Le Clan des Nocturnes :
Tome 1 : Jacob
Jacquelyn Frank
Les puissants et fiers démons n’ont qu’une faiblesse : la violence
du désir qui les assaille les soirs de pleine lune. Leur incapacité à se
contrôler a mené leur roi à leur interdire tout contact avec les
humains. Et c’est à Jacob de faire respecter cette loi. Mais lorsque
l’inébranlable exécuteur sauve la vie d’Isabella, il est impuissant face
aux sentiments que la jeune femme éveille en lui. Jacob transgressera-
t-il l’interdit au nom de l’amour ?
Milady Sept 2012
À Laura,
ma correctrice, mon éditrice, ma « supportrice », ma critique qui
m’épargne le ridicule, mon admiratrice la plus loyale et l’une de mes
meilleures amies.
À Tanya,
qui a cru en moi tout autant que Laura et de la même manière.
Dieu bénisse Internet !
Et…
à Pat,
qui m’a offert ma toute première machine à écrire
et m’a permis de gagner ma croûte
à l’âge précoce de treize ans.
J’ai fini par y arriver !
Je remercie tout particulièrement :
Kate, Robin, Sulay et Diana.
Merci pour tout, et notamment d’avoir supporté
toutes mes… excentricités !
Sans oublier, bien sûr, Lori Foster
et les nombreux auteurs qui l’ont aidée à organiser
l’imparable concours qui a changé ma vie !
Un grand merci pour m’avoir permis de réaliser mon
rêve en étant publiée !
CHAPITRE PREMIER
Il serait si facile de leur faire du mal.
D’en haut, il les observait de ses yeux noirs perçants tandis qu’ils
longeaient le trottoir plongé dans l’obscurité. L’homme était si absorbé
par son badinage avec sa compagne qu’il serait bien incapable de la
protéger si d’aventure ils se trouvaient surpris par un danger quelconque.
Et s’il tombait sur eux de sa présente hauteur ?
Dans ce cas-là, cependant, « surpris » ne serait pas le qualificatif
adéquat. La possibilité de se défendre ? Débat inutile. Sauf à vouloir
perdre son temps. Un humain contre une créature de son sang ?
Jacob l’exécuteur se fendit d’un rire sardonique.
La femme aux cheveux roux avait bien mal choisi, d’après lui. Aucun
homme respectable n’aurait encouragé sa partenaire à sortir en une si
funeste nuit. Tous présages mystiques mis à part, ce quartier était
malfamé, ce n’était un secret pour personne. Des ombres inquiétantes se
dessinaient, augurant des menaces imperceptibles aux simples humains
tandis que les nuages voilaient l’inconstante lueur de la lune.
Le couple passa en dessous de lui, sans même le remarquer.
Ni lui, ni l’autre, d’ailleurs.
Jacob pencha la tête, et étudia avec attention les mouvements
lointains de ce dernier. Même si cette ville de verre et de béton créée par
l’homme avait tendance à engourdir les sens exceptionnels de l’exécuteur,
il parvenait à suivre l’avancée de l’individu sans difficulté. Le jeune
démon, moins expérimenté, se montrait imprudent, toute sa
concentration était dirigée sur sa cible.
La femelle humaine.
Jacob reconnut la faim qui tenaillait son congénère, il la sentit
tourbillonner en lui, oppressante et poignante, empreinte d’un désir
effréné. Ce dernier, Kane de son prénom, oscillait entre forme éthérée et
solide à mesure qu’il s’approchait de la femme rousse. Guidé par sa seule
obsession, il agissait avec une détermination qui ne lui ressemblait pas. Il
ignorait que l’exécuteur l’avait poursuivi, et l’attendait à présent de pied
ferme.
Kane apparut brusquement sur le pavé en contrebas dans un nuage
de fumée trouble aux effluves caractéristiques de soufre. Il se tenait à
plusieurs mètres du couple qui ne se doutait de rien, sa téléportation étant
passée complètement inaperçue malgré son manque de discrétion.
Jacob patienta, la tension crispait ses muscles de plus en plus. Même
s’il brûlait d’intervenir, il devait laisser l’autre aller jusqu’au bout. Alors
seulement posséderait-il un motif valable pour l’appréhender en vertu des
lois de son peuple. Dans l’intervalle, il pria le destin que Kane recouvre
ses esprits et rebrousse chemin.
Après lui avoir offert une chance de changer d’avis, Jacob s’assit,
immobile comme une statue, et regarda Kane s’engager sur la voie que le
couple venait de parcourir. Quand, pour s’approcher davantage de sa
proie, il passa sous l’exécuteur juché sur son perchoir, Jacob se propulsa
dans les airs avec légèreté pour se poser sur le réverbère quelques mètres
plus loin. Il ne produisit aucun son lorsque ses pieds touchèrent le métal
froid ni le moindre bruissement de vêtements quand il s’agenouilla, à
nouveau en parfait équilibre. Seule la lumière vacillante aurait pu trahir
sa présence. Il lui suffit d’un instant pour y remédier sans éveiller les
soupçons des individus en bas, même si en vérité l’ampoule continuait de
clignoter avec agacement comme pour manifester son désaccord.
Il dissimula aussi ses pensées derrière le camouflage qu’il projetait.
S’il s’en abstenait, Kane, même en proie à ses plus bas instincts, le
détecterait. Pourtant, un murmure dans le tréfonds de son esprit priait
l’exécuteur en lui de commettre une erreur, juste une fois, rien que pour
cette fois. Une toute petite erreur, et Kane, qui t’est si cher, te flairera
corps et âme. Laisse-lui la chance que tu as refusée à tant d’autres.
Personne ne saurait jamais ce que Jacob sacrifia pour faire taire ce
chuchotement insidieux. Peu importait la supplique de la voix, il ne
pouvait renier son devoir.
Alors, il se contenta de regarder Kane jeter son dévolu sur le couple
vulnérable. Soudain, l’homme se retourna et s’éloigna de la femme,
l’abandonnant sans raison, et sans même en avoir conscience. La
rouquine fit demi-tour, et se retrouva face au démon qui approchait. Elle
était magnifique, remarqua Jacob quand le lampadaire l’éclaira, grande et
voluptueuse, avec de jolies boucles auburn qui lui tombaient dans le dos.
Il comprenait pourquoi Kane avait été attiré par elle. L’exécuteur en lui
avait beau désapprouver la situation, Jacob, d’ordinaire implacable,
esquissa un sourire narquois.
Kane s’avança vers elle d’un pas nonchalant, ne doutant pas de son
emprise, et tendit la main pour lui toucher le visage. Jacob discernait la
fascination dans les yeux de la jeune femme, la manipulation de son esprit
qui la rendait soumise et docile la poussait à tourner la joue pour profiter
de cette caresse affectueuse.
La tendresse était un leurre. Ce qui commençait avec raffinement ne
pouvait se terminer de la même manière. Cela faisait partie de leur nature
profonde, et c’était inévitable. Voilà pourquoi il ne pouvait accorder à
Kane davantage de mises en garde. Il lui en avait déjà adressé des
centaines… non… des milliers.
Jacob en avait assez vu.
Il bondit dans les airs avec délicatesse, réalisant un élégant salto
arrière pour atterrir sans un bruit derrière la femme. Il dissipa son
camouflage si brusquement que Kane en eut le souffle coupé. Il se figea
quand il aperçut Jacob, et l’aîné devina sans peine les pensées du jeune
démon.
L’exécuteur était venu pour le punir.
Cela suffit à effrayer Kane qui déglutit avec appréhension. Il ôta
aussitôt la main de la joue de la rousse comme s’il avait été brûlé, et
détourna son attention d’elle. Elle cligna des yeux, se rendant soudain
compte qu’elle se trouvait coincée entre deux inconnus et ignorait
comment elle s’était retrouvée là.
— Prends possession de son esprit, Kane. N’aggrave pas les choses en
la terrorisant.
Kane obéit sur-le-champ, et la jeune femme se détendit, ébauchant
un sourire comme si elle partageait la douce compagnie de vieux amis, à
présent complètement apaisée.
— Jacob, que fais-tu donc dehors par une nuit pareille ?
Ce dernier resta de marbre malgré la boutade de Kane ou ses
tentatives pour sauver la face avec des plaisanteries. L’exécuteur savait
déjà que l’autre mâle n’avait pas un mauvais fond. Kane manquait encore
d’entraînement et, vu les conditions de la nuit, il lui était facile de se
laisser fourvoyer par sa nature triviale.
Cela ne changeait rien aux faits. Kane s’était fait prendre la main
dans le sac. Guidé par son instinct, il essayait, et c’était compréhensible,
de négocier pour échapper au châtiment imminent. Il tenterait d’abord
l’humour et continuerait en usant de tous les subterfuges dont il pouvait
disposer.
— Tu sais pourquoi je suis là, répondit l’exécuteur tuant dans l’œuf
les efforts de justification de Kane d’un ton glacial et discipliné pour
l’avertir de ne pas tester ses limites.
— Peut-être bien, lui concéda Kane, qui baissa ses yeux bleu profond
tandis qu’il enfonçait les mains dans ses poches. Je n’aurais rien fait du
tout. J’étais juste… agité.
— Je vois. Et donc tu as voulu séduire cette femme pour apaiser ton
agitation ? s’enquit Jacob sans ambages en croisant les bras.
Tout dans son comportement évoquait le parent en train de
réprimander un enfant turbulent. Cela aurait pu l’amuser vu que Kane
allait bientôt fêter ses cent ans, mais le sujet était beaucoup trop grave.
— Je ne lui aurais fait aucun mal, s’indigna Kane.
Jacob comprit que le démon croyait vraiment à la véracité de ses
paroles.
— Ah non ? rétorqua-t-il. Que comptais-tu lui faire au juste ? Lui
demander poliment si tu pouvais assouvir tes pulsions sauvages sur elle ?
Tu peux me dire comment on appelle ça ?
Kane se borna à garder le silence. L’exécuteur avait deviné ses
intentions dès l’instant où il avait décidé de traquer une proie, il le savait.
Protester ou nier ne ferait qu’aggraver la situation. De plus, la preuve
accablante de sa transgression se trouvait devant eux.
L’espace d’une seconde brève et passionnée, les nombreuses images
illustrant des péchés plus graves fourmillèrent dans l’esprit de Kane. Il
réprima un frémissement de concupiscence, les yeux baissés avec
convoitise sur la femme qui se tenait devant lui, belle et sereine. Si
seulement l’exaspérante perfection de Jacob lui avait fait défaut pour une
fois et qu’il était arrivé une demi-heure plus tard…
— Kane, les temps sont difficiles pour notre peuple. Tu risques de
céder à ces pulsions bestiales comme n’importe quel autre démon, déclara
l’exécuteur d’un ton résolument implacable, comme s’il était capable de
sonder l’esprit de Kane. Il te reste à peine deux ans avant de devenir
adulte. Je n’en reviens pas de devoir te poursuivre comme un jeune
néophyte. Pense à ce que je pourrais être en train d’accomplir si je ne me
trouvais pas ici à te sauver de toi-même.
Le visage buriné de Kane s’empourpra de honte sous l’effet des
paroles incisives de Jacob. Cette réaction soulagea l’exécuteur. Elle lui
indiquait que la conscience de Kane opérait de nouveau, il recouvrait peu
à peu son sens moral d’ordinaire aiguisé.
— Je suis désolé, Jacob, vraiment, finit-il par dire, cette fois avec
sincérité, et sans user de stratagème pour désarmer l’exécuteur.
Jacob ne douta pas de sa franchise, car le démon cessa enfin de
dévorer la rouquine des yeux comme si elle était destinée à lui être servie
sur un plateau d’argent.
Alors que la vigoureuse présence de l’exécuteur stabilisait ses
principes, Kane se rendit compte qu’il avait mis Jacob dans une position
intenable, d’une façon qui pouvait à jamais entacher leur relation.
Tourmenté par un vif remords, il sentit sa gorge se serrer.
Ce sentiment était aussi écrasant que la peur qui le taraudait. Il avait
violé leur loi la plus sacrée, un acte pour lequel il existait une punition, un
châtiment à cause duquel une espèce entière retenait son souffle et fuyait
à reculons chaque fois que l’exécuteur arrivait dans les parages. Kane
comprit soudain la pesante situation de Jacob et le regret lui transperça la
poitrine.
— Tu vas retrouver son ami et t’assurer que cette femme regagne son
domicile, saine et sauve. Veille à ce qu’elle ne se souvienne pas de ta
mauvaise conduite, ordonna Jacob avec douceur, le regard braqué sur le
visage de Kane en proie au tumulte de ses émotions. Puis, tu rentreras à la
maison. Ta pénitence viendra plus tard.
— Mais je n’ai rien fait ! protesta Kane, un léger sursaut d’inéluctable
peur renforçant son objection.
— Ce n’était qu’une question de temps, Kane. Ne rends pas les choses
plus difficiles en te berçant d’illusions. Tu n’y gagneras rien, si ce n’est de
te convaincre que je suis le méchant pour qui on adore me faire passer. Tu
ne ferais que nous blesser tous les deux.
Kane se rendit compte qu’il disait vrai, et n’en éprouva que plus de
culpabilité. Il soupira d’un air résolu, ferma les yeux et se concentra
pendant une longue seconde. Quelques instants plus tard, le compagnon
de la rousse remonta la rue à grandes enjambées, un sourire aux lèvres, et
l’appela.
— Te voilà ! Où étais-tu passée ? J’ai tourné à l’angle, et soudain tu
avais disparu !
— Je suis désolée. Quelque chose a attiré mon attention, et je n’ai pas
remarqué que tu étais parti, Charlie.
Ce dernier enlaça le bras de son amie et, sans soupçonner la présence
des deux démons à quelques pas, l’entraîna au loin.
— Bien.
Jacob félicita Kane. C’était simple et direct. Plus il grandissait, plus le
jeune démon gagnait en efficacité.
Kane soupira, il paraissait effondré.
— Elle est si belle. Tu as vu ce sourire ? Je n’avais qu’une envie, le
contempler. Je ne pensais qu’à ça quand…
Kane jeta un coup d’œil à l’exécuteur et rougit. Jacob se doutait bien
que ce sourire n’avait pas été son unique motivation.
— Jamais je n’aurais pensé que ça puisse m’arriver, Jacob. Je te le
jure !
— Je te crois.
Jacob hésita un instant, montrant pour la première fois que
l’intervention avait été un déchirement pour lui, même s’il s’évertuait à
prouver le contraire.
— Ne t’en fais pas, Kane. Je connais ton cœur. Je sais que combattre
cette malédiction représente un dur défi. Maintenant, reprit-il de retour
dans son rôle d’exécuteur, rentre à la maison, s’il te plaît. Abram t’attend.
Cette fois, Kane réprima la peur qui grondait en lui. Il le fit pour
Jacob, conscient que cela l’affectait au plus haut point, même si les
pensées bien protégées de l’aîné lui étaient hermétiques.
— Tu accomplis ton devoir sans traitement de faveur. Je le
comprends, Jacob.
Kane le salua d’un petit hochement de tête. Il balaya les alentours du
regard pour s’assurer que personne ne les observait, puis disparut dans
une explosion de fumée et de soufre tandis qu’il se téléportait à des
kilomètres de là.
Jacob resta un long moment sur le trottoir, les sens en éveil, jusqu’à
ce qu’il soit convaincu que Kane retournait vraiment chez lui. Il était déjà
arrivé qu’un démon essaie de s’enfuir pour se cacher par crainte du
châtiment. Cependant, Kane se trouvait sur la bonne voie, à plus d’un
titre, de nouveau.
Jacob fit volte-face et jeta un coup d’œil à la rue que le couple venait
de remonter. Le manque d’instinct de conservation des humains n’avait
de cesse de l’étonner. Malgré les progrès de leur civilisation et de leurs
technologies, ils avaient perdu un élément crucial en renonçant à leurs
intuitions animales. Cette femme ignorerait à jamais qu’elle avait échappé
à la mort de peu. Aucun mortel ne souhaiterait croiser un démon en
perdition sous la lune maudite.
Jacob se libéra de l’emprise de la gravité et s’éleva dans une brise
légère. Son corps élancé et athlétique transperça la nuit comme une lame
superbement affûtée. Il survola les hauts immeubles, sur son passage les
lumières aux fenêtres de certains étages clignotèrent en signe de
protestation. Il traversa le clair ciel nocturne comme un éclair.
Là, Jacob hésita. Il s’arrêta pour étudier l’étincelant astre croissant
d’un air perplexe dont il ne pouvait se défaire. Cela se passait toujours
ainsi aux alentours des pleines lunes de Beltane au printemps et de
Samhain en automne. Ces fêtes, sacrées pour les démons, constituaient
également le fondement de leur malédiction. L’agitation qui les frappait
ne cesserait de s’accroître au fil de la semaine pour atteindre son apogée à
la pleine lune. Le nombre de néophytes et d’adultes s’écartant du droit
chemin augmenterait encore. Même les aînés devaient s’attendre à voir
leur sang-froid ébranlé par une cruelle tentation.
Jacob avait été choisi comme exécuteur pour une bonne raison. Sa
retenue était sans commune mesure. Cette folie était susceptible de
toucher le roi des démons plus que lui, ce qui n’était pas peu dire : en
quatre siècles Jacob n’avait jamais été appelé à surveiller Noah, leur
monarque, de près.
Jacob en était reconnaissant. Il préférait ne pas avoir à affronter
Noah. Ce dernier n’avait pas gagné son trône par la seule filiation, comme
c’était le cas des souverains humains. La supériorité de ses pouvoirs et son
talent de meneur lui avaient valu sa position.
Tandis que Jacob fendait les airs, il se mit à réfléchir. Etait-il plus
difficile d’être l’exécuteur ou celui chargé d’élire ce dernier ? Lorsque
Noah avait effectué son choix, le roi avait été forcé de reconnaître qu’il
pouvait lui aussi, un jour, se trouver face à face avec Jacob.
C’était un dirigeant courageux, capable de prendre les meilleures
décisions tout en sachant qu’il pourrait le regretter un jour.
Noah leva les yeux de son livre. Le tourbillon d’énergie signalant
l’approche de Jacob l’avait atteint bien avant qu’il s’engouffre dans la
pièce par une haute fenêtre sous la forme d’une douce pluie de poussière.
Le roi démon comprit que Jacob l’avait autorisé à flairer son arrivée,
comme il le faisait toujours, en signe de respect. S’il l’avait souhaité,
l’exécuteur aurait pu dissimuler sa présence jusqu’à ce qu’il reprenne son
apparence habituelle, comme c’était le cas en cet instant même.
Noah observa l’autre aîné, qui flottait à présent au-dessus du sol sous
forme solide. Jacob accepta d’obéir de nouveau aux lois de la gravité, et se
posa avec la grâce et la souplesse qui caractérisaient tous ses
mouvements.
Le roi se rassit, son imposante stature remplissait le cadre en chêne
de son fauteuil à haut dossier. Le gabarit de Jacob seyait à son pouvoir
tout en agilité et célérité, mais Noah possédait une carrure et une
musculature plus puissantes. Cela se voyait à la coupe ajustée de son
pantalon et à la chemise en soie taillée spécialement pour ses larges
épaules. Ce qui n’empêchait pas Noah d’être élégant. Il suffisait de le
regarder. Chaussé de fines bottes noires, il croisa la cheville sur le genou
opposé, et resta assis en silence pendant quelques secondes, étudiant avec
soin l’exécuteur.
— J’en déduis que tu as retrouvé ton plus jeune frère avant qu’il ne
provoque de catastrophe ?
— Évidemment, répliqua Jacob d’un ton sec, rayant aussitôt le
jugement de Kane de la liste des sujets dont il voulait bien discuter à cet
instant.
Noah reçut le message, et accepta ces conditions avec courtoisie. Il
examina Jacob qui s’avança pour se servir un verre, s’arrêta et en renifla
le contenu avant de lui jeter un coup d’œil interrogateur.
— Du lait, répondit Noah.
— Je m’en doute, rétorqua Jacob avec impatience. Mais de quoi ?
— De vache. Importé du Canada, non pasteurisé et non traité.
— Hmm. Je m’attendais à mieux sur ta table, Noah.
— Les enfants étaient là. Quelque chose de mieux aurait été trop fort
pour eux. Ils auraient bu jusqu’à l’ivresse, et tu te serais retrouvé à traquer
les six trublions soûls de ma sœur. Tu te souviens comme elle nous en
faisait voir de toutes les couleurs à leur âge ? Imagine un peu l’audace de
ses rejetons !
A cette pensée, Jacob afficha un large sourire, porta le verre à ses
lèvres et prit une petite gorgée. Jugeant le lait assez rafraîchissant, il en
avala la moitié.
— Ta cadette Hannah, se rappela-t-il, était une semeuse de troubles
dès le berceau. Crois-moi, je ne risque pas de tourner le dos aux membres
de ta famille de sitôt.
D’un geste désinvolte, il leva son verre en direction du roi.
— J’exclus, bien entendu, Legna de cette particularité génétique
tristement célèbre, ajouta Jacob.
— Bien entendu, répliqua Noah.
— Alors, comment vont les enfants ? Ta sœur doit avoir un mal fou à
essayer de les contrôler tous étant donné les circonstances, releva Jacob.
Il regarda en l’air par habitude, indiquant la lune qu’aucun d’eux ne
pouvait voir.
— Pourquoi Hannah les a amenés ici, d’après toi ? Elle comptait, je
pense, sur la sinistre présence de leur royal oncle pour les maîtriser.
Noah se massa la nuque.
— Ton aide m’aurait été précieuse. Imagine comme ils auraient été
sages si l’exécuteur en personne avait franchi le seuil de cette porte.
Jacob savait que Noah le taquinait, mais cela ne l’amusait pas
vraiment. L’exécuteur, dans le monde des démons, jouait le rôle du
croque-mitaine, bien utile aux mères pour obliger les bambins à se tenir à
carreau. C’était un mal nécessaire, vu les bêtises terribles dont les plus
jeunes étaient capables. Pour autant, cette situation n’enchantait guère
Jacob. En fait, cela le contraignait à mener une existence assez solitaire.
Ces enfants démons grandissaient, devenaient des adultes, puis des aînés,
mais leur peur de l’exécuteur ne disparaissait jamais vraiment.
En fin de compte, cela lui facilitait le travail, et représentait un sacré
avantage. Sa seule apparence suffisait à terroriser les plus courageux, ce
qui réduisait considérablement les passages à l’acte musclés. Le
stratagème avait même si bien fonctionné avec son frère que cela le
surprenait. Kane affirmait à qui voulait l’entendre que l’exécuteur ne
l’intimidait pas, ce dernier l’ayant élevé. À l’évidence, c’était faux, et Jacob
ne savait pas trop comment le prendre. Certes, il s’estimait heureux de
n’avoir pas eu à affronter son petit frère, mais se réjouissait-il que son
cadet le craigne tout autant que les autres ?
— Eh bien ? As-tu appris quelque chose d’utile ?
Jacob désigna le grand volume poussiéreux qui trônait, entrouvert,
sur la table.
— Je ne dirais pas ça.
Le roi s’arrêta un instant, ses yeux plissés rivés sur Jacob. Ses iris
gris-jade, si pâles comparés à son teint de bronze, semblaient étinceler à
la lumière du feu. L’examen attentif de Noah indiquait que l’habile
changement de sujet ne lui avait pas échappé.
— Même si notre culture et nos traditions demeurent archaïques, ces
livres prouvent à quel point nous nous sommes modernisés. J’ai
l’impression de lire une langue étrangère.
— Une langue est vivante. En tant qu’érudit, tu dois sans doute
apprécier que même un langage aussi ancien que le nôtre évolue au fil du
temps.
— Eh bien, ça ne m’aide pas beaucoup pour le moment. Nous nous
trouvons au cœur d’une crise sans précédent, et j’ai le sentiment de
m’éloigner de la solution un peu plus chaque jour.
— Dans ce cas, il faudra maintenir le cap, comme on l’a toujours fait,
répondit Jacob avec douceur, d’un ton rassurant destiné à calmer
l’agacement et la frustration de son roi.
Noah était dix fois plus réputé pour son tempérament sanguin que
Hannah, même si, d’ordinaire, il témoignait aussi d’une maîtrise dix fois
supérieure, car il croyait dur comme fer qu’un individu incapable de
dominer ses émotions n’était pas en mesure de diriger les siens.
— J’en ai affronté des épreuves, et persévéré malgré tout, Noah. Nul
ne sera blessé ou ne pourra nuire à autrui tant que je vivrai.
— Mais cela devient de plus en plus difficile, non ?
Noah leva des yeux sévères et croisa le regard de Jacob.
— Chaque année, je te vois t’atteler à cette tâche accablante avec un
peu moins d’envie. Chaque année, je vois davantage d’aînés, parmi les
plus talentueux, perdre leur sang-froid comme s’ils avaient de nouveau un
siècle. Dis-moi que je me trompe.
— Je ne peux pas, répondit Jacob dans un long soupir tandis qu’il
passait une main dans ses épais cheveux bruns. Noah, j’ai dû juger Gideon
il y a à peine dix ans. Parmi la poignée de démons que je croyais
imperméables à cette folie, Gideon l’Ancien occupait la première place.
Gideon !
Jacob secoua la tête, muet sous l’effet des émotions déplaisantes que
ravivaient les souvenirs glaçants de cette effroyable rencontre.
— Et il en souffre encore. Gideon n’a pas quitté sa forteresse depuis
huit ans.
— Et il ne risque pas de la quitter tant que la situation ne fera
qu’empirer.
Jacob fronça les sourcils, l’air grave, et s’affala dans un fauteuil face à
Noah.
— Son siège à la table du Conseil prend la poussière et nous laisse…
comme amputés.
Noah se rendait bien compte de la profonde angoisse de Jacob, mais
refusait qu’il s’y complaise.
— Cela vaut mieux pour le moment, souligna le monarque. Je ne
pense pas que tu te réjouisses à l’idée de devoir l’entraver à nouveau.
— Non. En effet. Mais se cloîtrer on ne sait où est la pire des
solutions, ça, j’en suis sûr. Tôt ou tard, ce choix nous conduira, Gideon et
moi, à un conflit dévastateur.
Le roi ne manqua pas de remarquer l’amertume dans la voix de
Jacob. Jusqu’à présent, Noah n’avait pas connu d’homme plus
responsable, plus loyal et plus vertueux que l’exécuteur. Seule la mort
pouvait l’amener à renoncer. Il continuerait d’exercer son métier jusqu’à
son dernier souffle.
Mais quelque chose tracassait Jacob depuis un moment déjà. Année
après année, il se trouvait contraint de mettre au pas les aînés qu’il
respectait le plus alors qu’ils succombaient l’un après l’autre à cette folie
passagère. À l’évidence, cela accablait l’âme et l’esprit de l’exécuteur.
Le pire, supposait Noah, avait été cette fameuse confrontation avec
Gideon. Jadis, Jacob avait été le seul démon en mesure de se considérer
comme l’ami du grand Ancien. Et il l’était resté jusqu’à ce que l’exécuteur
ait été obligé de choisir entre cette amitié et le respect de la loi. En réalité,
il n’avait pas vraiment été question de choix. Pas pour Jacob. La loi faisait
office de fluide vital pour lui. Un exécuteur dévoué à sa fonction et
conscient de ses obligations comme l’était Jacob se détruirait
psychologiquement s’il la défiait.
Noah savait que si lui-même perdait le contrôle de ses facultés lors
de ces pleines lunes sacrées et que Jacob devait le ramener dans le droit
chemin comme un gamin rétif, il devrait se faire violence pour ne pas en
vouloir à l’exécuteur. Certes, cela serait pour son bien, celui de tous ses
sujets, et sans conteste celui des humains sans défense avec qui ils
coexistaient, mais la caste des aînés avait sa fierté, et Noah n’échappait
pas à la règle. Succomber à la faiblesse était répréhensible en soi, mais
que Jacob en soit témoin était bien pire. Et subir le châtiment brutal de
l’exécuteur, comme l’exigeait la loi, était insupportable.
Noah n’enviait pas du tout la position de Jacob.
À cet instant précis, celui qui occupait les pensées inquiètes du roi se
redressa, et inclina sa tête maussade sur le côté, son expression
légèrement détendue se crispant aussitôt. Noah eut la chair de poule
lorsque les pouvoirs sensoriels de son ami emplirent l’espace. Chaque
démon possédait un talent particulier qu’il exerçait à la perfection, et les
instincts de chasseur de Jacob figuraient parmi ses dons les plus
remarquables.
— Myrrh-Ann arrive, dit Jacob qui posa son verre sur le bureau de
Noah avant de se lever. Elle est très agitée.
À ce moment-là, les deux grandes portes au bout de la salle
s’ouvrirent avec fracas. Un tourbillon de poussière noire et de vent
s’engouffra dans la pièce et fonça vers les deux hommes. Il cessa
brusquement de tournoyer pour endosser les traits d’une femme
magnifique aux doux cheveux blancs comme des nuages d’argent, ses
yeux d’ordinaire bleus presque obscurcis par de larges pupilles noires qui
reflétaient une terreur indicible.
— Noah ! haleta-t-elle.
Elle tendit les mains vers le roi, à tâtons, car le violent courant d’air
causé par son entrée avait fait vaciller toutes les flammes allumées.
— Il a été capturé ! Il faut que tu m’aides ! Je ne peux pas le perdre !
Il est tout pour moi !
— Calme-toi, la rassura Noah avec douceur, contournant son bureau
pour lui offrir le réconfort de ses bras. Tranquillise-toi, Myrrh-Ann,
reprit-il tout bas. Si je comprends bien, il s’agit de Saul ?
— C’était horrible ! sanglota la jeune femme, s’agrippant à la chemise
de Noah. Il s’est volatilisé sous mes doigts ! Noah, tu dois nous venir en
aide !
Les deux hommes se figèrent, échangeant un coup d’œil au-dessus de
la tête étincelante de Myrrh-Ann. Ils n’avaient pas besoin de parler pour
deviner leurs pensées respectives, sentir la soudaine panique qui s’était
emparée de l’un comme de l’autre.
— Qu’entends-tu par « volatilisé » ? demanda Jacob.
— Je veux dire qu’il a été invoqué ! Emprisonné ! s’écria Myrrh-Ann,
virevoltant sur elle-même malgré l’étreinte de Noah, pour foudroyer
l’exécuteur d’un regard empli d’effroi et de rage. Il était à mes côtés, il me
caressait, berçait l’enfant que je porte en moi.
Elle posa les mains sur son ventre rond par automatisme, comme si
elle craignait qu’on le lui retire aussi.
— Et l’instant d’après, son visage se tordait de douleur en proie à une
torture inimaginable. O destinée miséricordieuse ! Il a commencé à se
désintégrer, par les pieds d’abord, dans un tourbillon de fumée âcre et
fétide comme je n’en avais jamais senti.
Elle se tourna de nouveau vers le roi et se cramponna à sa chemise
de soie, rongée par le désespoir, ses ongles entaillant l’étoffe.
— Il hurlait ! Oh, Noah, un cri déchirant !
— Myrrh-Ann, assieds-toi, je t’en prie, dit Noah avec douceur afin de
l’apaiser. Il faut que tu te calmes si tu ne veux pas faire une fausse couche.
Tu as eu raison de venir nous trouver. Jacob et moi découvrirons de quoi
il retourne.
— Mais s’il a été capturé…
Un violent frisson parcourut la jeune femme des pieds à la tête.
— Noah, comment est-ce possible ? Pourquoi ? Pourquoi mon Saul ?
Myrrh-Ann baissa la voix et, le souffle court, se mit à murmurer un
flot de paroles paniquées. Les deux autres éprouvaient des difficultés à
suivre toutes les implications de ses pensées tourmentées tandis qu’elle
divaguait.
Était-ce possible ? La dernière invocation remontait à près d’un
siècle. Myrrh-Ann se trompait peut-être. Jadis, les démons avaient frôlé
l’extinction à cause de cet ignoble acte d’aliénation. Ils le devaient au
mauvais tour d’un sorcier, à un sortilège de magie noire qui avait peu à
peu disparu avec l’avènement du christianisme, de la science et de la
technologie. Avec l’éradication de ces formes d’envoûtement, la paix était
revenue.
Les exceptions à cette harmonie étaient évidentes : les incontrôlables
périodes de folie qui les accablaient pendant les lunes sacrées, les
chasseurs humains acharnés qu’il fallait éviter, et les batailles
occasionnelles avec les autres Nocturnes.
Les Nocturnes existaient depuis que le monde est monde. Ces
créatures de la nuit respiraient après le coucher du soleil, se
rafraîchissaient au clair de lune, et s’en remettaient à l’astre de feu pour
rythmer leur sommeil. Démons, vampires, garous et autres partageaient
ces caractéristiques, même si leur éthique et leurs croyances différaient
parfois.
Depuis toujours, des humains englués dans leur ignorance et bercés
par les légendes cherchaient à les exterminer. Ces fanatiques, qui
craignaient ce qu’ils ne comprenaient pas, avaient fait preuve d’un zèle
redoutable pour purger la terre de ces prétendus monstres maléfiques. Si
les chasseurs ordinaires n’inquiétaient pas tellement la race des démons,
il n’en allait pas de même pour ceux qui pratiquaient la magie, les sorciers
et autres nécromanciens. Leurs sorts vouaient les démons capturés à un
destin pire que la mort.
Les affirmations de Myrrh-Ann pouvaient signifier une effroyable
rupture de leur équilibre, le bouleversement de leur monde. Cette menace
magique suprême pouvait les frapper de nouveau. Certains affirmeraient
que cela était inéluctable, car la récente fascination des mortels pour les
cultes anciens et la sorcellerie n’avait fait que s’intensifier, mais
spéculation et réalité étaient deux choses différentes. Un humain
praticien de magie ? Après tout ce temps ? L’histoire de Myrrh-Ann
rendait envisageable cette terrible éventualité.
— Noah, prends soin de Myrrh-Ann. Je vais pister Saul.
— Non ! Par pitié ! s’écria celle-ci.
Elle se jeta sur Jacob, qui lui échappa sans difficulté et s’éleva
doucement dans les airs, bien décidé à poursuivre son sinistre devoir.
Alors, il sentit le vent se lever dans la pièce, et l’ardente fureur de Myrrh-
Ann, suscitée par sa peur, s’abattre sur lui.
— Myrrh-Ann, le temps presse, déclara Jacob d’un ton brusque.
Sa voix résonna tandis qu’il s’approchait du haut plafond. Le souffle
court, la jeune femme interrompit néanmoins sa crise d’hystérie. L’air se
condensa et se figea lorsqu’il capta son attention.
— Si je le trouve avant qu’il soit trop tard, je peux essayer de le
sauver. Si je n’y parviens pas, tu sais ce qu’il me restera à faire. Crois-moi,
je préférerais vous le ramener, à toi et au bébé.
Après quoi, l’exécuteur, rapide comme l’éclair, disparut dans une
traînée de poussière.
— Il va le tuer ! Il va assassiner mon Saul ! gémit Myrrh-Ann, le
corps secoué par des sanglots.
— S’il en arrive à cette extrémité, Myrrh-Ann, murmura Noah avec
douceur, cela voudra dire que Saul, celui que nous avons aimé, nous a
déjà quittés.
Isabella tourna le dos à la fenêtre quand elle entendit sa sœur
triturer la serrure.
— Salut, Co’, c’était bien ? lança-t-elle avant de se remettre à
contempler les étoiles.
— Ça pouvait aller, répondit l’intéressée, jetant ses clés sur la table
avant d’ôter sa veste. C’est un mec gentil. Peut-être même un peu trop.
Isabella roula des yeux, comme pour implorer l’aide des cieux.
— Comment un homme peut-il être « trop » gentil à notre époque ?
— Dixit l’experte en rendez-vous galants, répliqua Corrine d’un ton
acerbe.
Autant qu’elle s’en souvienne, Isabella n’était jamais sortie avec un
garçon, pas même quand elle était au lycée. Corrine haussa les épaules. À
l’évidence, elle avait du mal à comprendre l’insociabilité de sa sœur.
Isabella cessa d’étudier la lune.
— Explique-moi donc ce que signifie « trop gentil » ?
— Bien, voyons voir…, réfléchit Corrine qui s’avança vers Isabella, se
posta à ses côtés et, comme sa sœur, se mit à admirer cette nuit d’octobre.
Il est très courtois, très poli, et très prévisible. Voilà. Il est sympa, mais
pas très passionnant. Tu devrais peut-être le fréquenter, tiens !
Isabella éclata de rire et écarquilla les yeux.
— Je rêve ou tu viens de m’insulter ?
— Non, pas du tout.
Corrine gloussa, passa un bras autour des épaules d’Isabella et
l’étreignit avec fermeté.
— J’aimerais tellement que tu rencontres un type chouette. Même s’il
est « trop gentil ». Cela dit, les trucs qui sortent parfois de ta bouche
risqueraient de le choquer. Ah, et je ferais mieux de le prévenir que
malgré ma chevelure flamboyante, c’est toi qui as hérité d’un
tempérament de feu.
— Quoi ? Ce n’est pas moi qui ai fait vivre l’enfer à maman quand
j’étais ado !
Corrine rit.
— Et ce n’est pas nous, non plus, qui avons rendu la vie impossible à
papa !
Les deux sœurs furent prises d’un violent fou rire. Chacune savait de
qui elle tenait sa franchise et son opiniâtreté. Voilà pourquoi elles
éprouvaient une infinie compassion pour leur père.
— Eh bien, merci de m’offrir ton petit copain d’occasion, répliqua
Isabella le sourire aux lèvres, mais je préfère décliner.
— C’est toi qui vois.
Corrine haussa les épaules et se dirigea vers la cuisine. Elle jeta un
coup d’œil dans le réfrigérateur.
Isabella se tourna de nouveau vers la fenêtre et étudia la lune encore
un moment. Elle s’était toujours sentie attirée par cet astre. Ces derniers
temps, elle était agitée, en manque… mais de quoi ? Elle l’ignorait. Être
enfermée entre quatre murs la rendait dingue. Elle mourait d’envie de
sortir, de marcher dehors. Ou de courir.
Elle s’ébroua mentalement. Courir après minuit dans les coins les
plus glauques du Bronx ? Pas étonnant que l’on accusait jadis la pleine
lune d’aliéner les esprits. Si à cet instant précis quelqu’un avait pu deviner
ses pensées, il aurait été surpris de découvrir une Isabella très différente
de la douce et discrète jeune femme férue de livres qu’elle semblait être.
Sans compter qu’il la clouerait sûrement au sol pour sa propre sécurité.
En réalité, Isabella s’était souvent demandé si ses proches la
connaissaient vraiment. Comment le pouvaient-ils alors qu’elle-même
n’était pas sûre de se connaître ?
Elle menait une existence paisible et douillette, un parfait stéréotype
de la bibliothécaire célibataire qui en devenait pathétique. Elle possédait
même les deux chats requis. Elle adorait ses ouvrages. Ils regorgeaient de
données précieuses, de renseignements inédits, d’histoires à dévorer. Son
appétit n’avait eu de cesse d’augmenter depuis le jour où elle avait
déchiffré l’alphabet. Elle avait sans doute oublié plus d’informations que
la plupart des gens n’en avaient lu.
Cependant, alors que les livres avaient toujours suffi à la combler,
Isabella se sentait à présent quelque peu… insatisfaite.
Elle tendit le bras vers la fenêtre, se hâta de l’ouvrir, et se pencha
par-dessus le rebord dans la nuit fraîche et radieuse. Tout semblait si
différent quand la lune brillait aussi fort que le soleil. Contrairement à
Hélios avec ses reflets dorés, tout, à la lueur de Sélène, se parait d’ivoire
ou d’argent.
Les ombres s’allongeaient, se faisaient mystérieuses, l’asphalte d’un
noir insipide devenait une allée d’un gris incandescent.
— Si tu tombes sur la tête, ce sera bien fait pour toi, lui fit remarquer
Corrine, plantée derrière elle, sur un ton sarcastique. Tu ne comptais pas
fixer une grille à cette fenêtre ?
— Tu n’allais pas te coucher ? demanda Isabella sans daigner la
regarder.
Sa sœur la gratifia d’un reniflement fort peu élégant, la réponse
classique de Corrine quand elle manquait de repartie.
— Si, j’y vais. N’oublie pas de fermer la porte à clé avant d’aller au lit.
Ne rêvasse pas trop, tu as dit que tu devais te lever tôt demain.
— Je sais. Bonne nuit, répliqua Isabella, agitant la main derrière elle
sans même se retourner.
Elle ne vit pas Corrine lever les yeux au ciel avant de longer le couloir
jusqu’à sa chambre.
Isabella se pencha un peu plus à la fenêtre, et croisa les bras tandis
qu’elle observait le trottoir cinq étages plus bas. Sa chevelure retomba
doucement sur ses épaules, glissa le long de ses seins tel un serpent noir
soyeux jusqu’à pendre dans le vide.
Elle balaya les alentours du regard et finit par déceler un homme,
habillé de couleurs sombres, l’air digne, qui se dirigeait vers son
immeuble. Ses pas résonnaient faiblement dans la nuit, sa démarche était
lente et assurée. Elle ignorait comment, mais malgré la distance, elle
savait qu’il feignait son allure décontractée. Quelque chose dans cette
élégante silhouette masculine semblait alerte, et totalement…
impitoyable.
Elle compara sa taille à celle des portes qu’il venait de dépasser et
parvint à la conclusion qu’il était grand. Ses cheveux étaient vraiment très
foncés malgré la lune qui s’y reflétait, sans doute noirs ou d’un brun
profond, attachés en queue-de-cheval lui semblait-il. Il portait une longue
veste grise, ouverte, dont les pans s’enroulaient sur ses cuisses à chaque
foulée, révélant une chemise bleu cendré et un pantalon noir. Coûteux,
sophistiqué et qui brillait dans la nuit. Il avançait avec nonchalance, les
mains enfoncées dans les poches.
Elle n’habitait pas un quartier chic, et croisait rarement des
personnes bien habillées, aux allures d’aristocrate. Dans ce coin-là, ces
derniers faisaient plutôt office de portefeuille sur pattes. Au niveau de
l’entrepôt en contrebas, certains devaient être en train de se passer le mot.
Cette idée lui avait à peine effleuré l’esprit que l’homme s’arrêta
brusquement. Dans l’obscurité adoucie par la lune, elle vit son visage
s’illuminer et crut qu’il venait de sourire, même si cela lui parut étrange. Il
balayait les environs du regard, à l’évidence à la recherche de quelque
chose.
Puis il leva la tête.
Quand il la regarda en face, Isabella en eut le souffle coupé, son cœur
bondit dans sa poitrine sans qu’elle puisse se l’expliquer. Cette fois, il lui
sourit distinctement, un éclair étincelant dans la pénombre. Il fit un pas
en avant, jeta un coup d’œil à droite et à gauche, puis s’adossa avec
désinvolture à un poteau téléphonique avant de l’observer de nouveau.
— Vous allez tomber.
La jeune femme cligna des yeux quand la voix puissante s’éleva et
retentit tout autour d’elle. Il ne criait pas. Sa voix n’avait fait que flotter
cinq étages plus haut pour atteindre l’oreille d’Isabella sans le moindre
effort.
— On croirait entendre ma sœur.
Elle ne cria pas non plus, son instinct lui soufflait que c’était inutile.
Pourquoi ne trouvait-elle pas cela bizarre ? En fait, cela lui paraissait
étrange, mais ne la dérangeait pas, voilà tout.
— Eh bien, nous sommes donc deux à penser que vous ne devriez pas
vous pencher à la fenêtre comme ça.
— Je prends bonne note de votre inquiétude, lui rétorqua-t-elle sur
un ton sec.
Il rit. Le son profond et enivrant s’enroula autour d’elle comme une
spirale, lui procurant une sensation d’amusement partagé. Elle sourit et
croisa les bras avec fermeté.
— J’ajouterai, poursuivit-elle, que c’est l’hôpital qui se moque de la
charité. Qu’est-ce que vous fichez dans ce quartier au beau milieu de la
nuit ? Vous voulez mourir ou quoi ?
— Je sais me défendre. Ne vous en faites pas.
— D’accord. Mais vous n’avez pas répondu à ma première question.
— Je le ferai, répliqua-t-il. Si vous me dites pourquoi vous vous
balancez ainsi à la fenêtre.
— Je ne me balance pas. Je me penche. J’observe les alentours.
— Ah, on est curieuse ?
— Non. Si vous tenez à le savoir, je contemplais la lune.
Il jeta un coup d’œil à l’astre par-dessus son épaule, et à son air
détaché Isabella comprit que cela l’impressionnait beaucoup moins
qu’elle.
— Pendant que vous admiriez les étoiles, vous n’auriez pas remarqué
quelque chose d’inhabituel par hasard ? lui demanda-t-il avec
nonchalance, mais Isabella devina que sa réponse l’intéressait au plus
haut point.
— Ce qui est inhabituel est devenu ordinaire de nos jours. Vous
pensiez à quelque chose en particulier ?
Elle le sentit hésiter. En son for intérieur, il débattait de quelque
chose. Il poussa un profond soupir.
— Peu importe. Désolé de vous avoir importunée.
— Non, attendez !
Isabella fit un mouvement brusque, et tendit le bras vers l’homme
comme pour le rattraper. Le geste la déséquilibra, et elle sentit son corps
prendre de l’élan. Ses chaussettes glissèrent sur le parquet lisse, et ses
pieds quittèrent le sol alors qu’elle basculait par la fenêtre. Un cri de
surprise étouffé lui échappa lorsqu’elle tomba la tête la première dans la
nuit d’encre et d’argent. La chute lui retourna l’estomac et elle songea
qu’elle aurait sans doute vomi si elle n’avait pas été sur le point de mourir.
Mais au lieu de s’écraser sur l’impitoyable béton, elle atterrit contre
quelque chose de dur mais souple. L’arrêt brutal lui donna l’impression de
se rompre le cou, et elle vit trente-six chandelles.
Isabella respirait avec difficulté, encore secouée par cette décharge
d’adrénaline, tandis qu’elle s’accrochait à la masse robuste qui l’avait
rattrapée.
— Tout va bien. Vous pouvez ouvrir les yeux maintenant.
Cette voix. Chaude, virile, sensuelle et… vivante.
Isabella souleva une paupière et examina ses mains crispées,
agrippées au col de son sauveur.
— Bordel de merde ! haleta-t-elle, écarquillant les deux yeux pour
dévisager l’individu qui lui avait, semblait-il, évité de se fracasser le crâne.
Bordel de…
Elle s’interrompit, prit enfin le temps d’étudier son visage, ce qui ne
manqua pas de la bouleverser de nouveau.
Sa beauté sans commune mesure était presque insoutenable.
Elle ne pouvait se le décrire en d’autres termes. Il était bien plus que
beau. Beau est un adjectif masculin commun, limité, voire insipide. Cet
homme était simplement sublime. Ses traits si élégants incarnaient la
noblesse même. Dans l’obscurité de la nuit, la couleur de ses iris et de ses
sourcils au tracé impeccable demeurait indéterminée. La longueur
angélique de ses cils contrastait avec son expression sévère. Un petit éclair
d’amusement illumina ses yeux magnifiques tandis que ses lèvres
sensuelles se retroussaient en un sourire qu’elle ne pouvait que qualifier
de tentateur.
— Comment avez-vous… Mais c’est… Ce n’est pas possible !
bafouilla-t-elle, ouvrant et refermant machinalement les pans de sa veste.
— Je l’ai fait. Pas du tout. Et apparemment, c’est possible.
Il arborait à présent un immense sourire, et Isabella était persuadée
qu’il riait d’elle, même si la raison lui en échappait. Elle le fusilla du
regard, oubliant complètement qu’il venait de lui sauver la vie. Sans lui,
elle se serait littéralement rompu le cou.
— Je suis ravie que vous trouviez ça divertissant !
Jacob sourit de plus belle sans pouvoir s’en empêcher. Toute
focalisée sur lui, elle n’avait pas remarqué qu’ils flottaient encore à
plusieurs mètres du sol, à l’endroit exact où il avait arrêté sa chute
vertigineuse. Il valait mieux, d’ailleurs, se dit-il, profitant de la distraction
d’Isabella, obnubilée par ses moqueries, pour redescendre. Déjà qu’il
allait avoir du mal à lui expliquer comment il avait réussi à rattraper une
femme fonçant vers la mort du haut du cinquième étage. Voyons voir…
cinq étages multipliés par grosso modo cinquante-cinq kilos multipliés
par la gravité…
— Je ne trouve pas votre situation amusante, dit-il avec honnêteté.
En fait, je suis heureux que vous ne soyez pas blessée.
Isabella cligna des yeux à deux reprises, prenant soudain conscience
de ce que cet étranger venait d’accomplir pour elle.
L’indignation teintée d’irritation de la jolie demoiselle se transforma
en horreur totale sous le regard de Jacob. Il se gifla mentalement pour lui
avoir rappelé qu’elle avait failli mourir, même si, en toute logique, il
n’aurait pu faire autrement. Il la vit se mordre la lèvre inférieure pour
l’empêcher de trembler. Sa vulnérabilité apparente lui serra le cœur, le
laissant pantois. Bouleversé, Jacob se surprit à examiner la femme dans
ses bras avec attention.
C’était une petite chose fragile aux formes généreuses, menue mais
dotée de courbes féminines là où les hommes les appréciaient. Le clair de
lune rehaussait son teint diaphane parfait comme celui, presque
translucide, de certains Nocturnes qu’il avait pu croiser au cours de son
existence pluriséculaire. Elle avait des cheveux noirs ondulés,
incroyablement longs et épais, dont il pouvait sentir le poids sur son torse
et ses biceps. Ses traits étaient fins et délicats, sa bouche pulpeuse, ses
yeux immenses comme ceux d’un enfant innocent. Une fée aux iris violets
qui se paraient de reflets lavande à la faveur de l’astre d’argent. La façon
dont il l’embellissait était tout bonnement renversante. Tandis que Jacob
la berçait, il s’émerveilla de sa chaleur, se rendant compte pour la
première fois à quel point celle-ci pouvait être attrayante.
A deux doigts de céder à des pensées illicites, Jacob se ressaisit et la
réalité lui explosa en pleine figure. Pressé de l’éloigner, il manqua de la
faire tomber dans sa précipitation. Par-dessus l’épaule, il jeta un regard
amer à la lune, enfonça les mains dans ses poches, et réprima l’étrange
besoin impérieux de la serrer de nouveau fort contre lui.
Debout, Isabella se sentit étourdie et désorientée. Cet homme avait
pris ses distances de façon très brusque, comme si, soudain, il s’était
aperçu qu’elle avait la peste. Il était vrai, après tout, que la plupart des
hommes avaient tendance à s’effaroucher devant une demoiselle en
détresse. Il resta néanmoins assez près pour lui venir en aide au cas où,
mais il ne fallut que quelques secondes à Isabella pour recouvrer ses
esprits et retrouver l’équilibre.
Avec prudence, Jacob la regarda repousser une large mèche de
cheveux derrière une oreille bien trop petite pour la maintenir en place.
L’épaisse boucle soyeuse retomba vers l’avant dès qu’elle la relâcha. Il
réprima l’envie féroce de la recoiffer dans le seul but de découvrir la
texture de cette abondante crinière. Il déglutit avec difficulté, jurant
contre lui-même dans sa langue maternelle, la mâchoire serrée avec
sévérité.
— Je ne sais pas comment vous remercier, monsieur…
— Jacob, répondit-il dans un grognement qui la fit sursauter et
reculer d’un pas.
— Monsieur Jacob, dit-elle, mal à l’aise.
— Non. Simplement Jacob, rectifia-t-il, s’efforçant d’adopter un ton
plus posé, révulsé par l’idée qu’elle le craigne, elle aussi, comme tous les
autres.
Elle était humaine. Elle n’avait aucune raison d’avoir peur de lui.
— Eh bien, Jacob, reprit-elle, ses yeux violets rivés sur lui avec
attention avant de poursuivre, non sans audace, moi c’est Isabella Russ et
je vous suis extrêmement reconnaissante de… de ce que vous avez fait.
Vous ne vous êtes même pas brisé la nuque. Je n’en reviens toujours pas !
— Je suis plus fort que j’en ai l’air, répliqua-t-il en guise
d’explication.
Isabella trouva cela difficile à croire. Il semblait assez fort pour
réussir à la rattraper de la sorte. Il n’était pas taillé comme une armoire à
glace, mais son torse était bien sculpté et ses épaules larges. Il ne cachait
rien de sa forme physique sous ses vêtements. Mince et athlétique, il était
musclé et ferme aux bons endroits d’après ce qu’elle avait pu apercevoir et
tâter par-dessus la veste grise. Cependant, mis à part sa beauté
ténébreuse, son corps de statue grecque, et son catogan de corsaire, Jacob
exhalait une véritable puissance, un pouvoir tel qu’elle n’en avait jamais
vu. En effet, il était beaucoup plus fort qu’il en avait l’air, et ce à tous les
niveaux.
Il donnerait des frissons à n’importe qui, même à une femme
insensible. Rien chez lui n’était à jeter, et pour ne rien gâcher il parlait
avec un accent européen – hongrois ou croate – riche et élégant, tout
comme lui. Calme, gracieux, et flegmatique, il transpirait la confiance en
lui et le danger sous-jacent qui, en fin de compte, ne manqua pas de faire
frémir Isabella. Non, rien n’était à jeter chez cet homme-là !
À tous les coups, il devait être marié et père de six enfants.
La jeune femme soupira en revenant à la réalité, et son souffle fit
gonfler sa frange.
— Bref, merci pour… vous savez quoi.
Elle désigna d’un geste las la fenêtre d’où elle était tombée, puis
fronça les sourcils pendant un moment avec perplexité. Comment au juste
avait-il réussi à la rattraper sans se briser les reins ? Cela paraissait
impossible.
Soudain, Isabella eut la chair de poule.
Jacob vit la petite fée tourner brusquement la tête, et plisser les yeux
avec méfiance. Cela suffit à titiller son propre instinct, et il sonda la nuit
afin de découvrir ce qui avait bien pu l’alarmer ainsi. A sa grande
stupéfaction, elle avait, semblait-il, détecté exactement ce qu’il cherchait.
Malveillance. Effroi. L’indescriptible terreur de Saul. Jacob pouvait
flairer la peur, sentir sur sa langue l’âcreté de la magie noire. Saul se
trouvait dans les parages, comme Jacob l’avait soupçonné quand sa trace
avait subitement disparu une fois arrivé dans ce quartier. La créature qui
avait traîné Saul, hurlant et se débattant, à travers les miasmes des
ténèbres invoquait, empoisonnait, tourmentait de nouveau le démon
emprisonné.
Pourtant, malgré ses sens de chasseur, Jacob ne discernait aucune
piste, ne décelait aucune direction.
Perplexe, il se retourna et examina la petite humaine debout devant
lui, la tête penchée vers l’inconnu au-delà. Etait-ce possible ? Cette femme
avait-elle pu conserver les instincts que Jacob qualifiait de perdus pour
son espèce à peine quelques heures plus tôt ? Pouvait-elle sentir ce que
même lui n’arrivait pas à localiser ? Jamais il n’avait entendu parler de
pareille chose.
Cependant, Jacob ressentit sa gêne, huma la modification chimique
de son organisme en proie à une violente décharge d’adrénaline qui lui
dictait de fuir ou de se battre. De toute évidence, elle avait flairé le mal
tapi dans les environs.
— On ferait mieux de rentrer, s’empressa-t-elle de déclarer en
s’approchant pour lui tirer le bras.
— Pourquoi ? rétorqua-t-il.
– Parce que c’est dangereux, répliqua-t-elle comme si elle s’adressait
à un enfant de deux ans. Arrêtez un peu de jouer les machos et faites ce
que je dis.
Faire ce qu’elle dit ? Cette femme aux allures de lutin essaierait-elle
de me protéger ? L’idée le déconcerta.
— Je ne joue pas les machos, protesta-t-il.
Il se montrait borné en connaissance de cause à présent qu’il
remarquait ses réactions à mesure que son anxiété redoublait. C’était
envoûtant de voir ses joues s’empourprer, son pouls battre avec violence
au niveau de sa jugulaire, et sa poitrine généreuse se soulever pendant
que sa respiration accélérait.
— Oh ! là, là ! (Isabella roula des yeux.) D’accord, si vous le dites !
Contentez-vous de quitter la rue !
— Pourquoi ? répéta-t-il.
Il la regarda avec fascination pousser un soupir exaspéré qui souleva
de nouveau sa frange noire, puis planter les poings sur ses hanches rondes
en écartant les jambes d’un air obstiné.
— Écoutez, il vaut mieux éviter de se disputer en pleine rue dans
certains endroits, comme celui-ci par exemple ! Libre à vous de rester si
vous y tenez. Moi, je vais…
Elle s’arrêta, le souffle court, porta les mains à sa gorge de laquelle
sortit un son guttural étouffé. Jacob tendit aussitôt le bras pour l’aider,
n’aimant pas l’expression apeurée et farouche de ces yeux lavande
écarquillés.
— Isabella ? Que se passe-t-il ? s’enquit-il, l’attirant vers lui d’un
geste protecteur.
— Quelqu’un… Oh, Seigneur, vous ne sentez pas ?
Oh si. L’odeur l’encerclait, légère mais reconnaissable entre toutes.
Celle de la chair en train de brûler. Et du soufre. Malgré ses sens aiguisés
de chasseur, ses instincts de prédateur, rien ne l’avait mis sur la voie. Il
n’y avait pas de piste, pas d’indices. Ils se soustrayaient à sa vue.
L’incertitude l’assaillait, mais il ne se laissa pas déconcentrer. Ces facultés
faisaient défaut à cette humaine, et pourtant, elle haletait sous ses yeux, à
bout de souffle, se comportait comme si elle respirait d’épais nuages de
fumée alors que ce n’était pas le cas. Du moins physiquement.
Cela arrivait à quelqu’un d’autre.
À Saul.
Un éclair de lucidité traversa le cerveau de Jacob, même s’il était
plus désorienté que jamais. L’exécuteur ne chercha pas à s’expliquer la
situation, somme toute inhabituelle. Seule une chose l’intéressait.
— Où ? Pouvez-vous me le dire, Isabella ? Où est-il ?
— Près ! En moi !
Elle agrippa le col de son chemisier comme si elle voulait arracher
cette présence. Elle pleurait, de grosses larmes ruisselaient sur ses joues,
essayant de chasser la fumée imaginaire.
— Non. Ecoutez-moi.
Il prit le visage d’Isabella entre ses mains, et se rendit compte à cet
instant, alors qu’il lui levait le menton, combien elle était petite, fragile.
— Il n’est pas loin, mais pas en vous. Où ? Concentrez-vous et dites-
le-moi.
Isabella tourna sur elle-même, échappant à sa prise, et se mit à
courir sans cesser de tousser, asphyxiée par la fumée fantôme tandis
qu’elle inspirait tant bien que mal. Jacob la talonnait de près. Ils
bifurquèrent à l’angle et traversèrent la rue. Au coin, elle tourna de
nouveau, et ils débouchèrent sur d’imposantes portes rouillées en tôle
ondulée.
Un entrepôt désaffecté. Et pourtant une lumière aveuglante, froide et
contre nature, jaillissait de l’une des fenêtres de l’étage. Avec naïveté,
Jacob pensait ne plus jamais en voir de pareille. Il saisit sa petite guide
par l’épaule, lui plaqua le dos contre son torse et se pencha vers son
oreille. Malgré leur différence de taille, leurs gabarits s’emboîtaient à la
perfection.
— Écoutez, murmura-t-il avec douceur tandis qu’elle luttait encore
pour recouvrer sa respiration. Vous n’êtes pas à l’agonie, Bella. Ceci n’est
pas votre combat.
Il jeta un coup d’œil à la sinistre lueur au-dessus d’eux, le cœur
battant, pressé d’agir, mais ne put se résoudre à la laisser seule alors
qu’elle suffoquait. Ses larmes et sa voix rauque prouvaient qu’elle se
croyait vraiment à l’article de la mort, et il ne pouvait risquer qu’elle
s’étouffe pour de bon.
— Vous voyez bien qu’il n’y a pas de fumée. Vous m’écoutez, Bella ?
Elle l’écoutait. Elle ne dit rien, mais inspira une profonde bouffée
d’oxygène. Il lui semblait en avoir été privée depuis des lustres, et ce
n’était pas Jacob qui la contredirait.
— Bien, chuchota-t-il, et elle sentit la caresse de son souffle chaud
sur sa gorge douloureuse. Maintenant, restez ici, à l’abri des regards, et
contentez-vous de respirer.
Jacob chercha la ligne entre les deux portes et les ouvrit d’un coup
comme s’il déchirait du papier et non pas des tonnes d’acier, camouflant
le bruit comme s’il avait fait ça toute sa vie. De l’intérieur, on aurait
simplement cru que le métal grinçait à cause du vent.
N’obéissant qu’à son instinct, Isabella le suivit dans la pénombre,
sans tenir compte de ses instructions. La tournure que prenaient les
événements l’inquiétait, mais elle craignait encore plus de se retrouver
seule. Elle ne le lâcha pas d’une semelle, s’agrippant aux pans de sa veste
tandis qu’il défiait l’ombre et l’obscurité. De temps à autre, un éclair
violent illuminait les ténèbres, ce qui l’aveuglait. Jacob poursuivit son
chemin sans hésitation, comme en plein jour. Il avançait vers la lumière,
persuadé de se diriger vers le danger qu’Isabella percevait sans difficulté.
Alors qu’elle ne s’y attendait pas, elle le sentit s’élever devant elle, comme
s’il grimpait à une échelle. Il lui avait échappé, la laissant tâtonner
derrière lui.
Elle ne parvint pas à mettre la main sur cette échelle, et fouilla
scrupuleusement les alentours sans pour autant comprendre comment il
avait fait pour gagner l’étage. Elle ne pouvait rien faire d’autre que de se
tourner vers la source lumineuse qui éclairait à présent le dos de Jacob
tandis qu’il s’en approchait en rampant. Isabella luttait pour ne pas
manquer d’oxygène, et sa respiration haletante lui parut bruyante. Jacob
s’avançait de plus en plus.
Soudain, il bondit.
Comme un félin.
Isabella hallucina peut-être dans ce clair-obscur brumeux, mais elle
aurait juré que Jacob venait de faire un saut d’une dizaine de mètres en
direction de la bataille qui semblait faire rage là-haut.
Puis, un chaos de tous les diables s’ensuivit.
La prenant au dépourvu, la fumée qui lui emplissait les narines
s’éleva de la lumière blafarde, se déversant comme une cascade putride
dans la pièce qu’elle recouvrit de volutes vertes, rougeâtres et noires. Puis,
il y eut une explosion massive, des débris et des corps furent propulsés
dans les airs comme des missiles, ce qui obligea Isabella à se baisser pour
se protéger, alors que des jets fluorescents lui brûlaient les yeux.
Des hommes fendaient le ciel. Au sens propre du terme.
Jacob percuta le sol trois mètres à gauche d’Isabella dans un fracas
assourdissant qui souleva un énorme nuage de poussière. Un autre
s’écrasa sur des cartons non loin de lui. Un troisième atterrit près des
portes ouvertes, parvenant toutefois à retomber sur ses pieds avec l’agilité
et la souplesse d’un chat. Puis, dissimulé dans son manteau – ou était-ce
une cape ? – il tournoya sur lui-même, fit volte-face et s’enfuit.
Sans prêter attention au reste, Isabella tendit le bras vers les larges
épaules de l’homme à terre qui respirait avec difficulté.
— Jacob !
— Isabella, fichez le camp d’ici ! gronda ce dernier en guise de
sommation.
Il se releva avec maladresse et la repoussa avec une telle force qu’elle
trébucha en arrière et tomba sur les fesses. Elle bafouilla pendant un
moment, maudit la douleur aussi embarrassante que cuisante, et se
prépara à dire à monsieur Jacob le macho d’aller se faire voir.
Les mots restèrent bloqués dans sa gorge quand l’individu qui avait
atterri sur les cartons en surgit littéralement, puis commença à s’élever
dans les airs.
Isabella haleta en voyant ce spectacle et en remarquant un certain
nombre de détails cruciaux. En fait, l’homme qui flottait au-dessus de
leurs têtes n’en était pas un. Certes, c’était un bipède aux traits plus ou
moins humanoïdes, mais c’était avant tout une créature gigantesque aux
yeux verts diaboliques qui flamboyaient avec férocité sur son visage
déformé. Elle avait de longues oreilles pointues qui se déployaient telles
des nageoires.
Ah, et aussi des crocs et d’énormes ailes.
Isabella éprouva un besoin étrange, délirant, d’éclater de rire.
D’accord, quand me suis-je assoupie au juste ? C’était la seule
explication plausible. Personne ne rattrapait au vol quelqu’un qui tombait
du cinquième. Sans compter que jamais elle ne suivrait un étranger dans
un entrepôt abandonné. Et puis, les bestioles à gueule de chauve-souris ne
survolaient pas le Bronx.
À ce moment-là, la bête concentra toute son attention sur Isabella.
OK, c’est l’heure de se réveiller, songea-t-elle, soudain prise de
panique.
La créature ailée fondait sur elle.
Tel l’éclair, Jacob s’élança dans un bond incroyable, et rejoignit le
monstre dans les airs. Ils entrèrent en collision dans un vacarme atroce de
chair et d’os, et Isabella sursauta. L’élan de Jacob propulsa leurs deux
corps enchevêtrés au bout de la pièce où ils s’écrasèrent sur d’autres
cartons.
Isabella s’empressa de sonder les alentours à la recherche d’une
arme. Le premier objet qu’elle trouva fut une lourde barre dont la rouille
s’accrocha à ses doigts et lui érafla la paume quand elle l’empoigna. Elle se
remit debout à la hâte, la brandissant comme une batte de base-ball, et
l’agita d’un air menaçant au cas où Jacob n’aurait pas tué le monstre.
Ce qui était le cas.
Soudain, Jacob et son adversaire surgirent des cartons qu’ils
envoyèrent valdinguer à travers le loft. Cette fois, la bête visqueuse menait
le jeu, ses énormes ailes augmentaient sa vitesse tandis qu’elle repoussait
sans cesse Jacob vers le haut avant de le cogner de toutes ses forces contre
le plafond. Le claquement des plaques de métal déformées résonna dans
l’ombre, et Isabella vit avec effroi Jacob s’écraser au sol comme une
masse.
Il le percuta avec une force impressionnante, soulevant de nouveau
un gros nuage de poussière dans sa chute épouvantable. Isabella
s’étrangla, horrifiée, à la vue de la flaque noire qui suintait sous la belle
tête ténébreuse de son prétendu sauveur.
Elle resta surplace, paralysée, tandis que la créature tournoyait
autour d’elle une fois puis deux fois, avant de descendre en piqué, tel un
vautour fondant sur sa proie, pour se poser doucement sur les demi-
pointes de ses pieds crochus, juste devant Isabella. Elle l’observa avec
attention, remarqua sa peau roussâtre gluante, son torse saillant et son
ventre creux. Ses lèvres étaient fines et retroussées de manière à exposer
deux rangées de crocs et deux longues défenses qu’il arborait avec
férocité. Le pire, c’était ses mains aux griffes verdâtres de près de quinze
centimètres de long dont s’écoulait un liquide noir étrangement identique
à la mare qui se formait sous Jacob.
— Jolie, siffla-t-il.
Bon, d’accord, sa voix est encore plus moche que sa tronche, nota
mentalement Isabella.
— Hé, tu pourrais te faire un masque, ce ne serait pas du luxe !
Isabella plaqua sa paume couverte de rouille sur sa bouche.
Mais oui, Isabella, tu as raison, énerve donc le grand méchant
monstre.
— Jolie viande, reprit l’immonde créature.
Oh, oh, ça sent le roussi, conclut-elle.
— Euh, tu sais… il paraît que le végétarisme a le vent en poupe de nos
jours, suggéra-t-elle d’une voix de plus en plus aiguë à mesure que la bête
s’avançait vers elle, la forçant à reculer.
— Viande chaude. Viande brûlante.
Puis il désigna de façon tout à fait obscène une zone bien spécifique
de l’anatomie d’Isabella.
— Hé ! On reste poli ! Et ne bouge pas, ou… ou… (elle leva sa barre
d’un air menaçant, essayant de trouver le meilleur moyen d’intimider une
gargouille) ou je te plante ce truc dans les parties !
C’était un mâle après tout, et certaines choses devaient être
universelles.
Ou pas, songea-t-elle lorsqu’il lui décocha un sourire pervers et
tendit le bras pour se caresser l’entrejambe. Il la reluquait avec
concupiscence, les yeux exorbités, un filet de bave sur le menton.
Et ça, c’était à n’en pas douter un signal universel !
Soudain, il en eut assez de jouer et bondit sur sa proie. Isabella cria
d’effroi, se laissa tomber à terre sans réfléchir, et s’empressa de rouler
hors de sa portée. Elle se releva à la hâte, avec aisance, ce qui ne manqua
pas de l’étonner vu le rat de bibliothèque qu’elle était. Elle fit volte-face, le
cœur battant la chamade, juste à temps pour voir la bête se redresser et
foncer droit sur elle avec fureur. Cette fois, elle n’eut d’autre choix que
d’essayer de le frapper avec son arme, espérant lui infliger un minimum
de dégâts.
Mais elle manqua sa cible, et tournoya sur elle-même, décrivant un
cercle complet, avant d’atterrir sur le dos.
La créature s’élança sur elle, un sourire extatique sur son visage
lubrique… avant de pousser un terrible hurlement de douleur lorsqu’elle
s’empala sur la barre que la jeune femme tenait encore et qui s’enfonça
dans sa poitrine. Isabella cligna des yeux avec stupeur devant l’apparente
facilité avec laquelle elle avait embroché la bête. Il ne lui avait pas semblé
fournir le moindre effort. L’instant d’après, elle sentit des mains
puissantes l’empoigner avec force pour l’éloigner du monstre à l’agonie,
juste à temps pour lui éviter de se trouver en position critique quand ce
dernier explosa dans un tourbillon de flammes.
Une fois le feu, ardent et sauvage, éteint, la bête se désintégra en un
nuage de fumée et de cendres. L’odeur âcre et putride du soufre manqua
de faire vomir Isabella, emmitouflée dans le pardessus désormais
familier, alors même que Jacob l’entraînait dehors en toute hâte. Après
avoir inspiré quelques bouffées d’air pur et séché les larmes qui lui
marbraient le visage, elle leva la tête vers ces yeux noirs et tourmentés
qu’elle commençait à peine à connaître.
— Jacob ! J’ai cru que vous étiez mort !
— Ce n’est pas près d’arriver, lui assura-t-il avant d’essuyer les traces
qui lui striaient les joues. J’avais juste le souffle bloqué.
— Vous m’en direz tant ! Vous saignez !
Elle voulut toucher son front blessé, mais il lui attrapa le poignet
d’un geste ferme sans lui en laisser l’occasion.
— Je vais bien, insista-t-il. C’est moi qui devrais m’inquiéter.
Comment avez-vous réussi à le repousser ?
— Aucune idée. Je me suis emparée du premier truc que j’ai trouvé.
Elle ouvrit la main, se rendant compte qu’elle y serrait toujours la
barre rouillée. Elle était recouverte d’une matière visqueuse qu’elle ne
souhaitait pas identifier. Elle la tendit à Jacob, mais celui-ci recula d’un
bond comme s’il risquait d’exploser. Il lui saisit le poignet, la maintint
éloigné et la secoua légèrement pour qu’elle lâche le redoutable objet.
— Du fer, déclara-t-il d’une voix posée et néanmoins perplexe.
Comment avez-vous su qu’il fallait utiliser du fer ?
— Je l’ignorais. Il n’y avait rien d’autre. Un coup de chance, c’est
tout.
Jacob en douta, mais il se tut. À l’évidence, cette rencontre fortuite
prenait une tournure beaucoup plus complexe.
— Jacob, qu’est-ce que c’était ? C’était bien réel ? Non. Ne me
répondez pas. Bien sûr que c’était réel. Mais comment ? C’était le résultat
d’une expérience qui aurait mal tourné ? Je n’avais jamais rien vu de tel !
— C’était…, Jacob hésita, puis poussa un soupir. Il fut un temps où
c’était mon ami.
CHAPITRE 2
Jacob faisait les cent pas dans son bureau, les mains dans ses
cheveux qu’il triturait depuis un moment déjà. Même s’il n’avait éprouvé
aucun plaisir à apprendre à Myrrh-Ann la mort de son mari, Jacob avait
accompli son devoir. Elle savait ce qu’impliquait la capture de Saul, et
Noah avait essayé de la préparer au pire, mais Myrrh-Ann, et c’était
compréhensible, n’avait pu contenir sa rage et sa douleur. Elle s’était ruée
sur Jacob et l’avait attaqué avec ses pouvoirs et toute la force de ses
poings.
Elle n’avait pas eu le temps de lui infliger de blessures physiques, car
Noah s’était interposé pour drainer d’un geste délicat l’énergie de son
corps frénétique et agité. Elle s’était évanouie dans les bras de l’exécuteur.
Jacob n’avait pas supporté de la tenir. Alors qu’elle reposait contre lui de
tout son poids, il avait pu sentir la vie qu’elle portait dans ses entrailles
remuer à travers son ventre rond. Partager une telle intimité avec Myrrh-
Ann lui était apparu comme une trahison, car elle ne l’y aurait jamais
autorisé si elle avait eu son mot à dire. Il en était bien conscient.
Myrrh-Ann n’avait pas besoin de savoir qu’une humaine avait tué
Saul. Mieux valait qu’elle maudisse Jacob, qu’elle déteste celui chargé
d’appliquer cette sentence au nom de la loi, plutôt qu’une femme
vulnérable qui ignorait la portée de son acte. Noah avait deviné que
l’exécuteur lui cachait quelque chose. Ce dernier sentait les soupçons de
son souverain, mais n’avait pas jugé utile de lui révéler toute la vérité pour
le moment. Il devait d’abord prendre le temps de réfléchir. Il fallait
mesurer les conséquences de cette nuit avant que quelqu’un d’autre
n’apprenne ce qui s’était passé dans l’entrepôt.
En premier lieu, il détenait la preuve irréfutable de l’existence d’un
vrai nécromancien, doté de pouvoirs impressionnants, et assez doué en
magie noire pour invoquer un démon. Il l’avait vu de ses propres yeux,
même s’il éprouvait de la honte et de la colère à l’avouer, car cela le forçait
à reconnaître qu’il avait laissé cette créature infâme s’enfuir sans
l’inquiéter. L’apparition soudaine d’un sorcier n’augurait rien de bon pour
Jacob et les siens. En fait, c’était un mauvais présage pour tous les clans
de Nocturnes. Ces sinistres individus n’agissaient jamais seuls et ne s’en
prenaient pas seulement aux démons.
Et puis, il ne fallait pas oublier…
Il s’arrêta un instant, leva les yeux vers le plafond et la chambre à
l’étage où dormait Isabella. Il avait cassé sous son nez une gélule de
plantes aux vertus soporifiques, ce qui lui avait permis de la ramener chez
lui, en Angleterre, ni vu ni connu.
Cette femme avait réussi l’impossible. Elle avait anéanti l’un des
leurs. Plus incroyable encore, avant même de le tuer, elle avait senti sa
présence, partagé son agonie, et retrouvé sa trace. Un humain capable de
supprimer un démon ? Voilà qui était inédit. À moins que l’humain en
question ne soit un nécromancien.
Isabella ne pratiquait pas la magie. Jacob l’aurait su sur-le-champ.
Les sorciers étaient toujours enveloppés d’une aura maléfique, une
puanteur ignoble qui ne les quittait jamais. L’odeur putride du salaud qui
avait capturé Saul empestait tout le loft et chatouillait encore les narines
sensibles de l’exécuteur. Isabella, quant à elle, exhalait des effluves doux,
propres, et d’une exquise pureté. Malgré la pestilence qui régnait dans
l’entrepôt, Jacob avait pu humer les bienfaits envoûtants de son parfum.
Ni eau de toilette, lotion pour le corps ou mœurs dissolues, ni même
l’empreinte musquée d’un mâle, ne ternissait sa fragrance.
Elle n’appartenait pas non plus à ces autres races d’immortels qui
vivaient la nuit. Même s’il était très difficile de repérer les Nocturnes qui
choisissaient de se fondre dans le monde des mortels, ces espèces
parvenaient à se reconnaître, à déceler les petits détails qui les
trahissaient. Pour Jacob, cela ne faisait aucun doute, Isabella était
humaine.
Mais une humaine capable de supprimer l’un des siens ? Déjà qu’il
n’était pas facile pour un démon de tuer un congénère ! Voilà pourquoi
l’exécuteur risquait sa vie à chaque mission. Seuls les plus anciens d’entre
eux étaient assez puissants pour causer des blessures fatales, et seul Jacob
en détenait l’autorisation officielle. Il n’infligeait le châtiment suprême
qu’en ultime recours, tâche qui s’avérait bien ardue.
Comme l’avaient prouvé les événements de la soirée.
Isabella s’était contentée de ramasser une barre de fer et de la
planter dans la poitrine de Saul. Jacob ne pouvait en faire de même. Les
démons ne supportaient pas le fer, son simple contact leur brûlait la peau
comme le plus corrosif des acides. En cas de plaie profonde, la douleur
était terrible. Si le métal perçait le cœur ou le cerveau, c’était la mort
assurée. Jacob examina ses mains, ses pouces irrités par la rouille qui
s’était mêlée aux larmes d’Isabella. Il n’y avait pas prêté attention avant
que cela commence à le picoter.
Cela dit, le squelette d’un démon était solide comme l’acier, presque
indestructible. Comment avait-elle réussi à enfoncer cette barre à travers
les côtes et le sternum jusqu’au cœur ? Par ailleurs, contrairement à la
vulnérabilité des lycanthropes à l’argent dont traitaient tous les livres, la
plupart des humains ignoraient la sensibilité des démons au fer.
Connaissait-elle par hasard ce mystérieux détail ? Cela reviendrait à
supposer qu’elle avait deviné la véritable nature de Saul. Ce qui était
possible puisque, après sa transformation, ce dernier ressemblait en tout
point aux créatures démoniaques que s’imaginaient les humains. Ou bien,
comme le voulaient les apparences, avait-ce été simplement un coup de
chance ?
Jacob se rappelait très bien la scène. Il avait gagné l’étage de
l’entrepôt, s’était retrouvé par terre, puis, après avoir secoué la tête pour
ôter les cheveux et le sang qui l’aveuglaient, avait vu le monstrueux Saul
fondre sur la petite mortelle. Alors, il s’était rendu compte qu’il ne
pourrait jamais la rejoindre à temps. Son crâne l’élançait si fort qu’il ne
parvenait pas à se concentrer pour utiliser son pouvoir. Jamais
auparavant il n’avait éprouvé semblables frustration et sentiment
d’impuissance. Il avait commis des erreurs impardonnables au cours de
cette confrontation, et ils avaient failli y rester. L’intervention de la
providence aurait dû être évitée. Même si un siècle s’était écoulé depuis sa
dernière rencontre avec un transformé, il n’aurait jamais dû oublier
comment gérer ce genre d’attaque.
Jacob avait su ce qui avait accaparé l’esprit tourmenté de Saul et
appelé son corps tandis qu’il avançait vers la séduisante femelle. Seuls
deux besoins vitaux dictaient les actions d’un démon qui avait atteint ce
degré de perversion. En premier lieu, l’instinct de conservation. C’est
pourquoi, une fois asservis, ils représentaient un atout considérable.
Enchaînée par le sort infâme et dépouillée de toutes traces de civilisation,
la créature captive faisait tout pour son maître – y compris user de ses
pouvoirs élémentaires en sa faveur – pour peu que ce dernier lui promette
la vie sauve ou la liberté.
Sa survie assurée, le démon transformé n’avait qu’une seule autre
idée en tête : satisfaire son insatiable lubricité qui atteignait son apogée
lors de la pleine lune de Samhain. Une variante de la folie qui frappait les
frères de Jacob et amenait ce dernier à les juger et à les punir. Voilà ce
qu’aurait subi la rouquine s’il n’avait pas eu Kane à l’œil. Cela dit, le
traitement que son cadet réservait à cette femme ne pouvait être comparé
à la manière dont Saul, transformé et perverti, aurait violé Isabella. Cette
pensée le révulsa profondément, et affola son cœur qui se mit à palpiter
douloureusement. Jacob avait vu le sexe turgescent de Saul alors qu’il
grimpait sur Isabella. Il ferma les yeux et serra les poings de toutes ses
forces pour chasser de son esprit ces images insoutenables.
Il était interdit aux démons de blesser un humain innocent de
quelque façon que ce soit. C’était la règle d’or que Jacob se devait de faire
respecter avant toutes les autres. Rien, pas même les désirs de Noah, ne
pouvait excuser un manquement à cette loi. En particulier, toute tentative
de coït avec un humain était taboue. Trop fragiles, ces derniers ne
survivraient pas à une épreuve aussi explosive. Jacob repensa à Isabella,
si délicate et menue comparée aux siens. Les relations charnelles entre
démons étaient régies par une férocité élémentaire qui frisait souvent
l’agressivité. En proie à une telle passion, Isabella craquerait comme une
frêle brindille.
Cela ne signifiait pas que Kane, Gideon, ou les nombreux autres que
Jacob avait dû juger au fil des siècles étaient des pervers de la pire espèce.
Ils étaient simplement victimes de la malédiction de leur race. Pendant les
lunes sacrées de Samhain et de Beltane, les démons passaient leurs nuits
à lutter pour garder le contrôle. Chaque minute de ces deux fêtes
puissantes constituait une torture alors que leurs esprits et leurs corps
brûlaient d’obéir à la furie lunaire. Lors de ces phases, le besoin de
copuler supplantait tout le reste. C’était inscrit dans leurs gènes. Comme
des bêtes en rut, ils souffraient d’une envie dévorante à laquelle ne
résistaient ni le plus poli ni le plus civilisé. En général, ils assouvissaient
ce désir entre eux, mais, comme ils vivaient parmi les humains, nul n’était
à l’abri d’une erreur d’aiguillage.
Chaque année, Jacob se retrouvait à traquer les aînés les plus
respectés qui succombaient à la tentation. Voir la démence sur ces visages
tant estimés ou chéris, comme dans le cas de Kane, l’affligeait.
