Jacquelyn Frank
Elijah
Certains sentiments sont tout simplement impossible
à combattre...
Il est le Capitaine des guerriers, il maîtrise toutes les armes et
un guerrier téméraire qui a juré de protéger son peuple de la
violence.
Puissant, implacable, sans pitié. Elijah a gagné toutes les
batailles auxquelles il a pris part... Jusqu'à maintenant. Pris
en embuscade par les Nécromanciens, il est laissé pour mort,
le laissant à la merci d'une femme qui pourrait bien lui
donner le coup fatal... Siena, la reine des lycanthropes.
Pendant plus d'une décennie, une paix incertaine existe entre
les lycanthropes querelleurs et le peuple d'Elijah. Il n'est donc
pas prêt de baisser sa garde lorsque leur reine est dans les
parages.
Mais la volonté de Siena vaut bien celle d'Elijah, sa nature
sensuelle et animale éveille en lui une faim qu'il ne peut plus
nier. Dès lors, le guerrier est consumé par une bataille très
différente de celle qu'il a l'habitude de mener : gagner le
cœur de Siena en lui prodiguant un plaisir
incommensurable.
L'attirance et le désir se transforment bientôt en passion qui
aura des conséquences à travers les âges pour leurs deux
peuples. Et lorsque ceux qui devraient être ennemis
deviennent des amants inséparables, une autre menace
approche. Une menace qui pourrait bien tous les détruire...
Le Clan des Nocturnes – 3
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Sébastien Baert
Milady
PROLOGUE
« Que celui qui désire connaître l’avenir de la
race des démons consulte ces prophéties… »
« … quand la magie, une fois de plus,
menacera notre ère, quand la paix ne sera plus… »
« Ainsi, en cette ère remarquable, la pureté à
laquelle la race des démons devra aspirer toujours
retrouvera sa place centrale. L’on comprendra alors
le sens et la portée de nos lois les plus strictes, que
nul humain non corrompu ne devra être blessé, que
la coexistence pacifique entre les races devra passer
avant toute autre chose… »
Extraits de La Prophétie perdue des démons
« … il est par conséquent interdit à tout
membre de l’espèce des démons de copuler avec des
créatures de nature différente, dépourvues de forces
ou de pouvoirs identiques. Il nous incombe de
protéger ces créatures inférieures, de les garder
vierges de toute abomination sexuelle impure. Telle
est la loi. Le chien ne côtoie pas le chat, le chat ne
côtoie pas la souris. Quiconque brise ce serment
sacré en subira les conséquences en vertu de la
loi… »
Extrait du Rouleau de la Destruction
Elijah se laissa tomber à genoux en se tenant
la poitrine, une vague de chaleur se diffusant entre
ses doigts, leur donnant, ainsi qu’à sa chemise
blanche, une teinte écarlate. Il baissa les yeux sur le
sang qui se répandait sur l’étoffe, aussi fasciné que
s’il s’était agi de petits cercles artistiques sur un tee-
shirt teint à la main.
Le guerrier démon n’en croyait pas ses yeux.
Il avait été blessé plus d’une fois au cours des
siècles précédents. Il s’y était habitué. Au fil du
temps, il avait eu droit à tout, de l’électricité
mystique aux redoutables lames de fer si
dangereuses pour ceux de son espèce. Certaines de
ses blessures avaient été suffisamment graves pour
lui laisser des marques malgré son incroyable
pouvoir de guérison. D’autres non. Mais jamais il ne
s’était imaginé en danger de mort. Ce qui était
mortel pour les autres ne l’était pas nécessairement
pour lui. Ce qui l’était pour le démon moyen ne
l’était pas forcément pour lui, ne serait-ce qu’en
raison de son refus obstiné de succomber à quelque
chose d’aussi démodé que la mort.
Toutefois, dans le cas présent, ce n’était pas
parce qu’il avait un trou dans la poitrine à deux
doigts de ses organes vitaux que son existence était
menacée, mais parce qu’il se trouvait au milieu de
nulle part, trop affaibli pour appeler à l’aide, cerné
par ses ennemis. Même s’il parvenait par miracle à
trouver la force de survivre à cette déchirante
intrusion dans ses chairs, ses adversaires se
chargeraient de lui.
Elijah était furieux de s’être laissé entraîner
dans une situation si délicate. C’était le capitaine
des guerriers, l’armée d’élite au service du grand roi
démon. C’était le combattant le plus aguerri chez les
démons, une espèce de Nocturnes réputée pour ses
compétences martiales. Pendant des siècles, il avait
affiné son art, assimilant tout ce qu’il était possible
de savoir sur les techniques de combat, la guerre,
les armes et les stratégies qui permettaient de
surmonter de telles situations. Jacob l’exécuteur et
son suzerain, Noah, le roi démon, étaient les seuls
qu’il aurait pu considérer comme ses pairs en
termes de combat. Il n’était pas censé être stupide
au point de tomber dans le plus mauvais
traquenard qu’on lui ait jamais tendu, et de se faire
terrasser une fois pris au piège.
Même sans entraînement, les démons étaient
au fond des machines de combat. Il en était
persuadé, c’était sa théorie. Quel que soit le degré
apparent de civilisation de ceux de son espèce, il
leur était impossible de refouler l’ensemble de leurs
instincts. Bien sûr, les démons ressemblaient aux
humains, même s’ils étaient plus grands qu’eux et
avaient le teint plus hâlé, mais ces derniers les
trouvaient incroyablement séduisants. Elijah savait
que c’était à cause de leurs gènes élémentaires et
animaux. Grâce à eux, ils émettaient de puissantes
phéromones qui exerçaient une formidable
attraction sur les individus du sexe opposé, un
sixième sens qui les rendait irrésistibles malgré le
danger qu’ils représentaient, avec leur vue hors du
commun, leur ruse et leur intelligence. Toutes les
qualités de chasseurs-nés, toujours à l’affût,
guettant leur proie. Les démons étaient capables
d’une sauvagerie digne des éléments dont ils
tiraient leurs pouvoirs, attitude qu’ils avaient
acceptée et intégrée à chacune des compétences
qu’ils avaient acquises tout au long de leur
existence, ce qui faisait d’eux des adversaires
redoutables.
Ainsi, même les plus jeunes de son espèce
auraient su éviter de se mettre dans sa situation,
dut-il reconnaître avec une certaine exaspération. Il
était furieux et avait honte de s’être laissé prendre
au piège comme une vulgaire souris. Comment le
simple fait d’accomplir son devoir avait-il pu se
retourner ainsi contre lui ? C’était le capitaine des
guerriers, celui qui traquait tous les Nocturnes dont
la tête était mise à prix, ceux qui n’étaient pas des
leurs et qui avaient commis des actes monstrueux,
qui avaient péché contre les démons, une
provocation directe et une insulte au roi démon.
C’était le spécialiste de toutes ces espèces, un
stratège anthropologue. Si quelqu’un voulait
connaître le meilleur moyen de se débarrasser de
vampires, de lycanthropes ou de tout autre
Nocturne, c’était auprès de lui qu’il lui fallait se
renseigner. La guerre et la paix n’étaient
malheureusement que des concepts éphémères, et il
était de son devoir d’être paré à toute éventualité,
au cas où des amis passeraient dans le camp
adverse ou si des ennemis venaient à menacer des
alliés.
Elijah s’efforça de ne pas perdre
connaissance, ses environs immédiats ne cessant de
tournoyer devant ses yeux. C’était lui seul qui
commandait les armées de son monarque, quand la
situation l’exigeait, et qui entraînait les espions et
les assassins qui agiraient dans l’ombre en cas de
menace de complot. Il savait par conséquent tout ce
qu’il était possible de connaître sur les humains qui
maniaient tant bien que mal l’art retors de la magie
noire. Ceux-là mêmes qui se tenaient tout autour de
lui à cet instant précis, l’encerclant comme des
vautours qui attendraient que leur future proie
veuille pousser son dernier soupir.
C’était l’utilisation de ce pouvoir immoral qui
avait fait de ces idiots d’humains des
nécromanciens, l’âme entachée de ténèbres si
nauséabondes et la chair souillée d’une telle
puanteur qu’aucun Nocturne à l’âme pure ne
pouvait en supporter l’odeur. Ils étaient puissants,
et capables de progresser davantage s’ils
continuaient à étudier et à pratiquer leur art vil,
mais pas suffisamment pour être en mesure de le
capturer, et encore moins de le tuer. Non, seule sa
bêtise leur avait offert cette occasion.
Il avait dû avoir l’air d’une dinde de Noël, en
surgissant des arbres et en se jetant dans leur piège,
au milieu de nécromanciens et de chasseurs qui
passaient leur temps à traquer des mythes pour
pouvoir les torturer et les tuer. Des mortels qui
avaient non seulement pris l’initiative de révéler
l’existence et la localisation des différentes races de
Nocturnes, mais qui s’étaient également fixé pour
objectif de les éradiquer de la planète, armés de
leurs légendes et de leur ignorance.
Les démons faisaient partie des Nocturnes
les moins exposés aux mythes humains, mais des
espèces telles que les vampires et les lycanthropes
n’avaient pas cette chance. Il y avait pléthore
d’histoires les concernant, exactes ou non, ce qui
poussait les chasseurs avides à les pourchasser, à
chercher des preuves de leur existence. Leurs
quêtes sanguinaires étaient parfois couronnées de
succès. Pour le chasseur, c’était une victoire, un
butin psychologique. Et uniquement psychologique.
La dépouille d’un Nocturne ressemblant trait pour
trait à celle d’un humain, ce n’était pas vraiment le
genre de trophée qu’un chasseur pouvait accrocher
à son mur avant d’en conter l’histoire à ses invités.
En tout cas, pas à ceux qui ne faisaient pas partie de
sa société secrète de héros désaxés.
Il commençait à devenir fréquent, ces
derniers temps, de découvrir les cendres d’un
vampire que l’on avait laissé en plein soleil après lui
avoir planté un pieu dans le cœur, le corps d’un
lycanthrope que l’on avait tué à l’aide de balles ou
d’armes en argent, voire celui d’un démon empalé
sur des piques de fer. Ce qui n’était naturellement
pas le cas lorsque les nécromanciens les
invoquaient dans leurs pentacles destructeurs. Les
meurtres inutiles se succédaient, et, entre ces deux
groupes d’humains, la liste des victimes ne faisait
que s’allonger.
C’était une trahison douloureuse. Les
démons avaient toujours eu une précieuse estime
pour les humains, un peu à la manière dont des
parents protégeraient leurs jeunes enfants. Avec les
autres Nocturnes civilisés, ils s’efforçaient
farouchement d’assurer leur sécurité, sachant peut-
être d’instinct que, même s’ils n’avaient pas encore
de pouvoirs, eux qu’on laissait grandir et se
développer, ils en auraient peut-être un jour. Ils
pourraient en être fiers, dans les siècles à venir.
Même si les démons comprenaient bien qu’ils
n’étaient qu’une poignée à leur vouloir du mal, la
douleur n’en était pas moins mordante. Et, à
présent que les chasseurs et les nécromanciens
avaient décidé de joindre leurs forces, ils couraient
tous deux fois plus de risques.
Trois fois plus, songea sèchement le guerrier.
Elijah comprit alors qu’il était à l’article de la
mort. Le combattant qu’il était n’aurait jamais cédé
à la réflexion au beau milieu d’une bataille qui
requérait toute son attention. Mais le combat était
loin d’être terminé. Il avait encore quelques
précieuses secondes devant lui pour remettre de
l’ordre dans ses pensées. Il semblait paradoxal que
ces humains mal informés, qui cherchaient à
détruire les espèces qu’ils redoutaient tant, ne se
sentent pas menacés par la magie noire avec
laquelle ils frayaient désormais. Quelle distinction
peuvent-ils bien faire entre les deux ? se demanda
Elijah. Comment se faisait-il qu’un démon, né et
investi de la pureté et de la beauté de la terre, soit si
condamnable aux yeux de ces humains ? Et que la
magie noire qui s’écoulait en eux soit soudain
portée aux nues et acceptée par ces mêmes groupes
de nécromanciens bien-pensants ?
Etait-ce dû au simple fait que les humains
étaient trop limités, surtout en ce qui concernait
leur sixième sens, pour être en mesure de ressentir
ce mal inné ? S’agissait-il d’une espèce si jeune
qu’elle ne faisait pas encore d’instinct la différence
entre le bien et le mal ? Lorsqu’ils avaient décidé
d’emprunter cette voie, certainement avaient-ils été
incapables de reconnaître leur erreur, tant ils
avaient dû se sentir dépassés, mais n’étaient-ils
vraiment pourvus d’aucun système d’alerte ?
Elijah n’avait pas les réponses à ces
questions et ne les trouverait manifestement pas
dans le peu de temps qu’il lui restait à vivre. Au
bout de plus de cinq cents ans, de milliers de
batailles et d’autant de victoires, sa prétendue
immortalité semblait toucher à sa fin. Il était
finalement tombé surplus fort que lui.
Ou devrait-il dire « plus forte ».
Elijah leva vers ses assaillantes son regard
vert aussi ténébreux que la forêt, plein de malice et
de mépris. Elles semblaient toutes très fières de
l’avoir vaincu. Les chasseurs et les nécromanciens
qui le cernaient étaient tous des femmes. Elles
faisaient partie d’une secte dont les démons avaient
récemment appris l’existence. Toutefois, ce qui lui
brûlait les sens avec l’intensité d’un feu de forêt,
c’était la présence de deux démones, en bonne place
au milieu de ces meurtrières.
Les traîtresses.
Celle sur la droite, Ruth, était une puissante
démone d’esprit. En fait, c’était la première-née de
ce jeune élément, qui n’existait dans la culture
démoniaque que depuis un peu plus de cinq siècles.
C’était une aînée, un ancien membre du Grand
Conseil à l’origine de l’organisation de la société
démoniaque et de ses lois. L’ampleur de sa
défection était incommensurable. Elijah avait lui-
même beaucoup de mal à se faire à cette idée.
Même si elle était la plus âgée des deux, elle
avait l’air aussi jeune que sa fille, Mary, qui se tenait
auprès d’elle. Les démons cessant de donner
l’impression de vieillir à partir d’un certain âge, on
aurait pu croire qu’elles étaient sœurs. Toutefois,
Ruth avait passé un bras autour de la taille de sa
progéniture et lui caressait les cheveux avec une
tendresse toute maternelle qui semblait contredire
le fait que Mary avait elle-même près de cent ans.
La scène était étrangement surnaturelle et devait
paraître, même aux yeux des humaines qui se
trouvaient autour d’elles, passablement
cauchemardesque. Cela aurait sans doute été le cas,
si elles n’avaient été aveuglées par la haine et la
peur.
C’était l’idée inconcevable que ces deux
femmes puissent être de la même espèce que lui,
des renégates qui avaient ouvertement rejoint les
rangs de ces sorcières malfaisantes et de ces
chasseuses bien-pensantes, qui le mettait à ce point
en rage. Bien sûr, comprit-il avec une certaine
dérision, aucune de ces humaines ne s’était rendu
compte que ces deux femmes étaient de la race à
laquelle ils venaient de déclarer la guerre en s’en
prenant à lui. Aucune d’elles ne savait que les
véritables motivations de Ruth étaient guidées par
son désir de vengeance, si perverti et corrompu
soit-il, et qu’elles n’étaient que de simples
instruments, des armes qu’elle pouvait brandir
contre son ancienne famille.
Aux yeux des mortels, elle n’était qu’une
femme magnifique au savoir immense. Une sorcière
très douée, peut-être, si elle avait eu l’occasion de
leur révéler sa remarquable capacité à commander
certains aspects de l’esprit en tant qu’élément.
C’était cette démone perfide et sa fille qui
poussaient ces humaines au combat contre des
proies que ces dernières auraient été incapables de
trouver avec tant de facilité. Chaque jour que Ruth
passerait de l’autre côté de cette ligne tracée dans le
sable par ces paranoïaques malavisées, elle leur
révélerait de nouveaux secrets à propos des
démons. Elle ne tarderait pas à leur enseigner le
meilleur moyen de détruire ceux qu’elle avait
autrefois considérés comme ses amis. Compte tenu
des connaissances que Ruth avait accumulées au fil
des siècles, ce serait ensuite au tour de routes les
autres espèces de Nocturnes, innocentes ou non,
d’être menacées.
Tout ce qui comptait, pour les mortels, c’était
leur peur de l’inconnu, la terreur qu’ils éprouvaient
face à des créatures dont les pouvoirs dépassaient
l’entendement, leur conviction qu’il ne s’agissait
que d’une question de temps avant que ces espèces
s’en prennent à la race humaine comme leurs
mythes et leurs légendes l’avaient maintes fois
prédit. Qu’importe si chacune d’elles aurait pu le
faire des milliers de fois au cours du dernier
millénaire, si elle en avait eu la volonté.
Amer, Elijah eut l’impression que, même si
on leur révélait ce qu’il en était réellement, ils
continueraient à s’attendre au pire de la part des
Nocturnes, tout simplement parce qu’ils étaient
sous l’influence de leurs préjugés obstinés et de la
peur. La seule chose qui réconfortait le démon, à cet
instant précis, c’était que sa mort déclencherait des
représailles de la part de ses congénères les plus
anciens et les plus puissants, et qu’il était fort
probable que cela mette un terme à cette
insurrection maléfique.
— Rejeton du diable ! siffla Ruth avec une
délectation perverse, alimentant la soif de sang des
femmes qui l’entouraient. Démon à l’apparence
humaine ! (Elle esquissa un sourire avant de
poursuivre d’une voix douce.) Elijah, le puissant
capitaine des guerriers.
Elle se pencha pour le regarder en éclatant
d’un rire diabolique, puis s’adressa à lui à voix basse
pour que les autres ne puissent pas deviner sa
proximité avec lui.
— Le petit pitbull de Noah, vaincu par de
simples femmes… Je sais ce que tu es train de te
dire, démon de vent. Mais personne ne te vengera.
Quand nous en aurons terminé avec toi, ils ne
retrouveront jamais ta trace.
Elle se redressa en repoussant son
abondante chevelure blonde, un sourire serein au
coin des lèvres. Elle embrassa son petit bébé sur la
joue, si tant est que l’on puisse qualifier de « bébé »
une démone de près de cent ans, ce qui fit sourire
Mary avec une affection si obséquieuse qu’Elijah en
eut la nausée. Mais c’était bien un bébé, par rapport
aux adultes et aux aînés de son espèce, et même aux
autres démons de son âge. Malgré sa beauté et sa
silhouette de femme, ce n’était qu’une fillette, aussi
bien dans son cœur que dans sa tête, sous l’entière
influence d’une mère étouffante.
Comment se faisait-il que personne n’avait
remarqué que Ruth avait perdu la raison ? En tant
que démone d’esprit, elle avait sans doute empêché
d’autres talentueux démons d’en prendre
conscience. Pourquoi n’avait-on jamais insisté pour
éloigner cette enfant d’une mère au comportement
malsain et autoritaire ? Parce qu’ils considéraient
qu’un parent avait le droit d’élever son enfant
comme il l’entendait ? A présent, l’ensemble de leur
société allait souffrir de ces erreurs et de leurs
conséquences, à commencer par la mort d’Elijah.
Trop tard, songea-t-il, vraiment attristé que
les démones aient choisi d’emprunter cette voie.
Elles étaient à présent toutes les deux gâtées,
putrides, malgré leur beauté extérieure. Il lui était
inutile de faire appel à son odorat supérieur pour
percevoir l’arôme infect de corruption qui
s’échappait de leurs chairs cuivrées.
Il bascula en avant, tendant la main pour
tenter de se rattraper et éviter de tomber la tête la
première dans la terre. Situation désespérée ou
non, on ne se souviendrait pas de lui comme d’une
proie facile. Il était trop fier pour se laisser faire.
Les dépouilles de ses adversaires jonchaient le sol,
derrière le cercle qui s’était considérablement
clairsemé, témoignant de sa férocité lorsqu’il avait
tenté de sauver sa peau. Femmes ou non, tous ceux
qui cherchaient à le tuer méritaient leur sort.
Il était conscient que l’étau se refermait
autour de lui. L’odeur nauséabonde de magie noire
qui collait aux sorcières était insupportable tant elle
était écrasante. Elles ne cessaient de jouer avec
leurs pouvoirs, faisant crépiter de l’énergie tout
autour de lui, et danser entre elles des arcs
électriques bleus, ce qui lui fit penser à une version
macabre du jeu de la balle au prisonnier. Il serra
tristement les lèvres en comprenant ce que cela
signifiait que d’être le prisonnier, dans cette partie-
là.
Le premier éclair qui jaillit du cercle des
femmes le frappa à la colonne vertébrale, l’obligeant
à cambrer le dos, à projeter les bras de chaque côté,
étirant les muscles de son large torse, du sang
s’échappant aussitôt de la plaie. Le fluide se
répandit si vite et si abondamment qu’il en ressentit
la chaleur sur le devant de sa chemise, avant que
son jean en soit imbibé en un clin d’œil.
Il fut pris de vertiges et se sentit étrangement
loin quand l’éclair suivant l’obligea à se
recroqueviller. Il sentait l’odeur de sa chair calcinée,
étonné qu’elle puisse être plus prégnante que la
puanteur dégagée par les magiciennes. Il tenta de se
transformer, de trouver le réconfort en prenant la
forme du vent dont il faisait partie intégrante. Si
seulement il avait eu la force de se métamorphoser
en la plus légère des brises, elles n’auraient plus été
en mesure de lui causer le moindre mal. Mais il
était trop tard. Il avait mal évalué la situation et
était à présent trop atteint et trop affaibli pour
pouvoir se concentrer ne serait-ce que sur la plus
simple des transformations.
Il s’en voulut d’être un si parfait imbécile, de
s’être jeté tête baissée dans le piège de ces femmes.
C’était pourtant lui qui avait prévenu tous les autres
qu’ils ne seraient pas en sécurité tant que les
renégates Ruth et Mary seraient dans la nature,
semant la zizanie dans une certaine fraction de la
population humaine. Ne les avait-il pas avertis
depuis plus de six mois, depuis qu’ils s’étaient
aperçus de leur trahison, qu’ils pouvaient tous
devenir les victimes du duo et de ses connaissances
sur les démons, sur leur importance et leur
puissance ? Ruth, qui faisait passer sa démence
pour de l’amour maternel, connaissait tant de
noms, tant de faits… Elle pouvait effectivement
mener ces meurtrières jusqu’à chacun des membres
du Grand Conseil.
Il serait le premier, comprit-il, sa frustration
lui donnant l’impression d’avoir un second trou
dans la poitrine. Ce serait ensuite au tour des
exécuteurs, de Gideon l’Ancien, ou peut-être de
Noah, le roi démon en personne. Et il ne serait plus
là pour accomplir son devoir, les protéger. Elijah
songea à Jacob et à Isabella, les exécuteurs,
récemment devenus parents d’une magnifique
petite fille qui avait hérité de la chevelure noire et
soyeuse de sa mère et du regard perçant de son
père.
Ils avaient choisi le capitaine des guerriers
pour être l’un des deux démons qui, en plus des
parents de la fillette, participeraient à la cérémonie
au cours de laquelle l’enfant recevrait son nom.
Pour être l’un des deux seuls démons au monde qui
auraient l’honneur d’être les siddah de ce petit
trésor. C’était le plus grand honneur que l’on puisse
faire à un ami. Quand elle aurait eu seize ans, il
aurait entamé son éducation. Il l’aurait ramenée
chez lui comme s’il s’était agi de sa propre fille. Il lui
aurait enseigné les mœurs et les coutumes des
leurs, la guidant au fur et à mesure qu’elle aurait
appris à utiliser et à maîtriser le puissant pouvoir
dont elle avait hérité. Il n’aurait partagé cette
responsabilité qu’avec une seule autre personne,
l’autre siddah de l’enfant. Il s’agissait en
l’occurrence de Magdelegna, la sœur du roi.
Le fait de penser à Legna le fit souffrir
davantage. Elle attendait elle-même un enfant,
depuis cinq mois, aux bons soins de son époux
Gideon. Mais quel était le sort réservé à ces deux
innocents ? Celui d’être traqués ? Abattus ? Traités
comme des insectes insignifiants sous la menace
d’une tapette à mouches ? Elijah eut de la peine
pour les petits et s’en voulut de ne pas être parvenu
à assurer sa propre sécurité et à rester fort pour
pouvoir assurer leur protection.
Le guerrier se sentit gagné par l’obscurité,
mais c’était autant à cause du fait qu’il avait
manqué à ses engagements envers les siens et son
monarque que du sang qu’il perdait. Il entendit
résonner un éclat de rire féminin, déformé par la
laideur du plaisir de tuer, un son qu’aucune femme
ne devrait être en mesure de produire en temps
normal, qu’elle soit nocturne ou humaine.
Il finit par s’écrouler, roulant sur le dos dans
l’herbe jusqu’à ce qu’il tente de se concentrer sur les
étoiles. Il eut vaguement conscience que les femmes
s’amusaient cruellement avec lui, jouant à lui
décocher des éclairs d’énergie avec un certain
sadisme. Des rais de lumière se mirent à zébrer le
ciel noir. Son sang brûlant commença à se répandre
dans les feuilles mortes et dans l’herbe. Il savait
maîtriser le temps depuis qu’il avait treize ans. Que
n’aurait-il donné, à cet instant précis, pour une
simple averse. Un dernier acte de défi qui aurait
détrempé le sol, avec, pour conséquence, le fait que
toute attaque à base d’électricité se serait retournée
contre ses assaillantes.
Mais il ne pourrait pas profiter de cette
ultime vengeance. A cet instant précis, il se sentait
plus faible qu’un nouveau-né. Il ne lui restait que
son esprit. Il se moquait de savoir si, à son âge,
Ruth pouvait déjà deviner ses émotions, et peut-
être aussi lire dans ses pensées, même si c’était
habituellement une capacité propre aux mâles. Elle
était corrompue par son esprit irrationnel et par
toute la magie maléfique qui intoxiquait ceux avec
lesquels elle avait choisi de s’acoquiner.
D’ordinaire, il n’était pas rare que, de telles
associations malveillantes, naissent des pouvoirs
inattendus.
Non. Tout ce dont Elijah pouvait se soucier,
c’était de la nature du monde qu’il n’allait pas
tarder à abandonner. Du fait qu’il ne pourrait plus
survoler les montagnes et les plages vierges avec la
liberté du vent. Qu’il ne pourrait plus laver le
monde comme le faisait la pluie. Qu’il ne pourrait
plus dériver lentement des cieux jusqu’à la terre au
hasard des méandres des flocons de neige. Le fait
d’être à tout jamais privé de ces petits bonheurs le
révolta de désespoir et d’indignation. Il s’apprêta à
pousser un rugissement pour évacuer la fureur qui
s’était emparée de lui, mais fut incapable de
produire le moindre son. Il s’efforça de se satisfaire
du hurlement de son âme.
A sa grande surprise, il perçut l’écho de son
cri, dans le lointain.
Il s’agissait d’un hurlement féroce et sauvage,
incroyablement beau, qui le fit frissonner en
parcourant son système nerveux. Il était en train de
succomber à sa propre nuit intérieure, mais le
rugissement se répéta, et il s’efforça de lutter pour
l’écouter, pour tenter de comprendre sa
signification. De façon inexplicable, il sentit son
corps se réchauffer et ses sens lui revenir, comme
s’ils avaient accepté de travailler de nouveau avec
lui, tentant avec chacune de ses dernières cellules
disponibles de se focaliser sur ce stupéfiant cri
primai.
Mais il était trop proche de la mort. Ivre de
frustration, il succomba.
CHAPITRE PREMIER
A l’autre bout de la clairière, le puma poussa
un rugissement, et, gagnées par un inexplicable
sentiment d’effroi, les femmes du cercle oublièrent
soudain leur proie moribonde. A l’instar des
représentants de toutes les autres espèces, les
humains étaient pourvus d’instincts et savaient
aussi sûrement que leurs propres noms qu’il n’était
guère judicieux de rester sur le chemin d’une
créature capable de pousser de tels cris. Qu’importe
si elles possédaient elles-mêmes un certain pouvoir.
Rien n’était en mesure de faire taire cette terreur
innée de la proie redoutant un prédateur.
Les nécromanciennes reculèrent, les yeux
grands ouverts, usant de leur magie pour entrer en
lévitation, espérant retrouver en altitude la sécurité
qu’elles avaient perdue au sol. Et, si ce n’était pas
suffisant, elles pourraient apaiser complètement
leurs craintes en battant définitivement en retraite,
en s’éloignant au-dessus des arbres, en fuyant
jusqu’à chez elles ou vers tout autre lieu où elles
s’estimeraient à l’abri.
Quelques chasseuses eurent le bonheur de ne
pas être oubliées par les nécromanciennes, qui les
firent participer à leur fuite par les airs. Celles qui
n’eurent pas cette chance prirent leurs jambes à
leur cou et décochèrent leurs éclairs au hasard vers
les arbres. En une minute, elles ne furent plus qu’un
lointain souvenir, dans le sous-bois.
Il en aurait fallu davantage pour effrayer les
démones. La plus jeune était une démone de la
terre. Elle était donc parfaitement capable de
comprendre et de dompter de telles créatures.
Même si elle était jeune et fragile par rapport aux
grands aînés de son espèce, la capacité
d’apprivoiser les animaux était une compétence de
base. Elle tendit son esprit, tentant d’entrer en
contact avec celui du prédateur. Perplexe, elle
fronça ses sourcils blonds en se rendant compte que
le puma était étrangement peu réceptif à ses efforts
de persuasion. A la fois hypnotique et terrifiant, son
regard jaune rivé sur les deux seules femmes qui
demeuraient dans la clairière, le grand félin doré
surgit des arbres, décrivant un cercle dans les
hautes herbes en faisant rouler ses omoplates.
Le fauve huma l’incroyable quantité de sang
répandue sur le sol. Le fumet réveilla ses instincts
les plus vils, exerçant sur lui un attrait singulier.
D’ordinaire, la femelle aurait évité d’approcher
d’autres prédateurs, mais l’odeur de sang était trop
forte pour qu’elle puisse y résister. La féline
s’approchant de plus en plus, la jeune démone fut
prise d’une sueur froide, tentant de toutes ses forces
de pénétrer son esprit monopolisé par la délicieuse
odeur de sang.
— Je n’arrive pas à l’atteindre, maman. Elle
ne veut pas m’écouter.
— Ce n’est pas grave. On n’a plus rien à faire
ici.
Ruth serra son enfant contre elle, et, dans un
souffle d’air, les deux démones se téléportèrent en
lieu sûr.
La grande féline dorée se figea en dressant la
tête pour humer l’atmosphère, tandis que la
puanteur dégagée par les deux femmes se dissipait.
Il n’y avait plus que le corps ensanglanté étendu au
milieu de la clairière qui émettait des effluves, et la
femelle se dirigea vers la malheureuse victime. Elle
était si près de la créature inconsciente qu’elle
aurait pu la toucher avec son museau. Ce qu’elle fit,
pour mieux la sentir. Malgré l’odeur du sang, elle
devina le musc caractéristique des mâles. Il
s’agissait d’un parfum si riche et entêtant que la
magnifique bête émit un ronronnement
interrogateur. Elle tourna la tête vers la plus
importante de ses plaies et se mit à en lécher le sang
au si bon goût acidulé. Elle ronronna de plus belle
et ouvrit ses puissantes mâchoires avant de les
refermer sur la gorge du démon. Une simple
pression et c’en serait fini de lui.
Soudain, elle recula, secouant sa tête au
pelage doré, comme si elle venait de retrouver ses
esprits. Elle recommença, tel un chien sortant de
l’eau. Ce faisant, elle se débarrassa de sa fourrure,
qui se dispersa en longues boucles jusqu’à ce que,
avec une dernière secousse, l’animal se transforme
en une femme à la longue chevelure blonde,
uniquement parée d’un collier d’or et de pierres de
lune.
Siena, dont le somptueux collier indiquait
qu’elle était la reine des lycanthropes, prit une
profonde inspiration, tentant de résister à l’envie
pressante de goûter au sang de cet homme. Elle
connaissait ce démon, son nom et son importance
auprès de son roi. Mais elle savait désormais que
son sang n’avait aucun équivalent au monde. Il était
riche et reflétait toute la puissance de celui à qui il
appartenait. Toutefois, même s’il lui arrivait d’être
plus animale que femme, elle n’avait pas besoin de
sang pour survivre, contrairement aux vampires.
C’était la plus puissante de ceux de son espèce, et
c’était un désir qu’elle était capable de dominer.
Si seulement il n’y en avait pas tant…
Mais il lui fallait avoir les idées claires, et
agir. S’efforçant de maîtriser ses instincts les plus
vils, elle s’agenouilla dans les hautes herbes, à
l’endroit où Elijah, le guerrier démon, était étendu,
à l’article de la mort. Il s’agissait d’une vision pour
le moins surprenante. Elle avait combattu aux côtés
de ce guerrier à peine six mois auparavant et
connaissait aussi bien son talent que sa puissance et
sa force indéniables. Comment avait-il pu en arriver
là ?
Elle tendit la main d’un geste hésitant,
enfonçant ses doigts dans ses longs cheveux blonds,
pas très différents des siens, même s’ils étaient un
peu plus clairs que sa chevelure marbrée. De plus,
ils ne lui arrivaient qu’aux épaules alors que les
siens lui descendaient jusqu’en bas du dos. Elle
passa ensuite la main dans sa propre crinière, en
tira une longue tresse de soie dorée, et la sectionna
d’un coup de dents. La mèche s’enroula alors autour
de son poignet et de son avant-bras, comme si elle
refusait d’être séparée du corps dont on l’avait
arrachée. Elle rejeta la tête en arrière, sans tenir
compte des gouttelettes de sang qui jaillissaient de
l’extrémité de ses cheveux tranchés. Siena se
pencha au-dessus du démon, écartant les pans de sa
chemise de soie jadis élégante, se passa lentement
la langue sur les lèvres et s’empara de la tresse de
cheveux dorés, la laissant s’enrouler en spirale
jusqu’à ce qu’elle recouvre l’intégralité de la
blessure.
Les filaments dorés se gorgèrent aussitôt du
sang du guerrier, qui se mêla aux gouttelettes qui en
suintaient déjà. La blessure se mit instantanément à
coaguler, la chevelure formant une sorte de
bandage rouge et doré sur la plaie béante, la
colmatant avec une certaine efficacité.
Pour le moment, il était impossible à la reine
de faire quoi que ce soit pour tout le sang qu’il avait
perdu, et elle ne pouvait pas non plus le laisser là,
ses assaillantes risquant de revenir pour l’achever.
Il respirait si faiblement que, si elle n’avait pas eu
l’ouïe si fine, elle l’aurait probablement cru mort.
Par chance, elle connaissait parfaitement ces bois et
y trouverait sans peine un refuge. Ensuite, elle
aviserait.
Elle tâcherait de découvrir ce que ce démon
pouvait bien faire en plein territoire lycanthrope.
Pour l’instant, il fallait qu’elle l’emmène loin de là,
et avant le lever du soleil. Même si ce dernier ne
réduisait pas en cendres les représentants de
chacune de leurs espèces, contrairement aux
souffrances mortelles qu’il pouvait infliger aux
vampires, ce n’était l’allié d’aucun Nocturne. Il avait
le même effet sur les démons que sur les félins : il
les rendait paresseux et léthargiques. Les démons
étaient nombreux à apprécier la chaleur de ses
rayons, préférant succomber au confort du sommeil
à la lumière du jour. Malheureusement, cette
réaction était souvent involontaire, et ils ne
souhaitaient plus alors que dormir, au point qu’ils
en devenaient vulnérables. En l’occurrence, tout
abattement supplémentaire provoqué par la
lumière pourrait affaiblir définitivement les
systèmes vitaux du guerrier, achevant ainsi le
travail entamé par ses agresseurs.
Pour les lycanthropes, le danger était encore
plus grand. La lumière du jour les rendait malades,
comme s’ils étaient victimes d’une terrible
insolation. S’agissant d’une espèce naturellement
guidée par les différentes phases de la lune, il était
logique que l’astre solaire leur soit nocif. Etant elle-
même à moitié féline, Siena préférait largement
réserver ses activités à l’obscurité de la nuit, quand
elle pouvait bénéficier de toute sa puissance, et
trouver un refuge à l’abri de la lumière du jour
avant d’être victime de ses effets. Elle bénéficiait
d’une plus grande résistance au soleil que la plupart
de ses congénères, si elle restait à l’ombre, mais elle
préférait tout de même l’éviter.
Il fallait qu’elle trouve le meilleur endroit, et
le plus proche, où elle pourrait prendre soin de lui,
et le meilleur moyen de l’atteindre. Les siens étaient
trop loin, et elle ne décelait aucune présence
amicale, dans les environs. Elle aurait bien aimé
trouver du secours, un lieu où l’on aurait pu l’aider
à s’occuper de lui, mais, compte tenu de l’urgence
manifeste de la situation, ce n’était pas une bonne
idée. L’idéal aurait été de pouvoir le rendre aux
siens, mais, bon, c’était encore plus tiré par les
cheveux, vu qu’ils étaient encore plus loin.
D’ailleurs, le démon guérisseur le plus réputé au
monde se trouvait actuellement à sa cour.
Le blessé était loin d’être fluet. Le capitaine
des guerriers… eh bien, avait une carrure pour le
moins impressionnante, et c’était peu de le dire.
Même si Siena était grande et plutôt bien bâtie,
dans son genre, les biceps du démon semblaient
plus gros que ses cuisses.
Elle était très inquiète, car le combattant
avait besoin d’assistance, et elle doutait de pouvoir
lui être d’une quelconque utilité. Il était d’une tout
autre espèce et sans doute peu réceptif aux
thérapies des lycanthropes. C’était exactement
comme si l’on mettait un patient humain entre les
mains d’un vétérinaire. Ce dernier aurait beau être
au sommet de son art, il lui ferait plus de mal que
de bien.
Son peuple avait passé plus de temps à lutter
contre celui du guerrier qu’à vivre en paix avec lui.
Ses connaissances en anatomie démoniaque étaient
plutôt limitées et se bornaient à déterminer les
organes vitaux qu’il fallait viser en priorité pour
obtenir la mort la plus rapide possible. Les deux
races se fréquentant de nouveau depuis quatorze
ans seulement, qui aurait pu avoir l’idée de partager
leurs connaissances médicales ? En fait, ils venaient
tout juste d’échanger des ambassadeurs.
La reine se releva, se dressant de toute sa
hauteur, mettant en valeur sa fière stature
d’amazone. Aussi bien nue, comme à présent, que
vêtue, il était impossible d’avoir le moindre doute
quant à son sexe. Elle avait la peau dorée et le buste
délicieusement cambré malgré sa musculature
ciselée. C’était une chasseuse et une guerrière à part
entière, une pure Diane, et cela se voyait sur chacun
de ses muscles, mais son épaisse chevelure dorée
dont les boucles lui tombaient jusqu’au milieu des
cuisses et les courbes audacieuses de son sexe lui
donnaient un air aussi féminin qu’Aphrodite en
personne, de même que son sourire énigmatique et
sa démarche au charme naturel.
La déesse des lycanthropes sembla prendre
une décision pour elle : la reine secoua une nouvelle
fois la tête, semblant donner vie à ses longs
cheveux. Ces derniers lui glissèrent sur la peau
comme de la soie, l’enveloppant presque
amoureusement. Ce manteau capillaire se changea
de nouveau en fourrure, lui donnant cette fois
l’allure d’un être mi-fauve, mi-femme.
C’était sa forme de félin-garou, la troisième
et dernière apparence que Siena était capable de
revêtir. Une grande et magnifique silhouette de
femme pourvue de la fourrure, des griffes, des
oreilles, du visage, des moustaches et de la queue
d’un puma. Mi-femme, mi-fauve, avec tous les
avantages des deux espèces. Y compris la force dont
elle aurait besoin pour porter le guerrier dans ses
bras.
Guerrier qui, remarqua-t-elle en
commençant à le soulever, était tout en muscles et
pesait bigrement lourd pour sa taille d’à peine un
mètre quatre-vingts, même si c’était en partie dû au
fait qu’il était complètement inconscient. Il avait les
épaules incroyablement larges, à tel point qu’elle
avait du mal à en faire le tour avec son bras. Il
n’avait pas un gramme de graisse, ni à la taille ni
sur les cuisses. Il avait une silhouette fine et affûtée,
tout en muscles, comme s’il avait pris soin de ne
négliger aucune partie de son corps, ne laissant
aucune place à la mollesse.
Malgré son poids impressionnant, elle le
souleva avec une certaine aisance et s’éloigna dans
la clairière en le portant contre elle. Sa vision étant
naturellement adaptée à l’obscurité, tout ce qu’elle
voyait se détachait avec un contraste étonnant, dans
une large palette de gris. Chargée de son fardeau,
elle se dirigea vers la lisière du bois avec
l’impression qu’il faisait aussi clair qu’en plein jour.
Si quelqu’un s’était trouvé suffisamment près
pour les apercevoir, il aurait été étonné du
spectacle, mais, en humant rapidement l’air, la
reine s’était assurée que toutes les adversaires du
démon s’étaient éclipsées, et qu’aucun autre être
vivant ne se trouvait dans les environs. Elles
n’auraient même pas l’occasion d’apprendre que le
rugissement du puma avait une faculté, celle de
diffuser une puissante aura d’effroi qui provoquait
une immense terreur chez ceux qui se trouvaient à
portée, même chez certains des Nocturnes parmi les
plus puissants.
En parcourant la forêt, sans jamais dévier de
son but et en s’efforçant de laisser le moins possible
de traces, le félin-garou se rappela qu’il n’y avait pas
que des humaines dans le groupe de femmes qui
avait tendu une embuscade au guerrier. Elle avait
repéré les démones renégates, la mère et la fille, qui
avaient choisi de prendre le parti des ennemis de
leur propre espèce pour une sombre histoire de
vengeance disproportionnée, tout cela à cause d’une
erreur tragique que personne n’aurait pu empêcher,
pas même les puissants démons.
Six mois auparavant, la veille de Beltane, la
fête sacrée des démons habituellement joyeuse,
avait été endeuillée par la guerre que ces traîtresses
avaient commencé à leur mener. Siena faisait partie
des forces démoniaques, le jour où celles-ci avaient
dû livrer un terrible combat pour éviter de se faire
massacrer par ces femmes à l’esprit dérangé. C’était
cette bataille qui lui avait donné un aperçu des
capacités du grand capitaine des guerriers. Elle
avait été impressionnée. Cela l’avait d’autant plus
déconcertée de le retrouver dans une situation si
délicate.
En plus de l’aptitude au combat du démon,
elle avait remarqué que ce dernier avait été
particulièrement touché par le fait que la druidesse
visée était enceinte, à l’époque. Elles avaient
déchaîné leur courroux aussi bien sur l’enfant
qu’elle portait que sur son partenaire démon et elle,
ce qui avait personnellement révolté le guerrier,
alors même que l’enfant n’était pas le sien, et qu’il
n’en avait pas, de toute façon.
Les lycanthropes mâles n’éprouvaient
généralement pas ce genre d’empathie avec les
enfants, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes
parents, et, quand bien même, il était alors fréquent
qu’ils continuent à vaquer à leurs occupations,
laissant aux femmes le soin de s’occuper de leur
progéniture. Il s’agissait d’un instinct souvent
déterminé par le comportement naturel de l’animal
en lequel ils se transformaient. Quoi qu’il en soit, la
société des métamorphes était dominée par les
femmes. Elles étaient près de huit fois plus
nombreuses que les hommes. Elles avaient toujours
été surreprésentées, mais la guerre n’avait rien
arrangé. Le goût des mâles pour le combat avait
encore fait chuter leur nombre.
Dans une telle société, les mœurs
matriarcales étaient puissantes, et elles en étaient
plutôt fières. Dans l’ensemble, elles n’engageaient
que rarement le combat, sauf quand il fallait
chasser pour se nourrir ou se défendre. Mais, aux
yeux des siens, même dans l’inanité de la guerre,
l’idée que l’on puisse aller faire du mal à un enfant
innocent et sans défense était totalement
répugnante. Le comportement vindicatif des
démones renégates était une forme dénaturée de
l’attitude protectrice d’une mère en cas de menace
sur ses enfants.
Siena se figea brusquement, dressant les
oreilles en humant l’air, flairant les environs. Elle
perçut la présence d’animaux qui se sauvaient sous
ce qu’il restait de végétation dans le sous-bois,
mais, sinon, rien ne semblait sortir de l’ordinaire.
Le silence était compréhensible, compte tenu de la
forme qu’elle avait adoptée, mais les traces de sang
que le démon laissait derrière lui étaient
susceptibles d’attirer d’autres prédateurs.
Ils se trouvaient à près de deux kilomètres du
lieu de l’affrontement, et un cours d’eau serpentait à
proximité. Elle aurait pu prendre le temps de le
laver, de panser ses autres blessures et de
dissimuler leur piste de manière plus efficace,
comme le lui dictait son instinct, pour éviter de se
faire repérer. Mais le soleil se levait déjà entre les
arbres, et, quand ses rayons commenceraient à la
toucher, trop affaiblie, elle ne serait plus en état de
gagner un abri. Même si cela ne la tuerait pas de
rester une journée à l’ombre des arbres de la forêt,
il lui faudrait un certain temps pour récupérer. Cela
signifierait sans doute la mort de celui qui avait
besoin qu’elle soit au mieux de sa forme pour
pouvoir lui sauver la vie.
Elle décida de courir le risque de se faire
pister. Il y aurait de l’eau, où ils allaient, et elle
commençait à manquer de temps. En se déplaçant à
une vitesse prodigieuse malgré le poids de son
fardeau, elle continua de réfléchir aux démones qui
avaient commis ce crime envers leur ancien
camarade. Elle était au courant pour Ruth et sa
relation malsaine avec sa fille. Elle faisait partie de
ceux qui avaient découvert sa trahison.
Aucun animal au monde n’empêchait ses
enfants de s’émanciper en leur refusant le droit de
quitter la tanière ou le nid et de se débrouiller par
eux-mêmes. A un moment donné de l’évolution,
cette mutation s’était opérée dans les sociétés
humanoïdes, ce qui avait rendu cette coutume
possible, voire normale. Mais si l’évolution était un
processus naturel, Siena avait toujours considéré
cette mutation comme perverse. Mais qui avait
raison ? Les humanoïdes étaient capables de toutes
sortes de comportements aberrants en
contradiction parfaite avec l’ordre naturel de la vie.
Pour être franche, cela concernait également
les siens.
Même si les lycanthropes étaient plus
souvent considérés, autant par les autres que par
eux-mêmes, comme des animaux que comme des
humains, ils n’en formaient pas moins une société
avec des imperfections, des lois et un certain libre
arbitre. Ces éléments, même s’ils étaient audacieux
et salutaires à plus d’un égard, pouvaient
néanmoins provoquer une certaine instabilité
lorsqu’on les combinait.
Par exemple, la guerre raciale qui avait fait
rage entre ses métamorphes et les élémentaires du
guerrier. Vingt ans plus tôt, il aurait été
inconcevable qu’elle puisse venir en aide à un
démon, surtout à celui-là. Elle aurait été considérée
comme une traîtresse. D’ailleurs, nombreux étaient
ceux qui partageraient encore cet avis, même si ce
n’était naturellement plus celui de leur reine.
La dernière guerre entre les démons et les
métamorphes avait été déclenchée par son propre
père. Cette violente démonstration de virilité était
née d’une simple question de principes et avait
rapidement dégénéré en une haine génocidaire
envers les démons. Un sentiment que, après des
dizaines d’années de provocation, ces derniers
avaient commencé à leur retourner sans le moindre
état d’âme. Malheureusement, les lycanthropes
avaient une espérance de vie aussi longue que celle
des démons ; l’attitude belliqueuse de son père avait
tourmenté son peuple des siècles durant, donnant
naissance à des générations qui ne comprenaient
pas qu’il avait pu y avoir une époque où les
métamorphes et les démons ne vivaient pas dans la
haine les uns des autres.
Tout cela avait commencé à changer au
moment où elle s’était assise sur le trône.
A peine le collier officiel autour du cou, Siena
avait publiquement mis fin à la guerre contre les
démons. Au début, cette décision n’avait pas
rencontré un franc succès, la rancœur étant si
ancienne qu’il avait été difficile de la surmonter. Cet
acte aurait très bien pu être à l’origine d’une
violente révolte.
Sans doute était-ce dans ce genre de
situation qu’il y avait des avantages à être une
femme à la tête d’une société matriarcale. Elle avait
eu le pouvoir de se faire entendre de la majeure
partie de celles qui n’avaient jamais vraiment voulu
prendre part à ces combats stériles. Il avait
simplement fallu que leur reine le leur rappelle
lentement, sûrement, jour après jour. Et, la paix
s’instaurant, le peuple de Siena avait commencé à
se souvenir de ce que cela faisait de vivre pour autre
chose que la préparation de la bataille suivante.
En bonne conscience, c’était le moins qu’elle
avait pu faire. Même si on lui avait enseigné, à elle
aussi, à se méfier des démons, élevée par un père
plein de préjugés et des précepteurs qu’il avait lui-
même choisis pour elle et qui lui avaient inculqué
une haine de ces « créatures malfaisantes », le
destin avait fait en sorte de lui envoyer un puissant
message qui avait radicalement modifié son point
de vue sur les démons. Sa morale et sa perception
purement féminine du bien et du mal l’avaient
conduite à déclarer l’armistice dès qu’elle en avait
eu le pouvoir
Elle ne pouvait décemment pas mettre tous
leurs maux et le comportement pitoyable de leur
espèce sur le compte de la virilité de son père, mais
son agressivité ne leur avait pas fait honneur, et
c’était à présent à elle d’en gérer les conséquences.
Quatorze années de trêve, c’était bien peu en
comparaison de quelque trois siècles de dispute.
La paix ne pouvait s’installer que pas à pas,
avec beaucoup de précaution. Tout acte
déraisonnable ou qui n’avait pas été mûrement
réfléchi était susceptible de conduire à un
bouleversement de la frêle harmonie qui
commençait tout juste à se faire jour. Et,
franchement, les Nocturnes, continuellement
harcelés par des mortels aussi malavisés
qu’obstinés qui ne souhaitaient que leur disparition,
ne pouvaient guère se permettre de gaspiller leurs
ressources en se battant entre eux.
Elle n’avait pas vraiment hésité à sauver la
vie du capitaine des forces armées démoniaques,
mais elle ne permettrait pas à des politiciens
mesquins de décider de la vie ou de la mort de ce
héros. Elle ne s’attendait pas à en tirer un
quelconque avantage et espérait que cela n’aurait
aucune répercussion. Tout ce qu’elle demandait,
c’était un lieu discret pour pouvoir panser ses
plaies.
Au bout d’environ une heure, elle découvrit
la grotte qu’elle recherchait. Depuis un moment,
elle avait considérablement réduit son allure, à
cause non seulement de son fardeau, mais aussi des
rayons matinaux qui commençaient à darder entre
les branches des arbres.
Juste derrière l’ouverture, le sol de la grotte
s’inclinait brutalement, la roche lisse, froide et
humide sous ses pieds nus. Il lui fallut tout son
équilibre, sa force et même ses griffes pour éviter de
chuter le long de cette surface glissante et d’atterrir
dans l’eau glaciale du lac souterrain, en contrebas.
Elle parcourut rapidement l’étroite saillie qui faisait
le tour de l’étendue d’eau. Dès qu’elle put poser le
pied sur un sol sec, elle se déchargea de son fardeau
et l’étendit avec précaution sur la roche.
A bout de souffle, elle s’assit auprès de lui et
rapprocha les genoux de sa poitrine pour pouvoir y
poser les bras. Il fallait qu’elle l’aide, elle était
pleinement consciente de l’urgence, mais il fallait
aussi qu’elle s’accorde une minute pour se
débarrasser du mal de tête que le soleil aveuglant
lui avait infligé. Elle avait la nausée, et ses yeux et
sa fourrure la démangeaient à cause de leur
photosensibilité. Elle avait de la chance. Elle le
supportait mieux que les autres, car sa force et sa
résistance étaient sans égales parmi les siens.
Normalement, elle aurait dû être très malade.
Maintenant, si elle s’aventurait dehors trop
rapidement, sa sensibilité en serait d’autant plus
accrue.
Le félin-garou se dirigea à pas feutrés vers le
lac, à quatre pattes, humant soigneusement l’air à la
recherche de formes de vie avant de se projeter de
l’eau sur la fourrure à l’aide de ses pattes. Féline ou
non, Siena aimait rester propre et soignée, et, pour
cela, il lui fallait de l’eau. Beaucoup d’eau. Elle
s’attarda juste le temps de se débarrasser d’un coup
de langue d’une trace de sang du démon sur son
pelage, remettant à plus tard le reste de sa toilette.
Elle se dressa ensuite de toute sa hauteur, cette fois,
et enjamba le démon d’un bond avant de se diriger
vers le fond de la caverne.
Ce fut le léger cliquetis de ses griffes sur la
pierre qui annonça son retour. Elle laissa tomber un
sac par terre et emplit une bouteille de l’eau du lac
avant de se retourner, de s’agenouiller et de
s’occuper de lui.
Elle lui arracha sa chemise, ce qu’il en
restait, du moins, et fut même obligée d’ôter avec
précaution quelques morceaux d’étoffe de sa peau
brûlée. Elle s’était déjà chargée de la plus vilaine
plaie, celle à hauteur de son cœur, qui était en train
de cicatriser. Les cheveux des lycanthropes
contenaient naturellement des agents coagulants et
anesthésiants. Le sang qui gouttait de l’extrémité
arrachée des mèches vivantes avait agi comme un
désinfectant et un baume cicatrisant. Elle ne
pourrait cependant pas utiliser ses cheveux pour
toutes ses blessures. Cela l’affaiblirait beaucoup
trop. Elle jeta un coup d’œil à la plaque de fourrure
pelée, conséquence des cheveux qu’elle s’était déjà
arrachés.
Elle se contenta donc de nettoyer les plaies et
les brûlures du guerrier avec de l’eau, et de les
bander avec ce qu’elle avait trouvé dans la trousse
de premiers secours qu’elle avait toujours dans son
sac. Les démons guérissaient très rapidement, et la
majeure partie de ses blessures auraient disparu
dans la soirée. Mais il lui faudrait plus de temps
pour celle qu’il avait sur la poitrine, et pour
quelques autres, sur son épaule, sa hanche et sa
cuisse, du côté droit.
Il avait été transpercé par des projectiles de
fer, à ces trois endroits, sans aucun doute des
carreaux d’arbalète ou d’une autre arme de jet. L’un
d’eux lui avait traversé le muscle de la cuisse, et des
tiges métalliques dépassaient des deux autres
blessures. Le fer brûlait les démons par simple
contact, les marquant et les défigurant souvent très
vite. Ces projectiles auraient dû lui faire un mal de
chien, mais, comme il était déjà inconscient et en
état de choc, il ne ressentait probablement aucune
douleur.
Siena s’empara d’un petit morceau de ce qui
restait de la chemise du guerrier et s’en servit pour
avoir une meilleure prise sur le carreau de fer qui
dépassait de son épaule. Elle tira brusquement
dessus, sentant la chair se déchirer quand la pointe
barbelée ressortit de sa cible. La plaie était noire –
étonnamment, la brûlure du fer l’avait
pratiquement cautérisée –, mais elle avait
déclenché une nouvelle hémorragie en ôtant le
projectile, et dut appliquer des morceaux d’étoffe
roulés en boule sur la blessure en exerçant une
certaine pression.
Elle lui lava le torse, inspectant chacune de
ses lésions et les traitant avec les plantes et les
bandages qu’elle avait dans son sac. Elle fut
impressionnée par sa condition physique. C’était
naturellement le cas de nombreux représentants
des Nocturnes. Comme ils naissaient avec un
métabolisme élevé et la faculté innée de réguler leur
consommation de calories en fonction de leur
activité, il était rare d’en croiser en surpoids, quelle
que soit leur espèce.
Mais ça, songea-t-elle en faisant courir l’une
de ses griffes dorées sur les contours précis de son
muscle pectoral droit, c’est le corps d’un individu
qui s’est entraîné et affûté pour devenir une arme
redoutable. Il était bien bâti, certes, mais il avait eu
la sagesse d’éviter de modifier sa stature d’une
façon qui lui aurait fait perdre de sa souplesse ou
qui aurait gêné ses mouvements. Elle l’avait vu se
battre, vif et efficace, et elle se rappelait qu’il l’avait
alors laissée sans voix tant elle avait été fascinée.
Elle se ressaisit subitement, et cessa aussitôt
tout contact improductif afin de se débarrasser des
sensations qui allaient avec. Elle reporta son
attention sur la nécessité urgente de soigner le
démon. Elle chercha délicatement le projectile qui
lui avait transpercé la hanche, mais eut beaucoup
de mal à en déterminer l’emplacement, à cause de
son jean. Curieusement, le fait qu’il porte ce genre
de pantalon l’amusa.
Ce guerrier était étrange. La plupart de ses
semblables portaient des vêtements qui rappelaient
les époques qu’ils avaient connues plutôt que celle
dans laquelle ils vivaient. Il était rare de les voir
vêtus de façon si moderne. Cela dit, les jeans
existaient depuis plus d’un siècle, donc, s’il avait ôté
l’étiquette du fabricant, on aurait très bien pu le
prendre pour un anachronisme, comme les
vêtements des autres démons.
Siena s’apprêta à le lui déboutonner, et à
tirer un peu sur le tissu pour mieux voir l’étendue
des dégâts. Finalement, elle céda simplement à
l’inévitable, le déchira d’un coup de griffes acérées,
et le déshabilla entièrement. Désormais en mesure
de travailler dans de bonnes conditions, elle extirpa
le second carreau et lava toutes les plaies de ses
grosses jambes musclées. Elle nettoya le sang séché
sur ses poils blonds frisés, appliquant ses baumes
sur la profonde brûlure causée par le fer toxique.
Il faudrait un certain temps avant que ces
plaies se referment. Elle soupçonnait sa blessure à
la poitrine d’avoir également été provoquée par une
arme de fer. Une sorte de masse rudimentaire, ou
une étoile du matin, peut-être. Quelle qu’elle soit,
cette arme lui avait mis le torse en pièces, laissant
des traces de brûlures révélatrices, mais rien de
suffisamment noir pour indiquer qu’un projectile
s’y trouvait encore, lui envenimant et lui consumant
les chairs sous la plaie refermée.
Quand elle l’eut lavé entièrement avec l’eau
apaisante du lac, qu’elle eut soigné et bandé toutes
les blessures qu’elle avait pu trouver et qu’elle l’eut
examiné pour trouver celles qu’elle avait peut-être
manquées, elle prit le temps de débarrasser la
chevelure du démon du sang qui s’y était coagulé.
Elle se sentit plus détendue après cela. L’odeur si
alléchante s’était heureusement dissipée, l’eau la
charriant s’étant écoulée sur la roche jusqu’au lac.
Elle était peut-être un animal, mais cela ne
l’empêchait pas de lutter avec une volonté
particulière pour rester civilisée. Si elle n’avait pas
eu cette vertu, elle se serait chargée bien
différemment de cette créature blessée et affaiblie.
Quand il eut les cheveux de nouveau propres,
avec des mèches d’un millier de nuances de doré, de
blanc et de fauve maintenant qu’ils étaient
humides, elle brossa et lécha rapidement sa propre
fourrure pour la nettoyer à son tour. Quand elle eut
achevé ses ablutions, elle souleva de nouveau le
démon, malgré sa fatigue, et le porta vers le fond de
la grotte.
Il aurait certainement été surpris de trouver
du mobilier en ces lieux, mais cela n’étonna guère la
reine des lycanthropes. Cette caverne était
l’équivalent pour son peuple d’un chalet d’été. En
fait, l’expression « retraite d’hiver » aurait mieux
convenu. Ces Nocturnes étaient capables
d’hiberner, et, donc, ces lointaines cavernes au
cœur des montagnes étaient souvent équipées en
conséquence. La présence de mobilier était une
énigme, sans doute, mais la civilisation avait parfois
pour effet, sans que les intéressés en éprouvent la
moindre honte, de donner envie de vivre dans un
certain confort. Même si l’on pouvait juger cela des
plus incongrus dans une grotte.
Celle-ci appartenait à l’une des conseillères
de la reine, une femme de bon goût. Siena avait été
déçue en pénétrant dans le « séjour » de constater
que Jinaeri n’avait pas encore commencé à se
préparer pour l’hiver à venir, et rien n’indiquait
qu’elle soit passée récemment. La dernière fois que
la reine avait été entourée de sa cour, Jinaeri était
présente et lui avait annoncé son intention de
bientôt entamer ces préparatifs. Siena avait espéré
pouvoir laisser le guerrier à ses bons soins pendant
qu’elle irait chercher de l’aide.
Elle savait à présent qu’il lui faudrait
s’occuper de lui elle-même, du mieux possible. Elle
ne pouvait décemment pas laisser un démon seul,
sans aide ni protection, chez un lycanthrope. Elle
n’avait aucune idée du temps qu’il fallait à un
membre de son espèce blessé par du fer pour
guérir. Elle savait également qu’il avait perdu
beaucoup de sang, ce qui retarderait sa guérison.
S’il survivait. Ce n’était pas parce qu’elle avait pansé
ses plaies qu’il était hors de danger.
Une volée de marches taillées dans la roche
permettait de s’enfoncer dans la grotte de façon
bien plus sûre que la pente, à l’entrée. De plus, si
loin de l’ouverture, il faisait froid et sec. Elle
descendit dans le séjour, une pièce meublée de
canapés et d’étagères encombrées de livres. Il y
avait un âtre, dont la cheminée donnait
probablement sur le versant de la montagne,
quelque part au-dessus d’eux. Siena passa devant
les étagères recouvertes de tissu pour les empêcher
de prendre la poussière et se dirigea vers la seconde
pièce. Il s’agissait de la chambre. Dans le mur du
fond était creusée une alcôve naturelle dans laquelle
était encastré un grand lit dont le cadre avait été fait
à la main.
Siena s’en approcha et déposa
précautionneusement son fardeau sur le matelas
qui semblait lui aussi avoir été fait à la main et était
très probablement garni du rembourrage le plus
moelleux que l’on puisse trouver. Le colosse
s’enfonça dans le lit confortable, et elle le couvrit
aussitôt d’une couette pour le protéger, le temps
qu’il guérisse, du froid qu’il faisait toujours dans ce
genre de grotte. Le foyer du petit salon donnait
également dans la chambre, ce qui permettait de
voir dans l’autre pièce si l’on ne craignait pas d’être
aveuglé par les flammes.
Elle songea à allumer un feu pour réchauffer
l’atmosphère, mais, avec des ennemies
parfaitement capables de se déplacer en plein jour
et qui mouraient d’envie d’éliminer ce démon, il
aurait été très risqué de laisser échapper le moindre
filet de fumée. Tant qu’il serait dans cet état, elle ne
pourrait compter que sur elle. Puissante ou non, il
lui suffisait de jeter un coup d’œil au guerrier pour
comprendre qu’elle n’aurait pas plus de chances
que lui de s’en tirer si elle tombait contre ces
femmes diaboliques.
Elle-même épuisée, Siena retourna dans le
séjour et se pelotonna aussitôt dans les coussins
moelleux du canapé. Elle ne se donna même pas la
peine de se livrer à ses rituels traditionnels, qui
consistaient souvent à pétrir la literie pour qu’elle
soit encore plus moelleuse, et à tourner sur elle-
même pour trouver le meilleur endroit où s’étendre.
Elle se contenta de se laisser tomber, roulée en
boule, avant de rapidement trouver le sommeil.
Quand elle commença à s’assoupir, sa
fourrure dorée se décolla de sa peau lisse d’humaine
et se mit à pendiller en formant de grandes boucles
blondes, pendant bon gré mal gré le long de ses
bras, de ses hanches et des coussins du canapé. Ses
griffes firent place à de petits ongles bien soignés, et
ses moustaches se volatilisèrent. Les coussinets de
ses pattes se changèrent en callosités insignifiantes,
et ses oreilles ne conservèrent qu’une forme
légèrement pointue une fois qu’elles eurent
retrouvé une apparence et une position normales
pour une femme.
CHAPITRE 2
Quand Siena se leva, au bout de plusieurs
heures, elle se sentit en bien meilleure forme.
D’abord, elle perçut l’odeur ionisée caractéristique
de la pluie. La tempête faisait rage à l’extérieur de la
grotte. Même si elle était incapable de l’entendre
malgré son ouïe fine, elle en reconnut la pression
atmosphérique si particulière. Ce grand nettoyage
dissiperait ce qui restait de leurs traces jusqu’à la
caverne. Elle soupçonnait que, dans leur immense
arrogance, les sorcières seraient peu disposées à
croire qu’elles n’avaient pas réussi à tuer le démon
et qu’elles ne verraient par conséquent aucun
intérêt à aller vérifier de nouveau. Toutefois,
comme elles comptaient des démones en leur sein,
il lui était difficile de deviner leur attitude dans un
cas comme celui-là.
Elle se redressa sur le canapé, s’étirant les
membres l’un après l’autre, accompagnant chacun
de ses mouvements d’un gémissement de bien-être.
Jinaeri s’y connaissait manifestement en confort, se
dit-elle en se levant, secouant la tête, sa chevelure
se remettant aussitôt en place. Elle se dirigea vers
un coffre relativement ancien, au pied d’une des
parois, et l’ouvrit. A l’intérieur, elle découvrit des
combinaisons, des robes et des tee-shirts plies avec
soin.
La sobriété des vêtements, pour la plupart de
simples fourreaux, était assez fréquente chez les
femmes de sa culture. Ceux qui appréciaient d’avoir
la faculté de prendre une apparence animale
aimaient également les tenues dont ils pouvaient
aisément se débarrasser sans qu’elles les gênent
dans leurs mouvements au cours d’une telle
transformation.
La reine s’empara d’une minirobe légère et
flottante et l’enfila. Celle-ci tomba aussitôt en place,
retenue par les plus fines bretelles qu’elle ait jamais
vues à ses épaules, et aussi par le fait qu’elle avait
plus de poitrine que Jinaeri. Cette impression fut
renforcée par le grand décolleté qui mit aussitôt en
valeur ses formes généreuses. Le bas de la robe
voleta légèrement sur ses cuisses, une douce
sensation qui l’incita à passer ses doigts sur la pile
de vêtements avec un certain plaisir. Elle jeta un
coup d’œil dans le miroir, près du coffre, et admira
en souriant le velours bleu qui scintillait au
moindre de ses gestes. Peut-être devrait-elle exercer
le privilège de la royauté sur son sujet et lui
emprunter sa délicieuse création à titre définitif.
Elle passa ensuite la main sur la pierre
glaciale de l’âtre, où elle disposa du bois et des
brindilles avant d’allumer une chaleureuse flambée,
sachant qu’il serait impossible d’en repérer la fumée
dans l’obscurité, par un temps pareil. La nuit était
tombée. Elle se sentit coupable de ne pas s’être
réveillée pendant tout ce temps pour vérifier l’état
de son patient, mais il aurait été absurde qu’elle se
le reproche. Elle n’aurait de toute façon pas pu faire
grand-chose pour lui.
Dès que le feu eut pris, elle se rendit
toutefois à son chevet, dans l’autre pièce,
uniquement éclairée par le feu de cheminée. Avec
précaution, elle posa un genou sur le matelas,
s’asseyant sur son talon, à demi sur le lit. Elle se mit
à examiner soigneusement ses blessures. Comme
elle l’avait soupçonné, la majeure partie guérissait
rapidement, certaines s’étant même déjà
recouvertes d’un nouvel épiderme rosâtre. Elle ôta
les bandages de ces plaies.
Celles qui avaient été provoquées par le fer
n’étaient pas si rassurantes, comme elle l’avait
également prévu. Le pire, avec ce métal,
contrairement à l’argent dont on se servait comme
arme contre ceux de son espèce, c’était qu’il avait
tendance à rouiller et à s’effriter trop facilement,
laissant souvent des particules dans les plaies,
même après avoir été retiré. Ces petits morceaux
ferreux continuaient de manière insidieuse à
aggraver les lésions, les empêchant de se refermer.
La seule façon de les extraire complètement, c’était
de faire appel à un médecin démoniaque de grand
talent pour qu’il use de ses pouvoirs sur son corps.
Elle connaissait celui qu’il lui fallait.
En fait, son épouse était l’ambassadrice que
le roi démon avait missionné auprès d’elle. Il
s’agissait de la propre sœur du roi, Magdelegna.
C’était une femme aussi belle qu’intelligente, une
démone d’esprit aux pouvoirs considérables, dont
Siena admirait le grand courage. Il fallait en avoir
pour parvenir à rester diplomate à la cour d’anciens
ennemis, souvent hostiles. Surtout pour poursuivre
sa mission tout en étant enceinte de son premier
enfant.
Cependant, le mari de Legna, Gideon, le
grand médecin et démon de matière, était le doyen
de sa race. Et le plus puissant. Lui seul aurait pu
soigner des blessures si diaboliques, et en extraire
le fer grâce à sa magie.
Même si ses talents de praticien étaient
complètement inutiles à la cour des lycanthropes,
les métamorphes étant généralement insensibles
aux pouvoirs des démons d’esprit et de matière, sa
présence était primordiale.
C’était le premier démon qu’elle avait
rencontré, un prisonnier que son père avait capturé
de nombreuses années auparavant, et qu’il avait
gardé à la cour pour son bon plaisir et pour pouvoir
se vanter. Toutefois, cela s’était retourné contre le
monarque, car c’étaient les enseignements de
Gideon qui avaient éclairé la jeune princesse sur la
véritable nature et la bonté inhérente de ceux de
son espèce.
Il était à présent de retour à la cour pour
assister sa femme, faire la même chose qu’elle, mais
à une bien plus grande échelle. Il protégeait
également son épouse dans sa mission parfois
difficile, qui consistait à tenter de convaincre une
population pleine de préjugés. Aucune créature
douée de bon sens n’aurait osé faire le moindre mal
à la femme d’un être aussi puissant que Gideon,
mais, chez toutes les espèces, il se trouvait toujours
quelqu’un pour manquer de discernement. Les
blessures du guerrier en témoignaient assez
clairement.
Il était inutile de songer au médecin. Il était
trop loin, et Siena ne laisserait pas le démon seul
tant qu’il serait si vulnérable. Cela devrait attendre
qu’il ait repris des forces. Il allait cependant falloir
qu’elle aille chasser, s’il n’y avait rien à manger dans
la grotte. Il était peu probable qu’il y ait quoi que ce
soit. Comme tous les lémuriens-garous, Jinaeri était
végétarienne. Siena était essentiellement Carnivore
et avait un faible pour le gibier le plus frais possible.
Il était peu vraisemblable qu’elle en trouve chez une
herbivore, surtout qu’elle n’avait pas encore fait ses
provisions pour l’hiver. La viande n’avait de pouvoir
nutritionnel que lorsqu’elle était fraîche. Il aurait
été absurde de vouloir conserver quoi que ce soit de
la saison précédente, cela n’aurait eu pour
conséquence que d’attirer des animaux ou de voir la
viande s’abîmer.
Siena nettoya encore les plaies du guerrier et
les pansa avec de nouveaux bandages. La seule
qu’elle préféra laisser de côté, c’était celle sur
laquelle elle avait appliqué sa mèche de cheveux.
Mieux valait ne pas y toucher et laisser le travail se
faire tout seul. Elle remonta la couverture sur la
peau glacée du démon. C’était bon signe. Leur
température était nettement plus basse que celle
des lycanthropes et des humains. S’il commençait à
se réchauffer, cela signifierait qu’il avait de la fièvre,
et il n’avait vraiment pas besoin de ça. Il était
encore terriblement pâle, peut-être un peu trop
froid au toucher, mais il semblait respirer plus
facilement. Elle percevait les battements réguliers
de son pouls, plus forts que la veille.
Elle repoussa du front du guerrier quelques
mèches de cheveux à présent secs, qui lui glissèrent
entre les doigts, aussi doux que de la soie. Il les
portait longs, ce qui était assez courant chez les
Nocturnes. L’attache dont il se servait pour les
nouer sur sa nuque avait disparu depuis longtemps,
et elle se promit d’en chercher une autre dès qu’elle
aurait trouvé de quoi manger. Sa chevelure était
plutôt épaisse, ressemblant davantage à celle d’un
lycanthrope qu’à celle d’un démon ordinaire. Mais
les métamorphes n’avaient pas le monopole des
chevelures saines et foisonnantes. Quoi qu’il en soit,
c’était une sensation pour le moins agréable.
Siena se surprit à lui effleurer le front, frôlant
du bout des doigts ses sourcils blonds touffus, avant
d’en suivre le curieux contour. Même ses cils étaient
blonds. Comme les siens. Ils étaient eux aussi d’un
doré relativement foncé, ce qui mettait en valeur les
nuances plus claires de sa chevelure.
Il avait l’air si bienveillant, s’émerveilla-t-elle
en suivant avec son pouce le dessin net de ses
pommettes, celui de son nez viril et de son menton
volontaire, creusé d’une légère fossette en son
milieu. Il était si robuste, et pourtant, d’une
certaine manière, si magnifiquement juvénile. Sans
doute, médita-t-elle, était-ce dû à sa bouche
charnue, presque féminine, dans son genre, s’il ne
paraissait pas si dur que cela.
Elle réprima un éclat de rire en prenant
conscience de ce qu’elle était en train de faire. Elle
se leva en secouant les mains, comme pour les
punir, afin qu’elles se tiennent mieux, à l’avenir.
Elle refoula un sourire face à tant de sottise et
dirigea ses pas vers l’entrée de la grotte. Elle
demeura un long moment dans l’ouverture,
écoutant la pluie et humant du mieux possible la
forêt endormie. La pluie troublait même son
incroyable capacité à flairer les proies et les
prédateurs.
Puis, après s’être débarrassée de sa robe d’un
simple haussement d’épaules, elle s’ébroua et
endossa son apparence de félin-garou avant de se
précipiter dans la forêt malgré la fraîcheur de la
pluie d’automne.
A son retour, au bout d’une heure, Elijah
n’avait pas bougé d’un pouce. Elle vérifia qu’il
n’avait pas de fièvre, prenant soin de ne pas
l’asperger d’eau. Trempée de la tête aux pieds, la
chevelure ruisselante, elle se dirigea ensuite vers le
feu. Elle prit place sur un petit tabouret matelassé
près de la chaleur sèche de la flambée, et tenta de se
sécher les cheveux à l’aide d’un linge.
Il aurait mieux valu qu’elle garde son
apparence de félin-garou, la fourrure étant
nettement plus facile et rapide à sécher, mais elle
considérait que cela aurait été peu judicieux. Elijah
lui avait clairement fait comprendre, au cours de
leurs brèves rencontres, qu’il n’avait aucune
intention de se fier à elle ou à n’importe quel
individu de son espèce. Il ne serait pas très sage de
se trouver sous l’apparence d’un lycanthrope à son
réveil. Il ne prendrait peut-être pas le temps de faire
attention au collier officiel qu’elle ne quittait
jamais. Il valait mieux éviter de prendre les
démons, même affaiblis, pour des idiots. Si son
peuple avait appris ne serait-ce qu’une chose au fil
des siècles, c’était qu’il ne fallait jamais mésestimer
les pouvoirs d’un démon qui se sentait menacé.
Trêve ou non, Elijah allait certainement se sentir en
danger ne serait-ce que par sa propre présence,
sans parler du fait qu’il était déjà blessé.
Tournant le dos au démon assoupi et
continuant à s’occuper de ses cheveux, la reine se
rapprocha du feu. Elle avait déjà embroché l’un des
lapins qu’elle avait capturés un peu plus tôt, et il
tournait à présent sur lui-même dans les flammes,
la rôtissoire étant actionnée par une batterie
électrique. L’engin cliquetait et grinçait, semblant
ne guère goûter la proximité du démon, dont la
chimie corporelle l’empêchait de fonctionner dans
des conditions optimales. Contrairement aux
démons, les lycanthropes ne répugnaient pas à faire
usage de machines et d’appareils technologiques, et
ceux-ci ne réagissaient pas de façon négative à leur
contact. Comme il s’agissait d’un simple refuge
d’hibernation, il n’y avait pas l’électricité, ni quoi
que ce soit de superflu, l’occupante des lieux
passant son temps à y dormir. Siena supposa que
c’était sans doute mieux ainsi. Il y avait une source
d’eau naturelle, suffisamment de bois pour le feu, et
une forêt pleine de nourriture juste devant l’entrée.
Vraiment, il n’y avait besoin de rien d’autre.
Quand ses cheveux furent presque secs et
qu’ils se furent remis en place, formant
joyeusement une série d’anglaises, elle se leva pour
aller se vêtir et commencer à préparer un civet et
une soupe avec les autres lapins et la dinde sauvage
qu’elle avait capturés. Elle mit de côté les plumes du
volatile pour Jinaeri, pour la remercier d’avoir pu
séjourner chez elle. Elle râpa des herbes et des
racines dans les deux marmites avant de faire
mijoter ces dernières au-dessus du feu, suspendues
à deux bras pivotants.
Il était vrai que son alimentation était plus
constituée de mets vivants que morts, mais c’était
également une femme aux goûts culinaires très
variés. L’un de ses plats préférés était la salade
sauvage, composée de verdure, de bourgeons et de
gibier de saison, ou, à l’automne, de noix, d’herbes,
de tubercules et de baies, pourvu qu’elles ne soient
pas vénéneuses. Tous les carnivores étaient en fait
omnivores. Ce dont peu de gens s’étaient rendu
compte, c’était que les carnivores chassaient
principalement des herbivores, non seulement
parce qu’ils étaient moins à même de se défendre,
mais aussi parce que leurs abats étaient
généralement pleins de vitamines, et offraient les
qualités nutritionnelles des fruits et des légumes.
C’était la raison pour laquelle les lions se dirigeaient
souvent d’abord vers le ventre de leur proie quand
ils venaient de chasser une gazelle ou un chevreuil.
Toutefois, elle réservait les abats au puma,
et, à l’occasion, au félin-garou qui sommeillaient en
elle. Sous son apparence humaine, elle préférait la
salade et la viande, cuite ou non. Ce repas n’était
pas vraiment pour elle, de toute façon. Elle le
destinait à son patient. Ce n’était pas que pour le
goût qu’elle s’était servie d’aromates pour
assaisonner les plats. C’était également pour leurs
vertus médicinales. Tout ce qu’elle avait mis dans la
soupe et le civet aiderait le démon à guérir et à
retrouver ses forces.
Tout en cuisinant, Siena nettoya et tendit les
peaux des lapins sur les cadres suspendus près de
l’âtre. Rien ne se perdait. Si un animal devait
mourir pour sa propre survie, elle veillerait à en
tirer parti du mieux possible. Et, une fois encore,
cela ferait un joli dédommagement pour Jinaeri,
qui ne savait même pas qu’elle recevait chez elle sa
reine et le capitaine des guerriers démons.
Au bout d’une heure, Siena servit un peu de
soupe brûlante dans un bol en bois, s’arma d’une
cuillère et se dirigea vers son patient. Elle
s’agenouilla de nouveau à son chevet, s’assit sur ses
talons, le bol dans une main, et tenta de le réveiller
en lui frottant le bras. Elle savait pertinemment
qu’il ne réagirait pas du premier coup, mais elle
essaierait au moins tous les quarts d’heure, jusqu’à
ce qu’elle puisse le faire manger un peu.
Quand il revint soudain à lui, Siena fut prise
complètement au dépourvu. Il s’anima
brusquement, la saisissant par les deux bras et la
projetant violemment par-dessus lui. Elle s’écroula
sur le matelas, le souffle coupé. Malgré sa douleur,
il se jeta sur elle avec une force phénoménale,
l’immobilisant de tout son poids. Elle n’avait pas
poussé le moindre cri, même quand le bol de soupe
bouillante s’était renversé sur ses genoux. Elle
s’abstint ensuite de toute action qui aurait pu être
interprétée comme belliqueuse. Elle se contenta de
serrer à deux mains le puissant poignet qu’il avait
refermé sur son cou. Elle ne le provoquerait pas,
mais elle ne le laisserait pas pour autant l’étrangler.
En plein désarroi et souffrant le martyre, le
guerrier écarquilla de grands yeux verts, ses
mouvements démesurés étant préjudiciables à ses
blessures soigneusement bandées. Siena prit
immédiatement conscience d’une odeur de sang
frais, et baissa aussitôt les yeux sur sa blessure à la
poitrine. Elle aperçut un filet écarlate sur
l’abdomen du démon, qui s’égouttait sur sa robe.
Elle se sentit écrasée sous son poids, les hanches et
les jambes plaquées contre le matelas. Il se tenait
sur une main, l’autre sur son cou pour l’empêcher
de reprendre son souffle.
Elijah cilla, tentant d’apprécier la situation
dans laquelle il se trouvait malgré le voile de
douleur qui lui brouillait la vue. Il avait conscience
d’être parvenu à s’emparer d’une des femmes et
d’être en mesure de lui rompre le cou en un clin
d’œil si telle était sa volonté, mais quelque chose le
perturbait dans ce qu’il percevait et ressentait, et il
lui fallait un moment pour réfléchir. Il plongea son
regard dans les grands yeux dorés de sa prise et y
décela quelque chose de familier, ce qui le troubla
au plus haut point. Il connaissait également cet
imposant collier, sous sa main. Il l’empêchait de
refermer complètement ses doigts sur le cou gracile
de la femme, mais, au fond de lui, il savait que ce
n’était pas là le plus important.
Ce dont il prit ensuite conscience, c’était qu’il
était complètement nu, et qu’elle était à peu près
dans la même situation, avec le bas de sa robe
trempée qui lui était remonté autour de la taille. Et
il se rendit compte qu’elle n’éprouvait pas la
moindre frayeur. Il n’aurait jamais tenté de profiter
de la situation, même s’il s’était agi de sa pire
ennemie, mais comment pouvait-elle savoir qu’il ne
lui ferait aucun mal ? Compte tenu du fait que
c’était lui qui était en position de force, elle lui parut
d’un courage impressionnant, à moins qu’elle ne
soit complètement stupide.
Il détourna les yeux, et, après avoir parcouru
la pièce du regard, il eut l’impression de se trouver
face à un casse-tête incompréhensible. Il sentit une
odeur de nourriture, ce qui lui fit prendre
conscience qu’il mourait de faim et qu’il était
étrangement affaibli. Il remarqua ses bandages et
s’étonna de ne pas être raide mort dans la forêt.
Cela lui sembla idiot, mais c’était une pièce
importante du puzzle.
Il se tourna de nouveau vers celle qui était
étendue en dessous de lui et desserra légèrement sa
prise. Il y avait des cheveux partout, ceux de la
femme, emmêlés aux siens. Elle était curieusement
bâtie, plutôt musclée pour une femme, mais
incroyablement bien faite. Elle avait également de
magnifiques courbes, aux endroits précis où un
homme préférait les voir. Il le devinait plus qu’il ne
le voyait, tout comme il sentait la chaleur attirante
de son corps, la douceur satinée de sa peau, qui lui
frôlait les cuisses et les mollets, ainsi que le
mouvement rapide de sa poitrine, écrasée sous le
poids de son corps, quand elle respirait.
Il prit conscience de son parfum, lui aussi
quelque peu familier, même s’il était dominé par un
fumet de lapin. Il était suffisamment attirant pour
détourner son attention de sa douleur, la réaction
brutale qu’il avait eue à son réveil faisant place avec
une facilité déconcertante à un intérêt purement
masculin. Fonctionnant à l’adrénaline, il s’était
largement laissé dominer par ses instincts, qui
avaient pris le dessus sur son intelligence et son
aspect civilisé. Comme les lycanthropes, les démons
avaient hérité d’un côté animal non négligeable,
même s’ils n’en prenaient jamais l’apparence.
C’était cet instinct, associé à leur moralité, qui
faisait d’eux les impressionnants chasseurs et
guerriers qu’ils étaient.
Quand il prit une profonde inspiration par le
nez, Siena comprit qu’il était, en quelque sorte, en
train de la renifler. Elle ne s’en formalisa guère, tout
d’abord, parce qu’elle aurait eu la même réaction si
elle avait dû se réveiller dans un lieu inconnu, mais
les yeux du démon changèrent d’aspect, passant
d’un jade trouble à un vert émeraude des plus vifs.
Elle fut complètement fascinée par cette
transformation. Il y eut entre eux un léger
flottement avant qu’il baisse la tête vers son oreille
et prenne une nouvelle inspiration. Il lui effleura la
joue avec ses lèvres, sa douce chevelure lui tombant
sur le front.
Ce fut alors qu’elle se rendit compte qu’il
avait changé d’odeur, son parfum musqué s’étant
soudain fait nettement plus corsé. Elle sentit son
cœur se serrer, éprouvant d’instinct une certaine
excitation, même si elle se révolta contre un tel
sentiment, comprenant qu’elle courait un véritable
danger, et que le comportement inqualifiable du
démon était des plus primitifs. Pour elle.
Pour lui, qui venait de se réveiller dans la
confusion la plus totale, ce n’était pas le cas. C’était
elle qui avait toute sa raison, se morigéna-t-elle
sévèrement en enfonçant les ongles dans son
poignet, avec lequel il lui maintenait toujours la tête
contre l’oreiller.
Le guerrier approcha son nez de sa tempe et
inspira encore une fois. Il l’effleura du bout des
lèvres. Elle les sentit s’entrouvrir juste assez pour
laisser échapper un léger filet d’air humide contre
sa joue, comme un simple baiser. En réaction, Siena
se sentit gagnée par un frisson glacial qu’elle avait
du mal à s’expliquer. Ses seins se tendirent sous
l’épaisse étoffe de velours de sa robe, la pointe de
ses tétons se pressant involontairement contre la
poitrine du démon.
Elijah poussa un grondement admiratif
avant de relever la tête et de baisser les yeux sur sa
poitrine, le regard brûlant. Siena fut profondément
interpellée par son râle, et se sentit soudain
submergée par une vague de chaleur et de désir.
Elle sentit son esprit s’écarter de toute logique et se
détourner de toute raison, répondant elle-même à
ce grognement par un gémissement primai.
Sa réaction eut un effet immédiat sur lui, et
elle en eut aussitôt la preuve entre ses cuisses. Elle
écarquilla ses yeux dorés en sentant cette masse
virile se durcir contre elle. Juste comme ça, à cause
de cette métamorphose instantanée, et en
comprenant que, pour une raison ou pour une
autre, elle en était elle-même responsable, elle en
eut soudain l’esprit sens dessus dessous. Elle prit
une brève inspiration. Elle était désormais
prisonnière de cette sensation, de cette montée
d’adrénaline dont elle ne s’était jamais
véritablement souciée… jusqu’à présent.
C’était un sentiment brut et vil, comme la
faim qui survenait après une longue hibernation.
Elle se sentit malmenée par diverses émotions,
fortement intrigantes, censées lui faire appréhender
quelque chose qu’elle avait peine à comprendre.
Elle n’y était pas préparée et en avait pleinement
conscience. Siena était une femme qui fonctionnait
à l’instinct, mais qui maîtrisait aussi parfaitement
son organisme. Jusqu’à ce jour, elle aurait juré
connaître son corps sur le bout des ongles. Le
contraire aurait été impensable de la part d’une
créature qui changeait d’apparence et de nature à sa
guise. Pourtant, en l’occurrence, elle n’avait pas
l’impression de maîtriser quoi que ce soit, et elle ne
reconnaissait plus son corps. Elle avait chaud. Et
froid. Elle était terrifiée, mais brûlait de désir. Elle
était en sueur mais s’enfermait dans ses certitudes.
Toutes ces contradictions la troublaient au plus
haut point, et elle eut la délicieuse impression de ne
plus rien maîtriser.
Le guerrier sentit le cœur de la femme se
mettre à battre à tout rompre, ce qui le fit esquisser
un sourire en coin. Elle était excitée, il le flairait, le
ressentait et l’entendait. Il était conscient de sa
réaction à leurs corps entremêlés. Il était dans le
même état qu’elle, incapable de résister à sa peau
brûlante, aussi douce et lisse que du satin. Il la
sentit parcourue par un frisson et eut soudain le
désir pressant de se frotter contre son corps docile.
Il avait complètement oublié qu’il était encore
blessé et affaibli. Il avait l’impression de ne pouvoir
agir que grâce aux endorphines libérées par son
cerveau. A ses yeux, plus rien n’existait à l’exception
de ses émotions et de ses désirs instinctifs.
Elijah connaissait bien les femmes – il les
aimait immensément, en fait –, mais il était en train
de vivre une expérience des plus remarquables.
Jamais il n’avait répondu si fort, et si vite, aux
avances d’une personne du sexe opposé. Si, une
fois, peut-être. Mais il avait alors refusé de le
reconnaître, sous prétexte qu’il avait agi dans le feu
du combat. Il avait été le centre d’intérêt de
créatures qui, même si elles étaient d’une espèce
complètement différente, avaient le point commun
d’avoir été séduites par ce guerrier qui aimait
enchaîner les batailles les unes après les autres.
Sinon, il trouvait cette simple idée absolument
affligeante, parce que la femme en question était…
Les pièces du puzzle se remirent alors
subitement en place.
Le regard d’Elijah se troubla, et le guerrier
pâlit en comprenant enfin qui était celle qu’il
maintenait contre le matelas. Celle pour qui il
éprouvait un tel désir. Celle qui lui répondait, si
inconcevable cela soit-il, avec tant d’intérêt.
— Siena, siffla-t-il en retirant enfin la main
de son cou, révélant son collier d’or et de pierres de
lune.
Il se leva du lit avec une telle célérité qu’il en
chancela. Il s’empara aussitôt d’un des draps et
l’enroula autour de lui. Il ne s’agissait pas d’un
accès de timidité, mais il s’en serait voulu de se
tenir nu, vulnérable et en émoi devant n’importe
quelle lycanthrope.
Surtout la reine.
Le guerrier se passa violemment la main
dans les cheveux, le temps de se ressaisir
complètement. D’un œil méfiant, il regarda la reine
s’asseoir sur le lit en baissant sa robe de manière
plus convenable. Puis, avec une certaine
désinvolture, elle leva vers lui son inquiétant regard
doré qui lui avait toujours donné l’impression
qu’elle était en train de le disséquer. Sans doute
parce que les siens n’avaient pas manqué de
disséquer ses semblables au cours des siècles
pendant lesquels les lycanthropes avaient mené une
guerre implacable à ceux de son espèce.
— Putain, mais qu’est-ce qui se passe, ici ?
rugit-il, incapable de s’en empêcher, en se
cramponnant au montant du lit pour éviter de
perdre l’équilibre.
Elle ne lui répondit pas immédiatement,
préférant d’abord se lever, avec une certaine
souplesse, sous son regard scrutateur. Elle se
dirigea avec précaution vers un coffre non loin sur
lequel étaient empilés des draps propres. Si
surprenant que cela puisse paraître, elle lui tourna
le dos, et, contre toute attente, se mit à faire le lit. Il
s’agissait d’une tâche domestique inoffensive, et,
pour le moins, d’un acte plutôt incongru de la part
non seulement d’une reine, mais aussi de l’une des
combattantes les plus redoutables qu’Elijah ait eu le
plaisir d’admirer sur un champ de bataille.
Quand elle eut achevé de remettre le
couchage en ordre, elle jeta dans un coin les draps
recouverts d’étranges substances, y compris de ce
qu’elle supposa être le sang du démon. Ce ne fut
qu’ensuite qu’elle daigna lui faire face. Elle croisa
les bras, comme une mère en colère avant de
sermonner vigoureusement son fils au sujet de ses
manières et de son attitude.
— Je vous expliquerai tout quand vous vous
serez recouché, lui proposa-t-elle généreusement.
— Ça n’est pas près d’arriver ! aboya-t-il, une
flamme Vert bouteille au fond du regard trahissant
l’intensité de sa colère. Répondez-moi. Reine ou
pas, je ne suis pas au-dessus de…
Il s’interrompit, gagné par une vague de
nausée terriblement tenace, ses efforts tant
psychiques que physiques pour la refouler se
révélant parfaitement vains. Elle fut auprès de lui
avant même qu’il se soit rendu compte qu’elle
s’était déplacée, passant le bras du guerrier autour
de son cou pour qu’il puisse prendre appui sur elle.
— Je vous jure, guerrier, que si vous
m’obligez encore à vous porter, je risque de
m’énerver, le prévint-elle en faisant appel à la force
considérable de ses jambes pour le pousser vers le
lit.
Il ne resta plus à Elijah qu’à obtempérer. Elle
le guida avec une surprenante douceur, et une force
impressionnante. Il était conscient de ne pas être
un poids plume, et, en dépit du fait qu’elle mesurait
une bonne demi-tête de moins que lui, elle s’en tira
très bien. En un clin d’œil, elle l’aida à s’étendre sur
le lit, disposa confortablement les oreillers sous sa
tête et le recouvrit. Il se sentit aussitôt mieux.
Suffisamment pour rougir en se rendant compte
qu’il lui avait révélé sa faiblesse.
— Ne vous inquiétez pas, le rassura-t-elle
avec un petit sourire satisfait dont il se serait bien
passé. Je ne le dirai à personne.
Naturellement, cela l’échauffa davantage.
Qu’elle aille se faire voir ! Elle le tourmentait
délibérément. Il lui répondit d’un ton grossier
plutôt qu’avec la gratitude qu’il aurait
habituellement éprouvée pour quelqu’un qui aurait
pris tant soin de lui.
— Contentez-vous de répondre à ma
question, lui ordonna-t-il sèchement.
— Eh bien, si vous voulez tout savoir, je suis
en train de vous sauver la vie, déclara-t-elle comme
si de rien n’était, en se baissant pour ramasser un
bol par terre.
Elle disparut dans la pièce voisine avant qu’il
ait pu riposter à cette affirmation pour le moins
inconcevable, mais revint un moment plus tard avec
un bol propre. Elle tendit les mains vers le feu, et
une odeur de nourriture se répandit dans la salle. Il
se redressa, peu disposé à rester étendu là comme
un impotent, calant un oreiller derrière lui pour
éviter d’appuyer trop durement son épaule blessée
sur la paroi rocheuse.
