Anita Rigins
WICKED GAME
AVANT-PROPOS ET DÉDICACE
Attention, ce roman contient des scènes ainsi que des sujets
pouvant heurter la sensibilité des lecteurs (TW : violence physique et
morale, violences sexuelles, contenu explicite).
Des recherches ont été réalisées pour ce manuscrit, pour coller au mieux
au métier du héros. Toutefois, s’il y a une maladresse, je vous prie par avance
de m'excuser. Promis, je rattraperai mon retard avec Dr House !
À chaque personne qui a cru se perdre, un jour.
À Had, mon soleil, et Coline, mon avocado, merci d’avoir cru en cette
histoire dès le premier mot posé sur papier.
PLAYLIST
« Wicked Game » – Chris Isaak
« Call My Name » – Graham & Henrik
« I’m Not a Saint » – Billy Raffoul
« Acoustic » – Billy Raffoul
« Meet You at the Graveyard » – Cleffy
« Pretty Little Devil » – Shaya Zamora
« Hide » – arya x
« It Is What It Is » – Abe Parker
« Unfair » – The Neighbourhood
« Hide Behind My Disguise » – Cleffy
« Can You Love Me ? » – Croixx
PROLOGUE
Hunter
Borough de Camden, Londres
Le National Hospital for Neurology and Neurosurgery grouille de monde,
aujourd’hui. Et j’ai un sacré après-midi qui m’attend. Je ne devrais pas être
là.
Ce matin, j’ai enchaîné les opérations. Je sors tout juste d’une chirurgie
qui m’a permis de retirer plusieurs tumeurs situées dans la région
hypophysaire de ma patiente.
Et je me retrouve à midi, pendant mon unique pause de la journée, dans un
petit bureau non loin de l’hôpital. Je m’écroule à moitié sur un fauteuil en
cuir pendant que Jamie s’installe sur un autre similaire en face de moi.
– Comment t’as pu me traîner ici de mon plein gré, déjà, espèce
d’enfoiré ?
Ma voix est fatiguée. J’enchaîne les heures ces derniers jours et je perds
clairement mon temps, ici. Je suis sur le point de me tirer quand le rire de
Jamie interrompt mes pensées. Les quelques rides autour de ses yeux se
creusent et il hausse ses épaules, puis récupère un carnet bleu foncé.
Son geste me crispe et ma réaction ne lui échappe pas. Que va-t-il y
noter ?
Je connais Jamie depuis un paquet d’années. On a commencé nos études
de médecine ensemble, quand on avait à peine 18 ans. Mais pendant que
Jamie changeait de voie pour entreprendre une carrière de psychologue, j’ai
suivi les traces de mon cher géniteur et suis devenu neurochirurgien après
douze années d’études.
Deux ans que j’exerce, et je sais que je suis bon, dans mon domaine. Je ne
me jette pas de fleurs. La vanité ne me procurerait absolument aucun plaisir.
C’est la réalité.
– Je suis un fin négociateur, me répond finalement Jamie.
Il observe pendant quelques secondes la montre Omega en platine
accrochée à mon poignet, pendant que je me repasse notre déjeuner
ensemble. Ce midi, il m’invitait à manger, me disant que ça faisait longtemps
qu’il n’avait pas vu ma sale gueule.
Et après un rapide déjeuner dans un petit restaurant entre nos deux lieux de
travail, mon ami a réussi à me traîner ici. Il m’observe à présent comme si
j’étais un phénomène rare et dévastateur. Je sais qu’il passe au crible chaque
détail de mon visage. Mais il n’y trouvera rien, pas une once d’information.
– Alors, Hunter, débute-t-il d’un pseudo-air pro, ça fait un bail que tu ne
t’es pas assis là, en face de moi.
J’ai déjà posé mon cul dans ce bureau de nombreuses fois il y a deux ans,
quand je m’efforçais d’entamer une thérapie. Mais finalement, j’ai
simplement arrêté de venir car tout ceci n’était qu’une grosse perte de temps.
– Je vais être direct. Est-ce que tu as… ressenti quoi que ce soit, ces
dernières semaines ?
Alors, nous sommes là pour ça. Nous y voilà.
Est-ce ma neutralité dans chacun des sujets que j’ai abordés pendant le
déjeuner, qui lui a donné envie de creuser ? Ou peut-être mon absence totale
d’émotion pendant qu’il me répondait ?
Sa question se termine sur un chuchotement et ma bouche s’étire d’elle-
même d’une manière moqueuse. Voilà pourquoi il ne fallait pas que mon psy
soit un pote que je connais depuis la fac. Il tente de prendre des pincettes
mais j’en ai rien à foutre.
– Est-ce que j’ai ressenti quelque chose dernièrement ? répété-je,
faussement concentré, tout en penchant ma tête en arrière pour fixer le
plafond. Eh bien, une danseuse était assise sur ma queue hier soir et léchait
mon cou comme une glace. Donc j’ai ressenti pas mal de plaisir, oui. Merci
de demander.
Jamie se gratte la gorge en m’écoutant, gêné. Je ne rentre pas dans son
piège. Je sais très bien ce qu’il veut dire par « ressentir », mais aucune envie
d’avoir ce genre de discussion avec lui.
– Les émotions diffèrent des sensations, continue-t-il d’une manière
tranquille. À part du plaisir, quoi d’autre ?
Je pince les lèvres. Cet enfoiré continue :
– Et comment va Daphney, au fait ?
Cette fois, je suis perplexe. Pourquoi est-ce qu’on parle d’elle, au juste ?
Nos chemins se sont séparés et honnêtement, elle est la dernière personne à
qui je veux penser.
– On ne se donne franchement pas de nouvelles, finis-je par répondre avec
un haussement d’épaules.
Nous restons silencieux pendant les prochaines minutes. Je me contente
d’étudier Jamie, imperturbable. Il attend que je poursuive, mais je n’en fais
rien.
Ma vie est parfaite. Organisée. Contrôlée cliniquement sur le moindre
aspect depuis plusieurs années.
Je ne m’autorise qu’un certain plaisir. Les sensations, oui. Les émotions,
absolument pas. Exactement ce qu’il faut.
– Est-ce que tu as finalement tenté de découvrir ce qui a fait que tu t’es
fermé au monde extérieur ? insiste Jamie en se penchant vers moi.
Oh, mais je le sais.
Je jette un coup d’œil à ma montre, pressé de me tirer d’ici. Une partie de
mon cerveau analyse ce que vient de dire le psychologue. Je suis
soudainement amené vers de sombres pensées. Je ressens presque quelque
chose en repensant à certains souvenirs et, immédiatement, je secoue la tête
et enferme à double tour mon passé.
La seconde suivante, je reprends le contrôle de moi-même et redeviens
complètement impassible. Je suis un être rempli d’un vide si grand qu’il ne
possède aucun point de comparaison.
L’inquiétude se peint sur les traits de Jamie avant que lui-même ne se
ressaisisse. Je passe une main sur mon menton recouvert d’une barbe de
quelques millimètres.
– Ne me regarde pas comme si j’étais fou, Jamie.
Aussitôt, il me renvoie une expression coupable.
Oh, oui, il y a pensé.
C’est incroyable, comme les gens laissent tout transparaître sur leurs traits.
On peut lire en eux comme dans un livre ouvert.
Ils sont si facilement atteignables. Si facilement remplis de faiblesse.
– Tu n’es pas fou, Hunter.
Mes lèvres s’étirent dans un rictus. Bien sûr que je ne suis pas fou. Mais je
n’ai aucune envie de mettre un mot sur ce qui se passe dans ma tête. Jamais.
Je ne présente pas non plus les pathologies cliniques manifestées par les
sociopathes.
Simplement, depuis des années, je ne ressens rien ou, du moins, je me
force à le faire. Et plus le temps passe, plus mon environnement me glisse
dessus sans m’atteindre d’aucune manière.
Il n’y a que le plaisir et la colère que je m’autorise parfois.
Finalement, un dernier coup d’œil à mon poignet me rappelle à la réalité.
Sans attendre, je me redresse tandis que Jamie fixe mon mètre quatre-vingt-
dix. Ses yeux sont remplis de questions auxquelles il n’aura jamais de
réponse.
– Je dois y aller. J’ai une opération importante cet après-midi.
Il hoche la tête pendant que je roule les épaules pour les étirer sous ma
chemise blanche. Puis je récupère ma blouse d’hôpital et la serre entre mes
doigts.
– Je t’avais dit que ce rendez-vous ne serait pas concluant, poursuis-je
avec un petit rire de gorge.
– Un jour, tu ressentiras quelque chose de fort, Hunter. Les émotions
seront si puissantes que tu ne pourras plus t’en protéger. La joie. La peur. La
tristesse. La colère. L’amour. Tout reviendra. Tu ne pourras pas forcer ton
cœur à se tenir à l’écart.
Il se montre si sûr de lui alors que ses mots remplis de lyrisme sont
ridicules. Un véritable rire quitte ma gorge, cette fois, et je pose ma main sur
la poignée de la porte et l’ouvre sans attendre. Je braque une dernière fois ma
face vers lui et plaisante :
– Tu aurais dû envisager une carrière de poète, Jamie. Parce qu’en tant que
psy, t’es à chier.
Il pousse un soupir et marmonne quelques mots quand je quitte la pièce.
– On se revoit bientôt ! crie-t-il dans mon dos.
Je me contente de quitter l’immeuble sans répondre. Jamie se trompe, je ne
reviendrai pas ici. Je ne sais pas pourquoi il tient tant que ça à me « sauver »,
mais il ne devrait pas vouloir tenter de rentrer dans ma tête à ce point.
Ce qu’il y trouverait lui ferait bien trop peur.
ARRIVÉE À LONDRES
Amaya
La lecture a toujours été ma thérapie.
Tant de mondes que l’on peut visiter à travers les lignes. Tant de
personnages que l’on peut rencontrer. Que l’on peut aimer, haïr, pleurer. C’est
fou, le pouvoir de la lecture.
Mais quelque chose d’autre m’anime également. Une partie de moi avait le
souhait secret d’écrire un roman. Et à force de réfléchir, j’ai fini par sauter le
pas. C’est pour cette raison que j’ai tout lâché et quitté Liverpool direction
l’Italie il y a six mois. Mes économies en poche, j’ai quitté mon job et ma
ville natale avec un seul but : trouver l’inspiration dans ce nouveau pays.
Mon frère avait effectué plusieurs voyages d’affaires en Italie et les photos
du paysage étaient tellement gravées dans ma tête que je devais voir ça de
mes propres yeux tout en rédigeant mon manuscrit.
Laissez-moi rire. Ou plutôt, laissez-moi pleurer.
Les choses… ne se sont pas déroulées comme prévu.
Putain, mais qu’est-ce que j’ai foutu ? Comment mon idée de base a-t-elle
pu aboutir à tout ce bordel, jusqu’à anéantir mon âme ?
J’inspire brusquement et ferme les yeux pendant que mon avion atterrit
enfin à l’aéroport international de Londres-City.
– Mesdames, messieurs, débute le commandant de bord. En vue de notre
atterrissage imminent, nous vous invitons à regagner vos sièges et à attacher
vos ceintures.
Comment ma vie a-t-elle pu m’échapper à ce point ?
Elle ne t’a pas échappé, on te l’a volée, murmure ma conscience.
Aujourd’hui, je la récupère. Retour en Angleterre, dans une nouvelle ville.
Terminé, le reste. On avance et on oublie tout.
– Il est actuellement dix-huit heures quinze. Le temps à Londres est
humide et la température est de douze degrés Celsius.
Douze degrés, pas trop mal pour l’automne.
J’ignore la voix dans ma tête, me secoue intérieurement et me redresse
quelques minutes plus tard. Je n’ai qu’un bagage à main, et un sac à dos
contenant l’essentiel de mes affaires. Les autres sont… Eh bien, disons
qu’elles ne sont plus là. Je récupère mes deux sacs dans le compartiment
avant de m’avancer parmi la longue file de passagers qui cherchent à
descendre de l’avion.
Prions pour qu’aucun auteur ne s’inspire un jour de ma vie pour écrire une
histoire. Ce serait une catastrophe. Une tragique blague. Et les lecteurs
finiraient par pleurer.
***
Je traverse le terminal de l’aéroport, vérifiant discrètement autour de moi.
Peut-être aurais-je dû rentrer à Liverpool, là où j’ai grandi et où mes
parents vivent toujours. J’ai longtemps habité chez eux. Mais je ne me vois
pas revenir là-bas. La relation que nous avions… Elle était compliquée.
Sacrément compliquée. Ils m’ont toujours reproché d’avoir commencé à
travailler jeune au lieu de faire des études pour obtenir un boulot
« convenable ». Et ils ne m’ont absolument pas soutenue quand je leur ai
révélé mon souhait d’écrire un roman dans un autre pays avec pour seule
compagnie mes économies durement gagnées. Pour eux, j’envoyais tout
bouler pour partir à l’aventure, ce qui les a sacrément déçus. Donc, on n’a pas
vraiment de lien, mis à part celui du sang.
Une alternative aurait été de prendre un vol vers le Japon. J’aurais retrouvé
mes grands-parents que j’aime de tout mon cœur. Mais je voulais voir Tao.
Rejoindre mon frère ici est synonyme de renouveau, pour moi. Ma seule
solution pour garder la tête hors de l’eau. Parce que je sais que mon frère ne
me laissera jamais me noyer.
Je continue d’avancer et cherche si un monstre se cache, tapi dans l’ombre.
Il n’y a rien, évidemment. Mais j’ai peur. Peur d’avoir été suivie. Parce que
s’ils finissent par trouver ce que je cache et ce que j’ai volé, je pense qu’ils
voudront le récupérer. Je ne sais pas exactement ce que ça contient, mais je
sais une chose : ça ne peut rien être de bon.
Une femme me bouscule sans prendre la peine de s’excuser. Je l’observe
partir et finis par sortir mon nouveau portable de ma poche arrière.
[J’arriverai avec un peu de
retard. Je suis bloqué dans
les bouchons. Surtout
attends-moi.]
Le message de mon grand frère me fait sourire. Où pourrais-je aller, de
toute façon ? Je n’ai plus d’argent et je n’ai que lui. Je n’ai plus que lui.
Pourtant, je l’imagine déjà s’inquiéter derrière son regard noir. J’ai 23 ans et
je sais qu’il continuera à me traiter comme une gamine jusqu’à ce que j’en
aie au moins le double. Et encore.
Ce qu’il ne sait pas, c’est que je n’en suis plus une depuis bien longtemps.
J’ai… j’ai vu des choses dont aucune femme de 23 ans ne devrait avoir
connaissance. Et j’ai fait des choses impensables.
Un frisson désagréable remonte le long de mon épine dorsale et je
m’avance vers les bancs sur ma droite. J’ai du temps à perdre, autant me
mettre à l’aise. Je me laisse tomber sur l’un d’eux et retire mon ordi de mon
sac à dos, mon bagage à main posé à côté. Tout en mordillant le bout de l’un
de mes ongles, je considère l’écran qui s’allume.
J’avais le droit de le garder, vu qu’il n’était en aucun cas relié à Internet et
donc au monde extérieur. Au moins, il ne l’a pas détruit. Assez ironique
quand on sait que la seule chose détruite ici, c’est ma putain de personne.
Saccagée. Ruinée. Anéantie. Pouf, partie en fumée.
Au revoir et à jamais.
Le bout de mes doigts glisse sur le trackpad et j’ouvre un document Word.
Une vingtaine de pages m’accueillent. Le début de mon roman romantique,
rempli de voyages, de rires et de sourires. Une histoire qui ne me ressemble
plus et que je n’arrive pas à poursuivre, après tout ça.
Désormais, je ne vois que du sang. Des flammes. Je suis incapable d’écrire
une foutue ligne. Et moi qui voulais enfin vivre au grand jour mon rêve caché
et devenir romancière, je me demande si je ne me trompais pas, tout compte
fait. Peut-être ce rêve est-il désormais totalement irréalisable.
J’ai eu d’autres rêves, aussi. J’ai toujours voulu devenir mon propre sugar
daddy et élever des milliers de chiens. Malheureusement, certains rêves ne
sont pas aussi faciles à atteindre que d’autres.
Peut-être que je devrais écrire une histoire dans laquelle tous les
personnages finissent par crever. Dans laquelle il n’y a pas de héros. Une qui
ressemble à notre propre réalité, quoi. Pourquoi est-ce qu’on devrait soutenir
les héros, d’abord ? Je veux un roman rempli d’antihéros.
Il va falloir que je trouve l’intrigue parfaite. Différente de l’utopie que j’ai
commencé à écrire.
Il fait froid dans l’aéroport et la chair de poule s’installe sur mes jambes
nues, nullement protégées par ma jupe en cuir noir. Le pull ample qui dévoile
l’une de mes épaules ne m’aide pas non plus à me réchauffer. Peut-être que si
j’avais eu le temps de trouver une tenue adéquate, je me serais changée. Mais
disons que ça ne faisait pas partie de mes dernières préoccupations.
Je glisse une mèche de cheveux noirs et lisses derrière mon oreille. C’est à
cet instant qu’un type s’assied près de moi et, sans même le regarder, je me
braque à cause de sa proximité.
Mais en même temps, je suis sur un banc donc je ne peux pas empêcher
qui que ce soit de s’installer là. La personne près de moi étouffe un
bâillement et je m’autorise à jeter un coup d’œil dans sa direction.
L’homme a la tête baissée sur son téléphone, me cachant une partie de ses
traits. Il doit se sentir observé parce qu’il se tourne dans ma direction et un
petit sourire lui vient quand il me découvre.
– Salut.
Est-ce que je suis censée lui répondre ?
C’est juste un signe de politesse, détends-toi, m’ordonné-je.
– Salut, finis-je par répondre.
Je le dévisage encore une seconde et il en fait de même avec moi. Ses
cheveux châtain foncé partent dans tous les sens et la main qu’il passe dedans
n’améliore rien. Il doit avoir mon âge. Presque aucune ride ne vient marquer
sa peau claire.
– Je suis Gabriel, poursuit-il sans attendre.
– Salut, Gabriel.
Son sourire s’étire encore davantage. Des dents blanches apparaissent et il
pointe son menton vers moi.
– Et toi ?
– Moi ?
Il doit me prendre pour une idiote. Mais je suis crevée, la journée a été
longue, et merde, qu’est-ce qu’il a dit déjà ? Je me remémore sa question.
– Amaya.
Gabriel approuve d’un mouvement de tête avant de reporter son attention
sur son portable. Je sais que c’est impoli mais je continue de le scruter
discrètement.
– C’est impoli de fixer les gens, me dit-il sans se tourner vers moi.
Merde. Je me détourne et il glousse doucement.
– Alors, Amaya, tu attends ton vol ? Tu pars où ?
Je pourrais très bien ne pas lui répondre. Sauf qu’il a l’air gentil. Et cette
gentillesse m’attire comme un papillon de nuit face à une lumière.
Je n’apprends jamais de mes erreurs, apparemment.
– En fait, je viens d’atterrir. J’attends mon frère.
– Oh, cool ! Moi j’attends mon taxi pour rejoindre ma résidence étudiante.
Qu’étudie-t-il ?
Au moment où je me le demande, mon portable vibre. Mon frère est là. Je
me relève et range mes affaires, me sentant soudainement fébrile à l’idée de
le voir. En réalité, j’ai surtout envie de pleurer, telle une gamine fan de son
grand frère. Mon amour pour lui grandit chaque jour.
– Je dois y aller, au revoir !
– Salut, Amaya ! J’espère vraiment qu’on se recroisera !
Je m’éloigne déjà et lui se contente de retourner à son portable après un
dernier sourire rempli de charme. Je traverse le hall, le cœur au bord des
lèvres. Puis, je le vois, au loin. Il a l’air de me chercher.
– Tao ! crié-je sans attendre.
Il se tourne vers moi, les yeux brillants. Et je cours vers lui. Rien ne
m’arrête. Je trace en ignorant les gens. Tant pis si je tombe, je sais qu’il me
rattrapera. Le monde autour de nous peut s’effondrer, mon frère fera barrage
avec son corps pour me protéger.
Je percute son corps et me blottis contre lui tandis que mes yeux se
remplissent de larmes. Le soulagement. La joie. L’amour.
Elles m’ont toujours mené la vie dure, les émotions. Depuis que je suis
gamine, je suis habituée à les laisser me traverser, quitte à ce qu’elles me
terrassent quand elles sont trop fortes.
Les bras de mon frère s’enroulent autour de moi et il me serre avec force.
Lui aussi perd le contrôle.
– Tu m’as tellement manqué, chuchote-t-il à mon oreille d’une voix
tremblante.
Je ne réponds rien. Sinon, je vais définitivement m’écrouler et je serai
obligée d’avouer certaines choses – ce qui ne doit jamais se produire.
Jamais.
Du coup, je garde le silence et Tao me berce. Et pour la première fois
depuis longtemps, je me sens en sécurité. À ce moment, personne ne peut
m’atteindre.
IMPRÉVU
Amaya
Je me détache doucement de Tao, presque à regret. Je voudrais rester
collée à lui des heures. Cependant, j’ai besoin de voir son visage pour me
rendre compte que c’est réel. Que je suis vraiment là, avec lui.
Tout va bien.
Mon grand frère a l’air épuisé, mais tellement heureux de me voir.
Il se penche vers moi et ses lèvres effleurent mon front. J’inspire
brusquement, les doigts tremblants. Mon frère a toujours pris soin de moi
comme d’une princesse, comme de la prunelle de ses yeux. Ses huit ans de
plus que moi lui ont donné un rôle presque paternel dans ma vie. En fait,
quand Tao était encore à Liverpool, il avait un rôle de père encore plus que
mon propre géniteur. Même quand il a déménagé à Londres, en réalité.
Tao recule et j’en profite pour l’observer sous toutes les coutures.
Quelques petites rides parsèment son front et je comprends que sa journée a
été longue.
– Tu m’as manqué aussi, lui réponds-je finalement du bout des lèvres.
Je prends sur moi et me redresse, inspire profondément et me secoue. Je ne
veux pas m’apitoyer sur mon sort. J’ai besoin qu’il pense que tout va bien.
Ses pupilles se posent ensuite sur l’unique sac à mes pieds et mon sac à dos,
et je vois les questions tourner dans ses yeux sombres – aussi sombres que les
miens.
– Où sont tes affaires ? Tu n’as que ça ?
Je prends un air serein, faussement détendu.
– J’ai fait un gros tri en Italie.
Peut-être se doute-t-il que je suis en train de mentir, tout simplement car je
suis une sacrément mauvaise menteuse. À l’heure actuelle, le reste de mes
possessions doit être en train de brûler au beau milieu de Rome.
Mon frère réfléchit quelques secondes sans rien dire tout en me détaillant
de son regard franc, puis finit par hocher la tête avant de récupérer mon sac
d’une poigne ferme. Il a minci. Sa silhouette est plus sèche et plus allongée,
je la devine sous son costume hors de prix.
– Bon, allons-y ! déclare-t-il finalement.
Je n’hésite pas une seconde et le suis à travers l’aéroport. Puis l’air froid
de Londres pénètre dans mes poumons quand on passe les portes menant à
l’extérieur.
Je tourne le dos au passé. Je suis face à l’avenir, je me rappelle.
– Tu es sûre que tu ne voulais pas retourner à Liverpool ? reprend Tao en
se tournant à demi vers moi.
– Ouais, non. Londres me va très bien.
J’ai besoin d’une nouvelle ville dans laquelle je suis anonyme. Là où il ne
me cherchera pas car il croira que je suis dans ma ville natale. Ici, je suis un
simple maillon de la chaîne. Un visage parmi tant d’autres, perdu au milieu
de tous.
Je surveille les personnes qui passent près de moi, les analysant pour voir
si elles sont menaçantes. Le danger peut être n’importe où autour de nous.
Surtout là où on s’y attend le moins. Mon frère trace un chemin devant nous,
ses larges épaules lui facilitant la tâche. Il porte mon sac comme si celui-ci ne
pesait rien.
– Tu vas te plaire à Londres, continue-t-il en se tournant à nouveau vers
moi.
Son sourire me réchauffe le cœur. Mon cœur meurtri, tellement abîmé qui
cependant bat encore. À peine, certes. Mais chaque battement compte, non ?
Chaque battement nous rappelle que nos combats ne sont pas perdus et que
l’espoir subsiste.
On traverse un passage piéton afin de rejoindre l’un des parkings au loin,
et un frisson parcourt mes cuisses à cause de la température.
Je n’étais jamais venue à Londres, avant. Je ne sais pas grand-chose de la
vie que mon frère y construit depuis quatre ans, sauf l’essentiel. Quand j’étais
à Liverpool, c’est lui qui venait me rendre visite quelques jours par-ci par-là
pendant ses congés. Et maintenant, je suis assez emballée à l’idée de
connaître toutes ses petites habitudes ici. Tant de possibilités s’ouvrent à moi.
J’ai hâte.
Hâte de pouvoir me poser et de prendre mes marques. Je me laisse encore
un peu de temps pour savoir si je continue mon manuscrit, avant que la réalité
ne s’impose à moi et que je doive chercher un travail.
– Et donc, reprend-il, comment c’était l’Italie ?
Je manque de tomber en entendant sa question innocente. Une question
légitime d’un frère qui aime sa sœur et veut s’assurer qu’elle a profité du
voyage. Il y est déjà allé, c’est d’ailleurs lui qui m’a donné envie de visiter ce
pays. Il veut simplement connaître mon expérience. Je suis partie quasiment
six mois, après tout.
– C’était… super.
Le mensonge brûle mes lèvres alors que je marche à ses côtés.
– Tu as fait de bonnes rencontres ? Tu étais tellement peu loquace, dans tes
SMS. J’ai bien compris que t’avais un emploi du temps chargé et que tu
vivais une vie remplie de fêtes et d’expériences en tout genre, Neko-Chan1.
Je ne le contredis pas, le laissant croire ce qu’il veut croire. Mais je me
retiens de rire. « Bonnes rencontres. »
– J’ai pas mal fait la fête, ouais. Et des super rencontres, articulé-je
difficilement.
L’une d’elles a bien failli me brûler le visage.
Littéralement.
– Et tu as été inspirée, pour ton manuscrit ?
Pour écrire un roman horrifique ? Sans aucun doute.
– Absolument, me contenté-je de répondre. J’ai commencé ma comédie
romantique. Mais j’ai de nouvelles idées dans la tête, même si elles sont un
peu toutes mélangées. Je compte sur Londres pour m’aider à y voir plus clair.
– J’en doute pas ! Espérons que tu ne perdras pas ton téléphone. Encore.
Il pense que j’ai perdu l’ancien. Mais non, je m’en suis débarrassé ce
matin avant d’en acheter un nouveau au départ de Naples, avec ce qu’il me
restait de thune. Puis j’ai contacté mon frère et j’ai inventé un mensonge.
Encore un autre. Putain, heureusement que je connaissais son numéro de
téléphone par cœur.
– Et comment ça va, avec Chloé ? m’enquiers-je.
Initialement, Chloé était sa collègue de bureau. Ils bossent ensemble et ont
fini par craquer l’un et l’autre au cours d’un séjour professionnel à l’étranger.
Je sais qu’ils sont ensemble depuis plusieurs mois, maintenant, et j’ai hâte de
la rencontrer. Je ne les ai vus ensemble qu’en photos et vidéos, mais ça crève
les yeux qu’ils forment un couple sublime.
Mon frère me parle d’elle jusqu’à ce qu’on atteigne une Mercedes noire.
La carrosserie brille tellement que la voiture a l’air flambant neuve. Je sifflote
doucement en en faisant le tour, le bout de mon index se familiarisant avec le
métal froid.
– Et bah putain ! Sympa !
Mon frère répond par un large sourire. Il est fier de son petit bijou, ça se
voit. Il roule des épaules sous son costume, crânant silencieusement.
– Ça paie d’être commercial dans une banque ! continué-je avant de
m’installer sur le siège passager. Si je n’arrive pas à sortir mon livre,
demande à ton équipe de m’embaucher, tu veux ?
Le cuir crisse quand je m’assois et je ne peux pas m’empêcher d’admirer
chaque détail à l’intérieur. Elle est franchement cool ! Tao rigole à ma
proposition en rangeant mon sac et mon sac à dos sur la banquette arrière.
– Tu ne pourrais jamais travailler derrière un bureau, à suivre les ordres
d’un patron. T’es trop une petite teigne pour ça.
Il prend place derrière le volant et je ne le contredis pas, parce qu’il a
raison. J’ai enchaîné les petits jobs, notamment dans les restaurants, lorsque
j’étais encore à Liverpool et j’ai du mal avec l’autorité. Quand Tao active le
chauffage, je me laisse enfin aller contre le dossier. Je me sens mieux, tout à
coup. Près de lui, loin de tout ce qui était mauvais pour moi. Momentanément
loin du danger.
Je tape joyeusement dans mes mains.
– On va directement à ton appartement ?
Il m’adresse une grimace désolée, l’air presque gêné tout à coup.
– Quoi ? T’as pas rangé et tu penses que je vais critiquer et fouiner
partout ? Bon ! Peut-être un peu mais…
– Hum, me coupe Tao. Alors écoute… On a… Disons… Un petit
problème.
Quel genre de problème, au juste ?
Je reste suspendue à ses lèvres alors qu’il passe une main dans ses cheveux
tout en conduisant.
– Tu ne devais pas rentrer d’Italie maintenant, ton arrivée a été inattendue.
Parce que j’ai fui.
– J’en avais marre de voyager, mens-je. J’espère que ce n’est pas un souci
que je vienne ici ?
– Ce n’est pas un souci, contre mon frère. Enfin, pas comme tu l’entends.
Je me retiens de poser de nouvelles questions et le laisse continuer.
– Le problème, c’est que du coup, je n’étais pas encore forcément prêt à
t’accueillir. Je crèche chez Chloé en ce moment parce que des travaux ont
lieu dans mon appartement. Je te parlais des travaux dans mes SMS,
souviens-toi. Donc je dors chez Chloé. Sauf qu’elle n’a pas de chambre
supplémentaire.
Je me refroidis instantanément. Merde.
Merde, merde, merde. Ça, je l’avais pas prévu.
– Oh !
C’est la seule chose que j’arrive à dire. Parce que j’essaie de réfléchir à
toute vitesse. Mais qu’aucune solution ne me vient.
– C’est pas grave, chuchoté-je en tentant de sourire. Je… je vais me
débrouiller ! Je vais trouver autre part où dormir.
Hors de question de devenir un boulet pour mon frère.
Je vais me loger ailleurs.
Je n’ai pas encore de job et je ne connais personne ici, mais je peux le
faire.
– Bien sûr que non, me coupe mon frère avec un ton paternel. Tu crois que
je vais te laisser seule dans cette ville ? Avec les dangers qui peuvent rôder à
chaque coin de rue ? Tu es ma petite sœur, Amaya. C’est mon rôle de prendre
soin de toi.
Putain, s’il savait.
Je n’ai pas le temps d’objecter qu’il continue :
– J’ai trouvé une solution. C’est provisoire, juste le temps que les travaux
se terminent.
Sauf que je ne sais pas quand ils se termineront et qu’il n’a pas l’air de le
savoir non plus.
– C’est quoi, ta solution ?
Il me sourit doucement, comme pour me rassurer.
– Ma solution s’appelle Hunter. Et c’est un super pote.
1. « Petit chat » en japonais.
RENCONTRE DÉSTABILISANTE
Amaya
Quand Tao m’a parlé d’Hunter il y a maintenant quelques minutes, j’ai
tout de suite refusé.
– Tu ne m’as jamais parlé de lui, continué-je avec déception.
À quel point nous sommes-nous un jour éloignés pour que je ne sache
même pas qui il fréquente, sur Londres ?
– Tout comme tu ne m’as pas parlé de tes amis, rétorque Tao avec un
sourire.
Touché. Je continue de refuser sa solution. Sauf que je n’en ai pas d’autres
pour le moment.
– Je ne veux pas m’imposer à un inconnu, tenté-je une nouvelle fois.
Je sens mon cœur battre dans ma gorge et mes ongles s’enfoncent dans les
paumes de mes mains. Mon frère secoue la tête tout en roulant dans une allée
chic du quartier de Holland Park, situé à Kensington. Les maisons de ville qui
nous entourent sont si belles et parfaites avec leurs murs blancs et leurs
balcons en fer forgé que ça me met mal à l’aise. On passe devant un grand
parc : Holland Park, du même nom que le quartier.
Je sais ce que cache la beauté. La misère. Une misère qui nous prend à la
nuque pour nous faire pourrir de l’intérieur.
– Tu ne t’imposes pas, Amaya. Enfin, je ne lui ai pas vraiment laissé le
choix, mais il me doit bien ça. Sa maison est grande et Hunter est très occupé.
Je te jure que ça va bien se passer. C’est temporaire.
Beaucoup de raisons me poussent à refuser. D’abord, je ne connais pas ce
type, putain. Je ne connais pas les amis de mon frère ici, et…
– C’est un collègue à toi ? débuté-je. C’est une mauvaise idée, Tao. Je ne
le sens pas, ton plan.
Mon frère pousse un soupir. Je sais qu’il ne va pas lâcher l’affaire, il est
aussi têtu que moi.
– Non, ce n’est pas un collègue. Hunter est neurochirurgien. Et je te l’ai
dit, il a déjà accepté.
« Neurochirurgien. » « Déjà accepté. »
– Je ne vais pas te laisser dormir n’importe où, Amaya. D’accord, Hunter
est un peu… particulier. Mais j’ai une totale confiance en lui. Il sera le plus…
aimable possible.
Pourquoi ai-je l’impression que ses derniers mots sont un mensonge qu’il
ne croit pas lui-même ?
– Qu’est-ce que tu veux dire, par « particulier » ?
La voiture de Tao ralentit au bout de la rue. Ces maisons doivent vraiment
coûter un paquet de fric. Je ne peux même pas imaginer combien doit gagner
ce Hunter pour habiter ici.
– Disons qu’il est… assez solitaire. Mais ce n’est pas un gamin et il sait à
quel point je t’aime. Tu es ma petite sœur et il sera poli avec toi. Je te jure
que vous ne vous croiserez même pas tellement il travaille.
Il semble tellement se fier à lui qu’il me convainc presque. Pas que je
puisse jouer les difficiles, en réalité, tant que je n’ai pas de travail. Je ne veux
pas retourner à Liverpool.
Je l’écoute d’une oreille, les yeux presque collés à la vitre pour détailler la
façade. Je sais que je dois refuser, mais je ne peux que demander d’une petite
voix :
– Est-ce qu’on est devant sa maison ?
– Ouais. Juste à ta gauche.
Putain de merde. La grande bâtisse de deux étages est collée à deux autres
maisons similaires. Quelques marches en pierre amènent à l’imposante porte
d’entrée.
Trop. C’est trop beau pour ne pas cacher une véritable misère, tapie dans
l’ombre.
– C’est… C’est fou, soufflé-je.
– Accepte, me presse gentiment Tao. Ce n’est qu’une question de trois,
quatre semaines. Cinq, grand maximum. Ensuite, tu pourras venir t’installer
chez moi.
Sentant que je suis en train de céder – faute d’autre option –, Tao
continue :
– Ou sinon, je peux demander à Chloé de te loger avec elle, et je viendrai
vivre ici. Il n’y a qu’un lit alors que la maison d’Hunter dispose de plusieurs
chambres, mais…
– Mon Dieu, non.
Je ne veux pas non plus devenir un poids mort pour Chloé. Je ne la
connais même pas non plus, putain. Et je ne veux pas séparer mon frère de sa
copine. Je suis bien assez monstrueuse comme ça pour rajouter des remords à
la liste.
– Tu es sûr que ça ne gêne pas ce… Hunter que je squatte chez lui ?
– Bien sûr que non, je te le promets.
Je sonde les yeux de mon frère. Il a répondu trop vite, avec trop
d’enthousiasme. Il me ment, je le sens. Donc oui, j’ai plein de raisons de
refuser. Sauf que je suis prise au piège. Je n’ai rien d’autre.
– Bon, d’accord.
Une fois qu’on est devant la maison, mon frère sort une clé de sa poche et
déverrouille la porte d’entrée.
– On entre comme ça ? lui demandé-je en m’immobilisant, mon sac à dos
sur l’épaule. Ce Hunter, il est où ?
– Il rentre plus tard. Ne t’inquiète pas, Neko-Chan.
Sauf que si, je suis inquiète. Parce que je vais squatter chez un inconnu.
Est-ce que je suis en train de foutre un peu plus ma vie en l’air ?
Assurément.
Tao pénètre dans l’entrée de la maison, ses bruits de pas étouffés par un
tapis luxueux. Il se penche, pose mon sac dans l’entrée et allume une lampe
sur pied. Une lumière douce éclaire les lieux.
Je retiens une exclamation de surprise.
– C’est beau, hein ? s’amuse Tao en avançant tout droit.
En face de nous, un large escalier mène au premier étage. Les marches
sont elles aussi recouvertes d’un tapis sombre qui contraste avec la pierre
éclatante.
Les murs clairs mettent en valeur les meubles sombres. À droite, on entre
dans un salon aux couleurs blanc, bleu foncé et bois. Un mélange brut et de
bon goût. Un parfum épicé et boisé flotte légèrement dans l’air, comme un
reste de fragrance masculine.
Je l’inspire doucement, m’en imprégnant sans même m’en rendre compte.
Je suis en train de pénétrer dans une maison alors que je n’ai même pas
encore rencontré son propriétaire. Mais qu’est-ce que je fous, putain ? !
Tu survis, me rappelle ma conscience. Un problème à la fois. Déjà, tu as
un toit sous lequel dormir, estime-toi heureuse.
– Qu’est-ce que tu voulais dire en m’expliquant qu’Hunter n’est pas un
gamin ? reprends-je.
– Il a passé l’âge de l’être, rétorque Tao depuis la cuisine ouverte qui
donne sur le salon dans lequel je me tiens.
Je me tourne vers lui, le regardant boire un verre d’eau comme s’il était
chez lui.
Quel âge a Hunter ?
– Et tu lui as bien dit que je resterai là quatre, cinq semaines ?
Même si j’aurais préféré me concentrer sur l’écriture, si Hunter le veut, je
vais essayer de partir plus tôt après avoir trouvé un job. Mon frère pince ses
lèvres puis acquiesce.
– Il me doit un service. Arrête de stresser, Amaya.
Il me l’a déjà dit mais, cette fois, je tique.
Quel genre de service ?
– Est-ce qu’il… est gentil ?
Mon frère hoche la tête avant de me rejoindre.
– Tu crois que je te laisserais avec un tortionnaire ? Et il sait surtout qu’il
doit bien se comporter et te laisser faire ta vie. Tu es hors d’atteinte. Tout va
bien se passer, Amaya.
J’approuve d’un signe de tête, ne sachant pas vraiment si je fais bien de le
croire.
– Profite du temps ici pour finir ta comédie romantique, continue-t-il.
S’il savait à quel point je n’ai pas avancé sur ce texte. Cela dit, peut-être
que je peux profiter de mon temps ici pour tester un autre genre, peut-être
plus sombre ?
Mon frère quitte la maison quelques minutes plus tard. Je me frotte les
bras, ressentant le besoin de me réchauffer alors qu’il fait pourtant bon dans
la maison. Je m’aventure à travers le salon, essayant de trouver une photo sur
un mur. Mais il n’y a rien. Aucune photo. Aucun objet personnel qui serait lié
à ce Hunter.
Putain, je suis dans la maison d’un inconnu. Un homme. Le meilleur pote
de mon frère qui va m’héberger.
J’hésite à rejoindre l’étage, histoire de trouver ma chambre. Mais je
préfère attendre Hunter, donc je laisse mes sacs là, dans le hall d’entrée, sur le
tapis menant au salon.
Ils font tache dans cet environnement parfait, trop rangé. Où tout est à sa
place. Pas une poussière. Pas un vêtement qui traîne. Ça me fout la chair de
poule. Je tourne sur moi-même au milieu de la pièce. Et n’y tenant plus, je
récupère les clés de la maison, les glisse dans la poche arrière de ma jupe et
sors en claquant la porte.
Mes bottines résonnent sur la pierre des marches, que je descends
rapidement. Il n’y a pas grand monde, dans la rue. Mais je n’ai pas peur. Je
me sens bien ici, comme si j’étais effectivement hors d’atteinte. Je croise les
bras et m’avance sur le trottoir, prête pour une petite balade nocturne.
Ma promenade improvisée ne dure pas longtemps, parce que j’ai super
froid. Ma lèvre inférieure tremble presque quand je fais demi-tour dix
minutes plus tard. La lune est haute dans le ciel désormais. Les lampadaires
sont allumés et je ralentis le pas en découvrant une Maserati foncée garée
devant la maison d’Hunter.
Est-ce qu’il est là ? Comment est-ce que je vais pouvoir me présenter ?
Est-ce qu’il va m’accueillir avec un grand sourire ? Et d’abord, à quoi
ressemble-t-il ? Est-ce qu’il a mon âge ? L’âge de Tao ?
Me retrouver avec un homme n’est absolument pas ce que je voulais, mais
peut-être que mon frère avait raison, peut-être que je ne croiserai que
rarement la route de son meilleur ami.
En posant le pied sur la première marche du perron, j’aperçois des
lumières dans la maison. Je m’apprête à monter une nouvelle marche quand
la porte d’entrée s’ouvre à la volée.
– Merde, m’exclamé-je en plaquant une main sur mon cœur. Vous m’avez
fait…
Je relève les yeux et rencontre un regard marron et furieux, assombri de
longs cils épais. Ma voix se coupe. La silhouette menaçante et massive en
face de moi appartient à un homme.
Effectivement, ce n’est pas un gamin. Loin de là. Et il semble très, très en
colère de me trouver là.
DADDY ISSUES 1
Amaya
Le premier mot qui me vient à l’esprit en reluquant ce type, c’est :
« brûlant. »
J’ignore comment je le sais, mais je le sens. Il va me consumer de
l’intérieur. Et je n’en sortirai jamais indemne.
Oh, non, hors de question que ça m’arrive une nouvelle fois !
Pourquoi ai-je l’impression de faire face au plus terrible des reptiles ? À
un serpent qui serait sur le point de planter ses crochets dans ma gorge. Un
serpent qui m’observerait dépérir sous son venin, sans rien faire pour m’aider.
Se nourrissant de ma tourmente. En redemandant, encore et encore.
Jusqu’à ce que je succombe et disparaisse.
Un bruit s’étouffe à l’arrière de ma gorge tandis que j’observe celui qui
doit être Hunter.
Mes yeux se posent sur ses cuisses vêtues d’un jean brut, puis caressent sa
poitrine puissante qui se soulève tranquillement sous la maille luxueuse de
son pull beige.
– Bonsoir, murmuré-je.
Aucune réponse de la part d’Hunter.
Charmant.
On va devenir copains.
Mon expertise continue, passant de son cou puissant à son visage qui me
fait presque mal tant il est beau et douloureux à regarder. Des traits ciselés,
marqués, sur une peau hâlée qui, avec un peu d’imagination, rappellerait
presque un coucher de soleil en été. Ou plutôt des flammes léchant un corps.
Le mien.
Mes yeux s’attardent une seconde sur la courte barbe claire qui ombre sa
mâchoire dessinée et sur son nez droit. Il semble agacé de mon observation,
mais je m’en moque et termine ma course sur ses cheveux blonds et bien
coiffés.
Puis enfin, sur ses yeux de prédateur.
Plantés sur moi. Me déchiquetant sur place sans m’offrir aucune porte de
sortie. Chaque parcelle de mon être se recroqueville avant de s’embraser.
Les minuscules rides au coin de ses paupières se creusent quand ses traits
se tendent un peu plus.
Une force tranquille mais qui semble tellement, tellement dangereuse à
approcher. Dangereuse pour le cœur et pour chaque souffle qui sortirait de ma
poitrine.
Pas bon, du tout.
– Bonsoir, répété-je un peu plus fort en me souvenant que l’homme ne m’a
pas répondu.
Sacrément sexy. Dangereusement attirant. Mortellement con et
irrespectueux ?
Le type marmonne un « bonsoir » rapide tout en détaillant l’ensemble de
ma silhouette. J’ignore ce qu’il pense parce que son visage se ferme. Rien ne
transparaît dans ses yeux. En plus d’avoir un contrôle total de sa personne, il
semble taillé dans le marbre et j’ai presque envie d’effleurer sa peau de mes
doigts pour m’assurer qu’il est bien vivant.
Quel âge a-t-il ?
Trente ? À peine plus, d’après mon estimation.
Je réitère : pas bon du tout.
Je monte une marche, me secoue mentalement et tends une main dans sa
direction.
– Je suis Amaya.
J’aimerais dire que je suis enchantée, mais vu son air, j’ai bien peur que la
réciproque ne soit pas vraie. Je prends sur moi, me souvenant que ce parfait
inconnu va me permettre de squatter chez lui.
Sa main se soulève dans ma direction. Je fixe la montre hors de prix à son
large poignet. Si je la lui volais, combien d’argent pourrais-je en tirer ? Assez
pour survivre pendant des semaines, voire des mois.
Putain, Amaya ! hurle ma conscience. Ce type est assez généreux pour te
loger, ne sois pas mauvaise !
Sauf qu’il me loge parce que je suis la petite sœur de son meilleur ami. Et
surtout parce qu’il devait un service à Tao, justement. Ce n’est pas un acte de
compassion.
Au dernier moment, Hunter éloigne sa main, ne frôlant même pas mes
doigts.
Mesdames, messieurs, je viens officiellement de me prendre non pas un
vent, mais une tempête.
Tao m’a dit qu’il était neurochirurgien. Peut-être que son pote a peur que
je sois porteuse d’un virus quelconque ? Faites-moi penser à me frotter dans
ses draps juste pour me venger.
Hunter croise les bras sur sa poitrine, mais il ne semble pas mal à l’aise,
bien au contraire.
– Tu n’avais pas fermé à clé derrière toi. N’importe qui aurait pu entrer ici,
chez moi. À cause de toi.
Sa voix claque entre nous. Une voix rauque qui me donnerait envie de
l’aborder si on se trouvait dans un bar tamisé. Mais nous n'y sommes pas.
Hunter ne semble pas être du genre à passer ses soirées dans un bar de bas
étage.
Je comprends la raison de sa colère mais ses reproches me font quand
même grincer des dents.
Il est comme un délicieux chocolat recouvert d’une sauce appelée
« Emmerdes ».
– Bizarre, rétorqué-je pour la forme. Je suis sûre d’avoir fermé derrière
moi.
Il patiente en face de moi, nullement réceptif à ce qu’il prend clairement
pour un mensonge. Merde, est-ce que ç’en est vraiment un ? À bien y
réfléchir, j’étais tellement plongée dans mes pensées qu’il se peut
effectivement que j’aie laissé la porte déverrouillée.
– Mais c’est possible, je suis un peu tête en l’air, me reprends-je d’un air
angélique. Le voyage a été long. Désolée !
Il ne bouge toujours pas, se contentant de m’observer. J’ai un truc qui
cloche ou quoi ? Finalement, sa mâchoire se détend – à peine – et il se
détourne de moi. Hunter me tient la porte et je pénètre chez lui. Dans l’antre
du diable.
Je retiens un rire face à mes pensées débiles. Son parfum – le même qui
flottait dans l’atmosphère du salon – s’impose à moi lorsque je passe près de
lui en veillant à ne pas le toucher.
Je l’examine, il claque la porte, sans prendre le temps de la verrouiller.
– Bah, tu ne fermes pas à clé non plus ? Même si ta voiture est devant, ça
ne dissuadera pas forcément les cambrioleurs d’entrer, mon pote !
Je lui renvoie sa propre logique au visage. Il fronce ses sourcils une
seconde avant de hocher la tête d’un mouvement brusque. Puis il tourne la clé
dans la serrure.
Je me retrouve seule face à cet homme d’environ un mètre quatre-vingt-
dix. Pourquoi la peur que je ressens se mêle-t-elle à une sombre excitation ?
Monsieur-je-suis-aussi-aimable-qu’une-porte-de-prison passe près de moi
et laisse tomber ses clés sur une table dans le couloir. Puis il pénètre dans le
salon sans m’attendre.
– Alors, Hunter… débuté-je.
– Tes sacs traînent dans le passage, me fait-il remarquer avec raideur.
Il se tourne et fixe longuement lesdits sacs comme s’il pouvait les faire
disparaître.
– T’as le pouvoir de déplacer les objets par la pensée ? lâché-je.
Il hausse un sourcil en tournant la tête vers moi.
– Quoi ?
– Comme dans X-Men ? Ou les films Marvel ? J’sais pas, tu fixes mes sacs
depuis une minute comme s’ils allaient s’envoler.
Ma tentative d’humour ricoche sur lui. Il n’esquisse pas un sourire. Rien.
Je me penche sous son regard sombre et récupère mes deux petits sacs que je
balance sur le canapé immaculé. Ses prunelles s’attardent une seconde sur
mes jambes puis il se dirige dans la cuisine tout en marmonnant des paroles
inintelligibles.
Bordel, ce qu’il est aigri.
– Je te demanderai de ne pas étaler tes affaires partout. Je… n’aime pas le
désordre.
– Compris, chef. Je veillerai à ne laisser traîner aucun string sur le sol de
l’entrée.
Je lui adresse un salut militaire en approchant à mon tour de la cuisine
ouverte. C’est marrant de le voir se retenir de sourire. Il sort une bouteille
d’eau du frigo puis en enlève le bouchon. Ses lèvres se pressent ensuite
contre le goulot et il avale plusieurs gorgées sans se préoccuper de moi.
Je fixe sa pomme d’Adam qui bouge de haut en bas. Un silence de mort
s’ensuit. Et là, je me sens mal à l’aise. Il m’analyse et j’ai l’impression qu’il
peut lire en moi comme dans un livre ouvert. Je n’aime pas ça.
J’ai envie de me cacher loin de lui. Pas par peur de lui. Mais par peur qu’il
découvre mes secrets les plus sombres.
– Écoute, Hunt’.
– Hunter, me corrige-t-il avec aigreur.
– Hunti ? tenté-je mielleusement tout en faisant papillonner mes cils.
– Hunter, putain !
On dirait qu’il veut me tuer. Un de plus à ajouter sur la liste ! Est-ce qu’il
existe des médailles pour ça ? La nomination de la nana la plus recherchée
par les types dangereux ?
– Ah, tu te présentes enfin ! Alors enchantée, Hunter.
Il rentre dans mon piège, ses yeux s’écarquillant une seconde. Je m’adosse
au mur en face de lui, focalisant mon attention sur ses yeux sombres.
– Je sais que Tao t’a prévenu dans l’urgence. Si… Si tu préfères, je peux
me casser d’ici au lieu de squatter.
Il penche la tête sur le côté, puis pose la bouteille d’eau encore ouverte sur
l’îlot central entre nous.
– Tao m’a dit que tu ne connaissais personne ici à part lui. Loger dans son
appartement est impossible. Où irais-tu ?
Il semble sincèrement curieux. Je rétorque en haussant les épaules :
– Je trouverai une chambre d’hôtel. Je prendrai le premier job que je
trouve.
Je mens, pour l’hôtel. Et au fond de ses yeux, je peux voir qu’il le perçoit
aussi.
Il réfléchit pendant de longues secondes. Je suis sérieuse : s’il me le
demande, je me casse. J’ai pas besoin qu’on me fasse la charité. J’ai vécu
pire, je me sortirai de cette situation.
Finalement, Hunter fait un pas dans ma direction. Je me redresse, comme
si ça pouvait m’aider à me grandir alors que je lui arrive à peine au menton.
– Ton frère m’a prévenu au dernier moment et je n’invite personne
habituellement pour « squatter » chez moi. Mais je lui dois beaucoup. Et tu
n’as de toute évidence pas un rond.
Cette dernière phrase me touche en plein cœur. Bien sûr qu’il sait.
– Alors tu peux rester. Et pas la peine de te presser à trouver un job. Tu
pourras faire ça une fois que tu seras de retour chez ton frère.
J’acquiesce plusieurs fois et murmure un « merci », jouant avec mes
doigts. Lui reste là, debout à me scruter.
– Je vais sortir. Je suis attendu. Ta chambre est celle du premier étage. La
mienne est au second, tu te doutes que je te demande de ne pas y aller. On
parlera des règles de cohabitation demain.
Les règles… Il rend ça tellement formel, sérieux !
– Oui, maître, me moqué-je en mordant mes lèvres pour ne pas rire
ouvertement.
Il m’étudie sans flancher, ma énième tentative d’humour ne l’atteignant
pas.
– Au moins, on peut être sûr que je ne développerai pas de daddy issues,
continué-je d’un ton léger.
Le stress me fait dire n’importe quoi. Pitié, que quelqu’un m’achève.
Il fronce les sourcils, complètement perdu.
– Daddy issues ?
– Tu sais, comme la trend sur les réseaux sociaux ?
Il paraît encore plus largué.
– La trend sur TikTok ? explicité-je. Tu vois ?
– Oui, crache-t-il avant de se reprendre, agacé : Non, je ne vois pas.
Oh ! Bichette !
Je me moque de lui et il se vexe. Il doit passer sa journée à sauver des vies
et les cerveaux des gens, sans comprendre celui d’une gamine de 23 ans.
– T’as 40 piges ou quoi ?
Il pousse un soupir exaspéré avant de s’éloigner de la cuisine.
– Trente-deux.
Définitivement plus âgé que moi, donc. Un homme d’expérience. Mais
l’âge ne définit pas la personne que l’on est, pas vrai ? J’ai vu et subi
beaucoup de choses pour mon âge.
Hunter s’apprête à ressortir, mais je l’interpelle.
– J’irai faire mes propres courses !
Il secoue sa tête comme si ma phrase était ridicule.
– Ne sois pas ridicule, Amaya. Je n’affamerai pas la petite sœur de mon
meilleur ami. Prends ce dont tu as besoin dans le frigo.
– D’accord, merci ! Je te rembourserai dès que je serai chez Tao et que
j’aurai trouvé un job ! En attendant, je te jure, tu ne me verras même pas
passer ici. Je me ferai toute petite !
– Je bosse souvent tard à l’hôpital. Ça devrait le faire, je suppose.
Il acquiesce plusieurs fois, réfléchissant silencieusement à ses propres
mots. Puis il récupère ses clés et quitte la maison en verrouillant la porte. Je
me demande où il va.
Hunter est mystérieux, plus que mystérieux, même. Il se montre particulier
et solitaire, comme me l’avait dit Tao. Spécial. Toutefois, je sais reconnaître
un regard tourmenté quand j’en vois un. Lui aussi cache des secrets.
Mais… je suppose que ça ne me concerne pas. On va juste vivre en
colocation ces prochaines semaines. Alors, j’ouvre le frigo sans me poser
plus de questions.
Putain ! Waouh !
Il est rempli à craquer. Il y a très peu d’aliments transformés et beaucoup
de légumes, signe qu’il cuisine. J’en ai l’eau à la bouche et m’empresse de
récupérer un paquet de fromage.
Qui dirait non à de la bouffe ? Pas moi, en tout cas. Même si elle
appartient au grand méchant loup.
1. Le complexe du père.
IDÉES NOIRES
Hunter
Le cerveau humain est l’organe le plus complexe qui soit. Il contrôle nos
pensées. Nos sentiments. Notre perception des choses. Son fonctionnement
n’est pas encore totalement compris. C’est… fascinant. Ce mystère qui
perdure malgré des décennies de recherche.
Devenir neurochirurgien n’a pas toujours été une vocation pour moi. Je ne
voulais pas forcément comprendre le cerveau des gens. Je voulais
comprendre le mien d’abord.
Sauf qu’à cet instant, j’aimerais rentrer dans la tête de cette fille
insupportable, Amaya. J’aimerais comprendre ce qui ne tourne pas rond en
elle pour agir aussi imprudemment avec moi. Jusqu’à me faire quasiment
sortir de mes gonds.
Si elle continue à me faire chier, elle va être servie.
Elle ne sait pas avec qui elle joue. Elle ne sait pas qu’elle est au bord d’un
précipice et qu’à n’importe quel instant, elle pourrait tomber dans le vide.
Déjà, ce putain de Tao me l’impose. Et elle, elle se ramène avec son air de
défi et sa grande gueule en pensant faire le poids contre moi ? Si je n’avais
pas une dette envers Tao, j’étranglerais ce dernier pour me faire subir ça. Sauf
que… Sauf que je suis lié à lui, que je le veuille ou non.
La colère ne me quitte toujours pas. Bordel ! Je suis bien obligé de la
ressentir, littéralement. Impossible de la forcer à déserter mon corps.
Je sors de ma voiture, que je verrouille avant de marcher vers le club privé
Dolce Kensington. Quelques personnes patientent sur le trottoir, se
réchauffant en se rapprochant les unes des autres. Elles attendent de pénétrer
dans la boîte huppée qui se situe au sous-sol. Ce n’est pas là où je vais.
Je passe juste devant le petit attroupement et gratifie d’un hochement de
tête les deux vigiles qui se tiennent devant l’entrée.
– Bonsoir, monsieur Bamford, me salue l’un d’eux. Je vous souhaite une
agréable soirée.
Je m’éloigne et passe une autre porte quelques pas plus loin. Une seconde
entrée, menant à un autre club privé, tout aussi élitiste. Bien que faisant partie
du Dolce Kensington, les deux lieux sont complètement différents et leurs
ambiances aux antipodes. L’un met à disposition des clients une piste de
danse. Quant au second, il invite les spectateurs… à observer les danseurs.
Je ressens la chaleur presque étouffante de la pièce à travers mon pull
léger.
Plusieurs regards se tournent dans ma direction tandis que mon attention
reste focalisée sur une table basse et ses trois fauteuils, au fond de la pièce.
Sur l’un des fauteuils, un homme à la peau noire est assis et pianote sur son
téléphone. À mon approche, Alec relève la tête et un petit sourire lui vient.
– Salut, mon cœur.
Je grogne face à sa tentative de me faire chier et me laisse tomber près de
lui sans attendre. Je suis en colère. En colère à cause d’un petit bout de
femme à qui il a suffi de dix minutes pour faire vriller le contrôle quasi
parfait de mes émotions.
– Dure journée ? continue mon ami.
– Dure semaine, corrigé-je.
Il acquiesce puis interpelle une serveuse. Taylor. Cette dernière s’approche
de nous, ses seins nus se balançant sensuellement au rythme de ses pas. Le
string en dentelle noir qu’elle porte ne cache rien de son corps. Elle domine
l’endroit, sous les regards emplis de désir de ceux qui seraient prêts à tout
pour les toucher.
Les femmes et les hommes qui travaillent ici déambulent dans un océan de
luxure et de liberté sur lequel le monde extérieur n’a aucune emprise. Ici, il
n’y a aucun tabou. Aucun jugement. Chacun est libre de réaliser ou non tout
ce qui lui plaît, dans la limite du respect de chacun.
– Bonsoir Alec. Bonsoir Hunter.
La voix de la serveuse est douce. Suave. Ses yeux se posent sur mes
mains, puis elle mordille sa lèvre inférieure. Cependant, je reste insensible à
ses charmes. Je n’arrive pas à me détendre, ce soir. Même le plaisir – l’une
des rares choses que je m’autorise habituellement –, je n’en veux pas.
– Je vous sers comme d’habitude ? devine-t-elle.
Je reste perdu dans mes pensées, dans mon tourment intérieur. Taylor
revient quelques minutes plus tard et pose devant nous des cocktails sans
alcool. Je ne dirais pas non à un verre de whisky, si je le pouvais. Mais mon
travail passe avant toute chose et hors de question que j’en aie dans le sang
quand je reprendrai mon service demain. D’autant plus que ma relation avec
l’alcool est assez compliquée et appelle des souvenirs lointains auxquels je ne
veux pas penser.
– Tao ne vient pas ? me demande ensuite Alec.
Je secoue la tête.
– Il a des affaires urgentes.
Alec hausse ses épaules et allume un cigare hors de prix. Puis ses yeux se
focalisent sur moi.
– Sa petite sœur est arrivée chez toi ?
Je me braque instantanément.
– Oui.
Je ne dis rien de plus.
– Je sais que t’es connu pour être le moins bavard de tous mes amis, mais
ouvre ta bouche. Comment est-elle ? Mignonne ?
Je serre les dents après avoir avalé une nouvelle gorgée. La vision
d’Amaya s’impose à moi. Ses foutues cuisses nues et sa peau crémeuse. Mais
surtout son visage rempli d’émotions. Je peux lire si facilement en elle à
travers ses traits.
– Fais gaffe à tes questions, réponds-je à Alec. Tao t’épinglerait au mur.
Mon meilleur ami éclate de rire et croise les bras sur son torse.
– Accouche, Hunter.
– Elle est… insupportable. Instable.
Mon pote rigole encore plus, se foutant ouvertement de ma gueule.
– Quoi ? Elle te met déjà la tête à l’envers ?
– Personne ne me met la tête à l’envers, Alec.
Il reste silencieux presque une minute, un air calculateur sur le visage. `
Je ne précise pas que je ne m’attendais pas à ce qu’Amaya soit aussi
imposante, dans son comportement. Je n’aurais qu’à fixer les règles et à
l’ignorer jusqu’à ce que Tao la récupère.
Oui, je vais faire ça.
– Tao ne parle presque pas d’elle, mais je me doute qu’il tient à elle
comme à la prunelle de ses yeux. J’ai hâte de la rencontrer.
– Tout doux, Alec.
– Quoi ? Je suis un ange. Je ne veux pas faire peur à ce nouvel agneau. Je
veux juste lui faire comprendre qu’elle est la bienvenue ici.
En réalité, je ne m’inquiète pas pour Amaya. Derrière son visage innocent,
elle est loin d’être un agneau apeuré. Si je devais m’inquiéter pour quelqu’un,
ce serait donc pour Alec.
– Quoi qu’il en soit, bon courage, mec. N’oublie pas de garder tes
distances.
– C’est comme si c’était fait, énoncé-je avec force.
Bien vite, Taylor revient vers nous. Ses mains manucurées se posent sur
mes épaules et elle plaque ses seins nus contre mon dos. Je me tends
instantanément. Surtout lorsque ses doigts se faufilent le long de mon torse
pour atterrir sur mon ventre.
– Non. Pas ce soir.
Surprise par mon refus, Taylor s’immobilise. Je ne vois pas son visage,
mais je sais qu’elle est étonnée. Je reste en colère, rempli d’idées noires. Je
n’ai pas envie d’être proche de quelqu’un maintenant. Taylor se décolle de
moi et je comprends que je l’ai vexée.
– Ne te formalise pas de son refus, rétorque Alec. Tu connais Hunter.
Elle s’éloigne déjà en nous jetant un regard noir.
– Peux-tu arrêter de ne rien ressentir ? marmonne Alec.
Il se trompe. Je ressens parfois bien les choses contre mon gré. En
revanche, je suis toujours indifférent aux émotions des autres.
– Je… Je ressens.
C’est la seule chose que je peux dire. C’est fou, de savoir diagnostiquer
n’importe quelle personne qui arrive dans mon service, de pouvoir soigner
n’importe quel trouble du système nerveux et d’être pourtant perdu avec moi-
même.
– À d’autres, reprend Alec. Même ton cerveau ne ressent aucune douleur,
Hunter.
Alec ne sait pas grand-chose de ma vie. Pas comme Tao qui, lui, sait tout.
– Un cerveau ne ressent aucune douleur, réponds-je avec un sourire froid.
Il ne peut pas ressentir la douleur. Il ne possède pas de nocicepteurs, les
récepteurs sensoriels de la douleur.
Mon ami pousse une plainte.
– Tu es trop compliqué pour moi, doc’. Je n’envie pas la personne qui
devra te supporter une vie entière.
Je suis seul, et destiné à le rester.
Après quelques minutes, je me détends enfin et je sirote mon verre, coupé
de la réalité qui est la mienne en dehors de ces murs.
***
Je rentre une heure plus tard. Je ferme la porte, la verrouille et m’avance
dans le salon silencieux. Tout est calme et les lumières sont éteintes. Aucune
trace de cette peste. Donc, j’en conclus qu’elle a rejoint sa chambre.
Parfait. J’instaurerai mes règles demain matin. Je lui ferai comprendre que
je ne suis pas son ami et encore moins un gamin de son âge.
Au moment où je m’apprête à rejoindre le second étage et ma chambre, je
me stoppe à l’entrée du salon. Un ordinateur trône sur l’îlot central de ma
cuisine. La seule chose que je lui ai demandée, c’est de ne pas s’étaler.
