Comédie "Cendrillon" de Clovis Hugues
Comédie "Cendrillon" de Clovis Hugues
COMÉDIE
HUGUES, Clovis (1851-1907)
1906
-1-
Texte établi par Paul Fièvre en mars 2018
-2-
CENDRILLON
COMÉDIE
-3-
PERSONNAGES.
CENDRILLON.
FRISETTE.
MAGALI.
LA FÉE URGÈLE.
LE PRINCE CHARMANT.
LE PORTIER.
LE CRIEUR.
DAMES D'HONNEUR.
GARDES.
PAGES.
-4-
CENDRILLON
Le théâtre représente un salon élégant.
SCÈNE PREMIÈRE.
Frisette, Magali, devant une glace.
FRISETTE.
Attifer : Parer. [L] Ma soeur, me trouves-tu bien attifée ainsi ?
MAGALI.
Suis-je assez belle avec les perles que voici ?
FRISETTE.
Ne vois-tu nul défaut à ma ceinture rose ?
MAGALI.
Crois-tu qu'à ma toilette il manque quelque chose ?
FRISETTE.
5 N'est-ce pas que ces fleurs font un magique effet ?
MAGALI.
Magique, c'est le mot ; mais revenons au fait :
Dis-moi, serai-je un peu la reine de la fête ?
FRISETTE.
Dis-moi, remarque-t-on mes dentelles ?
MAGALI.
Coquette !
FRISETTE.
Coquette, c'est parfait ; mais laissons là ce point :
10 Aurai-jE mon triomphe ou ne l'aurai-je point ?
MAGALI.
Tu l'auras ; penses-tu que je l'aurai de même ?
-5-
FRISETTE.
Comment donc ?
MAGALI.
Quel bonheur !
FRISETTE.
C'est ainsi que je t'aime.
MAGALI.
J'adore tes cheveux dans ces noeuds de rubans.
FRISETTE.
Et ta robe m'enchante avec ses plis tombants.
MAGALI.
15 Dans le septième ciel ta grâce me transporte.
FRISETTE.
Quel bonheur !
MAGALI.
Ton sourire est charmant de la sorte.
FRISETTE.
Si tu n'étais ma soeur, je te jalouserais.
MAGALI.
Si tu n'étais ma soeur, je te détesterais.
FRISETTE.
Sa robe est ridicule.
MAGALI.
On la coiffe très mal.
FRISETTE.
Elle a sans doute cru qu'on est en carnaval.
MAGALI.
Quel tableau ! Ses cheveux ont des raideurs d'étoupe.
-6-
FRISETTE.
Pour admirer sa grâce il faudrait une loupe.
MAGALI.
25 Que mâchonnes-tu là ?
FRISETTE.
Je ne mâchonne rien.
Je disais simplement : « Qu'elle est belle ! »
MAGALI.
Fort bien
Je le disais aussi, ma chère, pour ton compte.
FRISETTE.
C'est d'un bon coeur.
MAGALI.
Tu crois ?
FRISETTE.
Si je crois ?
MAGALI.
Quelqu'un monte.
SCÈNE II.
Frisette, Magali, Cendrillon.
FRISETTE.
Cendrillon de malheur, que viens-tu faire ici ?
MAGALI.
30 Le comble de l'audace !
FRISETTE.
Un toupet réussi !
MAGALI.
Eh quoi ! Toujours céans provoquer des esclandres ?
FRISETTE.
Quand on est Cendrillon, on reste dans ses cendres.
MAGALI.
As-tu du moins lavé la vaisselle, ce soir ?
-7-
FRISETTE.
Et m'as-tu pour demain préparé mon peignoir ?
MAGALI.
35 Tu n'es qu'un ver de terre, et sans nous...
FRISETTE.
Qui t'appelle ?
CENDRILLON, hésitant.
Mes bonnes soeurs...
MAGALI.
Où sont vos soeurs, mademoiselle ?
FRISETTE.
Les beaux airs triomphants ne sont plus de saison.
MAGALI.
Tu ne mèneras plus à ton gré la maison,
Maintenant que la mort d'une mère nous laisse
40 Libres de te traiter sans stupide faiblesse.
CENDRILLON.