Siena lui apporta le bol et, après avoir
prudemment posé un genou sur le lit, elle prit place
face à lui, lui tendant le récipient. Il la regarda un
moment d’un air suspicieux avant de l’accepter. Elle
continua à tenir le bol, même après qu’il l’eut pris
entre ses deux mains, comme si elle craignait qu’il
ne le renverse.
— Ce ne serait pas la première fois, lui fit-elle
remarquer sèchement quand il lui lança un regard
noir.
Cette remarque lui permit de comprendre
certaines choses. Il se rendit aussitôt compte qu’il
avait une brûlure sur l’un de ses bras, exactement le
genre de blessure que l’on pouvait se faire en
renversant son bol de soupe. Ce qui le troubla
davantage, ce fut de comprendre enfin qu’elle tenait
un tel récipient quand il l’avait brusquement
empoignée.
Il chercha aussitôt à savoir si elle était
blessée, et, pour la première fois, remarqua qu’elle
avait les deux cuisses écarlates. C’était donc pour
cela, découvrit-il, que sa robe était trempée. Non
seulement il s’était brûlé, mais il l’avait également
ébouillantée. Ce que ne méritait certainement pas
celle qui avait eu l’intention de prendre soin de lui,
fut-il obligé de reconnaître.
Elijah s’empara complètement du bol et le
posa de côté. Il lui prit le bras avant qu’elle ait pu
opposer la moindre résistance, et le lui tint
fermement pour lui défendre de le retirer. De sa
main libre, il fit remonter sa robe de quelques
centimètres, révélant aussitôt quelques
boursouflures. Elle tenta de se libérer de sa poigne,
de reculer, mais il l’en empêcha. Il était conscient
de la tenir avec son bras meurtri, et elle aurait
parfaitement pu se dégager si elle avait insisté, mais
elle refusait manifestement de causer plus de dégâts
que ceux qu’il s’était déjà fait au cours de ces
dernières minutes.
Soudain, Elijah eut l’impression d’être un
énorme crétin. Jamais il n’avait eu aussi honte que
lors de cet instant de lucidité. Et cela se devina
clairement dans son regard.
— Ce n’est rien, insista-t-elle en tentant de
nouveau de repousser sa main.
— Siena…
— Non, lui ordonna-t-elle sèchement. Inutile
d’avoir des remords, guerrier. Je sais que vous ne
l’avez pas fait exprès. Il faut manger. Si vous voulez
m’aider à aller mieux, vous allez devoir affronter
mes talents culinaires et prendre un peu de soupe.
Il faut que j’aille refroidir ces brûlures et me laver.
Le bassin, dans l’autre pièce, va me permettre de
rapidement les soigner. Nous guérissons tous les
deux très vite, comme vous le savez, alors ne perdez
pas votre temps.
— Quelle drôle de façon de vous remercier de
m’avoir sauvé la vie… Je me souviens de ce qui s’est
passé, maintenant. Ce rugissement… c’était vous.
— Je me suis dit que si l’on vous trouvait
soudain mort sur l’un de mes territoires, il y aurait
de grands risques que ça réduise à néant tout le mal
que je me donne pour tenter de faire la paix avec
votre roi. Croyez-moi, c’était purement égoïste.
Comme vous vous en doutiez certainement.
Elle finit par réussir à se libérer, se détourna
et quitta la pièce sans tarder. Il la vit passer derrière
le feu à plusieurs reprises, dans l’autre pièce, avant
de la regarder s’éloigner.
Ayant l’impression d’être un parfait barbare,
il se résolut à faire ce qu’elle lui avait demandé. Il
terminait le bol de soupe quand il l’entendit revenir
dans la pièce voisine. Le seul bruit qu’elle faisait
était celui de ses pieds nus sur la roche. Quand bien
même, elle avait le pas très léger pour une femme
aux proportions d’amazone. Il s’écoula un long
moment avant qu’elle réapparaisse dans la chambre
pour récupérer le bol et nettoyer le contenu du
premier, qui s’était répandu par terre. Pendant tout
ce temps, elle demeura hors de sa portée, travaillant
étrangement en silence.
L’observant tout aussi silencieusement,
Elijah se remémora la première fois qu’il l’avait vue.
C’était chez Kane, juste après que la compagne de
ce dernier, Corrine, se fut fait enlever. C’était là
qu’ils avaient compris pour la première fois que
Ruth était peut-être une traîtresse.
C’étaient les informations de Siena qui les
avaient menés jusqu’à la vérité, dans cette affaire.
Mais, comme il semblait en avoir pris l’habitude
avec elle, il lui était demeuré hostile plutôt que de
se montrer reconnaissant.
Encore une fois, c’était une question de fierté
qui lui avait dicté ce comportement. Il avait été très
agacé que ce soit elle qui ait été en mesure de
révéler cette trahison, alors que lui-même en avait
été incapable. Agacé et embarrassé. Qu’importe
qu’elle soit depuis le début la plus à même de
recueillir ce genre d’informations, le problème,
c’était qu’elle avait révélé à son roi à quel point il
avait mal fait son travail, si involontairement soit-il.
Cerise sur le gâteau, il avait été incapable de
la quitter des yeux. Elle était à couper le souffle,
d’une beauté dont on était obligé d’admettre qu’elle
était sans égale, même s’il s’agissait d’une
lycanthrope. Cela en disait suffisamment long, aux
yeux d’Elijah. Il savait très bien dans quelle mesure
ces trois siècles de guerre avaient altéré son
jugement sur les membres de cette espèce. Il était
bourré de préjugés, furieux et incroyablement
ingrat. Ainsi, il aurait été miraculeux qu’il puisse se
décider à manifester le moindre signe de gratitude à
leur égard. Miraculeux et pourtant terriblement
juste. Les démones étaient des créatures
magnifiques, aussi bien physiquement que
moralement, et certaines étaient extrêmement
séduisantes, mais aucune de celles qu’il connaissait
n’aurait pu faire de l’ombre à la reine des
lycanthropes. Elle était blonde, lumineuse, et elle
dégageait toute la fierté, l’obstination et la dignité
propres à ceux de son espèce. Il n’avait absolument
aucun droit de se laisser séduire, sans parler de la
férocité dont il avait souffert. Elle avait tourné ses
grands yeux vers lui, faisant face à son jugement
avec une certaine indifférence, et ce simple regard
lui avait coupé le souffle.
La situation s’était dégradée le jour où elle
avait joint ses forces aux leurs lors de l’attaque de
ces humains meurtriers, pendant la bataille de
Beltane. Il avait vu des lycanthropes à l’œuvre un
nombre incalculable de fois, mais jamais des
comme elle. C’était une chasseuse de sang-pur, une
guerrière d’une vitesse remarquable et d’une beauté
redoutable. Elle était aussi implacable, efficace et
déterminée que lui. Elle n’hésitait pas et ne
rechignait pas à tuer. En fait, elle adorait cela. Et
elle avait raison. Les nécromanciens méritaient leur
sort. Ils avaient blessé et tué des innocents, dont
certains membres de son espèce, et ne méritaient
pas moins que ces représailles.
Elijah se rappela avoir senti l’odeur de la
chasse, sur elle. Le sang de ses proies et l’adrénaline
de ses victoires. Il se souvenait parfaitement de ce
moment, car c’était la première fois qu’il avait
ressenti un tel désir. Bouillonnant, animé par une
soif insatiable de justice, il avait soudain aperçu le
regard doré de cette guerrière qui venait d’égorger
ses ennemis, et avait eu l’impression de succomber
aux charmes d’une sirène. Comme si elle avait
caressé sa peau nue, aussi déterminée, habile et
audacieuse que lorsqu’elle se mettait en chasse.
Puis elle s’était adressée à lui, parfaitement
inconsciente de l’effet qu’elle lui faisait, et ses
paroles l’avaient hanté jour et nuit pendant les six
mois qui avaient suivi.
Il lui avait fait brièvement part de la
méfiance qu’il éprouvait à son égard, une réaction
instinctive due à la confusion qui régnait dans son
esprit, et elle lui avait répondu.
« Je vous croirais particulièrement stupide si
vous ne vous méfiiez pas de moi, guerrier. Au lieu
de quoi, je suis obligée de respecter votre
intelligence peu commune. Et maintenant, à votre
avis, que devrais-je faire ? »
A ces simples paroles, il avait compris qu’il
s’agissait de quelqu’un de bien. Tandis qu’il restait
arc-bouté sur ses préjugés et son hostilité, elle avait
une fois de plus exposé sa vision de la paix et fait
preuve de sa volonté de le respecter pour ce qu’il
était. Elle lui avait donné une leçon d’humilité en se
rabaissant elle-même, et il n’avait jamais pu
l’oublier.
Elle l’avait piqué dans son amour-propre,
rendu furieux, excité et perturbé. Un si puissant
déluge d’émotions qu’il avait tout d’abord eu du mal
à reconnaître qu’il s’agissait des siennes.
Exactement comme cela venait de se produire,
moins d’une heure auparavant. Elle lui avait refait
le même coup, même si, cette fois, il avait été en
position de faiblesse. Quand il s’était retrouvé au-
dessus d’elle, oh, si belle et si incroyablement sexy,
diminué et l’esprit confus, Elijah lui avait permis de
voir ce qu’il avait dissimulé à tout le monde, y
compris à lui-même, pendant des mois.
Siena était une femme audacieuse,
extrêmement sûre d’elle et presque présomptueuse
dans son attitude quand n’importe qui d’autre
aurait été effrayé. Elle n’avait jamais eu à regretter
ses actes, et ne le montrerait de toute façon jamais
si c’était le cas. Son silence après qu’il l’eut traitée si
sévèrement le perturba au plus profond de son être.
Même s’il ne l’imaginait pas capable de bouder en
minaudant, comme les autres femmes, ce qui lui
avait d’ailleurs permis de se débarrasser de ses
anciennes conquêtes avec plus de facilité.
Non.
Il s’agissait du silence d’une prédatrice d’une
grande fierté qui tentait de toutes ses forces de ne
pas dévier de son objectif principal pour éviter de
céder à la tentation de lui tordre le cou. Il était
obligé de se rappeler le sang-froid dont elle avait
fait preuve quand il avait refermé ses doigts sur son
cou vulnérable. Elle n’avait même pas poussé le
moindre cri quand il l’avait ébouillantée par
inadvertance.
Elijah savait qu’il était connu chez les
lycanthropes comme un fabuleux guerrier
sanguinaire qui n’hésitait pas à massacrer hommes,
femmes et enfants. Naturellement, les histoires les
pires étaient quelque peu exagérées, comme cela se
produisait souvent au cours des guerres, à cause des
différences de points de vue. Mais de là à rester si
impassible, si sereine alors qu’il avait le dessus…
Pour résister à son instinct, qui avait certainement
dû lui hurler de tout faire pour se défendre et
riposter, elle avait dû faire preuve d’une volonté de
fer. Et être profondément attachée à la cause de la
paix qu’elle semblait servir avec tant de
détermination.
Elijah médita cette idée en frottant sa plaie
au torse, qui était en train de cicatriser. Il était
habitué à voir des femmes de pouvoir, mais celle-ci
était exceptionnelle. A tel point que c’en était
déroutant. Il n’était pas censé penser à elle de cette
façon. Il était dangereux de la respecter pour autre
chose que ses qualités de valeureuse adversaire.
Elle pouvait redevenir son ennemie du jour au
lendemain. Les lycanthropes avaient la réputation
de bouleverser leurs alliances très rapidement, sans
avertissement. Un jour la guerre, le suivant la paix,
puis de nouveau une guerre sanglante.
Sentant le bord du bandage grossier sur sa
blessure à la poitrine, le guerrier baissa les yeux.
Quand il remarqua la présence de la mèche de
cheveux caractéristique censée l’aider à se rétablir,
son cœur s’emballa aussitôt. Quand il se tourna de
nouveau vers elle, elle l’observait d’un air résigné.
— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-il d’une
voix rauque, tremblant de tout son être, gagné par
un violent et soudain sentiment d’indignation.
— Je n’avais pas le choix, guerrier. Je suis
désolée pour ça, mais pas de vous avoir sauvé la vie.
Du moins, pas encore.
Elle le gratifia d’un nouveau sourire en coin,
son regard doré brillant d’un plaisir provocant.
— Je ne trouve pas ça drôle, rétorqua-t-il
d’un air sinistre. Vous m’avez souillé de votre sang !
— C’est ce qui vous permet d’être en train de
guérir, répliqua-t-elle sèchement en serrant les
poings d’un air offusqué. Vous et votre esprit
étriqué ! La déesse soit louée que Noah ait eu le bon
sens de demander à Gideon de m’éclairer sur le
mode de vie de ceux de votre espèce, guerrier, parce
que s’il vous avait envoyé, je vous aurais fait
exécuter dès le deuxième jour ! Mon sang n’est ni
plus ni moins souillé que le vôtre, démon. Même s’il
y a des gens têtus chez moi, on dirait que c’est une
véritable maladie, chez vous ! J’avais espéré que
vous seriez un peu plus intelligent que ces simples
d’esprit superstitieux. (Elle semblait se moquer de
lui, même en abdiquant.) Vous avez l’impression
d’être empoisonné ? Vous êtes en train de vous
décomposer ? Des poils sont-ils en train de vous
pousser sur tout le corps ? (De nouveau, elle
esquissa un petit sourire satisfait, ce qui lui rappela
qu’elle avait pu avoir un aperçu complet de son
anatomie, pendant qu’il était inconscient.) Faites-
moi confiance, démon, vous n’êtes ni plus ni moins
un animal que vous ne l’étiez avant toute cette
histoire.
Sur cette insulte déguisée, elle quitta la pièce
avec son balai. Il l’entendit jurer dans un dialecte
russe, en ayant la politesse de ne pas oublier
d’ajouter quelques termes dans l’ancienne langue
du guerrier, afin d’être bien certaine de se faire
comprendre. Il fut une nouvelle fois si confus qu’il
en eut chaud aux oreilles. Ne venait-il pas de se
reprocher d’être un âne ingrat ? Pourtant, d’une
manière ou d’une autre, il venait de refaire
exactement la même chose. Et, cette fois, elle n’était
pas restée sans réaction, sa patience ayant
visiblement atteint ses limites.
Et pourquoi diable cela le contrariait-il tant ?
CHAPITRE 3
Le jour revint, et l’infirmière grognon
d’Elijah disparut, sans doute pour aller faire un
somme. Jusqu’à présent, il n’avait pas fait grand-
chose à part dormir. Dans l’obscurité de la caverne,
il avait les yeux grands ouverts. Il se sentait de
mieux en mieux, au fil des heures, sans doute grâce
aux bols de soupe odorants qu’elle lui faisait boire.
Elle avait même commencé à lui donner du civet de
lapin, un mets un peu plus consistant ma.
Il était étonné que la reine soit si douée en
cuisine. On aurait pu penser qu’un membre de la
famille royale était au-dessus de cela, mais ce n’était
manifestement pas le cas. Cela lui fit penser à Noah.
Le roi participait à toutes les petites cérémonies et
insistait toujours pour servir lui-même ses invités.
Il repoussa cette comparaison avec une
certaine obstination. Il refusait de découvrir
d’autres points communs entre elle et tous ceux
pour lesquels il éprouvait du respect. Il avait assez
de problèmes à gérer comme cela.
Il avait été beaucoup plus facile, jadis, de
haïr aveuglément tous ceux de son espèce.
Pourtant, quand elle était revenue chercher
le bol vide, il l’avait saisie par le bras. Elle lui avait
décoché un regard noir en haussant un sourcil d’un
air faussement interrogateur. Sans dire un mot, il
avait empoigné le bas de la minirobe en soie noire
qu’elle portait désormais et l’avait légèrement
remonté pour examiner ses jambes ébouillantées.
Conformément à ce qu’elle lui avait affirmé, elle
s’était rétablie aussi vite que lui. Ses cuisses avaient
pris une teinte légèrement rosée, la couleur d’un
nouvel épiderme sain.
Satisfait, il l’avait libérée. Quand il l’avait de
nouveau regardée dans les yeux, elle lui avait
semblé perplexe et avait perdu son air narquois.
Mais elle était partie dans l’autre pièce sans dire un
mot.
Quelques heures plus tard, Elijah eut du mal
à supporter d’être cantonné à ce lit. Comme elle
préférait garder ses distances, il était seul et
s’ennuyait fermement. Habituellement, il aurait
dormi à poings fermés en attendant le coucher du
soleil, mais il en avait assez. Incapable de mettre la
main sur ses vêtements, il découvrit une serviette
sous une pile de draps, non loin de là, et s’en ceignit
la taille. Il quitta la pièce pieds nus, faisant, comme
à son habitude, aussi peu de bruit qu’elle.
Il se retrouva au milieu d’un séjour dépouillé
mais décoré avec goût. Il y avait tout le nécessaire,
rien de plus, rien de moins, et le mobilier était
parfaitement adapté aux conditions. Il remarqua le
confortable canapé, non loin, passablement creusé
en son centre. Aucun doute, c’était là qu’elle avait
dormi, mais elle ne s’y trouvait plus. Il avait
toujours cru que, comme tous les autres Nocturnes,
les lycanthropes redoutaient la lumière du jour. Il
fut donc surpris qu’elle ne soit pas couchée. Mais lui
non plus ne se comportait pas vraiment comme on
aurait pu l’attendre la part d’un démon.
Une légère brise se mit à souffler dans la
pièce, et il dressa aussitôt la tête pour prendre une
profonde inspiration.
Les démons étaient tous liés de manière
innée à un élément, dont ils tiraient leurs immenses
pouvoirs. C’était un démon de vent, et il était en
mesure d’altérer à sa guise ses propriétés, sa
température et son humeur. Le vent s’engouffra en
lui et se manifesta avec une force sans pareille. Et,
en sentant son souffle sur lui, Elijah se rendit
compte que cela faisait bien trop longtemps qu’il
n’était pas sorti. N’ayant plus qu’une idée en tête, il
suivit la brise jusqu’à sa source. Il gravit les
marches de la caverne puis le sol pentu avec une
certaine impatience. Il était si concentré sur son
objectif qu’il lui fallut une bonne minute pour se
rendre compte qu’il approchait d’un lac au sein
même de la grotte, et que, au milieu du bassin, de
l’eau jusqu’aux hanches, se tenait son infirmière
rétive.
Elijah se figea net, tendu de la tête aux pieds,
avec un mélange de stupéfaction absolue et de ce
violent désir qu’elle lui inspirait avec tant de
facilité. La reine lui tournait le dos, exposant avec
grâce la longue et magnifique courbe de son échine
quand elle se baissa pour se laver les cheveux. L’eau
se mit à clapoter sensuellement contre son coccyx,
attirant aussitôt toute l’attention du guerrier sur le
galbe ensorcelant de sa taille et de ses fesses
généreuses. L’eau du lac se reflétait sur sa peau
scintillante, et des centaines de gouttelettes
ruisselaient le long de son corps. La tête penchée en
avant pour se laver les cheveux, la lycanthrope
exposait les multiples nuances de sa peau dorée. On
aurait dit une sculpture symbolisant le parangon de
la féminité : forte, galbée, une parfaite
représentation de la fécondité.
Il en oublia complètement le but de son
excursion. Il serra les poings, s’efforçant de lutter
contre l’inexplicable désir qui l’avait gagné. Il aurait
pu détourner le regard, se retourner complètement
ou même s’enfuir en courant. Il aurait pu faire un
millier de choses au lieu de rester là avec son air
ahuri, comme un adolescent qui verrait une femme
nue pour la première fois. Même si la brise qu’il
suivait s’était de nouveau levée, il eut l’impression
qu’il n’y avait plus une goutte d’oxygène dans la
grotte. Il aurait été incapable d’expliquer l’effet
qu’elle lui faisait. Il en était réduit à lutter pour
pouvoir respirer, et à continuer à observer chacun
des mouvements engageants de la sirène, pendant
que, avec son corps parfait, elle chantait son air
envoûtant.
Même le vent le trahissait, comprit-il au bout
d’un court instant. Il le vit caresser le corps
ruisselant de la reine de sa fraîcheur d’octobre,
ondoyer sur sa peau impeccable, lui donnant de
plus en plus la chair de poule, puis lui effleurer les
épaules et descendre le long de son épine dorsale si
féminine jusqu’à ses fesses à demi plongées dans
l’eau.
Siena se tourna légèrement et jeta en arrière
son épaisse chevelure en projetant des
éclaboussures en arc de cercle jusqu’aux stalactites
de la voûte de la caverne. Elle se tourna un peu
plus, laissant traîner sa main dans l’eau en
décrivant un motif amusant, ses seins oscillant
doucement au rythme de son bras. Elijah expulsa ce
qui lui restait d’air dans les poumons, les yeux
brûlés par la vision de son corps nu. La silhouette
musclée de Siena aurait donné un air masculin à
plus d’une femme, mais la douceur de la courbe qui
allait de ses hanches à sa taille, de sa taille à son
buste, jusqu’à sa poitrine pleine et généreuse, faisait
d’elle une créature au physique des plus purs,
susceptible d’envoûter n’importe quel homme
pourvu d’une paire d’yeux.
Elijah avait le regard rivé sur ses tétons aux
contours réguliers, d’une teinte à la fois rosée et
cuivrée audacieusement mise en valeur par sa peau
dorée. Ils pointaient d’une manière alléchante en
raison de la faible température de l’eau et de l’air, et
elle avait la chair de poule sur ses deux seins. Sinon,
sa peau immaculée lui donnait l’impression d’être
aussi douce que du satin. Elle était vraiment
parfaite, si bien faite et si belle qu’il en était
paralysé. Il avait du mal à reprendre son souffle,
mais pas au point de l’empêcher de succomber à
son soudain désir d’aller immédiatement la
rejoindre, toutes affaires cessantes. Il flairait son
parfum, ressentait sa présence, tous les poils de son
corps dressés, lui donnant l’impression que sa peau
était toute tendue vers elle. L’ensemble de ses sens
et de ses organes perceptifs exigeaient plus de
données.
Tout à coup, la reine des lycanthropes se
figea. Elle inclina la tête, aux aguets, humant l’air
en remuant son nez pour tâcher d’identifier ce qui
n’allait pas, même si elle avait déjà une petite idée
sur la question. Elle venait de reconnaître le parfum
musqué qui commençait à lui être familier quand
elle entendit des bruits d’éclaboussure, derrière elle.
Elle se retourna juste à temps pour se
retrouver dans les bras du guerrier.
Elle poussa un petit cri quand il la serra
contre lui d’un bras puissant, la saisissant par les
cheveux avec son autre main. Il l’embrassa aussitôt,
sans lui laisser le temps de réagir. Ayant mené une
existence privilégiée et protégée et ayant toujours
observé une certaine retenue dès qu’il s’agissait de
contact physique, Siena n’avait jamais été brusquée
à ce point. Il aurait fallu manquer totalement de
bon sens pour oser un tel comportement avec elle.
Elle aurait cru que sa première réaction aurait été
de lui assener une puissante gifle.
Au contraire, elle fut si stupéfaite qu’elle
accepta ce baiser contre son gré. Le guerrier se
montra intraitable, redoutant juste d’être trop
brutal, lui renvoyant tous les sentiments qui
l’avaient submergé pendant qu’il l’observait. Siena
se ressaisit en un instant, tentant finalement de le
repousser, ses mains contre le mur de son puissant
poitrail. Mais elle sentit le bandage encore présent
sur sa blessure la plus grave, et s’empêcha
instinctivement d’appuyer dessus pour éviter
qu’elle ne se rouvre. Même pour sauver sa peau,
pour une raison ou pour une autre, elle n’aurait pas
supporté de lui faire du mal. Ce n’était pourtant pas
une femme au si grand cœur, d’ordinaire, surtout
quand elle se sentait menacée. Elle fut donc
complètement déconcertée d’éprouver cette envie
de le protéger.
Quand elle eut maîtrisé son envie de fuir et
enfin recouvré ses esprits, elle fut aussitôt gagnée
par mille et une autres sensations.
Toutes avaient un lien avec la chaleur.
Une chaleur délicieuse et merveilleuse. Celle
du guerrier qui brûlait ses propres forces et
régénérait les siennes comme si elle n’était qu’une
sorte de pâte à modeler destinée à accepter ses
assauts et à en conserver l’empreinte. Ils étaient
comme deux pièces d’un puzzle. Complètement
différents mais voués, à un moment donné, à s’unir
à la perfection. Ils s’emboîtaient naturellement,
cuisse contre cuisse, ventre contre ventre, poitrine
contre poitrine. Même l’eau qui ruisselait sur la
peau brûlante de la reine n’était pas en mesure de
gêner leur union parfaite. Elle lui transmettait
même la chaleur de son propre corps, brûlant par
endroits comme cela ne lui était jamais arrivé avec
une telle intensité. Cette sensation qu’elle éprouvait
jusqu’au plus profond de son être, jusque dans les
endroits les plus incongrus, comme le creux de son
dos, ses aisselles et la plante de ses pieds, était si
déroutante qu’elle en avait presque des
picotements.
Mais cela ne la faisait pas rire. Elle était bien
trop absorbée par ce baiser pour même y songer. La
bouche du démon était comme un brasier. Il
enfonçait sa langue de velours dans la sienne pour
qu’elle en fasse autant, enflammant tout sur son
passage. Comment avait-elle pu trouver qu’il avait
des lèvres féminines ? Il n’était que virilité, habile et
agressif, la saveur et la force de ses lèvres des plus
masculines. Il garda sa bouche contre la sienne
jusqu’à ce qu’elle ait besoin de reprendre son
souffle. Elle se sentit partir à la renverse. Il la tenait
si fermement qu’elle fut obligée de se plier aux
mouvements de son étreinte agressive. Elle effleura
l’eau avec ses cheveux, dont l’extrémité se rétracta
tant le contraste était grand entre toute cette
chaleur et la fraîcheur de l’onde. Cette même
fraîcheur dont elle se réjouissait encore quelques
instants auparavant.
Elijah ignorait ce qui le poussait à agir de la
sorte, et, en ce délicieux moment, il s’en moquait
éperdument. La douceur de sa bouche, ses courbes
féminines, la chaleur de plus en plus torride qu’elle
exhalait… tout lui convenait à merveille. Elle
demeura tout d’abord passive, le temps de
surmonter sa surprise, puis, rapidement, elle se
laissa guider par ses sentiments, subjuguée par ses
actes. Il ne fallut que quelques secondes avant
qu’elle enfonce ses longs doigts dans sa chevelure,
lui procurant des frissons d’extase dans le dos,
gardant sa bouche contre la sienne et entamant à
son tour un travail d’exploration agressif.
Elle enroula sa langue autour de la sienne,
s’immisçant sournoisement entre ses papilles
gustatives et dans sa bouche avec une incroyable
féminité. Elle était d’un naturel tout aussi curieux et
dominateur que lui. Gagné par sa douce saveur
exotique, le guerrier poussa un gémissement quand,
avec sa langue audacieuse, elle lui mit tous les nerfs
à vif. Elle avait un goût de cannelle et de miel, à la
fois doux et épicé. C’était une savante combinaison
de saveurs et de sensations qu’il ne croyait pourtant
pas connaître, et dont il n’aurait jamais pu imaginer
l’existence. Elle poussa un petit cri, puis un autre,
plus agressif, qui ressemblait plus à un grognement.
Ce que ce simple son provoqua chez lui fut tout
simplement indescriptible. Tel du fer en fusion, il
lui consuma les entrailles, le dévora, provoquant en
lui une atroce douleur et un sentiment de plaisir qui
l’obligèrent à bander chacun des muscles de son
corps.
Elijah prit soudain son visage entre ses
mains et la repoussa. Il lui fallut plus d’une minute
pour accomplir cette séparation, tant il semblait
avoir autant de mal qu’elle à quitter l’exquise
douceur de sa bouche. Leurs lèvres brillaient de leur
échange passionné, chacun ayant désormais le goût
de l’autre, même s’il semblait que c’était déjà le cas
depuis toujours. Quand il put enfin la regarder, il
fut captivé par le bruit de son souffle rapide et la
vision de sa peau rougie. Mais ce n’était rien par
rapport au désir doré qui brillait dans ses yeux
dilatés. Si elle ne l’avait pas regardé de cette
manière, il aurait pu parvenir à se convaincre qu’il
était prêt à renoncer à elle. Quelle que soit la façon
de voir les choses, il s’agissait toutefois d’une
supercherie, car il était en proie de tout son être à
des désirs contradictoires, dont aucun ne semblait
vouloir l’emmener dans une direction autre que
celle de la reine.
Ils demeurèrent à distance l’un de l’autre
pendant quelques secondes, puis il l’attira de
nouveau vers sa bouche et la plaqua contre son
corps musculeux, apparemment au même moment
où elle se jetait dans ses bras pour assouvir ses
propres désirs. Elle poussa un nouveau petit cri, ce
qui lui fit bouillir le sang dans les veines. Il pressa
les mains dans son dos afin de la serrer contre lui
aussi fort que possible.
Elijah l’eut aussitôt dans la peau. La
lycanthrope, si belle et excitée, se serra contre lui,
de sorte qu’il puisse sentir chacune de ses courbes,
chacun des battements de son cœur, et chacune de
ses respirations, qui provoquait un gonflement de
sa poitrine. Elle avait les yeux grands ouverts, le
regard audacieux, courageux et hypnotique. Il ne
s’était jamais rendu compte à quel point une chose
aussi simple pouvait être excitante et captivante.
Elle était la bravoure même, clairement frappée
d’admiration et de plaisir en savourant son parfum,
son goût et le contact de son corps tendu vers elle.
Elle fit glisser ses doigts le long de son dos avec
douceur et légèreté, depuis ses épaules jusqu’au
bord de la serviette qu’il avait nouée autour de sa
taille. Quand elle leur fit suivre le chemin inverse, il
sentit une onde de chaleur naître le long de son
épine dorsale avant de se propager jusqu’à son
ventre et à son entrejambe.
Il écarta brusquement sa bouche de la
sienne, haletant aussi fort qu’elle, mais il la souleva
contre lui, de sorte qu’elle puisse faire passer ses
genoux par-dessus ses hanches, de manière à la fois
agressive et sensuelle, ouvrant déjà sa bouche
meurtrie pour lui. Il comprit qu’elle n’avait aucune
intention de tolérer le moindre de ses doutes, si tant
est qu’il en ait encore.
Il avait dépassé le fait qu’elle avait une
saveur si douce. Ce qui lui importait, à présent,
c’était sa façon osée de le caresser et de jouer avec
lui. Il semblait que c’était sa manière de le marquer
de son essence. C’était également la clarté avec
laquelle il comprenait qu’il en allait de même pour
elle. En quelque sorte, il était aussi parfait pour elle
qu’elle l’était pour lui. De toutes les manières
envisageables.
Elijah lui dévora la bouche, comme s’il
recherchait son souffle après avoir manqué de se
noyer. Il savoura chaque instant de ce baiser,
laissant son corps s’embraser comme sous l’effet
d’un feu de forêt. C’était de la pure folie.
Siena était la dernière femme sur terre qu’il
aurait dû toucher. Elle aurait pu l’étrangler, et il en
était parfaitement conscient. Au lieu de cela, elle
s’était enflammée et l’avait embrasé à son tour
jusqu’à ce qu’il ait l’impression de se transformer en
tas de cendres entre ses mains. Des cendres qu’elle
aurait pu disperser d’un simple souffle au parfum
de cannelle. Elijah était excité comme jamais. Il
était dans tous ses états, avec la sensation qu’il ne
pourrait tolérer aucun rejet, aucun refus. C’était
urgent. Il n’y avait qu’un moyen de satisfaire ce
désir, et seule une femme en était capable. Il n’y
avait qu’un seul refuge susceptible d’apaiser le désir
qui palpitait en lui. Il savait qu’elle était consciente
de son état et de son appétit dévorant. Elle se frotta
contre lui comme si elle éprouvait la même
sensation, se déhanchant de manière fort
suggestive. Elle lui rappela sa nudité, sa proximité.
A quel point il lui serait facile de faire tomber les
dernières barrières qui les séparaient avant de
pouvoir gagner le paradis niché au cœur de son
intimité.
Elijah sentit les cheveux de la reine
s’enrouler autour de son poignet, de son avant-bras,
ses mèches animées le caressant avec sensualité
comme des milliers de petites mains. Avec ses
véritables mains, elle caressait son large torse, ses
épaules… son dos, ses fesses musclées. Il en
frissonna et la sentit pousser un gémissement de
satisfaction dans sa bouche. Elle fit glisser ses
doigts inquisiteurs le long de ses cuisses puis
remonta sur son postérieur, cette fois en passant
sous la serviette alourdie par le poids de l’eau.
Ce fut à son tour de pousser un cri primal
qu’il accompagna d’un mouvement brusque. Il
interrompit son baiser et hissa la lycanthrope hors
de l’eau en lui passant un bras autour de la taille. Il
l’entendit pousser un petit éclat de rire, une pure
invitation au sexe. Elle passa les mains autour de sa
nuque, ses seins se retrouvant à hauteur de ses
lèvres.
— Oui, susurra-t-elle d’un ton pressant.
Satisfait, il esquissa un sourire malicieux
avant d’effleurer l’un de ses tétons dressés avec sa
langue. Elle projeta la tête en arrière en
l’encourageant, en le suppliant, presque, en
poussant de petits cris et en se tortillant contre lui.
Elijah finit par prendre son téton entre ses lèvres. Il
avait l’impression d’avoir la langue en feu, leurs
deux corps victimes de leurs désirs. Siena s’arc-
bouta aussitôt, tandis qu’il lui léchait le sein, ses
petits cris se répercutant dans la caverne d’une
manière qui contenta l’animal qui sommeillait en
lui. C’était un démon. Un élémentaire qui faisait
partie intégrante de la terre au cœur de laquelle ils
s’étaient réfugiés. Il était chaque souffle de vie,
chaque halètement de désir, chaque gémissement
de plaisir. Le vent. La tempête. Tout cela à la fois.
Et il le lui fit savoir, mettant ses pensées à exécution
avec une violente détermination, avec la fureur d’un
ouragan.
Elle serra convulsivement les doigts dans ses
cheveux, les tirant d’une manière qu’il aurait pu
trouver douloureuse dans d’autres circonstances,
mais qui ne fit qu’accroître la puissance du désir qui
l’animait si furieusement. Il la dévora et la caressa
sans pitié ni modération, la maintenant contre lui
avec un seul bras pour pouvoir aventurer son autre
main sur son sein libre. Le vent s’engouffra dans la
caverne, comme pour tenter de circonscrire
l’incendie qui s’était déclaré au milieu du lac. Les
cheveux de Siena s’enroulèrent autour de leurs deux
têtes, se mêlant à ceux du guerrier, qui ondulaient
au rythme de la brise.
La lycanthrope était aveuglée par le plaisir
que lui procuraient ses caresses et sa langue. Elle
avait l’impression que la grotte tournoyait autour
d’elle. Etait-ce dû au simple contact du démon ?
Comment pouvait-on supporter de telles sensations
sans devenir complètement fou ? Si elle-même
n’avait pas été en train de les éprouver, elle n’y
aurait jamais cru. Quand bien même, elle se
demanda si elle n’avait pas entièrement perdu la
tête, s’il ne s’agissait pas, peut-être, d’une
hallucination aussi fascinante que merveilleuse.
Elle se sentit glisser contre lui, la sueur dont
ils étaient couverts les rendant délicieusement
insaisissables. Sans qu’elle comprenne vraiment
comment, il parvenait à la maintenir contre lui sans
difficulté grâce à sa force impressionnante tout en
lui donnant l’impression d’être submergée de
caresses. Il la serrait contre sa bouche avec
détermination afin que chaque instant soit pour eux
une nouvelle expérience de désir intense et de cris
de plaisir irrépressibles.
Les jambes de Siena enroulées autour de sa
taille, Elijah sentit contre son bas-ventre qu’elle
était prête. Il la souleva davantage et huma son
parfum capiteux, avant d’embrasser et de lécher son
sternum puis son ventre frémissant. Il était
submergé par le désir. Il avait le sentiment que sa
tête allait éclater. Il avait presque l’impression de
pouvoir l’entendre le supplier pour qu’il accentue
ses caresses, qu’il y aille plus fort. Elle avait
clairement envie de le sentir entre ses cuisses
avides.
C’en était trop. Elijah aurait été incapable de
se retenir plus longtemps. Il la retourna
complètement et fendit l’onde pour l’étendre sur le
dos au bord du lac.
Elle sursauta en sentant la fraîcheur de la
roche, puis au contact brûlant de ses mains quand il
se mit à lui caresser l’intérieur des cuisses, les
hanches, la taille et les seins avant de repartir tout
aussi hardiment en sens inverse.
Siena le sentit lui empoigner les hanches,
l’approchant de lui sur le sol glissant. Le cœur de la
reine se mit à battre violemment, avec un mélange
d’excitation et de peur. Elle n’avait jamais connu
une telle intimité. Elle avait en effet passé sa vie à
éviter tout ce qui aurait été susceptible de lui
perturber l’esprit à ce point, sans parler de son
corps. Elle ne s’était jamais attendue à cela. Elle ne
s’était jamais imaginé que ça pourrait ressembler à
cela. Ses caresses étaient redoutables et
déterminées sur son ventre, ses hanches, à travers
les petites boucles dorées qui n’avaient jamais
connu le contact d’un homme.
Il se pencha au-dessus d’elle, une main sur la
roche pour soutenir son poids tandis qu’il faisait
courir ses lèvres sur son ventre, suivant à coups de
langue le chemin qu’avait déjà emprunté sa main.
Siena sentit la douce intrusion de ses doigts habiles,
qui caressaient son intimité, comprenant
difficilement pourquoi cela lui plaisait à ce point.
Elle l’entendit brusquement expirer contre sa peau,
pendant qu’il cherchait doucement à… elle ne savait
pas vraiment quoi, en cet instant troublé.
Curieusement, elle crut soudain lire dans ses
pensées. Il était stupéfait par la chaleur qu’elle
dégageait, fou à cause de la facilité avec laquelle ses
mains glissaient sur sa chair souple et accueillante.
Siena poussa un cri rauque quand ses caresses lui
provoquèrent une sensation encore différente, qui
ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait déjà.
C’était à la fois étrange et fort, profond et léger, tout
cela en même temps. Mais, par-dessus tout, c’était
un pur plaisir.
Rien que pour cet incroyable moment de
pure sensualité, Siena comprit qu’elle désirait cet
homme de toutes les fibres de son être. Elle voulait
ressentir la pression de son corps vigoureux au-
dessus du sien, sculpter de ses propres mains la
musculature de pierre qu’il s’était forgée au fil des
siècles sur les champs de bataille. Tous ses instincts
lui hurlaient de le saisir par les hanches, de le
conduire jusqu’à l’endroit de son anatomie où elle
brûlait de désir pour lui. A force de les serrer autour
de lui, ses cuisses commençaient à la faire souffrir.
Elle s’arc-bouta pour que cela continue. Même si
son corps lui donnait l’impression d’avoir pris de
l’avance, son esprit finit par comprendre ce qui se
passait. Elle était sur le point de s’accoupler d’une
manière qui promettait d’être au-delà tout ce qu’elle
avait pu imaginer jusqu’alors, et se rendit compte
qu’elle n’avait jamais rien tant désiré de toute sa
vie.
Ce fut ce qui, juste un instant plus tard, lui fit
pousser un cri de pur effroi. Elle céda soudain à la
panique, le voile de brume dans lequel elle était
empêtrée depuis qu’Elijah s’était jeté sur elle se
dissipant. Elle succomba à une terreur virginale et
primale qui mit en alerte tous ses instincts
défensifs. Avant qu’elle ait pu le comprendre, elle se
transforma brusquement en puma. Elle poussa un
hurlement de souffrance, au début un cri humain, à
la fin un rugissement de fauve apeuré.
Le guerrier démon se retrouva brusquement
en train de caresser une douce fourrure, penché au-
dessus de griffes redoutables. Il s’écarta d’un bond
en sentant la musculature du félin, si stupéfait qu’il
poussa un cri aussi puissant que celui de l’animal en
comprenant ce qui s’était produit. Déséquilibré, il
bascula dans l’eau glaciale, mais en ressortit aussi
vite, s’essorant les cheveux d’un simple mouvement
de tête et des mains.
La féline au pelage doré chercha à se relever
au plus vite, griffant frénétiquement la surface lisse
du sol de pierre en détalant vers un recoin obscur
de la caverne, laissant des marques blanches sur
son passage. Elijah la vit se recroqueviller,
manifestement terrifiée. La magnifique créature
tremblait de peur avec une telle violence qu’il ne
parvenait même pas à distinguer ses moustaches
tant elles frémissaient.
Il prit appui sur ses mains, inclinant la tête
en prenant de profondes inspirations pour tenter de
se remettre de l’état d’excitation dans lequel il
s’était plongé si aveuglément. Un état que même
son rude plongeon dans l’eau glacée n’était pas
parvenu à apaiser. Il s’efforça de trouver une
logique à la situation. Après avoir passé un moment
désagréable dans l’eau fraîche, il se hissa sur la
berge, se relevant doucement sans quitter des yeux
le grand félin au poil hérissé du collier à la pointe de
sa queue. Il put voir, cette fois, que ses moustaches
étaient pointées vers l’avant, ses oreilles en arrière,
ses grands yeux écarquillés en alerte, ses pupilles
ovales dilatées dans l’obscurité.
Elijah se passa la main dans les cheveux,
réfléchissant à tout ce qu’il savait sur elle et ceux de
son espèce afin d’essayer de comprendre ce qui
avait bien pu l’effrayer à ce point. Il rien était pas du
tout certain, mais il s’imaginait que, contrairement
à lui, elle était simplement revenue à la raison.
Quelque chose lui disait qu’il était fort probable
qu’elle soit plus animale qu’humaine, à cet instant
précis, et qu’il avait intérêt à bien réfléchir à ses
prochaines actions s’il ne voulait pas avoir à le
payer au prix fort.
Il n’y avait rien de plus dangereux qu’un
fauve acculé, et il était le premier à reconnaître qu’il
aurait du mal à se remettre de l’un de ses assauts,
surtout dans son état. Si le guerrier se faisait ne
serait-ce que plaquer au sol dans un accès de rage,
l’animal n’aurait plus qu’à se jeter sur sa plaie
béante à la poitrine, et à finir le travail en lui
arrachant joyeusement le cœur.
Elijah se laissa lentement tomber sur un
genou, ayant tout oublié à l’exception de son désir
de redresser la situation présente. Il commença par
cesser de la regarder directement dans les yeux et
porta son attention sur ses pattes. Accroupi, il
l’invitait ouvertement à l’attaquer, mais, par ses
actions suivantes, il espérait éviter d’en arriver à de
telles extrémités.
Il cligna très lentement des yeux et baissa la
tête dans un geste de complète soumission. Il se
rendit alors compte que sa fierté ne signifiait pas
grand-chose face à une créature si courageuse
soudain terrorisée, désormais dépourvue de toute
grâce et de toute détermination. Il aurait voulu ne
jamais la voir ainsi, même pour toutes les victoires
du monde, et il le ressentait vivement. Jusqu’à cet
instant, jamais il ne se serait cru capable d’une telle
empathie.
Ne la regardant pas directement, il dut faire
appel au maximum à ses autres sens pour deviner
sa réaction. Il flairait son effroi démesuré, sentait
sur sa peau le léger frisson que cette peur lui
procurait. Il entendait tous ses faits et gestes, même
les plus imperceptibles, et, rien qu’à cette idée, cela
le fit tressaillir. Elle se coucha sur le ventre en
faisant cliqueter ses griffes sur la pierre, le premier
mouvement de la danse qui allait suivre.
Le puma demeura une minute dans cette
position, faisant mine d’être détendu alors qu’il
avait tous les sens en alerte. L’étape suivante du
rituel fut de se lever et de s’éloigner lentement. Plus
il faisait comme si le démon était sans importance,
plus il s’enhardissait. Il s’agissait d’une dangereuse
danse, à cause de toutes les poses qu’elle impliquait.
Le moment le plus crucial serait quand il passerait à
portée d’attaque. Il ferait le choix soit de lui
arracher la tête d’un coup de patte, soit d’une autre
forme d’agression pour bien lui montrer qui était le
plus fort. Le temps que le fauve approche, Elijah
était en sueur, luttant contre un violent accès de
fatigue. Le rituel avait été très éprouvant pour lui, si
peu de temps après avoir quitté son lit. Mais il
demeura immobile, désirant de toutes les fibres de
son être pouvoir arranger une situation qu’il avait
lui-même provoquée par son attitude inconsidérée.
La féline était à présent si près qu’il pouvait
sentir la chaleur de son souffle et voir du coin de
l’œil le miroitement de son collier. Elle tendit une
patte pour tenter de le toucher. Elle n’avait pas sorti
ses griffes, ce qui était pour lui une information
extrêmement rassurante. Pourtant, il était toujours
incapable du moindre mouvement. Elle n’avait pas
terminé de le jauger.
Elle bondit si brusquement qu’Elijah se
crispa malgré lui. Il lui fallut toute la maîtrise de
son corps pour s’empêcher de se protéger et
accepter de rouler au sol avec elle, ses puissantes
mâchoires refermées sur son cou.
Sa poitrine se souleva quand il prit une vive
inspiration, mais il la laissa faire. Il ne lui restait
plus qu’à serrer légèrement sa prise pour lui
trancher la carotide ou lui rompre le cou.
Mais sa seule intention était de lui faire
parvenir un message. C’était son territoire, et c’était
elle qui commandait. Plus jamais il ne l’effraierait,
lui disait-elle, et s’il recommençait malgré tout, elle
ne retiendrait pas ses crocs, cette fois.
Au bout d’une longue minute, le fauve le
libéra, s’asseyant sur son arrière-train, ses pupilles
commençant à s’arrondir. Il secoua la tête et se
métamorphosa de nouveau en femme. Dès que
Siena eut retrouvé son apparence, Elijah s’assit
lentement. La reine demeura accroupie devant lui,
l’observant avec attention. Sa chevelure était
enroulée autour d’elle, comme pour la protéger,
dissimulant son corps nu. Cela le perturba quelque
peu, car il savait que les lycanthropes n’hésitaient
pas à faire étalage de leur nudité. L’idée qu’il ait pu
l’effrayer au point qu’elle remette en question ses
habitudes lui pesait sur la conscience. Mais il ne lui
en voulait pas du tout, naturellement.
Elle l’étudia soigneusement, tentant de
comprendre tout ce qu’elle ressentait. Il finit par
croiser son regard, mais resta silencieux comme
une tombe. Il avait les yeux de différents tons de
vert, ce chaos reflétant parfaitement l’état d’esprit
de la reine.
Comment avait-elle pu laisser une telle chose
se produire ? Pourquoi était-ce arrivé ? Les démons
et les lycanthropes étaient aussi différents que les
chiens et les chats. C’était du moins le point de vue
que partageaient leurs deux sociétés. Si c’était le
cas, comment cela avait-il donc pu advenir ?
Chimiquement, ils n’auraient pas dû être
compatibles, sans parler du fait que, au fond d’eux,
ils étaient encore plus ou moins en guerre. Il était
en revanche indéniable qu’ils avaient eu plus que
des atomes crochus. Si longtemps après, elle avait
encore le corps brûlant du souvenir de ses caresses
et de l’intensité de son enthousiasme. De surcroît, il
bouillait encore de la réciprocité de ses émotions, et
tentait de lui faire comprendre qu’elle était encore
perturbée par le désir inassouvi dont elle brûlait
pour lui. Elle éprouvait un sentiment
d’insatisfaction, comme s’il avait abandonné son
âme, quand bien même il avait été contraint de
s’écarter pour sauver sa propre peau.
La reine se leva, lui tourna le dos et se dirigea
à grands pas vers la pièce voisine. Elle se sentit
nettement mieux quand elle eut enfilé une sorte de
nuisette ample, aussi verte que les yeux du démon
quand il l’avait embrassée. Elle s’essuya la bouche
du revers de la main, prenant conscience de ses
meurtrissures et de l’inflammation de ses lèvres.
L’esprit nébuleux, ne sachant plus distinguer ce
qu’elle ressentait effectivement et ce qu’elle croyait
ressentir, elle comprit qu’il l’avait suivie. Elle lui fut
reconnaissante de ne pas s’être arrêté pour lui
parler et de s’être directement retiré dans la
chambre. Quand il fut hors de vue, elle se laissa
tomber sur le premier siège venu et soupira en
silence.
Elle avait du mal à croire ce qu’elle avait
manqué de faire. Si elle était allée plus loin, son
existence aurait soudain changé du tout au tout, si
tant est qu’elle ait pu vouloir rester en vie après une
erreur si incompréhensible.
Elle était seule à la tête de son peuple. Elle
n’avait ni compagnon ni enfants et n’en avait jamais
souhaité. Les membres de la classe dirigeante de
son espèce avaient une caractéristique particulière :
lorsqu’ils s’unissaient, c’était pour la vie. Plusieurs
espèces animales partageaient cette singularité,
parmi lesquelles on comptait les loups et les cygnes,
exactement de la même manière qu’il en existait des
polygames, comme les chevaux et les cervidés, qui
changeaient de partenaire non seulement chaque
année, mais parfois plus souvent.
Mais, quelle que soit la forme qu’endosse le
monarque, il ou elle était contraint de ne s’apparier
qu’une fois, pour toujours. Un compagnon à tout
jamais. D’un point de vue historique, on était
persuadé que c’était dans le but d’assurer la loyauté
et la pureté de la lignée. Bon gré mal gré, le conjoint
royal tombait alors également sous le coup de cette
règle de la monogamie. Comment cela était-il
possible ? Personne ne le savait vraiment. On
parlait d’une sorte de virus génétique, comme celui
qui faisait qu’un démon devait tirer son pouvoir
d’un druide en particulier. Peut-être un jour
quelqu’un le découvrirait-il.
C’était la raison pour laquelle Siena avait
choisi de demeurer célibataire et de n’accepter
aucun mâle dans son entourage, ce qui lui
permettait d’échapper à toute tentation. Elle ne
voulait pas de partenaire et refusait
catégoriquement de partager son règne avec
quelqu’un qui deviendrait son égal uniquement
parce qu’elle aurait couché avec lui. En fait, elle
méprisait au plus haut point l’idée de s’unir à un
homme qui, à sa mort, pouvait potentiellement
monter sur son trône.
Si Elijah était allé plus loin, dans ce moment
un peu fou, il aurait très bien pu être à l’origine de
leur exécution à tous les deux. Quatorze ans de
paix, ce n’était pas une assise suffisante pour que
l’on puisse songer à installer un démon sur le trône
des lycanthropes. Si adorée et adulée soit-elle, les
risques de rébellion et de révolte étaient trop
grands.
Ensuite, il aurait fallu qu’elle passe le restant
de ses jours en couple. Un couple dont le mâle
n’avait aucune confiance en elle. Non seulement il
aurait été terrible à ses yeux d’être forcée de
supporter la compagnie de n’importe quel homme
jusqu’à son dernier souffle, mais ce guerrier
démon ? Il avait tué un trop grand nombre des
siens pendant la guerre, et, même si elle avait
appris à faire preuve d’une plus grande sagesse que
son père, les familles des victimes du guerrier
l’auraient éviscérée pour traîtrise envers ceux de sa
propre espèce et auraient fait en sorte que l’on
traîne sa dépouille jusque dans la province russe
dont ils étaient originaires pour avoir osé accomplir
une telle abomination.
Comment avait-elle pu finir dans ses bras ?
Pourquoi s’était-il même jeté sur elle ? Certes, ils ne
s’étaient personnellement jamais battus l’un contre
l’autre, mais c’étaient les représentants les plus
durs de leurs peuples, et ils s’étaient livrés à ces
combats pendant des siècles. D’où lui était venue
l’idée de l’embrasser, de vouloir un tel homme ?
Par les neuf enfers, qu’est-ce qui lui avait
pris ? Et pourquoi lui ?
Et comment se faisait-il qu’elle soit incapable
de se l’enlever non seulement de l’esprit, mais aussi
du corps ? Elle en vibrait encore. Il y avait aussi une
autre sensation, un manque qu’elle n’avait jamais
éprouvé. Elle était à présent en mesure de mettre
un nom sur ce désir, puisque c’était de cela qu’il
s’agissait. N’avait-elle pas suffisamment porté
attention à sa propre réflexion ? Ce n’était que pure
folie que de continuer à éprouver une telle chose ne
serait-ce qu’une seconde de plus ! Elle aurait dû
avoir honte de lui avoir permis une telle intimité
avec elle, et non rêver que cela puisse se reproduire.
Elle se leva, incapable de rester immobile
plus longtemps. Elle se mit à faire les cent pas dans
la pièce en se passant distraitement la main sur son
ventre plat. Elle avait l’impression qu’il avait ancré
sa présence en elle, la souillant à tout jamais. Ils
n’avaient pas couché ensemble, alors pourquoi
avait-elle le sentiment d’avoir sa semence en elle ?
Elle était perturbée, avec l’horrible sensation que le
parfum du démon sur son propre corps se moquait
d’elle, et luttait avec ses souvenirs d’humaine et de
féline à propos de ces derniers jours en sa présence.
Elle était impressionnée malgré elle par la
façon dont il avait fait face au fauve apeuré. Elle en
était consciente, maintenant qu’elle avait repris son
apparence humaine, mais, durant ces quelques
minutes, elle n’avait été qu’un puma plus
susceptible de lui rompre le cou qu’autre chose. En
temps normal, elle l’aurait éventré sur-le-champ,
tant elle se serait sentie en danger. Mais elle s’était
contentée de fuir. De se cacher. Tout comme le
feraient des lions dans la nature en se sentant
menacés par une créature qu’ils estimeraient plus
forte qu’eux.
Mais pourquoi était-elle ensuite revenue vers
lui pour lui infliger un châtiment si peu sévère pour
l’avoir effrayée au point de la pousser à se
métamorphoser ?
Sur le point de se laisser gagner par ses
émotions, Siena gravit les marches à grandes
enjambées, s’éloignant de lui le plus vite possible,
sans pour autant quitter la grotte. Ce n’était
cependant pas vraiment mieux, si près du lac.
L’atmosphère de la caverne était gorgée de
phéromones et d’un parfum d’excitation. La sienne
et celle du démon. Il semblait que, où qu’elle se
tourne, elle ne puisse lui échapper. Et la lumière du
jour qui ruisselait entre les arbres, dehors,
l’empêchait d’aller rejoindre le confort de la forêt.
Elle réprima un sanglot, se tordant violemment les
mains et se mordant brutalement la lèvre
inférieure. Elle ne s’abaisserait pas à pleurer,
comme le faisaient les faibles, et les femmes. Elle
n’avait pas versé une seule larme de toute sa vie, et
elle serait damnée trois fois avant que cela se
produise, surtout à cause d’un démon. Pourtant,
elle n’échapperait ni au sentiment d’isolement qui
était en train de la gagner, ni à ses émotions
envahissantes, ni à ses pensées confuses, qui
semblaient à tout jamais souillées par la présence
du guerrier.
Soudain, elle bondit en direction de l’entrée
de la grotte. A peine eut-elle parcouru quelques
mètres dans la lumière du jour qu’Elijah la saisit
par la taille et la serra contre lui. Elle cria, se
débattant pour se libérer de son emprise. Il aurait
été impossible pour lui de la tenir très longtemps si
elle n’avait été victime des rapides effets du soleil
sur son organisme.
La lumière s’infiltra en elle avec une vitesse
renversante. Jamais elle n’y avait été si sensible.
Cela aussi aurait-il changé ? se demanda-t-elle
d’un air désespéré tandis qu’il la soulevait dans ses
bras avant de regagner leur refuge. Quand ils furent
de nouveau à l’abri, elle avait déjà la nausée du fait
d’avoir été exposée à la lumière. Il l’emmena
directement dans la chambre et l’étendit sur le lit,
pressant une main froide sur son visage brûlant.
— Seriez-vous complètement folle ? lui
demanda-t-il doucement, d’un ton dépourvu de tout
reproche.
Ce furent sa question chargée d’inquiétude et
son contact qui finirent par la faire craquer. Elle
poussa un premier sanglot, sonore, avant de fondre
en larmes.
Honteuse, elle tenta de tourner la tête, mais
il lui prit la joue dans sa main et l’en empêcha.
Elijah, le redoutable guerrier démon, s’efforça
ensuite de lui essuyer chacune de ses larmes à l’aide
de ses doigts calleux, tentant doucement de la
calmer, et lui prit la main.
— Allons, Siena, l’implora-t-il à voix basse,
faisant courir ses doigts d’une joue à l’autre pour lui
sécher ses larmes. Je suis désolé. Plus que vous ne
pourrez jamais l’imaginer. Je n’avais aucunement
l’intention de vous faire souffrir à ce point. Je vous
en prie, mon chaton, vous me faites beaucoup de
peine. S’il vous plaît, arrêtez.
Mais, plus il se montrait doux avec elle, plus
elle semblait souffrir. Elle en ignorait complètement
la raison. Au bout d’un moment, il abandonna l’idée
de repousser les cheveux de son visage mouillé, et,
après avoir aidé sa captive à se redresser, il la serra
dans ses bras. Il posa la main sur sa nuque,
maintenant son visage dans le creux de son cou, sa
joue appuyée sur l’une de ses larges épaules.
Elle sentit qu’il lui caressait délicatement le
dos pour la rassurer, dans un seul sens.
Comment savait-il qu’il s’agissait là de la
meilleure façon de l’apaiser ? Comme un chat qui
ne supporterait de se faire caresser que dans le sens
du poil, elle se sentit gagnée par une puissante
sensation de soulagement et de relâchement. Plus il
la cajolait, plus elle percevait ce changement.
— Ecoutez-moi, Siena, poursuivit-il d’une
voix douce. C’est terminé. Vous avez fait votre
devoir envers mon roi. A la tombée de la nuit, je
quitterai les lieux et rentrerai chez moi. Vous ne me
reverrez plus. Je vous jure que…
— Non. Vous n’êtes pas encore suffisamment
rétabli, protesta-t-elle en reculant pour le regarder
droit dans les yeux. Je me suis engagée à prendre
soin de vous, et j’irai jusqu’au bout. Je… je suis
juste…
Elle secoua la tête, incapable de trouver ses
mots, et sécha ses dernières larmes.
— Il faut que vous compreniez ce qu’il y a
derrière tout ça, la pressa-t-il calmement en lui
saisissant le menton pour la pousser à relever la
tête. Samhain est dans moins d’une semaine. Votre
espèce est aussi affaiblie que la mienne. Les démons
sont maudits par la lune de ce mois et n’ont qu’un
seul désir en tête : s’accoupler, aussi malvenu cela
soit-il, avec n’importe quelle belle humanoïde qui
attirerait leur attention.
Il prit une profonde inspiration, détourna les
yeux de son regard doré et s’efforça de s’affranchir
du désir qu’il éprouvait pour elle. Même s’il tentait
de se convaincre de la justesse de ses explications, il
lui était difficile d’échapper à ce qu’il ressentait
dans le creux du ventre, qui lui chuchotait avec un
plaisir sinistre que c’était loin d’être uniquement
cela.
— Oui, reconnut Siena, s’accrochant à cette
explication avec une certaine gratitude. Oui, vous
avez raison. J’avais oublié à quel point ceux de votre
espèce y étaient sujets. Ça n’a pas le même effet sur
les miens. Pas vraiment. Mais, pendant cette
période, notre côté animal a tendance à prendre le
dessus. Nos instincts, comme l’instinct de
reproduction, se font si envahissants que… qu’ils
perturbent notre jugement.
— Alors vous comprenez que, si je reste là, la
situation ne manquera pas de se reproduire ?
— Peut-être. Mais peut-être pas, maintenant
que nous en sommes conscients. Quoi qu’il en soit,
malgré ce… problème, vous ne pouvez pas partir. Je
connais suffisamment les démons pour savoir qu’il
vous est impossible de changer d’apparence sans
risquer votre vie, quand vous êtes si grièvement
atteints. Je ne vous permettrai pas de réduire à
néant tous mes efforts pour vous remettre sur pied.
A la fois soulagée et exténuée, Siena s’appuya
contre les oreillers du lit sans tenir compte de son
envie pressante d’y frotter sa joue tant ils étaient
imprégnés du parfum du guerrier.
Même si elle tentait encore de se comporter
comme son infirmière, Elijah voyait très bien
qu’elle était mal en point. Sa course folle en plein
soleil, dont les branches nues des arbres
n’atténuaient nullement l’intensité en cette saison,
avait fait des ravages considérables. Les
lycanthropes appelaient cela une « insolation ». Il
en avait déjà vu des victimes, et ses effets étaient
aisément reconnaissables. Elle était pâle, sa peau
ayant perdu son lustre doré habituel, et sa
chevelure d’ordinaire si souple pendait à présent
mollement sur son crâne.
— Vous saignez de nouveau, murmura-t-elle
en tendant la main vers le bandage qui recouvrait sa
blessure à la poitrine. L’eau a rompu l’étanchéité du
pansement.
— Ça va sécher. Ne vous inquiétez pas pour
ça.
Il lui saisit la main, mais se retrouva
incapable de la relâcher.
Il s’obligea à la libérer en se levant et en
quittant la pièce. Il revint peu après avec un verre
d’eau, mais elle s’était assoupie entre-temps. Il prit
place de l’autre côté du lit en poussant un long
soupir. Il fit tourner le verre entre ses mains,
tâchant de s’occuper et de remettre un peu d’ordre
dans son esprit.
Siena l’ignorait sans doute, mais Elijah avait
enfreint plusieurs règles, ne serait-ce qu’en posant
les mains sur elle. La loi démoniaque était très
stricte dans ce domaine. Franchement, il était
étonné que l’exécuteur ne lui soit pas encore tombé
dessus pour le châtier comme il le méritait. Ce
serait bien sa chance si, pour une fois qu’il avait
besoin de lui, Jacob était occupé avec sa femme et
son nouveau-né.
Il avait mal partout. Et, se rendit-il compte,
ce n’était pas uniquement dû à ses blessures. D’une
manière ou d’une autre, il l’avait dans la peau, cette
femme à la beauté envoûtante. Il se mentirait s’il
tentait de se persuader que c’était uniquement
physique. Il y avait quelque chose dans sa façon
d’être, dans ses manières, qui l’attirait. Et c’était le
cas depuis le jour où ils s’étaient rencontrés, six
mois auparavant.
Il n’aurait jamais cru que le plan de Gideon,
qui consistait à s’enfermer à la cour des
lycanthropes, aurait pu avoir une autre issue que la
mort rapide du médecin. Mais il avait été surpris
par les résultats obtenus, ce qui ne l’empêchait pas
de continuer à se méfier. Même après que la reine
eut proclamé la fin de la guerre, il s’était attendu au
pire. A ce que les combats reprennent au moment
même où ils commenceraient à baisser leur garde.
Toutefois, en faisant sa connaissance, il avait
compris qu’elle était différente des autres
métamorphes. Il avait même fini par prendre
confiance dans cette paix qu’elle était si
ingénieusement parvenue à imposer à son peuple
pourtant agressif.
Epuisé, Elijah posa le verre et se laissa
tomber sur l’oreiller à côté de celui sur lequel la
reine avait posé la tête. Il se tourna vers elle. Il ne
vit que ses longs cils dorés contre ses joues
blafardes. Pour une raison inconnue, il se focalisa
sur cet élégant détail et s’étonna de leur fragilité
apparente. Comme s’ils pouvaient se briser au
moindre contact. Il n’avait jamais songé à la
comparer à quelque chose de délicat ou de fragile.
C’était une femme d’une force incroyable, et il
aurait été absurde de croire le contraire. Mais il
perçut une véritable innocence en elle.
Cela n’avait rien à voir avec le fait qu’elle
n’avait jamais eu d’amant. Il savait ce que cela
impliquait, et que c’était la raison pour laquelle elle
avait été si terrifiée par ce qui avait failli se produire
entre eux. Mais c’était plus profond que sa virginité.
Peut-être finirait-il par comprendre ce qu’il
croyait éprouver, mais il était peu probable que cela
se produise un jour. Dès qu’ils auraient quitté les
lieux, ils ne se reverraient plus que lors de
cérémonies officielles à la cour de Noah. Et s’il avait
son mot à dire, ils n’auraient même plus jamais
l’occasion de se croiser. A partir de cet instant, il
était déterminé à garder ses distances. C’était un
guerrier rompu à la discipline, et il n’aurait aucun
mal à le supporter.
Il ferma peu à peu les yeux, ce qui lui fit
prendre encore plus conscience du parfum de la
lycanthrope. Ce qu’il y avait de plus fascinant, se
dit-il en sombrant dans le sommeil, c’était qu’il se
mêlait à la perfection au sien.
CHAPITRE 4
Noah repoussa l’un des volumes poussiéreux
qui provenaient de la grande bibliothèque
démoniaque située dans les sous-sols de son
château, l’un des centres d’archives consacrés à leur
vaste histoire et aux prophéties. Trois énormes
ouvrages attendaient qu’il les compulse, mais il se
désintéressa d’eux et se mit à arpenter la grand-
salle, agité comme c’était bien trop souvent le cas à
son goût, ces derniers jours.
Le moins que l’on puisse dire, c’était qu’il
était inquiet. En dépit du fait que le capitaine de ses
armées était porté disparu, sans avoir prévenu qui
que ce soit de sa destination, ce qui ne lui
ressemblait pas du tout, il aurait dû commencer à
connaître suffisamment Elijah depuis toutes ces
années – des siècles – pour savoir que le guerrier
était parfaitement capable de se débrouiller seul.
Mais l’époque était pour le moins instable. Des
ennemis, des prophéties, des druides que l’on
redécouvrait et des enfants hybrides dotés de
capacités nouvelles potentiellement dangereuses…
Des hommes et des femmes s’imprégnant soudain
mutuellement à une fréquence que leurs races
n’avaient pas connue depuis des milliers d’années,
si tant est qu’elles l’aient connue un jour.
C’était la raison pour laquelle il consultait ces
ouvrages débordants de connaissances, d’histoires
et de prophéties du temps jadis. Certains d’entre
eux n’avaient pas été ouverts depuis des milliers
d’années, dissimulant des secrets et des idées dont
même Gideon, pourtant âgé d’un millénaire, n’avait
jamais entendu parler. Il espérait y trouver
l’explication du chaos qui régnait présentement.
Toutefois, la nature archaïque de l’ancienne langue
démoniaque ne lui permettait de progresser que
lentement et difficilement.
La meilleure spécialiste dans ce domaine
aurait été Isabella, l’exécutrice, mais, même si ses
pouvoirs druidiques lui permettaient de déchiffrer
sans la moindre difficulté la langue démoniaque
dans toutes les formes qu’elle avait prises au fil des
âges, il était simplement impossible de demander à
une jeune mère de se consacrer à une étude si
astreignante si peu de temps après avoir accouché.
Les érudits comme le roi cherchaient des
réponses aux problèmes du présent dans les
travaux et les prophéties du passé. Les démons
attachaient une grande importance au destin, aussi
bien individuellement que collectivement. Le fait de
suivre le chemin le plus pur de leur destinée, de voir
les prophéties se réaliser dans le présent, devenant
de merveilleuses histoires, ressemblait presque à
une expérience religieuse, à leurs yeux.
C’était pour cette raison qu’ils avaient
d’abord eu énormément de mal à comprendre la
trahison de Ruth et de Mary envers les leurs. On
n’avait jamais entendu parler d’une telle perfidie.
Noah s’était toutefois rendu compte que les
traîtresses étaient déterminées à leur causer
énormément de peine et à semer une sacrée
pagaille en prétendant, de leur point de vue
perverti, que leurs chemins étaient tout aussi bien
tracés que n’importe quel autre. Et il y avait
probablement un fond de vérité là-dedans,
supposait Noah. Tous les chemins n’étaient pas
destinés à être d’une grande moralité et d’une clarté
absolue. Si c’était le cas, il n’y aurait ni guerres, ni
violence.
Dans l’esprit de ces traîtresses, ces actes de
vengeance contre leurs propres frères étaient
justifiés, voire vertueux. En mai dernier, juste avant
Beltane, le siège avait été un acte de violentes
représailles d’abord dirigé contre Jacob l’exécuteur,
avant qu’il se propage comme un poison virulent à
tous les démons. Depuis lors, ces derniers avaient
souffert à de nombreuses reprises des mains de ces
renégates, victimes sans véritable raison de
tactiques de guérilla fort préjudiciables. Si, au cours
de ces six derniers mois, ils avaient pris conscience
de quelque chose, c’était bien du fait que leurs
ennemis étaient partout, et certains, même, plus
près qu’ils ne l’auraient cru.
Tout cela avait naturellement poussé le roi à
s’inquiéter plus que de coutume pour un soldat
manquant à l’appel.
Un cri retentit près de l’âtre, à l’autre bout de
la grand-salle. Noah interrompit aussitôt sa
réflexion et se précipita vers le petit berceau dont
provenaient les pleurs. Il saisit le nourrisson dans
ses grosses mains, prenant le temps de positionner
dans le creux de son bras la fillette chaudement
emmitouflée dans sa couverture.
— Alors, mon cœur, lui dit-il sur le ton de la
conversation. Aurais-tu une remarque à formuler ?
La fillette, âgée d’à peine deux semaines, qui
parvenait tout juste à tenir sa tête droite plus d’un
instant, prit un air encore plus crispé que
d’ordinaire, ce qui fit rire le roi démon malgré lui.
— Je crois que tu vas énormément
ressembler à tes parents. Voudras-tu devenir mon
exécutrice, un jour, mon cœur ? Partir à la
recherche de démons indisciplinés et me les
ramener pour que je puisse les châtier comme ils le
méritent ?
Noah se tourna pour se mettre à l’aise dans
son fauteuil préféré, devant la cheminée. Il leva la
main et commença à s’amuser à faire jaillir des
flammes de ses doigts, faisant bondir les
flammèches d’un doigt à l’autre avec une rapidité
qui fit écarquiller les yeux du nourrisson. Dans son
excitation, la fillette se mit à battre des pieds et des
mains, tendant les bras vers lui, mais il fit en sorte
de la tenir à bonne distance des étincelles. Elle se
mit à pousser de petits cris stridents.
— Chut, chuchota-t-il. Si ta mère l’apprenait,
elle me décapiterait !
Noah esquissa un sourire et éteignit les
flammes aussi vite qu’il les avait allumées. Le
démon de feu lui caressa ensuite les quelques
mèches de cheveux noirs et soyeux qu’elle avait sur
le sommet du crâne.
— Je suis plutôt agacé que tes parents aient
choisi Elijah plutôt que moi pour être ton siddah.
Toutefois, je comprends qu’ils aient anticipé le fait
que tu sois trop épuisante pour un homme à la tête
de tout un peuple. Et, non, poursuivit-il en étirant
ses longues jambes avant de croiser les chevilles, je
n’ai vraiment pas apprécié la plaisanterie de ta
mère à propos du fait que j’aurais probablement
une famille à moi, d’ici là. Il semblerait qu’elle
prenne un malin plaisir à voir les démons mâles
succomber les uns après les autres à votre charme.
Le nouveau-né cligna de ses yeux bleus puis
s’agrippa à l’un de ses gros doigts avec une force
étonnante et l’approcha de sa bouche.
— Je suis ravi que tu sois de mon avis, éclata-
t-il de rire. Je commence à regretter d’avoir poussé
ton père dans les bras de ta mère. Même si jamais je
n’aurais pu l’en empêcher. Mais, depuis que cette
femme a mis les pieds au château, plus rien n’est
pareil. Si ça continue, Elijah va franchir cette porte
en récitant des sonnets d’amour, suivi de ses
propres enfants. Déjà que ma sœur…
Noah s’interrompit, ayant perdu tout son
humour en pensant de nouveau au guerrier disparu.
Franchement, quelles que soient les circonstances,
il n’aurait rien trouvé à redire si Elijah avait franchi
cette porte. Cela ne lui ressemblait pas, de
disparaître sans indiquer à qui que ce soit où l’on
pouvait le trouver. Surtout dans une période si
hasardeuse.
Le capitaine s’était conduit comme un
dément, ces trois derniers mois, travaillant comme
un fou pour essayer de rassembler le plus possible
d’informations sur le culte des humaines qui
conspiraient contre les démons et les autres
Nocturnes. S’épuisant à force de courir après ces
démones traîtresses, même si leur surveillance
tombait sous la juridiction de Jacob. Le guerrier
ignorait que Noah était au courant qu’il avait
sollicité un grand nombre de fois les services
médicaux des démons de matière de l’armée. A
contrecœur, plusieurs de ces soldats s’étaient
manifestés auprès du roi, malgré leur loyauté
envers Elijah et leur envie d’éviter de court-circuiter
la voie hiérarchique, terrifiés par toutes les
blessures qu’il s’était faites. Ils avaient tous tenté de
minimiser la gravité de la situation, mais leurs
regards avaient parlé pour eux. C’était la raison
pour laquelle Noah avait demandé à Elijah de venir
le voir, la veille.
Jamais le guerrier n’aurait manqué un tel
rendez-vous. Dès qu’il s’agissait du protocole, il
était consciencieux à l’excès, et ne se serait jamais
soustrait à la moindre convocation, même à l’article
de la mort. Malgré sa désinvolture apparente, il
était farouchement loyal et tout le monde le savait.
Noah poussa un soupir pour tenter de se
calmer, reportant son attention sur le nourrisson,
dans ses bras.
— On dirait bien que tu as faim, ma toute
douce. Il va falloir que ta maman vienne te nourrir
avant que tu aies fini de me grignoter le doigt. (La
fillette ne tint aucun compte de sa remarque et
continua de le mordiller.) Je n’aurais jamais cm
qu’un bébé sans dents pouvait mordre aussi fort.
Il leva les yeux, surpris de se rendre compte
qu’il avait été si profondément plongé dans ses
pensées qu’il ne s’était pas aperçu de l’arrivée des
exécuteurs. Quand Isabella se pencha pour
récupérer sa fille, il remarqua aussitôt l’air sérieux
de Jacob. Il comprit à l’instant même où il croisa
son regard noir que les nouvelles qu’on lui apportait
n’étaient pas franchement bonnes.
— Toujours rien ? demanda-t-il d’un ton trop
inquiet à son goût.
Dès que Bella eut récupéré son enfant et se
fut décalée sur le côté, roucoulant doucement avec
sa fille,
Noah bondit de son siège et s’approcha de
Jacob, qui était resté en retrait. Les exécuteurs
s’étaient lancés à la recherche du moindre signe
d’Elijah. Le fait que Bella ; ait décidé de lui laisser
sa fille et que Jacob l’ait accepté sans sourciller était
le signe évident que ce dernier était aussi inquiet
que lui. Naturellement, on pourrait toujours
prétendre que cela ne signifiait pas grand-chose aux
yeux de son épouse. La druidesse était plutôt
indépendante, une femme moderne dotée d’un
culot monstre et d’un caractère qui, on pouvait le
dire, ne manquait pas de l’exaspérer autant que de
lui plaire.
Le roi regagna le bureau qu’il avait quitté
quelques minutes auparavant, suivi de près par son
exécuteur, qui, les bras croisés sur sa poitrine
athlétique et la tête baissée, déclara d’une voix
grave :
— Je ne comprends pas, Noah. J’aurais dû
être capable de suivre sa trace n’importe où. Je fais
ça depuis Toujours. Surtout pendant Samhain. Tu
sais que c’est en cette période que mes pouvoirs
sont les plus affûtés. Mais je l’ai suivi jusqu’à
Washington, puis je l’ai complètement perdu.
— Il pleut beaucoup, là-bas, Jacob, et il avait
une journée d’avance sur toi. C’est compréhensible.
Avec un grognement, Jacob fit comprendre à
son roi qu’il n’était pas si indulgent que lui à propos
de son échec. Mais c’était sa façon d’être. Il avait
toujours été et serait à tout jamais très exigeant
envers lui-même. Même s’il ne commettait que très
rarement des erreurs. Tout ce qui importait aux
yeux de ce démon de terre extrêmement moraliste,
c’était qu’un échec serait toujours un échec de trop.
— Isabella est persuadée qu’il a des ennuis,
déclara-t-il d’une voix tendue en passant une main
dans sa longue chevelure brune. Elle a eu tellement
de prémonitions coup sur coup quand nous
sommes arrivés au bout de sa piste que j’ai cru
qu’elle allait s’évanouir à cause de la surcharge.
Noah se tourna aussitôt vers l’exécutrice,
remarquant pour la première fois ses traits tirés et
la façon dont elle tenait sa fille, comme si elle était
en manque de sa chaleur et de son affection. Il
s’était agi d’une mission extrêmement pénible, et ce
résultat équivoque avait manifestement causé
beaucoup de dégâts chez les amis d’Elijah.
— Quel genre de prémonitions ? se força à
demander le roi.
— A propos de combats. De souffrances. Elle
ne cessait de dire qu’elle était aveuglée par du sang.
Même sans tous ces détails, je savais que quelque
chose de mal allait se produire ou était déjà arrivé.
Je le sentais, moi aussi. La seule chose dont je me
réjouis, c’est que ni elle ni moi n’avons la certitude
qu’il soit mort. Elle n’est pas en mesure d’affirmer
qu’il a été invoqué. Ruth connaît-elle le nom de
pouvoir d’Elijah, Noah ? Aurait-elle pu le
communiquer à l’une des nécromanciennes, qui
l’aurait invoqué puis emprisonné ? (Il serra les
poings.) Je jure sur l’âme de ma fille, Noah… que si
cette chienne me met en position de devoir tuer
Elijah, je n’aurai pas de repos avant de lui avoir
arraché son cœur noir.
Noah comprit la rage et la peur de
l’exécuteur. Si l’on avait invoqué Elijah, le pire sort
qu’il était possible de réserver à un démon, on
l’avait déjà probablement perverti en monstre noir
et sans âme, ce qui représenterait un danger
considérable pour toute créature à sa portée.
Les sorciers traçaient des pentacles qu’ils
chargeaient de leur vile magie afin d’emprisonner
les démons dont ils connaissaient le nom de
pouvoir. Une fois le Nocturne pris au piège, il était
presque impossible de le sauver. C’était à Jacob et à
Bella qu’échoyait la pénible besogne d’éliminer ces
monstres. Mais si Elijah était devenu l’une de ces
aberrations, la douleur qu’éprouveraient les
exécuteurs forcés de tuer le démon qu’ils avaient
choisi pour élever leur enfant pendant son
éducation serait inimaginable.
Le guerrier comptait autant pour eux que
pour le roi et tant d’autres encore. Le moral de
l’ensemble des troupes de Noah, conduites, guidées
et motivées par la présence de leur capitaine, aurait
beaucoup de mal à remonter après une tragédie de
cette ampleur. La perte d’un démon de la puissance
et du génie d’Elijah serait catastrophique pour tous
ceux de leur espèce, sans parler du chagrin que cela
provoquerait chez des dizaines de ses proches, dont
le roi.
Noah avait mal à la tête, et il se frotta les
tempes. Depuis qu’il s’était rendu compte que
quelque chose n’allait pas, la tension s’y était
accumulée. Jacob et lui étaient deux des êtres les
plus puissants de leur espèce, et voilà qu’ils ne
savaient absolument pas quoi faire. Quelle triste
perspective pour son peuple, songea le roi dans l’un
de ses rares moments d’amertume et de fatalisme.
Il mit soudain ses sentiments et sa
souffrance de côté en ressentant l’énergie d’Isabella
dans son esprit. Elle était déjà suffisamment
épuisée et inquiète comme cela pour les voir
complètement abattus. Naturellement, elle était
capable de lire dans les pensées de son époux
comme s’il s’agissait des siennes, mais, en ce qui
concernait celles de Noah, c’était un peu plus
compliqué que cela. Il était censé représenter la
force de son peuple.
Il se tourna vers elle et son nourrisson avec
un sourire.
— Alors, comment se porte mon nouveau
sujet ? demanda-t-il.
— Elle est affamée, comme tu as pu le
remarquer, répondit-elle avec un éclat de rire. Il
faut que j’aille la nourrir. Je voudrais que vous vous
détendiez un peu, tous les deux. Que vous preniez
un verre et que vous attendiez mon retour avant de
vous mettre à ressasser cette histoire. Moi aussi, je
suis ton exécutrice, Noah, et je ne te permettrai pas
de me couver comme un oiseau tombé du nid.
Compris ? (Elle leur adressa à tous les deux un
regard extrêmement direct, auquel ils répondirent
docilement avec un hochement de tête.) Bien. Si
vous voulez retrouver Elijah, il est fort probable que
vous ayez besoin de moi pour…
Elle s’interrompit, son teint devenant
effroyablement grisâtre, le regard vitreux. Jacob
réagit une fraction de seconde plus vite que Noah et
la rattrapa avec une main en tentant de maintenir la
fillette contre elle de l’autre. Il s’en tira plutôt bien,
donnant à Noah l’impression d’être inutile alors
qu’il s’approchait pour leur apporter son aide. Dès
qu’elle fut étendue à terre, Jacob tendit sa fille à
Noah et se pencha au-dessus de sa femme pour
vérifier son pouls. Elle avait la peau moite.
— C’en est trop. Ça n’arrête pas de lui arriver
alors qu’elle vient d’accoucher, lâcha Jacob en
regardant sa bien-aimée succomber à une nouvelle
vision extrêmement pénible, très probablement à
propos d’Elijah et du sort qui lui avait été réservé.
Noah, je crois qu’on ferait bien d’appeler Gideon.
Elle a eu une grossesse suffisamment difficile
comme ça avec les attaques de Ruth et tout le reste.
Elle n’a pas bonne mine, et son cœur bat à une
vitesse incroyable.
— Legna n’est plus là, lui rappela Noah. Le
seul moyen pour attirer son attention serait de faire
brûler quelque chose à côté de lui, et ça m’ennuie de
faire ça, même avec mes capacités.
— Eh bien, je ne peux pas non plus faire
pousser un arbre en dessous de lui, aboya Jacob
sans laisser transparaître son inquiétude dans le
ton de sa voix. Et je suis trop épuisé pour le
ramener sous forme de poussière, surtout qu’il est à
des milliers de kilomètres d’ici. Remets le bébé dans
son berceau et va chercher un démon d’esprit
capable soit de contacter Legna pour qu’ils se
téléportent tous les deux ici, soit de le téléporter ici
lui-même.
Jacob et Noah se tournèrent tous les deux
vers Isabella quand elle prononça quelques paroles
incompréhensibles d’une voix rauque. Toutefois,
Noah crut y déceler une structure de langage qu’il
connaissait. Bella avait une attirance pour les
dialectes qu’elle tenait de ses pouvoirs druidiques.
Il ne fut donc guère surpris qu’elle ait des visions
dans une langue étrangère. Pourtant, aucun des
deux démons ne reconnaissant au pied levé la
langue dont il pouvait s’agir, cela ne les avancerait
guère, au moins jusqu’à ce qu’elle sorte de son état
de transe et leur explique tout. A condition qu’elle
en soit effectivement capable. Ses visions étaient
généralement pour le moins énigmatiques.
— Ses visions sont de plus en plus fortes,
alors qu’elle ne cesse de s’affaiblir. A quoi peut bien
servir ce fichu pouvoir ? s’emporta son mari
inquiet. Parfois, poursuivit-il d’une voix rauque, je
regrette de l’avoir touchée. Elle ne souffrirait pas
tant si…
— Tais-toi, Jacob, l’interrompit sèchement
Noah. Tu n’en penses pas un mot, et tu le sais
parfaitement. Tu serais perdu, sans elle, et tu
n’aurais pas ce merveilleux bébé. Je te jure que je
vais promulguer une loi qui t’interdira de te faire
constamment du mal avec ce sentiment de
culpabilité. Et Isabella sera ravie de pouvoir la faire
appliquer pour moi.
Il traversa la pièce pour aller remettre le
nourrisson dans son berceau. Aussitôt après, il
disparut dans une colonne de fumée, abandonnant
ses exécuteurs, s’échappant par une fenêtre pour
aller chercher de l’aide.
Magdelegna, qui dormait profondément, se
dressa subitement sur son lit en poussant un
puissant cri d’effroi. D’instinct, elle porta les mains
vers son petit ventre, comme pour chercher à
défendre le bébé qui s’y trouvait de ce qui l’avait
réveillée. Elle se rendit compte que Gideon se
réveillait, à côté d’elle. Il se redressa et se tourna
vers elle d’un air protecteur. Il la prit aussitôt dans
ses bras, la chaleur de sa peau nue et son corps bien
bâti semblant la réconforter d’une manière
incroyable.
— Que se passe-t-il, Nelissuna demanda-t-il
doucement en pressant délicatement ses lèvres sur
la courbure de sa joue.
— Un rêve… je crois, répondit-elle.
Gideon recula la tête pour mieux la voir,
fronçant ses sourcils argentés en prenant un air
inquiet.
— Tu n’arrêtes pas de faire ces cauchemars.
Je commence à me demander s’il ne s’agirait pas
d’une forme de prémonition, comme celles de Bella.
Quelques modifications dans tes capacités sont
attendues, mais peut-être qu’elles sont là depuis le
début. (Il se mit à caresser lentement son
abondante chevelure couleur café avec le revers de
ses doigts.) Raconte-moi de quoi tu rêves,
Nelissuna.
— C’était à propos d’Elijah. Il y avait un gros
problème. Mais je suis incapable de me souvenir
des détails. O Destinée miséricordieuse, ce que je
déteste ça ! s’exclama-t-elle d’un ton las en se
frottant les tempes. Si c’est ce que tu crois, je
comprends à présent pourquoi Bella exècre
particulièrement ce type de capacité.
Gideon déposa délicatement la pointe de ses
doigts sur le front de Legna, ferma un moment les
yeux, lui insufflant une sensation d’apaisement
ainsi qu’une énergie curatrice. Cela la soulagea
aussitôt, et elle esquissa un petit sourire de bien-
être.
Mais, au bout d’une seconde, elle suffoqua
brusquement, manquant de se fendre le crâne
contre celui de son mari en se redressant une
nouvelle fois, les yeux écarquillés, se frappant le
front avec la main tout en poussant un puissant cri
de détresse.
— Noah !
— Bon, ce n’est pas un rêve, déclara Gideon
d’un ton sinistre en l’enjambant pour sortir du lit et
l’aider à se lever. Que se passe-t-il ?
— Je l’ignore. On ferait bien d’y aller. Tout de
suite.
— Entendu. Même si je te recommande de
t’habiller avant de nous téléporter.
C’était exactement ce qu’il lui fallait, une
plaisanterie qui la fasse rire pour faire redescendre
la tension. Ils se vêtirent rapidement, et, quelques
minutes plus tard, Legna les téléportait chez son
frère.
Elijah fut le premier à se réveiller, bien après
la tombée de la nuit.
Il ouvrit les yeux et prit aussitôt conscience
de son environnement.
La première chose qu’il remarqua fut qu’il
était pris au piège sous le poids d’une lycanthrope
qui dormait à poings fermés. Il avait mal à la
poitrine, sa plaie s’étant réveillée, maintenant
qu’elle était étendue sur lui, mais ce fut tout juste
s’il le remarqua. Il était en effet fasciné par sa
chevelure, qui rampait lentement sur sa peau.
Il était complètement empêtré dans sa
crinière, ses bras et ses jambes, mais c’était le
contact de ces cheveux vivants qui le paralysait
vraiment. Ils étaient enroulés en mèches soyeuses,
serpentant sur sa poitrine, autour de ses biceps, sur
ses hanches et ses cuisses avec une sensualité à
couper le souffle. Il s’était déjà intéressé à la
coiffure « vivante » des métamorphes, une
caractéristique unique de leur espèce, quelques
siècles auparavant, mais dans le seul but de les
vaincre. Quand ils avaient les cheveux attachés, les
lycanthropes étaient dans l’impossibilité de se
métamorphoser. Si c’était le cas plus d’une semaine,
ils pouvaient devenir fous. De même, si l’on
parvenait à les leur couper, ils pouvaient perdre une
bonne partie de leur sang, voire mourir sur le coup.
Si on les tondait, cela correspondait chez eux à une
brûlure du troisième degré sur une grande partie du
corps chez un humain, et à une mort assurée.
Il ne se l’était cependant jamais imaginé sous
cet angle : une caresse soyeuse capable d’enflammer
un homme de la tête aux pieds rien qu’à son
contact. Il était parfaitement conscient de la façon
douloureuse dont son corps répondait, et du fait
qu’il semblait encourager le contact charmeur des
mèches entortillées. Quand celles-ci dirigèrent leurs
caresses sensuelles vers l’acier trempé de son
excitation, Elijah poussa un gémissement. Sous les
flatteries perverses et dévorantes, il sentit
s’accélérer les battements de son cœur. Ayant des
difficultés à réfléchir, il ne voyait aucun moyen de
faire cesser cette torture à la fois délicieuse et
dévastatrice.
Siena se mit à ronronner dans son sommeil.
Le buste de la reine se mit à vibrer, et, son corps
blotti contre le sien, le guerrier eut l’impression de
se faire délicatement masser. La lycanthrope glissa
sa jambe par-dessus la sienne, faisant remonter son
mollet contre sa cuisse et son genou vers son
entrejambe. Elijah ferma les yeux, comme pour se
préparer à un dangereux impact, mais il ne
craignait pas qu’elle lui fasse mal au sens où on
l’entendait. Il lui posa la main sur le genou pour
l’empêcher d’aller plus loin. Déjà que sa chevelure
le tourmentait comme ce n’était pas permis, il
n’avait nullement besoin de sentir sa peau contre
lui, par-dessus le marché.
Même s’il en mourait d’envie.
Il tenta de prendre une profonde inspiration,
mais il ne parvint qu’à emplir ses poumons de son
parfum doux et appétissant. Toute la partie gauche
de son corps était en sueur, la reine
confortablement installée contre lui. Comme chez
tous ceux de son espèce, sa température corporelle
était plus élevée que la sienne de quelques degrés,
mais cet effet était considérablement accentué
quand elle dormait, frottant inlassablement son
front détrempé contre lui. Son parfum se mêlant au
sien, il ne put s’empêcher de remarquer à quel point
cet assemblage était sensuel. Il fut pris de violents
tremblements de désir, avec l’irrépressible envie de
se jeter sur elle. Il se mit à imaginer des scènes
plutôt crues impliquant la langue de la reine, ses
doigts et la chaleur de son corps. Il n’eut aucune
peine à se figurer l’effet que cela lui ferait, une fois
en elle.
Son cœur se mit à battre deux fois plus vite,
et il comprit aussitôt qu’il ferait bien de s’éloigner
d’elle au plus vite s’il ne voulait pas de nouveau
succomber. Il se rendit néanmoins rapidement
compte qu’il lui serait impossible de se dégager de
sa chevelure sans son aide. A moins qu’il ne se
métamorphose, mais, comme elle le lui avait fait
remarquer un peu plus tôt, il savait que ce n’était
pas la meilleure chose à faire pour le moment. Les
blessures avaient tendance à se rouvrir, voire à
empirer si elles n’étaient pas complètement guéries
avant de tenter un changement d’apparence. Toutes
ses plaies, à l’exception de celles causées par du fer
et celle qu’il avait au milieu de la poitrine, s’étaient
refermées, mais les quatre dernières étaient encore
fragiles.
Il ne lui restait plus qu’à la réveiller.
Elle allait naturellement être terriblement
gênée. S’il y avait une chose dont il était certain à
son sujet, c’était bien cela.
Il eut soudain une idée.
Il ferma les yeux et se concentra
soigneusement sur l’atmosphère de la pièce. Il allait
lui falloir se montrer terriblement prudent, mais il
baissa lentement le niveau d’oxygène dans la
chambre. Au fur et à mesure que l’air était de moins
en moins respirable, Siena eut le réflexe de tousser
de plus en plus fort. Elle se mit à haleter
doucement, son inconscient cessant de se
concentrer sur la cause de ses problèmes
respiratoires pour laisser s’exprimer son instinct de
conservation.
C’était bien sur ses instincts qu’il avait tablé,
et sa tactique portait ses fruits.
Elle se retourna nerveusement, sa chevelure
s’enroulant en mèches protectrices autour d’elle.
Elle se mit à tousser pour de bon, sans se réveiller
pour autant, aussi surprenant que cela puisse
paraître. La fierté de tout le monde étant intacte,
Elijah, désormais libre, fit entrer une brise fraîche
dans la pièce, depuis l’entrée de la caverne. Siena
prit aussitôt plusieurs inspirations, la sueur sur son
front se dissipant en moins d’une minute.
Dès qu’il en eut la possibilité, il bondit du lit
et s’éloigna d’elle comme s’il s’agissait d’une sorte
de polluant biologique. Mais, d’une certaine façon,
c’était plus ou moins ce qu’elle était. Il trouva une
serviette propre dans laquelle il s’enroula, se
promettant de se procurer au plus vite n’importe
quoi qui puisse ressembler à des vêtements.
II se rendit aussitôt dans l’autre pièce, se
passant les deux mains dans sa chevelure emmêlée.
Ce simple geste lui fit prendre conscience qu’il était
entièrement imprégné de son odeur. Il se dirigea
vers le bassin d’eau glaciale en poussant un juron.
Rien de mieux pour reprendre ses esprits. Laissant
tomber son« vêtement », il se jeta dans le lac et
s’immergea complètement dans l’onde vivifiante.
Etre de l’air, Elijah était un expert dans l’art de
jouer sur ses besoins en oxygène. Il demeura
plusieurs minutes sous l’eau, jusqu’à ce qu’il soit
totalement frigorifié, avant de refaire surface. Il se
leva pour vérifier ses bandages, faisant peu de cas
du filet de sang qui s’écoulait sur son ventre. C’était
le prix à payer pour se débarrasser du parfum
envoûtant que Siena libérait dans son sillage,
partout où elle allait.
Il fallait qu’il s’en aille de là.
Plus ils approchaient de Samhain, et plus ils
subiraient ensemble l’influence de la pleine lune,
plus leur cas s’aggraverait. Quand elle se
réveillerait, Siena serait certainement d’accord avec
lui pour qu’ils quittent les lieux et partent chacun
de leur côté.
Sous réserve qu’elle aille assez bien.
Mais, si on lui avait posé la question, le
guerrier aurait répondu sans hésiter qu’elle lui
paraissait en pleine possession de ses moyens.
