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La technique et son évolution historique

Le chapitre explore la notion de technique, son évolution historique et son impact sur la relation de l'homme avec la nature. Il souligne le passage d'une technique traditionnelle, perçue comme un auxiliaire de la nature, à une technique moderne, vue comme un moyen de domination sur celle-ci, tout en abordant les enjeux éthiques contemporains liés à la puissance technique. Enfin, il propose une réflexion sur la nécessité de réappropriation de la technique par l'homme pour retrouver son être technique et améliorer la compréhension des outils modernes.

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La technique et son évolution historique

Le chapitre explore la notion de technique, son évolution historique et son impact sur la relation de l'homme avec la nature. Il souligne le passage d'une technique traditionnelle, perçue comme un auxiliaire de la nature, à une technique moderne, vue comme un moyen de domination sur celle-ci, tout en abordant les enjeux éthiques contemporains liés à la puissance technique. Enfin, il propose une réflexion sur la nécessité de réappropriation de la technique par l'homme pour retrouver son être technique et améliorer la compréhension des outils modernes.

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chapitre 6 - La technique

Le mot technique évoque immédiatement les outils ou les instruments qui peuplent notre quotidien ; il est
d’ailleurs de plus en plus souvent remplacé par le mot "technologies" pour désigner les innovations qui se
succèdent dans le domaine de la production de machines ou de systèmes sophistiqués. Le terme
"technique" a cependant un autre sens : issu du mot grec techné, il désigne une "disposition accompagnée
de raison tournée vers la création de choses qui n'ont pas leur principe en elles-mêmes mais dans l'agent
qui les produit" (Aristote, Éthique à Nicomaque, livre 10), c’est-à-dire un savoir efficace mobilisé dans
un but précis. L’aptitude technique est une attitude spécifique de la pensée qui a permis à notre espèce
d’agir sur notre environnement avec une efficacité croissante depuis des centaines de milliers d’années.
Dans l’Évolution créatrice, Bergson le formule de manière philosophique en proposant de nommer
notre espèce non pas Homo sapiens mais Homo faber pour mettre en avant cette intelligence fabricatrice.

