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La Bête lumineuse : Chasse et cinéma québécois

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2025 08:21

Séquences
La revue de cinéma

Image d’ici et d’ailleurs

Numéro 111, octobre 1982

URI : [Link]

Aller au sommaire du numéro

Éditeur(s)
La revue Séquences Inc.

ISSN
0037-2412 (imprimé)
1923-5100 (numérique)

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Citer ce compte rendu


(1982). Compte rendu de [Image d’ici et d’ailleurs]. Séquences, (111), 63–95.

Tous droits réservés © La revue Séquences Inc., 1982 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
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Imagps dici
« Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile à la louange qui les trahit. » La Rochefoucauld

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i SÉQUENCES N " 1 1 1 ,

"W A BÊTE LUMINEUSE d'allusions et de discours. régional — c'est-à-dire leur caractère,


È — Réalisation: Pierre Per- Il faut dire que La Bête leur attitude, tout ce que Perrault
M J rault — Recherche: Yvan lumineuse n'est pas le dernier-né de nomme avec affection l'âme de la
Dubuc — Images: Martin Leclerc — n'importe qui. Lorsque Pierre Per- Gatineau. Un mélange de sentiments
Participation: Stéphane-Albert Bou- rault, cinéaste de la parole québécoise, orgueilleux, excessifs, explosifs. Qui
lais, Maurice Chaillot, Louis-Philippe fait en sorte que se rencontrent font que ces hommes donnent souvent
Lécuyer, Philippe Cross, Bernard Stéphane-Albert Boulais, professeur l'impression de ne s'attacher à rien et
L'Heureux, Michel Guillot, Maurice de cinéma et poète à ses heures, et une de rouler à tombeau ouvert, menés
Aumont, Claude Lauriault, Laurier bande de chasseurs de la région de la comme ils le sont par une soif irrémé-
Prévost, Victor Brunette, Barney Des- Gatineau, l'on ne peut que s'attendre diable de tout étreindre. Il y a aussi
contie — Origine: Canada (Québec) à quelque chose de spécial. Tout sem- l'image de la chasse, non comme sport
— 1982 — 127 minutes. ble permis — sauf la chasse. Et non nécessitant des techniques particuliè-
sans cause: un poète de la terre qui res, mais comme arène où chacun
filme un poète de l'amitié aux prises peut se transformer en héros, comme
Imaginez-vous en pleine avec l'âme éclatée et passionnée de la occasion de briser la monotonie habi-
forêt, dans la région de Maniwaki. Gatineau est incapable de se limiter à tuelle et comme haut lieu de l'exploit.
Plus spécifiquement, au Michomiche la simple fonction d'observateur. Son L'homme s'y mesure à lui-même, et
— nom qui veut dire « le lieu où les long métrage aura toujours tendance se permet de faire face à ses propres
ancêtres chassaient » — un camp de à divaguer, à fuir, à se laisser pous- mythes, d'espérer une certaine libéra-
chasse appelé ainsi en souvenir des ser par des courants divergents tion située entre le rêve et l'épopée.
Indiens qui le possédaient autrefois. comme un ballon gonflé à l'hélium. Et là ne s'arrête pas la liste. Car,
Avec une dizaine d'hommes, vous La chasse ne sera plus pour lui que comme tout bon film, La Bête lumi-
vous préparez à faire l'expérience du départ, moyen, prétexte, symbole, neuse foisonne d'éléments piquant la
rituel annuel de la chasse à l'orignal, appelant la démesure, le dépassement. curiosité et l'intérêt, et nécessite qu'on
comme des milliers d'autres person- Le dépaysement. Sans plus d'impor- y regarde par deux fois avant d'en sai-
nes à chaque automne. Ce qui veut tance, en fait, que la pêche aux mar- sir toute la portée, toute la saveur.
dire: vivre encloisonnés avec des chas- souins que pratiquaient les gens de Une oeuvre sur le discours des Qué-
seurs aux caractères différents pen- l'Ile aux Coudres dans Pour la suite bécois, une étude de notre forme
dant dix jours; mettre à l'épreuve du monde. d'humour, l'ébauche d'une certaine
votre patience, votre force physique analyse sociale, une observation des
et morale; encaisser les coups et les C'est donc dire que les ima- différentes relations que l'homme
farces que vos compagnons vous des- ges auxquelles nous convie Perrault entretient avec la nature, ce documen-
tinent entre deux bières; et confron- par l'entremise de ce sport sont mul- taire prend tout à tour ces différents
ter vos attentes et vos espoirs person- tiples. Tout dépend de notre angle de visages et les superpose habilement. Et
nels à la réalité de ce sport qui ne tient vision. La première, la plus évidente, avec tant de finesse que Perrault sem-
pas toujours ses promesses. Imaginez est celle du mâle québécois. Occupé ble se fondre totalement avec son sujet
tout cela, et germera sûrement dans à fortifier son apparence, à réprimer — si bien, en fait, que l'on se
votre tête l'idée d'un film intéressant, sa tendresse, à cacher sa damnée main demande qui, entre lui et les chas-
rempli de situations corsées et de sen- de velours sous de grosses mitaines de seurs, articule tous ces niveaux de
timents à fleur de peau. Eh bien! fer. Et ce, qu'il soit ouvrier, psychia- pensées.
dites-vous que La Bête lumineuse, tre ou professeur. Buvant pour se
c'est encore mieux que tout ce que donner le courage d'affronter sa dou- Cette forte présence du
vous pouvez imaginer sur le sujet. ceur, sacrant pour jouer le dur et cinéaste, par son évidence, pourrait
C'est tout simplement un long effrayer les faibles, ne pouvant se finir par en gêner quelques-uns. Car,
métrage fascinant. Illuminé par la pré- résoudre à toucher un des siens sans derrière toutes ces images, l'on sent
sence, devant et derrière la caméra, de le frapper. La deuxième image que nettement Perrault tirer quelques fils
chasseurs portés à déborder de toutes nous offre le long métrage concerne ici et là. Premièrement, par la pré-
parts, d'hommes enclins à noyer la ces chasseurs eux-mêmes, comme sence au sein du groupe du poète
chasse sous un torrent incontrôlable représentatifs d'un tempérament Stéphane-Albert, qui semble matéria-
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liser le désir du réalisateur d'agir copains retourneront dans la forêt rancune qui se nourrit de la solitude.
directement sur le cours des choses et l'an prochain, que Pierre Perrault Une rancune qui engendre la ven-
d'imposer une certaine réflexion. Et reprendra sa caméra bientôt. Parce geance. C'est à quoi songe Johnny à
deuxièmement, par sa manipulation que, en un sens, ils sont tous rentrés sa sortie de prison. Pourtant il n'a que
du montage qui, de façon flagrante, chez eux bredouille, cet automne. trente-six heures de liberté. Trente-six
s'éloigne de la conception du cinéma Mais quelle chasse était-ce! heures pour mettre à exécution un sale
direct pour lorgner du côté de la fic- Richard Martineau projet qu'il a minutieusement élaboré
tion. L'on pourrait, par contre, trou- derrière les barreaux. Tuer celui qui
ver que l'ombre de Perrault, loin de l'a trahi et disparaître à jamais. Dans
porter atteinte à la qualité et l'honnê- l'éternité. C'est bien ce qu'il a résolu
teté du film, lui ajoute profondeur et Y T ^ E J O U R N É E E N TA- de faire dès qu'il a sauté dans un taxi.
franchise. Par exemple, la mise en È J X I — Réalisation: Robert Il se confie au chauffeur anonyme qui
situation, procédé utilisé à maintes ^ k * S Ménard — Scénario: Roger reste indifférent à ses propos saugre-
reprises auparavant et ne portant Fournier, d'après une idée originale nus. Il en a entendu d'autres. Mais
aucunement atteinte à la tradition du de Robert Ménard — Images: Pierre rien ne peut arrêter Johnny. Il est
cinéma direct, sert ici à mettre en Mignot — Interprétation: Jean Yanne décidé. Il sait où se trouve son déla-
relief le caractère des chasseurs — (Michel), Gilles Renaud (Johnny), teur. Il le rejoint dans un stade. Il l'in-
donc à permettre à un élément pré- Michel Forget (Steve), Monique Mer- terpelle et braque son revolver sur lui.
existant de se manifester plus visible- cure (une cliente), Yvon Dufour (le Un revolver qui ne peut pas partir. Un
ment. Et quant au montage, construit serveur), Jacques Fauteux (le maître revolver qu'il tient pourtant à deux
selon une structure narrative et appe- d'hôtel), Marie Tifo (l'inconnue du mains. Mais c'est en lui qu'il trouve
lant la signification et l'analogie, ne restaurant), Gilbert Sicotte (un gré- de la résistance. C'est lui qui faiblit.
peut-on dire qu'il ne fait que repren- viste) — Canada (Québec) — 1982 — Tentative ratée comme le sera celle de
dre le film en entier? En effet, le réa- 90 minutes. son suicide. Sa mauvaise humeur à la
lisateur l'utilise comme s'il maniait L'incarcération ne produit suite de ces défaillances l'amène à
une carabine, tentant, lui aussi, par pas toujours la sérénité. Il y a de la s'emporter, à déverser sa hargne sur
ces effets, de suivre, d'approcher,
d'étudier, de traquer et de capturer sa
proie: les chasseurs. Tout comme
ceux-ci qui ne cessent d'évoquer leur
orignal, tout comme Stéphane-Albert
qui ne cesse d'évoquer une vieille ami-
tié d'enfance, Pierre Perrault ne cesse
d'évoquer ces hommes, cette âme de
la Gatineau. Ne cesse de la chercher
fébrilement, pour nous la montrer,
comme s'il s'agissait d'un panache.
Ne cesse d'en parler, à défaut de la
voir concrètement devant lui. C'est cet
acharnement qu'il met dans sa chasse
personnelle qui rend son film si beau,
si fort.

Bien sûr, comme la bête


lumineuse, l'âme d'un peuple, cela ne
s'attrape pas aussi facilement. Quel-
que chose nous échappe toujours,
demeure toujours hors champ. C'est
pour cette raison que Bernard et ses
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i SÉQUENCES N ° 1 1 1 ,

le chauffeur qui pourtant reste impas- peut même l'arrêter. Mais c'est de Blackburn et Anne-Claire Poirier —
sible. Au point que Johnny s'en prend l'abus. Il coule irrévocablement. Par- Images: Michel Brault — Musique:
à lui. Il le frappe. Il le blesse. De ces fois, les minutes paraissent des heu- Joël Bienvenue — Montage: André
épreuves, naît une camaraderie qui res. Mais c'est notre psychologie qui Corriveau — Interprétation: Roger
commence à s'afficher. Un bon repas l'étiré. J'en prends à témoin le Blay (Le King), Monique Mercure (La
devrait replacer les choses. Michel, le moment où Johnny met en joue son grosse Louise), Jacques Godin (Tar-
chauffeur de taxi, et Johnny frater- dénonciateur. La scène stagne. Pen- zan), Patricia Nolin (Françoise),
nisent. Johnny peut retourner en dant ce temps-là, les ouvriers s'affai- Pierre Thériault (Bilou), Luce Guil-
prison. rent en bas, indifférents. Cela paraît beault (Hélène), Benoît Girard (Bo-
Tout ce que je viens de impensable. Quelqu'un aurait lancé Jean), Aubert Pallascio (Peau-Dure),
raconter se passe dans les rues de un cri pour détourner Johnny de son Michèle Rossignol (La Plume), Louise
Montréal. Robert Ménard — déjà adversaire. Ici, rien. La vraisemblance Rémy (Babette), Pierre Gobeil (Jac-
connu dans le monde du cinéma par en prend un coup. De plus, cette jour- ques) — Origine: Canada (Québec) —
ses productions québécoises (Éclair au née en taxi se veut la naissance d'une 1982 — 105 minutes.
chocolat, L'Affaire Coffin, L'Arra- amitié. Ici, le temps paraît trop court Depuis Mourir à tue-tête, il
che-coeur) — s'attaque à un premier pour parler d'une véritable amitié. y avait une bonne quarantaine de rai-
film comme réalisateur. Il a confié son L'amitié n'est jamais le résultat d'un sons d'aller à la rencontre du dernier
sujet au romancier Roger Fournier et coup de foudre. Elle demande une film d'Anne-Claire Poirier. Elle nous
il s'est mis en train de diriger deux longue parturition. Et ce ne sont pas avait prouvé que son art pouvait être
vedettes. Car, en somme, il n'y a que les différentes péripéties de la journée d'une efficacité troublante face à un
deux personnages dans ce film. Ce qui qui assureront la permanence de cette sujet difficile à aborder: le viol. D'au-
n'était pas un mince défi: intéresser prétendue amitié. Sans doute Johnny tre part, depuis plusieurs mois, on
les spectateurs avec deux personnages se souviendra de Michel dans sa pri- chuchotait dans les coulisses de l'ex-
qui zigzaguent en taxi dans une ville. son; mais Michel reprendra son bou- ploit que la réalisatrice nous préparait
C'est dire que, pour nous expliquer les lot et conduira de nouveaux clients qui un film-choc sur les hommes et les
intentions du prisonnier en liberté, le lui confieront leurs problèmes. La vie femmes de quarante ans dans le con-
scénariste à dû recourir à de constants continue avec ses aléas. texte québécois.
dialogues. Et quelle différence de lan- Heureusement, le film est Autant le dire illico, je suis
gage entre ce Français réservé, installé soutenu par deux acteurs de métier. sorti un peu triste du visionnement de
chez nous, et ce Québécois impatient Si on admire la retenue de Jean Yanne La Quarantaine. Il y a des déceptions
et frondeur. Leur conversation se qui, cette fois, demeure discret, en dont on voudrait ne pas parler. Mais
limite, la plupart du temps, en un revanche, Gille Renaud ne manque comme j'ai accepté avec allégresse de
insistant monologue de Johnny. Il pas d'aplomb et s'affirme cavalière- couvrir cet événement, je vous livre ici
s'ensuit un décalage de langage évi- ment. Un peu trop parfois. d'une façon rationnelle, à l'instar du
dent. Et pourtant il ne s'agit pas d'une Pour un premier film, film en cause, les quatre principales
étude psychologique. Le film n'existe Robert Ménard s'est attaqué à un raisons qui trahissent mon désenchan-
que par une idée fixe: la vengeance. sujet difficile qui lui laissait peu de tement après quarante jours de
Mais cette idée se transmue peu à peu liberté. C'est un essai qui mérite d'être réflexion.
en une résignation assumée. Les deux soutenu. Il ne fait aucun doute que le Primo: l'approche trop
voyageurs en viennent à se connaître talent y est. Espérons qu'il sera intellectuelle du sujet. Pourtant, il y
et sans doute à se comprendre. employé à des sujets où l'image l'em- avait là matière à intéresser un vaste
Toutefois je ferai une obser- porte sur le texte. auditoire de jeunes et de moins jeu-
vation capitale. Il n'est pas facile de Léo Bonneville nes. Ces derniers pour connaître le
jouer avec le temps au cinéma. Il faut phénomène, les autres pour réfléchir
être bien habile pour retenir les gens sur leur vécu entre l'idéal et la réalité.
avec une histoire qui se déroule en un Plusieurs adultes qui ne se sont pas
seul lieu et en une seule journée. Il
faut pouvoir suggérer la fuite du
temps. On peut suggérer sa coulée. On L A QUARANTAINE —
Réalisation: Anne-Claire
Poirier — Scénario: Marthe

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vus depuis leur jeunesse décident de
passer douze heures ensemble, à
Saint-Hyacinthe, lieu de leurs pre-
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sistance. Il aurait fallu le talent d'un


