l’esprit. Ses
doigts étaient divins, ils jouaient avec mon intimité et avec mes cordes
vocales. Il savait exactement ce qu’il devait faire pour me faire gémir
plus bruyamment, comme s’il me connaissait par cœur.
Au bout de quelques secondes un cri d’extase s’arracha de ma bouche.
Mon corps fut soudain parcouru de spasmes et mes jambes tremblèrent
sous la puissance des émotions que je venais de sentir exploser dans mon
bas-ventre.
Mon cri flatta son ego et son sourire s’élargit. Haletant, il me regardait
me noyer dans ce plaisir qui déferlait dans mon corps fébrile.
— Putain…
De mon côté, je n’arrivais même pas à parler.
Ma vue était floue, ma respiration était encore incontrôlable et mes
membres étaient engourdis alors que je n’avais pas fait d’effort physique.
Tout en restant au-dessus de moi, il retira ses doigts de ma culotte
humide. Il appuya son front contre le mien, en sueur, et esquissa un petit
sourire.
— Tu te rappelles quand je t’ai dit que je pouvais jouer avec tes cordes
vocales ?
Sa question m’arracha un petit rire. Il en lâcha un avant de s’allonger
sur le côté. Je reprenais peu à peu mes esprits, encore anesthésiée par la
torture de ses doigts.
Lorsque je tournai finalement la tête vers lui, il me détailla.
— Tu as aimé ?
— Ou-Oui, murmurai-je.
Son sourire s’élargit.
— Je suis à tes pieds, mon ange, et je suis sûr qu’elle le sait aussi
maintenant… Elle et tous mes hommes.
Dès que je compris ses paroles, j’écarquillai les yeux. Mes joues
chauffaient.
Mes cris… Ils… Oh non…
Il enroula ses bras autour de ma taille avant de souffler :
— Et je pourrais te faire hurler toute la nuit, si c’est ce que tu veux.
Alors, utilise-moi quand tu veux, Collins.

*
Le lendemain, 11 h 30.

Tout en dégustant mon cappuccino, les yeux rivés sur mon dessin
animé, je me rappelai les événements de la veille avec un petit sourire
aux lèvres. Jamais je n’avais ressenti ça. Les hommes avant Asher ne
m’avaient jamais fait ressentir une once de plaisir. Je m’énervai contre
moi-même à cette pensée. Je détestais le comparer à ces porcs, il n’avait
rien à voir avec eux.
J’eus la chair de poule en me rappelant sa respiration saccadée contre
mon oreille, ses muscles contractés alors qu’il enchaînait les va-et-vient
rapides en moi, incurvant le bout de ses doigts et son pouce traçant des
cercles sur mon clitoris, ses yeux qui me dévoraient sans retenue, son
corps brûlant de désir contre le mien… Putain.
« Utilise-moi quand tu veux. »
Je secouai la tête en me reconcentrant sur la télévision. Heureusement
qu’Heather n’était pas là – elle était partie avant que je me réveille – et
qu’Asher ne s’était pas encore levé.
Arrête d’y penser encore et encore… Fais comme s’il ne s’était rien
passé… Tu le connais.
À mon réveil, j’avais appelé mon thérapeute pour lui raconter que
j’allais partir en Australie et évoquer mes cauchemars, qui avaient
disparu depuis que je dormais avec Asher. Ça confirmait l’hypothèse
qu’ils ne venaient que lorsque je ne me sentais pas en sécurité.
Paul m’avait conseillé de ne pas tarder à partir en Australie, de ne pas
laisser mes craintes prendre le dessus sous peine de ne jamais franchir le
pas. Je savais qu’il avait raison, mais retourner sur mes pas et revoir ma
maison d’enfance, qui renfermait à la fois de bons et de mauvais
souvenirs, me faisait peur. Pourtant, il fallait que je le fasse.
Une porte s’ouvrit à l’étage et mon cœur palpita. Asher était réveillé.
Très vite, j’entendis l’eau couler ; il prenait sa douche.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’il dévale les escaliers. Ses pas
se faisaient plus silencieux à mesure qu’il s’approchait de moi. Je sentis
sa présence derrière le canapé, puis un frisson parcourut mes membres
lorsque son souffle chaud caressa la peau de mon cou.
En tournant la tête, je croisai son visage, très proche du mien. Des
gouttes d’eau tombaient de ses cheveux encore mouillés. Je fronçai les
sourcils devant son petit sourire.
— Quoi ? m’interrogea-t-il d’un ton neutre.
— Tu es… souriant. Alors que tu viens de te réveiller…
Il passa sa langue sur ses lèvres et se redressa en haussant les épaules.
— Il faut croire que j’ai passé une très bonne nuit.
Avant même que je ne puisse répondre, il tourna les talons en direction
de la cuisine. J’écarquillai les yeux en comprenant la raison de ce sourire
satisfait. Oh non… il n’allait pas manquer de me rappeler toute la journée
ce qui s’était passé hier.
Un café à la main, Asher s’assit sur le canapé. Du coin de l’œil, je
voyais qu’il arborait toujours le même sourire. Il emprisonna une
cigarette entre ses lèvres, qu’il alluma. Je détournai le regard sous son
examen attentif.
Impassible. Je dois rester impassible.
— Et toi ? Tu as bien dormi ?
Sa question m’arracha un sourire que je dissimulai en buvant mon
cappuccino. Un vrai enfant.
— Comme un bébé, rétorquai-je calmement.
Un gloussement moqueur quitta ses lèvres.
— Tu m’étonnes…
Je sentis la gêne chauffer mes joues mais je savais très bien que, si je
lui demandais d’arrêter ses sous-entendus, il allait en rajouter. Dans un
souffle lent, il exhala la fumée sans me lâcher du regard.
— Quand tu auras terminé, habille-toi. J’ai un truc à faire au réseau.
Je hochai la tête. Il but son café sans un mot, n’émettant qu’un tout
petit rire.
Je montai à l’étage pour rejoindre ma chambre, où je n’entrais
maintenant plus que pour me changer. Alors que je finissais de
m’habiller, je perçus le bruit de ses pas dans l’escalier. Sa présence venait
de décupler mes émotions, comme si mon corps tremblait rien qu’à l’idée
de le savoir proche de moi… Comme s’il se rappelait les sensations de la
veille.
Mon rythme cardiaque s’arrêta à l’instant où il toqua à la porte.
— En-Entre, soufflai-je calmement en arrangeant ma veste.
La porte s’ouvrit lentement et sa silhouette apparut dans
l’encadrement. J’essayais de garder mon calme face à son regard
métallique braqué sur moi.
Tout en passant la langue sur ses lèvres, il me détailla sans un mot.
— Tu veux quelque chose ?
Il se concentra sur mon visage avec un infime sourire en coin puis
entra dans la pièce. On n’entendait que le bruit de ses pas… et des
battements de mon cœur.
À mesure qu’il avançait, l’air venait à me manquer. Je me figeai
lorsqu’il ne resta plus que quelques centimètres entre nous et que je
sentis son souffle mentholé. Son regard se posa sur mes lèvres et un
frisson remonta le long de ma colonne vertébrale.
— En vérité… j’ai envie de beaucoup de choses…
Je hoquetai lorsqu’il m’attira brusquement contre lui. Mais, alors qu’il
approchait son visage du mien, un bruit retentit en bas et une voix nous
parvint :
— SALUT, LA COMPAGNIE !
Asher et moi écarquillâmes les yeux. Ses mains se crispèrent sur mes
hanches. Je connaissais cette voix.
— Et parmi elles, murmura-t-il près de ma bouche en reprenant notre
conversation, tuer Kyle pour m’avoir interrompu. Il était censé me
retrouver au réseau.
— ASHOU ?
Asher déposa un baiser furtif sur mes lèvres avant de rejoindre son
cousin.
Depuis le garde-corps, je découvris non seulement Kyle, mais aussi
Ben, accompagnés d’une fille rousse aux lèvres rouge cerise. Ses yeux
s’illuminèrent dès qu’elle aperçut le psychopathe tandis que je regardais
la scène sans un mot. Qui était-ce ?
— Pourquoi Salamèche est avec toi ?
Saquoi ?
— Mon possesseur souhaite te faire une offre, commença-t-elle en
souriant de toutes ses dents.
C’était donc une captive.
— Oh, ELLAAA !
La rousse leva la tête dans ma direction. Kyle monta énergiquement les
marches pour venir à moi avant de se faire arrêter par le bras d’Asher, qui
le fusilla du regard.
Il pouffa de rire puis m’adressa un petit signe de la main innocent.
Asher descendit et je le suivis.
— Ma jolie, je te présente Riley, commença Ben. C’est la meilleure
amie de Bella.
Mes yeux s’écarquillèrent. La meilleure amie de Bella était une captive
? Le savait-elle ?
Riley me salua avec un large sourire et un petit coucou, je lui souris en
retour.
— Bon, allez ! dit Kyle en se retournant vers la meilleure amie de
Bella. Plus tôt tu en auras fini avec tes négociations, plus vite je
comprendrai pourquoi on m’a ramené ici.
Asher demanda à la captive de le suivre dans son bureau à l’étage, me
laissant seule avec ses cousins. Ben me lança un regard malicieux avant
de déclarer d’un ton moqueur :
— Elle bave sur lui, comme sa pire ennemie, quelle ironie !
Je fronçai les sourcils. Qui était sa pire ennemie ?
— Heather.
On pourrait bien s’entendre, alors… Attends… Elle bave sur lui ?
— Ma parole, ce chien est toujours aussi con ! râla Kyle en regardant
Tate tourner autour de lui-même. Est-ce que tu sais pourquoi je suis ici,
Ella ?
Je haussai les épaules.
— Sois patient, Kyle, dit Ben en enroulant un bras autour des épaules
de son cousin. L’attente en vaut la peine.
Une trentaine de minutes s’écoulèrent avant que nous entendions
l’écho d’une porte, signe que les négociations étaient terminées.
La mine déçue de Riley me fit comprendre qu’elle n’avait pas réussi à
le convaincre, ou du moins que l’offre n’intéressait pas le psychopathe,
qui me scrutait en descendant les dernières marches.

*
QG de Los Angeles, une heure plus tard…

— Je vais acheter mon plus beau costume ! s’enthousiasma Kyle.


Il sautillait sur son siège devant les images du comptable d’Asher en
train de se rendre chez Shawn. Je ne comprenais pas sa réaction. Il était
comme… heureux à l’idée que Shawn ait volé de l’argent ? Une réaction
similaire à celle de Ben, Kiara et Asher.
— Mais pour l’instant, je veux que personne, et je dis bien personne,
ne soit au courant.
— Même pas Sam ? l’interrogea Kyle en faisant la moue.
— Sam est déjà au courant, souffla Ben en croisant les bras. Il
s’occupe de faire des copies des lois familiales et des relevés des comptes
primaires.
Kyle ouvrit la bouche, scandalisé.
— Donc, je suis le dernier de la bande ! Je vous envoie des vidéos
drôles sur notre groupe tous les jours, et vous me mettez…
— Ferme-la, tu veux ? soupira Kiara en levant les yeux au ciel. Ils
voulaient que tu voies les vidéos. Sam ne les a pas encore vues.
Se sentant soudain privilégié, Kyle se tut et afficha un air satisfait.
Cette scène m’arracha un sourire. Il agissait vraiment comme un enfant,
parfois.
Kiara lui montrait des séquences de la vidéo. Toutefois je n’étais pas
concentrée sur eux mais sur celui qui était en face de moi. Silencieux.
Sans me quitter du regard, Asher jouait avec la bague autour de son
majeur, la faisant monter et descendre le long de son doigt fin avec le
même rythme lent.
Mes yeux s’écarquillèrent lorsque je compris le sens de son geste. Il
esquissa un sourire narquois et passa sa langue sur ses lèvres, avant de
s’intéresser à Ben, qui pianotait sur son téléphone.
— Mec, je veux essayer les nouvelles armes ! dit ce dernier en se
tournant vers son cousin.
— Pas sans moi, souffla Asher. Appel…
Des tirs le coupèrent et me firent violemment sursauter. Je me levai
d’un bond. Asher me tira rapidement vers lui.
— C’est quoi, ce bordel ?! s’écria Ben.
Nous entendîmes des cris à l’extérieur. Puis un homme ouvrit
brutalement la porte, paniqué.
— Patron, on se fait attaquer !
Alors que les tirs se faisaient plus nombreux, plus bruyants, le regard
d’Asher s’assombrit.
— Butez ces fils de pute ! ordonna-t-il avant de se tourner vers Kiara.
Descends au sous-sol avec Ella. Prenez le tunnel qui vous mènera le plus
loin d’ici et attendez-nous.
Mon cœur pulsait au rythme des coups de feu. Je tremblais comme une
folle lorsque Asher me poussa vers mon amie, qui semblait moins
paniquée que moi.
— Kyle, tu vas rester avec elles. Ben, tu viens avec moi. On a des
armes à essayer.
CHAPITRE 29 : EFFRACTION
Ella

Les sens en alerte, j’avançais alors que les tirs se faisaient de plus en
plus stridents, de plus en plus nombreux dans le bâtiment. J’entendais des
cris de douleur, je voyais au loin des hommes tomber à terre tandis que je
dévalais les escaliers avec Kiara et Kyle pour rejoindre le « sous-sol ».
Pourtant, toutes mes pensées étaient concentrées sur Asher.
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine lorsqu’un hurlement de
douleur parvint à mon oreille. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il
pouvait être blessé, lui aussi. Voire pire.
— Par ici ! s’exclama Kiara.
Elle courut vers une porte au fond d’un couloir, qu’elle déverrouilla
avec rapidité. Nous nous engouffrâmes à l’intérieur de l’espace sombre,
froid, à l’odeur de renfermé.
Kiara prit soin de verrouiller la porte puis me tira doucement vers le
tunnel. Plus nous avancions dans l’obscurité, moins les bruits de l’attaque
étaient audibles. Kiara et Kyle allumèrent les torches de leurs téléphones
et les dirigèrent vers le sol humide.
— Ça fait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’attaque ici, remarqua
Kyle.
— Je crois que Lakestone a tué leur chef, soupira Kiara. Peut-être
qu’ils sont venus le venger.
— Sérieux, vous avez fait sortir ce tordu de taule ?
Kiara acquiesça.
— Kai est l’un des meilleurs mercenaires du pays, Ash lui fait
confiance. Il aurait aimé le tuer de ses mains mais il devait protéger Ella
parce qu’on cherche à la kidnapper.
Kyle me lança un petit regard malicieux par-dessus de son épaule,
comme si ses deux cousins n’étaient pas en train de se faire tirer dessus à
l’instant où nous parlions.
Alors que nos pas résonnaient dans le tunnel, je tremblais si fort que
j’aurais juré que mes pieds pouvaient faire vibrer le sol sur lequel nous
marchions. La présence de Kiara et Kyle ne suffisait pas à me rassurer de
l’absence d’Asher.
Et s’il lui arrivait quelque chose ?
— OK, on va s’arrêter ici, déclara Kiara en levant son téléphone vers
le haut. L’issue de secours est juste au-dessus de nos têtes. Si ça foire, on
sort.
— Y en a combien ici ? À Londres, on en a trois, reprit Kyle en
examinant la trappe.
— Quatre, répondit Kiara en s’adossant contre le mur humide. On…
Un bruit coupa soudain mon amie. Mon cœur rata un battement. Ce
n’était pas un bruit… mais des voix. Juste au-dessus de nos têtes.
Kyle saisit mon bras. Nous reculâmes tous les trois silencieusement.
Kiara sortit son arme et la pointa vers la trappe.
— C’est un piège, murmura Kiara. Ces enfoirés veulent entrer par ici.
Ils ont fait diversion avec l’attaque.
Haletante, je ne quittais pas du regard la trappe, seule chose qui nous
séparait de ces hommes. Kyle me tira en arrière mais, au même moment,
un bruit se fit entendre au-dessus de nous.
— Oh, putain de merde… Kyle, ils sont en train de l’ouvrir…
Kyle me fit signe de le suivre tout en se précipitant vers l’entrée du
tunnel, Kiara sur ses talons. Je cessai de respirer lorsque la trappe tomba
au sol avec fracas.
Merde, merde, merde, merde.
Des pas résonnèrent sur le sol. Kiara s’efforçait de mettre la clé dans la
serrure de la porte qu’elle avait verrouillée quelques instants auparavant,
malgré les tremblements de ses doigts.
— Vous entendez ? dit la voix d’un homme au loin. J’crois qu’il y a
quelqu’un ici…
Kyle nous couvrait, attentif aux pas qui se faisaient de plus en plus
nets.
— On va montrer à Scott qu’il n’aurait jamais dû toucher au patron, fit
une autre voix.
Quand la porte s’ouvrit enfin dans un grincement, les hommes hâtèrent
le pas. Nous quittâmes le tunnel et Kyle referma la porte derrière nous.
En dépit des efforts des intrus, il réussit à la verrouiller pendant que Kiara
et moi appuyions tout notre poids dessus.
Nous nous éloignâmes très vite lorsque des coups de feu se firent
entendre et que les balles percèrent le bois. Kiara, paniquée, tira son
talkie-walkie.
— FAITES DESCENDRE DES HOMMES AU SOUS-SOL ! hurla-t-
elle alors qu’on grimpait les marches. ILS ONT FAIT DIVERSION, ILS
SONT DANS LE TUNNEL !
Soudain, nous entendîmes la porte se fracasser. Kyle me tira
violemment derrière lui et monta à reculons, nous couvrant de son corps
une nouvelle fois. Kiara posa son index sur sa bouche, m’intimant de
garder le silence. Les hommes en bas avaient réussi à entrer et évoluaient
à présent à l’intérieur du réseau.
Seule l’adrénaline maintenant mon corps sur ses deux jambes.
— ILS SONT LÀ ! MONTEZ RETROUVER CE SCOTT !
Kiara et moi survolâmes les marches et je manquai de tomber plus
d’une fois.
— HÉ, VOUS !
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine lorsque des balles se logèrent
près du mur à côté de moi. Ils étaient proches.
Trop proches.
Kyle et Kiara tiraient à l’aveugle derrière eux. J’entendis tout à coup
Kiara pousser un gémissement de douleur. Ils l’avaient touchée.
Nous avalâmes rapidement les dernières marches. Je retins un cri
lorsque nous tombâmes nez à nez avec une dizaine d’hommes qui
pointaient leurs armes sur nous.
— SMITH EST BLESSÉE ! hurla Kyle à ces hommes, qui
appartenaient au réseau.
J’eus à peine le temps d’assimiler ce qui était en train de se passer que
je me fis violemment tirer sur le côté. Un bras tatoué.
Asher me cacha derrière lui à l’instant où Kyle et Kiara s’éloignèrent
des escaliers. Les cinq hommes qui nous poursuivaient apparurent
finalement, mais aucun ne tira.
Asher me poussa loin de lui et s’avança vers eux en pointant une arme
un peu trop immense à mon goût.
— Je commence à croire que vous aimez rentrer chez les gens par
effraction, commença-t-il.
Un homme chargea son arme. Mon cœur palpita à l’idée qu’ils
pouvaient tirer sur Asher à tout moment.
— Nous sommes seulement venus te rendre visite, répondit l’un
d’entre eux sur un ton railleur. Comme tu as rendu visite à notre patron.
Asher esquissa un sourire qui me glaça le sang et que je détestais.
J’étouffai un hoquet en sentant à nouveau quelqu’un me tirer vers
l’arrière. C’était Ben. Il me lança un regard rassurant alors que je
tremblais comme une feuille. La mort planait autour de nous. Je grimaçai
en apercevant Kiara, assise au sol, plus loin, la jambe en sang et le visage
pâle. Elle était protégée par les hommes du réseau. Cole, à côté d’elle,
comprimait sa blessure.
— On dirait qu’il a réussi, souffla Asher en reculant pour se
positionner à côté de ses hommes. J’ai tué votre enfoiré de patron parce
que je n’aime pas qu’on touche à ce qui m’appartient, et j’ai tué son pote
parce qu’il était un peu trop derrière mon réseau. Chaque chose a un prix,
et le mien est la vie.
— Je vais le tu…
— Calme-toi, fit un autre homme d’un ton tranchant. Vous, les Scott,
vous vous permettez d’ôter la vie comme vous le voulez ! Vous agissez
comme des dieux alors que vous êtes la pire race jamais créée.
Le regard haineux qu’il lança à Asher me retourna l’estomac. Ils
avaient soif de vengeance, leur désir de tuer pouvait se sentir à des
kilomètres.
— Et vous ne vous arrêterez jamais, pas tant que vous ne vous rendrez
pas compte de ce que ça fait, cracha l’homme. Alors, tu vois, Ash, on va
te donner une leçon, et ta petite captive…
— Tirez.
Et en une fraction de seconde, une seule fraction de seconde, les
hommes du réseau exécutèrent les ordres de leur chef. Comme s’il
savourait la scène, Asher fixait ces cinq hommes qui se faisaient
exécuter. Ben me cacha la vue tout en murmurant :
— Ash m’a demandé de le faire.
— Assez.
Les doigts de Ben quittèrent mon visage au moment où les tirs
cessèrent. Ash contrôlait les armes sans en toucher une seule, contrôlait
ses hommes sans faire un seul mouvement, comme des robots qu’on
active et désactive comme bon nous semble. Le pouvoir était entre ses
mains.
Il était le dieu de ce réseau, et il agissait comme tel.
Quelques hommes gémissaient de douleur tandis que d’autres gisaient,
inertes.
— Je n’ai aucune leçon à recevoir de merdeux comme vous. Osez
menacer ma captive encore une fois et je me ferai un plaisir de rendre
visite à vos familles, exactement comme j’ai rendu visite à votre patron.
En s’adressant à ses hommes, il déclara sèchement :
— Ligotez les blessés et envoyez-les à leur réseau, eux et les morts. (Il
tourna la tête vers les survivants.) Et dites à votre nouveau patron de ne
pas jouer avec ma patience, je n’en ai pas beaucoup.

*
Chez Asher, 17 heures.

— Donc, Lakestone a réussi. La question est : est-ce que le nouveau


patron va revenir se venger ? soupira Ben en jetant un coup d’œil sur son
téléphone.
Cette pensée me retourna l’estomac. Le danger valsait autour de moi et
il se rapprochait à chaque nouvelle décision d’Asher.
— Ça a mis de l’huile sur le feu, mais je crois qu’ils ont compris qu’ils
ne feront que perdre s’ils continuent, répondit Kyle en regardant Cole
soigner Kiara. Ça va, Kiki ?
— Ça fait un mal de chien ! lui répondit-elle en gémissant de douleur.
Les hommes avaient touché l’arrière de sa cuisse. Cole était en train de
refaire son bandage tandis qu’Asher, adossé au mur, fixait un point
imaginaire sur le sol. Son esprit était ailleurs, avec ces cinq hommes.
— Et voilà le travail ! déclara Cole en finalisant le bandage.
Interdiction de faire des efforts physiques pendant plusieurs semaines,
Smith. Tu devras prendre un congé…
— Alors là, sûrement pas ! le coupa Kyle. Moi, l’année dernière, j’ai
été blessé, mais devine ce qu’on m’a dit ? « Tu t’en remettras. » Je refuse
!
Ben soupira d’exaspération et Kiara leva les yeux au ciel. Asher, lui,
continuait à jouer pensivement avec ses bagues.
Ces hommes l’avaient menacé, et j’avais compris qu’ils parlaient de
moi à l’instant où il avait ordonné à ses hommes de tirer. À l’instant où il
avait dit « ma captive », en fait. Car Asher ne disait pas que Heather était
sa captive, mais une captive qui travaillait pour lui.
— Il faut que quelqu’un reste avec toi pendant au moins une semaine,
reprit Cole, le temps que tu cicatrises un minimum.
— Elle viendra chez moi en attendant, répondit Ben. T’inquiète pas, la
sorcière, je vais bien prendre soin de toi…
Il esquissa un sourire malicieux tandis qu’elle se tournait vers Asher.
— Adopte-moi, il va m’achever, murmura-t-elle d’un ton suppliant.
— Ben restera avec Kiara, déclara Asher.
— Toute la semaine ?! s’exclamèrent-ils en chœur.
— Ash, je dois partir en mission avec Ally dans quelques jours, lui
rappela Ben.
— Kyle va te remplacer, lui répondit son cousin d’une voix qui
n’admettait aucune repartie.
— En l’absence d’Ally, c’est moi qui garde Théo, et sa nounou
termine son service dans une heure, nous informa Kiara en grimaçant de
douleur. Il faut que je sois chez moi avant qu’elle parte.
— Théo ne doit pas te voir comme ça, dit Ben. Tu connais Ally et ses
théories sur la psychologie de l’enfant. Elle va te parler de traumatisme et
tout.
— Il peut venir ici en attendant, proposai-je à Asher, qui me fusilla du
regard.
— Non.
Je le fixai, agacée. Je savais qu’il n’aimait pas les enfants, mais il
s’agissait de Théo. Et Ben avait raison. Ally, qui était très protectrice,
n’accepterait jamais que son fils voie Kiara blessée.
— Seulement pour ce soir, soupira Ben. En plus, il aime bien Ella. Et
Tate.
Asher nous dévisagea avec son regard obscur.
— Je ne fais pas de baby-sitting, grinça-t-il d’un ton sec.
— Je m’en occupe, répondis-je à Ben. Ramène-le, il restera avec moi
en attendant qu’Ally revienne.
Tandis que j’ignorais les yeux furieux d’Asher, Ben, lui, attendait son
approbation. Ce dernier resta silencieux un instant avant de souffler :
— Si jamais il fait un truc de travers, tu paieras à sa place.
*
19 heures.

— Maman va revenir quand ?


— Mange, répondit Asher.
Je le fusillai du regard et me tournai vers Théo, qui contemplait son
assiette.
— Elle reviendra demain matin, dis-je en souriant à l’enfant.
Il reprit une bouchée de son dîner en silence. En le déposant, Ben nous
avait apporté toutes les affaires dont il avait besoin pour la nuit, mais il
avait oublié de me donner la patience dont j’aurais besoin pour supporter
son cousin.
Ce soir, nous dînions dans la cuisine. Ally nous avait appelés pour
rassurer son fils et pour nous dire ce qu’on devait faire et ne pas faire.
Parmi les choses interdites : insulter, fumer devant lui et enfin, manger
dans le salon. Chose qui avait agacé monsieur Scott.
« Elle m’impose sa dictature, chez moi ?! On est sous Staline, là ? »
— Est-ce que le chien peut manger ça ?
— Non, répondit Asher en levant les yeux au ciel.
— Je parlais à Ella, souffla l’enfant en se tournant vers moi. Pas à toi.
J’écarquillai les yeux.
— Je vais finir par tuer ce gosse avant le retour de sa mère, grogna
Asher.
Mais Théo l’ignora, attendant patiemment ma réponse.
— Non, Théo, il ne mange pas ça, lui répondis-je doucement.
— Pourquoi ?
— Parce que les chiens ne mangent pas les avocats, Carter Junior.
Vous n’apprenez pas ça à l’école ? soupira Asher.
— Personne n’apprend ça à l’école, soupirai-je d’un ton exaspéré.
Termine ton assiette. Comme ça, tu pourras regarder le film que tu
voulais voir tout à l’heure.
Théo hocha la tête et prit une autre bouchée de son dîner. Asher me
lança un regard accusateur tout en bougeant nerveusement son pied. Il
voulait fumer. Depuis l’arrivée de Théo, il n’avait pas allumé une seule
cigarette.
Il ne l’avait pas fait depuis notre arrivée d’ailleurs, trop accaparé par
ses pensées, même après le départ du groupe. Il s’était enfermé dans la
douche.
Je n’étais pas ravie à l’idée de le découvrir lorsqu’il était en manque de
nicotine. Mais je sentais qu’il était déjà plus irritable que d’habitude. Son
regard assassin me provoquait des frissons.
— J’ai fini ! Je peux partir ?
— Si ce n’est pas trop te demander, marmonna Asher en regardant son
assiette.
Théo ne prit toujours pas en considération les paroles d’Asher et
attendit ma réponse. J’acquiesçai. Il déposa son assiette près du lavabo
puis se dirigea vers le salon en fredonnant une chanson.
Asher soupira, soulagé, puis tira son paquet de clopes, mais je l’arrêtai
aussitôt. Son regard s’obscurcit rapidement.
— Je n’ai pas fumé depuis 16 heures, Ella. Depuis 16 heures ! Et tout
ça à cause de toi !
— Monte dans ta chambre, lui demandai-je en ignorant son ton
tranchant. Et fume tout ton paquet si tu veux. Mais. Dans. Ta. Chambre.
— J’hallucine…
Il quitta la cuisine, me laissant seule.
Je me dirigeai vers le salon, où je retrouvai Théo allongé sur le canapé,
les yeux rivés sur l’écran de la télé, Tate dormant à ses pieds.
Je m’installai près de l’enfant, qui leva la tête vers moi. Je lui souris et
il fit de même avant de se concentrer à nouveau sur la télé.
— Où est-ce que je vais dormir ? m’interrogea-t-il, curieux.
— Dans ma chambre, elle est juste à côté de celle d’Asher.
— Est-ce que tu peux dormir avec moi ?
— Sûrement pas, fit la voix d’Asher derrière nous. Elle dort avec moi.
Il se servit un verre de whisky en nous toisant du regard, plus détendu
mais toujours ennuyé par la présence de l’enfant. Ils avaient toujours eu
cette relation ; Théo était habitué à cette facette d’Asher, et je
commençais même à croire que ça l’amusait.
Théo se tourna vers moi.
— Bien sûr, répondis-je à Théo en souriant. Je dormirai avec toi cette
nuit.
— Tu oublies. T’as pris mon temps, ma place sur le canapé, mais tu ne
la prendras pas, elle.
L’enfant esquissa un grand sourire en direction d’Asher et ce dernier
contracta sa mâchoire en serrant son verre entre ses doigts.
— Ne joue pas avec moi, Carter Junior, grinça Asher. Je vais t’envoyer
dans un orphelinat et tu vas vite regretter ton sourire.
— Je ne peux pas dormir seul, je fais des cauchemars la nuit, se justifia
innocemment Théo.
— Bah moi aussi, répliqua Asher très sérieusement. Sans elle, j’en
ferai encore ce soir.
Je secouai la tête d’exaspération. Théo rit avant de se concentrer sur
l’écran, un petit sourire victorieux aux lèvres.
Mon téléphone vibra.
De Ally Carter :

> Comment il va ? Est-ce qu’Asher est en train de lui apprendre à


rouler des joints ? Il a mangé ? N’oubliez pas qu’il ne doit pas dépasser
23 heures. Il peut dormir seul, tu dois simplement rester avec lui le
temps qu’il s’endorme. Je lui ai dit qu’il avait le feu vert pour énerver
Scott ;)
Je souris tout en pianotant ma réponse.
> Il va bien ! Non, Asher ne lui apprend rien de tout ça. Il a mangé et
il regarde son film. Il m’a demandé de dormir avec lui parce qu’il
faisait des cauchemars… Pour ce qui est d’énerver Asher, je crois qu’il
a réussi.
Je levai la tête vers le psychopathe, qui fulminait dans un coin du
salon. Ses yeux accusateurs pointés sur moi m’arrachèrent un sourire
moqueur.
— Est-ce qu’on peut éteindre la lumière ?
— Bien sûr ! dis-je en me tournant vers Asher. Tu peux le faire ?
Il me fusilla du regard un instant puis une lueur illumina ses yeux.
J’écarquillai les miens en voyant ses lèvres s’étirer doucement.
— Que les désirs de monsieur soient des ordres ! souffla le
psychopathe en s’avançant vers l’interrupteur.
Quelques secondes plus tard, le salon fut plongé dans l’obscurité. Seul
l’écran de la télé apportait de la lumière.
Je déglutis lorsque je sentis Asher s’écrouler près de moi sur le canapé.
Son odeur emplit mes narines et un frisson me parcourut au moment son
bras s’enroula autour de mes épaules.
Son souffle caressa ma joue.
— Deux fois. Il a fait de la merde deux fois.
Le dos collé contre son torse, je lançai un regard à Théo, qui semblait
ne rien remarquer. Les doigts du psychopathe dégagèrent les cheveux de
mon épaule. Quand ses lèvres se posèrent au creux de mon cou, ma
respiration s’alourdit. Sa langue me caressait tandis que sa bouche
brûlante parsemait ma peau de petits baisers qui enivraient mes sens.
Lentement, ses doigts se glissèrent sous mon pyjama, ce qui me fit
frissonner. Sa voix rauque murmura au creux de mon oreille :
— Tu ne dormiras pas avec lui… Non, tu seras avec moi. Mais
rassure-toi… on ne dormira pas non plus.
CHAPITRE 30 : DÉTECTIVE
Ella

Ça faisait moins d’une heure que j’avais échappé au plan d’Asher, qui
voulait me faire payer l’insolence de Théo. Enfermée avec lui dans la
chambre, je savourais ma victoire, un petit sourire aux lèvres. Et bien
évidemment, Scott me bombardait de messages m’ordonnant de venir
dormir avec lui. Mais je n’avais aucune confiance en lui sur ce point-là. Il
était hors de question que Théo dise à Ally que des cris l’avaient réveillé
pendant la nuit.
À Psychopathe :

> Non.
> Comment ça, non ? Ally a dit qu’il pouvait dormir tout seul !
> Il peut dormir tout seul, certes, mais n’importe quel bruit le
réveillera. Dont les miens.
> Mais personne n’a dit qu’il allait nous entendre…
> Il ne se passera rien tant qu’il est ici.
> OK. Je te donne ma parole qu’il n’y aura rien. Viens dormir avec
moi.
> Je veux dormir avec lui. Tu vas devoir l’accepter.
Mon sourire s’élargit. Lui tenir tête était devenu mon passe-temps
favori. Je poussai un petit soupir en regardant l’enfant dormir
paisiblement sur mon lit.
Mon téléphone vibra une nouvelle fois. Je savais d’avance que c’était
lui.
> Tu veux vraiment jouer à ça ?
> Oui. Dors, Scott.
> Parfait.
Je fronçai les sourcils. À peine avais-je eu le temps de pianoter ma
réponse que j’entendis le grincement de la porte de sa chambre. Mon
souffle se rompit. Oh non…
Ma porte s’ouvrit doucement sur son regard sournois.
Qu’est-ce que…
— T’as envie de dormir avec lui ? Bien, murmura-t-il d’un ton froid en
s’approchant du lit.
J’écarquillai les yeux lorsqu’il enroula ses bras autour du petit corps de
Théo. L’enfant remua entre ses bras mais ne se réveilla pas.
— Il dormira dans ma chambre.
— Mais t’as un sérieux problème, chuchotai-je, ahurie, en me
redressant.
— Oui, et il s’appelle Théo Carter, rétorqua-t-il sèchement.
Il s’éloigna de la pièce. Avec un soupir d’agacement, je me levai à
mon tour. Sa porte était grande ouverte, comme s’il savait que j’allais le
rejoindre. Enfoiré.
En pénétrant à l’intérieur de sa chambre, je le découvris adossé à la
tête de lit, les bras croisés et un sourire triomphant aux lèvres, Théo
étendu paisiblement de l’autre côté du lit.
— Tu veux toujours dormir avec lui ?
Je serrai les poings, vaincue à mon propre jeu.
— Je te déteste, marmonnai-je en m’approchant.
— Pas moi, murmura-t-il avant de s’allonger en tapotant la place entre
Théo et lui.
Je levai les yeux au ciel et pris place entre les deux. Théo dormait à
poings fermés tandis qu’Asher savourait son moment de gloire.
Je me mis dos à lui et machinalement, il enroula ses bras autour de ma
taille. Je me défis immédiatement de son étreinte. Il gloussa avant de me
demander : — T’es sérieuse ?
— Parfaitement, répondis-je en fermant les yeux. Je n’arrive pas à
croire que tu l’as ramené ici juste pour que je vienne.
— J’avais le choix entre le ramener, lui, ou te ramener, toi. Le ramener
était plus logique. Parce que tu allais venir de ton plein gré et que tu ne
partirais pas.
Je secouai la tête, exaspérée. Il était vraiment irrécupérable.
— Mes bras ont pris l’habitude d’être autour de ta taille, murmura-t-il
après plusieurs minutes de silence en se tournant du côté opposé.
— Et pourtant, ça ne t’a pas empêché de dormir pendant un an. Alors,
tu peux tenir une nuit, j’en suis sûre.
Un autre gloussement s’échappa de ses lèvres. Je le sentis se tourner à
nouveau et mes yeux s’ouvrirent à l’instant où son torse se colla contre
mon dos.
Son souffle caressa mon oreille, me faisant frémir.
— Je dormais très mal, chuchota-t-il.
— Tu ne dormais pas souvent non plus, lui rappelai-je en faisant
référence à Heather.
Sans le voir, je savais qu’il souriait. Lorsque le bout de ses doigts entra
en contact avec ma peau, ma respiration se fit saccadée.
Je m’éloignai et il poussa un soupir qui m’arracha un rictus. Je
murmurai finalement : — Bonne nuit, Scott.
— Bonne nuit… Collins.

*
Le lendemain…

Ally et Heather étaient arrivées chez Asher depuis maintenant


quelques minutes. La jeune maman faisait son rapport à son chef.
Heather, quant à elle, pianotait sur son téléphone sans prêter attention à
ce qui se disait. Et c’était très bien comme ça.
— Et vous ? Comment était votre soirée baby-sitting ? demanda
malicieusement Ally après avoir terminé son rapport.
Asher leva les yeux au ciel et déclara d’un ton las :
— À deux doigts d’envoyer ton fils à l’orphelinat, il était ingérab…
— Il était très gentil, et très calme, le coupai-je. Ce n’était pas lui,
l’ingérable.
Ma phrase arracha un sourire à Asher, qu’il dissimula en buvant une
gorgée de son verre. Ally secoua sa tête, agacée, puis se tourna vers son
fils, qui regardait une vidéo sur son téléphone. Heureusement que le bruit
de ses écouteurs couvrait les paroles d’Asher.
Heather me toisa du regard avant de se tourner vers Ally.
— J’ai des trucs à faire, on y va ?
Les deux captives quittèrent la maison avec Théo, qui nous adressa un
petit au revoir de la main en suivant sa mère. Nous étions désormais
seuls, Asher et moi.
Ce dernier s’affala sur le canapé, le regard rivé sur les infos à la télé.
— Je vais avoir de la visite, m’informa-t-il en posant son téléphone sur
la table basse.
— La dernière fois que tu as eu de la visite, ça ne s’est pas bien
terminé, lui rappelai-je en croisant les bras.
En fermant les yeux hier, j’avais pu entendre le bruit des tirs qui
étaient restés gravés dans ma mémoire.
— C’est un détective privé de merde, me dit-il simplement. Le fils
d’un sénateur s’est fait assassiner il y a quelques jours et il pense que
c’est quelqu’un de mon monde… Ce qui est fort possible, mais pas dans
mon réseau. On avait autre chose à faire.
— Il va interroger tous les dirigeants des réseaux ? l’interrogeai-je en
m’installant à côté de lui.
— Non, surtout les plus suspects et les contacts de leurs suspects.
— Mais… il pense vraiment que le coupable va avouer ? demandai-je
en fronçant les sourcils.
— Le coupable n’avouera jamais, mon ange, mais pour quelques
billets ou des garanties, ses contacts le vendront sans hésiter. Tout est une
question d’intérêts, dans ce genre de cas. Mentir au gouvernement est
moins dangereux que de balancer son contact, m’expliqua-t-il en tirant
une clope, sauf si le gouvernement vous promet sécurité et argent.
— Et toi, tu sais qui l’a fait ?
Il alluma sa cigarette.
— Moins t’en sais, mieux tu te portes, mon ange, me répondit-il sans
me regarder. D’ailleurs, quand il viendra, reste dans ma chambre et n’en
sors pas. Garde la porte ouverte, au cas où le chien voudrait rentrer. Ce
fouineur ne montera pas à l’étage.
Je hochai la tête. Soudain, il se tourna en ma direction.
— Je peux te poser une question ?
J’acquiesçai simplement.
— Est-ce que tu prévois d’aller en Australie cette semaine ?
— Je… Non, j’avais plutôt pensé à la semaine prochaine. Pourquoi ?
Il hocha la tête et tira une nouvelle latte.
— J’ai… J’ai besoin de faire un petit saut à Manhattan, me dit-il
simplement avant de recracher sa fumée. Alors, si on n’y va pas cette
semaine, on ira à New York. C’est l’histoire de quelques heures
seulement. Tu en profiteras pour prendre les affaires que tu as laissées là-
bas.
Une boule se forma dans mon ventre lorsque je pensai à Shawn, que je
n’avais pas appelé. Si je le croisais dans l’immeuble accompagnée
d’Asher, il allait se poser des questions. Il n’avait pas essayé de me
contacter depuis mon départ, ce qui soulevait de nombreuses questions.
Savait que j’étais une captive ? Peut-être m’en voulait-il ?
— Quand ?
— À la fin de la semaine, déclara Asher avant d’écraser son mégot
dans le cendrier. J’ai quelques trucs à faire au réseau ces trois prochains
jours.
Quelqu’un toqua à la porte d’entrée. Asher se leva, s’étira, puis, d’un
pas nonchalant, se dirigea dans le hall. Une voix grave parvint à mes
oreilles lorsqu’il ouvrit la porte.
— Le détective est à quelques mètres de la propriété. Le passage est
bloqué, on attend votre signal.
— Fouillez ce fils de pute avant de lui autoriser l’accès. Escortez-le
jusqu’ici, ordonna Asher d’un ton froid, sans sa voiture.
— Bien, patron.
Le rythme de mon cœur s’accéléra brusquement. Le détective était
arrivé. Après avoir fermé la porte, Asher se tourna vers moi. Je
m’approchai de lui et il enroula ses bras autour de ma taille tout en
déposant ses lèvres contre mon front.
— Monte dans ma chambre. S’il apprend que tu es ici, il va vouloir
t’interroger, murmura-t-il. Et je n’ai pas envie de le tuer. Sinon, le
merdeux qui l’a embauché va croire que je suis l’assassin de son fils.
Je hochai la tête avant de la relever vers lui. Avec un petit sourire, il
bloqua une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.
— Je vais rester au salon avec lui, on ne montera pas.
— D’accord, murmurai-je simplement.
Ses lèvres se scellèrent aux miennes dans un baiser doux, puis Asher
détourna le regard vers le petit écran à côté de la porte d’entrée. On y
voyait le détective en train de pénétrer dans la propriété, flanqué de deux
hommes armés qui travaillaient pour Asher.
— Monte. Maintenant.
Je grimpai les marches quatre à quatre et j’entrai dans sa chambre. Les
mains tremblantes, même si je savais qu’il n’y avait rien à craindre, je
pris place sur son lit. Le détective allait simplement poser des questions à
Asher. J’étais persuadée que ce dernier connaissait l’identité de
l’assassin. Dans le cas contraire, il m’aurait simplement dit non.
Ou peut-être pas ?
Un frisson s’empara de mon corps alors que je me collais à la tête de
lit.
— Je vois que vous ne rigolez pas avec la sécurité ici, commença une
voix masculine inconnue.
— Et vous, avec votre boulot, rétorqua Asher d’un ton ennuyé.
Je pourrais suivre leur conversation d’ici, même lorsqu’ils seraient
dans le salon ; j’entendais souvent Asher parler au téléphone depuis ma
chambre.
— Détective Abraham, se présenta l’homme.
— Je sais qui vous êtes, et vous savez qui je suis, répondit Asher.
— Asher Scott, fils de Robert Scott et unique héritier du réseau
familial, énonça le détective. On dit que vous êtes violent, sournois et
calculateur. Le moins tolérant de votre lignée.
— On dit aussi que je n’ai pas beaucoup de temps à perdre, reprit
Asher d’un ton sec. Alors, que me vaut la visite d’un détective ?
— J’imagine que… vous êtes au courant de l’assassinat du fils du
sénateur.
— Oh, un événement tragique. Vous voulez boire quelque chose ?
Je secouai la tête face au ton méprisant d’Asher.
— Non, ça ira, je ne bois pas. En effet, un événement tragique. Son
père veut retrouver le tueur, et je suis ici pour l’aider.
Asher ne répondit rien.
— Je sais que vous, les Scott, ne cachez pas vos meurtres, continua le
détective Abraham. Vous laissez toujours une trace. Une balle avec un S
gravé dessus.
— Vous êtes bien informé, répliqua sarcastiquement Asher. Si vous
savez qu’on ne cache pas nos meurtres, qu’est-ce que vous faites chez
moi ?
Abraham gloussa.
— Peut-être que les membres de votre famille ne se cachent pas, mais
qu’en est-il de vos hommes ?
— Mes hommes ne s’attaquent pas aux gens de votre monde, pas sans
mon accord, précisa Asher d’un ton plus sérieux. Si l’un de mes hommes
était l’assassin du fils du sénateur, je le saurais.
— Le sénateur offre plusieurs millions de dollars à celui qui donnera le
nom du tueur, monsieur Scott… Vous êtes perdant si vous mentez.
Asher ricana et mes lèvres s’étirèrent. L’argent ne l’intéressait pas, ce
détective aurait pourtant dû le savoir.
— Mentir ? Je n’ai aucun intérêt à le faire. Encore une fois, nous ne
cachons pas nos meurtres, même mes hommes laissent notre signature
lorsqu’ils tuent. En tant que membres du réseau, ils se plient aux règles.
Le détective se tut. Asher en profita pour continuer :
— Si mes hommes avaient tué le fils du sénateur, je me serais fait une
joie de vous donner le coupable sur un plateau d’argent car, comme vous
le dites, j’ai plus à perdre en le protégeant.
— Qui pourrait, selon vous, avoir tué le fils du sénateur ?
— C’est vous qui menez l’enquête, répondit Asher d’un ton
sarcastique. À vous de me le dire, détective.
— Qu’en est-il de Noah Kindley ? Vous et les Kindley êtes les plus
vieilles familles de cette sphère… Pensez-vous qu’il pourrait avoir un
lien avec l’assassinat ?
— Vous voyez, Abraham, les Kindley et les Scott ont les mêmes
limites lorsqu’il s’agit de meurtres. Mais ça… vous le savez déjà.
Pourquoi me parler de Kindley alors que vous l’avez déjà interrogé ?
Je fronçai les sourcils. Abraham ne répondit rien.
— Vous fouinez du mauvais côté de la « sphère ». Nos vies sont déjà
mouvementées, on n’a pas besoin de tuer le fils du sénateur pour apporter
un peu de piment à notre quotidien. Et surtout, on n’a aucune raison de le
faire.
— Savez-vous si quelqu’un en avait après le fils du sénateur ?
— Pas à ma connaissance.
— Je vois…
Un silence s’installa. Très vite, j’entendis Asher se racler la gorge.
— Vous avez d’autres questions ?
— Que savez-vous de l’affaire, monsieur Scott ?
— Pas grand-chose. J’ai juste entendu quelques échos avant, répliqua
Asher.
— Son corps a été retrouvé dans sa chambre, décapité.
J’écarquillai les yeux et je posai ma main sur ma bouche.
— Vos informations ne me sont pas utiles, détective, je ne m’intéresse
pas à cette affaire. J’ai plus important à gérer.
Un nouveau silence s’installa.
— J’imagine que vous aussi, vous avez une captive…
Mon souffle se coupa. De qui parlait-il ? Heather ou moi ?
— Heather, c’est bien ça ?
— Tout à fait, affirma Asher, et ma pression retomba subitement.
— Est-elle au courant de quelque chose ?
— Si elle savait quelque chose, alors je le saurais aussi, détective,
répondit Asher d’une voix neutre. Je n’aime pas me répéter, j’ai plus à
perdre en vous cachant l’identité de l’assassin qu’en vous la livrant.
Tate déboula dans la chambre. Il monta sur le lit puis s’installa sur mes
cuisses. La voix d’Abraham retentit une nouvelle fois alors que je
caressais la tête du chien.
— Où étiez-vous le soir du meurtre ?
— Exactement là où nous sommes, rétorqua la voix rauque d’Asher.
Vous pouvez aussi écrire sur votre calepin que mes doigts étaient
occupés… à toucher le paradis.
J’étouffai un hoquet de surprise tandis que l’homme demandait : —
Que voulez-vous dire ?
Asher émit un petit gloussement puis répondit d’un ton las :
— C’est une métaphore, Abraham. Je n’ai pas tué son fils, j’avais
mieux à faire.
Le détective Abraham resta silencieux. Je présumais qu’il prenait des
notes sur son calepin. Je me demandais ce qu’il pouvait écrire, à part que
le psychopathe aimait se foutre de sa gueule et qu’il lui avait prouvé qu’il
était aussi désagréable que le disent les rumeurs.
— Bien, je n’ai plus d’autres questions, alors… Je vous laisse ma
carte, au cas où vous apprendriez quelque chose d’intéressant.
— J’y penserai, termina Asher avant d’ouvrir la porte. Mes hommes
vous accompagneront jusqu’à votre voiture.
— Merci.
Des pas se firent entendre, puis la porte d’entrée se ferma, signe qu’il
était officiellement parti.
— Tu peux descendre ! s’exclama Asher depuis le hall.
Je quittai la chambre. Une fois au garde-corps, mon regard croisa le
sien et je descendis les escaliers tout en le soutenant.
— Tu sais qui l’a fait, pas vrai ? demandai-je.
Il esquissa un petit sourire et haussa les épaules avant de prendre son
briquet. Il l’alluma juste au-dessous de la carte que je devinais être celle
du détective.
— Pourquoi tu la brûles ? l’interrogeai-je en m’approchant de lui.
— Je n’aime pas qu’on me prenne pour un con, déclara-t-il en la tenant
du bout des doigts. Il voulait bluffer. Le cadavre n’était pas dans sa
chambre, tout simplement parce qu’ils ne l’ont pas encore retrouvé.
Je fronçai les sourcils.
— Pourquoi tu ne le lui as pas dit, si tu savais ?
— Je n’ai aucun intérêt à le faire, me répondit-il simplement en
laissant tomber la carte au sol. Et je ne rends pas de services aux
membres du gouvernement. Je ne suis pas leur salope.
Il inspira profondément en fermant les yeux avant de saisir son
téléphone.
— Ouais…, dit-il lorsque la personne au bout du fil décrocha. Il est
passé… Les mêmes questions… Je crois que le sénateur pense que l’un
de nous a tué son môme… Attends, quoi ?
Je tendis l’oreille, à l’affût.
— Comment ça, ce n’est pas lui non plus ? J’en sais rien, Noah… On
se retrouve chez moi… Parfait.
Il raccrocha et soupira, agacé. Son expression sérieuse me fit déglutir.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Finalement, je suis comme toi, mon ange… Je ne connais pas
l’identité du tueur.

*
22 heures.

Assise à côté de Ben dans la salle de réunion à l’étage, j’écoutais Noah


Kindley et Asher, dont la conversation tournait autour d’un seul sujet : le
meurtre du fils du sénateur. Noah avait dit à Asher qu’ils s’étaient trompé
sur le tueur et qu’il ne comprenait pas pourquoi son nom et celui d’Asher
avaient été cités.
— Aucun membre de ma famille ne tuerait sans me le dire, reprit Noah
en fumant sa cigarette.
— Romee sait quelque chose ?
Noah secoua la tête.
— Heather ?
Asher secoua la tête à son tour.
— Quelqu’un veut nous baiser, Scott. Je ne sais pas qui est l’assassin,
mais il veut nous mettre sa merde sur le dos, annonça Noah avant
d’écraser sa cigarette dans le cendrier. Ils n’ont même pas retrouvé le
corps.
Asher réfléchit en silence, les coudes sur la table, les doigts croisés
près de sa bouche et le regard perdu sur le mégot dans le cendrier.
— Aucun enfoiré du réseau n’aurait les couilles de tuer le fils d’un
sénateur ou d’un membre du gouvernement et, même s’il le faisait, il ne
pourrait jamais le tuer au nom des Scott, rappela Ben en fumant.
Personne ne peut tuer au nom des Scott sans l’accord d’Asher.
Un nouveau silence s’installa dans la pièce. Je percevais de
l’incompréhension et de la colère dans les yeux des trois hommes. Aucun
d’eux ne comprenait pourquoi le sénateur les suspectait.
— Maintenant que notre nom est officiellement sorti dans cette affaire,
dit finalement Asher, les enfoirés doivent être au courant…
Il se tourna vers Ben, qui se redressa.
— Organise une réunion avec les enculés de la famille qui sont liés au
réseau, dans trois jours, à Manhattan, et je ne déconne pas, ils doivent
tous être là.
Ben acquiesça et se leva, suivi de Noah, qui devait, lui aussi, organiser
une réunion de famille.
Cette réunion à Manhattan, avec la famille d’Asher, je la redoutais
déjà.
Une fois que nous fûmes seuls, Asher prit une nouvelle cigarette. La
flamme de son briquet en alluma l’extrémité et il inhala la nicotine avant
de poser son regard sur moi.
— Finalement… je pense que notre petite virée à Manhattan va durer
un peu plus longtemps que prévu.
Je poussai un soupir. Je n’étais pas très fan des réunions de famille
avec les Scott, ils étaient tous aussi égoïstes que détestables. Après
plusieurs minutes de silence, je me levai.
— Où est-ce que tu vas ?
— J’ai besoin de sommeil, l’informai-je simplement.
Je m’éloignai du bureau sous les yeux gris d’Asher, qui esquissa un
petit sourire en coin.
— Quoi ? osai-je demander.
Il souffla sa fumée avec air amusé et mon cœur rata un battement
lorsqu’il murmura :
— On dirait bien que… Théo n’est plus là.
CHAPITRE 31 : ADDICTION
Ella

Un méchant frisson secoua mes membres. Je me figeai en l’entendant


ajouter d’un ton ferme :
— Ne fais pas un pas de plus.
Le grincement de sa chaise tordit mes entrailles. Craignant de me
retourner, je fixais le mur face à moi. Mes sens s’embrouillèrent lorsque
ses pas, lents et lourds, résonnèrent dans la pièce.
Il se rapprocha de moi et se colla contre mon dos. Mon cœur bondit au
moment où il balaya délicatement les cheveux de mon épaule et j’eus la
chair de poule lorsqu’il y déposa un baiser.
— Tu vois, mon ange, susurra-t-il, il y a une chose que tu as oubliée…
Ma respiration s’alourdit. D’une main sur ma hanche, il m’attira contre
son torse. Je ne bougeais plus, piégée entre ses griffes.
— Je déteste qu’on décide pour moi, continua Asher en embrassant
délicatement ma peau, mais je peux faire une exception pour toi… Je
peux faire des milliers d’exceptions pour toi…
J’étouffai un hoquet de surprise lorsqu’il me retourna brusquement
afin de m’obliger à lui faire face. Mon rythme cardiaque s’affola lorsque
mes yeux rencontrèrent son regard affamé. Il me plaqua contre le mur et
son torse s’appuya contre le mien. J’osais à peine respirer.
— Sauf que… il a merdé.
Ses doigts se posèrent sur ma bouche entrouverte et il caressa
délicatement ma lèvre inférieure. Son souffle chaud effleurait mon visage
tandis que son odeur mêlant parfum et tabac m’électrisait sournoisement.
L’atmosphère était brûlante. J’étais à un cheveu de perdre pied face à
son regard dépourvu de toute innocence. Doucement, son index descendit
le long de mon visage et suivit la courbe de mon cou, jusqu’à mon
décolleté.
Mais il ne s’attarda pas sur ma poitrine. Ses yeux remontèrent sur mon
visage tandis que ses doigts descendaient le long de mes côtes, suivant
mon flanc avant d’arriver près de l’élastique de mon short.
— Et je t’avais prévenue…
Je serrai les cuisses au moment où sa main entra en contact avec la
peau de mon bas-ventre et se glissa sous le tissu de mon short. Très vite,
elle rencontra ma féminité, qu’il commença à caresser de haut en bas. Je
penchai la tête en arrière et un petit sourire étira ses lèvres.
— Je crois que ton corps n’est pas… insensible, murmura-t-il près de
mon visage juste avant d’écraser ses lèvres sur les miennes.
Son autre main se pressa délicatement autour de mon cou. Il étouffa
mon gémissement entre ses lèvres à l’instant où ses doigts entrèrent en
moi. Mon sang brûlait dans mes veines, mon corps s’embrasait au rythme
de ses va-et-vient. J’interrompis notre baiser bestial et j’entrouvris
davantage mes lèvres lorsque son pouce titilla mon clitoris.
Mon cerveau se déconnectait de toute angoisse ; il laissait Asher
prendre le contrôle de mon corps et de mon esprit pour quelques minutes,
comme si je lui appartenais. Je tenais difficilement sur mes jambes, ce
qu’Asher remarqua rapidement.
— Accroche-toi à moi, grogna-t-il contre mes lèvres en accélérant le
rythme de ses doigts.
Mes mains se joignirent autour de son cou, je n’en finissais plus de
gémir. Je sentis sa main quitter mon cou pour s’enrouler autour de ma
taille. Ses lèvres s’écrasèrent soudain contre mon cou et le malmenèrent
avec cette même avidité. Il mordillait ma peau afin de la marquer et je me
perdais contre le mur de cette pièce, haletante. Chaque cellule de mon
corps se réveillait, comme la dernière fois.
Et plus ses doigts habiles entraient et sortaient, plus je sentais une
pression se former dans mon bas-ventre. Cette bulle ne demandait qu’à
exploser pour faire vibrer mes veines.
— J’aime t’entendre gémir pour moi…
De multiples émotions noyèrent mon cerveau, embrouillèrent mes
sens. Il maintenait fermement mon corps faible contre le sien. J’étais à sa
merci et il le savait. Le plaisir redoubla et mes gémissements se firent
plus bruyants, comme si mon corps le suppliait de ne pas arrêter.
— Tu veux jouir, mon ange ? C’est ça que tu veux ?
Il plongea son regard dans le mien tout en maintenant son rythme alors
que je haletais.
— Ou… ou… oui… je vais… je…
Mes jambes se mirent à trembler, comme si mon corps se préparait à
cette explosion qu’il avait déjà connue. Mais au dernier moment, les
doigts d’Asher cessèrent tout mouvement.
J’écarquillai les yeux en les sentant quitter ma féminité. Comme s’ils
n’avaient jamais été là.
Je fronçai les sourcils. La confusion devait se lire sur mon visage, vu le
regard narquois qu’il me lança.
— P-Pourquoi… tu t’es arrêté ? demandai-je, encore déboussolée.
— Je t’avais prévenue que tu allais payer à sa place, murmura-t-il
avant de s’éloigner. Et pour reprendre tes mots… Tu vas devoir
l’accepter.
Une vague de frustration engloutit mon corps. J’étais plongée dans
l’incompréhension face à ce nouveau sentiment. Je me sentais frustrée et,
pour la première fois, mon corps ne s’était pas crispé. Ou du moins pas
comme il le faisait avant.
Comme si mon cœur n’était plus le seul à l’aimer, mon corps suivait la
même voie. Un petit sourire étira mes lèvres. Il ne manquait plus que
mon cerveau.
Asher Scott… mon cerveau déteste t’aimer… mais mon corps et mon
cœur le font éperdument.

*
Trois jours plus tard. Manhattan, 23 heures.

— T’as vraiment pas trouvé mieux, comme idée ?


