FRANÇAIS : GRANDES
PARTIES
I. La communauté domine les individus :
Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat social (1762) : « L’homme est né libre, et
partout il est dans les fers »
Georges Bernanos dans La France contre les robots (1947) : « La société est une
machine qui dévore les individus »
1. L’individu doit abdiquer ses droits à la communauté:
L’individu doit abdiquer ses droits en communaut´e. [Th`ese]
L’importance de
l’intéret collectif sur les droits individuels se fait ainsi ´evidente.
[Argument 1]
Dans son Traité théologicopolitique, Spinoza affirme que pour qu’une
société
puisse exister de maniere harmonieuse, l’individu doit transférer à la
société
toute la puissance qu’il d´etient : il faut que l’individu transfere à la
societe
toute la puissance qui lui appartient, de facon qu’elle soit seule a avoir sur
toutes choses un droit souverain de nature . [Exemple 1] Spinoza montre
que la
societe, en tant que communaute, doit avoir un pouvoir absolu sur les
actions
de ses membres pour assurer sa cohesion et son bon fonctionnement.
[Explica-
tion de l’exemple] De meme, dans Le Temps de l’innocence d’Edith
Wharton,
le personnage d’Archer exprime l’id´ee que l’individu est souvent sacrifi´e
pour
maintenir l’int´egrit´e de la communaut´e, en l’occurrence la famille.
[Argument
2] Il explique en effet que L’individu, dans ces cas-l`a, est presque
toujours
sacrifi´e `a l’int´erˆet collectif . [Exemple 2] Cela souligne la pression
sociale qui
pousse les individus `a conformer leurs actions aux attentes collectives,
mˆeme si
cela va `a l’encontre de leurs d´esirs personnels. [Explication de
l’exemple] Enfin,
dans Les Sept contre Th`ebes d’Eschyle, la question de l’enterrement de
Polynice
est un exemple frappant o`u la volont´e de la cit´e pr´evaut sur les
actions indi-
viduelles. [Argument 3] Le h´eraut demande `a ce titre `a Antigone :
Feras-tu
l’honneur d’une tombe `a celui que ton pays abhorre ? . [Exemple 3] Se
trouve
illustr´e ici comment les d´ecisions individuelles doivent ˆetre subordonn
´ees aux
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r`egles´etablies par la cit´e pour pr´eserver l’ordre et les valeurs de la
communaut´e.
[Explication de l’exemple] Ainsi, la subordination des int´erˆets individuels
`a ceux
de l’ensemble est indispensable dans une communaut´e.
2. L’individu est aliéné par la communauté :
[NB : Bien qu’ils puissent sembler se correspondre, l’effacement de soi et l’aliénation par le
groupe sont différents. Dans le 1er cas, l’individu fait un acte (presque volontaire) de ne pas
afficher sa personne, sa singularité pour mieux vivre avec les autres et rentrer dans un cadre
uniforme. Dans le second cas, comme expliqué en classe, il s’agit d’un mouvement plutôt
différent : c’est le groupe qui exerce une pression sur l’individu pour le déposséder de son
libre arbitre et de son autonomie.]
Dans nos œuvres au programme, l’individu est aliéné par sa communauté.
De ce fait, une distance peut être constatée entre ses aspirations
personnelles, sa réflexion autonome et les dictats de sa communauté. Sa
liberté est ainsi compromise. C’est ce que nous pouvons déceler de ce
constat de Newland dans Le Temps de l’innocence quand il essayait
de suggérer à Ellen que sous le ciel newyorkais, il est impossible de
divorcer : Les désirs individuels appartiennent entièrement à la
communauté. L’individu est aliéné puisqu’il ne peut faire usage de sa
propre personne. Chose que révèle ostensiblement cette autre
citation extraite du chapitre 14, lors d’un déjeuner entre Archer et Ellen et
où le jeune homme constate amèrement : « – Chez nous il n’y a ni
personnalité, ni caractère, ni variété. » C’est dans le même sens que nous
pouvons d’ailleurs lire cette affirmation du coryphée dans Les Suppliantes
d’Eschyle : « notre père, le vaillant Danaos, qui pense et veut pour nous ».
On retrouve ici l’acception courante de la notion d’aliénation puisque les
Danaïdes n’ont pas leur voix ni leur vouloir. Elles sont dépossédées de leur
libre-arbitre. La société grecque antique est faite de telle sorte que le
pouvoir du père soit sacré, à l’image d’un berger veillant sur ses brebis.
Chez Spinoza, l’individu est privé également de son vouloir (comme il
aurait été dans l’état de nature). Sous l’auspice de la collectivité, et « non
plus par la force et l’appétit de l’individu », la vie sociale est vécue sous le
signe d’un transfert total (aliénant donc) de la liberté naturelle individuelle.
3. La communauté prévaut par sa toute puissance :
La communauté surplombe l’individu par sa toute-puissance. La force et
l'autorité de la communauté surpassent effectivement les volontés
individuelles, imposant par là un ordre strict, voire oppressif. Dans Traité
théologico-politique de Spinoza, la toute-puissance de la communauté
s’exprime par le pouvoir souverain qui contraint les individus à obéir sous
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peine de mort. Spinoza écrit à ce titre : « Celui-là a un droit souverain, qui a
un pouvoir souverain, lui permettant de contraindre tous les autres par la
force et de les tenir par la crainte du dernier supplice. » Ici, la force
de l’État réside dans sa capacité à imposer ses volontés par la peur,
assurant ainsi la domination sur ses différents membres. Dans Le Temps de
l’innocence d’Edith Wharton, cette suprématie de la communauté se
manifeste à travers le comportement de May, qui se conforme aux attentes
de la société lors de ses fiançailles. Elle suit un « instinct traditionnel » qui
guide ses paroles, même si celles-ci ne reflètent pas nécessairement ses
pensées personnelles. On peut en déduire la puissance des normes
sociales dominantes qui façonne les individus, les obligeant à se plier aux
conventions dictées par la collectivité. Enfin, dans Les Sept contre
Thèbes d’Eschyle, Étéocle ordonne au chœur de femmes de se taire et de
rester à l’intérieur. L’autorité du pouvoir sur leurs actions et leur voix se fait
jour dans ces propos : « Ton rôle, à toi, est de te taire et de rester dans ta
maison. » Cette injonction montre la manière dont la communauté (au sens
politique) impose des rôles spécifiques à ses membres, les réduisant au
silence pour maintenir l’ordre social. De ce fait, la communauté exerce une
toute-puissance qui contraint les individus à se soumettre, étouffant toute
forme de rébellionindividuelle pour préserver l'ordre collectif.