1) La technique et le rapport de l’homme au monde


La technique étant ce qui permet à l’humain de s’adapter à la nature, elle n’est pas l’apanage des seules
"civilisations avancées" de l’époque moderne. Il y a eu et il y a encore différents systèmes techniques ; ils
correspondent à la manière dont chaque culture pense ses besoins et s’organise pour y répondre.
La technique reflète donc le rapport de l’homme au monde et la façon dont il pense celui-ci. A ce titre,
l’idée moderne d’une "puissance technique" capable de dominer la nature traduit une rupture profonde
dans le rapport de nos sociétés avec la nature.
=> La technique traditionnelle : simple auxiliaire de la nature
Dans l’antiquité gréco-romaine comme dans toutes les sociétés traditionnelles, la fonction de la "techné"
n’est pas de chercher à modifier (et encore moins de dépasser) la nature. Celle-ci constituant une norme
parfaite, le but assigné à la technique est donc seulement d’aménager l’existence humaine dans un cadre
regardé comme immuable. Chez les Grecs anciens en particulier, la technique est considérée comme une
activité utile, mais les "techniciens" avec leur pouvoir d’agir sur les choses sont objet de méfiance. C’est
ce que reflète le mythe de Prométhée raconté par Protagoras dans le dialogue de Platon : l’aptitude
technique y apparaît comme un pouvoir qui place l’homme au-dessus des autres animaux mais qui est
potentiellement destructeur. Ce pouvoir pose le problème de la démesure humaine ("hubris" en grec) qui
transgresse les limites de la nature.
=> La technique à l’époque moderne : le rêve de maîtrise de la nature
Les 16ème et 17ème siècles ont été un moment de grand changement dans la connaissance de la Nature et
dans la façon de considérer celle-ci. Le regard de l’homme sur sa place dans l’univers s’est transformé, en
même temps que sa façon de produire le savoir. Tout cela a contribué à faire apparaître de plus en plus
l’idée que la nature peut se réduire à un ensemble de mécanismes matériels dont les propriétés une fois
expliquées peuvent être utilisées. A la place de l’idéal antique d’une science spéculative par laquelle il
s’agissait avant tout d’atteindre la sagesse par la connaissance, se substitue alors l’idée d’une "science
active" ou "pratique". Cette idée défendue déjà par Francis Bacon (1561-1626) est reprise par Descartes
dans la Partie VI du Discours de la méthode. Il s’agit par ce savoir de "nous rendre comme maîtres et
possesseurs de la nature" afin de tirer de la nature tous les usages qui peuvent convenir à notre utilité.
Cette formule témoigne de l'état d’esprit nouveau qui fait du savoir non plus une sagesse mais un pouvoir
sur les choses. Désormais c’est l’homme et ses attentes qui sont mis au cœur des préoccupations, et la
nature n’est plus alors regardée que comme une simple "chose" matérielle à notre disposition.
=> Progrès technique, progrès humain ?
Le terme de progrès désigne en principe une évolution positive globale. En philosophie particulièrement,
l’idée de progrès est portée au 18 ème siècle par les penseurs des Lumières comme un idéal d’amélioration
continue de l’Homme au cours de l’Histoire. Au départ l’amélioration dont il est question est avant tout
spirituelle et morale : on pense alors beaucoup plus au développement de la connaissance et des droits
humains qu’au développement des techniques qui sont alors encore assez largement dévalorisées.
Mais comme on peut le voir dans l’article écrit par Denis Diderot (1713-1784) pour l’Encyclopédie,
l’état d’esprit commence à changer au cours du 18ème siècle et se développe l’espoir d’un bonheur
possible qui serait engendré par les inventions techniques. Progressivement l’idée de Progrès va
s’identifier de plus en plus à la succession de ces innovations et à l’amélioration continue des conditions
de vie matérielle, avec l’accès à des biens nouveaux au cours de la deuxième moitié du 19ème siècle, puis
au tout début du 20ème siècle (le train, l’automobile, l’eau courante, l’électricité, etc.).
Le développement technique et l’accumulation de biens matériels deviennent ainsi des marqueurs des
grandes étapes historiques de l’humanité. Toutefois avec les débuts de l’industrialisation, des craintes
commencent à monter face aux risques du progrès (accidents industriels, catastrophes ferroviaires,
pollutions,…), face à la violence accrue des guerres devenues "industrielles" (guerre de Sécession
américaine, guerre de 1870, guerre de 1914-1918), ou encore du fait de l’irruption des machines dans tous
les aspects de la vie, en particulier dans le travail (ce qui provoque dans le monde ouvrier de nombreuses
réactions de contestation du machinisme, par exemple avec les révoltes luddites, le sabotage, etc.)

2) Quelle place accorder aujourd’hui aux techniques ?