Altman pour organiser toute cette
circulation.
Tertio: une construction
hésitante. Le film hésite souvent entre
le documentaire et la fiction. Par
exemple, la grosse Louise nous
adresse directement la parole pour
nous expliquer, au début, le pourquoi
de ces retrouvailles. Dans un docu-
mentaire, cela passerait pour la
réponse à un interviewer invisible.
Dans un film de fiction, cela devient
inutile: on aurait compris le but de
l'affaire sans ces explications. Toutes
ces lignes parallèles voudraient tendre
à devenir perpendiculaires comme
pour mieux nous faire saisir le drame
intérieur des victimes de la quaran-
taine. Elles finissent par devenir dis-
persées et brouillées. Les retours en
arrière, agréables au début pour com-
miers ébats. Ils tentent de retrouver pourra pas assister à cette rencontre, prendre le propos, deviennent par
la fraîcheur du passé à travers l'affec- on nage en plein paradoxe. trop répétitifs. Et, partout, suinte le
tion de leur enfance qu'ils ne remet- Secundo: l'abondance des procédé qui donne dans les longueurs.
tent pas en question. Ils se rencontrent personnages. Il y a Gilles Morin dit Quarto: des acteurs en mal
près d'une église pour se rendre le King, avocat, le chef de gang qui de direction. Les nombreux acteurs
ensuite dans un chalet. Ils y vont en a organisé cette rencontre. Louise sélectionnés pour ce rendez-vous nous
autobus scolaire comme pour mieux Charland, journaliste engagée. C'est ont prouvé au théâtre et ailleurs qu'ils
souligner le retour à l'enfance. Sur l'ancienne blonde de Gilles. Tarzan avaient du talent. Ici, certains arrivent
place, ils étaleront photos, souvenirs, homme d'affaires. Françoise, divor à nous émouvoir. Par exemple, Luce
déceptions, secrets et jeux de la vérité. cée. Bilou, psychiatre, divorcé Guilbault, qui, dans le rôle d'Hélène,
Ce n'est pas un beau sujet, ça? Foi de Hélène, mère d'un fils de 19 ans sait nous toucher quand elle avoue
quarantaine, que c'est long à démar- cumule deux divorces. Elle est actrice son mensonge. Ne va-t-elle pas jus-
rer! On pourrait croire à un autobus Bo-Jean est architecte et homosexuel qu'à s'envoyer des fleurs au nom de
scolaire qui s'arrêterait à tous les Peau-Dure, un médecin qui a des pro son fils? Cependant, j'ai eu la péni-
poteaux. Ce qui n'arrange pas les cho- blêmes d'alcool. La Plume est céliba- ble impression que chacun venait faire
ses, c'est que le film s'alourdit de con- taire et assistante sociale à Québec. son petit numéro devant la caméra. Et
versations multiples où foisonnent les Babette, épouse et mère de 5 enfants. puis, bonjour la visite! Louise est très
phrases qu'on dirait échappées Elle habite Timmins, en Ontario. Jac- décevante. Monique Mercure, laissée
d'une dissertation sur la peur de vieil- ques est fonctionnaire informaticien. à elle-même, multiplie gestes et hauts
lir. À savoir qu'on vit dans un monde Il demeure à Ottawa depuis 15 ans. cris qui traduisent d'une façon éner-
malade et qu'on commence à vieillir Comment arriver à connaître tout ce vante cette femme « fatiguée d'être
lorsqu'on « a peur de ne plus être fou beau monde dont la moyenne d'âge forte et qui aimerait être consolée ».
et de ne plus avoir envie de rien ». Il est d'environ 45 ans? On ne sait plus Malgré tout, la photogra-
m'a fallu attendre la lettre de Peau- où donner du personnage. On a l'im- phie soignée de Michel Brault dépose
Dure, un médecin qui oeuvre au Cam- pression d'esquisses jetées sur une sur cet univers aux contours imprécis
bodge, avant d'être un peu ému. même toile de fond. Les dessins sont une atmosphère de fin de saison qui
Quand on sait que c'est le seul qui ne flous et les teintes manquent de con- demeure ce qu'on retient de plus inté-
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tSÉQUENCES N " l i l t

ressant dans ce film aux ambitions


décevantes. Je n'irai pas jusqu'à dire
qu'il faille mettre ce film en quaran-
taine. Malheureusement, il encoura-
gera plusieurs amateurs du cinéma
d'ici à aller voir ailleurs pour se mesu-
rer à des oeuvres fortes et profondes.
Janick Beaulieu

~M~ E S YEUX R O U G E S —
È Réalisation: Yves Simoneau
M J — Scénario: Yves Simoneau
— Images: Claude Larue et Louis de
Ernsted — Musique: Maneige —
Interprétation: Marie Tifo (Marie-
Josée), Jean-Marie Lemieux (Leopold
Latour), Pierre Curzi (Bertrand
Houle), Denise Proulx (Mme
Moreau), Raymonde Bouchard
(Edouard Lambert), Pierrette Robi-
taille (Colette), Gaston Lepage
(Lucien), Yves Bourque (Romuald) — jadis (en 1943) La Forteresse, mais tre l'attention sur une autre jeune
Origine: Canada (Québec) —1982 — peut-on vraiment considérer Fédor femme, prénommée Marie-Josée,
93 minutes. Ozep comme un cinéaste de chez vivant seule elle aussi à la suite d'une
Le drame policier n'est pas nous. séparation conjugale. Ses allées et
un genre tellement pratiqué dans le Les Yeux rouges, c'est donc venues sont surveillées par un inconnu
cinéma québécois; nos cinéastes ont un film à mystère. La population de (la caméra se fait alors subjective pour
plutôt tendance à favoriser les études Québec est nerveuse; on signale dans que le spectateur ignore l'identité du
de moeurs, qu'ils traitent selon le goût les vieux quartiers la présence d'un voyeur); on finit par s'en prendre à
du moment d'une façon comique, voyeur; des incendies se déclenchent elle, mais Marie-Josée échappe à son
dramatique ou poétique, parfois curieusement ici et là. Et voici que se agresseur grâce à l'intervention d'un
même les trois à la fois. Sans tenir commet un crime réunissant ces deux livreur. Pendant ce temps la police
compte de l'évocation de causes judi- inquiétudes. Une jeune femme qui vit enquête; un inspecteur irascible a l'air
ciaires notoires, comme L'Affaire seule est victime chez elle d'un mysté- de réfléchir profondément sur les don-
Coffin ou Cordelia, on ne pourrait rieux assassin; en se débattant, elle nées de l'affaire pendant que son
guère compter plus de quatre ou cinq renverse des bougies allumées qui jeune assistant recherche les indices en
films centrés sur des affaires criminel- mettent le feu à son appartement. fidèle disciple de Columbo. Les sus-
les (La Gammick, Red, La Maudite L'imagination populaire s'émeut, pects ne manquent pas naturellement
Galette, Une Nuit en Amérique et, si d'autant que les journaux sont là pour et l'on a droit à un défilé de person-
l'on veut, On n'engraisse pas les l'exciter. Une voisine a vu sortir un nages au comportement bizarre
cochons à l'eau claire). Le nouveau homme et se croit en mesure de le depuis l'amoureux transi au regard en
film d'Yves Simoneau est cependant reconnaître; on utilise même sa des- biais jusqu'au « macho » prétentieux
le premier qui joue franchement le jeu cription pour dresser un portrait- et collant. Bien sûr, la solution doit
classique de l'énigme à résoudre selon robot. Une fois ces données établies, réserver des surprises sans trop déro-
les règles de la déduction. Il y eut bien le suspense peut commencer. On cen- ger aux règles de la logique. À ce point
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de vue, l'auteur ne s'en est pas mal tant bien situé dans un milieu popu- dans sa présentation, insistait d'ail-
tiré, même si les moyens utilisés pour laire, dans le contexte bien particulier leurs sur le fait que, même en com-
révéler progressivement l'identité du des rues anciennes et étroites du vieux mande, son film ne se voulait pas
coupable apparaissent parfois un peu Québec. didactique.
lourds. Une équipe d'interprètes Un jeune homme , Luc, se
L'auteur c'est Yves Simo- dont la plupart viennent du théâtre sent une attirante progressive pour un
neau qui a écrit le scénario en s'inspi- (comment en serait-il autrement?) mystérieux étranger, motard aux yeux
rant de faits divers survenus à Qué- donne vie à une galerie de personna- bleus, qu'il rencontre souvent à la
bec dans un passé récent et l'a lui- ges sinon creusés en profondeur du taverne du coin. Un jour, ou plutôt
même mis en images. Si le traitement moins bien campés psychologique- un soir, Luc, séduit par l'étranger,
n'a pas la rigueur et le rythme d'un ment et socialement. Jean-Marie fera l'amour (en images discrètes)
polar à l'américaine ou même à la Lemieux a bien tendance à appuyer avec lui. Perturbé, désespéré, succom-
française, le résultat ne manque pour- sur les cogitations moroses de son ins- bant presque sous les assauts répétés
tant pas de points d'intérêt. Tourné pecteur tourmenté, mais ses camara- de sa conscience, Luc se fera en plus
en 16 mm, le film en prend un certain des ont un jeu plus naturel, en parti- casser la figure par ses copains
aspect rugueux et spontané qui est loin culier Marie Tifo que l'on prend tou- machos du garage où il travaille. Sa
de lui nuire dans les circonstances. La jours plaisir à revoir depuis sa créa- petite amie tente en vain (bien sûr!)
caméra portée permet une certaine tion conquérante dans Les Bons de le comprendre, et c'est finalement,
nervosité dans le mouvement, notam- Débarras; si elle a moins à faire ici, au cours d'une interminable prome-
ment dans les scènes qui se situent à elle n'en est pas moins toujours à nade, que Luc découvrira sa vérité: il
l'intérieur du poste de police. On peut l'aise et parfaitement en situation. est amoureux de son copain d'en-
être irrité de prime abord du procédé Cette réussite modeste fance, qui partage ses sentiments.
sonore qui signale la présence du devrait encourager nos cinéastes à Voilà, résumée brièvement,
voyeur au début, mais même ces s'essayer un peu plus souvent dans le l'action dramatique du film d'Audy.
excentricités auditives trouvent une cinéma de genre. Il y a beaucoup de bonnes choses dans
explication logique dans la suite du Robert-Claude Bérubé le propos de l'auteur, aussi généreux
film. La plupart des changements de que maladroit. Son attitude face au
scène surviennent de façon plutôt sujet — l'homosexualité — est cou-
abrupte alors que certaines séquences rageuse et positive; les circonstances
ont par ailleurs tendance à s'étirer un et les événements qui président à
peu (v.g. la découverte par l'assistant - f UC OU LA PART DES l'éveil de Luc à sa propre sexualité
inspecteur Houle d'une empreinte de Ë C H O S E S —Réalisation: sont logiques et assez bien amenés.
talon dans une plaque de ciment, m *4 Michel Audy — Scénario: C'est d'ailleurs dans cette première
indice crucial certes mais qui semble Michel Audy et Jean Lemay — Ima- partie du film, celle qui raconte l'his-
un peu trop oublié par la suite pour ges: Michel Audy — Musique: Chris- toire, qu'Audy est le plus convain-
faire l'objet de tant de soins). tian Parent — Interprétation: Pierre cant. Mais là où ça se gâche un peu,
Après un premier essai un Normandin (Luc), Eric Bouley (Fran- c'est quand le metteur en scène veut
peu prétentieux et bavard, Les Célé- çois), Alain Thi)fault (Louis), Linda nous faire comprendre, partager et
brations, Yves Simoneau, qu'il ne Bilodeau (Johanne), Lucie Daigle accepter cette tare sociale dont se sou-
faut pas confondre avec Guy (Plu- (Julie), Yvon Leblanc (Yvon), Jean cie si fortement le Ministère. Les
sieurs tombent en amour, On n'est Deslauriers (Paul). Origine: Canada efforts sont gênants et parfois pathé-
pas des anges), fourbit donc ses armes (Québec) — 1982 — 90 minutes. tiques: on sent ce qu'Audy pense et
dans l'exercice d'un cinéma populaire Ayant vu le film au cours veut. Mais il ne maîtrise manifeste-
point du tout déshonorant puisque d'un visionnement présenté par le ment pas l'élément didactique, juste-
l'intrigue y est menée avec suffisam- metteur en scène, Michel Audy, je ment, et cela transparaît, dans l'inter-
ment d'intelligence et doté d'un cer- m'attendais à une sorte de documen- minable scène d'explications entre
tain nombre de détails critiques sur taire romancé, si je puis dire, puisque Luc et son copain à la fin, qui m'a
divers éléments contemporains de le film était une commande du Minis- irrésistiblement fait penser au Cory-
comportement. Tout cela reste pour- tère de l'éducation. Michel Audy, don de Gide. Dans son livre, l'auteur

69
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rière, en 1968, Maurice Bulbulian tra-


vaille à du cinéma d'intervention
sociale dans les programmes de pro-
duction de l'Office national du film.
Sa filmographie aligne des titres
comme La P'tite Bourgogne, Dans
nos forêts, Les Gars du tabac et Tierra
y Libertad. Il n'y a donc rien de sur-
prenant à ce qu'on l'ait choisi pour
réaliser ce nouveau film sur les reven-
dications des Inuit face aux projets de
développement dans le Nord québé-
cois. Debouts sur leurs terres semble
être la réalisation d'un projet conçu
par les Inuit eux-mêmes (on les appe-
lait autrefois esquimaux). Le directeur
de production est, en effet, Noah
Adamie Qmaluk et le tournage a été
fait en collaboration avec une associa-
tion de défense des intérêts des habi-
tants indigènes du Nouveau-Québec,
territoire qui s'appelle d'ailleurs en
langue inuit Amamuktisébik, comme
se croit obligé d'expliquer la dualité disparue. Ne serait-ce que pour ça, le le fait remarquer l'un des interve-
et l'ambivalence d'une nature éperdue film est attachant et digne d'éloges. nants. Le film est donc avant tout une
de pollinisation pour faire admettre Si Michel Audy travaille ses scénarios revendication, un plaidoyer, illustré à
l'ambivalence sexuelle humaine. On plus en profondeur, les films qu'il fera l'occasion de passages documentaires
a du mal à y croire, et surtout, on a à l'avenir devront être suivis avec un sur la façon de vivre dans cette région.
l'impression qu'Audy enfonce des intérêt redoublé, car il a l'étoffe et les C'est ainsi que l'on a droit en début
portes ouvertes. Cela dit, je répète que dispositions techniques (à cet égard, de projection à des scènes de chasse
le film est courageux et nécessaire. Je le film est extrêmement compétent) au phoque, de pêche au saumon et de
ne sais pas quelles ont été les réactions pour faire parler de lui. randonnées en mer à la poursuite des
des professeurs et éducateurs confron- Patrick Schupp bélugas ou marsouins. On pénètre
tés avec ce psychodrame (car, tout dans les foyers, on partage les problè-
bien considéré, c'est à cela que le film mes de survie, on écoute les propos
se résume), mais je pense que, dans de vieux sages locaux qui évoquent
la société où nous vivons actuelle- leurs souvenirs ou énoncent des véri-
ment, l'homosexualité est un phéno-
T T \ EBOUTS'" SUR LEURS
tés premières. Toute cette partie ne
Ë W T E R R E S — Réalisation:
mène sociologique dont la diversité et manque pas d'intérêt, d'autant qu'elle
J - * > ^ Maurice Bulbulian — Ima-
l'étendue ne sont un secret pour per- est abondamment nourrie d'images
ges: Roger Rochat, Jacques Leduc et
sonne, et doit, en tout cas, être res- instructives et souvent belles. Mais il
Martin Leclerc — Montage: Fernand
pecté comme tel. Le film d'Audy, Bélanger — Origine: Canada — 1982 semble que ce soit là une façon de
malgré sa maladresse occasionnelle, — 112 minutes. dorer une pilule qui risque d'être dure
offre une approche positive et hu- à avaler. Et la voilà qui vient: longues
Depuis le début de sa car-
maine de ce phénomène, et s'attache explications embarrassées données au
également à en révéler les terribles coin d'une table alors que les interlo-
traumas psychologiques qui peuvent (1) C'est bien ainsi que s'inscrit le titre au générique du cuteurs évitent de regarder la caméra;
résulter d'une attitude sectaire, bigote film. Il semble qu'il ne se soit trouvé personne dans
l'équipe de production pour se souvenir que debout est
conférence de presse confuse au palais
et ignorante qui, hélas! est loin d'être un mot invariable. de justice de Montréal. Si on a le

70
i JANVIER 1 9 8 3 i

action future qui aura lieu avant une éclairé.