II. L’individu est indépendant du groupe :
Jean-Baptiste Say dans Traité d’économie politique (1803) : «
L’individu est antérieur à la société ; il est indépendant par nature,
et c’est volontairement qu’il entre en relation avec ses semblables. »
1. L’individu souverain sur soi :
Dans nos œuvres inscrites au programme, la souveraineté de
l’individu sur lui-même est placée sous le signe d’une capacité à
affirmer son autonomie face à l'autorité ou aux normes imposées
par une communauté. Faisant contrepoids à la communauté
toute-puissante, l’individu se positionne comme maître de sa
puissance, de son jugement et de ses choix. Dans l’optique
spinoziste, la souveraineté individuelle repose sur la puissance
inhérente à chaque être. Spinoza affirme dans ce sens qu’« il suit
de là que chaque individu a un droit souverain sur tout ce qui est
en son pouvoir, autrement dit que le droit de chacun s’étend
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jusqu’où s’étend la puissance déterminée qui lui appartient. » Ici,
la notion de « droit » n’est pas équivalente au droit qui soutient la
société civile, mais il directement corrélée à la capacité de
l’individu à agir et à persévérer dans son être. L’individu
souverain sur soi n’est limité que par sa propre puissance (droit
plutôt naturel) et non par une autorité extérieure. Il s’agit dès lors
d’un état où l’autonomie individuelle prime. Dans Le Temps de
l'innocence, Edith Wharton ( « Par sa culture intellectuelle et
artistique, le jeune homme se sentait nettement supérieur à ces
spécimens choisis dans le gratin du vieux New York. Il avait plus
lu, plus pensé, et plus voyagé que la plupart des hommes de son
clan. ») fait correspondre la souveraineté individuelle à la
supériorité intellectuelle et culturelle. Newland Archer, par son
savoir et ses expériences, se sent « nettement supérieur » à ses
pairs, membres du « vieux New York ». Cette conscience de soi
lui permet de s’affranchir, bien qu’intérieurement, des codes
rigides de sa communauté. Il s’agit donc d’une émancipation
intellectuellepermettant au personnage principal d’afficher sa
capacité à penser et juger par lui-même. Chez Eschyle, dans Les
Suppliantes, l'isolement individuel se manifeste à travers la figure
de Pélasgos, roi d'Argos, bien qu’inscrit dans un contexte
politique. C’est en ces mots que s’adressent à lui les cinquante
filles de Danaos : « Toi seul décides de tout : garde-toi d'une
souillure. » Dépositaire du destin des Danaïdes, Pélasgos incarne
l'idée de la solitude du pouvoir. Son rôle exige de lui des
décisions solitaires et absolues. Son individualité doit ainsi
s’exprimer sur le plan politique comme inhérente à sa fonction.
Ainsi, l’individu souverain sur soi se définit aussi par sa capacité à
être autonome.
2. L’individu contournant les règles communautaires :
L’individu peut en effet chercher à entacher cette uniformité de
« l’identité » communautaire en contournant les règles
communautaires qui sont le substrat de l’identité collective.
L’individu devient dans ce cas cet intrus qui se manifeste un peu
trop. C’est notamment le cas des deux personnages du Temps de
l’innocence d’Edith Wharton, Mrs Mingott et Julius Beaufort qui
ont l’habitude de contrecarrer les conventions sociales en
affichant leur identité propre. Le narrateur en parle dans ces mots
au chapitre 4 : « La vieille Mrs. Mingott avait toujours professé
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une grande admiration pour Julius Beaufort ; ils se ressemblaient
par une certaine similitude dans leurs manières dominatrices et
par les raccourcis qu’ils faisaient à travers les grands chemins
des conventions. » Au début de l’œuvre donc, le narrateur a la
volonté de camper chacun des personnages dans son rôle, et
celui choisi pour ces deux personnages est celui de contourner
les codes sociaux newyorkais. Ces grands chemine sont ceux qui
soutiennent la collectivité. Dans l’œuvre des Sept contre
Thèbes, Laïos incarne le rôle de l’individu qui ne se soucie pas
des menaces d’Apollon qui étaient toutes dans l’objectif de
préserver Thèbes de la perte. C’est ainsi qu’il « succombe à un
doux égarement » et préfère son désir d’avoir un enfant au salut
de sa cité, et brave les ordres divins qui sont le ciment des
communautés antiques. C’est dans le même sens que Spinoza,
voulant justifier l’insoumission des Hébreux qui a conduit à la
dissolution de leur État (théocratique), explique que cette
insoumission est due à des causes politiques et non naturelles,
puisque « la nature ne crée pas des nations, mais des individus. »
L’individu est donc celui qui a une nature propre à lui,
indépendamment du groupe qui veut rendre la collectivité
uniforme en neutralisant les dissidences. Quand cette
indépendance est mise à mal par une communauté à l’identité
sclérosée, le risque d’une attaque extérieur n’est pas écarté.