— C’était la moins pire, soupira Asher d’un ton las. Elle repartira à
Los Angeles dès que j’aurai fini. Sa présence ne m’enchante pas non
plus.
Trois jours avaient passé depuis la réunion entre Asher, Ben et Noah
et, tout ce temps, il m’avait gardée près de lui au réseau. Comme si ses
hommes n’étaient pas assez compétents pour protéger sa maison.
Ben était actuellement bloqué chez lui avec Kiara. Quant à Kyle et
Ally, ils étaient partis en mission hier soir. Et Asher avait refusé que je
reste seule au building de Manhattan en attendant qu’il termine ce qu’il
avait à faire. Il avait donc eu l’idée de génie d’emmener avec nous la
seule personne qui se foutait royalement de ma sécurité. Je pensais même
qu’elle voulait me voir morte, à ce stade.
Heather.
— Je vais prendre une douche, m’annonça-t-il en prenant ses affaires.
Je me tournai vers les baies vitrées de cette chambre qui était la
mienne quelques mois plus tôt. Nous étions à Manhattan depuis moins
d’une heure. Asher avait envoyé Heather dans un des appartements vides
de l’immeuble.
Tous les souvenirs liés à cet endroit, jusque-là enfouis dans un coin de
mon esprit, avaient refait surface à l’instant où nous avions posé un pied
ici. La boule qui s’était formée dans mon ventre à l’idée de revoir Shawn
était revenue. J’avais d’ailleurs essayé de l’appeler ces trois derniers
jours mais il n’avait jamais répondu ni rappelé.
Peut-être m’en voulait-il de ne pas avoir donné signe de vie depuis
plusieurs semaines. J’ignorais comment j’allais m’expliquer, et si j’allais
même avoir l’occasion de le faire.
Asher n’était pas au courant. Il allait sûrement s’énerver s’il apprenait
que j’avais appelé Shawn. Il s’emporterait à l’idée que je pense parfois à
lui et que je culpabilise de ne pas lui donner de nouvelles.
Peut-être que je devrais descendre le voir ?
Je chassai rapidement cette pensée en secouant la tête. Je n’avais pas
envie d’affronter la colère d’Asher.
Je me levai du lit pour m’approcher des vitres. Un petit sourire se
dessina sur mes lèvres lorsque je me rappelai toutes ces nuits où je
m’étais endormie avec cette vue. Je me sentais en sécurité en observant le
monde de loin.
Mais mon sourire disparut lorsque je me rappelai les cauchemars à
répétition, les crises d’angoisse et les larmes que je n’avais que trop
versées dans cette même pièce.
Un an.
Certaines choses avaient changé en un an…
— Tu peux avoir une meilleure vue derrière toi, souffla la voix
d’Asher dans mon dos.
Vraiment changé…
Ses bras s’enroulèrent autour de mes épaules. Il pressa mon dos contre
son torse et ses cheveux humides se collèrent à ma joue.
— À quoi tu penses ? murmura-t-il près de mon oreille.
— Rien d’important, soufflai-je. Je peux te poser une question ?
— Hmm ?
— Qu’est-ce que tu as à faire ici ?
Son corps se crispa. Il prit une profonde inspiration avant d’expirer
lourdement. J’ignorais pourquoi il avait voulu qu’on vienne à Manhattan,
la réunion n’avait pas lieu avant demain soir. Et je me demandais
pourquoi il préférait ne pas m’emmener avec lui.
C’est bizarre.
— Un truc de famille, me répondit-il simplement. Je ne serai pas long.
Ça prendra peut-être une heure, maximum.
Je hochai la tête sans poser plus de questions et laissai mon regard se
perdre dans Manhattan. La Ella d’il y a un an avait rêvé d’avoir tous les
jours Asher auprès d’elle.
Et aujourd’hui, il était là.
Ma gorge se noua et ma vue s’embua, comme si une partie de moi
continuait d’être rongée par cette peur angoissante, animée par son
manque de confiance en soi qui remettait en question la sincérité de sa
présence.
Il est là, maintenant. C’est le plus important.
— Tu as mangé ?
J’acquiesçai faiblement. Sa voix résonnait comme un écho lointain
dans mon esprit aspiré par les souvenirs. Toutes ces journées où je ne
faisais rien d’autre que regarder les gens vivre leur vie tandis que la
mienne était fichue. Ces soirs où j’étais terrorisée à l’idée de m’endormir
et de ne plus jamais me réveiller. À l’idée de rester bloquée dans mes
cauchemars, ou de mourir seule.
Peut-être les deux.
Je me rappelais encore quand le fait d’entendre la voix de Kiara
suffisait à me faire pleurer de joie. Quand rendre visite à mon thérapeute
me rendait aussi heureuse que honteuse, à cause de ce sentiment de joie
pathétique qui germait à la simple idée de voir quelqu’un. Manhattan
m’avait accueillie et j’étais morte à petit feu dans ses bras.
— Tu peux dormir avec moi ce soir ? lui demandai-je en gardant mon
regard rivé sur la ville.
— C’était pas déjà le plan de base ?
Sa question m’arracha un petit sourire, et pour toute réponse je haussai
les épaules.
— C’est à cause de l’enfoiré qui est rentré chez toi ?
— Non, c’est juste que… Pendant un an, je fuyais le sommeil dans
cette chambre. Et je ne fais pas de cauchemars quand tu es avec moi,
avouai-je. Je veux juste laisser à cette chambre l’occasion de me voir
dormir toute une nuit… sans crise d’angoisse.
— Tu en faisais souvent ?
— Presque toutes les nuits, répondis-je avant d’inspirer profondément.
— À quoi ça ressemble ?
Je fronçai les sourcils. De quoi parlait-il ?
— Je veux dire… tes rêves.
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Une grimace s’afficha sur mes
lèvres. Depuis un an, mes rêves n’étaient plus de simples retrouvailles
avec mes démons. Il était aussi dedans.
— D’habitude, ce sont les mêmes choses, commençai-je d’une voix
tremblante. Je suis dans un espace, comme dans un tunnel… ou je ne sais
pas. Je suis plongée dans l’obscurité et… j’entends les rires. Ceux des
amis et clients de John. Ensuite, c’est le même scénario : je cours à
perdre haleine pendant que leurs mains essaient de me rattraper. Ils
déchirent mes vêtements, me tirent par les cheveux, me murmurent des…
trucs qui me donnent envie de vomir. Voilà. En gros.
— Et tu arrives à leur échapper ?
Je secouai la tête, le nœud à l’intérieur de ma gorge se resserrant
davantage.
— Pas depuis un an.
J’enroulai les doigts autour de son avant-bras en soupirant.
— Comment ça ? me demanda Asher.
Les yeux fermés, je répondis à sa question à voix basse :
— Avant, mon rêve s’arrêtait au milieu. Je ne savais jamais si je leur
avais échappé ou s’ils m’avaient attrapée. Mais depuis un an, il y a… une
porte. Et tu es de l’autre côté.
Il se raidit derrière moi mais resta muet, dans l’attente de la suite, alors
que je sentais l’appréhension m’envahir.
— Tu… tu es de l’autre côté, continuai-je finalement en ouvrant les
yeux. Et je sais que c’est toi… Je reconnais ta silhouette… Je cours vers
toi et…
Je déglutis péniblement. Une larme roula sur ma joue alors que mon
esprit reconstituait mes cauchemars.
— À peine je… À peine j’arrive vers toi que tu refermes la porte. Ma
seule issue de secours.
Son souffle se coupa. Il fronça les sourcils en apercevant les larmes sur
mon visage.
— J’ai longtemps cru que tu étais celui qui allait me sauver de la vie
dont je ne voulais pas, commençai-je en laissant mes larmes couler, que
tu allais m’aider à me sentir mieux… ou juste me sentir moins pire.
J’ai… j’ai ressenti des choses avec toi que je n’avais jamais ressenties
avant. Et… ensuite, quand tout s’est arrêté… mon cerveau s’est amusé à
me rappeler que tu ne m’avais pas sauvée comme je me l’étais mis en
tête.
Ses lèvres s’entrouvrirent. Son silence m’incita à libérer mes mots…
encore plus. Comme si cet appartement me forçait à lui raconter ce que
j’avais enduré ici.
— Cette chambre m’a vue dans les pires états, repris-je en essuyant
mes larmes. Comme si c’était une extension du placard à balais où je
dormais lorsque j’étais chez John. Je ne me sentais pas en sécurité. Je
faisais des crises d’angoisse presque tous les soirs, et parfois j’avais
l’impression que j’allais y rester.
Je m’éloignai de ses bras. Je m’agenouillai et un sourire étira mes
lèvres lorsque j’aperçus la lettre que j’avais gardée sous le lit. Je tendis la
main et la fis glisser jusqu’à moi avant de me redresser.
— Je lisais souvent tes pages. Je pouvais entendre ta voix prononcer
ces mots. Et même si je te détestais, j’aimais le sentiment d’avoir une
partie de toi ici. Ça me rassurait.
Ses yeux écarquillés se posèrent sur le papier que je tenais du bout des
doigts. Je relus ses mots pour la millième fois. C’était ma page préférée.
« Je sais que je suis un putain d’enfoiré. Pourquoi je l’ai repoussée ?
Pourquoi j’étais terrifié ? Pourquoi a-t-elle autant de pouvoir sur moi ? Le
flingue de William n’a pas fait bondir mon cœur autant que ce qu’elle m’a
dit.
Elle allait se prendre une balle pour me protéger alors que, depuis le début,
je ne fais que la mettre en danger. Pourquoi j’ai ce besoin de la savoir en
sécurité ? Pourquoi une partie de moi n’a pas su croire ce qu’elle me disait
?
Enfin… ça, je sais. Isobel erre encore dans mon esprit, joue avec le
traumatisme qu’elle a créé. Mais elle n’est pas Isobel… Elle est si pure.
Elle est si… Elle est parfaite.
Et je ne la mérite pas. Mais putain qu’est-ce que j’aimerais ! Qu’est-ce que
j’aimerais lui montrer que je voudrais la mériter ! Seulement, je n’y arrive
pas… Elle effraie mon esprit et elle séduit mon cœur, sans même essayer. »
Je relevai la tête dans sa direction. Il n’avait pas bougé, ses yeux
étaient rivés sur le papier.
— Je les ai toutes lues, et relues. Encore et encore, repris-je en passant
la main dans mes cheveux. Je t’en voulais d’avoir tout gardé dans tes
carnets… alors que je rêvais d’entendre ce que tu leur confiais. Mais
mieux vaut tard que jamais… Je crois…
Il cligna des yeux plusieurs fois, revenant peu à peu à la réalité, puis se
racla la gorge.
— Je… je pensais que je n’allais jamais te revoir, commença-t-il après
de longues secondes de silence. Je pensais que, si tu les lisais, tu
trouverais quelques réponses à tes questions… et passerais à autre chose.
Au moins, l’un de nous deux pourrait le faire. Même si, en vérité,
j’ignorais si tu allais les lire… Je n’arrive jamais à prédire quoi que ce
soit avec toi… Je suis souvent dans le flou, et ça m’énerve.
Je buvais ses mots, retenant chaque phrase comme si elle m’était
vitale.
— Je perds tous mes moyens avec toi, et ça a commencé à Londres…
ou même avant, continua Asher en fuyant soudain mon regard. Je ne
savais jamais comment me comporter avec toi. Mon cerveau voulait
t’éloigner de moi… mais c’était le seul qui le voulait. Tu m’intriguais…
Je ne sais pas comment t’expliquer… Je n’ai jamais su comment
t’expliquer ce qui se passe dans ma tête, mais j’étais tiraillé entre l’envie
de t’éloigner de moi et celle de te garder aussi près que possible.
J’avais… J’ai peur d’être vulnérable… mais j’ai envie de l’être avec toi,
parce que je sais que tu ne joues pas avec moi… Et je me sens bien. Ou
en sécurité… je ne sais pas, mais… j’aime celui que je suis quand je suis
avec toi. Tu arrives à me calmer, et c’est ça qui me terrifie.
Je fronçai les sourcils.
— Ça me terrifie parce que tu es la seule qui y arrive sans aucun effort.
Je n’ai même pas envie de fumer quand je suis avec toi. Enfin… ma
consommation diminue, et je l’ai remarqué, dit-il en jetant un œil à son
paquet de clopes sur la table de chevet. Et tout ça parce que mon cœur
parle à la place de mon cerveau. Le soir où je t’ai repoussée, c’est mon
cerveau qui a décidé. Il savait que, si je m’autorisais à ressentir
ouvertement ce que tu ressentais… j’allais être en alerte 24 heures sur 24,
te protéger pour… me rassurer.
Son regard se posa enfin sur moi.
— Je suis difficile à aimer, Ella, je le sais. Et je ne sais pas comment tu
as pu le faire… après tout ce que je t’ai fait…
— C’est idiot, mais… je crois que c’est parce que je me sentais en
sécurité avec toi, murmurai-je tandis qu’il se mettait face à moi. J’aimais
ce que je ressentais près de toi… J’aimais te sentir proche. Comme à
Londres… Je savais que, si tu dormais avec moi, je n’allais pas avoir
peur.
Ses bras s’enroulèrent autour de ma taille et machinalement les miens
firent de même autour de son cou.
— Je te protégerai toujours, chuchota-t-il contre mes lèvres.
— Tu n’es pas difficile à aimer, Asher, lui dis-je en le regardant dans
les yeux. C’est toi qui rends la chose compliquée… Je n’ai jamais été
Isobel… Je n’ai jamais voulu t’utiliser…
— Je sais.
Son pouce caressait lentement mon flanc.
— Tu as peur de montrer tes sentiments parce que ça te rend
vulnérable, dis-je, répétant les mots contenus dans ses lettres, et c’est ça
qui complique tout…
— Je veux être vulnérable avec toi… j’ai vraiment envie de l’être,
laisse-moi juste un peu de temps, murmura Asher d’un ton si sincère que
je me figeai entre ses bras. J’essaie vraiment, mais c’est difficile…
Je hochai la tête. Mon cœur battait vite dans mon corps, qui frémit au
contact de sa bouche.
Ses bras se resserrèrent autour de ma taille, m’attirant davantage contre
lui. Ses lèvres caressaient les miennes avec une passion qui faisait
trembler ma poitrine. Alors que mes doigts se perdaient sur sa nuque, je
le sentis frissonner, ce qui m’arracha un sourire. Il sourit à son tour avant
de commencer à me mordiller.
Très vite, sa langue s’insinua dans ma bouche entrouverte pour aller à
la rencontre de la mienne. Elles se cherchèrent, comme si nous nous
découvrions.
Mes sentiments tourbillonnaient dans mon ventre. Mon esprit se
perdait dans ce baiser passionné et mon cœur valsait de tous les côtés.
Soudain, ses doigts se pressèrent sur chaque côté de ma taille et il me
souleva.
Mes jambes s’enroulèrent autour de ses hanches et un hoquet
m’échappa lorsque je sentis mon dos heurter le matelas. Ses lèvres
s’éloignèrent des miennes afin de s’attaquer à mon cou. Pendant que sa
main longeait ma hanche pour descendre jusqu’à ma cuisse, je fermais
les yeux, appréciant sa caresse sans crainte.
Il arrivait à faire taire mes angoisses et j’adorais ça.
Ses pupilles dilatées croisèrent mon regard.
— Je ne peux pas…, murmura-t-il près de mes lèvres. Je ne peux pas
faire trembler ton cœur avec mes mots, pour l’instant… Mais en
attendant je peux faire trembler ton corps… avec ma langue.
Mon cœur fit un bond lorsque je sentis ses doigts toucher la zone
sensible de mon corps à travers mon legging.
Est-ce qu’il… Est-ce qu’il veut… ?
Le visage d’Asher s’éloigna du mien pour s’approcher de mon
intimité. Il remonta mon haut et embrassa mon bas-ventre, me faisant
frissonner.
— Laisse-moi te montrer comment je peux faire trembler ton corps…
Je peux faire ça, mon ange ?
J’eus la chair de poule en sentant le souffle d’Asher sur moi. Ses yeux
plongèrent dans les miens, attendant mon accord, que je lui donnai après
quelques secondes d’hésitation.
Il esquissa un petit sourire et ses doigts se renfermèrent autour de mon
legging, qu’il fit glisser le long de mes jambes et qui atterrit au sol.
— Tu me fais confiance ?
Pour toute réponse, je hochai la tête. Je me crispai sur les draps lorsque
je le sentis faire descendre ma culotte.
Une boule se forma dans mon ventre, son souffle était si près de ma
féminité.
— Arrête-moi si tu ne te sens plus à l’aise… d’accord ?
— D-D’accord, murmurai-je faiblement.
Ma respiration se coupa lorsqu’il passa ses bras autour de mes cuisses.
Les battements de mon cœur résonnaient à mes tempes à mesure que son
visage se rapprochait de ma féminité, entièrement offerte à sa vue.
Il se lécha les lèvres avant de les poser sur mon intimité. Je lâchai un
soupir de plaisir lorsque sa langue brûlante commença à tourner autour
de mon clitoris.
— Regarde-moi, grogna-t-il.
J’ouvris les yeux et les posai sur lui, qui me fixait alors que ses lèvres
prenaient d’assaut mon intimité.
Sa langue entra en moi et un gémissement s’échappa brusquement de
ma bouche. Ses coups de langue me faisaient perdre mes repères et ses
yeux gris guettaient la moindre de mes réactions.
L’atmosphère autour de nous devint tout à coup brûlante.
Ses doigts pressaient mes cuisses tandis que les mouvements de sa
bouche, avide, dévorante, m’arrachaient des cris que je n’arrivais pas à
retenir.
Pour mieux supporter la délicieuse torture de sa langue, je m’accrochai
aux draps. La tête en arrière, je fus submergée par un violent plaisir
lorsque ses doigts remplacèrent sa langue et entrèrent en moi. Leur va-et-
vient vint compléter les caresses de ses lèvres, qui suçotaient mon
clitoris, sa langue traçant des cercles autour de ce dernier.
Il grognait contre moi, comme s’il savourait ce moment, le regard fixé
sur mon visage. Ses doigts s’enfoncèrent plus profondément en moi, plus
rapidement. Mes gémissements suivaient le rythme qu’il m’imposait.
— A-Asher…
Mon corps était pris dans le tourbillon des sensations qu’il faisait
naître. La chaleur de sa langue experte et ses doigts à l’intérieur de mon
corps me faisaient perdre la tête.
Une pression intense se formait à l’intérieur de mon bas-ventre, si
intense que je sentais mes membres trembler d’une façon terrifiante,
incontrôlable.
Ma vue commença à s’embuer. Instinctivement, je posai mes mains sur
sa tête et gémis d’un ton suppliant :
— Ne… ne t’arrête pas…
Alors sa langue devint plus frénétique, et la pression se fit de plus en
plus intense. Mon corps et mon âme tremblaient. Il suffit de quelques
minutes pour qu’un cri d’extase sorte violemment de ma bouche.
Des spasmes prirent possession de mes membres, mes veines vibrèrent
et ma respiration haletante me fit presque paniquer. C’était comme si
toutes mes émotions s’étaient amplifiées au point que mon corps n’arrive
plus à suivre.
Je n’avais jamais ressenti autant de plaisir… C’était si…
Asher embrassa ma féminité une dernière fois avant de s’allonger à
côté de moi, un sourire satisfait aux lèvres. Ma bouche était encore
entrouverte, mes yeux encore écarquillés, mon corps encore tremblant à
cause de l’orgasme qu’il venait de me procurer. C’était si violent.
Si intense.
— Je ne comptais pas m’arrêter, me dit-il. Te faire jouir est devenue
ma deuxième addiction, juste avant la clope.
Je fronçai les sourcils. Si la clope était sa troisième addiction… mais
alors…
— C’est quoi, la première ? l’interrogeai-je, curieuse.
Il rapprocha son visage du mien avant de me murmurer à l’oreille :
— Te goûter… et je suis insatiable.
CHAPITRE 32 : REMISE EN QUESTION
Asher
Manhattan, 15 heures.

— Si tu dois sacrifier ta vie pour la protéger, alors tu le feras. Parce


que je n’hésiterai pas à te tuer pour la sauver.
La mâchoire d’Heather se contracta mais elle garda le silence et me
laissa continuer :
— Je ne serai pas au building. S’il lui arrive quoi que ce soit, tu en
paieras le prix, Heather.
— Combien de temps tu seras absent ? m’interrogea-t-elle avec un
regard assassin.
— Une heure peut-être. Aussi… je t’interdis catégoriquement de lui
parler de nous ou d’insinuer quoi que ce soit sur notre relation
inexistante.
Je m’approchai d’elle et elle ne bougea pas. Son regard qui soutenait le
mien me donnait envie de la buter.
— Ce n’est pas parce que je n’ai rien dit que je ne le sais pas, et encore
moins que j’approuve tes conneries, parce que, dis-je en pressant mon
arme contre sa mâchoire, depuis quelque temps j’ai vraiment, mais
vraiment, envie de t’exploser la gueule.
Elle déglutit. Ses pupilles se baissèrent sur l’arme qui effleurait sa
peau.
— T’avoir baisée ne te rend pas spéciale à mes yeux, ni même aux
yeux de quiconque. J’aurais pu coucher avec n’importe qui, les deux fois.
J’appuyai davantage mon arme et mon visage se rapprocha du sien
alors que je murmurais :
— Je te conseille donc, pour ton bien, d’arrêter de t’immiscer dans ma
vie privée comme si tu en faisais partie. Mais si tu veux mon bien…
alors, surtout, ne t’arrête pas, parce que j’ai très envie de te tuer. Et tu
m’auras donné une très bonne raison de le faire. D’accord ?
Lentement, elle hocha la tête. Obéissante.
Voir son visage noyé de panique m’arracha un sourire satisfait.
Heather savait que je pouvais la descendre ici et maintenant, je n’avais
pas besoin de lui prouver que j’en étais capable.
— Sois gentille et épargne-toi une mort stupide, terminai-je avant de
m’éloigner d’elle.
Je rangeai mon arme et j’enfilai ma veste. Une boule se forma dans
mon ventre à l’idée de laisser Ella ce soir, mais je ne pouvais l’emmener
avec moi. J’allais retrouver Shawn. Dans son bureau.
Que dis-je ? Mon futur bureau.
— Quand est-ce que je pourrai rentrer en Californie ? m’interrogea-t-
elle après plusieurs minutes de silence.
Clés de voiture en main, je lui répondis tout en sortant de
l’appartement :
— Dès que je reviendrai. Une voiture t’attendra à mon retour.
Une fois dans l’ascenseur, j’appuyai sur le bouton qui menait au
garage. Actuellement, Ella était chez son thérapeute. Elle avait promis de
m’appeler à la fin de sa séance. Je ne comprenais pas ce qui lui plaisait
dans le fait de s’ouvrir à un inconnu en échange d’un peu de fric et de
conseils qu’elle pouvait deviner toute seule. Mais je n’avais pas le droit
de donner mon avis sur le sujet ; et elle se sentait bien lorsqu’elle
revenait, alors j’imaginais que ça en valait la peine.
Paul était un thérapeute particulier. D’après Kiara, il comptait
beaucoup de captives parmi ses clients car il comprenait mon monde et
n’émettait pas l’ombre d’un jugement. Il a plutôt intérêt.
Je me demandais s’il l’aidait vraiment à aller mieux. J’espérais qu’elle
guérirait grâce à lui, qu’il réussirait là où j’avais échoué. J’avais tout
foutu en l’air simplement parce que j’avais peur de m’attacher à elle.
Mes poings se serrèrent lorsque je me rappelai toutes les conneries que
j’avais faites avec elle. Les paroles de mon ange tournaient en boucle
dans mon esprit, ravivant ma culpabilité.
Je suis vraiment un enfoiré.
Je l’ai détruite en l’éloignant de moi pour me protéger.
Je ne suis qu’un putain d’égoïste.
Et lorsqu’elle avait évoqué Londres…
C’était à cette période que j’avais compris qu’elle ne me laissait pas
indifférent. Enfin, non… je le savais avant mais j’avais préféré rester
dans le déni. Sauf qu’à Londres, j’en avais été tout bonnement incapable.
À l’instant où je l’avais vue avec Kyle, ç’avait été l’aller sans retour. Je
n’avais pas imaginé que la voir avec lui allait me mettre si en colère alors
que j’étais à l’origine de ce plan foireux.
Lorsqu’elle m’avait demandé de m’allonger près d’elle, une partie de
moi avait refusé. Parce que je savais que, forcément, je n’allais pas
dormir mais la regarder le faire.
Ça m’apaisait.
Mais… l’autre petite partie de moi avait voulu qu’elle insiste. Et en
effet elle m’avait fait du chantage, me menaçant de révéler à Dylan
qu’elle était ma captive si je ne me pliais pas à sa volonté.
Un sourire apparut sur mes lèvres au souvenir de cet instant où mon
ange s’était montrée audacieuse. Ce soir-là, elle avait réussi. Elle avait
réussi à me faire apprécier sa présence sans détester ce qu’elle
déclenchait en moi… le temps d’une nuit.
Ella m’avait dit qu’elle ne ressemblait pas à Isobel, et ça, je le savais.
Ella éprouvait des sentiments pour moi, de vrais sentiments. Et même si
j’étais du genre à tout remettre en question, avec elle, je ne doutais pas.
Je doutais seulement de les mériter.
Et bien sûr que je ne les méritais pas.
Ella avait deviné que j’avais peur de me montrer vulnérable, de
m’ouvrir à elle. Comme j’avais peur de m’ouvrir aux autres parce que je
détestais le sentiment de mettre mon âme et mon cœur à nu, à la vue de
tous. Je n’aimais pas montrer ma faiblesse. Et en l’occurrence elle était
ma seule faiblesse.
J’avais peur qu’elle me trahisse tout en sachant qu’elle ne le ferait
jamais. Pas elle.
En toute logique, m’ouvrir à elle serait plus simple pour moi. Enfin…
moins difficile ? Je voulais lui dire tout ce qu’elle rêvait d’entendre, mais
j’avais encore peur de le faire.
Tout ça à cause de cette salope de Jones.
Est-ce qu’elle allait attendre encore longtemps ? Est-ce qu’elle n’allait
pas finir par en avoir marre de mes conneries ?
J’angoissais à l’idée qu’à cause de moi elle arrête cette « relation »
qu’on entretenait. Ça me mettait la pression pour lui livrer le fond de ma
pensée… Toutefois, je n’étais pas encore prêt. Parce qu’au moment où je
le ferais je savais que je lui serais entièrement dévoué.
Corps, cœur et âme.
Je serais à elle.
Comme si je ne l’étais pas déjà.
Je secouai la tête en m’asseyant dans la voiture. Mon téléphone vibra
et un petit sourire étira le coin de mes lèvres lorsque je vis la photo de
mon ange.
« Tu peux prendre une photo d’elle et la garder sur ton téléphone, si tu
veux. C’est ce que je ferais pour pouvoir la regarder pendant des heures
sans montrer qu’elle me plaît », avais-je conseillé à Ben il y a des années,
lorsqu’il avait flashé sur Bella. C’était la seule fois où j’avais appliqué
mon propre conseil.
C’était d’ailleurs la seule photo que j’avais d’elle. Je devrais en
prendre plus.
— Tu as terminé ?
— Oui, me répondit-elle simplement. Tu es dehors ?
— Non, je vais démarrer. Reste à l’intérieur, j’arrive dans cinq
minutes.
— D’accord.
Je raccrochai et démarrai sans perdre une seconde. Le cabinet n’était
qu’à quelques minutes. Elle avait voulu y aller à pied, sauf que je n’avais
aucune confiance en cette ville. Encore moins après ce qui s’était passé.
Je ne pouvais m’empêcher de me demander s’ils avaient retenu la leçon
ou s’ils cherchaient encore à me la prendre.
À l’idée qu’ils lui fassent du mal, je serrai le volant entre mes doigts et
contractai violemment la mâchoire. Il était inconcevable qu’ils puissent
mettre la main sur elle.
Personne ne le fera. Personne ne l’approchera.
— Je suis là, annonçai-je en appelant mon ange.
— J’arrive.
Quelques secondes après, elle sortit du cabinet. Elle esquissa un petit
sourire dans ma direction et je fis de même tandis que mon cœur
s’emballait à cause de ses yeux.
— Comment s’est passée ta séance avec un vieux qui se fait payer
pour t’écouter ? l’interrogeai-je d’un ton sarcastique alors qu’elle
refermait la portière.
Elle soupira en secouant la tête.
— Très bien. Et toi, comment s’est passée ta séance avec la fille qui se
fout royalement de ma sécurité ?
Un sourire étira mes lèvres.
— Très bien aussi.
— Je ne me sens pas en sécurité avec elle, m’avoua mon ange en
bouclant sa ceinture.
Moi non plus je ne te sens pas en sécurité avec elle, mon ange.
— Je n’ai pas le choix, j’aurais voulu t’emmener avec moi, mais pour
cette fois il est préférable que tu ne sois pas là.
Parce que je compte rendre une petite visite à ton enfoiré de voisin le
fleuriste, celui qui me sert également de cousin, mais bien sûr, tu n’en
sauras rien.
— Je sais, mais n’empêche…
— Je ne serai pas long, c’est l’histoire d’une petite heure. Je reviens
vers 17 h 30. Tu auras le temps de te préparer pour la réunion de ce soir.
Elle hocha la tête. J’allais me retrouver au milieu d’enfoirés suspectés
dans une histoire de meurtre. Kyle et Ally nous rejoindraient à cette
réunion de famille après une mission tandis que Ben était bloqué en
Californie avec Kiara pendant encore trois jours. Cette soirée allait se
conclure soit sur une très bonne nouvelle, soit sur une horrible. J’espérais
que personne n’était impliqué dans cette affaire, je n’avais vraiment pas
l’énergie pour la gérer.
Très vite, nous arrivâmes dans le sous-sol. Je garai la voiture avant
d’en sortir, suivi de mon ange. Elle me suivit jusqu’à cet ascenseur qui
faisait hurler mon corps lorsqu’Ella y était avec moi.
J’ai vraiment envie de l’embrasser…
Non, j’ai vraiment envie de la baiser contre la paroi.
Elle vint à côté de moi et je dissimulai le sourire que faisait naître les
idées salaces qui me venaient en tête. Mais il disparut aussitôt que je
sentis l’ascenseur s’arrêter au rez-de-chaussée. C’est une blague ?
Les portes s’ouvrirent sur un couple avec… une putain de poussette.
Oh pitié, non.
Ella sourit aux deux inconnus, ce qui m’agaça davantage. Du coin de
l’œil, je vis le père de famille appuyer sur un bouton… Ils habitaient six
étages en dessous d’Ella.
Lorsque l’ascenseur s’arrêta une nouvelle fois, je haussai les sourcils,
ahuri. Une vieille dame entra en souriant poliment. Au même instant, la
pire chose qui pouvait arriver se produisit. Le bébé commença à chialer.
Le sort s’acharne, c’est pas possible ?!
Je me tournai vers Ella, qui esquissa un petit sourire moqueur alors que
mes oreilles saignaient. Putain de merde, je détestais les enfants, encore
plus lorsqu’ils pleuraient.
Ella prit son téléphone et pianota sur l’écran. La seconde suivante, je
sentis le mien vibrer.
De Collins :

> Ça va ? Tu as l’air… tendu. Il y a une raison ?


> J’avais envie de te prendre contre la paroi de cet ascenseur. Je ne
suis pas tendu, je suis énervé.
Un sourire étira mes lèvres lorsqu’elle écarquilla les yeux en lisant
mon message. Elle releva la tête vers moi et je haussai les épaules.
> Je ne vais certainement pas le cacher, mon ange.
> Je parlais du gosse…
> Ah, lui. Il me dérange autant que ses parents et le dinosaure à côté.
> ASHER !
> J’aurais voulu que tu cries mon prénom ici aussi… mais pas par
message.
Elle secoua la tête et verrouilla son téléphone sans me répondre, ce qui
m’arracha un rire étouffé. Je réfrénai mes pensées brûlantes avec
beaucoup de déception. Visiblement, mon fantasme n’allait pas se
réaliser aujourd’hui.
La vieille dame quitta l’ascenseur et, quelques instants après, ce fut au
tour du couple. Nous étions enfin seuls.
À l’instant où les portes se refermèrent, mes pulsions prirent le dessus.
Je la plaquai contre la cloison avant d’étouffer son hoquet de surprise
entre mes lèvres. Elle répondit à mon baiser en pressant davantage son
corps contre le mien. Mon sang bouillonnait de désir alors que mes bras
s’enroulaient autour de ses cuisses dénudées.
Je ne la remercierais jamais assez d’avoir mis cette robe aujourd’hui.
Elle passa ses doigts sur ma nuque. Je frissonnai alors que ma bouche
attaquait fougueusement la sienne. Elle m’avait manqué. Sa respiration
irrégulière faisait battre mon cœur à une vitesse folle, tout comme ses
jambes autour de ma taille et ses fesses sous mes doigts.
Putain de merde, elle me faisait bander si rapidement, et avec un
simple baiser.
— J’ai envie de toi…, soufflai-je entre deux baisers.
Je la sentis se crisper violemment contre moi. Eh merde.
Elle cessa tout mouvement et je fis de même. Putain de merde, j’ai
foiré. Merde, merde, merde ! Je suis trop con, putain !
Mais, alors que je reprenais mon souffle, ses lèvres s’écrasèrent une
nouvelle fois sur les miennes. Mon cœur bondit d’une manière terrifiante
et mon sang ne fit qu’un tour.
Je ne vais pas pouvoir me contrôler très longtemps…
J’étais de plus en plus à l’étroit dans mon jean, sur le point d’exploser.
Mon désir pour elle ne faisait que grandir. Je la voulais ici. Maintenant.
Sa langue retrouva la mienne et un gémissement s’échappa de ses
lèvres lorsque mes doigts partirent à la rencontre de son intimité à travers
sa culotte. Je finis par écarter le tissu pour la caresser.
Elle est déjà mouillée pour moi… putain de merde.
— Asher… on va bientôt…
Elle se mordit la lèvre pour ne pas faire de bruit et, au même moment,
l’ascenseur s’arrêta. Je soufflai, plus qu’agacé. Nous étions arrivés.
Ella se détacha de moi, encore chamboulée, et arrangea sa robe et ses
cheveux avant de quitter l’ascenseur.
J’ai besoin d’une douche. Glaciale. En urgence.

*
Manhattan, une heure plus tard.

Je levai les yeux au ciel lorsque j’aperçus les paparazzis postés près de
la SHC, qui attendaient la sortie de cet enfoiré de Shawn. Non seulement
ils m’irritaient, mais ils me mettaient des bâtons dans les roues. Il allait
falloir que je trouve un moyen de prendre la SHC et de me débarrasser de
cet aspect du métier en même temps.
Je vérifiai une dernière fois que l’enregistreur vocal intégré dans la
montre que m’avait donnée Ben fonctionnait. J’allais pimenter la soirée
familiale que j’organiserais après l’Australie.
Je quittai mon véhicule pour entrer dans l’entreprise familiale que je ne
connaissais que trop bien, et qui m’appartiendrait bientôt.
À l’accueil, aucune des deux réceptionnistes ne remarqua mon arrivée.
Je me raclai la gorge et l’une des deux leva les yeux.
— Bonjour, que puis-je faire pour vous ?
— Où est Shawn ? l’interrogeai-je.
— Vous avez rendez-vous ?
J’arquai un sourcil.
J’ai l’air d’être un con qui prend rendez-vous pour voir Shawn ?
— M. Scott ne peut pas vous recevoir sans rendez…
— Je n’ai pas besoin d’un rendez-vous pour voir mon cousin, crachai-
je en soutenant le regard de la jeune femme. Alors, je répète ma question
une dernière fois : où est mon enfoiré de cousin ?
Mon ton glacial et mon regard meurtrier la firent bafouiller.
— Je… je me renseigne tout de suite.
Ma mâchoire se contracta devant la lueur d’insolence dans les yeux de
sa collègue, qui me jaugeait sans s’en cacher. Ose l’ouvrir, je te défie.
La réceptionniste me lançait des œillades furtives tout en parlant au
téléphone. Monsieur Shawn aimait se faire désirer, apparemment, et
surtout tester les limites de ma patience.
Après avoir examiné ma carte d’identité, la réceptionniste me dit :
— Suivez-moi.
Augmenter ta paye sera l’une des premières choses que je ferai.
Nous entrâmes dans l’ascenseur, où se tenaient trois pingouins en
costume dont les expressions hautaines me donnaient autant envie de
gerber que les longs monologues de Shawn sur la réussite de son
entreprise.
Une fois au dernier étage, la réceptionniste s’avança jusqu’au bureau
de la secrétaire, devant la porte sombre de celui de Shawn.
La secrétaire me scruta de haut en bas puis murmura :
— Il a rendez-vous dans quelques minutes…
— Son rendez-vous peut attendre, déclarai-je en ouvrant la porte
malgré ses protestations.
Là, je tombai nez à nez avec celui qui m’insupportait au plus haut
point. Assis derrière un bureau qui valait des milliers de dollars, il portait
un costume aussi clinquant que la décoration de la pièce.
— J’ai un rendez-vous dans quelques minutes, marmonna-t-il en
relevant la tête, et…
Il s’arrêta au moment où il m’aperçut. Un sourire mauvais étira mes
lèvres.
Bonjour, Shawn.
— Ash ? reprit-il en fronçant les sourcils. Gloria, fermez la porte, s’il
vous plaît.
J’entendis la porte se fermer derrière moi.
— Je te dérange ? l’interrogeai-je en examinant nonchalamment la
pièce.
— Non, pas vraiment.
— Dommage, soufflai-je en me tournant pour prendre place sur la
chaise face à lui. Très joli, ton bureau… Les bénéfices de l’entreprise ont
dû être conséquents cette année. Tu en as des objets de collection ! C’est
un Pollock, non ?
Je pointai un tableau devant moi et il croisa les bras. Son attitude
hautaine titilla ma colère.
— Il faut croire que je gagne beaucoup, moi aussi, déclara Shawn d’un
ton fier.
— Il faut croire, en effet, murmurai-je en étudiant les cadres sur le
mur.
Il affichait ses diplômes avec autant de fierté que ses objets coûteux,
dont la moitié m’appartenait sûrement. Enfoiré.
— Alors, que me vaut ta visite, Ash ?
Il se dirigea vers une étagère où étaient présentés différents alcools et
saisit deux verres. Je profitai de cette distraction pour activer rapidement
l’enregistreur.
— Comment venir à Manhattan sans passer voir son roi ? rétorquai-je
d’un ton plein d’ironie.
Il gloussa en se tournant vers moi. J’acceptai le verre qu’il m’offrit et il
reprit sa place.
— Je me sens presque flatté, répondit Shawn sur le même ton. Plus
sérieusement… pourquoi tu es ici ?
Je pris une gorgée de cet alcool. Du bourbon. Ça pouvait aller.
— Tu te rappelles la réunion que j’ai organisée l’année dernière, à
propos de l’argent qu’on me volait, n’est-ce pas ?
Il hocha la tête en dégustant son verre. Son visage prit soudain une
expression indifférente.
— Tu as trouvé le coupable ? m’interrogea-t-il en regardant le mur.
— Pas encore, non…
Il se tourna vers moi et arqua un sourcil.
— Pourquoi m’en parler, alors ?
— Pourquoi pas ? Tu es mon cousin, après tout… De plus, tu es le seul
qui a l’interdiction de toucher à cet argent…
— En effet, comme toi avec celui de la SHC, me rappela-t-il, comme
si je l’ignorais. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu t’entêtes à me
mêler à cette histoire si tu sais que je ne peux pas toucher un dollar.
— Ce n’est pas parce que tu as l’interdiction de le faire… que tu ne le
feras pas.
— Je ne suis pas toi, j’obéis aux règles, me dit-il simplement.
Il me fallut une force surhumaine pour ne pas exploser de rire. Quel
bon menteur.
— Donc, tu es en train de me dire que tu n’as jamais touché aux
revenus de mon réseau, c’est ça ?
— Parfaitement, déclara-t-il d’un ton confiant. Je ne suis pas le voleur,
mais intéresse-toi aux captives… Elles sont fourbes, tu ne peux pas leur
faire confiance.
Je hochai la tête en buvant mon verre. Il faisait allusion à Ally.
J’essayais encore de contenir ma colère lorsqu’il renchérit :
— Encore une fois, Ash, ce n’est pas moi qui prends ton argent. Je
n’en ai pas besoin. Regarde mon empire !
Il leva les bras et je me mordis l’intérieur de la joue pour m’empêcher
de rire.
— Je sais que tu n’oserais pas, répondis-je. Nous avons signé tous les
deux et nous savons ce qui se passe lorsque l’un de nous transgresse cette
règle.
Il hocha la tête, comme s’il était d’accord avec chaque mot. Comme le
disait si bien mon ange : « Laisse-moi rire doucement. »
D’ailleurs… en parlant d’elle…
— Au fait, tu as revu ta voisine ? l’interrogeai-je.
— Tu parles d’Ella ? Non… c’est de l’histoire ancienne, me confia
Shawn en soupirant.
— Oh, je suis désolé pour toi.
— Ne le sois pas, je ne voulais rien de sérieux, reprit mon cousin en
levant les yeux au ciel. C’est le genre de fille assez jolie pour se faire
baiser par quelqu’un comme moi… mais pas assez pour être avec
quelqu’un comme moi.
Mon sang ne fit qu’un tour, je serrai immédiatement le poing sur mes
genoux. J’ignorais comment j’arrivais à me contenir alors que ma rage
me murmurait de l’étrangler et de lui faire avaler sa langue.
Mais je ne devais rien laisser paraître, pour elle. Et pour moi.
Ce n’était que partie remise…
— En plus, je crois qu’elle a quitté le building. Mais si elle
t’intéresse… je pourrais éventuellement te donner son numéro…
— Tu as tout de même gardé son numéro ? C’en est presque triste pour
toi…
— Je ne cours pas après elle, se moqua-t-il. C’est elle qui me court
après. Elle m’a encore appelé il y a quelques jours.
Q-Quoi ?
Mon corps se raidit violemment et mes doigts se crispèrent autour du
verre de bourbon. Mon cerveau, assujetti à mes craintes, venait de
trouver l’excuse parfaite pour tout remettre en question. Et, alors que le
fragile fil de ma confiance en elle venait de se rompre, des milliers de
scénarios se jouèrent dans mon esprit et des milliards de questions
fusèrent dans mon cerveau.
Elle a fait… quoi ?
CHAPITRE 33 : VENGEANCE
Ella
Manhattan, 18 heures.

J’attendais le retour d’Asher avec impatience. La présence d’Heather


me mettait sur les nerfs. Je redoutais le moment où elle afficherait son
sourire sournois et l’accompagnerait de paroles lourdes de sous-entendus.
Même si elle n’avait rien tenté depuis qu’il était parti, je restais méfiante.
En attendant, je me préparais pour la réunion de ce soir tout en me
demandant qui serait présent. Je pensai à Shawn. Je n’avais toujours pas
de nouvelles de lui malgré mes appels. Mon thérapeute m’avait conseillé
d’arrêter de lui cacher mon passé si je le considérais vraiment comme un
ami, et c’était ce que je voulais faire.
À vrai dire, Shawn n’était pas vraiment mon ami. Mais c’était la
première personne que j’avais rencontrée qui était plus ou moins «
normale » et, surtout, que j’avais rencontrée par moi-même. Il s’était
montré gentil et serviable et, même s’il m’avait fait des avances, il n’en
restait pas moins attentionné.
Je savais qu’il allait quitter ma vie d’une manière ou d’une autre, alors
je préférais lui dire la vérité. Au moins il connaîtrait la véritable Ella. Pas
celle qui travaille dans un truc de trading, comme Kiara m’avait conseillé
de me présenter.
Plus les minutes défilaient, plus ma patience s’amenuisait. Heather
discutait au téléphone dans le salon et l’écho de sa voix me tapait sur le
système.
Je m’impatientai en regardant l’heure. 18 h 25. Toujours aucun signe
d’Asher.
À Psychopathe :

> Tu arrives dans combien de temps ?


Je terminai de me préparer en jetant régulièrement des coups d’œil à
l’écran. Devant son absence de réponse, une boule d’angoisse se forma
dans mon ventre.
Et s’il lui est arrivé quelque chose ?
Il aurait dû être là depuis une heure. Les rues de Manhattan étaient
souvent embouteillées, mais je doutais que ce soit la raison de son retard.
À l’instant où je composai son numéro, la porte d’entrée s’ouvrit et
j’entendis sa voix rauque ordonner à Heather de partir.
— La voiture t’attend à l’extérieur.
Le soulagement allégea mon corps et la boule dans mon ventre se
dissipa instantanément. Je quittai la salle de bains alors que la porte se
refermait, signe qu’Heather était enfin partie.
Mon cœur palpita lorsque mon regard croisa celui d’Asher, qui me
fixait sans un mot. Je lui fis remarquer avec un petit sourire : — Tu es en
retard.
Il haussa les épaules avant de me demander d’un ton neutre : — Tu es
prête ?
J’acquiesçai et m’approchai de lui. Mais, au moment où j’enroulai mes
bras autour de son cou, il se détacha de moi et s’éloigna.
Quoi ?
Il monta les marches sans un mot, me laissant dans l’incompréhension
la plus totale. J’ai fait quelque chose de mal ?
Je le suivis dans la salle de bains. J’observai ses mouvements dans le
miroir mais il ne releva pas la tête vers moi. Pas une seule fois.
— Qu’est-ce… Qu’est-ce que tu as ?
Sans me répondre, il enleva son tee-shirt et mes yeux s’écarquillèrent
en se posant sur ses poings en sang.
— Tu… Tu t’es battu ?
Je m’approchai de lui en fronçant les sourcils. Les embouteillages
n’étaient vraiment pas la raison de son retard.
— Non, me répondit-il d’un ton froid.
J’ouvris la bouche mais aucun mot n’en sortit. J’ignorais ce qui lui
était arrivé mais, visiblement, il ne voulait pas me donner d’explications.
— Comment tu t’es fait ça ?
Encore une fois le silence fut sa seule réponse.
Il se lava les mains et l’eau se teinta de son sang. Une grimace se
peignit sur mes lèvres. Je croisai les bras en m’adossant au mur face au
miroir, mes yeux concentrés sur son expression fermée.
— Donc tu as décidé d’ignorer mes questions ?
— Je peux t’en poser une ? m’interrogea-t-il en levant la tête.
Son regard croisa le mien tandis que je hochais la tête.
— Est-ce que tu as appelé Shawn depuis que tu es partie d’ici ?
Mon cœur fit un bond terrifiant dans ma poitrine.
— Je… euh… Shawn ? Non…
La sonnette de la porte d’entrée me coupa dans mon mensonge. Asher
me fixait, la mâchoire contractée et le regard noir. Comme c’était
l’occasion parfaite pour fuir, je quittai la salle de bains et dévalai les
escaliers pour aller ouvrir.
Très vite, je reconnus la voix de Kyle derrière la porte de mon
appartement.
— Quelqu’un peut m’expliquer pourquoi l’appartement du dessus est
complètement démonté ?! commença Kyle en entrant chez moi.
Je fronçai les sourcils. Ally me prit dans ses bras en souriant mais
murmura contre mon oreille : — Dis-moi qu’Ash n’est pas énervé.
Au même moment, la porte de la salle de bains claqua violemment, ce
qui me fit sursauter et coupa la parole à Kyle.
— Je… Je crois que tu as ta réponse…
Un gloussement s’échappa des lèvres de Kyle.
— On dirait que son rendez-vous avec Shawn ne s’est pas très bien
passé.
Oh. Merde.

*
Résidence secondaire de Robert Scott, une heure plus tard…

Assise dans le hall de la résidence du père d’Asher, j’attendais ce


dernier, l’estomac noué. Il avait demandé à Ally de m’emmener avec eux
parce qu’il avait des « choses » à faire avant de nous rejoindre ici mais je
savais qu’il ne voulait simplement pas me parler.
J’essayais de rester le plus calme possible même si la panique me
tordait les entrailles.
C’était ça, son truc de famille auquel il ne pouvait pas m’emmener. Il
avait rendu visite à Shawn. Et ils avaient sûrement parlé de moi… D’où
la question d’Asher.
Putain.
Une question à laquelle j’avais répondu par un mensonge. Et
j’imaginais qu’il savait que j’avais menti, à en juger par la façon dont sa
mâchoire s’était contractée et son regard assombri.
Des milliers de questions et de pensées angoissantes dansaient dans ma
tête. J’avais peur qu’il laisse sa méfiance prendre le dessus sur sa raison.
— J’espère qu’il comprendra, fit la voix d’Ally derrière moi.
J’avais tout raconté à Ally. La grimace qu’elle avait faite à l’instant où
j’avais terminé mon récit m’avait fait réaliser à quel point j’étais dans la
merde. Habituellement, Ally restait optimiste, même devant les pires
scénarios. Sauf que là…
— Je ne voulais pas qu’il s’énerve, murmurai-je. Je ne voulais pas
qu’il se fasse des idées.
— Pour le coup… ce n’est pas gagné, me dit la jeune maman en
secouant la tête. Je connais Ash, et le fait que tu lui aies menti va le faire
cogiter. Il va se dire qu’il se passe quelque chose entre toi et Shawn dans
son dos.
Je secouai la tête. Il ne se passait rien et ne passerait jamais rien entre
nous.
— Je voulais appeler Shawn pour prendre de ses nouvelles et lui
expliquer que j’avais été la captive d’Asher. Depuis le début, je lui mens.
J’en ai marre de lui cacher mon identité.
Je tenais aussi à ce qu’il sache qu’il ne se passerait rien entre nous
parce que j’avais des sentiments pour Asher. Hors de question de lui
laisser de faux espoirs.
Au même moment, nous vîmes une voiture entrer dans la résidence et
mon cœur s’affola. C’était lui.
— Essaie de lui parler, maintenant, me conseilla Ally en posant sa
main sur mon épaule. On se retrouve à la réunion.
J’acquiesçai et elle s’éloigna du hall. Depuis la porte d’entrée grande
ouverte, je fixais la voiture qui se garait, le cœur battant. La boule
d’angoisse dans mon ventre grandissait à chaque seconde.
La portière s’ouvrit et, sans surprise, Asher quitta le véhicule en la
claquant derrière lui. Je m’approchai de lui avec précaution.
— Asher… ?
Il arrangea le col de sa veste en me fusillant du regard. Les traits de
son visage trahissaient la colère qui noyait son esprit.
— Est-ce… Est-ce qu’on peut parler ?
— Pour que tu me sortes encore des conneries ? Très peu pour moi.
Froid, dur et sec.
Sans me laisser le temps de répondre, il s’éloigna pour rejoindre d’un
pas déterminé la réunion qu’il avait organisée. Je m’exclamai tout en me
précipitant à sa suite :
— Ce n’est pas ce que tu crois !
— Ce n’est jamais ce que je crois, cracha-t-il sans s’arrêter.
Ma gorge se noua. Je me sentais impuissante face à cette situation dans
laquelle je m’étais mise. Mes poings se serrèrent. J’étais en colère contre
moi-même. Je ne suis vraiment qu’une idiote.
Une fois dans la salle à manger, je pris place à côté d’Ally, qui me
lança un regard interrogateur. Je secouai la tête et elle posa sa main sur la
mienne, le regard compatissant.
— Il y a tout le monde ?
Je me tournai vers Asher. Debout face à nous, il examinait tour à tour
les membres de sa famille, qui acquiescèrent brièvement.
— Bien.
Il s’en alla fermer les portes tandis que je fronçais les sourcils.
— Kyle, l’interpella son cousin, tu as les contrats ?
Kyle hocha la tête en tapotant des documents sur la table. Asher lui
demanda de les distribuer aux membres de la famille, qui étaient tous
aussi perplexes que moi.
— C’est quoi, ça ? le questionna son oncle Hector en examinant la
feuille que venait de lui donner Kyle.
— Le fils du sénateur Brown a été assassiné et le nom de la famille est
sorti dans l’affaire, commença Asher en croisant les bras. Ce que vous
vous apprêtez à signer, c’est une garantie pour moi et pour tout le monde.
Il prit la copie du contrat, qu’il lut à haute voix :
— « Je m’engage à endosser l’entière responsabilité de mon acte s’il
est prouvé que je suis l’assassin confirmé de Henry Brown, mort le soir
du 22 mai. Je confirme que l’assassinat de Henry Brown n’est pas lié aux
activités familiales et n’est pas le résultat d’un ordre donné par Asher
Scott. » Merci de signer…
— Personne ne l’a tué ici ! s’exclama Richard, le père de Shawn.
— Je n’ai aucune confiance en vous, alors signez et faites-nous gagner
du temps, souffla Asher en levant les yeux au ciel. Je ne sais pas
pourquoi notre nom est sorti. Ce que je sais, en revanche, c’est je ne veux
pas gérer les conneries de l’un d’entre vous. Ces contrats seront brûlés
lorsqu’ils trouveront le véritable coupable, et personne, à part nous, ne
connaîtra leur existence. Donc, mesdames, messieurs, si vous n’avez rien
fait… signez.
La mère de Ben signa ainsi qu’une autre femme à côté d’elle. Du coin
de l’œil, je vis Kyle suivre, ainsi qu’Ally et d’autres cousins que je ne
connaissais pas. Richard s’exécuta en ronchonnant tandis qu’Hector
fronçait les sourcils en fixant la feuille, son stylo à la main.
Sienna lança un regard à son père avant de signer à son tour. Et
finalement, Hector laissa sa trace sur la feuille.
Kyle récupéra les contrats signés avant de les donner à Asher, qui
déclara :
— Maintenant que vous avez signé, j’ai une question, reprit-il. Mais
avant, j’ai besoin qu’Ally et Ella quittent la pièce.
Ally hocha la tête et se leva. Je fis de même sans trop comprendre ses
raisons.
— Asher ne veut pas que l’on en sache trop sur cette affaire,
m’expliqua Ally, une fois la porte fermée derrière nous. Ça peut nous
mettre en danger. Nous ne sommes pas des Scott, nous n’avons pas les
mêmes privilèges. Il va sûrement leur poser des questions sur l’identité
du tueur et il vaut mieux qu’on reste loin de cette histoire.
Je l’interrogeai, curieuse :
— Pourquoi Kyle ne m’a pas fait signer de contrat ?
— Parce que tu ne travailles pas pour le réseau, alors tu ne le lies pas à
ce meurtre si tu l’as commis, m’expliqua Ally. Je suis la captive de Ben,
qui, d’ailleurs, a signé le contrat lui aussi, de même que Kiara.
Je soupirai. J’avais hâte que cette réunion se termine pour affronter sa
colère, qui allait forcément ressurgir à un moment ou un autre.
— Tu as réussi à lui parler ?
— Non…
Presque une heure s’écoula avant que la porte de la grande salle à
manger s’ouvre à nouveau. Mon cœur s’emballa tandis que je me répétais
pour la millième fois la phrase que j’avais peaufinée en son absence.
Asher, je voulais prendre des nouvelles de Shawn et lui dire la vérité,
rien de plus. Je t’ai menti parce que j’avais peur de ta réaction… Je
voulais lui dire la vérité, rien de plus. Je t’ai menti parce que j’avais peur
de ta réaction…
— Carter, on y va ? demanda Kyle, ce qui me fit sortir de mes pensées.
Mon regard se posa sur Asher, qui quittait la salle à son tour. Il
m’intima de le suivre d’un signe de tête, l’air sévère. Après un dernier au
revoir à Ally et Kyle, je quittai la résidence de Robert Scott pour suivre
son fils jusqu’à la voiture.
Je m’engouffrai à l’intérieur du véhicule et Asher démarra sans
m’adresser la parole.
— Asher…
— Je n’ai pas envie de parler.
Je jouais avec mes doigts, effrayée par ses possibles réactions.
J’imaginais d’innombrables scénarios qui se finissaient tous de la même
manière : lui me disant qu’il n’aurait jamais dû revenir. Ces pensées
angoissantes nouèrent ma gorge de tristesse.
D’un côté je comprenais son attitude face à mon mensonge, mais de
l’autre elle m’agaçait parce qu’il ne me laissait même pas une chance de
m’expliquer.
Après plusieurs minutes interminables, nous arrivâmes au building
dans le silence glacial qu’il avait instauré. J’ouvris la porte de mon
appartement et allumai les lumières. Je l’entendis refermer la porte
d’entrée et j’inspirai profondément avant de me tourner vers lui :
— Tu comptes faire ça encore combien de temps ?
— Et toi, tu comptais me mentir pendant encore combien de temps ?
cracha-t-il en me fusillant du regard.
— Ce n’est vraiment pas ce que tu crois.
— Oh, arrête un peu ! soupira-t-il d’un ton railleur en enlevant sa veste
en cuir. Ce n’est jamais ce que je crois, jusqu’au moment où c’est
exactement ce que je crois. Je connais la chanson par cœur, Ella, tu n’es
pas la première à m’avoir fait le coup et certainement pas la dernière.
J’essayai de rester le plus calme possible. Il était hors de question que
je m’énerve parce qu’il allait s’énerver encore plus.
— D’accord, qu’est-ce que tu crois ?
Son rire sarcastique me fit grimacer. Il était en colère, vraiment en
colère.
— Je crois que t’es vraiment en train de te foutre de ma gueule, Ella !
Et tu vois, je ne comprends pas pourquoi tu l’as appelé, ni la raison de
ton mensonge.
Ses poings se serrèrent.
— Je voulais l’appeler pour prendre de ses nouvelles et…
— POUR QUOI FAIRE, PUTAIN DE MERDE ?
Lorsque sa voix explosa, mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Et
voilà, la colère d’Asher éclatait. Elle était inévitable.
Même si je ne laissais rien paraître, intérieurement, j’étais terrifiée.
— Parce que c’est mon ami ! me défendis-je. T’es vraiment en train de
me faire une scène parce que j’ai voulu prendre de ses nouvelles ? Je suis
désolée de t’avoir menti, d’accord, mais je ne vais pas m’excuser d’avoir
essayé de me comporter en amie.
Il me considéra, ahuri.
— Ton ami ? Vraiment ? Un ami qui veut te baiser…
— Non ! le coupai-je, excédée. Arrête de…
— PUTAIN DE MERDE, ELLA, TU N’ES RIEN POUR LUI,
D’ACCORD ? explosa-t-il une nouvelle fois. Lui non plus, il n’en a rien
à foutre de toi, et tu veux prendre de ses nouvelles ?!
« Lui non plus. »
Le nœud dans ma gorge se resserra. À mesure que ses mots tranchaient
mon cœur, mon sang-froid se dissipait.
— Tu ne sais rien de notre relation, répliquai-je rageusement. C’est
seulement ce que toi, tu penses, Asher. Je voulais…
— Je sais quelle relation que vous aviez de son point de vue !
s’exclama-t-il furieusement. C’est quoi, ton putain de problème ? Il
voulait te baiser et maintenant il ne veut plus t’avoir dans sa vie parce
que, Dieu merci, il a trouvé autre chose ! Il ne t’a jamais considérée
comme son amie.
Son assurance brisait le calme apparent auquel je m’accrochais
désespérément. J’ai vraiment envie de te couper la langue, Asher.
— Il ne voulait pas me bais…
— Vraiment ? Tu en es sûre ?
Il prit son téléphone, le corps frémissant de rage tandis que le mien
tremblait de peur et de colère. La tension grandissait un peu plus à
chaque seconde.
La voix de Shawn brisa le silence et je restai bouche bée en écoutant la
conversation qu’Asher avait, je le devinais, enregistrée.
« — Tu parles d’Ella ? Non… c’est de l’histoire ancienne, soupira
Shawn.
— Oh, je suis désolé pour toi, fit la voix d’Asher.
— Ne le sois pas, je ne voulais rien de sérieux. C’est le genre de fille
assez jolie pour se faire baiser par quelqu’un comme moi… mais pas
assez pour être avec quelqu’un comme moi. »
— Tu vois ? Tu veux une autre preuve ? cracha-t-il en balançant son
portable sur le canapé. J’arrive toujours pas à comprendre pourquoi tu
m’as menti !
Les mots hautains de Shawn tournaient dans mon esprit, suscitant des
larmes qui menaçaient de m’échapper. Un sentiment de trahison
m’enveloppa et je sentis mon cœur se serrer.
— En plus, je t’ai laissé une chance de me dire la vérité, et tu as choisi
de… MERDE, POURQUOI TU M’AS MENTI, ELLA ?
Je n’arrivais pas à parler, j’avais perdu la force d’argumenter. Je me
sentais si mal… si naïve. Je pensais qu’il… m’aimait bien ?
— Il… Il… t’intéresse. C’est ça ? T’as envie d’être avec lui ?
Les mots d’Asher me firent l’effet d’une grosse claque. Je revins à la
réalité en écarquillant les yeux. Quoi ?
— Pourquoi tu me l’as caché s’il n’y avait rien derrière, Ella ? Putain,
dis-moi la vérité maintenant !
Je restai muette, comme si ma langue s’était figée face aux conneries
qu’il proférait avec une expression à la fois furieuse et désespérée.
— MAIS PARLE, MERDE ! POURQUOI TU M’AS MENTI SI
C’EST « SEULEMENT » POUR PRENDRE DE SES PUTAIN DE
NOUVELLES À LA CON !
Mais, alors que j’allais répondre, il me coupa dans mon élan :
— T’as envie de jouer avec moi ? Tu veux te venger de tout ce que j’ai
fait ? C’est ça, le truc ?
Je me figeai. Il était sérieux ?
— Tu voulais te rapprocher de moi pour ensuite me laisser tomber
pour mon enfoiré de cousin, c’était ça, ton plan ?
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? parvins-je finalement à articuler,
ahurie. C’est pas vrai ! J’avais juste peur de ta réaction, c’est la seule
raison, Asher !
— Ou peut-être que t’as juste eu envie de jouer avec mes sentiments
pour me montrer ce que ça fait, de se faire rejeter comme tu l’as été ?
Mon souffle se coupa. Il m’accusait de vouloir jouer avec lui ?
Vraiment ?
— POURQUOI TU AS FAIT ÇA ? POURQUOI TU M’AS LAISSÉ
TOMBER FOU AMOUREUX DE TA GUEULE SI TU…
Et il s’arrêta net, comme si l’on venait de lui ôter la voix, aussi
brutalement que le temps venait de s’arrêter autour de moi. J’étais
presque certaine d’avoir senti mon cœur tomber à mes pieds à l’instant
où ses mots atteignirent mes oreilles.
Le souffle coupé, je fixais son visage, qui pâlit lorsqu’il réalisa ce qu’il
venait de dire.
Il… est tombé fou amoureux… de moi ?
Asher venait de m’avouer ses sentiments. Ici et maintenant.
Il venait de me dire ce que je rêvais d’entendre depuis plus d’un an.
— Fait chier !
Il prit sa veste et sortit de mon appartement. Mon cœur bondit quand la
porte se referma derrière lui.
Avec un soupir, je me laissai tomber sur le canapé. Mon corps semblait
peser une tonne.
Asher venait de m’avouer ses sentiments.
Je passai mes mains dans mes cheveux et sur mes lèvres tremblantes.
Des larmes dévalèrent mes joues. Je ne comprenais pas les émotions qui
me traversaient. Sauf une.
La panique.
Asher était parti.
Rapidement, je composai son numéro. Il était hors de question qu’il
me laisse ici toute seule. Mon instinct me hurlait de sortir de
l’appartement à cause de ce que j’y avais vécu.
Je m’agaçai lorsqu’Asher me raccrocha au nez. L’esprit en alerte, je
pris un couteau de cuisine puis montai les marches à pas feutrés.
Lentement, je me dirigeai vers la salle de bains et j’allumai les lumières.
Le cœur battant, j’inspectai chaque pièce de l’étage.
Personne dans la salle de bains ni dans la chambre d’amis.
Après avoir fouillé l’intérieur des placards et sous le lit, je poussai un
soupir de soulagement. Il ne restait plus que ma chambre.
Les battements de mon cœur accéléraient à mesure que je
m’approchais de la pièce, mon téléphone dans une main et mon couteau
dans l’autre.
J’appelai Asher une troisième fois en poussant délicatement la porte.
L’obscurité me fit déglutir et j’allumai rapidement la lumière. Je me
rapprochai de mon placard, que j’ouvris d’un coup. Il n’y avait rien.
Encore une fois, j’appelai Asher en soufflant d’agacement.
Mais réponds, à la fin !
Comme s’il avait entendu cette pensée, il décrocha enfin alors que je
me baissais pour regarder sous le lit.
— J’ai vraiment pas env…
Un hurlement strident sortit de ma bouche à l’instant où j’aperçus
l’horreur sous mon lit.
Un corps.
Inerte et mutilé.
La panique me gagna. Je reculai vivement puis courus hors de la pièce.
J’entendais la voix d’Asher mais je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il
disait, ma panique criait plus fort que lui.
Des larmes de terreur roulèrent sur mes joues tandis que je descendais
les marches à une vitesse folle.
— Il… Asher… Un corps… Il… Il y a un corps…
Un sanglot quitta mes lèvres, puis deux, puis trois. J’avais des sueurs
froides et mon cœur menaçait d’exploser. La panique me gagna
rapidement. Mes mains commencèrent à trembler si fort qu’elles
laissèrent tomber le couteau au sol.
— Ella, ne bouge pas ! Je suis au garage. J’arrive toute de suite,
d’accord ? Reste avec moi…
Un nouveau cri d’effroi quitta ma bouche lorsque l’obscurité s’abattit
sur mon appartement. Les lumières venaient de s’éteindre soudainement.
C’était un cauchemar. Je ne voyais plus rien.
À force de reculer, je heurtai un meuble que je reconnus : l’îlot central
de la cuisine. Mes sanglots se firent plus bruyants. Tout était trop rapide,
je me sentais piégée et en danger.
Un nouveau bruit me glaça le sang et je me cachai rapidement derrière
l’îlot. Quelqu’un venait d’ouvrir la porte.
Et ce n’était pas Asher.
CHAPITRE 34 : DETTE
Ella

Je manquai de m’évanouir lorsque l’intrus verrouilla la porte derrière


lui, s’assurant de ne me laisser aucune échappatoire.
J’étais certaine que l’immeuble entier pouvait entendre les battements
de mon cœur tant ils étaient bruyants. J’essayais de me coller au plan de
travail pour passer inaperçue.
Il fallait que je sorte d’ici.
L’écho de ses pas lents faisait trembler chaque cellule de mon corps,
crispait mes muscles et me donnait des sueurs froides. La lumière qui
filtrait par les baies vitrées me permettait d’apercevoir certaines choses
dans la pénombre, mais surtout mon ouïe s’était décuplée tant j’étais à
l’affût du moindre son.
Et là…
Un bruit me figea sur place.
Le couteau de cuisine.
L’intrus venait de ramasser le couteau de cuisine que j’avais fait
tomber par terre.
La panique accéléra ma respiration, je commençais à avoir mal aux
poumons. Une pression comprima ma cage thoracique lorsque la voix
masculine de l’intrus retentit dans l’entrée :
— Où est-ce que tu te caches… ?
J’étouffai dans ma paume le sanglot de terreur qui menaçait de
s’échapper. Mon esprit hurlait le nom d’Asher.
Ses pas le dirigèrent vers le salon et je commençai à m’éloigner de
l’îlot où j’étais cachée, ce dernier étant visible depuis le canapé. Je
l’entendis frotter la pointe du couteau sur quelque chose, traçant un
chemin sur du verre, peut-être les baies vitrées.
Je jetai un œil à la porte d’entrée et des larmes coulèrent lorsque je vis
qu’il avait verrouillé la porte et enlevé la clé de la serrure.
Je sursautai au moment où je l’entendis tirer brutalement les rideaux. Il
fouillait le salon. Je tentai de diminuer le bruit de ma respiration pour le
rendre presque inexistant. Ses pas, avec le même rythme lent et sournois,
résonnèrent à nouveau. Il montait les marches une à une.
Je paniquai. Je devais changer de cachette. Les rideaux ?
Il avait déjà cherché derrière et il n’y avait pas de raison qu’il revienne
sur ses pas.
Je l’entendis de nouveau tracer un chemin avec la pointe de la lame
contre le mur. Il jouait cruellement avec moi.
Tout à coup, je l’entendis ouvrir une porte. C’était celle de la chambre
d’amis. Or, cette pièce ne donnait pas sur le salon, comme ma chambre.
C’était maintenant ou jamais.
Lentement, je me redressai en gardant mes yeux rivés sur l’étage. Mon
cœur était sur le point d’exploser. Je m’éloignai de l’îlot sur la pointe des
pieds et m’approchai rapidement du salon.
Soudain, j’entendis la voix d’Asher derrière la porte d’entrée.
Mon cœur s’arrêta lorsque la voix masculine de l’intrus parvint jusqu’à
mes oreilles :
— Je t’ai trouvée…
Tout en laissant échapper un hoquet de terreur, je me retournai. Un
homme me regardait depuis les escaliers en les descendant lentement.
D’épais sourcils barraient son visage et lui conféraient un air autoritaire.
Je le reconnus aussitôt. Cet homme, c’était celui qui déposait des fleurs
chez moi. J’avais vu son visage sur les vidéos des caméras de
surveillance.
Je me figeai à l’instant où il pointa son arme sur moi.
— Un pas de plus et je te tue ici et maintenant, petite.
Un sanglot quitta mes lèvres. Asher s’acharnait contre la porte en me
hurlant d’ouvrir mais je ne bougeais plus. Je sentais mon téléphone vibrer
dans ma poche, il m’appelait.
L’homme descendit les escaliers, son arme pointée sur moi, tandis que
je demeurais tétanisée. Mes membres tremblaient, mes veines étaient
glacées. Je sentais la mort rôder, consciente que cet inconnu avait ma vie
entre ses mains.
Les coups contre la porte s’arrêtèrent et mes larmes redoublèrent. La
panique s’empara de moi.
Asher était parti ?
— Ton possesseur t’a laissée, j’ai l’impression, se moqua-t-il. Ça
m’arrange…
Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale à l’instant où le
canon se colla contre mon front en sueur. Le sourire mauvais de l’homme
me laissait comprendre qu’il appréciait de me voir sans défense.
— Mais à ce qu’on m’a dit… il est vraiment attaché à toi.
Mes larmes se déversaient sans que je puisse les retenir. J’allais
mourir, ici et maintenant.
Soudain, un déclic résonna. Quelqu’un était en train de déverrouiller la
porte d’entrée.
L’intrus me tira brutalement contre lui. Il enroula son bras autour de
mes épaules afin de bloquer mes mouvements. Cette situation m’en
rappela aussitôt une autre. James Wood.
Comme si ce que j’avais vécu se répétait, Asher entra dans
l’appartement, l’arme pointée sur nous.
C’était la même scène.
Sauf que cette fois aucun de nous deux ne l’avait prévu.
— BOUGE ET JE LUI COLLE UNE BALLE DANS LE CRÂNE !
Asher ne fit pas un pas mais garda l’homme dans sa ligne de mire. Ma
vue embuée ne me permettait pas de le voir nettement. L’arme tremblait
contre ma tempe. Je suppliais Asher du regard. L’agitation de l’intrus me
faisait paniquer davantage.
— Laisse-la en dehors de tout ça, commença Asher d’un ton froid.
— TU LA FERMES ! hurla furieusement mon agresseur. TU AS TUÉ
NOTRE CHEF, SALE ENFOIRÉ !
Je fermai les yeux en sentant l’arme bouger à nouveau. Sa voix qui
hurlait près de mon oreille m’arracha de nouveaux sanglots. Mes dents
claquaient et je sentais mon corps se glacer. Comme s’il se préparait à
une mort imminente.
— Il est temps que tu saches ce que ça fait, cracha l’intrus en éloignant
l’arme de ma tempe. Heureusement pour toi, je n’aime pas presser les
choses…
Un hoquet d’effroi quitta mes lèvres à l’instant où la lame glaciale du
couteau de cuisine se posa sur ma joue.
— Même dans le noir, je peux voir qu’elle a un très joli visage. Ce
serait dommage de l’abîmer, pas vrai, Scott ?
Mes larmes mouillaient la lame qui suivait les contours de ma
mâchoire.
— Elle est si paisible quand elle dort, aussi…
C’était lui, l’homme qui était venu cette nuit-là.
— Baisse ton arme, Scott.
Asher n’obéit pas à l’ordre de mon agresseur.
— J’ai dit : baisse ton arme, Scott.
Asher n’en fit rien.
— Tu n’es pas très coopératif…
Soudain, sans prévenir, il planta son couteau dans mon bras.
Un hurlement de douleur quitta mes lèvres, qui s’intensifia lorsque je
sentis la lame quitter d’un coup sec ma chair. Je gémissais de douleur.
L’entaille me brûlait, il m’était désormais impossible de me concentrer.
— Tu vois combien elle souffre à cause de toi, Scott ? Baisse ton arme.
Sournoisement, il caressa ma joue de la lame couverte de mon sang.
Son visage se plaça à côté du mien et, sans me laisser une seconde de
répit, il enfonça le couteau dans mon ventre.
Je poussai un nouveau hurlement.
— Je peux faire ça toute la nuit…
— C’est bizarre de te voir éprouver autant de plaisir à faire ce qu’a
subi ta copine avant de succomber à ses blessures, dit Asher d’un ton
sérieux.
L’homme se figea et son corps se crispa contre le mien. La panique me
gagna. Du regard, je suppliais Asher de se taire de peur que de devoir
payer pour lui.
— Tu as perdu ta langue, on dirait…
— Ne parle pas d’elle…
Asher esquissa un petit sourire et fit un pas en avant. L’homme
délaissa le couteau pour son arme.
— Mais… votre enfant a survécu.
Il s’avança vers nous, le canon pointé sur l’homme qui reculait à
chaque pas qu’Asher faisait dans notre direction.
— Alors, tu as le choix, reprit-il sur le même ton. Pour les blessures
que tu as infligées à mon ange, il est clair que je vais devoir tuer… mais
je te laisse décider. Soit toi, soit ton fils.
— NE TOUCHE…
Asher le fit taire en claquant plusieurs fois sa langue contre son palais.
Je pouvais sentir le corps de mon agresseur trembler contre moi.
— Tu vois, on a tous des points faibles, continua Asher en
s’approchant de nous. Toi, c’est ton fils. Et moi… c’est elle.
Au moment où l’homme resserra son bras autour de mon cou, un coup
de feu strident fit tomber mon cœur au sol. Mon agresseur me relâcha en
hurlant de douleur avant de tirer à son tour. Je courus jusqu’à la cuisine,
où je me cachai des balles qui fusaient.
— On va la tuer, Scott. Vous allez payer ! s’exclama l’homme en
essayant de reculer jusqu’à la porte.
Et soudain, comme s’il venait d’entrer dans une colère noire, comme si
son arme était devenue l’extension de sa fureur, Asher tira plusieurs fois
sur l’agresseur. Ce dernier tomba au sol.
Je comprimais mes blessures en gémissant de douleur. Mes yeux ne
quittaient pas la scène, du corps inerte de mon agresseur au sang qui
imbibait les vêtements d’Asher. Ce dernier respirait bruyamment.
Très vite, il lâcha son arme au sol et accourut vers moi. Son regard
affolé m’inspecta. Son visage tacheté de sang me faisait tressaillir autant
que mes blessures. Mon ventre me faisait atrocement mal et mon sang
n’arrêtait pas de couler sur mon bras. Mes sanglots augmentaient la
douleur dans mon ventre.
— C’est terminé, mon ange… C’est terminé, me rassura Asher.
Il semblait chercher un moyen d’arrêter mes saignements. Sa
respiration était aussi saccadée que la mienne. Ses yeux s’attardèrent une
nouvelle fois sur mes blessures, couvertes par mes mains rouges et
tremblantes.
— Continue à appuyer dessus, m’ordonna-t-il en m’allongeant sur le
canapé.
Il composa un numéro et, subitement, les lumières se rallumèrent.
Asher leva la tête, la mâchoire contractée.
— L’enfoiré avait prévu son coup, cracha-t-il. Il avait dix minutes pour
te kidnapper.
— Asher… ça fait… J’ai vraiment mal…
Il grimaça et me lança un regard désolé avant d’enlever sa veste
rapidement. Puis, d’un coup sec, il déchira la manche de mon haut et le
releva pour exposer l’entaille sur mon flanc.
— J’arrive tout de suite.
Sans perdre une seconde, il quitta la pièce et revint quelques secondes
plus tard avec une trousse de secours. Une voix retentit dans son
téléphone. C’était Kyle.
— Ramenez le médecin en urgence et venez au building ! s’exclama
Asher, plus paniqué qu’énervé, en déposant la trousse sur la table basse.
— Oh, merde, OK, OK !
Et Kyle raccrocha.
Asher passa une main tremblante dans ses cheveux. Mon sang
s’échappait entre mes doigts. Il s’assit sur le canapé et me murmura :
— Mon ange… enlève ta main. Je vais m’occuper de toi, d’accord ?
Doucement, je retirai ma main en grimaçant. Un sanglot quitta mes
lèvres lorsque je découvris l’entaille. Ma vision devint floue.
Je gémis lorsqu’il fit pression sur la plaie en la couvrant d’un épais
tissu.
— On va attendre que tu arrêtes de saigner, murmura-t-il. Comment tu
te sens ?
J’avais la sensation que mon corps n’arrivait plus à supporter la
douleur.
— Je… fatiguée… Je suis fatiguée… J’ai l’impression que je… Je
crois que je vais m’évanouir…
— Merde, merde, merde, lâcha-t-il, encore plus paniqué.
De sa main libre, il composa un numéro. Il activa le haut-parleur et
laissa son téléphone sur son genou. Très vite, la voix de Kyle retentit.
— Elle perd beaucoup de sang, l’informa Ash, alors accélère.
Ma tête tournait, comme si mon corps, qui pesait une tonne, se vidait
de son énergie.
— Mon ange, hé, reste avec moi, d’accord ? Tout va bien… Je t’en
supplie, reste avec moi.
La voix d’Asher était de plus en plus lointaine. Je n’arrivais plus à
lutter, même si je sentais sa panique emplir l’atmosphère.
— J’ai mal…
— Je sais, chuchota-t-il. Je suis désolé…
Pendant quelques minutes interminables, je résistai à
l’évanouissement. Je sentais que ça pouvait arriver à n’importe quel
moment.
— Tu es toujours consciente, mon ange ?
— Hmm…
Mes yeux se rouvrirent à moitié. Ma tête pivota vers ma blessure.
— Je vais nettoyer en attendant l’arrivée de ce putain de médecin. Je
l’ai appelé, il m’a dit quoi faire.
Je ne l’avais même pas entendu partir. Délicatement, il enleva le tissu
et le jeta au sol avant de prendre une nouvelle compresse, qu’il imbiba
d’un produit.
Asher jetait des coups d’œil à mon visage marqué par la douleur.
Lorsque le tissu froid entra en contact avec la plaie sur mon ventre, je
gémis bruyamment.
— Je suis désolé.
Il s’appliqua à nettoyer le sang autour de ma plaie avant de s’attaquer à
celle sur mon bras. Des larmes dévalèrent mes joues. Je ne sentais plus
mon bras.
— Ella ?
— Je suis toujours vivante, murmurai-je en reprenant peu à peu mes
esprits.
— ASH !
La voix de Kyle nous parvint depuis l’entrée. Ils étaient enfin
arrivés…
— Ici ! cria rapidement Asher. Et verrouillez la porte derrière vous !
Très vite, des pas se firent entendre et le visage d’Ally apparut dans
mon champ de vision. Mes blessures l’horrifièrent. L’instant d’après, un
homme d’une cinquantaine d’années s’accroupit près de moi.
— Ne lui faites pas mal, grogna Asher.
— Elle a perdu beaucoup de sang. Il a touché une artère, constata ce
dernier en observant la plaie sur mon bras.
Le médecin sortit plusieurs instruments de son sac mais je n’arrivais
pas à me concentrer sur lui. J’essayais de me focaliser sur Asher qui, la
mâchoire contractée, lançait des regards assassins au médecin qui ne
faisait pourtant que son travail.
— Voilà… Maintenant, je vais m’occuper de tes blessures.
— Kyle, tu as deux cadavres à nettoyer, déclara Asher lorsque son
cousin nous rejoignit.
— Deux ? Mais…
— Le second est sous le lit d’Ella.