Legna prit place sur les genoux de son époux
en poussant un soupir, posant la tête sur son épaule
confortable. Gideon lui caressa le dos pour la
rassurer.
— Elle est drôlement pâle, murmura-t-elle.
L’Ancien se tourna vers la femme qui
dormait par intermittence sur le lit non loin. Elle
avait raison. Isabella était bien trop pâle. En fait,
elle faisait de l’anémie. C’était une affection
courante chez les femmes qui venaient d’accoucher,
et cela s’était aggravé à cause de tous les efforts
qu’elle avait fournis depuis. Gideon était
impuissant. Chez les humains, même chez les
hybrides mi-humains, mi-druides, l’anémie était
due à un manque de fer dans l’organisme. Il n’était
naturellement pas en mesure de manipuler cet
élément. Pas sans se rendre lui-même gravement
malade. Il ne pouvait pas se permettre de s’affaiblir
autant alors que sa femme était enceinte et que leur
quotidien à la cour des lycanthropes était encore
potentiellement dangereux.
En temps normal, il aurait pu faire une
transfusion depuis la sœur de Bella, Corrine, mais
celle-ci et Kane, son mari, étaient introuvables pour
le moment. Jacob avait tenté de contacter son frère
grâce à leur lien télépathique, mais le jeune démon
d’esprit ne lui avait pas répondu. Tout d’abord, leur
lien n’était pas très puissant, puisque presque
entièrement dépendant des capacités télépathiques
de Kane. Ensuite, il était manifestement trop loin et
trop occupé pour prendre conscience de cet appel,
dans un recoin de son esprit. S’il l’avait reçu, il se
serait immédiatement téléporté chez Noah. Mais il
ne fallait pas s’attendre à beaucoup mieux, de la
part d’un adolescent. Kane n’était pas loin
d’atteindre l’âge adulte, s’approchant de sa
centième année, mais, en dépit de sa puissance, il
lui restait encore quelques lacunes à combler.
— Jacob est allé chercher des aliments riches
en fer et en protéines. Ça va lui être d’un grand
secours, tenta-t-il de rassurer sa femme, sachant
qu’elle avait une vision très nette de l’état de santé
de son amie.
Les capacités empathiques de Legna s’étaient
intensifiées de façon spectaculaire, depuis leur
arrivée, ce qui prouvait à quel point l’imprégnation
d’un démon pouvait affecter en profondeur les
pouvoirs du mâle et de la femelle, en plus de leurs
cœurs et de leurs âmes. En tant qu’Ancien, Gideon
disposait d’une énergie phénoménale, au-delà de
tout ce que Legna avait imaginé. Au bout de six
mois, elle était encore en train de tenter de s’y
adapter.
D’ailleurs, il lui arrivait souvent de se
retrouver assiégée par une amplification des
sentiments de ses proches. Elle apprenait à
maîtriser l’intensité de cet énorme potentiel mais
n’avait pas encore suffisamment progressé pour
éviter de se faire submerger par les peines et les
joies des autres.
— J’ai l’impression d’être de nouveau une
adolescente, se plaignit-elle en lisant dans ses
pensées.
Même si elle n’était pas télépathe, à cause de
son sexe, Gideon et elle partageaient un lien qui
leur permettait en permanence de connaître les
pensées l’un de l’autre.
Il en allait de même pour Jacob et Bella et
tous les autres couples imprégnés.
— Tu es trop exigeante envers toi-même,
Neliss, tenta-t-il de l’apaiser en lui déposant un
baiser sur le front. J’ai presque l’impression
d’entendre Jacob, la taquina-t-il, sachant que les
reproches que l’exécuteur se faisait en permanence
avaient tendance à l’agacer au plus haut point.
— Je t’en prie, tu vas me faire débagouler,
répliqua-t-elle d’un ton sarcastique.
— « Débagouler » ? répéta Gideon en
souriant.
— Je sais, je sais… On croirait entendre Bella.
(Elle se mit à glousser malgré elle.) Je ne peux pas
m’en empêcher. Elle n’a pas arrêté de répéter ce
terme tout le temps qu’elle était enceinte. Ça a
déteint sur moi.
— Je vois, murmura-t-il en posant sa grosse
main sur son ventre.
Ses doigts semblaient gracieux, recourbés
avec tendresse et affection sur leur futur enfant.
Ce fut à cet instant que Noah pénétra dans la
pièce.
Gideon fut ravi de constater que sa femme
n’avait ni bougé ni réagi de quelque manière que ce
soit. Elle avait la terrible habitude de s’écarter de lui
d’un bond chaque fois que son frère arrivait. Mais
Noah continuant à accepter leur union, elle
semblait de moins en moins gênée.
— Je suis simplement trop épuisée pour
pouvoir esquisser le moindre geste, chuchota-t-elle
d’un ton provocant.
— Alors, pour une fois, je suis ravi que tu sois
fatiguée, lui répondit-il sur le même ton.
— Salut ! leur lança doucement Noah en
s’approchant de sa sœur et de son beau-frère pour
éviter de déranger leur patiente. Comment va-t-
elle ?
— Elle est faible, constata Gideon. Et c’est de
pire en pire. Je l’ai plongée dans un sommeil
profond, mais il semblerait qu’elle ait encore ses
visions.
Le roi se tourna vers Bella et l’observa
attentivement, tandis qu’elle était prise de
tremblements, dormant d’un sommeil agité.
— A-t-elle dit quoi que ce soit qui pourrait
nous aider ? Savez-vous pourquoi ses pouvoirs l’ont
mise dans cet état ? Je n’ai jamais vu quelqu’un à ce
point maltraité par ses propres capacités.
— Je crois bien que je vais devoir me
résoudre à faire appel à un démon d’esprit.
L’empathie de Legna n’est pas suffisante pour
l’apaiser. Peut-être un véritable télépathe sera-t-il
en mesure de l’empêcher d’avoir ces visions.
— Jacob va être fou. Il faudra certainement
que ce démon d’esprit pose les mains sur elle, et tu
sais comme il réagit quand on touche à sa Bella.
— Je crois qu’il s’est un peu calmé, ces
derniers mois, fit remarquer Legna. En fait, il ne
s’est pas du tout énervé quand Gideon est venu lui
faire passer quelques examens.
— C’est parce qu’il sait qu’un démon
imprégné ne sera jamais une menace pour lui,
objecta sèchement Gideon. Je t’appartiens corps et
âme, ma douce, et il me serait impossible de
regarder ailleurs, même si l’envie m’en prenait.
— C’est vrai, gloussa Legna en fermant les
yeux et en se blottissant encore un peu plus contre
lui.
Noah remarqua avec un mélange de joie et
de tristesse la tendresse qu’ils éprouvaient l’un pour
l’autre. Il était heureux de voir sa petite sœur si
contente d’être entre de bonnes mains. Personne
n’était plus puissant que Gideon l’Ancien, le démon
de matière qui la serrait dans ses bras, et qui
prendrait soin d’elle jusqu’à la fin de ses jours. Il en
était vraiment ravi. Il lui aurait été impossible de se
séparer si brusquement de Magdelegna sans être
certain qu’elle ne courait aucun risque.
Il s’était plus ou moins remis de son absence.
Elle avait vécu à ses côtés pendant près de trois
cents ans. Après la mort de leurs parents, il l’avait
élevée alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille.
Elle lui avait donc terriblement manqué quand elle
l’avait quitté pour la première fois. Mais il s’y était
fait plus facilement qu’il ne l’aurait cru.
Alors, pour quelle raison se sentait-il si
démuni quand il la voyait dans les bras de Gideon ?
Au début, il ne s’était guère réjoui du choix
du compagnon que le destin avait imposé à sa sœur,
et le pour plusieurs raisons, mais, désormais, après
avoir vu à quel point Gideon était dévoué envers
elle, il n’en imaginait vraiment pas de meilleur. Il ne
pouvait donc pas reprocher au médecin le vide qu’il
avait dans le cœur.
Il se débarrassa de ses idées noires avant que
sa sœur en prenne conscience et qu’elles viennent la
perturber.
Elle accusait suffisamment le coup comme
cela pour qu’il ajoute ses propres soucis aux siens. Il
prit congé et redescendit dans la grand-salle pour
pouvoir broyer du noir devant des livres qu’il
n’essaierait probablement pas de lire, en toute
sincérité, en attendant le retour de Jacob.
— Tu te poses trop de questions, Anya. Siena
nous fait toujours le coup. Surtout à l’automne.
L’intéressée se tourna vers son amie en
clignant de ses yeux si foncés que l’on aurait
aisément pu croire qu’ils étaient noirs. Syreena
demeura imperturbable et croisa ses fines jambes
d’un air détaché, comme pour souligner son
indifférence.
Anya était une lycanthrope de sang-mêlé, le
résultat de l’union entre un humain et un
lycanthrope. Contrairement à la règle en vigueur au
sein de la société démoniaque, il n’était pas défendu
aux métamorphes de se lier à des humains, et ils
n’étaient pas sanctionnés lorsque cela se produisait.
Mais c’était généralement mal vu, parce qu’il fallait
vraiment que cet humain soit quelqu’un de
particulier, capable de s’intégrer à leur
communauté.
Il fallait également que son attachement soit
total, car le risque d’exposition au public était très
important. C’était déjà suffisamment compliqué
comme cela avec les chasseurs et les sorciers qui
n’avaient qu’un but dans la vie : les éliminer. Il était
terrifiant d’imaginer ce qui pourrait se produire si
les humains venaient à comprendre que les mythes
et les légendes étaient souvent plus proches de la
réalité qu’ils ne le croyaient.
Il était impossible pour les lycanthropes de
sang-mêlé de se métamorphoser, mais, malgré leur
apparence humaine, ils conservaient toutes les
caractéristiques, pour l’essentiel indiscernables, des
animaux qu’ils auraient pu devenir s’ils avaient été
de sang-pur. Pour sa part, Anya était en partie
renarde. Elle en avait la grâce élégante et ostensible,
et était d’une magnifique délicatesse, ce qui lui
donnait un air faussement fragile. Sa chevelure
rousse changeait de couleur au fil des saisons, de
l’auburn vif au brun-roux, en passant par une
palette de nuances variées. Pour le moment, elle
avait revêtu ses couleurs d’automne, un mélange de
différents bruns aux reflets brun-roux.
Cette amie parmi les plus fidèles de Siena
était mince et menue. Elle était pour la reine ce
qu’Elijah était pour Noah. A la tête de ses armées,
elle n’en était pas moins son principal assassin et
faisait régulièrement office d’agent infiltré. C’était
également la seule personne capable de la
contrarier et de la faire rire dans le même laps de
temps. Elle occupait un rang qu’aucun sang-mêlé
n’avait jamais tenu au sein de la cour et de la famille
royale.
Quant à Syreena, c’était la jeune sœur de
Siena, l’héritière du trône au cas où la reine n’aurait
pas d’enfants. Si l’on avait fait appel à elle pour
occuper le poste de conseiller à la cour lors de
l’accession au trône de sa sœur, c’était pour
d’excellentes raisons. Tout d’abord, elle était en
général de bon conseil, se faisant volontiers
l’avocate farouche des décisions de la reine, et
c’était également la seule à pouvoir la contredire
sans avoir à redouter de se faire bannir de la cour.
Mais ce qui la rendait véritablement unique, qui
faisait d’elle l’un des lycanthropes les plus
remarquables, c’était le fait qu’elle était la seule à
être en mesure de prendre cinq formes distinctes.
Les lycanthropes de sang-pur pouvaient
prendre trois aspects différents : l’apparence
humaine, la forme animale, et celle de lycanthrope,
cette dernière étant celle d’une créature-garou, mi-
humaine, mi-animale, à l’image du félin-garou de
Siena.
Syreena en avait deux autres.
On pensait que cette anomalie était due à
une maladie extrêmement grave dont elle avait
souffert à son adolescence. Elle avait failli en
mourir, mais, étant parvenue à résister, elle avait
subi une mutation qui, une fois qu’elle avait été en
âge de se métamorphoser, lui avait permis
d’endosser deux apparences supplémentaires. On la
qualifiait souvent, sur le ton de la plaisanterie, de
version lycanthropique du dédoublement de
personnalité. Ce qui n’était pas très éloigné de la
réalité, et ce pour plusieurs raisons.
Pour commencer, ses deux formes animales
n’auraient pas pu être plus éloignées l’une de
l’autre. La première était celle d’un faucon pèlerin,
un chasseur aérien à la vue perçante, et la seconde
celle d’un grand dauphin, une créature marine
espiègle dotée d’une intelligence remarquable.
Même si l’on pouvait deviner les traits spécifiques à
ces deux animaux dans son apparence humaine,
comme son esprit vif et son caractère de prédateur
intrépide, c’était le fait d’avoir deux formes garous à
ce point opposées qui la rendait si imprévisible.
Quand elle avait les traits d’une humaine,
Syreena était mince et légère, et ressemblait
beaucoup à un oiseau fragile. Seulement, elle se
déplaçait avec la grâce, la vitesse et l’élégance d’un
dauphin. Sa chevelure était partagée en deux le long
d’un axe central, une moitié de plusieurs tons
magnifiques de brun et à la douceur d’un plumage,
l’autre d’un gris acier lisse et brillant. Elle avait
également un œil de chaque couleur, mais comme
un arlequin, le gris était du côté de ses cheveux
bruns, et le brun de l’autre. Même si cela pouvait
sembler exagéré, il était plus ou moins juste de faire
le rapprochement entre son physique singulier et sa
personnalité globale.
Syreena était certes une anomalie, mais une
anomalie précieuse. Elle était énormément
demandée par ceux qui la considéraient comme un
être parfait. Déjà que le fait d’avoir une apparence
si gracieuse et merveilleuse était suffisant pour
attirer la curiosité sur son code génétique, mais
deux… La puissance potentielle de sa lignée était
très convoitée, sous réserve qu’elle puisse
transmettre la mutation à sa progéniture. Mais il
s’agissait manifestement d’un risque qu’ils étaient
nombreux à vouloir courir.
Quant à Syreena, elle se sentait harcelée par
toute cette attention cupide qu’on lui accordait, ce
qui l’avait poussée à se réfugier dans le travail
exigeant qu’imposait la fonction de conseiller de la
reine. Elle avait fait en sorte de se tendre aussi
inabordable que sa sœur, mais pour de tout autres
raisons. En fait, elle mourait d’envie de se marier et
de fonder une famille, mais elle se méfiait
considérablement des intentions des lycanthropes
et de leurs motivations. Elle avait l’impression
d’être d’une célébrité, jamais certaine de savoir ce
qui poussait les autres à vouloir devenir ses amis.
— Siena n’a jamais disparu sans laisser de
traces,
Continua à lui faire remarquer Anya. Quand
elle envisage de s’accorder quelques jours de
vacances, elle m’en fait toujours part. Tu
commences tout juste à fréquenter de nouveau ta
sœur, alors que je la connais depuis toujours, et je
peux te dire que c’est la première fois qu’elle nous
fait ce coup-là.
— Je suis de retour à la cour depuis la fin de
la guerre, riposta Syreena d’un ton qui signifiait
clairement qu’elle n’aimait guère qu’on lui rappelle
que la sang-mêlé qui lui faisait face passait plus
pour une sœur aux yeux de Siena que la princesse
héritière elle-même. Je crois que l’on peut dire sans
se tromper que j’en ai appris suffisamment sur ma
sœur pendant ces quatorze dernières années.
— Je ne voulais pas te faire injure, s’excusa
Anya avec gravité. Pardonne-moi, je suis
simplement très inquiète.
— Si tu es à ce point préoccupée, pourquoi
n’envoies-tu pas quelques soldats d’élite à sa
recherche ?
— Ce n’est pas l’envie qui me manque, hésita
Anya, mais si elle veut vraiment rester seule et que
je la dérange, elle risque d’être si furieuse qu’elle
n’hésitera pas à m’attacher au trône au bout d’une
laisse.
Syreena éclata de rire. Elle projeta sa
chevelure bicolore en arrière et lui sourit.
— Quel duo nous formons ! Je suis persuadée
que nous serions incapables de prendre des
vacances, si l’on nous en proposait. Nous ferions
mieux de nous préparer au festival de Samhain.
— Qu’est-ce que tu comptes y faire, à ce
festival ? Serrer les cuisses et jouer les voyeuses ? la
taquina Anya.
Le festival de Samhain s’achevait toujours
avec des centaines de corps entrelacés, derrière les
arbres et dans les buissons de la forêt, non loin du
château et du village. Syreena n’ayant pas de
partenaire, et comme elle était tenue aux mêmes
règles que Siena, elle ne pourrait s’offrir qu’un seul
amant durant toute son existence.
— Tu sais, tu as de la chance que la reine
t’aime bien, la menaça Syreena avec une étincelle
dans le regard. Sinon, je t’aurais déjà attachée moi-
même au trône ! (La princesse reprit soudain son
sérieux.) A cause de toi, je suis inquiète,
maintenant. Je crois que je vais aller faire un petit
survol du territoire.
Elle se leva et rejeta sa chevelure d’un côté,
de sorte que ses cheveux gris soient recouverts par
les bruns. Ceux-ci se mirent à lui glisser le long du
corps. Son humanité fit progressivement place à des
plumes et à des ailes, et, avec une telle rapidité
qu’Anya ne put s’empêcher d’être admirative,
Syreena s’envola vers le plafond voûté de la salle du
trône.
Elle jaillit du château souterrain en un clin
d’œil, abandonnant Anya à ses préoccupations. A
cet instant, cependant, cette dernière était tout juste
capable de s’émerveiller des capacités de la
princesse. Aucun lycanthrope n’était en mesure de
se métamorphoser à une telle vitesse. Peut-être
Siena, mais il lui faudrait travailler très dur si elle
ne voulait pas avoir des surprises.
Anya enviait les métamorphes de sang-pur,
mais pas tant que cela. D’un côté, ils avaient la
faculté de se transformer à volonté. C’était une
compétence commode qui aurait été un atout
formidable pour le général de l’armée de la reine
des lycanthropes. Et, en plus, cela semblait très
amusant d’être en mesure de découvrir le monde
comme un animal.
D’un autre côté, ils avaient souvent du mal à
maîtriser leur nature animale. Même si ceux qui
étaient dotés d’une grande force, à l’image de Siena
et de Syreena, étaient parfaitement capables de
dompter la plupart de leurs instincts, la majeure
partie des autres avaient tendance à éprouver
quelques difficultés à dominer leurs penchants
naturels. Anya était satisfaite de ceux dont elle était
pourvue ; ils faisaient d’elle une combattante
déterminée et une excellente stratège. Mais elle
aurait détesté se retrouver prisonnière de ses
instincts. La maîtrise était très importante, à ses
yeux.
Pour le moment, cela signifiait qu’il allait
falloir qu’elle se décide à agir. Syreena lui avait
donné une idée. Elle n’avait qu’à envoyer ceux des
membres de sa troupe d’élite qui étaient des
volatiles. Ils pourraient faire un survol rapide de la
région en toute discrétion. Siena devinerait peut-
être la présence de l’un d’eux, mais tant qu’ils ne se
posaient pas, ils ne la dérangeraient pas, si c’était
vraiment la solitude qui l’avait poussée à s’éclipser.
Si c’était autre chose, Anya ne se
pardonnerait pas d’être restée passive. Siena était
plus que sa sœur, c’était son amie. Si elle ne se
préoccupait pas de la protection de la reine à
chaque instant, on pourrait l’accuser de négligence.
Surtout en ce moment.
Siena était une dirigeante remarquable, avec
des compétences inégalées à son poste. Même si
Syreena pouvait la remplacer en cas de nécessité, la
princesse n’avait pas la même affinité qu’elle avec la
population. Elle avait passé une grande partie de
son existence dans l’enceinte d’un monastère, La
Fierté. Comme ses grands et sages professeurs, elle
avait passé plus de temps dans ses livres qu’en
société. On le remarquait souvent lors de réunions,
et cela la mettait aussi mal à l’aise que ses
interlocuteurs. Siena était la reine qu’il fallait aux
lycanthropes, en ce moment. Personne ne pourrait
la remplacer, surtout pas cette princesse pour le
moins asociale. Son jour viendrait sans doute, mais,
avec un peu de chance, ce serait le plus tard
possible, bien après que Siena aurait terminé
d’instaurer un climat de paix et de sagesse et qu’elle
aurait mis un terme à l’héritage sanglant de leur
père.
Sa remarque à propos du fait de se préparer
pour Samhain n’était qu’une plaisanterie. Syreena
n’avait aucune intention de participer à ce festival
et de se retrouver au cœur de la foule. Siena avait
tenté avec insistance de la faire sortir de sa coquille,
cette année, et c’était la raison pour laquelle son
absence inquiétait tant Anya. La reine ne pourrait
pas convaincre sa sœur de se joindre à la fête si elle
n’était pas là, et cela faisait des semaines qu’elle ne
parlait presque plus que de cela.
Non.
Quelque chose ne tournait pas rond.
Elle quitta la salle du trône à grandes
enjambées pour aller rejoindre ses troupes d’élite et
voir si elle pouvait faire quoi que ce soit pour se
débarrasser de Cette impression.
CHAPITRE 5
Elijah sortit de la pièce du fond vêtu de
manière plus convenable, avec un pantalon de
jogging un peu trop petit pour lui, mais nettement
plus seyant qu’une simple serviette de toilette. Il
était suffisamment extensible et confortable pour
faire l’affaire.
— Ça ira, déclara Siena en le jaugeant. Je ne
m’étais pas rendu compte que Jinaeri avait des
vêtements d’homme, ici. J’ai comme l’impression
qu’elle me cache quelque chose.
— Demandez-vous à tous vos sujets de vous
parler de leurs liaisons amoureuses ?
Elijah la taquinait, mais elle se contenta de
sourire et d’aller s’asseoir sur le canapé, les jambes
repliées sous ses fesses. Elle semblait aller un peu
mieux, même si elle paraissait encore fatiguée.
Elijah prit place sur le canapé à son tour, face à elle,
posant un pied sur son genou avec aisance et
décontraction.
— Non, mais à mes dames d’honneur, oui.
Jinaeri est l’une de mes assistantes les plus proches.
Je ne garde que des célibataires dans mon
entourage.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai des sens plutôt développés,
et qu’il serait trop facile pour moi de déceler sur
elles le parfum d’un partenaire.
— Et en quoi serait-ce un problème ? insista-
t-il.
Il était persuadé de déjà connaître la réponse
à cette question, mais il voulait l’entendre de sa
bouche.
— Ça… détournerait mon attention. Je
prends soin de me tenir à distance de ce genre de
distraction. Je ne la punirais pas et ne l’accablerais
pas. Je me contenterais de la remplacer et de lui
proposer un autre poste.
— De la rétrograder. Inutile de se demander
pourquoi elle éprouve une certaine réticence à vous
le signaler.
— Il ne s’agit pas de rétrogradation.
— Passer d’un poste convoité d’assistante
auprès de la reine à… n’importe quoi d’autre, vous
ne considérez pas ça comme une rétrogradation ?
(Il poussa un petit éclat de rire incrédule.) Je vous
parie tout ce que vous voulez que Jinaeri est de mon
avis.
— Peut-être, céda Siena.
— Et tout ça pour quoi ? Parce qu’elle a un
amant ? Ça me semble plutôt discriminatoire, Votre
Majesté. Tout ça parce que Son Altesse préfère
éviter d’être incommodée par des pensées d’ordre
sexuel ?
— Vous ne pouvez pas comprendre,
l’interrompit-elle brusquement en se crispant, l’air
agacée. On sait bien que vous, les démons, vous
jetez sur tout ce qui bouge.
— Oh, vraiment ? Est-ce une vérité aussi
répandue que celle sur le « sang souillé des
lycanthropes » ?
Sa remarque avait fait mouche,
manifestement. Il en eut la certitude quand il
remarqua qu’elle rougissait. Mais, à sa grande
surprise, elle céda une nouvelle fois.
— Vous avez sans doute raison. Malgré tous
mes efforts, je crains de faire encore preuve de
certains préjugés, de temps à autre. Je vous prie de
m’excuser de vous avoir rabaissé.
— Rien de grave, lui répondit calmement
Elijah, ne se sentant pas d’humeur à plaisanter. Je
me suis montré suffisamment impoli avec vous, ces
derniers temps, ça compense.
— Ça aussi, c’est vrai, lui fit-elle remarquer
en haussant un sourcil taquin, le regard brillant.
— Voyez-vous, déclara-t-il en brandissant un
doigt devant elle, je crois que vous avez un
problème d’attitude.
— Ah ça, oui. J’ai un gros problème avec
votre attitude !
— Oh, très drôle, rétorqua-t-il avec un
sarcasme dégoulinant.
Mais, malgré lui, il apprécia la pique
inoffensive. Elle avait l’esprit vif. Cela ne le
surprenait pas. Il en avait déjà eu la preuve. Quand
bien même, c’était une qualité qui lui plaisait. Toute
sa vie, il avait été entouré de femmes brillantes et
de caractère. Il était donc raisonnable de penser que
ce simple fait la rendait attirante à ses yeux.
— Vous avez faim ? Il va falloir que j’aille
chasser pour nous deux, si nous voulons manger,
lui précisa-t-elle.
— Vous ne me semblez pas vraiment en état
d’aller chasser, la sermonna-t-il.
— Et ce ne set a plus jamais le cas si je me
laisse mourir de faim. Ne vous inquiétez pas,
guerrier, ce n’est pas demain la veille qu’un lapin
arrivera à m’essouffler.
Elle se leva, ne remettant en place le bas de
sa robe qu’après avoir offert au démon un aperçu de
ses fesses rebondies. Se dirigeant vers l’entrée de la
grotte, elle ne put prendre conscience de la réaction
que cela provoqua chez le guerrier. Quand il décida
d’aller la rejoindre, au bout de quelques minutes, il
retrouva la robe par terre, juste à côté de
l’ouverture. Incapable de s’en empêcher, il la
ramassa, la porta à son nez et en huma le parfum.
Il lui était de plus en plus difficile de résister
à ces pièges qu’elle laissait involontairement sur
son chemin. Que ce soit dû à la lune ou simplement
à ses hormones hyperactives, il fallait qu’il s’en aille
de là. Il laissa retomber la robe et regagna aussitôt
le petit salon.
Il était encore en train de faire les cent pas
devant la cheminée quand elle refit son apparition,
en haut de la volée de marches. Il leva les yeux vers
elle et se figea net. Elle était rouge, à bout de
souffle, et merveilleusement belle. Elle revenait tout
juste de la chasse et – il l’aurait juré sur la tête de
Noah – dégageait un parfum dix mille fois plus
provocant qu’en partant. Quand elle descendit dans
la pièce d’un pas léger et qu’elle lui passa devant
pour aller disposer plusieurs lapins fraîchement
tués dans l’âtre, il demeura parfaitement immobile.
Elle le frôla de nouveau en retournant vers le lac,
avec l’intention de se nettoyer de tout le sang qu’elle
avait sur les mains.
Siena n’était pas dupe de l’attention
soutenue avec laquelle le guerrier l’observait. Et ce
qu’elle ne pouvait voir directement, elle le
ressentait pleinement. Elle avait une certaine
affinité avec les animaux, une sorte de lien
télépathique qui lui permettait de savoir ce
qu’éprouvait telle ou telle créature. Cela
fonctionnait également avec les humanoïdes, quand
leurs émotions et leurs sensations étaient d’origine
instinctive.
Et le désir était sans conteste une pulsion de
nature animale.
Elle se lava lentement les mains, prenant
volontairement son temps, car elle n’avait aucune
envie de regagner le fond de la caverne et de sentir
le poids de son regard et de la convoitise qui s’y
consumait. Elle-même ne restait insensible ni à sa
présence ni à tout ce qui pouvait l’attirer chez lui.
Démon ou pas, c’était un homme remarquable,
aussi bien physiquement que chimiquement. Siena
s’en tint à ce point de vue étriqué. Elle était
incapable de reconnaître qu’il aurait pu y avoir
quelque chose de plus personnel que cette simple
attirance physique. Elle refusait d’éprouver ce genre
de sentiments, mais les faits étaient coriaces.
Malgré tous ses efforts, il lui serait impossible de
repousser ces pensées, qui ne feraient que l’attirer
vers lui. Elle espérait qu’en acceptant au moins cet
aspect de l’attirance qu’elle éprouvait pour lui, le
désir disparaîtrait.
Elle s’aspergea le visage et le cou, espérant
ainsi se rafraîchir les idées. Elle se releva et regagna
lentement la pièce la plus proche. A son grand
soulagement, Elijah se trouvait dans la chambre. Ce
n’était pas encore assez loin, mais c’était déjà ça.
Elle s’employa aussitôt à la préparation d’un
nouveau civet, se servant de ses derniers aromates,
puis débarrassa ses mains de leur parfum acidulé
en les frottant d’un air absent sur le bas de sa robe.
Elle se demanda ce qu’il était en train de faire, dans
la chambre. Elle se concentra pour tenter de
deviner ses mouvements.
Ce fut une erreur.
Elle ne devina que trop bien sa présence. Elle
se l’imagina très nettement, assis sur le lit, les
mains pendantes entre ses genoux, la tête basse,
luttant contre une force intérieure. En cet instant,
elle sentit tout ce qui l’animait. Lui aussi espérait
que le fait de se trouver dans une pièce différente
lui permettrait d’atténuer cette souffrance due à
l’attirance inexplicable qu’il éprouvait envers elle. Il
fredonnait, les nerfs à vif, brûlant du désir de se
laisser emporter par la première bourrasque. Il
voulait s’enfuir, s’envoler, mais cela lui était
impossible s’il voulait rester en vie. Non seulement
à cause de ses blessures, comprit-elle, mais surtout
parce que lorsqu’il s’imaginait loin d’elle ou dans
l’impossibilité de la revoir, il se mettait à suffoquer.
Siena posa ses deux mains à plat sur le plan
de travail et pencha la tête pour essayer de
reprendre son souffle, s’efforçant de se rappeler que
c’était lui qui était sur le point de souffrir de
claustrophobie, et non elle. Elle tenta également de
se convaincre que ce n’était pas à cause des
sentiments exaltés du démon que son cœur s’était
mis à battre. Que sa sensation d’avoir la poitrine
dans un étau n’avait rien à voir avec ce que cela
signifiait à ses yeux d’être enfin désirée pour elle-
même. Non pas parce qu’il s’agissait d’un membre
de la famille royale, de l’héritière du trône, ou d’une
sœur, mais parce que c’était une femme à part
entière. On voulait d’elle pour toutes ces choses,
mais aussi parce que c’était la chasseresse, la
justicière, la reine et celle qui répondait aux désirs
de son corps en manque. Pour le guerrier, dans
l’autre pièce, elle était blonde et douce, avait un
corps de rêve et dégageait un parfum des plus
attirants. C’était un être passionné aux idées nobles,
et son intelligence lui faisait penser à un coffre au
trésor : en sa présence, il ne pouvait s’empêcher
d’avoir l’impression d’être riche et prospère.
Tandis qu’il réfléchissait à tout cela, elle prit
conscience du degré d’excitation dans son odeur,
qui augmentait à chacune de ses pensées pour elle.
Elle sentit les battements de cœur du guerrier
directement dans ses tempes, et elle poussa un petit
éclat de rire étonné en goûtant à la surprenante
chaleur qui l’avait gagné, alors qu’il semblait
éprouver un désir grandissant pour elle. Siena prit
une profonde inspiration pour tenter de rompre le
lien qu’elle avait établi avec lui, mais elle était bien
trop fascinée par la pureté de ce contact pour
véritablement vouloir le laisser lui échapper.
Jamais elle n’avait entretenu une empathie si
parfaite avec un être vivant, ressenti en elle tout ce
qu’éprouvait une personne. Elle fut prise d’un
frisson incontrôlable et se passa la main sur le
ventre avant de s’aventurer un peu plus bas, comme
si elle s’attendait soudain à avoir changé de sexe, à
pouvoir effleurer cette embarrassante colonne de
chaleur virile entre ses cuisses. Les larmes lui
montèrent aux yeux, sa souffrance et son combat
aussi insupportables que les siens.
Oh, mais elle ressentait aussi son honneur.
Sa détermination à ne jamais céder à ses pulsions,
qu’importe ce qu’il devait endurer. Ce fut pour elle
le coup de grâce. Elle comprit que même si elle
représentait une terrible tentation pour lui, même
si elle lui était défendue par toutes les lois, qu’elles
soient naturelles ou rédigées par les siens, même s’il
était capable de s’infliger des châtiments qui
dépassaient son entendement, ce n’était rien de tout
cela qui le retenait.
S’il pouvait sauvegarder son honneur, c’était
grâce à une seule chose : il avait compris que jamais
plus il ne pourrait lui faire de mal. Qu’il préférerait
mourir plutôt que de la voir pleurer, avoir peur de
lui ou éprouver la moindre peine à cause de lui.
Toute sa jeunesse, en tant que membre de la
famille royale, on l’avait courageusement protégée
d’un tas de choses, mais jamais on ne l’avait chérie
de la sorte. Comment un ennemi si redoutable
pouvait-il faire preuve d’un tel sens de l’honneur
envers quelqu’un qui représentait tout ce qu’il avait
tant haï pendant trois siècles ?
D’un air distrait, la reine suspendit la
marmite au-dessus du feu et la fit pivoter vers les
flammes. Elle hésita à peine avant d’approcher de
l’entrée de la chambre. Elle écouta son propre
souffle, rapide et profond, attendit un moment, les
poings serrés, en se disant de faire demi-tour et de
partir dans la direction opposée.
De la distance. Il fallait qu’elle mette de la
distance entre eux.
Mais, au contraire, elle se lança. Elle fut
incapable de comprendre ce qui la poussait dans la
chambre, mais elle se laissa guider par cette force
jusqu’à ce qu’elle soit enfin en mesure de
s’immobiliser, au moment même où il levait les
yeux vers elle. Elle le regarda serrer les poings avec
une obscure fascination. Son souffle s’accéléra
davantage quand elle se rendit compte que cela
signifiait qu’il faisait tout son possible pour
maîtriser ses nerfs, mis à l’épreuve rien que par sa
présence dans la pièce. Pourquoi cela la fit-il
frissonner à ce point ? Gagnée par une bouffée de
chaleur et d’excitation, elle se mit à trembler. Une
force étrange était à l’œuvre, constata-t-elle. Une
force avec laquelle elle avait joué pendant toute sa
vie, depuis qu’elle avait découvert le pouvoir de
séduction de son corps, en devenant femme. Elle
avait appris à l’utiliser pour calmer et apaiser, pour
séduire et gagner, pour attirer et s’opposer. C’était
toujours très soudain, mais le chemin qui s’étirait
devant elle était si périlleux que son existence
même s’en trouvait en danger. En suivant cette
voie, elle risquait d’apporter aussi bien le malheur
que le plaisir et une certaine cruauté du pouvoir à
l’homme le plus puissant qu’elle avait jamais connu.
Elle s’approcha encore d’un pas, et il se leva d’un
bond, face à elle, le visage marqué, à la lueur des
flammes vacillantes du feu, par un maelström
d’émotions.
— Siena, la prévint-il d’une voie tendue.
— Elijah.
C’était la première fois qu’elle l’appelait par
son nom, et cela eut un impact incroyable sur
chacun d’eux. Elle éclata de rire avec un plaisir
inattendu. Il n’y avait aucune explication logique à
cela, mais tant pis. Dans l’esprit du démon, à la
simple évocation de son prénom, les dernières
défenses qu’il avait tenté d’ériger pour se protéger
d’elle s’écroulèrent. En franchissant ses lèvres, la
voix séduisante de la lycanthrope réveilla soudain
sa libido. Il tourna alors la tête et jura entre ses
dents, s’obligeant à demeurer immobile et à ne
surtout pas s’approcher d’elle.
Siena réduisit ses efforts à néant. Avec une
lueur inquisitrice dans ses yeux dorés, elle
s’approcha de lui. Il releva brusquement la tête, son
regard féroce braqué sur elle. Il perçut le frottement
de ses pieds nus sur la pierre polie recouverte de
sable et de poussière, sa voûte plantaire et ses
jambes si tendues qu’elle ne touchait jamais
vraiment le sol avec ses talons. Les mains dans le
dos, elle permettait à sa charmante petite robe
d’osciller au rythme de sa démarche ondoyante.
Elijah ne put s’empêcher de se rappeler à
quel point elle lui avait semblé parfaite et sensuelle,
blottie contre lui. De se souvenir de chaque caresse
veloutée, de chaque mouvement passionné, de
chaque bouffée de son doux parfum musqué. Ces
vestiges lui revinrent d’autant plus nettement
qu’elle s’approchait tellement de lui qu’il percevait
la chaleur de son corps.
— Siena, répéta-t-il d’une voix rauque. Non.
Ne me touchez pas. Sinon, je vous jure que… je ne
pourrai pas… Il faudra que je…
Elle le regarda dans les yeux d’un air si
interrogateur qu’il s’imagina être en mesure de
deviner ses pensées franchement érotiques. Sans
voix, il plongea son regard dans ses yeux dorés.
Même si elle demeura muette un long moment, son
air avide en disait long. Il la regarda baisser la tête
et le jauger ouvertement. Elle ne s’en cachait
nullement. Mais, comme il le lui avait demandé, elle
s’abstint de le toucher. Elle garda les mains dans
son dos et demeura à distance suffisante pour éviter
tout contact direct avec lui.
— Puis-je vous poser une question ? lui
demanda-t-elle doucement en admirant son visage,
son torse et son ventre musclés.
— Siena…
— Oui ou non, l’interrompit-elle sèchement.
(Le voyant résister, elle leva la main et l’approcha
de son muscle pectoral droit. La menace était aussi
claire qu’elle était terrible.) Oui ou non ?
— Oui, céda-t-il aussitôt sous cette forme de
torture qu’il n’avait jamais envisagée en tant que
guerrier.
Elle baissa sa main et esquissa un sourire.
Elle aimait savourer chacune de ses victoires, se
rendit compte Elijah. Quel qu’en soit le prix à payer.
En cela, elle lui ressemblait énormément.
— Expliquez-moi ce que l’on ressent quand
on fait l’amour.
Stupéfait par sa question, il recula, mais elle
le suivit inéluctablement, jusqu’à ce qu’il se
retrouve dos à la paroi rocheuse et qu’il n’ait plus
aucun moyen de lui échapper.
— Pourquoi me demandez-vous une chose
pareille ? rétorqua-t-il, tentant de toutes ses forces
de ne rien céder aux milliers de pulsions qui
picotaient en lui comme autant d’aiguilles.
— Parce que vous connaissez la réponse,
déclara-t-elle simplement.
— Il faut que vous partiez, Siena. Il vaudrait
mieux que vous continuiez à l’ignorer, et que vous
ne restiez pas si près de moi. Il n’y a rien d’autre à
savoir.
— Sans doute. Mais il m’est venu à l’idée que,
puisque vous n’êtes pas de mon espèce, certaines
règles ne s’appliquent peut-être pas.
— Un risque que je refuse de vous voir
courir. Siena, ça ne vous ressemble pas…
— Et comment osez-vous prétendre me
connaître ? demanda-t-elle d’un ton brusque.
Personne ne me connaît. Personne ne connaît cette
facette de moi et ne la connaîtra jamais ! Avez-vous
une idée d’à quel point ça me fait enrager ? Je suis à
la fois féline et guerrière, et le seul instinct animal
dont je peux profiter, c’est une sensualité
surdimensionnée et un désir extrêmement aigu. J’ai
parfois envie de hurler tant je souffre de me priver
de tels plaisirs ! (Son souffle s’accéléra et ses
émotions se firent perceptibles dans son regard et
dans sa voix.) J’ai alors l’impression d’être un
animal en chaleur enfermé dans une cage. Privé de
toute liberté. Rien ne peut m’apaiser. Je vous pose
donc cette question dans l’espoir que, d’une
manière ou d’une autre, votre réponse puisse me
soulager. Me haïssez-vous à ce point pour me le
refuser ? Même après vous avoir sauvé la vie ?
— Je n’ai aucune haine envers vous, Siena !
Parmi tous ceux de votre espèce, vous êtes celle qui
m’a donné le moins de raisons de vous détester,
malgré tout le mal que je me suis donné ! J’essaie
simplement de vous protéger…
— Je n’ai que faire de votre protection ! Je
veux une réponse.
Elle s’approcha encore de lui, son visage à
quelques centimètres du sien, le regardant droit
dans les yeux, son haleine aussi douce que la
cannelle provoquant chez lui des bouffées de
chaleur et une montée de désir à couper le souffle.
Elle se mit à frissonner et à rayonner de convoitise.
Au fond de son regard, il devina sa souffrance, cent
cinquante ans de privations et de sacrifices.
— Pourquoi ne vous cherchez-vous pas un
partenaire, Siena ? s’enquit-il d’un ton paisible et
indiscutablement tendre. (Et ce malgré l’accès
irrationnel de jalousie que cette simple idée
provoqua en lui, aussi brûlant qu’un tison. Il se mit
à protester de tout son être.) Rien ne vous oblige à
vous faire tant de mal, poursuivit-il d’une voix
rauque, tout juste capable de s’exprimer sous le
poids de ses émotions.
— Parce que la dernière fois qu’une reine
s’est mariée, c’était avec un enfoiré assoiffé de sang
qui a failli anéantir son peuple quand elle lui a
laissé les rênes du pouvoir, à sa mort. (Elle serra le
poing, laissant éclater la rage qu’elle avait pour son
père.) Trois cents ans de perdus dans une guerre.
Des milliers de morts de part et d’autre. Et pour
quelle raison ? Un affront imaginaire ? Un ego
légèrement froissé ? Non, je préférerais mourir
plutôt que de soumettre de nouveau les miens à un
tel supplice.
— Tous les hommes ne sont pas comme ça,
Siena, lui fit valoir Elijah.
Elle éclata de rire. Elle posa soudain les
mains sur lui, les fit glisser le long de ses côtes
inférieures, ce qui lui fit prendre une profonde
inspiration.
— Vous ne parlez certainement pas de vous.
Vous êtes le combattant le plus aguerri de votre
espèce et avez forgé cette musculature sur le champ
de bataille.
— Parce que j’y ai été contraint. Je n’y ai pris
aucun plaisir, lui assura-t-il avec fermeté,
réprimant un gémissement à son contact.
— Et vous n’avez pris aucun plaisir à tuer
mon père ? insista-t-elle d’un ton ouvertement
accusateur.
— Autant que vous en apprenant la nouvelle
de sa mort.
— Oh, oui, réfléchit-elle d’un air absent,
faisant lentement remonter ses mains sur ses
flancs. Vous m’avez rendu un sacré service, hein ?
Vous m’avez permis de libérer mon peuple.
— J’ai fait ce que j’avais à faire pour que
cesse cette tuerie.
— Comme c’est noble de votre part, le railla-
t-elle en l’effleurant du bout des doigts, en suivant
avec une certaine grâce les contours de son torse, de
ses pectoraux, de ses côtes et de ses abdominaux.
— Arrêtez ça, Siena, lui ordonna-t-il en lui
immobilisant les mains pour qu’elle renonce à le
tourmenter. Si vous voulez me haïr, c’est votre
droit, mais ne vous donnez pas de nouvelles raisons
de me mépriser. Il y a eu suffisamment d’animosité
entre nos deux peuples.
— Mais moi non plus je ne vous déteste pas,
Elijah, insista-t-elle, l’anéantissant une nouvelle
fois rien qu’en prononçant son nom.
Il avait du mal à comprendre pourquoi cela
lui faisait un tel effet.
Naturellement, sa proximité et son charme
ne faisaient rien pour arranger les choses.
— Alors pourquoi vous comportez-vous de la
sorte ?
Elle se figea, semblant réfléchir à sa
question. Elle darda sa langue pour se la passer
lentement sur les lèvres, le caractère érotique de
cette simple idée déclenchant une nouvelle étincelle
dans son regard.
— Parce que jamais dans ma vie je n’ai
éprouvé ce… ce désir. J’ai envie de comprendre
pourquoi, Elijah. (Il ne s’attendait pas à ce qu’elle se
jette si brusquement contre lui, humant le parfum
de sa peau.) Comment se fait-il que votre odeur me
fasse un effet pareil ?
Il était incapable d’ouvrir la bouche. Le désir
animal qu’il éprouvait pour elle se cabra
violemment en lui, ravi qu’elle se frotte ainsi à lui
en le reniflant. Avant de pouvoir contrer sa pulsion,
il baissa la tête vers le creux de son cou et l’imita
sans la moindre hésitation. Son parfum était divin.
Un délice. Elle était dans un état de profonde
excitation, et dégageait une forte quantité de musc
qui se répandait en lui comme un poison sensuel.
Les veines en feu et les nerfs à vif, il se mit à libérer
des endorphines dans l’ensemble de son organisme,
se préparant à sa prochaine action.
Elle se libéra de son emprise sans qu’il
oppose la moindre résistance et fit glisser les mains
inertes du démon sur ses avant-bras. Tout d’abord,
elle se contenta d’effleurer la naissance de ses
cheveux, son front, son nez, ses joues et son
menton. Puis, sans vraiment le toucher, elle lui prit
le visage entre ses mains, le frôlant du bout des
doigts, comme les ailes d’un papillon, près des
oreilles, se mettant à trembler violemment à force
de refouler ses envies. Elle approcha ses lèvres de
son visage, ce qui lui procura des sensations
presque intangibles. Il poussa un gémissement de
souffrance anticipé, un douloureux conflit éclatant
dans son esprit tandis qu’elle le regardait droit dans
les yeux sans dissimuler ses intentions. Il
appréhendait ce qui allait suivre autant qu’il le
désirait, de toutes les fibres de son être.
— Je vous en prie, Siena…, bredouilla-t-il en
vain une dernière fois.
Puis elle plaqua ses lèvres contre les siennes,
et il cessa de protester. Elle était parfaite.
Absolument parfaite.
Aucune femme ne peut être si
incroyablement parfaite…, songea-t-il violemment,
même après s’être convaincu du contraire en allant
à la rencontre de ses lèvres pour mieux profiter de
leur douceur sensuelle. Il prit une profonde
inspiration, pour emplir ses poumons d’oxygène,
cette fois, malgré son parfum et son haleine au goût
de cannelle. Elle le dévorait des lèvres, docile au-
delà du raisonnable. Elijah lui prit la tête dans les
mains et l’embrassa avec une plus grande avidité,
lui donnant un aperçu de ce avec quoi elle comptait
jouer. Quelque part, au fond de lui, il espérait
encore que l’intensité de ce baiser puisse l’effrayer,
comme la veille.
Et, en même temps, il espérait aussi que ce
ne serait pas le cas.
Il lui embrasa la bouche, serrant ses mains
puissantes contre son cuir chevelu. Il tremblait
autant qu’elle, et elle ressentit cette vibration dans
tout son corps. Il tenta de la violenter, de l’effrayer
avec l’intensité brute de son baiser, lui écrasant la
mâchoire, allant même jusqu’à pousser un
grognement d’avertissement pour la prévenir du
danger qu’elle encourait. Il la maltraita et la
brutalisa, lui mordit les lèvres, menaçant de la
dévorer comme si c’était sa proie, tirant avec
voracité sur sa chair tendre et vulnérable.
Siena lui refusa toute possibilité de salut,
abattant ses mains contre son torse, le poussant de
toutes ses forces contre la paroi rocheuse, derrière
lui, écartant sa bouche de la sienne juste assez
longtemps pour tourner la tête de l’autre côté et
s’emparer de nouveau de lui. Elle accepta
hardiment la caresse de sa langue, faisant jaillir la
sienne dans sa bouche, ce qui l’incita à pousser un
gémissement de plaisir. Elle n’était pas du genre à
se laisser faire et à suivre patiemment le
programme qu’il lui avait préparé. Elle conduirait
les ébats au moins autant que lui, et cette
perspective le décontenança quelque peu. Voyant la
réaction franche du démon face à cette inversion
des rôles, elle poussa un petit cri de plaisir et
d’encouragement.
Il retrouva sa motivation, brûlant sous le
poids de son corps et le goût de sa bouche. Elle
commença à se tortiller contre lui, pressant ses
courbes délicates contre son corps musclé. Aussi
grande et bien bâtie que lui, elle lui était
parfaitement assortie. Il était loin de lui faire de
l’ombre, et trouvait cela plus attirant que tout. Il
posa les mains sur son cou, les enfonça dans son
imposante chevelure pour en capter la chaleur.
Soumis à la température de son corps, même son
collier était brûlant. Avant de se rendre compte de
ce qu’il était en train de faire, il en avait déjà ouvert
l’attache et avait fait glisser le bijou le long de son
corps.
Soudain effarée de ne plus sentir le collier
sur son cou, mais les mains du démon, Siena recula
d’un bond. Elle empoigna le joyau avant qu’il soit
trop tard et, incrédule, porta tour à tour son regard
sur Elijah et sur le collier.
— C’est impossible, chuchota-t-elle en se
remettant à frissonner en le voyant de nouveau
s’approcher d’elle pour embrasser son cou nu, la
maintenant fermement tandis qu’elle cherchait à
garder l’équilibre.
Ses baisers dans cette zone incroyablement
sensible lui arrachèrent un gémissement. Toute sa
vie, son cou avait été préservé de tout contact à
l’exception de celui de l’or et des pierres de lune.
— Posez-le, la pressa-t-il, suivant le tracé de
sa carotide du bout de la langue avec une telle
sensualité que la reine sentit ses jambes se mettre à
flageoler.
Elle hoqueta de plaisir, fermant les yeux
quand il entreprit de suivre le même parcours en
sens inverse sans manquer de la mordiller de façon
affriolante, au point de la faire frissonner. Siena eut
soudain l’impression de perdre la maîtrise complète
de son corps, au moment même où son univers lui
semblait avoir basculé.
— Elijah, le collier…, tenta-t-elle de lui
expliquer en haletant.
— Posez-le, répéta-t-il en insistant sur
chaque syllabe.
Les doigts cotonneux, elle le laissa soudain
échapper et pencha la tête en arrière pour lui laisser
libre accès à son cou et à sa gorge. Il poussa un
grondement d’approbation viril qui transperça le
corps de la lycanthrope avec une certaine
satisfaction. Il la serra bientôt dans ses bras d’acier,
l’obligeant à se hisser sur la pointe des pieds. Il
s’empara de sa bouche et, l’esprit engourdi,
l’embrassa à en perdre haleine. Elle se sentit toute
légère et profondément femme. Avec ses mains
puissantes et son corps exigeant, il parvint aisément
à lui faire oublier à quel point elle était forte.
Il la souleva et la porta jusqu’au lit. Quand
elle se retrouva debout sur le matelas, son regard
plongé dans celui du guerrier, elle éclata de rire.
Elle cessa de s’esclaffer au moment même où elle
comprit que leur nouvelle position lui donnait accès
à ses seins. Il esquissa un sourire diabolique et
effleura un téton, avant de se charger de l’autre, les
caressant jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus le
supporter. Elle fut stupéfaite de la réaction
instantanée de son corps, qui lui parut, même à elle,
des plus érotiques, et continua à le regarder la
tourmenter. Quand il enfouit son visage dans le
tissu de sa robe, elle eut du mal à reprendre son
souffle. Il aspira l’un de ses tétons, semblant faire
abstraction du tissu soyeux de sa tenue, le suçotant
jusqu’à ce qu’elle ait l’impression d’être sur le point
de perdre connaissance tant le plaisir était intense.
Il releva la tête juste assez longtemps pour saisir la
bretelle de sa robe avec son petit doigt, et la baisser
jusqu’à ce que son vêtement ne soit plus un obstacle
à sa bouche.
Quand il approcha de nouveau ses lèvres en
feu et lui prit le sein à pleine bouche avant de le
libérer en partie pour lui mordiller le téton, Siena
poussa un cri des plus expressifs. Cette fois, ses
jambes cédèrent, mais il la maintint en place
comme si elle ne pesait pas plus lourd que sa robe.
Il se délecta de sa saveur, de la rondeur
féminine de ses seins, de la sensibilité de son téton
rose et doré quand il passait sa langue dessus et
qu’elle lui répondait par un gémissement de pur
plaisir. Il lui prenait chaque fois le sein à pleine
bouche, et elle se contorsionnait alors de façon
charnelle contre lui. Il la sentit s’agripper à ses
cheveux et à ses épaules, aussi machinalement
qu’une femme s’abandonnant au plaisir, et cela
provoqua en lui un immense frisson de désir.
Tandis qu’il la tourmentait si délicieusement,
elle se laissa glisser contre lui, sentant chacun de
ses muscles, qui lui semblaient tressés comme des
câbles d’acier. Aussi stable qu’un rocher et aussi
inflexible qu’une grande statue de pierre, il avait les
pieds légèrement écartés. Quand elle se cramponna
à ses bras, il sentit à peine ses doigts. Il empestait le
désir, de la même manière qu’il empestait le
pouvoir : sans remords et avec une supériorité
crasse. Il n’était pas homme à changer
continuellement d’avis. Il préférait développer ses
compétences et son savoir, de sorte que, le moment
venu, il puisse agir instantanément, de manière
décidée. C’était ce qui s’était produit au lac. Il avait
vu, voulu et agi. Même s’il avait depuis été contraint
de reconsidérer ce qu’il avait fait de façon si
naturelle pendant ce laps de temps.
De nouveau dans son élément, à cent pour
cent, cette fois, il se consacra pleinement à ce qui lui
avait semblé si normal la première fois. Il la dévora
avec fougue et voracité tout en lui administrant des
caresses audacieuses sur tout le corps. A un
moment le long de son dos et sur ses fesses, le
suivant sous le bas de sa robe, faisant courir ses
doigts inquisiteurs entre ses cuisses. Il effleura sa
peau soyeuse, ses fesses nues sous sa robe et les
saisit à pleines mains avant de s’occuper de
nouveau de son dos, de son ventre et de son buste.
Elle était submergée de sensations en tant de
points de son corps à la fois qu’elle en fut grisée de
plaisir et d’excitation. Elle parcourait son corps de
ses mains, ses cheveux se joignant allègrement à
l’exploration. Tous ses sens étaient focalisés sur lui,
son visage enfoui dans la chevelure blonde. Les
muscles du guerrier ondulaient sous ses doigts, et
se contractaient quand elle les caressait avec
sensualité.
Il l’embrassa de nouveau fougueusement, la
température de son corps montant en flèche à son
contact. Il desserra progressivement son étreinte,
de sorte qu’elle puisse se laisser glisser contre lui
avant de s’étendre sur le lit. Il accompagna chaque
mouvement, ses lèvres plaquées aux siennes,
savourant ce délicieux parfum de cannelle qui lui
était si caractéristique. Il se positionna sur elle, en
appui sur ses mains. Quand elle le sentit calé contre
elle, elle poussa un ronronnement de plaisir et
d’encouragement. Cela lui fit exactement le même
effet que la fois précédente, sauf que, désormais, il
avait toute latitude pour agir.
Il glissa aussitôt ses mains sous sa robe et la
lui ôta dans le même mouvement, la jetant
négligemment dans l’autre pièce. Nue avant d’avoir
compris ce qui lui arrivait, Siena se cambra contre
lui, plaquant sa peau brûlante contre la sienne avec
une incroyable sensualité.
Oh, comme il se rappelait ce contact ardent,
comme il avait espéré pouvoir de nouveau
connaître cette sensation. Et encore, la première
fois, l’eau du lac l’avait rafraîchie ; c’était donc cette
fois sans commune mesure. Sous lui, elle lui fit
l’effet d’un drap de satin, l’enveloppant avec une
souplesse et une ampleur d’une pureté rare qui ne
pouvait provenir que d’une source tout aussi
parfaite. Elle écarta les jambes et passa ses cuisses
autour de ses hanches de façon effrontée, le
plaquant contre elle, leurs deux corps s’emboîtant
parfaitement. Une fois entre ses jambes brûlantes,
Elijah se cramponna à la literie, seuls ses vêtements
faisant obstacle entre leurs deux corps, un obstacle
dérisoire, presque insignifiant. Il serra les doigts
dans un spasme de plaisir si douloureux qu’il en
perfora la housse du matelas, même sans griffes
rétractiles acérées. Un instant plus tard, elle lui
caressa avidement le dos et les muscles bandés de
ses fesses, le serrant contre elle pour pouvoir
remuer les hanches et se frotter à son sexe durci.
— Siena ! gronda-t-il d’une voix rauque.
Le guerrier fut pris d’une secousse, alors qu’il
cherchait à se maîtriser, à surmonter sa
vulnérabilité face aux méthodes qu’elle employait
pour stimuler son excitation.
En réponse, elle approcha les lèvres de son
oreille et la lui effleura jusqu’à ce qu’il se mette à
frissonner, avant de prononcer son nom, lentement,
doucement. Elle termina en poussant un
grondement rauque quand elle le sentit se frotter
intimement à elle.
— Chaton, gémit-il du fond de son âme
tourmentée. O Destinée miséricordieuse, mon
chaton, j’ai l’impression d’être au paradis. Dans
mon paradis.
Elle lui répondit en lui souriant dans le cou
et en se mettant à le caresser avec une sensualité
plus grande encore. Elle fit remonter ses longs
doigts gracieux jusqu’à ses épaules, sur sa peau
humide. Elle les dirigea vers son torse, de nouveau
le long de ses flancs, où elle marqua un temps
d’arrêt afin de mieux se délecter de son souffle
rapide. Elle quitta ensuite ses flancs pour passer
sous la ceinture de son pantalon. Elle devina les
muscles bien dessinés de ses fesses, qu’il banda à
son contact alléchant, mais elle ne fut qu’en partie
satisfaite de sa réaction. Elle remonta un peu plus
les jambes, ce qui lui permit de faire glisser ses
mains autour de ses hanches, jusqu’à son sexe
chaud et dur, tout contre elle.
Pendant qu’elle lui effleurait du bout des
doigts cette partie sensible, Elijah passait la langue
le long de sa carotide, sentant parfaitement les
pulsations de son pouls. Il releva la tête, cambrant
instinctivement le dos et jurant avec véhémence
entre ses dents. Siena ne se laissa pas distraire.
C’était la première fois qu’elle touchait un homme
de cette façon, et elle n’était pas près de vouloir
renoncer à cette expérience. Elle enroula ses doigts
soyeux autour de sa verge, fascinée de la sentir
battre contre la paume de sa main. Quand,
lentement, elle se mit à la lui caresser, apprenant à
mieux appréhender sa forme, son poids et surtout
sa sensibilité, il frissonna de la tête aux pieds. Elle
ne s’était jamais imaginé qu’un morceau de chair
pouvait se révéler si incroyablement dur. Le sexe du
guerrier dégageait une chaleur si intense qu’elle eut
l’impression qu’elle n’allait pas tarder à se brûler les
doigts. Plus important, chacun de ses gestes, qu’il
soit ferme ou délicat, provoquait en lui des
contorsions de plaisir qui lui semblèrent fort
douloureuses. Une fois de plus, elle se rendit
compte qu’il n’y avait qu’une seule chose de vraie :
le pouvoir. Le pouvoir de le rendre fou, rien qu’avec
la dextérité de ses doigts.
Après avoir compris ce principe, elle fut prise
d’une bouffée d’excitation. Elle se mit à panteler,
submergée par une vague d’or en fusion, le précieux
liquide brûlant lui circulant dans tout le corps avant
de se déverser au cœur même de ses entrailles. Elle
comprit soudain qu’il n’y avait qu’un moyen de
satisfaire son propre désir : en provoquant celui du
guerrier. C’était le genre de révélation qui changeait
tout, même s’il ne s’agissait a priori que d’un infime
détail. Elle le savait. Du fond de son âme. Quand
elle passa le bout des doigts sur le sommet de son
excitation, l’un après l’autre, effleurant la partie
soyeuse la plus sensible de son être, elle découvrit
tout un tas de choses sur le meilleur moyen de
stimuler son partenaire.
Elijah poussa un long gémissement d’extase,
dents serrées, projetant aveuglément ses hanches
en direction de ses petites mains perverses. Elle
reçut parfaitement le message, sa réaction l’incitant
à réitérer sa caresse, mais plus lentement, cette fois.
A partir de cet instant, le démon n’eut plus les idées
claires. Même s’il était difficile d’affirmer qu’il se
soit intéressé auparavant à autre chose qu’à la
douce sensation de son corps contre lui. Siena se
montra d’une grande curiosité, et il fut
complètement abasourdi par ses caresses de plus en
plus audacieuses. Avant d’avoir le temps de s’en
rendre compte, il se retrouva sur le dos, et elle le
dévêtit rapidement.
Puis elle remonta le long de son buste et
chercha sa bouche. Elle l’embrassa et le caressa,
tentant de se surpasser dans ces deux domaines,
l’un après l’autre. Elle se délecta de l’abandon du
guerrier, des gémissements qu’il laissait échapper.
Elle parvint à faire jouer chacun de ses muscles,
grâce au contact velouté de ses lèvres et de sa
langue. Il plongea désespérément les doigts dans
ses cheveux délicats, les lui broyant en serrant les
poings.
La lycanthrope ne s’était jamais doutée qu’un
tel étau pouvait se révéler si extraordinairement
agréable. Sa chevelure était aussi sensible que
n’importe quelle autre partie de son corps, et son
contact lui fit un effet presque magique, tant il se
cramponnait à elle avec passion. Cette zone se fit
instantanément érogène, et elle comprit soudain
qu’il l’avait deviné, car il enfonça les doigts dans ses
longs cheveux.
— Oh ! s’écria-t-elle d’une voix rauque en se
cambrant au-dessus de lui tel un python. Elle était à
cheval sur son ventre, les mains contre son torse, la
tête en arrière, le démon continuant à lui caresser
les cheveux du bout des doigts.
Esquissant un rictus, Elijah se libéra du
lierre blond qui s’enroula alors autour de la reine.
Au-dessus de lui, celle-ci se laissait aller à un assaut
de sensations entièrement différentes. Il fit
descendre ses mains rugueuses jusqu’à son buste,
sur ses seins, ses côtes, son ventre et ses hanches.
Puis il partit en quête de la zone qui l’attirait plus
que tout. Il glissa les doigts dans un
enchevêtrement de boucles dorées et s’y attarda un
moment. Avec toutes les caresses qu’elle lui avait
précédemment prodiguées, elle était gonflée
d’excitation. Tous ses instincts, ses sensations et ses
pensées cherchant à s’exprimer en même temps,
elle poussa un petit cri, et Elijah enfonça sa main
libre dans ses cheveux pour l’attirer à lui et
l’embrasser. Quand elle prit conscience de ses
caresses sensuelles, elle poussa un autre cri, dans sa
bouche. Il découvrit le petit bouton sensible qui
répondrait le mieux à ses caresses et en suivit le
contour du bout de ses doigts habiles.
Elle n’avait jamais soupçonné qu’une caresse
en apparence si anodine puisse à ce point lui couper
le souffle. Il l’excitait pour de bon, à présent, ce qui
la mit dans un profond état de faiblesse et
d’agitation, provoquant chez elle une étrange
sensation, de plus en plus intense, au niveau de ce
petit point. Il lui était désormais impossible de se
concentrer sur ce qu’elle faisait. Elle cessa donc de
le caresser.
Elijah la fit rouler sur le dos, reprenant la
maîtrise des opérations, tandis qu’elle gémissait
avec une force incroyable dans sa bouche affamée
de désir. A partir de cet instant, elle laissa échapper
toutes sortes de geignements de plaisir, ce qui
stimula incroyablement l’excitation du démon. Il
délaissa aussitôt ses lèvres, les cris de la
lycanthrope se répercutant dès lors dans la pièce. Il
s’intéressa sans délai à sa gorge, à son cou et de
nouveau à ses seins. Il la sentit se meure à
frissonner, se rapprochant inéluctablement de la
délivrance qu’elle appelait de tous ses vœux.
Il immobilisa ses doigts, ce qui provoqua
chez elle une sorte de sanglot de protestation.
— Je t’en prie, Elijah, s’écria-t-elle, tournant
la tête d’un côté et de l’autre, comme si son esprit et
son corps étaient à la recherche de ce qui n’allait
plus.
Il refusa de céder immédiatement à ses
suppliques. Il avait une meilleure idée. Cela faisait
suffisamment longtemps que son parfum le hantait.
Il ne pensait plus qu’à cela quand il se baissa et que
ses doigts firent place à la caresse de ses lèvres.
Siena se cambra et poussa un cri si puissant
qu’il se répercuta contre les parois de la caverne. Il
l’empoigna avidement par la taille et la maintint
fermement contre le matelas. Elle lui fit l’effet d’un
pur aphrodisiaque. Sa saveur et son parfum se
mêlaient avec la perfection des fraises et de la
chantilly. Elle se débattait de plus en plus entre ses
mains, au fur et à mesure qu’elle sentait le plaisir
monter en elle, au point qu’il fut en mesure de
deviner l’imminence de sa jouissance.
Siena se sentit soudain submergée par une
vague de ravissement bien plus puissante que de la
simple volupté. Aussitôt après cette décharge de
plaisir, son corps se ferma. Elle s’entendit hurler à
pleins poumons, mais eut grand-peine à se
reconnaître dans ce cri sans retenue. Elle fut
parcourue de vagues de plaisir ultime, comme
autant d’ondes de choc, ce qui n’empêchait pas le
guerrier de poursuivre sa besogne, la poussant de
plus en plus loin dans l’extraordinaire abîme de
plaisir et de soulagement.
À peine s’était-elle laissée retomber sur le
matelas qu’il remontait contre elle et partageait
avec elle son bonheur sous la forme d’un baiser
langoureux. Il la désirait tant qu’il crut qu’il allait
devenir fou. L’orgasme de sa partenaire avait
poussé le guerrier dans ses derniers
retranchements, et il mourait d’envie de la pénétrer
comme cela ne lui était jamais arrivé. Quand il prit
place entre ses cuisses, elle les ouvrit sans
rechigner, et il se présenta devant son intimité.
Surprise par cette sensation renversante, elle
écarquilla les yeux. Il plongea son regard dans le
sien, sembla sonder son âme, au-delà du brouillard
de désir et de l’insatiable soif d’être qui elle était à
cet instant même.
— Dis-moi ce que tu veux, déclara-t-il d’une
voix chaude, contre ses lèvres gonflées. Je veux te
l’entendre dire…
Il s’interrompit quand elle se mit à remuer
les hanches, l’amenant juste devant le seuil qu’il
mourait d’envie de franchir. Elle le fit taire en
plaquant voracement sa bouche contre la sienne,
avec une intensité sans précédent.
Elijah tendit la main vers la gorge de la reine
et l’empêcha de le suivre quand il rompit son baiser.
Elle se mit à suffoquer, le regard vague, exigeant de
lui qu’il la libère. Qu’il se laisse aller. Qu’il se lâche.
— Siena, hoqueta-t-il tandis qu’elle se frottait
à dessein contre lui. Je veux te l’entendre dire.
— Bien sûr, souffla-t-elle d’un ton enjôleur,
l’emprisonnant une fois encore à l’endroit idéal
depuis lequel, d’un simple mouvement, il pouvait
s’introduire en elle. J’ai envie de toi, Elijah, soupira-
t-elle.
— Tu m’acceptes ? insista-t-il, s’agrippant si
fort à elle que ce fut un miracle qu’elle ne se brise
pas en deux. Tu es certaine de me choisir, moi ?
— Oui, gémit-elle, mourant d’impatience. Je
t’accepte. J’ai envie de toi. De toi, Elijah…
Il la libéra en poussant un grondement
déterminé. Il se cambra, s’introduisant en elle d’un
coup de rein dévastateur. Elle poussa un cri, qui ne
semblait exprimer aucune douleur. Il le sentit de
toutes les fibres de son être. Son hymen céda sans la
moindre résistance, ce qui lui permit de s’enfoncer
profondément dans sa chaleur accueillante.
Il ressentit pleinement l’étroitesse brûlante
et détrempée de son intimité. C’était un délice
incommensurable. Enfin il était en elle. Elle était
plus que parfaite. Elle lui sembla avoir été façonnée
à sa mesure. Cette beauté l’émerveilla. Elle était si
étroite qu’il eut l’impression qu’il n’allait pas
pouvoir esquisser le moindre mouvement. Ce qui le
paralysa pendant une longue minute. Siena était
cramponnée à lui, les mains sur ses épaules, le dos
en permanence cambré, le corps tendu vers le sien,
semblait-il. Elle haletait de plus en plus, les yeux
écarquillés, le regardant avec surprise et
émerveillement. Profondément enfoncé en elle, il
était convaincu qu’il se souviendrait éternellement
de cet instant. Il ne l’oublierait jamais, et il ferait en
sorte que ce soit également le cas de sa partenaire.
Mais vu comme elle était douce et
incroyablement affriolante, il se sentit incapable de
résister une seconde de plus. Il avait autant envie
d’elle que de se donner à elle. Quand il commença à
se retirer, elle lui enfonça ses ongles dans les
épaules.
— Elijah ! gémit-elle d’un ton désespéré, ses
yeux dorés écarquillés, déconcertée d’être
persuadée de savoir quelque chose d’instinct et de
ne pourtant pas en comprendre le fonctionnement
apparemment fou.
— Oh, la railla-t-il gentiment, ne t’inquiète
pas, je reste là !
Il s’enfonça de nouveau profondément en
elle en la faisant gémir si fort que ses plaintes
résonnèrent dans toute la chambre. Il aimait
l’entendre crier, autant qu’il aimait le caractère brut
de ses émotions. Le frisson que cela lui procura
l’affermit davantage, jusqu’à ce qu’il se sente très à
l’étroit dans son intimité frémissante. Il comprit
qu’elle avait senti arriver cette nouvelle vague de
chaleur, car elle commença à ronronner, l’ensemble
de son corps se mettant à vibrer. Cela incita le
guerrier à poursuivre, même s’il n’avait pas
particulièrement besoin d’encouragements. Il ne lui
fallut qu’un instant pour trouver le rythme idéal,
qui leur conviendrait à tous les deux. Après un
court moment d’embarras, elle alla à sa rencontre
avec un certain naturel. Il la guida, une main sur ses
hanches graciles, l’autre prisonnière de ses cheveux
emmêlés. Il la sentit enfoncer ses ongles dans son
dos et donna un violent coup de reins en réaction
au plaisir que cela lui procurait.
— Siena, gémit-il. Tu es parfaite, mon
chaton.
— Elijah…
Elle fut incapable de prononcer quoi que ce
soit d’autre. Son nom. Elle le répéta à l’infini, avec
de plus en plus d’insistance, jusqu’à ce qu’elle se
mette à sangloter, lui donnant l’impression de
psalmodier. Il ne resta plus au démon qu’à enfouir
son visage dans son cou et à les entraîner tous les
deux sur la spirale du plaisir. Cela risquait d’être
torride et rapide, violent et exaltant, et il ferait tout
pour que ce soit effectivement le cas. Il n’y avait
rien de plus excitant que de l’entendre crier son
nom. Il s’enfonça en elle à un rythme régulier,
jusqu’à ce qu’il ait le sentiment d’être sur le point
d’exploser de plaisir. Siena eut l’impression d’être
prisonnière d’un incendie, son corps s’embrasant
jusqu’à la rupture. Elle était déjà en train de hurler
d’extase quand il parvint à son tour à la jouissance,
ajoutant de l’huile sur la fournaise. Il l’étreignit de
toutes ses forces et, ayant atteint l’orgasme, la
terrassa de violents coups de reins.
Il parvint tout juste à s’empêcher de l’écraser
sous le poids de son corps exténué. Il lui souleva la
tête et roula avec elle pour qu’elle puisse s’étendre
sur lui. Quand leurs corps se séparèrent, il éprouva
un profond manque. Il la maintint sur lui d’un bras,
refermant jalousement les doigts sur son épaule.
— Merci, murmura-t-elle au bout de
quelques minutes, quand ils eurent retrouvé leur
souffle.
— Merci pour quoi ? ricana-t-il en inclinant
le menton vers sa poitrine et en repoussant la demi-
tonne de cheveux qui l’empêchait de voir son
visage.
— Pour avoir répondu à ma question.
Il se remémora sa question et se tourna vers
les stalactites qui pendaient du plafond.
— J’espère que c’était une réponse
satisfaisante, dit-il doucement, se sentant gagné par
une légère appréhension.
— Tout à fait acceptable.
— Acceptable ? (Le terme heurta son ego, au
point qu’il en oublia aussitôt tous ses autres soucis.)
Ça t’ennuierait de reformuler ça ?
— Je suis obligée ? demanda-t-elle en levant
la tête et en se tournant vers lui.
Il devina une lueur d’humour dans les yeux
de la fautrice de trouble. Il lui lança un regard noir,
et elle éclata de rire. Siena n’était pas du genre à
glousser bêtement, remarqua-t-il avec un certain
plaisir. Elle avait un rire audacieux et attirant qui
témoignait d’un grand sens de l’humour. Il eut le
don d’exciter la libido du guerrier avec une aisance
incroyable.
Quand il la repoussa brusquement sur le
matelas elle se mit à rire encore plus fort. Lorsqu’il
la coinça sous son poids et la plaqua sur le lit, elle se
fit presque hystérique.
— Ai-je déjà eu l’occasion de te signaler que
ton rire séduisant avait tendance à me mettre dans
tous mes états ? demanda-t-il d’une voix suave, en
lui expliquant le fond de sa pensée d’un mouvement
de hanches stratégique.
Elle se tut et leva la tête pour tenter de le
regarder par-dessus son épaule. Comprenant que
c’était vain, elle posa la joue sur le drap et esquissa
un sourire.
— T u ne m’as jamais rien dit de tel, le
prévint-elle.
— Alors, laisse-moi t’expliquer, murmura-t-
il.
Elijah fit l’amour à Siena sans relâche.
Quand elle se plaignit du mauvais traitement qu’il
infligeait à ses propres blessures, il lui donna un
cours sur les capacités curatives de son corps
délicieux. La leçon fut longue et approfondie.
Ensuite, elle ne se plaignit plus jamais.
Du moins, à ce sujet. Elle se surprit toutefois
à aimer ses leçons, et trouva donc d’autres thèmes
de discussion à aborder en profondeur. Elle ne
s’était jamais doutée de ce à quoi pouvait
ressembler une telle intimité. Elle avait maintes et
maintes fois prétendu qu’elle ne souhaitait pas en
entendre parler et que cela ne lui manquait pas le
moins du monde. Elle avait soutenu que tout cela
n’avait aucun intérêt. Elle ne voyait pas comment
son existence aurait pu être plus agréable qu’elle ne
l’était, avant de pénétrer dans cette caverne.
Comme elle se sentait ridicule d’avoir été
aussi bête. L’arrogance de l’ignorance ! C’était la
reine de son peuple, mais elle n’avait commencé à
s’intéresser au monde qu’une fois sur son trône, son
existence préservée et renfermée l’ayant coupée de
la réalité. Ce qu’elle venait de faire, là, avec le
guerrier démon, allait modifier bien des choses.
A commencer par elle.
Elle ne pensa plus qu’à cela, repoussant toute
autre préoccupation. Demain serait un autre jour,
et elle souhaitait désespérément que cette journée-
là puisse durer éternellement. Ce n’était pas
uniquement le caractère physique de cette relation
qui lui donnait cette envie, reconnut-elle. Elijah
avait de l’esprit et savait la faire rire avec une
insouciance qu’elle n’avait que rarement connue en
tant que rejeton d’un seigneur de guerre. Il avait un
petit quelque chose, une certaine assurance et une
remarquable intelligence, derrière tous ces muscles
et cette dureté de combattant. Jamais elle ne se
serait doutée qu’il puisse avoir de si nombreuses
facettes. Elle avait été très surprise, lors de leur
première rencontre, par sa loyauté et sa sensibilité
envers ceux qu’il aimait.
Chez elle, les guerriers ne tombaient pas
amoureux. Le fait de s’attacher à quelqu’un était
considéré comme une faiblesse. Comment un
homme tel qu’Elijah avait-il pu rivaliser avec le
seigneur de guerre qui avait régné avant elle et
sortir vainqueur de leur affrontement alors qu’il
était manifestement sensible à tout ce que son père
considérait comme néfaste pour les combattants ?
Elle connaissait déjà la réponse à cette
question. Elle l’avait découverte par elle-même en
prenant de l’âge et en gagnant en sagesse. Le plus
ironique ? C’était la froideur et le manque
d’attention de son père qui l’avaient poussée à
devenir l’opposé même de ce qu’il était. La seule
raison pour laquelle c’était une guerrière si
puissante ? C’était l’unique compétence qu’il avait
exigée d’elle et dont il avait personnellement
supervisé l’apprentissage. Elle avait tout fait pour
tenter de l’impressionner, car, en étant satisfait
d’elle, il n’avait aucune raison d’hésiter à la laisser
régner pendant qu’il guerroyait.
Elle savait donc ce que cela signifiait que de
combiner ces différentes facettes pourtant
incompatibles au premier abord. Il était aussi bien
dans sa peau qu’elle, tout aussi arrogant, et avisé à
propos de ce qu’il devait laisser transparaître ou
non vis-à-vis des autres. Mais ils avaient tous les
deux baissé la garde afin de permettre cette union.
Cela leur ressemblait si peu, c’était si
outrageusement risqué et, par-dessus tout, si
incompréhensible…
C’était à la fois merveilleux et très révélateur.
Siena n’avait jamais douté de sa féminité, un
pur produit de son assurance, mais elle avait
jusqu’alors considéré sa sexualité comme un simple
instrument destiné aux intrigues et aux
manipulations. Sinon, il fallait la rejeter. Là, à
l’écart du monde, entre les mains du démon et
concentrée sur elle-même, elle comprenait
désormais bien plus de choses qu’elle l’aurait
soupçonné.
Elle savait à présent à quoi était destiné ce
déhanchement, quel effet cela produisait de cligner
des yeux en prenant un air lascif, et tout le pouvoir
qu’il y avait dans le plus petit et le plus doux des
gémissements qu’elle était en mesure de pousser.
Elle commençait à véritablement saisir tout ce
qu’un haussement d’épaules, un simple mouvement
ou une chute de reins bien balancée pouvait lui
rapporter.
Elle baissa les yeux sur Elijah, une lueur de
désir dans son regard ambré lui indiquant tout ce
qu’elle voulait et était déterminée à obtenir de lui à
cet instant précis. Elle avait pris place sur ses
hanches, sachant qu’elle lui semblait effrontée et
magnifique en le prenant ainsi au piège, avec une
telle détermination. Pour la taquiner, il garda les
mains croisées sous sa nuque, comme s’ils étaient
en train de discuter du temps, comme si sa façon de
remuer sur son corps raidi n’avait qu’un effet
négligeable sur lui.
La reine ne se laissa pas duper. Elle vit son
regard incandescent suivre le mouvement de ses
seins. Elle sentit grossir et se mettre à palpiter la
hampe sur laquelle elle était assise, chaque fois
qu’elle contractait ses muscles autour de lui, tel un
étau. Elle voyait sa mâchoire se crisper, parce qu’il
serrait les dents comme jamais en raison du plaisir
qu’elle lui procurait. Elle avait des jambes robustes,
une souplesse sans égale et était têtue comme une
mule. S’il voulait jouer à ce petit jeu, il allait perdre,
même s’ils seraient tous les deux gagnants, au final.
Elle prit appui sur ses mains, de chaque côté
de ses épaules, penchée au-dessus de lui de sorte
que ses tétons lui effleurent le torse à chacun de ses
mouvements reptiliens. Elle se baissa contre lui,
effleurant ses lèvres et son nez avec ses seins,
tentant de le faire succomber à la double tentation
de la saveur et du parfum musqué de sa peau
dégoulinante de sueur. Elle savait que son odeur
douce et appétissante le rendait fou. Même s’il
préférait encore y goûter.
Il ne résista pas longtemps au désir de poser
les mains sur elle, caressant et empoignant sa
poitrine généreuse, l’attirant à ses lèvres jusqu’à ce
qu’elle finisse par subir la même torture que celle
qu’elle lui infligeait. Il se mit à gémir, victime de
l’ondulation incessante de ses hanches, sans pour
autant être en mesure de couvrir le bruit qu’elle
faisait en poussant ses petits cris affriolants tout en
s’amusant avec le corps du guerrier. Il s’abstint de
toucher son bassin ou d’en guider le mouvement.
Elle apprenait vite et ne faisait preuve d’aucune
retenue. Elle n’avait aucun scrupule à se débrouiller
toute seule. Elle n’eut également aucune pitié
quand elle fut prête à l’entraîner dans sa spirale
orgasmique. Elle se mit à lui parler à voix basse,
doucement, d’un ton enjôleur, réfléchissant tout
haut à la façon dont elle allait s’y prendre pour lui
faire lâcher prise. Il aurait pu lui répondre que cela
faisait à présent des lustres qu’il avait lâché prise,
mais il ne voulait pas gâcher son petit manège
insidieux et refusait de jouer les trouble-fête.
De toute façon, elle le rendait fou. Elle était
diablement excitante et avait vite appris à faire de
lui ce qu’elle voulait. Elle le caressait encore du bout
des doigts, en quête de ses points les plus sensibles.
Quand cela ne fonctionnait pas, ou pas assez vite à
son goût, elle n’hésitait pas à faire usage de sa
langue torride. Elle traça de longs sillons sur son
torse, en passant par ses tétons afin d’éviter son
pansement en cheveux, et prit la direction de son
cou et de sa gorge. Elle remonta jusqu’à sa
mâchoire et lui dévora la bouche.
Ses hanches, ses mains et ses lèvres
joignirent leurs efforts pour former un délicieux
barrage de sensations. Elle le sentit
progressivement gagné par ce supplice, qui
commençait également à l’affecter. Elle continua
cependant à soupirer de désir dans sa bouche. En
faisant le compte-rendu détaillé des émotions
qu’elle ressentait en le chevauchant sans relâche,
elle fit monter le plaisir en elle. Elle poussa un cri
en se redressant et en se cambrant, projetant en
arrière sa chevelure, qui retomba sur les cuisses du
guerrier. Il l’empoigna par les hanches et lui fit
garder le même rythme tandis qu’elle était prise de
violentes convulsions. Il la poussa de plus en plus
fort, jusqu’à ce qu’elle se mette à hurler et qu’elle le
broie dans l’étau incandescent de ses muscles. Il se
joignit à sa jouissance en poussant un rugissement
de douloureuse satisfaction.
Quand elle retomba enfin sur son torse,
tentant désespérément de reprendre son souffle et
de savourer les derniers vestiges de plaisir de cet
incroyable moment de volupté, il se rendit compte
qu’il se trouvait dans une situation pour le moins
problématique. Il savait très bien qu’elle avait
l’intention de partir de son côté, une fois qu’ils
auraient quitté ces lieux. Elle envisageait de résister
à ce qu’elle considérait comme une malédiction, à
cette règle qui stipulait qu’elle ne pouvait s’unir
qu’à un seul partenaire, qui aurait alors autant de
pouvoir qu’elle sur un trône pour la conquête
duquel elle avait longtemps lutté et souffert. Si elle
se donnait complètement à l’instant présent, c’était
parce qu’elle refusait de se projeter dans l’avenir.
Mais, même s’il enfreignait lui-même un
millier de règles, Elijah éprouva au fond de lui une
sorte de désespoir, comprenant qu’il ne lui serait
pas si aisé de s’extraire de l’étreinte dorée de la
reine. Il se sentait lié à elle d’une façon qui était
bien plus complexe que ne l’était sa chevelure. Il
savait également que s’il avait le malheur de faire la
moindre remarque à ce sujet, elle se fermerait et
tout se terminerait dans la douleur.
Il repoussa ses idées noires pour profiter de
la situation ne serait-ce qu’un instant
supplémentaire. D’un simple mouvement, il se leva
du lit en la portant dans ses bras. Elle commença à
se plaindre tout en riant, mais se cramponna
sagement à son cou et à ses hanches. Il se dirigea
vers le lac et lui demanda de descendre.
— Non, elle est froide, protesta-t-elle.
Elijah se contenta de sourire et se laissa
tomber sur le côté. En heurtant la surface de l’onde
glacée, Siena se mit à crier. Elle le repoussa et se
releva d’un bond. Quand il refit surface en riant,
elle le bouscula violemment, le projetant de
nouveau sous l’eau.
— Merde ! s’écria-t-elle en s’élançant le plus
vite possible vers la berge, de l’eau jusqu’aux
hanches.
Mais, naturellement, il parvint à la rattraper
avec un seul bras et à l’attirer contre lui avant
qu’elle ait pu se hisser sur la terre ferme.
— Que se passe-t-il mon chat ? Tu n’aimes
pas l’eau ?
— C’est petit, même venant de toi, guerrier !
lui répondit-elle sèchement.
Il fit la sourde oreille. Il se mit à la mordiller
dans le cou d’une manière qui la fit complètement
fondre. Avant d’avoir eu le temps de s’en rendre
compte, elle enfonça les mains dans la chevelure du
démon et succomba à son baiser.
Il leur fallut près d’une minute pour prendre
conscience que quelqu’un cherchait à attirer leur
attention en se raclant la gorge.
Siena se retourna alors brusquement,
manquant de faire tomber Elijah. A sa surprise et à
son plus grand désarroi, elle aperçut sa sœur dans
l’ouverture de la grotte, adossée à la paroi rocheuse
d’un air détaché, un sourcil haussé. Le démon
voulut la rassurer en la saisissant par la taille, et elle
le laissa faire, avec l’impression que son univers
était en train de s’écrouler.
— Vos Altesses, les salua poliment Syreena ♪.
CHAPITRE 6
Bonjour ma petite fleur. Tu as l’air d’aller
mieux, se réjouit Jacob quand sa femme descendit
l’escalier central, laissant négligemment traîner sa
chemise de nuit derrière elle.
Dès qu’elle arriva à sa hauteur, elle lui
adressa un sourire et se jeta dans ses bras.
Elle était suivie de Legna et d’un démon
d’esprit adulte du nom d’Amos. Il avait servi de
tampon à Isabella pour que celle-ci puisse se
remettre d’aplomb. Mais il était évident que le
démon en avait beaucoup souffert. Visiblement
exténué, il prit rapidement congé après avoir laissé
Bella aux soins de son époux et de ses amis. Legna
continuerait à veiller sur elle et les préviendrait s’ils
avaient besoin d’aide, mais, pour le moment, la
petite femme de Jacob semblait plutôt en forme.
Cela faisait des mois que ça ne lui était pas arrivé.
— Ça va ? lui demanda Jacob en prenant son
visage entre ses mains et en l’examinant pour la
millième fois depuis qu’elle avait repris
connaissance et recouvré ses esprits, la veille.
— Oui, très bien, insista-t-elle en lui
réclamant un baiser et en lui faisant sentir à quel
point il lui avait manqué.
Elle n’avait jamais eu de mal à le séduire. Il
lui suffisait en général de l’embrasser ou de se
frotter à lui pour attirer son attention à coup sûr.
En fait, il lui suffisait la plupart du temps de le
regarder avec ses magnifiques yeux violets pour
qu’il tombe immédiatement sous son charme.
Naturellement, de la même manière, à son contact
gracieux et devant l’intensité des sentiments qu’il
éprouvait pour elle, elle se sentait toute chose.
En raison de sa grossesse et de son état
précaire, cela faisait relativement longtemps qu’ils
n’avaient pu être si proches l’un de l’autre. La
tension due à la lune montante de Samhain
commençait à se voir dans sa façon de presser ses
doigts contre sa peau douce, et à la manière dont
elle enfonçait les siens dans les cheveux de son
époux.
C’était dû à leur imprégnation. Leurs âmes
étaient liées à tout jamais. Pour cette raison, ils
partageaient chaque moment de leur existence avec
intensité. Il en serait toujours ainsi, et, malgré les
rares fois où il regrettait de l’avoir impliquée dans
certaines intrigues et de lui avoir fait courir des
risques, Jacob remerciait chaque jour le Ciel du
précieux don qu’il lui avait fait. Elle atténuait ses
peines. C’était la seule capable d’alléger ses
fardeaux.
Par exemple, quelque temps auparavant,
juste après la mort accidentelle du druide qui aurait
dû devenir le compagnon de la fille de Ruth, Mary.
Jacob n’avait rien à se reprocher, personne n’ayant
compris à temps la nature de ce qui se passait. Mais
c’était un homme de moralité. Mary se plaisait
tellement en compagnie de son partenaire, le
premier druide hybride qu’ils aient jamais connu,
qu’il avait alors vivement ressenti la perte de
potentiel de la démone.
Cependant, jamais il ne considérerait que cet
incident justifiait à lui seul les actes de trahison et
de violence que ces deux femmes avaient perpétrés
contre leurs semblables. Surtout pas après
qu’Isabella eut dû subir l’une de leurs attaques et
eut manqué de perdre la vie, ainsi que celle de leur
fille.
C’étaient l’amour de son épouse et ses douces
promesses qui l’avaient aidé à prendre conscience
de ce problème. Elle était toujours là quand il était
sur le point de retomber dans ses travers et de se
remettre à culpabiliser. Il avait oublié à quoi
ressemblait son ancienne vie, maintenant qu’il avait
son soutien et avec tout ce qu’elle lui faisait
ressentir quand elle lui demandait son aide en
retour.
Pourtant, il redoutait parfois de faire courir
des risques à sa famille du fait qu’il était exécuteur.
Il avait tendance à oublier que sa femme était dotée
d’une puissance incroyable, de compétences de
combat et d’une redoutable ingéniosité qui lui
provenaient de son humanité et de la vie qu’elle
avait menée avant de prendre sa forme druidique.
Jacob savait que sa perception faussée des capacités
de Bella était due à toutes les attaques dont elle
avait fait l’objet durant sa grossesse. Il s’était agi
d’une longue période d’inquiétude, et il avait plus
ou moins oublié à quel point elle était résistante.
Mais ses couleurs, la chaleur de son corps et
la détermination de son étreinte lui permirent de
prendre conscience du fait qu’elle se rétablissait
relativement vite. Elle serait bientôt en mesure de
veiller de nouveau sur sa famille et de satisfaire aux
exigences de son devoir, comme il savait qu’elle le
souhaitait ardemment, se dit-il avec un
enthousiasme qui le fit éclater de rire.
Bella le repoussa, songeant soudain à sa fille.
Elle se dirigea vers le berceau, sur lequel Noah avait
posé la main, et observa le nourrisson, qui s’était
enfin assoupi après qu’elle l’eut nourri au sein. Elle
adressa un sourire au roi, se pencha pour lui
déposer un baiser chaleureux sur la joue, sans tenir
compte de la contraction de la main de son mari,
sur sa taille.
— Elle t’adore, Noah, lui assura-t-elle d’une
voix douce, en l’observant border le nouveau-né
avec l’une de ses énormes mains.
— C’est réciproque, je te le garantis ! Elle
aime bien être près du feu. Une petite fille comme je
les aime !
— Je vois ça. J’ai des nouvelles pour toi,
Noah.
— Oui, soupira le roi. C’est ce que Jacob m’a
dit. J’imagine que ça concerne Elijah ?
— En effet. (Bella se dirigea vers le siège le
plus proche du monarque.) J’ai l’impression qu’il a
reçu une vilaine blessure au combat. Un piège
auquel il ne s’attendait pas. Mais avant d’aller plus
loin, je voudrais vous dire à tous que je crois que je
commence à comprendre pourquoi certaines
visions m’affectent plus fortement que d’autres.
(Elle leva les yeux vers son mari et tous ceux qui
étaient rassemblés autour d’elle. Legna s’était
rapprochée de Gideon, qui se tenait près de l’âtre
avec son austérité habituelle. Toutefois, quand son
épouse vint se blottir dans ses bras, le médecin se
détendit aussitôt.) En fait, c’est Amos qui m’a aidée
à comprendre. Il semblerait que ce soit dû à ma
proximité avec la personne qui fait l’objet de ma
vision.
— De ta proximité ? Affective ou
géographique ?
— Il m’est impossible d’en être certaine à
cent pour cent, naturellement, mais je dirais plutôt
« géographique ». Un genre de proximité très
particulier. Quand mon pouvoir s’affaiblit, il se met
à absorber ceux d’autres Nocturnes, pour être plus
précise. Cette dernière année, j’ai absorbé ceux
d’Elijah à de nombreuses reprises, et, d’une certaine
façon, c’est un peu pour cette raison que j’ai
l’impression d’être liée à lui. Presque comme si une
partie de lui vivait en moi. Il en va de même pour
Legna, Jacob, et toi aussi, Noah. Avant d’apprendre
à maîtriser cette compétence, comme c’est le cas, à
présent, j’ai accidentellement absorbé cette partie
de vous. Je suis persuadée que c’est parce qu’Elijah
était lui aussi abattu par la douleur que ces visions
m’ont anéantie, quand j’étais à sa recherche.
— C’est une forme d’empathie, fit remarquer
Legna, son propre pouvoir faisant d’elle une
spécialiste en la matière.
— Oui. C’est le cas. Et même si Amos m’a été
d’une aide précieuse en faisant office de tampon
entre la dure réalité de ces visions éprouvantes et
moi, plus le temps passait, moins j’avais besoin de
lui. Je suis convaincue de tout mon être qu’Elijah a
été emmené en lieu sûr et qu’il a pu se rétablir,
pendant tout ce temps, ce qui m’a permis de me
calmer et de me détendre progressivement. Je
prédis également qu’il ne va pas tarder à revenir.
— Le destin soit loué, s’exclama soudain
Noah, un terrible poids en moins sur les épaules. Je
suis ravi de te l’entendre dire, Bella.
— Je crois qu’à l’avenir, intervint Gideon, et
ce jusqu’à ce que tu sois plus forte et que tu aies
acquis une certaine expérience, il te faudra éviter
d’absorber les pouvoirs des autres. Il nous est
impossible de modifier ce qui s’est déjà produit,
mais nous avons encore beaucoup à apprendre sur
les hybrides humains/druides, Isabella. Tu ne
ressembles en rien à ceux que j’ai connus il y a plus
de mille ans. Ta sœur non plus. Les pouvoirs de
Corrine…
— Qu’est-ce qu’ils ont ?