3. L’indépendance de l’individu :
Spinoza : « il ne peut se faire que l’âme d’un homme appartienne
entièrement à un autre. »
Wharton : « puis la comtesse se leva, et, traversant seul la vaste
pièce, elle alla s’asseoir près de Newland. L’étiquette à New York
voulait qu’une dame attendit, immobile comme une idole ; c’était
aux hommes à se succéder à ses cotés. »
Les Sept contre Thèbes : « la faute de Laios, rebelle à Apollon,
qui, par trois fois, à Pytho, son sanctuaire prophétique, centre du
monde, lui avait déclaré qu’il devait mourir sans enfant, s’il
voulait le salut de Thèbes. »
III. L’individu s’articule bien dans la communauté : (Sacrifice de
l’individu pour vivre en communauté)
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PARTIES
Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat sociale (1762) « Chacun
de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous
la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en
corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »
4. Le difficile équilibre à trouver entre la liberté individuelle et les
dictats communautaires :
Les œuvres au programme donnent à lire une régulation
complexe et délicate pour assurer sa liberté sans pour autant
nuire à l’ordre établi. Spinoza soulignedans son TTP combien il
s’agit d’une « œuvre laborieuse à accomplir » car « s’il est
impossible d’enlever complètement cette liberté aux sujets, il
sera très pernicieux de la leur accorder entièrement. »192 La
composition même de la phrase et le jeu sur les adverbes miment
le difficile équilibre à trouver. Wharton, elle représente Ellen et
Archer en pleins efforts de se trouver un équilibre difficile. Pour
Ellen, « Cet équilibre, elle l’avait trouvé, non dans un adroit
calcul, mais dans la sincérité invincible qu’avaient révélée ses
larmes et ses hésitations. » L’équilibre est trouvé dans et par la
souffrance, ce qui témoigne de l’effort fourni pour paraitre en
harmonie avec les attentes du groupe. Même May, elle arrive à se
soutenir au moment où Archer est sur le point de tout lui révéler
sur Ellen et lui : « Quoiqu’extrêmement pâle, son visage avait une
tranquillité d’expression qui semblait venir d’une source secrète.
» (p. 294). Elle fait ainsi preuve de sa force de caractère lorsqu’il
est question de préserver son couple. Eschyle montre, dans Les
Suppliantes, le délicat exercice de l’autorité royale. Le chœur
affirme que l’autonomie de Pélasgos est totale, et qu’il a toute
autorité en matière de décision mais le roi préfère souligner que
« quel que soit [s]on pouvoir, [il] ne saurai[t] rien faire sans le
peuple » 65 dont la délibération est essentielle. Eschyle montre,
avec les hésitations du roi, le jeu complexe entre autonomie
individuelle et autonomie sociale.
5. L’individu consentant à s’uniformiser :
L’individu peut envisager de son propre gré faire corps avec une
communauté. Dans ce cas, la communauté qui l’accueille admet
sa singularité et établit des ponts pacifiques entre le moi et la
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collectivité. C’est ce qui ressort notamment des Suppliantes
d’Eschyle où le choeur des Suppliantes revendique ses origines
argiennes face à Pélasgos afin d’être mieux accueillies : « Nous
nous honorons d'être de race argienne et de descendre d'une
génisse féconde. » L’entrée en communauté se fait dès lors sur le
mode du partage heureux des racines où l’équilibre entre la
personne et le groupe est retrouvé par le moyen d’une
appartenance identitaire commune qui n’est pas pensée comme
« clôture » mais plutôt comme ouverture. Spinoza met également
en exergue cette dimension pacifique de la communauté qui
assure à l’individu paix et sécurité. Nous lisons effectivement
dans Traité théologico-politique : « pour vivre dans la sécurité et
le mieux possible que les hommes ont dû nécessairement aspirer
à s'unir en un corps. » L’idée du corps est à prendre ici au sens
d’une solidarité du groupe où la vie individuelle se trouve
épanouie, comme le révèle l’expression « le mieux
possible ». Dans Le Temps de l’innocence de Wharton, Ellen
arrive à la conviction qu’elle a besoin d’avoir une vie de
groupe afin de « sentir de l’affection et de la sécurité
autour [d’elle]. » Elle entend par-là retrouver un certain équilibre
entre son passé de femme émancipée et européanisée d’un côté
et la nécessité (naturelle semble-t-il) de s’intégrer dans la
communauté newyorkaise de l’autre. Chercher à s’unir aux autres
est donc un signe d’équilibre recherché pour donner un sens à sa
vie.
3) Mieux se comprendre / se connaître pour mieux vivre avec les
autres :
Dans nos œuvres au programme, l’individu est appel´e `a avoir des
moments de
sagesse qui le m`enent `a mieux se comprendre pour comprendre les
autres. Cela
conduit `a une r´econciliation avec soi d’abord et avec le groupe ensuite.
Pour
Spinoza, se comprendre en tant qu’individu humain sorti de l’´etat de
nature doit
passer par un affaiblissement de l’app´etit individuel. Cela le m`ene `a
suivre
les injonctions de la raison , `a laquelle nul n’ose contredire ouvertement
pour
ne paraˆıtre pas d´ement . Tout cela est fond´e sur une r`egle en or :
maintenir
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PARTIES
le droit d’autrui comme le sien propre. L’individu doit donc comprendre
que
l’autre est un autre soi-mˆeme. Danaos, craignant un dangereux d
´erapage des
suppliantes, les oblige `a mieux sonder leur moi pour ne pas tomber dans
le
pi`ege de la passion : Qu’aucune assurance ne soutienne votre voix;
qu’aucune
effronterie, sur vos visages au front modeste, ne se lise en votre regard
pos´e. Se
faire comprendre par l’hˆote reviendrait ici d’abord `a se connaitre pour
mieux
ˆetre et vivre avec les autres. C’est ce qui aidera les Dana¨ıdes `a ˆetre
accueillies
par le peuple argien. Dans la soci´et´e new-yorkaise, les individus sont
tellement
pris dans la monotonie des conventions et des carcans sociaux qu’ils n’ont
pas
de temps pour eux ou pour leur singularit´e. Archer, ´etant `a Paris avec
son fils
Dallas dans Le Bristol (choisi par Dallas pour satisfaire la condition de son
p`ere
de ne pas descendre dans un hˆotel `a la mode) se fait reprocher par
Dallas le
23mutisme qui r´egnait entre Archer et May dans le pass´e. Dallas fait une
critique
virulente de l’ancien ordre : Et vous ne vous ˆetes jamais rien dit. Vous
ˆetes
rest´es l’un devant l’autre, `a observer, `a deviner ce qui se passait en
dedans –
un duo de sourds-muets, pas vrai ? Ne pas se parler ´equivaut ici `a
dresser
des obstacles `a la pens´ee. Cela m`ene irr´em´ediablement au sacrifice
auquel ´etait
oblig´e Archer comme le souligne Dallas lui-mˆeme dans cette r´ev
´elation : vous
lui aviez sacrifi´e la chose `a laquelle vous teniez le plus. Le sacrifice de
soi
n’est pas ce qui serait selon Dallas le meilleur choix, car il fait passer le
bonheur
des autres avant le sien propre. Pour mieux vivre avec les autres, il est
donc
n´ecessaire de se connaitre.