autre action future. Ce futur qui Je retiens trois témoignages
devient intérieur décrit bien la démar- qui m'ont fait le plus réfléchir. Le pre-
che des réalisateurs qui, à la manière mier concerne le droit de vote.
d'un itinéraire, souhaitent un avenir Madame Florence Fernet-Martel, la
où la femme trouvera enfin la paix, deuxième bachelière du Québec, nous
c'est-à-dire la reconnaissance pleine et raconte avec humour les mille et une
entière de ses droits. tergiversations des parlementaires
Encore un film sur la libé- pour écarter ces intruses de leur fief
ration de la femme! C'est toujours le blindé. Aujourd'hui, on rougit de ce
même disque qui repique les mêmes mâle entêtement. Et pourtant, cela ne
rengaines! Nuances. Ce documentaire remonte pas à la Grèce antique.
est monté avec tellement d'intelligence La deuxième intervention
qu'on entre dans le jeu sans crier gare. touche à ces paroisses que le gouver-
On y entend des témoignages origi- nement voulait fermer dans le Bas du
naux. Il y a aussi cette facture qui Fleuve et en Gaspésie sous le noble
moindrement de sympathie pour les emprunte expertement l'allure d'un prétexte d'une meilleure rentabilité
réclamations exposées, on souffre de voyage en train. Un voyage dans l'his- face à une saine stabilisation. Ici,
les voir présentées avec une telle mala- toire du vécu féminin. Quand on Madame Louise-Anna Ouellet vient
dresse. Si on leur est hostile, on ne ris- voyage, on avance vers un point, un infirmer cette rumeur qui faisait dire
que pas d'être converti. Debouts sur but, une rencontre. C'est le projet que aux femmes qu'elles désiraient quit-
leurs terres apparaît donc comme un semble poursuivre ce film. ter ces lieux misérables pour partir à
film boîteux. Autant son côté docu- Dans les années 80, une la conquête des villes. Madame Ouel-
mentaire intéresse, autant son côté femme prend un train de nuit. Elle let, qui a participé à plusieurs rencon-
revendicatif peut rebuter. Présenté vient d'acheter un livre. Trois Guinées tres concernant ce sujet, nous dit que
dans un montage différent, avec un de Virginia Woolf. Ce dernier lui tient cette rumeur semble camoufler de
morcellement des discours, le film compagnie durant tout le voyage. Elle noirs desseins.
aurait une toute autre allure. À trop dit: « Vous ne nous avez pas demandé
vouloir privilégier la parole, on oublie ce qu'est la paix mais comment faire Le troisième témoignage
parfois que le cinéma est d'abord un pour empêcher la guerre... » C'est regarde le désarroi d'une femme qui
médium d'images. l'occasion pour elle de voyager dans se sent jugée d'une façon défavorable
Robert-Claude Bérubé sa mémoire qui devient grosse de la à cause de la présence de cinq enfants.
lutte à finir entre la moitié de l'huma- Elle nous explique que, pour elle, met-
nité et l'autre. tre au monde un enfant, c'est faire
Depuis très longtemps, le oeuvre d'art à la manière d'un sculp-
pouvoir masculin a refusé à la femme teur qui donne son esprit à la matière.
"W E FUTUR INTÉRIEUR des droits qui ont été conquis de Ce témoignage suggère que les chan-
È — Réalisation et scénario: chaude lutte. Et pourtant, les femmes gements de mentalités ne sont pas
m </ Yolaine Rouleau et Jean sont naturellement du côté de la paix. l'apanage de la seule gent masculine.
Chabot — Images: Guy Dufaux — On en a fait une sorte de repos du Il faut aussi respecter les droits et les
Musique: Ginette Bellavance — Mon- guerrier, alors qu'elle aurait pu faire choix de la personne.
tage: Louise Surprenant — Son: Alain éclater la paix. Mais, pas à n'importe Tout le film se présente
Corneau et Serge Beauchemin — Nar- quel prix. Les femmes aussi sont capa- comme une invitation à réfléchir sur
ratrice: Michèle Magny — Origine: bles d'exercer un pouvoir certain. Par la paix. Mais une paix qui se veut une
Canada (Québec) — 1982 — 67 exemple, en Islande, des femmes font conquête et non une démission. Ne
minutes. la grève en 1975. Résultat: le pays ratez pas ce film quand il passera à la
Quel beau titre! Pour moi, devient paralysé. Ce voyage dans la télévision ou ailleurs. Et paix aux per-
il fait allusion au futur antérieur, ce nuit du passé va chercher des taches sonnes en mal de préjugés!
temps de l'indicatif exprimant une de lumière, garantes d'un avenir plus Janick Beaulieu
71
iSÉQUENCES N " l i l t

F I S I T I N G H O U R S (Ter-
reur à l'hôpital central)
— Réalisation: Jean-Claude
Lord — Scénario: Brian Taggert —
Images: René Verzier — Musique:
un hôpital est le lieu des crimes,
comme dans Halloween, un tueur
maniaque sème la terreur et la mort.
C'est dire que le scénario n'est pas
bien original, et que le suspense se
(dû à Lord et Lise Thouin) et la fac-
ture très soignée de l'image et de l'en-
chaînement des séquences. Manifes-
tement, Lord connaît parfaitement
son métier et le prouve abondam-
Jonathan Goldsmith — Interpréta- bâtit, comme dans le Frenzy de Hitch- ment. Quant à l'interprétation, éga-
tion: Lee Grant (Deborah Ballin), cock, non sur l'identité du meurtrier, lement, rien de bien intéressant: Lee
William Shatner (Gary Baylor), que nous connaissons dix minutes Grant, dont je n'arrive pas à com-
Michael Ironside (Colt Hawker), après le début du film, mais sur le ou prendre le succès, se tord les mains,
Linda Purl (Sheila Munroe), Lenore les moments où il va frapper, et sur pleure beaucoup, roule des yeux
Zann (Lisa) — Origine: Canada (Qué- qui il va tuer. Vers la fin, cependant, blancs et respire bruyamment, mais
bec) — 1981 — 105 minutes. il se concentre sur la seule journaliste, n'en est pas convaincante pour
Le dernier film de Jean- Deborah, qu'il poursuit jusqu'au autant, surtout dans les scènes fina-
Claude Lord se situe dans la vague des moment où elle arrive elle-même à le les — les plus importantes — où le
films d'horreur qui, depuis quelques tuer. Et même là, comme encore dans meurtrier la poursuit à travers les cou-
années, déferlent sur nos écrans en Carrie, le dernier sursaut du meurtrier loirs déserts de l'hôpital. À ce propos,
vagues de plus en plus monstreuses. qui agrippe la cheville de la jeune d'ailleurs, il est de la plus haute invrai-
Déjà, en 1977, Lord avait tâté du femme démarque la main, hors de la semblance que cet hôpital, dit central,
genre avec Panique, film catastrophe, tombe, à la fin du film de De Palma. et apparemment fort occupé, laisse
à l'époque où ceux-ci étaient populai- On voit que le scénariste, ainsi des étages entiers sans surveil-
res, et dans lequel les Montréalais se Brian Taggert, a manifestement uti- lance. J'ai également déploré la pré-
voyaient privés d'eau potable, et lisé toutes les recettes éprouvées qu'il sence de William Shatner — dont le
cédaient (avec grands mouvements de a pu ramasser ça et là, qu'il a soigneu- nom est évidemment inscrit au géné-
foule) à la panique du titre. sement mélangé son cocktail et l'a rique pour faire mousser le film — car
Visiting Hours se présente servi à point. Pour le scénario, donc, c'est particulièrement gênant, quand
comme un croisement de Coma, de rien d'extraordinaire. Ce qui permet on constate que son rôle se réduit à
Michael Crichton et de Halloween de cependant de voir le film sans trop deux scènes, une au début, une autre
John Carpenter. Comme dans Coma, d'ennui, c'est le montage percutant à la fin, qui ont la longueur, l'impact
et l'intérêt d'un commercial de télé-
vision sur le savon liquide. C'est à la
fois un manque de goût et une erreur
de tactique, puisque le spectateur est
à la fois irrité et déçu. Pour tout dire,
je trouve regrettable qu'un cinéaste de
la qualité de Lord, qui peut certaine-
ment faire beaucoup mieux, se croie
obligé de suivre la mode, et de com-
mettre ces aimables insignifiances qui
peut-être rempliront son escarcelle —
et encore — mais n'ajouteront rien à
sa gloire. À tout prendre, j'ai préféré
Panique qui avait une dimension poli-
tique dont la force ajoutait beaucoup
au film. Ici, c'était impossible. Je sou-
haite à Jean-Claude Lord de bons scé-
narios: il est capable de les mener à
bien; il l'a déjà prouvé.
Patrick Schupp.

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-2fc

£T &)*£ QUE Les Civilisés AMftïBVl PEU* QU'ON mus Mortç VN Bkîefi[V!
73
iSÉQUENCES N° 111,

r t ITZCARRALDO — picale. Mais c'était drôlement plus pas le film. Mario Adorf quitterait le
Wy Réalisation et scénario: que cela. C'était une hantise nouvelle. plateau de tournage par peur, Mick
JL Werner Herzog — Images: Un essai absurde sur une réalité Jagger, par obligation, et Jason
Thomas Mauch — Musique: Popol visuelle qui ne se voyait pas. Si vous Robards, parce qu'il avait la diarrhée.
Vuh — Interprétation: Klaus Kinski préférez, une sorte d'excroissance Les uns aux autres, les perversités
(Brian Sweeney Fitzgerald dit Fitzcar- cinématographique. Fitzcarraldo le s'agglutineraient. Nous nous régale-
raldo), Claudia Cardinale (Molly), dit si bien lui-même: « Je suis le sur- rions. Comme si preuve n'était pas
JoséLewgoy (Don Aquilino), Miguel nombre! » Nous y avons cherché le faite que les oeuvres ambitieuses
Angel Fuentes (Cholo, mécanicien), chiffre magique. Parce qu'il n'existait étaient toujours un peu contestables.
Paul Hittscher (le capitaine Orinoco pas, nous avons oublié de nous réjouir Comme si nous avions à justifier les
— Paul), Huerequeque Enrique de ce que Herzog venait de nous aban- pyramides.
Bohor (Huerequeque, cuisinier), donner entre les mains: un bloc d'il- Que l'odyssée herzogienne
Grande Othelo (le chef de garde), lusion. Servons-nous maintenant de ce se soit perdue de Charybde en Scylla
Peter Berling (le directeur de l'opéra), bloc pour faire référence au film et nous laissait encore parfaitement insa-
David Perez Espinosa (le chef des repensons ensemble la question sui- tisfaits. Nous en voulions plus. Alors
Campa). Avec les indiens Ashininka- vante: lorsqu'on donne un bloc de nous avons eu l'idée de nous gargari-
Campa du Grand Pajonal, les Cam- glace à un indigène, devrions-nous lui ser de l'excellence d'un documentaire
pas du Rio Tambo et les Machiguen- dire que la glace fond? Car la glace que Les Blank a réalisé sur le tournage
gas de Rio Camisea — Origine: Alle- qui fond, comme les rêves qui passent de Fitzcarraldo et qui s'appelle Le
magne fédérale — 1982 — 180 ou l'ambition qui meurt, c'est là où Poids des rêves, un poids assez lourd
minutes. se situe la véritable question: avions- pour ne s'en prendre qu'aux rêves des
Les mots qui suivent sont nous besoin de savoir que la monta- autres. Mais avions-nous sincèrement
une honte. Ils reprennent odieusement gne fitzcarraldienne avait risqué de besoin de cela? Quoiqu'il en soit,
ce que vous saviez déjà et n'auriez fondre devant les précipices du tour- comment expliquer que cinéphiles,
jamais du savoir sur Fitzcarraldo. Ils nage? Pas un détail pourtant ne nous journalistes ou politiciens ont cristal-
n'ont ni la saveur d'une obsession a été épargné. Ou plutôt, devrais-je lisé le rêve en un bloc cauchemardes-
maléfique, ni la ferveur d'une con- dire? nous n'avons pas voulu être que? Ont-il voulu faire de Fitzcar-
quête indéniablement folle. Ils ne sont épargné d'un seul détail. Nous avions raldo le film politique qu'il n'était pas
rien d'autres que de l'encre qui tente soif de perversion. Il y avait une dans le seul but de lui faire rempor-
indignement de percer le mystère de source. Nous nous sommes abeuvrés. ter une palme d'or au festival de Can-
ce qui, comme Kaspar Hauser, aurait Nous avons voulu savoir nes? Trêve de questions: à mon sens,
dû demeurer une énigme. que Herzog l'authentique — celui qui il n'y aurait qu'une réponse possible.
Lorsque Freud a écrit ses tournait avec de vrais fous ou de vrais Je dis bien possible car sa tendance
rêves, il voulait en faire une science, nains — s'entêtait encore une fois à pseudo-philosophique ne la rend pas
mais lorsque Werner Herzog a ima- braver une vérité impossible. Il tour- du tout certaine. La puissance des-
giné Fitzcarraldo, il n'a pas voulu en nait maintenant au fin fond du Pérou, tructive de Werner Herzog serait telle
faire autre chose qu'une oeuvre d'art. là où il y avait des guerres tribales. Là que seule la mesure des excentrités de
Et nous, pauvres de nous, qui nous où il y avait possiblement des morts. son génie créateur pourrait lui rendre
servons de mots, nous y avons cher- Comme nous étions curieux de mesu- justice. On ne peut rêver cinématogra-
ché une doctrine. Nous avons cherché rer combien les indigènes étaient réti- phie plus nietzschéenne: détruire pour
à justifier l'injustifiable. Nous avons cents à hisser un bateau dans leur récréer. Un peu comme si j'avais le
cru bon de croire que Fitzcarraldo forêt amazonienne, nous avons fait potentiel de déchirer les mots que vous
était l'aventure d'un Irlandais un peu intervenir Amnistie internationale. Et lisez pour réinventer ceux que j'aurais
fou qui, pour se ramasser des sous, nous avons appris des choses. Un dû vous faire lire.
voulait monter un bateau sur une incendie. Un bateau qui s'enlise, un L'essentiel de ce que je crois
montagne. Mais ce n'était pas cela. avion qui s'écrase. Un directeur de la est dit. Je suis un inconditionnel de
Nous avons cru beau de dire que Fitz- photographie qui se coupe la main. Herzog. J'ai adoré Fitzcarraldo. À
carraldo était le rêve impalpable d'un Puis, finalement, des tas de gens qui rencontre d'une bonne majorité, je
absolutisme artistique en région tro- désertent. Jack Nicholson ne ferait n'ai pas aimé l'idéologie véhiculée par
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le documentaire de Les Blank sur Le tisme. Si son charme est incertain, sa ges vers une seule et même notion:
Poids des rêves. Je n'accepte pas les déviance ne fait pas de doute. On se celle du plaisir. Vous voyez bien que
critiques. Mais cela ne m'empêchera rappellera ici au passage la passion ce n'est pas un saint. Ce qui ne l'em-
pas d'en faire une. viscérale du cinéaste pour les tarés pêche pas de vendre sa chemise pour
La Mancha avait son physiques (Les Nains aussi ont com- un sourire. Il invente une production
homme. L'Amazonie voulait le sien. mencé petits) ou mentaux (L'Énigme de glace pour l'amour de voir les indi-
Werner Herzog, l'utopiste, le déri- de Kaspar Hauser) pour ne retenir que gènes la dévaliser. Il invente un che-
soire — et j'en passe au risque d'en- le souvenir de ce que l'on s'accorde min de fer transamazonien pour la
nuyer — se chargerait d'en inventer pour considérer un chef-d'oeuvre: joie de foutre une locomotive sur une
un. Cela devait lui prendre quatre ans. Aguirre, la colère de Dieu. Mais alors cime. Il invente l'impossible. Il est le
Quatre années de lutte contre les mou- qu'Aguirre était une sorte de schi- « conquistador de l'inutile ». Ou bien
lins à vent de la machination zophrène destructeur en quête d'un le saltimbanque qui se passionne pour
humaine. Quatre années d'enfer pour Eldorado en transes, Fitzcarraldo Caruso. Ou bien le fou qui promet un
soutirer, comme il le dit, une seule n'est qu'un curieux petit aventurier fauteuil pourpre à un petit cochon
image du diable: elle s'appellerait empreint d'une folie douce. Une folie noir et poilu qu'il estime comme son
Fitzcarraldo. C'est la plus belle. d'enfant qui n'aspire qu'à l'enver- meilleur public. Ou mieux encore, il
Qu'on me nomme un seul Don Qui- gure. Une folie épurée. Une folie sans est l'amant de Molly, directrice d'une
chotte tropical qui eût été plus con- pesanteur. Sincère, comme l'utopie maison close ouverte aux illusions.
venable que ce Brian Sweeney Fitzge- d'une paix. Fitzcarraldo, le messager Molly a une passion pour Fitzcar-
rald dit Fitzcarraldo! Impossible, blanc. Fitzcarraldo, serait-il un saint? raldo. Comme Dulcinée en avait une
vous le voyez bien. Il n'y a pas de fou N'exagérons rien. Un hom- pour Don Quichotte. Fitzcarraldo est
plus fou de l'être que Fitzcarraldo! Il me devrait nous suffire. Un homme le seul homme d'Iquitos qui ne soit
faut le voir à demi halluciné par les qui plutôt que de se morfondre avec pas un baron du caoutchouc enfiévré
excentricités de son propre roman- la vie a fait converger ses enfantilla- de grossir. Il a la tête d'un adolescent
qui dépense ses premières économies
pour s'offrir une folie. Comme il s'of-
frirait une glace. Pourquoi pas un
opéra? Car là que se situe son nou-
veau dada. Fitzcarraldo veut cons-
truire un opéra à Iquitos. Nous som-
mes en droit de croire que cela est un
idéal temporaire. On a trop fait de
Fitzcarraldo un héros éternellement
mélomane. Ce n'est qu'un enfant
entêté qui a décidé de s'offrir sa toute
dernière fixation. Comme si l'opéra
était le toutou vedette d'une vitrine.
Comme si Les Puritains de Bellini
devenaient des prima donna de
peluche.
L'Amazonie n'étant pas un
nid de mécènes, Fitzcarraldo devra
lui-même financer son opéra. Pour ce,
il a l'intention d'exploiter un territoire
d'arbres à caoutchouc demeuré
vierge, car séparé d'Iquitos par des
chutes infranchissables. Il gagnera
une rivière parallèle à celle qu'il veut
atteindre et au méandre ultime, celui
75
t SÉQUENCES N ° l i l i