Jacob n’avait jamais cédé à la folie. Même néophyte, il n’avait jamais
faibli au point de désirer une femelle humaine plus que tout. Mais cela
remontait à plusieurs siècles, et à l’époque six milliards d’individus ne
peuplaient pas la planète. De toute façon, il n’avait jamais vraiment
compris cette attraction. Certes, humains et démons se ressemblaient,
mais ils étaient très différents d’un point de vue chimique, mental et
intellectuel. Cependant, il était vain de demander à un démon en proie à
la pulsion d’expliquer les raisons de son attirance pour une créature
inférieure. Et pour être tout à fait honnête, quelques heures auparavant,
lui aussi s’était laissé séduire par un corps moelleux, et de grands yeux
aux magnifiques reflets lavande.
Jacob jura tout bas, et se passa de nouveau la main dans les cheveux
avant de se servir à boire. Pas de l’alcool de mortels, mais du lait à
température ambiante même s’il le préférait encore chaud. Le lait de
chèvre, de brebis, ou d’autres animaux plus exotiques s’avérait grisant
pour les démons autant que les spiritueux pour les humains. Si le
classique lait de vache du supermarché leur faisait l’effet d’un simple jus
de fruits, le lait de girafe tenait plus de la liqueur corsée et originale. La
puissance du breuvage dépendait en somme de la bête et de son
environnement, comme la variété du raisin et le terroir influent sur le vin.
Jacob se servit un verre de lait de chèvre de l’Himalaya, et se laissa
choir dans un gros fauteuil confortable. Il fit craquer sa nuque pour
soulager ses cervicales douloureuses, ressassant les mêmes pensées,
conscient que bientôt, qu’il parvienne à y comprendre quelque chose ou
non, il devrait parler à Noah.
— Y a quelqu’un ?
Jacob sursauta au son de cette douce voix hésitante. Il se leva d’un
bond et fit aussitôt volte-face pour se trouver devant Isabella qui frottait
ses yeux ensommeillés et descendait les marches d’un pas lourd.
Impossible !
Contrairement à Kane, il ne pouvait persuader autrui de plonger
dans un sommeil profond ni assommer sa victime en la vidant de toute
son énergie comme le faisait Noah, mais il savait quelles plantes mélanger
pour obtenir un résultat similaire. Elle aurait dû dormir pendant des
heures !
— Oh ! Bonjour, dit-elle en lui décochant un sourire endormi
lorsqu’elle l’aperçut qui l’observait bouche bée. Jacob, c’est ça ?
— C’est ça, acquiesça-t-il, ne sachant que faire sinon lui répondre.
Il l’examina avec attention, soucieux de trouver une solution au
problème, mais parvint seulement à se rappeler quel sublime visage elle
avait. Elle avait sali ses vêtements à l’entrepôt, c’est pourquoi il lui avait
ôté jean, tee-shirt et chaussettes pour lui passer une de ses chemises. La
voir ainsi, réveillée et vivante, excita ses sens. Elle se mouvait de manière
fort alléchante, avec langueur et vulnérabilité, comme une chatte. Sa
chevelure d’ébène, abondante et soyeuse, encadrait son col ouvert sur ses
épaules menues.
Une longue mèche serpentait sur son profond décolleté, résultat de
boutons négligés par Jacob dans sa précipitation, et descendait jusqu’au
creux sensuel formé par ses seins. Elle offrait une vision époustouflante :
des formes généreuses si prometteuses pour une silhouette si frêle. Une
magnifique poitrine plantureuse, une taille de guêpe, des fesses fermes et
rebondies. Il se représenta ses doigts sur son ventre chaud ou ses hanches
de rêve, ou…
Jacob sentit son sang bouillonner en réponse à son imagination, son
membre durcir de façon si brusque et inattendue qu’il en eut le souffle
coupé. Il se hâta de détourner la tête, et marmonna dans sa barbe quelque
juron enflammé. Il reposa avec fracas son verre sur la table avant de s’y
appuyer, comme si le contact de ses paumes sur le bois pouvait lui
permettre de recouvrer ses esprits. Son ouïe, fine comme toujours, perçut
le bruissement de ses cheveux et de ses vêtements tandis qu’elle se
dirigeait vers le bureau. Même si elle se trouvait à l’autre bout de la pièce,
il pouvait la flairer. Son odeur avait un peu changé, exaltée par le sommeil
et imprégnée du parfum des draps fraîchement lavés. Elle évoquait la
volupté d’une nuit d’été, aux effluves de fleurs chauffées par le soleil,
d’herbe, de rosée et de musc, doux et délicat, marquant son indéniable
appartenance au sexe opposé.
Frais, piquant et authentique.
Et qui s’approchait de lui.
— Vous devriez être en train de dormir, déclara-t-il sur un ton
brusque.
Il la sentit sursauter lorsqu’il rompit le profond silence.
— Je me suis réveillée.
Elle haussa les épaules. Cela tombait sous le sens pour elle, mais lui
n’y comprenait rien. Elle fit un pas, puis un autre. Jacob voulut appeler
Noah. Une pulsion irrépressible, pressante, et si absurde qu’il faillit
éclater de rire. Jacob n’était pas du genre à avoir besoin d’assistance, et
encore moins à requérir de l’aide. C’était une première, et le roi ne se
gênerait sans doute pas pour le lui faire remarquer. Mais qui, se
demanda-t-il soudain pris de panique alors que l’ardente proximité
d’Isabella commençait à l’affoler, qui juge donc l’exécuteur ?
Non ! Bon sang ! Tu es plus fort qu’une minuscule femelle humaine !
Qui, en plus, ne fait rien ! Jacob ne laisserait pas la folie de cette lune
maudite le priver de ses capacités. Jamais, de toute sa vie, il n’avait perdu
le contrôle, et ce n’était pas près de changer. Depuis plus de quatre cents
ans, il donnait l’exemple avec dignité, et il ne comptait pas ternir une si
exceptionnelle réputation alors que des démons tels que Kane devaient
être guidés et maîtrisés.
Il serra les mâchoires avec sévérité avant de se tourner vers elle.
— Qu’est-ce que je fais ici ? s’enquit-elle, promenant ses doigts
graciles d’un air absent sur l’un des innombrables bibelots qui trônaient
sur le bureau.
Elle le caressa avec douceur, analysant l’ouvrage avant d’afficher un
sourire satisfait qui illumina aussitôt son regard de reflets violets
électriques. Elle passa au suivant, l’un des préférés de Jacob au sein de sa
vaste collection. Intriguée, elle l’effleura avec fascination, et Jacob se
sentit comme envoûté par sa façon si particulière de toucher ses affaires.
— J’en déduis que nous sommes chez vous ?
— En effet.
— Je ne me souviens pas d’être venue jusqu’ici. C’est ravissant, le
complimenta-t-elle, ses grands yeux rivés sur l’immense pièce aux
ornements fastueux. Je vois que vous appréciez les antiquités.
Il hocha la tête, conscient que ces objets étaient neufs et en vogue
quand il les avait achetés, des années auparavant. Bien entendu, c’était
absurde de le lui avouer, donc il se tut.
— Vous n’êtes pas très bavard, hein ? fit-elle remarquer sur un ton
désinvolte.
Elle s’avança vers une petite figurine en bois dont elle n’aurait jamais
deviné qu’elle avait été polie à la salive des siècles plus tôt par une femme
d’une tribu africaine éteinte depuis longtemps.
— Cela dit, après ce qui vient de nous arriver, poursuivit-elle, je
comprends que vous n’ayez pas envie de causer.
Isabella reposa la statuette, et continua son exploration. Tous les
sens en éveil, elle caressa avec délicatesse un objet après l’autre, soucieuse
d’étudier en profondeur leurs formes et textures. Elle laissa courir ses
doigts sur la surface de la haute table, et s’approcha de la main gauche,
légèrement recroquevillée, de Jacob.
Il s’éloigna brusquement, reculant d’un pas maladroit et dépourvu de
sa grâce habituelle. Bon sang ! songea-t-il non sans agacement, elle
devrait éviter de se tenir aussi près d’un homme qu’elle connaît à peine !
L’humaine ne possédait aucun pouvoir, pas de talent inné pour se
protéger, et pourtant elle déambulait devant lui en toute confiance.
Il est vrai, cependant, qu’elle avait tué l’un des siens à peine quelques
heures plus tôt.
— Je ne voulais pas vous paraître impoli, parvint-il à répondre
malgré les pensées qui tourbillonnaient dans son esprit. Je n’ai pas
l’habitude d’avoir de la compagnie.
Au moins, c’était la vérité.
Isabella pencha la tête, ses cheveux noirs glissèrent vers l’avant et
retombèrent comme du satin sur sa poitrine pendant qu’elle l’observait.
Son regard lui fit l’effet d’une caresse. D’abord, elle parcourut avec
curiosité le visage de Jacob, puis descendit jusqu’à ses épaules avant de
dériver doucement vers son large torse. Dès que ces deux pépites violettes
se posèrent sur lui, Jacob sentit sa peau brûler, ses muscles se crisper et
saillir. Il avait l’impression d’être mis à nu. Tandis qu’elle le jaugeait sans
relâche, l’abdomen de Jacob se tendit, les tendons de ses cuisses se
raidirent. Elle devait bien voir qu’il était au supplice !
Elle l’inspectait avec une telle insistance qu’il l’éprouvait dans sa
chair. Il serra les dents de toutes ses forces. Se rendait-elle seulement
compte de sa beauté ? Ne lui avait-on jamais dit que l’épaisse rangée de
cils bordant ses yeux candides incarnait la sensualité à l’état pur ?
— Un solitaire, déclara-t-elle enfin. (C’était un constat, et elle
acquiesça pour elle-même.) Je devine que vous n’avez pas une ribambelle
d’enfants à charge. Pas avec tous ces objets précieux à portée de main. Au
fait… (Elle croisa son regard, et Jacob sentit son souffle se bloquer.) Vous
m’avez déshabillée ?
À ce moment précis, il parvint à la conclusion qu’elle ne pouvait pas
être humaine. Une simple mortelle ne pouvait pas nimber une banale
question d’un si grand pouvoir. D’ailleurs, aucune femme saine d’esprit
n’oserait la poser à demi-nue, à quelques pas d’un étranger à l’évidence
sexuellement excité.
Isabella ne le vit même pas bouger. En une fraction de seconde, il
s’était emparé de son corps. Il l’empoigna avec force par les épaules et la
souleva de terre pour la serrer contre son torse. Un petit cri de surprise lui
échappa et sa respiration s’accéléra. Sans lui laisser le temps d’inspirer, il
plaqua la bouche sur la sienne avec une férocité à peine maîtrisée.
Elle leva les bras par réflexe et s’agrippa à sa chemise, essayant de
manifester un semblant de désaccord, mais cette tentative de protestation
demeura en suspens quand la carrure robuste et athlétique de Jacob
épousa de toute sa puissance virile ses courbes plus douces et souples. Il
était si bien bâti, chaque muscle s’articulait à la perfection, et elle le
sentait vibrer d’énergie. Il incarnait l’autorité et la vigueur. D’un geste
sensuel et assuré, il l’attira à lui pour la presser contre son corps solide.
Jacob embrassa Isabella avec fougue, un art qu’il maîtrisait
parfaitement, même si, à l’évidence, il avait hérité de ce talent à la
naissance. Rien de comparable aux baisers maladroits qu’on lui avait
prodigués par le passé. Malgré son comportement un brin cavalier, il
éveillait en elle des sensations qui n’avaient rien de platonique ni de
risible. Il l’étreignit avec ardeur, sa bouche brûlante contre la sienne,
titilla ses lèvres du bout de la langue avec avidité, comme s’il avait percé
un secret à son sujet qu’elle-même ignorait. Elle se sentit défaillir :
vertige, bouffées de chaleur, pouls de plus en plus rapide… Un frisson
d’excitation lui parcourut les seins, puis le bas-ventre jusqu’à la faire
rougir. Une décharge d’adrénaline l’envahit, suivie d’un désir charnel
insoupçonné qui la consuma tout entière. Blottie contre lui, elle se
détendit, le cœur palpitant tel un oiseau sauvage pris dans un filet.
Cela n’échappa pas aux sens affûtés de Jacob. Il attendait l’invitation
et l’accepta. Il renforça son baiser, et s’immisça entre les lèvres de la
timide Isabella qui se refusait encore à lui. Elle l’obsédait. Il ne souhaitait
plus qu’une chose : poursuivre ce contact, se délecter de sa saveur,
s’imbiber de son parfum jusqu’à en perdre la raison. Et tandis qu’il
s’abîmait dans ces pensées, il continuait de l’embrasser avec fougue et
douceur. Rien d’autre n’existait.
Une vague torride monta du plus profond des entrailles d’Isabella et
l’assaillit jusqu’au moindre vaisseau sanguin. La sensation était
extraordinaire. Avant de l’éprouver elle-même, elle n’avait, en toute
honnêteté, pas eu conscience de l’effet qu’elle produisait sur Jacob. À
présent, la chaleur glissait sur sa peau comme de la lave en fusion, et elle
se demanda s’il en allait de même pour lui. Sa langue le caressait comme
mue par une volonté propre. Elle se montrait plus téméraire et nettement
plus curieuse.
Jacob la dévorait de baisers, guidé par un besoin désespéré et primai
que dans sa naïveté elle ne pouvait comprendre. C’était comme si elle était
la dernière femme sur terre, la seule digne d’être embrassée. Elle sentit
son haleine chaude sur son visage et dans sa bouche, et ses doigts
s’aventurer le long de la cambrure de son dos.
Jacob poussa un grognement guttural lorsque Isabella le sollicita
avec plus de ferveur. Son goût était sucré, doux, incroyable, délicieux
comme un fruit défendu. Sa température corporelle augmentait au fur et à
mesure, rien de comparable au contact froid d’une démone, et chaque
degré supplémentaire lui apparaissait comme une provocation. Son
propre corps, d’ordinaire glacé, atteignait des pics de chaleur anormaux
pour un membre de son espèce. Un tourbillon de désir l’enveloppa, à tel
point que son esprit s’obscurcit. Son instinct s’empara des rênes tandis
qu’il effleurait la peau embrasée, laissait ses mains glisser des épaules vers
la taille d’Isabella, puis descendre jusqu’à la courbure de ses reins. Elle
était d’une douceur inouïe, et épousait ses caresses avec une exquise
perfection. Il agrippa ses fesses avec fermeté, la soulevant un peu plus de
terre pour mieux la plaquer contre lui.
Il interrompit brusquement son baiser et, toujours emmêlés, ils
restèrent là à se balancer au rythme de leur souffle court et saccadé. Avec
nervosité, il chercha des yeux le visage d’Isabella, l’examina comme si elle
incarnait une énigme insolvable. Elle ne pouvait que s’accrocher à lui,
prise au piège contre son corps puissant. Elle vit ses narines se dilater
quand il inspira profondément et d’un air résolu comme pour humer son
parfum. Mais elle n’en portait pas. Puis, il se pencha et se blottit contre sa
nuque pour s’imprégner de son arôme. C’était un acte assez érotique, et
elle sentit son ventre se contracter.
Jacob le ressentit. Il émit un grognement d’appréciation avant de
l’embrasser de nouveau, la marquant de son sceau, mêlant sa saveur et
son odeur à celles d’Isabella. Elle poussa un petit cri sensuel qui ne
manqua pas d’aviver les instincts les plus sauvages du démon.
D’un ample geste du bras, il balaya la surface de la table derrière
Isabella, ce qui les força à se séparer. Des dizaines de bibelots hors de prix
valsèrent aux quatre coins de la pièce. Il s’empressa de soulever la jeune
femme et la fit asseoir sur le bureau en bois, position qui l’amena
naturellement à écarter les cuisses. Elle enserra la taille de Jacob, puis
enroula les chevilles autour de ses jambes comme si elle avait réalisé cette
action une bonne centaine de fois alors que c’était une première. Le cœur
de Jacob cognait contre ses seins, les vibrations résonnaient dans tout son
être. Jacob lui tint la tête, s’agrippa aux fines mèches de ses cheveux aux
effluves fleuris, souples et doux comme la soie. Il émanait d’elle une
chaleur envoûtante.
Seules ses pulsions le guidaient, les baisers enflammés dont il
l’abreuvait reflétaient ce besoin insensé de satisfaction. Jacob enlaça de
ses longs doigts enfiévrés les hanches d’Isabella pour l’attirer jusqu’à
l’extrémité de la table, puis la maintint immobile tandis qu’il se glissait
encore plus loin entre ses cuisses. Elle haleta, surprise par sa force, puis
gémit contre ses lèvres quand elle remarqua la preuve de son incroyable
excitation contre son ventre. Jacob était dur, brûlant, et son corps robuste
luttait pour franchir la barrière des vêtements et posséder cette partenaire
pourtant si proche. Elle laissa échapper un murmure de plaisir et se
tortilla contre lui. Elle lui effleura le dos, la taille, et descendit jusqu’à son
fessier bien ferme dont elle put sentir chaque muscle saillir vers elle.
Jacob poussa un grognement retentissant devant sa réaction
enflammée. Toujours plaqué contre sa bouche, il l’embrassa jusqu’à la
meurtrir. À bout de souffle, elle psalmodiait presque des encouragements
qui ne firent qu’attiser ses sens en ébullition. Il était assailli par le parfum
naturel d’Isabella, la moiteur de son sexe, et son sang qui gorgeait et
réchauffait ses zones érogènes. Un mélange grisant dans lequel il avait
l’impression de se perdre.
Isabella se noyait dans les flots de cette passion féroce, hypnotisée
par le roc que formait le corps de Jacob qui continuait de l’embrasser,
alliant fougue et technique. Il remuait contre elle, brûlant de la caresser
tout entière. Puis, elle sentit ses doigts se glisser sous sa chemise, lui
effleurer les hanches et le ventre avant d’atteindre ses seins qu’il recouvrit
de ses paumes avides. Il savait la toucher comme personne, avec
assurance et doigté, semblait sculpter sa chair moelleuse. Puis, il prit
entre le pouce et l’index son mamelon déjà dressé qu’il fit rouler. Isabella
haleta, et s’arc-bouta vers lui. Elle gémit lorsqu’il titilla l’autre de la même
façon, et un liquide chaud imprégna le cœur de son intimité.
Elle prit conscience de l’odeur de Jacob, musquée, épicée, et
s’arracha à son baiser pour enfouir le visage contre son cou et humer son
parfum à pleins poumons, comme il l’avait fait avec elle. Elle lécha la zone
sous laquelle puisait sa carotide, il frissonna en retour et murmura à la
hâte entre ses dents serrées une phrase dans une langue étrangère.
— Dis-moi ! lui ordonna-t-elle sans réfléchir.
Relâchant Jacob, elle saisit sa chemise et la déboutonna d’un coup
sec sans se soucier de la lascivité de son geste.
Tandis qu’il la couvrait de caresses, elle baissa les yeux, surprise par
le contraste du teint hâlé de Jacob contre ses seins d’albâtre. Elle posa les
mains sur les siennes, le pressant de continuer.
— Dis-moi ! répéta-t-elle, plus douce et enjôleuse.
Jacob s’enflamma, le moindre de ses nerfs transmettait à son corps
la chaleur d’Isabella dont la moiteur mouillait la peau d’une souplesse
délicieuse ainsi que leurs habits. Les ongles de Jacob s’allongèrent
légèrement, par réflexe, et il sentit un frisson le parcourir. L’animal en lui
était prêt à surgir, si proche qu’il l’entendait hurler dans le tréfonds de son
esprit. Cette femme, dont le physique tentateur le mettait au supplice, lui
appartenait.
— Mienne ! gronda-t-il d’une voix grave et menaçante.
Le besoin de la posséder le submergea telle une vague torride. Il
pouvait déchirer le restant de leurs vêtements à mains nues et s’abîmer en
elle en l’espace d’une seconde.
— Oui ! gémit-elle, pantelante, comme si elle lisait dans ses pensées.
Elle lui caressa les cheveux, y enfonça les doigts et les laissa courir
sur son crâne, puis effleura avec volupté le duvet délicat à l’arrière de son
cou, ce qui le fit durcir davantage. Elle lui griffa le dos et le torse à travers
sa chemise tout en l’attirant dans le doux piège que formaient ses jambes
entrecroisées.
— Isabella !
Son nom lui échappa dans un brusque grognement, l’excitation
transparaissait dans sa voix, brute et sincère. Le besoin primal de la
dominer, de la sentir frémir de plaisir, d’en faire sa partenaire, l’habitait.
Il s’arc-bouta en arrière, l’attrapa par les épaules et, dans un moment de
vertige mêlé d’avidité bestiale, la jeta par terre. Elle se retrouva à quatre
pattes et, l’instant d’après, il était derrière elle. De son bras musclé, dur
comme l’acier, il lui enserra les hanches. De l’autre main, il l’agrippa par
les cheveux pour lui maintenir la nuque avec fermeté, puis la tira vers lui
d’un geste sec, lui pressant les fesses contre son bassin tout en se glissant
entre ses cuisses.
Isabella poussa un cri de surprise empreint de passion charnelle.
Une voix dans son esprit essayait de lui dire qu’elle aurait dû avoir peur,
mais il n’en était rien. Bien au contraire. Elle brûlait de désir, son corps,
chaud et accueillant, le devenait davantage à mesure que Jacob se frottait
lascivement contre elle. Elle ignorait qu’il pouvait flairer son excitation
dans son parfum prononcé, ce qui lui faisait courir un danger imminent.
Elle n’avait qu’une certitude : pour la première fois de sa vie, elle voulait
être prise par un homme.
C’est alors que la pièce explosa.
Isabella fut projetée contre le sol par le souffle initial. Des vents
violents la fouettèrent soudain, la soulevant de terre et l’agitant dans les
airs comme une poupée de chiffon tandis que des mains s’obstinaient à la
retenir, meurtrissant sa chair, alors qu’on l’arrachait à leur étreinte.
Isabella atterrit dans un grognement sur un épais coussin. Elle se
redressa, et secoua la tête pour recoiffer ses mèches désordonnées et se
remettre les idées en place. Elle recouvra ses esprits et la vue à temps
pour apercevoir Jacob, catapulté à travers la salle par une rafale terrible,
percuter de plein fouet le mur de plâtre.
À ce moment-là, elle remarqua la présence d’un autre homme dans
la pièce.
Percevant d’emblée l’étranger blond comme une menace et
entendant le hurlement de rage de Jacob, Isabella se leva péniblement du
canapé pour se jeter sur l’intrus. Malheureusement pour elle, c’était une
armoire à glace. Elle se sentit comme une mouche s’échinant à
déstabiliser un ours. Il se retourna avec désinvolture, arqua un sourcil
doré, et darda sur elle un regard surpris et… amusé. Il agita la main dans
sa direction et, de nouveau, elle se trouva emprisonnée dans un tourbillon
qui lui coupa le souffle.
Une seconde plus tard, il lui sembla devenir aussi légère qu’une
plume, son corps prit soudain la consistance de la poussière, laissant le
vent passer à travers. Elle contempla avec effroi les débris voler vers elle
dans le sillage du courant. L’inconnu proféra un juron et dirigea toute son
attention sur Jacob. Isabella comprit aussitôt que le visiteur aux cheveux
d’or s’apprêtait à le blesser encore plus. Une aura d’énergie émana du
géant et elle vit la tornade s’abattre sur Jacob comme une éruption
volcanique. Quand l’explosion souffla un côté de la maison et que Jacob
fut éjecté dehors, Isabella retrouva son apparence solide et atterrit sur ses
pieds de manière brusque et maladroite.
À partir de cet instant, seul son instinct lui dicta sa conduite. Jacob
lui avait sauvé la vie, et un danger terrible le menaçait. Elle se devait
d’agir. En l’espace d’une milliseconde, elle se propulsa de nouveau dans
les airs. Comme si Bruce Lee l’habitait soudain, Isabella frappa l’homme à
la tête si fort qu’elle faillit la lui arracher. Elle tournoya sur elle -même
avant de lui assener un second coup, satisfaite de l’entendre pousser un
grognement surpris, puis lança la j ambe assez haut pour planter le talon
dans son nez aquilin.
L’intrus fut projeté en arrière par l’impact et retomba sur les fesses
avec un hoquet de stupéfaction. Sans lui laisser l’occasion de se ressaisir,
elle fonça sur lui, puis à califourchon sur son torse puissant, s’empara du
premier objet venu pour le menacer. Il s’agissait en l’occurrence d’une
plante dans un gros pot en étain. Pas une barre de fer, certes, mais cela
devrait suffire à infliger des dégâts. Elle le souleva au-dessus de sa tête,
sûre et fière de sa trouvaille.
— Non, attendez ! (Il leva les bras pour se protéger et, malgré elle,
Isabella hésita.) Je vous ai sauvée !
— Vous plaisantez ? hurla-t-elle, brandissant le pot d’un geste
déterminé.
— Je le jure ! Ecoutez-moi, je vous en prie. Il vous aurait blessée !
Vous ne comprenez donc rien, pauvre sotte !
— Attention… à votre place je n’insulterais pas une « pauvre sotte »
en position de force, le tança-t-elle, agitant le pot jusqu’à secouer les
feuilles vertes.
— Que se passe-t-il ici, bon sang ?
Isabella et l’inconnu se dévisagèrent, s’octroyant chacun un instant
pour se rendre compte que ni lui ni elle n’avaient parlé, même si cette
phrase leur brûlait les lèvres à tous les deux. Ils tournèrent la tête de
concert et Isabella vit un autre étranger, aux cheveux brun-roux cette fois,
et entouré d’une aura de pouvoir qui n’était pas sans rappeler Jacob. Ce
nouvel intrus, incarnant à lui seul puissance et autorité, ne franchit pas le
seuil de la demeure.
— Noah ! cria le géant blond, d’une voix empreinte de soulagement
et d’embarras. Débarrasse-moi de cette furie.
— Un pas de plus et je lui écrabouillé la cervelle, l’avertit Isabella.
L’homme ne bougea pas, mais ne parut pas très inquiet non plus. Il
semblait plutôt à deux doigts d’éclater de rire. Il promena sur elle un
regard détaché, Isabella s’en aperçut et remarqua alors sa chemise
déchirée qui exposait en partie ses seins.
Elle hurla, lâcha le pot et s’agrippa aux pans de tissu pour masquer
sa nudité. Malheureusement, elle avait oublié qu’elle se tenait au-dessus
de son ennemi. Ce dernier poussa un cri perçant, et se retira
brusquement. Il évita l’impact de l’arme potentielle, mais se retrouva
quand même couvert de terreau quand le pot se brisa en mille morceaux.
Consternée, Isabella regarda l’homme toussoter et cracher des mots
qui ressemblaient à s’y méprendre à des jurons dans une langue
mystérieuse. Elle s’empressa de s’écarter de lui. Pour rien au monde elle
ne voulait se trouver à sa portée quand il recouvrerait la vue. Le géant
blond se redressa, et de deux coups de tête se débarrassa des grosses
mottes de terre. Isabella s’éloigna des deux étrangers à reculons, les yeux
braqués sur eux avec méfiance, les mains toujours crispées sur sa
chemise.
Noah scruta la femme aux cheveux d’ébène qui sondait les environs
d’un œil aiguisé. Tout un tas de questions taraudaient le roi, mais il
doutait de réussir à lui soutirer la moindre information. Alors il s’adressa
à l’autre homme dans la pièce.
— Elijah, pourrais-tu m’expliquer ce qui se passe ?
L’imposant mâle bondit sur ses pieds, s’ébroua pour faire tomber le
restant de terre dans un grognement mécontent et se tourna vers son
souverain, une expression maussade sur le visage.
— J’étais dans le coin, et j’ai perçu une pression dans l’atmosphère.
C’était si puissant que ça m’a littéralement éjecté du ciel. J’ai voulu voir de
quoi il retournait, et j’ai découvert que c’était causé par une modification
de la force gravitationnelle. Un effet secondaire de… Comment dire…
Jacob était incontrôlable. Il était… J’ai trouvé Jacob… euh… (Elijah se
dandina de droite à gauche, mal à l’aise.) Il forniquait avec cette femelle…
ou s’y apprêtait. Je l’ai arrêté à temps.
— Jacob ? s’écria Noah sur un ton si outré qu’Isabella s’en offusqua.
— Personne ne vous a demandé d’intervenir, siffla-t-elle, foudroyant
du regard le dénommé Elijah. Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que
Jacob… euh… fornique avec moi ?
— Cela requerrait une longue explication, répliqua Noah.
— J’ai tout mon temps, s’empressa-t-elle de rétorquer.
Noah avança d’un pas, la regarda bien en face, et remua la main d’un
geste élégant.
— Vous avez l’air épuisée.
Isabella cligna des yeux, se sentit crouler sous le poids de la fatigue,
et bâilla malgré elle. Elle s’obstina à lever le menton alors qu’elle vacillait.
Noah cessa de bouger et Elijah resta bouche bée.
Le roi manipula encore l’énergie d’Isabella, et la vida de ses forces
avec une telle puissance qu’Elijah sentit sa peau picoter. La jeune femme
recula comme si elle avait eu mal. Impuissante face à l’incroyable pouvoir
de Noah, elle se recroquevilla par terre en position fœtale, et sombra
aussitôt dans un profond sommeil.
Jacob entrouvrit les paupières et le regretta sur-le-champ. Une
douleur effroyable, lancinante, lui vrillait le cerveau. Il poussa un
grognement, se força à se redresser, et essaya de dissiper le brouillard qui
nimbait son crâne. Il leva les yeux, et se concentra sur les deux formes
floues devant lui, l’une noire et l’autre dorée.
Noah et…
— Qu’est-ce que tu fais là ? s’écria-t-il avec hostilité après avoir
reconnu Elijah, prenant grand plaisir à réagir de la sorte même s’il
ignorait pourquoi.
— Je te sauve les miches, lui rétorqua Elijah sur un ton malicieux, un
sourire éclatant, à la fois juvénile et carnassier, sur le visage.
— Te fiche pas de moi ! aboya Jacob, blessé dans sa fierté.
Il était peut-être dans les vapes, mais il pouvait se débrouiller seul et
n’avait besoin de personne.
— Je suis navré, mon ami, mais je crains qu’il ne dise vrai.
Jacob reporta son attention sur le roi. Les yeux gris-jade de Noah
reflétaient la même expression sévère que ses lèvres pincées.
— Jacob, regarde.
Noah lui désigna une forme allongée sur le canapé, juste à ses côtés.
Isabella.
La sublime Isabella. Roulée en boule comme un chaton, et dont la
profonde respiration l’amenait à ponctuer chaque expiration d’un petit
ronflement guttural. Elle dormait comme un loir, ressemblait à un ange
tombé du ciel, et…
Meurtri.
Il la contempla avec horreur lorsqu’il se rendit compte qu’elle portait
ses marques de doigts sur la gorge, la nuque et le haut des cuisses. Tout
lui revint aussitôt en mémoire, les conséquences de ses actes le frappèrent
de plein fouet, lui coupant le souffle, et un flot de honte lui empourpra le
visage.
— Oh, non, gémit-il d’une voix rauque, le désarroi et l’affliction
gravés dans ces deux simples mots.
— Du calme, Jacob, s’empressa de dire Noah. Elijah est arrivé à
temps pour t’empêcher de la blesser davantage.
A peine, songea Jacob. Il se rappela la concupiscence, le désir qui
l’avaient submergé. Il avait été à deux doigts de la posséder, de s’unir à
elle, en dépit des répercussions. En fait, ces dernières ne lui avaient même
pas effleuré l’esprit. Et à présent, alors que son manque de maîtrise
l’accablait, il ne pouvait toujours pas renoncer au besoin de s’approcher
d’elle, de la toucher, d’étreindre son corps délicat pour y goûter de
nouveau. Cette envie le gouvernait, enracinée dans ses entrailles, dévorait
son âme, et jamais il ne parviendrait à l’en déloger. Jamais. Cette
effroyable certitude le tourmentait.
— Je ne voulais pas lui faire de mal, déclara Jacob tout bas,
prononçant les mêmes mots que Kane la nuit précédente.
L’ironie de la situation l’emplit de rage. Une profonde frustration
attisa sa colère. Ceux qu’il tenait en haute estime avaient été témoins de
son humiliation, et il ne pouvait le supporter.
— Nous le savons, répondit Noah avec douceur, espérant le
réconforter quelque peu. Ce que nous ignorons, c’est comment elle est
arrivée chez toi. (Il se pencha en avant.) Qu’est-ce qui t’a pris de ramener
pareille tentation sur ton territoire ? demanda le roi à son champion. Tu
n’es pas infaillible, Jacob. Même si tu es l’exécuteur, tu restes un démon.
Toi aussi tu peux succomber à la folie de la lune sacrée.
— Je le sais bien !
— Alors pourquoi, renchérit Elijah, l’as-tu ramenée chez toi ?
— Parce qu’elle… parce que je devais découvrir quelque chose. Elle
est différente des autres femelles humaines.
— Je veux bien te croire, rétorqua Elijah, sarcastique, effleurant du
bout du doigt son nez meurtri.
— Pourquoi penses-tu cela ? s’enquit Noah.
Jacob prit une profonde inspiration avant de tout révéler.
— Elle a tué Saul.
Les deux démons en face de lui semblèrent soudain manquer
d’oxygène. Jacob se leva pour s’asseoir sur l’accoudoir du canapé, au
chevet d’Isabella, et passa le bras derrière le dossier dans un élan de
protection manifeste.
— C’est impossible, déclara Noah à voix basse.
— Je l’ai vu de mes yeux. Saul avait complètement muté. J’ai sous-
estimé son pouvoir… sa force. Je n’avais pas combattu de transformé
depuis très longtemps. Il m’a mis KO, c’est elle qui a réussi à l’arrêter.
— Cette ridicule créature humaine a détruit l’un des nôtres ? Un
transformé qui plus est ? rétorqua Elijah avec mépris et incrédulité. Il
devait avoir perdu connaissance, ou alors il était blessé.
— Cette ridicule créature t’a cassé le nez il y a à peine vingt minutes,
Elijah, lui rappela Noah sur un ton sec. Avais-tu perdu connaissance ?
Étais-tu blessé ? (Le roi s’était rembruni, des rides d’inquiétude
sillonnaient son large front.) C’est la première fois que j’entends une
histoire pareille, les informa-t-il. Tu as eu raison de la retenir, mais tu
aurais dû nous avertir plus tôt. Je ne comprends pas pourquoi tu as
préféré risquer vos vies, Jacob. Qu’est-ce qui l’aurait empêchée de te
tuer ? Sans compter la position dans laquelle Elijah vous a trouvés…
— Je ne peux pas l’expliquer. Tout cela m’échappe. C’est juste que…
Je savais qu’elle ne représentait pas un danger pour moi. Maintenant que
je connais son emprise, je ne la considère toujours pas comme une
menace, et je ne pense pas en constituer une pour elle. Je ne peux rien
dire de plus, Noah. Je suis l’exécuteur depuis quatre cents ans. Jamais, au
cours de toutes ces années, je n’ai fléchi. Pas une seule fois, je n’en ai
nourri le désir. Et pourtant, avec elle, ma conscience s’évapore. Je perds
toutes notions de mœurs, de civilisation. Elle… (Il marqua une pause pour
replacer une mèche de cheveux derrière l’oreille d’Isabella.) Je n’ai pas le
sentiment d’avoir commis une faute. L’expérience et le savoir me portent
à croire que j’ai mal agi, mais ce n’est pas ce que je ressens dans mes
tripes.
— C’est la folie qui parle ! éructa Elijah avec dégoût. Tu étais comme
une bête quand je suis arrivé, Jacob. Tu l’aurais déchiquetée en mille
morceaux.
— Jamais ! hurla Jacob avant de se reprendre. Le besoin de
m’accoupler à elle, gronda-t-il, les yeux rivés sur Elijah, n’était pas tout à
fait celui d’un animal qui se jetterait sur n’importe quelle femelle pour
l’assouvir. C’était différent. Je… (Il ne savait que dire, et détourna le
regard des visages stupéfaits de ses compagnons.) C’était primal, oui,
mais c’était plus qu’une simple pulsion lubrique. Bien plus… plus
profond… irrésistible. Même pour moi.
Alors, Noah se leva, pensant soudain qu’il valait sans doute mieux ne
pas se trouver aussi près de la femme qui avait réussi à obséder à ce point
l’inflexible, l’inébranlable Jacob. Le code moral de ce dernier en faisait le
meilleur exécuteur qu’ils avaient jamais connu. C’était ce qui le protégeait.
Si même lui avait succombé à la folie, un détail crucial devait leur
échapper.
Qui était cette mortelle capable de tuer un démon, de battre Elijah, le
capitaine de la garde de Noah ? D’envoûter Jacob, l’implacable
exécuteur ? Et que dire de sa résistance à son pouvoir quand il avait
drainé son énergie ? Oui, songea Noah, perplexe, il y avait sans l’ombre
d’un doute plus à découvrir.
Il ne lui restait qu’à prier pour qu’il ne s’agisse pas des mauvaises
nouvelles qu’il redoutait tant.
CHAPITRE 3
Isabella ouvrit les yeux, battant rapidement des paupières pour
chasser le sommeil et y voir plus clair .
ma
Elle se redressa à la hâte, même si elle avait l’impression de se hisser
péniblement hors de l’eau. Elle poussa un grognement. Sa tête l’élançait,
elle luttait contre l’irrépressible envie de s’affaler sur le canapé pour
continuer à dormir.
Puis, tout lui revint en mémoire. Dans un sursaut de panique, elle
balaya du regard les alentours à la recherche de Jacob, terrifiée à l’idée de
l’avoir abandonné et d’avoir laissé les deux intrus le blesser. Elle l’aperçut
à l’autre bout de l’immense salle en pierre, à côté d’une cheminée qui
enveloppait sa longue silhouette d’un halo de lumières dorées mêlées
d’ombres noires. Elle soupira, soulagée qu’il soit sain et sauf.
Jacob sentit comme un souffle chaud sur sa nuque puis dans son
esprit. Le sentiment d’apaisement était si puissant qu’il aurait pu passer
pour le sien, à un détail près : la douceur qui en émanait et dont il n’était
pas capable. Il tourna la tête et vit Isabella, assise, en train de l’observer.
Sa résistance aux sorts de sommeil le choqua moins cette fois, mais
l’interpella tout de même, surtout parce que cette dernière tentative avait
été l’œuvre de Noah. Jacob glissa les mains dans les poches, et serra les
poings. Il se mit à marcher dans sa direction, obligé d’affronter le fait qu’il
l’avait blessée, l’âme lourde de regrets, d’amertume et de chagrin.
Pourtant, il ne vacilla pas une seconde. Il avait honte, certes, mais il était
assez fort pour reconnaître ses erreurs et en assumer les conséquences.
Isabella le regarda s’approcher de son allure féline, majestueuse,
pleine de grâce et de détermination. Son cœur bondit dans sa poitrine au
souvenir de ses caresses, de la fermeté de son étreinte, et de la volupté
enivrante de ses baisers. Elle se remémora l’incroyable facilité avec
laquelle il l’avait possédée, la douceur virile de ses paumes sur ses
courbes, et l’habileté de ses doigts élégants et avides.
Jacob s’arrêta à mi-chemin, assailli par les réflexions d’Isabella, sans
qu’il comprenne pourquoi, à mesure qu’elle revivait la scène. Elle lui
transmettait ses réminiscences, image par image. Tout, y compris
sensations et odeurs, semblait si réel qu’il aurait juré la tenir dans ses
bras. Son corps frémit en réaction, son pouls s’accéléra tandis qu’elle se
rappelait son désir intense et primitif.
Jacob n’était ni télépathe ni empathe, il ignorait donc pourquoi il
partageait les pensées d’Isabella. De plus, il sentait qu’elle aussi parvenait
à sonder son esprit, ce qui rendait leur échange encore plus intime. Cela
aurait dû le décontenancer, mais un autre détail attira son attention.
Il ne perçut aucune peur chez Isabella. Même si elle se demandait
comment elle avait pu s’abandonner ainsi, ce comportement ne lui
ressemblant pas, elle n’éprouvait ni anxiété ni regret. En fait, elle
acceptait la situation avec une facilité déconcertante. Elle était curieuse,
intriguée, et se languissait de goûter à nouveau à ses caresses et à ses
baisers. Jacob frissonna, son être tout entier cédant à cet appel physique
et mental comme au chant d’une sirène.
— Jacob.
Son nom sonna comme un avertissement et l’arracha à
l’envoûtement d’Isabella pour le ramener au moment présent, face aux
trois individus qui venaient d’entrer dans la pièce. Isabella reporta le
regard sur eux, et reconnut les deux hommes qui avaient fait irruption
chez Jacob. Elle bondit sur ses pieds, affichant un air défensif, et s’avança
pour se placer entre Jacob et eux.
Une femme les accompagnait cette fois. Isabella n’avait jamais vu
pareille beauté de toute sa vie. Elle était très grande, dotée de jambes
interminables et d’une somptueuse chevelure aux reflets miel qui lui
tombait en cascade dans le dos. Sa longue toge aérienne flottait auvent,
mais mettait en valeur sa poitrine grâce à deux bandes de brocart
richement ornées d’entrelacs. Cela rehaussait son teint de bronze parfait
et faisait ressortir ses yeux gris-vert. Elle se tenait aussi sereine et
élégante qu’une déesse, mais le sourire de compassion qui illuminait ses
traits délicats la rendait bien plus accessible que ses acolytes mâles. On
aurait dit un ange au milieu de sinistres démons.
— Au nom de mon frère et de moi-même, je vous souhaite la
bienvenue chez nous, Isabella, déclara-t-elle d’une voix envoûtante,
mélange d’accent exotique et de diction sophistiquée. N’ayez crainte,
poursuivit-elle, vous êtes en sécurité ici. Personne ne vous fera de mal.
Mon nom est Magdelegna. Mes amis m’appellent Legna, et vous le pouvez
aussi, si vous voulez.
— Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Qui sont ces gens ?
Puis, d’une voix plus forte, menaçante :
— Pourquoi avez-vous attaqué Jacob ?
Les trois démons regardèrent avec intérêt la petite humaine reculer
vers ce dernier d’un geste protecteur. L’idée qu’une si frêle créature
défende l’exécuteur leur arracha une grimace amusée.
— Il ne s’agissait pas tant de l’attaquer que de vous protéger. Quand
Elijah s’est jeté sur vous, il craignait que Jacob ne vous blesse par
mégarde, expliqua Legna.
— Eh bien, répliqua Isabella non sans agacement, plantant les poings
sur les hanches et levant le menton avec irritation, je trouve ça assez
présomptueux, pas vous ? Il ne faisait que… (Elle se rappela alors dans
quelle position ils avaient été interrompus et rougit jusqu’aux oreilles.) Je
veux dire…
Elle tapa du pied avec frustration lorsqu’elle aperçut de larges
sourires se dessiner sur leurs visages. Elle entendit même Jacob glousser
derrière elle.
— Bref, en quoi ça peut bien vous concerner de toute façon ?
s’indigna-t-elle avec véhémence.
— Nous avons nos raisons. Et cela vous importera aussi une fois que
vous saurez tout.
Un profond sentiment de terreur et de panique s’empara alors
d’Isabella. Un millier de pensées lui traversèrent l’esprit tandis qu’elle
essayait de trouver une explication logique à leur inquiétude. Elle se fixa
sur la plus plausible.
— Vous êtes marié ! s’écria-t-elle avant de faire volte-face pour se
dresser devant Jacob.
— Non, rétorqua-t-il, ses yeux noirs empreints de sérieux. Isabella,
l’attaque dont j’ai été victime ne vous a-t-elle pas paru un brin étrange ?
Cette question la fit hésiter. Elle se rappela le vent, le vortex de
pouvoir qui les avaient projetés dans la pièce comme deux feuilles mortes.
Elle se souvint de l’inconnu dénommé Noah qui avançait vers elle, et de
s’être réveillée la seconde d’après dans cet endroit. Elle se remémora sa
chute de cinq étages et Jacob la sauvant, puis son combat contre une
horrible créature qu’il avait qualifiée d’ancien ami.
— D’accord, qu’est-ce qui se passe à la fin ? demanda-t-elle.
Elle n’avait pas peur. Elle était née avec une insatiable curiosité qui
surpassait la crainte qu’aurait pu lui inspirer cette situation bizarre. Elle
comprenait à présent qu’elle n’avait pas tenu compte de certains détails
essentiels. Si elle avait eu en sa possession l’un de ces gros maillets qu’on
voit dans les dessins animés, elle se serait martelé le front en criant :
« Bon sang, mais c’est bien sûr ! »
— Tout d’abord, souvenez-vous que vous êtes en sécurité avec nous,
déclara Noah, d’une voix suave afin de la rassurer.
— Hé, n’oubliez pas que j’ai cassé le nez de Schwarzie ! Je n’ai pas
peur de vous.
Isabella désigna Elijah de la tête et ce dernier s’empourpra
d’embarras. Elle sourit pour elle-même. Au moins, celui-ci savait à quoi
s’attendre. De plus, elle était persuadée que Jacob, même s’il gardait ses
distances, ne laisserait aucun d’eux poser la main sur elle.
— Isabella, reprit Legna, toujours aussi douce et apaisante. Malgré
nos ressemblances, nous sommes très… différents de ceux de votre
espèce.
— Espèce ? Vous êtes quoi ? Des genres d’extraterrestres ?
— Non, nous venons de la Terre, dit Jacob.
Au son de sa voix, Isabella se tourna vers lui, se rendant compte
soudain qu’elle voulait entendre ces révélations de sa bouche.
— Dans ce cas, expliquez-vous, je vous prie. Je ne suis pas stupide, et
je n’aurai pas la pétoche comme une héroïne de roman à l’eau de rose.
Cessez de me couver et répondez-moi !
— Très bien.
Jacob s’approcha d’elle, regrettant de ne pouvoir la toucher tandis
qu’il lui divulguerait ce que, avec ses convictions humaines, elle ne
pouvait tout à fait appréhender. Cette pulsion qui l’assaillit alors même
qu’il s’efforçait de la réprimer le frustra.
— Vos contes, poursuivit-il, abondent de légendes et de mythes sur
les créatures qui peuplent la nuit. Vous les appelez « monstres ». Pour
nous, ce sont simplement d’autres races. Elles existent, comme nous, aux
côtés de l’espèce humaine. Les Nocturnes. Les civilisations des ténèbres.
Nous autres qui vivons lors des phases sombres de la Terre.
Isabella pencha la tête, tentant d’assimiler cette information. Il
pouvait sentir son cerveau opérer à toute allure tandis qu’elle tentait
d’assembler certaines données, puis les séparait avant de recommencer de
zéro. Elle était si intelligente, si vive, qu’il s’émerveilla devant le
fonctionnement de son esprit pragmatique.
— Qu’essayez-vous de me dire ? Que vous êtes des vampires ?
L’idée modifiait quelque peu les implications de sa rencontre avec
Jacob. Un frisson attisé par un sentiment qu’elle se refusait timidement à
identifier la parcourut. Cela pouvait expliquer pourquoi les autres la
croyaient en danger avec lui. Néanmoins, ces créatures censées fuir le
soleil n’étaient-elles pas un peu trop bronzées ?
— Non, bien que ces derniers existent, affirma Legna.
— Sérieux ? Vous m’en bouchez un coin ! rétorqua Isabella sur un
ton perplexe teinté de sarcasme.
— L’univers est peuplé d’êtres inconnus de l’homme.
— Certes, mais des morts-vivants suceurs de sang ?
Jacob gloussa tout bas avant de s’approcher d’elle pour lui effleurer
le visage, laissant ses doigts suivre la douce courbe de sa joue avec
révérence et délicatesse.
— Ces descriptions vexent les vampires. Mis à part quelques facultés
extraordinaires, certaines faiblesses et la soif de sang, la plupart d’entre
eux ressemblent assez aux gens que vous pouvez côtoyer. Si ça se trouve,
il y en a un ou deux dans votre entourage, et vous ne le savez même pas.
— D’accord. C’est quoi la suite ? Le père Noël et les loups-garous
existent aussi ?
— Eh bien, je ne m’avancerais pas pour le père Noël, mais vous
pouvez croiser des lycanthropes. Et pas toujours sous la forme de loups.
Isabella dévisagea Jacob comme s’il venait de se couvrir de poils et
d’exposer des crocs acérés.
— Bon, murmura-t-elle l’air hébété, si vous n’êtes aucune de ces
créatures, qu’êtes-vous alors ?
— Je vais vous le dire, Isabella, répondit Jacob tout bas avant de lui
caresser la joue de nouveau afin d’apaiser ses nerfs à vif, mais souvenez-
vous : ce n’est pas parce qu’un mot renvoie à des choses terribles dans
votre mythologie que c’est la réalité.
— Poursuivez s’il vous plaît, chuchota-t-elle comme une supplique,
ses grands yeux rivés sur les siens.
— Nous sommes des démons. Une race d’élémentaires immortels et
doués de pouvoirs puisés de la nature. Nous appartenons à une espèce
très évoluée dotée d’un code de l’honneur strict, ainsi que d’éthique et de
croyances. Nous désirons coexister de manière pacifique avec vos
congénères, les protéger de nos aspects les plus vils. Voilà pourquoi Elijah
m’a arraché à vous, Bella. Il nous est interdit de blesser un humain. Par
conséquent, cela constitue un tabou de… d’essayer de s’accoupler à l’un
des vôtres. Il en est ainsi depuis toujours.
— Mais… (Isabella secoua la tête, s’efforçant d’en chasser les
corrélations et les pensées confuses qui y affluaient.) Alors cette chose
dans l’entrepôt était aussi l’un des vôtres ? Un démon ?
— Oui et non. La plupart du temps, notre apparence est celle que
vous voyez en ce moment. Nous nous comportons de façon civilisée,
comme vous pouvez le voir, sauf lorsque nous cédons à nos pulsions
primitives, faiblesses occasionnelles que nous tâchons de surveiller de très
près. Saul, la créature que vous avez détruite, était un démon perverti,
corrompu. Cette transformation extrême est le résultat d’un ensemble de
circonstances bien précises qui n’avaient pas été réunies depuis plus d’un
siècle. Jusqu’à ce jour.
— De plus, ajouta Legna attirant l’attention d’Isabella, nous avons
appris, pour la première fois aujourd’hui, qu’une mortelle était capable de
supprimer l’un des nôtres. Il y avait déjà eu des tentatives, mais aucune
n’avait encore abouti.
— Et dans la liste des événements inédits, renchérit Noah, cette nuit,
Jacob, l’un des membres les plus disciplinés et inflexibles de notre espèce,
a perdu le contrôle avec une humaine. Même si vous n’en voyez rien, cela
a une portée considérable pour nous.
— Pour moi aussi, vous pouvez me croire ! répliqua-t-elle d’un ton
sec. Donc, vous essayez de me dire que vous ne pouvez pas être tués ?
C’est bien ce que vous entendez par « immortels » ? Parce que si c’est le
cas, je vous assure que celui de l’entrepôt est bel et bien mort.
— On peut être tués. Les uns par les autres, par de puissants
Nocturnes, et… par des praticiens de magie, déclara Noah avec
précaution. Immortel signifie que nous vivons longtemps, plusieurs
siècles pour la plupart d’entre nous.
— Plusieurs siècles ? (Isabella déglutit de manière visible.)
Combien ? demanda-t-elle à Jacob.
— Pour moi, un peu plus de six.
— Vous avez six cents ans ? (Elle réprima un de ces fous rires
hystériques dont elle avait l’habitude depuis sa rencontre avec Jacob.) Eh
ben, pour un vieil homme… Oh, j’oubliais ! Vous n’êtes pas un homme.
(Isabella écarquilla les yeux, prenant soudain conscience des implications
de cette découverte.) Comment… euh… Que se serait-il passé si… Je veux
dire… Vous me suivez ?
Cette fois, tous ceux qui étaient présents dans la pièce semblèrent
mal à l’aise.
— En fait, nous n’en savons rien, répondit Noah. Cela n’est encore
jamais arrivé. Du moins, pas avec des démons non corrompus. Pour ce
qui est des transformés… Il y a eu des cas tragiques où hommes et femmes
ont été retrouvés…
— Déchiquetés, termina Jacob, sans prendre de gants.
Il en avait vu la plus cruelle réalité. Il s’agissait de mort violente et
atroce. C’était ce qui avait renforcé sa vigilance et l’avait contraint à ne
commettre aucune erreur. Le prix à payer pour ses échecs était beaucoup
trop élevé.
— Cela dit, s’empressa de poursuivre Legna, ses yeux empreints de
compassion rivés sur Jacob, nous avons toujours estimé qu’un humain ne
pourrait jamais survivre à un tel acte, même avec un démon non
corrompu.
Isabella la croyait sur parole. Elle avait senti la domination primale
de Jacob la consumer, elle refusait de penser à ce qui se serait produit si
Elijah et Noah n’étaient pas intervenus à temps. Elle devina à l’expression
de Jacob qu’il partageait ses réflexions.
— Je n’ai jamais voulu vous faire de mal. Je vous le jure, Bella,
déclara-t-il tout bas.
— Jacob vous dit la vérité. Une affliction étrange frappe les nôtres à
cette période de l’année, et rend notre besoin instinctif de reproduction
très difficile à contrôler, expliqua Noah. Nous nous surveillons de près,
mais parfois il nous arrive de capituler.
— Attendez. Attendez un peu. (Isabella leva les mains et secoua la
tête, chamboulée par ce déluge d’informations.) Vous débordez
d’imagination, mais je ne peux pas croire à cette histoire ! Enfin… Vous
paraissez tous si normaux. D’une beauté effrayante, certes, mais normaux.
Jacob sentit ses lèvres se retrousser. Cette femme lui donnait envie
de rire aux éclats. Rire de lui-même, de leur solennité habituelle, de toutes
ces choses qu’il prenait, semblait-il, beaucoup trop au sérieux depuis fort
longtemps. Au lieu de quoi, il serra les petites mains d’Isabella entre les
siennes, ravi qu’elle s’agrippe à ses doigts, qu’elle lui fasse confiance
malgré tout ce qu’elle venait d’apprendre.
— Ne craignez rien, murmura-t-il.
La jeune femme ouvrit la bouche pour lui demander ce qu’elle devait
craindre, quand une soudaine sensation de légèreté s’empara d’elle et lui
coupa le souffle. Elle l’observa, les yeux rivés sur son expression étrange,
alors qu’elle décollait du sol sans effort, attirée par Jacob qui les soulevait
tous deux dans les airs. Elle noua les bras autour de son cou, le cœur
battant avec inquiétude et excitation tandis qu’ils montaient toujours plus
haut. Il sentit Isabella trembler comme une feuille.
— Le destin a voulu que j’appartienne à la terre, Bella, lui susurra-t-il
à l’oreille. Je peux manipuler la gravité, communiquer avec toutes les
créatures vivantes, et bouger les plaques tectoniques à ma guise. Je peux
provoquer la germination d’une graine par la simple pensée, ou au
contraire la faire pourrir et mourir. Je suis capable de ressentir l’énergie
vitale de tout être né de la terre. Armé des sens accrus des prédateurs les
plus accomplis, je peux chasser tous ceux qui parcourent ce monde. Je
suis la nature. Elle et moi ne faisons qu’un.
Isabella laissa échapper un petit « Oh » lorsqu’elle remarqua la
distance qui les séparait à présent des trois autres démons tandis qu’ils
s’élevaient jusqu’au plafond. A cet instant précis, alors qu’elle les
observait d’en haut, elle comprit qu’ils devaient se trouver dans un
château. C’était la seule explication possible vu les dimensions de la
bâtisse.
Au bout d’un moment, Jacob redescendit doucement vers le sol en
marbre, maintenant Isabella contre lui. Elle perçut dans ses yeux
l’inquiétude et le besoin de la protéger. Plus encore, elle le sentit. Elle se
rendit compte qu’elle commençait à être en phase avec les émotions et les
pensées de Jacob. Elle en ignorait la cause, mais, après tout, elle venait de
survoler la pièce dans ses bras, alors…
Pendant qu’elle testait cette nouvelle faculté, une petite voix lui
susurra que le désir de Jacob était dompté, maîtrisé, mais qu’il n’avait pas
disparu comme elle le soupçonnait. Cela la soulagea quelque peu. Même
si c’était imprudent, une part importante d’Isabella ne voulait pas
représenter une simple envie primale éphémère.
Elle quitta les bras de Jacob et dirigea le regard sur Elijah.
— Le vent ? demanda-t-elle.
— Le destin m’a choisi le vent, déclara-t-il d’une voix vibrante,
tendant les mains dans un geste théâtral tout en lui décochant un clin
d’œil. L’atmosphère, les températures, l’air répondent à mon appel.
Et il le prouva, faisant souffler une brise assez forte pour gonfler la
robe de Legna. Soudain, sans le moindre avertissement, Elijah s’évapora
et fusionna avec l’air. Sa voix tourbillonna tout autour d’Isabella tandis
qu’il lui soulevait les cheveux avec entrain pour les dresser au-dessus de
sa tête comme une bannière flottante, ce qui la fit rire.
— Le climat se plie à ma volonté, je manipule à mon gré tempêtes et
pressions atmosphériques. Je peux insuffler l’oxygène vital dans une pièce
ou l’en priver totalement. Le vent est le souffle de la vie, et il respire à
travers moi.
— Elijah ! s’exclama Jacob, mécontent.
Il lui décocha un regard lourd de désapprobation avant de modifier
légèrement la gravité pour le mettre en garde. Il n’aimait pas qu’Elijah
s’amuse avec Isabella, et tenait à le faire savoir.
— Pour moi, le destin a choisi le feu, ajouta Noah lorsque Elijah
reprit sa forme habituelle.
La brise se calma et tous reportèrent leur attention sur le roi. Les
démons s’exprimaient avec une telle fierté, une telle déférence qu’Isabella
en avait la chair de poule. La force qui se dégageait de leurs paroles lui
procurait des frissons. Elle retint sa respiration quand le corps
majestueux de Noah devint brumeux, puis se transforma en colonne de
fumée. Il conserva cette apparence pendant quelques instants avant de
regagner sa forme solide.
— Je suis la lave qui bouillonne dans les entrailles de la terre,
l’incendie qui détruit ce qui doit mourir pour faire place nette au
renouveau. Je suis celui qui jaillit, crépite et consume, imprévisible et
explosif. Je suis la chaleur du soleil, qui régit toutes les énergies. Le feu
brûle en moi et pour moi. Nous ne faisons qu’un.
— Les démons de feu et de terre comptent parmi les spécimens les
plus rares et les plus puissants de notre espèce, dit Jacob. Noah est roi.
Notre chef.
— Mais le feu ne peut exister sans l’air, lui fit remarquer Elijah, ses
yeux verts empreints d’une lueur impudente.
— Et l’air ne peut être purifié sans la terre, répliqua Jacob.
— Messieurs, je vous en prie. (Legna poussa un soupir exaspéré.)
Bella et moi devons-nous quitter la pièce pour que vous puissiez vous
affronter en duel ?
Isabella se fendit d’un rire éhonté. Legna avait osé railler des
hommes dotés de pouvoirs aussi phénoménaux. Soudain, la jeune femme
songea que les mâles de ce peuple n’étaient peut-être pas les seuls doués
de facultés exceptionnelles.
— Et vous, Legna ?
— Le destin m’a fait don de l’esprit, déclara-t-elle à voix basse. Je
suis l’illusion, création de l’esprit qu’elle habite. J’incarne l’empathie, la
logique et la raison, les pulsions et les désirs. Je n’ai qu’à souhaiter me
trouver à un endroit pour y apparaître.
Elle illustra son propos, et se mua en un nuage de fumée empestant
le soufre. Puis, une seconde explosion la ramena derrière une Isabella
pantelante. Incapable de se retenir, cette dernière rit et applaudit la
démonstration.
— Je suis la séduction, le charisme, la pacification, termina
Magdelegna. Tels sont les véritables pouvoirs de l’esprit, et il les partage
avec moi.
— Attendez un instant, feu, terre, vent et… esprit ? Qu’est-il arrivé à
l’eau ?
— Il n’y en a pas dans cette pièce, mais je peux envoyer quérir un
démon d’eau si vous le désirez, proposa Noah avec courtoisie.
— Il existe donc cinq sortes de démons ? Un par élément ? Cela dit,
j’ignorais que l’esprit en était un.
— En fait, reprit Jacob avec un petit sourire, les quatre éléments sont
une conception humaine. À l’heure actuelle, nous en dénombrons six.
Terre, vent, feu, eau, esprit et matière.
— À l’heure actuelle ?
— On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. Les démons de
l’esprit sont apparus il y a à peine quatre siècles. C’est l’évolution.
— Je vois.
Elle jeta un coup d’œil à Legna, les sourcils froncés, l’air pensif.
— Un détail vous intrigue ? demanda celle-ci.
— Oui. Pardon, mais il leur suffit, semble-t-il, d’entrer dans une
pièce pour tout faire exploser. Votre pouvoir est plus… bénin ?
— Nous sommes très différentes de nos homologues masculins. Nos
facultés dérivent de la nature insidieuse de nos éléments dont les effets,
bien que très puissants, ne se remarquent pas avant qu’il soit trop tard.
Une démone de feu, par exemple, comparée à un mâle comme Noah, ne
peut pas manier les températures trop élevées, mais son caractère
véritable découle de son feu intérieur. Il brûle en chacun de nous,
alimente nos rages, nos ardeurs, nos jalousies… Vous imaginez un peu la
capacité de manipuler de telles émotions ? La passion à elle seule peut
changer la face du monde.
— Par chance, il n’existe que trois démons de feu, plaisanta Elijah,
donnant un coup de coude amical dans les côtes du roi.
— Parmi lesquels Noah et son autre sœur, Hannah, expliqua Jacob à
voix basse.
— Sans oublier, poursuivit Legna, à l’évidence intéressée par son
sujet, les aptitudes partagées qui franchissent la barrière des sexes, mais
aussi des éléments. Par exemple, si Elijah peut devenir brouillard, un
phénomène atmosphérique, un démon d’eau le peut aussi, car le
brouillard est constitué d’eau. Les démons de l’esprit, mâles comme
femelles, peuvent se téléporter, mais les hommes sont télépathes, et les
femmes empathes.
— Je comprends, dit Isabella.
C’était la vérité. En fait, cela paraissait plutôt logique. Détenir un tel
pouvoir au bout de ses doigts, songea-t-elle. Quelle perspective
intimidante ! Cela pouvait vous corrompre jusqu’à la moelle, comme
l’affirmait l’adage. Mais pas cette race fière, parangon de retenue et de
sang-froid. Cette pensée la soulagea un peu. Elle devait bien se raccrocher
à quelque chose pour contrebalancer le fait troublant que vampires et
loups-garous existent. Elle saisissait aussi, de façon très claire, pourquoi
ils veillaient à garder le secret. Si les humains découvraient le moyen
d’emprisonner les démons, ces derniers pourraient être utilisés et
pervertis à l’extrême.
C’est alors que l’ultime pièce du puzzle s’imbriqua.
— Qu’est-il arrivé à Saul ? Vous avez dit qu’il avait été transformé.
Comment ? Vous le traquiez, ajouta-t-elle en se tournant vers Jacob. C’est
pour ça que vous m’avez demandé si j’avais remarqué quelque chose. Et
quand on l’a retrouvé, cette lueur bleuâtre… l’autre homme… Jacob, que
s’est-il passé ?
— Saul a été capturé. Invoqué, si vous préférez le terme exact.
Certains humains, que nous appelons nécromanciens, ont appris il y a fort
longtemps une méthode secrète pour emprisonner un démon et accaparer
ses pouvoirs. (Jacob serra les mâchoires avec gravité.) À chaque ordre
donné par le magicien, la transformation débute, progresse, et le démon
finit par devenir ce que vous avez vu : une créature dénuée de conscience,
de maîtrise, de morale. Notre pire cauchemar.
— Oh, Seigneur ! (Elle se couvrit la bouche, les yeux écarquillés
d’effroi.) Vous voulez dire que ça peut arriver à n’importe lequel d’entre
vous ?
Tous acquiescèrent, la même expression sinistre sur le visage, et
Isabella sentit son estomac se tordre en signe de protestation. Ces
sublimes individus ? Leur grâce, leur vigueur, leur inébranlable
conception du bien et du mal réduites à néant ? Pervertis pour se
transformer en obscènes gargouilles dégoulinantes de bave ?
— Pourquoi me révélez-vous ça ? Ne craignez-vous pas que je vous
mette en danger ? Pourquoi me faites-vous confiance ? Enfin, pour
l’amour du ciel, j’ai tué l’un des vôtres ! Oh ! (Elle hoqueta d’horreur.) Je
n’en avais pas l’intention ! Je le jure !
Les larmes baignèrent ses immenses yeux violets, et Jacob ne put
résister à l’envie de la serrer dans ses bras. Il la plaqua contre son torse,
lui caressa la tête de sa grande main, l’apaisa par de douces paroles tandis
qu’elle frissonnait, révulsée.
La tendresse de Jacob à l’égard d’Isabella fascinait Noah. Ces gestes
n’étaient pas ceux d’un démon en proie à ses seules pulsions lubriques.
Plus il l’observait, plus le roi voyait que quelque chose liait l’exécuteur à la
petite humaine, un lien qui pour le moment lui échappait.
— Isabella, reprit Noah, nous considérons votre acte comme un geste
de compassion. Nous ne pouvions plus rien pour Saul. Si vous ne l’aviez
pas détruit, Jacob y aurait été contraint.
— Cela aurait été bien pire pour Saul de survivre en tant que
monstre, blessant tous ceux qui auraient croisé son chemin, souligna
Legna avec douceur. Isabella, si vos intentions étaient mauvaises, si vous
vouliez nous nuire, je le saurais. Je le percevrais dans vos émotions. Tout
ce que je ressens pour l’instant, c’est de l’honnêteté et un profond
courage.
— Nous vous racontons tout ça, car nous pensons que, d’une façon
ou d’une autre, vous faites partie de notre futur. (Mon futur, brûlait de
préciser Jacob, mais il se retint.) La nuit dernière, vous avez fait preuve de
capacités troublantes, Bella. Le destin a choisi d’entrelacer nos routes,
quitte à vous faire tomber de la fenêtre.
Elle rit doucement tandis qu’il lui frottait de ses mains chaudes les
épaules et les bras.
— En tant que créatures des éléments, poursuivit-il, nous croyons à
la prédestination et à la fatalité. Les marées, la rotation de la Terre, la vie
et la mort sont des destinées naturelles. Celles des individus sont
différentes. Il s’agit d’actions que le destin a prévues pour nous. Notre
avenir est mêlé au vôtre pour une bonne raison, et nous souhaitons la
découvrir.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, des sanglots dans la voix tandis qu’elle
essayait de ravaler ses larmes. Franchement, que vous ai-je apporté
jusqu’à présent ? J’ai tué l’un des vôtres, flanqué une dérouillée à un
autre, et je vous ai fait perdre tout… (Elle s’interrompit, rouge de honte.)
Après tout ça, pourquoi voudriez-vous avoir encore affaire à moi ?
— N’exagérons rien, vous ne m’avez pas flanqué de dérouillée,
riposta Elijah, pointant le menton avec agressivité.
La remarque arracha un rire à Isabella malgré ses pleurs. Elle jeta à
Legna un regard oblique.
— Les hommes restent des hommes, peu importent les espèces,
hein ?
La démone gloussa et hocha la tête tandis qu’Elijah marmonnait
dans sa barbe.
— Bon, alors, on fait quoi ? Comment découvrir ma place dans votre
destinée ?
— L’histoire se répète inévitablement, devenant le modèle pour le
futur, déclara Noah. Si ça se trouve, je me trompe quand j’affirme
qu’avant vous aucun humain n’a tué de démon. Des recherches pourraient
nous aider à éclaircir ce point. Comme la dernière manifestation d’un
nécromancien remonte à un siècle, nous devrions réexaminer les
composantes d’une invocation et les détails d’une transformation. Cela
nous expliquera peut-être pourquoi vous êtes apparue en même temps
que la résurgence de ces pratiques magiques. Nous irons à la bibliothèque.
Elle est immense et contient les archives complètes de notre peuple.
La jeune femme redressa soudain la tête, les yeux pétillants d’envie.
— Vous avez dit « bibliothèque » ?
Quelques jours plus tard, Isabella quitta enfin l’environnement frais
et sec de la bibliothèque. Elle gravit les marches, à pas lents, en massant
ses épaules douloureuses. Une fois franchie la porte du caveau, elle
déboucha dans le hall baigné de lumière grâce aux hautes fenêtres qui
perçaient les murs.
Un silence inquiétant y régnait. Aucune animation, pas le moindre
frémissement de vie. Elle ne portait pas de montre, mais supposa qu’il
devait être près de 10 ou 11 heures. C’était très étrange. Elle se trouvait en
plein jour, dans un château, siège d’une civilisation entière, et pourtant il
n’y avait aucune activité. Elle entendait presque l’écho de sa respiration
contre les poutres de la demeure de Noah. Partout autour d’elle, de la
pierre. La grand-salle était ornée d’un mobilier raffiné, mais sans
fioritures ni exagération. Ces objets clairsemés dans un si vaste espace
ainsi que l’absence d’électricité lui donnaient l’impression d’être remontée
dans le temps. Cependant, l’essentiel ne manquait pas. Il y avait des
lampes à pétrole, les installations étaient assez modernes et disposaient
de tous les agréments imaginables, à l’exception du téléphone.
La bibliothèque constituait une véritable base de données classée
selon un référencement des plus fascinants. Le système était
impressionnant, tout comme l’ancienneté des documents consignés. Les
démons faisaient des historiens dévoués. Il existait des milliers de
manuscrits et de rouleaux de parchemin pour chaque siècle, chaque
période. Elle avait découvert que Noah, comme elle, était un érudit. Il
nourrissait à l’égard de sa bibliothèque une fierté sans nom, et brûlait
d’envie d’en partager les secrets avec une personne qui en appréciait la
valeur tout autant que lui. Le labyrinthe de livres, d’étagères, de tables et
de caissons s’étendait tout le long des fondations de l’immense château, et
même au-delà. Noah le lui avait avoué. À chaque point cardinal se
trouvaient d’autres caveaux. Ceux-là, lui avait-il précisé, contenaient les
ouvrages les plus anciens et les plus fragiles. Ces souterrains renfermaient
des mystères inconnus même des démons les plus âgés. La bibliothèque,
lui avait promis le roi, était si vaste qu’une vie d’immortel ne suffirait pas
à la parcourir de fond en comble. Pour l’heure, les chercheurs se
contentaient de recopier et d’archiver aussi fidèlement que leurs
prédécesseurs. Le monde changeant à toute allure, ils tâchaient de
maintenir la cadence.
Mais le roi, les érudits, et tous les autres démons étaient au lit, leur
existence suspendue jusqu’au crépuscule. Isabella regarda en l’air, puis
tout autour d’elle. Le soleil inondait la grand-salle entourée de fenêtres
colorées. Les vitraux époustouflants témoignaient d’une maîtrise
artistique comme Isabella n’en avait jamais vu, et dépeignaient des scènes
très variées allant de la mythologie à une copie très ressemblante des
Nymphéas de Monet. La lumière s’y déversait telle une cascade
étincelante.
Isabella se tint au centre de la pièce, baignée par un kaléidoscope de
couleurs vives. D’après ce qu’on lui avait raconté, et ce qu’elle avait lu
récemment, cela permettait aux démons de mieux supporter la lumière du
jour. L’assaut direct du soleil leur faisait l’effet d’un narcotique
ultrarapide. Le malheureux qui se faisait surprendre sans protection
perdait connaissance en un temps record. Ces rayons pastel étaient déjà si
intenses qu’un démon ne pouvait que se laisser happer par un sommeil
paisible. Le soleil, lui avait expliqué Noah, ne leur nuisait pas comme à
d’autres espèces de Nocturnes, mais les rendait plus vulnérables. Il leur
était presque impossible de résister à l’attrait de la torpeur, c’est pourquoi
seuls les démons les plus puissants parvenaient à rester un tant soit peu
opérationnels pendant le cycle de l’astre de feu. Isabella était ravie que ses
rayons ne blessent pas les démons. Au moins, ces derniers pouvaient
contempler l’aurore ou le crépuscule, à condition qu’ils détiennent assez
de pouvoirs. À ce qu’elle avait pu comprendre, la plupart des Nocturnes
seraient foudroyés sur-le-champ s’ils s’avisaient d’en faire de même.
Isabella perçut soudain qu’elle n’était plus seule. Jacob l’observait.
Elle se retourna aussitôt, et sa crinière flotta au vent pendant quelques
instants avant de se répandre dans un bruissement suave, tel un châle sur
son dos et ses épaules. Avec souplesse, son corps aux formes généreuses
suivit le mouvement de sa tête. Elle courba la taille et s’arc-bouta,
cherchant Jacob des yeux. Le démon sentit son cœur s’emballer, palpiter
dans sa poitrine, attisé par les gestes d’Isabella.
Elle était un caméléon, il s’en rendait compte à présent. Partout où
elle allait, elle humait le moindre effluve, et s’en imprégnait, ou alors elle
s’harmonisait avec les odeurs. Celle des livres et de la poussière relevée
par la douce fragrance de cendre de la cheminée qui brûlait toujours dans
la grand-salle se mêlait à son arôme qui évoquait le foyer et la sagesse, la
terre et la famille. De plus, elle exhalait un parfum d’innocente sensualité
particulièrement enivrant. Elle avait capturé l’essence même de la nature.
Elle en portait les marques, ce qui pour un démon de terre comme Jacob
équivalait à de l’ambroisie. Elle l’attirait, l’aguichait, lui susurrait à quel
point elle était faite pour lui, jusqu’à lui donner la chair de poule et
l’électriser de la tête aux pieds.
Jacob sortit de l’ombre, et sa présence calme mais imposante emplit
la vaste salle. Isabella frotta ses paumes avec nervosité sur son jean,
effaçant la soudaine moiteur qui les avait envahies à la simple vue de
Jacob. Son cœur se mit à battre à toute allure, cognant contre sa cage
thoracique, comme frustré de se trouver piégé si loin de lui. Malgré tout
ce qu’elle avait appris, même si Jacob en personne l’avait sommée de le
craindre pour son propre bien, Isabella vibra de tout son être lorsqu’il
entra dans la pièce. Tout en lui suscitait son intérêt. L’aura de confiance et
d’autorité qu’il dégageait, ses vêtements noirs qui enveloppaient ses
muscles avec sensualité et élégance, et en disaient long sur le physique
qu’ils dissimulaient. Il portait un pantalon en soie brossée dont la qualité
et la couleur s’accordaient à la chemise noire qu’il arborait avec
décontraction. Les deux boutons du haut, défaits, laissaient entrevoir son
cou bronzé, et les manches retroussées jusqu’aux coudes révélaient un
épais duvet noir. Pas de montre ni d’accessoire d’aucune sorte, si ce n’était
la simple boucle en argent de sa fine ceinture de cuir. Il se tenait à l’autre
bout de la pièce, jambes écartées comme deux racines ancrées dans le sol
en marbre, mais Isabella sentit tout de même son énergie comme s’il
s’était trouvé juste derrière elle, assez près pour l’imprégner de sa chaleur
corporelle et souffler dans ses cheveux, la tête nichée contre sa nuque.
Elle frémit et s’humecta les lèvres, ignorant que son regard aiguisé de
chasseur venait de se fixer sur sa bouche.
— Je dois parler à ma sœur, dit-elle après un interminable silence. Je
sais que Noah a envoyé un démon à New York pour veiller à ce qu’elle ne
s’inquiète pas de ma disparition, mais je veux quand même l’avoir au bout
du fil.
— Nous n’avons pas de téléphone, répondit-il.
Puis il se dirigea vers elle à grandes enjambées tel un jaguar
majestueux traquant sa proie, plein de grâce, de mesure, et tout en
muscles. L’immense pièce parut soudain minuscule. Il la parcourut d’un
coup d’œil rapide, sans détacher le regard d’Isabella. Lorsqu’elle se rendit
compte que ces yeux de jais, si profonds, étaient rivés sur elle et elle seule,
qu’elle devina les désirs bruts et jaloux qu’ils trahissaient et que Jacob
s’évertuait à maîtriser, son cœur battit si fort que sa cage thoracique faillit
exploser. Elle suffoquait presque quand il la rejoignit.
Jacob se dressa face à elle, au mépris total de toute notion d’espace
personnel. Il tendit le bras, et hésita un instant tandis qu’il l’examinait
avec soin. Son expression le satisfit, et il lui effleura les pommettes du
bout des doigts. Elle les sentit vibrer de toute son intensité. Il lui caressa
le visage avec une douce révérence qui brûla la gorge d’Isabella.
— Je vous emmènerai téléphoner. Vous pouvez même rentrer chez
vous si vous le souhaitez. Ne pensez surtout pas que nous vous retenons
prisonnière.
Jacob était sincère, mais songea soudain qu’il ne devrait pas la
laisser s’éloigner. Il n’arrivait pas à comprendre ce besoin avide de la
garder près de lui alors qu’il était conscient des dangers encourus. Il
mourait d’envie de la toucher, cela l’obsédait, même s’il devait se
contenter d’une simple caresse pour suivre et mémoriser le contour de ses
adorables traits de fée. Cela lui procurait une incroyable sensation de
bien-être, un soulagement remarquable après la tension oppressante dont
il souffrait chaque fois qu’il se trouvait loin d’elle.
Il n’avait de cesse de la regarder, nuit et jour, même quand le soleil
l’appelait à lui et exigeait son obéissance. Il était épuisé, et pourtant il se
tenait là, à midi, tapi dans les ombres au-dessus de la bibliothèque afin de
capter les mouvements d’Isabella sous ses pieds, d’écouter la douce litanie
de son esprit tandis qu’elle analysait et assimilait des informations.
— Nous vous emmènerons téléphoner, Isabella, rectifia Legna, qui
avait surgi de nulle part.
À ces mots, la jeune femme sentit Jacob se hérisser, et un picotement
désagréable lui chatouilla la nuque. Il recula d’un pas lent, mais décidé,
lui laissant de l’espace pour respirer. C’était déjà trop pour lui et il lui
sembla que son souffle était resté coincé dans ses poumons. Elle secoua la
tête et jeta un coup d’œil aux deux démons. Legna affichait une expression
sereine comme d’habitude, même si, à l’évidence, son repos diurne avait
été troublé. Celle de Jacob, au contraire, reflétait un obscur maelström
d’énergie et d’effervescence. Son front était creusé de rides et ses yeux
exprimaient un sentiment proche de l’hostilité. Isabella ressentit un
fourmillement dans sa poitrine, les émotions intenses de Jacob
explosaient dans son cerveau comme des milliers de feux d’artifice.
— Merci, mais je pense pouvoir me débrouiller seule, rétorqua
Isabella, agacée à la fois d’avoir interrompu le sommeil de Legna et de
voir Jacob dans un tel état d’agitation.
Elle ne voulait qu’une chose : que tout le monde soit calme et vaque à
ses occupations habituelles.
— Isabella, reprit Legna de sa douce et envoûtante voix de diplomate,
ce qui, comme Bella l’avait découvert, s’avérait être son rôle à la cour de
son frère. En aucun cas nous ne souhaitons restreindre votre liberté, mais
Noah a exprimé sa profonde inquiétude à l’idée que vous quittiez notre
cercle de protection. S’il vous plaît, maintenant que vous connaissez
mieux notre histoire, gardez à l’esprit les dangers qui risquent de se
présenter à vous. Jusqu’à ce que nous levions le voile sur la nature des
liens qui nous unissent, nous serions plus rassurés si vous demeuriez à
nos côtés ou du moins restiez sous la surveillance constante d’un démon
qui vous escortera partout.
— Legna…, l’avertit Jacob, un filet de menace dans sa voix empreinte
d’autorité virile. Nous n’avons pas le droit de lui demander une telle
chose.
— En fait, répliqua Isabella sans laisser l’occasion à la démone de
riposter, je ne comptais pas m’enfuir. Je veux juste parler à ma sœur, lui
dire bonjour, prendre de ses nouvelles. Ce genre de platitudes. Une tâche
bien banale, en somme, et qui ne requiert pas autant de précautions. En
toute honnêteté, poursuivit-elle, baissant la tête sur ses mains couvertes
de poussière qu’elle frotta l’une contre l’autre, vous allez avoir du mal à
m’arracher à cette bibliothèque ! Je n’ai jamais rien vu de tel ! Si
complexe, si… (Elle se tourna vers Jacob et soutint son regard même si
son intensité la submergeait.) Votre civilisation est fascinante. Le
dévouement nécessaire à la constitution de ces archives dépasse
l’entendement. Je ne saurais estimer leur ancienneté. Vous ne pourriez
m’éloigner de cet endroit même si vous le vouliez.
Isabella détourna le visage des yeux noirs et pénétrants de Jacob qui
la contemplait, captivé. Elle représentait pour lui une énigme, et elle le
savait. Sa seule présence le troublait au plus haut point et déclenchait en
lui une tempête morale. Elle le sentait. Elle éprouva le besoin de regagner
la bibliothèque, de s’y réfugier, loin de lui. Non pas qu’elle le craigne, mais
ce qui la perturbait, en réalité, c’était sa surprenante absence de peur face
à d’aussi effrayantes perspectives. Elle ne cherchait pas à dissimuler ses
pensées ni à réprimer ses réactions viscérales quand il se trouvait dans les
parages. Comme toutes choses, la sagesse découlait de l’expérience, et elle
ignorait à quoi se référer lorsqu’il s’agissait des sentiments que lui
inspirait Jacob.
— Rien ne vous oblige à nous sacrifier du temps, Bella, déclara
Jacob, l’arrachant à ses réflexions. En fait, c’est nous qui vous sommes
redevables. Pourquoi endossez-vous notre problème de si bon cœur ?
— Vous l’avez dit vous-même, lui répondit-elle tout bas, sans même
se rendre compte que ses pieds la portaient vers Jacob, réduisant d’autant
l’espace qui les séparait. Tout ceci me concerne. D’une façon ou d’une
autre, nos destins sont liés.
Legna aurait pu tout aussi bien se trouver ailleurs, car à cet instant
précis ils n’avaient absolument pas conscience de sa présence. Un
sentiment de connexion submergea la sœur du roi, une fusion électrique
flagrante entre Jacob et Isabella qui frôlait la limite défendue. A cause de
son pouvoir, la démone canalisait la tension sexuelle et émotionnelle qui
envahissait la pièce. Elle en était inondée, la chaleur irradiait de ses pores.
