1ère 2023-2024
Un incipit déroutant
Étude linéaire n°
Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un
télégramme de l'asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne
veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai
5 l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai
demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les
refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit : "Ce
n'est pas de ma faute." Il n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire cela.
En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances.
10 Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un
peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire
classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
J'ai pris l'autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J'ai mangé au restaurant, chez
Céleste, comme d'habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m'a dit :
15 "On n'a qu'une mère." Quand je suis parti, ils m'ont accompagné à la porte. J'étais un peu
étourdi parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire
et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J'ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c'est à cause de
tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l'odeur d'essence, à la réverbération de la route et
20 du ciel, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis
réveillé, j'étais tassé contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demandé si je venais de loin.
J'ai dit "oui" pour n'avoir plus à parler.
Albert Camus, L’Étranger, 1942.
Introduction : CAMUS est un intellectuel engagé, écrivain, philosophe, journaliste du 20° siècle.
Son oeuvre propose une réflexion sur la condition humaine : selon Camus, l’homme doit prendre
conscience de l’Absurde de sa condition, ce qui le conduit à la Révolte et à l’Engagement. Il publie
en 1942 l’Etranger, roman qui lui permet de développer sa philosophie de l’Absurde selon laquelle
l’existence humaine n’a pas de sens. Ce roman est organisé autour du personnage de Meursault qui
semble indifférent à sa vie, étranger à tout ce qui lui arrive et en rupture avec les conventions
sociales. Nous allons nous intéresser à l’incipit du roman où Meursault apprend que sa mère vient
de mourir. En quoi cet incipit éclaire-t-il le titre du roman ?
I L’annonce de la mort de la mère (lignes 1 à 3)
Il s’agit d’un incipit in medias res : le roman s’ouvre de manière brutale par l’annonce directe et
crue d’un événement tragique, la mort de la mère du narrateur : « Aujourd’hui, maman est morte ».
Nous retrouvons dans cette première phrase du roman des éléments se rapprochant du genre du
journal intime :
-Narration à la première personne.
-Evocation d’un événement appartenant à la sphère intime.
-Quasi-coïncidence entre le temps de l’écriture et le temps de l’événement rapporté comme le
souligne l’utilisation du présent et de l’indicateur temporel « aujourd’hui ».
=> Le lecteur peut donc croire, à la lecture de cette première phrase, qu’il va accéder à l’intériorité
du personnage-narrateur.
Et pourtant cet accès nous est refusé car le narrateur apparaît comme indifférent à un événement que
le lecteur considère comme bouleversant. En effet, Meursault ne semble éprouver aucune douleur,
aucune émotion, aucune réaction. Impression d’indifférence totale. Pas de lexique de l’émotion.
Surprise et malaise du lecteur qui s’attendait à une réaction affective et qui peine donc à s’identifier
à un personnage qui semble ne rien ressentir. « Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un
télégramme de l’asile : « mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués ». Cela ne veut
rien dire. C’était peut-être hier. Sa seule préoccupation semble être la date exacte du décès. Semble
intéressé uniquement par le déroulement chronologique des faits. Cette impression de froideur est
renforcée par le style utilisé qui se rapproche du télégramme reçu par le narrateur : économie de
mots, simplicité du vocabulaire utilisé, phrase simple sans coordination ni subordination : « Cela ne
veut rien dire. C’était peut-être hier ». La parataxe (suppression des mots de liaison entre les
propositions) accentue cette impression de sécheresse, d’insensibilité, de neutralité.
II Les préparatifs du départ (lignes 4 à 12)
La suite du texte confirme cette impression : «L’asile de vieillards est à Marengo, à 80 kms d’Alger.
Je prendrai l’autobus à 2 heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je
rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les
refuser avec une excuse pareille ». Le personnage, après l’annonce de la mort de sa mère, passe
immédiatement à des considérations matérielles, cherchant à organiser son emploi du temps
(transport, horaires, autorisation d’absence).
On peut remarquer l’utilisation du futur qui permet la planification de ses actions, les indicateurs
spatio-temporels (noms de lieux, indications de distance, d’horaire, de durée, précisions
chronologiques&). . Il fait le compte rendu de ses actions de manière quasi-administrative sans
donner aucune précision sur ce qu’il ressent ou ce qu’il pense.
=> Toujours aucune réaction personnelle du personnage qui semble étranger à ce qui lui arrive,
comme s’il était étranger à lui-même Les termes « affaire classée », « allure plus officielle »
transforment la mort de la mère en affaire administrative à régler. Le narrateur fait un lien entre
l’attitude de son patron et le fait qu’il ne porte pas encore les vêtements de deuil : « c’était plutôt à
lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en
deuil ». Être en deuil se réduirait donc à porter un uniforme noir et à respecter des conventions
sociales. Être en deuil serait un état extérieur et non intérieur. Il faut être vu en deuil par les autres
pour être considéré comme étant en deuil.
L’indifférence du narrateur n’est peut-être donc qu’une apparence d’indifférence, car il ne manifeste
rien, ne montre rien, n’exprime rien : mais ce n’est pas pour cela qu’il ne ressent rien. Le texte nous
amène donc à réfléchir sur les conventions sociales et le caractère dérangeant de ceux qui ne les
respectent pas. Meursault apparaît donc comme un personnage étranger aux codes sociaux.
III le départ (lignes 13 à 22)
Les clients du restaurant Chez Celeste respectent eux les codes sociaux : « ils avaient tous beaucoup
de peine pour moi et Céleste m’a dit : on n’a qu’une mère ». Quand je suis parti, ils m’ont
accompagné à la porte ». Ils sont tenus de témoigner de leur compassion et la formule utilisée par
Céleste est une expression passe-partout, conventionnelle, réutilisable dans toutes les circonstances.
L’utilisation des guillemets souligne le caractère tout fait de la formule. Cela rappelle la formule de
politesse qui clôt le télégramme. C’est un langage mécanique qui finit par ne plus vouloir rien dire.
Cependant, le personnage de Meursault tente de respecter certains codes sociaux, en empruntant «
une cravate noire et un brassard », vêtement interchangeable du deuil, permettant de manifester sa
tristesse aux yeux de tous.
Mais il n’exprime toujours aucune marque langagière d’émotion. Celui qui ne manifeste pas assez
fort sa tristesse, ne respectant pas les rituels sociaux, devient étranger à la société dans laquelle il vit
et même suspect aux yeux du groupe. Dans la suite du roman, il est jugé pour avoir tué un homme :
à son procès le procureur l’accuse de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère.
Le narrateur évoque le trajet en autobus et son sommeil mais refuse toujours au lecteur l’accès à son
intériorité. « J’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin.
J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler. Le narrateur refuse le dialogue avec le militaire qui
semble pourtant bienveillant et sympathique. Son « oui » clôt la tentative de dialogue du militaire :
Meursault refuse de s’ouvrir à l’autre, comme il refuse de s’ouvrir au lecteur. Le lecteur est dérouté
par ce personnage étrange qui semble étranger à tout.