où les deux cours d'eau s'accollent, choisis de m'extasier. Fitzcarraldo putains. À travers elles, on remar-
fera franchir la montagne à son étant un héros parfaitement sincère quera surtout les gloussements rieurs
bateau à vapeur pour le conduire sim- qui n'a de compte à rendre à per- d'une Molly aimante, désinvolte
plement dans la région à exploiter. Ce sonne, nous n'avons pas à exiger de Claudia Cardinale à l'apogée d'une
que notre réalité aurait conçu comme Herzog le document — pour ne pas discrétion et d'une douceur qu'on lui
une barrière et notre génie inventif dire le documentaire — de ses justifi- connaissait mal.
comme un canal de Panama n'est cations. Fitzcarraldo, comme son La seconde partie est celle
qu'une butte au rêve fitzcarraldien. créateur, ne demande qu'à plaire. que nous attendions. Celle d'un pays
Car Fitzcarraldo ne creuse pas, il sur- Réjouissons-nous de leur opéra tropi- où la brume n'en finit plus de se lever.
monte. Le poids de sa folie trouve sa cal. Et surtout, apprenons à nous Là où Fitzcarraldo et son équipage
revanche dans l'apesanteur. C'est taire. remontent un cours d'eau furtif aux
ainsi qu'il choisit comme sienne la J'en suis incapable. Il y a méandres duquel se confond la
plus impalpable et la plus légère des tant à puiser dans Fitzcarraldo. Des caméra. On y reconnaîtra sans peine
machinations artistiques: la musique. percées multiples de sa philosophie la souplesse de l'approche spatiale
Comment ne pas être ému, je dirais inhérente aux qualités variables de sa propre au cinéaste. Les plans lents,
même plus, survolté et sans aucune forme, c'est un film qui demeure, décentrés ou épars, dévoilent à peine
espèce de raison par cette image du malgré sa folie, extrêmement linéaire. les rives impénétrables d'un songe
bateau qu'on hisse au son d'un Chaque séquence fait appel à la sui- envoûtant mais meurtrier. Un songe
Caruso qui griche. Curiosité? Proues- vante. Il suffira de repenser le dérou- dont les incertitudes et les choeurs
se technique? Scandale géométrique? tant Coeur de verre pour nous rappe- étranges ne sont pas sans rappeler les
Vous direz ce que vous voudrez, la ler que la structure dramatique her- voix traîtresses des sirènes d'Homère.
raison qu'il me reste en pensera ce zogienne avait déjà été beaucoup Partout s'y glissent l'humidité et la
qu'elle voudra, sans ces gratuités-là, moins rassurante. Mais Fitzcarraldo noirceur. Des mouches s'affolent.
l'art du cinéma n'aurait jamais été n'est pas un film hermétique. D'où les Une tête disparaît curieusement dans
aussi beau. détracteurs. C'est un film on ne peut l'ombre. L'équipage guette le vide qui
Admettons-le. Admettons-le plus ouvert qui, devenu accessible à l'épie. Alors que la tension monte,
une fois pour toutes. En tentant de un plus grand nombre de monde, ne nous croyons revivre enfin le souffle
justifier le pourquoi et le comment peut que jouir de l'opportunité qu'il angoissant de Aguirre, la colère de
d'un gramophone sur la proue d'un a d'en dérouter encore plus. D'où les Dieu. Mais il n'en est rien. Herzog n'a
bateau hors des eaux, nous ne cher- passionnés. Arbitrairement, il nous pas voulu répéter le même film. Il
chons finalement qu'un motif plausi- est permis de le subdiviser en cinq par- ponctue ça et là son drame transcen-
ble à nos propres quêtes artistiques. ties dissemblables couronnées d'un dental d'éléments absurdes (la tête du
Pourquoi fait-on des films? À la prologue à l'opéra. Fitzcarraldo est chef de garde) comiques (le cuisinier
limite, pourquoi les regarde-t-on? dans la salle. Soudainement, il se sent Huerequeque) ou même franchement
Je n'ai pas de réponse. Wer- pointé du doigt par l'objet de ses surréalistes (le parapluie qui vogue à
ner Herzog ne prétend pas nous en désirs: Enrico Caruso. Le reste va de la dérive). Pour rien au monde, il ne
proposer une. Comme vous et moi, soi. Il suffit de voir en Fitzcarraldo voudrait faire de Fitzcarraldo un pos-
mieux que vous et moi, il s'accuse l'évangéliste lyrique en mission sur tiche de la menace d'Aguirre. Alors
simplement des quêtes de son art. terre pour clamer une seule et même pour être bien sûr de nous mettre en
Peut-être est-ce cela, justement, qui, idée: celle de surprendre. sécurité, il élimine une de nos princi- '
dans son Fitzcarraldo, nous décon- La première partie s'attache pales menaces: les indigènes.
certe. D'une part, on demeure cons- aux préparatifs de l'apostolat de Fitz- Lorsqu'on voit des centaines de piro-
terné par l'originalité indubitable de carraldo. L'approche stylistique y est gues — une séquence magnifique qui
son projet sans que l'on puisse pour extrêmement sobre. Mais plutôt que rappelle Apocalypse Now — nous
autant éviter d'être perturbé par le d'y décrire sans passion les couleurs sommes en droit de croire qu'elles ne
vide apparent de son insondable habituelles du colonialisme, l'image feront qu'une bouchée du bateau à
magnificence. Qu'en conclure? S'ex- dans sa simplesse s'anime d'un heu- vapeur de Fitzcarraldo. Et pourtant,
tasier ou corrompre? À cela pourtant, reux grouilli d'enfants, de perroquets, non. Des indigènes en débarquent et
j'ai une réponse. Il était temps. Je de félins et des félines que sont les s'unissent à notre héros pour le con-

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i JANVIER 1983i

duire au faîte de sa gloire: le sommet l'autre.


d'une colline. Plus qu'une lutte con- Héros, gramophone et
tre la nature, Fitzcarraldo propose bateau survivront aux rapides de la
finalement une lutte contre les lois de dérision pour plonger dans la paix
la nature et plus spécialement celle candide de la cinquième et dernière
dont vous souffrez actuellement: la partie. Malgré lui, Fitzcarraldo est de
pesanteur. retour à Iquitos. Son projet d'exploi-
La troisième partie est celle tation du caoutchouc s'est soldé par
du triomphe de l'idéal sur la matière. un échec total. Mais Fitzcarraldo n'en
Aidé des indigènes, Fitzcarraldo fait est pas atteint. Il est un homme d'il-
passer son bateau d'une rivière à l'au- lusions passagères. Il est le pionnier
tre. Comme quoi les ambitieux ne qui se contente de faire ce que per-
seraient que de la flemme sans ceux sonne n'avait jamais osé. Que serions-
qui les supportent. Mais n'insistons nous sans lui? Que serions-nous sans
pas davantage sur ce moment qui, les fous de sa race? Les Fitzcarraldos
quoiqu'on en fasse ou qu'on n'en sont des êtres insensés promus à frayer
dise, passera avec ou sans ses surpri- des voies qui prendront, un jour, le
ses à la postérité cinématographique. sens de l'évidence. Sans les Fitzcarral- de la folie. Lui qui réussit à renouve-
J'aimerais seulement ouvrir une dos, il n'y aurait plus de lendemain. ler, chez un même cinéaste, un per-
parenthèse. Elle concerne justement Pensons-y bien: est-il possible sonnage d'illuminé sans jamais recou-
le moteur de l'entreprise: je veux aujourd'hui de se procurer facilement per les traits du premier. À Werner
nommer les indigènes. On a reproché de la glace au Pérou? Que vous le Herzog qui lui offrait en dernier
à Herzog de les avoir utilisés. Person- vouliez ou non, cela est dû au génie recours le rôle de Fitzcarraldo, il
nellement, je trouve, bien au con- d'un utopiste. Il s'appelle Brian Swee- répondait: « Tu peux faire ce que tu
traire, qu'il a su mieux que tout docu- ny Fitzgerald. Nous lui devons aussi veux, tu peux prendre qui tu veux, je
mentariste (qui en aurait fait de sim- la finale improvisée du film qui porte suis Fitzcarraldo. » Il n'avait pas tort,
ples mangeurs de bananes) respecter son surnom. Une finale lyrique. Une mais avait surtout tellement raison
l'essence même de ce qu'ils étaient: un autre idée folle. Sur le pont du bateau qu'on arrive à oublier l'interprète
bloc mythique insondable dont les à vapeur, chanteurs et orchestre qu'il est au profit de son personnage.
désirs exacts nous échappent. Pour- déploient, pour les beaux yeux d'Iqui- On oublie que cette hystérie mobile de
quoi aident-ils Fitzcarraldo ou se tos subjugué, tout le baroque et l'inu- l'oeil, cette façon de toucher les indi-
peinturlurent-ils le visage? Pourquoi sité du premier des opéras fluviaux. gènes ou d'initier un petit salut
fixent-ils stoïquement la rivière des La scène est filmée en parallèle. La modeste à l'écoute de Caruso, c'est
jours durant? Si notre culture n'offre caméra n'y tournoie pas comme dans aussi lui, Klaus Kinski. Lui, qui
pas les réponses, la quatrième partie la finale d'Aguirre, la colère de Dieu. approche Fitzcarraldo avec l'intuition
du film ne trace que l'esquisse d'une je le répète. Comme je me répète! d'un maître et la sensibilité aiguisée
solution possible. Le bateau enfin tra- Herzog le cinéaste visionnaire a voulu de ses cinq sens. Peut-être même d'un
versé, les indigènes profitent de la nuit faire de Fitzcarraldo un film beau- sixième sens qui ne se voit pas plus
venue pour le détacher et l'offrir au coup plus linéaire. Nous y découvrons qu'il ne se sent, pas plus qu'il ne s'en-
courant violent du démon des rapides. ainsi une nouvelle facette de son tend. Un sens, un souffle qui fait d'un
Selon leur croyance, une puissance cinéma: sa simplicité. Pour un artiste personnage, non pas le héros plausi-
viendra achever la création de leur qu'on qualifiait hier d'hermétique, je ble, mais la figure essentielle qui
jungle quand le Dieu blanc périra. Le ne connais pas de confession plus belle existe. Car Fitzcarraldo existe. Quel-
principe recoupe habilement la quête à faire. que part dans la jungle. Quelque part
du cinéaste: c'est encore détruire pour Profitant du changement de en chacun de nous. Vous voulez une
toujours recréer. Plus malin que moi paragraphe pour me relire, je décou- preuve?
celui qui, dans ces conditions, pour- vre dans ce qui précède une omission « Ma preuve, c'est que mes
rait déterminer qui de l'Indien ou du on ne peut plus grave: rien, pas un yeux l'ont vu. »
Créateur profite abusivement de | mot sur Klaus Kinski. Lui, le prophète Jean-François Chicoine
77
i SÉQUENCES N ° 1 1 1 ,

M É P H I S T O — Réalisation:
Istvân Szabo — Scénario:
Istvân Szabo et Peter Dobai,
d'après le roman de Klaus Mann —
Images: Zanos Koltai — Musique:
plaire, par un besoin incoercible d'ap-
probation. Son tourment, dès les pre-
mières images, à l'audition des ap-
plaudissements destinés à quelqu'un
d'autre, manifestent à l'évidence cette
s'avéreront, en fin de compte, facti-
ces ou superficielles lorsqu'il faudra
les sacrifier une à une sur l'autel du
système en place.
Ce destin individuel est
Zolenko Tamassy — Interprétation: disposition maladive. Hendrik Hof- significatif, le réalisateur l'a d'ailleurs
Klaus Maria Brandauer (Hendrik gen, c'est son nom, ou plutôt c'est le voulu tel. Reconnu dans les années 60
Hofgen), Rolf Hoppe (le général), nom qu'il veut porter, puisqu'on comme un cinéaste important, grâce
Karin Boyd (Juliette), Ildiko Bansagi apprend par la suite qu'il se pré- à des oeuvres comme Père ou Film
(Nicoletta), Krystina Janda (Barbara), nomme plutôt Heinz, mais qu'il d'amour, Istvân Szabo s'est jusqu'ici
Christine Harbort (Lotte Lindenthal), déteste cette dénomination jugée par attaché à des scénarios originaux dont
Gyorgy Cserhalmi (Miklas), Peter lui trop peu distinguée. Hofgen donc il concevait lui-même les thèmes à par-
Andorai (Ulrichs), Christian Graskof veut connaître la renommée: c'est là tir de ses observations sur la réalité
(Muck) — Origine: Hongrie — 1981 son principal mobile d'action. Mais ce contemporaine. Cette fois, il a puisé
— 138 minutes. n'est pas le seul, car le cinéaste a été son sujet dans un texte préexistant, un
assez intelligent pour faire de son per- roman écrit à la fin des années 30 par
« Je suis l'esprit qui toujours nie. » Goethe sonnage un être complexe, doté de Klaus Mann, fils du plus célèbre Tho-
qualités comme de défauts. Hofgen a mas. Dans ce livre à clés, l'auteur
donc, au départ, des préoccupations réglait un compte avec l'acteur Gus-
culturelles et sociales et ne croit pas taf Grùndgens qui avait été son beau-
Dans la légende de Faust, uniquement à la chance pour réussir. frère avant de devenir un protégé du
telle que cristallisée dans sa forme dra- Il joue Brecht, il participe à un mou- régime nazi. Mais Szabo a dépassé le
matique par le grand écrivain alle- vement de théâtre engagé, il se sou- particularisme du cas pour faire de
mand Goethe, Méphistophélès est met à des exercices épuisants pour son récit une parabole éloquente sur
l'esprit tentateur, le représentant des acquérir la souplesse des mouvements. les rapports entre l'art et la politique.
forces du mal qui fait miroiter, aux Sa liaison avec une danseuse noire Comme pour souligner ce
yeux du savant philosophe, les rêves témoigne d'une certaine largeur d'es- caractère d'apologue, le contexte poli-
de jeunesse, de richesse, de puissance. prit. Mais ses tendances généreuses tique particulier de l'époque est près-
Ce qu'il y a de curieux dans le film
d'Istvan Szabo, dont le titre évoque
cette figure infernale, c'est que le per-
sonnage qui prend dans le cours du
récit l'apparence de Méphisto est plu-
tôt un Faust, c'est-à-dire un être ambi-
tieux et faible qui se laisse prendre aux
appâts que lui présente un État mé- *HilP *P
phistophélique. Il y a d'ailleurs, dans
le cours des dialogues, des observa-
tions pertinentes sur la conception du
peuple allemand en tant que person-
nification de Faust ou de Méphisto et * r^Sim WkWW j
sur l'importance d'accentuer l'un ou
l'autre aspect dans les manifestations n t "^nmff"& .*)§?
culturelles. Car la culture est ici sou- 1 ik vili
mise aux diktats d'une idéologie. •*........
• . •
'*