Je cherche en vain mes torts : que me reprochez-vous.
MAGALI.
Vous verrez qu'il faudra lui baiser les genoux !
CENDRILLON.
Vous me haïssiez moins quand j'étais plus petite.
Je suis pourtant toujours la même.
FRISETTE.
Une hypocrite !
CENDRILLON.
45 Est-ce ma faute à moi si votre mère un jour
Me donna comme à vous ma part de son amour ?
Je n'étais qu'une pauvre enfant abandonnée.
Nul appui, pas d'amis. Je semblais n'être née
Que pour subir l'assaut de toutes les douleurs ;
50 Ce n'était pas pour moi qu'avril clorait les fleurs,
Et mes printemps étaient plus tristes que la tombe.
MAGALI.
Agneau sacrifié !
-8-
FRISETTE.
Malheureuse colombe !
MAGALI.
Tendre petit Saint-Jean prêchant hors du désert !
CENDRILLON.
Vous pouvez railler, vous qui n'avez point souffert.
55 Moi, j'ai longtemps vécu sans fêtes, sans dimanches.
L'été, pendant la nuit, je dormais sous les branches
Des chênes paternels qui sont les dieux des bois.
Aux foyers étrangers je réchauffais mes doigts
À la hâte, en passant, quand le givre et la neige
60 Me prenaient dans le froid comme une oiselle au piège.
Pas de mère au doux front pour me tendre la main !
J'allais mourir, hélas ! Lorsque sur mon chemin,
À l'instant où ma vie était le plus amère,
Votre mère me dit : « Veux-tu qu'on soit ta mère ? »
FRISETTE.
65 Tu parles comme un livre.
MAGALI.
On t'a fait la leçon.
FRISETTE.
Et sur quel ton câlin elle dit sa chanson !
MAGALI.
Un rossignol, ma foi !
FRISETTE.
Nous la mettrons en cage.
MAGALI.
En attendant, retourne en bas.
FRISETTE.
À ton ménage !
CENDRILLON.
J'y retourne, et pourtant quel aimable réveil !
70 Comme mon triste coeur s'emplirait de soleil,
Si vous vouliez...
MAGALI.
Quoi donc ?
-9-
CENDRILLON.
À quoi bon vous le dire ?
Je crains de vous fâcher ou de vous faire rire.
FRISETTE.
Parle.
CENDRILLON.
Je voudrais bien m'en aller avec vous
À la fête du prince. Il doit être si doux
75 De regarder, parmi les splendides toilettes,
Les hauts lambris dorés flamboyer sur les têtes !
FRISETTE.
Elle rêve d'aller chez le Prince charmant !
MAGALI.
Et nous conte cela tout naturellement !
FRISETTE.
Est-ce qu'on vit jamais les soubrettes admises
80 Aux festins du palais, à côté des marquises ?
MAGALI.
Mais elle divague !
FRISETTE.
Elle est folle, en vérité !
MAGALI.
Fais-nous, pour le retour, une tasse de thé.
FRISETTE.
Sur ce, nous saluons humblement Votre Altesse.
MAGALI.
Aux cendres, Cendrillon !
- 10 -
SCÈNE III.
CENDRILLON.
85 Triste enfant que je suis ! Les cruelles s'en vont
Sans se douter, hélas ! Du mal qu'elles me font.
Cet air est de Charles Gounod.
À ma ruche on dérobe
Son doux rayon de miel.
105 Jamais de belle robe,
Couleur d'aube et de ciel !
Mon miroir ne reflète
Ni satin ni velours...
- Pleurez, pauvrette,
110 Pleurez toujours !
- 11 -
SCÈNE IV.
Cendrillon, Le portier, La Fée Urgèle;
LE PORTIER, derrière la porte.
Tu ne franchiras pas, te dis-je, cette porte.
LE PORTIER.
120 C'est trop fort.
LA FÉE URGÈLE.
J'entrerai.
LE PORTIER.
Je vais te châtier.
LA FÉE URGÈLE.
Tu t'échauffes la bile, impétueux portier.
LE PORTIER.