*
Deux heures plus tard…

Kyle et Ally venaient tout juste de partir avec le médecin et les deux
cadavres. Et il s’était avéré que celui sous mon lit était l’un des hommes
qui surveillaient les alentours du bâtiment. Pour ce soir, nous avions donc
décidé de dormir dans l’appartement au-dessus.
Asher était en train de monter nos affaires, vidant intégralement
l’appartement dans lequel je ne voulais plus jamais remettre les pieds.
Mes blessures étaient à présent recouvertes de pansements à changer
demain matin. Je n’avais pas le droit d’utiliser mon bras, ou du moins de
porter des choses lourdes.
Grâce à la transfusion, je me sentais mieux. Heureusement qu’Asher
connaissait mon groupe sanguin, je l’avais moi-même oublié.
— L’appartement est vidé ! annonça Asher, qui verrouillait la porte
d’entrée.
Je l’entendis monter les escaliers et me rejoindre dans sa chambre.
— J’ai sommeil, murmurai-je en sentant mes paupières s’alourdir.
— Tu veux dormir comme ça ? m’interrogea-t-il en grimaçant.
J’étais trop fatiguée pour me changer et j’avais peur de rouvrir mes
blessures en bougeant.
— Laisse-moi t’aider.
Sans même attendre ma réponse, il saisit un pyjama dans ma petite
valise et revint vers moi.
— Je peux…
— Non, me coupa-t-il, tu ne peux pas le faire. Redresse-toi.
Doucement, je m’assis sur le lit. Mon rythme cardiaque s’accéléra
lorsque je sentis ses doigts emprisonner mon haut déchiré et le relever
délicatement, évitant mon bras blessé ou l’entaille sur mon ventre.
— Je vais te mettre ça, dit-il en me montrant un haut sans manches.
— Il fait froid, Asher, lui rappelai-je.
— Pas entre mes bras, dit-il avec un sourire. Tu… veux dormir avec ?
Il pointa du doigt mon soutien-gorge.
— Je peux l’enlever…
Mais il ne me laissa pas faire. Ses doigts passèrent dans mon dos pour
le dégrafer. Comme si mon corps s’était habitué à son contact, il ne se
crispa pas. Aucune angoisse ne ressurgit. Au contraire, un frisson
s’empara de mes membres et ma peau dénudée se couvrit de chair de
poule.
— Lève la tête, me demanda Asher avant de me passer le haut.
Je le fixai. Le voir aussi appliqué m’arracha un petit sourire. Il arriva
tant bien que mal à m’enfiler le vêtement sans me faire mal. Puis il
s’attaqua à mon jean, qu’il enleva doucement avant de le remplacer par
un bas de pyjama.
— Voilà, souffla-t-il en me considérant avec fierté. Tu peux dormir.
— Merci.
Il esquissa un léger sourire et déposa un baiser sur mon front.
Il s’allongea ensuite sur le lit. Je me réfugiai dans ses bras en faisant
attention à ne pas toucher la blessure trop sensible de mon ventre. La tête
nichée dans son cou, je m’imprégnais de son odeur rassurante. Son
souffle régulier m’apaisait.
— Asher ?
— Hmm ?
Je n’avais pas oublié, il m’avait avoué ses sentiments.
Cette pensée réveilla les papillons dans mon ventre. Même s’il l’avait
dit sous le coup de la colère, il l’avait dit quand même. Maintenant qu’il
était plus calme, j’avais une chance de m’expliquer.
— J’ai appelé Shawn pour prendre de ses nouvelles et je te l’ai caché
parce que j’avais peur que tu réagisses mal. J’avais peur que tu te mettes
en colère.
Il ne répondit rien mais sa respiration se fit légèrement plus saccadée.
— Shawn ne me plaît pas. Il ne m’intéresse pas, parce qu’il n’est pas
toi, lui confiai-je sincèrement avant de continuer en blaguant : Même si
Shawn est plus beaucoup…
— N’ose même pas.
Je ris. Bien sûr que Shawn était banal, comparé à Asher. L’homme près
de moi était diaboliquement beau. Ça ne m’étonnait pas que Heather
bave sur lui, je pouvais la comprendre. Je le faisais tout autant…
intérieurement.
— Je ne voulais pas… Je ne voulais pas te mentir, mais en même
temps, je savais que ta réaction allait… Elle n’allait pas être…
— J’ai compris, Ella, souffla-t-il en resserrant ses bras autour de mes
côtes. J’ai compris.
J’expirai lourdement. Je ne savais pas si cette discussion était
terminée.
— Je peux te poser une question ?
— Hmm…
— Tout à l’heure… tu… Tu as dit : « Lui aussi s’en fout de toi. » Est-
ce que tu… Tu…
— Ce que je voulais dire, c’est que tu accordes trop d’importance à
des gens qui ne t’accordent pas la même attention. Par « lui aussi », je
parlais de cet enfoiré et de ta tante. Certaines personnes ne méritent pas
que tu te soucies d’eux, parce qu’eux ne le font pas.
Je restai silencieuse. Même si je comprenais ce qu’il voulait me dire,
ses mots m’avaient touchée.
Je sentais sa main caresser mon dos, remonter lentement le long de ma
colonne vertébrale, comme à Londres. Là où tout avait commencé.
— Asher ?
— Oui ?
Mon rythme cardiaque s’affola à cause de la décision que je venais de
prendre. Je voulais lui dire. Je voulais lui dire ces mots que je n’avais pas
prononcés depuis l’année dernière. Parce que, maintenant, je savais qu’il
ressentait la même chose.
Je peux lui dire maintenant.
Je veux l’entendre me le dire à nouveau.
Peut-être qu’il me le dira si je le lui dis ?
Je dois essayer.
— Je t’aime aussi…
Je le sentis se crisper contre moi et, très vite, mon ventre se serra.
Peut-être que je n’aurais pas dû.
C’était trop tôt.
Est-ce qu’il va me répondre ?
J’attendis une réponse mais son silence mit un point final à notre
discussion.
La gorge nouée, je n’ajoutai rien et fermai les yeux dans l’espoir
d’oublier cette fin de soirée. D’oublier son silence.

*
Le lendemain, QG de Manhattan.

Je me retenais de vomir en regardant le doigt coupé sur la table que les


hommes avaient retrouvé dans la poche du corps mutilé sous mon lit. Ce
doigt ne lui appartenait pas, c’était celui du fils du sénateur.
— Ils veulent vraiment te mettre dans la merde, déclara Kyle.
D’après lui et Asher, le fils du sénateur avait été tué par les hommes
qui voulaient me kidnapper. Apparemment, ils avaient laissé un mot dans
l’autre poche du corps mutilé.
— Ils n’ont pas pu kidnapper Ella alors ils essaient de me coller une
affaire de meurtre au cul.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
Asher se plongea dans ses pensées. Ally me lança un petit sourire que
je lui rendis. Depuis hier, je n’avais que très peu parlé à Asher à cause de
son silence de la veille. J’avais constamment la gorge nouée, j’éprouvais
à nouveau ce que j’avais ressenti le soir où il avait refusé d’entendre mes
sentiments.
Je n’arrivais plus à lui parler normalement, et lui non plus. Ce froid
que je ne connaissais que trop bien s’était à nouveau installé entre nous.
— Ally, rappelle-moi, la prochaine soirée des captives, c’est bien…
— Euh… la semaine prochaine, oui ?
Asher esquissa un sourire mauvais et se tourna vers Kyle.
— J’ai besoin que tu restes encore une semaine en Californie. (Il se
tourna ensuite vers Ally.) Toi, tu iras à cette soirée et tu diras à Sabrina
qu’elle a une dette à payer.
— Elle a une dette ? l’interrogea Kyle.
— Sabrina m’a volé de l’argent l’année dernière. J’aurais pu la tuer
mais je l’ai épargnée parce que je savais qu’elle pourrait encore me
servir… Et j’avais raison.
Ally hocha la tête. Puis Kyle et elle se dirigèrent vers la sortie.
— On se retrouve à Los Angeles, souffla Asher. Fermez la porte
derrière vous. J’ai besoin d’un peu d’intimité…
Je déglutis en croisant son regard. Qu’est-ce qu’il veut encore ?
CHAPITRE 35 : GUIDE-MOI
Asher
Quelques heures plus tôt…

Je n’avais pas trouvé le sommeil depuis qu’elle s’était endormie.


Même la regarder dormir ne faisait pas taire mes pensées. Bien au
contraire.
Les événements de la nuit dernière tournaient en boucle dans ma tête,
si vite que j’avais l’impression de les vivre pour la première fois. De
l’instant où j’avais prononcé ces mots jusqu’au moment où elle les avait
dits, elle aussi.
Le souvenir d’elle entre les mains de ce fils de pute n’avait pas quitté
mon esprit, pas plus que son hurlement de douleur, qui faisait encore
bourdonner mes oreilles.
La colère déferlait dans mes veines. J’avais la rage contre moi-même,
pour plusieurs putain de raisons. Je ne pouvais pas m’empêcher de me
réprimander sur tout : ce que j’avais dit, le mal que je lui avais infligé, les
appels que j’avais ignorés, les blessures que j’avais causées et le silence
que j’avais instauré.
Je suis vraiment qu’un putain de con.
Je savais que je l’avais blessée en ne répondant rien, j’avais senti ses
lèvres trembler contre ma peau.
Et intérieurement je me haïssais.
Je haïssais tout ce que je ne faisais pas par peur. La seule chose plus
forte que ma peur, c’était ma colère, et c’était la seule raison pour
laquelle étaient sortis ces mots qu’elle rêvait d’entendre.
— Je suis désolé, murmurai-je en la regardant dormir près de moi.
Elle se tourna sur le côté avec une grimace. La blessure sur son bras
l’empêchait de bouger comme elle voulait.
À cause de moi. Tout ça à cause de moi.
Elle était en danger à cause de mes décisions, elle payait les
conséquences de mes choix. Ce sentiment de toujours être la cause de son
malheur m’enrageait beaucoup trop.
Lentement, j’enroulai mes bras autour d’elle afin de la rapprocher de
moi. Je serrai son corps fragile contre le mien et humai son odeur en
fermant les yeux.
— Je suis désolé, répétai-je contre ses cheveux.
Elle gémit et je m’excusai encore une fois avant de m’écarter. Les
yeux rivés sur le mur face à moi, je caressais lentement ses cheveux.
J’avais une folle envie de rester comme ça une éternité. Sa présence dans
mes bras me calmait, même lorsque la clope n’y arrivait pas.
Putain, je ne la mérite pas.
Je ne pouvais m’empêcher de me questionner. Est-ce qu’elle m’aimait
vraiment ? Ou est-ce qu’elle pensait seulement être amoureuse ? Est-ce
qu’elle m’aimait même quand je faisais de la merde ? Est-ce qu’elle
m’aimerait encore dans quelques années ?
Je haïssais Isobel de m’avoir laissé de telles fêlures. Je n’aurais jamais
douté des sentiments de mon ange si je ne l’avais pas rencontrée avant.
Jamais.
Est-ce que je l’aimais ? Est-ce que je l’aimais vraiment ?
J’étais tombé pour elle, pour son charme, pour ses yeux. Elle m’avait
entièrement à ses pieds et ça me terrifiait.
— S’il te plaît… laisse-moi du temps…

*
QG de Manhattan, 14 heures.

— On se retrouve à Los Angeles. Fermez la porte derrière vous. J’ai


besoin d’un peu d’intimité…
Ella fronça les sourcils. Depuis ce matin, elle me parlait à peine et je
n’osais pas parler non plus. Elle avait remarqué que je la fuyais. Peut-être
qu’elle m’en veut ?
Je n’avais vraiment pas envie de remettre le sujet sur le tapis. Je
préférais faire de rien n’était.
— Tu as toujours mal ?
Elle hocha faiblement la tête et décrocha son regard du mien pour le
poser sur ses blessures.
— Tu veux que j’appelle le médecin pour examiner tes plaies ?
— Non Asher, souffla-t-elle, fatiguée. Je veux juste rentrer.
J’inclinai la tête sur le côté. Elle était épuisée, ça se voyait sur son
visage, mais je ne pouvais pas m’empêcher de la trouver terriblement
mignonne.
Je contournai la table pour m’approcher d’elle. Elle ne cacha pas son
agacement ni sa mauvaise humeur, ce qui m’arracha un sourire moqueur
que je dissimulai lorsque je croisai son regard assassin.
— On rentrera en Californie demain soir, l’informai-je en posant mes
mains sur ses épaules. Comment tu te sens ?
Elle se mit à rire tout en s’éloignant de moi. Je connaissais ce rire.
— Asher, comment tu voudrais que je me sente ? Un homme qui me
traque depuis des semaines m’a poignardée parce que tu ne voulais pas
baisser ton arme, répondit-elle d’un ton tranchant. J’ai très mal dormi
cette nuit à cause de mes blessures et là, tout ce que je veux, c’est
quelques heures de sommeil.
Ses accusations titillèrent ma colère et mon sang commença à chauffer.
— Je n’ai pas baissé mon arme parce que je voulais garder le dessus,
Ella, me défendis-je sur le même ton. Je pouvais le déstabiliser et je l’ai
fait. Si j’avais baissé mon arme, il t’aurait tuée. Ne crois pas que c’est
parce que je ne voulais pas. Je ne pouvais pas.
Elle inspira profondément puis continua en me fusillant du regard : —
Ne me demande pas comment je me sens alors que tu es la cause de mes
blessures.
Ses mots me firent l’effet de coups de couteau affreusement
tranchants. J’avais néanmoins conscience qu’elle ne parlait pas de ses
blessures physiques.
— Je ne voulais pas te blesser, dis-je entre mes dents.
— Mais c’est ce que tu fais le mieux, ça et fuir, m’accusa-t-elle en
serrant les poings. Pour fuir, t’es un champion. Alors, encore une fois, à
ton avis, Asher, comment je me sens en sachant que le con dont je suis
tombée amoureuse refuse de me montrer les sentiments qu’il a pour moi
?
Mon rythme cardiaque s’affola. Mes mains se mirent à trembler tandis
que ses mots tournaient en boucle dans mes oreilles. « Qu’il a pour moi.
»
Mes poings se serrèrent. L’entendre afficher ma vulnérabilité
m’enrageait.
— Ella, je n’ai pas envie d’en parler, grognai-je en sentant ma colère
monter.
Un gloussement s’échappa de sa bouche et elle cracha d’un ton rempli
d’amertume : — Bien sûr, c’est ce que tu dis tout le temps.
Au même moment, quelqu’un toqua à la porte.
Je le remerciai intérieurement d’interrompre une dispute qui se
promettait très, très… très violente.
— Entrez ! lançai-je, les yeux rivés sur ceux d’Ella.
À cet instant, j’étais presque certain qu’elle voulait me voir mort.
Un de mes hommes entra mais je ne quittai pas mon ange du regard.
— Patron, on vient d’avoir les résultats : le doigt est bien celui du fils.
Très vite, un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale et un
petit sourire étira mes lèvres. C’était la confirmation que j’attendais. Ces
cons avaient décidé de me coller un meurtre au cul. Or, ils sous-
estimaient mes calculs.
— Rendez visite au sénateur et dites-lui que je sais où est son fils…
Mais précisez que je ne donne rien gratuitement.
Oh que non… Tout a un prix…
Et le mien est très cher.
— Ajoutez que je rentre à Los Angeles demain matin. S’il veut me
voir, il n’a qu’à se déplacer.
— Bien, patron.
L’heure de ma vengeance a sonné… et j’en tremble d’excitation.

*
Ella
Deux heures plus tard…

— Je t’attends dehors, m’informa Asher.


Je raccrochai en laissant un soupir s’échapper de mes lèvres. Un rire
me fit sortir de mes pensées.
— Quoi ? demandai-je en levant la tête vers Paul, mon thérapeute.
— Tu as dit il y a quelques secondes que tu allais prendre sur toi…, se
moqua-t-il.
Je ris en rangeant mon téléphone dans mon sac. Ma séance était sur le
point de se terminer et ç’avait été l’heure la plus réconfortante de la
semaine. J’avais besoin de laisser parler mon cœur et Paul m’avait
écoutée.
Nous avions évoqué mon agression, ainsi qu’Asher. J’avais promis
d’essayer de me montrer patiente parce que, d’après mon thérapeute, il
éprouvait beaucoup de difficultés à exprimer ce qu’il ressentait. Il avait
peur de s’ouvrir à moi et que je lui fasse ce que lui avait fait Isobel.
La dispute de ce matin avait été alimentée par ma rage de la veille et
par ma fatigue. Je savais qu’Asher ne voulait pas me blesser
volontairement mais c’était plus fort que moi. Le fait qu’il ne s’ouvre
toujours pas commençait à être pesant.
— Que j’allais essayer, corrigeai-je en me levant. C’est plus facile à
dire qu’à faire…
— Est-ce que tu penses pouvoir le faire ?
— D’un côté, j’aimerais, avouai-je en regardant par la fenêtre. Mais de
l’autre… c’est comme si je ne voulais plus faire d’efforts pour le
comprendre, parce que j’ai l’impression qu’il ne veut pas faire d’efforts
pour m’expliquer.
— Tu sais, Ella, chacun est différent dans sa manière de montrer les
choses, et Asher te montre beaucoup plus à travers ses actes… qu’à
travers ses mots, m’expliqua mon thérapeute. Même les petites attentions
comptent. Il te montre bien plus que ton esprit méfiant ne le prétend.
Tout en jouant avec mes doigts, j’absorbais ses paroles.
— Ne te referme pas, Ella. Fais-le pour toi.
Mon regard croisa le sien et je hochai la tête en poussant un nouveau
soupir. Asher m’épuisait réellement parfois.
En quittant le cabinet de Paul, sans surprise, j’aperçus la voiture
d’Asher garée juste devant. Lorsque j’entrai dans le véhicule, l’odeur de
tabac emplit mes narines. La main qu’il passait dans ses cheveux
ébouriffés, la cigarette emprisonnée entre ses lèvres et ses yeux rivés sur
mon visage affolèrent mon rythme cardiaque.
— Je peux t’écouter, moi aussi, et je fais ça gratuitement.
Sa remarque m’arracha un sourire que je dissimulai en me pinçant les
lèvres.
— Moi aussi, je peux t’écouter.
Ses yeux s’écarquillèrent un instant puis il les ferma et détourna la tête.
La route jusqu’au building se fit dans un silence pesant. Une fois dans
l’ascenseur, Asher appuya sur le bouton de notre étage avant de s’adosser
à côté de moi.
Je croisai les bras et me raclai la gorge en sentant la cabine monter.
J’étais soudain gênée par sa présence. Ou peut-être à cause de ce qui
s’était passé dans cet espace clos.
Du coin de l’œil, je le vis esquisser un léger sourire qui élargit le mien.
Soudain, l’ascenseur s’arrêta et mon sourire disparut aussi rapidement
que les portes s’ouvrirent. Un visage familier apparut. Mon cœur fit un
bond dans ma poitrine. Shawn.
Ses yeux s’écarquillèrent à l’instant où ils se posèrent sur mon visage,
puis sur celui d’Asher. Merde.
— Quelle surprise ! Ella !
Il pénétra dans l’ascenseur et me prit dans ses bras comme si de rien
n’était. Mon corps se crispa violemment tandis qu’Asher, la mâchoire
contractée, détournait son regard de la scène.
— Je…
— Où étais-tu ? J’ai reçu ton appel mais, tu sais, je suis souvent
occupé, reprit Shawn en se grattant la nuque. Tu es revenue en ville ?
— N-Non, répondis-je, encore surprise. Je repars demain matin.
Asher se racla la gorge et s’éloigna de moi. Il posa son épaule contre la
cloison. Son visage fermé me fit déglutir. Il pouvait exploser à n’importe
quel moment.
— Oh, je vois, fit Shawn d’un air faussement triste. Tu es libre, ce soir
?
À ce moment-là, il lança un regard à Asher et je compris son jeu.
Enfoiré.
— Non, déclarai-je, confiante, j’ai des choses à faire.
Asher se pinça les lèvres afin de contenir son sourire.
— Il faut qu’on se voie avant ton départ ! rétorqua Shawn.
Il me dégoûtait. Son hypocrisie, qui avait pour seul but d’atteindre
Asher, me répugnait.
— Ça ne sera pas possible, répliquai-je froidement avant de détourner
le regard vers les portes. J’ai d’autres priorités.
Shawn se tut. Asher se racla la gorge une nouvelle fois. Son petit
sourire ne l’avait pas quitté, et le mien non plus.
Les secondes suivantes furent une torture, jusqu’au moment où Shawn
quitta l’ascenseur, nous laissant seuls, comme s’il n’était jamais venu.
À peine les portes se refermèrent-elles qu’Asher enroula son bras
autour de ma taille pour plaquer ses lèvres contre les miennes. Dans notre
empressement, nos dents s’entrechoquèrent. Mon cœur battait à une
vitesse folle. Je passai mon bras autour de son cou et il approfondit notre
baiser, comme s’il pouvait y trouver l’oxygène qui lui manquait.
L’intensité de ce moment me faisait perdre la tête. Très vite, il souleva
mes cuisses. Je hoquetai de surprise en sentant mon dos heurter la paroi.
— Tu me fais tellement perdre la tête, Ella, grogna-t-il entre deux
baisers.
Son torse se pressa contre la blessure sur mon ventre, ce qui m’arracha
un gémissement de douleur. Les ardeurs d’Asher furent immédiatement
refroidies. Sa respiration résonnait dans l’ascenseur tandis que son
souffle mentholé emplissait mes narines.
— J’avais vraiment envie de lui foutre mon poing dans la gueule,
murmura Asher en collant son front contre le mien.
Un petit rire s’échappa de mes lèvres.
— Moi aussi, répliquai-je.
Ce fut au tour d’Asher de rire. Ses bras libérèrent mes cuisses et mes
pieds rejoignirent le sol au moment où les portes de l’ascenseur
s’ouvrirent sur son appartement. Il me prit la main et, machinalement,
entrelaça nos doigts pour me tirer à sa suite.
Je me dirigeai vers les escaliers et Asher me suivit jusqu’à la chambre.
Je lui lançai un regard interrogateur en posant mon sac sur le lit. Il
s’avança et m’ôta ma veste avec précaution. Une douce chaleur irradia
ma poitrine alors que je repensais aux paroles de Paul :
« Même les petites attentions comptent. Il te montre bien plus que ton
esprit méfiant ne le prétend. »
Lorsque je croisai son regard métallique, mon cœur se mit à palpiter.
Je t’aime…
— Je… Je ne voulais pas te blesser…
— Je suis désolée, chuchotai-je. Je ne veux pas te… Je ne veux pas te
presser…
Il inclina la tête sur le côté et, dans un sourire, me murmura :
— Laisse-moi juste un peu de temps… Juste un tout petit peu…
Il embrassa mon front. Instinctivement, mes yeux se fermèrent alors
que son pouce caressait le dos de ma main.
— Tu veux te changer ?
— J’ai envie de prendre une douche, râlai-je en posant ma tête sur son
épaule. Mais je n’y arrive pas à cause de mes blessures.
Ses bras se refermèrent autour de moi et je me blottis contre lui. La
joue posée contre mon crâne, il murmura :
— Je… Tu… Je peux t’aider ?
Mon cœur rata un battement.
— Tu veux m’aider à prendre ma douche ?
Il hocha de la tête et je réfléchis, mitigée.
— Je…
— Par contre, je n’utiliserai pas ton shampooing, précisa-t-il. Je
préfère le mien.
Un rire m’échappa, même si intérieurement j’étais stressée.
Je hochai la tête, ce qui fit sourire Asher. Il me tira à l’extérieur de la
chambre sans me lâcher du regard. Une fois dans la salle de bains, je
restai en retrait, contemplant la douche italienne qui m’appelait depuis
hier.
Soudain, ses mains se posèrent sur mes hanches.
— Je vais prendre soin de toi, mon ange, murmura-t-il dans mon cou.
Ses doigts saisirent mon haut, qu’il commença à remonter lentement,
et je fus parcourue de frissons. Mon corps était attiré par lui. Par son
contact.
Avec un petit sourire, il enleva d’un seul mouvement son tee-shirt.
Mes joues chauffèrent et je croisai les bras sur ma poitrine, encore
couverte par mon soutien-gorge.
— Je peux ?
Lorsqu’il passa son index sous la bretelle, mon souffle se fit irrégulier.
Du regard, il me demandait mon accord, que je lui donnai en hochant la
tête.
Ses lèvres se posèrent sur mon épaule alors qu’il dégrafait mon sous-
vêtement. Il embrassa ma peau alors que ses doigts quittaient mon dos
pour déboutonner mon jean, qui glissa au sol.
— Ça va ?
— Hmm…
Il enleva ensuite le sien, le laissant rejoindre le mien par terre. À
présent que nous étions tous les deux en sous-vêtements, l’atmosphère
changea. Elle devint plus… brûlante.
Ses lèvres glissèrent jusqu’à mon cou, ce qui m’arracha un soupir.
— On doit protéger tes plaies, me dit Asher.
Il se détacha de moi et prit un pansement dans la trousse qu’avait
laissée le médecin.
— Ils sont résistants à l’eau, m’informa-t-il en revenant près de moi.
Doucement, il retira la compresse collée sur mon bras tandis que je
grimaçais. Asher me sourit pour me rassurer tout en nettoyant la plaie. Il
colla le pansement résistant à l’eau avant de répéter les mêmes gestes sur
mon ventre.
— Voilà, déclara-t-il en vérifiant le tout une dernière fois. Il ne reste
plus que…
Et, de son doigt, il joua avec l’élastique de ma culotte. Ma respiration
était erratique, mes joues chaudes. Asher s’amusa de ma réaction.
Lentement, mes doigts saisirent ma culotte et je la fis glisser. Asher me
regarda faire sans un mot, ses yeux suivant mon sous-vêtement qui
atterrit rapidement près de nos jeans.
— Ça ne te dérange pas que… Que j’en…
— Non, répliquai-je en devançant mes angoisses qui commençaient à
se réveiller. Non, ça ne me dérange pas.
Il enleva alors son boxer, son regard ancré dans le mien.
Je pressai mes lèvres contre les siennes dans l’espoir d’oublier mes
peurs. Asher enroula ses bras autour de mon buste et approfondit notre
baiser en me poussant jusqu’à la douche. Il ouvrit le robinet et un petit
hoquet s’échappa de mes lèvres lorsque l’eau froide toucha ma peau
brûlante.
Il sourit puis m’embrassa à nouveau. L’eau, qui s’était réchauffée, se
mélangea à notre baiser et s’insinua entre nos corps nus, me faisant
étouffer un petit soupir d’aise.
Il s’écarta pour murmurer :
— Je suis désolé…
La gorge nouée, j’acceptai ses excuses en me pressant un peu plus
contre lui. Ma tête se nicha au creux de son cou et je le sentis caresser
mes cheveux mouillés.
— Laisse-moi un peu de temps, me répéta-t-il dans un souffle. S’il te
plaît… J’en ai besoin…
— Je ne te demande pas de t’ouvrir à moi entièrement, Asher,
murmurai-je. Je ne veux simplement pas que tu te refermes… parce que
je n’y arriverai pas.
— J’essaierai, Ella… J’essaie vraiment.
Je posai mon pouce sa joue et rivai mes yeux aux siens. Je voyais qu’il
était perdu, et moi aussi je l’étais. J’avais besoin qu’il m’aide à me
retrouver dans cette relation, car je comptais l’aider.
Ses lèvres caressèrent les miennes et il lia nos bouches à dans un baiser
plus doux.
Je t’aime…
L’ambiance délicate commença à se transformer, devenant plus
intense. Lentement, ses doigts descendirent le long de mon dos. Ses
lèvres vinrent s’écraser sur mon cou, suçotant ma peau tandis que ses
doigts se pressaient contre mes fesses.
— Tu me fais perdre tous mes moyens…
Un gémissement s’échappa de ma bouche lorsque je sentis ses doigts
s’éloigner de mes fesses pour titiller ma féminité. Avec un sourire, il me
plaqua contre la paroi humide.
— Asher…
Mes doigts tiraient ses cheveux mouillés. Je savourais sa caresse et sa
masculinité contre moi. Très vite, il mis deux doigts en moi. Tout en
mordillant ma peau, il commença à faire de lents mouvements.
J’émis un gémissement plaintif. J’en voulais plus. Il le comprit et
accéléra le rythme. Lorsque mes ongles s’enfoncèrent dans son bras, il
poussa un grognement qui me fit perdre la tête.
— Tu aimes, mon ange ? Tu aimes ce que je te fais ?
Le rythme de ses doigts devint de plus en plus rapide, touchant le point
le plus sensible de mon corps, m’arrachant des soupirs bruyants. Une
chaleur commença à naître dans mon ventre.
— Ne t’arrête pas…
— Tu es tellement bandante, putain de merde ! grogna-t-il en se
pressant davantage contre moi.
Je sentais son membre durcir et un frisson remonta le long de ma
colonne vertébrale. Mes jambes se mirent à trembler mais Asher me
maintint fermement contre lui sans arrêter le mouvement de ses doigts.
Un cri de plaisir quitta violemment mes lèvres lorsque la bulle de
pression explosa dans mon bas-ventre pour parcourir mon corps. La
sensation était toujours aussi intense.
Profondément intense.
Asher, la bouche entrouverte, fixait mon visage encore noyé de plaisir.
— Je crois que maintenant… tu peux voir l’effet que tu me fais…,
murmura-t-il. J’en ai vraiment marre de prendre des douches froides.
La culpabilité me submergea… mais la curiosité également. Asher me
procurait très souvent un plaisir que je ne lui avais pas encore rendu. Mes
angoisses essayèrent de prendre le dessus mais je les étouffai très
rapidement. Il n’était pas eux.
Asher n’était pas eux. Il l’avait prouvé à plusieurs reprises. Et je
voulais… Je voulais lui faire du bien… Ou du moins, essayer.
— Asher…
Je posai la main sur son torse et descendit lentement le long de ses
abdominaux. Son corps se tendit et il la regarda se diriger
dangereusement vers sa masculinité.
— Qu’est-ce que tu…
— Je veux essayer de… te faire… Je veux te faire du bien.
Son souffle se rompit brutalement et mes joues rougirent.
— Et si tu acceptes… j’ai besoin que tu… J’ai besoin que tu me
montres. Guide-moi… Asher.
CHAPITRE 36 : NOUVELLE ANNÉE…
NOUVELLE SOIRÉE
Ella

Son regard écarquillé resta bloqué sur ma main appuyée timidement


contre son torse. J’étais perplexe, je n’arrivais pas à déchiffrer ses
expressions, à savoir s’il était d’accord… Il avait simplement l’air
choqué. Beaucoup trop.
— Je… J’… Tu n’es pas… Ella, tu n’es pas obligée de…
— Je veux essayer, lui dis-je. Je veux essayer… avec toi.
Sa bouche s’entrouvrit. Je sentais mon cœur battre à une vitesse folle.
Nerveuse et stressée, je n’attendais que son accord.
— D-D’accord.
Et il venait de me le donner.
Lentement, il posa sa main sur la mienne et je le laissai faire. Il allait
me guider.
— On n’est pas obligés de…
— Asher, je veux le faire, répétai-je dans un souffle, sans le quitter du
regard, alors que ma main poursuivait sa dangereuse descente.
À l’instant où mes doigts s’enroulèrent autour de son membre, sa
bouche s’écrasa contre la mienne. De sa main, il enveloppa la mienne et
commença à accompagner mes mouvements lents et serrés, de haut en
bas. Son souffle s’alourdit.
Soudain, il aspira ma lèvre inférieure et mes sens s’embrouillèrent.
Plus je le caressais, plus il gémissait contre moi. Je sentais son membre
durcir sous mes doigts. Ses grognements m’incitaient à garder ce rythme.
— Ella…
N’y tenant plus, il me laissa continuer seule. Dans un soupir, il posa
ses avant-bras sur la paroi derrière moi, m’emprisonnant de son corps.
— Oh, mon ange…
J’essayai de garder le même rythme, puis décidai d’accélérer un peu. Il
grogna en agrippant mes hanches, les yeux fermés et la bouche
entrouverte. J’aimais le voir comme ça, je comprenais le plaisir que ça lui
procurait de me faire du bien.
C’était addictif.
— Plus vite…
Je l’écoutai en savourant le plaisir dans son regard. Le voir réagir à ma
caresse me donnait envie de continuer. Je ne pensais plus à rien d’autre
que lui, qu’à ce que je pouvais lui offrir.
— Putain… Ella…
Il posa ses doigts sur les miens pour accélérer mes mouvements. Il en
voulait plus.
Je suivis sa cadence et il émit un râle près de mon oreille. Entendre sa
voix rauque mal maîtrisée soupirer mon prénom me donnait des frissons.
Mon poignet commençait à me faire mal mais je ne dis rien, je le laissai
utiliser ma main. Ses gémissements faisaient taire toutes mes pensées.
Soudain, un grognement plus bruyant s’échappa de sa bouche et il
plaça sa main entre nous avant de laisser son corps s’écrouler contre le
mien. L’extrémité de son membre était humide.
— Tu… ?
— Ou-Oui, souffla-t-il contre ma peau.
Il resta contre moi encore quelques secondes puis releva le visage. Ses
yeux me détaillèrent, inspectant chaque parcelle de ma peau, et un sourire
étira ses lèvres.
— Même dans mes rêves, tu n’avais pas fait ça.
Je lui rendis son sourire. Sans crier gare, il pressa sa bouche contre la
mienne. J’enroulai mon bras autour de son cou tandis que les siens
emprisonnaient ma taille.
— Tu… Tu as aimé ? l’interrogeai-je nerveusement.
— C’est vraiment une question ?
Mon sourire s’élargit et il m’embrassa une nouvelle fois, plus
intensément.
— Oui, mon ange… Un peu trop, même.
Un rire essoufflé s’échappa de ma bouche.
— On va se laver, déclara-t-il. Encore une fois, on utilise mes produits,
Collins.

*
Deux jours plus tard, Los Angeles.

— Putain, Ella, apprends-lui à manger sa bouffe ! cracha Asher en


fusillant Tate du regard.
Nous étions revenus la veille au soir. La maison m’avait manqué,
comme si ce foyer de glace m’enveloppait d’un sentiment réconfortant.
D’un sentiment de sécurité.
— Ça ne va pas te tuer de lui donner un peu de viande, soufflai-je.
— S’il continue, ça sera lui, le dîner, grogna-t-il en cédant tout de
même à ma demande.
Depuis hier soir, Asher ne supportait plus Tate, qui se montrait collant
avec nous après être resté plusieurs jours avec Kiara et Ben. Kiara
marchait avec des béquilles et Ben disait qu’il était à un cheveu de
prendre des vacances dans un hôpital psychiatrique.
Au final, tout allait bien.
— Qu’est-ce que tu as décidé ?
Durant notre vol, Asher avait parlé à Ally de sa mission lors de la
soirée des captives. La jeune maman avait demandé que je l’accompagne,
mais Asher n’était pas vraiment d’accord.
— De ?
— Pour la soirée, clarifiai-je.
Il posa sa fourchette, croisa les bras et s’appuya sur le dossier de la
chaise.
— Est-ce que tu veux y aller ?
Je haussai les épaules. La dernière soirée des captives à laquelle j’avais
assisté un an auparavant n’avait pas été si mal, si on oubliait Isobel.
— Est-ce que ça te dérange que j’y aille ? l’interrogeai-je à mon tour.
Il fit mine de réfléchir puis me répondit honnêtement :
— Je n’aime pas les captives à cause de leurs vices. Et je n’aime pas te
savoir avec elles parce que je n’ai aucune confiance en elles, mais si c’est
ce que tu veux… Tâche de faire attention, et ne reste jamais seule.
Mon cœur palpita. Je savais que les captives pouvaient se montrer très
dangereuses, je n’étais clairement pas faite pour en être une.
— Je vais seulement accompagner Ally, murmurai-je en jouant avec
ma fourchette. Elle non plus ne veut pas rester là-bas… Et puis, Carl
nous attendra…
— Je viendrai te récupérer, Carl n’attendra qu’Ally, déclara-t-il en
tirant une clope de son paquet.
Asher débarrassa la table en fumant tandis que je caressais la tête de
Tate, qui était monté sur mes genoux.
— Tu n’es pas obligée, tu sais, insista-t-il en faisant la vaisselle.
J’esquissai un petit sourire. Il était toujours aussi nerveux à l’idée que
j’y aille.
— Ça ne sera pas long, et ma présence aidera Ally, comme elle l’a dit.
Ally avait pour mission de parler à Sabrina mais, si elle y allait seule,
les captives trouveraient ça louche, puisqu’elles étaient toujours
accompagnées par d’autres captives de leur réseau.
La porte d’entrée s’ouvrit et Asher leva les yeux au ciel en entendant
les voix de Ben et de Kiara. La clope aux lèvres et un l’exaspéré, il
s’appuya à l’îlot.
— J’AI DIT NON ! s’écria Ben en s’approchant de nous.
— Mais, Ben, c’est vraiment romantique !
Je m’élançai vers Kiara pour la prendre dans mes bras tout en faisant
attention à ne pas la faire tomber. Elle m’avait tellement manqué.
— J’ai l’impression que ça fait des mois que je ne t’ai pas vue,
soupira-t-elle en resserrant son étreinte.
— Ash, nous non plus on ne s’est pas vus-
— Recule, menaça Asher derrière nous.
J’aidai Kiara à s’asseoir avant de reprendre ma place tandis que Ben
grillait une clope que lui avait tendue Asher.
— La plage, Ben.
— Non, c’est nul à chier, refusa le brun en secouant la tête. Y a que les
ploucs qui font des demandes en mariage à la plage !
Je hoquetai de surprise.
— Tu… Tu vas…
— Oui, confirma Ben, les yeux pleins d’étoiles. Je veux… Enfin, je
vais demander sa main à Bella. Et il me faut un…
— Emmène-la au lycée, le coupa Asher en continuant de fumer. Au
stade.
Kiara ouvrit exagérément la bouche.
— Tu veux que je fasse ma demande en mariage dans mon ancien
lycée ? Vraiment ? s’étonna Ben.
— Putain, mais oui ! s’exclama Kiara. Là où vous vous êtes parlé pour
la première fois !
Mon regard croisa celui d’Asher, qui ne m’avait pas quittée depuis le
début de la conversation. Son idée était vraiment très bonne.
— Je vais me faire griller par les gardiens…
— On peut les tuer ?
— Non, Kiara, personne ne tuera personne, soupira Asher. Mais si tu
te décides à le faire, je peux faire diversion.
— Tu ferais ça ?
Asher haussa les épaules. Avec une moue attendrie, Ben enroula ses
bras autour des épaules de son cousin, qui essaya de se détacher de lui
avec une grimace de dégoût.
— Oh, Ashou, j’ai toujours su que tu avais un bon fond, avoua Ben en
collant sa joue contre la sienne.
— Je vais t’exploser, Ben, grogna Asher.
Kiara secoua la tête, exaspérée, puis se tourna vers moi.
— Tu vas à la soirée avec Ally ?
J’acquiesçai.
— Elles ne resteront pas longtemps, je les attendrai à l’extérieur avec
Carl, s’empressa de préciser Asher.
— Mais t’es complètement malade ?! s’exclama Kiara. Si les captives
te voient…
— Il ne m’arrivera rien, la coupa-t-il en écrasant son mégot. Je veux
juste être sûr qu’il ne lui arrivera rien, à elle.
Il me désigna du menton et mon amie soupira, à court d’arguments.
— Donc, le lycée ?
Kiara et moi rigolâmes en entendant la question de Ben tandis
qu’Asher quittait la cuisine.
Le reste de la soirée se déroula calmement. Kiara aidait Ben à planifier
sa demande tandis que je les regardais tout mettre en œuvre pour rendre
ce moment unique. Ses yeux s’illuminaient lorsqu’on évoquait le prénom
de Bella. Ils étaient faits pour être ensemble, c’était indéniable.
Ben disait souvent qu’ils n’étaient pas parfaits, mais que peut-être
ensemble ils l’étaient.
Lorsqu’ils partirent, j’éteignis les lumières du salon puis montai
rapidement à l’étage, où je retrouvai Asher dans sa chambre en train de
fumer une cigarette sur le balcon. Il n’avait plus pointé le bout de son nez
depuis qu’il avait quitté la table.
Si le froid de l’extérieur me faisait frissonner, il ne semblait pas le
déranger.
— Tu vas avoir froid, lui dis-je en admirant la peau tatouée de son dos
nu.
— Tu seras là pour me réchauffer, me répondit-il d’un ton moqueur.
Lorsque je m’adossai au garde-corps en verre, il tourna légèrement la
tête vers moi et esquissa un petit sourire.
— Tu as froid ?
Je hochai la tête. Asher se redressa puis enroula ses bras autour de moi
et me caressa les cheveux en silence.
— Qu’est-ce que tu as ?
Ma question lui fit froncer les sourcils.
— Tu as disparu depuis que Ben a parlé de sa demande…
Il recracha sa fumée en fermant les yeux.
— J’ai peur pour lui.
À mon tour de froncer les sourcils. De quoi avait-il peur ?
— Je trouve que c’est trop rapide et… Son père est vraiment un
enfoiré, continua Asher. Mais si c’est ce qu’il veut…
— Ils sont ensemble depuis plus d’un an, Asher, lui dis-je en posant
ma tête sur son torse. Et ils s’aiment. Son père l’acceptera parce qu’il n’a
pas le choix… je suppose ?
— Je sais…
Je ne dis rien d’autre. Si Asher s’inquiétait pour Ben, c’était peut-être
parce qu’il ne pourrait pas faire ce que son cousin s’apprêtait à faire.
Asher laissait ses craintes prendre le dessus sur sa volonté… et j’en
savais quelque chose.
— Tu viens ? On va dormir.
Je hochai la tête et me décollai de lui. Il jeta son mégot dans le jardin
tandis que je m’allongeais sur le matelas qui avait mémorisé la forme de
mon corps.
— J’aime beaucoup te voir dans mon lit, mon ange.
Sa déclaration m’arracha un sourire. Il vint s’allonger près de moi.
Appuyé sur son coude, il se redressa, son visage surplombant le mien. Sa
main caressa la blessure sur mon ventre.
— Tu as mal ?
Je secouai la tête.
— Je dois trouver une robe pas trop serrée, répondis-je doucement.
— Je n’aime pas te savoir avec elles, souffla Asher.
Ma main se posa sur sa joue et ses lèvres se pressèrent contre ma
paume, ce qui fit fondre mon cœur.
Je t’aime.
— Tout ira bien, le rassurai-je. Ça ne sera pas long.
À l’instant où je prononçai ces mots, une boule se forma dans mon
ventre. La soirée approchait très rapidement, et, j’ignorais pourquoi,
mais… j’avais un mauvais pressentiment.
*
Le lendemain, 16 heures.

De Psychopathe :

> À quel moment tu t’es dit que me laisser avec Carter junior serait
une bonne idée ?
> Oh, arrête de râler, on est sur la route.
> Ça ne m’aide pas. IL DORT SUR MES GENOUX, ELLA !
Un petit gloussement s’échappa de mes lèvres tandis que je
verrouillais mon téléphone pour me concentrer sur la route. Nous venions
tout juste de terminer notre journée de shopping. Ally avait voulu acheter
d’autres robes, au cas où celles que nous avions commandées ne lui
plairaient pas, et elle avait donc laissé Théo chez Asher.
— Et dire qu’au début je ne voulais pas aller à la soirée de cette année,
soupira Ally.
— Pourquoi ?
— Il y a de nombreux conflits entre les réseaux en ce moment, c’est
dangereux. C’est la raison pour laquelle Asher va nous attendre à
l’extérieur. Il le sait.
Mon cœur rata un battement. Ally venait de me confirmer que mon
mauvais pressentiment était justifié. Je ne savais pas à quel genre de
danger nous allions être exposées, mais il n’était pas négligeable. Rien ne
pouvait être négligeable dans ce monde. Mais je refusais de laisser Ally y
aller seule, d’autant que je sentais que me savoir auprès d’elle la
rassurait.
Mon téléphone vibra.
De Psychopathe :

> Vos robes sont arrivées. Et vous, non.


> La patience, tu connais ?
> Avec toi, oui. Avec Théo, non.
Exaspérée, je secouai la tête. Ally baissa la vitre lorsque nous
arrivâmes devant la propriété afin que les hommes nous laissent passer.
— Je me demande si Asher aime la compagnie de Théo, gloussa Ally
en sortant du véhicule.
Je me retins de rire et haussai les épaules.
— Je suis sûre que oui.
Si tu savais…
Tate accourut jusqu’à nous en aboyant comme un fou lorsqu’Ally
ouvrit la porte. La voix d’Asher résonna au même moment : — Ton fils
est mort, j’ai l’impression.
Je levai les yeux au ciel et m’approchai du psychopathe qui détestait
les enfants et qui, pourtant, avait Théo endormi sur les genoux.
— Il a le sommeil lourd, dit Ally en posant mes sacs sur la table basse.
Hé…
Elle passa la main dans les cheveux de son fils et enroula son bras
autour de son petit corps pour l’emmener loin d’Asher, qui poussa un
long soupir de soulagement. Je ris, moqueuse.
— Les robes sont arrivées, annonça-t-il en se levant.
— Tu peux mettre mes sacs dans la voiture ?
Il hocha la tête et quitta la pièce.
— On part d’ici à 20 heures, demain. Tu auras besoin de mon aide
pour te préparer ?
— Je vais m’en sortir, répondis-je en secouant la tête.
En réalité, je n’allais jamais pouvoir y arriver seule. Asher tenait à le
faire. C’était très différent.
Lorsque Ally s’en alla, je montai les sacs à l’étage. Je devais choisir la
robe que j’allais porter.
Mon rythme cardiaque s’accéléra quand Asher déclara derrière moi :
— J’espère que tu n’as pas commencé les essayages sans moi, mon
ange…
CHAPITRE 37 : PRESSENTIMENT
Ella
Le lendemain, 19 heures.

— Non.
Je soupirai d’agacement et croisai les bras. C’était la septième robe
que j’essayais et il n’avait qu’une seule et même réponse à la bouche.
— Mais elle est…
— Trop courte ? Oui. Très.
Je ne pouvais pas lui donner tort sur ce coup. C’était Ally qui l’avait
choisie, et pour tout dire, mon tee-shirt était plus long que ce bout de
tissu qui valait une centaine de dollars.
Il me lança une robe bleue que j’attrapai de justesse et je soufflai un
bon coup avant de retourner me changer dans la salle de bains. Cette robe
était assez jolie. Elle m’avait plu dès l’instant où j’avais posé les yeux
dessus, mais la question était : allait-elle plaire à Scott ?
Je connais déjà la réponse…
— Tu renonces déjà à la soirée ?! s’exclama-t-il depuis sa chambre.
Je secouai la tête puis quittai la salle de bains pour le rejoindre. Le dos
contre la tête de lit et les bras croisés, il jaugea du regard ma tenue.
— N…
— Va te faire foutre.
Je m’avançai vers le lit pour saisir une robe qu’avait commandée Ally,
lorsque mon regard se posa sur Asher. Il observait mes mouvements, un
sourire satisfait aux lèvres.
Et là, je compris son petit jeu.
Mon regard s’assombrit. L’enfoiré ! Il voulait me dissuader d’y aller, il
voulait m’énerver pour que je baisse les bras.
— T’es vraiment… T’es vraiment un connard, Asher Scott.
— Je n’ai rien fait, répliqua-t-il d’un ton faussement innocent.
Je lui montrai mon majeur et quittai la chambre alors qu’il s’esclaffait.
Rapidement, je me retrouvai dans la pièce qui m’avait vue trop de fois en
si peu de temps. J’essayai de fermer seule le Zip à l’arrière de ma robe,
sans succès. Je fermai le bouton en haut, ça pouvait le faire en attendant.
Oh, elle est jolie…
La robe était assez longue, de couleur émeraude, fendue au niveau de
la cuisse, avec des bretelles tombantes que j’adorais. Je comptais bien la
garder.
D’un pas décidé, je m’avançai vers la chambre d’Asher, qui était
encore à moitié allongé sur son lit, son téléphone entre les mains. Je me
raclai la gorge pour attirer son attention. Lorsqu’il releva la tête dans ma
direction, son regard changea. Il parcourut chaque centimètre de ma robe,
s’attardant sur les endroits où ma peau était dénudée.
— Alors ?
Il ignora ma question. Il saisit brusquement son téléphone et son flash
s’alluma.
— Tu es très jolie, me complimenta-t-il en regardant la photo qu’il
venait de prendre. Oui.
Je manquai de crier de joie. J’avais enfin la robe qu’il me fallait.
— Elle me plaît aussi. J’allais la choisir, avec ou sans ton accord,
répliquai-je en tournant les talons.
— Je l’ai choisie parce qu’elle paraît plus facile à déchirer que les
autres, mon ange.
Mon rythme cardiaque s’affola. Je fuis la chambre pour aller me
maquiller dans la salle de bains.
Quelques minutes plus tard, j’entendis Asher se poster derrière moi
alors que j’étais concentrée à m’appliquer du fard.
— Ally passe te prendre à 20 heures. D’après Heather, Sabrina compte
arriver parmi les premières.
— Heather vient, elle aussi ? demandai-je.
— Je pense, oui, mais elle ne sera pas dans vos pattes. Elle a autre
chose à faire.
L’idée qu’Heather participe à la soirée des captives me mettait mal à
l’aise. Je me sentais beaucoup trop en danger lorsqu’elle était dans les
parages.
— Je ne serai pas loin, murmura Asher.
Je poussai un léger soupir. La présence d’Asher me rassurait, mais elle
m’angoissait également car Asher ne se déplaçait jamais pour rien.
— Pourquoi vert ? me demande subitement Asher.
— Ally m’a conseillé d’accorder mon maquillage à ma robe, répliquai-
je.
— Pourquoi te maquiller autant si c’est pour l’enlever dans quelques
heures ?
— Pourquoi tu manges si tu sais que tu vas chier dans quelques heures
?
— Et cette poudre, c’est pour quoi ?
— D’après Ally, elle sert à matifier, l’informai-je en m’attaquant à la
seconde paupière. Asher, je sais que tu connais tous ces produits. Ta sœur
est folle de maquillage.
Il rit doucement et s’appuya contre l’encadrement de la porte.
— Arrête de me déconcentrer, lui demandai-je en croisant son regard
dans le miroir.
— Oh… parce que je te déconcentre ?
Le ton de sa voix venait de changer et mon cœur s’affola. Je maintins
toutefois une attitude neutre. J’essayais de tracer mon trait d’eye-liner en
ignorant le regard insistant d’Asher. Il se rapprocha de moi jusqu’à ce
que son souffle caresse délicatement ma joue rosie par le maquillage… et
par sa présence.
— Toi, non, affirmai-je avec aplomb. Tes questions, oui.
— T’es pas drôle.
— Et toi, tu t’ennuies, rétorquai-je en inspectant mon visage une
dernière fois. Tu devrais regarder un truc sur la télé, on part dans une
heure.
— Ne m’en veux pas, mais… mes yeux préfèrent ton reflet à la télé,
répliqua-t-il.
Sa phrase m’arracha un sourire que je dissimulai en appliquant du
rouge à lèvres. Je pouvais sentir ses yeux sur ma bouche.
— Ça s’enlève rapidement ?
— Oui, je n’aime pas…
Sans me laisser le temps de terminer, il captura ma mâchoire et écrasa
brutalement ses lèvres sur les miennes. Haletante, je fermai les yeux en
sentant ses dents me mordiller doucement. Très vite, sa langue vint
trouver la mienne et sa main quitta ma mâchoire pour s’enrouler autour
de mon cou.
À bout de souffle, j’interrompis notre baiser. Je gloussai devant sa
bouche à présent écarlate. Il esquissa un léger sourire en avisant son
reflet dans le miroir. Le rouge à lèvres étalé autour de nos bouches
témoignait de l’intensité de notre baiser.
— T’as intérêt à pouvoir l’enlever.
Je l’essuyai à l’aide d’un coton imbibé de démaquillant avant d’en
appliquer une nouvelle couche. Il m’enlaça par derrière et posa son
menton sur mon épaule.
— J’ai besoin que tu m’aides à fermer ma robe, lui dis-je.
Son regard s’illumina. Je levai les yeux au ciel, même si mon cœur
battait très fort, un effet que lui seul avait sur moi. Il s’éloigna pour me
détailler de haut en bas. Il s’attarda sur mon décolleté et je me raclai la
gorge pour attirer son attention.
— Tourne-toi, ordonna-t-il.
Mon rythme cardiaque s’accéléra alors que je pivotais. Lentement, il
s’approcha de moi. Je sentais sa présence près de mon dos dénudé. Un
frisson remonta le long de ma colonne vertébrale lorsque le bout de ses
doigts frôla ma peau.
Soudain il pressa ses lèvres sur mon cou avant de le suçoter. Les yeux
fermés, je me laissai aller en poussant quelques gémissements. Ses doigts
remontaient très lentement la fermeture Éclair de ma robe tandis que sa
bouche marquait ma peau.
Merde.
— Asher… ça va se voir…
Pour toute réponse, ses dents me mordillèrent davantage. Il s’arrêta
seulement lorsque ses doigts eurent complètement remonté ma fermeture.
Il embrassa mon épiderme avant de me faire face, un sourire fier aux
lèvres.
— Au moins, maintenant, elles sauront que tu m’appartiens.
Elles ? Attends…
Je m’approchai rapidement du miroir et un hoquet d’effroi s’échappa
de ma bouche lorsque je découvris la marque écarlate au creux de mon
cou. Asher poussa un soupir de satisfaction en prenant une cigarette.
— Je… Comment je vais cacher ça ?!
— Ce n’est pas fait pour que tu le caches, me répondit-il. Tu devrais te
dépêcher, on part dans quelques minutes. À moins que tu veuilles rester
ici…
— Non. Habille-toi, Scott. Ally arrive bientôt.

*
West Hollywood, une heure plus tard…

Les captives s’amassaient entre les quatre grands murs de l’immense


salle aménagée pour la soirée. Champagne, luxe et robes sophistiquées
étaient au menu. Je reconnus des visages, comme ceux de Heather et de
Romee, mais celle qu’on attendait n’avait pas encore pointé le bout de
son nez.
Sabrina.
Asher attendait à l’extérieur avec Carl et Théo. Inutile de préciser que
le petit Théo provoquait la colère d’Asher, qui me bombardait de
messages pour se plaindre.
De Psychopathe :

> Il veut jouer avec mon téléphone ?!


> Ally a dit qu’elle lui rapporterait le sien dès qu’elle aurait terminé
avec Sabrina. Sois patient.
Au moment où mon téléphone vibra à nouveau, Ally pressa ma main
sous la table pour attirer mon attention. Celle que je n’avais pas revue
depuis Las Vegas était enfin là.
Romee s’assit sur la chaise face à nous.
— Elle est arrivée, nous dit-elle en buvant son verre. Mais
apparemment, elle ne compte pas rester très longtemps.
Je fronçai les sourcils. L’année dernière, elle était pourtant restée
jusqu’à la fin.
— Pourquoi ? l’interrogea Ally.
Pour toute réponse, Romee haussa les épaules. Je scrutai son
expression hautaine et arrogante, qui s’adoucit lorsque Heather la prit
dans ses bras. Ma bouche s’entrouvrit. Elles étaient amies ?
— Pourquoi Scott n’a pas demandé à Heather de faire passer le
message ? demanda Romee. Elles semblent proches…
Un autre visage connu apparut dans mon champ de vision. Riley, la
meilleure amie de Bella.
Ally lui adressa un signe de la main et elle nous rejoignit. J’avais
encore du mal à assimiler que la jolie rousse était elle aussi une captive,
comme elle était également la meilleure amie de Bella, qui n’était pas
liée à ce monde… si on oubliait Ben.
— Vous êtes trop jolies…
Elle se figea lorsque ses yeux se posèrent sur moi… ou plus
précisément, sur mon cou. Oh, Asher, comme je te déteste !
— Oui ? marmonna Ally, qui venait de décrocher son téléphone.
J’arrive dans quinze minutes… Il peut patienter… Ça ne va pas te tuer…
Tu mens… Ash, il ne va pas pisser dans ta voiture… Tu es très chiant…
Elle leva les yeux au ciel puis reposa son téléphone. Il lui avait
visiblement raccroché au nez. Riley et Romee étaient en train de discuter
des réseaux respectifs de leurs possesseurs.
— C’est vraiment tendu entre les réseaux, en ce moment, continua
Riley en sirotant sa boisson. Mon possesseur m’a dit de ne pas traîner ici
trop longtemps, il est très méfiant cette année.
— Je sais, Noah ne voulait pas non plus que je vienne cette année,
soupira Romee. Il m’attend à l’extérieur.
Ally se leva. Sabrina, désormais seule près d’une table, jaugeait les
captives avec ce même air condescendant. Je la laissai s’éloigner.
Je pris mon téléphone, qui n’arrêtait pas de vibrer, et, sans surprise,
Asher m’avait laissé trop de messages vides de sens.
> IL TOUSSE, ELLA. IL VEUT ME REFILER SA GRIPPE. ET TU
ME DEMANDES DE PATIENTER ???
> Il veut le téléphone d’Ally. Putain, il est insupportable.
> C’est décidé, je ne veux pas de gosses.
> Ella, t’es vraiment en train de m’ignorer, là ? Sérieusement ?
> Tu es exaspérant. Il veut le téléphone d’Ally parce qu’il y a les jeux
qu’il aime dessus.
> Et non, tu ne vas pas tomber malade à cause de lui.
— C’est Scott qui t’a fait ça ?
Romee me lança un regard malicieux en désignant du menton le suçon
dans mon cou. Mes joues rougirent instantanément et je hochai
timidement la tête.
— J’étais sûre qu’il allait tomber amoureux de toi, c’était inévitable. Je
suis heureuse qu’il ait enfin trouvé quelqu’un de bien.
J’imaginais que Romee était assez proche d’Asher pour savoir qu’il
avait souffert de sa précédente relation. À ces mots, un sourire étira mes
lèvres. J’étais une personne bien. J’étais bien pour lui, comme il l’était
pour moi.
Ally revint à la table, accompagnée de Sabrina. Avec un petit sourire
narquois, elle se pencha vers moi pour me murmurer :
— Et moi qui pensais que tu étais morte depuis bien longtemps,
captive.
Le nom qu’elle venait de me donner anima en moi une vive colère que
je refoulai très difficilement. Elle avait toujours aimé m’appeler ainsi,
comme pour me rappeler le nom rabaissant qu’Asher me donnait
auparavant.
Le visage de Sabrina se figea lorsque je balayai mes cheveux d’un côté
et qu’elle aperçut la marque sur mon cou. Je remis très vite mes cheveux
à leur place, mais Sabrina continua de m’examiner sans un mot. Romee
s’éloigna pour répondre à un appel de son possesseur et fiancé, Noah.
Ally, Sabrina et moi restâmes silencieuses pendant d’interminables
minutes.
— Vous comptez rester ici longtemps ?
— On part dans une heure, répondit Ally.
— Ah oui, vous avez du boulot ! en conclut Sabrina. Vous avez
raison… On dit que la soirée des captives est mortellement ennuyeuse…
et j’en sais quelque chose.
Je fronçai les sourcils en la regardant glousser.
— Personnellement, continua-t-elle, je n’ai aucun bénéfice à tirer de
cette soirée. Faussement heureuse de vous avoir revues, on se retrouve au
réseau… Ally.
Elle me lança un dernier regard puis tourna les talons avant de
disparaître. Mon téléphone vibra, c’était Asher. Je décidai de ne pas
répondre et me tournai vers Ally, une question dans les yeux.
— Elle vient demain, d’après ce qu’elle m’a dit.
Mon téléphone sonna à nouveau et cette fois je décrochai, agacée :
— Quoi ?
— Il veut le téléphone d’Ally. Et Ally. Ne. Réponds. Pas. À. Son.
Putain. De. Téléphone.
Ally me montra les cinq appels manqués d’Asher avec un mélange de
panique et d’exaspération sur le visage.
— Et moi qui voulais rester une petite heure pour discuter avec
Romee…, murmura Ally.