IV. L’individu dépend de la communauté :
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PARTIES
Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949) : « Ce n’est
qu’en s’intégrant à une société que l’individu devient réellement
humain. »
Aristote dans Les Politiques : « L’homme est un animal politique. »
6. L’individu est inévitablement (par essence) en situation de
dépendance :
Les êtres, à l’échelle individuelle comme collective sont par
essence(inévitablement, de manière tragique) en situation
de dépendance. Cette dépendance revêt à chaque fois un aspect
différent selon le contexte de nos œuvres au programme. Dans
les tragédies d’Eschyle, même quand ils semblent libres, la
destinée des hommes est par essence soumise à la volonté
divine. Au coryphée qui manifeste sa réprobation Étéocle
rappelle qu’ « Aux malheurs que les dieux envoient nul ne saurait
échapper ». La négation du choix est instituée comme une loi qui
dit l’hétéronomie à laquelle est exposé l’individu tragique. Quand
Spinoza évoque dans son TTP la multitude dans le chapitre XVII, il
la caractérise ainsi : « non la raison, mais les seuls affects la
gouvernent. » Le gouvernement de soi semble donc impossible et
l’aliénation aux passions est confirmée par la formule
restrictive. Quant à Newland, son autonomie est celle d’un
rêveur (elle ne sera donc jamais effective ou en acte,
comme nous l’avait d’emblée annoncé l’incipit : « étant au fond
un dilettante, savourer d’avance un plaisir lui donnait souvent
une satisfaction plus subtile que le plaisir même ». C’est dans ce
sens que son émancipation amoureuse restera la velléité de sa
vie comme si l’essence même de l’être était l’aliénation à un
ordre du monde bien au-delà de lui.
7. Besoin de communauté :
Le besoin de communauté est à l’origine de la solidarité et de
la protection mutuelle. Spinoza souligne l’idée que les hommes,
en s’assemblant, échappent à une
existence précaire et asservissante. Il trace les contours de ce
que serait une vie dans l’isolement des autres. Il fait
correspondre ainsi la communauté à une libération de l’homme
d’une condition misérable : « s’ils ne s’entraident pas, les
hommes vivent très misérablement et […] restent asservis aux
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nécessités de la vie. » Cette vision est renforcée par la
nécessité pour les individus de s'unir pour garantir leur sécurité,
où l'aspiration collective prime sur l'appétit personnel, donnant
naissance à un corps social où « le droit que chacun avait de
Nature sur toutes choses, appartînt à la collectivité » et se
construit par « la puissance et la volonté de tous ensemble. » De
même, le personnage de la mère de Newland, dans Le Temps de
l’innocence, illustre l’obligation de préserver les liens sociaux
pour éviter « l’effondrement de la société, ». En faisant appel à
l’aide des Van Der Luyden, Mrs Archer montre que la trame
communautaire est le ciment de la société newyorkaise. Les
membres de cette société dépendent ainsi les uns des
autres pour soutenirl’édifice communautaire. Enfin, dans Les Sept
contre Thèbes d’Eschyle, la « terre maternelle » est évoquée
comme celle qui a nourri et façonné les citoyens en des « loyaux
citoyens armés du bouclier qu'elle attend en ce besoin ». La
communauté, enracinée dans des liens de solidarité profonde,
est indispensable pour que chacun réponde aux appels de
protection collective. Le besoin de communauté crée donc un
devoir partagé, faisant de la communauté un socle indispensable
pour la survie des individus.
8. La communauté protège les individus :
Spinoza : « (l’individu) est tenu de vivre suivant la règle de cet
autre et de ne se maintenir que par sa protection. »
Wharton : « En tout cas, je veux faire ce que vous faites tous : je
veux sentir de l’affection et de la sécurité autour de moi. »
Les Sept contre Thèbes: « Peuple de Cadmos, (…) vous aussi,
vous devez tous à cette heure, (…) porter secours à la cité, aux
autels des dieux du pays. »
V. Malgré sa différence l’individu subsiste dans la communauté :
Maurice Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception
(1945) insiste sur l’interdépendance entre l’individu et le monde :
« Le monde est fait de l’intersection de mon regard avec celui des
autres ».
Emile Durkheim dans De la division du travail social (1893) :
« Plus les sociétés avancent, plus elles se différencient ; mais
cette différenciation meme est un facteur d’intégration. ».
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PARTIES
9. L’individu subsiste malgré l’effacement voulu par la
communauté :
Il se peut qu’aucun individu ne soit jamais entièrement dépourvu
de personnalité propre, pas même ceux qui s'efforcent de la
laisser au second plan en se conformant entièrement aux
attentes de leur milieu. « La Nature ne crée pas des nations, mais
des individus », écrit Spinoza. L'appartenance nationale
détermine en partie la complexion de chacun, mais en partie
seulement, car chacun obéit avant tout à sa nature et doit « se
comporter comme il est naturellement déterminé à le faire ».
C'est pourquoi la soumission de l'individu à l'autorité de l'État
n'est jamais absolue. Aucun souverain n'a le pouvoir d’imposer à
un être humain de contrarier ses déterminations naturelles, ce
qui reviendrait à dire « cesser d'être un homme ». L'individu lui-
même n'a pas la capacité de s'y contraindre. Par exemple, l'État
ne peut « prescrire à chacun ce qu'il doit admettre comme vrai
ou rejeter comme faux, et aussi quelles opinions doivent
émouvoir son âme de dévotion envers Dieu ». Il est possible
d'imposer aux hommes un certain comportement extérieur, non
de gouverner entièrement leurs pensées ni même leurs paroles.
