TEXTE2 : L'éducation sophiste
Ponocrates lui faisait observer qu’il ne devait pas tant se repaître au sortir du lit sans avoir
premièrement fait quelque exercice. Gargantua répondit :« Quoi ? n’ai-je pas fait suffisamment
d’exercice ? Je me suis vautré six ou sept fois dans le lit avant de me lever. N’est-ce pas assez ? Le
pape Alexandre faisait ainsi, sur le conseil de son médecin juif, et il vécut jusqu’à la mort en dépit
des envieux. Mes premiers maîtres m’y ont accoutumé, en disant que le déjeuner donnait bonne
mémoire : c’est pourquoi ils buvaient les premiers. Je m’en trouve fort bien et n’en dîne que mieux.
Et Maître Tubal (qui fut le premier de sa licence à Paris) me disait que ce n’est pas tout de courir
bien vite, mais qu’il faut partir de bonne heure. Aussi la pleine santé de notre humanité n’est pas de
boire des tas, des tas, des tas, comme des canes, mais bien de boire le matin, d’où la formule :
Lever matin n’est point bonheur ;
Boire matin est le meilleur.
Après avoir bien déjeuné comme il faut, il allait à l’église, et on lui portait dans un grand panier
un gros bréviaire emmitouflé, pesant, tant en graisse qu’en fermoirs et parchemins, onze quintaux et
six livres à peu près. Là, il entendait vingt-six ou trente messes. Dans le même temps venait son
diseur d’heures, encapuchonné comme une huppe, et qui avait très bien dissimulé son haleine avec
force sirop de vigne. Avec celui-ci, Gargantua marmonnait toutes ces kyrielles, et il les épluchait si
soigneusement qu’il n’en tombait pas un seul grain en terre.
Au sortir de l’église, on lui amenait sur un char à bœufs un tas de chapelets de Saint-Claude, dont
chaque grain était aussi gros qu’est la coiffe d’un bonnet ; et, se promenant par les cloîtres, galeries
ou jardin, il en disait plus que seize ermites. Puis il étudiait quelque méchante demi-heure, les yeux
posés sur son livre mais, comme dit le poète comique, son âme était dans la cuisine.
Rabelais, Gargantua, chapitre 21, 1534
TEXTE2 : L'éducation sophiste
Ponocrates lui faisait observer qu’il ne devait pas tant se repaître au sortir du lit sans avoir
premièrement fait quelque exercice. Gargantua répondit :« Quoi ? n’ai-je pas fait suffisamment
d’exercice ? Je me suis vautré six ou sept fois dans le lit avant de me lever. N’est-ce pas assez ? Le
pape Alexandre faisait ainsi, sur le conseil de son médecin juif, et il vécut jusqu’à la mort en dépit
des envieux. Mes premiers maîtres m’y ont accoutumé, en disant que le déjeuner donnait bonne
mémoire : c’est pourquoi ils buvaient les premiers. Je m’en trouve fort bien et n’en dîne que mieux.
Et Maître Tubal (qui fut le premier de sa licence à Paris) me disait que ce n’est pas tout de courir
bien vite, mais qu’il faut partir de bonne heure. Aussi la pleine santé de notre humanité n’est pas de
boire des tas, des tas, des tas, comme des canes, mais bien de boire le matin, d’où la formule :
Lever matin n’est point bonheur ;
Boire matin est le meilleur.
Après avoir bien déjeuné comme il faut, il allait à l’église, et on lui portait dans un grand panier
un gros bréviaire emmitouflé, pesant, tant en graisse qu’en fermoirs et parchemins, onze quintaux et
six livres à peu près. Là, il entendait vingt-six ou trente messes. Dans le même temps venait son
diseur d’heures, encapuchonné comme une huppe, et qui avait très bien dissimulé son haleine avec
force sirop de vigne. Avec celui-ci, Gargantua marmonnait toutes ces kyrielles, et il les épluchait si
soigneusement qu’il n’en tombait pas un seul grain en terre.