— Je te jure, Théo, grogna Asher au bout du fil, si tu commences à


chialer, je vais vraiment perdre la tête et te laisser dehors. Ne me cherche
pas.
— On sort dans cinq minutes, dis-je à Asher.
Je secouai la tête en l’écoutant menacer l’enfant qui semblait être aussi
fatigué qu’ennuyé. Ally se leva et me demanda de la suivre pour arrêter
ce massacre.
— Il n’est vraiment pas fait pour les gosses, soupira-t-elle en sortant de
la salle.
Il n’est fait pour rien, à ce stade.
L’air frais de l’extérieur fouetta mon visage et un frisson parcourut
mon corps. Marcher avec des talons torturait mes pieds alors que je
tentais de garder l’équilibre pour atteindre la voiture d’Asher. Ce dernier
quitta le véhicule en levant les bras.
— Je vais finir par le tuer, menaça Asher.
La jeune maman ne lui prêta pas attention et ouvrit la portière afin de
prendre son fils exténué dans ses bras. Elle lui donna son téléphone et
l’emmena jusqu’à la voiture de Carl, garée quelques mètres plus loin.
Nous étions loin du brouhaha et de la musique de cette soirée qui
battait son plein. Mes oreilles bourdonnaient et ma vue se fatiguait à
cause des lumières aveuglantes de la salle. Asher posa ses mains sur ma
taille et, instinctivement, je me collai contre lui, en quête de sa chaleur. Je
nichai ma tête au creux de son cou en l’informant que Sabrina viendrait
demain.
— Bien, dit Asher en posant ses lèvres sur ma joue.
— Je pense qu’on devrait y aller, fit la voix d’Ally au loin.
— Oh, attendez ! J’ai oublié mon sac, lançai-je.
— On y retourne. Comme ça, je dirai au revoir à Romee, répondit
Ally.
— Je t’attends dans la voiture, m’indiqua Asher.
Je claquai des dents en marchant à côté de mon amie, qui ne semblait
pas, elle, être dérangée par le froid. Sur le perron, Heather nous observait
avec un regard indéchiffrable.
— Ally, l’interpella Heather, tu peux venir avec moi ? J’ai besoin de te
parler…
Je fronçai immédiatement les sourcils. Ally se tourna vers moi.
— Tu viens ? On…
— Non ! s’empressa d’ajouter Heather. Je veux te parler. Seule.
— Je vais chercher mes affaires, dis-je en posant ma main sur le bras
d’Ally pour la rassurer. On se rejoint à la voiture.
Une fois dans l’entrée, je croisai Romee, qui sortait fumer sa cigarette.
Avec un sourire, elle me tira à l’extérieur. Je ne vais jamais partir.
— Vous partez déjà ?
Mais, alors que j’allais répondre, un bruit assourdissant coupa net
notre discussion. Celui d’une déflagration.
Je fus propulsée en arrière au moment de l’explosion. Et, au milieu des
cris qui emplissaient mes oreilles bourdonnantes, je sombrai dans
l’inconscience.
CHAPITRE 38 : SÉNATEUR
Asher
QG de Los Angeles, six heures plus tard…

— Asher ?
— Il est silencieux depuis l’explosion, souffla Kyle à Kiara.
Alors que mon regard se perdait sur mon réseau, sur le mouvement de
mes hommes en train de décharger des camions, mon esprit était encore à
West Hollywood. Mes oreilles bourdonnaient et mon cœur battait fort,
refusant de se calmer.
Ella était au sous-sol. Cole avait dit qu’elle n’avait rien de grave,
qu’elle avait eu beaucoup de chance, grâce à Romee. Grâce à une
cigarette. Une petite cigarette.
Au moment de l’explosion, j’avais senti mon cœur se briser. Mon
cerveau s’était arrêté, comme tout autour de moi. Je ne savais pas
comment, mais en quelques secondes à peine je m’étais retrouvé près
d’elle.
Je me rappelais Noah qui hurlait, Carl qui cherchait Ally tandis que je
n’arrivais pas à me concentrer sur autre chose qu’elle, ses yeux clos, le
sang qui coulait du sommet de son crâne. Elle s’était évanouie.
Dans ma tête, elle était morte.
— Cole a dit quoi ?
J’étais tétanisé à l’idée de la perdre. Et à cet instant précis, je n’étais
plus maître de mon corps. Mes mouvements étaient machinaux. À vrai
dire, je ne savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas comment j’avais
fait pour conduire, comment j’avais fait pour l’installer sur la banquette
arrière, comme j’avais fait pour arriver jusqu’au QG.
Submergé par mes peurs les plus terrifiantes, je n’avais pas pu penser à
autre chose qu’elle. Je me rappelais avoir appelé Cole, lui avoir hurlé
dessus. Je me rappelai les visages de mes hommes, aussi pâles que le
mien.
Mais surtout, je me rappelais la panique qui avait déferlé dans mon
corps et mon cœur qui tambourinait.
Mon ange.
Je n’arrivais pas à rester calme. Je n’arrivais pas à attendre dans mon
putain de bureau alors qu’elle était peut-être en train de mourir quelques
étages plus bas. Cependant, Cole n’avait pas voulu que je reste, et j’avais
saccagé mon bureau pour libérer ma frustration.
Deux fois.
Je la voyais morte. Mon ventre était noué, seule chose qui me retenait
de vomir de panique. Cette sensation d’impuissance me rendait nerveux.
Et me mettait affreusement en colère. Mais je n’arrivais pas à extérioriser
mes émotions. Le silence était ma seule option pour l’instant.
— Il est capable de parler au sénateur ?
Le sénateur.
— Je ne crois…
— Faites-le entrer, déclarai-je. Et ne revenez pas, sauf si c’est avec des
nouvelles d’Ella.
C’était la première fois que je parlais depuis des heures. Il fallait que je
pense à autre chose, que je m’occupe l’esprit.
Des pas se firent entendre derrière moi et la porte se referma. Il était là.
— Monsieur Brown, commençai-je sans me tourner vers lui. Je suis
presque honoré qu’un membre du gouvernement vienne jusqu’à mon
bureau.
— Qui a tué mon fils ?
Le ton de sa voix était froid, impatient. Mais ça ne faisait qu’attiser ma
folle envie de le faire attendre davantage.
Est-ce qu’elle va bien ?
— Vous devriez prendre place, je ne compte pas vous donner cette
information aussi rapidement, lui répondis-je honnêtement.
— Qu’est-ce que vous voulez en échange ?
Un sourire étira mes lèvres avant qu’une pensée frôle mon esprit, qui
avait soif de pouvoir.
Ella.
Elle doit se réveiller. Putain, ils vont venir me dire ça quand ?
— À votre avis, que vaut mon information ?
— Vous avez déjà tout, Scott, reprit le sénateur derrière moi.
Protection, argent et pouvoir. Je n’ai rien à offrir de plus que ce que vous
avez déjà.
— Si.
Mon ange… ça fait des heures que tu dors, maintenant.
— Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
Est-ce que Cole est avec elle ? Pourquoi elle ne veut pas se réveiller ?
— Je ne donne pas d’informations gratuitement, tout a un prix.
— Quel est le vôtre, monsieur Scott ? dit-il avec plus d’impatience.
Ce n’est pas la réponse que j’attends, enfoiré. Tu peux faire mieux.
Je me demandais si les constantes de mon ange étaient stables, si Cole
la surveillait de près. Je me demandais pourquoi elle refusait de se
réveiller.
Ally était réveillée depuis au moins trois heures.
C’était insoutenable.
— Non, la question, c’est : est-ce que vous êtes prêt à payer ce prix ?
Le nom de la personne qui a tué votre fils est sur le bout de mes lèvres…
— Ne jouez pas à ça avec moi…
— Sinon quoi ? l’interrogeai-je en me tournant vers lui. Vous êtes le
perdant dans l’histoire… pas moi. Vous avez déjà perdu votre fils, ce
serait horrible de vivre avec même question toute votre vie, non ?
Lentement, je m’éloignai de la fenêtre pour m’approcher de ma chaise
en cuir. Je m’assis dessus, face à l’homme qui avait besoin de moi sans
savoir que j’avais deux fois plus besoin de lui.
Est-ce qu’elle allait garder des séquelles de l’explosion ?
D’un œil mauvais, le sénateur fixait mon visage dénué de toute
émotion.
— Vous avez perdu un être cher, vous aussi, reprit-il.
Mes pensées se dirigèrent vers une personne que j’estimais du plus
profond de mon être.
Papa.
— Cette information n’est pas secrète, vous étiez le premier ravi par la
nouvelle. Vous pensiez que je me montrerais plus tolérant que mon père,
si je me souviens bien.
— Votre famille nous avait alertés sur votre nature, me confia le
sénateur. Alors, non, je n’étais pas ravi à l’idée que vous montiez sur le
trône. Je savais que nous en arriverions là.
— C’est-à-dire, monsieur Brown ?
Je posai mes coudes sur la table et croisai mes doigts devant ma
bouche, plus intéressé par la tournure de la conversation.
— Au moment où vous alliez me baiser.
Je haussai les sourcils.
— Votre langage choque mon innocence.
Pourquoi personne ne me dit si elle va bien ? Est-ce qu’elle va bien ?
— Votre insolence me donne envie de sortir de ce bureau.
— Et pourtant, vous êtes encore là, m’amusai-je. C’est frustrant, n’est-
ce pas ? De ne pas avoir ce qu’on veut alors que c’est à portée de main ?
— Qu’est-ce que vous voulez, à la fin ?!
— Accordez-moi ce que je veux et je vous donnerai l’information que
vous cherchez désespérément depuis des semaines.
— Dites-moi ce que vous voulez d’abord.
Un petit rire s’échappa de mes lèvres. Bien sûr que non, ce serait trop
facile.
— Vous savez… dans mon monde, les conflits sont permanents. Tout
va très vite… Je peux vous dire que trois assassinats de dirigeants ont été
commandités depuis que vous êtes dans ce bureau… et que je suis
l’auteur de deux d’entre eux.
— Pourquoi cette information, Scott ? me demanda-t-il, suspicieux.
Je pris lentement une énième cigarette et l’allumai tranquillement sous
le regard agacé de monsieur le sénateur de mes couilles.
Est-ce que Cole a bien vérifié qu’elle n’avait pas d’autres blessures ?
— Parce qu’actuellement… trois de mes hommes attendent mon signal
pour tuer la personne que vous recherchez, repris-je après avoir soufflé la
fumée. Comme vous le savez déjà, j’ai perdu un être cher… et j’ai adoré
tuer celui qui me l’a arraché.
Son regard changea tout à coup.
On dirait bien que je touche au but.
— Je peux vous enlever ce plaisir en un battement de cils. Sa vie est
entre mes mains, mais elle pourrait être entre les vôtres.
— Est-ce que ce que vous allez me demander aura des conséquences
pour le gouvernement ?
Mon sourire s’élargit. On avance très bien.
— Pas sans votre aide.
— Est-ce que cela aura des conséquences pour les Américains ?
— Oh, très peu…
— Est-ce que je vais regretter mon choix de vous dire oui ?
— Vous regrettez déjà d’être rentré dans mon bureau, vous ne verrez
pas la différence.
Allez… Dis-le, qu’on en finisse ! J’ai besoin d’aller la voir…
Je fixais l’homme face à moi. Il ne pouvait pas dire non. Il ne comptait
pas dire non.
Près de moi reposait un dossier complet sur l’homme qu’il recherchait.
Ce même homme qui dirigeait le réseau de trafic d’humains qui voulait
kidnapper mon ange. Ils avaient tué le fils du sénateur pour me coller le
meurtre sur le dos. Mais retrouver la trace de quelqu’un est un jeu
d’enfant quand tous vos contacts vous doivent quelque chose.
J’allais non seulement protéger mon ange… mais aussi trouver un
moyen de prendre la place de Shawn sans avoir à craindre les
répercussions. Ma soif de pouvoir se décuplait à une vitesse folle. Je
touchais au but, j’étais à un pas du pouvoir…
— Je ferai tout ce que vous attendez de moi.
Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale et un sourire étira
mes lèvres. C’était exactement la phrase que j’attendais.
— J’ai besoin de votre signature… Enfin, de vos signatures,
commençai-je après avoir intérieurement savouré ma victoire. Je vais
mettre la main sur la Scott Holding Company très prochainement… et,
pour le bien de tous, j’exige de vous que vous fassiez taire les journaux
sur l’activité de mon réseau et que vous enterriez les dossiers
compromettants sur nous.
Sa bouche s’entrouvrit, il devint blanc comme un linge.
— Vous… Vous avez…
— Je n’ai pas autant de contacts dans votre monde, et vous n’en avez
pas assez dans le mien. C’est gagnant-gagnant, après tout. Nos petits
arrangements pourraient être dévoilés si les journaux décidaient de
fouiner…
Je savais que j’avais plus à perdre que lui dans cette histoire. Mais
c’était un aller sans retour, il avait prononcé les mots que j’avais
enregistrés.
— C’est impossib…
— Je vous épargne les détails, mais les règles de notre famille me
permettent de prendre le contrôle de la SHC dans un certain cas de
figure, expliquai-je plus sérieusement. Alors, je vais le faire.
Je tirai de mon tiroir le contrat qui allait me lier une nouvelle fois au
gouvernement et le posai sur la table, à côté d’un stylo. Le sénateur,
blême, parcourut chaque ligne de ce document que j’avais lu à maintes
reprises.
Si près du but…
— Vous aviez déjà tout prévu, n’est-ce pas ?
Avec un petit rire, je rétorquai :
— Non, monsieur le sénateur, je ne prévois rien. Je saute sur les
occasions qui se présentent à moi et parfois… je les crée.
— Qui me dit que l’homme que vous avez est vraiment le tueur de
mon fils ?
— Il y a dans cette enveloppe tout ce dont vous avez besoin.
Informations personnelles, casier judiciaire, ADN et preuves… J’ai
même déniché un enregistrement de sa voix lorsqu’il torturait votre fils.
Son regard s’assombrit et, d’un geste brutal, il prit le stylo pour signer
le contrat. L’adrénaline se déversa dans mon organisme. Il venait de
signer. J’avais le feu vert. Le trône était à moi.
Enfin.
Quelqu’un toqua à la porte et mon rythme cardiaque s’accéléra.
Ella.
— Asher, dit Ben en entrant dans le bureau, elle s’est réveillée.
Le poids qui comprimait ma cage thoracique depuis des heures venait
de disparaître, comme s’il n’avait jamais été là. Dans un rire tremblant, je
laissai ma tête tomber en arrière avant de me lever de ma chaise.
— J’arrive tout de suite.
Je me tournai vers le sénateur et, enfin, lui donnai ce qu’il était venu
chercher.
— J’aurais bien voulu continuer cette conversation, mais j’ai mieux à
faire, dis-je en enfilant ma veste. Nous avons tous les deux eu ce qu’on
voulait. Mes hommes vont vous raccompagner.
Sans lui laisser le temps de répondre, je quittai mon bureau et dévalai
les escaliers. Tout ce qui importait, c’était elle.

*
Ella

— … et Ally ?
— Elle… bien… Heather… voiture…
Mes oreilles sifflaient encore, un son si aigu que je grimaçais. Mon
corps pesait une tonne, chaque mouvement me demandait un effort
surhumain.
— Romee… blessés… Ally dans l’explosion…
J’entendais les échos de deux voix masculines autour de moi, mais je
ne comprenais qu’un mot sur deux. Mon cerveau était encore trop fatigué
pour se concentrer sur quoi que ce soit.
Mort… blessés… l’explosion… Ally…
— Ella… Ella… entends ?
Doucement, mes paupières s’ouvrirent et la lumière agressa ma vue
encore floue et sensible. Je plissai les yeux en grognant alors que mon
mal de tête empirait.
Très vite, je compris que j’étais allongée dans un lit. Deux ou trois
silhouettes me surplombaient et je sentais une brûlure au niveau de mon
front, comme des picotements. Lentement, j’essayai de reprendre le
contrôle de mon corps encore engourdi, mais je n’avais pas les idées
claires. Quelque chose s’était produit.
L’explosion !
Je me rappelais les cris, les fenêtres qui avaient explosé. J’avais perdu
connaissance. La panique s’empara de moi lorsque je pris conscience de
la situation. Étais-je blessée ? Où était Romee ? Et Ally ?
— Est-ce que tu peux nous parler, Ella ?
— Hmm…
— Ne te lève pas, m’ordonna une voix rauque que je reconnus
aussitôt. Tu as été inconsciente pendant six bonnes heures.
— Ella, tu es blessée au bras et au front mais tu n’as aucune séquelle,
me rassura Cole. Même si la plaie sur ton ventre s’est rouverte, tout va
bien, maintenant. Est-ce que tu as mal quelque part ?
Je secouai légèrement la tête en guise de réponse.
Tout au long de la série de tests, Asher observa, silencieux et le visage
blême.
— Tout va bien, elle réagit bien. Il faut simplement qu’elle se repose,
déclara Cole en se levant. S’il y a des complications, appelle-moi.
Asher prit place sur le siège de Cole lorsque ce dernier quitta la pièce.
Je grognai à cause de la pression dans mon crâne, et immédiatement il
fronça les sourcils, le regard inquiet.
— Tu as mal quelque part ? Tu veux que je rappelle Cole ?
— Non… j’ai mal… à la tête…
— C’est normal, le haut de ton crâne s’est légèrement ouvert à cause
de ta chute, m’informa Asher en me prenant la main, mais ça va
cicatriser.
— C-Comment va Ally ?
Il embrassa délicatement le dos de ma main et je sentis ses doigts
trembler contre les miens.
— Elle va bien. Elle et Heather n’ont presque rien, comme toi et
Romee, me rassura-t-il en déposant des milliers de baisers sur ma peau.
Noah s’occupe d’elle… Tu veux boire ou manger quelque chose ?
La tension dans mon corps se dissipa. Mais je ne comprenais pas qui
avait eu l’audace de s’attaquer aux captives des dirigeants des plus
grands réseaux, c’était insensé.
— N-Non… je suis… inconsciente depuis combien de temps ?
— Je dirais six heures, peut-être sept, si on compte le trajet, me
répondit Asher. J’ai vraiment cru que tu étais morte durant les cinq
premières secondes.
— Moi aussi…
Je grimaçai à la vue du nouveau pansement qui recouvrait la peau de
mon ventre. Asher avait l’air épuisé mais désespérément heureux de me
voir. Comme s’il était resté à mon chevet pendant des heures. Était-ce le
cas ?
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— On pense que trois réseaux se sont alliés pour préparer cette
explosion. Comme par hasard, leurs captives n’ont pas été touchées et ces
réseaux étaient en guerre avec les autres, dont le mien. Il y a eu plusieurs
morts et énormément de blessées. Il y a beaucoup de tension entre les
réseaux, et ça n’a fait qu’empirer la situation.
Mon cœur palpita, pris d’un sentiment d’insécurité intense.
— Tu vas faire quelque chose ?
Il secoua la tête et s’approcha de moi. Ses lèvres se pressèrent sur mon
front tandis qu’il murmurait :
— Je connais les responsables et je te promets que plus jamais ces
personnes ne poseront les yeux sur toi. Ce n’est pas moi qui m’en
occuperai, je n’ai pas le temps de gérer cette merde. Mais ne t’inquiète
pas, elle sera réglée. J’ai des choses plus importantes à faire, et parmi
elles prendre soin de toi et te remettre sur pied. Ne pense plus à ces
conneries, d’accord ?
Je hochai la tête. Il colla son front au mien. J’aperçus son petit sourire
en coin caractéristique lorsqu’il déclara :
— On a un voyage à faire… L’Australie nous attend, mon ange. On la
fait attendre depuis trop longtemps.
CHAPITRE 39 : SYDNEY
Ella
Une semaine plus tard, Los Angeles.

— Quelqu’un sait pourquoi il nous tous a rameutés ici ? soupira Ben.


J’ai promis à Bella de passer la soirée avec elle.
Nous étions tous les quatre réunis dans le salon. Asher était parti très
tôt ce matin au réseau et n’était pas rentré depuis. Pour la première fois
depuis des semaines, j’étais restée sans sa surveillance. Et, pour la
première fois depuis plusieurs jours, ses hommes ne parcouraient pas le
jardin de sa propriété.
Ben m’avait expliqué qu’il avait trouvé la solution pour coincer le
réseau qui me traquait. Les choses commençaient enfin à se calmer.
Pourtant, quelque chose nouait encore mon ventre. L’Australie. Asher
m’avait promis qu’on irait dès mon rétablissement, et ce n’était plus
qu’une question de jours. Mes blessures guérissaient bien, j’avais
retrouvé mes forces et Asher prenait soin de moi, jusqu’à préparer mon
dîner tous les soirs et à me laisser regarder les Teen Titans en boucle.
Quelle vie de rêve.
— Peut-être pour parler de Londres ? proposa Ally en caressant les
cheveux de son fils, qui dormait sur ses genoux.
— Londres ? m’étonnai-je. Comment ça, Londres ?
— Asher veut organiser une réunion de famille à Londres pour
l’affaire de Shawn, m’expliqua Kiara. Je pense que c’est pour ça qu’il…
Le bruit d’un moteur retentissant la coupa. Ben se leva du canapé en
s’étirant.
— On va le savoir assez rapidement, marmonna-t-il.
Au même moment, nous entendîmes la porte du garage claquer. Tate
accourut devant la porte, sa queue remuant dans tous les sens, ce qui
m’arracha un gloussement.
Asher apparut. Nos regards se croisèrent quelques secondes avant qu’il
pose les yeux sur ses amies et son cousin, qui patientaient depuis presque
une heure.
— T’en as mis, du temps ! râla Ben.
— Qu’est-ce qu’il y avait de si urgent pour qu’on ne puisse pas en
parler demain ? l’interrogea Kiara.
— Demain, on ne sera pas là, déclara Asher d’un ton si neutre que
mon cœur palpita.
Ah bon ?
— Quoi ?
— Qui « on » ? demanda Ben en fronçant les sourcils. J’ai déjà des
choses à fai…
— Ella et moi ne serons pas là pendant plusieurs jours, le coupa Asher
en s’approchant du salon. On va en Australie.
— QUOI ? Mais vous êtes fous ! s’exclama Ben en écarquillant les
yeux. De tous les pays, vous avez choisi le plus mortel ?! Vous avez
oublié tout ce que je vous ai raconté ?
Je ne pus me retenir de rire devant sa réaction. Ben détestait mon pays
natal et ne s’en cachait pas, il avait une peur réelle de ce qu’on pouvait y
trouver.
— On ne va pas faire un safari, soupira Asher en levant les yeux au
ciel. Ella a besoin d’y aller, et je l’accompagnerai. Vous vous occuperez
du réseau pendant mon absence.
Ally et Kiara, silencieuses, assimilaient les informations.
— Dès mon retour, reprit Asher, je veux organiser cette réunion à
Londres. Préparez tout ce dont j’ai besoin : compilez les preuves,
ressortez nos lois familiales et ajoutez tout ce que vous jugerez
nécessaire.
— Tu sais combien de temps tu vas rester en enfer ?
— Ella décidera, déclara Asher en me lançant un regard. Je vous
informerai de notre retour deux jours avant, vous aurez le temps de
prévenir la famille.
Ils discutèrent des affaires du réseau tandis que je restais dans mon
coin, fixant Asher. Depuis que nous nous étions retrouvés, l’Australie
nous attendait. Et nous étions sur le point d’y aller.
Mon ventre se noua dans un mélange de peur, d’excitation et de hâte.
Une grande hâte.
Maman.
Je n’avais jamais vu sa tombe et je voulais absolument la voir, mais
aussi retrouver la maison de mon enfance et les souvenirs que j’avais
laissés là-bas. Les bons uniquement.
Le groupe se leva et nous adressa des signes d’au revoir auxquels je
fus la seule à répondre. Asher, quant à lui, resta silencieux. Une fois la
porte fermée, il se servit un verre de whisky.
— Ça va ?
Il répondit à ma question par un léger hochement de tête. Depuis son
arrivée, il semblait ailleurs, comme plongé dans ses pensées. Je me
demandais ce qui le maintenait aussi… concentré.
Asher se racla la gorge avant de boire une nouvelle gorgée. Il gloussa,
ce qui me fit froncer les sourcils.
— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je, curieuse.
Il haussa les épaules.
— Pour une fois, Ben a gagné un pari contre Kiara. Le voilà plus riche
de 1 000 $.
— Quel pari ?
Il secoua la tête en souriant. Il refusait de répondre à ma question.
Dans un soupir, je me levai pour lui faire face tandis qu’il posait sur moi
un regard énigmatique.
— Je t’ai déjà dit que tu étais très jolie ?
Son compliment m’arracha un sourire, que je tentai de dissimuler.
— On part demain matin ?
Il hocha la tête. Tate vint se frotter contre mes jambes. Je le pris dans
mes bras avant de tourner les talons en direction de ma chambre.
— Où est-ce que tu vas ?
— Faire ma valise, répondis-je, comme si c’était évident.
Un sourire étira ses lèvres et son regard s’illumina. Avec précaution, il
posa son verre sur la table basse.
— Je viens avec toi.
Je connaissais ce regard… Les intentions d’Asher n’avaient rien
d’innocent, et il ne s’en cachait pas.

*
Une heure plus tard…

— Pose ça.
— T’imaginer porter cette lingerie me fait bander, me dit-il en faisant
tourner mon sous-vêtement autour de son index.
— Et ton silence me fait jouir, Asher, répondis-je d’un ton excédé.
Alors tiens ta langue.
Il écarquilla les yeux, ahuri par ma réponse aussi crue que ses paroles.
Il jacassait depuis qu’on avait franchi le seuil de la porte, et depuis une
heure je n’avais que très peu avancé. Il commentait tout ce que je mettais
dans ma valise, échafaudait des scénarios, me provoquait avec des
phrases salaces.
— Pourtant… tu as joui avec ma langue…
Mon cœur rata un battement mais je ne répondis rien. Peut-être que
rester muette allait le calmer.
— Tu ne te rappelles pas ?
Mon soupir fut ma seule réponse. Assise dos à lui sur le lit tandis qu’il
me narguait, allongé, je pliais mes vêtements en silence.
— On dirait que tu as perdu ta langue, mon ange…
Le matelas s’affaissa soudain et, lentement, il vint se positionner
derrière moi tout en me fixant dans le miroir face à nous. Avec un
sourire, il captura mes hanches. Le torse collé à mon dos, il enfouit son
nez dans mon cou.
La respiration irrégulière, je n’arrivais pas à détacher mon regard du
sien, empli de désir.
— Je peux arranger ça, reprit-il en me caressant de ses lèvres. Tu
aimerais que j’arrange ça pour toi, mon ange ?
Ses doigts se mirent à jouer avec l’élastique de mon short. Le froid de
ses bagues me faisait frémir, son regard brûlant me faisait perdre la
raison.
— Regarde-moi.
Il murmura son ordre au creux de mon oreille au moment où ses doigts
atteignirent ma culotte. Il caressa mon intimité à travers le tissu et un
petit gémissement sortit de ma bouche.
— Écarte les jambes pour moi, mon ange.
Sans me lâcher du regard, il enleva sa main de mon short et retira ses
bagues avant revenir à sa position de départ. Lentement, j’obéis pour le
laisser caresser ma féminité avec plus d’intensité.
— Je vais te faire hurler mon prénom si fort que mes hommes
penseront que je te torture.
Ma bouche s’ouvrit davantage en sentant deux de ses doigts entrer en
moi. Ses dents mordillaient la peau de mon cou tandis qu’il effectuait des
va-et-vient à l’intérieur, au départ lents, puis de plus en plus soutenus.
— Regarde-moi. Regarde-moi te faire du bien.
Il me fixait dans le miroir mais je peinais à maintenir le contact visuel
à cause de la cadence imposée par ses doigts. Il me faisait perdre la tête.
Sa bouche s’entrouvrit lorsqu’il accéléra davantage tandis que je haletais
en essayant de retenir mes gémissements.
Son autre main empoigna mes cheveux et il bascula ma tête en arrière.
Ses lèvres s’écrasèrent sur ma mâchoire. Mes doigts pressaient son bras
contracté avec plus de force à mesure que je sentais une bulle de pression
se former dans mon bas-ventre. Une chaleur insoutenable m’envahit
quand ses doigts accédèrent au point le plus sensible de mon corps.
— A… Asher…
— Gémis mon prénom, mon ange, grogna-t-il contre ma peau. Je t’en
supplie…
Ses doigts me pénétraient plus profondément et je hurlai de plaisir
alors qu’il admirait mon reflet dans la glace.
— C’est ça, mon ange… Tu aimes ce que je te fais ? Tu aimes sentir
mes doigts ?
— Ou-Oui…
— Je te ferai tout ce que tu veux, murmura-t-il en caressant mon
clitoris. Dis-moi ce que tu veux…
Naturellement, mes hanches ondulèrent contre sa main. Son regard
s’illumina tandis que mon corps bougeait de lui-même contre ses doigts.
Je rejetai la tête en arrière et il en profita pour suçoter mon cou. Ma vue
s’embua lorsque je sentis la bulle s’intensifier.
Je laissai échapper un cri de plaisir au moment où une vague déferla
dans mon corps, venant faire trembler chaque cellule, chaque veine et
tous mes membres encore fragiles.
Je me laissai tomber contre son torse et il me rattrapa en laissant
échapper un petit rire.
— Alors… tu te rappelles, maintenant ?
Mon rire lui répondit. Les bras enroulés autour de ma taille, il déposa
un baiser sur le haut de mon crâne en murmurant :
— Utilise-moi quand tu veux pour te rafraîchir la mémoire.

*
Le lendemain, treizième heure de vol.

— On atterrit dans quelques minutes, monsieur Scott.


— Bien.
Nous venions de nous réveiller de notre sieste mais, à cause du
décalage, j’étais exténuée, même si notre séjour n’avait pas encore
commencé. Toutefois, l’annonce de l’hôtesse avait fait naître une boule
d’excitation dans mon ventre, associée à des frissons de peur.
Je ne réalisais pas encore tout à fait que j’étais sur les terres
australiennes, avec Asher, sur le point de renouer avec mon passé et mon
enfance.
— Tu es prête ?
Je haussai les épaules et ses bras se resserrèrent autour de moi. Je me
nichai au creux de son cou et humai son odeur dans l’espoir de diminuer
mon stress.
— Tu as les clés de ma maison ? demandai-je.
— Oui.
— Et l’adresse ?
— Oui.
— Et celle du cim…
— Oui, Ella, souffla Asher d’un ton exaspéré. J’ai tout.
J’avais peur, par je ne savais quel moyen, de perdre mes valises.
J’avais alors tout confié à Asher, ce qui avait redoublé mon stress lorsque
je m’étais rappelé qu’il n’était pas vraiment précautionneux avec ses
affaires.
— J’ai acheté une maison à Sydney, déclara-t-il.
J’étouffai un cri de surprise en le dévisageant, les yeux écarquillés. Il
m’annonçait ça comme s’il me disait qu’il avait acheté du lait.
— Tu as fait quoi ?
— Je suis sûr que cette escapade sera la première d’une longue série de
séjours ici, et je n’aime pas les hôtels, me dit-il simplement en
s’éloignant de moi. Encore moins les Airbnb.
Alors que j’allais répondre, je sentis le jet atterrir. Et mon cœur palpita.
Je me levai du canapé pour contempler le paysage à travers le hublot, à
la fois excitée et anxieuse à l’idée de poser le pied sur le sol australien. Il
était actuellement 19 heures à Sydney. Il y avait dix-huit heures de
décalage avec Los Angeles, raison pour laquelle nous étions épuisés.
Bienvenue en Australie, Ella.
Lorsque je quittai le jet, mes yeux s’illuminèrent devant le ciel rose au-
dessus de la ville. L’aérodrome était vide, à l’exception d’une voiture qui
nous attendait. Asher avait également un réseau ici, mais il ne comptait
pas y aller avant que je termine ce que j’avais à faire.
J’étais sa priorité.
Asher m’ouvrit la portière et je m’engouffrai à l’intérieur, le regard
encore perdu sur le ciel époustouflant. Je sentis l’attention du blond sur
moi, si bien que je tournai la tête dans sa direction. La vision de son
sourire en coin accéléra mon rythme cardiaque.
— Tu es magnifique.
Sans me laisser le temps d’assimiler ce qu’il venait de dire, ses lèvres
se posèrent sur les miennes et mon souffle s’alourdit. Comme s’il venait
de m’ôter un poids, mon appréhension s’envola. Une main sur ma joue, il
approfondit notre baiser, m’incitant à ne penser à rien d’autre qu’à nous.
La voiture démarra et j’interrompis notre baiser pour lui demander : —
Où est-ce qu’on va ?
— Dans ma nouvelle propriété. On dépose nos affaires d’abord. Tu
veux aller au cimetière tard le soir ? C’est glauque…
Nous rîmes tout en nous dévorant des yeux. Ses iris gris me rendaient
toujours aussi nerveuse. Nous en avions fait, du chemin, mais certaines
choses n’avaient pas changé.
— On pourrait y aller demain matin ?
— Bien sûr, me répondit-il doucement. Si tu veux, on peut aller voir ta
maison d’enfance une fois qu’on aura déposé nos affaires ?
— Je crois que j’aimerais bien… oui.
Ma mission avait enfin commencé.

*
Deux heures plus tard…

— Je fais ce que je veux, rétorqua Asher en conduisant.


— CINQ ÉTAGES ? CINQ ÉTAGES, ASHER ? C’EST UN
MANOIR !
La « propriété » que monsieur avait achetée était très, très loin d’être
juste une « maison ». Je la soupçonnais même d’être plus grande que
celle de Los Angeles.
— La vue me plaisait bien, se justifia le blond, concentré sur la route.
T’as vu l’ascenseur ? Je peux te baiser dedans sans qu’aucun gosse ni
cadavre préhistorique ne débarque.
— J’hallucine ! marmonnai-je, exaspérée par ses motivations.
Je me tournai vers la vitre. Les rues m’étaient inconnues, comme si je
n’avais jamais vécu ici. Comme si on avait effacé de ma mémoire les
onze premières années de ma vie. Pourtant, d’après le GPS, le quartier de
mon enfance n’était pas très loin.
Selon Paul, c’était à cause de mes traumatismes. Mon cerveau s’était
autorisé à effacer mes souvenirs pour maintenir un semblant de stabilité
émotionnelle et mentale.
Incroyable, mon cerveau n’est pas aussi bête que moi.
— Est-ce que tu te souviens de quelque chose ?
— Non, pas vraiment, soupirai-je, en quête d’un détail qui pourrait
m’aider à raviver mes souvenirs. Je pense que tout a changé ici…
— Et nous voilà dans ton quartier.
Je scrutais les alentours à la recherche d’une maison qui ressemblait à
celle que je gardais en mémoire. D’après Asher, elle n’était pas habitée…
En tout cas elle était encore au nom de ma mère.
Quand soudain, mes yeux s’écarquillèrent.
— Celle-là ! C’est celle-là ! m’exclamai-je.
Asher jeta un coup d’œil rapide au GPS pour me le confirmer. Ma
gorge se noua en même temps que ma vue s’embua. Le souvenir de ma
mère, attendant mon retour de l’école sous le porche, surgit, mais ce
dernier était à présent désert.
Je bondis hors de la voiture comme une enfant qui se rue à Disneyland.
Les murs blancs et le toit bleu n’avaient pas changé, contrairement aux
volets fermés à la peinture écaillée et au gazon qui ne semblait pas avoir
été tondu depuis bien longtemps.
Asher me prit la main.
— Tu es prête ?
— Ou-Oui. Oui, je suis prête.
Oui, j’étais prête à affronter mes souvenirs. Les bons comme les
mauvais.
CHAPITRE 40 : ÂME A ÂME
Ella

Le grincement de la porte fit palpiter mon cœur. La maison était


plongée dans l’obscurité, seules les fenêtres laissaient passer un peu de
lumière venant des lampadaires à l’extérieur. Le silence pesant attestait
que cette maison était dénuée de vie.
Morte.
— Où est la lumière ?
— Je ne me rappelle pas, murmurai-je en passant le seuil de la porte.
Nos pas résonnaient dans l’entrée de cette maison froide. Asher trouva
l’interrupteur et, la première chose que je vis, ce furent les escaliers,
sources de tant de souvenirs. La porte se referma derrière moi dans un
nouveau grincement alors que je m’avançais à l’intérieur de ma maison
d’enfance, le cœur et le corps tremblants.
— C’est bizarre, chuchotai-je en examinant les lieux.
— Quoi ?
— La maison est bien rangée, constatai-je, les sourcils froncés.
— J’ai appelé ta tante peu de temps avant notre voyage. Elle m’a dit
qu’elle allait envoyer quelqu’un nettoyer la maison, au cas où tu aimerais
y passer quelques jours, m’informa-t-il en passant à côté de moi. Tu viens
?
Je pris sa main, le laissant me guider. Dès que nous entrâmes à
l’intérieur de la cuisine, un souvenir remonta à la surface. Petite, je
mangeais mes céréales sur le plan de travail pendant que ma mère
préparait son petit déjeuner.
Un sourire étira mes lèvres lorsque je vis le meuble. Je passai
délicatement mes doigts sur la chaise où ma mère avait l’habitude de
s’asseoir. Je me rappelais qu’elle adorait jouer à des jeux de société sur
cette table avec moi. On y passait des heures, et je savais qu’elle me
laissait gagner.
— Tu as l’air perdue…
— Non, murmurai-je. Je me replonge dans mon enfance, c’est tout.
— Je veux voir ta chambre.
— Elle est à l’étage, dis-je en levant la tête vers lui, mais je veux voir
le salon d’abord.
Très vite, je commençais à me rappeler l’agencement des pièces et
j’emmenai Asher avec moi au salon. Je me crispai violemment face au
canapé. Je n’arrivais pas à détacher mon regard de ce meuble à la couleur
trop fade. Des dizaines de souvenirs ressurgirent. Cette fois ils
n’impliquaient pas ma mère mais lui.
Le renard.
— Il y a des photos de vous, dit Asher en lâchant ma main pour
s’approcher de la cheminée.
Je le suivis sans quitter du regard le canapé jusqu’à ce qu’Asher tapote
mon épaule pour attirer mon attention. Il me montra une photo de ma
mère et moi. La qualité était médiocre, et pourtant le sourire de ma mère
arrivait à la rendre absolument magnifique. Il était si contagieux que mes
lèvres s’étirèrent d’elles-mêmes.
— Tu lui ressembles vraiment beaucoup.
— Elle disait que je ressemblais à mon père quand j’étais petite,
confiai-je en caressant le cadre de la photo, mais je ne sais pas. Je ne l’ai
jamais connu, je ne sais pas à quoi il ressemble.
Je levai la tête vers les deux autres photos sur la cheminée. Mon
sourire s’élargit lorsque je vis une photo de ma mère, seule, allongée sur
l’herbe, des fleurs plein les cheveux. Je me souvenais de ce jour où elle
m’avait demandé de lui mettre des fleurs dans les cheveux. Toutefois
j’ignorais qui l’avait photographiée. Peut-être ma tante ?
Les pas d’Asher résonnaient dans la pièce. Il découvrait ma maison
d’enfance avec le même silence et la même fascination, presque
inexpliquée, que moi.
— Tu regardais souvent la télé, comme à Los Angeles ?
— Non… je ne restais pas souvent au salon, avouai-je en me retenant
de jeter un coup d’œil au canapé.
Je fermai les yeux en sentant les battements de mon cœur accélérer. Il
n’était plus là. Il s’asseyait ici par le passé, mais il n’était plus là.
— Viens. On monte.
Sentant que les souvenirs refaisaient surface, je décidai de quitter la
pièce. Je refusais de me remémorer des instants que je voulais oublier.
Des moments que je n’avais pas compris quand j’étais plus jeune mais
qui avaient pris du sens au fil des années.
Infect.
Il était infect.
Je montai lentement les marches jusqu’à l’étage, attentive au bruit de
mes pas dans les escaliers, consciente qu’auparavant j’avais la faculté de
reconnaître le pas de n’importe qui. Les siens, lourds, résonnaient encore
dans mon esprit. J’étouffai ce souvenir sonore qui hantait encore mes
nuits.
Le renard.
La présence d’Asher derrière moi me rassurait un peu. Lentement,
comme si cette maison n’était pas la mienne, je découvrais les photos sur
les murs. Des images de ma mère ainsi que de ma grand-mère, qui était
morte depuis des années. Il y avait également des photos de moi, bébé,
parmi celles de ma tante et de ma mère, plus jeunes.
Je mémorisai le visage de ma mère. Je voulais prendre toutes ces
photos avec moi. Je voulais la garder près de moi.
Je reconnus une pièce au fond, à gauche.
— C’est la chambre de ma mère, dis-je en la pointant du doigt.
J’aimais beaucoup dormir avec elle… quand il n’était pas là.
— Il ?
— Son… copain.
— Son copain vivait avec vous ? me demanda Asher alors que
j’entrais dans la pièce.
Ma vue s’embua lorsque mes yeux se posèrent sur le lit où elle
dormait. Les draps n’étaient plus les mêmes mais un plaid qu’elle adorait
les recouvrait encore. J’empoignai le tissu et j’y collai mon nez dans
l’espoir de retrouver son odeur ou le parfum qu’elle avait l’habitude de
porter.
Mais je ne sentis rien.
La gorge nouée, je me tournai vers la table de chevet, désespérément
en quête de la bouteille de parfum. Sans succès.
— Tu cherches quelque chose ?
Sans répondre, je m’empressai d’ouvrir le placard et de parcourir ses
vêtements. Les larmes coulèrent sur mes joues lorsque j’aperçus un haut
qu’elle adorait porter. Machinalement, je le reniflai, mais il ne sentait pas
elle. Il ne sentait plus rien.
— Ella ?
— Je veux… Je veux sentir son parfum, murmurai-je. Je veux sentir
son odeur.
— Regarde dans les boîtes en haut.
Je levai la tête vers une petite étagère sur laquelle reposaient deux
boîtes à chaussures. Je me mis sur la pointe des pieds pour atteindre l’une
d’elles tandis qu’Asher attrapait l’autre. Nous nous assîmes sur le sol
pour fouiller. La première contenait des papiers : des factures… et des
lettres.
C’étaient des lettres d’amour écrites par un homme qui m’était
inconnu, un certain Jordan Thomson. Était-ce mon père ? Cette pensée fit
accélérer mon rythme cardiaque. Les dates indiquaient qu’ils étaient
ensemble avant ma naissance. Pour autant, jamais je n’aurais
confirmation de sa paternité.
— Peut-être que c’est ton père, souffla Asher en lisant une des lettres.
C’est un beau parleur, n’empêche.
Je remis les lettres à leur place. Je ne savais rien de mon père et,
d’après ce que je lisais, si c’était bien lui, il ne savait rien de moi non
plus. Peut-être ne voulait-il pas d’enfant. Peut-être n’étais-je pas désirée.
— Il y a des dessins dans la seconde boîte, dit Asher. C’est toi qui as
fait ça ?
— J’étais vraiment nulle en dessin, dis-je en en prenant un.
— Pourtant, tu avais de bonnes notes, dit Asher en me montrant une
nouvelle feuille. Je suis presque impressionné, tu n’as pas toujours été
aussi bête.
— Il y a un bulletin scolaire ? lui demandai-je.
— Non, ce sont des devoirs notés… En fait, tu as toujours été aussi
bête, mon ange. Comment tu as pu confondre un homme et un renard ?
Mon cœur rata un battement. Aussitôt je lui pris la feuille des mains.
C’était un exercice de langue et je devais nommer des images. Il y avait
une fleur, un oiseau, une voiture et la silhouette d’un homme. Au lieu
d’écrire « un homme », j’avais écrit « le renard ».
Les mains tremblantes, je froissai rapidement le papier. Asher me
fixait avec un regard interrogateur mais je ne voulais pas lui parler de lui.
Pas maintenant, pas ce soir.
— Pourquoi tu…
— Je veux voir ma chambre, déclarai-je en me levant. Après, on s’en
va.
— D’accord… ?
Il fronça les sourcils et, sans me lâcher du regard, se leva à son tour. Je
remis rapidement les boîtes à leur place.
— Ella, tu es sûre que…
— Je vais bien, je commence à être fatiguée, mentis-je sans le
regarder.
— Tu veux qu’on rentre ? On pourra continuer la visite demain, dit
Asher en me retenant par la main. Cette maison t’attend depuis une
dizaine d’années, elle peut attendre un jour de plus.
Le cœur battant, j’observai la chambre de ma mère. Je voulais voir ma
chambre mais une partie de moi me hurlait de ne pas le faire. Trop de
souvenirs étaient ancrés à l’intérieur et mon esprit était déjà surchargé.
— Tu… Tu as raison.
De ses bras, il enveloppa mon corps, et ma tête se nicha au creux de
son cou. Un nœud me comprimait la gorge. Cette maison avait été témoin
de mes traumatismes, de ma peine, de mon bonheur, de toutes les
émotions qui m’avaient traversée quand j’étais jeune. Elle était encore
vivante, et moi aussi. Mais pas sa propriétaire.
Les larmes roulèrent lentement sur mes joues, humidifiant la peau
d’Asher. Lorsqu’un sanglot s’arracha de mes lèvres, il resserra son
étreinte. Je laissais les émotions prendre le dessus sur mon sang-froid,
comme si mon corps et mon cœur ne faisaient plus qu’un.
— Demain, on ira voir ta mère… On passera d’abord chez le fleuriste,
murmura Asher en déposant quelques doux baisers sur le haut de mon
crâne. Ensuite, je te laisserai le temps qu’il te faudra avec elle… Tu
pourras rester là-bas des heures, mon ange… Je t’attendrai.

*
Le lendemain, cimetière de Rookwood.

— Il a dit qu’elle était enterrée par ici, rappelai-je à Asher en regardant


les noms sur les tombes.
Nous cherchions la tombe de ma mère depuis près de vingt minutes et
Asher commençait déjà à s’impatienter.
— Ils ont intérêt à mettre des pancartes la prochaine fois parce que
je…
— Asher…
Mon regard s’arrêta sur une tombe. Ma gorge se noua. J’avais beau lire
encore et encore le nom gravé, mon cerveau n’arrivait pas à l’assimiler.
Jenna Collins.
Ma mère reposait juste ici. À quelques mètres de moi.
Tremblante, je m’approchai lentement de la tombe que je n’avais
jamais eu la chance de voir. Je venais de retrouver ma mère, des années
après l’accident qui lui avait coûté la vie. Mes larmes étaient
intarissables. L’enfant en moi qui avait assisté à l’accident s’était
réveillée et se permettait enfin de réagir à sa mort. J’avais attendu ce
moment pendant tellement d’années.
La vue embuée, je relisais le nom de ma mère en me rappelant son
sourire, son rire. Sa voix rassurante résonnait à nouveau dans mon esprit.
— Salut… maman.
Des sanglots quittèrent ma bouche à l’instant où je prononçai cette
phrase. Je tentai de me calmer. Je voulais lui parler, je n’avais pas le
temps de pleurer.
— Je… Je t’ai apporté des fleurs… Tu as… sûrement envié les autres
tombes pour ça… Mais mieux vaut tard que jamais, non ? C’est ce que tu
disais toujours…
Je lâchai un petit rire en m’essuyant les joues. Puis je soufflai un bon
coup avant de reprendre :
— Je suis désolée… je n’ai pas pu venir fleurir ta tombe avant,
commençai-je en sentant ma lèvre trembler. À vrai dire, Kate m’a
emmenée avec elle aux États-Unis quelques semaines après l’accident…
je crois.
Un nouveau sanglot me coupa la parole. Raconter mon histoire à haute
voix à ma mère était sans doute l’une des choses les plus douloureuses
que j’avais faites.
— D’ailleurs… ce n’était pas la meilleure des idées, repris-je en
posant les fleurs près de sa tombe. En vérité… elle m’a utilisée, maman.
Ma vue s’embua une nouvelle fois.
— Elle a utilisé mon corps pour s’en sortir et je… J’étais bloquée chez
un homme très malsain, maman… Il était horrible avec moi… Il m’a
détruite… Ils m’ont détruite.
Ma cage thoracique se comprima tandis que les souvenirs de toutes ces
fois où je me sentais plus bas que terre défilaient dans ma tête. Avec
dégoût, je vomissais mes mots, racontant ce que j’avais vécu à cause de
John et de ma tante, les responsables de ma destruction.
J’évoquais ces soirs où je regardais les étoiles en me disant qu’elle
était peut-être l’une d’entre elles et qu’elle veillait sur moi depuis le ciel.
Tous ces instants où son souvenir me rassurait, après que des hommes
m’avaient utilisée.
— C’était horrible… je n’arrivais plus à supporter mon corps.
À cette époque, même les meubles étaient plus vivants que moi. Tout
ce que je voulais, c’était rejoindre ma mère et laisser mon corps à John,
lui qui le possédait déjà.
— Kate m’a laissée tomber… Elle a refait sa vie et… Et moi, je devais
vivre celle qu’elle m’avait imposée… Pendant des années j’ai été
bloquée entre quatre murs. Je n’ai pas terminé mes études, comme tu
l’aurais voulu. Je n’ai pas de diplôme. Je ne suis même pas allée au
lycée…
Mon cœur saignait et les larmes brûlaient mes yeux. La tristesse
ensevelissait mon corps.
— Je suis restée dans ce monde de criminels… Je suis sûre que tu
aurais fait un arrêt cardiaque si tu étais encore en vie, dis-je en riant à
travers mes larmes. Mais… j’ai rencontré les bonnes personnes dans ce
monde… J’ai rencontré quelqu’un de bien.
Je me tournai pour voir si Asher était derrière moi mais il était
plusieurs mètres plus loin, sur son téléphone. Avec un sourire, je décidai
de m’asseoir sur le sol, près de ma mère.
— Il est avec moi… C’est lui qui m’a amenée ici. Tu l’aurais détesté.
Il est arrogant, colérique et sadique… mais pas avec moi. Plus avec moi.
Avant, oui, il était détestable. J’étais sa captive de force. Je travaillais
avec lui et il ne voulait pas de moi, mais… il y a toujours eu quelque
chose. Et il me détestait encore plus pour ça… d’après ce que j’ai
compris. Quand j’ai réalisé qu’il n’était pas mauvais, je suis tombée
amoureuse du vrai lui. D’Asher.
Je jouais avec mes doigts en murmurant ces mots, comme si j’avais
peur que quelqu’un d’autre les entende, peur de les prononcer aussi
ouvertement.
— Et oui, je lui ai dit… mais il m’a repoussée… littéralement. J’ai
vécu un an loin de tout, et c’était une année atroce. Mes démons
revenaient souvent me hanter… et le renard, maman. Lui qui ne
s’immisçait que très peu dans mes rêves avant débarquait souvent dans
mon esprit lorsque j’étais seule à Manhattan.
Je me vidais, comme si elle m’entendait. Je parlais de Paul, de Kiara,
d’Ally, de Ben, de Rick et de toutes les personnes qui avaient marqué ma
vie d’une manière ou d’une autre. Lui parler me faisait un bien fou.
J’avais versé tant de larmes que j’en avais mal à la tête, mais à ce
moment précis j’étais tristement heureuse. Mon âme sentait celle de ma
mère tout près d’elle, à l’écoute de cette vie dans laquelle elle n’avait
plus aucun rôle à jouer.
— Mais après tout ça… me voilà. Devant toi, encore vivante. Avec
une santé mentale déplorable, mais… toujours vivante. Je m’étais promis
de me relever et de reprendre ma vie en main… et maintenant, c’est à toi
que je fais cette promesse, maman. Ta fille est une battante… Alors, elle
va réussir… Du moins, elle va essayer.
Une dernière larme roula sur ma joue tandis que je fermais les yeux en
inspirant profondément. Mon corps fatigué tremblait à cause du froid
mais je me sentais légère, comme libérée. Je sentais qu’un poids avait
quitté mon corps, celui de la culpabilité de ne pas l’avoir vue avant.
Maintenant, j’étais là, et elle savait tout.
— Je vais te laisser… Je vais rentrer à la maison, revoir ma chambre,
essayer de retrouver mes repères… Peut-être que j’irai rendre visite à la
voisine. Tu crois qu’elle se souvient de moi ? Je verrai bien…
Le cœur léger, je me levai et dis au revoir à cette tombe qui m’avait
attendue pendant tellement d’années et qui m’avait enfin retrouvée.
Lorsqu’Asher m’aperçut, il rangea son téléphone, son regard d’acier
rivé sur moi.
— On peut y aller, maintenant, dis-je en m’approchant de lui.
— Tu es sûre ?
Je me tournai vers la tombe de ma mère.
— Elle en a sûrement marre de m’entendre, me moquai-je gentiment.
Alors, oui, on rentre.
— Bien.
Lorsqu’Asher me prit la main, mon cœur s’emballa. Je levai la tête
vers lui avec un sourire.
J’ai parlé de toi à ma mère…
Il passa son bras autour de mes épaules et je me collai à lui. Je
l’aimais. J’étais éperdument amoureuse d’Asher Scott. Et je le remerciais
pour tout.

*
Sydney, 20 heures.

Après notre visite du cimetière, nous étions rentrés au manoir pour une
sieste. Requinqués, nous nous approchions à présent de ma maison
d’enfance.
— La bouffe est bizarre ici, me confia Asher en se touchant le ventre.
La pizza n’est pas passée.
— Tu diras à Ben qu’on t’a empoisonné, gloussai-je en montant les
marches du perron.
— Il m’a appelé pendant que tu dormais. Il m’a demandé de vérifier
qu’il n’y avait aucun serpent dans les toilettes.
Un petit rire m’échappa alors que j’insérais la clé dans la serrure.
L’obscurité régnait encore dans la maison. Mes sourcils se froncèrent
lorsque je sentis une odeur étrange. Une odeur amère, un mélange d’œuf
et de musc.
Asher referma la porte derrière moi et murmura :
— J’ai soif, putain.
— Je crois que j’ai vu une bouteille d’eau dans la cuisine, hier, lui
indiquai-je en m’approchant de la pièce. Ou sinon, l’eau du robinet ?
— Bois-la toi-même ! Tu veux m’achever ? s’exclama Asher. Déjà que
la pizz…
Il s’interrompit brusquement en posant son regard sur l’évier. Ma
gorge s’assécha à l’instant où je remarquai, moi aussi, la vaisselle sur le
plan de travail. Il n’y en avait pas la veille.
Asher me tira brutalement derrière lui lorsque nous entendîmes du
bruit. Il dégaina son arme et la pointa sur l’inconnu aux pas lourds.
Des pas lourds…
Un hoquet d’effroi m’échappa. Un homme armé venait d’entrer dans la
pièce et mon cœur tomba à mes pieds lorsque mes yeux croisèrent les
siens. Ce visage… Non… Non, c’était un cauchemar. J’étais bloquée
dans l’un de mes cauchemars…
Ma main pressa le bras d’Asher tandis que mon regard était rivé sur le
tatouage qu’il avait sur son avant-bras.
Celui d’un renard.
CHAPITRE 41 : LE RENARD
ET LA SOURIS
Asher

— Qui êtes-vous ?
Je répétai ma question en observant le quinquagénaire face à nous,
armé d’un fusil et qui semblait prêt à tirer à la première occasion.
Mais son regard n’était pas posé sur moi, il était sur Ella. Il la
dévisageait ouvertement, comme s’il l’avait déjà vue.
Elle le connaît ?
Mon ange pressait mon bras si fort qu’elle commençait à me faire mal.
Mon arme pointée sur l’inconnu, je répétai ma question :
— Je vous le demande une dernière fois : qui êtes-vous ?
— Vous venez chez moi et vous me demandez qui je suis, vous êtes
très culotté.
Chez lui ?
Un sanglot bruyant s’échappa de la bouche d’Ella. Je ne pouvais pas
me permettre de me tourner vers elle car je ne devais pas quitter cet
homme du regard, même si je la sentais se serrer contre moi, à la
recherche de ma protection. Son corps tremblant me confirmait qu’elle
l’avait déjà croisé.
— Tu le connais ?
À part quelques gémissements paniqués, je ne reçus aucune réponse.
Très vite, je me reconcentrai sur l’homme, qui fit bouger son arme. Je
chargeai la mienne en le fusillant du regard alors qu’il répondit d’un ton
moqueur :
— Bien sûr qu’elle me connaît, n’est-ce pas… ma souris ?
Ella hoqueta de terreur en se cachant derrière moi, si bien que ma
colère monta d’un cran. Je ne savais pas qui était ce type qui s’amusait de
la situation. Il ne s’en rendait pas compte, mais il était en train de vivre
ses derniers instants.
— J-Je v-veux… par-partir, sanglota faiblement Ella.
Je ne comprenais pas sa réaction. La dernière fois que je l’avais vue
agir comme ça, c’était lorsqu’elle avait vu Eric.
Putain, c’est qui, ce mec ?
— J’ai longtemps pensé que tu n’allais jamais me revenir, ma souris…
Mais tu ne m’as pas oublié, n’est-ce pas ?
Ella pleura plus fort derrière moi.
— Arrêtez de lui parler, crachai-je en sentant ma colère prendre le pas
sur mon sang-froid.
— Tes yeux sont toujours aussi beaux… Tu as grandi, continua le
quinquagénaire en la dévisageant. Tu ressembles de plus en plus à ta
mère…
Il m’ignorait royalement. De colère, j’appuyai sur la détente. Une balle
se logea dans le mur, près de son corps, mais l’homme ne cilla pas, froid
et malsain. Il continuait à regarder Ella, son fusil pointé sur nous. Il
n’avait même pas eu le réflexe de charger son arme ou de me menacer
avec.
Peut-être qu’elle n’est pas chargée.
— Tu as raté ton ti…
— Je ne rate jamais mon tir, le coupai-je d’un ton glacial. Ne
m’obligez pas à vous le prouver.
— Tu es impatient, mon garçon ! Ma souris ne t’a donc pas parlé de
moi ? ricana-t-il. Nous étions très proches, elle et moi. Elle ne t’a rien dit
?
— Laissez-nous par-partir…
« Ma souris ». Pourquoi il l’appelle comme ça ?
— Tu veux déjà partir ? On commence à peine à jouer… Ça ne te
manque pas, de jouer avec moi ?
Ella éclata en sanglots et se pressa contre moi en murmurant en boucle
le mot « placard ».
— Elle aimait jouer au salon avec moi, sur le divan, après l’école. Pas
vrai, ma souris ?
— Qui êtes-vous pour elle ?
Un sourire mauvais se peignit sur ses lèvres.
— J’étais le petit ami de sa mère. Elle est partie et a emporté ma souris
loin de moi. J’étais triste sans toi, tu aimes me voir triste ?
— Asher, s’il… s’il te plaît, on s’en… v-va… S’il vous plaît… l-
laissez-nous… p-p-partir…
Je lisais dans les yeux de l’homme un certain bonheur, comme s’il se
délectait de la peur de mon ange. J’ignorais pourquoi elle avait peur de
lui mais je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le pire. Il sourit, laissant
apparaître ses dents jaunâtres, puis baissa son arme.
Qu’est-ce qu’il faisait ?
— Pourquoi voudrais-tu partir ? Tu viens tout juste de rentrer à la
maison. Je ne t’ai pas manqué, c’est ça ? Ton ami me menace, ma
souris… et tu sais ce qui se passe lorsqu’on me menace…
— Baisse ton arme… Baisse ton arme, Asher, sanglota Ella dans un
murmure.
Mes yeux s’écarquillèrent. Elle n’était quand même pas sérieuse ? Je
réalisai le pouvoir qu’il avait sur elle, malgré les années. Il le savait. Et il
en usait.
— Écoute-la… Elle sait mieux que personne ce qui arrive lorsque…
Et une autre balle se logea dans le mur en guise de menace. Je refusais
de sortir de cette maison en le laissant vivant. Je vais le rayer de la
surface de la Terre.
— Encore raté.
Il ricana et baissa davantage son arme en me toisant du regard. Il ne
pensait quand même pas que j’étais un amateur ? Il n’était pas aussi bête
?
— Ton jouet ne me fait pas peur, petit. Essaie au moins de me toucher
la prochaine fois…
Il fallait que je le tue. Je voulais l’abattre pour la peur qu’il causait à
mon ange, mais je voulais aussi savoir ce qu’il lui avait fait pour la
mettre dans un état pareil.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? osai-je demander en inclinant la tête sur le
côté sans pour autant le lâcher du regard.
Il esquissa un petit sourire, comme si je venais d’aborder le sujet qu’il
attendait. Comme s’il pouvait enfin le lui rappeler, après avoir attendu de
la revoir tant d’années. Comme s’il en était fier.
— Non…
— Ella, dis-moi ce qu’il t’a fait.
Elle gémit en serrant très fort mon bras, le nez contre mon épaule.
— Ma souris… c’est notre secret.
— Toi, ferme ta gueule ! crachai-je rageusement. Ou je t’explose le
cerveau.
Il rit à gorge déployée et ma rage éclata. J’allais me faire un plaisir de
l’assassiner. Un très grand plaisir.
Mon sang-froid disparaissait au fil des secondes. Seuls les sanglots
d’Ella et les rires de ce con résonnaient dans mes oreilles. Ce mec était
dangereux. Il n’était pas sanglant, non, il était malsain et sournois.
Dérangeant.
— M’exploser ? Mon garçon, tu ne sais même pas tirer…
J’en étais sûr, il pensait que je ne savais pas me servir d’une arme.
D’un coup, je tirai à nouveau sur le mur. Je fis semblant de grogner
d’agacement et il gloussa. Je cherchais à endormir sa méfiance. Et
comme attendu, il baissa davantage son fusil.
— Dis-moi ce qu’il t’a fait.
— Il… Il…
— Tu vas vraiment briser notre secret, ma souris ?
Je tirai sur le même mur encore une fois, renforçant son sentiment de
sécurité. Quel con !
— Vous n’êtes qu’un… pédophile.
La seconde qui suivit, ma dernière balle se logea entre ses deux yeux.
Mon cœur faillit exploser lorsque mon ange prononça ce mot. Pédophile.
Il avait abusé d’Ella.
Cette dernière hurla de terreur au moment où le corps de l’homme
tomba violemment sur le sol. Son sang ne tarda pas à se répandre. Je la
pris dans mes bras pour l’aider à évacuer sa peur immense.
— C’est terminé…
Du coin de l’œil, j’observais le corps inerte de ce dérangé avec l’envie
de vomir mes tripes. Il avait abusé d’Ella lorsqu’elle était enfant. Je
n’arrivais pas à imaginer ce qu’il lui avait fait. L’avait-il touchée ? Violée
? Est-ce que sa mère savait ?
Il l’avait manipulée. Rien qu’en entendant sa façon de s’adresser à elle,
j’étais sûr qu’il s’agissait des mots qu’il utilisait avant. Ella pleurait
contre mon épaule comme si elle avait retenu ses larmes depuis le début.
Peut-être pleurait-elle de soulagement. Je voulais la soulager.
— Merci… merci… merci…
Mon cœur rata un battement lorsque je l’entendis me remercier d’avoir
tué l’homme qui l’avait traumatisée. Même si, intérieurement, j’étais
aussi terrifié qu’elle…

*
Ella
Quatre heures plus tard…

— Tu vas tomber malade si tu restes avec cette serviette une minute de


plus, me dit Asher derrière mon dos. Il fait très froid ici.
Je gardai le silence depuis quelques heures. À vrai dire, mes larmes
avaient communiqué pour moi ce soir. Or, je n’en avais que trop versées.
Le renard.
Asher l’avait tué froidement à l’instant où j’avais prononcé ce mot.
Pédophile.
Comment avait-il pu rester chez ma mère après tout ce qu’il avait fait ?
Comment avait-il pu continuer à vivre paisiblement avec nos photos à
côté, sans remords ni culpabilité ?
Il m’avait toujours manipulée, toujours.
J’avais envie de vomir, encore. J’avais déjà vomi plusieurs fois à cause
des souvenirs qui me revenaient en mémoire, à cause de son sourire
malsain et de ses yeux avides de peau.
Des bras m’enveloppèrent et je fermai les yeux. Pour la première fois,
j’avais remercié Asher d’avoir tué quelqu’un. Il avait ensuite appelé deux
hommes qui s’étaient chargés de jeter le corps, ou de le brûler, je ne m’en
souvenais pas très bien. Pendant un long moment, il avait
silencieusement nettoyé le sang sur le sol. La maison était désormais
comme neuve.
À l’étage, je lui avais montré ma chambre, comme si nous n’avions
pas commis un meurtre quelques minutes plus tôt. J’avais fait une crise
d’angoisse lorsque j’avais aperçu le placard dans lequel je me cachais
lorsque le renard me cherchait pour « jouer ».
Mais il me retrouvait chaque fois.
— Qui était cet homme, mon ange ?
Un frisson de dégoût parcourut ma colonne vertébrale. J’attendais cette
question, je savais qu’il allait me demander des explications. Je lui en
devais.
— C’était le petit copain de ma mère, commençai-je à voix basse. Il a
vécu avec nous pendant trois ans. Il aidait ma mère à payer les factures.
Au départ, j’ai cru que c’était mon père, mais ma mère m’a rapidement
fait comprendre que non.
Même si le renard voulait souvent que je l’appelle papa, je ne l’avais
jamais fait.
— Au début, il se montrait gentil avec nous. Parfois il se disputait avec
ma mère, mais ce n’était rien de bien violent. Il aimait beaucoup jouer
avec moi, il me mettait souvent sur ses… genoux quand je regardais la
télé…
Ma gorge se noua. À l’époque, je ne me rendais pas compte de ce qu’il
faisait.
— Un jour, ma mère est partie en week-end et m’a laissée seule avec
lui. C’est pendant ce week-end qu’il…
Et je me tus, expirant lourdement pour évacuer la boule d’angoisse qui
me comprimait les poumons.
— Qu’il ?
— Qu’il a commencé à « jouer » avec moi, terminai-je en sentant ma
vue s’embuer.
Je tremblais de froid et de peur, une peur toujours vivace, même des
années plus tard.
— Il était sur le canapé du salon et moi dans ma chambre, murmurai-je
en regardant le jardin au loin. Il m’a appelée et je suis descendue… Je me
rappelle qu’il m’a ordonné de me mettre face à lui… pas trop près, juste à
côté de la télé… Puis il m’a demandé de…
« On va jouer à un petit jeu, ma souris… mais il faut que tu enlèves ton
pyjama. »
— D’enlever mon pyjama et de le regarder se… toucher.
Le corps d’Asher se crispa contre moi. Une larme coula le long de ma
joue mais je continuai à raconter cet épisode de ma vie que personne
avant lui n’avait entendu.
— Il devenait très violent lorsque je ne voulais pas « jouer ». Il se
disputait avec ma mère puis me le reprochait. C’était à cause de moi
parce que je n’avais pas voulu jouer… alors je me cachais dans le
placard.
Les bras d’Asher se resserrèrent autour de moi tandis que ma
respiration se saccadait.
— Il me faisait du chantage, souvent. Il m’habillait le matin pour
pouvoir me toucher sans que ma mère le remarque, et je suis restée
muette pendant plusieurs mois parce que j’avais peur qu’il s’en prenne à
elle. Puis, un soir, elle a trouvé des… cassettes, des cassettes de moi, sans
pyjama. Il me filmait chaque fois qu’on jouait. C’était la raison pour
laquelle il me demandait de rester à côté de la télé. Pour la caméra.
Ces mots me retournaient l’estomac. Asher pesta près de moi. Peut-
être ne s’attendait-il pas à ça.
— Ce soir-là, ma mère l’a appelé. Elle était furieuse et en larmes. Elle
lui a dit qu’il ne m’aurait plus jamais et qu’elle allait parler à la police…
mais elle n’a jamais eu l’occasion de le faire. Ce soir-là, nous avons
quitté ma maison, mais il nous a poursuivies. C’est lui qui a provoqué
l’accident dans lequel elle est morte.
Un silence s’installa à la fin de mon monologue. Intérieurement, je me
sentais plus légère.
— Je… J’ai bien fait de le tuer.
Un mélange de peine et de colère transparaissait dans ses pupilles
grises.
— C’est pour ça que tu étais dans cet état…
— Je ne l’avais pas revu depuis mes 6 ans. Je n’étais pas prête
psychologiquement. Même s’il avait vieilli, son sourire n’avait pas
changé.
— Ta tante n’était pas au courant ?
— Non, seule ma mère l’était, lui dis-je. Je n’ai rien dit parce que
j’avais peur. Alors, il s’en est sorti… Enfin, plus maintenant.
Asher lâcha un petit rire avant de me serrer davantage contre lui.
— Mon admiration pour toi ne fait que grandir un peu plus chaque
jour, mon ange.
Les mots d’Asher enveloppaient mon cœur, comme ses bras avec mon
corps. Tous ces moments où je m’étais sentie plus bas que terre avaient
fait de moi la personne que j’étais aujourd’hui. J’avais des bleus à l’âme,
pourtant elle était encore pure aux yeux d’Asher, comme lui l’était aux
miens.
Nous avions trouvé chez l’autre les yeux qui nous verraient de la
manière dont nous n’arrivions pas à nous voir nous-mêmes. Peut-être
était-ce ça, l’amour. Il fallait voir Asher à travers le prisme d’Ella. Et voir
Ella par celui d’Asher.
— Je crois qu’on devrait aller dormir…
Il hocha la tête.
Une fois changée, je le retrouvai sur le lit, son regard rivé sur le
plafond. Rapidement, j’enroulai mes bras autour de lui et il fit de même
en restant silencieux. Son cœur battait anormalement vite mais je ne lui
fis pas la remarque. J’inspirai profondément, puis fermai les yeux.
— Ella… ?
— Hmm ?
Mes yeux se rouvrirent et il me serra plus fort.
— Je n’avais pas prévu de te garder plus d’un mois en tant que captive,
m’avoua-t-il. Je n’avais pas prévu de te laisser en vie, pour être honnête.
— Merci, tes lettres me l’ont dit, lui rappelai-je en esquissant un
sourire.
Un petit rire quitta ses lèvres… Comme un rire nerveux ?
— Je n’avais pas prévu de vouloir te protéger de James Wood et de
William. Je ne comprenais pas mon besoin de te protéger alors que ton
boulot était de te mettre en danger pour moi.
La respiration irrégulière, j’écoutais ses paroles qui me réconfortaient.
Asher ne montrait que très peu cet aspect ouvert et sincère de sa
personne, alors mon cœur en profitait au maximum.
— Je n’avais pas non plus prévu de vouloir être avec toi, d’avoir envie
de te sentir près de moi tout le temps, de vouloir ton attention… C’est
pour ça que je t’ai éloignée.
— Je sais, Asher.
Je connaissais les raisons qui l’avaient encouragé à me repousser.
Pourquoi se répétait-il ? Pourquoi ce discours maintenant ?
— J’ai détesté l’effet que tu avais sur moi, j’ai détesté me sentir faible
quand tu étais là. Mais je n’arrivais pas à me détacher de ce que je
ressentais quand tu me regardais, quand… tu me parlais. J’ai vraiment
détesté adorer ce sentiment.
Mon cœur rata un battement. Asher était en train de s’ouvrir à moi,
mais cette fois il ne le faisait pas sous le coup de la colère. Il était même
très calme.
— Je me suis retrouvé à tuer des gens parce qu’ils t’avaient fait du
mal, comme John, James Wood, les hommes qui te voulaient, et
maintenant ce dérangé. Je me suis retrouvé à éprouver une soif de
vengeance alors que je déteste avoir du sang sur les mains.
Je tremblais presque, noyée dans les émotions qu’il me faisait
ressentir. Il faisait vibrer mon corps, mon cœur et mon âme. Comme
chaque fois.
— Je n’avais pas prévu de faire tout ça pour une captive… et je suis
terrifié par tout ce que je suis capable de faire pour toi. Tous les dangers
que je suis prêt à affronter sans la moindre hésitation pour te protéger.
Quand je relevai la tête vers lui, il m’arrêta :
— Ne me regarde pas, s’il te plaît. Ça me bloque.
Je ris en respectant son souhait.
— Une captive qui ne devait pas rester plus de quelques semaines,
dont je ne voulais pas à la base, mais qui me fascinait. Je n’avais pas
prévu de m’attacher à elle, de vouloir connaître ses peurs pour l’apaiser
et essayer de l’aider.
Un sourire étira mes lèvres. Qu’est-ce que je l’aimais !
— Je n’en avais rien à foutre, du passé de mes anciennes captives. Je
me foutais d’elles, en général. Mais regarde-moi maintenant, Collins. Je
viens d’acheter cette maison en Australie parce que mon ancienne
captive voulait se confronter à son passé et que je n’arrive pas à la laisser
seule à cause du danger auquel elle est constamment exposée. Quel ex-
possesseur ferait ça ?
Je haussai les épaules. Je fermai les yeux en continuant à l’écouter.
— Moi qui prévoyais tout, qui avais toujours plusieurs coups
d’avance, je ne t’avais pas prévue, toi… Je n’avais pas prévu de porter
autant d’intérêt à une simple captive, naïve et innocente… Je n’avais pas
prévu de vouloir la protéger de tout, de vouloir la garder près de moi tout
le temps… Je n’avais pas prévu d’admirer autant la personne qu’elle est
devenue, en dépit de tout ce qu’elle a enduré depuis si longtemps…
Je retins mon souffle lorsque je le sentis se crisper. Son cœur battait la
chamade et le mien s’arrêta presque lorsqu’il murmura :
— En fait, Collins… je n’avais pas prévu de tomber… amoureux de
cette captive… De toi…
CHAPITRE 42 : FANTÔME
Ella

Une porte qui claque.