On se trouve dans l'Allema- / }em


gne des années 30 et l'on suit l'itiné- fc
raire d'un acteur provincial rongé par
l'ambition du succès, par le désir de ^HH«a ^ 1
78
t JANVIER 1 9 8 3 i

que réduit à des éléments de style: une qu'il vit une situation apparentée à Taviani, j'avais treize ans en 44. Mon
bannière à croix gammée par-ci, une celle-là dans un pays où l'art est sou- voeu à moi avait été exaucé puisque
sculpture gigantesque par-là, quelques mis à un contrôle politique tatillon. j'étais à Cannes.
édifices imposants ailleurs. Le protec- Par le biais d'une évocation d'époque, Lorsque La Nuit de San
teur tyrannique et méprisant des arts il a pourtant réussi à en contourner Lorenzo ouvrit le Festival des films du
au sein de la hiérarchie gouvernemen- les tracasseries pour construire, avec monde à Montréal, en cette soirée du
tale est un général sans nom en qui des moyens prestigieux, une fable 19 août, le miracle eut lieu. Je revi-
certains sont libres de reconnaître contestataire. Quel diable d'homme ce vais La Nuit de San Lorenzo comme
Goering, Goebbels ou même Hitler, Szabo! Bravo, Méphisto. ma propre histoire, entremêlée de mes
avec un peu de bonne volonté (celui- Robert-Claude Bérubé souvenirs d'enfant.
là d'ailleurs on ne le voit jamais, ce Aujourd'hui encore, le film
qui est bizarre dans les circonstances). agit merveilleusement sur ma
Il apparaît vite que ce ministre prési- mémoire. L'argument proposé est
dent comme on l'appelle n'est qu'un simple: la nuit du 10 août en Tos-
symbole du pouvoir; en fin de "W A N U I T D E S A N LO- cane, c'est la nuit des amoureux, la
compte, le vrai Méphisto c'est lui et Ë R E N Z O . — Réalisation: nuit de San Lorenzo.
non ce pauvre Hofgen, dérisoire %\ - J Paolo et Vittorio Taviani — Une femme fait un voeu:
marionnette qui accepte, avec plus ou Scénario et dialogues: Paolo et Vitto- trouver les mots pour raconter à son
moins de soumission, qu'on lui tire les rio Taviani et Tonino Guerra — Ima- amour, une autre nuit, celle du 10
ficelles. « Je ne suis qu'un acteur », ges: Franco Di Giacomo — Musique: août 1944, dans le petit village de San
murmure-t-il dans l'image finale, Nicola Piovani — Interprétation: Martino. Les Allemands ont miné les
alors que, pion d'un jeu cruel, il court Omero Antonutti (Galvano), Marga- maisons. L'ordre est de rassembler
sous les projecteurs au son du ricane- rita Lozano (Concetta), Claudio Riga- toute la population en un seul lieu:
ment de ses maîtres. Le terme alle- gli (Corrado), Massimo Bonetti l'évêque choisira la cathédrale. Mais
mand Schauspieler, désignant un (Nicola), Sabina Vanucchi (Rosanna), Galvano dira en se levant brusque-
acteur, prend alors un sens éclairant Micol Guidelli (Cecilia) — Origine: ment: « J'ai réfléchi et j'ai choisi. »
puisqu'on y trouve spieler qui veut Italie — 1982 — 106 minutes. Flairant le piège, Galvano, le paysan,
dire joueur. En même temps qu'il a Arriver à trouver les mots entraînera une partie du village sur les
atteint à une certaine gloire, Hofgen pour raconter cette nuit de San routes à la recherche des Américains.
s'est aussi mérité le mépris, car son art Lorenzo, c'est ainsi que débutent le En cet été 44, c'est l'exode
est devenu servile. On l'a même vu film et ma critique. et l'espoir, à chaque détour de route,
exposer une interprétation d'Hamlet Il en est pour les films de voir surgir l'armée libératrice.
conforme aux idées en vogue, le héros comme pour les gens que l'on rencon- Mara, la sicilienne, confond rêve et
de Shakespeare devenant un noble tre. À première vue, ils ne fascinent réalité, croyant croiser le bataillon
aryen en lutte contre la corruption des pas précisément; ils ne vous clouent sicilien de Brooklyn. Elle tombera
moeurs. Mais Hofgen n'est pas un cas pas sur place d'émotion, et pourtant sous les balles d'une patrouille alle-
isolé et, par sa technique même, le ils agissent lentement sur votre mande. L'espoir est aveugle.
réalisateur nous invite à dépasser la mémoire, insérant le souvenir d'une Ce qui fait la beauté et la
singularité apparente de l'histoire. La séquence et faisant ressurgir en vous grandeur de ce film, c'est le mélange
plupart des séquences commencent une image avec tant d'intensité que la du rire et des larmes ainsi que la poé-
par un détail, un gros plan, et ce n'est magie opère enfin. Découvert dans le sie onirique de la mise en scène des
qu'après qu'est révélé le décor, le con- cadre de la compétition officielle, à Taviani qui ont su transcender la réa-
texte où se situe la scène; le découpage Cannes, La Nuit de San Lorenzo lité. La force et la beauté des images
va donc continuellement du particu- m'avait paru austère, sévère avec des obligent le spectateur à découvrir ces
lier au général et c'est la même démar- trouées de ciel bleu et de sourires sur années de diamant, comme disent les
che que devrait adopter le spectateur fond de cauchemar. Dehors, le soleil frères Taviani: « Ce furent des années
pour juger l'affaire Hofgen. éclaboussait la Croisette, et l'été féroces, mais aussi des années durant
Il n'est pas douteux que d'août 44 semblait un passé lointain lesquelles les hommes et les femmes
Szabo ait été attiré par ce sujet parce à jamais révolu. Comme Paolo ont dû révéler tout ce dont ils étaient

79
i SÉQUENCES N° 111,

capables aussi bien dans le mal que les. La Nuit de San Lorenzo est un meurtrier dénonce tout le grotesque de
dans le bien. » hymne à la liberté, à l'espoir et aussi la guerre. Chaque plan suscite l'émo-
« Je ne sais pas ce qui est à la volonté de survivre. Presque tout tion, le rire, les larmes. Le film oscille
mal ou bien », dira le militant fasciste le film est tourné en extérieurs. Ce constamment entre le vie au hasard
à Galvano sur la place déserte. La sont à la fois les chemins de la liberté des routes, la mort, l'espoir et la fin.
guerre bouscule les références et et de la mort. « C'était ça aussi la guerre », dira
lorsqu'elle est vue par le regard d'une La guerre est ainsi, elle Concetta, la paysanne ennoblie qui se
petite fille de six ans, Cecilia, cela divise et solidarise. Elle fait faire des retrouvera dans la chambre avec Gal-
devient un mélange d'aventure rom- choses que seul l'état de désordre per- vano. Scène touchante où les acteurs
pant brusquement avec la monoto- met: s'appeler « Requiem » en souve- Omero Antonutti et Margarita
nie quotidienne. « Je ne sais pas si nir d'un chant d'église pour un parti- Lozano nous font oublier qu'ils sont
j'avais peur ou si je m'amusais », dira san, rompre le pain dans l'église parce des acteurs. Chaque visage dans ce
Cecilia. Les Taviani avaient 13 et 15 qu'il n'y a plus assez d'hosties, ou film porte son poids de vie, de peur
ans durant la guerre. Il faut être passé parler à un homme à qui on n'a pas et de joie. Même si les Taviani ont
par là pour savoir que le regard d'un adressé la parole depuis trente ans. Le choisi sur place en Toscane des acteurs
enfant sur la guerre véhicule à la fois film de Paolo et Vittorio Taviani est professionnels, nous oublions qu'il
le plaisir et l'horreur. fait d'orages, d'éclairs et de soleil, s'agit de cinéma. Quel bonheur!
Dans ce décor toscan, lieu avec fougue et tendresse. Il emprunte La Nuit de San Lorenzo est
natal des Taviani, la nature et les visa- les couloirs intimes et profonds de un film d'une beauté infinie et d'une
ges sont des paysages bouleversants, l'émotion pure. En deux heures, les grande tendresse. En 1982, il faut être
faits de soleil, âpres et rudes, comme Taviani ont résumé la tragédie de la un peu magicien pour parler du passé
le climat. Il suffit de filmer un por- guerre: la folie absurde des familles et le transmettre avec une vision aussi
che entre deux cyprès, du vent dans qui s'entretuaient appartenant au clan poétique et simple. Lefilma gagné le
les oliviers, une poire qui roule pour fasciste ou antifasciste. Quelles ima- Prix du Jury oecuménique 1982, à
sentir la terre, ou entendre, durant ges, ce champ de blé incendié par ce Cannes. Tant mieux. La vie est aussi
tout le film, la ponctuation des ciga- mois d'août où le jeu de cache-cache faite de soleil et de pluie, d'orages et
de peur. Il faut les vivre pour garder
l'espoir de pouvoir un jour en
témoigner...
Minou Petrowski

~W~ E TROUPEAU — Rio-


m lisation: Zeki Okten — Scé-
JL—J nario: Yilmaz Guney —
Images: IzzetAkay — Musique: Zul-
fu Livaneli — Interprétation: Melike
Demirag (Berivan), TarikAkan (Shi-
van), Tuncel Kurtiz (Hamo, le père
des Veysikan) — Origine: Turquie —
1979 — 129 minutes.
Tout d'abord corrigeons
une erreur. Ce film n'est pas de Yil-
maz Guney. Ce n'est pas moi qui le
dit; c'est Yilmaz Guney qui l'affirme:
« Malgré toutes les indications, tou-
tes les notes, Le Troupeau et L'En-
i JANVIER 1 9 8 3 t

nemi sont les films de Zeki Okten, pas lent. lit, au grand désespoir de Shivan.
de Yilmaz Gùney. Gùney les aurait Voici qu'un marchand Le troupeau est une dénon-
faits différemment ». Alors pourquoi d'Ankara vient acheter tout le trou- ciation vibrante d'un régime et d'une
cette confusion? C'est que le sujet du peau. Il faudra conduire les moutons tradition. Tout d'abord la féodalité
Troupeau est né en prison. Et c'est en dans la capitale. Pour cela, le père ou l'atavisme qui donne au père un
prison que Gùney a conçu et préparé requiert le concours de son fils à con- pouvoir absolu sur ses enfants. En
ce film qu'il savait ne pouvoir réali- dition, pose ce dernier, que Berivan fait, Hamo est une brute sadique qui
ser lui-même. Alors il s'est engagé à les accompagne. C'est ce voyage qui ne s'arrête que lorsqu'il a assouvi sa
mettre le plus possible de lui-même, va nous faire connaître la réalité colère. Il n'a aucune considération
de son histoire, de ses images dans son sociale de la Turquie. Le cinéaste en pour son fils devenu presque un
scénario. Ainsi a-t-il prévu un décou- profite pour nous montrer les plaies ennemi depuis qu'il a épousé cette fille
page précis avec, dit-il, « plein de peti- qui rongent le pays: les conducteurs muette. De plus, la corruption sem-
tes notes à côté des dialogues sur mes font périr des moutons pour protes- ble fleurir à tous les étages de l'édi-
idées de tournage de telle ou telle ter contre la pingrerie d'Hamo qui ne fice social. Chacun essaie d'exploiter
scène, de l'éclairage ou le jeu de tel leur a offert qu'une bête, des bandits son semblable et la soif de l'argent
ou tel acteur ». Ayant besoin d'une sautent dans un wagon pour voler des permet toutes les audaces.
documentation sûre, un copain venait moutons, une femme se prostitue avec Jusqu'à présent l'auteur tra-
prendre ses questions et lui apportait un jeune berger et lui vole son duisait par des images ses thèmes.
ensuite les réponses sur le prix du argent... Ce n'est pas tout. Arrivés à Tout était significatif. Le spectateur
mouton, l'usage des tracteurs, l'in- Ankara, les paysans sont traqués par est passé des plateaux de l'Anatolie
fluence de la religion. De plus, il lui des malfaiteurs qui tirent du pistolet vastes, verdoyants, avec des tentes
fournissait des photos couleur des (comme dans un western). Il va sans sous lesquelles s'abritent les nomades,
paysages, des bergers, des plateaux, dire que tous ces malheurs sont dus à la grande ville qui crache à la figure
des prairies. Et en travaillant à son à Berivan, le mauvais oeil de la de ces visiteurs son fard étalé sur des
scénario, pendant huit mois, il s'est famille. Elle ne se laissera pas toucher mannequins des vitrines où l'on incite
laissé envahir par le côté visuel de par le médecin. Elle mourra dans son vivement à la consommation. « Notre
l'histoire.
Le film semble un décalque
arabe de la rivalité des Capulet et des
Montagu. Ici, les Veysikan et les Hali-
lan. En effet, Shivan (Veysikan) vient
d'épouser Berivan (Halilan). Mariage
désapprouvé par Hamo, le père, car
une haine réciproque sépare les deux
familles. Cette haine du père court
tout le long du film. Haine qui devient
féroce quand Hamo apprend que sa .»«*
bru n'a pu lui donner un petit-fils et
que, de plus, elle ne parle pas. On
comprend alors que l'amour de Shi-
van pour sa femme lui impose de quit-
ter sa famille.
L'auteur nous décrit avec un
souci du détail ce hameau d'Anatolie
où règne en dictateur un père qui
tyrannise son fils. Aucune sympathie
pour sa bru qui semble la cause cons-
tante des malheurs qui arrivent dans
sa famille. Et ces malheurs s'accumu-

81
t SÉQUENCES N ° 1 1 1 ,

capitale », dit Shivan dans un cri de Sukowa (Marianne Klein), Rùdiger pulateur (si ce n'est, peut-être, sous
fierté. Mais capitale moderne qui Vogler (Wolf), Luc Bondy (Werner), l'angle féministe, ce qui n'a pourtant
côtoie la misère et qui n'est qu'un Nerenice Rudolph (le médecin), Franz rien d'envahissant). C'est, à mon
rêve. Rêve qui semble vouloir se con- Rudnick (le père), Ina Robinski sens, dans ce respect à l'égard de son
crétiser dans le bel appartement (ina- (Juliane adolescente), Julia Bierder- sujet que se situe l'intégrité de l'au-
chevé) que lui font visiter ses amis, mann (Marianne adolescente), Boris teur. Cela ne veut pas dire que von
lieu d'ailleurs où mourra sa femme. Shade (la mère), Patrick Estrada- Pox Trotta se contente de faire du jour-
Pourquoi fallait-il que l'au- (le fils de Marianne) — Origine: Alle- nalisme. L'histoire des soeurs Ensslin
teur nous accable d'un petit discours magne fédérale — 1981 — 106 rejoint ses préoccupations personnel-
pseudo-marxiste pour dénoncer le minutes. les et le choix d'un tel sujet est en lui-
capitalisme vorace? Car l'adolescent Il me semble difficile de par- même une prise de position (dans ses
proprement vêtu qui débite (pour les ler du film de Margarethe von Trotta films précédents, L'Honneurperdu de
avoir appris par coeur) les propos sur sans résumer rapidement l'argument Katharina Blum et Le Second Éveil,
le matérialisme historique, sous l'oeil dont le film s'inspire. Les Années de von Trotta prenait également position
approbateur d'un poster de Karl plomb raconte l'expérience authenti- en racontant des destins individuels de
Marx, détonne grandement avec les que des deux soeurs allemandes Chris- femmes). Cette prise de position,
scènes antérieures qui collaient si jus- tiane et Gudrun Ensslin, appelées outre son aspect féministe sous-
tement à la réalité. D'autant plus que dans le film Juliane et Marianne entendu, relève sans doute plus du
ce petit discours semble tomber dans Klein. L'auteur suit l'itinéraire indi- social que du politique. Si le propos
le néant. viduel de Juliane, militante féministe, du film tire sa substance de la con-
On peut dire que Le Trou- dont la soeur est emprisonnée pour ses frontation de deux esprits militants,
peau se termine dans l'échec. En effet, activités terroristes. Le film rapporte il s'en dégage surtout un commentaire
Berivan est morte, Shivan est saisi par la relation turbulente que vivent les sur la société allemande actuelle, envi-
la police après un geste désespéré con- deux femmes avant et pendant l'em- sagée du point de vue de ceux qui lut-
tre un passant et Hamo se perd dans prisonnement de Marianne. Il rap- tent pour en favoriser la transforma-
la foule en appelant à son secours le porte également comment Juliane tion.
jeune Silo disparu... tente de faire la preuve que le soit- L'histoire de Juliane et
Mais peut-être que ces disant suicide de sa soeur, en prison, Marianne est justement celle de deux
échecs peuvent ouvrir les yeux de ceux ne serait en fait que le camouflage femmes liées par une même propen-
qui savent voir et lire les images. En d'un assassinat. Dans ces conditions, sion à la lutte pour le changement.
cela, le scénario de Yilmaz Gùney ne le film de von Trotta joue un peu le Deux femmes cependant désunies sur
manque pas de notations justes et la rôle d'un porte-parole pour cette le plan des priorités et des méthodes
mise en scène de Zeki Okten, malgré femme courageuse. En son nom, il qui spécifient la nature de leur enga-
des faiblesses — images mal cadrées tente de réhabiliter la mémoire de sa gement. Juliane mène sa lutte de mili-
ou basculantes — confirment que Le soeur et, avec elle, une partie de la tante féministe par la voie d'un petit
Troupeau est un film émouvant, cou- vérité, en brisant le mur du silence que journal et, à l'occasion, par des mani-
rageux et révélateur. les autorités ont élevé autour de festations pacifiques dans la rue. Son
Léo Bonneville l'affaire. combat n'est pas politique au sens
En racontant les événements partisan du terme. Elle est pragmati-
du point de vue de son héroïne, von que et préfère investir son énergie
Trotta s'applique à créer une manière dans une cause qui la touche direc-
de reportage introspectif sur un des- tement et en quoi elle s'assume entiè-
"W ES ANNÉES DE tin individuel, sous lequel perce une rement. Sa soeur, elle, ne croit pas aux
È P L O M B — Réalisation: évidente et communicative tendresse « petites » causes. Elle ne croit qu'en
M J Margarethe von Trotta — à l'égard de Juliane. Par conséquent, l'efficacité d'un combat radical, vio-
Scénario: Margarethe von Trotta — rien ne semble opportuniste dans la lent qui doit ébranler les bases du
Images: Franz Rath — Musique: démarche de l'auteur, rien nous invite système politique de l'Allemagne et du
Nicolas Economou — Interprétation: à croire qu'elle spécule sur le vécu de monde capitaliste occidental (une
Jutta Lampe (Juliane Klein), Barbara Juliane au profit d'un discours mani- scène nous la montre en pleine action