Je ne suis pas portier, je suis concierge.
LA FÉE URGÈLE.
Diantre !
LE PORTIER.
Et, dusses-tu céans me marcher sur le ventre,
Je ne permettrai pas...
CENDRILLON.
Hé ! Que se passe-t-il ?
CENDRILLON.
Je l'approuve.
LE PORTIER.
Mais, c'est une diablesse !
CENDRILLON.
À merveille !
- 12 -
LE PORTIER.
Une louve !
CENDRILLON.
Encore mieux !
LA FÉE URGÈLE.
Je suis sans asile et sans pain.
J'ai quatre-vingt-dix ans : il fait froid, et j'ai faim
LE PORTIER.
130 Vas-tu pas déguerpir ? On ne tient point auberge.
CENDRILLON.
Ouvrez-lui.
LE PORTIER.
Sotte fille à damner un concierge !
LA FÉE URGÈLE.
Laissez-moi m'approcher du feu, pour un moment.
LE PORTIER.
Nous n'avons pas de feu.
LA FÉE URGÈLE.
Je grelotte.
LE PORTIER.
Elle ment.
C'est Urgèle
Qu'on m'appelle.
Ma baguette est mon trésor :
145 Fée Urgèle vit encor !
- 13 -
L'hiver, je porte du bois.
Je me déguise en pauvresse
Pour m'asseoir sous d'humbles toits ;
150 Puis, quand tombent mes guenilles,
Je dépose en m'en allant
Une dot aux mains des filles
Qui m'ont coupé du pain blanc.
C'est Urgèle
155 Qu'on m'appelle ;
Ma baguette est mon trésor ;
Fée Urgèle vit encor !
C'est Urgèle
Qu'on m'appelle ;
Ma baguette est mon trésor :
Fée Urgèle vit encor !
C'est Urgèle
Qu'on m'appelle ;
180 Ma baguette est mon trésor :
Fée Urgèle vit encor !
LE PORTIER.
Ah ! Madame la fée, ayez pitié.
LA FÉE URGÈLE.
Crois-tu
185 Que si je te disais : « Sois un pigeon pattu !... »
LE PORTIER.
Épargnez-moi.
- 14 -
LA FÉE URGÈLE.
Je puis, en baissant ma baguette,
D'une laine touffue habiller ton squelette,
T'allonger le visage en museau, te planter
Deux cornes sur le front ou te précipiter,
190 Grenouille au dos visqueux, dans les mares immondes.
LA FÉE URGÈLE.
Je puis te faire, en deux secondes,
Des griffes de vautour.
LE PORTIER.
Bonne dame !
LA FÉE URGÈLE.
Je puis
T'abreuver, vieux baudet, aux margelles des puits,
Rendre ton nez crochu comme un bec de perruche.
LE PORTIER.
195 Bonne dame !
LA FÉE URGÈLE.
Je puis coudre une aile d'autruche
À ton épaule gauche.
LE PORTIER.
Ah ! C'en est fait de moi !
Je rends l'âme. Pitié ! Mes dents claquent d'effroi.
LA FÉE.
Si je t'emprisonnais dans une carapace ?
LE PORTIER.
Je suis mort.
CENDRILLON.
Bonne fée, accordez-lui sa grâce.
200 Il n'est pas si méchant qu'il s'en est donné l'air.
LE PORTIER.
C'est juste.
CENDRILLON.
Un peu brutal, mais pas méchant.
- 15 -
LE PORTIER.
C'est clair.
CENDRILLON.
Il tire si souvent le cordon qu'il enrage.
Mettons-nous à sa place.
LE PORTIER.
Admirable langage !
CENDRILLON.
Pardonnez.
LE PORTIER.
C'est la faute à ce chien de métier.
LA FÉE URGÈLE.
205 Cendrillon l'a voulu : relève-toi, portier !
Mais sache qu'ici-bas tous les êtres sont frères,
Qu'on ne s'enrichit pas à railler les misères,
Que le premier devoir est pour tous d'être bons,
Et que les mendiants, les gueux, les vagabonds
210 Dont tu dédaignerais les plaintes étouffées
N'ont pas tous, comme moi, la baguette des fées !