Tous ceux qui se trouvaient autour du feu
levèrent les yeux et virent la rousse en question au
beau milieu de la pièce, les mains sur les hanches,
son mari, Kane, derrière elle. Au même instant,
l’habituelle odeur de soufre et de fumée que
laissaient derrière eux les jeunes démons d’esprit à
chacune de leurs téléportations parvint jusqu’au
groupe. Bella éventa l’atmosphère au-dessus du
berceau pour éviter que son bébé endormi soit
incommodé, regrettant l’absence d’Elijah, qui aurait
déjà fait disparaître ces émanations avec une légère
brise.
— … ne ressemblent en rien à ce qu’ils
devraient être, acheva Gideon.
Kane faisait des progrès en téléportation,
songea-t-il. Il était rare que quelqu’un de si jeune
parvienne à surprendre un groupe de démons si
expérimentés.
— Allons bon, regardez-moi qui voilà, les
accueillit Noah d’un ton narquois. Où étiez-vous
passés, tous les deux ?
Corrine se fit aussitôt écarlate, laissant la
parole à son mari, qui conserva son teint
naturellement hâlé.
— Disons qu’il s’agissait d’une lune de miel
différée, expliqua-t-il d’un air penaud. Il s’est
produit tant de choses depuis le mariage, ne serait-
ce que la poursuite de Ruth et de Mary, et la riposte
contre ces attaques sporadiques qu’elles lancent
contre nous, que j’ai demandé à Elijah si nous
pouvions prendre quelques jours. Et il a accepté.
— Ça explique pourquoi tu n’as pas entendu
mes appels, le taquina Jacob, de nouveau
débonnaire, maintenant que Bella était hors de
danger.
— Pourquoi aviez-vous besoin de nous ? Et
pourquoi êtes-vous en train de discuter de mes
pouvoirs ? voulut savoir Corrine en s’approchant du
groupe, son mari sur les talons.
Elle lui indiqua un siège où il prit place
docilement, avant qu’elle s’installe sur ses genoux.
— C’est une longue histoire, répondit Gideon.
Mais laissez-moi vous dire que les pouvoirs
druidiques semblent avoir des inconvénients qui
m’étaient jusqu’à présent inconnus.
— Oh, génial, pesta Corrine. Je commence
tout juste à maîtriser les miens, et vous êtes en train
de me dire qu’il risque d’y avoir des répercussions ?
— Tout d’abord, Corrine, je crois que nous
n’avons eu qu’un aperçu de vos pouvoirs. Je suis
persuadé qu’ils ne se limitent pas à la faculté de
trouver des partenaires druides. (Gideon s’assit à
son tour et croisa les jambes d’un air nonchalant.)
Et les deux sur lesquels vous avez récemment mis la
main sont un très bon exemple de la diversité des
compétences dont les hybrides semblent bénéficier.
L’un d’eux a la faculté de devenir invisible, de
passer à travers les murs et les objets solides, tandis
que l’autre a non seulement la capacité de voler,
mais aussi le don étrange de pouvoir sentir la
présence d’autres Nocturnes.
— Je crois qu’il serait sage que tous les
druides fassent preuve de prudence dans
l’utilisation de leurs capacités. Si Bella souffre
d’effets indésirables, il y a fort à parier que les
autres aussi. (Noah finit par sortir ses mains du
berceau et se les frotta d’un air absent.)
Franchement, ce serait logique. La nature est très
bien équilibrée. Elle vous a fait don, à tous, de
l’immortalité et d’une capacité à guérir très vite,
ainsi que d’une palette de pouvoirs. Ce serait sa
façon d’équilibrer tout ça, avec une faiblesse
compensatoire.
— De la même manière que nos pouvoirs et
notre immortalité sont vulnérables à la présence de
fer, ajouta Jacob.
— Tu veux dire que tous les héros ont leur
kryptonite ? intervint Bella.
— Exactement, approuva Legna. Les lycans
ont l’argent, et les ombres la lumière. Pour les
mistrals, c’est l’agoraphobie.
— Et les vampires ont le soleil, ajouta Kane.
— Voilà. Mais ils sont tous conscients de ces
faiblesses et ont appris à s’adapter pour en éviter les
inconvénients. Tant que nous ignorerons ce dont
chaque druide doit particulièrement se méfier, il est
fort possible que vous soyez en danger. (Gideon prit
soin de lancer un regard appuyé aux deux
druidesses présentes.) Restez à proximité de vos
maris, mesdames. Ce sont eux qui seront les mieux
à même de vous défendre, dans l’immédiat.
— Attendez une minute, se plaignit Corrine.
Je croyais que notre kryptonite, c’était le fait d’avoir
besoin de rester exposés à l’énergie de nos
compagnons. C’est bien ce qui a failli me tuer, non ?
Et c’est ce qui a provoqué la mort de celui de Mary.
Nous ne nous étions pas rendu compte qu’il avait
déjà été exposé à elle, comme je l’avais été à Kane.
C’est la raison pour laquelle nous avons commencé
à mourir de faim. À cause de ce manque d’énergie.
Vous m’avez retrouvée juste à temps, et il m’a fallu
des jours pour m’en remettre. D’ailleurs, vous dites
vous-même que je suis encore en convalescence.
— Elle a raison, fit remarquer Kane.
— Oui. Mais rappelez-vous que les vampires
peuvent aussi s’intoxiquer avec le sang des sorciers.
Que les lycanthropes ne supportent pas d’avoir les
cheveux noués… (Legna se pencha vers Corrine.)
Rien n’est immuable. Si nous nous conduisons
comme si c’était le cas, nous nous ferons du mal, à
long terme.
— Oui, bien sûr. (Corrine rougit, prenant une
teinte assez proche de celle de sa longue chevelure
bouclée. Elle revint sur ses propos d’un revers de
main.) Ne tenez pas compte de ce que je viens de
dire. Je ne suis sur Terre que depuis trente ans,
qu’est-ce que j’en sais ?
— C’était bien vu, ma chérie, lui assura Kane.
Il n’y a qu’en posant des questions que l’on
progresse.
— Je n’y crois pas ! intervint soudain Jacob
en riant, l’air stupéfait. Je rêve ou mon petit frère
vient de répéter ce que j’ai tenté de lui enfoncer
dans le crâne pendant un siècle ?
— On dirait que tu ne rêves pas, répondit
Noah avec un semblant d’intérêt.
— Il devrait partir plus souvent en lune de
miel, plaisanta Bella en gloussant comme une
hystérique, les deux jeunes mariés se mettant de
nouveau à rougir.
Ressentant soudain l’absence de l’insigne de
son rang, Siena porta instinctivement la main à son
cou. Mais son règne ne se résumait pas à un simple
bijou.
— Elijah, souffla-t-elle doucement sans
quitter des yeux sa sœur, qui dissimulait à peine
son envie de rire.
Elle n’aurait même pas eu besoin de
prononcer son nom. Le guerrier savait déjà ce
qu’elle voulait. Il hésita un bref instant, renâclant à
la lâcher, même s’il avait du mal à en comprendre la
raison. Il fit lentement glisser ses mains de sa taille,
s’écarta, et, d’un mouvement leste, regagna la berge
rocheuse du lac. Il quitta immédiatement les lieux
et se dirigea prestement vers le fond de la grotte.
Syreena le suivit du regard, haussant un sourcil
d’un air aussi amusé qu’admiratif, et savoura la vue
de son corps nu.
Puis elle se tourna vers sa sœur.
Ruisselante, Siena avait déjà regagné la terre
ferme et se ruait sur sa sœur.
— Siena, la prévint Syreena en levant
instinctivement la main pour se défendre.
La reine lui fit face, nez à nez, les poings
serrés.
— Ecoute-moi bien, conseillère, la mit-elle en
garde, son regard doré étincelant de rage. Je
t’interdis de faire bénéficier qui que ce soit de mon
titre tant que je ne t’en aurai pas donné
l’autorisation. Je ne tolérerai pas ce genre
d’insolence, pas même venant de ma sœur.
— Si tu ne voulais pas être obligée de
partager ton titre, Siena, il aurait mieux valu que tu
ne couches pas avec lui.
— Ce qui s’est passé entre nous ne regarde
que moi. Et personne d’autre. Je déterminerai moi-
même les conséquences de mes actes, Syreena. Ni
toi ni personne ne m’imposerez votre point de vue.
— Certainement, Majesté. (Syreena la salua
pour lui signifier qu’elle avait compris.) Ton
autorité fait naturellement loi. Loin de moi l’idée de
vouloir te contredire.
— Tu n’arrêtes pas de me contredire, lui fit
remarquer sa sœur en poussant un profond soupir
et en passant une main dans sa chevelure
détrempée. Viens. Jinaeri a laissé des vêtements
dans la pièce du fond. Il fait trop froid pour discuter
ici toutes nues.
Syreena acquiesça et la suivit vers le cœur de
la caverne. Le démon était invisible, mais la
conseillère devina sa présence dans la pièce qui se
trouvait juste derrière la cheminée.
Inhabituellement nerveuse, Siena jeta l’une des
robes de Jinaeri à sa sœur avant d’en enfiler une à
son tour. La jeune lycanthrope se fit aussi discrète
que possible et prit place sur le bord du canapé.
A sa grande surprise, le guerrier cessa de se
dissimuler dans la pièce du fond. Il réapparut
presque aussitôt, dans une tenue un peu plus
convenable.
Il observa tour à tour les deux femmes d’un
regard perspicace. Il n’avait jamais vu de
lycanthrope qui ressemble à celle qui avait troublé
leur solitude. Sa chevelure bicolore à elle seule
attira sa curiosité. Elle était aussi longue que celle
de Siena, mais plus abondante et plus raide.
Désormais un peu plus au fait de l’importance des
cheveux des lycanthropes, il comprit que cette
intruse n’avait rien d’ordinaire.
Il dirigea son attention sur la reine. Occupée
au feu et à la cuisine, elle faisait bruisser sa nouvelle
robe. Il ressentit très nettement son désarroi et ses
efforts pour faire bonne figure. Elle leur préparait le
dîner comme si de rien n’était, alors que… c’était
loin d’être le cas.
C’était le moment de rendre des comptes.
Quand elle fit l’erreur de passer à sa portée, il
la saisit par le bras et l’attira à lui.
— Voudrais-tu m’accorder un instant ? lui
demanda-t-il avec un regard pénétrant, la mettant
au défi de le contrarier.
Elle acquiesça et se laissa entraîner dans
l’autre pièce.
Dès qu’ils furent hors de vue de leur invitée-
surprise, il la bloqua dos à la paroi, une main de
chaque côté de ses épaules.
— Je sais à quoi tu penses, mon chaton,
déclara-t-il doucement, semblant plonger son
regard de jade directement dans son âme. Tu es en
train de te dire que tu n’as qu’à faire comme s’il ne
s’était rien passé. Que tu n’as qu’à regagner les tiens
avec ta petite confidente pour que je ne devienne
qu’un souvenir insignifiant.
— Comment oses-tu prétendre savoir ce que
je pense ? s’insurgea-t-elle à voix basse, le souffle
rapide. (Mais son teint rosé la trahit de façon
flagrante.) Et que proposes-tu d’autre ? Que j’aie le
coup de foudre pour toi et qu’on se marie ? (Elle se
mit à ricaner en haletant, d’un air moqueur et
méprisant.) Je n’ai aucunement l’intention de
prolonger cette situation hors de cette caverne, et tu
le sais depuis le début.
— Oui, c’est vrai, reconnut-il, mais je ne me
rappelle pas t’avoir donné mon accord. Je t’ai
demandé ce que tu voulais, Siena, et tu m’as
clairement fait comprendre que c’était moi. Et tant
que ce sera le cas, je ne suis pas près de te lâcher.
— Crois-moi, guerrier, mon désir pour toi
prendra fin au moment même où je quitterai cette
caverne.
Il s’abstint de la contredire. Il se contenta de
lui effleurer la joue. Elle tourna brusquement la
tête, mais il devina une certaine panique dans son
regard. Il insista et parvint à poser ses doigts
brûlants sur sa joue rougie. Déterminé, il fit glisser
le bout de ses doigts jusque sous son oreille avant
de lui caresser le cou avec sensualité, ce qui avait eu
le don de l’exciter si facilement, un peu plus tôt. Il la
sentit réagir à son contact, mais sur un plan
purement spirituel. Quand il dirigea de nouveau ses
caresses vers son visage, elle tourna la tête vers la
paume de sa grande main et l’embrassa en fermant
les yeux.
— Elijah, chuchota-t-elle en soupirant dans
sa main. Mes sentiments… mes désirs, rectifia-t-elle
aussitôt, n’ont rien à voir là-dedans. (Elle le regarda
dans les yeux, le poids de ses responsabilités
brillant dans ses pupilles dorées.) Tu es un démon.
Je suis la reine d’un peuple qui souffre encore des
affres de la guerre que les tiens et toi lui avez
menée. Tu en trouveras vite une autre qui te
conviendra mieux. C’est… (Elle se détourna soudain
de lui, tentant de ne pas tenir compte de la
sensation de manque qu’elle éprouva aussitôt.)
C’est terminé.
Elle se baissa pour se libérer de son piège,
mais il fut tout aussi prompt qu’elle et la serra
contre lui en un clin d’œil. Il lui enfonça une main
dans les cheveux pour lui maintenir la tête en place
afin de pouvoir l’embrasser, lui bloquant l’avant-
bras contre son torse.
En ouvrant la bouche pour répondre à sa
demande, en laissant son âme se faire marquer au
fer rouge, elle éprouva une douleur intense dans
tout le corps. Le message du guerrier était
parfaitement clair. Rien n’était terminé entre eux, et
il allait le lui prouver par tous les moyens.
Qu’importe ce que cela allait leur coûter à tous les
deux.
Il la libéra lentement de son étreinte, d’abord
les mains, puis les lèvres. Le regard noir et sérieux,
il s’écarta d’elle, leva les bras, et, d’une simple
pensée, se transforma en une brise automnale des
plus vivifiantes. Il lui passa devant en trombe,
s’engouffra en elle, l’obligeant à l’inspirer avec une
certaine surprise, et diffusa son essence dans sa
chevelure et sur sa peau.
Ne restaient plus à sa place que le pantalon
qu’on lui avait prêté et le pansement de cheveux
qu’il avait gardé appliqué pendant tout ce temps sur
sa poitrine.
Même s’il habitait aux Etats-Unis, Elijah fut
contraint d’achever son périple non loin de la forêt
russe qu’il venait de quitter. Le premier endroit qui
lui était venu à l’esprit était le domicile de Noah, en
Angleterre. Il s’engouffra donc dans l’une des
chambres, à l’étage, où, dès qu’il eut repris son
apparence tangible, il chancela et se laissa tomber à
genoux, portant les mains à sa blessure à la
poitrine, qui venait de se rouvrir.
Il sentit à peine la douleur en tombant sur le
sol de pierre. D’un moment à l’autre, Noah
devinerait sa présence et viendrait le retrouver.
Avant que cela se produise, il lui fallait trouver de
l’eau et un peu de savon pour se débarrasser du
parfum de la reine des lycanthropes.
Ce qu’il répugna à faire. Même en se levant et
en se dirigeant vers la salle d’eau adjacente, il sentit
cette résistance au fond de son cœur, que Siena
était parvenue à conquérir. Son cœur, qui voulait
qu’il conserve cette odeur sur lui jusqu’à ce qu’il
parvienne à trouver le moyen de la convaincre de
revenir auprès de lui.
Il n’était sous le jet d’eau que depuis cinq
minutes quand il entendit que l’on ouvrait la porte
de la chambre. Il était alors si affaibli par sa récente
perte de sang qu’il avait été obligé de s’asseoir dans
l’angle de la cabine de douche. Malgré l’eau qui lui
coulait dans les cheveux, il tenta de se concentrer
sur la porte.
A sa grande surprise, ce n’était pas Noah qui
avait senti sa présence.
C’était Isabella.
Elle poussa un petit cri d’effroi en le voyant,
assis au milieu d’une mare de sang. Elle se précipita
aussitôt vers lui mais se figea net en portant la main
à son front, comme si elle subissait une attaque
mentale.
— Très bien, alors, monte tout de suite !
gronda-t-elle brutalement à l’intention d’un
interlocuteur invisible. Et demande à Gideon de
t’accompagner.
Puis elle sembla ne tenir aucun compte de la
plainte véhémente de son mari notoirement jaloux
et s’approcha d’Elijah. Elle ferma les robinets et,
sans se soucier du sort de sa jolie robe blanche,
s’agenouilla près de lui dans le fond d’eau et de sang
qui n’avait pas encore été évacué de la cabine de
douche.
— Salut, l’accueillit-il en lui adressant un
sourire blafard. Jacob va te tuer.
— Oui, eh bien, il va falloir qu’il monte
jusqu’ici, pour ça. Et c’est tout ce qui compte pour
moi, pour l’instant. (Elle s’empara brusquement
d’une serviette, de l’autre côté de la porte, et la
pressa de toutes ses forces contre sa plaie. C’était un
petit bout de femme, malgré tout, et Elijah la sentit
à peine appuyer.) On était très inquiets pour toi,
chuchota-t-elle en se penchant pour l’embrasser sur
le front, repoussant avec son autre main les cheveux
détrempés qui lui étaient tombés devant les yeux.
— Quoi, on ne peut plus prendre un peu de
vacances ? plaisanta-t-il, faisant la grimace quand
on ouvrit violemment la porte, qui rebondit contre
le butoir et que Jacob manqua de recevoir en pleine
figure.
— Merde, Bella !
— Oh, lâche-moi un peu, tu veux ? lui
répondit-elle d’un ton cinglant. Quand vas-tu te
mettre dans le crâne que je suis aussi imprégnée
que toi ? Je commence à en avoir assez !
C’était la première fois que Jacob essuyait les
foudres de son épouse depuis qu’ils se
connaissaient. Il en fut si bouleversé que Gideon
dut le pousser sur le côté pour pouvoir atteindre
son patient.
Bella baissa la tête pour que le médecin
puisse l’enjamber et s’accroupir de l’autre côté
d’Elijah.
— Eh bien, appelons un chat un chat, tu es
salement amoché, constata-t-il en posant aussitôt la
main sur le front du guerrier et en fermant les yeux
pour estimer l’ampleur des dégâts qu’il avait subis.
Gideon fut incapable de comprendre
pourquoi Elijah trouva sa remarque si drôle, mais le
guerrier riait si fort que son infirmière lui pinça le
bras pour le faire cesser.
— Je n’arrive pas à maintenir la pression,
arrête de bouger ! Et puis, Gideon n’est pas si drôle
que ça, lui fit-elle remarquer en le regardant de
travers.
— Qu’est-ce qui t’a pris de vouloir prendre
une douche, Elijah ? Ça aurait pu attendre. (Confus,
Gideon secoua la tête en faisant signe à Bella de se
pousser pour qu’il puisse examiner la plaie la plus
profonde.) Tu as encore fait joujou avec du fer, à ce
que je vois…
— Ouais, et les autres gamins ne se sont pas
montrés très fair-play, marmonna le guerrier.
L’Ancien leva les yeux vers Jacob, qui se
tenait maladroitement au centre de la pièce.
— Bon, tu comptes le défier en duel ou tu
peux lui faire don d’un peu de sang ? lui demanda
Gideon.
Bella se leva et laissa passer son mari en lui
lançant un regard qui aurait pu le réduire en
lambeaux. Jacob s’approcha de ses amis et se laissa
tomber sur un genou. Il tendit son poignet au
médecin, qui s’en saisit dans une main, celui
d’Elijah dans l’autre.
— Je suis navré, murmura Jacob à l’intention
du capitaine.
Au ton de sa voix, il était évident qu’il le
pensait sincèrement.
— Garde ça pour ta femme, mon ami. Elle
t’en veut plus que moi. Depuis que je te connais, tu
as toujours été entêté, je commence à être habitué.
Pas elle.
Elijah commença à reprendre des couleurs
tandis que son donneur se faisait blême. Malgré son
ressentiment, Bella aida son mari affaibli à s’asseoir
dans la chambre. Ayant mis son patient hors de
danger pour le moment en stoppant son
hémorragie, Gideon se pencha sur la blessure en
elle-même. Il pressa ses mains sur la plaie et se
concentra pleinement sur sa tâche. Elijah sentit au
cœur même de sa poitrine l’étirement
caractéristique qui se produisait quand on
ressoudait les chairs d’une blessure.
— Il va falloir que tu m’expliques comment
tu as fait pour rester envie si longtemps avec une
blessure pareille. Elle est à demi guérie. On pourrait
penser que tu aurais eu le bon sens de rester
immobile jusqu’à ce que…
Gideon se figea brusquement, fronçant ses
sourcils argentés et inclinant la tête en tentant
d’analyser ce qu’il avait sous les yeux. Quand il
plongea son regard de mercure dans celui du
guerrier, celui-ci comprit sans l’ombre d’un doute
que l’Ancien était parvenu, d’une manière ou d’une
autre, à deviner les contours de ce qui s’était
produit ces derniers jours. Mais, à son grand
soulagement, le médecin, l’air surpris, se contenta
de hausser un sourcil.
Ce fut tout.
Gideon poursuivit son œuvre, sans un mot de
plus.
CHAPITRE 7
Siena arpentait lentement la salle du trône,
les bras croisés, se mordillant la lèvre inférieure
sans cesser de réfléchir à tout ce qui s’était produit
ces derniers jours. Dès qu’elle avait commencé à
s’approcher des salles de réception bondées, pour
gagner son trône, elle avait perdu tout espoir de
garder un air normal. Elle savait qu’elle ne pourrait
jamais survivre à un examen approfondi, qu’elle
perdrait la raison si elle tentait de garder ce lourd
secret face à ses sujets. Elle avait donc emprunté un
trajet plus discret pour gagner sa chambre. Son
retour n’ayant pas été annoncé, contrairement à
d’habitude, personne ne l’y attendait. Elle avait été
en mesure de s’y habiller à l’insu de tous et de
prendre quelques précautions.
Sur son ordre, on avait vidé la salle du trône
et les salons attenants, et elle avait poussé un
grognement d’agacement quand on lui avait fait
remarquer que c’était très inhabituel. Siena avait
également conscience que l’on observait sa tenue,
un cafetan de soie aigue-marine, d’un œil
interrogateur, tant il s’agissait d’un vêtement
austère pour quelqu’un comme elle, puisqu’il lui
arrivait aux chevilles et qu’elle avait la tête
recouverte par un capuchon.
Mais c’était la reine, et il était manifestement
évident qu’elle ne tolérerait aucune question, ni
aucune hésitation face à l’un de ses ordres. Elle
avait fait donner congé à toutes ses dames de
compagnie, à ses pages et à ses conseillers,
n’autorisant personne à pénétrer dans sa sphère, à
l’exception des deux femmes qui surveillaient ses
moindres faits et gestes, dans un recoin sombre de
la salle. Elle était parfaitement consciente de leur
curiosité et sentait leurs regards se poser sur elle.
La reine aimait profondément sa condition et sa
cour. Cela ne lui ressemblait pas du tout d’exiger
une telle solitude. Même son garde du corps resta
dans le couloir, plutôt que dans la pièce.
Elle tenta de ne plus y penser, et même de
repousser ses idées noires derrière les portes closes
de la salle du trône, qu’elle arpentait d’un pas si vif
et déterminé.
Syreena observait sa sœur faire les cent pas
avec le même air perplexe que lorsqu’elle l’avait
surprise dans une étreinte pour le moins
compromettante avec le Boucher en personne. Celui
qui avait assassiné leur père. Certes, Syreena avait
tendance à considérer cet acte comme un bienfait, à
l’image de sa sœur et de quelques autres, mais cette
bonne action ne serait jamais suffisante pour
racheter toutes les mauvaises qu’il avait commises
au fil des siècles. Dans chacune des familles de leur
espèce, on avait perdu au moins un proche sous les
coups d’épée du Boucher. Siena avait dû perdre
complètement la raison pour prendre quelqu’un
comme lui pour partenaire.
D’ailleurs, le simple fait qu’elle se soit trouvé
un compagnon était à lui seul suffisamment
incroyable. Même si Syreena était loin de tout
savoir sur sa sœur après avoir passé cent trente ans
au monastère de La Fierté, elle était consciente qu’il
s’agissait d’une femme qui aimait tout maîtriser,
surtout l’image qu’elle donnait de son règne. Elle
l’avait déjà entendue prêcher sur tous les maux
qu’apportaient les mâles hostiles et agressifs, et
déclarer sa haine envers sa propre mère pour avoir
choisi un tel époux et lui avoir permis de tous les
entraîner dans ces trois siècles de guerre noire. Elle
avait juré de rester vierge jusqu’à sa mort et de
transmettre le trône à une femme plutôt que de se
marier avec un homme qui lui arracherait
voracement la moitié de sa monarchie.
Seulement, pour Syreena, cela ne faisait pas
l’ombre d’un doute : sa sœur avait rompu
l’ensemble de ses engagements, et ce avec une
ironie considérable. Elle les avait vus nus, dans les
bras l’un de l’autre, la reine obstinée et insensible et
l’impitoyable destructeur, s’embrassant avec une
ferveur remarquable, tous les deux distinctement
marqués et meurtris par des ébats sans doute
passionnés. Elle avait encore du mal à concilier ce
souvenir avec ce qu’elle savait de sa sœur, avec ce
que celle-ci avait tenté de lui inculquer pendant ces
quatorze dernières années à propos des hommes et
de la mixité des monarchies.
Peut-être Anya aurait-elle une meilleure idée
de la situation, mais elle avait juré de ne partager ce
secret avec personne, pas même avec la sang-mêlé
qui connaissait chaque recoin de l’esprit et du cœur
de la reine. La princesse se retrouvait donc seule
face à son embarras, tentant de comprendre
comment une telle chose avait pu se produire dans
un laps de temps si infime. Naturellement, elle
n’avait jamais tenu compte des préjugés de sa sœur
envers les hommes, car elle-même désirait
ardemment se marier, fonder un foyer et avoir des
héritiers. Elle connaissait l’origine de toute cette
colère et savait que Siena serait un jour contrainte
de réviser son jugement, avec la sagesse de l’âge…
ou la solitude. Mais jamais elle ne l’aurait crue
capable de changer si rapidement d’avis et de
renoncer si vite à toutes ses convictions. La pitié de
Syreena fit progressivement place à de
l’amusement, et elle s’enfonça dans l’obscurité pour
éviter que sa sœur ne puisse lire dans ses pensées et
ne s’offusque de ses sentiments.
Anya entendit Syreena se déplacer, mais
garda le regard rivé sur la silhouette royale qui
arpentait lentement la salle, les bras croisés, comme
si elle cherchait du réconfort, dans un silence
inhabituel. Inquiète, la générale était sur le qui-
vive.
— Ça ne lui ressemble pas du tout d’être si…,
commença Anya, tentant de mettre des mots sur ce
qu’elle voyait, jetant un coup d’œil à Syreena pour
qu’elle lui vienne en aide.
— « Repliée sur elle-même », proposa cette
dernière. D’ordinaire, elle vient directement nous
voir, quand quelque chose la tracasse ou la dérange.
— Que s’est-il passé, à ton avis ? chuchota
Anya.
— Je rien ai pas la moindre idée, mentit sans
sourciller la princesse. On dirait qu’elle est pâle.
Sauf erreur de ma part, elle est victime d’une
insolation.
— Siena ? (Anya poussa un petit cri
d’incrédulité.) Siena n’est pas aussi vulnérable au
soleil que nous.
— Moi non plus, mais je ne suis pas
insensible à ses rayons pour autant. Même ceux
d’entre nous qui résistent le mieux aux insolations
finissent par en avoir les symptômes s’ils restent
exposés trop longtemps, expliqua tranquillement
Syreena.
Elle croisa les bras et sembla entamer
l’examen du motif sculpté à la main, sous ses pieds.
— Il est tout de même étrange qu’elle
revienne à ce point perturbée d’une si longue
période de solitude, lui fit remarquer Anya. Il lui est
forcément arrivé quelque chose.
— Evitons de nous lancer dans des
suppositions hasardeuses. Elle nous expliquera tout
en temps voulu, j’imagine.
La générale se tourna vers elle en plissant
vivement ses yeux de renarde.
— Tu n’as rien vu de particulier quand tu l’as
retrouvée ?
Syreena porta son regard bicolore sur la
sang-mêlé.
— Quoi, par exemple ?
— Je ne sais pas, murmura-t-elle. J’ai juste
l’impression que quelque chose ne tourne pas rond.
Elle ne… sent pas comme d’habitude.
— Si tu le dis trop fort, tu vas vraiment finir
au bout de cette laisse, lui chuchota la princesse, ce
qui fit éclater de rire son interlocutrice. Il nous
suffit d’attendre et d’espérer qu’elle vienne nous en
parler, ajouta-t-elle. Pour le moment, je refuse de
prendre part à tes commérages.
— Mes commérages ont été bien utiles à cette
cour, et plus d’une fois, s’indigna Anya avant de
ricaner doucement. Mais, franchement, en ce qui
concerne les petits secrets de la reine, je suis bien
contente de ne pas être sa conseillère. A en juger
par la manière dont elle a renvoyé la cour, ce qui la
titille est très probablement politique, et ça l’a
visiblement mise dans une colère noire.
Les problèmes politiques, ça tombe dans ton
domaine d’expertise, le mien se limitant à ses tracas
personnels et à ses forces armées. Et, pour une fois,
je suis ravie que sa vie personnelle se limite à pester
contre toi.
— Je saurai m’en souvenir, déclara
sèchement Syreena.
Siena était consciente que ses deux
conseillères les plus proches étaient en train de
chuchoter dans son dos, sans doute à propos de son
attitude. Elle savait que Syreena refuserait de
rompre le serment qu’elle lui avait fait et n’était
donc pas inquiète. Elle n’était pas encore prête à en
discuter avec qui que ce soit. Elle avait déjà
suffisamment de mal comme cela à faire face à la
situation.
Elle continua d’arpenter la vaste salle, se
frottant parfois les mains pour tenter de les
réchauffer, étant elle-même glacée jusqu’aux os.
Elle était dans le pétrin. Cela, au moins,
c’était clair.
Pour commencer, son collier était défait.
Il s’agissait d’un bijou de légende aux
propriétés magiques dont on racontait l’histoire aux
enfants de la communauté lycanthrope dès leur
plus jeune âge. Chaque membre de la famille royale
portait durant toute sa vie l’un de ces intrigants
colliers, tous différents dans la forme et le style, en
fonction du rang de son possesseur et de son
importance. Il s’agissait de casse-tête complexes,
chacun étant conçu pour des raisons bien
particulières. Ils changeaient de taille suivant
l’apparence de leurs détenteurs pour éviter que
ceux-ci ne les perdent, indiquant ainsi leur rang en
permanence.
Il y avait bien d’autres légendes mystérieuses
à leur sujet. D’abord, seuls les membres de La
Fierté pouvaient les attacher. Eux seuls en
connaissaient les secrets et savaient enjoindre les
maillons. Il était ainsi impossible de dupliquer les
insignes royaux ou d’en réaliser des faux, et
personne à l’exception des héritiers légitimes du
trône ne pouvait les porter. Même s’ils étaient en or,
ils étaient enchantés, ce qui les rendait
indestructibles. Ils ne pouvaient donc être brisés ni
par leurs ennemis, ni par des voleurs, ni par les
monarques eux-mêmes, quelle qu’en soit la raison.
Pour ajouter à la difficulté, il était impossible pour
un membre de La Fierté de les ôter, les casse-tête
ne fonctionnant que dans un sens, ce qui rendait
impossible toute tentative de percer leurs secrets.
Toute sa vie, Siena s’était entendu répéter
qu’il n’y avait que deux façons de les défaire. Soit en
décapitant son possesseur…
… soit au contact prédestiné du seul et
unique « partenaire véritable » du monarque.
D’après la légende, seul le compagnon idéal
d’une âme royale était en mesure de défaire le
collier. Celui ou celle qui parvenait à accomplir un
tel acte était destiné à en épouser le détenteur, et il
était inutile d’en débattre. Qui d’autre était mieux à
même de percer les mystères d’un tel casse-tête que
des sages parmi les sages avaient en vain tenté de
résoudre des milliers d’années durant ? Une seule
personne. La personne idéale. Une âme aussi royale
que celle du porteur du collier.
A cette simple idée, Siena sentit son cœur se
soulever, éprouvant un sentiment d’effroi comme
elle n’en avait jamais connu. Maintenant que le
collier était défait, seul un membre de La Fierté
serait en mesure de le fixer de nouveau à son cou.
Ou, si la légende disait vrai, celui qui était parvenu
à l’ouvrir. Il lui était naturellement impossible de
résoudre le casse-tête, ce qui permettait d’éviter
qu’un monarque soit tenté d’avoir la même idée
qu’elle : dissimuler le fait qu’elle avait trouvé un
partenaire.
Son partenaire idéal, si l’on s’en fiait au
folklore.
— C’est complètement insensé, siffla Siena
entre ses dents en faisant demi-tour pour traverser
la salle dans l’autre sens.
Un démon, le partenaire idéal d’une
lycanthrope ? Quelle importance qu’ils soient si… si
compatibles ? Sans même parler d’affinités ou de
sexualité, il ne suffisait pas d’être capable d’avoir de
bonnes parties de jambes en l’air pour pouvoir
diriger des milliers de gens. Elle glissa la main dans
la poche de son cafetan et la referma sur les
maillons du collier. Elle gravit les marches de son
trône et y prit place, lançant un regard noir aux
femmes qui faisaient des messes basses depuis une
bonne minute, à l’autre bout de la pièce.
Syreena saurait peut-être comment remettre
le collier en place. Elle avait séjourné pendant plus
d’un siècle à La Fierté. Peut-être était-elle parvenue
à en percer le secret, pendant tout ce temps. Mais
elle savait qu’il lui était impossible de lui demander
de trahir ses mentors. C’était comme si quelqu’un
venait lui demander de déclencher de nouveau la
guerre. Et à présent plus que jamais elle avait des
raisons de vouloir repousser l’idée d’une telle
abomination.
Non ! protesta-t-elle en silence. Il n’y a pas
plus de raisons aujourd’hui qu’il y en avait avant !
Cela laisserait entendre que j‘éprouve des
sentiments pour… alors que ce n’est pas le cas !
Une seconde plus tard, la reine était de
nouveau en train de faire les cent pas dans la salle.
Il lui fallait trouver une solution à cette
terrible énigme, et vite. Il était hors de question
qu’elle présente à sa cour un démon de si triste
renommée, qu’elle le sacre roi et qu’il s’asseye à ses
côtés ! Un guerrier pareil ? Cette idée allait à
l’encontre de toutes les bonnes résolutions qu’elle
avait prises pour pouvoir guider son peuple vers un
avenir radieux et sans guerre. Elle s’était résolue à
gouverner seule jusqu’à sa mort, et, même si elle
ignorait encore de quelle manière, elle allait trouver
un moyen pour s’en tenir à son plan. Elle se
pendrait avant de participer à une abomination
contre laquelle elle s’était toujours élevée, et plutôt
mourir que de coucher de nouveau avec cet
homme !
Elle se figea net, victime d’une douleur
fulgurante rien qu’en y pensant. Cela l’empêchait
presque de respirer. Elle porta les mains à son
ventre, qui la faisait atrocement souffrir. Elle se
sentait désemparée, désespérée quand elle
envisageait d’abandonner Elijah à tout jamais. Il lui
avait garanti que ce n’était pas terminé, et, que la
déesse lui vienne en aide, elle espérait de tout son
être qu’il tiendrait sa promesse.
Elle se laissa tomber à terre en sanglotant, se
pliant en deux sous les effets de la douleur et du
dégoût de son « auto trahison ». Elle avait
conscience qu’il lui manquait cruellement, qu’elle
mourait d’envie de le serrer dans ses bras, aussi
bien contre elle qu’en elle. Il l’avait transportée très
loin, lui avait fait découvrir des plaisirs inconnus,
et, comme une drogue qui rendrait très vite
dépendant, l’idée de ne plus jamais connaître une
telle sensation lui était insupportable.
Mais il allait falloir qu’elle trouve le moyen
de s’en passer. De rompre ce charme, de défier cette
magie légendaire qui prétendait qu’il était fait pour
elle. Elle ne pouvait pas se laisser dicter son attitude
par son propre corps. Il y avait des milliers de gens
qui comptaient sur elle, qui espéraient qu’elle ferait
les choix les plus judicieux possibles pour leur bien-
être.
Ce qui n’avait pas été le cas quand elle s’était
jetée dans les bras d’Elijah. Malheureusement,
quelques jours auparavant, elle avait choisi de
sauver la vie d’un homme, et il lui semblait n’avoir
pris aucune autre décision par elle-même, depuis.
Elle était déterminée à ce que cela change.
Cela faisait presque deux jours que le démon
et elle s’étaient quittés. Pourtant, elle ressentait
encore sa présence. Anya devait se douter de
quelque chose, même s’il faudrait que la générale de
sang-mêlé puisse s’approcher suffisamment d’elle
pour sentir son odeur. Mais ce n’était pas que cela.
Elle avait l’impression que le guerrier démon la
suivait partout. Parfois, elle s’imaginait sentir son
contact. Dans son esprit. Ou sur son corps. Cela
l’obsédait. Elle ne savait plus s’il s’agissait de
souvenirs ou de fantasmes, mais le résultat était le
même : elle avait sans cesse des bouffées de
chaleur. Si c’était lié à leur union, alors, vraiment,
elle ne voulait plus jamais en entendre parler. Le
simple fait d’y penser la rendit folle, à la fois en
termes d’équilibre mental et d’humeur.
Dès qu’elle serait remise de son insolation,
elle se rendrait à la cour des démons et exigerait de
Noah qu’il résolve ce problème en ordonnant à son
capitaine de ne plus l’approcher.
Après mûre réflexion, elle abandonna cette
idée. Il fallait à tout prix qu’elle évite chaque lieu où
Elijah était susceptible de se trouver. On était à
quelques jours seulement de Samhain, et elle
connaissait suffisamment les démons, grâce à
Gideon, pour savoir qu’en s’aventurant sur leur
territoire durant cette période instable, elle se
jetterait dans la gueule du loup. Il faudrait vraiment
qu’elle évite le guerrier quand son charme déjà
irrésistible serait amplifié par la lune sacrée et
aurait une intensité incomparable.
Dans ces conditions, elle s’estimait incapable
de lui résister.
Elle se releva une fois de plus, les mains sur
son ventre, reprenant sa progression en se frottant
d’un geste apaisant, comme elle en avait pris
l’habitude quand elle était tendue. Mais la sensation
était cette fois différente, plus sensuelle que
réconfortante. Elle se rendit soudain compte que
c’était parce qu’elle sentait son contact sur sa
poitrine, aussi vivement que s’il était encore en
train de s’en occuper. Elle avait l’impression de
deviner ses mains brûlantes sur ses seins, son
ventre et ses hanches, au point de se demander si
quelqu’un n’allait pas finir par y remarquer
l’empreinte de ses doigts. Elle sentait encore sur sa
peau l’odeur musquée de son parfum, et se
demanda si les autres en étaient aussi conscientes
qu’elle. A moins que ce ne soit simplement cette
situation aussi folle qu’intenable qui lui faisait avoir
des hallucinations. Elle avait pris plus d’un bain
depuis qu’ils s’étaient quittés, et, pourtant, elle ne
parvenait pas à s’en débarrasser.
Elle perdait complètement la raison.
Siena traversa de nouveau la salle en
direction de son trône, mais elle fut incapable d’y
prendre place. Il symbolisait trop tout ce qui était
enjeu dans l’immédiat. De toute façon, il lui aurait
été impossible de tenir en place. Elle reprit donc sa
longue marche sous le regard médusé de ses amies.
Isabella se pencha au-dessus d’Elijah,
repoussant ses cheveux détrempés de son front, se
mordant la lèvre d’inquiétude. Depuis qu’il avait
fini par s’assoupir, le guerrier n’avait cessé de rêver
par intermittence, ce qui était plutôt inhabituel
pour quelqu’un qui se trouvait sous l’emprise des
puissants pouvoirs de Gideon. D’ordinaire, ce
sommeil réparateur était plutôt paisible et
permettait de récupérer très rapidement.
Le guerrier n’avait répondu à aucune des
questions que lui avaient posées ceux que son état
de santé général et les indices de son activité durant
son absence, d’après les transes visionnaires de
Bella, rendaient si perplexes. Il avait été
relativement aisé pour l’Ancien de soigner ses
blessures. Le médecin avait passé un certain temps
à extraire méticuleusement toute trace de fer et de
bactéries, ainsi qu’une certaine quantité d’autres
éléments susceptibles d’entraver la guérison du
guerrier. Toutefois, il était lui aussi resté muet
quand les autres l’avaient interrogé sur la nature de
ses plaies et lui avaient demandé s’il avait une idée
sur l’endroit où le démon avait pu passer tout ce
temps. Tout ce qu’il avait daigné leur répondre fut
qu’ils n’auraient qu’à poser la question à l’intéressé
lui-même. Sa remarque s’était révélée suffisamment
énigmatique pour que plus d’un démon se mette à
arpenter le sol de marbre de la grand-salle.
Isabella aurait dû quitter la pièce, Jacob
étant encore à cran à cause de la réflexion qu’elle lui
avait faite. Elle était peut-être en train de pousser
bassement sa patience à bout en passant tout ce
temps au chevet du guerrier. Elle n’avait pas eu
l’intention de s’emporter, mais était ravie que c’ait
été le cas, finalement. Jacob était quelqu’un de
brillant, raffiné et sage, qui jouissait de six cents ans
d’expérience. On aurait été en droit d’attendre de
lui qu’il soit au-dessus d’un sentiment aussi
mesquin que la jalousie.
Elle tentait de comprendre que, n’ayant
jamais connu l’amour avant elle, Jacob n’avait
jamais non plus connu la jalousie. Il était
complètement inexpérimenté dans ce domaine et
avait besoin d’apprendre, comme n’importe qui
d’autre. Mais sa possessivité lui venant d’une nature
inspirée du tempérament et des aptitudes de tous
les animaux de la planète, il s’écoulerait
certainement un certain temps avant qu’il
parvienne à maîtriser cette émotion instable. En
attendant, ça la rendait dingue.
Comme cela faisait plus de mille ans que les
druides avaient cessé de vivre au milieu des
démons, il n’y avait plus que Gideon l’Ancien pour
savoir quoi que ce soit à leur sujet. Lui-même
n’était qu’un gamin, à l’époque, et ne savait pas
grand-chose sur ceux que les siens avaient alors été
déterminés à anéantir. Une grande partie de
l’histoire avait été réécrite, depuis. La vérité était
enfouie au fin fond des bibliothèques démoniaques,
et personne ne s’était encore penché sur le mystère
qui les entourait.
En même temps que leur éradication, le
nombre de cas d’imprégnations avait nettement
réduit. Celles qui concernaient deux démons,
comme avec Legna et Gideon, représentaient un cas
sur un million. Il était à présent acquis que, depuis
toujours, le destin avait prévu que les démons
trouvent leur partenaire idéal chez les druides, les
créatures mêmes qu’ils avaient systématiquement
annihilées mille ans auparavant. C’était inscrit dans
une prophétie qu’ils avaient égarée pendant près de
dix siècles.
Pas de druides, pas d’imprégnations.
Ainsi n’y avait-il plus aucune règle quant à
l’attitude que les démons de la génération actuelle
devaient observer et aux émotions auxquelles ils
devaient faire face au cours de l’imprégnation. Cela
signifiait, malheureusement, qu’ils avançaient à
l’aveuglette, trouvant les réponses à leurs questions
au fur et à mesure. Bella tentait désespérément de
l’assimiler. Jacob était quelqu’un de fort et faisait
preuve d’une grande sensibilité dès qu’il s’agissait
du bien-être de sa femme. Il apprendrait à se
débrouiller, comme elle l’aurait fait à sa place. Elle
n’avait aucun doute sur le fait qu’il accepterait son
aide et finirait par reprendre le dessus. Elle n’aurait
pas dû perdre patience si facilement.
Elle entendit la porte s’ouvrir, derrière elle.
Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et
aperçut une rousse, qui passait la tête dans
l’entrebâillement de la porte. Elle porta un doigt à
ses lèvres et fit signe d’entrer à la visiteuse.
Corrine, la sœur de Bella, et, fait amusant,
également sa belle-sœur, se faufila dans la pièce et,
sans faire de bruit, approcha un siège. Elle se
pencha, de sorte que leurs fronts se touchent
presque, comme elles l’avaient toujours fait dans
leur enfance lorsqu’elles voulaient partager un
secret.
— Je savais que tu serais là, déclara Co’ en
s’emparant de l’une de ses longues mèches rousses
pour la mordiller, comme elle en avait la mauvaise
habitude. Jacob va t’étrangler.
— Occupe-toi de ton mari, je m’occuperai du
mien, rétorqua Bella à voix basse, d’un ton
manifestement amusé. (Son regard violet brillait
d’irrévérence.) D’ailleurs, sans les sermons
quotidiens de Jacob, je m’ennuierais. J’espère que
son frère est un peu plus tolérant.
— Eh bien, Kane a plus de cinq cents ans de
moins que lui et n’a pas été éduqué à l’âge de pierre.
(Elle gloussa doucement.) Il a donc tendance à
avoir des idées un peu plus modernes que son frère.
Isabella esquissa un sourire et chercha
d’instinct à saisir la main de sa sœur. Elles avaient
toujours été très proches, mais, après avoir été si
près de perdre Corrine, un an auparavant, elle avait
établi un lien encore plus fort avec elle.
Comme il en a été fait mention à l’arrivée de
Corrine au château, celle-ci avait, comme sa sœur,
abandonné son apparence humaine pour celle d’un
hybride mi-druide, mi-humain après une brève
rencontre avec Kane, le démon qui lui était destiné.
C’était le contact d’un druide avec un démon
particulier, génétiquement assorti, qui permettait le
déclenchement de ses pouvoirs. C’était également le
cas des druides hybrides. Toutefois, personne ne
connaissait l’existence de tels hybrides avant
qu’Isabella en devienne un, peu de temps après
avoir côtoyé Jacob. Mais, à partir du moment où ils
découvraient leur démon déclencheur, les druides
devaient rester à leur côté de manière continue s’ils
ne voulaient pas tomber malades et « mourir de
faim ».
Corrine avait énormément souffert de ce
manque avant qu’ils se rendent compte de ce qui se
passait. Il lui avait fallu rester des mois auprès de
Kane pour pouvoir se rétablir. Un peu à la manière
dont il fallait que la victime d’un accident grave
suive une rééducation approfondie, Corrine avait
été contrainte de suivre un processus de
convalescence bien plus progressif que d’ordinaire,
et avait fini par retrouver toutes ses forces au cours
de l’année précédente.
Le fait qu’elle ait frôlé la mort avait été le
ciment qui leur avait permis de resserrer des liens
fraternels déjà étroits. De plus, elles s’étaient
souvent tournées l’une vers l’autre, toutes les deux
ayant dû s’adapter au style de vie d’une espèce de
Nocturnes à la culture complexe. Elles s’étaient
également entraidées pour découvrir de nouvelles
façons de maîtriser et d’utiliser leurs capacités.
— Kane sait que tu es là ?
— Non. (Corrine lui adressa un clin d’œil
complice.) Il semblerait que nos deux gaillards
soient en train de dormir. L’un des bienfaits d’être à
demi humain, c’est qu’on n’a pas autant envie
qu’eux de dormir dès qu’il fait jour. Comme ça doit
être affreux de se sentir si apathique que l’on ne
rêve plus que d’une chose, aller se coucher, que l’on
en ait envie ou non.
— Les humains ressentent la même chose.
Pour eux, ce n’est simplement pas réduit aux heures
où il fait jour, et il nous est parfois possible de
repousser l’inévitable. J’ai entendu dire que Gideon
en est arrivé à un point où il peut rester éveillé toute
une journée sans même un bâillement.
— Il est extrêmement puissant, reconnut Co’
d’un ton profondément admiratif. Sinon, tu essaies
d’avoir une prémonition, ou tu te contentes de jouer
les infirmières ?
— Un peu des deux. (Bella se tourna vers
Elijah en fronçant les sourcils.) Je ne l’ai jamais vu
si affaibli. Il est impossible de lui faire dire quoi que
ce soit. Gideon a expliqué à Jacob que les blessures
n’étaient pas récentes, et que celle qu’il a au milieu
de la poitrine a visiblement été soignée pendant
deux ou trois jours avant de se rouvrir. Même si elle
a été pansée et tout, on dirait que lorsqu’il s’est
transformé, il a abandonné le bandage sans faire
attention, ce qui a rouvert la plaie.
— Il a de la chance d’être arrivé jusqu’ici en
vie. Mais c’est une erreur qu’un aîné ne commettrait
jamais, lui fit remarquer Corrine.
— C’est aussi ce que je me suis dit, admit
Bella, approchant de nouveau la tête de celle de sa
sœur. Il lui est arrivé quelque chose.
— Ouais, enfin, ça me paraît évident. Pas
besoin de talents de prémonition pour comprendre
qu’il s’est pris une sacrée raclée !
— Mais non, la réprimanda doucement Bella.
Je ne te parle pas de ça. Mais de ce qui l’a obligé à
se comporter d’une manière si… imprudente. A
commettre des erreurs. Mais je n’ai aucune idée de
ce que ça peut être. Même si je n’arrête pas de voir
ces yeux de chat. C’est tout ce que j’obtiens quand
j’essaie de me concentrer.
— J’aimerais bien pouvoir tailler, mais mes
pouvoirs se limitent à dénicher des druides.
J’arriverai peut-être à lui trouver une partenaire,
mais c’est à peu près tout, gloussa sa sœur.
— Seigneur, ne dis pas ça trop fort, ou tu vas
vraiment le faire tomber dans le coma. Elijah te fuit
depuis qu’on a découvert en quoi consistait ton
pouvoir.
— Noah aussi, ajouta Corrine, ce qui fit
ricaner Bella. Je te jure, j’ai déjà vu des célibataires
qui n’avaient pas le courage de leurs opinions, de
mon temps, mais ces deux-là, c’est le bouquet ! Cela
dit, depuis que j’ai trouvé les druides Miranda et
Yuri, respectivement pour le conseiller Simon et
Yoshabel, la démone médecin, je n’ai eu que deux
demandes en tout et pour tout. Deux, alors qu’ils
sont désormais des milliers à être au courant de
mes capacités.
— Certains se rappellent encore leurs cours
d’histoire sur les guerres druidiques. Il va falloir du
temps, mais ça va revenir. (Bella se frotta les mains,
comme si elle avait froid.) J’aimerais bien être
capable de maîtriser l’arrivée de ces prémonitions.
Pour le moment, j’ai l’impression de jouer à la
roulette russe avec un revolver au barillet à moitié
chargé. Ça fait une demi-heure que je suis là à me
concentrer dans le vide.
— Quand on en a besoin, rien ne se passe, et
quand on n’en veut pas, on est assaillies de toutes
parts. Ça me rappelle les garçons, plaisanta Corrine,
ce qui les fit rire toutes les deux.
— Eh bien, il ferait bien de se passer quelque
chose rapidement. Jacob ne va pas tarder à se
réveiller, et si je suis encore là, je sens que je vais le
regretter !
— Bell ?
Bella et Corrine sursautèrent légèrement et
se tournèrent vers l’homme étendu sur le lit. Elles
se mirent toutes les deux à rougir en se rendant
compte qu’elles avaient presque oublié sa présence.
Mais Isabella se ressaisit aussitôt et alla
s’asseoir sur le bord du matelas, se penchant au-
dessus de lui et lui prenant la main avec un certain
enthousiasme.
— Salut, toi. Qu’est-ce qui te prend de faire
peur à tout le monde, comme ça ?
— Content de te revoir aussi, déclara
sèchement Elijah en levant les yeux vers sa seconde
invitée. Oh, deux filles superbes. J’en ai toujours
rêvé.
— Ha ! Et, te connaissant, ça ne s’est pas
produit que dans ton imagination, hein ? le taquina
Bella. (Il esquissa un sourire aussi espiègle que
prétentieux, ce qui apaisa l’inquiétude des deux
femmes. Bella repoussa de nouveau l’une des
mèches rebelles du visage du guerrier, remarquant
par la même occasion qu’il était toujours aussi pâle
malgré une seconde transfusion.) Comment te sens-
tu ?
— Ça dépend. Tu t’es débarrassée de l’avion
de ligne qui m’est tombé dessus ou pas ?
— Tu plaisantes ? Qui voudrait déranger trois
cents hommes d’affaires sous-payés et sous-estimés
sur le point d’assister à une longue et ennuyeuse
conférence ?
Elijah éclata de rire et lui ôta la main de ses
cheveux. Il lui embrassa brièvement les doigts, son
regard émeraude foncièrement tendre et
reconnaissant.
— Merci, au fait.
— Oh, j’avais simplement peur que ma fille
se retrouve sans futur siddah, si je ne te sauvais pas
la mise.
— Ce qui veut dire que la cérémonie n’a pas
eu lieu ?
— Elijah, gronda Bella. Vraiment ! Pour qui
tu me prends ? Jamais on ne ferait une chose
pareille. Pas tant que l’on ne t’aurait pas retrouvé.
Elle écarta une nouvelle mèche de cheveux
de son front, mais il lui saisit la main.
— Cesse de me toucher, lui demanda-t-il. Je
n’ai vraiment pas envie que ton mari jaloux me
casse la figure.
Il repoussa les mains de la druidesse.
Celle-ci serra les poings et les planta sur ses
hanches d’un air exaspéré.
— Tu sais, avant, j’étais une personne
affectueuse et attentionnée. Il va falloir que mon
mari cesse d’être à ce point déraisonnable et
despotique et qu’il se ressaisisse, Elijah. Quand
allez-vous comprendre, tous autant que vous êtes,
que je ferai toujours ce que je veux et quand je veux,
et que vous pouvez aller vous faire voir si ça ne vous
plaît pas ?!
— Et loin d’ici, vu comme ton mari est
déraisonnable, despotique et jaloux.
— Oh, chuchota Corrine, derrière sa sœur.
Ils se retournèrent tous les trois et
aperçurent le mari en question.
Jacob était adossé au montant de la porte, les
bras croisés. Devinant une lueur d’amusement dans
son regard sévère, Bella poussa un soupir de
soulagement.
— Allons bon, depuis quand tu peux me
surprendre comme ça, toi ? demanda-t-elle en se
levant et en s’approchant de lui d’un bond afin de
pouvoir se jeter dans ses bras.
Heureusement que tu n ‘es pas une bête
sauvage, lui dit-elle en pensée.
Merci de m’avoir pardonné de m’être
montré si stupide, lui rétorqua-t-il sur le même
mode.
Il serra sa petite femme dans ses bras, la
souleva de terre, enfouit son visage dans sa
chevelure soyeuse et éclata de rire. Il redressa
ensuite la tête et porta son regard sur Elijah, par-
dessus l’épaule de son épouse, trahissant à quel
point il était soulagé de constater que son vieil ami
avait repris connaissance.
Il libéra sa femme et s’approcha du guerrier,
prenant place sur le siège abandonné par la
druidesse et croisant les jambes. Bella demeura
derrière lui, les bras sur ses épaules.
— Salut, mon pote. Ravi de te voir en pleine
forme !
— Je te le confirme, soupira Elijah en tentant
de se redresser.
Il porta brièvement la main à sa poitrine et
remarqua la chair rosée à l’emplacement de la
blessure.
— Tu es en état de nous expliquer ce qui t’est
arrivé ? s’enquit Jacob.
Le guerrier acquiesça, aucune des trois
personnes présentes dans la pièce ne semblant
avoir remarqué son hésitation passagère.
— Ruth et Mary m’ont tendu une embuscade,
avec l’aide d’une trentaine de nécromanciennes et
de chasseuses. « L’enfer ne contient pas plus de
furie qu’une femme dédaignée », dit-on… (Malgré
la plaisanterie, Elijah semblait nettement plus
sérieux qu’à son habitude.) Elles ont failli m’avoir.
— Jacob, mesdames…
Tous les regards se tournèrent vers la porte,
juste à temps pourvoir Gideon en franchir le seuil.
— Il ne me semblait pas avoir autorisé les
visites, fit-il remarquer.
S’il y avait bien une chose qu’ils savaient
tous, c’était qu’il valait mieux éviter de contrarier
Gideon à propos du bien-être de ses patients. Ils se
levèrent et prirent aussitôt congé d’Elijah. Jacob
serra brièvement la main de son ami, et les deux
femmes se penchèrent pour l’embrasser et lui
témoigner à quel point elles étaient heureuses qu’il
soit de retour. Ils se hâtèrent de quitter la pièce,
passant devant Gideon, Jacob ne manquant pas de
refermer la porte derrière lui.
Le médecin demeura adossé au mur, à l’autre
bout de la pièce, la tête légèrement inclinée en
observant le guerrier se redresser sur son lit. Elijah
n’était pas idiot. Il savait que l’Ancien avait vu clair
dans son jeu. Mais il n’avait aucune intention de
l’aider de quelque manière que ce soit. Il le
laisserait d’abord abattre ses cartes.
Et Gideon avait tendance à être plutôt direct.
— On s’est occupé de toi pendant au moins
deux jours, commença le médecin. Pourquoi t’es-tu
métamorphosé pour revenir ici, sachant que tu
risquais ta vie ? Tu aurais dû rester où tu étais
jusqu’à ce que tu aies repris des forces.
— C’était impossible.
Elijah détourna le regard suffisamment
longtemps pour attirer l’attention de Gideon. Cela
confirma ce qu’il pensait déjà.
Le guerrier serra le poing en sentant le
regard de l’Ancien se fixer sur lui avec calme et
patience. Pendant un si long sommeil, Elijah était
passé à côté de nombreux détails, ces derniers
jours, mais il se souvenait parfaitement de sa
rencontre avec Siena. Et il se rendit compte que cela
se lisait sur son visage, malgré tous ses efforts pour
le dissimuler.
— Je sais bien que ce ne sont pas mes
affaires, mais je suis également conscient que ton
odeur a changé, et il m’est impossible de faire
comme si ce n’était pas le cas, lui signala Gideon. Et
je connais très bien ce nouveau parfum. Tout
comme je sais reconnaître du sang de lycanthrope
quand j’en vois dans le corps d’un membre d’une
autre espèce.
— Quelqu’un d’autre est-il…
— S’ils l’ont remarqué, ils n’en ont pas fait
mention. Il est possible qu’ils aient fermé les yeux,
mais je ne miserais pas gros là-dessus. (L’air
songeur, il marqua une pause suffisamment longue
pour frotter la jambe de son pantalon, comme pour
se débarrasser d’une peluche invisible.) Il s’agit de
l’odeur de Siena, hein ?
— Cesse de me faire marcher, doc, le prévint
Elijah d’un ton amer. Tu sais parfaitement de qui il
s’agit. Inutile de me poser ce genre de question.
— C’est vrai, reconnut l’Ancien. Si
improbable que ça puisse paraître.
— Laisse-moi te dire que je suis aussi
stupéfait que toi, avoua le guerrier en soupirant. Il y
a pire, Gideon. (Il éclata d’un rire dépourvu de toute
trace d’humour.) La belle reine des lycanthropes ne
veut rien avoir à faire avec moi. Alors, si tu avais
l’intention de lâcher les exécuteurs sur moi pour
avoir enfreint la loi, ou de me faire je ne sais quel
sermon sur la pureté, je prendrais ce fait en
considération, si j’étais toi.
L’Ancien à la chevelure argentée ne répondit
pas tout de suite, préférant étudier le visage du
guerrier, ce qui lui permit de remarquer ses efforts
pour tenter de nier à quel point il était affecté par la
situation dans laquelle il se trouvait.
— Elle n’aura sans doute pas le choix, Elijah,
lui fit-il remarquer avec calme.
— Pardon ? (Le guerrier n’était pas certain
d’avoir bien compris. Il se pencha légèrement,
regardant le médecin droit dans les yeux.) Il va
falloir que tu m’expliques.
— Le destin de Siena est gouverné par des
règles très strictes.
— Ouais, je sais. Un seul partenaire. Une
règle qui, selon elle, ne s’applique pas à un modeste
démon comme moi.
Elijah avait employé un ton pour le moins
narquois, mais il ne s’adressait qu’à son ego
meurtri.
— Je ne crois pas que cette décision lui
appartienne. Le destin…
Le guerrier l’interrompit avec un brusque
éclat de rire.
Il se leva du lit, se débarrassant du drap et
cherchant un pantalon et une chemise dans le
placard. Au moins, ces vêtements-là seraient à sa
taille, puisqu’ils lui appartenaient. Ils les avaient
laissés là les nombreuses fois où il avait été l’invité
de Noah. Il était en train d’enfiler une chemise en
satin blanc moiré quand il se tourna de nouveau
vers Gideon.
— Ne me parle pas de destin, Gideon. Si tu
veux savoir, il craint vraiment, en ce moment.
Il enfonça les pans de sa chemise dans son
pantalon.
— Tu ignores vraiment ce qui s’est passé ?
s’enquit l’Ancien d’un air incrédule.
Cette question fit réfléchir Elijah. Il se figea
alors qu’il était en train de boutonner l’une de ses
manchettes, et se tourna vers l’autre homme.
— Tu peux me faire le plaisir d’éviter les
énigmes ? le pria-t-il sans tenir compte de son cœur
qui commençait à s’emballer.
— Elijah, je crois que tu es le premier démon
que je connais qui est incapable de reconnaître les
effets d’une imprégnation.
Il était enfin parvenu à capter toute
l’attention du capitaine des guerriers.
— D’une « imprégnation » ? Tu as perdu la
tête ou quoi ? (Il éclata de nouveau d’un rire
désabusé.) Entre un démon et une lycanthrope ?
— Aussi improbable qu’une imprégnation
entre un druide et un démon pouvait nous sembler
il y a encore un an, lui fit remarquer Gideon. Mais
voilà néanmoins où nous en sommes.
Le guerrier s’efforça de contenir une montée
inexplicable d’enthousiasme et d’espoir.
— Explique-moi pourquoi tu sembles si
persuadé que… explique-moi, bredouilla-t-il.
— D’une autre manière qu’en t’informant que
ça se voit dans la chimie de ton corps comme le nez
au milieu de la figure ? Que si Jacob était resté là
quelques minutes de plus, il aurait remarqué que tu
étais imprégné de l’odeur d’une femme malgré tous
tes efforts pour t’en débarrasser ? Ou peut-être
devrais-je faire allusion au fait que tu as changé de
couleur de cheveux.
Elijah écarquilla les yeux et se tourna vers le
placard pour se regarder dans le miroir fixé à la
porte.
Effectivement, sa chevelure était désormais
d’une teinte uniformément blonde, identique à celle
de la lycanthrope avec laquelle il avait fait l’amour.
Il était stupéfait que personne ne s’en soit rendu
compte à l’exception de Gideon. Oui, stupéfait.
— Tu avais les cheveux trempés la première
fois qu’ils t’ont vu. Et, franchement, ils
s’inquiétaient bien plus pour ta santé que pour la
couleur de tes cheveux, l’avisa-t-il.
— Merde, chuchota le guerrier en passant les
doigts dans ses boucles ondoyantes. (Bella les avait
même touchés et n’avait rien remarqué.) Mais je
croyais que l’imprégnation modifiait la couleur des
yeux des femmes. Ceux de Siena sont toujours aussi
dorés, je te le garantis.
— L’imprégnation se caractérise par trois
traits distincts, Elijah. Le premier, c’est un désir
incontrôlable entre un mâle et une femelle. Il est
généralement difficile d’y résister très longtemps,
voire impossible durant la période des lunes sacrées
de Beltane et de Samhain, et parfois aux solstices.
(Le démon haussa un sourcil argenté.) Il me semble
qu’il est raisonnable de penser que Siena et toi
remplissez ce critère ?
— Oui, reconnut-il calmement.
— Pour le second signe, même s’il est vrai
que la femelle d’un imprégné prend souvent la
même couleur d’yeux que son partenaire, il s’agit
pat fois de sa couleur de cheveux ou même de ses
pouvoirs. Et la transformation peut se produire
aussi bien chez l’homme que chez la femme. C’est
précisément ce genre de modification que tu as
subi, je te le garantis, insista-t-il en désignant la
chevelure du guerrier. Dans mon cas, Legna a hérité
de la couleur de mes yeux. Quant aux exécuteurs, et
à Kane et Corrine, dans le cas d’une imprégnation
entre un démon et un druide, on assiste au réveil
des pouvoirs de ce dernier.
— Et le troisième, c’est le lien télépathique
qui s’établit entre les deux membres du couple,
acheva le guerrier à sa place. La capacité d’être en
contact permanent avec l’autre. (Il poussa un
grondement de frustration en abattant sa main sur
son front.) Je comprends à présent pourquoi j’ai
l’impression d’entendre encore sa voix. Pourquoi on
semblait tous les deux savoir ce que l’autre pensait
ou ressentait sans avoir à l’exprimer. Je me
demande pourquoi je ne l’ai pas remarqué plus tôt.
— Entre un druide et un démon, il faut du
temps pour que ce lien prenne de la consistance. Il
en va sans doute de même pour tous les imprégnés
d’espèces différentes.
Elijah éclata d’un rire douloureux, et Gideon
sentit une réaction instinctive de sa femme, dans un
recoin de son esprit. Malgré tous ses efforts, elle ne
parvenait pas à se couper complètement de lui, et il
comprit qu’elle avait voulu leur laisser leur intimité.
C’était l’une de ses idées fixes, cette notion
d’intimité, et il n’était pas près de la comprendre.
Ce n’était pas du tout un concept démoniaque, mais
humain. Il avait du mal à saisir d’où elle sortait cela.
— Ne t’inquiète pas, ma douce, la rassura-t-il
doucement. Il s’en remettra, exactement comme toi
quand tu as découvert que j’étais destiné à être ton
compagnon.
— Qui te dit que je m’en suis remise ? le
taquina-t-elle. (Mais il sentit une pointe de tristesse
sous son trait d’humour.) Ça risque de se révéler
très compliqué pour eux, et ce pour plus d’une
raison.
— Comme toujours, admit-il avec douceur.
Il reporta toute son attention sur le guerrier.
Ce dernier s’était approché d’une fenêtre et
contemplait les jardins impeccables.
— Corrige-moi si je me trompe, mais toute
cette histoire n’est-elle pas contraire à la loi ?
s’enquit-il en esquissant un sourire narquois.
— Ç a ne t’a pas empêché de coucher avec
elle, rétorqua Gideon.
Elijah marmonna un juron dirigé contre
l’insensibilité de l’Ancien.
— Tu as réponse à tout, décidément, hein ?
lâcha-t-il.
— Si je suis si direct, Elijah, c’est pour une
bonne raison. La lune sacrée de Samhain n’est que
dans cinq jours. Tu ne pourras pas lui échapper,
cette nuit-là. Tu en es bien conscient, hein ?
Le guerrier répondit par une nouvelle
métaphoie tout aussi truculente. Il était en train de
se laisser gagner par sa mauvaise humeur. Il
s’empara de l’objet le plus proche et le jeta à l’autre
bout de la pièce, où il vola en éclats contre le mur de
pierre.
— Merde ! Bordel ! (Elijah se tourna
brusquement vers le médecin, les poings si serrés
que ses doigts étaient exsangues.) Elle va me haïr !
Tu le comprends, ça ? Tu la connais mieux que
n’importe lequel d’entre nous, et tu sais
parfaitement qu’elle va m’en vouloir à mort !
— Uniquement au début, tenta de le rassurer
Gideon avec une surprenante douceur. Et ce sera
plus de la résistance et de la crainte que de la haine.
Fais-moi confiance.
Elijah comprenait parfaitement ce qu’était en
train d’essayer de lui expliquer l’Ancien. Ce dernier
avait lui-même vécu ce genre de situation. Il avait
dû conquérir sa partenaire à plus d’un titre.
Elle. Ses amis. Sa famille.
A la différence que tous les amis de Legna et
sa famille étaient au courant du caractère
inaliénable de l’imprégnation et savaient qu’il serait
vain de tenter de s’y opposer. Siena en avait peut-
être entendu parler, Gideon et Legna vivant à sa
cour, mais il allait lui être difficile de le vivre
personnellement et presque impossible de
l’expliquer à une population qui ne croyait pas du
tout en ce genre de chose.
— Je ferai tout mon possible pour vous aider,
Elijah, proposa le médecin avec une grande
magnanimité.
C’était celui d’entre eux qui connaissait Siena
depuis le plus longtemps, une réalité dont Elijah
tenta de ne pas s’offusquer. Et si quelqu’un pouvait
lui ouvrir les yeux, c’était bien lui.
— Je te remercie. Et le plus tôt sera le mieux,
Gideon. Il faut que je la voie, que je lui explique.
Avant de finir dans son lit aveuglé par un désir
animal. Il faut qu’elle comprenne. Sinon… (Il se
tourna vers la fenêtre et appuya son front sur la
vitre en soupirant.) Sinon, elle va croire que je veux
abuser d’elle.
Gideon le comprenait mieux qu’il ne le
croyait. Siena était du genre fière et obstinée. Tant
qu’elle refuserait l’inévitable, elle considérerait
comme hostile toute tentative de rapprochement de
la part d’Elijah. Et plus cela durerait, plus il lui
serait difficile de regagner du terrain pour qu’ils
puissent s’entendre. Le pire défaut des
imprégnations, c’était qu’elles se produisaient en
général peu de temps avant ces jours sacrés. C’était
comme si la nature leur offrait quelques jours
auxquels se raccrocher avant de finir par avoir le
dernier mot. Et ce dernier mot ne tarderait pas à
venir.
— Elle m’a découvert dans la forêt, a effrayé
mes assaillantes avant qu’elles puissent m’achever,
m’a emmené à l’abri, a pansé mes plaies, m’a nourri
et s’est occupée de moi. (Il marqua une pause, le
temps de jeter un coup d’œil étonné au médecin.)
Et puis, elle a mis toute ma vie sens dessus dessous.
Quelle belle façon de la remercier ! (Il s’interrompit
pour frotter une trace, sur la vitre.) Et pour Jacob ?
Noah ? La loi ? Tu te rappelles ? « Le chienne côtoie
pas le chat, le chaîne côtoie pas la souris. » Et
encore, ce n’est qu’une loi parmi la dizaine
concernant la pureté.
— Il est impossible de résister à
l’imprégnation, et encore moins de lui échapper.
Donc, si ce genre de chose s’est produit, tu ne peux
guère te le reprocher. Si tu t’en souviens bien, il a
fallu que l’on révise un grand nombre de lois, ces
douze derniers mois. S’il y a bien une chose que
nous avons apprise cette année, c’est que nos
ancêtres avaient tendance à interpréter les
prophéties comme ça les arrangeait. Nous ne
sommes peut-être pas les chiens de ces chats-là,
Elijah. C’est une puissante Nocturne. Elle est
intelligente et tout aussi sujette à ses instincts
bestiaux que nous. Ses traditions sont peut-être
différentes des nôtres, mais les siens célèbrent
exactement les mêmes jours sacrés que nous. Il
s’avérera peut-être que nous ne sommes pas si
différents les uns des autres que nous l’avons
toujours cru.
— Mais Jacob…
— Si ma mémoire est bonne, une nuit, l’an
dernier, tu as empêché Jacob de commettre ce qui,
d’après la loi, était une énorme erreur. Depuis, cette
loi a été modifiée. Notre monde est en perpétuel
changement, Elijah. Aucun de tes amis ne va te
reprocher quoi que ce soit. Nous vivons une époque
de transition. De destinées exceptionnelles. Tu
ferais bien de t’en souvenir. (Gideon baissa la tête et
esquissa un sourire quand son épouse le félicita en
pensée pour son extraordinaire tolérance.)
Toutefois, à ta place, je prendrais soin d’aller en
parler à Noah dès que possible, ajouta-t-il. Il
vaudrait mieux que ça vienne de toi… avant que
quelqu’un d’autre s’en rende compte.
Elijah se tourna vers l’Ancien. Au bout d’un
long moment, il se contenta de hocher la tête.
CHAPITRE 8
Gideon approcha des portes verrouillées du
sanctuaire de la reine, adressant un sourire aux
gardes, les mettant au défi de le contrarier. Les
minotaures avaient déjà eu l’occasion de se mesurer
à Gideon, par le passé, même si ça n’avait pas été
très sérieux, mais cela avait suffi à leur faire
comprendre non seulement qu’il ne fallait pas le
chercher, mais aussi que le démon s’était accordé
des prérogatives auprès de la reine que personne
d’autre n’aurait osé s’arroger. Sans mentionner le
fait que le médecin, s’il le voulait, était en mesure
de se projeter de manière astrale dans les
appartements royaux, se faisant alors aussi
insaisissable qu’un fantôme.
Gideon frappa à la porte et attendit qu’on lui
réponde. Il ne tint aucun compte de la voix de sa
femme, dans son esprit, qui s’extasiait, trouvant
très plaisant de constater qu’il avait enfin saisi
l’importance de ce concept de politesse.
— C’est ce que tout le monde fait quand ça
concerne un membre de la famille royale, lui fit-il
sèchement remarquer.
— Oh, et il n’y a que les membres de la
famille royale qui méritent une telle attention ?
s’indigna-t-elle.
— Les familles royales étrangères, précisa-t-
il.
— Ah, oui, c’est vrai. L’intimité ne fait pas
partie du vocabulaire démoniaque, le railla-t-elle
avant d’éclater d’un rire cristallin.
— Entrez, retentit une voix résignée, à
l’intérieur, pendant que quelqu’un déverrouillait la
porte.
Gideon mit un terme à la discussion mentale
qu’il entretenait avec son épouse et se concentra sur
la mission qui l’attendait. Siena était installée
devant son métier à tisser, envoyant habilement la
navette dans un sens puis dans l’autre avec une
rapidité et un niveau de précision que seule une
personne pourvue de réflexes surnaturels était en
mesure d’atteindre. Elle ne daigna pas lever les
yeux, et Gideon crut en comprendre la raison. Deux
femmes attendaient dans la pièce, mais il était
évident qu’on leur avait ordonné de se tenir à
distance de la reine, et, compte tenu de la mauvaise
humeur de celle-ci, elles semblaient plus que ravies
d’obtempérer.
— Laissez-nous, commanda la reine, le
regard toujours rivé sur son ouvrage, les servantes
se précipitant en dehors de la pièce avant que
Gideon ait eu le temps de refermer la porte.
Trouvez-vous raisonnable d’aller rendre visite à la
reine dans sa chambre au vu et au su de tous ses
sujets, docteur ?
— Je préfère le faire ouvertement plutôt que
sous forme astrale. Ça ferait certainement jaser, et
je ne suis pas certain que mon épouse ferait
longtemps preuve de patience si elle venait à
surprendre de tels commérages. Ambassadeur ou
non, de telles insinuations seraient une insulte non
seulement pour vous, mais aussi pour moi, et il est
peu probable qu’elle le tolérerait.
— Je comprends, lui assura Siena. J’ai appris
à connaître Legna. Elle n’est pas du genre à
supporter les injustices sans rien dire. Ça fait d’elle
une excellente ambassadrice pour votre peuple, et
sa patience en fait une tout aussi bonne pour le
mien. Elle et vous êtes parvenus à faire changer
d’avis plus d’un esprit borné, ces derniers mois,
depuis que vous vous êtes établis parmi nous. (La
reine continuait à faire voltiger sa navette entre ses
fils de chaîne.) Mais j’imagine que vous n’êtes pas
venu jusqu’ici pour me parler de votre femme et des
commérages en vogue à la cour.
— En effet.
— Alors, exprimez-vous, docteur.
— Je souhaiterais tout d’abord savoir pour
quelle raison vous m’appelez « docteur » et non
plus « Gideon », s’enquit-il avec malice.
Elle interrompit ses mouvements de va-et-
vient et garda la navette dans sa main un long
moment, comme pour mieux réfléchir.
— Toutes mes excuses, regretta-t-elle
doucement en mettant de côté son travail et en se
tournant vers lui.
Quand il s’approcha, en revanche, elle se mit
à regarder par terre et sur la droite, serrant dans sa
main le col de sa robe autour de son cou.
— Siena, mes pouvoirs ont peut-être très peu
d’effets sur vous, mais j’ai des yeux et un sens de
l’odorat aussi bon si ce n’est meilleur qu’un grand
nombre de ceux de votre espèce. Je reconnaîtrais le
parfum que vous portez entre mille, et quand je suis
allé soigner celui à qui il appartient, il y a trois
jours, j’ai senti le vôtre sur lui. Inutile d’être un
génie pour comprendre à quel point vous cherchez
à vous dissimuler sous vos vêtements, et à vous
entourer de servantes de sang-mêlé dont le sens de
l’odorat n’est pas surdéveloppé.
— Vous êtes drôlement malin, doc… Gideon,
déclara-t-elle d’une voix volontairement rauque.
Avec un peu de chance, vous allez pouvoir
m’expliquer comment je peux me sortir de ce
guêpier.
Elle redressa la tête, lâchant son col, et
Gideon eut un hoquet de stupeur. Il ne s’était pas
attendu à voir la gorge de Siena nue. Il ne l’avait
jamais vue sans son collier officiel et avait vécu
suffisamment longtemps à la cour pour connaître
l’importance de la légende et du mysticisme qui
entouraient ce gros bijou.
Il ne s’était pas trompé en envisageant l’idée
d’une imprégnation plutôt inhabituelle, mais c’était
encore autre chose d’en avoir si soudainement la
preuve sous les yeux. Une lycanthrope imprégnée
par un démon ? Cela aurait dû être impossible, mais
c’était pourtant bien le cas, aussi simplement que
cela, comme en témoignait la lueur dans le regard
doré de la reine.
Il s’approcha d’elle, la sondant du mieux
possible grâce à son pouvoir, fouillant son
organisme singulier. Sa capacité à soigner les autres
ne lui était que d’une utilité limitée, mais il avait
jadis passé cinq ans à la cour des lycanthropes, et,
durant ce laps de temps, avait appris à faire la part
des choses entre ce qui était normal et ce qui ne
l’était pas.
La marque d’Elijah était partout sur elle. La
magnifique reine payait manifestement très cher le
fait d’avoir été séparée de lui, ces trois derniers
jours. De la même manière que le guerrier en
souffrait. Elle était plus pâle qu’à l’accoutumée,
visiblement déprimée, et, même si elle s’en
défendait, son improbable promis lui manquait
terriblement.
— Si vous voulez me remercier pour le bon
traitement dont vous avez bénéficié pendant tout ce
temps dans les geôles de mon père, je vous en prie,
Gideon, faites en sorte que tout cela se termine.
Sa requête lui sembla aussi désespérée que le
ton incontrôlé de sa voix.
— Je suis puissant, Siena, dit-il doucement,
mais personne ne l’est suffisamment pour maîtriser
le destin. D’après ce que j’ai vu chez Elijah, et
maintenant chez vous, les dés sont jetés, et il ne
vous reste plus qu’à l’accepter simplement.
— « Simplement » ? (La reine se leva d’un
bond et se mit à arpenter la pièce, sa longue robe
soyeuse ondoyant autour de ses mollets et de ses
pieds nus.) Rien n’est simple, dans cette histoire, et
vous le savez aussi bien que moi. Un ambassadeur
des démons, c’est une chose, et encore, mon peuple
a eu énormément de mal à l’accepter, mais un
démon sur le trône des lycanthropes ? On nous
massacrerait sur-le-champ, Elijah et moi, si j’osais
leur imposer une union si monstrueuse. Sans parler
du fait que je suis parfaitement consciente d’avoir
également enfreint une demi-douzaine de lois
démoniaques. Et, si je commençais à vous dire à
quel point je suis scandalisée par toute cette
pagaille, je risquerais d’avoir une attaque !
— Ce que vous avez du mal à comprendre,
Siena, c’est que toutes les lois ont des exceptions.
Chez les démons, l’imprégnation supplante tout le
reste, car il s’agit d’une exigence de la nature dans
sa forme la plus pure, qui, contrairement à la loi,
n’est sujette à aucune interprétation.
— Une « imprégnation » ? (La reine
s’immobilisa, lâchant un éclat de rire incrédule et
portant la main à sa gorge nue.) Une lycanthrope ?
C’est pourtant une maladie démoniaque. Un enfer,
si vous voulez mon avis. Avec tout le respect que je
vous dois, à vous et aux vôtres, Gideon, je crois que
je préférerais passer le restant de mes jours comme
un champignon plutôt que de faire à ce point partie
d’un autre être !
— Ce que vous oubliez, Siena, c’est que
personne n’a le choix.
— Oh, je vous garantis que, jusqu’à mon
dernier souffle, je ferai moi-même mes choix ! lui
rétorqua sèchement la reine en s’approchant de lui,
le regard incendiaire. Il s’agit peut-être d’une force
irrésistible pour vous, démons, mais je suis une
lycanthrope au pouvoir incroyable, et je ferai usage
de toute cette puissance pour combattre… cette
chose ! Une imprégnation ? Ha ! Parlez plutôt
d’« emprisonnement ». Je vous ai vus, votre
compagne et vous, Gideon. Comment faites-vous
pour supporter ce besoin permanent d’être en
présence l’un de l’autre ?
Elle s’interrompit, les joues écarlates, se
frottant le ventre d’un geste distrait. Quand elle se
retourna pour reprendre son trajet dans l’autre
sens, l’étoffe bleu ciel de sa robe s’enroula autour de
ses jambes, ce qui ne gêna en rien sa progression.
— Je suis seule depuis que je suis née, siffla-
t-elle, ne s’adressant même plus à Gideon. (Elle
avait le regard rivé sur le plafond et donnait
l’impression d’exprimer sa fureur à sa déesse.) Mon
père ne voulait pas s’encombrer d’enfants. Il m’a
laissé la guerre en héritage. Enfant, ma sœur était si
souvent malade que je n’avais jamais le droit de
l’approcher. Après qu’elle eut été altérée par un
virus génétique, on l’a envoyée à La Fierté pour y
être éduquée. Ma vie se résume à cette cour. Après
la mort de ma mère, j’ai dû m’en occuper pendant
que mon père allait traquer vos semblables aux
quatre coins de la planète pour se battre avec eux.
Sans rime ni raison. Uniquement par haine, à cause
de ses préjugés.
» Toute ma vie, j’ai vu des gens arriver à la
cour et la quitter, sans jamais s’approcher de moi.
Ça a toujours été comme ça depuis toute petite.
Cette cour et tous ceux qui en faisaient partie. On
me considérait comme une reine, mais je n’étais
encore que princesse. En un sens, pendant près de
cent cinquante ans, j’ai gouverné mon peuple sans
l’aide de qui que ce soit. Je ne me marierai jamais,
même si vous et votre imprégnation croyez pouvoir
m’y contraindre ! Je n’imposerai jamais à mon
peuple un tel, blasphème et une telle insulte envers
notre trône.
» Même s’ils acceptaient d’avoir un démon
pour roi, croyez-vous qu’ils consentiraient à ce que
ce soit celui qu’ils appellent le « Boucher » ? La paix
pour laquelle nous avons tant œuvré serait aussitôt
réduite à néant. Franchement, déjà que les miens
n’ont guère apprécié que je me couche devant les
démons, il y a fort à parier qu’ils s’opposeront à ce
que je couche avec l’un d’eux !
— Etes-vous catégorique, à ce sujet ? Etes-
vous certaine que c’est la réaction de votre peuple
qui vous effraie le plus ?
— Qui m’« effraie » ? (Siena s’immobilisa, fit
brusquement demi-tour et lui lança un regard noir.)
Vous êtes venu chez moi, dans mes appartements
privés, pour m’insulter ?
— Si vous voulez le voir comme ça…
Toutefois, inutile de vous donner tant de mal pour
me faire partir. Il vous suffit de me le demander, et
je prendrai aussitôt congé.
Gideon observa méticuleusement la reine,
conscient de l’attention que lui portait Legna, dans
son esprit. Furieuse, Siena serrait les poings, et
tremblait de rage. Capable de voir et d’entendre
tout ce qui se passait par l’intermédiaire de son
époux, Legna prit conscience de la précarité de la
situation.
— Votre condescendance ne fait que m’irriter
davantage, docteur. Vous voulez que je vous donne
congé ? Considérez que c’est chose faite. Vous et
votre fouineuse de femme pouvez vous considérer
comme exclus de cette cour jusqu’à nouvel ordre !
— Siena, la prévint doucement Gideon. Dans
quelques jours, vous regretterez d’avoir agi si
bêtement.
— Sortez ! (Les cris de Siena attirèrent les
gardes dans l’embrasure de la porte.) Dehors ! Je ne
tolérerai pas votre présence une seconde de plus !
Les gardes, voyant leur reine hors d’elle, se
moquèrent du fait que Gideon était un combattant
terriblement talentueux et qu’il avait déjà eu le
dessus sur eux. Ils défendraient l’honneur de leur
monarque jusqu’à leur dernier souffle. Le poil
hérissé et les narines dilatées, ils exprimaient
clairement leurs intentions.
Gideon écouta la petite voix dans son esprit,
sa femme ayant des talents de diplomate
exceptionnellement efficaces. Le côté direct de
l’Ancien exaspérait souvent ses interlocuteurs, et
sans doute avait-il commis une erreur en se
dispensant de l’approche en douceur de Legna.
Mais, n’ayant jamais vu la reine se conduire de
manière déraisonnable, il ne lui était pas venu à
l’esprit qu’elle en était malgré tout capable. Il tint
compte des suppliques de Legna et adressa un salut
respectueux à la reine.
— Comme vous voudrez, se contenta-t-il de
dire doucement, un instant avant que sa femme le
téléporte, l’empêchant par la même occasion de
faire preuve d’un quelconque mouvement d’humeur
qu’il viendrait lui aussi à regretter par la suite.
Siena se tourna vers ses gardes.
— Dans une heure, vous prendrez une unité,
et vous irez chez eux pour vérifier qu’ils sont bien
partis. S’ils sont encore là, vous les ferez se hâter,
mais je refuse qu’il leur soit fait le moindre mal.
Vous ne toucherez pas à un seul de leurs cheveux,
vous m’avez compris ? N’interprétez pas cela
comme une séparation hostile, mais comme une
simple prise de distance temporaire pour que je
puisse me concentrer sur des affaires d’Etat sans
être gênée par la présence de démons.
— Majesté, répondirent les gardes en
acquiesçant et en la saluant prestement avant de
prendre congé et de regagner leurs postes devant
ses appartements.
A peine eurent-ils refermé les portes qu’elle
les rouvrit si brusquement qu’elles allèrent heurter
leurs butoirs avant de se refermer toutes seules sur
son passage.
— Syreena ! Anya ! Suivez-moi sur-le-
champ ! mugit la reine dans le couloir, son appel se
répercutant contre les murs de pierre, ce qui fit
sursauter plus d’un serviteur.
La princesse et la générale de l’unité d’élite,
qui se trouvaient non loin, surgirent derrière elle et
la suivirent dans la salle du trône déserte, Siena
continuant à en interdire l’accès. Dès qu’elles
eurent refermé les portes, elle se tourna vers elles.
Son unique famille. Pour la première fois depuis
des jours, elle croisa leurs regards intrigués, ce qui
les fit réagir avec une certaine surprise, comme elle
s’y attendait.
— Aucun commentaire, ordonna sèchement
Siena en se débarrassant de sa robe-chasuble et en
s’en écartant.
Poussant un soupir de soulagement, elle
secoua sa chevelure et ajusta la petite robe simple
qu’elle portait en dessous.
Syreena s’était attendue à cette révélation,
mais, en apercevant la gorge nue de la reine, Anya
écarquilla les yeux. Elle donnait l’impression de
lutter de toutes ses forces pour résister à l’envie
d’ouvrir grand la bouche, avec succès, ce qui fut
tout à son honneur.
Siena les mit rapidement au courant de la
situation, le tout en faisant les cent pas, avec
l’énergie de quelqu’un qui mourait d’envie d’en
découdre. Naturellement, c’était uniquement pour
Anya qu’elle faisait cela. Syreena conserva une
attitude neutre, même quand la sang-mêlé se
tourna vers elle d’un air soupçonneux en plissant
ses yeux noirs.
— J’ai décidé de lutter contre cette prétendue
fatalité. Syreena, tu vas aller à La Fierté. Ces grands
érudits trouveront certainement le moyen d’en
annuler les effets. Mis à part les légendes et les
imprégnations, tout ne peut pas être entre les mains
des conteurs et de ce destin dont les démons sont si
fiers. Dis-leur qu’ils n’ont que quatre jours. Fais-
leur bien comprendre que tout remède sera bon par
rapport au désastre qui s’annonce. Je suppose qu’ils
seront obligés de tomber d’accord avec moi quand
ils prendront vraiment conscience de l’identité de
celui qui deviendra leur roi s’ils échouent. Ne
reviens que lorsque tu les auras poussés dans leurs
derniers retranchements.
» Anya, je te confie la mission d’aller
chercher la mistrale du nom de Chant-du-Vent et
de la ramener ici. Elle vit à Brise Lumineuse, dans
la banlieue parisienne, et tu devrais la trouver là-
bas. Elle n’aime pas les étrangers et refusera
certainement de quitter son pays, mais n’hésite pas
à la supplier de ma part. Elle viendra pour moi.
Elle hésita le temps de se frotter les tempes.
Il était évident que tous ces bouleversements contre
lesquels elle se battait lui causaient énormément de
stress, ce à quoi elle n’était pas du tout habituée.
Elle avait toujours géré son règne avec l’aisance de
l’assurance de ses certitudes et de la clarté de son
instinct. Le stress et le doute ne faisaient
habituellement pas partie de son vocabulaire.
Jusqu’à présent.
— Je ne comprends pas, intervient Anya, l’air
confus. Qu’attends-tu donc d’une étrangère ? En
quoi une mistrale pourra-t-elle bien nous aider ?
Siena adressa un regard glacial à la générale
de son unité d’élite.
— Tu n’es pas là pour poser des questions,
générale. Tu es là pour m’obéir aveuglément. Vas-y,
et tout de suite, si tu ne veux pas que je me tourne
vers quelqu’un qui saura mieux exécuter mes
ordres !
De toute sa vie, Anya n’avait jamais vu la
reine de si mauvaise humeur. Heureusement qu’elle
avait l’habitude de réagir automatiquement à ses
ordres, car la moindre hésitation aurait pu être
préjudiciable à sa carrière. Elle obtempéra aussitôt
et s’éloigna sans se poser de nouvelle question. Elle
laisserait Siena aux soins de Syreena, la seule qui ne
pouvait pas être exclue de la cour sur un coup de
tête.
Dès que la sang-mêlé eut quitté la pièce,
Syreena se tourna vers sa sœur.
— Je n’ai pas besoin d’aller à La Fierté,
Siena, et tu le sais aussi bien que moi. Quelles que
soient les circonstances, ils refuseront de violer une
promesse à laquelle ils sont fidèles depuis des
milliers d’années.
— C’est possible, mais tu iras quand même,
et tu essaieras.
— Et ils comprendront alors ce que tu as fait.
Quand ils auront rejeté ma demande, ils exigeront
que tu mettes ton compagnon sur le trône, Siena.
Quelle que soit son identité. Tu n’auras plus le
temps de faire quoi que ce soit.
— Si je ne parviens pas à résoudre ce
problème avant Samhain, je n’aurai plus le temps
de rien, de toute façon.
Siena sembla soudain se dégonfler, se
couvrant le visage à deux mains en tentant de
retenir ses larmes. Elle prit de profondes
inspirations, se dirigeant soudain vers son trône et
y prenant place, incapable de rester debout une
minute de plus.
— Qu’ai-je fait, ma douce déesse ? demanda-
t-elle d’une voix rauque, serrant ses mains
tremblantes entre ses genoux. Je ne peux pas,
Syreena. Je ne peux pas me laisser diriger par un
homme. Et quel homme ! C’est un guerrier jusqu’au
bout des ongles ! A ses yeux, il n’existe que la guerre
et les intrigues de palais.
— Comme pour Anya, lui fit remarquer
Syreena. Et, pourtant, elle occupe une place de
choix dans ta vie. Elle a ta confiance et ton cœur.
Siena éclata d’un rire jaune, hochant la tête
en guise d’acquiescement, une larme roulant sur sa
joue.
— Et crois-tu une seule seconde que je
pourrai trouver tout ça dans les bras d’un démon ?
C’est ma façon de traiter Anya qui a permis que les
sang-mêlé soient mieux considérés. En ira-t-il de
même si je couche avec le guerrier et si je lui offre
mon cœur ? Est-ce que c’est ça (elle tira le collier de
sa poche) qui va choisir à ma place celui que je dois
aimer ? Est-ce que ce sont de l’or, des pierres de
lune et cette maudite magie qui vont déterminer
l’identité de celui qui dirigera ce pays à ma mort ?
Je veux que ce soit toi, Syreena. Une femme. C’est le
cœur d’une femme qui doit mener cette société vers
l’avenir. C’est ce qui a toujours été prévu. C’est la
raison pour laquelle le trône est transmis à la fille
aînée et non au fils aîné.
— Aucune femme ne peut vraiment savoir
tout ce dont elle a besoin pour diriger un pays si elle
n’a jamais su ce que ça signifiait d’aimer quelqu’un.
De s’occuper d’un enfant. De considérer son
compagnon comme son égal.
— Jusqu’à présent, j’ai l’impression de plutôt
bien m’en tirer, l’interrompit sèchement Siena.
— Vraiment ? Tu as pourtant une façon bien
singulière de t’arranger avec la loi et la cour. Tu
maudis notre père pour son intolérance, tu
condamnes les nôtres quand ils ont ce genre
d’attitude, mais ne vois-tu pas ce que tu fais ?
(Syreena alla s’asseoir aux pieds de sa sœur, ôtant
ses mains glacées d’entre ses genoux et les serrant
entre les siennes, brûlantes.) J’ai vu ton parti pris, à
la cour : tu te ranges bien plus souvent du côté des
femmes que de celui des hommes. Quand ce sont
deux mâles qui sont impliqués, tu perds patience, et
tu n’es plus si attentive. Tu essaies. Je sais que tu
essaies, la rassura-t-elle quand la reine détourna le
regard, incapable de faire face à la réalité dans les
yeux de sa sœur. Tu as un très grand besoin
d’impartialité, mais, comme n’importe qui d’autre,
tu es le produit de ton passé. Tu n’es
qu’« humaine », à défaut d’un terme plus
approprié.
Pour une raison ou pour une autre, cela fit
rire Siena.