82
• JANVIER 1 9 8 3 i

sition à la dimension plus nostalgique W ~ y OUR F R I E N D S (GEOR-


des mélodrames récents d'un Fass- # y GIA) — Réalisation: Ar-
binder. JÊ. thur Penn — Scénario:
Finalement, ce qui ressort Steve Tesich — Images: Ghislain Clo-
du film de Margarethe von Trotta, quet — Musique: Elizabeth Swados
c'est le miracle d'une complexité dis- — Interprétation: Jodi Thelen (Geor-
crète, quasiment imperceptible sur le gia Miles), Craig Wasson (Danilo
coup, puis lentement évidente à Prozor), Jim Metzler (Tom Donald-
mesure qu'on se penche sur la con- son), Michael Huddleston (David
struction du film. Complexité dans le Levine), Reed Birney (Louie Carna-
propos, par exemple, qui amalgame han), Julia Murray (Adrienne Carna-
des observations psychologiques et han), David Graf (Gergley), Zaid
humaines dont le sens finit par débou- Farid (Rudy), Miklos Simon (Mon-
au Liban). Le film opère comme un cher sur une réflexion sociale. Car ici sieur Prozor), Elisabeth Lawrence
constat des idées derrière le geste actif l'approche psychologique est cons- (Madame Prozor), Beatrice Fredman
du militant. Une grande partie du film tamment dépendante de la description (Madame Zoldos), James Leo Herlihy
nous montre les deux personnages d'un état sociologique, familial et (Monsieur Carnahan), Lois Smith
échangeant des idées, réfutant le plus politique qui détermine ou explique (Madame Carnahan) — Origine:
souvent celles de l'autre et essayant de les états psychologiques des personna- États-Unis — 1981 — 114 minutes.
valider leurs priorités, en regard de ce ges. L'habilité de la réalisatrice est Le cinéaste Arthur Penn,
qu'elles jugent le plus important à d'avoir accompli cette forme de dis- réalisateur de Bonnie and Clyde, et le
combattre. cours à niveaux multiples sans jamais scénariste Steve Tesich, qui a écrit
Le film est construit rigou- perdre contact avec la dimension Breaking A way, ont réussi avec Four
reusement. Il décrit les étapes les plus « récit avec personnages » de son Friends, le meilleur film qui ait été
importantes de cet épisode dans la vie film. Par conséquent, elle évite le produit sur les années 60.
de Juliane, en utilisant quelques piège du pamphlet didactique qui Lorsque le film commence
retours en arrière qui instruisent le menace si souvent les cinéastes — nous sommes en 1948 — Danilo
spectateur sur quelques moments lorsqu'ils portent à l'écran le récit Prozor (12 ans), enfant unique d'imi-
choisis de l'adolescence des deux d'hommes ou femmes engagés. grants yougoslaves, arrive aux États-
soeurs. Ces retours en arrière évo- Comme on pouvait s'y Unis accompagné de sa mère. Tous
quent, en contrepoint avec les événe- attendre, la réalisation du film n'at- deux déposent sur le quai de la gare
ments présents, des expériences char- tire guère l'attention sur elle-même. une immense malle qui ne quittera pas
nières qui conduisent à la prise de La photographie est discrète, tirant Danilo tout le long du film. Ils vien-
conscience des héroïnes. En construi- avantage de la lumière naturelle dis- nent rejoindre le père qui avait
sant ainsi sa narration, où il est fait ponible ou la recréant sans autre devancé sa famille depuis quelques
appel à la mémoire allemande (la recherche de style. Elle crée une image années. La figure du père, de même
seconde guerre mondiale, le miracle d'une grande pureté formelle qui que celle du nouveau continent, est
économique), von Trotta introduit avantage la présence des interprètes immense et solennelle.
une notion de conséquence historique dirigés avec un tact remarquable. Tout au long du film, on
dans son portrait du geste militant. Jutta Lampe et Barbara Sukowa for- remarque qu'il n'est jamais question,
Elle met en relief l'importance du ment un duo magnifique dont la con- pour Danilo, des États-Unis mais tou-
passé dans l'état actuel de la cons- tribution à l'ensemble m'apparaît tout jours de l'Amérique. Danilo émigré
cience d'un peuple qui semble avoir simplement capital. Ne serait-ce que dans un lieu mythique, c'est l'accom-
encore beaucoup de comptes à régler pour ces deux actrices, il faut voir le plissement d'un rêve (PAmerican
avec son histoire. C'est là une ten- film. Pour elles et pour le reste. Dream) et non pas celui d'un choix
dance récurante du « nouveau » Martin Girard politique. Cette vision mythique aura
cinéma allemand qui acquiert ici un vite fait de séparer Danilo de son père
côté profondément ancré dans la réa- car, pour ce dernier, ouvrier dans une
lité contemporaine du pays, par oppo- aciérie, il est inacceptable que son fils
83
tSÉQUENCES N " 1 1 1 ,

lave. Aussi lorsque réapparaît Geor-


gia, devenue hippie, Danilo est-il inca-
pable de comprendre pourquoi on
conteste ce qui pour lui demeure tou-
jours un idéal? Dans une séquence
d'une force poétique inouïe, on voit
glisser, au ralenti, le drapeau améri-
cain enflammé sur le pare-brise de
l'auto de Danilo; c'est le symbole
qu'un rêve se consume, et l'annonce
qu'une époque agonise: la fin de
l'« American Dream ».
C'est en reconnaissant le
lien l'unissant à Georgia et en jetant
au feu sa malle dans laquelle est entre-
posé tout son passé que Danilo peut
enfin être libre et sortir de son rêve.
Ainsi tout le film d'Arthur Penn est
un long exorcisme par lequel un
homme doit passer pour s'affranchir
et pour accéder à la maturité et à la
liberté.
Les comédiens effectuent,
dans Four Friends, une performance
aille à l'université: ce lieu n'est pas Danilo a, pour Georgia, un amour à exceptionnelle, surtout Jodi Thelen et
pour lui, sa place est celle d'un prolé- la portée de son imaginaire; celle-ci Craig Wasson qui sont puissants et
taire et il doit le demeurer toute sa vie. représente pour lui la forme vivante émouvants. La mise en scène est sub-
C'est ça l'Amérique pour son père. de son intégration. Il refuse la virgi- tile et fluide. La photographie de
Au High School, Danilo fait nité que lui offre Georgia, dans la gra- Ghislain Cloquet possède la texture
la connaissance de trois camarades de tuité la plus totale, parce qu'aimer exacte de l'époque. Four Friends,
classe: David, un Juif dont le père est Georgia c'est devoir quitter le mythe c'est le monde ordinaire aux prises
un croque-mort prospère, Tom, un et entrer dans le réel, délaisser la avec la vie, l'amour, la souffrance, la
W.A.S.P. (white anglo saxon protes- pureté. Pour les mêmes raisons, il bonté et la mort. La douceur mélan-
tant), beau gars qui sait comment s'y renonce à la violence. colique de la chanson de Ray Char-
prendre avec les filles et enfin la À l'université, Danilo fait la les, Georgia on My Mind, enveloppe
superbe Georgia dont les trois garçons rencontre de Louie Carnahan, fils le film comme un baume. Un grand
sont éperdument amoureux. À 16 ans, d'un très riche industriel, qui lui pré- film d'un grand cinéaste.
elle veut devenir danseuse et se croit, sente sa soeur Adrienne. Les deux jeu- André Giguère
ou plutôt veut se croire, la réincarna- nes se marient. La séquence du ma-
tion d'Isadora Duncan. Même si riage est un chef-d'oeuvre de mise en
Danilo demeure le personnage central scène par laquelle Arthur Penn nous
du film, Georgia marque constam- plonge, d'une manière surprenante,
ment l'action. C'est la femme enfant
prise comme image de l'Amérique,
hurlant, non sans souffrances, son
plaisir de vivre, se lançant dans la vie
avec une générosité et une confiance
sans calcul. Elle est enceinte de Tom,
épouse David, tout en aimant Danilo.
en pleine tragédie. Après son mariage
raté, Danilo erre, désabusé. Par ha-
sard, il rencontre une famille yougos-
lave dans laquelle il tente, en vain, de
s'intégrer, prenant conscience qu'il
n'est plus un immigrant yougoslave,
mais un Américain d'origine yougos-
r OUT FEU, TOUT
F L A M M E — Réalisation:
Jean-Paul Rappeneau —
Scénario: Jean-Paul Rappeneau,
Joyce Bunuel, Elisabeth Rappeneau
— Images: Pierre Lhomme — Musi-
84
i JANVIER 1 9 8 3 i

que: Michel Berger — Interprétation: mener une histoire de façon fort personnage haut en couleur, a joué et,
Isabelle Adjani (Pauline Valance), agréable. semble-t-il, a perdu.
Yves Montana (Victor Valance), Lau- L'intrigue nous met en pré- Le lecteur de Séquences sou-
ren Hutton (Jane), Alain Souchon sence de Pauline Valance et de Vic- rit, il en a vu d'autres. Tout cela, dit-
(Antoine), Madeleine Cheminât tor Valance, son père. Un père absent, il, d'un ton sûr, cache une histoire un
(grand-mère), Jean-Luc Bideau vivant paraît-il au Canada — terre peu mélodramatique, presqu'un conte
(Raoul), Pinkas Braun (Nash) — Ori- d'asile. Son retour à l'improviste sème de fées. Prudent, le soussigné ne s'ob-
gine: France — 1981 — 108 minutes. l'émoi, la joie et provoque la surprise jecte pas à cette affirmation qui, d'ail-
La sortie d'un film de Jean- du petit monde qu'il avait laissé der- leurs, démontre la perspicacité de son
Paul Rappeneau constitue un événe- rière lui. Ce petit monde s'est formé complice cinéphile. Les retrouvailles
ment. Ce metteur en scène travaille à autour de Pauline qui remplace la fille-père sont évidemment prétexte à
un rythme lent, ses productions, mère décédée: il est constitué de ses la réalisation d'un grand rêve. Un
annoncées régulièrement tous les deux deux soeurs et de sa grand-mère. Pau- casino laissé à l'abandon, un vilain
ou trois ans, viennent toutefois rap- line Valance est une jeune fille inté- Américain fort louche, une banque
peler aux cinéphiles la place qu'il ressante: diplômée de l'École Poly- suisse, un petit ami amoureux et
occupe dans le cinéma français con- technique, elle représente l'élite fran- fidèle, voilà quelques éléments qui
temporain. Quelle place occupe-t-il çaise, côtoie le ministre des finances vont prendre part à la formation de
donc vraiment? et assiste aux réunions de la Commu- ce rêve. En dire plus serait de mau-
Le fait que Jean-Paul Rap- nauté européenne. Cette mère dispa- vais aloi. Laissons plutôt au specta-
peneau réalise peu de films laisse devi- rue et ce père lointain lui ont fait pren- teur le soin de découvrir les ramifica-
ner l'importance que revêt chacun dre conscience de ses responsabilités. tions de cette intrigue aux rebondis-
d'entre eux. Voici un homme dont les Superbe chien dans un jeu de quilles, sements imprévisibles. Il assistera à un
qualités: souci du détail, intégrité Victor Valance apparaît un jour avec film bien fait, à un divertissement
artistique, connaissance du métier, l'aura de l'inconnu conjuguée à une agréable. De plus, il pourra constater
pour évidentes qu'elles paraissent, aise évidente à créer le mystère. Ce la valeur des vedettes françaises: peut-
n'en sont pas moins appréciées. Il par- mystère l'arrange bien car il en a être trouvera-t-il Isabelle Adjani un
vient également à présenter du même besoin. S'il a roulé sa bosse, délais- peu crispée. Qui sait? peut-être rira-
coup une actrice et un acteur qui, aux sant sa famille, il regrette ses erreurs t-il à une scène cocasse: celle de Vic-
yeux même des Français représentent et ses coups de tête. Victor Valance, tor racontant dans la langue de ses
le modèle de la vedette féminine et
masculine. Celle et celui auxquels ils
voudraient ressembler: Isabelle
Adjani et Yves Montand. Voilà qui
devrait rassurer les sceptiques: Jean-
Paul Rappeneau est une valeur sûre,
un modèle du genre. Tout feu, tout
flamme, lui, est-il un film modèle? À
bien des égards et au désespoir des
admirateurs de Jean-Luc Godard et
Marguerite Duras, la réponse est oui.
Que la lueur d'irritation qui
éclaire les yeux des lecteurs avisés dis-
paraisse. Procès ne sera pas fait ici
aux représentants d'un certain cinéma
que de méchantes langues qualifient
d'« expérimental ». Le propos est
fort différent: il s'agit de reconnaître
les qualités d'un artisan sérieux, d'un
réalisateur précis qui, du reste, sait

85
tSÉQUENCES N " 1 1 1 ,

interlocuteurs chinois ses souvenirs un studio de télévision en perte de enfin, et ce n'est pas le moindre de ses
d'un lointain séjour en Asie... à moins vitesse et doit présenter l'acteur dans talents, Benjamin sait s'arrêter à
qu'il ne s'agisse du récit de ses mésa- sa « Comedy Cavalcade ». Or, nous temps, et surtout quand s'arrêter.
ventures lors de rigoureux hivers cana- sommes en 1954, à l'époque (relative- Voyez la vignette assez incroyable que
diens. Que le lecteur sinologue apaise ment!) héroïque de la télévision; Ben- Cameron Mitchell trace avec une
ma conscience une fois pour toutes en jamin joue sur plusieurs tableaux et... pointe aussi venimeuse que talen-
me faisant parvenir la signification de gagne presque sur tous! Hommage tueuse: mi-E.G. Robinson, mi-
cette scène géniale. aux Douglas Fairbanks et autres Errol Cagney, avec un soupçon de Bogart,
Marc Letremble Flynn, à ce cinéma héroïque des il aurait été facile à Benjamin de trans-
années 40, donc clin d'oeil à la nos- former la parodie en charge. Eh bien!
talgie; description fort amusante de la là se trouve l'art essentiel du metteur
folie qui présidait alors à la prépara- en scène, dans cet équilibre précaire
tion et au tournage d'une émission et subtil qui fait toute la différence

M 'Y FA VORITE YEAR — télévisée, autre aspect de la nostalgie; entre le bon travail et le talent.
Réalisation: Richard Ben- parodie au second degré de ces films Il faut dire enfin que tous les
jamin — Scénario: Norman où le jeune Benjamin acquit une cer- comédiens sont excellents, ce qui
Steinberg et Dennis Palumbo — Ima- taine notoriété, genre Goodbye prouve que Benjamin sait aussi diri-
ges: Gerald Hirschfeld — Musique: Columbus, et même le nerveux West- ger ses interprètes. Le jeune Mark
Ralph Burns — Interprétation: Peter world, et où il semble avoir bien com- Linn-Baker, dans le rôle porte-parole
O'Toole (Alan Swann), Mark Linn- pris comment on fait un film; petite de Benjy, rappelle évidemment Ben-
Baker (Benjy Stone), Jessica Harper égratignure rapide sur l'omniprésence jamin jeune et sa maladresse aussi évi-
(K.C. Downing), Joseph Bologna juive en la personne de la mère — dente que sa bonne volonté passe par-
(King Kaiser), Bill Macy (Sy Benson), cette séquence, la réception chez les faitement, ainsi que le petit discours
Lainie Kazan (Belle Carroca) — Ori- parents, est d'ailleurs bien réjouis- moralisateur de la fin, parce que sa
gine: États-Unis — 1982 — 110 sante et va, dans sa démesure, jusqu'à sincérité et son naturel permettent à
minutes. évoquer un peu les Marx Brothers; Benjamin de réussir des merveilles
Réalisé par le talentueux
Richard Benjamin, le film révèle que
l'auteur est beaucoup plus à l'aise der-
rière la caméra que devant. En effet,
My Favorite Year est charmant, bien
fait, gentiment moraliste et donne sur-
tout à l'éblouissant Peter O'Toole
l'occasion de ciseler une autre de ces
interprétations extraordinaires dont il
semble avoir le secret depuis quelque
temps.
Il avait déjà, dans le rôle du
metteur en scène légèrement dément,
Ely Cross (dans The Stunt Man), qui
faisait preuve d'une espèce de trucu-
lence comique tout à fait particulière,
un peu entre Falstaff et Pierre Ri-
chard. Cette fois, ce n'est plus le met-
teur en scène de films d'aventures,
c'est la vedette elle-même qu'il inter-
prète: Alan Swann. Ce dernier devenu
ivrogne et, par le fait même, ne tour-
nant plus tellement, est récupéré par