A l’époque contemporaine les techniques sont sources à la fois de nombreuses peurs (envers les
nanotechnologies, les OGM, le clonage, l’IA, etc.) mais aussi d’admiration (pour la réparation d’organes,
les thérapies géniques, la conquête de l’espace, etc.). En philosophie on désigne souvent ces divers outils,
procédés, découvertes scientifiques, etc. par l’expression LA technique - au singulier – ceci parce que
nous sentons de plus en plus que cet ensemble hétéroclite d’objets, de savoirs et d’usages, fait "système".
Mais surtout, la technique s’impose aujourd'hui à nous comme une puissance autonome de plus en plus
envahissante qui "pense" et tend à agir à notre place ainsi que le suggère l'entretien avec le philosophe
contemporain Eric Sadin.
=> Les pensées critiques de la technique
Dans le Principe responsabilité (1979), Hans Jonas (1903-1993) développe l’idée d’une éthique
nouvelle à fonder face au pouvoir de la technique. Pour lui, notre époque doit poser des limites éthiques à
ce qu’on appelle, à la suite de Martin Heidegger (1889-1976), l’arraisonnement de la nature - c’est-à-dire
à la fois notre accaparement sans limite des ressources de la nature au moyen de la technique, et la perte
de tout rapport poétique de l’homme à la nature au profit de la seule rationalité scientifique et technique.
La nouvelle éthique prônée par Jonas part alors de l’idée que la technique fait planer sur notre humanité
une "menace" du fait de sa puissance inédite. A son époque le propos de Jonas se comprend dans le
contexte de la menace de l’apocalypse nucléaire qui planait sur le monde depuis Hiroshima ; mais il
résonne tout autant aujourd’hui avec le réchauffement climatique planétaire et la possibilité d’un
effondrement de la biodiversité.
Cette nouvelle éthique doit donc se tourner vers l’avenir pour se donner dès aujourd’hui comme règle
morale la protection des "possibilités de vivre pour les générations futures". Ce principe responsabilité est
à l’origine du "principe de précaution" que certains pays ont fait entrer dans leurs législations en matière
de santé publique et de protection environnementale. Jonas emprunte ce principe à la formulation que
Kant donnait du devoir moral : "Agis de telle sorte que le principe qui guide ton action puisse être
considéré comme une loi universelle au même titre que les lois de la nature." Cet impératif kantien est
catégorique parce qu’il doit s’imposer à tous quelles que soient les circonstances. Pour Kant ce respect
inconditionnel de la loi morale est aussi un respect inconditionnel de la personne humaine, c’est pourquoi
Kant donne de l’impératif moral cette seconde formulation : "Agis de telle sorte que tu traites toujours et
en même temps l’humanité qui est en toi comme en la personne d’autrui comme une fin et non pas
seulement comme un moyen." Traiter autrui comme un fin en soi, c’est le respecter absolument, et ne
jamais faire de lui un "moyen" dont on se sert.
La différence entre le principe éthique que propose Hans Jonas et celui de Kant c’est que l’humanité à
laquelle Jonas se réfère n’est pas seulement présente, elle est surtout à venir : "Agis de telle sorte que les
effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur
Terre."
=> Pour une pragmatique de la technique
Ne pourrait-il pas y avoir un point de vue qui questionne le sens de la technique actuelle sans pour autant
tomber dans les discours de peur ou de rejet a priori de la technique ? Dans sa thèse intitulée Du Mode
d’existence des objets techniques (1958), Gilbert Simondon (1924-1989) refuse toute posture morale a
priori contre la technique. Au contraire il va prendre au sérieux le fait que la technique est le reflet de
l’intelligence humaine : puisque nous sommes par définition des êtres techniques, il n’y a aucune raison
d’opposer technique et humanité. Pour Simondon, la technique pose sans doute des problèmes mais pas à
la façon d’une menace extérieure à notre humanité. Et Simondon ne va pas se contenter de récuser les
visions négatives de la technique ; il va se demander ce qui a pu faire que l’homme actuel se mette à
regarder la technique comme quelque chose d’étranger à lui.
Autrement dit : comment l’homme a-t-il bien pu finir par se sentir – et par être - dépossédé de son être
technique ? Ce problème de la dépossession se pose d’abord directement aux travailleurs à l’ère de la
grande industrie - aux ouvriers, agents dits d’exécution qu’on prive de leur libre initiative et de leur
capacité à intervenir sur le système technique. Dès lors la technique qui leur est imposée leur apparaît
comme quelque chose d’extérieur et de contraignant qui les fait souffrir au travail (et aussi comme une
menace possible pour leur emploi).