— Parfois, je regrette que ce ne soit pas le
cas. Je te jure, Syreena, il m’arrive d’envier Anya, de
temps à autre. C’est la combinaison parfaite entre la
femme et l’animal. Elle, au moins, ne se bat pas
avec ses deux moitiés… ses trois moitiés…
Elle éclata de nouveau de rire, imitant sa
sœur.
— Ses cinq moitiés ? suggéra Syreena.
— Oui, convint Siena en se penchant vers sa
sœur et en portant leurs mains jointes vers ses
lèvres. Oui, c’est vrai. Je me plains beaucoup, en ce
moment, mais il est incontestable qu’il y a toujours
quelqu’un qui souffre de problèmes plus graves que
les siens. Tu as subi ça toute ta vie, tiraillée entre
toutes tes facettes…
— Je l’ai supporté dans une serre, Siena. Le
monastère, c’est vraiment un monde à part. Tu as
vécu aux prises avec la réalité, en t’efforçant
d’esquiver notre père et tout ce que tu exécrais à
son sujet, y compris les tentatives d’assassinat
quand il a découvert ce que tu pensais des démons.
Il est impossible de savoir qui a eu l’existence la
plus difficile. Ce serait comme le fait de comparer
des pommes et des oranges.
— Des chats et des chiens, lui accorda Siena.
— Des démons et des lycanthropes, insista
Syreena. Même si, en me fiant à tout ce que tu as pu
dire, je les soupçonne de ne pas être si différents
que nous pourrions l’espérer. Et s’il y a quelqu’un
qui peut combler ce fossé, c’est bien toi. Tout le
monde t’adore, ma chère sœur. Tâche de t’en
souvenir. Tu n’as jamais caché ton ouverture
d’esprit envers les semblables du guerrier. Tu serais
surprise de savoir à quel point notre peuple adhère
à tes idées.
— Je voudrais bien te croire, si seulement
j’étais moi-même capable d’accepter une telle
situation. Si c’est si difficile pour moi…
— Ce n’est pas uniquement la race de ton
partenaire potentiel qui te tracasse, Siena. Ça va
beaucoup plus loin que ça.
La reine acquiesça, trop franche pour
pouvoir mentir à quelqu’un d’autre qu’à elle-même.
— Tu as raison, naturellement. Tu veux me
rendre un service, Syreena ?
— Tu veux que j’aille retrouver Anya pour lui
présenter tes excuses les plus plates ?
Siena acquiesça en éclatant de rire.
— Et les ambassadeurs des démons ?
— Oh… merde…
— Ne crains rien, ma reine. Je vais me
charger de ça aussi. Et tes gardes ne feront aucun
commérage. Ce n’est pas leur genre.
— Tu crois qu’ils ont suivi mes ordres ?
— Je ne serais pas surprise qu’ils aient traîné
les pieds jusqu’au dernier moment, espérant que
leur souveraine, d’une humeur étrangement
capricieuse, revienne à la raison. Mais je vais m’en
occuper tout de suite. Je suis sûre qu’Anya prend
tout son temps pour faire ses bagages, de toute
façon.
Syreena se leva et se pencha pour embrasser
sa sœur, qui s’était considérablement calmée, avant
de lui lâcher les mains.
— Nous finirons par trouver une solution,
Siena, lui promit-elle. Toutes les trois. Exactement
comme la trinité de la déesse. La sagesse, la force, et
la nature, associées dans une parfaite harmonie.
La princesse se retourna et partit accomplir
son devoir, laissant Siena seule sur son trône, avec
suffisamment de matière à réflexion.
— D’accord, Elijah. Si c’est encore une de tes
plaisanteries, tu ferais bien de me le dire tout de
suite.
Le guerrier se tourna vers son roi, le regard
maussade, s’assurant que Noah comprenne à son
air qu’il ne s’agissait nullement d’une plaisanterie.
— J’avais peur que tu me dises ça, soupira
Noah en s’asseyant et en frottant ses tempes de
nouveau battantes. Siena. De toutes les femmes du
monde, il a fallu que ce soit elle !
— C’est drôle, c’est aussi ce que je me suis
dit, lui rétorqua-t-il en reposant son verre de lait de
tigresse et en se tournant vers le feu que Noah
contemplait souvent des heures durant pour
s’éclaircir les idées.
— Tu vas enfreindre une demi-douzaine de
lois, si tu fais ça.
— Tu as l’intention de lâcher Jacob à mes
basques ?
— Non. Mais il faudra que je le prévienne, lui
signala le roi. Ensuite, il faudra que j’en informe le
Conseil.
— Pourquoi je savais que tu allais me dire
ça ? soupira Elijah. J’adore l’idée que l’on puisse
débattre de ma vie privée au Conseil.
— Estime-toi heureux d’y avoir autant
d’amis. Et, avec Jacob, Gideon et moi de ton côté, ce
ne sera pas un problème. Toutefois, si je prenais la
décision moi-même, on m’accuserait de
favoritisme, et je n’aurais pas le plaisir de voir tous
ces conseillers grincheux te harceler. (Il lui adressa
un petit sourire.) Et s’il y a bien une chose que j’ai
apprise sur Siena pendant notre courte relation,
c’est qu’elle peut se montrer très obstinée, même
quand elle a très peu de chances de parvenir à ses
fins. Crois-moi, mon ami, le combat que tu
t’apprêtes à livrer risque d’être très rude.
— Alors, ça tombe bien que je sois ton
meilleur guerrier, hein ? répliqua le démon, un
sourire féroce lui barrant le visage.
— Tu sais, quelque chose me dit que tu vas
adorer, lui avoua étrangement Noah.
— Tu sais, je crois que tu as raison. Et plus
que tu ne l’imagines, Noah.
— Hmm, je ne sais pas pourquoi, mais je n’en
doute pas un seul instant. C’est une femme…
remarquable.
Le roi n’en dit pas davantage. En faisant des
remarques plus osées sur la partenaire d’un autre
homme, il aurait potentiellement risqué sa peau.
S’il avait retenu quelque chose de l’année qui venait
de s’écouler, c’était bien le caractère possessif qui
accompagnait souvent les imprégnations. Et, même
si Elijah était son ami, il n’avait aucune envie de le
pousser à bout.
— A présent, ajouta-t-il aussitôt, parlons de
ces rebelles et de ce que tu envisages de faire à leur
sujet.
— Moi ? C’est à Jacob de maintenir l’ordre. A
Jacob et à Bella.
Le guerrier ne parvint pas à le berner avec sa
manière désinvolte de rejeter la question.
— Et je suppose qu’il ne t’est jamais venu à
l’idée d’aller te venger un peu pour ce qu’elles t’ont
fait ? lui demanda Noah d’un air entendu.
— Maintenant que tu en parles…
CHAPITRE 9
Siena arpentait lentement les salles de son
château, ainsi que les galeries souterraines aux
parois et aux plafonds sculptés depuis une éternité
des œuvres des tailleurs de pierre. Chaque nouveau
monarque occupait une nouvelle aile de l’édifice et
immortalisait son passage grâce à des réalisations
qu’il jugeait représentatives de sa personnalité et de
son règne. Il fallait en général des siècles pour
accomplir de telles œuvres, mais il était fascinant
d’observer l’avancement des travaux année après
année.
C’était une tradition fort plaisante. Cela
signifiait qu’elle n’était pas obligée de loger dans les
appartements où sa mère avait trouvé la mort et où
son père avait eu ses rêves morbides. Même s’il n’y
était pas resté longtemps.
C’était à présent à ses propres rêves qu’elle
tentait d’échapper.
Ceux qui mettaient en scène le guerrier blond
qui était parvenu, sans qu’elle sache vraiment
comment, à s’approprier son corps, son esprit et
son âme.
Cela faisait deux jours qu’elle s’était
emportée de façon si inhabituelle devant ses amis,
sa famille et ses confidentes. Elle n’était pas encore
allée voir Gideon et Legna pour s’excuser auprès
d’eux pour son comportement. Franchement, elle se
sentait incapable de se concentrer pendant une
minute, le temps que cela lui prendrait pour
présenter des excuses acceptables.
Non. Elle était trop malade.
« Malade » était le seul terme qu’elle avait
trouvé pour décrire son état. Elle était à plat,
léthargique. Des sensations qui lui étaient si
étrangères qu’elles lui donnaient le vertige. Et
encore, il s’agissait des uniques symptômes qu’elle
acceptait de reconnaître.
Ce qu’elle refusait d’admettre, c’était sa peau
brûlante, ses montées d’adrénaline sporadiques et
ses envies aussi soudaines qu’exaspérantes de fuir.
De courir jusque dans ses bras d’acier et ses mains
puissantes. Et cela allait de mal en pis. Syreena lui
avait affirmé que c’était parce qu’elle n’était pas
censée rester si longtemps séparée de son
partenaire, mais elle refusait de se croire capable de
tels sentiments.
En outre, elle avait constamment
l’impression qu’il lui chuchotait à l’oreille.
Elle se rappela que Gideon et Magdelegna
avaient établi un lien mental et que l’Ancien lui
avait expliqué qu’il était commun pour les couples
d’imprégnés de partager une telle intimité. Mais
l’idée que quelqu’un puisse lire dans ses pensées lui
était insupportable.
Insupportable et agaçante.
Elle s’était surprise à lui lancer quelques
avertissements rageurs, juste au cas où il aurait été
présent dans son esprit. Et, parfois, elle avait le
sentiment d’entendre en réponse son maudit rire
plein de suffisance.
Il ne restait que cette nuit-là et une autre
avant Samhain.
Et elle en était consciente jusqu’à la dernière
molécule de son être.
Elle porta la main à son cou, le retour de son
collier étant la seule nouvelle qu’elle jugeait
rassurante. Il lui en avait naturellement coûté le
sacrifice d’affronter La Fierté et d’étaler au grand
jour sa vie sexuelle plutôt débridée. Ils avaient
accepté de refermer les maillons du collier et de
prendre un peu de temps pour réfléchir aux
retentissements que cette situation pourrait
engendrer avant d’en débattre publiquement.
Mais Siena connaissait déjà leur point de vue
sur la question.
A leurs yeux, le collier était la preuve que, si
improbable que cela puisse paraître, le guerrier
démon était le partenaire idéal pour Siena. Sinon,
elle n’aurait éprouvé aucune attirance sexuelle
envers lui. Elle ne lui aurait pas offert sa virginité.
Et, s’il ne s’était agi de celui auquel elle était
destinée, il n’aurait certainement pas pu lui ôter son
collier enchanté.
Elle s’appuya de tout son poids contre l’une
des « fenêtres » souterraines sculptées dans le
couloir où elle se trouvait. D’après la légende, le
château faisait des kilomètres de long et l’on y
comptait plus de pièces, de réduits et de passages
qu’il était possible d’en parcourir en une seule vie.
Cela en disait long, compte tenu de l’espérance de
vie moyenne des individus de son espèce. Elle avait
perdu le compte du nombre de fois où elle s’était
perdue dans ces galeries, quand elle était enfant.
Ces fenêtres sans vitres qui ressemblaient
plus à des voûtes qu’à autre chose donnaient, bien
des étages plus bas, sur les demeures qui se
trouvaient à l’extérieur du château. Ces bâtisses
étaient elles aussi protégées par le plafond de la
caverne, contre lequel se répercutait le bruit produit
par leurs occupants. A l’époque, c’était le seul
moyen qu’elle avait trouvé pour appeler à l’aide.
Mais, depuis qu’elle avait appris à se
métamorphoser et à se servir de son flair pour
retrouver sa propre piste, elle ne s’était plus jamais
perdue.
Pas au sens propre du terme, du moins. Au
sens figuré, elle était perdue comme jamais.
Une brise souterraine se leva, lui donnant la
chair de poule. Quand elle commença à frissonner,
elle se frotta les bras et reprit sa progression pour
tenter de se réchauffer.
Elle se trouvait dans les salles les plus
reculées du château, et cela faisait plusieurs heures
qu’elle n’avait pas vu âme qui vive. Elle avait donné
congé à son garde du corps et à ses amies vigilantes,
qui s’étaient rendues disponibles pour elle à chaque
instant, au cas où elle aurait souhaité leur confier
ses impressions du moment. Anya et Syreena
étaient vraiment formidables, et elle saurait les en
récompenser dès qu’elle se serait sortie du pétrin
dans lequel elle se trouvait.
Elle était donc absolument seule, et elle en
fut incroyablement soulagée.
Une nouvelle brise fraîche se leva derrière
elle, soufflant dans les pans de sa robe courte, et
s’engouffrant dans sa chevelure. Elle soufflait si fort
que la reine dut s’immobiliser, au moment même
où elle vit apparaître des bras musclés autour de sa
taille.
Elle sursauta et le souffle glacial fit place à
une chaleur masculine qui ne lui était pas inconnue.
Elle s’appuya contre le torse de l’homme, se laissant
caresser le ventre.
— Elijah, chuchota-t-elle en fermant les yeux,
gagnée par une soudaine vague de soulagement.
Dans son étreinte, elle sentit chacun des
nerfs et chacune des hormones de son corps revenir
à la vie, et se laissa griser par la force de ce
sentiment.
Le guerrier posa les mains sur ses hanches et
lui fit faire volte-face. Il l’attira contre lui, et, quand
elle leva la tête pour l’embrasser, il lui dévora
sauvagement la bouche. Elle n’avait pas pu s’en
empêcher. Pas après tous ces jours de privation. Et,
pourtant, sa faiblesse la fit souffrir horriblement, et
des larmes de frustration lui montèrent aux yeux.
C’était exactement comme dans son
souvenir. Elle s’était toujours rappelé avec netteté
leurs étreintes et leurs baisers. Leur chaleur, leur
parfum musqué et le goût délicieux de ses lèvres
audacieuses. Il avait à présent les mains sur ses
fesses, la soulevant d’un mouvement qu’elle ne
pouvait qualifier que de désespéré.
Elijah n’avait pas eu l’intention de se jeter
sur elle de cette façon, mais, dès qu’il avait senti sa
proximité, le parfum de sa peau et de sa chevelure,
il n’avait pu se retenir. Il savoura le goût de cannelle
de sa bouche, poussant un gémissement de plaisir
et de soulagement quand elle referma les mains sur
l’étoffe de sa chemise et mêla son corps au sien avec
une certaine perfection. Il attira ses hanches contre
les siennes, ne lui laissant aucun doute quant à
l’effet qu’elle lui faisait. Il la sentit osciller de
manière merveilleuse sous l’assaut de son corps et
de ses baisers ravageurs.
Tout était parfait. Elle lui avait cruellement
manqué. Il savait également à quel point elle s’était
sentie en manque, en son absence.
Elle fut la première à mettre un peu de
distance entre eux en rompant leur baiser et en
renversant complètement la tête pour prendre une
inspiration, profonde mais brève.
— Oh, non, gémit-elle d’une voix rauque en
secouant la tête, laissant sa chevelure effleurer les
bras du guerrier, autour de sa taille.
Même ses cheveux la trahirent, tentant
avidement de s’enrouler autour des poignets et des
avant-bras du démon, refermant leur piège sur lui
avec une certaine efficacité, juste au cas où il aurait
l’idée invraisemblable de la repousser. Elle releva la
tête et ouvrit ses yeux débordant de désir et
d’angoisse.
— Ce n’était pas ce que je voulais, lui
chuchota-t-elle en posant le front sur sa poitrine
quand son regard se fit trop intense pour qu’elle
puisse le soutenir. Pourquoi ne me laisses-tu pas
m’en aller ?
— Parce que ça m’est impossible, répondit-il
en libérant l’une de ses mains de la chevelure de la
reine pour pouvoir lui saisir le menton et la forcer à
le regarder. Tout comme à toi.
— Je déteste ça, parvint-elle à articuler
malgré sa souffrance, clignant rapidement des yeux
tandis qu’ils s’emplissaient de larmes de
frustration. Je déteste ne pas être en mesure de
maîtriser mon propre corps. Ma propre volonté. Si
c’est ça, être imprégné, c’est une faiblesse que
j’exécrerai jusqu’à mon dernier souffle.
Puis elle le repoussa, donnant une fin de
non-recevoir à chacune des terminaisons nerveuses
de son corps qui l’imploraient de retourner sur-le-
champ dans ses bras. Toutefois, elle ne put reculer
que de quelques pas, car sa chevelure était encore
enroulée autour de son poignet levé, obligeant le
guerrier à la suivre… comme s’il n’en avait pas eu de
toute façon l’intention.
Quand elle se rendit compte qu’elle était dos
à une fenêtre, elle commença à céder à la panique.
Mais elle comprit qu’il était peu probable que qui
que ce soit les aperçoive, parce qu’ils se trouvaient
trois étages au-dessus des maisons et de leurs
occupants.
— Tu parles d’une faiblesse, alors que moi,
affecté comme je le suis pourtant, je préfère appeler
ça de la force.
Son onctueuse voix de baryton se répercuta
contre les parois, autour d’elle, ce qui la fit
sursauter d’inquiétude. Elle le saisit par le poignet
et l’entraîna plus loin dans le couloir obscur, où il y
aurait moins d’écho.
— Que fais-tu là ? Et ne rejette pas la faute
sur un jour sacré qui n’est pas encore là.
— Je n’ai pas l’intention de rejeter la faute
sur quoi que ce soit. Il ne me semble pas avoir
besoin d’un prétexte pour aller te voir, Siena. (Il
tendit la main vers son visage, mais elle recula d’un
bond et l’esquiva.) Et c’est en raison de ce jour sacré
que je suis là. Il faut que nous prenions une
décision avant cette nuit fatidique, Siena.
— Je n’ai aucune décision à prendre. Si c’est
ton cas, prends-la tout seul.
Elle se retourna pour s’éloigner, mais elle
avait oublié qu’il était tout aussi rapide qu’elle.
Personne n’était capable de prendre le vent de
vitesse. Il referma aisément la main sur son avant-
bras pour la retenir, l’aidant malgré lui à libérer
toute la rage et la souffrance qu’elle parvenait tant
bien que mal à contenir depuis des jours.
Elle poussa un cri d’animal blessé et se jeta
sur lui. Il aperçut l’éclat de ses griffes et sentit leur
piqûre douloureuse quand elles lui tailladèrent le
visage. Surpris par la virulence de l’attaque, Elijah
réagit instinctivement. En un seul mouvement, il la
saisit aussitôt par les cheveux et les enroula autour
de son poing, l’obligeant à lui tourner le dos et à
diriger ses griffes dans une autre direction. Quand
elle se retrouva la tête la première contre les
sculptures des tailleurs de pierres, elle poussa un
petit grognement puis un hurlement de frustration.
Il se plaqua aussitôt contre elle et la pressa
contre la paroi tout en lui saisissant une main et en
l’appliquant elle aussi contre le mur.
— Lâche-moi ! (Elle se débattit vainement,
incapable du moindre mouvement, dans quelque
direction que ce soit.) Si tu ne me libères pas
immédiatement, c’est à un puma enragé que tu
auras affaire !
— J’en doute énormément, lui susurra-t-il en
effleurant le lobe de son oreille d’une telle manière
qu’elle ne put retenir un frisson. Je te tiens par les
cheveux, et, si je ne m’abuse, il me semble que c’est
largement suffisant pour t’empêcher de prendre
toute autre apparence que celle que tu as
actuellement. C’est-à-dire celle d’une petite fille
gâtée. (Elle se contenta pour toute réponse de
l’affubler d’un nom qui lui était inconnu, mais il
crut malgré tout comprendre ce qu’il signifiait.)
Alors, cesse tes caprices, parce que tu ne t’en tireras
pas comme ça, mon chaton, lui ordonna-t-il
doucement en faisant lentement descendre ses
lèvres le long de son cou. Si je suis venu ici avant
Samhain, c’est parce que je veux éviter de te faire
du mal, Siena. Si, d’ici là, tu refuses de te résoudre à
l’inévitable, tu ne me laisseras pas le choix. Et, tu
vas avoir du mal à le croire, mais je n’en ai vraiment
pas envie.
Elle ferma les yeux, s’efforçant de ne pas
l’écouter, de faire abstraction du ton de sa voix,
patient et rassurant. Elle serra les dents, tentant de
toutes ses forces de résister aux torrents de
flammes qui s’écoulaient dans ses veines au contact
de ses lèvres astucieuses. Elle refusait de lui céder si
facilement. Il pouvait appeler cela un caprice ou
tout ce qu’il voulait d’autre, mais c’était son
indépendance qui était enjeu, et elle se battrait
jusqu’au bout pour la conserver.
— Je ne suis pas venu te déposséder de quoi
que ce soit, mon chat, tenta-t-il doucement de la
rassurer, ce qui la fit soupirer de frustration en
comprenant avec quelle aisance il commençait à lire
dans ses pensées. En fait, je préférerais me trancher
les mains plutôt que de t’infliger autant de mal.
C’est ton courage, ton indépendance, ta
détermination et tous les instincts que tu chéris tant
qui font de toi l’être idéal à mes yeux. Et vice-versa.
— Qu’est-ce qui te fait croire que tu es parfait
pour moi ? demanda-t-elle d’un ton mordant. Le
fait que mon corps réponde au tien ? Est-ce là ton
idée de la perfection ?
— C’est un bon début, la railla-t-il en
gloussant dans son cou. Mais c’est loin d’être tout,
et je crois qu’il est inutile de te le rappeler. (Il
s’approcha de nouveau de son oreille, et poursuivit
dans le plus doux des chuchotements.) Quel
meilleur compagnon pour une chasseuse accomplie
qu’un guerrier capable de lui faire parvenir l’odeur
de ses proies par l’intermédiaire des vents ? Quel
meilleur compagnon pour une chatte sensuelle
qu’un mâle qui ne se lassera jamais de son parfum,
du moindre de ses gestes, de sa saveur et de son
contact ? Et qui pourrais-tu préférer à celui qui
baisse volontiers la tête face au pouvoir de ta poigne
sur son cou ? L’aurais-tu oublié, mon chaton ?
N’aurais-tu plus souvenir de la facilité avec laquelle
j’ai accepté toutes tes revendications à ce moment-
là et à tous ceux où nous étions au lit ?
— Je suis stupéfaite que ton ego ait survécu à
de telles blessures, déclara-t-elle d’un ton
tristement amer tout en s’efforçant de ne tenir
aucun compte des vérités qu’elle refusait
d’entendre.
— Mon ego se satisfait du fait que je puisse te
serrer dans mes bras. Sentir ton corps contre le
mien en sachant qu’il sera toujours là. Je serai
heureux rien que de te voir chasser, dormir ou
entourée de ta cour… (Il lui effleura la tempe avec
ses lèvres.) Et je regrette que tu ne puisses pas
examiner mon âme pour comprendre ce que ça
signifie pour un homme comme moi de dire de
telles choses.
Il desserra le poing avec lequel il retenait sa
chevelure et recula d’un pas.
Il fallut un long moment à Siena pour
s’écarter du mur et se tourner vers le démon. Il lui
fallut un moment supplémentaire pour lever son
regard doré vers lui.
— Pour quelle raison permettrais-tu à
quiconque de s’immiscer dans tes pensées ?
Elle fut parcourue par un tel frisson qu’il le
ressentit sur les poils de son propre corps.
— Parce que j’ai été élevé dans une
communauté où de telles choses sont monnaie
courante. Nous sommes très francs et directs avec
nos pensées et nos sentiments. Nous les partageons
volontiers les uns avec les autres. Ce que tu finiras
par trouver très libérateur, un jour.
— C’est déjà le cas. Je m’exprime librement
avec Syreena et Anya. Le fond de ma pensée leur est
aussi libre d’accès qu’il le serait aux sondes de tes
démons d’esprit. A la différence près que c’est un
choix de ma part. Personne ne le fait à mon insu.
Elijah s’adossa à la paroi opposée et croisa
les bras. Elle se rendit alors soudain compte que
c’était la première fois qu’elle le voyait en parfaite
santé depuis Beltane. Cela émanait de lui. Il lui
faisait l’effet d’une vague de puissance, d’un
déchaînement de force meurtrière et d’un érotisme
élémentaire qui la fit frissonner. A quoi cela
ressemblerait-il de faire l’amour avec lui,
maintenant qu’il était de nouveau en pleine
possession de ses moyens ?
Il esquissa un sourire aussi prétentieux
qu’amusé qui rappela à la lycanthrope qu’il était
désormais sensible à la moindre de ses pensées.
Elle poussa un grognement de violente frustration
et le regarda délibérément dans les yeux, refusant
de se conduire en petite fille gâtée.
— Chez nous, on part du principe que, dès
qu’une femme a accepté l’imprégnation, expliqua le
guerrier avec une neutralité trompeuse, elle a
l’autorisation de bénéficier de tout ce que ça
comprend. Et la télépathie en fait partie.
— Je ne t’en ai pas donné la permission ! Tu
le sais parfaitement !
— C’est inexact. Tu me l’as donnée à l’instant
même où tu t’es jetée dans mes bras de ton plein
gré. Quand tu m’as dit que tu avais envie de moi et
que tu m’as accepté.
— Je regrette d’avoir proféré ces paroles
maudites ! lâcha-t-elle avec véhémence. Depuis, tu
me les as renvoyées à la figure chaque fois que tu
l’as pu, au point que j’aurais aimé que tu t’étouffes
en les prononçant !
Elle s’aperçut qu’elle était allée trop loin une
fraction de seconde avant d’avoir achevé sa terrible
phrase. Le regard d’Elijah se mit à briller d’une
lueur verdâtre. Elle se figea, tétanisée, quand il
s’écarta du mur d’un bond et la saisit par les bras
avec une force incroyable. Elle n’avait jamais senti
quoi que ce soit de comparable à la puissance de sa
poigne. Elle prit soudain conscience d’à quel point il
avait constamment fait preuve de retenue avec elle.
Victime de sa vigueur, elle comprenait à présent
l’immensité de sa délicatesse.
Elle se retrouva si près de lui qu’elle aperçut
les stries qu’elle lui avait faites en travers de la joue
avec ses griffes. Il ne s’agissait que d’une blessure
superficielle, quelques gouttelettes de sang
seulement s’en écoulant, comme si quelqu’un lui
avait gravé un message en morse à même la peau.
— Il est impossible d’annuler ce que l’on a
fait, même si l’on en a très envie, lâcha-t-il en lui
imprimant une violente secousse. Ne dis rien que tu
pourrais regretter, chaton. Il y a deux façons de
régler ce problème, une simple et une plus
compliquée. Tout dépend de toi, et tu as deux jours
pour prendre ta décision.
— Il faudra d’abord que tu me retrouves ! lui
lança-t-elle avant de le regretter.
— Très bien, répondit-il froidement en la
libérant si brusquement qu’elle recula en
trébuchant. Si tu veux jouer à ça, tu ne pourras t’en
prendre qu’à toi.
Elijah leva les bras, et, en un clin d’œil, se
laissa emporter par le vent.
Elle se trouva une fois de plus sur son
passage, et il s’engouffra violemment dans sa robe
et ses cheveux, lui transmettant ses émotions du
moment d’une dizaine de façons différentes en
même temps.
Quand elle fut certaine qu’il avait quitté les
lieux, Siena se laissa finalement tomber à genoux.
Elle s’écroula lentement par terre, se laissant
glisser le long d’une sculpture complexe
représentant deux cygnes aux cous entrelacés de
telle sorte qu’il était impossible de déterminer
quelle tête appartenait à quel oiseau.
Quand elle entendit les fenêtres vibrer dans
leurs encadrements, Isabella se redressa au-dessus
du berceau. Comme il n’y avait pas beaucoup de
vent, ce jour-là, elle comprit aussitôt qu’il ne
s’agissait pas d’un phénomène naturel. Elle
embrassa rapidement le bout de ses doigts, qu’elle
appliqua sur le front du nourrisson endormi avant
d’aller fermer la porte de la nursery et de se diriger
vers l’escalier.
Elle s’immobilisa au milieu des marches,
quand elle vit Elijah faire les cent pas en se passant
fréquemment les mains dans les cheveux.
Maintenant qu’elle y pensait, elle remarqua qu’ils
avaient changé de teinte, ce qui lui avait jusque-là
échappé. Elle leva les yeux au ciel.
Tu es une exécutrice, s’efforça-t-elle de se
rappeler.
Au même instant, Elijah leva les yeux et
sembla soulagé de la voir. Il s’élança vers elle,
gravissant les marches quatre à quatre avant de
pratiquement la trainer jusque dans le salon. Il la
poussa ensuite sur le canapé.
— Il faut que je te parle, déclara-t-il d’un ton
nerveux, reprenant aussitôt son parcours agité sur
le tapis.
— C’est ce que j’avais cru comprendre,
répondit-elle sèchement.
— Je ne sais plus quoi faire de cette femelle
entêtée ! (Il prononça le terme « femelle » comme
certains auraient dit « armes nucléaires ».) Elle fera
preuve de mauvaise volonté et se battra bec et
ongles jusqu’au bout. Elle va m’obliger à faire
quelque chose de peu raisonnable et de douloureux,
et, rien qu’à cette idée, j’ai l’impression d’avoir un
trou dans la poitrine ! (Il s’interrompit, juste le
temps de reprendre son souffle.) Les armes de fer,
ce n’est rien, à côté, je te le garantis, Bella. C’est
précisément la raison pour laquelle je n’ai jamais
cherché de compagne. Tu t’en étais rendu compte,
hein ? Je savais que ce ne serait qu’une source
d’ennuis.
— Oui, je vois très bien ce que tu veux dire.
Son trait d’ironie lui passa complètement au-
dessus de la tête.
— Il m’a suffi de voir à quel point Jacob s’est
retrouvé emprunté avec toi pour comprendre que ce
n’était pas pour moi. (Il s’interrompit tout net et se
tourna vers elle d’un air soudain penaud.) Je
n’insinue pas du tout que c’est ta faute, hein ?
— Naturellement, approuva-t-elle d’un air
sarcastique.
— Mais il suffit de voir de quelle manière il a
fallu que tu lui demandes de te laisser tranquille
quand tu as tenté de me venir en aide. Il n’avait
aucune raison de se comporter comme ça. Je crois
même comprendre ce que Siena redoute tant. Ça
me gagne comme une sorte de… de…
— De maladie ? lui suggéra obligeamment
Isabella.
— Exactement ! C’est comme une affection.
Dont elle serait le seul remède. Elle ! La femme la
plus obstinée, entêtée, irraisonnée et obstinée…
— Tu l’as déjà dit…
— … du monde ! acheva-t-il en soulignant
chacun des qualificatifs d’un geste brutal de la
main. Est-ce que j’ai du temps à perdre avec ça ?
Enfin, vraiment ? Il y a deux démones psychotiques
dans la nature et il faut que je concentre toute mon
attention sur elles si je veux être d’une quelconque
utilité pour Noah et Jacob. A tout moment,
n’importe lequel d’entre nous pourrait tomber dans
l’un des pièges de Ruth ou se faire invoquer, car elle
connaît un certain nombre de noms de pouvoir. Ça
me rend malade qu’elle puisse être en liberté avec
un savoir si terrible. Il est peu probable que sa
prochaine victime ait la même chance que moi.
— C’est vrai, il n’y a pas de reine lycanthrope
dans toutes les forêts, après tout, ajouta Bella.
— Exactement ! (Elijah fut soulagé qu’elle
semble le comprendre. Il ne la remarqua même pas
porter la main à ses lèvres pour dissimuler un
gloussement.) Et puis, il y a ta fille, la pauvre petite,
qui n’a même pas encore reçu son nom à cause de
toute cette histoire. Si ça continue, tu vas devoir
l’appeler « eh, toi ! » pour le restant de ses jours !
(Isabella se mordit la lèvre, résistant à l’envie de lui
répondre avec un sarcasme.) Et ne t’avise même pas
de me parler des nécromanciennes et des
chasseuses !
— Jamais de la vie, lui garantit-elle.
— Voilà, tu vois ? C’était compliqué ? Tu
comprends, hein ? Tu as simplement fait preuve de
logique. Un plus un égale deux. Il n’y a pas d’autre
réponse, même si tu y réfléchis pendant des heures.
Donc, la seule possibilité, c’est d’accepter
l’inévitable, et de passer à autre chose. Malgré tous
les ennuis que ça me cause, j’y suis disposé. (D’un
geste, il traça un chemin invisible devant lui.) Il faut
accepter ce qui est et avancer. Mais elle refuse de le
comprendre.
Il finit par s’essouffler. Il se laissa tomber si
lourdement sur le canapé qu’Isabella fit un bond, à
côté de lui. Il poussa un profond soupir de
frustration et de défaite, ferma les yeux et rejeta la
tête en arrière.
— J’ai mal à la tête, se plaignit-il. Comment
un démon peut-il avoir la migraine ?
— Quand il est tendu ? suggéra Bella.
— Exactement ! soupira-t-il de nouveau. Je
suis ravi que l’on puisse en parler. Je ne peux pas
me confier à grand monde, mais j’ai confiance en
toi, Bella. Tu me ressembles plus que les autres.
Ton état d’esprit, ton sens de l’humour… ton
irrespect le plus complet envers toutes ces foutaises
que l’on prend bien trop au sérieux.
Elijah se releva et se baissa pour lui déposer
un rapide baiser sur la joue.
— Je repasserai plus tard. Je vais aller
pourchasser quelques nécromanciennes et tâcher
de me détendre un peu.
En un clin d’œil, il ne resta plus clans la pièce
qu’une légère brise sur le point de s’échapper par
les fenêtres ouvertes, par lesquelles il avait fait
irruption moins de cinq minutes auparavant.
— Qu‘est-ce qui lui prend ? demanda la voix
exaspérée du mari d’Isabella, dans un recoin de son
esprit.
— Eh bien, on dirait qu’une femme lui donne
du fil à retordre.
— Ça alors, ma petite fleur, je crois bien que
je sais exactement ce qu’il ressent…
— Sauf que, toi, tu vas te faire tuer en
rentrant à la maison.
— Exactement.
CHAPITRE 10
Jacob se laissa doucement redescendre,
manipulant la gravité avec une perfection inégalée
chez les démons de la terre. En fait, il était fort
probable qu’il soit le premier de son élément depuis
au moins mille ans à atteindre le rang d’Ancien.
Toutefois, quand on savait que c’était
simplement parce qu’aucun d’eux n’était parvenu à
l’âge de 700 ans, cette idée n’était guère
réconfortante.
Il se posa en douceur sur la grosse branche
d’un arbre et s’accroupit, posant les mains sur
l’écorce du vieux chêne.
Parmi tous les démons, l’exécuteur était celui
qui avait le plus de points communs avec les
lycanthropes. Il aimait chasser, avait un excellent
flair, savait se camoufler et adopter le
comportement de toutes les créatures de la terre.
Ses semblables étaient peu nombreux à le savoir,
mais, en plus d’être capable de charmer les
animaux, il savait également les imiter en prenant
leur apparence.
Mais il y avait toutefois une différence avec
les lycanthropes. Il ne s’agissait là que d’une simple
copie… de l’adoption de l’apparence physique et des
compétences d’un animal. Les métamorphes, eux,
devenaient en quelque sorte les créatures dont ils
prenaient la forme.
Il lui faudrait encore plusieurs siècles avant
de pouvoir bénéficier d’une ressemblance parfaite,
comparable à la métamorphose naturelle des
lycanthropes.
Pour l’instant, il avait son apparence
habituelle et scrutait la nuit grâce à sa vue
incroyablement perçante. Cela faisait suffisamment
longtemps qu’il traquait le démon pour éviter de se
faire détecter par sa proie, malgré toutes ses
aptitudes. Cela prouvait uniquement à quel point
son gibier était distrait et absorbé par ce qu’il
faisait.
Le vent soufflait violemment entre les
branches grinçantes des arbres de la forêt,
arrachant les dernières feuilles malgré toute leur
ténacité, et les entraînant dans une spirale
mortifère rejoindre les autres dans le sous-bois.
Jacob jeta un coup d’œil à la lune presque pleine
pour vérifier de nouveau sa position, puis observa le
tourbillon de feuilles mortes qui s’éleva du sol pour
donner une forme tangible à Elijah.
Le démon de vent s’accroupit, prenant
exactement la même posture que Jacob, passant la
main dans les feuilles et les petites broussailles
tachées de sang. Il se dirigea ensuite vers les
dépouilles de ses victimes et les effleura l’une après
l’autre, éparpillant d’une simple pensée ce qu’il en
restait au gré du vent.
Sachant à quel point la période
d’imprégnation pouvait se révéler perturbante pour
les intéressés, Jacob fut plutôt impressionné
qu’Elijah ait pensé à venir nettoyer les dégâts qu’il
avait occasionnés. Il était naturellement important
d’effacer toutes les traces d’un tel affrontement, et
surtout celles de créatures qui n’étaient pas censées
exister. A l’évidence, les nécromanciennes et les
chasseuses qui avaient perdu les leurs dans la
bataille ne s’étaient pas montrées très empressées
de dissimuler la preuve de leur passage.
Mais le secret était nécessaire, même pour
les mortels qui pensaient vivre comme des
Nocturnes. La société humaine portait un regard
par trop sceptique sur la magie et était bien trop
ancrée dans ses préjugés religieux pour que les
sorciers prennent le risque de s’exposer. Et si
volubiles soient-ils, même les chasseurs devaient se
cacher s’ils voulaient éviter qu’on les prenne pour
des fous… voire des criminels. Le plus drôle, c’était
que leurs semblables, les mortels, pouvaient se
révéler nettement plus dangereux envers ces
humains égarés que les véritables Nocturnes.
Jacob avait pris la décision de suivre Elijah
parce que le guerrier n’était visiblement pas dans
son état normal, et, après son discours d’adieu à
Bella, l’exécuteur craignait que le démon ne soit pas
encore suffisamment rétabli pour faire face à ce
genre d’ennuis. Déjà la première fois, il n’avait pas
été assez fort pour les affronter seul. Le démon de
terre avait du mal à comprendre comment Elijah
pouvait oser croire qu’il aurait plus de chance cette
fois-ci.
Le guerrier se redressa au milieu des
dépouilles des mortelles et se campa sur ses jambes,
balançant solidement son poids de part et d’autre,
une habitude séculaire qui lui était caractéristique.
En entendant un bruit qu’ils considérèrent
instinctivement comme inhabituel en pleine forêt,
les deux démons tournèrent soudain la tête. Jacob
se rendit alors compte qu’il n’avait jamais découvert
ce qui avait initialement attiré Elijah dans cette
région particulière, en plein territoire lycanthrope.
L’exécuteur se changea en poussière et se
laissa emporter par la brise naturelle avant de se re-
matérialiser, une seconde plus tard, à côté du
guerrier. Le capitaine ne sembla aucunement
surpris par sa présence.
— Je savais bien que Bella allait te demander
de me suivre, chuchota-t-il au démon de terre en
guise de salutations.
Ils s’accroupirent de nouveau tous les deux.
Jacob ferma les yeux, étendant un voile de
camouflage sur eux deux.
Le mari de Bella s’abstint de confirmer ou
d’infirmer les suppositions de son ami. Il préféra se
concentrer sur les mouvements de la forêt, qu’ils
soient naturels ou non.
— Il m’est venu à l’esprit qu’on ne m’avait
peut-être pas tendu d’embuscade, finalement. Que
je m’étais peut-être jeté tout seul dans la gueule du
loup. Si difficile soit-il pour moi de l’admettre.
— Je serais plutôt de cet avis, moi aussi,
convint Jacob. Je trouverais curieux que l’on veuille
t’attirer à dessein en plein territoire lycanthrope.
C’est bien trop aléatoire.
— Cela ne répond pas pour autant à la
question : pourquoi ces femmes se cachaient-elles
en territoire lycanthrope ?
— Et je te répondrais que les démons ne sont
pas les seuls à figurer sur leur liste noire. Comme
nous le savons déjà.
— Peut-être, mais pourquoi Ruth et Mary
auraient-elles adopté une telle stratégie ?
Franchement, c’est à Bella, à toi et à nous qu’elles
en veulent.
— Sans doute, reconnut Jacob en soupirant.
Mais les vampires et les lycanthropes nous ayant
aidés à les vaincre lors de la bataille de Beltane, ils
font peut-être désormais partie de leurs cibles.
Elijah réfléchit un moment avant de se
rappeler ce que Siena lui avait dit quand il avait
repris connaissance sous sa garde.
— Attends une minute. Elle m’a dit que… et
ça n’a jamais fait « tilt » !
— Pardon ?
— Siena. Siena me l’a dit, mais elle jouait à la
plus maligne, à ce moment-là. Elle m’a expliqué
qu’elle avait été obligée de me sauver la mise parce
qu’elle refusait de réduire à néant des années
d’efforts de paix en laissant ceux de notre espèce
découvrir que j’avais été tué en plein territoire
lycanthrope.
Comprenant où son ami voulait en venir,
Jacob écarquilla progressivement les yeux.
— Je vois. Quelle meilleure façon d’anéantir
la relation qui s’est établie entre les lycans et les
démons qu’en instillant le doute dans les esprits
avec la mort d’un démon ! Et pas du premier venu…
— Moi ? Alors, ça signifie qu’on m’a tendu
une embuscade.
— C’est fort possible. (Jacob plissa les yeux
pour scruter la forêt.) C’est à toi de les pourchasser,
et Ruth le sait parfaitement. Elles laissent donc une
piste évidente. Et quand tu es porté disparu…
— Elles se tiennent à l’affût en attendant que
vous veniez mener votre enquête. Toi et Bella… et
peut-être même Noah. Elles sont encore là.
Il s’interrompit un instant pour écouter le
vent, prenant note des endroits où il rencontrait des
obstacles et tentant de déterminer lesquels d’entre
eux étaient à sang chaud.
— Siena les a effrayées. Elles ne se sont donc
pas rendu compte que quelqu’un s’était porté à ton
secours. Elles ont des gardes en faction et attendent
qu’on leur signale toute intrusion dans la forêt.
— Ce qui signifie qu’on ne va pas tarder à
avoir des problèmes…
— C’est aussi mon avis, reconnut Jacob,
percevant soudain la présence de formes de vie tout
autour d’eux. Qu’elle soit maudite ! Comment a-t-
elle fait pour dissimuler autant de monde ?
— Je n’en sais fichtrement rien. On ferait
mieux de mettre les voiles.
L’exécuteur acquiesça et s’apprêta à prendre
l’apparence d’un nuage de poussière, auquel il était
impossible de causer le moindre dégât, à l’image de
la forme gazeuse d’Elijah. Mais ce dernier se raidit
brusquement et saisit son ami par le bras. Jacob se
figea et tourna son regard dans la même direction
que celui du guerrier.
Un reflet doré se mit à scintiller au clair de
lune, à la limite des arbres, face à eux. Un faucon
surgit du feuillage et se mit à décrire de vastes
cercles au-dessus de la clairière, inconscient de la
présence des démons camouflés dans les
broussailles, en dessous de lui.
Le guerrier ne quittait pas des yeux la lisière
des arbres, sachant pertinemment ce qu’il allait voir
avant même que le félin doré bondisse dans la
clairière. Il prit soudain conscience que la présence
de Siena en ces lieux n’était pas une coïncidence.
Elle ne s’en était pas rendu compte, mais elle avait
mal interprété son intention d’examiner l’endroit
où il avait frôlé la mort.
C’était lui qui l’avait conduite là.
Jacob sentit Elijah se crisper, à côté de lui, et
tendit la main pour tenter de le calmer.
— Ne bouge pas, siffla-t-il.
— Pourquoi ne parvient-elle pas à flairer leur
odeur ? chuchota Elijah entre ses dents.
— Moi non plus, je ne les sens pas, lui fit
remarquer son ami. C’est un charme très puissant.
Désespéré, Elijah observa le faucon entamer
sa descente et se métamorphoser avant de toucher
le sol, la lycanthrope à la chevelure bicolore qu’il
avait entraperçue dans la caverne se posant dans
son élan. Elle s’immobilisa et se retourna, à la
recherche de sa sœur.
Sa sœur.
Syreena.
Elijah sut instantanément de qui il s’agissait
et ce qu’elle représentait pour Siena. Quand cette
dernière changea à son tour d’apparence, à l’autre
bout de la clairière, il ferma les yeux et tenta de se
servir du lien qui les unissait avec plus de
détermination que jamais.
Jacob vit la reine se figer et s’accroupir
instinctivement.
Siena tenta de se débarrasser de l’étrange
sensation de picotement sur la nuque. Elle
éprouvait un inexplicable sentiment de panique,
mais avait pleinement conscience qu’il ne s’agissait
pas de son propre instinct. Elle fronça les sourcils et
repoussa cette intrusion, partant du principe que
c’était ce fouineur de guerrier qui protestait dans
son esprit contre ses mesures. Eh bien, plutôt
mourir que de se laisser imposer sa conduite. Il en
allait de sa responsabilité de tout faire pour
s’informer sur ce qui les avait réunis, et il fallait
qu’elle le fasse pour assurer la sécurité de ceux
auxquels il arrivait de parcourir cette partie de leur
territoire. Il était de son devoir de protéger son
peuple, et ce n’était pas lui qui allait l’en dissuader.
Elijah secoua Jacob et se leva. D’un bond, il
s’affranchit du camouflage de son ami et s’élança
vers la reine obstinée. Elle flaira sa présence avant
même de le voir et, stupéfaite, se leva en le voyant
surgir de nulle part et se précipiter vers elle. Il
courait si vite qu’il la percuta avant qu’elle ait pu
reprendre son souffle. L’instant d’après, elle sentit
toutes les molécules de son corps se désagréger et
se mêler aux siennes.
Elle comprit soudain ce que l’on pouvait
ressentir quand on était le vent. L’espace d’un
instant, elle eut l’impression de ne plus pouvoir
respirer, alors même que tout n’était qu’air. Mais,
tandis qu’ils s’élevaient ensemble dans le ciel
nocturne, frôlant les branches nues des arbres, les
aiguilles des pins et les chauves-souris, elle ne
sentait que son enveloppante présence.
Le paysage défilait si vite, en contrebas, que
Siena en avait des vertiges et se sentait gagnée par
la nausée. N’ayant plus de voix, il lui fut impossible
de protester contre le traitement autoritaire qu’il lui
infligeait. Il ne lui resta donc plus qu’à se
cramponner à l’essence de l’air qui était sienne.
Au bout d’une minute à peine, ils se
précipitèrent de nouveau vers le sol.
Elle se rematérialisa si brusquement que, s’il
ne l’avait pas tenue dans ses bras, elle se serait
écroulée la tête la première. Après un moment de
confusion, elle reconnut les lieux. Ils se tenaient
devant l’entrée de la grotte de Jinaeri, l’endroit où
tout avait commencé.
Dès qu’elle eut retrouvé l’équilibre, elle le
repoussa et lui lança un regard noir d’indignation et
de colère.
— Qu’est-ce que tu fais ? voulut-elle savoir.
— Je te sauve la peau, rétorqua-t-il.
Elle comprit alors qu’il était furieux. Non pas
juste un peu en colère, mais vraiment blême de
rage. Elle le vit dans son regard, dont l’iris était si
foncé qu’il lui sembla presque noir. Elle se sentit
soudain très vulnérable, et particulièrement
désavantagée. D’instinct, sa chevelure s’enroula
autour de son corps nu.
Au bout de quelques secondes, deux autres
personnes surgirent d’un nuage de poussière et
prirent l’apparence de l’exécuteur et de Syreena.
Celle-ci ayant l’habitude de voler, elle fut moins
désorientée que sa sœur. Quand bien même,
n’importe qui aurait été perturbé par le fait de se
faire démoléculariser pour la première fois. Elle
était donc un peu plus pâle qu’à l’accoutumée.
— C’était un piège ! aboya Elijah à l’intention
de Siena, qui se tourna de nouveau vers lui d’un air
surpris. Il y avait environ une centaine de
nécromanciennes et de chasseuses qui s’apprêtaient
à fondre sur nous !
— C’est impossible ! lui répliqua-t-elle en
serrant les poings. J’aurais flairé leur présence. Tu
sais aussi bien que moi que les sorcières sont pour
nous, les Nocturnes, les créatures qui dégagent la
pire odeur qui soit. Jamais elles…
— Apparemment, si ! l’interrompit Elijah en
se penchant si près d’elle qu’elle recula
instinctivement. Tu n’as plus affaire à de simples
paumées, Siena. Elles comptent désormais dans
leurs rangs des démones qui ont le pouvoir de te
tromper comme tu ne l’imagines même pas ! Si ton
père n’a jamais remporté la moindre bataille contre
nous en dépit de tous ses efforts, c’est pour une
bonne raison. Et fais-moi confiance quand je te dis
ça, parce que, même si tes semblables me
considèrent comme un boucher, j’aurais pu leur
faire bien plus de dégâts qu’ils ne le croient !
» Une démone d’esprit de la trempe de Ruth
est capable de te faire voir, sentir et entendre tout
ce qui lui passe par la tête. Elle peut même exercer
son pouvoir contre nous, alors que nous sommes de
sa propre espèce et que nous sommes parfaitement
conscients de l’étendue de ses capacités. Elle est
donc susceptible de l’exercer aussi contre vous. Si
Jacob et moi avons été en mesure de percer son
charme à jour, c’est uniquement parce que nous
nous sommes servis de compétences secondaires
afin de détecter la chaleur de leurs corps.
— Il dit vrai, Siena, intervint Jacob, plus
posément, se doutant qu’Elijah était peu disposé à
faire preuve de la plus grande diplomatie, pour le
moment. (Il savait que le fait de voir son partenaire
courir un grand danger et frôler la mort pouvait
affecter profondément la personnalité et les
sentiments.) Elles vous auraient massacrées toutes
les deux en quelques minutes seulement si Elijah ne
vous avait pas vues. Je vous garantis que, cette fois,
elles s’attendaient à la venue d’un lycanthrope. Je
suis sensible à tous les métaux de la Terre, et je
vous promets qu’elles avaient suffisamment
d’argent sur elles pour tuer bien plus que deux
métamorphes sans méfiance.
— Je n’ai rien vu, se défendit Syreena,
incrédule. J’ai tourné exprès plusieurs fois au-
dessus de la forêt et de la clairière avant de signaler
à Siena que nous ne courions aucun risque.
Mais il était évident que la femme à la
chevelure bicolore n’était pas en train de contester
les explications de Jacob et d’Elijah. Elle était
simplement bouleversée.
— Si vous voulez en avoir la preuve, je me
ferai un plaisir de vous ramener toutes les deux
dans la clairière, histoire que vous vous preniez une
bonne raclée, les menaça Elijah.
— Comment oses-tu me parler sur ce ton ?!
Jacob fit la grimace, tandis que la seconde
femme se tournait vers lui en levant les yeux au ciel.
Ce ne fut qu’alors qu’il remarqua qu’elle aussi était
affublée d’un délicat collier d’or et de pierres de
lune. Ce bijou ne faisait pas plus d’un centimètre
d’épaisseur, comparé à celui de près de cinq
centimètres de la reine. Jacob la soupçonna d’être
également membre de la maison royale, même si les
comptes rendus de Gideon, à l’époque, ne faisaient
aucunement mention d’une seconde princesse à la
cour.
Ces colliers étaient somptueux, songea-t-il.
Ils étaient certainement enchantés pour pouvoir se
détendre et se resserrer quand leurs possesseurs
changeaient d’apparence. Le cou d’un faucon
n’avait pas vraiment la même circonférence que
celui d’un humanoïde, même si la princesse était un
petit bout de femme à l’ossature des plus fines. Elle
ne faisait certainement pas plus d’un mètre
cinquante. Comme sa sœur, elle avait suffisamment
de présence pour paraître un peu plus grande. Sans
compter qu’elle avait une chevelure et un regard
d’arlequin aussi magnifiques que déroutants.
Jacob la saisit délicatement par le bras et
l’emmena quelques mètres plus loin, à bonne
distance du couple chamailleur.
— Je m’appelle Jacob, je suis l’exécuteur du
roi démon. Je vous prie de bien vouloir m’excuser
de m’être emparé de vous sans prévenir, mais vous
étiez toutes les deux en péril.
— J’en suis certaine, le rassura-t-elle en
acceptant sa main tendue. Je m’appelle Syreena. Je
suis la conseillère de la reine, et sa sœur.
Elle se tourna pour jeter un coup d’œil à cette
dernière.
— C’est moi ou nous sommes aussi utiles que
des trous dans un parapluie ? demanda-t-elle en
haussant légèrement son sourcil argenté.
— Seriez-vous en train de suggérer que nous
abandonnions à leur sort votre reine et mon
capitaine ? s’enquit Jacob en esquissant un petit
sourire. Voilà qui ne se fait pas du tout.
— Je le sais bien, éclata-t-elle de rire, mais
vous n’avez pas été obligé de la supporter à la cour,
ces derniers jours.
— Croyez-moi, ça n’a pas été beaucoup
mieux avec lui.
Ils échangèrent un dernier regard avant de se
métamorphoser en nuage de poussière pour l’un et
en faucon pour l’autre, s’éloignant dans les airs sans
que leurs compagnons les remarquent.
— Ce n’est pas moi qui suis la plus bornée
des deux, insista Siena, l’agacement commençant à
pouvoir se lire dans son regard. Si tu ne t’étais pas
approché de moi, rien de tout ça ne serait arrivé !
— J’aimerais bien savoir comment tu peux en
être si certaine, répliqua Elijah.
— Si tu ne m’avais pas harcelée…
— « Harcelée » ? l’interrompit-il. Je n’ai fait
qu’essayer de te montrer à quel point il était stupide
de te torturer toute seule en voulant résister coûte
que coûte à l’inéluctable. Je m’efforce de te protéger
de…
— Je n’ai jamais réclamé ta protection, et je
jure à l’instant devant la déesse que je ne te la
demanderai jamais !
— Trop tard ! lui rappela-t-il avec un petit air
satisfait. Tu ferais bien de te méfier avant de jurer à
tort et à travers, sinon il faudra que tu en paies le
prix lors du Jugement.
— Et puis quoi ? J’irai en enfer ? Là où vivent
tous les démons ? J’ai l’impression de déjà y être,
merci de t’en inquiéter.
Elle se retourna, s’apprêtant à prendre
congé, mourant d’envie de courir vers les arbres et
de fuir le plus loin possible de lui. Cette fois, quand
il voulut la saisir par les cheveux, elle anticipa son
geste et l’esquiva en douceur, poussant un cri de
victoire en se redressant, avant de lui rire au nez.
Elle se métamorphosa alors si rapidement en félin-
garou qu’Elijah n’eut même pas le temps de cligner
des yeux.
La situation n’était plus la même, comprit
Elijah en reculant sagement tout en observant ses
pupilles ovales, ses griffes acérées et sa queue,
qu’elle semblait agiter en signe de défi. Ses instincts
félins améliorés, elle était à présent trois fois plus
forte.
Il n’avait aucune envie de se mesurer à elle
sous cette forme.
Ni sous aucune autre, d’ailleurs. Il en avait
assez de se battre, de tenter de lui faire comprendre
ce qu’elle refusait de voir. Il se désintéressa donc de
sa provocation et, poussant un soupir de
résignation, lui tourna le dos et s’éloigna de
quelques pas. A environ cinq mètres d’elle, il
changea d’apparence et disparut sous les premières
lueurs de l’aube.
La lycanthrope, surprise par son repli, reprit
aussitôt forme humaine. Elle regarda autour d’elle,
sentant parfaitement que la forêt commençait à
s’éclaircir sous les premiers rayons du soleil. Cette
fois, elle remit à plus tard sa réflexion sur ce que le
démon mijotait, se métamorphosa en puma et
reprit aussitôt la route de son château.
A sa vitesse maximale, elle serait de retour
chez elle une heure seulement après le point du
jour.
Elle ne remarqua même pas le nuage qui
semblait la suivre tout au long de son trajet.
— Plus aucun doute n’est permis, à présent :
elles savent que tu n’es pas mort, lui fit remarquer
Noah. Et que leur piège a été percé à jour.
Il attendit une réponse, mais finit par lever
les yeux du parchemin qu’il tentait de déchiffrer
méticuleusement. Elijah était appuyé contre son
bureau, le dos tourné, les bras et les chevilles
croisés. Mais, en dépit de l’attitude détendue du
guerrier, il était évident qu’il était crispé au
possible.
— Elijah ?
Surpris, l’intéressé se tourna vers le roi en
haussant un sourcil.
— Désolé. Tu disais ?
— Je disais que c’était la dernière nuit avant
Samhain. Ça avance, avec Siena ?
— Non. Elle est toujours aussi obstinée. (Il
lui adressa un sourire effroyablement narquois.)
Toutefois, elle a trouvé une façon bien singulière
d’utiliser notre lien télépathique : tu sais combien il
y a de noms d’oiseaux, dans sa langue ?
— Non, mais quelque chose me dit que c’est
ton cas.
— Oh que oui ! (Il s’efforça de sourire et de
prendre un air satisfait.) Et les meilleurs sont
encore à venir.
— Vois le bon côté des choses : tu sauras
parler le lycanthrope très rapidement, à ce rythme-
là.
— Sans doute, mais je ne suis pas sûr que ce
genre de vocabulaire me permettra de me faire
apprécier de la population.
— Tu as raison, reconnut Noah. Pourquoi ne
demandes-tu pas à Gideon de lui parler ?
— Après ce qui s’est passé la dernière fois ?
Tu ne crois pas qu’une guerre avec des mortels
anarchistes suffise ?
— J’ai du mal à croire que Siena puisse se
montrer si déraisonnable, Elijah. Elle a toujours fait
preuve d’une sagesse extraordinaire et d’une grande
clarté d’intention.
— C’est vrai, reconnut le guerrier, mais elle a
entièrement dirigé sa sagesse et sa clarté
d’intention contre moi. Comme elle aime à le
répéter (il porta la main à son front), elle préférerait
cent fois être obligée de choisir son roi parmi la
grande variété des animaux de la ferme plutôt que
de faire appel à moi.
Noah fit la grimace, repoussant
soigneusement le caractère humoristique de sa
remarque afin d’éviter de blesser le guerrier
davantage. Siena était vraiment maligne. Elle
n’hésitait pas à s’en prendre à son point le plus
sensible : son ego. Mais elle manquait
incontestablement de sagesse dans son
comportement. La situation n’en serait que plus
grave, le lendemain soir. En fait, Noah voyait bien
qu’Elijah était de plus en plus tendu. Siena n’avait
aucune idée des efforts considérables qu’il faisait
pour se contenir. Elle n’imaginait pas à quel point il
se retenait pour la protéger de lui, malgré sa
conduite d’enfant gâtée.
Le lendemain, tout cela n’aurait plus la
moindre importance. Si seulement elle se servait de
leur lien pour chercher à connaître les véritables
intentions d’Elijah à son égard, peut-être le verrait-
elle sous un jour un peu plus bienveillant. De l’avis
du roi, qui connaissait le guerrier depuis toujours,
ce dernier était sur le point de tomber
complètement amoureux de la reine soupe au lait.
En fait, c’était son tempérament, qui l’ennuyait
tant, qui l’attirait pour une bonne partie. Elijah était
un guerrier jusqu’au bout des ongles, et rien ne lui
plaisait plus qu’un défi. Une bataille à remporter.
Une victoire disputée.
Toutefois, Elijah considérerait tout ce qui se
produirait à Samhain comme des choses qui ne se
faisaient pas, indignes de son sens de l’honneur.
Elle ignorait complètement ce qu’il
éprouverait.
— Je croyais que tu allais entraîner les
guerriers, ce soir.
— C’est le cas, reconnut Elijah en s’écartant
du bureau. Je voulais te mettre au courant de ce qui
s’était passé la nuit dernière. Tu dormais, quand je
suis rentré.
— Bien. Fais en sorte qu’ils restent en
mouvement et qu’ils se tiennent prêts. Vérifie que
tous tes combattants comprennent à quel point il
est important qu’aucun d’eux ne s’aventure tout
seul à l’extérieur. (Noah s’interrompit un moment
et se tourna vers la cheminée, de l’autre côté de la
salle.) Et signale-moi dès que possible toute
nouvelle disparition.
Elijah acquiesça, comprenant parfaitement
ce qu’il voulait dire. Profitant du fait qu’elle
connaissait le nom de pouvoir de nombreux
démons, Ruth faisait d’importants dégâts. Un à un,
elle les invoquait dans des pentacles de magie noire.
C’était une aînée qui s’était occupée d’un certain
nombre de démons, au fil des siècles. Elle avait été
une siddah très convoitée. A présent, tous les
parents qui lui avaient confié le choix du nom de
pouvoir de leur progéniture étaient désemparés et
craignaient pour la vie de leurs enfants. Elle
fournissait leurs noms aux abominables
nécromanciennes, qui les invoquaient les uns après
les autres. Il n’y avait aucun moyen de les en
empêcher. Aucun moyen de protéger les démons.
La seule à être un jour parvenue à échapper à
ce sort était Legna, et il s’était agi d’un pur coup de
chance. Tous les autres étaient devenus des
monstres sans cervelle que Bella et Jacob finissaient
par traquer et supprimer avant qu’ils ne fassent
trop de dégâts. Ces derniers mois, Jacob avait
consacré la majeure partie de son temps à
pourchasser seul ces misérables créatures et leurs
ravisseurs. Maintenant qu’Isabella était presque
entièrement rétablie, elle allait enfin pouvoir l’aider
à porter ce fardeau. C’était son destin.
— Le fait de former des équipes permettra
aussi de soulager Jacob dans ses responsabilités
habituelles le soir de Samhain, confia Elijah. Il y
aura moins de tentatives sauvages de séduction
d’humains ou autres, si l’on se surveille
mutuellement.
Noah était persuadé qu’Elijah aurait rêvé que
quelque chose d’aussi simple puisse l’aider à
résister à son instinct de reproduction, qui ne
manquerait pas de se manifester à lui, la nuit de
Samhain. Les démons qui, ce soir-là, dirigeaient
leurs instincts vers les humains, c’était une chose, et
la mission de Jacob consistait à les en empêcher,
parce que c’était possible. Elijah était imprégné, et
il n’y avait aucun moyen d’y remédier. Sauf en lui
ôtant la vie.
Bientôt, le guerrier s’évanouit dans les airs,
et Noah suivit du regard le tourbillon qu’il était
devenu alors qu’il passait devant l’âtre et
disparaissait par une fenêtre ouverte.
Quelques instants plus tard, Gideon quitta sa
forme astrale et se matérialisa juste devant le roi.
— Tu peux faire quelque chose pour lui ?
s’enquit Noah.
— Non. Elijah est tout ce qu’il y a de plus
raisonnable. C’est Siena qui est fautive.
— Je le sais bien. Mais je ne peux pas lui en
vouloir non plus. Elle ne comprend pas nos
coutumes, à l’exception de ce que tu lui as enseigné,
et, dans le cas présent, même si on lui avait
expliqué ce que l’on attendait d’elle dans une
situation pareille, ça n’aurait pas suffi.
— Mais elle s’oppose même à ses propres
traditions, lui annonça Gideon avec le plus grand
sérieux. Celles qui sont liées à son collier sont
pourtant très claires. A la minute où Elijah le lui a
ôté, elle est devenue sa compagne. Je ne crois
même pas qu’il le sache. Je ne lui ai rien dit, parce
qu’il est inutile d’envenimer la situation. S’il savait
qu’elle préfère s’élever contre ses propres traditions
plutôt que de le prendre pour partenaire, il en serait
extrêmement peiné.
— Il y a forcément quelque chose à faire…
— Effectivement. On peut attendre l’arrivée
de la lune sacrée de Samhain et laisser la nature
faire son office. Si l’on éprouve ce genre de
compulsion, c’est pour une bonne raison. En y
réfléchissant, c’est un tour plutôt habile.
— De pousser au viol ? C’est comme ça que
Siena le percevra. Si tu n’avais pas réussi à
conquérir Legna, à l’époque, ça aurait été une tout
autre histoire, non ?
— Peut-être. Peut-être pas. Legna aurait
compris qu’on ne me laissait pas le choix. Elle aussi
aurait de toute façon subi les mêmes contraintes. Je
ne crois pas que ce sera différent pour Siena. Ça ne
l’a été ni pour Bella, ni pour Corrine, ni pour aucun
autre druide. Si cette compulsion concerne toutes
ces espèces, il n’y a pas de raison qu’elle ne
concerne pas aussi celle de Siena. Je l’ai vue,
récemment. Elle est pâle et désire ardemment ce
contre quoi elle tente de résister.
— Je ne suis pas certain de bien la
comprendre, Gideon. Si quelqu’un est susceptible
d’accueillir à bras ouverts un démon dans sa
communauté, c’est bien elle. De la même manière
qu’elle vous a acceptés, Legna et toi.
— Nous ne représentons aucune menace, ni
pour son règne, ni pour son indépendance.
— Elijah se moque éperdument de son trône.
Tout ce qu’il veut, c’est elle. Et de son plein gré. Il
veut qu’elle vienne à lui de sa propre volonté. Son
indépendance est donc garantie.
Gideon haussa l’un de ses sourcils argentés
et se plongea soudain dans une profonde réflexion.
— Il s’agit sans doute là d’un point
important, songea-t-il à voix haute. Siena tient
tellement à son trône… Noah, je crois que je vais
pouvoir venir en aide à notre capitaine, finalement.
Il disparut dans un éclair de lumière
argentée, prenant congé du roi sans la moindre
explication.
— Laisse-moi seul un moment avant de nous
rejoindre.
— Tu en es sûr ? Il ne lui a fallu qu’un
instant pour perdre son calme, la dernière fois.
— Tu sauras à quel moment intervenir. Je te
fais confiance, ma douce.
Legna accepta cette remarque avec un
certain plaisir. Elle laissa son esprit vagabonder
dans les pensées de son époux tandis que ce dernier
approchait de la salle du trône.
Petit à petit, Siena avait fait revenir sa cour
dans les salles intérieures et extérieures. Il y avait
donc foule, et les gardes laissèrent passer Gideon
sans problème. Ce n’étaient pas eux qui avaient été
témoins de l’explosion de colère de Siena, quelques
jours auparavant ; ils n’avaient donc aucune raison
d’hésiter. Legna était déjà dans la pièce, à l’écart,
hors de vue de la reine, en pleine discussion avec un
groupe de gentilshommes lycanthropes qui
considéraient la séduisante démone comme un
ravissement pour les yeux et leur intelligence.
Contrairement à Jacob, cela ne dérangeait
nullement son époux. Elle souriait et riait
beaucoup, ce qui était un véritable plaisir pour les
sens. Il était fier de la voir réussir à amadouer
d’anciens membres récalcitrants de cette espèce. Le
fait qu’elle soit enceinte ne faisait qu’accroître leur
empressement à vouloir satisfaire le moindre de ses
désirs. Mais il savait qu’au bout de la nuit, quand
l’aube poindrait, c’était sa compagnie qu’elle
chercherait, et celle de personne d’autre, et ce pour
le reste de l’éternité.
Il sentait son regard se poser sur lui, même si
plusieurs des femmes de la cour l’accostaient avec
autant d’ardeur que d’enthousiasme. Il n’était pas
aussi cordial et diplomate que son épouse, mais,
sans qu’il comprenne vraiment pourquoi, cela
semblait faire de lui une personne d’autant plus
recherchée. Pendant des mois, avant que sa femme
daigne lui en expliquer la raison, toute cette
attention l’avait rendu perplexe. Apparemment, on
le qualifiait de « mystérieux ». Et, pour une raison
ou pour une autre, ils trouvaient cela attirant.
Au milieu de ses admirateurs, Gideon restait
le même être froid et direct. Il sentit qu’il avait
l’attention de la reine au moment même où elle
remarqua sa présence. La foule s’écarta quand elle
se leva de son trône, où elle avait eu une discussion
avec ses conseillères, Anya et Syreena.
Elle était atrocement pâle, et il était évident
qu’elle manquait de sommeil. Qu’elle ne dormait
pas du tout, rectifia-t-il en évaluant son état de
santé grâce à ses sens aiguisés. Elle descendit les
quelques marches de l’estrade et poursuivit vers le
centre de la salle. Elle portait une tenue d’apparat
dorée. Pour toute veste, elle était revêtue d’un
boléro finement brodé qui laissait son ventre, ses
flancs et son dos entièrement nus. Très bas sur ses
hanches, elle portait une jupe longue et légère
assortie, faite d’une demi-douzaine dévoilés qui
voletaient dans son sillage.
Elle tendit les deux bras vers lui, ses
brassards en or et en diamant sur son bras gauche
scintillant à la lumière des lustres. Il lui saisit les
mains et la salua avec une grande élégance. Elle lui
déposa un baiser affectueux sur la joue, ce qui était
des plus rare en public, et lui chuchota quelque
chose à l’oreille, la foule autour d’eux se lançant
dans des spéculations et exprimant sa surprise par
des chuchotements.
— Me pardonnerez-vous un jour ? Je me suis
conduite comme une enfant, s’excusa-t-elle.
— Au contraire : vous étiez bouleversée, et
j’en comprends parfaitement la raison.
Son baiser était considéré comme un
honneur remarquable, à sa cour. En le lui
accordant, elle venait de modifier sa position à la
cour, et, par conséquent, celle de sa femme aussi.
Ils ne seraient plus regardés comme des curiosités,
des ambassadeurs étrangers. C’étaient désormais
des amis personnels de Sa Majesté.
— Vous êtes venu appuyer la demande en
mariage de votre capitaine des guerriers, je
suppose, déclara-t-elle d’un ton astucieux après
avoir pris le temps de le jauger.
— Je suis persuadé que vous allez être
intéressée par ce que j’ai à vous dire. Je vous prie de
m’écouter jusqu’au bout.
— Mes conseillères sont apparemment du
même avis, lui fit-elle remarquer en levant la main
en direction de Syreena et d’Anya, qui les
observaient en se parlant dans le creux de l’oreille.
(Siena prit Gideon par le bras et s’éloigna avec lui,
la foule s’écartant sur leur passage.) Avez-vous vu
Myriad en allant rendre visite à votre roi ? s’enquit-
elle sur le ton de la conversation, se contentant
d’aborder des sujets anodins tant qu’ils étaient à
portée de voix de ses sujets.
— Votre ambassadrice vient souvent au
château. J’ai l’impression que Noah et elle sont
devenus de sacrés rivaux, devant un échiquier.
La reine éclata de rire, ce qui lui illumina le
visage.
— Myriad est une femme très obstinée. Elle
n’abandonnera pas avant de l’avoir vaincu, lui
signala-t-elle.
— Je vous demande pardon, déclara
doucement Gideon, mais je crois bien que c’est
Noah qui tente par tous les moyens de battre votre
petite sang-mêlé !
— Vraiment ? (Siena éclata de nouveau de
rire, son regard doré pétillant de joie.) Comme elle
est maligne. Je savais bien que c’était elle qu’il
fallait envoyer à votre cour. J’espère simplement
qu’elle ne le froissera pas au point qu’il nous déclare
de nouveau la guerre.
Gideon esquissa un sourire, tandis qu’elle
l’emmenait à l’écart de la salle bondée et de ses
couloirs, déambulant en sa compagnie en direction
des parties les plus excentrées du gigantesque
palais. Elle fut la première à rompre le silence
amical qui s’était installé entre eux.
— Si vous êtes venu me rappeler à quel point
il était futile de résister à cette imprégnation, je
vous garantis que je comprends déjà très bien la
situation. Je ne suis plus moi-même, et je sais que
ça se voit. (Elle marqua une pause, et Gideon lui
donna le temps de réfléchir à ce qu’elle souhaitait
ou non partager avec lui.) J’ai du mal à comprendre
comment vous faites, votre femme et vous, pour
tant vous en réjouir. Chaque fois que je la vois, elle
est rayonnante, merveilleuse et tout sourires. Vous
êtes le premier à être parvenu à me faire rire depuis
mon retour à la cour.
— Quand Legna et moi nous sommes
imprégnés l’un l’autre, commença le médecin, on ne
pouvait pas dire que nous étions les meilleurs amis
du monde. A vrai dire, ça faisait près de dix ans
qu’on se chamaillait à cause d’un incident qui l’avait
blessée dans sa fierté. Quelque chose que j’avais
complètement fait échouer à cause de ma notion
biaisée du bien et du mal. Toutefois, dès que nous
avons été imprégnés, nous avons toujours compris
que nous serions liés l’un à l’autre, quoi qu’il
advienne. Que nous allions rester ensemble jusqu’à
la fin de nos jours. Nous le savions, parce que ça fait
partie de l’histoire des démons et de notre
physiologie, même si, jusqu’à récemment, les cas
étaient encore très rares. Par chance, nous avons pu
prendre le temps de résoudre les problèmes qui
nous divisaient et de nous connaître avant que
Beltane nous force l’un vers l’autre. Cette
préparation s’est révélée vitale et précieuse, Siena.
Sans, je suis certain qu’il nous aurait fallu
nettement plus de temps pour nous rapprocher.
» Samhain vous forcera l’un vers l’autre,
Elijah et vous. Je vous le garantis. Plus le moment
approche, plus je vois la compulsion se développer
en vous. Il en va de même pour lui. Toutes
répercussions sur nos sociétés mises à part, je vous
promets que malgré tous vos efforts, vous vous
réveillerez à ses côtés le matin qui suit Samhain.
— Vous me conseillez de ne pas tenir compte
de mes semblables, alors que c’est la seule chose qui
m’est impossible. Tout ce qui me concerne regarde
également mon peuple. (Elle se mordit doucement
la lèvre.) Je ne suis pas une démone. Personne n’a
jamais vu un tel métissage entre nos deux espèces.
Vous dites que c’est inéluctable, mais je ne suis pas
quelqu’un d’ordinaire.
— Moi non plus, objecta l’Ancien avec un ton
froid mais égal en la regardant dans les yeux. Ça fait
maintenant longtemps que l’on se connaît, Siena, et
vous savez que vous pouvez me faire confiance. Au
bout de vingt-cinq ans, vous mettez ma parole en
doute ? Après avoir risqué le sort de votre trône et
de tous vos sujets en vous fiant à mes
enseignements sur la nature véritable de vos
prétendus barbares d’ennemis ?
Il la regarda porter la main à son front,
conservant la même allure à ses côtés. Il sentit
qu’elle souffrait, vit qu’elle était tendue et qu’elle
avait mal au crâne. Le fait qu’il ne sache pas encore
comment manipuler suffisamment bien la
physiologie des lycanthropes l’ennuyait. Il aurait
bien aimé lui être plus utile. Il avait passé ses cinq
ans de captivité à apprendre, et ces six derniers
mois à se remémorer les principes fondamentaux
de leur anatomie. Mais il lui faudrait encore
quelques années d’étude avant de pouvoir
commencer à soigner les membres de cette espèce
complexe. Les démons et les humains, c’était une
chose, mais les subtilités chimiques des
métamorphes, leur ADN, l’altérabilité de leur
corps… tout cela faisait d’eux des êtres
extrêmement difficiles à traiter, même pour un
médecin expérimenté comme lui.
Tout ce qu’il pouvait lui offrir, c’étaient des
paroles. Avec un peu de chance, celles qui lui
permettraient de comprendre qu’elle se rendait
malade pour une chose contre laquelle elle ne
pouvait rien, même avec la plus grande volonté du
monde. Cela les dépassait tous, si puissants soient-
ils.
— Mon amour…
— Oui, ma douce demanda-t-il à la présence
discrète mais radieuse, dans son esprit.
— Il faut que tu lui dises quelque chose
qu’elle veut entendre, lui conseilla judicieusement
Legna. Ça ne te ressemble pas de faire des détours.
Elle refuse de se faire imposer toute idée. Elle ne
réagira qu’à des solutions envisageables. Siena est
incapable de faire la distinction entre la femme et
la reine. Elle a complètement refoulé sa féminité de
peur d’être obligée de partager son trône, de
perdre la maîtrise du milieu dans lequel elle
évolue. C’est la raison pour laquelle elle a si peur.
Il savait que son épouse comprenait la
situation mieux que quiconque. En tant que
démone d’esprit, elle bénéficiait d’un incroyable
sens de la psychologie, qui s’était progressivement
développé depuis leur imprégnation, depuis qu’ils
partageaient leurs pouvoirs.
— Dites à votre femme de se mêler de ses
affaires, lui ordonna sèchement la reine. Je sens sa
présence et je l’entends bourdonner autour de vous,
Gideon.
Siena était pourvue d’un lien télépathique
avec les autres animaux, dont les lycanthropes
quand ils en prenaient l’apparence, mais elle était
incapable de lire dans les pensées de Gideon. En
revanche, elle sentait la présence de Legna dans son
esprit et avait une sorte de sixième sens qui lui
permettait d’avoir une vague idée du thème de leurs
échanges. Cela ressemblait fortement à la capacité
qu’avaient les prédateurs de bénéficier d’un coup
d’avance sur leurs proies.
— Elle me prie de vous faire savoir que votre
bien-être la regarde complètement, lui transmit
Gideon. Et elle vous rappelle que nous sommes vos
amis, et non vos ennemis.
— Tout le monde est mon ennemi, lui
rétorqua la reine d’un ton amer, ralentissant enfin
l’allure, sous le poids de ses émotions. Ou le devient
à un moment ou à un autre. Que va-t-il advenir de
notre paix, à présent, mon vieil ami ?
Siena sentit la déflagration caractéristique
qui annonçait l’arrivée de Legna par téléportation.
Elle s’y était attendue, comme au fait que la femme
de Gideon poserait ses mains réconfortantes sur ses
épaules. Siena finit par s’immobiliser. Elle se
retourna et regarda la démone dans ses yeux
remarquablement brillants, parfaitement
identiques à ceux de son époux.
— Ne fais pas attention à ce qu’il dit. Tu sais
bien qu’il est décidément trop direct, déclara Legna
pour la réconforter, adressant un clin d’œil à son
mari sans que la reine le voie.
En voyant sa merveilleuse épouse faire usage
de tout son talent, Gideon se sentit gagné par un
immense sentiment de fierté. Il aurait dû se douter
qu’il aurait mieux valu qu’elle l’accompagne dès le
début. L’Ancien était encore en train d’apprendre
qu’il faisait partie d’un couple et commettait parfois
ce genre d’erreur, mais c’était inévitable, après avoir
mené une existence solitaire pendant plus de mille
ans. Il allait certainement lui falloir plus de six mois
pour se débarrasser de certaines habitudes.
— Je comprends parfaitement ce que tu
ressens, Siena, lui assura Legna avec une grande
sincérité. Tu imagines ce que j’ai pu éprouver quand
je me suis rendu compte que j’allais être coincée
avec ce vieillard le restant de mes jours ? (Siena ne
put s’empêcher de sourire en regardant le
magnifique « vieillard » de Legna.) Malgré ce qu’il
raconte, je n’étais pas aussi prête à l’accepter qu’il
aimerait le croire, et je te garantis aussi que j’étais
plutôt inquiète à l’idée de révéler notre liaison à
Noah. Mais nous croyons au destin, comme tu le
sais, et il était clair qu’il s’agissait là de notre
destinée. Même toi, ça doit te sembler évident,
non ?
— Ça ne me facilite pas pour autant la tâche,
rétorqua Siena.
— Non, je le sais bien. Mais écoute Gideon
jusqu’au bout. Il sera peut-être en mesure de
t’aider.
— J’ai déjà écouté tous vos arguments.
— Ce n’est pas un argument, que je vous
propose, mais une solution.
Gideon prit la main de chacune des deux
femmes et les conduisit jusqu’à un banc, dans une
alcôve, où elles prirent sagement place. Legna
s’empara aussitôt de la main de la reine et la serra
en silence.
— Il est évident qu’il vous faut du temps, à
vous et à votre peuple, pour vous faire à cette
situation. Vous m’avez affirmé qu’il n’acceptera pas
un démon pour roi, je me trompe ?
— Non. Je suis catégorique sur cette
question.
— Alors, n’en faites pas un roi, Siena.
— Mais vous avez dit que je ne pourrai pas
résister à son imprégnation…
— J’ai dit : « N’en faites pas un roi. » Vous
n’avez pas le choix, vous devrez en faire votre
partenaire, et vous en êtes parfaitement consciente.
De plus, du plus profond de votre cœur et de votre
âme, vous avez besoin d’Elijah auprès de vous.
(Gideon s’accroupit, posa une main sur le genou de
la lycanthrope perplexe et la regarda droit dans les
yeux.) Vous souvenez-vous du jour où je vous ai
demandé de me raconter l’histoire de votre
monarchie ? De me parler de vos traditions, de la
façon dont elles avaient évolué et s’étaient
modifiées au fil des siècles ?
— Oui, sourit-elle. Vous m’avez fait parler
pendant plus de vingt heures d’affilée. Je n’avais
jamais pris tant de plaisir dans une discussion.
— Alors, réfléchissez une minute à ces
traditions. Ne m’avez-vous pas expliqué qu’avant
d’accorder une égalité des droits entre hommes et
femmes dans votre société, il n’y avait jamais eu de
roi ? Que la situation avait changé il y a à peu près
neuf cents ans quand…
— … quand la reine Colein a élevé son prince
consort au même rang qu’elle, l’aida-t-elle en le
voyant chercher le nom des personnes impliquées.
— Oui. Alexzander. Le premier roi de votre
histoire.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Siena, intervint Legna, d’une voix douce
mais pressante. Elijah n’a aucune envie de devenir
ton égal dans ta monarchie, mais uniquement dans
ton cœur. Il est pleinement satisfait de sa propre
existence et de ses fonctions auprès de Noah. Ne le
comprends-tu donc pas ?
— Vous le considérez comme une menace
pour votre trône. Je vous offre donc la possibilité
d’éliminer cette menace jusqu’à ce que vous en ayez
décidé autrement, insista Gideon. Faites de lui votre
consort, Siena, et non votre roi. Si, un jour, vous
décidez de lui donner les mêmes droits politiques
que ceux qui sont les vôtres, il en ira de votre seul
choix, et de celui de personne d’autre. Aucune loi
lycanthrope ne vous oblige à en faire votre égal et à
le mettre sur le trône. Evoquez une ancienne
tradition, conservez votre pouvoir sur votre peuple
et cessez de vous faire du mal, à Elijah et à vous,
avec ce genre de craintes.
— Vous rendez-vous compte de ce que vous
me demandez ? s’enquit Siena d’une voix rauque, sa
tête se mettant à tourner, submergée par une vague
d’espoir et de soulagement. Vous me demandez de
le traiter publiquement comme… comme aucun
homme avec un ego tel que le sien ne saurait le
tolérer.
— Nous vous demandons de faire ce que vous
avez toujours fait, d’agir au mieux pour vos
semblables. C’est aussi naturel pour vous que de
respirer, Siena.
— Tu ne connais pas Elijah aussi bien que tu
le crois, ajouta Legna. Pour toi, je suis persuadée
qu’il serait prêt à n’importe quel sacrifice. Il n’a
aucune envie d’impressionner ta cour. C’est
uniquement toi qu’il veut éblouir. Sa fonction
auprès de Noah lui suffit amplement. Et je vais te
dire une chose : même si ça doit froisser son ego,
Elijah te portera toujours dans son cœur, quelles
que soient les conditions.
— Mais…
— Siena, l’interrompit Gideon en soupirant.
Qui ne risque rien n’a rien.
CHAPITRE 11
Le lendemain soir, Elijah se réveilla en
sursaut.
Il se dressa soudain sur son lit, son corps
protestant contre ce mouvement inconsidéré. Il
reprit son souffle et frotta ses épaules douloureuses.
La nuit précédente, il avait poussé ses troupes dans
leurs derniers retranchements, et lui avec, espérant
d’un certain côté que cela leur ferait du bien de
s’épuiser, la veille de Samhain.
Il ne savait pas vraiment à quoi il s’était
attendu, mais, pour l’instant, il se trouvait dans un
état plutôt normal. Enfin, aussi normal que ces
derniers jours. Ce qui signifiait en fait qu’il traînait
les pieds, qu’il avait un cafard indescriptible, et qu’il
était vraiment en pétard contre une certaine
lycanthrope.
Il avait dormi chez Noah, également dans
l’espoir qu’en restant à proximité du roi, il
bénéficierait d’une sorte de tampon entre lui et le
désir incontrôlable de se jeter sur Siena qu’il n’allait
probablement pas tarder à éprouver. Mais, pour
l’instant, ne constatant aucune envie qui sortait de
l’ordinaire, il se sentit ridiculement soulagé.
Il repoussa la literie et se dirigea vers le
placard. Il s’efforça de choisir son jean le plus
confortable ainsi qu’une chemise blanche à col
boutonné des plus ordinaires. C’était sa tenue de
travail, en quelque sorte.
Rien de particulier, pas même la soie, un
vestige de son passé, l’étoffe qu’il préférait pour ses
chemises. Il avait l’intention de ne rien faire qui
aurait pu être interprété, à un degré ou à un autre,
comme une volonté de sa part de s’apprêter à
séduire une femme.
Il roula ses manches jusqu’au milieu de ses
avant-bras et esquissa un sourire en remarquant à
quel point son reflet dans le miroir semblait
décontracté. Il prit le temps de se passer les mains
dans les cheveux, toujours pas habitué à leur
nouvelle couleur. Il les avait presque toujours eus
blond filasse, et trouvait toujours aussi étrange
d’avoir des mèches dorées, désormais.
Il se demanda si c’était censé être un rappel
délibéré de la personne avec laquelle il était destiné
à s’unir. Chaque fois qu’il se regardait, il ne pouvait
s’empêcher de se souvenir d’où il tenait cette
couleur de cheveux. Legna avait sans aucun doute
éprouvé la même chose en se rendant compte face
au miroir que ses yeux avaient pris la couleur si
particulière de ceux de Gideon.
Elijah quitta sa chambre et dirigea ses pas
vers la grand-salle. Au beau milieu des marches, il
hésita en apercevant Noah assis devant sa
cheminée, dans la même position ou presque que
lorsque le guerrier était allé se coucher. Il jeta un
coup d’œil au bureau en passant devant,
remarquant que sa pile de notes et de traductions
s’était considérablement élevée durant la journée.
— Tu as dormi, aujourd’hui ? demanda-t-il
au roi de but en blanc.
— Naturellement, mentit ce dernier sans
quitter des yeux les flammes qu’il semblait avoir
contemplées bien plus que de raison, ces derniers
temps.
— Tout va bien, Noah ? insista-t-il.
L’intéressé finit par se tourner vers lui et lui
adresser une ébauche de sourire pour le rassurer.
— Ne serait-ce pas à moi de te poser la
question ?
— Je me sens bien. En fait, mieux que ça,
même. Je commence à me demander si Gideon ne
se serait pas trompé sur toute la ligne.
— Ne sois pas trop sûr de toi, mon ami, le mit
en garde Noah. Gideon ne se trompe que très
rarement.
— Merci pour ce vote de confiance, déclara le
guerrier. Excuse-moi de te demander ça, mais sur
quelle planète tu es, depuis quelques jours ? Tu n’es
plus toi-même.
— Tu sais, j’ai remarqué que c’était souvent
ce que les gens disaient pour éviter de parler d’eux-
mêmes. Soucie-toi d’abord de ton cas, guerrier. J’ai
toujours été comme ça.
Elijah préféra éviter d’insister. Le roi ne
suivait généralement pas très longtemps ses
propres conseils. Il s’exprimerait quand il en aurait
envie, et pas avant. Pour l’instant, Noah avait vu
juste. Il lui faudrait se concentrer sur ses propres
problèmes, cette nuit-là.
— Je crois je vais aller donner un coup de
main à Jacob, cette nuit, déclara-t-il en lui tournant
le dos. Bella n’étant toujours pas en mesure de…
Il s’interrompit en sentant la main de Noah
sur son bras. Il se retourna et le vit, derrière lui, qui
haussait un sourcil avec une certaine curiosité.
— Je ne te le recommande pas. Jacob s’en
sortira très bien tout seul.
— Mais…
— Il faut que je te le dise dans quelle langue,
Elijah ? Jacob et Bella sont imprégnés, et c’est
Samhain. Je te garantis que si tu tombes sur eux à
l’improviste, tu vas être reçu !
Elijah haussa les deux sourcils en
comprenant ce que Noah voulait lui expliquer.
— Espèce de vieux mâle borné.
Il s’était presque habitué à la litanie
d’insultes qu’il percevait dans un recoin de son
esprit, mais c’était la première fois qu’il obtenait
une réaction à ce qui se passait dans la réalité. Il fut
si déstabilisé en entendant cette petite voix
mélodieuse et l’éclat de rire qui s’était ensuivi qu’il
en oublia complètement Noah et se métamorphosa
en prompte bourrasque avant de s’échapper par la
fenêtre la plus proche.
Noah se retrouva la main… dans le vide, l’air
perplexe.
Elijah s’arrêta tout d’abord sur le terrain
d’entraînement. Il n’y entendit que le grincement
des mannequins et des cibles en bois. Les lieux
étaient si déserts qu’ils lui semblèrent étrangement
inquiétants. D’habitude, ils grouillaient d’activité du
crépuscule à l’aube. Mais c’était un jour sacré, et
personne n’était obligé de s’y rendre. Toutefois, par
le passé, il y avait toujours eu au moins quelqu’un
qui s’y exerçait, pour canaliser une énergie qui
aurait pu se révéler dangereuse si on lui avait laissé
libre cours. Visiblement, il les avait un peu trop
fatigués en tentant de s’épuiser lui-même, et
personne n’avait eu envie de rester dans les
environs du capitaine et du camp d’entraînement.
Cela se présentait mal. Il traversa lentement
le terrain en essayant de réfléchir à ce qu’il pourrait
faire pour s’occuper.
— Peut-être devrais-tu faire un sacrifice à la
déesse. (Il se figea net.) C’est un jour sacré, après
tout, poursuivit la voix.
— Tu sais, je ne suis pas sûr que tu aies choisi
le meilleur moment pour discuter, lâcha-t-il, ses
paroles résonnant dans le camp désert.
Il prit une profonde inspiration et cessa de se
demander comment sa voix, attirante même dans
ses pensées, semblait parvenir à anesthésier
l’ensemble de son système nerveux. Jurant entre
ses dents, il se métamorphosa en puissant
tourbillon, qui, sur son passage, souleva du sol la
terre du terrain d’entraînement.
Une heure plus tard, il finit par se
rematérialiser chez lui, à l’autre bout de la planète
par rapport à la Russie.
Enfin satisfait, il alluma quelques lanternes
et épousseta son fauteuil préféré avant de s’y laisser
tomber en soupirant. Il pencha la tête en arrière et
ferma les yeux, tentant de se détendre et de profiter
de la tranquillité nocturne. Il habitait en fait dans
une cabane en rondins des plus modernes. Mais
bien qu’elle ait disposé de tous les équipements
d’un logement récent, il n’en avait aucune utilité.
Comme tous les démons, il n’aimait guère
l’électricité et tout le reste. Leur proximité avec la
nature faisait que la technologie, ainsi que presque
tout ce qui était mécanique, réagissait de manière
négative à leur chimie organique.
— Je le sais, je suis obligée d’avoir recours
au vieux système d’éclairage au gaz depuis
l’arrivée de Legna et de Gideon à la cour.
Il se redressa en sursaut.
Comment se faisait-il qu’elle semblait encore
plus près que la fois précédente ?
Qu’elle aille au diable ! Elle avait vraiment
choisi un mauvais moment pour le brocarder. Il
avait l’impression qu’elle lui demandait de perdre
complètement la tête et d’aller la chercher. Et, s’il
devait se fier à la façon dont il s’était crispé et au
désir qui s’était ensuivi, elle ne tarderait pas à le
convaincre, si elle continuait.
— Je n’ai pas peur de toi, chuchota-t-elle.
— Tu as tort, la prévint-il, tentant pour la
première fois de faire usage du même lien.
— Il va d’abord falloir me mettre la main
dessus.
Sa première menace. Si elle le raillait, c’était
sans aucun doute parce qu’elle était persuadée qu’il
ne la trouverait pas. Elle était convaincue d’avoir
des capacités supérieures aux siennes, et, par
conséquent, qu’elle n’avait rien à craindre.
Cette provocation était ridicule, et Elijah
l’avait crue plus maligne que cela. Frustré et
contrarié, il se leva et se mit à faire les cent pas.
— Tu es en train de jouer avec le feu, Siena.
C’est complètement ridicule.
— Ne serait-ce pas à moi d’en juger ?
Qu’elle soit maudite !
Il tenta de la bannir de son esprit et gravit
quatre à quatre les marches de l’escalier plongé
dans l’obscurité, à la recherche de quelque chose,
quoi que ce soit, susceptible de lui occuper l’esprit.
De l’empêcher de penser à elle et de l’aider à la
chasser de ses souvenirs. Plus elle s’adressait à lui,
avec cette voix douce et attirante, plus il se rappelait
le moment où elle lui chuchotait à l’oreille de
s’enfoncer plus profondément en elle. Il se
souvenait également de ses doigts dans ses cheveux,
de ses ongles quand elle lui griffait le dos.
Il gagna sa bibliothèque, gratta aussitôt une
allumette et alluma deux des lanternes disposées
sur la table. Il n’avait pas beaucoup lu, ce siècle-ci,
et avait plutôt eu tendance à se concentrer sur ses
compétences martiales et ses aptitudes
stratégiques. Le précédent, il était passé maître
dans l’art de la fabrication des armes. Une fois la
bibliothèque illuminée, il en eut la preuve
scintillante sur tous les murs. Y étaient suspendues
une vingtaine d’épées de toutes sortes, chacune
forgée de ses propres mains, du pommeau au
fourreau. Il avait même minutieusement conçu les
supports sur lesquels elles étaient présentées.
Il ne s’agissait pas uniquement d’armes
d’exposition. Il s’était entraîné avec chacune d’elles
et en avait utilisé plus de la moitié en conditions
réelles. Il les passa lentement en revue, attendant
de voir celle qui se manifesterait à lui avec le plus
de force. Ce fut le katana.
Sa lame était protégée par un fourreau en
argent pur, et l’éclat des lampes s’y reflétait en
scintillant d’une telle manière que l’on avait
l’impression que les gravures dont il était orné
prenaient vie. Il s’apprêta à s’en emparer mais
hésita et finit par baisser la main. Il tenta d’éviter
de se rappeler la dernière fois qu’il s’en était servi,
sachant que Siena était à l’affût de ses moindres
pensées.
— La lame avec laquelle tu as tué mon père.