Ainsi, en matière de religion, le souverain peut exiger de ses
sujets un culte extérieur, mais non un culte intérieur : « Ce culte
intérieur de Dieu en effet et la piété elle-même relèvent du droit
de l'individu (...) qui ne peut pas être transféré à un autre. » De
même, Edith Wharton nous fait comprendre que des personnages
qui semblent entièrement conditionnés par leur milieu social,
restent pourvus d'une identité propre liée à leur nature
particulière. Janey, la sœur de Newland, apparaît au premier
abord comme une sorte de copie de sa mère. Leur ressemblance
tant physique que psychologique tient au fait que toutes deux
incarnent parfaitement l'une et l'autre un modèle familial unique.
Elles ont par exemple le « même vocabulaire
». Pourtant, Newland, qui les connaît intimement, perçoit une
différence de caractère chez sa sœur : « Au point de vue de leur
mentalité, la ressemblance était moins complète que ne le
faisaient croire leurs manières si exactement semblables », car «
Janey était sujette à des envolées inattendues qui montaient de
sources romanesques depuis toujours comprimées ». La similarité
entre les deux femmes n'est donc que de surface. Le
tempérament propre de chacune subsiste en elle, même s’il est
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masqué et réprimé. Ainsi la nature et la personnalité de l'individu
ne sont jamais entièrement effacées niremodelées par sa
communauté d'appartenance. Dans la suite de l’histoire
des Danaïdes, Hypermestre sera la seule qui dérogera au projet
du massacre collectif des fils d’Egyptos en épargnant son mari.
L’histoire racontée par Eschyle offre au lecteur le problème qui ne
sera résolu que lors de la nuit de noces pour et
par les Danaïdes. Seule Hypermestre affichera son individualité et
refuser de se soumettre au projet collectif de vengeance,
trahissant par-là certes les ordres paternels,mais respectant les
sages conseils de mariage prodigués par les suivantes à la
dernière page de la pièce de théâtre : « Ce [prendre leurs cousins
pour époux] serait pourtant là le mieux. » Elle sera récompensée
par Aphrodite car elle fondera une dynastie à Argos, et d’elle
naitra Héraclès. C’est parce que Aphrodite bénit la femme qui
désire un enfant pour perpétuer la race.
10. La concorde dans la différence : (intégration sans
assimilation)
La diversité des origines et des communautés n’empêche pas
selon nos auteurs du programme d’établir des ponts vers l’autre.
La valeur du cosmopolitisme permet de réduire les différences à
l’échelle du microcosme communautaire pour les hisser vers une
acceptation devenant par-là confrère en humanité à une
échelle macrocosmique. C’est le roi Pélasgos et son peuple qui
incarnent cette valeur morale de la concorde. Malgré leurs
origines diverses (l’Inachos et le Nil, comme le désignent par une
métonymie les danaïdes) les femmes égyptiennes sont intégrées
dans la communauté argienne. Le discours du roi à ses gardes
est signifiant dans ce sens : « Allez, gardes, l'étranger
a raison ; conduisez- le aux autels de la ville, demeures de
nos dieux ; et à ceux que vous rencontrerez dites, sans
bavardage, que vous servez de guides à un marin, suppliant de
nos dieux. » Page 68 Accepter les Danaïdes dans les autels de la
ville est une forme de reconnaissance de l’autre comme confrère
dont l’humanité touche de près le roi. Les Danaïdes sont
qualifiées ainsi symboliquement d’étranger qui a raison, ce qui
donne une valeur universelle au problème particulier
des Danaïdes. Chez Spinoza, cette valeur de la concorde est
FRANÇAIS : GRANDES
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remarquée dans sa ville natale. Une longue description faite par
lui au chapitre 20 note cette valeur : « dans cette république très
florissante, dans cette ville très éminente, des hommes de toutes
nations et de toutes sectes vivent dans la plus parfaite
concorde. » L’exemple d’Amsterdam, bien que repris sur un mode
subjectif, rejoint en réalité le modèle de la communauté tracé
tout au long de son TTP. Il peut donc se lire comme une invitation
à reconnaître et respecter la diversité des individus tout en
cherchant un terrain d'entente qui permette à chacun d'exister
dans sa différence. Pour Spinoza, il ne s'agit pas de forcer une
homogénéisation des personnes ou une assimilation comme nous
l’appellerions communément, mais de favoriser une
compréhension commune qui dépasse les clivages et qui
reconnaît l'humanité de l'autre. Le modèle de tolérance chez
Wharton est proposé à la fin de son roman comme contrepoids à
la société fermée du VN. La société européenne est qualifiée
d’abord par Archer par cette périphrase de « milieux
indulgents », ne mettant pas trop la pression aux individu
concernant les principes de la morale.C’est ainsi dans la
France, que Wharton avait côtoyée de près, que s’incarnel’image
de la sociabilité : « Il pensa aux gens avec qui elle avait dû
causer, auxidées, aux curiosités, aux images et aux comparaisons
que remue sans trêve une race d’une intense sociabilité, dans le
charme d’une politesse traditionnelle. »Ellen est imaginée
par Newland dans une société aux frontières abolies. La
sociabilité et la politesse sont les deux caractéristiques d’une
société cosmopolite ou l’origine et la race importent peu. Le vieux
NY ne tarde pas à emboiter le pas à l’Europe en matière de
concorde. Fanny Beaufort jouit finalement des fruits d’une
« société [qui] l’avait joyeusement acceptée. »
11. Porter regard critique sur sa communauté ne veut pas dire s’en
isoler :
L’individu peut ´egalement porter un regard critique sur les siens sans pour
autant ˆetre dans le retranchement de sa communaut´e d’origine. Il en ques-
tionne certes les bases, mais y adh`ere tout de mˆeme. C’est le cas du guerrier