Ces émotions étaient permises, même si elles renfermaient les passions
les plus enivrantes qu’elle ait jamais éprouvées en tant qu’empathe.
Noah avait clairement défini son devoir. Elle était chargée de
surveiller l’exécuteur. Au moindre écart de comportement, elle devait
appeler le roi sans tarder. Mais elle ne percevait nulle menace, nul désir
avide provoqué par la lune qu’elle avait déjà pu ressentir par le passé, chez
des hommes et des femmes appréhendés par Jacob, bras de la justice, et
présentés à Noah. C’était un sentiment bestial et féroce, qui écorchait tout
sens commun, consumait tout respect, et lacérait même la plus infime
notion de considération ou de maîtrise. Car il ne s’agissait de rien d’autre.
Les émotions de l’exécuteur déferlaient sur lui tel un flot sauvage et
sinistre, et pourtant il gardait toujours le contrôle. Jacob en tremblait
presque, utilisant à l’évidence toutes les ressources dont il disposait pour
gérer ses pulsions et ses ardeurs. Non, elle n’appellerait pas Noah à moins
de déceler la première fissure dans cette formidable forteresse mentale.
Jacob était une créature fière. Toute ingérence injustifiée le blesserait et
l’humilierait, et elle ne pouvait tolérer l’idée de lui causer cette peine.
— Croyez-moi, répéta tout bas Isabella à l’exécuteur qui buvait ses
paroles et scrutait ses moindres faits et gestes, je veux connaître les
réponses à ces questions comme n’importe lequel d’entre vous. Je
perçois… (Elle hésita un instant, et Jacob la regarda poser le poing sur sa
poitrine.) Quelque chose sommeille en moi. Je ne saurais l’expliquer, mais
ce n’est pas tout à fait moi. Je veux dire par là que ça ne m’est pas
familier. J’ai l’impression qu’une entité étrangère s’est nichée dans mon
être, et cette… nouvelle vie est mue par une soif de connaissance qui
submerge mon insatiable curiosité. Vous ne le sentez pas ?
— Si, répondit Jacob avec compassion. (Il caressa de ses yeux tristes
le corps menu d’Isabella, et s’y attarda avant de remonter vers son visage.)
Je ressens votre envie d’apprendre. Elle pétille dans mon cerveau. Même
si nous venons de nous rencontrer, je vois s’éveiller des zones qui
jusqu’alors n’existaient pas.
Legna crut que son cœur allait cesser de battre. Jacob appartenait à
la terre. Seul un démon de l’esprit pouvait lire dans les pensées,
manifester une empathie aussi harmonieuse. Les connaissances de Jacob
étaient bien trop personnelles… trop intimes. De plus, elles dépassaient
celles de Legna. Comme si, à mesure que défilaient les heures, elle
éprouvait toujours plus de difficulté à sonder Isabella qui se transformait
en page blanche. Jacob n’aurait pas dû développer de dons d’empathie,
quels qu’ils soient, sauf peut-être avec sa proie lors d’une traque.
Pourtant, il était indéniable que le démon en savait plus que Legna sur ce
qui animait l’esprit d’Isabella.
Jacob abaissa doucement ses cils et inspira profondément par le nez,
le léger mouvement de sa tête et son air concentré indiquaient qu’il était
en train d’analyser le sens dont il se servait. C’était un acte primal, bestial,
sans conteste digne d’un prédateur.
— Et des sens nouveaux, ajoutèrent en chœur Jacob et Isabella, leurs
voix s’accordant à la perfection. Tout est tellement plus amplifié
qu’auparavant.
Cet unisson secoua Magdelegna jusqu’à la moelle. Elle n’avait jamais
rien vu de tel. Ses perceptions étaient inondées par un flot d’informations
chargées d’émotions, ce qui la poussait dans ses retranchements et la
forçait à déclencher son mécanisme de défense. Legna réagit par réflexe et
appela Noah avec toutes ses facultés mentales.
Isabella fut si surprise par l’explosion de flammes qu’elle faillit
perdre l’équilibre. Jacob se précipita pour la soutenir, mais son large
poignet fut enserré avec fermeté avant qu’il ait pu la toucher. Jacob tenta
de se dégager et, non sans irritation, parcourut d’un œil mauvais le bras
de Noah jusqu’à croiser le regard implacable du roi.
— Éloigne-toi, Jacob.
— Lâche-moi, ordonna l’exécuteur, la voix lourde de colère,
d’indignation et de menaces.
— Même si tu ne veux pas la blesser, exécuteur, nous savons tous
deux que les intentions ne signifient plus rien dès l’instant où tu poses la
main sur elle. Elle représente une tentation dangereuse, nous l’avons vu.
Ne te torture pas davantage en restant à ses côtés.
Isabella rougit devant l’impudence du roi démon et les insultes qu’il
venait de proférer à son égard.
— Euh, pardonnez-moi, mais je n’apprécie pas d’être traitée comme
une pestiférée !
Noah demeura sourd à sa remarque, son attention rivée sur Jacob. A
l’évidence, le roi avait été brusquement tiré du lit. Ses cheveux noirs
étaient tout ébouriffés et leurs reflets auburn ressortaient à la lumière du
jour. Il était aussi grand que Jacob, mais, à en juger par ses muscles
d’acier, il dépassait sans conteste l’exécuteur en poids et en force physique
brute. Isabella pouvait le voir sans problème, car il ne portait qu’un
caleçon gris en coton léger qui ne dissimulait pas grand-chose de son
anatomie.
Surprise par ce spectacle inattendu, la jeune femme s’empressa de
détourner les yeux vers un territoire neutre, et des plaques écarlates
recouvrirent son visage et son décolleté. La réaction d’Isabella crépita sur
la peau de Jacob qui ressentit sa gêne et les causes de son embarras avec
une vive intensité.
Noah entendit le grondement rauque et bestial de l’exécuteur monter
comme un orage fulgurant. Le roi s’arc-bouta sans réfléchir, conscient
qu’il serait peut-être contraint d’affronter Jacob en proie à la furie lunaire.
Il commit l’erreur de croire que celui-ci allait l’attaquer.
Jacob utilisa sa vitesse époustouflante pour dépasser l’autre mâle, il
tournoya, puis se déroba à la prise de Noah tandis qu’il s’emparait
d’Isabella pour l’emporter à trois bons mètres de ce dernier. Il la fit passer
derrière lui, se dressant entre elle et le roi démon.
Noah serra les poings, banda les muscles, et se prépara à combattre
son farouche ami. Jacob accueillit son agressivité évidente avec un autre
grognement animal. Le cœur d’Isabella palpitait de peur et de désarroi.
Elle savait ce qui avait énervé Jacob. Elle sentait ses émotions irradier
dans sa propre psyché. Jalousie, protection… et fureur. Et pour couronner
le tout, une pure territorialité bestiale. Jacob était de la terre, de la nature,
mère de toutes les créatures. Isabella se rendit compte que ces qualités lui
étaient intrinsèques, peu importait l’homme civilisé et intelligent qu’il
était devenu. Guidé par la morale et l’instinct, il avait vu en Noah une
insulte et un obstacle à son désir de possession.
Coincée loin de Noah, Isabella ne pouvait en appeler qu’à une seule
personne. Elle se tourna vers Legna, la suppliant de ses grands yeux
violets d’intervenir, priant qu’elle comprenne ce qui se passait. La démone
aux iris gris olivâtre, en tout point semblables à ceux de son frère aîné,
regardait au loin. L’atmosphère de la pièce était si explosive qu’elle avait
barricadé son esprit pour se protéger. Cependant, à l’instant où Isabella
lui transmit sa requête, son affliction, elle pivota la tête dans sa direction.
— Pourquoi ne sentez-vous pas Jacob ? Pourquoi ne voyez-vous pas
ce qui est en train de se produire ? demanda Isabella avec désespoir.
Avait-elle mal compris l’étendue des pouvoirs de la belle diplomate ?
Tout ceci était nouveau pour elle. Et si leurs facultés n’étaient pas réelles ?
Elle oublia aussitôt cette pensée lorsqu’une vague ardente émana de
Noah, et les frappa de plein fouet. Le roi desserra le poing, ouvrit la main
et une boule de feu apparut dans sa paume.
— Legna, emmène ta protégée en lieu sûr, ordonna le souverain de sa
voix rauque, puissante et intimidante.
Ils entendirent un grondement terrible, et Isabella sentit le sol
trembler sous ses pieds. Elle s’agrippa à la chemise de Jacob de toutes ses
forces pour ne pas perdre l’équilibre alors même que ce dernier la retenait
avec fermeté.
— Noah ! Attends !
Le cri provenait de Legna qui avait bravé l’intense chaleur entourant
son frère pour lui attraper le bras. La première réaction de Noah fut
d’éteindre la flamme pour ne pas la brûler.
— Oh, merci, mon Dieu ! soupira Isabella avec soulagement.
Elle enfouit le visage contre le dos de Jacob sans cesser de
s’accrocher à lui.
— Legna ! tonna Noah en guise de réprimande.
— Noah, ce n’est pas ce que tu crois. Arrête !
Elle tira plus fort sur sa manche quand il essaya de la repousser.
Legna n’ignorait pas à quel point il était difficile de soustraire son frère à
la fureur et au combat une fois qu’il s’était laissé emporter. Telle était
l’essence même du feu, et il n’y pouvait rien. Elle entendit ses
récriminations, ressentit sa profonde colère. Il était hors de lui. Ulcéré
d’être contraint d’affronter un ami, furieux contre la lune sacrée, qui
brutalisait Jacob comme le reste de ses sujets, annihilant leurs esprits
honorables qu’elle emplissait de honte pour les transformer en bêtes
déplorables.
— Noah, écoute-moi, murmura l’empathe avec tendresse, d’une
intonation douce et musicale.
Isabella sentit un changement en Jacob, mineur, mais détectable. Le
grognement sourd qui s’élevait de sa gorge cessa pour devenir un léger
grondement d’avertissement.
— Jacob n’a pas succombé à la folie lunaire, poursuivit-elle. (La
douceur veloutée de ses paroles enveloppa les deux hommes figés ainsi
qu’Isabella.) Écoute-moi, mon frère adoré. Je connais ses sentiments. Je
les ressens. Fais-moi confiance.
— Jacob ne m’attaquerait jamais s’il avait toute sa tête, protesta le roi
qui s’était enfin détourné de sa cible pour croiser le regard implorant de
sa cadette.
— A moins, répliqua-t-elle tout bas, que tu aies commis un acte
susceptible de menacer Isabella. Noah, tu dois te rappeler qu’un lien les
unit, une force les pousse l’un vers l’autre.
— Cette maudite lune en est la cause ! pesta Noah.
— Elle amplifie ce qui existe déjà, c’est vrai, et nous le savons tous.
La lune sacrée exacerbe nos émotions. Dans son cœur, au plus profond de
son être, Jacob est le protecteur des innocents. Des humains en général.
Ce sera toujours sa tâche première et principale. Même s’il doit se dresser
contre toi. C’est d’ailleurs sa plus grande crainte, de devoir un jour te
combattre pour sauver un innocent. (Legna tendit le bras pour caresser
avec tendresse les cheveux de son frère sans cesser de lui murmurer des
paroles apaisantes.) Dans pareilles circonstances, la moindre offense
perçue s’apparente à pénétrer le territoire d’un vampire sans invitation.
À cette comparaison, le roi démon hocha la tête pour signifier qu’il
comprenait. Le feu de la bataille quitta ses yeux de jade, et il décocha à
Jacob un regard moins agressif.
Magdelegna contourna Noah et s’interposa entre les deux puissants
hommes sans peur.
— Jacob, reprit-elle avec douceur afin de calmer la bête tapie
réveillée par mégarde. Personne ne fera de mal à Isabella. Nous ne ferions
jamais cela. C’est impossible tant que tu la protèges.
— Vous ne pouvez pas nous séparer.
Isabella prit une soudaine inspiration lorsqu’il se mit à parler. C’était
son premier acte civilisé depuis, lui semblait-il, des lustres, même si sa
voix était râpeuse et dénuée de toute courtoisie.
— Nous ne vous séparerons pas. Sauf si tu risques réellement de la
blesser. Nous y serions obligés, tu le sais.
Isabella jeta un coup d’œil furtif à Jacob par-delà son épaule pour
juger de son expression. Ses traits étaient toujours tirés et graves, son
visage bronzé empreint d’agressivité, mais la raison était revenue dans ses
yeux noirs étincelants. Elle sentit son esprit et ses émotions se calmer
grâce à Legna et à son subtil pouvoir de persuasion.
Isabella comprit que les facultés des démones ne devaient pas être
sous-estimées. Legna pouvait s’avérer redoutable.
— Jamais je ne lui ferai de mal. Je donnerais ma vie plutôt que de
voir Bella souffrir. (Il darda un regard furieux sur le roi.) Par ma faute ou
celle d’un autre.
— Quelle souffrance lui ai-je causée ? riposta Noah avec indignation.
Je ne l’ai même pas regardée.
— Mais elle, si.
Isabella hoqueta et se cacha aussitôt derrière Jacob. Elle grimaça de
dégoût avant de rougir de honte, mortifiée. Le visage enfoui dans la
chemise de l’exécuteur, elle pria pour pouvoir s’éclipser dans un trou de
souris.
Soudain, l’expression de Noah s’illumina comme s’il venait d’avoir
une révélation. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais était bien trop
sidéré pour trouver ses mots. Isabella entendit le bruit de ses pieds nus
sur la pierre tandis qu’il se dirigeait vers Jacob. Ce dernier dut avancer
pour ne pas vaciller, car les tentatives désespérées d’Isabella pour
disparaître derrière lui le déséquilibraient.
— Je comprends, déclara enfin Noah. Tout ceci est ma faute.
Pardonnez-moi, Isabella, mais vous êtes la première humaine à jouir
d’une invitation de longue durée en ma demeure, et j’ai manqué de simple
courtoisie.
— Je n’ai jamais voulu créer autant d’histoires, marmonna
l’intéressée.
— Je tâcherai d’être plus prudent à l’avenir. Excusez, je vous prie,
notre véhémence. Nous… Nous… sommes… Responsabilité et maîtrise
sont indissociables des pouvoirs potentiellement explosifs dont héritent
les mâles de mon espèce. Mais au bout du compte, nous demeurons
toujours des créatures élémentaires. J’ai commis l’erreur de sous-estimer
la fibre protectrice de Jacob à votre égard.
Noah adressa à ce dernier un regard lourd de sens qui signifiait
davantage que ses excuses polies. Jacob considérait Isabella comme sa
propriété, une femelle sous sa protection. Quand, par mégarde, le roi
l’avait embarrassée par sa tenue inappropriée, Jacob s’était rendu compte
qu’elle l’observait, et son esprit tourmenté et instable n’avait pu supporter
de la voir admirer un autre mâle. Le démon de feu avait pris la réaction
agressive de Jacob pour une attaque contre Bella, une tentative pour la
délivrer de leur vigilante tutelle.
Cependant, pour être honnête, Noah ignorait comment expliquer
cette connexion particulière entre l’exécuteur et la petite humaine. Toute
cette situation le déconcertait au plus haut point.
Jacob, encore en proie à ses pulsions initiales, cherchait toujours un
moyen de soustraire Isabella à la présence de Noah. Pour le bien de leur
relation, il était important que le roi lui laisse l’occasion de recouvrer son
sang-froid avec dignité. Il le connaissait assez pour deviner que
l’intervention musclée d’Elijah avait dû lui rester en travers de la gorge. Et
voilà que venait s’y ajouter ce malentendu. Personne ne pouvait se
montrer plus sévère avec l’exécuteur que lui-même. Noah savait que
Jacob allait se ressaisir et reprendre le contrôle.
— Veuillez m’excuser pendant que je m’habille, dit Noah avec
politesse.
Il jeta un coup d’œil à sa sœur, conscient qu’elle ne craindrait pas de
se retrouver seule avec eux. Il ferait sans doute mieux de s’éclipser pour
l’instant. De toute façon, il ne tarderait pas à revenir. Legna comprenait ce
qu’il attendait d’elle, il n’en doutait pas. Elle devait libérer Isabella de
l’étreinte de Jacob en douceur afin de calmer les émotions tumultueuses
qu’intensifiait sa présence. Si Noah osait s’en mêler, il risquait de perdre
un membre.
Le roi disparut soudain dans un tourbillon de fumée. Le nuage se
dirigea vers l’escalier et les chambres situées à l’étage dans l’aile nord du
château.
Legna savait quelle approche adopter.
— Bella, lança-t-elle, l’appelant par le surnom que Jacob lui avait
donné. La tenue que je vous ai prêtée vous plaît-elle ?
Entravée par Jacob qui enserrait son corps et gardait la main sur sa
hanche, Isabella essaya de s’avancer autant que possible pour la regarder
en face.
— Elle est très confortable, merci, répondit-elle. Vous avez dû
effectuer d’importantes retouches.
— Ne dites pas de bêtises ! répliqua Legna avec un geste nonchalant.
Les vêtements sont faciles à remplacer, et j’étais heureuse de vous aider.
(Son regard pétillait de malice.) Et puis, si nous vous laissions déambuler
toute nue, j’en vois déjà certains s’accrocher aux lianes, se frapper le torse,
voire marquer leur territoire.
Legna esquissa une grimace et frissonna légèrement.
— Ça suffit comme ça, Magdelegna.
Cette remarque acérée émanait à cent pour cent du vrai Jacob. Le
cœur d’Isabella bondit de joie dans sa poitrine, un flot de soulagement la
submergea jusqu’à ce que le démon glousse tout bas. Il poussa un profond
soupir et ferma les yeux un instant tandis que toutes les pulsions
irrationnelles s’évaporaient avec le départ de Noah. Il ne restait plus
qu’une conscience amère et une pointe de regret lorsqu’il se rappela la
bestialité de son comportement. Il observa la petite Bella qui penchait la
tête pour mieux s’adresser à Legna. Il se demanda avec inquiétude ce
qu’elle devait penser de lui à présent. Il n’en avait pas la moindre idée, car
pour l’heure, elle plaisantait en toute quiétude avec la démone.
Jacob baissa son bras puissant, mais ses longs doigts tremblèrent
légèrement, comme s’ils brûlaient de toucher Isabella, échappant à tout
contrôle. L’exécuteur serra les mâchoires avec gravité et jura tout bas
dans sa langue maternelle. Puis, il tourna le dos à Isabella avant de
s’éloigner. Mieux valait se montrer prudent. Son esprit fonctionnait de
nouveau normalement, et il savait que Noah reviendrait aussi vite qu’il
était parti. Il devait donc se séparer d’elle de son propre chef, adopter
cette décision de lui-même afin d’éviter une nouvelle confrontation.
Certes, il s’agissait d’un malentendu, mais il avait été incapable d’énoncer
ses sentiments comme un être civilisé, doué d’intelligence, ce qui ne
s’était encore jamais produit.
Telle était, se rendit-il compte, la nature diabolique de la lune sacrée.
Il avait déjà entraperçu sa part bestiale lors d’intenses batailles ou
pendant la chasse, mais même dans ces moments-là, la raison et la ruse,
qui, entre autres facultés importantes, gouvernaient les stratégies de
combat ne lui avaient pas fait défaut. Jamais il n’avait senti sagesse et
estime capituler ainsi. En son for intérieur, il savourait son triomphe.
C’était à peine s’il manifestait un regret sincère pour ce qui était arrivé. Il
avait défendu ce qui lui appartenait et désirait célébrer son succès. Un
sentiment viscéral, irrépressible, s’empara de Jacob.
Isabella poursuivait sa conversation anodine avec Legna,
s’approchant afin que celle-ci puisse lui caresser le bras avec affection.
Jacob n’éprouva nul élan de jalousie tandis qu’il observait la sœur du roi
dont l’attachement envers Isabella grandissait peu à peu. Il n’ignorait pas
la cause de cette amitié naissante : à part lui, elle était la seule à connaître
le cœur de Bella. Dès l’instant où elle l’avait rencontrée, Legna avait vu la
bonté et la noblesse qui l’habitaient. Un jour, la démone de l’esprit
aimerait sincèrement la jeune femme.
Alors il se rendit compte que jamais il ne pourrait s’éloigner d’elle.
Cette pensée échauffa sa conscience, l’obligea à respirer plus vite, plus
fort. Elle le suivait partout, restait accrochée à lui comme de l’électricité
statique. Il promena sur Isabella un regard langoureux, s’attarda sur ses
courbes qu’il caressa des yeux avec une avidité flagrante. Il n’aurait pu la
dissimuler, peu importaient les circonstances. Il avait beau savoir que la
démone le surveillait de près, cela ne suffisait pas à refréner son appétit, à
calmer ses ardeurs.
— Jacob…, s’écria soudain Legna. Jacob, ne fais pas…
Elle jeta un coup d’œil anxieux par-dessus son épaule, et il comprit
que Noah était revenu. Il n’avait nul besoin de regarder derrière lui pour
sentir l’imposante présence du roi. L’odeur de fumée, le bruissement de
ses vêtements qui le couvraient à présent de la tête aux pieds, et l’autorité
qui émanait de lui suffisaient à l’annoncer. Isabella se tourna vers Jacob
quand Legna s’adressa à lui, et ses yeux améthyste qui scintillaient à la
lueur de la lampe à pétrole lui transpercèrent le cœur comme une flèche.
Comment était-ce possible ? Comment une humaine pouvait-elle susciter
en lui des sentiments qu’il s’était juré de ne jamais éprouver ? Elle le
troublait sérieusement, et pourtant, cette fois encore, elle ne faisait que
l’observer.
— Legna ? s’enquit Noah avec prudence.
— Jacob est…
— Jacob, l’interrompit avec fermeté l’exécuteur, ses lèvres sensuelles
pincées en une moue réprobatrice et son œil perçant rivé sur Legna, va
bien. Rappelle-toi, jeune fille, qu’un vaste monde sépare mes émotions de
mes actes. Personne n’est capable de la maîtrise dont je peux faire preuve,
ne pensez surtout pas que je me tiens à carreau grâce à vous.
Isabella ne manqua pas de remarquer que la référence à l’âge de
Legna constituait une sorte d’insulte. L’adorable démone rougit, et serra
ses élégants poings. Isabella soupira, roula des yeux, et planta les deux
mains sur ses hanches.
— Très bien, ça suffit ! Que chacun retourne dans son coin. Bon
sang ! Si j’avais su que j’allais amener trois amis doués d’intelligence à
s’étriper, jamais je n’aurais franchi ce seuil ! (Elle désigna l’immense
entrée tout au bout de la grand-salle pour appuyer son propos.) Ou… (Elle
hésita, puis se tourna de l’autre côté de la pièce, elle aussi dotée d’une
sortie.) Celui-ci !
Jacob ne put réprimer un rictus amusé, et se racla la gorge pour
attirer l’attention d’Isabella. Puis, il leva la tête, et jeta un coup d’œil à l’un
des vitraux dont la petite fenêtre à charnière du bas restait toujours
ouverte.
— Ce seuil ? demanda Isabella d’une voix aiguë empreinte de
surprise.
Il sentit le cœur de la jeune femme accélérer sous l’effet de la
stupeur, et éprouva des scrupules à rire. S’il s’y autorisait, il craignait
qu’elle ne se montre encore plus redoutable que Noah.
Legna, cependant, ne possédait pas une telle maîtrise. Elle ne put se
retenir de glousser, puis porta la main à sa bouche quand Bella, outrée, fit
volte-face pour la fusiller du regard.
— Je suis vraiment désolée, dit-elle d’une voix étouffée. C’est leur
faute.
Elle pointa du doigt son frère ainsi que son exécuteur et, malgré
leurs expressions stoïques forcées, Bella remarqua leurs yeux pétillants et
moqueurs. Elle arbora un large sourire, et baissa la tête pour étudier les
marbrures sur le sol lorsque tous deux éclatèrent de rire.
La tension accumulée par Jacob au cours des dernières heures
s’évapora aussitôt grâce à cette distraction.
— Allez-y, Bella. Que Legna vous emmène téléphoner à votre sœur,
déclara-t-il après avoir retrouvé son calme. Mais qu’elle ne reste pas
longtemps à la lumière du jour. Elle n’est pas aussi forte que son frère ou
moi. J’ai des choses à faire avant de me reposer pour la journée. (Il
observa Noah pendant une longue minute.) J’imagine que toi aussi, tu as
des affaires à terminer ici ?
Jacob informait le roi qu’il désapprouvait l’idée que ce dernier
accompagne Isabella. De toute façon, Noah ne nourrissait qu’un désir :
retourner dormir une fois le problème réglé. Malgré la récente altercation,
la possessivité de Jacob derrière cette menace voilée l’étonnait au plus
haut point.
Certes, la loyauté du démon envers son souverain était
profondément ancrée dans toutes ses actions, mais Noah devait se rendre
à l’évidence : l’exécuteur considérait cette femme comme sienne. Cette
attitude s’avérait fondamentalement dangereuse et malsaine pour Jacob,
pour la simple et bonne raison qu’il n’avait pas le droit d’agir ainsi. D’un
autre côté, le roi ne pouvait demeurer sourd à la voix tapie dans son
cerveau. Elle le tracassait, lui soufflait que l’insistance de Jacob à se poser
comme le défenseur d’Isabella revêtait une signification profonde. C’était
trop étrange, bien trop remarquable pour ne pas exprimer quelque chose
d’important. Il allait devoir y réfléchir pendant son sommeil. Noah
espérait y voir plus clair à son réveil. Folie, nécromanciens, amis et alliés
les plus puissants qui, comme possédés, redoublaient d’efforts pour
protéger cette Isabella Russ… Tout cela était lié, il le sentait. Il ne lui
restait plus qu’à en découvrir la cause.
— Je retourne dans ma chambre, déclara Noah, plus pour la
tranquillité d’esprit de Jacob qu’autre chose. Legna, n’hésite pas à
m’appeler si Isabella ou toi avez besoin de moi. (Il marqua une courte
pause.) Et si jamais vous vous sentez menacées, je vous suggère d’appeler
aussi Jacob. Il pourrait vous rejoindre bien plus vite que moi.
Bien entendu, il n’avait pas échappé à Noah que toute tension venait
de quitter son exécuteur. Le roi avait voulu flatter l’instinct protecteur de
Jacob, et il y était parvenu avec tact et diplomatie. Savoir qu’il ne serait
pas écarté sembla rasséréner le démon de terre. Cette fois, Noah se
conforma à l’usage quelque peu rébarbatif, et emprunta l’escalier pour
regagner ses appartements.
Jacob comprit que seule une sortie rapide pouvait le forcer à
s’éloigner d’Isabella. C’est pourquoi il tourbillonna sur lui-même avec une
grande discrétion, et s’éleva dans les airs dans une nuée de poussière
avant de s’éclipser par le haut et étroit vitrail.
— Alors ça, c’est sensas ! soupira Isabella.
— Si vous le dites, acquiesça Magdelegna, un sourire affectueux sur
le visage, tandis qu’elle frottait l’épaule de la jeune femme avec tendresse
et amitié. Je vous conduis à un téléphone ?
— Pourquoi n’y en a-t-il pas ici ? demanda-t-elle.
— Eh bien, la meilleure explication que je puisse vous fournir, c’est
que démons et progrès technique tel qu’électricité et téléphone ne font pas
toujours bon ménage. Voyez-vous, nous sommes tellement enracinés dans
la nature que les appareils créés par l’homme fonctionnent mal en notre
présence. Ils… se détraquent. C’est le terme approprié, je crois. Ils
présentent des défaillances.
— Oh, murmura Isabella.
— Il peut ne rien se passer du tout. (Legna haussa les épaules.) Mais
parfois, notre seule proximité suffit à… tout dérégler. Voilà pourquoi,
entre autres, les démons ne s’intègrent pas complètement à la société
humaine. Vous dépendez beaucoup de vos technologies. Nous préférons,
pour la plupart, vivre isolés… dans un cadre rural, comme ici.
— Dans des endroits où les modes de vie archaïques ne sortent pas
trop de l’ordinaire, déclara Bella, songeuse. Je comprends. (Elle marqua
une courte pause.) Une dernière question ?
— Je doute que ce soit la dernière, répliqua Legna, amusée. Toutes
vos questions sont les bienvenues.
— Comment se fait-il que vous soyez tous réveillés ? Je croyais
qu’une force instinctive vous poussait à dormir la journée ?
— Les aînés accomplis comme Noah et Jacob parviennent à y résister
grâce à beaucoup d’efforts, de sang-froid et à une maîtrise indéfectible.
Les jeunes démons, comme moi, sont plus vulnérables. La matinée a été
ardue pour tous. (Elle tendit les mains et, pour la première fois, Isabella
remarqua qu’elles tremblaient.) Nous n’aimons pas exposer nos
faiblesses. Jacob et Noah les cachent aussi, même s’il est possible que
mon frère ne soit pas affecté. Je ne peux en être sûre, mais sa faculté à
manipuler l’énergie… Je le soupçonne de pouvoir rester éveillé pendant
des jours s’il le désire. Le feu l’habite, et les capacités des démons de feu
mâles échappent à la plupart d’entre nous.
— Je suis navrée. Je ne voulais pas énerver tout le monde comme ça.
Pourquoi ne pas sortir plus tard, une fois la nuit tombée ? Quelques
heures de plus ou de moins ne changeront rien pour Corrine ou moi.
— Vous en êtes sûre ?
— Certaine. Pourquoi vous demander un tel effort alors que je peux
attendre ?
— Ça ira, lui assura Legna. Je bâillerai un peu, voilà tout.
— Non, c’est décidé. Je retourne à mes livres. Venez me chercher à
votre réveil.
CHAPITRE 4
Il faisait de nouveau jour lorsque Jacob traversa le manoir de Noah
pour atteindre le souterrain. Il flotta dans la lumière incandescente avant
d’atterrir sur ses pieds avec délicatesse, puis parcourut du regard la crypte
bien éclairée, à l’affût de sa proie. Un bruissement en provenance des
piles les plus proches attira son attention et il s’y dirigea.
Jacob entendit quelqu’un jurer tout bas, puis quelque chose s’écraser
par terre avec fracas. Il arriva juste à temps pour trouver Isabella,
suspendue à l’une des nombreuses étagères, ses jambes se balançant à
trois mètres du sol tandis qu’elle essayait de se retenir avec les orteils. En
dessous d’elle, il aperçut un ouvrage plutôt ancien recouvert d’une épaisse
couche de poussière, grattée par endroits, sans doute l’objet qui venait de
tomber, et, à sa gauche, l’échelle qu’elle avait dû utiliser.
Jacob poussa un long soupir d’exaspération, et modifia la gravité
pour voler jusqu’à elle.
— Vous allez vous rompre le cou.
Vu les circonstances, Isabella ne s’attendait pas à ce qu’on lui
murmure à l’oreille. Elle poussa un petit cri de surprise, et lâcha le rayon
avant de choir contre le torse musclé de Jacob. Il la rattrapa, les bras
passés avec fermeté sous ses genoux, et une sensation de sécurité et de
confort envahit Isabella tandis qu’il la faisait redescendre sans effort.
Malgré elle, elle pressa la joue contre ses pectoraux.
— Vous êtes obligé d’apparaître comme ça ? C’est très déconcertant.
Elle voulait paraître fâchée, mais son reproche était dépourvu de
toute colère. Et puis, comment pouvait-il prendre son agacement au
sérieux alors qu’elle se blottissait contre lui comme une chatte ? Bon
sang ! Démon ou non, il restait sublime, un vrai pousse-au-crime. Jacob
incarnait l’élégance même, ses moindres faits et gestes témoignaient
d’une grâce qui attirait l’œil. Il portait un pantalon noir à la coupe
parfaite, et une chemise bleu nuit aux manches retroussées. Elle sentit la
soie contre sa peau et, quand elle inspira, le parfum de Jacob lui rappela
l’humus, riche et enivrant comme la terre dont il affirmait puiser ses
pouvoirs.
Mis à part toutes ces qualités physiques fort séduisantes, Isabella le
savait extrêmement soucieux de ses interactions avec les autres. Dès qu’il
se trouvait près d’elle, elle pouvait percevoir dans son esprit les
picotements de ses impératifs moraux. C’était un homme à la dignité
exemplaire. Comment pouvait-elle le craindre ? Surtout qu’il ne l’avait
jamais blessée, pas une seule fois, alors que l’occasion s’était présentée à
maintes reprises.
— Dois-je vous laisser vous écraser ? demanda-t-il, relâchant ses
jambes et la faisant glisser doucement le long de son corps jusqu’à ce
qu’elle touche le sol.
La friction de leurs vêtements, tel un murmure suave, échauffa la
peau de Jacob qui se focalisa sur les moindres sensations d’Isabella. Le
bruissement de sa chevelure soyeuse, malgré les mèches emmêlées, la
tiédeur de son souffle et de ses membres, la perfection ivoirine de son
teint… Il tendit la main pour essuyer une traînée grise sur son mignon
petit nez. Elle avait piètre allure. C’était incontestable. Couverte des pieds
à la tête de poussière et de crasse, elle sentait le vieux livre, mais jamais
ces effluves ne seraient repoussants pour un démon. Jacob inspira à
pleins poumons tandis que la chaleur habituelle qu’elle dégageait
réchauffait son sang glacé. Cela gagnait en intensité chaque seconde,
chaque jour qui s’écoulait, et ce fait ne lui avait pas échappé une seule
fois. Il essaya de l’expliquer par la pleine lune imminente, mais ce
raisonnement ne le satisfit guère. Dès qu’il contemplait le visage
angélique d’Isabella, il éprouvait une tendresse irrépressible et
inattendue, ce que ne provoquait pas la folie lunaire. Jamais cette furie ne
lui permettrait de profiter de ces émotions déstabilisantes, simples et
pourtant si explicites, sans le forcer à franchir la limite. Certes, il
témoignait d’une maîtrise incroyable à laquelle il s’accrochait avec
férocité. Il réprimait les élans de désir et la concupiscence qui
s’emparaient de lui, parfois avec une violence paralysante, mais la
sensation, malgré tout, était différente.
Et puis, il devait aussi reconnaître que la fusion de leurs pensées
constituait un événement sans précédent. Un humain doué de
médiumnité ou de clairvoyance pouvait sans doute développer cette
faculté, mais Isabella n’avait jamais mentionné pareil talent. Jour après
jour, il percevait les images de son esprit avec plus de clarté. Elle avait
même commencé à lui transmettre, de façon tout à fait consciente, des
impressions visuelles en réponse à certaines discussions avec Noah, Elijah
et Legna. Si les choses continuaient ainsi, Bella et lui seraient bientôt en
mesure de converser sans avoir à ouvrir la bouche. Rien pour l’instant ne
confirmait cette supposition, mais l’évolution naturelle de ce mode de
communication silencieux le laissait présager.
A plusieurs reprises, il avait aperçu Legna les scruter avec curiosité.
Par chance, comme elle était une démone de l’esprit, elle n’était pas pure
télépathe. Si elle avait été un mâle, elle aurait bénéficié d’un accès
privilégié à certains échanges très privés entre Jacob et Isabella. Rien
d’osé, en réalité, mais le sens de l’humour irrévérencieux de la jeune
femme pouvait en choquer certains, même si lui semblait s’en amuser.
Il se surprit à désirer plus que tout cette intimité. C’était le seul
moyen pour eux d’être ensemble sans que Legna ou Noah interviennent.
Il supportait déjà mal que l’empathe flaire sans arrêt ses émotions pour
s’assurer que ses instincts les plus vils demeuraient sous contrôle. N’étant
pas en mesure de lui infliger le châtiment habituel réservé à ceux qui
avaient franchi la limite, le roi avait dû faire preuve d’ingéniosité.
Résultat : Legna, sorte de limier doué d’empathie, avait été chargée de le
surveiller de près. Ce qui l’exaspérait au plus haut point. Il savait qu’elle
était toujours là, et cela blessait sa fierté, la brûlait au fer rouge.
De plus, Isabella occupait son esprit nuit et jour. La moindre pensée
déchaînait un torrent de fantasmes qui le mettaient au garde-à-vous, et il
n’avait aucune envie que des spectateurs en soient témoins.
Il avait dû concevoir un stratagème et user d’un mélange de plantes
pour échapper à la vigilance de Legna et se faufiler jusqu’au caveau.
L’empathe dormait à poings fermés, et ne se réveillerait pas avant le
coucher du soleil.
— Je ne risquais pas une chute mortelle, protesta Bella avec son
entêtement habituel. Au pire, je me serais cassé une jambe, ou j’aurais
écopé d’un traumatisme crânien. Vous autres, démons, vous vous
enflammez vraiment pour un rien.
— Nous sommes des passionnés, Bella.
— J’avais remarqué.
Elle se tortilla pour se soustraire à l’étreinte de Jacob, et, de façon
tout à fait intentionnelle, recula d’un pas pour s’éloigner. Jacob savait
qu’elle cherchait à le blesser.
— J’ai parcouru des livres et des parchemins qui remontent jusqu’à
sept cents ans, reprit-elle. À l’époque, vous ne deviez être qu’une étincelle
dans les pupilles de votre père, j’imagine.
— La période de gestation pour les démons est longue, certes, mais
elle ne dure quand même pas soixante-dix-huit ans.
— Je sais, je l’ai lu. C’est vrai que la grossesse dure treize mois ?
— Au bas mot, répondit-il avec un tel désintérêt pour la question que
Bella ne put s’empêcher de ricaner.
— Facile à dire ! Ce n’est pas vous qui portez le gamin pendant tout
ce temps. Tout comme vos homologues humains, vous zappez tous les
trucs pénibles.
Elle fit claquer les doigts devant son nez. Les yeux noirs de Jacob
s’étrécirent, et il tendit la main pour lui saisir le poignet. Il s’en empara et
y pressa les lèvres avec délicatesse sans cesser de la couver d’un regard
sensuel bien trop suggestif. Isabella retint son souffle lorsqu’une
insidieuse sensation de chaleur lui picota le bras.
— Nous nous impliquons bien plus que vous le pensez. Je vous
promets, Bella, le rôle d’un démon mâle dans une union se termine
rarement comme ça.
Il imita son geste, et elle sursauta, le cœur battant la chamade.
— Eh bien… (Elle se racla la gorge.) Je vais devoir vous croire sur
parole.
Jacob n’acquiesça pas, ce qui la déconcerta davantage, et elle décida
de changer de sujet.
— Alors, qu’est-ce qui vous amène dans l’atmosphère confinée de
cette incroyable bibliothèque ? demanda-t-elle, consciente de s’exprimer
comme un personnage pittoresque.
— Vous.
Ce mot banal était lourd de sens, de résolution, et empreint d’une
sincérité désarmante. Isabella s’efforça de se rappeler le tabou que
constituaient les rapports entre démons et humains alors que l’ardente
réaction proscrite continuait de sinuer sur sa peau, s’intensifiait à mesure
que Jacob s’approchait. Elle tenta d’imaginer toutes les choses effrayantes
qui pouvaient arriver si elle ne cessait de l’encourager. Elle ignorait
comment elle s’y prenait, mais elle était certaine de le provoquer.
— Pourquoi souhaitiez-vous me voir ? s’enquit-elle, s’éloignant de lui
avant de se pencher pour ramasser le livre encombrant qu’elle avait fait
tomber.
L’exercice lui arracha un léger grognement, et l’ouvrage atterrit dans
un bruit sourd et un autre nuage de poussière sur la table qu’elle avait
transformée en espace d’études personnel.
— Parce qu’il semblerait que je ne puisse m’en empêcher, jolie petite
Bella.
Sa voix suave et profonde la fit frissonner du bas du dos jusqu’à la
nuque. Elle se redressa et rejeta en arrière ses cheveux poudreux, refusant
de croiser son regard.
— D’accord, alors voilà… Démon plus humain est égal à… de très
gros problèmes, vous avez oublié ? La pleine lune ? Octobre ? Ça vous
rappelle quelque chose ?
— Vous croyez que je l’ignore ? répliqua-t-il tout bas d’un air
redoutable. Vous me trouvez incontrôlable, Bella ? Pensez-vous vraiment
que je puisse vous nuire ?
— Non. (Elle se résolut enfin à le regarder en face.) Mais avouez
qu’hier vous n’étiez plus vous-même. Et la nuit de notre rencontre ?
N’avez-vous pas dit que cela pouvait frapper n’importe lequel d’entre vous
à tout moment ? Personne n’est immunisé. (Bella s’avança pour lui faire
face, les bras croisés.) Vous oubliez que je sais à quoi ressemble un démon
dévoré par la lubricité. Parfois, je ferme les yeux et je vois Saul s’abattre
sur moi. Cela m’effraie, Jacob, même si je le déplore.
Jacob serra fort les poings, enfonçant les ongles dans sa paume,
signe que la colère le gagnait. Savoir qu’elle le craignait et qu’elle
comparait leur relation potentielle à son affrontement avec un monstre
perverti l’agaça au plus haut point. Isabella le sentit. Néanmoins, tels
étaient ses sentiments véritables, du moins en partie, et elle ne voulait pas
les lui cacher. Même si le destin avait décidé de la catapulter dans ce
monde, elle ne comptait pas négliger sa sécurité ni risquer la vie d’autrui.
Elle se souciait de Legna, si belle, si candide, dont l’âme était si pure
qu’Isabella ne pouvait réprimer son affection grandissante. Et après la
démonstration de pouvoir de Noah le matin précédent, elle refusait que
Jacob affronte son roi. L’idée même la révoltait. Il lui semblait également
que l’exécuteur n’avait pas beaucoup d’amis, et que seul Noah occupait ce
rang élevé dans l’estime de Jacob.
Cela dérangeait Bella de le perturber à ce point. Elle avait
l’impression d’être une affreuse allumeuse, toujours à le tenter sans
jamais aller jusqu’au bout. Peu importait qu’elle ne le fasse pas exprès, les
faits étaient les mêmes, qu’elle le veuille ou non.
— Je ferais peut-être mieux de partir, dit-elle sans conviction avant
de se tourner pour réarranger des papiers de façon anodine sur son
bureau. Quelqu’un d’autre devrait effectuer ces recherches. Noah a
beaucoup plus d’expérience que moi dans ce domaine. Je peux lire les
textes en anglais ou en latin, mais je ne peux pas déchiffrer les manuscrits
rédigés dans une langue que je ne connais pas. Vous avez des érudits, je
ne suis qu’une humaine…
— Non. Nous avons besoin de vous, l’interrompit-il, catégorique.
— C’est vous qui le dites. Tout ce que je vois, moi, c’est que je ne suis
bonne qu’à vous distraire, Jacob. Et, à ce que j’ai pu comprendre, vous
pourriez vous en passer en ce moment.
— Vous ne partirez pas.
C’était un ordre irrévocable, empreint de frustration. Il sembla se
rendre compte de ses paroles et soupira avant de recoiffer d’un geste
anxieux ses mèches en bataille.
— Si vous ne vous trouviez pas sous la protection de mon peuple,
vous verriez ce qu’est la véritable distraction, lui assura-t-il.
— Et voilà, vous recommencez. Tout est toujours aussi extrême avec
les démons ?
— Oui.
Il prit le visage d’Isabella entre ses mains, la tourna vers lui pour la
regarder dans les yeux, et pressa les doigts contre ses tempes, caressant
avec douceur la naissance de ses cheveux.
— Laissez-moi vous dire ceci, Isabella. Au cours de ma très longue
existence, je me suis dévoué corps et âme à bien des causes, pour
beaucoup de personnes. Mais vous… Pour la première fois, une force me
pousse à me consacrer à quelqu’un pour moi et moi seul. Ne croyez pas
que c’est la lune sacrée qui me fait parler ainsi. Je vous assure, c’est bien
plus profond, bien plus puissant qu’une simple inconstance astrale.
— Jacob…
Isabella était à bout de souffle. Pourquoi un homme normal ne
pouvait-il pas lui dire toutes ces choses ? Quelqu’un de romantique,
fascinant et intelligent croise enfin ma route, et il n’appartient même pas
à mon espèce. C’est bien ma veine !
Jacob arbora un sourire éclatant.
— Je suis un homme normal, insista-t-il.
— Hé ! Arrêtez de faire ça ! (Elle se couvrit les oreilles des deux
mains.) Ne lisez pas dans mes pensées, ce n’est pas juste !
— Juste ? Quel rapport avec la justice ? J’ignore pourquoi je parviens
à sonder votre esprit, mais puisque j’y arrive, autant en profiter.
— Ça ne se fait pas, c’est tout ! (Elle planta les poings sur ses
hanches, ce qui fit sourire le démon.) Des choses très intimes me passent
parfois par la tête, et vous n’avez rien à y faire. Ce n’est pas parce que vous
pouvez faire quelque chose que vous devez le faire.
— Je comprends, mais c’est vous qui me transmettez sans cesse des
images quand nous sommes en public. Certaines, d’ailleurs, fort
irrespectueuses envers mon roi et Elijah.
Les yeux de Jacob pétillaient d’un amusement réprimé quand elle
leva le menton avec obstination.
— Celles-là ont été données de bon cœur. Est-ce que je farfouille
dans votre crâne sans votre permission ?
— J’adorerais que vous le fassiez, murmura-t-il, et le potentiel
érotique de cette simple affirmation lui chatouilla le creux des reins.
— Eh bien… (Elle s’éclaircit la voix.) Je vous saurais gré de rester en
dehors de ma tête. Et puisque vous le mentionnez, vous êtes presque aussi
normal qu’un ouragan.
— Certes, mais en certaines circonstances, même les ouragans sont
considérés comme normaux.
Jacob sourit quand elle poussa un petit grognement frustré, qui lui
parut plus sexy que véhément ou dangereux, comme elle l’aurait sans
doute souhaité. Il lui toucha le cou sans pouvoir refréner cette pulsion qui
vibra en lui pendant une seconde avant que Bella sursaute et se mette à
haleter sous ses doigts. Il la sentit déglutir, respirer. Des réflexes vitaux,
vivants. Il percevait son pouls, qui accélérait. Dès que le sang d’Isabella
commença à bouillonner, son parfum l’imprégna de nouveau. Enivrant, il
lui montait à la tête comme un excès de friandises, faisait dévier le monde
de son axe. La part primitive tapie en lui remuait, émergeait doucement
de sa torpeur maîtrisée.
Isabella vit ses yeux d’obsidienne s’embraser. Elle retint son souffle,
fascinée, tandis que ses iris reflétant son insatiable voracité se nimbaient
d’un noir profond. Il la parcourait de son regard étincelant, la dévorait
sans même l’approcher. Elle avait bien conscience de son pouvoir, de sa
force, de sa capacité à imposer sa volonté par sa seule concentration. Il
n’avait pas échappé à Isabella qu’il la dominait aussi. Dès qu’il se tenait
près d’elle, elle se tournait vers lui comme une fleur vers le soleil.
— Comme les rhizomes qui puisent dans le sol leurs nutriments,
rectifia-t-il, s’emparant de son image mentale, soucieux de proposer une
comparaison plus adéquate à sa nature. Mais cette description me
correspondrait mieux, petite fleur. (Sa voix était chaude comme la terre
en été.) Dès que je vous vois, je brûle de m’enraciner en vous, de m’ancrer
en profondeur pour m’abreuver à votre source.
Il aurait tout aussi bien pu la foudroyer sur place. Pantelante et
ravagée par de violentes bouffées de chaleur, Isabella essayait de
retrouver son souffle. Elle pencha la tête en arrière, son visage se trouvait
face à celui de Jacob dont les yeux étaient rivés sur ses lèvres légèrement
entrouvertes.
Elle chancela contre lui. Ils dégageaient une incroyable harmonie,
une impression de fusion pure. S’il bougeait l’épaule, elle suivait son
mouvement, leurs deux corps s’emboîtant à la perfection. La faim
tenaillait Jacob sans relâche. Ses narines se dilatèrent et s’emplirent de
cette fragrance exotique, l’essence même de Bella.
Cette fois, il l’embrassa avec une infinie tendresse. Le contact serait
passé inaperçu si elle n’avait pas ressenti l’ardente étincelle de son baiser.
Il prit son temps pour se presser contre elle, et sourit contre sa bouche
lorsqu’elle gémit de frustration, excitée par ses manières aguicheuses. Il la
laissa décider de la suite des événements et resta immobile, se contentant
de lui effleurer les lèvres avec délicatesse. Mue par un désir inconscient,
elle glissa les bras sous la chemise de Jacob, essayant de l’attirer vers elle,
plus près, mais il refusa d’obéir.
— Viens à moi, petite fleur. Si tu me désires, viens à moi.
Le sang d’Isabella bourdonnait à ses oreilles, si fort qu’elle faillit ne
pas entendre la douce voix dans son esprit. De toute manière, elle avait
décrété qu’il l’avait assez titillée. Elle se dressa sur la pointe des pieds,
s’arc-bouta contre lui, et plaqua sa bouche avide sur celle de Jacob. Il
l’ouvrit aussitôt pour accueillir son baiser, et poussa un grognement
rauque lorsqu’elle se mit à l’explorer avec la douceur et la sensualité d’un
papillon.
Il caressa ses cheveux soyeux, captura sa fragile petite tête, et l’attira
tout contre lui. Isabella se cambra et s’ajusta contre Jacob pour absorber
la chaleur qu’il dégageait en grandes vagues éblouissantes. Elle se blottit
contre lui, les mains crispées. Il l’embrassa avec fougue. Son souffle
brûlant sur sa peau l’écorcha presque. Isabella répliqua avec la même
intensité, et survola sa nuque avant d’enfoncer les doigts dans son épaisse
chevelure, se cramponnant à lui aussi fort qu’il s’agrippait à elle.
Jacob sentit les ongles acérés d’Isabella frôler son cou sensible, et un
désir violent aussi ardent que primitif le submergea. Il monta en lui,
tendant chaque muscle par anticipation, à tel point qu’Isabella finit par se
trouver accrochée à un homme de granit. Le contraste avec la douceur
veloutée de la jeune femme était saisissant. À l’évidence, cette dernière se
moquait que seules les lèvres de Jacob soient souples alors qu’il se
délectait avec volupté de la saveur de sa compagne. Elle le laissa l’écraser
contre son torse de marbre, et ploya de bon cœur sous la ferveur de ses
baisers.
La bouche d’Isabella était chaude, humide et riche en merveilleuses
surprises. Elle l’embrassait avec adresse et maestria, s’améliorant à
chaque seconde. Elle savait comment s’accorder à lui, comment attiser ses
ardeurs jusqu’à ce qu’il se mette à grogner contre ses lèvres. Bella haletait
contre lui, en proie à une passion dévorante. Elle se tortilla comme un
serpent, colla ses formes plantureuses contre ce roc solide et inébranlable.
Soudain, une sensation violente et impérieuse assaillit Jacob et
lacéra de ses griffes de glace son corps enfiévré pour retenir toute son
attention et s’assurer qu’il la ressentait jusque dans sa chair.
Il rompit leur étreinte, tirant Isabella en arrière, comme pour
l’éloigner. Elle chancela, suspendue aux désirs de son amant, alors qu’une
guerre faisait rage dans les yeux du démon. Il s’agrippa à ses cheveux, lui
massant le crâne avec désespoir, tiraillé entre des besoins conflictuels. Il
tressaillait, et elle le sentait. Si fort, si puissant, et pourtant il tremblait
comme si des secousses telluriques l’ébranlaient.
La discorde dura quelques secondes, puis la nature sauvage reprit ses
droits. Isabella poussa un cri quand il l’enserra de ses bras d’acier et la
plaqua avec violence contre lui. Il s’empara de sa bouche, la dévora avec
passion, s’en délecta comme si elle était un mets des plus exquis. Son
excitation enchanta les papilles d’Isabella, son arôme l’enivrait comme un
vin corsé qu’elle savourait avec délice. Il exhalait toutes les épices de la
terre mêlées à un parfum envoûtant qui faisait vibrer ses sens comme une
musique langoureuse. Isabella sentit ses doigts virils parcourir la courbe
de ses reins, en suivre doucement les lignes jusqu’au creux de sa taille, à
l’arrondi de ses hanches. Elle se recula légèrement pour respirer, les
lèvres brillantes d’un délicieux nectar. Jacob ne put souffrir cette vue ni
cette séparation. Il s’empressa de la rattraper, lui imprima un baiser
violent et sulfureux, une punition enflammée pour s’être éloignée de lui.
Jacob poussa un grognement qui provenait du plus profond de ses
entrailles. Ses vêtements, le corps d’Isabella pressé contre le sien, et les
caresses lascives dont elle le couvrait entravaient ses mouvements. Il
saisit à pleines mains son petit derrière rebondi, et elle lui sauta dans les
bras dès qu’il la souleva de terre. Elle était si légère, si menue, comme une
fée délicate et gracieuse voletant contre son imposante carrure.
Mais la demoiselle n’était pas farouche, comme il s’en rendit compte
assez tôt. Elle lui mordilla la lèvre inférieure pour le distraire, enroula une
jambe autour de sa hanche, puis de l’autre l’attira contre elle. Il ne
s’attendait pas qu’elle l’enserre aussi vite, et se retrouva soudain coincé
dans l’étau érotique de ses cuisses. Elle redressa le buste, et rompit leur
baiser en l’attrapant par les cheveux pour le diriger vers sa poitrine
voluptueuse.
Il huma un parfum inédit, différent et familier à la fois. Pur, songea-
t-il avec ivresse, lorsque l’odeur piquante du musc émana de sa peau. Un
violent frisson parcourut Isabella : les souvenirs de leur première
rencontre tourbillonnaient dans son esprit. Elle se languissait de ses
caresses, brûlait de sentir à nouveau ses paumes sur son corps. Rien de
tout cela n’échappa à Jacob. Le désir de sa partenaire le submergea, et en
l’espace d’une seconde il lui avait ôté son tee-shirt avant de le lancer à
l’autre bout de la pièce.
Elle le regarda admirer sa poitrine nue sans ciller, effleurer d’une
main langoureuse la courbe d’un sein, puis de l’autre. Son toucher, aussi
léger qu’une plume, la rendait folle. Son exploration curieuse, qui ne
ressemblait en rien au besoin de possession exclusif qui l’avait motivé la
dernière fois, ne pouvait être comparée aux pulsions bestiales qui
émanaient de lui en ce moment même et embrasaient Isabella. Elle avait
conscience du danger. Elle ne pouvait l’ignorer. Elle le sentait tandis que
Jacob se glissait dans ses moindres pensées et émotions, et elle dans les
siennes. L’un dans l’autre. Il ne manquait plus que l’union physique pour
parfaire cette fusion. Cette révélation la laissa démunie, vidée, comme
incomplète parce qu’il n’était pas déjà en elle.
Jacob suivit du doigt le contour de son sein gauche, puis titilla du
bout de l’ongle son mamelon dressé. Isabella sursauta, surprise par
l’intense vague de chaleur provoquée par ce simple effleurement. Il prit
aussitôt entre ses lèvres la pointe rose qu’il attira dans les profondeurs
chaudes et moites de sa bouche. Il le lécha, le suça, et elle gémit, se
tortillant de plaisir et de frustration. Un fluide torride gorgea le cœur de
son intimité et l’enflamma tout entière. Son sexe, brûlant et mouillé,
renfermait le nectar exquis qui coulait sur ses cuisses.
La faim qui grondait en Jacob menaçait le corps sensible d’Isabella
alors que son parfum attisait les sens exceptionnels de l’exécuteur. Il la
relâcha avant de la plaquer contre lui et d’enfouir le visage dans ses
cheveux, à la jonction de sa nuque et de ses épaules. Puis, il la mordit sans
le moindre avertissement. C’était plus fort que lui. Elle était sa compagne
et il devait le prouver, à elle et à tous ceux qui voudraient l’approcher.
Isabella pantela quand les dents de Jacob lui transpercèrent la peau,
assez pour la marquer sans pour autant lui infliger de blessure
douloureuse. Il étreignit son cou, la maintint immobile et poussa un
grognement bestial de possession. Ses pensées, ténébreuses et primitives,
la frappèrent de plein fouet.
— Je suis Jacob l’exécuteur, démon de la Terre primordiale. Je suis
chaque brin d’herbe, chaque célébration de vie chantée sur la planète. Je
suis ce qui existe depuis le commencement, connu et inconnu. Je suis
chaque prédateur, et comme eux, je montre que cette femelle
m’appartient en y gravant mon empreinte. Mon odeur se mêlera à la
sienne qui désormais fait partie de moi. Elle exhalera mon corps, mon
essence, et cela la désignera comme mienne.
Satisfait, Jacob la libéra, et lécha sa plaie avant de parcourir sa
nuque délicate avec voracité. Il brûlait de goûter sa peau, de humer son
parfum. De temps à autre, il agrémentait ses caresses de petits
mordillages. Chaque fois que cela se produisait, Isabella se crispait et
frissonnait de la tête aux pieds.
Puis, il trouva le creux de sa gorge, sa clavicule et la ligne de son
sternum, et la souleva vers sa bouche affamée.
Il recula pour suivre une goutte de transpiration qui perlait entre ses
seins et l’essuya du bout de la langue. Il poursuivit jusqu’à son mamelon
dressé qu’il cerna de ses lèvres.
Isabella était à deux doigts de défaillir lorsque Jacob changea de
position. Toujours cramponnée à sa taille, elle le sentit la plaquer contre
une surface irrégulière et comprit qu’il l’adossait aux rangées de livres
empilées sur l’étagère derrière elle. Puis, Jacob s’empara de son jean, ce
qui accapara toute l’attention d’Isabella.
D’instinct, elle posa les paumes sur les mains de Jacob, mais ses
baisers torrides manquèrent de l’étourdir. Il l’embrassa sans répit jusqu’à
ce que, les membres lourds, elle le relâche. Elle parvint avec peine à
s’accrocher à ses épaules, cédant sans réfléchir à cette passion aveugle,
consumée par le désir de se perdre dans ses étreintes.
Jacob s’aventurait de nouveau vers ses fesses, mais cette fois il avait
passé les doigts sous son pantalon. L’étoffe glissa le long de ses hanches,
jusqu’à ses chevilles, et le contact du denim contre sa peau l’excita
davantage. D’une main, il souleva une Isabella souple comme une poupée
de chiffon, et lui ôta son jean sans effort. Puis, il s’empressa de regagner
l’étau formé par ses jambes, sans se rendre compte que, dans le feu de
l’action, il avait lacéré le haut de ses cuisses qui portaient à présent la
marque écarlate et bestiale de ses ongles. Pendant tout ce temps, il n’avait
cessé de l’embrasser, et elle s’était complètement abandonnée à lui.
Jacob pouvait enfin la toucher partout où il le désirait, sans
restriction aucune si ce n’était la dentelle de sa culotte. Il caressa du bout
des doigts ses abdominaux frémissants.
— Tu es si douce, gronda-t-il, rompant leur baiser pour enfouir de
nouveau le visage contre la nuque d’Isabella. Ton odeur, Bella, elle me
monte à la tête.
Sa voix était rauque, même à ses propres oreilles. Toujours collé à
son cou, il ouvrit la bouche et effleura sa gorge délicate de sa langue
brûlante avant de frôler le creux de son lobe. Elle sentit son souffle sur ses
cheveux, contre sa peau, qui lui donnait la chair de poule malgré la
chaleur de son haleine.
Jacob promena la main sur son ventre, et un flot de sensations
submergea Isabella. Elle ignorait jusqu’alors qu’on pouvait à ce point la
tourmenter. Puis Jacob glissa les doigts sous sa culotte.
Elle s’enflamma aussitôt comme un volcan en éruption. Elle poussa
un cri sauvage, proche du rugissement, essayant de s’agripper à ce qu’elle
pouvait trouver, et s’accrocha de toutes ses forces aux livres rangés avec
soin. Elle se crispa des pieds à la tête, et d’un mouvement sec fit basculer
les ouvrages coincés dans les étagères. Ils tombèrent dans un fracas
assourdissant lorsqu’il inséra l’index, puis le majeur dans sa chair douce
et moite.
Une terreur farouche et inattendue s’empara d’Isabella. Personne ne
l’avait jamais touchée ainsi. En fait, personne ne lui avait jamais fait la
moitié des choses que Jacob lui faisait. Alors qu’elle pantelait, à bout de
souffle, et observait son corps pris dans l’étreinte de cet homme, elle se
rendit compte que ses réactions, pour le moins impudiques, laissaient
supposer le contraire.
— Jacob ! s’écria-t-elle, s’agrippant à corps perdu à ses épaules
tandis que sa peur décuplait, l’empêchant de respirer.
— Du calme, petite fleur, je ne te ferai aucun mal. (Son intonation
apaisante la berça, engourdit légèrement chaque pic d’angoisse.)
Contente-toi de ressentir, Bella, ce que je peux créer en toi.
Sa voix était envoûtante, son timbre séducteur, comme s’il possédait
le pouvoir de persuasion de Legna. Isabella savait sans l’ombre d’un doute
qu’il disait la vérité. Si elle se détendait, il lui montrerait tout ce dont elle
avait pu rêver, et même les choses qui dépassaient son imagination.
Comme elle hésitait à céder à la tentation, Jacob s’immisça davantage en
elle.
Bella haleta, son cri saccadé résonna avec force dans toute la
bibliothèque. Jacob laissa échapper un juron dans sa propre langue,
expression évidente d’un compliment enfiévré. Elle rit, hors d’haleine,
sans savoir pourquoi. Sans doute à cause de l’excitation mêlée de
frustration engendrée par ces caresses intimes.
Jacob la sentit frissonner, s’émerveilla des spasmes exquis et affamés
qui secouaient le tréfonds de son être. Il pouvait la combler, exalter ses
sens, l’enivrer de passion, la rendre folle de désir jusqu’à ce qu’elle hurle
de plaisir. Douce Destinée, qui l’aurait cru si réceptive. Jamais une
femme ne s’était à ce point enflammée sous ses doigts. Jamais une femme
ne l’avait embrasé comme sa petite Bella semblait capable de le faire sans
le moindre effort. Elle cernait entre ses jambes à la fois l’homme et la
bête, qui n’était plus tapie, l’enserrait sans réserve, et rien n’aurait pu le
toucher davantage. Il frotta le pouce contre le renflement de chair qui, il le
savait, l’électriserait aussitôt, et décrivit de longs cercles langoureux. Il
caressa avec adresse ce bouton délicat, comme il le ferait sous peu avec
son corps tout entier. Elle gémit et se tortilla contre lui. Au paroxysme de
son désir pour elle, il crut qu’il allait exploser sous la pression. Il voulait se
libérer de ses vêtements, coller son sexe vibrant, dur, et endolori contre
elle… s’amuser un instant à la lisière de son sexe avant de plonger dans la
prison de miel qui, il n’en doutait plus, était faite pour le capturer et ne
jamais le relâcher. Avec insistance, il enfonça un peu plus l’index, sans
forcer, pour s’assurer qu’elle était prête à le recevoir…
Résistance.
Jacob se figea. Un élément d’une importance cruciale flottait aux
limites de son esprit, mais le besoin de posséder Isabella le ravageait, les
instincts vieux comme le monde le poussaient à la pénétrer. Il se mit à
ruisseler de sueur tandis que, guidée par son désir, elle continuait de
remuer avec frustration contre son doigt immobile. Si moite, si chaude…
et si serrée.
Intacte.
Cette prise de conscience frappa Jacob de plein fouet.
Soudain, la réalité le rattrapa. Tout lui revint en mémoire. Dans les
moindres détails. Il ferma les yeux, et grogna de douleur tandis que son
corps livrait bataille à son sens moral, se refusant à le suivre. La bête en
lui clamait qu’il était déjà allé trop loin, qu’il avait terni son honneur à la
minute où il avait comploté pour se retrouver seul avec elle. De plus,
Isabella s’indignait contre ses mains cruelles qui ne tenaient pas leurs
serments, qui amorçaient des caresses sans respecter les promesses de
plaisirs qu’elle, Jacob le comprenait à présent, ne pouvait appréhender de
façon réaliste. Comment cette vérité capitale avait-elle pu lui échapper
alors qu’il n’avait cessé de voyager dans son esprit comme une ombre ?
Jacob se rendit compte alors qu’elle ne lui avait pas échappé. Il avait
simplement choisi de rester sourd aux indices qui chatouillaient son
subconscient parce qu’ils auraient contrecarré ses désirs égoïstes, comme
c’était le cas en ce moment. Il se trouvait désormais tiraillé entre deux
directions conflictuelles. S’il ne quittait pas Isabella sur-le-champ, il lui
causerait de graves dommages, peut-être irréparables, car il ne pouvait
exclure le risque que son côté bestial prenne le dessus. Cependant,
l’abandonner ainsi au seuil du plaisir l’abîmerait d’une tout autre
manière. Tout en Jacob lui dictait de ne pas lui infliger pareille torture.
Jacob dut faire un choix, et mit un terme à ses caresses avant de
reculer, gêné par la douloureuse protestation d’Isabella qui n’y
comprenait rien. C’est le seul moyen d’éviter le pire. Ils étaient allés
beaucoup trop loin.
Isabella sentit les larmes lui monter aux yeux, et détourna la tête
lorsqu’il la reposa sur ses pieds avec délicatesse. La gentillesse de Jacob
décupla sa colère. Elle ouvrit puis referma la main sur sa chemise,
réprimant le besoin violent de sangloter tout haut.
— Pourquoi ? demanda-t-elle plutôt d’une voix étouffée. Pourquoi ?
Son interrogation plaintive transperça les entrailles de Jacob, ravagé
par un sentiment de trahison. Il était venu la trouver, sachant qu’il ne le
devait pas. Il avait succombé à la tentation, leur avait menti à tous les
deux en affirmant maîtriser la situation, et avait failli la dépouiller de son
bien le plus pur et le plus précieux. Il ne s’agissait pas tant de son
innocence. Une fois de plus, Jacob n’avait pas su résister à l’envoûtement
involontaire d’Isabella, il avait méprisé les lois que, plus que quiconque, il
avait juré de défendre.
— Bella, dit-il d’une voix brisée, ses yeux noirs brillant de frustration.
(La rage grondait en lui. Il avait du mal à parler.) Pardonne-moi. Je t’en
conjure. Pardonne-moi.
Puis, il s’éloigna en toute hâte, tourbillonnant dans les airs, et tel un
cyclone se propulsa hors de la pièce en un battement de cils. Son départ
provoqua des secousses. Le sol trembla et les étagères se balancèrent
légèrement au rythme d’un vrombissement sourd. Les lampes à pétrole
suspendues vacillèrent.
Isabella tomba à genoux, trop faible pour rester debout, trop
abasourdie pour pleurer. Les doigts gourds, elle se releva. Quand le calme
revint enfin, la douleur l’aveuglait presque. Une fois rhabillée, elle
s’efforça de faire comme si le moindre de ses nerfs ne lui dictait pas de
s’élancer, elle aussi, dans le ciel d’encre à la poursuite du démon qui
l’avait laissée si insatisfaite.
Elle ne pouvait combattre ses sentiments. Une effroyable sensation
de manque et de perte l’assaillait, une émotion semblable au deuil. Elle
n’y comprenait rien, et n’avait personne à qui parler pour tenter d’y voir
plus clair. D’un point de vue logique, elle savait pourquoi il avait tout
arrêté, pourquoi il était parti sans donner d’explications. Cela coulait de
source. Elle était humaine et donc trop faible pour faire l’amour avec un
démon. Ces derniers la considéraient comme une créature inférieure, une
sorte de chien savant, et un objet de désir tabou.
Elle frotta la marque douloureuse qu’il avait imprimée sur son
épaule. Jacob l’avait laissée dans un but précis. Il n’avait pas agi sans
raison. Elle avait ressenti ses intentions dès le début. Jacob ne la jugeait
pas indigne de lui. Les stigmates gravés dans sa chair le prouvaient.
Malgré la portée primitive de son geste, cela restait pour lui un acte
d’engagement, et elle aussi le concevait comme tel.
Elle porta les mains à ses joues pour essuyer les larmes de colère qui
y ruisselaient, puis renifla et se tourna pour balayer la pièce du regard.
Les règles et les mots disséminés dans les ouvrages tout autour d’elle
avaient poussé Jacob à fuir. L’histoire d’un peuple d’élitistes. Des
prétentieux, songea-t-elle avec amertume. Leurs traditions s’ancraient
dans des croyances implacables, et celle qu’elle affrontait à présent
s’apparentait à de la discrimination. Les démons semblaient obsédés par
la pureté. Les humains n’étaient pas les seuls à agir de façon indigne. Elle
avait lu de ses propres yeux la loi qui avait donné naissance aux fonctions
de Jacob des siècles plus tôt :
« … il est par conséquent interdit à tout membre de l’espèce des
démons de copuler avec des créatures de nature différente, dépourvues de
forces ou de pouvoirs identiques. Il nous incombe de protéger ces
créatures inférieures, de les garder vierges de toute abomination sexuelle
impure. Telle est la loi. Le chien ne côtoie pas le chat, le chat ne côtoie pas
la souris. Quiconque brise ce serment sacré en subira les conséquences en
vertu de la loi… »
Elle voulait croire à la logique derrière ce raisonnement. Elle-même
était une personne rationnelle. Mais les généralités ne l’étaient jamais,
surtout quand elles avaient été écrites des millénaires plus tôt.
Elle avait vu Saul. Il incarnait le danger tapi en chaque démon, et elle
pouvait accepter leur nature explosive malgré tous leurs efforts pour la
contrer. Néanmoins, si elle était un chat et Jacob un chien, pourquoi
ressentaient-ils cela ? Pourquoi deux espèces incompatibles… se
complétaient-elles si bien ?
Noah pensait qu’elle était unique, qu’elle avait un rôle à jouer dans le
futur de leur civilisation. Au début, Isabella avait consenti à l’idée afin de
rester sur place et d’en découvrir le plus possible sur ces êtres qui
menaient une existence parallèle à la sienne. Elle aurait été heureuse de
mourir vieille fille dans cette bibliothèque qui recelait assez de savoirs
pour la rassasier à vie.
Mais à présent…
À présent, elle commençait à croire qu’elle ne se trouvait pas là sans
raison. Peut-être devait-elle trouver un moyen de les remettre à leur
place. Oui. Il devait bien exister parmi tous ces volumes un texte
susceptible d’expliquer pourquoi elle ronronnait chaque fois que Jacob
aboyait.
Elle se fendit d’un petit rire étouffé. Elle balaya du regard les
alentours, aperçut les livres qu’elle avait fait tomber par mégarde, et
s’accroupit pour les ramasser. Elle les manipula avec précaution et
délicatesse, navrée de les avoir maltraités dans un moment d’égarement.
Après avoir épousseté la couverture d’un des recueils, elle en lut le titre.
Destruction.
Elle frissonna, effrayée par ce présage inquiétant. Une fois de plus,
elle détenait la preuve de l’extrémisme des démons. Elle se releva pour
ranger l’ouvrage, et se figea soudain. Elle cligna des yeux lentement,
débarrassant son esprit de ses dernières pensées parasites, et le regarda
de nouveau.
Destruction.
Contre toute attente, elle se sentit défaillir. Tout autour d’elle se mit
à tourner, et le manuscrit lui glissa des mains.
Elle venait de lire le titre d’un livre dans une langue qu’elle était
incapable de déchiffrer vingt minutes plus tôt.
De ses yeux de félin, Noah suivit Jacob qui arpentait la salle de
réception, et esquissa une grimace à la vue de son exécuteur, à l’évidence
ébranlé.
Il le savait, Jacob ne s’épancherait pas de son plein gré, Noah devait
donc se contenter de suppositions. Jacob était le sujet le plus honnête,
consciencieux et loyal qu’il avait jamais rencontré. De fait, sa dévotion à
son peuple dépassait celle de bon nombre d’aînés, sa foi en leurs
coutumes, en leurs lois et en leur code d’honneur était si pure qu’elle
forçait le respect. C’est pourquoi le roi était si troublé de voir l’exécuteur
tourmenté par un véritable cas de conscience. Il ne l’aborda pas, même s’il
en mourait d’envie. Au lieu de quoi, il s’assit en silence tandis que l’autre
démon s’approchait.
Puis, au même moment, ils furent arrachés à leurs réflexions et
tournèrent la tête vers les portes donnant sur la grand-salle. Deux
secondes plus tard, elles s’ouvrirent avec fracas, et une flopée de démons
accompagnés d’un serviteur dépité s’engouffrèrent dans la pièce.
— Pardonnez-moi, Sire, mais ils refusaient que je les annonce. Ils ont
forcé le passage ! s’écria le valet, essoufflé, la consternation empourprant
son visage d’ordinaire bronzé.
— C’est bon, Ezekiel, déclara Noah.
D’un geste délicat, il signala au domestique qu’il ne lui en tenait pas
rigueur. Il reporta son attention sur les neuf démons qui marchaient vers
lui, et reconnut les aînés formant le Grand Conseil. Seul manquait le
capitaine guerrier, Elijah.
— Bienvenue en ma demeure, conseillers. (Il les gratifia d’un signe
de tête avant de se concentrer sur leur chef apparemment autodésigné.)
Ruth, pourrais-tu m’expliquer ce qui me vaut cette visite impromptue ?
— Noah, nous avons appris que tu étais au courant de certains
éléments dont tu n’as pas fait part au Conseil, énonça Ruth d’une voix
froide et lourde de reproches. Voudrais-tu le faire maintenant ?
— Si je l’avais souhaité, je vous aurais convoqués, répliqua Noah sans
une once d’embarras, leur rappelant ainsi leur entorse au protocole.
Néanmoins, comme vous vous êtes donné la peine de vous réunir pour
m’aborder, je consens à discuter avec vous des récents événements.
Noah se leva de son siège et traversa le hall pour rejoindre la salle du
Grand Conseil, conscient que Jacob le talonnait ; l’exécuteur avait mis de
côté tous ses soucis personnels devant la situation potentiellement
explosive qui se présentait à eux. Ils s’installèrent autour d’une large table
triangulaire. Noah s’assit au sommet, Jacob à l’une des pointes, et les
autres, à leurs places habituelles, le long des côtés. Seule la troisième
pointe – à l’exception de la chaise d’Elijah – resta vide, comme c’était le
cas depuis huit ans.
— Très bien, Ruth, que désires-tu apprendre que tu ne saches déjà ?
s’enquit Noah, d’une voix teintée de condescendance qui ne manqua pas
de braquer la démone.
— Est-il vrai que l’un des nôtres a été invoqué et détruit ? demanda-
t-elle, sur la défensive.
Avec son caractère belliqueux, Ruth n’avait jamais été du genre à
mâcher ses mots.
— Oui. C’est vrai. Nous avons perdu Saul.
Un murmure affolé s’éleva de l’assistance. Noah jeta un coup d’œil à
Jacob, dont le regard de jais était froid et insondable.
— Exécuteur, reprit Ruth, se refusant comme d’habitude à utiliser
son prénom usuel, j’en déduis que tu as pourchassé et anéanti la créature
responsable de cet outrage ?
— Le nécromancien ne se promène pas avec une clochette autour du
cou, conseillère Ruth. Mais, oui, je le traque.
— Traque, cracha-t-elle avec véhémence et moquerie. Ce qui signifie
que nous sommes toujours vulnérables.
— C’est la conclusion logique, lui rétorqua Jacob avec froideur. Par
ailleurs, je me permettrais de te rappeler que l’exécution de la justice pour
les autres créatures surnaturelles relève des compétences des guerriers.
Selon nos lois et prérogatives, la traque du nécromancien dépend de la
juridiction d’Elijah. Cependant, étant le seul à avoir approché ce sorcier
de près, je travaille en étroite collaboration avec lui sur ce sujet, et
continuerai à assister le capitaine dans cette tâche.
Le flegme de Jacob amena Ruth à se rendre compte de son
agressivité, et son visage s’empourpra d’embarras. Elle ne présenta pas
d’excuses, cela dit. Ce n’était pas son genre.
— Qu’allons-nous faire dans l’intervalle, Noah ? Rester là à attendre
qu’un autre démon soit arraché à son existence ?
— Nous n’avons pas le choix pour le moment. Comme vous le savez,
nous ne connaissons aucune protection contre les sorts d’invocation. Mais
je peux vous assurer qu’Elijah, Jacob et moi-même y œuvrons de toutes
nos forces.
— Et pourtant, cela n’empêche pas l’exécuteur de vaquer à ses autres
devoirs, lança le conseiller Simon, ses fines lèvres pincées en une grimace
désapprobatrice.
En effet, la nuit précédente, Jacob avait dû poursuivre le fils de
Simon pour le remettre dans le droit chemin de façon musclée.
— J’ai le temps pour tout, lui concéda Jacob, esquissant un rictus
bestial.
— Noah ! Jacob !
Tout le Conseil sursauta lorsque la porte s’ouvrit à la volée pour
laisser entrer Isabella, les bras chargés de rouleaux, les pupilles
étincelantes, brûlant de partager ses découvertes. Elle se figea en
s’apercevant qu’elle venait d’interrompre une réunion, et balaya la pièce
d’un regard gêné quand douze paires d’yeux se braquèrent sur elle.
— Une humaine ! chuchota Simon.
— Elle tient des manuscrits sacrés ! s’écria un autre, bondissant sur
ses pieds.
— Noah, qu’est-ce que ça signifie ? explosa Ruth, oubliant à qui elle
s’adressait.
Ou peut-être pas, car Ruth cherchait toujours un moyen de défier
l’autorité du roi.
— Oh, oh…, marmonna Isabella.
— Je n’ai même pas senti sa présence, murmura un démon.
— Moi non plus.
Jacob se leva, les pieds de sa chaise raclèrent le sol en marbre quand
il recula, résonnant dans la salle et drainant l’attention de toute
l’assemblée. Tous l’observèrent sans ciller tandis qu’il contournait la table
et s’approchait de la jeune femme. Il posa la main sur son épaule et l’attira
vers lui d’un geste protecteur avant de la guider jusqu’à son siège pour l’y
asseoir. Cet épisode coupa le souffle à tous les démons. Jacob venait
d’installer Isabella à l’un des trois postes les plus importants du Conseil.
— Comment oses-tu, exécuteur ? siffla Ruth avant de s’avancer
comme si elle comptait déloger l’humaine elle-même.
Mais l’expression glaciale de Jacob la cloua sur place.
— Notre loi la plus sacrée nous enjoint de ne pas blesser un humain
innocent, conseillère Ruth. La violerais-tu sous les yeux du démon voué à
te punir ? s’enquit-il, d’une voix calme, mais lourde de menaces.
Après cet implacable avertissement, Jacob glissa la main sous
l’épaisse chevelure d’Isabella et étreignit son cou avec fermeté. Noah se
demanda si l’exécuteur avait conscience de la possessivité de son geste.
— Elle n’a aucun droit ici, protesta Ruth, la puissance de son
affirmation ébranlée par le choc de voir le plus impitoyable des leurs
prendre sous son aile une humaine.
— Elle détient des informations cruciales sur les questions qui te
taraudent, répliqua Jacob avec délicatesse après avoir sondé l’esprit
d’Isabella.
— Jacob, je pense que le moment est mal choisi, murmura
l’intéressée.
— Inepties, humaine ! Parle si tu sais quelque chose, s’écria Simon.
Isabella reporta son attention sur le conseiller.
— J’ai un prénom. C’est Isabella, rétorqua-t-elle.
Le démon cligna des yeux, mettant une bonne minute à comprendre
qu’une humaine venait de lui clouer le bec. Alors, le rouge lui monta aux
joues.
Noah recula sa chaise, et tout le monde se tourna vers lui.
— Tous, sortez. J’écouterai Isabella en privé, et nous nous réunirons
de nouveau demain soir.
Isabella pressa machinalement la main qui lui enserrait la nuque.
Elle vit l’assemblée d’aînés s’agiter, mécontente, et bombarder Jacob de
regards méfiants. C’était une sensation désagréable. Alors que tous se
levaient, obéissant à leur souverain, Isabella pouvait percevoir leur
agacement.
C’est alors qu’elle ressentit le premier spasme, comme si de longs
doigts glacés, pareils à des tentacules, rampaient le long de son cuir
chevelu. Des éclats de verre lui transpercèrent le crâne, pénétrant dans
son esprit comme une dizaine d’aiguilles, chacune placée de façon
stratégique sur les zones de sa mémoire à long et court termes afin
d’aspirer le savoir que renfermaient ses synapses.
Isabella sursauta violemment, et Jacob perçut son cri de détresse.
Tandis que les démons continuaient de quitter leurs sièges, un second
spasme cloua Isabella à sa chaise. Relâchant les documents qui
s’éparpillèrent au sol, elle se couvrit les oreilles. Cette invasion échoua,
mais fut aussitôt suivie d’une troisième. Bella ne tarda pas à en déceler la
source. Les conseillers essayaient de lui soutirer les informations que
Noah refusait de leur communiquer, ce qui lui causait des maux de tête
terribles. Elle poussa un long soupir d’agonie, et transmit ses pensées à
Jacob, qui comprit d’emblée ce qui la mettait au supplice.
— Arrêtez ça ! rugit-il. (Sa voix indignée résonna dans la pièce,
figeant toute l’assistance.) Vous allez obéir à Noah et attendre ! Cessez
sur-le-champ de violer l’intimité d’Isabella ou vous aurez affaire à moi !
Le Conseil comptait trois démons de l’esprit, dont Ruth, qui
pouvaient être à l’origine de l’attaque. Tous trois, comme le reste des
aînés présents, paraissaient outrés. Jacob ne pouvait dire s’ils craignaient
la sommation ou rougissaient que leurs actions aient été percées à jour. Il
était l’exécuteur, et rien dans leur monde n’était plus effrayant que sa
conception de l’injustice. Ses mises en garde n’étaient jamais vaines. Tous
le savaient et les redoutaient. Même l’intransigeante Ruth. Isabella se
détendit à mesure que sa douleur diminuait et que les démons quittaient
les lieux en silence.
Noah ferma la porte derrière eux et s’empressa de rejoindre la jeune
femme. Il s’agenouilla devant elle et prit son menton dans la main pour
lui tourner la tête et la regarder dans les yeux. À ce moment-là seulement,
elle remarqua la colère du roi. Malgré son mutisme et son expression
impassible, elle pouvait la lire dans les éclairs gris qui barraient son
regard de jade.
— Bella, vous allez bien ? s’enquit-il avec douceur.
Isabella appréciait sa sollicitude, surtout après l’hostilité manifeste
des étrangers qui venaient de sortir, mais quelque chose la perturbait de
nouveau. La sensation, cette fois, n’était pas douloureuse, mais familière.