LE PORTIER.
Oh ! Je m'en souviendrai.
LA FÉE URGÈLE.
Laisse-moi seule ici
Avec ma Cendrillon.
LE PORTIER, se refilant.
Madame, grand merci !
- 16 -
SCÈNE V.
Cendrillon, La Fée Urgèle.
LA FÉE URGÈLE.
Écoute, Cendrillon. L'été dernier, à l'heure
215 Où les belles de nuit que le phalène effleure
S'ouvrent à la clarté des astres, au moment
Où je cueille, songeuse, au bord du lac dormant,
La fleur du nénuphar que les flots ont brisée,
Je te vis entr'ouvrir lentement ta croisée,
220 Pâle et le front penché sur tes volubilis
Dont s'étaient repliés les pétales pâlis.
Tu rêvas, très longtemps, aux bruits confus de l'ombre.
Par instant, tu levais ton regard doux et sombre
Dans la sérénité du ciel qui s'étoilait.
225 Trois ou quatre lutins, coiffés de serpolet,
Te contemplaient, charmés, eux qui jettent des charmes !
Puis, tu pleuras. Alors je recueillis tes larmes,
Je compris tes sanglots, j'accusai le destin ;
Mais je repris mon vol dans la paix du matin ;
230 Et, depuis cette nuit, je pense à toi, mignonne :
Cendrillon est si belle et je la sais si bonne !
CENDRILLON.
Il est donc vrai qu'on m'aime et que je me trompais ?
LA FÉE URGÈLE.
Je t'apporte, ce soir, le bonheur et la paix.
CENDRILLON.
Quoi ! Je ne serai plus Cendrillon la pauvrette ?
La transformation s'opère.
- 17 -
CENDRILLON.
Ô prodige ! Ô mon Dieu ! Comme on est belle ainsi !
D'où me vient, dites-moi, la robe que voici ?
250 Les jolis bracelets ! Quelles fines dentelles !
Ça fait sous les doigts comme un long tremblement d'ailes.
Je comprends maintenant les contes que j'ai lus :
La fée Urgèle existe, et Cendrillon n'est plus !
CENDRILLON.
Quel songe !
255 Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge.
Comme je tomberai de toute ma hauteur,
Quand je m'éveillerai de ce rêve enchanteur !
Oh ! je tremble, je crains déjà qu'il ne s'achève.
Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge.
LA FÉE URGÈLE.
260 Ne crains rien, mon enfant, car ce n'est point un rêve.
Que me demandes-tu de plus ?
CENDRILLON.
Un peu d'argent.
LA FÉE URGÈLE.
Qu'en feras-tu ?
CENDRILLON.
Du pain.
LA FÉE URGÈLE.
Pour qui ?
CENDRILLON.
Pour l'indigent.
C'est l'hiver, et je sais bien des gens sans ressource.
LA FÉE URGÈLE.
Ton souhait s'accomplit dans ta poche.
LA FÉE URGÈLE.
265 Que de noirs horizons viennent de s'éclairer !
- 18 -
CENDRILLON.
Et que de malheureux vont cesser de pleurer !
SCÈNE VI.
Cendrillon, La Fée Urgèle, Le Portier.
LE PORTIER, tombant sur une chaise.
Au secours ! Du vinaigre ! Au secours ! Je trépasse.
CENDRILLON.
Que vous arrive-t-il ?
LE PORTIER.
Tout a changé de face :
Les rats sont des chevaux, le monde est renversé.
CENDRILLON.
270 Que voulez-vous nous dire et que s'est-il passé ?
LE PORTIER.
Je ne vous connais pas, mademoiselle. Un nègre
M'a dit que l'on attend Cendrillon. Du vinaigre !
Du vinaigre ! Je suis un homme à demi mort.
CENDRILLON.
Ne connaissez-vous plus Cendrillon ?
LA FÉE URGÈLE.
Or çà, vas-tu nous dire en deux mots quelle affaire.
LE PORTIER.
280 C'est que je ne sais pas... la chose n'est pas claire
- 19 -
CENDRILLON.
Parle toujours.