Amphiaraos (un devin) dans Les Sept contre Th`ebes. En effet, il savait que
l’exp´edition contre Th`ebes le conduirait `a la mort, et il blˆame Tyd´ee et Polyn-
ice de l’avoir entreprise. Pourtant, il y participe. Sa qualit´e de devin ainsi que
son respect des dieux et des codes h´ero¨ıques le singularisent -nul exc`es chez
lui, `a la diff´erence des autres guerriers-, mais sans l’exclure du tout auquel il
appartient. L’absence de blason sur son bouclier atteste cette particularit´e par
rapport aux autres guerriers, dont les boucliers sont tous orn´es : aucun blason
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ne s’y voyait sur l’orbe ; car il ne veut pas paraˆıtre un h´eros, il veut l’ˆetre, et cul-
tive en son cœur le sillon profond d’o`u germent les nobles desseins. (p. 161) Le
parfait individu est peut-ˆetre celui qui soutient sa cit´e mais sans tomber dans la
d´epersonnalisation ali´enante puisqu’il arrive `a contester le choix de cette guerre
fratricide. Cette attitude d’Amphiaraos trouve son extension dans l’œuvre de Spinoza
car ce dernier encourage `a la fois l’ob´eissance `a l’Etat et la possibilit´e de
le contredire, comme nous pouvons le constater dans le chapitre 20 : pour que
le pouvoir du souverain ne souffre aucune diminution, n’ait aucune concession
`a faire aux s´editieux, il faut n´ecessairement accorder aux hommes la libert´e du
jugement et les gouverner de telle sorte que, professant ouvertement des opin-
ions diverses et oppos´ees, ils vivent cependant dans la concorde La solution
propos´ee par Spinoza pour contrecarrer les projets s´editieux est justement
de favoriser la libert´e de penser diff´eremment, mais dans la concorde . Cela
n’attisera point selon lui les desseins de se rebeller contre l’ordre ´etabli. C’est
ainsi que dans Le Temps de l’innocence, les Van der Luyden vivent certes retir´es
du monde, mais sont tout de mˆeme tr`es sensibles `a toute critique contre ce re-
trait. Pr´ecisons que la famille est un cas particulier car ayant peu de goˆut pour
le rˆole d’arbitres suprˆemes du bon ton que la destin´ee leur avait d´evolu, ils ne
demandaient qu’`a se cacher dans la sylvestre solitude de Skuytercliff, et c’´etait
seulement par acquit de conscience qu’ils venaient parfois `a New York. (p. 72)
24Ce peu de goˆut pour arbitrer le bon ton, n’´emane pas en r´ealit´e d’eux-mˆemes,
mais d’une d´ecision collective et historique. Ils se retirent dans une solitude qui
les ´eloigne de New -York, mais qui les y ram`ene comme forme de s’acquitter
consciencieusement de leur rˆole d’arbitres suprˆemes. Leur communaut´e le leur
reproche comme nous pouvons le constater dans cette phrase de Mrs Archer lors
de la r´eception diner pour Ellen : Quand les Van der Luyden veulent donner
une le¸con, ils savent s’y prendre. Ce qui est dommage, c’est qu’ils le fassent si
rarement.
VI. L’individu hostile au groupe :
12. L’audace d’affronter sa communauté :
A l’ouverture du chapitre 8, Medora, tante d’Ellen et tout
aussi voyageuse qu’elle, est décrite comme cette femme
qui tient tête aux convenances sociales, allant jusqu’à se
défaire des canons vestimentaires en plein deuil : « C’était une
des aberrations de Medora que d’en prendre à son aise avec
les rites du deuil américain, si stricts à cette époque, et quand
elle débarqua du paquebot après la mort des parents d’Ellen,
sa famille fut scandalisée de voir que le voile de crêpe qu’elle
portait pour le deuil de son frère était de plusieurs centimètres
plus court que celui de ses belles-sœurs. » (Page 76) Le point
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de vue du vieux New-York au sujet de Medora la taxe
d’irrationnalité, voire de folie. C’est ce que signifie d’ailleursle
terme « aberration » dans notre phrase. Les Mingott n’ont
donc pas pu accepter d’elle de se comporter « à son aise » loin
de tout esprit de discipline, surtout concernant un rituel aussi
strict que celui du deuil. L’histoire des Hébreux racontée par
Spinoza laisse comprendre au début du chapitre 18 que les
pontifes, voulant mettre la main sur « le principat » et devenir
des princes après avoir été des chargés du culte, sont allés
jusqu’à rendre caduque l’observation des lois révélées à Moïse
(tradition juive) : « ces derniers, avec une audace croissante,
soutinrent en conséquence qu’ils n’étaient tenus que par les
lois écrites ». (Page 149) L’audace de ces individus consiste
donc dans une infidélité à ce qui faisait meme le propre des
Hébreux : la fidélité à Dieu comme souverain. Cette phrase
indique déjà la dissolution en cours de la théocratie hébraïque
instituée par Moise et les premiers juifs. Meme « les traditions
des ancêtres, il n’y avait pas à les observer » selon les
pontifes. Nous passons dès lors d’une fonction religieuse à une
fonction civile par laquelle les pontifes « ils interprètent les lois
selon leur bon plaisir ». Dans Les Sept contre Thèbes, le
personnage d’Antigone, à la fin de la tragédie des Sept contre
Thèbes, procède de la même manière en défiant la loi édictée
par l’État cadméen contre le cadavre de son frère Polynice :
«Je saurai affronter un péril pour enterrer un frère, sans rougir
d'être ainsi indocile et rebelle à ma ville. » (Page 175)Antigone
se qualifie elle-même comme « rebelle », et le discours qu’elle
tient est audacieux, car elle ne craint pas le péril d’une action
qui transgresse le droit de la communauté, comme les pontifes
qui se tenaient contre l’ordre établi de leur
théocratie. L’individu peut donc être défini par une audace qui
l’emporte contre sa communauté d’origine.
13. L’individu ou l’hostilité au groupe :
Il semble que nos œuvres au programme pensent l’individu
dans son hostilité contre le groupe ou l’ordre établi.