Elle cessa d’observer Noah, et reporta son attention sur le mâle de l’autre
côté de la chaise, debout, les poings crispés. Son cœur battit à tout rompre
lorsqu’elle vit Jacob fermer les yeux et serrer les mâchoires si fort qu’elle
entendit ses dents grincer. Elle comprit qu’il s’escrimait à agir avec raison,
tâchait de ne pas s’offusquer de la proximité de Noah, de l’inquiétude
zélée du roi à l’égard de sa protégée.
— Je vais bien, répondit-elle tout bas, s’efforçant d’esquisser un
sourire aimable.
En vérité, elle était troublée et exténuée. Le comportement de Jacob,
intense et impétueux, lui semblait particulièrement instable. Elle décida
alors de se concentrer sur l’objet de son énervement.
Isabella se libéra en douceur de la prise de Noah sous couvert de
ramasser ses travaux éparpillés. Le roi s’approcha pour l’aider, et
s’empara de quelques rouleaux avant de se relever. C’était un homme de
bien, se dit Isabella, affable et intelligent, soucieux des autres plus que de
sa petite personne. Qualités de tout dirigeant qui se respecte. Quand il
n’envahissait pas l’espace de Bella, cette dernière sentait sans peine
l’admiration que Jacob lui vouait, son allégeance éternelle à la cause de
son souverain. Il lui suffisait de demander pour que Jacob le serve sans
poser de question, au péril de sa vie et de sa sécurité.
Amener la discorde dans cette relation si harmonieuse l’affligeait.
Elle songea aux révélations contenues dans les parchemins qu’elle serrait
contre sa poitrine, aux tensions, contrariétés et controverses qu’elles
risquaient d’engendrer. Qu’apporterait-elle de bon à cette société en
partageant ses découvertes ?
— Je… (Elle déglutit avec difficulté.) Je suis désolée. Je ne voulais
pas vous déranger. Vraiment, ça peut attendre. En fait… (Elle se releva, et
arracha les manuscrits des mains de Noah.) Je voulais juste… euh… que
vous m’aidiez à interpréter une phrase. Mais vous êtes occupés…
Tandis qu’elle parlait, elle contourna la table d’un air aussi
désinvolte que possible, et quitta la pièce à reculons, arborant un sourire
qui, l’espérait-elle, paraissait moins forcé qu’il ne l’était en réalité.
— Il y a plein de bouquins là en bas, je trouverai sans doute une
traduction.
Elle se frappa le front du plat de la paume, se réprimandant de
fonctionner au ralenti. Arrivée devant la porte, Isabella la referma plus
vite encore qu’elle ne l’avait ouverte.
Noah jeta un coup d’œil à Jacob, et arqua un épais sourcil noir.
— Est-ce que… (Il désigna la porte du doigt, l’air profondément
perplexe.) Sait-elle qu’elle fait une menteuse pitoyable ?
— Apparemment pas, répondit Jacob dans un profond soupir. Je
crois que c’est ma faute, ajouta-t-il, contrarié.
— Ta faute ?
— Oui… C’est… une longue histoire. On ferait mieux de la rejoindre.
— Du calme, gloussa Noah. Elle est adossée au battant, et essaie de
retrouver son souffle.
— Je sais. Je me disais que ce serait drôle de la surprendre.
— J’ignorais que tu prenais plaisir à être cruel, lui fit remarquer le
roi, les yeux pétillants de malice, alors qu’ils se dirigeaient vers la sortie.
Noah ouvrit la porte, et Jacob se hâta de rattraper Bella avec tous ses
rouleaux.
CHAPITRE 5
C’était la première fois – pour autant qu’elle se le rappelait, du
moins – qu’elle voyageait à la manière des démons. D’abord, Jacob l’avait
transformée en poussière pour la guider à travers la minuscule fenêtre.
Une fois dans les airs, il leur avait redonné leur apparence habituelle tout
en gardant Isabella bien serrée contre son buste.
— Ce n’est pas loin. Préviens-moi si tu as trop froid.
Froid ? Nichée contre l’épaisse nuque de Jacob, elle essayait de
trouver le courage de libérer son visage. Elle était tellement abasourdie
que la température lui était indifférente. De plus, elle l’agrippait si fort
qu’elle devait déchirer son onéreuse chemise en soie. Néanmoins, au bout
d’un moment, sentir les épaules robustes de Jacob sous ses doigts la
tranquillisa. Son rythme cardiaque s’apaisa et elle retrouva son souffle
avant de s’abandonner à ses bras puissants, certaine d’y être en sécurité.
Cela ne suffit pas à lui procurer l’audace nécessaire pour regarder
alentour, mais elle leva tout de même la tête et reporta toute sa
concentration sur Jacob. Dès qu’il le ressentit, il braqua ses yeux brun-
noir sur elle.
— Comment ça va ? s’enquit-il.
— Ça ira, lui assura-t-elle d’une voix tremblante. Dès que j’aurai
foulé la terre ferme.
Jacob la plaqua de nouveau contre lui, et dissimula son sourire dans
la voluptueuse chevelure d’Isabella lorsque sa remarque sarcastique
survola son esprit. Elle avait tendance à oublier qu’il pouvait lire dans ses
pensées, comme elle dans les siennes même si elle n’essayait pas souvent.
Comme tous les humains, elle accordait de l’importance à cette notion un
brin étrange appelée intimité, une coutume a priori plutôt rare chez les
démons.
— Dis-moi où nous allons, lui murmura-t-elle à l’oreille.
Ses douces lèvres frôlèrent la nuque de Jacob, son souffle chaud le
caressa, l’enveloppant de sensualité. Il frissonna de tout son être, son
corps se crispa, animé par un besoin immédiat. Il avait compris depuis
longtemps que ses bonnes intentions ne feraient pas long feu. S’il restait
près d’elle, son désir brut la consumerait. Voilà pourquoi il faisait les cent
pas devant Noah lorsque le Conseil l’avait arraché à ses ruminations.
L’exécuteur savait qu’il ne pouvait demeurer dans les parages tant
qu’Isabella séjournerait au palais. Elle représentait une tentation par trop
irrésistible. Il devait s’en éloigner le plus possible, et était donc venu
trouver le roi démon pour lui expliquer sa décision. De plus, il devait y
parvenir sans accuser cette femme innocente. Le problème ne venait pas
d’elle. C’était lui qui n’arrivait pas à se maîtriser. Après avoir sermonné
Kane, voilà qu’il agissait de la même manière ! C’était pathétique. Jacob
avait franchi la limite. Il savait désormais ce que signifiait d’être attiré
vers des abysses d’immoralité alors que ses principes lui hurlaient de faire
le bien.
— Jacob ?
Lorsqu’il entendit son nom, il se rendit compte qu’il n’avait pas
répondu à la question.
— Chez moi, dit-il, et il en profita pour se blottir davantage contre
elle, et enfouir le visage dans sa chevelure.
Elle s’imprégnait de son odeur un peu plus chaque jour. Elle avait
pris une douche depuis leurs derniers ébats passionnés, et pourtant, sa
peau et ses cheveux exhalaient l’essence de Jacob. Elle avait tendance à
imiter les senteurs qui l’environnaient, il l’avait déjà constaté, mais elle
était aussi capable de retenir une fragrance après s’être lavée, ce qui était
exceptionnel. Cela l’emplit d’un élan de joie teintée de possessivité. Il se
rappela la marque qu’il avait imprimée sur l’épaule d’Isabella, masquée
par sa douce chemise.
Ils se posèrent sur une large falaise et, quand elle leva la tête
encouragée par Jacob, le paysage lui coupa le souffle. Ils se trouvaient,
semblait-il, sur l’extrême pointe du littoral anglais. La maison où il l’avait
amenée la première fois se dressait derrière eux avec majesté, à
l’exception du mur couvert de panneaux de bois. Lorsque Noah apparut à
leurs côtés sous sa forme habituelle, ils marchèrent vers la demeure. Ils y
entrèrent par la porte, comme le commun des mortels.
— On pourrait penser qu’avec tous vos pouvoirs il vous suffirait de
claquer des doigts pour réparer ce mur, dit-elle, hors d’haleine.
— Si tout était aussi simple, on parviendrait à se protéger des
individus qui persistent à jouer avec la magie noire, lui fit remarquer
Jacob avec douceur.
— A leur décharge, les humains ignorent que votre espèce est douée
d’intelligence, que vous possédez une famille, des traditions et une
culture. (Elle fronça les sourcils et soupira, consciente que c’était une
excuse pitoyable.) Mais ce motif nous a permis de nous disculper pendant
trop longtemps. Je suis désolée.
Jacob prit le menton d’Isabella entre ses doigts, profondément
touché par la tendre compassion qu’elle éprouvait à l’égard de son peuple,
surtout après avoir été rudoyée par les prétendus meilleurs d’entre eux. Il
oublia complètement la présence de Noah, et s’approcha pour poser sur
ses lèvres un délicat baiser, réprimant la douleur que cela lui infligeait.
— Je suis navré, petite fleur. Les aînés n’auraient jamais dû te traiter
ainsi alors que tu travailles si dur pour nous aider.
— Ils ne savaient pas, murmura-t-elle avec indulgence, et sa
bienveillance étreignit le cœur de Jacob. Ils ont peur, et pour cause. (Elle
lissa une mèche de cheveux qu’elle lui coinça derrière l’oreille d’un geste
gracieux et attentionné.) La peur conduit même les meilleurs à commettre
des actes terribles.
Noah s’éclaircit la voix afin de rappeler au couple sa présence.
Isabella et Jacob se séparèrent, et le roi contempla, émerveillé, le courant
électrique invisible pour les autres qui circulait entre eux. Les étincelles
formèrent d’éclatants arcs bleus avant de s’atténuer et de cesser toute
connexion.
Noah n’avait jamais assisté à pareille scène entre un démon et une
humaine. Il l’avait d’ailleurs rarement observée entre deux démons. Cela
le fascinait et le perturbait à la fois. L’éclair signalait la fusion de deux
âmes complémentaires. Sa sœur Hannah en saurait plus sur cet aspect
précis de symbiose élémentaire, car elle comprenait le feu qui brûlait
entre deux êtres et le voyait bien mieux que lui. Pour autant, cela ne
l’empêcha pas de deviner que c’était important et extrêmement
inhabituel.
— Isabella, tu avais quelque chose à nous dire ? leur rappela-t-il.
— Oui.
Noah remarqua de nouveau son hésitation, son visage tourmenté
trahissait son conflit intérieur. Il apprécia sa candeur, ravi de constater
que cette qualité n’était pas totalement désuète.
Elle attrapa Jacob par la main et l’entraîna jusqu’à la table la plus
proche, avant d’y déverser le contenu de son sac. Noah les suivit, et
l’observa avec attention tandis qu’elle ôtait le premier manuscrit de son
étui avant de le dérouler, s’aidant d’objets trônant alentour pour le fixer.
Elle traitait le document avec une infinie délicatesse, le manipulait avec
minutie et déférence, ce qui, une fois de plus, ne manqua pas
d’impressionner Noah. Cette femme était une chercheuse dans l’âme, et il
n’était pas sûr de l’égaler un jour.
Les deux hommes se rendirent compte soudain que le texte était
rédigé en démonique ancien. Ils échangèrent un regard perplexe par-
dessus la tête d’Isabella tandis que, penchée sur son rouleau, elle essayait
de le maintenir en place. L’écriture était identique à celle que Noah
s’échinait à décrypter la nuit où Jacob avait rencontré la jeune femme.
— Bien, regardez ici, dit-elle, ravie de commencer sa lecture, tandis
qu’elle leur désignait la partie centrale du parchemin. Voici l’original du
« Rouleau de la Destruction ». Super nom, d’ailleurs. Bref, il a été écrit
des siècles avant le recueil que j’ai trouvé et qui porte le même titre. Le
livre est une traduction du rouleau. Vous voyez ? « Que celui qui désire
connaître l’avenir de la race des démons consulte ces prophéties,
blablabla… » En gros, c’est votre livre de l’Apocalypse.
Noah acquiesça lentement. C’était l’un de leurs documents les plus
sacrés. Il renfermait la liste des destinées spéciales et des lois originelles.
Le roi la regarda enrouler avec soin la première partie du manuscrit.
— Vous connaissez sans doute ces passages. Ceux qui expliquent
comment l’émergence du christianisme parmi les humains affectera le
destin des démons pour les siècles à venir. Ici. On y apprend comment la
religion chrétienne deviendra dominante, entraînant l’ostracisme de la
magie, et le déclin des « agents maléfiques ». Ce n’est pas précisé, mais je
suppose qu’il s’agit des nécromanciens.
— Bien vu, petite fleur, la félicita Jacob. Tu as tout à fait raison.
Elle répondit par un hochement de tête avant de dérouler la suite.
— On y trouve ensuite diverses prophéties. Dans le livre, la
traduction de ces lignes est un peu bancale, mais quand on arrive là…
(Elle leur indiqua un passage plus loin dans le manuscrit.) À partir de là,
ça devient n’importe quoi. Au début, je ne comprenais pas comment on
pouvait faire autant de fautes. Je me suis dit que le traducteur avait dû
changer. Puis je me suis rappelé qu’en matière de doctrines religieuses les
commanditaires de traductions dictaient bien souvent ce qui était jugé
acceptable et conforme aux opinions établies. Aujourd’hui encore, on
passe sous silence la traduction originale de certains travaux d’envergure
afin de ne pas ébranler les fondements de ces systèmes de valeurs. Quand
on traduit correctement, on comprend pourquoi le message a été tronqué.
Écoutez, je vais vous lire le passage en question.
« Ainsi, en cette ère remarquable, la pureté à laquelle la race des
démons devra aspirer toujours retrouvera sa place centrale. L’on
comprendra alors le sens et la portée de nos lois les plus strictes, que nul
humain non corrompu ne devra être blessé, que la coexistence pacifique
entre les races devra passer avant toute autre chose… »
— Il n’y a là rien de différent de ce que nous savons déjà, lui fit
remarquer Noah qui luttait pour suivre sa traduction rapide.
— Un instant, j’y arrive. (Elle déplia davantage le rouleau.) Ecoutez.
« Nous devons redoubler de vigilance, car le temps est proche. A l’ère
de la rébellion de la Terre et des Cieux, quand Feu et Eau ravageront les
plaines, le plus ancien de tous reviendra, prendra femme, et engendrera le
premier enfant de l’élément Espace, camarade du premier enfant de
l’élément Temps, né des exécuteurs. Démon et druide. Et tout redeviendra
comme avant, à l’état où tout a commencé. La pureté sera rétablie. »
— Maintenant, poursuivit Isabella sans se rendre compte que les
deux hommes s’étaient figés à ses côtés, je n’arrivais pas à comprendre
pourquoi ce passage avait été négligé. La prophétie semble évidente.
Qu’est-ce qui pouvait être si effrayant ? Alors, j’ai lu toutes vos lois, et je
me suis aperçue…
— Toutes ? s’écria Noah avec stupéfaction. Tu n’es restée que
quelques jours dans la bibliothèque.
— Je lis vite, répliqua-t-elle avec un haussement d’épaules.
Noah s’agrippa au dossier d’une chaise jusqu’à ce que ses jointures
blanchissent. Il chercha du réconfort dans les yeux d’ébène de l’exécuteur,
mais n’y trouva que désarroi. Il n’avait d’autre choix que d’observer la
petite humaine tandis qu’elle continuait son explication.
— Bref, reprit-elle, c’est là qu’entrent enjeu vos lois sur les rapports
interraciaux. Jusqu’à présent, je pensais qu’elles s’appuyaient sur une
incompatibilité chimique ou sur votre nature bestiale qui risquait de vous
conduire à blesser un partenaire n’appartenant pas à votre espèce.
Plusieurs ouvrages défendent ces théories. Pureté est le mot-clé. Il revient
très souvent dans ce manuscrit, et est utilisé un nombre incalculable de
fois dans vos lois. Mais écoutez ce qui est écrit plus loin dans le « Rouleau
de la Destruction ».
« Un exécuteur viendra au monde et atteindra la maturité quand la
magie, une fois de plus, menacera notre ère, quand la paix ne sera plus,
que le démon frôlera la démence. L’exécuteur naîtra afin de pourfendre
les transformés, détiendra le pouvoir d’anéantir, de camoufler son odeur,
de traquer, de voir l’invisible, de combattre avec courage et instinct les
plus puissants et les plus corrompus. Les pensées de cet exécuteur
demeureront scellées à tous excepté à sa chair et à son partenaire. Il
arpentera corps et âme la voie des démons, sans y être né. »
— Là, vous voyez ? Comment parler de pureté si un exécuteur qui
n’est pas un démon est nommé ? Hein ? Mais ce n’est pas tout. (Elle sortit
avec enthousiasme un second manuscrit de son étui.) Ce rouleau, qui
d’après mes calculs est encore plus ancien, va vous couper le sifflet.
Écoutez donc.
« Démon et druide marchent côte à côte, ensemble, unis, ils ne font
qu’un, telles des âmes sœurs. L’un sans l’autre perdu et imparfait, son
peuple voué à la folie, à l’abattement, à l’impureté et à la destruction. »
— Vous savez ce que ça signifie ? Votre prétendue race de sang pur
constituait jadis la moitié d’une autre, l’espèce hybride mi-druide, mi-
démon ! Si c’est vrai, alors toutes ces inepties sur la pureté sont
l’invention d’un intégriste vieille de plusieurs milliers d’années. C’est de la
propagande pure et simple, messieurs ! Vous êtes tellement engoncés
dans votre fanatisme et votre conception radicale de l’histoire que l’idée
d’être sauvés par des étrangers a dû paraître affligeante à vos traducteurs.
C’est pourquoi ils ont omis de retranscrire ce passage. Votre survie
dépend de l’extérieur. Vous cherchiez un remède ? Le voici ! Ecrit noir sur
blanc, bien à l’abri dans vos souterrains ! Les druides s’avèrent l’antidote
à la folie lunaire !
— Alors, nous sommes voués à l’extinction, déclara Noah tout bas.
Isabella décocha au roi un regard surpris. Son cœur bondit dans sa
poitrine quand elle remarqua ses traits tirés et son visage blême.
— Pourquoi dis-tu ça ? protesta-t-elle. Il ne vous reste qu’à
découvrir… Vous avez dit qu’il existait d’autres espèces de Nocturnes. J’ai
beaucoup lu sur ce sujet dans vos archives. Cela dit, je n’ai commencé à
trouver des informations sur les druides qu’une fois dans le caveau est…
— C’est là que sont rangées leurs archives, Bella, l’interrompit Jacob
avec rudesse.
Isabella cligna des yeux, troublée, et se tourna aussitôt vers ce
dernier.
— Je ne comprends pas.
— Isabella, il y a près d’un millénaire, le chef des druides a perdu la
tête et a assassiné celui des démons, expliqua Noah d’un ton grave. La
guerre a éclaté. Les druides ont disparu, Bella. Les démons les ont
anéantis. Les reliquats de leur civilisation gisent sous ces voûtes. Nous
avons massacré un peuple entier, décimé jusqu’au dernier ceux qui
auraient pu s’exprimer en leur nom, il ne reste plus que ces antiques
manuscrits.
— Si ce que tu dis est vrai, alors nous nous sommes détruits nous-
mêmes. (Jacob passa une main lasse sur son visage et dans ses cheveux
avant de croiser le regard de Noah.) On nous a répété pendant des siècles
que les druides étaient nos ennemis à cause des agissements de leur roi.
Jamais on ne nous a révélé que jadis nous ne formions qu’une seule et
même espèce, vivions ensemble… et partagions une histoire commune.
— Une histoire révisée ! s’exclama Noah. Réécrite, à l’évidence, par
les dirigeants de l’époque afin de servir leurs intérêts pendant et après la
guerre. Comment ai-je pu faire preuve d’une telle arrogance ? Nos
dévoués historiens ne sont pas au-dessus de ces machinations !
— Non… Non, je crois que vous vous trompez, répliqua Bella, un filet
de peur dans la voix, tandis qu’elle essayait de comprendre les
implications de ses découvertes sur l’avenir des démons. Vous oubliez la
prophétie ! Comment une race vouée à l’extinction peut-elle soudain
donner naissance à de nouveaux éléments ? Des enfants dotés de pouvoirs
sur l’espace et le temps changeront à jamais la face du monde ! Quand
cela se produit sous votre nez, vous ne pouvez pas le nier !
— Tu pars du principe que la prédiction concerne notre ère, souligna
Noah.
— Bien entendu ! Ne voyez-vous pas ce qui se passe ? « L’ère de la
rébellion de la Terre et des Cieux, quand Feu et Eau ravageront les
plaines. » Votre peuple incarne les éléments, vous l’avez dit vous-mêmes.
Le feu, la terre, etc. Or, dans bon nombre de textes historiques, « plaine »
ne signifie pas « territoire » mais « civilisation ». Il est écrit ici que les
démons sèmeront le chaos dans d’autres civilisations. L’exécuteur
mentionné plus tôt viendra alors que « la paix ne sera plus, que le démon
frôlera la démence ». Les deux présages font référence à la même époque.
Vous m’avez appris que chaque année la folie qui frappait les vôtres
empirait. Et la brusque apparition de ce nécromancien ne témoigne-t-elle
pas du retour de la magie ?
» Mais oui ! s’écria-t-elle soudain. Vous n’avez pas tué tous les
druides ! Vous les avez contraints à la dormance. Si ça se trouve,
quelques-uns ont réussi à s’échapper. Au fil du temps, balayés par la
science et la culture, leur héritage et leur savoir ont été perdus pour leurs
descendants, comme ça a été le cas pour vous. Un jour peut-être, lorsque
vous commencerez à accepter d’autres espèces parmi les vôtres, un druide
viendra, et bientôt… quand il faudra remplacer Jacob…
Elle s’interrompit, réfléchissant à toute allure tout en se tordant les
mains, gagnée par un brutal désespoir.
Noah comprit. Si elle voyait juste, et que le temps de la prophétie
était proche, alors la mort de Jacob et sa succession étaient imminentes.
Elle devait récuser la justesse de son raisonnement afin de repousser la
venue de ce jour inévitable pour lequel elle n’était pas préparée.
— Tu vas trop vite en besogne, la consola Noah.
— Par le destin miséricordieux !
Isabella et Noah reportèrent toute leur attention sur Jacob qui
semblait en état de choc.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit le roi.
— Elle l’a lu pourtant, et j’ai failli passer à côté. Noah, dans la
prophétie, juste après l’en-tête, elle a dit : « le premier enfant de l’élément
Espace, camarade du premier enfant de l’élément Temps, né des
exécuteurs. »
— Et alors ? demanda Bella.
— Tu es sûre qu’il était marqué « exécuteurs » ? Au pluriel ?
— Oui, certaine. Regarde, c’est écrit ici.
Elle lui montra le passage en question.
— Bella, il n’y a jamais eu deux exécuteurs en même temps. Ces
lignes ne font pas référence à moi, ni à quelque druide d’un futur lointain,
mais à… (Il cligna des yeux, abasourdi par la nouvelle.) Elles parlent de
toi. Noah, c’est elle !
— Serait-ce possible ? murmura le roi, observant la petite humaine
avec une admiration mêlée de crainte, suivant sans peine les pensées de
Jacob. Un exécuteur humain ?
— Oh là ! Une minute, les amis ! Ne vous emballez pas ! s’empressa
de crier Isabella, les mains levées de manière défensive, avant de reculer
de plusieurs pas comme s’ils allaient l’attaquer.
Elle n’avait aucune chance de les battre à la course, mais cela
contribua à la rassurer un peu.
— Je ne suis pas l’exécuteur. Je suis minuscule, je suis… Je suis un
rat de bibliothèque ! Je suis faible ! Je suis humaine. Arrêtez de me
dévisager ainsi ! Vous avez perdu la tête !
— « L’exécuteur naîtra afin de pourfendre les transformés, détiendra
le pouvoir d’anéantir. » Saul, petite fleur. Tu t’en souviens ? « De traquer,
de voir l’invisible, de combattre avec courage et instinct les plus puissants
et les plus corrompus. » Tu l’as tué.
— C’était un accident !
— « De camoufler son odeur… » Les aînés ne savaient même pas
qu’elle se trouvait chez moi, ajouta Noah, à l’évidence stupéfait. Ils n’ont
pas pu flairer sa présence. « Les pensées de cet exécuteur demeureront
scellées à tous excepté à sa chair… »
— C’est ridicule ! Jacob n’arrête pas de s’immiscer dans mon esprit,
et je vous assure que nous n’avons aucun lien de parenté !
— « Et à son partenaire… »
Isabella entendit les mots fatidiques sortir de la bouche de Jacob et
résonner dans la pièce.
En son for intérieur, elle avait su que cette connexion dépassait le
simple coup de foudre, et Jacob aussi. Il l’avait prise dans ses bras en
dépit de tout ce qu’il incarnait, car leur attraction ne découlait pas de la
folie lunaire. Il n’en avait jamais douté.
Quelques jours plus tôt, même en repoussant les limites de son
imagination, elle aurait été incapable de concevoir tout cela. Réalité et
fiction se mêlaient dans son esprit, troublaient sa vision comme un
brouillard étouffant. Son sang reflua vers le bas de son corps pour irriguer
ses organes assoiffés tandis qu’elle passait du froid au chaud, frissonnait
de peur, et, surtout, d’excitation devant cet éventail de possibilités
dangereuses.
Soudain, elle s’écroula comme une pierre.
— As-tu la moindre idée des répercussions que cela va engendrer sur
chacun de nous ?
Assis à côté d’Isabella, Jacob leva la tête, les doigts emmêlés dans les
cheveux de sa protégée. Il n’avait pas réagi assez vite, et elle était tombée
au sol. De sa main libre, il pressait un linge sur son front pour sécher le
sang qui s’entêtait à perler.
— En tout cas, je sais comment cela va t’affecter, répondit Noah,
debout devant la fenêtre, le regard rivé sur l’océan à l’horizon. Voilà
pourquoi tu n’as pas pu lui résister.
— Et si on se trompait ? (Jacob caressa les boucles soyeuses qui
l’attiraient tant.) Elle est si menue, si jeune. Comment peut-elle être
destinée à m’épauler ?
— Elle a pisté Saul sans aucune préparation. Elle l’a tué, lui fit
remarquer le roi.
— Cela tenait plus de l’accident, rétorqua Jacob.
— Dans ce cas, comment expliques-tu ce qui est arrivé à Elijah ?
Jacob en était incapable, et Noah le savait. Elijah était un guerrier
chevronné, chef d’une armée de démons dévoués corps et âme à l’art de la
guerre. Il était puissant, assidu à sa tâche d’élu tout autant que Jacob. Et
pourtant…
— Je ne peux pas, avoua-t-il à contrecœur.
— Elle te protégeait, répliqua le roi, placide. (Sa sagesse et son
flegme ne manquèrent pas d’agacer Jacob.) Elle a agi d’instinct. Comme
une louve avec son mâle.
— Noah, elle est humaine ! Tout ce qu’on m’a inculqué au fil des
siècles me dit que je ne peux pas être son partenaire ni elle la mienne ! Je
lui ferais du mal ! Bon sang, je lui en ai déjà fait !
Jacob referma ses longs doigts sur la chevelure d’Isabella, serrant
avec colère d’épaisses mèches entre ses jointures.
Énoncer l’évidence à voix haute lacéra sa conscience et son cœur
comme des centaines de lames ultrafines.
— As-tu…
— Non ! Bien sûr que non ! Je te l’ai déjà dit, je suis pétrifié à l’idée
de la blesser. De plus, si les choses étaient allées aussi loin, ne crois-tu pas
qu’Elijah, Legna ou toi auriez fondu sur moi comme un seul homme ?
— Personne n’a interrompu vos ébats dans le caveau hier, lui fit
remarquer Noah.
Jacob fusilla le roi du regard.
— Tu savais.
— Après coup, lui assura-t-il. J’ai confiance en toi, Jacob. Tu as dû
faire ce qu’il fallait. Tu es l’exécuteur, après tout.
— Si seulement, Noah. (La voix de Jacob était rauque, ses yeux
lançaient des éclairs.) Je ne saurais t’expliquer l’intensité… (Il se racla la
gorge.) Quand elle est près de moi, il suffit qu’elle batte des cils, ou qu’elle
sourit… (Noah entendit le grincement de dents caractéristique de
l’exécuteur qui pressait ses molaires les unes contre les autres.) Je ne
réponds plus de moi. Je ne différencie plus le bien du mal.
— Eh bien, si l’on interprète correctement cette prophétie, il te
faudrait la prendre.
— Bon sang ! Comment peux-tu te montrer si désinvolte ? gronda
Jacob avant de bondir sur ses pieds pour marcher vers le roi. Tu
l’utiliserais sans vergogne pour une expérience d’une telle ampleur ? Tu te
servirais de moi ? Alors que cela pourrait la tuer et me vouer à une
damnation éternelle ?
— Autant que ce soit vous deux plutôt que notre peuple tout entier,
rétorqua Noah. C’est le dirigeant de plusieurs milliers de sujets qui parle,
Jacob, s’empressa-t-il d’ajouter. J’ai été désigné pour prendre ces
décisions. Le bien de la communauté l’emporte sur celui de l’individu, ou
dans le cas présent, du couple. Et cesse de me fusiller de ton regard
réprobateur, exécuteur. Tu fais de même chaque fois que tu punis une
brebis égarée. Tu as fait ce choix quand tu as promis à Myrrh-Ann de
rechercher Saul tout en sachant qu’aucun démon n’avait jamais réchappé
d’une invocation sans séquelles et que tu serais obligé de le détruire.
Jacob savait que Noah avait raison, mais cela ne soulageait pas sa
conscience pour autant. Le bien-être d’Isabella le concernait et lui
importait davantage. Elle était innocente, à plus d’un titre, et n’avait
jamais demandé à jouer un rôle dans leurs croyances ou leur survie.
— Jacob, tu connais nos tabous tout comme notre foi dans le destin.
Si tel est le sien, il n’y a rien que nous puissions faire, lui rappela Noah
d’une voix calme. Tu te révoltes, mais je sens bien qu’au fond de ton cœur
tu sais qu’elle est faite pour toi. C’est ta moitié. Elle est la seule femme à
inspirer une telle loyauté à l’exécuteur devant moi, la seule humaine à
t’avoir jamais tenté, maudite soit la lune sacrée ! Tu foules la terre depuis
plus d’un demi-millénaire, Jacob, et aujourd’hui, te voilà attiré pour la
première fois au point de bafouer tout ce qu’on t’a inculqué tout au long
de ta vie. Elle est tienne, Jacob, déclara Noah avec véhémence. C’est sa
destinée, et elle t’appartient.
— Je ne lui ferai pas de mal. Je ne la contraindrai pas à accepter nos
prophéties.
Jacob regagna le canapé d’un pas raide, vérifia la blessure d’Isabella
et passa les doigts dans son envoûtante chevelure.
— Tu n’as pas le choix. Si elle n’était pas humaine, je vous accuserais
tous deux de vous trouver au premier stade de l’imprégnation. La
connexion télépathique, la tentation indéniable de vous accoupler…
— Elle est humaine, Noah, l’imprégnation est hors de propos. Cela ne
fonctionne même pas avec nous ! Le dernier cas remonte à plus de deux
siècles, et l’avant-dernier à presque aussi longtemps. Tu auras beau
essayer de la rallier à nos coutumes, de me manipuler pour apaiser ma
conscience, je camperai sur mes positions, je ne l’obligerai pas !
— Tu crois à ton libre arbitre, répliqua Noah avec patience, mais tu
ne peux pas échapper au destin. Tu ne la forceras pas, car tu n’auras pas à
le faire. Personne n’affirme le contraire. Cela se produira, un point c’est
tout.
— Je n’aurais jamais dû l’amener dans notre monde.
— C’était écrit.
— J’aurais dû… J’aurais pu…
La frustration qui lui enserrait la gorge étouffa Jacob. Il tourna la
tête afin que Noah ne remarque pas son expression de détresse.
— Tu es amoureux d’elle, non ? demanda Noah avec douceur, ses
yeux gris-jade braqués sur son ami.
— Ne t’avise pas de me dire ce que je ressens ! C’est déjà
insupportable qu’un vieux bout de papier le fasse, tonna Jacob.
— Très bien, n’en parlons plus. De toute façon, nous devons nous
concentrer sur un autre problème. L’introduction de ces prophéties et de
ces récits dans notre culture entraînera des répercussions considérables.
Et ne se fera pas sans heurts. Il n’y a qu’à voir ta réaction alors que tu
sautes sur le moindre prétexte pour te retrouver seul avec elle. Imagine
alors ce que feront les zélotes comme Ruth.
À cette idée, un frisson de panique parcourut Jacob, qui se décida
enfin à soutenir le regard de Noah.
— Cela m’affectera à un tel point que ma vie privée deviendra le
cadet de mes soucis. Est-ce bien ce que tu es en train de me dire ?
demanda-t-il avec gravité.
— Tu es l’exécuteur. Prépare-toi au chaos, Jacob. Je ferai de mon
mieux pour te faciliter la tâche. J’en parlerai aux érudits avant d’en
informer le Conseil le moment venu.
Jacob perçut la sagesse de cette décision, et comprit à cet instant
précis pourquoi Noah était destiné à les diriger et eux à le servir. Avec
l’appui des érudits, le roi ne pouvait être contredit, même par le plus
influent des aînés. Fort de cette certitude, il pouvait recourir au soutien
des guerriers et à l’exécuteur en cas de dissension. Jacob sentit son
estomac se nouer à l’idée d’une guerre civile. Il baissa les yeux sur la pâle
petite fée à ses côtés. Isabella était tombée d’une fenêtre et avait entraîné
une succession d’événements d’une magnitude incroyable.
— Regarde-la avec attention, mon vieil ami, murmura Noah. Comme
Hélène, elle pourrait bien être le visage qui lancera mille navires.
Isabella ouvrit les yeux, ses pupilles se contractèrent à la lumière
révélant ses immenses iris violets. Elle cligna rapidement des yeux pour
s’habituer à la clarté. Levant légèrement la tête, elle poussa un
grognement quand ses muscles endoloris l’élancèrent et ses tempes
gorgées de sang commencèrent à battre douloureusement.
Elle sentit des doigts délicats lui caresser la joue et l’oreille avec
tendresse, et entendit une voix apaisante lui susurrer des mots doux.
— Chut, du calme, Bella. Tu n’as rien à craindre.
Elle se sentait en sécurité. Elle émergeait de sa torpeur blottie contre
un corps rassurant, une jambe robuste s’immisçant entre les siennes, et
un bras puissant lui maintenant la nuque. Elle ne s’était encore jamais
réveillée au côté d’un homme, mais elle avait toujours imaginé éprouver
ce sentiment de chaleur, de protection, et de parfaite adéquation. Ils
étaient au lit ensemble, mais cela ne la bouleversait pas. Il ne l’avait pas
abandonnée. Il était resté le plus près possible, sans jamais la quitter des
yeux jusqu’à ce qu’elle se mette à remuer.
— Jacob, murmura-t-elle, frottant sa figure contre lui avec affection.
— Le seul et l’unique, lui assura-t-il.
Elle passa les doigts sur la couverture pour les mêler aux siens. Il lui
prit la main et la serra de toutes ses forces.
— Je suis surpris que tu ne sois pas en train de me ficher une raclée,
lui fit-il remarquer.
— Je ne suis pas encore bien réveillée. On verra ça plus tard.
Jacob enfouit le visage dans ses cheveux, le sourire aux lèvres.
— Merci de me prévenir.
— En fait… (Elle se retourna afin de lui faire face.) Je vais plutôt
botter les fesses de Noah. Ça m’aidera à me sentir mieux.
— Fais-toi plaisir. Ça m’aidera à me sentir mieux, moi aussi.
Jacob posa de nouveau la main sur la joue de la jeune femme et
laissa ses doigts parcourir sa peau veloutée avant de lui caresser la lèvre
inférieure avec le pouce.
— Peux-tu répondre à une question ?
— Pourquoi a-t-on l’impression de se connaître depuis des siècles
alors que cela fait à peine quelques jours ?
— Tricheur, l’accusa-t-elle.
— Désolé. J’accède à ton esprit trop facilement pour résister.
— Pour une excuse, je trouve ça bien arrogant !
— Tu veux que je te réponde ou tu préfères polémiquer ?
— La réponse a-t-elle un rapport avec les prophéties et le destin ?
Parce que si c’est le cas, je sens poindre la migraine.
— En fait, je penchais plutôt pour la bonne vieille théorie des atomes
crochus.
— Oh. Voilà qui semble normal. Presque humain, même.
— À ta place, je tournerais la langue sept fois avant de parler,
répliqua-t-il, une pointe d’espièglerie dans les yeux.
— Dans ta bouche ou dans la mienne ?
Il se redressa et haussa un sourcil, l’air surpris.
— Isabella, serais-tu en train de me faire du charme ?
Celle-ci poussa un long soupir théâtral.
— Pas très subtil, hein ?
Jacob éclata de rire, et ne résista pas à l’envie de l’attirer vers lui
pour lui déposer un baiser sur le front. Il lui coinça la tête sous son
menton et serra son corps menu contre lui.
— Tu es une énigme pour moi, Bella. Tu aurais tous les droits de
nous envoyer paître, moi et mon espèce, et pourtant tu n’en fais rien. J’ai
beau me faufiler dans ton esprit, ton raisonnement m’échappe.
— Eh bien, répondit-elle, songeuse, dès que je me mets en colère, le
lobe rationnel de mon cerveau prend les devants et refoule mes émotions
à l’arrière-plan. Je commence à réfléchir. J’analyse vos motivations, et
elles me paraissent sensées. L’envie de me battre m’abandonne quand je
me rends compte que vous luttez de votre mieux pour votre survie et votre
sérénité.
— Bella ?
— Mmmh ?
— Si tu m’es destinée, je serai la créature la plus chanceuse de cette
planète. (Il marqua une pause tandis qu’une pensée désagréable lui
traversait l’esprit.) J’ignore si tu peux en dire autant.
Isabella se redressa afin de le regarder dans les yeux. Chaque fois
qu’elle bougeait, les mains de Jacob la suivaient automatiquement,
trouvant le moyen de lui caresser le visage et de se perdre dans sa
chevelure. Elle se demanda s’il en avait conscience.
— Qu’est-ce qui te fait dire une chose pareille ?
Ses prunelles flamboyèrent, reflétant une émotion indéchiffrable.
Elle le soupçonnait de méditer sa réponse.
Elle avait constaté qu’il réfléchissait toujours longuement avant de
parler.
— Je suis habitué aux opinions négatives. Les gens me considèrent
comme un mal nécessaire.
— Ce n’est pas du tout ainsi que te voit Noah, répliqua-t-elle.
Il étudia un moment cet argument avant d’acquiescer.
— C’est vrai. Mais je n’ai jamais été amené à juger le roi ou ses
proches pour avoir perdu le contrôle. Rares sont ceux qui n’ont pas été
touchés de près ou de loin par les actes de l’exécuteur au cours des quatre
cents dernières années, surtout les plus récentes. Le châtiment est une
affaire très grave, on ne l’oublie jamais. Ne me demande pas de te fournir
des détails, je ne le ferai pas. Le fait est que la plupart de mes congénères
préféreraient se passer de moi.
— Et qu’en est-il de toi ? On pourrait te punir à cause de moi ?
L’inquiétude visible dans ses grands yeux indiquait que cette pensée
lui déplaisait au plus haut point.
Jacob ne répondit pas tout de suite. Comment le pouvait-il ? Les
circonstances étaient inédites pour tout le monde, comment pouvait-il
affirmer quoi que ce soit avec conviction ? Cela le troubla. Il n’avait jamais
douté de toute sa vie, ses objectifs avaient toujours été clairs, même si ces
derniers présentaient certains aléas. À présent, tout n’était que confusion,
mystères et suppositions.
— En toute honnêteté, Bella, je n’en sais rien, avoua-t-il tout bas, la
gêne que lui causait cette confession se lisant dans son regard. Et plus on
avance, plus je me rends compte qu’en réalité j’ignore ce qui naguère me
paraissait limpide. C’est une situation difficile à gérer pour un homme.
— Pour une femme aussi, ajouta-t-elle, lui rappelant à quel point
toute cette histoire avait affecté sa propre existence. De bibliothécaire je
me retrouve catapultée chasseuse de démons. Va comprendre. (Il sourit
quand elle roula des yeux avec exagération, mais il savait que la légèreté
de ces propos cachait un profond malaise.) Vu la déférence que te
témoigne ton peuple, je ne suis pas sûre de vouloir découvrir sa réaction
devant un exécuteur humain, déclara-t-elle, imitant à la perfection la voix
de Ruth.
— Je ne te mentirai pas, petite fleur, tu dois t’attendre à des heurts et
à des dissensions. (Il lui effleura la joue avec le pouce d’un geste apaisant
tandis qu’il parlait.) Néanmoins, j’ai foi en ma communauté. Nous
sommes des êtres intelligents, dévoués à la notion de fatalité, et nos
prédictions comme notre philosophie, aussi déplaisantes soient-elles,
constituent la pierre angulaire de notre société. Nous nous adapterons.
Après avoir prononcé cette phrase, il s’aperçut qu’il le pensait
vraiment. Il le percevait. Il comprit qu’il considérait désormais la
prophétie comme inéluctable. À présent, il l’acceptait sans difficulté alors
qu’il avait presque refusé d’en débattre avec Noah. Cela ne manqua pas de
l’interpeller. Il devait sembler sûr de lui, car il sentit Isabella se détendre
aussi. Sans réfléchir, elle frotta le visage contre la paume de Jacob tandis
qu’elle fronçait les sourcils, songeuse. C’était l’une des qualités qu’il
appréciait chez elle, sa façon de méditer ses pensées sans nourrir de
préjugés. C’est ce qui la rendait si exceptionnelle, et il n’avait pas besoin
de présages pour le remarquer.
— Pourquoi vous faudrait-il deux exécuteurs ? D’après ce que j’ai vu,
tu fais un excellent boulot. Je ne te suis d’aucune utilité.
— Ce n’est pas tout à fait exact, rectifia-t-il d’une douce voix
envoûtante.
Elle lui était indispensable. D’ailleurs, cela ne datait pas
d’aujourd’hui, même s’il commençait seulement à le comprendre. Quoi
qu’il en soit, il ne pouvait prononcer ces mots tout haut. Il ne pouvait lui
mettre la pression pour assouvir ses désirs égoïstes. Il ne voulait pas
qu’elle choisisse cette voie à cause de lui. Du moins, pas uniquement.
Comme il se taisait, Isabella décida de ne pas insister pour le
moment. Elle ne voyait pas les choses comme lui, pour l’instant, mais ce
n’était peut-être qu’une question de temps.
— Tu penses que c’est vrai ? Tu crois que je suis celle de la
prophétie ? Et si oui, tu peux me dire pourquoi ?
— Il me semblait l’avoir déjà fait. Et si je m’en souviens bien, tu t’es
évanouie, répondit-il d’une voix empreinte de regret tandis qu’il effleurait
le pansement sur son front.
Bella y porta la main et caressa la plaie. Celle-ci était un peu
douloureuse, mais la jeune femme ne s’attendait pas à moins. Elle souleva
un côté du bandage, ignorant à quel point la coupure était profonde, puis
l’ôta avant que Jacob ne puisse l’en empêcher.
L’atmosphère s’alourdit sur-le-champ. D’abord, Jacob se figea
comme une statue, la tension crispa ses muscles tout juste détendus. Il
retint sa respiration, les yeux braqués sur Isabella.
— Quoi ? C’est grave ?
Elle toucha la blessure sans réfléchir.
— Ça l’était. L’entaille était sérieuse, Bella. (Il arrivait à peine à
parler, comme si le fait de prononcer cette phrase à voix haute allait y
changer quelque chose.) Mais elle s’est refermée. Il ne reste qu’une
cicatrice et de légers bleus.
— Ah. J’ai dormi longtemps ?
— Seulement quelques heures.
— Oh. (Elle se mordilla la lèvre inférieure pendant une minute, le
regard rivé sur la mine rembrunie de Jacob.) Qu’est-ce que ça signifie ?
— As-tu toujours guéri aussi vite ?
— Non. Je cicatrise comme n’importe quel être humain.
— Plus maintenant, constata-t-il. Désormais, tu cicatrises comme
l’une des nôtres.
— C’est vrai ?
Il ne dit rien de plus, et frôla de ses longs doigts le devant de sa
blouse. Il manipulait le satin avec une telle facilité qu’il déboutonna le
chemisier jusque sous sa poitrine en un clin d’œil. Puis, il saisit son col, et
le tira vers l’arrière afin d’exposer son épaule.
Jacob posa ses yeux noirs, et à l’évidence hantés par les émotions qui
l’animaient, à l’endroit où il avait gravé son empreinte bestiale. Il effleura
du pouce la peau pâle et parfaite à la recherche d’une légère meurtrissure
ou de la moindre irrégularité.
— Oui, affirma-t-il enfin avant de se tourner vers une Isabella
intriguée.
— Pourquoi ? Comment ? Est-ce que vous êtes… contagieux ?
— Je ne crois pas, répondit Jacob, esquissant un rictus. Nous
sommes restés au contact des humains pendant des siècles, et cela ne s’est
jamais produit.
— Oui, eh bien, je ne dois pas être une humaine comme les autres.
— Ça, je peux le garantir, répliqua-t-il avec douceur avant de lui
embrasser l’épaule.
— Flatteur, railla-t-elle, fermant les yeux au contact de ses lèvres sur
sa peau nue. (Elle sentit le baiser la parcourir, son épiderme picoter, et ses
seins sensibles souffrir de cette proximité.) Je veux dire par là, parvint-
elle à ajouter d’une voix rauque et pantelante qu’elle reconnut à peine,
que je devrais peut-être dessiner mon arbre généalogique pour voir si je
n’ai pas des parents druides.
— Cela risque d’être compliqué vu que tes aïeux devaient vivre
cachés. Cette période est l’une des moins glorieuses de notre histoire.
Nous avons puni et décimé toute une civilisation.
Jacob poussa un soupir lourd de regrets.
— Certes, mais tu n’es pas responsable des actes de tes ancêtres. Tu
n’y peux rien si ce n’est réparer de ton mieux les erreurs qu’ils ont
commises. Si vous tenez à vaincre la folie lunaire, vous devez dénicher des
druides, peu importe leur nombre actuel, et les réintroduire dans vos vies
et votre culture. Du moins, c’est mon avis.
— Noah le partage, affirma Jacob. Mais cela signifie amener des
humains dans notre monde, puisque c’est apparemment parmi eux qu’ils
se cachent. Leurs gènes se sont mêlés. Si on prend ton exemple, bien
entendu. Si tu es réellement une descendante de druide.
Jacob ferma les yeux et poussa un grognement. Il roula sur le dos,
reposa la tête sur l’oreiller et se frotta l’arête du nez comme si une
migraine terrible l’assaillait soudain.
— Quoi ?
— Bella, quand tout sera dévoilé… si le recours aux druides est avéré
et accepté… et s’ils s’abritent vraiment derrière des humains, ce sera la
chasse ouverte pour tes congénères. Douce Destinée, je le vois d’ici !
« Mais Jacob, je croyais que c’était un druide ! » Comment suis-je censé
gérer ça, bon sang ?
— Oh, Seigneur ! murmura Isabella qui suivait sans peine le
cheminement de ses pensées.
Son cœur souffrait de le voir dans une telle détresse. Elle percevait
son angoisse et son inquiétude quant au bien-être futur de son espèce.
— Mais Jacob, et si la nature y avait déjà pourvu ? Avec moi. (Il se
tourna vers elle, et la dévisagea, les yeux teintés de compassion et
d’espoir.) J’ai… (Elle se racla la gorge pour réprimer les émotions
suscitées par l’expression de l’exécuteur.) Je suis venue pour vous aider,
Jacob.
A ces mots, Isabella ressentit dans son esprit l’intense réaction du
démon devant le fait que cette vérité pouvait le changer à jamais. Elle
pénétra une partie de lui qu’elle n’avait encore jamais touchée, et partagea
la solitude profonde qui l’avait accompagné toute sa vie. Elle s’étendait
derrière lui, jonchée de morts, celle d’amis et de proches qui avaient
succombé aux ennemis de leur monde, qui l’avaient abandonné à sa
pénible condition de paria. De plus, il avait toujours tu ses sentiments,
gardé pour lui l’ampleur de son isolement.
Isabella comprit que personne ne savait à quel point l’exécuteur était
seul, hormis elle, et cela uniquement parce qu’elle pouvait s’infiltrer dans
ses pensées. Et à présent qu’elle venait de faire cette suggestion, il
mourait de peur pour elle. Il ne voulait pas de cette existence pour
Isabella.
Mais elle voyait les choses de façon différente. Un frisson d’excitation
la parcourut et elle lui décocha un sourire radieux.
— Ouah ! Je suis un genre de… Wonder Woman !
Elle se redressa avec difficulté, prit appui sur ses genoux, et sauta de
joie sur le matelas. Elle planta les mains sur les hanches et adopta une
posture héroïque.
— Tu sais bien… promouvoir la vérité, la justice et… la voie des
démons.
— Je croyais que c’était le boulot de Superman, souligna-t-il sur un
ton sarcastique.
— La ferme ! lui rétorqua-t-elle avec un sourire malicieux. Laisse-
moi profiter de ce moment. Tu sais, ça ne me poserait aucun problème
d’abandonner la traque, les massacres et les détails peu ragoûtants qui
vont avec. (Elle frissonna des pieds à la tête avec exagération.) Mais les
super pouvoirs, c’est carrément cool. Je me demande pourquoi ils ne se
manifestent que maintenant.
— J’aimerais pouvoir te répondre. Je suis aussi abasourdi que toi.
— En fait, la première fois que j’ai remarqué un changement c’était à
la bibliothèque après… (Elle se garda de poursuivre, à l’évidence pour
éviter à Jacob tout sursaut de culpabilité, mais cela lui fit tout de même
l’effet d’une gifle cinglante.) Quand j’ai réussi à déchiffrer votre langue.
— Non, avant, rectifia-t-il tout bas. Juste après ta chute de la fenêtre,
tu as été submergée par ton empathie pour Saul. Tu te souviens ?
— Ah oui. C’était ça, la première fois. Après que tu m’as rattrapée.
(Elle se fendit d’un petit rire moqueur.) Peut-être bien que c’est toi. Peut-
être que tu es contagieux en fin de compte. (Isabella le vit arquer les
sourcils, l’air soudain songeur.) Oh non ! Ce n’est pas vrai ! Je plaisantais,
s’empressa-t-elle d’ajouter. Je refuse d’écouter ce que tu penses !
— Je ne fais que supposer, lui rappela-t-il, un sourire mauvais au
coin des lèvres.
— Eh bien, arrête ! lui ordonna-t-elle, s’allongeant à ses côtés pour
lui frapper le bras.
— Tu es un vrai tyran, constata-t-il avant de la saisir par l’épaule
pour l’empêcher de se relever.
Il brûlait de la sentir de toutes les façons possibles. Un innocent
échange de chaleur corporelle ne pouvait pas faire de mal.
— Je commence à regretter de t’avoir laissé me rattraper cette nuit-
là, souffla-t-elle, indifférente aux manigances de Jacob, tout en faisant
gonfler sa frange de cette manière si charmante.
C’était une invitation à laquelle il ne pouvait résister. Il posa les
mains sur sa somptueuse chevelure, lissant entre ses doigts les mèches
luxuriantes.
— Hé, ma jolie, c’était moi ou le béton. Il fallait bien que je m’y colle.
— Le béton aurait sans doute été moins douloureux… et moins
compliqué.
Jacob savait qu’elle jouait les pestes pour le taquiner, mais sa
remarque lui fendit le cœur.
— Vraiment ? demanda-t-il avec sérieux. Avons-nous été source de
souffrance pour toi ? Avons-nous… T’ai-je fait du mal, Bella ?
Allongée sur lui, Isabella observa en silence ses prunelles noires
empreintes de gravité, consciente que sa réponse serait vitale pour Jacob.
Comme d’habitude, elle la médita pendant une longue minute. Elle lui
dirait la vérité, comme toujours.
— Une seule fois, avoua-t-elle tout bas. (Elle le sentit serrer les
poings dans ses cheveux. Son inquiétude à son égard la touchait.) Mais ce
n’est pas ce que tu crois, Jacob. C’était ce jour, dans la bibliothèque…
— Dans ce cas, c’est bien ce que je crois. Bon sang, Isabella, je suis
désolé.
— Jacob, écoute-moi. Ce n’est pas ce que tu as fait. (Elle détourna la
tête, les joues rouges. Incapable de soutenir son regard, elle passa aux
aveux.) C’est ce que tu n’as pas fait. C’est… quand tu t’es arrêté.
À cet instant précis, son visage chauffait si fort qu’elle s’imagina virer
écarlate, mais elle refusait de mentir à Jacob. Il était immobile en dessous
d’elle, mais elle ne pouvait se résoudre à le regarder alors qu’elle ignorait
comment son audacieuse déclaration serait interprétée. Elle ne mâchait
jamais ses mots lorsqu’elle maîtrisait son sujet, mais là, il s’agissait d’une
situation inédite.
Il lui sembla que Jacob avait cessé de respirer. Puis, il quitta
brusquement le lit, repoussant Isabella sur le matelas. Perplexe, cette
dernière saisit les mèches qui lui tombaient devant les yeux et les rejeta en
arrière. Ayant recouvré la vue, elle aperçut Jacob qui arpentait la pièce en
se triturant les cheveux.
— Jacob ?
— Isabella. Tais-toi, aboya-t-il.
Le sang d’Isabella ne fit qu’un tour. Elle planta les deux mains sur les
hanches.
— Désolée que tu trouves ce que j’ai à dire aussi désobligeant ! J’en
suis franchement navrée ! Ça ne se reproduira plus, je te le garantis !
Elle ravala ses larmes, refusant de se faire humilier davantage, et se
leva avec difficulté pour se diriger vers la porte. Elle tourna la poignée, en
vain. Elle vérifia la serrure, consciente que cela gâchait une sortie parfaite,
et réessaya. La porte resta bloquée. Isabella ne put réprimer plus
longtemps le sanglot coincé dans sa gorge et frappa du pied avec
frustration. Si elle n’avait pas été aussi furieuse, elle se serait sans doute
aperçue que Jacob l’avait suivie. Mais vu son trouble, elle sursauta quand
il l’effleura.
— Quoi ? s’écria-t-elle, faisant volte-face.
Jacob s’approcha d’elle, le plus lentement possible, la forçant à
reculer avant de presser chaque paume de part et d’autre de ses épaules.
Puis, soucieux de ne brûler aucune étape, il se pencha un peu plus vers
elle. Une fois le contact visuel bien établi, un infime espace les séparait. Le
corps puissant de Jacob dégageait une dangereuse chaleur qui nimbait
Isabella dont le cœur battait la chamade.
— Bella, commença-t-il d’une voix douce et vibrante. Tu m’as mal
compris. Ne commets jamais, je t’en conjure, l’erreur de croire que je ne te
désire pas, petite fleur.
Il s’inclina un peu plus, son torse la frôla de si près qu’elle dut
tourner la tête. Sa voix rocailleuse se transforma en murmure lorsqu’il
s’approcha de son oreille, caressant sa nuque d’un souffle chaud et
saccadé.
— Au contraire. Si je m’éloigne, c’est parce que je te désire. Si fort
que quand tu parles comme ça, j’ai peur de perdre le contrôle. Bella,
quand l’envie de te prendre me consume, je ne réponds plus de moi. Mon
sens moral me déserte. Même mes convictions les plus profondes
succombent à l’injonction de mon corps qui exige le tien. Tu comprends ?
Ne te méprends pas, petite fleur. Je te désire. À en souffrir. La douleur a
été aussi cuisante pour moi que pour toi, l’autre jour dans la bibliothèque.
— Si tu ressens vraiment tout ça, répliqua-t-elle tout bas, pourquoi
refuses-tu de te rendre à l’évidence ? Surtout maintenant, après la
découverte de la prophétie ?
Il recula d’un pas.
— Je ne veux pas que tu t’élances vers moi à corps perdu parce que
de vieux gribouillis, dont la véracité et la finalité demeurent théoriques,
dictent tes sentiments à mon égard. Combien d’heures se sont écoulées
depuis que tu m’as avoué que je te terrorisais ? Tu as toujours peur, en
dépit de tes paroles. Je le perçois et le lis dans tes pensées. Imagine un
peu ce que ça me fait !
» Tu es innocente, Isabella. Tu ne parviens même pas à prononcer le
mot « sexe », et tu rougis quand tu l’entends dans ma bouche. (Jacob la
regarda avec insistance, et elle se couvrit aussitôt les joues, lui donnant
raison.) Ton corps a beau réagir au mien avec une incroyable intensité,
ton esprit n’est pas encore prêt. Je ne t’imposerai pas une telle décision.
Ni mentalement, ni émotionnellement, et certainement pas
physiquement. (Il braqua ses yeux noirs sur le visage d’Isabella, et l’étudia
avec attention comme s’il perçait à jour ses moindres secrets.) Si je
m’évertue à garder mes distances, c’est uniquement pour demeurer
maître de mes actions jusqu’à ce que tu fasses ton choix, de ton plein gré,
sans être influencée par un obscur présage.
— Mais, Jacob, dit-elle, levant la main pour jouer avec le pan de sa
chemise ouverte, quand nous étions dans la bibliothèque et même avant,
nous ignorions l’existence de la prophétie.
Simple. Logique. Irréfutable. Jacob crispa les poings contre la porte,
rongé par son désir et ses émotions. Son corps la réclamait à cor et à cri.
Le parfum chaud d’Isabella emplissait ses narines même si ses autres sens
criaient famine.
Il serra les dents pendant un bref et pénible moment.
— Isabella, prends garde à ce que tu me dis, l’avertit-il avec rudesse.
Je m’en remets à mon contrôle, mais les liens qui m’y rattachent sont très
ténus. Comprends bien que si je craque, il n’y aura pas de retour en
arrière possible. Les conséquences seront irrévocables.
— Oui. Je comprends. Et j’aimerais que toi aussi tu comprennes
quelque chose, lui rétorqua-t-elle aussitôt. Je suis peut-être vierge, mais
c’est uniquement parce que personne n’a suscité mon intérêt assez
longtemps pour que ce ne soit plus le cas, pas parce que j’y accorde une
importance démesurée. C’est vrai, j’ai toujours voulu connaître une
première expérience spéciale, mais plus j’y repense, plus je me dis que
mon souhait a été exaucé. Jacob, les sensations que tu fais naître en moi
dépassent mes rêves les plus fous. Quand tu as posé les mains sur mon
corps, pressé tes lèvres contre les miennes, tu as révélé ma féminité, je ne
m’étais jamais sentie aussi vivante.
» Personne ne m’a jamais regardée avec une telle passion, susurra-t-
elle avec une douce ferveur, et son murmure sensuel effleura les nerfs de
Jacob comme des doigts avides glissant le long de sa colonne vertébrale.
C’est extraordinaire d’être désirée à ce point. Certaines ont des relations
sexuelles toute leur vie sans jamais éprouver cela. Par conséquent, mon
innocence n’est rien de plus qu’un détail physique. D’un point de vue
émotionnel, je ne suis plus pucelle depuis la première nuit que nous avons
passée ensemble.
Jacob poussa un long soupir empreint d’indulgence qui fit remuer les
cheveux d’Isabella contre sa joue.
— La naïveté de cette déclaration suffit à me prouver ton incroyable
candeur, Bella.
À cette remarque, intentionnellement acerbe ou non, Bella dut
résister à l’envie de le gifler. Sa condescendance commençait réellement à
lui taper sur les nerfs. Elle manquait peut-être d’expérience, mais au
moins elle savait qu’un monde extraordinaire s’offrait à elle en sa
compagnie. Ils étaient issus d’espèces et d’univers différents, et pourtant
elle comprenait qu’un lien précieux les unissait. Une occasion à ne pas
rater se présentait à eux.
Même si cela l’intimidait, qu’elle flairait le danger, et qu’elle avait
toutes les raisons de ressentir plus qu’une légère appréhension, pour rien
au monde elle ne la laisserait filer. Et si toute sa vie n’avait été qu’un
préambule à sa rencontre avec Jacob et à tous les changements rapides
qui s’en étaient suivis ? Et si, pendant toutes ces années, sa soif de
connaissance n’avait été qu’une quête inconsciente de Jacob et de son
peuple ? Peut-être le destin décidait-il pour eux, et Jacob lui était-il
réservé ? Il n’y avait qu’un moyen d’en avoir le cœur net, Isabella le savait,
et elle mourait d’envie de le découvrir en dépit de tout bon sens.
— Bien. Je comprends, répondit-elle avec un petit haussement
d’épaules avant de tourner légèrement la tête pour qu’il ne voie pas ses
yeux. Puisque c’est si important pour toi, j’irai coucher avec un humain
d’abord. Comme ça, je saurai de quoi je parle avant d’aborder de nouveau
le sujet avec toi.
Cette déclaration fit le même effet à Jacob que l’intervention
explosive d’Elijah la première fois qu’il avait touché Isabella. Elle le frappa
de plein fouet, avec une brutalité à couper le souffle. Désorienté et
déséquilibré, il céda à la rage qui transforma ses yeux en trous noirs. Il ne
pouvait supporter l’idée qu’un autre caresse cette peau soyeuse, embrasse
cette bouche délicieusement sucrée. Ce qu’elle suggérait cette fois était
intolérable. Insoutenable.
— Il devra me passer sur le corps… Plutôt damner mon âme que
d’autoriser une telle abomination, tonna-t-il dans un grognement mêlé de
rugissement.
Bella le vit trembler de la tête aux pieds, sentit les vibrations sur la
porte. En moins d’une minute, le Jacob flegmatique et sophistiqué
disparut pour laisser place à une bête possessive.
Ah ben voilà, quand tu veux, songea Isabella, se souriant à elle-
même.
— Mais… (Elle le regarda, l’air hébété, et battit des cils avec
innocence.) Tu viens de dire…
— Oublie ça, Bella ! explosa l’exécuteur, la pression de ses paumes
fendillant le bois qui grinça de façon sinistre. Personne ne posera la main
sur toi, c’est clair ?
Isabella planta les poings sur les hanches, et redressa son menton
délicat avec entêtement.
— Je ne vais pas rester pucelle toute ma vie, Jacob ! s’écria-t-elle
avec frustration. Quelqu’un finira bien par me toucher parce que je ne
compte pas me faire nonne ! Surtout maintenant que j’ai goûté au désir.
Je ne renoncerai à cette sensation pour rien au monde ! Et puisque tu me
juges trop fragile pour toi, il faudra bien que quelqu’un d’autre s’en
charge !
Soudain, la tête d’Isabella se retrouva coincée entre les deux énormes
mains de Jacob. Il l’obligea à soutenir son regard, la força à contempler
les flammes de la jalousie qu’elle avait attisées dans ses prunelles de jais.
Ses émotions la secouèrent comme une vague violente. L’avidité de Jacob,
brusque et désespérée, sa peur fascinante, transpercèrent la psyché
d’Isabella comme un million de poignards aiguisés. L’idée qu’un autre la
caresse lacérait les entrailles, le cœur et l’esprit du démon, la cruauté de
cette venimeuse pensée marquait son âme au fer rouge. Isabella regretta
aussitôt son petit jeu. Elle n’avait jamais voulu le faire souffrir, seulement
l’inciter à surmonter ses conflits intérieurs.
Jacob n’avait pas le droit d’éprouver ces sentiments, il le savait.
Surtout à la lumière des règles de conduite qu’il avait établies en vitesse et
qu’il s’efforçait d’imposer à lui-même ainsi qu’à Isabella. Pourtant, le
besoin sauvage de la sentir en lui, corps et âme, l’étreignait avec brutalité.
Il tuerait quiconque songerait à la toucher. Il s’en fit la promesse, puis, ses
yeux noirs de désespoir rivés sur Isabella, il le lui jura aussi.
— Jamais, gronda-t-il, le souffle chaud et rapide. Tu entends, Bella ?
Jamais un autre homme ne sera autorisé à poser la main sur toi.
— Dans ce cas, cela ne nous laisse que deux possibilités, répliqua-t-
elle hors d’haleine, secouée par les émotions enflammées de Jacob. Toi ou
personne.
Elle prit une longue inspiration pour se calmer et fermer son esprit à
l’influence de Jacob. Puis, elle baissa la voix et changea de position avant
de poursuivre. C’était sa façon de lui demander pardon pour son égoïsme
et ses railleries. Même si elle en mourait d’envie, elle ne recommencerait
plus, à moins que lui en manifeste le désir. En effet, il avait beau batailler
pour sa survie, il refusait de reconnaître qu’il ne pouvait se passer d’elle.
Et pour la toute première fois, Isabella constatait à quel point.
— Franchement, Jacob, murmura-t-elle, l’invitant du regard à suivre
les lignes de son anatomie, je pense qu’il serait vraiment dommage de
gâcher un corps comme le mien, si doux, si impatient de connaître les
plaisirs de l’amour, et si réactif à tes caresses. Ce serait un crime de le
contraindre au célibat. Qu’en dis-tu ?
En son for intérieur, Jacob savait qu’elle essayait de le manipuler,
mais le stratagème n’en fut pas moins efficace pour autant. L’excitation
bouillonna en lui telle une éruption volcanique, le consumant jusqu’à le
paralyser.
— Tu m’aguiches en connaissance de cause, mais tu ignores avec
quoi tu joues, l’accusa-t-il avec sévérité, parcourant des yeux les courbes
voluptueuses qu’elle venait de mentionner, et qu’elle frottait à présent
contre ses muscles d’acier. Pourquoi faire une chose aussi stupide ?
— Peut-être parce que je suis destinée à te libérer, Jacob, lui susurra-
t-elle, levant la main pour redessiner du bout des doigts le contour de ses
lèvres sensuelles. Ou peut-être cette tâche t’incombe-t-elle ? Je n’en sais
rien. Je n’ai qu’une certitude : je veux être avec toi. Je n’aurais jamais
pensé vouloir autant quelque chose de toute ma vie.
La respiration de Jacob s’accéléra, sa bouche chauffait sous les
caresses aventureuses d’Isabella, ses pupilles se dilataient sous son
regard. Il la relâcha et s’appuya de nouveau contre la porte. Isabella avait
conscience de ses ongles qui s’enfonçaient dans le bois, de sa lutte
intérieure qui le tourmentait encore. L’inquiétude de Jacob l’émut. Elle ne
l’en désira que davantage. Elle savait qu’il ne la traiterait jamais avec
frivolité, ne considérerait jamais le fait d’être avec elle comme un acte
banal. Cette évidence suintait de tous les pores de sa peau.
— Je ne trouverai jamais rien chez toi frivole ou banal, répliqua
Jacob avec férocité sans se rendre compte, dans l’intensité du moment,
qu’il avait entendu les mots dans sa tête avec la voix d’Isabella. Mais tu as
raison, je suis inquiet. Et crois-moi quand je te dis que c’est justifié. Tu te
rappelles la première fois que je t’ai embrassée ? En l’espace d’une
seconde, j’étais devenu incontrôlable. Seul mon instinct me guidait, la
bête en moi s’apprêtait à surgir. L’homme civilisé avait disparu sans
opposer de résistance. Si Elijah ne nous avait pas interrompus, j’aurais
brutalisé ton corps, et n’aurais eu aucun égard pour ton innocence. Je
t’aurais blessée, soucieux de mon seul besoin de copuler. Isabella, tu ne
désires pas cela. Je ne le souhaite pas pour toi. Tu mérites bien plus.
— Plus ? Comme lorsque tu m’as embrassée dans la bibliothèque ?
demanda-t-elle avec douceur. Car il n’y avait pas d’animal, Jacob. Du
moins, ce n’est pas lui qui dominait. La manière dont tu m’as touchée, les
sensations que tu as éveillées en moi… (Elle laissa glisser ses mains
lentement le long de sa nuque, les yeux rivés sur la ligne que décrivaient
ses doigts.) Et la façon dont tu t’es arrêté. Tes actes étaient ceux d’un
amant tendre et attentionné. (Elle effleura le creux à la base de sa gorge,
puis se faufila dans l’encolure de sa chemise.) Tu étais prévenant, je me
suis sentie tellement désirée. Jacob, je veux ressentir ça de nouveau.
— Tu oublies certains détails, répliqua-t-il de sa voix éraillée, le
regard dirigé sur son épaule dénudée. Maintenant, c’est toi qui réécris
l’histoire.
— Non, Jacob. Pas du tout. Je sais ce que c’était… Je ne suis pas
idiote. Cette part de toi, je ne l’ai pas perçue qu’en ces deux occasions.
(Elle se pencha vers lui et posa ses lèvres délicates sur sa joue avant de
remonter jusqu’à l’oreille.) Je la vois dans tes yeux affamés quand tu
m’observes, lui susurra-t-elle. Je la sens quand tu inspires profondément
pour t’imprégner de mon parfum. Oui, lui assura-t-elle lorsqu’il se raidit
sous sa prise, j’en étais consciente. Depuis le début.
J’ai entendu le moindre grognement de cette bête que tu retiens si
fermement. J’ai senti son impérieuse voracité sur tes mains élégantes, ses
crocs sur l’égratignure laissée par tes dents. Jacob, j’ai appris à connaître
les abysses où vit cet animal, et il ne m’effraie plus. Dans la bibliothèque,
ce n’est pas le monstre en toi que je redoutais. C’est la femme en moi que
je craignais, c’est pour ça que j’ai hésité. Par peur d’affronter ma propre
inexpérience. C’est alors que toi, tu as trouvé le moyen de me guider.
C’était naturel, Jacob, et c’était légitime. Nous n’avons rien fait de mal.
Jacob déglutit avec difficulté, un sursaut d’espoir et de désir lui
entrava la poitrine et la gorge. Elle touchait son esprit intentionnellement
pour l’obliger à voir et à sentir toute la vérité dans ses propos. Sa foi en
lui, en leurs sentiments et en leur avenir était inébranlable.
— Tu n’as pas idée de ton pouvoir, déclara-t-il d’une voix râpeuse
comme de la fibre de verre. Tu es si belle. (Il prit son visage entre ses
mains.) Si douce, si chaude.
Il laissa ses doigts courir sur sa peau, puis glisser avec délicatesse sur
sa joue, son menton et son cou. Il inspira profondément, sciemment.
— Et ton odeur. Elle me rend fou.
— Dis-moi pourquoi, lui ordonna-t-elle, l’air rêveur.
— Tu es… (Il se pencha vers elle et la huma à pleins poumons comme
pour s’en imprégner.) Fraîche et épicée comme la muscade, et acidulée
comme une pomme. Et puis la transformation…
Il pressa les lèvres contre son oreille qu’il titilla avec tendresse avant
de tremper la langue dans le petit creux au-dessus du lobe.
— Oui, juste là, murmura-t-il, quand ton sang bourdonne, quand ton
excitation monte. L’arôme du musc et de la féminité.
— Je vois, pantela-t-elle.
Le changement l’envahissait tout entière, il le flairait, et elle le
ressentait dans tous ses membres. Elle effleura les muscles dissimulés
sous la chemise de soie de Jacob. Son incroyable puissance irradiait de la
moindre parcelle de sa peau. Il suffisait à Isabella de le toucher pour le
percevoir. Elle se rendit compte soudain qu’elle n’avait pas encore
commencé. Elle avait toujours été bien trop obnubilée par le désir de
Jacob, par son emprise. Elle voulait le caresser, plus que tout, et explorer
ce corps caché sous l’étoffe et les coutures sophistiquées.
Il promena les lèvres le long du cou d’Isabella, ouvrit la bouche,
laissa glisser la langue là où battait son pouls, et suçota sa peau. Un
frisson la parcourut, et elle se mit à trembler comme une feuille. Il sourit,
ravi de constater qu’il lui donnait la chair de poule. Il redressa la tête,
frotta le visage contre sa nuque, sa joue, jusqu’à ce qu’il voie ses yeux
s’assombrir.
— Où est-il, Jacob ? demanda-t-elle tout bas, le souffle court contre
sa bouche toute proche. Cet animal qui risque de me blesser et qui
t’effraie tant ? Où est-il ?
— Plus près que tu ne crois, lui assura-t-il .
a
CHAPITRE 6
— J’aurais peur si je pensais courir le moindre risque, Jacob.
Cette fois, Jacob entendit la voix d’Isabella résonner dans son esprit.
Leur lien se renforçait, semblait-il, à chaque contact.
— Je suis dans ta tête, exécuteur. Je le saurais si j’avais quelque
chose à craindre.
Jacob se plongea dans son intense regard violet, et la confiance qu’il
exprimait l’enveloppa comme une douce lumière. C’était la première fois
qu’on l’appelait exécuteur et que le mot sonnait si bien à ses oreilles,
chaleureux et affectueux. Son cœur se serra, sa gorge se contracta
d’émotion. Jusqu’à cet instant, il n’avait pas remarqué à quel point il se
languissait d’être aimé avec tendresse et ferveur en dehors du cercle
familial et au-delà de la sympathie respectueuse que lui témoignait Noah.
Ce sentiment était profond. Il ne pouvait espérer le dissimuler, et vit
les yeux d’Isabella s’emplir de larmes. Elle compatissait à sa solitude, aux
traitements injustes et cruels que lui avait infligés ce peuple qui avait tant
besoin de lui. La bonté de Bella était un don exceptionnel qu’il ne
gaspillerait pas. Elle se montrait généreuse et confiante sans jamais
s’inquiéter des sacrifices demandés. C’était un rayon de soleil dont il
pouvait se délecter sans risque. Il serait prévenant avec elle, et s’y
appliquerait jusqu’à la mort.
A ce moment-là, il se rendit compte qu’il pouvait lui offrir son cœur
avec une facilité inouïe.
Et qu’il l’avait peut-être déjà fait.
Il tâcha de voiler cette pensée, car il refusait de l’influencer
davantage. Si elle devait être sienne, et le destin savait que tel était son
désir, il ne la forcerait pas à agir par charité pour les siens ou par égard
pour ses sentiments croissants. Elle devait faire son choix en toute liberté,
sans contraintes extérieures. Il ne serait pas satisfait autrement.
Même s’il les gardait pour lui, Isabella remarqua les sinistres
réflexions qui l’accaparaient. Il était vrai qu’elle n’aurait pas dû fouiner
dans son esprit après le sermon sur l’intimité qu’elle lui avait délivré, mais
partager ses émotions et ses impressions avec Jacob était désormais
devenu une habitude. Cela les connectait, et ce lien lui permettait de se
sentir en sécurité. Elle jeta un bref regard à sa main qui triturait le
premier bouton de la chemise de Jacob, les doigts recroquevillés sur son
col. Elle avait lu que la température corporelle naturelle d’un démon
comptait cinq degrés de moins que celle d’un humain, et pourtant il lui
semblait toujours très chaud.
D’un geste adroit, elle déboutonna encore un peu sa chemise. Elle
glissa la main sous le tissu, en se concentrant sur la texture veloutée de sa
peau et la manière dont son toucher le réchauffait. Il soupira, et baissa les
paupières. Quand il leva de nouveau la tête, cette flamme noire désormais
si familière brillait dans ses pupilles.
Jacob ôta une main de la porte et la laissa tomber de façon délibérée
sur les pans du chemisier d’Isabella. Il commença à la caresser
délicatement, l’air de rien, en suivant la ligne de ses clavicules.
— Je n’ai qu’à te frôler, Bella, pour perdre la raison. Est-ce que tu le
sens ?
Elle le sentait. Elle ferma les yeux, et mêla sa conscience à celle de
son amant pour percevoir, de son point de vue, son corps se transformer
et son sang bouillonner. Les muscles de Jacob saillirent et se crispèrent de
désir, et elle sentit son érection, dure, vibrante et douloureuse, qui
pressait avec gêne contre ses vêtements.
Isabella en fut aussitôt fascinée. C’était plus fort qu’elle. A peine
s’était-elle réapproprié son esprit et son corps enfiévrés qu’elle glissa les
mains sur le torse de Jacob, effleurant ses habits sans s’attarder, puis
laissa courir ses doigts jusqu’à sa ceinture et le long de sa braguette. Le
souffle court, Jacob inspira brutalement tandis qu’elle parcourait avec
avidité l’étoffe de son pantalon à la recherche de sa virilité pour la serrer
dans le creux de la paume.
— Tu vas me rendre fou, dit-il d’une voix étouffée, le grondement
chatouillant les sens d’Isabella comme le ronronnement d’un énorme
félin.
— C’est sans doute dû à mon manque d’expérience parce que ce
n’était pas mon intention, répliqua-t-elle, frôlant du bout des ongles le
tissu qui l’entravait.
Il poussa un grognement qui provenait du plus profond de ses
entrailles, et s’appuya contre elle comme si le modeste plaisir qu’elle lui
prodiguait l’empêchait de rester debout.
Ce qui n’était pas pour déplaire à Isabella. Ravie de ses réactions,
mais agacée par la barrière de leurs habits, elle s’agrippa à la chemise de
Jacob pour la déboutonner entièrement. Elle se pencha vers lui pour
caresser avec hardiesse sa chair ferme tandis qu’elle le déshabillait,
s’aventurant bien au-delà des zones exposées, sur son torse, ses flancs et
son dos. Jacob, qui s’abandonnait complètement, n’avait pas remarqué
que, tel un automate, il s’était emparé du sein d’Isabella qu’il pétrissait
avec tendresse à travers son soutien-gorge.
Il frissonna lorsqu’il sentit Isabella le griffer de la nuque jusqu’aux
lombaires, frôlant et survolant sa peau du bout des doigts avec
émerveillement et délicatesse. Un toucher si simple et pourtant si
profond. Une douloureuse sensation de volupté envahit son bas-ventre,
l’élançant avec ferveur.
— Sois-en sûre, haleta-t-il, pressant sa poitrine souple, faisant rouler
son pouce sur son mamelon gonflé. Sois-en absolument sûre, Bella.
— Je n’en ai jamais été aussi sûre de toute ma vie. Pénètre mon
esprit et tu le sauras, comme je le sais.
Comme elle l’y invitait, il s’exécuta et perçut dans toute sa clarté l’îlot
de calme au cœur de cette violente passion. En effet, ses doutes l’avaient
désertée. Sa curiosité n’avait de cesse d’augmenter, et les désirs et
réflexions qui agitaient ses pensées, la poussant à se demander ce qu’elle
voulait faire, essayer, apprendre et découvrir, amenèrent Jacob à franchir
le point de non-retour.
Il retira ses mains l’espace d’une seconde pour mieux envelopper son
corps fluet dans ses bras d’airain, puis la souleva de terre jusqu’à ce que
ses seins reposent contre son torse et que ses cheveux retombent sur les
épaules de Jacob. Elle esquissa un sourire avant qu’il ne capture ses
lèvres.
Tandis qu’il l’embrassait éperdument, il traversa la pièce à reculons.
Desserrant à contrecœur son étreinte, il s’agenouilla sur le lit et l’installa
avec délicatesse en son centre. Elle s’étira avec sensualité, l’érotisme du
mouvement combiné à son sourire aguicheur reflétait la satisfaction
qu’elle éprouvait à le dominer, même si elle avait à peine goûté à l’étendue
de ses capacités. Un torrent de lave en fusion afflua dans les veines d’un
Jacob aux anges lorsque cette prise de conscience s’empara de lui. Une
fois qu’elle aurait découvert l’ampleur de son pouvoir, il serait le plus
chanceux des hommes.
D’une main délicate, il défit le restant de ses boutons, et pressa la
bouche contre sa peau ainsi dénudée. Elle inspira profondément avant de
pousser un long gémissement de plaisir, s’arc-boutant contre ses lèvres
expertes. Il frôla du bout du nez sa lingerie, et titilla la pointe dressée de
son mamelon avant de le suçoter, de l’aspirer avec douceur, la moiteur de
sa bouche imbibant la dentelle. Elle se contracta en réponse à l’euphorie
qui parcourait son corps depuis ce minuscule point dont il s’occupait avec
soin. Elle lui toucha la joue, une requête silencieuse, et il leva légèrement
la tête tandis qu’elle tirait sur son soutien-gorge pour lui révéler le
magnifique bourgeon grenat. Il l’embrassa de nouveau avec
enthousiasme, effleurant de sa main libre ses côtes graciles, le creux de sa
taille et la tendre courbe de sa hanche.
Isabella se retrouva débarrassée de son chemisier et de son soutien-
gorge en l’espace de quelques minutes. Buste nu, elle enfouit les doigts
dans la chevelure de Jacob tandis qu’avec sa bouche il la mettait au
supplice. Ses caresses avides la rendaient folle.
Jacob s’arrêta sur la couture de son jean, constatant avec bonheur la
chaleur qui augmentait à mesure qu’il remontait le long de ses cuisses. Il
délaissa ses seins gonflés d’excitation pour s’emparer de sa bouche. Il lui
suça les lèvres et se régala de la saveur enfiévrée de son baiser, s’enivrant
de ce plaisir tandis qu’il se délectait de ses halètements d’extase qui
résonnaient dans ses oreilles et vibraient sur sa langue.
Isabella sortit la chemise de Jacob de son pantalon, impatiente de
sentir sa chair contre la sienne. Il accéda à la revendication passionnée
qui la tourmentait, et pressa sa peau brûlante contre celle d’Isabella sans
cesser de lui caresser l’entrejambe. Elle se cambrait et se déhanchait, sans
en avoir conscience, pour l’inciter à accélérer. Elle ignorait complètement
que chaque contorsion de son corps engendrait chez Jacob des besoins
vitaux désespérés. Son odeur imprégnait le moindre de ses pores,
l’amenant à pousser un grognement rauque et intense lorsqu’il referma
enfin une main ardente sur la source de cette merveilleuse chaleur. Il y
plaqua la paume et serra les doigts avec fermeté. Un grondement
s’échappa de sa gorge quand il constata sa moiteur à travers la toile bleue.
Soudain, Jacob se redressa et ôta sa chemise. Ses gestes étaient
sensuels, ponctués de bruits bestiaux et crus, mais il en fallait plus pour
intimider Isabella. Elle l’exhorta à poursuivre par de doux murmures
d’encouragement, souleva les hanches quand il voulut lui enlever son
Jean et sa culotte, et s’empressa de déboucler la fine ceinture qu’il portait
à la taille. Une fois complètement nu, il s’abaissa de nouveau, et écarta les
genoux d’Isabella pour s’allonger directement sur elle. Les yeux ébahis,
elle avait observé son approche avec fébrilité, et Jacob ne put s’empêcher
d’hésiter lorsque, par inadvertance, elle lui transmit son anxiété. Il sonda
ses pensées, se faufilant dans son esprit, pour déceler rapidement la cause
de son appréhension.