Il fit la grimace, ne se rendant même pas
compte qu’elle avait employé un ton spéculatif et
non accusateur.
— Je suis navré, Siena.
— C’est inutile, guerrier. Grâce à cette épée,
tu as permis à nos deux mondes de devenir
meilleurs.
Accablé, Elijah se détourna de l’arme et se
laissa tomber lourdement dans un fauteuil qui se
trouvait non loin.
— Qu’attends-tu de moi, Siena ? demanda-t-
il d’une voix rauque en tentant de faire le tri dans
ses émotions.
— J’attends de savoir ce que tu attends de
moi.
— Rien, chuchota-t-il. Je ne veux rien de toi.
(Il s’interrompit deux courtes secondes.) A part toi,
finit-il par ajouter.
Il se releva et se dirigea vers les portes vitrées
qui donnaient sur un balcon qui faisait le tour de la
moitié de la maison. Il sortit dans la nuit et se
pencha sur la balustrade en bois en prenant une
profonde inspiration.
— Ton contact, ton rire, tes yeux
magnifiques, Siena. Ton caractère, ta peau douce
et ton esprit vif. Je veux me réveiller tous les jours
empêtré dans ta chevelure et te regarder dans les
yeux. Je veux apprendre à vraiment te connaître.
Il ferma les yeux en éprouvant une certaine
douleur dans chacune des fibres de son être.
— Je ne suis pas si mystérieuse, Elijah. Je ne
souhaite rien d’autre que de pouvoir mener mon
peuple vers une période de paix et de prospérité.
— Rien d’autre, Siena ?
Il se mit à frotter son front douloureux.
— Si, une seule chose.
— Oui ?
— Je veux que tu viennes me voir, Elijah.
Il se redressa soudain et s’écarta de la
balustrade. Son cœur se mit à bondir de façon
erratique, et il se sentit gagné par une brusque
montée d’espoir. Il plissa les yeux et scruta
l’obscurité, une légère brise nocturne s’engouffrant
dans ses cheveux et des nuages passant devant la
lune montante.
Il flaira un léger parfum qui lui était familier
et sentit chacune des cellules de son corps se
précipiter dans tous les sens, ce qui lui donna le
vertige.
Puis il aperçut le reflet du clair de lune sur
une surface dorée.
Prenant appui sur la balustrade, il enjamba
celle-ci d’un bond et se réceptionna un étage plus
bas. Il s’élança mais dut s’immobiliser quand
l’odeur s’estompa. Il chercha autour de lui l’origine
de la lueur dorée et aperçut soudain quelque chose
qui pendait d’une des blanches squelettiques d’un
arbre. Il s’empara de l’objet et le retourna dans le
creux de sa main. Il s’agissait d’un brassard d’or et
de pierres de lune d’une facture aussi complexe que
celle du collier de Siena.
— Qu’est-ce que c’est, Siena ?
— C’est le brassard du consort de la reine,
Elijah.
Elle n’ajouta rien de plus, ne lui fournit
aucune autre explication. Elle savait que c’était
inutile. Elijah connaissait parfaitement le
fonctionnement des monarchies. Il savait ce que
cela signifiait que d’être un prince consort.
Son cœur battait si fort qu’il entendit à peine
ce qu’elle dit. A cet instant précis, tout sembla
changer.
Il fut soudain envahi par des sentiments et
un désir irrépressibles.
— Dis-moi où tues, Siena. Dis-le-moi
immédiatement !
— Je suis chez moi, Elijah. Et j’attends ta
réponse.
Siena s’agenouilla devant le magnifique autel
de pierre, allumant précautionneusement l’encens
naturel fait maison qu’Anya lui avait offert à
Beltane. Elle s’accroupit, ferma les yeux et tenta de
se concentrer sur sa prière. La tâche était toutefois
loin d’être aisée, car elle le sentait approcher, et
plus seulement avec son cœur. Ce dont il s’agissait
précisément ? Elle n’en avait pas la moindre idée
pour le moment. Néanmoins, il lui était tout aussi
difficile d’en faire abstraction que de l’expliquer.
Il se trouvait encore de l’autre côté de
l’océan, mais elle avait déjà la chair de poule sur les
bras, entre les omoplates et sur la nuque, la
sensation se propageant même sur son cuir chevelu,
au point de faire frémir sa chevelure et de la faire se
hérisser.
Il régnait déjà dans ses appartements une
puissante odeur d’encens. Elle en avait fait brûler
toute la journée, comme l’exigeait la tradition, en
vue de la nuit à venir. Egalement selon la coutume,
elle n’avait fait, ce jour-là, que dormir, se baigner,
se parfumer, se laver les cheveux, et s’oindre de
diverses huiles et lotions censées lui adoucir la peau
pour qu’elle soit parfaite.
Avant d’être reine, elle avait été princesse et
avait passé toute son existence à la cour. Elle savait
donc prendre soin d’elle et se faire belle. Sans
compter qu’elle adorait cela. En fait, le caractère
familier de ce rituel l’aida à garder son calme, à se
détendre et à se concentrer sur l’essentiel. Par
conséquent, il ne lui restait plus une parcelle de
peau qui ne soit parfaitement douce et délicatement
parfumée, et elle était encore en mesure de
patienter en préservant sa dignité et sa sérénité.
Malgré tout, Siena avait eu de la chance.
Elijah avait dormi relativement tard, ce soir-
là, et ne s’était réveillé qu’une heure auparavant. S’il
s’était levé plus tôt, elle aurait été incapable de lui
dissimuler ses activités et son excitation tandis
qu’elle leur préparait une soirée dont il n’avait
même pas idée. Même si elle parvenait à se
maîtriser quelque peu, ce lien qui se renforçait
progressivement entre eux aurait largement pu la
trahir. Elle réussissait à cacher énormément de
choses à un grand nombre de personnes, mais
Elijah s’était implanté au cœur de son esprit, et,
avait-elle fini par comprendre, elle ne pourrait
bientôt plus lui dissimuler quoi que ce soit. Et, plus
elle l’attendait, plus elle sentait son cœur
s’emballer, submergée par l’adrénaline et toutes les
endorphines du démon qui se propageaient dans
son organisme. Cela lui faisait l’effet d’une drogue
étonnamment puissante. Elle avait la tête qui
tournait, comme si elle était sous excitants.
En théorie, elle aurait dû attendre qu’il lui
donne sa réponse, mais elle avait senti, du fond du
cœur, à la minute même où le guerrier avait
compris la signification du brassard, puis, au fur et
à mesure qu’il approchait, qu’il lui était inutile de
l’entendre accepter de vive voix de devenir son
consort.
Elle se releva, la pierre lui semblant glaciale
sous la paume de ses mains chaudes et moites. Ses
appartements grouillaient de femmes, qu’il s’agisse
de servantes, de gardes ou de dames d’honneur. Et,
naturellement, Anya et Syreena se tenaient juste
auprès d’elle.
Elles se trouvaient chacune d’un côté, vêtues
de robes de cérémonie particulières. Ces tenues
étaient amples avec de longues manches qui
rappelaient les ailes d’un ange. Celle d’Anya avait
été taillée dans une étoffe de soie d’un vert pur. Elle
était si légère et si raffinée que seuls les artisans les
plus anciens et les plus expérimentés avaient pu la
concevoir. Tissée dans le motif même de la soie de
sorte qu’au toucher il était impossible de la
distinguer de l’étoffe elle-même, figurait la
silhouette d’une renarde dont la queue s’enroulait
autour des hanches et des cuisses de la générale.
La robe de Syreena provenait d’une soie tout
aussi pure, sauf que la sienne était d’un bleu
céruléen. Dans un sens, un dauphin s’enroulait
autour d’elle, et, dans l’autre, un faucon pèlerin. On
l’avait saupoudrée de poussière de diamant pour
figurer l’écume de l’océan et l’éclat des étoiles dans
le ciel nocturne.
Siena tendit les bras, paumes vers le haut, et
chacune de ses conseillères saisit un pan du voile de
dentelle blanche et de satin qu’elle portait par-
dessus sa robe. Elles déplacèrent lentement leurs
doigts jusqu’aux rubans, sur le devant du voile, et se
mirent à les tresser de manière complexe, comme
s’il s’agissait de lacets, sauf qu’elles ne se servaient
chacune que d’une main, considérant celle de
l’autre comme leur seconde main. Il leur fallait de la
concentration, de la coordination et de la
coopération pour mener à bien une telle tâche. Mais
les meilleures amies de Siena, ses sœurs d’âme, si
toutes deux n’étaient pas de son sang, s’en
acquittèrent impeccablement.
Quand elles en eurent terminé, Siena saisit
les mains d’Anya et les serra affectueusement.
— Toute ta vie, tu t’es montrée ma plus fidèle
amie, et je suis honorée de t’avoir ici à mes côtés
pendant ce… cet événement auquel aucune d’entre
nous n’aurait songé assister un jour. (Elle lui pressa
les paumes des mains contre son cœur.) Mais,
d’après la tradition, il ne m’est plus possible de te
demander de porter la dague de mariage. Cet
honneur doit revenir à Syreena, ma sœur, malgré
toutes ses protestations. (Siena porta son regard
doré vers sa sœur pour couper court à toute
tentative de résistance. Syreena était convaincue
qu’Anya méritait ce droit, quel que soit son sang.)
C’est à elle que revient cette distinction, poursuivit-
elle en les considérant tour à tour d’un regard doux
et chaleureux. J’étais très impatiente de l’honorer
comme une sœur honore sa sœur. Car, même si elle
ne me connaissait guère au début de cette longue
aventure, elle a mérité d’être récompensée à sa juste
valeur pour son inconditionnelle loyauté.
— Il n’y a pas de problème, ma reine, dit
doucement Anya d’un air légèrement amusé, car
elles savaient l’une comme l’autre que ce n’était pas
elle qui avait besoin d’être rassérénée.
Malgré son air éternellement assuré et
indépendant, Syreena était une femme très sociable
qui avait besoin de se sentir acceptée, soutenue et
aimée.
Anya libéra lentement ses mains et se tourna
ensuite vers Syreena. La princesse avait fermé les
yeux, et la sang-mêlé lui accorda un moment.
Quand elle finit par les rouvrir, ils étaient si
larmoyants que ses cils scintillaient autant que les
diamants de sa robe.
Elle tendit alors les deux mains, paumes vers
le ciel, tandis qu’Anya dégainait la dague de
cérémonie de son fourreau, le crissement
métallique résonnant contre le haut plafond de la
chambre. Les gardes se mirent alors brusquement
au garde-à-vous, faisant claquer leurs talons. Ils
dégainèrent tous leurs épées soigneusement
affûtées avec le même crissement et les abattirent
de toutes leurs forces, pointe la première, contre le
sol de pierre, faisant jaillir des étincelles et des
éclats de roche, leurs lames se courbant et
s’ébréchant.
Comme le voulait la tradition, tous les gardes
à l’exception de deux d’entre eux passeraient la nuit
à reforger leurs armes. La chaleur de la forge était
prétendument censée apporter le bonheur sur le lit
conjugal et promettre que ce dernier resterait
chaud, ce qui permettrait au couple de concevoir
celui ou celle qui prendrait par la suite la défense du
trône. Mais le symbole allait plus loin encore. Les
gardes allaient fabriquer de nouvelles lames avec
lesquelles ils allaient servir le nouveau régime.
Même si un consort n’avait aucun pouvoir politique
ou légal direct, on lui accordait tous les égards dus à
un roi.
Il serait son égal en tout point… à l’exception
de sa souveraineté.
Anya déposa la dague sur le bout des doigts
de Syreena. Cette dernière s’inclina
respectueusement.
Au même instant, un vent glacial s’engouffra
dans la pièce. Les rideaux du lit et les tapisseries
suspendues aux murs se mirent à claquer de plus en
plus fort au fur et à mesure que la brise souterraine
s’intensifiait. Incapable de s’en empêcher, Siena se
mit à respirer un peu plus vite. Elle commença
aussi à prendre des couleurs, le rouge de ses joues
tranchant vivement avec son teint
exceptionnellement pâle. Mais cela ne fit que
mettre sa beauté en valeur et établir un contraste
saisissant avec sa robe blanche.
Un grondement incroyable, aussi puissant
qu’un roulement de tonnerre, résonna dans la
pièce. Toutes les femmes présentes sursautèrent. Il
était rare qu’il fasse mauvais temps, dans un
château souterrain ! Cela sembla soulever chez elles
un certain émoi, l’arrivée de leur invité s’annonçant
imminente. La moitié d’entre elles ne savaient plus
s’il fallait s’en effrayer, s’en offusquer ou se
contenter d’afficher une simple curiosité.
La seule chose dont elles étaient certaines, en
revanche, c’était que la vie à la cour, et la vie en
général, n’allait plus jamais être la même. Aucune
d’elles, pas même la reine, ne savait précisément où
tout cela les mènerait. Mais le destin avait parlé, et
la reine ainsi que La Fierté exigeaient d’elles
qu’elles s’y soumettent. Il fallait qu’elles accueillent
encore un démon à la cour.
Mais quel démon ! Le Boucher en personne ?
Les plus proches de la reine accepteraient
naturellement tout ce que celle-ci leur demanderait,
mais elles craignaient pour sa sécurité et sa vie.
Durant leur enfance, les histoires qu’on leur avait
racontées sur les méfaits d’Elijah avaient fait des
ravages considérables. En outre, aux yeux des
lycanthropes, les démons étaient des êtres vraiment
étranges. Très différents. Les femmes qui
observaient la reine se préparer pour un mariage si
peu orthodoxe se posaient des tas de questions,
d’ailleurs partagées par l’ensemble de la cour.
Allait-il la tuer dans son sommeil ? La reine
était une chasseuse jusqu’au bout des ongles, et ne
serait nullement une proie facile pour le guerrier,
mais elle était en fait très enthousiaste à cette idée,
et c’était là ce qu’il y avait de plus déroutant. Certes,
le démon déjà présent à la cour, ce Gideon, était un
être exceptionnellement beau et particulièrement
intéressant, mais il s’agissait d’un homme instruit,
d’une intelligence et d’un talent rares.
Il était difficile d’en attendre autant d’un
barbare qui gagnait sa vie en maniant l’épée et en
massacrant ses ennemis. Etait-il à ce point
séduisant pour être parvenu à captiver l’attention
d’une femme dont l’une des apparences était celle
d’un redoutable félin ? Allait-il être affecté par
l’engagement des partenaires royaux et être forcé de
s’en tenir uniquement au lit de la reine, ou étaient-
ils susceptibles d’assister un jour au premier
adultère royal de l’histoire de leur espèce ?
Leurs organismes allaient-ils être
suffisamment compatibles pour donner naissance à
un héritier au trône ? Et il y avait la question la plus
importante de toutes. Même si l’existence de sang-
mêlé prouvait qu’un certain métissage était
possible, personne n’avait jamais entendu parler
d’une créature issue d’un cocktail de deux ADN
aussi différents que ceux d’un démon et d’un
lycanthrope. Quel pourrait bien être le résultat d’un
mélange entre le règne animal et celui des éléments,
si tant est qu’il puisse en découler quoi que ce soit ?
C’était en fait la question la plus captivante
de toutes. Les lycanthropes s’intéressaient de près à
tout ce qui avait trait aux mutations. Plus ils étaient
puissants, mieux c’était. C’était la raison pour
laquelle ils admiraient tant Syreena. C’était sans
doute le seul aspect de cette union qui pourrait
séduire les sujets les plus réservés de la monarchie,
qui allaient certainement se montrer difficiles à
convaincre et mettre du temps à accepter cette idée.
Mais la reine avait fait preuve d’une franche
détermination lorsqu’elle avait annoncé son
intention de se marier avec cet homme. C’était son
devoir, certes, mais aucune larme ne lui était
montée aux yeux, et elle avait fait en sorte que tout
le monde sache qu’il s’agissait d’une union qu’elle
accueillait très favorablement. Elle avait admis
avoir eu de nombreux doutes, les jours précédents.
Puis elle leur avait fait part de sa solution. Il devrait
se contenter du rang de consort et ne deviendrait
pas son roi. Et en aucune façon leur roi à eux. Et il
n’obtiendrait rien de tout cela s’il refusait ces
conditions.
Ils étaient nombreux à penser qu’il
n’accepterait pas ces modalités, ce qui les avait
menés à la conclusion qu’ils étaient encore loin de
voir un démon sur le trône. Avec leur ego,
songeaient-ils, jamais les démons, en particulier
celui-là, ne toléreraient d’être rabaissés à un tel
rang. Siena avait en outre rappelé à ceux qui avaient
le plus protesté que leurs traditions les plus
anciennes et leurs coutumes avaient toujours
envisagé le mariage comme l’un des moyens de
mettre fin à des guerres et de ramener le calme aux
frontières. Et, comme ils n’étaient plus en guerre
contre les démons, la déesse, dans sa grande
sagesse, avait découvert le moyen de consolider
cette paix à tout jamais. Quant à ceux qui
s’obstinaient à s’indigner en raison de leurs
préjugés, Siena leur rappela que c’étaient les actes
de terrorisme de son père qui avaient contraint les
démons à relever le gant et à se défendre. C’était un
fait historique plutôt commode qui avait été réécrit
dans de nombreux esprits, au fil du temps.
Après cette dernière mise au point, plus
personne n’avait osé hausser le ton.
Le mariage allait donc pouvoir être célébré.
Les gardes ouvrirent aussitôt en grand les
portes de ses appartements, et la reine se tourna
face à elles, flanquée de ses deux amies. Ses dames
d’honneur étaient alignées le long du lit. Elle ferma
les yeux, se passa nerveusement les mains sur le
ventre et retint son souffle en sentant le vent
s’intensifier, autour d’elle.
Quelle puissance !
Elle savait qu’il était encore loin et qu’il
projetait devant lui une force et une énergie
considérables, peut-être même sans s’en rendre
compte. Sa course folle pour parvenir jusqu’à elle
ne faisait qu’accroître le sentiment d’urgence qu’il
éprouvait. Elle le devinait dans l’esprit du démon.
Dans son propre esprit. Autour d’elle, l’atmosphère
était survoltée. En elle aussi. Ses cheveux étaient
chargés d’électricité statique, ce qui lui donnait des
frissons d’excitation dans le dos.
Tous les gardes quittèrent la pièce pour se
rendre à la forge, à l’exception de deux d’entre eux.
Ces derniers se dirigèrent vers la porte afin de se
positionner de chaque côté de l’ouverture, dans le
couloir. S’il y avait une chose qu’ils devaient
protéger, c’était l’intimité de la reine lors de sa nuit
de noces. Il aurait été exagéré de prétendre qu’ils
étaient parfaitement sereins, l’arrivée d’Elijah se
faisait de plus en plus troublante.
Siena avait néanmoins fait preuve d’une
grande prudence. Elle avait vérifié que les deux
gardes restants ne s’étaient jamais retrouvés face au
guerrier au cours d’une bataille. Il n’y avait aucun
risque qu’ils réagissent de manière impulsive et se
montrent hostiles ou inhospitaliers. Elle souhaitait
à tout prix éviter que quoi que ce soit puisse gêner
le déroulement de cette nuit-là.
Ils étaient déjà séparés depuis trop
longtemps à son goût.
Elle n’aurait jamais cru pouvoir être si
excitée, mais elle comprit qu’elle était incapable de
s’en empêcher. Autant elle avait été terrifiée à l’idée
de prendre un partenaire, autant elle trouvait que
les avantages que lui procurerait celui-là valaient la
peine d’avoir eu tant de doutes, de craintes et
d’inquiétudes. Du moins était-ce le cas maintenant
que Gideon lui avait apporté une solution qui, à
défaut d’être parfaite, lui avait permis de faire une
bonne moitié du chemin.
Il suffisait désormais qu’Elijah accepte de
faire l’autre. Un peu plus tôt, ses paroles, si sincères
et percutantes, lui avaient donné l’impression de
pouvoir lire dans son cœur. Mais il lui était
impossible d’en être certaine tant qu’il ne lui
confirmerait pas en personne, avec sa bouche, ses
yeux et tout le reste, qu’il souhaitait et acceptait
cette union.
Cette bourrasque, son partenaire idéal,
soufflait comme jamais tout autour d’elle,
s’engouffrant dans les robes légères des trois
femmes, les faisant claquer sèchement derrière elles
et les plaquant contre leurs courbes sensuelles. Les
dames d’honneur, que cet étalage de puissance
rendait nerveuses, se donnèrent mutuellement la
main. Bientôt, elles se rapprochèrent les unes des
autres au point qu’elles finirent par se retrouver si
serrées que l’on aurait dit un accordéon.
Pour une raison ou pour une autre, cela fit
sourire Siena.
Un instant plus tard, elle comprit pourquoi.
Tournoyant sur lui-même, Elijah retrouva
son apparence des plus imposantes, si près d’elle
que, lorsqu’il se rematérialisa, ils manquèrent de se
marcher sur les pieds. Il était si grand et
majestueux que toutes les femmes présentes dans la
pièce, même celles qui se trouvaient juste en face du
démon, laissèrent involontairement échapper
quelques murmures de surprise. S’ensuivirent des
chuchotements spéculatifs qui n’avaient pas leur
place dans ce rituel. Toutefois, Siena était bien trop
occupée à admirer ses magnifiques yeux verts. Ils
dégageaient une telle émotion qu’elle comprit
qu’elle ne serait jamais à même d’en mesurer
l’immensité en l’espace d’une simple seconde. Elle
déglutit, même si sa bouche et sa gorge étaient à
présent complètement asséchées.
Lentement, elle le toisa de la tête aux pieds.
Elle s’interrompit brutalement quand son attention
fut attirée par le reflet de l’or et des pierres de lune
du brassard qui ornait son biceps bandé.
— Comment as-tu…
Elle s’interrompit aussitôt. Le brassard était
fermé. Il n’avait dû avoir aucun mal à le glisser le
long de son bras en changeant d’apparence pour
prendre celle du vent. Il serait intéressant de voir si
cette union peu conventionnelle allait l’autoriser à
ôter son insigne de fonction aussi facilement qu’il
était parvenu à l’enfiler. Mais Siena n’avait plus à
lui envier cette liberté. Elle pourrait désormais
profiter à tout moment du contact de ses doigts et
de la manipulation astucieuse ou involontaire grâce
à laquelle il pouvait la libérer de son collier.
Elle le regarda de nouveau droit dans les
yeux. Ils étaient toujours d’un vert aussi vif, et elle y
devina tout le désir qu’il avait pour elle.
En tournant légèrement son épaule vers elle,
il fit jouer son muscle sous le brassard. Il haussa un
sourcil blond.
— S’agit-il de la réponse que tu attendais ?
lui demanda-t-il d’une voix si basse et caverneuse
qu’elle en eut des frissons dans tout le corps.
— Uniquement si tu comprends vraiment et
si tu acceptes ce que ça représente.
— J’ai une petite idée de ce qu’est un prince
consort, Siena. Si ça signifie que nous serons en
tout point égaux sauf que c’est toi qui auras le
pouvoir, tu as tout mon assentiment. (Il lui effleura
la joue, incapable de s’en empêcher malgré tous les
regards qu’il sentait braqués sur lui.) Je n’ai jamais
voulu de ton trône, mon chaton. Uniquement de toi.
Juste de toi.
Sa sincérité était palpable, incontestable. Le
cœur de Siena battait si fort qu’elle ne s’entendait
même plus respirer.
— Tu aurais pu le dire tout de suite,
chuchota-t-elle en esquissant un sourire aussi
brillant que son regard doré.
— Toutes mes excuses, lui répondit-il sur le
même ton en se penchant tellement vers elle que
leurs fronts se frôlèrent. Je ne m’étais pas rendu
compte qu’il y avait plusieurs options.
— Pour être franche, ça m’avait échappé, à
moi aussi.
Syreena s’éclaircit doucement la voix pour
attirer l’attention de la reine.
Celle-ci comprit soudain la puissance du
pouvoir d’attraction inhérent à la formation de ce
lien. Les siens l’appelaient l’« union à vie », les
démons l’« imprégnation ». Mais « peu importe le
flacon »… il était évident qu’ils avaient plus de
points communs qu’ils ne l’imaginaient. Quoi qu’il
en soit, elle le désirait de tout son être. Elle était un
aimant et il était le nord magnétique.
Elle recula à contrecœur, permettant à
Syreena de s’approcher de lui et de lui remettre la
dague du bout des doigts. Elle avait les mains
fermes, et son maintien était parfait. Ce qui était
remarquable compte tenu du poids de l’arme,
qu’elle tenait à présent depuis très longtemps à
bout de bras.
— Seigneur Elijah, capitaine des guerriers du
grand roi démon, qui mérite la confiance et le
respect de ce grand seigneur, notre allié, acceptez-
vous notre reine comme épouse éternelle, de la
mettre au-dessus des autres et de ne jamais
accorder plus d’importance à qui que ce soit
d’autre, et ce pour le restant de vos jours ?
Il garda le silence un long moment, et Siena
sentit une brève hésitation lui traverser l’esprit. Elle
n’en prit pas du tout ombrage. Elle avait toujours
été impressionnée par sa franchise.
— En retour, déclara-t-elle à haute voix, d’un
ton ferme et sincère, je jure de ne jamais te mettre
dans une position qui te mettrait en porte-à-faux
envers Noah. Il n’y aura aucune guerre entre nos
deux peuples tant que je régnerai.
— C’est mon roi, Siena, mais tu es ma
compagne, ma femme, et je serai bien incapable de
te faire le moindre mal. Tant que je serai à tes côtés,
malgré le fait que je sois un guerrier né pour me
battre, il ne sera plus jamais nécessaire d’envisager
une guerre entre nos deux peuples. Et, jusqu’à la fin
de mes jours, je ferai tout mon possible pour aider
les générations futures à comprendre le meilleur de
nos deux mondes.
Il s’interrompit, le temps de glisser deux
doigts sous la lame de la dague, juste à côté du
manche, et de la soulever des mains de Syreena
avec un équilibre parfait. Quand il fit habilement
glisser la lame entre ses doigts, lui donnant
suffisamment de vitesse pour en récupérer le
manche directement dans la paume de sa main, un
éclat de lumière se refléta sur le métal. Il exécuta
son geste avec une telle dextérité et tant de
confiance en lui que c’en fut hypnotique.
Syreena eut à peine le temps de s’écarter
qu’il s’approcha de nouveau de sa promise. Siena
dressa le menton, au moment même où il pencha le
sien. Il approcha ses lèvres des siennes, tendant la
main vers son cou.
— A partir de cet instant, mon chat, je
t’appartiens. Dès que j’aurai accompli une dernière
mission pour Noah, j’abandonnerai ma charge. Si je
dois vivre dans ce royaume, si mon cœur doit
demeurer ici, alors j’y resterai aussi et y exercerai
mes compétences. Mais il faut que tu comprennes
que je n’aurai pas la conscience en paix tant que je
n’aurai pas rempli mon devoir.
— Je n’en attendais pas moins de ta part,
répondit-elle d’un ton ferme et assuré.
Elle n’en demandait pas tant, mais, dès qu’il
eut fait sa promesse, elle se rendit compte que la
sagesse de son geste n’était qu’un pas
supplémentaire destiné à apaiser l’esprit de ses
sujets les plus méfiants. L’ampleur du sacrifice
n’était pas passée inaperçue aux yeux de la reine.
Elle tendit la main vers l’arme et referma
solidement les doigts sur la lame affûtée. Quand elle
la rouvrit, la dague à double tranchant y avait laissé
deux marques ensanglantées. Après qu’elle l’y eut
incité mentalement, Elijah l’imita. Puis, paume
contre paume, ils entrelacèrent leurs doigts.
Anya leva les bras vers le plafond et poussa
un cri d’exaltation qui fut aussitôt repris par toutes
les femmes présentes. Elles se turent presque
aussitôt.
— Voici la reine et son prince consort ! Bénis
soyons-nous de nous trouver en ces lieux en ce jour
de gloire ! Personne ne pourra prétendre en avoir
saisi la portée, clama Syreena.
— A présent, au lit ! ajouta Anya avec un rire
malicieux.
Débarrassées de leurs craintes et de leurs
doutes grâce à l’enthousiasme des conseillères, les
femmes poussèrent cette fois une sorte de cri
d’encouragement.
Elijah haussa un sourcil, prenant un air aussi
amusé que concupiscent. Siena était loin d’être
timide, mais elle ne put s’empêcher de rougir un
peu. Elle était trop excitée.
— Votre Seigneurie, chuchota Anya. Il faut
que vous tranchiez les rubans avec votre dague.
— Oh. (Il esquissa le même sourire en
haussant de nouveau un sourcil.) Ça me plaît déjà,
déclara-t-il, obligeant sa reine à retenir un éclat de
rire en pinçant fermement les lèvres.
Il examina les rubans tressés, sur le devant
de son voile, qui ne dissimulaient rien du tout. Ils
étaient aussi légers que l’étoffe de la robe qu’elle
portait en dessous, ce qui lui permettait
d’apercevoir chacune des courbes de son corps, et
chacune de ses particularités, de ses boucles dorées
à ses tétons foncés.
Il leva vers elle son audacieux regard
émeraude. Sa façon de l’observer intriguait
considérablement la reine. En une fraction de
seconde, la dague se mit à briller comme une petite
supernova entre ses mains.
Son mouvement fut imperceptible, mais les
rubans de son voile se séparèrent aussitôt. Les
femmes se mirent à pousser de petits cris de
surprise, et, cette fois, Anya et Syreena furent
suffisamment impressionnées pour se joindre au
concert de murmures. Siena, quant à elle, accepta la
situation avec sérénité, esquissant un sourire quand
son époux la regarda d’un air effronté.
Elle s’éloigna alors de lui et se dirigea vers le
lit. Les dames d’honneur se rappelèrent soudain
leur devoir et accoururent pour lui ôter
complètement son voile. En retirant la seconde
couche de soie et de dentelle des épaules de leur
maîtresse, elles prirent conscience du regard avide
du démon. Elles étaient si fières de la perfection de
leur reine qu’elles prirent un malin plaisir à la
dévêtir avec autant de lenteur que de douceur.
Plus Elijah contemplait la scène, plus son
sourire s’estompait. Il ne s’était jamais imaginé que
la soie et la dentelle pouvaient produire un son si
particulier en glissant contre la peau. Mais c’était
bien le cas. La légère étoffe se cramponna d’une
façon aguichante à ses tétons dressés. Finalement,
d’un pas, elle s’écarta de sa robe, rejetant lentement
sa chevelure sur ses épaules, lui offrant un
magnifique point de vue sur sa superbe silhouette
dorée.
Et ce fut à cet instant précis qu’il comprit
vraiment ce que cela signifiait que d’être un mâle
imprégné la nuit de Samhain.
CHAPITRE 12
Elijah avait toute son attention focalisée sur
les femmes qui aidaient la reine à prendre place
dans son lit. Siena était délicatement étendue au
milieu d’une incroyable quantité de somptueux
oreillers, sur une literie de velours blanc et doré. Le
voyant de plus en plus tendu, elle lui adressa un
sourire. Elle lisait de mieux en mieux dans ses
pensées, à présent. Elle savait donc plutôt bien ce
qu’il ressentait. Et tout cela lui sembla bien primitif.
En particulier, se rendit-elle compte, quand les
dames d’honneur parsemèrent son corps de pétales
de tournesols tardifs.
Syreena et Anya prirent conscience de
l’atmosphère pesante qui régnait dans la pièce, et,
dès qu’elles eurent achevé d’oindre la reine, firent
sortir les jeunes femmes, qui gloussaient sans
discontinuer. Elijah se moquait éperdument de leur
curiosité et de leurs suppositions. Elles ne se
rendaient manifestement pas compte qu’il
entendait parfaitement leurs chuchotements et que
cela continuerait tant qu’elles ne se seraient pas
suffisamment éloignées. Il avait aussi remarqué que
quelqu’un, la sœur de Siena à la chevelure étrange,
lui avait pris la dague de mariage des mains.
Mais il n’avait pas de temps à perdre avec ce
genre de détails.
Bientôt résonna le déclic des portes que l’on
verrouillait, ce qui le poussa à passer à l’action.
Le souffle court et avec un certain
enthousiasme, Siena le regarda approcher du pied
du lit. Il la saisit brusquement par les chevilles et la
tira vers lui d’une poigne relativement ferme.
Quand il la souleva contre lui après lui avoir passé
un bras autour de la taille, sans manquer d’écraser
entre eux des pétales safran, elle éclata de rire.
— Tu m’appartiens, déclara-t-il doucement
entre ses dents.
Il se pencha au-dessus d’elle en poussant un
grondement viril. Quand il chercha son parfum
dans le creux de son cou et s’en emplit les poumons
avant de pousser un soupir de satisfaction, elle
ferma les yeux.
— Nous sommes restés trop longtemps
séparés, constata-t-il en la repoussant juste ce qu’il
fallait pour pouvoir la dévorer des yeux, avant
d’aventurer une main audacieuse sur son ventre et
ses côtes, et de s’emparer de son sein avec une
ferme intensité. J’ai une envie folle de toi, mon
chaton, et j’ai bien peur de ne pas pouvoir me
montrer très délicat.
Elle ne lui répondit pas, préférant enfoncer
ses doigts dans sa chevelure et approcher sa bouche
de la sienne. Elle entrouvrit ses lèvres douces et
ardentes et lui effleura les siennes, l’envoûtant avec
son goût épicé.
— C’est toi qui m’appartiens, rectifia-t-elle,
sentant la rapide montée d’excitation que sa voix et
ses paroles procurèrent au démon. Et jamais (elle se
passa la langue sur les lèvres d’un air provocant, ce
qui le fit gémir), au grand jamais (elle s’enroula
autour de lui d’une manière plus que sensuelle,
chaque parcelle de sa peau lui faisant l’effet d’une
caresse), je ne t’ai demandé d’agir avec délicatesse,
acheva-t-elle enfin.
Elijah s’empara de sa bouche affriolante avec
une telle ferveur qu’elle en eut les lèvres meurtries.
Elle s’était mis en tête que tout cela avait pu se
produire grâce à ses propres décisions et à ses
machinations, qu’il s’agissait du résultat de sa
volonté, si réticente ait-elle été, mais, à cette
seconde même, elle comprit qu’elle n’avait jamais
vraiment eu le choix. Elle l’avait toujours désiré
avec la même intensité, même après qu’il l’eut déjà
prise. Pour la première fois depuis qu’ils s’étaient
séparés, elle se sentit revivre, et même cette
rencontre dans les entrailles du château s’était
révélée trop brève, trop douce-amère.
Le fait de sentir ses mains sur sa peau la
réconforta considérablement. Elles étaient grandes
et calleuses, et leur rugosité rivalisait avec celle de
ses caresses. Il pressa les doigts contre sa peau
douce, et elle accueillit avec bienveillance l’idée qu’il
puisse y laisser ses empreintes, cette fois.
Elle se sentit libérée du poids de son collier
officiel quand il le laissa négligemment tomber par
terre pour être en mesure de dévorer la chair tendre
de son cou nu. Soudain, elle sentit tous les muscles
de son corps se relâcher et comprit qu’elle reposait
de tout son poids entre ses mains puissantes,
puisque, toujours penché au-dessus d’elle, il la
portait avec une facilité déconcertante. Bien qu’il
s’agisse d’une femme à la musculature
exceptionnelle, il parvint à lui donner l’impression
d’être aussi légère qu’une plume, une futilité toute
féminine dont elle se serait crue incapable, elle, une
véritable amazone chasseresse. Mais, pour que cela
devienne réalisable, il lui avait fallu un guerrier au
moins aussi puissant que le démon.
— Elij ah…, lui chuchota-t-elle à l’oreille,
éprouvant le besoin de prononcer son nom, de
ressentir les émotions provoquées par le fait de
savoir que cela lui était permis sans avoir à s’en
inquiéter, à éprouver quelque culpabilité que ce
soit. Ils étaient encore loin de leur destination et
leur aventure s’annonçait périlleuse, mais elle avait
fait son choix et s’en délecterait autant qu’il était
possible qu’elle en souffre. Il lui était soudain
permis d’être celle qu’elle ne s’était jamais autorisée
à être, celle dont elle avait eu un aperçu quand elle
s’était laissée aller dans ses bras.
Elijah avait une bouche magique et semblait
lui jeter des sorts partout où il la posait, son goût
pour elle transparaissant dans ses actes et ses
pensées. Le fait de lire dans les pensées d’un
homme pendant un moment pareil ne ressemblait à
rien de ce qu’elle aurait été capable d’imaginer. Lire
dans celles de cet homme en particulier, à cet
instant précis, était un plaisir incommensurable.
Son désir pour elle était irrésistible, aussi constant
qu’insatiable. Elle avait l’impression qu’il se
gorgeait de sa chaleur du bout de ses doigts et de
ses lèvres, comme s’il était assoiffé d’elle comme
jamais.
Puis le guerrier commença à se désintégrer
sous ses doigts, et elle se sentit aussitôt revigorée
par la force du vent qui soufflait sur elle et en elle. Il
se rematérialisa derrière elle, une main autour de sa
taille, l’autre sur sa gorge et son menton, l’incitant à
pencher la tête en arrière et à l’appuyer sur son
épaule.
Siena éclata de rire, un mélange de joie et de
sanglots de soulagement. La chaleur dégagée par le
démon soudain nu lui donna le sentiment d’être au
paradis. Elle se rendit compte qu’elle était encore
cramponnée à la chemise qu’il avait abandonnée
dans la manœuvre. Elle la laissa tomber à terre, sur
le reste de ses vêtements, et passa les mains
derrière elle, effleurant ses cuisses puissantes, qui
supportaient leur poids à tous les deux sans la
moindre difficulté.
Il la serra entre ses mains, sa peau douce et
incandescente lui paraissant parfaite sous ses
doigts. Il avait l’impression de ne jamais pouvoir
s’arrêter de la caresser. Il remonta de ses cuisses à
sa poitrine avant de suivre le trajet inverse jusqu’à
ce qu’elle se mette à pousser ces petits cris
d’égarement qui l’ensorcelaient tant.
Comme promis, il ne s’encombra d’aucune
délicatesse. Il n’avait pas l’intention de lui laisser
des marques, mais ce fut plus fort que lui.
Egalement comme promis, sa réaction sembla
d’autant plus vive. Il résista à l’envie soudaine de lui
planter ses crocs dans la chair et de la marquer
comme s’il s’agissait de sa propriété. Cela faisait
partie du rituel d’accouplement bestial que la nuit
l’obligeait à observer. Puis il se souvint qu’elle était
elle-même en partie animale, et finit par se libérer
complètement, refermant avec détermination sa
mâchoire sur sa nuque. La reine commença à se
tortiller avec sensualité entre ses mains, poussant
un vigoureux ronronnement qui le mit dans tous
ses états.
Dans son enthousiasme, il se pencha
légèrement, et elle put enfin toucher terre. Elle
réagit instantanément et en profita pour s’appuyer
de tout son poids contre lui. Pris au dépourvu, il fut
contraint de reculer pour retrouver l’équilibre. Elle
saisit cette occasion pour se retourner dans ses bras
et se jeter sur lui, le forçant à reculer encore de
quelques pas.
Il se rétablit toutefois assez rapidement,
malgré son assaut suivant contre sa bouche, qui
manqua de nouveau de le déstabiliser. Un bras
enroulé autour de sa taille, il parvint à tendre l’autre
derrière lui, à l’aveuglette, à la recherche d’un
appui. Il rencontra de la pierre lisse et glaciale et s’y
adossa aussitôt pour répondre à sa charge.
Elle baissa alors la tête, cherchant sa gorge
avec ses lèvres et sa langue avides, reproduisant sur
lui ce qu’il venait de lui faire subir avec une facilité
si déconcertante. Elle se débattit avec une telle
vigueur qu’elle parvint à se laisser glisser le long de
son buste en sueur, faisant suivre à ses lèvres le
même chemin. Elle lui lécha la clavicule avec
sensualité, lui caressant les flancs et le ventre du
bout des doigts pour lui donner un avant-goût de
son exploration buccale, et continua à se laisser
glisser le long de son corps. A bout de souffle, la tête
en arrière, contre la pierre, le démon ferma les
yeux. La main dans les cheveux de la lycanthrope, il
était incapable de penser à autre chose qu’à ses
lèvres vagabondes.
Elle passa sa langue sur l’un de ses tétons,
puis effleura des lèvres ses quelques poils dorés
avant d’accorder la même attention à l’autre. Elle
lécha ensuite son abdomen athlétique avec une
certaine avidité. Elle le saisit par les hanches,
pétrissant vigoureusement les muscles bandés de
ses fesses et de ses cuisses tout en continuant à le
torturer, de plus en plus lentement au fur et à
mesure qu’il serrait les dents et qu’il anticipait la
suite avec une délicieuse souffrance.
Elle commença par le toucher, à l’effleurer
toujours aussi délicatement, surprise par la
puissance de son excitation. Elle fit doucement
glisser ses doigts le long de sa verge, découvrant la
sensation de sa peau lisse sur son organe gorgé de
sang et dur comme l’acier. Mais ce ne fut que
lorsqu’il sentit ses lèvres et son souffle sur son
excitation qu’il se cramponna à ses cheveux avec
une vigueur décuplée et qu’il se mit à jurer avec
véhémence, mêlant blasphèmes et prières,
réclamant de la force, de la maîtrise, ou ne serait-ce
qu’un peu de pitié à son égard.
Puis il sentit qu’elle le faisait disparaître
entre ses lèvres, lui donnant de petits coups de
langue assurés, bien trop enthousiastes pour qu’il
puisse rester de marbre. Il tenta de la repousser, de
s’écarter… de lui échapper avant de perdre
définitivement la raison. Elle se montrait trop
effrontée, trop curieuse, et elle allait réduire à néant
le peu de maîtrise qui lui restait. Ses désirs et ses
émotions étaient trop primitifs : la nuit, le manque,
et l’arrivée de la pleine lune.
Mais elle n’avait aucunement l’intention de
lui faire le moindre quartier. Elle l’avait goûté
comme il l’avait goûtée, et elle ne pouvait déjà plus
se passer de lui, comme il ne pouvait plus se passer
d’elle. Il le comprit, le ressentit et l’entendit dans
ses pensées. Elle le tortura avec sa bouche, se
délectant des gémissements qu’elle lui faisait
pousser, sentant ses muscles se raidir avec la
satisfaction toute féline qu’elle éprouvait chaque
fois qu’elle remportait une victoire exceptionnelle.
— Siena.
Il l’implora d’une voix rauque, tentant de la
prévenir en pensée, mais, en poursuivant sa divine
exploration, elle s’exposa à l’imprévu de ses
réactions. Il se sentit alors désarmé, perdu, victime
consentante de cette pure extase.
Elle finit par le libérer de son piège soyeux et
remonta le long de son torse. Mais elle ne faisait
qu’entamer son périple quand il referma les mains
sur ses épaules et la souleva jusqu’à sa bouche. Il se
déchaîna alors complètement et dévora ses lèvres
impies avec fougue et brutalité. Dès qu’elle heurta le
matelas avec l’arrière de ses cuisses, il l’obligea une
nouvelle fois à se retourner et la poussa sur le lit.
Elle s’y écrasa violemment la tête la première et
éclata de rire en rebondissant, lisant chacune de ses
pensées avec une exquise précision, entendant
chacun des vilains surnoms dont il l’accablait en
raison du mépris indécent qu’elle avait pour son
équilibre mental.
A peine eut-elle le temps de glisser les mains
sous son corps qu’il la saisit par les hanches et la
ramena vers lui, la forçant à se mettre à genoux
tandis qu’il lui plaquait les fesses contre son bassin.
Il l’agrippa par la nuque et s’enfonça en elle sans le
moindre avertissement, même par la pensée, pour
la préparer à cette divine invasion. Elle cessa
aussitôt de rire, stupéfaite de la façon avec laquelle
il semblait la transpercer au-delà du raisonnable.
Elle se mit à frissonner des pieds à la tête, se
contractant involontairement autour de sa hampe,
de sorte qu’au bout d’un instant ils commencèrent à
pousser à l’unisson des cris d’extase.
— Siena, gémit-il.
Il s’avança, en elle et au-dessus d’elle, lui
prenant les deux mains dans la sienne, lui serrant
fermement les doigts pendant qu’il posait son front
entre ses deux omoplates. Il l’embrassa
délicatement, avec une tendresse qui leur parut
hors de propos dans cet instant de pure frénésie.
Elle en apprécia d’autant plus cette marque
d’affection.
Elle comprit alors la réalité des sentiments
de son partenaire. Il les dissimulait sous la vigueur
animale et la férocité à peine contenue d’un mâle
dominant, mais elle était parvenue à le percer à
jour.
Elle ferma les yeux, acceptant de le laisser
s’emparer de son intimité, se sentant plus que
jamais envie, même si ce qu’elle commençait à
comprendre avait tendance à l’anesthésier.
Soudain, il se retira, la faisant sursauter, et
elle éprouva une curieuse sensation de manque
jusqu’à ce qu’il la retourne sur le dos comme si elle
n’était pas plus lourde qu’une plume.
— Il faut que je te voie, gronda-t-il d’une voix
caverneuse. Je veux que tu me regardes quand tu
penses, mon chat.
Elle sentit son ventre se gonfler avec une
émotion indescriptible et une peur certaine quand il
s’étendit sur elle et la transperça de son regard
implacable comme il aurait pu le faire avec une
lance. Délibérément, il s’enfonça en elle avec plus
de douceur, cette fois, contemplant le plaisir qui se
lisait sur son visage tandis que son corps l’acceptait
sans sourciller, mais que son cœur, se sentant
menacé, se soumettait à lui avec une certaine
réticence.
— Tu sais, je le vois, ahana-t-il contre ses
lèvres. Je le sens, Siena.
Celle-ci secoua la tête sans mot dire, fermant
les yeux pour le lui dissimuler. Mais il était
impossible d’escamoter quoi que ce soit à quelqu’un
qui était à ce point lié à elle, que ce soit
charnellement, mentalement, ou spirituellement, et
qui les avait empêchés de vivre éloignés l’un de
l’autre.
— N’allons pas trop vite, Elijah, l’implora-t-
elle. Au moins pour l’instant.
Compte tenu de ce jour particulier, et vu à
quel point il la désirait, il ne lui resta plus qu’à se
soumettre. Pour la dernière fois, il lui permettrait
de se replier derrière les ultimes murailles qu’elle
avait érigées entre eux.
Il savait qu’elle avait lu dans ses pensées,
qu’elle comprenait à présent qu’il l’aimait, et que
c’était précisément ce qu’elle avait du mal à
admettre. En le comprenant, Elijah éprouva
soudain une profonde douleur, qu’il repoussa
violemment. Il attendrait qu’elle soit prête. Dût-il y
consacrer le restant de ses jours. Cette simple
pensée lui permit d’éviter de fondre en larmes
devant elle.
Il se débarrassa de cette sensation qui lui
coupait le souffle et la voix, et se concentra de
nouveau sur sa silhouette magnifique. S’il s’agissait
là du seul moyen pour qu’elle l’accepte, il s’y
plierait. Il avait l’intention de profiter de tous les
avantages de l’intimité. Même s’il n’avait pas
vraiment le choix.
Il se contenta donc du caractère physique de
leur étreinte. Il ne pensa plus qu’à ses envies
purement sexuelles, lui supprimant tout accès à son
cœur éploré, et lui permettant de s’enfouir un peu
plus longtemps la tête dans le sable.
Dès qu’il se consacra de nouveau à elle, avec
autant de maîtrise qu’il en mettait à dissimuler ses
pensées, les peurs qui empêchaient Siena de se
concentrer se dissipèrent. Il s’abandonna bientôt à
ses sensations, tandis qu’elle le serrait de plus en
plus fort dans ses bras, son désir croissant
l’étouffant voluptueusement. La phase
d’épanouissement qui s’ensuivit eut pour lui une
saveur douce-amère. Elle poussa un cri de pure
satisfaction, et, prise de tremblements, se
cramponna si fort à lui qu’il ne tarda pas à
succomber à son charme envoûtant.
Elijah parcourut du regard le plafond en
pierre sculptée, dont on distinguait le motif au-
dessus des banderoles de soie d’un blanc immaculé
disposées en forme de vaste « X » en travers de la
voûte. A côté de lui, Siena était profondément
endormie, pesant de tout son poids sur son bras. Il
l’avait usée, ayant exorcisé ses émotions avec une
ardeur qui l’avait épuisée. Mais il était loin d’être si
serein. Il profita de ce qu’elle dormait, le seul
moment où il pouvait lui dissimuler ses pensées,
pour se mettre à réfléchir.
Il se libéra d’elle assez aisément, du moins au
sens physique du terme, et s’assit au bord du lit, ses
pieds nus sur le sol glacial, passant ses doigts dans
ses cheveux en bataille et sur le chaume rêche de sa
barbe de sept heures.
Sept heures. Et durant ce laps de temps, son
univers avait été complètement chamboulé.
Il se leva avec précaution, se déplaçant
lentement pour éviter qu’elle ne remarque son
absence. Il récupéra ses vêtements et se vêtit
rapidement. Il aurait mieux valu qu’il reste. Qu’il
évite qu’elle ne se réveille seule au milieu du lit.
Mais il avait besoin de passer un moment seul. Il
serait sans doute revenu auprès d’elle avant qu’elle
se soit rendu compte de quoi que ce soit, et il était
de toute façon incapable de se tenir tranquille plus
longtemps, la voyant si belle et satisfaite alors qu’il
était lui-même dans un si grand désarroi.
Il lui fallait l’oreille d’un sage. Il savait qu’il
n’avait pas le discernement nécessaire pour gérer
cela tout seul. Il était trop concerné et n’avait pas le
recul suffisant. Et il souffrait bien trop pour y voir
clair.
Et, cette fois, il comprenait qu’il lui serait
nettement plus difficile de survivre à cette douleur
qu’à toutes ses blessures physiques.
Oui.
Il était bien moins douloureux de mourir que
d’avoir le cœur qui saigne.
CHAPITRE 13
Gideon ouvrit les yeux vingt minutes à peine
après les avoir fermés. Les vitraux empêchaient une
grande partie de la lueur du jour de pénétrer dans
sa chambre, transformant les rayons de lumière
blanche en teintes chaudes, et il s’y accoutuma en
quelques secondes.
Legna et lui avaient décidé de passer la
journée à son ancien domicile. Contrairement à
leurs appartements à la cour de Siena, où les gens
allaient et venaient constamment pendant les
périodes de congés, ils étaient assurés, là, de ne pas
être interrompus durant leur nuit de Samhain. Ils
ne s’étaient pas éternisés avec Noah et leurs amis
aux réjouissances habituelles que l’on donnait au
château, la nuit les ayant rapidement chassés vers
leur lit, tout comme Jacob, Bella et tous ceux qui
étaient imprégnés… ou non.
Gideon avait prévu de rester couché aussi
longuement qu’il avait fait l’amour à sa femme, qui
dormait quant à elle à poings fermés. Elle était
étendue sur lui, comme d’habitude, ce qui faisait
toujours autant battre son cœur, tant les sentiments
qu’il éprouvait pour elle étaient profonds.
Mais quelque chose l’avait tiré de son
sommeil, et, en caressant distraitement sa douce
chevelure, il chercha à faire la lumière sur ce qui
avait pu le réveiller.
Dès qu’il devina l’identité de celle qui
comptait s’inviter chez lui, il repoussa
promptement Legna, sans la moindre délicatesse. Il
ne tint aucun compte de ses protestations
ensommeillées, la recouvrant du dessus-de-lit tout
en s’emparant de son peignoir.
Il hésita un moment, ce qui ne lui
ressemblait guère, puis tendit la main vers Legna et
la lui posa sur le front. Il se plongea mentalement
dans son corps, lui insufflant de l’énergie tout en la
manipulant d’une façon dont aucun autre démon
n’aurait été capable. Dès qu’elle fut complètement
déconnectée du monde, son esprit, ses pensées et
son organisme refoulés dans une existence
dépourvue de toute perception, il la prit dans ses
bras et lui fit franchir un pan de bibliothèque
escamotable derrière lequel était dissimulée la pièce
qui lui avait servi de lieu de méditation pendant des
siècles. Après l’avoir délicatement déposée à terre, il
ne se donna même pas la peine de l’embrasser
avant de la quitter, même s’il en mourait d’envie.
Il ressortit de la pièce et se précipita hors de
la chambre. Il empoigna la rampe, bondit par-
dessus et se laissa tomber deux étages plus bas, au
centre de la cage d’escalier.
Il se réceptionna sur ses pieds, demeura
accroupi et inclina la tête tout en ajustant ses sens
jusqu’à ce qu’ils soient le plus affûtés possible. Il
manquait de temps et n’aurait même pas l’occasion
de se projeter de manière astrale chez Noah pour lui
signaler où se trouvait Legna, au cas où…
… Au cas où.
— J’ai comme l’impression que tu
m’attendais, doc.
La voix retentit dans son esprit, amplifiée
artificiellement, ce qui lui provoqua une atroce
douleur. Il comprit alors précisément à quel point
son ennemie était devenue puissante. Jusqu’alors,
jamais un démon ne s’était essayé à la magie noire à
l’extérieur d’un pentacle. Jamais Gideon n’aurait
imaginé qu’une telle sorcellerie puisse avoir ce
genre d’effet, être aussi puissante. Mais elle était
tout aussi corruptrice. Il ressentit sa présence, la
flaira, sa souillure noire se répandant en
profondeur dans l’âme de Ruth quand celle-ci se
matérialisa dans un éclair d’étrange lumière noire.
Gideon se dressa de toute sa hauteur,
observant en plissant les yeux cette garce effrontée
qui osait venir menacer sa propre famille chez lui.
Mais il garda son calme, comme toujours. S’il était
parvenu à vivre plus de mille ans, c’était parce qu’il
avait appris que le fait de se laisser gagner par ses
émotions, lors d’un affrontement, était le meilleur
moyen de signer son arrêt de mort.
— Ruth, l’accueillit-il d’un ton glacial. Tu n’es
quand même pas folle à ce point…
Elle sembla ne lui accorder aucune attention.
Elle leva la tête et regarda vers le plafond avec un
certain intérêt.
— Tu couches sans ta femme la nuit de
Samhain ? (Elle fit claquer sa langue sur l’avant de
son palais.) Serais-tu en train d’essayer de me faire
croire qu’elle n’est pas là ? Tu as raison, je ne suis
pas folle à ce point.
La blonde toisa l’Ancien d’un air
manifestement cupide. Elle se cambra d’une
manière qui aurait jadis eu de l’allure, et qui en
aurait encore eu aujourd’hui si elle n’avait choisi
d’emprunter la voie à laquelle elle se cramponnait à
présent avec avidité. Mais ce n’était désormais plus
qu’un reptile venimeux, assurément aussi mortel
qu’attirant.
— Dire que je suis jadis tombée follement
amoureuse de toi, lui avoua-t-elle en prenant un air
amusé. Tu étais puissant. Et beau. Très beau. (Elle
fit glisser une main sur l’une de ses hanches, d’un
geste expérimenté mais sans finesse.) Est-ce que ta
peureuse de femme est au courant que nous avons
passé Beltane ensemble, un jour ?
— C’était il y a trois cents ans, rétorqua
Gideon d’un ton toujours aussi neutre. Et si je me
rappelle bien, les femmes se faisaient plutôt rares, à
l’époque.
Ruth lui donna l’impression d’avoir reçu une
gifle. Ce qui était plus ou moins le cas, en fait. Mais,
aussitôt, elle s’embrasa d’indignation.
— Comment oses-tu ? siffla-t-elle. Ça t’a
pourtant bien plu, à l’époque ! Tu ne peux pas le
nier !
Il la laissa s’emporter. Il avait l’intention de
rester concentré sur la puissance qui s’accumulait
devant chez lui, bien trop vite à son goût, en dépit
de ses compétences. Il avait eu raison de leur
dissimuler Legna. Ruth ne comprendrait jamais ce
qu’il avait bien pu faire de son épouse ; elle n’était
pas puissante à ce point. Mais sa compagne était
vulnérable, à l’étage, dans un état de mort
apparente destiné à dissimuler sa présence. S’il la
laissait plus d’une heure dans cet état, son bébé et
elle courraient un grand danger. Mais, pour la faire
sortir de stase, il fallait qu’il reste envie. Il ne
pourrait la protéger qu’en sortant victorieux de
cette confrontation.
Cette probabilité s’amoindrissait chaque fois
qu’il devinait une nouvelle présence. Il était fort
mais n’aurait aucune chance contre autant de
monde. Il aurait dû se méfier. Jamais il n’aurait dû
faire venir Legna dans une région où Ruth avait la
possibilité de la trouver sans grande difficulté. Mais
ce n’était pas le moment de se faire des reproches.
— Ya-t-il une raison particulière à ta visite,
Ruth, ou souhaitais-tu simplement évoquer ce bon
moment passé derrière un buisson au début de ta
vie ? (Il la regarda d’un air glacial en plissant ses
yeux argentés.) Sans aucun doute, parce que tu ne
serais pas assez bête pour tenter de t’en prendre à
moi.
— C’est pourtant exactement ce que j’ai
l’intention de faire. Je suis plus puissante que tout
ce que tu peux imaginer, Gideon. Et je ne suis pas
venue seule.
— Tu me pardonneras de me montrer si
direct, mais n’importe qui pourrait sentir la
puanteur que tu dégages à des kilomètres à la
ronde. Tu es souillée, Ruth. Tu es certainement
consciente que la pestilence des autres ne t’atteint
plus.
Il était déjà en train d’essayer de pénétrer
mentalement dans le corps de la démone, dans son
organisme, s’apprêtant à la tuer dès qu’il en aurait
la possibilité. Mais ce qu’il y trouva était troublant,
déconcertant. Elle se transformait à un point dont
elle-même n’avait pas conscience. Elle était
devenue indéchiffrable, une énigme qui lui
prendrait bien trop de temps à résoudre.
Elle lui adressa de nouveau son petit sourire,
celui qui lui faisait plisser ses yeux de démente.
C’était une puissante démone d’esprit et elle avait
sans doute pris conscience de la tentative de
l’Ancien. Et de son échec.
— Tu sais, Gideon, dit-elle doucement,
s’approchant si près de lui qu’il dut se retenir de
reculer à cause des relents de corruption, j’ai peut-
être été une aventure d’un soir, pour toi, mais je
sais que ce n’est pas son cas. Elle et son futur bébé.
Et je la retrouverai, même si nous devons pour ça
mettre le feu à la maison.
— Il faudra déjà me passer sur le corps,
traîtresse.
— C’est précisément ce que j’avais en tête.
— Alors tu ferais bien d’appeler tes sous-
fifres.
Il se déplaça avec une telle rapidité qu’il
referma la main sur son cou avant qu’elle ait eu le
temps de lire ses intentions dans ses pensées. Il
l’accula aussitôt contre le mur le plus proche,
comptant sur la douleur et l’élément de surprise
pour l’empêcher de se concentrer sur ses pouvoirs.
Mais c’était une aînée, une démone bien trop
puissante pour se laisser tenir longtemps à distance
avec de simples tours de passe-passe. Le médecin
évita donc de perdre du temps. Il lui coupa
immédiatement le souffle ainsi que l’arrivée du
sang à son cerveau. Elle suffoqua, les yeux
écarquillés, devinant la menace mortelle dans le
regard de son adversaire.
— Ton problème, lui murmura-t-il d’un ton
doucereux, c’est que tu perds ton temps à te vanter
et à te faire mousser avec des paroles creuses. Tu
aurais dû porter tes coups dès que tu en avais la
possibilité.
Sans cesser d’étrangler la renégate, il tendit
son esprit vers le périmètre de son domicile,
atteignant une à une les nécromanciennes sans
méfiance à la seule force de sa volonté, et fit cesser
de battre leurs cœurs noirs. Malgré toute leur
magie, les sorcières restaient aussi fragiles que
n’importe quel humain, ce qui rendit sa tâche
ridiculement simple à de nombreux égards.
Les autres, voyant leurs acolytes tomber de
manière inexplicable, cédèrent à la panique et se
ruèrent vers la maison pour y déloger avant qu’il
soit trop tard celui qui causait tant de dégâts dans
leurs rangs. Elles étaient manifestement stupéfaites
par la facilité avec laquelle il avait conduit cette
attaque. Une fois encore, Ruth ne les avait pas
préparées à un tel massacre. Ce serait sans doute là
son principal avantage.
Alors qu’il était sur le point de lui faire
perdre connaissance, Ruth parvint à se ressaisir.
Ses yeux se révulsèrent. Elle put accéder à son
pouvoir et s’immiscer dans l’esprit de son
adversaire, développant une force stupéfiante.
Gideon fut aveuglé par la douleur, portant
instinctivement sa main libre à son front, tandis
qu’elle tentait, grâce à son pouvoir télékinésique, de
réduire son cerveau en bouillie. C’était la première
fois qu’il avait affaire à une femelle dotée de ce
genre d’habileté, mais les démons d’esprit étaient
relativement récents, et, vu comme elle était
infectée, il pouvait parfaitement s’agir d’une
mutation artificielle. Il lui fallut faire appel à toute
sa détermination mentale pour la repousser, et,
cependant, les sinus comprimés, il comprit qu’il
s’était mis à saigner du nez.
Contraint de détourner son attention de ses
complices, il laissa ces dernières envahir la bâtisse
en quelques minutes. Les ouailles maléfiques de la
démone flottaient au-dessus du sol comme des
harpies dépourvues d’ailes, déclamant les paroles
impures qui feraient apparaître les éclairs
électriques qui leur servaient d’armes.
Il se retourna. Il frappa Ruth au visage,
l’étourdissant en abattant la paume de sa main sur
son petit nez. S’il avait été plus concentré, il aurait
pu la tuer, avec ce coup, mais il tentait également
d’atteindre les sorcières, parvenant à en faire taire
une poignée d’une simple pensée, les dépossédant
des facultés verbales qui leur étaient nécessaires
pour avoir accès à leurs pouvoirs, et les projetant à
terre.
Il en fit paniquer certaines en les rendant
aveugles et en paralysa d’autres en les débarrassant
de leur ouïe.
Cela ne lui permit de gagner qu’un peu de
temps.
Il sentit qu’on l’attaquait, qu’on le mordait au
mollet. Il lâcha alors Ruth, à demi consciente, et se
tourna vers sa fille. Le pantin pourri gâté de sa
mère. Elle aussi était plus puissante qu’avant.
Gideon le ressentit. Il le flaira quand la puanteur de
la démone parvint à ses narines. Elle avait invoqué
une nuée de chiens sauvages, de loups et même de
serpents venimeux, qui s’engouffraient dans la
maison en fracassant toutes les portes et les
fenêtres qu’ils trouvaient, des serpents lovés
tombant même le long du conduit de la cheminée,
dans les cendres froides de l’âtre.
Ces animaux, soumis à la volonté de Mary,
n’étant en aucun cas responsables de leurs actes,
Gideon fut peiné quand il dut rompre le cou du loup
qui avait profondément enfoncé ses canines dans sa
chair. Quand il se retourna, ils furent une dizaine
sur lui.
Ils plongèrent leurs dents aussi aiguisées que
des lames de rasoir dans chacune des parties de son
corps. Il ne pouvait rien faire d’autre que de tenter
d’apaiser la douleur et de juguler les hémorragies.
Ils le traînèrent à terre, cherchant à le saisir à la
gorge.
Il songea qu’il avait peut-être commis une
erreur en refusant de réveiller Legna et de lui laisser
la liberté de fuir. Mais, là aussi, il ne connaissait
que trop sa bien-aimée. Elle aurait insisté pour
couvrir ses arrières et se battre. Et c’était
précisément la raison pour laquelle il s’était conduit
de la sorte. Il préférait mourir plutôt que de l’avoir
blessée, ou pire encore.
Mais, en la laissant sans défense, il l’avait
sans doute condamnée.
Il ne lui restait plus qu’une chose à faire, s’il
voulait la sauver.
Même s’il faudrait plusieurs médecins pour
la sortir de la stase dans laquelle il l’avait plongée,
et même s’ils pouvaient échouer, il lui fallait tout
tenter.
Il interrompit le combat et projeta son image
astrale chez Noah, ses assaillants commençant à
avoir le dessus sur lui.
Il ne prit même pas conscience du vent aussi
violent que soudain qui s’était levé, faisant trembler
sa maison sur ses fondations.
Siena se réveilla en sursaut, le cœur battant à
tout rompre, l’esprit assailli de messages
d’avertissement et envahi par une rage écarlate.
Elle se retourna aussitôt, tendant la main
vers Elijah, et fut brusquement prise de panique,
éprouvant une sensation déchirante de terreur
mêlée de désespoir quand elle se rendit compte que
le lit était vide.
Il l’avait abandonnée, et, elle en était
persuadée, courait un grand danger. Oh, il tentait
bien de le lui dissimuler, pour la protéger, mais il
lui était impossible d’étouffer la fureur et l’effroi qui
s’étaient emparés de lui à cause de ce qu’il voyait.
Elle ferma les yeux, tenta de se concentrer,
regrettant soudain de ne pas avoir passé plus de
temps avec lui. D’après ce que Gideon lui avait
expliqué, s’ils étaient restés ensemble depuis leur
union dans la caverne de Jinaeri, ils auraient eu
l’occasion de forger un lien mental plus puissant, au
point qu’elle aurait été en mesure de voir à la
perfection par ses yeux.
Dès qu’elle songea à l’Ancien, son image lui
traversa l’esprit, mais elle était maculée de rouge.
De rouge sang.
Elle bondit de son lit et se métamorphosa en
félin-garou tout en se précipitant hors de ses
appartements. Les gardes furent surpris de la voir
sortir si brusquement, et sous son apparence de
garou, par-dessus le marché.
— Allez me chercher Anya sur-le-champ !
Dites-lui de me rejoindre immédiatement chez
l’ambassadeur des démons !
— Mais, Majesté…
— Obéissez ! C’est un ordre !
— Il fait jour, Majesté…, insista le garde,
même s’il répugnait manifestement à discuter de
nouveau ses ordres.
Elle ne lui en voulut pas. Il semblait que,
depuis une semaine, elle soit incapable de prendre
une décision raisonnable. Mais ça… elle n’y pouvait
rien.
Elle se laissa soudain gagner par l’effroi et la
frustration, les larmes lui montant aux yeux. Elle
porta la main à son cœur, comme s’il menaçait de
bondir de sa poitrine. Elijah avait besoin d’elle. De
son aide. Gideon aussi. Elle en était convaincue.
Elle tenait bien plus à eux qu’elle aurait été disposée
à l’admettre, et, maintenant qu’ils avaient besoin
d’elle, elle était incapable de leur venir en aide.
Le soleil.
Une étoile – qu’elle soit trois fois maudite –
qui se trouvait à des centaines de milliers de
kilomètres de là et qui l’empêchait pourtant d’aller
rejoindre son bien-aimé.
— Votre Majesté se rappelle certainement
que c’est Samhain, s’enhardit doucement le garde.
Les ambassadeurs sont partis rejoindre leur propre
cour et ont prévenu qu’ils ne rentreraient pas avant
ce soir.
Encore pire ! Cela signifiait qu’ils étaient en
Angleterre. A des milliers de kilomètres de la
province russe où les lycanthropes avaient élu
domicile. Si rapide soit-elle, elle n’arriverait jamais
à temps. Elle serait contrainte d’utiliser les moyens
de transport modernes des humains, et cela lui
prendrait des heures.
Elle regretta soudain qu’il n’y ait pas plus de
démons à sa cour. Surtout des démons d’esprit, qui
auraient pu la téléporter où elle le souhaitait en un
clin d’œil.
Pour la première fois de sa vie, Siena se
rendit vraiment compte des limites de son espèce et
de ses propres capacités. Oh, il lui était déjà arrivé
de se sentir impuissante, sous le règne de son père,
mais, au moins, à l’époque, elle était parvenue à
faire respecter un ordre juste en son absence, alors
qu’il tentait de conquérir des ennemis invincibles.
Cette fois, la situation était totalement différente.
Mais elle refusa de baisser les bras.
— Trouvez-moi une estafette de sang-mêlé et
envoyez-la chez Anya. Dites-lui de rassembler des
troupes uniquement constituées de sang-mêlé. Eux,
aux moins, ne sont pas affectés par le soleil. Et,
pour une fois, je serais prête à abandonner toutes
mes apparences si ça pouvait être mon cas. Le
temps nous est compté, alors allez-y sur-le-champ !
Exécution !
Cette fois, il n’y eut aucune discussion. La
femelle minotaure s’élança, abandonnant son
homologue masculin perplexe. Il tentait de jeter un
coup d’œil dans la chambre, derrière lui, aussi
discrètement que possible.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Votre Majesté ?
— Mon mari est en danger. Sa vie est en jeu,
expliqua-t-elle en se passant les mains sur le ventre
avec une certaine inquiétude, se moquant
manifestement des questions que le garde se posait
sûrement à propos de l’absence de son époux le jour
de leur mariage. Et il est trop loin. Il faut que j’aille
l’aider, Synnoro. Je ne veux pas le perdre comme
ça ! Pas à cause de ce fichu soleil ! (Elle fit quelques
pas.) Ma déesse, je t’en prie, implora-t-elle
doucement en fermant les yeux et en tentant de
réfléchir. Je t’en prie, viens-moi en aide !
— Et Myriad, Votre Majesté ?
Siena se figea net et écarquilla les yeux.
Myriad. La sang-mêlé à la cour de Noah qui
lui faisait office d’ambassadrice auprès du roi
démon. Il n’y avait aucun objet technologique, chez
les démons, mais, peu disposée à abandonner l’un
des si grands bienfaits de l’humanité uniquement
parce que la chimie des démons les faisait
complètement dérailler, et parfois dangereusement,
Myriad avait décidé de s’installer dans un village, à
quelques kilomètres du château de Noah et des
interférences causées par les démons qui ne
cessaient d’aller et venir.
— Elle a le téléphone, soupira Siena, soudain
pleine d’espoir. Elle a le téléphone, Synnoro !
Elle en oublia son rang ainsi que tout
protocole et se jeta au cou du garde à l’épaisse
fourrure, l’embrassant bruyamment sur la joue
avant de regagner le sol et de s’éloigner en courant.
On avait débarrassé le château de toute technologie
à l’arrivée de Gideon et de Legna. Tout ce qui allait
de l’éclairage aux moyens de communication avait
été remis dans l’état où se trouvait le château au
cours des cinq ans pendant lesquels Gideon avait
été leur prisonnier. Mais Anya aurait le téléphone,
chez elle, et Siena n’aurait jamais cru qu’un détail si
insignifiant puisse un jour la rendre si heureuse.
Il ne lui restait plus qu’à la contacter au plus
vite.
Noah se réveilla en sursaut, quelque peu
désorienté, percevant un brusque flot d’énergie
étrangère, non loin de lui. Quand il ouvrit les yeux,
il aperçut la lycanthrope de sang-mêlé, penchée au-
dessus de lui, le bras tendu, comme si elle avait eu
l’intention de le toucher. D’instinct, il la saisit par le
poignet et tira brusquement, obligeant la femme à
la chevelure de jais à se laisser tomber à genoux, à
côté du lit.
— J’espère pour vous que vous avez une
bonne raison de vous trouver dans ma chambre
sans y avoir été invitée, ambassadrice, la menaça-t-
il en se redressant et en lui tordant un peu plus le
poignet.
Les rideaux tirés et les volets fermés, la pièce
était plongée dans la pénombre. Les yeux jaunes de
la sang-mêlé ressortaient dans le demi-jour de
façon plus flagrante qu’à la lueur des lanternes ou
des torches. Il était inquiétant de les voir rivés sur
lui sans jamais cligner. Elle lui avait dit que, si elle
avait été de sang-pur, elle aurait sans doute été une
sorte de chien sauvage ou de loup. Cela se devinait
aisément dans son regard, à cet instant précis.
— Votre capitaine des guerriers et votre
médecin ont des ennuis. Ma reine a cru que vous
aimeriez le savoir.
Noah se leva d’un bond, libérant Myriad et
ramassant ses vêtements.
— Expliquez-vous ! lui ordonna-t-il en
évitant de perdre son temps en excuses.
— Elle dit qu’Elijah se trouve au même
endroit que Gideon, et qu’ils courent tous les deux
un terrible danger.
— Je croyais qu’Elijah était avec Siena, cette
nuit. Gideon a dit…
— Apparemment, il aurait quitté le lit
conjugal pendant qu’elle dormait. Je n’ai pas jugé
opportun de mettre en doute la parole de ma reine.
Il examina la petite femme brune au regard
énigmatique, esquissant un sourire en enfonçant sa
chemise dans son jean.
— Sage décision.
— Sans aucun doute, approuva-t-elle avec
l’air décontracté qui lui avait permis de gagner la
confiance de nombreux démons obstinés, ces
derniers mois.
Siena avait fait preuve d’une immense
sagesse en dépêchant cette robuste sang-mêlé
auprès de lui pour la représenter. Elle avait le
tempérament idéal pour se faire des amis, et n’était
manifestement guère rancunière.
— Vous m’accompagnez ?
— Je ne crains pas le soleil. Je suis à votre
disposition.
— Parfait. Il faut que nous trouvions
quelqu’un qui puisse prévenir Jacob et les autres.
J’ai l’affreux pressentiment que nous allons avoir
besoin d’aide.
— Et Siena. Elle va nous décapiter tous les
deux, si on ne va pas la chercher, insista Myriad.
— Entendu !
CHAPITRE 14
S’il y avait quelque chose que Noah
reconnaissait parfaitement d’instinct, c’était l’odeur
de fumée et du feu.
Tandis qu’ils approchaient de la maison, il en
sentit aussitôt la présence.
En glissant sur l’autre versant de la
montagne, il fut terrifié. La sang-mêlé et lui se
rematérialisèrent, abandonnant leur forme gazeuse.
Il ne restait plus de la bâtisse qu’un nuage noir et
des flammes qui jaillissaient par les fenêtres
brisées. Tout ce qui n’était pas en pierre avait
facilement brûlé, en raison de l’ancienneté de la
construction et de sa nature inflammable.
— Legna !
Il libéra son pouvoir et se concentra sur
l’incendie qui rongeait la demeure. Le retour de
flamme qui s’opéra quand il aspira violemment en
lui l’énergie du brasier projeta Myriad en arrière.
Elle retomba trois mètres plus loin, sur l’herbe
calcinée, secouant la tête pour tenter de retrouver
ses esprits. Une fois encore, elle prit les choses avec
calme, ne se donnant même pas la peine de
s’épousseter, et s’élança à la suite du roi.
Tandis qu’ils couraient, des démons
commencèrent à apparaître tout autour d’eux.
Même si elle avait été témoin du phénomène un
nombre incalculable de fois, elle comprit qu’elle ne
s’habituerait jamais au caractère subit avec lequel
ils se téléportaient. Apparemment, les démons
d’esprit que Noah avait contactés faisaient des
heures supplémentaires pour leur amener des
renforts. Les exécuteurs se matérialisèrent, aussitôt
suivis de différents guerriers.
Noah défonça la porte d’entrée carbonisée,
dérapa sur le sol et perdit l’équilibre. Dans un rare
moment de maladresse, il chuta, ayant glissé sur de
la suie et divers débris. Il se retrouva face à face
avec un corps et comprit aussitôt qu’il s’agissait du
regard argenté et vide de son beau-frère.
— Gideon…
Sa stupéfaction se devina aussi bien dans sa
voix que sur son visage. Il se mit à genoux et se
pencha au-dessus du mari de sa sœur, à la
recherche de son pouls. Il n’avait jamais eu si peur
qu’en ce moment atroce. Même lorsqu’il avait vu le
corps profané de sa mère, il ne s’était pas autorisé à
ressentir une émotion à ce point débilitante et
paralysante. Il lui avait fallu se montrer fort, à
l’époque, ne fut-ce que pour Legna, car elle était
encore une fillette quand elle avait vu sa mère dans
cet état. Mais, cette fois, c’était différent. Il avait
extrêmement peur. Cela aurait également été le cas
de Legna si…
— Legna !
Il tendit son esprit en tournant la tête, criant
mentalement son nom, exigeant qu’elle lui réponde
et cherchant avec tout son pouvoir sa signature
énergétique.
— Legna !
Jacob et Isabella se précipitèrent dans la
maison à demi détruite. La druidesse poussa un cri
de désespoir en apercevant la silhouette inerte du
médecin. Mais Siena la bouscula brutalement en
s’engouffrant dans la bâtisse et en allant voir ce qui
pouvait bien horrifier toutes les personnes
présentes au point qu’elles restent clouées surplace.
— Gideon ! hoqueta la reine en se laissant
aussitôt tomber auprès de son vieil ami.
Il ne pouvait pas être mort. Il était trop âgé,
trop puissant ! Si c’était le cas, cela signifiait
qu’Elijah…
Elle repoussa violemment cette idée, porta la
main au cou de Gideon tandis que Noah se relevait
et gravissait les marches de l’escalier quatre à
quatre.
— Est-ce qu’il…, osa commencer Bella.
— Il nous faut un médecin, ici ! hurla Siena,
sa voix se répercutant dans la maison abandonnée.
Où est Elijah ?
— Elijah ? s’étonna Jacob. Elijah est là ?
— Oui, il n’est pas loin. Je l’ai senti quand je
me suis réveillée, tout à l’heure. C’est ce qui nous a
conduits ici. Je sais qu’il est là. Où est-il ? insista-t-
elle en se levant et en regardant autour d’elle, à la
recherche de la moindre trace susceptible
d’indiquer la présence de son nouveau mari.
Elle avait tant de mal à respirer qu’elle était
en hyperventilation, toussant à cause de la fumée
résiduelle qui s’infiltrait partout. Elle chercha dans
ses pensées et dans son âme le moindre signe de la
conscience d’Elijah, ne ressentant plus dans son
affolement sa formidable présence.
Jacob et Isabella la remplacèrent au chevet
de Gideon, et la druidesse sursauta en se rendant
compte qu’elle venait de s’agenouiller dans une
flaque du sang de l’Ancien. De plus près, sous ses
vêtements calcinés recouverts de suie, elle comprit
qu’il était grièvement atteint, brûlé et couvert de
morsures, les chairs déchiquetées comme s’il avait
subi l’assaut d’une meute d’animaux sauvages.
— C’étaient effectivement des animaux. Des
chiens, des loups et des serpents. Des serpents
venimeux ! siffla Jacob.
Ce dernier, chasseur invétéré, retourna la
main flasque de Gideon et récupéra quelques longs
cheveux blonds entre ses doigts.
Un démon de matière, un aîné, médecin
militaire, surgit dans la maison, suivi d’une demi-
douzaine de guerriers, qui entreprirent aussitôt de
fouiller les lieux. Le praticien rejoignit Jacob et
Bella, et posa les mains sur l’Ancien.
— Il est mort, murmura-t-il. Mais depuis
peu. Reculez.
Les exécuteurs obtempérèrent, laissant le
médecin faire son travail, le même sens du devoir se
manifestant dans leurs esprits liés.
— Ruth, déclara inutilement Jacob en serrant
les cheveux blonds dans son poing.
Ce nom attira toute l’attention de Siena.
— Ruth ? (Il n’y avait que de la rage et de la
souffrance dans le regard de la reine, quand elle
prononça ce nom maudit.) C’est cette garce qui a
fait ça ?
Furieuse, la reine des lycanthropes poussa
un terrible grondement. Brusquement, tout ce dont
elle se souvenait, c’était la façon dont elle avait
trouvé Elijah, en sang, à l’article de la mort, à cause
de son affrontement avec la démone qui avait trahi
les siens. A deux doigts de devenir folle, elle
reconnut à peine le faible résidu de parfum qui lui
parvenait.
Puis, soudain, elle dressa la tête, les oreilles
et les moustaches pointées vers l’avant. Elle valait le
coup d’œil, peu des démons présents l’ayant déjà
vue sous son apparence de garou, trouvant la féline
au pelage ras aussi puissante et intimidante qu’elle
l’était en réalité, car elle n’hésitait pas à montrer sa
peur et ses palpitations, même à ceux qui ne
percevaient pas ce genre de chose de façon
naturelle. Jacob comprit, comme cela aurait
également été le cas avec n’importe quelle créature
sauvage, qu’elle avait flairé l’odeur de ce qu’elle
cherchait.
— Elijah, chuchota-t-il.
Siena poussa un grognement, le feulement
du puma poussant les guerriers à reculer, par
habitude. Les lycanthropes faisaient des adversaires
redoutables, et mieux valait éviter d’avoir affaire à
eux, même par temps de paix, ou de se trouver sur
leur chemin. Mais, quand elle s’élança vers la porte
à une vitesse remarquable, les exécuteurs tentèrent
de la suivre.
— Elle va se tuer, lâcha Jacob en courant
derrière la reine insouciante.
— Pourquoi ?
— Le soleil, expliqua le démon à sa femme
moins expérimentée. Ça les rend malades. C’est
toxique, pour eux. Elle est robuste, mais pas tant
que ça. Il n’y a même pas le moindre nuage dans le
ciel, ni un arbre pour lui faire de l’ombre…
Mais Bella savait ce qui motivait la reine. Elle
s’était jadis retrouvée à genoux dans le sang de
Jacob, comme dans celui de Gideon, quelques
minutes auparavant, terrifiée à l’idée qu’il puisse
mourir. Dans ce genre de moments, rien n’aurait pu
l’empêcher de tout faire pour tenter de contrer le
destin et de lui sauver la vie. C’était l’Ancien qui
l’avait sauvé, à l’époque, mais c’était lui, à présent,
qui avait besoin d’être secouru grâce à des pouvoirs
miraculeux. Mais qui aurait pu faire ce miracle ?
Pour elle, il n’y avait que lui qui était capable d’une
telle prouesse.
Le médecin, cette fois, ne pouvait pas se
soigner lui-même.
Jacob et Bella se lancèrent à la poursuite de
la reine, mais elle profitait de sa vitesse de félin.
Seul Jacob aurait été en mesure de rivaliser avec
elle, mais il refusait d’abandonner Bella dans une
situation si périlleuse.
Siena traversa la pelouse en trombe, mais
plus la course se faisait longue, plus elle ralentissait
à vue d’œil par rapport à ses poursuivants. Elle se
dirigeait vers des arbres, dans le lointain, quand elle
fut contrainte de modérer son allure, la démarche
malaisée, se traînant comme si elle était en train de
courir dans la mer.
— Il faut que je la rattrape. Elle ne va pas s’en
tirer avec tout ce soleil, cria Jacob à son épouse.
— Vas-y ! Ça ira pour moi, insista-t-elle en
lui tapant sur l’épaule pour l’inciter à accélérer.
Siena était aveuglée par ses larmes, se
moquant de la nausée qui la gagnait et de ses forces
qui la quittaient, comme si des milliers de griffes la
retenaient, tentant de la faire ralentir et de la forcer
à s’immobiliser à quelques pas de l’objectif qu’elle
essayait si désespérément d’atteindre. Elle trébucha
et s’écroula lourdement dans l’herbe en poussant un
juron. Cette chute la fit craquer. Elle explosa, ayant
retenu ses larmes jusqu’au moment de l’impact,
tentant vainement de se relever, mais n’y voyant
plus rien.
Alors qu’elle s’était presque relevée, un cri de
révolte et de terreur résonna dans la plaine, la
poussant à bondir droit devant elle, s’aidant de ses
mains, de ses pieds et de toutes les parties de son
corps susceptibles de l’aider à progresser vers son
objectif.
Elle atteignit les arbres au moment même où
Elijah se matérialisa soudain devant elle, prêt à la
réceptionner avant qu’elle s’écroule, prise par son
élan. Il était submergé par les émotions de sa
partenaire, qui l’avaient attiré jusque-là, sa détresse
lui ayant servi de balise. Elle était si hystérique,
paralysée par son affolement, qu’elle n’avait rien
entendu, rien ressenti de ce qu’il avait tenté de lui
dire pour l’apaiser.
Quand elle arriva enfin à sa hauteur, elle
s’écroula contre lui, et il la récupéra dans ses bras.
Elle continua plusieurs fois à tenter de forcer le
passage, l’obligeant à la serrer plus fort contre lui
pour éviter qu’elle ne leur fasse mal à tous les deux.
Elle se cramponna si violemment à lui que ses pieds
ne touchaient plus terre, et qu’elle manqua de
l’étrangler. Elle s’agrippait à lui comme si c’était la
fin du monde et qu’il fallait à tout prix qu’elle scelle
son sort au sien.
Elle rétracta ses griffes, lui prit
désespérément le visage à deux mains, des larmes
ruisselant sur le pelage de ses joues et s’égouttant
sur lui, et l’embrassa, les lèvres tremblantes, entre
deux sanglots. Elle était si bouleversée qu’elle avait
du mal à respirer, inspectant frénétiquement
chacune de ses blessures et de ses brûlures. Il ne
s’agissait que de simples égratignures, rien de très
grave, puisque, les nécromanciennes agissant cette
fois à découvert, il s’était aperçu de leur présence.
En fait, c’était même lui qui les avait prises par
surprise. Il les avait combattues, pourchassées dans
les bois et abattues une à une à l’aide de grêlons,
d’éclairs et de mini-ouragans, parvenant à esquiver
toutes leurs ripostes.
Il ne s’était interrompu que lorsqu’il avait
senti l’arrivée de Siena, affolée et en pleine détresse.
Jusqu’à ce qu’elle se trouve à proximité, il ne s’était
même pas rendu compte qu’elle s’était réveillée. Il
avait cru à tort qu’avec tous ses efforts, sans
compter qu’elle dormait à poings fermés, elle serait
à cent lieues de se douter du danger auquel il faisait
face.
— Un médecin, sanglota-t-elle, toujours en
proie à la terreur et à la souffrance. Allez chercher
un médecin. Je vous en prie. Ma déesse, je t’en
supplie ! Ne restez pas là à ne rien faire ! implora-t-
elle Jacob qui, à bout de souffle, venait finalement
de les rejoindre. Il lui faut un médecin !
Elle s’effondra, sans même avoir remarqué
que Bella les avait également rejoints, pliée en deux,
souffrant visiblement d’un point de côté. La reine, à
bout de forces et perdue dans le martèlement de ses
émotions, retrouva son apparence humaine et
enfouit son visage et ses doigts dans la chemise en
lambeaux d’Elijah, sur son torse noirci.
— Siena ! (Il la saisit par le bras et la secoua.)
Du calme, mon chaton. Je n’ai rien !
Mais, tandis qu’il tentait de la ramener à la
raison, il la sentit vaciller de plus en plus mollement
entre ses bras. Elle dodelinait de la tête, semblant
soudain privée de toute son énergie, comme si l’on
venait de la blesser mortellement. Il entendit Bella
pousser un petit cri, et, du coin de l’œil, l’entrevit
porter la main à sa bouche d’un air horrifié.
L’exécutrice fut elle aussi sur le point de fondre en
larmes en voyant la reine s’effondrer si
brutalement. Elijah dut faire appel à la rapidité du
vent pour changer de prise afin de la garder contre
lui et l’empêcher de s’écrouler comme une pierre.
Siena lâcha doucement sa chemise, fermant à demi
ses yeux dorés, qui commençaient à se révulser.
— Siena !
Il se pencha pour la soulever, mais c’était un
véritable poids mort, à présent, aussi raide que si
elle avait été victime d’une attaque, ce qui l’obligea
à l’étendre par terre.
Le pire, ce fut quand il ne ressentit plus du
tout sa présence dans son esprit. Ayant soudain
l’impression qu’elle l’avait quitté, il n’avait jamais
eu aussi peur de sa vie. Pas même quand il s’était
retrouvé face à sa propre mort, une semaine
auparavant. Ce brusque silence après tant de
souffrances et de panique le mit en pièces, lui
donnant le sentiment d’avoir une plaie ouverte dans
l’esprit mille fois plus douloureuse que toutes celles
de son corps.
Puis il fut obligé de la regarder se crisper et
se détendre, victime de convulsions musculaires, sa
peau dorée prenant un teint grisâtre marbré de
rouge. Elle se mordait si fort la langue qu’elle avait
la bouche, le visage et les cheveux pleins de sang.
— Non ! Siena, arrête ! s’écria Elijah en se
penchant au-dessus d’elle et en lui tenant la tête
pour l’empêcher de se faire plus de mal sur les
pierres et les branchages du sous-bois.
— Il faut qu’on la mette à l’abri du soleil,
Elijah. Elle est en train de se tuer, constata Jacob,
en posant une main ferme sur l’épaule du guerrier
pour tenter d’attirer son attention.
— Attends, intervint Bella en poussant
doucement son mari pour pouvoir approcher de
Siena. Je peux absorber son pouvoir. Si ça
fonctionne comme avec Legna quand elle s’est fait
invoquer, son intolérance au soleil disparaîtra de la
même manière que la vulnérabilité aux pentacles de
Legna. Ça vous laissera le temps de la mettre en lieu
sûr tout en évitant que son état empire.
— Bella, non ! lui interdit Jacob en tentant de
l’en empêcher. (Mais sa femme repoussa son bras et
se tourna vers lui en lui lançant un regard furieux
avec ses yeux violets.) Merde, Bella, tu n’as aucune
idée de ce que ça va vous faire, à elle comme à toi !
Cesse de te dresser contre moi chaque fois que
j’essaie de te protéger !
— Tu préfères que je la laisse mourir ?
voulut-elle savoir. Dois-je laisser se faire
déposséder de son âme sœur quelqu’un que j’aime
comme mon frère, qui m’a toujours traitée comme
un membre de sa famille depuis que je suis arrivée
parmi vous en dépit des condamnations de tous les
autres ? Dois-je permettre qu’un peuple entier soit
privé de sa reine uniquement pour me protéger ?
— Pas au prix de ma propre âme sœur,
Bella ! (Il s’était mis à respirer plus fort et était sur
le point d’exploser, ce qui ne lui arrivait guère, sauf
quand la sécurité de sa femme était enjeu.) Tu
ignores tout de ce qui va se passer, si tu fais ça. Ça
pourrait la tuer ! se défendit Jacob en serrant les
poings, s’efforçant de ne pas la toucher. Ou te tuer.
— La mort est un risque que l’on prend à la
minute où l’on se lève, tous les soirs. Je mets ma vie
enjeu chaque fois que je t’accompagne pour aller
abattre des transformés ou suivre la trace de ceux
qui ont besoin de nous. Tu n’en fais pas tout un
esclandre, d’habitude, alors cesse d’en faire un
maintenant. (Elle reporta son attention sur la
lycanthrope, sentant sur elle le regard désespéré
d’Elijah.) Que tout le monde recule. Je ne sais pas
encore comment réduire l’aire d’effet de mon
pouvoir. Inutile que je vous entraîne tous là-
dedans.
— Raison de plus pour ne pas le faire, déclara
sèchement Jacob, focalisé sur le risque que courait
sa femme et qui le tiraillait sans relâche.
— Très bien, alors reste. Je le ferai avec ou
sans ta coopération, Jacob, déclara-t-elle d’un ton
déterminé avant de serrer les dents, mettant un
terme à la discussion, du moins de son côté. Sans
toi, ça prendra simplement plus de temps.
Elijah prit soudain une décision pour tout le
monde. Il se redressa et s’apprêta à soulever Jacob
de terre pour l’éloigner des deux femmes.
L’exécuteur repoussa la main du guerrier, le regard
noir, indigné que le capitaine puisse tenter de
l’empêcher de protéger sa bien-aimée.
— Recule, ou je te ferai moi-même reculer,
Jacob, siffla Elijah, ayant compris que la solution de
Bella était la plus rapide à prendre pour mettre un
terme aux souffrances de Siena.
S’il avait ne serait-ce que tenté de la porter
jusqu’à un abri, elle serait probablement morte de
son exposition continue aux rayons du soleil avant
même qu’il atteigne son but. Lui-même, malgré sa
résistance, se sentait gagné par la léthargie qui
affectait ses semblables quand ils restaient trop
longtemps au soleil.
Jacob aurait pu lui résister, mais il savait
que, dans ce cas, ils en seraient inévitablement
venus aux mains. Mis en minorité, il accepta
finalement de reculer et laissa à Bella l’espace dont
elle avait besoin. L’unique autre solution aurait été
pour chacun des deux hommes de soutenir par la
force que la survie de sa propre femme était plus
importante que celle de l’autre. Malgré l’instabilité
passagère de leurs émotions, ils savaient que cela
rien valait pas la peine.
Sentant que son mari l’observait avec une
certaine angoisse, mentale et visible, la druidesse
prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Elle
effleura la peau nue de Siena d’un geste hésitant,
plus pour se concentrer qu’autre chose, et chercha
le moyen de déclencher le pouvoir tapi depuis si
longtemps au fond d’elle. Elle ne l’avait pas libéré
depuis qu’elle s’était fait attaquer, six mois
auparavant, par Ruth et sa sœur.
Quand il se réveilla, il souleva un tourbillon
qui repoussa tout sur son passage, telle une
bourrasque artificielle, faisant ployer les arbres,
leurs branches tendues se mettant à grincer
fortement, et obligeant le feuillage et l’herbe à se
coucher sur un cercle de plusieurs mètres tout
autour de la druidesse. Jacob sentit sa gorge se
nouer et son cœur se mettre à palpiter. C’était la
première fois qu’il la voyait faire cela. D’ordinaire,
son aptitude, invisible et imperceptible, dépouillait
les Nocturnes de leurs pouvoirs innés de manière
insidieuse. Il fut terrifié de tout voir s’abattre avec
une telle violence autour d’eux.
Au bout d’une minute, l’onde de choc
atteignit les deux mâles, alors qu’ils se trouvaient
pourtant à une dizaine de mètres de là. Elle leur fit
perdre l’équilibre et, les ayant délestés en un clin
d’œil de toutes leurs capacités élémentaires, les
projeta à terre dans un même mouvement.
Dans le même temps, Bella déposséda Siena
de sa nature même, de sa capacité à se
métamorphoser à son intolérance au soleil.
Malheureusement, Jacob se rappela aussi tout à
coup que, en plus d’assécher les pouvoirs innés des
Nocturnes, Bella en prenait également les attributs.
Quand toute l’énergie qu’elle avait absorbée
se déversa en elle, elle bascula à la renverse.