Pourtant, elle commence déjà à foutre ses affaires partout ?
Je m’avance vers la cuisine, trouvant un gilet féminin posé sur la chaise
devant l’ordinateur.
J’inspire doucement pour me calmer. Ce n’est rien. Rien, de stupides
affaires personnelles. Je pourrais le comprendre mais mon cerveau refuse
chaque minime perturbation de mon équilibre.
Je prends sur moi, opère un demi-tour et rejoins mon étage.
Demain. Demain, nous… parlerons.
SECOND ÉTAGE
Amaya
Vous savez ce qu’il y a de meilleur que de dormir dans un lit
ultraconfortable avec des draps en soie ? Dormir dans un lit ultraconfortable
avec des draps en soie tout en sachant que vous êtes en sécurité et que
personne ne pourra vous atteindre le temps de quelques heures.
Cette nuit, je n’ai fait aucun cauchemar. Pourtant, c’était la première nuit
que je passais dans ce lieu inconnu. Et j’ai dormi comme un bébé. Je me suis
aussi réveillée avec la bave au coin des lèvres, mais c’est un autre sujet.
Aucun cri nocturne. Aucune peur bleue. Aucune ombre dans le coin de la
pièce. Mon cerveau était… en paix.
Il n’y avait que moi, et ces fabuleux draps. Quand je quitterai cette maison,
il faut absolument que je les vole. Et aussi la serviette toute douce de la salle
de bains attenante à ma chambre. Et aussi cette petite fleur qui traîne dans le
coin du salon. Elle est toute seule, cela constituerait un crime de la laisser ici
avec Grincheux, alias Hunter la Menace.
Je finis mon petit tour dans les placards de la cuisine, puis je me laisse
tomber sur une chaise contre l’îlot central de la cuisine et étire ma nuque tout
en ouvrant mon ordinateur.
Il n’est que sept heures du matin. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir
rattrapé toutes mes heures de sommeil manquantes.
J’ouvre mon document Word et la lumière éclatante frappe mes yeux.
Argh.
Je baisse la luminosité puis mes doigts effleurent mon clavier pendant que
je relis le début de ma comédie. Mais désormais, je me sens extérieure à ce
texte. Comme une inconnue face à ces mots.
Alors, sans réfléchir, je quitte le fichier et en ouvre un nouveau. Voyons
voir où ça me mènera. Je me laisse guider par mes propres tourments
intérieurs. Le meilleur moyen de les rendre inoffensifs, c’est de les
apprivoiser en les refaçonnant pour qu’ils ne soient plus aussi effrayants.
« L’homme poursuivait la jeune femme. Il finit par la rattraper. Puis il la
tua. »
– Non, murmuré-je entre mes lèvres pincées. Non. Pas comme ça. Jamais
comme ça.
J’efface les phrases que je viens de taper, puis écris à nouveau. Ensuite, je
lis mon paragraphe dans un chuchotement :
– « La jeune fille fit ce qu’elle devait faire. Sans aucun regret. C’était lui
ou elle. Et elle comprit que, dans ce monde, il valait mieux se choisir elle-
même plutôt que de suivre l’illusion mensongère de ce qu’elle supposait être
l’amour. »
L’amour, ça craint, putain. Je ne dois plus jamais tomber dans son piège à
nouveau. J’inspire brusquement à la fin de mes paroles. Je supprime à
nouveau le paragraphe et tape un unique mot : « mensonge ».
– Putain de menteur, craché-je pour moi-même comme si quelqu’un
pouvait m’entendre.
Mais personne ne m’entend. Je ne m’entends même pas. Ou plutôt,
j’entends mes cris intérieurs, mais je ne les écoute pas. Je me dis que si je les
ignore, ils disparaîtront. À force de faire semblant, on finit par croire à nos
propres mensonges, pas vrai ?
Je prends ma tête entre mes mains et pousse une longue plainte
douloureuse avant de refermer mon document Word.
Ça devient dur de faire semblant.
Je me trompe sur toute la ligne. Je ne veux pas écrire une histoire mêlant
regrets et peur. Pas uniquement, du moins. Je veux aussi parler de
reconstruction. Et d’espoir ! De haine si dévorante qu’elle finit par détruire le
monde. Jusqu’à ce que l’héroïne s’assoie sur un tas de cendres et les cadavres
de ses ennemis, le sourire aux lèvres.
Je sais que je suis capable de l’écrire. De soigner mes propres maux par
mes mots. Mais à cet instant, je me sens comme une merde. L’inspiration
semble me quitter à nouveau, comme si ce n’était toujours pas le bon moment
pour moi. Suis-je condamnée à ressasser mon passé pour aller de l’avant ?
Assurément pas. Mais je ressens un blocage dans ma poitrine.
Une douleur sourde et persistante qui me fait comprendre que je ne serai
jamais en paix avec moi-même. Pas maintenant, en tout cas, malgré toutes
mes bonnes résolutions.
Ma main droite s’éloigne de mon visage et s’engouffre dans la fine
pochette de mon ordinateur. L’objet de mes désirs et de mes cauchemars est
là. Peut-être devrais-je courir vers le premier poste de police pour m’en
débarrasser. Au moment où mes doigts s’en saisissent, j’entends des pas à
l’entrée du salon ouvert en face de moi.
Je retiens un sursaut et me tourne vers le bruit, affolée, le cœur au bord des
lèvres. Ma panique diminue presque instantanément quand je découvre qui
est là.
Hunter se tient sur le seuil. Il s’arrête en me découvrant là et la surprise se
peint sur ses traits. Il ne s’attendait pas à me croiser si tôt. Ses yeux sombres
se posent sur l’ordinateur devant moi, puis s’attardent sur ma silhouette à
demi nue. Je porte un simple tee-shirt trois fois trop grand et ultraconfortable
qui s’arrête à mi-cuisses. Je n’ai pas d’autre pyjama à part une vieille
nuisette, et impossible que je porte ça hors de ma chambre.
Je mords ma lèvre sous son regard direct. Son visage est tellement
imperturbable que je sens mes joues chauffer d’elles-mêmes de gêne.
J’aimerais tant avoir un masque aussi impassible que le sien.
Hunter est indifférent au monde qui l’entoure. Ce dernier n’a aucune prise
sur lui et ne peut donc pas le blesser. C’est comme s’il portait une armure !
Hunter ne s’attarde pas plus sur moi, apparemment nullement atteint par
ma présence.
Mais alors que j’ai l’impression qu’il va s’éloigner, il me jette à nouveau
un coup d’œil. Je sors précipitamment ma main de la pochette d’ordinateur,
lâchant la clé USB, et me gratte la gorge.
– Salut ! débuté-je de manière enjouée.
Le grand blond porte un tee-shirt noir et un jean de la même couleur. Sa
simple présence magnétique me donne l’impression d’être face au héros
d’une romance. Ou peut-être à l’antagoniste d’un thriller. Ouais, c’est plutôt
ça. Je ne fais pas face à un héros. Je fais face à un homme qui s’approche plus
de l’antihéros qui dévore les super-héros sauvant le monde.
Ça tombe bien, les super-héros sont ennuyeux au possible.
Mon souffle ralentit alors que j’observe sa courte barbe parfaitement
taillée, ce matin. Ses yeux sont vifs mais fatigués, je suppose que sa nuit a été
courte.
Alors qu’il avance vers la cuisine, je reste assise, suspendue à ses lèvres.
Même si mon cerveau me rappelle pour la énième fois que je suis en présence
d’un quasi-inconnu, même si une partie de moi se tend évidemment, l’autre
ne ressent aucune peur.
Mon instinct me pousse à ne pas me recroqueviller face à lui. Je ne suis
plus une victime. Je m’en suis sortie. Je me suis battue, j’en suis fière et plus
jamais je ne courberai l’échine. Peu importe la personne qui se trouve en face
de moi.
Finalement, Hunter s’arrête de l’autre côté de l’îlot central et ses longs
doigts pianotent dessus une seconde. Il semble prêt à dire quelque chose de
douloureux, mais finalement, il lâche un simple :
– Bonjour.
Puis il récupère un verre et se verse de l’eau. Ensuite, il se tourne, s’adosse
à l’évier et avale son verre d’une traite. J’observe sa gorge sans pouvoir m’en
empêcher.
– Est-ce que je peux faire une réclamation ? commencé-je en rabattant
mon écran.
Autant briser la glace si on est censés cohabiter pendant des semaines.
Pour toute réponse, mon hôte redresse un sourcil clair. Il m’invite
silencieusement à continuer, on est d’accord ?
– Ta maison est immense, Hunter.
Je crois que si je l’appelle Hunti maintenant, il va vraiment finir par me
tuer.
– Mais y a pas de céréales. Ni de cookies. Même pas un reste de Miel
Pops. Ça craint, mon pote.
Zéro sucre.
Lorsqu’il se tend, je me rends compte que ma maigre tentative pour
détendre l’atmosphère a un effet inverse. Merde. Je suis vraiment nulle, en
relations humaines. Ou peut-être qu’il n’aime pas les Miel Pops. Peut-être
est-il team Coco Pops.
On lui pardonne, parce qu’il a une belle gueule.
– Amaya ? Qu’est-ce qui a pu te faire croire que je suis ton putain de
pote ?
Aoutch.
Je voulais juste le dérider un peu avec ma technique pourrie. Il ne m’aime
vraiment pas, hein ?
C’est pas grave, je m’aime suffisamment pour ne pas avoir besoin
d’aucune approbation.
Terminée, sa carapace d’indifférence. Elle se craquelle complètement et
vole en éclats. Je n’ai pas le temps de reprendre qu’il pose son verre sur l’îlot
central et croise les bras sur sa poitrine.
– On n’est pas potes, toi et moi, continue Hunter. Et la prochaine fois,
range tes affaires au lieu de les laisser traîner là toute la nuit.
Merde, il me semblait bien que j’avais oublié un truc. Je devrais me taire,
mais je ne peux pas m’empêcher d’ouvrir ma bouche. Il faut qu’il se détende
et arrête de froncer ses sourcils ou il va se creuser des rides.
– Il est sept heures du matin. Peux-tu être aimable ? T’as oublié de fumer
ton joint ou quoi ?
Sa mâchoire manque de se décrocher. Je vois presque la veine sur son
front palpiter tant sa tension monte d’un coup. Il contourne l’îlot et
s’approche de moi. Un pas. Puis un deuxième. Juste ça, et pourtant je le sens
partout autour de moi.
– Ne me pousse pas à bout, Amaya. Ne joue pas les imbéciles. Je suis une
mauvaise cible pour ton attitude de gamine qui se rebelle. Tu es chez moi.
Donc on applique mes règles.
Je reste toujours aussi sereine à l’extérieur et garde mon air défaitiste pour
moi. Je voulais juste qu’il se détende un peu et résultat, je crois qu’il
commence déjà à me détester.
J’ai peut-être un peu merdé avec mon entrée en matière, je l’avoue. Mais
ses mots m’agacent parce qu’il est clairement en train de me prendre de haut.
Alors, je continue en haussant les épaules :
– Les règles sont faites pour être brisées.
Il ne répond rien et je cède la première.
– Bon, je suis désolée, Hunter. Maintenant, je peux me faire un café sans
que t’essaies de me tuer ?
La surprise envahit son visage. Peut-être s’attendait-il à ce que je le défie
une nouvelle fois. Mais le café avant tout !
Il ne bouge toujours pas d’un centimètre. Il semble si étonné d’être étonné
que ses épaules se tendent, puis il pousse un long et interminable soupir.
– Je ne te parle que de café, Hunter. Je ne te parle pas de bouffer une
queue.
– Quoi ? Qu’est-ce que tu…
Il inspire brusquement en secouant sa tête, incrédule.
– Non, oublie. Je ne me laisse jamais atteindre, par personne. Alors, je ne
vais pas commencer avec toi.
Pourquoi ai-je l’impression qu’il t’est arrivé quelque chose, Hunter ? Que
caches-tu ?
Quelque chose ne tourne pas rond, je le sens. Et je veux savoir ce que
c’est.
– Est-ce que tu découpes les gens ?
– Quoi ? répète-t-il en grinçant des dents.
– Sérieusement ? J’ai besoin de savoir si mon frère m’a emmenée chez le
boucher du coin et si je vais finir en hot dog maison.
Je me relève de ma chaise et me plante face à lui. Ma poitrine se soulève
brusquement et la sienne aussi. Ses yeux s’égarent une seconde sur mes
longues mèches noires.
Je panique au fond de moi à cause de cette soudaine proximité et de cette
ambiance pesante et, comme à chaque fois que je panique, ma bouche
s’écarte d’elle-même et je ne retiens rien :
– D’accord, reprends-je sans attendre, on peut garder le « hot » de « hot
dog ». Car je suis sexy.
– Amaya, crache-t-il en me fusillant désormais du regard.
Je perds les pédales.
Ferme-la, Amaya.
Il ouvre plusieurs fois sa bouche sans qu’aucun mot n’en sorte. Encore une
fois. Je crois qu’il me prend pour un extraterrestre. Puis sa voix claque :
– Putain, mais tu sors d’où, toi ?
Si je lui réponds « d’un vagin », je crois qu’il va vraiment finir par me
tuer.
Je me rapproche encore de lui et remarque qu’il s’éloigne d’un pas pour
maintenir une distance entre nous.
Intéressant.
Il est à deux doigts de s’énerver et moi aussi face à son caractère de chien.
Mais je vais devoir le supporter et m’habituer à lui, j’en ai bien peur.
Nous restons tous deux silencieux et, finalement, après avoir de nouveau
observé mon visage, il se tourne et sort la bouteille de lait du frigo. Il s’en
sert un verre avant de le descendre aussi vite. Je m’attendais à ce qu’il prenne
un café serré et sans sucre. Pas quelque chose de doux.
– Un problème ? bougonne-t-il en sentant mon regard.
– Rien, rien.
– Je peux boire mon lait tranquille ? Ou est-ce que tu vas me parler de
queue et de hot dog ?
J’essaie de retenir le frémissement de mes lèvres. Sans succès.
– Une tentative d’humour ? C’est donc ça, le multivers ?
– Hein ?
Il ne capte apparemment pas cette référence spectaculaire à l’un de mes
films préférés.
– Non, rien. Je disais : j’espère qu’il n’y aura pas d’averse. Dehors.
J’indique la fenêtre de la cuisine. Hunter m’analyse longuement,
réfléchissant sans doute à ce qu’il va faire de moi. Puis il s’éloigne en silence.
Comme s’il prenait sur lui, il s’arrête sur le seuil, tourne son visage vers moi
et articule difficilement un :
– Bonne… journée. Ne mets pas le feu à cette maison. Et ne casse rien.
Je hoche plusieurs fois la tête et observe Hunter quitter la maison. Je ne le
connais pas, mais je ne l’aime déjà pas. OK, il m’héberge et je sais que je lui
dois beaucoup, mais je n’y peux rien, il m’exaspère avec ses règles et son air
supérieur.
Et je veux savoir où je suis. Chez qui je suis. Bien que je ne doive pas
laisser ma curiosité gagner ni même briser l’une des règles d’Hunter – et s’il
savait ce que je m’apprête à faire, il me virerait –, c’est plus fort que moi.
Alors, je crois bien qu’il est temps d’enfiler ma casquette d’inspectrice et
d’aller explorer sa tanière interdite d’accès.
Direction le second étage.
DOCTEUR BAMFORD
Amaya
Il y a quelque chose d’à la fois euphorisant et flippant à transgresser les
règles.
Cette excitation, mêlée à la peur d’être surprise, je la ressens à cet instant
lorsque je grimpe jusqu’au second étage de la maison d’Hunter.
Qui a besoin de deux étages quand on vit seul ?
À sa place, je dédierais un étage entier aux animaux errants du quartier.
Hunter, lui, ne semble pas être du genre à recueillir les bêtes, mais plutôt les
jeunes femmes en détresse.
Comme moi.
Il n’y a que deux portes, en haut. Les murs, comme ceux de mon couloir,
sont tapissés d’un papier ivoire et le sol est en parquet massif plutôt foncé.
Là non plus, il n’y a pas de photos, ni même de tableaux accrochés.
D’accord, je ne m’attendais pas à trouver des posters de comics, mais quand
même.
Cet endroit est froid et austère. Il n’a pas d’âme. Et ça me fait peur, parce
que si cet endroit représente Hunter, que dit-il de la sienne ?
La mienne est abîmée, certes. Mais elle est là. Elle a survécu à mon
bourreau, elle aussi. Et elle est plus forte aujourd’hui.
J’avance dans le couloir si impersonnel, si neutre.
Pourtant, je sens une sauvagerie émaner d’Hunter. Est-il si doué pour
cacher sa véritable nature ?
Peut-être que je pourrais me dessiner nue sur les murs ? Histoire d’ajouter
un peu de peps, quoi !
Je me retiens de justesse – uniquement parce que je n’ai pas de feutres sur
moi – et continue mon chemin vers la porte au bout du couloir. Je saisis la
poignée et la tourne progressivement. Et s’il y avait un truc bizarre de l’autre
côté ? Du genre une plantation de cannabis. Ou un élevage de moucherons.
Eh ? Je ne connais pas Hunter, après tout. À part son sale caractère, je ne
sais rien de lui. J’ignore quelles sont ses passions. Qui me dit qu’il n’y a pas
de poster de lui nu sur les murs de sa chambre ?
D’accord, je vais y jeter un petit coup d’œil. Juste au cas où. Pour la
science !
Personne n’a jamais entendu cette rumeur comme quoi les
neurochirurgiens seraient bien montés ? Non ? Bon, moi non plus, je viens de
l’inventer.
Je pousse la porte du bout des doigts pour finalement l’ouvrir en grand.
– Foutue pour foutue, m’exclamé-je pour moi-même.
Je me lance dans l’analyse de la vaste pièce devant moi. Pas de poster de
nu à l’horizon. Ce n’est… qu’une chambre.
J’en suis presque déçue. Et rassurée, aussi. Peut-être que je croyais
qu’Hunter cachait un jumeau maléfique ici.
Ce n’est définitivement pas le cas. En l’absence de menace, je me décide à
franchir le seuil et fais un tour sur moi-même. La décoration est simple : les
murs sont anthracite et le sol gris clair. Un peu triste. Néanmoins, une grande
fenêtre en face du lit rend la pièce super lumineuse.
Enfin, j’ai l’impression de découvrir une nouvelle facette d’Hunter. Il
semble vraiment vivre ici. Plusieurs livres sont posés sur sa table de nuit. Une
chemise traîne négligemment sur un fauteuil dans le coin de la pièce.
Eh bien, Monsieur-le-maniaque, on se laisse aller ?
Je marche vers la chemise et la saisis sans même réfléchir. Le tissu est
doux sous mes doigts et je sens d’ici son odeur chatouiller mes narines.
Mes yeux se focalisent ensuite sur le lit à baldaquin. Punaise. Comme dans
les films ! Il est si grand qu’on dirait un modèle d’exposition utilisé par des
entreprises de literie pour nous faire consommer chez eux. Ou le lit qu’on
utiliserait pour filmer une orgie dans un film porno !
Sans blague, on pourrait tenir à quatre dedans !
Le matelas est un peu surélevé. Les draps sont bleu marine. Je m’en
approche et laisse le bout de mon index les effleurer. Ils sont légers et
luxueux, comme les miens.
Une odeur boisée traîne dans l’air et je sais qu’elle appartient au
propriétaire des lieux.
Je me penche vers un des poteaux autour du lit à baldaquin et saisis
quelque chose accroché au bois. Un anneau en métal ?
Je regarde aux quatre coins du lit et découvre un anneau similaire à chaque
fois.
Hum…
Est-ce que c’est pour attacher quelqu’un ?
– Oh, réalisé-je en ouvrant mes lèvres. Oh, punaise ! C’est un truc de cul,
non ?
Je lâche l’anneau comme s’il m’avait brûlée. Des flashs mettant en scène
Hunter me viennent et je frotte mes paupières pour les faire sortir de mon
crâne, en vain.
OK. Je suis ici pour découvrir qui est Hunter, pas pour l’imaginer en
pleine baise ! Mais… Mon imagination est si vite titillée…
Alors que je sais que je n’ai aucun droit de le faire, j’ouvre le tiroir de sa
table de nuit, mais à part de la vaseline et un autre livre, je ne vois rien.
Je fais le tour de la chambre, ne trouvant rien d’autre d’intéressant. Tout le
reste de la pièce est parfaitement ordonné. Finalement, j’ouvre la porte de
l’autre côté du mur. J’y découvre une salle de bains ouverte sur un dressing.
Intrigant !
Je me promène dans la salle de bains, repérant les étiquettes de produits
hors de prix. Son rasoir est posé sur le rebord du lavabo. Je me saisis de
l’objet, un flash de souvenir me revenant. Un mauvais, très mauvais souvenir
dans lequel le rasoir était utilisé pour autre chose.
Sur ma peau, par exemple.
Non, je ne veux pas y penser. C’était… douloureux. Mais c’est terminé,
maintenant. La vie – ma vie – m’attend. Je veux l’écrire moi-même. Je veux
la vivre.
Je remets le rasoir à sa place et pénètre ensuite dans le dressing. Tout est
classé par couleur. Et ça ne m’étonne qu’à moitié. Je frôle les chemises
blanches du bout des doigts et finis par abandonner.
Je ne trouverai rien, ici.
Au moment de sortir, mes yeux s’attardent sur une boîte vert pâle au-
dessus de l’une des armoires du dressing. Je sais que ce qu’elle contient ne
me regarde pas, je ne devrais rien toucher de plus. La culpabilité commence à
m’envahir, mais… Je me dresse sur la pointe des pieds et la récupère.
– Voyons voir ce que tu caches, murmuré-je à la grosse boîte comme si
elle allait me répondre.
Elle est étonnamment légère, en réalité. Je m’assoie sur le sol du dressing
et m’empresse de soulever le couvercle.
Sur le dessus, il n’y a que des diplômes en tout genre. J’en suis admirative,
étant donné que je n’ai jamais été scolaire et n’ai jamais fait d’études. À la
place d’Hunter, je les afficherais fièrement sur tous les murs de chez moi.
– Hunter Bamford. Docteur Bamford, prononcé-je en imitant sa voix.
Classe !
Ensuite, j’attrape un document plié en deux sous un tas d’autres feuilles
jaunies. Le papier semble assez vieux et est froissé. Deux séries de chiffres
sont inscrites, mais il me manque des numéros. Je ne distingue que les
premiers chiffres de la première liste :
– 53.480.
Je plisse les yeux et me concentre. Je crois que ce n’est pas un 0 à la fin,
mais un 6 ? J’arrive beaucoup moins bien à distinguer la seconde série de
chiffres. Je discerne juste un 2, puis un autre 2 et… Tout le reste est effacé. À
quoi est-ce que ça correspond ? Un code de coffre-fort ? Un numéro de
téléphone ? Argh, je me creuse les méninges mais je n’avance pas.
Alors, je continue ma fouille et récupère un petit paquet de photos.
Repose ça, m’ordonne ma conscience. Mais une autre part de moi me
pousse à continuer.
Sur la première photo, on voit un petit garçon d’à peine 5 ans. Il est assis
sur les genoux d’une femme tandis qu’un homme entoure les épaules de cette
dernière. Les trois personnes ont l’air heureuses, en famille.
Et malgré les années qui se sont écoulées, je reconnais ce regard. Le petit
garçon, c’est Hunter. Avec ses parents ? Est-ce qu’il est fils unique ? Il sourit
sur la photo, la joie illuminant ses yeux et ceux des adultes que je suppose
être ses parents.
Je passe au cliché d’après et cette fois-ci, Hunter est un peu plus âgé, il
doit avoir une dizaine d’années. Il se tient encore avec ses parents, devant un
sapin de Noël. Tous sourient et se tiennent soudés. La photo d’après est
similaire.
Mais celle qui suit – la dernière – ne l’est pas. Hunter doit avoir 15 ans, et
il se tient entre les deux adultes qui sourient. Mais lui ne sourit plus. Sa joie a
disparu.
Que caches-tu ?
Je ne le connais pas, je ne devrais pas m’intéresser à lui. Mais il est une
énigme et toute énigme doit être résolue, pas vrai ? Et puis, je crèche chez lui,
c’est normal de vouloir savoir qui il est, non ?
Et vu que tu crèches justement chez lui, me rappelle à l’ordre ma
conscience, tu n’as pas le droit d’être là et tu dois suivre ses règles.
Malheureusement, le reste de la boîte est vide. Les questions tournent dans
ma tête et aucune réponse ne me vient. Alors, je repose les objets à leur place
et quitte la chambre.
Quelque chose ne va pas. Je ne sais pas ce que c’est mais… Il y a ce petit
goût de poison à l’arrière de ma langue.
Merde.
***
J’ai volé Hunter.
Voilà, c’est le moment de l’avouer. En me promenant dans le quartier, j’ai
vu un petit café indépendant à quinze minutes d’ici. L’endroit semblait assez
animé et plusieurs groupes d’étudiants faisaient la queue pour y entrer.
Donc, j’ai fait demi-tour jusqu’à la maison, j’ai fouiné dans les tiroirs du
meuble de l’entrée et j’ai trouvé plusieurs pièces. La vérité, c’est qu’il me
reste encore quelques maigres économies, mais je les garde vraiment pour les
urgences.
Et puis, pour les pièces, je promets que je les rendrai à Hunter ! Je suis un
ange. Un ange sans auréole, peut-être. Un ange qui s’est écrasé sur le sol,
sans aucun doute.
Donc me voici, rejoignant à nouveau le café animé. Désormais, il n’y a
plus de queue dehors donc je peux pénétrer dans les lieux sans attendre. Et
tant mieux, parce que je gelais, à l’extérieur ! Je porte mon unique jean et un
petit pull léger, pas du tout adapté à la température dehors.
Au moins, dans ce café surchauffé, je vais recommencer à sentir mes
orteils et le bout de mes tétons.
Je me demande ce que fait Hunter. Est-il en train d’opérer, de sauver des
vies ? Et mon frère, est-il en pleine réunion à la banque ? J’ai loupé son appel
ce matin, il va falloir que je le rappelle.
J’attache mes cheveux en un chignon désordonné sur le haut de mon crâne
et m’avance vers le comptoir. Une jeune femme se tient de l’autre côté de la
caisse, un petit sourire aux lèvres.
– Bonjour ! Qu’est-ce que je peux vous servir ?
– Bonjour ! Hum…
Mes yeux papillonnent sur les panneaux dans son dos. Punaise, il y a
tellement de choix de boissons. J’hésite pendant une bonne minute.
L’indécision, c’est tout moi ! En même temps, je suis du signe Poissons et
je suis sûre que ça a un lien !
– Alors ? m’encourage la jeune femme.
– Je ne sais pas encore. Je veux une boisson chaude à emporter. Sucrée.
Très sucrée. Avec du café.
L’inconnue en face de moi rigole avec amabilité puis m’indique quelque
chose sur le panneau derrière elle.
– Pourquoi pas notre spécialité maison ? Vous aimez le pain d’épice ?
J’observe la liste d’ingrédients écrits en tout petit.
– Allez, c’est parti !
La boisson que l’on me sert deux minutes plus tard au bout du comptoir
est absolument brûlante. J’adore ! J’en avale une gorgée sans attendre et
retiens une grimace. Ça m’apprendra à vouloir aller trop vite !
Je traverse le café pour sortir. C’est à cet instant que je repère un groupe de
trois mecs assis à une table. Ils discutent bruyamment et rigolent.
Je connais l’une de ces têtes, celle avec des cheveux châtains. Je devrais
m’éloigner, mais si je me refais une vie ici, à Londres, il va falloir que je
devienne sociable.
Alors, je m’avance vers le groupe, ma boisson fumante à la main.
– Salut, Gabriel !
C’est le gars que j’ai rencontré à l’aéroport le jour de mon arrivée. Les
trois types se tournent vers moi. Deux d’entre eux me fixent en se demandant
sûrement qui je suis tandis que le prénommé Gabriel me sourit avec surprise,
la bouche grande ouverte.
– Amaya ? Salut, poupée !
Je n’aime pas ce surnom, mais je me retiens de lui faire la réflexion. C’est
moi qui viens à lui, après tout.
– Qu’est-ce que tu fais là ? m’interroge-t-il.
Ses prunelles longent mon corps pendant qu’il me sourit toujours.
– Je suis venue me prendre un café. Je crèche pas loin d’ici.
Il hoche sa tête plusieurs fois d’un air appréciateur.
– Cool. Moi aussi, ma résidence n’est pas très loin. Je te présente mes
deux potes : James et William.
Je ne retiens pas leurs prénoms mais fais un signe de main dans leur
direction.
– Tu veux qu’on échange nos numéros ? continue Gabriel. Si jamais tu
veux sortir un soir, tu sauras où me trouver, comme ça.
J’hésite une seconde à lui filer mon nouveau numéro de téléphone. Ce
téléphone acheté le jour même de ma fuite avec ma nouvelle ligne. Je ne
devrais pas le lui donner, mais en même temps, la liberté commence par le
fait de se faire des amis, non ?
– Bien sûr, réponds-je donc.
La seconde suivante, nous échangeons nos numéros. Et je finis par quitter
le café, mes lèvres s’étirant graduellement.
Je sens que ça va être une bonne journée, pleine de renouveau. La liberté –
ma liberté – commence.
RESSENTIR
Hunter
La journée a été épuisante. Terrassante, même. Je n’ai qu’une envie à cet
instant : rejoindre le club Dolce et m’enfouir entre les jambes de Taylor.
Sauf que je suis même trop fatigué pour bander, putain.
J’arrive devant chez moi sur les coups de vingt et une heures et étouffe un
bâillement en me garant devant la maison. Les lumières sont encore allumées,
signe qu’Amaya est là.
Amaya. Cette peste foutrement insupportable. Je repense à sa comparaison
avec un hot dog et pousse un grognement.
Je sens qu’elle va me rendre dingue, putain.
Elle me pousse dans mes retranchements, moi, l’homme à la maîtrise
parfaite. Une briseuse d’équilibre et une chieuse, voilà ce qu’elle est. Un
fardeau que je dois supporter.
Et en parlant de cette tornade, le prénom de Tao s’affiche sur l’écran
central de ma Maserati. Je laisse le moteur tourner tout en décrochant. Sa
voix résonne directement dans l’habitacle :
– Hunter ? Je n’arrive pas à joindre Amaya, tout va bien ?
– Je ne suis pas son putain de baby-sitter, Tao. Mais merci de me
demander si moi, je vais bien.
Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
Ma voix colérique ne déstabilise pas Tao qui rigole à travers le micro.
– Pardon de t’avoir vexé, docteur Bamford. Comment vont tes jolies
petites fesses, ce soir ?
– Ta gueule, Tao.
Il rigole de plus belle. Entre lui et Alec, je me demande lequel je vais tuer
en premier.
– Je viens seulement de me garer devant chez moi, reprends-je. Je pense
qu’Amaya était occupée et n’a pas pu prendre ton appel.
– Je déteste quand elle fait ça. Je passerai la voir demain.
Je m’en fous totalement, mais je le laisse me parler de son inquiétude tout
en traitant mes mails directement sur mon portable.
– On devrait déjeuner tous les trois, reprend Tao.
– Je ne crois pas, non.
– Pourquoi pas ? C’est important pour moi.
Il semble perplexe.
– Peut-être parce que ta sœur se nourrit apparemment exclusivement de
sucre et de céréales ?
Et parce que je n’ai aucune envie de me retrouver coincé avec eux.
– Est-ce que vous vous entendez mal ? me demande finalement Tao.
T’avais promis de faire un effort, mec.
Je plisse les yeux, même si cet enfoiré ne peut pas me voir. Pourquoi est-ce
que ce serait automatiquement moi, le problème ?
– Je sais que tu n’aimes pas l’idée d’avoir quelqu’un chez toi, reprend Tao
sans attendre ma réponse. Mais je n’avais confiance en personne d’autre,
Hunter. Parce que je sais que tu te tiendras à l’écart tout en veillant d’un œil
sur elle. C’est temporaire. Elle n’a rien, à part moi. Et je n’ai qu’elle.
L’amour que je devine dans sa voix emplit le véhicule, mais comme pour
le reste des émotions humaines, elle passe sur moi, glisse sur ma peau sans
m’impacter véritablement.
– Tu me dois bien ça, Hunter. Ne l’oublie pas.
Mes mâchoires se serrent.
– Je sais, Tao. Tu me le rappelles chaque fois que tu en as l’occasion.
Je m’apprête à lui dire autre chose, mais un double appel arrive. En
découvrant qu’il provient du secrétariat de l’hôpital, je me tends.
– Je dois y aller.
Je ne laisse pas le temps à Tao de répliquer et termine mon appel pour
prendre l’autre.
– Oui ?
– Docteur Bamford ? Désolée de vous déranger aussi tard.
Le ton de la secrétaire ne me plaît pas. Je me redresse sur mon siège, les
lèvres pincées.
– Qu’est-ce qui se passe ? Il y a une urgence ?
– Je…
Un silence pesant s’installe.
– C’est au sujet de l’opération programmée pour demain matin. Pour M.
Fredrick Banner.
Je me crispe un peu plus. Est-ce qu’il y a une erreur dans les dates ?
J’espère que non.
Je suis censé opérer le jeune homme demain matin à la première heure.
Fredrick Banner est un gamin de 20 ans qui a vu sa carrière de sportif se
terminer plus tôt que prévu. Je me rappelle encore ses larmes dans mon
bureau, il y a plusieurs mois.
Il est atteint de glioblastome, une tumeur cérébrale très agressive. Il a eu
plusieurs lourds traitements. Malheureusement, les cellules cancérigènes ne
cessent de récidiver. La maladie recommence à progresser en dépit de nos
précédentes actions.
Plusieurs tumeurs encore plus invasives s’infiltrent profondément dans le
tissu cérébral, mais la chirurgie était toujours envisageable à ce stade.
Je sais à quel point Fredrick attendait l’opération de demain matin. Il n’en
pouvait plus, de cette vie. Il ne la supportait plus.
– Que se passe-t-il ? demandé-je à nouveau en me braquant.
– L’opération n’aura pas lieu, monsieur. Fredrick s’est suicidé ce soir.
Mon souffle se coupe. Les battements de mon cœur se perdent dans les
méandres de mon esprit.
Ce n’est pas possible, putain.
Je n’écoute plus ce que l’on me dit. Je n’entends plus rien. Je raccroche.
Puis j’inspire brusquement. Je suis tellement coupé de l’extérieur. Surtout
des patients. Ça m’aide à mieux travailler, avec efficacité. Je suis comme ça.
Je ne ressens rien. Mais là, en pensant à ce jeune homme qui a perdu foi en la
vie, qui a perdu espoir, je vrille.
Je n’ai encore jamais eu de patient qui est mort sur ma table d’opération.
Et là… Je sens. Je ressens.
La rage de ne pas avoir pu le sauver. La tristesse causée par son geste. Le
désespoir.
Je ressens la putain de douleur de mon patient qui a mis fin à ses jours
avant même l’opération.
Je laisse chaque vague d’émotions me terrasser peu à peu. Mes mains
frappent mon volant. Une fois, deux fois. Et encore davantage.
– Putain de merde ! explosé-je.
Divaguant et vacillant sur mes propres jambes en sortant de la voiture, je
récupère mes affaires et rejoins la maison. Un bruit sourd continue de
bourdonner dans mes oreilles. Je… Je ne vois rien autour de moi. Ou plutôt,
si, je vois rouge face à la nouvelle qui vient de m’éclater en pleine gueule.
Je préfère quand je ne ressens rien. Je préfère quand la douleur des autres
ne vient pas me tuer.
Je claque la porte dans mon dos. Une odeur d’ail et de beurre m’arrive aux
narines, mais je l’ignore. Ensuite, c’est la silhouette d’Amaya qui apparaît
devant moi. Mais je la distingue à peine, toujours aussi choqué.
Je crois qu’elle me parle, je vois ses lèvres pulpeuses s’ouvrir plusieurs
fois. Peut-être me lance-t-elle une réplique acerbe pour me rendre dingue.
Je passe près d’elle, hermétique à mon environnement. Tout se mélange en
moi. Tout prend feu. Tout explose sans que je puisse me protéger. Je dois…
Je dois refixer mes propres barrières. Reconstruire mes propres murs avant
d’exploser moi-même !
Je me laisse tomber sur le canapé du salon et entends Amaya arriver près
de moi. Elle se dresse là, vêtue de son foutu long tee-shirt en guise de
pyjama.
– Eh oh, Hunter ? Tu vas bien ?
Bien ? Est-ce que je vais bien ? Non, putain ! Je veux que tout disparaisse.
Je veux qu’elle disparaisse, elle !
– Bien ? craché-je avec ironie.
Amaya fronce un peu plus ses sourcils, perdue. Elle s’éloigne vers la
cuisine. Mais son départ ne me redonne aucun souffle. Je suffoque toujours
autant.
Mes murs ne se redressent pas pour me couper du monde. Pourtant, il le
faut !
Ses pas sont étouffés par le tapis tandis qu’elle revient. Elle pose un verre
d’alcool devant moi, sur la table basse, ainsi qu’une assiette.
– Tu devrais manger. La nourriture, c’est magique. Ça répare n’importe
quel mal. Parole d’honneur.
Je n’entends pas ce qu’elle raconte. Je ne pense qu’à mon patient. Et j’ai
de nouveau envie de hurler. Je veux hurler à Amaya de dégager de ma vue. Je
veux respirer à nouveau.
J’ouvre la bouche mais aucun mot n’en sort. Et elle reste là. Sa main se
tend dans ma direction mais ses doigts s’arrêtent à mi-chemin.
Elle ne me touche pas, comme si elle savait quel danger elle encourait à
cet instant.
Jamais sa peau n’a été en contact avec la mienne. Et ça ne commencera
pas ce soir, pas vrai ?
Amaya recule sa main et inspire brusquement, se demandant sans doute
quels démons sont actuellement en train de me tourmenter. Moi, je fixe le
vide, perdu dans ma propre tête.
Je tombe, encore et encore. Je pense à ce jeune. Je le vois s’écrouler,
s’ôtant la vie. Jamais ça ne m’était arrivé.
Puis je sens Amaya s’éloigner. C’est exactement ce que je voulais.
Mais quand son corps quitte mon champ de vision, ma main agit par sa
propre volonté.
Un glapissement sort de la bouche d’Amaya quand mes doigts s’enroulent
autour de son poignet.
L’espace d’une seconde, je me sens encore plus perdu dans ma tête. Puis,
étrangement, ma respiration se stabilise.
Sa peau est si chaude sous la mienne. Brûlante sous mes doigts glacés.
Amaya s’immobilise, debout devant moi. Elle fixe mes doigts, sa langue
passant sur ses lèvres. Elle semble incertaine, mais curieuse.
– Qu’est-ce que tu fais ? chuchote-t-elle.
Alors, je prends conscience de mon acte. Je comprends mon geste. Je l’ai
touchée, putain. Sans même y réfléchir à deux fois.
Ma bouche s’ouvre et enfin, je me reconnecte avec la réalité. Mes murs
s’érigent peu à peu. Je me protège à nouveau de tout et de tous. Mon
équilibre revient au galop.
Je fixe les yeux d’Amaya une seconde avant de reporter mon attention sur
la table basse.
– Merci. Pour le repas.
Je la lâche comme si sa peau venait de brûler la mienne, ce qui est sans
doute le cas, au fond. Elle était si chaude. Si incandescente, putain !
Amaya fait un pas en arrière, puis deux, et quitte la pièce sans répondre,
son bras contre sa poitrine. J’entends ses pas marteler les marches de
l’escalier pendant qu’elle rejoint l’étage.
Je reste seul. Et c’est mieux ainsi. La crise est passée.
Alors, je laisse de côté l’assiette et récupère le verre d’alcool. Bien que je
ne boive que rarement, et jamais en semaine, je l’avale d’une traite puis me
laisse tomber en arrière contre le dossier du canapé. Mes yeux se ferment
durement.
Mon équilibre est de retour. C’est le plus important.
C’est tout ce que j’ai, après tout. Tout ce qu’il me reste.
UN COUP DU DESTIN ?
Amaya
Il me regarde comme si le monde n’était rien à côté de moi. Comme si le
monde, c’était nous. Ses yeux caressent mon corps nu. La plus délicieuse et
meurtrière caresse qui soit, c’est son regard.
Ensuite il se penche vers moi, sa bouche contre mon oreille.
– Tu m’aimes, pas vrai ? me demande-t-il avec empressement.
Je mords ma lèvre inférieure. Ma tête me crie qu’il est trop tôt. Mon cœur
me dit de hurler l’affirmative et de vivre sans réfléchir. Qu’importe que je ne
connaisse cet homme que depuis peu.
Mes bras s’enroulent autour de sa nuque, je me mets sur la pointe des
pieds et souffle comme un baiser :
– Oui. Je suis amoureuse de toi.
Il ne répond rien en retour. Mais ses yeux… Ses yeux ne semblent pas me
mentir. Ils continuent à me considérer étrangement. Toujours cette caresse
mortelle. Alors, le ciel bleu est remplacé par la plus affreuse des tempêtes. Et
dans l’œil de la tornade, la foudre me frappe et me détruit.
Jusqu’à ce que je meure.
Je me réveille en sursaut et m’assieds sur le matelas de ma chambre.
– Bon sang, murmuré-je en passant mes mains sur mon visage bouillant.
Ce n’était qu’un cauchemar. Un stupide souvenir.
Juste… Juste un souvenir.
Les souvenirs ne sont rien. Rien d’autre que des braises qui tentent de nous
brûler une dernière fois. Mon corps se met à trembler de froid alors qu’il fait
chaud dans la pièce. Alors, ça y est : mes cauchemars sont de retour. Bordel.
Je regarde l’heure sur mon portable. Sept heures vingt.
Je vois aussi une réponse de Tao. Je lui ai envoyé un message rapide hier
soir avant de m’effondrer de fatigue.
Je garde mon téléphone en main, me demandant si j’ai le courage
d’appeler mes parents, mais finalement non et je ne le fais pas.
Le jour se lève à peine. J’entends des portes claquer au loin, signe
qu’Hunter est déjà réveillé. Je me laisse tomber en arrière, mon crâne
frappant mon oreiller avec force.
Mine de rien, ça me rassure de savoir qu’il est toujours là. Il ne laisserait
personne entrer pour me tuer, pas vrai ? Personne ne ferait ça !
Ma respiration se calme peu à peu. Je me reconnecte à la réalité. En plus
de la peur qui ne me quitte pas, il y a la colère. Mes poings se serrent contre
ma poitrine.
Nouveau claquement de porte au loin. Hunter est en colère, lui aussi.
Encore.
Penser à lui me coupe de mon passé. Je me concentre sur ce qui s’est passé
hier. Le meilleur ami de mon frère était… méconnaissable.
Pas que je le connaisse, en réalité. Mais le grand blond était comme…
déconnecté de la réalité. En prise avec un brouillard infranchissable qui me
donnait froid dans le dos. Pourtant, je me suis approchée de lui. D’Hunter.
Ses doigts ont agrippé mon poignet. Et il ne me voyait toujours pas.
Puis, il m’a lâchée comme si ma peau avait brûlé la sienne.
Ce fut le cas, pour moi. Son contact m’a perturbée. Une seconde, je me
suis vue en lui. Une seconde, le temps de sa peau contre la mienne, une
espèce de fil invisible nous a reliés, lui et moi.
Un fil qui s’est rompu dès qu’Hunter m’a lâchée.
Ce n’était… qu’un simple contact, un simple écart de sa part. Mais j’ai eu
l’impression qu’il y avait beaucoup plus, d’un coup. Ce qui est stupide.
Hunter me perturbe. Il appelle quelque chose en moi. Quelque chose d’enfoui
dont je ne soupçonnais pas l’existence.
Je… je me moque de qui il est. Du trouble qu’il génère et de celui qui le
gangrène.
Faux. Derrière sa froideur, derrière sa mauvaise humeur, derrière cette
carapace infranchissable, il est un mystère que je veux résoudre.
Il s’est montré si froid, hier soir. Encore plus que d’habitude. Et pourtant,
quelque chose bouillonnait en lui. Une sorte de bête tapie au fond de son être.
Une créature qui me donnerait presque envie de chasser et de ne plus jamais
être une proie.
C’est cette lueur dans ses yeux. C’est la chaleur qui se dégage de son
corps. Il a vécu, lui aussi. C’est comme s’il était habituellement toujours
coupé du monde, et qu’hier soir, quelque chose s’était produit. Une chose
suffisamment grave pour le faire vriller.
Je ne sais pas ce qui s’est passé mais il avait l’air si mal, complètement
déconnecté de la réalité. Il me regardait sans même me voir. Je ne pense pas
qu’il soit un homme mauvais. C’est un homme secret et mystérieux,
particulier.
Peut-être s’est-il embrouillé avec ses parents ? Je me souviens des photos
que j’ai dénichées hier, et du numéro bizarre et à moitié effacé sur l’autre
feuille.
Je prends soudain conscience du silence dans le couloir et sors de mes
pensées.
Je récupère un plaid au pied du lit, me relève et l’enroule autour de mes
épaules. Il est encore tôt, mais impossible de dormir maintenant. Je quitte ma
chambre, armée de ma couverture. Mes pieds nus frappent le tapis puis
longent le couloir jusqu’à rejoindre l’escalier.
Il n’y a plus aucun bruit. Et bizarrement, je crois que je préférais quand
j’entendais Hunter au loin.
– Hunter ? l’appelé-je légèrement.
Aucune réponse.
– Hunti ?
Rien. Il est déjà parti, c’est sûr. Heureusement, sinon je serais morte. Je
descends les marches et arrive à l’entrée du salon ouvert sur la cuisine. Je
sens son parfum dans l’air.
Effectivement, j’ai confirmation que mon nouveau petit pote est déjà parti.
Je m’avance vers la cuisine, mon corps toujours aussi glacé. Puis je me
stoppe brutalement.
Qu’est-ce que…
Un sourire naît sur mon visage quand je vois ce qui est posé au centre de
l’îlot central.
Un paquet de Miel Pops.
C’était donc ça, ce bruit ? Il est parti m’acheter des céréales et a fait
l’aller-retour avant de partir travailler. Pour se faire pardonner son silence
d’hier soir ? Pour me rendre la pareille ? Je lui ai offert un repas, à lui de me
nourrir ?
J’en sais foutrement rien. Mais en tout cas, il y a pensé. Il a retenu ce que
j’aime.
Mes doigts tiennent l’emballage et mon petit sourire ne quitte pas mes
lèvres.
***
Ce matin, j’ai pu faire une prise de sang afin de m’assurer que j’étais safe
et n’avais récupéré aucune saloperie en Italie. Au moins, j’avais un implant
contraceptif dans le bras, ce qui a évité d’autres complications.
La panique affluait en moi après l’examen. J’aurai les résultats par mail
d’ici demain et je vais essayer de ne pas trop stresser d’ici là. Même si c’est
plus facile à dire qu’à faire.
Et en sortant, j’ai trouvé quelque chose d’encore mieux que le café de
quartier d’hier ! Un café-librairie ! Si un jour, j’arrive à mettre des économies
de côté – ou si j’arrive à voler suffisamment d’argent à Hunter –, soyez sûrs
que j’ouvrirai un café-librairie !
Il faudra trouver un nom ! Quelque chose de drôle et de charmant, qu’on
se sente comme à la maison.
Enfin, bref, j’ai trouvé le café-librairie à l’autre bout de la rue. Armée de
mon ordinateur et de mon nouveau portable, j’ai tracé jusqu’ici. Je trouve
rapidement une place assise sur un fauteuil après avoir récupéré un café-
crème. La jeune fille assise près de moi est en train de lire un livre que je
connais très bien et que j’ai adoré jusqu’à l’annoter sur la version numérique
dans mon ordinateur.
Le Pont des tempêtes, de Danielle L. Jensen.
L’adolescente est en train d’éclater de rire à un passage et ça me donne
encore plus envie de relire cette histoire. Une femme, la cinquantaine, arrive
devant elle.
– On s’en va ?
La jeune fille s’éloigne, des étoiles toujours dans les yeux.
Peut-être que… Peut-être que si j’arrive à débuter comme il se doit et
terminer mon nouveau manuscrit, mon livre se retrouvera entre les mains de
lecteurs qui rigoleront, pleureront et souriront en le lisant.
Ça doit être fou, de publier un livre. De se dire que les gens tiennent entre
leurs mains un bout de nous. Un bout de notre imagination, mais surtout une
partie de notre cœur. Je veux que ça m’arrive.
Je veux que mon histoire me soigne, mais qu’elle soigne également
d’autres gens qui se sont battus pour vivre cette vie de chien. Je veux leur
montrer que si moi, je m’en suis sortie, eux s’en sortiront également. Parce
que nous sommes forts. Et surtout, nous ne sommes pas seuls, peu importe ce
que l’on affronte.
Je sors mon ordi et écris quelques lignes avec mes idées et les sujets que
j’aimerais aborder, la reconstruction d’une personne, par exemple. Absorbée
dans mes pensées, je ne m’aperçois pas qu’une femme s’est installée près de
moi. Ses doigts tapent sur son portable et je relève la tête pour l’observer.
Elle porte un ensemble chic de couleur rouge. Ses cheveux blonds et bouclés
cascadent dans son dos.
Sentant mon regard sur elle, elle lève ses yeux bleus vers moi et ses
sourcils se haussent en silence.
Prise sur le fait, je détourne la tête et continue d’écrire mes nouvelles idées
d’intrigue. Bizarrement, je suis pas mal inspirée cette fois bien que j’aie
encore besoin de savoir dans quelle direction aller. La seule chose que je sais,
c’est que je veux aborder certaines douleurs de l’âme. Mais je m’arrête bien
vite face à l’attention de l’inconnue posée sur moi. C’est elle qui m’observe,
désormais.
– Vous écrivez un livre ?
Sa voix perçante résonne entre nous.
Je pivote vers elle et acquiesce lentement.
– J’essaie. J’ai une piste, mais je me cherche encore donc j’écris un peu
tout ce qui me passe par la tête pour rassembler mes idées.
– Jusqu’à ce que vous tombiez sur la piste qui vous intrigue le plus,
termine-t-elle.
Ma bouche s’écarte dans une expiration :
– Exactement.
La femme, âgée d’une trentaine d’années, tend sa main aux doigts
parfaitement manucurés vers moi :
– Je suis Daphney.
J’hésite avant de tendre ma main en retour mais le fais finalement. Sa
poigne est ferme et chaude.
– Amaya.
Quelque chose est si inquisiteur en elle. Ça me perturbe, me gêne presque.
Comme si elle était capable de découvrir tous mes secrets jusqu’à avoir un
pouvoir de vie ou de mort sur moi. Une sorte de charme irradie d’elle, un
magnétisme qui la rend redoutablement attirante.
– Pardonnez mon approche directe, continue-t-elle avec un clin d’œil. Je
suis éditrice. Et même si je profite de ce café pas très loin de chez moi, je
garde toujours l’œil ouvert pour repérer les nouveaux talents.
Ma bouche s’ouvre.
Oh, punaise !
– Sur quoi est-ce que vous écrivez, Amaya ?
– Actuellement ? Sur une jeune femme détruite par la vie. Qui décide de se
battre pour survivre dans ce monde de brutes.
Je joue la carte de l’honnêteté. À moitié, du moins. Parce que je n’ai que
de simples ébauches pour l’instant et que je ne sais pas où elles me mèneront.
– Et votre idée pourrait donner envie aux lecteurs de vous lire ? Est-ce un
roman d’amour ?
– Hum. Pas vraiment. Plutôt l’histoire d’une femme amoureuse de
l’amour, qui est tombée sur la mauvaise personne.
– Hum, OK. Je vois…
Je pince mes lèvres puis rétorque ironiquement, plus pour moi-même que
pour la femme à mes côtés :
– Peut-être devrais-je écrire mon arrivée à Londres. Voyons voir. On a,
d’un côté, une héroïne un peu trop curieuse. De l’autre, Hunter,
neurochirurgien qui lui mène la vie dure. Je pense que si je continue cette
idée d’intrigue, les héros vont finir par s'entretuer.
Mon Dieu non, ne parlons pas de Londres. Je rigole dans ma barbe et
découvre que la femme reste de marbre. Elle m’observe étrangement
désormais.
– Vous venez d’arriver à Londres chez un homme nommé Hunter qui est
neurochirurgien ?
Pourquoi me parle-t-elle de lui comme si elle le connaissait, ce qui est
quasiment impossible ? J’aurais dû tenir ma langue. De toute façon, tout ça
ne la concerne pas.
Je n’ai pas le temps de rétorquer quoi que ce soit. La femme, Daphney, se
redresse et jette un œil à son portable.
– Je suis juste un peu trop curieuse. Le métier, sans doute. Je dois y aller.
Peut-être qu’on se reverra et que je vous ferai éditer, Amaya.
Quelque chose me pousse à croire que cette situation n’arrivera jamais.
Daphney quitte les lieux, ses hanches se balançant de droite à gauche. Elle
marche comme si elle dominait le monde – son monde – et tout ce qui
l’entoure.
Qui était cette femme ? Est-ce un signe du destin ou le simple fruit du
hasard ?
Au moment où je m’apprête à reprendre mon ordinateur, mon portable se
met à sonner. Je le récupère, le cœur au bord des lèvres. Il n’y a que mon
frère qui a ce numéro.
Or, ce n’est pas lui qui m’appelle. C’est un numéro inconnu.
La peur me ronge de l’intérieur.
Et si… Et s’ils m’avaient retrouvée ? !
OH, JOLI PETIT MENSONGE
Amaya
Le côté rationnel de mon cerveau tente instantanément de me rassurer. Cet
appel ne vient pas d’Italie. Mes peurs me jouent des tours. C’est à moi de me
libérer d’elles.
Et puis, c’est vrai que j’ai aussi donné mon numéro à Gabriel. Peut-être
est-ce simplement lui ? Ou Hunter, si mon frère lui a laissé un moyen de me
joindre ?
Mon doigt glisse sur l’écran et je porte le portable à mon oreille.
– Allô ?
Je tente de maîtriser ma voix, en vain.
– Amaya ?
– Non ? couiné-je sans attendre tout en marchant rapidement.
– Bah ? Si, c’est toi ! C’est Tao.
– Tao ?
Mon soupir de soulagement fait frémir mon corps.
Ce n’est que Tao.
– C’est quoi, ce numéro ?
– C’est mon numéro du boulot ! s’exclame-t-il avec un rire insouciant.
J’essaie de te joindre depuis hier et tu n’as pas répondu à mon SMS. Dis-moi,
on mange ensemble ce soir, Neko-Chan ?
Petit chat. Ce petit surnom que je n’appréciais pas forcément dans le passé
me réchauffe étrangement le cœur aujourd’hui. Je compte pour quelqu’un.
Mon frère m’aime et se soucie de moi. C’est un cadeau précieux, de savoir
que quelqu’un vous aime sur cette terre.
– Qui dirait non à un repas grassement payé par son grand frère chéri ? Pas
moi, en tout cas.
– Sale teigne. Allez, ça marche ! J’ai des réunions avec l’équipe
commerciale de la banque jusqu’à dix-neuf heures. Donc, vingt heures ? Je
t’envoie l’adresse. Je t’aime.
Je n’ai pas le temps de rétorquer quoi que ce soit que déjà, mon grand frère
raccroche. Il semble tellement occupé. Mais j’espère qu’il aime son métier.
Au moins, il a la chance de voyager avec l’équipe commerciale aux quatre
coins de l’Europe.
Putain, ce sont d’ailleurs ses photos de l’année passée qui m’ont donné
envie de découvrir l’Italie tandis qu’il rentrait d’un voyage d’affaires.
Brrrr, plus jamais je n’écouterai les conseils de Tao. Il avait aussi envoyé
de sublimes photos de Suisse un peu plus tôt. J’aurais vraiment dû aller dans
ce pays.
Lorsque je le rejoins à vingt heures ce soir-là, je me pèle le cul. Le seul
point positif de l’Italie, c’était le climat.
Et la bouffe, rajoute ma conscience.
Je suis presque essoufflée en arrivant. Je marche tellement en ce moment ;
je vais avoir un cul dur comme l’acier.
Et je n’ai même pas faim – parce que je me suis exclusivement nourrie de
Miel Pops toute la journée – mais en comprenant que Tao m’invitait dans un
restaurant japonais, je vous jure que mon estomac a fait de la place. Hors de
question de ne pas me blinder de délicieux sashimis. Ma mère adorait en faire
tous les jeudis soir. L’un des seuls trucs qui nous liait, c’était la nourriture.
Sinon… nous n’avions pas vraiment de points communs et bien trop de
disputes pour les compter. Le lien s’est irrémédiablement rompu quand j’ai
tout lâché pour partir à l’aventure.
Je pénètre dans le petit restaurant et repère rapidement mon frère à l’autre
bout de la pièce. Il ne m’a pas encore vue et est en train de pianoter sur son
téléphone. Je m’approche de la table ronde avec trois chaises.
Tiens, est-ce que Chloé, sa copine, va enfin se joindre à nous ?
Punaise, je ne l’ai pas encore rencontrée en vrai. Elle était adorable en
visio et son sourire rejoignait aisément ses yeux bleus. Mais je suis curieuse.
Avec qui travaille mon frère dans son équipe à la banque ? Chez qui dort mon
frère pendant que son appartement est en travaux ? Qui est celle qui lui a volé
son cœur et va sans doute devenir ma belle-sœur ?
Je… je veux voir l’amour entre eux. Je veux voir à quoi ça ressemble,
d’être réellement amoureux. Sans mensonges. Sans désir de détruire l’autre.
Tao relève la tête et me voit arriver. Un sourire sincère et plein d’amour
prend place sur son visage fatigué.
– Te voilà, me lance-t-il en me serrant dans ses bras une seconde.
Son parfum s’accroche au col de sa chemise. Je me laisse aller entre ses
bras, rassurée d’être là, avec lui. Est-ce qu’un jour, je serai entièrement
sereine ?
– Salut, beau gosse, m’exclamé-je en m’asseyant sur la chaise en face de
lui.
La dernière chaise de la table ronde se situe entre nous, sur ma droite.
– Est-ce que Chloé nous rejoint ? lui demandé-je ensuite avec
enthousiasme.
Je me saisis déjà de mon menu. Mes yeux parcourent la page indiquant
tous les sashimis qu’ils servent ici. Miam. Du maquereau.
– Non, me répond Tao avec peine. Elle est bloquée à la banque dans une
réunion interminable et est à deux doigts de tuer notre foutu patron. J’avoue
que je l’ai lâchement abandonnée pour venir ici.
– Oh ! OK. Dommage.
J’aurais tellement voulu la voir !
– Elle a hâte de voir ta petite tête. Au fait, tu as appelé les parents ?
Je me braque instantanément et fais semblant de lire encore attentivement
le menu jusqu’à ce que mon grand frère se gratte la gorge.
– Amaya ?
– Hum ?
– Les parents ? Tu les as appelés ? Pour leur dire que tu ne rentres
finalement pas à Liverpool ?
Il ne lâchera pas l’affaire.
– Hum. Non. Je n’ai rien dit. De toute manière, nous n’avons pas vraiment
parlé quand j’étais en Italie.
Mes yeux croisent les siens. Il n’est pas franchement satisfait de ma
réponse mais, en fait, je sais qu’il a le même lien avec eux que j’ai moi-
même.
– D’accord.
Tao n’insiste pas. Il sait que nos rapports sont assez mauvais – tout comme
les siens avec eux. Parce que s’ils me mettaient la pression pour que je rentre
dans le moule et suive la voie qu’ils avaient prévue pour moi, leur relation
n’était pas franchement meilleure avec Tao. Oui, je les aime et je serais prête
à tout pour eux, dans le fond, mais on a eu tellement d’embrouilles quand
j’habitais encore dans leur ville.
J’aimerais que ma grand-mère maternelle, Kiyo, soit ici. Il n’y avait rien
de meilleur sur cette terre que m’asseoir près d’elle tout en observant le ciel
se coucher, quand j’allais en voyage chez elle. Elle me racontait tous ses
souvenirs de jeunesse, puis terminait par me conter les légendes les plus
populaires du pays. Je restais suspendue à ses lèvres pendant des heures.
Ma légende préférée était celle de Sakura. Ma grand-mère disait que
c’était là l’illustration de l’amour véritable.
Je me souviens de ses mots, de ses chuchotements à chaque fois que je me
pressais contre elle pendant ses monologues.
Il y a des centaines d’années, le Japon était animé par les guerres et la paix
avait disparu. Mais grand-mère disait qu’il existait une forêt au sein de
laquelle la guerre ne pouvait pénétrer. Dans cette forêt se dressait un arbre qui
ne fleurissait jamais. Il semblait mort, m’expliquait-elle. Mais il ne l’était pas.
Il était seul. Alors, une fée apparut. Elle fit en sorte que pendant vingt années,
l’arbre puisse ressentir ce que ressent le cœur humain. La fée espérait qu’il
fleurisse de nouveau. Grâce à l’enchantement de la fée, l’arbre pouvait
prendre forme humaine. Un soir, l’arbre s’est transformé en homme. Près
d’un ruisseau, il trouva une jeune femme. Sakura. Ils devinrent amis. Puis, ils
finirent par tomber amoureux l’un de l’autre.
Cependant, les vingt années allaient s’écouler et le jeune homme allait
redevenir arbre. Face à leur tristesse, la fée est de nouveau apparue. Elle
proposa à la jeune femme, Sakura, de la transformer en arbre afin que les
deux amoureux puissent rester à jamais ensemble. Sakura accepta. C’est alors
que ça se produisit…
Je me souviens des yeux brillants de ma grand-mère tandis qu’elle
terminait sa légende. Sakura et l’homme se transformèrent en un arbre
unique. Un arbre qui, cette fois, fleurit. Grâce à la force de leur amour.
L’émotion me gagne une nouvelle fois face à mes souvenirs d’enfance.
– Le Japon me manque.
Tao acquiesce tout en nous servant un verre d’eau.
– Moi aussi. Je t’y emmènerai, promis.
Instantanément, mon sourire revient.
On commande rapidement et mon frère hausse les sourcils en me voyant
demander une triple portion de gingembre. J’en suis absolument folle. En
boisson ou à manger comme ça, c’est incroyable et vachement sous-estimé.
Mes doigts tapotent la table et j’observe les traits fatigués de mon frère.
À cet instant, on dirait qu’il a plus que 30 ans. Penser à son âge me fait
penser à Hunter, qui lui en a 32. Ses yeux me reviennent en mémoire. Ses
doigts enroulés autour de mon poignet hier soir. Ouais… C’était
définitivement perturbant que ce type soit aussi proche de moi.
– Comment est-ce qu’Hunter est devenu ton meilleur pote ?
Tao prend une gorgée d’eau avant de passer une main sur son menton rasé
pour rassembler des pensées.
– Je l’ai aidé, dans le passé. Et puis, on est devenus amis comme ça.
– Tu l’as aidé comment ?
Je suis curieuse. Mortellement curieuse. Face à mon air de fouineuse, mon
frère sourit faiblement.
– Je l’ai aidé au niveau bancaire, m’avoue-t-il de manière énigmatique.
Eh, c’est quoi cette réponse nulle à chier ?
– Merci pour cette info très complète, soupiré-je en levant les yeux au ciel.
Tao, je vis pour les détails ! Raconte le croustillant.
Mon frère se retient difficilement de rire puis secoue la tête.
– On a tous nos petits secrets, Amaya.
– C’est le code d’honneur entre meilleurs potes, on ne divulgue aucun
secret ? Même aux adorables et innocentes petites sœurs ?
Je papillonne des yeux mais ça ne marche absolument pas. Merde.
– Adorable, hein ?
Bon, je ne vais gratter aucune nouvelle info. Tao reprend :
– En parlant d’Hunter. Comment ça se passe ? Il te traite bien ?
Il était fou, hier soir. C’est un type qui me chamboule et qui est entouré
d’une aura qui m’intrigue.
Et il m’a acheté des Miel Pops.
Je réponds simplement :
– Il est particulier. Mais… Je crois que je le suis aussi, un peu. Ça se passe
bien.
Tao semble ravi de cette réponse. Je ne veux pas qu’il s’inquiète pour moi
alors qu’il a déjà dû me trouver un toit.