— Est-ce que… c’est normal ?
Jacob se retint de sourire, conscient qu’il n’y gagnerait qu’une bonne
gifle, et suivit le regard intrigué qui inspectait son corps.
— Tout à fait normal, lui assura-t-il avant d’ajouter, incapable de
résister, pour un démon.
Elle haleta, levant la tête vers lui, et perçut aussitôt l’étincelle
d’amusement dans ses prunelles enflammées.
— Tu es cruel !
— Tu es adorable, lui rétorqua-t-il dans un petit rire étouffé tandis
qu’il lui effleurait le cou du bout des lèvres. (Distraite par cette caresse,
elle le laissa refermer la main sur la sienne et la guider jusqu’à son sexe.)
Et maintenant, tu peux choisir de me rendre la pareille… ou pas.
Mue par son irrépressible curiosité, elle enserra la preuve manifeste
du désir de Jacob qui reposait contre sa paume. Il se glissa à nouveau
dans son esprit, et ressentit son émerveillement alors qu’elle touchait un
homme de façon si intime pour la première fois. Elle remarqua aussitôt
les contradictions qui émanaient de lui. Il était dur comme le fer que son
peuple redoutait tant, mais cette rigidité était recouverte d’une peau
chaude et veloutée. Doux et lisse à l’extérieur, ferme et puissant à
l’intérieur.
Elle poursuivit son exploration, et Jacob se mit à transpirer, secoué
par des tremblements. Les caresses d’Isabella le grisaient, faisant durcir la
hampe de chair entre ses doigts avides. Elle frotta les gouttes que son
toucher avait fait perler, ce qui lui arracha un grognement mélancolique.
Il se propulsa dans son esprit pour qu’elle partage ses sensations,
l’amenant à crier d’extase.
— Ressens ça, Bella. Sens comme tu me brûles.
Il lui laissa les commandes, et elle obéit. Elle pouvait percevoir le
douloureux plaisir qu’elle lui procurait, les impulsions qui se déchaînaient
en lui à chaque caresse, chaque étreinte. Hors d’haleine, elle poussait de
petits gémissements d’excitation sans même s’en rendre compte, tandis
qu’elle faisait glisser la main le long de sa virilité dans un va-et-vient
langoureux. Un désir brut, attisé par les hurlements viscéraux de la nature
sauvage, explosa dans l’âme et l’esprit de Jacob. Isabella le sentit la
percuter, éraflant sa conscience d’exigences féroces. Ils s’en imprégnèrent
tous deux et, quand leurs regards se croisèrent de nouveau, la bête se
trouvait prête à surgir chez l’un comme chez l’autre.
Isabella entendit un râle doux et séduisant. Elle comprit que ce son
provenait d’elle et attendait la réponse de son partenaire. Elle
recommença, le gémissement semblable à un ronronnement continu
destiné à l’attirer plus près. Jacob répondit d’un grognement plus profond
qui résonna en eux à mesure qu’il l’expulsait. Il l’attrapa par le poignet, sa
prise violente la meurtrit lorsqu’il plaqua sa main joueuse contre l’oreiller
près de son visage. Il braqua les yeux sur elle, deux pépites noires
reflétant l’impatience vitale qui le ravageait.
Il inclina la tête vers sa poitrine tout en montrant les dents. Elle
haletait si fort que sa cage thoracique gonflait vers lui, et elle remarqua la
satisfaction qui envahit son regard. Il effleura sa peau du bout des dents,
puis se dirigea de nouveau vers sa clavicule et jusqu’au sommet de son
épaule.
Il la retourna sans ménagement, la pressant contre le lit tandis qu’il
lui embrassait le dos avec fougue. Il la prit par les hanches pour la
maintenir et s’aida de ses cuisses pour qu’elle se redresse à quatre pattes.
Il se fixa contre elle, l’attirant avec férocité vers son sexe brûlant et rigide.
Isabella respirait avec difficulté, le souffle ponctué de halètements de
plaisir pur, et savourait les caresses vigoureuses qu’il lui prodiguait. Elle
sentit son corps s’épanouir de désir, avide et impatient d’être rassasié. Les
dents de Jacob plantées dans sa peau et la puissance de ses mains ne
firent que décupler son excitation.
Jacob perçut l’ardeur de ses propres besoins. La libération était
désormais proche, et l’accueil d’Isabella l’invitait à poursuivre. Soudain,
elle se trémoussa contre lui, réclamant sa venue avec provocation. Son
corps enfiévré se languissait de l’exultation promise.
Jacob ne put se retenir davantage.
Il lui serra les hanches plus fort, marbrant sa chair de meurtrissures
passionnées, et l’attira vers sa verge dressée. Elle hurla son nom, ivre de
plaisir, et se plaqua aussitôt contre lui, essayant de forcer ce qu’il retenait
avec fermeté. Mais la bête en lui avait attendu ce moment trop longtemps
pour ne pas le savourer. Alors qu’il l’électrisait, il se délectait de ses petits
cris et de ses tortillements désespérés. Il frotta contre elle sa longue
érection, l’amenant à s’arc-bouter avec férocité pendant qu’il stimulait ses
sens en éveil. Il se trouvait à présent sur ce seuil précieux, la sueur
ruisselait de ses cheveux sur le creux des reins d’Isabella tandis que la
retenue le punissait autant qu’elle la torturait.
Enfin, il lâcha prise.
Jacob entra en elle dans une brutale collision de leurs bassins. Cela
n’avait pas été son intention. Il avait voulu profiter de la moindre seconde
de plaisir en la pénétrant en douceur. Mais, un instant avant qu’il n’entre
en elle, elle l’avait appelé.
— Jacob… (Elle pantelait, secouant la tête de gauche à droite,
tremblait contre lui comme une feuille.) Je t’en prie ! Viens. Je t’en prie…
Cette supplique annihila sa volonté de maîtrise qui ne tenait plus
qu’à un fil. Peu importait la cadence, Isabella l’épousait à la perfection.
Plonger en elle fut l’expérience la plus incroyable de toute son existence.
La jeune femme se sentit si comblée par Jacob qu’elle se demanda
pourquoi elle n’avait pas explosé. Elle ressentit une soudaine douleur, rien
de pire que les quelques contusions déjà oubliées. Elle ne risquait pas de
s’en préoccuper alors qu’une myriade de stimuli réclamait son attention,
son plaisir. Jacob l’appelait, un grondement qui émanait du plus profond
de sa poitrine et résonnait contre les épaules d’Isabella lorsqu’il se pencha
pour profiter avec elle de ce premier assaut.
Elle n’était pas assez patiente pour l’attendre. Elle se cambra d’un
mouvement de hanches, jouissant de ce membre de granit qui s’enfonçait
en elle, et se contracta sans réfléchir pour l’enserrer davantage. Jacob
réagit de manière explosive. Il laissa échapper un compliment passionné
avant de pousser un grognement déchirant. Il lui saisit la nuque, referma
ses longs doigts puissants autour de son cou gracile et, de son autre main,
remonta jusqu’à sa taille, glissant avec adresse sur sa peau recouverte de
sueur. Jacob se repositionna avec une telle brutalité que les genoux
d’Isabella décollèrent un instant du matelas. Il émit un rugissement
primal lorsqu’elle ondula des hanches avec délectation, sa respiration
saccadée vibrait sous l’index viril pressé contre sa gorge.
La pièce trembla. La terre reflétait sa perte de contrôle, les tubes en
verre des lampes à pétrole et les panneaux des vitraux se mirent à tinter à
mesure que la secousse s’intensifiait. Jacob s’enfonça encore en elle,
s’enracinant aussi profondément que possible dans le terreau sacré de son
corps. Tout du long, le lit n’avait cessé de bouger en rythme avec les
fondations de la maison.
Il émanait d’elle une chaleur volcanique, une moiteur captivante ;
elle lui offrait l’exceptionnelle étroitesse de sa première expérience
sexuelle.
— Jacob… non… je t’en prie… n’arrête pas. Ne t’arrête jamais.
Jacob poussa un râle sourd, et continua de se mouvoir en douceur et
en cadence. Il s’insinuait dans son corps serré, merveilleux, enivré par les
pics d’extase qui découlaient de ses actions. La passion d’Isabella, prisme
étincelant de lumière et de désir, le guidait plus loin en elle d’une façon
qui dépassait le seul physique. Il ne se préoccupait pas de maîtriser le
monde qui vibrait hors des sphères de leurs consciences. Jacob
comprenait simplement qu’il partageait désormais l’espace avec la
créature sauvage et insatiable qui s’exprimait haut et fort, manifestant le
besoin de marquer Isabella de ses dents et de ses ongles, de marbrer sa
peau soyeuse de longues lignes écarlates. Mais en même temps, elle était
bien trop belle pour ne pas attirer son cœur et son âme dans la mêlée. A
cet instant, il lui sembla que tout, en lui et autour de lui, se soudait en un
bloc.
— Jacob, roucoula Bella en guise d’encouragement. Oh, oui…
Il arbora un sourire malicieux quand elle prononça son nom de façon
si sensuelle, signe du désir flagrant qu’il lui inspirait. Il se recula, se
délectant un moment de l’incroyable sensation. Isabella hoqueta, assaillie
par un cruel sentiment de perte, et remua les hanches contre Jacob de
manière instinctive.
— Ce n’est pas assez, petite fleur.
Elle n’eut guère l’occasion de le questionner. Il la laissa là, à gémir de
stupeur et de désarroi. Puis, soudain, il la retourna de nouveau, cette fois
avec une infinie délicatesse, lui écarta les jambes avant de les resserrer
autour de lui tandis qu’il s’allongeait sur son corps ainsi étendu.
— Je dois goûter ta bouche, petite fleur, quand je suis en toi. Je dois
plonger dans tes yeux et voir ton plaisir.
Alors, il l’embrassa avec voracité, dévorant le mets exquis qu’elle lui
offrait tout en s’enfonçant plus loin en elle.
— Bella, grogna-t-il contre ses lèvres dans un va-et-vient incessant,
savourant avec bonheur les réactions exceptionnelles dont elle le
délectait.
Chaleur. Étreinte. Moiteur, impatience et excitation. Tout en elle
l’attirait. Elle était parfaite. Jamais il n’avait expérimenté pareille
perfection. Jamais, pendant tous ces siècles, il ne s’en était approché.
Avec elle, corps, esprit et âme fusionnaient. C’était assez pour qu’il se
maudisse d’avoir attendu aussi longtemps pour être avec elle, même s’il
ne la connaissait que depuis quelques jours. Et dire qu’il lui avait laissé la
possibilité de partir ! Mais jamais il n’aurait pu la prendre de force, il le
savait.
Son odeur, sa peau et ses pensées l’enveloppaient et l’imprégnaient
tandis qu’il la pénétrait avec vigueur. Il comprit à cet instant, alors qu’elle
se calait sur son tempo comme si elle l’avait fait toute sa vie, qu’il réalisait
bel et bien l’œuvre de la destinée. Il se glissa dans la tête d’Isabella,
ressentit le désir la consumer. Il la caressa, à l’affût de zones sensibles
pour l’exciter davantage. C’était incroyable d’éprouver ces sensations de
son point de vue, l’ascension vers la libération, la première expérience
d’extase ultime. Il guida ses mouvements en suivant les pics de jouissance
qui palpitaient dans sa conscience au rythme de ses coups de reins.
Elle se mit à haleter à mesure qu’il remuait en elle, s’agrippant à ses
épaules de toutes ses forces, hurlant l’extase que lui seul pouvait entendre.
Et soudain, dans un cri, Isabella explosa. On aurait dit une étoile saturée
de plaisir qui brûlait et étincelait, la pureté de son ravissement obligeant
Jacob à la rejoindre dans cette décharge cataclysmique.
— Isabella !
Jacob ne put s’empêcher de l’appeler par son prénom alors qu’il
sentait la détonation de leur orgasme le parcourir. Il jouit, secoué par de
violents spasmes qui se poursuivirent jusqu’à ce que leurs âmes
fusionnent. Un acte si intense, si profond, qu’avant la fin, Isabella
connaîtrait sans doute ses moindres rêves, besoins et espoirs secrets.
Toutes les vitres de la maison éclatèrent, la tension accumulée dans
leurs battants atteignant enfin le point de rupture. Jacob plaqua Isabella
contre lui pour la protéger de la pluie de verre coloré qui se déversa de la
rosace au-dessus du lit.
Ce ne fut qu’au bout de plusieurs longues minutes que tous deux, à
bout de souffle, purent bouger. Isabella se rendit soudain compte que le
chaos régnait dans la chambre, et, blottie tout contre son amant, elle se
dévissa le cou pour contempler le carnage. Les meubles étaient sens
dessus dessous et des bris de verre jonchaient le sol et le matelas.
Puis, elle leva la tête vers Jacob, ne prêtant pas attention à
l’inquiétude qu’elle lisait dans son regard, et sourit avec volupté.
— Une bonne chose que tu n’habites pas en Californie, lui fit-elle
remarquer.
— Et comment ! Avec toutes ces lignes de faille actives !
Jacob lui toucha le nez du bout du doigt une seconde avant qu’ils ne
s’évaporent dans les airs. L’instant d’après, ils avaient retrouvé leurs
formes solides et tous les débris éparpillés dans la pièce avaient disparu.
— Génial ! Tu ferais un invité fabuleux, plaisanta-t-elle tandis qu’il la
faisait monter sur lui avant de s’allonger sur le dos.
— Je suis un as du balai, déclara-t-il.
— Je vois ça.
Isabella passa une jambe de part et d’autre de Jacob et se redressa
doucement en s’appuyant sur son torse, car elle se sentait encore un peu
faible après leurs ébats tumultueux.
Jacob sourit, s’abreuvant de l’incroyable vision que lui offrait
Isabella assise sur lui à califourchon, son corps nu portant la marque de sa
bouche et de ses mains, sa cascade de cheveux qui retombait en volutes
noires et soyeuses, une mèche rebelle s’accrochant à son mamelon
gauche. Il croisa les doigts derrière la nuque et savoura ce moment, peu
soucieux qu’elle sache à quel point il était content de lui.
— Hé ben, tu m’as l’air bien satisfait, fit-elle remarquer, plantant les
poings sur les hanches comme elle en avait l’habitude.
Jacob se demanda si elle avait conscience que cette position faisait
ressortir sa poitrine de façon fort attrayante. Incapable de résister, il ôta
une main de derrière sa tête et suivit la boucle enroulée autour de son
sein.
Isabella retint son souffle, puis soupira, bouleversée par ce toucher
anodin. Elle qui pensait être complètement exténuée, la voilà qui le
désirait de nouveau. Le sentiment d’avoir beaucoup à rattraper l’envahit.
Elle esquissa une moue, les yeux flamboyants d’un appétit renouvelé.
— Oh là, s’exclama Jacob. Je connais ce regard.
— Ah oui ? s’enquit-elle avec ironie, redessinant du bout du doigt les
muscles de son torse.
— Oh, oui, et ce, même si je ne partageais pas tes pensées, petite
fleur. C’est celui d’une personne qui vient de découvrir sa libido.
— Vraiment ?
Elle lui caressa les côtes, et se pencha davantage pour lui lécher le
téton, le regard toujours braqué sur le sien.
— Ai-je mentionné, gronda-t-il, que j’étais trop vieux pour ça ?
Elle roula des yeux, peu ravie, semblait-il, par cette perspective, et
mordilla avec délicatesse la petite pointe désormais dressée.
— Tu n’es pas irritée ? demanda-t-il en une ultime tentative.
— Où veux-tu en venir ?
Isabella ouvrit les yeux, et prit une brusque inspiration lorsqu’une
vague de fraîcheur la parcourut. Elle scruta l’obscurité. Pour seule source
de lumière, la lune voilée par les nuages filtrait avec peine par les
embrasures vides. Jacob la recouvrait de tout son poids, un bras replié
autour de son ventre dans un geste possessif, une cuisse emprisonnant la
sienne, le visage enfoui si profondément contre son cou qu’elle sentait ses
lèvres sur sa peau. Elle aurait pris plaisir à se réveiller de la sorte, aurait
dû apprécier cette sensation, mais quelque chose clochait. Elle frissonna,
mais ce n’était pas de froid même si elle gelait là où elle n’était pas en
contact avec Jacob. Soudain, un sentiment glaçant s’empara de Bella, un
pressentiment terrible l’assaillit. Elle n’avait aucune envie d’être allongée,
nue, à ce moment précis, et elle ne voulait pas non plus que Jacob soit
endormi. Elle agit par automatisme, et lui pinça l’épaule avec fermeté
pour l’arracher au sommeil. Avec cette peur indicible qui continuait de la
terroriser, elle savait que l’heure n’était pas aux câlins.
— Aïe ! Qu’est-ce que…
— Debout !
Jacob s’exécuta sur-le-champ, la tonalité de sa voix l’enjoignant
d’obéir sans poser de question. Elle se glissa hors des draps, ses
mouvements furtifs et rapides pour retrouver ses vêtements mirent Jacob
en alerte totale. Il se laissa guider par son instinct tandis qu’il se levait lui
aussi et s’accroupissait. Il enfila son pantalon pendant que Bella, en
avance sur lui, grimpait sur l’étroit encadrement de la fenêtre au-dessus
de la tête de lit, en appui sur la pointe des pieds.
— Attends-moi, ordonna-t-il.
— Tu peux le sentir ?
— Non. Dis-moi ce que tu perçois.
— Je ne sais pas. C’est… sinistre. Malveillant.
Il la regarda porter les doigts à sa langue et les observer dans le noir.
Il comprit ce qu’elle recherchait. Le goût caractéristique du sang lui
emplissait la bouche, mais ce n’était pas le sien.
— C’est une illusion. Rappelle-toi. Ton empathie est réelle, mais ces
sensations ne sont pas les tiennes.
Jacob se trouvait derrière elle. Il scrutait les lieux par-dessus son
épaule, tentant toujours de découvrir ce qui la perturbait à ce point.
Soudain, Isabella hoqueta et tournoya sur elle-même.
Mais c’était déjà trop tard.
L’intrus lança un projectile à travers la pièce, heurtant l’arrière du
crâne de Jacob qu’il propulsa contre la commode à côté du lit. Bella hurla
et bondit du rebord de la fenêtre dans la chambre obscure, percutant de
plein fouet l’homme qui avait assommé Jacob. Elle cogna contre son
torse, s’agrippa à un pan de tissu et tira d’un coup sec tout en lui assenant
un coup de genou dans le ventre. Puis, elle recula et fit claquer le plat de
sa paume contre le nez de l’assaillant.
L’agresseur se replia légèrement. Il récupéra assez vite vu la violence
de l’attaque. Dans un mouvement de balancier, il administra à Isabella un
coup de poing en plein visage qui lui projeta la tête en arrière. Elle était
étourdie, mais savait qu’en réalité elle aurait dû l’être beaucoup plus. Il
l’attaqua de nouveau et elle le bloqua avec son avant-bras ; il la frappa et
elle se pencha, l’évitant avec adresse, puis elle enfonça de toutes ses forces
le bord de la main dans sa trachée.
L’homme poussa un cri de douleur, viril et bref. Il attrapa Isabella
par les cheveux et lui fit faire un demi-tour sur les talons. Elle tomba en
arrière, déséquilibrée, contre son ennemi, alors même qu’une lumière
bleuâtre suspecte jaillissait dans la pièce. Puis, il l’empoigna par la nuque.
— Salope de démone ! siffla-t-il, en toussant à cause du dernier coup
assené par Isabella, à la grande satisfaction de cette dernière.
L’éclair bleu de magie qui émanait de ses doigts la transperça de part
en part, lui infligeant une brûlure effroyable.
Elle se mit à convulser, les poils hérissés sous l’effet de la décharge
électrique.
— Son nom ! Donne-moi son nom !
Il avait relâché ses cheveux, et l’étouffait avec son bras tout en
frappant son corps d’un nouveau filet d’énergie. Elle trembla pendant une
longue minute avant qu’il s’arrête et la laisse retomber comme une
poupée de chiffon.
— Donne-moi son nom ou je te tue !
— Jamais ! cria-t-elle, la voix rauque, sans même savoir pourquoi
elle devait protéger le nom de Jacob de ce monstre.
Elle n’avait qu’une certitude : elle devait se libérer au plus vite si elle
ne voulait pas mourir asphyxiée ou électrocutée.
Il desserra sa prise afin de sortir un couteau de sa manche et le
brandit contre la gorge d’Isabella.
— Tu sens ça, putain ? (Il pressa la lame contre sa chair.) C’est du fer.
Je te garantis que cette arme renferme tous les sorts nécessaires pour te
trancher la tête.
C’est alors qu’Isabella assimila enfin un fait essentiel : il la prenait
pour une démone. Elle y vit soudain un avantage, et hurla comme si le
contact du métal lui était insupportable.
— Ouais, c’est ça ! Ça fait mal, hein ? Maintenant tu me files son nom
ou je te bute ! Et après, je m’occuperai de ton amant. Regarde !
Il la fit tourner afin qu’elle aperçoive Jacob étendu par terre. Il
illumina même la pièce avec sa magie pour qu’elle puisse voir le sang qui
ruisselait sous son corps. L’absence de pensées, le vide qui émanait de son
partenaire la terrifièrent bien plus que cette mare écarlate. La panique
envahit une zone lointaine de son esprit, son cœur l’élança en réponse,
mais elle réprima avec rage tous ces sentiments pour mieux se concentrer.
— Je parie que tu te demandes comment j’ai réussi à l’assommer
aussi facilement. Eh bien, tu le sauras si tu n’ouvres pas la bouche pour
me donner son nom !
— Son nom…, croassa-t-elle.
— Oui ! Dis-le-moi, répéta-t-il avec impatience.
— Bond. James Bond.
Isabella projeta la tête en arrière, et percuta le visage du sorcier avec
son crâne. L’impact lui fit voir des étoiles, mais elle s’agrippa fermement à
la main qui tenait le couteau et la mordit de toutes ses forces. L’homme
poussa un cri perçant, mais elle garda la mâchoire serrée jusqu’à ce qu’il
lâche son arme. Après quoi, elle tournoya sur elle-même et planta le
genou dans son entrejambe, revigorée par un sursaut d’énergie. Il tomba
au sol en hurlant, se tordant de douleur et étreignant ses parties génitales
meurtries. Isabella rejeta les cheveux en arrière, et fusilla sa victime du
regard.
— Profite bien de ton changement de sexe, espèce d’enfoiré !
Puis, elle lui décocha un coup de pied à la tempe. Elle entendit un
léger craquement et le vit dodeliner de la tête dans sa direction. Il perdit
connaissance dans un faible gémissement. Elle enfonça les orteils dans
ses attributs endoloris, sachant que feindre l’évanouissement en pareilles
circonstances requerrait un contrôle hors du commun.
Satisfaite, elle se précipita au côté de Jacob, sans prêter attention au
fait qu’elle s’agenouillait dans son sang. Elle chercha dans la pénombre la
blessure d’où il s’écoulait. Au début, elle n’en trouva que dans sa bouche ;
il s’était apparemment mordu la langue après s’être cogné contre la
commode lors de sa chute. Ce n’est qu’après l’avoir retourné qu’elle
remarqua une profonde entaille dans son épaule et à l’arrière de son
crâne. Elles étaient alignées. L’arme qui l’avait coupé était longue et
aiguisée. Sans doute encore une lame ensorcelée. Probablement du fer.
Isabella sentit soudain la peur lui écraser la poitrine. Elle se rappela
que ce métal pouvait tuer un démon. La magnifique créature pleine de vie
qui lui faisait l’amour comme un dieu à peine quelques heures plus tôt
pourrait très bien mourir dans ses bras.
— Oh, je vous en prie ! supplia-t-elle, prise de sanglots, faites que
Legna m’entende !
— Legna !
Son esprit cria le prénom de l’empathe accompagné par le hurlement
de son cœur à l’agonie.
— Legna ! Aide-moi !
Legna sursauta sur son siège, et Noah leva les yeux de l’échiquier
posé entre eux. Elle blêmit, et le roi comprit tout de suite que la situation
était très grave.
— Legna ?
— Isabella…
Noah bondit sur ses pieds, contourna la table et aida sa sœur à se
relever.
— Dis-moi !
— Elle est terrifiée… Jacob… Il est arrivé quelque chose de terrible à
Jacob. Elle a besoin de nous.
Lorsque Noah et Legna se matérialisèrent au milieu de la pièce,
Isabella pleurait à chaudes larmes. Le roi projeta aussitôt une boule de feu
au plafond et l’y laissa en suspension afin d’éclairer les lieux. Legna
s’empressa de rejoindre Isabella, et poussa un petit cri quand elle vit
Jacob gisant dans une mare de sang. Noah remarqua alors le deuxième
mâle à terre, sans connaissance. L’odeur du nécromancien l’assaillit
physiquement, la puanteur maléfique lui retournant l’estomac.
— Legna, ordonna-t-il. Appelle Elijah. (Puis, il regarda Jacob, et
pinça les lèvres avec sévérité.) Et Gideon.
Legna retint son souffle, et leva les yeux vers son frère avec stupeur.
— Il doit y avoir un autre médecin, Noah. Gideon méprise Jacob.
— Il n’y en a pas de plus âgé, de plus sage et de plus talentueux.
Appelle-le.
— Il ne répondra pas.
— Si. Appelle-le. Obéis-moi sur-le-champ !
Legna déglutit et s’éloigna des autres à la recherche d’un coin
tranquille pour se concentrer. Noah s’agenouilla à côté d’Isabella, qui se
balançait doucement, noyée dans son chagrin, les mains pressées contre
les plaies de Jacob dans l’espoir d’enrayer l’hémorragie.
— Comment est-ce arrivé ?
— Aucune idée, hoqueta-t-elle. Il n’a même pas senti le
nécromancien. Moi, oui, mais pas lui. Je ne comprends pas. Les sens de
Jacob sont si aiguisés…
— Cela fait partie des nombreuses questions, Isabella. Pour l’heure,
l’important est de soigner Jacob et d’enfermer ce monstre. Je te le jure, je
n’aurai aucun repos avant d’avoir obtenu des réponses.
— Il n’a pas arrêté de demander le nom de Jacob, murmura-t-elle,
engourdie. Pourquoi ? Pourquoi voulait-il savoir son nom ?
— Je te l’expliquerai plus tard, promit Noah.
Il se redressa lorsqu’une rafale violente tournoya dans la pièce avant
de prendre l’apparence d’Elijah. Le guerrier balaya les environs d’un
regard rapide avant de jeter un coup d’œil à Noah.
— Elijah, l’avertit le roi en levant la main. Emmène le nécromancien
loin d’ici.
Le guerrier acquiesça, remua le poignet, et tous deux disparurent
aussitôt dans une nouvelle bourrasque. À peine Elijah parti, un démon
qu’Isabella n’avait encore jamais vu apparut dans un nuage de fumée et de
soufre comme celui créé par Legna à chaque téléportation.
Isabella écarquilla les yeux lorsqu’elle vit le démon aux cheveux
étincelants. Il paraissait avoir quarante ans tout au plus, et ses traits ainsi
que son physique vigoureux contrastaient avec son épaisse chevelure à
longueur d’épaule. Elle comprit qu’il s’agissait du fameux Gideon, et sentit
aussi qu’il était beaucoup plus âgé que les autres. Cela transparaissait
dans sa posture et dans sa façon de contempler le chaos alentour d’un air
serein. Ses iris brumeux s’accordaient à la perfection avec ses mèches
argentées. Même si elle n’avait pas entendu Noah l’affirmer, elle aurait
deviné qu’il possédait un pouvoir incroyable. Cela se percevait à des
kilomètres.
Il braqua le regard sur elle, et ses pupilles s’étrécirent légèrement.
— Une humaine.
— Oh, pour l’amour du ciel ! s’écria Isabella, ne supportant plus que
les démons effectuent cette distinction comme si elle avait la peste. Oui,
une humaine ! Et elle ne va pas tarder à péter les plombs si elle n’obtient
pas de l’aide pour Jacob illico presto !
— Originaire de New York, fit remarquer Gideon, avant de reporter
son attention sur le corps inerte de Jacob. Il a été frappé avec une lame en
fer ensorcelée. Tant que le sort ne sera pas levé, la plaie restera ouverte et
continuera de saigner. Vos tentatives pour arrêter l’hémorragie sont
vaines.
— Noah, reprit Isabella à voix basse, prononçant ces mots sans
desserrer les mâchoires. Dis à cet abruti que s’il ne soigne pas Jacob sur-
le-champ, je botterai son petit cul de prétentieux jusqu’à ce que mort
s’ensuive.
L’intéressé arqua un sourcil argenté, l’air intrigué.
— Plutôt insolente pour une druidesse, constata Gideon.
Noah releva brusquement la tête, les yeux écarquillés avec stupeur.
— Tu sais que c’est une druidesse ? Comment ?
— C’est très simple, je t’assure. (Gideon contra la nouvelle agression
verbale d’une Isabella hors d’elle d’un geste détaché et s’accroupit à côté
de l’exécuteur.) C’est mieux qu’il ne soit pas conscient. Savoir que je le
soigne ne l’enchanterait guère.
— Il ne t’est pas hostile, Gideon, déclara Noah tout bas. En fait, ton
auto-bannissement lui pèse terriblement.
Gideon ne répondit pas. Il effleura le visage pâle de Jacob d’une
caresse presque affectueuse. L’Ancien ferma les yeux et poussa un long
soupir. Isabella retint son souffle tandis que la plaie cicatrisait, puis laissa
échapper un petit râle de soulagement mêlé de sanglots.
— Il lui faut du sang. Noah, approche.
Le roi s’avança vers Gideon et s’agenouilla sans hésiter. Il tendit le
bras, et Gideon le lui saisit juste au-dessus du poignet. De l’autre main, il
chercha une prise similaire sur l’avant-bras gauche de Jacob. Soudain, ce
dernier reprit des couleurs alors même qu’elles quittaient le visage de
Noah. Isabella avait conscience d’assister à une sorte de transfusion sans
aiguilles ni risques de contamination extérieure. C’était incroyable, et les
mots ne suffirent pas à exprimer sa reconnaissance lorsque Jacob remua
enfin.
— La cicatrice ne partira pas. Ça, je ne peux le guérir, avoua Gideon à
regret.
— Ce n’est pas grave, chuchota Isabella, caressant les cheveux et le
visage de Jacob avec tendresse. (Il poussa un petit grognement, et elle se
pencha pour presser les lèvres contre les siennes.) Jacob. Jacob…,
murmura-t-elle, en l’embrassant sans relâche.
Gideon jeta un regard lourd de sens à Noah, mais se garda de toute
réflexion malgré l’impensable ironie de la situation : une femelle humaine
qui cajolait l’exécuteur avec une intimité et une affection évidentes.
— Il ne se réveillera pas encore. Il doit se reposer. (Gideon imposa la
main sur Jacob, qui se détendit aussitôt et se mit à dormir.) Je vous
suggère de le conduire en lieu sûr. Si un nécromancien est parvenu à le
trouver ici, un autre y arrivera sans peine.
— Je vais l’emmener chez moi, assura Noah au médecin.
— Un autre ? Vous voulez dire que ce n’est pas le seul ? demanda
Isabella. Je croyais qu’il n’y avait qu’un nécromancien.
— Il n’y en a jamais qu’un. Cependant, vous… Vous constituez une
curiosité bien singulière. Une hybride mi-humaine, mi-druidesse.
Il tendit la main comme pour la toucher et d’un mouvement rapide
elle s’empara de son poignet avant de le tordre. Il ne manifesta aucun
signe de douleur, mais se contenta de hausser le sourcil, intrigué. D’un
geste tout aussi vif, il se libéra et l’attrapa à son tour.
Isabella haleta lorsqu’une lumière blanche lui remonta le long du
bras avant de lui parcourir le corps.
— Le nécromancien a essayé de vous électrocuter, pourtant vous avez
survécu, murmura Gideon. Vous guérissez vite. Votre sang est très
particulier, et… (Il s’interrompit, et pour la première fois son expression
reflétait la surprise.) Vous n’êtes pas mortelle.
— Pardon ?
— Gideon…, l’avertit Noah.
L’Ancien jeta un regard perçant au roi.
— Tu étais au courant, affirma-t-il de but en blanc.
— De quoi ? bredouilla Isabella. Il ne savait rien ! Vous dites
n’importe quoi. Je suis humaine, et donc mortelle. Vous vous embrouillez,
mon vieux.
— C’est impossible, répondit Gideon sans ambages.
Isabella réprima l’envie soudaine de le gifler. Elle se contenta de se
libérer de sa prise.
— Noah, emmène-nous loin d’ici, supplia-t-elle. Je veux que Jacob
soit en sécurité. Tout de suite.
— Bien sûr. On aura le temps d’en parler quand il aura repris des
forces.
Sur cette déclaration, le démon de feu se pencha pour toucher
Isabella et Jacob, et tous trois disparurent dans une colonne de fumée.
Gideon se redressa, et observa leur progression tandis qu’ils se
fondaient dans la nuit. Il détourna ses yeux cristallins, puis reporta toute
son attention sur Legna. Elle était restée si calme et immobile qu’elle avait
réussi à se faire oublier. Prouesse intéressante, car son exceptionnelle
beauté était loin de passer inaperçue.
— Tu es devenue plus forte, Legna, fit-il remarquer à voix basse.
— En seulement dix ans ? Ça m’étonnerait.
— Me téléporter d’aussi loin requiert un talent et une puissance
considérables. Tu le sais très bien.
— Je te remercie. Ton compliment devrait me bouleverser, je
présume.
Il braqua sur elle un regard perplexe et froid.
— Tu parles comme cette petite humaine acerbe. Cela ne te sied
guère.
— Je parle comme moi-même, riposta Legna, et son irritation crépita
dans les pensées de Gideon tandis que l’émotion la submergeait. Aurais-
tu oublié que j’étais beaucoup trop immature pour toi ?
— Je n’ai jamais dit ça.
— Si. Tu as déclaré que j’étais bien trop jeune pour te comprendre.
(Elle leva le menton, tellement aveuglée par son orgueil blessé qu’elle
poursuivit sans réfléchir.) Malgré mon immaturité, je n’ai jamais été
punie par Jacob pour avoir harcelé un humain, moi.
Gideon se redressa droit comme un « I », ses yeux lancèrent des
éclairs alors qu’elle versait du sel sur la plaie encore vive.
— La maturité n’a rien à voir là-dedans, et tu le sais très bien. Cela ne
te ressemble pas d’être aussi mesquine, Magdelegna.
— Je vois. Je me complais donc parmi la vulgarité désormais. C’est
d’un puéril ! Comment peux-tu le supporter ? Je ferais mieux de partir
sur-le-champ.
Sans lui laisser l’occasion de répondre, Legna disparut dans une
explosion de fumée et de soufre, mais son rire continua de résonner aux
oreilles de Gideon. Il soupira, comprenant sans peine qu’elle le raillait
ainsi pour lui rappeler qu’avec son départ il pouvait dire adieu à un
prompt retour chez lui. Néanmoins, constater qu’il avait réussi, une fois
de plus, à lui dire tout ce qu’il ne fallait pas le perturba davantage. Peut-
être parviendrait-il un jour à lui parler sans l’agacer ?
Cependant, il ne pensait pas que cela risquait d’arriver avant la fin du
millénaire.
CHAPITRE 7
Jacob se réveilla sous les caresses d’Isabella qui lui effleurait le
ventre avec délicatesse. Il sourit, flairant son parfum avant même de se
tourner vers elle. Repliant le bras sur lequel elle était couchée, il lui
entoura les épaules, et attira tout contre lui ce corps chaud dont il ne
pouvait plus se passer, enfouissant la figure dans le nid soyeux formé par
ses cheveux.
— Jacob, murmura-t-elle.
Il entendit le sanglot qu’elle essaya d’étouffer derrière sa main et
s’immobilisa. Les gouttes qui coulèrent sur lui confirmèrent ses soupçons,
et il s’éloigna afin de la regarder dans les yeux.
— Pourquoi pleures-tu, petite fleur ? s’enquit-il d’une voix apaisante
tandis qu’il séchait du bout du doigt une larme salée après l’autre.
C’est alors qu’il aperçut son visage tuméfié.
Tout lui revint aussitôt en mémoire. Il se redressa brusquement, la
plaquant contre lui d’un geste protecteur tandis qu’il balayait les environs
d’un regard méfiant. Il reconnut la chambre tout de suite. Les murs de
pierre signifiaient sans doute possible qu’ils se trouvaient chez Noah. Cela
lui permit de se décrisper un peu. Après quoi, il se tourna vers Isabella,
agrippée à son dos avec fermeté, pour l’en décoller.
— Tu vas bien ? demanda-t-il, l’examinant avec attention.
Elle acquiesça, exposant les meurtrissures sur sa nuque. Une trace
rouge à peine visible, mais reconnaissable entre toutes, se trouvait à
présent là où la lame avait entaillé sa peau de plusieurs centimètres.
À sa vue, un flot d’émotions envahit Jacob, à tel point qu’il ne put en
identifier une seule. Il parvint seulement à la presser contre son torse,
sans dire un mot, et la serra dans une fervente étreinte, haletant de peur
et de rage à l’idée qu’elle ait été blessée. Pire encore, en sa présence. De
plus, il songeait que c’était elle qui, une nouvelle fois, l’avait sauvé de la
menace tapie dans le noir.
Cette prise de conscience froissa bien entendu son ego, mais il était
soulagé de se trouver chez Noah, sain et sauf, avec sa bien-aimée. Jacob
replia les jambes en tailleur et fit asseoir Isabella sur ses genoux avant de
la bercer contre lui avec tendresse pour l’apaiser.
— Tu es courageuse, la félicita-t-il à voix basse. Là, ça va aller. Ce
salaud n’avait aucune chance face à toi, ma petite exécutrice. Chut, Bella,
nous sommes en sécurité maintenant.
— J’ai cru qu’il t’avait tué. Il y avait tellement de sang. Partout dans
la pièce. Sur moi.
Jacob grimaça, sa cage thoracique se contracta comme s’il avait reçu
un coup au sternum. Il ressentit la douleur, l’angoisse d’Isabella, et le choc
qui l’avait paralysée après l’avoir vu dans cet état. Elle revivait l’attaque
dans son intégralité, et il n’avait d’autre choix que d’assister à son
déroulement dans leurs esprits joints, incapable, cette fois encore, de lui
venir en aide. Un profond mépris envers lui-même l’envahit en même
temps qu’une immense fierté pour l’ingéniosité dont elle avait fait preuve.
Elle lui avait sauvé la vie sans commettre la moindre erreur. Il savait que
le lui rappeler la rassurerait.
Il s’y employa donc, lui susurrant des mots doux à l’oreille tandis
qu’il la berçait et la félicitait à voix basse. Grâce à ses paroles, Isabella
détourna enfin son attention de l’image qui la hantait : Jacob gisant
blessé, à l’article de la mort. En effet, il avait dû la frôler de près pour que
Noah convoque Gideon.
Dans ses bras, Isabella se calmait. Elle avait séché ses pleurs et ne
reniflait plus que de temps à autre. Alors que son chagrin s’estompait, elle
commença à le caresser, le toucher, prendre la température de son corps,
évaluer sa vitalité. Il respirait, il était en vie, plus fort que jamais. C’était
une réalité tangible. Jacob ne put s’empêcher de remarquer l’incroyable
ironie du sort : elle l’avait vu se battre à deux reprises, et chaque fois il
avait fini sur le carreau, assommé. Ce nombre passait à trois, s’il comptait
l’attaque d’Elijah, même si à ce moment-là, il devait bien le reconnaître, la
concentration lui avait fait défaut.
— Tu es trop dur envers toi-même.
La voix d’Isabella monta doucement jusqu’à lui, et la jeune femme
imprima de tendres baisers sur sa nuque. Il poussa un profond soupir,
frotta les mains sur les siennes pour lui signaler qu’il n’avait pas besoin
d’être consolé. Contrairement à elle.
— Je peux accepter que tu sois née pour combattre à mes côtés,
Bella, mais comment tolérer que tu te débrouilles seule alors que je suis
plus fort et plus expérimenté que toi ?
Elle leva la tête, cessant de lui embrasser le cou, et le regarda dans
les yeux.
— Jacob, le type t’a sonné. Ce n’est pas ta faute.
— J’aurais dû sentir quelque chose. Flairer sa présence, l’entendre.
Quand je pense à ce qui aurait pu se produire…
— Arrête ! s’écria-t-elle avant de se redresser sur les genoux. (Elle le
repoussa de façon à le surplomber, puis le dévisagea de sa posture
dominante.) Je lis en toi comme dans un livre, tout-puissant exécuteur.
(Elle émit un grognement peu délicat.) Démon ou pas, tu n’es rien de plus
qu’un flic. Et malgré tout leur entraînement et leur expérience, eux aussi
tombent parfois sur le mauvais gars, le mauvais jour, au mauvais
moment, et se font assommer. Ce sont des choses qui arrivent, Jacob.
— Ce n’est pas une excuse.
— Qui parle d’excuse ? C’est comme ça, point barre. Tu crois que je
serais en vie à l’heure qu’il est si tu n’avais pas été à mes côtés dans cet
entrepôt ?
— Tu veux dire, si je ne t’avais pas encouragée à y aller ?
— Bon sang, Jacob, arrête un peu ! J’en ai ma claque ! J’en ai marre
que tu te flagelles sans cesse, et je ne supporte plus que les autres te
débinent à tout bout de champ ! Tu fais respecter la loi, tu punis ceux qui
l’enfreignent, et tu supprimes les criminels qui doivent l’être. Parfois tu
gagnes, parfois tu as besoin d’aide, et parfois… Oh, je suis si heureuse de
ne pas avoir à dire « parfois tu perds », Jacob ! Oui ! Je suis contente
d’avoir été là pour te sauver la vie parce que je ne sais pas ce que je ferais
si… (Étranglée par les sanglots, elle se frotta énergiquement les yeux pour
contenir ses larmes.) Et laisse-moi te dire une chose, Jacob. Si je deviens
moi aussi l’un de vos policiers, je peux t’assurer que certaines attitudes
vont changer ! Tu comprends ? On appelle ça « relations publiques », et si
le public ne se décide pas rapidement à te traiter avec le respect qui t’est
dû, il aura affaire à moi. Le comportement des tiens m’horripile. J’en ai
ras le bol ! Et j’en ai par-dessus la tête qu’on me désigne comme
« l’humaine », comme si on qualifiait une lépreuse. Tes congénères sont
des idiots suffisants, prétentieux et bourrés de préjugés, qui auraient bien
besoin qu’on leur inculque les bonnes manières !
— Je vois, dit-il tout bas, un filet d’amusement dans la voix.
— Tu vois quoi ? demanda-t-elle, se rasseyant sur les talons et
croisant les bras, sur la défensive.
— Je vois, répéta-t-il, se redressant pour se trouver nez à nez avec
elle, ce qu’on entend par : « Tu es belle quand tu te mets en colère. »
Il ponctua cette remarque en passant la main dans son épaisse
chevelure, et l’attira contre lui. Il l’embrassa avec tendresse et passion et,
lorsqu’il se recula pour l’admirer, il la trouva pantelante et cramoisie.
— Oh, ça, murmura-t-elle hors d’haleine.
— Et ça aussi.
Il la plaqua de nouveau contre lui, et cette fois glissa la langue dans
la bouche de sa partenaire, et la titilla pour qu’elle lui rende son baiser.
Elle poussa un soupir, et son souffle exquis frôla avec délice les papilles de
Jacob. Elle réagissait si vite, si pleinement. Comme toujours, elle
s’abandonnait complètement sans la moindre hésitation. La confiance
qu’elle lui témoignait était implicite.
Il s’arracha à ses lèvres tentatrices à contrecœur, les doigts perdus
dans ses mèches soyeuses. Il lui baisa le front, les joues, les cils, sans
cesser d’écouter sa respiration, d’étudier comment celle-ci s’arrêtait par
anticipation tandis qu’il reportait son attention sur une autre cible.
De nouveau, Isabella parcourait son corps, suivait les courbes et
contours de son torse dénudé, et stimulait ses muscles qui en frémissaient
d’avance. Jacob relâcha ses cheveux, effleura du bout des doigts les traits
délicats de sa mâchoire pour arriver jusqu’à son menton. Puis, il descendit
jusqu’à sa gorge, caressa avec tendresse les marques encore fraîches et la
ligne rouge laissée par le couteau. Il ignorait combien de temps il était
resté sans connaissance, combien de temps elle avait mis à cicatriser
avant qu’il puisse voir la blessure. Il refusait de penser à la profondeur de
l’entaille originelle.
— Arrête. Je t’en prie.
— T’a-t-il gravement blessée, mon cœur ? Est-ce que ça va ?
— Je vais bien. Bizarrement, ça m’a fait beaucoup moins mal que ça
n’aurait dû. C’est assez drôle, vu que je suis du genre à pleurnicher à la
moindre coupure de papier.
— Hé, je me suis déjà coupé avec une feuille. Ça fait super mal.
Elle gloussa, son éclat de rire soulagea la détresse de Jacob qui
esquissa un sourire, bercé par cette douce sonorité.
— Tu sais quoi ?
— Quoi ? demanda-t-il.
— Je crois que je commence vraiment à apprécier ta présence dans
ma tête.
— Seulement dans ta tête ?
Il accompagna sa question d’un mouvement du bras pour la caler
davantage dans le creux formé par ses jambes, corps contre corps, et lui
faire prendre conscience de l’effet qu’elle produisait sur lui sans le vouloir
et qui ne risquait pas de s’estomper avec le temps.
— Jacob, le gronda-t-elle, incapable de se retenir de rire malgré ses
tentatives de remontrances. Nous ne sommes plus chez toi.
— Et alors ?
Il enfouit le visage contre sa poitrine pour l’embrasser avec douceur,
laissant carte blanche à sa langue et à ses lèvres.
— Eh bien, d’une, Legna peut lire nos émotions.
— Et alors ? répéta-t-il, marquant une pause assez longue pour
qu’elle décèle l’étincelle de malice dans ses yeux.
— Tu es nul ! s’exclama-t-elle, hilare.
Elle voulut lui donner une tape sur la tête, au lieu de quoi elle se
retrouva avec les doigts enfoncés dans sa crinière.
— Ah ? Ce n’était pas mon impression pourtant, objecta-t-il en
repoussant le pan de sa blouse pour lui butiner la pointe du sein.
Isabella poussa un brusque soupir de plaisir, et bougea légèrement
pour lui offrir un meilleur accès.
— D’accord, tu n’es pas si nul que ça, rectifia-t-elle, pantelante.
Jacob… Et pour Noah ?
— Il n’a qu’à se trouver une femme, je ne partage pas.
Sur quoi, il la fit passer sous lui dans un mouvement de balancier,
l’étendit sur le lit, et la dévisagea comme un buffet garni de mets
délicieux.
— Un corps si petit et si voluptueux… Généreux et moelleux là où il
doit l’être, et si savoureux.
Il lui embrassa le ventre à travers son chemisier, puis remonta le
tissu du plat de la paume avant de réitérer son baiser. Il vit avec
satisfaction ses muscles se contracter, saillir et frémir tandis qu’il la
titillait avec la langue. Arrivé à la ceinture de son jean, il s’interrompit et
soupira.
— Tune portes jamais de jupe ?
— Tu m’excuseras, mais je te rappelle que je n’ai pas eu accès à ma
garde-robe ces derniers temps. Une chance que Legna m’ait prêté ces
vêtements, parce que mes fringues sont dans un piteux état. Maintenant,
arrête de me chercher et remets-toi au boulot !
Jacob rit, le visage enfoui contre son ventre, et elle frétilla sous
l’intéressante vibration ainsi provoquée.
— Tu essaies de me dominer depuis le premier jour !
— Si tu écoutais un peu, je n’aurais pas à jouer les tyrans.
Il ouvrit doucement la braguette de son pantalon et tira sur le tissu
pour exposer davantage son bas-ventre.
— Ah, voilà qui est mieux. Pas de culotte.
Isabella gloussa lorsqu’il glissa les mains sous ses fesses et la
maintint avec fermeté tandis qu’il suivait avec sa bouche la ligne menant
de son nombril à son entrejambe.
— Jacob, qu’est-ce que tu fais ?
— Je cherche ce qu’il faut faire pour que tu cesses de ricaner.
La seconde d’après, il avait complètement descendu son jean.
Isabella riait si fort qu’elle était devenue rouge coquelicot et respirait par
saccades, mais Jacob n’y prêta guère attention.
— Arrête de me chatouiller alors !
— Oh, c’est ce que je fais ? Pardon, j’arrête.
Il tint parole. Lorsqu’il posa de nouveau les lèvres sur elle, il ne la
chatouilla pas le moins du monde. Isabella hoqueta de surprise et retint
son souffle, son rire mourut peu à peu et son corps se mit à tressaillir.
Jacob s’interrompit, révélant ses yeux noirs d’un battement de ses longs
cils, et l’observa avec intérêt tandis qu’il poursuivait son petit jeu
aguicheur.
— Jacob, dit-elle, la voix mêlée d’impatience et de curiosité.
Il laissa ses mains remonter le long de ses cuisses, et elle se sentit
incroyablement vulnérable et menue tandis qu’il écartait davantage ses
jambes tendues, exposant son intimité en pleine éclosion à sa bouche et à
ses doigts délicats. Soudain, la pièce commença à tourner tout autour
d’elle, et Isabella se crut emportée dans un tourbillon de plaisirs inédits.
Ce fut un moment intense lorsqu’elle se rendit compte que faire
l’amour relevait de l’art. Ou était-ce seulement le cas avec Jacob ? Il était
si sûr de lui, attentif à la moindre caresse, au détail le plus insignifiant,
soucieux d’augmenter la cadence, d’en rajouter toujours plus pour corser
l’affaire. Alors qu’il la touchait d’une façon, il la goûtait d’une autre. Si elle
poussait un infime gémissement d’extase, il le suivait, le décuplait, et
insistait jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus.
Lorsque Isabella voulut adopter la perspective de Jacob, elle se
trouva submergée par l’élan de passion qui l’animait et l’effet qu’elle
produisait sur lui. Elle était dans son esprit, et savait à quel point sa
saveur sur la langue de Jacob affûtait les besoins de la bête en lui. Elle se
laissa happer par le maelström de ses pensées tandis que des vagues de
sensations nouvelles la traversaient. Un plaisir si intense… comparable à
celui qu’elle avait déjà expérimenté, mais différent. Elle crispa ses doigts
engourdis, enfoncés dans la crinière de son amant, l’euphorie tapie en elle
comme un chat sauvage guettant sa proie ; d’un côté elle voulait lui hurler
d’arrêter, car elle ne pouvait en supporter davantage, et de l’autre elle en
demandait toujours plus.
Elle s’enflammait sous ses caresses. Incapable de rester immobile,
elle s’arc-boutait et se tortillait, émettait des sons aussi primaires que
l’excitation ravageant le corps de Jacob. Il voulait qu’elle atteigne l’extase,
la délivrance, et elle le forçait à repousser ses limites. Sa capacité à
résister avant de lâcher prise s’avérait impressionnante. Il s’engouffra
dans son esprit en ébullition, mêlant le mental au physique, et l’inonda
d’images érotiques, réminiscences de leur première fois ensemble,
désireux de lui faire vivre ce qu’il avait ressenti lorsqu’il s’était abîmé en
elle, sensation que rien ne pouvait égaler.
Isabella s’embrasa. Elle se cambra et maintint cette position le temps
d’un long spasme étourdissant. Elle expia dans un cri interminable alors
que sa libération la propulsait au septième ciel, affranchie de toute notion
temporelle. Elle n’était pas redescendue que Jacob s’allongea sur elle,
s’empara de sa bouche avec fougue, et partagea son plaisir avec
délectation tandis qu’il se glissait en elle guidé par un besoin brutal et
impatient.
Il s’agrippa au lit avec violence, ses ongles lacérant les draps, tandis
qu’il la pénétrait en profondeur. Elle gémit avec force. Chacune de ses
plaintes l’écharpait, plus rien ne comptait si ce n’était l’ardeur d’Isabella,
la riposte de Jacob, et le rythme infernal de cette passion qu’elle épousait
à la perfection et relançait même de ses propres désirs impérieux. La chair
douce et brûlante qui le gainait le retint avec insistance, l’étreignit avec
avidité et ferveur, décuplant les sensations produites par chacun de ses
mouvements.
Soudain, elle se cambra de nouveau et lâcha un râle d’extase qui
rompit les derniers liens rattachant Jacob à la raison. Il se perdit
complètement, ébranlé dans tout son être par un violent cataclysme.
Il s’effondra sur Isabella qui, à bout de forces, laissa ses membres
cotonneux s’enfoncer dans le matelas. Ils restèrent allongés, hors
d’haleine, leurs cœurs cognant à l’unisson contre leur cage thoracique,
leur transpiration ruisselant sur le corps d’Isabella goutte après goutte.
Jacob se tourna vers le creux de son cou qu’il considérait désormais
comme son foyer, et savoura enfin la plénitude. Il voulait crier, pleurer et
danser, chanter et jurer dans toutes les langues qu’il connaissait. Ce
mélange d’impulsions était si ridicule qu’il s’autorisa à rire même si le
souffle lui manquait. Puis, au bout d’une ou deux minutes, il éclata d’un
rire franc et spontané. Roulant sur le dos, il ramena Isabella sur lui pour
s’étendre sur le lit, renversa la tête en arrière et rit à gorge déployée
jusqu’à faire trembler les poutres.
Le roi jeta un coup d’œil au plafond en pierre, et se mit à glousser de
satisfaction. Il avait compris qu’il se tramait quelque chose quand Legna
avait décampé en quatrième vitesse. Ses soupçons furent confirmés
lorsque sa maison devint l’épicentre d’un séisme mineur. Et à présent
qu’il écoutait Jacob rire aux éclats, ce qui, pour autant qu’il se rappelle,
n’était encore jamais arrivé, il se sentit rasséréné. Le destin, comme à son
habitude, avait été accompli.
L’exécuteur, le mal-aimé, l’indésirable… n’existait plus.
— Amen, soupira Noah.
CHAPITRE 8
La terre trembla sous les bottes d’Elijah, unique avertissement de
l’arrivée de Jacob. Il regarda le nécromancien enchaîné au mur, bras et
jambes écartés, et afficha un sourire mauvais.
— Oh, oh, lança-t-il quand la secousse répliqua avec violence.
Le prisonnier entrouvrit les paupières lorsque des éclats de plâtre lui
tombèrent sur la tête. Elijah s’assit et sourit de plus belle tandis qu’il
posait les talons sur la table devant lui, croisant les chevilles, avant de se
balancer sur sa chaise.
Il félicita mentalement Jacob pour son entrée des plus
spectaculaires. Le sol boueux de la cave se mit à bouillonner comme un
volcan, éjectant de l’humus et un démon hors de lui. Puis, le trou créé par
Jacob aspira la moindre particule de terre, et le terrain recouvra son
apparence d’origine.
Jacob s’éleva à soixante centimètres du sol, ses pupilles noires
flamboyant de menace et de colère, la puissance brute de sa présence
modifiant la pression de l’air dans la pièce. Jacob atterrit enfin, toujours
sans dire un mot, tandis qu’il toisait le nécromancien des pieds à la tête. Il
jeta un coup d’œil à Elijah par-dessus l’épaule, un message silencieux
pour lui signifier qu’il avait déjà remarqué un détail crucial. Le guerrier
pouvait deviner de quoi il s’agissait. Ce sorcier n’était pas celui que Jacob
s’attendait à voir, ce n’était pas celui de l’entrepôt.
Cela ne changeait rien au fait que l’homme était dans un sacré pétrin.
— Est-ce la créature qui a osé toucher ma compagne ?
Bien entendu, qui pouvait-ce être d’autre ? Cependant, un peu de
théâtralité n’était pas pour déplaire à Elijah, qui acquiesça, le visage
grave.
— Je ne l’ai pas blessé, sachant que ce privilège te revenait de droit.
Jacob se tourna vers le nécromancien.
— Tu as trouvé l’arme avec laquelle il m’a frappé ?
— Non. Pas encore.
— Vous ne la trouverez pas, vociféra l’intéressé sur un ton bien
impudent pour un idiot suspendu à un mur à la merci de deux démons
incroyablement puissants dont l’un d’eux était, à l’évidence, d’humeur à
lui défoncer le crâne.
— Peu importe. Tu n’auras plus jamais l’occasion de l’utiliser,
répliqua Jacob sans s’énerver.
— Des paroles bien courageuses de la bouche d’un dégonflé trop
peureux pour m’affronter à armes égales, siffla le nécromancien.
En un clin d’œil, Jacob avait parcouru la distance qui les séparait. Il
se planta devant le magicien et grogna, exposant avec férocité ses crocs.
— Stupide bravoure de la part d’un lâche qui s’est servi d’une femme
pour me piéger, gronda Jacob, tâchant de réprimer sa rage. Sais-tu ce que
mon peuple inflige au tien quand vous menacez notre bien le plus
précieux ?
— Des trucs de monstres, j’imagine. Je n’en sais rien, cracha l’autre.
Vous avez beau prendre notre apparence, vous ne dupez personne. J’ai vu
à quoi vous ressembliez vraiment une fois dépouillés de tous vos atours !
De nouveau, Jacob jeta un bref coup d’œil à Elijah. Ce dernier reposa
les pieds par terre et se leva si brusquement que le nécromancien
sursauta. Quand le capitaine guerrier se redressait de toute sa hauteur,
cela pouvait pétrifier n’importe qui. Le géant blond donnait l’air de
pouvoir réduire le monde en miettes entre ses mains, et ses yeux
émeraude étincelants reflétaient la fureur nécessaire pour y parvenir.
— Si tu nous expliquais comment tu en as été témoin ? s’enquit
Jacob d’une voix polie mais menaçante.
— J’en ai vu des choses, se vanta le sorcier. J’ai vu des vampires
exploser en plein soleil et un loup-garou imploser après avoir été touché
par une balle d’argent. J’ai vu les vôtres, la bave aux lèvres, pris au piège
d’un simple pentacle dessiné au sol. Tout cet accoutrement d’humain se
désintègre à toute vitesse une fois que vous avez été invoqués.
— En réalité, maintenant que nous allons te tuer, ce que tu sais
m’importe peu. Cela mourra avec toi, déclara Jacob en haussant les
épaules avant de sourire, à l’évidence enchanté par cette perspective.
— Soit. Mais vous ne nous attraperez jamais. On s’est préparés à
cette éventualité.
— Oh, quel beau travail d’équipe ! (Jacob esquissa un sourire
carnassier.) J’ai six cents ans, nécromancien. As-tu la moindre idée de la
durée que cela représente ? Des comme toi, j’en ai vu aller et venir. Le
démon devant toi a inventé plus de manières de combattre les individus
dans ton genre que tu ne pourras jamais l’imaginer.
Jacob se pencha si près du sorcier que ce dernier put sentir son
souffle.
On lui avait raconté que ces créatures démoniaques possédaient des
facultés exceptionnelles. Il ne lui avait manqué qu’un nom. Ainsi, il aurait
pu surpasser ses acolytes. Le nécromancien réfléchissait, les yeux rivés sur
Jacob. Il connaissait la puissance potentielle que le démon renfermait, et
son échec le mettait en rage.
— Et pourtant, malgré notre longévité et l’étendue de nos capacités,
poursuivit Jacob sur une intonation faussement intellectuelle, comme s’il
délivrait un exposé, nous ne menaçons pas d’autres races. À moins d’y
être contraints par un individu ou une société qui se liguerait contre nous.
Mais ton espèce, qui essaie de s’approprier nos pouvoirs et les pervertit…
Dans quel but ? Je ne souhaite même pas le savoir. À t’écouter, nous ne
sommes pas les seuls que vous chassiez, que vous anéantissiez avec
cruauté et sans raison. Dis-moi, nécromancien, qui de nous deux est le
monstre ?
— Tu veux une raison ? Regarde-toi ! À ton avis, comment t’ai-je
trouvé ?
Jacob haussa un sourcil, tâchant de dissimuler à quel point la
réponse l’intéressait.
— Tu affirmes que vous ne détruisez pas. Qu’en est-il du
tremblement de terre à Douvres qui m’a mené jusqu’à toi ? Ouais, on sait
ce dont vous êtes capables, et on devine que certaines catastrophes
naturelles ne le sont pas tant que ça. Chaque fois qu’un séisme, un
tsunami, un ouragan d’une violence exceptionnelle, une épidémie ou un
feu de forêt saccagent la planète, il y a de grandes chances pour qu’un
animal dans ton genre en soit la cause. Vous êtes si faciles à pister, et vous
l’ignorez ! (Le nécromancien se fendit d’un rire sourd.) On n’est plus au
Moyen Âge, mon vieux. La technologie vous a rattrapés. Vous ne pouvez
plus vous cacher. Combien de dégâts matériels as-tu provoqués lors de
cette petite secousse, démon ? Combien de blessés ? De morts ? Ce coup-
ci, la magnitude était faible, mais les autres fois ? Pourquoi faire ça,
d’ailleurs ? Pour t’amuser ? Pour frimer devant ta poule ?
Elijah s’approcha de Jacob littéralement à la vitesse du vent pour le
retenir d’une main sur l’épaule lorsque l’allusion à Isabella frappa
l’exécuteur de plein fouet. D’ordinaire, ce dernier n’aurait guère prêté
attention à de simples insultes, Elijah le savait, mais il craignait que le
fond de vérité dans les hypothèses du sorcier n’ébranle son ami.
— C’est tellement typique des humains, rétorqua doucement Jacob
d’une voix basse et glaciale, d’émettre des jugements sur un peuple
uniquement parce qu’il est différent. Vous êtes incapables de prendre le
temps de nous comprendre, et considérez comme une menace quiconque
est né un peu plus fort ou plus intelligent que vous. L’ignorance et la peur
sont les signes millénaires des oppresseurs de ton espèce. Vous ne
réussirez pas cette fois. Pas avec nous. Ni avec aucune autre race de la
nuit, j’y veillerai personnellement.
» A compter de ce jour, plus jamais vous ne serez en sécurité. Vous
nous trouvez faciles à traquer ? On flaire votre puanteur à des kilomètres.
Tu le savais ? On peut vous sentir, nécromancien. Que vous fassiez vos
courses, batifoliez, complotiez ou forniquiez, vous serez toujours
vulnérables à cause de cette odeur qui vous colle à la peau. Combien de
fois avez-vous détecté l’un des nôtres grâce à vos prétendues technologies
et à vos merveilleuses techniques de pistage ? Une ? Deux ? Parce que l’un
de nous a pu commettre, un jour, l’erreur de se laisser déconcentrer, ou
que l’un de nos jeunes ne maîtrisait pas encore les pouvoirs dont la nature
nous a jugés dignes ?
— Continue à penser ainsi. Il existe d’autres moyens, et tu le sais
comme moi, démon. Une minute de plus, et ta belle au cou gracile aurait
hurlé ton nom sur les toits, faisant de toi une proie pour n’importe quel
sorcier jusqu’à la fin de ta vie… dont la durée, je te le promets, dépendra
de notre bon vouloir.
Cette fois, Elijah ne fut pas en mesure de retenir Jacob.
L’exécuteur passa au-dessus de lui dans un tourbillon, et se
matérialisa dans un grognement de rage avant de frapper à la gorge le
nécromancien qui se cogna la tête contre la paroi en pierre.
— Elle ne connaît pas mon nom, imbécile ! Nos compagnes ne le
connaissent jamais pour cette raison précise. Et je te le jure, tu répondras
du mal que tu lui as causé. Tu n’imagines même pas le sort qui t’attend,
peu importe combien de temps je laisse ta pitoyable carcasse enchaînée à
ce mur. Entends-moi bien, magicien. Si tu respires encore, aujourd’hui ou
demain, c’est uniquement parce que je l’aurais décidé. Souviens-t’en la
prochaine fois que tu voudras parler de ma femme.
Sur ces paroles, Jacob relâcha le nécromancien pantelant, se
transforma en poussière, et quitta les lieux dans un ébranlement de
plaques tectoniques qui manquèrent de faire s’affaisser la bâtisse.
Isabella poussa un petit soupir, remua sous les draps, et apprécia le
contact du tissu, frais et chaud par endroits, tandis qu’elle se réveillait.
Elle s’étira, bâilla tout son soûl, et chercha à tâtons le corps viril brûlant
qui, bizarrement, ne la recouvrait pas. Comme sa quête s’avérait
infructueuse, elle souleva sa tête enfouie sous l’oreiller et cligna des yeux
face au soleil qui se déversait à flots dans la chambre. Elle grogna et posa
les mains sur les paupières.
— Je vois que vous vous êtes déjà habituée à la nuit.
Isabella retint son souffle, se redressa et inspecta la pièce d’un
mouvement circulaire pour faire face à celui qui venait de s’adresser à elle.
Une seconde plus tard, elle se rappela sa nudité, et remonta la couverture
jusqu’à ses épaules tout en fusillant Gideon du regard.
— Que faites-vous ici ?
— Un démon de matière peut aller où il veut. (Il la parcourut
lentement de ses yeux cristallins.) Et cessez d’essayer de flairer ma
présence comme vous le faites pour mes congénères. Je suis beaucoup
trop loin.
Isabella l’observa, perplexe, tâchant de comprendre comment il
pouvait se trouver si loin alors qu’il était assis dans un fauteuil au pied du
lit.
— Simple projection astrale, expliqua Gideon. C’est ainsi que nous
autres, démons de matière, voyageons. La séparation du corps et de
l’esprit nous permet d’exister sur deux plans à la fois. Mais contrairement
à ce que pensent les humains, cela ne nous vide pas de notre substance. Je
suis capable de toucher, voir, sentir, entendre et goûter ce que je veux
sous cette forme.
— Cela ne me dit pas pourquoi vous êtes là.
— Je devais m’entretenir avec vous.
— Sur ordre de qui ?
— Personne. Pour l’instant. Mais ce n’est qu’une question de temps
avant que Noah et les autres viennent me demander de vous évaluer.
— Je me répète, mais deviez-vous faire ça dans l’intimité de ma
chambre à coucher pendant que je dormais ? Habillée de façon peu
présentable, qui plus est ? Ce n’est pas comme ça que vous allez combler
le fossé qui vous sépare de Jacob.
Les yeux du démon s’étrécirent, et Isabella réprima un sourire
suffisant.
— Que vous a-t-il raconté au juste ?
— Rien du tout, avoua-t-elle. C’est vous qui en avez parlé.
— Moi ?
Il arqua de nouveau un sourcil argenté, manie qui avait le don
d’agacer Isabella.
— Oui. Rappelez-vous. Vous avez dit que c’était une bonne chose
qu’il soit évanoui parce qu’il n’apprécierait sans doute pas que vous le
soigniez. Ce qui, d’ailleurs, ne lui a même pas effleuré l’esprit quand il l’a
appris.
— Ah non ?
— Non. Si je devais qualifier sa réaction à ce sujet, je dirais qu’il avait
l’air… d’accepter.
— Je vois.
Gideon examina lentement la jeune femme. Elle était beaucoup trop
petite pour une druidesse. Cependant, il en percevait la marque sur elle
claire comme le jour, impossible de se tromper. Et ses pouvoirs
s’amplifiaient de minute en minute. Rien qu’au cours des dernières
heures, elle avait changé. Elle avait gagné en force dans les domaines
qu’elle connaissait déjà et ceux qu’elle ignorait encore.
Gideon flaira l’empreinte et l’odeur de Jacob sur Isabella, elles
imprégnaient ses pores et sa chimie à jamais. Il n’avait pas eu le temps de
le remarquer auparavant, mais à l’évidence ils s’étaient accouplés.
L’exécuteur avait transgressé le tabou ultime, avait violé les règles qu’il
avait juré de défendre. Celles-là mêmes qui, à l’époque, avaient primé sur
son amitié avec l’Ancien. Gideon savait, bien entendu, qu’en ce jour
douloureux, huit années plus tôt, Jacob avait agi en son bon droit. Il avait
accompli son devoir. Il avait mis le respect et la camaraderie de côté et
avait risqué sa vie, dans le seul but de sauver l’humaine devenue la cible
d’un Gideon perdu dans une réalité momentanément pervertie. Ce
dernier n’en tenait pas rigueur à l’exécuteur, mais son orgueil avait été
froissé et, pour la première fois depuis mille ans, il avait éprouvé de la
peur.
Découvrir que l’on pouvait posséder un pouvoir infini, des
connaissances et une expérience millénaires, et succomber malgré tout
aux tentations les plus viles l’avait humilié. Il s’était toujours cru au-
dessus de cela. À présent, il redoutait ses propres réactions comme
jamais.
Il s’était isolé pour protéger les autres, pas pour punir Jacob.
Apprendre que son vieil ami ne nourrissait aucune rancune à son égard
l’apaisait. Ce qui le perturbait, en revanche, c’était que cette petite hybride
douée d’intuition ait deviné son besoin de le savoir.
— Je suis ici pour discuter de votre existence. Veuillez m’excuser si je
vous ai paru impoli. N’oubliez pas, je vous prie, que ma civilisation diffère
de la vôtre. Même si nous sommes attachés à notre intimité, nous
concevons qu’elle puisse être violée. Voyez-vous, nous n’utilisons pas vos
technologies, comme les téléphones ou les voitures. Vous l’aurez sans
doute remarqué.
— Je l’avais remarqué, lui concéda-t-elle.
— Par conséquent, nos allées et venues sont dictées par d’autres
conventions sociales. La plupart d’entre nous sont doués dès la naissance
de moyens intrinsèques pour se déplacer et communiquer sur de longues
distances. (Gideon lui indiqua son corps astral.) Vous pouvez qualifier
notre absence de protocole en matière de vie privée de faiblesse culturelle,
si vous le souhaitez. Ce qui m’amène à vous. Vous êtes, semble-t-il, le
signe d’une altération.
— Je vous demande pardon ?
Non seulement il se pointe à l’improviste, mais en plus il m’insulte ?
— En effet. Nous savions depuis la nuit des temps que l’union d’un
démon et d’un humain entraînerait des répercussions.
— Ce ne sont que des histoires, riposta Isabella. J’ai découvert une
prophétie qui…
— Oui, je suis au courant. Ce ne sont pas des histoires. Pas
entièrement. Les légendes recèlent toujours un fond de vérité. Vous
pouvez considérer cette parole de sagesse comme un fait. Je parle
d’expérience.
Isabella acquiesça. Il en savait bien plus qu’elle, elle ne pouvait le
nier.
— Bien, alors dites-moi ce qu’il y a d’aussi terrible. Jacob est-il en
danger ?
Il n’échappa pas à Gideon qu’elle ne songeait même pas à s’inquiéter
pour sa vie, malgré les changements drastiques qui l’affectaient.
— Avant que nous en discutions, vous devez me promettre de ne pas
contester mes propos. Je vous dis la vérité. J’énonce des faits, pas des
hypothèses ou des conjectures. Je m’exprime en connaissance de cause,
sinon je me tairais. C’est ainsi que je fonctionne.
— Eh bien, je vous connais à peine, mais j’ai pu juger de votre
franchise. Vous êtes futé. Sage, si vous préférez. Et à l’évidence assez âgé
pour savoir de quoi vous parlez. Au fait, quel âge avez-vous ?
— Cela n’est guère pertinent.
— Oh. (Isabella roula des yeux.) OK, si on passait à la vitesse
supérieure pour que vous regagniez votre corps au plus vite ? Je veux bien
vous croire sur parole jusqu’à ce que j’entende un autre son de cloche.
— Nul ne peut me contredire.
— On verra.
Gideon comprit qu’il devrait s’en contenter. Elle était têtue comme
une mule. Obstinée. C’était un miracle que Jacob la supporte. Il décida de
voir ce qu’elle avait dans le ventre.
— Vous êtes immortelle.
Isabella ouvrit la bouche pour protester, puis se ravisa, et fit une
moue exaspérée.
— Comment est-ce possible ? demanda-t-elle.
— Les druides le sont. Vous êtes à moitié druide. Par conséquent,
vous êtes immortelle.
— J’ai failli mourir enfant, pendant qu’on me retirait les amygdales.
— Je n’ai pas dit que vous ne pouviez être tuée. Immortelle, pour
nous, signifie « qui vit longtemps », pas « indestructible ». Même si, je
vous assure, ce ne sera pas facile de vous tuer désormais.
— Et vous en êtes certain parce que…
— Je pensais que nous nous étions mis d’accord. Vous ne devez pas
me questionner, soupira Gideon, un brin excédé.
— Et si vous mettiez de l’eau dans votre vin pour changer ? riposta-t-
elle.
— Bien. Les immortels possèdent un code génétique spécifique. En
tant que démon de matière, je peux le sentit en vous. D’ailleurs, l’éveil de
cet ADN dormant explique les changements que vous traversez.
— C’est vrai ? s’enquit Isabella, à l’évidence surprise. Mais pourquoi
s’est-il réveillé ?
— Excellente question, la complimenta Gideon, sincèrement ravi de
sa vivacité d’esprit. Il a resurgi dès l’instant où vous avez été en contact
avec Jacob.
— Comment ?
Isabella et Gideon levèrent la tête vers la voix grave qui avait posé la
question, et aperçurent Jacob debout devant la fenêtre, pieds écartés. Il
paraissait tendu.
— Jacob !
Isabella réagit de manière enflammée, et se précipita hors du lit,
enroulée dans les draps, avant de se jeter dans les bras de Jacob. Il
l’enveloppa dans son étreinte, la souleva de terre et la balança légèrement
tout en s’amusant de son accueil enthousiaste. Elle chercha sa bouche
avec avidité, oubliant complètement la présence de l’autre démon.
Jacob ne put lui résister, même s’il avait bien conscience de l’œil de
glace qui le scrutait avec attention. Il se délecta de son baiser et le lui
rendit, sans cesser pour autant de recouvrir le dos d’Isabella afin de le
protéger du regard importun de Gideon. Il savoura pendant quelques
instants la sensation de cette peau nue et chaude sous le coton fin et
ample. Puis, il la serra contre lui, enroula les jambes de la jeune femme
autour de sa taille, et s’avança vers le lit. Il s’y assit, Isabella sur les
genoux, et remonta la couverture pour l’en envelopper. Elle posa la joue
contre son épaule avec satisfaction, et se blottit tout contre lui. Une fois
installés, il glissa les doigts dans la chevelure de sa compagne et la caressa
avec détachement et tendresse.
Gideon observa la scène avec stupéfaction. Il se remémora l’une ou
l’autre conversation qu’il avait pu avoir avec Jacob au fil des ans sur le
désir d’une compagne et le fait qu’ils préféraient s’en passer. Et quand
bien même ils l’auraient souhaité, les relations entre immortels étaient
compliquées et pénibles. Après avoir aimé et vécu avec un partenaire
pendant des siècles, il était difficile de se remettre de sa disparition.
Gideon et Jacob avaient tous deux perdu de nombreux proches, avaient
survécu à leurs parents, frères, sœurs et aux enfants de ces derniers, qu’ils
avaient vus succomber aux guerres, aux invocations et aux chasses. Les
démons qui avaient réchappé des combats contre les vampires et les
lycanthropes, enduré les obscures manipulations du peuple des ombres et
leurs conséquences sinistres, sans oublier les retombées dévastatrices du
conflit avec les druides, devaient à présent mener une existence solitaire.
Après tant de siècles, ils n’avaient plus le cœur à aimer de nouveau.
Pourquoi s’engager dans une relation et s’investir émotionnellement ? Le
mariage était rare et les rapports sexuels se limitaient souvent aux
semaines de la lune sacrée, quand les démons ne se maîtrisaient plus.
L’amour était l’affaire des jeunes et des fous…
Et des imprégnés.
La femme assise sur les genoux de Jacob était à moitié druide,
Gideon n’aurait donc pas dû être aussi surpris. Néanmoins, elle
n’appartenait pas à la civilisation qui définissait Jacob jusqu’au bout des
ongles. Mais il n’y avait rien à faire. Des forces supérieures même aux
pouvoirs des démons en avaient décidé ainsi.
Jacob observait Gideon à présent qu’il avait installé sa compagne
confortablement entre ses bras protecteurs. L’Ancien savait que
l’exécuteur attendait une réponse, et que sa présence dans la chambre de
sa partenaire à moitié nue l’avait contrarié. Il ne s’en repentait pas. Il
avait ses raisons, et n’avait pas à se justifier.
— Tu voulais savoir comment tu as réveillé ses capacités latentes.
Sans entrer dans des détails trop compliqués, ton ADN renferme un code
qui, au contact du sien, entraîne d’importantes altérations systémiques de
son ADN. Et vice versa, mais dans une moindre mesure.
— Dans mon ADN aussi ? Je suis le même qu’avant, protesta Jacob.
— Tu n’as rien remarqué de nouveau ?
— Non. Je le saurais si quelque chose avait changé.
— Jacob, tu oublies quelque chose.
— Quoi, petite fleur ?
— Tu possèdes une nouvelle aptitude. Tu es en train de t’en servir.
Jacob s’immobilisa, serra les doigts dans ses cheveux tandis qu’il
baissait la tête vers elle. Son regard débordait d’encouragement et
d’approbation.
— Isabella vient de me rappeler un pouvoir apparu depuis peu,
répondit Jacob tout bas.
Gideon se pencha un peu avant de déclarer :
— La télépathie. Cela confirme non seulement ce que je sais, mais
aussi la prophétie. C’est l’un des premiers signes.
— Et il semblerait que je sois douée d’empathie envers mes ennemis,
ajouta Isabella.
— Non.
— Bon sang, je vais le frapper ! grommela la jeune femme à
l’intention de Jacob, ses yeux lançant des éclairs violets. Qu’est-ce que
vous en savez ? s’écria-t-elle.
— De toute évidence, vous avez oublié notre accord : j’énonce des
faits que vous acceptez comme tels, répliqua Gideon, placide.
— Bella, mon amour, reprit Jacob avec douceur, un démon de
matière de l’âge de Gideon, doté de ses capacités, peut déceler tes facultés
au premier coup d’œil. (Il se tourna vers l’Ancien, l’air contrarié, conscient
qu’il ne servirait à rien de lui jeter un regard d’avertissement.) Gideon
expose les faits tels qu’il les voit. Son intention n’est pas de t’insulter. Il
est du genre à aller droit au but. Il est mal vu, dans notre culture, de
galvauder le sens des mots. Nous sommes une espèce très directe, et
même si, pour la plupart, nous avons adapté notre langage aux
sensibilités des humains, il n’en va pas de même pour Gideon qui est
notre doyen et qui, de plus, vit reclus. C’est pourquoi il fait preuve de
beaucoup moins de diplomatie que le reste d’entre nous.
— Admettons, répondit Isabella sans grande conviction.
— Pour ma part, Isabella, je tâcherai de me rappeler que votre langue
comporte des nuances qui m’échappent. J’espère que vous saurez vous
montrer indulgente.
L’humilité de Gideon le servit, car Isabella se détendit pour de bon,
et hocha la tête avec sincérité pour signifier qu’elle comprenait. Gideon
s’adossa à nouveau à son fauteuil avant de poursuivre.
— Parlez-moi du dernier incident avec le nécromancien. En détail.
Ils s’exécutèrent, Isabella relata avec précision les faits que Jacob
agrémenta avec les impressions qu’il avait soutirées au sorcier
emprisonné.
— Vous avez perçu le goût du sang dans votre bouche alors qu’il n’y
en avait pas ?
— Oui, acquiesça Isabella.
— Vous ne voyez pas comme un parallèle ?
— Non. (Bella sentit la main de Jacob serrer la sienne et se faufila
dans son esprit.) Tes blessures. Tu t’es cogné contre la commode, songea-
t-elle alors. Mais c’est arrivé après.
— Une prémonition ? Ce n’est pas de l’empathie… c’est de la
prescience ! Bella, tu vois le futur, se rendit soudain compte Jacob. Mais
oui ! Tu as senti la fumée, le soufre. La nuit de notre rencontre, tu
étouffais avant même qu’on atteigne l’entrepôt. Ce n’est qu’après avoir
déconcentré le nécromancien et libéré Saul du sortilège que la fumée est
apparue.
— Donc, la nuit dernière j’ai ressenti la tension de l’attaque peu avant
qu’elle se produise ?
— Quelque chose comme ça, oui. Et la coupure dans ma bouche. Tu
as goûté ce qui m’attendait quelques minutes plus tard.
— Beurk ! Quel pouvoir pourri ! À quoi ça sert d’avoir des
prémonitions si on ne peut rien anticiper ?
— Avec le temps, l’entraînement et l’expérience, le délai entre le
pressentiment et l’événement s’accroîtra et vous serez en mesure de
mieux en comprendre la signification, lui expliqua Gideon.
— Génial. Et moi qui ai cru pendant tout ce temps qu’avoir vingt et
un ans marquait une étape décisive de ma vie. Merci !
Elle roula des yeux, affichant son expression blasée caractéristique,
ce qui fit glousser Jacob.
— La prémonition constitue une anomalie pour un druide, mais j’ai
repéré cette prédisposition génétique quand je vous ai tenu la main.
Voyez-vous, les druides possédaient… Les druides possèdent, se reprit-il,
des capacités intrinsèques comme n’importe quelle espèce. C’est inscrit en
nous de toute éternité, inchangé, à l’exception de l’évolution et des
altérations, bien entendu.
Il est possible que les siècles de métissage entre druides et humains
qui ont conduit à ce que vous êtes aujourd’hui aient provoqué certaines
mutations inattendues, comme le prouve ce don pour le moins insolite.
» Comme nous, les druides puisent leur force de la nature. Par
exemple, vos sens exaltés, la faculté de guérir rapidement, et votre
endurance extraordinaire. Votre technique de combat instinctif, elle, est
inhabituelle, mais si vous arrivez à percevoir le pouvoir, surtout
maléfique, c’est strictement grâce à la nature. Il s’agit d’une intuition
comparable à celle d’une proie en présence d’un prédateur.
— Le nécromancien. Elle l’a senti alors que je n’ai pas pu à cause de
son don ? (Jacob fronça les sourcils.) Je ne comprends toujours pas
pourquoi je n’ai pas réussi à le repérer avant son attaque.