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-

• JANVIER 1 9 8 3 i

avec lui. La charge subtile de Bolo- dans une gangue fangeuse dont il ne Comment ne pas déclencher
gna (une espèce de Sid Caesar au sort jamais. chez le spectateur un rire ou un sou-
rabais) sait mêler l'exact dosage de Il y a ce prêtre qui, en proie rire losqu'un enchaîné rapide nous
l'époque avec une projection du ca- à la rage et à la vengeance, participe transporte directement du lit d'amour
ractère du personnage juste assez au combat, exterminant à lui tout au confessionnal?
outrée pour qu'on rie, mais pas assez seul, une trentaine d'Allemands, puis Comment ne pas remarquer
cependant pour qu'on le regrette. En- cette courte scène de la petite messe la fausseté des dialogues lorsqu'on
fin, O'Toole, je l'ai dit qui, avant le en plein air, après la bataille, avec un entend Geneviève Bujold voulant son-
pandemonium final et bien dans la pâle soleil et des flammes résiduelles der Christopher Reeve (dont elle ne
note du genre, s'écrie: « Mais, je ne à l'arrière-plan. Tout cela dure cinq sait pas qu'il est prêtre) dire, avec des
suis pas un acteur! Je suis une vedette minutes, puis tout s'écroule très vite. nuages cotonneux dans la voix: « Tu
de cinéma! ». Chapeau, Monsieur Lorsqu'on se rend compte as un secret. Je le sens. Et tu as peur.
O'Toole, car vous êtes les deux! que notre prêtre décide, avec l'aide de La peur effraie l'amour. Qui es-tu?
Patrick Schupp la pègre sicilienne, de renflouer les Tu es un mystère et ça m'attire » —
caisses de l'Église ruinée (combines le tout avec tous les deux pris de pro-
inimaginables) et lorsqu'il s'éprend fil, face à face, et le dôme de Saint-
(oh! si vite, oh! si facilement) d'une Pierre à l'arrière-plan, juste à égale

M 'ONSIGNOR — Réalisa-
tion: Frank Perry — Scéna-
rio: Abraham Polonsky et
Wendell Mayes, d'après le roman de
Jack Alain Léger — Images: Billy
belle novice, en train de passer son
temps d'épreuve dans un couvent, on
commence à se poser de sérieuses
questions.
Qu'est-ce qui le pousse dans
distance de leurs deux visages.
Puis le moment super-
cinéma-américain-de-papa où elle le
reconnaît dans l'église où elle vient
prononcer ses voeux en compagnie de
Williams — Musique: John Williams ces actions? Où sont ses motivations? son groupe: elle immobilise littérale-
— Interprétation: Christopher Reeve Pourquoi agit-il ainsi? Que doit-il à ment la procession religieuse, inter-
(Flaherty), Geneviève Bujold (Clara), l'Église pour vouloir avec tant d'in- rompt en certains endroits le service,
Fernando Rey (Santoni), Jason Mil- sistance l'aider financièrement? Que pour le fixer, éberluée, pendant trois
ler (Appolini), Joe Cortese (Varèse), trouve-t-il soudain dans cette jeune ou quatre très longues minutes.
Adolf o Celi (Vinci), Leonardo femme rencontrée par hasard sur une Puis, plus tard, lorsqu'elle
Cimino (le pape), Robert J. Prosky route de campagne? Et, automatique- lui demande des explications, le dia-
(Mgr Walkman), Milena Vukotic ment, on s'interroge sur les premiè- logue suivant (traduit littéralement):
(Soeur Verna), Tomas Milian (Fran- res scènes: pourquoi cède-t-il si vite et Elle: « Pourquoi ne m'as-tu
cisco) — Origine: États-Unis — 1982 si violemment à la violence guerrière? pas rejetée? »
— 111 minutes. On ne sait absolument rien Lui: « J'ai essayé. J'ai
Ce qui pouvait être la remise de son passé, rien de ce à quoi il échoué. »
en cause du rôle de l'Église pendant aspire, rien de ses pensées profondes. Et nous, spectateurs, n'arri-
les années de guerre, ce qui pouvait Et le film, par ses dialogues vons jamais entre deux bâillements à
être un pamphlet contre la guerre elle- outrageusement infantiles, ne vient nous souvenir ni de son « essai » ni
même dans ce qu'elle a à la fois de certainement pas à la rescousse. de son « échec ».
plus tragique et de plus insidieux, tout Certains termes utilisés par Lorsqu'enfin l'on entend
cela, Monsignor pouvait l'être. Ce des ecclésiastiques aussi haut placés égrener des maximes telles que
pouvait être un film sur la condition (on y devient pape grâce à des intri- « L'Église doit être dans ce monde,
ecclésiastique, sur l'homme et sa souf- gues et une hypocrisie interne qu'on mais pas de ce monde », on est alors
france, l'homme balancé entre l'effort a beaucoup de difficulté à avaler) sont convaincu qu'on a voulu se moquer
et l'espoir, entre l'acceptation résignée trop fantaisistes et souvent exagérés. de nous.
et le combat où l'on s'engage à fond. Et lorsque le Cardinal parle des « ver- Honnis soient ceux qui ont
Or, ce film rempli d'au tus du repentir », on pense imman- participé de près ou de loin à ce monu-
moins une centaine de clichés, de quablement à toute l'équipe de tour- ment de laideur, de bassesse et
vieux poncifs, de redites et d'une idéo- nage à qui je suggérerais de passer à d'abjection.
logie absolument débile, se morfond confesse, tous, à la queue leu leu. Maurice Elia
87
,SÉQUENCES N ° l i l t

r E X — Réalisation: Tim
Hunter — Scénario: Charlie
Haas, d'après un roman de
S.E. Hinton — Images: Rie Waite —
Musique: Pino Donaggio — Interpré-
tation: Matt Dillon (Tex McCor-
Jean Renoir, précurseur, dès 1934, du
néo-réalisme italien.
Élément supplémentaire qui
suscite l'intérêt: la présence de Matt
Dillon. À 18 ans, ce garçon a déjà sept
films à son actif, dont trois ne sont
quelque peu déboussolée chez son
frère Mason, plus réaliste, plus res-
ponsable aussi.
Vers la fin du film, les cho-
ses se replacent grâce surtout à l'in-
tervention intelligente d'une éduca-
mick), Jim Metzler (Mason McCor- pas encore sortis. Il avait été très trice qui place Tex comme préposé
mick), Bill McKinney (McCormick remarqué dans My Bodyguard et cer- d'une écurie, où il peut donner libre
père), Meg Tilly (Jamie Collins), Ben tains voient en lui le successeur de cours à sa passion pour les chevaux
Johnson (Cole Collins), Emilio Este- James Dean. Dans le rôle de Tex, il plutôt que sécher sur des études qui
vez (Johnny Collins), Frances Lee impressionne surtout par le don de ne lui disent rien. Ainsi Mason
McCain (Mrs. Johnson), Phil Brock présence naturelle plus que par la pourra-t-il poursuivre à l'université
(Lem Peters) — Origine: États-Unis finesse de l'interprétation. En un sens, une carrière à la fois intellectuelle et
— 1982 — 103 minutes. la médiocrité de son personnage sus- sportive, comme brillant joueur de
Sans prétendre constituer un cite la sympathie devant le peu de res- basket-ball.
événement, le film de Tim Hunter sources dont il semble disposer. Avec ses faiblesses et ses li-
mérite attention à plus d'un titre. En Il ne faut pas se tromper sur mitations, la jeunesse nous est présen-
premier lieu, il signale un virage qui la simplicité apparente de ce film. La tée ici d'une manière à la fois directe
pourrait donner une nouvelle orien- banalité du quotidien masque ici une et subtile. Le fait qu'en dehors de
tation aux studios Walt Disney. Pro- émouvante dénonciation du mal dont Matt Dillon les interprètes ne nous
duit avec économie de moyens, il souffre une grande partie de la jeu- sont pas connus contribue à l'impres-
n'hésite pas à nous révéler des aspects nesse américaine. Privés de leur milieu sion d'authenticité. On se croit vrai-
sordides de la société américaine. On familial, les deux frères McCormick ment à Tulsa, et dans la cabane des
est loin d'une imagerie à l'eau de rose. ont traversé l'adolescence sans avoir McCormick, et sur le campus de
Même si le milieu n'a rien de sembla- trouvé un véritable centre d'intérêt l'Université d'Indiana. La caméra de
ble, je n'ai pas pu m'empêcher de dans leur vie. Il s'ensuit une sorte de Rie Waite capte ces images de manière
faire un rapprochement avec Toni de végétation, inconsciente chez Tex, très convaincante. Le fond musical
contribue à créer l'ambiance. Du
point de vue technique, le Disney Stu-
dio n'aura certainement pas à rougir
de ce film. Et il se sera peut-être
engagé sur une piste prometteuse qu'il
faudrait suivre, même si elle ne pro-
duit pas pour le moment des profits
auxquels ce producteur est habitué.
André Ruszkowski

~W A P E A U — Réalisation:
Ê Liliana Cavani — Scénario:
M J Robert Katz et Liliana Ca-
vani, librement adapté du roman de
Curzio Malaparte — Images:
Armando Nannuzzi — Musique: Lalo
Schifrin et R. de Simone — Interpré-
tation: Marcello Mastroianni (Curzio
Malaparte), Burt Lancaster (Général
Mark Cork), Claudia Cardinale (Prin-
• JANVIER 1 9 8 3 i

cesse Consuela Caracciolo), Ken


Marshall (Jimmy Wren), Alexandra
King (Deborah Wyatt), Carlo Giuffre
(Eduardo Mazzullo), Liliana Tari
(Maria Concetta), Yann Babilée
(Jean-Louis), Jacques Sernas (Géné-
ral Guillaume), Jeanne Valérie (Prin-
cesse à Capri) — Origine: Italie —
1981 — 131 minutes.
N'y allons pas par quatre
chemins: La Peau est un film totale-
ment dénué d'intérêt. Totalement. La
déception, bien sûr, est de taille. D'un
côté, le chef-d'oeuvre monumental de
Curzio Malaparte, publié en 1949,
sorte de chronique poético-surréaliste
des faits et gestes des soldats améri-
cains et de la population napolitaine,
lors de la libération de l'Italie, à la fin
de la dernière grande guerre. Et de
l'autre, la personnalité contestée de
Liliana Cavani, réalisatrice non
dépourvue de talent, qui ne nous avait
plus rien offert depuis Au-delà du
bien et du mal, en 1977. Malheureu- grande tendresse, d'un profond ainsi de suite. Le tout platement récité
sement, de cette rencontre qui pro- humanisme. C'est, le moins qu'on par un Marcello Mastroianni qui fait
mettait, sinon d'être brillante, du puisse dire, navrant. véritablement pitié, tant il semble tout
moins d'être un tant soit peu piquante Le film épouse largement la à fait perdu dans cette misérable aven-
— oserai-je dire provocante? — il trame du livre, transformant par con- ture. Que ce bout à bout de pellicule
ne sort rien. Rien. L'ennui à l'état tre son point de vue subjectif en porte le titre d'une des oeuvres litté-
pur. regard objectif. Les différents épiso- raires les plus importantes de notre
Était-ce trop demander au des, dont certains sont du crû de la époque relève de la plus haute
film que de me faire revivre le choc réalisatrice elle-même, se succèdent supercherie.
initial que me procura la lecture du avec le plus consternant automatisme, Même si, par indulgence,
roman? Pourtant, les phrases, les sans qu'aucune âme ne les habite. l'on s'efforçait d'oublier le roman
mots possédaient un caractère si puis- Bras arraché, tripes fumantes, sexes pour ne se concentrer que sur le film
samment évocateur! Où sont donc dénudés, chiens éventrés, tête écrasée adapté librement, le résultat n'en
passés le lyrisme, la force, la passion défilent à la queue leu leu suivant un serait pas moins mauvais. Le « sou-
de l'oeuvre originale? Liliana Cavani rythme aussi répétitif et lourd que ci extrême d'hyperréalisme » avec
— qui a lu le roman après l'avoir celui d'une marche militaire. À quel- lequel, selon les dires de la cinéas-
acheté presque par hasard dans une ques reprises, lorsque le besoin s'en te, le film a été tourné, nous don-
gare à l'occasion d'un voyage en train fait sentir, ou par pur remords, sait- ne au mieux des scènes baroques
— a pris la violence de La Peau au on jamais? Cavani glisse ici et là quel- pauvrement contrôlées et, au pire, des
pied de la lettre. Elle n'a pas, semble- ques nobles paroles supposées reflé- images manquant totalement d'im-
t-il, remarqué que Malaparte n'utili- ter l'esprit du roman. Deux, trois pact visuel. On chevauche sans cesse
sait cette violence que comme moyen mots par-ci condamnant la guerre, entre le mauvais goût et le grand gui-
pour mieux accéder à un autre niveau une phrase par-là s'apitoyant sur gnol, la caricature grotesque et la folle
et qu'au-dessus du déchaînement de l'homme qui est prêt à commettre les prétention, incrédule devant tant de
ces atrocités il faisait montre, avec pires actes pour sauver sa peau, et laisser-aller. Le seul intérêt du film

89
• SÉQUENCES N " 1 1 1 ,

réside en la personne de la Princesse Schygulla (Comtesse Sophie de la Peut-être bien 1794. D'une gravure
Caracciolo interprétée par Claudia Borde), Harvey Keitel (Tom Paine), ancienne se distingue une troupe de
Cardinale qui, par ses quelques appa- Jean-Claude Brialy (Monsieur Jacob), bateleurs vénitiens, affreux, sales et
ritions inexpliquées et sa présence Daniel Gélin (De Wendel), Andréa méchants, nains travestis ou saltim-
d'une gratuité absolue, nous rend tout Ferréol (Madame Adelaide Gagnon), banques trop maquillés qui nous rela-
à fait perplexes. Je défie quiconque Michel Vitold (De Florange), Laura teront, au moyen d'une lanterne ma-
ayant vu ce long métrage de claire- Betti (Virginia Capacelli), Pierre gique, les hauts faits de la révolution
ment définir la fonction de ce person- Malet (Emile Delage), Aline Messe française. Est-il nécessaire d'ajouter
nage qui passera sans aucun doute à (Marie-Madeleine), Enzo Jannacci (le que la lanterne en question est l'an-
l'Histoire du 7e Art comme étant le bateleur), Evelyne Dress (Agnès), cêtre de notre cinéma? Ou de souli-
rôle le plus inutile. Entre deux sou- Dora Doll (Nanette Precy), Jean- gner que nos conteurs à nous sont
pirs, l'on se met à rêver que La Peau Louis Trintignant (Monsieur Sauce) aussi, comme les bateleurs, de bons
fut réellement l'objet de scandale qui — Origine: France/Italie — 1982 — Italiens qui se servent du mot français
offusqua les festivaliers à Cannes, en 150 minutes. pour en faire une commedia del arte
mai 1981. Mais là encore, nos espoirs On aura beau dire. On aura des périphrases? Tant de questions se
les plus minces s'envolent en fumée. beau faire. Chacun de nous porte en posent et s'empilent. Il y a tant à tirer
Rien ne vient nous distraire de cette soi un roi qui se meurt. Rien ne nous d'une journée particulière de l'histoire
monotone réalisation. Jusqu'au dou- sert de le guillotiner, il nous en reste qui, comme chacun des tournants de
blage du film qui est d'une piètre qua- toujours un petit quelque chose. C'est gloire, a trouvé dans la nuit, son
lité. Alors que la version originale a ce qu'il conviendrait d'appeler la octave: je veux nommer La Nuit de
été enregistrée en son direct, procédé revanche des agonies célèbres. Elles Varennes. Une nuit où il s'est passé
qui mettait certainement en relief la comblent de mots les pages de notre des choses étranges. Une nuit où le
distribution internationale, et qui ren- histoire. Ettore Scola n'en a retenu manteau pourpre de la domination
dait cette impression d'une ville que les lettres de noblesse. Aidé de son royale devait agoniser sur le plus
ouverte et déchirée, la version fran- co-scénariste Sergio Amidei, il fait banal des mannequins de bois. Une
çaise fait parler tous les personnages surgir sur l'écran de notre monde nou- nuit où l'arbitraire et le charme de la
en français. Peut-être devons-nous veau l'histoire des hommes « avec ses préciosité bourgeoise s'éteindraient au
féliciter les gens de la Société Pari- distances et perpectives ». L'intention profit d'une tentative d'égalité
sienne de Sonorisation. Grâce à eux, est claire, évidente et d'autant plus humaine. Mais cette égalité-là est-elle
nous pouvons au moins rigoler une ou efficace. Puisque traverser les âges finalement possible? Pour mettre fin
deux fois en voyant un Américain par- brouille les perspectives, sommes- à l'injustice, le peuple, d'une fois à
ler à un Italien par l'entremise d'un nous encore en droit d'attendre une l'autre, devra-t-il toujours attendre
interprète, bien que tous deux parlent vérité historique? Que nous reste-t-il une prochaine révolution? Parce que
le même langage. Car le reste est d'un de notre passé? Un héritage, ça c'est l'histoire des hommes constamment se
tel ennui, d'un tel ennui! certain. Je pense à l'élégance, à la pré- répète, il y a une morale inquiétante
Richard Martineau tention. Je pense aux beaux esprits qui qui s'impose: « Aujourd'hui vous êtes
jouissent encore des désinvolteurs des en paix, mais prenez garde, vous
jeux de mots. Je pense à tout ce que recommencerez. » D'un siècle à l'au-
la pensée humaine a de subjectif et de tre, il y a des têtes qui tombent mais,
~W~ A N U I T D E VAREN- discutable, et que Scola et Amidei ont malheureusement, jamais personne
M N E S — Réalisation: Etto- su insuffler avec tant de subtilités à pour les ramasser.
%\ -J re Scola — Scénario: Sergio leurs libertés historiques. Doit-on 21 juin 1791. La journée est
Amidei et Ettore Scola — Conseiller pour autant considérer leur film poussiéreuse. Du bien drôle de monde
historique: Claude Manceron — Ima- comme une trahison? Non, pas ques- venu de toutes parts — d'Allemagne,
ges: Armando Nannuzzi — Musique: tion. L'intelligence ne sera jamais une d'Italie, de France, — sont montés
Armando Trovaioli — Interprétation: trahison. L'idiotie par contre en est dans une diligence qui assure la liai-
Jean-Louis Barrault (Nicolas Edme bel et bien une. « Et cela aucune révo- son Paris-Verdun. La chevauchée est
Restifde la Bretonne), Marcello Mas- lution n'y pourra jamais rien. » fantastique. Mais jusqu'ici, me direz-
troianni (Casanova), Hanna Nous sommes en 1793. vous, il n'y a rien d'inusité. À quoi