Mon frère ne cesse de vérifier son portable et les sashimis arrivent bien
vite. J’engouffre un morceau de poisson cru, après l’avoir noyé de sauce soja
salée sous le regard dégoûté de Tao.
– T’attends un appel ? lui demandé-je la bouche pleine.
Il pince les lèvres et se saisit délicatement d’une crevette.
– J’ai une merde qui vient de tomber avec la banque aujourd’hui. Je dois
partir dès demain. Notre boîte a des succursales à l’étranger et on a de
nouvelles équipes qui se mettent en place, mais elles ont besoin de nous pour
vérifier que tout se passe bien. J’en profiterai pour trouver de nouveaux
investisseurs. Chloé m’accompagne et ça la fait chier autant que moi.
– Oh ! Où ça ?
– Paris. J’ignore combien de temps ça va me prendre. Peut-être deux
semaines, ou plus. Ça m’arrange pas du tout de te laisser ici, seule. Je déteste
ça.
Hors de question qu’il perturbe son emploi du temps pour moi. Son travail
est sa priorité.
– Ça va, Tao. Je suis une grande fille.
Il m’étudie, cherchant le moindre doute sur mon visage, puis finit par
hocher la tête.
– Si je refuse, l’équipe va m’en vouloir. Je ne peux pas laisser Chloé y
aller seule. Tu as raison, je vais y aller. L’avantage, c’est qu’à mon retour, les
travaux de mon appartement seront bientôt finis.
Cette nouvelle me réjouit, bien sûr, mais elle me stresse également.
Hunter m’a plus ou moins dit que je n’avais pas besoin de trouver de job le
temps que je suis chez lui, donc je peux en profiter pour écrire. La vérité,
c’est qu’à l’intérieur de moi, je sais que c’est une chance inouïe pour me
recentrer sur moi-même et tourner la page des derniers mois.
Mais une fois que je serai chez mon frère, je pense que je devrai trouver un
travail, histoire de ne pas empiéter sur son espace trop longtemps.
Je m’apprête à poser une autre question à Tao mais il me coupe avec la
mine perplexe :
– Tu as maigri. Je… je ne m’en étais pas rendu compte. Tu ne mangeais
pas à ta faim, en Italie ?
Oh ! Merde !
Les questions tournent en boucle dans ses yeux. Ce n’est pas bon signe.
– Si, je me pétais le bide !
Ma réponse ne le rassure pas totalement. Ma bouchée se bloque presque
dans ma gorge. Tao arrête de manger et reprend :
– Au fait, tu ne m’as pas encore raconté ton périple là-bas !
Je ne veux pas. Du tout.
– Mais si, rétorqué-je avec un sourire, je t’ai dit que c’était cool !
– Mais encore ?
Face à mon silence, il paraît encore plus perplexe. Merde, je dois changer
de sujet. Maintenant.
– Je veux juste savoir, continue mon frère. J’ai eu des nouvelles de toi les
cinq premiers mois, Amaya. Mais le dernier mois, presque rien à part des
messages évasifs. Je ne savais pas où tu étais. Puis tu es revenue d’un coup
avec un message provenant d’un nouveau numéro de téléphone. Un message
dans lequel tu m’indiquais débarquer le lendemain à Londres.
– J’avais perdu mon ancien téléphone, Tao. Et j’étais occupée à faire la
fête aux quatre coins du pays.
Il veut encore me questionner mais je reprends :
– Maintenant, assez parlé de moi. Explique-moi comment tu es tombé sous
le charme de Chloé alors que c’était ta collègue ? Est-ce que je vais bientôt
être tata ?
Mon goal dans la vie ? Être la tata folle et riche ET célibataire !
Parler d’enfants était exactement ce qu’il fallait pour détourner l’attention
de mon frère. Il fait les gros yeux et s’étouffe jusqu’à devenir blafard.
– Je ne veux pas de gosses ! On… On n’en est pas du tout là avec Chloé,
articule Tao en reprenant son souffle.
– T’es sûr ? J’imagine parfaitement des mini-toi courir dans tous les sens !
– Argh ! Stop.
Il me jette sa serviette dessus tout en lâchant un rire. Avec son geste, la
manche droite de sa chemise se relève, j’observe sa paume de main et c’est à
mon tour d’être choquée.
– Eh ! C’est quoi, ça ? !
– Quoi ?
Mon frère n’a pas le temps de s’éloigner, je tire son bras à moi et observe
la longue coupure à vif qui sillonne l’intérieur de sa main.
– Comment tu t’es fait ça ? T’as pas mal ?
Mon frère rigole d’un air moqueur face à mon ton de maman inquiète.
– En cuisinant hier. T’inquiète, j’ai désinfecté, maman.
Il vaut mieux, s’il ne veut pas de cicatrice ! Bordel, c’est quand même
profond, il a dû se battre avec des légumes. Voilà pourquoi je ne cuisine pas,
je serais prête à me taillader les doigts.
Je sais que ce n’est rien, mais putain, la vue de son sang me rappelle un
autre corps recouvert de sang…
Je suis interrompue par une imposante silhouette qui arrive au loin. Mes
mots meurent sur mes lèvres quand mon regard se pose sur… Hunter ?
Qu’est-ce qu’il fait là ?
FOUILLE AU CORPS
Amaya
Le grand blond traverse le petit restaurant, la mine fermée. Ses prunelles,
elles non plus, n’expriment rien. Un mur infranchissable de muscles et de
complexité. Il nous repère, moi et Tao, comme un rapace qui serait en train
d’analyser sa prochaine proie.
En fait, son attention s’attarde une seconde sur moi avant qu’il la détourne
totalement pour se focaliser sur mon frère.
Tao se lève avec un grand sourire et presse l’épaule de mon hôte. Les deux
hommes se saluent et je vois un instant les lèvres d’Hunter s’étirer.
Est-ce qu’il vient squatter notre dîner ? Enfin, il a le droit. Je squatte bien
chez lui, moi.
Hunter croise mon regard et un sillon se creuse entre ses sourcils, mais on
reste tous les deux silencieux. Je reste assise, le souffle court. Encore une
fois, sa présence m’écrase. Chaque fibre de mon être a conscience qu’il est là.
Putain, pourquoi est-ce qu’il me trouble autant, ce mec ?
– Salut, articule-t-il dans ma direction.
J’acquiesce simplement pour le saluer à mon tour.
Il n’a pas besoin de dire quoi que ce soit pour en imposer. Sa présence ne
perturbe pas que moi, si j’en crois les visages qui se tournent vers nous.
Les rides au coin de ses yeux sont un peu plus creusées. Ses cheveux
partent dans tous les sens. La journée a été longue et fatigante apparemment.
Il porte un jean et une chemise sombres. Celle-ci laisse entrevoir une partie
de son cou.
En tout cas, malgré la fatigue, il a l’air en meilleure forme qu’hier soir.
– Désolé de ne pas avoir pu venir plus tôt, j’ai eu une urgence à l’hôpital.
– T’inquiète, assieds-toi, l’invite Tao. Tu as faim ?
Hunter observe la seule chaise libre, entre Tao et moi. Donc, il devait
manger avec nous.
Il hésite une seconde, sa mâchoire se serre un peu plus, puis il passe
derrière moi pour s’installer.
Sa longue silhouette se laisse tomber à quelques centimètres de moi. L’une
de ses mains se pose sur la table et je fixe ses doigts qui pianotent sur la table.
Son large poignet est habillé de la même montre luxueuse qu’il porte depuis
que je l’ai rencontré.
– Non, répond gravement Hunter. Je n’ai pas faim. En revanche, un
whisky ne serait pas de refus. Mais je bosse demain, alors on va oublier
l’alcool.
Hunter interpelle la serveuse, pivotant vers elle. Il commande un verre de
boisson non alcoolisée et son parfum pénètre dans mes narines sensibles. Tao
me pose une question mais je ne l’entends pas.
– Quoi ?
– Je demandais si tu voulais aussi une boisson ?
Hunter se tourne vers moi, voulant lui aussi connaître ma réponse.
– Heu… Ouais ? Bien sûr.
La serveuse repart ensuite et je n’actionne pas le moindre mouvement. Je
n’ai jamais été aussi longtemps près d’Hunter, mais son corps dégage une
chaleur qui attire le mien.
Je sens ses yeux s’égarer une seconde sur mon profil mais je l’ignore et la
serveuse revient bien vite. J’écoute Tao se plaindre de toutes ces réunions qui
ne cessent de tomber de tous les côtés. Hunter récupère son verre et ses doigts
s’enroulent autour. Il en fait presque le tour, comme hier soir, quand il tenait
mon poignet.
Mais qu’est-ce qui ne va pas chez moi, putain ?
Plus jamais, je ne laisserai un homme m’atteindre.
– Il faut vraiment que je m’organise, marmonne mon frère avec désespoir
avant de répondre à un message.
– Toute ta vie est en bordel, dont ton appartement, rétorque Hunter avant
de boire une gorgée.
– Contrairement à ta chambre qui est un peu trop bien rangée, rétorqué-je
dans un murmure.
Putain. Ne me dites pas que j’ai parlé à voix haute ?
Un silence de mort me répond.
Tao ne m’a pas entendue, mais je sens Hunter se braquer près de moi.
Oh, oh, Hunti a entendu ma jolie petite confession.
Écoutez, j’ai besoin qu’on vienne me sortir de là ! Venez me sauver avant
que le chirurgien me découpe en petits morceaux !
Tao s’excuse, se lève de sa chaise et prend un appel.
– J’en ai juste pour une seconde ! Pardon ! C’est Chloé.
Je ne réponds rien, toujours aussi immobile.
Hunter se penche vers moi et j’entends distinctement sa respiration.
Toutefois, je garde mes pupilles posées sur Tao qui nous tourne le dos, à
l’entrée du restaurant.
Sa poitrine effleure une seconde mon épaule tandis qu’il chuchote d’une
voix glaciale :
– Tu es entrée dans ma chambre, Amaya ?
Je reste immobile, comme si Hunter n’était pas en train de murmurer à
mon oreille. J’essaye d’ignorer du mieux possible la tempête qui se prépare à
mes côtés.
Mentir n’est plus une option. Ce serait une grosse connerie sachant que je
viens de m’auto-balancer. Sauf que j’ai du mal à réfléchir, là tout de suite.
J’avale ma salive, ayant une conscience parfaite de la force tranquille et
paradoxalement sauvage qu’Hunter représente. Sa poitrine ne me touche plus,
il n’y a plus que ses lèvres près de mon épiderme.
Si je meurs, sachez que je vous lègue ma collection de chaussettes Marvel.
– Ta chambre ? répété-je dans un souffle. Tu veux dire l’endroit qui m’est
interdit d’accès ?
Mon air innocent ne fonctionne pas.
Hunter acquiesce près de moi, toujours aussi immobile. Si je confesse mon
crime, la bête en lui surgira-t-elle à la surface pour me dévorer ?
Et si ses griffes se plantent dans ma chair, parviendrai-je à m’en libérer ?
– Je n’oserais pas, continué-je avec une expression angélique.
Hunter se redresse, un bruit s’étouffe dans sa gorge. Finalement, je pivote
vers lui, découvrant qu’il est entièrement focalisé sur ma petite personne.
Il me fait flipper, ce con. Et pourtant, la lueur dans son regard me donne
envie de jouer avec lui pour mieux me faire croquer.
– Es-tu entrée dans ma chambre ? répète-t-il.
Ses pommettes se tendent un peu plus, son souffle se fait rare.
Alors, je ne mens plus. Une faute à moitié avouée est quand même un peu
pardonnée, non ?
– Ouais ?
Ses narines se gonflent alors qu’il encaisse ma confession. Je tente un
maigre sourire rempli d’excuses silencieuses. Bien sûr, j’ai merdé. Je suis
trop curieuse et trop maladroite. Mais c’est trop tard pour ne plus assumer.
Hunter ne semble pas se détendre. Son air est si noir à cet instant. Et
comme toujours, je tente de dédramatiser la situation.
– Ça va, le rassuré-je. Ce n’est qu’une chambre. À part les anneaux
accrochés au lit, y avait rien. Je n’ai rien vu.
Je relève le menton. Je signe assurément mon arrêt de mort. Mais au
moins, je vais mourir après un délicieux repas.
Je ne lui parle pas des photos que j’ai découvertes ni du mystérieux chiffre
sur le vieux papier.
Hunter me considère longuement. Il ne bouge tellement pas qu’il
semble… irréel. Mortellement inatteignable.
Au moment où je comprends que je suis vraiment allée trop loin, je tente
de trouver une minable excuse.
– J’ai cru entendre un bruit dans ta chambre. J’y suis allée pour voir si tu
étais en train de mourir. Et je suis juste ressortie, promis, juré, craché.
J’ai pissé nulle part, chef !
Il penche son visage vers moi, ses traits toujours aussi furieux.
– Tu sais ce que tu es ?
Casse-couilles ? Assurément.
– Une petite conne trop curieuse.
Je me crispe sur ma chaise. Je reconnais que mon geste n’était pas bien.
Mais je ne recevrai pas ses injures avec la bouche en cœur.
– Et toi, tu es un hôte aussi aimable qu’un chien à qui on viendrait d’épiler
le trou du cul.
– Et tu loges chez moi, alors tu vas devoir te tenir.
Ma bouche s’ouvre sans se refermer.
Tao, magne tes fesses avant qu’un meurtre ne soit commis.
– Je n’ai presque pas fouiné ! Et puis, c’est pas toi le maniaque des portes
fermées à clé ?
Je pointe mon menton dans sa direction.
– Il fallait fermer ta chambre, Hunter.
Ma réponse l’exaspère encore plus.
– Si je fouillais, à mon tour, pour savoir ce que tu caches, Amaya ?
Quoi ?
J’approche mon visage de lui et réplique d’une voix pleine de défi :
– Vas-y, fouille-moi, Hunter.
Il fronce les sourcils et, la seconde suivante, l’une de ses mains se pose sur
mon genou. Je m’immobilise, apparemment aussi surprise que lui par son
geste. Mais je ne l’arrête pas. C’est moi qui viens de le pousser à bout.
Exprès. Et je veux voir ce qu’il va faire, maintenant. Reculer ? Ou non.
Je me contente de ressentir ses doigts qui brûlent ma peau à travers mon
jean. Ils me marquent d’une manière invisible et pourtant indélébile.
Ma respiration se fait plus rapide. Pourtant, Hunter ne fait rien. Il se
contente de tenir mon genou dans sa large main. Je sens les minuscules
contractions involontaires de ses doigts autour de moi.
Je ne sais pas si on joue au même jeu, tous les deux, mais je crois bien que
les règles vont plaire à mon traître de corps.
Son regard qui croise le mien finit par me happer. Et ses yeux me fouillent
bel et bien. Ils fouinent les moindres recoins de mon âme. J’ai l’impression
qu’en quelques secondes, je deviens esclave du poison qu’il déverse sans
regrets dans mes veines.
Je subis une fouille de l’âme alors même que mon corps reste intact.
Ses doigts remontent d’un centimètre sur ma cuisse. Il avale difficilement
sa salive et son souffle s’accélère. Lui aussi, il est perturbé.
Ce défi qui prend place… C’est dangereux. Très dangereux, même.
Hunter remonte sa main d’un nouveau centimètre puis ne bouge pas. Mes
yeux restent plantés dans les siens et il palpe délicatement ma peau.
– Alors, l’interrogé-je, tu ne trouves rien d’intéressant ?
Ma voix paraît si… normale. Alors qu’intérieurement, c’est le bordel.
Hunter baisse une seconde son regard vers ses doigts qui m’entourent. Sa
bouche s’entrouvre mais aucun mot n’en sort. J’entends des pas au loin.
Je relève brusquement ma tête en sentant Hunter se reculer rapidement.
Tao arrive vers nous, son attention encore sur son téléphone. Il pousse un
juron et se laisse tomber sur sa chaise.
– Vraiment une journée de merde, se plaint-il avant de reporter son
attention sur moi.
Il me fait un sourire insouciant, sans se douter qu’une seconde plus tôt, la
main de son meilleur pote était posée sur la cuisse de sa petite sœur chérie.
Hunter a simplement répondu à mon défi, certes, mais il était aussi bouillant
que moi. Je l’ai senti.
– Tu vas bien, mec ? demande Tao à Hunter. T’as une drôle de tête.
Ce dernier inspire avec force à côté de moi. Puis il se relève d’un bond en
sortant un billet de sa poche.
– J’ai une urgence, je dois y aller.
Déjà, Hunter s’éloigne. Ses larges épaules disparaissent de ma vue tandis
que Tao le suit des yeux. Pourtant, il ne semble pas si perplexe que ça face au
comportement de son meilleur ami. Mon frère se tourne vers moi tout en
haussant les épaules.
– Hunter a ses humeurs. Il doit être K.-O. Tu sais quoi ? Je suis sûr qu’il
est reparti bosser.
– Sans doute.
Pas sûr, non.
Je force mes traits à se détendre puis reprends la conversation avec mon
grand frère, comme si ces cinq dernières minutes n’avaient jamais existé.
– Alors, poursuis-je en jouant avec ma serviette, est-ce qu’on commande
une tonne de desserts ?
PEUR NOUVELLE
Amaya
Le repas s’est éternisé. Mon frère me dépose dans le quartier résidentiel
d’Hunter une heure plus tard. Le sourire qui ne quitte pas mon visage est
sincère. J’écoute mon frère me parler de souvenirs communs pendant qu’il
tourne au coin de la rue.
Lui aussi s’est enfin détendu. Il ne pense plus à son travail. Il n’y a que
notre lien. Je l’aime. Qu’est-ce que je ferais sans Tao ? Penser que je pourrais
le perdre me serre soudainement le cœur.
– Donc, tu pars environ deux semaines avec Chloé ? demandé-je alors
qu’on se gare devant la maison.
Il semble vraiment lassé à l’idée de quitter la ville maintenant.
– Un peu plus, en fait, tout va dépendre du développement des opérations
sur place ! Mais Chloé va superviser nos investissements comme une cheffe.
– J’espère que tu vas gérer la passation des équipes, charmer tous les
nouveaux investisseurs et repartir avec des couilles en or !
Il rigole et, comme toujours, se penche vers moi pour m’embrasser le
front.
– Et toi, sois sage pendant mon absence, d’accord ?
– Oui, chef.
J’ouvre ma portière et descends, au moment où le portable de Tao sonne à
nouveau.
– Rentre bien ! m’exclamé-je en refermant la portière.
Il me sourit avec amour et sa voiture démarre dans un crissement de pneus,
qui n’a comme but que de m’impressionner. Je lui fais signe bien qu’il
disparaisse déjà au coin de la rue.
Le chauffage que Tao avait allumé dans la voiture a cessé de
m’envelopper. Les rues sont froides et de la buée sort de ma bouche quand
j’ouvre mon sac pour chercher mes clés.
En tout cas, Hunter n’est pas là. Sa voiture n’est pas devant et je ne vois
aucune lumière à travers les fenêtres de la maison. Je reste devant les quatre
marches en pierre qui mènent à la porte d’entrée, cherchant toujours mes clés.
– Ne me dites pas que je les ai oubliées, m’irrité-je.
Où est-ce qu’elles sont ?
Mais aucun tintement ne me parvient. Il n’y a que le vent qui souffle à mes
oreilles.
Le vent et… des bruits de pas qui frappent le sol.
Je distingue une silhouette massive au loin. Il fait nuit mais elle est
partiellement identifiable grâce à la lumière artificielle. La personne court sur
le trottoir, une capuche sur la tête. Elle court dans ma direction.
Qu’est-ce que…
Bien sûr, je suis peut-être en train de paniquer pour rien. Quand les pas de
l’inconnu se rapprochent, je trouve enfin mes clés.
La silhouette n’est plus qu’à une dizaine de mètres.
Mon cœur bat de plus en plus rapidement.
Je me saisis de mes clés et alors que je saute sur les marches menant à la
maison, ma cheville se tord.
Un glapissement sort de ma bouche. J’ignore la douleur qui me parcourt
presque instantanément.
Je ne veux qu’une chose. Me mettre à l’abri. Au moment où j’insère la clé
dans la serrure, une voix claque dans mon dos.
– Eh, vous allez bien ?
Je me tourne une seconde vers la voix que je ne connais pas, tout en
ouvrant la porte. La personne qui se tient sur le trottoir retire la capuche
qu’elle portait, et un visage inconnu et inquiet se présente à moi. Un joggeur.
Ce n’était qu’un joggeur, putain !
– Oui, ça va ! mens-je. Merci.
L’inconnu n’a pas le temps de répliquer quelque chose que je m’enferme à
double tour dans la maison d’Hunter. Mon corps se colle à la porte et je
pousse une longue plainte.
Je ne vivrai pas dans la peur. C’est impossible ! Sauf que je viens
justement d’avoir la preuve que je n’étais pas encore assez forte pour
dominer mes propres frayeurs.
Je m’avance dans le hall, m’appuyant sur mon pied douloureux. Puis je
rejoins ma chambre, l’esprit toujours aussi sombre et préoccupé. Je suis
glacée, complètement glacée.
***
La douche que j’ai prise n’a rien changé à mon état. La soirée était si belle.
Et je viens de tout gâcher moi-même. Je me suis au moins un peu réchauffée.
Et j’ai reçu les résultats négatifs de ma prise de sang d’hier, ce qui m’a
instantanément soulagée.
Une demi-heure plus tard, je suis assise sur le canapé du salon d’Hunter,
en train de visionner une stupide émission sur la confection des bouteilles en
verre. Quand j’entends la porte d’entrée s’ouvrir, je ne bouge pas, gardant
mes jambes croisées en tailleur. Toutefois, je tire un peu plus le tee-shirt long
qui me sert de pyjama.
D’abord, Hunter ne me remarque pas. Il verrouille derrière lui et en
entendant le bruit de la télévision, il s’arrête à l’entrée du salon ouvert et
m’aperçoit.
Son regard est toujours aussi sombre et ses cheveux sont décoiffés.
Où était-il ?
Je sais que ça ne me concerne absolument pas, mais c’est humain de se
poser cette question.
Il reste là, debout, quelques secondes. Puis il considère l’écran de
télévision avant qu’un petit sourire moqueur ne lui vienne.
– C’est une chouette émission ! me défends-je.
Il acquiesce simplement avant de s’attarder sur moi. Il y a une trace rouge
dans son cou. Je la vois d’ici. Il s’est battu ? Une allergie ? Un suçon ?
Finalement, Hunter rejoint la cuisine de l’autre côté. Je suis des yeux son
corps qui s’éloigne. Il s’avance vers l’évier, dos à moi. J’entends l’eau couler
le temps qu’il se lave les mains puis se serve un verre d’eau. Il s’adosse à
l’évier tout en le sirotant et son attention se porte une nouvelle fois sur moi.
Alors qu’il me surprend à l’étudier sans discrétion, je me retourne
subitement vers l’écran.
Merde. Sois une adulte, Amaya !
Une minute s’écoule sous cette lourde atmosphère, avant que j’éteigne la
télévision et me relève. Hunter n’a pas bougé de sa place mais je décide de
l’ignorer.
Je m’appuie sur mon pied un peu douloureux et commence à traverser le
salon en veillant à marcher le plus normalement possible. Sauf qu’Hunter est
suffisamment observateur pour comprendre que quelque chose ne va pas.
– Qu’est-ce que tu as ? me demande-t-il.
Je fixe mes pieds puis relève mon visage en secouant la tête. Comment lui
dire que j’ai flippé et que je me suis fait mal en croyant devenir folle ?
– Rien de grave.
Je fais un nouveau pas, voyant du coin de l’œil qu’il quitte l’évier.
– Ça ne semble pas être « rien », Amaya.
Sa voix est sérieuse. Un vrai médecin ! Ce qu’il est, en fait.
– Je me suis juste bousillé la cheville sur les marches devant la porte. Ça
ira mieux demain.
Je secoue ma main pour balayer mes infos d’un mouvement rapide des
doigts. Je ne lui dis pas tout. Je garde pour moi le fait que j’ai flippé face à un
innocent joggeur. Alors que je pense qu’Hunter va enfin me laisser tranquille,
il s’approche encore.
– Viens là, je vais regarder.
Quoi ?
EXAMEN TRÈS MINUTIEUX
Amaya
J’ai sûrement mal entendu. Oui, voilà, ça doit être ça.
Néanmoins, Hunter reste debout près de l’îlot central de la cuisine. Il
m’analyse sans flancher, attendant que je lui obéisse. Mon cœur ralentit une
seconde puis reprend sa course de manière effrénée tant la situation me fait
perdre mes moyens au-delà de toute raison.
Pourquoi il voudrait regarder ma cheville, d’abord ?
Parce qu’il est neurochirurgien et donc avant tout médecin, grommelle ma
conscience. Espèce d’idiote, arrête de te faire des films.
– Ça va aller, me défilé-je avec un ton faussement badin, pas besoin de
regarder.
Hunter se contente de froncer un peu plus les sourcils. Il est docteur, après
tout, c’est vrai. Il voit des gens et les manipule chaque jour.
Mais je ne peux pas le laisser me toucher. Pas alors que je ne me suis pas
encore remise du contact de sa peau contre la mienne une heure plus tôt.
Et puis, lui aussi semble détester le moindre contact humain. Donc en fait,
je lui rends service.
Hunter est une énigme que je dois résoudre en restant loin de lui.
– Ne sois pas ridicule, reprend Hunter d’une voix forte.
Je dirais même que sa voix est… implacable.
– Je suis médecin, me rappelle-t-il.
C’est bien ça qui me fait peur. Hunter a l’habitude d’entrer dans le cerveau
des gens. Mais je ne veux pas qu’il en fasse de même avec moi. Ou il risque
d’y déterrer des secrets qui doivent rester enfouis.
Ce n’est qu’une foutue cheville, se moque ma conscience. Détends-toi.
Hunter esquisse même un petit sourire. Oh, rien de mignon ni d’amical.
Pas du tout. Si un serpent pouvait sourire, son rictus ressemblerait à celui
d’Hunter.
Même si Hunter est un médecin, au service des autres. Il y a quelque chose
en lui… Un serpent qui change de peau reste toujours un serpent.
Oh, oui, tu ne m’auras pas, Hunti.
– Ou alors, continue-t-il en croisant étroitement les bras sur son torse,
j’appelle Tao. Il sera furieux que je ne vérifie pas que tu ailles réellement bien
physiquement donc il viendra lui-même.
Je l’assassine du regard, outrée de ses mots. Je le hais, ce con.
– Tu n’oserais pas appeler Tao… Si ?
L’expression qu’il me renvoie me fait comprendre que si, il oserait
parfaitement. Sauf que Tao doit être avec Chloé, ou en train de préparer ses
affaires pour son voyage et je n’ai aucune envie de le faire chier maintenant.
J’inspire fortement, jetant un œil aux escaliers puis à la bête qui patiente
dans la cuisine. Quand je me dirige vers lui, Hunter fait un léger hochement
de tête appréciateur.
Je continue de m’approcher, ma cheville droite toujours un peu
douloureuse. Je suis sûre que ce n’est rien. J’en suis certaine, même. Demain,
ça ira mieux ! Mais je ne me débarrasserai pas de lui tant qu’il n’aura pas jeté
un œil.
Il peut très bien regarder sans me toucher, pas vrai ?
Ses yeux doivent avoir un superpouvoir de médecin ou un truc du genre !
J’espère juste que ce ne sont pas des super yeux qui voient à travers nos
fringues, quoi !
J’arrive face à Hunter et prends appui sur mes bras pour poser mes fesses
au bord de l’îlot.
Il serre la mâchoire en me voyant assise juste en face de lui, sur le meuble
central de sa cuisine, et non pas sur une chaise. Au moins, il pourra mieux
regarder et il verra rapidement que tout va bien. Alors, je pourrai fuir là-haut
et adieu !
Ses prunelles sombres m’intimident presque. Je tire sur le bas de mon tee-
shirt qui cache le haut de mes cuisses. Hunter reste figé à quelques pas de là.
– Est-ce que t’es en train de réfléchir à la manière dont tu vas me découper
en morceaux ? chuchoté-je moqueusement.
Il sort de sa léthargie et secoue sa tête.
– Pourquoi me parles-tu toujours de découper les gens ?
– Bah, j’sais pas.
Je ne sais vraiment pas, je sors juste toujours ce qui me passe par la tête
avant de réfléchir.
Hunter s’approche finalement tout en relevant les manches de son pull.
Mes yeux se posent sur ses avant-bras puissants aux veines apparentes. Ses
grandes mains continuent leur travail et je détourne mon regard.
J’ai vraiment un problème. Il faut qu’on en finisse au plus vite.
Et surtout, il faut que je trouve un moyen pour me détendre, parce que mes
hormones vont me jouer des tours sinon, je le sens. Et ça, c’est hors de
question.
Hunter se place devant moi et je relève une jambe tout en indiquant ma
cheville de mon menton.
– Regarde ! Comme je te disais, ça va aller ! Pas besoin d’examen, doc’ !
Ses yeux suivent ma cuisse, se détournent une seconde plus tard puis se
posent sur ma cheville. Je peux déjà la bouger, je le sens. J’ai juste été idiote
et j’aurais effectivement vraiment pu me faire mal. Mais la chance était de
mon côté, apparemment.
– Je vais toucher ta cheville, me prévient Hunter de manière clinique. OK
pour toi ?
– Hum. OK.
Je le laisse faire, intriguée. J’apprécie le fait qu’il me demande, en fait. On
m’a si souvent privée de mon libre arbitre…
Les doigts d’Hunter s’avancent vers moi. Leur bout effleure l’arrière du
muscle de mon mollet. J’inspire brusquement et il relève son visage vers moi,
l’air interrogateur.
– Tu… Tu as les mains chaudes.
Ma réplique le fait sourire. Un vrai sourire, cette fois. Une réaction qui le
fait paraître plus jeune que ses 32 ans.
– Tu les imaginais glacées ?
Non. La chaleur de son corps m’a déjà trop caressée pour que je puisse
imaginer ça. Je me contente de secouer la tête et Hunter se place face à moi.
Il lève un peu plus ma jambe et ses deux mains se posent à l’arrière de mon
mollet. Le bout de ses doigts le tâte et je halète presque.
Son odeur m’arrive aux narines. Elle est différente, cette fois. Boisée,
toujours. Mais il y a un arrière plus piquant, de la transpiration. Et… une
odeur féminine ? J’inspire doucement en sentant quelque chose. Quelque
chose que je connais très bien.
Le sexe. Il y a une odeur de sexe qui se colle à lui.
Putain de merde.
– Ici, tu as mal ?
Sa voix interrompt son examen silencieux.
– Non, réponds-je. Ça va.
Il continue de palper avec précaution mon mollet. Il a un air attentif sur
son visage. Je suis sûre que je ne suis qu’une patiente parmi tant d’autres.
Tant mieux…
Je retiens un gémissement tandis que son pouce appuie avec plus de force
sur un muscle. Bon Dieu, Hunter Bamford a des mains magiques.
C’est un médecin. Juste un médecin, me rappelle à l’ordre ma conscience.
Arrête de penser à ses mains autrement.
– Je vais descendre un peu mes doigts, me prévient-il en relâchant ma
jambe.
– D’accord.
Il s’agenouille presque devant moi et ses doigts se posent sur le haut de ma
cheville.
Le voir presque à mes pieds… C’est étrange. Vraiment troublant, surtout
vu qu’il me dépasse largement en taille quand on est face à face.
– Tu as toujours voulu être neurochirurgien ? l’interrogé-je pour rompre le
silence qui s’est installé.
– Oui et non. Mon père aurait tracé ce chemin pour moi de toute façon.
Mais j’aimais déjà ce domaine.
Son père.
Je repense aux photos de lui et de ses parents. Je repense à leur sourire,
puis à son visage si fermé… Comme s’il était mort de l’intérieur à un certain
moment de sa vie.
Hunter se ferme peu à peu tout en tâtant avec douceur ma cheville. Mes
orteils se recroquevillent quand son pouce effleure ma voûte plantaire.
– Chatouilleuse ?
– Affreusement.
Je me gratte la gorge pour reprendre contenance et continue :
– Et ton métier te plaît ?
Ses gestes s’arrêtent une seconde. Je vois passer des ombres dans ses yeux.
Elles sont si nombreuses qu’elles le dévorent presque, avant que son masque
ne se remette parfaitement en place. Bordel, jamais je n’ai connu une
personne qui maîtrisait autant ses émotions !
Ça doit être si pesant, de toujours garder le contrôle pour que personne ne
puisse s’approcher de nous.
– Oui, me répond-il avec simplicité. Et toi, il paraît que tu écris un roman.
Est-ce que tu veux devenir écrivaine de métier ?
Je prends quelques secondes pour organiser mes pensées et mes doutes.
– Je… Je sais pas. J’ai toujours aimé lire. Découvrir et vivre dans les
mondes de mes lectures. Je me suis inventé des mondes jusqu’à vouloir en
coucher un sur papier. Et là, je commence un manuscrit d’un tout autre genre.
Est-ce que je veux en faire mon métier ? J’en sais rien. Mes parents me
riraient au nez. Moi, j’aimerais, même si le chemin sera long.
– Tu n’as que 23 ans, tu as le temps de douter, de découvrir si ce métier te
suivra ou non toute ta vie.
Effectivement, j’ai le temps. Je n’ai que 23 ans. Lui, neuf ans de plus.
Je pense à autre chose. C’est bizarre de parler avec lui sans qu’on s’entre-
tue.
Hunter fait délicatement tourner ma cheville vers la droite puis vers la
gauche. C’est encore un peu douloureux vers la gauche, mais à peine. Il
n’insiste pas.
– Ça devrait effectivement aller mieux demain. Essaye de ne pas t’appuyer
sur cette cheville pendant les prochaines heures.
Je me contente d’acquiescer le temps qu’il éloigne ses doigts de moi. Il
garde néanmoins son regard posé sur ma jambe.
– Tu as mal ailleurs ?
Non, mais j’ai envie qu’il repose ses doigts contre ma peau. Qu’est-ce qui
ne tourne pas rond chez moi, putain ?
Je secoue la tête tout en me secouant intérieurement.
– Non, réponds-je finalement. Ça va, merci.
Ni lui ni moi ne bougeons. Mes mains sont posées sur mes cuisses et je le
fixe sans détourner le regard. Je n’y arrive pas, à cet instant.
Je veux me faire mordre par le serpent. Je veux qu’il s’enroule autour de
moi.
Pourquoi est-ce que tu me perturbes, Hunter Bamford ? Qui es-tu ?
Je ne dois pas ressentir ne serait-ce que la plus minime des attractions pour
lui. Tout d’abord, il a neuf ans de plus, c’est un con – sauf depuis les dix
dernières minutes – rempli de secrets qui me font peur et surtout, c’est le
meilleur ami de mon frère. Le plus important ? Je vis chez lui, putain !
Certes, pour quelques semaines, mais je dois juste rester cordiale avec lui,
c’est tout. Sinon, il va m’éjecter.
En conclusion ? Il est hors d’atteinte.
Et de toute façon, plus jamais je ne laisserai quiconque me perturber à
nouveau ou jouer avec mon cœur jusqu’à le bousiller.
Alessandro l’a très bien fait tout seul.
C’est presque drôle de se dire qu’on peut guérir beaucoup de parties de
notre corps alors qu’un cœur brisé est si difficile à réparer.
Plus jamais je ne serai amoureuse.
– Bien, reprend Hunter d’une voix forte.
Lui aussi, il dévore l’attraction qui tentait de nous connecter, jusqu’à ce
qu’il ne reste plus aucune miette d’elle. Parfait.
– Merci, Hunter.
Il ne bouge toujours pas et je ne tente pas de m’éloigner non plus. Peut-
être que je me trompe et qu’il n’a pas réussi à détruire ce début qui crépite
entre nous ?
J’étouffe. Je… Le feu. Il est là, pas vrai ? Et s’il tente de lécher ma peau ?
Je me force à prendre un air serein et souris de manière effrontée :
– Tu n’es pas si insupportable que ça, quand tu soignes des gens.
– Dit la femme la plus insupportable que je connaisse.
On devrait s’arrêter là. Je devrais sauter de l’îlot central et partir. Mais je
penche la tête sur le côté et rétorque :
– Tu ne me trouvais pas si insupportable que ça quand ta main palpait ma
cuisse à quelques mètres de mon frère.
Sa mâchoire se serre. Le Hunter que je connais revient au galop.
– Ne joue pas avec moi, Amaya.
Je ne m’attendais pas à cette réplique. Est-ce que je suis en réalité en train
de le pousser à jouer avec moi ? Peut-être a-t-il raison, oui. Il sait que je tente
de le pousser à bout.
– Ou sinon quoi, Hunter ? Et si moi, je veux jouer ?
Ma réplique le percute de plein fouet. Une lueur particulière naît dans son
regard.
Soudain, je doute de moi-même et de ma grande gueule.
– Tu en es sûre ? murmure Hunter.
Son ton… Son expression… Oui, je crois que je suis sûre. Je ne sais pas ce
que je fous, putain ! Je me perds en moi-même et je me perds entre nous.
– Seulement si je connais les règles, continué-je dans un chuchotement.
Tu n’es pas capable de jouer avec un homme tel que lui, hurle ma
conscience.
Hunter semble hésiter à se détourner – c’est ce qu’il devrait faire pour
nous deux. Mais non. Il se penche vers moi, plaçant ses mains à plat sur l’îlot
de chaque côté de mes cuisses. Hunter m’envahit de toute part.
– Amaya…
Il prononce mon prénom comme il clamerait un chant de guerre. C’est
puissant. Dangereux. Dévorant.
On s’affronte droit dans les yeux, son visage proche du mien. Nos souffles
se percutent, et eux aussi, ils se font la guerre. Je reste statique alors
qu’intérieurement tout explose.
Finalement, Hunter semble se reconnecter avec la réalité, il fronce les
sourcils et recule comme si je venais de le gifler. Il lâche un rire sans joie en
passant sa main sur son visage.
– Putain de merde.
Je crois qu’il parle ensuite d’équilibre ou je ne sais quoi. Je ne comprends
que la moitié de ses mots tant je suis dans le flou. En tout cas, le charme est
rompu. Moi-même, je sors de la bulle dévorante que j’avais moi-même
formée. La bulle éclate et la réalité me revient en plein visage.
– Non, je ne joue pas avec toi, crache Hunter.
Je passe ma langue sur mes lèvres, encaissant sa réplique qui vient de me
vexer secrètement. Je comprends ses raisons, je suis hors d’atteinte surtout vu
le lien qu’il a avec Tao. Mais je sais aussi ce qu’il ne me dit pas. Je suis trop
jeune et il pense à tort que je suis peut-être trop fragile. Hunter pense que je
ne serai pas à la hauteur.
Peut-être a-t-il raison. Face à lui, il ne resterait rien de moi. On ne le saura
jamais, de toute façon.
Je descends de l’îlot central et lui lance un dernier regard.
– Tu as raison. Je vaux mieux que ça, articulé-je fortement. Tu ne sembles
pas être à la hauteur, Hunter.
Je préfère l’attaquer et me protéger. Comme j’en ai l’habitude. Puis je
m’éloigne, ignorant ma cheville qui me lance encore légèrement. Je veux
juste fuir.
J’entends de nouveau son rire froid dans mon dos.
– Si tu le dis. Ne fouille plus dans mes affaires.
Va te faire foutre, rétorqué-je dans ma tête avant de gravir les marches de
l’escalier.
***
Hunter
Je l’observe monter à son étage, la tête haute, comme si elle ne souffrait
pas et dominait notre échange. Ses hanches se balancent de gauche à droite et
elle ne se retourne pas une seule fois.
Je m’adosse à l’évier et étouffe un grondement.
Qu’est-ce que j’allais faire, putain ?
J’ai eu envie d’elle, un instant.
Le désir m’a envahi sans me demander mon avis, faisant vaciller mon
équilibre. Alors que normalement, je le contrôle, justement. Sans pouvoir
contrôler mon corps ni ma tête. Ça perturbe mon équilibre mental. Encore.
Est-ce que j’allais tout faire vriller, à cause d’elle ? J’allais faire quoi ? Me
coller à elle ? Goûter sa peau, puis sa bouche ? La baiser, durement ?
Putain. Non.
« Tu ne sembles pas être à la hauteur, Hunter. »
Ses paroles résonnent dans ma tête. Je revois son petit nez retroussé tandis
qu’elle descendait de l’îlot. Sa bouche, boudeuse, qui a pris un air moqueur
pendant qu’Amaya me fusillait du regard.
Je me souviens de sa peau, sous mes doigts. Sa putain de peau. Son
souffle, pendant que je pressais ses muscles.
Son odeur entêtante qui me forçait à tout ressentir. À la ressentir, elle et la
force qui semble l’animer et qui la pousse toujours à contre-attaquer.
Je savais qu’Amaya n’allait m’apporter que des problèmes. Elle a tenté de
ruiner mon équilibre.
Foutue sorcière.
Elle se dit prête à jouer ? Je ne pense pas que ce soit le cas. Et on ne doit
pas jouer, tous les deux.
Mais si elle continue de me rendre instable…
Je sens ma queue se gonfler peu à peu. Je l’ignore et sors de la cuisine
pour rejoindre l’extérieur.
DÉLICIEUX TOURMENT
Hunter
C’est terminé.
L’un des infirmiers de mon bloc opératoire passe près de moi. Derrière son
masque chirurgical, je sais qu’il me sourit avec enthousiasme. Lui aussi est
rassuré.
– Bien joué, docteur Bamford !
Je me contente simplement d’acquiescer. Je termine ma tâche et considère
une seconde ma jeune patiente, sur qui je viens d’effectuer une craniotomie.
Ouvrir le crâne des gens fait partie intégrante de ma vie depuis deux ans.
Mais l’opération de ce soir était délicate. Elles le sont toujours, en réalité.
Néanmoins, celle-ci l’était encore plus.
Je sais que je suis bon, peut-être l’un des meilleurs de ma génération dans
mon domaine. Mais le stress ne nous quitte jamais, peu importe le nombre
d’opérations que l’on a faites.
Le stress de commettre le moindre faux pas durant l’intervention
chirurgicale... La craniotomie permet d’ouvrir le crâne afin d’enlever la plus
grande partie possible de la tumeur sans détruire de tissu cérébral important.
J’ai effectué une ouverture large, ce soir. Une seule erreur et la vie de ma
patiente m’aurait échappé.
Heureusement, tout s’est bien passé. Le volet osseux est fixé solidement et
la tumeur a été dégagée.
Je quitte le bloc et arrive dans le couloir. Mes pas me mènent à un autre
couloir, vers la salle d’attente où patiente un couple d’une quarantaine
d’années. Ils sont enlacés et j’entends leurs reniflements d’ici. Je m’avance
vers eux après avoir retiré mon masque.
En me découvrant près d’eux, les deux hommes se redressent. La peur et
l’inquiétude se lisent sur leur visage. Ils paraissent défaits. Si je leur
annonçais aujourd’hui la mort de leur fille, ils ne s’en remettraient pas.
C’est à cet instant que je réalise que sur cette terre… Je ne tiendrai jamais
suffisamment à quelqu’un pour être dans un état pareil.
– L’opération de votre fille s’est bien passée, leur annoncé-je. Le mal est
désormais derrière elle.
Dès que mes mots sortent de ma bouche, l’homme de droite laisse
échapper un petit cri et les deux se mettent à pleurer. De soulagement,
sûrement. Les deux hommes me remercient vivement tout en essuyant les
larmes sur leur visage.
– Merci. Merci. Merci Docteur.
Je reste une seconde près d’eux, leur donnant un peu plus de détails, avant
de les quitter.
Je suis épuisé. Je dors peu, en ce moment. Je suis… tourmenté
intérieurement. Pas seulement à cause de mon passé, mais aussi à cause de
mon présent.
Surtout par sa faute.
Normalement, je serais soulagé que la semaine se termine ce soir et qu’un
dimanche de repos m’attende. Mais un jour enfermé avec Amaya ?
Mauvaise, très mauvaise idée.
La scène d’hier soir me revient en mémoire. J’ai manqué de perdre le
contrôle face à elle. Elle a failli tout faire disjoncter dans mon cerveau. Je
rejoins mon vestiaire et sur la route, je croise une neurochirurgienne de
renom, qui sort aussi du bloc, si j’en crois sa tenue. Son visage est blafard.
Je comprends aussitôt qu’elle va devoir annoncer une mauvaise nouvelle.
Nous sauvons tant de vies ici, mais… Parfois, nous avons beau nous battre,
nous n’arrivons pas toujours à réaliser des miracles et certaines personnes ne
peuvent être sauvées.
Nous devons rester imperméables face aux émotions des patients et de
leurs proches. Être le dernier rempart face à leur effondrement. Mais parfois,
c’est dur, même pour moi. Perdre un patient ne nous laissera jamais de
marbre.
Je rejoins le parking souterrain de l’hôpital et m’avance vers ma Maserati
garée à ma place habituelle. Il est vingt et une heures, peut-être que je devrais
rejoindre Alec, ou Taylor. Mais quelque chose me pousse plutôt à rentrer chez
moi.
Mon portable sonne tandis que je m’installe au volant de mon véhicule. En
voyant le nom qui s’affiche sur l’écran, une lassitude me transperce.
Daphney.
– Putain, non !
J’ignore son appel et démarre en trombe. Je n’ai rien à lui dire.
Lorsque je me gare devant chez moi, il est presque vingt-deux heures. La
nuit est tombée depuis longtemps sur Londres et le trafic est surchargé. La
fatigue se fait de plus en plus ressentir en moi. Je veux juste me doucher et
enlever de ma peau la moindre odeur du bloc opératoire.
L’odeur d’une autre peau me vient en tête. Un contact sous mes doigts,
hier soir lorsque j’inspectais une certaine cheville.
Je verrouille ma voiture tout en secouant ma tête. Je deviens dingue,
regardez-moi. Des années à ne rien ressentir. Des années à apprécier le fait de
ne rien ressentir. Et ensuite, une petite boule de feu débarque dans ma vie
pour me pousser dans mes moindres retranchements ?
Impossible.
Si Tao savait que j’étais à deux doigts de dévorer sa petite sœur hier soir, il
me tuerait. Et je tiens trop à lui pour envisager de toucher à Amaya, ne serait-
ce que le temps d’une seconde regrettable. Il la fait crécher chez moi car il
sait que jamais je ne m’approcherai d’elle. Après tout, je ne ressens presque
jamais rien. Et ça ne commencera pas aujourd’hui.
Je déverrouille la porte de ma maison et un silence m’accueille. Enfin, pas
tout à fait. La télévision est allumée et diffuse un son léger dans tout le rez-
de-chaussée.
Je n’ai pas vu Amaya depuis hier. Je pénètre dans le salon en refusant
d’appeler son nom. Je me moque de ce qu’elle fout.
Pourtant, je m’immobilise en la découvrant allongée sur le canapé,
recroquevillée sur le côté en position fœtale. Ses cheveux couvrent une partie
de son visage aux traits fins et des mèches sont éparpillées un peu partout
autour de sa tête.
Mes yeux se baissent une seconde sur son corps. Elle porte un minuscule
short en coton blanc et un débardeur jaune poussin. Le haut, relevé de
quelques centimètres, dévoile une partie de son ventre.
La vision qui s’impose à moi me percute si brutalement que je reste là,
comme un con.
C’est pour me tuer, ou quoi ? !
Toujours aussi silencieux, je rejoins la cuisine en l’ignorant du mieux
possible. Elle dort à poings fermés tandis que je me sers un grand verre d’eau
glacée. Hors de question d’observer une femme qui dort.
Je m’adosse à l’évier tout en sirotant mon verre. Mon regard est sans cesse
attiré vers le salon. Je me mets à nouveau à observer longuement Amaya. Je
devrais me barrer dans mon bureau ou monter au second. Mais putain,
quelque chose m’empêche de bouger. Cette femme est insupportable. Et
pourtant…
Elle m’appelle.
J’ignore son appel, pour l’instant. Mais pour combien de temps ?
Je termine mon verre et le dépose dans l’évier. Je ne prends pas la
direction de mon bureau, j’avance vers le canapé.
Mes yeux analysent chaque parcelle de son visage. J’en inspecte les
moindres recoins, comme Amaya a fouillé dans mes affaires.
« Fouille-moi, Hunter. »
Putain ! Mais qui dit ça ? ! Qui peut autant jouer avec le feu en se moquant
de la brûlure qu’il peut engendrer ? ! Ne craint-elle pas les flammes ? Aime-t-
elle jouer avec elles ?
Amaya laisse échapper un soupir, puis une sorte de petit grognement tout
en fronçant ses sourcils. Elle continue de rêver et j’imagine que même dans
ses rêves, elle a une grande bouche qui la rend complètement incontrôlable.
Ses sourcils se creusent un peu plus et je vois l’un de ses poings se serrer
contre son ventre. Peut-être est-ce en réalité un cauchemar ? Peut-être a-t-elle
mal quelque part ?
Je devrais la réveiller.
Je m’approche d’elle et me penche près de son corps.
– Amaya ? murmuré-je.
Pour toute réponse, son corps se braque un peu plus et un souffle sort de sa
bouche.
– Alessandro. Non !
Elle gémit, toujours endormie. Et ce n’est pas un gémissement de sommeil
mais de douleur.
Alessandro ?
Ma main se tend d’elle-même vers son visage. Ma paume chaude se pose
sur son front et j’écarte les cheveux qui tombent sur sa peau. Presque
instantanément, le corps d’Amaya s’immobilise. Ses doigts se détendent
contre son ventre et je me demande encore une fois ce que je suis en train de
foutre.
Pourquoi est-ce que j’essaye de la rassurer et de la tirer de son
cauchemar ?
Je ne suis pas son frère, putain. Ni son ami. Je ne suis que… Je ne suis
qu’un pion sur un échiquier qui prend place entre nous. Qu’est-elle ? Le
Fou ? Ou la Reine ? Gagnera-t-elle la partie ?
Je commence à m’éloigner mais je ne peux pas la laisser là, comme ça.
Alors, je me penche une nouvelle fois vers elle et glisse l’un de mes bras dans
son dos pour la redresser contre moi. Je vais simplement la déposer dans son
lit.
– Hum… grogne-t-elle encore en poussant un soupir.
Son nez se frotte dans mon cou quelques secondes.
Chaque muscle de mon corps se contracte instantanément en réponse. Les
flammes sont encore là. Elles me dévorent et le monde s’effondre autour de
mon corps.
Elle se frotte à moi comme si elle voulait s’imprégner de mon odeur, pour
que cette dernière l’englobe et ne la quitte plus jamais. Elle cherche mon
essence sans même s’en rendre compte, et je ne fais rien pour l’en empêcher.
Sa propre odeur envahit mes narines.
J’éloigne mon bras et son corps se reloge sur le canapé. Je me redresse et
m’en vais à reculons, le souffle court.
Je n’attends pas une seconde et lui tourne le dos avant de rejoindre mon
bureau.
Je ferme ma porte d’un mouvement brusque, sans allumer la lumière. Mes
doigts tremblent légèrement. C’est juste… la fatigue. La journée a été longue.
Voilà pourquoi Amaya me fait ressentir au lieu de me laisser indifférent.
Je m’avance derrière le lourd bureau en bois massif et m’affale sur le
fauteuil luxueux qui trône derrière. Le cuir crisse sous moi tandis que je
balance ma tête en arrière. Je ferme les yeux et appuie mon crâne contre le
dossier.
Une minute s’écoule. Puis une autre, puis une dizaine jusqu’à ce que je
réussisse à me calmer. Je suis de nouveau maître de moi-même.
J’hésite une seconde à allumer une cigarette. Mais je ne fume plus depuis
des mois. Finalement, je me redresse et ouvre un tiroir. Je croyais y trouver
un vieux paquet de clopes, mais je tombe sur autre chose. Une photo que
j’avais oubliée, cachée ici.
J’observe le petit garçon qui se tient aux côtés de deux adultes. Ce petit
garçon, c’est moi. ET ce petit garçon n’est plus.
Mes yeux dérivent sur les traits de l’homme. Je le fixe longuement, sans
ciller.
Je reconnais des traits que je partage malgré moi.
Enfin, je serre le cliché dans mon poing. La photo se chiffonne entre mes
doigts.
Je ne regrette rien de ce que… j’ai fait. Rien. Aujourd’hui, j’agirais de la
même manière, comportement condamnable ou non.
Et je ne ressens… Rien.
***
Amaya
La ville est sublime. La basilique est immense et j’ai passé des
heures hier à l’observer tout en écrivant des idées pour ma comédie
romantique assise dans un petit café devant l’édifice. Je me sens
libre. Je me sens vivante. Je ne rends de comptes à personne.
Et ce soir, je me laisse aller. Me voici à profiter de la vie nocturne
de la ville. Mon corps ondule au rythme de la musique techno. Je suis
dans un club branché, pas très loin de mon hôtel. Tao n’a cessé de
m’appeler pour prendre des nouvelles, mais je le rappellerai demain.
Je meurs de soif mais j’attends que la musique se termine pour
quitter la piste. Mes hanches s’agitent sensuellement au rythme des
dernières notes.
Puis, je rejoins le bar. Je crève de chaud ! Mes cheveux longs et
lisses sont presque trempés dans ma nuque. Mon souffle est toujours
aussi rapide quand je commande une bouteille d’eau au barman. Il me
sert rapidement et je me retiens de coller la bouteille glacée à mes
joues brûlantes.
Finalement, j’enlève le bouchon et avale une gorgée qui soulage
instantanément mon corps assoiffé.
C’est à ce moment-là que je le vois.
Il se tient de l’autre côté du bar et me fixe sans détourner le regard.
Il est beau. Sacrément beau, même. Il m’observe avec une lueur
prédatrice dans le regard.
Je suis toujours accoudée au bar quand l’inconnu en fait le tour et
s’approche de moi. Il n’est pas très grand, mais il semble bien bâti.
Ses muscles se devinent sous le tissu luxueux de sa chemise claire.
Je l’observe venir à moi, sans reculer.
Alors, il me sourit et s’arrête près de moi.
Ses yeux sont si bleus. Je ne peux pas me reculer. C’est
impossible.
– Bonsoir, bella mia. Qu’est-ce que tu fais ici ?
Je suis là depuis plusieurs mois donc je comprends qu’il vient de
me faire un compliment en m’appelant « ma belle ».
Je ne devrais pas lui parler. Mes connaissances de route, ceux qui
ont quitté l’Italie, m’ont bien demandé de faire attention à moi en
restant ici. Toute seule.
Mais à cet instant, je veux juste kiffer et profiter.
Alors, je souris doucement à l’homme.
– Bonsoir.
Il voit que je ne le repousse pas et ça semble lui plaire. Il n’est pas
beaucoup plus vieux que moi. Il se rapproche un peu plus avant de
me tendre sa main.
– Je suis Alessandro Risso. Et tu es ?
– Amaya. Amaya Itoko.
– Hum, quel nom ravissant !
La lueur qui traverse son regard démontre un intérêt évident pour
ma petite personne.
Sur le comptoir, mon téléphone s’allume une nouvelle fois quand je
reçois un message. Alessandro pose ses yeux dessus et observe
mon fond d’écran : mon frère et moi, enlacés et souriant à l’objectif.
– Un petit ami ?
Je rigole – un peu trop fort – tant son idée est ridicule.
– Oh, non ! C’est mon grand frère. Tao.
Un sourire appréciateur se dessine sur le visage de l’inconnu. Il
semble ravi de ma réponse.
– Alors… Célibataire. J’en suis ravi, Amaya. Et si je t’offrais un
verre ?
J’accepte la main tendue d’Alessandro. Ses doigts sont chauds et
forts. Ils me mettent en confiance.
– Pourquoi pas ?
Il hoche la tête et me sourit franchement cette fois. Puis il
m’emmène un peu plus loin dans le bar. Les ténèbres se tournent vers
nous, avides de corps innocents à dévorer.
Le mien.
Elles me voient depuis l’ombre. Elles se mettent alors à guetter,
dans l’unique but de bientôt pouvoir me consumer.
De pouvoir me tuer. Armées de la plus puissante des armes :
l’amour.
LE MONDE À FEU ET À SANG
Amaya
Vous voulez que je vous dise un secret ? Si vous êtes triste : mangez
quelque chose de sucré. Si vous êtes en colère : mangez quelque chose de
sucré. Le sucre, c’est la vie. Surtout quand vous sentez que votre vie part
complètement en vrille, comme c’est mon cas.
Toujours est-il que nous sommes dimanche matin et que ma bouche est
remplie de Miel Pops que je mâche lentement dans la cuisine.
Le seul bruit que l’on peut entendre, c’est celui de ma cuillère dans mon
bol. En réalité, je suis sûre qu’on peut aussi entendre le bruit de mon cerveau
qui carbure un peu trop pour une heure aussi matinale. Impossible de bien
dormir, cette nuit.
Je me rappelle une chose. Je me suis endormie sur le canapé beaucoup trop
confortable de mon hôte. Mais bien vite, alors que je me croyais à l’abri…
Les cauchemars sont arrivés.
Mes propres démons m’ont retrouvée. Ils ont pénétré une nouvelle fois
mon corps meurtri. Ils ont tenté – sans succès – de planter à nouveau leurs
crocs dans mon cœur, juste pour s’assurer qu’il n’y survivrait pas, cette fois.
Mes démons ne savent pas que leurs efforts sont vains. Mon cœur n’est
plus depuis longtemps. On me l’a arraché de la poitrine. Alessandro m’a
forcée à regarder pendant qu’il le piétinait peu à peu.
Je l’ai vu faiblir tandis qu’il me possédait. Et je l’ai vu mourir pendant
qu’ils me violaient. Il est parti en fumée, s’assurant que je n’oublie jamais
l’odeur de sa combustion.
J’ai récupéré mon âme en fuyant Alessandro. Mais mon cœur… Je n’ai
pas été assez forte pour y arriver.
Donc, à peine endormie sur le canapé d’Hunter, je me suis retrouvée
plongée en plein cauchemar. Ou plutôt, en plein souvenir.
Mais voilà, il est arrivé quelque chose. Pendant que je replongeais dans
mon passé… J’ai senti autre chose. Une présence, contre moi. Une présence
rassurante et paradoxalement beaucoup plus dangereuse que ce que je
connaissais jusque-là. C’est comme si, hier soir, une bête rôdait près de moi
pour me protéger.
Puis je me suis réveillée sur le canapé et il n’y avait personne. Hunter
n’était pas là. J’ai dû halluciner.
D’ailleurs, je n’ai pas vu Hunter depuis avant-hier quand le docteur avait
ses mains sur ma jambe. Ma cheville va beaucoup mieux. Mais je me rappelle
son contact. J’ai cru devenir folle sur l’instant.
Je deviens folle, vraiment. À cause d’Hunter. Le meilleur ami de mon
grand frère. Mon hôte. Deviendra-t-il mon bourreau un jour ? Ou mon
sauveur ?
Quoi qu’il en soit, mon corps doit évacuer toute la tension qui l’habite. J’ai
besoin de me libérer et je dois trouver un moyen d’y arriver.
Des pas se font entendre dans l’escalier. Hunter apparaît dans le salon. Ses
sourcils sont froncés – pour ne pas changer – et la fatigue est toujours
présente sur ses traits tendus.
Il s’arrête une seconde en m’observant assise près de l’îlot.
– Déjà levée ? me demande-t-il.
Il entame la conversation. Cette fois-ci, il ne m’ignore pas ni ne m’insulte.
J’avale mes céréales tout en le suivant du regard. Il porte un short de sport
noir et un tee-shirt près du corps de la même couleur. Si Hunter est attirant
quand il est apprêté, le voir en tenue de sport me fait recroqueviller les
orteils.
Ses hanches sont fines, ses épaules massives, ses muscles puissants.
Qu’est-ce que je ressentirais en plantant mes dents et mes ongles dans sa
peau ?
Gémirait-il ? Hurlerait-il comme la bête que je le soupçonne de cacher au
sein de son être ?
– Je n’arrivais plus à dormir, lui réponds-je finalement. Nuit difficile.
Il se sert un café et s’adosse au frigo tout en buvant une gorgée.
– Un cauchemar ?
Il semble réellement intéressé. Je me tends tout en forçant ma bouche à ne
pas se crisper. Pourquoi me parle-t-il de cauchemar ? Était-il réellement là
hier soir ?
– Un souvenir, rétorqué-je avec douceur.
Hunter acquiesce plusieurs fois, ses yeux posés sur ma petite personne.
J’observe les légères rides au coin de ses yeux, m’y attardant une seconde de
trop.
– Je connais ça, admet-il. Ce sont les plus difficiles à combattre.
– Je commence à me demander si justement, je devrais arrêter de me battre
contre eux.
Il médite mes mots.
– Tu abandonnerais, Amaya ? Je t’ai peut-être mal jugée.
Je l’observe nettoyer sa tasse de café désormais vide. Il ne sait pas ce que
j’ai vécu, mais il semble si sûr de lui.
– Comment m’as-tu jugée ? l’interrogé-je sans pouvoir me retenir.
Dos à moi, il hausse les épaules tout en continuant sa tâche.
– Pas comme une fille qui abandonne facilement, en tout cas. Comme une
jeune femme casse-pieds qui mettrait le monde à feu et à sang plutôt
qu’abandonner.
Face à mon silence, Hunter se tourne vers moi et découvre mon petit
sourire fier. Étrangement, ma poitrine est drôlement serrée à cet instant.
– Donc, tu me trouves forte.
Il se racle la gorge avant de nettoyer le plan de travail.
– Je te trouve insupportable. Mais également forte, oui.
Je ne me concentre que sur sa seconde phrase. Mon cœur que je croyais
jusque-là mort tambourine dans ma poitrine. Merde, il bat si fort que j’ai
l’impression qu’il va sortir de moi.
Je me remets à manger mes céréales tout en considérant Hunter, sans me
départir de mon sourire. Je devrais me moquer de ce qu’il pense de moi,
non ? Alors, pourquoi je réagis comme ça ?
Hunter range la cuisine, qui était pourtant parfaitement propre. Il frotte
chaque surface, jouant des muscles juste sous mes yeux observateurs et
avides.
Alors qu’il tend la main vers mon bol désormais vide, je lâche :
– Je vais m’en occuper.
Il m’ignore, récupère ma vaisselle et la nettoie sous mes yeux. Moi ? Je
continue de l’analyser. Hunter n’est pas que taciturne. Il est rempli de
contradiction, de tension et de désir interdits.
Il m’a soignée, l’autre nuit. Il m’a touchée et manipulée comme si…
Comme si je comptais. Comme si j’étais un être humain important. Car je le
suis, pour Tao, me rappelé-je.
– Merci, finis-je par lui dire.
Il ne me répond pas et s’essuie les mains. Vu sa tenue, je pense qu’il va
aller courir. Et je ne veux pas rester seule, pas maintenant.
Je pense à la clé USB que je cache dans mes affaires. Je sais
qu’Alessandro n’est pas mort malgré ce que je lui ai fait. Je sais qu’il
reviendra pour elle.
Il ne sait pas que tu l’as, me rappelle ma conscience.
Alors, s’il ne revient pas pour elle, il viendra pour moi, ce n’est qu’une
question de temps. Il reviendra pour m’abattre et me tuer physiquement après
avoir tué mon cœur.
D’un bond, je me relève de ma chaise pendant qu’Hunter quitte déjà la
cuisine.
– Hunter ?
– Hum ?
Il s’arrête sur le seuil et se tourne dans ma direction, l’air interrogateur.
– Est-ce que je peux venir avec toi ?
Faire du sport, me vider la tête, c’est exactement ce qu’il me faut. Il
réfléchit quelques secondes. Je pense qu’il va refuser, mais il doit voir
l’empressement et surtout la détresse sur mon visage. Je veux bouger, ne
penser à rien sauf au jeu de mes muscles.
– Tu n’as plus mal à ta cheville ?
Je secoue la tête puis l’indique du menton tout en la faisant bouger de
droite à gauche.
– Elle est comme neuve, doc ! Allez ! On n’aura même pas besoin de
parler, ou de courir trop près l’un de l’autre ! Mais si je reste là, ma tête va
exploser.
J’attends une nouvelle minute sous son regard incertain. Puis ses lèvres
s’étirent.
– Tu ne parleras pas ?
– Promis.
– OK. Voyons ça. T’as deux minutes pour te préparer.
Je lui souris avec enthousiasme et me dépêche d’aller dans ma chambre.