— Tu n’as commis aucune erreur, Jacob, tu manquais
d’informations. Beaucoup de démons vivent reclus. Leur invocation
passerait inaperçue. Les nécromanciens ont fini par capturer quelqu’un
qui t’était plus proche. Ce n’était qu’une question de temps.
— En quoi cela prouve-t-il que je n’ai commis aucune erreur ?
— J’ai récemment découvert que Lucas, l’aîné, avait disparu.
Invoqué, je présume.
Jacob retint son souffle et se crispa à tel point qu’Isabella ne put
s’empêcher de le serrer dans ses bras pour le réconforter. Il lui rendit la
pareille d’un air absent tout en baissant la tête vers elle.
— Lucas est un démon de l’esprit. Si des nécromanciens l’ont
emprisonné, il pourra les téléporter où ils voudront. Ils surgiront de nulle
part sans crier gare.
— Mais il n’y a eu ni fumée ni odeur sulfurée comme quand Legna se
déplace.
— Les aînés ne laissent pas de trace derrière eux. Leurs facultés leur
permettent de voyager en toute discrétion. Tant que Lucas sera sous leur
joug, il pourra transporter tous ceux qui l’y forceront, et ce, sans aucun
avertissement. Voilà pourquoi, entre autres, notre sécurité est en péril.
Les proches de Lucas, en particulier, courent un grave danger.
— Concentrons-nous sur les pouvoirs de Bella, reprit Jacob avec
précipitation. Devons-nous nous attendre à autre chose ?
— Malheureusement, oui.
— Malheureusement ? répéta-t-elle.
— Ceci, bien entendu, est le point de vue d’un démon ayant combattu
les druides par le passé. Je vais tâcher de demeurer impartial.
— Faites donc ça, lui rétorqua Isabella d’un ton acerbe.
— Quand cette faculté sera connue de tous, d’autres que moi feront
preuve de parti pris. Préparez-vous à affronter des préjugés.
Elle leva de nouveau les yeux au ciel.
— Pire que ceux que je récolte en tant qu’« humaine » ?
— Je crains de n’avoir pas été assez clair. Vous risquez d’être
considérée comme une menace, ce qui pourrait raviver le conflit entre
démons et druides. Votre vie pourrait être en danger.
— Attendez une minute, je croyais qu’il était interdit de blesser les
humains, protesta Isabella.
Elle s’agita lorsque Jacob lui serra le bras de toutes ses forces. Nul
besoin de sonder son esprit pour deviner ses pensées.
— Vous n’êtes pas cent pour cent humaine. Comprenez-moi bien,
nous avons beaucoup évolué depuis cette époque, mais comme toute
société, la nôtre compte son lot de fanatiques. Même si nous jugeons
certains comportements indignes de notre civilisation, la peur peut
constituer un motif très puissant.
— Dis-nous ce que c’est, exigea Jacob à voix basse.
— Elle peut atténuer les pouvoirs. De toutes les créatures
surnaturelles. Nécromanciens, vampires, lycanthropes…
— Démons.
— Oui, acquiesça Gideon. Et il ne s’agit pas d’une simple diminution,
à moins que son métissage ait modifié cela. Elle peut, temporairement, les
priver de leurs capacités. Voyez-vous, Isabella, lorsque vous développez
une faculté, elle reste présente quoi qu’il advienne. Le véritable talent c’est
de la réprimer. C’est ce qui a permis au roi des druides de tuer notre
monarque. Ils avaient prévu une rencontre pacifique. Une fois seuls, le
druide a neutralisé les pouvoirs du démon et l’a assassiné.
— Oh, Seigneur ! Comment êtes-vous parvenus à vous faire
confiance ? Vu l’avantage décisif qu’ils possédaient sur vous, comment
avez-vous pu fonder une civilisation ensemble ? Et comment avez-vous
réussi à éradiquer tout un peuple alors que vous ne pouviez les approcher
sans risques ?
Gideon hésita, affichant pour la première fois une envie très
humaine de tergiverser. Isabella sentit Jacob redoubler d’attention.
— Tout d’abord, ce n’était pas tant une question de confiance que de
nécessité. Druides et démons étaient destinés à partager une relation
symbiotique. Un druide a besoin d’un démon pour éveiller son pouvoir.
Un démon a besoin d’un druide pour tempérer le sien.
— Pourquoi un démon voudrait de son plein gré… Oh oui. La folie
lunaire, répondit Isabella à elle-même.
— Oui, c’est l’une des explications, même si le problème affectait nos
ancêtres à des degrés différents. Néanmoins, il suffit de passer en revue
les avertissements concernant les unions avec les humains pour trouver
une autre raison tout à fait fascinante. (Gideon riva ses yeux brumeux sur
Isabella puis sur Jacob.) Les preuves étaient éparpillées partout dans ta
maison la nuit dernière, Jacob. Si elle avait été une simple mortelle, la
perte de contrôle que tu as expérimentée aurait pu non seulement la tuer,
mais aussi être fatale à bon nombre d’individus dans le voisinage. Par
chance, votre pouvoir est en train de s’activer, Isabella. Vu sa faible
ampleur et les circonstances de ces… moments de déconcentration… vous
ne vous en êtes pas aperçue.
» Pour ce qui est de l’éradication des druides, ce ne fut pas une tâche
aisée. Aucune guerre ne l’est. Cependant, tout peuple a ses faiblesses, et
celles-ci ont été exploitées en profondeur. (Jacob s’apprêta à lui poser une
question, mais Gideon leva la main pour y couper court.) Voilà ce qu’il en
est, conclut-il enfin, et c’est ce que je dois révéler au Conseil : tous les
démons n’étaient pas censés trouver leur partenaire au sein de leur
espèce, mais parmi les druides. En détruisant ces derniers, nous avons
sacrifié toute possibilité de goûter un jour la plénitude avec un esprit
complémentaire parfait. C’est ce que les humains nomment « âme sœur »,
je crois. Nous l’appelons « imprégnation ». Voilà pourquoi la plupart
d’entre nous sont solitaires, et ne parviennent pas à connaître le réconfort
auprès d’un membre du sexe opposé… pourquoi il n’y a pas eu
d’imprégnation depuis des siècles…
» Jusqu’à aujourd’hui, se reprit-il d’une voix empreinte de respect.
Jacob, tu es le plus chanceux des démons. C’est pour cette raison que, dès
votre rencontre, vous avez été incapables de résister à cette attraction
mutuelle. L’imprégnation est un acte d’une intensité merveilleuse et
fascinante, et elle ne peut être évitée. Quand un démon et un druide
destinés à s’imprégner se croisent, cela déclenche immédiatement les
altérations génétiques que j’ai mentionnées. Prophétie ou non, votre
union était prédestinée avant votre venue au monde.
Isabella observait l’Ancien, les yeux écarquillés, mais son attention
était rivée sur Jacob. Il avait enfoui le visage dans ses cheveux et une
sensation d’euphorie mêlée de douleur le submergeait.
— Ce qui nous amène à votre faiblesse, Isabella, poursuivit le
médecin, sans tenir compte des émotions qui assaillaient son auditoire.
Une fois que le druide a acquis ses pouvoirs au contact d’un démon, il doit
le côtoyer tous les jours, un peu comme un humain doit s’exposer à la
lumière du soleil pour garder la forme.
— Jacob me fait l’effet de… vitamines ? demanda Bella, hébétée.
— Il serait plus précis de dire qu’il constitue votre source d’énergie.
Sa présence vous requinque, surtout après que vous avez sollicité vos
capacités. Sans lui… Bref, vous savez ce qui arrive à une batterie
dépourvue de son chargeur.
— Elle meurt, murmura Isabella, envahie par une effroyable
sensation d’appréhension. Avez-vous… Essayez-vous de dire que… Avez-
vous vaincu les druides en les privant de leur source d’énergie ? Vous…
(Elle déglutit avec difficulté.) Vous les avez laissés se vider de leurs
forces ?
— C’est pire que ça, Bella, répondit Jacob d’une voix grave et étouffée
à mesure que l’horreur emplissait ses yeux. Ils ont affamé leurs âmes
sœur imprégnées. Par le destin, Gideon ! Comment avez-vous pu détruire
ce que vous aimiez le plus au monde et dont vous ne pouviez vous passer ?
— Peu l’ont fait de leur plein gré. Presque personne, en fait. Ceux qui
n’avaient pas de compagnon ont dû contraindre les autres à respecter la
loi.
— Jacob ! hoqueta Isabella, tremblotant dans ses bras, bouleversée
par ces pensées.
— Je ne suis pas fier de cette histoire, druidesse, déclara Gideon tout
bas. Je faisais partie de l’armée chargée de capturer les membres
dissidents de ma propre espèce, et par conséquent de les forcer à tuer
l’objet de leur affection. Je n’étais qu’un néophyte à l’époque, même si
cela n’excuse rien. Je ne peux que vous supplier d’absoudre notre
barbarie, de pardonner les erreurs d’une société inexpérimentée. Je
n’implore pas votre pitié, mais sachez que nous avons payé pour cette
insanité. Après la guerre, la vague de suicides qui a suivi a failli nous
décimer. Aujourd’hui, nous menons une vie rudimentaire, dépourvue
d’amour, avec la folie à nos trousses. On récolte ce que l’on sème, je
présume.
Isabella n’en croyait pas ses oreilles. Des images de démons
emprisonnés par leurs congénères, hurlant de douleur à l’idée de leurs
âmes sœurs dépérissant en leur absence, emplissaient son esprit. Elle ne
pouvait imaginer, après seulement quelques jours, être séparée de Jacob.
— Et tu as gardé tout ça pour toi, Gideon ? s’enquit Jacob d’une voix
grave. Sais-tu ce qu’implique l’existence d’Isabella ?
— Oui. J’en suis conscient.
Celle-ci se tourna vers Jacob, l’air interrogateur. Elle ne l’avait jamais
vu aussi tendu.
— En fait, Bella, les druides existaient pendant tout ce temps et, bien
que noyés dans la foule des humains, certains ont très bien pu croiser la
route d’un démon. Et comme ni l’un ni l’autre n’en avait connaissance, le
druide a dû mourir de manière inexpliquée après avoir été privé de ce
contact essentiel. Ce qui signifie… (Isabella le sentit frissonner de
révulsion.) que pendant des siècles j’ai peut-être dépossédé de leur unique
partenaire véritable les démons instinctivement attirés par d’autres
hybrides. Gideon, comment as-tu pu taire un élément aussi crucial ?
— Je l’ignorais avant de vous rencontrer, Isabella. La dernière fois
que j’avais vu un druide, c’était il y a mille ans. Crois-moi, exécuteur, j’ai
bien conscience des conséquences que mon silence a entraînées. Tu peux
me blâmer, mais sache que la culpabilité me ronge assez comme ça. (Le
démon de matière se releva enfin, l’air brisé sous le poids de son aveu.) Je
demanderai à Noah de réunir le Conseil ce soir. J’y répéterai tout ce que je
viens de vous raconter. Entends-moi bien, exécuteur. Ta compagne sera
potentiellement en danger après mes déclarations. Je suis venu t’avertir
en priorité uniquement parce que je te suis redevable. Prends également
des mesures pour assurer ta propre sécurité, car Isabella ne survivrait pas
longtemps s’il devait t’arriver malheur.
Sur quoi, Gideon les quitta dans un éclair de lumière argentée.
CHAPITRE 9
Une sensation accablante oppressait Jacob. Il ne connaissait pas de
méthode pour accepter les nombreuses répercussions engendrées par les
révélations de Gideon. Cependant, comme il s’agissait de sa civilisation et
de son univers, il lui semblait être bien mieux préparé qu’Isabella pour les
affronter. Adossée à la tête de lit, les genoux repliés contre la poitrine, la
jeune femme gardait le silence.
Qu’aurait-il pu lui dire dans un moment pareil ? Il était responsable
de tout ce qui lui était arrivé jusqu’à présent, de l’incroyable
bouleversement de son existence qu’elle ne retrouverait jamais
complètement, comme elle commençait tout juste à s’en rendre compte.
Si elle voulait vivre, elle devrait rester auprès de lui, qu’elle le souhaite ou
non, jusqu’à la fin de ses jours, ce qui à présent risquait de durer une
éternité. Jacob n’avait jamais désiré cela. Il refusait qu’elle demeure à ses
côtés par obligation, et cette pensée le contrariait au plus haut point.
— Isabella, murmura-t-il, la voix pleine de remords.
Elle leva la tête, sa vulnérabilité et son désespoir transparaissaient
dans ses immenses yeux violets.
— Je sais ce que tu penses, exécuteur. Que cela ne te serve pas de
prétexte pour te blâmer davantage. (Elle recoiffa sa lourde crinière et
esquissa un sourire triste.) Tu choisis mal ton moment pour respecter
l’intimité de mon esprit. Si tu le sondais, tu verrais que je ne te tiens en
rien pour responsable.
— Comment est-ce possible ? Si tu ne m’avais pas rencontré…
— Si on ne s’était pas rencontrés, l’interrompit-elle, j’aurais mené
une vie étriquée sans jamais connaître la plénitude. Jacob, que crois-tu
que je laisse derrière moi ?
Elle s’étira, puis descendit du lit pour s’approcher de lui. Sa
proximité le réconforta aussitôt, et l’emplit d’un sentiment de quiétude en
contradiction totale avec ses pensées.
— Depuis mon enfance, je me sens différente. J’ai toujours vécu à
l’écart de la société, Jacob, en ermite, avec pour seule compagnie ma sœur
et ses quelques amis. Cette fameuse nuit, je contemplais la lune, comme je
l’ai fait des milliers de fois auparavant et, déjà à ce moment-là, je savais
que l’obscurité et son astre renfermaient des secrets importants me
concernant. J’ai passé des années à dévorer des livres à la recherche
d’informations. Et je crois les avoir enfin trouvées. C’est toi que j’attendais
pendant tout ce temps, Jacob.
— Éprouverais-tu la même chose si tu avais ton mot à dire dans toute
cette histoire ? répliqua-t-il avec froideur.
— J’ai mon mot à dire, Jacob. (Elle lui prit la main.) Je pourrais
choisir de retourner chez moi et doucement dépérir. Non pas parce que je
serais privée de ma source vitale d’énergie, mais parce que j’aurais
renoncé à tout ce que j’ai découvert avec toi. As-tu la moindre idée du
cadeau que tu m’as fait en faisant irruption dans ma vie ?
Si cela égalait un tant soit peu le bonheur qu’elle avait apporté dans
son existence misérable, il concevait sans peine l’ampleur du présent.
— C’est exact, Jacob, l’encouragea-t-elle tout bas. Tout cela fait partie
d’un projet plus grand, prévu à notre insu, et que nous ignorons avant
qu’il se réalise.
— J’ai toujours imaginé que le destin nous laissait notre libre arbitre,
Bella. Que nous avions tous le choix. (Il marqua une pause, joua quelques
instants avec les doigts délicats de sa compagne avant de les porter à ses
lèvres.) Oui, je crois aux destinées particulières, mais… je ne voulais pas
que tu me choisisses par obligation.
— Jacob, tu ne m’écoutes pas.
— Mais si ! Et je pense que tu ne sais pas ce que tu dis. C’est normal
après tout, vu les bouleversements que tu viens de subir.
Elle retira brusquement sa main et planta le poing sur la hanche.
— Je suis une grande fille, Jacob. Je sais penser par moi-même ! Tu
t’attends sans cesse au pire pour m’énerver, pour que je me sente piégée,
et quand ce n’est pas le cas, tu es déçu et tu cherches par tous les moyens
à m’acculer ! Ce n’est peut-être pas à moi que la situation pose un
problème, exécuteur. Je commence à croire que c’est toi qui ne veux pas
t’impliquer dans cette relation, c’est toi qui refuses ma présence ici.
— C’est faux !
— Alors, prouve-le ! Non par tes pensées, mais par tes actes et tes
paroles. Dis-moi que tu souhaites me voir rester et faire partie de ta vie
comme je veux que tu fasses partie de la mienne.
Sa voix tremblait, il l’avait blessée. Jacob sentit sa souffrance,
comme si de minuscules épingles lui piquaient la peau.
— Dis-moi que je ne suis pas la seule à découvrir l’amour absolu,
inconditionnel, véritable, celui qui nous offre enfin la chance de ne former
qu’un tout !
Jacob demeura muet pendant une minute, ses yeux noirs écarquillés
tandis qu’il assimilait les propos d’Isabella. Il l’étudia des pieds à la tête,
et ne trouva rien qu’il n’adorait déjà. Il le savait depuis longtemps, bien
avant cette dispute. Il était tombé sous son charme dès l’instant où il avait
perçu quelque pensée irrespectueuse flotter jusqu’à lui depuis une fenêtre
cinq étages plus haut.
Le destin n’aurait pu mieux choisir pour lui.
En réalité, il n’avait jamais vraiment douté de ses sentiments pour
elle. C’était lui-même qu’il remettait en question. Serait-il à la hauteur de
ses attentes ? Un homme qui avait vécu seul pendant des siècles et avait
voué son existence à son travail et à ses responsabilités saurait-il
comment traiter une femme aussi vibrante et passionnée qu’Isabella ?
— Bella, je ne conteste pas ma capacité à t’aimer.
Il passa la main sous son épaisse chevelure pour lui enserrer la
nuque et l’attirer contre lui afin de sentir sa chaleur.
— En dépit de tout mon amour, poursuivit-il, je crains de ne pas être
digne du tien.
— C’est parce que personne ne t’a jamais démontré ta valeur, Jacob.
Au cours des quatre cents dernières années, tu n’as connu que censure et
hostilité. (Isabella lui enlaça la taille et se blottit tout contre lui, profitant
de sa fervente affection.) Mais je suis là maintenant, et je compte bien
mettre un terme à tout ça. Tu vas crouler sous mes remarques positives à
tel point que tu auras envie de crier. Je te le jure, déclara-t-elle d’un air
déterminé en l’étreignant de plus belle. Si tu restes avec moi, je te
montrerai ce que, d’après moi, l’amour devrait être. Ne me quitte pas,
Jacob.
Ce dernier enfouit le visage dans ses cheveux, révélant l’émotion
profonde qui l’étreignait aussi fort que les bras d’Isabella.
— Gideon avait tort, petite fleur, répliqua-t-il d’une voix rauque. Ta
capacité à annihiler mes pouvoirs est déjà bien présente. Je peux à peine
parler.
— Alors, tais-toi.
Elle rejeta la tête en arrière, le submergeant de sentiments et de
désirs intenses qui le terrassèrent. Il s’empara de sa bouche et l’embrassa
avec ardeur.
— Je t’aime, petite fleur.
Le silence qui régnait dans la salle du Grand Conseil était si pesant
que Jacob se demanda si la gravité avait changé. Tous restaient muets,
c’était à peine s’ils respiraient. Même Ruth, qui avait la riposte facile, ne
pipait mot.
Tout d’abord, la seule présence de Gideon avait suffi à les
déstabiliser, sans mentionner l’information qu’il leur avait révélée. Il
n’avait pas dû être aisé, songeait Jacob, d’entendre que cette race si fière
de sa pureté s’était condamnée elle-même par son ignorance et ses
préjugés tenaces, passés comme actuels. Les démons se rengorgeaient de
leur intelligence, de leurs savoirs, ainsi que de leur culture et de leur
puissance. Découvrir que leurs ancêtres s’étaient rendus coupables
d’atrocités semblables à celles dont ils blâmaient l’espèce humaine
« moins évoluée » constituait une perspective douloureuse et effroyable,
bien qu’instructive.
— Il semblerait, dit Noah, brisant enfin le silence, que notre avenir
en tant que peuple va changer de façon radicale. Le Conseil devra discuter
des répercussions en détail. Je tiens à mettre les choses au clair : pour
l’heure, je vous interdis d’approcher un humain, peu importent les
circonstances. Nos lois resteront en vigueur jusqu’à ce que nous soyons en
mesure de les réviser. L’exécuteur continuera de punir ceux qui ne
pourront résister à leurs pulsions. Est-ce compris ?
— Tout à fait, répondit Elijah. Je confierai mes guerriers à Jacob sur-
le-champ si le besoin s’en fait sentir.
— Cela nous amène à un sujet dont nous devons débattre tout de
suite, reprit Noah. La druidesse, Isabella.
Jacob se raidit dans son siège, crispant les doigts sur la table. Noah
ne lui avait pas dit qu’il comptait parler d’Isabella devant le Conseil. Il
s’était préparé aux déclarations de Gideon, mais ignorait tout des pensées
du roi.
— Chaque personne ici présente se doit de veiller à la sécurité
d’Isabella. Elle ne doit courir aucun danger parmi nous, c’est capital. Cette
femme nous a apporté le salut. Nous devons le reconnaître et lui accorder
le respect qu’elle a mérité par ses actions à notre égard. C’est elle qui a
découvert la prophétie, motivée par le seul désir de servir nos intérêts,
alors que, jusqu’à présent, nous nous sommes montrés peu aimables.
(Noah jeta un coup d’œil à Ruth et à quelques autres, et tous eurent la
décence de baisser la tête.) La prophétie a jalonné son futur, et nous
devons nous assurer qu’elle la réalise, saine de corps et d’esprit. (Il
marqua une longue pause pour regarder Jacob.) Le rôle de l’exécuteur
changera pour toujours. Ses responsabilités, déjà nombreuses, vont sans
doute tripler. Après en avoir longuement discuté, Gideon et moi pensons
que l’entraînement d’Isabella en tant qu’exécutrice doit débuter sans plus
tarder.
Les individus attablés dans la pièce retinrent leur souffle. Noah
constata que Jacob l’observait, les yeux plissés, comme pour le mettre en
garde. Il s’inquiétait pour la sécurité d’Isabella, et Noah ne pouvait le lui
reprocher. Cependant, il savait ce qu’il faisait.
— Si jeune ? Que pourrait-elle…, commença Ruth.
— Je ne me souviens pas d’avoir demandé votre avis, l’interrompit
Noah d’un ton glacial.
L’expression de ses iris gris donna la chair de poule à Jacob alors que
la remarque ne lui était pas destinée. Il ne pouvait qu’imaginer le ressenti
de la conseillère.
— C’est un jour crucial dans l’histoire de notre peuple, poursuivit le
roi, de nouveau placide. En ce jour, nous corrigeons nos erreurs et
transformons le mal en bien. Isabella sera la première à rejoindre nos
frères, mais elle ne sera pas la dernière. Songez au présent qui nous a été
offert. Nous possédons enfin le secret d’une existence paisible. (Il croisa le
regard de Jacob et le soutint sans ciller.) Jacob et Isabella nous guideront
vers cet avenir. Ils nous mèneront aux druides dont nous avons tant
besoin. La bénédiction de Jacob a déverrouillé les portes du futur.
Un silence encore plus pesant s’ensuivit. Submergé par une profonde
gratitude, Jacob déglutit avec difficulté et détourna le regard. La
déclaration du roi allait changer à tout jamais la façon de considérer
l’exécuteur.
Les exécuteurs, rectifia Jacob pour lui-même.
Les exécuteurs.
Isabella rejeta la tête en arrière, quelques gouttes de sueur
ruisselèrent de son front. À bout de souffle, elle se baissa pour éviter
l’offensive imminente de son adversaire. Un instant plus tard, Elijah
disparut avant de s’abattre sur elle.
— Pas juste, espèce de tricheur ! hurla-t-elle, reculant de deux pas
pour contrer l’attaque.
Elle fondit sur son agresseur comme si elle plongeait dans la mer,
mouvant son corps menu avec agilité et souplesse de sorte qu’Elijah passe
au-dessus d’elle sans l’effleurer. Elle réalisa une roulade avant de se
redresser dans un cri de triomphe.
Elijah se matérialisa aussitôt, et son éclat de rire se fit entendre une
minute avant qu’il reprenne sa forme solide.
— Bon sang, Jacob, elle réfléchit vite !
Isabella sautillait dans tous les sens, riant et provoquant Elijah. Elle
prit la pose, bandant ses minuscules biceps comme si elle était aussi
musclée et robuste que le guerrier.
— Super druide remporte la manche !
Ses pitreries amusaient Jacob qui gloussa et gratifia Elijah d’un
haussement d’épaules comme pour dire « Elle n’est pas ma compagne
pour rien ! » Isabella traversa la pelouse en courant et se jeta dans les bras
accueillants de Jacob. Elle s’enroula autour de son cou, les jambes dans le
vent, tandis qu’il la faisait tournoyer.
— Dis-lui d’arrêter de tricher ! exigea-t-elle en l’embrassant jusqu’à
lui faire perdre haleine.
— Arrête de tricher, ordonna-t-il au guerrier, trop essoufflé pour
désobéir, avant de s’emparer à nouveau des lèvres d’Isabella.
— Oh, mon frère, prenez une chambre, gronda Elijah, sarcastique.
On s’entraîne ou je vous regarde vous donner en spectacle ?
Jacob rit et reposa Isabella à terre.
— Quand elle maîtrisera son pouvoir de neutralisation, tu ne seras
plus en mesure d’utiliser les tiens, comme nous tous d’ailleurs. C’est
pourquoi il vaut mieux qu’elle s’exerce au combat rapproché.
— Et à la diplomatie, s’empressa-t-elle d’ajouter. Je ne me battrai
que si j’y suis obligée.
— Je suis tout à fait d’accord, lui concéda Jacob.
— N’oublie pas, Isabella, répliqua Elijah, qu’en combat réel tu
risques de beaucoup moins rigoler. Se trouver contraint de blesser autrui
n’a rien d’amusant ni d’agréable.
— Ne prends pas tes airs supérieurs avec moi, s’exclama-t-elle
soudain avec agacement avant de se redresser, les yeux flamboyants
d’indignation. Ou dois-je te casser le nez à nouveau pour te rappeler que
je sais me battre avec sérieux si nécessaire ?
Bon sang, elle sait comment piquer au vif, songea Jacob
impressionné en voyant le guerrier manifestement déstabilisé. Il ne serait
guère surpris si sa capacité à déceler les faiblesses de son adversaire
s’avérait son talent le plus remarquable.
— Très bien, on arrête l’entraînement pour aujourd’hui, déclara
Jacob, lui enserrant la taille pour l’attirer à lui.
— Jacob, tu avais promis de m’emmener patrouiller avec toi. Je veux
apprendre à traquer correctement. Je veux voir comment tu travailles.
— Pas encore, petite fleur.
— Quand ? demanda-t-elle avec impatience.
— Bientôt, lui assura-t-il.
— Tu ne veux pas que je t’accompagne, affirma-t-elle soudain.
Au diable cette connexion mentale ! pensa Jacob non sans irritation.
— Ce n’est pas tout à fait…, commença-t-il.
— Bien sûr que si, insista-t-elle.
Attention, c’est parti pour les poings sur les hanches, se dit Jacob
avec ironie.
— Un peu que je m’énerve ! lui rétorqua-t-elle aussitôt, l’amenant à
maudire ses réflexions errantes. Tu ne me fais pas confiance.
— C’est faux. Notre communication télépathique n’est pas encore au
point, Bella. N’interprète pas mal mes pensées. Ce n’est pas une question
de confiance, c’est juste que… Si ma vie était en danger, je crains que tu ne
gardes pas tes distances, même si tu m’auras promis le contraire, et que tu
te lances dans la bataille sans te soucier de ta sécurité. Jusqu’à ce que tu
sois en mesure de te protéger toute seule, ce qui ne devrait plus tarder, je
refuse que tu coures le moindre risque.
— Jacob.
Elle l’observa avec attention, les yeux plissés, et il lut dans son esprit
les paroles qu’elle allait prononcer avant même qu’elles ne franchissent
ses lèvres et ne transpercent son ego.
— Et ne t’avise pas de me rappeler que tu m’as déjà sauvé la mise à
deux reprises si tu ne veux pas finir l’arrière-train meurtri, l’avertit Jacob.
La colère d’Isabella s’apaisa lorsqu’elle se rendit compte du coup bas
qu’elle s’apprêtait à lui assener, considérant le fait que Jacob s’en blâmait
assez comme ça. Elle baissa la tête, et se tourna vers Elijah pourvoir s’il
s’était éclipsé en douce. Bien sûr que non ! Il n’avait pas bougé et écoutait
leur conversation l’air hilare. Elle aurait tant souhaité posséder, pour une
fois, le pouvoir de se transformer en poussière et de se transporter dans
un endroit plus calme.
A peine l’idée lui avait-elle effleuré l’esprit qu’une étrange sensation
de légèreté la parcourut. Elle regarda aussitôt Jacob, constatant avec
plaisir qu’il avait anticipé son désir avec une telle prévenance.
Mais ce dernier paraissait choqué. Lorsqu’ils retrouvèrent leur forme
solide, Isabella chancela, déséquilibrée par ce brusque retour de poids.
Cela ne ressemblait pas à Jacob. D’ordinaire, ces transitions passaient
presque inaperçues.
— Ce n’était pas moi, déclara-t-il d’une voix rauque.
Perturbé, il écarquilla ses yeux noirs, et s’éloigna d’elle, bras tendus,
afin de pouvoir toucher l’énergie environnante. Elle reconnut la
manœuvre : il sollicitait toute l’étendue de ses sens, chevauchait les
courants telluriques, en testait les rythmes et l’harmonie naturelle à l’affût
de la moindre perturbation ou intrusion. Bien entendu, un autre démon
de terre pouvait masquer ces signes évidents, pour autant qu’il s’agisse
d’un aîné. A l’heure actuelle, seuls trois d’entre eux, dont Jacob,
possédaient un tel talent. Il connaissait bien la signature des deux autres
et savait qu’ils ne se trouvaient pas dans les parages.
— Jacob ? demanda Elijah, la tension irradiant en vagues immenses
de son imposante stature.
Celui-ci jeta un coup d’œil au guerrier et une seconde plus tard, tous
deux se transmutèrent respectivement en poussière et en vent avant de
s’élever dans le ciel à la vitesse de la lumière.
— Reste où tu es, ordonna Jacob à Isabella.
— Quel est le problème ? Que se passe-t-il, Jacob ?
— Je l’ignore. Quelqu’un vient d’essayer de te transformer en
poussière, et je peux te jurer que ce n’était pas moi.
Isabella se sentit terrassée par les répercussions de cette éventualité.
Elle s’assit, ses genoux soudain trop faibles pour la soutenir. Était-ce là ce
que redoutait Gideon ? Un autre démon cherchait-il à lui nuire à cause de
cette vieille hostilité envers un peuple que leurs ancêtres avaient
persécuté de façon si injustifiée ?
— Non, Bella, c’est autre chose, lui assura Jacob avec douceur. Je
pense affirmer sans me tromper qu’au cours des derniers jours les miens
ont appris à accepter ta présence et les conséquences de ton existence.
— Mais alors qui…
— C’est ce que j’aimerais comprendre. Peux-tu rejoindre Noah sans
danger ?
— Oui. Evidemment. C’est juste en face, Jacob.
— Crois-moi, quand il est question de pouvoirs pareils, petite fleur,
ça peut sembler le bout du monde. Va vite. Il te protégera.
En un éclair, Isabella se releva et se mit à courir à en perdre haleine.
Son endurance fraîchement acquise en faisait une sprinteuse hors pair, et
elle traversa l’immense pelouse jusqu’à la demeure de Noah en moins
d’une minute.
Ce dernier, qui discutait d’un rouleau avec deux érudits, leva la tête
lorsqu’elle fit irruption dans la pièce, rouge et essoufflée. Il n’avait pas
besoin de partager avec elle le même lien que Jacob pour deviner qu’elle
était bouleversée. Elle paraissait terrorisée, une expression qu’il n’avait
encore jamais vue sur son visage.
Même quand elle avait cru que Jacob allait se vider de son sang, elle
n’avait manifesté que rage et détermination à le sauver. Cette fois, ses
yeux reflétaient une véritable panique, et Noah, mû par son instinct,
projeta aussitôt un cercle de protection magique. Sa maison était
constituée de pierre et d’acier afin que rien ne fonde lorsqu’il chauffait les
murs à une vitesse effrayante comme c’était le cas en ce moment. Il
suffisait d’approcher l’extérieur de la bâtisse pour se brûler gravement.
— Dis-moi, ordonna-t-il à la petite exécutrice.
Elle obéit, et raconta tout ce qui était arrivé en ce court laps de
temps, n’omettant aucun détail. Noah ne put lui reprocher son angoisse.
Sentir ses membres se désagréger, une molécule après l’autre, sous l’effet
d’une source inconnue avait dû l’affoler au plus haut point.
— Va chercher Legna, Isabella. Elle doit être dans sa chambre. Ne
t’inquiète pas. Tu seras en sécurité ici, avec nous.
Après que la jeune femme eut quitté la pièce en quatrième vitesse,
Noah interpella les deux érudits d’un bref signe de tête. Celui à sa gauche,
démon de matière, s’assit brusquement et aussitôt son double astral se
projeta hors de son corps. Le démon d’esprit à sa droite ferma les yeux et
disparut dans un léger déplacement d’air. Noah avait intimé l’ordre à tous
ses sujets de défendre par tous les moyens la druidesse, et la rapidité des
deux hommes à voler à la rescousse de cette dernière emplit le roi de
fierté.
Isabella n’intégrait pas une fonction d’exécuteur traditionnelle, et
échappait donc à l’appréhension et à l’hostilité habituelles. Les démons
étaient un peuple pragmatique, on ne pouvait le nier. Elle permettait de
changer ce qu’ils redoutaient le plus au monde. La folie des lunes sacrées
et le châtiment outrageant qui s’ensuivait appartenaient peut-être au
passé. Cela les avait incités à accueillir la petite humaine au sein du sérail.
Lorsque Isabella revint accompagnée de Legna, frère et sœur
s’installèrent l’un en face de l’autre et commencèrent à ériger davantage
de protections autour de la forteresse de Noah. Ils travaillaient en
tandem, appliquant une instruction à la fois. Legna s’ouvrit aux pensées et
aux intentions de toute présence à deux kilomètres à la ronde. Noah
délimita un périmètre à l’intérieur duquel toute énergie se trouvait
aspirée. La démone le cerna ensuite d’un cercle de peur. Quiconque
franchirait cette barrière ne pourrait résister au besoin de fuir.
Isabella sentit son corps se couvrir de chair de poule à mesure que la
magie emplissait la pièce. Elle se frotta les bras, frigorifiée malgré la
chaleur qu’irradiait Noah. Des gouttes de sueur perlaient sur la lèvre
supérieure de Legna, sans doute à cause de sa proximité avec son frère, ou
peut-être parce qu’elle se concentrait très fort, exploitant toutes ses
ressources.
Dans le seul but de la protéger.
Isabella éprouva une profonde humilité. Elle s’approcha sans
réfléchir de ses gardiens, ravie de réchauffer sa peau glacée grâce au feu
dégagé par Noah.
Soudain, elle prit conscience du monde qui l’entourait. Une myriade
de sensations et d’intuitions qui n’étaient pas les siennes bombardèrent
son cerveau, et la foudroyèrent les unes après les autres à la vitesse de
l’éclair. Elle ressentit la peur de dizaines d’animaux fuyant la tension qui
se propageait dans les environs. Elle partagea les disputes, les ébats
amoureux, les plaisanteries et les démonstrations de respect de personnes
du voisinage. Le tumulte l’obligea à se boucher les oreilles pour les
protéger de cette cacophonie. Elle perçut la crispation de Jacob, la fureur
d’Elijah. En un instant, elle découvrit que l’imposant guerrier avait
commencé à l’apprécier même s’il s’efforçait de lui prouver le contraire
pour l’agacer.
Submergée, Isabella se laissa choir sur le sol en marbre, le regard
dans le vide, tandis qu’elle essayait de chasser ce trop-plein de stimuli.
L’instinct de conservation l’assaillit avec violence…
… et se propulsa hors d’elle.
Des flammes jaillirent tout autour d’elle, se propageant à toute
vitesse en vagues circulaires, l’emprisonnant dans un anneau de feu.
Legna hurla. Noah cria.
Puis, le silence s’abattit sur la pièce.
CHAPITRE 10
Jacob et Elijah patrouillaient dans le ciel lorsqu’ils sentirent le
tourbillon d’une énorme vague de chaleur. Ils reprirent leur forme solide,
tournoyant sur eux-mêmes à la recherche de la source. Horrifiés, ils virent
un incendie ravager le palais et la pelouse qui l’entourait.
Les deux démons réagirent sans attendre. Jacob tendit les bras,
déversant de la terre sur le feu vorace. Elijah vola vers les nuages, et
projeta une violente rafale sur l’arrière du mur de flammes afin qu’elles
suivent leur trajectoire et s’éteignent au lieu de redoubler d’intensité. La
terre les recouvrit, les étouffant aussitôt en les privant d’oxygène. Par
mesure de précaution, le guerrier provoqua un déluge qui inonda tout en
quelques minutes.
Un instant plus tard, ils fondaient sur la demeure de Noah.
Jacob remarqua tout de suite qu’aucune barrière magique n’en
empêchait l’accès. Si Isabella avait demandé l’aide et la protection de
Noah, l’exécuteur n’aurait pas dû être en mesure de s’approcher. Il essaya
de se connecter à Isabella, une boule d’angoisse dans la gorge. Avant
l’explosion, il avait décelé dans son esprit une puissante vague de terreur,
mais à présent il n’y régnait plus qu’un lourd silence.
Elijah et Jacob s’engouffrèrent à travers les hautes fenêtres telles des
flèches de poussière et de vent, et redevinrent solides moins d’une
milliseconde après avoir touché le sol.
Jacob constata avec effroi que la grand-salle avait été ravagée par les
flammes.
Et au centre de la pièce calcinée gisaient trois corps.
— Bella ! hurla Jacob, qui s’élança sur le marbre noirci, manquant de
trébucher, pressé de ramasser le petit corps inerte.
Aveuglé par la panique, il tenta néanmoins d’évaluer la sévérité de
ses blessures. Elle était cramoisie et couverte d’ampoules, brûlée comme
si elle était restée au soleil pendant des heures. Ses cheveux avaient roussi
et ses vêtements avaient fondu. Son compagnon faillit s’étouffer de rage
en sentant le mélange des deux odeurs.
— Ce sont Noah et Legna !
Elijah s’agenouilla à côté du roi et de sa sœur. Ils étaient
méconnaissables, la peau et les habits carbonisés, la magnifique chevelure
de Legna réduite en cendres. Son fardeau dans les bras, Jacob jeta un
coup d’œil à la scène et vit les yeux d’Elijah se remplir de larmes tandis
qu’il essayait de prendre le pouls de son souverain avec une infinie
délicatesse.
— Impossible, tonna Jacob. Noah est immunisé contre le feu !
— Il nous faut Gideon. Tout de suite !
Jacob regarda Elijah se relever, les poings serrés, l’esprit en
ébullition. L’exécuteur n’avait encore jamais vu son ami user d’un tel
pouvoir.
Gideon sentit la perturbation s’approcher quelques secondes avant
qu’elle s’abatte sur les fenêtres de sa demeure avec la force et le vacarme
d’un ouragan. Il posa son livre et se leva, inclinant la tête, l’air songeur. Il
était convoqué et, vu la puissance de l’appel, il pensait savoir par qui. Il se
rembrunit à cette idée, mais ne perdit pas de temps pour ouvrir la porte et
affronter le cyclone. Une seconde plus tard, il fut emporté par le vortex et
propulsé dans l’atmosphère.
Les cendres s’élevèrent dans un tourbillon de débris lorsque Elijah
traîna Gideon dans la pièce avant de le rematérialiser. Dès que l’Ancien
recouvra son apparence solide, le guerrier vacilla et s’effondra, épuisé. Il
avait utilisé toutes ses ressources pour réaliser cet exploit à une telle
distance.
Gideon promena ses yeux d’argent tout autour de lui, évaluant
l’ampleur de la catastrophe. Incapable, pour une fois, de contenir son
émotion, il jura tout bas.
— Que s’est-il passé ?
— On n’en sait rien, répondit Jacob.
Il s’empressa de résumer ce qu’Elijah et lui avaient vu tandis que le
médecin s’agenouillait à côté de Noah et Legna.
Il s’occupa en premier du roi, effleurant son poignet calciné, et
explorant mentalement son organisme. Ses poumons, qui avaient inspiré
une chaleur intense, avaient été brûlés, mais c’était sa peau et ses cheveux
qui avaient le plus souffert. Pour un humain, cela aurait été fatal,
cependant Gideon pouvait réparer ces dégâts sans peine. Il commença par
bloquer tous les récepteurs de la douleur pour soigner d’abord les
poumons. Puis, il modifia leur mode de fonctionnement afin qu’ils
fournissent à Noah plus d’oxygène qu’en temps normal. Après quoi,
Gideon s’appliqua à régénérer son épiderme, cellule après cellule. Au bout
d’un quart d’heure, les deux démons qui rongeaient leur frein, morts
d’angoisse, aperçurent enfin des parcelles de peau neuve et saine. Après
en avoir restauré cinquante pour cent, Gideon délaissa Noah pour se
consacrer à Legna. S’il attendait de rétablir complètement le roi, il
perdrait sa sœur. Il caressa la joue naguère sublime de cette dernière.
Il n’avait pas conscience de chuchoter au rythme du processus de
reconstruction. Jacob l’observait, fasciné, tandis que Gideon répétait la
liste des opérations mentales nécessaires à la guérison. Rapide et sans
faille. La carnation naturelle de Legna illumina de nouveau ses membres,
sa gorge et son visage élégant. Elle retrouva son teint de pêche, doux et
resplendissant.
Gideon ne reporta pas pour autant son attention sur le roi. Il
allongea la patiente sur ses cuisses et ôta sa chemise pour en recouvrir le
corps dénudé de Legna, lissant l’étoffe avec délicatesse jusqu’à ses
genoux. Puis, il la souleva, effleurant de ses longs doigts son cuir chevelu
fraîchement cicatrisé, et approcha les lèvres si près de sa peau qu’il parut
l’embrasser. Son incantation ne tarda pas à faire effet, et des boucles
couleur café commencèrent à orner son crâne nu. En l’espace de cinq
minutes, elles avaient atteint ses épaules. Gideon ne s’arrêta que lorsque
les cheveux de Legna retombèrent en cascade somptueuse sur ses bras et
ses jambes.
Il se libéra enfin de l’amas luxuriant qu’il venait de créer, et reposa
doucement Legna sur le sol, s’attardant quelques secondes sur le creux de
sa nuque. Puis, dans un profond soupir, Gideon se retourna vers Noah. Le
puissant démon de matière s’imposait une tâche titanesque, mais cela ne
transparaissait pas dans ses yeux de glace.
Quand il ne lui resta plus qu’à s’occuper des cheveux de Noah,
Gideon s’interrompit de nouveau pour scruter Isabella. Il se leva, enjamba
les corps endormis du roi et de sa sœur, puis s’accroupit face à Jacob. Ce
dernier avait beau savoir que l’Ancien ferait son possible pour sauver la
jeune femme, il ne put s’empêcher de lui couler un regard implorant.
Gideon tendit les bras vers Isabella, puis hésita un instant.
— Jacob, je dois la toucher pour la guérir.
— Je le sais. Qu’est-ce que tu attends ?
L’exécuteur ne put contenir l’impatience mêlée d’irritation dans sa
voix.
— Parfois, les conjoints imprégnés réagissent mal lorsqu’un membre
du sexe opposé touche leur partenaire, même de façon innocente, même
en cas de danger. J’ai pu en faire l’expérience.
Jacob fronça les sourcils, réfutant d’emblée l’idée d’un
comportement aussi ridicule. Il ne laisserait pas sa jalousie entraver le
rétablissement d’Isabella. Puis, il se rappela les vagues d’hostilité qui le
submergeaient chaque fois que Noah lui témoignait de l’affection. Sans
oublier qu’au cours des derniers jours, pendant qu’Elijah l’entraînait, il
avait dû s’en éloigner par moments pour ne pas voir le guerrier poser la
main sur sa compagne et faire mine de l’attaquer.
Il réprima un rire sardonique.
— Soigne-la, murmura-t-il, la voix rauque.
Gideon hocha aussitôt la tête. Il s’efforça de la manipuler avec
froideur, s’assurant que ses gestes ne pouvaient être mal interprétés par
l’exécuteur. Les blessures d’Isabella étaient superficielles, et c’était la
moins touchée des trois. C’était troublant et contraire à toute logique.
Celui qui aurait dû réchapper de cette explosion sans aucune égratignure,
c’était Noah. Les dégâts infligés à la peau d’Isabella furent réparés en
moins de deux, et Gideon inspecta son corps et son esprit à la recherche
d’un indice qui expliquerait pourquoi elle était la moins affectée.
Par sa seule pensée, il régénéra les pointes roussies de ses cheveux
d’ébène et leur redonna leur longueur et leur vigueur d’origine. Puis, il lui
jeta un puissant sort de sommeil revigorant, le renforçant par deux fois
afin qu’elle ne se réveille pas de sitôt. Il se redressa et s’éloigna du cercle
formé par les démons au sol avant de s’approcher d’un quatrième corps
que les autres n’avaient pas remarqué.
— Samson.
Gideon répondit à la question muette que se posaient l’exécuteur et
le capitaine.
Elijah avait un peu récupéré et s’avança vers Jacob pour l’aider à
transporter leurs amis dans un endroit mieux protégé et plus propre.
— Non. Repose-toi. Je vais les emmener chez moi…, commença
Jacob.
— Tu ne peux pas ! On ignore encore si d’autres nécromanciens
peuvent s’infiltrer chez toi depuis l’autre nuit.
— Je ne parle pas de Douvres. Je ne suis pas un imbécile, aboya-t-il.
Puis il se rendit compte de son intonation agressive et présenta ses
excuses.
— Non. (Elijah leva la main avec indulgence.) Tu as raison. Tu n’es
pas un imbécile et tu n’as sûrement pas besoin que je te rappelle ce que
saurait le plus imprudent des néophytes. Je suis désolé. Cet incident m’a
épuisé et terrorisé.
— Suis-moi. Ma maison est grande, et tu dois te reposer en lieu sûr,
ordonna Jacob avant de se relever, le corps d’Isabella dans les bras.
Lorsque Gideon entra dans la pièce, Jacob était assis dans un
fauteuil au chevet d’Isabella, étreignant de toutes ses forces sa main
minuscule. Il embrassait avec douceur sa peau, lui parlait tout bas même
si elle ne pouvait l’entendre.
— Quand comptes-tu la réveiller ? s’enquit-il d’une voix noyée
d’émotions, même s’il essayait de les contenir.
— Il vaudrait mieux qu’elle dorme pendant au moins deux jours,
l’informa Gideon. Jacob, ce que tu ressens est tout à fait normal pour un
conjoint imprégné. Il t’est difficile de ne plus percevoir ses pensées dans
ta tête. Crois-moi, c’était tout aussi insupportable pour elle quand tu avais
perdu connaissance. Ta disparition lui serait fatale, poursuivit Gideon, et
en son absence, tu dépérirais toi aussi. C’est pour ça que nous sommes si
peu nombreux, ne l’oublie pas. C’est cela l’imprégnation et, avec le temps,
votre lien s’intensifiera davantage.
— Je sais, murmura Jacob, détournant le visage, les yeux rivés sur la
lune presque pleine derrière la fenêtre.
Jacob n’aurait plus jamais à redouter les tentations de ces lunaisons
sacrées, songea Gideon. Le médecin pouvait sentir en ce moment même la
compulsion persistante écharper son esprit de ses griffes acérées. Il se
demanda, l’espace d’un instant, comment ce serait de vivre libre, sans le
risque imminent de sombrer dans la folie. L’Ancien avait passé les
dernières années à étudier les moyens de conserver sa paix intérieure lors
de ces phases. Il était possible de repousser la menace, de la contrer, de
l’oublier même, mais on ne pouvait s’en affranchir.
L’imprégnation constituait le seul remède.
Mais il y avait un inconvénient. Lors des pleines lunes de Samhain et
de Beltane, deux imprégnés étaient attirés l’un vers l’autre par un besoin
sexuel impérieux, désespéré, irrépressible. Voilà pourquoi,
historiquement, un exécuteur soumis à l’imprégnation était obligé de se
retirer. Comment pourrait-il se montrer vigilant lors des deux nuits les
plus terribles alors que sa partenaire l’obsédait plus que tout ? Même
Jacob, à cet instant précis, refusait de s’éloigner de sa compagne.
Gideon avait gardé le silence sur cette question. Il ne l’avait pas
révélée au Conseil, espérant qu’un couple d’exécuteurs imprégnés leur
serait bénéfique. Il souhaitait de tout cœur ne pas avoir à dépouiller Jacob
de la seule chose qui avait donné un sens à sa vie au cours de ces quatre
cents dernières années.
— Jacob, tu dois t’en aller.
L’intéressé se tourna vers l’Ancien si vite que Gideon entendit sa
nuque craquer. Il croisa le regard noir et menaçant de l’exécuteur.
— Elle n’a pas besoin de ta présence constante. Elle est déjà
complètement guérie, et le sommeil naturel suffira à recharger ses
batteries jusqu’à ton retour demain matin.
Le démon de terre demeura silencieux. Il reporta son attention sur
Isabella et se contenta de contempler son visage angélique.
— Jacob…, reprit Gideon. Jacob, tu ne peux pas rester assis ici
jusqu’à son réveil. Tu as d’autres tâches à accomplir cette nuit.
— La nuit est terminée, rétorqua Jacob d’une voix glaciale.
— Dans trois heures seulement. Tu dois t’assurer de…
— Ne me dis pas ce que je dois ou ne dois pas faire ! gronda Jacob,
bondissant sur ses pieds, les poings serrés, et repoussant le fauteuil avec
une telle force qu’il percuta le mur et se brisa. Ne t’avise pas de
m’expliquer comment et quand je dois accomplir mon devoir ! Tu sais
mieux que quiconque à quel point j’excelle dans mes fonctions, Ancien !
Gideon ne cilla pas malgré cette gifle magistrale. Il dirigea son regard
cristallin aux lueurs métalliques sur les débris du siège avant de le
reporter sur Jacob.
— Tu es loin de comprendre l’intensité de votre lien, Jacob. Les
contes de fées et les souvenirs lointains des parents de Noah ne suffisent
pas à t’y préparer. Tu ignores la signification véritable de l’imprégnation.
— Vraiment ? Noah serait ravi de l’apprendre !
Jacob arbora un sourire carnassier dénué d’humour ou d’amitié.
Celui d’un prédateur qui distrayait sa proie pour mieux l’effrayer et la
pousser à commettre une erreur.
— Noah ne connaît que trop bien les bonheurs et malheurs de
l’imprégnation. Vivre avec des parents imprégnés est bien différent de les
observer de loin. Et pourtant, aujourd’hui, tu en sais plus que lui, plus
qu’il n’en saura jamais. Dépendre à ce point de l’existence de l’autre, ne
pouvoir se passer de sa présence… N’oublie jamais que je connais mieux
l’histoire de cette particularité que toi, et que tu dois suivre mes conseils.
C’est impératif. N’accorde jamais plus d’importance à Isabella qu’à ton
travail.
Jacob répondit par un antique juron qui en dit long sur ses
sentiments.
— Je dois donc me fier à un homme qui était sensible à ce lien il y a
mille ans, siffla Jacob avec mépris.
Cette fois, le coup porté par l’exécuteur eut l’effet escompté. Gideon
se rappela alors que seul un diplomate comme Jacob pouvait user de mots
comme d’armes tranchantes.
— Il existe une loi, Jacob, qui libère l’exécuteur de ses fonctions une
fois qu’il est imprégné.
La révélation de Gideon, plus directe que cruelle, eut un impact
considérable sur l’autre démon.
— Je n’ai jamais…, bredouilla Jacob, manquant de s’étouffer.
— Je sais, et tu n’as jamais entendu parler d’union entre démons et
druides non plus, l’interrompit Gideon avec impatience. Jacob, nous
étions camarades, et je te dis cela comme un ami qui regrette que cela ait
dû changer. Je n’affirme pas que cette loi sera toujours appliquée, ni
même qu’on découvrira son existence. J’espère qu’elle restera aux
oubliettes jusqu’à ce que tu aies le temps de… prouver qu’elle est obsolète.
Jacob desserra le poing gauche, plia et déplia les doigts avec
agitation.
— Mais si un seul démon échappe à ta vigilance, si un humain est
blessé, surtout dans ces circonstances, alors que les informations au sujet
des druides se propagent à toute vitesse, les répercussions seront rapides
et douloureuses. Loi ou non, je ne pense pas que tu puisses vivre avec
cette culpabilité. Tu n’as jamais échoué, tout comme ton frère avant toi.
Ne risqué pas la damnation alors que le bonheur est à ta portée.
— Je n’aurais jamais dû la laisser, avoua Jacob en toute hâte,
soulevant la main d’Isabella à tâtons et la pressant contre sa cuisse. Elle
aurait dû être ma priorité.
— Elle l’était. A moins que tu l’aies quittée pour jouer à cache-cache
dans les nuages avec Elijah ?
— Bon sang, Gideon ! Tu commences vraiment à me taper sur les
nerfs !
— Quelle expression humaine pleine d’éloquence, lui fit remarquer
Gideon. Elle n’aura pas mis longtemps à déteindre sur toi.
— Déteindre sur moi ? Gideon, elle est moi. Et chaque partie de moi
est elle. Mais cela t’échappe, n’est-ce pas ? Autrement, tu n’aurais jamais
participé à l’atrocité perpétrée par notre peuple. (Jacob reposa enfin les
yeux sur Isabella, et la lune baigna son profil d’une intense lueur.)
J’espère vivre assez longtemps pour voir le jour où tu rencontreras une
créature aussi délicate et sublime que mon Isabella, et où tu comprendras
ce que découvrir sa moitié signifie. J’attends avec impatience le jour où tu
viendras à regretter les banalités que tu m’as débitées d’un air si
supérieur. (Jacob détourna son regard perçant de sa belle endormie et
toisa le médecin.) Sais-tu pourquoi je suis l’exécuteur ?
— Noah t’a désigné.
— Comme mon frère. Elu, comme mes grands-pères et une dizaine
d’aïeux avant moi. On dit que c’est le seul trône dans la civilisation des
démons dont on hérite par lien biologique direct. Quelque chose dans le
sang de ma famille nous y prédestine. Quand Adam a été élu, j’ai pensé ne
jamais être appelé. J’étais… très différent de son vivant.
— C’était il y a bien longtemps, Jacob. Nous étions tous différents.
— J’avais dans les deux cents ans. (Jacob rit tout bas à ce souvenir.)
J’étais le dernier-né, le bébé de ma mère, malgré mon âge. J’étais gâté,
paresseux, et j’aimais jouer de mauvais tours.
Il esquissa un sourire qui illumina ses yeux d’un éclair juvénile.
— Nous étions en guerre contre les vampires, ajouta Gideon avec
solennité. Tu es devenu un chasseur de primes exceptionnel.
— Les frissons et la gloire, expliqua Jacob. (Il sourit de nouveau,
cette fois d’un air coquin.) Et les femmes, chuchota-t-il comme si Bella
pouvait l’entendre. Je n’étais pas encore blasé à l’époque. (Il soupira avec
tristesse.) Puis Adam a disparu subitement, de façon mystérieuse. Nous
avons compris qu’il était décédé… et j’ai su qu’on allait me demander de
prendre sa place.
Jacob en était venu au fait et jeta un coup d’œil à l’Ancien pour
s’assurer qu’il le suivait.
— Je n’ai jamais failli. Aussi longtemps que je vivrai, aucun démon
ne portera atteinte aux autres espèces. Et si l’un des nôtres transgresse
nos règles ou attaque un congénère, je ne le laisserai jamais échapper à la
justice. Tel est mon devoir. Je ne connais rien d’autre, je ne sais rien faire
d’autre. Ni la loi ni l’amour ne peuvent m’en priver. La loi que je fais
appliquer stipule que seule la mort peut soustraire l’exécuteur à sa
position. Si ta révélation tombe dans les oreilles d’autres démons, les
membres du Conseil qui me haïssent, c’est-à-dire une grande majorité,
auront un prétexte pour me destituer. Kane n’est pas prêt, Gideon. Il est
doté des instincts particuliers propres à notre famille qui font de nous des
exécuteurs talentueux, mais c’est tout.
— Une anomalie génétique, dit Gideon avant de jeter un coup d’œil
entendu à Jacob.
— Oui. Je ressens un picotement dans mon cerveau dès qu’un démon
envisage de franchir la barrière de la raison. Imagine des ondes que je suis
le seul à percevoir. À ton avis, pourquoi rien ne m’échappe ? Mes pouvoirs
élémentaires ne me servent qu’à traquer et appréhender les
transgresseurs. Peu de gens le savent, Gideon. Même toi tu éprouves des
difficultés à déceler ce que tu cherches en moi, toi qui es capable de
détecter n’importe quel gène existant dans l’univers. Si ce détail venait à
être découvert, penses-tu que je vivrais encore longtemps ? Et Bella ? Ne
crois-tu pas que ses jours seront comptés maintenant que la même faculté
a été dépistée chez elle ? Ce qui nous protège, c’est l’idée que si un
exécuteur meurt, un autre lui succédera. Que le prochain ne différera en
rien de son prédécesseur. Certains seraient ravis de m’assassiner et
d’éliminer mon frère pour se libérer, car nous sommes les derniers de
notre lignée.
» Si je reste assis ici pendant des heures, c’est parce que je ne ressens
pas le besoin de partir. Si je reste, c’est pour assurer l’avenir des démons,
pour les protéger d’eux-mêmes. Cette femme… (Il frotta de nouveau la
main d’Isabella contre sa hanche.) Cette femme donnera un jour
naissance à mon successeur. Il héritera de mon sang, de ma fonction. En
demeurant à son chevet, soucieux qu’elle vive, respire et m’aime,
j’accomplis mon devoir. (Jacob cligna des yeux, son regard d’obsidienne
dépourvu d’émotions.) Et je pense que le débat est clos à jamais, Gideon.
Son ton était dénué de menace, et l’Ancien comprenait très bien.
Jacob devait protéger sa famille, c’est pourquoi la culpabilité qui
l’accablait si souvent l’avait déserté.
— Je te remercie d’avoir sauvé ma vie et celle des gens qui me sont
chers, Gideon. Je te suis redevable, et je ne saurais te refuser l’aide que tu
me demanderas.
— Je te servirai tant que tu auras besoin de moi. N’aie aucun doute
là-dessus, répondit Gideon à voix basse.
— Merci, mais… (Jacob pinça les lèvres.) Je ne te comprends plus,
mon vieil ami. Tu es devenu un étranger pour moi. Je t’ai toujours
considéré comme un homme sage et bienveillant, qui, comme moi, ne
pouvait souffrir de voir un innocent blessé. Je n’arrive pas à croire que
pendant toutes ces années tu n’aies jamais songé à avouer à Noah que le
remède contre notre folie avait été détruit avec les druides. Tu l’as laissé
espérer, tu nous as tous laissés espérer. En vain. C’était cruel et arrogant.
Égoïste. Indigne d’un vénérable Ancien comme toi. (Jacob secoua la tête,
perplexe.) Nous n’avons plus rien en commun, Gideon, et cela me désole.
Noah fut le premier à se libérer de l’impressionnant sort de sommeil
de Gideon, signe de l’incroyable pouvoir du roi. Pourtant, lorsque Jacob
se réveilla pour la nuit et l’aperçut, assis en silence dans le noir, cela ne
manqua pas de l’étonner. Il s’avança vers son monarque, et s’installa face
à lui sur la table basse.
— Je ne m’attendais pas à te voir avant encore un jour, déclara-t-il, la
voix empreinte de soulagement.
— Ce n’est pas mon genre de rester alité aussi longtemps. Je
manipule l’énergie, c’est mon essence même. Je servirais bien mal notre
élément le plus puissant si je n’étais pas capable de puiser la force dans
des sources extérieures pour me reconstituer. (L’expression de Noah était
maussade même s’il s’efforçait de paraître désinvolte.) Où est ma sœur ?
— Ici. Elle dort. Isabella aussi.
Le roi sembla se raidir tout d’un coup, et une sensation de nervosité
tenailla Jacob.
— Combien de temps dormira-t-elle ?
— Legna ? D’après Gideon, un ou deux jours.
— Non, la druidesse.
Voilà qui angoissa Jacob pour de bon. À part lui, Noah avait toujours
été le seul à traiter Isabella avec respect en l’appelant par son prénom au
lieu d’employer des termes impersonnels comme « l’humaine » ou « la
druidesse ».
— Noah, que s’est-il passé ? demanda Jacob, même s’il préférait
soudain ne pas connaître la réponse.
— Je ne peux pas te fournir de détails. L’incident nous a frappés si
vite qu’on n’a rien vu venir. Mais voilà ce dont je suis sûr : Isabella a bien
failli nous tuer, ma sœur et moi.
— Pardon ? s’écria Jacob d’une voix grave et menaçante, plissant les
yeux de façon défensive.
— Legna et moi dressions des barrières de protection. Isabella avait
peur. Naturellement, elle s’est approchée de ceux qui tentaient de l’aider.
Et à ce moment-là… (Noah marqua une pause, et secoua la tête, muet
d’étonnement.) De toute ma vie, je n’avais jamais senti mes pouvoirs me
déserter ainsi. C’était comme si on les aspirait, qu’on m’éteignait de
l’intérieur, qu’on m’ôtait la moindre molécule d’énergie. J’étais… vide,
mort… aveugle, sourd, paralysé face à la force qui brûle en moi et que je
gouverne depuis mes huit ans.
— Son pouvoir neutralisateur s’est réveillé ?
— Et comment, mon ami !
— Mais si elle a absorbé votre magie, comment as-tu pu dresser cet
immense mur de flammes ?
— Ce n’était pas moi. Jacob, Isabella ne s’est pas contentée de
modérer nos facultés, elle nous les a volées. C’est elle qui a provoqué
l’incendie. Elle a utilisé mon énergie et mon pouvoir pour y parvenir.
— C’est impossible ! s’exclama Jacob, furieux.
Il refusait de croire ce que lui racontait Noah.
— Imagine une minute la terreur d’Isabella. Je l’ai entendue hurler,
je l’ai vue se couvrir les oreilles comme si elle était à l’agonie, puis
soudain, ma force a été aspirée et projetée hors de mon corps dans une
explosion massive dont elle formait l’épicentre. Après ça, je ne me
rappelle rien. Et à l’évidence, je devrais m’en réjouir, car tout ce qui
m’oblige à dormir un jour entier pour récupérer ne doit pas être une
expérience dont je souhaite me souvenir.
— Gideon n’a rien mentionné à ce sujet ! Noah, je t’en supplie, n’en
blâme pas Isabella. Tu sais que c’était involontaire. Comment aurait-elle
pu le deviner ? Nous l’ignorions tous. Et si Gideon était au courant et qu’il
n’a rien dit, je le tuerai de mes mains.
— Je ne pense pas qu’il savait. Avant qu’Isabella vienne me chercher,
je lisais un manuscrit qui décrivait en détail la nature des druides avec
deux érudits. Il n’y était rien écrit de plus que ce que Gideon nous avait
déjà relaté. Non, Jacob, c’était différent. Personne n’aurait pu le prévoir.
(Le roi poussa un profond soupir.) Je ne lui en veux pas. Néanmoins, en
toute honnêteté, les récents événements m’ont appris la véritable peur.
Aujourd’hui, je sais ce que c’est que de craindre quelque chose.
Quelqu’un. L’idée de me trouver sous le même toit qu’elle me terrifie, je
suis sûr que tu peux le comprendre.
— Ce n’est donc pas une source extérieure qui a essayé de désintégré
Isabella.
Les deux démons tournèrent la tête et braquèrent les yeux sur
l’Ancien qui venait d’apparaître par projection astrale sans émettre le
moindre bruit.
— C’est Isabella, poursuivit le médecin. Elle a puisé ton pouvoir,
Jacob, et s’en est servi pour satisfaire un désir qui, sur le coup, lui
paraissait impérieux.
— Oui, je m’en souviens. Elle voulait se retrouver seule, et regrettait
de ne pas posséder mes facultés pour nous expédier ailleurs. Cela a duré
quelques instants. C’était étrange, maladroit, mais jamais je n’ai
soupçonné Isabella. Comment est-ce possible ? Tu n’as jamais parlé d’une
telle capacité !
— C’est une aberration. Une mutation, peut-être due à l’hybridation
avec les humains. Je ne sais pas vraiment. C’est une anomalie qui s’est
développée au fil des siècles. J’ai bien précisé que certaines choses
pouvaient avoir changé. J’admets, néanmoins, que je pensais plutôt à des
faiblesses, une dilution des pouvoirs résultant d’un métissage improbable.
Je n’aurais jamais cru qu’un druide deviendrait plus puissant une fois son
patrimoine génétique mélangé à celui des humains. Je me rends compte,
aussi, que si Bella n’est pas la seule de son espèce, ces modifications se
retrouveront chez d’autres. Aucun druide ne sera identique. Leurs talents
dépendront, semble-t-il, de leurs partenaires démons. Bella agit comme
un miroir pour Jacob, elle absorbe son image, ses facultés, et les reflète.
Voilà pourquoi, peut-être, les druides sont parfaits pour nous, pourquoi
ils nous permettent de contenir nos pouvoirs et nos instincts les plus vils.
Gideon posa ses yeux froids métalliques sur Noah.
— Rappelle-toi les premières phases de notre développement.
Isabella n’est pas différente de toi ou moi lorsque nous étions jeunes. Si
mes forces décuplaient chaque fois qu’un néophyte provoque un accident
par manque d’exercice ou de maîtrise, je serais capable de soigner
l’univers d’un simple claquement de doigts. Ce qui rend la situation si
difficile pour toi, Noah, c’est de constater ta vulnérabilité. Cela peut être
humiliant. Surtout quand on se fait surprendre par un don qu’on a
gouverné à sa guise pendant des siècles. Ces incidents peuvent être évités
sans problème grâce à la pratique. C’est celui qui l’entraîne qui court le
plus grand risque.
Gideon reporta son attention sur l’exécuteur.
— Je suis d’accord, lui concéda Noah, hochant la tête avec sévérité.
Et je comprends. Mais peut-elle faire de même avec tous les Nocturnes ?
Avec les nécromanciens ? As-tu la moindre idée de la puissance d’un tel
individu et du danger qu’il peut représenter ?
— Un individu qui refuse d’écraser une mouche, leur rappela Jacob
avec brutalité. Isabella est une âme bonne et douce. Une diplomate. Nous
devons veiller à ce qu’elle s’appuie sur le respect et l’estime qui
constituent déjà le socle de son éthique. N’oubliez pas qu’elle donnerait sa
vie pour vous tellement vous comptez pour elle. Je souffre de devoir lui
apprendre ce qui s’est passé. Je vais aller dans sa chambre à son réveil
pour lui raconter qu’une force qu’elle ne maîtrise pas a failli tuer les
personnes qu’elle considère comme sa famille, ses amis. Tu connais
Isabella comme moi, Noah. A ton avis, comment va-t-elle réagir ?
Sur ce, Jacob se leva et laissa les deux autres démons derrière lui
tandis qu’il montait l’escalier.
CHAPITRE11
— Je crois que je vais vomir.
Jacob se renfrogna, quitta son fauteuil pour s’asseoir sur le lit, à côté
d’Isabella, où il pourrait la toucher et la réconforter dans l’étreinte de ses
bras.
— Non. Arrête. Je ne veux pas me sentir mieux pour l’instant, dit-elle
d’une voix ferme, avant de détourner le regard, les yeux noyés de larmes.
Jacob se recula, s’efforçant d’honorer sa requête alors qu’il mourait
d’envie de faire le contraire.
— Bella, tout le monde va bien, maintenant. C’était un accident.
— Un accident ? Chéri, percuter une voiture de police, c’est un
accident. Ça, c’est une catastrophe.
Jacob ne l’avait jamais entendue si amère et abattue ; la souffrance
de Bella élança son âme.
— J’aurais dû m’en rendre compte. C’était mon corps, mes
réflexions. Pourquoi n’ai-je pas fait le lien ? Oh, Seigneur ! Quand je pense
à ce qui aurait pu arriver… à ce qui est arrivé…
— Depuis plus de mille ans, cela a été le lot de tous les néophytes
doués de talents extraordinaires, que ce soit parmi les démons ou chez les
autres espèces de Nocturnes. Ni Legna, ni Noah, ni personne ne te tient
pour responsable de ce qu’aucun de nous n’aurait pu prévoir. Tu
n’imagines pas le nombre de fois où Noah a perdu son sang-froid étant
jeune et mis le feu à la maison de ses parents… (Il secoua la tête.) Bon
sang, Bella, la première fois que je me suis transformé, il m’a fallu une
semaine pour comprendre comment retrouver mon apparence normale.
Cette confidence lui arracha un petit rire.
— Ah, voilà qui est mieux. Demande-moi sur quel animal s’était
porté mon choix.
— Je ne préfère pas…
— Un cochon. Mais pas n’importe lequel, bien sûr, poursuivit-il,
tandis que la jeune femme éclatait de rire. Un immense phacochère,
féroce, la bave aux lèvres. J’en avais aperçu un au zoo, et paf… (Bella se
retint de pouffer.) Pendant des années, mon père a adoré raconter à tout
le monde comment il avait dû extirper son propre fils du zoo. J’en étais si
contrarié, paraît-il, que j’ai couiné tout le long du trajet. Comme c’était un
démon de matière, il n’était pas en mesure de me transformer en une
créature moins voyante. Il ne m’a jamais lâché avec ça. Tu imagines ? On
te rappelle pendant des siècles le moment le plus humiliant de toute ta
vie.
Bella n’en pouvait plus. Elle avait roulé sur le lit, et riait à gorge
déployée, se tenant les côtes.
— Arrête ! le supplia-t-elle, enfonçant la pointe d’un orteil dans le
flanc de Jacob. Je t’ai dit que je ne voulais pas me sentir mieux !
— Bien sûr, je crois que Legna nous a tous battus à ce petit jeu. Vois-
tu, quand les démons de l’esprit se téléportent, ils doivent penser à
téléporter aussi leurs vêtements.
— Oh non…
— Oh si. Une cérémonie fastueuse a lieu tous les dix ans pour
l’anniversaire du sacre de Noah, et tout le monde y assiste, même les plus
solitaires d’entre nous. Legna avait seize ans, et était en retard comme
tout adolescent qui se respecte. Elle a fait irruption dans la pièce et, à
l’époque, vu son jeune âge, elle était dix fois moins discrète
qu’aujourd’hui. Toute l’attention s’est portée sur elle. Elle est devenue
écarlate ! Je ne savais même pas qu’on pouvait rougir à ces endroits-là.
C’était un moment fort enrichissant.
— Tu m’étonnes ! s’esclaffa Isabella, et son visage rosit de
compassion. La pauvre !
— Noah a réagi très vite et l’a enveloppée d’un épais écran de fumée
pour la soustraire à une multitude d’yeux ébahis. On ne plaisante pas avec
ça, cela dit. Noah a même édicté une loi nous l’interdisant. C’était le seul
moyen pour qu’elle accepte de se montrer à nouveau en public. Je risque
gros en te racontant ceci. Si tu pouffes en la voyant, petite fleur, c’en est
fini de moi. Alors, je t’en prie…
— Bien sûr, je ferai attention, gloussa-t-elle avant de se redresser
pour poser la joue sur son épaule. Jacob, soupira-t-elle, frottant le nez
contre sa chemise. Qu’ai-je fait pour te mériter ?
— Tu as dû être très, très vilaine, la taquina-t-il avant de se tourner
pour l’enlacer et la serrer contre lui.
Elle se laissa faire sans ciller, et enjamba ses cuisses avant de
s’asseoir sur les talons pour scruter de ses yeux améthyste les moindres
détails de son magnifique visage. Il paraissait fatigué et avait les cheveux
ébouriffés, sans doute à force de se les être triturés. Elle tendit les bras
vers lui et attrapa une longue mèche ébène qu’elle caressa avec tendresse.
— Sûrement, lui concéda-t-elle avec douceur. C’est quand même
drôle que tu parviennes si bien à apaiser ma culpabilité après un
événement aussi terrible, mais que tu n’arrives pas à en faire de même
pour toi.
— Eh bien, reprit-il, enroulant à son tour l’index autour des boucles
de jais d’Isabella, c’est pour ça, je suppose, que j’ai la chance de t’avoir. Tu
es très douée pour me distraire.
— Je vais me charger de ton entraînement, tu vas voir ! lui assura-t-
elle.
— Je n’en doute pas, petite fleur. Et le tien portera ses fruits d’ici
peu. Cela demandera du travail, des efforts, beaucoup
d’expérimentations, et ne se fera pas sans quelques accrocs, mais tu m’as
toujours semblé une élève très assidue. Et rapide. À dix ans près, tu es
quasiment une néophyte, et pourtant tes capacités sont bien plus
impressionnantes que celles de la plupart des jeunes démons placés en
famille d’accueil.
Bella poussa un soupir, et roula des yeux.
— OK, tu m’as de nouveau perdue. Famille d’accueil ? Et quelle est la
différence au juste entre néophyte, adulte et aîné ?
— La famille d’accueil est une tradition très importante dans notre
culture. Quand le pouvoir d’un démon mûrit et qu’il commence à
provoquer des accidents… (Il leva un sourcil dans sa direction.) Du début
de l’adolescence jusqu’à ses vingt ans, ce dernier est confié à ses Siddah.
Euh… (Il chercha l’équivalent pendant un moment.) Un parrain et une
marraine qui sont choisis dès la naissance pour le former et l’éduquer.
— Vous confiez vos enfants à des inconnus ?
La voix et l’expression de Bella reflétaient sa profonde horreur.
— Du calme. (Il s’empressa de la rassurer, enfonçant les doigts dans
sa chevelure pour lui masser le crâne.) A l’âge où la plupart quittent leur
famille, ils seraient déjà considérés comme adultes chez les humains. C’est
comme s’ils partaient pour l’université.
— Et pour les autres ? Les préadolescents ?
Jacob soupira, anticipant la réaction d’Isabella.
— C’est comme pour les humains. Dès neuf ans, parfois huit… mais
ça reste quand même très rare avant seize ans, se hâta-t-il d’ajouter.
— Pourquoi ne pouvez-vous pas entraîner vous-mêmes vos enfants ?
Je ne comprends pas ! Ça doit être affreux d’être arraché comme ça à son
foyer !
— Tout d’abord, répondit Jacob avec fermeté, la forçant à le regarder
dans les yeux, même s’il ne pouvait supporter la vue de ces deux pépites
mauves baignées de larmes, on veille à ce qu’ils ne se sentent pas
abandonnés. Les fins de semaine sont réservées au repos et aux parents
biologiques, et puis les Siddah choient leurs enfants adoptifs comme les
leurs. Ils font partie de leur vie dès la naissance. Ils sont de la même
famille sans être du même sang.
— Mais…
— Laisse-moi finir, l’interrompit-il avec douceur. Les parents
n’élèvent plus leur progéniture passé un certain âge pour une bonne
raison. Il est souvent difficile pour un père ou une mère de faire preuve du
stoïcisme et de l’autorité nécessaires pour maîtriser un enfant doué de
pouvoirs. Les démons ont tendance à chérir leurs petits jusqu’à… Bref, si
donner trop d’amour fait de nous de mauvais parents, soit. Il y a bien
longtemps, on s’est aperçus que les jeunes se montraient plus disciplinés
avec les tantes, oncles et amis proches. Je sais que cela vaut aussi pour la
société humaine. Les enfants les écoutent, leur obéissent et se tiennent à
carreau en leur présence, ce qu’ils ne font pas forcément avec papa et
maman. Voilà pourquoi cette tradition d’accueil a été instaurée. Cela leur
permet de grandir plus vite, d’acquérir un meilleur sang-froid, davantage
de connaissances et d’éthique. Nous leur inculquons la morale, Bella. Le
Siddah leur apprend à se concentrer, et les deux familles débordent
d’amour et de patience. Pour moi, ces années comptent parmi les plus
belles de toute ma vie. Sonde mon esprit, mon cœur, et partage mes
souvenirs. Tu verras que j’adorais mes Siddah sans pour autant cesser
d’aimer mes parents. Je connais tes peurs. Cela ne se produira pas.
— Quel âge avais-tu ? demanda-t-elle, explorant sa mémoire offerte.
— Presque douze ans.
— Onze ans ! Tu n’avais que onze ans !
— Bella, tu oublies que… je suis un démon de terre. Comme les
démons de feu, nous sommes rares et puissants. Tu as vu ce qui se passe
quand nous faisons l’amour, Bella, et je suis un aîné doté de maîtrise,
d’entraînement et de siècles d’expérience. Tout comme je n’étais pas
préparé à ta venue, un adolescent se sent complètement démuni devant
l’éveil de ses pouvoirs. On ignore comment gérer ce surplus d’intensité et
d’hormones, ajouta-t-il. Mon Siddah a été la première et seule personne à
qui j’ai parlé de sexe. Je n’aurais jamais pu en discuter avec ma mère. Elle
aurait quitté la pièce en courant et en hurlant : « Mon bébé, mon bébé ! »
Il l’imita en forçant la voix et en s’arrachant les cheveux.
— D’accord, d’accord, mais ton père…
— Je l’adorais, mais je ne le voyais pas beaucoup. Bien sûr, nous
étions en guerre à l’époque…
— En guerre ? Encore ? (Elle soupira.) Attends. Laisse-moi le temps
de me remettre du choc, railla-t-elle avec ironie.
— Les Nocturnes sont des espèces belliqueuses, avoua-t-il à
contrecœur. Les lycanthropes sont les pires. Leur part animale est
omniprésente, et ils sont extrêmement territoriaux. Nous nous sommes
combattus de façon régulière au cours des trois cents dernières années.
— Trois cents !
Elle n’en croyait pas ses oreilles.
— C’est une longue histoire avec un dément en son centre, répondit-
il de manière élusive. Sa fille, qui est reine depuis quinze ans, a exigé la
paix. Nous étions heureux d’accepter. Bon. Revenons-en à la seconde
partie de ta question. Les néophytes sont âgés de dix à cent ans, les
adultes de cent à trois cents, et les aînés de trois cents à sept cents. Et au-
delà, on parle d’Anciens.
— Tu es presque un Ancien ! s’écria-t-elle. Tu es vraiment trop vieux
pour moi.
— Et je serai le seul démon de terre à avoir atteint ce stade, déclara-t-
il.
— Oh.
Il perçut les émotions de Bella : cela signifiait qu’aucun autre n’avait
survécu aussi longtemps.
— Les temps ont changé, lui assura-t-il en la serrant dans ses bras
puissants et réconfortants. Nous vivons en paix, ou du moins coexistons
de manière pacifique avec les autres Nocturnes. Il n’y a plus de guerre.
Elle ferma les yeux, et il entendit ses pensées haut et fort.
— Si. Et j’ai peur pour toi.
Les nécromanciens. Bon sang, il avait bien failli les oublier.
— C’est du ressort d’Elijah. C’est lui qui gère les problèmes inter-
espèces que nous pouvons rencontrer. Il nous en débarrassera comme il
l’a fait par le passé. Fais-lui confiance, il ne s’avoue pas facilement vaincu.
Et avec un peu de chance, nos devoirs ne se chevaucheront pas trop
souvent.
— Je vois. Et il débusquera ces nécromanciens en… leur demandant
de se manifester ? Ne me prends pas pour une idiote.
Elle recula, agacée, et se releva pour s’éloigner de lui, les poings sur
les hanches.
— Bella, s’exclama-t-il en se redressant. Je ne ferai jamais cela. Ton
intelligence fait partie des qualités que je respecte le plus.
— Mmmh. Dis-moi quelque chose, gros malin, comment as-tu
découvert l’existence du nécromancien ?
Elle marquait un point et il grimaça. Elle avait raison. L’unique
moyen de localiser ces derniers était de traquer les invoqués. C’était sa
tâche. Tôt ou tard, il devrait combattre des praticiens de magie.
— T’u n’es pas seul, Jacob, lui rappela-t-elle avec fermeté. C’est notre
devoir, notre travail, de pourchasser et de détruire les transformés, et
d’affronter les nécromanciens qui nous en empêchent. Ah, j’oubliais,
ajouta-t-elle en s’avançant pour se trouver nez à nez avec lui. Plus tu me
couves et joues les preux chevaliers, plus vite je risque de me faire
exploser la cervelle ! C’est ce que tu veux ? Parce que je pourrais…
— Bien sûr que non ! s’écria-t-il, et ses yeux s’assombrirent à cette
effroyable pensée.
— Alors, arrête !
— D’accord ! Désolé !
— Ne sois pas désolé. Sois futé ! Comporte-toi en partenaire, pas en
simple protecteur. J’assurerai tes arrières, Jacob. Tu veux que je passe
mon temps à observer les petits oiseaux dans les arbres alors que je
devrais me préparer à… ce qui nous attend ? Moi, non. Je ne veux pas
mourir… et je ne veux pas que tu meures non plus.
Elle poussa un profond soupir, faisant gonfler sa frange.
— De toute façon, reprit-elle, les deux vont de pair.
— Oui, je sais.
Jacob tendit la main vers son visage, caressa la naissance de ses
cheveux, et posa les pouces sur les commissures de ses lèvres boudeuses.
— Tu me pardonnerais si je te disais que je suis un peu rouillé en ce
qui concerne les relations amoureuses ?
— Un peu ? On doit entendre tes articulations grincer jusque sur
Mars ! s’exclama-t-elle avec insolence.
Il rit et se baissa pour l’embrasser, espérant gommer ainsi son
expression renfrognée et son regard excédé. Il avait à peine ôté les lèvres
de ses cils recourbés qu’un bâillement interrompit ses démonstrations de
tendresse. Il secoua la tête et battit des paupières pour se concentrer.
— Tu es fatigué.
— Je n’ai pas bien dormi ces derniers jours.
— Jacob, l’envie de te gifler me démange de nouveau, l’avertit-elle. Je
t’épuise, c’est ça ? Je draine ton énergie vitale.
— Oui, c’est vrai, reconnut-il. Mais comme tu l’as dit, petite fleur, tu
t’y prends si bien… (Il gloussa lorsqu’elle le gratifia d’une grimace.) Je suis
sérieux. Te rends-tu compte que nous pouvons désormais faire l’amour
sans risquer de faire sombrer l’Angleterre sous les flots ?
Elle n’y avait pas pensé. Un sourire malicieux se dessina sur sa
bouche pulpeuse.
— Tu as raison, lui concéda-t-elle, laissant ses mains remonter le
long de son torse, sur ses épaules et jusqu’au duvet soyeux de sa nuque.