Au sortir de l’église, on lui amenait sur un char à bœufs un tas de chapelets de Saint-Claude, dont
chaque grain était aussi gros qu’est la coiffe d’un bonnet ; et, se promenant par les cloîtres, galeries
ou jardin, il en disait plus que seize ermites. Puis il étudiait quelque méchante demi-heure, les yeux
posés sur son livre mais, comme dit le poète comique, son âme était dans la cuisine.
Rabelais, Gargantua, chapitre 21, 1534
INTRODUCTION :
En 1542, Rabelais apporte de nombreuses modifications à Pantagruel et Gargantua, publiés
quelques années auparavant. Beaucoup de celles-ci consistent à supprimer les attaques directes
contre les théologiens de la Sorbonne et à remplacer leur nom par celui de « Sophistes ». Il
n'empêche que c'est bien le mode éducatif prôné par cette célèbre université parisienne qui est visée
dans l'extrait que nous allons étudier. L'absurde programme de lecture du docteur sophiste Thubal
Holopherne exposé au chapitre 14 et la harangue ridicule prononcée par un autre maître sophiste,
Janotus de Bragmardo, faisaient déjà la satire de ce modèle éducatif. Au sein des chapitres 21 et 22,
le lecteur découvre le quotidien d'un élève des sophistes. Nous allons nous demander comment ce
passage permet de brosser une satire puissante de l'éducation donnée par le sophiste. Pour ce faire,
nous verrons dans un premier temps la critique de l'éducation du corps, puis nous nous attarderons
sur le poids de la religion, et enfin nous étudierons l'importance de la nourriture.
Conseils pour la lecture à voix haute :
– Souligne par l'intonation les très nombreuses hyperboles et tous les nombres qui font le
caractère exagéré du texte.
– Ce passage montre une succession d'actions plus absurdes les unes que les autres. Essaie de
le lire de manière continue, sans buter sur les mots ni marquer trop de pauses.
I) L'éducation du corps l 1 à 11
a) La naïveté de Gargantua
Le passage commence par un reproche fait par Ponocrates. (Il est le précepteur porteur des idées
humanistes de Rabelais, engagé par Grandgousier le père de Gargantua). Etymologiquement, son
nom signifie « dur au travail » en grec. On va d'ailleurs voir rapidement une antithèse entre son nom
et les activités de Gargantua. Ce reproche est introduit par la complétive associée à la négation
partielle « ne devait pas tant se repaître au sortir du lit » l1. Le verbe « devoir » montre déjà le parti
pris de Ponocrates. Ici, il s'agit de faire attention à la santé du corps « sans avoir premièrement fait
quelques exercices » l2 ce qui n'est pas sans rappeler l'adage humaniste. « un esprit sain dans un
corps sain ». Cependant, on voit la résistance de Gargantua qui apparaît à travers le discours direct,
ce qui met en avant ses paroles. Ici les questions rhétoriques vont montrer son incrédulité. D'abord
par une question monosyllabique « Quoi ? » l 2 puis les deux questions suivantes évoquent le même
sujet, ce qui renforce sa surprise. L'adverbe « suffisamment » rappelle l'adverbe de la ligne 3
« assez ». Le registre comique entre en jeu, car ce qui est qualifié de suffisant est l'action de se
« vautrer » dans un lit. Se vautrer signifie « s'étaler complaisamment », son emploi peut être
péjoratif. On voit bien le contraste entre l'action mentionnée par Gargantua et l'exercice mentionné
par Ponocrates. Le comique s'accentue avec l'emploi des chiffres « 6 ou 7 » qui vient exagérer
l'absurde de la situation. Ainsi, en se moquant de la naïveté de Gargantua, on se moque de
l'éducation Sophiste.
b) La justification de Gargantua
Pour justifier son habitude, Gargantua recourt à l'argument d'autorité « Le pape Alexandre » l4 mais
son argument est totalement mis à mal par l'expression « il vécut jusqu'à sa mort » l4. Ce pléonasme
anéantit l'argument d'autorité. Vivre jusqu'à sa mort n'apporte pas un argument en faveur de cette
habitude. L'apogée du comique survient par le GN « en dépit des envieux » l5. En effet, on peine à
comprendre l'envie de « vivre jusqu'à sa mort ». Une fois encore le ridicule de l'argument ridiculise
l'éducation sophiste.