LE PORTIER.
J'étais dans ma loge à songer,
Lorsque j'ai vu le bas des murailles bouger,
Comme si l'on tentait d'y faire une ouverture.
Je m'approche, voulant m'expliquer l'aventure.
285 La muraille s'entr'ouvre. Une bande de rats,
Gros, petits et moyens, plus maigres ou plus gras,
Sort de la fente et court s'aligner sur deux files,
Très gentiment, avec des façons très civiles.
Un chat survient, les poils retroussés au menton.
290 Un grand diable de rat lui présente un bâton :
Il le saisit et prend la tête de la bande.
Tous emboîtent le pas au chat qui les commande
J'ai le frisson. La peur glace mes os. Je sors.
Les ratons et les rats me poursuivent dehors ;
295 Mais ici s'accomplit un changement étrange :
Un petit nègre accourt, souffle sur une orange
Qu'il tire de sa poche, et floc ! en un instant
L'orange est devenue un carrosse éclatant.
Maître Chat monte au siège et fait bonne figure.
300 Le régiment des rats s'attelle à la voiture.
Alors, venant à moi, monsieur le négrillon
Me dit : « Ô porte-clés, va-t'en chez Cendrillon
Annoncer, sans tarder, que sa voiture est prête ! »
Le nègre disparaît. Je me gratte la tête,
305 Je me pince les bras, je crois dormir debout ;
Je gravis l'escalier et je vous conte tout.
LA FÉE URGÈLE.
Ne saisissez-vous point ce que ça signifie ?
LE PORTIER.
J'y perdrais mon latin et ma philosophie.
CENDRILLON.
Moi, je devine un peu.
LA FÉE URGÈLE.
N'as-tu pas, un moment,
310 Fait le souhait d'aller chez le Prince charmant
T'asseoir comme tes soeurs à son banquet de fête ?
Eh bien ! Vole au palais, sans que l'on t'inquiète.
Seulement, prends bien garde, avant minuit tu dois,
Plus prompte que le vent, revenir sous ces toits ;
315 Car le charme que j'ai jeté sur ta personne
Est de ceux qui s'en vont sitôt que minuit sonne.
Embrassons-nous et pars.
Elles s'embrassent.
Cette enfant me séduit.
- 20 -
CENDRILLON.
Adieu. Vous me comblez.
LA FÉE URGÈLE.
Rappelle-toi minuit.
SCÈNE VII.
La Fée Urgèle, Le Portier.
LA FÉE URGÈLE.
Maintenant, à nous deux !
LE PORTIER, à part.
Quelque nouvelle tuile ?
LA FÉE URGÈLE.
320 Tout à l'heure as-tu bu du vinaigre ou de l'huile ?
LE PORTIER.
J'ai dégusté d'un vin...
À part.
- Soyons franc, c'est plus sûr -
Haut.
Qui m'a produit l'effet d'un flot d'or et d'azur
Me passant à travers le gosier.
LA FÉE URGÈLE.
À merveille !
N'en viderais-tu pas encore une bouteille ?
LE PORTIER.
325 Trois ou quatre, au besoin, et sans le moindre effort.
LA FÉE URGÈLE.
Nous en recauserons ; mais dis-moi tout d'abord
Si tu te sens de taille à garder le silence
Sur ce qui s'est passé ce soir en ta présence.
LE PORTIER.
Si je le garderai ? Madame, en doutez-vous ?
330 Je suis un bon concierge, un homme simple, doux,
Et qui ne dit jamais du mal des locataires.
J'ai déjà bien assez de mes propres affaires,
Sans me mettre à parler des affaires qu'ils ont.
Je n'aime pas, c'est vrai, le monsieur du second,
- 21 -
335 Qui m'accuse d'avoir décacheté ses lettres.
Toujours sur mon tapis à secouer ses guêtres !
Quant aux gens du premier, je les hais : leur roquet
A fait hier matin peur à mon perroquet.
Et la fière marquise à la lèvre pincée,
340 Qui tient depuis un an notre rez-de-chaussée !
Elle ne me rend pas seulement mon bonjour.
Le troisième est horrible : on y bat du tambour.