J’avais remarqué que tu évitais l’aspect physique de notre relation.
— Seulement pour ton bien, Bella, murmura-t-il, dévorant des yeux
son corps souple et accueillant.
En l’espace d’une seconde, sa désapprobation mêlée d’indignation
céda la place à une voluptueuse sensualité. Il ne s’y ferait jamais.
— Je ne voulais pas mettre un terme à nos ébats, mais ce
nécromancien nous a surpris la dernière fois à cause de mon désir pour
toi. Il est si puissant, si incontrôlable qu’il…
— Fait trembler la terre ? s’enquit-elle d’un air espiègle.
— Bien vu. Oui, petite insolente.
Il lui pinça les fesses et elle gloussa.
— Euh, dois-je te rappeler, cependant… (Elle se mordit la lèvre
inférieure, et balaya le corps de Jacob d’un regard affamé.) Je pourrais
très bien être celle qui la fait bouger maintenant.
— Oh. Mince, j’avais oublié ce détail.
Elle sentit les mains de Jacob lui enserrer la taille. Il se pencha un
peu plus, s’imprégna de son odeur dont il semblait vraiment se délecter. Il
poussa un profond soupir, et frotta le visage contre son cou.
— Rester loin de toi me demande un effort monumental, petite fleur.
Je ne peux même pas t’expliquer à quel point ces derniers jours ont été
insoutenables.
— Et moi donc, lui souffla-t-elle. Je commençais à penser que tout ce
qui t’intéressait c’était de m’épuiser à l’entraînement. Bien sûr, j’ai perçu
quelques images mentales très suggestives qui m’ont assurée du contraire.
Isabella s’approcha comme pour l’embrasser, et le regarda se
préparer à recevoir le baiser qui ne vint pas. Elle lui décocha un sourire
mutin.
— Et encore, c’était celles que je n’essayais pas de dissimuler, lui
rétorqua-t-il, en lui caressant la joue du bout des doigts avant de
descendre jusqu’à ses seins, mais il s’arrêta avant d’en effleurer la pointe
sensible.
Elle chancela légèrement vers lui, brûlant de suivre la main qui
refusait de tenir ses promesses. Elle se ressaisit assez vite, ses yeux d’un
violet profond étincelaient de volupté.
— Quoi qu’il en soit, poursuivit-elle, cela ne change rien aux faits.
Nous avons vu les dégâts qu’un tel pouvoir entre mes mains peu expertes
pouvait causer. Et si je devais décrire à quel point tes caresses me font
perdre la raison, il en ressortirait que faire l’amour ensemble nous fait
courir un risque encore plus grand.
— Perdre la raison ? répéta Jacob tandis qu’elle laissait glisser les
doigts sur son torse, électrisant le moindre de ses nerfs.
— Mmmh, répondit-elle. Surtout quand tu poses les lèvres sur moi.
(Elle se pencha pour effleurer sa nuque solide, et le sentit déglutir avec
difficulté.) J’adore leur contact, murmura-t-elle contre sa peau.
Jacob inspira, le souffle court, le désir le tenaillant corps et âme.
— Bella, soupira-t-il, la gorge serrée par la chaleur qu’elle lui
transmettait.
— Je me demandais…, reprit-elle avec nonchalance tandis qu’elle
déboutonnait lentement la chemise de son amant.
Elle termina sa phrase en le repoussant sur le lit, la bouche sur les
plages de chair qu’elle venait de révéler. Il sentit sa langue l’explorer avec
appétit. Les sensations qu’elle éveillait en lui le mettaient hors d’haleine,
mais elle hoqueta avant lui. Elle se redressa et le dévisagea, l’air
bouleversée et émerveillée.
— Jacob, je peux… (Elle ferma les yeux et inspira profondément.)
C’est à ça que tu fais allusion ? s’enquit-elle, la voix empreinte de
ravissement. Quand tu dis que tu aimes mon odeur ?
Jacob ne pouvait respirer et encore moins répondre tandis qu’il la
regardait user de ses facultés pour s’exciter toute seule.
— Oui, ma belle, parvint-il enfin à articuler.
Elle poussa un petit cri de plaisir, et écarta les pans de sa chemise
d’un geste impatient afin de presser à nouveau la bouche contre sa peau,
mêlant cette fois les sens aiguisés de Jacob à sa curiosité tactile naturelle.
Elle le goûta avec avidité, et décela instantanément les zones les plus
réceptives sur son cou et son torse. Elle se tortilla contre lui et, toujours
aussi appliquée, le couvrit de baisers jusqu’au nombril. Jacob, quant à lui,
enfonça les doigts dans sa soyeuse chevelure, et serra les poings.
— Bella…, gronda-t-il tandis qu’elle collait son doux visage contre le
corps de Jacob, et le parcourait de sa langue brûlante.
Elle le mettait au supplice. Elle atteignit sa braguette, qu’elle
s’empressa d’ouvrir avant de reculer pour l’aider à ôter les vêtements qui
empêchaient son enthousiaste exploration. Il se rallongea sur le dos, et
elle se coucha sur lui pour l’embrasser, reflétant ainsi le plaisir qu’elle
éprouvait.
Elle descendit de nouveau le long de son buste, cherchant
inlassablement à le combler, à le satisfaire. Elle lui effleura les hanches et
les cuisses, avant d’y promener ses lèvres sensuelles. Les cheveux
d’Isabella tombaient en cascade de part et d’autre de Jacob qui s’efforça
de les recoiffer pour mieux profiter de ce spectacle attrayant. Il sentit la
respiration de sa compagne s’accélérer à mesure qu’elle réchauffait, et se
crispa d’impatience. Elle lécha la hampe de chair qui s’offrait à elle avant
de l’attirer dans les chaudes et moites profondeurs de sa bouche. Malgré
ses six siècles d’existence, Jacob n’avait jamais connu une expérience plus
érotique. Isabella était parfaite. Alors qu’elle lui prodiguait cette
merveilleuse caresse, sa propre excitation décuplait. Il le perçut dans les
tremblements, les petits sons étouffés qui vibraient dans la gorge
d’Isabella et se répercutaient sur ses nerfs à fleur de peau. Il pouvait le
voir dans les yeux améthyste qu’elle leva vers lui.
Jacob fit remonter Isabella qui enjamba son amant sans broncher.
Elle se redressa pour ôter sa chemise de nuit qu’elle s’empressa de jeter de
côté. Reposant aussitôt les mains sur Jacob, elle lui caressa le torse et le
ventre avant d’effleurer le sexe, dur et ardent, plaqué contre l’intérieur de
ses cuisses. Jacob poussa un léger grognement, un cri d’excitation mêlée
de satisfaction devant l’audace d’Isabella. Il savait qu’elle réagirait ainsi.
Mais rien n’aurait pu le préparer aux délicieuses sensations que cela lui
réservait, à la brûlure inextinguible que cela créait en lui.
Elle occupait son esprit, y lisait ses moindres pensées et désirs. Tout
ce qu’il voulait éprouver, elle le lui offrait sur un plateau. Elle s’appliquait
à la tâche, lui faisant perdre la tête. À peine songea-t-il qu’il ne pouvait
supporter plus longtemps cette douce torture qu’elle se releva, et d’un
mouvement habile, l’amena à se glisser en elle.
Son cri d’extase, vibrant et mélodieux, recouvrit celui de Jacob,
reflétant son intense volupté.
— Jacob, gémit-elle d’une voix rauque. Tu es incroyable !
En proie au tourbillon de sensations dont elle le bombardait, Jacob
l’empoigna par les hanches pour ne pas perdre la tête. Elle se cambra, et il
laissa échapper un juron.
— Qu’est-ce que ça signifie ? s’enquit-elle, ponctuant sa demande
d’un va-et-vient du bassin qui l’attira davantage en elle.
— Ça signifie…, répondit-il, s’efforçant de rester cohérent tandis
qu’elle se balançait de nouveau, l’emprisonnant autant que possible dans
le tréfonds de son corps avide. Ça veut dire que tu as volé mes pensées et
mon âme pour les mettre à la merci de ton plaisir.
— Mmmh, je crois que ça me plaît, ronronna-t-elle tout bas,
achevant de lui démontrer ses propos par ses mouvements langoureux.
Il regarda sa peau laiteuse s’empourprer sous l’effet de l’excitation. Il
sentit à quel point chaque réaction qu’elle suscitait en lui décuplait sa
jouissance. Isabella ferma les yeux, et continua de le chevaucher
lascivement. De plus en plus rouge, de plus en plus chaude, elle le
recouvrait du délicieux nectar dont elle ruisselait. Elle usait de lui avec un
talent inné et n’allait pas tarder à atteindre l’extase.
— Bella, tu seras ma ruine, haleta Jacob, se calant sur son rythme
endiablé, sondant son esprit pour partager ses sensations.
Elle était si proche de la libération, la moindre molécule de son corps
vibrait d’une ferveur contenue. Puis, un sursaut d’appréhension la
parcourut. Perdue, elle craignit soudain de lâcher prise. Il savait
pourquoi, mais refusait qu’elle renonce à la jouissance alors que lui ne
s’en privait pas. Il tendit le bras vers elle, et effleura son intimité avec le
pouce. Il trouva tout de suite sa zone sensible, et elle ne put résister
davantage au mélange de ses caresses et de ses coups de reins.
Elle rejeta la tête en arrière, et hurla tandis que tous ses muscles se
crispaient. A cet instant précis, Jacob se sentit pris au piège d’un étau,
submergé par une moiteur sucrée et d’une chaleur exceptionnelle. Il
atteignit le septième ciel dans un moment intense, explosif et parfait.
Celui-ci lui sembla durer une éternité tout en s’achevant trop vite.
Bella s’effondra sur lui, les membres flasques, comme si elle ne les
commandait plus. Jacob l’enlaça, et enfouit le visage contre son épaisse
chevelure, s’efforçant de retrouver son souffle. Il resta connecté à elle, et
sut qu’elle ne l’aurait abandonné pour rien au monde. Hors d’haleine, elle
pantelait d’épuisement, blottie contre le cou de Jacob. Elle ne s’était pas
encore remise de leurs ébats passionnés, et tremblait comme une feuille.
— Plus jamais je n’éprouverai ça, déclara-t-elle.
— Ma puce, lui susurra-t-il à l’oreille, accorde-moi quelques minutes,
et je te garantis que tu l’éprouveras de nouveau.
— Jacob !
Elle rit, essayant de le gronder, sans succès. Puis, elle redressa la tête
pour croiser son regard.
— La terre n’a pas tremblé !
— Mince alors, je dois être en train de perdre la main, railla-t-il avant
de se pencher pour lécher avec insolence son mamelon dressé.
— Jacob, tu sais ce que je veux dire, gloussa-t-elle. Arrête !
— Arrêter quoi ? Ça ?
Isabella haleta, surprise de constater qu’elle n’était pas aussi fatiguée
qu’elle le croyait. Et lui non plus. Le feu qui lui brûlait les entrailles
suffisait à le prouver.
— Et tu te moques de ma libido ? s’exclama-t-elle.
— Quelle idée ! J’adore ta libido.
— Il me semble… Jacob, j’essaie de parler !
— Et moi, j’essaie de te faire taire, rétorqua-t-il, réitérant sa caresse.
— Tu connais une meilleure façon d’employer ma bouche, c’est ça ?
s’enquit-elle d’un air espiègle.
— Des dizaines. Tu veux que je les énumère ?
— Oh non. Je m’en charge.
— Dis-moi une chose.
— Quoi donc ? demanda Jacob, appréciant la douceur de ses cheveux
tandis qu’elle frottait la joue contre son torse avec la sensualité d’une
chatte.
— Personne ne m’a jamais expliqué pourquoi le nécromancien
voulait savoir ton nom.
Jacob s’immobilisa, et Isabella lui octroya quelques instants pour
rassembler ses pensées. Elle savait que la question était importante même
si elle ignorait pourquoi.
— Dans de nombreuses cultures, il est admis que révéler son nom
revient à se laisser posséder. Pour les démons, c’est une vérité factuelle.
Le nom d’un démon est l’ingrédient clé dans une invocation. Sans lui, le
nécromancien ne peut parvenir à ses fins, il ne peut le dominer, et n’a
aucun moyen de le réduire en esclavage.
Isabella se recula un peu pour se plonger dans ses yeux de jais.
— Mais tout le monde connaît ton prénom, Jacob. N’importe quel
démon capturé peut le fournir.
— Non. Je suis le seul à le connaître.
— Je ne comprends pas.
Jacob se redressa, et glissa vers l’arrière afin de s’adosser à la tête de
lit tandis qu’elle changeait de position. Elle enroula les bras autour des
jambes repliées de Jacob et appuya le menton sur son genou sans cesser
de le regarder.
— Quand un démon vient au monde, on organise une cérémonie au
cours de laquelle l’enfant reçoit son nom, commença-t-il. Quatre
personnes sont présentes : le père, la mère et les Siddah. Ils sont les seuls
à connaître le véritable nom du démon.
Jacob s’interrompit pendant une minute, et caressa le contour de sa
joue veloutée.
— Il faut voir ça comme… un moyen de contrôle. (Il secoua la tête,
conscient que l’explication n’était pas adéquate.) Même si explorer nos
capacités ne constitue pas un crime, nous devons utiliser certaines
méthodes pour garder à l’œil le néophyte, et cela requiert que les parents
et les Siddah connaissent son nom. Cet outil nous permet de réprimer un
pouvoir, d’apaiser et soulager l’esprit du jeune. Cela l’aide à se concentrer
pour recouvrer son sang-froid, et s’avère aussi fort commode quand il se
montre un peu trop… senetayu va. (Il chercha une traduction et rit.)
Quand il a les chevilles qui enflent.
— Alors tu ne t’appelles pas vraiment Jacob ?
— Bien sûr que si. Cela te paraîtra peut-être ironique, mais après
nous avoir donné nos noms de pouvoir, les parents choisissent un prénom
usuel, comme Jacob, Noah ou Elijah, qui s’inspire, en général, de…
— La Bible !
— Oui. (Jacob lui décocha un sourire radieux.) Les démons vouent
un profond respect à la religion chrétienne. Comme tu le sais, elle nous a
offert une paix et une liberté qui ne seront jamais égalées. Nommer notre
progéniture d’après son livre saint nous permet de lui rendre hommage.
— Je trouve ça merveilleux.
— Il s’agit d’une tradition très intime. Le père et la mère passent
toute une journée à décider d’un prénom. Ils se retrouvent seuls, loin du
monde, et commencent par se rappeler la première fois qu’ils se sont vus,
comment ils sont tombés amoureux l’un de l’autre, les fondations sur
lesquelles l’enfant a été conçu.
— C’est vraiment très beau, Jacob, murmura Isabella.
Elle détourna le regard un instant, et il remarqua qu’elle lui
dissimulait quelque chose.
— Qu’y a-t-il, petite fleur ?
Elle reposa les yeux sur Jacob, et se mordilla la lèvre inférieure avec
anxiété.
— Jacob, d’après la prophétie, toi et moi aurons un enfant un jour.
Le démon se figea, le souffle coupé, tandis qu’une inexplicable
sensation de peur l’envahissait.
— Cela te perturbe ? s’enquit-il l’air le plus détaché possible.
Isabella se demanda s’il se rendait compte à quel point son esprit
était pénétrable à cet instant précis. Parfois, Jacob semblait oublier qu’elle
ne quittait jamais vraiment ses pensées. L’idée qu’elle ne désire pas avoir
d’enfants avec lui le terrifiait presque.
— Franchement, oui, commença-t-elle, baissant la tête afin de cacher
son sourire.
— Je vois.
— Tant mieux. C’est impensable, et je compte sur toi pour remédier à
la question.
Jacob ne pouvait parler. Il sentit son cœur se serrer
douloureusement dans sa poitrine.
Puis, elle se retourna, les yeux pétillants de malice.
— Au fait, comment se marient les démons ?
Jacob respira enfin, la gamme d’émotions qui le traversait se reflétait
sur son visage.
— Isabella…, dit-il, d’une voix lourde de reproches. Isabella Russ,
serais-tu en train de te moquer de moi ?
— Comment ? Mais non, Jacob ! s’offusqua-t-elle avec innocence. Je
te demandais de faire de moi une honnête femme. Si tu imagines que c’est
une blague, je pense qu’il est temps que je rentre chez moi.
Elle fit mine de se lever, mais il la retint et la rejeta sur le lit avant de
se pencher sur elle, l’air menaçant.
— Tu mérites une bonne correction, siffla-t-il en la secouant par les
épaules. Tu prends plaisir à me torturer !
— Pas plus que toi, mon cher !
— Isabella !
Il prononça son prénom dans un grognement, mais ne put
s’empêcher d’éclater de rire à la fin.
— Alors, ta réponse ?
— Tu m’as posé une question ?
— Je crois t’avoir demandé de m’épouser.
— Ah… Eh bien, je ne me rappelle pas t’avoir vue t’agenouiller,
objecta-t-il.
— Écoute, je suis une femme moderne, mais là ça va trop loin. Et
après quoi ? Tu vas exiger une bague en diamant ?
— En fait, je préfère les émeraudes, gloussa-t-il.
— Je n’en doute pas. Bon, exécuteur, je n’ai pas toute la nuit.
— Dans ce cas, exécutrice, répliqua-t-il, je dois t’apprendre que les
démons n’organisent pas une cérémonie de mariage traditionnelle.
— Ça m’aurait étonnée, rétorqua-t-elle, levant les yeux au ciel. Quoi
que vous fassiez, je suis certaine que c’est prétentieux et intense. Après
tout, c’est ce qui vous caractérise.
— Oui. Nous sommes des créatures étranges. (Son expression
changea, un air sérieux imprégna ses iris noirs.) Il t’est arrivé tant de
choses en si peu de temps, Bella. Comment peux-tu être si sûre de toi ?
— Jacob, reprit-elle avec douceur, comment pourrait-il en être
autrement ? Tu es ma destinée spéciale. Je n’ai pas besoin qu’une
prophétie me le dicte. (Elle caressa avec tendresse le contour de son
visage.) Nos âmes, nos cœurs ne font qu’un. Je le sens dans chaque
molécule de mon corps. Je l’ai senti dès l’instant où j’ai vu un imbécile
arpenter une rue mal éclairée du Bronx aux heures les plus sombres de la
nuit.
— Mmmh. Je t’aime aussi, murmura-t-il, souriant contre sa bouche.
Il l’embrassa jusqu’à lui faire perdre haleine pour l’empêcher de
poursuivre ses taquineries. Il se cala contre elle, leurs gabarits s’emboîtant
avec une facilité déconcertante. Elle était taillée pour lui, et cela se
percevait au moindre de leurs contacts.
— Au cours de ma longue existence, j’ai connu et expérimenté bien
des choses, chuchota-t-il, la voix rauque d’émotion, mais avant de te
rencontrer j’ignorais tout de l’amour. Je n’avais jamais ressenti pour une
femme ce que j’éprouve pour toi. Je ne peux te promettre que partager ma
vie sera aisé. Une grande incertitude pèse sur mon avenir comme sur le
tien.
— Je sais, Jacob. Je sais que ce n’est pas un conte de fées. De toute
façon, vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants, même si ça peut
paraître tentant, c’est trop de pression pour moi. On continuera de se
disputer, je serai toujours aussi bornée, et je suis sûre que je te taperai sur
les nerfs par moments. Mais je me rachèterai en t’aimant de tout mon
cœur.
— Je serai toujours aussi dur envers moi-même, et je t’agacerai sans
doute souvent. Je commettrai des erreurs parce que je manque
cruellement d’expérience en matière de relations amoureuses. Je suis
resté seul si longtemps, petite fleur, et je crains que ça ne m’amène à faire
beaucoup de faux pas. Mais je me rattraperai, Isabella, car je t’aime déjà
de tout mon cœur. (Jacob esquissa un sourire, et essuya du pouce les
larmes qui ruisselaient sur la joue de la jeune femme.) Je ne voulais pas te
faire pleurer.
— C’est plus fort que moi. Mon cœur… (Elle frotta la paume contre
l’emplacement de l’organe mentionné.) J’ai l’impression qu’il va exploser.
— C’est étrange, petite fleur. Depuis notre rencontre, le mien n’a
cessé de grossir pour s’assurer de s’accommoder au tien.
Il se pencha vers elle et l’embrassa avec délicatesse avant de se
reculer. Il se leva en lui tenant les mains pour l’aider à sortir du lit.
— Viens, reprit-il. Nous avons quelque chose à faire.
— Quoi ?
— Tu verras.
Noah redressa la tête lorsqu’il entendit des pas dans l’escalier. Une
anxiété inhabituelle l’assaillit quand il aperçut ses exécuteurs descendre
vers lui. Il s’empressa de la réprimer, se rappelant qu’Isabella ne
blesserait jamais personne intentionnellement. Il se leva néanmoins,
obéissant à une sorte d’instinct primitif. Il devait s’entretenir avec elle
debout.
Dès qu’ils arrivèrent devant lui, Isabella se prosterna à ses pieds, ses
magnifiques yeux violets empreints de remords. Elle saisit la main du roi
et la pressa contre sa joue avec une grande émotion.
— Pardonne-moi, Noah, supplia-t-elle dans un murmure.
Ce dernier sentit son cœur se serrer et regretta aussitôt tous les
sentiments que la peur avait fait naître en lui. Il posa un genou à terre et
souleva le menton de la jeune femme.
— Il n’y a rien à pardonner, petite exécutrice, répliqua-t-il avec
douceur. (Il lança un coup d’œil à Jacob, et lut la gratitude dans son
regard.) Tout ce que j’attends de toi, Isabella, c’est de continuer à faire le
bonheur de ce démon que je considère comme un frère. Je ne l’ai jamais
vu aussi heureux que depuis ton arrivée.
Jacob prit une courte inspiration. Il n’aurait jamais pensé que Noah
l’appréciait à ce point.
— Faire quelque chose qui me procure autant de plaisir n’a rien
d’une pénitence, Noah, assura-t-elle au souverain dont elle enserra le
poignet faute de se jeter dans ses bras, ce qui, elle le savait, aurait
contrarié son possessif compagnon. Mais je peux te promettre que tu
pourras toujours compter sur moi. Je te serai loyale au même titre qu’à
Jacob et à ma sœur.
— Viens. (Noah se releva et aida Isabella à en faire de même.) Tu en
as assez dit. Je suis satisfait. Je refuse que tu te tracasses davantage à
cause de cet accident.
Puis, Jacob s’avança, prenant la main libre de sa partenaire avant de
lui décocher un coup d’œil. Les exécuteurs se courbèrent en même temps
pour s’agenouiller de nouveau devant le roi. Côte à côte, main dans la
main, ils levèrent la tête vers Noah de concert. Ce dernier sentit sa cage
thoracique se comprimer de bonheur.
— Mon roi, commença Jacob d’une voix basse mais passionnée
tandis qu’il prononçait les paroles d’un rituel qui remontait à la nuit des
temps, nous demandons ta bénédiction. Accorde à tes dévoués sujets la
permission d’être mariés lors de la pleine lune, comme le furent mes
parents et les tiens, afin que le pouvoir et la loyauté de notre couple uni
puissent te servir ainsi que notre espèce aussi longtemps que nous
vivrons.
— Mon roi, répéta Isabella tout bas, les yeux emplis de larmes, nous
demandons ta bénédiction. Accorde à tes dévoués sujets la permission
d’être mariés lors de la pleine lune, afin que notre couple uni puisse offrir
au peuple des démons sa prochaine génération. Je jure que nos enfants te
seront aussi fidèles que leur père et moi, car c’est ainsi que nous les
élèverons.
Noah demeura silencieux, s’efforçant de réprimer les émotions qui le
submergeaient. Jamais il n’aurait pensé que ce jour viendrait, celui où
Jacob s’agenouillerait devant lui, la nuque courbée à côté de sa future
épouse. Celle-ci n’appartenait pas à leur espèce, mais Jacob lui avait
appris les paroles rituelles et Isabella les avait récitées avec dévotion et
sincérité.
— Exécuteurs, dit-il enfin, posant les mains sur leurs têtes, vous avez
ma bénédiction. Je n’aurais qu’une seule requête.
Ils levèrent les yeux en même temps.
— Autorisez votre souverain à célébrer la cérémonie, car je ne
pourrais supporter qu’un autre scelle votre union.
Un soudain mutisme frappa Jacob. Noah n’avait uni qu’un seul
couple au cours de son règne, sa sœur Hannah et son compagnon.
L’honneur qu’il leur faisait était inestimable. Isabella lut la réaction de
Jacob, comprit aussitôt la signification de cette offre, et se mit à pleurer
tout bas, mue par une profonde gratitude. Sans se soucier davantage du
protocole, elle se releva et se jeta dans les bras du roi.
— Merci, Noah ! Merci de tout cœur ! sanglota-t-elle, claquant des
baisers sonores sur sa joue.
Le roi, un brin perplexe devant l’effusion d’Isabella, s’empressa
d’étreindre la nouvelle exécutrice. Au bout de plusieurs minutes, comme
elle était toujours accrochée à lui, il rit et regarda Jacob qui s’était levé, lui
aussi.
— Exécuteur, reprends ta compagne avant qu’elle ne me noie sous
ses larmes, s’esclaffa-t-il.
Jacob s’approcha pour obéir. Il s’empara de son Isabella à fleur de
peau et la serra fort contre lui.
— Tu m’honores, Noah. Nous acceptons avec un immense plaisir,
déclara Jacob.
— J’avais cru comprendre, gloussa Noah. Isabella, il te reste deux
jours pour organiser le mariage.
Il marqua une pause pour bâiller, et aperçut Bella qui venait de se
figer dans les bras de Jacob.
— Plus important, répondit-elle avec amertume, j’ai deux jours pour
apprendre comment éviter de faire perdre connaissance à mes invités.
— En fait, répliqua aussitôt Noah, il semblerait que l’effet se limite,
pour l’heure, aux personnes qui sont près de toi. À mon avis, tu devrais
surtout te soucier de garder le marié conscient.
— Viens, petite fleur. Allons trouver Elijah. J’aimerais qu’il assiste
aussi au mariage.
— Un instant. (Elle le retint d’une main sur le torse.) Je dois encore
présenter mes excuses à quelqu’un.
Elle s’approcha de Jacob, déposa un tendre baiser sur sa joue, puis
s’arracha à son étreinte pour rejoindre l’escalier. Arrivée au palier, elle se
dirigea vers la chambre de Legna.
CHAPITRE 12
Isabella et Jacob arpentaient la rue où ils s’étaient rencontrés.
Arrivée devant son immeuble, elle s’arrêta pour observer la fenêtre par
laquelle elle était tombée et avait croisé le chemin de sa destinée.
— J’espère que ma sœur est à la maison. Elle n’a pas répondu au
téléphone, mais ça ne lui ressemble pas de sortir si tard.
— Peut-être qu’elle prend du bon temps, ironisa Jacob, promenant
les doigts sur ses fesses tout en l’attirant contre lui.
— Jacob !
— Viens. Qu’on en finisse avec les invitations pour que je puisse me
retrouver seul avec toi, murmura-t-il en lui effleurant la nuque du bout
des lèvres.
Isabella gloussa, repoussant les mains de Jacob.
Riant à gorge déployée, elle enfonça sa clé dans la serrure et
s’engouffra dans l’appartement. Elle était si pleine d’énergie et de joie
qu’elle n’attendit pas Jacob pour foncer vers la chambre de sa sœur.
— Hé, la marmotte ! Il est 2 heures du matin ! Debout ! claironna-t-
elle avant de grimper sur le lit et de bondir dessus avec enthousiasme.
Corrine émit un faible gémissement, mais semblait bien décidée à
continuer de dormir.
— Je suis rentrée ! Réveille-toi !
Isabella sauta et remua le matelas, consciente que tôt ou tard Corrine
devrait se rendre. Elle attrapa l’oreiller et lui frappa les fesses.
— Co’, allez !
Isabella fronça les sourcils, et repoussa les mèches auburn qui
barraient le visage de sa sœur.
Jacob sursauta lorsque le cri d’Isabella lui parvint du fond de
l’appartement. Il s’empressa de la rejoindre, et la trouva agrippée à une
femme, qu’il supposa être sa sœur.
— Jacob, elle est souffrante ! Je n’arrive pas à la réveiller !
Jacob se précipita auprès de sa compagne. Gardant son calme, il
attrapa Corrine et la retourna pour la déposer au creux de leurs bras. La
cascade de cheveux roux qui dissimulait son visage retomba sur le côté
révélant un teint grisâtre, des yeux cernés, et des traits qui semblèrent
familiers à Jacob.
— Tu la connais ? demanda Isabella, bouleversée, qui venait de lire
dans ses pensées.
— Oui, j’ignore comment, mais je suis sûr de l’avoir déjà vue.
Récemment.
— Jacob… (En proie à une intense panique, Isabella respirait avec
difficulté.) Jacob, il n’y a qu’une seule raison pour que tu aies été en
contact avec une humaine à cette époque de l’année !
Le démon manqua de défaillir lorsqu’un souvenir glaçant lui revint
en mémoire.
— Non ! Bon sang ! Non !
Un violent frisson de rage le parcourut et fit vibrer le lit. Il empoigna
Corrine avant de traverser la pièce pour l’éloigner de Bella qui s’était
redressée, folle de douleur et d’angoisse.
— Rends-la-moi ! hurla-t-elle en pleurs, les bras tendus vers sa sœur.
Rends-la-moi !
— C’est impossible ! Tu dois rester loin d’elle, Bella !
— C’est ma sœur !
Bella rampa sur le lit et se jeta sur Jacob lorsqu’il fit demi-tour pour
déposer Corrine au sol. Il la relâcha, et se releva d’un bond pour arrêter le
mouvement rapide et impulsif de Bella avec le seul pouvoir qu’il détenait,
celui de ses muscles et de ses paroles acérées.
— Bella ! Concentre-toi !
Il lui cria cet ordre en plein visage, et elle se figea entre ses mains,
sous le choc. Elle sentit aussitôt les vibrations secouer l’immeuble, et
parvint à recouvrer son sang-froid tandis qu’elle en prenait conscience.
Jacob l’aida à sortir de la chambre à reculons. Plus ils s’éloignaient de
Corrine, plus cette dernière ainsi que le bâtiment se remettaient à
trembler. Jacob l’attira contre lui dès qu’ils eurent quitté la pièce, pressa
les lèvres contre son front, et lui murmura des mots réconfortants.
— Écoute, petite fleur, écoute-moi bien. (Il prit la tête d’Isabella
entre les mains et se plongea dans son regard violet profond.) Elle est
vivante, mais très faible. Elle respire avec peine.
— Il faut que je reste avec elle. Je t’en prie !
Elle se plaqua contre lui avec désespoir et se pencha vers la porte
derrière laquelle gisait sa sœur sans défense.
— Non ! Tu dois te calmer et me faire confiance. (Il la força de
nouveau à le regarder.) Si tu entres alors qu’elle est si fragile, Bella, tu ne
lui seras d’aucun secours, au contraire.
— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est ma sœur !
— Justement ! hurla-t-il en retour. Elle est de ta famille ! Et elle a
croisé un membre de la mienne ! Kane, Bella. C’était lui le démon qui
recherchait ta sœur la semaine dernière.
Il marqua une pause pour fermer les yeux, et se gifla mentalement
d’avoir raté un détail si flagrant.
— Qui ça ? demanda-t-elle, l’air hagard.
— Kane, mon plus jeune frère. La nuit où je t’ai rencontrée, j’ai dû le
pourchasser et l’arrêter après qu’il eut essayé de subjuguer une jolie
rousse. Il s’agissait de Corrine.
— Corrine. Kane… Oh, Seigneur, Jacob… Ma sœur est une
druidesse !
— Il faut croire, lui concéda-t-il avec sévérité. Quand je pense que je
l’ai laissé la toucher pour me prouver que… (Il secoua la tête.) Même si
leur contact a été très bref, cela a suffi. Elle est vidée, drainée de son
énergie vitale.
Cette prise de conscience sembla affaiblir Isabella. Ses genoux
cédèrent et Jacob fut contraint de la porter jusqu’au canapé devant la
fenêtre.
— Pourquoi refuses-tu que je la voie ? pleurnicha Bella. Pourquoi
fais-tu ça ?
— Chut, Bella, lui souffla-t-il d’une voix rassurante tandis que le
plancher et l’immeuble tanguaient autour de lui.
De petits objets flottaient dans les airs, et Jacob pria que l’effet soit
limité à cet appartement ou que le voisinage soit en train de dormir à
poings fermés.
— Mon tendre amour, lui susurra-t-il à l’oreille. Observe bien la pièce
et dis-moi pourquoi je ne peux pas te laisser la rejoindre.
Cela lui permit de se concentrer sur autre chose que sa douleur, et
Jacob parvint alors à l’installer sur le canapé. Il perçut le moment où elle
commençait à comprendre. Les bibelots regagnèrent leurs emplacements
d’origine les uns après les autres, certains sans une égratignure. Les plus
délicats ne résistèrent pas à l’impact et se brisèrent en mille morceaux.
Cependant, cela n’apaisa pas son chagrin qui la transperçait de part en
part. Elle tremblait comme une feuille et pleurait toutes les larmes de son
corps.
— Je ne peux pas rester avec elle, sanglota-t-elle, et le son de sa voix
fendit le cœur de Jacob, parce que je volerais son pouvoir. Je la tuerais.
Oh, Seigneur ! Jacob, et si…
— Non, non, non, murmura-t-il aussitôt. Je l’entends respirer. Je
sens qu’elle est en vie. Certaines de mes facultés sont purement
physiques, mon amour, et tu ne peux pas me les subtiliser.
— Va la retrouver ! s’écria-t-elle avec désespoir, repoussant Jacob de
toutes ses forces pour le forcer à la quitter. Ne la laisse pas seule comme
ça ! Jacob, je t’en conjure !
— Bella, écoute-moi ! (Un vacarme assourdissant retentit dans la
pièce lorsque des objets plus lourds furent soulevés avant de s’écraser au
sol.) Concentre-toi ! Si tu continues sur ta lancée, New York va sombrer
sous les flots, et on va tous mourir. Toi, moi et ta sœur !
C’était dur, mais il devait interpeller sa raison. Il ne l’avait jamais vue
à ce point esclave de ses émotions.
Sauf quand ils faisaient l’amour.
— Regarde-moi ! lui ordonna-t-il, la tenant fermement par les
tempes pour l’y obliger. Je dois récupérer mon pouvoir, Bella, et je sais
que tu es capable de me le restituer. Je dois demander à Gideon de nous
rejoindre. Je mettrais trop longtemps à essayer de recharger mes
batteries, et on ne pourra jamais traverser les océans et les continents à
temps pour sauver Corrine.
Il inspira, et contempla le visage strié de larmes d’Isabella et ses
grands yeux qui en abritaient encore.
— Je sais que tu peux y arriver, ma puce, poursuivit-il. Tu te
rappelles quand nous avons fait l’amour ? (Il sécha ses pleurs avec un
baiser et la sentit acquiescer.) Tu t’es retenue. J’ai perçu ta réticence à
lâcher prise de peur que la moitié de l’Angleterre ne se trouve rayée de la
carte.
Elle tendit les bras vers lui pour le serrer fort, le front niché contre
son cou.
— J’ai refusé que tu résistes, lui susurra-t-il à l’oreille. Mais tu l’as dit
toi-même. La terre n’a pas tremblé. Tu te souviens ?
— Oui, répondit-elle contre son épaule.
— Où est-il passé, petite fleur ?
Elle leva la tête après une courte hésitation.
— Comment ça ?
— Tu m’as entendu. Pendant que nous faisions l’amour, qu’as-tu fait
de mon pouvoir ? Je sais que je ne le possédais plus. À cet instant, tu
m’avais dépouillé de tous mes biens, la taquina-t-il avec douceur.
— Jacob, l’admonesta-t-elle, le visage brûlant.
— Tu me l’as pris, petite voleuse, pour le mettre à l’abri quelque part
en toi. Je sais que tu te rappelles où tu l’as rangé. Souviens-toi de ce
moment de doute, juste avant que je touche la zone délicate qui t’excite
tant… (Il effleura sa joue qui commençait à rougir.) Tu as décidé en toute
connaissance de cause de bloquer mes facultés afin de te laisser aller sans
danger, Bella. Où est-il, mon amour, cet endroit secret où tu l’as enfermé ?
Regarde en toi.
Elle ferma les yeux, et il la sentit réfléchir, rechercher ce dont il
parlait. Il l’avait apaisée et la cajolait par de douces paroles, l’arrachait à
sa douleur présente pour qu’elle puisse se concentrer.
La seconde d’après, Jacob fut projeté du canapé, atterrit sur le
parquet et glissa sur la surface vitrifiée sur près d’un mètre. La résurgence
de son pouvoir lui fit l’effet d’une bombe. Il lutta pour se relever, et fit
signe à Isabella que tout allait bien lorsqu’elle voulut l’aider, l’air inquiet
et bouleversé.
— Ça m’apprendra à être dans la lune, gronda-t-il avec ironie. Je vais
bien. Très bien, même. Pfiou !
Il secoua la tête, assailli par des milliers de sensations et d’émotions.
Isabella était un véritable entrepôt. Tandis qu’il s’était efforcé de
récupérer ses facultés heure après heure, elle n’avait cessé de les
détourner pour les stocker ailleurs. C’est alors qu’il se rendit compte de sa
chance : elle aurait pu le faire exploser en les lui restituant. Il avait un mal
fou à se concentrer. C’était une impression assez érotique. Tant de vie et
d’énergie, imprégnées de la présence et du parfum d’Isabella après en
avoir puisé l’essence pendant des heures, bouillonnaient en lui !
Isabella observait avec fascination Jacob qui vacillait sous le poids de
ses aptitudes retrouvées. Elle n’avait pas la moindre idée de comment elle
s’y était prise, mais elle avait réussi. Cependant, elle pouvait de nouveau
les percevoir en elle, comme si elle ne faisait qu’un avec Jacob. Son
pouvoir, riche et brûlant comme la terre, se déversait en elle tels des
milliers de grains de céréales… lentement… puis plus vite, comme si la
porte du silo était restée ouverte et qu’elle n’avait aucun moyen de la
refermer. Jacob lui jeta un coup d’œil, et lui fit partager cet instant de
volupté. Elle vit ses yeux s’illuminer de reflets indigo, sentit chacun de ses
muscles se crisper et durcir à mesure que la magie le submergeait. Elle le
contempla, admira son allure majestueuse, tandis qu’il tendait les bras
pour toucher l’énergie naturelle du monde alentour. Elle regarda ses
paupières se clore d’un sensuel battement de cils.
Irradiant de pouvoir, il convoqua en urgence ceux qui devaient les
rejoindre.
Kane leva la tête, percevant la présence familière de son frère dans
son esprit. Il avait décidé d’ignorer son appel, et fit la sourde oreille. Il
n’avait pas été en mesure d’affronter Jacob depuis cette nuit terrible et,
avec le châtiment imminent, il ne pensait toujours pas en être capable. De
toute façon, il était assigné à résidence, songea-t-il avec amertume,
fusillant du regard l’aîné, démon de l’esprit, qu’il appelait jadis Siddah. Il
était furieux, et ne cherchait pas à le cacher.
— Tu te conduis comme un enfant, le réprimanda Abram qui
feuilletait un magazine humain dénommé Cosmopolitan. Réponds à la
convocation.
— En quoi ça te concerne ? lui rétorqua Kane, arpentant la pièce avec
frustration. Je ne suis qu’un sale criminel. Pourquoi Jacob aurait-il besoin
de moi ? Pour que je le regarde se pavaner maintenant qu’il a trouvé une
compagne ? Imprégnée, qui plus est ! Oh, j’ai une idée ! Je pourrais être
leur témoin ! Je resterais en retrait, vert de jalousie, à haïr mon propre
frère. Et ça ne fera qu’empirer après la punition. Comme si ça pouvait
servir à quelque chose ! Je n’arrive pas à me sortir cette femme de l’esprit,
ses traits sont gravés dans ma mémoire. Je peux sentir sa peau contre ma
paume. Je meurs de ne pouvoir toucher cette splendide créature qui est…
— Humaine, termina Abram avec tendresse, le visage empreint d’une
bienveillante compassion.
— Par le destin ! Pourquoi ne règle-t-il pas la question une fois pour
toutes ? Que le châtiment l’efface de mon cerveau. Je le mérite.
— Kane…
Abram se redressa, reposant les pieds au sol, et déploya ses sens
pour percevoir les convocations répétées, dont la dernière venait de les
secouer tous deux avec violence. Il saisit sa tête bourdonnante tandis que
la vague passait. Il ne l’avait ressentie qu’à travers Kane qui, lui, avait
écopé du plus gros.
Ce dernier était allongé sur le dos, la douleur lui vrillant le crâne.
— Ouah. (Il se rassit et s’ébroua pour recouvrer ses esprits.) Punaise,
il n’avait qu’à préciser que c’était important, s’exclama Kane avec
agacement.
— Il me semble qu’il vient de le faire. J’ignorais que votre connexion
était si puissante, Kane. Félicitations.
— Tu crois que j’y étais pour quelque chose ? Oh non, ça venait de
Jacob. (Il marqua une pause.) Cool ! gloussa-t-il. Heureusement que je
n’ai pas cherché la bagarre, ajouta-t-il avec irrévérence, ironisant au sujet
de son arrestation pour la première fois depuis qu’elle avait eu lieu.
— Tu ferais mieux d’y aller, dit Abram.
— Fais comme si j’étais…
Il disparut dans une explosion de fumée sulfurée qui força l’aîné à
s’éventer frénétiquement avec son magazine.
— Parti, termina Abram avec un soupir amusé.
Isabella sentit l’odeur caractéristique du soufre près d’une demi-
heure plus tard. Elle pencha la tête, et Jacob lui jeta un coup d’œil depuis
le lit de Corrine. Incapable de rester loin de sa sœur, Bella faisait du
surplace sur le seuil. Gideon était parvenu à la conclusion que, pour
l’instant, cette distance était suffisante.
Néanmoins, Isabella était troublée. Elle plissa les yeux et secoua la
tête.
— Il arrive, l’informa-t-il, identifiant la prémonition de sa compagne.
Cependant, l’immense nuage qui apparut derrière elle la prit par
surprise. Manquant d’étouffer, elle se mit à agiter les mains dans tous les
sens, et aperçut en plein milieu de la perturbation un séduisant jeune
homme qu’elle n’avait encore jamais vu. Sa ressemblance avec Jacob la
frappa aussitôt.
— Isabella, éloignez-vous de lui tout de suite, lui ordonna Gideon.
Vous êtes trop puissante pour Kane. Il a besoin de tous ses pouvoirs afin
d’aider votre sœur au plus vite.
La jeune femme acquiesça, et déglutit avec difficulté. Elle sentit un
frisson glacé la parcourir tandis qu’elle s’exécutait, terrifiée à l’idée de
constituer un obstacle au rétablissement de sa sœur. La mort dans l’âme,
elle se résolut à quitter le chevet de Corrine. Elle autorisa Jacob à la
prendre par le bras pour l’accompagner dans le salon. Il la mena jusqu’au
canapé, s’y installa et la fit asseoir sur ses genoux. Il la berça, lui
murmurant de douces paroles réconfortantes à l’oreille. Elle s’agrippa à
lui, sanglotant en silence.
— Arrête, Bella. Je sais que tu te tiens pour responsable. Je l’entends.
— Je ne peux pas m’en empêcher. Je viens de vivre les plus beaux
jours de ma vie, et pendant que je profitais égoïstement de mon bonheur,
ma sœur gisait ici, seule… à l’agonie. Ça m’est insupportable !
— Tu ne pouvais pas savoir.
— J’aurais dû m’en rendre compte ! Je suis censée être intelligente.
J’aurais dû deviner que je n’étais sans doute pas l’unique druide de ma
famille ! Comment ai-je pu être aussi stupide ?
— Tous ceux qui t’ont entendue parler d’elle des dizaines de fois au
cours des derniers jours auraient dû y penser. Ta négligence est tout à fait
concevable, Bella. Comment aurais-tu pu savoir qu’elle avait rencontré un
démon la même nuit que toi ? Ma puce, j’étais là. Après avoir compris ce
qu’impliquaient les révélations de Gideon, j’aurais dû me lancer à la
recherche de tous les humains que j’ai « sauvés » ce mois-ci pour
m’assurer qu’aucun d’eux n’était druide. J’aurais pu leur porter secours,
même si je ne peux plus rien pour ceux que j’ai croisés par le passé.
— Combien, Jacob ? Combien sont dans la nature, en train de faner
comme Corrine ?
— Difficile à dire.
Contre toute attente, il la reposa sur le canapé, soudain incapable de
rester immobile, puis se leva et se mit à faire les cent pas dans la pièce.
— Et malheureusement, je prête rarement attention aux mortels que
je protège. D’habitude, je m’intéresse davantage au démon fautif. Je ne
sais même pas comment m’y prendre pour les retrouver.
Isabella se redressa et le saisit par le bras pour le maintenir sur
place.
— C’est possible, mais je parie que les démons en question, eux,
n’auront pas oublié ceux pour qui ils ont enfreint la loi sacrée.
Jacob plongea les yeux dans son regard améthyste empreint de
gravité, et un profond soulagement l’envahit. Il porta la paume d’Isabella
à ses lèvres et l’embrassa avec fougue.
— Tu dois y aller, mon amour, et remédier à la situation.
— Tu as besoin de moi.
— Je t’en prie, Jacob, retrouve-les et assure-toi que personne ne
souffre comme ma sœur. Leurs familles doivent être mortes d’inquiétude.
Retrouve-les, s’il te plaît.
Il ne put qu’acquiescer. Le dévouement d’Isabella l’émerveillait, et
pourtant elle se reprochait encore son égoïsme. Il lui caressa l’arrière de la
tête de sa large main et l’attira contre sa bouche pour lui prodiguer un
baiser tendre et passionné.
— Je t’aime, petite fleur, lui susurra-t-il avec ferveur. Je vais régler le
problème, pour toi.
— Je n’en doute pas, répondit-elle, confiante.
Kane apparut dans la chambre à coucher inconnue, l’air
complètement perdu. Il n’aperçut pas ce qui l’entourait de prime abord,
car son regard perplexe s’était attardé sur son frère qui sortait de la pièce,
une petite femme aux cheveux noirs à son bras. Jacob s’était contenté de
le bousculer sans même le saluer. Kane se tourna et manqua de s’étouffer
lorsqu’il aperçut Gideon. Il ne s’était jamais trouvé à moins de deux
mètres de l’Ancien, et éprouvait toutes les difficultés du monde à
comprendre ce qu’il pouvait bien lui vouloir. En temps normal, il aurait
sondé les esprits des personnes présentes pour obtenir des réponses sans
se fatiguer, mais il n’avait aucune chance de percer les défenses mentales
du vénérable Gideon. La brune n’émettait rien, c’était comme si elle
n’était pas là. Quant à Jacob, il lui aurait collé une raclée pour avoir osé
envisager d’utiliser son pouvoir sur lui.
Kane rit tout bas. C’était étrange, mais malgré son appréhension à
rencontrer l’Ancien, qui se tenait devant lui, solennel et implacable, il ne
s’était pas senti aussi détendu depuis des jours. Cette désagréable
sensation de nervosité s’estompait peu à peu, et il poussa un profond
soupir de soulagement.
— Bon, qu’est-ce qu’il y a ? finit-il par demander.
— La prochaine fois que tu es convoqué, dit l’Ancien d’une voix
monocorde, ses yeux argentés lançant des éclairs, je te suggère de te
dépêcher.
— Je sais, mais je devais d’abord régler le problème de mon
assignation à résidence, rétorqua-t-il sur un ton sec.
Gideon se contenta de hausser les sourcils, avant de faire un pas
décidé sur sa gauche, révélant ainsi la femme allongée sur le lit.
Kane hoqueta à sa vue, son souffle resta bloqué dans sa gorge, le
faisant tousser. Elle était pâle comme la mort, presque grise, nulle trace
de vie ou d’énergie ne transparaissait de son visage émacié, mais il n’y
avait pas de doute possible : il aurait reconnu entre toutes ces boucles
cuivrées et ces traits délicats à jamais gravés dans sa mémoire.
— Qu’est-ce qui se passe ici, bon sang ? s’enquit-il d’une voix grave,
ses yeux indigo similaires à ceux de Jacob lorsqu’ils flamboyaient de rage.
Le cœur de Kane se mit à cogner dans sa poitrine du simple fait de se
trouver dans la même chambre qu’elle.
— Je te présente Corrine, répondit Gideon avec un geste de la main.
— Je connais son prénom, répliqua aussitôt Kane.
Il arracha son regard de la jeune femme, toujours aussi belle malgré
son état.
— C’est la sœur d’Isabella, expliqua Gideon pour dissiper tout
malentendu. Et un jour, elle fera partie de ta famille. Néanmoins, ce ne
sera pas parce qu’Isabella épousera ton frère.
Kane ouvrit la bouche pour demander des précisions, mais soudain il
comprit.
Cela lui apparut comme une évidence.
Il s’approcha du lit, une part de lui s’attendait toujours à ce que
Jacob intervienne pour lui couper l’herbe sous le pied, comme il l’avait
fait la première fois. Il pouvait à peine respirer lorsque, d’une main
tremblante, il attrapa les doigts graciles qui reposaient sur la couverture.
Ses ongles étaient longs et manucures à la perfection. Il décela la ligne de
ses os à travers sa peau translucide, et son visage se tordit de douleur à
cette vue. Assailli par un flot d’émotions comme il n’en avait jamais
éprouvé, il sentit sa gorge se serrer.
— Elle n’a pas encore fait son choix. Rien n’est couru d’avance, tu
comprends, Kane ? (Le sermon qui parvenait à ses oreilles était affectueux
et sérieux.) Tu dois conquérir son amour. Mais avant, mon jeune ami, tu
dois l’aider à se rétablir. Viens. Assieds-toi. Sois patient. Tout sera révélé
en temps voulu.
Kane obéit au grand Ancien sans prononcer un mot.
Isabella arpentait la pièce lorsqu’une brusque rafale tournoya à côté
d’elle. Un bruit sourd retentit dans son dos, elle fit volte-face et aperçut
Elijah, à terre, immobile.
— Mince, c’était stupide, maugréa-t-il.
Malgré son inquiétude, Isabella ne put s’empêcher de rire lorsque le
géant se releva en s’époussetant l’arrière-train.
— Pardon, Elijah.
— Ouais, ouais. Ce n’est pas ta faute. Je me suis trop approché. (Il lui
décocha un sourire penaud.) Tu vas bien ? Jacob m’a demandé de venir.
Qu’y a-t-il ?
Elle lui résuma brièvement la situation. À sa grande surprise, le
guerrier s’avança vers elle et lui passa un bras autour des épaules.
— Ne t’inquiète pas, Bella. Gideon se targue de n’avoir jamais perdu
un seul patient.
— Elijah, quel âge as-tu ? s’enquit-elle soudain. Tu es différent des
autres démons que j’ai pu rencontrer. Ne le prends pas mal, surtout, mais
tu agis presque comme un humain. La seule fois où je t’ai vu faire preuve
de la même solennité et de la même déférence que les autres, c’était lors
du Conseil.
— En fait, j’ai cinq cent soixante-seize ans. Après Gideon, Jacob,
Noah et moi sommes les démons les plus âgés encore en vie.
— Qu’est-il arrivé à tes parents ? À ceux de Jacob ?
À voir Elijah baisser les yeux et blêmir, Isabella comprit l’importance
de la question, et se demanda pourquoi elle ne se l’était pas posée plus tôt.
— Disons simplement que la dernière fois où des nécromanciens
sont apparus, ils ont causé de sacrés dégâts. Mes parents, le père de Noah,
et celui de Jacob ont été invoqués au cours des siècles passés. La mère de
Jacob n’a pas survécu longtemps après la naissance de Kane. Je sais que
je ne ressemble pas beaucoup aux autres. Il faut croire qu’après
l’enlèvement de mes parents j’en ai eu assez de la solennité de notre
culture.
— Ça se conçoit, en effet. Merci d’avoir partagé ça avec moi.
J’imagine que ce ne doit pas être facile d’en parler.
— D’autant plus maintenant que les nécromanciens sont de retour.
J’espère cependant que ta présence augure des jours meilleurs. Cette fois,
peut-être, nous ne succomberons pas à leurs attaques, si des druides aussi
généreux et bienveillants que toi nous viennent en aide.
— Je prie pour que tu aies raison, Elijah. Mais connaissant les
humains, je me rends compte qu’être druide n’en fera pas forcément de
bonnes âmes.
— Cela vaut pour toutes les espèces, Bella. Regarde les gens comme
Ruth, par exemple, ajouta-t-il avec un clin d’œil.
— Tu es incorrigible, Elijah. (Elle marqua une longue pause.) Dis-
moi, comment les nécromanciens obtiennent-ils vos noms véritables
puisque si peu de personnes les connaissent ?
— Eh bien, j’ai honte de l’avouer, mais c’est notre faute. Avant de
garder le rituel secret, nous avions coutume de consigner les noms et les
naissances. Un jour, les nécromanciens ont trouvé le moyen de se
procurer l’une de ces listes. Le ravage n’est pas près d’être oublié. Gideon
est le seul Ancien à avoir survécu, et il ne reste qu’une trentaine d’aînés
dont Jacob, Noah et moi.
» J’ignore comment ils ont réussi, cette fois, à obtenir le nom du
premier démon. Il doit s’agir de Lucas, car c’était le Siddah de Saul et des
autres disparus. Il a dû les révéler sous la torture. Un Siddah, c’est…
— Jacob m’a déjà expliqué leur rôle. Lucas était-il celui d’autres
démons ? Avait-il des enfants dont il pourrait divulguer le nom ?
— Lucas a deux filles. (Elijah détourna le regard, tirant sur un fil
décousu du canapé.) Et c’était un maître très estimé. Il était le Siddah de
beaucoup d’entre nous.
— Oh, non. Elijah, soupira Isabella, comment pouvez-vous les
protéger ?
— On ne peut pas. Chacun d’eux sait qu’il risque d’être le prochain.
— C’est horrible, s’étrangla Isabella. Vous le saviez pendant tout ce
temps. Pourquoi personne ne m’a prévenue ?
— Ça aurait changé quoi, Bella ? Il n’y a rien que tu puisses faire. La
seule solution, c’est de commencer à pourchasser ces enfoirés.
La jeune femme assimila ses paroles en silence, les yeux rivés sur les
motifs du parquet tandis qu’il l’observait.
— Je suis désolée, déclara-t-elle tout bas. Je me sens tellement
impuissante. Je constitue un énorme obstacle pour tous ceux que
j’approche. Je déteste ça.
— Nous passons tous par là, Bella. Je sais exactement ce que tu
ressens. Nous partageons tous ta frustration.
— Elijah. (Elle promena soudain sur le guerrier un regard pétillant
d’espièglerie.) Je ne peux m’empêcher de me demander si une druidesse à
la langue bien pendue avec ton nom inscrit dans ses gènes ne t’attendrait
pas quelque part…
Elle éclata de rire en voyant son expression horrifiée.
— Ce n’est pas la peine d’être désagréable, répliqua-t-il. Je te
promets ceci, petite exécutrice, il n’existe pas une seule femme, démone
ou druidesse, dans tout l’univers capable de me convaincre que je me
porterais mieux en sa compagnie. N’essaie pas de jouer les entremetteuses
pour moi, tu gaspillerais ton énergie.
Isabella, qui s’apprêtait à répondre, s’interrompit lorsqu’ils
entendirent la porte de la chambre s’ouvrir enfin. Elle se précipita vers
Gideon.
— Elle va bien ?
— Elle ira bien après quelques jours d’exposition constante à Kane.
Je ne pense pas qu’elle se réveille d’ici là, mais elle est hors de danger. Elle
a fait preuve d’un courage remarquable, exécutrice. D’ordinaire, il faut
beaucoup moins de temps pour causer de tels dégâts. C’est peut-être
parce que son contact avec Kane a été aussi bref.
Isabella se mordilla la lèvre avec nervosité pendant quelques
instants.
— Cela signifie, je suppose, que Kane et elle… sont… comme Jacob et
moi ?
— Cela n’a rien de très surprenant, druidesse. Jacob et Kane
partagent le même patrimoine génétique, tout comme Corrine et vous. Il
paraît logique que si Jacob et vous êtes complémentaires, il en aille de
même pour vos frères et sœurs.
— Elle va rater la cérémonie, déplora Isabella.
— Mais elle vivra pour assister à la sienne.
Isabella acquiesça, rassérénée par cette pensée.
Jacob se faufila dans la pièce à travers la fenêtre par laquelle était
tombée Isabella pour atterrir dans ses bras et illuminer sa vie. Il reprit sa
forme naturelle, et balaya du regard la chambre baignée de lumière à la
recherche de sa bien-aimée. Recroquevillée sur le canapé, elle frissonnait
dans son sommeil, caressée par la légère brise d’octobre. Cette nuit, enfin,
la lune serait pleine. Ce serait la première lune sacrée qu’il passerait en
tant que partenaire imprégné. Ces nuits vaines et solitaires qui l’avaient
hanté des siècles durant allaient prendre fin. Cette nuit, il prendrait sa
compagne pour femme.
Il s’approcha à pas de loup, s’agenouilla devant son lit d’appoint, et
enveloppa son corps tremblotant d’une couverture de laine. Il recoiffa une
mèche de cheveux, s’abreuvant des courbes de son sublime visage. Cela
n’était vraiment pas nécessaire, car il était gravé dans sa mémoire et dans
son cœur jusqu’à la fin des temps.
— Je t’aime aussi, Jacob.
Elle ouvrit les yeux tandis que cette phrase réchauffait l’âme et
l’esprit de Jacob.
— Je ne voulais pas te réveiller, murmura-t-il en souriant.
— Dans ce cas, tu dois devenir quelqu’un d’autre, Jacob, parce que je
suis certaine de toujours sentir ta présence quand tu es près de moi.
— Pour rien au monde, petite fleur. Je suis très heureux d’être qui je
suis et de t’avoir à mes côtés.
Il pressa la bouche contre la sienne avec révérence. Elle sourit contre
ses lèvres, attendant qu’il se recule de nouveau afin qu’elle puisse
l’examiner avec attention.
— Tu as l’air épuisé.
— Je suis un Nocturne, petite fleur. Nous ne sommes pas censés
sortir en plein jour.
— Les as-tu tous retrouvés ? Dis-le-moi, je t’en prie.
— Oui. Tous ceux du mois. Gideon a déclaré que je pouvais me
contenter des deux dernières semaines, mais je préfère être minutieux.
Surtout vu l’enjeu.
— Y avait-il des druides ?
— Un seul, Bella.
Il n’eut pas besoin de lui raconter ce qui s’était passé, elle le lisait sur
son visage tourmenté.
— Oh, non… (Les larmes lui montèrent aux yeux, elle se redressa et
l’attira contre elle pour le serrer de toutes ses forces.) Oh, Jacob.
Il demeura muet et immobile tandis qu’elle essayait de le
réconforter. Le druide qu’ils avaient perdu était un mâle, et la démone
qu’il avait punie par ignorance était la fille cadette de Ruth, qui venait de
trouver son âme sœur.
Jacob n’avait jamais considéré la conseillère comme une
connaissance impartiale, mais nul doute que cet incident en avait fait une
puissante rivale. Par conséquent, à compter de ce jour, elle en serait une
pour Isabella aussi. Leur futur ne serait guère facile, et cela l’accablait. En
son for intérieur, il se demandait s’il avait eu raison de la faire entrer dans
sa vie, et ainsi de la jeter en pâture à ses propres ennemis, domestiques
comme extérieurs. Mais il savait aussi qu’il ne pourrait jamais se priver de
sa douce compagnie, ce qui, en toute logique, valait aussi pour Isabella. Il
en voulait pour preuve les événements de la journée.
L’exécuteur ne se laissait pas aisément effrayer, mais la peur le
gagnait quand il pensait à ce que deviendrait Bella s’il devait lui arriver
malheur.
— Jacob, lui murmura-t-elle tendrement à l’oreille, effleurant du
bout des doigts le duvet à la naissance de sa nuque. Jacob, physiologie à
part, comment pourrais-je survivre à ta perte ?
Celui-ci jura tout bas.
— C’est comme ça que tu respectes l’intimité de mon esprit ? railla-t-
il sans grand enthousiasme.
— Tu projettes, c’est toujours ce que nous faisons quand quelque
chose nous tracasse. (Elle recula la tête et sonda ses yeux profonds et
troublés.) Mais tu dois cesser de me cacher les vérités terrifiantes, Jacob.
Ne me crois-tu pas capable de gérer la situation ? De t’aider à surmonter
les difficultés ? Je ne veux pas être ta partenaire simplement parce que le
destin en a décidé ainsi. Je veux être ta moitié quoi qu’il advienne, et je ne
renoncerai pas. Pour le meilleur et pour le pire, dans la joie comme dans
la tristesse. Tout cela fait partie de la vie, et tu ne peux pas me préserver
de tout.
— Je peux essayer, répliqua-t-il avec entêtement, posant le front sur
celui d’Isabella tandis qu’il se renfrognait. Quel homme en pleine
possession de ses moyens exposerait de bon cœur son âme sœur au
danger et aux menaces ?
— Celui qui fait confiance à sa femme pour se battre avec lui s’il le
faut, tout comme elle compte sur la force et l’instinct de protection de son
compagnon. Tu avais dit que tu pouvais accepter le fait que je sois née
pour combattre à tes côtés. Cela a-t-il changé ?
— Non, Bella. Mais ce n’est pas toujours facile, et tu dois m’en
excuser.
— Bien sûr, répondit-elle avec douceur, pressant un baiser délicat sur
ses lèvres. Je comprends. Mais notre rencontre a donné un sens à ma vie.
C’est depuis cet instant que j’ai commencé à vivre vraiment, alors ça me
paraît logique que cette existence-là prenne fin le jour où tu me quittes. Et
crois-moi, je veillerai à ce que ça ne se produise pas avant plusieurs
siècles. (Elle esquissa un sourire affectueux, et arbora un regard empreint
d’humour et de tendresse.) D’ici là, qui sait, il se pourrait que tu te lasses
des choses qui te charment tant aujourd’hui. Franchement, j’ai un
caractère de chien.
—Je t’assure, répliqua Jacob en gloussant tandis qu’il la plaquait
contre son torse, que j’en suis bien conscient.
Isabella rit et se blottit contre Jacob, frottant son visage contre
l’étoffe de sa chemise.
CHAPITRE 13
Isabella expira, exhalant un nuage de vapeur dans l’air glacé de la
nuit. Elle tritura les longs rubans que Legna avait entrelacés autour de son
bras et qui pendaient au niveau de son poignet en deux boucles soyeuses.
— Arrête de gigoter, l’admonesta la sœur du roi, tapant du bout du
doigt la main fébrile d’Isabella.
— Je me marie dans quelques minutes, Legna. J’ai le droit d’être
agitée, non ?
Lorsqu’elle prononça cette phrase à haute voix et s’entendit évoquer
son mariage imminent, Isabella sentit son cœur se serrer.
— À ma connaissance, les mariées sont censées rougir. Toi, tu es
blême. (Legna continua de nouer des rubans dans les cheveux de la jeune
femme.) Et même si ton teint grisâtre s’accorde à merveille avec le tissu
argenté de ta robe, je pense qu’un peu de couleur naturelle te siérait
mieux. (Elle lissa un pan de l’étoffe chatoyante qui drapait les épaules
d’Isabella à la mode antique.) Tu sais, poursuivit-elle, il n’y a que deux
nuits dans l’année où les démons célèbrent cette cérémonie, Samhain et
Beltane. Si tu t’évanouis, tu devras attendre jusqu’au printemps.
— Merci pour l’info, tu es trop bonne, répliqua Isabella non sans
sarcasmes.
— En fait, par pure bonté, je vais t’apprendre que ton mari est mort
de trouille, lui aussi. Si ça peut te rassurer, il est à deux doigts de vomir.
— Legna ! (Bella éclata de rire.) Tu es odieuse ! (Elle se tourna vers la
démone, sublime dans sa robe de mousseline blanche, et l’admira
pendant un instant.) Comment le sais-tu ? Tu es trop près de moi pour
percevoir ses états d’âme.
— Parce que quand je suis allée chercher les rubans, il était assis à
côté de Noah, la tête entre les genoux. (Legna gloussa.) Je n’avais jamais
vu Jacob se tracasser à ce point. Je ne peux m’empêcher de trouver ça
amusant.
Isabella esquissa un sourire las, et se massa les tempes.
— Dis-moi, Legna, comment fais-tu pour filtrer tout ça ?
— C’est-à-dire ?
— Toutes ces émotions. J’ai l’impression de partager celles de tout le
monde dans un rayon de huit kilomètres à la ronde.
— C’est une question d’habitude. Je repousse tout ce qui est inutile et
bloque ce qui me perturbe. Crois-moi, j’ai mis quelques années à
renforcer mes barrières pour y arriver. Préfères-tu que je m’éloigne ? Cela
t’aiderait ?
— Non, surtout pas ! Ta présence me permet de rester ancrée. Et
toutes ces voix, c’est… un peu comme une musique de fond.
— Je trouve intéressant que mon empathie t’affecte sans que tu aies à
fournir d’efforts, alors que quand tu absorbes le pouvoir d’un mâle tu dois
te concentrer pour l’utiliser.
— Ou paniquer, lui rappela Isabella pince-sans-rire. Mais tu as
raison. C’est peut-être parce que, toi comme moi, nous devons apprendre
à dompter nos capacités plutôt que les exploiter. Jacob, Noah et les autres
mâles doivent canaliser leur énergie pour se servir de leurs facultés. Toi,
tu dois te concentrer pour ne pas y avoir recours.
— Pas toujours. La téléportation requiert une énorme concentration.
— Ce qui explique pourquoi je suis encore ici et non dans un coin
perdu du Pérou.
Legna rit, et apporta une ultime retouche à la coiffure d’Isabella.
Puis, elle recula d’un pas et émit un sifflement approbateur.
— Voilà, tu es fin prête. Tu es magnifique, Isabella.
— Merci, répondit-elle, portant une main nerveuse à ses cheveux
pour apprécier le travail minutieux de Legna. Je te remercie de m’avoir
tenu compagnie. C’est Corrine qui aurait dû être là, mais elle est trop mal
en point. Et puis, tu as toujours été si bonne et généreuse avec moi. Ta
présence me touche énormément.
— Cela compte beaucoup pour moi aussi, renchérit Legna, serrant la
main d’Isabella dans la sienne. Je suis honorée que tu m’aies jugée digne
de remplacer ta sœur.
— Oh, Legna, tu en es plus que digne. Je suis ravie que nous
devenions bonnes amies. Après ce qui s’est passé, je craignais que tu
refuses de m’approcher à moins de vingt kilomètres.
— Crois-moi, si je te racontais les bourdes que j’ai commises plus
jeune, tu ne pourrais plus t’arrêter de rire. (Elle lui décocha un sourire
chaleureux, et lui pressa une dernière fois la main.) Assez parlé. Tu es
prête ?
— Oui. Rappelle-moi pourquoi je dois me geler les miches au fin fond
des bois ?
Legna gloussa.
— Parce que c’est la tradition. Ton époux doit te trouver et te porter
jusqu’à l’autel. Cette recherche reflète son désir de ne rien laisser
s’interposer entre vous. Te mener à l’autel évoque son devoir : à savoir
t’aider à surmonter les obstacles afin que vous jouissiez ensemble de
moments de bonheur.
— C’est très romantique, répliqua Isabella, quoiqu’un peu sexiste.
— Pas du tout. Le partage des responsabilités au sein d’une union est
représenté de façon tout aussi puissante. La mariée doit nouer le lien
nuptial autour du poignet de son époux. Le ruban blanc symbolise
l’honnêteté, l’amour et la fidélité, et son acceptation signifie que les
mariés jurent de s’assister en toutes circonstances. Le noir, c’est la
promesse qu’ils feront toujours le nécessaire pour préserver leur couple,
leurs enfants, et les fondements de notre civilisation.
— Mais tu as attaché un ruban rouge à l’extrémité du noir. Qu’est-ce
que ça signifie ?
— En fait… (La démone esquissa un sourire.) Ce ruban est de mon
invention. C’est un moyen de rappeler que tu possèdes ta propre culture
et que tu as tout autant le droit que Jacob de la transmettre à ta
descendance. Il n’y a rien de plus naturel, après tout.
— Legna, s’esclaffa Isabella en lui décochant un regard oblique,
j’admire ton esprit de rébellion et ton féminisme.
— Je n’ai jamais prétendu être vieux jeu, avoua l’intéressée avec un
clin d’œil. A présent, je dois filer retrouver Jacob pour lui annoncer que tu
es prête et que tu l’attends. (Elle se pencha pour déposer un baiser
affectueux sur la joue d’Isabella.) Bonne chance. Je te souhaite beaucoup
de bonheur.
— Merci infiniment, Legna.
La démone sourit, fit volte-face et disparut. Après qu’elle eut quitté
son champ de vision, le bruit de son déplacement à travers les fourrés
s’estompa lui aussi et une petite brise porta des effluves de soufre jusqu’à
Isabella.
Soulagée d’être enfin débarrassée des facultés d’empathie de Legna,
Isabella se rassit contre le gros rocher situé près des grands pins. Elle
tritura sa robe et ses fanfreluches pendant quelques instants, puis se
frotta les bras pour se réchauffer. C’était une nuit particulièrement
glaciale, et s’ils n’avaient pas été en octobre, elle aurait juré qu’il allait
neiger. Elle expira, s’amusa à souffler des traînées de vapeur dans l’air, à
créer des nuages d’épaisseurs diverses, plus ou moins vite.
— Bon sang, Jacob, je me les pèle !
— Je me suis dépêché, je t’assure, mais j’ai pensé qu’il serait plus
sage de marcher sur les derniers mètres.
Isabella se retourna, son sourire radieux éclaira la nuit argentée bien
mieux que la plus pleine des lunes. Elle lui sauta au cou, s’abreuvant avec
avidité de sa chaleur et de son affection.
— Je le vois d’ici. « Papa, raconte-moi votre mariage. » « Eh bien,
fiston », reprit-elle, imitant avec une facilité surprenante le timbre grave
et l’accent de Jacob, « les premiers mots de ta mère furent : "Je me les
pèle ! " »
— Très romantique, non ? railla-t-il. Alors comme ça, tu penses que
notre premier-né sera un garçon ?
— J’en suis sûre à cinquante pour cent, répliqua-t-elle en riant.
— Sage calcul. Viens, petite fleur, je compte t’épouser avant la fin de
l’heure. (Il la serra dans ses bras et la souleva contre son torse.)
Malheureusement, nous allons devoir traverser le bois à pied.
— Legna m’a expliqué que c’était la coutume.
— Oui, eh bien, figure-toi que beaucoup ont tenté d’y échapper.
Il s’approcha pour nicher son visage frigorifié dans le creux de son
cou.
— On ne peut pas tricher. Les invités le devineraient sans peine. Cela
prend plus de temps de marcher que de voler.
— Tu as raison, petite fleur. Mais tuer les heures dans cette nature
sauvage n’est pas forcément une tâche difficile pour un jeune couple sur le
point de se marier.
— Jacob ! s’exclama-t-elle, faussement indignée.
— Certaines traditions ne sont pas nécessairement rendues
publiques, répliqua-t-il, taquin.
— Vous êtes infernaux !
— Mmmh, et si j’étais en mesure de me changer en poussière là,
maintenant, refuserais-tu de… batifoler avec moi ?
Un frisson provoqué par la chaleur de son murmure et de son
intention parcourut Isabella.
— T’ai-je déjà refusé quoi que ce soit ?
— Non, mais ce serait le moment idéal pour commencer. Sauf si tu
veux arriver en retard à notre mariage, gloussa-t-il.
— Et si je refusais… pour l’instant ? demanda-t-elle de sa voix de
velours, déposant un baiser sur le cou robuste de Jacob balayé de longues
mèches rebelles.
Il serra les doigts sur le corps d’Isabella et la pressa plus fort contre
lui, essayant de se concentrer sur son avancée.
— Si c’est la réponse que tu comptes me servir, Bella, alors je te
suggère d’arrêter de m’aguicher. Sinon, je vais trébucher et on va atterrir
tous les deux dans la boue.
— D’accord, lui concéda-t-elle, donnant un dernier coup de langue
sur l’artère qui vibrait de plus en plus fort.
— Bella…
— Jacob, je veux passer le reste de la nuit à te faire l’amour.
Celui-ci ralentit le pas et s’octroya un moment pour retrouver son
souffle.
— Pourquoi ai-je toujours cru que c’était au marié de se bercer de
fantasmes lubriques au sujet de la nuit de noces alors que la mariée, elle,
devait prendre la cérémonie plus au sérieux ?
— C’est toi qui as commencé, lui rappela-t-elle avec amusement.
— Je t’en supplie, Isabella. Autorise-moi à quitter ces bois sans
entacher davantage ma dignité. (Il poussa un profond soupir, et se tourna
pour frotter le visage contre les cheveux de sa promise.) C’est tellement
facile pour toi de me faire perdre la tête et d’attiser mon désir. Si tu
continues à m’exciter comme ça, tu seras toute rouge et en sueur quand
on arrivera devant l’autel, et nos invités n’auront pas à faire intrusion
dans nos esprits pour en deviner la cause.
— Je suis désolée, tu as raison.
Elle se détourna de son cou.
Jacob reprit sa marche rituelle avant de s’interrompre de nouveau au
bout de trente secondes.
— Bella…, l’avertit-il sur un ton menaçant.
— Pardon ! L’idée m’a effleuré l’esprit, c’est tout !
— Dans quoi me suis-je encore fourré ? s’enquit-il tout haut,
soupirant de façon dramatique tandis qu’il recommençait à avancer.
— Eh bien, d’ici une heure, j’espère bien te le montrer.
— Pourquoi mettent-ils aussi longtemps ? grommela Elijah.
— Elijah, chut ! le tança Legna. C’est leur mariage. Laisse-les
tranquilles.
Elle s’approcha de son frère pour se blottir contre lui, l’autorisant à
la réchauffer pendant qu’ils attendaient l’arrivée des mariés.
— Jacob ! Je te jure que si tu ne me reposes pas tout de suite, j’en
épouse un autre !
La voix perçante d’Isabella, mi-sérieuse, mi-amusée résonna dans la
nuit. Les trois démons qui attendaient dans la petite clairière se
retournèrent de concert et virent le couple surgir d’entre les arbres. Jacob
avait bien porté sa bien-aimée à travers bois, mais en la faisant basculer
par-dessus son épaule, exposant sans remords son arrière-train.
Elijah manqua de s’étouffer de rire, et Legna laissa échapper un
soupir horrifié. Noah empêcha sa sœur d’intervenir.
— Ne t’en mêle pas, Legna. Qu’attendais-tu de ces deux-là ?
— Ça t’apprendra, petite allumeuse.
— Jacob, je t’en prie ! C’est humiliant !
— Et me retrouver devant l’autel complètement excité ne m’aurait
pas embarrassé, peut-être ?
— J’ai dit que j’étais désolée !
— Avant ou après le striptease mental que tu m’as retransmis ?
Isabella souffla avec exaspération avant de pouffer.
— Ton outrage à la bienséance causerait une syncope à la reine
d’Angleterre.
— Tant mieux, comme ça on sera deux !
Jacob s’approcha de l’assemblée amusée, debout à côté de l’autel
constitué d’un énorme tronc d’arbre. D’un haussement d’épaules, il
reposa la mariée à terre. Isabella se tourna vers l’assistance, recoiffant ses
mèches rebelles avec aplomb, tâchant d’agir comme si elle était arrivée en
limousine.
— Isabella, Jacob, tenez-vous devant l’autel, leur ordonna Noah
d’une voix impressionnante de solennité malgré ses yeux qui riaient.
Le couple, tout sourires, s’exécuta sans tarder, s’efforçant de
réprimer un fou rire.
— Isabella, poursuivit le roi, prends la main droite de Jacob dans la
tienne.
La jeune femme tendit son bras enrubanné et glissa la paume dans
celle de son compagnon.
— À présent, enlace les rubans autour de son poignet.
Pendant qu’elle s’affairait, Isabella sentit Legna passer derrière elle
et poser les deux mains sur ses épaules. Elijah fit de même avec Jacob.
— À cet instant, je suis censé vous demander si vous avez obtenu la
permission de votre souverain, mais… je pense que c’est inutile vu la
situation.
La petite assemblée rit.
— Les deux démons derrière vous expriment par leur position leur
soutien à votre union. Ils ne vous lâcheront qu’une fois la cérémonie
achevée, après quoi vous devrez vous épauler et vous assister
mutuellement jusqu’à ce que la mort vous sépare. (Noah se tourna vers le
marié.) Jacob, l’exécuteur, bien-aimé de cette femme, père de ses futurs
enfants, gardien de son cœur, de son âme et de sa vie, agenouille-toi
devant elle pour lui montrer que tu acceptes le don qu’elle te fait en
devenant ta compagne, ton épouse, la joie et le centre de ta destinée.
Jacob s’empressa d’obéir, et s’agenouilla dans l’herbe humide avant
de plonger le regard dans celui d’Isabella.
— Isabella, tu es mon destin, dit-il tout bas, portant leurs mains
jointes à ses lèvres.
— Lève-toi, Jacob. (Noah se tourna alors vers la jeune femme.)
Isabella, l’exécutrice, bien-aimée de cet homme, mère de ses futurs
enfants, gardienne de son cœur, de son âme et de sa vie, agenouille-toi
devant lui pour lui montrer que tu acceptes le don qu’il te fait en devenant
ton compagnon, ton époux, la joie et…
Legna poussa un cri étouffé, interrompant le sermon de Noah. Le
son inattendu rompit le silence solennel du moment et attira l’attention
de tout le monde.
— Legna, tu me fais mal, gémit Isabella quand la démone s’agrippa à
elle de plus belle.
Isabella fit volte-face pourvoir ce qui l’avait à ce point perturbée, et
aperçut ses yeux emplis d’effroi. Legna hurla. C’était un cri de terreur
atroce qui donna la chair de poule à Isabella. D’instinct, elle tenta de la
retenir, et s’accrocha avec détresse au bras de son amie.
— Legna !
C’était la première fois que Bella entendait Noah hausser ainsi le ton,
et la peur qui émanait de son cri ne manqua pas de l’alarmer. A cet instant
précis, elle songea que des créatures telles que ces trois hommes ne
devaient redouter que très peu de choses.
Isabella hoqueta quand elle remarqua soudain que les membres
inférieurs de Legna avaient commencé à s’évaporer. La sœur du roi
ressemblait à une sorte de spectre, dont la moitié du corps flottait dans les
airs. Legna hurla de nouveau, à l’évidence en proie à une terrible
souffrance, et s’agrippa à la mariée de toutes ses forces tandis que Jacob
s’efforçait d’arracher Isabella à sa prise.
Celle-ci comprit très vite ce qui se passait, et que le spectacle auquel
elle assistait portait un nom. Les répercussions de cette atrocité la
transpercèrent comme un millier de poignards.
— Non ! Non ! s’égosilla-t-elle, se cramponnant à Legna, enserrant
de sa main libre le corps évanescent de son amie.
— Bella ! Lâche-la ! rugit Jacob.
La force d’Isabella, sa seule présence, empêchait les autres démons
d’intervenir.
— Ne pars pas, Legna ! Bats-toi ! Ne les laisse pas t’enlever !
Bella se mit à pleurer, les larmes ruisselaient sur ses joues pâles et
froides tandis que les cris glaçants de Legna s’enchaînaient, chacun plus
terrifiant que le précédent.
Soudain, la douleur submergea Isabella, c’était une torture
insoutenable, comme elle n’en avait jamais connu.
Un éclair rutilant la foudroya telle une onde de choc atomique,
faisant exploser son corps en mille morceaux.
Jacob tonna de rage lorsque Isabella lui fut arrachée et les rubans
qui les liaient furent coupés en deux, juste avant que les deux femmes
disparaissent complètement.
— Bella ! hurla Jacob, son immense joie se transformant en
paralysante agonie.
Il tomba à genoux, creusant la terre qui portait les traces de pas
encore fraîches d’Isabella, griffant sans relâche l’herbe et le terreau du lieu
sacré. Il rugit tel un animal blessé, l’impossible poids de son chagrin
résonna dans le froid et la nuit jusqu’à couvrir tous les arbres de la forêt.
Il se tourna brusquement, tapant des poings contre l’autel. Le bruit du
bois ainsi fendu retentit dans l’obscurité.
— Jacob…
Ce dernier balança le bras en arrière, repoussant avec violence Elijah
qui s’était approché de lui.
— Comment ? demanda-t-il avec fureur, les yeux écarquillés, l’air
farouche.
A l’évidence, sa colère l’aveuglait. Il ne voyait plus rien si ce n’était la
peur et la douleur sur le visage d’Isabella à l’instant où on la lui avait
arrachée.
— Elle n’est pas un démon ! reprit Jacob. Elle ne peut être invoquée !
Qui saurait comment y parvenir ? Qui connaîtrait sa valeur ?
Personne ne pouvait lui répondre.
Elijah sursauta et perdit l’équilibre quand la terre sous ses pieds se
mit à gronder et trembler, à rouler et tanguer comme une mer déchaînée.
Le guerrier agrippa l’exécuteur.
— Jacob ! Arrête !
L’exécuteur décocha au démon de vent un regard vide. Le terrain se
fendit entre les pieds d’Elijah, qui décolla sans réfléchir. Il baissa les yeux
et aperçut des fumerolles. Quelques secondes plus tard, de la lave en
fusion suinta des fissures qui marbraient désormais la surface du sol.
C’est alors qu’Elijah comprit qu’il avait accusé le mauvais démon.
Il s’éleva dans le ciel, se cramponnant aux nuages jusqu’à ce qu’ils
s’entrechoquent. La pluie commença à tomber, aspergeant le magma qui
cherchait à échapper aux abîmes dans lesquels il aurait dû rester confiné.
Une explosion de vapeur recouvrit la zone lorsque Elijah redescendit et se
posa derrière son monarque.
Noah se dressait, jambes écartées, les poings serrés si fort que ses
ongles lui perçaient la peau, faisant couler son sang. Elijah voyait qu’il
tremblait de tous ses membres, mais cela n’était pas lié aux vibrations de
la terre.