Soudain, le vent se leva et les balaya tous sur son
passage. Puis l’herbe se mit à pousser à vue d’œil,
prenant en un clin d’œil l’apparence d’un
enchevêtrement de lames. Elle n’avait aucune
maîtrise des compétences, trop nombreuses et trop
puissantes, qu’elle avait puisées en eux. Et, Siena
perdant enfin connaissance, la chevelure de Bella
s’allongea, formant un pelage noir et soyeux sur
tout son corps.
— Merde ! lâcha Jacob en tentant de se
relever, affaibli comme jamais.
Il fit une embardée en direction de sa femme,
qui commençait à se métamorphoser dans la
douleur, son corps à demi humain n’étant pas
conçu pour subir de telles transformations. D’une
minute à l’autre, elle le regardait soit avec de grands
yeux, soit avec le regard violet d’un jaguar, se
trémoussant pour tenter de se débarrasser de son
jean, de son tee-shirt et de ses sous-vêtements.
— Calme-toi, Bella ! s’écria-t-il en tentant
d’atteindre son esprit de plusieurs manières,
puisqu’il était aussi bien son partenaire imprégné
qu’un être capable de charmer mentalement
n’importe quel animal.
Il libéra rapidement l’énorme félin des
vêtements dans lesquels il était empêtré, stupéfait
que ce regard qui lui était étrangement familier
puisse soudain sembler ne plus le reconnaître du
tout.
Il savait qu’elle était en mesure d’assimiler et
d’utiliser les pouvoirs des démons, mais il n’aurait
jamais cru que cela aurait été possible avec ceux des
lycanthropes. Il était persuadé, encore un instant
auparavant, que la faculté de se métamorphoser
était pour Siena aussi naturelle que le fait de
respirer, une capacité que Bella aurait dû être
incapable de s’approprier.
Mais il s’était manifestement trompé. Et,
même s’il s’agissait plutôt du champ d’expertise de
Gideon, le médecin n’avait jamais vu qui que ce soit
détenir un pouvoir tel que celui de Bella, avant son
arrivée, l’année précédente. C’était nouveau pour
eux tous, et personne ne devait sous-estimer ces
capacités hybrides. Ce fut donc avec la plus grande
précaution qu’il tenta de l’apaiser. Il se rendit
rapidement compte qu’elle lui avait subtilisé son
pouvoir de charme avec tout le reste, et qu’il ne lui
restait plus que le lien télépathique qui l’unissait à
son âme sœur.
Elijah s’approcha de Siena dont le corps était
à présent complètement relâché, la prit dans ses
bras et s’éloigna le plus vite possible pour la mettre
hors de danger. Bella avait atteint son but, et le
démon en prit conscience, quelque part au fond de
lui. La lycanthrope était atrocement affaiblie, mais
l’acte de bravoure de la druidesse avait permis avec
une certaine efficacité de mettre un terme à
l’aggravation de son état.
D’un air contrit, le capitaine des guerriers
jeta un bref coup d’œil à Jacob avant de regagner en
toute hâte le domicile de Gideon avec son fardeau,
laissant à Jacob le soin de gérer la transformation
de sa compagne. Sans ses pouvoirs, Elijah ne
pouvait plus rien pour elle. Il valait mieux les laisser
tranquilles. Pouvoirs ou pas, Jacob savait mieux
traiter avec les animaux que n’importe lequel
d’entre eux.
Dans l’état où se trouvait Legna, Noah était
peut-être le seul à même de la retrouver. Et si ce fut
le cas, ce fut uniquement grâce à la chaleur
résiduelle de son corps. Mais, quand il la prit dans
ses bras, elle était déjà presque froide. Il comprit
immédiatement qu’il s’agissait de l’œuvre de
Gideon. Il percevait en elle les traces énergétiques
de l’Ancien. Et il se douta également qu’il avait agi
ainsi pour la protéger, l’empêcher de prendre le
risque de s’impliquer dans une situation
manifestement si périlleuse, voire désespérée, que
l’Ancien y avait perdu la vie.
Le roi savait aussi que sa sœur était en train
de mourir. En quittant la pièce et en se précipitant
dans l’escalier à la recherche d’un médecin, il sentit
que ce qui lui restait d’énergie vitale était en train
de s’estomper. Malheureusement, il n’y en avait
qu’un de présent, et il était en train de s’occuper de
Gideon.
Il ordonna à un démon d’esprit de demander
plus d’aide, puis étendit sa sœur sur le sol, à
l’extérieur de la maison calcinée. Il tenta de se
concentrer, repoussant la peur qui s’agrippait
désespérément à lui. Il lui posa les mains sur le
cœur et le plexus solaire, et se mit en quête de la
source d’énergie vitale qui était sur le point de se
tarir. Il entreprit de l’alimenter petit à petit, avec
précaution, prenant également soin de l’étincelle de
vie de l’enfant qu’elle portait. Peut-être était-ce dû
au fait qu’ils étaient du même sang, ou simplement
parce qu’ils étaient tous les deux plus obstinés l’un
que l’autre, mais, même si elle ne montrait aucun
véritable signe de vie, elle commença à se
réchauffer et à reprendre des couleurs. Il en
éprouva un profond soulagement. Au moins était-il
en mesure de stabiliser son état de stase. Bien qu’il
soit incapable d’en inverser les effets, c’était
suffisant, en attendant de trouver quelqu’un d’assez
doué.
Elijah appela au secours et parvint à attirer
l’attention de quelques guerriers qui accoururent,
impatients de pouvoir l’aider.
— Il lui faut un médecin !
Il se rua dans la maison, et, pour la première
fois, remarqua les dégâts que la bâtisse et ses
occupants avaient subis. Il avait pourchassé les
assaillantes qui s’étaient enfuies, sans jamais se
douter que Gideon aurait pu avoir des difficultés de
son côté. En voyant un médecin penché sur
l’Ancien, il en eut le souffle coupé.
Le jeune praticien leva les yeux vers son
supérieur, puis se redressa et se frotta
nerveusement les mains en s’approchant du démon
de vent.
— On ne peut rien faire pour elle, mon
capitaine, lui rappela-t-il avec prudence. Même
Gideon ignore comment soigner un lycanthrope.
— Je ne veux pas le savoir, aboya-t-il en
déposant délicatement sa partenaire dans un recoin
sombre de la pièce avant de se tourner vers l’autre
homme d’un air sévère. Vous connaissez les
principes fondamentaux de la médecine, ce qui ne
varie pas d’une espèce à l’autre. Alors vous allez
faire ce que vous pouvez.
— Elijah…
En entendant son nom, gargouillé d’une voix
rauque et haletante, il se retourna brusquement. Il
se laissa tomber à genoux, saisissant
instinctivement la main de Siena, tandis qu’elle
tentait désespérément de s’exprimer.
— Qu’est-ce que je peux faire ? lui demanda-
t-il en fronçant ses sourcils blonds d’inquiétude et
de désarroi.
— Je ne veux pas mourir.
— Non, ne t’inquiète pas. On va t’aider.
Il lui parlait d’un ton à la fois furieux et
désespéré, indigné à cette simple idée.
— Je ne veux…
— Chut, la rassura-t-il.
— … pas mourir… avant d’avoir tué cette
salope de démone.
— Toi et moi. Ensemble, lui promit-il d’un
ton implacable alors qu’elle perdait de nouveau
connaissance. Toi et moi, tous les deux, mon
chaton.
Quand Elijah et Siena se lurent suffisamment
éloignés, Bella fut privée de la source
ininterrompue de leurs pouvoirs, ayant conservé sa
capacité à les absorber, même si elle n’était plus
guère gouvernée que par une sorte d’instinct
animal. Ce fut grâce à son entraînement et à sa
concentration qu’elle put interrompre son pouvoir,
même si, sous son apparence de jaguar, il lui avait
été très difficile de faire appel à ce genre de qualités.
Il lui fallut donc plusieurs minutes pour
retrouver ses esprits, et quelques autres pour
reprendre sa forme habituelle. Le pouvoir de Siena
s’estompant, elle se débarrassa de son pelage noir
soyeux. Son acte de bravoure lui avait coûté très
cher, et Jacob s’en rendit compte lorsqu’elle
retrouva son apparence normale et s’écroula sur
l’épais coussin d’herbe en haletant. Mais elle avait
donné le temps à Elijah d’emmener sa bien-aimée à
l’abri du soleil, et l’exécuteur savait que c’était tout
ce qui comptait pour la druidesse, dans l’immédiat.
Quand elle rouvrit les yeux et le vit penché
au-dessus d’elle avec un air visiblement inquiet et si
peu fâché, elle comprit qu’elle avait réussi, même si
elle ne se souvenait de rien.
— Ça a fonctionné, soupira-t-elle.
— Ouais, si on veut, même si c’est un peu
exagéré, répliqua Jacob d’une voix hachée,
incapable de se contenir.
Son cœur battait encore très fort, et il avait
du mal à se remettre du fait de l’avoir vue se
métamorphoser avec une telle brutalité.
Il rapprocha les vêtements de son épouse et
l’aida à s’asseoir pour pouvoir lui enfiler son tee-
shirt. Pendant qu’il s’affairait, elle garda la tête sur
son épaule.
— Tu as une fille, Bella, déclara-t-il d’une
voix rauque et avec une émotion contenue. Tu ne
peux plus commettre ce genre d’imprudence, ni
risquer ta vie comme ça, sans en tenir compte. Elle
a besoin de toi, encore plus que moi, et, rien que ça,
tu sais ce que ça signifie. (Il poussa un soupir ému
en fermant les yeux.) Je devrais te tordre le cou.
— Et tu n’aurais pas voulu que Siena en fasse
autant si ça avait pu me sauver la vie ?
Il y avait tant de vérité dans sa question, si
mordante soit-elle, que sa colère retomba. Il
s’immobilisa, cessant de tenter désespérément de
l’habiller, et, le regard ardent, il se tourna vers son
épaisse chevelure de jais, humant son parfum avec
une certaine gratitude en posant une main
chaleureuse sur sa nuque.
Il ne lui répondit pas par des mots, mais ses
gestes et ses pensées lui suffirent amplement. Elle
le prit dans ses bras et le serra très fort contre elle.
— A présent, chuchota-t-elle, il va falloir que
nous fassions un peu de pistage, mon bien-aimé.
Nous ne pouvons pas laisser ces gens continuer à
s’en prendre à nous.
— Oui. Bientôt. Pour le moment, retournons
à la maison, que je puisse aider Noah et Elijah et
que tu puisses retrouver des forces.
Elle ne discuta même pas. Elle savait qu’ils
pourraient suivre leur piste plus tard, et aussi
qu’elle était épuisée. L’inconvénient lors d’un tel
afflux de pouvoir, c’était que la descente qui
s’ensuivait était très difficile.
Mais, comme elle l’avait fait remarquer
quelques jours auparavant, elle avait l’impression
qu’une partie de la reine des lycanthropes était
désormais présente dans son esprit. Elle repoussa
toutefois cette idée, préférant éviter de contrarier
Jacob de plus belle.
A l’étage, dans le château du roi démon,
Noah était appuyé contre le montant de la fenêtre
de la chambre de Legna, celle qu’elle avait occupée
pendant trois cents ans, de sa plus tendre enfance
au jour de son mariage avec Gideon, six mois
auparavant. Il contemplait les jardins d’un air
absent, submergé par un flot de souvenirs de cette
époque, qui, sans relâche, venaient le hanter
douloureusement.
Sa sœur était entourée de médecins, mais il
savait à leurs chuchotements qu’ils se posaient
toujours autant de questions sur son état qu’une
heure plus tôt. S’il n’avait pas été capable de
stabiliser son état, Legna serait morte à l’heure qu’il
était. Que diable était-il passé par l’esprit de Gideon
pour qu’il choisisse une méthode de dissimulation
si périlleuse ? Il y avait certainement d’autres
moyens… des moyens qui ne lui auraient pas fait
courir de tels risques !
Il ferma les yeux et poussa un soupir.
Il savait que ce n’était pas le cas. Dès que
Gideon aurait perdu connaissance ou serait mort,
n’importe quel autre charme pour masquer la
présence de sa femme se serait dissipé et l’aurait
mise en danger. En fait, elle serait très
probablement morte s’il n’avait pas obligé ses
ennemis à avoir recours au caractère aléatoire d’un
incendie, espérant que cela finisse par l’atteindre,
où qu’elle soit cachée.
Noah s’éloigna de la fenêtre et écarta l’un des
médecins d’une manière presque désagréable en lui
posant la main sur l’épaule. Il jeta un rapide coup
d’œil à la sage-femme qui se trouvait face à lui et
qui surveillait attentivement le bébé de Legna, et
elle recula aussitôt. Il leur avait suffi de voir l’air
extrêmement autoritaire de leur roi d’ordinaire si
désinvolte pour comprendre qu’il valait mieux
réagir au plus vite. Ils savaient tous qu’il n’y avait
rien de plus précieux aux yeux de Noah que sa
petite sœur.
Il se pencha au-dessus d’elle, posa une main
sur son cou inerte, pressa ses lèvres sur son front et
se mit à lui chuchoter quelques paroles.
— Je t’ai pardonnée de m’avoir abandonné, il
y a six mois de ça, murmura-t-il, tendant son esprit
et son cœur vers elle, se servant de toute la
concentration et de toutes les forces qu’il avait
accumulées au cours de son existence, et du lien
mental qu’il était parvenu à établir avec elle au fil
des siècles, sous sa tutelle patiente. Je ne te
permettrai jamais de recommencer. Pas de cette
manière. Allons, petite sœur, réveille-toi. Pour moi.
Tu as son pouvoir en toi. Tu portes son enfant en
toi. Je n’arrive pas à croire que ça ne signifie rien
pour toi.
Il ferma les yeux et baissa la tête, qu’il posa à
côté de la sienne, sur l’oreiller, lui susurrant
quelques mots à l’oreille.
— Quand maman est morte, je t’ai juré que tu
serais un jour une Ancienne, petite fille, et je ne
supporterai pas de ne pas tenir cette promesse.
Réveille-toi. Je…
Gagné par l’émotion, il dut s’interrompre. Il
tenta de reprendre son souffle, mais semblait en
être incapable. Il commença à manquer d’oxygène,
et, comme n’importe quelle flamme, il eut le
sentiment qu’il allait s’éteindre.
— J’ai besoin de toi, finit-il par lui avouer
d’une voix rauque et saccadée. Si Gideon en
réchappe, lui aussi aura besoin de toi. Le bébé…
tout le monde. Tu es à présent la démone d’esprit la
plus âgée. Qui d’autre que toi pourra enseigner aux
plus jeunes ? (Il tenta de nouveau de prendre une
profonde et douloureuse inspiration.) Qui d’autre,
poursuivit-il d’un ton plus doux encore, continuera
à me faire part de ce que je manque en refusant de
connaître le même amour que celui que tu partages
avec Gideon ? Le jour où tu ne seras plus là pour
m’enseigner tout ça, j’oublierai ce qu’est la vraie vie.
— Ne nous quitte pas, l’implora-t-il en
puisant dans toutes les ressources qui lui restaient,
déversant en elle toutes ses émotions. Sans toi,
Gideon va mourir. Il ne supportera jamais de
savoir qu’en tentant de vous sauver tous les deux, il
est devenu l’instrument de ta propre mort. Ne pars
pas en lui laissant ce fardeau.
Noah ne pouvait se fonder sur aucun fait
concret pour l’atteindre. Il n’avait donc aucune
preuve qu’ils parviendraient à la sauver. Mais il
continua, sans relâche, lui fournissant son énergie,
ses émotions et tout ce qu’il pouvait trouver pour la
ramener à la vie.
Syreena et Anya se tenaient au garde-à-vous
de chaque côté de la porte de la pièce où l’on
s’occupait de Siena. Elijah se tenait loin du lit,
dissimulé dans l’obscurité fournie par les volets
clos. D’un œil étrangement averti, les deux
conseillères observaient tour à tour la reine, le
prince consort et les deux membres de La Fierté,
leurs guérisseurs les plus talentueux, qui tentaient
de traiter l’insolation de la reine.
— Elle commence à avoir des cloques, les
informa l’un d’eux. Ce n’était pas bon signe. Cela
signifiait qu’elle avait reçu l’équivalent d’une dose
mortelle de radiations. Les moines de La Fierté
allaient avoir du mal à l’aider à récupérer sans effets
secondaires durables.
— Faites de votre mieux, leur intima Syreena
d’un ton de souverain, pour la première fois de sa
vie.
Elle avait ôté les mots de la bouche d’Elijah,
qui se tourna alors vers la sœur de Siena en plissant
ses yeux clairs. Sa voix n’aurait de toute façon que
peu d’influence dans cette pièce. Il n’avait pas
encore eu le temps de gagner la moindre autorité, ni
la moindre légitimité. On ne lui en avait pas encore
laissé l’occasion. Il se détendit un peu en constatant
que Syreena pouvait avoir une certaine influence
sur eux. Ce fut alors qu’il comprit que ces femmes
aimaient Siena autant qu’il aimait Noah, et
exactement pour les mêmes raisons.
— Quel gâchis… Avec un démon…
En entendant la réflexion du second moine,
Anya se figea et écarquilla les yeux. Etrangement, ce
ne fut pas Elijah qui réagit le premier à cette
remarque insultante. Ce fut au contraire à cet
instant précis qu’Anya comprit à quel point la
princesse était rapide.
Et à quel point elle pouvait se révéler
instable.
En moins de temps qu’il rien fallait pour le
dire, Syreena s’était jetée sur le moine et avait
commis l’impensable en le soulevant du lit d’une
seule main, en le tenant par le cou. Quand elle le
projeta violemment contre le mur le plus proche, il
poussa un petit cri d’indignation. En entendant le
choc de sa tête contre la pierre, Anya sursauta et fit
la grimace.
Syreena plongea son regard d’arlequin dans
celui de l’homme abasourdi qui avait jadis été l’un
de ses mentors.
— Réitérez une seule fois dans votre vie ce
genre de remarque, et il ne vous restera plus qu’à
faire involontairement vœu de silence le reste de
votre existence. (Elle resserra sa prise sur sa gorge
pour vérifier qu’elle avait toute son attention.) J’en
fais le serment, moine. Si vous recommencez, je
vous fais trancher la langue. Siena a tout sacrifié
pour obtenir la paix, et je ne permettrai jamais que
qui que ce soit s’autorise à dévaloriser ses efforts
d’une manière si peu respectueuse. Me suis-je bien
fait comprendre ?
— Relâchez votre frère, mon enfant, lui
ordonna l’autre moine, prenant ce ton autoritaire
que les parents avaient en général avec les gamins
désobéissants.
Anya dut se contenter de la regarder avec
une étrange fascination. Jamais de sa vie elle
n’aurait envisagé de porter la main sur un membre
de La Fierté. En fait, d’après la loi, il s’agissait
même d’un délit majeur. Elle n’en aurait jamais cru
Syreena capable avant de la voir agir sous ses
propres yeux.
La Fierté était une organisation si vénérable
et si puissante que ses adeptes étaient considérés,
même par ceux des autres espèces, comme les plus
grands érudits et les combattants les plus aguerris.
Ils connaissaient des techniques de combat aussi
anciennes que meurtrières, qu’ils se transmettaient
de génération en génération comme des secrets
bien gardés. Le fait d’en défier un revenait peu ou
prou à commettre un suicide. C’était du moins ce
qu’on lui avait toujours enseigné.
Et, apparemment, Syreena s’était montrée
très attentive à leurs cours, dans la plus implacable
des matières.
Jusqu’alors, Anya aurait plutôt qualifié la
princesse de pacifiste, plus intéressée par ses
études, ses méditations et sa fonction de conseillère
que par le combat ou les programmes
d’entraînement dispensés quotidiennement par
l’unité d’élite, et ce de manière fort rigoureuse. Il lui
était à présent manifeste que c’était uniquement
parce qu’elle n’en aurait eu aucune utilité. Et, tout
aussi clairement, il lui apparut, à en juger d’après le
regard du moine victime de son courroux, que ce
combattant de La Fierté pourtant éprouvé n’était
pas vraiment disposé à l’affronter, ni même à se
défendre.
Elle en eut des frissons dans le dos.
Tout le monde craignait le lion, que
ressentait-on face à ce qui effrayait le puissant félin
au sommet de la chaîne alimentaire ?
Elle jeta un nouveau coup d’œil au regard
vert clair qui surveillait chacun des faits et gestes de
la princesse avec une sérénité remarquable. Le
respect qu’Anya éprouvait pour le guerrier grimpa
encore de quelques crans quand elle comprit qu’il
laisserait à Syreena le soin de se débrouiller avec
ses semblables, sans intervenir. Elle aurait cru qu’il
se serait montré plus directif, plus imprévisible, et
qu’il n’aurait pas laissé passer une si belle occasion
de se battre. Il était terriblement instructif de se
trouver dans la même pièce que deux individus
dont on ne savait presque rien de la puissance.
— Lui et vous n’êtes plus mes frères, Konini.
Syreena se tourna vers l’autre moine avec un
air glacial, et Anya fut une fois de plus bouleversée
par ce qu’elle lut dans son regard. Il s’agissait de la
colère pour laquelle la famille royale avait été si
tragiquement célèbre, au fil des générations. Siena
parvenait à contenir la sienne d’une façon
remarquable. C’était apparemment aussi le cas de
Syreena.
Jusqu’à présent, du moins.
— Guérissez-la, ou vous m’en répondrez,
siffla la princesse.
— Je n’agis jamais sous la menace, répliqua
sereinement le moine, ne comprenant visiblement
pas que, avec ses manières pieuses, il ne faisait
qu’aggraver son cas. Cessez cette violence ridicule,
ma sœur.
Avant qu’Anya ait pu remuer un cil, le
premier moine s’écroula par terre, tandis que
l’autre se retrouvait victime d’une prise que la
générale de l’unité d’élite voyait utiliser pour la
première fois. Syreena fit levier pour maintenir le
visage de Konini près de celui de sa patiente
cloquée.
— Voilà, moine : ça, c’est une véritable sœur.
Ma seule sœur. Mon seul frère. Ma mère, même.
Vous feriez bien de la sauver, parce que, si je
deviens reine, vous devrez non seulement faire face
à mon courroux, mais aussi, j’en suis certaine, à
celui du peuple de son époux.
Elle redressa la tête en même temps que le
moine, qui écarquilla les yeux de terreur en
apercevant du démon la seule chose qu’il pouvait
voir.
Ses yeux clairs, qui brillaient dans
l’obscurité.
— Rappelez-vous, moine, que même sans
faire appel à sa furie je connais bien des moyens
d’anéantir votre chère Fierté.
Elle se pencha plus près de son oreille pour
lui chuchoter d’un ton encore plus menaçant :
— Je vous conseille de vous remémorer à
quel point j’étais une élève studieuse, Konini. Et je
suis certaine que vous comprenez de quoi je veux
parler… mon frère.
Sur cette remarque énigmatique, elle le
libéra, et il s’écroula lourdement sur le lit en
haletant, le temps que son visage empourpré
retrouve son teint habituel. A la plus grande
surprise d’Anya, il s’abstint de tout commentaire et
ne la menaça d’aucun châtiment. Il se contenta
d’aider son acolyte à se relever, ôtant vivement ses
mains quand il découvrit l’entaille qu’il s’était faite
au crâne en heurtant le mur. Inquiet, il se tourna
vers le regard d’arlequin puis vers celui de jade, son
visage affichant une certaine appréhension.
Syreena regagna son poste en deux pas,
effectuant un demi-tour sur place qui aurait fait
honte à une bonne partie des combattants de la
générale.
— J’ai cru remarquer que vous aviez quitté la
pièce quelques minutes, sang-mêlé, mentit-elle d’un
air détaché, sans même regarder l’autre femme.
— Je… (Anya s’éclaircit la voix.) J’avais soif,
mentit-elle, sachant au fond d’elle qu’elle aurait
préféré mourir de déshydratation plutôt que de
laisser la reine sans protection. (Tout comme le
savait également Syreena.) S’est-il, euh… produit
quelque chose de… d’inhabituel pendant que…
— En votre absence ? lui souffla Syreena. Pas
le moins du monde.
— Parfait. (La générale esquissa un sourire
amusé.) Parfait.
Malgré l’obscurité, Anya aurait juré avoir
entendu ricaner entre ses dents le guerrier stoïque
qui avait terrorisé les siens pendant des siècles.
Les médecins quittèrent la chambre de
Gideon, laissant la nature faire le reste. Ils avaient
fait de leur mieux, et le sort de l’Ancien dépendait à
présent du destin et de sa propre faculté de
récupération.
Il avait été assez facile de le ramener à la vie.
S’ils s’y prenaient suffisamment tôt, les démons de
matière, surtout les aînés, avaient la faculté de faire
en sorte que leurs propres signes vitaux prennent le
relais de ceux de la victime, plutôt que de faire
appel à un mécanisme de pontage de personne à
personne. Ils prenaient alors la maîtrise des
organes autonomes endommagés, ce qui avait pour
effet immédiat de ramener le mourant à la vie.
Toutefois, le plus difficile consistait à pouvoir
soigner le corps suffisamment vite et efficacement
pour être à même de lui rendre son autonomie.
Gideon avait les organes vitaux fortement abîmés et
avait perdu tant de sang que peu de blessés auraient
pu s’en remettre.
Les médecins étaient persuadés que c’était
uniquement son âge qui l’avait sauvé. En outre, il
avait le système immunitaire le plus rapide à guérir
qui soit. La seule chose dont il était incapable,
c’était de reconstituer son capital sanguin
suffisamment vite. Même aux mains d’autres aînés,
il n’était pas non plus en mesure d’effectuer des
guérisons complexes, en profondeur, car aucun
démon n’avait ni sa perfection, ni sa finesse presque
artistique. Il leur avait été très difficile de faire le tri
entre le venin, la rage, les bactéries, la moelle
osseuse, les caillots et les cicatrices résiduelles qui
lui polluaient l’organisme.
Il aurait dû mourir. Il n’était pas encore
complètement sauvé. Seul son pouvoir de guérison
naturel pouvait l’aider à surmonter ce qu’ils avaient
manqué ou considéré hors de leur portée.
Les heures s’égrenèrent, et l’obscurité se fit
sur le château qui faisait aussi office d’hôpital. Il y
avait des gardes devant chaque porte, aussi bien des
guerriers démons que des lycanthropes membres de
la garde d’élite, ce qui ne s’était jamais vu. Mieux,
ces derniers avaient fortement insisté pour garder
la porte des appartements du capitaine des
guerriers et de son épouse.
Déconcertés par l’ordre de Noah de se
soumettre à cette demande, les guerriers s’étaient
exécutés, malgré leur loyauté, qui leur commandait
de désobéir à leur roi. Le château fourmillait de
forces armées de toutes sortes, mais la majeure
partie d’entre elles étaient stationnées à l’extérieur,
pour en défendre les abords. Noah, qui avait quitté
sa sœur depuis suffisamment longtemps, prit la
relève de Corrine, à qui l’on avait confié la garde de
sa nièce. Assis au coin de son feu, profitant de sa
chaleur pour y trouver du réconfort, il se laissa aller
à quelques larmes. Il n’était guère du genre
démonstratif en public, mais, dans la solitude de cet
instant, avec pour seul témoin l’enfant sans nom, il
s’y autorisa, dans le plus grand silence.
Le poids du nouveau-né contre lui fut la
seule chose qui l’empêcha d’éclater en sanglots.
CHAPITRE 15
Dans l’obscurité de la nuit qui venait de
tomber, une silhouette parfaitement silencieuse se
dirigea avec une vitesse imperceptible vers le
périmètre gardé de la résidence du roi démon. Il
franchirait le rideau de gardes sans se faire repérer,
leurs sens étant si peu développés par rapport à ses
compétences qu’il serait même en mesure de le
dépasser avec une facilité déconcertante.
D’un simple regard, il fut capable de deviner
la présence de tous ceux qui se trouvaient aussi bien
à l’intérieur qu’à l’extérieur de la forteresse, et ce
grâce à sa remarquable vision infrarouge qui lui
permettait de détecter leur chaleur corporelle. Il
savait que les formes rosâtres, les plus froides,
signalaient la présence de démons, dont la
température corporelle était plus basse de quelques
degrés par rapport à celle des autres. Il y avait une
signature humaine, dans une pièce lointaine, puis
une dizaine d’individus rouge vif, des lycanthropes.
C’était le métamorphe qui se trouvait en position
horizontale qui attira le plus son attention. Il
s’introduisit dans le périmètre gardé avec célérité et
discrétion, bondissant avec une grande aisance sur
le balcon du premier étage, qui donnait sur cette
pièce.
Le prince vampire hésita avant de franchir la
porte, devinant la présence de quelqu’un d’autre
dans la pièce, au chevet de la reine des
lycanthropes. Qui que ce soit, et il était capable de
déterminer qu’il s’agissait d’une femme, elle
semblait absorbée par son travail. A en juger
d’après les battements de son cœur, elle s’était
aperçue de son intrusion. Son rythme cardiaque
était incroyablement attirant. Si fort et si rapide que
son sang circulait en elle presque trop vite pour
qu’il puisse fournir de l’oxygène à ses cellules.
— Entrez, chuchota-t-elle d’une voix si douce
et féminine que Damien crut tout d’abord qu’il avait
mal compris l’invitation.
Intrigué, il se faufila entre les portes vitrées
coulissantes déjà ouvertes en esquissant un sourire,
volant un moment encore au-dessus du sol avant de
s’y poser en douceur.
Dans l’obscurité, le vampire avait une
excellente vue, même sans sa vision infrarouge. Il
devina la silhouette assurément féminine. Elle se
tenait dans une position idéale, près d’une fenêtre,
sans aucun doute à dessein, permettant à la lune de
l’éclairer à contre-jour, de sorte que, en dépit de sa
vue perçante, il ne puisse la voir qu’en ombre
chinoise.
Mais ce n’était pas uniquement la courbe
régulière de son déhanché, ni celle de ses jambes
puissantes qui se détachaient contre la lumière. Elle
laissait pendre l’un de ses bras le long de son corps,
plié sur sa hanche, et tenait un pistolet qui brillait
d’un reflet nickelé, comme s’il s’agissait d’une
étoile.
— Des balles ? s’enquit-il d’une voix grave
des plus séduisantes malgré la plaisanterie
douteuse. Quelle anomalie chez un démon.
— Je ne suis pas une démone, lui fit-elle
remarquer d’un ton toujours aussi doux, sensuel et
enveloppé de mystère.
— C’est vrai. Mais si vous me tirez dessus,
vous ne ferez que gâcher vos munitions. Mais vous
le savez déjà certainement.
— En effet, lui garantit-elle.
Elle fit alors jaillir son autre main de derrière
elle, faisant habilement tournoyer entre ses doigts
un instrument de bois comme s’il s’agissait d’une
hélice.
Il éclata de rire, remarquant que l’objet en
question avait jadis été le quatrième pied d’une
chaise désormais bancale qui se dressait derrière la
mystérieuse silhouette.
— Vous savez naturellement qu’il ne s’agit
que d’un mythe, non ? demanda-t-il en croisant les
bras.
— Bien sûr, lui confirma-t-elle de nouveau.
Toutefois, avec un pieu dans le cœur, vous perdrez
rapidement tout votre sang, et vous en serez
considérablement affaibli. (Il vit ses dents étinceler,
le temps d’un sourire.) Vous feriez donc peut-être
bien de m’expliquer le but de votre présence,
vampire.
— Votre reine a besoin de soins, si vous ne
voulez pas qu’elle meure.
— Je n’avais pas vraiment besoin de vous
pour le savoir, suceur de sang.
Elle s’approcha d’un pas, sortant enfin de
l’obscurité.
C’était la première fois de sa pourtant longue
vie que Damien voyait quelqu’un comme elle. Il
s’agissait d’une lycanthrope, cela ne faisait aucun
doute, mais son teint et sa frêle silhouette
réservaient manifestement quelques surprises et
autant de mystères dont il n’avait même pas idée.
Puis il comprit à qui il avait affaire.
Il avait entendu parler d’elle pour la
première fois un peu plus d’un siècle auparavant,
avant un long silence, jusqu’à ce que ses
ambassadeurs lui fassent part de la présence
épisodique d’une étrange lycanthrope à la cour de
Siena, au cours de ces dix dernières années.
— Préféreriez-vous qu’elle meure, princesse,
afin que vous puissiez devenir reine à sa place ?
Il l’entendit retenir son souffle et vit en
infrarouge qu’elle était gagnée par un accès de
chaleur et de colère.
— Comment osez-vous proférer de telles
insinuations ? siffla-t-elle.
— J’ose, l’interrompit-il aussitôt, parce que
j’ignore tout de vous, sauf que vous êtes la fille d’un
seigneur de guerre aussi doué que déséquilibré qui
est parvenu à plonger ces gens, qui vous abritent
désormais, votre reine et vous, dans trois cents ans
de guerre.
— … Me reproche le prince vampire qui s’est
lui-même battu contre les démons pendant près
d’un siècle ? lui rétorqua-t-elle d’un ton cinglant.
— Touché ! reconnut-il. Mais, comme vous,
j’étais alors jeune et stupide. C’était il y a plus de
cinq cents ans, cependant, et non il y a simplement
quatorze ans.
— Je ne suis ni jeune, ni stupide, sauf peut-
être de votre point de vue. Qu’est-ce que ça peut
vous faire que la reine des lycanthropes vive ou
meure ?
— Ça, je ne peux pas vous le dire. Disons qu’il
est de notre intérêt commun qu’elle survive. Y
compris du vôtre, si votre inquiétude est sincère.
— Et je suppose que vous allez nous offrir ce
moyen de guérison magique, vampire ? En prenant
son sang, sans doute, et en laissant les effets
magiques secondaires de votre morsure faire leur
œuvre ? Je suis persuadée qu’elle préférerait mourir
plutôt que de permettre à qui que ce soit, ami
comme ennemi, de telles familiarités.
— Non. Ce n’est pas mon intention,
princesse. Je suis surpris que vous ignoriez qu’il est
strictement interdit aux miens de tenter de se
nourrir d’un autre Nocturne. Une catégorie à
laquelle votre espèce appartient malheureusement,
sinon, je me serais naturellement empressé de vous
offrir mes services. Quand j’ai entendu parler de ce
qui s’est produit…
— J’aimerais savoir comment la rumeur a pu
vous parvenir si vite, l’interrompit froidement
Syreena.
— Le monde des Nocturnes est plutôt petit,
en Europe. Et, comme au sein d’un village, les
nouvelles vont vite.
— Incroyable, dit-elle doucement,
manifestement peu impressionnée.
Il esquissa un sourire malgré lui, sa dentition
régulière étincelant au clair de lune et ne laissant
apparaître aucune canine protubérante.
— Puis-je poursuivre ? (A son tour, elle lui
adressa un sourire, son étrange regard d’arlequin
scintillant à la lueur de l’astre nocturne.) J’étais sur
le point de vous suggérer une autre possibilité dont
vous ignorez sans doute tout. (Il se tourna
légèrement vers la reine, étendue dans l’obscurité,
la chaleur de sa peau cloquée brillant d’un rouge
écarlate, en infrarouge. Il reporta ensuite son
attention sur Syreena.) Il n’existe aucun remède
pour une insolation de cette gravité. Elle va mourir.
A moins que vous n’acceptiez de renoncer à votre
médecine traditionnelle.
— Elle ne va pas mourir.
Ils furent tous les deux surpris par cette voix
grave et se retournèrent brusquement. Quand
Elijah se matérialisa, son regard vert clair se mit à
étinceler dans le seul rai de lune qui lui barrait le
visage. Syreena eut un mouvement de recul et
rejoignit le prince. Elle se trouvait à présent juste à
côté de lui, de façon à éviter qu’il ne se retrouve
dans son champ de vision.
Le guerrier était aussi serein que d’habitude,
les tenant tous les deux judicieusement à distance
avec son regard perçant. Le cercle d’or et de pierres
de lune autour de son bras scintillait de mille feux
au clair de lune, donnant à Damien quelques
informations que ses sources avaient omis de lui
fournir. Apparemment, Elijah avait perçu la tension
qui s’était installée entre la princesse et lui et était
venu défendre… sa femme, si inattendu que cela
puisse paraître.
— Mon… (Syreena s’éclaircit la voix.)
Monseigneur, Anya et moi protégerons la reine
jusqu’à notre dernier souffle, je vous le garantis…
Elle s’interrompit quand Elijah s’approcha
brusquement, son regard de braise rivé sur le prince
vampire.
— Je vous remercie de votre bienveillance,
Damien, déclara-t-il, mais, comme Syreena, je ne
vois pas comment vous pourriez nous aider.
— Inutile de vous méfier de moi, Elijah. Nous
avons combattu à vos côtés à la bataille de Beltane,
dans l’unique but de vous aider. Je vous jure que si
je suis là ce soir, c’est aussi dans le seul dessein de
vous prêter assistance. (Il prit une inspiration,
même s’il lui était complètement inutile de
respirer.) Ne me repoussez pas avant de m’avoir
écouté, guerrier, si vous ne voulez pas condamner à
mort votre épouse. Une mort atroce. Il peut
s’écouler des semaines d’affreuses souffrances
avant qu’elle finisse par…
— Elle ne va pas mourir ! aboya Elijah.
Merde ! (Il prit un ton menaçant.) Je préférerais
mourir moi-même plutôt que de voir Siena subir un
tel sort, tout ça parce qu’elle s’inquiétait pour moi !
Inutile de rester là à débiter minute après minute la
façon dont elle va souffrir pour ça !
La porte de la pièce s’ouvrit brusquement,
laissant apparaître Anya, qui avait entendu les
éclats de voix d’Elijah. Les yeux grands ouverts, elle
examina la pièce un moment, secoua sa chevelure
rousse d’un air impuissant avant de se replier
derrière la porte fermée en marmonnant entre ses
dents :
— Il ne manquait plus que des vampires…
Syreena leva soudain la tête, son œil gris se
mettant à étinceler dans la pénombre tandis qu’elle
regardait le prince en plissant les yeux, tentant de
rassembler quelques souvenirs, les deux hommes se
tournant l’un vers l’autre.
— Il m’est impossible de la soigner moi-
même, mais je connais ceux qui en sont capables,
expliqua doucement Damien.
— Des étrangers.
Les deux hommes tournèrent vers la
princesse un œil perçant, l’un avec une certaine
surprise, l’autre d’un air confus.
— Oui, confirma Damien d’un air songeur.
J’étais sur le point de vous proposer…
— Ma déesse, comment s’appelle-t-elle ?
marmonna Syreena, interrompant le vampire en se
mordant la lèvre et en fouillant dans sa mémoire.
Une mistrale, tenta-t-elle d’expliquer, même si
Elijah semblait être le seul à ne pas la suivre. Siena
connaît une mistrale. Il y a quelques jours, elle a fait
allusion à elle pour éventuellement faire appel à son
aide à propos de tout à fait autre chose.
Elle passa sur les détails, préférant éviter de
devoir révéler à Elijah à quel point sa sœur avait
tenté de se débarrasser de son influence avant de
finir par accepter son sort. Il aurait été ridicule de
rouvrir de vieilles blessures ou de dévoiler des
secrets qu’il revenait à Siena de révéler au démon
consort.
Visiblement impressionné par le
raisonnement de Syreena, et curieux de savoir
comment elle avait pu deviner qu’il allait leur
suggérer de faire appel aux membres de cette même
race, Damien haussa un sourcil.
— Contrairement aux guérisseurs des autres
espèces de Nocturnes, les mistrals exercent une
médecine universelle, expliqua-t-il d’un air
songeur, examinant fixement et avec un intérêt
évident le petit bout de femme qui se trouvait
devant lui.
Malgré l’insistance du vampire, elle ne rougit
pas et ne détourna pas les yeux, ce qui
l’impressionna d’autant plus. Elle se contenta de lui
tenir tête et de lui rendre son regard.
— Mais à quel prix ! s’exclama Elijah en
connaissance de cause, les compétences
susceptibles d’affecter plusieurs espèces faisant
partie de son domaine d’expertise. (C’était son
travail, en fait.) Le chant des sirènes mistrales
permet de soigner, d’apaiser et de faciliter la
méditation. Il en coûte une complète vulnérabilité.
Si la sirène souhaite s’approcher de son sujet et le
poignarder en plein cœur au milieu de son chant,
elle en a la possibilité, sans que sa victime soit
capable de lever le petit doigt pour se défendre.
Aussi, comme tous ceux qui se trouvent à portée
subissent les effets du chant, il est impossible de
monter la garde. Siena ne le permettrait pas. Moi
non plus.
— De la part d’un étranger, peut-être pas,
mais il me semble qu’elle connaît très bien cette
mistrale en question, insista Syreena.
— Ça ne lui ressemble pas, déclara Elijah en
se tournant vers le visage cloqué de sa femme et en
fronçant les sourcils de compassion en apercevant
sa jolie peau si affreusement marquée.
— Ce n’était pas n’importe quelle mistrale.
Elle l’a appelée par son nom. Si seulement je
pouvais m’en souvenir…
— Chant-du-Vent, annonça subitement
Damien, son regard noir s’illuminant soudain en
comprenant. Ne s’agissait-il pas d’elle ?
— Si ! s’exclama Syreena. Elle vit dans un
village, en France…
— Brise Lumineuse, confirma le vampire.
— Comment le savez-vous ? s’inquiéta-t-elle,
passablement agacée qu’il ne cesse de lui ôter les
mots de la bouche.
— Comment crois-tu avoir pu survivre au
mal qui a fait de toi ce que tu es, Syreena ?
La princesse sursauta en entendant résonner
la voix rauque de Siena. Se désintéressant
complètement des deux hommes qui lui faisaient
face, elle porta le revers de sa main à ses lèvres et
s’élança au chevet de sa sœur, avant de s’y laisser
tomber à genoux. Elle se débarrassa enfin de ses
armes pour saisir la main de la reine. Puis elle se
ravisa en apercevant l’état de sa peau sur ses doigts
déformés. Elle se contenta de verser quelques
larmes.
— Siena, chuchota-t-elle. Ne dis rien. Il faut
que tu gardes tes forces, lui conseilla-t-elle
doucement.
La reine hocha brièvement la tête avant de se
tourner vers son époux. Le simple fait de voir son
visage la bouleversa au plus haut point. Elle se
sentit gagnée par une impression de soulagement,
de joie et une dizaine d’autres émotions tout aussi
écrasantes qui s’immiscèrent violemment dans
l’esprit d’Elijah avec la limpidité du cristal. Il tendit
la main vers elle et enfonça les doigts dans sa
chevelure cassante, dont les filaments ternes
s’enroulèrent aussitôt autour de son poignet. C’était
la seule manière dont elle pouvait établir un contact
physique avec lui.
— Je suis vraiment désolée, s’excusa-t-elle
d’une voix aiguë et d’autant plus rocailleuse.
— Chut, tenta-t-il de la rassurer en
approchant les lèvres de sa chevelure fanée. Ne te
fatigue pas inutilement. Ecoute ce que Syreena a à
te dire, mon chaton.
Elle secoua la tête.
— Elijah…
Sa voix lui parvenait faiblement, mais elle
ressemblait plus à celle qu’elle avait d’ordinaire,
s’immisçant dans les pensées du démon au fur et à
mesure qu’elle se fortifiait.
— Du calme, mon chat. Fais ce que ta sœur
te dit.
— Non. Dis-lui de faire venir Chant-du-Vent.
Puis demande-leur de partir. Il faut que je te parle.
— Elle me demande de faire venir Chant-du-
Vent. Pouvez-vous vous en charger, Syreena ?
— Oui. La France ne se trouve qu’à quelques
courants ascendants d’ici, ma chérie, dit-elle à sa
sœur d’un ton enthousiaste. Repose-toi, je reviens
dès que possible.
Tous les regards se tournèrent vers la
lycanthrope, qui se jeta par la fenêtre avec une
dangereuse insouciance, se métamorphosant
aussitôt en faucon.
— C’est extraordinaire, s’émerveilla Damien
avant de reporter son attention sur la reine. Ainsi,
ce que l’on dit est vrai. C’est Chant-du-Vent qui a
sauvé la vie de votre sœur. J’ai toujours cru qu’il
s’agissait d’un mythe, jusqu’à ce que l’on me
rapporte que vous fréquentiez une étrange
lycanthrope que vous considériez comme votre
sœur. Maintenant que je l’ai vue… (Il secoua la tête,
se tournant de nouveau vers la fenêtre d’un air
perplexe.) Elle est exceptionnelle.
— Damien, Noah est dans la grand-salle. Il
serait ravi de vous voir.
— J’en avais bien l’intention, après vous
avoir fait ces suggestions. (L’aristocrate les
considéra l’un après l’autre d’un regard soutenu,
demeurant un long moment perplexe.) Jamais je
n’aurais cru voir une telle imprégnation. Nous
sommes vraiment entrés dans une nouvelle ère. En
espérant que cela puisse vous être aussi utile à l’un
qu’à l’autre. Portez-vous bien, tous les deux.
Puis le vampire laissa le couple seul et quitta
la pièce de la manière la plus conventionnelle et la
plus ennuyeuse qui soit : par la porte. Elijah
retourna immédiatement auprès de sa femme.
Constatant visuellement et éprouvant mentalement
sa souffrance, il ressentit aussitôt une douleur au
niveau du cœur, et sut que cela n’avait rien à voir
avec ses blessures.
— Laisse-moi te dire à quel point je suis
désolée, déclara-t-elle dans son esprit d’une voix
grinçante.
— On aura tout le temps pour ça. Plus tard,
insista-t-il.
— J’ai déjà perdu assez de temps comme ça,
Elijah.
Elle tendit la main vers lui, faisant la grimace
quand sa peau meurtrie se mit à lui tirer, se
déchirant à quelques endroits où elle avait perdu
toute son élasticité et où les boursouflures mortelles
s’étaient installées. Elijah l’en empêcha, posant la
paume de sa main contre la sienne. Ce contact lui
sembla si apaisant, si précieux et si bienfaisant qu’il
ne trouva pas le courage de le rompre. Elle avait
manifestement la même impression, puisqu’elle
entrelaça ses doigts avec les siens, sans tenir
compte de la douleur que ce geste lui infligeait.
— Je me suis montrée si égoïste, sanglota-t-
elle en se mettant à fondre en larmes, projetant ses
émotions en lui.
— Non, insista-t-il, sa voix mentale tout aussi
affectée par le fait de savoir qu’elle souffrait. Ne
t’inquiète pas pour moi, chaton. Tu ne m’as pas fait
souffrir.
— Ne t’avise pas de mentir à la seule
personne qui sait lire dans ton cœur, même si j’ai
farouchement refusé de le reconnaître.
Elle inspira avec difficulté, et il s’approcha,
se penchant au-dessus d’elle jusqu’à ce qu’ils
puissent se regarder droit dans les yeux.
— Non, l’implora-t-il sèchement. Ne me dis
pas ça parce que tu crois que tu vas mourir. Je ne te
laisserai pas me quitter comme ça. Tu as tenté de
m’échapper par tous les moyens, et ce n’est pas
maintenant que tu as fini par m’accepter que je vais
te laisser partir.
Il prit une inspiration hésitante, tentant de
donner un peu plus de contenance à sa voix
tremblante. Il approcha sa main mêlée de cheveux
du visage de la reine et lui saisit le menton tout en
effleurant ses lèvres craquelées avec son pouce.
— Tu vas survivre, et tu pourchasseras ceux
qui sont responsables de ça avec moi, à ta place, à
mes côtés, aujourd’hui et pour toujours. Tu
surmonteras cette épreuve et je ne tarderai pas à
pouvoir de nouveau te serrer dans mes bras. Tu
sentiras mon contact, mes baisers sur ta peau
délicate, dont la douceur me rendra toujours aussi
fou. (Au moment même où il frôla ses lèvres
desséchées, les larmes de Siena se mirent à couler
dans ses cheveux.) Tu vivras, pour me dire que tu
m’aimes autant que moi je t’aime. D’une voix forte,
avec ton magnifique regard brillant, me chérissant
comme tu chéris mon cœur.
Incapable du moindre mouvement, elle se
contenta d’acquiescer. Une fois encore, il essuya ses
larmes du bout de ses doigts.
— Ne pleure pas, mon chat. Tu sais que ça
me fait un mal de chien.
— Alors, arrête de me faire pleurer, Elijah.
Ça ne m’était jamais arrivé, avant de te
rencontrer.
— C’est certainement ma faute, alors, mon
amour. De la même manière que mes larmes sont la
tienne. (Il sourit contre les doigts de sa femme,
insérés entre les siens, et les embrassa
délicatement.) Tu as fait de moi une jeune fille
sensible, soupira-t-il.
Elle éclata de rire et fut immédiatement prise
d’une violente quinte de toux. Il retrouva aussitôt
son sérieux.
— Chut, tenta-t-il de l’apaiser avec
insistance.
Elle hocha la tête, contemplant son visage
pendant une longue minute, comme si elle
cherchait à en mémoriser chaque détail. Elle tendit
les doigts et lui effleura tendrement les lèvres. Son
regard, ses émotions et ses pensées regorgeaient
des sentiments qu’elle éprouvait pour lui, ce qui fit
battre plus fort le cœur du guerrier. Mais, comme
promis, elle resta muette et le demeurerait tant
qu’elle n’irait pas mieux. Elle se contenta donc de
soupirer, de fermer les yeux et de se laisser gagner
par le sommeil, ses dernières pensées prenant la
forme d’une prière à sa déesse pour que sa sœur
revienne vite.
Plus vite elle pourrait le serrer dans ses bras,
mieux ce serait.
Gideon se leva environ vingt minutes après
que Damien eut quitté Noah, qui était retourné au
chevet de sa sœur afin de vérifier la stabilité de son
état. Le médecin n’était pas encore en état de
marcher, mais, comme Elijah, il était impossible de
l’empêcher plus longtemps d’aller voir sa femme,
qui avait grand besoin de lui.
Quand Gideon pénétra dans la pièce, le roi
leva la tête d’un air surpris. Le médecin était
puissant, mais jamais Noah ne se serait douté qu’il
aurait été capable de se rétablir si vite après avoir
frôlé la mort de si près.
— Ce n’est pas un miracle, déclara sèchement
Gideon en se dirigeant d’un pas chancelant vers le
lit de son épouse et en s’asseyant sur le matelas, à
côté de son corps inerte. (Il lui prit aussitôt le visage
entre les mains et tenta d’établir un rapide
diagnostic de son état.) C’est simplement mon
pouvoir qui me permet d’accélérer ma guérison.
Il leva une main pour empêcher le roi de
poser la moindre question ou de lui faire la moindre
remarque. Il ferma les yeux et tenta de se
concentrer pour démanteler son propre travail. Il se
mit à suer à grosses gouttes, sous le regard attentif
de Noah, qui sentait que l’Ancien puisait
rapidement dans ses réserves alors que l’état de
Legna demeurait stationnaire.
Aussi discrètement que possible, le roi tendit
son esprit vers celui de son beau-frère et lui insuffla
lentement une certaine quantité d’énergie. Au cours
des minutes qui s’ensuivirent, il en augmenta le
débit de façon exponentielle, jusqu’à ce que le
médecin ait complètement perdu son affreuse mine
grisâtre. Ce dernier retrouva bientôt son habituel
teint hâlé, signe que l’énergie circulait désormais en
lui en abondance.
Quand Noah commença à sentir une réaction
dans le lien qu’il avait tissé entre eux, il cessa de lui
insuffler de son énergie. Il recula en soupirant,
penchant la tête en arrière pour détendre les
muscles noués de sa nuque. Il vit ensuite avec un
certain émerveillement que les plaies sur les mains,
la poitrine et le visage de Gideon commençaient à
se refermer à une vitesse impressionnante, au
moment même où Legna prenait sa première
inspiration depuis de nombreuses heures.
Quand il la vit reprendre des couleurs, il
poussa un soupir de soulagement. Elle s’étira et
bâilla bruyamment, comme si elle s’éveillait
simplement d’une longue nuit de sommeil. Elle
ouvrit ses yeux argentés et les plongea dans ceux de
son mari. Elle lui adressa un sourire et tendit les
lèvres vers les siennes. Elle l’embrassa avec
tendresse et affection, comme chaque matin au
réveil. Ce ne fut que lorsqu’il rompit ce baiser pour
la serrer désespérément dans ses bras qu’elle se
rendit compte que quelque chose n’allait pas. Il
était terrifié, ou venait d’avoir très peur, car son
cœur battait fort, et ses pensées étaient troublées
par un mélange d’effroi et de soulagement.
Lentement, elle s’aperçut qu’elle était dans le
lit de son enfance, que son frère respirait avec
difficulté et qu’il semblait lui aussi extrêmement
soulagé. Ce dernier se leva de son fauteuil et se
dirigea vers la fenêtre pour tenter de dissimuler ses
émotions. Mais Legna bénéficiait d’une telle
empathie qu’il lui était impossible de lui cacher
quoi que ce soit, si loin d’elle soit-il.
En présence des deux hommes, elle se sentit
accablée.
— Que s’est-il passé ? voulut-elle savoir, la
gorge serrée.
— Tout va bien, Nelissuna, la rassura
aussitôt Gideon en enfouissant son visage dans sa
chevelure soyeuse. Tu vas bien, le bébé va bien, et
nous sommes tous en sécurité, à présent.
Manifestement, Noah ne pouvait pas en
supporter davantage. Sans un mot, il se retourna et
quitta la pièce. Magdelegna sentit sa douleur dans
sa propre poitrine, comme si elle avait reçu un coup
de couteau, et, par conséquent, Gideon éprouva la
même sensation.
Elle s’écarta pour examiner son mari plus
attentivement, cessant momentanément de
s’inquiéter pour son frère en apercevant les motifs
marbrés de sa peau neuve, sur son visage, ses bras
et son torse.
— Gideon ! Que s’est-il passé ? insista-t-elle
en hoquetant, les larmes lui montant aux yeux,
submergée par ses émotions. Pourquoi Noah a-t-il
si peur ? Pourquoi es-tu blessé ?
Il prit une profonde inspiration puis lui
raconta toute l’histoire.
CHAPITRE 16
Le faucon pèlerin pénétra dans la pièce en
battant des ailes et se posa sur le dossier d’une
chaise avant de se lisser les plumes. Peu de temps
après, une tourterelle au magnifique plumage brun
et gris suivit le même chemin. Elle se posa
courageusement sur l’assise du siège, comme si le
faucon n’avait jamais été un prédateur des volatiles
de son espèce. Elle se lissa les plumes à son tour.
Peu après, Syreena se tenait derrière la
chaise, et la colombe s’était métamorphosée en
jeune femme frêle à la chevelure brun et gris et aux
grands yeux bleus qui lui donnaient l’air innocent
d’une enfant. Elle était vêtue d’une robe légère de
coton blanc, contrairement à la princesse, qui avait
récupéré sa robe où elle l’avait abandonnée, sur le
rebord de la fenêtre, lors de sa transformation en
oiseau.
La chambre de Siena était alors pleine de
monde. La nuit bienfaisante était tombée depuis
déjà de nombreuses heures, ce qui avait permis aux
démons et aux lycanthropes de regagner des forces.
Syreena n’avait pas perdu de temps pour ramener la
mistrale, sachant que si elles ne s’étaient pas hâtées,
elles auraient été obligées de repousser leur vol afin
d’éviter la lumière du jour. L’ennemi des Nocturnes
avait également des effets indésirables sur les
mistrals.
Heureusement, la tourterelle volait presque
aussi vite que le fringant faucon, qui n’avait été
contraint de réduire que faiblement sa vitesse, sur
le trajet du retour.
Pieds nus, la sirène se leva avec tant de grâce
que tous les regards se braquèrent sur elle. Elle était
d’une beauté et d’une fragilité féeriques, aussi bien
pour les hommes que pour les femmes, ses
mouvements et les courbes parfaites de sa gracieuse
silhouette formant une symphonie de délicatesse.
On disait que les mistrals étaient capables de jeter
des sorts aussi bien grâce à leur beauté qu’à leur
chant, et, en apercevant cette frêle créature, les
Nocturnes en furent aussitôt convaincus.
Siena était apparemment celle qui
connaissait le mieux cette espèce solitaire. Tout le
monde observa donc avec autant d’intérêt que de
fascination la femme qui s’approchait d’eux, sa
chevelure semblant flotter dans son sillage.
— Chant-du-Vent, l’accueillit Siena d’une
voix rauque.
Elle semblait aller légèrement mieux,
réconfortée par l’obscurité.
Elijah était encore assis auprès d’elle, leurs
doigts entrelacés. Seulement, il était à présent
presque parfaitement guéri, ses blessures de
combat, dont il ne s’était pas préoccupé le moins du
monde, s’étant résorbées grâce Gideon, qui était
venu le voir juste après avoir soigné son épouse et
lui avoir relaté les événements de la journée.
Quand elle prit conscience du monde qu’il y
avait autour du lit de la reine, la sirène se figea un
instant. Elle cilla, passa outre à sa peur des
inconnus avec une volonté si surprenante que cela
attira l’attention de Legna.
Celle-ci avait perçu sa vive inquiétude, mais,
par-dessus tout, elle avait senti que Chant-du-Vent
était fortement reconnaissante envers Siena et
qu’elle éprouvait pour elle des sentiments sincères.
La mistrale ressentit une douleur vive et presque
débilitante quand elle vit pour la première fois que
la vie de la reine était en danger. Les sens aiguisés,
Legna eut l’impression que la femme était une
empathe, mais peut-être une empathe plus
physique que mentale. Elle semblait ressentir les
blessures plus ou moins de la même façon que
Legna discernerait la tristesse ou la joie d’un autre
individu.
Chant-du-Vent s’approcha de nouveau du
groupe et porta un doigt à ses lèvres pour demander
le silence tout en lançant un regard éloquent à la
reine. Elle se tourna ensuite vers Syreena, avant de
reporter son attention sur Siena en haussant un
sourcil.
Elijah se redressa légèrement.
— Elle dit : « Oui, c’est bien la princesse que
vous avez sauvée il y a cent ans de ça », interpréta-
t-il, sa compagne communiquant avec lui par la
pensée.
La mistrale prit un air surpris et
interrogateur en regardant tour à tour le démon et
la reine, avant d’esquisser un sourire étrangement
serein.
— Oui, répéta Elijah, se faisant le porte-
parole de Siena. Nous sommes imprégnés. (Puis il
s’exprima en son propre nom.) Pouvez-vous
l’aider ? Elle souffre affreusement.
De nouveau, dans le plus grand silence, la
sirène lança un regard à Gideon, Legna, Syreena et
Anya avant de tourner ses grands yeux de
porcelaine bleue vers Siena.
— Elle voudrait que tout le monde, à
l’exception de… de l’« enfant des étoiles », quitte la
pièce, expliqua Elijah, aussi étonné que tous ceux
qui étaient présents dans la pièce. Qui est l’enfant
des étoiles ?
La sirène sourit une nouvelle fois et tendit la
main vers Legna, son visage angélique s’illuminant,
puis lui effleura délicatement la joue. Elle fit ensuite
glisser ses doigts jusqu’à son ventre.
— Elle parle du bébé, murmura Gideon d’un
air songeur. Un « enfant des étoiles » ?
— Siena ne comprend pas non plus ce que ça
signifie, affirma Elijah en haussant les épaules.
— Comment Siena parvient-elle à
communiquer avec elle ? s’étonna Anya, aussi
amusée par cet échange que tous les autres.
— Par télépathie… entre elles parce que…
(Elijah fronça légèrement les sourcils.) Le « chant
de l’esprit ». Qu’est-ce que c’est que ça ?
La sirène s’approcha de Siena, qui hocha la
tête comme si elle lui donnait la permission de
s’asseoir sur le lit. Sous son poids, le matelas ne
s’enfonça même pas. Elijah tourna son attention
vers les pensées de la reine, qui lui fournit des
explications.
— Le chant de l’esprit est un échange entre
un mistral et un autre être, au cours duquel… une
partie de l’esprit de l’un d’eux sert à en soigner un
autre. En l’occurrence, Syreena était la bénéficiaire
de cet esprit partagé quand Chant-du-Vent s’est
servi de celui de Siena pour la guérir d’une maladie
infantile, il y a des dizaines d’années. Siena et
Chant-du-Vent ont pu conserver un lien
télépathique qui se déclenche chaque fois que leurs
esprits se trouvent à portée l’un de l’autre.
— Comment se fait-il que je n’en aie jamais
entendu parler ? s’étonna Syreena, regardant tour à
tour sa sœur et l’énigmatique sirène.
— Parce qu’il s’agit d’un échange intime et
secret, et que Siena n’avait pas le droit d’y faire
allusion sans y avoir été invitée. (Elijah lança
ensuite un regard interrogateur à la mistrale.) Elle
dit qu’il faut que je reste aussi. Je veux bien, mais
pourquoi Legna ?
Le silence s’installa entre les trois télépathes,
et le démon se tourna finalement vers Legna.
— Elle dit qu’elle aura besoin de moi pour le
chant de l’esprit, qu’elle va se servir de mon esprit
pour soigner Siena. En tant que partenaire, je suis
le meilleur candidat possible.
— Mais…, commença Syreena.
— Elle dit que vous êtes trop complexe pour
participer, que c’est votre exposition à des esprits
doubles, le vôtre et celui de Siena, qui est
responsable de la transformation de votre code
génétique. C’était la première fois qu’elle faisait un
chant de l’esprit pour un lycanthrope, et elle ne
s’attendait pas à cet effet secondaire. Je suis… (Il
chercha ses mots.) Je partage à présent mon esprit
avec celui de Siena, comme elle m’a ouvert le sien. Il
y a donc peu de risques qu’il y ait des conséquences
néfastes.
— Cette méthode n’est donc pas infaillible.
Elle peut causer des dégâts ? intervint Gideon. Je
me pose donc d’autant plus la question du bien-
fondé de la présence de Legna…
— Il n’y a que Siena et moi qui courons un
danger, poursuivit Elijah. Elle dit que l’enfant des
étoiles protégera Legna, et que…
Il cilla et se tourna vers la reine d’un air
troublé. Il était évident qu’il avait beaucoup de mal
à comprendre ce qu’elle tentait de lui expliquer.
Quand il reprit la parole, il semblait toujours aussi
perplexe.
— Elle dit qu’elle a donné à ton fils la
permission d’écouter le chant.
Elijah éclata d’un rire incrédule. Du moins,
jusqu’à ce qu’il voie la mine de Gideon. Legna saisit
la main de son mari, derrière elle, écarquillant les
yeux au fur et à mesure qu’elle lisait sa stupéfaction
dans ses pensées.
— Elle sait que c’est un garçon, dit-il à voix
haute. (Il se rendit soudain compte que les
membres de cette espèce étaient bien plus puissants
et mystérieux qu’il ne l’avait cru tout au long de son
existence.) Je n’ai pas pu m’empêcher de le
découvrir rien qu’en effleurant ma femme, quand je
me suis rendu compte qu’elle était enceinte, et,
naturellement, dès que je l’ai su, Legna aussi. Nous
avions décidé de ne le révéler à personne, de laisser
la surprise. Mais j’imagine que ce ne sera plus
nécessaire. (Perplexe, il se tourna vers la sirène en
plissant ses yeux mercure.) Comment pouvez-vous
communiquer avec un enfant qui n’est pas encore
né ? Je n’y connais peut-être pas grand-chose sur
vos semblables, mais le fœtus n’est âgé que d’à
peine six mois…
— Je n’ai pas parlé au bébé. C’est lui qui s’est
adressé à moi.
C’était la première fois qu’elle s’exprimait
par sa propre voix, et, soudain, tous ceux qui
assistaient à la scène en comprirent la raison. Son
timbre était d’une musicalité et d’une douceur
étonnantes, chargé de toutes les joies et de toutes
les peines qu’elle avait eues dans sa vie. Sa voix était
aussi séduisante que réconfortante. Elle était
tellement belle qu’elle en était envoûtante. Ils
furent tous si fascinés qu’ils demeurèrent un long
moment en extase, bouche bée. Gideon fut le
premier à se ressaisir.
— Mon fils vous a parlé ? demanda-t-il de
but en blanc, tendant la main vers le ventre de
Legna.
Il aurait été impossible d’expliquer la
sensation d’émerveillement et d’exaltation qui
gagna le couple.
— Elle a dit… (Elijah s’interrompit pour
s’éclaircir la voix.) Elle dit que votre fils est un être
puissant qui sera bientôt en mesure de vous parler,
à vous aussi, même depuis le ventre de Legna. Elle
dit… (Il se surprit à esquisser un sourire malgré
lui.) Elle dit qu’il a la puissance de son père et le
tempérament de sa mère.
Legna éclata de rire, incapable de se retenir
tant elle était ravie. Elle se tourna vers Gideon et
l’embrassa, débordant d’enthousiasme.
— Je veux rester, déclara-t-elle.
Dès que tout le monde, à l’exception de la
patiente, de son compagnon et de la mère fascinée
du prétendu « enfant des étoiles », eut quitté la
chambre, Chant-du-Vent effleura délicatement la
chevelure de Siena et fit claquer sa langue contre
son palais pour exprimer sa désapprobation au
contact de ses cheveux raides, ternes et cassants
habituellement si brillants.
Elle sourit, prit les mains encore jointes du
couple dans la sienne et hocha la tête. Il était
évident qu’elle souhaitait qu’ils ne se lâchent pas, ce
qui était une bonne chose, car Elijah n’avait aucune
envie de rompre ce contact physique avec son
épouse.
Malgré les tentatives de Siena pour le
rassurer, son cœur battait à tout rompre. Il détestait
se sentir impuissant, ce qui allait très certainement
se produire, mais, pour le moment, ce qui lui
importait le plus, c’était que Siena puisse se
rétablir, et non son propre bien-être. Son angoisse
était parfaitement naturelle.
La mistrale commença par émettre un
bourdonnement, une vibration lancinante. Au bout
d’à peine une minute, Siena, Elijah et Legna
sombrèrent dans un profond sommeil.
Aucun d’eux ne saurait jamais ce qui se
produisit par la suite.
A l’exception de l’enfant des étoiles, qui
n’était pas près de révéler le moindre secret.
Legna ouvrit lentement les yeux et prit une
inspiration, découvrant aussitôt qu’elle ne s’était
jamais sentie si reposée, si apaisée. Tout cela en
dépit de ses nombreuses années de méditation, qui
étaient pourtant censées la mettre dans un état
similaire. Elle se tourna vers le magnifique visage
pâle qui lui souriait, au-dessus d’elle. Chant-du-
Vent tendit la main vers le ventre de la démone
empathique, et, sans émettre le moindre son, lui
transmit une sensation de chaleur, de gratitude, et
de plaisir absolu.
Legna comprit, malgré son effarement. La
sirène la remerciait de lui avoir accordé le privilège
de chanter devant son enfant.
— De rien, répondit-elle doucement. Tout le
monde va bien ? s’enquit-elle en jetant un coup
d’œil aux membres du couple étendu dans le lit,
tendrement blottis l’un contre l’autre.
L’imposante silhouette d’Elijah l’empêchait
de voir Siena.
La mistrale acquiesça et se fendit d’un
sourire plus large encore.
Puis elle inclina la tête, faisant tourbillonner
sa chevelure éthérée derrière elle.
— J’ai prédit l’avenir à votre fils, dit-elle
doucement de sa voix tintinnabulante. Et comme
c’est votre enfant, je vous permettrai d’y avoir accès
et de vous en souvenir dès que votre conscience
s’éveillera de nouveau. (Elle prit le visage abasourdi
de Legna entre les doigts fins de ses mains glaciales,
sachant parfaitement que l’empathe flottait déjà
dans cet univers de subconscience où sa voix l’avait
projetée.) Votre enfant fera entrer votre peuple
dans une nouvelle ère, de la même manière que
celui qui est venu avant lui. Ensemble, ils
changeront le monde que nous connaissons
aujourd’hui. Ils guideront les autres enfants nés au
cours de cette période de changement vers un
millénaire de bonheur exceptionnel. Mon avenir
dépend également d’eux, et je vous suis
reconnaissante d’être à l’origine de tout cela.
Souvenez-vous toujours de ma prophétie, lui
recommanda-t-elle doucement. Puisse-t-elle vous
apporter le même réconfort qu’à moi.
Puis, sans attendre que la démone ait
assimilé tout ce qu’elle venait de lui expliquer, la
mistrale se métamorphosa en tourterelle et s’envola
par la fenêtre, se laissant porter par le vent, comme
si le plaisir lui donnait des ailes.
Legna avait encore le sourire quand elle
reprit ses esprits. Oubliant tout le reste, elle bondit
de sa chaise et la renversa sans s’en préoccuper
avant d’aller rejoindre son mari en toute hâte pour
lui raconter tout ce dont elle se souvenait.
Elijah se réveilla avec la douce sensation
qu’on l’embrassait.
Il entrouvrit les yeux, puis les ouvrit
beaucoup plus grand quand il aperçut le regard
familier de sa femme, étincelant de vie et de malice,
au milieu de son visage doré tacheté de rose.
Un visage débarrassé de toute boursouflure,
dont la peau neuve ne tarderait pas à retrouver son
magnifique teint habituel.
— Tu as vraiment une sale tête, lui fit
remarquer Siena d’une voix étouffée, contre ses
lèvres, mais d’un ton de nouveau sémillant, libéré
de tout défaut et de toute lésion.
Il se sentait radieux.
Il s’empara des couvertures et les tira d’un
coup sec, avant de la repousser, de se redresser sur
le lit et de l’examiner de la tête aux pieds, ses doigts
suivant son regard, comme s’il voulait avoir la
preuve aussi bien tactile que visuelle qu’elle était
guérie.
— Serais-tu en train d’essayer de m’exciter ?
demanda-t-elle en haussant un sourcil blond luisant
et en prenant un air concupiscent.
Se fendant d’un large sourire, il tendit la
main vers sa chevelure souple, scintillante et ô
combien vivante, et passa les doigts dans ses
boucles enroulées sur elles-mêmes.
Elle se redressa à son tour, heurtant son nez
au sien.
— Est-ce que c’est un « oui » ? demanda-t-
elle en croisant son regard et en tentant de se
concentrer sur lui.
— Tu es… incroyable, lâcha-t-il en serrant
avidement son visage entre ses doigts, la chaleur de
ses mains lui étant à présent si familière, si
merveilleusement indispensable à son bonheur
qu’elle en rayonnait.
— J’ai l’impression d’être un léopard, lui
avoua-t-elle en se reculant pour inspecter ses
membres tachetés. (Puis elle lui adressa son fameux
sourire espiègle.) Tu veux jouer à essayer de relier
les points ?
Elijah projeta sa crinière de lion en arrière et
se mit à rire à gorge déployée, la serrant si fort dans
ses bras qu’elle n’eut pas le temps de reprendre son
souffle quand il l’embrassa avec une telle énergie
qu’elle en eut des vertiges de plaisir.
Ils sursautèrent tous les deux en entendant la
porte s’ouvrir, et Elijah tira instinctivement les
couvertures sur le corps dénudé de sa femme,
pendant que celle-ci portait une main coupable à
ses lèvres brillantes. Il la pinça sous les couvertures,
l’obligeant à saluer sa sœur et la générale avec un
petit cri.
— Tu as l’air en pleine forme, Siena !
s’extasia joyeusement Syreena en accourant d’un
côté pour prendre sa sœur dans ses bras, tandis
qu’Anya se précipitait vers elle de l’autre.
Elijah fut contraint de se pencher en arrière
pour éviter de se faire écraser.
— Eh ! Ça n’a pas toujours été ton fantasme ?
Il éclata de rire et se tourna vers Bella en lui
faisant signe de venir. Ravie, elle lui sauta dans les
bras et le serra contre elle aussi fort que lui.
— Merci, lui murmura-t-il doucement à
l’oreille. Merci pour ce que tu as fait. Mais, étant ton
professeur, je me vois dans l’obligation de
t’interdire de recommencer ! la réprimanda-t-il
sévèrement.
— C’est promis ! s’exclama-t-elle en
manquant de l’étrangler.
— Et dire que je croyais qu’il allait devenir
ennuyeux, une fois marié, fit sèchement remarquer
Jacob à l’intention de Gideon et de Legna, qui
franchirent la porte en sa compagnie.
— Certainement pas ! s’écria soudain Gideon
en serrant son épouse dans ses bras pour
l’empêcher de se ruer à l’autre bout de la pièce,
alors qu’elle avait la ferme intention de se joindre à
cette célébration de l’amour.
— On croirait m’entendre ! gloussa Jacob en
allant retrouver Bella avant qu’elle finisse par
étouffer complètement Elijah.
Les femmes abandonnèrent le lit de chaque
côté, chacune racontant les événements de son
propre point de vue.
Jusqu’à ce que, depuis le seuil de la porte,
Noah s’éclaircisse la voix avant de déclarer d’une
voix douce :
— Mesdames et messieurs, je crois qu’une
partie de chasse nous attend.
CHAPITRE 17
Tu les as suivies jusqu’ici ? demanda
doucement Siena en plissant les yeux pour scruter
la forêt, en contrebas de leur promontoire. On est à
moins de cent cinquante kilomètres de mon
château.
— Et à tout juste vingt de l’endroit où je me
suis fait attaquer, ajouta Elijah.
— Je ne sais pas ce que vous en pensez, les
amis, mais je trouve que ça ressemble étrangement
à un point d’appui, fit remarquer Isabella en
portant de nouveau ses jumelles à ses yeux. Recule,
Jacob, tu détraques complètement cet appareil.
Elle tendit le bras derrière elle pour le
repousser, et l’exécuteur, qui n’avait nul besoin d’un
tel équipement pourvoir loin, obtempéra. Il
continua à examiner la même zone qu’elle, un peu
en retrait.
— Ah, c’est mieux, constata Isabella,
manifestement heureuse de pouvoir se servir de
cette invention humaine.
— J’ai l’impression que Bella a raison. Des
sorcières si près du château de Siena ? Courir le
risque de s’enfoncer à ce point sur le territoire des
lycans ? (Elijah secoua la tête.) De quoi pourrait-il
s’agir d’autre ?
— D’une équipe de recherche. (Tous les
regards se tournèrent vers Gideon, adossé
nonchalamment au flanc rocheux de la montagne,
les chevilles croisées.) Regardez plus loin, derrière
le campement, les enjoignit-il. Vous voyez le sol ? Il
a été retourné comme un champ, voire plus
profondément, à certains endroits. Vous savez, j’ai
jadis passé plus d’un siècle à la recherche de vieilles
histoires et d’anciennes coutumes ayant trait à la
médecine. Loin de moi l’idée de prétendre être un
spécialiste des excavations, mais ces quadrillages
avec des ficelles, dans le pré, ça ressemble
étrangement à des fouilles archéologiques. J’ai
l’impression qu’ils cherchent quelque chose et qu’ils
prennent beaucoup de précautions.
— Qu’ils cherchent quoi ? s’enquit Siena. Ma
déesse, regardez les dimensions de ces fouilles.
C’est gigantesque. Il faudrait des années pour
exhumer complètement quelque chose de cette
taille. (Elle se tourna vers Gideon.) Pourquoi
voudraient-elles creuser le sol gelé en plein
territoire russe, et en hiver, qui plus est ?
— Oui. En hiver. Quand il n’y a plus
personne, parce que les seules créatures qui
pourraient représenter un danger pour elles sont
toutes en train de faire un joli somme, avança
Elijah.
— Oui, naturellement ! Un tiers d’entre nous
sont déjà entrés en hibernation. Plus de la moitié de
la population restante va certainement regagner les
grottes juste après les fêtes de Samhain ! s’exclama
Syreena à voix basse. Je vais aller faire un survol de
la zone pourvoir de quoi il retourne.
— Non !
Face aux protestations de tous quand elle
tenta de se lever, elle se rassit aussitôt sur ses
talons.
— Il y a des alarmes partout. Vous ne pouvez
pas les voir, mais moi si, lui expliqua Jacob. Elles
émettent des ondes artificielles dans la faune et la
flore.
— Et, avant que vous le disiez, elles sont
aussi dans les airs, ajouta Elijah avant qu’elle puisse
leur faire remarquer qu’elle comptait y aller en
volant, et non à pied.
— Oh. (Elle se sentit idiote de s’être
précipitée à ce point sans réfléchir et se mit à
rougir.) Comment se fait-il que vous puissiez les
voir, alors que nous, qui sommes pourtant des
créatures de la forêt, en sommes incapables ?
— Ne vous sous-estimez pas, dit
tranquillement Gideon. On ne les détecte pas non
plus si aisément. Il faut que nous les cherchions, et
elles sont presque indécelables sans plusieurs
siècles d’expérience. D’ailleurs, Elijah a sans aucun
doute dû en déclencher quelques-unes, le jour où il
s’est fait attaquer. C’est certainement ce qui a attiré
leur attention sur lui. Il est également très probable
que ce soit ce qui les a poussées à vouloir le tuer.
— Ne m’en parle pas, dit Elijah d’un ton
sarcastique. Quel guerrier je fais ! J’ai foncé droit
sur elles.
— Tu ne pouvais pas deviner qu’elles seraient
là. Les rythmes de la faune et de la flore ne font pas
partie de ton domaine de prédilection, riposta Noah
pour qu’il cesse de culpabiliser. Au contraire, je
pense que tu as fait un peu trop bien ton travail. Je
ne crois vraiment pas qu’elles avaient l’intention de
t’attirer. Je ne suis pas non plus persuadé que
c’était toi en particulier qu’elles cherchaient à
piéger, Elijah. Leur guet-apens était sans doute
destiné à tous ceux qui s’approchaient d’un peu trop
près de leur campement clandestin.
— Le piège est venu plus tard, réfléchit tout
haut Siena. Elles ont probablement disposé des
alarmes tout autour de la zone de combat peu de
temps après, afin de pouvoir tendre une embuscade
à tous ceux qui tenteraient de venir récupérer la
dépouille d’Elijah. Seulement, elles ne se sont pas
rendu compte qu’il avait été secouru avant même
qu’elles arrêtent de fuir le puma.
— Si près, dit doucement Anya, l’amertume
dans sa voix attirant plus sûrement leur attention
qu’un cri. Ce sont mes bois, expliqua-t-elle, ses
élégants yeux brillant de colère. Mon territoire. Il
est de ma responsabilité de les surveiller et de les
protéger, de la même manière que je surveille et
protège la reine, à qui ils appartiennent. J’aurais au
moins dû instaurer un périmètre sécurisé et poster
des gardes, après la bataille de Beltane. Il s’agit
d’une faille de sécurité impardonnable.
— Et je n’aurais jamais dû emmener Legna
en territoire connu, la nuit dernière, alors que Ruth
était consciente qu’à cause de notre imprégnation
nous serions… comment dire… trop distraits pour
nous soucier de notre sécurité. (Calmement, Gideon
jeta un coup d’œil à la sang-mêlé.) Je crois que nous
pouvons dire que nous avons tous commis des
erreurs, cette année. Il faut s’y attendre, quand on
doit réfléchir à tant de choses à la fois. Ces femmes,
ces êtres souillés, ne sont focalisées que sur une
seule chose : notre éradication. A tous. C’est plus
facile pour elles de se concentrer.
— Pour elles, il s’agit d’une guerre sainte,
ajouta Noah. Leur fanatisme leur donne un
avantage certain. Contrairement à nous, elles ne
sont pas en perpétuel conflit avec leur conscience. A
leurs yeux, tout est soit noir, soit blanc. Nous
représentons le mal, et nous devons donc
disparaître.
— Je suis prêt à parier que ces fouilles sont
un moyen d’atteindre ce même objectif, suggéra
Gideon d’un air sinistre. Toutes les croisades ont
autant consisté à rassembler des reliques de grande
valeur, qu’elles soient religieuses ou non, qu’à
confirmer des principes religieux ou des conquêtes
territoriales.
— Ah, le bon vieux temps…, plaisanta
Isabella avec un sourire en coin en faisant un clin
d’œil à Magdelegna. Ce sont des souvenirs
d’enfance, Gideon ?
Celui-ci lança à la petite druidesse un regard
acide qui eut pour unique effet de lui donner le fou
rire.
— Autant j’adorerais entendre l’histoire de
Gideon et de Richard Cœur de Lion faisant la
tournée des pubs de l’Empire byzantin, déclara
Siena avec le plus grand sérieux malgré son regard
rieur, autant j’aimerais voir ces croisés-là ailleurs
que sur mon territoire.
— Eh bien, Siena, considéra Noah, puisque
quelque chose me dit que vous ne verriez pas sous
un jour favorable un bon vieil incendie de forêt, que
nous suggérez-vous ?
Elle réfléchit un instant en se mordant la
lèvre, se grattant distraitement une parcelle de peau
neuve sous l’oreille, jusqu’à ce qu’elle perçoive un
gloussement inattendu dans son esprit.
— Quoi ?
— Tu avais raison. Tu ressembles vraiment
à un léopard !
— Très drôle, guerrier. Tu ne crois pas qu’on
pourrait plutôt se concentrer sur ce qui nous
préoccupe ?
Elijah jeta un coup d’œil par-dessus son
épaule à l’assemblée de visages impatients. Il
éprouva alors une étrange sensation de distance.
Oh, il serait toujours proche de ces gens ; il n’y
aurait jamais de doute possible sur l’affection qu’il
avait pour eux. Que ce soit Bella, qu’il ne
connaissait que depuis un an, ou Noah, pour lequel
il avait la plus grande estime depuis des siècles, rien
ne pourrait lui ôter les sentiments qu’il avait pour
ses camarades.
Mais, à cet instant précis, il prit conscience
qu’il était sur le point d’abandonner une période
terriblement importante de sa vie. Il allait en
entamer une nouvelle avec Siena.
Cela signifiait que ces bois étaient désormais
aussi les siens. Il fallait à présent qu’il fasse
attention à ce que les intérêts et les préoccupations
de la reine soient également les siens, même s’ils ne
concernaient aucunement les démons. Ce qu’il y
avait de réconfortant, dans cette période de
changement, dans laquelle ils s’engageaient avec
maladresse, c’était que, tant qu’ils vivraient, les
démons et les lycanthropes se mêleraient les uns
aux autres. Le destin en avait décidé ainsi à l’instant
même où il avait lié le sort du guerrier à celui de la
reine.
C’était franchement une solution efficace.
Unir deux ennemis. Forcer l’intégration de deux
espèces et leur faire comprendre à toutes les deux
qu’elles n’étaient pas si différentes que ça l’une de
l’autre. Le destin s’était montré parfaitement clair :
on ne retournerait plus à ces vieilles querelles sans
risquer la séparation du couple, qui, sous l’emprise
de l’imprégnation, préférerait mourir plutôt que de
permettre à quoi que ce soit de les séparer.
Siena frotta la main d’Elijah, posée sur son
cou nu. C’était encore un rappel, un encouragement
astucieux pour qu’il se concentre sur les questions
du moment, au lieu de ressasser des problèmes qu’il
mettrait sans doute très longtemps à résoudre. Il
porta son attention sur la sang-mêlé, Anya, qui
s’était levée et qui commençait à faire les cent pas.
Il connaissait parfaitement cette expression et ce
qu’elle signifiait.
— Le problème, c’est la façon dont elles sont
retranchées, fit remarquer la générale en
s’agenouillant plus près du bord de la falaise.
D’accord, nous avons l’avantage de la position, mais
ces alarmes sont aussi résistantes que les murailles
d’une forteresse. Je suis prête à parier qu’elles ne
font pas toutes partie du réseau de capteurs. Je suis
persuadée qu’un certain nombre d’entre elles sont
des protections actives. Si on décide de franchir
cette barrière, une bonne moitié d’entre nous va se
faire décimer. Sans parler du fait qu’elles sont
humaines, malgré tout, et qu’elles ont donc accès
aux armes à feu.
— Je doute que l’on doive s’en soucier, Anya,
lui rétorqua Elijah d’un air songeur. D’abord, il est
fort probable que Ruth se trouve dans ce camp. Elle
est arrivée plutôt vite après avoir lancé ses sous-
fifres contre moi. Ce qui me dit qu’elle ne devait pas
être bien loin. Ce qui signifie qu’il lui a fallu trouver
de bons prétextes pour éviter la présence de tout
objet mécanique ou technologique dans cette zone,
au risque de révéler sa véritable nature
démoniaque. C’est l’avantage d’en avoir fait un site
archéologique. On est censé y travailler à la main,
plutôt qu’avec des machines.
— Ruth sait aussi qu’en combat rapproché,
notre organisme provoque des dysfonctionnements
dans les appareils complexes. Il est fort probable
qu’avec ces interférences les armes se retournent
contre ses combattantes, ajouta Jacob.
— Leur armement est très efficace contre les
démons. Des carreaux d’arbalète, des lames de fer,
de la magie…
— Oui, mais elles se trouvent en territoire
lycanthrope, estima Siena. Les chasseuses seraient
prêtes à en découdre si elles avaient une chance de
tomber sur l’un des miens.
— Ce qui signifie de l’argent, ajouta Anya.
Des balles en argent, pour être précis. (La sang-
mêlé leva les yeux au ciel.) Malgré le côté théâtral,
c’est très efficace.
— D’accord, attendez une minute, intervint
Bella, en se mordillant la lèvre inférieure pour
s’aider à remettre de l’ordre dans ses idées. Elles
sont prêtes à affronter des démons. Elles sont
parées contre les lycanthropes. Tenons-le-nous
pour acquis. Mais, compte tenu de la guerre que
vous vous êtes livrée, je parie qu’il y a une chose à
laquelle elles ne s’attendent pas.
— Les deux ! s’exclama aussitôt Anya.
— Exactement comme à la bataille de
Beltane, ajouta Siena. Je me demande encore si elle
s’est rendu compte qu’il n’y avait pas que des
démons, ce jour-là.
— Ne sous-estimons pas Ruth, les prévint
Elijah. C’était une guerrière avant de devenir
conseillère. C’est une tacticienne hors pair, et je ne
l’ai jamais vue commettre deux fois la même erreur.
— Les amis, commença soudain Bella,
inclinant la tête en percevant quelque chose. Je ne
voudrais pas jouer les rabat-joie, mais j’ai la même
sensation étrange dans le ventre que lorsqu’il y a un
démon transformé à proximité. Quelque chose me
dit qu’elles ont bien plus que des alarmes pour se
défendre. (Elle poussa un profond soupir, ce qui
incita automatiquement Jacob à tendre la main vers
elle. Il glissa les doigts sous sa chevelure et lui
massa la nuque pour l’apaiser.) Vous savez,
poursuivit la petite druidesse, pour une fois, je
regrette qu’il n’y ait pas de « bonnes » sorcières.
Des magiciennes qui soient de notre côté.
Quelqu’un qui puisse désactiver les alarmes et aider
les démons transformés à retrouver leur apparence
initiale.
— C’est impossible, lui affirma doucement
Noah, réduisant instantanément à néant les désirs
fantasques de la naïve petite hybride. Pour devenir
une sorcière ou un sorcier, il faut avoir lu des livres
de magie et de sorts qui sont, par nature, malsains
et maléfiques.
— Je croyais que c’était de naissance. De la
même manière que les démons naissent avec leurs
capacités.
— C’est le cas des plus puissants d’entre eux,
reconnut Noah. Mais les autres apprennent à le
devenir grâce à leur intellect, à leurs ouvrages, et en
étudiant seuls. Comme Ruth, tu peux te plonger
dans un grimoire, Bella, et en apprendre la magie
aussi facilement que n’importe laquelle d’entre
elles. Mais, dès que tu commenceras à te servir de
sorts souillés issus de livres souillés, tu seras à ton
tour corrompue. Malheureusement, c’est parce que
ces pouvoirs sont faciles d’accès qu’elles sont
soudain si nombreuses. Ça se répand comme une
secte.
— Une secte dirigée par des sorciers qui sont
simplement… nés comme ça ?
— J’en ai bien peur.
— Serais-tu en train de me dire que le fait de
naître avec un potentiel naturel pour la magie fait
nécessairement de toi quelqu’un de mauvais ?
(Bella commença à se crisper, comme si son corps
voulait protester.) Ça signifie qu’ils n’ont jamais eu
le choix ! De la même manière que tu n’as jamais eu
le choix de l’élément que tu allais maîtriser, ou,
pour Siena, de l’apparence qu’elle allait pouvoir
endosser.
— Ils ont le choix. Ils peuvent décider de
renoncer à la magie noire, intervint Jacob. N’essaie
pas de les défendre, Bella. Tu aurais tort d’éprouver
la moindre compassion à leur égard.
— Tu es donc en train de m’expliquer qu’ils
ont le choix entre le fait de pratiquer leur pouvoir
inné… ou non ? Ce n’est pas juste, Jacob. Ce serait
comme lorsque nous nous sommes rencontrés et
que tu tentais de repousser les sentiments que tu
éprouvais d’instinct à mon égard. Qu’importait que
tu trouves ça mal, c’était dans ton cœur, et tu n’y
pouvais rien. Combien parmi nous ici présents ont
compris à quel point il était impossible de résister ?
— Très bien, lâcha soudain Elijah. Que leur
choix soit contraint ou non, ça ne modifie pas pour
autant leur nature. Ça ne change rien au fait qu’ils
nous pourchassent et nous éliminent impunément,
sauf quand on leur répond.
— Je vois. Et si un animal sauvage vous
attaquait parce que c’est dans sa nature, ça
justifierait à vos yeux de le tuer ? intervint soudain
Syreena en haussant les sourcils.
— Les animaux ont des raisons d’agir et des
instincts. Ils tuent pour se nourrir, se défendre, ou
parce qu’ils sont atteints de maladies
dégénérescentes comme la rage. Tous les êtres
vivants ont le droit de s’alimenter et de se protéger,
et je ne condamnerai jamais qui que ce soit d’avoir
de tels besoins. Et je me moque de la cruauté ou de
la sophistication des méthodes qu’ils emploient
pour parvenir à leurs fins.
» Mais je vous garantis, poursuivit-il d’une
voix glaciale et tranchante comme l’acier, que je
n’hésiterais pas à éliminer en moins de temps qu’il
n’en faut pour le dire un animal atteint de la rage. Si
je ne le supprime pas, il est susceptible de
contaminer tous ceux qu’il parvient à mordre.
J’anéantirai donc ces femmes sans le moindre
scrupule, assura-t-il froidement à sa belle-sœur.
Elles sont enragées. Elles propagent leur mal et
sacrifient des centaines d’innocents. Ceux qu’elles
convainquent de rejoindre leurs rangs, ceux qu’elles
nous volent, et ceux d’entre nous qu’elles
malmènent en tentant d’exercer leur autorité.
— Syreena, vous êtes une sœur de La Fierté.
A demi guerrière, à demi pacifiste, déclama Gideon
d’un ton nettement plus diplomate que celui
d’Elijah. Nous comprenons tous votre volonté de
considérer tous les aspects d’un problème. Mais
faites-moi confiance, il s’agit là de questions que
nous nous posons depuis toujours. Nous n’avons
pas traité ce problème à la légère avant de parvenir
à nos conclusions.
— Et n’oublie pas, Isabella, ajouta Noah, que
ton intégrité humaine, même si elle est noble, ne
convient pas toujours à des êtres de notre
puissance. Le niveau est différent, et les
conséquences peuvent se révéler désastreuses si
l’on refuse de s’appliquer une jurisprudence des
plus strictes. Tu le sais bien.
— Tuer ou se faire tuer ? demanda Bella d’un
ton acerbe. Je déteste l’idée de devoir élever ma fille
dans un tel monde. (Au bout d’un moment, elle
poussa un léger soupir et se leva en se tournant vers
son mari.) Ne m’en veux pas, Jacob, ajouta-t-elle
doucement. Je dirais la même chose s’il s’agissait
d’une guerre entre humains. Tu sais bien que, au
fond de moi, je préfère largement qu’elle fasse
partie d’une espèce où l’affection, l’amour et
l’éthique sont très importants. C’est à nos ennemis
que j’en veux, pas à notre société.
— Pardonnez-moi mon ignorance crasse,
poursuivit Syreena d’un ton calme, mais, comme
Bella le suggérait tout à l’heure, n’existe-t-il pas de
« bonne » magie ? (Elle se tourna ostensiblement
vers sa sœur.) Pendant mes cours, on m’a enseigné
que les bijoux que nous portions (elle désigna son
étroit collier) étaient enchantés. Celui-ci est
fabriqué à base de produits naturels, mais il
bénéficie de pouvoirs et de propriétés que l’on ne
trouve pas dans la nature. C’est ce que j’appelle de
la magie, déclara-t-elle. Cela revient-il à dire, par
conséquent, que, puisqu’ils sont magiques, ils sont
maléfiques ? Je ne connais aucun Nocturne capable
de concevoir un tel objet. Alors, si ce n’est pas nous,
qui les a créés ? Les sorciers ? Ces créatures du
mal ? (Elle tendit la main vers la forêt lointaine.) Je
refuse d’admettre que quelque chose d’aussi
intrinsèquement mauvais puisse être à l’origine de
cette magie si fortement ancrée dans les traditions
des lycanthropes et dans notre façon de trouver
notre âme sœur.
— Le moment est mal choisi pour une
discussion philosophique, fit brusquement
remarquer Gideon, son regard argenté scintillant au
clair de lune tandis qu’il toisait ostensiblement
Syreena et Isabella. Le temps n’est pas non plus
venu de s’interroger sur l’histoire de nos espèces.
Qu’il puisse exister ou non une « bonne » magie, un
mal inné ou non, nous savons parfaitement à qui
nous avons affaire dans le cas présent.
» Pour l’instant, poursuivit-il, ces femmes
représentent une menace pour tout le monde. Plus
elles se plongent dans leur art, plus elles se font
puissantes et redoutables. Si nous ne réagissons pas
sur-le-champ, Ruth, Mary et toutes les femmes de
ce campement vont de nouveau s’en prendre à
nous, et nous n’aurons pas tous la chance de
pouvoir survivre, cette fois.
— Parfaitement d’accord, approuva Anya
d’un ton déterminé. Le médecin à raison. Nous
risquons notre vie avec des « si », et nous perdons
notre temps. Nous ferions mieux de tenter de
trouver une solution réaliste à notre problème le
plus immédiat.
— Je suis d’accord, acquiesça sèchement
Elijah.
Ces deux-là étaient vraiment des guerriers, et
il aurait été difficile de ne pas le comprendre. De
leur position à leur degré de concentration sur la
bataille à venir, ils n’auraient pu tromper personne.