Un klaxon.
Un feu d’artifice.
Une explosion.
Un séisme.
Un volcan en éruption.
Aucun de ces sons ne pourrait résonner aussi bruyamment dans ma tête
que sa voix qui m’avouait ses sentiments. Ces sentiments qu’il refoulait
depuis des mois avaient emporté mon être entier. Je me noyais dans ces
mots, engloutie sous une vague d’émotions. Mon corps avait frissonné si
violemment, si fort que je pensais que la température de la chambre avait
chuté. Mon cœur ne tenait plus en place, je pouvais le sentir cogner
contre ma cage thoracique.
Mon âme, elle, ne m’appartenait plus. Elle était à lui.
Entièrement.
— Dis quelque chose…
Je ne savais pas combien de temps j’étais restée muette, comme
pétrifiée par ce qu’il venait de me dire. Peut-être une minute, ou dix. Le
temps s’était figé en même temps que mon corps.
Je t’aime…
Sans m’en rendre compte, je pris d’assaut sa bouche pour y trouver
mon oxygène. Nous étions l’air de l’autre. La bouée de sauvetage. Le
bout du tunnel.
Plus rien autour de moi ne comptait, sauf lui, ses lèvres, ses mots. Et
son âme.
Je t’aime tellement…
Rien n’avait plus d’importance. Il venait d’effacer toutes mes
angoisses, toutes mes craintes, mes doutes, mes peurs les plus enfouies.
Ce soir, il n’y avait que lui dans ma tête.
— Je t’aime, murmurai-je entre deux baisers avides.
Pour toute réponse, il approfondit notre baiser en empoignant mes
hanches. Je passai mes mains dans ses cheveux tandis que ses doigts
pressaient ma mâchoire. À travers ses gestes fiévreux, je sentais qu’il
venait de se perdre parmi ses émotions, qu’il ne savait plus comment
contrôler ce qu’il ressentait après avoir tant lutté. C’était une libération,
pour lui comme pour moi.
Asher était effrayé à l’idée que mes sentiments ne soient pas réels. Il
n’arrivait pas à accepter que quelqu’un puisse l’aimer sans intérêt
derrière. Les gens autour de lui ne lui avaient que trop prouvé qu’il avait
raison. Mais je l’aimais, pour ce qu’il était. Je l’aimais pour ses manies,
son humour un peu trop salace parfois. Je l’aimais, lui, avec sa vision des
choses, sa douceur, ses défauts. J’aimais sa manière de montrer ses
sentiments, sa patience.
— Je t’aime…
Ces mots qu’il prononçait faisaient trembler chaque cellule de mon
corps, chaque veine, chaque organe.
— Je t’aime aussi…
Ses lèvres quittèrent ma bouche pour s’attaquer à ma mâchoire, avides
de chair. De moi.
Je me laissai faire. Mon corps ne se crispait plus, pas avec lui. Il ne lui
avait que trop montré qu’il n’allait jamais lui faire de mal.
Mes sens s’embrouillèrent lorsque sa langue rencontra ma peau
brûlante. Sa bouche me suçotait tandis que ses doigts s’enfonçaient dans
ma hanche, comme s’il voulait y laisser son empreinte. Comme s’il
voulait marquer mon corps après avoir marqué mon cœur et mon âme.
Nos respirations saccadées et lourdes résonnaient dans la pièce
plongée dans l’obscurité. Quand il releva mon haut, je l’aidai. J’avais
besoin de plus. J’avais besoin de le sentir contre moi, j’avais besoin de
lui. Pour la première fois, j’avais envie de lui, entièrement.
Au moment où ses dents vinrent emprisonner le lobe de mon oreille,
mes ongles se plantèrent dans son bras contracté. Sa voix rauque me
susurra :
— Arrête-moi, mon ange… Parce que je ne pourrai pas le faire… Je
n’ai aucun contrôle.
Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. Les émotions qui
me parcouraient étaient contradictoires.
La peur.
L’excitation.
L’amour.
Le stress.
— Je ne veux pas que tu t’arrêtes.
Je n’aurais jamais cru prononcer ces mots et il ne s’attendait pas à les
entendre, car son corps se figea contre le mien. Il me dévisageait avec
une lueur de surprise dans ses iris gris noyés de désir. Je ne savais pas si
c’était le sien ou le mien, mais l’un de nos corps vibrait d’une manière
presque effrayante.
— Je veux te sentir entièrement, Asher Scott, continuai-je dans un
souffle. Mon corps… Mon corps te veut.
— Mon ange…
Il lia nos lèvres dans un baiser passionnel. Très vite, mes mains
encerclèrent ses joues. Son torse nu se pressa davantage contre le mien et
je m’embrasai lentement en le sentant parcourir mon corps, comme s’il
voulait redécouvrir mes formes. Comme s’il voulait me redécouvrir
entièrement.
Tandis que mes doigts glissaient vers sa nuque, les siens tiraient sur
l’élastique de mon bas. Ses lèvres quittèrent une nouvelle fois les
miennes pour se poser à la naissance de mon cou. Il déposa des milliers
de baisers affamés contre ma peau, une main pressée sur ma taille alors
que l’autre s’aventurait entre mes jambes. Son index caressait de haut en
bas mon intimité à travers ma culotte. Il se recula pour contempler mon
visage marqué par le désir.
— Tu es magnifique…
Sans me lâcher du regard, il se faufila à l’intérieur de mon sous-
vêtement. Je haletai de façon chaotique lorsque ses doigts commencèrent
à tracer des cercles lents autour de mon clitoris.
— Gémis pour moi, mon ange…
Il fit entrer un doigt en moi et, comme s’il contrôlait mes cordes
vocales, un gémissement s’arracha de ma bouche lorsque je le sentis
incurver l’extrémité de son index.
— Tu es parfaite…
Il allait et venait lentement en moi tout en admirant les réactions qu’il
provoquait. Mes ongles se plantèrent dans son bras contracté. Il accéléra
le rythme.
— Voilà… c’est ça… Laisse-moi te faire du bien, mon ange…
Sa langue brûlante rencontra la mienne tandis qu’il faisait entrer un
deuxième doigt en moi à un rythme encore plus soutenu.
— A-Asher…
— Je pourrais mourir pour t’entendre gémir mon prénom, mon ange…
Mon corps s’embrasait sous ses caresses. Je rejetai la tête en arrière,
lui donnant l’occasion de presser fiévreusement ses lèvres contre mon
cou. Sa main libre se glissa dans mon dos pour dégrafer habilement mon
soutien-gorge.
Il jeta mon sous-vêtement au sol et je gémis lorsque sa bouche
s’attaqua à mon sein. Il le titilla du bout de sa langue alors que mon corps
se cambrait, pris de spasmes de plaisir incontrôlables. Ses doigts
quittèrent brusquement mon intimité. Il ondula du bassin contre mon
corps, me faisant pleinement sentir sa masculinité. Puis sa bouche
descendit dangereusement le long de mes côtes, parsema mon ventre de
baisers, avant de se retrouver tout près de ma féminité.
Je ne pus retenir un hoquet de surprise lorsqu’il tira sur l’élastique de
ma culotte avec ses dents sans me lâcher une seule seconde du regard.
Ses yeux me dévoraient ouvertement. Lentement, mon dernier vêtement
glissa le long de mes hanches puis de mes jambes avant de se retrouver
au sol.
Les lèvres d’Asher se pressèrent contre l’intérieur de ma cuisse, me
provoquant un frisson.
— Tu es sûre de toi ? me demanda-t-il en déposant des baisers avides
contre ma peau.
Mon cœur battait très fort. À ces mots, je fermai les yeux pour faire
taire mes angoisses. C’était Asher. Il n’y avait que lui, et moi. Personne
d’autre que lui ne pouvait me toucher.
— Oui, je suis sûre de moi.
Dans un souffle, il enfouit son visage entre mes jambes. Un
gémissement m’échappa lorsque ses lèvres rencontrèrent mon intimité. Il
enroula ses bras autour de mes cuisses pour me maintenir en place
pendant que sa langue traçait des cercles autour de mon clitoris. Je me
cambrai, appréciant chaque coup de langue et chaque caresse.
Chacun de mes soupirs lui appartenait.
Chaque battement.
Chaque gémissement.
Il grognait contre moi alors que sa langue affamée me caressait avec
plus de rudesse. Ma vue s’embua. Mon corps n’était plus mien, il était
entièrement à lui. Il répondait instinctivement à chacun de ses gestes. Il
ne souffrait d’aucun instant de répit susceptible de laisser mes angoisses
prendre le dessus sur le plaisir qu’Asher me donnait.
Mais, alors que mes gémissements se faisaient de plus en plus bruyants
et que mes jambes commençaient à vibrer sous les assauts de sa langue,
Asher s’éloigna. Son corps se pressa une nouvelle fois contre le mien et il
m’embrassa avec fougue, ses mains emprisonnant mes cheveux.
— Tu es sûre ? Ella, on…
— Oui, Asher, répétai-je désespérément. Je n’ai jamais été aussi sûre
de quoi que ce soit.
Il me regarda, comme si j’étais la plus belle chose qui pouvait exister à
ce moment, la plus précieuse. Je ne me lasserais jamais de son regard. Je
ne me lasserais jamais de lui.
Mon rythme cardiaque s’accéléra brutalement lorsqu’il se releva.
Rapidement, il enleva son boxer et ouvrit le tiroir de la table de nuit. Sans
me lâcher des yeux, il déchira l’emballage du préservatif. Mes pensées
s’entremêlèrent. Une fois prêt, il revint s’allonger sur moi. Ses lèvres
attaquèrent mon cou, m’arrachant un soupir. Les mains tremblantes, il me
murmura au creux de l’oreille :
— Je vais y aller doucement, mon ange…
Je déglutis et fermai les yeux en hochant la tête. Ma respiration était
irrégulière et ma cage thoracique compressée, au point que je la sentais
broyer mes poumons. Délicatement, il entra en moi. D’une façon presque
automatique, ma bouche s’entrouvrit, mon souffle se coupa et ma gorge
se noua. C’était comme si mon corps s’était habitué à produire ce type de
réaction. Puis Asher posa ses lèvres contre les miennes. Ce simple
contact fit taire mes angoisses. Mon corps se détendit et j’enroulai mes
bras autour de son cou.
Il commença à bouger le bassin, m’arrachant un gémissement de
plaisir qui fut étouffé par nos baisers. Ses dents mordillèrent ma lèvre
inférieure avant de la tirer. Ses doigts s’enfonçaient dans la peau de mes
hanches tandis qu’il se mouvait doucement en moi.
Je soupirai de plaisir lorsqu’il accéléra le rythme de ses hanches sans
me lâcher du regard, scrutant chacune de mes réactions pour voir s’il me
faisait mal.
Mais je n’avais pas mal. Bien au contraire.
Ses lèvres quittèrent les miennes pour s’attaquer à ma mâchoire. Je
frissonnais de sentir son souffle saccadé caresser ma peau chaude. L’une
de ses mains se posa sur ma taille au moment où il redoubla d’ardeur, et
je gémis plus bruyamment.
— C’est ça, mon amour, gémis pour moi. Montre-moi à quel point tu
aimes ce que je te fais.
Ses coups de reins devinrent plus brutaux, plus profonds. Il attrapa mes
poignets, qu’il releva au-dessus de ma tête, alors que ses lèvres suçotaient
sauvagement la peau de mon cou.
Le plaisir qu’il me procurait était indescriptible. Il me coupait la
respiration et jouait avec mes cordes vocales. La boule de chaleur
s’intensifiait dans mon ventre à mesure qu’il s’enfonçait plus
profondément en moi. Je rejetai ma tête en arrière.
— Putain de merde.
Dans un grognement de plaisir, son corps tremblant contre le mien, il
libéra mes poignets et emprisonna ma mâchoire pour me forcer à le
regarder. Mes jambes aussi commençaient à trembler, et mes yeux se
révulsèrent. J’étais incapable de soutenir son regard alors qu’il gardait ce
même rythme entêtant. Je sentais que l’onde de plaisir allait me
submerger d’une seconde à l’autre.
— N-Ne t’arrête… pas…
Mes ongles griffèrent son dos et il grogna avant de m’embrasser
passionnément. Chaque cellule de mon corps se préparait à la délivrance.
— Ella… merde…
L’entendre murmurer mon prénom me fit basculer. Un cri de plaisir
quitta ma bouche lorsque la boule de chaleur explosa dans mon corps.
Ma vue s’embua et, quelques secondes après, Asher gémit bruyamment
au creux de mon oreille dans un dernier coup de reins. Son corps
s’écroula sur le mien.
La vision encore floue, le souffle aussi saccadé que celui d’Asher, je
n’arrivais plus à penser à quoi que ce soit. Mon corps tremblait, mon
cœur battait la chamade et le moindre mouvement me semblait épuisant.
Asher roula sur le côté tandis que j’inspirais profondément. Je tournai
la tête vers lui. J’observai sa bouche encore entrouverte avec un sourire.
Nous étions dans le même état.
Ses yeux se tournèrent vers moi. Une fine couche de sueur perlait sur
nos peaux. Sa main empoigna les draps et il me couvrit le corps avant
d’enrouler ses bras autour de moi. J’enfouis ma tête au creux de son cou
en souriant.
Pour la première fois, nous l’avions fait.
Pour la première fois, je n’avais pas pleuré, eu peur, pas eu de crise
d’angoisse.
Pour la première fois… j’en avais eu envie.
Tandis que les doigts d’Asher caressaient délicatement mes cheveux, je
me laissai emporter par le sommeil. Mes paupières se fermèrent
lentement mais je ne combattis pas la fatigue. Au contraire, je me blottis
davantage contre lui avec un soupir d’aise.
Je t’aime.
*

Un mouvement m’arracha à mon sommeil. Bien qu’encore sonnée, je


compris assez vite que c’était le torse d’Asher qui bougeait.
— Non…
Ses sourcils étaient froncés et il secouait faiblement la tête. Il me
serrait fort, à m’en faire grimacer.
— Lâche-la… non…
Son corps tremblant et sa voix faible m’alarmèrent.
— Asher…
— Laisse-la partir… Ne la touche pas…
Je me défis de son étreinte pour rapprocher mon visage du sien. Je
posai les mains sur sa mâchoire contractée en murmurant :
— Asher, réveille-toi…
Je le secouai légèrement dans l’espoir de le ramener à la réalité.
Après quelques secondes, le réveil l’arracha aux démons qui avaient
emprisonné son esprit. Il se leva brutalement, son visage pâle empreint de
panique, ses yeux fixés sur le mur face à nous.
— Asher…
Je me redressai également, sans oser le toucher. Il semblait tellement…
terrifié.
Il passa une main sur son visage afin de calmer sa respiration. Il
haletait comme s’il venait de remonter à la surface après d’interminables
minutes sous l’eau. Puis il se tourna vers moi.
Quand ma main se posa sur son dos, il frémit. Puis il se fraya un
chemin dans mes bras et nicha son visage au creux de mon cou.
J’enroulai mes bras autour de lui et inspirai profondément.
— Je déteste ça…
Tandis que je caressais ses cheveux, il soupira.
— De… De quoi tu as rêvé ? demandai-je d’une faible voix.
Son corps se crispa aussitôt. Ce n’était peut-être pas le bon moment
pour lui demander mais je n’en voyais pas de meilleur. C’est pas comme
si j’allais ressortir le sujet au petit déjeuner…
Plus les minutes s’écoulaient, plus je m’en voulais de lui avoir posé
cette question. Peut-être ne souhaitait-il pas que je le sache. Mais je ne
pouvais m’empêcher de me demander qui étaient les acteurs de ses
cauchemars, quelles étaient ses angoisses les plus profondes.
Il se leva du lit et je le suivis du regard alors qu’il fouillait dans les
poches de sa veste en cuir pour en tirer un paquet de clopes et un briquet.
Il emprisonna une cigarette entre ses lèvres, l’alluma puis tira une longue
latte en fermant les yeux. Une fois la fumée toxique hors de ses poumons,
il les rouvrit et les tourna vers la fenêtre.
— Ça a commencé lorsque mon père s’est fait kidnapper, commença-t-
il. À cette période, je tuais sans hésiter ceux qui étaient liés à son
enlèvement dans l’espoir de le retrouver. Mais rapidement leur fantôme
est revenu me hanter.
Les sourcils froncés, je m’appuyai à la tête de lit, mon attention
focalisée sur lui.
— Et c’était toujours le même scénario qui se répétait. Je reviens à
l’endroit où j’ai tué mais je ne peux plus le faire, je suis paralysé et
spectateur. Je regarde celui ou celle que j’ai tué torturer mon père,
impuissant.
Mes yeux s’écarquillèrent lorsque je réalisai que ses victimes étaient
ses démons.
— C’est devenu comme une punition. Tous ceux que j’avais tués
torturaient mon père, le temps d’une nuit, pour se venger.
Il inhala une nouvelle dose de nicotine, la mâchoire contractée, le
regard braqué sur la fenêtre.
— Mais maintenant, ils sont plus créatifs. Depuis que j’ai tué William,
mon père n’apparaît que très rarement dans mes cauchemars. Tu as pris
sa place, m’avoua-t-il dans un souffle. Et je te regarde te faire torturer par
ceux que j’ai tués sans pouvoir faire quoi que ce soit. Je t’entends hurler,
pleurer, m’implorer de t’aider, mais j’en suis incapable. Ce soir, l’ex de ta
mère m’a rendu visite. Et il te touchait. Il te touchait et tu me suppliais de
t’aider en pleurant. Sauf que je ne pouvais pas bouger. Tout ce que je
pouvais faire, c’était lui crier d’arrêter dans l’espoir qu’il le fasse.
Mon ventre se noua devant l’horreur de son rêve. Le renard était le
pire de mes cauchemars.
— C’est pour ça que je n’aime pas avoir du sang sur les mains, me
confia-t-il en tirant une nouvelle fois sur sa cigarette. Je sais que, tôt ou
tard, ils viendront me le faire payer.
Je restai silencieuse. Je n’arrivais pas à imaginer le sentiment
d’impuissance qui devait le traverser à chaque rêve.
— C’est aussi pour ça que je n’aime pas dormir, je préfère te regarder
le faire.
Il se tourna vers moi et mon cœur palpita.
— Tu trouves que ça fait psychopathe, je sais, me dit-il en haussant les
épaules. Mais j’y trouve un certain apaisement, parce qu’en le faisant je
ne pense à rien d’autre que toi. Et ça calme mon esprit.
— Tu peux le faire autant que tu veux…
— Je le faisais déjà sans ton accord, de toute façon, me rappela-t-il en
esquissant un sourire moqueur.
Je secouai la tête puis tapotai le matelas pour l’inviter à revenir se
coucher. Après avoir écrasé son mégot dans le cendrier près de la fenêtre,
il s’écroula sur le lit. Il enroula ses bras autour de mon corps et posa son
menton sur le sommet de mon crâne avant d’inspirer profondément.
La nuit pouvait enfin reprendre.
Sans démons.

*
Le lendemain, centre-ville de Sydney.

— Donc, tu trouves ça logique d’acheter autant de nourriture alors


qu’on rentre bientôt en Californie ?
Il balança la troisième boîte de céréales dans le coffre avant de me
répondre : — Il y a une chance sur deux qu’on crève ici à cause des
animaux. J’aimerais mourir le ventre plein, si ça ne te dérange pas.
Je me pinçai l’arête du nez en soufflant d’exaspération. Asher ferma le
coffre de la voiture de location.
— Où est-ce que tu veux aller ? m’interrogea-t-il en bouclant sa
ceinture.
— Profite de pouvoir encore me demander ça. Bientôt, ce sera moi au
volant, le taquinai-je.
Asher roula des yeux. Ce matin, je lui avais demandé de m’apprendre
à conduire, et il avait grommelé un oui sans conviction. L’idée de prêter
ses voitures ne l’enchantait guère.
— Au cimetière, indiquai-je en sortant mon téléphone de mon sac.
Mais plus tard, il est à peine 11 heures. Tiens, Ben te demande de le
rappeler « en urgence ». Il m’a envoyé un message.
Asher poussa un soupir et alluma la radio en quittant le parking. Je
répondais aux messages de Kiara quand tout à coup un nom fit bondir
mon cœur.
— En effet, les autorités n’ont pas encore retrouvé le corps de Charles
Jude. Le pédocriminel, sous surveillance depuis des semaines, a été tué
hier soir par quatre personnes, dont deux encore recherchées.
Mes mains tremblantes lâchèrent le téléphone. Je me tournai vers
Asher, qui semblait préoccupé par une voiture derrière nous.
— Asher…
— Cette voiture nous suit depuis ce matin…
Je fus immédiatement prise d’une sueur froide.
Pédocriminel… sous surveillance… deux recherchés…
— Charles Jude… Asher, Charles Jude est…
Il se figea lorsqu’il aperçut mes traits paniqués.
— Le renard, l’informai-je dans un souffle.
Au même instant, des coups de feu retentirent et des balles brisèrent
les vitres de la voiture.
Nous étions les deux personnes recherchées par les autorités.
CHAPITRE 43 : PLACE DISPONIBLE
Ella

La panique faisait vibrer mon corps déjà secoué par la vitesse. Asher
semblait concentré sur la route, alors que je manquais de crier à chaque
coup de feu qui retentissait à l’extérieur. On était pris en chasse par une
voiture qui ne ressemblait en rien à celle des autorités.
— Je vais me les faire.
Asher m’avait demandé de baisser la tête pour me protéger des balles.
Le cœur battant, je m’accrochais fermement la portière alors que nous
zigzaguions d’une file à une autre. Le moteur grondait si fort que l’idée
qu’il brûle de l’intérieur me traversa.
Un cri m’échappa lorsque ma tête se cogna contre la boîte à gants.
Asher venait de percuter quelque chose.
— Fait chier ! s’exclama-t-il rageusement. Ella, prends mon téléphone
et appelle Ben.
Je m’empressai d’appeler Ben. Son téléphone me glissait des mains
tant elles étaient moites. J’activai le haut-parleur à l’instant où son cousin
décrocha.
— Ben, dit Asher, trace ma voiture et appelle Max. Je suis poursuivi
par l’ASIO.
— QUOI ?! Mais…
— J’ai pas le temps de parler, fais ce que je te dis ! explosa Asher en
tournant le volant si brutalement que je fus plaquée contre la portière.
Dis-lui de ramener quatre voitures comme la mienne. On va jouer à
cache-cache…
— OK, OK ! KYLE…
Et il raccrocha.
Je sentis l’adrénaline déferler violemment dans mes veines à ce constat
: les services secrets australiens nous poursuivaient. Mon cœur battait si
fort qu’il résonnait autant que le moteur dans mes oreilles.
Asher tourna très rapidement à gauche, passant d’une rue à l’autre à
une vitesse terrifiante. Concentrée sur la route et les rétroviseurs, je
n’osais pas me retourner.
Les tirs avaient cessé mais une chasse à l’homme avait démarré. Nous
étions en cavale.
Le téléphone d’Asher sonna contre mes cuisses et je décrochai en
mettant à nouveau le haut-parleur. Une voix masculine qui m’était
inconnue emplit l’espace :
— Scott, on est à cinq minutes de ta position. On ouvre le tir à ton
signal.
— Il n’y a qu’une voiture, pour l’instant, Max. Je veux une voiture
devant, deux derrière moi et une derrière eux. Bougez-vous.
— On arrive.
Ledit Max raccrocha. La brusque accélération d’Asher au moment de
s’engouffrer dans une ruelle me colla une fois de plus contre la portière.
J’en avais des haut-le-cœur mais, pour la première fois, j’avais confiance
dans le plan d’Asher. Son sang-froid et sa capacité à se concentrer dans
les pires situations m’impressionnaient.
— Appelle Max, m’ordonna-t-il.
Je fis ce qu’il me dit. À peine la tonalité avait-elle retenti que ce
dernier répondit.
— On est sur place. C’est quand tu veux.
— Je vous vois, dit Asher en jetant un coup d’œil à l’écran sur le
tableau de bord. Faites sortir la première voiture de la ruelle et démarrez
juste après moi. Je vais les semer.
Au même moment, je fus propulsée en arrière. Asher venait d’enfoncer
la pédale d’accélérateur.
— Montrez-moi ce que vous avez dans le ventre.
Sur le tableau de bord était affichée une sorte de carte électronique.
Cinq points rouges s’affichaient, dont l’un représentait notre voiture. Les
quatre autres étaient les voitures qu’Asher avait réquisitionnées pour
nous couvrir.
La première, qui patientait quelques rues plus loin, sortit de sa
cachette. Asher esquissa un sourire en coin.
— J’arrive…
À nouveau, je fus pressée contre le siège en cuir. Deux points
bougeaient sur la carte. Le dernier se déplaça quelques secondes plus
tard. Le plan d’Asher était en place.
Son téléphone sonna à nouveau contre mes cuisses.
— Demande à la première voiture de ralentir jusqu’à ce qu’elle soit à
mon niveau. La route est assez large. Pour les deux autres, l’une reste
derrière moi et l’autre derrière la première voiture, compris ?
— Compris.
— Demande à la dernière voiture de tirer sur le véhicule de l’ASIO
dans trois minutes, ça va les déstabiliser et on va en profiter pour se
séparer. Je vais à l’aérodrome, on se retrouve là-bas.
— On les tue ?
— Non, répondit Asher en fronçant les sourcils. Mais vous pouvez les
blesser.
Mes yeux s’écarquillèrent.
Nous nous dirigions vers l’aérodrome, ce qui signifiait qu’on allait
rentrer. Il n’y avait pas d’autre choix.
Asher ne tarda d’ailleurs pas à confirmer cette intuition.
— Désolé, mon ange… mais on va devoir rentrer à la maison. Et vite.
Nous entendîmes de nouveaux coups de feu à l’extérieur. Mon cœur se
soulevait au gré des virages. La voiture derrière nous nous couvrait en
tirant dans tous les sens. Depuis le rétroviseur, je la vis prendre une rue à
gauche tandis qu’Asher prenait celle de droite.
Les hommes nous suivirent. Avec un sourire, Asher emprunta la
première rue à gauche. J’aperçus alors l’un des véhicules de Max. Nos
voitures presque identiques se mélangeaient de ruelle en ruelle. Je me
demandais si ça réussissait à embrouiller les hommes qui nous
pourchassaient, en tout cas ça fonctionnait avec moi.
Une fois à l’extérieur de la ville, Asher souffla. Les hommes n’étaient
plus derrière nous. Ils étaient en train de courir après les mauvaises
voitures. Seule l’une d’elles nous suivait encore.
Le téléphone d’Asher sonna une nouvelle fois.
— Je suis derrière toi, dit Max. J’ai laissé mes hommes s’occuper
d’eux. On se retrouve à l’aérodrome, Scott.

*
Aérodrome de Sydney, une heure plus tard…

— Donc, tu peux faire ça ?


Il peut faire ça ?
Je fronçai les sourcils. L’homme, plus jeune qu’Asher, arrangea son
blouson en cuir et reprit :
— J’ai des profils qui ressemblent à la petite, deux ou trois peut-être.
Et certains qui te ressemblent, aussi.
— Tu es sûr de leur motivation ? On parle tout de même d’une peine
de plusieurs années.
— Tu sais, Scott, les gens feraient n’importe quoi pour de l’argent. Et
ceux que j’ai n’ont rien à perdre. Au contraire, ils feraient tout pour
trouver un toit. La prison est un luxe pour certains.
— L’homme que j’ai tué était recherché depuis combien de temps ?
Max tira une latte.
— Apparemment, quelques mois. Il ne vivait pas dans la maison de sa
mère, sinon je te l’aurais dit. Il était impliqué dans une affaire de
pédopornographie et de pédocriminalité. Il baisait des gosses et vendait
les vidéos sur le dark web.
Cette nouvelle me donna la nausée. Il ne s’était pas arrêté après moi, et
je n’étais peut-être pas la première à qui il avait infligé ça.
— Il allait prendre des années, il savait qu’il était recherché. Peut-être
même qu’il savait qu’il était sous surveillance.
— L’enfoiré ! cracha Asher en serrant le poing. Ça l’arrangeait que je
l’abatte. C’est pour ça qu’il a baissé sa garde.
— Hmm… son arme n’était même pas chargée, j’ai vérifié, ajouta
Max d’un ton las. Les autorités ignorent vos identités, d’après ma taupe.
Mais vous ne pouvez pas revenir ici avant que les faux « vous » soient en
prison.
Je jouais avec mes doigts, la gorge nouée. Je savais que le plan de Max
était dangereux mais fiable. Ce qui m’attristait était que je ne pourrais pas
revoir ma mère avant longtemps. Des hommes arrivaient, chargés des
affaires que nous avions laissées à la maison. Nous étions sur le point de
décoller.
— C’est d’accord. Je te fais confiance, Max. Mais je te donne ma
parole que, si ça ne marche pas et que je me retrouve en prison pour
meurtre, tu me le paieras.
Max sourit de toutes ses dents avant de répliquer :
— J’aime quand tu me parles comme ça, je me sens important.
Les trois hommes quittèrent le jet privé et Asher rit dans un souffle,
posant sur moi ses yeux gris dès que nous nous retrouvâmes seuls.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
Je fronçai les sourcils, ne comprenant pas pourquoi il s’excusait.
— Je sais que ce voyage était important pour toi et j’ai tout fait foirer.
— Tu m’as protégée, répondis-je en posant ma main sur la sienne. Ne
t’excuse pas. On reviendra. Ma mère m’a attendue pendant des années,
elle peut attendre quelques petits mois avant de me revoir.
Un sourire se dessina sur ses lèvres. Sa main se posa sur ma joue et
déposa un doux baiser sur mon front en murmurant :
— Je t’aime.

*
Le lendemain, Californie, QG des Scott.

— T’as niqué son voyage ! souffla Kiara. J’aurais parié sur toutes les
merdes, sauf l’ASIO.
— Moi aussi. Heather et Ally sont bien parties ? Le voyage se passe…
bien ?
— Oui, affirma Ben avec un sourire étrange. Heather est certainement
en train d’apprécier les températures douces et agréables du Sahara à
l’heure où on parle.
Asher, assis derrière son bureau, ricana en faisant tourner le liquide
dans son verre. Les deux cousins échangèrent un regard lourd de sous-
entendus que j’interprétai difficilement. Nous nous étions absentés
seulement trois jours. Ben et Kiara s’étaient occupés du réseau en notre
absence. Kyle était arrivé tôt ce matin à Londres pour préparer la
réunion. Quant à Ally, elle était partie en mission avec Heather. Sabrina
les rejoignait sur place. Quelque chose en Afrique du Nord, une affaire
nébuleuse qu’Asher avait balayée d’un revers de main quand je lui avais
demandé plus de précisions. Ally nous avait laissé Théo jusqu’à son
retour, le lendemain.
Asher le baby-sitter : saison 1, épisode 2. Prochainement.
— Je vais faire un petit tour à l’extérieur cette semaine, histoire de
partager avec mes petits potes du gouvernement la bonne nouvelle : j’ai
la signature du sénateur. La première d’une longue liste. Ils signeront
tous, parce qu’ils n’ont pas le choix. Ensuite, on refera un point sur ce
qu’on partage avec la famille. Rien ne doit être laissé au hasard.
Kiara acquiesça tout en jouant avec les cheveux du petit Théo qui
dormait, la tête sur ses cuisses.
Une fois Ben et Kiara partis, je me tournai vers Asher en bâillant.
— On rentre quand ?
— Tu veux rentrer ? m’interrogea-t-il.
— Je suis exténuée, et Théo aussi, dis-je en pointant du doigt l’enfant
assoupi.
Asher posa ses dossiers et contourna le bureau. Mes yeux
s’écarquillèrent lorsque je le vis soulever l’enfant. J’aurais parié qu’il le
réveillerait pour lui demander de marcher.
— Quoi ? me demanda-t-il en examinant mon visage étonné.
— Rien, rien, dis-je en souriant et en secouant la tête.
Son regard interrogateur laissa place à un voile d’exaspération, si bien
que je pouffai. Nous nous dirigeâmes vers la voiture.
— Je te jure, Collins, chuchota Asher en bouclant la ceinture du
garçon endormi, si tu fais un seul commentaire sur ma façon d’agir avec
Carter Junior, je l’envoie dans un pensionnat à l’autre bout de la Terre.
Je me retins de rire face à son regard noir et à son ton menaçant alors
qu’il s’asseyait derrière le volant.
Pendant le trajet, Asher m’étonna en me prenant la main. Il entrelaça
nos doigts comme si c’était un geste naturel. Sauf que c’était la première
fois, et mon cœur battit la chamade tout le long.
Il était devenu plus doux depuis qu’il m’avait avoué ses sentiments.
Plus tactile aussi. Comme si, maintenant, il se permettait de l’être. J’avais
l’impression d’avoir enfin atteint ce que nous cherchions depuis le début
et ça remplissait mon cœur d’émotions intenses. Asher m’avait dit « je
t’aime ». Et il pensait chaque lettre de ces mots. Je pouvais encore
entendre sa voix dans le silence. C’était si pur, dénué de tout mensonge
ou toute manipulation.
Ses doigts caressaient le dos de ma main et je souriais en laissant mon
pouce caresser la sienne. Se dire je t’aime par le toucher, c’était ce qu’on
faisait de mieux.
— Je peux te poser une question ?
— Hmm ?
— Quand… Quand est-ce que tu as su que tu étais tombée amoureuse
de moi ?
Sa question me fit froncer les sourcils.
— Je… Je crois que… Non, je suis sûre… C’était pendant notre
premier voyage à Londres, le soir où on a dormi ensemble. Mais je ne
voulais pas m’avouer que je commençais à éprouver des sentiments pour
toi.
— Parce que j’étais un véritable enfoiré, gloussa Asher en poursuivant
ses lents cercles sur ma peau.
Je hochai la tête en riant. L’Asher d’il y a un an n’aurait jamais cru que
l’Asher et l’Ella du futur seraient en train de se tenir la main. Jamais.
— Ensuite, chaque instant amplifiait mes sentiments. Chaque instant
qui me rapprochait du vrai Asher, pas le violent et froid psychopathe,
juste Asher, lui dis-je sincèrement. J’avais toujours l’impression de te
voir différemment des autres. Comme si… tu me laissais te voir derrière
le masque.
Il se tut quelques secondes avant de répondre :
— Parce que je te faisais confiance. C’est pour ça que je t’ai laissée
voir une facette de moi que très peu voient. Même si je refusais de
l’admettre, une partie de moi voulait que tu me connaisses.
Mon cœur se réchauffa. Je déposai un doux baiser sur sa main. Il se
tourna vers moi avec un petit sourire puis se reconcentra sur la route.
— Pour moi, c’est le soir où les mercenaires sont venus chez moi,
m’avoua-t-il dans un souffle. Ce soir-là, j’ai su que j’avais des sentiments
pour toi. Ça s’est amplifié le soir où tu t’es jetée entre William et moi.
Putain, ce soir-là, je te détestais autant que je t’aimais… Et je me suis
voilé la face. Pendant des mois, je me disais et je disais à tout le monde
que je ne ressentais rien pour toi, mais tu me hantais, mon cœur te
réclamait à longueur de journée. Il a attendu ton retour dès que tu es
partie. Je pensais qu’en t’éloignant je n’allais plus rien éprouver, mais ça
n’a fait qu’empirer.
— Jusqu’à ce que je revienne dans ta vie, continuai-je en regardant la
route.
— Jusqu’à ce que je veuille revenir dans la tienne. Savoir que tu me
détestais me soulageait, parce qu’au moins tu ressentais quelque chose
pour moi et… j’ai accepté mes sentiments pour toi lorsqu’on était à
Vegas.
Vegas.
C’était notre premier baiser depuis un an, c’était là que tout avait
changé. Encore une fois.
— Quand tu m’as embrassé, continua-t-il, je crois que ça a confirmé le
fait que j’étais tombé pour toi. Que je ne me faisais pas des idées.
Mon cœur bondissait à chaque mot qu’il prononçait, comme s’il
contrôlait chaque battement un peu trop rapide de mon cœur.
— À mon tour de te poser une question.
— Demande-moi ce que tu veux, répondit-il en souriant.
— Qu’est-ce qu’on est, Asher ?
Il fronça les sourcils. J’attendais le moment idéal pour lui poser cette
question. Je voulais le savoir pour être sûre de la place que je pouvais lui
accorder.
— Comment ça ?
— Qui suis-je pour toi, maintenant ? Je ne suis plus ta captive, et je ne
suis certainement pas ton amie…
— Mes amies ne me font pas l’effet que tu me fais, Collins.
— Alors… qu’est-ce que je suis pour toi, Scott ?
Il serra ma main avant de l’embrasser.
— Quelle place tu aimerais occuper ?
— Qu’est-ce que tu as de disponible ? dis-je en souriant à mon tour.
— Celle de… « petite amie » est disponible…
Mon cœur fit un bond et mes veines frémirent. Enfin.
— Seulement si tu prends celle de « petit ami », répondis-je.
— Je me sentais déjà comme tel avant que tu le proposes, mon ange…
J’accepte d’être ton petit ami. Je ne demande que ça, Collins.
CHAPITRE 44 : ACTIVITÉ
Ella
Le lendemain.

— Est-ce que tu regardes ça tous les matins ? m’interrogea Théo en


mangeant ses céréales.
— Oui, j’aime ce dessin animé. Asher n’aimait pas ça, mais
maintenant… il s’y est habitué.
— Ash n’aime rien, jugea l’enfant avec simplicité. Hé, arrête de
renifler mon bol !
— Tate, viens par-là, dis-je en tapotant le canapé. Asher aime très peu
de choses.
Le chien se blottit contre moi.
— Il aime les cigarettes.
Je ris légèrement. Théo dévorait ses céréales, dans son pyjama Spider-
Man, les cheveux ébouriffés et le regard concentré sur la télé. Il paraissait
fatigué. En même temps, il s’était levé à 8 heures. Et il m’avait réveillée
avec lui.
Pour résumer, j’attendais impatiemment le réveil d’Asher pour me
rendormir. Mon corps n’avait pas récupéré du décalage horaire, sans
parler du contrecoup de l’explosion.
— Qu’est-ce qu’on va faire aujourd’hui ?
— Rien. Tu vas dormir jusqu’à ce qu’Ally revienne, fit une voix
rauque derrière nous.
Je soupirai, soulagée. Enfin. J’avais vraiment besoin de retourner me
coucher.
— Je ne veux pas dormir !
Asher s’éloigna du salon en grognant. Le petit Théo avait les sourcils
froncés, l’air ouvertement agacé. La journée s’annonçait très longue.
— On peut sortir ?
— Jamais ! s’exclama la voix d’Asher depuis la cuisine.
— Je parle à Ella ! cria Théo en retour.
Je me pinçai l’arête du nez. J’avais l’impression que mon sommeil
allait devoir attendre que l’un d’eux s’endorme. Autant je pouvais gérer
Asher ou Théo, mais les deux en même temps ?
Je n’avais pas assez de patience.
— Personne ne sortira aujourd’hui, Carter Junior, dit Asher, qui
revenait de la cuisine avec une tasse de café à la main. Tu vas regarder la
télé jusqu’à ce que tes yeux brûlent. Ensuite, tu dormiras. C’est le
programme du jour.
— Je veux aller nager, bouda Théo.
— La piscine n’est pas faite pour les gosses, mais j’ai une baignoire, si
tu veux, se moqua Asher d’un ton plein de sarcasme. J’ai même des
serpents, pour plus de réalisme.
Un frisson me traversa. Dieu que je détestais ces foutus serpents ! Je
n’en gardais que de très mauvais souvenirs.
— Je veux la piscine.
— Je veux une nouvelle voiture, mais contrairement à toi, moi, je peux
avoir ce que je veux, le provoqua Asher, les yeux rivés sur la télé.
Théo le fusilla du regard. Je priais intérieurement pour que les deux
restent en vie jusqu’au retour d’Ally.
— Tu as des jeux sur ton téléphone ? l’interrogea le petit.
— Non.
— Je veux jouer.
— Y a quelques secondes, tu voulais nager, souffla Asher.
— Maintenant, je veux jouer, rétorqua Théo.
J’avais l’impression qu’il essayait de pousser Asher à bout. C’était
peut-être sa technique pour avoir ce qu’il demandait.
— Je n’ai pas de jeux sur mon téléphone, va jouer avec Co… Tate
dehors. Vous vous entendrez à merveille.
Théo se tourna vers moi, énervé. Je haussai les épaules avec un air
mutin. Théo n’était pas facile… mais Asher encore moins.
Mon téléphone vibra sur le canapé.
De Ally Carter :

> Kiara vient de me dire que Théo n’a pas pris sa douche chez elle,
hier. Il doit la prendre aujourd’hui. Tu pourrais l’aider ? :(Ou demande
à Asher…
Mes lèvres s’étirèrent en un sourire sadique. Asher avait beau être
physiquement capable de donner un bain à Théo, il ne l’était sûrement
pas psychologiquement.
— Tu veux bien me donner…
— Non, le coupa Asher, c’est à mon tour de regarder la télé.
— Tu regardes les infos ! Ça m’ennuie, souffla Théo.
Comment allais-je faire pour inciter Asher à lui donner le bain ? Je
savais d’avance que sa réponse allait être un joli « non ». Il fallait qu’il
n’ait pas le choix… Ou peut-être que… il faudrait justement qu’il ait le
choix.
Il n’aimait pas particulièrement Théo, mais Dieu qu’il haïssait donner
le bain à Tate !
Bingo.
Je me levai du canapé pour déposer la vaisselle dans la cuisine puis
j’interpellai Asher, un sourire machiavélique aux lèvres. Cette matinée
s’annonçait finalement terriblement drôle.
Lorsque Asher arriva, il enlaça ma taille et sa bouche se posa sur mon
épaule nue. Il sentait la cigarette et le gel douche pour hommes, une
odeur enivrante que je pris plaisir à humer.
Ne pas perdre de vue l’objectif.
Ses lèvres se posèrent ensuite sur les miennes. Je répondis à son baiser
en enroulant mes bras autour de son cou.
— Ma petite amie m’a appelé ?
— Oui, répondis-je près de ses lèvres. J’ai besoin que tu m’aides.
— Pour ? m’interrogea-t-il en fronçant les sourcils.
— Il faut que tu donnes un bain à Théo…
— Non.
Prévisible.
— Alors, tu donneras un bain à Tate, lui dis-je en m’éloignant de son
étreinte.
Je le toisais du regard, les bras croisés et le dos collé au plan de travail.
Je voulais rire, mais garder mon sérieux était la seule manière de rester
crédible.
— T’es sérieuse ? Pourquoi il ne prendrait pas un bain chez lui ?
— Je ne doute pas de ta perspicacité, Scott, mais je crois qu’il n’est
pas chez lui, soupirai-je. Si tu ne veux pas de Théo, bien, tu as Tate. Il est
plus chiant.
— Pas lui, grogna Asher. Ella, tu ne peux pas me faire ça !
— Ce n’est qu’un bain, Scott. Tu as peur d’un bain mais pas des
mercenaires que tu fais sortir de prison ? m’exaspérai-je.
— Qui te dit que je n’ai pas peur de Lakestone ? rétorqua-t-il. Qui
n’aurait pas peur d’un homme sans âme qui n’est pas dérangé par la mort
?
— Toi, si tu l’as fait sortir, dis-je en haussant les épaules. D’ailleurs, tu
as des nouvelles de lui ?
— Kai n’est pas du genre à donner de nouvelles, répondit-il. Avant
d’entendre qu’il était en prison, je pensais qu’il était mort depuis des
mois. Ce n’est qu’une vieille connaissance. Rien ne nous lie vraiment, à
part les affaires, et c’est bien mieux ainsi.
— Pourquoi ?
— Parce qu’aussi impassible qu’il puisse paraître, Kai n’est pas
calme… Il est même horriblement impulsif, et par impulsif j’entends
qu’il n’est pas gêné par le fait de loger une balle entre les deux yeux
d’une personne si cette dernière le regarde un peu trop longtemps,
soupira Asher. Mets-nous tous les deux dans une pièce et l’un de nous
deux meurt dans l’heure qui suit.
Il m’avait paru très calme la première fois qu’on s’était rencontrés. Il
avait même souri lorsqu’il avait vu Tate.
— Il ne s’entend avec personne d’autre que lui, et encore, je n’en suis
pas sûr. Tout ce que je sais, c’est que c’est un putain de suicidaire avec
des pulsions meurtrières et une colère ingérable.
— Une colère plus ingérable que la tienne ? Je ne pense pas, pouffai-
je.
Il sourit un instant.
— Tu dis ça parce que tu n’as jamais vu Kai en colère. Je l’ai vu
exploser une fois, une seule, en ma présence, et je me rappelle chaque
seconde.
Un frisson s’empara de mes membres lorsqu’Asher murmura :
— Et je ne veux plus jamais revivre ça. Cette nuit-là, je suis sûr
d’avoir perdu un peu d’empathie et d’humanité rien qu’en restant à côté
de lui.
Je déglutis. Je savais que, même si j’essayais d’imaginer les
conséquences de la colère de Kai, ça n’effleurait même pas la réalité. Ses
yeux étaient trop vides.
— Si j’avais son impulsivité, je t’aurais tuée à la seconde où tu as mis
les pieds chez moi, je t’aurais tuée et j’aurais renvoyé ton corps chez
John. Kai se laisse très facilement emporter par sa colère, c’est une
bombe à retardement. Il suffit d’une fine étincelle et puis… Boum. Sa
colère m’a montré à quel point il était primitif, dangereux. Et à quel point
il était parfait dans son boulot.
Asher soupira puis reprit :
— Il est sûrement dans son enfer personnel maintenant, quelque part
dans un coin du globe. Il réapparaîtra s’il a besoin de moi et je le
retrouverai si j’ai besoin de lui. Et ce n’est pas le cas pour le moment,
alors… Quel shampooing pour Carter Junior ?
Mon cœur bondit de joie. Le plan fonctionnait comme sur des
roulettes. Je pris Asher par la main et rejoignis Théo au salon, plongé
dans son dessin animé.
— Théo, interpellai-je joyeusement l’enfant. Ta maman m’a dit que tu
devais prendre un bain, et Asher va t’aider.
— Pourquoi pas toi ?
— Pour une fois, on est d’accord, fit la voix d’Asher derrière moi,
mais tu vas faire avec. Il est hors de question que je donne le bain à Tate.
Aucune chance.
Théo soupira puis haussa les épaules avant de se lever. En partant
chercher le chien, j’entendis Asher se disputer avec lui alors qu’ils
montaient à l’étage.
— Allez, mon beau, dis-je en prenant Tate dans mes bras. Tu dois
prendre un bain, toi aussi.
Le chien me lécha la joue.
Lorsque j’arrivai dans la salle de bains, Asher était en train de faire
couler l’eau dans la baignoire. Je déposai Tate à l’intérieur de la douche à
l’italienne.
— Mais c’est chaud !
— Je t’habitue à la chaleur de l’enfer et c’est comme ça que tu me
remercies, râla Asher.
— Asher ! m’exclamai-je en prenant le pommeau de douche. Refroidis
l’eau.
— Oh, ça va…
Je shampouinai Tate et grimaçai lorsque ce dernier commença à
s’agiter. L’animal aimait l’eau au point de vouloir me mouiller autant que
lui.
— C’est un shampooing qui pique ?
— Je n’ai pas demandé, dit Asher. Ferme les yeux, sinon tu vas
devenir aveugle.
— QUOI ?
— Asher !
Ce dernier explosa de rire tandis que je soupirais. C’était un enfant. Un
enfant trop con.
— Ne compte pas sur moi pour te laver le corps, je ne veux pas
toucher ta…
— Asher ! le coupai-je rapidement avant qu’il termine sa phrase.
— Bah quoi ? s’écria-t-il derrière moi. J’ai le droit de refuser !
Je me tapai le front avec ma main pleine de shampooing en soupirant
une nouvelle fois. C’était finalement une très mauvaise idée. Il allait
traumatiser Théo.
— Maman met une crème sur mes cheveux, confia Théo.
— Bah pas moi. Sois reconnaissant de pouvoir utiliser mon
shampooing. Si ça ne tenait qu’à moi, je t’aurais lavé avec celui de Tate.
— Oh, Seigneur…
— Parce que tu te laves avec ça, toi aussi, rétorqua l’enfant.
Je me tournai vers eux, bouche bée. Asher me lança un regard noir
avant de déclarer : — J’vais le noyer.
— NON ! m’écriai-je en fermant le robinet. J’ai terminé, laisse-moi
continuer.
— Il a terminé aussi, dit Asher en le sortant de la baignoire.
Heureusement que tu pars ce soir !
Je levai les yeux au ciel en frictionnant l’enfant avec une serviette
avant de l’aider à enfiler des vêtements propres.
Une fois les garçons dans le salon, je me dirigeai vers mon ancienne
chambre pour me changer. Je devrais songer à mettre mes vêtements dans
l’immense placard d’Asher plutôt que de faire l’aller-retour chaque fois.
Nous devions nous envoler pour Londres demain très tôt. Ma valise
n’était pas encore prête, celle d’Asher non plus. Retourner à Londres
m’angoissait à cause de la famille d’Asher. Me retrouver nez à nez avec
Shawn me dégoûtait, ce qu’il avait dit à Asher me répugnait. De plus, je
craignais les remarques de sa famille sur le fait que j’étais maintenant
avec Asher, et pas avec Shawn… ou même Kyle. Et, pour couronner le
tout, Ben avait cru bon de préciser en rigolant que sa famille allait croire
que j’étais une escort.
Nickel.
J’entendis des pas derrière moi et me retournai pour regarder Asher
entrer dans la pièce.
— Et si on sortait aujourd’hui ? lui proposai-je. Je sais que tu as dit
non, mais il fait très beau et…
— Non.
— Ça ferait plaisir à Théo.
Une lueur passa dans ses yeux. Je savais que l’idée qu’il venait d’avoir
ne m’enchanterait pas du tout.
— Vous voulez sortir ? Bien. Carter Junior, toi et moi, on va faire une
petite activité… tous ensemble.

*
Une heure plus tard.

— MAIS REGARDE DEVANT TOI !


— ARRÊTE DE CRIER !
— OH MERDE, MA VOITURE ! PUTAIN, ELLA ! hurla Asher.
Il regardait autour de lui comme si on allait se faire écraser par un
camion sorti de nulle part. Or ça faisait maintenant une trentaine de
minutes que nous étions sur un parking complètement vide à l’extérieur
de la ville. Une trentaine de minutes que la voix d’Asher couvrait le bruit
du moteur, que je faisais gronder. Putain, une voiture de sport.
J’avais émis le souhait d’apprendre à conduire, mais certainement pas
dans ces circonstances. Qui apprend à conduire avec une voiture de sport
et avec comme moniteur un psychopathe accro à ses bagnoles ?
— Tu es en train de niquer mes freins !
— Tu es en train de me niquer la tête ! m’exclamai-je en tremblant
comme une feuille.
C’était impossible de conduire avec Asher. Impossible.
À l’arrière, Théo, imperturbable, regardait des vidéos sur le téléphone
d’Asher, des écouteurs vissés dans les oreilles. J’essayais de me rappeler
quelles pédales utiliser mais je n’arrivais pas à me concentrer.
Nuisances sonores.
Je venais de caler pour la centième fois au moins. Asher me lança un
regard noir, que je lui rendis. Cette première séance était catastrophique.
— Pourquoi on s’est arrêtés ? demanda Théo en enlevant un de ses
écouteurs.
— Remets tes écouteurs, ordonna Asher d’un ton tranchant avant de se
tourner vers moi. Et toi, arrête de paniquer !
— Tu ne m’aides pas !
Il se pinça l’arête du nez et soupira bruyamment.
— OK, Ella, fais marche arrière, me demanda-t-il très calmement,
mais regarde der…
J’appuyai sur la pédale mais un cri s’échappa de mes lèvres lorsque la
voiture accéléra et heurta brutalement le poteau face à nous. J’avais
oublié de placer le levier de vitesse en marche arrière.
Asher hoqueta dramatiquement d’effroi et pâlit. Mon cœur battait la
chamade face à ce désastre. Mon heure est arrivée.
Les yeux écarquillés, il enleva sa ceinture, sortit du véhicule et le
contourna pour constater les dégâts que le poteau venait de faire sur
l’avant de sa voiture. Il était en plein choc émotionnel, comme si je
venais de tuer Ben. Il resta figé, et moi de même. Je n’osais pas sortir du
véhicule, préférant rester avec Théo, qui se désintéressait complètement
de la scène.
Je déglutis lorsque ses yeux se posèrent sur moi. Lentement, je quittai
le véhicule à mon tour et ma bouche s’entrouvrit lorsque je découvris le
pare-chocs et les phares broyés.
— Au moins… on n’est pas blessés…
— Par pitié, Ella, juste… tais-toi, murmura-t-il d’une voix à peine
audible. Ma voiture…
Je me pinçai les lèvres pour ne pas rire. Je ne voulais pas finir comme
cette voiture, mais voir Asher perdre ses mots était drôle. Si Ben avait été
là, je n’aurais pas pu me retenir de rire.
— Je… Tu n’avais qu’une seule chose à faire…
— Désolée…
Il passa la main dans ses cheveux en inspirant profondément.
— J’ai besoin de fumer. Putain, j’ai besoin d’une clope, parce que
sinon c’est toi que je vais fumer.
— Ooooh…
La voix enfantine de Théo nous fit tourner la tête dans sa direction.
L’enfant, qui venait de sortir du véhicule, constata les dégâts.
— Rentre à l’intérieur, grinça Asher en le fusillant du regard.
— Maman m’a toujours dit que tu étais très dangereux avec les
voitures, avoua Théo.
— Tu diras à ta maman qu’elle pourra dès ce soir chercher un nouveau
moyen de t’acheter ta bouffe.
Je levai les yeux au ciel et pris Théo dans mes bras pour le rasseoir sur
son siège.
— Aucun de nous n’est blessé… C’est le principal, non ?
— J’avais plus peur pour ma voiture que pour nous, donc non, cracha
Asher. Ella, je te hais du plus profond de mon être. Putain de merde.
Monte, tu prendras des cours comme tout le monde. Tu ne mérites pas
d’apprendre avec une voiture qui vaut des millions.
Tout en me retenant difficilement de rire face à ses propos pleins de
haine, je fis ce qu’il me disait.
— Il a l’air en colère…, murmura Théo en observant Asher par la
vitre.
Ce dernier fixait le pare-chocs, mâchoire contractée et poings serrés,
une seconde cigarette entre les lèvres. Je n’aurai jamais autant
d’attention.
Un petit rire m’échappa. Je me couvris très rapidement les lèvres, mais
trop tard. Asher avait levé la tête dans ma direction. Son expression
changea et ses yeux s’écarquillèrent.
J’étais foutue.
— Ça te fait rire ? s’emporta-t-il. Tu rigoles, là ?
Je me tassai sur mon siège dans l’espoir de disparaître. Il contourna le
véhicule pour monter du côté conducteur puis alluma le contact.
— Appelle Kiara et dis-lui qu’elle va jouer la baby-sitter, m’ordonna
Asher. On va rentrer à la maison tous les deux. Je ne veux pas le
traumatiser, et encore moins qu’il pense que je te torture.
CHAPITRE 45 : UNE BONNE FIN
Ella

Il n’avait pas dit un seul mot depuis que nous avions déposé Théo chez
Kiara. Voilà près de quarante-cinq minutes qu’on était rentrés et aucun
signe de Scott. Pas même un bruit de pas. Il avait disparu dans la maison
comme un fantôme, ou plutôt comme un prédateur prêt à me bondir
dessus au moindre instant d’inattention. Cette idée faisait battre mon
cœur si fort qu’il résonnait jusque dans mes tempes.
— Où est-ce qu’il est ? murmurai-je à Tate, qui mangeait ses
croquettes.
Je n’osais pas monter à l’étage. À vrai dire, je ne m’étais même pas
changée. J’étais restée dans la cuisine, mais il fallait bien que je quitte la
pièce à un moment où un autre.
Je soufflai un bon coup et me mis sur la pointe des pieds. Il était temps
d’affronter courageusement Asher.
OK, Ella. Tu es passée par Asher le psychopathe, Asher le traqueur,
Asher le sadique… Tu peux continuer.
Le souffle irrégulier, je montai les escaliers. Plus que deux petites
marches.
— Tu penses que j’ai oublié ?
Je fis un bond. Je ne me risquai même pas à me retourner vers sa voix.
Soudain, ma vision s’assombrit. Les lumières venaient de s’éteindre.
Ma poitrine se levait et se baissait à un rythme rapide, je me figeai en
entendant l’écho de ses pas. Il montait les marches.
En prenant son temps.
— Fais un pas, Ella, je te défie.
Je ne bougeai pas d’un poil. Mon rythme cardiaque s’affolait à mesure
qu’il réduisait la distance entre nous. Je ne voyais pas grand-chose, ce qui
décuplait mes autres sens. Je sentais sa présence autour de moi, ainsi que
son odeur.
Il était tout près.
Je hoquetai lorsque sa main emprisonna ma mâchoire, me forçant à
tourner la tête sur le côté. Il rapprocha mon visage du sien. Son souffle
chaud caressait à présent ma joue. Je posai ma main sur son avant-bras
contracté en l’entendant humer mon parfum.
— Tu as peur, mon ange ?
Je ne répondis rien, si bien que ses doigts pressèrent davantage ma
mâchoire. Je grimaçai lorsqu’il murmura d’une voix autoritaire :
— Réponds.
— N-Non…
Il émit un léger rire avant de m’obliger à lui faire face. Là, il saisit ma
gorge et me plaqua contre le mur. Ses dents emprisonnèrent le lobe de
mon oreille et je soupirai lourdement. Ses doigts serrèrent mon cou et je
fermai les yeux en sentant l’euphorie m’envahir.
Il empoigna ma cuisse et la fit remonter jusqu’à sa hanche. Mon
souffle se coupa lorsqu’il frotta son bassin contre le mien. Ses lèvres
s’écrasèrent sur les miennes et il m’embrassa avec fougue. Ma tête
plaquée contre le mur me faisait mal mais je ne pensais qu’à sa bouche
qui dévorait la mienne avec avidité.
Mes doigts plongèrent dans ses cheveux, mais aussitôt sa main délaissa
ma cuisse pour s’enrouler fermement autour de mes poignets.
— Je t’interdis de me toucher.
Il ne me laissa pas le temps de répondre. Ses lèvres fondirent une
nouvelle fois sur les miennes. Soudain, il souleva mes cuisses et les
accrocha autour de sa taille avant de me plaquer brutalement contre le
mur.
Putain.
Sauvage, brûlant et indécis. Il enfonça ses ongles dans ma hanche en
suçotant ma lèvre. Je me cambrai davantage en sentant sa bouche
descendre dans mon cou et poussai un gémissement lorsqu’il mordilla ma
peau, avant de la suçoter avec une intensité douloureuse.
Il voulait laisser sa trace sur ma chair.
La douleur qu’il m’infligeait me faisait quelque peu grimacer.
Toutefois, lorsqu’il releva la tête, ce fut pour me murmurer :
— C’est le premier… mais certainement pas le dernier de la soirée.
Et sans que j’aie le temps de reprendre mon souffle, ses lèvres
retrouvèrent les miennes. Il me porta jusqu’à la chambre, ses bras tenant
fermement mes cuisses autour son torse. Mon hoquet de surprise fut
étouffé par nos baisers lorsque mon dos heurta le matelas et que le corps
d’Asher vint se placer au-dessus du mien. Sauvagement, il ôta mon haut
tandis que je me laissais faire en l’embrassant. La chaleur de cette
étreinte embrouillait mon esprit. Je ne pensais qu’à ses caresses et aux
marques qu’il laissait sur ma peau.
Au moment où je posai mes mains sur son torse, il emprisonna mes
poignets et répéta :
— J’ai dit : ne me touche pas.
Il captura ensuite ma mâchoire pour me forcer à affronter ses iris gris
dépourvus de toute innocence.
— Toi qui aimes te foutre de moi, tu connais cette sensation lorsque tu
savoures chaque seconde de ma défaite, n’est-ce pas ?
Son autre main déboutonna mon jean avant d’entrer en contact avec
ma culotte, me faisant frémir d’impatience. Face à ma réaction, le coin de
ses lèvres s’étira.
— Eh bien, je vais me faire un plaisir d’être toi, ce soir. Et putain,
qu’est-ce que je vais savourer chaque seconde comme si c’était la
dernière.
Il dessina les contours de ma féminité à travers le tissu.
— Tu vas me supplier de ne pas arrêter. Je vais te faire hurler, Ella. Je
te donne ma parole.
Alors que j’essayais péniblement de reprendre mon souffle, il décala
ma culotte sur le côté et commença à tracer des cercles sur la zone la plus
sensible de mon intimité. Instinctivement, j’attrapai son avant-bras, mais
il releva mon poignet au-dessus de ma tête.
— Je ne me répéterai plus. Ne. Me. Touche. Pas.
Un souffle lourd quitta mes lèvres lorsque ses doigts brûlants
s’introduisirent en moi. Il grogna et retira sa main de mon jean avant de
se lever. Là, il fit glisser mon pantalon le long de mes jambes.
— Je préfère.
Il ne m’accorda pas un instant de répit et pressa son bassin contre le
mien en m’embrassant sauvagement. Sa main empoigna mes cheveux,
qu’il tira en arrière pour libérer l’accès à mon cou.
Sa langue chaude parcourait ma peau tandis que ses doigts se
faufilaient de nouveau jusqu’à mon intimité. Ils allaient et venaient de
plus en plus vite, de plus en plus profondément, et mes gémissements se
firent incontrôlables.
Je sentais mon esprit se perdre, se noyer dans la luxure d’Asher Scott.
— Ne t’arrête… pas… je t’en supplie…
La douleur dans mon cou, le plaisir entre mes cuisses, la chaleur de
son corps, la caresse de ses doigts. C’était si bon.
Je contemplais sa bouche entrouverte alors qu’il accélérait le
mouvement de ses va-et-vient.
— Tu es tellement belle quand tu gémis pour moi, mon ange,
murmura-t-il, le souffle court.
Je rejetai la tête en arrière en sentant la bulle à l’intérieur de mon bas-
ventre se former et gagner en intensité.
Mais lorsqu ’Asher le remarqua, il s’arrêta.
— J’en ai pas terminé avec toi.
La seconde suivante, sa langue vint remplacer ses doigts. La chaleur de
ses lèvres me fit gémir de plaisir alors qu’il enroulait ses bras autour de
mes cuisses pour y enfouir son visage.
Il grogna contre moi. Rapidement, ses coups de langue me firent
perdre la tête. J’agrippai les draps, à défaut de pouvoir agripper ses
cheveux, pour mieux apprécier chaque seconde de sa torture.
— Regarde-moi.
Mes yeux se posèrent sur lui. La vision de ses lèvres pressées contre
ma féminité et de ses iris gris pouvait me faire jouir à n’importe quel
moment.
Ses doigts rejoignirent sa langue. Après quelques va-et-vient, ils
s’incurvèrent afin d’atteindre la zone la plus sensible de mon corps. Plus
rapides, plus profonds, plus secs.
— Putain de merde, gémit-il.
Il contrôlait l’intensité de mes cris avec facilité. Je me mordillai la
lèvre lorsque sa bouche suçota l’intérieur de ma cuisse, marquant cette
zone comme il avait marqué mon cou.
Il s’arrêta, puis se leva pour déboutonner son jean et enlever son haut
avant de s’attaquer au mien. Un petit gémissement quitta ma bouche
lorsque son index et son pouce caressèrent mon téton, à présent à sa
merci. Sa langue le titillait tandis que ses doigts malaxaient mon autre
sein.
— Gémis mon prénom. Je veux t’entendre gémir mon prénom.
— A… Asher…
Il se pressa contre mes hanches, puis saisit un préservatif sur la
commode.
— Déchire-le, m’ordonna-t-il en le glissant entre mes lèvres.
Je coinçai l’emballage entre mes dents et Asher tira d’un coup sec.
Une fois prêt, il empoigna son membre et l’approcha de ma féminité.
Lentement, il l’introduisit en moi en me murmurant :
— Plus fort. Je veux entendre mon prénom dans ta bouche.
— Asher…
En une poussée, il entra plus profondément en moi. Ses mains
emprisonnèrent mes poignets qu’il remonta au-dessus de ma tête tout en
accentuant ses coups de reins.
— Plus fort.
— Asher, soufflai-je en rejetant la tête en arrière.
— Putain de merde.
Les va-et-vient de son membre étaient aussi intenses et profonds que
ceux de ses doigts. Je l’entendis grogner mon prénom au creux de mon
oreille, dont il emprisonna le lobe entre ses dents. Cette soirée allait être
ma dernière, me dis-je en tentant de calmer ma respiration.
— Tu aimes gémir pour moi, n’est-ce pas, mon ange ? Tu aimes tout
ce que je te fais ?
— Ou-Oui…, parvins-je à articuler entre deux cris de plaisir.
Comme si le temps était ralenti, je n’arrivais plus à penser à rien, à part
à son corps pressé contre le mien, à ses doigts autour de mes poignets et à
son souffle au creux de mon cou. Mon esprit ne m’appartenait plus. Je ne
contrôlais rien.
Et c’était si bon.
La chaleur dans mon bas-ventre devenait insoutenable sous les
puissants coups de reins d’Asher. Il posa son regard d’acier sur moi et
grogna entre ses dents serrées :
— Je… Je veux te voir jouir. Jouis pour moi, mon amour.
— Oh, putain, lâchai-je de manière incontrôlée. Asher…
Son regard se voila et il entrouvrit la bouche. Il allait jouir. Un cri de
plaisir s’arracha brutalement de ma bouche au moment où l’orgasme
déferla dans mon corps tremblant. Un grognement rauque suivit, signe
qu’Asher venait d’atteindre l’extase en même temps que moi.
Son corps s’écroula sur le mien. Ma vision était encore brouillée, mon
cœur palpitait. Je me remettais peu à peu de ce qui venait de se produire.
Asher roula sur le côté et regarda le plafond, essoufflé, comme moi.
— Heureusement que Carter Junior n’était pas là.
Un rire s’échappa de ma bouche encore entrouverte. Ses cheveux
étaient en bataille, ce qui le rendait affreusement sexy. Je couvris nos
corps en sueur. Il me prit dans ses bras et je posai ma tête sur son épaule.
Je pouvais rester comme ça une éternité. Une éternité à ses côtés.
— Tu vas me rembourser en baise la totalité des dégâts de la voiture,
déclara-t-il d’un ton très sérieux.
— Allez, bonne nuit, murmurai-je en fermant les yeux. On part dans
quelques heures.
— Et on a une réunion dans moins de vingt-quatre heures.
— Tu stresses ? l’interrogeai-je en relevant la tête vers lui.
Il m’adressa un sourire qui en disait long.
— Je suis impatient, mon ange. Très impatient.
Le sommeil m’emporta alors que son pouce caressait ma peau encore
chaude. Dormir dans ses bras faisait taire toutes mes pensées et je me
sentais en sécurité, loin de tout.
Loin du monde qui nous entourait.