Le quatrième, affreux ! une dame y pianote,
Et c'est pendant des mois entiers la même note !
345 Le cinquième, effrayant, et le sixième aussi !
Mais je suis mille fois trop discret, Dieu merci !
Pour conter aux voisins, ravis d'ouïr médire,
Que la marquise est laide et qu'on ne peut sans rire
La regarder passer en se donnant des airs ;
350 Que monsieur Clopinel a ses petits travers,
Et que souvent, malgré sa démarche orgueilleuse,
La grande Virginie emprunte à sa tailleuse.
LA FÉE URGÈLE.
Ainsi tu te tairas sur les faits de ce soir ?
LE PORTIER.
Comme un poisson.
LA FÉE URGÈLE.
C'est bien. Je m'en vais. Au revoir.
355 Souviens-toi que j'aurais pu te changer en bête,
Rien qu'en touchant ton front du bout de ma baguette,
Et que si maintenant ta langue remuait,
Sans pitié, sur le coup, je te rendrais muet !
SCÈNE VIII.
LE PORTIER, après avoir compte les douze coups de
minuit qui sonne.
- 22 -
375 C'est, je crois, de par le diable,
Un litre de vieux bordeaux.
Drelin din din 1 etc.
Examinons l'étiquette :
Holà ! c'est du vin clairet,
380 Comme un concierge en goguette
N'en boit pas au cabaret.
Drelin din clin ! etc.
La belle couleur vermeille !
Et comme je suis tenté !
385 Je vide cette bouteille,
Fée Urgèle, à ta santé !
Drelin din din ! etc.
SCÈNE IX.
Le Portier, Frisette, Magali.
FRISETTE, du fond de la scène.
Ce n'est pas étonnant qu'il n'ouvre pas la porte,
MAGALI.
Qu'a-t-il à faire là ?
FRISETTE.
Que boit-il de la sorte ?
Elles se rapprochent.
MAGALI.
390 Ne vous dérangez pas, concierge mon ami
FRISETTE.
Il ne bouge pas plus qu'un ivrogne endormi.
MAGALI, le secouant.
Hé, portier ! Hé, bonhomme !
MAGALI.
Répondez-nous !
FRISETTE.
S'il dort, c'est d'un étrange somme.
- 23 -
LE PORTIER, toujours immobile et parlant par
saccades.
Je confesse que j'ai voulu boire ce vin,
395 - Qu'on m'a changé sur place en statue et qu'enfin
- Si je détiens ce litre en attendant qu'on l'ôte,
C'est ma faute - ma faute - et ma très grande faute ! -
TOUTES DEUX.
Quoi donc ?
LE PORTIER.
Qui le croirait ?
On m'a recommandé de garder le secret.
MAGALI.
Et vous le garderez, votre secret ?
LE PORTIER.
Sans doute.
FRISETTE.
405 On verra bien. Parlez, et vite.
MAGALI.
On vous écoute.
LE PORTIER.
Je vous dis qu'on m'a dit qu'on me rendrait muet,
Si pour raconter ça ma langue remuait !
MAGALI.
Nous n'exigeons pas moins que vous parliez sur l'heure.
FRISETTE.
On écoute toujours, concierge.
LE PORTIER.
Que je meure,
410 Si sur ces choses-là je desserre les dents !
- 24 -
MAGALI.
Pour le flacon volé l'on vous mettra dedans,
Si vous vous obstinez de la sorte à vous taire.
LE PORTIER, la retenant.
De grâce !
FRISETTE.
Parlez donc.
LE PORTIER.
Je parle. Cette nuit,
415 Un chat qu'un ba-ba-ba-ta-ta-illon de rats suit
M'a-m'a fort effrayé. La fée Urgèle lègue
Son pouvoir à Cen-Cen... Voilà que je suis bègue !
Si je deviens muet, j'en perds-perds la raison.
MAGALI.
Allez-vous préférer qu'on vous mette en prison ?
LE PORTIER.
420 Ma pauvre langue ! Elle est dé-déjà moitié morte ;
Et j'ai-j'aime-me tant à m'en servir !
FRISETTE.