Exactement une minute trente plus tard, je descends les marches. Hunter pose
un œil sceptique vers la vieille paire de Converse qui trônait dans le fond de
mon maigre sac de voyage. Ses yeux continuent leur lancée sur mes cuisses
nues et mon short de sport. Puis ils s’arrêtent sur le haut de mon corps qui
frisonne sous mon tee-shirt gris.
– Tu as froid, énonce-t-il. Et on est même pas dehors.
Je sens qu’il va me demander de rester ici. Mais hors de question que je
l’écoute.
– Je vais me réchauffer en courant, rétorqué-je en m’approchant de la
porte.
Il ne bouge pas d’un centimètre. Fermé, il me cache chaque pensée qui
peut le traverser à cet instant. Puis, il s’avance dans le couloir qui longe
l’arrière de l’escalier. Je reste pantelante et vingt secondes plus tard, Hunter
revient vers moi.
Il tient un vêtement dans sa main droite et me le tend sans attendre.
– Tiens.
Je secoue la tête, refusant d’abord. Hors de question que je porte ses
fringues. Je… je ne veux pas que son odeur vienne me perturber alors que je
suis censée me vider la tête. Mais Hunter insiste.
– Je ne vais pas laisser la petite sœur de mon meilleur ami prendre froid
sous mes yeux. Mets ce pull, Amaya.
On s’affronte du regard pendant une longue minute. Ni lui ni moi ne
baissons les yeux. Mais finalement, mes doigts se posent sur le tissu et je
l’amène à moi.
Hunter acquiesce d’un air appréciateur. J’enfile le sweat bleu foncé et lis
l’inscription sur le devant : « Oxford University ».
Je relève les longues manches autant que je peux et manque de rigoler de
moi-même en voyant le bas du tissu recouvrir une partie de mes cuisses.
Hunter s’attarde une seconde sur ma silhouette désormais protégée du
froid. Au moins en partie.
– Bien, termine-t-il. Allons-y.
– Oui, Chef. Tout de suite, Chef.
– Amaya, marmonne-t-il en voyant mon air moqueur.
J’étouffe un rire et le regarde fermer la porte derrière nous. Il me rejoint
sur le trottoir et me lance un coup d’œil. Je piétine d’impatience et bouge mes
jambes pour les dégourdir.
– On ne parle pas. On court juste, compris ?
Je hoche la tête et l’observe rouler des épaules. Puis il se lance et je me
lance à mon tour après avoir attaché mes cheveux. Je calque mon allure sur la
sienne. Sa respiration et la mienne sont les seuls bruits que l’on entend en ce
dimanche matin.
Je ne parlerai pas. Promis.
***
– Alors, comment fonctionne le cerveau humain ?
Hunter pousse un juron en entendant ma question. On ne court que depuis
cinq minutes, mais en fait, je n’arrive pas à me vider la tête. Surtout avec lui à
mes côtés. Je sens que ses yeux se posent sur moi une seconde avant de
s’égarer sur la chaussée devant nous. Il doit déjà regretter de m’avoir
emmenée.
– On avait dit pas de blabla inutile.
Il n’est même pas essoufflé quand il me répond. Ce n’est pas juste, parce
que je suis déjà à deux doigts de cracher un poumon pour tenir son allure. En
même temps, ses jambes sont plus grandes que les miennes donc forcément,
ça n’aide pas.
– Ce n’est pas une question inutile, rétorqué-je dans un nouveau
halètement. À moins que tu considères que ton travail est inutile et donc que
tu es inutile et que tu…
– Amaya, gronde Hunter.
Je me mords les lèvres et souris. On continue à courir pendant une bonne
centaine de mètres, puis sa voix résonne entre nous :
– Si tu veux, ton cerveau est la tour de contrôle qui commande ton corps.
Il gère absolument tout ce que l’on fait. Si tu rêves, si tu manges, tu penses,
tu baises, tout passe par lui.
Si tu baises.
Putain de merde.
Ma respiration s’accélère un peu plus et mes jambes chauffent sous l’effort
de mes foulées rapides.
– Chaque partie de ton cerveau a des tâches à réaliser. Grâce au système
nerveux, il reçoit des messages et en envoie. C’est vers là que convergent, via
ta moelle épinière, les nerfs de ton petit corps insupportable.
– Eh !
Son rire résonne près de moi. Il est grave et me percute en pleine face.
– Est-ce que t’es en train de me taquiner, Hunti ?
Il pousse un nouveau juron et c’est à moi de rire franchement cette fois.
On reprend notre course en silence. Alors qu’on traverse un parc, mes
yeux s’égarent sur un couple de personnes âgées qui nourrit les oiseaux
ensemble.
– Tellement mignon que ça en devient écœurant.
Hunter suit mon regard tandis que j’enfouis mon nez dans le tissu de son
pull pour réchauffer mon visage. Mais je ne m’attendais pas à ce que son
odeur me trouble à ce point.
Il sent vraiment bon.
– Pourquoi écœurant ? Tu ne crois pas en l’amour ?
Je retiens un rire moqueur tout en secouant la tête.
– Non, putain.
Je n’y crois plus, en tout cas. Je ne serai plus jamais atteinte par un
homme.
– Je suis destinée à finir seule. Et ça me va.
– L’amour est une connerie, admet à son tour Hunter. Je suis marié à mon
travail.
Eh bien, pour une fois que nous sommes d’accord. Je devrais ne rien
répondre mais je veux savoir :
– Tes parents…
J’inspire un peu plus vite vu qu’Hunter accélère le rythme.
– Tes parents n’ont pas été un exemple de réussite amoureuse que tu
aimerais reproduire ?
Je sais que je ne suis pas du tout proche des miens, mais je sais aussi qu’ils
s’aiment. À leur manière. Hunter reste silencieux à mes côtés, si bien que je
pense qu’il va m’ignorer. Finalement, il répond :
– Mon père est mort. Et je n’ai plus aucun lien avec ma mère.
– Je suis désolée, haleté-je à nouveau au moment où il accélère l’allure.
Hunter rigole. Son rire, tranchant et non taquin, cette fois, me gifle en
plein visage.
– Ne sois pas désolée. Je ne le suis pas.
Je reste silencieuse, intérieurement choquée. Qui n’aurait aucune peine,
aucun sentiment face à la mort de son propre père ? Face à la mort de
quelqu’un tout court, en fait.
Tu n’avais aucune peine quand tu as planté un couteau dans la nuque de
l’un des hommes d’Alessandro, me rappelle ma conscience. Ou dans son
corps, à lui. Ne juge pas ce que tu ne peux pas juger.
C’est vrai.
C’était cet homme ou moi. Je me suis choisie. Je me choisirai toujours. Je
devais sauver ce qu’il restait de moi avant que tout ne parte en fumée en
Italie.
À la sortie du parc, alors que le feu passe au vert pour les piétons, je
devance Hunter et continue ma route en courant à bonne allure.
Alors, plusieurs choses se produisent.
Un bruit de moteur assourdissant retentit sur ma droite. Un crissement de
pneus aussi. Une voiture manque de me percuter et au même instant, un bras
s’enroule autour de ma taille pour me tirer brusquement en arrière.
Ma respiration se coupe tandis que la voiture passe à quelques centimètres
de mon corps et continue sa route comme si elle ne venait pas de manquer de
me tuer.
Je reste étourdie et confuse une seconde. Je sens le bras d’Hunter toujours
serré autour de moi. Mon dos est collé à son torse quand je réalise ce qui
vient de se passer.
J’ai failli me faire écraser.
– Putain de merde, crache Hunter avec fureur.
Son bras tremble autour de moi.
J’ai failli me faire renverser. Hunter vient de me sauver.
La voiture, ne m’a-t-elle pas vue ? Était-ce volontaire ? ! Pourquoi ai-je
l’impression que ce n’était pas une simple coïncidence ?
Je fais un bond en avant en observant l’arrière de la Cadillac qui disparaît
à un coin de rue.
– Sale enfoiré ! hurlé-je.
Hunter ne me laisse pas m’éloigner. Il me tire une nouvelle fois en arrière,
me forçant à me calmer.
– Tout doux, princesse.
Sa voix est glaciale. Glaciale et inquiète, je le sens.
Je suis si choquée que je ne m’attarde pas directement sur le surnom qu’il
vient de me donner. La seconde suivante, je sens quelque chose de dur contre
mes fesses. Une… Une érection. Proéminente.
Puis Hunter me lâche comme si je venais de le brûler.
– Merci, chuchoté-je. Merci de m’avoir sauvée. Ce pauvre malade ne
regardait pas où il allait et je serais sous ses roues si tu ne m’avais pas collée
à toi.
Hunter se contente d’acquiescer. Je vois une once de peur sur son visage
avant qu’elle disparaisse. Ni lui ni moi ne parlons le reste du chemin.
Je reste perdue dans mes pensées, encore plus perturbée qu’avant.
Princesse.
Ce mot lui a échappé sans même qu’il contrôle ses lèvres. Et lui aussi
semble aussi perturbé que moi. Il a bandé contre moi. Hunter me tenait contre
lui, me protégeant d’un danger alors que finalement, lui aussi en est un pour
ma santé mentale.
***
Hunter
Quelques heures plus tard
Je suis assis derrière mon bureau. J’étudie le dossier d’un patient que je
suis censé opérer dans les prochaines semaines.
Mais impossible de me concentrer. Amaya aurait pu être blessée. Tao
m’aurait tué. Littéralement.
Elle est à l’étage et ce qui s’est passé plus tôt me fait vriller le cerveau.
Moi, le spécialiste du cerveau qui n’arrive pas à contrôler le mien. Quelle
ironie, putain.
Princesse.
Ce stupide mot qui a quitté mes lèvres ne me quitte pas non plus. Il tourne
en boucle dans ma tête. Je déconne complètement.
Quand Amaya s’est retrouvée collée à moi, quand ses fesses se sont
pressées contre mes hanches, j’ai instantanément eu une érection. Ça m’a
rendu fou, sur l’instant, de la tenir pour la première fois collée à moi. Son
odeur, son souffle, l’adrénaline, tout.
La sonnette de la porte d’entrée retentit.
Je quitte mon bureau, me demandant qui c’est. Qui vient me faire chier à
la nuit tombée ?
Je rejoins le hall sous le son assourdissant d’une musique pop qui provient
du premier étage, donc d’Amaya. Je déteste la musique qui résonne, mais je
l’ignore et pose une main sur la poignée.
– Taylor ?
La serveuse du Dolce se tient en haut des marches, le regard plein de désir.
Une pure séduction qui se présente à moi.
– Bonsoir, Hunter.
JOLIE PETITE COLOMBE
Hunter
Il me faut une seconde pour comprendre que Taylor est bien là.
Nous avons baisé de nombreuses fois, utilisant chacun le corps de l’autre
pour combler nos propres désirs. Mais ça a toujours eu lieu au Dolce. Jamais
chez moi.
Pas que je ne respecte pas Taylor. Parce que je la respecte. Elle suit ses
propres choix et s’amuse avec qui elle veut pendant que j’en fais de même.
Toutefois, nous ne sommes que des adultes qui baisent ensemble. Et ce qui
se passe au club, avec Taylor ou avec les autres, reste au club. Elle le sait
parfaitement. Et elle sait surtout qu’elle n’a pas le droit de se rendre à
l’adresse personnelle d’un client.
– Qu’est-ce que tu fais là ? la questionné-je d’une voix tendue.
Elle perçoit ma confusion manifeste sans se laisser démonter. Ses doigts se
posent une seconde sur la ceinture serrée de son long manteau noir. Ses yeux
bleus suivent les lignes de ma mâchoire pendant qu’elle mordille sa lèvre
inférieure. Le haut de ses pommettes brille et son rouge à lèvres est parfait.
– Ma relation du soir était douce. Trop douce, Hunter.
Un sourire prend place sur sa bouche, ses pupilles se dilatant presque
instantanément.
Le désir la traverse et ça ne me fait ni chaud ni froid.
Taylor sait qu’elle plaît. Elle est intelligente. Et douée. Les hommes et les
femmes lui mangent dans la main.
– J’avais envie de toi.
J’étudie son visage, mais ses mots ne me font rien ressentir.
– Tu n’as pas le droit de rejoindre le domicile d’un client.
– J’ai le droit de sucer la queue dudit client, mais pas le droit de me
présenter chez lui ? À d’autres, Hunter.
Elle fronce son nez et ses lèvres parfaites se pincent.
– Les règles sont les règles, énoncé-je.
Je n’actionne pas un mouvement pour la mettre dehors. En fait, je crois
qu’une partie de moi est curieuse, bien que furieuse. La porte se referme dans
son dos quand elle la claque.
Que compte-t-elle faire, maintenant ? Elle veut me mettre en colère. Elle
veut que je la baise tout comme elle baiserait : fort.
Taylor ouvre les deux pans de son manteau. Ses longs cheveux clairs
tombent sur ses épaules et son corps vêtu de lingerie fine se présente à moi.
Ses tétons pointent à travers la dentelle rose transparente.
Je la laisse agir. Le désir se fraye un chemin dans ma tête, mais pas
suffisamment pour me faire succomber. Alors, sa main se pose contre mon
bas-ventre. Le bout de ses ongles longs griffe mon corps puis ses doigts se
collent directement à ma bite.
Bien sûr, je suis en semi-érection. Réaction purement physique et
typiquement masculine. Je reste immobile bien qu’elle effleure la bosse
derrière la braguette de mon jean.
– Regarde ce que j’ai trouvé, murmure Taylor avec appétit.
C’est bon. Mais j’étais sérieux. Personne ne vient chez moi. Alors que mes
deux mains se posent sur ses épaules pour la repousser, j’entends une brutale
inspiration un peu plus loin.
Taylor est occupée à se mettre sur la pointe des pieds pour titiller mon cou,
mais je pivote légèrement la tête.
– Personne ne me baise comme tu le fais, murmure-t-elle à mon oreille.
J’ai besoin d’évacuer. D’oublier le monde. Et je sais que toi aussi.
Je n’entends pas ses mots. Je ne vois qu’une seule chose.
Amaya qui se tient au milieu des marches.
Elle nous épie, la bouche entrouverte.
Putain.
Mes yeux naviguent sur son corps caché derrière son short et son
minuscule débardeur. Ses cheveux noirs et humides tombent en vagues
souples autour de son visage tandis qu’elle reste immobile et muette de
stupeur.
Moi aussi, je le suis. Figé. Troublé. J’ai l’impression d’être défoncé.
Je veux découvrir son être et l’épier comme elle le fait actuellement. Puis,
je croquerai ses tétons que je devine derrière le tissu fin. Je veux sucer la
peau de son ventre et mordre sa gorge. Je garde mon regard posé dans le sien
quand Taylor crochète le bouton de mon jean. Ses doigts se glissent derrière
le tissu de mon caleçon et un râle m’échappe quand je sens ses doigts sur ma
queue. Je ne l’éloigne pas.
Je continue d’analyser Amaya, m’attendant à lire de la peur et de la gêne
sur son visage. J’attends de la regarder fuir.
Mais elle ne décampe pas. Au contraire, la curiosité la gagne un peu plus.
Elle reste debout au milieu de l’escalier. Ses poings tombent sur les côtés de
son corps. Le choc quitte son visage. La confusion aussi. Elle sait
parfaitement ce que Taylor est en train de faire.
Et elle ne fuit pas.
Amaya contemple le corps de Taylor, le bas de nos deux corps, puis ses
yeux sombres aux cils encore plus noirs se relèvent vers mon visage. Elle se
nourrit de mes propres émotions que j’ai tant de mal à cacher à cet instant.
Un gémissement sort de la bouche de Taylor quand elle découvre que je
bande entièrement désormais.
Mais je ne bande pas pour elle.
Je suis excité par la femme qui nous observe, une femme que Taylor n’a
pas encore vue. Une qui me rend fou alors qu’elle ne le devrait pas. Une qui
est en train de foutre ma vie en l’air. Je dois agir. Endiguer l’épidémie avant
qu’il soit trop tard.
Me prenant par surprise, Amaya descend une marche dans notre direction
en carrant les épaules. J’observe à nouveau ses petits tétons qui pointent sous
le tissu. Je peux presque les sentir caresser ma langue comme de minuscules
diamants que je dévorerais après les avoir longuement sucés.
Un grondement sort de ma bouche.
Je veux qu’elle dégage. Je veux qu’elle s’approche.
Je l’observe. Je bouffe ses traits du regard. La curiosité la dévore. Elle est
troublée. J’entends d’ici sa respiration s’accélérer à mesure que les secondes
s’écoulent. J’attends. J’attends de voir si elle va finalement fuir.
J’attends de voir si oui ou non, elle est prête pour jouer à ce méchant jeu
qui tente de prendre place entre nous.
Une nouvelle marche descendue. Nouvel uppercut dans ma face. Nouvelle
contraction dans le bas de mon dos. Ça me fout en rogne. Pourquoi est-ce
qu’elle ne s’éloigne pas ?
Ses prunelles se baissent une nouvelle fois sur le bas de mon corps et un
minuscule geignement sort de la bouche d’Amaya. C’est le plus petit et
pourtant le plus troublant gémissement que j’ai entendu et ressenti dans ma
foutue vie.
Pourquoi suis-je si excité par une femme qui me scrute ? Plus excité
encore que par la main qui me caresse ?
Taylor entend Amaya. La main toujours enroulée autour de moi, elle se
tourne vers Amaya qui nous observait, et son sourire s’agrandit :
– Bonsoir, jolie petite colombe. Tu viens jouer avec nous ?
Amaya ne répond rien. Mais je ne peux me retenir.
– Non, Amaya ne joue pas. Ça suffit, Taylor.
Je suis le seul qui jouera avec elle.
Et Amaya n’est pas une colombe. Ce serait trop délicat pour décrire la
force qui s’échappe d’elle. C’est une lionne qui doit encore apprendre à rugir
avant de pouvoir se battre contre moi.
Nous ne sommes rien, elle et moi, et pourtant ce qui est en train de me
consumer est un tout.
Je repousse la main de Taylor d’un mouvement souple et cette dernière ne
se préoccupe déjà plus de moi, son attention et sa curiosité sincère posées sur
Amaya. À cet instant, celle-ci fait un pas en arrière, nous tourne le dos et
déguerpit finalement.
***
Amaya
Je cours presque jusqu’à ma chambre. J’entends Hunter dire quelque chose
à la jeune femme, « Taylor ». Puis j’entends la porte d’entrée claquer.
Je ne m’arrête pas. J’ouvre la porte de ma chambre, la ferme et m’adosse
contre elle, la respiration courte.
Bordel, c’était quoi, ça ? !
Pourquoi suis-je restée plantée là à observer cette femme et Hunter ? !
J’aurais dû dégager. Mais je n’y arrivais pas. Pas alors que les yeux d’Hunter
m’ont tenue prisonnière tout du long. Je ne pouvais pas bouger.
J’étais curieuse. Presque envieuse. Presque… Fascinée par la bête que
j’attendais de voir surgir.
Bien sûr que je suis dingue. Alessandro a tellement foutu mon corps en
l’air que mes désirs sont complètement perturbés. Oui, voilà ! Ça doit être ça.
C’est juste ça.
Toujours adossée à ma porte, j’entends des bruits de pas dans le couloir,
juste derrière le battant.
Hunter m’a-t-il suivie ?
Le silence revient, mais je le sens. Je sais qu’il est de l’autre côté de la
porte. Une main sur la poitrine, je discerne les battements frénétiques de mon
cœur. Je peux presque sentir ses doigts sur la porte. Sur mon corps. Sur
mon…
Stop.
Je m’éloigne comme si j’avais été brûlée, me jette sur le matelas et ferme
durement mes yeux, pour tenter d’oublier qui se tient de l’autre côté de la
porte.
***
Je quitte la maison le lendemain sans avoir croisé la route d’Hunter. Et
heureusement. Ma nuit a déjà été suffisamment agitée. Pas de souvenirs
cauchemardesques cette fois-ci, oh, non…
Quand je me suis levée, un selfie de Tao et Chloé à Paris m’attendait sur
mon téléphone. Et, après leur avoir répondu, je me suis rendu compte que
j’avais un autre message.
Et j’y ai répondu sans même réfléchir. J’ai besoin d’amis. De parler, de ne
penser à rien. Alors, c’est ce que je vais faire maintenant.
Je pénètre dans le petit café et le repère au fond de la pièce. Il est assis,
seul, les yeux sur son portable. Il porte une veste et une casquette avec le logo
de son université. Un sourire canaille se dessine sur ses lèvres quand il me
voit arriver vers lui. Il a l’air fatigué, comme s’il venait de faire la fête toute
la nuit. Ce qui est sans doute le cas.
– Salut, poupée !
Je n’aime toujours pas ce surnom. Mais je ne m’en formalise pas et
m’installe sur la chaise libre.
– Salut, Gabriel.
UN CŒUR QUI SE BRISE…
Amaya
Le gars en face de moi est canon, c’est indéniable. Son sourire est
communicatif, son regard chaleureux. Néanmoins, je ne ressens… aucune
attirance.
Gabriel me raconte comment se passent ses cours à l’université de Londres
et je reste silencieuse tout en l’écoutant.
– Et toi, tu vas à quelle université ? me demande-t-il tout en sirotant son
milk-shake goût vanille et piment.
Ne me demandez pas pourquoi ce goût existe, ça a l’air absolument bizarre
comme association. Et pourtant, il faudrait que je teste pour émettre un réel
avis.
– Ouais, nan, reprends-je. Les études et moi, on a des différends
irrémédiables.
Ma réplique lui tire un gloussement et il fait un signe de main.
– OK, j’vois le genre. Tu me diras, si mon père ne me forçait pas à étudier
les chiffres pour reprendre son cabinet de comptable, je serais sûrement sur
une plage au Brésil et je ne reviendrais pas ici.
Il ne semble pas proche de ses parents non plus. Toutefois, je me retiens de
me mêler de sa vie, au risque d’avoir l’air d’une fouineuse. Je ne lui parle pas
non plus de mon livre, je le laisse me raconter sa vie nocturne dans les
quartiers de Londres.
Je lui plais, je le vois à travers ses yeux. À travers les quelques sous-
entendus qu’il me fait quand il m’invite à une soirée de fraternité.
J’imaginais qu’il allait me plaire également. Mais il faut croire que mon
corps est capricieux aujourd’hui.
– Tu crèches où ? continue Gabriel. Et au fait, tu finis ton cookie ?
Je lui tends le biscuit avec un sourire.
– Je dors chez le meilleur ami de mon frère le temps de pouvoir squatter
chez mon frangin, justement. Son appartement est en travaux et il est en
voyage d’affaires, c’est un peu la merde, donc… voilà.
– Bah, j’ai toujours de la place dans mon appartement. C’est un logement
étudiant, mais il est de bonne taille, si jamais !
Mon sourire s’agrandit. Bien sûr, je vais refuser sa proposition, mais ça
reste gentil. Je préfère rester chez Hunter. Après tout, c’est une grande
maison et comme ça, je ne le gêne pas trop. Oui voilà, c’est ça. C’est
uniquement pour cette raison que je reste.
– C’est sympa ! Mais ça va, t’inquiète.
Ouais, Gabriel est vraiment charmant. Ouvert. Poli. Aimable. Mais il
s’avère que ce n’est pas de lui que veut mon corps.
Au moment où nous terminons nos consommations, mon portable se met à
vibrer et le prénom de mon frère s’affiche à l’écran.
– Merde, je vais devoir y aller.
L’appel se termine avant que je le prenne.
– Pas de soucis ! J’ai un cours dans vingt minutes de toute manière, alors
je vais bouger.
On se relève tous les deux rapidement et il me fait un dernier mouvement
de main en sortant un billet de vingt livres de sa poche arrière.
– Je t’invite, continue Gabriel.
– Oh, non, je… merci, terminé-je avec un sourire gêné alors qu’il rejoint
déjà le comptoir.
Puis je tire la porte et Gabriel me suit de peu. On se fait face sur le trottoir.
– C’était sympa, non ? On pourra remettre ça. Ou tu pourras sortir avec
mes potes et moi un soir.
– Oui. D’accord.
Pourquoi pas ? Ça peut être sympa honnêtement. De fréquenter des gens
de mon âge, je veux dire. De me forcer à sociabiliser, aussi. J’ai toujours été
très solitaire avec très peu de potes et pas vraiment d’amis proches, mais
peut-être que ça va changer, désormais.
– Cool.
Il acquiesce plusieurs fois, puis me fait un mouvement du menton et
s’éloigne. Je n’attends pas une seconde et décroche quand mon téléphone
sonne à nouveau.
– Salut Tao !
– Neko-Chan !
Entendre ce surnom me réchauffe instantanément le cœur lorsque je quitte
à mon tour le café.
– Quoi de neuf ? Comment c’est, Paris ?
– Je suis là depuis vingt-quatre heures et Londres me manque déjà ! Les
gens ne sont tellement pas aimables ici ! Et putain, y a que des bouchons
partout.
J’entends le bruit des klaxons dans son dos et sa respiration s’accélère. Je
suis sûre et certaine qu’il est en retard à un rendez-vous avec des
investisseurs.
– Tu en sais plus sur combien de temps tu restes ?
– On a des séminaires pendant dix jours. Donc au minimum cette durée.
– Punaise, c’est long !
– Ouais, on va batailler pour les convaincre. Ça plus la passation des
activités avec les nouvelles équipes, ça devrait le faire. Quand je rentre, je me
mets en repos au moins deux semaines. Et toi, comment ça va ? Avec
Hunter ? Il est cool avec toi ? Sinon, je le tue en rentrant.
Je laisse échapper un rire sans joie pour le rassurer. Comme si tout allait
bien.
J’ai observé ton meilleur ami en train de se faire masturber la nuit
dernière et j’étais à deux doigts de le rejoindre. Ah, et juste avant, une voiture
a failli m’écraser. Hunter m’a collée à lui et j’ai découvert qu’il bandait
contre mes fesses. Sinon, tout va bien à part ça. Vous pensez que je peux dire
ça à Tao ou il va s’inquiéter ?
– Ça va ! réponds-je tranquillement. On se croise à peine tous les deux.
– Bon, tant mieux alors, parfait.
Ouais, vraiment parfait…
***
Quand je rentre, il est déjà presque vingt et une heures et Hunter n’est
toujours pas là. Honnêtement, je suis contente de ne pas tomber sur lui
maintenant, surtout après hier soir. Je verrouille la porte derrière moi et
rejoins ma chambre.
Est-il avec cette femme, Taylor ?
Je retire mes fringues que je laisse échouer au sol, enfile mon tee-shirt de
pyjama et m’enfouis sous la couette. Je vais juste fermer les yeux cinq
minutes parce que j’ai l’impression qu’une migraine va s’abattre peu à peu
sur moi.
Je me laisse aller dans l’obscurité. Je sombre.
***
Attention, certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des lecteurs
(TW : violences sexuelles).
Ça fait un mois que j’ai rencontré Alessandro Risso. Un mois qu’il
m’a abordée dans ce club de Rome, un mois qu’il a trouvé mon
prénom ravissant avant d’observer mon visage comme s’il le trouvait
encore plus beau.
Ces quatre dernières semaines sont passées si vite ! C’était…
C’était comme dans un conte de fées. Je n’ai pas encore dit à Tao que
j’ai rencontré quelqu’un, mais je sais, non je sens, que ça devient
sérieux entre Alessandro et moi.
Il est… Il est parfait. Doux, attentionné. Passionné. Il m’a montré la
ville avant de posséder chaque parcelle de mon corps.
Je ne sais pas si je suis amoureuse de lui. Peut-être qu’une partie
de moi l’est ? Ou peut-être est-il trop tôt pour le savoir ? Mais nous
passons beaucoup de nos journées ensemble et quand il part
travailler, il me manque. Visiter la ville n’a pas autant de saveur quand
je suis seule.
Alessandro travaille pas mal depuis quelques jours. Il gère une
entreprise privée de livraison de marchandises.
Mais ce soir, il m’a annoncé qu’il avait une surprise pour moi. On a
mangé dans un restaurant. Il m’a servi tant d’alcool que je ne tiens
quasiment plus debout. Pourtant, la vie est belle. Sans danger. Je me
sens protégée, avec lui.
On descend tous les deux du taxi et on rejoint l’entrée d’un palace.
Je laisse échapper un petit sifflement d’admiration. Je ne suis jamais
venue dans un endroit pareil.
– Tu m’emmènes dans un palace ? T’es fou !
Il embrasse le côté de mon crâne avant d’attraper ma main et de
me tirer derrière lui.
– La surprise n’est pas encore là. Suis-moi, Bellissima.
Je le suis sans me poser de questions. Il a gagné ma confiance,
après tout. Je sais qu’il ne me fera pas de mal. C’est une bonne
personne. Un homme au grand cœur. Et peut-être que… Peut-être
que lui aussi, il tient vraiment beaucoup à moi.
– Tu vas aimer ça, me promet-il quand on pénètre dans l’ascenseur
au bout du hall.
– On ne passe pas par la réception ?
Alessandro ne me répond pas et l’ascenseur s’ouvre déjà sur le
quatrième étage. Je ne veux pas quitter sa main aux doigts chauds,
mais Alessandro me lâche pour ouvrir la porte de l’une des chambres.
L’excitation que je ressens se fait encore plus forte, la curiosité
aussi. Est-ce qu’il a décoré la chambre pour la rendre romantique ?
Pas que j’aime toutes ces attentions, mais je me sens aimée, ce soir.
Alessandro rentre dans la chambre et je le suis. Je passe devant
lui, tout sourire. Puis il ferme la porte derrière nous.
Je m’arrête aussitôt. Parce que nous ne sommes pas seuls.
L’incompréhension me traverse de part et d’autre et mon souffle se
coupe. Une seconde, je me demande si on ne s’est pas trompé de
chambre et je m’apprête à le lui dire quand il bouge dans mon dos.
Celui que je… que je croyais aimer à cet instant rejoint deux
hommes que je ne connais pas et qui se tiennent au milieu de la
chambre, leur regard posé sur moi.
Qu’est-ce qui se passe ?
– Alessandro ? soufflé-je. Qui c’est ?
Les inconnus et Alessandro se tournent en même temps vers moi.
Ils me sourient tous. Comme si j’étais leur prochain repas.
Je ne suis plus excitée. Je suis inquiète. Je n’aime pas ça, putain.
Je me tiens difficilement contre le mur, instable à cause de l’alcool,
et la gêne m’envahit. Je n’arrive pas à mesurer ce qui se passe. Tout
tourne dans ma tête.
– Ça, débute Alessandro, c’est ta surprise.
– Ma… Ma surprise ?
J’inspire difficilement en agitant la tête. Les deux inconnus, aussi
bruns qu’Alessandro, m’observent de haut en bas d’un air
appréciateur. Je ne regarde même pas s’ils sont beaux ou pas, je
m’en moque. J’ai l’impression que je viens de tomber dans un piège et
qu’aucune porte de sortie ne pourra jamais plus se présenter à moi.
– Je ne veux pas de ta surprise, je veux sortir de là, chuchoté-je
comme une enfant apeurée.
Alessandro expire de déception puis fronce ses sourcils. L’alcool
fait encore tourner ma tête mais je lutte pour rester lucide. Mes talons
me semblent trop hauts, mes joues trop chaudes.
Pourquoi m’a-t-il fait boire autant ?
– Avance vers nous, Amaya.
Je secoue la tête et croise mes bras. Il semble blessé, comme si je
venais de le frapper. Ça me fait mal de le voir comme ça. Je me sens
instantanément coupable.
Je n’aime pas faire du mal aux gens. Surtout pas à lui, alors qu’il a
été adorable avec moi ce mois entier. Peut-être que je me fais des
idées et que je suis en sécurité ?
– Approche, me demande-t-il.
Sa voix est si douce. Comme du miel. Comment pourrait-il me faire
du mal ? Je fais un pas dans sa direction. Puis un deuxième. Les
deux inconnus continuent de m’observer silencieusement. Je m’arrête
devant Alessandro et il incline son visage vers moi.
– Tu m’aimes ?
J’avale difficilement ma salive. Ce n’est pas de l’amour que je
ressens, en fait. Pas à cet instant.
– J’ai peur, avoué-je. Partons, s’il te plaît.
Il ignore mes mots et ses doigts caressent mes cheveux. Il en titille
les mèches sans jamais s’éloigner de moi.
– Tu m’aimes ? me demande-t-il à nouveau.
– Oui. Enfin… je…
Je crois. Je croyais, du moins.
Je suis mortifiée, à cet instant. Je ne veux pas qu’il soit triste ou en
colère. Je veux juste qu’il me protège. Mais je commence à me rendre
compte que j’ai sûrement été aveugle. Que le réel danger, c’est peut-
être lui.
– Moi aussi, je t’aime, me dit Alessandro avec les yeux brillants. Je
t’aime tellement, Amaya. Tu es un ange. Mon ange, Bellissima.
– Alors sortons d’ici, le supplié-je dans un murmure. S’il te plaît.
Je tente de le tirer à moi, vers l’arrière. Mais il demeure immobile.
Ses doigts continuent de caresser mes cheveux et je sens les deux
autres hommes bouger doucement. Ils m’encerclent désormais.
– Tu dois profiter de ta surprise, me dit Alessandro. J’ai envie que
tu le fasses. Je t’ai rendue heureuse pendant ces dernières semaines.
C’est à ton tour de me procurer du plaisir, tu ne crois pas ?
Est-ce que je dois le faire ?
Non ! hurle ma conscience. Il te manipule. Il tisse une toile autour
de toi et son emprise grandit de seconde en seconde.
Alessandro sourit puis regarde ses deux amis et embrasse mes
lèvres glacées. Je n’arrive plus à bouger alors je le laisse faire. C’est
comme si mon cerveau se déconnectait un peu plus de la situation à
chaque seconde qui s’écoule.
J’ai tellement peur. Je… je ne sais pas quoi faire. Pourquoi ne voit-il
pas dans mes yeux que je suis mal ?
– On va essayer doucement, m’annonce-t-il ensuite. Si tu n’aimes
pas le contact de mes amis, je leur demanderai d’arrêter. D’accord ?
– Je ne veux pas, protesté-je en frémissant d’horreur.
– On essaye ! rugit-il.
Je sursaute. Je ne l’ai jamais entendu élever la voix. Jamais. Je
suis seule, avec trois hommes. Je ne veux pas qu’on me touche. Mais
je n’arrive pas à bouger. Ils savent que je ne les veux pas, mais ils ne
reculent pas.
– Allez, ça va être amusant, ricane Alessandro.
Je me rattache à tout ce qu’on a vécu ensemble pendant un mois,
un mois de rêve. Alors… je me force à lui faire confiance. Il a dit que
si je lui disais non, il leur demanderait d’arrêter.
Les deux inconnus se rapprochent de moi. L’un d’eux embrasse ma
gorge pendant que l’autre pose ses mains sur mes hanches. Mon
corps se tend un peu plus, d’inconfort, de peur.
Alessandro observe la scène. Il ne sourit plus. Il n’y a plus d’amour
sur son visage. Ce sont des émotions que je ne lui connais pas,
désormais. Et toutes ses émotions sont dirigées contre moi.
Quand l’un des hommes pose sa main sur ma braguette et
commence à l’ouvrir, je secoue la tête, mais il ne m’obéit pas. Je ne
veux plus en être. Je n’aime pas ça.
– Alessandro ! Je ne veux pas.
Il avait dit que si je disais non, il m’aiderait.
Mais désormais, je sais qu’il a menti. Il continue de m’observer
sans demander à ses amis d’arrêter.
Je me tortille mais les deux hommes sont trop grands, trop
musclés, contre moi. Des doigts finissent par se faufiler dans ma
culotte tandis que je me fais embrasser de force.
Contre ma volonté.
Je hurle, je gesticule et je mords. Je me bats. Mais rien n’y fait.
Un doigt effleure mon clitoris et j’entends un juron quand ils
découvrent ensuite la sécheresse de mon vagin. Ils me jettent sur le
matelas et me maintiennent en place, s’apprêtant à profiter de moi.
– Alessandro, le supplié-je en hurlant. Aide-moi.
Mais il m’ignore.
Aidez-moi.
Personne ne m’aide…
Je me mets alors à pleurer. Je pleure à chaudes larmes.
L’homme qu’une partie de moi pensait aimer s’avance vers le lit.
Non pas pour m’aider, ni pour me sauver. Non, il va prendre part à
mon massacre. Lui aussi va me tuer petit à petit en me forçant. Il
s’arrête une minute puis ouvre son pantalon. Et il monte à son tour sur
le matelas.
***
Je suis recroquevillée sur le matelas, seule, me balançant d’avant
en arrière. Je tente de me convaincre que la dernière heure n’a pas
eu lieu. Mais si.
Mon viol a duré une longue et interminable heure. Trois hommes
m’ont brisée peu à peu.
Les draps sont tachés de sang, de sperme. Et de larmes. Mes
larmes. Ma salive. Ma vie qui s’est écroulée. Mon cœur qui s’est brisé,
déchiré, sous mes cris.
Mes cheveux sont emmêlés. Mon corps meurtri. Ma peau me brûle,
mais ce n’est rien par rapport à l’intérieur de mes cuisses. Je me sens
sale, horrible. Morte.
Surtout, je les sens encore. Je me penche par-dessus le matelas et
vomis directement sur la moquette tout en hoquetant. Mes larmes ne
se tarissent pas. Les deux inconnus sont partis, mais Alessandro est
toujours là. En m’entendant vomir, il sort de la salle de bains.
Il m’observe d’un œil critique.
– N’a… n’approche pas, soufflé-je en étouffant.
Mes paumes sont abîmées tant j’ai enfoncé mes ongles dans ma
peau en comprenant que je ne pourrai pas fuir. Alessandro s’avance
vers le matelas, toujours nu. Il pince ma mâchoire d’une main.
– Eh bien, heureusement que tu portes un implant, Bellissima. Et
sois honnête…
Je n’ai tellement plus de force que je ne peux rien faire à part me
recroqueviller davantage.
– Tu as aimé ça.
Sa voix claque mais je secoue ma tête.
Non.
– Non. Je… je t’ai demandé de l’aide. Mais tu les as laissés faire.
Vous m’avez violée. Je ne voulais pas.
Je suis tellement bousillée que je n’arrive plus à me battre. Je suis
glacée, nue, mais je n’arrive même pas à me cacher. Je suis
incapable de faire le moindre mouvement.
Alessandro me sourit en agitant sa tête.
– Tu as crié comme une putain. Tu as aimé, bella mia.
– J’ai crié pour que tu arrêtes. Mais malgré mes cris, vous avez
continué.
Des hurlements que poussait mon âme. Et ils ont refusé de les
écouter.
La rage me traverse, m’anime.
– Alors, tu ne m’aimes plus ?
Désormais, l’idée de l’associer à l’idée de l’amour me donne à
nouveau envie de vomir. Plus jamais je n’aimerai quelqu’un.
– Non. Je ne t’aime pas.
Il entortille mes cheveux dans son poing et me relève brusquement
la tête. Un hurlement sort de ma bouche quand sa main s’abat contre
mon visage dans un claquement déchirant. Mes pleurs redoublent.
J’aimerais être assez forte pour me relever, pour me battre contre lui,
pour m’enfuir. Mais je n’y arrive pas.
– Chut, bella mia. Regarde ce que tu me fais faire.
Je vomis une nouvelle fois tandis qu’il s’éloigne avec un juron pour
ne pas être taché. Il récupère mon portable et le glisse dans sa poche
arrière pendant que je m’étouffe avec ma bile et mes pleurs.
Je meurs une nouvelle fois en découvrant peu à peu le vrai visage
d’Alessandro Risso. Je continue de me balancer d’avant en arrière.
Plus rien ne compte désormais. Je tombe. Je tombe dans le vide.
Et je ne veux pas que quelqu’un me rattrape un jour.
***
Quelque chose me tire de mon souvenir et me force à rejoindre le présent.
Je me sens hurler, trembler, pleurer, mais il y a quelque chose.
J’ouvre les yeux et inspire brusquement tout en tentant de me protéger du
passé.
Et je hurle une nouvelle fois. Je ne suis plus en Italie, je suis dans ma
chambre, chez Hunter. Sauf que j’ai l’impression d’être toujours coincée
entre les griffes d’Alessandro Risso.
Je sens les mains de tous ces hommes sur moi. Ils me tiennent par la
gorge. Ils me pénètrent. Ils mettent mon âme à feu et à sang.
Aidez-moi…
Je suffoque.
Aidez-moi.
Deux mains se posent sur mes épaules. Les doigts sont chauds, tellement
chauds et rassurants sur mon corps glacé. Mais ça ne suffit pas.
– Amaya.
C’est une voix que je connais. C’est une voix qui me tourmente. Une voix
qui m’aide à cet instant, qui me guide jusqu’à la surface, bien que je me noie
toujours.
– Amaya !
La voix est plus forte. Inquiète, aussi. Mais étrangement douce. Comme si
elle ne voulait pas me briser.
Mes yeux larmoyants se fixent sur la personne penchée vers moi. Une
main se pose sous mon menton, l’entoure lentement et relève mon visage vers
le haut.
– Chut. Tout va bien.
Les larmes débordent de mes paupières gonflées alors que je comprends
qui me tient. Qui est penché sur moi par-dessus le matelas. C’est Hunter. Et il
vient de me sauver sans même le savoir.
– Tout va bien, répète-t-il sans lâcher mon visage. Je te le promets.
Il ne me quitte pas du regard. Mes mains s’enroulent autour de son
poignet, pas pour qu’il me lâche, mais pour l’en empêcher.
– Aide-moi, chuchoté-je sans comprendre réellement le sens de mes mots.
Ma supplication le fait froncer davantage les sourcils. Sa seconde main se
glisse à l’arrière de ma nuque et l’agrippe, délicatement.
– Amaya, tout va bien.
– Non… Je suis…
Il ne sait pas ce que je veux dire par là, mais il secoue la tête et se penche
un peu plus vers moi. Ses traits sont fatigués, si fatigués. Et tellement
préoccupés.
– Tu es ici. Dans ta chambre. Tu es avec moi. Respire.
Je suis ici. Je ne suis pas avec lui. Il n’est plus là.
Je m’en suis sortie.
Je me suis noyée, mais j’ai retrouvé la surface.
Alors, je tente d’obéir à Hunter.
– Respire, princesse.
Hunter garde sa position, maintenant mon visage levé vers lui. Il hoche la
tête en me voyant me calmer peu à peu. Sa main droite reste collée à ma
nuque pendant que sa gauche quitte mon menton. La seconde suivante, son
pouce essuie une larme sur ma joue.
Mes yeux observent son visage soucieux, la peau lisse de ses pommettes,
son grain de peau. Je me focalise sur de minuscules détails.
Et sans réfléchir, je relève un peu plus mon visage et pose mes lèvres sur
les siennes.
LA COMPAGNIE DE L’AUTRE
Amaya
Ses lèvres sont brûlantes, sous les miennes. Son souffle se bloque contre le
mien. Ce n’est qu’un effleurement d’une seconde entre nos deux bouches,
mais Hunter me lâche déjà et se recule d’un bond tandis qu’un bruit sourd
quitte sa gorge.
Il me fixe avec horreur et choc, aussi surpris que moi par mon geste.
Putain. Qu’est-ce que j’ai fait ? !
Ce n’était… Ce n’était qu’un simple baiser. Même pas un réel baiser.
Pourtant, je sens le goût d’Hunter lorsque je passe ma langue sur ma lèvre
inférieure.
– Tu… débute Hunter.
L’air furibond, il se tient devant mon lit et passe ses mains dans ses
cheveux comme s’il allait tirer dessus.
– Pourquoi ?
Sa voix est si rauque, fatiguée et chargée de tension.
– Pour combattre les souvenirs, chuchoté-je. Pour être forte.
Pour oublier leur contact à eux.
Hunter acquiesce comme s’il me comprenait réellement alors qu’il ne sait
absolument pas de quoi retournent mes souvenirs. Il considère à nouveau
mon lit défait puis articule dans sa barbe :
– Viens.
Hunter quitte ma chambre sans m’attendre. Je fixe son dos qui disparaît.
Il est venu. Il m’a entendue dans mon cauchemar, il a déboulé au milieu de
la nuit.
Où voudrait-il que je le rejoigne, désormais ?
Il n’y a qu’un moyen de le savoir. Et hors de question que je reste seule ici
alors que je sens encore Alessandro contre moi.
Quand je passe à mon tour la porte de ma chambre, Hunter a déjà quitté le
couloir. Il descend l’escalier et je le rejoins en traînant des pieds. Le temps
que je sois en bas, je le découvre assis sur le canapé du salon.
Il me pénètre du regard, attendant que je le rejoigne.
Il m’invite à regarder la télévision, à trois heures du matin. Au lieu de
retourner se coucher, il s’assure que je ne sombre pas de nouveau.
Hunter récupère la télécommande et allume l’écran. Une comédie que j’ai
vue mille fois passe à l’écran. Puis il braque une nouvelle fois son visage
fatigué vers moi. Je sais qu’il se lève très tôt pour le travail. Il n’a pas besoin
de veiller avec moi.
– Il est tard, soufflé-je. On devrait retourner dans nos chambres.
– Viens t’asseoir. S’il te plaît.
Je reste debout à l’entrée du salon, continuant de le fixer avant de finir par
m’asseoir sur le canapé, près de lui. Je ne le touche pas, mais sa chaleur me
réchauffe peu à peu. Blottie contre le dossier, je laisse mes yeux se perdre sur
l’écran.
Je ne regarde même pas le film, mais les sons m’aident à réellement me
reconnecter à la réalité.
Hunter reste silencieux près de moi. Il ne me pose aucune question bien
que je sente plusieurs fois ses yeux s’égarer sur mon profil. Il ne dit rien, ne
fait aucune remarque. Et parce qu’il n’insiste pas, quelque chose cède
étrangement en moi et veut parler.
Cette nuit, il est mon compagnon silencieux et protecteur sur la route
semée de pièges qui est la mienne. Ma langue se délie d’elle-même après de
longues minutes :
– En Italie. Je suis tombée amoureuse de la mauvaise personne. Et il m’a
brisé le cœur.
Je ne dis rien de plus. Je ne lui dis pas qu’on m’a fait du mal, parce
qu’Hunter est le meilleur ami de mon frère et le lui dira. Je me blottis un peu
plus contre le canapé et fixe de nouveau la télévision.
Hunter reste silencieux à mes côtés mais je sais qu’il m’a entendue. Je n’ai
pas besoin de ses mots, je ne veux pas de réponse. Je sens déjà mon cœur un
peu moins lourd à cet instant.
***
Hunter
Amaya dort depuis une bonne dizaine de minutes. La télévision continue
de tourner et je suis complètement explosé, mais je ne bouge pas d’un
centimètre. Sa tête est tombée sur mon épaule pendant qu’elle sombrait peu à
peu dans le sommeil.
Et je me passe en boucle ses mots sans pouvoir m’en empêcher.
Pour la première fois depuis des années, j’ai ressenti du désespoir. Ce
n’était pas le mien.
C’était le sien, qui emplissait tellement la pièce quand je suis entré dans sa
chambre qu’elle m’a forcé à le ressentir moi aussi.
Ses cris…
Putain.
Ses lèvres contre les miennes. Juste le temps d’une seconde. Pas assez
pour que je veuille en redemander et pourtant suffisamment pour que je
ressente.
Je finis par me relever avec lenteur et place mes mains sous son corps. Je
me redresse tout en gardant son corps collé au mien, portant Amaya
silencieusement. Ses cheveux se collent sous mon visage et leur odeur de
fraise me vient.
J’ignore la peau de ses cuisses sous mes doigts et l’emmène dans sa
chambre. Elle ne pèse rien et s’agrippe à moi comme si j’étais devenu,
l’espace d’une nuit, sa planche de salut.
Je la pose sur son lit et, au lieu de reculer vers la porte, je reste là, une
seconde, les mains dans mes poches de jogging.
Dégage de là.
Je me maudis presque et quitte sa chambre.
SUCCOMBER
Amaya
Parfois, la meilleure thérapie est de rassembler tous les mauvais souvenirs
qui pourrissent notre vie pour en faire quelque chose de nouveau sur lequel
on exerce un certain contrôle.
Réécrire l’histoire, la moduler, du moins. Je vais le faire.
Je crois que ça y est, j’ai mon idée de manuscrit. Et non, ça ne sera pas sur
mon histoire d’amour avec Henry Cavill. Et Zendaya.
Surtout avec Zendaya.
Bref, soyons sérieux deux secondes.
Et si j’essayais de me sauver moi-même à travers ce manuscrit ? Et si je
tentais de guérir mes maux avec mes propres mots ? D’écrire une histoire
dans laquelle mes propres cauchemars interviendraient et se feraient
démolir ?
Mon héroïne s’appelle Sakura. Son prénom signifie beaucoup de choses.
De manière spirituelle, elle symbolise aussi bien la vie que la mort. La beauté
mais aussi la violence.
Elle est enfermée dans une relation toxique depuis des années. Un jour,
elle trouve la force de se battre de nouveau. Elle ne sait pas si elle va s’en
sortir, oh, ça non. Mais elle préfère mourir en se battant plutôt que de laisser
la personne qui partage sa vie la tuer à petit feu.
Je passe la majeure partie de mon après-midi dans le café-librairie que
j’avais découvert l’autre jour. Mes doigts sont presque engourdis tant les
idées fusent dans mon esprit.
Peu après seize heures, je sens une personne s’asseoir près de moi sur la
banquette. Je relève une seconde mes yeux et reconnais instantanément celle
qui vient de s’asseoir, un café à la main.
Elle semble elle aussi choquée de me trouver là. C’est Daphney. L’éditrice
que j’avais rencontrée l’autre jour, un peu bizarre sur les bords.
– Oh, bonjour. Amaya, si je me souviens bien ?
– Ouais, salut, Daphney.
Elle m’offre un sourire beaucoup trop grand pour être cent pour cent
honnête. Ses dents sont si blanches et droites qu’on dirait presque des
fausses. Elle est incroyablement belle et la robe rose pâle qu’elle porte
semble faite pour sa silhouette.
– Quel heureux hasard de vous trouver là ! Si je m’y attendais !
– Ouais, le hasard fait bien les choses, réponds-je avec une expression
polie.
– C’est ce qu’on dit ! Alors, vous avez avancé sur votre manuscrit ?
– Je tiens le bon bout. Je crois.
Peut-être que je devrais être en train de lui lécher le cul dans l’espoir
qu’elle m’édite un jour. Mais je ne la sens pas vraiment.
Daphney passe une main dans ses cheveux blonds, la curiosité se peignant
sur son visage.
– Dites-m’en plus !
Préférant suivre mon instinct, je secoue la tête en haussant les épaules :
– Je garde l’intrigue pour moi pour l’instant.
Daphney perd quelque peu son sourire avant que ses yeux ne se plissent
légèrement.
– Bien sûr, trésor. Bien sûr. Et comment évolue votre situation depuis notre
rencontre ? Logez-vous toujours chez cet homme, ce Hunter ?
Ainsi donc, elle se rappelle vraiment chaque détail de notre situation. Ça
m’apprendra à me confier quand ma tête vrille dans tous les sens.
Mon instinct me secoue une nouvelle fois et m’ordonne de faire d’autant
plus attention.
– Non, mens-je. Je loge seule maintenant.
Cette fois-ci, un vrai sourire prend place sur les lèvres de cette presque
inconnue.
– Hum.
– Je dois y aller, à la prochaine ! dis-je en rassemblant mes affaires.
– Mais oui, trésor, je ne doute pas que le hasard vous mettra une nouvelle
fois sur mon chemin !
Je lui réponds par un petit hochement de tête puis m’éloigne tandis que ses
yeux brûlent ma nuque.
***
La nuit tombe rapidement sur Londres. Il commence à pleuvoir dehors, les
fines gouttes frappent les carreaux dans une douce mélodie. Je suis dans la
cuisine, assise sur l’îlot central. J’observe le temps désastreux et pourtant
étrangement rassurant.
Suis-je la seule à apprécier le bruit de la pluie ?
Mes jambes se balancent dans le vide et je croque dans une pomme
juteuse.
Un bruit se fait entendre quand la porte d’entrée s’ouvre au loin. Je tourne
ma tête vers ledit bruit, découvrant un Hunter trempé et en colère sur le seuil.
Oh, oh ! Je crois bien que quelqu’un a passé une très mauvaise journée.
Le grand blond se tient de l’autre côté de la pièce et ses prunelles
s’élargissent quand il découvre ma position. Comme si j’étais chez moi.
Oups. Je peux presque croire que la bête va se montrer à moi quand ses
mâchoires se serrent un peu plus.
– Salut.
Il ne me répond pas.
Monsieur Sale-con est donc de retour, ce soir. Hunter passe une main dans
ses cheveux trempés puis traverse le salon jusqu’à la cuisine. Le tissu de sa
chemise blanche lui colle au corps, moulant ses muscles. D’ailleurs, est-ce
qu’il a des tatouages ? Je n’en ai pas vu sur ses bras, mais je n’ai pas eu
l’occasion de voir le reste de son corps. Alors bon…
Je me pose juste la question pour la science, hein.
Contrairement à d’habitude, Hunter ne se sert pas un verre d’eau. Il ouvre
un placard, qu’il claque, puis récupère une bouteille de scotch. Sa bouche en
arrache le bouchon qu’il crache sur le comptoir, puis il se sert un verre.
Compris, il est vraiment de mauvaise humeur.
– Alors, débuté-je, mauvaise journée ?
Hunter pivote vers moi, le regard noir. Il avale une longue gorgée et un
soupir quitte sa bouche.
– Très longue journée.
Son timbre est fatigué mais surtout rageur.
– Est-ce que tu…
– Je n’ai pas envie de parler, Amaya.
Vexée et pourtant non surprise par son attitude, je me contente de le
considérer sans un mot. On s’affronte du regard pendant d’interminables
secondes. Une mèche de cheveux tombe sur son front et il la dégage
brusquement.
Pourquoi est-ce que j’ai subitement envie de passer ma bouche sur sa
mâchoire avant de mordre son menton pour me venger de son caractère de
merde ?
Histoire qu’on souffle le chaud et le froid ensemble.
– Si tu es si tendu, craché-je finalement, tu devrais peut-être inviter ta
petite copine Taylor pour qu’elle vienne te détendre ?
Je sais que je joue avec le feu. Pire, je joue avec lui. Mais impossible de
m’en empêcher.
– Taylor n’est pas ma petite amie.
– Ta copine de baise, alors ?
Hunter relève un sourcil et je comprends que j’ai vu juste. Pourquoi est-ce
que je veux creuser, d’abord ? J’en suis la première surprise. Pas que sa
réponse m’intéresse, de toute manière…
M’enfin, je dois avouer qu’intérieurement, je suis secrètement soulagée de
savoir qu’ils ne sont pas en couple.
Il continue de me lorgner, observant mon tee-shirt blanc et mon short de la
même couleur. Quelque chose passe dans ses yeux. Peut-être revit-il notre
baiser de cette nuit ?
Finalement, Hunter récupère son verre rempli d’alcool et quitte la pièce
sans un mot, rejoignant son bureau.
Je continue de manger ma pomme, tourmentée par mes propres désirs. Il a
quitté la pièce, pourtant son parfum reste autour de moi, me rendant un peu
plus fébrile. Je suis remuée intérieurement, perdue dans mes propres besoins,
dans ma propre soif.
Je saute de l’îlot, mes pieds nus frappant le sol carrelé, puis je balance le
reste de la pomme. Sans réfléchir, j’emprunte le même chemin qu’Hunter une
minute plus tôt.
Je ne suis qu’instinct.
Je m’arrête devant la porte fermée de son bureau. Je ne suis jamais entrée
ici. Mais j’ai envie de me heurter à Hunter, de me battre contre lui avant de
savourer notre collision.
Je pose ma main contre la lourde porte en bois. Je pourrais frapper, mais
non. Mes doigts se posent sur la poignée et l’abaissent sans attendre. Un
grincement se fait entendre tandis que je pénètre dans son antre.
Hunter est assis derrière son bureau, sirotant son verre. Les yeux posés sur
un dossier, il ne relève pas son visage en entendant la porte s’ouvrir. Pourtant,
il sait que je suis là, ses épaules se tendent un peu plus. J’entends son souffle
sortir un peu plus rapidement de sa bouche.
– Sors d’ici, Amaya, m’ordonne-t-il.
– Ou sinon quoi, le grand méchant loup va me chasser ?
Son regard sombre se pose sur ma silhouette et un coin de sa bouche
s’étire.
– Non. Il va te manger.
Merde.
Ses mots percutent directement un point inconnu dans mon bas-ventre.
C’est injuste qu’il puisse me rendre dingue aussi facilement. J’ai envie de lui
rendre la pareille.
– J’ai besoin de ton avis de médecin.
Intrigué, Hunter pose son verre sur le bureau tout en attendant que je parle.
Je fais un pas dans sa direction.
– J’ai besoin de ton aide pour une scène de mon manuscrit.
Et pas seulement… Cette question que je suis sur le point de poser ? Elle
me trotte en tête depuis des jours.
– Une scène ? Quel genre de scène.
Il veut en savoir plus. Il est suspendu à mes lèvres.
– Une scène de meurtre.
Cette fois-ci, ses deux sourcils se relèvent. La rage issue de cette journée
et qui le bouffait jusqu’à présent le quitte peu à peu tandis qu’il se concentre
sur l’instant présent, sur les flammes qui lèchent nos peaux et les marquent.
– Comptes-tu me demander des conseils pour tuer quelqu’un ?
Je ne rétorque rien et m’avance à nouveau jusqu’à son bureau. Hunter se
relève de son fauteuil et domine ma petite personne, attendant mon prochain
mouvement.
– Admettons que mon héroïne ouvre la gorge d’un personnage, meurt-il
forcément ?
Hunter me rejoint pendant que je colle mes fesses au bureau.
– Avec quoi lui ouvre-t-elle la gorge ?
Mes doigts se saisissent du coupe-papier tranchant posé sur le bois massif.
Je le prends entre mes deux doigts et fais face à Hunter qui se tient désormais
debout devant moi.
– Avec ce coupe-papier. Par exemple. En tout cas, un objet tranchant.
Hunter analyse mes doigts une seconde. Puis, me prenant par surprise, sa
main se pose sur la mienne et il récupère l’objet tranchant. Je le regarde faire,
incapable de bouger.
– Penche la tête en arrière, m’ordonne-t-il.
Je m’immobilise une seconde, mon regard dans le sien.
Qu’est-ce que… ?
Je devrais m’éloigner, le repousser et quitter la pièce. Mais je laisse
échapper une respiration haletante tout en penchant doucement ma tête en
arrière.
Je lui offre ma gorge.
L’instant d’après, je sens une pointe tranchante contre ma peau tendre.
– Qu’est-ce que tu fais ? murmuré-je.
La peur s’entremêle à l’excitation dans mon esprit. Tout est mélangé.
– Je réponds à ta question.
La pointe caresse ma gorge, sans toutefois me couper. Elle m’effleure
juste.
– En réalité, reprend Hunter dans un murmure, on peut survivre à un coup
de couteau, même à la gorge.
L’une de ses mains se pose à l’arrière de ma nuque, ses doigts
s’entortillent dans mes cheveux pour m’immobiliser et l’autre continue de
presser délicatement le coupe-papier contre mon cou.
– C’est peu probable, vu la fragilité de cette surface de ton corps. Mais pas
impossible. Certains patients survivent si le coupe-papier passe à côté de
l’artère. Sinon, tu meurs.
Sa main serre un peu plus ma nuque et mes propres mains se posent sur la
poitrine d’Hunter.
– Ah oui ? articulé-je avec fébrilité.
– Oui.
Son visage est presque collé au mien à cet instant.
J’inspire brusquement en sentant une piqûre contre ma gorge.
– Juste là se trouve ton artère. Si on la tranche, c’est terminé pour toi.
Hunter fait passer l’arme entre mes doigts, qu’il tient fermement
prisonniers, avant de me forcer à presser la pointe tranchante contre sa gorge.
Putain de merde.
C’est tellement dangereux, et pourtant tellement euphorisant.
– Ici, me dit Hunter. C’est mon artère.
– Donc, si j’appuie, que je la tranche, tu n’auras probablement aucune
chance de survie.
– Hum.
Nous restons dans cette position quelques secondes, ses doigts tremblent
contre les miens et, à cet instant, je découvre la goutte de sang sur le coupe-
papier.
– Hunter, m’exclamé-je. Tu saignes.
Mais il ne me laisse pas m’éloigner, il m’oblige à maintenir l’arme contre
lui. Puis il me relâche soudainement. Le coupe-papier tombe au sol dans un
bruit sourd et nous gardons notre position, moi contre le bureau, lui pressé
contre moi.
– Est-ce qu’on est en train de jouer ? susurré-je.
Un sourire prend place sur son visage et il hoche la tête avec lenteur.
– Alors, offre-moi un verre.
Hunter récupère son verre rempli d’alcool et y plonge son index avant de
le presser contre ma lèvre inférieure.
– Ouvre, m’ordonne-t-il.
Je lui obéis. Il caresse ma bouche puis s’y enfonce légèrement.
L’alcool envahit mon être et ma langue s’enroule doucement autour du
bout de son doigt. Je le suce ensuite, mon regard posé dans le sien.
– Amaya, chuchote-t-il.
Il semble affamé, prêt à me dévorer et un gémissement s’étouffe dans sa
gorge. Mais moi, je veux encore jouer.
Alors, je mordille son doigt, la pointe de mes dents s’enfonçant dans sa
peau.
Sa main libre se pose une nouvelle fois contre ma nuque et me tire les
cheveux en arrière pour me dégager et m’immobiliser.
Je fixe Hunter, un sourire sur le visage.
– Oh, non, reprend-il. Tu es une mauvaise petite chose qui tente de me
rendre fou. Mais personne ne me rend fou dans ma propre maison, princesse.
Je passe ma langue sur mes lèvres, l’ignorant. Pourquoi le sentir me
maîtriser presque totalement m’excite autant ? Comme si je pouvais enfin me
laisser aller tout en sachant qu’il n’ira jamais au-delà de mes limites…
Comme si j’étais totalement en sécurité, pour la première fois depuis bien
longtemps.
– J’ai encore soif, haleté-je.
– Vraiment ? Alors, bois.
Je me contente d’acquiescer. Alors, Hunter récupère le verre et prend un
peu d’alcool dans sa bouche.
Ensuite, il m’oblige à pencher encore plus ma tête en arrière.
J’entrouvre mes lèvres et les siennes s’en rapprochent, sans me toucher
réellement. Elles s’écartent et l’alcool qui était dans sa bouche arrive dans ma
gorge.
Il est chaud, fort, et saturé du goût d’Hunter.
Ce n’est qu’un préliminaire. Pourtant, c’est le truc le plus chaud que j’ai
fait de ma vie. Hunter n’est pas un gamin. C’est un homme qui sait ce qu’il
veut, qui a de l’expérience et sait comment me rendre folle.
J’avale l’alcool et, finalement, ses lèvres se posent contre les miennes.
Durement, cette fois.
Ce n’est pas un simple effleurement maladroit comme cette nuit.
C’est presque une revendication. Le besoin de conquérir mon corps
pendant qu’il m’offre librement le sien.
Mes doigts effleurent sa gorge puis s’enfouissent dans ses cheveux alors
que je le tire à moi. Tout explose, ce désir contenu. Il m’embrase et je ne suis
pas la seule à brûler. C’est si bon de se laisser aller, de succomber à la
tentation, même le temps d’un court instant.
C’est comme si j’avais mis mon ennemi à terre et que je venais de
conquérir son royaume.
Ma langue danse avec celle d’Hunter. Les deux jouent ensemble tout en
cherchant ouvertement à se dominer. Son goût et son odeur me possèdent de
toute part et quand ma bouche quitte la sienne pour rejoindre sa gorge, je fais
ce que j’avais envie de faire depuis tout à l’heure.
Mes dents mordent sa gorge et un son rauque s’échappe de ses lèvres.
– Pas cool, crache-t-il.
Je souris de malice contre lui avant de lécher ma morsure, fière de mon
œuvre.
La seconde suivante, il redresse mon visage et prend ma bouche pour un
baiser plus lent, plus profond. Plus maîtrisé, en apparence du moins.
Alors, ses mains se posent à l’arrière de mes cuisses et il me fait asseoir
sur le bord du bureau.
J’écarte les jambes, Hunter prend place entre elles et je gémis en le sentant
durcir contre moi.
