7 Introduction
Présentation de l’auteur et du contexte
L’Abbé Prévost (1697-1763) est un écrivain du XVIIIe siècle, célèbre pour son roman Manon Lescaut, publié en 1731.
Ce roman appartient au genre du roman-mémoires, où le narrateur, Des Grieux, raconte son histoire d’amour passionnée
et tragique avec Manon. Cette œuvre explore les thèmes du désir, de la fatalité et de la souffrance amoureuse,
caractéristiques du romanesque.
Présentation de l’extrait
L’extrait étudié se situe à la fin du roman. Après de nombreuses péripéties, Manon, condamnée à l’exil, meurt dans les
bras de Des Grieux, perdu avec elle dans un désert. Ce passage correspond au moment où il réalise la perte définitive de
son amour. Ce texte, marqué par la douleur et le deuil, est un sommet du pathétique et illustre la désillusion du héros.
Problématique
Comment cet extrait illustre-t-il l’expression d’un amour absolu à travers le deuil et la souffrance du narrateur ?
Annonce du plan
Nous verrons d’abord comment l’introduction du récit insiste sur l’indicible douleur du narrateur (lignes 1 à 5). Ensuite,
nous analyserons la scène de la mort de Manon, qui traduit un moment à la fois intime et tragique (lignes 6 à 15). Enfin,
nous étudierons la dernière partie du texte, où Des Grieux exprime son désespoir et sa condamnation à une vie de
souffrance (lignes 16 à 20).
Lecture linéaire
1. Un récit impossible à formuler : la douleur du narrateur (lignes 1 à 5)
• "Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue." → L’apostrophe au lecteur et la justification
de Des Grieux montrent son incapacité à mettre en mots sa douleur. L’expression "un récit qui me tue" traduit
une souffrance existentielle, comme si raconter cet événement était une seconde mort pour lui.
• "Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple." → L’hyperbole souligne l’exceptionnalité de
son drame, ce qui accentue le pathétique du passage.
• "Toute ma vie est destinée à le pleurer." → La formulation au futur marque la condamnation du narrateur à
un deuil éternel, comme s’il ne pouvait plus vivre après la perte de Manon.
• "Mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer." → La métaphore du
recul de l’âme insiste sur l’horreur que représente pour lui la mort de Manon. Il est déchiré entre la nécessité de
témoigner et l’impossibilité de dire.
Transition : Dès l’introduction, le récit est placé sous le signe du deuil impossible et de la souffrance extrême du
narrateur. Nous allons maintenant voir comment est décrite la mort de Manon, qui constitue le cœur tragique du
passage.
2. Une mort tragique et intime (lignes 6 à 15)
• "Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit." → L’adverbe "tranquillement" contraste avec le
drame qui va suivre, accentuant l’effet de surprise et la brutalité du malheur.
• "Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil." → Le narrateur se montre attentif et protecteur, illustrant la tendresse et l’amour
profond qu’il ressent pour Manon.
• "Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes." → La
découverte de la mort est progressive, elle passe par le toucher, ce qui renforce l’intimité du moment.
• "Je les approchai de mon sein, pour les échauffer." → Ce geste montre son espoir de ramener Manon à la
vie, mais il est vain, ce qui renforce l’émotion tragique.
• "Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible,
qu’elle se croyait à sa dernière heure." → Le dernier échange entre Manon et Des Grieux est chargé
d’émotion. Le mot "effort" traduit la fragilité de Manon, tandis que sa "voix faible" marque sa fin imminente.
• "Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune." → Le narrateur refuse
d’abord d’y croire, ce qui ajoute à la douleur de la scène.
• "Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles
elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait." →
L’énumération des signes de la mort de Manon crée un effet de crescendo tragique, rendant la scène d’autant
plus poignante.
• "Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait." → La phrase est
brève et laconique, marquant la brutalité de la perte. La juxtaposition des deux propositions met en évidence la
simultanéité entre l’amour et la mort, renforçant la tragédie du moment.
Transition : La scène de la mort est à la fois tendre et tragique. Manon disparaît sous les yeux de Des Grieux, et cette
perte marque pour lui une condamnation à un chagrin éternel.
3. Un deuil éternel et une vie de souffrance (lignes 16 à 20)
• "Mon âme ne suivit pas la sienne." → Cette phrase exprime un regret profond : Des Grieux aurait voulu
mourir avec Manon, mais il en est empêché.
• "Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni." → Il adopte une vision fataliste de
son malheur, suggérant une forme de justice divine qui le condamne à vivre.
• "Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable." → Le verbe "traîner" traduit une
existence sans but, marquée par la souffrance. L’adjectif "languissante" insiste sur l’épuisement moral du
personnage.
• "Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse." → La négation absolue "jamais plus"
montre qu’il se ferme à toute possibilité de bonheur.
• Cette dernière phrase scelle le destin de Des Grieux : il devient un homme marqué par le deuil et
incapable de trouver une quelconque rédemption.
Conclusion
Cet extrait illustre le paroxysme du pathétique dans Manon Lescaut. Des Grieux, après avoir tout sacrifié pour Manon,
doit désormais affronter sa mort et son deuil éternel. Le texte insiste sur l’intensité de la douleur, l’impossibilité de
mettre en mots le chagrin et la condamnation du narrateur à une vie misérable. L’écriture lyrique, marquée par les
hyperboles et les expressions de douleur, contribue à faire de cette scène un moment clé du roman.
Ouverture
La souffrance amoureuse et le deuil tragique sont des thèmes récurrents dans la littérature. On peut rapprocher cet
extrait d’un roman du XIXe siècle comme Le Rouge et le Noir de Stendhal, où Julien Sorel, condamné à mort, vit un
amour absolu et tragique avec Mme de Rênal. Ce motif du héros maudit et marqué par la fatalité sera aussi repris dans
le romantisme, notamment dans Les Misérables de Victor Hugo avec la passion déchirante de Marius et Cosette.