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Manon : Fidélité et Désespoir

Texte Explication linéaire sur manon lescaut

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Explication linéaire 9 : Lettre de Manon.

« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur, et qu’il n’y a que toi au
monde que je puisse aimer de la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère
âme, que, dans l’état où nous sommes réduits, c’est une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu
qu’on puisse être bien tendre lorsqu’on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise
fatale : je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant en pousser un d’amour. Je t’adore,
compte là-dessus ; mais laisse-moi pour quelque temps le ménagement de notre fortune.
Malheur à qui va tomber dans mes filets ! je travaille pour rendre mon chevalier riche et
heureux. Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta Manon ; il te dira qu’elle a pleuré de la
nécessité de te quitter. »

Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à décrire car j'ignore
encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments je fus alors agité. Ce fut une de ces situations
uniques auxquelles on n'a rien éprouvé qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux
autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée ; et l'on a peine à se les bien démêler à soi-même, parce
qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être
rapproché d'aucun sentiment connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est
certain qu'il devait y entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux s'il n'y
fût pas entré encore plus d'amour ! Elle m'aime, je le veux croire ; mais ne faudrait-il pas,
m'écriai-je, qu'elle fût un monstre pour me haïr ? Quels droits eut-on jamais sur un cœur que je
n'aie pas sur le sien ? Que me reste-t-il à faire pour elle, après tout ce que je lui ai sacrifié ?
Cependant elle m'abandonne ! et l'ingrate se croit à couvert de mes reproches en me disant
qu'elle ne cesse pas de m'aimer ! Elle appréhende la faim. Dieu d'amour ! quelle grossièreté de
sentiments ! et que c'est répondre mal à ma délicatesse ! Je ne l'ai pas appréhendée, moi qui m'y
expose si volontiers pour elle en renonçant à ma fortune et aux douceurs de la maison de mon
père ; moi qui me suis retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses
caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien de qui tu aurais pris des
conseils ; tu ne m'aurais pas quitté, du moins, sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander
quelles peines cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu l'esprit
pour s'y exposer volontairement.
Explication linéaire 10 : l’évasion de Des Grieux

Je fus obligé de me nommer ; mais j’affectai un ton plaintif, pour lui faire comprendre
que je ne me trouvais pas bien. « Ah ! c’est vous, mon cher fils, me dit-il en ouvrant la porte ;
qu’est-ce donc qui vous amène si tard ? » J’entrai dans sa chambre ; et l’ayant tiré à l’autre
bout, opposé à la porte, je lui déclarai qu’il m’était impossible de demeurer plus longtemps à
Saint-Lazare ; que la nuit était un temps commode pour sortir sans être aperçu, et que j’attendais
de son amitié qu’il consentirait à m’ouvrir les portes ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir
moi-même.

Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me considérer sans me


répondre. Comme je n’en avais pas à perdre, je repris la parole pour lui dire que j’étais touché
de toutes ses bontés, mais que la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour moi à
qui on la ravissait si injustement, j’étais résolu de me la procurer cette nuit même, à quelque
prix que ce fût ; et, de peur qu’il ne lui prît envie d’élever la voix pour appeler du secours, je
lui fis voir une honnête raison de silence, que je tenais sur mon justaucorps. « Un pistolet ! me
dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m’ôter la vie pour reconnaître la considération que j’ai eue
pour vous ? — À Dieu ne plaise ! lui répondis-je ; vous avez trop d’esprit et de raison pour me
mettre dans cette nécessité ; mais je veux être libre, et j’y suis si résolu, que si mon projet
manque par votre faute, c’est fait de vous absolument. — Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air
pâle et effrayé, que vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? — Eh ! non,
répliquai-je avec impatience. Je n’ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi
la porte, et je suis le meilleur de vos amis. » J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je les
pris, et je le priai de me suivre en faisant le moins de bruit qu’il pourrait.

Il fut obligé de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il
me répétait avec un soupir : « Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? — Point de bruit, mon
père, » répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière
qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le père, tenant
ma chandelle d’une main et mon pistolet de l’autre.

Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre
voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le
crut apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir à
son secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le marchandai
point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. « Voilà de quoi vous êtes cause, mon père,
dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d’achever, » ajoutai-
je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de l’ouvrir. Je sortis heureusement, et je
trouvai à quatre pas Lescaut qui m’attendait avec deux amis, suivant sa promesse.

Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu tirer un pistolet.
« C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? »
Explication linéaire 11 : Manon Lescaut, le père et le fils.

Je me jetai à ses genoux : « Ah ! s’il vous en reste encore, lui dis-je en les embrassant,
ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez que je suis votre fils… Hélas !
souvenez-vous de ma mère. Vous l’aimiez si tendrement ! Auriez-vous souffert qu’on l’eût
arrachée de vos bras ? vous l’auriez défendue jusqu’à la mort. Les autres n’ont-ils pas un cœur
comme vous ? Peut-on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c’est que la tendresse
et la douleur ?

— Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d’une voix irritée ; ce souvenir échauffe mon
indignation. Tes désordres la feraient mourir de douleur, si elle eût assez vécu pour les voir.
Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il m’importune et ne me fera point changer de résolution. Je
retourne au logis, je t’ordonne de me suivre. »
Le ton dur et sec avec lequel il m’intima cet ordre me fit trop comprendre que son cœur
était inflexible. Je m’éloignai de quelques pas, dans la crainte qu’il ne lui prît envie de m’arrêter
de ses propres mains. « N’augmentez pas mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous
désobéir. Il est impossible que je vous suive. Il ne l’est pas moins que je vive, après la dureté
avec laquelle vous me traitez : ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous apprendrez
bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. »
Comme je me tournais pour le quitter : « Tu refuses donc de me suivre ? s’écria-t-il avec une
vive colère : va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et rebelle ! — Adieu, lui dis-je dans mon
transport ; adieu, père barbare et dénaturé ! »

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