Bordel, c’est tellement chaud. Mais j’en veux plus, j’en veux beaucoup
plus.
Je ne réfléchis plus. Je ressens. Et lui, l’homme qui ne ressent rien, je sais
qu’il ressent également, avec moi.
– Je te veux, et ça me rend dingue, Amaya. Ça me fait péter les plombs.
Je veux qu’il me prenne. Plus que ça, je veux le prendre en moi,
m’agripper à son corps et le faire hurler. Alors, je ressentirai la vie à travers
lui. Elle courra à travers mes veines.
Je me sentirai vivante, avant de me sentir morte à nouveau.
– Tu me veux aussi ?
– Oui, putain. Oui.
Je le veux beaucoup trop pour que ça ne soit pas dangereux pour lui, et
surtout pour moi.
Ses hanches ondulent contre les miennes et Hunter continue de
m’embrasser. Je manque d’air mais je m’en moque. Je ne peux pas
m’éloigner. Impossible.
Une sonnerie se fait entendre. Et si au début, ni lui ni moi n’y prêtons
attention, Hunter finit par se décrocher de moi.
Son regard se perd dans le mien et soudain, on réalise. Notre position, ce
qu’on faisait. Tout. Notre propre perdition de l’âme et de l’esprit.
Hunter tire son portable de sa poche arrière et je vois le désir quitter son
visage.
J’inspire brusquement tandis qu’il s’éloigne d’un bond.
– Merde, c’est Tao, crache-t-il en passant sa main libre dans ses cheveux.
Putain de merde.
La sonnerie se termine et la pièce devient tout à coup silencieuse.
Je m’apprête à lui dire quelque chose, mais Hunter me devance :
– J’ai merdé, putain.
Ses mots me percutent à toute vitesse. On a merdé tous les deux. Nous
n’aurions pas dû succomber. Pourtant, ça me fait mal de l’entendre me le dire
et me repousser avec autant de virulence.
– C’était une putain d’erreur, continue-t-il.
Je reste assise sur le bureau, avalant difficilement ma salive.
Pourtant, je sais qu’il a raison.
Son portable sonne de nouveau.
– Tu devrais décrocher, lui dis-je en prenant un air détaché.
Hunter me fixe une seconde, puis, finalement, il quitte la pièce en collant
son portable à son oreille pour prendre l’appel de mon frère.
Je pose mes mains sur mes joues brûlantes.
Qu’est-ce que c’était que ça ?
Je ne devais pas m’approcher d’Hunter, mais je n’ai pas su résister. Je n’ai
pas su m’éloigner de notre petit jeu, alors même que je m’étais promis de ne
plus jamais laisser un homme me perturber à nouveau.
Putain, ça craint. Ça craint grave.
Hunter ne doit avoir aucun pouvoir sur moi. Et pourtant, j’ai bien failli le
laisser faire. Le meilleur ami de mon frère, mon hôte. Putain, celui qui cache
un être si compliqué qu’il me fait peur autant qu’il me fascine.
Je saute du bureau tout en secouant la tête pour me remettre les idées en
places, récupère le verre et le vide d’une traite.
La morsure de l’alcool me reconnecte avec la réalité.
Alors que je m’apprête à quitter le bureau, mon regard se pose sur une
vieille feuille de papier coincée sous un cadre sans photo sur le bureau. Je la
récupère tout en jetant un œil à la porte. Hunter n’est pas là.
Je déplie la feuille et fronce les sourcils en voyant ce qui s’y trouve. Il
s’agit d’une photo à moitié déchirée, qui représente un immeuble assez
classique et ancien.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il n’y a rien d’autre comme info. Ah, si ! Mes yeux se posent sur les deux
mots écrits et soulignés en bas de la feuille : « Mosley Street, Manchester. »
Qu’est-ce qui se trouve dans cet immeuble ?
Ayant peur d’être prise sur le fait, je replace la feuille et quitte le bureau.
Je ne croise pas Hunter quand je fuis vers ma chambre. Mes doigts se posent
sur mes lèvres gonflées après nos baisers, je pénètre dans ma chambre et
ferme la porte.
Quelque chose se trame ici.
En plus de la perdition de mon être.
LES YEUX NE MENTENT JAMAIS
Amaya
J’aurais voulu me terrer pendant des jours loin d’Hunter Bamford.
Peut-être que j’aurais pu partir au fin fond de l’Angleterre, ouvrir un
commerce de piercings pubiens et ne plus jamais mettre les pieds à Londres.
Et je ne dis pas ça parce que mon clitoris est percé et qu’il y a un vrai
business à construire sur ce genre de bijoux super mignons.
Enfin, vraiment, j’aurais voulu ne plus jamais croiser la route d’Hunter et
le faire sortir à coups de pied de mon esprit parce qu’il est trop dangereux
pour ma propre santé mentale. Du moins, cette attirance entre nous – dont je
ne peux définitivement pas nier l’existence – l’est.
Mais c’est plutôt difficile de l’éviter sachant que je vis littéralement chez
lui. Je ne l’ai pas revu hier soir après avoir quitté son bureau. J’ai presque eu
peur que Tao remarque quelque chose dans sa voix à travers le téléphone,
mais non, apparemment, sinon mon frère m’aurait immédiatement appelée.
Je suis sortie du bureau d’Hunter sans le croiser et j’ai couru comme une
voleuse jusqu’à ma chambre. Puis, j’ai fait quelques recherches sur Mosley
Street, mais ça ne m’a pas beaucoup avancée : l’endroit est à plusieurs heures
de route d’ici, et sur Google Street View, il y a tant d’immeubles dans cette
avenue principale de Manchester qu’il est impossible de distinguer celui de la
photo parmi les autres.
Je me suis levée bien plus tard que lui ce matin et je pensais que les heures
à bosser sur mon manuscrit m’aideraient aujourd’hui. Je me suis foutrement
trompée. En beauté.
Punaise, ce qui s’est passé hier soir était torride, plus que torride. C’est
encore meilleur quand on sait que c’est prohibé. Je… je sens encore son
odeur contre moi, sa peau contre la mienne. Je peux presque sentir
l’empreinte de ses doigts sur mon corps et ses doigts entortillés dans mes
cheveux.
Avant qu’il les tire durement.
J’ai repensé à la manière donc je lui ai sucé le doigt. Et à sa façon de
posséder mes lèvres. Et… Stop ! m’ordonne ma conscience.
Punaise, est-ce qu’il a été aussi perturbé que moi ?
Je suis sûre que non. L’homme de glace ne peut pas réellement brûler pour
moi. Et il ne le doit pas, de toute manière.
Donc, j’ai tenté de me fuir moi-même toute la journée. Mais désormais, la
nuit est tombée. Et vous savez ce qu’on dit. Les créatures sortent la nuit. Les
bêtes ne se cachent plus. Et Hunter sera bientôt de retour.
Je baisse le son de la télévision et ferme l’écran de mon ordinateur avant
d’étirer mes bras douloureux au-dessus de ma tête et de me remettre debout.
Et maintenant, comment va se dérouler cette soirée ? Enfin, peut-être qu’il
ne va même pas rentrer et qu’il va plutôt rejoindre Taylor pour… s’amuser.
Le goût amer que me laisse cette pensée ne me plaît pas.
Je n’ai aucun droit de ressentir un quelconque tourment intérieur à cette
idée.
Merde, Amaya. Ressaisis-toi !
En parlant du loup… La porte d’entrée s’ouvre devant moi. J’entends une
voix masculine, puis une seconde.
Et je me braque instantanément quand un inconnu passe la porte, juste
devant Hunter.
Qui est-ce ?
L’inconnu est grand et musclé, vêtu d’un costume gris clair qui recouvre sa
peau noire. Son regard vif se pose instantanément sur moi, debout dans le
salon.
Il est beau, sacrément beau même. Mais je ne le connais pas. Et la dernière
fois que je me suis retrouvée seule avec des inconnus dans une pièce,
Alessandro et ses amis m’ont violée.
Mon ventre se tord tandis qu’un sourire s’affiche sur le visage du gars.
Enfin, Hunter se dresse près de lui, l’air pas franchement ravi de me trouver
là.
– Salut ! m’interpelle l’inconnu en faisant un pas dans ma direction.
Automatiquement, je fais un pas en arrière tout en retenant ma respiration.
Il s’arrête en réponse, sans toutefois perdre son sourire. Le visage d’Hunter se
ferme et il fronce les sourcils face à mon geste. Puis il dépasse l’inconnu et se
place entre nous.
C’est comme s’il s’interposait, ou du moins, s’assurait de pouvoir être
celui qui est le plus proche de moi.
– Voici Alec, débute Hunter, le…
– L’autre meilleur ami d’Hunter, le coupe l’autre homme. Le meilleur du
trio, en réalité. La pierre précieuse entre les deux cailloux qu’ils sont, si tu
préfères.
En l’écoutant et en réalisant qu’il ne présente pas un danger, je relâche un
soupir de soulagement. Alec. J’ai déjà entendu ce prénom au détour d’une
conversation. Je me redresse et, mettant de côté mes mauvaises pensées, je
réponds au sourire d’Alec.
– Salut ! Je suis Amaya. Enchantée !
– Oh, je sais qui tu es.
Il me tend la main et je n’hésite pas une seconde à la lui serrer. Ses doigts
sont puissants et chauds sous les miens.
Hunter assiste à notre rencontre, debout près de moi. Il ne quitte pas nos
mains des yeux avant de se gratter la gorge et de reprendre :
– Alec, ce petit con que je supporte depuis des années, a décidé de
s’inviter à dîner ce soir. Chez moi. Sans me demander mon avis.
Cette idée ne semble absolument pas lui plaire. Il semble si remonté à
cause de ce chamboulement dans sa petite vie rangée que je me mords les
lèvres pour ne pas glousser de manière idiote.
– Tout doux, mon cœur. Sous ta carapace, je sais que t’es fan de moi,
rigole Alec à l’attention du grand gars tendu à mes côtés. Tu mates mon cul à
travers les couloirs de l’hôpital, avoue.
J’observe Hunter ravaler un juron et je décide d’aimer presque
instantanément la personnalité taquine d’Alec.
– Et puis, je te sauve d’une soirée misérable avec ce vieux mec, continue
Alec en se tournant vers moi.
Cette fois-ci, je ne contiens pas mon rire. Je sens qu’Hunter me regarde,
mais je garde les yeux partout sauf sur lui.
Tu ne me perturberas plus, Hunter Bamford. J’en fais la promesse.
Il continue son observation, s’attardant sur mon tee-shirt blanc près du
corps et la jupe plissée que je porte.
Note à moi-même : faire une lessive avant d’être obligée de vivre nue.
– Tu dînes avec nous ? me demande Hunter.
Je suis finalement obligée d’orienter mon attention vers lui. Je remarque
qu’il est rasé de près aujourd’hui. Son parfum se mélange à une sorte d’odeur
aseptisée, celle de l’hôpital. Mes yeux se posent une seconde sur ses
puissantes mains. Elles servent à sauver des vies.
Mais je sais qu’elles sont aussi douées pour autre chose.
Il porte un simple jean brut et un tee-shirt long noir. Toujours de la couleur
chez Hunti, hein !
Je finis par acquiescer silencieusement et Alec reprend en s’avançant vers
la cuisine :
– Bien sûr qu’elle dîne avec nous ! Je veux connaître la petite sœur de Tao.
Il ouvre le frigo et en sort plusieurs bières sans alcool.
– Fais comme chez toi ! l’interpelle Hunter en le suivant.
– Vraiment ? Est-ce que je peux aller tester ton matelas et me rouler dans
tes draps ?
– Alec ? Crève.
J’observe l’échange entre les deux hommes puis finis par faire quelques
pas vers eux. Hunter semble si différent, décontracté sous sa fausse attitude
belliqueuse. Alec le pousse à s’ouvrir et à sortir de sa cage luxueuse et
infranchissable.
– Tu as entendu sa menace ? me demande Alec en me tendant une
bouteille. Si quelque chose m’arrive, je veux que tu témoignes contre lui.
– Arrête tes conneries, le coupe Hunter en levant ses yeux au ciel.
– T’as ma parole, interviens-je en récupérant la bouteille.
Hunter relève un sourcil dans ma direction mais je me contente d’avaler
une gorgée de bière.
– Alors, on commande quoi ? demandé-je en m’adossant au frigo.
– Absolument tout ce que tu veux, reprend Alec. Hunt’ va payer.
Hunt’, hein ?
Je me tourne vers ce dernier et le découvre apparemment mécontent de la
suggestion d’Alec.
– On ne va pas commander des merdes, je vais cuisiner.
– Qui a dit que j’allais commander des merdes ? rétorqué-je.
– Moi, bougonne-t-il, mais ses yeux brillent de malice. Tu te nourris de
Miel Pops, Amaya.
Je me suis nourrie de son plaisir, hier.
Mais je vais garder cette phrase pour moi.
Je lève les yeux au ciel, faussement exaspérée, tout en sentant Alec
observer notre échange.
Bon, en même temps, je n’ai pas de fric, donc va pour la cuisine d’Hunter.
Ce dernier se dirige déjà vers le frigo, si bien que je dois me décaler pour
le laisser l’ouvrir. Son souffle me frappe une seconde tandis qu’il se penche
pour prendre ce dont il a besoin, l’air imperturbable.
– Alors, toi aussi, tu bosses à l’hôpital ? demandé-je à Alec, me
concentrant sur lui.
– Hum, hum. Tu as devant toi le meilleur neurochirurgien de la ville,
m’annonce-t-il avec un air canaille.
Hunter ferme le frigo tout en laissant échapper un rire moqueur. Alec le
fusille du regard puis reprend :
– Le meilleur, après ce trou du cul chez qui nous sommes actuellement,
j’entends. Deux ans qu’il exerce et il veut déjà me voler la vedette.
Eh bien, deux médecins pour le prix d’un. Vont-ils finir par prélever mon
cerveau pour l’examiner ?
Je n’ai pas le temps de rétorquer quelque chose qu’Alec écarquille les
yeux en voyant l’écran de la télévision.
– Est-ce que c’est Spider-man : No Way Home ? !
– Absolument, reprends-je avec étonnement. Tu l’as vu ?
Alec pose sa main sur son cœur, faussement scandalisé.
– À ton avis ? Le meilleur des Spider-Man était de retour dedans. Et je
veux bien entendu parler de Tobey Maguire.
– Désolée, Alec, mais on va se battre. Tom Holland est le meilleur des
Spider-Man. C’est non négociable.
Un sourire de prédateur prend place sur son visage.
– Tu vas me plaire, toi.
– Alec ! le rappelle à l’ordre Hunter.
Ce dernier se demande sans aucun doute de quoi on parle. Je crois que son
corps se braque à mes côtés mais je décide de ne pas m’attarder dessus.
Hors de question de reproduire à nouveau une… erreur avec lui.
Les erreurs sont faites pour qu’on apprenne d’elles et pas pour qu’on les
reproduise, pas vrai ?
– C’est parce que t’es trop jeune, reprend Alec. Tu ne peux pas
comprendre à quel point Tobey est sensationnel.
Puis il s’avance vers le salon.
– Ouvrons ce débat le temps qu’Hunter fasse à manger.
– Je vais me faire un plaisir d’empoisonner ton plat, marmonne ce dernier
en se tournant vers la gazinière.
Trente minutes plus tard, on se retrouve tous les trois autour de la table du
salon, qui ne semble être que très peu utilisée. Alec nous sert de l’eau fraîche
et mon hôte dépose deux plats, des steaks grillés et des haricots verts, qui, je
dois bien l’avouer, sentent super bon.
Alec s’assied en face de moi et Hunter à ma droite. Je frissonne en le
sentant s’installer à mes côtés mais je tente de rester stoïque.
– Pas de fritures ? grogne Alec. Et en plus, des légumes ? Argh. J’aurais
pas dû venir.
– Pour une fois, tu vas manger sainement, le coupe Hunter.
Il récupère mon assiette et me sert la première en ignorant l’assiette de son
meilleur pote.
J’ignore pourquoi son geste me touche particulièrement.
– Merci, soufflé-je.
Il se contente de hocher la tête en réponse et commence ensuite à se servir.
– Et moi ? demande Alec avec un air de chien battu.
– Tu sais t’inviter sans invitation, tu vas te servir seul, mon pote.
Je meurs de faim mais je veux attendre qu’ils soient tous les deux servis
pour manger. Mon ventre décide néanmoins de faire un bruit effroyable.
Immédiatement, Hunter se tourne vers moi. Le creux entre ses sourcils se
creuse davantage.
– Mange, Amaya. Ne nous attends pas.
Juste pour le contredire, j’attends encore quelques secondes puis finis par
découper un morceau de viande saignante et l’engouffre entre mes lèvres.
Les saveurs explosent contre mon palais.
Putain, c’est super bon.
Hunter récupère ses couverts et observe ma réaction.
– Meilleur que les Miel Pops ?
J’avale ma bouchée avant de planter ma fourchette dans les haricots.
– Hum, ça se défend.
Sa bouche s’étire puis il commence à manger de son côté, tandis qu’Alec
fait la grimace en jouant avec un légume. On dirait qu’il est en train
d’analyser une espèce inconnue dont il aurait peur.
Plusieurs minutes s’écoulent et la conversation est naturelle, sans prise de
tête. Alec mentionne le travail de mon frère et son séjour à Paris.
Je coupe un nouveau morceau de viande et continue :
– Et du coup, Alec, tu connais Tao depuis combien de temps ?
Tao a emménagé à Londres il y a maintenant quatre ans et je sais qu’il a
rencontré Hunter il y a trois ans.
– Je connais Hunter depuis pas mal d’années, et Tao depuis trois ans
environ. C’est Hunter qui nous a présentés. Ils ne peuvent pas se passer de
moi depuis.
Hunter le coupe :
– Rectification : on ne peut pas se débarrasser de toi depuis.
Alec rigole tout en observant son ami. Je sais qu’Hunter est très renfermé
et cache chaque émotion qui le traverse, mais je sens qu’il aime son pote.
Sinon, jamais il n’aurait cuisiné pour… Lui.
– C’est fou, mais stylé, que mon frère, qui travaille dans une banque, ait
deux meilleurs potes médecins, enfin neurochirurgiens. Est-ce que vous
pouvez lui faire des faux arrêts de travail ?
– Absolument ! me répond Alec avec complicité. Mais ce qui est encore
plus fou, c’est que tu crèches chez Hunter alors que c’est un sale con.
– C’est parce que je suis sage comme une image, rétorqué-je en souriant
grandement.
Le blond assis près de moi se saisit de la bouteille d’eau tout en me jetant
un coup d’œil sceptique. Son bras m’effleure au passage et je prends une
nouvelle fois sur moi. Alec rejoint la cuisine pour s’ouvrir une nouvelle bière
et je sens le souffle d’Hunter contre mon oreille quand il murmure :
– Sage ? Je ne crois pas, non.
Sa voix est littéralement un appel au sexe. Mais je l’ignore. Je garde mon
regard posé sur Alec qui revient déjà vers nous. Si Hunter remarque mon air
faussement détendu, il ne montre rien de son côté.
– Pourquoi avoir accepté de m’héberger, déjà ? demandé-je en terminant
mon assiette. J’aurai pu être une psychopathe.
– Tao a empêché plusieurs fois Hunter de perdre de l’argent, répond Alec.
Et il l’a surtout aidé à le placer.
– Hum, d’accord.
Ça me semble quand même cher payé les conseils financiers… Je sens
qu’il y a autre chose…
Le reste du dîner s’écoule agréablement. J’écoute Alec me donner une idée
des paysages du Sénégal, là où se trouve une partie de sa famille.
– Ça a l’air incroyable.
– Tu dois absolument découvrir la Casamance, termine Alec. Je t’y
amènerai. Et tu m’emmèneras au Japon.
– D’accord, deal ! On part quand tu veux !
Qui dirait non ? Bon, je sais bien qu’on n’est pas vraiment sérieux car je
ne connais pas Alec. Mais je veux visiter le Sénégal et je veux retourner au
Japon. C’est presque vital, ces derniers temps.
– Tao te coupera la main avant même que tu emmènes sa sœur loin de
Londres, intervient Hunter.
Sa voix semble… contrariée. Froide. Brûlante de menaces. Il se tend à mes
côtés. Il ne participait que très peu à la conversation mais il est bien concentré
cette fois, les bras croisés sur son torse.
– Tao n’a pas besoin de le savoir, continue Alec d’un air innocent.
Je sais qu’il nous taquine tous, à cet instant. Pourtant, ça me fait réfléchir.
Il y a tant de choses que Tao ne doit pas savoir…
D’abord, ce qu’il s’est véritablement passé en Italie. Ensuite, le fait que
son meilleur pote tord mon ventre de désir.
Des mensonges, des non-dits… Jusqu’à quand ?
***
Hunter
Sans un regard en arrière, elle s’éloigne du salon-salle à manger après
avoir annoncé qu’elle était épuisée, le bout de ses cheveux lisses et noirs
effleurant le haut de ses fesses.
Tout ça, après m’avoir ignoré tout le long du repas…
Alec reste silencieux à mes côtés et je finis par me tourner vers lui.
– Tu n’as pas arrêté de la draguer et de la bouffer du regard, craché-je.
N’oublie pas que c’est la sœur de Tao et qu’elle est hors d’atteinte, Alec.
Mon ami termine sa dernière gorgée de bière avant de rigoler en
m’observant.
Je n’aime pas sa manière d’agir, comme s’il se moquait de moi. Comme
s’il m’étudiait à cet instant et que j’étais un sujet d’étude très intéressant.
– Quoi ? demandé-je gravement.
Alec se relève et se penche par-dessus la table, posant ses deux mains sur
mes épaules.
– Tao va te tuer, trésor.
Je fronce les sourcils, considérant Alec qui me lâche déjà. Il récupère sa
veste de costume sur son siège et l’enfile tout en sifflotant. Il me fait chier,
putain.
– Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
Je me relève à mon tour, franchement contrarié désormais.
Une autre partie de moi pense au corps brûlant d’Amaya qui se trouve là-
haut. Je me repasse les images d’hier soir dans ma tête. Sa langue contre la
mienne. Ses dents dans mon cou. Ses cuisses autour de mes hanches.
Comment suis-je censé résister à l’irrésistible ?
J’ai failli me laisser aller. Cette foutue sorcière est dangereuse. Plus que je
ne le pensais.
– Tu sais, reprend Alec en s’éloignant de la table, t’es parfois très con
même si t’es paradoxalement l’homme le plus intelligent que je connaisse.
Il passe sa langue sur ses lèvres, ravi de la situation.
– Ce n’est pas de moi dont Tao devrait se méfier pour ne pas approcher le
petit cul de sa sœur, et on le sait tous les deux.
Ma bouche s’ouvre mais aucun mot n’en sort.
– Les yeux – tes yeux – ne mentent pas, Hunt’. C’est difficile de tout
cacher quand eux te trahissent, hein ? Mais tu sais quoi ? Toi, l’homme qui ne
ressent rien, j’ai hâte de te voir perdre la tête. On se voit demain !
Il prend la direction de l’entrée alors que je bous intérieurement.
– Tu racontes n’importe quoi. Personne ne va rien ressentir du tout et
encore moins perdre la tête.
Et mes yeux vont très bien, bordel !
Alec quitte la maison tout en continuant de ricaner comme un débile.
Parce que c’est ce qu’il est. Il est fou et s’est trompé en croyant voir ce qu’il
n’y avait pas.
Alors, pourquoi suis-je autant sur les nerfs ?
Le regard de fouine d’Amaya, avec ses questions, ne m’a pas non plus
aidé à me calmer. Elle est trop curieuse.
Et ça, c’est dangereux. Surtout pour elle. Parce qu’elle va finir par se
brûler les ailes. Et elle n’aimera pas ce qu’elle va découvrir.
DEMONS IN MY SOUL 1
Amaya
Si je ramène un chat errant à Hunter, vous pensez qu’il me trucide avant la
fin de la journée ?
Je me suis retenue de justesse il y a dix minutes en en trouvant un
abandonné dans la rue. Enfin, ma raison m’a retenue, mais surtout, quand j’ai
tendu la main vers le félin en disant « minou minou », il a tenté de me sauter
dessus en crachant.
J’ai reculé et j’ai failli tomber du trottoir avant que ses griffes ne se
plantent en moi.
Alors, me voilà à errer dans les rues de Londres tout en priant pour ne plus
tomber sur une saleté de bête qui veut m’ouvrir en deux.
Qu’est-ce que je fous dehors comme une âme en perdition ? Vous savez
quoi ? J’ai décidé d’entretenir mon fessier de rêve. D’accord, pour l’instant, il
ne fait rêver que moi, mais quand même.
Alors, après avoir raccroché avec Tao peu après treize heures et effectué
quelques recherches Google sur Mosley Street – sans rien avoir trouvé
d’intéressant –, j’ai enfilé une tenue à peu près sportive et je suis sortie dans
la rue pour un footing.
D’accord, je n’ai fait que marcher. Mais je rentrerai en courant. Hum…
Je roule des épaules tout en accélérant l’allure, parce que j’ai encore froid.
Il manquerait plus que je tombe malade et que je finisse couchée avec
quarante de fièvre.
Quoique… J’aurais un médecin à disposition directement… Je dis ça, je ne
dis rien.
Je passe devant une libraire avec des BD des princesses Disney en vitrine.
Dire que dans le véritable conte de Raiponce, avant qu’il soit édulcoré par
Disney pour ne pas traumatiser les gosses, Raiponce va avouer à la sorcière
que Flynn Rider, le bandit le plus recherché du royaume, lui rend visite dans
la tour. Du coup, la sorcière va tellement criser qu’elle va couper les cheveux
de Raiponce et l’envoyer errer dans le désert jusqu’à la mort. Et après, elle
fait tomber Flynn dans un buisson de ronces et lui crève les yeux. Résultat ?
Il erre dans la nuit éternelle et tente de rejoindre Raiponce.
C’est carrément glauque.
Je tourne à l’angle d’une rue étroite et ralentis en entendant des insultes un
peu plus loin.
Un type agrippe l’épaule d’une femme tout en lui parlant d’un air
menaçant. Elle lâche un rire sans joie avant de tourner la tête dans ma
direction.
Je la reconnais. C’est… Taylor. La femme qui a débarqué l’autre jour chez
Hunter. Celle qui travaille dans une sorte de club, d’après ce que j’ai entendu
en les espionnant.
Celle-là même qui l’a masturbé devant moi, avant de me suggérer de les
rejoindre.
Je ne connais pas l’homme qui l’accompagne, mais je n’aime pas
comment il la tient. Je m’avance vers eux, ne pouvant pas faire comme s’il
n’y avait rien.
Il secoue Taylor, qui crie avant de repousser l’homme au niveau du ventre.
Ce dernier s’énerve un peu plus.
– Eh ! hurlé-je en m’approchant encore. Lâche-la, trou du cul !
Les deux se tournent vers moi et Taylor écarquille les yeux en me
reconnaissant.
– T’es qui ? Une autre pute ?
La manière dont l’homme crache son insulte me donne envie de lui
arracher les yeux. Et de les lui faire manger.
– Je suis flic. Et si tu ne la lâches pas dans deux secondes, j’appelle une
patrouille et on embarque ton petit corps de lâche avant de le laisser pourrir
en cellule, t’as capté ?
Il prend une seconde pour réfléchir, se demandant sûrement si je suis en
train de me foutre de sa gueule ou non. Quand je fais mine de récupérer mon
téléphone, il relâche brusquement Taylor et sort un billet de cinquante de sa
poche avant de le lui jeter au visage.
Puis il s’éloigne d’un pas rapide tandis que nous restons toutes les deux
immobiles. Taylor avale difficilement sa salive avant de se tourner vers moi.
Je considère ses yeux gonflés et la mince traînée de sang sous sa narine
droite.
Putain, j’aurais dû sauter sur ce gars et lui arracher les couilles. Je suis à
deux doigts de le suivre et de tenter une mission suicide, mais Taylor se laisse
déjà tomber sur les marches devant l’immeuble.
Elle sort une cigarette de sa poche, l’allume et souffle la fumée dans ma
direction.
– T’es flic ? m’interroge-t-elle d’une voix grave.
Je remarque les quelques contusions autour de sa gorge gracile et mon
cœur se serre. Ce n’est pas qu’elle que je vois, c’est aussi moi quelques
semaines plus tôt. Ma propre peau marquée par les empreintes d’un seul
homme. D’un seul cauchemar.
– Non, réponds-je finalement. J’ai vu cette technique d’intimidation dans
une série.
Taylor laisse échappe un rire avant de renifler bruyamment. Elle ne porte
qu’un long tee-shirt et semble si faible. Rien à voir avec la sublime créature
qui tentait de séduire Hunter l’autre soir.
– Merci, mais fallait pas t’en mêler, Amaya.
Donc elle me reconnaît bien.
Je devrais m’éloigner, mais j’en suis juste incapable.
Alors, je m’assieds à côté d’elle. Tandis que je fixe la fumée qui sort de sa
bouche, Taylor observe le ciel.
– Si ce type t’a fait du mal, débuté-je, tu devrais sans doute aller voir les
flics. Les vrais, cette fois.
Je sens son corps se tendre et elle secoue la tête.
– Crois-moi, il ne reviendra plus.
Comment peut-elle en être sûre ? Et être sûre qu’il ne s’en prendra à
personne d’autre ?
– C’est un client, continue Taylor. Marié. Que j’ai laissé trop approcher. Il
va faire profil bas et jouer au bon mari parfait.
Elle se penche et récupère le billet qu’elle froisse dans sa main. Je sais
exactement quel genre de client et d’homme c’est.
– Et il m’a payée cinquante sur cent balles. Ce chien, crache la blonde à
mes côtés.
– On peut toujours le poursuivre et récupérer ton argent.
Son visage fatigué et triste se tourne vers moi et ses yeux s’écarquillent
avant qu’un vrai sourire ne pointe le bout de son nez sur ses traits.
– Je crois que si tu finis abîmée à cause de moi, Hunter me tuera.
Je n’ai pas le temps de répondre que Taylor se relève et écrase sa cigarette
sur la marche.
– Allez, viens, montons. Je t’offre un verre. J’te dois bien ça.
Il est quatorze heures et je n’ai aucune envie de suivre cette quasi-
inconnue pour boire de l’alcool. Mais quelque chose me pousse à ne pas la
laisser seule non plus. Alors, je me contente de hocher la tête et de la suivre à
l’intérieur de l’immeuble.
L’appartement que je découvre au deuxième étage est petit mais bien
agencé. Bien décoré, également. Il y a des néons de différentes couleurs
accrochés au mur.
– Sympa, m’exclamé-je en tournant sur moi-même.
– C’est l’appartement d’une copine, me répond Taylor en s’avançant vers
la minuscule cuisine. Je crèche chez elle quelque temps.
Je traverse l’unique pièce et rejoins Taylor. Elle ne sort pas d’alcool du
placard, non. Elle me tend un jus de pommes bio avant d’en prendre un
également. Ma surprise doit se lire sur mon visage, car elle réplique :
– Tu t’attendais à ce que je te sorte une bière ?
Je ne réponds pas et récupère la petite bouteille que j’ouvre.
– Merci.
– Bah, c’est rien. C’est toi qui as empêché ce type de me casser la gueule.
J’ai envie d’insister pour qu’elle aille chez les flics mais je sais qu’elle ne
m’écoutera pas.
– Alors, reprend Taylor avant de s’asseoir directement sur le comptoir de
la cuisine, t’es en couple avec Hunter ?
J’avale de travers ma gorgée de jus de pommes avant de secouer la tête.
– Bordel, non !
Mon corps veut cet homme. Ma tête, elle, sait que c’est un très gros
problème.
– Je suis la petite sœur de son meilleur pote. Je crèche chez lui le temps
des travaux dans l’appartement de mon frère.
– T’es la sœur de Tao ?
– Ouais, comment tu le connais ?
Je reste sur mes gardes, perplexe.
– Je bosse dans un club où ton frère avait ses habitudes, trésor.
Sûrement avant Chloé.
– Quel genre de club ?
Son sourire complice me fait comprendre qu’il doit sans doute s’agir d’un
club où le plaisir règne. J’en ai confirmation une seconde plus tard.
– Disons que c’est un club privé de strip, et plus.
Et plus.
Je l’imagine avec mon frère, avant qu’il fréquente sa copine actuelle. Et
c’est suffisant pour me faire faire des cauchemars.
Nous nous observons pendant une longue minute sans rien dire. Hier
encore, je ressentais une certaine envie en voyant Taylor contre Hunter. Mais
je comprends que bien qu’ils soient liés et se fréquentent là où travaille
Taylor, ils n’ont pas de réelle relation.
Taylor s’avance dans le salon et retire son long tee-shirt qu’elle laisse
tomber au sol comme si je n’étais pas là. Elle se moque de sa nudité, vêtue
d’un simple string et d’un soutien-gorge beige.
– Je sens encore l’odeur de ce porc sur moi, soupire-t-elle avant de se
laisser tomber sur le canapé. Merde.
Je m’avance vers elle, étrangement attirée par l’électricité qui se dégage de
cette femme.
C’est comme si je me retrouvais en elle. Comme si je voulais la sauver,
comme j’aurais aimé que l’on me sauve, moi.
Je reste debout au centre de la pièce, sirotant ma petite bouteille. Si Taylor
sent mon regard sur elle, elle n’en dit rien.
Son index effleure son nombril et j’observe un bleu sur son ventre.
Putain, ça me dégoûte d’imaginer ce qui s’est passé ici ces dernières
heures.
– Tu dois sans doute te demander pourquoi je fais ça, hein ?
– Faire quoi ? lui demandé-je en fronçant les sourcils.
– Vendre mon cul.
Un rire froid sort de sa bouche tandis que je me laisse tomber près d’elle
sur le canapé.
– Je ne me demande rien du tout. Tu fais ce que tu veux de ta vie.
Pourquoi est-ce qu’être une travailleuse du sexe diminuerait notre valeur
en tant que personne ?
– Tu l’as connue, la galère pour t’en sortir.
Ce n’est pas une question. C’est une affirmation qui sort de sa bouche et je
reste silencieuse, la gorge étrangement serrée.
Je n’ai jamais eu d’amis suffisamment proches pour qu’ils rentrent dans
ma tête. Mais à cet instant, je sens une sorte de connexion avec Taylor.
On ne dit plus rien pendant de longues minutes. Je devrais sans doute
partir. Au moment où j’enclenche un mouvement pour me relever du canapé,
Taylor souffle :
– Ma première galère à moi, c’est quand mon beau-père a décidé que je lui
plaisais plus que ma mère. Alors, chaque soir, il entrait dans ma chambre et
abusait de moi. J’avais 11 ans.
Ma respiration se coupe et l’envie de vomir me vient.
– Je suis désolée, Taylor.
Elle agite sa tête avant de se mordre les lèvres.
– Ne le sois pas, trésor. T’y es pour rien, crois-moi. Quand il est mort d’un
cancer, c’était le plus beau jour de ma vie.
Son index continue de tapoter son nombril avant qu’elle reprenne :
– Après ça, les galères se sont un peu enchaînées et elles continuent à me
pourrir la vie aujourd’hui. J’ai besoin de fric. Un paquet de fric. Ma mère a
eu un lourd accident et elle a fini avec plusieurs déficiences. J’essaye de
l’aider comme je peux parce qu’elle est dans un centre spécialisé. Elle a des
soins longue durée à faire et bien que la plupart soient couverts par le NHS2,
d’autres restent à ma charge.
Je ne peux qu’imaginer la lourde pression qui pèse sur ses frêles épaules.
– Et le club ? lui demandé-je.
Ses yeux s’illuminent presque face à mes mots.
– Le club n’est pas une galère. Je m’y suis créé une nouvelle moi. J’ai une
nouvelle famille. Je peux y être moi-même. Tu veux que je te dise un secret ?
J’acquiesce et Taylor tourne son visage vers moi.
– Là-bas, je me libère. Je récupère mon corps. Je suis la seule qui le
contrôle. Personne ne me dicte quoi faire. Mais parfois… Parfois, je tombe
sur des clients qui sont des porcs, comme le type d’aujourd’hui.
Taylor semble ensuite se perdre dans ses pensées. Je joue avec la petite
bouteille vide et ma bouche s’ouvre d’elle-même :
– Ma galère à moi, c’est un homme. Je pensais être amoureuse. Mais à
cause de lui… Je me suis perdue. Il m’a volé mon corps.
Ma voix se brise presque sur ce dernier mot. Je ne dis pas le prénom
d’Alessandro à Taylor. Ça m’aide à lui donner moins de pouvoir sur moi. . Ça
m’aide à lui donner moins de pouvoir sur moi.
Je ne lui dis pas non plus que ces derniers jours, j’avais l’impression de
récupérer mon corps aux côtés d’Hunter.
– Je vois la douleur dans tes yeux, trésor, chuchote Taylor près de moi.
Je ferme mes paupières, comme si ça allait m’aider à me cacher de ma
réalité.
– Et si tu te libérais ? me demande-t-elle ensuite.
Mais me libérer… comment ?
– Je peux t’y aider. Demain soir. Viens au Dolce, Amaya.
Me réapproprier mon corps. M’amuser. Sans faux-semblant. Reprendre
totalement ce que m’a volé Alessandro. C’est sûr que c’est tentant…
– Là-bas, continue Taylor, les hommes et les femmes butinent comme des
abeilles. Nous sommes les fleurs. Mais nous avons des épines. Nous sommes
inatteignables. Viens. Tu peux profiter, trouver avec qui te faire plaisir.
Mon cœur s’accélère et ma bouche s’ouvre après une seconde :
– D’accord. Je vais venir. Demain soir.
1. Les démons dans mon âme.
2. National Health Service, département de la Santé et de la Protection
sociale
JONAS
Amaya
Il est quinze heures passées quand je quitte l’appartement de Taylor. La
promesse que je lui ai faite tourne en boucle dans ma tête. Est-ce que je vais
vraiment la rejoindre au Dolce demain soir ? Une partie de moi en a envie.
Mais une autre est complètement flippée.
Et si je croisais une personne que je n’ai pas envie de voir là-bas ? Et si…
Et si je tombais sur Hunter, qui semble avoir ses habitudes dans les lieux ?
Mon palpitant cavale à vive allure mais je me force à me concentrer sur un
autre sujet tout en rejoignant l’entrée de la maison londonienne. On verra
demain soir. Pour l’instant, il faut penser à autre chose !
Un frisson parcourt mes jambes nues sous mon short de sport. Le froid
arrive, l’automne est bien entamé et laissera bientôt place à l’hiver. On va
geler ici et j’ai franchement pas hâte.
Je glisse mes mains dans les manches du sweat qui recouvre une bonne
partie de mon corps tout en enfouissant mon nez dans le tissu. Il a ma propre
odeur. Mais les notes olfactives qui dominent ne sont pas les miennes. Elles
appartiennent à Hunter.
Comment réagirait-il en apprenant que je lui ai délibérément volé son
sweat pour sortir ? Bon, d’accord. Il était le premier à me prêter le vêtement
quand on est partis courir l’autre jour. Mais quand même.
L’imaginer péter un câble pour un geste aussi insignifiant – tout ça parce
qu’il déteste la moindre petite chose qui peut perturber son environnement –
me donne envie de sourire. Tout en arrivant devant sa grande maison,
j’enfouis un peu plus mes doigts dans le vêtement à la recherche des clés.
Sauf que la pulpe de mes doigts ne touche qu’une seule chose. Mon
téléphone.
– C’est pas vrai, marmonné-je tout en baissant ma tête vers la grande
poche.
Impossible que je sois aussi maudite que ça, pas vrai ? Et pourtant, ça a
l’air d’être le cas. Parce que j’ai bien perdu les foutues clés qu’Hunter
m’avait confiées.
– Il va me tuer, chuchoté-je.
Mes pas s’arrêtent sur les marches du perron pendant que je cherche une
solution. Bon ! Ne paniquons pas.
On est clairement en train de paniquer, se moque ma conscience.
Peut-être qu’elles sont sur un trottoir. Je sais que je les avais en partant de
chez Taylor. Donc, je les ai perdues en chemin. Foutu sweat trop grand à la
poche trop grande !
Je m’empresse de faire marche arrière, sans jamais les retrouver. Soit je
suis myope. Soit quelqu’un les a prises en pensant que ça mènerait à un
coffre-fort rempli de fric.
Donc, je suis obligée de me rendre à l’évidence. Je tire mon portable de
ma poche et ne réfléchis pas avant de cliquer sur le numéro de téléphone
d’Hunter que Tao m’avait transmis. Je pianote rapidement sur le clavier,
espérant qu’il répondra.
[Ne panique pas. Mais j’ai un
« tout petit » souci.]
Il est bientôt seize heures, il est sans doute occupé avec un patient. Merde !
Je relis mon message tout en me demandant si je peux espérer une réponse
maintenant ou non. Mon cœur loupe un battement quand mon portable se met
à sonner.
Allez, ne fais pas ta poule mouillée, décroche…
– Quel est le « tout petit » souci, Amaya ?
Sa voix est pressée, signe que je le dérange effectivement en plein taf.
Alors, pourquoi a-t-il pris le temps de m’appeler quand même ?
– Hum, débuté-je sans attendre. J’ai perdu les clés de chez toi.
– Quoi ?
Un grondement résonne à travers le combiné quand il réalise que ce n’est
effectivement pas une blague.
– Drôle de situation, non ? tenté-je tout en continuant de longer le trottoir.
Figure-toi que je suis partie me balader et que je les ai perdues en chemin.
Ça ne semble pas du tout le faire rire, au contraire. Il pousse un long
soupir et je peux d’ici l’imaginer me tuer du regard. Putain, je fous vraiment
sa vie en l’air.
– Est-ce que t’as décidé de me rendre fou avant que Tao revienne ?
continue Hunter.
Il n’y a pas de colère dans sa voix. Il semble réellement se poser la
question. Et je crois que je le comprends à cet instant.
– Si tu veux mon avis, contrattaqué-je en traversant la chaussée, je pense
que tu es déjà un petit peu fou, Hunter.
– Amaya, grommelle-t-il en réponse.
– Je peux parfaitement t’attendre dehors. Je vais trouver un café et remplir
mon sang de sucre.
Je n’ai pas d’argent sur moi, mais je peux toujours m’occuper autrement.
Pas besoin de lui avouer.
– Hors de question, clame Hunter.
Quelqu’un l’appelle au loin. J’entends un craquement puis des pas rapides
à travers le téléphone.
– Rejoins-moi à l’hôpital. J’ai toujours un double dans mon bureau.
– D’accord, mais…
Il a déjà raccroché. Je me contente de fixer le téléphone pendant de
longues secondes. Puis, je n’attends pas et fais ce qu’il m’a dit. Aucune envie
de laisser mes fesses geler sur ce trottoir. D’autant que vu le gris du ciel, ce
n’est sûrement qu’une question d’heures avant qu’il pleuve des cordes.
Je saute dans le métro et j’arrive trente minutes plus tard devant le
National Hospital for Neurology and Neurosurgery. Je m’arrête devant
l’édifice, le souffle court. Mes pieds me brûlent tant j’ai marché rapidement
depuis la station pour rejoindre l’adresse indiquée.
L’endroit est beau, bien qu’assez austère. Les larges bâtiments sont
façonnés de brique rouge et les hautes fenêtres blanches me laissent
apercevoir pas mal de monde à l’intérieur.
C’est donc là que se cache le fameux docteur Bamford quand il ne dévore
pas mes lèvres avant de me repousser comme une merde…
Stop ! me réprimande ma conscience. On arrête de penser à lui de
manière… sexuelle. OK, il m’a excitée. Mais c’était juste un instant de
faiblesse. Il a bien fait de me repousser. Parce que, que se serait-il passé s’il
ne l’avait pas fait ? Non. On ne le saura jamais.
Je crèche chez lui. C’est le meilleur ami de mon grand frère. Et bientôt,
nos chemins se sépareront pour ne plus jamais se croiser. Voilà tout.
Derrière le luxueux comptoir de l’accueil se tient une femme vêtue d’une
blouse. Elle semble débordée entre les sonneries incessantes du téléphone et
les quelques personnes qui posent en même temps des questions de l’autre
côté du couloir.
Je m’avance vers elle, un sourire désolé sur le visage.
– Bonjour, excusez-moi, débuté-je aimablement, mais je cherche…
La femme ne m’écoute même pas et prend un appel, le regard ailleurs. Je
reste là, pantelante. Mes yeux s’égarent sur les différentes galeries de couloirs
autour de moi.
– Amaya ?
Une voix d’homme, qui m’est familière sans vraiment l’être, claque dans
mon dos. Je me raidis en me retournant, avant de me détendre : ce n’est
qu’Alec. Sa blouse négligemment posée sur son avant-bras, il tient dans son
autre main une mallette noire, signe qu’il allait s’en aller.
– Salut ! lui réponds-je en levant ma main vers lui.
Ses yeux s’égarent sur mes jambes nues puis ils se posent sur le sweat que
je porte. Pourquoi son sourire s’agrandit-il, tout à coup ?
– Qu’est-ce que tu fais ici ? continue-t-il en m’entraînant à l’écart.
Je le suis, observant ses épaules moulées sous sa chemise jaune pâle.
Étrangement, ça lui va bien.
– J’ai perdu les clés qu’Hunter m’avait données, lui confié-je en pinçant
mes lèvres. Je suis venue récupérer un double.
Un rire s’échappe de la gorge d’Alec puis il secoue sa tête.
– Merde, ça a dû le rendre dingue. J’adore ça !
Je hausse les épaules tout en répondant finalement à son sourire. Je
suppose qu’on peut dire ça, ouais.
– Tu lui fais vraiment perdre les pédales.
La manière dont il me le dit, comme s’il savait quelque chose que
j’ignore… Je hausse une nouvelle fois les épaules tout en enfouissant mes
mains dans la poche du sweat.
– Je crois qu’Hunter n’a pas besoin de moi pour perdre les pédales.
– Oh, crois-moi. Si. Il est tellement habitué à tout contrôler dans les
moindres détails. T’es un joli petit problème.
Je l’assassine du regard et redresse le menton, à moitié vexée.
– Je ne suis pas un problème. Je suis une considération tactique.
Ma remarque semble lui plaire. C’est comme si je venais de passer une
sorte de test et que je l’avais franchi haut la main. Alec semble si gentil, si
avenant. Mais je sais à quel point les sourires peuvent dissimuler de lourds
secrets.
– J’ai un rendez-vous, termine-t-il finalement. Prends l’ascenseur jusqu’au
premier étage, puis longe le couloir sur la droite. Tu arriveras sur mon bureau
et un peu plus loin sur celui d’Hunter.
Alec s’éloigne déjà après un dernier signe.
– Merci ! m’exclamé-je dans son dos.
Il tourne son visage vers moi, une joie curieuse sur ses traits.
– Fais gaffe, il est d’une humeur exécrable. Comme d’hab’, quoi.
Puis Alec passe la porte et disparaît. Hunter est de mauvaise humeur ?
Quoi de nouveau à ça ?
J’emprunte le chemin indiqué par Alec tout en ignorant les quelques
regards que l’on me porte. Une fois sortie de l’ascenseur, je longe le couloir
de droite. Il ne semble y avoir personne ici. Enfin, si, au bout du couloir, un
type assez jeune est assis, dos au mur. Il porte un bonnet gris et est penché sur
une sorte de carnet à dessins, me cachant son visage.
Je passe devant le bureau d’Alec quand une voix grave me parvient à
quelques pas de là. Puis une seconde que je reconnais parfaitement.
Je m’arrête devant une porte entrouverte et aperçois deux hommes en
blouses blanches qui sont en pleine conversation. Leur ton est assez sec. Mes
yeux s’égarent sur la plus haute des deux silhouettes : celle d’Hunter.
À moitié dos à moi, il ne me remarque pas. Je ne peux pas voir son visage,
mais je le reconnais parfaitement. Je sais exactement quelle sensation on sent
sous nos doigts en s’agrippant à ses épaules musclées.
Putain, je débloque complètement !
Hunter marmonne quelque chose et son collègue perd patience tout en
agitant un dossier dans sa direction. Ils semblent sur le point de se jeter à la
gorge l’un et l’autre.
Bon, eh bien, on va patienter.
Je fais quelques pas sur le côté et presse mon dos contre le mur, perdue
dans mes pensées.
– Je crois que t’as pas le droit de traîner de ce côté du couloir.
La voix du mec assis à quelques mètres est assez faible et ne sonne pas
comme un reproche, plutôt comme un conseil.
– Je crois que toi non plus.
Il semble surpris par ma remarque et papillonne des yeux tandis que je le
rejoins.
– J’attends mon docteur, m’annonce-t-il.
Il est habillé d’un large pull beige, mais je peux distinguer sa frêle – trop
frêle – silhouette sous ses couches de vêtements. Mon attention se porte sur
son visage pâle et son bonnet. Les cernes sous ses yeux sont immenses et il a
les joues très creusées. Ses yeux bleus sont renversants. Mais ce n’est pas ce
qui m’interpelle. C’est son absence de sourcils. Et de cheveux. En
comprenant une partie de la situation, mon cœur se serre de lui-même.
– Ton docteur, c’est Hunter Bamford ? murmuré-je gentiment.
Il acquiesce tout en gribouillant quelques mots dans son carnet. J’ai
l’impression qu’il a le même âge que moi, le début de la vingtaine.
– Ouais. Et toi, t’es sa patiente ?
– Hum, pas vraiment.
Voyant que personne ne sort du bureau d’Hunter et n’ayant aucune envie
d’interrompre une quelconque dispute professionnelle, je laisse mon dos
glisser contre le mur jusqu’à m’asseoir près de lui.
Il semble presque choqué, comme s’il avait l’habitude d’être seul et ne
savait pas réagir.
– Je m’appelle Amaya, me présenté-je avec un sourire.
– C’est un beau prénom.
Il observe longuement mon visage, sans que cela me dérange. Il paraît
juste… Curieux. Avide de découvrir de nouvelles personnes.
– Moi, c’est Jonas.
– C’est aussi un beau prénom.
Ses joues pourtant si pâles se teintent de rouge et il détourne soudainement
le regard.
– Merci, chuchote-t-il finalement.
On demeure silencieux pendant une minute ou deux. Il se gratte la gorge et
remet son bonnet en place.
Merde, est-ce que je l’ai mis mal à l’aise ?
– Ton bonnet est chouette, lui dis-je sans réfléchir.
Son rougissement se renforce et il continue de le mettre en place. Il ne me
répond rien, mais je sais que mes mots lui ont fait plaisir.
– Tu es malade ? finit-il par me demander après un nouveau silence.
Non, je ne suis pas malade. Mais à l’intérieur, je me sens parfois morte. Je
secoue la tête pour toute réponse et n’ose pas lui retourner sa question. Parce
que je vois d’ici que Jonas est mal en point. Mais j’ignore à quel degré. Sa
bouche s’ouvre d’elle-même :
– Moi, j’ai des gliomes.
– Des gliomes ?
– Ouais. Des tumeurs primitives localisées dans mon parenchyme cérébral.
Cancer du système nerveux. Après un combat de plusieurs années, on pensait
que ma situation était réglée il y a quelques mois mais… La vie est parfois
surprenante, pas vrai ?
Mon cœur est tant serré que je reste muette. Je connais à peine ce type.
Pourtant, j’ai envie de le serrer dans mes bras et de lui promettre que tout va
bien se passer. Où est sa famille ? Est-il seul ici ? Va-t-il s’en sortir ? Je
l’espère du plus profond de mon âme.
– Ça va aller. Tu vas combattre une nouvelle fois, et gagner.
Sa bouche s’étire avec lenteur. Il ne répond rien, comme s’il avait déjà
abandonné tout espoir depuis longtemps. Son regard se perd au loin et il
laisse son carnet sur sa cuisse avant de parler pour lui-même :
– Je ne suis jamais allé à un date. Je vais mourir sans jamais avoir eu le
courage d’inviter une fille au restaurant.
Quand il tourne son visage vers moi, ses yeux sont brillants de larmes.
– Désolé, je ne voulais pas dire ça. Tu n’as pas à entendre mes
lamentations stupides tout ça parce que je vais crever.
– Pourquoi stupides ? Elles ne le sont absolument pas.
Nous sommes interrompus par le collègue d’Hunter qui passe la porte de
son bureau et s’éloigne sans même nous jeter un regard.
Hunter, lui, s’arrête sur le seuil. La perplexité traverse son visage et il
penche sa tête sur le côté avant de me fixer étrangement.
Ma bouche s’ouvre sans que je quitte Hunter des yeux :
– Tu ne vas pas mourir, Jonas. Je sais que ton médecin va se battre pour
toi. Jusqu’au bout.
Hunter fronce un peu plus les sourcils, mais la détermination traverse ses
traits. J’ai vu juste, je le sais. Jonas remarque Hunter et se relève, gêné.
– Salut, Docteur.
Hunter hoche sa tête et indique le couloir de l’autre côté.
– Salut, Jonas. Je te retrouve dans la salle de consultation d’ici quelques
minutes.
Le jeune homme acquiesce et s’éloigne déjà, mais je l’interpelle tout en
me levant à mon tour.
– Eh, Jonas !
Il se tourne vers moi, suspendu à mes lèvres. Je sais qu’Hunter aussi
m’observe sous tous les angles, mais je l’ignore. Je ne pense qu’à ce jeune et
mon envie de le soulager un peu sa douleur. Je lui lance joyeusement :
– J’adore les pizzas. Et toi ?
Jonas me fixe, perdu avant de me demander, incertain :
– Tu veux qu’on mange ensemble ?
Il se tourne vers Hunter, comme s’il n’en croyait pas ses yeux. En réponse,
Hunter lui sourit en silence et croise ses bras sur son torse. Il semble vraiment
tenir à lui, à sa manière.
J’observe sa silhouette imposante et ne peux m’empêcher de me dire que
la blouse lui va vraiment, vraiment bien.
– Ouais, reprends-je en me tournant vers Jonas. J’ai repéré une pizzeria
juste en face de l’hôpital. Ça te dit qu’on y aille ce soir ?
– Je. Ouais. OK. Ça me dit, bien sûr.
Il se balance d’avant en arrière, heureux mais gêné. Puis il s’éloigne après
un dernier sourire, son carnet sous le bras. L’attention d’Hunter se repose sur
moi. Soudainement, nous sommes seuls et il n’y a plus d’air autour de nous.
Il n’y a que le feu qui nous réchauffe.
– Il n’a jamais eu de… rendez-vous. Je voulais qu’il soit heureux, lui dis-
je.
– Ce que tu as fait pour lui, il ne l’oubliera jamais.
Mes joues chauffent sous ses mots. Il contemple ma tenue,
particulièrement son pull, et une expression que je n’arrive pas à reconnaître
passe sur son visage. Puis Hunter s’approche de moi, me dominant aisément
de sa taille, et son souffle brûlant s’abat sur mon visage.
– Ta main, m’ordonne-t-il alors.
Je la tends sans réfléchir, paume vers le haut. Hunter y laisse tomber une
clé et ses doigts effleurent les miens.
– Sois sage. Ne la perds pas, celle-là.
J’étudie son visage et le petit sourire taquin qui y prend place, ses cheveux
en désordre, sa mine sombre. Merde, il fout le bordel dans ma tête.
– Je ne la perdrai pas, promis.
Son attention se pose une seconde sur mes lèvres et ni lui ni moi ne
bougeons. On reste face à face, seules nos mains se touchant. Puis,
finalement, je m’éloigne sans un mot tout en reprenant vivement ma
respiration. Je jurerais que lui aussi est aussi troublé que moi.
Je peux presque sentir ses yeux à l’arrière de ma nuque, comme si un fil
invisible continuait de nous relier, peu importe la distance.
PEUR DU NOIR
Amaya
Quelques heures plus tard
Après avoir mangé la totalité de ma pizza quatre fromages, mon ventre est
tellement tendu que je pourrais presque croire que mon estomac a triplé de
volume. Mais il était hors de question que je laisse le moindre centimètre de
croûte au fromage.
Je roule presque en quittant le taxi qui vient de me déposer devant la
maison d’Hunter sous la pluie battante et les éclairs menaçant.
Par réflexe, je regarde autour de moi, à la recherche d’une ombre qui
tenterait de m’engloutir. Mais il n’y en a pas. Bien sûr qu’il n’y en a pas !
Plus les jours passent et plus je me convaincs moi-même : Alessandro ne
retrouvera jamais ma trace. Je suis à presque deux mille kilomètres de lui et
plus jamais il ne pourra me faire du mal. Il ne saurait même pas où me
trouver.
Quand je rentre, les lumières de la cuisine sont encore allumées. Hunter est
assis sur l’une des chaises de la table à manger. En m’entendant approcher, il
lève son visage vers moi.
Est-ce qu’il m’attendait ? Pourquoi est-il ici plutôt que dans son bureau ?
Il analyse de son regard perçant le moindre centimètre de mon corps
trempé, comme pour s’assurer d’une chose que je ne comprends pas. Des
dossiers médicaux sont ouverts en face de lui, à côté d’une feuille remplie de
notes.
Mes yeux s’égarent sur son jogging gris, bas sur ses hanches, et le tee-shirt
blanc qu’il porte. Ses biceps aux muscles dessinés apparaissent et je suis du
regard le réseau de veines sous sa peau hâlée.
– Salut, débuté-je dans un souffle.
Ses yeux se font plus vifs tandis qu’il fixe à nouveau ma tenue. Il semble
fatigué, mais également… préoccupé. Comme si intérieurement, quelque
chose faisait rage en lui. Le vent frappe les fenêtres de la cuisine.
Je fais un nouveau pas dans sa direction et il déglutit avec lenteur, sa
pomme d’Adam bougeant de haut en bas sans qu’il lâche mon corps de ses
pupilles noires.
– Comment c’était, avec Jonas ?
Enfin, il parle. Sa question est anodine mais son ton ne l’est pas. Il est
vraiment préoccupé pour une raison qui, je le soupçonne, est en lien avec son
travail.
– Bien, lui dis-je. Vraiment bien, en fait.
Et je ne mens pas. On a passé deux heures à dévorer des pizzas, Jonas et
moi. Au début, c’était un peu gênant parce que ni lui ni moi ne parlions
vraiment. Et puis, on s’est peu à peu détendus. Il était vraiment heureux et
honnêtement, je l’ai trouvé cool. Quand j’ai vu que son corps était vraiment
fatigué et son visage encore plus pâle qu’avant, j’ai décidé d’écourter notre
date amical.
Merde, il semblait si triste mais n’a pas rechigné avant de rejoindre
l’hôpital. De ce que j’ai compris, son état est de plus en plus préoccupant. Si
une presque inconnue – moi – a pu lui faire oublier sa condition pendant
quelques heures, c’est le plus important.
– C’est un type bien, reprends-je en posant mes mains sur le dossier de la
chaise près de celle d’Hunter.
Mes doigts s’agrippent au bois et j’essaye d’ignorer son regard perçant.
Quand j’oriente mon visage vers lui, il relève un sourcil.
– Est-ce que tu portes encore mon pull ?
Ma bouche s’ouvre sans qu’aucun mot en sorte. Je pourrais dire que j’étais
en retard avant de rejoindre Jonas ce soir et que j’ai donc récupéré le premier
vêtement sur le chemin. Mais la vérité, c’est que je n’avais pas envie de
mettre autre chose.
Alors, je passe ma langue sur mes lèvres, sans décrocher mon regard
d’Hunter et me contente d’acquiescer. Il reste suspendu à mes lèvres, lui
assis, moi debout près de lui. Ses doigts pianotent sur la table et son visage se
relève un peu plus pour fixer le mien. J’aime cette position. Je sais qu’Hunter
Bamford est un homme qui ne se laisse pas dominer, il est trop… trop
insaisissable pour ça. Pourtant, à cet instant, j’ai l’impression d’avoir un
soupçon d’ascendant sur lui, et j’aime ça.
Je lui pose à mon tour une question :
– Tu avais mis de l’argent dans la poche de mon sweat.
En fait, ce n’est pas vraiment une question. Quand je suis descendue ce
soir, que j’ai récupéré le vêtement et me suis empressée de quitter la maison
en ignorant Hunter qui était dans son bureau, il ne m’a fallu que quelques
secondes avant de découvrir de l’argent dans la poche. Un billet de cinquante,
qui m’a permis de payer ma bouffe et mon foutu taxi. Donc… Il savait que
j’allais le mettre. Et ça m’énerve.
– « Ton » sweat ? répète Hunter en laissant sa bouche s’étirer doucement.
Ses yeux sont vifs, inquisiteurs. Merde. Je rougis presque quand la gêne
m’envahit. Il fait chaud, maintenant. Je crève de l’intérieur, mais je tente de
garder contenance.
– Je te rembourserai. L’argent.
Mes mots ne lui plaisent pas. Il perd son sourire et pince les lèvres, comme
si ma phrase était insultante.
– Ne sois pas stupide, tu es la sœur de Tao. C’est à moi de te surveiller tant
qu’il n’est pas là.
La sœur de Tao. Je suis la sœur de Tao. Ne suis-je donc vraiment que ça
pour lui ? Un problème dont il doit s’occuper quelques semaines pour rendre
service à son meilleur ami ?
Je tente de garder un visage neutre alors que j’ai envie de l’insulter même
s’il a entièrement raison. Mais… une partie de moi demeure vexée de savoir
comment il me considère. Et cette partie de moi veut s’amuser. Jouons. Juste
un peu.
Testons-le. Cet homme imperturbable, rendons-le fou.
Moi aussi, je peux jouer ce petit jeu.
Je garde mes yeux ancrés aux siens et lâche le dossier de la chaise libre,
puis je colle presque mes hanches au bras droit en faisant mine d’observer les
papiers éparpillés sur la table. Ses muscles se tendent tellement qu’on dirait
qu’il peut se briser à tout moment.
Quelques-unes de mes mèches de cheveux tombent entre nous et effleurent
la peau nue de son avant-bras. Ses doigts sont crispés.
Ma main droite effleure l’une de ses feuilles de notes.
– Alors, c’est donc vrai ? Les médecins ont vraiment une écriture illisible.
Je fais la moue en essayant de décrypter le document et tourne
innocemment mon visage vers celui d’Hunter tout en papillonnant des cils. Il
semble se retenir du mieux possible pour ne pas bouger.
Toujours aussi imperturbable. Mais… Je peux voir la faim sur son visage.
Une faim de loup, qui attise la mienne.
– Arrête.
Un unique mot sort de sa bouche. Un seul mot qui fait pulser mon cœur.
Mon sang bouillonne dans mes veines, me rendant si vivante à cet instant que
j’oublie toutes les fois où j’ai cru que la vie m’avait été enlevée.
– Que j’arrête quoi ?
Je ne veux que le pousser à bout, jouer un peu. Toutefois, Hunter ne réagit
pas comme je m’y attendais. L’instant suivant, sa main droite se pose à
l’arrière de mes cuisses nues.
Merde.
Ses doigts sont brûlants. Ils pulsent contre ma peau et me tourmentent
tellement de leur simple toucher que je manque de m’éloigner. Mais je n’en
ai absolument pas envie. Je ne veux pas céder la première. Il se maîtrise
entièrement, et pourtant… un rien pourrait lui faire péter un câble.
– Si tu ne t’éloignes pas, Amaya… Je vais faire quelque chose que nous
regretterons tous les deux.
Sa voix est calme. Tellement calme. Peut-être trop ?
– Et qu’est-ce que tu feras ? ne puis-je m’empêcher de lui demander.
Son pouce caresse l’arrière de ma cuisse droite à la seconde où il remonte
le long de mon épiderme, juste à la lisière de ma jupe. Quand son ongle érafle
presque tendrement ma peau, mon souffle se coupe. Mon bas-ventre se
réveille, lui aussi affamé.
Ce n’est pas ce qui est censé se passer. C’est moi qui joue. Pas lui. Pas
vrai ?
– J’utiliserai ton corps. Comme s’il m’appartenait. Comme si toi, tu
m’appartenais.
Mon cerveau se bat contre les pulsions de mon corps. Je baisse les yeux
sur l’érection d’Hunter qui tend le tissu de son jogging, tout en me mordant la
lèvre.
Je veux profiter de la vie. Ressentir des sensations. Retrouver mon corps.
Me retrouver, moi.
Vivre, putain !
Mais une chose est sûre. Plus personne ne me mettra la tête à l’envers. Je
protégerai mon cœur et mon âme, coûte que coûte. Surtout face au meilleur
ami de mon frère.