Le groupe, guidé par leur conduite
exemplaire, se focalisa de nouveau sur le présent.
— Je suis persuadée que… (Siena se tourna
pour étudier une nouvelle fois la configuration des
lieux.) Oui. Je crois savoir par quel moyen nous
allons pouvoir franchir ces alarmes. (Elle fit face à
Jacob et lui adressa un clin d’œil et un sourire.) Oui,
je crois que j’ai trouvé.
Quand Mary s’introduisit dans la tente de sa
mère, dans le campement, celle-ci arpentait le
logement relativement luxueux qu’on lui avait
attribué en raison de son rang. Comme dans la
communauté des démons, dans ce groupe de
femmes, chaque position était fonction de sa
puissance, et aucune d’elle ne rivalisait avec sa
mère. C’était parce que son pouvoir ne se limitait
pas aux simples capacités d’une sorcière. Mais,
naturellement, ces niaises de jeteuses de sorts n’en
savaient rien.
Depuis qu’elles avaient établi leur
campement là, un peu moins d’un mois auparavant,
la démone d’esprit n’avait cessé d’étudier les vieux
ouvrages qui sentaient le renfermé qu’elle avait
empilés tout autour de son petit bureau. Mais il
était évident qu’elle était trop perturbée pour
pouvoir continuer.
Ruth était une femme brillante, mais ce
n’était pas une érudite par nature. Elle s’était
toujours consacrée au combat. Avant de devenir
membre du Grand Conseil, c’était une guerrière. Ce
n’était pas simplement la chance et sa puissance qui
lui permettaient de surclasser des démons aussi
consommés dans l’art de la chasse et du combat
qu’Elijah et Jacob. Ruth avait passé des siècles à
leurs côtés, et, ainsi, savait désormais tout sur leurs
méthodes, leurs réactions, et leurs véritables forces.
— Qu’est-ce qui te tourmente à ce point,
maman ? lui demanda-t-elle d’un ton las. (Mary
s’ennuyait souvent quand elle ne s’amusait pas à
attaquer les autres ou à mener des expéditions
punitives. Elle avait développé un goût certain pour
ce genre d’actions.) On s’est débarrassées de
Gideon. On devrait fêter ça !
— Non, répondit sèchement Ruth. Ce serait
une perte de temps et d’énergie. On devrait déjà
être sur le site des fouilles, en train de chercher
notre trésor.
Surtout maintenant. Noah va être vert de
rage quand il va découvrir sa mort, et il va falloir s’y
préparer.
— Noah ? gloussa Mary d’un air méprisant.
Le grand roi démon pacifiste ? Il ne se fâche jamais.
— Ne sois pas bête ! (Elle se tourna
brusquement vers sa fille.) Qu’est-ce que tu en
sais ? Rien du tout ! Depuis qu’il est adulte, je ne l’ai
vu perdre son calme qu’à trois reprises. (Elle les
énuméra sur ses doigts.) Quand on a tué sa mère, à
la mort de son père, et la nuit où l’on a invoqué sa
chère petite sœur.
» Quand sa famille est menacée ou frappée,
la colère de Noah a la force d’une bombe atomique.
Ce n’est pas beau à voir, ma fille. Tu peux me croire.
Cette nuit, nous avons tué l’imprégné de sa sœur, et
très probablement Legna elle-même. Et si elle est
morte, le futur neveu – ou la future nièce – de Noah
est mort avec elle. Si jamais il arrive à nous mettre
la main dessus, sa vengeance sera si terrible qu’elle
éclipsera l’idée que les humains se font de l’enfer.
— Mais personne ne sait où nous sommes.
Qui viendrait nous chercher ici ?
— Elijah est au courant ! s’emporta Ruth. On
a vraiment eu beaucoup de chance qu’il n’arrive pas
quelques minutes plus tôt. Ensemble, Elijah et
Gideon nous auraient anéanties sans problème.
(Elle s’interrompit pour prendre une inspiration et
abattre la main sur une pile de livres.) Et
maintenant que l’on sait qu’Elijah est en vie, ça
signifie qu’il a raconté à Noah ce qui lui était arrivé.
A présent, malgré tous mes efforts pour induire en
erreur les exécuteurs qui étaient sur sa piste, ils ne
tarderont probablement pas à savoir avec précision
où nous nous trouvons.
— Mais ils seraient déjà là, non ?
— A ton avis, Mary, qui a déclenché les
alarmes, l’autre jour, comme par hasard à l’endroit
même où le corps d’Elijah était censé se trouver ?
Sans doute Jacob, ou peut-être même le capitaine
des guerriers en personne, qui serait revenu sur ses
pas.
— C’est à plus de trente kilomètres d’ici, lui
fit remarquer sa fille.
— Et tu crois qu’il ne viendrait pas à l’esprit
de Noah d’élargir les recherches ? Réfléchis un peu,
ma fille ! (Elle dirigea son regard bleu bouillonnant
sur sa progéniture.) Pour ce que nous en savons, ils
seraient déjà en route.
— Il faut que nous partions d’ici, alors !
s’exclama Mary, soudain inquiète.
— Oui. Ce serait préférable. Mais je ne
quitterai pas les lieux sans avoir passé chaque
seconde de notre présence ici à essayer de trouver
ce que nous sommes venues chercher. Je peux nous
téléporter en lieu sûr en un clin d’œil. Ces bêtasses
détourneront l’attention des forces de Noah
pendant notre fuite. (Elle se remit à faire les cent
pas, se frottant le front avec ses doigts fins.) Legna
est la seule qui soit suffisamment puissante pour
interférer dans mes téléportations. Même si elle
n’est pas morte dans l’incendie, c’était le pouvoir de
Gideon qui faisait d’elle une adversaire si
redoutable. Sans lui, elle va sans doute redevenir la
petite femme maniérée qu’elle était.
— Je vais dire aux autres de retourner au site
de fouilles, déclara Mary, de nouveau enthousiaste,
désormais consciente du danger qu’elles couraient.
— Très bien. Il nous faut ce grimoire si nous
voulons avoir une chance d’anéantir Noah et tous
les idiots suffisants de ce prétendu Conseil.
— J‘ y veillerai, maman. Je crois que nous
touchons au but. Le petit manuel que nous avons
trouvé peut signifier que l’autre n’est pas loin.
— Je ne compterais pas là-dessus, si j’étais
toi, ma fille. J’irai te rejoindre dans un moment. Il
vaut mieux éviter de nous séparer, si l’on doit
essuyer une attaque. Si nous sommes obligées de
fuir avant d’avoir trouvé le Livre noir, ils
comprendront que nous étions à la recherche de
quelque chose et poursuivront sans aucun doute
eux-mêmes les fouilles jusqu’à ce qu’ils découvrent
le but de notre présence. Nous aurons conduit Noah
droit dessus. S’il le trouve et s’il a ne serait-ce que la
moitié des connaissances qu’il prétend avoir, il
comprendra rapidement ce que nous mijotons.
— Maman, tu as dit toi-même que personne
n’était au courant pour le Livre noir… Tu as dit que
personne ne connaissait l’existence du parchemin
sur lequel tu as mis la main et qui nous a conduites
ici. S’ils le trouvent, ils ne sauront pas quoi en faire.
Seuls les sorciers peuvent le lire, tu m’as dit…
— Crois-moi, ma fille. Dès que Noah aura
compris que seul un lanceur de sorts est en mesure
de déchiffrer cet ouvrage, le capitaine des guerriers
n’aura aucun mal à persuader un prisonnier de le
décrypter pour le roi. Notre seul espoir sera alors
qu’il nous faille moins de temps à trouver une
parade qu’il leur en faudra pour découvrir le pot
aux roses. A présent, vas-y. Nous perdons du temps.
Je le sens.
— Même s’ils viennent, les alarmes et les
transformés les occuperont, tenta de la rassurer
Mary. Il nous reste encore un peu de temps.
— Espérons-le.
CHAPITRE 18
Eh bien, cet endroit me fait penser à quelque
chose, murmura Elijah à l’oreille de Siena, ce qui la
fit ricaner.
Elle le gratifia d’un petit coup de coude dans
les côtes.
— Ces cavernes s’étendent sur des
kilomètres, avec des dizaines d’issues comme celle-
ci, lui expliqua-t-elle, sa voix puissante se
répercutant contre les parois, tandis qu’ils
s’introduisaient dans les galeries désertes, près de
la grotte dont Jinaeri avait fait ses quartiers d’hiver.
Un grand nombre d’entre elles sont consacrées à
l’hibernation, mais pas seulement pour les
lycanthropes. Si nous croisons un animal sauvage,
laisse-nous nous en charger toutes les trois, lui
conseilla-t-elle en désignant Anya et Syreena en
plus d’elle-même.
— Vous voulez dire : « tous les quatre »,
rectifia Jacob pour lui rappeler qu’il était aussi doué
qu’elle pour charmer des animaux.
— Gardez vos forces, exécuteur, lui conseilla-
t-elle à son tour. Il n’y a aucune issue qui donne
directement sur le campement. Nous empruntons
ces galeries uniquement pour passer inaperçus et
éviter de déclencher les alarmes. Nous comptons
sur vous pour nous ramener à la surface.
— Ne vous inquiétez pas pour mes réserves
d’énergie, la rassura-t-il.
— Je ne comprends pas pourquoi je ne peux
pas simplement nous téléporter à destination, se
plaignit Legna pour la troisième fois.
— Ruth devinerait notre arrivée, lui répéta
son mari avec une patience surprenante.
Malheureusement, elle est presque aussi puissante
que toi. Tactiquement parlant, ce ne serait pas très
judicieux de se laisser encercler comme ça.
— Mais je pourrais nous faire partir de là
tout aussi vite, Gideon.
— J’en doute, intervint Noah, d’un ton
destiné à mettre un terme à la discussion. Même
avec ton incroyable puissance, tu serais incapable
de tous nous amener là-bas, Legna. Quant à nous
en faire partir juste après ? C’est impossible. Tu
n’en es simplement pas encore capable.
Franchement, si ça n’avait tenu qu’à moi, tu ne
serais même pas là.
— Ne t’avise pas de me faire un sermon sur
les contraintes particulières des femmes enceintes,
le prévint-elle sèchement, sinon, je te jure que je te
téléporte au pôle Nord, où il n’y a aucun
combustible à cent kilomètres à la ronde.
— Voyez-vous, je commençais à trouver mon
peuple trop sûr de lui, leur fit remarquer Siena.
Mais je comprends à présent pourquoi mon père a
eu tant de mal à vous vaincre. Vous êtes sacrement
entêtés !
— Vous n’imaginez même pas, ripostèrent à
l’unisson Gideon et Noah.
Elijah bondit d’une saillie et se réceptionna
un mètre plus bas. Sans réfléchir, il saisit Siena par
la taille pour l’aider à descendre. Il se rendit compte
à son hésitation qu’elle pourrait interpréter ce geste
comme humiliant, car elle était parfaitement
capable de prendre soin d’elle toute seule. Mais,
après un court moment d’indécision, elle prit appui
sur ses épaules et se laissa glisser entre ses mains
quand il la déposa à terre sans le moindre effort.
— Ne t’inquiète pas, le rassura-t-elle à voix
basse en croisant ses doigts avec les siens et en
serrant sa main. J’oublie parfois que tu es né à une
époque où les hommes étaient encore de véritables
gentlemen, mais je crois que je fais finir par m’y
habituer.
— Ravi de te l’entendre dire, reconnut-il avec
un sourire. Toutefois, sache que je suis
parfaitement disposé à renoncer à ma galanterie et
à t’envoyer la porte dans la figure dès que tu m’en
feras la demande.
— Trop aimable, gloussa-t-elle.
Le groupe poursuivit sa progression dans les
galeries, Siena, sûre de son fait, en tête de file. Le
sol était souvent glissant, le calcaire gorgé de l’eau
qui s’égouttait des stalactites et de l’humidité
causée par les chutes souterraines et les sources
chaudes.
— Ce n’est plus très loin, leur affirma la reine
tandis qu’ils tentaient de gravir une pente glissante.
J’aimerais bien avoir la faculté de repérer ces
alarmes d’ici.
— On a Bella. C’est mieux qu’un détecteur.
— Comment ça ?
Elle se tourna vers Elijah d’un air étonné.
— Elle est capable d’affaiblir l’énergie des
autres.
— Dans la mesure du possible, on aimerait
bien l’éviter, Elijah, lui rappela Jacob. Les effets
secondaires sont trop dangereux.
— Mais imagine comme ce serait plus simple
de franchir ces alarmes si j’en absorbais l’énergie.
On ne serait pas obligés de faire tout ça. (Elle écarta
brusquement la main d’une paroi particulièrement
visqueuse.) Berk ! s’exclama-t-elle en faisant la
grimace et en s’essuyant sur son jean. De plus, Ruth
et Mary risquent de se téléporter vite fait, si je ne
m’occupe pas d’elles. On ne va pas y échapper.
— Tu n’entreras pas en contact avec Ruth,
quelle qu’en soit la raison, la prévint Jacob d’un ton
qui signifiait qu’il ne tolérerait pas son obstination,
cette fois. Elle est si corrompue que personne n’a
jamais rien vu de tel. On ne sait même pas tout le
mal qu’elle pourrait nous faire. Elle aurait été
incapable d’atteindre Gideon, il y a encore six mois.
Même enjoignant ses forces à celles de Mary et
d’une dizaine de nécromanciennes.
— Elle est très puissante, approuva Gideon
en prenant un air grave. Sachons nous rappeler
qu’il ne s’agit pas d’une bataille ordinaire. Nous
courons tous de grands risques.
La conversation prit fin quand Siena se figea
net. Elle inclina la tête, et, aussitôt, neuf individus
se tournèrent en même temps pour tendre l’oreille.
— C’est la première fois que je viens ici,
murmura-t-elle. Il y a une odeur particulière, mais
je n’arrive pas à découvrir de quoi il s’agit. L’un
d’entre vous peut-il m’aider ?
Surpris, Noah haussa les sourcils.
— Du moût. Ça sent le moût et…
Il chercha et finit par secouer la tête.
— Les livres ! lâcha soudain Bella. Ça sent les
livres. J’ai passé suffisamment de temps enfermée
dans une bibliothèque pour savoir reconnaître cette
odeur.
— Mais ça fait des années que personne n’a
emprunté ces souterrains, fit remarquer la
lycanthrope. La roche, les écoulements d’eau et les
galeries sont parfaitement intacts. D’ailleurs, il fait
bien trop humide pour qu’il vienne à l’idée de qui
que ce soit d’y entreposer des bouquins. Rien de
mieux pour qu’ils s’abîment. Jinaeri est obligée de
mettre les siens à l’abri, et, pourtant, elle vit dans
une zone relativement sèche.
— Je vous assure, c’est une odeur de livres,
insista Bella.
— Je crois qu’elle a raison, reconnut Noah.
— Regardez. (Jacob bondit sur une saillie
naturelle et s’y accroupit pour examiner la paroi.)
Elle est peut-être intacte aujourd’hui, mais
quelqu’un y a touché par le passé. Vous voyez ces
sillons ? Ils ont été faits à la main, même si l’on a
tenté de leur donner une apparence naturelle. Vous
voyez ? L’eau ne s’écoule pas, sur cette partie-là,
alors pourquoi cette rainure est-elle si profonde ?
Il s’apprêta à effleurer la bosse de la taille
d’un poing.
— Jacob, non ! s’écria soudain Bella.
Il se figea net.
Elle se précipita vers lui, le saisissant par le
bras, et essaya de le faire redescendre.
— Quelque chose ne tourne pas rond. Je le
sens. Je t’en prie, éloigne-toi.
— Recule, Bella. Je te promets de rester
prudent.
Il libéra son bras de sa poigne de fer et
parvint à l’esquiver quand elle tenta de le saisir de
nouveau.
Siena observait la scène en plissant les yeux,
tentant de se souvenir de quelque chose, même si
elle n’avait aucune idée de ce dont il pouvait s’agir,
l’exécuteur effleurant ces légers sillons du bout des
doigts.
— Jacob ! s’écrièrent en même temps Elijah
et Siena.
Ils avaient tous les deux eu un éclair de
lucidité, la reine se souvenant d’un fragment d’une
histoire qu’on lui avait racontée pendant son
enfance, plus d’un siècle auparavant, et Elijah, qui
avait ressenti la frayeur soudaine que ce souvenir
avait suscitée en elle, s’était aussitôt fait l’écho de
son avertissement.
Cette fois, le démon recula, accordant toute
son attention à la nouvelle recommandation, issue
ce coup-là de personnes qu’il ne pouvait pas
considérer comme étant surprotectrices. Il bondit
de la saillie au moment même où Siena s’élançait
dans sa direction. Elle bondit sans difficulté, Elijah
l’aidant sans même y prendre garde.
Cela la fit sourire. Elle s’épousseta les mains
sur la robe que Legna lui avait prêtée. La démone
ayant un style nettement plus classique que le sien,
la robe était bien plus longue qu’elle ne l’aurait
souhaité, mais elle se contenta de la repousser sur
le côté quand elle s’agenouilla pour examiner les
sillons suspects.
— Chez moi, il y a une légende qui concerne
l’époque avant que nous sortions des grottes
pourvoir le monde. A l’image de mon château, il
paraît qu’on avait bâti des villes entières, sous terre.
On prétend même que nos ancêtres ne voyaient
jamais la lumière du jour. (Elle examina la paroi
encore plus minutieusement.) Nous n’avons trouvé
que quelques demeures pour corroborer ces dires.
Sinon, la seule preuve que nous en ayons, ce sont
les histoires que nous nous transmettons oralement
et quelques écrits parcellaires.
— Et quel est le rapport avec…
— D’après la légende, tous les accès à cette
ville étaient dissimulés et piégés afin d’empêcher
toute intrusion, qu’elle soit accidentelle ou
intentionnelle. Si les curieux ignoraient comment
éviter que les pièges ne se déclenchent, ils se
faisaient tuer.
— Vous ne croyez tout de même pas qu’il
s’agit d’une ville, hein ? s’enquit Bella avec une
incrédulité évidente.
— Non, reconnut Siena. Mais je suis
persuadée qu’il peut s’agir d’un accès conçu avec le
même type de protection.
— Dites-moi que vous savez comment le
désarmer, l’exhorta Jacob.
Ses encouragements lui furent inutiles.
Quand elle effleura simultanément les deux sillons,
un puissant déclic résonna autour d’eux, ce qui les
fit tous sursauter. Puis, après de courtes recherches,
elle apposa ses deux mains sur la paroi et s’y
appuya de tout son poids, exerçant une pression
légèrement sur la droite. La cloison disparut d’une
façon si soudaine que la reine sursauta avant de
reculer dans les bras fermes d’Elijah, le démon
ayant bondi sur la saillie une fraction de seconde
auparavant pour l’empêcher d’en chuter.
— Jolis réflexes, murmura-t-elle.
— Je te remercie, gloussa-t-il en la poussant
derrière lui tandis qu’il jetait un coup d’œil dans
l’épaisse noirceur de l’ouverture. Noah ?
— C’est comme si c’était fait, lui assura le roi.
Tendant ses sens aiguisés, il devina la
présence de torches goudronnées et les alluma avec
un éclair de lumière. Momentanément aveuglés, ils
firent tous la grimace.
— Ouah. Je crois que je sais ce que cherche
Ruth, déclara avec un certain enthousiasme Bella,
qui s’était ressaisie la première, ses yeux n’étant pas
aussi photosensibles que ceux des autres.
Quand ils récupérèrent la vue, ses
compagnons se mirent à pousser un concert de
sifflets d’émerveillement et se ruèrent autour de
l’entrée de la pièce secrète.
— Je vous avais dit que c’étaient des livres,
murmura Bella.
C’était peu de le dire. Il s’agissait en fait
d’une bibliothèque souterraine. N’ayant pas été
entretenue depuis des années, elle était dans un
piteux état. A cause de l’érosion, les écoulements
d’eau avaient modifié leur trajectoire au fil des ans
et sillonnaient à présent les murs de la pièce,
pourtant conçue pour être au sec. Il avait jadis dû
s’agir d’une bibliothèque parfaitement aménagée. Il
y avait entre chaque rayonnage des tapis rouges
dont le velours brodé avait dû être somptueux, par
le passé. A la lueur des torches, il était possible de
distinguer des tables d’étude ainsi que des estrades
sur lesquelles étaient exposés des ouvrages d’une
taille prodigieuse.
Et, naturellement, de chaque côté du passage
étaient alignées des étagères et des étagères de
livres, s’étirant bien plus loin qu’un œil averti
n’était en mesure de voir.
— Ouah ! s’exclama Legna, incapable de
toute autre réaction.
— Bon. Comment Ruth a-t-elle pu apprendre
l’existence de cette bibliothèque ?
— Quoi qu’il en soit, elle ne sait
manifestement pas avec précision où elle se trouve.
Elle croit qu’elle est là-haut, leur fit remarquer
Siena en désignant au-dessus d’elle le plafond
rocheux qui empêcherait de toute façon la démone
d’accéder à cette salle si elle en avait soupçonné la
localisation exacte.
— Vous avez raison. Mary n’a pas le pouvoir
de creuser dans la terre et la pierre. C’est l’apanage
des démons de terre mâles, confirma Jacob, les
yeux aussi écarquillés que ceux des autres en
scrutant lentement la bibliothèque. Croyez-vous
que nous puissions nous y introduire sans danger ?
— Il me semble, murmura Siena. Mais je ne
parierais pas sur le fait que ce soit absolument sans
risques. Alors, restez vigilants.
Ils s’étaient complètement désintéressés de
la bataille qui les attendait, chacun d’eux ayant
compris qu’il s’agissait là d’une affaire bien plus
essentielle. Ils pénétrèrent dans la caverne secrète,
les hommes tenant leur épouse par la main, chacun
se montrant prudent, prêt à endosser l’apparence
dont il avait besoin pour éviter tout dommage et
également pour emmener les siens en lieu sûr.
Siena les précédait, ses yeux dorés grands
ouverts, parcourant du regard le titre des ouvrages
les plus proches. Elijah la suivait de près. De si près
que, lorsqu’elle s’immobilisa, il la percuta et se figea
jusqu’à ce qu’elle reprenne sa progression.
— C’est rédigé en Langage précieux, Siena,
chuchota Syreena avec le plus profond des respects
en saisissant un livre et en le tenant comme s’il
s’agissait d’une gemme. Notre ancienne langue.
Seuls les membres de La Fierté la connaissent
encore. Ils l’auraient eux aussi oubliée s’ils
n’avaient pas passé tant de temps à l’étudier.
— Ça signifie qu’il s’agit d’une bibliothèque
lycanthrope, alors ? s’enquit Elijah.
— Non.
Tous les regards se tournèrent vers Bella, qui
s’emparait d’un autre ouvrage.
— Et ça, Jacob, c’est en ancien langage des
démons.
Les regards se tournèrent d’une femme à
l’autre. Elles se rejoignirent et inspectèrent les
livres.
— Ce ne sont pas les mêmes, constata Bella.
Voyons s’il y en a d’autres.
Et c’était le cas. Des livres dans des dialectes
connus et inconnus de ceux qui étaient présents
dans la salle.
— La langue des vampires, déclara Gideon en
secouant la tête. Ça ressemble à l’alphabet du
peuple des ombres. Il y a ces gros pictogrammes
dont ils se servent.
— C’est une bibliothèque de Nocturnes, en
conclut Siena, ses chuchotements se répercutant
contre le plafond, très haut au-dessus d’eux.
— Un grand nombre de ces ouvrages sont
abîmés, fit remarquer Elijah en laissant tomber un
livre détrempé sur une table, où il se désagrégea
aussitôt.
— Noah, avez-vous déjà entendu parler d’un
tel lieu, dans vos légendes ? demanda Siena.
— Non. C’est… c’est au-delà de tout ce que
l’on pourrait imaginer.
— Personne n’y a jamais fait allusion, à La
Fierté, et ils ont pourtant le chic pour raconter des
histoires sacrement anciennes, s’anima Syreena
tout en continuant à examiner les étagères du bout
des doigts. Est-il possible que ça date d’avant nos
ancêtres ?
— Et qu’aucun d’eux n’ait eu l’idée d’en
parler à nos historiens ? Difficile à croire. Il y aurait
forcément eu une histoire ou une légende qui aurait
abordé le sujet… Il y aurait des preuves écrites, ou il
en serait fait mention quelque part, insista Noah.
— Oh oui, rétorqua Bella d’un ton sec en
levant les yeux au ciel. De la même manière que tu
étais au courant de cette joyeuse petite prophétie
que j’ai trouvée et qui disait que nous étions tous
sur le point de nous faire jeter dans un sèche-linge,
de nous faire griller et pour ainsi dire recracher,
juste pour voir ce qui ressortait du lavage !
— Elle a raison, ricana Elijah.
— Regarde ça, Jacob.
Noah fit signe à l’exécuteur d’approcher. Ce
dernier obtempéra et, par-dessus l’épaule du roi,
jeta un coup d’œil au livre.
— S’agit-il de ce que je crois ?
— Quoi ? demanda l’autre.
— Des sorts, répondit-il, le regard sévère et
préoccupé. Des sorts de magie noire.
— Dans une bibliothèque de Nocturnes ?
(Isabella se fraya un passage entre eux et inspecta
l’impressionnant ouvrage de son regard perçant.)
Du latin. De l’italien… C’est… je ne sais même pas
ce que c’est, admit-elle en secouant la tête. Mais ce
sont des hiéroglyphes égyptiens, là. On dirait… le
manuel intégral des sorts du monde entier ! C’est ça
que Ruth et Mary recherchent. J’en parierais ma
provision de barres chocolatées !
— Je crois qu’elle a raison, reconnut Noah en
parcourant les pages avec la plus grande des
précautions, même s’il les trouvait étonnamment
résistantes. Il faut qu’on le détruise.
— C’est hors de question !
— Bella, la prévint-il.
— Même pas en rêve, Noah ! Si ça se trouve
dans une bibliothèque de Nocturnes, c’est qu’il y a
une raison. Et tu ferais peut-être bien d’essayer de
la découvrir avant de commencer à jouer
Fahrenheit 451 en brûlant des livres au hasard !
— Sais-tu à quel point ce recueil peut se
révéler dangereux entre de mauvaises mains,
Bella ? rétorqua Noah.
— Mais il n’est pas entre de mauvaises
mains, Noah. Il est entre les tiennes.
— Il se peut qu’elle ait raison, Noah, intervint
Gideon, qui le regarda soudain droit dans les yeux
pour lui signifier à quel point il était sérieux. Voilà
des siècles… des millénaires, même, que nous
cherchons le moyen d’empêcher les invocations et
les transformations. Peut-être les réponses à nos
questions se trouvent-elle s dans ce livre, ou dans
un autre.
Noah sembla aussitôt prendre cette idée en
considération.
— Il y a au moins une chose sur laquelle nous
pouvons tous être d’accord, s’immisça Siena,
prenant une voix grave et sérieuse. Il faut à tout
prix que nous empêchions Ruth et Mary
d’approcher d’ici. Cet ouvrage n’est certainement
qu’une partie de l’iceberg. Le pouvoir auquel elles
auront potentiellement accès si elles découvrent
cette bibliothèque est incommensurable. Je ne sais
pas pour vous, mais, moi, je me dis qu’elles ont eu
suffisamment de chance comme ça depuis qu’elles
ont fait défection.
— Je suis d’accord, approuva brièvement
Jacob. Noah, Bella… Je comprends que la tentation
de tout ce savoir puisse vous sembler irrésistible,
mais on ferait mieux de s’occuper de nos traîtresses
et de leurs acolytes au lieu de continuer à se laisser
distraire.
— Je suis de ton avis, déclara Noah en
hochant sèchement la tête. Mais ça m’ennuie de
laisser tout ça à la disposition du premier venu.
— Ça fait des siècles que personne n’est venu
ici, Noah, lui rappela gentiment Siena. Je
refermerai et remettrai tout dans l’état où c’était à
notre arrivée. Dès que nous en aurons terminé avec
Ruth, nous tâcherons de trouver le moyen de
protéger un peu mieux les lieux.
Il lui fallut un long moment, mais Noah finit
par acquiescer. Le groupe quitta aussitôt la
bibliothèque et s’éloigna de l’entrée pour que la
reine puisse refermer la porte piégée. Il lui fallut
quelques efforts et l’aide de son puissant mari pour
réarmer l’ancien mécanisme, mais, finalement, ils
purent tous les deux descendre de la saillie et
rejoindre leurs amis.
— Venez, allons leur casser la gueule, les
encouragea Bella avec un enthousiasme
irrévérencieux en prenant son époux par la main et
en le pressant de s’enfoncer dans les profondeurs
des galeries souterraines.
Sans relâche, Mary faisait les cent pas sur le
bord du sire de fouilles, les bras croisés dans son
dos, se mâchouillant la lèvre inférieure avec une
certaine nervosité. Sa mère n’était pas encore venue
la rejoindre, ce qui commençait à l’inquiéter pour sa
sécurité, s’il devait soudain se produire quoi que ce
soit. Cependant, sa mère était dotée de pouvoirs
exceptionnels, dont la faculté de se téléporter avec
une aisance et une rapidité à toute épreuve.
Elle l’avait suffisamment effrayée, lui
rappelant constamment que ces hommes puissants
et leurs épouses étaient sans doute sur leurs traces.
Malgré les incessantes moqueries de sa mère, Mary
avait grandi dans l’admiration et le respect de ces
noms.
Noah. Elijah. Jacob l’exécuteur…
Surtout Elijah. Un jour, elle avait suivi sa
mère, alors encore une guerrière sous les ordres du
redoutable capitaine, jusqu’au camp
d’entraînement, et elle avait pu voir par elle-même
à quel point ce démon pouvait se montrer d’une
froideur brutale et d’une prudence maîtrisée, alors
même qu’il ne s’agissait que d’exercices. Quand sa
mère et elle l’avaient vaincu et l’avaient vu mourir
avec une simplicité déroutante, dans la forêt russe,
quelques jours auparavant, la jeune fille n’avait pas
pour autant cessé d’être impressionnée, voire
effrayée, en dépit de sa faiblesse évidente et de leur
victoire manifeste. Elle n’avait guère été surprise
d’apprendre qu’il était parvenu, d’une manière ou
d’une autre, à échapper à une mort certaine. Elle
l’avait toujours cru invincible, et ce sentiment s’était
aujourd’hui renforcé.
Elle parcourut du regard les rangées de
femmes qui s’affairaient patiemment sur le sol dur
et gelé dans lequel était prétendument enfoui le
Livre noir que cherchait si désespérément sa mère.
D’après le parchemin, c’était censé être la pièce
maîtresse d’une ancienne bibliothèque bâtie bien
avant la naissance de Gideon. C’était difficile à
imaginer pour quelqu’un d’aussi jeune qu’elle. Il lui
avait semblé impossible qu’un tel livre ait pu
résister aux affres du temps, mais, sa mère ayant
déjà découvert un manuel, il était finalement sans
doute possible que le Livre noir soit parvenu à
traverser les époques.
D’après sa mère, cet ouvrage lui donnerait le
pouvoir d’anéantir les plus puissants de ses
ennemis. Même Noah, le redoutable démon de feu,
qui était sans aucun doute capable de réduire la
terre en poussière, si l’envie lui en prenait.
Mais Mary était persuadée qu’ils rien avaient
pas besoin. Elles venaient de tuer Gideon, le plus
ancien de leurs semblables. Plus rien ne pouvait
donc leur résister.
— Je rien serais pas si sûre, si j’étais toi.
Elle revint à la réalité en sursautant, se
tournant brusquement pour affronter celui qui
venait de faire froidement cette déclaration. Elle se
retrouva face à un visage au regard argenté
incroyablement glacial et au sourire narquois
dénotant une cruelle assurance dont elle refusait de
connaître la signification.
— Non, non, non, lui intima une voix douce,
derrière elle, ce qui l’obligea, terrifiée, à se
retourner une nouvelle fois face à un regard
argenté. Je sais à quoi tu penses, la prévint
Magdelegna en esquissant à son tour un sourire
sadique. Ta maman ne peut plus rien pour toi.
La jeune démone sentit son cœur se mettre à
battre à une vitesse incroyable en comprenant
qu’elle disait vrai.
Elle était cernée par tous ceux dont le nom et
les légendes lui faisaient si peur, depuis qu’elle était
petite.
— Jacob, Bella, tâchez de garder cette petite
morveuse au secret. Ruth ne va pas tarder à venir la
rejoindre.
C’était le roi démon qui avait donné cet
ordre, tandis qu’ils se tournaient tous vers le site de
fouilles, soudain alertés par les cris d’alarme des
sorcières et des chasseuses.
— Comme l’a dit une druidesse que je
connais : « Allons leur casser la gueule ! »
Après cette joyeuse déclaration, la reine des
lycanthropes poussa le cri à glacer le sang d’un
puma.
Ruth fut interrompue dans l’étude du livre
qui était ouvert devant elle par de vifs éclats de voix,
devant sa tente. Elle se leva si vite qu’elle en
renversa sa chaise. Après s’être emparée de
l’énorme ouvrage, qu’elle serra dans ses bras, elle
tendit ses sens aiguisés.
Elle se rendit brusquement compte que la
menace était plus que sérieuse. Pis, sa fille était en
grand danger. Gouvernée par son instinct maternel,
la traîtresse repoussa désespérément la colère
aveugle qui la pressait d’agir au plus vite.
Heureusement pour elle, grâce à des siècles
d’entraînement au combat, elle se rappela que le
fait de se battre sous la contrainte de l’émotion était
le meilleur moyen de perdre. Avec du recul, c’était
précisément de cette manière que, contre toute
attente, Gideon était parvenu à prendre le dessus
sur elle. Une erreur dont elle allait manifestement
devoir encore payer le prix, comprit-elle en
devinant la présence de l’Ancien non loin. Folle de
rage, elle porta ses doigts à sa gorge, à ses
meurtrissures qui s’étaient depuis résorbées, mais
qui étaient encore bien là dans son esprit, car elle se
rappelait parfaitement comment Gideon les lui
avait faites et avait manqué de la tuer.
Voilà qu’ils tentaient à présent de capturer et
de faire souffrir sa fille unique. Même après tout ce
qu’ils lui avaient fait subir par leur arrogance ! Sans
leurs lois hypocrites, Mary aurait pu épouser un
druide qui l’aurait aimée et lui aurait fait bénéficier
d’un pouvoir inimaginable, doublant le potentiel de
la jeune fille, si ce n’était davantage. Mais non. Ils
n’avaient pas jugé bon de sauver ce pauvre bougre
d’une mort atroce. S’ils avaient modifié les lois,
c’était uniquement pour qu’elles répondent à leurs
attentes quand l’un des membres de leur clique en
avait besoin. Pour que l’exécuteur puisse épouser sa
partenaire.
Aujourd’hui, ces deux-là, débordant d’une
suffisance écœurante, osaient garder sa fille en
captivité ? Elle savait qu’ils se servaient de Mary
pour l’appâter, mais ils ne la duperaient pas si
facilement, et elle ne se laisserait pas si aisément
détourner de son objectif.
Isabella se tenait face à la jeune démone de
terre, sa colère à peine contenue se lisant dans son
regard violet. Alors que la druidesse était enceinte,
Mary et sa mère lui avaient tendu une embuscade et
avaient tenté de les tuer, son enfant et elle.
L’exécutrice n’était pas près d’oublier ni de leur
pardonner cet affront. Et ce n’était pas non plus le
cas de son partenaire, qui, pour le moment, était en
train de concevoir une sorte de filet sensoriel
destiné à empêcher Ruth de les prendre par
surprise, de la même manière qu’ils s’étaient
infiltrés dans son campement et avaient pu
s’attaquer à sa progéniture laissée sans protection.
Dans le pré, ils se chargeaient des nécromanciennes
et des chasseuses, qui n’offraient qu’une opposition
limitée. Ces dernières n’étaient armées que de leurs
étranges outils de fouille, et les nécromanciennes
avaient fortement besoin de se concentrer, et
dépendaient d’un énorme travail de préparation
avant de pouvoir se révéler efficaces dans un
combat. Seules celles qui avaient acquis
naturellement leurs pouvoirs représenteraient un
véritable défi. Même si les intrus étaient en grande
infériorité numérique.
Cela ne sembla toutefois pas affecter
Isabella. La vengeance était une puissante
motivation. Chacun des démons et des lycanthropes
présents dans ce pré avait une bonne raison de
vouloir se venger.
Soudain, Isabella se sentit frappée dans le
dos par un puissant courant d’air, ce qui la fit
trébucher. Ses alarmes sensorielles se mettant à
beugler à plein volume, Jacob se tourna vers sa
femme. Elijah ressentit également la bourrasque,
même à cette distance, et détourna son attention de
son adversaire du moment juste assez longtemps
pour pouvoir jeter un coup d’œil en direction des
exécuteurs.
Il savait reconnaître le déplacement d’air
caractéristique d’une téléportation. Les exécuteurs
aussi. Le problème, c’était que rien ni personne ne
s’était matérialisé.
— Où est-elle ? demanda Isabella d’un ton
désespéré, se rapprochant instinctivement de son
mari.
Elijah prit conscience de leur désarroi, et un
frisson d’appréhension lui remonta le long de
l’échiné en les voyant rechercher leur cible. Cette
sensation attira l’attention de son épouse, et, du
coin de l’œil, il la vit se tourner vers le couple. Elle
ferma ses yeux dorés et se mit à humer l’air.
Aussitôt, ses poils se hérissèrent sur sa nuque. Le
puma se transforma en félin-garou en un clin d’œil.
Elijah comprit aussitôt ce qu’elle avait en tête. Ruth
était là. Malgré les informations que leur
fournissaient leurs yeux. Il n’était pas si aisé de
duper les sens d’un fauve.
Jacob remarqua la métamorphose de Siena
et en comprit la raison un instant trop tard. On
souleva soudain Isabella de terre, et on la projeta
aussitôt dans sa direction. Il n’aurait pas pu éviter
sa femme, même s’il en avait eu l’intention, et elle le
percuta de plein fouet. Malgré son petit gabarit, elle
le fit basculer à la renverse.
La réaction d’Elijah fut immédiate. Il se
concentra sur la jeune renégate et la dématérialisa,
lui donnant l’apparence d’un souffle d’air. Sa
femme couvrit la distance en quelques bonds
prodigieux, suivant son flair afin de retrouver
l’autre démone, qui était parvenue, d’une manière
ou d’une autre, à se rendre invisible.
Alors que Siena n’était qu’à deux bonds de
pouvoir la plaquer au sol, Ruth se rematérialisa en
poussant un hurlement de frustration. L’aînée
tendit violemment la main vers la lycanthrope.
Siena heurta alors un mur et s’écroula dans la terre
en toussant d’étonnement. Ruth avait téléporté un
rocher sur sa trajectoire, trop près d’elle pour
qu’elle puisse changer de direction. Abasourdie,
Siena porta la patte à son front entaillé et la retira,
ensanglantée.
Puis Ruth se téléporta. Elijah se prépara au
pire, se doutant qu’elle ferait tout pour éviter de
perdre la trace de sa fille. Même s’il lui avait fallu
fournir un effort important pour jeter Mary dans un
état incorporel, d’autant plus qu’elle se défendait
bec et ongles, il lui permit de retrouver son
apparence normale à côté de lui avant qu’il n’en ait
plus l’occasion. Aussitôt, Ruth apparut violemment
derrière lui.
Elle avait toujours aimé donner des coups de
couteau dans le dos. Au sens propre comme au
figuré. C’était l’une de ses techniques de combat
préférées. C’était Elijah qui la lui avait enseignée. Il
était donc parfaitement prêt à recevoir la lame
qu’elle tenterait d’enfoncer dans son flanc
découvert. Plutôt que de gaspiller une précieuse
quantité d’énergie à changer de forme, il préféra se
baisser et exécuter un roulé-boulé avec une agilité
et une vitesse remarquables. Malgré tout, la lame
lui frôla l’oreille, lui écorchant le lobe.
Il n’eut pas le temps de remarquer la
blessure. Ruth se téléporta de nouveau et se
retrouva une nouvelle fois derrière lui. D’instinct, il
para le coup avec son bras, ce qui provoqua des
étincelles quand la lame s’abattit sur les maillons de
son brassard doré. Sans se soucier de l’arme
mortellement affûtée, il enroula son bras autour de
celui de Ruth et se mit à tirer brusquement vers le
bas, parvenant habilement à la désarmer, au prix
d’une belle entaille au biceps et à l’avant-bras.
Encore une fois, le brassard lui permit d’éviter le
pire.
La démone se tourna vers sa fille, tentant
visiblement de se concentrer sur elle pour qu’elles
puissent se téléporter toutes les deux. Mais, comme
chaque fois qu’elle s’y était essayée, quelque chose
l’en empêchait. Frustrée et folle de rage, elle se
téléporta seule, avant que le guerrier ait pu
reprendre des forces pour passer à l’offensive.
Elijah se releva, mais il avait une autre cible
en tête. Il saisit la jeune démone désorientée par le
cou et la plaqua contre son torse. Elle hoqueta,
avant de se mettre à gargouiller une sorte de cri de
panique, cette énorme main l’empêchant de
reprendre son souffle. Elle était trop jeune et
inexpérimentée pour faire appel à l’une de ses
capacités innées juste après avoir été ainsi
bousculée d’un geôlier à l’autre. Il ne lui restait plus
qu’à se débattre et à se cramponner à la poigne
d’acier si solidement refermée sur son cou.
— Ruth ! Je vais lui arracher la tête, je te le
jure ! aboya-t-il dans la nuit. Arrête ce cirque !
Viens affronter ton destin comme la guerrière que
tu étais jadis !
Elle se matérialisa de nouveau, cette fois avec
une telle violence que plusieurs de ses acolytes
furent projetées à terre. Quand il comprit que la
traîtresse était apparue juste derrière Siena, le
démon fut aussitôt sur le qui-vive. Il s’était inquiété
pour rien. Sa femme s’était apparemment préparée
à subir ce genre d’attaque. Elle se mit à tournoyer
sur elle-même à une vitesse incroyable, telle une
boule de fourrure dorée. Ruth réagit en écartant les
bras, tentant de reculer d’un bond. Mais Siena fut
plus rapide qu’elle, ses réflexes aussi aiguisés que sa
faculté de ciblage. D’un coup de griffes, le félin-
garou déchira la robe de la renégate et lui entama
les chairs.
La démone d’esprit poussa un hurlement de
douleur, recula en titubant, les yeux écarquillés de
terreur, le félin-garou s’accroupissant en grondant,
braquant ses pupilles noir et doré sur elle, comme si
elle n’allait pas tarder à en faire son repas. L’aînée
se rendit compte que les exécuteurs approchaient,
que ses troupes s’étaient délitées, et que, si elle
restait là et continuait à se battre pour sa fille, il
était fort probable qu’ils finiraient par la capturer à
son tour. Elle n’avait vraiment pas envie d’essuyer
la vengeance des exécuteurs et du roi. S’ils
s’emparaient d’elle, elle devrait sans aucun doute
payer pour ses crimes.
Dans une dernière tentative désespérée de
sauver son enfant, elle tenta de trouver le moyen
d’aider Mary à échapper au même sort. Il ne lui
restait qu’une fraction de seconde pour faire preuve
d’imagination avant de se retrouver à la merci des
griffes du félin. Dans un geste héroïque, elle fit
disparaître un piquet à la pointe de métal dont l’une
des chasseuses qui se battaient encore, un peu plus
loin, s’apprêtait à se servir comme d’un projectile
contre Gideon. Elle le fit réapparaître en plein vol,
pointé droit sur Elijah, et sa fille, qui lui servait de
bouclier. Mais Mary était si petite par rapport au
guerrier qu’elle avait les épaules juste sous les côtes
qui protégeaient le cœur du capitaine.
Elijah ne s’était vraiment pas attendu à ce
projectile, et celui-ci allait beaucoup trop vite pour
que le démon ait le temps de réagir. Mais Siena
s’était déjà jetée sur la garce qui lui avait fait tant de
mal. Sans se rendre compte que la renégate avait
déclenché une dernière attaque mortelle contre son
mari, elle bondit sur la démone en poussant un
rugissement à glacer le sang. Effrayée, Ruth recula,
obligée de focaliser toute son attention sur cet
horrible cri de guerre animal. Ce ne fut que grâce à
des siècles d’entraînement au combat qu’elle put se
jeter du bon côté pour esquiver le coup de griffes
destiné à l’éventrer.
Trop tard, elle se rendit compte qu’elle avait
perdu la maîtrise du projectile qu’elle réservait au
cœur d’Elijah.
Roulant sur le côté pour échapper une
nouvelle fois aux griffes redoutables de Siena, elle
se retourna pour voir si elle était parvenue à libérer
sa fille de la poigne asphyxiante du colosse.
L’espace d’un instant, elle se réjouit devoir le
guerrier à genoux dans les hautes herbes. Au bout
d’une seconde, toutefois, il se tourna vers elle et sa
femme, la surprise et la douleur se lisant sur son
visage. Ruth baissa les yeux et explosa de rage et de
souffrance. Blottie dans les bras du démon blond,
sa fille avait le cœur transpercé par la lance que la
traîtresse destinait au capitaine des guerriers.
Le champ de vision de la démone s’obscurcit,
puis elle vit rouge, l’image inconcevable se gravant
dans son esprit déséquilibré au fur et à mesure
qu’elle comprenait la gravité de la situation. Elle
éprouva soudain une impression de sérénité et de
lucidité, comme seule la démence pouvait en
procurer en de tels moments. Elle tourna son
regard rougi de haine vers le félin-garou qui se
trouvait devant elle et poussa un grondement
guttural.
— C’est loin d’être terminé, siffla-t-elle à
l’intention de Siena. Vous paierez tous pour mon
enfant avec les vôtres. Soyez maudits ! Tous autant
que vous êtes !
Puis elle se téléporta dans une violente
bourrasque, partant pour de bon, cette fois,
maintenant qu’il n’y avait plus rien pour la retenir.
Les paroles de la traîtresse résonnant encore dans
son esprit, Siena se tourna vers Elijah. Elle comprit
alors à quel point sa menace était sérieuse.
Mary était morte.
Et sa mère avait juré de veiller à ce qu’ils le
paient du sang de leurs propres enfants.
CHAPITRE 19
Aux premières lueurs de l’aube, dans le vent
qui tourbillonnait sur le balcon de la bibliothèque
de la cabane en rondins isolée se matérialisèrent la
reine et le guerrier. Ils étaient enlacés, comme s’ils
se soutenaient l’un l’autre. Epuisés, aussi bien
mentalement que physiquement, c’était d’ailleurs
peut-être bien le cas. Elijah fut le premier à bouger,
tendant ses lèvres brûlantes et fermes vers le sourcil
blond récemment entaillé de Siena.
— J’ai hâte que Gideon trouve le moyen de
pouvoir vous soigner, toi et les tiens, dit-il
doucement contre sa peau.
Il détestait la voir blessée, même de manière
superficielle. Il lui faudrait beaucoup de temps
avant d’oublier la vision qu’il avait eue d’elle,
étendue dans son lit, le visage couvert de cloques.
— Chut…, tenta-t-elle de l’apaiser, dirigeant
ses lèvres vers sa gorge. N’oublie pas que je suis
aussi dans ton esprit, guerrier. (Il s’agissait autant
d’une réprimande que d’un rappel. Elle n’était pas
habituée à se faire autant de souci que lui.) Gideon
est un médecin brillant. Je ne doute pas un seul
instant qu’il finira par comprendre le
fonctionnement de notre organisme. En attendant,
ça va guérir tout seul.
Elle écarta la tête de la sienne et regarda
lentement autour d’elle, prenant conscience que le
jour était sur le point de se lever. La nuit était
passée, même s’ils ne s’étaient levés que quelques
heures auparavant pour aller au combat. Elijah leur
avait fait traverser différents fuseaux horaires,
suivant la courbe de la nuit jusqu’à leur arrivée en
ces lieux, où l’aube commençait à poindre.
— Nous ne sommes plus en territoire
lycanthrope, lui fit-elle remarquer en contemplant
l’interminable plaine et le fossé de hautes herbes
qui fléchissaient sous la brise.
L’automne ne faisait que débuter, dans cette
région du monde. Les premières neiges ne
tarderaient pas à arriver, chez elle.
— Exactement, murmura Elijah, pressant ses
lèvres brûlantes contre sa chevelure en
s’approchant d’elle. Pas de château. Pas de gardes.
Pas d’ambassadeurs, de conseillers, de généraux…
— Et pas de nuit, lui fit-elle sèchement
remarquer.
— Ce n’est pas un problème, lui rétorqua-t-il
en gloussant. Fais-moi confiance. Ce que je veux
dire, c’est qu’il n’y a ici aucun ennemi, aucune
menace, et aucun souci qui ne pourrait attendre
quelques heures.
— C’est impossible, avec cette folle qui
sillonne la planète, soupira-t-elle d’un air attristé.
— Tant que nous ignorons où elle s’est
enfuie, il n’y a rien à faire. Seuls Jacob et Isabella
ont une chance de la retrouver. Elle est devenue très
douée pour dissimuler ses traces, et il faudra plus
qu’un guerrier, quelle que soit ma puissance, pour
remettre la main dessus. Les exécuteurs naissent
avec le talent inné de pouvoir pister les leurs. Jacob
la retrouvera. Elle a beau être damnée et noircie,
méconnaissable et souillée, il s’agit toujours d’une
démone. (Il soupira, fermant les yeux tandis que la
brise matinale leur apportait un parfum de terre et
d’herbe.) Elle va se terrer, leur rendre la tâche
sacrement difficile, mais j’ai pleinement confiance
en Jacob. En attendant, mon chaton, on ne peut pas
passer notre vie à la pourchasser et à la combattre.
Ce serait lui apporter une victoire dont elle-même
ne soupçonne pas l’ampleur.
Elle fut parcourue par un léger frisson, et,
quand elle s’apprêta à poser les mains sur ses
énormes biceps, son pouce heurta le brassard qui le
liait à elle.
— Quand je pense que tu as frôlé la mort…
— Jamais. Je suis plus rapide et plus fort que
ses combines, mon chat. J’étais aussi intangible que
l’air quand le projectile a frappé Mary. Je regrette
simplement de ne pas avoir eu le temps et la force
de la protéger, elle aussi. Mais avec cette blessure
au bras… (Il soupira doucement quand elle
commença à lui effleurer les cicatrices laissées par
la lame, sous sa main.) Au fond de moi, je lui
pardonne ce qu’elle a fait par amour pour sa mère.
— Moi, jamais ! s’exclama Siena en clignant
des yeux et en appuyant sa joue sur son cœur. Le
fait de défier ses parents pour ce que l’on estime
être juste est un choix difficile, mais il faut le faire.
Je n’étais pas beaucoup plus âgée qu’elle quand j’ai
moi-même fait ce choix. J’ai même accepté le fait
qu’un jour mon père allait mourir, qu’il fallait qu’il
disparaisse pour que justice se fasse. (Le sentant se
crisper sous sa joue, elle leva la tête.) C’est le cycle
de la vie : les jeunes gagnent leur place à la mort de
leurs parents. Chaque créature vivante, qu’il
s’agisse d’un animal ou d’un humanoïde, accomplit
sa perpétuelle destinée. Tu le sais bien, insista-t-elle
d’une voix rauque.
— En effet, reconnut-il calmement. Mais,
pour les espèces intelligentes, il n’est pas facile de
prendre part à ce cycle de manière si directe.
— Ça ne devrait pas. Je rêverais que ça ne
nous arrive jamais.
Elle leva la tête, et, humant la brise à pleins
poumons, assimila les senteurs inconnues de cette
partie de l’Amérique du Nord où elle n’avait jamais
eu l’occasion d’aller.
— J’ai très peu voyagé, dans ma vie, lui fit-
elle remarquer en prenant une nouvelle inspiration
et en flairant toutes les odeurs de la faune et de la
flore. Je suis toujours surprise que l’air lui-même
puisse être chargé d’un parfum si différent, d’un
endroit à un autre.
— Oui. C’est un phénomène incroyable. Un
peu comme toi et moi, et ce lien que nous
partageons. Unique, et pourtant simpliste.
— Mouais, reconnut-elle avant de reculer
d’un pas en souriant. Le soleil se lève. Tu ne crois
pas qu’il serait temps de me faire visiter ?
— Le tour du propriétaire pourra attendre,
déclara-t-il avec un ricanement malicieux en la
soulevant dans ses bras et en ouvrant la porte de la
bibliothèque du bout du pied, avant d’en franchir le
seuil. J’ai d’autres projets pour lesquels tu n’auras
besoin de connaître qu’une seule pièce de la
maison.
— La chambre ?
— La chambre, répéta-t-il en la faisant
éclater de ce rire si attirant et vivifiant qu’il aimait
tant.
Il sentit aussitôt les braises du désir lui
brûler la peau, comme si elle leur soufflait dessus
avec ce rire indécent.
— Ne t’est-il jamais venu à l’idée qu’après
avoir vaincu notre pire ennemie et délogé tout un
groupe de nécromanciennes de la forêt je puisse
être un peu trop fatiguée pour ce genre de projet ?
— Si, reconnut-il avec un sourire idiot en
traversant l’étage du haut en direction de la
chambre principale. Mais tu me ressembles trop,
Siena. Après l’effort, le réconfort. D’ailleurs, tu m’as
promis que je pourrais m’amuser à relier les points,
et j’ai bien l’intention de le faire.
— Je ne serais pas une bonne reine si je
commençais déjà à revenir sur ma parole,
considéra-t-elle aimablement.
— Ça ne te ressemble pas, de revenir sur tes
engagements, mon chaton, dit-il avec le sourire en
lui lâchant les jambes et en la laissant glisser très
lentement le long de son large poitrail, s’autorisant
le luxe bien mérité de profiter de son contact.
Elle réagit instantanément en sentant ses
muscles durs comme la pierre contre sa peau. Elle
prit une profonde inspiration et expira en émettant
un léger ronronnement de plaisir, se blottissant
sensuellement contre lui. Elle enfouit une joue dans
le creux de son épaule, savourant de tout son être la
sensation de ses caresses sur son dos.
— Ainsi donc, voilà à quoi ça ressemble
d’être vraiment seul, murmura-t-elle avec un
sourire de contentement.
— Tu n’es pas seule, lui rappela-t-il à voix
basse.
— Non, mais nous, oui.
— Nous étions déjà seuls, chez Jinaeri.
— Que de temps perdu, rétorqua-t-elle en
levant la tête pour le regarder dans les yeux.
— Noir.
— Pardon ?
— Tu es censée dire « blanc », lui chuchota-t-
il d’un air entendu. Je jurerais que ton but dans la
vie est de me contredire.
Elle éclata de rire, se délectant tellement de
son humour qu’elle enroula ses bras autour de son
cou et l’embrassa sur les lèvres avec fermeté et
insistance. Elle chercha à lui plaire en le couvrant
de baisers soyeux. Il tomba complètement sous le
charme de ses coups de langue assurés. Quand elle
le libéra enfin, il était à bout de souffle et brûlant.
Elle écarta les doigts sur son torse musclé qui se
soulevait à un rythme élevé.
— J’adore te sentir respirer, chuchota-t-elle
en fermant les yeux, son plaisir se lisant sur son
visage.
Son intérêt pour un phénomène si banal
attira l’attention du guerrier.
— Siena, soupira-t-il en fermant les yeux
pendant qu’elle le caressait lentement.
— Chez l’Ancien, quand j’ai vu Gideon et
compris qu’il était mort, je me suis dit que s’il était
possible de tuer quelqu’un d’aussi puissant…
quelles étaient les chances que tu en aies réchappé ?
J’étais certaine de ne plus jamais te sentir respirer,
lui avoua-t-elle d’une voix tremblante, se souvenant
de la frayeur qu’elle avait eue, le contact de ses
mains sur sa poitrine étant la seule chose qui lui
permettait de repousser cette idée et de la reléguer
à sa place, dans le passé.
— Siena…, tenta-t-il de l’apaiser, lui prenant
la nuque à deux mains, enfonçant ses doigts dans sa
chevelure et la regardant droit dans ses yeux dorés.
— Tu m’as promis, Elijah, que lorsque je
serais rétablie et que nos ennemis seraient vaincus,
je pourrais te dire ce que j’ai sur le cœur.
Elle cilla brièvement, tentant de contenir les
larmes qui lui montaient aux yeux. Il approcha ses
pouces de ses cils blonds, prêt à essuyer la première
larme qui oserait échapper à sa vigilance. Son cœur
se serra, et il fut gagné par l’émotion de sa
compagne, aussi vive que la lumière du soleil et de
la lune.
— Avant de me dire quoi que ce soit, Siena, il
faut que je te pose une question.
— Oui. Je sais. Tu as beaucoup réfléchi à
quelque chose, et tu as peur que ça m’inquiète. Je
l’ai senti tout le temps de notre trajet jusqu’ici.
— Il va falloir que je m’habitue au fait que tu
puisses lire dans mes pensées, déclara-t-il avec
regret. Pardonne-moi, je n’essayais pas de te cacher
quoi que ce soit.
— Je le sais bien, insista-t-elle. Tu te
comportais en personne avisée. Tu réfléchissais
avant de parler. Même si je dois te dire que, peu
importe ce dont il s’agit, je ne crois pas que ça
justifie une telle appréhension. Je ne suis pas si
déraisonnable que tu le crois.
— Tu promets de m’écouter jusqu’au bout ?
— Comme toujours, lui garantit-elle.
— Très bien. (Il se mit à parler d’un ton
rapide et haché, comme s’il s’agissait d’une tâche
déplaisante qu’il fallait de toute façon accomplir.) A
la lumière des événements de la journée, et de tous
les dangers que nous allons certainement devoir
bientôt affronter, je me permets de te demander de
me libérer de ma promesse de démissionner de ma
fonction auprès de Noah. La situation est de plus en
plus instable. Aujourd’hui, aucun candidat à ma
succession ne rassemble autant de respect et de
puissance que moi pour se voir propulser à la tête
de nos forces armées. Le roi est un grand chef, mais
c’est plus un érudit qu’un guerrier. Si redoutable
soit-il au combat, ce n’est pas là qu’il exprime le
mieux ses talents. Il se repose énormément sur moi
pour régler nos problèmes de sécurité et de défense,
et je suis persuadé que, si je pars, ce sera à
l’avantage de la renégate que nous pourchassons. Je
préférerais m’enfermer dans un cercueil de fer
plutôt que de lui accorder un tel privilège.
— Elijah, murmura Siena en lui prenant le
visage entre ses longs doigts brûlants. En servant
Noah, tu continues à me servir. Si tu as bonne
mémoire, jamais je ne t’ai demandé d’abandonner
ta fonction. Tu m’as fait cette proposition en guise
de main tendue, et j’en ai été honorée. Rien que le
fait de te savoir capable de prendre un tel
engagement envers un peuple qui ne te connaît pas
et ne t’a pas encore accepté suffit à
m’impressionner et à me prouver le sérieux avec
lequel tu souhaites faire partie de ma vie et de celle
des miens. Cette impression ne changera pas. En
outre, tu es destiné à être qui tu es, au poste qui est
le tien. Tout comme moi. Je ne voudrais pas plus
que tu quittes tes fonctions que tu me demandes
d’abandonner les miennes.
» On va y arriver, promit-elle. On va se
débrouiller, en faisant preuve de patience, et d’aussi
peu d’idées préconçues et de parti pris que possible.
Et tu as raison : ce n’est pas le moment de tout
chambouler. Il y aura suffisamment de réglages à
faire comme ça. Vis avec moi, aime-moi, et, pour
tout le reste, fais comme bon te semble. D’ailleurs,
sourit-elle, quelque chose me dit que je vais passer
pas mal de temps entre nos deux cours, et Noah
aussi. En tant que dirigeants, nous devons donner
l’exemple à tous ceux qui nous regardent et leur
montrer comment faire table rase des vieilles
cicatrices et des préjugés du passé.
— Il sera intéressant de voir l’impact que
pourront avoir sur la population deux ennemis de
longue date qui se retrouvent pour unir leurs forces.
Je suis également persuadé que tu auras beaucoup
à retirer d’une ouverture envers Damien. Depuis
que j’ai entendu parler de lui, il s’est tenu à l’écart
des autres Nocturnes, mais, ces derniers temps, il a
fait un pas vers nous de son propre chef. Il a fait
preuve d’un intérêt particulier pour toi, et,
personnellement, je lui en serai à tout jamais
reconnaissant.
— Elijah, je n’ai aucune envie de traiter ce
genre d’affaires aujourd’hui. Pourquoi ai-je
l’impression que tu essaies d’éviter toute
discussion ?
Le guerrier la lâcha, reculant avec une
maladresse révélatrice. Il se tourna et examina les
vitraux artistiques, si communs chez ceux de son
espèce, qui cernaient la chambre. Il était très
agréable de dormir avec cette lumière légèrement
colorée, juste assez tamisée pour que les démons
puissent se détendre et s’assoupir, sans les
submerger ni les plonger dans un état où il leur
serait impossible de se protéger dans l’éventualité
d’une attaque ou d’une urgence.
Pourtant, il se rendit compte en jetant un
coup d’œil à Siena par-dessus son épaule que même
cette légère lueur lui serait nocive. Et s’il s’en servait
comme prétexte pour continuer à échapper à ses
émotions du moment, eh bien, soit. Siena lisait
dans ses pensées, mais elle savait aussi qu’il se
servait de la lumière du soleil comme d’un bouclier,
les empêchant tous les deux de distinguer ce qui
avait si brusquement troublé sa sérénité. Elle le
regarda toutefois sans penser à quoi que ce soit
quand il ferma les yeux et fit apparaître un voile
nuageux. Elle sourit quand il se mit à projeter son
ombre sur la maison.
— Tu vas faire rester ces nuages là toute la
journée ?
— Non. (Il esquissa un sourire.) Je ne suis
pas capable de me concentrer sur mon pouvoir en
dormant. Je ne serais pas surpris que Gideon et
Noah soient les seuls en mesure de le faire.
Elle était sur le point de lui demander ce qu’il
comptait faire, mais le ciel se couvrit soudain
considérablement, et une pluie torrentielle se mit à
tomber. Il se tourna légèrement vers elle et lui
adressa un sourire en haussant avec suffisance un
sourcil malicieux.
— Je l’ai fait à Jacob, un jour. Je lui ai dit
que, comme lui, j’étais capable de provoquer des
glissements de terrain, et il m’a mis au défi de le lui
prouver.
— Comme tu t’en doutais.
— Ouais, gloussa Elijah. J’ai donc déclenché
une pluie torrentielle et provoqué une mini-coulée
de boue juste dans sa direction.
Au même instant, des éclaboussures de boue
se mirent à recouvrir les fenêtres, plongeant la pièce
dans l’obscurité, d’abord d’un côté, puis de l’autre.
Puis la pluie cessa afin d’éviter de faire partir la
boue. Il avait soulevé la terre détrempée du sol
grâce à un petit tourbillon de vent, qui l’avait
projetée contre la maison, comme l’aurait fait un
chien en se secouant. En séchant, cela formerait un
écran parfait contre la lumière.
— Très ingénieux, le félicita-t-elle en souriant
et en croisant les bras, tapotant des doigts sur son
avant-bras en attendant avec une certaine
impatience qu’il se tourne vers elle et accepte
d’affronter ses pensées.
— Oui, oui, soupira-t-il en acceptant
finalement de lui faire face quand elle pénétra dans
son esprit avec une curiosité entendue.
— Ça ne te ressemble pas de rechigner à dire
ce que tu as sur la conscience, lui fit-elle remarquer.
— Il n’y a aucun mystère dans mes pensées,
vraiment. Il t’est arrivé d’avoir les mêmes. (Il alla
s’asseoir sur le lit, lui prit la main et l’attira à lui
jusqu’à ce qu’elle se trouve entre ses jambes et qu’il
puisse la tenir par la taille.) Nous sommes mariés,
mon chat, mais nous ne savons presque rien l’un de
l’autre. Comment allons-nous pouvoir amener
pacifiquement les familles Montaigu et Capulet
autour d’une même table ?
Elle hocha brièvement la tête et se mit à lui
masser les épaules de façon apaisante. Quant à
savoir lequel d’entre eux elle voulait apaiser, elle
l’ignorait.
— Et nous n’avons pas encore abordé le sujet
des enfants, ajouta-t-elle.
— Aucune de nos espèces n’a peur des
enfants, mais je ne suis pas d’accord pour en avoir
tant que les parents sont encore des étrangers l’un
pour l’autre, et ce dans de nombreux domaines.
— Sans compter que nous ignorons si nous
sommes biologiquement compatibles pour en avoir,
lui fit-elle remarquer.
— C’est un autre problème, approuva-t-il
d’un ton extrêmement sérieux. Quant à ta
succession sur le trône…
— … elle reviendra à Syreena, quoi qu’il
advienne, l’interrompit-elle doucement. Nous avons
plus de temps qu’il rien faut pour en discuter. Il est
impossible de résoudre toute une liste de problèmes
d’un coup. Excuse-moi de te dire ça, mais tu
raisonnes comme un humain. Les humains sont
différents, Elijah, car ils ne connaissent pas de
contraintes telles que l’imprégnation. C’est ce qui
nous a poussés à nous unir, alors que nous nous
connaissons à peine. Mais ce n’est pas un
inconvénient. J’aimerais pouvoir te rassurer et te
certifier que je préférerais nettement qu’on
apprenne à se connaître un peu plus, tous les deux,
plutôt que m’empresser de remplir mon devoir en
mettant au monde des héritiers royaux.
— C’est aussi mon avis, approuva-t-il.
Quand il détourna de nouveau le regard, elle
poussa un soupir d’exaspération et se laissa tomber
à genoux entre ses pieds, posant les mains sur ses
cuisses et les serrant pour obtenir toute son
attention.
— On peut en venir à l’essentiel, Elijah ?
demanda-t-elle en prenant un air sérieux. Tu es
encore en train d’essayer d’esquiver.
— Merde, marmonna-t-il en lui adressant un
petit sourire narquois.
— Oui, je sais. Ça craint d’avoir une femme
dans la tête.
— C’est le moins que l’on puisse dire ! (Il lui
effleura le menton du bout des doigts.) Il faut que je
sache si tu es prête à vivre dans un foyer uni dans le
cœur et l’esprit, mais divisé dans les traditions,
finit-il par avouer.
— Pour commencer, lui répondit-elle
doucement, notre foyer est déjà uni dans le cœur et
l’esprit. Ça ne va certainement pas te plaire que je le
dise, mais je t’aime, Elijah. (Sa voix se mit à
trembler, mais c’était davantage parce qu’elle était
chargée d’émotion que d’incertitude.) Je me moque
de savoir s’il me faudra dix ans ou dix siècles pour
connaître tous ces petits détails qui te tracassent,
parfois. J’ai vu ton esprit à nu, et j’ai senti qu’il était
en accord avec le mien. Je sais à présent que nous
sommes les deux moitiés d’un seul et même
individu. Un valeureux guerrier, un fervent
loyaliste, un puissant meneur d’hommes, un amant
au cœur tendre. Le reste n’est que superflu, parce
que tout ce qui compte à mes yeux, ce sont ces
choses essentielles. C’est ce qui constitue l’essence
même de ta personnalité. Ces choses font de toi ce
que tu es, comme elles font de moi ce que je suis.
(Elle saisit l’une de ses gigantesques mains et la
porta à son visage pour y déposer un baiser dans la
paume, son regard doré brillant avec une violente
intensité.) Et je te demande de me pardonner
d’avoir été trop lâche pour oser te le dire lors de
notre nuit de noces, quand tu as ressenti ce besoin
d’échanger tes impressions avec moi. (Sa voix
puissante fit place à un chuchotement horriblement
rauque.) Quand je pense que j’aurais pu te perdre
sans même te l’avoir dit, j’ai honte de moi, et je
doute de mériter quelque chose d’aussi précieux.
— Siena.
Il répéta son nom en soupirant et en la
serrant très fort contre lui. Elijah n’avait jamais été
si heureux que lorsqu’elle lui avait fait sa
déclaration d’amour. Tout le reste, les
récriminations et les lamentations, ne purent
entamer cette sensation. Il manqua de lui couper le
souffle en tentant de la serrer davantage.
— J’aurais cru que tu te serais rendu compte
que j’étais trop borné et bien trop prétentieux pour
mourir sans avoir eu la satisfaction de t’entendre
me dire de telles choses.
Il la fit éclater de rire, l’obligeant à le prendre
dans ses bras, et la serra encore plus fort contre lui,
précisément ce dont il avait besoin et ce qu’il
attendait d’elle.
— J’essayais d’avoir un moment sérieux et
tendre, mais je crois bien que tu en es incapable,
déclara-t-elle d’un ton exaspéré.
— J’étais tout ce qu’il y a de plus sérieux,
s’indigna-t-il, s’assurant de prendre un air grave.
(Siena éclata de nouveau de rire.) Mais il faut que je
te dise… (Il marqua une pause et prit un ton d’une
infinie tendresse.) Tu comptes énormément pour
moi, chuchota-t-il dans le creux de son cou. Tu es le
cœur qui bat dans ma poitrine, l’âme qui gouverne
mon esprit. Le souffle qui me maintient en vie et
qui te fascine tant, c’est la pureté de ton essence qui
s’écoule en moi et me submerge invariablement
jusqu’à ce que je ne puisse plus respirer tant j’ai
envie de toi. Tant j’ai besoin de toi.
Elle tenta de déglutir, mais avait la gorge
obstinément serrée. Il recommençait. Il la
surchargeait d’émotions, bien au-delà de ce qu’elle
était à même de supporter, ses yeux brûlants
débordant de ce trop-plein.
— Elijah, murmura-t-elle dans ses cheveux
dorés, ses larmes glissant sur la dentelle de mèches
qui lui tombait sur les joues tandis qu’elle
enfouissait son visage dans le creux de son cou. Je
t’aime. Je partagerai tes traditions de la même
manière que je partage ton cœur. C’est la déesse qui
t’a apporté à moi. Tes coutumes t’ont permis de
m’obtenir, et les miennes de t’avoir. Sans
l’association de nos croyances, nous n’aurions sans
doute jamais connu ces sentiments. Ni cet amour.
Bien sûr que je vais respecter tes croyances et tes
traditions. Il s’avère qu’elles ne sont pas très
différentes des miennes.
— Mouais, approuva-t-il, esquissant un
sourire en lui caressant tendrement les cheveux.
J’ai vraiment de la chance d’avoir une femme si
raisonnable, reconnut-il. Même si je dois avouer
que je pensais à une tradition en particulier.
— Dis-moi, le pressa-t-elle.
— Je pensais à la cérémonie des siddah et à
la responsabilité qui sera la mienne quand la fille de
Bella aura l’âge requis. (Il recula pourvoir son
visage.) Il faudra alors l’éduquer. Ce sera une enfant
très puissante douée de pouvoirs exceptionnels, si
notre prophétie s’accomplit. Ce sera une occasion
unique pour elle si on lui permet de partager notre
vie dans une cour où plusieurs cultures se côtoient.
Mais je renoncerai à mon rôle de siddah si ça te
dérange trop. Je comprends qu’il s’agit d’une
grande responsabilité. Même si, je le reconnais, je
serais très peiné de décevoir Bella et Jacob.
— Jamais je n’aurais songé à te demander
une chose pareille, s’emporta Siena. L’éducation des
enfants est une responsabilité que nos deux espèces
prennent très au sérieux. Elle a de la chance d’avoir
un mentor comme toi. Et encore plus de m’avoir,
moi !
Elle se mit à glousser quand il enfonça la
main dans sa chevelure pour la pincer et la punir de
son impertinence. Pour se faire pardonner, elle lui
caressa alors le dos avec ses mains brûlantes. Elle le
sentit pousser un profond soupir, et comprit qu’il
était aussi soulagé par son contact que par la
magnanimité de sa réponse. Il s’inquiétait
inutilement pour énormément de choses à la fois.
Le temps ferait son œuvre, et bien des problèmes se
régleraient. Il était épuisé par une bataille qui avait
fait de l’avenir un concept bien incertain ; elle
comprenait donc son inquiétude.
Elle avait aussi un remède contre cela.
Alors qu’il avait la tête pleine de questions et
de doutes, elle se mit à chuchoter dans sa langue
maternelle une douce litanie qui s’immisça
subtilement dans son esprit. Une mélopée douce et
imperceptible dans le vacarme de ses pensées, et
elle n’était même pas certaine qu’il connaisse cette
langue. Toutefois, s’il voulait qu’ils partagent leurs
traditions, en voilà une qu’elle était ravie de lui
apporter. D’ordinaire, on en chantait les paroles à
voix haute, mais Siena avait l’avantage de pouvoir
s’aider de la télépathie, ce qui lui permettait de
garder sa bouche disponible pour autre chose.
Elle se mit à lui effleurer le cou du bout des
lèvres, trouvant son pouls, s’y attardant un moment
car il battait au rythme de la vie qui s’écoulait en lui.
Puis elle ouvrit la bouche et lui lécha la carotide.
Elijah se concentra aussitôt sur ce point, oubliant
tout à l’exception de la caresse brûlante et soyeuse
le long de son artère. Un brasier s’alluma
immédiatement dans son esprit et se propagea dans
tout son être avant de s’installer dans le creux de
son ventre. Elle était à genoux entre ses cuisses, son
incroyable poitrine pressée contre son torse, et
faisait glisser ses mains jusqu’à son Jean.
Il sentit aussitôt la réaction qu’elle suscitait
immanquablement en lui. Il poussa un petit
gémissement de douleur quand elle commença à lui
mordiller le cou. Il eut l’impression de se faire
transpercer par un éclair de sensualité. Il
commença seulement alors à percevoir les paroles
de la litanie, dans un recoin de son esprit, dans la
langue maternelle de la reine, une langue qu’il avait
apprise, très, très longtemps auparavant, comme
tout guerrier judicieux se devait de le faire. Elle
avait la même cadence rythmique que le russe, mais
avec un caractère bien plus ancien, plus racé,
exactement à l’image des lycanthropes, avec ses
consonnes gutturales et ses roulements sensuels qui
la faisaient presque ressembler à une succession de
légers grondements.
— « Tu m’appartiens. Je t’appartiens. Mon
corps est le tien. Ton corps est le mien. Touche-moi.
Savoure-moi… »
Il poussa un puissant grognement, ces
paroles lui faisant à elles seules l’effet d’une torture,
mais Siena commença à faire glisser ses mains
jusqu’à son entrejambe, le caressant à travers son
jean soudain atrocement serré. Elle marqua une
pression sur la hampe brûlante qui remontait le
long de sa braguette, d’abord avec ses doigts, puis
avec la paume de ses mains. Elle lui mordilla de
nouveau le cou. Elle se mit à remuer avec
sensualité, pressant ses seins contre son torse, ses
tétons dressés sous sa robe.
Puis, en un clin d’œil, elle saisit son
débardeur et le lui remonta sur la poitrine, tout en
se redressant pour l’embrasser. Il se laissa faire,
s’emparant de sa bouche dans un baiser
langoureux. Elle le rendait fou, avec ses manières
agressives. Il avait l’impression que ses fantasmes
prenaient vie. Il la sentit parcourir les moindres
recoins de son esprit, cherchant à savoir ce qu’il
préférait, ce qui le mettait dans tous ses états. Elle
le débarrassa de son maillot et rompit leur baiser,
dirigeant ses lèvres droit vers sa gorge et son
sternum, puis vers son ventre, jusqu’à ce qu’elle se
retrouve à genoux et qu’une tempête de feu, de
désir et d’excitation se mette à ravager l’esprit du
démon.
Il était cramponné à sa chevelure, lui
massant le crâne avec une certaine ardeur. Il la
sentit sourire contre son ventre, comprenant qu’il
avait sauté à pieds joints dans son piège et qu’il lui
était désormais impossible de réfléchir. Elle le
poussa sur le lit, et se pencha au-dessus de lui. Elle
fit alors glisser ses mains sur ses flancs et
commença à suivre le contour de ses abdominaux
du bout de la langue. Il se crispa de désir. Il avait
l’impression d’être en fusion. Il tressaillit au contact
de ses dents, quand elle lui effleura le bas-ventre du
bout des lèvres.
Elle le déboutonna avec une grande adresse,
et il fut enfin libéré de son pantalon atrocement
trop serré, surgissant dans les mains impatientes de
la reine. En le prenant entre ses doigts, elle
l’entendit pousser un violent gémissement. Il était
dur et gorgé de désir. De désir pour elle. Et il était
impossible de décrire à quel point c’était excitant.
Quelle puissance. Mais il y avait mille façons
d’alimenter cette puissance, de la décupler.
Elle le caressa d’abord doucement, effleurant
du bout des doigts la peau soyeuse de son membre
de fer. Puis elle l’étreignit, le serrant dans ses deux
mains et remontant sur toute sa longueur. Le cri de
plaisir d’Elijah se répercuta contre le haut plafond.
Avant qu’il ait pu terminer de geindre, elle fit
soudain courir sa langue sur le bout sensible de son
sexe avant de l’accepter dans la chaleur de sa
bouche.
Il eut l’impression d’avoir été transpercé par
une lance. Un véritable brasier dans le ventre, il
était incapable de la moindre réaction. Sa bouche
était diaboliquement brûlante, un havre soyeux qui
se refermait sur lui à la perfection. Il sentit ses
coups de langue impétueux, devinant à son souffle
difficile qu’elle était excitée par sa saveur. Il savait
qu’elle allait avoir sa peau. Son cœur battait si vite
qu’il s’attendait à le voir jaillir de sa poitrine d’un
moment à l’autre. Elle était impitoyable, bien trop
impatiente et d’une curiosité incroyable. Il ne le
supporta plus.
Elle comprit la demande pressante qu’il
formula avec ses mains dans ses cheveux. Il la
souleva contre lui, mettant un terme à la délicieuse
exploration de son anatomie. Il l’attira jusqu’à ses
lèvres et l’embrassa si âprement qu’il lui coupa le
souffle. Puis il s’échappa de ses mains, et, une
seconde plus tard, elle se sentit à son tour
disparaître. Elle n’était plus que brise. Quand ils se
rematérialisèrent, ils étaient totalement nus, et
Elijah la plaquait contre le lit de tout son poids.
Lorsqu’elle remarqua le désir qui consumait son
regard émeraude, elle éclata de rire.
— Alors, comme ça, tu aimes me
tourmenter ?
Il s’agissait d’une menace évidente, soulignée
par un grondement viril et déterminé. Il lui dévora
la bouche d’une succession de baisers tout en la
caressant sauvagement. Il lui prit les seins dans les
mains, lui excitant les tétons jusqu’à ce qu’elle se
mette à crier dans sa bouche, s’arc-boutant contre
lui. Cela lui fit l’effet d’un puissant stimulant, et il
commença à sentir la brûlure de sa peau dorée et
l’excitation qui était en train de naître dans
l’entrecuisse de la reine. Il lui saisit les mains et les
écarta de lui. Il les plaqua contre le lit. Il ne lui
restait donc plus que sa bouche pour la torturer à
son tour, mais cela lui suffisait amplement.
Il rompit leur baiser et lui lécha la gorge et le
sternum. Il saisit aussitôt son téton gauche entre
ses dents, ses lèvres et sa langue, le suçotant avec
avidité jusqu’à ce qu’elle se mette à pousser ces
ronronnements de plaisirs qu’il aimait tant.
D’instinct, elle tenta de se libérer les mains, mais il
l’en empêcha. Quand il se tourna vers son autre
sein, elle poussa un cri. Il en lécha la pointe rose et
dorée, et elle perçut dans son esprit son intention
malicieuse. Soudain, une brise se leva dans la
chambre. Pas un vent quelconque, mais une brise
glaciale. Un courant d’air givrant se mit à souffler
sur le corps nu et humide de la reine, et celle-ci
poussa un cri strident en éprouvant cette sensation
sensuelle de chaud et froid. Quand la brise
s’estompa, Siena se mit à frissonner. Elle tremblait
de tout son être, et le démon prit un malin plaisir à
remplacer le froid par le feu, traçant un sillon
ardent jusqu’à son nombril, puis encore plus bas. Il
lui frôla le bas-ventre du bout des lèvres, puis tendit
la langue pour goûter à sa saveur.
Elle fit un bond, cambra les hanches, se
tendant vers cette caresse des plus soyeuses pour
qu’il recommence. Un brasier. Un incendie qui avait
pour origine ce point particulier se propagea dans
tout son corps. Il n’avait visiblement pas l’intention
de lui lâcher les mains, mais il changea de position,
et entrelaça ses doigts avec les siens. Elle était en
nage. Il se délecta de son parfum tout en continuant
à la tourmenter, l’amenant peu à peu à l’orgasme.
En attendant, elle était complètement tendue,
même ses jambes, qu’elle avait inconsciemment
jetées par-dessus ses épaules pour l’attirer contre
elle, puisqu’il refusait de lui libérer les mains. Il
l’excita inexorablement, savourant les petits cris de
désir qu’elle poussait.
— Je t’en prie ! Elijah ! s’exclama-t-elle,
implorant sa pitié.
Il lui lâcha soudain les mains et lui saisit les
hanches, la maintenant dans la position précise où
il la voulait. Il ne lui fallut que trois coups de langue
supplémentaires pour qu’elle s’embrase. Elle
poussa un puissant hurlement qui lui sembla sans
fin, tandis qu’il poursuivait son œuvre après qu’elle
eut franchi ce pic de plaisir. Il était impitoyable. Il
n’avait pas le choix. Ses soubresauts, ses cris et le
goût épicé de son plaisir lui faisaient l’effet d’une
drogue. Succombant à la pression du plaisir de
Siena et de son propre désir, il s’interrompit. C’était
la première fois qu’il se trouvait dans un tel état. Il
avait le sentiment d’héberger en lui un animal
enragé, prêt à bondir, exigeant qu’on lui donne
satisfaction.
Animé par un violent désir, il saisit sa
partenaire, à présent complètement relâchée, la tira
hors du lit et la porta avec ses muscles d’acier, lui
permettant à peine de poser les pieds à terre. Il ne
s’interrompit que lorsque ses mains heurtèrent le
mur de rondins, sa joue coincée sur la paroi lisse,
ses hanches plaquées contre les siennes, ses pieds
quittant le sol. Quand il la bloqua contre le mur, elle
se sentit submergée par son odeur brute et virile. Il
lui faisait l’impression d’être en titane contre ses
fesses, quand il se pencha pour lui embrasser
l’oreille.
— J’en ai envie depuis la première fois que je
t’ai vue, lui avoua-t-il d’un ton enflammé, son
souffle brûlant sur son oreille et son épaule. Tu
m’avais semblé si fière et si sûre de toi… (Il lui fit
basculer les hanches dans ses grandes mains, et se
glissa contre les replis de son intimité. Il semblait
sur le point de prendre feu, ce qui la fit sursauter.)
J’ai aussitôt compris que tu étais la femme la plus
sexy et la plus attirante que je verrais jamais. Tu
m’as excité, avec ton regard hautain, et je n’avais
plus qu’une envie : te prendre dans mes bras, te
plaquer contre un mur et…
Il s’enfonça violemment en elle, au cœur
même de ce paradis soyeux d’une chaleur intense et
d’une étroitesse inimaginable. Siena, déjà aux
portes du plaisir, eut aussitôt un orgasme, poussant
un cri retentissant en ressentant la férocité de son
désir. Il la sentit se convulser autour de lui, ses
muscles lui faisant l’effet d’être un étau, mettant sa
maîtrise de lui à rude épreuve. Il se délecta du
plaisir de sa compagne, mais il n’était pas près
d’abandonner si vite son fantasme. C’était elle qui
avait libéré la bête, et c’était à elle de la dompter. Il
n’y avait pas d’autre solution.
Il se mit à rugir intérieurement, comme une
tempête, un ouragan dévastateur qui détruirait tout
sur son passage. Et elle se trouvait précisément sur
son passage. Il pressa son torse contre son dos, lui
mordit l’épaule à pleines dents, lui maintenant les
hanches avec ses mains pour qu’il puisse s’extraire
de son intimité et y replonger avec une force
prodigieuse alimentée par un désir de plus en plus
dur. Siena le sentit se frayer un passage en elle,
palpitant et gorgé de convoitise. Chacun de ses
mouvements, chacune de ses pensées lui
semblaient érotiques. Parce que c’était elle, et qu’il
souffrait de son désir pour elle.
— La première fois que je t’ai vu, hoqueta-t-
elle quand il commença à lui imprimer un certain
rythme, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser des
questions. Tu étais si grand, et tes mains si
démesurées, que je voulais savoir ce que l’on
pouvait ressentir dans tes bras, contre toi, entre tes
jambes musclées…
Quand il finit par trouver son point sensible,
elle poussa un cri étouffé, et il comprit
instantanément ce qu’elle ressentait. Il accéléra
alors aussitôt le rythme de ses coups de reins. Elle
était désormais incapable de parler ou même de
réfléchir. Elle avait même du mal à tenir debout.
C’était Elijah qui commandait chacun de ses
mouvements, et elle lui obéissait avec une parfaite
maîtrise.
— Tu es si étroite, mon chaton…
Apparemment, il était lui aussi incapable de
parler, et même ses pensées n’étaient plus qu’un
long gémissement de plaisir. Elle se plongea dans
son esprit, dans le brouillard de son désir animal et
de sa domination presque sadique. Là, elle le
comprenait. Oh, ça, elle le comprenait très bien.
C’était primitif. Exclusif. Territorial. Elle lui
appartenait, et il allait faire en sorte qu’elle – et tout
le monde – le sache.
Il lui mordit alors violemment l’épaule. En
partie pour l’immobiliser, mais aussi pour lui laisser
une marque distinctive. Il n’avait semblait-il pas pu
s’en empêcher. Plus il allait et venait en elle, plus il
lui était difficile de contenir sa brutalité. Il accéléra
encore le rythme. Elle se mit à pousser des cris
d’extase, et il éprouva la force aveugle du plaisir
dans l’esprit et le corps de sa partenaire avant
même de le sentir monter en lui, implacable, alors
qu’elle tremblait de tout son être autour de lui. Il la
laissa faire, la tête penchée en arrière contre son
épaule, poussant des hurlements incroyables à le
rendre sourd, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus
résister. Il atteignit le point de non-retour, explosa
en elle comme une bombe dévastatrice, s’enfonçant
profondément et poussant un hurlement
diabolique, auquel répondit aussitôt un roulement
de tonnerre assourdissant.
Ils s’écroulèrent tous les deux par terre, en
sueur, les membres enchevêtrés, incapables de
bouger d’un millimètre. Ils étaient à bout de souffle,
et même Elijah avait du mal à réguler ses besoins en
oxygène. La reine avait mollement posé une main
sur son torse. Il la porta à ses lèvres et l’embrassa. Il
remarqua aussitôt l’énorme plaque rouge et les
ampoules. Il se redressa brusquement et s’empara
de son autre main. Elle était dans le même état.
Complètement désorienté, comme s’il venait
d’essuyer une puissante tempête, il se tourna vers
sa partenaire.
— Siena !
Il la serra contre lui. Où avait-il la tête ? Elle
venait tout juste de se rétablir et était encore
épuisée par le combat. Elle était à présent meurtrie,
contusionnée et couverte de cloques.
— Et tu m’as mordue aussi. N’oublie pas les
morsures, si tu veux que la liste soit complète.
Sa remarque sarcastique apaisa
instantanément son sentiment de culpabilité. Il
connaissait suffisamment ce petit ton pour
comprendre qu’elle allait très bien. Il eut presque
envie de la repousser et de la laisser se cogner la
tête.
Elle ouvrit brusquement de grands yeux.
— Tu n’oseras jamais !
— Ne me mets pas au défi ! lui rétorqua-t-il.
Merde, tu me files mal au crâne !
— Eh, il va falloir que tu apprennes à moins
t’inquiéter. Les bosses et les bleus, ça fait partie du
jeu, pour un Nocturne. (Pour le rassurer, elle
l’embrassa avec un certain enthousiasme.) C’est peu
de choses par rapport à la façon dont tu me mets
sens dessus dessous quand tu me fais l’amour
comme ça, murmura-t-elle, une étincelle de plaisir
dans son regard doré.
Il eut alors le cœur plus léger. Dans le même
mouvement, il se leva et la mit debout. Il l’attira
contre lui, et ils retombèrent tous les deux sur le lit.
Il roula par-dessus elle et la plaqua de tout son
poids contre le matelas. Il se pencha vers sa bouche
et l’embrassa jusqu’à ce que ses jolies joues
prennent une teinte rouge rosé.
— Avant le coucher du soleil, je suis
fermement décidé à me remémorer ce que tu
pensais de mes jambes musclées, lui promit-il d’une
voix suave, contre ses lèvres humides.
CHAPITRE 20
— Enfant de la nuit, qui marche dans la nuit,
bien-aimée de la nuit… nous te nommons.
Elijah s’approcha d’un pas et tendit les mains
vers Isabella, permettant à sa fille de se saisir d’un
de ses doigts. Legna l’imita.
— Nous te nommons Jacina, déclara Isabella
d’une voix puissante. Il s’agit de ton nom de
pouvoir, connu uniquement de nous quatre. Il nous
permettra de nous occuper de toi, de t’éduquer et
de faire de toi un exemple pour la nouvelle
génération.
— Je te nomme Leah, déclara à son tour
Jacob en effleurant délicatement le front de la
fillette. Il s’agit de ton nom d’usage, ma fille, et
nombreux sont ceux qui l’emploieront pour devenir
tes amis, tes professeurs, et, un jour, quand tu te
seras distinguée par ta grandeur, pour te faire
figurer dans l’histoire.
— Nous sommes tes siddah, psalmodièrent à
l’unisson Legna et Elijah. Nous assurerons ton
éducation, Jacina. Nous t’élèverons avec amour, te
formerons avec respect, et t’apporterons tous les
conseils dont tu auras besoin, selon les coutumes de
notre peuple. Nous t’aimerons toujours comme
notre propre fille, Leah.
— Bénie sois-tu par le destin, intervint
Elijah, le sourire jusqu’aux oreilles.
— C’est le premier enfant d’une nouvelle ère
pour un grand nombre d’entre nous.
Legna poussa un soupir de satisfaction et
étreignit chaleureusement les heureux parents.
— Et pas le dernier, approuva Isabella en
effleurant le ventre de Legna avec un sourire.
— Allons. Ma femme nous a préparé un
festin dans notre tradition, les pressa Elijah,
incitant le groupe à s’éloigner de l’autel érigé au
beau milieu de la forêt russe.
Il avait neigé, un peu plus tôt dans la
journée, et il faisait bien trop froid pour un
nourrisson, même chaudement emmitouflé contre
le sein de sa mère, pour s’éterniser plus longtemps.
— Une lycanthrope qui prépare un festin
pour des démons, ricana Jacob. Jamais je n’aurais
cru voir ça de mon vivant !
— Tu croyais bien qu’Elijah n’allait jamais se
marier, le taquina son épouse en donnant un petit
coup de coude au guerrier.
— Donnez-moi ma protégée avant que vous
la fassiez mourir de froid !
Elijah arracha Leah des bras de sa mère et
disparut dans le vent frais.
— Elijah ! s’écria Bella. Viens ici que je te
botte les fesses !
— Il va la pourrir, augura Legna.
— Je n’en doute pas une seconde, répondit
Bella d’un ton ironique.
Elijah se rematérialisa devant sa femme, le
nourrisson dans les bras. Siena avait revêtu une
tenue officielle et ressemblait à un lingot d’or, entre
sa petite robe de soie, son regard étincelant et son
teint lumineux.
— Notre protégée, je présume.
Elle l’accueillit chaleureusement, se levant de
son trône, son collier se mettant à scintiller à la
lueur des lampes à gaz quand elle s’approcha du
nouveau-né pour le toucher. Elle se mit sur la
pointe des pieds pour permettre à son époux de
l’embrasser avec la délicatesse qui, elle le savait, ne
cesserait jamais d’émerveiller les courtisans, qui ne
s’étaient d’ailleurs toujours pas habitués à voir leur
ancien ennemi aux côtés de leur reine.
— Votre Majesté, permettez-moi de vous
présenter Leah, la fille des exécuteurs.
— Bonjour, Leah, dit-elle doucement, le
regard pétillant de malice quand elle leva les yeux
vers son époux. Tu as l’air effroyablement normal
avec ce bébé dans les bras, mon cher époux.
— Que ça ne te donne pas des idées, mon
chat, la prévint-il en ricanant.
— Non, lui garantit-elle. (Puis elle effleura
délicatement le crâne couvert de fin duvet du
nourrisson.) Du moins… pas avant quelques mois.
Elijah se figea, et elle perçut l’onde de choc
qui le traversa. Elle pencha la tête en arrière et
éclata de rire si fort que, dans la salle, tous les
regards se tournèrent vers elle.
— J’ai dit « mois » ? Je voulais dire
« années », rectifia-t-elle, prise d’un tel fou rire que
les larmes lui montèrent aux yeux.
— Ce n’est pas drôle, gronda-t-il.
Ne tenant aucun compte de sa remarque, elle
s’éloigna de lui pour aller accueillir des invités
démons qui venaient d’arriver en les serrant dans
ses bras et en les embrassant solennellement sur les
joues.
— Venez, soyez les bienvenus. Mon peuple et
moi vous saluons chaleureusement, annonça-t-elle
d’une voix puissante, indiquant le gigantesque
banquet, les bras grands ouverts. Fêtons dignement
l’attribution du nom de cette magnifique enfant. Et
fêtons notre avenir, car, aussi certain que le nom de
cette petite ne changera jamais, notre avenir ne sera
plus jamais le même.
Après avoir suivi du regard l’hôtesse royale et
l’avoir toisée de la tête aux pieds, Elijah ferma les
yeux et s’immisça dans son esprit avec douceur, de
sorte qu’elle comprenne bien qu’il continuerait à
l’aimer chaque jour un peu plus.
Quand il rouvrit ses yeux vert clair, Siena se
tourna vers lui. Elle lui adressa un sourire en
portant distraitement la main à son collier.
— Moi aussi, je t’aime, guerrier, chuchota-t-
elle dans son esprit. Peut-être plus qu’on ne le
saura jamais.
— Je le saurai, rétorqua-t-il. Je le saurai
toujours.