Mais le problème de la technique se pose aussi hors de la sphère de la production, dans la sphère de la
culture. Cela provient du fait que la technique a été progressivement écartée de ce que Simondon appelle
"le domaine des valeurs". La compétence technique en effet ne fait que faiblement partie des aptitudes
reconnues et valorisées dans les élites sociales ; ce qui a pour conséquence qu’une grande partie du
public cultivé passe à côté de la culture technique et que les choses techniques sont considérées comme
des choses étrangères dont on ne se préoccupe que pour s’en servir ou pour s’en plaindre. Pour parler en
langage plus actuel on pourrait dire qu’avec le machinisme la technique s’est retrouvée de plus en plus
invisibilisée dans l’esprit des humains, précisément au moment où elle a commencé à prendre
concrètement de plus en plus de place dans nos vies. Simondon propose de comprendre cette situation
paradoxale à partir d'une analogie entre les outils techniques et la situation de l’esclavage dans les
sociétés antiques (cf Hegel, dialectique du maître et de l’esclave) : partout dans la société antique les
esclaves s’occupent de tout, les maîtres les côtoient en permanence, mais paradoxalement toute la société
fait comme si les esclaves n’existaient pas puisqu’elle leur dénie tout statut juridique (on retrouve certains
de ces aspects dans la série TV Real Humans [Link]
Pour Simondon l’automatisation des machines au 20 ème siècle est le point culminant de cette perte de
technicité de l’humain et de "refermement" de l’objet technique sur lui-même. C’est le cas en premier lieu
pour les ouvriers qui opèrent sur les machines, les entretiennent, mais à qui on ne donne ni le droit
d’intervenir dessus pour les régler, ni l’accès aux connaissances nécessaires pour pouvoir bien le faire.
Mais c’est aussi le cas aujourd’hui pour les usagers que nous sommes, toujours plus entourés d’objets
"connectés" ou "intelligents" dans notre quotidien pour faire toutes sortes de choses, mais qui ne
comprenons rien aux principes de leur fonctionnement, nous retrouvant contraints de suivre les exigences
de nos objets. On se retrouve alors avec, d’un côté, un appauvrissement du potentiel technique des
machines, et avec, de l’autre côté, la perte de ce que Simondon appelle "notre individualité technique"
c’est-à-dire de notre capacité à agir et à penser en êtres techniques (ce que nous sommes depuis au moins
un million d’années).
Pour Simondon la réponse aux problèmes de la technique ne passe donc pas par une limitation du progrès
technique (ou pire encore, par une fuite de l’homme hors du champ de la technique). Tout au contraire la
solution pour lui doit passer par un approfondissement de la relation technique de l’homme à ses objets, et
en particulier par un effort de connaissance de la technique. Il s’agit de se réapproprier les objets
techniques et leurs principes en les connaissant et en les comprenant - Simondon parle de "mécanologie"
à propos de ce savoir. Mais il s’agit aussi pour lui de se réapproprier notre compétence-ingéniosité
technique dans la vie quotidienne. Cette position peut être regardée comme un peu "spinoziste" (Spinoza
ayant particulièrement soutenu l’idée que ce qui confère sa vraie liberté à l’homme c’est la connaissance
des mécanismes qui le déterminent). Mais la solution de Simondon consiste d’abord à partir des situations
concrètes et de ce que font les gens : il va ainsi beaucoup militer dans ses écrits pour améliorer la
formation des salariés aux nouvelles technologies, et aussi pour l’éducation technique des élèves depuis
les petites classes jusqu’au lycée, voire à l’université, y compris dans les filières générales. Aujourd’hui
dans les milieux hacker on s’intéresse aux positions de Simondon qui font la promotion des machines
ouvertes et de la nécessité de laisser à tous les utilisateurs techniques la possibilité de mettre à sa main le
système qu’il utilise (Cf. L’Age du faire. Hacking, travail, anarchie, de Michel Lallement, paru en 2015).
On peut dire pour conclure que Simondon nous aide à penser autrement notre relation à la technique : il
ne s’agit ni de contrôler la technique ni de s’y opposer comme à un ennemi extérieur à nous, mais de se
réconcilier avec les objets techniques et à retrouver en nous notre propre être technique. Penseur des
années 1970-80, Simondon croyait encore en la possibilité d’une belle technique comme on la rêvait déjà
dans la pensée savante du 18ème siècle… Avait-il raison ? Ou bien, au contraire, faut-il aujourd’hui se
défaire de ce rêve comme d’une illusion comme le dit de façon très critique le philosophe contemporain
Eric Sadin ? La question reste ouverte.

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