Alors, tout en déglutissant, je m’éloigne d’un pas. Hunter sourit – d’un
sourire sombre et sans joie – tout en éloignant ses doigts de ma peau. Même
s’il ne me touche plus, je le sens toujours contre moi.
J’hésite une seconde à m’enfuir. Et il semble lui aussi s’y attendre. Je suis
frustrée. Mes tétons sont douloureux et j’ai envie de prendre une douche
brûlante. Mais je n’arrive pas à partir, à me retrouver toute seule. Je me sens
attirée par Hunter comme un papillon de nuit le serait par la plus douce et la
plus belle des lumières.
Peut-être est-ce simplement l’interdit qu’il représente ? Merde, si Tao nous
voyait, il perdrait la tête. Mais, au fond de moi, je sais que c’est autre chose.
Une rage résonne en Hunter. Une rage qui appelle la mienne.
Je tire la chaise près d’Hunter et me laisse tomber dessus. Il fronce ses
sourcils sans rien dire, m’observant me mettre à l’aise. Qu’il ne me demande
pas ce que je suis en train de foutre parce que moi non plus, je n’en sais rien.
Toutefois, et heureusement, il n’en fait rien. Il continue de feuilleter un
dossier sans jeter un regard dans ma direction. Nous restons silencieux
pendant une minute. Ce n’est pas un silence gênant. Je ne suis pas mal à
l’aise. Je me sens juste… Bien.
– Est-ce que Jonas va s’en sortir ? murmuré-je après une nouvelle minute
écoulée.
Je récupère une feuille blanche qui ne semble pas lui être utile, un stylo, et
gribouille pour m’occuper. Hunter semble réfléchir à ses mots et ça me serre
le cœur. Parce que je ne connais pas vraiment Jonas, mais il a l’air d’être une
personne bien. Je veux qu’il vive.
– On fera en sorte qu’il s’en sorte, me répond Hunter. Son état est
préoccupant. Mais il se stabilisera. De nouvelles opérations sont prévues dans
les prochains jours.
Je ne sais pas s’il croit vraiment à ses mots, mais j’en ai l’impression.
Alors, moi aussi, je garde espoir.
Je continue de dessiner silencieusement, sentant son regard s’attarder sur
mes doigts.
– De sakura, lui précisé-je.
Il continue d’observer mon dessin sans rien ajouter. Mais ma bouche
s’ouvre d’elle-même :
– Tu savais que les fleurs de sakura avaient une signification plutôt
antinomique dans la culture japonaise ? Elles symbolisent la vie. Mais aussi
la mort. La violence, mais également la beauté.
– Ah oui ?
Il paraît sincèrement intéressé. Alors, je poursuis tout en me souvenant des
mots de ma grand-mère :
– Certains disent que les fleurs de sakura symbolisaient historiquement la
vie des samouraïs. Des guerriers sans peur de la mort. Les pétales de sakura
qui tombaient représentaient la mort de ces guerriers.
Tellement de symbolisme pour cette fleur belle mais éphémère. Éphémère
comme la vie.
– L’héroïne de mon manuscrit s’appelle Sakura, lui confié-je finalement.
J’ignore pourquoi je me dévoile autant. Mais mon héroïne me fait penser à
cette fleur insaisissable. Remplie de vie, remplie de mort. Hunter continue de
m’observer, pensif.
Alors qu’il s’apprête à me dire quelque chose, toutes les lumières de la
pièce s’éteignent.
Nous sommes soudainement plongés dans la nuit. Le vent hurle au-dehors,
la pluie frappe les fenêtres alors qu’une peur effroyable me serre la gorge.
– Qu’est-ce qui se passe ? soufflé-je en me recroquevillant sur ma chaise.
– Ça doit être une coupure de courant, me dit calmement Hunter en se
levant.
Je me relève à mon tour sur mes jambes tremblantes et hoche la tête. Oui,
ce n’est que ça. Aucune raison de paniquer. Mais le vent souffle encore plus
contre les fenêtres et j’enfonce mes ongles dans les paumes de mes mains.
– Hunter ? murmuré-je en sentant mon rythme cardiaque s’accélérer.
Sa main agrippe la mienne une seconde plus tard et il m’attire à lui. Il se
tient devant moi et les ombres jouent sur son visage. Ses traits sont détendus,
rassurants. Je me raccroche à cette image.
– Je suis là. C’est rien, Amaya. C’est juste la tempête.
La tempête. Oui. Ce n’est que ça.
Mais tandis que ses doigts lâchent lentement les miens, un bruit sourd
retentit contre la porte d’entrée. Je sursaute en me tournant vers elle et Hunter
pivote dans la même direction.
C’est comme si une branche d’arbre avait heurté la maison. Ça… Ou…
– C’était quoi, ce bruit ?
Ça pourrait très bien être des cambrioleurs. Et les pensées d’Hunter
semblent suivre les miennes car il m’ordonne :
– Ne bouge pas. Je reviens tout de suite.
Puis il passe près de moi. Je reste immobile une seconde, presque
tétanisée. Quand je n’arrive plus à le distinguer dans les ombres de la pièce,
ma panique revient au galop. Je bondis en avant, tentant de le suivre dans
cette noirceur quasi totale.
– Attends ! murmuré-je.
Je passe le seuil du salon, sans distinguer grand-chose. Déjà, un autre
scénario prend place dans ma tête.
Et si… Et si Alessandro était là, dehors ?
Je tente de me calmer du mieux possible.
Il ne sait pas où je suis. Il ne me retrouvera pas. Jamais.
Quand je sens un souffle sur ma droite, je sursaute et ouvre ma bouche
pour crier. Une main agrippe la mienne et on me colle à un torse imposant et
familier.
– C’est moi, princesse.
Le soulagement est tel que j’ai envie de pleurer quand je reconnais la
silhouette d’Hunter contre la mienne.
Il effleure ma pommette de l’un de ses doigts puis il s’avance vers l’entrée.
Il tient un objet dans sa main droite mais je n’arrive pas à comprendre ce que
c’est. Quand Hunter déverrouille la porte, mon ventre se tord un peu plus.
– Qu’est-ce que tu fais ? lui demandé-je en m’avançant vers lui.
Mais déjà, les rayons de la lune nous percutent tandis qu’Hunter ouvre en
grand la porte et passe le seuil. La pluie s’abat sur lui quand il se tient en haut
des marches du perron. Sa tête pivote dans toutes les directions puis il se
penche et observe ses pieds. De sa main droite, il récupère une branche et se
tourne à demi vers moi, un sourire rassurant sur le visage.
– Une branche d’arbre. Elle a dû être emportée par la tempête et a fini
contre ma porte.
Je fixe la petite branche qu’il tient et il poursuit :
– Les maisons voisines semblent aussi avoir le même problème. Il doit y
avoir une panne d’électricité dans tout le secteur à cause de la météo.
Je ne l’écoute qu’à moitié, parce que je comprends enfin ce qu’il tenait
dans sa main gauche.
– Comment ça se fait que tu as une arme ici, Hunter ?
Ses doigts sont fermement enroulés autour du pistolet et je ne peux
m’empêcher de me dire qu’il a déjà dû en utiliser, vu comment il semble être
à l’aise avec.
– Londres est une ville pleine de dangers, me répond simplement Hunter.
Il n’a pas tort.
Et il pourrait être l’un d’entre eux…
Pourtant, je n’ai pas peur. Je me sens… protégée. Une force tranquille se
dégage de lui.
Quelques secondes plus tard, les lumières de la maison s’allument à
nouveau. Je vois la rue s’allumer à son tour, signe que la panne de courant est
bel et bien terminée.
– Tu vas bien ? me demande-t-il ensuite.
Est-ce que je vais bien ? Oui, je crois. Je force mes muscles à se relâcher
tout en hochant doucement la tête.
– Ouais. Ça va.
Je me retiens d’être cent pour cent honnête. Je ne peux pas raconter mon
histoire à Hunter et lui dire que j’ai eu peur qu’Alessandro soit là, à rôder
dans un coin sombre. Si je lui parlais de ça, Hunter appellerait Tao en urgence
et me forcerait à affronter ce qui m’est arrivé, ce à quoi je ne suis pas prête.
Parce qu’Hunter pourrait peut-être même me pousser à la rue en comprenant
qu’un homme est à mes trousses et donc que je le mets en danger en restant
ici.
Non, ils ne doivent rien savoir. Jamais.
LE DOLCE
Amaya
Le lendemain soir
Ne réfléchis pas, Amaya. Vas-y.
Ma conscience est surexcitée, ce soir. Elle me pousse à agir. Et je ne me
bats pas vraiment contre elle. Parce qu’à vingt-deux heures trente, je suis
devant l’adresse indiquée par Taylor. Là où elle travaille chaque nuit, au cœur
de l’euphorie londonienne, et où elle est déjà en ce moment même.
Le Dolce.
« Là-bas, les hommes et les femmes butinent comme des abeilles. Nous
sommes les fleurs. Mais nous avons des épines. Nous sommes inatteignables.
Viens. Tu peux profiter, trouver avec qui te faire plaisir. »
Je l’ai écoutée, me voilà. J’essuie mes mains moites sur ma jupe plissée.
Le froid s’infiltre sous le fin tissu de mon débardeur et un frisson dévale sur
mes bras.
Ce n’est pas que le froid, c’est aussi l’excitation qui me parcourt, une
curiosité presque perverse. L’énergie explose au creux de mon ventre.
Un soupçon de peur tente de me posséder, mais je le repousse le plus
possible. Je relève mon menton et carre les épaules, me donnant une fausse
apparence de dure à cuire, avant de dépasser les personnes qui patientent
devant une porte sur la gauche. Celle-ci, c’est l’entrée de la boîte de nuit
huppée qui se situe au sous-sol.
Comme me l’a indiqué Taylor, je longe les murs de l’immeuble en pierre
et m’aventure jusqu’à une autre porte sur la droite, qui donne sur un autre
club privé, lié à la boîte de nuit, mais beaucoup plus… confidentiel. Deux
vigiles, aussi épais que des troncs d’arbre, se tiennent de part et d’autre des
portes.
Ils sont en pleine discussion et s’interrompent quand je m’arrête devant
eux. Leur regard est si perçant que j’ai envie de me recroqueviller sur moi-
même. On dirait qu’ils pourraient me briser en deux au moindre souci.
Mais j’ai appris une chose au cours de ma triste vie. Peu importe
l’adversaire qui se tient debout devant vous. Si vous êtes en danger de mort,
vous le combattrez. Votre cerveau se déconnectera et votre instinct de survie
prendra la relève. Peu importe qui se trouvera sur votre chemin. Ce sera
toujours votre vie. Ou la sienne.
Ne sous-estimez jamais une personne qui veut vous voir morte. Et ne sous-
estimez jamais votre capacité à vouloir survivre.
Ne faites pas l’erreur de croire que votre vie ne vaut pas assez.
Alors, je me redresse, un élan de détermination me prenant de toute part.
– Vous avez une invitation ?
Une quoi ? Parce qu’il fallait une invitation officielle ?
J’ouvre ma bouche sans qu’aucun mot en sorte. Je secoue piteusement ma
tête, me demandant si j’ai un truc sur le visage tant le vigile de droite étudie
mes traits avec attention.
– Je viens rejoindre Taylor, leur indiqué-je d’une voix incertaine.
Les deux types échangent un regard puis un air de compréhension les
traverse.
– Ah, acquiesce celui qui me fixait étrangement, c’est ton premier soir, pas
vrai ?
Je m’apprête à leur dire que je ne suis pas une danseuse, avant de
m’arrêter net. Si je leur dévoile que je ne viens pas travailler mais que Taylor
m’a invitée pour m’amuser, je pense que les deux gars vont m’envoyer
royalement chier. Alors, je rentre dans leur jeu et souris de toutes mes dents.
– C’est bien ça.
Ils s’écartent aussitôt pour me laisser passer. L’un d’eux indique mes
chaussures du doigt.
– Ça, ça dégage.
J’ai envie de le traiter de tous les noms, vu comment il semble dégoûté
face à mes bottines. Mais je me retiens, hoche simplement la tête et
m’éloigne de lui. Enfin, je pénètre dans le club Dolce.
Le parfait lieu pour observer et pratiquer ses moindres désirs, d’après
Taylor. Une vague de chaleur me heurte de plein fouet alors que je viens à
peine de passer la porte et le lourd rideau derrière elle.
Avant de tomber sur Alessandro, j’avais testé pas mal de clubs en Italie.
Mais aucun ne ressemblait au lieu qui se présente à moi.
Cet endroit sent le fric. Et le pouvoir. Je parie que la fortune personnelle de
la moitié des gens ici représente le PIB d’un petit pays.
Il n’y a pas que des hommes en spectateurs, même s’ils sont majoritaires.
Nous ne sommes pas dans un Gentlemen’s Club. Il y a quelques rares
femmes qui prennent place autour des tables disposées dans l’espace.
Trois sortes de podium font office de scène. Sur celle de droite, c’est un
homme qui se donne en spectacle, tandis que deux femmes dansent sur la
petite scène de gauche. Leurs seins se dévoilent à la foule pendant qu’elles
bougent au rythme lent et sensuel de la musique.
– Bellissima.
Je me braque instantanément en entendant un accent italien.
– Pardon ? !
Une seconde, je pense qu’Alessandro m’a trouvée. Mais quand je me
tourne vers la droite, je remarque qu’il s’agit d’un homme que je ne connais
pas. Une cicatrice lui barre le sourcil gauche. Je me tends une seconde mais
déjà, il passe près de moi sans me calculer et rejoint une femme assise plus
loin, une femme qui semble être son rencard du soir.
Le soupir de soulagement que je laisse échapper vide mes poumons d’un
coup sec.
Je prends sur moi et me concentre de nouveau sur l’environnement
inconnu qui m’entoure. Puis, je me perds dans un océan de luxure. Comme la
majorité des spectateurs, je n’ai d’yeux que pour le podium surélevé du
milieu, pile en face de moi, sur lequel est allongée une femme blonde, qui
passe ses mains sur ses seins recouverts d’un fin soutien-gorge blanc.
Je reste suspendue à la scène qui se déroule sous mes yeux. Quand la
femme se redresse et se place à quatre pattes, je la reconnais.
Taylor fait son show. Et elle avait raison. Elle se libère, elle attise tous les
regards, fait oublier toutes les inhibitions. Ceux qui sont assis autour des
tables et sur les banquettes l’observent, pleins de désir. Quand Taylor effleure
son nombril du bout de ses doigts puis rampe jusqu’au bord du podium, je
remarque les quelques hommes qui se tiennent debout devant la scène.
Quand l’un d’eux tend la main vers Taylor, elle relève un sourcil et secoue
la tête. Le type s’arrête automatiquement.
C’est elle qui mène la danse. Et je parie que si l’un des types tentait de
faire le con, un vigile le traînerait dehors sans attendre. C’est étrangement
rassurant et ça m’aide à me détendre vraiment. Je m’avance vers Taylor, tout
comme deux autres personnes qui me devancent et rejoignent les premiers
rangs. Elle tire sur son soutien-gorge et le tissu s’ouvre de lui-même pour
dévoiler une forte poitrine.
Enfin, la musique s’arrête. Certains sifflements se font entendre et je
comprends vite que le public en voulait encore. Taylor leur sourit d’un air
joueur, puis son regard glisse vers moi et une joie véritable envahit son
visage. Elle remet son soutien-gorge puis descend de la scène par les deux
marches menant à la salle, veillant à n’effleurer personne sur son passage.
Le sifflement qu’elle pousse en arrivant vers moi agrandit mon sourire.
– T’es venue.
Je n’ai pas le temps de dire quelque chose. Déjà, ses doigts s’enroulent
autour des miens et elle me fait pénétrer un peu plus dans les lieux. Elle me
tire derrière elle et je la suis docilement, curieuse.
– Où est-ce que tu m’emmènes ? Voir le grand méchant loup ?
Son rire éclate entre nous. Sans lâcher mes doigts et sans s’arrêter de
marcher sur ses talons hauts, elle tourne son visage vers moi et ses yeux
brillent d’appréciation.
– Oh, chérie, c’est nous, les méchantes louves. Et eux, tous nos petits
chaperons.
Elle accélère ensuite le pas, me traînant toujours à sa suite. On emprunte
un couloir étroit et faiblement éclairé, ce qui donne une tout autre ambiance
au lieu. C’est comme si on s’enfonçait au cœur des ténèbres.
On passe devant différentes portes, toutes fermées. Quand quelques bruits
derrière l’une d’elles se font entendre, je halète sans pouvoir m’en empêcher.
Est-ce qu’il y a des gens derrière ces putains de portes ?
– Les salles de lap dance privées, m’indique Taylor. Et autres
réjouissances. Notre vestiaire est plus loin, là où personne n’a le droit d’aller.
On déboule une minute plus tard au bout du couloir et je m’arrête sur le
seuil de cette nouvelle pièce bien que Taylor, elle, s’avance déjà dans le
vestiaire. Un danseur passe près de nous, tout sourire. Un vestiaire mixte,
donc.
Taylor ouvre le casier en métal juste devant elle. Elle observe ensuite ma
silhouette d’un air interrogateur.
– Bon, mes seins sont plus gros que les tiens. Mais mon cul plus petit. Je
pense que… Cette robe sera parfaite.
Elle tire un bout de tissu du casier et l’envoie sans attendre dans ma
direction. Par réflexe, je l’attrape et fixe le morceau de dentelle noire entre
mes doigts.
– Change-toi, me dit Taylor. Et arrête de regarder cette robe comme si elle
allait te sauter dessus.
Je reste immobile. Parce que la robe semble microscopique, mais surtout
très très transparente. En fait, elle l’est vraiment. On verra l’intégralité de
mon corps à travers la dentelle.
– C’est… Elle est très belle. Mais…
Taylor passe par-dessus sa tête une robe du même tissu, rose pâle cette
fois.
– Est-ce que tu veux toujours monter sur scène avec moi ? me demande-t-
elle.
– Ouais. Je crois que oui.
Je suis curieuse. J’ai envie de vivre ça. De me libérer, comme elle a dit.
Mais le tissu est vachement osé et ça me rend incertaine.
– Je ne sais pas si je suis assez à l’aise avec mon corps pour porter ça,
soufflé-je finalement.
Mon aveu la fait sourire et elle effleure ma joue de son index.
– Toi seule as la réponse, ma colombe. Si tu n’en as pas envie, reste
habillée comme tu veux.
Je baisse mes yeux sur ma jupe et mon débardeur, puis sur mes bottines.
Non, je veux le faire. Je veux… Je veux ne pas réfléchir, pour une fois.
Taylor possède une aura magnétique qui me pousse à oser sans avoir peur
des avis des autres.
– Je veux en être, affirmé-je.
Sans attendre, je tire mon débardeur vers le haut et me retrouve seins nus
devant elle. Mes tétons s’érigent du fait de la faible température de la pièce.
Taylor observe ma taille, puis ma poitrine qui se soulève en rythme.
– Très très jolis. Naturels ?
Je ne peux empêcher un rougissement de réchauffer mes joues et mes
lèvres s’étirent. Puis, je prends de plus en plus confiance et ouvre la
fermeture de ma jupe tout en acquiesçant. Je la laisse tomber sur le sol et
enfile la robe prêtée par ma nouvelle amie.
J’ignore pour quelle raison je me sens tellement liée à elle. Peut-être parce
qu’on a vécu des choses moches, elle et moi. Peut-être que la laideur de notre
passé lie nos âmes sans même qu’on comprenne pourquoi.
La robe me moule comme une seconde peau. Et effectivement, elle est
tellement transparente que mes seins sont parfaitement visibles à travers. Au
moins, mon string noir me permet de conserver mon entrejambe à l’abri des
regards.
Taylor récupère ma jupe et mon débardeur, et les lance sur la chaise en
métal avant de me tendre sa main :
– Prête à te délivrer de tes démons ?
Je n’hésite pas et agrippe ses doigts.
– Prête.
Cinq minutes plus tard, nous traversons de nouveau le couloir faiblement
éclairé. Je ne porte plus mes bottines, mais je n’ai pas non plus pris les talons
vertigineux de Taylor. Je suis pieds nus. La grande blonde lâche mes doigts
puis s’avance vers sa scène du milieu, située à une trentaine de centimètres
du sol. Elle monte les deux marches lui permettant d’y accéder puis se tourne
vers moi, un regard félin sur le visage.
Au même instant, une musique avec un rythme lent et des basses résonne
entre les murs. La cadence est tellement envoûtante, on dirait un serpent qui
tenterait de charmer sa proie par tous les moyens.
Ça me charme, moi.
Mais je ne veux pas être une proie. Plus jamais.
Alors, je grimpe les deux marches et me tiens sur la scène. Je suis face à
l’entièreté du club. La salle est à moitié plongée dans l’ombre, ce qui permet
de ne pas me donner envie de fuir soudainement.
Taylor marche autour de moi d’une manière séductrice. Les spectateurs
tournent leurs regards vers nous, attirés par nos mouvements. D’abord, je me
contente de rester immobile. Quand Taylor effleure ma taille du bout de ses
ongles tout en continuant de tourner autour de moi, un frisson me parcourt.
J’ai l’impression qu’une autre partie de moi se réveille.
Cette partie-là a faim. Elle veut jouer. Elle veut suivre le mouvement et
devenir le serpent qui charme sa propre proie.
Taylor s’arrête derrière moi, je sens son souffle sur ma nuque en même
temps que ses seins dans mon dos.
Sa bouche s’égare dans mon cou et sa langue laisse une traînée humide sur
ma peau. Je retiens un halètement face à ces nouvelles sensations. Surtout
quand ses dents mordillent doucement le creux de mes épaules.
Une seconde, ce sont d’autres lèvres que j’imagine sur ma peau. C’est un
autre contact. Celui d’Hunter. Celui, interdit, de l’homme qui me repousse. Je
le force à quitter mes pensées.
Les mains de Taylor me poussent à faire basculer mes hanches. Je la suis.
Elle m’offre un océan de liberté, sans aucun tabou, pour personne. Aucun
jugement. Aucune emprise de l’extérieur.
Aucune emprise sur moi.
Sa main se faufile sur le devant de mon ventre tandis qu’elle chuchote à
mon oreille :
– Regarde-les.
Je le fais. J’observe les visages à moitié plongés dans le noir. Quelques
personnes s’approchent déjà de la scène pour mieux nous observer.
Taylor effleure mon nombril puis remonte vers mon sein droit. Elle le
soupèse en prenant son temps et mes tétons se durcissent un peu plus sous le
tissu transparent de la dentelle. Je gémis sans me retenir, mon désir ne cessant
de grandir.
– Ils observent, murmure Taylor. Mais tu es la seule qui a le pouvoir, ici.
Tu ne leur offres que ce que tu veux leur offrir.
Je veux leur offrir plus encore.
***
Hunter
Je tente de joindre une nouvelle fois Tao. Et encore une fois, il ne décroche
pas.
J’espère que ses… plans ne sont pas perturbés.
Il sait ce qu’il fait, cela dit.
Alec me traîne presque sur le trottoir. Il passe devant les deux vigiles qui
se tiennent devant le club. Mon satané ami leur offre un sourire charmant tout
en tapotant l’épaule du type de droite.
– Salut, mes beautés.
C’est un habitué. Moi aussi, en réalité. Les deux vigiles s’écartent pour
nous laisser passer, sans toutefois retenir un grommellement face au surnom
donné par Alec.
– Votre table est prête, nous répond l’un d’eux. Il paraît qu’il y a une
sacrée ambiance ce soir.
Je me contente de hocher la tête pour les saluer. Je n’ai aucune envie d’être
au Dolce ce soir, putain. Mon humeur se dégrade un peu plus quand la
pulsation lente de la musique arrive à mes oreilles.
Alec s’avance vers notre table à une dizaine de mètres des scènes
partagées par les danseuses et quelques danseurs. Mon ami se laisse tomber
sur sa chaise et croise ses bras sur son pull en V gris. Il me jette un œil avant
de soupirer.
J’ignore son regard noir et déboutonne le premier bouton de ma chemise
avant de m’asseoir à mon tour. Je ne reste qu’un quart d’heure, puis je me
casse.
Une serveuse à moitié nue vient prendre notre commande auprès d’Alec.
Sans jeter un seul coup d’œil aux performances des danseuses, je récupère
mon portable et commence à pianoter dessus.
– Peux-tu profiter un instant et te détendre ? marmonne Alec. Tu as 32 ans
mais si tu continues à froncer autant les sourcils, tu vas finir ridé plus vite que
prévu.
Je pince mes lèvres sans lui décocher un regard.
– Cet environnement commence à m’indifférer.
– Putain, Taylor est incroyable, dit soudain Alec. Elle nous cache une
nouvelle, je crois.
Grand bien lui fasse. Je passe mon putain de tour. Je ne la fréquente plus.
Mais je suis sûr que sa scène est entourée d’hommes excités qui se rincent
l’œil.
Je continue à pianoter sur mon téléphone quand je sens Alec s’immobiliser
à mes côtés. Je peux presque entendre sa respiration se couper et je relève la
tête vers lui.
– Eh bien, reprend-il avec peine, c’est une bonne chose que ton
environnement t’indiffère, pas vrai ?
Quoi ?
Je suis son regard et mes yeux se posent sur la scène du milieu, là où je
reconnais instantanément la silhouette à demi nue de Taylor. Puis, je
découvre la silhouette qui se tient contre elle.
Je fixe la chair exposée, la luxure qui m’explose au visage. Et je
comprends la sacrée ambiance dont parlaient les vigiles.
Mon cœur loupe un battement puis reprend une course si effrénée que ma
gorge se noue.
LE MAÎTRE DE RIEN
Hunter
Parfois, il est impossible d’être maître de ses émotions. Jamie, mon ancien
psy avec qui j’ai abandonné les séances, s’amusait à me répéter ces mots.
Et il avait raison.
Parce qu’à cet instant, je ne suis plus maître de rien.
Je suis à genoux, putain.
Comme il est drôle que la personne qui me pousse à ressentir soit la seule
dont je veux rester éloigné.
Amaya reste debout au milieu de la scène, le visage penché sur le côté
pendant que ses paupières se ferment. Mon attention se pose sur chaque
centimètre carré de peau à découvert sous le bout de dentelle noire qu’elle
porte. Sur ses cils longs et noirs qui créent des ombres sur ses joues. Sur sa
bouche boudeuse.
Et plus bas, encore. Sur son cou que j’ai envie de dévorer. Sur ses seins.
Sur son ventre. Partout.
Le désir qui m’a foudroyé sur l’instant est vite remplacé par des émotions
beaucoup plus sombres. La colère. L’inquiétude. L’envie. Elles me terrassent
tellement à l’instant que je sais qu’elles vont tout dévaster sur leur passage.
La possessivité. L’envie de la cacher de ces regards avides autour d’elle.
L’envie de la protéger.
Taylor tourne le visage d’Amaya de l’autre côté et pose doucement ses
lèvres contre les siennes. Leurs langues se caressent le temps d’une seconde
bien que la blonde reste pressée contre Amaya.
La petite sœur de mon pote, putain.
– C’est bizarre, je n’ai jamais vu ton visage aussi expressif que
maintenant, se moque Alec. On dirait que tu es sur le point de tuer quelqu’un.
Ça ne serait pas la première fois.
Ma mâchoire est tellement serrée. Ma tête, en vrac. Je me lève sans
réfléchir. Et je ne suis pas le seul parce que plusieurs types passent près de
moi pour rejoindre le devant de la scène.
Je n’ai aucun droit sur Amaya. Pourtant, le lien que je ressens, celui qui
nous retient tous deux prisonniers, me pousse à la vouloir. À la vouloir pour
moi seul. Malgré les interdits. Eux, je les emmerde. Ce soir.
Je la veux. Je la désire comme je n’ai jamais désiré personne. Je veux
toucher sa peau comme je n’ai jamais voulu en toucher une autre. J’ai besoin
d’elle à cet instant. Et par-dessus tout, je veux la protéger.
– Elles sont incroyables, souffle Alec qui est toujours assis.
– Ne fantasme pas sur Amaya, répliqué-je doucereusement. Sinon, ce n’est
pas son frère qui va t’éviscérer. C’est moi.
Mes mots sont hypocrites. Je lui reproche exactement le péché pour lequel
je suis moi-même en train de succomber, et allégrement en plus. Mais mon
âme est déjà damnée. Une brûlure supplémentaire n’est rien face à la brûlure
éternelle que je suis destiné à connaître plus tard.
C’est ce qui arrive quand on prend la vie d’autrui, n’est-ce pas ?
Immobile, je continue d’observer le petit spectacle d’Amaya et Taylor.
Comme si elle sentait la tension qui explose entre nous, Amaya ouvre ses
yeux. Et même si plusieurs mètres nous séparent, je sais qu’elle me voit. Ses
yeux caressent les miens. Si elle est surprise de me trouver là, elle n’en
montre rien.
Elle bascule avec langueur ses hanches contre celles de Taylor et je
m’égare une nouvelle fois sur sa taille fine, puis sur l’auréole sombre de ses
tétons et enfin sur l’ombre entre ses cuisses qui n’est cachée que par un
minuscule bout de tissu.
Elle m’observe de son côté et sourit avec affront en me voyant si tendu.
Elle aime ça. Elle est devant eux, mais elle danse pour moi.
Elle aime l’effet qu’elle me fait. Et je la déteste un peu pour ça.
Deux autres types passent près de moi, un air affamé sur le visage. L’un
d’eux se penche vers son pote et s’exclame :
– La petite aux cheveux noirs, putain, regarde son sourire. Je veux la
baiser.
Ses mots me heurtent de plein fouet et mon bras agrippe son épaule au
moment où il passe près de moi. Aussitôt, je vois Alec se mettre debout, la
mine sombre.
J’attrape le col de la chemise de l’inconnu, le collant presque à moi.
– Eh ! gémit-il en essayant de se libérer. Lâche-moi !
Je l’ignore et me contente de sourire d’un air sombre. Une part de moi, une
part que je suis censé avoir enfouie depuis des années, est dangereusement
proche de la surface, ce soir.
– Tu ne vas rien baiser du tout, murmuré-je contre son visage. Sauf si tu
veux que je te brise les mains.
Je le relâche et le repousse brutalement. Le type se tient difficilement sur
ses jambes. Une part de lui veut me sauter dessus, je le vois. Mais son pote le
tire loin d’ici et bien vite, ils disparaissent de ma vue.
– Je… Qu’est-ce que c’était que ça ? me demande Alec.
La confusion demeure sur son visage ainsi que sur celui des quelques
personnes aux alentours. Qu’ils aillent tous se faire foutre.
Je me détourne et m’avance vers la scène, le souffle court.
Il y a encore plus de monde agglutiné autour de la scène. Ils lèvent tous
leur visage vers le petit spectacle d’Amaya.
Taylor se tient à quelques mètres et est en train de s’agenouiller devant une
femme qui tend le bras vers elle.
Amaya ne me quitte pas des yeux tandis que je m’avance vers elle sans
ralentir une seconde. Un soupçon d’appréhension prend place sur ses traits et
putain, elle a raison !
Je ne suis plus qu’à quelques pas quand un gars qui se tient en bas de la
scène tend un bras vers Amaya et tente de lui toucher une jambe.
Pas question.
Amaya semble prendre peur face à ce type, mais il n’a pas le temps de
l’atteindre que je le repousse sur le côté. Il vacille vers un autre spectateur en
poussant un juron.
Je m’arrête devant la scène et bien vite, Amaya baisse son visage vers moi.
Sa respiration est courte et quand elle redresse le menton avec un air de défi,
mes mains se tendent vers elle.
Elle pousse un couinement quand mes deux mains tirent ses cuisses. La
seconde suivante, je l’agrippe fermement et elle trébuche dans ma direction.
– Hunter ! crie-t-elle désormais en tombant vers moi.
Je l’ignore et bascule son corps au-dessus de mon épaule droite.
Putain, j’ai l’air d’un taré. Je fais n’importe quoi. Mais hors de question
de la laisser agir comme ça, au milieu de cette bande de loups affamés. Hors
de question de la laisser se donner en spectacle pour eux, alors qu’ils se
l’imaginent sans doute sans son stupide bout de tissu.
Mon sang bout un peu plus, je n’attends pas, pivote et m’éloigne à travers
la salle. Ses bras frappent mon dos et je sens ses ongles s’enfoncer à travers
ma chemise.
– T’es complètement malade ! halète-t-elle.
Un sourire sans joie me vient. Ses paroles sont assurément vraies. Mais
elle n’a pas besoin de ma confirmation orale pour le comprendre.
Un vigile qui se tenait à l’entrée se place sur mon chemin, confus mais
également très emmerdé.
– Hunter, laisse notre nouvelle danseuse ou je vais être obligé de te
dégager d’ici.
Je sens Amaya continuer à gesticuler et les regards se tournent vers nous.
– Ce n’est pas une danseuse. C’est la sœur de Tao, laisse-moi passer,
ordonné-je au type qui connaît très bien mon meilleur ami.
Le vigile nous observe d’un air choqué et n’intervient pas quand je le
bouscule et m’éloigne vers le couloir faiblement éclairé au loin.
Amaya voulait du spectacle. Elle va en avoir, putain.
SHOW PRIVÉ
Amaya
L’adrénaline parcourt toujours mon corps tandis que cet enfoiré d’Hunter
traverse le couloir. Je continue de l’injurier et de frapper son dos. Il s’arrête et
je l’entends pousser une porte avant le vestiaire de Taylor.
– Lâche-moi, craché-je encore. Je vais te tuer !
Il n’en fait rien et je me penche pour mordre violemment son dos.
– Putain, grogne-t-il.
Il passe le seuil de ce qui semble être un salon privé destiné aux lap dance.
Le pire, c’est que son comportement me donne envie de le frapper, mais
qu’il m’excite aussi énormément. Quelque chose ne tourne pas rond en moi
car mon corps est un traître qui est en ébullition depuis qu’il a aperçu Hunter
de l’autre côté de la scène.
J’ai dansé pour lui, complètement shootée par son regard qui me dévorait
sur place. Au fond de moi, j’avais envie qu’il vienne. Qu’il me tire à lui. Je
voulais le rendre dingue autant que lui me rend dingue. Alors même que je
me suis promis de ne plus succomber à aucun homme, de ne plus en
approcher, je veux me brûler dans le feu qui entoure Hunter Bamford. Juste
quelques instants. À peine le temps de laisser les flammes me marquer.
Puis, je veux lui rendre la monnaie de sa pièce ; je veux le repousser
comme lui m’a repoussée.
– Arrête, m’ordonne Hunter quand je gesticule à nouveau.
Enfin, il tire mon corps, le laisse glisser contre le sien et rapidement, mes
pieds touchent à nouveau le sol.
Son regard se perd sur mon visage et le temps d’une seconde, le mien
aussi. Sa bouche s’ouvre et un souffle rapide en sort.
– Je…
Mais il n’a pas le temps de poursuivre sa phrase. Ma main s’abat sur sa
joue dans un bruit sourd. Son visage pivote sous l’impact et mes doigts me
brûlent.
Merde.
Une seconde, je prends peur. Lorsque j’ai giflé Alessandro… il m’a rendu
mes coups, en dix fois pire. Ma peau se rappelle encore des hématomes créés
fièrement à l’aide de ses poings.
Une partie de moi veut se recroqueviller sur elle-même, mais je reste
immobile, le menton relevé. Et Hunter tourne son visage vers le mien. Sa
joue est rouge, je le vois même si la pièce est faiblement éclairée.
Ses yeux me lancent des éclairs, c’est vrai. Mais Hunter ne fait rien pour
s’en prendre à moi. Et bien vite, je comprends que ce n’est pas la colère qui
traverse son regard, mais du désir. Une perdition totale de soi.
Hunter n’est pas Alessandro, me rassure ma conscience.
Et elle a raison. Je n’ai pas un homme violent en face de moi, alors même
que je viens de le frapper. Au contraire, Hunter se tient dos à la porte, dans
une posture presque… protectrice. Il me protège du reste du club.
Puis, finalement, ses lèvres s’étirent dans un vrai sourire.
– Sacrée gifle, princesse.
Il est surpris et… Fier ? Fier que je l’aie giflé ? Mais qu’est-ce qui ne
tourne pas rond chez ce mec ?
S’il savait tout ce que j’ai fait pour survivre, il ne sourirait pas. Il prendrait
peur et s’enfuirait à toutes jambes avant d’appeler Tao.
En veillant à reprendre mon souffle – qui reste pourtant laborieux –, je
pointe un index rageur vers la poitrine d’Hunter.
– T’es malade ou quoi ? Qu’est-ce qui t’a pris de me jeter sur ton épaule
comme… comme un sac à patates !
Ma voix est un peu plus aiguë sur la fin de ma phrase et c’est moi que j’ai
envie de gifler cette fois. Cet homme me fait perdre mes moyens et je déteste
ça !
Sans se départir de son sourire, il laisse son regard caresser ma bouche,
puis se perdre sur le string visible sous ma robe transparente.
– Tu n’avais aucun droit de m’emmener ici ! continué-je sans me
démonter.
On est effectivement dans un salon privé, à l’ambiance tamisée, avec un
fauteuil matelassé en cuir au milieu.
Hunter pince ses lèvres tout en perdant son sourire.
– Aucun droit ? répète-t-il d’une voix tranchante où résonne la frustration.
Tao serait en pleine crise cardiaque s’il te voyait comme ça avec tous ces
chiens prêts à tout pour te baiser.
Il baisse à nouveau ses yeux sur ma poitrine cette fois avant de détourner
le regard. Je carre les épaules, les sourcils relevés, et me rapproche jusqu’à
n’être qu’à quelques centimètres de lui.
– Parce que ce n’est pas ton cas ?
– Quoi ?
Il semble incertain désormais et ça me donne un pouvoir dont je me
délecte avec plaisir.
– Tu te caches derrière cette excuse de la petite sœur intouchable de Tao.
Mais… tu n’avais pas envie de moi ?
Les mèches de mes cheveux tombent sur mon épaule et il les fixe en
respirant encore plus rapidement.
Il semble aussi perdu, aussi fou de désir que je le suis. Mais cette fois,
c’est moi qui ai les cartes en main.
– Réponds, lui ordonné-je. Ne mens pas, cette fois.
Son regard rageur rencontre le mien. Il n’aime pas mon ton et, pourtant, si
j’en crois la bosse qui grossit derrière la braguette de son jean… il l’adore
intérieurement.
– Là n’est pas la question, m’affirme-t-il une seconde plus tard.
Hunter inspire profondément et je vois son masque parfait qui tente de se
remettre en place. Hors de question. Pas cette fois, Hunter.
– Ce n’est pas un endroit pour toi ici, continue-t-il.
Il tente de paraître détaché, mais il ne me trompe pas. Je vois toujours la
tempête qui fait rage au fond de lui.
– C’est exactement l’endroit où je voulais être, Hunter. Je m’amusais.
Et c’est vrai. J’ai aimé me tenir là, avec Taylor. Mais ce que je ne dis pas à
Hunter, c’est qu’à partir du moment où il est apparu dans mon champ de
vision, il n’y avait que lui. Je respirais pour lui. Je l’imaginais contre moi, son
cœur battant contre le mien.
Hunter semble presque décontenancé par ma réponse. Ses poings se
serrent et se desserrent plusieurs fois avant qu’il secoue la tête.
– Ça peut être un endroit dangereux pour toi.
– Qui te dit que je n’aime pas le danger ? Je peux me défendre seule.
Crois-moi quand je te dis que j’ai déjà vu pire.
Une ride se creuse entre ses deux sourcils et je me mords la lèvre tout en
me maudissant intérieurement.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Je garde la bouche fermée en réponse. Ce qui ne le satisfait pas mais peu
importe, j’en ai déjà trop dit.
Alors, je repousse au loin chaque parcelle de mon cerveau qui me
demande de me replier et de fuir, et j’écoute la seule partie qui arrive à se
faire entendre ce soir.
D’un geste maladroit, j’agrippe la large main droite d’Hunter. Sa
perplexité se renforce tandis que je tire ses doigts et les pose contre mon
ventre à moitié nu. Ils sont si longs qu’ils recouvrent une bonne partie de ma
cage thoracique.
Savoir que cet homme semble si maître de lui et pourtant au bord de
l’implosion me rend folle. Le bout de ses doigts se crispe contre mon ventre,
puis il ne bouge plus d’un centimètre. Il semble presque… souffrir tant il a du
mal à garder le contrôle.
– On s’en va, martèle-t-il difficilement.
Pourtant, sa main ne quitte pas mon ventre. Mes doigts remontent le long
de son poignet puis de son avant-bras puissant alors que je secoue la tête.
– Non. S’il te plaît.
Ma voix n’est qu’un murmure. Pourtant, Hunter ferme ses yeux marron
comme si je venais de lui crier au visage. Quand il ouvre de nouveau ses
paupières, il dit :
– On doit y aller avant de commettre une…
Il ne termine pas sa phrase, mais je la devine aisément. Une erreur.
Toujours ce putain de mot que je déteste. Et qui est pourtant vrai.
– Et je ne te laisse pas ici, reprend Hunter. Les types dehors te boufferont
toute crue si tu continues de danser pour eux.
Mes doigts s’immobilisent contre la peau de son avant-bras. Ce dernier
reste contre mon ventre comme si lui non plus ne pouvait s’empêcher de me
toucher.
– Alors, je danserai pour toi.
Je réalise les mots que je viens de prononcer, mais je ne me dégonfle pas.
Parce que c’est ce que je souhaite, là, tout de suite.
– Quoi ?
Son choc est si évident. Ça me donne envie de sourire et de ronronner
contre lui jusqu’à lui faire perdre pied.
Je fais un pas en arrière, forçant sa main à quitter mon corps. Il observe le
bout de ses doigts, les sourcils froncés.
– Je veux danser pour toi, répété-je un peu plus fortement. Je veux
continuer à m’amuser, maintenant.
Je fais un nouveau pas en arrière et il en fait un dans ma direction sans
même sembler y réfléchir.
La faiblesse de son corps entraîne la faiblesse de tout son être.
– Tu ne vas pas danser pour moi, Amaya.
Ces mots sortent difficilement de sa bouche. Pourtant, il fixe déjà le
fauteuil à un mètre de là. Je parie qu’il s’imagine assis là, mes cuisses autour
des siennes.
Moi, je l’imagine. Et mon cœur s’accélère davantage quand la tension
refuse de quitter mes membres.
– Alors, je retournerai sur scène. Avec Taylor. Profite bien du spectacle,
Hunter. Ce serait une erreur de ne pas le faire.
C’est à cet instant qu’Hunter perd toute retenue.
Ce n’est plus le meilleur ami inaccessible de mon grand frère. Et je ne suis
plus cette jeune femme perdue et meurtrie. Nous ne sommes qu’un homme et
une femme en proie à leurs désirs.
Il s’approche de moi mais je n’attends pas. Je m’avance à mon tour et mon
corps percute le sien. Mes mains se posent sur sa poitrine et je le pousse en
arrière. Hunter se laisse docilement faire et l’arrière de ses genoux heurte le
bord du fauteuil avant qu’il s’asseye dessus.
Il colle son dos au dossier de cuir et pose ses avant-bras sur les deux côtés
du fauteuil.
– Tu joues avec moi, me dit-il.
Ce n’est pas une question. Il le sait.
Mes yeux s’égarent sur son corps puissant qui demeure immobile. Ses
jambes sont légèrement écartées et me laissent voir toute la dureté de son
excitation. Hunter ne s’en cache pas. Il me dévore des yeux avec une faim si
avide que j’ai envie de me frotter à lui pour être son prochain repas.
Il sourit automatiquement et me fait un signe du menton.
– Danse pour moi, m’ordonne-t-il.
Il veut reprendre le contrôle.
Voyons voir combien de temps ça va durer.
Je m’avance vers lui et il écarte un peu plus les cuisses pour me laisser
passer. Mais finalement, je m’éloigne avec un petit rire. Ses yeux marron se
durcissent en retour à l’instant où je fais le tour du fauteuil et me place dans
son dos. Hunter garde la tête droite, son attention posée sur le mur d’en face.
Il veut se la jouer maître de lui.
Je me penche dans son dos et laisse mes seins effleurer ses épaules tandis
que ma bouche se presse délicatement contre son oreille.
Mon nez effleure la peau de sa gorge et je la mordille. Je vois d’ici ses
mains agripper les côtés du fauteuil mais le reste de son corps reste
totalement immobile.
– Hum, soufflé-je. Tu sens bon.
Et je ne mens pas. Son parfum me rend dingue. Celui-là même qui
m’enveloppait quand je portais son sweat. Son odeur me rassure pour une
raison que j’ignore.
Mes dents le mordillent de nouveau et, pour apaiser ma morsure, je le
lèche avec entrain. Sa peau se recouvre d’humidité et je laisse mon souffle
brûlant jouer dessus.
Il garde le contrôle et j’aime encore plus ce petit jeu entre nous.
– Tu penses que je peux être une partenaire de jeu redoutable ? chuchoté-
je.
Il ne me répond pas. Mais je n’ai pas besoin de réponse. Ses réactions
physiques en sont une.
Je me redresse et fais le tour du fauteuil, afin de me pencher vers lui et de
poser mes deux mains sur ses cuisses. Ses yeux se braquent sur mes mains,
puis sur mes seins sous ma robe. Mes doigts caressent ses cuisses et
remontent le long de ses jambes.
Ses muscles sont contractés tant il se retient de réagir. Bingo.
Quand il remarque mon petit sourire, ses paupières se ferment un peu plus
de mécontentement. L’une de ses mains se relève comme s’il voulait agripper
ma taille et je fais une moue colérique.
– Je danse pour toi. Et tu n’as aucun droit de toucher aux danseuses, tu te
souviens ?
Je le nargue et il me laisse faire, son petit sourire répondant au mien. Il
repose sa main et serre les mâchoires.
– Fais en sorte que la danse soit mémorable. Pour l’instant, j’ai connu
beaucoup mieux.
Je sais qu’il ment. Je le vois. Il est tellement perturbé qu’il veut garder
contenance.
Je me redresse et écarte les jambes avant de l’enjamber. Ma robe remonte
dangereusement sur le haut de mes cuisses lorsque je m’assieds pile-poil sur
son bassin, me pressant contre son érection.
Mes mains se posent sur son torse qui se soulève rapidement.
– Assez mémorable pour toi ? susurré-je.
Putain, j’ai tellement chaud. Je sens son cœur battre contre moi. Mon bas-
ventre me tiraille et mes cuisses bougent d’elles-mêmes. Mes hanches
actionnent un lent mouvement de rotation. Hunter fixe du regard notre point
de connexion. Mon simple string qui se frotte contre le tissu de son pantalon.
– Pas fou, articule-t-il difficilement.
C’est moi qu’il rend dingue en rendant coup pour coup ! L’une de mes
mains se glisse à l’arrière de sa nuque et je mords sa lèvre inférieure.
Durement. Jusqu’à sentir le goût de son sang dans ma bouche. Ma langue
passe délicatement sur sa blessure.
– Bordel, souffle-t-il quand j’éloigne mon visage.
Je lui souris avant de faire bouger encore une fois mes hanches d’avant en
arrière. Je me caresse par le biais de son corps. Hunter ferme les yeux
quelques secondes pour lui aussi savourer mes mouvements.
Ça me pousse à agir encore, à me pencher contre sa gorge et à l’embrasser
à plusieurs reprises avant de sucer sa peau entre mes dents. Je le marque
exactement comme j’en avais envie ces dernières minutes.
Quand la douleur le traverse légèrement, il craque. Ses deux mains se
posent sur mes fesses. Mais au lieu de me repousser pour que je le lâche, ses
doigts pressent mon postérieur pour me coller un peu plus contre lui.
– Ton cul est si moelleux, Amaya. Il tient parfaitement dans mes mains.
J’ai hâte de le baiser.
– Jamais. Tu es le meilleur ami de mon frère, après tout.
Je lui renvoie ses mots avec hargne. Un rictus lui vient lorsqu’il porte son
attention sur mon entrejambe.
– Et j’ai hâte de me glisser juste là. De sucer à mon tour et de mordre ta
petite chatte. Tu me laisserais faire, n’est-ce pas, princesse ?
Je reste silencieuse et pince mes lèvres, mon cœur battant follement.
Oui. Oui, je le ferais.
Rien que de l’imaginer entre mes jambes… Je pousse un petit
gémissement et m’en veux automatiquement. Ma réaction semble lui plaire.
Mais il veut mes mots. Il veut ma confession.
Alors, l’une de ses mains qui tenait mes fesses se place à l’arrière de ma
nuque et ses doigts s’entortillent dans mes cheveux pendant qu’il me fait
délicatement redresser le visage.
– Réponds-moi.
– Jamais, le défié-je, et le mensonge brûle mes lèvres.
Son rictus s’agrandit encore et Hunter m’attire à lui. Ses lèvres se pressent
contre les miennes et les revendiquent férocement. Il m’embrasse tellement
que mon souffle se perd et que ma bouche devient douloureuse. Puis sa
langue vient me caresser comme s’il cherchait à apaiser la dureté de son
désir.
Nos langues se mêlent l’une à l’autre. Elles s’effleurent d’abord avec
délicatesse le temps qu’elles apprennent à se connaître. Puis, elles aussi
laissent échapper leur retenue et entament un délicieux combat humide.
Je bouge encore mes hanches, stimulant directement mon point sensible et
mes terminaisons nerveuses contre lui. Le métal de mon piercing décuple
toutes mes sensations.
– Je vais jouir, lui dis-je après à peine une minute tant je perds le contrôle
de moi-même.
Il observe mon string humide qui frotte contre sa queue et sa main
accompagne le mouvement de mes hanches, sans qu’il perde une seconde de
mes mouvements.
Mon rythme s’accélère et ma respiration en fait de même. Je suis si près de
perdre pied… C’est tellement bon. J’ai l’impression que je pourrais mourir
d’un instant à l’autre tant la passion me dévore. C’est la plus douce des
drogues et pourtant la plus mortelle.
Je roule des hanches et la main qui tenait ma nuque se pose entre mes
cuisses. Son index crochète le tissu de mon string et l’écarte de quelques
centimètres. Pas assez pour qu’il puisse m’observer sous tous les angles, mais
suffisamment pour qu’il puisse caresser l’une de mes lèvres.
– Putain, tu es trempée, souffle-t-il avec appréciation.
Il tire un peu plus le tissu sur le côté pour observer ma peau glabre. Un son
rauque remonte le long de sa gorge quand son pouce récolte une goutte de
mon désir. Il retire sa main et pose la pulpe de son doigt sur ma lèvre
inférieure.
Je n’obéis qu’à mon propre besoin quand ma langue s’enroule autour de
son doigt et vient en sucer le bout. Puis Hunter fait claquer une nouvelle fois
ma bouche contre la sienne, jusqu’à goûter mon propre plaisir que nous
finissons par partager.
– Tellement délicieuse.
Déjà, il éloigne son visage et sa main retourne entre mes cuisses. Il tire
encore sur mon string et quand son pouce humide vient frotter mon clitoris à
découvert dans un lent mouvement de rotation, je laisse échapper un son
plaintif. Mes muscles vaginaux se contractent quand mon orgasme me
terrasse.
Il est si puissant que je suis obligée de fermer les yeux. Il dure une bonne
minute pendant laquelle Hunter continue de me caresser. Je sais que je
pourrais jouir une nouvelle fois et il doit lui aussi le sentir. Mais j’ouvre mes
paupières et l’observe entre mes cils. Je me sens mise à nu. Trop à découvert.
Je cache mon trouble et mes émotions derrière un nouveau rictus et le
laisse avouer entre ses lèvres gonflées :
– J’y suis presque.
Mes yeux se baissent vers la couture de son jean tandis que je mords ma
lèvre inférieure.
– Je crois que la danse était mémorable, Hunter.
Puis je me relève et recule d’un pas sur mes jambes tremblantes. Hunter
m’observe, les sourcils froncés. Il tend une main vers moi avant de la reposer
finalement sur sa cuisse.
Cette fois, c’est moi qui le repousse.
Mais c’était loin d’être un jeu et tu le sais, se moque ma conscience. Tu es
tombée dans ton propre piège.
Je fixe une dernière fois Hunter puis lui tourne le dos sans attendre. Je
m’apprête à passer le seuil quand sa voix claque :
– La meilleure danse de ma putain de vie.
Son aveu me réchauffe étrangement le cœur. Pourtant, je ne me retourne
pas et quitte la pièce au son de son rire masculin qui éclate dans mon dos.
TOMBER ENSEMBLE
Amaya
Le lendemain soir
Tao est en train de nouer sa cravate tandis que j’aperçois derrière lui Chloé
qui parle au téléphone. En passant derrière mon frère, elle me fait un grand
sourire et un signe de main, et j’en fais de même.
– T’as pas répondu à ma question, me dit mon grand frère en tournant son
visage vers la caméra de son iPhone.
Quelle question, déjà ?
– Je t’ai demandé si ça se passait bien avec Hunter ?
Ah. Ça.
Face à mon silence, Tao s’immobilise et s’approche de son portable qui
tenait contre un coin du meuble. La nuit est déjà tombée sur Paris vu qu’elle
est aussi tombée sur Londres il y a une heure.
– T’as l’air bizarre, reprend-il. Hunter n’est pas sympa avec toi ?
Sa mâchoire se ferme et je me redresse sur mon lit en secouant ma tête.
J’étais plongée dans mes pensées mais je ne peux pas le laisser croire que son
meilleur ami ne me traite pas bien.
– Tout va bien, réponds-je en m’asseyant en tailleur sur le bord du matelas.
J’ai juste l’esprit encombré par un tas de choses.
Des choses que je ne peux pas lui dire. Un passé qui continue de me
hanter. Un présent qui inclut Hunter. Putain, rien ne va.
– Qu’est-ce qui se passe ? souffle Tao.
Il s’écarte pour laisser Chloé à sa conversation et entre dans la salle de
bains. Mon frère me fixe sans flancher.
Et sous son regard protecteur, je suis à deux doigts de tout lui avouer. À
deux doigts de tout lui dire sur ce qui s’est passé en Italie. Mais que ferait-il
alors ?
Je ne peux pas, putain. Je n’y arriverai pas. Je ne suis pas assez forte pour
ça.
– J’ai juste la migraine, lui réponds-je avec un bâillement. Hunter me traite
bien. Et Londres est une chouette ville.
Tao m’étudie durant de longues secondes mais il ne se détend toujours pas.
Il passe une main dans ses cheveux noirs et lisses et m’interroge de manière
hésitante :
– Hunter… Il n’est pas trop… familier, pas vrai ?
Je retiens avec peine un sourire. S’il savait ce qui s’est passé entre nous
hier soir, Tao deviendrait complètement fou.
– On se croise à peine, lui dis-je alors. Mais tu sais, je suis une grande
fille.
– Je sais, je sais, crois-moi. Mais c’est un code tacite, désolé. Les petites
sœurs des meilleurs amis sont toujours hors d’atteinte.
– Vous, les mecs, vous avez toujours besoin de codes débiles.
Tao rigole en retour et je lève mes yeux au plafond. Les minutes qui
suivent, je le laisse m’expliquer à quel point son travail dans la capitale
française est une horreur. Il y a eu des complications entre les transferts
d’équipe et ni lui ni Chloé ne semblent ravis de la situation.
– Bref, termine-t-il, j’espère que la situation sera réglée dans une semaine
tout au plus. D’ici là, les travaux de mon appartement seront sur la fin et je
pourrai enfin décemment t’accueillir chez moi.
Je ne réponds d’abord pas. Une partie de moi a hâte de découvrir le foyer
de mon frère. Mais une autre… Une autre se sent bien, ici. Chez Hunter.
Comme si j’étais coupée du monde, protégée du plus minime danger.
– T’en fais pas, rétorqué-je finalement, je ne serai pas dans tes pattes trop
longtemps ! Après avoir fini mon nouveau manuscrit, je chercherai un travail
pour me payer un logement.
Il me renvoie un regard noir, me faisant comprendre que je pourrai rester
le temps que je veux chez lui.
Je raccroche dix minutes plus tard et retombe en arrière sur le matelas. Je
finis par me laisser une nouvelle fois happer par mes pensées.
Hunter n’est pas encore rentré. Il travaillait toute la journée à l’hôpital et je
ne l’ai même pas croisé ce matin. Ce qui s’est passé entre nous hier soir n’a
en revanche pas quitté ma foutue tête. Je me souviens des sensations, de son
corps pressé contre le mien. Son goût. Son odeur. Ils s’accrochent à ma peau
et ne veulent pas me laisser tranquille.
C’est une erreur. J’ai été faible le temps de cette soirée et la partie
rationnelle de mon être sait que tout ceci ne doit plus jamais se reproduire.
Je dois protéger mon cœur. Et quelque chose me dit qu’Hunter pourrait
bien le briser si je ne faisais pas attention.
Je dois rester loin de lui. Loin de la tentation qu’il représente.
Alors, je me suis vidée la tête, aujourd’hui. J’ai définitivement tourné la
page de ma tentative d’écrire une comédie romantique. Ce n’est plus moi. Et
j’ai fini de trier mes idées concernant ma nouvelle intrigue. Sakura est un
personnage qui me demandera beaucoup de travail, parce que je veux aborder
ses traumatismes de la bonne manière. Je veux que l’on sache exactement par
quels mécanismes elle est passée pour s’en sortir, loin de la relation toxique
qu’elle a vécue. Et je suis plutôt fière de moi car j’ai écrit une dizaine de
pages aujourd’hui.
Je me déshabille rapidement et rejoins la salle de bains pour une douche
brûlante. L’eau aide à détendre suffisamment mes muscles pour que la boule
que je ressentais au creux de mon ventre finisse par disparaître. Quand je
quitte la salle de bains vingt minutes plus tard, mes cheveux dégoulinent dans
mon dos et je noue fermement la serviette blanche autour de ma poitrine.
Il fait froid dans la chambre et ma peau se recouvre d’un frisson. Je
m’avance vers mon sac et la petite pile de fringues à côté, quand j’entends
une porte claquer au loin dans la maison.
Je sais que c’est Hunter. Il est le seul à avoir les clés. Pourtant, la boule
que je ressentais dans mon ventre revient au galop et grossit un peu plus.
Ma paranoïa est de retour. Et si… Et si ce n’était pas Hunter qui venait
d’entrer ?
Je traverse la chambre et ouvre avec hâte ma porte. Ma main droite
s’agrippe au nœud de ma serviette tandis que je traverse le couloir de mon
étage. Bien vite, mes pieds nus atteignent le bord de l’escalier. Je descends
quelques marches, mes oreilles grandes ouvertes.
Je jette un œil au salon ouvert que je vois depuis le milieu de l’escalier. Et
puis, je l’aperçois, dos à moi.
Un soupir de soulagement pousse mes épaules à s’abaisser d’un coup.
Hunter est là, le portable vissé à l’oreille.
Je m’apprête à retourner dans ma chambre quand il fait claquer son verre
d’eau sur le bar en bois luxueux. Je ne sais pas avec qui il est au téléphone,
mais il semble furieux.
Peut-être son collègue avec qui il s’embrouillait l’autre jour dans son
bureau ?
– Ne fais pas le malin, putain, crache Hunter.
Il pousse plusieurs jurons, toujours dos à moi.
Oh, oui, il ne semble parler avec aucun de ses amis. Ni avec Alec, ni avec
Tao. Je mettrais ma main à couper qu’il parle effectivement avec le type de
son bureau à l’hôpital. Je sais que sa conversation ne me regarde pas, mais je
reste debout au milieu des marches, uniquement vêtue de ma maigre
serviette.
– Si tu tombes, je tombe aussi. Je le sais, ça. Je ne l’oublie pas. Ne me
menace plus jamais.
Sa voix est si froide. Glaciale. Même quand je le rendais fou, Hunter ne
m’a jamais parlé de cette manière.
De quoi est-ce qu’il parle ? Les questions tournent à plein régime dans ma
tête. Quelqu’un le menace ? C’est quoi, cette merde ? Et puis « si tu tombes,
je tombe » ? Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?
Je n’aime pas ça.
Hunter a une histoire. Une lourde histoire, je le sens. Et il est encore plus
secret que moi.
Je m’apprête à remonter dans ma chambre quand le bout de mon pied droit
fait craquer la marche. Au même instant, Hunter coupe sa communication.
Merde. Peut-être qu’il ne m’a pas entendue ?
Mais déjà, il se tourne vers moi. S’il est surpris de me retrouver là à
l’espionner, il n’en montre rien. Son regard sombre se pose sur ma silhouette
à moitié trempée et je sais que lui comme moi pensons exactement à la même
chose. Moi, assise sur lui hier soir.
Putain, je suis censée oublier cette scène. Mais je n’y arriverai jamais s’il
continue à m’observer de cette manière.
Finalement, Hunter semble reprendre possession de lui.
– Rejoins-moi en bas, on doit parler.
Parler. Oui, bien sûr. Et je dois agir comme une personne réfléchie et
raisonnable cette fois. J’ai 23 ans, merde. Soyons adulte.
Je redresse mes épaules et hoche la tête :
– Je me change et j’arrive.
Je n’attends pas et rejoins ma chambre, passe un débardeur et mon short de
sport puis redescends aussi vite. Hunter est adossé à l’îlot central de la
cuisine, ses mains dans les poches de son jean, les manches de son pull gris
relevées. La colère qu’il semblait ressentir pendant sa conversation avec son
interlocuteur a presque déserté ses traits.
Il reste silencieux quand je passe près de lui, récupère le paquet de Miel
Pops et enfourne quelques céréales dans ma bouche. Le seul bruit que l’on
entend, c’est celui de mes dents qui broient les aliments.
Hunter m’observe entre ses longs cils. Finalement, il débute :
– Pour hier soir…
Tu dois prendre sur toi et être adulte, me rappelle ma conscience. Alors,
j’avale ma bouchée et souris à Hunter avant de le couper :
– Oublions tout ça.
L’air serein sur mon visage n’est absolument pas représentatif de mon
cœur qui bat puissamment dans ma cage thoracique.
Hunter n’a pas la réaction que je pensais qu’il aurait, bizarrement. Il
semble d’abord presque… mécontent de mes mots. Même vexé. Mais je me
trompe forcément, non ?
Puis il finit par acquiescer et la résignation prend place sur son visage
avant qu’un sourire vienne creuser sa bouche.
– Parfait. Tout ceci ne se reproduira pas.
– Oui, approuvé-je d’un signe de tête. Parfait.
Le mensonge brûle mes lèvres. Je suis attirée par Hunter Bamford, bien
que j’essaye de me convaincre du contraire. Il me plaît. Sacrément. Je le
veux.
Il croise les bras sur son torse tout en restant silencieux et je termine de
manger mes céréales même si elles me paraissent désormais fades et
insipides.
Bien vite, Hunter quitte la pièce et rejoint son étage après un dernier signe
de tête. J’avale quelques bouchées supplémentaires et finis par me retirer
dans ma chambre. Tout l’étage est silencieux tandis que je me laisse tomber
sur mon matelas et pousse un long soupir.
Hunter me rend dingue. J’aimerais glisser dans sa tête, derrière ses
murailles infranchissables, pour savoir vraiment ce qu’il pense. J’ai
l’impression d’être une tempête imprévisible et lui un putain de soleil
inatteignable. On veut s’en rapprocher le plus possible mais on finit par se
brûler.
Mon cœur ne peut plus brûler. Pas cette fois. Parce qu’il ne sera plus
jamais capable de renaître de ses cendres.
Mue par une soudaine détermination, je récupère mon ordinateur pour me
changer les idées. L’heure qui suit, je la passe à bosser sur mon manuscrit.
Mon héroïne, Sakura, s’est enfin libérée des griffes de son bourreau qui lui
faisait croire que l’emprise qu’il avait sur elle était symbole d’amour pur.
Sakura est brisée sur certains aspects, un peu comme moi. Mais elle, elle
garde toujours espoir de trouver le véritable amour.
Est-ce aussi mon cas ? Est-ce qu’un jour, je rencontrerai l’amour, le vrai ?
Celui qui ne me détruira pas, mais m’aidera au contraire à vivre comme je le
souhaite ?
Il y a quelques semaines, je me disais que plus jamais je ne tomberai
amoureuse. Mais peut-être que mon avis changera avec le temps ? Je suppose
que seul l’avenir me le dira ! Quand je sens que mes yeux commencent à
fatiguer, je repousse mon ordinateur sur mon lit et étire mes jambes. Mes
muscles sont douloureux à force d’être restée assise dans une position
inconfortable.
