Chronique critique : Doctorat suspendu, avenir confisqué – ou comment le
Cameroun étouffe la recherche au nom de l’incurie
A la base, Le geste se veut purificateur. L’objectif affiché : moraliser l’université publique,
assainir les pratiques académiques, et restaurer l’éthique dans la formation doctorale. Mais en
réalité, il illustre une faillite plus profonde, plus systémique : celle de la gouvernance
universitaire camerounaise, gangrenée par l’opacité, la politisation, la dépendance
administrative, et surtout, l’absence d’une véritable politique de développement de la
recherche.
Dans le contexte camerounais, la soutenance de thèse n’est plus l’aboutissement glorieux d’un
parcours académique. C’est devenu une opération de marchandage aux contours informels,
où l’étudiant finance en amont un processus que l’université est censée prendre en charge. Le
comble de l’absurde : les fonds payés ne sont ni officiellement reconnus, ni correctement
tracés. Et quand les établissements finissent par rembourser – à supposer qu’ils le fassent –
l’étudiant, lui, n’est jamais informé. En somme, il paie deux fois : une fois pour travailler,
une autre pour exister.
Ce système universitaire tordu est la conséquence directe de l’absence de lignes
budgétaires claires et pérennes pour le cycle doctoral. Il révèle une triste vérité : les
universités camerounaises ne sont pas préparées – ni financièrement, ni
managérialement – à assumer la charge réelle d’une formation doctorale digne de ce
nom. Elles fonctionnent sur des bricolages, des subterfuges, des combines tolérées, souvent
encouragées par le silence complice des autorités académiques.
Et voilà qu’au lieu de s’attaquer à la racine du mal – le sous-financement chronique, la
mauvaise gouvernance, l’impunité dans la gestion des fonds publics – l’État choisit la
solution la plus improbable : tout arrêter. Geler. Suspendre. Prendre en otage une
génération d’aspirants chercheurs, en attente de sélection, de soutenance, ou d’un simple signe
de vie du ministère.
L’université camerounaise semble aujourd’hui un empire d’apparat sans
colonne vertébrale
Oui osons le dire, Cette décision radicale met en lumière ce que beaucoup savaient déjà, sans
jamais oser l’affronter de face : l’université publique camerounaise est malade.
Gravement. Structurellement.
Elle est malade de son absence de démocratie interne. Les recteurs ne sont pas élus, mais
nommés. Ils ne rendent de comptes qu’à leur hiérarchie politique, rarement à leurs pairs
universitaires ou à la communauté scientifique. Il n’existe aucun contrat de performance,
aucun indicateur objectif pour évaluer leur gouvernance, leur capacité à attirer des fonds,
à développer la recherche, à encadrer les étudiants avec sérieux. Les universités sont devenues
des baronnies, où les logiques clientélistes l’emportent sur les exigences de mérite, de
transparence et de vision.
Elles sont également malades d’un manque cruel d’autonomie financière. Tout dépend du
bon vouloir du ministère de tutelle et de la ruse des recteurs. Les budgets sont votés loin des
universités, souvent sans réelle consultation, et presque toujours en décalage total avec les
réalités du terrain. La recherche y est vue comme un luxe, non comme un levier stratégique
de développement national.
Et pourtant, dans ce pays où l’emploi est rare, où la jeunesse cherche désespérément à donner
un sens à ses compétences, le doctorat devrait être un horizon, pas une impasse. Dans un
contexte mondial où la course au savoir est une course au pouvoir, comment le Cameroun
peut-il volontairement saboter sa propre élite intellectuelle ?
Vers un plaidoyer pour une réforme universitaire profonde
La suspension du doctorat au Cameroun n’est pas qu’une anecdote administrative. C’est le
symptôme d’un État qui recule devant l’exigence de moderniser son université. C’est un
signal inquiétant envoyé aux jeunes : vos ambitions doivent être mises en veille, le savoir
attendra. Ou pire : il faudra l’aller chercher ailleurs, là où les systèmes savent que le
développement passe par la recherche.
Il est temps que cela cesse. Il est urgent de repenser la gouvernance universitaire :
Élire les recteurs dans les chairs universitaires, pour rétablir une forme de
responsabilité académique et redonner la parole aux communautés universitaires.
Instaurer de vrais contrats de performance, avec des indicateurs clairs, des audits
publics, et des sanctions en cas de mauvaise gestion.
Garantir des lignes budgétaires pour la recherche, protégées, auditables, et
évolutives selon les besoins et la production scientifique.
Mettre en place une politique nationale du doctorat, définissant le coût moyen
d’une thèse, les responsabilités de l’État, de l’université et du doctorant, et surtout les
conditions de financement durable.
Le Cameroun regorge de talents. Ce pays ne manque pas de cerveaux, ni d’envie. Ce qui lui
fait défaut, c’est le courage politique de libérer l’université des carcans bureaucratiques
et clientélistes. Ce qu’il faut désormais, ce ne sont pas des circulaires qui suspendent, mais
des réformes qui propulsent.
Aujourd’hui, ressusciter l’espoir académique est un devoir.
Suspendre le doctorat, c’est suspendre le rêve de centaines de jeunes. C’est mettre entre
parenthèses la science, l’innovation, la réflexion profonde. C’est affirmer, avec cynisme, que
la recherche n’est pas une priorité.
Mais il est encore temps d’inverser cette tendance. Le savoir n’est pas un coût ; c’est un
investissement. L’université n’est pas une dépense ; c’est un moteur de transformation.
À quand une université camerounaise qui croit en elle-même ? Qui ose se réformer ? Qui
replace le mérite au centre de son fonctionnement ? Qui accueille les jeunes chercheurs non
comme des mendiants du savoir, mais comme les architectes de notre avenir ?
Tant que ces questions resteront sans réponse, le Cameroun restera un pays en jachère
intellectuelle. Bien dommage, bonne écoute et à bientôt !