Qu'importe ?
LE PORTIER.
Les rats-rats, le chat-chat, le-le-né-négrillon
FRISETTE.
Est-il déjà muet ?
MAGALI.
Il faut voir Cendrillon !
Elles sortent.
- 25 -
SCÈNE X.
Le Portier, Cendrillon.
CENDRILLON, vêtue pauvrement comme à la scène
II.
Aucune de mes soeurs n'est encore venue ?
SCÈNE XI.
CENDRILLON.
Quelle nuit merveilleuse et que d'étranges choses !
Mes pieds sur des tapis tout constellés de roses
430 À deux pas de mes soeurs, en ce vaste palais !
Et dire que le Prince, entouré de valets,
M'a souri doucement, doucement, comme un frère !
J'errais dans de la joie et dans de la lumière,
Et nul n'aurait osé me demander pourquoi
435 J'assistais à la fête. On attachait sur moi
De longs regards plus vifs que la clarté des lustres.
Je voyais devant moi les fronts les plus illustres
S'incliner. On songeait : « C'est une reine ou bien
Quelque fée. » Et j'allais, grave, ne disant rien.
440 Minuit sonne. Je pars, je vole, je m'essouffle
A courir ; mais je perds en route ma pantoufle ;
Et l'horloge a déjà sonné deux fois minuit.
Tout à coup, rien, plus rien ! Ma voiture s'enfuit,
Maître chat disparaît, et sans fleurs, sans toilette,
445 Cendrillon redevient Cendrillon la pauvrette.
- 26 -
SCÈNE XII.
Cendrillon, Frisette, Magali.
FRISETTE.
Dans quel coin nichais-tu ?
MAGALI.
Quel joli sans-façon !
FRISETTE.
Es-tu restée au moins seule dans la maison,
Cette nuit, tout le temps qu'a duré notre absence ?
MAGALI.
Ne s'est-il rien passé d'étrange en ta présence ?
CENDRILLON.
450 On m'a parlé d'un grand événement.
FRISETTE.
Vraiment ?
CENDRILLON.
Il paraîtrait qu'on a, chez le Prince charmant,
Reçu, sans savoir d'où la belle était venue,
Une jeune princesse à la cour inconnue,
Et que cette princesse au long voile éclatant
455 Me ressemblait un peu, bien qu'elle eût l'air content.
FRISETTE, riant.
Elle te ressemblait ? L'histoire est adorable.
FRISETTE.
Petite laideron !
MAGALI.
Cendrillon à la cour !
FRISETTE.
Mais quel est tout ce bruit et pourquoi ce tambour ?
CENDRILLON, à part.
460 Est-ce encore la fée Urgèle, ma maîtresse,
Qui prépare un prodige où je serai princesse ?
- 27 -
SCÈNE XIII.
ENDRILLON, FRISETTE, MAGALI, LE
PRINCE ET SA COUR, LE PORTIER, LE
CRIEUR.
LE CRIEUR.
AIR : Hommes nous, d'où sortez-vous ?
LE PRINCE CHARMANT.
495 Ce qu'on vient d'annoncer est la vérité même.
MAGALI.
L'ouïr de votre bouche est un honneur suprême.
- 28 -
FRISETTE.
Puissiez-vous retrouver la soeur que vous cherchez !
LE PRINCE CHARMANT.
Et maintenant, bourgeois, manants, vous tous, sachez
Que notre bonne fée Urgèle, ma marraine,
500 M'a promis le retour de la petite reine.
Elle vit, elle souffre et pleure quelque part ;
Mais malheur aux méchants, si j'arrivais trop tard
Pour sauver à jamais la pauvre chère belle !
Un sort mauvais avait été jeté sur elle,
505 Et bien des fois, hélas ! ma mère me l'a dit.
Elle était au berceau, quand un affreux bandit
Vint la lui dérober par une nuit d'orage.
On le traqua vingt jours au fond d'un bois sauvage :
Il fut cerné, saisi, lié, jugé, pendu ;
510 Mais notre doux trésor ne nous fut pas rendu.
C'était pour on ne sait quelle horrible chimère
Que cet homme avait pris son enfant à ma mère.