Il faut que je les dégourdisse. Alors, pour la seconde fois de la soirée, je
quitte la chambre et emprunte l’escalier qui mène au rez-de-chaussée.
L’endroit est totalement désert et silencieux. J’ignore si Hunter est déjà
couché, ou s’il est sorti.
En l’imaginant au Dolce, la jalousie s’empare de moi. Putain, je n’ai pas
envie qu’il soit avec quelqu’un d’autre. Malgré tout, malgré nos mots et notre
soudaine détermination à rester éloignés.
Juste pour en avoir le cœur net, je descends les quelques marches qu’il me
reste et tourne à gauche. Je ne rejoins pas la salle à manger et m’avance
directement vers le bureau d’Hunter. La porte est entrouverte et je la pousse
du bout des doigts.
Cependant, contrairement à ce que je pensais, il n’est pas là.
Mais il l’était il y a peu de temps. La lumière du bureau est toujours
allumée et un verre à moitié rempli d’eau est posé au bord de la surface en
bois. Je devrais partir, il va peut-être entrer d’un moment à l’autre.
Sauf que je n’y arrive pas. La pièce sent son odeur et je pénètre à
l’intérieur. Je m’avance près du bureau et me laisse tomber dans le siège en
cuir mou, la tête penchée en arrière. La surface joue contre mes muscles
noués.
Putain, qu’est-ce que je donnerais pour un massage, là, tout de suite.
Je croise mes mains sur mon ventre et me redresse avec l’intention de
partir. Mais mes yeux se posent par inadvertance sur le bureau. Des dossiers
médicaux. Rien qui attire réellement mon attention.
Je pousse du bout de mon index une fine pile de documents et tombe sur
un autre papier avec un long nom que je ne connais pas non plus. Quand je
me redresse sur le fauteuil et veux rassembler les quelques feuilles que j’ai
éparpillées, une photo en noir et blanc s’échappe et tombe sur le sol.
– Merde.
Si ça se trouve, Hunter connaît parfaitement l’emplacement de ses
documents et va se rendre compte que j’ai fouillé. Encore.
Autant tout remettre à sa place et me casser d’ici. Je me penche pour
récupérer la photo qui était face contre terre et une exclamation manque de
quitter ma bouche quand je la retourne.
Un homme. Nu. Et… Mort.
– Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
Ma voix est tremblotante, mes yeux écarquillés observent la photo. Un
homme nu allongé sur une table d’autopsie. Sa tête est tournée sur le côté, si
bien que je ne vois pas son visage. Il n’y a aucune information sur cette
image qui indique un nom ou un prénom. Et je ne vois aucune plaie apparente
sur le corps de l’homme.
Comment est-il mort ?
Je me dis que ça a forcément un lien avec son travail.
Mais ça me fout les jetons.
J’ai besoin d’en savoir plus. Alors, je pose l’image sur un coin du bureau
et éparpille le maigre paquet de feuilles que je tenais. Je tombe sur une autre
photographie de l’homme mort.
Il est toujours allongé sur la table d’autopsie. Mais cette fois, son visage
est photographié. Une boule se serre dans ma gorge quand je fixe son visage.
Ces traits… Ils me disent quelque chose.
Et bien vite… je me souviens ! Je me souviens des photos que j’avais
trouvées dans le dressing d’Hunter. Les traits de l’homme mort sous mes
yeux lui ressemblent… Mais ils ressemblent surtout aux traits de l’homme
plus âgé qui se tenait derrière un Hunter adolescent.
Ma respiration se coupe alors que je fais le lien.
Son… Est-ce que c’est son père ?
Puis je remarque le trou entre les deux yeux de l’homme. Il est mort d’une
balle dans la tête. Cet homme a été assassiné. C’est tellement… tellement
horrible.
À quel point l’histoire familiale d’Hunter est-elle sordide ? La compassion
me serre le cœur. Quelqu’un a tué son père. Cette situation est tellement
horrible et soudainement, j’ai envie de le prendre dans mes bras.
Maintenant, je comprends pourquoi Hunter a l’air si… Fermé à son
environnement. Comment son père est-il mort exactement ? Où est passé son
tueur ? Ou est-ce que ça se pourrait que ça soit un suicide ? Hunter enquête-t-
il sur ce qu’il s’est passé ?
J’inspire brusquement en essayant de me mettre à la place d’Hunter. Si
quelqu’un avait tué mon père, ça m’aurait détruite. Même si je ne suis pas
proche de ma famille, ils restent mon sang. Et si quelqu’un s’en prenait un
jour à Tao… Je brûlerais le monde pour le venger.
Je secoue ma tête et replace les feuilles exactement dans l’ordre dans
lequel elles étaient. Puis je quitte la pièce aussi silencieusement que je suis
arrivée.
Il y a quelque chose de sombre dans cette histoire. Quelque chose qui me
dépasse, et de loin.
JOUER AVEC LE FEU ET SE BRÛLER
Amaya
Le lendemain
Taylor fait la moue quand la serveuse pose devant moi un petit verre de
Cosmo.
– On aurait vraiment dû sortir au Dolce, marmonne mon amie. Ce sont de
vrais radins ici. Je sais que c’est pas cher et qu’on peut pas faire les difficiles
comme on est fauchées, mais quand même… En plus, aucun corps sexy ne se
balade.
Je sirote mon nouveau verre tout en souriant. Rejoindre le Dolce alors que
je ne sais pas si Hunter y est ? Non merci.
Enfin, si putain. Je crève d’envie de savoir ce qu’il fait. Dans la soirée, il
m’a dit qu’il rejoignait Alec. Mais où l’a-t-il rejoint ? Je deviens
complètement folle. Il me rend folle.
– Arrête de rêvasser, m’ordonne Taylor en claquant des doigts devant mon
visage. Tourne tes jolis yeux vers moi et admire ma silhouette de rêve.
Je lui réponds d’un rire mais effectivement, Taylor est complètement
canon. Elle porte une minijupe en jean et un haut transparent en tulle noir.
Ses longs cheveux blonds sont rassemblés dans une tresse serrée. Mon
attention se pose sur ma propre silhouette, la minijupe en cuir et le tee-shirt
blanc qui m’habillent. Franchement, je me sens canon, ce soir.
– Ce soir, je ne veux penser à rien, m’annonce la sublime blonde.
Alors, je remarque l’expression de tristesse qu’elle tente de cacher derrière
son sourire de façade. C’est drôle comme un faux sourire peut parfois cacher
la plus amère des vérités.
– Taylor, est-ce que ça va ?
Elle pince ses lèvres en réponse puis son regard clair s’égare sur mon
visage. Finalement, son masque se craquelle et ses épaules s’affaissent.
– Ma mère est toujours dans son centre. Les dettes s’accumulent. Je… Je
sais pas comment m’en sortir.
Mon cœur devient lourd, tout à coup, et je resserre mes doigts autour de
mon verre. Si je pouvais… Si j’avais les moyens, je l’aiderais. Je la connais
depuis peu mais je me sens étrangement liée à elle. Nos traumatismes nous
ont rapprochées, c’est vrai. Mais il y a aussi autre chose. Je l’apprécie
réellement. Taylor se bat pour les gens qu’elle aime, tout comme je le ferais si
quelqu’un s’en prenait à mon grand frère.
Nous ne sommes rien face à la maladie et Taylor fait de plus en plus de
sacrifices pour payer les nombreux traitements de sa mère.
– Je suis désolée. Je… Je ne… Je n’ai pas d’argent pour t’aider et…
Mes mots sont stupides. Ils ne sont absolument pas ce que Taylor a besoin
d’entendre. Pourtant, ils sortent de ma bouche. Taylor secoue sa main puis me
fait un nouveau sourire.
– Je ne te demande presque rien, Amaya. Promets-moi juste que lorsque tu
deviendras une autrice à succès, tu penseras à moi ?
Je ne lui ai parlé qu’il y a peu de mon manuscrit, mais elle semble
tellement sûre que je rencontrerai le succès dans ma vie que ça me réchauffe
instantanément le cœur, et je hoche vigoureusement la tête.
– Je t’offrirai une villa de riches au cœur de Londres. Promis.
Taylor rit à gorge déployée et plusieurs regards se tournent vers nous. Il y
a pas mal d’étudiants ce soir, si on en croit les quelques vestes d’université
qui traînent aux quatre coins de la salle.
– Il y a un brun qui n’arrête pas de te fixer, me dit Taylor avec un regard
appréciateur.
– Je passe mon tour pour ce soir.
J’ai répondu vite. Trop vite. Je suis censée me décrocher totalement de la
tentation que représente Hunter, et me voilà à repousser les moindres
approches d’inconnus ?
Parce que tu ne veux personne d’autre que lui, me chuchote ma
conscience.
– Ah oui ? reprend Taylor. C’est sans doute le moment idéal pour que je te
demande ce qui s’est passé entre Hunter et toi l’autre jour au Dolce.
Taylor ne me juge pas du regard. Elle semble juste curieuse et avide
d’informations.
– Il te veut, continue-t-elle. Et tu le veux aussi.
Je ne nie pas. Pour la première fois, je n’ai pas envie de prononcer un
satané mensonge.
– Oui, affirmé-je. Mais ce n’est pas parce qu’une personne nous attire qu’il
faut toujours écouter la petite voix dans notre tête.
Taylor boit les dernières gouttes de son shot avant de claquer le verre sur
la table.
– Oh, chérie, tu penses pouvoir résister à Hunter ? Crois-moi, tu te
trompes. Il y avait tant de tension entre vous que j’ai cru mourir sur place.
Personne d’autre dans l’équation, on a compris. Et s’il y a bien une personne
qui semble capable de lui mettre la tête à l’envers, c’est toi.
Qu’est-ce qu’elle veut dire par là ? Je ne lui pose pas la question. Je me
force à ne rien vouloir savoir de plus. Si je suis venue ici, c’est pour oublier
Hunter.
Taylor regarde quelque chose dans mon dos tout en relevant les sourcils.
Puis elle penche doucement sa tête dans ma direction :
– OK, deux types arrivent, dont celui qui te matait. Et les deux sont
sacrément mignons.
Je n’ai pas le temps d’intégrer ses mots que je sens une silhouette frôler
mon dos pour se placer d’un côté de notre table haute.
– Amaya ? débute une voix masculine.
Oh, voilà la diversion parfaite dont j’avais besoin.
– Salut, Gabriel.
Ma voix est avenante et Taylor les reluque sans aucune discrétion. Gabriel
me fixe sous tous les angles, s’attardant sur ma bouche avant de me présenter
le type qui l’accompagne. Honnêtement, je ne l’écoute pas vraiment, je ne
veux qu’une chose : ne penser à rien et oublier la folie que je ressens au
contact d’un certain blond.
Alors, quand le second type se penche vers Taylor et qu’elle le drague
ouvertement, je laisse Gabriel poser son avant-bras sur la haute table devant
moi.
– Qu’est-ce que tu fais là ? soufflé-je sans me départir de mon sourire.
– Je t’attendais, m’annonce-t-il sérieusement.
Il y a quelque chose de si formel dans sa réponse que ça me fait glousser
comme une idiote. Ce n’est même pas faute à l’alcool parce que j’ai à peine
bu ce soir. Taylor se redresse sur sa chaise et laisse traîner son ongle sur le
bord de la table.
– On va danser, me prévient-elle en tirant le type à elle.
Vu son regard, je sais qu’elle ne fera qu’une bouchée de lui. Et ça ne
semble vraiment pas le déranger.
Ils s’éloignent et Gabriel se penche un peu plus près de moi. Son parfum
s’impose à moi. Il sent bon, bien qu’il semble s’être un peu trop aspergé
d’eau de toilette. Aussitôt, une autre odeur plus discrète mais beaucoup plus
savoureuse me vient en tête et je me secoue.
Sérieusement, pourquoi est-ce que je ne peux pas penser à Gabriel plutôt
qu’à Hunter ?
Lui-même doit être en train de profiter de sa propre soirée. J’ignore mon
rythme cardiaque qui pulse encore plus rapidement, prends une grande
inspiration et braque mon visage vers celui de Gabriel. Il est beaucoup plus
proche que ce que je pensais.
Quand sa main gauche passe derrière le dossier de ma chaise et effleure
mes cheveux, je ressens une étincelle de désir. Enfin, je crois.
Gabriel est gentil et attirant. Il me semble que profiter avec lui n’est pas
dangereux. Exactement ce que je veux. Évacuer ma frustration sans me
mettre en péril.
– Tu t’amuses ? me souffle-t-il à l’oreille.
Son haleine est mentholée et il semble être attiré par moi. Alors, je me
redresse sur ma chaise haute et pose une main sur son ventre aux muscles
tendus sous sa veste universitaire, avant de murmurer contre son visage :
– Allons ailleurs.
S’il est surpris par ma réponse, il n’en montre rien. Au contraire, il a l’air
carrément partant. Je quitte ma chaise et mes doigts tirent ceux de Gabriel. Il
marche derrière moi tandis que nous slalomons entre les nombreux danseurs.
Je croise Taylor, qui me fait un clin d’œil et j’arrive au bord de la piste.
– Où veux-tu aller ? me demande Gabriel dans mon dos.
Je l’ignore et le tire vers le couloir menant aux toilettes. L’endroit est
presque désert mais il y a quelques personnes qui passent près de nous. Je
m’arrête et Gabriel manque de me rentrer dedans. Ses mains se posent sur
mes hanches alors que je pivote vers lui.
– Embrasse-moi, lui ordonné-je sans attendre.
J’ai envie de son baiser. Une partie de moi le veut et veut le savourer,
putain ! Pour que j’oublie enfin le goût et l’odeur d’un autre homme.
– Tu es sûre ? me questionne Gabriel.
Oui. Non ? J’en sais rien, putain.
Après Alessandro, je me suis promis de ne plus jamais me rapprocher de
quiconque. Mais je suis tellement perturbée par Hunter que j’oublie mes
peurs. Je prends des risques sans réfléchir, alors même que je m’étais promis
de ne plus jamais en prendre en restant à nouveau seule avec un homme.
Mais, n’obéissant qu’à la part stupide de moi, je hoche la tête pour donner
mon accord à Gabriel. Je n’ai pas peur, même si je le devrais sans doute vu
mes traumatismes.
Les yeux de Gabriel brillent de convoitise mais j’apprécie réellement qu’il
s’assure que je suis certaine de ma demande. C’est le cas. Alors, je me colle à
lui et passe mes mains à l’arrière de sa nuque. Mes lèvres effleurent les
siennes et ses doigts agrippent un peu plus fermement mes hanches.
Nos bouches se tourmentent quelques secondes. Mais son baiser est trop
doux. J’ai besoin de plus.
De la passion. Un désir rageur.
Ma langue caresse les lèvres de Gabriel et il gémit contre moi en me
poussant contre le mur dans mon dos. Mes mains s’entortillent dans le bas de
ses cheveux et je l’embrasse à nouveau.
Je me presse contre lui et nos souffles se mêlent. Gabriel embrasse bien.
Sacrément bien, même. Mais… je ne ressens rien. Oui, il me fait du bien, et
c’est appréciable. Mais il n’y a aucune faim que Gabriel ne me permette
d’assouvir.
Suis-je cassée ? Destinée à ne vouloir que les caresses d’Hunter Bamford ?
Peut-être ai-je besoin de me retrouver dans un autre endroit pour
réellement me laisser aller avec Gabriel. Je recule d’un pas, le souffle court.
Le désir transperce le corps de l’homme en face de moi.
– Partons d’ici, lui suggéré-je.
Cinq minutes plus tard, Gabriel conduit sa voiture à travers la ville.
– Tu me rends fou, me dit-il en surprenant mes regards sur lui.
Je lui souris en laissant aller ma tête contre le dossier. Oh, une partie de
moi a envie d’un rapport sexuel mais… une partie ne le veut pas, lui.
– Prends à droite, lui dis-je en reconnaissant peu à peu les rues.
– Tu crèches pas loin d’ici ? me demande-t-il en s’exécutant.
J’acquiesce. Il semble drôlement bien connaître le quartier vu sa conduite
assurée. Je crois que sa résidence n’est pas si loin d’ici.
– Au bout de la rue, arrête-toi.
Une rage inconnue monte en moi lorsque la voiture de Gabriel s’arrête le
long du trottoir. Celle d’Hunter n’est pas là. Donc… il n’est pas rentré.
Cela déclenche une nouvelle émotion en moi, qui me pousse à aller plus
loin avec Gabriel. Je descends de la voiture et le laisse contourner le véhicule
jusqu’à moi. Il observe la bâtisse, les yeux appréciateurs, tandis que je tire les
clés de la minuscule poche arrière de ma jupe.
Gabriel me suit silencieusement, le désir s’échappant de lui par vagues
brûlantes. Je pousse la porte et on se retrouve dans le silence du hall.
Je suis en train de faire n’importe quoi et je le sais. Je n’ai aucun droit
d’inviter un inconnu ici.
Mais c’est comme si quelque chose me poussait à agir comme ça, comme
si je savais qu’Hunter pouvait débarquer ici à tout moment.
Et quand Gabriel se colle à mon dos et embrasse le côté de ma gorge tout
en poussant son érection contre mes fesses, je ne réfléchis plus de manière
posée.
Il me retourne pour que je sois face à lui et dévore mes lèvres avec un peu
plus de passion.
Sauf que ce n’est toujours pas assez.
Ma bouche devient gonflée sous les baisers de Gabriel – que je lui rends.
Je marche à reculons à travers le salon et il me pousse avec douceur contre le
large canapé.
Le parfum d’Hunter flotte encore dans les airs.
Sors de ma tête, Hunter. Toi et l’erreur stupide que nous représentons l’un
pour l’autre.
Malgré tout, je ne peux pas me le sortir de la tête alors que je suis chez lui.
Putain, mais qu’est-ce que j’ai fait ?
Tu sais parfaitement ce que tu as fait, se moque ma conscience. Tu veux le
défier une dernière fois, même s’il n’est pas là. Tu veux le rendre fou. Tu veux
le pousser au bord du vide, avant de le regarder tomber. La véritable question
c’est : est-ce que tu tomberas avec lui ?
Je me laisse aller sur le canapé et, me prenant par surprise, Gabriel
s’agenouille devant moi. Mes cuisses s’écartent lorsqu’il avance entre elles,
ses coudes contre l’intérieur de mes jambes. Ses yeux se posent sur mon tee-
shirt et ses doigts remontent le tissu. Sans me quitter du regard, il embrasse la
peau de mon ventre. Je garde mon attention posée sur lui en sentant mes
cuisses s’ouvrir davantage.
Soudainement, une énergie nouvelle traverse la pièce et vient titiller tous
mes sens. Un goût d’ambroisie se pose sur mes lèvres tant le salon se
retrouve chargé de tension. Un mouvement près de la porte d’entrée capte
mon attention.
Alors, je le vois.
Hunter se tient là. Ses yeux sont sombres, mais un petit sourire naît au
coin de ses lèvres alors qu’il s’avance dans la pièce, les mains dans les
poches.
L’HEURE DE L’ORAGE
Amaya
Je ne suis pas surprise de le trouver devant moi. Je suppose que je savais
qu’il viendrait, ou du moins, je l’espérais.
Et maintenant qu’Hunter est ici, sur le seuil du salon, l’excitation me
terrasse. Plus rien n’existe en dehors de lui.
Les mains dans les poches, les épaules carrées, Hunter garde son foutu
sourire tout en observant l’arrière du crâne de Gabriel. Ses pupilles ne
renvoient qu’une impression orageuse. Je peux presque sentir la caresse de la
foudre sur ma peau surstimulée.
Et je fonds devant son regard noir. Hunter penche à peine la tête – de
quelques millimètres – et avale difficilement sa salive sans jamais perdre son
rictus. Je relève le menton et l’affronte depuis ma place. Je ressens son
sourire jusque dans mes tripes. Il n’y a aucune joie sur son visage. Sa bouche
me donne une fausse indication de lâcher-prise alors que ses yeux marron,
eux… Ils parlent pour lui et me montrent ce qu’il ressent véritablement. J’y
vois une certaine folie que j’aime et que je veux attiser.
On se défie mutuellement et surtout silencieusement, sans que Gabriel
sache que la tempête se trouve juste derrière lui. Hunter veut savoir jusqu’où
j’irai, et moi aussi, je m’interroge sur les limites de ma bêtise.
Mes doigts se posent à l’arrière du crâne de Gabriel et je me mords les
lèvres pour retenir un gémissement quand il suce la peau de mon bas-ventre.
Ça, c’est vraiment bon.
– Putain, c’est délicieux, geins-je dans un souffle.
Le désir me parcourt par vagues qui me font bondir et me perdre les unes
après les autres. Hunter fait un nouveau pas dans notre direction, les
mâchoires serrées. Il ne sourit plus désormais.
Quand mes cuisses se resserrent, Gabriel rigole contre ma peau et un
frisson remonte le long de mes jambes écartées. Mon regard s’égare une
seconde vers le bas pour le voir agir. J’inspire brusquement quand le bout de
sa langue s’enfonce dans mon nombril.
Mon visage remonte vers Hunter qui est totalement figé. Sa respiration
s’accélère. Il devient une myriade d’émotions, ne se cache plus derrière un
masque.
Ses murailles se sont éparpillées en un millier de morceaux.
Ses sourcils se creusent et il fait un mouvement du menton, comme pour
m’ordonner d’arrêter. Ça excite une partie de moi qui ne veut qu’une chose :
lui désobéir. Ses mains quittent ses poches et je peux presque sentir ses doigts
contre mon épiderme.
– Tu sens si bon, chuchote Gabriel.
Il attrape les côtés de ma jupe pour la remonter et c’est à ce moment-là
qu’Hunter perd son calme.
Enfin, se réjouit ma conscience.
– Stop.
Il n’y a qu’un mot qui sort de sa bouche serrée. Pourtant, j’en ressens tout
le poids.
Gabriel sursaute et ses fesses rencontrent le sol quand il chute en arrière.
Son visage pivote vers Hunter et sa mâchoire se décroche presque. Je ferme
doucement mes cuisses tout en forçant mon souffle à se ralentir. C’est plutôt
compliqué vu comment mon cœur cavale et est poussé par l’adrénaline.
– Qu’est-ce que… débute Gabriel en écarquillant les yeux. Qui es-tu,
bordel !
Je vois qu’Hunter abandonne ses dernières onces de patience alors qu’il
s’avance dangereusement vers Gabriel. Merde. Non, merde. Ça, ce n’était pas
prévu.
Je me relève d’un bond et Gabriel en fait de même.
– Tu es chez moi, énonce Hunter d’une voix ferme. Dégage. Maintenant.
Mon ami tourne sa tête vers moi, l’air perdu. Je lui renvoie une expression
d’excuse, le poids de la culpabilité s’abattant sur mes épaules.
– Mec, n’appelle pas les flics, continue Gabriel avec un rire. On s’amusait
juste. Détends-toi. Tu peux toujours regarder.
Il passe une main dans ses cheveux, signe de son agitation, malgré son
visage en apparence sereine. Je m’avance vers lui, la bouche ouverte. Mais
Hunter me devance en lâchant un ricanement.
– Oh, crois-moi, mec, personne ne va appeler les flics ce soir.
Sa posture se fait plus ferme et je n’ai aucune envie que la situation
dégénère. Je suis vraiment une grosse idiote, putain.
– Désolée Gabriel, lui dis-je avec un maigre sourire tout en me tordant les
mains.
Il semble comprendre qu’il n’est plus le bienvenu. Il me fixe une dernière
fois, puis il pince les lèvres avant de secouer la tête.
– J’me casse.
Il passe près d’Hunter – en veillant à ne pas le toucher – puis la porte
claque rapidement quand il quitte la maison. Je me retrouve debout à
quelques pas d’Hunter. Ses narines se gonflent et je remarque que son souffle
est aussi – voire plus – rapide que le mien.
– Quelque chose te perturbe, Hunter ? l’interrogé-je innocemment.
Il fixe mon corps sans flancher, puis ma poitrine. C’est comme s’il
imaginait toujours Gabriel contre moi et n’aimait pas cette image mentale.
– Je suis furieux que tu aies cru possible d’inviter un mec pour le baiser
dans mon putain de salon.
Tant de grossièreté. Hunter maîtrise son visage. Mais il ne maîtrise ni sa
bouche, ni ses yeux.
Je fais un pas dans sa direction, mes cheveux cascadant sur mes épaules.
– Je crois que nous savons tous les deux que ce n’est pas ce qui t’énerve.
Tu étais fou car tu m’as vue avec lui. Tu m’as vu t’oublier, le temps de
quelques minutes. Et surtout, tu as vu à quel point j’ai aimé ça.
– Tu gémissais pour lui, mais c’est à moi que tu pensais, contre-attaque
Hunter. Tu étais folle car tu n’arrivais pas à m’oublier alors que sa bouche
était sur ta foutue peau.
Ses paroles font mouche. Il a raison et il le sait. Je pince mes lèvres tout en
le fusillant du regard.
– Tu aimerais que je le rattrape et que je lui fasse du mal ? continue
moqueusement le grand blond. Parce qu’une partie de moi en a envie,
princesse.
Ce n’est pas un comportement qui ressemblerait à Hunter et ce n’est
absolument pas ce qui me donnerait envie. Je secoue la tête mais réponds tout
de même :
– C’est ce que feraient la plupart des garçons.
– Je ne suis pas un garçon. Je suis un homme. Et toi, Amaya ? Peux-tu agir
comme une femme ?
Il sous-entend que j’ai agi comme une gamine immature et… il a raison.
Sa pique se plante dans mon cœur. Mais je l’attaque à mon tour :
– Va te faire foutre, Hunter.
Sa paupière gauche tique et je crois que le temps s’arrête entre nous. Un
rire sans joie quitte sa poitrine alors qu’il murmure :
– Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Je m’approche de lui, le menton relevé. Quand mes pieds touchent presque
les siens, quand ma poitrine effleure son torse, je chuchote contre son visage :
– J’ai dit : Va. Te. Faire. Foutre.
Alors, l’orage qui menaçait de tomber s’abat finalement sur nous.
« SI TU VEUX LA PAIX, PRÉPARE LA
GUERRE »
Amaya
Toute cette tension qui s’est accumulée entre nous depuis notre rencontre ?
Elle explose. Comme un raz-de-marée qui viendrait ensevelir une ville, le
désir nous engloutit. Je me retrouve enchaînée à Hunter, pieds et mains liés
par des liens invisibles, et nous sommes noyés par la vague.
Sa main droite agrippe ma nuque, doucement mais avec fermeté. Il me tire
avec lenteur à lui tout en abaissant son visage vers moi. Son nez effleure le
mien et je reste immobile, clignant des yeux.
– Et maintenant, soufflé-je contre sa bouche. Qu’est-ce que tu vas faire ?
Ses doigts se pressent contre ma peau et mon cœur bat à vive allure. Pas de
peur, oh, non. D’excitation.
Les lèvres d’Hunter frôlent les miennes. Elles apprennent une nouvelle
fois à les découvrir alors même que je n’ai jamais oublié leur contact. Son
souffle brûlant se mêle au mien. Je pose une main contre son torse ferme et
suis la cadence de sa bouche.
On se cherche, sans jamais s’éloigner ni se rejoindre véritablement.
– J’emmerde notre petit jeu, murmure-t-il alors. Les limites qu’on ne doit
pas franchir. Les erreurs que nous pensons commettre.
Il me tire un peu plus contre lui et admet contre mes lèvres tremblantes :
– Je te veux.
Et je le veux aussi.
Et c’est tout ce qu’on a besoin de savoir pour se libérer de la réalité. On
bascule dans un monde dans lequel elle n’a plus aucune autorité. Nous
sommes les rois, dans cet univers onirique. Et nos envies font loi.
La bouche d’Hunter dévore la mienne quand mes mains s’entortillent dans
ses cheveux. Je le veux tellement que c’est douloureux. J’ai besoin de lui. Et
même si ma soif passe par ce besoin physique, tout ceci va bien au-delà.
Cette attraction cache quelque chose de beaucoup plus profond qui me fait
peur, des émotions beaucoup plus profondes que je refuse d’examiner pour
l’instant.
Ça s’infiltre dans chaque foutue cellule qui constitue mon corps, et
parsème ce dernier de doux murmures qui atteignent directement les flammes
de mon esprit.
Sa langue caresse la mienne tandis que ses mains se pressent contre mes
fesses sans attendre. Il est aussi impatient que je le suis. Il me relève et
j’enroule mes jambes autour de sa taille quand il traverse le salon. Je
n’attends pas qu’il atteigne son but pour mordiller son cou.
– Merde, lâche vivement Hunter en me serrant encore plus contre lui.
Puis, il me fait doucement basculer sur le canapé et mon dos heurte les
coussins éparpillés. Hunter se tient debout et me dévore des yeux. Je ne peux
pas fuir son regard, et lui ne peut détourner le sien.
Et je crois qu’il est trop tard pour me protéger comme je le voulais.
Viendra bientôt un moment où je basculerai dans un tout autre univers qui
ne connaît pas de règles, sauf celles du cœur.
Au fond de moi, tout au fond, je sais qu’Hunter va me forcer à lui laisser
une place. Et en voyant son visage qui ne cache aucune des émotions qui le
traversent… je comprends qu’il ressent la même chose.
Sa carapace a disparu, à cet instant. J’ai l’impression de m’y être infiltrée
par le plus petit trou et de l’avoir détruite de l’intérieur.
– Viens, le supplié-je d’une voix grave.
Je ne veux pas penser à l’après. Je veux le sentir au-dessus de moi, qu’il
m’entoure de ses bras et me fasse oublier chaque mauvaise expérience qui a
meurtri mon être.
Mais Hunter ne s’exécute pas. Il sait que notre temps est compté et
savoure la moindre seconde qui s’écoule. Il continue de m’observer sous tous
les angles et fait un mouvement rapide du menton.
– Ton haut, princesse.
Je ne le fais pas attendre : toujours allongée, je me redresse rapidement et
retire mon débardeur, laissant mes seins à l’air libre. Le bout de ma poitrine
est douloureux. Lui aussi cherche le moindre contact qui le soulagera.
– Magnifique, murmure Hunter.
Je rougis presque sous le compliment qui lui échappe. Il se penche en
avant, l’un de ses genoux s’enfonçant dans le canapé près de ma hanche. Je
crois défaillir quand sa bouche mordille l’un de mes tétons et sa main droite
empaume mon second sein et le caresse. Ma gorge laisse échapper un son
rauque qui provient des tréfonds de mon être. Voilà exactement de quoi
j’avais besoin.
Ses lèvres épousent ma peau et Hunter prend place au-dessus de moi. Mais
en le sentant s’arrêter juste sous mon sein, je me braque. Sa tête blonde se
relève vers moi et ses sourcils se froncent. Je suis son regard pendant que son
index frôle la maigre cicatrice boursouflée sous mon sein.
Aussitôt, je suis plongée des mois en arrière. Je force mon cerveau à ne
pas ouvrir certains tiroirs qui contiennent ce que je refuse d’affronter.
– Qu’est-ce que c’est ? me demande-t-il avec peine.
Son ongle passe délicatement sur ma peau et je me force à ralentir les
battements de mon cœur. J’aimerais lui mentir, ça me permettrait de me
protéger et de ne pas m’impliquer encore plus émotionnellement. Mais je n’y
arrive pas. Et une voix me crie dans mon crâne de lui faire confiance, au
moins pour en dévoiler un petit peu.
– On m’a fait du mal, avoué-je dans un souffle.
Hunter s’immobilise et ses yeux sombres cherchent les miens.
– Qui ?
La lueur obscure dans ses yeux me donnerait presque envie de me confier
davantage. Mais je ne suis pas prête. Cependant, ma bouche est d’un autre
avis. Elle s’étire dans un rictus et termine :
– Celui que j’ai cru aimer.
Ma voix est amère. Mon cœur, sur le point de céder. Mais je ne veux pas.
J’ai besoin de me sauver, de ne pas sombrer. Et pour ça, j’ai besoin d’Hunter.
Je tire sa tête à moi avant qu’il me pose une question et l’embrasse à
nouveau. Finalement, il se laisse aller et me rend mon baiser. Il se retient de
ses avant-bras qu’il pose près de ma tête et me dit entre deux souffles
rapides :
– On est en train de déconner complètement. Non ?
Ses lèvres s’étirent et les miennes en font de même. Il a assurément raison.
Mais c’est si bon, putain.
Je veux être égoïste, cette nuit. Ne penser qu’à moi. Je ne veux pas
m’arrêter.
– Déconnons encore, toute la nuit, murmuré-je contre lui.
Il descend rapidement ma jupe tout en hochant la tête. Je tortille mes
hanches pendant qu’il retire son tee-shirt en s’agenouillant. Contrairement à
ce que je pensais, Hunter a bien un tatouage. Un seul. Une phrase gravée sur
son flanc gauche.
– « Si vis pacem, para bellum1 », murmuré-je sans pouvoir m’en
empêcher.
Je tends un doigt, mais m’immobilise et regarde son torse se soulever
rapidement à mesure que sa respiration s’accélère.
– Si tu veux la paix, prépare la guerre.
Les mots qu’il vient de prononcer tournent en boucle dans ma tête et
remuent beaucoup de choses en moi. La guerre. J’ai longtemps été en guerre
avec moi-même.
Parfois, la meilleure chose à faire est d’attaquer avant de l’être.
Son torse se presse ensuite contre ma poitrine nue et je frotte mes tétons
sensibles contre lui pour me stimuler davantage quand il se repositionne sur
moi.
– Alors, je lui demande dans un murmure, tu ferais la guerre si cela te
permet d’être en paix ?
Sa bouche grignote une nouvelle fois la mienne avant qu’il continue :
– Parfois, même la plus dure des guerres n’amènera pas la paix, princesse.
Même si je l’aimerais. Parfois, on doit se résoudre à ce que seule la
rédemption de l’âme puisse nous l’offrir.
Ses paroles semblent si solennelles. Comme un mantra qu’il se répéterait
lui-même chaque jour, jusqu’à y croire.
On s’immobilise une seconde, lui contre moi. On partage un moment de
silence. Aucun mot n’est prononcé. Pourtant, j’ai l’impression que nos deux
âmes cabossées se comprennent dans ce calme. C’est comme si nous étions
en train de passer un pacte muet dont nous ignorons encore l’enjeu.
Puis le calme se termine, sa main droite se pose entre nous et ses doigts
touchent mon clitoris et le piercing qui l’accompagne. Je crois que je défaille
face à toutes ces sensations qui me semblent démultipliées.
Mon cerveau disjoncte et je suis obligée de fermer les yeux tant le plaisir
est vif.
– Ouvre les yeux, m’ordonne Hunter.
Je lui obéis et baisse mon regard vers son index qui descend entre mes
lèvres pour se recouvrir de mon humidité. La seconde suivante, il me pénètre
avec une lenteur agonisante.
Hunter a raison, on est complètement en train de déconner. Et
paradoxalement, j’ai l’impression d’être exactement là où je suis censée être.
Son doigt s’enfonce en moi et je sens mes muscles se nouer autour d’Hunter
pour le retenir et augmenter la pression dans mon corps.
– Est-ce que c’est bon ? souffle-t-il sans jamais quitter mon visage du
regard.
Il s’assure de suivre mon rythme et de me donner exactement ce qui est
bon pour moi. J’enfonce mes ongles dans les épaules tout en acquiesçant.
– Continue, le supplié-je.
Mais bien vite, Hunter retire son doigt et le porte à ses lèvres. C’est à son
tour de me savourer dans un gémissement rauque Puis il retire son
portefeuille de sa poche arrière. Quelques secondes plus tard, il se met à
genoux pour ouvrir le haut de son jean. Je patiente, mon palpitant au bord de
la rupture.
Il dévoile son sexe et l’impatience m’envahit alors que je découvre sa
taille. Je sais qu’il va délicieusement m’étirer. Hunter enfile un préservatif sur
son membre et se repositionne sur moi. L’une de ses mains relève un de mes
bras au-dessus de ma tête et il se saisit de mes poignets dans une prise
délicate, sans jamais être dur ou trop ferme.
– Tu es avec moi ? s’assure-t-il en se glissant entre mes cuisses.
Je les écarte davantage en sentant son gland contre l’entrée de mon vagin.
– Ouais, lui dis-je avec hâte. Je suis avec toi.
Parce que je sais que même s’il est au-dessus, j’ai tout pouvoir. Et il
s’arrêterait dans la seconde si j’étais mal à l’aise. Le ravissement envahit son
visage quand sa chair étire doucement la mienne. Une exclamation s’échappe
de mes lèvres entrouvertes la seconde où il pénètre en moi.
Je m’attendais à ce qu’Hunter me baise vite et fort.
Mais ce n’est pas le cas. Oh non. Il prend possession de moi centimètre par
centimètre, sans jamais quitter mes yeux. Son visage se baisse une seconde
vers nos sexes et un grognement s’étouffe dans sa gorge quand je me resserre
contre lui.
Je fais un mouvement pour libérer ma main, qu’Hunter relâche sans
attendre, puis j’attire son visage à moi et l’embrasse à nouveau quand Hunter
conquiert les derniers centimètres de mon être. Alors, il s’immobilise et on
savoure sans mots le plaisir fulgurant.
J’ignorais que je reprendrais un jour du plaisir avec un homme. Peut-être
est-ce parce que je me sens en sécurité avec Hunter, que je me laisse
totalement aller. J’ondule des hanches et finalement, Hunter se retire peu à
peu. Il me pénètre ensuite une nouvelle fois et mon bas-ventre se contracte
avec hâte.
– Putain, on avait vraiment besoin de ça, halète Hunter.
– Encore, exigé-je sans pouvoir réfléchir.
Il se redresse et relève ma jambe gauche pour approfondir ses pénétrations
dans ce nouvel angle. Il va si profond qu’il stimule un endroit très précis au
creux de moi.
– Hunter, geins-je fortement. Je vais mourir si je ne jouis pas maintenant.
Sa bouche s’étire en réponse.
– Une bonne chose que je sois médecin. Je ne te laisserai pas disparaître.
Je ne peux pas m’en empêcher. Je vais déjà jouir. Quand mes muscles se
contractent autour de lui, un gémissement s’échappe de ses lèvres. Il ne quitte
jamais mon visage du regard pendant que j’explose. Et finalement, ses
mouvements s’accélèrent la minute suivante et il me rejoint. Son corps se
crispe au-dessus du mien et c’est à mon tour d’observer ses traits terrassés par
le plaisir.
Il est magnifique. Il ne retient rien et ça le rend d’autant plus beau.
Hunter se laisse tomber sur moi et bien vite, il s’allonge sur le canapé et je
finis à moitié couchée sur lui. Nos peaux sont recouvertes de sueur et nos
souffles toujours aussi rapides.
– Ça va ? me demande-t-il en glissant une main sur mon dos.
– Ouais. Parfaitement, et toi ?
Il acquiesce, mais je vois le moment exact où la réalité reprend ses droits.
Il a été perturbé plus que de raison par ce qui vient de se passer. Je le sais
parce que moi aussi, et mon visage doit sans doute renvoyer la même
expression que lui : un reste de plaisir, mais aussi la confusion et la volonté
de se protéger de ces nouvelles émotions.
Son visage se ferme peu à peu mais je n’arrive pas à en faire de même. Et
ça me fait un pincement au cœur de voir que lui y arrive avec autant de
facilité.
Quand son portable sonne sous son jean échoué sur le sol près de nous,
Hunter se braque complètement. Je m’assieds au bord du canapé alors qu’il
se lève et se penche pour attraper son téléphone.
Je vois qui l’appelle et mon cœur loupe une nouvelle pulsation.
Mon frère. Assez gênant, mais je suis une adulte qui peut parfaitement
prendre mes propres décisions, et ça ne le regarde pas.
Sauf qu’Hunter, lui, n’est pas censé s’approcher de moi. Je suis la petite
sœur de son pote, ce qui me met en principe hors d’atteinte. Hunter serre son
téléphone sans décrocher, la mine désormais fermée.
– Tao ne doit rien savoir.
J’ai envie de lui répéter que je fais ce que je veux de ma vie. Mais
j’imagine déjà les milliers de questions que me poserait mon frère. Je n’ai pas
envie de compliquer cette situation.
– Jamais, acquiescé-je alors.
Hunter récupère son jean qu’il enfile sans prononcer un seul mot et je sens
ma poitrine se serrer un peu plus. Alors, je lâche :
– Peux-tu arrêter de stresser ? On dirait que tu viens de commettre un
meurtre. Arrête d’être inquiet pour Tao.
Ses épaules se tendent puis il ferme la braguette de son pantalon.
– Je ne foutrai pas en l’air une amitié pour un besoin physique.
Ses mots me déçoivent même si une partie de moi les comprend. On a
couché ensemble, point. On s’est rien promis à part de succomber une seule
et unique fois, lui et moi.
– Eh bien, on a répondu à ton besoin physique. N’agis pas comme un con
en te fermant aussi soudainement. Tu t’éloignes déjà comme s’il n’y avait
rien eu.
Ses sourcils se froncent et sa bouche se pince.
– Putain, je n’aurais jamais dû te toucher. Je le savais. On aurait dû
s’arrêter.
– Il est trop tard pour ça, rétorqué-je en relevant le menton. Et on était
parfaitement consentants, toi et moi.
– Ce n’était que du sexe, me rappelle-t-il dans un souffle.
Un souffle qui sent le mensonge. Lui comme moi savons que ce qu’on a
partagé était beaucoup plus que physique. Mais je ne veux pas le forcer à le
reconnaître.
Vexée et touchée plus que je ne le voudrais, je rigole sans joie et me relève
à mon tour en récupérant ma jupe et mon débardeur.
– On a couché ensemble. Une seule et unique fois. Je le sais, Hunter. Je ne
te demandais pas de me faire une déclaration d’amour, mais simplement de
ne pas agir comme tu en as l’habitude, c’est-à-dire comme un trou du cul.
Il ne répond rien, la mine perdue, et je commence à m’éloigner, mes
vêtements sous le bras.
Le pire, c’est qu’une partie de moi le comprend. Il est perturbé et n’aime
pas ça. Alors, pour se protéger, il repousse chaque élément perturbateur, dont
moi.
Et ça me fait foutrement mal. Plus que je l’imaginais.
– Amaya, commence-t-il doucement. Tu ne comprends pas. Je ne voulais
pas…
Je ne le laisse pas finir et me tourne une dernière fois vers lui, les yeux
brillants de reproches.
– Considère que ce petit événement, que dis-je, que cette erreur est déjà
oubliée pour ma part. Elle ne se reproduira pas.
Je remonte déjà l’escalier en entendant des jurons étouffés dans mon dos.
Je me suis promis de ne plus jamais pleurer pour un homme et je ne
briserai pas cette promesse aujourd’hui.
1. Phrase attribuée à l’auteur latin Végèce dans l’ouvrage Epitoma
institutorum rei militaris (Traité de la chose militaire).
UNE VIE ENTRE LES MAINS
Amaya
Lundi matin
« Sakura découvrait peu à peu le vrai visage de celui qui partageait sa vie.
Et son visage n’était qu’horreur. Elle se rendait compte qu’il était peu à peu
en train de la couper du monde extérieur. Et alors, elle réalisa qu’elle devait
s’en aller. Parce que si elle continuait à être sous son emprise, elle ne
pourrait jamais s’en défaire. Elle ne savait pas si elle allait réussir à partir.
Mais elle l’espérait. »
Je termine mon paragraphe tandis qu’une silhouette prend place sur la
chaise libre à mes côtés. Une odeur sucrée me vient aux narines et Taylor
arrache un bout de son beignet avec ses dents tout en fixant mon ordinateur.
– Est-ce que t’as toujours voulu être autrice ? me demande-t-elle après
avoir avalé sa bouchée.
Je me laisse aller contre le dossier de mon fauteuil, l’esprit un peu ailleurs.
– Plus ou moins, au fond de moi, mais je crois que je m’empêchais de
croire que c’était possible. Mes parents ont toujours voulu que je fasse un
métier très classique.
En parlant d’eux, j’ai tenté de joindre ma mère hier, qui n’a pas décroché.
Ça me rend triste, évidemment. Nous ne sommes pas proches, loin de là
même, mais… je voulais leur parler. Chaque jour, je bénis le ciel de m’avoir
donné un frère qui est devenu toute ma vie.
– Le métier d’auteur est tellement précaire, continué-je en poussant un
soupir. Mais déjà la véritable question est de savoir si j’arriverais un jour à
terminer mon manuscrit et à le faire éditer.
Mon rêve serait que mon histoire termine entre les mains d’autres
personnes. Mais j’ai rapidement appris que beaucoup de nos rêves se brisent
avec le temps qui passe.
– Bien sûr que tu vas y arriver, clame Taylor. Aie confiance.
Je souris face à ces mots. Elle semble plus croire en moi que moi-même à
cet instant et ça me touche, vraiment. Je me sens bien avec, en confiance.
Alors, je lui confie ce qui me prend vraiment la tête. Ce qui s’est passé avec
Hunter. Et quand je termine mon monologue cinq minutes plus tard, Taylor
éclate de rire.
– Putain, vous avez couché ensemble.
– Je sais, soupiré-je.
Je ferme durement les yeux tout en glissant mes cheveux derrière mes
oreilles.
– Ça craint, pas vrai ?
– Pourquoi donc ?
Taylor continue de sourire tout en dévorant sa pâtisserie à la framboise.
– On n’est pas compatibles, couiné-je presque lamentablement. Hunter est
trop… trop tout. Je ne peux pas le laisser avoir un pouvoir quelconque sur ma
tête et sur mon cœur. Sans compter que c’est le meilleur ami de mon frère qui
n’était censé que m’héberger.
– Pourquoi est-ce que tu pars forcément du principe qu’il aura un pouvoir
sur ton cœur ? répète Taylor en essuyant ses doigts avec une serviette en
papier. Ça ne peut pas être que physique entre vous ?
J’aimerais. J’aimerais vraiment. Sauf que ce qui s’est passé entre nous,
quand j’étais sous lui ? C’était bien au-delà de l’assouvissement d’une
attirance physique. Il m’a mis la tête à l’envers et je sais que c’était pareil
pour lui. C’est d’ailleurs pour ça qu’il s’est encore plus braqué en voyant le
nom de Tao juste après. Je pense qu’Hunter est aussi perturbé que moi par
tout ce qui est en train de se passer.
On n’aurait jamais dû succomber l’un à l’autre. Je m’apprête à répondre à
Taylor mais j’aperçois une tête brune au loin que je reconnais. Un sentiment
de culpabilité monte en moi et je me relève sans attendre.
– Je reviens.
Je presse le pas à travers le café avant que la silhouette s’éloigne.
– Gabriel ! m’exclamé-je.
Gabriel s’immobilise une seconde, son café à la main et le regard méfiant.
– Salut, haleté-je en lui faisant un signe de main.
Il hoche la tête avec aigreur.
– Salut, Amaya.
– Est-ce que t’as le temps de prendre un café ? J’aimerais qu’on parle de
samedi soir.
Gabriel m’observe longuement puis ses épaules finissent par se détendre.
– Ça va, Amaya. Pas besoin d’explications.
– Si, je suis désolée, Gabriel, dis-je en agrippant son poignet. Je t’ai
emmené dans une maison qui ne m’appartenait même pas et ensuite…
Bon, lui comme moi connaissons la suite de l’histoire. Gabriel fixe mes
doigts et finalement un petit sourire sincère éclaire son visage.
– Eh bien, heureusement que je n’ai pas pissé sur le tapis ou quoi que ce
soit. Je crois que le type m’aurait vraiment cassé la gueule.
Je rigole à mon tour en imaginant Hunter découvrir une scène de ce genre.
Je lâche le poignet de Gabriel quand il reprend :
– Alors… Vous sortez ensemble, lui et toi ?
Mes yeux manquent de sortir de leurs orbites et automatiquement, je
secoue ma tête.
– Non. Non, pas du tout.
Gabriel s’apprête à me dire quelque chose, mais son portable vibre dans sa
poche. Il le tire et observe son écran avant que ses traits ne se tendent
soudainement.
– Je dois y aller, m’annonce-t-il en s’éloignant déjà. Un problème avec les
cours.
Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’intéresser à lui plutôt que de
laisser Hunter me perturber comme jamais ? Pourquoi faut-il toujours que
mon cerveau soit déraisonnable ?
***
Hunter
Jonas me fixe dès que je pénètre dans sa petite chambre aux murs blancs.
Ses yeux bleus me suivent et quand je m’arrête près de son lit, ils considèrent
ma blouse à demi ouverte.
– Salut, Jonas.
Ma voix est douce, rassurante. Son opération est prévue aujourd’hui et je
veux être sûr qu’il se sente bien. Il attendait cette intervention avec
impatience mais je veux connaître son état d’esprit maintenant.
– Bonjour, Docteur.
Il sait qu’il peut m’appeler Hunter, mais il n’a jamais voulu. Ça me fout en
l’air de savoir un patient aussi jeune sur ce lit.
La vie est vraiment une salope.
Je ne pensais jamais plus le revoir ici. Mais son destin en a décidé
autrement. Les cernes sous ses yeux sont creusés, tout comme ses joues. Je
m’assieds au bord du matelas et continue :
– Comment est-ce que tu te sens ?
– Comme quelqu’un à qui on va ouvrir le crâne pour la seconde fois.
Ses lèvres fines s’étirent mais son visage pâle et dénué de poils reste triste.
– Tout va bien se passer, le rassuré-je.
– Heureusement que je serai sous anesthésie générale, continue-t-il en
léchant ses lèvres, sèches vu qu’il est à jeun.
Il veut paraître serein mais il stresse, je le sais. Ce sera une opération très
délicate aujourd’hui, mais je sais aussi qu’il se battra pour s’en sortir. J’ai
confiance en mes équipes et je sais que nous sommes prêts.
– Cette seconde opération va nous permettre de retirer la tumeur qui a
récidivé, lui indiqué-je.
Jonas souffre d’épendymome, un gliome malin de croissance rapide qui se
situe dans les cellules de son épendyme au niveau de ses ventricules
cérébraux. Une première intervention chirurgicale a déjà eu lieu. Mais suite à
un contrôle, Jonas a appris la récidive de sa tumeur.
Jonas hoche la tête tout en fixant la porte. Je sais qu’il n’attend aucune
famille aujourd’hui. À part un grand-oncle, il n’a plus personne. Mais c’est le
petit chouchou de l’hôpital. Toute mon équipe l’adore.
– On pratiquera de nouveau une craniotomie aujourd’hui, continué-je. On
passera par la base de ton crâne afin d’accéder à la tumeur. On veillera à
enlever la totalité de cette tumeur récalcitrante sans toucher ton tissu cérébral.
Je lui ai déjà tout expliqué, mais je veux qu’il ait bien conscience de
chacun de mes actes. Une tumeur aussi maligne que la sienne, située aussi
profondément, constitue un risque surtout à cause de sa proximité avec les
structures vasculaires et neurologiques vitales.
– Je suis prêt, clame Jonas en se redressant.
Il fixe la fenêtre qui donne sur les rues londoniennes et un maigre rire
quitte sa bouche.
– Peut-être qu’en sortant de là, je pourrai de nouveau aller manger une
pizza avec Amaya, qui sait ?
Amaya. Depuis que je suis arrivé une heure plus tôt ici, j’essaye de ne pas
penser à elle, ni à ce qui s’est passé entre nous samedi soir. Elle m’a tellement
retourné le cerveau, fait ressentir des choses beaucoup plus profondes que je
ne le pensais, que j’ai paniqué. Surtout quand Tao m’a appelé quelques
minutes après que j’aie quitté le corps brûlant de sa sœur.
J’ai agi comme un gros con et non comme un homme.
Ce n’est pas une fille pour moi. Oui, ma raison le sait. Mais mon corps et
ma tête refusent de lui obéir. Le pire, c’est que j’ai encore envie d’elle. J’ai
besoin de plus. L’avoir une fois ne m’a pas suffi, erreur ou pas. Les souvenirs
de samedi soir m’envahissent et je retiens avec peine un halètement. Son
corps, ses putains d’yeux qui ne me lâchaient pas, qui me retenaient
prisonnier. Ses souffles contre moi.
J’ai succombé en pensant que ça nous aiderait. Que ça m’aiderait à la faire
quitter ma foutue tête. Foutaise. Je suis baisé. Elle est en moi, dans chaque
cellule de mon esprit, et c’est un sacré problème.
Parce qu’elle remue en moi tout un tas de choses qui devraient rester
éteintes.
Je me secoue mentalement et me reconnecte avec mon travail. C’est une
journée trop importante et je ne peux pas me décentrer ne serait-ce qu’une
minute. Comme j’en ai l’habitude depuis des années maintenant, je me coupe
totalement et ne deviens que docteur Bamford, neurochirurgien.
Je m’apprête à ouvrir la bouche, mais Jonas me devance en se grattant la
gorge :
– Merci, Docteur. Vous avez toujours cru en moi, alors que personne ne le
faisait plus. Et si je dois mourir aujourd’hui, je vous remercie de vous être
battu jusqu’au bout pour moi.
Je pourrais lui dire que ce n’est que mon travail, mais je mentirais. Une
partie de moi s’est attachée à lui.
Il y a quelques semaines, je maîtrisais chaque aspect de ma vie. Tout était
sous contrôle, sous ma carapace. Mais Amaya est arrivée et a fissuré mes
murs infranchissables. Aujourd’hui, je ressens.
– Tout va bien se passer, martelé-je en fixant Jonas. Je te laisse avec
l’anesthésiste. Et on se revoit quand tu seras réveillé, OK ?
Il continue de me sourire, mais ses yeux semblent déjà loin.
– OK, doc.
***
Le bloc opératoire est prêt, et mon équipe aussi. En raison de la
complexité de l’opération, la craniotomie va durer plus ou moins quatre
heures. Mon calot et mon masque sont parfaitement en place. L’anesthésiste
et les infirmières de mon bloc aussi.
Je m’avance vers la silhouette de Jonas, endormi, qui repose au milieu de
la salle sur la table d’opération. Puis je me tourne vers Scarlett à mes côtés,
qui travaille avec moi depuis le début. Elle accroche ma blouse tandis que je
me tourne vers notre anesthésiste et lui demande :
– Tout est OK ? On peut commencer à opérer ?
Il hoche la tête en réponse et je m’avance vers eux.
– C’est parti.
Je suis confiant. Oui, ça va être une opération lourde. La seconde pour
enfin retirer complètement la tumeur de Jonas. Mais je l’ai déjà fait. Il n’y a
pas de raison que ça se déroule mal.
Mes yeux se posent sur Jonas et je m’assure que le respirateur artificiel
fonctionne parfaitement et ventile ses poumons de manière correcte.
L’électrocardiogramme, parfait aussi. Le matériel opératoire de notre salle
intègre les dernières technologies de suivi et de visualisation. Ses paramètres
vitaux, indiqués par les moniteurs, sont stables.
J’inspire profondément, me coupant de tout sauf de mon travail. Et c’est
parti. On va retirer cette putain de tumeur.
Jonas continue d’inhaler un mélange d’oxygène et de protoxyde d’azote.
Quant à moi, je commence mon incision sur son cuir chevelu.
Rapidement, j’ouvre son crâne en enlevant une petite partie de l’os du
crâne appelé « volet osseux ». Je réalise trois trous de trépan d’environ un
centimètre et franchis la table interne de l’os qui recouvre les méninges du
cerveau.
La région où se cache cette satanée tumeur est alors exposée, une fois que
les trous sont reliés. Je pratique une nouvelle incision dans la membrane
recouvrant le cerveau de Jonas. Je l’écarte avec précaution, dévoilant ensuite
la tumeur cérébrale.
Elle est maline et assez volumineuse, plus que lors de notre précédente
intervention.
Merde. Ce n’est pas bon. C’est plus délicat et risqué que ce qu’on pensait.
Mais ça va le faire. Il le faut.
Les minutes s’écoulent, les heures même. Je reste minutieux et mon
équipe également. Nous n’avons pas le droit de faire le moindre faux pas. Je
sens la sueur dégouliner dans mon dos et sur ma nuque, mais je l’ignore.
Scarlett me seconde parfaitement, tout comme l’équipe. Nos mains sont
toutes monopolisées pour cette opération.
Après plusieurs heures, nous y arrivons enfin. La tumeur est entièrement
retirée. Et dès que nous replaçons le morceau de crâne de Jonas, je sens le
soulagement m’envahir. Les épaules de Scarlett se détendent et j’entends tout
le monde pousser un soupir de quiétude.
Nous avons réussi.
– Bravo, docteur Bamford, murmure Scarlett en me jetant un regard.
Tout le mérite ne m’appartient pas. Je suis fier de nous tous, putain. C’était
dur, aujourd’hui. Mais encore une fois, nous avons défié la Grande
Faucheuse.
Je considère la silhouette endormie de Jonas.
Bravo, mon grand ! Tu t’es bien battu. Tu as été fort.
Alors que je termine la suture de la plaie opératoire, les alarmes des
moniteurs s’affolent.
– Docteur ? Je… Je crois qu’il y a un problème.
La panique transperce la voix de mon infirmier tandis que je me redresse,
aux aguets.
– Qu’est-ce qui se passe ? demandé-je d’une voix forte, en analysant les
tracés irréguliers du scope.
L’opération s’est bien passée, il ne devrait pas y avoir de problème. Sauf
que la médecine – tout comme la vie – est remplie d’imprévus.
– Bradycardie, annonce Scarlett avec effroi. Son rythme cardiaque est en
chute libre.
Jonas est en détresse cardiaque. Non, pas ça, bordel. Non !
Nous ne réfléchissons pas et agissons par automatisme les minutes
suivantes, avec l’anesthésiste.
– Son pouls ralentit, énonce encore Scarlett avec agitation.
Putain. Putain. PUTAIN !
– Fibrillation ventriculaire, préparez le défibrillateur, s’exclame mon
collègue anesthésiste en indiquant à notre infirmière de préparer le traitement
adapté.
– Allez, mon garçon, le supplié-je, bats-toi.
Les deux électrodes sont posées sur le thorax de Jonas et son corps est
secoué lorsque les chocs électriques parcourent ses tissus cardiaques. Mais
rien n’y fait, après plusieurs tentatives, le cœur de mon patient ne semble pas
prêt à se stabiliser.
Puis, son cœur s’arrête. On est en train de le perdre.
Je croise le regard de Scarlett.
– Il est en arrêt, s’exclame notre second infirmier.
– On se bouge ! m’exclamé-je.
On est en train de le perdre.
La survenue d’un arrêt cardiaque au bloc opératoire est exceptionnelle,
mais elle existe malheureusement. L’arrêt cardiorespiratoire en périopératoire
demeure une complication rare de l’anesthésie. Ce n’est pas censé arriver
maintenant, putain !
– On lui injecte de l’adrénaline, annonce l’anesthésiste, le souffle court.
Un milligramme toutes les quatre minutes.
– Et on masse ! ordonné-je sans attendre.
L’équipe prend place autour du patient et nous tentons de faire revenir le
cœur de Jonas.
Je sens mon propre cœur lâcher et je continue tout en tentant de me
maîtriser du mieux possible :
– On lui administre trois cents milligrammes d’amiodarone.
On m’écoute, mais la situation reste la même. Les minutes s’écoulent. Son
cœur ne repart pas.
– Absence totale de contraction du myocarde, reprend doucement Scarlett.
Les machines continuent de faire retentir un bip.
Je croise le regard de Scarlett qui insiste :
– Absence de pouls, Docteur. Aucune activité cardiaque.
Mais nous ne lâchons pas. Les minutes s’écoulent et me semblent durer
des heures tandis que toute mon équipe se bat. En vain.
La peau pâle de Jonas l’est encore plus tandis qu’on s’immobilise tous un
à un après trente minutes. On ne le ramènera pas. Nos efforts… n’ont servi à
rien.
Aujourd’hui, on l’a perdu. On a perdu notre patient. Un jeune patient, aux
tissus sensibles. Ça ne devait pas se passer comme ça, la mort ne devait pas
reprendre ses droits. La vie devait gagner ce combat entre elles !
Scarlett inspire fortement en s’éloignant de la table sur laquelle repose
Jonas.
Je me laisse aller contre le mur non loin de là. Mes fesses glissent déjà sur
le sol, puis je tire sur mon masque qui m’étouffe.
Jonas avait confiance en moi, en nous. Je lui ai promis qu’il allait s’en
sortir. Je… je lui ai promis. Il a mis sa vie entre nos mains, pour qu’on la
confie à la mort.
Jamais un patient n’était mort sous mes mains pendant une opération. Je
sais que Scarlett l’a déjà vécu. Les arrêts cardiaques au bloc opératoire
représentent environ trente-quatre cas sur dix mille interventions
chirurgicales. Bien que leur survenance soit souvent plurifactorielle, la
mortalité est surtout due à une défaillance cardiovasculaire.
Scarlett me parle mais je ne l’écoute même plus.
Une partie de moi – rationnelle – sait que j’ai fait mon travail. Mais
l’autre, elle me murmure que j’ai tué Jonas. Que pour la deuxième fois de ma
vie, j’ai tué quelqu’un.
La mort est l’échec absolu dans mon métier. Et aujourd’hui, j’ai échoué.
Mon équipe sortira de cette salle. Jonas ne le fera pas.
La Faucheuse a emporté son âme d’un revers de faux qui a balayé la
mienne, déjà salement abîmée.
Tandis que je sors du bloc, je ne vois presque rien autour de moi. Tout est
flou, putain. J’aperçois Alec qui vient à moi, le visage inquiet.
– Hunter ?
Mais je ne m’arrête pas devant lui et le dépasse, le visage fermé, les yeux
hantés, plongés dans mon propre passé et mes propres cauchemars.
Je préférais quand je ne ressentais rien. Ni la douleur des autres ni la
mienne. Tout était tellement plus simple, quand je pouvais me couper de tout.
Mais ce n’est plus possible, désormais. Je n’arrive pas à maintenir ma
carapace en place.
Je ne peux plus respirer. J’étouffe. J’arrache mon calot, mon masque, mais
rien n’y fait. L’air ne pénètre plus dans mes poumons. J’enfonce mes ongles
dans mes paumes de main, jusqu’à ce que le sang coule. Et enfin, j’ai
l’impression de revenir à moi.
BESOIN DE LUI
Amaya
– Putain, mais c’est pas vrai !
Alors que j’avais enfin le courage de connecter la clé USB d’Alessandro à
mon ordinateur pour découvrir ce qu’elle cache, je suis bloquée. Je dois saisir
un mot de passe pour la déverrouiller.
Je passe mes mains sur mon visage fatigué tout en abaissant mon écran. Je
me souviens du moment exact où j’ai volé cette clé. Ce n’était pas prévu. Le
soir de ma fuite, quand je suis entrée dans son bureau, ma main s’est emparée
de l’objet qui traînait sur le bureau.
Je me disais qu’elle regorgeait peut-être d’infos qui me serviraient un jour
pour le faire tomber.
Je devrais sûrement la donner à la police. Mais… Mais je veux d’abord
voir ce qu’il y a dessus.
En imaginant ce qu’elle peut contenir, un frisson horrible remonte sur mes
bras nus. Mes cheveux encore mouillés après ma douche expéditive
dégoulinent dans le bas de mon dos. Je pousse un soupir tout en me
redressant sur la chaise collée au comptoir de la cuisine.
La nuit est tombée. Et Hunter n’est toujours pas rentré. Et même si la
dernière fois que je l’ai vu, on couchait ensemble avant de nous faire
mutuellement du mal avec nos mots, je m’inquiète pour lui.
Où est-il ? Toujours au travail ?
La maison est froide, tout comme moi actuellement. Tout est fade, sans
vie. L’odeur d’Hunter ne flotte plus dans l’air et je réalise à cet instant que ça
me manque.
Je délaisse ma place et je me laisse tomber comme un poids mort sur le
canapé. J’appelle mon frère mais il ne décroche pas. Je n’ai pas envie de voir
Taylor, ni Gabriel. Mon pouce s’immobilise au-dessus du nom d’Hunter. Je
suis à deux doigts de l’effleurer, mais finalement je me recroqueville en
position fœtale sur le canapé et verrouille mon téléphone.
Je ne peux pas avoir besoin d’Hunter.