Par hostilité, il faut entendre ici une haine qui refuse les
conventions collectives contre lesquelles la voix de l’individu
se dresse. Dans le roman de Wharton, cette hostilité est
révélée par une figure phare de l’individualité, Ned Winsett. Ce
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dernier « témoignait d’une horreur farouche pour les usages «
du monde ». » Sa haine contre les normes fixées par le monde
de la noblesse newyorkaise est ostensible ici. Elle le
positionne même quelques lignes ensuite dans la pensée
d’Archer comme ayant une attitude de « bohème »,
rapprochement intéressant car les bohèmes sont toujours
considérés comme des individus qui font fi des codes établis et
de la vie monotone. Les Suppliantes sont dans l’œuvre
d’Eschyle constamment représentées par le dramaturge
comme animée d’une haine inextinguible contre les mâles
dominateurs. Leur réponse à cette question de Pélasgos lors
des premiers échanges : « Est-ce une question de haine ? »
est révélatrice de cette « horreur » exprimée contre tout un
ordre établi : « Qui aimerait des maîtres qu'il lui faut payer ? »
La question rhétorique, en plus d’asseoir une évidence,
consolide une vérité générale selon laquelle l’hostilité contre
une situation absurde où la femme est doublement soumise (il
s’agit d’apporter la dot à son bourreau) est nécessaire. La
citation questionne ainsi la réalité matrimoniale de l’époque
antique où la femme jouait un rôle subalterne. Chez Spinoza,
cette hsotilité prend une forme différente. Le philosophe la
classe parmi les passions destructrices qui gouvernent
l’individu à l’état de nature : « chacun se laisse entraîner par
son plaisir et le plus souvent l’avarice, la gloire, l’envie, la
haine, etc., occupent l’âme de telle sorte que la raison n’y a
plus aucune place. » C’est donc contre cette hostilité naturelle
chez l’individu que Spinoza appelle à établir des lois qui
préservent la communauté politique contre ces passions
hostiles à la culture.
14. Tous souffrent de la faute d’un seul :
L’individu peut certes chercher à s’émanciper du groupe sous
le joug duquel il pense être en butte, mais cette recherche
d’émancipation peut aller jusqu’à mettre en péril l’ordre et la
cohésion communes. C’est ainsi que dans la joute verbale
entre Antigone et le Héraut à la fin des Sept contre Thèbes,
Polynice est accusé d’être d’une injustice aveugle qui l’a mené
à attaquer Thèbes « en se vengeant sur tous de la faute d'un
seul ! ». Derrière ce simple constat tragique se profile toute la
vision des citoyens thébains sur l’intervention armée de
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Polynice qui a agi démesurément et a mis en danger la
collectivité (qui demeure la sienne par le lien du sang) pour
des raisons politiques étroites et individuelles selon les dires
du Héraut. Spinoza avance la même idée dans son Traité
théologico-politique en cherchant à remettre toutes les
prérogatives religieuses entre les mains de souverain. Car la
religion est toujours matière de débat individuel, il ne serait
pas opportun dans un État qui devrait être bien administré de
laisser beaucoup de marge dans son interprétation à l’individu
« car personne ne serait tenu par le statut établi pour peu qu’il
le jugeât contraire à sa foi et à sa superstition, et ainsi chacun,
sous ce prétexte, prendrait licence de tout faire. » La licence
est un mot qui a sa teneur sémantique dans le texte de
Spinoza car il signifie pour un individu prendre toute sa liberté,
une liberté qui ne tient pas compte des potentielles limites qui,
une fois franchies, ébranleront tout l’édifice étatique. Mrs
Archer et Miss Jackson, au début du chapitre 26, évoquent les
règles d'élégance du passé, comme celle de ne pas porter les
dernières créations de Paris immédiatement, car cela est jugé
ostentatoire et de mauvais goût. Les deux interlocutrices
constatent que cette coutume est en train de disparaître,
notamment sous l'influence de personnages comme Beaufort,
qui introduisent des pratiques perçues comme peu orthodoxes
: « C’est Beaufort qui a lancé le nouveau genre, en faisant
arborer à sa femme ses toilettes parisiennes dès leur arrivée.
» Cela est préparé quelques lignes avant, par les propos
prémonitoires du narrateur qui présente Mrs Archer comme
notant « chaque craquement nouveau à la surface de la
société », et Beaufort semble en être un des responsables
phares. L’individu peut donc bien mettre en péril la solidité de
l’édifice communautaire.
VII. La communauté doit être renfermé sur elle-même :
Platon dans Les lois (-360) : « Il ne faut pas que la cité se remplisse de
gens venus d’ailleurs : il faut qu’elle demeure pure de toute influence
étrangère, pour conserver intactes ses coutumes et ses lois. »
15. Les remparts/frontieres communautaires :
Les remparts ou frontières communautaires délimitent non
seulement un espace géographique, mais également un
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périmètre d’appartenance identitaire qui protège et distingue la
communauté de ce qui lui est étranger, identifié ipso facto
comme ennemi potentiel ou déclaré. Dans Les Sept contre
Thèbes d’Eschyle, Étéocle représente la défense de ces frontières
(au sens littéral et figuré à la fois), comme le montre le héraut : «
plein de haine pour nos ennemis, il a voulu mourir dans sa patrie,
et, pur, à l’égard des temples de nos pères, sans reproche, il est
mort où il est beau de mourir pour les jeunes hommes. » Sa mort,
perçue comme noble, incarne le sacrifice ultime pour préserver la
souveraineté de la cité et de ses valeurs ancestrales. À l’opposé,
Polynice est le lieu d’opprobre posthume car il a violé ces
frontières en mobilisant « une armée étrangère » contre sa
propre ville : « Même mort, il gardera sa souillure à l’égard des
dieux de nos pères. » Polynice devient alors l’exemple de celui
qui franchit les limites sacrées, son acte étant interprété comme
une trahison et un outrage aux valeurs de la communauté. Ce
principe de frontières est également central dans le monde social
rigide dépeint par Edith Wharton, où les normes communautaires
imposent une adhésion stricte : « nous sommes d’ici, et, quand
on vient parmi nous, on doit respecter nos habitudes, » rappelle
la mère d’Archer. Cette phrase met en exergue cette frontière
communautaire entre un « ici », équivalent au vieux New-York et
qui est l’image de la patrie, et un « on » taxé d’étrangéité et
d’intrusion. Spinoza, quant à lui, montre dans son Traité
théologico-politique que les frontières communautaires peuvent
s’étendre à une dimension religieuse et divine comme c’est le cas
chez les Hébreux. Ces derniers sont utilisés par le philosophe
hollandais comme étant les membres d’une communauté qui
considèrent leur royaume comme « le royaume de Dieu » se
voient comme les « fils de Dieu, » tandis que les autres nations
deviennent des « ennemies de Dieu ». Cette séparation radicale
exclut dès lors la fidélité ou la soumission à un étranger. Trahir sa
« patrie » serait donc trahir le royaume de Dieu lui-même. Les
frontières communautaires apparaissent ainsi comme
essentielles, définissant les contours d’une identité collective
sacrée et inviolable, où la transgression est perçue comme une
souillure ou une menace existentielle pour l’ensemble du groupe.