*
Quelques heures plus tard…

Un bruit sourd me tira de mon sommeil. Je plissai les yeux, ils


peinaient à s’ouvrir. En me tournant sur le côté, je constatai qu’Asher
était assis face à la baie vitrée de sa chambre.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Rendors-toi, me dit-il en fermant le carnet qu’il tenait.
Il avait une clope entre les lèvres. Je réalisai alors que ça faisait bien
longtemps que je ne l’avais pas vu écrire.
Mon souffle cessa à l’instant où mes yeux se posèrent sur le carnet, qui
m’était familier. C’était celui que je lui avais offert avant qu’il me chasse
loin de lui.
Je me redressai. Il l’avait gardé ! Non seulement il ne l’avait pas jeté,
mais il l’utilisait.
— C’est…
— Oui, murmura-t-il en jetant un œil sur le carnet entre ses mains.
C’est celui que tu m’as offert. Merci… pour le… cadeau. Je n’écris pas
souvent dedans. Enfin, si… mais pas n’importe quoi… Uniquement le
plus important.
— Il est à toi, Asher. Tu peux écrire ce que tu veux.
Il me sourit, un sourire doux qui faisait fondre mon cœur.
— Oui…, c’est le plus important.
— Tu n’as pas dormi ? demandai-je en m’allongeant, sans le quitter
des yeux.
Il secoua la tête et écrasa son mégot dans le cendrier. Il ouvrit le tiroir
et posa son carnet avec le stylo, qui m’avait sûrement réveillée en
glissant de sa main.
— Je n’ai pas sommeil, je dormirai dans le jet, me confia-t-il en
s’approchant du lit. La réunion de demain occupait mon cerveau, j’ai
essayé de me vider un peu la tête.
— En écrivant, déduisis-je en le regardant s’allonger à côté de moi.
Il enveloppa mon corps de ses bras tatoués. Je me blottis davantage
contre lui et sentis ses lèvres se poser sur ma tempe. Il huma un instant
mes cheveux avant de déposer de petits baisers sur le haut de mon crâne
en murmurant : — Écrire dans ce carnet m’apaise… C’est réconfortant.
Je fermai les yeux en appréciant ses doigts sur ma peau nue. Et je me
rendormis paresseusement dans ses bras, son murmure me parvenant
comme dans un rêve : — Merci… Je t’aime.

*
Aérodrome de Los Angeles.

— C’est bon, tout le monde est là ?


— Je refuse de prendre le même jet que vous, grogna Asher à
l’intention d’Ally et Kiara. Encore plus avec un gosse.
— Tu ne sais pas ce que tu rates, dit Kiara en souriant à Théo. Mais si
tu comptes prendre un second jet, emmène Ben avec toi. On ne peut pas
gérer deux enfants.
— Non, ni Bella ni moi ne pouvons gérer l’humeur d’Asher sans vous,
c’est mort, rétorqua Ben d’un ton catégorique. Même Tate ne pourrait pas
supporter.
— Tate vient avec nous ! s’exclama Kiara.
Il était environ 4 h 30 et ils se chamaillaient déjà. Je comprenais
l’envie d’Asher, mais j’étais sûre qu’en fin de compte il se contenterait
d’un jet pour ne pas perdre de temps.
— Montez.
Qu’est-ce que je disais ?
— Je n’hésiterai pas à balancer l’un de vous par le hublot si vous me
faites chier. Je n’ai pas dormi cette nuit.
Kiara me lança un regard lourd de sous-entendus qui me fit lever les
yeux au ciel.
Lorsque nous montâmes, je remarquai que Bella portait une bague de
fiançailles. Elle était en or, ornée au centre d’une magnifique pierre rose
entourée de petits diamants enchâssés dans de fines griffes de métal.
Ben avait appelé un Asher grognon ce matin pour lui annoncer en
criant qu’elle avait accepté sa demande. Le bonheur transparaissait dans
sa voix. Kiara l’avait accompagné pour choisir la bague et elle s’était
montrée presque plus impliquée que lui dans le choix, comme si c’était
elle qui allait demander Bella en mariage. D’ailleurs, sa joie lorsqu’elle
avait aperçu Ben valait bien deux fois celle de ce dernier.
L’histoire de Benjamin Jenkins et Isabella Grace connaissait une fin
heureuse. Peut-être que ce serait aussi le cas pour la nôtre, à Asher et
moi. Qui sait ?
J’enviais la relation de Ben et Bella, la confiance qu’ils avaient en leur
avenir, parce que je ne l’avais pas avec Asher. Sans doute parce qu’aucun
de nous deux ne savait ce que la vie réserverait à l’autre ? Ce dont j’étais
sûre, en revanche, c’était que je ne voulais personne d’autre que lui. Je ne
me voyais avec personne d’autre. Je n’allais aimer personne d’autre. Et je
ne voulais aimer personne d’autre qu’Asher.
J’étais prête à rester avec Asher pour l’éternité.
Je fus arrachée à mes pensées lorsque son odeur emplit mes narines. Il
s’assit sur le siège à côté de moi et fusilla du regard Ben, qui commençait
déjà à s’agiter avec Théo. Le voyage allait être long.
— Ben, je jure de t’exiler en Australie à notre retour, lança Asher.
— MAIS T’ES COMPLÈTEMENT MALADE ! hurla
dramatiquement Ben.
Très, très long…
CHAPITRE 46 : POUVOIR, ARGENT…
ELLA
Asher
Londres, 10 heures.

— Vous voulez manger quelque chose, monsieur Scott ? demanda la


voix fluette de Dorothéa derrière moi.
— Non, je n’ai pas très faim, merci.
Je l’entendis s’éloigner du grand salon du manoir familial. Autour de
moi, le calme. Mais plus pour très longtemps.
Mes veines frémissaient d’excitation. Je touchais du bout des doigts ce
que je convoitais depuis des années. Les événements jouaient en ma
faveur, et je n’allais sûrement pas laisser passer cette occasion d’obtenir
les deux trônes.
D’avoir le pouvoir.
Personne n’avait jamais transgressé cette loi, personne n’avait osé.
Même pas mon grand-père, qui était l’un des pires enfoirés de notre
famille. Mais Shawn n’était pas un enfoiré, juste un abruti qui se croyait
plus malin que les autres ou qui me pensait aussi bête que lui.
J’avais attendu pour le confronter, car récupérer Ella était plus
important que mes affaires et nos jeux de pouvoir. Elle était plus
importante que mon désir de conquérir les deux mondes.
Et dire qu’au départ elle était venue avec lui. Je me rappelais cette
soirée comme si c’était hier. La voir descendre de la voiture à son bras,
s’avancer vers nous sans un regard pour moi. Je me rappelais chaque
instant, y compris sa gifle… J’avais donné ma parole à Shawn qu’elle
viendrait avec moi la prochaine fois.
Et je n’ai qu’une parole.
Elle était à moi. Ma captive, mon ange, ma copine.
Elle lui était interdite. Personne ne pouvait prétendre à l’avoir,
personne d’autre que moi. Ella Collins me possédait, corps, cœur et âme.
Elle était mienne, comme j’étais à elle, entièrement à ses pieds.
— Ash ?
— Hmm ?
— Tu gardes ton idée de projection ? me demanda Sam.
Un sourire étira mes lèvres. Je voulais projeter les vidéos que j’avais
collectées à Manhattan. Et pour l’humour, j’avais même envie de poser
un paquet de pop-corn à côté de chaque siège.
— Oui. J’espère que les images sont nettes.
— Elles le sont. Kaven apparaît très bien, et Shawn aussi. Il y a une
séquence où on voit Shawn ouvrir la mallette et regarder les liasses, sans
oublier les audios. Il ne pourra jamais démentir.
— Bien. Surtout, n’oubliez pas les fleurs… Il aime beaucoup en offrir,
alors j’imagine qu’il aimera en recevoir.
Enfoiré.
— Autre chose ?
— Pas pour l’instant. Où est Ella ?
— Avec Dorothéa et Kiara, m’informa Sam en s’avançant vers moi.
Les bras croisés, il regardait par la vitre de la grande salle de séjour du
manoir. Il faisait frais dehors, le temps ne ressemblait en rien à celui de
Los Angeles.
— Au final, avec elle ?
— Qu’est-ce que tu veux savoir ? lui demandai-je directement.
— Vous êtes ensemble ?
Je ne pus m’empêcher de sourire et répondis presque fièrement :
— Oui.
— J’étais sûr que tu allais finir avec elle, dit mon cousin d’un ton
sincère. Je l’ai su le soir où je l’ai rencontrée. J’ai vu comment tu la
regardais quand elle était avec Kyle.
Je me rappelais ce plan débile que j’avais échafaudé pour la protéger
des jugements de ma famille. Petit à petit, je me rendais compte que je la
protégeais depuis le début, mais j’étais juste trop con pour l’admettre.
Même un aveugle aurait pu le voir, mais moi je refusais de le faire.
— Ben et Bella sont fiancés, moi aussi, et toi, tu as officiellement une
copine, souffla Sam. Finalement… nous ne sommes pas vraiment
maudits.
— Tu oublies Kyle, lui rappelai-je.
— Il est l’exception qui confirme la règle. (Il balaya ses cheveux longs
en arrière et se tourna vers moi avec un petit sourire en coin.) Tu es prêt
pour ce soir ?
— Je suis prêt depuis des mois, Sam. J’attends cette soirée depuis trop
longtemps. J’ai toujours voulu marquer l’histoire de la famille, et ça
commençait à être un peu trop ennuyeux. La même lignée, le même
partage des biens… Ça manquait un peu de piment.
Depuis la création de la SHC et du réseau, la répartition des rôles
n’avait jamais changé. Les avenirs des Scott étaient tracés dès la
naissance. J’étais voué à diriger le réseau parce que mon père en avait été
le dirigeant, tout comme mon fils après moi, et mon petit-fils aussi.
J’allais rompre cet équilibre avec joie.
Ainsi mon fils aurait le choix. Le choix que j’avais toujours voulu
avoir. De plus… Ella n’accepterait jamais que son enfant travaille dans
un réseau de drogue. Ja-mais.
— À quoi tu penses ?
Je secouai la tête en poussant un léger soupir. Mon esprit n’était
souvent rempli que de pensées passagères. Les seules qui tournaient en
boucle étaient celles qui me murmuraient le prénom d’Ella. Mais, depuis
quelque temps, une autre question occupait mon esprit.
— Tu penses que papa serait fier ?
— Tu peux aller lui annoncer la nouvelle, déjà, me répondit Sam. Tu
n’y es pas encore allé, pas vrai ?
— Je comptais le faire plus tard, l’informai-je en fermant les yeux.
— T’as des joints ?
J’esquissai un petit sourire. Lorsque je me retrouvais au cimetière où
reposait mon père, j’allumais toujours un joint en son honneur. Robert
Scott était connu pour toujours avoir un joint entre les lèvres. Son fils,
des clopes.
— Tu as prévu des trucs, une fois que tu seras aux commandes de la
SHC ?
— Je vais faire de cette entreprise la plus rentable du pays, avec l’aide
du gouvernement… et de quelques chantages. Tu vois, c’est ça qui est
bien quand tu as un pied dans les deux sphères… Tu touches à tous les
fils, même les plus fragiles.
Je comptais bien faire bondir le chiffre d’affaires de cette entreprise
merdique. Ce n’était qu’un puits de fric, et j’allais utiliser l’argent du
réseau pour améliorer quelques détails. Par exemple, mon futur bureau.
Un frisson d’excitation me parcourut à cette idée. J’avais hâte de voir
la réaction de Shawn et des enfoirés qui me servaient de famille lorsque
j’afficherais avec une grande dose de fausse stupéfaction les preuves
collectées contre le chouchou des Scott.
Depuis tout jeune, je ressentais une pression dès que ma famille se
réunissait autour de la grande table de la salle à manger. Ils étaient tous
aussi hypocrites les uns que les autres. Les faux rires, les sourires
mauvais, les regards pleins de jugements, les paroles lourdes de sous-
entendus, les coupes remplies de boissons valant des centaines de dollars
dans des mains qui ne valaient pas un centime.
Je détestais les fêtes de famille, parce que le mot « famille » sonnait
beaucoup trop faux. Nous n’étions que des étrangers liés par des
personnes mortes depuis trop longtemps. La lignée des Scott n’avait
jamais eu de véritable esprit de famille, peut-être mes ancêtres, mais
certainement pas les blaireaux que j’avais en face de moi.
— Ah, d’ailleurs, il faut que mamie assiste à cette réunion, dis-je à
Sam en me tournant vers l’urne funéraire sur la grande cheminée du
salon.
— Tu déconnes… pas vrai ?
— Même pas une seconde. Je veux qu’elle ait une chaise pour admirer
ce beau spectacle.
Sam rit et leva les mains avant de s’éloigner.
Des pas derrière moi me firent tourner la tête. Mon cœur bondit
lorsque ses yeux bleus croisèrent mon regard.
— Je te cherchais, déclara-t-elle d’une petite voix. Sam m’a dit que je
te trouverais ici.
Elle s’approcha de moi. Ma main s’accrocha naturellement à sa taille
lorsqu’elle arriva à mon niveau.
— Tu as l’air fatiguée, remarquai-je devant ses traits tirés. Tu ne veux
pas aller te reposer dans la chambre ?
Elle secoua la tête. Ses bras s’enroulèrent autour de mon cou et
aussitôt un frisson parcourut ma colonne vertébrale. L’effet qu’elle avait
sur moi était monstrueux. Incontrôlable.
— J’ai déjà fait l’expérience de dormir seule ici, je n’ai pas vraiment
envie de revivre ça.
Dylan. Enfoiré de Dylan.
— Si tu n’es pas trop fatiguée, commençai-je en caressant sa taille de
mon pouce, tu peux m’attendre. Je vais sortir une petite heure et venir
dormir avec toi.
Son regard s’illumina. Je lui souris tendrement en retour. Lorsque sa
tête se posa sur mon torse et qu’elle huma mon odeur, je perdis tous mes
moyens.
— Je t’attendrai.
Mes lèvres se posèrent sur le haut de son crâne alors que je murmurais
:
— Je ne serai pas long.
Je me détachai de son corps, mais instinctivement mes lèvres se
joignirent aux siennes dans un baiser rapide avant que je quitte le manoir
pour rejoindre mon père.
Direction le cimetière.

— Tu dois sûrement te dire que je viens t’annoncer que je vais bientôt


te rejoindre, commençai-je d’un ton moqueur en m’avançant vers la
pierre tombale. Mais laisse-moi te surprendre comme je le fais si bien,
Rob. J’ai beaucoup de choses à t’annoncer.
Je m’assis sur l’herbe fraîche. Un sourire aux lèvres et le cœur lourd, je
regardais le nom de mon père gravé sur la pierre. Sa présence me
manquait à chaque seconde. Avant, je venais toutes les semaines à
Londres pour passer quelques heures ici. Je me demandais comment Ella
avait pu tenir autant d’années sans voir la tombe de sa mère. Sa tante lui
avait retiré le contrôle sur sa vie.
Cette salope.
— La dernière fois que je suis venu ici, je t’ai annoncé que ton cher
frère, Rick Scott, m’avait forcé à avoir une captive, mais bon, je n’ai pas
besoin de t’annoncer qu’il s’est suicidé… Ou peut-être que si.
La déception s’entendait dans ma voix. Parler de Rick me dégoûtait. Il
m’avait trahi comme il avait trahi mon père.
— Oui, j’ai su pour Rick, maman et William. Mais je n’ai pas eu ta
patience. Je t’en veux d’avoir fait comme si ce n’était pas grave, même si
tu devais avoir des raisons bien merdiques pour avoir agi comme ça,
continuai-je en m’allongeant sur l’herbe. Bref, je n’ai pas envie de parler
d’eux.
Je contemplais le ciel en me rappelant tout ce qui s’était passé depuis
la dernière fois que j’étais venu ici. Et bordel, j’avais beaucoup à raconter
!
— Il y a quelque chose que je dois t’annoncer d’abord, papa. J’ai une
copine. Pour une fois, je voulais qu’une personne sur cette terre soit
mienne… C’est la captive que m’avait ramenée Rick, mais elle ne
s’appelle pas « captive »… elle s’appelle Ella.
Un sourire se dessina sur mes lèvres lorsque son image me vint en tête.
— J’ai merdé avec elle, je sais… Ce n’est pas étonnant, hein ?
gloussai-je. Elle était amoureuse de moi, mais j’étais tellement terrifié
que je l’ai envoyée à Manhattan. Enfin, je l’ai aussi fait pour la protéger
de William. Je sais ce que tu vas me dire : « Il y a des méthodes moins
brutales… » Oui, c’est vrai, mais c’est la seule chose que j’ai trouvée.
Mon téléphone vibra dans ma poche, je n’y prêtais pas attention. Rien
ne méritait mon attention lorsque j’étais avec mon père. Sauf Ella.
— Elle est douce, gentille, mais aussi trop naïve, et bête, c’en est
fatigant, dis-je en secouant la tête. Mon ange ignore que tout le monde
n’est pas comme elle. Personne n’est comme elle. Elle est trop pure. Je
sais que, si t’étais encore là, tu l’aimerais beaucoup. Elle est incroyable.
Tellement unique que même Shawn la voulait.
Ce rappel me fit serrer les poings et décupla ma rage intérieure. Je
voulais déjà lui mettre une droite pendant la soirée, et ça ne faisait
qu’empirer.
— Et tu veux savoir le plus marrant ? C’est que ce con pensait qu’elle
pouvait être à lui. Comme il pense actuellement que je ne sais pas tout ce
qu’il fait dans mon dos. D’ailleurs, papa, laisse-moi t’annoncer que ton
fils va à être à la tête des deux activités de la famille, annonçai-je
fièrement en allumant un des deux joints que j’avais apportés. Bien sûr,
personne ne le sait encore, mais ce n’est qu’une question de temps parce
que… je compte l’annoncer ce soir. Tu devrais venir, même grand-mère
va y assister.
Un petit rire s’échappa de mes lèvres. J’avais hâte d’enfiler mon plus
beau costume et d’afficher mon sourire le plus sincère devant tous ces
enfoirés.
— Peut-être que… tu es fier de moi. Enfin, j’espère que tu l’es. Je sais
que ce n’était pas le projet de base, que je devais diriger le réseau mais,
repris-je en regardant le ciel, je n’ai jamais voulu faire ça, et tout le
monde le savait. Maintenant, j’ai la chance de pouvoir avoir les deux…
et c’est que j’avais toujours voulu : avoir le choix.
Cette frustration qui résidait dans mon esprit depuis mes 18 ans, cette
boule de colère qui ne me quittait pas à cause des choix de ma famille se
dissipaient peu à peu. Je guérissais. Personne n’allait plus me forcer.
J’étais maître de tous mes choix et libéré de toutes les contraintes.
— Ils vont regretter toutes leurs merdes, je n’ai plus aucune morale
avec eux, murmurai-je en fumant mon joint. Ils ont fait de moi la
personne que je suis aujourd’hui, et jamais je ne le leur pardonnerai…
mais Ella… elle sera là pour m’aider à changer.
Je souris en repensant à la brune fatiguée qui m’attendait sûrement en
comptant les minutes.
— Je veux changer pour elle, je veux être la meilleure version de moi-
même parce qu’elle le mérite. Je ne la mérite pas… Pas pour l’instant. Je
sais que j’y arriverai pour elle… parce que…
Je me tournai vers la tombe de mon père en laissant ces mots sortir :
— Parce que je crève d’amour pour elle… Je suis éperdument
amoureux d’Ella Collins, papa.

*
Manoir des Scott, quelques heures plus tard.

— Ash ? murmura une voix que je ne connaissais que trop bien.


Je sentis le corps d’Ella remuer contre le mien et mes sens se
réveillèrent. Dans un soupir, je refermai les yeux pour reprendre ma
sieste. Putain de Kyle.
— Aaaash ! s’étrangla-t-il en parlant plus fort.
Les rideaux étaient tirés, la chambre était plongée dans le noir. Cette
même chambre qui avait vu notre relation prendre un nouveau tournant.
J’étais presque nostalgique.
— Il est mort, tu crois ?
Ben. Ben et Kyle.
Oh, putain.
— Il respire, arrêtez.
Kiara. Ben, Kyle et Kiara.
J’avais envie de mourir à cet instant précis. Tout, sauf eux trois réunis.
— Faut le réveiller, reprit la voix de Ben derrière moi.
— Si je réveille Ella, il va peut-être se réveiller ?
— Bonne idée ! répondit Kyle. Ellaaa.
Un petit rire s’échappa de la bouche de Kiara. Je fulminais
intérieurement. Le décalage horaire avait niqué mon énergie, mais eux
encore plus.
— Faut peut-être ramener Tate ?
— Ou peut-être Théo ?
— Jamais, lâchai-je en ouvrant les yeux d’un coup.
Ils sursautèrent. Je soufflai, agacé, en me détachant d’Ella, qui se
réveillait à côté.
— Qu’est-ce que vous voulez, putain ?
— Euh… la réunion, tu dois te préparer, bafouilla Kyle. Elle
commence bientôt.
Mon cœur s’emballa et mon esprit se réveilla rapidement. Une boule
d’excitation se forma dans mon ventre.
— Sortez.
— Ella, j’ai mis ta robe dans la salle de bains, avec les affaires d’Ash,
déclara Kiara en s’éloignant. On se retrouve en bas !
Ella bâilla en s’étirant. Je la voyais à peine dans la pénombre.
— Allez, réveille-toi, tu as dormi six heures ! l’informai-je en
m’approchant des rideaux. Une longue et merveilleuse soirée nous
attend, mon ange !
— Parle pour toi, souffla-t-elle en se levant à moitié. Je n’aime pas ta
famille… Ils vont croire que je suis une sorte d’escort.
— Eh bien, maintenant, tu te tapes le meilleur des Scott, rigolai-je en
balayant mes cheveux en arrière. On fait tous des erreurs, et Shawn était
la tienne.
Elle leva les yeux au ciel en s’étirant une nouvelle fois.
— Je me change avant toi ?
— Pourquoi on ne se changerait pas ensemble ? l’interrogeai-je avec
un petit sourire en coin.
— Pour ça, répliqua-t-elle en désignant mon sourire. Je veux me
changer sans avoir à entendre des blagues… tes blagues.
— Certaines tueraient pour ça.
— Je pourrais mourir pour ne plus les entendre, rétorqua-t-elle en
s’éloignant. Une mort lente et douloureuse.
— Hmm… tu aimes la douleur, mon ange ?
Elle m’adressa son majeur sans se retourner. Je ris. J’aimais cette
fille… et je raffolais de son répondant. Merci, Kiara.
J’allumai une clope en pianotant sur mon téléphone avant de retrouver
Ella dans la salle de bains. Je toquai à la porte.
— C’est qui ?
— Ouvre. C’est moi.
— J’ai dit…
— Mon costume est à l’intérieur et je n’ai pas d’autre endroit pour me
changer, mentis-je en souriant. Toutes les pièces sont prises.
J’attendis quelques minutes avant qu’elle apparaisse en sous-vêtements
face à moi, le regard noir et les sourcils froncés. Elle me tira le bras pour
me faire entrer puis referma la porte.
— Non pas que je ne te croie pas, Scott, commença-t-elle en me
tendant mes vêtements, mais je suis sûre que ce manoir a une vingtaine
de pièces. Et on est à peine dix pour l’instant.
J’enlevai mon haut sous son regard intéressé.
— Si tu veux me baiser, on a un peu de temps devant nous, mon ange,
lui dis-je.
Ses joues rougirent et j’explosai de rire en lui prenant mes vêtements
des mains. J’étais tellement de bonne humeur. Merci, Shawn.
J’embrassai brusquement Ella, ce qui la fit hoqueter de surprise. Dieu
que j’aimais cette fille ! Sans elle, je n’aurais jamais su. Sans elle, je ne
me serais jamais intéressé de plus près à Shawn.
— Tu mérites tout le fric que je vais gagner, putain, murmurai-je en
pressant fougueusement mes lèvres sur les siennes. Tu mérites tout.
— Qu’est-ce qui te prend ? s’étonna-t-elle alors que son visage
s’éloignait du mien.
— Je suis juste… très, très, très heureux. Et tu en es la cause. Ella. Tu
vas assister à la soirée la plus mouvementée que connaîtra ce manoir.
Personne n’est prêt, même pas moi.
Même pas moi.
CHAPITRE 47 : DEUX PERSONNES
Ella

Quatre
C’étaient les heures qu’il me restait avant de devoir faire face à cette
famille.
Trois
C’était le nombre de personnes qui n’étaient pas encore arrivées, les
personnes les plus importantes : Shawn, Richard et Hector.
Deux
Les heures qui s’étaient écoulées depuis le moment où Asher avait
perdu toute stabilité mentale. Il était intenable, agité, surexcité.
Un
C’était moi. Et je me sentais toute petite face à cet événement dont
j’étais la cause.
Presque toute la famille était réunie dans le grand séjour du manoir
mais Asher avait refusé de commencer sans les trois absents. Nous étions
dehors. Je portais une robe sombre et lui « son plus beau costume ». Je ne
voyais pas vraiment la différence entre celui-là et les autres mais bon, je
ne voulais pas gâcher sa soirée.
En même temps, rien ne peut gâcher sa soirée. Même pas moi.
— Tu es silencieuse, fit-il, m’arrachant à mes pensées.
— Hmm.
Je fixais l’allée et la grande fontaine en son centre. Sentant ses iris gris
sur moi, je tournai la tête dans sa direction. Sa clope coincée entre ses
lèvres, il leva un sourcil.
— Et s’ils refusent ? demandai-je.
— Je les brûle vifs. Soit je prends les deux, soit personne n’aura rien,
me dit-il simplement. Personne ne peut me refuser ce qui me revient de
droit. Je sais très bien que, si j’avais fait ce que Shawn a fait, aucun d’eux
ne se gênerait pour m’enlever le réseau sans possibilité de négocier ou de
m’expliquer.
— Pourquoi ?
— Parce que je leur limite l’accès à l’argent du réseau. En revanche,
Shawn les laisse piocher comme bon leur semble, pourvu qu’ils ne
touchent pas à son activité principale.
Ses bras encerclèrent ma taille. La douce fraîcheur de la soirée
caressait mes bras nus et le silence emplissait mes pensées.
— Mon ange.
L’odeur masculine d’Asher chatouilla mes narines tandis que ses
lèvres déposèrent un doux baiser au creux de mon cou. Son corps derrière
le mien me faisait me sentir en sécurité dans cet endroit hostile. Mais au
fond de moi je savais qu’il n’allait pas rester aussi tendre toute la soirée.
Je frissonnai à l’idée de croiser les regards des membres de sa famille.
Les remarques désobligeantes et les critiques allaient, sans l’ombre d’un
doute, être mon plat de résistance.
— J’entends le moteur…
Moi aussi.
Une voiture pénétra dans la résidence familiale et mon cœur
commença à palpiter. Sans doute la peur, ou peut-être l’impatience, car je
reconnaissais ce véhicule. C’était celui de Shawn. Je sentis le téléphone
d’Asher vibrer dans sa poche mais il ne répondit pas, trop concentré sur
ce qui se déroulait sous ses yeux.
La portière s’ouvrit et, sans surprise, mon regard croisa celui de
Shawn. Ce dernier prit un air faussement étonné. Puis un grand sourire
étira ses lèvres.
— Bonsoir, Ella, je vois que tu es aussi invitée à cette réunion.
— Elle a toujours adoré le cinéma, je lui offre un drame qui mériterait
un Oscar, répondit Asher à ma place. Tu es en retard.
— Qu’est-ce qu’un retard lorsque la pièce maîtresse n’est pas encore
arrivée, Ash ? rétorqua Shawn en arrangeant sa cravate. Ella, tu es
radieuse.
Pour toute réponse, je le fusillai du regard. Entendre sa voix me
donnait des envies de meurtre.
— Mon cousin me vole mes ex, lança-t-il d’un ton narquois. C’en est
presque pathétique.
— Dit celui qui considère que même les filles qui ne veulent pas de lui
sont ses ex pour ne pas que son fragile ego se brise. Tu vois, c’est ça que
je trouve pathétique, moi.
Shawn me toisa du regard avant de déclarer d’un ton plein d’assurance
:
— Ce n’est pas ce que tu disais avant… Passer de moi à Asher ne doit
pas être facile tous les jours.
Mes nerfs chauffèrent. Je crachai sans me retenir :
— Pour être avec toi, j’aurais dû baisser mes critères au plus bas et,
même comme ça, tu n’aurais pas su les atteindre, Shawn.
Il m’assassina du regard et sa mâchoire se contracta. Son silence me
força à continuer :
— La seule raison qui m’a poussée à t’accompagner à Manhattan,
c’est de savoir qu’Asher serait à cette soirée. N’agis pas comme si tu
étais mon premier choix, tu n’as pas les qualités pour ça.
— J’entends ton ego se briser d’ici, c’est jouissif, le provoqua Asher.
Tu devrais rentrer le réparer, tes fans t’attendent. Oh, et encore une chose,
Shawn…
Je fronçai les sourcils lorsqu’Asher offrit un sourire triomphant à son
cousin.
— Tu te rappelles ce que je t’ai dit lors de notre dernier dîner de
famille, à Manhattan ? Sur la fille après Isobel ?
« Je te donne ma parole qu’elle viendra avec moi la prochaine fois. »
Asher jeta un coup d’œil dans ma direction puis se tourna de nouveau
vers Shawn :
— Je n’ai qu’une parole.
Asher entrelaça nos doigts et m’emmena loin de Shawn pendant que ce
dernier entrait dans le manoir. Du coin de l’œil, je vis Hector et Richard
sortir de leur voiture et le rejoindre.
— Je dois vraiment remercier Kiara d’avoir amélioré ton répondant,
c’est terriblement sexy.
J’éclatai de rire, un rire qui fut étouffé lorsque ses lèvres fondirent sur
les miennes. Il pressa mes fesses en souriant, tout excité.
— Mon amour est prête pour la soirée la plus jouissive de mon
existence ?

Sans un mot, nous dégustions ce dîner absolument divin. Du moins, ni


moi, ni Kiara, ni Ally, ni Ben, ni Kyle n’avions émis un seul mot. Nous
étions tous trop stressés pour ça. J’avais envie de me cacher dehors et de
regarder de loin Asher faire exploser la nouvelle. Notre conversation de
groupe n’arrêtait pas de faire vibrer mon téléphone.
De Kiara à Fam’ :

> Putain, regardez ses yeux ! Ils sont plus brillants que les verres sur
la table.
De Kyle à Fam’ :

> Jamais je ne l’ai vu sourire autant… J’ai peur pour nos vies, les
gars.
De Ben à Fam’ :

> Quelqu’un voit le sel sur la table ?


De Ally à Fam’ :

> Il est chez Ash.


De Ben à Fam’ :

> Ellaaaaa. Le sel !!!!


De Moi à Fam’ :

> OK.
Kiara avait eu l’idée de créer ce groupe afin de pouvoir commenter le
déroulement de la soirée avec Ben et Kyle sans se faire trucider par le
blond à côté de moi. Je passai le sel à Ben, qui me remercia, tout en
observant un Asher qui dégustait sa viande dans un silence des plus
inquiétants.
Asher était sadique, il aimait se faire désirer. Et chaque souffle
d’agacement de la part des convives lui donnait envie de prolonger
l’attente.
— Comment vont les affaires, Shawn ?
— Plutôt bien. J’ai investi dans un secteur prometteur, je sens que les
bénéfices vont dépasser mes espérances.
— Avec l’argent de la SHC ? l’interrogea Asher, soudain intéressé.
— Absolument, assura Shawn.
Asher prit une gorgée de vin en souriant. Les membres de sa famille le
regardaient sans un mot.
De Ben à Fam’ :

> J’ai envie de pisser.


Je me retins de rire face au message de Ben. Il était le seul à pouvoir
faire baisser notre tension.
— Pourquoi sommes-nous tous réunis, aujourd’hui ? demanda la mère
de Ben.
— Même grand-mère est là, remarqua un des cousins d’Asher en
désignant l’urne du menton. Je ne suis pas fan des surprises, Ash.
Accouche.
— Vous aimez presser les choses, c’est votre plus grand défaut,
soupira Asher en s’essuyant la bouche. Mais si vous insistez…
Les pieds de la chaise crissèrent contre le sol lorsqu’il se leva. Je
frémis quand il posa ses doigts sur mes épaules et sa bouche sur le
sommet de mon crâne.
— La réunion peut commencer.
Et mon cœur palpita jusque dans mes jambes tremblantes.
— Vous pouvez débarrasser, dit Asher au personnel. Ne laissez que les
boissons… Ils pourraient s’étouffer avec la nourriture. Faites sortir Théo,
il ne doit pas assister à ça.
De Kyle à Fam’ :

> Il va nous demander de ramener le projecteur. Sois prêt, Ben.


De Ben à Fam’ :

> Je chiale, ils sont tous sous pression.


De Sam à Fam’ :

> À tout moment, quelqu’un va sortir un flingue, restez sur vos


gardes.
De Kyle à Fam’ :

> Le regard d’Ash est trop mauvais…


Les mains d’Asher sur mes épaules m’offraient un peu de réconfort
face à cette situation terriblement stressante. Je ne pouvais m’empêcher
d’avoir peur pour lui, peur de la réaction qu’allait avoir sa famille.
Une fois la table débarrassée, tous les regards se posèrent sur l’homme
qui menait la danse.
— Bien ! dit sa voix rauque derrière moi. J’espère que vous avez tous
savouré votre repas, parce que moi, oui.
— Je m’attendais au moins à un dessert, souffla Richard.
— Vous allez être le mien, ce soir, répondit-il en souriant. Ben et Sam,
ramenez-le. Et Kyle, distribue les documents.
— Quels documents ? l’interrogea Sienna d’un ton perplexe. C’est
quoi, cette réunion, Ash ?
— Silence. Ne pressez pas les choses, ce n’est vraiment pas ce que
vous voulez.
La tension était palpable. Pendant que Kyle revenait avec les
documents, qu’il distribua sans un mot, Sam s’occupa de brancher le
projecteur. Les personnes autour de la table feuilletèrent les dossiers, l’air
méfiant.
Le projecteur diffusa une première image sur l’écran. Asher se plaça à
côté, une télécommande à la main et le regard braqué sur Shawn.
— Comme vous le savez, je n’aime pas les fêtes de famille. Vous
pensez bien que, si je vous ai réunis ici aujourd’hui, ce n’est pas pour le
plaisir de discuter avec vous, commença Asher d’un ton las. L’unique
chose que je respecterai toujours dans cette famille, ce sont les règles
qu’elle impose à tous. Mais apparemment, je suis le seul qui les respecte.
Page 3.
À la page trois étaient inscrites les règles de la famille Scott, les plus
importantes avaient été mises en gras. Certaines étaient même surlignées,
dont celles qu’avait transgressées Shawn.
Asher demanda à ce dernier de lire à haute voix ces lignes. Shawn
énonça d’un ton désintéressé :
— Et enfin, il est strictement interdit à l’un des dirigeants de saboter,
voler ou nuire aux activités familiales de l’autre, sous peine de voir ses
droits légués au dirigeant dont les droits ont été bafoués. Ce dernier…
obtiendra de plein droit le contrôle de toutes les activités familiales.
— On est tous d’accord pour dire que ces règles n’ont pas changé ?
Les oncles et tantes répondirent un « oui » circonspect.
— Mais il faut des preuves concrètes, déclara Richard en dégustant
son vin d’un air hautain. Et il faut l’accord de 90 % des membres.
— Je me suis bien renseigné, oncle Richard, rétorqua Asher. Les
preuves doivent être irréfutables, qu’elles soient visuelles ou auditives…
d’où notre réunion d’aujourd’hui.
Je jetai un œil à Kiara, qui savourait le spectacle en buvant son
champagne.
— Les deux dirigeants de la huitième génération des Scott sont Shawn
Scott, et moi, Asher Scott, reprit-il après s’être raclé la gorge. Le poste
que j’occupe depuis quelques années m’a vu vivre le deuil de mon père,
la trahison de mon oncle Rick, la traque de William, le danger des autres
réseaux, les captives, les tortures et les cauchemars… ainsi qu’une
nouvelle expérience.
Asher appuya sur un bouton de sa télécommande et projeta une autre
image.
— Lors de la construction du building de Manhattan, des caméras de
surveillance ont été installées pour des questions de sécurité, expliqua
Asher. Ce que beaucoup ne savent pas, c’est que mon père avait décidé
de mettre des caméras secondaires à chaque étage, au cas où les primaires
ne fonctionneraient plus pour une raison ou une autre.
— Pourquoi aucun de nous n’était au courant ? s’offusqua Richard.
Nous devrions tous être informés des changements apportés aux biens
familiaux !
— Je pourrais te tuer, histoire que tu poses la question à papa en
personne, cracha Asher sans se contrôler. Continuons ! Cette année, j’ai
dû regarder les vidéos de ces caméras parce que ma copine, ici présente,
était menacée par des kidnappeurs, mais quelque chose clochait. Les
caméras se désactivaient à son étage, laissant quelqu’un circuler sans se
faire prendre… et pas seulement à son étage à elle. Les caméras d’un
autre étage étaient aussi coupées.
Mon cœur palpita lorsque l’écran afficha une image de l’étage de
Shawn. Je me tournai vers lui et vis son visage blêmir. C’était exactement
la réaction que cherchait Asher en le prenant au dépourvu.
— Alors on a repris les séquences des caméras secondaires, fit Asher
en souriant. Allez à la page 5.
Les membres de la famille obéirent. À cette page étaient listées les
entrées et sorties d’argent du réseau.
— On a déjà organisé une réunion à ce sujet l’année dernière, dit
Sienna en agitant la feuille. C’était Richard qui les prenait.
— Eh bien, Sienna, si tu te souviens si bien de cette réunion, je t’invite
à faire un petit rappel, répondit Asher.
Sienna déglutit face au regard noir d’Asher.
— L’année dernière, de l’argent sortait du réseau sans qu’Asher soit au
courant. Les sorties n’étaient pas référencées dans les comptes primaires
et secondaires car les montants ne dépassaient pas les 15 000 $. Dans le
cas contraire, Asher en aurait été averti. Il s’est avéré par la suite que
Richard prenait cet argent pour jouer au casino.
— Bien, vous trouverez à la page 5 les montants manquants dans mon
activité, indiqua Asher. Maintenant, comparez-les avec les entrées de la
SHC de la page 6.
— Comment tu as pu avoir ces données sans mon accord ?! s’exclama
Shawn en se levant de sa chaise.
Asher passa outre ses protestations pour se concentrer sur les autres
membres de sa famille.
— C’est insensé ! cria Richard à son tour. Tu es en train d’accuser mon
fils à tort !
— Oh, je t’en prie, tu sais aussi bien que moi, oncle Richard, que je
n’accuse personne au hasard, souffla Asher d’un ton blasé. Mais si tu
insistes… j’ai une preuve de ce que j’avance.
Le silence qui planait trahissait la tension parmi les membres de la
famille. Il appuya sur le bouton de la télécommande et une nouvelle
séquence se lança. On y voyait Kaven devant la porte de Shawn. Ce
dernier ouvrit et nous l’entendîmes dire :
— Tu as du retard.
— Asher commence à soupçonner mes collègues, répondit Kaven. J’ai
dû faire comme si de rien n’était pendant quelques jours.
— Il y a combien là-dedans ?
— 14 900 $, l’informa le comptable. Je ne pourrai pas te donner plus
cette semaine. Je dois calmer les soupçons.
Les regards ahuris étaient bloqués sur l’écran. Shawn semblait gelé sur
sa chaise.
— C’est quoi, ce bordel ? murmura une voix.
— Oh, putain de merde, renchérit Sienna.
— SHAWN SCOTT ! hurla Hector si fort que mon cœur bondit.
EXPLIQUE-MOI CE PUTAIN DE MERDIER !
— Oh oui, Shawn, explique-leur, je t’en prie, continua Asher d’un ton
sarcastique.
— Ça ne peut pas être vrai ! s’exclama un membre de la famille dont
je ne connaissais pas le nom. Ash a toujours envié à Shawn sa position à
la SHC, on ne peut pas croire une simple vidéo !
Une autre personne approuva les dires du jeune homme.
Le regard d’Asher changea en une fraction de seconde. Sans que j’aie
le temps de le voir, il sortit une arme de sa veste et tira sur le mur derrière
la table, les yeux braqués sur les hommes qui défendaient Shawn.
— Je vous promets de tuer celui qui osera encore ouvrir sa grande
gueule, aboya-t-il. Que plus personne ne parle sans que je lui donne
l’autorisation. Personne.
Ses membres tremblaient de rage et je grimaçai lorsque son regard
sombre se posa sur moi.
Son téléphone vibra sur la table. Mes yeux se posèrent sur l’écran, qui
affichait « Lakestone ». Le mercenaire ! Ce n’était pas le moment.
— Je savais parfaitement que vous alliez démentir, même si mes
preuves sont solides comme du béton. C’est pourquoi j’ai apporté une
preuve plus… forte. Kaven !
Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. C’était ça, le clou du spectacle
?
Je jetai un coup d’œil à Ben et Kyle, qui ne semblaient pas au courant
de cette partie du plan eux non plus. Les regards se braquèrent tous sur la
porte, qui s’ouvrit sur le fameux comptable. Shawn n’avait toujours pas
bougé de sa chaise ; il ne se retourna même pas pour voir Kaven, comme
s’il était figé.
Le visage blême, le pas lent et la tête baissée, Kaven s’avança. Les
regards étaient hostiles, la position dans laquelle il s’était mis n’était pas
des plus confortables. Il pouvait se faire griller la cervelle à tout moment.
— Présente-toi, ordonna Asher en croisant les bras.
— Je… Je m’appelle Kaven Parks, et je travaille… Je travaillais pour
Ash Scott, bégaya-t-il nerveusement.
— Comment on en est arrivés là, Kaven ? Comment toi et mon enfoiré
de cousin avez eu l’idée de génie de me voler mon fric ? poursuivit Asher
d’un ton froid.
Kaven lança à Shawn un regard empli de désespoir, comme s’il lui
demandait de réagir et de lui venir en aide. Mais Shawn resta stoïque.
— Tic… tac… tic… tac…
— L’année dernière… Shawn m’a appelé, il avait besoin de mon aide.
La SHC avait investi dans des entreprises à la santé financière
chancelante et affichait une perte nette de 1,6 milliard de dollars, un
déficit qu’il fallait vite combler. Je… Il m’a convaincu que l’argent du
réseau pouvait nous y aider et que nous allions tous en tirer profit. À cette
période, j’avais besoin de fric, raconta Kaven en fermant les yeux. Alors,
j’ai accepté. Shawn a réussi à combler ainsi le déficit de la SHC, et je
touchais un pourcentage.
— Qui d’autre était au courant ? demanda Asher.
Kaven inspira profondément avant de répondre en bafouillant :
— R-Richard…
L’intéressé se leva d’un bond et sortit une arme de sa poche. Je
hoquetai d’effroi lorsque la détonation explosa mes tympans. Par chance,
il rata Kaven. En retour, Asher pointa son arme sur son oncle. Ce geste fit
lever un autre de leurs cousins, prêt à tirer sur Asher, mais il fut vite imité
par Kyle et Ben, qui le menacèrent tous deux de leur arme.
Avec autorité, Asher lui ordonna :
— Assieds-toi immédiatement.
Richard afficha un regard de défi en tremblant de rage. La tension
monta crescendo dans la pièce, mes mains étaient moites. Ils étaient tous
trop impulsifs.
— Tu défends le mauvais camp, Lucas, grogna Kyle. Pose ton cul sur
cette chaise.
L’homme fusilla du regard Asher, qui ne semblait pas effrayé une seule
seconde. Il semblait plutôt vouloir lui loger une balle dans le corps.
— Ne me force pas à tirer sur ton fils, Richard. Assieds-toi et pose ton
arme sur la foutue table, cracha Asher. Je ne te donnerai jamais la chance
de tirer sur Kaven. J’en ai envie depuis que j’ai tout découvert.
Et, comme pour confirmer ses dires, Asher tourna son arme vers
Kaven et lui logea une balle dans le crâne. Un cri sortit de ma bouche
lorsque son corps s’effondra lentement au sol. La vue du sang me
retourna l’estomac.
— Merde ! s’exclama quelqu’un en se levant. Mais t’es complètement
malade !
— Oh, putain…
Je n’avais pas quitté des yeux le corps de Kaven, dont le sang se
répandait sur le sol blanc de la pièce. Kiara porta la main à sa bouche
tandis Ally remerciait intérieurement Asher d’avoir fait sortir Théo avant
le début de la réunion.
Cette soirée tournait au désastre. Une sueur froide perlait sur mon
front. La peur comprimait ma cage thoracique et me paralysait sur ma
chaise.
— Le prochain qui osera m’interrompre suivra Kaven, menaça Asher
en dévisageant un à un les membres de sa famille. Je continue. Je savais
que Richard était au courant depuis l’année dernière. Pas très futé de
mentir pour couvrir son fils. Encore moins quand on parle de chiffres.
Je fronçai les sourcils, ne comprenant pas à quoi il faisait référence.
— L’année dernière, Richard a déclaré être l’unique responsable de
toutes les sorties de fric. Cependant, ce qu’il ne savait pas, c’est que je
savais qui était responsable de l’une des sorties. C’était l’ancienne
captive de Ben, Sabrina. Richard m’avait donc menti et je ne comprenais
pas pourquoi. Je n’avais pas envisagé qu’il puisse couvrir son fils parce
que, pour moi, Shawn n’aurait jamais osé mettre en péril sa position pour
quelques milliers de dollars. Malheureusement, je l’ai surestimé.
Asher appuya à nouveau sur la télécommande et d’autres vidéos
s’enchaînèrent sur l’écran. Toutes les dates coïncidaient avec les entrées
inscrites dans les rapports de la SHC. Il était impossible d’accuser le
hasard ou de contrer les preuves d’Asher.
Personne n’osait parler, personne ne voulait argumenter. Certains
avaient peur de se faire tuer, d’autres ne pouvaient qu’être d’accord.
Asher était en train de les convaincre.
Hector fusillait du regard Richard et Shawn avec une mine dégoûtée,
les doigts serrés autour de sa canne. De manière évidente, il voulait leur
arracher la tête. À présent, les deux trônes revenaient de droit à Asher.
— Quel dommage de voir que le prodige n’est qu’en réalité qu’un
tricheur ! s’exclama Asher avec un petit rire mauvais.
— Shawn, tu n’as pas dit un mot depuis le début, cracha la mère de
Ben en se tournant vers son neveu. J’espère que tu as une bonne
explication.
— Il a intérêt, renchérit un des cousins d’Asher. Bordel, quand je
pense que je t’ai défendu depuis le début !
— Je suis peut-être un enfoiré mais je n’accuse jamais à tort,
argumenta Asher. Les preuves parlent d’elles-mêmes, je n’ai rien à
rajouter.
Shawn, toujours paralysé sur sa chaise, ne répondit rien. Il n’avait pas
dit un seul mot depuis qu’Asher avait projeté les images. Il n’avait rien
dit du tout : ni désapprouvé ni plaidé coupable pour les faits qu’il avait
commis sans remords.
La peur enserrait toujours mon corps. Kiara posa sa main sur ma cuisse
et me sourit timidement. Elle non plus n’était pas à l’aise.
En même temps, comment être à l’aise quand la totalité des personnes
autour de toi sont armées et qu’un corps sans vie nage dans son sang à
quelques mètres de ta chaise ?
— Pourquoi avoir attendu autant de temps pour organiser cette réunion
? demanda Hector.
Asher croisa les mains dans le dos.
— J’avais des choses plus importantes à gérer, comme mon réseau et
Ella. Elle passera toujours avant le pouvoir, et avant vous.
J’essayai de réprimer un sourire. L’entendre parler de moi avec autant
d’assurance me réchauffait le cœur.
— Qu’est-ce que tu veux, Asher ? renchérit Hector.
Et nous y étions enfin. La fameuse question. Celle qui faisait trembler
chaque cellule du corps d’Asher.
— Je veux la Scott Holding Comp…
Soudain, un bruit funeste retentit. Je criai d’effroi lorsque je vis Shawn
tirer sur Asher à plusieurs reprises. Du sang s’écoulait désormais sur sa
chemise et son bras. J’entendais comme de loin des hurlements mais je
ne pouvais pas bouger. Kiara se leva d’un bond et, machinalement, je le
fis aussi. Mes jambes accoururent vers lui, vers son corps qui venait de
tomber sur le sol.
Il grogna de douleur. Les battements de mon cœur pulsaient dans ma
tête.
— ASH ! PUTAIN, APPELEZ SAVANNAH OU QUELQU’UN, IL
LUI FAUT DE L’AIDE !
Mes mains furent rapidement recouvertes de son sang. Son bras et son
abdomen étaient touchés. Les secondes défilaient lentement alors que les
gens s’agitaient autour de moi.
— Putain de merde, grogna Asher en pressant ses blessures.
— Savannah est en chemin, elle arrive dans cinq minutes ! hurla Kyle
en s’approchant de nous. Ella, appuie sur ses plaies ! Kiara, viens avec
moi. On doit prévenir le chirurgien.
J’obéis et je pressai la blessure d’Asher qui se situait sur son abdomen.
Il perdait beaucoup de sang et je sentais que j’étais sur le point de vomir
ses tripes.
— Mon ange, tout va bien. Je vais bien, ne pa-panique pas, d’a-
d’accord ?
Je hochai énergiquement la tête en sentant ma vue s’embuer. Les pires
scénarios se jouaient dans mon esprit alors que je sentais le corps
d’Asher s’affaisser sur mes genoux. Comme s’il était à bout de force.
— Ne ferme pas les yeux, sanglotai-je. Je t’en supplie, ne ferme pas
les yeux.
Il maintenait le contact visuel, le teint pâle et les lèvres blanches. Je
n’aimais pas ça, je n’aimais pas ça du tout.
La mère de Ben arriva en courant et m’aida à presser ses blessures.
Elle posa sa main sur la tête d’Asher, qui grogna. Il n’avait plus la force
de parler.
— Je t’interdis de mourir, d’accord ? Tu vas rester en vie et tu vas te
battre pour ça. J’ai promis à ton père de te garder vivant jusqu’à ma mort,
gronda la mère de Ben en tremblant.
Ma gorge se noua devant les larmes de la mère de Ben. Deux de ses
cousins nous informèrent que Savannah allait bientôt arriver.
— J’ai froid, murmura Asher.
Un sanglot s’échappa de mes lèvres et je posai mon front sur le sien.
Mes larmes inondèrent son visage. À mesure que sa respiration
faiblissait, ma panique augmentait.
— ELLE EST LÀ ! hurla Ben. IL EST ICI. FAIS VITE, PUTAIN !
Je reconnus aussitôt la médecin que j’avais vue à Londres. Elle
accourut vers nous, hurlant à tout le monde de lui laisser de l’espace.
— Continue à appuyer sur sa blessure au bras, je m’occupe de
l’abdomen, me dit-elle en sortant son matériel.
Elle déchira la chemise d’Asher et ce dernier dodelina de la tête. Tout
en désinfectant la plaie, elle me demanda de lui mettre un tissu dans la
bouche. Je grimaçai en m’exécutant, lui murmurant mille excuses. Un
hurlement s’étouffa à l’intérieur de sa gorge lorsque Savannah entreprit
de récupérer la balle logée dans son abdomen. En le voyant trembler de
douleur, je saisis sa main. Il me serra très fort, si fort que je crus qu’il
allait la casser.
— La voilà, déclara Savannah en sortant la balle.
— Il est là !
Ben et Kiara amenaient le chirurgien, qui ne perdit pas une seule
seconde pour aider Savannah. Cette dernière me demanda d’enlever ma
main de son bras tandis que le second médecin nettoyait la plaie de son
abdomen. Un nouveau hurlement s’étouffa dans le tissu qui bloquait la
bouche d’Asher lorsqu’elle répéta la même opération sur son bras.
Les minutes se firent plus longues car elle n’arrivait pas à retrouver la
balle. Son sang s’écoulait davantage.
Pitié, tous sauf lui. Ne me l’enlevez pas, je vous en supplie.
— Je l’ai ! s’exclama-t-elle enfin.
Mon cœur fit des loopings. Je sentais que tout tournait autour de moi.
Ma respiration était saccadée, mon ventre et ma gorge noués. La peur
m’étranglait tandis que la panique jouait avec mon esprit. Je ne pensais à
rien d’autre qu’à lui.
Lui qui était sur mes genoux, encore à moitié évanoui. Le sang sur ses
vêtements, son visage pâle, son corps tremblant de douleur. Les cris de
Savannah qui faisaient bourdonner mes oreilles. Je n’étais plus maîtresse
de mon corps.
Soudain, quelqu’un me tira en arrière.
Kiara. C’était Kiara. Elle m’emmena hors de la grande salle.
— C’est Asher, il va s’en sortir. Viens avec moi. Tu es pleine de sang.

*
Deux heures plus tard.

— S’il se passe quoi que ce soit, appelez-moi, dit Savannah en


regardant Asher qui dormait sur notre lit. Je reste dans les environs, au
cas où.
— Merci, murmurai-je avant qu’elle nous laisse seuls.
Asher était grièvement blessé mais toujours en vie.
Kiara et Ben étaient en pleine réunion de délibération. La famille
n’avait toujours pas terminé la réunion et j’ignorais où était Shawn. Mais
une chose était sûre : rien ne jouait en sa faveur.
Je m’allongeai à côté d’Asher, qui dormait paisiblement, ses plaies
couvertes par des bandages. Sentir sa respiration lente et régulière me
rassurait. Il devait se reposer car il avait perdu beaucoup de sang.
Timidement, je posai ma main sur sa peau froide et soupirai, exténuée.
— Tu m’as fait tellement peur, murmurai-je. Je pensais que je t’avais
perdu. Alors que je viens de te retrouver… C’est complètement dingue.
Tate dormait à nos pieds, comme à Los Angeles. Comme à la maison.
— S’il te plaît, Asher… ne me laisse pas, toi aussi. Ne me laisse
jamais continuer seule, je ne veux plus le faire, murmurai-je en sentant
les larmes me monter aux yeux. Bats-toi pour ta vie… j’en ai besoin.
Un an en arrière, je n’aurais jamais pensé tenir autant à lui. Je n’aurais
jamais cru que mon chemin allait recroiser le sien à un moment ou un
autre. Et pourtant… nos deux âmes étaient vouées à se retrouver, à se
déchirer et à s’aimer. Deux âmes brisées par les autres mais auxquelles
leurs fêlures permettaient de s’imbriquer parfaitement.
Au premier jour, je n’aurais jamais pensé l’aimer ni pleurer pour lui.
Mais c’était le cas. J’avais trouvé la plus belle personne dans le pire des
mondes. J’avais trouvé la lumière au bout du tunnel. À présent, j’étais
dehors.
Ma vie avait trouvé un sens et une certaine stabilité. Grâce à lui. Asher
Scott était mon sauveur, et il détenait mon cœur, pour toujours. Dans
cette vie comme dans une autre, je lui reviendrais. Je serais toujours à lui.
— Je t’aime, Asher Scott.
Je t’aime, espèce de psychopathe.
Le sommeil enveloppa mon corps. Je me blottis contre d’Asher,
n’ayant plus qu’une hâte : le retrouver.

*
Le lendemain, 20 heures.