Le second argument est un argument d'expérience l 5 « Mes premiers maîtres m'y ont accoutumé »,
ainsi l'habitude prime sur le raisonnement, et l'association du déjeuner et de la mémoire demeure
absurde. La dernière proposition juxtaposée dénigre ces maîtres « c'est pourquoi ils buvaient les
premiers » l6. Ici, par une remarque naïve de Gargantua, la critique explicite du narrateur ne se fait
pas attendre, ils sont accusés d'être alcoolique « buvaient », mais aussi égoïstes « les premiers ».
Ainsi, les éducateurs eux-mêmes sont décrédibilisés. Gargantua conclut en évoquant son état par
des termes mélioratifs « fort bien », « que mieux ». l 6 On ne sait pas quel est le point de
comparaison, étant donné qu'il a déjà mentionné son éternelle habitude à suivre ce précepte.
Ensuite, il utilise un second argument d'autorité en mentionnant « Maître Tubal » l 7 (qui en
hébreux signifie « confusion » ainsi rien que le nom le discrédite) et en précisant son niveau d'étude
(ici Rabelais utilise une métonymie Paris pour évoquer la Sorbonne, c'est une façon d'éviter la
censure, mais on sait bien qu'il s'agit de ce lieu). Il est donc présenté comme savant. Cependant son
enseignement apparaît dès plus banal « ce n’est pas tout de courir bien vite, mais qu’il faut partir de
bonne heure. » l 7-8 par le proverbe employé au présent de vérité générale qui ne s'applique pas
vraiment ici. En effet, ici ce proverbe est utilisé pour justifier l'absence d'exercice, la paresse ce qui
n'est pas le sens du proverbe. La conjonction « aussi » de la ligne 8 semble montrer la conséquence
d'un développement comme si Gargantua utilisait un syllogisme, mais sa conclusion reste comique
« la pleine santé de notre humanité n’est pas de boire des tas, des tas, des tas, comme des canes,
mais bien de boire le matin » l 8-9. la répétition « des tas, des tas, des tas » suscite le rire, elle
apparaît comme une chanson grivoise, ce qui est accentué par la comparaison « comme des canes »
(qui plongent la tête dans l'eau). Outre l'aspect grivois, il faut s'attarder sur la contradiction : la
bonne santé est de boire le matin. Gargantua termine d'ailleurs par un dernier argument d'autorité
par les vers 10-11 « Lever matin n’est point bonheur ;/ Boire matin est le meilleur. » La rime
bonheur/ meilleur est associé à l'action de boire. Ainsi Gargantua apparaît comme vulgaire et
alcoolique. Mais à travers lui, c'est l'éducation sophiste qui est bien critiquée.
II) Le poids de la religion l 12 à 21
a) A l'église l 12 à 17
Avec la ligne 12, le lecteur est à nouveau plongé dans la narration (emploi de la 3ème personne
« il » + verbe d'action « aller » à l'imparfait « allait ». L'imparfait peut aussi avoir valeur de
répétition et d'habitude. Le CC de lieu « à l'église » montre l'importance de la pratique religieuse.