L’espace d’un instant, Elijah ne sut comment réagir, puis il saisit le
roi par le bras et le secoua pour attirer son attention.
— Assez ! gronda-t-il sans ménagement. Jacob. Noah. Le temps
presse. Nous trois sommes les seuls à pouvoir les sauver. Nous devons
unir nos forces et nous y atteler dès maintenant. Tout de suite. Il n’y a pas
une seconde à perdre, même si votre souffrance et votre colère sont tout à
fait justifiées !
Jacob se releva avec peine. Il avait l’impression que son cœur avait
été aspiré par le même vortex qui avait emporté Isabella. Il jeta un regard
glacial à Elijah et au roi. Il perçut sur le visage impassible de Noah ses
propres pensées. Le temps n’est rien. Aucun démon, pas un seul, n’était
sorti indemne d’une invocation. Or Bella n’était pas des leurs, et Legna…
Jamais ils ne les abandonneraient sans se battre.
La terre cessa enfin de gronder pour faire place à un silence de mort.
Seules quelques bandes de roches fumantes de-ci de-là témoignaient du
courroux de Noah. Le monarque prit une profonde inspiration, comme
pour se purger de sa colère avec une bouffée d’oxygène.
— Non, Elijah, le corrigea-t-il dans un grognement. Nous quatre. Va
chercher Gideon. Qu’il nous rejoigne sur-le-champ.
Le timbre de Noah était méconnaissable, et Elijah voyait qu’il
fonctionnait en pilote automatique. Mais peu importait, du moment que
le roi se décidait à agir.
— Quand on la retrouvera… (Noah braqua le regard sur Jacob sans
desserrer les dents, un tic nerveux faisait trembler sa joue.) Tu ferais
mieux de te rappeler exactement qui tu es, exécuteur, et quel est ton
devoir. Si elle souffre ne serait-ce qu’une seconde…
— Elle ne souffrira pas, lui jura Jacob d’une voix qui reflétait le sang
glacé qui coulait dans ses veines. Tu m’as accordé ta confiance et jamais je
ne te décevrai.
Puis, sur le même ton, l’exécuteur s’adressa au capitaine guerrier.
— Va chercher Gideon. Tout de suite.
Elijah savait reconnaître le chasseur tapi en Jacob et le vit surgir en
cet instant. Il comprit alors que celui qui avait enlevé la compagne de
l’exécuteur allait le payer très cher. Quant à Legna… tout guerrier
chevronné qu’il était, Elijah refusait d’y penser. Ils seraient contraints
d’affronter la question bien assez tôt.
Un quart de seconde après cette réflexion, Elijah fusionna avec le
vent. Jacob décocha au roi un regard glacé et implacable.
— Il reste de l’espoir. Si Bella est avec elle, si elle a survécu à leur
magie…
Il dut s’interrompre pour réprimer un sursaut de rage, accablé par
l’idée qu’elle avait tout aussi bien pu y succomber.
— Tant qu’elle respirera, reprit Jacob, il restera de l’espoir. Elle fera
tout son possible pour protéger Legna.
— Et s’il n’y en avait plus ? s’enquit Noah avec stoïcisme, secoué par
des tremblements comme la terre quelques minutes auparavant. Ta
compagne laissera-t-elle ma petite sœur…
Noah ferma les yeux, et crispa les mâchoires. Sa fureur était telle
qu’il semblait à deux doigts de cracher du feu.
— Une personne si peu expérimentée, si sensible, trouvera-t-elle la
force d’accorder la paix à Legna si nous ne parvenons pas à les localiser ?
renchérit le roi. Ma sœur deviendra-t-elle un monstre en proie à ses lubies
démentes, avide de meurtres et de fornication ? J’ai veillé sur elle, l’ai
protégée et choyée depuis le décès de ma mère alors qu’elle n’avait pas
cinq ans, déclara-t-il d’une voix sépulcrale. Pardonne-moi si je ne fais pas
confiance à une novice pour mener à bien une tâche d’une telle ampleur.
Je refuse d’assister à ce spectacle les bras croisés.
— Je te le jure, Noah, je refuse, moi aussi, de rester impuissant. Aie
foi en Bella. Sous sa douceur apparente se cache une guerrière farouche et
un sens moral équivalent au mien. Tu peux être tranquille.
— Je serai tranquille quand Legna sera en sécurité. A l’abri de ses
ravisseurs… ou d’elle-même.
— Je sais. Et je serai tranquille quand je serai marié.
— Fais tout ce qui est en ton pouvoir pour assurer l’un, exécuteur, et
je ferai mon possible pour te fournir l’autre.
Jacob tendit la main et Noah la serra afin de sceller le serment.
Aucun des deux ne remarqua que le toucher du roi consumait les rubans
lacées qui enveloppaient la paume de l’exécuteur.
Isabella tombait à toute vitesse sans pouvoir se contrôler.
Puis, en un clin d’œil, elle percuta le sol. Le choc lui bloqua la
respiration et lui brouilla la vue. Des milliers d’étoiles dansaient devant
ses yeux.
— La vache ! Deux pour le prix d’une ! s’exclama un homme au loin.
— C’est impossible ! répliqua un autre.
— Tu le vois, non ? C’est donc possible !
— Toi ! Démon ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il y eut un long sifflement mêlé de borborygmes, puis une voix
terrifiante qu’Isabella avait déjà entendue auparavant répondit.
— C’est… une première, maître. Mais vous en avez deux. Deux. Serai-
je récompensé ? Libérez-moi, maître.
— Non, démon. Je ne suis pas encore satisfait. (L’individu décida
d’adopter un ton doucereux et hypnotique.) Mais une fois mes
expériences achevées, je te libérerai, promis.
Bella entrouvrit péniblement les yeux, et se retrouva éblouie par la
lumière environnante. La même lueur bleuâtre qu’elle avait vue dans
l’entrepôt après avoir rencontré Jacob inondait la pièce. La jeune femme
se rassit lentement, s’attendant à ce que tous les os de son corps craquent
un par un. Or, après une brève inspection, elle se rendit compte qu’elle
était à peine meurtrie. Elle plissa les yeux, et promena son regard
alentour.
Elle occupait le centre d’un immense pentacle dessiné à la craie sur
le parquet. L’éclair bleuté s’estompa peu à peu, lui permettant d’y voir
plus clair, et elle aperçut Legna qui gisait, recroquevillée, à moins de
trente centimètres.
Tout lui revint brusquement en mémoire. Elle se rappela ce qui
s’était passé et comprit où elles avaient atterri. Mais comment cela avait-il
pu se produire ? Isabella était humaine. D’après ce qu’on lui avait raconté,
quand un démon était invoqué, ceux qui se trouvaient à ses côtés ne
couraient aucun danger. Une invocation était un acte très spécifique
limité à la source de pouvoir liée au nom utilisé pour emprisonner le
démon.
Alors, comment avait-elle pu se faire prendre, elle aussi ?
Elle songea soudain qu’elle avait des questions plus urgentes à
régler. Elle se tourna, à quatre pattes, et rampa jusqu’à Legna. Elle
effleura la joue de son amie, et constata qu’elle était brûlante. Qu’avait dit
Jacob au sujet de l’invocation ? Avait-il mentionné le temps nécessaire
pour qu’une transformation devienne permanente ? Oh, pourquoi n’ai-je
pas été plus attentive ? Comment se faisait-il qu’elle n’ait jamais rien lu
sur ce sujet avec tous les livres, rouleaux, prophéties et lois qu’elle avait
compulsés ?
— Regarde, celui-là est réveillé.
— Ce sont des femelles. Je ne pensais pas qu’il y en avait.
— Tu n’as jamais entendu parler de succubes ? Ces suppôts de Satan
sont des deux sexes, qu’est-ce que tu crois ! Regarde comme ils savent se
rendre attirants ! Comment ne pas se laisser tenter ?
Isabella finit par lever la tête pour voir le visage des gens qui
discutaient. Deux hommes se tenaient assez près du pentacle, et un
couple était assis sur une table non loin de là.
C’est alors qu’elle remarqua l’odeur.
Une puanteur effroyable, mélange de corne brûlée, de fioul et d’œuf
pourri. Prise de violentes nausées, elle sentit son estomac se révulser. Elle
pressa la manche contre le nez, espérant bloquer ces effluves putrides.
— Celle-là est minuscule, s’esclaffa la femme. Tu devrais la renvoyer.
Sa plaisanterie fit glousser ses acolytes. Le plus grand des trois
s’avança vers le bord du pentagramme et s’accroupit pour regarder
Isabella dans les yeux.
— Qu’en penses-tu, infâme créature ? On devrait te renvoyer ?
Isabella ne répondit pas. Au lieu de quoi, elle serra Legna dans ses
bras, s’efforçant d’installer son amie évanouie le plus confortablement
possible. Puis, dans un élan de protection, elle la berça contre sa poitrine.
— Oh, si c’est pas mignon ! On dirait qu’elle se soucie de sa copine.
— Laisse tomber, Ingrid. D’ici quelques heures, elles seront aussi
hideuses et dégoulinantes de bave que les autres. Et elles commenceront à
cracher des noms pour sauver leur peau, comme celui-là, là-bas. Ces
monstres ignorent tout de la loyauté.
Isabella suivit des yeux le geste nonchalant du nécromancien, et
remarqua, pour la première fois, le second pentacle au centre duquel se
trouvait un démon complètement transformé, copie conforme de Saul
avant sa mort.
— Tu sais, Kyle, je crois que la petite est plus forte qu’elle en a l’air.
Le mâle a mis des heures à se réveiller. L’autre femelle est encore dans les
vapes, mais celle-là a déjà repris connaissance.
— Pas faux, répliqua l’intéressé.
Il ramassa un objet et visa la tête d’Isabella. Avec Legna sur les
genoux, la druidesse n’eut d’autre choix que de se baisser. Le projectile lui
heurta l’épaule avant de retomber au sol. Elle s’ébroua et fusilla du regard
ses geôliers.
— Tu l’as fichue en rogne, gloussa Ingrid, se tenant les côtes tandis
qu’elle se tordait de rire.
— Oh, je t’ai fichue en rogne, vermine ? railla Kyle.
— Je ne crois pas que ça parle, souligna le plus grassouillet des
nécromanciens, assis à côté de la sorcière.
— Je suis sûr que si, c’est juste têtu comme bestiole. Pas vrai,
pétasse ? Saleté de démon ? (Kyle observa Isabella, un rictus sadique sur
les lèvres.) Tu veux sortir, hein, vermine ? Si tu es gentille, je te laisserai
partir. Bientôt. Allez, dis quelque chose. Je sais que tu en meurs d’envie.
Isabella se contenta de détourner la tête, réprimant des larmes de
colère. Elle était certaine de ne pas être en danger immédiat, en revanche
les prochaines minutes seraient décisives pour la survie de Legna. Elle
essaya de se calmer, tenta de joindre Jacob, mais leur connexion semblait
être rompue. Elle ignorait à quelle distance les nécromanciens les avaient
transportées, et supposait que la pièce avait été bardée de sorts pour
l’empêcher d’appeler à l’aide.
Elle poursuivit ses réflexions, et songea que si son don de
tempérance fonctionnait comme Gideon l’avait affirmé, elle devrait être
capable de neutraliser toute forme de magie. Néanmoins, c’était sa botte
secrète, et elle resta muette et immobile, à l’affût du moment opportun
pour abattre ses cartes. Elle jeta un coup d’œil aux figures dessinées à la
craie autour et en dessous d’elle. Elles étaient destinées à retenir les
démons. Mais qu’en était-il des druides ? Peut-être sa présence avait-elle
suffi à annuler leurs effets.
Ses quatre ravisseurs étaient trop occupés à se montrer effrontés et
arrogants. Ils n’avaient même jamais dû envisager la possibilité que leurs
prisonniers puissent briser un symbole de pouvoir aussi puissant. Isabella
reporta son attention sur l’autre démon qui mâchonnait l’une des griffes
de son pied. Pourquoi douteraient-ils du pentacle ? Il avait si bien
fonctionné jusqu’à présent.
Oh, Jacob, où es-tu ? Je ne sais pas si je suis capable d’y arriver
toute seule.
Cependant, elle allait peut-être devoir se faire une raison, songea-t-
elle, quand elle reçut un lourd silence comme unique réponse. Elle ne
pouvait laisser Legna être leur prochaine victime. Cela dit, il ne s’agissait
pas simplement d’évasion. Elle devait s’assurer que le véritable nom de
son amie ne soit plus jamais divulgué, que personne ne puisse s’en servir
à ses dépens. Par conséquent, elle ne pouvait se contenter de détruire les
nécromanciens, elle devait aussi anéantir le démon perverti qui l’avait
sacrifiée en espérant recouvrer la liberté.
Isabella commença à bercer doucement son fardeau, plus pour son
propre confort qu’autre chose. Elle s’efforça de réfléchir, de considérer la
situation avec lucidité, passant en revue toutes les options qui s’offraient à
elle. Si, en effet, son don lui permettait de neutraliser le sort
d’emprisonnement, il pouvait tout aussi bien affecter ses geôliers.
Cependant, il suffisait que l’un d’entre eux s’approche un peu trop près et
constate la moindre perturbation pour que la supercherie soit découverte
avant même qu’elle ait eu le temps d’agir.
D’un point de vue physique, aucun d’eux ne constituait un défi
majeur. En réalité, ils ressemblaient à une belle brochette de ringards. Ils
lui rappelaient un peu les membres du club d’échecs du lycée. Ils étaient
intelligents, cela ne faisait aucun doute. Ils devaient même être doués de
facultés exceptionnelles pour être capables d’user de magie aussi
complexe. Isabella, qui continuait à pomper le pouvoir de Legna, se rendit
compte qu’elle pouvait percevoir d’autres détails à leur sujet.
Ils arboraient tous une assurance aussi démesurée que factice. Ils
savaient qu’ils étaient puissants, futés, et qu’ils accomplissaient des
prodiges, mais cela ne changeait rien au sentiment de mal-être ancré en
eux qu’ils s’efforçaient de réprimer. Isabella le connaissait bien. Elle-
même avait eu du mal à se débarrasser de l’étiquette de marginale qui lui
avait collé à la peau pendant toute sa scolarité. Mais contrairement aux
quatre individus devant elle, elle avait compris que ces moqueries
d’adolescents importaient peu dans la vraie vie. Son diplôme en poche,
elle les avait laissées derrière elle pour découvrir un monde qui glorifiait
l’intelligence et la créativité. Elle avait persévéré pour en tirer tous les
avantages possibles.
Eux étaient restés prisonniers de cette mentalité d’écoliers, même
s’ils avaient tous atteint la trentaine. Pas étonnant qu’ils se soient lancés
dans cette croisade sordide. Cela leur permettait de jouer les brutes, pour
changer, de prouver leur supériorité.
Isabella assimila tous ces faits en silence, et les rangea dans un coin
de son cerveau. Son petit doigt lui soufflait que ces informations
pouvaient s’avérer utiles.
Le dénommé Kyle avait fini par s’éloigner, lassé par l’absence de
réaction d’Isabella. Il portait une cape bleu et or, digne de Merlin
l’Enchanteur, à l’instar de ses acolytes. Au prix d’un effort surhumain,
Isabella réprima un éclat de rire devant l’absurdité de ce spectacle.
— Pourquoi en a-t-on capturé deux à votre avis ? demanda le
nécromancien bedonnant.
— Elles ont peut-être le même nom. Je n’en sais rien, Rick. Mais tu
connais le dicton, faut pas cracher dans la soupe. Santo va être très
impressionné. Plus on attrapera de créatures, plus il partagera sa magie
avec nous. J’ai hâte de savoir lancer des boules de feu.
— Moi, je veux qu’il m’apprenne le sort d’envoûtement, répliqua
Ingrid. Je donnerais cher pour prendre l’apparence d’un top model et
inculquer la notion d’humilité à certains types de ma connaissance.
— Tu n’as pas besoin de ça. Tu m’as, moi, maintenant, lui rappela
Rick, s’approchant pour lui passer un bras autour des épaules.
Isabella détourna son attention de leur conversation pour la reporter
sur Legna. La démone était un peu pâle, toujours comateuse, mais sinon
elle paraissait inchangée. D’un côté, cela soulageait Isabella, mais de
l’autre, cela la perturbait. Il lui avait pourtant semblé que la
transformation commençait tout de suite après l’invocation. Cela dit, elle
ignorait si des troubles internes affectaient Legna. Elle se mordit la lèvre
avec inquiétude, ferma les yeux, et, une fois encore, essaya de contacter
Jacob.
CHAPITRE 14
Jacob se tenait juché sur la tête de l’une des nombreuses gargouilles
qui ornaient la vieille bâtisse. Il huma la fraîche brise nocturne afin d’y
déceler quelque information tout en s’efforçant de calmer l’angoisse
responsable des battements frénétiques de son cœur. Il regarda le trottoir,
dix étages plus bas, où se trouvait Noah, adossé contre le mur de brique
du même bâtiment, l’air oisif. En vérité, ce dernier traquait le flux et le
reflux de l’énergie environnante. Chaque créature vivante de l’univers
possédait une signature énergétique unique.
Ce que les nécromanciens ignoraient, c’était qu’une invocation ne
consistait pas simplement à arracher un démon d’un lieu pour
l’emprisonner dans un autre. Elle transformait la victime en énergie pure
qui suivait alors un chemin extrêmement tangible pour atteindre son
point d’arrivée, peu importent les kilomètres parcourus. Ce trajet pouvait
être retracé sans difficulté par ceux qui savaient s’y prendre.
Le problème survenait à la fin du pistage. Plus on s’approchait du
repaire d’un nécromancien, plus la recherche devenait complexe. Jacob
avait appris lors de la dernière vague d’invocations que les sorciers étaient
très doués pour voiler leur présence. Ils usaient de sorts, d’artefacts et de
diverses méthodes pour se rendre invisibles même aux chasseurs les plus
chevronnés.
Jacob devait alors s’en remettre à l’instinct et à la logique plutôt qu’à
ses sens. Il devait réfléchir à la cachette la plus pratique.
Malheureusement, comme cela avait été le cas pour Saul, les zones très
peuplées comme le Bronx rendaient les possibilités infinies. Il y avait des
dizaines d’entrepôts autour de l’appartement d’Isabella. Sans la
prémonition de cette dernière, Jacob aurait perdu des heures à tous les
fouiller.
La discrétion, cependant, n’était pas le fort des nécromanciens. A
bien des occasions, Jacob les avait localisés en se contentant de poser des
questions, comme il l’avait fait avec la jeune femme la nuit de leur
rencontre. Très souvent, leurs activités singulières attiraient l’attention.
Sans oublier le facteur qu’ils ne pouvaient masquer : leur odeur. Jacob
pouvait les débusquer en un clin d’œil pour peu qu’ils aient traversé la rue
peu de temps auparavant.
Jacob bondit de son perchoir, altérant légèrement son poids et la
gravité tandis qu’il s’approchait du trottoir. Il atterrit sans un bruit à côté
de Noah.
— Je n’ai rien. Et toi ? Tu as été plus chanceux que moi ?
— Non.
Noah soupira et se massa la nuque.
— Elles ne peuvent pas être bien loin.
— Tu arrives à percevoir Bella ?
— Non.
Jacob serra les dents. Soudain, il flaira un parfum familier.
— Elijah ! s’écrièrent en chœur le roi et l’exécuteur.
Le démon se matérialisa sous leurs yeux quelques secondes plus
tard.
— Du nouveau ?
— Gideon pense pouvoir les retrouver, déclara le guerrier. Il arpente
les environs sous sa forme astrale. D’après lui, le code génétique de Bella
fonctionnerait comme un radar. Aucune idée de ce que ça signifie, mais ça
m’a l’air d’être une bonne nouvelle.
Isabella suivait une courbe à l’extrémité du pentacle. Elle avait
décidé de s’éloigner de Legna, songeant que cela pourrait l’aider à
reprendre connaissance.
Deux des nécromanciens avaient quitté la pièce. Le troisième était
occupé dans la cuisine de fortune située à une distance respectable. La
femme était toujours assise sur la table, et faisait éclater une bulle de
chewing-gum, le regard rivé sur un énorme livre presque aussi ancien, en
apparence, que certains des ouvrages qu’Isabella avait lus dans la
bibliothèque de Noah. Il était clair, cependant, que son attention était
partagée entre la page ouverte devant elle et les mouvements d’Isabella,
qu’elle observait avec une curiosité évidente.
Au bout de quelques minutes, Ingrid reposa le grimoire et bondit sur
ses pieds. Elle enfonça les mains dans les poches et avança vers le
pentagramme.
— Hé, toi ! cria-t-elle en direction d’Isabella. C’est quoi cet
accoutrement ? La robe et les fanfreluches ?
La jeune femme interrompit sa marche, inclina la tête et la
dévisagea.
— J’assistais à un mariage, l’informa-t-elle à voix basse.
Ingrid, à l’évidence surprise qu’elle réponde, écarquilla les yeux.
— Un mariage ? C’est une blague ?
— Non. (Isabella s’approcha un peu plus du contour du pentacle.) On
se marie, et on a même des enfants. On a des artistes, des poètes, des
docteurs et des ministres, tout comme vous.
— Ouais, c’est ça.
Ingrid ricana avec mépris.
— Pourquoi mentirais-je ?
— Parce que tu vas essayer par tous les moyens de sauver ta peau.
— Et à notre place, vous n’en feriez pas de même ?
Cette remarque sembla déstabiliser la sorcière, qui se dandina d’un
pied sur l’autre, l’air mal à l’aise, et fit claquer son chewing-gum.
— Moi, au moins, je ne finirais pas comme ça, déclara-t-elle,
désignant le démon dans le second pentacle.
— Tu en es sûre ? La magie dont vous vous servez est malsaine,
corruptrice. Elle peut avilir n’importe qui. Même un humain.
— Tu parles ! (Ingrid se fendit d’un rire proche de l’aboiement.) Nos
sorts ne font qu’ôter les envoûtements que vous utilisez pour masquer
votre apparence. Chaque démon qu’on invoque est beau comme un dieu.
Ce n’est pas naturel. Voilà à quoi les monstres dans ton genre ressemblent
en vrai !
— Les monstres ? Qu’est-ce qui nous rend plus monstrueux que
vous ? Vous qui réduisez en esclavage un être vivant pour l’exploiter sans
une once de pitié ou de compassion.
— Vous n’êtes pas des êtres vivants, mais des créatures de l’enfer.
J’en ai lu un rayon sur vos tromperies, votre cruauté et vos ruses. Vous y
prenez un malin plaisir. Ce que vous faites est contre nature. A la
différence des autres humains, on sait que la magie existe tout comme ces
créatures infâmes qui peuplent la nuit et empoisonnent la vie de
personnes innocentes. Vampires, garous et Dieu sait quoi encore !
— Tu semblés tellement sûre de toi.
— Parce que j’ai raison !
— Je me demande, reprit Isabella à voix basse, ce que tu éprouverais
si nos positions étaient inversées et qu’on pensait cela de toi. Après tout,
tu pratiques la magie. Les gens pourraient te craindre.
— Ne sois pas stupide. Ça n’a rien à voir ! Et ne crois pas que tes
manigances vont fonctionner, vermine. Je les connais.
— Tu n’en connais pas la moitié, rétorqua Isabella, dont les yeux
lançaient des éclairs.
— Vas-y, la provoqua Ingrid. Essaie. Sers-toi de tes sorts et de tes
pouvoirs. J’adorerai te voir te tordre de douleur par terre quand le
pentacle te les renverra en pleine face. Ça t’apprendra à vouloir me rouler.
— Toi d’abord ! la défia Isabella. Montre-moi donc ces facultés dont
tu uses de façon si vertueuse. Elles doivent être capables de franchir ces
barrières. Allez, tu meurs d’envie de me foudroyer d’une décharge
électrique. Oh oui, j’en ai déjà rencontré des individus de ton espèce !
l’informa Isabella le sourire aux lèvres lorsque Ingrid ouvrit grand les
yeux. Oh, et regarde ! Je suis toujours en vie. En pleine forme, même ! Tu
imagines ? siffla-t-elle avec mépris.
— Menteuse ! Tu n’es qu’une saleté de démone !
— Tu dois le connaître, poursuivit Isabella avec détachement. Il a
mentionné appartenir à un cercle. Vous ne devez pas être bien nombreux.
Un type élancé, aux cheveux noirs ? Un croisement entre un geek et un
athlète. Non ? Ça ne te dit rien ?
— La ferme ! hurla la femme, serrant les poings de colère. (Des ondes
d’énergie bleutée commencèrent à nimber son aura.) Tu ferais mieux de la
boucler si tu ne veux pas voir avec quelle rapidité ma magie peut traverser
le pentacle.
Isabella s’avança d’un pas sans se départir de son rictus moqueur.
— Ingrid, ne t’approche pas d’elle ! (Kyle l’agrippa par le bas, et
l’entraîna à l’écart.) Tu es stupide ou quoi ?
— Lâche-moi ! protesta cette dernière, se libérant de sa prise. Elle est
piégée. Je ne courais aucun danger.
Kyle jeta un regard méfiant à Isabella, qui lui décocha un sourire
mauvais en retour, et se délecta du frisson de gêne qui parcourut son
tortionnaire.
— Bon, dit-il, tu causes en fin de compte.
— J’écorche peut-être les mots, mais oui, je parle.
— Kyle, sa diction ne ressemble pas à celle des autres, chuchota
Ingrid, l’air farouche. Ils avaient tous cet accent bizarre. J’ai l’impression
qu’elle… je ne sais pas… qu’elle vient de Brooklyn.
— Qu’est-ce que ça change ? lui rétorqua-t-il avec irritation. Elle peut
jacasser comme Scarlett O’Hara si elle veut ! Ça reste une démone. Ce
sont tous des menteurs, des tricheurs, toujours à essayer de nous rouler.
Ne sois pas aussi naïve, Ingrid.
— Je ne suis pas naïve ! J’ai un mauvais pressentiment avec celle-là.
On dirait qu’elle n’a pas peur. Tous les autres étaient terrifiés d’être
enfermés.
Kyle s’arrêta et sembla étudier la question un moment. Il fit volte-
face et se dirigea vers le second pentacle.
— Toi ! Tu la connais ? demanda-t-il, désignant la druidesse.
— Celle-là…
Le démon toisa Isabella en poussant des bruits gutturaux, griffant le
plancher de ses doigts crochus.
Legna laissa échapper un petit cri étouffé. Bella se retourna, tiraillée
entre les paroles imminentes du démon et son désir d’aider son amie. Elle
priait que ce dernier, peu importait son identité, ne l’ait jamais
rencontrée. Cela ne changerait rien, en vérité. Elle n’avait aucun moyen de
l’empêcher de parler. Elle se tourna vers Legna, la vit lever la tête avant de
se redresser péniblement. Elle ne s’approcha pas, redoutant que sa
proximité affecte le regain d’énergie de la démone.
— Aineya hulli caun, articula soudain Isabella, se rendant compte
seulement à cet instant qu’elle pouvait employer ses talents de linguiste à
autre chose qu’à déchiffrer des prophéties.
Legna reporta son attention sur elle, les yeux écarquillés de terreur.
— Langue de démon, gloussa le monstre pris au piège. Démone,
celle-là. Oui.
— Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda Kyle.
Merde, songea Isabella avec agacement.
— Langue de démon. Oui… (Il arracha un énorme éclat de bois du
parquet.) « N’aie crainte. » Elle dit « n’aie pas peur » à Legna…
Indirianna… jolie, succulente Indirianna.
Isabella déglutit avec difficulté et s’étreignit pour se réchauffer. Elle
savait que le démon venait de prononcer le nom de pouvoir de Legna, elle
le lisait dans le regard pétrifié de son amie.
— Lucas, gémit-elle avec douleur.
— Ind irianna ! s’esclaffa ce dernier qui se mit à bondir comme un
chimpanzé en rut. Rentinon Siddah to Indirianna !
— Lucas ! sanglota Legna, rampant vers l’extrémité du pentacle pour
se rapprocher du démon transformé.
— Legna, l’avertit Isabella avec douceur, la prenant par le bras pour
l’attirer vers elle. Ce n’est plus le Lucas que tu connais, lui chuchota-t-elle
à l’oreille. Ne le provoque pas, ses réactions ne feraient que t’accabler
davantage.
Secouée de frissons, Legna ravala ses larmes, et Isabella sentit la
nausée qui assaillait son amie.
— Depuis quand ? parvint à demander Legna.
Elle se rassit soudain et s’inspecta sous toutes les coutures,
parcourant son corps de ses mains tremblotantes, un membre après
l’autre.
— Un peu plus d’une heure. Legna, combien de temps te reste-t-il ?
— Je l’ignore. Personne ne le sait. Jusqu’à présent, nous n’avons
réussi à arracher qu’un seul démon à l’invocation.
— Un seul ? répéta Isabella, bouleversée.
— Oui, et malgré tout, il n’a plus jamais été le même. C’était comme
si sa part civilisée luttait sans cesse contre l’animal dément tapi en lui.
— Que lui est-il arrivé ?
Les yeux de Legna s’emplirent de larmes.
— Jacob l’a supprimé. Il n’avait pas le choix, car le démon avait
commencé à agresser nos femmes. Quand Jacob l’a attrapé, la bataille a
été féroce, et il a été forcé de l’achever. Oh, Bella… je suis morte de peur.
Que fera Jacob lorsqu’il m’aura retrouvée ?
— Legna… Legna, Jacob ne te tuera pas.
— Jacob l’exécuteur ! Exécuteur, viens ! Tue-moi ! Tue-moi,
exécuteur ! s’esclaffa la bête sauvage en face d’elles, sautant et roulant sur
place comme un forcené.
Legna hoqueta et Isabella blêmit.
— Connais-tu le nom de Jacob ? murmura Legna avec angoisse.
— Non.
La sœur du roi poussa un soupir de soulagement, et se détendit pour
la première fois depuis qu’elle avait repris connaissance.
— Bien. Lucas est un démon de l’esprit mâle, c’est-à-dire un pur
télépathe. Il aurait pu le lire dans tes pensées.
— Legna, tu oublies que la télépathie n’a aucun effet sur moi.
Personne n’a accès à mon esprit, excepté Jacob.
— Ah, c’est vrai. C’est bien, lui concéda Legna, à bout de souffle, sa
cage thoracique s’élevant et s’abaissant à toute allure. Mais… le destin me
vienne en aide, sans mes facultés, je ne peux l’empêcher de me subtiliser
des noms.
— Éloigne-toi de moi, Legna, ça te facilitera peut-être la tâche.
— Non ! Reste près de moi, la supplia-t-elle, apeurée.
— D’accord, chut, d’accord, murmura Isabella, la serrant contre elle.
Essayons de trouver une solution. Sais-tu combien de temps le démon
secouru a été détenu ?
— Non. Mais Jacob m’a dit qu’il avait mis quatre heures à retrouver
Saul.
— Calme-toi. Ne t’inquiète pas. Je ne laisserai pas la même chose
t’arriver.
— Hé, vermines ! Ça suffit les bavardages ! Si vous complotez pour
vous enfuir, vous pouvez oublier ! aboya Kyle, faisant sursauter Legna
dans les bras d’Isabella. Vos mâles n’ont pas réussi malgré tous leurs
efforts, alors vous vous doutez bien que vous êtes trop faibles pour y
parvenir.
— Génial. Un nécromancien phallocrate. Un vrai cadeau pour
l’humanité, répliqua Isabella avec sarcasme.
— Fais gaffe à ce que tu dis, toi ! l’avertit Kyle.
— Isabella, ne les provoque pas, l’implora Legna.
— C’est bon, j’arrête, promit-elle, caressant avec tendresse les tresses
couleur café de Legna.
Elle se tut, et le nécromancien en sembla satisfait. Il se dirigea vers
Ingrid d’un pas guilleret et suffisant.
— Tu vois ? Elle a autant la trouille que les autres. Elle cherche juste
à le cacher, Ingrid.
— Si tu le dis. Quand est-ce qu’on va lancer le premier sort ? Je me
demande à quoi elles vont ressembler. Surtout la petite.
— D’ici une demi-heure. Dès qu’on sera au complet.
Isabella regarda Legna dans les yeux. La démone avait entendu Kyle,
elle aussi, et s’efforçait, à l’évidence, de refouler sa peur pour réfléchir de
manière logique. Bella aurait presque préféré qu’elle s’en abstienne. Si
Legna commençait à penser à ses pouvoirs de druidesse alors que Lucas
se trouvait assez près pour sonder son esprit…
— Des éléphants roses, murmura Legna. Des éléphants roses.
Isabella sourit, et s’autorisa même un petit rire.
— Des éléphants roses en robe à pois, ajouta-t-elle.
— Des éléphants roses en robe à pois sous des parasols coquelicot.
— Éléphants roses ! Pachydermes roses. Des pois. Des pois partout !
gloussa Lucas, hilare.
Les deux femmes échangèrent un regard victorieux. Tant que Legna
gardait l’image absurde dans sa tête, l’identité et les facultés d’Isabella
étaient sauves. Bella dut admettre qu’une telle discipline lui faisait défaut.
Elle pouvait subtiliser les pouvoirs d’autrui par inadvertance, mais elle
n’aurait jamais pu voler l’expérience de Legna, sa sagesse et les siècles
d’entraînement qu’il lui avait fallu pour rester maîtresse d’elle-même en
toutes circonstances.
Elles se trouvaient donc seules avec deux nécromanciens. Isabella
songea que le moment serait propice pour tenter une évasion, mais deux
autres sorciers connaissaient le nom de Legna. Elle ne pouvait pas non
plus compter sur l’intervention opportune de Jacob, même si sa présence
lui serait d’une grande aide.
— Seigneur, Jacob, où es-tu ? marmonna-t-elle tout bas.
Assise par terre, Isabella grattait d’un air absent le cercle de craie qui
les retenait prisonnières. Prenant conscience de son geste, elle leva la tête
pour vérifier si on la regardait. Les nécromanciens étaient occupés. Se
cachant derrière Legna, elle pouvait essayer de franchir la limite. Elle se
mordit la lèvre, et glissa lentement le doigt vers l’extérieur avant de
revenir à l’intérieur.
Test réussi, songea Bella avec un soupir, soulagée que son action
n’ait pas entraîné d’effet indésirable. Elle n’était pas piégée dans le
pentacle.
Soudain, Legna frissonna, et tout son corps se crispa. Puis elle se
détendit et s’écroula au sol, perdant connaissance. Alors, une étrange
brise souleva la robe et les cheveux de la femme évanouie. Quelques
instants plus tard, elle rouvrit les yeux, se redressa, et planta le regard sur
Isabella.
— Salutations, petite exécutrice, dit-elle, et ses iris argentés, reflétant
l’expérience des siècles, chatoyèrent de mille feux.
— Gideon ? chuchota Bella, époustouflée.
— Le seul et l’unique.
L’Ancien se leva, son allure et sa prestance irradiaient de la
silhouette de Legna. Il prit le temps d’observer la pièce, prêtant attention
au moindre détail. Puis il ferma les paupières et se concentra.
Au bout d’un long moment, le médecin dans le corps de Legna s’assit
face à Isabella, un genou fléchi, et le poignet posé dessus avec
nonchalance. C’était une posture typiquement masculine, et Isabella dut
détourner la tête pour ne pas éclater de rire.
— Dites-moi ce que vous savez, ordonna-t-il avec sa rudesse
habituelle.
— Quatre nécromanciens, trois hommes et une femme. Et comme
vous pouvez le voir, Lucas. (Elle indiqua le démon dans l’autre
pentagramme et marqua une pause.) Gideon, comment se fait-il que je
sois ici ?
— Je ne saurais l’expliquer avec précision. Je n’en suis qu’au stade
des hypothèses. Une fois mon enquête terminée, je vous dirai de quoi il
retourne.
— Gideon, grommela-t-elle entre ses dents. Je me contenterai de
votre meilleure théorie.
— Fort bien. Le nom d’un démon est lié à l’essence de son pouvoir.
Un pouvoir que vous étiez en train d’absorber lorsque Legna a été
invoquée. Je suppose qu’on vous a confondue avec la véritable cible, et
voilà pourquoi vous avez été emportée avec elle.
— Oh. Je vois.
— Un acte de la providence, exécutrice. J’ai ausculté Legna, et mon
diagnostic m’assure qu’elle se porte bien. Tout cela ne l’a affectée en rien.
Je pense que vous neutralisez l’énergie responsable de la transformation.
— Hé ! Je vous ai dit de la boucler, non ? aboya Kyle du fond de la
pièce.
Gideon toisa le nécromancien comme si c’était une mouche agaçante.
Isabella se pencha vers lui pour chuchoter.
— Où est Legna ?
— Elle dort. Elle est en sécurité dans son subconscient.
— J’ignorais que vous pouviez faire ça.
— N’avez-vous jamais entendu parler de possession démoniaque ?
Isabella se redressa sous l’effet de la surprise. Si elle ne le connaissait
pas mieux, elle aurait juré que Gideon venait de faire une plaisanterie.
Cependant, il ne s’était pas départi de son flegme légendaire.
— Ça suffit comme ça. Je vais te donner une bonne leçon, vermine,
éructa Kyle, s’avançant vers le pentacle d’un pas indigné, ses yeux bruns
brillants de colère.
— Qu’est-ce que ça peut bien faire qu’on discute entre nous ? Tu as
peur à ce point de ne pouvoir nous maîtriser ? rétorqua Bella, essayant de
le manipuler pour éviter qu’il découvre la vérité.
— A peine ! s’écria-t-il, vexé. Mais tu finiras par m’obéir, espèce de
garce.
Kyle balaya la pièce du regard, à l’affût d’une forme de châtiment. La
respiration d’Isabella s’accéléra et elle chercha le réconfort dans les yeux
argentés de Gideon. Au lieu de quoi, elle les vit se fermer, et quelques
secondes plus tard, le corps inerte de Legna s’écroula au sol.
— Tu l’as fait s’évanouir ! ricana Ingrid. C’est trop drôle ! Allez, Kyle.
Occupe-toi de la petite, maintenant. Elle l’a bien mérité !
Isabella se leva brusquement, écarta les pieds et planta les poings sur
les hanches. Peu importait le sort qu’ils lui réservaient, elle refusait de
l’attendre, assise, comme une mauviette.
— Kyle, que se passe-t-il ?
Le nécromancien fit volte-face et aperçut les deux autres qui étaient
revenus.
— Parfait. Vous êtes là. On va pouvoir passer aux choses sérieuses.
J’ai hâte d’entendre ces deux-là s’égosiller.
Isabella longea l’énorme symbole sur toute la largeur pour atteindre
le côté le plus proche des quatre sorciers. Ils ne lui prêtèrent pas attention
et joignirent les mains pour former un cercle. Derrière elle, Legna
commença à s’agiter et Lucas à pousser des cris stridents. Perverti ou non,
le démon connaissait, à l’évidence, le rituel qu’ils s’apprêtaient à
accomplir, et paraissait terrifié.
— Bella ?
— Reste en arrière, rassemble tes forces, murmura-t-elle à Legna.
Des étincelles de lumière bleue, semblables à de minuscules feux
d’artifice, cernèrent les nécromanciens occupés à psalmodier.
— Vite, Gideon ! Dépêchez-vous ! pria-t-elle de tout son cœur.
— On est en route, petite fleur.
Lorsque cette voix puissante et aimante parvint à ses oreilles,
Isabella ressentit un soulagement inespéré et dut retenir ses larmes.
— Jacob ! Je t’en supplie, je n’y arriverai pas sans toi ! Je ne peux
pas protéger Legna, combattre les nécromanciens et un transformé toute
seule ! Je sais que je ne suis pas assez forte.
— Garde ton calme, Bella. Tu es capable de tout pour assurer ta
survie. Tu l’as toujours été. On arrive.
— Ils sont quatre, et ils savent comment unir leur énergie. Ils ont
déjà commencé. Sois prudent, Jacob, je t’en conjure ! Si tu t’approches
trop près de moi, tu perdras tes pouvoirs !
— Je sais, chérie. Détends-toi et fais-nous confiance. Quand je te le
dirai, prépare-toi à faire diversion. Si tu romps leur concentration, le
sort se retournera contre eux et les foudroiera de plein fouet.
— Je sais exactement quoi faire.
— Je reconnais bien là ma petite exécutrice. Rappelle-toi, quand tu
auras brisé le charme, Lucas sera libre. On se charge des nécromanciens.
Occupe-toi de lui.
Isabella acquiesça même si Jacob ne pouvait la voir. Elle reporta
toute son attention sur le quatuor devant elle, les yeux plissés en deux
fentes lavande étincelantes. Elle fit le vide dans son esprit et se focalisa
sur les rubans de lumière bleue qui circulaient entre les sorciers. Si elle
avait vu son sourire à cet instant précis, elle aurait compris qu’elle avait
accompli son destin de chasseuse.
— Bella, maintenant ! Sois prudente.
Elle ne répondit même pas. Elle franchit le cercle entourant le
pentagramme, et s’avança rapidement vers ses geôliers en se raclant la
gorge.
— Excusez-moi, où est-ce qu’une demoiselle peut trouver à manger
dans le coin ?
Ingrid fut la première à réagir.
— Kyle ! s’écria-t-elle, les yeux exorbités. Kyle ! Elle n’est plus dans le
pentacle !
Ce dernier sursauta et se tourna vers Bella. Le filet d’énergie, dont le
flux venait d’être interrompu, oscilla dans tous les sens de façon erratique.
— C’est parce qu’elle n’est pas une démone. Punaise, pour des
grosses têtes, ce que vous pouvez être stupides !
Il n’en fallut guère plus. Déconcentrés, les sorciers perdirent prise
sur leur magie. Une énorme explosion propulsa les quatre humains et la
druidesse dans les airs. Isabella percuta un mur, et le choc bloqua sa
respiration. Il lui sembla entendre un os se briser, et le bruit sinistre
résonna dans son crâne. Elle s’écroula comme une pierre, et lâcha un
faible grognement. Elle essaya de se relever et de retrouver son souffle, en
vain, tandis qu’une vive douleur lui tenaillait le flanc droit.
Elle serra les dents, déterminée à se remettre debout malgré tout.
Jacob et les autres comptaient sur elle. Elle était l’exécutrice
pourfendeuse de transformés, et elle devait accomplir son devoir. Elle se
redressa avec difficulté et rejeta les cheveux en arrière, ce qui ne manqua
pas de lui arracher un cri.
C’est alors qu’elle aperçut Jacob.
A grand fracas, il entra dans la pièce dans un tourbillon de poussière
noire avant de reprendre sa forme habituelle, non moins
impressionnante, en moins de temps qu’il ne fallait pour dire « ouf ». Un
halo de rage l’enveloppait, chaque muscle de son corps était tendu, les
traits de son splendide visage reflétaient son désir de vengeance. Il était
aussi beau et terrifiant qu’un ange exterminateur.
Sa vue procura à Bella un élan de force et de détermination comme
elle n’en avait encore jamais connu. Elle se rengorgea, fière de son
compagnon, ôtant la main de sa taille tandis qu’elle s’efforçait d’endormir
la douleur. Une rafale la secoua, faisant flotter ses mèches enrubannées
comme une bannière noire. Elle ne se retourna même pas pour voir Elijah
se matérialiser. Toute son attention était rivée sur le second pentacle.
Lucas bondit dans les airs, enfin libre de quitter sa prison grâce à ses
ailes majestueuses. Il se dirigea vers une grande fenêtre, pas le moins du
monde perturbé par la vitre qui se trouvait sur son chemin. Isabella
s’élança à sa poursuite, et escalada les caisses empilées jusqu’à
l’embrasure. Elle n’en revenait pas de sa chance. Si la bataille avait lieu à
l’extérieur, elle n’aurait pas à s’inquiéter de subtiliser les pouvoirs de ses
compagnons.
— Bella pas dehors ! Si tu le laisses sortir, il t’échappera.
— Fais-moi confiance, mon amour, il n’en aura pas envie. C’est toi
qui me l’as dit, les transformés n’ont que deux idées en tête. Maintenant
que sa survie est assurée, il voudra assouvir son autre besoin… exacerbé
à outrance par la pleine lune.
Elle sentit l’angoisse et le doute tourbillonner en lui, mais il ne la
contredit pas. Isabella retourna à sa tâche, et sauta tête baissée par la
fenêtre quelques secondes après que Lucas l’eut fracassée.
Elijah pivota vers le nécromancien le plus proche, un homme
courtaud et joufflu qui semblait terrorisé au point de souiller son
pantalon. Il lui décocha un sourire carnassier et le salua d’un grognement
menaçant.
— Approche, sorcier, que ça en vaille la peine. Que tu meures auréolé
de gloire, au moins.
En guise de réponse, Elijah reçut une violente décharge électrique
dans le dos. Il chancela, déséquilibré par l’attaque. Il avait l’impression
qu’on venait de l’écorcher vif. Le guerrier s’était entraîné à résister à bien
pire. Il passa outre à la douleur et recouvra l’équilibre tandis qu’il faisait
volte-face pour rechercher son agresseur.
— Laisse-le tranquille, enfoiré de monstre ! s’écria une voix de
femme.
Elle était cinq fois plus puissante que celui qu’elle protégeait. Avant
même qu’Elijah ait pu bouger, une traînée bronze et argent la percuta de
plein fouet pour la plaquer au sol. Legna poussa alors un cri de triomphe
tandis qu’elle saisissait la sorcière à la gorge, la forçant à rester immobile
et à la regarder dans les yeux.
— Je suis une vermine, c’est ça ? Une créature de l’enfer ? siffla-t-elle
d’une voix féroce qui vibrait dans tout son être.
L’excitation procurée par son regain de pouvoir l’étourdissait un peu
alors que l’influence non négligeable de la lune attisait sa bestialité. Son
regard de prédatrice transperça les pupilles noires de la nécromancienne
tandis qu’elle pénétrait dans son esprit.
— Vois, magicienne. Contemple ton enfer.
Legna fouilla chaque souvenir, parcourut les moindres peurs
imaginées au fil des ans par sa victime. Elle lui retourna le cerveau comme
un jardinier laboure son champ, extirpant de ce précieux terreau tous les
péchés et méfaits diaboliques qu’elle avait commis.
Ingrid poussa un hurlement glaçant tandis qu’elle se faisait happer
par son enfer personnel, celui qui la terrorisait depuis qu’elle en avait
appris le concept à l’âge de six ans. Elle fut propulsée dans un gouffre
ravagé par les flammes et le poison, sentit sa chair se consumer pendant
que l’enfer hurlait son nom, un cri perçant interminable, à la mesure de
son châtiment imminent. Toutes les personnes et créatures auxquelles
elle avait nui au cours de sa vie surgirent peu à peu de la mare toxique
dans laquelle elle baignait. Assoiffées de vengeance, elles s’agrippaient à
elle, l’écharpaient, la lacéraient.
Ingrid était vivante quand ses victimes commencèrent à la mettre en
pièces.
Et bel et bien morte entre les mains de Legna quand elles eurent
terminé.
— L’enfer est dans ta tête, nécromancienne, murmura-t-elle à son
ennemie vaincue. Tout comme la mort, dès l’instant où tu y crois.
Pendant ce temps, Gideon, sous sa forme astrale, survolait son
adversaire. Le magicien étudiait les options possibles, essayant de trouver
une issue. Gideon le voyait aux mouvements furtifs de ses yeux.
— Toute attaque serait vaine. Tu ne peux me blesser, têtard, déclara-
t-il d’un air détaché.
Malheureusement, le nécromancien ne comprit pas que l’Ancien se
bornait à énoncer un fait.
Il commença à faire apparaître un tourbillon toxique qu’il envoya en
direction du démon de matière, y mettant tout son élan de sorte que la
substance imprègne sa structure cellulaire. Gideon regarda le nuage le
traverser comme s’il contemplait la progression d’une colonie de fourmis.
Comme il combattait sous sa forme la plus éthérée, le poison n’avait nulle
part où se fixer, et se répandit sur le sol. Les yeux du nécromancien
faillirent sortir de leurs orbites devant ce spectacle. Puis, le regard
implacable de l’Ancien le cloua sur place.
— Quelle tragédie qu’une créature si faible et pathétique ait réussi à
infliger une telle souffrance à mon peuple, déclara Gideon d’une voix
glaciale.
Puis, en un éclair, il reprit son apparence solide, recouvrant ses
muscles d’acier et ses réflexes aiguisés. Avec une grâce sauvage, il agrippa
le nécromancien par la gorge, puis il pivota sur lui-même pour le fracasser
contre un mur sans cesser d’étrangler l’infâme personnage qui se
débattait. D’une simple pression des doigts, il ôta toute vie au pauvre
mortel imprudent. Puissante magie ou non, il était fragile comme
n’importe quel humain, et n’était pas de taille à affronter un démon. Sans
mentionner, bien entendu, la rage à peine contenue que l’Ancien
d’ordinaire impassible s’efforçait de réprimer.
— Tu ne menaceras plus jamais Magdelegna aucun autre démon par
ton ignorance. La mort est un châtiment bien trop clément,
nécromancien. Sois reconnaissant.
Le sorcier laissa échapper un dernier souffle, puis Gideon le relâcha
en secouant la main d’un geste absent, comme s’il se débarrassait d’un
nuisible quelconque. Le corps tomba à terre, et l’Ancien lui tourna le dos
sans une once de regret.
Il chercha Legna du regard. Ses yeux brumeux se posèrent sur elle
alors qu’elle se relevait après avoir vaincu la nécromancienne. Elle rejeta
la tête en arrière, prit la profonde et purifiante inspiration de la prédatrice
satisfaite d’avoir abattu sa proie. Il n’avait jamais vu plus belle femme au
monde, et en cet instant, en cette heure victorieuse, il la trouvait
simplement éblouissante. Gideon sentit une émotion féroce l’assaillir, un
besoin impérieux si vital qu’il dut faire appel à toute sa maîtrise pour le
réprimer et le bouter hors de ses pensées afin que Legna ne soit jamais au
courant.
CHAPITRE 15
Jacob et Noah, côte à côte, combattaient Kyle.
De loin le plus puissant des quatre, celui-ci déclencha un déluge de
flèches électriques du bout de ses doigts. Noah tendit la main, et les
éclairs la ciblèrent comme attirés par un aimant. Il y eut un bruit sonore
lorsque le roi contra l’assaut féroce du sorcier en absorbant littéralement
son énergie. Ce dernier demeura de marbre, et lança aussitôt une nouvelle
attaque, ce qui ne manqua pas d’impressionner son adversaire.
Soudain, le sol sous Jacob et Noah se fendilla, et tous deux se
retrouvèrent entraînés dans le gouffre. Vif comme l’éclair, l’exécuteur
altéra leurs poids et la gravité, ce qui leur permit d’atterrir sur leurs pieds
en douceur. Ils firent volte-face pour rejoindre le nécromancien, mais la
créature belliqueuse les avait suivis et lévitait au-dessus d’eux tout en
poursuivant son offensive.
De nulle part, une pluie de piques de fer se déversa sur les deux
démons.
Jacob les sentit s’enfoncer dans sa chair avant même de voir qu’elles
se dirigeaient vers lui. Plusieurs autres frappèrent Noah, qui s’effondra
par terre. Chaque pointe qui l’écorchait faisait à Jacob l’effet d’un cigare
ardent qu’on éteindrait sur sa peau, et la brûlure le fit basculer en avant. Il
s’efforça de réunir toute sa concentration et agrippa Noah par le poignet
pour perdre leurs deux corps dans un tourbillon de fumée noire. Les clous
ainsi dépourvus de cible retombèrent avec fracas sur le ciment.
Les démons se matérialisèrent de nouveau, sans prêter attention à la
douleur, et lancèrent enfin une contre-offensive.
Noah libéra une boule de feu qu’il projeta vers le nécromancien à la
vitesse de la lumière. Ce dernier marmonna quelque formule magique et
le projectile percuta une barrière invisible à moins d’un mètre de lui.
Noah jura dans sa barbe tandis que Jacob se concentrait. Le roi sentit
l’atmosphère de la pièce changer et vit le sorcier frissonner. Jacob
restreignit la portée de son action. Causer l’effondrement de l’immeuble
en manipulant la gravité ne figurait pas dans ses objectifs. Kyle vacilla,
déstabilisé par l’augmentation de son propre poids, et tomba à genoux.
Puis, soudain, Jacob fut frappé par un puissant retour de pouvoir qui
le heurta de plein fouet avant de le soulever de terre. Il s’écrasa
violemment au sol, secoué par une quinte de toux asphyxiante. Il n’avait
encore jamais traversé pareille épreuve. Jusque-là, ses rencontres avec les
nécromanciens s’étaient limitées à la traque des transformés. Celui qui
avait le plus d’expérience dans l’anéantissement de ces créatures était
Elijah. Leur ennemi était bien plus dangereux que Noah et lui ne l’avaient
soupçonné. Et à mesure qu’il le comprenait,
Jacob n’en éprouvait que plus de respect pour le capitaine guerrier.
Kyle souriait de toutes ses dents, se délectant, à l’évidence, de leurs
tentatives d’offensives infructueuses. Puis, il agita les mains et se mit à
murmurer un autre sort. Cette fois, une avalanche de lames semblables à
celles d’une scie circulaire déferla droit sur eux, emplissant la pièce d’une
plainte funeste tandis qu’elles fendaient l’air dans leur direction. Jacob et
Noah proférèrent le même juron avant de s’évaporer dans une colonne de
fumée poussiéreuse, échappant de peu à la catastrophe.
— C’est ça, vermines ! persifla le sorcier. Fuyez tant que vous le
pouvez. Vous n’imaginez pas toutes les attaques à base de fer que j’ai en
stock pour vous !
— On doit sortir d’ici. On entrave le combat de Jacob et Noah. Ils ne
peuvent pas se donner à fond tant qu’on reste dans l’immeuble, déclara
Legna.
Gideon disparut aussitôt. Elijah agrippa son prisonnier et se fondit
dans le vent. Legna se précipita vers l’escalier de fortune constitué de
caisses, celui qu’Isabella avait emprunté pour rejoindre la fenêtre, et
regarda au-dehors. Elle se focalisa sur une rue non loin de là, puis quitta
le bâtiment dans un « pop » avant de réapparaître à l’angle choisi.
Elle se tourna face à ses deux acolytes lorsqu’ils se matérialisèrent à
ses côtés.
— Où est Isabella ?
— Jolie.
— Ouais, ouais, je connais la chanson, maugréa Isabella tandis que
Lucas serpentait autour d’elle dans une danse outrageusement lubrique.
Ils se trouvaient à quelques pas de l’immeuble qu’ils venaient de fuir,
dans un fossé fraîchement biné, sans doute un futur terrain à bâtir.
Isabella avait conscience de la bataille qui faisait rage derrière elle entre
Jacob et le nécromancien, mais elle tâchait de rester concentrée sur les
fantasmes dépravés du démon devant elle. Elle jeta un coup d’œil
alentour, se demandant si elle pouvait dénicher sur le chantier quelque
objet en fer, mais ce métal était obsolète. L’acier l’avait remplacé depuis
longtemps, préféré pour sa solidité et sa résistance à la corrosion.
Le démon gonfla les narines tandis qu’il flairait l’odeur d’Isabella, et
léchait de sa langue fourchue l’un de ses longs crocs avec une avidité
évidente.
— Viens là, mon beau, je sais que tu en meurs d’envie, l’appela-t-elle
d’une voix suave, rejetant les cheveux en arrière afin d’exhiber ses courbes
généreuses.
Elle paraissait vraiment sûre d’elle, ce qui était assez incroyable vu
son état d’anxiété. Il lui semblait que sa cage thoracique allait exploser.
Pouvait-elle y arriver sans arme de fer ?
Souviens-toi, petite fleur…
Soudain, un flot d’images envahit son esprit. Celles de son
apprentissage avec Elijah et des victoires remportées haut la main en
combat rapproché depuis le début de cette aventure. Jusque-là, son
instinct l’avait toujours guidée et, combiné à l’entraînement, il lui
permettrait de vaincre ses ennemis avec encore plus de facilité.
Le démon bondit sur Isabella, retomba à terre et rampa dans la boue,
pris de court par la rapidité de sa proie. Il se redressa à quatre pattes,
renifla et s’ébroua pour se débarrasser de la poussière, puis se tourna
pour voir où elle était passée. Elle se dressait là où il s’était tenu avant de
se jeter sur elle, et époussetait le bas de sa robe argentée.
Troublé, le transformé l’observa pendant un moment, et huma l’air
avec méfiance, se demandant si sa cible n’avait pas changé entre-temps.
Cette fois, ce fut lui qui bougea trop vite pour Isabella : il lacéra de ses
griffes l’étoffe de soie lorsqu’elle esquiva son attaque à la dernière
seconde. Elle haleta quand son flanc l’élança de nouveau. A la douleur de
ses côtes brisées s’ajoutait celle de l’écorchure infligée par les serres de
l’infâme créature. Le démon la gifla du revers de la main, le coup la
souleva de terre et la projeta au sol. Une quinte de toux secoua Isabella. Il
s’approcha d’elle à tâtons, lui grimpa péniblement sur le corps, se
cramponnant à elle de ses doigts poisseux et crochus.
— Bella !
Noah tourna brusquement la tête lorsque Jacob hurla le nom de sa
compagne. À l’évidence, l’attention de l’exécuteur était partagée à cet
instant entre deux batailles, alors que son roi avait grand besoin de lui. Il
agrippa la manche de Jacob pour le soustraire à l’attaque du
nécromancien, et le propulsa contre un mur afin de l’inciter à se ressaisir.
— Concentre-toi ! gronda-t-il.
La fureur de Jacob se mêla à celle de Bella et la décupla. Elle tendit le
bras vers son assaillant et lui creva les yeux. Le monstre hideux se recula
aussitôt, poussant des cris de rage atroces. Toujours au sol, Isabella pivota
et balança les jambes en l’air avec une force impressionnante pour frapper
le démon à la tête. Un craquement satisfaisant marqua la réussite de
l’action.
Une fois la bête à terre, la petite exécutrice fonça sur elle à toute
allure. Elle se battait comme une lionne, portant chaque coup sur les
parties les plus vulnérables de son adversaire avec une ruse digne d’une
prédatrice. À la voir, on pouvait croire qu’elle s’amusait avec la puissante
créature, jouait avec elle comme un chat avec une souris. Le démon hurla
de douleur et de frustration tandis que sa proie l’assaillait avec la hargne
de vingt chiens de l’enfer.
Bella adressa une prompte supplique au destin avant de se jeter sur
le démon, serrant de toutes ses forces le poing qu’elle enfonça dans la cage
thoracique déformée qui renfermait son cœur noirci.
Le cri d’un félin sauvage fendit la nuit.
Jacob et Noah tentèrent de poursuivre le nécromancien dans leur
forme éthérée, mais ce dernier projeta une nouvelle barrière pour les
maintenir à distance. L’exécuteur et le roi tombèrent à terre après s’être
matérialisés de nouveau.
— Comment s’approcher de lui, bon sang ?
— Les autres sont sortis. Nous n’avons plus besoin de nous
approcher désormais, déclara Jacob d’une voix sinistre.
Puis il écarta les bras et fit littéralement trembler la terre.
Kyle ne s’était pas attendu à un séisme et prit peur, comme n’importe
quel humain, lorsque l’immeuble commença à s’effondrer autour de lui.
Cela le déconcentra et Noah ne manqua pas d’en profiter. Evitant
soigneusement Jacob, il lança une énorme boule d’énergie qui embrasa
tout sur son passage. Les flammes dévastèrent la pièce. Le nécromancien
hurla quand sa cape ridicule et le reste de ses vêtements furent réduits en
cendres. L’odeur de chair brûlée emplit l’atmosphère.
Et ainsi, en un battement de cœur, le combat fut terminé.
Jacob et Noah quittèrent cet enfer. Le roi était dans son élément,
mais l’exécuteur ne pouvait supporter davantage la chaleur. Ils
apparurent sur la chaussée à côté de leurs compagnons, traînant derrière
eux les effluves de fumée et de suie.
— Hmm, joli feu de camp, mon cher frère, gloussa Legna avant de se
jeter au cou de Noah qui l’étreignit aussitôt, gagné par un soulagement
évident.
— Tu vas bien ? Dis-moi que tu vas bien, répéta-t-il avec inquiétude
sans cesser de la serrer, l’empêchant presque de respirer.
— Je vais bien, Noah. Il ne m’est rien arrivé. Gideon affirme que c’est
grâce à Isabella.
— Le destin soit loué, s’exclama-t-il avec ferveur, de nous avoir
envoyé Isabella.
— Où est-elle ?
Tous se figèrent et se tournèrent vers Jacob.
— Tu n’en sais rien ? s’enquit Elijah.
— Non. Je ne peux pas… Elle n’est pas avec moi… (Il inclina la tête
comme s’il écoutait quelque chose.) Attendez… elle est proche… et elle est
contrariée. Bon sang, elle pleure !
Comme si cela avait été chorégraphié par avance, ils quittèrent tous
le trottoir, à l’exception d’Elijah, chacun à sa manière, s’élançant à la
poursuite du tourbillon de poussière qu’était Jacob.
L’exécuteur reprit sa forme solide une fois sur le chantier, et balaya
les lieux d’un regard acéré à la recherche de sa compagne. Un profond
apaisement l’envahit lorsqu’il l’aperçut, assise sur une souche à quelques
mètres de là. Il se précipita à ses côtés et s’arrêta en dérapant sur la terre
poudreuse qui l’entourait.
— Bella ?
Elle leva les yeux, et à sa vue Jacob ne put retenir un hoquet d’effroi
qui résonna trois fois quand les autres le rejoignirent. Isabella était
couverte de boue, de suie et d’une substance visqueuse. Ses cheveux se
dressaient sur sa tête en courts pics carbonisés, de petites volutes de
fumée s’élevaient encore de la masse calcinée. La seule zone propre se
trouvait sur ses joues, là où de grosses larmes roulaient et nettoyaient sa
peau.
Bella éclata en sanglots. Elle paraissait si désespérée que Jacob
tomba à genoux et la serra tout contre lui.
— Oh, mon amour, ça va aller, lui susurra-t-il, l’étreignant de toutes
ses forces et la rassurant de son mieux. Que s’est-il passé ?
Elle sentait mauvais, avait une mine atroce, mais semblait indemne.
Un poids énorme quitta les épaules de Jacob. Il accueillit volontiers la
vitalité et l’émotion contenues dans ses larmes. Elle pleurait d’embarras et
de colère. Elle s’en voulait pour une raison qui, pour le moment, lui
échappait, mais elle était saine et sauve dans ses bras, là où était sa place.
Rien d’autre n’importait.
— J’ai… J’ai oublié, hoqueta-t-elle lamentablement avant de
tressaillir. C’est stupide. J’ai oublié que quand on les tue… ils explosent !
Oh, Jacob ! Jacob ! Mes cheveux sont brûlés ! gémit-elle d’une voix
pathétique.
Jacob détourna les yeux, s’efforçant par tous les moyens de ne pas
rire. Il s’interdit même d’y penser. Si elle percevait en lui la moindre trace
d’amusement, elle le foudroierait sur-le-champ. Cela dit, c’était difficile,
car son soulagement renforçait sa bonne humeur.
Malheureusement, Noah ne fit guère preuve de la même maîtrise. Il
réprima tant bien que mal son rire derrière un son étouffé, et récolta une
tape sur la tête en guise de réprimande.
— Noah ! Arrête ! lui souffla Legna.
— Je suis navré, Bella, bredouilla le roi ne pouvant se retenir
davantage, mais c’est plus fort que moi !
— Bien, renifla Isabella, indignée. Allez-y, moquez-vous. Je l’ai
mérité. (Elle se tourna vers Noah, l’étincelle dans ses yeux trop rapide
pour que Jacob l’aperçoive.) Après tout, tu as connu le même sort, Noah,
et par ma faute. Je ne t’ai pas laissé un poil sur le caillou. Je suis sûre que
tu étais encore plus ridicule que moi !
— Bella ! s’écria Legna d’un ton incrédule mais amusé tandis que
l’humour désertait son frère qui ne tarda pas à piquer un fard.
Puis, Bella éclata d’un rire délicat, à mi-chemin entre le gloussement
et le sanglot.
— Je dois avoir une drôle d’allure, je présume. Et je sais que tu
t’évertues à garder ton sérieux, Jacob, mais tu peux arrêter, je t’y autorise.
— Non, je ne rirai pas de toi, petite fleur. Je suis trop soulagé de
t’avoir retrouvée pour me moquer.
Bella essuya ses larmes de ses mains sales, puis leva les yeux vers lui,
l’air embarrassée.
— On peut rentrer ? J’ai besoin d’une douche.
— Bien sûr. (Il l’attira contre lui tandis qu’il se relevait.) Ta tâche n’a
pas été aisée cette nuit, ma petite exécutrice. Tu l’as bien méritée, ta
douche !
— Tu les as tous tués ? Oh, bien entendu, quelle question ! Tu es
Jacob. (Elle renifla, séchant ses dernières larmes.) Je suis contente. Cela
signifie… (elle fut prise d’un bâillement impérieux, et termina sa phrase
tout en s’étirant) que Legna est hors de danger.
— On a eu de la chance. Ils n’étaient pas si forts que ça, en fin de
compte. J’ai vu des nécromanciens bien plus puissants, et ils sont
difficiles à vaincre, déclara Noah avec solennité.
— Merci, Isabella. (Legna serra la main boueuse de l’exécutrice avec
affection.) Et ne t’inquiète pas pour tes cheveux. Gideon peut arranger ça.
N’est-ce pas, Gideon ?
— Si tel est ton désir.
Legna s’interrompit et se plongea dans le regard argenté impassible
du démon, se demandant pourquoi il avait formulé sa réponse ainsi.
Était-ce son imagination, ou l’avait-il adressée à elle et non à Bella ?
Néanmoins, il paraissait aussi indifférent qu’à l’accoutumée, et elle haussa
les épaules, préférant poursuivre.
— Et n’oublie pas, reprit Legna avec intérêt à l’intention d’Isabella.
Cette nuit, tu te maries !
— A condition qu’on termine la cérémonie avant le lever du soleil, lui
fit remarquer Noah.
— Euh…, je ne voudrais pas casser l’ambiance, intervint Isabella,
mais je crois que je me suis fêlé une côte.
— Oh, bon sang ! s’exclama Jacob, la reposant sur ses pieds avec
délicatesse. Pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? Je devais te faire mal à te
porter comme ça !
— C’est un fait, ajouta Gideon, vu qu’elle a trois côtes brisées et de
multiples entailles. Sous le tissu carbonisé, elle saigne abondamment.
— Oh. C’est sans doute pour ça que je souffre, ironisa Isabella.
— Tu crois ? rétorqua Legna non sans sarcasme.
— Je ne peux pas vous soigner sous ma forme astrale. J’attendrai
votre retour chez Noah.
Gideon disparut dans une étincelle de lumière blanche.
— Facile à dire pour lui.
— Ne t’en fais pas, Bella, déclara la démone en s’empressant de
reculer. L’agence de voyages Legna est à ton service.
Dans un déplacement d’air presque inaudible, celle-ci téléporta la
druidesse. Les hommes guettèrent le signe de tête de Legna.
— Saine et sauve, annonça-t-elle.
Puis, avec un large sourire, elle s’évapora, elle aussi.
Gideon se relevait tout juste lorsque les deux femmes se
matérialisèrent devant lui quelques instants plus tard. Des travaux
d’envergure pour restaurer le palais avaient été entrepris, mais Isabella ne
put s’empêcher de songer, malgré tout, que les intérieurs encore couverts
de suie s’accommodaient à la perfection avec son allure et son état d’esprit
actuels. Elle aperçut un banc de pierre et s’y assit en soupirant tandis que
Legna se précipitait à son côté et lui prenait la main.
L’Ancien s’approcha de l’exécutrice, s’accroupit devant elle tout en
l’examinant avec attention, tous les sens en éveil. Le médecin riva ses
yeux d’argent sur la tache de sang qui s’élargissait sous le sein droit
d’Isabella.
— Vous avez de la chance de ne pas vous être perforé un poumon.
Il chercha une couture à la taille de sa robe de mariée et la tint de sa
main libre. D’un mouvement rapide, il arracha un large pan de tissu,
exposant la profonde blessure d’Isabella. Lorsqu’elle vit le fragment d’os
qui sortait de la peau de son amie, Legna poussa un petit cri, comme si
elle partageait sa souffrance.
— Vous résistez bien, lui fit remarquer Gideon.
Bella lui jeta un coup d’œil surpris.
— Gideon… venez-vous de me faire un compliment ? s’enquit-elle,
s’assurant que sa voix reflétait bien son étonnement.
Legna y mit un terme en se fendant d’un grognement amusé qui fit
glousser Bella, avant de la faire hoqueter de douleur.
— Peut-être daignerez-vous enfin respecter un Ancien ? déclara
l’inébranlable Gideon de son air supérieur habituel.
Le démon ferma les yeux et laissa ses doigts glisser sur l’encolure de
la robe d’Isabella, le long de son sternum. Bella tressaillit et Legna haleta.
— Tu ne peux pas l’anesthésier ?
— C’est ce que je suis en train de faire, répliqua Gideon d’un ton
perplexe tandis qu’il se concentrait davantage. Vous devez vous détendre,
Isabella, lui ordonna-t-il en s’approchant de la plaie afin de soigner
d’abord ses côtes cassées.
— Attendez !
Isabella agrippa le bras de Gideon et porta en même temps la paume
à son front, comme si une migraine atroce venait de la frapper.
— Oh, bon sang, s’exclama tout bas Legna, ne pouvant s’empêcher de
glousser alors qu’elle percevait ce que l’Ancien ne pouvait voir. Gideon, je
te conseillerais de patienter encore un peu.
— Balivernes ! Plus on attend, plus ce sera pénible pour elle.
— Explique donc ça à son futur mari, rétorqua Legna, en éloignant
de Bella le poignet du médecin, comme s’il allait la contaminer.
Jacob ne pouvait tolérer, semblait-il, que Gideon pose les mains sur
Isabella en son absence. L’Ancien soupira, mais attendit quelques minutes
que la puissante triade de démons apparaisse dans la grand-salle.
Jacob étouffa un juron, passant la main dans ses cheveux tandis qu’il
s’avançait vers Bella tel un cerbère.
— Ne laisse jamais, ordonna-t-il le souffle court, un autre homme te
toucher sans d’abord me prévenir. Mieux encore, ne laisse jamais un autre
homme te toucher.
— Jacob, ne sois pas ridicule, le tança-t-elle.
— Obéis-moi pour une fois, Bella.
Elle refusait d’en rester là, mais l’envie d’en finir au plus vite avec les
soins dépassa son besoin de polémiquer. Elle haussa donc les épaules
malgré son manque évident de conviction.
— Mes excuses, Gideon, dit-il au médecin sur un ton crispé. Je t’en
prie, continue.
L’Ancien acquiesça, et l’étudia pendant une longue minute avant de
reporter lentement son attention sur la compagne blessée de Jacob. Cette
fois, il chercha une zone de son corps sans connotation sexuelle, et lui
effleura le front du bout des doigts tout en caressant ses cheveux
désormais calcinés.
L’exécuteur émit un grognement si féroce que Gideon sursauta et
s’éloigna d’Isabella comme si un animal avait essayé de le mordre.
Lorsque son regard croisa celui, bestial, de Jacob, il s’étonna que ce
dernier se soit retenu. Au bout d’un moment, Jacob sembla recouvrer son
sang-froid, et se rendit compte avec horreur qu’il venait de menacer le
membre le plus ancien de leur espèce.
— Oh, bon sang ! soupira-t-il, se détournant de sa compagne et du
médecin. Je vais… attendre ailleurs.
Il se transforma en une pluie de poussière et s’éclipsa à la faveur
d’une forte brise.
Troublée par ce comportement contradictoire, Isabella jeta un coup
d’œil à Gideon.
— La lune a des effets que même vous ne pouvez soulager, druidesse,
expliqua-t-il. Vous pouvez l’empêcher de perdre le contrôle et de causer
des dégâts avec ses facultés, mais votre proximité affecte seulement la
manifestation de ses pouvoirs. Vous n’avez aucune influence sur la bête en
lui ni sur les instincts qui l’animent. En toute franchise, je suis surpris de
me trouver encore en un seul morceau.
Bella hoqueta soudain, stupéfaite.
— N’ayez crainte, exécutrice. Je suis certain que Noah et Legna
m’auraient secouru.
— Je m’en fiche, s’écria-t-elle sans même remarquer l’expression un
brin consternée du médecin. Jacob est parti !
— Il a compris qu’il ne pouvait se maîtriser. C’était une sage décision.
— Je le sais bien, répliqua-t-elle sur un ton exaspéré. Et vous passez
pour un tout-puissant Ancien ? (Elle roula des yeux.) Réfléchissez ! Il est
parti alors qu’il se tenait à côté de moi ! (Elle poussa un long soupir tandis
qu’ils continuaient à l’observer, l’air dubitatif.) D’accord… on va essayer
comme ça : Jacob, ici. (Elle désigna le sol crasseux qui portait encore la
trace de ses chaussures.) Bella, là. Jacob… Bella… Démon… Druide…
Pouvoir… Neutralisateur de pouvoir !
— Hé ! s’écria Legna qui voyait enfin où son amie voulait en venir.
Comment as-tu fait ?
— Je… n’en sais rien.
— Tu as bien dû faire quelque chose, renchérit Noah.
— C’est le cas, déclara Gideon avec calme. Elle s’est blessée.
— C’est vrai, lui concéda Isabella avant de froncer les sourcils. Et ça
change quoi, au juste ?
— Quand les récepteurs de la douleur sont saturés, le flux d’énergie
de votre corps est interrompu. De la même façon que les plaies et une
peine intense freinent la concentration des démons. Pour vous,
néanmoins, tout se joue au niveau de l’inconscient.
— Oh, j’ai compris ! (Isabella arbora un sourire de triomphe.) Vous
feriez mieux de me soigner tant que vous le pouvez. J’entends Jacob
grommeler dans mon esprit.
— Je vous suggère de penser à autre chose qu’à mon toucher. Je ne
voudrais pas que vous lui transmettiez par inadvertance les images qu’il
s’évertue à refouler.
— Hé, Bella ! s’exclama Legna, hilare. Tu as vu des éléphants roses
récemment ?
Isabella trouva Jacob assis sur l’autel, les poings sur les genoux, le
menton sur les poings tandis qu’il contemplait les nuages voilant la lune.
Elle se pencha pour lui embrasser la joue, et ses mèches soyeuses qui
venaient de repousser lui effleurèrent le nez et la bouche. Il leva la tête, et
ouvrit la paume pour s’emparer de sa chevelure d’ébène.
— Tu dois être épuisée, dit-il tout bas. On est toujours éreinté après
une séance de guérison.
— Comme après avoir botté le train de saletés de nécromanciens,
rétorqua-t-elle, pressant la main avec insistance contre la cuisse de Jacob
jusqu’à ce qu’il relâche la jambe.
Elle se tourna et s’installa sur ses genoux avant d’enrouler les bras
autour de son cou. Il se demanda si elle soupçonnait à quel point son
étreinte l’affectait. Quand il la tenait ainsi, il se sentait comme le roi du
monde. Il l’attira contre son torse et lui baisa le front.
— Tu es le roi de mon monde, lui murmura-t-elle en lui rendant son
baiser. Quelle chance d’avoir pour monarque une âme aussi romantique
et aimante.
— Et toi, tu es la reine de mon cœur, Bella, déclara-t-il avec ardeur.
Tu m’acceptes comme je suis, et tu m’aimes comme personne. C’est
tellement intense que, parfois, je me dis que c’est un miracle si je
n’explose pas.
— Je t’en prie, Jacob, soupira-t-elle, si tu m’aimes, raye ce verbe de
ton vocabulaire.
Il gloussa et lui embrassa la joue et le cou avant de remonter avec
délicatesse vers ses lèvres.
— La nuit est finie. Nous n’aurons pas le temps de terminer la
cérémonie, avoua-t-il à regret.
— J’imagine que toi et moi avons rendez-vous à Beltane.
— Je suis désolé. Je voulais que ce soit un jour spécial pour toi. J’ai
même pensé qu’il pourrait être normal… presque humain, poursuivit-il.
— Il n’y a rien de plus normal qu’une série d’imprévus qui ruinent le
plus beau jour de la vie d’une femme, Jacob.
— Certes, mais combien de mariées se retrouvent carbonisées après
avoir combattu un monstre ? s’enquit-il avec amertume.
— Celles qui oublient d’esquiver. Allez, Jacob, arrête. Si tu éprouves
du ressentiment pour ce que je suis devenue à cause de toi, alors tu en
éprouves pour ce que je suis… pour moi.
— Jamais ! rétorqua-t-il avec férocité. Jamais je ne t’en voudrai ! (Il
garda le silence pendant un long moment.) Mais je ne serai jamais
heureux de te voir braver le danger. Pardonne mon paternalisme, Bella,
mais je ne supporterai jamais que tu risques ta vie.
— Crois-tu que c’est plus facile pour moi, exécuteur ? Tu ignores à
quel point ça a été dur de te laisser, de t’abandonner alors que tu devais
affronter cet enfoiré bourré de préjugés. J’avais conscience de son
pouvoir, je le sentais dans tout mon être. (Elle plaqua le front contre le
creux de son cou.) Mais je suis contente que tu sois celui que tu es parce
que, entre autres choses, j’ai quelqu’un à qui demander : « Est-ce que ça
devient plus facile ? »
— Quoi donc ?
— Tuer, Jacob. Jamais… intentionnellement… C’est toujours aussi
dur ?
— Toujours, lui assura-t-il avec fermeté. Le jour où cela te paraîtra
facile, il faudra commencer à t’inquiéter.
Elle acquiesça en silence tandis qu’il l’étreignait encore plus fort.
— Petite fleur, regretteras-tu un jour de m’avoir rencontré ? lui
demanda-t-il tout bas.
— Oui, répondit-elle sans ambages.
— Je vois, dit-il d’une voix crispée.
— Tu veux une date précise ?
— Tu es en train de me taquiner, comprit-il soudain.
— Non, je suis très sérieuse. J’ai une date bien précise en tête.
Jacob se recula pour la regarder dans les yeux, et arbora un air
perplexe devant la lueur malicieuse qui illuminait ses pupilles.
— Quelle est cette date ? Et pourquoi penses-tu à des éléphants
roses ?
— C’est le 8 septembre, parce que d’après Gideon, ce sera le jour de
mon accouchement. Ça peut encore changer, car avec la combinaison
d’ADN de druide, d’humain et de démon la gestation risque de durer plus
de neuf mois, comme me l’a expliqué l’Ancien. Et à ma connaissance,
quand les contractions commencent, les femmes regrettent toujours
d’avoir laissé un homme les toucher.
Jacob bondit sur ses pieds, reposa Isabella par terre, la tint à bout de
bras avec fermeté et l’examina comme s’il la passait aux rayons X.
— Tu es enceinte ? demanda-t-il en la secouant légèrement. Depuis
quand le sais-tu ? Tu as combattu ce monstre alors que tu portais mon
enfant ?
— Notre enfant, le corrigea-t-elle non sans indignation, plantant
aussitôt les poings sur les hanches. Et Gideon vient juste de me
l’apprendre, donc j’ignorais que j’étais enceinte pendant que j’affrontais
cette créature !
— Mais… cela fait plusieurs jours qu’il t’a soignée ! Pourquoi ne pas
te l’avoir dit à ce moment-là ?
— Parce qu’alors je n’étais pas enceinte, Jacob. Rappelle-toi, on a fait
l’amour depuis…
— Oh ! Oh, Bella, s’exclama-t-il, soudain hors d’haleine.
Il semblait avoir besoin de s’asseoir et de souffler dans un sac en
papier. Elle s’approcha de lui pour le stabiliser tandis qu’il remontait avec
difficulté sur l’autel. Il posa les bras sur les cuisses et se pencha en avant
en essayant de reprendre son souffle. Bella éprouva l’envie impérieuse
d’éclater de rire, et se mordit la lèvre inférieure pour se retenir.
Il était beau l’exécuteur calme, serein et maître de lui en toutes
circonstances, celui que tous les démons de la planète craignaient comme
la peste.
— Ce n’est pas drôle, grommela-t-il, outré.
— Ah non ? Tu devrais te voir ! railla-t-elle.
— Si tu continues à te moquer de moi, je te jure que tu vas avoir droit
à une fessée.
— Des promesses, toujours des promesses, gloussa-t-elle, en
l’étreignant avec tendresse.
Jacob finit par rire aussi, et lui enlaça la taille pour la ramener vers
ses genoux.
— Tu as demandé si… Gideon sait ce que c’est ?
— C’est un bébé. Je lui ai dit que je ne voulais pas connaître le sexe.
Et ne t’avise pas de le découvrir, parce que je le lirai aussitôt dans tes
pensées, et si tu me gâches la surprise je te tue !
— Bon sang… Elle détruit deux démons et s’imagine qu’elle peut tous
nous commander, déclara-t-il d’un air narquois.
Il l’attira encore plus près de façon à enfouir le visage dans sa
chevelure, et se demanda si le cœur d’un vieux démon solitaire tel que lui
pouvait contenir autant de bonheur. Il lui semblait que sa cage thoracique
allait exploser.
— Seras-tu aussi heureux lorsqu’il faudra changer les couches et
essuyer le vomi ?
— Tu plaisantes ? Ce sera le meilleur moment !
— Tu es sûr ? (Elle retrouva soudain son sérieux.) Jacob, tu as vécu
seul pendant si longtemps. Tu vas déjà avoir du mal à t’habituer à ma
présence, mais à celle d’un bébé ?
— Bella… ma jolie petite fleur, dit-il avec douceur et révérence. (Il
prit sa tête entre les mains et posa le front contre le sien.) Après plus de
six cents ans de célibat, je pense être prêt pour toi et une demi-douzaine
de bambins ! Rien ne me ferait plus plaisir.
— Oh, Jacob, soupira-t-elle avant de l’embrasser avec avidité.
Comment ai-je fait pour avoir une chance pareille ?
— Eh bien, pour autant que je m’en souvienne… tu as eu le malheur
de tomber d’une fenêtre.
— Ah non, c’était un coup de chance parce que tu m’as rattrapée.
— Non, petite fleur, murmura-t-il, marquant une pause pour
l’embrasser avec passion. Je crois qu’on peut dire sans se tromper que
c’est toi qui m’as attrapé.