Asher s’était réveillé depuis peut-être trois heures. Il avait encore mal
mais il était vivant. Sa famille était encore en réunion. D’après Ben, ils
avaient discuté toute la nuit. Shawn avait été écarté et envoyé sous
surveillance dans la seconde résidence familiale à Londres. La famille
cherchait encore une sanction pour ce qu’il avait fait à Asher.
Mais pour l’instant rien ne préoccupait ce dernier. À part moi, et ce
qu’il venait de m’offrir pour me remercier d’avoir été présente à ses côtés
depuis le début.
— Tu aimes ?
Je hochai la tête en admirant le carnet, ce carnet que je lui avais offert
et qui était désormais entre mes mains. Ne contenant que ses mots, ses
pensées et ses peurs quant à notre relation. À moi.
Il me confiait ces pages dans lesquelles il avait versé son cœur,
vulnérable et effrayé. Je lisais les phrases qui évoquaient chaque étape de
notre relation. Depuis notre rencontre jusqu’à notre au revoir. Puis,
finalement, nos retrouvailles. Des pages entières retranscrivaient les
hauts et les bas de cette année, chaque instant comme notre première nuit
à Londres, la soirée cauchemardesque avec William, notre discussion sur
les Teen Titans, l’Arizona, Las Vegas, l’Australie.
« Je suis fou amoureux d’elle. Et putain, qu’est-ce qu’elle m’obsède ! »
« Pourquoi elle ne comprend pas que je ne veux qu’elle, que je ne joue à
rien, putain ? »
« Je ne la mérite pas, mais je veux la mériter. Et je ferai tout pour être celui
qu’elle mérite. »
« Je n’ai jamais voulu quelqu’un comme je la veux, ce sentiment de lui
appartenir m’effraie. Mais pour la première fois, ce ne sont que les
événements passés qui alimentent cette peur. Ce n’est jamais elle. »
« Je crois que Rob t’aimerait beaucoup, mon ange. Je suis presque certain
qu’il t’aimerait plus que moi. »
Les larmes me montèrent aux yeux. Je n’avais jamais pensé pouvoir
lire dans l’esprit d’Asher avec autant de facilité. Il avait fait le choix se
mettre entièrement à nu devant moi et je l’admirais pour ça.
« Dernière page de ce carnet dans lequel j’ai écrit trop de choses sur toi,
Collins. Je te remercie pour ton cadeau. Et sur cette dernière page, je n’ai
que trois mots à te dire : Je t’aime.
Je t’aimerai éternellement, Ella Collins »
— Dis quelque chose…
— C’est… C’est magnifique, Asher, murmurai-je en relevant la tête
vers lui.
Il soupira, soulagé par ma réponse. Il appuya sa tête contre le mur en
fermant les yeux. Mes lèvres s’écrasèrent sur les siennes, lui coupant
brutalement la respiration.
C’était le plus beau cadeau qu’il pouvait me faire. Celui de s’ouvrir
entièrement à moi.
— Je t’aime, Ella…
Mon corps frémit et je l’embrassai encore. Je l’aimais aussi.
Inconditionnellement.
Maman… tu peux reposer en paix, maintenant. Quelqu’un veille sur
moi ici.
Nous fûmes interrompus par des petits coups contre la porte.
— Entrez.
Trois têtes apparurent, celles de Kyle, Ben et Kiara. Ally était
légèrement en retrait.
— Je ne suis pas apte à supporter vos…
— Asher Scott…
— On a une nouvelle à t’annoncer, s’exclama Kyle en dans la
chambre.
Les trois mousquetaires nous firent face, les mains dans le dos et un
sourire jusqu’aux oreilles. Je croyais deviner de quoi il s’agissait, et mon
cœur se mit à battre très fort.
— Dès demain, tu vas devoir signer un milliard de papiers parce qu’à
partir de minuit…
— Tu seras l’unique dirigeant des deux activités de la famille Scott !
déclara Kiara d’un ton surexcité. Tu as réussi, Ashou !
Une boule d’excitation se forma dans mon ventre. Kyle sauta sur le lit
en criant de joie. Kiara en fit de même tandis que Ben accourait vers
Asher pour le prendre dans ses bras. Asher grogna de douleur mais
sourit, un sourire que je ne lui avais jamais vu. Il avait enfin obtenu ce
qu’il voulait. Pour la première fois, sa famille s’était montrée juste envers
lui.
— Oncle Rob serait tellement fier de toi, putain ! s’exclama Kyle en
lui secouant les épaules.
— Il doit fumer son meilleur joint, l’enfoiré qui lui sert de fils va gérer
les deux activités !
Je rigolai devant leurs têtes joyeuses et ahuries. Les bras d’Asher
s’enroulèrent autour de moi.
— Je suis tellement heureuse pour toi, murmurai-je.
Il posa ses lèvres sur mon front avant de souffler :
— J’ai gagné, Ella. J’ai enfin gagné.
À la demande d’Asher, Kyle, Kiara, Ally et Ben nous laissèrent seuls.
L’euphorie faisait trembler nos membres. Nos vies prenaient un nouveau
tournant. Une page se fermait, une autre était sur le point de s’ouvrir. Il
ne s’agirait plus que du réseau, à présent.
Lorsqu’il me prit dans ses bras, mon cœur se réchauffa. Je savourais
cet instant de bonheur. Ce bonheur que nous cherchions depuis toujours.
Et qui était maintenant à portée de main.
J’avais hâte de voir ce que la vie nous réservait encore. À lui, à moi. À
nous deux.
Nous n’étions plus « possesseur » et « captive ». Nous étions « Asher »
et « Ella », les personnages principaux de notre propre histoire.
— Alors, c’est ça ? C’est notre fin ? l’interrogeai-je en souriant.
— Nous sommes de bonnes personnes, mon ange, me répondit Asher.
On mérite une fin heureuse, nous aussi.
Il avait raison.
— Je t’aime, conclut-il en me serrant dans ses bras, captive.
— Asher ! m’exclamai-je en essayant de me défaire de son emprise.
Tout en explosant de rire, il me força à rester dans ses bras avant de
murmurer quelques secondes plus tard :
— Je t’aime… mon ange.
ÉPILOGUE
Huit ans.
Huit années s’étaient écoulées depuis cette journée-là. Cette journée
qui avait marqué le début du reste de leur vie.
— Maman !
— Asher ! s’exclama Ella en fusillant ce dernier du regard. Laisse-la
tranquille.
— Tu dois apprendre à faire autre chose que regarder les Teen Titans,
Ivy, gronda-t-il en menaçant sa fille du doigt. Ne fais pas comme ta
mère…
Ivy Scott, 5 ans, était la première enfant d’Asher et Ella. Des boucles
brunes… et un regard d’acier, comme son père.
Ella serra les poings, mais alors qu’elle allait se défendre la porte
d’entrée s’ouvrit et des cris d’enfant emplirent l’espace.
— Je déteste faire du baby-sitting ! râla Kiara en pointant les deux
jeunes garçons qui couraient. Vos gènes sont HORRIBLES ! Pourquoi ils
sont aussi agités ?
— Tante Kiara, regarde ! cria Ivy en lui montrant l’écran de la télé.
— Papa ! Kiara nous a emmenés voir les chiens ! s’exclama un des
deux garçons. On peut ramener un chien ?
— Non, répondit Asher sans perdre une seconde. Tate suffit
amplement.
— Ma maman ne veut pas d’animaux à la maison, souffla le deuxième
garçon au premier.
La porte s’ouvrit cette fois sur Ben et Isabella. Le deuxième garçon
courut vers ses parents. Il s’agissait d’Eliott Jenkins, 3 ans et demi, le
premier enfant de Ben et Bella.
Tous se regroupèrent au salon. En huit ans, ils avaient grandi, ils
avaient évolué. Certaines choses avaient changé, d’autres… pas du tout.
— On part en Australie la semaine prochaine, leur annonça Asher.
— J’espère vraiment que vous allez tomber sur les serpents dont je t’ai
parlé la dernière fois, tu feras moins le malin, souffla Ben en rangeant les
jouets de son fils. Je n’emmènerai jamais Bella et Eliott là-bas.
— Ivy et Alex se portent très bien, dit Asher en regardant ses enfants.
Et Ella aussi.
Alex Robert Scott, 3 ans et demi, était leur second enfant. Alex et
Eliott s’entendaient aussi bien que Ben et Asher, ce qui était loin d’être
étonnant.
— Ella n’est pas une référence, répondit Ben en levant les yeux au
ciel. Où est Ally ?
— Elle m’a dit qu’elle allait bientôt arriver. Elle attendait Théo, qui
était au cinéma avec ses amis, précisa Kiara.
Théo avait maintenant presque 14 ans et s’entendait beaucoup mieux
avec Asher… Il était temps.
Asher ressentit le besoin de s’isoler du bruit que faisaient les enfants.
Une clope. Il lui fallait une clope. Il lança un regard à Ben, qui comprit
aussitôt le message, et les deux cousins gagnèrent le jardin. Là, Asher
inhala la nicotine qui ne quittait presque jamais son corps.
Certaines choses ne changeraient jamais.
— Tu as réglé le problème ? demanda-t-il à son cousin, qui gérait le
réseau lorsque Asher était trop occupé.
— J’ai demandé à quelqu’un de le descendre et il m’a envoyé un
message hier soir pour me dire que c’était fait, l’informa Ben en crachant
sa fumée. Mais pas dans les règles de l’art comme l’aurait fait Kai.
— Il n’existe personne comme Kai, répondit Asher en fixant sa clope.
Asher n’avait pas eu de nouvelles de Kai Lakestone depuis un bon
moment. Huit ans plus tôt, le soir de la réunion la plus mouvementée des
Scott, le mercenaire avait envoyé un message à Asher et l’avait même
appelé deux fois. Quelqu’un lui avait offert une somme astronomique
pour tuer Asher.
Quelques années plus tôt. Los Angeles. Trois heures du matin.

— Tu m’as fait attendre, grogna Asher alors que le mercenaire


s’avançait dans la ruelle sombre et silencieuse.
— Tu fais la star, à ne pas répondre quand je t’appelle, soupira Kai à
son tour. Alors je fais ce que je veux. Je veux être la reine. Et la reine
n’est jamais à l’heure, Scott.
Asher le fusilla du regard, mais le mercenaire ne semblait pas
intimidé. Il continua à traîner les pieds, le regard insolent et le sourire
narquois.
— Si tu es encore en vie, c’est qu’il a laissé tomber.
— De quoi tu parles ? l’interrogea Asher.
— Je t’annonce, Ash, que quelqu’un voulait ta tête… et qu’il m’a
proposé une coquette somme, déclara Kai en s’approchant de lui. J’ai
refusé. Ce que je gagne avec toi est plus important que le fric que
j’empocherais si je te tuais, ça ne m’intéresse pas.
— Qui voulait me tuer ? lui demanda ce dernier en fronçant les
sourcils.
— Ton cousin. Shawn, il me semble. Quel drame ! rigola Kai. Mais ce
n’était pas l’unique raison de mon appel. J’ai une mission, pas très loin
de la Californie. Je ne serai pas disponible pendant au moins un mois.
— Un mois pour tuer quelqu’un, c’est aussi important ?
Kai secoua la tête en soupirant avant de répondre d’un ton las :
— Il s’agit de plusieurs personnes, je dois donc être discret.

Après cet épisode, l’aura de mystère autour du mercenaire s’était


épaissie et les nouvelles s’étaient faites de plus en plus rares.
Les deux cousins retournèrent dans la maison. Ella, Kiara et Bella
étaient avec les petits à la cuisine. Asher regardait son ange en souriant.
Elle avait ramené le paradis sur terre en lui donnant deux autres anges,
Ivy et Alex Robert.
— Tu ne devais pas ramener ta copine ? demanda Bella à Kiara.
— Elle a un dîner de famille ce soir, soupira cette dernière en jetant un
œil à son téléphone. Mais peut-être qu’elle nous rejoindra plus tard dans
la soirée.
Kiara habitait avec sa petite amie, Blue, qu’elle avait rencontrée trois
ans plus tôt. Blue, comme Kiara, travaillait dans un réseau qui entretenait
de très bonnes relations avec celui d’Asher.
— On est là ! s’exclama Ally en entrant dans la maison. Désolée du
retard.
Ally n’était plus une captive, mais, au même titre que Kiara, elle
travaillait avec Kyle, devenu son petit ami. Les dangers liés à son ancien
poste devenaient trop grands pour être négligés, et Asher avait été le
premier à lui dire d’arrêter.
Shawn n’avait plus aucun droit sur les bénéfices de l’entreprise, ni lui
ni ses enfants. Et les enfants de ses enfants n’en auraient pas.
Ella, quant à elle, travaillait avec Asher à la Scott Holding Company et
s’y plaisait bien. Elle avait enfin trouvé la stabilité qu’elle avait toujours
recherchée. Une famille, un boulot, la quiétude. Pour quelqu’un qui avait
vécu dans les pires sphères de ce monde, cette existence était le paradis,
son épilogue.
Leur histoire avait connu un premier dénouement, qui avait semblé
définitif, quelques années plus tôt. Mais peut-être chaque histoire
comportait-elle une fin heureuse. Sinon, ce n’était pas vraiment la fin,
mais un nouveau commencement.
Pour Ella et Asher, il était impossible d’échapper aux captives, aux
gangs, aux trafics et à la noirceur du monde. Pour autant, une chose était
sûre : cette fin était la plus belle qu’ils pouvaient espérer.
Un miracle. La lumière au bout du tunnel.
Et eux, les survivants.
Fin.
Remerciements

Et nous y voilà enfin, le dernier tome de cette trilogie, une histoire que
j’ai commencé à écrire en 2019 pendant mes cours, et que je finalise sur
ces derniers mots avec son édition. Mon premier univers, mon troisième
tome, mes derniers remerciements dans Captive.
Et que serait l’édition de Captive sans la première personne qui a tout
fait pour qu’il soit aussi parfait qu’il l’est aujourd’hui, grâce à ses idées et
à sa passion. Mon éditrice, Zélie. Merci d’avoir plongé dans l’univers de
Captive, d’avoir aimé mes personnages, merci de m’avoir fait rire
pendant des mois et d’avoir été là quand je me sentais beaucoup trop
stressée (même pour rien, mais c’est un détail). Merci pour tout.
J’aimerais également remercier mon ancien boulot et mes cours, parce
que j’étais très productive au sein d’une classe et avec des collègues qui
m’encourageaient à éditer mon roman. (Bien sûr j’étais beaucoup trop
peureuse pour le faire à cette période, haha !)
Merci à ma maman, à mes copines, merci à Lyna, Azra et Amar,
d’avoir été là à chaque instant de cette expérience, à ma meilleure amie
qui m’écoute me plaindre de mon stress, parfois complètement injustifié,
je dois l’avouer.
Et là, nous terminons ces remerciements avec le meilleur, la
communauté.
Mes anges, à l’heure où j’écris ces remerciements, nous sommes à
deux semaines de notre première rencontre, nos premières dédicaces, et
je suis beaucoup trop impatiente à l’idée de vous voir. Merci infiniment
pour votre présence dans ma vie, merci d’avoir aimé cette trilogie,
d’avoir donné vie à cette histoire chacun à votre façon, merci d’avoir été
là pendant cette expérience, tout comme vous avez été là lors de la
précédente sur Wattpad. Mes personnages et moi sommes si heureux
d’avoir été présents à un moment de votre vie, et d’être aujourd’hui sur
vos étagères.
Merci d’être vous, merci de me lire. Je vous en serai éternellement
reconnaissante.
… Un dernier NDA pour boucler cette saga, ça vous va ? Let’s go !
Prenez soin de vos petites frimousses babies.
À très bientôt.
With Love. S
Captive – chapitres bonus
Vous avez adoré l’univers de Captive et ne voulez pas lâcher
l’univers ?
Trois bonus incontournables seront disponibles le 09/12 !
Copyright © Cora Reilly

Couverture : © Studio BMR

Visuels : © Shutterstock

Traduction : © Hachette Livre, 2022

© Hachette Livre, 2022, pour la présente édition.

Hachette Livre, 58 rue Jean Bleuzen, 92170 Vanves.

ISBN : 9782017207863
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
Prologue

Je fixe mon reflet dans le miroir. Je pourrais être la star d’un film
d’horreur : du sang recouvre mon menton et d’autres gouttes s’écoulent de
la coupure de ma lèvre inférieure pour atterrir sur ma chemise. Ma lèvre
gonfle déjà, mais je suis soulagée de constater que mes yeux sont secs, sans
trace de larmes. Matteo apparaît derrière moi, me surplombant. Ses yeux
sombres balayent mon visage abîmé. Sans son habituel sourire charmeur et
son arrogance, il a l’air presque tolérable.
— Tu ne sais pas quand il faut se taire, n’est-ce pas ? murmure-t-il.
Il a un sourire mauvais. Il y a quelque chose de troublant dans ses yeux.
Son regard me rappelle celui qu’il avait lorsqu’il s’occupait des prisonniers
russes dans le sous-sol.
— Toi non plus, dis-je, avant que la douleur me fasse grimacer.
— C’est vrai, dit-il d’une voix étrange.
Avant que j’aie le temps de réagir, il saisit mes hanches, me fait tourner
et me hisse sur le lavabo.
— C’est pour ça que nous sommes faits l’un pour l’autre.
Son sourire arrogant est revenu. Ce bâtard s’installe entre mes jambes.
— Qu’est-ce que tu fais ? sifflé-je, en me reculant et en poussant contre
son torse.
Il ne bouge pas, il est trop fort pour moi. Son sourire s’agrandit. Il attrape
mon menton et relève ma tête.
— Je veux jeter un coup d’œil à ta lèvre.
— Ce n’est pas maintenant qu’il faut m’aider. Tu aurais mieux fait
d’empêcher mon père de me frapper.
Le goût du sang, sucré et métallique, me retourne l’estomac et me
rappelle des souvenirs que je voudrais oublier.
— Oui. J’aurais dû, dit-il sombrement, son pouce effleure ma blessure
tout en écartant mes lèvres. Si Luca ne m’avait pas retenu, j’aurais planté
mon couteau dans le dos de ton père, sans me soucier des conséquences.
Peut-être que je peux encore le faire. J’adorerais ça, putain.
Il relâche ma lèvre et sort un long couteau incurvé de l’étui sous sa veste,
avant de le faire tourner dans sa main d’un air calculateur.
Puis, ses yeux se tournent vers moi.
— Tu veux que je le tue ?
Mon Dieu, oui. Je frissonne au son de la voix de Matteo. Je sais que c’est
mal, mais, après ce que Père m’a dit aujourd’hui, j’aimerais le voir implorer
pardon. Je sais que Matteo est capable de mettre n’importe qui à genoux, et
c’est terrible, mais ça m’excite. C’est exactement la raison pour laquelle j’ai
voulu quitter cette vie. Je sais que je peux me montrer cruelle.
— Ça déclencherait une guerre entre Chicago et New York, dis-je
simplement.
— Voir ton père se vider de son sang à mes pieds en vaudrait la peine. Tu
en vaux la peine.
Chapitre 1
MATTEO

La première fois que j’ai vu Gianna, c’était une fille maigrichonne de


quatorze ans avec des taches de rousseur, des cheveux roux indisciplinés et
une grande gueule.
Elle était tout ce qu’une vraie Italienne n’était pas censée être, et c’est
probablement pour ça que je la trouvais amusante. Mais c’était une enfant,
et même si j’avais à peine quatre ans de plus, j’étais déjà un Made Man
depuis cinq ans. J’avais déjà tué beaucoup d’hommes et baisé beaucoup de
femmes. Dès que Luca et moi sommes revenus à New York, j’ai cessé de
penser à la rousse incendiaire. Nous étions trop occupés par les affaires de
la mafia et les filles de la haute société. Nous avions pas mal de problèmes
avec la Bratva qui essayait de saboter nos laboratoires de drogue, et notre
père était devenu trop vieux. Il sera bientôt temps pour le vieil homme de
mourir et de passer le relais à mon frère. Luca est l’homme parfait, d’une
brutalité dont l’Outfit a besoin.
J’avais pratiquement oublié Gianna quand, trois ans plus tard, Luca et
moi nous rendons à New York pour son mariage avec Aria. Il s’est mis en
tête de voir sa future femme avant la cérémonie. Officiellement, il veut
s’assurer qu’elle prend la pilule, mais ce sont des conneries. Il est juste
impatient de voir à quoi elle ressemble. Et bon sang, elle a bien grandi.
Lorsque nous arrivons dans leur suite du Mandarin Oriental et qu’elle
apparaît dans l’encadrement de la porte derrière sa jeune sœur Liliana, mes
yeux ne savent plus où se poser. De longs cheveux blonds, de superbes yeux
bleus, une taille fine, des jambes minces, de belles fesses et de beaux seins.
Elle est super sexy. Mais c’est la fiancée de Luca, ce qui la rend totalement
inaccessible. De toute manière, elle est un peu trop réservée à mon goût. La
façon dont elle baisse les yeux chaque fois que mon frère la regarde me
rendrait fou, à sa place.
Luca est un connard intimidant, et ça doit être un coup dur pour cette fille
de devoir l’épouser. Elle va devoir s’endurcir si elle veut avoir une chance
avec lui qui a tellement l’habitude de donner des ordres.
Mais dès que j’entre dans la pièce, je ne pense plus un seul instant à Aria.
Mon regard se pose sur la fille aux cheveux roux flamboyant qui se prélasse
sur le canapé, ses longues jambes négligemment croisées sur la table basse.
Aussitôt, le souvenir de son impolitesse refait surface, et, avec lui, mon
intérêt pour elle. Elle n’est plus la fille maladroite et maigre d’avant. Non,
définitivement, elle n’est plus maigrichonne. Elle est toute en courbes et son
visage est dépourvu de taches de rousseur.
Contrairement à la plupart des filles que je connais, je ne semble pas
l’impressionner. Pour être honnête, elle a plutôt l’air de me considérer
comme un cafard qu’elle voudrait écraser sous ses bottes. Le sourire aux
lèvres, je me dirige droit sur elle. Je ne suis pas du genre à fuir devant un
défi. Surtout un défi aussi brûlant. Qu’est-ce que la vie sans le frisson du
danger ?
Gianna se redresse d’un coup sec, ses bottes noires claquant contre le sol
dans un bruit sourd, et elle me regarde en plissant les yeux. Si elle pense
que ça va m’arrêter, elle se trompe lourdement. Malheureusement, c’est le
moment que choisit la plus jeune des Scuderi pour se mettre en travers de
mon chemin, me gratifiant de ce qu’elle pense sûrement être un sourire
charmeur.
— Je peux voir ton arme ? demande Liliana de sa voix d’adolescente.
Si seulement c’était Gianna qui m’avait posé cette question ! J’ai une
myriade de réponses inappropriées sur le bout de la langue, mais sa sœur est
trop jeune pour les entendre. Quel gaspillage.
— Non, tu ne peux pas, dit Aria avant que je trouve une réponse adaptée.
Toujours aussi convenable, cette fille. Dieu merci, Père l’a choisie pour
Luca et pas pour moi.
— Tu ne devrais pas être ici, seul avec nous, marmonne Gianna, ses yeux
passant de Luca à moi.
Bon sang. Cette fille, c’est quelque chose, vraiment.
— Ce n’est pas approprié.
Luca ne semble pas très impressionné par la rousse. Il est évident qu’elle
lui tape sur les nerfs, un point qu’elle et moi avons en commun.
— Où est Umberto ? Pourquoi ne garde-t-il pas la porte ? demande-t-il.
— Il est probablement aux toilettes ou en pause cigarette, lui répond
Aria.
Je suis à deux doigts d’éclater de rire. Franchement, c’est quoi cet idiot
au service des Scuderi ? Chicago a l’air de suivre des règles bien différentes
des nôtres. Luca semble sur le point d’exploser. Ça fait des jours qu’il est
sur les nerfs, sûrement parce que ses couilles virent au bleu. Il a vraiment
hâte de pouvoir coucher avec Aria, du coup, pour patienter, il baise Grace
encore plus souvent que d’habitude.
— Ça arrive souvent qu’il vous laisse sans protection ? demande-t-il.
— Oh, tout le temps ! réplique Gianna avant de rouler des yeux vers sa
sœur. Tu vois, Lily, Aria et moi sortons en douce tous les week-ends parce
qu’on a parié sur celle qui séduira le plus de mecs.
De biens grands mots pour une fille qui n’a jamais vu une bite de sa vie.
Vu le regard de Luca, il pense exactement la même chose. Gianna ne
connaît vraiment pas mon frère si elle croit que c’est une bonne idée de le
provoquer comme ça.
Luca se dirige vers sa fiancée qui tressaille.
— Un mot, Aria ?
Gianna se redresse comme une tigresse déterminée à protéger ses petits.
— Je plaisantais, pour l’amour de Dieu !
Elle essaie de s’interposer entre Luca et Aria, ce qui est une putain de
mauvaise idée. Avant que mon frère ne perde son sang-froid, j’attrape son
poignet pour l’emmener plus loin.
Les yeux bleus de Gianna brillent de fureur. J’avais tort. Son visage ne
s’est pas débarrassé de toutes ses taches de rousseur. De près, je peux voir
la douce poussière rousse sur son nez, qui la rend encore plus belle.
— Lâche-moi, ou je te casse les doigts, siffle-t-elle.
J’aimerais bien te voir essayer. Je finis par la relâcher avec un sourire
qui, à sa manière de plisser les yeux, semble l’énerver encore plus.
Luca commence alors à emmener Aria.
— Où est ta chambre ?
Le regard de Gianna fait des allers-retours entre Luca et moi.
— Je vais appeler notre père ! Tu ne peux pas faire ça !
Bien sûr, Luca n’en a rien à foutre. Scuderi lui a donné Aria il y a des
années, ça lui importerait peu que Luca la goûte quelques jours avant le
mariage. La porte se referme et Gianna s’approche. J’attrape sa main avant
qu’elle ne puisse énerver encore plus mon frère. Cette fille n’a vraiment
aucun instinct de conservation.
— Laisse-leur un peu d’intimité. Luca ne va pas arracher les vêtements
d’Aria avant la nuit de noces.
Gianna me rabroue.
— Tu trouves ça drôle ?
— De quoi parlent-ils ? demande Liliana.
Soudain, Umberto entre en me lançant un regard noir. Le vieil homme ne
m’a toujours pas pardonné d’avoir insulté sa femme, il y a quelques années.
— Gianna, Liliana, venez ici, dit-il brusquement.
Je hausse les sourcils. Est-ce qu’il a peur que je leur fasse du mal ? Si
c’était mon intention, elles ne seraient certainement pas là, totalement
indemnes. Romero se place derrière Umberto et regarde fixement son dos.
Je souris. Bien sûr, le vieil homme comprend notre manège et rapproche
encore un peu plus ses doigts de son porte-couteau.
Fais-le, vieil homme. Ça fait trop longtemps que je n’ai pas eu un bon
combat.
Liliana obéit immédiatement et le rejoint. De manière prévisible, Gianna
reste postée devant la porte de la chambre de sa sœur.
— Luca a emmené Aria dans sa chambre. Ils sont seuls là-dedans.
Umberto s’approche de la porte, mais je lui bloque le passage. Romero
n’est pas loin, même si je n’ai pas besoin de son aide pour maîtriser le
vieux. Ce dernier me défie du regard. Il fait au moins dix centimètres de
moins que moi, et même s’il se bat bien au couteau, je pourrais l’égorger
avant même qu’il n’ait le temps de cligner des yeux. Ça me démange
vraiment.
— Ils ne sont pas encore mariés, me dit-il comme s’il m’apprenait
quelque chose.
— Sa vertu est en sécurité avec mon frère, ne vous inquiétez pas.
C’est la vérité. Luca ne déshonorera pas Aria.
Umberto pince les lèvres. J’ai l’impression qu’il a autant envie que moi
de se battre. Mais, avant que les choses ne puissent devenir amusantes, la
porte de la chambre s’ouvre. Aria en sort, le teint livide. On dirait qu’elle a
vu un fantôme. Luca arrive à son tour et je lui lance un regard agacé. Il était
vraiment obligé d’effrayer sa fiancée quelques jours avant leur mariage ?
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demande Umberto.
— Tu devrais faire plus attention, à l’avenir, et limiter tes pauses au
minimum, lui recommande Luca.
— Je ne suis parti que quelques minutes, et il y avait des gardes devant
les autres portes.
Lassé par leur dispute, je reporte mon attention sur la rousse. Gianna a
mis ses mains sur ses hanches, ce qui fait ressortir sa poitrine. Elle a
vraiment un physique à tomber par terre. Je me demandai si Scuderi l’a déjà
casée avec un loser de l’Outfit. Ce serait dommage.
Gianna croise mon regard.
— Qu’est-ce que tu regardes ?
Je laisse mes yeux errer encore quelques secondes.
— Ton corps sexy.
— Alors, continue de regarder. Parce que c’est tout ce que tu pourras
faire avec mon corps sexy.
— Arrête, lance Umberto.
Elle n’aurait pas dû dire ça. J’ai toujours aimé la chasse. Je préfère me
lancer dans une conquête difficile, c’est tellement plus intéressant. Attirer
les filles dans nos lits n’a jamais été un problème pour Luca et moi. En plus
d’être beaux et riches, nous sommes le genre de bad boys avec lesquels les
filles de la haute société aiment pimenter leur vie ennuyeuse. Mais il n’y a
aucun intérêt à toujours obtenir ce qu’on veut sans avoir à se battre.
Gianna me suit du regard lorsque Luca, Romero et moi quittons la pièce.
Je souris intérieurement. Cette fille est flamboyante.
Luca soupire.
— Ne me dis pas que tu as jeté ton dévolu sur la rousse. C’est une vraie
putain de chieuse.
— Et alors ? Elle rendrait ma vie plus intéressante.
— Quoi ? Tuer des Russes et avoir à chaque fois une nouvelle fille dans
ton lit, ça ne te suffit pas ?
— J’aime le changement.
— Tu ne peux pas l’avoir, c’est hors de question. Je refuse de devoir
expliquer à Père que tu as provoqué une guerre avec l’Outfit parce que tu as
tripoté la fille Scuderi. La seule manière pour toi d’avoir Gianna dans ton
lit, c’est de l’épouser. Et ça n’arrivera pas.
— Et pourquoi pas ?
Luca marque une pause.
— Dis-moi que tu plaisantes.
Je hausse les épaules. Je n’ai pas vraiment envie de me marier pour
l’instant, ni jamais d’ailleurs, mais ça fait des mois que Père me harcèle. Et,
jusqu’à présent, toutes les femmes qu’il m’a suggérées sont d’un ennui
mortel.
Luca me saisit par l’épaule.
— Tu ne demanderas pas à Scuderi la main de sa fille ce soir.
— C’est un ordre ? demandé-je calmement.
Luca va être mon Capo très bientôt et il est au-dessus de moi dans la
hiérarchie de la Famiglia, mais je ne suis vraiment pas doué pour suivre les
ordres.
— Non, c’est un conseil, dit Luca en souriant. Si je te l’ordonnais, tu le
ferais juste pour me faire chier.
— Je ne suis pas une tête brûlée, dis-je tout en souriant.
Luca me connaît vraiment par cœur.
— Je veux seulement que tu prennes ton temps. Peut-être que tu trouves
la méchanceté de Gianna fascinante maintenant, mais à mon avis ça ne
durera pas plus de quelques jours. Je te connais. Dès que la chasse sera
terminée et que tu auras eu ce que tu voulais, elle ne t’intéressera plus. Sauf
que cette fois, tu serais coincé avec elle pour toujours.
— Ne t’inquiète pas. J’ai bien l’intention de baiser ce soir, ça me fera
oublier Gianna.
Chapitre 2
GIANNA

Au mariage d’Aria et Luca.


Ce mariage est une mascarade. Aria s’éloigne de Luca et serre ma main
lorsque nous nous asseyons à table. Elle est malheureuse, ça se voit. Elle
essaie à tout prix de le cacher, mais pour moi c’est clair comme de l’eau de
roche. Bien sûr, tout le monde s’en fout. Chez nous, les mariages forcés
sont la norme, donc le malheur est inévitable. Personne ne nous a jamais
demandé ce qu’on voulait, pas même les autres femmes.
Je me fais alors une promesse : je ne finirai jamais dans un mariage sans
amour. Je me moque de savoir si c’est mon devoir ou une question
d’honneur, je ne me marierai que si je tombe amoureuse.
De l’autre côté de la table, Matteo n’arrête pas de me lancer des regards,
sans se départir de cet insupportable sourire arrogant. Il m’a reluquée
pendant tout le mariage. Je dois admettre qu’il n’est pas trop mal dans son
gilet gris clair, sa chemise blanche, son pantalon de ville et sa veste en cuir.
Habillé comme ça, sa grande taille et son corps musclé sont encore plus mis
en valeur. Bien sûr, je préfère tenir ma langue. Hors de question d’admettre
à qui que ce soit que je trouve le physique de Matteo tolérable, sa
personnalité est beaucoup trop agaçante.
Sous la table, Aria serre ma main encore plus fort. Luca est en train de lui
parler et c’est sa manière d’extérioriser sa nervosité. Elle n’a pas conscience
que Matteo flirte avec moi. À vrai dire, à part sa détresse, elle n’a pas
conscience de grand-chose.
Je serre sa main en retour. Mais bientôt, le bal s’ouvre et nous sommes
séparées quand Luca la mène vers leur première danse. Je me lève
rapidement, cherchant désespérément un endroit où m’isoler. Mais c’était
sans compter Matteo, qui me coince au bord de la piste de danse, toujours
avec ce même sourire arrogant aux lèvres. Pourquoi cet enfoiré est-il si
beau ?
Ses cheveux bruns sont intentionnellement en pagaille et ses yeux sont si
sombres qu’ils semblent noirs. C’est impossible de ne pas le regarder. Bien
sûr, il est parfaitement conscient de l’effet qu’il produit sur la plupart des
femmes et s’attend à ce que je me pâme devant lui. L’enfer gèlera avant que
ça n’arrive.
Il s’incline sans me quitter des yeux.
— Puis-je avoir cette danse ?
Mon estomac se serre. Il a l’air plus facile à vivre que la plupart des
Made Men, mais j’ai le sentiment que ce n’est qu’une façade. Peut-être
qu’il a perfectionné son image de voisin parfait, mais en dessous, est tapi,
un prédateur prêt à bondir. Et je n’ai aucune envie d’être sa proie.
Je sens le regard appuyé de Père, qui m’observe depuis sa chaise. Je n’ai
que deux options : accepter la demande de Matteo, ou risquer une scène.
Habituellement, je n’en aurais eu rien à faire, mais je ne veux pas ajouter de
stress à Aria. Elle a déjà les nerfs à vif.
Matteo prend ma main et pose sa paume sur le bas de mon dos. La
chaleur de sa peau s’infiltre à travers le tissu fin de ma robe. Mon estomac
se retourne, mais je me force à revêtir un masque d’ennui. Je déteste la
façon dont mon corps réagit à la présence de Matteo. Si j’avais été autorisée
à interagir avec la gent masculine, il ne m’aurait sûrement pas autant
impressionnée, mais, comme Aria, c’est la première fois que je suis aussi
proche d’un homme.
Je m’autorise à le détailler un instant. De si près, je peux voir que ses
yeux sont marron foncé avec un cercle extérieur presque noir. Il a d’épais
cils bruns et l’ombre d’une barbe se dessine sur ses joues et son menton.
Son sourire s’élargit et je détourne la tête pour me concentrer sur les invités
qui dansent autour de nous. Tout le monde rit, sourit, s’amuse. De
l’extérieur, on pourrait croire que c’est une fête incroyable. C’est facile de
se laisser séduire par le jardin du manoir décoré à la perfection. C’est si
facile de laisser la brise maritime emporter la réalité. Cette atmosphère
unique, que seul un endroit dans les Hamptons peut offrir, pourrait
convaincre n’importe qui que la vie est un rêve.
Je le sais mieux que quiconque.
Matteo me rapproche de lui, pressant nos corps l’un contre l’autre, pour
que je puisse sentir le moindre de ses muscles et les armes cachées sous sa
veste. Je tente de me dégager, même si une partie de moi a envie de se
pencher vers lui et de l’embrasser.
Ce serait un vrai scandale, sans aucun doute. Père péterait une durite.
C’est presque suffisant pour me donner envie de le faire.
Pourquoi les filles devraient-elles être obligées d’attendre d’être mariées
pour leur premier baiser ? C’est ridicule. Je plains Aria d’avoir eu à vivre
son premier baiser devant les invités du mariage. Ça ne m’arrivera pas. Peu
importe qui, mais je soudoierai quelqu’un pour m’embrasser.
Matteo se penche, un sourire taquin aux lèvres.
— Tu es magnifique, Gianna. Ton air énervé va vraiment bien avec ta
robe.
Avant que je puisse le retenir, un rire m’échappe. J’essaie de le couvrir
par une toux, mais à en juger par son regard, Matteo n’est pas dupe.
Merde. Je plisse les yeux — en vain. Je décide d’ignorer mon cavalier
pour le reste de notre danse, espérant que mon corps en fasse autant. Mais
ce traître de Matteo commence à bouger son pouce d’avant en arrière sur
mon dos, réveillant toutes mes terminaisons nerveuses.
J’ai envie de l’embrasser, et pas seulement pour contrarier mon père et
tous les autres mafieux qui pensent que c’est normal de tenir les femmes en
laisse. J’ai envie de l’embrasser parce qu’il sent bon. Et c’est précisément
pour cette raison que je devais m’éloigner de lui rapidement.
Malheureusement, Matteo semble avoir l’intention de me rendre folle.
Après notre première danse, il réussit à m’en voler deux autres, et à mon
grand désarroi, mon corps ne cesse de réagir à sa proximité. J’ai
l’impression qu’il le sait, et que c’est pour ça qu’il continue de me caresser
le dos, mais je ne peux pas lui demander d’arrêter sans admettre que ça me
dérange. Et quelque part, une partie de moi veut qu’il continue.
Il est presque minuit quand les gens commencent à crier pour que Luca
mette Aria au lit. Elle n’arrive pas à cacher sa panique. Quand elle se lève et
prend la main que lui offre son mari, ses yeux croisent les miens. Mais Luca
l’emmène déjà, suivi par une foule d’hommes qui crient. La colère
m’envahit. Je me lève, déterminée à la suivre et à l’aider. C’est alors que
Mère saisit mon poignet, me faisant stopper net.
— Ce ne sont pas tes affaires, Gianna. Assieds-toi. Aria fera ce que l’on
attend d’elle et tu devrais suivre son exemple.
Je lui lance un regard noir. N’est-elle pas censée nous protéger ? Au lieu
de ça, elle regarde sans broncher, sans compassion. Je m’éloigne, dégoûtée
d’elle et de tous ceux qui nous entourent.
Père se tient à côté de Salvatore Vitiello, qui crie un truc du genre : «
Nous voulons voir du sang sur les draps, Luca ! »
J’ai envie de le plaquer au sol. Quel salaud. New York et ses traditions
malsaines… Malgré le regard d’avertissement de Père, je me retourne et
suis la foule. Luca et Aria sont presque arrivés à la maison, et j’ai du mal à
me frayer un chemin parmi les invités pour les rejoindre. Je ne suis même
pas sûre de ce que je vais faire si je les atteins. Peut-être que je peux tirer
Aria dans notre chambre et verrouiller la porte, mais ça n’arrêterait
personne, et certainement pas Luca. Ce gars est un animal.
Quelques hommes me font des remarques obscènes, mais je les ignore,
les yeux fixés sur les cheveux blonds d’Aria. J’atteins presque le devant de
la foule, quand ma sœur disparaît dans la chambre et que Luca ferme la
porte. Mon souffle se coupe, l’inquiétude et la colère paralysent mon corps.
Je suis partagée entre l’envie de débarquer dans leur chambre pour botter
le cul de Luca et celle de fuir le plus loin possible pour ne pas avoir à
entendre ce qui se passe derrière cette porte. La plupart des mecs sont en
train de retourner dehors pour continuer à boire. Il ne reste que Matteo, qui
hurle des suggestions dégoûtantes à travers la porte, et quelques jeunes
Made Men de New York. Je recule, consciente qu’il n’y a plus rien que je
puisse faire pour Aria. Je déteste ça. Par le passé, Aria m’a si souvent
protégée de Père, et maintenant que les situations sont inversées, je suis
incapable de l’aider.
Au lieu de retourner à la fête, je décide de regagner ma chambre. Je ne
suis pas d’humeur à affronter mes parents à nouveau. Je ne ferais que me
disputer avec mon père, et je n’ai vraiment pas besoin de ça.
Mais avant que je puisse descendre le couloir, deux types se mettent en
travers de mon chemin. Je ne connais pas leurs noms. Ils ne sont pas
beaucoup plus âgés que moi, peut-être dix-huit ans. L’un d’eux a encore de
la graisse de bébé et de l’acné. L’autre est plus grand et a l’air plus
menaçant.
J’essaie de les contourner, mais le plus grand me bloque le passage.
— Allez vous faire foutre, dis-je, en regardant fixement les deux idiots.
— Ne sois pas rabat-joie, la rouquine. Je me demande si tu es rousse en
bas aussi ? dit-il en pointant du doigt mon entrejambe.
Mes lèvres se retroussent en signe de dégoût. Comme si c’était la
première fois que j’entendais ça.
Le gars à l’acné ricane.
— On pourrait essayer de le découvrir.
Soudain, Matteo est là. Il saisit le plus grand par la tête et plaque une
longue lame tranchante contre son entrejambe.
— Ou, dit-il d’une voix sinistrement calme, on pourrait voir combien de
temps il faut pour que tu te vides de ton sang comme un cochon après que
je t’ai coupé la bite. Qu’est-ce que tu en dis ?
J’en profite pour enfoncer mon genou dans les couilles de l’autre mec. Il
crie et se met à genoux. Je ne devrais probablement pas autant apprécier ça.
Matteo hausse ses sourcils noirs vers moi.
— Tu veux essayer celui-là aussi ?
Je n’ai pas besoin qu’on me le dise deux fois. Je donne un bon coup de
pied qui met l’autre mec à genoux. Les deux gars regardent Matteo avec des
yeux remplis de peur, m’ignorant complètement.
— Dégagez avant que je décide de vous couper la gorge, dit Matteo.
Ils s’enfuient comme des chiens, la queue entre les jambes.
— Tu les connais ? demandé-je.
Matteo rengaine son couteau. Il n’a pas l’air aussi ivre qu’il semblait
l’être à la fête. Peut-être que ce n’était que de la frime. Un rapide coup
d’œil autour de moi me fait réaliser que nous sommes seuls, et vu la
manière dont mon cœur s’emballe et dont mon estomac se noue, je sais que
ce n’est vraiment pas une bonne idée.
— Ce sont les enfants de deux de nos soldats. Ils ne sont même pas
encore des hommes.
Les faire entrer dans la mafia ne les rendra probablement pas plus gentils.
— J’aurais pu m’occuper d’eux moi-même, dis-je.
Matteo scanne mon corps.
— Je sais.
Ce n’est pas la réponse que j’attendais, et je n’arrive pas à savoir s’il est
sérieux.
— C’est drôle, un instant tu agis comme un preux chevalier et la seconde
d’après tu encourages ton frère à agresser sexuellement ma sœur.
— Luca n’a pas besoin d’encouragement, crois-moi.
— Tu me rends malade. Tout ça me rend malade.
Je me retourne et m’éloigne, mais Matteo me rattrape et me barre la route
en posant son bras contre le mur.
— Tout va bien se passer pour ta sœur. Luca n’est pas cruel avec les
femmes.
— C’est censé me rassurer ?
Matteo hausse les épaules.
— Je connais mon frère. Aria ne sera pas blessée.
J’examine son visage. Il semble sérieux. J’aimerais le croire, mais
d’après ce que j’ai vu, Luca est tout sauf un homme gentil. Il est brutal,
cruel et froid. Je ne suis pas sûre que Matteo et moi ayons la même
définition de la cruauté.
— Putain, j’ai vraiment envie de t’embrasser, dit Matteo d’une voix
rauque qui me fait sursauter.
J’écarquille les yeux. Il ne bouge pas, se contentant de rester là, appuyé
contre le mur, à me dévorer du regard. Nous ne sommes pas fiancés, Dieu
merci, alors ce qu’il vient de me dire est carrément inapproprié. Père
deviendrait fou s’il nous entendait. Je devrais être anxieuse, ou au moins
embarrassée, mais à la place je ne peux m’empêcher de me demander
comment ce serait d’embrasser quelqu’un… d’embrasser Matteo. Toutes les
filles de ma classe ont déjà largement dépassé le stade du premier baiser. Il
n’y a que nous, les filles des familles mafieuses, pour être protégées à ce
point du monde extérieur. Comment ce serait d’embrasser quelqu’un ? De
faire quelque chose d’interdit ?
— Alors qu’est-ce que tu attends ? m’entends-je répondre.
J’ignore la sonnette d’alarme qui se déclenche dans mon esprit. C’est
mon choix. Si nous n’étions pas ce que nous sommes, si nous n’étions pas
nés dans ce monde de merde, si Matteo n’était pas un Made Man et un
tueur, peut-être que j’aurais pu tomber amoureuse de lui. Si nous nous
étions rencontrés comme deux personnes normales, alors peut-être que nous
aurions eu un avenir ensemble.
Matteo se rapproche de moi. Instinctivement, je recule jusqu’à me cogner
contre le mur, et je me retrouve coincée entre la pierre froide et son corps.
— Parce qu’il y a des règles dans notre monde et que les briser a des
conséquences.
— Pourtant, tu n’as pas l’air très à cheval sur les règles.
J’ignore pourquoi je l’encourage. Je ne veux pas de son attention. Je veux
sortir de ce monde de merde, fuir ses personnes dérangées. S’impliquer de
quelque façon que ce soit avec un homme comme lui rendrait tout ça
impossible.
Matteo sourit sombrement.
— Tu as raison, je ne le suis pas.
Il s’approche de mon visage et passe lentement ses doigts dans mes
cheveux, m’arrachant un frisson. Je n’aime même pas Matteo, n’est-ce pas
? Il est énervant, arrogant et il ne sait jamais quand se taire.
Exactement comme toi.
Mon corps en veut plus. J’attrape sa veste, mes doigts froissant le tissu.
— Moi non plus. Je ne veux pas que mon premier baiser soit avec mon
mari.
Matteo laisse échapper un petit rire. Nous sommes si proches que je le
sens plus que je ne l’entends.
— C’est une mauvaise idée, murmure-t-il, alors que ses lèvres sont à
moins d’un centimètre des miennes.
Je plonge le regard dans ses yeux sombres, dépourvus de leur habituelle
espièglerie. Je brûle d’envie.
— Je m’en fiche.
Et Matteo m’embrasse. Doucement au début, comme s’il n’était pas sûr
que je sois sérieuse. Je tire sur sa veste, espérant le faire abandonner sa
prudence. Il presse alors son corps contre le mien. Sa langue glisse entre
mes lèvres, s’emmêle avec la mienne, ne me laissant pas le temps de
réfléchir. Il a un goût de whisky, mélangé à quelque chose de plus doux.
Son corps dégage de la chaleur et de la brutalité. Sa main glisse sur ma
nuque et sa bouche enflamme mon corps de désir. Mon Dieu, pas étonnant
que Père ne veuille pas qu’on fréquente des hommes. Maintenant que je sais
à quel point embrasser est bon, je ne vais jamais vouloir arrêter.
Matteo et moi nous séparons. Je suis encore étourdie lorsque mes yeux se
posent sur ma sœur Lily. Elle se tient figée dans le couloir, probablement en
route pour sa chambre. Ses yeux sont écarquillés.
— Désolée ! lâche-t-elle, puis elle fait quelques pas hésitants dans notre
direction. Ça veut dire que vous allez vous marier ?
Je renâcle.
— Non, je ne l’épouserai pas. Ça ne signifiait rien.
Matteo me lance un regard, et je regrette presque ma grossièreté, mais
c’est la vérité. Je n’ai pas l’intention d’épouser un Made Man, aussi doué
soit-il pour m’embrasser ou pour me faire rire. Les hommes de notre monde
sont des tueurs et des tortionnaires. Ce ne sont pas de bonnes personnes. Ils
sont mauvais, pourris jusqu’à la moelle. Rien ne peut changer ça. Peut-être
parviennent-ils parfois à sembler normaux, en particulier Matteo qui joue ce
numéro à la perfection, mais ce n’est qu’un masque.
Matteo se tourne vers Lily.
— Ne dis à personne ce que tu as vu, d’accord ?
Je m’éloigne de lui, j’ai besoin de mettre de la distance entre nous.
Comment ai-je pu le laisser m’embrasser ? Peut-être que j’ai de la chance et
qu’il est plus ivre qu’il ne le laisse paraître. Peut-être qu’il ne se souviendra
de rien demain matin.
— OK, dit Lily avec un sourire timide.
Matteo me jette un regard complice avant de passer devant Lily et de
s’éloigner. Au moment où il disparaît, elle se précipite vers moi.
— Tu l’as embrassé !
— Chut, dis-je alors que nous marchons dans le hall.
— Je peux dormir dans ta chambre ce soir ? J’ai dit à Mère que je
pouvais.
— Oui, bien sûr.
— Comment c’était ? demande-t-elle dans un murmure étouffé. Le
baiser, je veux dire.
Au début, j’ai envie de mentir, mais finalement j’opte pour la vérité.
— Incroyable.
Lily glousse et me suit dans ma chambre.
— Alors tu vas encore l’embrasser ?
J’en ai envie, mais je sais que ce serait une très mauvaise idée. Je ne veux
pas lui donner de faux espoirs.
— Non. Je n’embrasserai plus jamais Matteo.
Mais quelque chose me dit que ça ne va pas s’arrêter là.

Le lendemain, quelques heures avant le départ de ma famille pour


Chicago, Matteo me surprend, alors que je suis seule devant ma chambre. Il
n’essaie pas de m’embrasser à nouveau, mais il se tient tout près. Ce serait
facile de combler la distance, d’attraper sa chemise et de le tirer contre moi.
Au lieu de ça, je reste sur la défensive et plante mon regard dans le sien.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Matteo fait claquer sa langue.
— Tu te la jouais beaucoup moins froide hier soir.
— J’espérais que tu serais trop bourré pour t’en rappeler.
— Désolé de te décevoir.
S’il n’efface pas tout de suite ce sourire arrogant, je vais finir par le
frapper… ou l’embrasser, je n’ai pas encore décidé. Le premier choix est
sans aucun doute ma meilleure option.
— Ce qui s’est passé hier soir ne se reproduira plus, ça ne voulait rien
dire. Je ne t’aime toujours pas. J’avais juste envie de faire quelque chose
d’interdit.
Ses yeux sombres s’attardent sur mes lèvres, avant de glisser plus bas.
— Il y a beaucoup d’autres choses interdites que nous pourrions faire toi
et moi, murmure-t-il en s’approchant tellement que je sens son parfum
m’envelopper.
— Non, merci.
Il recule et son sourire s’élargit.
— Pourquoi ? Ton courage a disparu ? Je pourrais demander ta main à
ton père si tu en as assez des interdits.
— Bien sûr, dis-je avec sarcasme. Je ne t’épouserai jamais, je peux te le
promettre. Et de toute façon maintenant qu’Aria est coincée à New York,
Père n’a aucune raison de m’envoyer là-bas.
Matteo hausse les épaules.
— Si tu le dis.
Son excès de confiance a le don de me mettre hors de moi. Je craque et
pointe un doigt accusateur sur sa poitrine musclée.
— Tu te crois irrésistible, n’est-ce pas ? Mais tu ne l’es pas. Toi, Luca et
tous les autres hommes de cette putain de mafia, vous pensez que vous êtes
à part. Laisse-moi te dire une chose : si tu n’étais pas riche et si tu ne portais
pas un flingue en permanence, tu serais aussi banal que n’importe qui.
— Je serais toujours beau et je pourrais toujours tuer la plupart des
mauviettes à mains nues. Et toi, Gianna ? Que serais-tu sans la protection de
ta famille et l’argent de ton père ?
Je prends une grande inspiration. Oui, que serais-je sans tout ça ? Rien.
Je n’ai jamais eu à faire quoi que ce soit par moi-même, on ne m’a jamais
permis de le faire, mais ce n’est pas par manque de… volonté.
— Libre.
Matteo éclate de rire.
— Tu ne seras jamais libre. Aucun de nous ne l’est. Nous sommes tous
prisonniers des règles de notre monde.
C’est pour ça que je veux partir.
— Peut-être. Mais notre mariage ne sera jamais ma cage.
Et je le plante là, sans lui donner la possibilité de me répondre.
Chapitre 3
MATTEO

Peut-être que Gianna ne l’a pas encore compris, mais le mariage sera sa
cage, qu’elle le veuille ou non.
Hier soir, après notre baiser, je suis retourné à la fête pour me saouler à
mort lorsque je suis tombé sur mon salaud de père et Rocco Scuderi. Ils
parlaient de leurs plans pour que Gianna épouse un vieux schnock connu
pour être violent avec les femmes. Je n’ai rien dit, parce que je connais mon
père. S’il pense que je veux Gianna parce qu’elle me plaît, parce que je
l’aime bien ou parce que je veux la protéger, il n’acceptera jamais que je me
mette avec elle.
Le matin, après la présentation des draps, je pars à la recherche de Luca.
Je le trouve en route vers sa chambre, avec Aria à ses côtés.
— Bon, les tourtereaux, vous allez devoir reporter votre séance
d’accouplement. J’ai besoin de te parler, Luca.
Luca et Aria se retournent pour me faire face. Les joues d’Aria prennent
une teinte rouge vif et elle regarde mon frère avec un mélange d’inquiétude
et d’embarras.
Il me lance un regard furieux, avant de baisser les yeux vers sa femme.
— Vas-y. Vérifie que les femmes de chambre ont bien emballé toutes tes
affaires. Je serai bientôt de retour.
Elle disparaît rapidement dans la chambre.
— Le sang sur les draps, ce n’était pas le sien, n’est-ce pas ? Mon grand
méchant frère a épargné sa petite fiancée vierge.
Luca me jette un regard noir en s’approchant de moi.
— Baisse ta putain de voix.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as trop bu et tu n’as pas réussi à bander
?
— Va te faire foutre. Comme si l’alcool m’avait déjà arrêté, dit-il.
— Alors quoi ?
Luca est furieux.
— Elle s’est mise à pleurer.
Je glousse. J’attrape le porte-couteau autour de son avant-bras et le
remonte légèrement, révélant une petite blessure. Il retire son bras.
— Tu t’es coupé.
Luca a l’air d’avoir envie de me balancer son poing dans la gueule. Mais
comme j’ai encore besoin de son aide, je décide de limiter mes railleries au
minimum.
— Je le savais. J’ai dit à Gianna la nuit dernière qu’elle n’avait pas
besoin de s’inquiéter pour Aria. Tu as un faible pour les demoiselles en
détresse.
— Je ne… (Il fronce les sourcils.) Tu étais seul avec Gianna ?
Je hoche la tête, puis l’éloigne de la chambre, au cas où Aria écouterait
aux portes. Elle raconterait tout à sa sœur.
— Je l’ai embrassée, et elle est encore plus savoureuse qu’elle n’en a
l’air.
— Je n’arrive pas à croire que tu as eu plus d’action que moi lors de ma
propre nuit de noces, murmure Luca.
— Les dames ne peuvent pas résister à mon charme.
Il serre sa main sur mon épaule.
— Ce n’est pas drôle, Matteo. L’Outfit ne trouvera pas ça amusant si tu te
mets à déflorer leurs filles.
— Je n’ai défloré personne. Je l’ai embrassée.
— Ouais, comme si ça allait s’arrêter là.
— Je veux la déflorer. Mais je ne suis pas un idiot.
« Vraiment ? » semble me dire l’expression de Luca.
— Je veux l’épouser, continué-je.
Il s’arrête brusquement.
— Dis-moi que tu plaisantes.
— Non. C’est pour ça que j’ai besoin de ton aide. Père n’en parlera pas à
Scuderi s’il pense je veux Gianna pour une raison qui n’a rien à voir avec le
dépit ou la vengeance. Tu le connais.
— Alors, qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Aide-moi à le convaincre qu’elle me déteste, qu’elle m’a insulté et
que je veux l’épouser pour la rendre malheureuse.
— Ce n’est pas la vérité ? Cette fille ne peut pas te supporter, et c’est
pour ça que tu la veux. Quelle est la différence avec l’histoire que nous
allons raconter à Père ?
— Je ne veux pas la rendre malheureuse.
Luca a l’air dubitatif.
— Le résultat final pourrait être le même. Cette fille va te rendre fou, tu
t’en rends compte, j’espère ? Je ne suis vraiment pas sûr de vouloir d’elle à
New York.
— Tu feras avec. Et Aria sera heureuse d’avoir sa sœur à ses côtés.
— Tu crois vraiment avoir pensé à tout, n’est-ce pas ?
— C’est le cas. Si j’attends, Père me choisira bien assez tôt une salope
qui me rendra malheureux.
— Donc tu préfères choisir toi-même la salope qui te rendra malheureux.
Je lui attrape la main.
— Gianna n’est pas une salope.
— Tu as envie de me frapper à cause d’elle… dit Luca avec un sourire
tordu.
— J’ai envie de te frapper pour plein de raisons.
Luca secoue la tête.
— Viens. Allons trouver Père.
Nous le retrouvons devant son bureau. Je fais de mon mieux pour feindre
la fureur.
— J’en reviens pas de son putain de culot.
— Il n’y a rien que tu puisses faire, me dit Luca, puis il se tourne vers
Père. La rousse de Scuderi a provoqué Matteo.
Père lève les sourcils en signe d’intérêt.
— Comment ça ? (Il nous fait signe de nous installer dans son bureau,
puis ferme la porte.) Je fais semblant de fulminer. Pendant ce temps, Luca
invente une histoire ridicule se terminant par Gianna qui affirme que son
père ne la donnera jamais à New York, et que personne ne pourra le faire
changer d’avis.
— Elle se comporte comme si j’étais inférieur à elle, comme si nous
étions inférieurs. Je veux que cette salope paye. Je me fiche de ce qu’elle
veut. Je la veux dans mon lit.
L’excitation brille dans les yeux de notre géniteur. Ce sadique croit
vraiment à ces conneries, parce que, dans son esprit tordu et assoiffé de
pouvoir, c’est logique.
— Je suppose que je peux parler à Scuderi. Il sera content d’être
débarrassé d’elle. Elle n’est pas de tout repos.
Son sourire s’élargit.
— Tu devras lui apprendre les bonnes manières, Matteo.
— Ne t’inquiète pas, dis-je. Je lui apprendrai beaucoup de choses.
Deux jours plus tard, mon père et Scuderi concluent un accord et Gianna
est à moi. Il ne me reste plus qu’à trouver le bon moment pour le lui
annoncer.
GIANNA

Parfois, la nuit, quand je revis notre baiser, je me demande si Matteo et


moi ce serait une si mauvaise idée. Mais quand Aria m’a appelée pour me
raconter comment elle avait découvert que Luca la trompait, je suis revenue
à la raison. Les Made Men tueront toujours, tromperont toujours, détruiront
toujours tout ce qu’ils touchent. Je ne laisserais personne me traiter comme
ça. Je ne leur donnerais même pas l’occasion d’essayer. Peu importe à quel
point j’ai envie d’embrasser Matteo, je me jure de le repousser. Un baiser,
c’est déjà beaucoup trop. Si je le laisse à nouveau s’approcher, il ne me
laissera jamais tranquille.
Bien sûr, quand je me rends à New York quelques semaines après le
mariage d’Aria, Matteo est là, dans l’appartement de Luca, pour dîner avec
nous. Le sourire qu’il m’adresse quand ma sœur me conduit vers la table
me fait bouillir. A-t-il parlé à quelqu’un de notre baiser ? Je n’en ai même
pas parlé à Aria, alors que d’habitude je lui dis toujours tout. Le dîner va
être long.

Le lendemain, je convaincs Aria de m’emmener danser dans un club. J’ai


désespérément besoin d’oublier Matteo. Pour la première fois, je goûte à la
liberté, et bon sang, c’est délicieux. Pas aussi bon que lèvres de Matteo, me
rappelle une voix agaçante, mais elle est vite balayée par les rythmes qui
emplissent la piste de danse de la Sphère. C’est une expérience exaltante
que de me sentir regardée et désirée par des inconnus. Je ne m’étais jamais
habillée de manière aussi sexy, je n’en avais jamais eu le droit, et je ne peux
m’empêcher de me sentir étrangement puissante. Je danse avec un grand
type assez sexy, quand il est soudainement repoussé par Matteo Vitiello en
personne.
— Putain, qu’est-ce que tu fais ? grogne-t-il.
— Putain, qu’est-ce que toi tu fais ? Ma vie ne te regarde pas.
Mon partenaire de danse a retrouvé son équilibre et s’approche de nous,
mais avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, Matteo lui donne un coup
de poing dans les côtes. Il tombe à genoux, et deux videurs viennent le
récupérer pour l’emmener plus loin.
Je reste bouche bée.
— T’as perdu la tête ?
Matteo rapproche son visage du mien et saisit mon bras.
— Tu ne le referas plus jamais. Je ne te laisserai pas déconner avec
d’autres gars.
— Je ne déconnais pas, je dansais.
Il me faut un instant pour assimiler ce que sa phrase sous-entend.
— Avec d’autres gars ? continué-je. Tu penses que, comme on s’est
embrassés une fois, tu peux me dire ce que je dois faire de ma vie ? Flash
info : je ne t’appartiens pas, Matteo.
Il sourit.
— Oh, mais si.
Ses yeux sombres parcourent ma tenue légère, s’attardent sur mes jambes
nues.
— Chaque centimètre de toi.
Je me dégage de son emprise.
— T’es malade. Éloigne-toi de moi.
Il suit Luca sans un mot de plus, mais laisse un de ses putains de gardes
du corps avec moi. Je suis tellement en colère, j’ai envie de lui courir après
et de lui faire mordre la poussière. À la place, je me dirige vers Aria qui a
l’air perdue, immobile au centre de la piste de danse.
— Quel connard, marmonné-je.
Après un moment, ses yeux se posent sur moi.
— Qui ?
— Matteo. Ce type a le culot de me dire de ne pas danser avec d’autres
hommes. Il se prend pour qui ? Mon propriétaire ? Qu’il aille se faire voir.
Aria a l’air d’être à des kilomètres.
— Tu vas bien ? demandé-je.
Elle acquiesce.
— Oui. Viens, on va au bar.
Les deux toutous de Luca, Romero et Cesare, nous suivent. Aria se
retourne brusquement.
— Est-ce que vous pouvez nous surveiller de loin ? Vous me rendez folle.
Stupéfaite, je la regarde se précipiter vers le bar et nous commander des
boissons. Romero et Cesare nous observent à distance. Et dire que l’objectif
de cette soirée était de nous amuser… Ma colère contre Matteo refait
surface, mais je la ravale. Je ne veux pas qu’il gâche la soirée.
— Tu peux retourner danser, si tu veux, dit Aria avec un sourire
tremblant, s’accrochant à son verre comme à une bouée de sauvetage.
— Pas tout de suite. Tu es vraiment pâle.
— Je vais bien.
Elle n’en a pas l’air, et j’ignore pourquoi elle ne veut pas me dire ce qui
la tracasse. Mais je n’ai pas vraiment le droit de me plaindre. Après tout, je
ne lui ai toujours pas parlé du baiser.
— J’ai vraiment besoin d’aller aux toilettes, dis-je après plusieurs
minutes de silence.
— Vas-y. Je vais rester assise encore quelques minutes.
J’hésite, me demandant si c’est une bonne idée de la laisser, mais ce n’est
pas comme si elle était seule. Après tout, Romero ne la quitte jamais des
yeux, grâce à la possessivité de Luca.
Je me dirige vers l’arrière du bar où se trouvent les toilettes, essayant de
ne pas perdre mon sang-froid face à Cesare qui me suit comme mon ombre.
Quand je reviens au bar quelques minutes plus tard, l’enfer s’est déchaîné.
Aria titube et Cesare doit la maintenir en place, pendant que Romero
enfonce son couteau dans la jambe d’un mec.
— Tu vas nous suivre. Si tu essaies de t’enfuir, on te bute, grogne
Romero.
— Aria ? chuchoté-je, mon cœur tambourinant dans ma poitrine.
Elle ne semble pas m’entendre.
— Prends son verre. Mais ne le bois pas, m’ordonne Cesare.
J’obéis, trop secouée pour être agacée par son ton condescendant.
Nous allons jusqu’à l’arrière du club, puis nous nous dirigeons vers le
sous-sol. Les jambes d’Aria la soutiennent à peine et je reste à ses côtés.
Lorsque nous entrons dans une sorte de bureau, mes yeux se posent sur
Matteo, en train de se prélasser sur un fauteuil. Son attention se porte
d’abord sur moi, avant d’analyser le reste de la situation. Il se lève d’un
coup.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Probablement des roofies, dit Romero.
Des roofies ? Je plisse les yeux vers le connard qui a drogué ma sœur. Je
veux qu’il souffre, mais l’expression sur le visage de Matteo me fait
comprendre que mon souhait sera exaucé. Ses yeux m’en font la promesse.
Je sais que c’est malsain, mais d’une certaine manière, ça me donne encore
plus envie de l’embrasser.
Quelque chose ne va pas chez moi.

Aria et moi sommes contraintes de partir avant que Luca et Matteo ne


commencent à s’occuper de ce bâtard, et Romero nous conduit vers un
SUV. Mon cœur se serre quand je m’installe sur le siège arrière, la tête
d’Aria sur mes genoux. Elle est si vulnérable. Je caresse ses cheveux blonds
en l’écoutant divaguer. L’idée que quelqu’un veuille lui faire du mal
m’effraye au plus haut point. C’est probablement la première fois que je
suis heureuse d’avoir des gardes du corps. Sans eux, ce malade aurait
kidnappé Aria et l’aurait violée. Mais je sais qu’il recevra ce qu’il mérite, et
bizarrement ça me soulage. Je déteste la mafia, mais là, je ne peux pas me
résoudre à me sentir mal pour l’agresseur d’Aria. Peut-être que c’est le
signe que cette vie m’a corrompue, le signe d’à quel point je suis dérangée.
Je n’arrive pas à me sortir de la tête l’expression de Matteo… Cette lueur
d’excitation dans ses yeux quand il a sorti son couteau, avant qu’Aria et
moi quittions la pièce. Lui et Luca sont des monstres. Je ne suis pas encore
sûre de savoir lequel des deux est le plus dangereux. Mais le pire, c’est
qu’une partie de moi est attirée par le côté monstrueux de Matteo.
*

Presque un mois s’est écoulé depuis la dernière fois que j’ai vu Matteo.
Ses mots sur sa volonté de me posséder ne me quittent toujours pas. Chaque
fois que je revis notre baiser, je me force à y repenser pour que ma colère
lave toute forme de désir pour lui.
Si je pense encore à ce foutu baiser, c’est parce que l’ambiance est très
tendue à la maison. Je me dispute constamment avec mon père, en général à
cause de mon habitude à dire tout ce qui me passe par la tête, comme
aujourd’hui.
— Je me fous de ce qu’on attend de moi.
Maman m’ordonne de me taire, les yeux écarquillés, mais je ne l’écoute
pas. Si Père me dit encore une fois de me comporter comme une dame
digne de ce nom, je vais péter un câble.
— Pourquoi est-ce que c’est si difficile à comprendre ? Je n’ai aucune
envie d’être une dame et encore moins de devenir la bonne petite épouse
d’un connard de la mafia. Je préfère me trancher la gorge plutôt que de finir
comme ça.
Je la vois venir, mais je n’essaie même pas de l’éviter. La paume de mon
père percute mon visage. Sa gifle est assez légère, ce qui n’est généralement
pas bon signe. Il frappe fort quand il n’a pas de mots pour me briser le
moral. S’il y va doucement avec moi, c’est je ne vais pas aimer ce qu’il a à
dire. Il saisit mes épaules jusqu’à ce que je croise son regard.
— Alors tu devrais peut-être aller chercher un couteau bien aiguisé,
Gianna, parce que Vitiello et moi avons décidé de te marier à son fils
Matteo.
J’ouvre la bouche.
— Quoi ?
— Tu as dû lui faire une sacrée impression, c’est lui qui en fait la
demande à son père.
— Vous ne pouvez pas faire ça !
— Bien sûr que si. Et de toute façon, ce n’est pas mon idée. Matteo est
déterminé à t’épouser.
— Quel enfoiré !
L’emprise de Père se resserre et je grimace. Lily se contente de nous fixer
de ses immenses yeux bleus.
Elle et Aria n’ont qu’occasionnellement fait l’expérience du côté violent
de Père. Il réserve habituellement ses gifles et sa cruauté pour moi, sa fille
insolente.
— C’est précisément pour ça que je suis heureux que tu quittes bientôt
notre territoire. Si je te mariais à l’un de nos soldats, je serais obligé de le
punir de t’avoir battue à mort pour ton impertinence. Mais si Matteo
Vitiello arrive à t’inculquer un peu de bon sens à la force de ses poings, je
serai tiré d’affaire, car je ne vais certainement pas risquer une guerre avec
New York.
Je ravale ma peine. Je sais que c’est moi que Père aime le moins, et ce
n’est pas comme si j’avais besoin de son approbation ou de son affection,
mais ses mots me blessent quand même.
Comme d’habitude, Mère ne dit rien. Elle se contente de fixer son
assiette tout en pliant et dépliant sa serviette. Lily est au bord de larmes,
mais elle sait qu’il vaut mieux se taire quand Père est de mauvaise humeur.
Elle et Aria ont toujours mieux réussi que moi à s’auto-préserver.
— Quand est-ce que vous avez pris cette décision ? demandé-je
froidement, essayant de masquer mes émotions.
— Matteo et son père m’ont approché juste après le mariage d’Aria.
Et soudain, je sais quand Matteo a décidé de se marier avec moi : lorsque
je lui ai dit le matin après notre baiser que je ne l’épouserais jamais. La
fierté de ce connard arrogant ne l’a pas supporté. Il m’épouse pour prouver
une chose : qu’il obtient toujours ce qu’il veut. C’est lui qui a le pouvoir,
alors que moi je ne suis qu’une marionnette entre les mains de la mafia.
— Je ne l’épouserai pas, ni lui, ni n’importe qui d’autre. Je me fiche de
ce que vous dites. Je me fiche de ce que disent les Vitiello. Je m’en fous,
putain.
Père me secoue tellement fort que mes oreilles se mettent à siffler.
— Tu vas faire ce que je dis, fillette, ou je te jure que je te battrai jusqu’à
ce que tu oublies ton nom.
Je lui lance un regard furieux. Je n’ai jamais détesté quelqu’un autant que
l’homme qui se tient en face de moi. Et pourtant, une partie stupide et faible
de moi l’aime quand même.
— Pourquoi est-ce que tu fais ça ? Ce n’est pas nécessaire. Nous leur
avons déjà donné Aria pour faire la paix. Pourquoi est-ce que tu me forces à
me marier ? Pourquoi tu ne peux pas me laisser aller à l’université et être
heureuse ?
Les lèvres du père se retroussent de dégoût.
— Aller à l’université ? Tu es vraiment aussi idiote que ça ? Tu vas être
la femme de Matteo. Tu vas réchauffer son lit et porter ses enfants. Fin de
l’histoire. Maintenant, va dans ta chambre avant que je ne perde patience.
Lily m’envoie un regard suppliant. Ce qui était la tâche d’Aria est
maintenant celle de Lily : m’éviter les problèmes. Si elle n’avait pas été là,
j’aurais continué à défendre mon point de vue. Je me fiche que Père me
frappe, ça ne me fera pas changer d’avis.
Je tourne les talons et cours jusqu’à ma chambre, où j’attrape mon
téléphone et me jette sur mon lit. J’appelle Aria, qui répond dès la deuxième
sonnerie.
En entendant sa voix, les larmes que je retenais commencent à couler. Au
moins, notre bâtard de père ne peut pas les voir.
— Aria, chuchoté-je entre deux sanglots.
— Gianna, qu’est-ce qui se passe ? Tu es blessée ?
— Père me donne à Matteo.
Ces mots semblent si ridicules. Dans le monde extérieur, personne ne les
aurait compris. Je ne suis pas un meuble qu’on peut donner à quelqu’un, et
pourtant c’est ma réalité.
— Comment ça, il te donne à Matteo ?
— Salvatore Vitiello a parlé à Père et lui a dit que Matteo voulait
m’épouser. Et Père a accepté !
— Père t’a dit pourquoi ? Je ne comprends pas. Je suis déjà à New York.
Il n’a pas besoin de te marier aussi à la Famiglia.
— Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’il veut me punir. Il sait à quel
point je méprise nos hommes, et à quel point je déteste Matteo. Il a envie
que je souffre.
Ce n’est pas totalement vrai. Je ne déteste pas vraiment Matteo, du moins
pas plus que les autres Made Man. Je déteste ce qu’il représente et ce qu’il
fait, je déteste qu’il ait demandé ma main à Père, comme si mon opinion ne
comptait pas.
— Oh, Gianna. Je suis tellement désolée ! Je peux peut-être en parler à
Luca pour qu’il le fasse changer d’avis.
— Aria, ne sois pas naïve. Luca le savait depuis le début. C’est le frère
de Matteo et le futur Capo. Une chose pareille ne se serait pas décidée sans
qu’il soit d’accord.
— Quand est-ce qu’ils ont pris cette décision ?
Après que j’ai été assez stupide pour l’embrasser.
— Il y a quelques semaines, avant même que je vienne vous rendre
visite.
Je ne peux pas lui dire que c’est arrivé à son mariage. Aria trouverait un
moyen de s’en vouloir.
— Je n’y crois pas ! crie Aria. Je vais le tuer. Il sait combien je t’aime. Il
sait que je ne l’aurais pas permis. J’aurais tout fait pour empêcher cet
accord.
En cet instant, Aria me ressemble énormément, et alors que mon cœur se
gonfle d’amour, je sais que je ne peux pas la laisser faire ça. Peut-être
qu’Aria ne le voit pas, mais Luca est un monstre et je ne veux pas qu’elle
soit blessée par ma faute.
— Ne t’attire pas d’ennuis à cause de moi. C’est trop tard, de toute façon.
New York et Chicago se sont serré la main. Le marché a été conclu. Matteo
ne me laissera pas m’échapper de ses griffes.
Et je sais que c’est vrai. Même s’il décidait qu’il ne voulait pas de moi, il
ne l’admettrait jamais. J’avais toujours pensé que je pourrais échapper au
mariage, que je pourrais trouver un moyen d’aller à l’université, de me
construire une vie loin du monde de la pègre.
— Je veux t’aider, mais je ne sais pas comment, dit ma sœur d’une voix
pleine de tristesse.
— Je t’aime, Aria. La seule chose qui m’empêche de me tailler les veines
en ce moment, c’est de savoir qu’une fois mariée avec Matteo, j’irai vivre à
New York avec toi.
Jusque-là, je ne m’étais jamais sentie assez malheureuse pour considérer
le suicide comme une option valable. Mais parfois, j’ai l’impression que le
seul choix qu’il me reste dans ma vie, la seule façon de décider de mon
propre destin et de ruiner les plans de Père, c’est de mettre fin à tout ça.
Mais je ne passerai jamais à l’acte. Je ne veux pas faire souffrir mes frères
et sœurs, et, aussi sombre que soit mon avenir, je m’accroche trop à la vie.
— Gianna, tu es la personne la plus forte que je connaisse. Promets-moi
que tu ne feras rien de stupide. Si tu te blesses, je ne pourrai plus me
regarder en face.
— Tu es beaucoup plus forte que moi. J’ai une grande gueule et un
courage de façade, mais toi, tu es résistante. Tu as épousé Luca, tu vis avec
un homme comme lui. Je ne pense pas que j’aurais pu le faire. Je ne pense
pas pouvoir.
J’ai aperçu la noirceur de Matteo à New York quand il a proposé de tuer
l’agresseur d’Aria pour me rendre heureuse. Parfois, je me dis que c’est lui
le plus dangereux des deux, parce qu’il est celui qui se contrôle le moins.
J’ai l’impression qu’il cache ses démons avec sa personnalité extravertie.
— On va trouver une solution, Gianna.
Mais je sais qu’elle ne peut rien faire.