En effet, elle devient tout compte fait la première action du matin. Le second élément renforçant ce
poids de la religion est la mention du « bréviaire » l 13. (Livre contenant l'ensemble des prières que
les prêtres, les religieux de l'Église catholique ont l'obligation de dire chaque jour, à certaines
heures). Outre la signification du bréviaire qui rythme la journée, il est imposant matériellement
« gros » + verbe « peser ». La description physique du bréviaire est assez développée « dans un
panier » + « emmitouflé » + « fermoirs ». La comparaison « tant en graisse qu'en fermoirs et
parchemins » montre son importance physique. (La graisse était utilisée afin de nettoyer le cuir des
livres) Enfin le poids annoncé, rappelle que les unités sont différentes, vu qu'il est un géant. La
deuxième phrase de ce paragraphe l 14 utilise l'hyperbole afin de faire rire le lecteur et par la même
de se moquer des pratiques religieuses. On notera également la passivité de Gargantua dans cet
apprentissage. Le personnage chargé de l'accompagner durant son apprentissage apparaît grotesque
à travers la périphrase « diseur d'heures » l 15 qui résume son rôle à celui d'une horloge, la
comparaison « encapuchonné comme une huppe » l'associe à un oiseau dont la crète est
particulièrement colorée, imposante et le ridiculise donc. Enfin, la métaphore « sirop de vigne » l 16
associée au CCM « avec force » l 15 sous-entend l'ivrognerie de l'homme d'église. Ici encore
l'association de l'alcool à la religion permet de rendre grotesque le personnage. Finalement, dans la
dernière phrase du paragraphe Gargantua ne devient de nouveau actif, cependant il s'agit de
« marmonner des prières » ce qui ridiculise encore l'action de prier, et la métaphore « épluchait »
filée par la subordonnée circonstancielle de conséquence « qu'il n'en tombait pas un seul grain à
terre » l 17 n'est pas en reste. En effet, le vocabulaire culinaire utilisé pour évoquer la prière, et
l'étude des textes sacrés, réduit cette action spirituelle à une activité bassement matérielle.
L'intensification de la négation partielle « n'en tombait pas un seul grain » vient raviver le registre
comique.
b) Hors de l'église l 18 à 21
Le CCT « Au sortir de l'église » pourrait laisser à penser que la partie religieuse de l'éducation est
terminée mais il n'en est rien. Le GN « un tas de chapelets de Saint-Claude » continue d'évoquer la
religion. Ici, Gargantua redevient passif, il n'apparait qu'à travers le COI « lui » l 18. L'arrivée des
chapelets les désacralise, en effet ils sont apportés sur « un char à bœufs » l 18. Certes, cela montre
leur côté imposant, et rappelle la grandeur du géant. Mais les bœufs ne sont pas des animaux sacrés,
ils rappellent plutôt l'agriculture. Cela est renforcé par l'expression « un tas ». Cela n'est pas sans
rappeler l'arrivée du bréviaire de la ligne 13 (comique de répétition) Cette impression de répétions
renforce le caractère habituel est tellement imposant dans la vie de Gargantua. La comparaison l 19
poursuit cette idée. En effet « aussi gros qu'est la coiffe d'un bonnet » compare donc un chapelet à
un vêtement du quotidien et non quelque chose de précieux. Enfin, l'exagération introduite par la
comparaison de supériorité l 21 « plus que seize ermites », renforce encore une fois le comique. Le
narrateur résume l'action de prière à une compétition, elle est dénuée de toute spiritualité.
III) L'importance de la nourriture l 21 à 22
La dernière phrase de notre passage est significative. La notion d'étude et donc d'apprentissage
apparaît seulement ici, cependant on voit bien le peu d'importance qu'elle prend puisque la durée est
limitée à une « demi-heure » l 2. L'adjectif « méchante » permet de montrer la difficulté de ce temps
d'étude si court soit-il, la métaphore « son âme était dans la cuisine » l 22 montre la primauté de la
nourriture du corps sur la nourriture de l'esprit. Cela montre aussi le peu d'intérêt du personnage
pour les études. N’oublions pas le poète comique « Terence », qui montre le niveau de connaissance
du narrateur.
CONCLUSION
En brossant cette image d'une routine religieuse pesante, triviale, grossière et passive, Rabelais
dresse un portrait peu flatteur de l'éducation médiévale. D'un côté, il joue sur un comique de
répétition omniprésent, qui insiste sur le caractère routinier et creux de cette éducation ; de l'autre, il
fait la satire d'une éducation sans âme, sans vie, où le corps seul et ses plaisirs sont vraiment à
l'honneur. L'éducation thème central de l'humanisme, est aussi une notion clé dans l'œuvre de
Rabelais. On l'a constaté, de nombreux chapitres sont consacrés à l'éducation de Gargantua, et celle
de son fils Pantagruel, occupera aussi une place importante dans l'ouvrage qui lui est consacré. De
même, Le Tiers Livre puis Le Quart Libre, par le voyage instructif qu'il propose, présentent une
certaine idée de ce que doit être une formation humaniste complète.