Or, dame Urgèle vient de me dire ceci :
« Celle qui, cette nuit, seule aura réussi
515 A chausser la pantoufle au palais égarée,
Vous pourrez la nommer votre soeur adorée ! »
MAGALI.
Le bon prince !
FRISETTE.
Mes yeux sont doucement noyés
De larmes. Je voudrais...
LE PRINCE CHARMANT.
Allons, page, essayez !
FRISETTE, à part.
Forçons un peu. Si je pouvais la mettre ?
LE PAGE.
520 Bah ! Le pied n'entre point.
MAGALI.
Il n'entre point ?
FRISETTE.
Peut-être ?
- 29 -
LE PAGE.
Impossible !
MAGALI.
Mon pied est fait à point.
LE PAGE.
Il est petit, c'est vrai ; mais, dame, il n'entre point.
CENDRILLON, au page.
Et moi, vous m'oubliez !
MAGALI, bas.
Crois-tu que l'on s'occupe
De toi ?
FRISETTE, bas.
Ne vas-tu pas avec ta vieille jupe
525 Te mettre sur les rangs ?
LE PRINCE CHARMANT.
Hé ! que fais-tu là-bas,
Petite, et pourquoi donc ne t'approches-tu pas ?
CENDRILLON.
Page, voici mon pied.
LE PAGE.
Comme il est mignon !
UN AUTRE PAGE.
Diantre !
LE PAGE.
Il entre !
- 30 -
LE PRINCE CHARMANT.
Pourquoi suis-je à ce point oppressé ?
L'essai réussit.
530 La pantoufle est la sienne et le pied est chaussé !
SCÈNE XIV.
Les Précédents, La Fée Urgèle.
LA FÉE URGÈLE.
Enfants, soyez heureux ! La bonne fée Urgèle
Vous bénit. Aimez-vous à l'ombre de son aile,
Et vivez. Le destin s'est pour vous accompli,
Et Cendrillon confond Frisette et Magali.
CENDRILLON.
535 Oh ! Ce qu'elles m'ont fait souffrir, je le pardonne.
Plus on a de bonheur, plus on doit être bonne.
Je ne me souviens plus, pourvu qu'en leur chemin
Elles protègent ceux qui leur tendront la main
Elles furent mes soeurs, leur mère fut ma mère,
540 Et c'est si bon d'aimer quand on retrouve un frère !
CENDRILLON.
Levez-vous. Je vous ouvre mes bras.
MAGALI.
Oh ! Nous t'aimerons bien.
FRISETTE.
Et tu nous aimeras.
LE PRINCE CHARMANT.
Ma soeur ! C'est bien ainsi que je l'avais rêvée !
CENDRILLON.
Mon frère !
LE PRINCE CHARMANT.
Et c'est ainsi que je l'ai retrouvée !
- 31 -
LA FÉE URGÈLE, à part.
545 Mon plan était parfait et je l'ai bien conduit.
CENDRILLON.
Ah ! Que d'heureux on fait dans une seule nuit !
LE PRINCE CHARMANT.
Ce gaillard-là va-t-il nous faire une harangue ?
LE PORTIER.
Moi ? Je ne parle plus : on m'a coupé la langue.
Mais, au fait, c'est passé : je parle maintenant.
LA FÉE URGÈLE.
550 Nous avons oublié...
LE PORTIER.
Magnifique ! Étonnant !
LA FÉE URGÈLE.
Garde-toi cependant de jaser et de boire
Aux dépens du prochain.
CENDRILLON.
La gloire ! Ce n'est point ce qu'il me faut à moi.
555 Cendrillon est peu faite aux vanités du trône,
Et l'humble fleur des champs suffit à sa couronne.
LA FÉE URGÈLE.
Il est dans les cachots plus d'un vieux révolté
CENDRILLON.
tous ces malheureux rendons la liberté.
LA FÉE URGÈLE.
Que toute haine soit en amour convertie !
CENDRILLON.
560 Et courons de ce pas proclamer l'amnistie.
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FIN
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PRESENTATION des éditions du THEÂTRE CLASSIQUE
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