Ce soir-là, ce putain de Matteo Vitiello ose me téléphoner. Je l’ignore. Je


refuse de lui parler. Pas après ce qu’il a fait. S’il croit que c’est fini et qu’il
a gagné la partie, il risque d’être surpris.
© Hachette Livre, 2022, pour la présente édition.
Hachette Livre, 58 rue Jean Bleuzen, 92170 Vanves.

Couverture : © books and moods

ISBN : 9782017219101

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Sommaire
Couverture

Titre

Copyright

Bonus 1 : Dessert. - Six ans avant l'épilogue.

Bonus 2 : Annonce(s) - Cinq ans avant l'épilogue.

Bonus 3 : Australie - 4 ans et demi avant l'épilogue


BONUS 1 : Dessert.

Six ans avant l’épilogue.


Ella
Manhattan. 21 heures 20.

Depuis qu’Asher était à la tête des deux organisations familiales, nous


faisions beaucoup plus d’aller-retour entre Los Angeles et Manhattan que
les années précédentes. Monsieur ne voulait pas que je reste seule, alors je
devais l’accompagner partout où il allait.

— Je suis en bas, annonçai-je en arrêtant le moteur de ma voiture.

— Je suis au bureau.

Parmi les choses qui avaient changé, j’avais mon permis.

Mon cerveau se permettait à présent d’apprendre de nouvelles choses,


maintenant qu’il connaissait enfin cette paix qu’il avait recherchée pendant
tant d’années. En même temps, il fallait bien qu’à un moment j’avance.

De son côté, Asher profitait pleinement de son pouvoir sur sa famille et


n’hésitait pas à le rappeler. Shawn était exilé pendant une période
indéterminée en Europe loin de tous, ce qui rendait Asher particulièrement
heureux. Il dirigeait les affaires comme il le souhaitait sans personne pour
lui interdire quoi que ce soit. Sur ce point, Rick l’avait traumatisé.

Mais… maintenant, il avait moins de temps pour moi.

Lui qui, avant, était toujours avec moi, ne me voyait à présent que
quelques heures par jour. Il rentrait tard le soir, souvent lorsque je dormais.
Cette situation était frustrante, pour lui comme pour moi.

— Bonsoir, dis-je en souriant à la personne à l’accueil.

— Bonsoir madame Scott.

Je ne portais pas encore le nom d’Asher, mais il avait ordonné à tout le


monde de m’appeler ainsi. Une part de moi adorait entendre ces deux mots
accolés ensemble.
Ella… Scott.

— Monsieur Scott est dans son bureau, voulez-vous que j’annonce votre
présence ?

— Ne vous dérangez pas, il sait que je suis là, dis-je en me rapprochant


de l’ascenseur.

Le dîner que j’avais préparé à la main, je fis passer mon badge qui
m’offrait un accès direct jusqu’au dernier étage. La première fois que j’étais
venue dans ce bureau, à l’époque celui de Shawn, j’avais pressenti sa
décoration extravagante, parce que ce dernier l’était. Et j’avais raison, le
bureau de Shawn était très… Shawn. Un immense bureau et une chaise qui
valaient des milliers de dollars trônaient au centre, des photos de lui-même
étaient accrochées un peu partout, ainsi que ses diplômes, qui symbolisaient
à ses yeux ses réussites. Il y avait même un trophée d’un tournoi de basket
qu’il avait gagné à onze ans.

Mais avec l’arrivée d’Asher, le bureau était devenu plus minimaliste et


spacieux ; les baies vitrées qu’il avait installées avaient davantage agrandi
l’espace. Et ça, ça sonnait très Asher.

Le ding de l’ascenseur retentit enfin et les portes glissèrent, s’ouvrant


directement sur le bureau d’Asher. Mon cœur palpita lorsque je le vis, dos à
moi, le regard perdu sur la ville de Manhattan.

— Mon ange ?

— Oui, c’est moi.

Il se tourna vers moi et son regard d’acier se posa directement sur ma


jupe. Mon corps s’embrasa légèrement.

— Tu l’as mise, remarqua-t-il en étirant un coin de ses lèvres.

Je posai le dîner et m’assis sur l’une des chaises près de la table de


réunion et Asher vint s’asseoir à côté.

— Où est Kiara ?
— Elle est rentrée à Los Angeles ce matin, Ben avait besoin d’elle au
réseau, l’informai-je en croisant les jambes.

Ses yeux se baissèrent sur mes jambes dénudées avant de remonter vers
mon visage, et je ne pus dissimuler mon sourire.

— On rentre demain nous aussi, m’annonça Asher avant de prendre une


bouchée de son dîner.

— On est ici depuis seulement trois jours, tu es sûr que tu as terminé ?

Il hocha la tête et répondit :

— Les problèmes ici ne sont que des jeux comparés à ceux du réseau. Ici,
je me repose. Shawn était juste trop con pour gérer l’entreprise
efficacement.

Pour ma part, j’appréciais revenir à Manhattan ; cela me permettait de


revoir Paul, mon thérapeute, mais aussi de retrouver mon ancien
appartement. Quelques années plus tôt, je détestais Manhattan, comme je
détestais Los Angeles. Mais à présent, les deux villes étaient ma maison,
parce que Asher était à mes côtés.

Nous terminâmes notre dîner en discutant de notre journée, comme à


chaque fois qu’on se retrouvait.

— Je n’ai pas ramené de dessert par contre, l’informai-je une fois le


repas terminé.

Il me lança un simple regard puis incurva un coin de ses lèvres, mais ne


répondit rien. Mon regard se posa sur le grand miroir face à la table. Shawn
adorait les miroirs, et c’était la seule chose qu’Asher avait gardée de lui
dans ce bureau, parce qu’il était aussi vaniteux que son cousin.

Sentant le regard de mon copain sur moi, je tournai la tête en sa direction.


Je fronçai les sourcils en le regardant étirer un petit sourire en coin, puis
enlever lentement les bagues de ses doigts.

— C’est pas grave, dit-il dans un souffle avant de se lever de sa chaise.


Mon cœur cogna contre ma cage thoracique lorsque je sentis ses doigts se
poser sur ma main, traçant doucement un chemin le long de mon avant-
bras, mon bras puis mon épaule avant d’arriver jusqu’à mon cou. Je sentis
son corps se positionner derrière moi et son regard se posa sur le miroir.
Son reflet fixait le mien, provoquant des papillons à l’intérieur de mon
ventre, et la chair de poule sur ma peau.

Je regardais sa tête se baisser lentement. Ses yeux toujours rivés sur les
miens, son sourire toujours au beau fixe, son souffle s’écrasa contre ma
joue. Ses doigts frôlèrent la naissance de ma poitrine et descendirent
doucement, retraçant la courbe de mon sein, mais sans s’y attarder. Ses
doigts serpentent le long de mes côtes, puis mon flanc, avant d’atteindre ma
jupe, enfiévrant mon corps et saccadant ma respiration.

— Tu seras mon dessert, murmura-t-il au creux de mon oreille, écarte les


jambes pour moi.

Mon souffle se coupa, et mon corps obéit presque instantanément. Sa


main se glissa lentement à l’intérieur de mes cuisses et je haletai.

— Plus grand, ordonna-t-il en touchant mon intimité à travers ma culotte.

Je fis ce qu’il me dit et un gémissement s’étouffa entre mes lèvres


lorsque son index retraça les contours de ma féminité.

— Lakestone m’a toujours dit qu’il aimait les miroirs rien que pour ça,
me confia Asher en me regardant perdre mon contrôle, et je suis totalement
d’accord avec lui.

Ses doigts tirèrent ma culotte sur le côté et touchèrent mon intimité. Ses
douces caresses m’arrachaient des gémissements que j’essayais de retenir.

— Personne ne t’entendra ici mon amour, n’étouffe pas tes


gémissements… je veux les entendre.

Ma bouche s’entrouvrit à l’instant où ses caresses devinrent de plus en


plus rudes et que ses doigts titillèrent mon clitoris. J’enroulai ma main
autour de son avant-bras, laissant échapper un souffle lourd.
Putain.

— Voilà… comme ça.

Un nouveau gémissement s’arracha de mes lèvres lorsque je sentis ses


doigts entrer en moi. Son autre main s’enroula autour de mon cou, forçant
ma tête à basculer en arrière tandis que ses lèvres s’écrasèrent contre ma
mâchoire. Ses doigts reprirent de lents va et viens en moi, avant d’accélérer
à nouveau son rythme et je serrai davantage son avant-bras.

— A… Asher… merde…

— J’aime tellement entendre mon prénom sortir de ta bouche, mon ange,


murmura-t-il au creux de mon cou avant de parsemer mon épiderme de
baisers brûlants.

Ses doigts créaient un plaisir si intense que mes jambes se mirent à


trembler, puis tout mon corps, qui ondulait déjà sur la chaise.

— Regarde-moi.

Je redressai lentement ma tête vers le miroir. La vision du désir évident


dans ses yeux brûlants et de sa bouche entrouverte me fit gémir davantage.
Il pesta :

— Putain de merde.

Ses doigts s’attaquèrent une nouvelle fois à mon clitoris, dessinant des
mouvements circulaires rapides qui me firent perdre la tête au fur et à
mesure que je me rapprochai de l’extase.

— Ne… N-ne t’arrête pas…

— Jamais, murmura-t-il en emprisonnant le lobe de mon oreille. Je veux


t’entendre jouir, Ella.

Ma tête se rejeta en arrière. Il avait le plein contrôle sur mon corps, qui se
laissait totalement aller dans ses bras, ne laissant place qu’aux sensations.
Mes ongles se plantèrent dans la peau de son avant-bras et il grogna au
creux de mon oreille.
J’y suis presque.

— Plus vite, réclamai-je dans un gémissement.

— Tout ce que tu demandes.

Et après à peine quelques minutes de plaisir, j’atteignis l’extase. Un cri


s’arracha violemment de mes lèvres alors qu’Asher contemplait mon reflet
dans le miroir, un sourire satisfait aux lèvres.

Il éloigna ses doigts de mes cuisses et se redressa. Mon orgasme avait


provoqué des spasmes sur mon corps chamboulé.

— Quand tu reprendras tes esprits, on pourra rentrer.

Un petit rire essoufflé s’échappa de ma bouche alors que je passai ma


main dans mes cheveux. Asher retourna derrière son bureau et enfila sa
veste. Il était actuellement 22 heures 45, je savais qu’il n’y avait presque
plus personne au sein du building hormis les agents de sécurité. Ça me
rassurait, parce que si mes gémissements plaisaient à Asher, l’idée que
d’autres puissent les entendre me gênait.

Après plusieurs minutes, je me levai sur mes jambes encore tremblantes.


Asher esquissa un petit sourire en ma direction, s’approcha de moi et
déposa un léger baiser sur mon front avant de mettre ma veste sur mes
épaules. Sa main se posa sur le bas de mon dos et il me poussa avec lui vers
l’ascenseur.

— Tu n’as rien oublié au bureau ?

— Non non, lui dis-je en vérifiant que j’avais tout pris avec moi.

Je détestais cette cage de fer qui me rappelait l’ascenseur de l’immeuble


de Manhattan. Le trajet du dernier étage jusqu’au sous-sol était
interminable.

Mais… ça voulait aussi dire qu’on avait tout notre temps…

J’abandonnai mes affaires sur le sol et fis face à Asher. Je posai mon
regard sur lui et il fronça les sourcils, mais je sentis son souffle se couper à
l’instant où je saisis sa ceinture.

— Enfin… je pense avoir oublié quelque chose…

Mes doigts caressèrent sa masculinité durcie par l’excitation, et en une


fraction de seconde, ses yeux se mirent à briller de désir.

— Mon dessert, murmurai-je finalement.

— Ella, si tu continues, je ne serai pas responsable de ce qui pourrait se


passer ici, me dit-il la respiration lourde.

— Qui te dit que ce n’est pas ce que je veux ? l’interrogeai-je en frôlant


ses lèvres des miennes.

Il me regarda dans les yeux un instant avant de très vite prendre le


dessus. Un gémissement s’échappa de mes lèvres lorsqu’il me plaqua
brutalement contre la paroi de cet ascenseur qui faisait, depuis toujours,
fantasmer Asher. Ses lèvres s’écrasèrent contre les miennes et il releva mes
cuisses pour nouer mes jambes autour de sa taille.

— Je vais te faire l’amour à l’intérieur de cet ascenseur si fort que tu


devras t’accrocher à moi pour marcher après.

Très vite, il baissa son pantalon et tira ma culotte sur le côté avant de
s’enfoncer en moi si fort que mon souffle se rompit. La bouche grande
ouverte, je le regardai gémir de plaisir. Son premier coup de reins fit vibrer
mon corps alors que j’essayai de maintenir un équilibre pour ne pas tomber.

Il grogna de plaisir avant de mordre ma clavicule. Je gémis bruyamment


son prénom en sentant sa masculinité aller et venir de plus en plus
intensément en moi. Brutal, bestial et avide de plaisir.

Asher pressa ses mains sur mes hanches et augmenta la cadence, faisant
bouger mon bassin au même rythme que le sien, me pénétrant plus
rapidement et plus profondément.

— Bordel c’est si bon, gémit-il contre ma peau.


J’haletai, mon corps brûlant et mon esprit noyés par la luxure. Oui Asher,
c’est si bon.

Ses gémissements au creux de mon oreille me rendaient complètement


dingue. Ma tête chavira en arrière face au plaisir intense qu’il me procurait
pour la deuxième fois en une seule soirée. Je tirai sur ses cheveux, et des
frissons recouvrirent ma peau. Je sentais que l’extase était proche et
j’appuyai mes talons contre ses fesses pour l’intimer à maintenir son
rythme. Une chaleur naquit au creux de mon bas ventre et mes ongles
s’écrasèrent contre son cou, le faisant grogner une nouvelle fois.

Une onde de plaisir me submergea soudainement. Asher s’enfonça plus


profondément en moi, et après quelques secondes, un gémissement bruyant
s’échappa de ses lèvres.

— Je peux mourir en paix Collins. Accroche-toi à moi, on arrive bientôt.

*
Une semaine plus tard. Los Angeles.

— Kyle, non.

— Mais ? Toi aussi t’aimes bien les meufs ! Ben ne veut pas
m’accompagner parce que Bella, mais toi ? T’as personne !

Je ris en regardant Kyle et Kiara se chamailler. Nous étions tous au salon,


devant la télé, à traîner. Un après-midi qui ressemblait à beaucoup d’autres,
à l’exception de l’arrivée de Kyle hier. Son retour m’avait fait plaisir car sa
présence m’avait quelque peu manqué.

— Bella acceptera, t’inquiète, lui dit-elle en se faisant les ongles.

— Bien sûr que non ! Elle est jalouse, comment tu veux qu’elle accepte
que son mec vienne avec moi dans un club de strip-tease. Allez meuf, j’te
jure ça va être cool.

Un nouveau club avait ouvert à Los Angeles il y avait de ça quelques


jours, mais le seul qui voulait y aller, c’était Kyle. Mais Kyle n’aimait pas
sortir seul.

— Ella, tu veux bien laisser Asher venir avec moi au club ?

Je souris timidement tout en secouant négativement de la tête. Asher


esquissa à son tour un sourire en observant ma réponse.

— Tu sais très bien qu’il n’est attiré par aucune fille sauf toi ! Il va juste
m’accompagner ! Mais imagine que je trouve l’amour ? Ally ne veut
toujours pas de moi, je suis votre ami non ? Est-ce que vous pensez une
seule seconde à ma vie de coup-

— Oh ferme-là, tu saoules Kyle, marmonna Kiara. Si tu restes silencieux


pendant au moins trois heures, je pourrais essayer de convaincre Ally de te
laisser une chance, mais par pitié, tais-toi.
Ses yeux brillèrent instantanément et il déclara : — Vous allez oublier ma
voix.

— Non t’as parlé, répondit Ben tout en jouant sur son téléphone.

— Il a raison, t’es vraiment nul, renchérit Kiara.

— Mais c’est pas ce qu’il a dit ? s’exclama Kyle avant d’écarquiller les
yeux. ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE !

Je rigolai en regardant Kyle s’emporter, tandis que Kiara l’ignorait, plus


concentrée sur ses ongles et sur le drama qui passait à la télé que sur lui.
Mon téléphone vibra sur mes cuisses.

De Asher (Psychopathe) :
> Je t’aime.
Un sourire étira mes lèvres et je sentis mon cœur palpiter. Je relevai la
tête vers lui et il me sourit à son tour.

> Je t’aime aussi.


— J’espère mourir demain, vous allez tous regretter !

Kiara leva la tête vers le plafond et dit :

— Dieu, écoute ses prières s’il te plaît, on n’en peut plus.

— PARDON ? cria Kyle en écarquillant les yeux.

Je ris, oui.

C’était un après-midi qui ressemblait à beaucoup d’autres, en effet.

Mais je savais que je n’allais jamais m’en lasser.


BONUS 2 : Annonce(s)

Cinq ans avant l’épilogue.


Ella
Los Angeles. 17 heures.

— Moi je pense qu’on devrait laisser Kyle, proposa Kiara comme si


c’était évident.

— Mais il est drôle ! Tu crois que je vais rester avec qui pendant une
semaine ? Toi ? s’exclama Ben en la pointant du doigt. Bella ne peut même
pas m’accompagner !

— La dernière fois qu’on est partis en vacances tous les quatre, vous
avez essayé de me faire plonger dans un aquarium géant. Avec. Un. Requin
! scanda-t-elle en les fusillant du regard. Alors non, il n’est pas drôle.
C’était son idée.

Asher sourit en se rappelant ce souvenir et je rigolai. Ben s’écria : —


C’ÉTAIT TOI QUI DISAIS ÊTRE UNE SIRÈNE ! ON VOULAIT
CONFIRMER !

Asher avait pris un congé. Gérer deux entreprises était certes ce qu’il
avait voulu, mais c’était tout de même deux fois plus épuisant. Kiara et Ben
avaient également obtenu une semaine de vacances avec l’accord d’Asher,
car Sam avait accepté de les remplacer. Asher n’autorisait jamais ses autres
cousins à gérer le réseau de Los Angeles, sauf Sam, en qui il avait
confiance pour endosser cette responsabilité.

— Kyle viendra parce que je refuse de le laisser ici avec Sam, trancha
Asher en tirant son paquet de clopes. Je ne veux pas que le réseau brûle
comme la Bentley qu’il avait brûlée à Londres.

— Mais ? Il gère très bien le réseau de Londres ! répliqua Kiara ahurie.


En plus la Bentley allait se faire défoncer de toute façon !

— Celui de Londres n’est pas aussi important que celui-là, je ne


prendrais aucun risque. En plus, Ben a raison, il est drôle.

— Allez vous faire foutre.


Ben et Asher se firent un check, poing à poing, tous les deux fiers
d’emmener Kyle en vacances. Certaines choses avaient changé… mais
malgré les années, eux, pas du tout.

— Bon, on doit y aller, déclara Asher en pressant ses lèvres sur ma tempe
avant de se lever. Je ne rentrerai pas avant 23 heures.

Ben se leva à son tour, ne manquant pas de sourire fièrement à Kiara qui
lui montra son majeur en guise de réponse.

Ma main se posa sur mon ventre et je grimaçai. Depuis quelque temps


j’avais des nausées et je me sentais horriblement fatiguée. Mes règles
avaient plus de 10 jours de retard. Ça m’était déjà arrivé, mais seulement
lorsque je ne mangeais pas assez ou que j’étais extrêmement stressée, ce qui
n’était plus le cas depuis un moment.

La porte se ferma, et Kiara se retourna vers moi.

— Toi, on va t’acheter des vêtements pour ces vacances, et maintenant.

Tate redressa la tête, comme s’il se sentait concerné par cette virée
shopping, mais Kiara lui intima de se coucher. Tout en se levant, elle
examina mon visage fatigué.

— Tu ne dors pas en ce moment ?

Je fronçai les sourcils en secouant la tête. Moi aussi j’ignorais pourquoi


j’étais aussi fatiguée en ce moment.

— Mes règles ont du retard depuis plus d’une semaine et-

Soudainement, elle écarquilla les yeux. Son regard se posa sur ma main
qui était encore contre mon ventre. Sans un mot, elle prit son téléphone et
tapota contre l’écran. Quelques secondes plus tard, elle me demanda : —
Comment tu te sens en ce moment ?

— Euh… je ne sais pas ? Fatiguée, répondis-je en fronçant les sourcils.


J’ai souvent envie de vomir… comme quand je vois un cadavre.

— Tes seins ? Ils te font mal ?


Je haussai les sourcils puis hochai la tête. Depuis quelque temps, ils
étaient horriblement douloureux. Je demandais d’ailleurs à Asher d’y faire
attention à chaque fois. J’avais mis ça sur le compte du retard de mes
règles.

— Oh putain, s’exclama-t-elle en souriant de toutes ses dents. Si c’est ce


que je pense, je vais être la personne la plus heureuse sur cette terre. On va
à la pharmacie, et vite !

La pharmacie ?

Elle commença à me tirer avec elle mais je l’arrêtai pour lui demander :
— Mais Kiara explique moi, qu’est-ce qui passe ?!

Elle enfila sa veste et me tendit la mienne en m’annonçant d’un ton


joyeux : — Il y a une chance sur deux pour que tu sois enceinte ! OH
BORDEL !

Et je venais de sentir mon cœur s’arrêter.

Enceinte ?

*
Quelques heures plus tard. Los Angeles.

Asher avait appelé quelques minutes plus tôt pour me prévenir qu’il
n’allait pas rentrer avant deux heures du matin, et j’en étais presque
soulagée.

Enceinte.

Kiara avait acheté trois tests de grossesse, plus heureuse que jamais à
l’idée que je le sois, me demandant de l’appeler « Tante Kiki » dès à
présent. Cette joie qu’elle exprimait était à mille lieues de ce que je
ressentais. J’étais terrifiée. Terrifiée à l’idée d’accueillir un si petit être dans
mon ventre, de le sentir grandir, et terrifiée par la réaction d’Asher. Je
n’étais pas prête à être mère, j’allais complètement foirer.

J’inspirai profondément et essuyai les larmes qui coulaient le long de mes


joues. Ma peur faisait trembler mon corps. Et si c’était une fille ? Et s’il lui
arrivait la même chose qu’à moi ? Un sanglot s’échappa de mes lèvres à
cette idée et je me frottai le ventre. Et si je n’arrivais pas à la protéger ? À
l’éduquer ? Je n’allais jamais pouvoir l’aider à faire ses devoirs ni à lui
donner des conseils sur les garçons.

Elle verra qu’Asher avait une famille, mais où était la mienne ? Je


n’avais personne.

Et Asher ? Et s’il ne voulait pas d’enfants ? Et s’il pensait que je n’étais


pas faite pour être mère ? Et lui comme père ? Étions-nous prêts à fonder
une famille ?

Il était souvent absent à cause de son travail. Étais-je prête à l’élever


seule ? Cet enfant pourrait-il grandir dans un environnement comme le
nôtre ?

— Ella !

J’essuyai mes larmes et me levai de mon lit. J’avais fait les tests, mais
j’avais été incapable de rester à la salle de bains à attendre, c’était beaucoup
trop stressant. Mais il ne fallait pas que je panique. Ces symptômes
n’étaient peut-être rien, ils n’étaient peut-être que passagers.

— Pitié…

Je quittai ma chambre, l’estomac noué et le cœur battant la chamade. Je


m’avançai jusqu’à la salle de bains où j’aperçus Kiara. Son sourire
trahissait les résultats des tests.

— APPELLE-MOI TANTE KIKI !

Nauséeuse à cause du stress, je saisis les tests dont deux sur trois étaient
positifs. Oh merde…

Kiara sautait partout, comme si c’était la meilleure nouvelle de l’année,


tandis que moi, je restais rivée sur les tests, la peur aux tripes.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Kiara remarqua mon visage qui baignait dans l’angoisse et je m’assis sur
le rebord de la baignoire. Comment allais-je annoncer ça à Asher ? Est-ce
qu’il allait vouloir de cet enfant ?

Bien sûr que non.

— J’ai… j’ai peur, Kiara.

Ma gorge se noua en sentant la soudaine pression sur mes épaules.


C’était beaucoup trop lourd, je n’allais jamais atteindre cette confiance en
moi, surtout lorsqu’il s’agissait d’un si petit être. Je savais que je n’allais
jamais être une bonne mère, j’arrivais à peine à être une bonne copine. La
pensée que cet enfant puisse subir ce que j’avais subi me fit de nouveau
frissonner de terreur. Je passai ma main tremblante dans mes cheveux et
Kiara s’agenouilla pour me faire face :

— Ehhh…

Je relevai la tête vers mon amie. Son inquiétude étouffa radicalement


l’excitation qu’elle éprouvait au départ. Elle essuya une larme qui venait de
couler sur ma joue et murmura :
— Si tu n’es pas prête, tu as encore toute une vie devant toi, et si tu ne
veux pas d’enfants, c’est ton droit aussi. Ne te mets pas la pression…

— J’ai… j’ai peur de foirer, lâchai-je en fronçant les sourcils. Je ne sais


pas si je suis faite pour être mère et-

— Regarde comment tu es avec Théo, Ella. Ne doute jamais de tes


capacités, tu seras une mère géniale ! me dit Kiara en essuyant mes larmes.
Tu vas devoir gérer Asher et ce bébé, mais… je sais tu peux t’occuper de
deux enfants.

Elle rigola dans un souffle et je fis de même.

— Et si tu as peur de ne pas pouvoir le faire toute seule, on est tous là


pour t’aider ! Ally et moi on veillera sur ce bébé comme si c’était le nôtre.

Mais elle n’avait pas mentionné Asher… c’était pas bon signe.

— Sans oublier le plus important, Asher.

Je relevai mon regard vers elle. Sa main se posa sur la mienne et elle me
sourit.

— Je sais qu’il sera un père incroyable, et il s’en occupera très bien.

— Comme quand il s’occupe de Théo, merci, j’ai déjà un avant-goût,


lâchai-je sarcastiquement.

— Il faut croire que ce bébé aura droit à sa « période d’acceptation » lui


aussi, me taquina-t-elle.

Sa phrase m’arracha un sourire et des souvenirs émergèrent. Une période


d’acceptation.

— Vous allez être des parents merveilleux. Asher protégera cet enfant
comme il te protège toi, comme il nous protège nous, n’en doute pas une
seconde.

Je hochai la tête en l’écoutant, alors que mon cœur battait tambourinait


dans ma poitrine. Il fallait que je l’annonce à Asher à présent. Je ne savais
pas encore si je voulais garder cet enfant, ce choix allait dépendre de lui.

— Quoi que tu décides, je serai avec toi. Si tu veux avorter, on


demandera à Cole de le faire.

— Je dois parler à Asher…

— Il faut que tu le fasses ce soir, répondit-elle en hochant la tête. Asher


déteste quand on lui cache des choses… et encore plus des choses de ce
genre-là.

*
Deux heures du matin.

Je n’arrivais pas à fermer l’œil. Kiara était partie depuis trois heures
maintenant, me laissant seule avec mes pensées. Mon ventre n’avait pas
changé de volume. Kiara pensait que je n’étais enceinte que depuis peu,
mais il fallait que je fasse une échographie pour en être sûre.

Putain…

Un enfant.

Il y avait un enfant à l’intérieur de mon ventre.

L’enfant d’Asher.

Le mien.

Est-ce que je voulais le garder ? Est-ce que Asher allait accepter de


garder cet enfant ?

Étions-nous à la hauteur ?

J’avais tellement peur de sa réaction, lui qui pouvait se montrer si


imprévisible. Je ne savais s’il allait refuser ou ne rien dire.

Et soudainement, la porte d’entrée s’ouvrit en bas. Tate se leva et


accourut comme un fou, il aimait vraiment beaucoup Asher.

J’inspirai profondément et me levai à mon tour. Les battements de mon


cœur étaient si rapides que je crus qu’il allait exploser à l’intérieur de ma
cage thoracique.

Mon regard croisa celui d’Asher qui releva la tête lorsque j’arrivais près
du garde-corps de l’étage, et ses lèvres s’étirèrent.

— Pourquoi tu ne dors pas, mon ange ?

— Je t’attendais, soufflai-je avec un faible sourire.


Son sourire s’élargit et il monta les marches avant de se positionner face
à moi. Ses mains se posèrent sur ma taille et ses lèvres rencontrèrent les
miennes. Mon souffle s’alourdit et je sentis la pression retomber l’espace
d’une seconde, mais cette voix dans ma tête me hurla de tout lui dire
maintenant.

Je rompis notre baiser et évitai son regard. Ses lèvres se déposèrent sur
mon front et il murmura :

— Tu m’as manqué…

Mes bras enroulèrent sa taille et je me pressai contre lui, humant son


odeur rassurante.

— Il faut que je te dise quelque chose, commençai-je en sentant déjà mon


corps trembler.

Plus les secondes passaient, plus je voulais m’enterrer. Il me regarda,


l’air interrogateur et les sourcils froncés.

— Si tu me dis qu’on va avoir un autre chien, la réponse est non,


anticipa-t-il, me faisant rire légèrement.

— Non c’est pas ça, le rassurai-je.

Alors que je savais pertinemment qu’il aurait préféré avoir un autre chien
qu’un enfant.

J’inspirai profondément et ma main se posa sur la sienne pour la guider


jusqu’à mon ventre. Malgré la difficulté, j’essayai de garder une respiration
calme tout en déclarant :

— Je crois… enfin, je pense qu’il y a… un ou une petit Scott, à


l’intérieur.

Son corps se crispa instantanément et ses yeux s’écarquillèrent tout en se


baissant vers sa main sur mon ventre. Je vis sa bouche s’entrouvrir et je
déglutis. Il s’était figé et ne dit rien pendant plusieurs secondes qui
paraissaient être des minutes. Et moi, je criais intérieurement.
— C… comment tu-

— J’ai fait des tests, deux sur trois sont positifs, répondis-je à la question
qu’il n’avait même pas eu le temps de terminer.

Il releva son regard choqué vers moi. J’ignorais ce qui se passait dans sa
tête et ma peur ne se fit que plus grande.

— Non… je, je voulais savoir comment tu te sentais.

À mon tour d’écarquiller les yeux en entendant sa question. Mes lèvres


tremblèrent et ma gorge se noua.

— Je ne sais pas, murmurai-je en regardant mon ventre encore normal. Je


veux ton avis, je veux savoir ce que t’en penses… est-ce que… est-ce que
tu voudrais le garder ?

Il fronça les sourcils et me répondit en bégayant :

— Oh putain je… Ella… mon ange écoute moi, c’est ton corps, pas le
mien… s’il y a vraiment un enfant à l’intérieur, ne pense pas à moi,
j’accepterai toutes tes décisions.

Et comme si on venait de m’ôter un poids, je relevai mes yeux vers lui,


émerveillée par ses mots et ses pensées.

— Si… tu veux… garder cet enfant, alors on le gardera… même si


j’espère qu’il n’aura pas mes traits de caractère, souffla-t-il en riant, ni ceux
de Ben, je ne pourrais jamais assumer un enfant hyperactif.

Je ris à mon tour, tandis qu’il regardait mon ventre avec tout en souriant.

— Je ne suis pas prêt à être père, je ne l’avais pas prévu, mais… je serai
prêt le moment venu, si c’est ce que tu veux, même si c’est pas le parfait
environnement pour lui, lâcha-t-il sarcastiquement pour détendre
l’atmosphère. J’ai lu sur internet que la race de Tate n’aimait pas les enf-

— On garde Tate, tu oublies.


Il soupira tout en regardant le chien jouer avec sa queue, puis secoua la
tête, exaspéré, avant de me demander :

— Alors, dis-moi mon ange, tu voudrais le garder ?

— Tu te rends compte que ça veut dire que tu vas être papa, Asher ?

— Si je me rends compte ? Non pas encore, mais apparemment c’est ce


qui se passe quand tu attends un enfant, oui.

Maintenant, cette décision m’appartenait. Et je ne savais pas encore ce


que je voulais.

*
Deux jours plus tard.

— Mais on est déjà allé à Aspen ! râla Ben. On peut aller sur une île ?
Mais loin de l’Australie s’il vous plaît.

— Roh, t’es vraiment lourd, on a qu’à aller en Grèce ! s’exclama Kiara


tout en regardant Asher. Ou à Bali !

— Je veux bien aller au Mexique, répondit Kyle.

— Qu’est-ce que j’ai dit, Kyle ? Pas dans un endroit où on a des contacts
ni où on a l’habitude de bosser, répéta Asher en fumant sa cigarette.

Planifier des vacances avec tous ces indécis me donnait la migraine, mais
je souriais en les regardant se chamailler. Asher m’avait prévenue, c’était
des enfants. Mais alors que Kiara s’apprêtait à proposer une autre
destination, la porte d’entrée s’ouvrit violemment et nous coupa dans notre
grande discussion :

— ASHER ENFOIRÉ DE SCOTT ! J’AI UNE NOUVELLE POUR TOI


!

— ABBY ! s’écria Kiara en se levant d’un bond.

Abby.

Abby Scott. Qui n’était autre que sa sœur.

Comme s’ils y étaient habitués, les trois hommes se bouchèrent


automatiquement les oreilles et je grimaçai lorsque la sœur d’Asher et Kiara
se mirent à crier comme des folles en se prenant dans les bras.

— Mais vous êtes tous là, c’est parfait !

Abby me prit également dans ses bras, puis Ben et Asher, mais ignora
volontairement Kyle qui écarquilla les yeux, ahuri.
— T’as toujours été la pire Scott de toute façon, pesta-t-il en la fusillant
du regard.

— Je cède ce titre à Sienna maintenant parce que, répondit-elle avant de


nous montrer sa main gauche, JE NE SERAI BIENTÔT PLUS UNE
SCOTT LES GARS !

Elle exhibait l’imposante bague autour de son doigt, et je compris qu’elle


allait se marier avec Ryan, son copain que je n’avais vu qu’une fois, le soir
où j’avais revu Eric.

Je souris, tout comme Asher, qui se leva pour la prendre dans ses bras.
Kiara hurlait comme une folle et Ben poussa un cri de joie. Kyle, quant à
lui, boudait encore dans son coin.

— Il a fait sa demande quand ? Tu ne m’as rien dit ! s’écria Kiara en


regardant la bague. Elle est magnifique !

— Hier soir ! annonça-t-elle. Je voulais t’appeler mais j’ai préféré te


l’annoncer en face !

Mes lèvres s’étirèrent davantage devant leur joie contagieuse.

— Du coup ! Je vous invite tous à mon mariage en septembre prochain,


vous avez encore cinq mois pour vous préparer, nous dit Abby. Et comme je
ne fais pas les choses à moitié, je vais le faire au Canada ! Mon mariage
sera mieux que celui de Shawn vous verrez !

Je les regardai planifier le mariage de Abby, un petit sourire moqueur aux


lèvres. Quelques minutes plus tôt, ils n’arrivaient même pas à se mettre
d’accord sur leur destination pour les vacances.

— J’espère que tu as fait le bon choix, lui dit Asher en tirant une
nouvelle cigarette.

— Oui, c’est ce que je veux, lui répondit-elle les yeux brillants. Je l’aime
et je ne veux être avec personne d’autre.

— Bien.
L’après-midi passa rapidement, remplie par les planifications de
moments dont ils allaient longtemps se rappeler. De mon côté, j’avais passé
deux jours à réfléchir à cet enfant qui grandissait en moi. Personne à part
Asher et Kiara n’était au courant, à l’exception d’Ally, qui, et c’était
adorable, m’avait envoyé de nombreux articles sur la maternité. J’avais
demandé à Kiara de garder le secret pour l’instant.

Mais maintenant, je pensais avoir pris ma décision.

Kiara, Ben, Abby et Kyle quittèrent la maison d’Asher, et nous nous


retrouvâmes seuls dans ce salon qui était encore chargé en émotions.

— Asher ?

— Oui ?

Mon cœur battait à la chamade. Je ne savais pas si je faisais le bon


choix… mais c’était ce que je voulais.

— J’ai une question, si je garde l’enfant… et si c’est un garçon, comment


tu voudrais l’appeler ?

Son regard s’illumina mais il fit mine de me répondre d’un ton neutre :

— Alors déjà, sûrement pas Théo… mais peut-être comme mon père, ou
Alex.

— Et si c’est une fille ?

Il fronça les sourcils puis me répondit après quelques secondes de


réflexion :

— Ivy… et toi ?

— Je suis nulle pour trouver des prénoms… mais j’aime beaucoup ceux
que t’as proposés, alors…

Un sourire étira mes lèvres alors que je posai mes mains sur mon ventre.
Alors que mon corps se crispait, je murmurai assez fort pour qu’il
m’entende :
— J’espère que tu es prêt à être papa, Scott, annonçai-je en relevant la
tête vers lui, parce que je veux garder Ivy… ou Alex, je ne sais pas qui est à
l’intérieur.

Et le sourire qu’il révéla en disait long sur ce qu’il en pensait, faisant


follement vibrer mon cœur alors qu’il s’avançait vers moi. Ses mains
prirent mon visage en coupe et il m’embrassa fougueusement, sans que son
sourire ne quitte ses lèvres. Des larmes dévalèrent mes joues, dans un
mélange de peur et de bonheur, une explosion de joie et d’angoisse.

Ses doigts se posèrent sur mon ventre et il rit dans un souffle, comme s’il
n’arrivait pas encore à assimiler la décision que je venais de prendre.

Puis, il murmura :

— Salut Ivy… ou Alex.


BONUS 3 : Australie

4 ans et demi avant l’épilogue


Ella
13 heures. Los Angeles.

Quelque chose s’agita près de moi, m’arrachant de mon sommeil. Je


fronçai les sourcils lorsque j’entendis la voix d’Asher murmurer des mots
intelligibles.

— Non…

Je me tournai face à lui, et ma main se posa sur son visage en sueur. Il


était en train de faire un cauchemar.

— Non… laissez-la…

Je savais qu’il avait tué quelqu’un quelques heures plus tôt, et comme à
chaque fois qu’il ôtait la vie, le fantôme de sa victime se retournait contre
lui dans son sommeil. Je savais moi aussi j’y étais, et qu’il me faisait du
mal.

— Arrêtez…

Il s’agita davantage et je le secouai légèrement puis l’interpellai dans un


murmure à peine audible.

— Asher…

Je hoquetai lorsqu’il sursauta violemment. Il se redressa, la respiration


hachée et le regard troublé.

— Hey…

Je m’approchai de lui et enroulai mes bras autour des siens. Et comme il


le faisait à chaque fois, ses bras s’enroulèrent à son tour autour de moi et il
me serra fortement.

— C’est juste un cauchemar, murmurai-je en caressant ses cheveux, c’est


juste un cauchemar.
Il prit une profonde inspiration avant d’expirer lourdement. Je le sentis
hocher la tête sans un mot, puis, il desserra son emprise.

— Comment tu te sens ? demanda-t-il en regardant mon ventre arrondi


par la grossesse.

— On va bien, répondis-je en souriant. Reste là, je vais te ramener de


l’eau-

— Non, toi reste ici, je vais le faire.

Il quitta la chambre, encore un peu chamboulé. Au fond de moi, je savais


que ça ne changerait jamais. Ses cauchemars ne cesseraient jamais, car ils
étaient alimentés par sa culpabilité. Il revint dans le lit et s’allongea dans
mes bras, et nous essayâmes de nous rendormir. Mais les minutes défilaient
sans succès.

Deux heures plus tard, j’étais toujours avec lui allongée dans la
pénombre, mes doigts caressant ses mèches blondes.

— Maintenant c’est toi qui me regardes dormir ?

— Ça me détend, l’imitai-je en souriant.

Il pouffa puis, sans ouvrir les yeux, enroula ses bras autour de ma taille
avant de me rapprocher de lui.

— Tu dois te rendormir, tu as beaucoup de choses à faire demain, lui


rappelai-je.

— Je sais.

— Tu dois annoncer quoi à Ben ? demandai-je curieusement.

Il ne me répondit rien, seul un sourire se dessina sur ses lèvres et je


fronçai les sourcils en réponse. Je connaissais assez bien Asher pour savoir
qu’il avait une idée derrière la tête.

— Je te le dirai ce soir.
Pourquoi ce soir et pas maintenant ?

*
Asher
23 h, QG des Scott.

— Pourquoi elle est là, elle ? demanda Ben en pointant Kiara.

— Parce que, lui répondis-je en le fusillant du regard.

Allongé sur le canapé de mon bureau au réseau, je discutais avec Ella par
message. Putain, c’était si compliqué pour Kyle d’arriver vite ?

De Mon ange :
> Je veux venir moi aussi !
Voilà pourquoi j’avais voulu attendre maintenant pour lui annoncer la
nouvelle : je savais qu’elle allait vouloir venir, et je savais aussi que j’étais
incapable de lui dire non en face.

> Non. Pas d’avion avant l’accouchement, c’est aussi risqué pour toi
que pour Ivy. De plus, je refuse que tu m’accompagnes sur des affaires
du réseau. C’est dangereux.
> Dit-il alors que c’était le premier à m’envoyer me faire agresser ou
me faire tuer sous prétexte que le danger faisait partie de mon travail.
Un sourire étira mes lèvres et je pianotai sur mon clavier.

> Tu étais ma captive, maintenant tu es ma copine et j’attends mon


premier enfant avec toi. Qui arrivera dans un mois à peine.
> Je te déteste Asher Scott. Ramène-moi des donuts.
Mon sourire s’élargit et je verrouillai mon téléphone. Depuis quelques
semaines, elle était affamée de donuts ; avant, c’étaient les cornichons, puis
les oignons frits. Il y avait aussi eu les burgers, mais seulement pendant une
courte période.

— J’ai laissé ma soirée avec Bella parce que ton message m’a fait flipper
et en plus tu me fais attendre ! râla Ben en s’affalant sur son siège.

— Il t’a envoyé quoi ?


— « Retrouve-moi au réseau. C’est urgent. » C’EST QUEL GENRE
D’URGENCE ÇA !

Kiara explosa de rire et il la fusilla du regard. De mon côté, je tirai ma


cigarette et la grillai calmement en le laissant passer son petit moment de
colère.

— Qu’est-ce qu’on attend ? demanda Kiara en nous regardant


curieusement.

— Kyle.

— Hein ? Depuis quand on fait des réunions d’urgence avec toi aussi
calme ? s’interrogea Ben, presque inquiet.

Je secouai la tête, exaspéré. S’il savait ce que j’étais sur le point


d’annoncer, il regretterait d’avoir regardé son téléphone un peu plus tôt.

Comme le dit souvent mon ange, laisse-moi rire doucement.

— Tu sais pourquoi on est là toi ? demanda Ben à Kiara.

Elle secoua la tête. Kiara n’était même pas concernée, mais je savais
qu’elle m’en voudrait de ne pas l’avoir invitée. Elle n’aurait manqué ça
pour rien au monde. Mon annonce était une source de joie pour elle, mais
une torture pour moi. J’allais non seulement devoir supporter Ben pendant
une semaine, mais les âneries de Kyle également.

Un bonheur.

La porte s’ouvrit soudainement et la voix de Kyle emplit la pièce :

— T’as intérêt à ce que ça soit une vraie urgence parce que j’étais à deux
doigts de décrocher un rendez-vous avec Ally, déclara Kyle.

Sa moue boudeuse me fit lever les yeux au ciel. Je me redressai face aux
trois assis face à moi, aux regards curieux et interrogateurs. Ben bougeait sa
jambe nerveusement et Kyle tirait une cigarette en attendant ma déclaration.
Parfait.
— Bien, commençai-je, j’ai reçu une offre assez avantageuse d’un réseau
étranger, mais pour les négociations, je préfère me présenter directement là-
bas. Cela prendra une semaine maximum, Ben et Kyle, vous allez venir
avec moi. Quant à toi Kiara, tu seras responsable de la sécurité d’Ella et tu
aideras Sam avec le réseau.

Cette dernière hocha la tête, tandis que mes deux cousins semblaient
concentrés. Kyle avait même l’air… suspicieux.

— Pourquoi nous regrouper ici pour nous annoncer un truc comme ça ?


D’habitude tu le fais par message, lâcha Kyle en se redressant sur son siège.

Le coin de mes lèvres s’incurva et je regardai Ben avant de répondre :

— Parce qu’on va en Australie.

Kiara explosa de rire. Kyle écarquilla les yeux puis tous les deux se
tournèrent vers Ben qui me regardait comme si je l’avais trahi, ses yeux sur
le point de sortir de leurs orbites. Je me retins de rire. Je devais garder mon
sérieux, car il était important qu’il m’accompagne.

— HORS DE QUESTION ! s’exclama soudainement Ben.

Et ça commence.

— C’est non négociable, répondis-je en tirant une latte de ma cigarette.

— MAIS T’AS PÉTÉ LES PLOMBS ? JAMAIS, TU M’ENTENDS ?


JAMAIS J’IRAI LÀ-BAS ! cria-t-il comme un fou en se levant d’un bond.
ET VOUS, VOUS RIGOLEZ BANDE DE PUTES !

Ils s’esclaffèrent davantage, et je ris à mon tour en le voyant paniquer. Le


visage pâle, il semblait à deux doigts de faire un arrêt.

— Arrête de faire ta chochotte Ben, l’Australie c’est pas la savane en


vrai, essaya Kiara de le rassurer en riant.

— Ouais bah on échange, va avec lui et moi je m’occupe de sa copine !


s’exclama-t-il en lui lançant un regard noir.
— On sera ensemble vieux ! s’exclama Kyle en se levant à son tour. Au
pire des cas, qu’est-ce qui se passe ?

— MOURIR ? répondit Ben comme si c’était évident.

Son dramatisme me fatiguait. De toute façon, il allait venir.

— C’est pas comme si je te laissais le choix. On part demain matin, fais


tes affaires.

— Tu oublies, moi vivant, je n’irai jamais là-bas !

*
Le lendemain. Maison de Ben. 7 heures du matin.

— MAIS TU VAS SORTIR OUI !

Et un nouvel oreiller se fit balancer depuis la fenêtre du deuxième étage,


atterrissant près des pieds de Kiara qui venait de hurler.

— JAMAIS J’IRAI LÀ-BAS, VOUS AVEZ COMPLÈTEMENT PÉTÉ


LES PLOMBS MA PAROLE !

Je m’adossai contre ma voiture en croisant les bras. Plus les secondes


passaient et moins j’arrivais à me contenir. Kyle, lui, avait les yeux rivés sur
Ben qui s’amusait à nous jeter des oreillers à la gueule.

— Il a beaucoup d’oreillers quand même, remarqua mon cousin, on


devrait peut-être en pre-

Je me redressai d’un coup. Ma colère commençait à prendre le dessus sur


mon sang froid et je décidai de chercher le numéro de Grace dans mon
répertoire. La tonalité retentit puis la voix de cette dernière répondit :

— Viens-tu m’annoncer que Ben est mort ?

— Non, mais je viens t’annoncer qu’il mourra dans les prochaines


minutes si tu ne me dis pas où est le double des clés de votre putain de
maison, crachai-je rageusement.

— Ah bah dis donc, t’es vachement énervé alors qu’il est à peine 7
heures à Los Angeles.

— Je n’ai vraiment pas le temps de t’écouter te foutre de moi Isabella,


répliquai-je en m’approchant de la porte.

Elle rit une nouvelle fois puis me répondit :

— Sous le pied de la chaise dehors, la clé est collée dessus.


Je raccrochai puis m’approchai de la chaise avant de tirer d’un coup sec
sur la clé sous l’un des pieds. J’insérai la clé à l’intérieur de la serrure avant
d’ouvrir la porte doucement.

Je vais le massacrer.

Je montai les marches d’un pas feutré, avant de me rappeler que ce con
ne savait pas se concentrer sur deux choses en même temps. Et pour
l’instant, il était plus occupé à insulter Kiara.

Parfait.

Les portes grandes ouvertes de sa chambre me laissèrent voir son corps


dos à moi, penché sur la rambarde de la fenêtre, ainsi que la pile d’oreillers
qu’il avait encore en réserve à côté de lui. J’écarquillai les yeux ; il m’avait
déjà dit que Bella aimait beaucoup les oreillers, mais quand même.

Je retroussai mes manches et pénétrai à l’intérieur de la chambre.


Rapidement, je me positionnai derrière lui et enroulai mon bras autour de
son cou, le faisant sursauter et s’agiter pour se détacher de mon emprise.

— Tu vas prendre tes affaires et venir.

— NON PUTAIN NON ! JE NE VEUX PAS Y ALLER, cria-t-il en


frappant mon bras.

Je le tirai avec moi hors de sa chambre, et il manqua de tomber une


vingtaine fois alors que je le forçai à descendre les escaliers. Kyle rigolait à
gorge déployée.

— Tu es en train de te faire kidnapper par ton propre cousin chez toi,


s’amusa ce dernier.

— JE VOUS DÉTESTE.

Je le poussai violemment à l’intérieur de la voiture et fermai la porte du


véhicule alors qu’il criait comme un fou. Je scrutai les alentours pour être
sûr que personne n’avait vu cette scène suspicieuse puis me tournai vers
Kiara et Kyle.
— Prenez-lui des vêtements, on restera là-bas quatre à cinq jours.

Je me demande si Ella est réveillée ?

La voix sourde de Ben se fit entendre à travers la vitre de la voiture. Le


lieu était beaucoup trop calme, même un faible son pouvait vite se faire
remarquer. Il fallait qu’on parte avant que ses voisins n’appellent la police.

*
18 heures plus tard. Sydney. Australie.

— Je trouve que tu forces un peu, ça va bientôt faire une journée que tu


ne nous parles plus.

Tout en gardant le silence, Ben détourna le regard, boudant comme un


enfant alors qu’on entrait chez moi. Je montai ma valise à l’étage, alors que
Kyle s’écriait en bas : — C’est tellement immense ici qu’il y a un ascenseur
!

Un sourire étira mes lèvres. Il ignorait que cet ascenseur était la raison de
mon achat.

— Et on dort où nous ?

— Vous avez l’embarras du choix, répliquai-je. J’imagine que Jenkins va


vouloir dormir avec toi.

Kyle pouffa de rire. Ben me fusilla du regard avant de cracher pour la


première fois depuis dix-huit heures : — J’espère qu’un serpent va
s’enrouler autour de ta gorge histoire que tu la fermes un peu.

Je me retins de rire et continuai à monter les marches en direction de ma


chambre. Enfin, de notre chambre. Ella me manquait. Toutes les fois où
j’étais venue ici, c’était avec elle.

Je décidai de l’appeler, mais m’arrêtai en repensant au décalage horaire.


Elle devait sûrement dormir à l’heure qu’il était. À la place, je décidai
d’appeler Kiara.

— Quoi ? me répondit la voix endormie de mon amie d’enfance.

— Comment va Ella ? Est-ce qu’elle a mal ?

— Il est tard Ash, souffla-t-elle d’une petite voix. Elle va bien, elle dort.
Et moi aussi avant que t’appelles.

— Elle a mangé ?
— Mhm.

— Appelle-moi s’il y a quoi que ce soit, n’attends pas que ça soit terminé
pour m’informer, je te préviens Kiara, si jamais il se pass-Et elle raccrocha.

Je serrai les poings. Kiara prenait la chose trop à la légère. Où était-ce


moi qui dramatisais ?

Non. C’est elle.

— ESPÈCE D’ENFOIRÉ ! VA TE FAIRE FOUTRE ! hurla Ben dans


une des chambres adjacentes.

Kyle explosa de rire tandis que Ben criait de rage, puis aux bruits que
j’entendais, je devinais qu’il lui jetait des choses. Ma tête commençait déjà
à me faire mal alors que je m’approchai de leur chambre qui était quelques
mètres plus loin de la mienne. Je constatai que Ben avait pris la chambre
juste face de celle de Kyle, et je me retins d’émettre la moindre remarque.
Ben était déjà à deux doigts de nous arracher nos membres.

— Qu’est-ce qui se passe encore ? les interrogeai-je en entrant dans la


chambre.

Kyle pleurait de rire sur son lit et Ben le fusillait du regard. Mes yeux
tombèrent sur sa valise, grande ouverte. Et je ne pus m’empêcher de rire
face à ce qu’il y avait dedans, coincé entre deux tee-shirts.

Des serpents. Les serpents mécaniques que j’avais utilisés pour faire peur
à Ella quelques années plus tôt.

— T’aurais vu ta tête, rit Kyle en se tenant le ventre. Oh putain je sens


qu’on va s’amuser, c’est la meilleure mission de ma vie !

Je secouai la tête d’exaspération tout en gardant mon sourire. Alors que


je tournai les talons, Ben s’écria : — ET TOI TU DIS RIEN !

— Ben, ce sont de faux serpents, que tu m’as toi-même achetés à Noël,


soufflai-je d’un ton las sans me retourner. Tu n’avais qu’à faire ta valise.
Reposez-vous, ce soir on a des négociations.
Le séjour allait être long… très long.

*
Trois jours plus tard. 20 heures. Sydney.

Un cri m’alerta et je me levai d’un bond. Je m’arrêtai soudainement


lorsque je me rendis compte que c’était la voix de Ben. Et que je me
rappelai qu’on était en Australie. Avec Ben.

Un rire me fit comprendre que Kyle s’était encore une fois foutu de sa
gueule, puis des cris et des insultes emplirent l’espace du deuxième étage.
Ce n’était pas la première fois, depuis le début de ce séjour, que Kyle
s’amusait à jouer avec ses phobies et sa peur du pays. Ça me donnait mal à
la tête.

— VA TE FAIRE FOUTRE ENFOIRÉ JE VAIS TE TUER !

— LA SEULE PERSONNE ICI QUI VA CREUVER, C’EST TOI ! hurla


Kyle en riant comme un fou.

Je me pinçai l’arête du nez et m’affalai une nouvelle fois sur le canapé du


salon. J’attendais un message de Ella. Je voulais lui parler. J’avais besoin de
lui parler. Elle me manquait ; sa compagnie me manquait, surtout
maintenant, avec ces deux cons en haut qui avaient l’âge mental d’un enfant
de cinq ans et demi.

J’entendis des pas dévaler les escaliers, et la voix de Kyle me parvint :

— Donne-moi ta parole qu’on reviendra ici chaque mois avec Ben.

Je lâchai un petit rire et il s’affala près de moi, un immense sourire aux


lèvres.

— J’ai un pote ici qui peut nous prêter un kangourou tu sais…

Je me tournai vers lui en fronçant les sourcils. Il avait un pote ici ?

— Enfin c’est pas vraiment un pote, mais il a un kangourou, rectifia Kyle


en me montrant la photo de l’animal sur l’écran de son téléphone. Et tu
vois, l’autre con en haut, depuis qu’on est arrivés, il passe toute sa soirée à
la piscine parce que « c’est le seul lieu sûr »…

— Oh non Kyle, soufflai-je levant les yeux au ciel.

— Allez mec, on part demain, me supplia Kyle. J’en ai marre de lui faire
peur avec les araignées en plastique et les serpents de Noël, il faut terminer
ce séjour en beauté.

Je le regardais, pensif. D’un côté, l’idée de voir Ben se chier dessus


lorsqu’il verrait qu’un kangourou l’attendait à la piscine me tentait
vachement. De l’autre, savoir qu’un animal était dans ma piscine me
dégoûtait. Mais l’idée restait tentante.

— Quand est-ce que tu peux le ramener ?

Ses yeux s’illuminèrent et il me murmura pour que Ben n’entende rien :

— Quand tu veux ! Il faudrait qu’on lui dise qu’on doit sortir, j’appelle le
mec et on laisse le kangourou à la piscine. Il le verra quand il sortira, toi tu
restes à l’intérieur et tu verrouilles la porte d’entrée, on aura plus qu’à
déguster le spectacle.

— Et s’il meurt ? l’interrogeai-je.

— Les kangourous savent nager, t’inquiète.

— Je parle de Ben, soufflai-je en tirant une cigarette.

— Bah RIP, ça fera un Scott en moins, mais ça sera la mort la plus


stupide, même papa est mort plus dignement.

Je secouai la tête en m’efforçant de ne pas rire. Kyle me suppliait du


regard alors que je réfléchissais. Puis, je hochai la tête en guise d’accord et
il sourit de toutes ses dents en composant le numéro du mec.

Kyle discutait au téléphone tandis que j’écrivais à Kiara pour lui raconter
ce qui se passait de l’autre côté du globe.

De Kiara :
> MAIS JE VEUX VOIR CA, FILME JE T’EN SUPPLIE !!!!!!!!
> Je veux voir Ella d’abord.
> Mais elle dort Ash ! Je lui dirai de t’appeler après tqt tqt ;)
Je verrouillai mon téléphone lorsque Kyle revint, à deux doigts de
sautiller partout.

— Le mec arrive dans 10 minutes, on a le temps de préparer le terrain.

Je le regardai courir comme un fou à l’extérieur et décidai de le laisser


faire tout le boulot. En même temps, Kyle était tellement impatient et
surexcité qu’il ne remarquait même pas que je ne l’aidais pas.

Quelques minutes plus tard, Ben descendit les marches d’un air boudeur
et me fusilla du regard. Je pouffai de rire en le regardant mettre sa serviette
sur son épaule.

— Mec, Kiara veut te parler, déclara Kyle en lui tendant son téléphone.

Ben saisit le téléphone et s’avança en direction de la cuisine. Je l’entendis


commencer à râler auprès de notre amie d’enfance. Kyle me lança un regard
complice avant de murmurer :

— Le mec est là dans deux minutes, pile à temps pour que ce con
raccroche avec Kiara et aille à la piscine.

— C’est toi qui as appelé Kiara, pas vrai ? l’interrogeai-je en haussant un


sourcil.

Il sourit fièrement et acquiesça. S’il faisait autant d’effort pour le réseau,


on en serait pas là.

— Elle attend juste mon message pour raccrocher, on verrouille la porte


dès qu’il sort et on monte à l’étage pour admirer le spectacle.

Tout ce truc pour voir Ben faire un arrêt cardiaque. Eh bah putain.

— Bon, je monte, déclarai-je. Fais vite ton truc et tache de ne pas le tuer,
j’ai donné ma parole à Grace de le ramener vivant.
— On trouvera sûrement un mec qui lui ressemble ici, elle n’y verra que
du feu, fais-moi confiance.

Je lui lançai un regard noir et il soupira :

— Je vais essayer de le garder en vie, t’inquiète.

Mon téléphone vibra à l’intérieur et mon rythme cardiaque s’accéléra


lorsque la photo de mon ange apparut sur l’écran.

— Tu as dormi trop longtemps, commençai-je en décrochant.

— Bonjour à toi aussi, me répondit-elle d’une voix ensommeillée. Tu


reviens aujourd’hui ?

— J’espère en tout cas, soufflai-je d’un ton las en regardant Kyle par la
fenêtre de ma chambre avec un kangourou en laisse.

C’est pas vrai… comment être capable de déployer autant d’énergie et de


faire autant d’efforts pour des plans foireux ?

— Je vais prendre une douche et je te rappelle, d’accord ?

— Fais vite, lui demandai-je en souriant, je t’ai attendue pendant des


heures.

— Je t’ai attendu pendant un an, tu peux faire un effort, me rappela-t-elle


sarcastique.

Je raccrochai en souriant. Cette fille me tuait et je l’aimais comme un


fou. Putain.

Je fronçai les sourcils et me détachai de mes pensées en apercevant Kyle


courir dans le jardin. Le kangourou était maintenant dans ma piscine et je
grimaçai de dégoût. Quel enfer.

J’entendis la porte s’ouvrir en bas puis se refermer et Kyle grimper les


escaliers à toute vitesse. Il entra dans ma chambre.
— Ok… a… ppelle… Kiara, me dit-il essoufflé, dis-lui de raccrocher…
maintenant…

Je levai les yeux au ciel et envoyai un message à Kiara. Kyle se colla


contre la vitre de la grande fenêtre, attendant impatiemment la sortie de Ben
au jardin. Et moi j’attendais le retour d’Ella.

Chacun ses priorités.

— Viens, on sort sur le balcon !

Kyle me tira avec lui vers le balcon de ma chambre qui offrait une vue
dégagée sur le jardin. Après quelques minutes de silence, nous entendîmes
la porte d’entrée s’ouvrir. L’animal fixait quelque chose, sûrement Ben,
mais le silence qui planait me laissait perplexe. Soit Ben était mort à
l’instant où il l’avait vu, soit il s’était figé.

— Oh putain… Oh merde merde merde…

Kyle se retenait de rire en entendant la voix de Ben qui nous parvenait


enfin après d’interminables minutes de silence. Il n’était pas mort, c’était
déjà ça.

— Ash ? m’interpella la voix effrayée de Ben. Kyle ?

Kyle rentra à l’intérieur pour exploser de rire et mon regard se posa sur le
corps immobile de Ben, à quelques mètres de la piscine, les yeux fixés sur
l’animal. Ben allait mourir ce soir, c’était une certitude.

— Je crois que y’a le Mohammed Ali de la savane chez toi Ash, bégaya
Ben en gardant son regard sur l’animal.

Et soudain, le kangourou quitta la piscine pour s’approcher de lui. Ben


émit un cri si aigu que je n’arrivai pas à me retenir et explosai de rire. Ben
prit ses jambes à son cou, mais fut très vite rattrapé par l’animal. Kyle se
tordit de rire à côté tandis que Ben, lui, courrait pour sa vie en bas.

— Kyle, il va mourir, descends.

— Non attends, on commence à peine à s’amuser !


— AIDEZ-MOI, JE VOUS DÉTESTE BANDE DE MERDES ! ALLEZ
VOUS FAIRE FOUTRE ! ASHIER MES COUILLES VIENS M’AIDER
BORDEL, IL VA ME LAMINER !

Ashier.

— Finalement il va dormir dehors ce soir.

Un peu comme Collins.

Un sourire étira mes lèvres en repensant à elle. La future mère de mon


enfant.

Ma première fille.

Ma Ivy.

Ma Ella.

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