90
\ JANVIER 1 9 8 3 i

bon? À quoi bon satisfaire notre phrases rocambolesques ou truffées « Personne ne méprise le peuple mais
manie de chercher à tout prix, quitte d'inconsistances qui ménagent, à La de là à en faire des protagonistes lit-
à tout rompre, des éléments qui soient Nuit de Varennes, le gros de son téraires »), ses pires facilités (la can-
constamment inusités? Alors que la triomphe. Ces phrases, il les fallait tatrice: « Une dame reste toujours
singularité véritable, celle dont le toutes cuites. Bien surfaites. Pédan- une dame »), ou son civisme le plus
caractère insolite nous paralyse sur tes à point. Ces phrases ne pouvaient primaire (le chien de la cantatrice: se
place, ne se visionne pas justement: être que celles-là, celles d'un film qui, retient de japper). Mais il y a un con-
elle se laisse deviner. Elles se pressent dans sa totalité, s'inspirait du beau trepoids à l'élévation de la noblesse.
dans le geste, le propos ou la sonorité. monde de la préciosité. Un monde C'est l'égalité pour l'humaniste. C'est
Elle s'infiltre derrière, puis dedans, prêt à arracher à la masse le moindre le communisme pour le politicologue.
puis dessous l'épiphénomène des des calembours linguistiques pour Aux côtés de chaque tête qui s'élève,
tonalités d'une image. Citons, pour s'adjuger la plus petite des notoriétés. d'autres sont là pour guetter. Elles
exemple, ce passage crevant où le Un monde aux prises avec les redon- s'empilent les unes sur les autres pour
noble perruquier assis dans un champ dances d'une seule et même psychose: atteindre la hauteur noble qui leur
tente de se protéger de la lumière tor- celle de s'élever. S'élever par son permettra de raser les cous qui dépas-
ride par la fraîcheur d'une ombrel- absolutisme (la comtesse: « C'était sent. Elles menacent les bourgeois, les
le. N'était-ce pas cela justement une mon roi, mon idéal, ma religion »), prétentieux et les penseurs. Elles jus-
image inusitée? Simple mais telle- son racisme (la veuve: « Si le bon tifient en ce 21 juin 1791 la fuite de
ment parfaite qu'elle ne cesse par Dieu les a faits noirs, il doit bien y notre diligence remplie de bien drôle
la suite de nous pourchasser. Com- avoir une raison »), sa maturité de monde. Car ne vous en déplaise,
me tant d'autres minutes de La Nuit (Casanova: « La jeunesse est un nous étions, plus haut, prêt à suivre
de Varennes qui, à elles seules, com- défaut dont on se corrige vite »), sa la chevauchée d'une diligence à tra-
bleraient des murs entiers de la ga- dignité (Casanova toujours: « Le peu- vers la campagne française. Nous
lerie des mille et une vagues pictu- ple est un souverain grotesque »), son nous sommes ensuite permis une
rales. Comment, pout tout dire, ne appartenance à l'art (un magistrat: ellipse de taille à travers les images et
pas évoquer ici et là le souvenir d'un
tableau qui nous aura passionné? Un
Rembrandt, bien sûr, au travers des
clairs-obscurs des scènes de taverne.
Une touche impressionniste lors de
cette promenade en forêt filmée à jour
plongeant. Ou une quelconque inspi-
ration de l'école hollandaise face à
cette scène de chasse prise devant l'â-
tre brûlant et mettant en vedette Ca-
sanova dégustant des cailles sous les
confidences électrisantes d'une veuve
qui s'épanche comme suit: « Ma vie
est un désert. Vous avez fait votre mil-
lième conquête. Nous irons chez moi
en Champagne. » Car Scola l'illusion-
niste ne se contente pas d'illustrer sa
pellicule. Il lui donne aussi une voix
qui, comme l'image, fait du langage
un plaisir aussi inusité. Vous voulez
d'autres exemples? Prenez garde, j'ai
envie de vous en inonder. Vous insis-
tez toujours? Eh bien! soit. Vous
n'avez pas tort. Ce sont, en effet, les

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tSÉQUENCES N ° 1 1 1 ,

le langage. Que nous le voulions ou prototypes du riche comme du pau- qu'il n'y a pas de spectacle plus terri-
non, nous sommes aussi de la race de vre, du bel esprit comme du moins fiant sur terre qu'un ouvrier qui ne
ceux qui peuvent s'en permettre. Tant beau mais partagent tous une angoisse travaille pas. Second et dernier des
mieux. Ettore Scola s'en doute et situe semblable: l'inquiétude du lendemain. commentaires de passage: heureuse-
habilement sa caméra au beau milieu Inquiétude sans laquelle il n'y aurait ment qu'il est mort.
de la diligence en question comme plus d'artiste. Des nobles qui décorent. Je
pour mieux nous ramener à notre pro- Des artistes. Pour n'en pense à l'image plastique que dégage
pre image de distinction. La chevau- nommer qu'un seul, voici Nicolas Andréa Ferréol, curieusement effacée
chée est fantastique. Vous et moi pou- Edme Restif de la Bretonne. Il est sous le voile du veuvage outrancier de
vons maintenant savourer à quel point l'écrivain du peuple dont les yeux Madame Gagnon. Mais Scola l'Italien
cela est inusité. Mais il y a plus. Au nous servent de passeport pour le utilise aussi des décors plus bruyants.
fil des relais de poste, s'accumulent un beau monde de l'histoire. Grâce à sa Il n'y a pas plus démesuré que ce
à un les éléments d'une toile pour le curiosité proverbiale et sa connais- bâton fort à petit chien qu'est Laura
moins suspecte. Au caractère jusqu'ici sance des lettres qui font de lui une Betti en cantatrice Capacelli. Conti-
descriptif de La Nuit de Varennes, mondanité acceptable, nous pouvons nuellement dépassée par les événe-
s'adjoignent peu à peu les prémisses maintenant monter au coeur de la dil- ments, elle atteint le summum du ridi-
d'une intrigue. Un témoin. Puis d'au- ligence bourgeoise que nous poursui- cule en proférant sa maxime person-
tres. Puis finalement les restes d'un vions depuis tantôt. Autour de nous, nelle: « J'adore le désordre. » Un
déjeuner sur l'herbe qui aurait rendu que des nobles. Restif de la Bretonne mot: époustouflant. Et il y a encore
fou d'envie le peintre Manet. Et pour s'en donne à coeur joie. Il capte ou plus. Une chose étonnante. Il faut dire
cause: de par la qualité de sa bouteille, restitue le pire. Il se fait pour ainsi dire que Jean-Claude Brialy m'a toujours
on devine sans peine que ce déjeuner le porte-parole de l'en deçà de la révo- fasciné. Cette fois-ci, bien que son
champêtre s'adressait avant tout à des lution. Ça lui donne une tête de rôle de perruquier soit limité à l'essen-
estomacs royaux. Il n'y a plus de fouine, tête à laquelle Jean-Louis Bar- tiel, il n'est pas superflu de vous con-
doute. Tous les indices concordent. rault — immortel Baptiste des fier qu'il m'a fait hurler de rire. À mi-
Notre diligence et son beau monde, Enfants du Paradis — prête la sienne chemin entre un Napoléon clownes-
beau à voir ou à entendre, sont mal- après une quinzaine d'années d'ab- que et un homosexuel voilé en Arabe,
gré eux sur les traces d'une berline sence à l'écran. Conscient de sa fonc- on le surprend constamment à pester
bien plus célèbre que la leur. C'est tion narrative, il approche le person- contre les peccadilles de la vie que sont
celle de Louis le seizième qui, sur la nage avec un accent qui n'est pas les fleurs ou les enfants. Plus tard,
même route qu'eux, a pris la fuite dénué de son sens théâtral. Comme alors que son maquillage fond, il perd
pour aller rejoindre ses alliés. « De pour mieux mentir aux nobles que l'artifice de son masque, comme
minute en minute, il est un peu moins nous sommes. Brialy l'a peut-être lui aussi perdu à
le roi. » Mais nous suivons toujours, Des nobles. Parce qu'ils l'avènement du socialisme en France,
transportés que nous sommes par la sont friands des classes et de l'ordre pour conclure par une intolérance
fulgurante exubérance de personnages social, nous les subdiviserons donc en résiduelle mais charmante: « Je
symboliques, réels ou purement fictifs genre pour mieux les approcher dans n'aime pas le bonheur. » Exquis.
qui tous partagent la même sublime le sens qui leur convient le mieux. Des nobles qui agonisent.
raison d'être: nous ramener à leur his- Des nobles qui grinchent. Déchus. Scola qui semble les affec-
toire pour qu'elle réoriente mieux la De deux pierres l'une, parce que deux tionner particulièrement nous en pré-
nôtre. Appeliez ça une métaphore. têtes valent mieux qu'une au jour où sente deux merveilleux prototypes. Un
Appeliez ça une caricature. Ettore on risque de les perdre. Ce sont De homme et une femme que le hasard
Scola ne démordra pas de son prin- Florange et De Wendel. Le premier a poussé sur les bancs d'une même
cipe: « On ne peut pas parler de l'his- est magistrat et souffre de supréma- diligence. L'homme, c'est un Mar-
toire si on ne parle pas de ses effets tie. Un commentaire au passage: iro- cello Mastroianni projeté dans sa pro-
sur l'individu. » Alors comment oser niquement, Ettore Scola aurait fait ses pre image éventuelle de Casanova
parler plus longtemps de La Nuit de études de droit. Le second est indus- vieilli. Vieillissant même, devrais-je
Varennes si on ne parle pas du pré- triel. Il fait un pied de nez à notre dire. Dans un procédé cinématogra-
texte de ses personnages? Ils sont les syndicalisme moderne en affirmant phique savoureux qui consiste à cou-

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i JANVIER 1 9 8 3 1

femme. La voici donc: c'est une com- étrange Jean-Louis Trintignant. C'est
tesse inventée de toutes pièces. Des la nuit. Ettore Scola en saisit l'essen-
pièces spendides, il faut le dire: Hanna tiel de la polarité. À gauche: la masse
Schygulla en est l'interprète. Elle joue qui jubile. À droite: la noblesse qui
la noblesse trompée qui, au jour de courbe l'échiné. Entre les deux, non
La Nuit de Varennes, réalise l'arbi- pas un combat, mais l'inquiétude qui
traire du lit douillet de sa royauté. plane. L'incertitude de ce qui viendra
Non. Le peuple ne l'aime pas. Ni elle, demain. Pris au piège, Louis le sei-
ni son « bon papa » de roi. Dans une zième arpente la pièce comme un rat
scène splendide, elle traversera, en cage. Mais du roi, la caméra ne
angoissée et belle, une foule de vau- nous laissera entrevoir que les pieds.
tours du peuple qui menacent de leurs À quoi bon voir la tête d'un symbole
becquées pauvres la blancheur de son qu'on s'apprête à détruire? Même si,
cou. La trame sonore est silencieuse. ironiquement, les pieds de Louis le sei-
Puis soudain un cri. Son cri de vie et zième ne sont rien de moins que ceux
de mort. Son cri d'idéal maudit. d'un autre symbole de la France:
Pour resserrer tout cela, les Michel Piccoli.
scénaristes ont eu l'idée d'inclure à la La suite aurait pu être évi-
diligence de leurs rêves, un élément dente. Or, les mélodrames de rois qui
modérateur: il fallait bien que ce soit crèvent à la guillotine n'intéressent
un Américain. Ils ont choisi Tom justement pas Ettore Scola dont le
Paine, polémiste décontracté issu du film ne célèbre que la pertinence de
nouveau monde du bien-être. Pour la petite histoire parallèle. Dans une
lui, la révolution française — exten- auberge de Varennes, se déroule une
sion de la révolution américaine — ne scène insoupçonnée. Ce qui reste de
devrait se soucier que d'un seul pro- noble est à vénérer ce qui reste du
blème: le bonheur de l'homme. Du symbole royal: un habit rouge déses-
riche comme du pauvre. péré sur un mannequin ridicule.
Des pauvres. Ça pour y en L'image est extrêmement émouvante.
avoir, il y en a. Comme il ne restait On pleurerait si l'écho des cris folk-
plus de place à l'intérieur de la dili- loriques du peuple ne nous rappellait
gence, il a bien fallu les mettre quel- pas que, quoi qu'on y fasse, la vie per-
que part. Ainsi donc, c'est sur le toit siste pour que les déchirures se répè-
per l'action principale pour y adjoin- et entre les malles que se retrouveront tent. Citons L'Ecclésiaste: « Ce qui
dre des annotations historiques, Casa- Emile Delage, jeune jacobin révolu- fut cela sera. Ce qui s'est passé se
nova nous est montré plus vieux tionnaire, et la servante noire de la refera. Et il n'y a rien de nouveau sous
encore, grelottant et terminal devant comtesse. Que font-ils par dessus la le soleil. »
un bouillon qui n'a pas le secret de tête de notre beau monde? L'amour. Rien, sinon peut-être le plai-
l'éternelle jeunesse. Le séducteur est Impertinente, la génération de sir de s'élever plus haut par l'art ou
mort. Il peut toujours embrassé un demain! Visuellement, cela a la sou- l'esprit. Quitte à s'élever assez haut
homosexuel (« Il ne faut rien refuser plesse d'un Fanfan La Tulipe. Avec pour risquer d'y perdre son cou. Le
par principe ») ou se poudrer devant la musique et la toile de fond pay- mien étant toujours en place et
les femmes, l'homme qu'il était ne sanne, c'est un peu 1900 de n'ayant encore fait l'envie de per-
sera plus. Il est devenu un symbole Bertolucci. sonne, je ne peux pas m'empêcher d'y
(« Ce n'est pas ce vieillard qui vous Notre diligence s'arrête mal- voir un indice de médiocrité. On aura
a coupé le souffle, mais son nom. ») gré elle à Varennes, là où le roi qui beau dire, on aura beau faire, le pire
Quoiqu'il fasse, le nouveau monde la précédait est maintenant retenu pri- dans la vie, c'est encore d'avoir une
n'est pas pour lui. Pas plus que pour sionnier du peuple dans la boutique tête sur les épaules.
elle. Plus haut, je vous promettais une de M. Sauce qu'incarne avec génie un Jean-François Chicoine

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