16. Il n’y a de communauté que de petit nombre :
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Dans nos œuvres inscrites au programme, il semble que les
différentes communautés soient marquées par leur nombre réduit
de membres. Ce nombre réduit (qui commence en réalité dans la
famille, l’embryon de la communauté) est propre à resserrer plus
étroitement les liens entre les individus. Dans le chapitre 18 du
Traité théologico-politique, Spinoza souligne que certaines formes
d’État sont viables uniquement pour des groupes restreints : «
Une telle forme d’État ne peut servir qu’à un très petit nombre ».
Les Hébreux après avoir suivi Moise étaient d’autant plus
solidaires qu’ils étaient une petitecommunauté. Suggère sans sa
phrase la pérennité des communautés fermées qui se privent de
l’échange avec l’extérieur. Dans l’univers romanesque de
Wharton, « la petite citadelle fermée qu’était la société de New
York » est un exemple illustrant une autre communauté dont le
nombre est réduit. C’est pourquoi tout au long de l’œuvre
l’Europe est constamment placée en contrepoids à cette « petite
citadelle » comme un univers gigantesque et cosmopolite. La
métaphore de la citadelle n’est pas sans renseigner d’ailleurs sur
cet isolement de l’univers qui les entoure, supposé
gigantesque. Les cités grecques antiques constituent un modèle
communautaire confirmant notre lecture puisque dans les
tragédies d’Eschyle, il s’agit de deux villes (villages dirons-nous)
protégées et au nombre tellement réduit que le vote des citoyens
d’Argos n’ait pas été une affaire difficile à trancher. C’est
d’ailleurs cette que rend évidente cette phrase de Pélasgos qui
rassure le chœur de Suppliantes : « Entrez dans notre cité bien
close, que protège l'appareil de ses remparts élevés ». Les
remparts servent de protection à une cité réduite aussi bien sur
le plan géographique qu’humain. Il n’y a donc de communauté
que du petit nombre.
17. L’individu doit rentrer dans les carcans des conventions
sociales :
L’individu doit rentrer dans les carcans des conventions sociales. Ce qui est
commun´ement admis est dans ce sens un moule auquel il doit s’adapter. Dans
Le Temps de l’innocence d’Edith Wharton, alors qu’Archer, qui s’int´eresse
r´eellement `a Ellen et essaie d’att´enuer la port´ee des critiques `a son ´egard, sa
m`ere et d’autres membres de la soci´et´e new-yorkaise soulignent l’importance de
respecter les coutumes du vieux New-York : Tu veux dire sans doute que
notre soci´et´e est moins amusante que celle des villes d’Europe ? Peut-ˆetre as-tu
raison ; mais nous sommes d’ici, et, quand on vient parmi nous, on doit re-
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specter nos habitudes. Se profile dans ce rappel `a l’ordre une opposition entre
les normes sociales strictes et ennuyeuses de la haute soci´et´e new-yorkaise et les
libert´es plus grandes des soci´et´es europ´eennes, que Ellen a quitt´ees. L’argument
de la m`ere d’Archer est que mˆeme si leur soci´et´e est moins excitante, ceux qui
y retournent (comme Ellen) doivent s’y conformer. Ellen est cens´ee adopter les
normes conservatrices locales. Dans Les Suppliantes d’Eschyle, Danaos adopte
un discours didactique pour inciter ses cinquante filles `a montrer leur accepta-
tion des normes grecques et argiennes : Allons, hˆatez-vous, et, vos rameaux
aux blanches guirlandes, attributs de Zeus Suppliant, pieusement tenus sur le
bras gauche, r´epondez aux ´etrangers en termes suppliants, g´emissants et ´eplor
´es,
ainsi qu’il convient `a des arrivants, en disant nettement que votre exil n’est pas
tach´e de sang. Nous lisons donc des propos injonctifs portant sur la condition
de femmes ´etrang`eres respectueuses de l’ordre ´etabli. La figure paternelle va
jusqu’`a les aligner sur la complexion des citoyens argiens : Enfin, ni ne prenez
trop vite la parole ni ne la gardez trop longtemps : les gens d’ici sont irritables.
Sache c´eder ; tu es une ´etrang`ere, une exil´ee dans la d´etresse : un langage trop
assur´e ne convient pas aux faibles. Il est ici question `a la fois de convention
et de convenance (ce qu’il convient de faire). La qualit´e d’´etrang`ere sur laque-
lle insiste Danaos est une raison de plus pour respecter les mœurs argiennes.
Au terme de sa pr´eface pour son Trait´e th´eologico-politique, Spinoza avance
: Je sais que je suis homme et que j’ai pu me tromper ; j’ai mis tous mes
soins toutefois `a ne me pas tromper et en premier lieu `a ne rien ´ecrire qui ne
s’accordˆat parfaitement avec les lois de la patrie, la pi´et´e et les bonnes mœurs.
Le philosophe affirme explicitement avoir pris soin de ne rien ´ecrire qui contre-
dise les lois de la patrie , la pi´et´e et les bonnes mœurs . Cette triple mention
renvoie aux normes en vigueur `a son ´epoque. Spinoza est avant tout un citoyen
3de son ´epoque et de sa communaut´e. On peut y voir une reconnaissance de
la n´ecessit´e pour l’individu de se conformer `a certaines conventions. Les con-
ventions sociales et morales sont donc des diktats auxquels la personne doit se
conformer.