Je ferme les yeux, bercée par le silence de la maison. Mais mes souvenirs
dévient vers Alessandro, encore une fois. La peau sous mon sein droit me
brûle alors que je me souviens de son feu qui m’a marquée. Le premier mois,
j’étais amoureuse. Le second, je le voyais comme un monstre.
J’aurais dû m’assurer de le tuer.
Mais tu n’aurais pas pu fuir, souffle ma conscience. Tu as fait ce qu’il
fallait pour t’en sortir.
Plusieurs fois, alors que je découvrais le vrai visage d’Alessandro, je lui ai
demandé « Pourquoi ? »
Pourquoi moi ?
Et chaque fois, il me répondait « Parce que je le peux ».
Oui, il le pouvait. Il n’avait pas besoin de raison pour vouloir me détruire.
J’essuie une larme rageuse. Contre lui, contre moi. Contre la vie.
Quand il s’en prenait à moi et possédait mon corps, c’était tout simplement
trop douloureux pour ma tête. Alors, mon cerveau s’éteignait. Le poids
d’Alessandro sur moi disparaissait, du moins en pensées.
Je devenais une poupée malléable qu’il utilisait à sa guise. Il lui a suffi de
si peu de temps pour me faire plier.
Mais tu t’es relevée, me rappelle une petite voix douce à l’oreille. Tu as
plié. Mais tu as réussi à fuir.
Je me coupais du monde à chaque fois qu’il me touchait pendant ce long
mois. Mon cerveau n’avait trouvé que cette porte de sortie pour m’aider,
pendant que personne ne savait ce qui m’arrivait, à Rome.
Mon seul moyen de défense était de rester immobile. Je devenais si
immobile que la vie me quittait presque.
Parce qu’il était préférable que je me sente morte plutôt que vivante.
Et bien qu’aujourd’hui, je me sente de nouveau en sécurité à plus d’un
millier de kilomètres de lui, son souvenir est parfois toujours douloureux.
Surtout quand je suis seule avec mes pensées. Je continuerai à être forte, oui.
Pour moi et pour toutes les victimes de violences sexuelles.
Mais arriverai-je un jour à guérir totalement ? J’en suis moins sûre.
J’inspire brusquement tout en me repliant un peu plus sur moi-même. Je
force mon cerveau à ressentir toute cette horreur pour ensuite la repousser le
plus loin possible. Je ne la laisserai plus jamais me gouverner.
Mes yeux se ferment de nouveau et peu à peu, le sommeil me gagne.
LES CŒURS PURS
Amaya
Je me réveille dans un sursaut. Il fait nuit noire autour de moi et je suis
toujours couchée sur le canapé du salon.
J’ouvre en grand mes paupières tout en écoutant le silence qui règne dans
la maison.
Qu’est-ce que…
La couverture en laine qui me recouvre n’était pas là quand je me suis
endormie.
Donc, Hunter est rentré. Est-ce qu’il dort, désormais ?
L’horloge murale près de l’étagère à droite indique qu’il est minuit passé.
J’ai dormi trois heures et mon sommeil était agité. Pourtant, je ne me suis pas
réveillée. Je me lève, quittant le cocon chaud et sécurisant du plaid pour aller
dans mon lit.
Quand j’arrive dans le hall d’entrée, un léger bruit me fait pivoter vers le
couloir à côté de l’escalier. Celui qui mène au bureau d’Hunter.
Peut-être est-il là ?
J’entends ensuite un autre bruit, plus fort cette fois. Comme un bruit de
verre.
Merde. Qu’est-ce qui se passe ?
Je n’attends pas et m’avance sur la pointe des pieds, mes orteils
s’enfonçant dans la moquette. J’arrive devant la porte du bureau d’Hunter et
la pousse. Elle s’ouvre dans un grincement et mes yeux rencontrent la quasi-
obscurité de la pièce.
La lampe de bureau est allumée et diffuse une faible lumière, mais je ne
vois pas Hunter assis derrière le meuble imposant.
– Hunter ? demandé-je en passant le seuil.
J’ai à peine fait quelques pas qu’une voix lasse et distante se fait entendre
sur ma droite.
– N’avance pas.
Je retiens un sursaut et pose une main sur ma poitrine en me tournant sur
le côté, et distingue sa silhouette.
Il est assis sur l’un des fauteuils en cuir, penché en avant. Un verre est
cassé à un mètre de lui et du liquide est éparpillé autour des éclats.
– Je ne voulais pas te réveiller, souffle-t-il sans relever son visage vers
moi.
– Est-ce que tu t’es blessé ?
Notre dernier échange était pour le moins mouvementé et blessant, mais
une partie de moi s’inquiète pour lui à cet instant.
Un rire glacial me répond tandis qu’une mèche de cheveux blonds tombe
sur le front d’Hunter.
– Non. Je vais parfaitement bien. Retourne te coucher.
Il paraît si distant et perturbé… Presque détruit, au bout d’un vide qui
menacerait de le faire tomber à tout instant. J’ai l’impression d’être face à
l’homme que j’ai rencontré le premier jour. Je n’aime pas ça. Plus encore, je
déteste ça.
– Non, refusé-je en secouant la tête. Je suis bien, là.
Je n’arrive pas à m’éloigner, pas alors qu’il semble défait.
Et malgré son état, il a pris le temps de te couvrir, chuchote une voix au
fond de moi. Une voix que j’ignore.
Que s’est-il passé ?
Ma question meurt sur mes lèvres quand il rétorque avec rage :
– Tellement têtue. Tu n’écouteras jamais un seul foutu conseil qu’on te
donne, pas vrai ?
Je fais un nouveau pas vers lui et sa tête se relève vers moi. Son regard
sombre me dissuade d’avancer encore.
– Je préfère généralement n’écouter que moi et me tromper, ouais. C’est
l’un de mes nombreux défauts.
Un maigre rictus étire la bouche d’Hunter pendant qu’il relève les
manches du pull gris foncé qu’il porte. Il fixe le verre à droite du fauteuil puis
pousse un long soupir. On dirait un animal blessé, qui souffre tout en refusant
de se laisser approcher.
Mais le danger ne me fait pas peur. Pas à cet instant.
Une longue minute s’écoule durant laquelle Hunter étudie l’entièreté de
mon corps, du bout de mes orteils aux pointes de mes cheveux. Finalement, il
murmure :
– Je crois qu’une partie enfouie en moi n’a jamais véritablement voulu être
chirurgien.
Nous avons déjà eu une vague discussion sur ce sujet. Je me rappelle lui
avoir demandé s’il voulait exercer le métier de neurochirurgien. Et je me
souviens de sa réponse.
« Oui et non. Mon père aurait tracé ce chemin pour moi de toute façon. »
– C’est ton père qui t’a entraîné sur cette voie, réponds-je avec douceur.
Il tique à mes mots mais finit par acquiescer. L’une de ses mains effleure
sa mâchoire rasée de près.
– Mon père, reprend-il, sauvait des vies.
Il avale difficilement sa salive et je peux presque voir le sang pulser contre
ses tempes quand il reprend :
– Il sauvait des vies, alors même qu’il détruisait celle de ma mère. Et la
mienne.
Je tente du mieux possible de maîtriser mes réactions, mais c’est dur. Parce
que je l’imagine, lui, plus jeune. Je veux en savoir plus. J’ai peur de mal
comprendre, même si les conclusions sont évidentes.
– Il s’en prenait à elle ?
À toi ?
Je n’ose poser cette seconde question.
– Ouais, articule Hunter, on peut dire ça. Et pourtant, elle continuait de
l’aimer et de le protéger.
Il n’ajoute rien d’autre. Je sens mon cœur se serrer face à sa conclusion. Je
n’ai pas eu les parents les plus aimants de la terre et nous n’avons pas de
véritable complicité aujourd’hui, mais jamais mon père n’a abusé de ma
mère. Et inversement.
L’histoire d’Hunter a l’air compliquée. Aussi compliquée que lui.
– J’étais bien trop jeune et faible pour agir. Pour pouvoir la protéger.
L’acidité qui recouvre ses mots n’est destinée qu’à lui-même tant il semble
s’en vouloir. Je reste là, à un mètre de lui, le cœur au bord des lèvres.
– Ce n’était pas ta faute, soufflé-je.
Ses yeux qui étaient perdus dans le vague se tournent une nouvelle fois
vers moi. Il peut lire une forte détermination sur mon visage et son rictus se
renforce.
– Il est mort, aujourd’hui, reprend Hunter. Mais ce qu’il a pu faire, je ne
l’oublierai jamais. Ses cris à elle ? Ils me hanteront toute ma putain de vie.
Je les entends, ces cris. Et si ça me détruit alors que je ne connais même
pas sa mère, je n’imagine pas ce que lui a pu supporter. Le sentiment
effroyable que ressentent les enfants qui ne peuvent protéger et sauver leurs
parents abusés.
– Et où est ta mère ? l’interrogé-je avec peine.
Ses mâchoires se serrent en réponse mais aucun mot ne sort de sa bouche.
Et je sais qu’il n’en dira pas plus. Tant de mystères et de secrets autour de lui.
Tant de fêlures cachées.
Peut-être est-ce pour ça que nous ne pouvons résister l’un à l’autre ? Parce
que nos failles nous rapprochent, se reconnaissent entre elles et nous
rappellent que nous ne sommes pas seuls ?
La souffrance possède différents visages. Et chaque être qui souffre
reconnaît ceux qui souffrent également, même en silence.
Je me souviens des photos que j’avais trouvées dans le dressing d’Hunter,
de son visage joyeux qui se fermait peu à peu quand il devenait adolescent et
soudain, tout fait sens.
Et je me souviens d’autres choses, des photos de son père mort dans son
bureau. Des chiffres, et de la photo de l’immeuble à Manchester. Putain, j’ai
besoin de savoir ce qui s’est passé.
Toutefois, il est dur de forcer une personne à dévoiler ses secrets quand on
en cache nous-mêmes. Pas vrai ?
Et, tandis qu’Hunter fixe de nouveau ses mains, je comprends qu’un autre
malheur s’est produit. Subitement, je m’inquiète encore plus. Qu’est-ce qu’il
ne me dit pas ?
– Ce soir, reprends-je en sentant ma respiration se ralentir, qu’est-ce qu’il
s’est passé ?
Il ne répond rien. Et son silence me terrasse.
– Parle, le supplié-je presque.
– J’ai tué quelqu’un, aujourd’hui.
Ses mots sortent dans un aveu froid. Je vacille sur mes jambes en prenant
une grande inspiration. Hunter lève vivement sa tête en me voyant trembler.
Non. Pas lui. Il n’est pas comme Alessandro, m’obligé-je à me rappeler.
– Au bloc, précise Hunter.
Je déteste le soupir qui s’échappe de ma gorge.
– Jonas est mort.
Les larmes remplissent mes yeux sans que je puisse les en empêcher alors
que mon cœur se brise définitivement. Je le revois, en train de dévorer sa
pizza tout en me racontant des anecdotes sur sa famille décédée.
Et maintenant, il les a rejoints. Le ciel a accueilli un nouvel ange, ce soir.
– L’opération… J’ai tout bien fait. Mon équipe aussi. Mais… Il est mort. Il
avait confiance en moi. Il pensait guérir.
Sauf qu’il est mort, putain.
Je m’approche de lui.
– Je suis désolée.
Ma gorge est nouée tant je tente de retenir mes larmes. Finalement, l’une
d’elles s’échappe sur ma joue, rapidement suivie par une autre.
Je n’imagine pas ce qu’il doit ressentir. Oui, c’est son travail. Mais nous ne
sommes jamais préparés à la mort d’autrui. Surtout à celle d’une personne
qu’on devait sauver.
Hunter fixe mes larmes, presque avec jalousie. Comme si lui aussi voulait
pleurer, mais qu’il n’y arrivait pas. Puis, ses bras me tirent à lui et il me
ramène sur ses genoux, à califourchon. Mes jambes se séparent au-dessus des
siennes et Hunter continue son examen silencieux.
– Les cœurs purs comme celui de Jonas ne gagnent jamais, déclare-t-il
avec tristesse. Ils meurent toujours les premiers.
Mes deux mains sur ses épaules, je secoue la tête pour montrer mon
désaccord.
– Les cœurs purs ont déjà gagné en faisant le bien autour d’eux.
Ma réponse lui tire un sourire triste tandis qu’il tient fermement mes
hanches, me gardant sur lui.
– Ton cœur est-il pur, Amaya ?
Je pense à mes propres actes. Au sang d’Alessandro et à celui de son
garde.
– Non. Il ne l’est pas.
Il fronce ses sourcils tout en méditant longuement mes mots. L’une de ses
mains recueille l’une de mes larmes. Il la frotte entre son index et son pouce.
Il ne pleure pas. Mais il affiche sa peine. Ouvertement maintenant. Lui,
l’expert pour contrôler la moindre de ses émotions.
– Je me suis toujours juré de ne rien ressentir pour les autres. De me
couper d’eux, sans jamais les laisser m’atteindre. Mais… toi… tu as trouvé la
plus fine des fissures dans ma carapace, souffle Hunter, et tu l’as transformée
en un trou béant. Une carapace que j’entretenais depuis des années. Toi,
Amaya. Tu me pousses à ressentir cette peine, pour Jonas. Putain, ça me
terrifie.
Jamais Hunter ne s’est autant confié à moi. Il est chamboulé, oui,
assurément.
– Ça me rend faible, marmonne Hunter.
Mes mains entourent sa nuque alors que je m’assieds un peu plus contre
lui.
– Ressentir une vague d’émotions ne rend pas faible, Hunter. Tes murs
restent solides. Et parce qu’ils sont solides, ils peuvent supporter la plus
grosse des vagues. Elle s’écrase contre eux et ils restent debout.
Son froncement de sourcils s’accentue dès qu’il caresse une nouvelle fois
ma pommette droite.
Alors, il poursuit :
– J’ai agi comme un imbécile après qu’on ait couché ensemble, toi et moi.
Et je suis désolé.
Je sais à quel point c’est compliqué pour lui de s’excuser. Et le fait qu’il le
fasse réchauffe ma poitrine plus que ça ne le devrait.
– C’est vrai, rétorqué-je sans attendre.
– Tu ne vas pas m’épargner, hein ?
Je secoue la tête et je le sens se détendre sous moi.
– J’ai encore besoin de toi, souffle-t-il.
Moi aussi, putain.
– Nous ne pouvons manifestement pas rester loin l’un de l’autre, admis-je.
– Une fois n’était pas suffisante. Tu me perturbes, tu fous tout en l’air dans
ma tête. Tu hantes chaque souffle que je pousse et chaque inspiration que je
prends, putain. Je veux de nouveau t’avoir, sentir ton corps contre le mien.
À cet instant, il s’offre à moi, il m’avoue ce qu’il ressent tout en sachant
que je pourrais utiliser cela contre lui. Il m’offre un pouvoir sur sa propre
personne. Et j’ai envie de faire pareil.
Je penche mon visage vers le sien et souffle contre sa bouche :
– Ça dépend, est-ce que tu vas m’envoyer chier demain matin ?
Tandis qu’il secoue sa tête, ses lèvres accrochent les miennes et je sens
toute la frustration, le manque et le besoin s’échapper de lui.
Rien à voir avec la première fois où nous avons couché ensemble. Hunter
est plus libéré et honnête avec lui-même, et moi aussi. Je tire ses cheveux
sitôt qu’il se remet debout, mes jambes entourant ses hanches.
– Dans ma chambre ? haleté-je contre lui.
Il secoue sa tête sans jamais me lâcher. Ses doigts s’ancrent en moi et il dit
avec un ton taquin :
– La mienne. Tu te souviens des menottes ?
Je glousse à sa suggestion et, la seconde suivante, Hunter m’emmène dans
sa chambre. Et nous nous dévorons l’un et l’autre le reste de la nuit. Les
vagues d’émotions sont hautes et violentes. Mais nos murs restent debout.
OSER PARLER
Amaya
Lorsque je me réveille, je suis couchée à plat ventre sur le matelas le plus
incroyable que j’ai jamais testé dans ma foutue vie. Je pense même que je
devrais écrire un DM Instagram aux créateurs de la marque, juste histoire de
leur dire à quel point je les aime profondément et leur soumettre ma
candidature pour tester toutes leurs nouveautés.
Mes longs cheveux noirs sont en pagaille autour de ma tête et je jette un
œil à l’autre côté du lit. L’emplacement est vide, mais il y a toujours un creux
et les luxueux draps bleus sont chiffonnés par endroits.
Est-ce que… Merde, est-ce que je viens vraiment de passer la nuit avec
Hunter ?
Les souvenirs d’hier soir me reviennent en mémoire.
D’abord, les tristes révélations d’Hunter. Et mon Dieu, Jonas…
Puis Hunter m’emmenant à son étage, et son corps contre le mien pendant
des heures. Je me rappelle avoir marqué l’intégralité de son corps de mes
dents et de mes ongles, en découvrant chaque petit creux.
Après ça, je me suis effondrée comme une masse, et Hunter aussi. Mes
muscles ne parvenaient même plus à me soulever.
Et puis, au milieu de la nuit, je me souviens m’être rapprochée de lui,
attirée par la chaleur qui s’échappait de son torse. Putain, je me suis
recroquevillée contre lui comme un koala contre un arbre.
Je tourne mes yeux vers la grande fenêtre en face du lit à baldaquin en bois
massif. Le jour est déjà levé, la journée déjà entamée. Hunter est-il au
travail ? Va-t-il mieux, ce matin ?
Que va-t-il se passer, maintenant que l’on a de nouveau succombé ?
Ma gorge se noue quelque peu dès que je m’assieds et quitte la douce
couverture. Il n’y a aucun bruit dans la salle de bains attenante à la chambre.
Je crois qu’il a vraiment quitté la maison.
À cette idée, j’éprouve un petit pincement au cœur. Certes, je ne
m’attendais pas à le trouver près de moi au réveil. Ou peut-être que si ? J’en
sais rien, putain. La seule chose que je sais, c’est que je m’étais promis de ne
plus succomber et de ne plus jamais ressentir quelque chose pour un homme.
Et j’ai échoué. Ça, j’en suis sûre. J’ai poussé Hunter à comprendre qu’il
ressentait et n’était pas une enveloppe froide de chair humaine. Mais moi
aussi, je suis submergée par les émotions.
Nue, les muscles fatigués, je me lève du lit. Mes jambes me tiennent à
peine et j’aperçois quelques légères traces de frottement sur l’intérieur de mes
cuisses. Ça me fait doucement sourire et allume quelque chose en moi que je
tente d’ignorer de toutes mes forces, parce que je sais qu’elles viennent de la
barbe d’Hunter.
Mes pieds caressent le sol et je me penche pour récupérer son pull gris
foncé. Le tissu est doux, sans doute du cachemire. Une odeur – son odeur –
pénètre mes narines quand je l’enfile et que le bas du vêtement frôle le milieu
de mes cuisses.
Je m’avance ensuite vers la porte de la chambre, dans le but de rejoindre
ma propre chambre. Sauf que j’ai à peine mis un pied dans le couloir qu’une
odeur de viande grillée me parvient.
Putain, ça sent bon !
Je renifle avec hâte tandis que mon ventre gronde comme un affamé.
Ensuite, j’entends des bruits de vaisselle et de porte de placard. Alors…
Hunter est toujours là ?
Parce que je suis une froussarde, un sentiment de joie me traverse quand je
réalise qu’il n’est pas parti. Mais comment va-t-il réagir ?
Quand j’arrive à l’entrée du salon, ce que je vois me fait m’immobiliser.
Hunter se tient dos à moi et face à la gazinière, torse nu.
Ce n’est pas la première fois qu’il cuisine pour lui et moi. Mais la dernière
fois, il y avait également Alec. Là, nous sommes seuls et il ne m’a toujours
pas vue.
Ses cheveux blonds semblent en pagaille et même si je ne peux pas encore
voir son visage, je vois à quel point ses épaules paraissent détendues, ce
matin. Je me racle la gorge pour annoncer ma présence alors qu’il verse le
contenu d’un bol au-dessus d’une poêle.
– Salut ! commencé-je d’une voix faussement sereine.
La vérité, c’est que mon cœur bat à vitesse maximale ! Hunter se tourne
vers moi en essuyant ses mains sur un chiffon. Ses yeux se posent
automatiquement sur le vêtement que je porte et le plus adorable des
minuscules sourires étire sa bouche alors qu’il fait un mouvement du menton
dans ma direction.
– Bonjour. Bien dormi ?
Sa voix est un peu plus rauque que d’habitude. Je traîne des pieds tout en
traversant le salon, sans jamais le quitter du regard. Je m’attendais à ressentir
une certaine gêne ce matin mais, en réalité, je n’en éprouve aucune.
– Tes draps et ton matelas sont les meilleurs au monde, lui réponds-je
finalement.
– Je crois me souvenir que tu t’es servie de moi comme matelas humain
une bonne partie de la nuit.
– Eh bien, je n’ai aucun souvenir de cet épisode, mens-je effrontément.
Je réprime un sourire tout en sentant mes joues chauffer quand je vois que
ma duperie ne le convainc pas. Je m’arrête près du comptoir, sans réellement
savoir quoi faire.
– T’as cuisiné pour moi ? lui demandé-je ensuite.
Ses propres joues rougissent pour la première fois depuis que je le connais
pendant qu’il passe une main sur son menton.
– Je me suis dit que t’aurais faim, après cette nuit. Mais si tu ne veux pas
de salé, tu as tes trucs absolument bourrés de sucre ici.
Je vois alors les Miel Pops sur le bout du comptoir, mais je secoue la tête
et m’installe finalement sur l’une des chaises autour. Hunter sert au centre de
la surface une grande assiette de bacon grillé et d’œufs brouillés, et prend
deux fourchettes dans un tiroir derrière lui. Pendant tout ce temps, je fixe sa
silhouette du regard, son dos musclé et le short de sport qu’il porte bas sur ses
hanches.
– Tu aimes ce que tu vois ?
Je hausse une épaule sans détourner mon attention.
– Plutôt, ouais.
Beaucoup, même. Mais il n’a pas besoin de le savoir.
Hunter rigole et me tend une fourchette. Je l’agrippe pendant qu’il
s’installe près de moi sur l’autre chaise.
J’avale un morceau de bacon et lui m’analyse longuement.
– Donc, reprends-je d’une voix innocente alors que le stress monte en moi.
Est-ce qu’on va continuer à coucher ensemble ?
– Est-ce que tu en as envie ?
– Je t’ai posé la question en première, rétorqué-je.
Même si oui, j’ai encore envie de lui.
Et encore, se moque ma conscience.
– Je pourrais te mentir et te dire que je ne veux plus que ça se produise.
Mais je fais le choix d’assumer comme un homme. Donc oui, j’ai vraiment
très envie qu’on continue de profiter l’un et l’autre.
Le contentement me traverse. Hunter glisse une mèche de cheveux
derrière mon oreille, tout en attendant ma réponse.
– Eh bien, continué-je, moi aussi, j’en ai envie.
– Bien.
L’instant est tellement différent de quand on s’est envoyés chier après
notre première fois ensemble. J’ai l’étrange sentiment d’être exactement où je
dois être à ce moment, ce qui est assez stupide, je dois le reconnaître.
Parce que, que se passera-t-il quand Tao sera de retour, que son
appartement sera terminé ? Quand je devrai quitter cette maison, parce que ça
arrivera forcément ?
– Arrête de réfléchir, m’ordonne gentiment Hunter. Tu vas te faire des
nœuds au cerveau. Voilà ce que je te propose : profitons de l’instant présent.
Sans engagement à long terme.
– Sans que Tao le sache, lui rappelé-je.
Je n’ai pas franchement envie de mettre mon frère au courant du fait que je
couche sans aucun engagement avec son meilleur ami qui juste était censé
m’accueillir chez lui. D’autant plus que je ne sais pas combien de temps cela
durera, entre nous. Et puis, Hunter pense que son rapprochement avec moi
ruinerait sa relation avec Tao. Inutile de compliquer les choses. Ce n’est
absolument pas ce que je veux.
– Sans que Tao le sache, approuve Hunter avec un hochement de tête.
Je ne sais pas vraiment ce qui se passe entre Hunter et moi, mais je crois
qu’on est aussi perdus l’un que l’autre. Donc, profiter sans engagement, ça
me va !
La seule chose que je suis en train de comprendre, c’est que je commence
à tenir à lui. Du genre, vraiment. Mais peut-être que si je fais comprendre à
ma tête que ce n’est qu’une question d’attirance physique, elle finira par
l’accepter.
Concentrons-nous sur l’instant présent sans mettre de mots sur quoi que ce
soit. L’avenir et l’inconnu me font trop peur.
J’hésite à me resservir en bacon quand Hunter reprend :
– Mange.
– Pourquoi est-ce que tu sembles si pressé ?
Il avale une bouchée de viande grillée et j’observe sa mâchoire carrée se
serrer.
– Parce que j’ai très envie de te baiser sur ce comptoir une fois qu’on aura
terminé cette assiette.
Je manque de m’étouffer avec ma salive tout en écarquillant les yeux.
Le sourire taquin qu’il me renvoie fait contracter chaque petit muscle de
mon ventre. Maintenant, je ne pense qu’à lui, en moi.
– Et quel sera ton planning après ça ?
Un voile tombe sur le visage d’Hunter.
– Je ne vais pas à l’hôpital aujourd’hui. Je… Je vais devoir passer
quelques appels concernant Jonas, ça me tient à cœur de m’occuper de
certains détails. Son grand-oncle va faire rapatrier son corps au nord de
l’Angleterre pour son enterrement et je veux suivre le processus.
Oh ! J’ai de nouveau envie de pleurer, mais je me contiens. On lutte
tellement, dans nos vies. Mais la mort ne prévient jamais quand elle frappe
comme la plus puissante des foudres.
Je déteste les enterrements. Mais une partie de moi aurait voulu assister à
celui de Jonas.
– D’accord, murmuré-je.
Je termine difficilement ma bouchée et Hunter continue :
– Lorsque je suis rentré hier soir, tu étais encore en plein cauchemar.
Ma respiration se coupe et je serre ma fourchette entre mes doigts.
– Pas de questions dessus, le supplié-je.
Hunter ne semble pas d’accord avec ma demande, mais finalement il
hoche la tête.
– D’accord. Mais… Veux-tu parler à quelqu’un d’extérieur ?
– Comment ça ?
Je ne vois vraiment pas ce qu’il suggère ni où il veut en venir.
– Je te propose de t’emmener auprès d’un professionnel aujourd’hui.
Jamie.
D’abord, je me braque. Je ne veux parler à personne, même si une voix me
pousse à le faire en me disant que c’est le destin qui m’offre une chance de
me soulager.
– C’était mon propre psy, me confie-t-il dans un murmure.
Son regard se perd dans le lointain. J’hésite à dire non et repousser son
offre, mais pour une fois, je décide d’écouter cette petite voix qui me pousse
à ne pas fuir :
– Ça restera entre toi et moi, si j’accepte ?
***
Hunter
Amaya vient d’entrer dans le bureau de Jamie. Elle pivote vers moi et me
renvoie un dernier sourire ainsi qu’un regard un peu perdu.
Pour une raison que j’ignore, j’ai envie d’entrer dans cette pièce, moi
aussi, et de la serrer contre moi. Cette idée est tellement nouvelle qu’elle me
choque presque.
Jamie ferme la porte du bureau après un clin d’œil rassurant dans ma
direction. Pendant une bonne demi-heure, je patiente dans la salle d’attente.
Je tourne en rond, les yeux fixés sur les minutes qui s’écoulent sur l’horloge
murale. Plusieurs fois, la secrétaire de Jamie me jette des coups d’œil
incendiaires. Je fais comme si je ne la remarquais pas.
Finalement, la porte du bureau s’ouvre. Jamie se tient sur le seuil, mais je
fais à peine attention à lui. Je me concentre sur Amaya qui est en train de
récupérer son sac à dos. Ses yeux sont rouges et je la vois essuyer une larme.
Quelque chose bout en moi et me pousse à la protéger de la moindre
personne qui tenterait de lui faire du mal.
Je passe devant Jamie et elle semble rassurée que je vienne vers elle.
Je n’attends pas et relève doucement sa tête vers le haut, mon pouce sur sa
lèvre inférieure.
– Regarde-moi.
Elle le fait.
– Est-ce que tout va bien ?
Ma voix est dure. Pas contre elle. Mais contre moi. Peut-être que je
n’aurais pas dû l’amener ici. Mais Amaya hoche la tête, sa main droite
entourant une bonne partie de mon poignet.
– Oui, répond-elle. Oui, je vais bien.
Elle est si fragile à cet instant. Et si belle. Impossible à attraper. Comme le
plus beau et le plus rare des papillons, que l’on ne pourrait atteindre sans le
briser.
Et c’est sûrement ce que je vais faire.
La briser.
Quand elle saura ma vraie nature, mes secrets, mes mensonges, elle me
repoussera et ne s’approchera plus jamais de moi.
Je la relâche sans hâte, la culpabilité tordant mon ventre. Pour la première
fois depuis des années, je ressens des remords pour ce que j’ai pu faire dans
ma vie. Et lui cacher.
– Je t’attends dehors, souffle-t-elle.
Elle passe rapidement la porte tandis que je reste au milieu du bureau.
Jamie, adossé contre la porte, me fixe, les yeux grands ouverts.
– Alors, c’est arrivé, me dit mon ami.
– Quoi ?
Je ne suis pas d’humeur pour ses petites devinettes.
Un sourire presque fier s’affiche sur ses traits.
– Je t’avais dit que ça t’arriverait, souviens-toi. Hunter. Je savais qu’un
jour tu allais ressentir quelque chose de fort. De si fort qu’il te serait
impossible de te fermer aux émotions. La joie. La peur. L’amour. Ce jour est
là. Avec cette fille.
Amaya me fait ressentir un paquet de trucs, oui. Je commence à l’accepter.
Mais l’amour ? Non. Je ne connais même pas cette émotion.
Je ne la connaîtrai jamais.
Je pousse un rire sans joie tout en le rejoignant. Il m’énerve plus que de
raison tant ses suppositions sont… infondées. Absurdes.
– Encore une fois, tu te trompes, Jamie.
Il secoue la tête sans se départir de son sourire. Alors, je le quitte sans un
mot de plus, agacé qu’il puisse penser une telle chose.
Quand je pousse la porte pour sortir, je ne suis toujours pas calmé. Je
cherche Amaya du regard et la vois debout sur le trottoir. Son visage est
blafard et elle pivote vers moi, les lèvres tremblantes.
– Je crois que je vais…
Elle ne finit pas sa phrase. Un soubresaut la traverse quand elle se penche
en avant et se met à vomir sur le trottoir.
– Attention ! s’exclame un passant en manquant de la bousculer.
Je le fusille du regard et rejoins Amaya.
– Hunter, halète-t-elle, avant de vomir à nouveau.
Je tire délicatement ses cheveux en arrière.
– Je suis là. Tout va bien.
Elle continue de vomir encore quelques secondes et je lui tends ensuite un
mouchoir. Tandis qu’elle essuie sa bouche, mes doigts nattent rapidement ses
mèches pour qu’elle soit plus à l’aise.
– J’ai tellement honte d’avoir vomi, m’avoue-t-elle avec un regard fuyant.
Je fixe le liquide sur le sol.
Combien de fois ai-je vomi après que mon père s’en est pris à moi ?
– Ce n’est rien, réponds-je. On rentre.
Mon bras la tire légèrement et elle acquiesce avant de poser une main sur
ses cheveux et d’écarquiller ses yeux.
– Merci, d’avoir tenu mes cheveux. Oh, tu les as tressés ?
– Je me suis dit que ce serait plus pratique et que ça les protégerait.
Encore une fois, je ne sais pas pourquoi je cherche une explication
rationnelle à mon comportement. Je finis par rester silencieux le temps que je
la conduise en voiture chez moi.
La situation échappe à mon contrôle. Mais je ne suis pas sûr de savoir
comment empêcher ça. Et je ne sais même pas si j’en ai envie, en réalité.
LES VICTIMES QUE L’ON N’ÉCOUTE
PAS
Amaya
Le lendemain soir
« Sakura a décidé de porter plainte, finalement.
« Elle est arrivée au poste, les larmes aux yeux. Mais elle les a essuyées
avant d’y entrer, voulant paraître forte. Elle était prête à parler et à raconter
son histoire afin qu’il ne puisse plus jamais l’atteindre.
« Sauf que les policiers ne l’ont pas crue. Ils n’ont pas pris sa plainte au
sérieux, alors même que c’était une obligation. Et l’homme toxique qui
partageait sa vie apprit qu’elle avait tenté de le dénoncer. Il s’en prit une
nouvelle fois à elle. Après l’avoir coupée de sa famille, de ses proches, même
de ses collègues de travail… Il voulait la détruire encore plus. En finir,
comme il disait.
« Ce soir-là changea les choses pour Sakura. Alors qu’il la maîtrisait, sur
le sol, alors qu’elle étouffait ses propres larmes, elle attrapa le couteau qui
était au sol près d’elle. Dans sa colère, son époux avait fait valser toute la
table à manger.
« Et tandis que l’homme lui soufflait qu’il allait lui ôter la vie, elle décida
de lui ôter la sienne. »
Mes doigts s’arrêtent une seconde sur mon clavier tant c’est dur d’écrire.
Dur, mais nécessaire. C’est à ce moment-là que je me rends compte que mes
yeux sont mouillés de larmes contenues.
Je relève la tête de mon ordinateur en entendant le vent souffler contre la
fenêtre de la cuisine, recouverte de gouttes de pluie.
J’étire mes bras au-dessus de ma tête tout en regardant l’heure.
Punaise, il est déjà dix-sept heures ? J’ai tellement pas vu le temps
passer !
Après un appel express avec mon frère et sa chérie Chloé qui sont aussi
sous le mauvais temps parisien, je me suis enfermée dans ma bulle. Pendant
des heures, j’étais comme animée par mon manuscrit. Je sens que je tiens
quelque chose. Sakura et sa vie prennent possession de moi.
Peut-être que je m’investis un peu trop dans ce texte ? Mais peut-être que
ça me guérit, en fait ?
Après ma séance inattendue chez l’ancien psy d’Hunter hier, j’ai rendu
mes tripes sur le trottoir. Je me suis à peine confiée au spécialiste parce que je
n’y arrivais pas. Mais une fois sortie, oubliée la honte, je ne pouvais pas me
retenir. Mon corps expulsait sa souffrance. La seule chose que je sais, c’est
que pendant qu’Hunter me tenait les cheveux, mon cerveau me poussait
physiquement à faire sortir chaque mal de mon corps.
Quand on est rentrés, Hunter et moi, j’ai fini par m’écrouler sur mon
matelas. J’avais besoin de sommeil et j’ai enchaîné une nuit de douze heures.
Ce matin, quand je me suis levée, Hunter était déjà parti au travail. Mais un
bol et un paquet de céréales m’attendaient sur le comptoir.
Et rien que ça, ça m’a fait sourire. Je ne sais pas ce qu’on est, lui et moi.
Mais je n’ai aucune envie de mettre de mots dessus ou sur ce que je ressens.
Donc, j’ai écrit toute la journée. Et mes muscles dorsaux sont à moitié
engourdis. Ça m’apprendra à rester assise aussi longtemps. J’aurais dû aller
courir entre-temps, histoire d’entretenir mon fessier de compétition !
M’enfin ! Le travail avant tout, comme on dit. La vérité, c’est que je
n’avais aucune envie de bouger dehors avec un temps pareil.
Le temps se rafraîchit un peu plus, signe incontestable de cette fin
d’automne à Londres.
La porte d’entrée s’ouvre et Hunter passe le seuil, trempé de la tête aux
pieds. Je relève un sourcil en l’entendant pousser un juron tout en retirant sa
veste, sans savoir que je suis en train de le reluquer depuis ma place.
En pénétrant dans le salon, Hunter s’immobilise une seconde en me voyant
là.
Ses prunelles se font plus concentrées à mesure qu’il avance, et mon
rythme cardiaque s’accélère.
Pourquoi est-ce que j’ai envie qu’il m’embrasse ? Et pourquoi semble-t-il
lui aussi en avoir envie ?
Putain, ça craint. Profiter du corps de l’un et de l’autre jusqu’à ce qu’on
soit rassasiés inclut-il de vouloir dévorer les lèvres de l’autre ? Pas sûr.
Pourtant, je passe ma langue sur ma lèvre inférieure et Hunter s’arrête à un
mètre de moi. Il semble se maîtriser difficilement, lui aussi. En tout cas, il se
contient toujours plus que moi.
– Comment était ta journée ? l’interrogé-je finalement avec un petit sourire
incertain.
Hunter semble nerveux, pour une raison qui m’échappe. Il hausse les
épaules.
– Assez nulle, en fait. Et la tienne ?
Mon sourire s’élargit un peu plus.
– J’ai vraiment bien avancé mon manuscrit, aujourd’hui.
Je lui en parle encore quelques minutes et même si Hunter est attentif, sa
nervosité continue de s’échapper de lui.
– Qu’est-ce que tu as ?
Je déteste quand quelqu’un est nerveux alors qu’il est à côté de moi. Je
suis une éponge à émotions et je deviens aussitôt moi aussi stressée.
– Eh bien…
Hunter se racle la gorge tout en fixant un point à côté de moi. Il fuit mon
regard. Jamais il ne l’a fait.
– Je dois aller quelque part, ce soir. Pour le travail.
Hum… OK ?
Mon cerveau est en train d’imaginer une certaine hypothèse, mais je ne
sais pas si je fais fausse route ou non. Alors, je lui réponds de manière posée :
– Je ne sais pas où tu dois te rendre, mais je suis sûre que ça va bien se
passer !
Je le vois pousser un juron tout en glissant les mains dans ses poches de
pantalon.
– Une soirée caritative est organisée à l’hôtel Corinthia. Une partie de
l’argent amassé lors de la récolte de fonds sera versée à plusieurs hôpitaux et
cliniques, dont celui où j’exerce. On s’est engagés, Alec et moi, pour y
assister. Sauf qu’il est retenu à l’hôpital pour ce soir. Et je n’aime pas trop les
interactions sociales.
Donc, Hunter y sera seul.
Je peux effectivement l’imaginer là-bas. Et maintenant, je le connais
suffisamment, je sais qu’il sera mal à l’aise. Oh, il cachera tout derrière un
masque imperturbable, comme toujours. Mais je connais ce qui se cache
derrière, désormais.
– Et tu ne peux pas juste fuir ton engagement et ne pas y aller ?
Sa mâchoire tique en réponse.
– Je ne romps jamais mes promesses. Jamais. Même quand elles peuvent
détruire.
Ça sonne comme un serment dont je n’arrive pas à envisager tous les
contours et surtout la portée.
J’ai une soudaine impression qu’il me transmet un message… Ou une
mise en garde.
Hunter demeure immobile, et soudainement je fais le lien :
– Est-ce que tu me demandes de sortir avec toi, ce soir ?
Le plus léger des rougissements caresse ses pommettes quand il répond :
– Ouais. Je veux que tu viennes. J’en ai vraiment envie, en fait.
Je pourrais réfléchir à sa proposition. On a choisi de se fréquenter en
secret, et ce n’est pas rien d’assister ensemble à une soirée de ce genre.
Pourtant, mes lèvres s’ouvrent déjà :
– D’accord. J’accepte.
Une heure plus tard, je suis dans ma chambre, seule.
Est-ce que je suis vraiment en train d’enfiler une robe que Taylor vient de
me prêter ?
Eh bien, oui, apparemment. Je passe par-dessus ma tête le fin tissu satiné
couleur bronze. La robe fourreau moule mon corps avec fluidité, me donnant
l’impression qu’elle a été faite pour moi. Enfin, la coupe ajustée est un peu
trop serrée au niveau des hanches, mais pas au point de me gêner.
Mes doigts caressent le tissu et se familiarisent avec lui. Mon index
caresse le haut de ma cuisse gauche, dévoilé par la fente du bas de la robe.
Elle met en valeur l’étroitesse de ma taille, mes hanches plus larges et ma
petite poitrine.
Je me sens vraiment belle, ce soir.
Parce que je n’ai pas réellement de maquillage, je me suis contentée
d’appliquer un peu de mon vieux rouge à lèvres beige sur ma bouche. Mes
cheveux noirs tombent en vagues souples dans mon dos.
Je tente du mieux possible de me donner du courage, parce que je me suis
mise toute seule dans cette situation. Je stresse un peu, mais je suis aussi
excitée, en fait. Je ne suis jamais allée à une quelconque soirée caritative
donc, c’est assez troublant !
Je ne pouvais décemment pas aller là-bas en baskets, mais Taylor avait une
vieille paire d’escarpins qui traînait. Je ne promets pas que je ne me briserai
pas la cheville, mais je vais essayer de tenir debout.
Alors que je descends l’escalier avec prudence, j’aperçois Hunter qui
m’attend en bas des marches.
Putain, il porte un smoking. Et je décide sur-le-champ que je le forcerai
dès demain à en porter tous les jours tant ça le rend attirant. Un peu trop pour
ma santé mentale peut-être…
Ses mains s’immobilisent sur le nœud papillon qui pend à son cou. Il
ouvre la bouche tout en m’observant et inspire vivement en caressant ma
silhouette du regard.
– Je te plais ? lui demandé-je alors.
Parce que toi, tu me plais. Trop.
Il semble enfin se reconnecter avec la réalité. Mais alors que je pense qu’il
va battre en retraite, il s’avance vers moi, qui me suis arrêtée sur la dernière
marche de l’escalier. Je suis parfaitement à sa hauteur, cette fois.
Il me tend sa main, sans un mot. Et mes doigts se glissent entre les siens
par automatisme. Son autre main se pose dans le creux de ma taille et il
souffle contre mes lèvres :
– Tu es époustouflante.
Son compliment rencontre mon cœur dans une explosion de plaisir.
Toutefois, je tente du mieux possible de cacher mon rougissement.
– Tant que ça ? le taquiné-je avec un rictus.
Sa bouche effleure la peau tendre de mon oreille droite et son haleine
chaude me fait frissonner.
– Plus que ça. J’ai envie de te prendre si intensément que tu ne pourras
penser qu’à une chose : mon sexe en toi.
Si je commençais à peine à rougir, je suis désormais rouge écrevisse. Je
décale doucement ma tête et mes lèvres effleurent les siennes avant que ma
langue ne lèche avec délicatesse sa lèvre inférieure. En réponse, un bruit se
coince dans sa gorge.
– Peut-être que si tu es sage, ce sont mes lèvres qui te découvriront ce soir.
– Bordel, princesse, tu me tues.
Un petit rire quitte mes lèvres parce que ça me plaît, de le rendre fou. Pour
continuer à le tenir au bord de cette falaise de sous-entendus et de plaisir, mes
doigts s’éloignent des siens et je noue son nœud de smoking.
– Tu es aussi très beau, Hunter. Très désirable.
Il continue de considérer ma bouche, puis mes cheveux, tandis que je
termine ma tâche. Enfin, il s’éloigne et secoue sa tête.
– Allons-y avant que tu me fasses rompre ma promesse pour rester ici. Je
ne pense qu’à notre retour et à tes lèvres sur ma queue.
Je passe près de lui, tout sourire.
– Et je ne pense qu’à ton goût. Allez, allons-y, je veux montrer aux autres
à quel point je suis incroyable dans cette robe.
Sa main claque ma fesse droite dans une légère tape sonore et je halète au
moment où une décharge de plaisir me parcourt.
La circulation est fluide jusqu’à l’hôtel Corinthia où se déroule la
réception. Le trajet est même passé rapidement, en fait. Nous étions tous deux
plongés dans nos pensées, sans que le silence ne soit gênant.
Quand Hunter s’arrête devant l’édifice, je colle presque mon visage à la
fenêtre.
– On va là-dedans ?
Punaise, c’est phénoménal ! Je ne suis jamais allée dans un endroit aussi
luxueux, du moins pas que je me souvienne.
Médusée, j’observe l’hôtel de six étages et son entrée voûtée. Les pierres
blanches et beiges se marient parfaitement avec les minuscules lumières
accrochées partout pour illuminer le bâtiment. Hunter descend pour donner
les clés au voiturier, puis fait le tour du véhicule et ouvre ma portière en
passant devant un portier qui allait le faire.
Il me tend sa main, je m’en empare et il me tire à lui. Plusieurs invités sont
en train de monter les quelques marches menant à la luxueuse entrée. Hunter
lâche mes doigts mais dès que je commence à suivre les invités, je sens sa
main effleurer le bas de mon dos.
Un portier nous tient la porte et penche la tête à notre passage.
– J’ai l’impression d’être traitée comme une princesse, lâché-je en souriant
jusqu’aux oreilles. J’adore ça.
Hunter, qui était complètement tendu, laisse ses propres joues se creuser.
Je vois ses épaules qui demeurent crispées, néanmoins. Et après que l’hôtesse
ait trouvé son nom sur la liste des invités, j’assiste à la métamorphose
d’Hunter. Il redevient Hunter Bamford, neurochirurgien londonien
insaisissable.
Son regard se braque sur la foule tout autour de nous le temps qu’on
s’avance vers la salle de réception. Il ne me touche plus, le menton relevé. Il
se coupe du monde, met des barrières autour de lui pour que personne ne
puisse l’approcher d’une quelconque manière.
Et ça me met mal à l’aise, parce que j’ai l’impression, moi, d’être jetée
parmi les requins.
Mais tandis que ma peur grandit, sa main effleure une nouvelle fois mon
dos. Et aussitôt, ma panique se calme. Il m’englobe avec lui dans sa bulle et
ses barrières s’étendent au-delà de nous deux.
Sans qu’il dise un mot, je comprends qu’il est là, près de moi.
Alors, je me détends et observe l’intérieur de la salle de réception qui
ressemble clairement à un palace de conte de fées.
Hunter salue quelques personnes au passage, son bras toujours contre le
mien.
Il dénote avec les lieux. Oui, il respire l’autorité et le pouvoir. Mais je vois
bien qu’il déteste être là. Je ne sais pas combien de temps on va rester avant
de fuir.
– Je parie que ce champagne coûte plus cher que toutes mes affaires
réunies, m’exclamé-je.
– Goûte-le, me suggère Hunter.
Je récupère deux coupes sur le plateau d’un serveur après l’avoir remercié.
Puis j’en tends une au grand blond à mes côtés et laisse les bulles exploser
contre mon palais.
C’est délicieux.
– Alors ? Comment est-il ? me demande Hunter.
– Un putain de bonheur en bouche.
Il sourit une nouvelle fois puis ses dents mordillent discrètement le lobe de
mon oreille.
– Je veux le goûter sur tes lèvres.
Je relève un sourcil appréciateur tout en sentant mes tétons durcir.
– Hunter ? demande une voix féminine dans mon dos.
Une voix que je connais ! Teintée de ravissement.
– Quelle surprise ! enchaîne-t-elle. Je ne m’attendais pas à ce que tu
viennes !
Le regard d’Hunter se vide de toute émotion. Terminé, ce petit moment
que nous venons de partager en dehors de la foule.
Quand je pivote sur mes talons, je reconnais aussitôt l’inconnue.
Et ma mâchoire manque de se décrocher. Chevelure blonde brillante,
jambes interminables.
Daphney ? L’éditrice que j’ai déjà croisée ?
Que fait-elle là ? Et surtout… Pourquoi regarde-t-elle Hunter comme s’ils
avaient une histoire commune ?
Pourquoi ma poitrine se serre-t-elle étrangement, de la même manière que
le ferait un cœur sur le point de s’arrêter ?
HISTOIRE COMMUNE
Amaya
Je suis presque en train de vérifier s’il n’y a pas une caméra cachée
quelque part. Hunter se crispe un peu plus à mes côtés dès que Daphney se
place face à lui, un sourire aux lèvres.
Ils ont une histoire commune, j’en mettrai ma main à couper !
Chacun de mes muscles est tendu, mon corps prêt à attaquer. Putain, il
m’arrive quoi ? !
– Je suis tellement heureuse de te voir, reprend la sculpturale blonde.
Elle ne tourne même pas son visage vers moi, me donnant l’impression
d’être insignifiante.
– Tu ne prends pas mes appels, continue Daphney avec un air boudeur.
Alors… Elle a essayé de le joindre ?
Elle tend la main et va pour effleurer l’avant-bras d’Hunter, mais ce
dernier, qui restait jusque-là silencieux, perd patience.
– Je suis un homme occupé, rétorque-t-il avec flegme.
Enfin, Daphney me regarde. Une douce lueur, reconnaissable entre toutes,
illumine son visage aux traits fins. Elle cache son ressenti aigre derrière une
certaine surprise de me découvrir ici.
– Amaya, débute Hunter en effleurant le bas de mon dos, je te présente
Daphney. Une amie.
Une amie ? C’est-à-dire ?
– Je l’ai déjà croisée. Dans un café, pendant que j’écrivais.
Je ne vais pas faire semblant de ne pas la reconnaître, même si c’est
exactement ce qu’elle fait, elle.
– Ah bon ? On s’est déjà croisées ? Eh bien, vous n’avez pas dû me
marquer.
Sa phrase prononcée d’un ton aimable ne l’est pas et je ne suis pas stupide
au point de ne pas déceler l’insulte sous-jacente.
Mais quelle connasse !
Je savais que mon instinct avait raison de douter de cette femme lorsqu’on
s’est rencontrées, elle et moi.
– Des problèmes de mémoire ? lui suggéré-je avec un sourire poli.
Pourtant, vous ne semblez pas si vieille.
Hunter fronce ses sourcils tout en m’observant. Il doit se demander quelle
mouche m’a piquée. Il ne voit rien, ou quoi ?
En tout cas, j’ai renvoyé coup pour coup à Daphney. Sa bouche s’arrondit
et son air faussement aimable se craquelle presque.
Une lueur menaçante traverse ses yeux quand elle m’observe une dernière
fois avant de dire à Hunter :
– J’ai aperçu un ami au loin. J’espère te croiser de nouveau ce soir. Tu
m’as manqué.
Hunter ne répond rien et la regarde s’éloigner. Et pour une raison que
j’ignore, son absence de réponse m’énerve. « Tu m’as manqué ? » C’est quoi,
ça ?
Finalement, Hunter se tourne dans ma direction. Mais il n’a pas le temps
de dire un mot que je lui demande sans pouvoir m’en empêcher :
– Tu lui as manqué, hein. Une ancienne conquête ?
J’ignore ce qui l’interpelle tant, mais une lueur appréciatrice lui vient.
– Ouais, on peut dire ça comme ça. Est-ce que tu es jalouse ?
– Jalouse ? répété-je avec un rire de gorge.
C’est à mon tour de vouloir paraître sereine.
– Je ne suis pas jalouse, réponds-je finalement en relevant la tête.
Hunter ne semble pas me croire. Il a un rictus avant de terminer sa coupe
de champagne. Il m’observe tout en passant sa langue sur sa lèvre inférieure.
– Je pense que tu l’es. Mais j’aime ça.
Je n’ai pas le temps de répliquer qu’il reprend déjà :
– Peut-être que tu comprends enfin ce que je ressentais pendant que tu
jouais avec ce garçon, Gabriel.
– Est-ce que t’essaies de me punir ou du moins de me rendre la pareille
pour t’avoir rendu jaloux ce jour-là ?
Il médite mes mots pendant que je dépose ma coupe vide sur un plateau et
lui aussi.
– Non, répond-il finalement. Je n’ai aucune envie de te rendre jalouse avec
Daphney.
Bien. Mais quelque chose me dit qu’on croisera encore l’éditrice pendant
la soirée, et ça va me tendre.
Tandis que je hoche la tête et qu’on s’avance de quelques pas dans la
pièce, je sens la main d’Hunter effleurer mes fesses pendant qu’il se penche
contre mon oreille.
– Tu es la seule qui m’obsède et qui est sur le point de foutre en l’air ma
santé mentale.
Le poids dans mon estomac se retire peu à peu. Ce ne sont certainement
pas des mots que des copains de baise devraient se dire. Mais je pense que lui
comme moi savons que nous sommes beaucoup plus exposés
émotionnellement que des gens qui partageraient une simple relation
charnelle.
Pendant les vingt minutes qui suivent, je reste aux côtés d’Hunter tandis
qu’il échange avec quelques personnes. Apparemment, certains des hommes
les plus riches de la ville sont présents. J’ai même entendu une femme dire
qu’un membre important du gouvernement déambulait parmi les invités mais
j’ignore encore qui.
La seule chose que je sais, c’est que je commence à avoir mal aux pieds et
que j’ai hâte qu’on rejoigne notre table. Hunter, qui terminait sa conversation,
braque son visage vers moi en me voyant danser d’un pied sur l’autre.
– Tout va bien ?
– Je suis en train de perdre mes orteils, lui confié-je.
Il baisse son regard vers mes chaussures puis acquiesce.
– Rejoignons notre table.
Ce n’est pas moi qui vais m’y opposer. On entre dans une autre salle de
l’hôtel, là où sont installées une quinzaine de tables. Plusieurs invités sont
eux aussi en train de chercher leur siège et bien vite on trouve la table avec le
nom d’Hunter. Il retire du bout des doigts le nom d’Alec à côté de lui et je
m’empresse de m’installer sur la chaise qui était destinée à son meilleur ami.
Mes orteils me remercient quand la pression dans mes pieds diminue. En
me voyant pousser un soupir de soulagement, Hunter rigole et s’installe près
de moi.
– Te moque pas, grommelé-je avec une moue boudeuse. J’aurais dû mettre
des baskets.
Son regard noisette s’abaisse et s’immobilise sur ma cuisse découverte
grâce à la fente de la robe. Je vois le désir s’installer sur ses traits. J’aime ça,
qu’il ne puisse pas s’empêcher de me regarder.
En revanche, ce que je n’aime pas, c’est que Daphney est de retour, tout
sourire. Elle indique du bout de l’index un nom sur le siège à côté d’Hunter.
Ne me dites pas que…
– Le destin a décidé de nous placer à côté, glousse-t-elle en s’installant.
Donnez-moi l’adresse du destin que j’aille lui casser la gueule.
– T’es sûre ? rétorque Hunter en pinçant ses lèvres avec dépréciation.
Il ne semble pas plus ravi que moi. Je meurs d’envie de savoir quelle
histoire ils partagent, mais je me retiens d’ouvrir la bouche.
Les tables se remplissent et un inconnu s’installe à ma droite. Je ne suis
pas la meilleure des voisines et me contente simplement de hocher la tête
pour le saluer sans prendre le temps d’engager une quelconque conversation.
Lui non plus, en fait. Il sort son portable et scrolle sur les réseaux, semblant
se faire royalement chier.
– J’ai hâte de me tirer, souffle Hunter en penchant son visage vers le mien.
Son parfum caresse mes narines.
– Tu m’as traînée ici, docteur Bamford, rappelé-je sur un faux ton de
reproche. Laisse-moi me remplir le ventre avant qu’on puisse fuir.
Il me répond par un sourire et bien vite, les tables sont toutes remplies.
Alors, le repas débute par un tataki de thon aux épices. Et je dois avouer que
c’est vraiment bon. Je me pète le bide.
– Tu te régales ? me glisse Hunter.
– Je suis à deux doigts d’épouser la personne qui a préparé ça, lui réponds-
je tout en avalant ma bouchée.
Ses yeux pétillent et il mâche un morceau de sa propre entrée.
Puis, pendant que je me sers un verre d’eau, je sens sa main se poser sur
ma cuisse. Ce n’est pas un geste sexuel, destiné à m’exciter. Il la laisse juste
là, comme si c’était sa place. Ses doigts caressent ma peau nue tandis qu’il
discute avec un invité de l’autre côté de la table.
Daphney, elle, ne cesse de vouloir lancer la conversation avec Hunter. Elle
lui fait des sourires charmants tout en le complimentant sur un tas de trucs.
Il reste silencieux la plupart du temps, aussi mal à l’aise que moi.
Le plat arrive bien vite et, encore une fois, c’est délicieux. La viande est si
tendre qu’elle fond presque sur ma langue. Mais je n’arrive pas à apprécier
mon repas, parce que pendant qu’on échange rapidement entre convives,
Daphney se penche une nouvelle fois vers Hunter. Elle effleure son avant-
bras de sa main. Elle est en train de lui expliquer que ses parents arrivent
bientôt en ville.
Putain, je suis presque sur le point de lui faire bouffer ses doigts ! Je
découvre un nouveau côté de ma personnalité et je n’aime pas ça.
Ma colère monte aussi contre Hunter, qui n’a pas repoussé sa main. Il ne
semble même pas l’avoir remarquée. Mais finalement, il recule son bras
pendant que Daphney lui dit :
– Mes parents seraient ravis de te revoir !
Donc, il connaît ses parents. À quel point c’était sérieux, entre eux ?
Ma poitrine se serre un peu.
Au loin, un discours retentit. Je crois qu’Hunter n’a même pas répondu à
Daphney. Il me demande si ça va et je réponds d’un rapide hochement de tête,
faussement concentrée sur la femme qui fait un discours.
Sauf que je n’arrive pas à me détendre. Je me pose tout un tas de
questions. Daphney est blonde, comme Taylor. Elles sont toutes les deux
grandes et élancées. Bref, je suis à l’opposé de ce qui semble être son style
habituel de femmes.
Le discours se termine et déjà quelques personnes se mettent à envahir la
piste de danse pour nous montrer leurs prouesses avec une valse.
Quand mon voisin de droite pousse un long soupir d’ennui, je prends le
temps de l’observer, cette fois.
Il a une allure de surfeur californien avec sa longue mèche de cheveux, et
sûrement une trentaine d’années.
– Je déteste ces soirées, grommelle-t-il en tournant son visage vers le
mien.
– Eh bien, c’est la première fois que j’assiste à une réception de ce genre,
lui réponds-je avec un haussement d’épaules.
Il semble me donner toute son attention, désormais.
– Et ? Votre conclusion ?
– Je préférerais crever que d’en vivre une nouvelle.
L’homme pousse un petit rire de ravissement et jette un œil à Hunter qui
est tourné de l’autre côté.
– Puisqu’on s’ennuie tous les deux…
Il se lève et me tend une main aux doigts fins :
– Dansez avec moi.
Je m’apprête à refuser avec politesse quand Hunter réplique :
– Elle a déjà un cavalier.
Son ton est sec et tranchant. L’inconnu fronce ses sourcils et la colère
monte en moi. De quel droit Hunter ose-t-il intervenir comme ça – comme un
sale con possessif – alors que Daphney a passé la dernière demi-heure à le
toucher à la moindre occasion ?
Je relève un sourcil et pose mon regard dans celui d’Hunter.
– Je n’ai pas besoin que tu parles en mon nom.
Maintenant, il semble confus.
– Tu es venu avec moi, me rappelle-t-il tout en ignorant les regards des
convives à notre table. Si tu veux danser, je t’emmènerai sur la piste et on
dansera ensemble.
Donc, il n’a vraiment rien compris.
Et ça m’énerve encore plus.
– Veuillez m’excuser, énoncé-je en lançant un sourire à mon voisin. Je
dois aller me repoudrer le nez.
Je n’ai même pas de sac ou de foutue poudre, mais si je ne bouge pas d’ici
quelques minutes, je vais frapper quelqu’un.
Je m’éloigne sans attendre et rejoins les toilettes de l’hôtel, dans un couloir
à droite de la salle de réception. Comme le reste des lieux, c’est criant de luxe
et de richesse.
Je n’aurais pas dû venir là. Ou peut-être que je suis juste excessive et à
fleur de peau ?
J’en sais rien, putain.
Quand je pousse la porte de ma cabine et m’avance vers les vasques en
marbre pour me laver les mains, une femme est en train de remettre du rouge
à lèvres rouge sang sur ses lèvres.
Daphney.
Son regard clair suit ma silhouette tandis que je m’arrête à côté d’elle et
laisse couler l’eau glacée sur ma peau.
– J’ai eu du mal à te reconnaître, ce soir.
Sa voix est directe. Et mauvaise.
– Très différente de la gamine paumée que j’ai croisée dans le café l’autre
jour.
Une myriade d’insultes manque de sortir de ma bouche, mais je me
contente de lui faire un sourire tout en fermant le robinet.
– Cette robe me va bien, n’est-ce pas ? demandé-je pour la provoquer.
Elle pince ses lèvres en réponse, les yeux calculateurs.
– Oui, tu es belle dedans, rétorque-t-elle. Parfaite pour correspondre à ce
qu’Hunter attend de son jouet du moment.
Alors, nous y voilà.
Ce genre de scène débile ? Je suis censée prendre peur, trembler et fuir ?
Jamais de la vie.
– Essayer de déstabiliser une femme en l’insultant est un signe manifeste
du syndrome d’infériorité, lui fais-je remarquer en calant mes fesses contre la
vasque.
Daphney referme son rouge à lèvres dans un claquement.
– Tu devrais faire attention, Amaya.
– À toi ?
Parce que soyons clairs, je n’ai pas une once de peur en moi en voyant
Daphney. J’ai vécu pire, affronté pire.
Elle secoue sa tête et ses longues mèches blondes rebondissent sur ses
épaules. Elle me fixe avec une peine factice.
– Hunter est un homme compliqué. Il possède un esprit perturbé. Ça, j’en
suis sûre.
À quel point le connaît-elle ?
– Eh bien, réponds-je avec détachement, mon esprit l’est aussi. Alors,
merci pour ta pseudo-sollicitude, mais je n’en ai pas besoin.
Je me redresse et elle reprend :
– Tu veux devenir autrice, n’est-ce pas ? J’ai beaucoup d’influence, dans
cette ville. Je peux ruiner chaque début de carrière si j’en ai envie.
Sa menace est palpable. Mais elle glisse sur ma peau jusqu’à disparaître.
– Tu es une belle femme, Daphney. Mais être belle physiquement ne veut
pas dire que tu l’es intérieurement. Ta menace est laide. Peu importe. Je pense
pouvoir fonctionner sans toi.
Je lui lâche dans un dernier sourire :
– Mais je t’enverrai un exemplaire dédicacé de mon roman.
Je tourne les talons et rejoins la porte quand sa voix claque dans mon dos :
– Nous étions fiancés.
Ma main s’immobilise sur la poignée de la porte. Je me retourne vers
Daphney qui se tient au milieu de la pièce et me sourit d’une étrange manière.
Les battements de mon cœur ralentissent dès que je comprends ses mots.
Hunter allait se marier. Avec cette horrible femme.
Il l’a demandée en mariage ? Voulait finir sa vie avec elle ?
Cette dernière question me détruit intérieurement.
– Je ne te disais pas de faire attention à moi, termine Daphney.
Elle voit qu’elle m’a perturbée et elle semble aimer ça.
– Hunter est un homme dangereux. Tu ne sais rien du monstre qui l’habite.
C’est un être solitaire et insensible.
Ses paroles font mouche. D’ailleurs, une partie est fausse. Hunter a
beaucoup de sensibilité en lui. Je veille à me reprendre et carre les épaules.
– Je ne crains pas les monstres, rétorqué-je. Parce que j’en abrite un aussi.
Puis je pousse la porte et la laisse là.
Je traverse le couloir qui me ramène à la salle de réception et m’arrête en
voyant qu’Hunter m’attend, les mâchoires serrées.
Le regard rempli d’irritation – comme le mien –, il m’annonce :
– On se tire.
Je suis tentée de ne pas le suivre. Mais je me contente de faire un brusque
mouvement de tête avant de m’avancer vers la sortie.
Fiancé. Il était fiancé.
Je me suis juré de ne plus jamais être blessée par un homme. Mais je le
suis, ce soir. Blessée.
DÉPASSER LE LIEN PHYSIQUE
Amaya
Je suis tellement confuse que, pendant que la voiture traverse les rues de
Londres, je reste muette. Murée dans mes pensées, je me contente de fixer le
paysage urbain à travers ma fenêtre. À mes côtés, Hunter est également
silencieux. Il ne fait pas un pas dans ma foutue direction et j’en fais de même.
Le trajet est bien trop long à mon goût. Finalement, quelques minutes plus
tard, on arrive dans l’une des allées de Holland Park. Tout est calme dehors.
Pourtant, il y a beaucoup de bruit dans ma tête à cause des questions qui y
tournent en boucle.
Hunter se gare le long du trottoir, devant sa maison. Il coupe le moteur,
mais ni lui ni moi ne sortons de l’habitacle. Le silence se prolonge jusqu’à ce
que je ne sois plus capable de le supporter.
– Alors, tu étais fiancé.
Je garde le regard fixé droit devant, mais je le vois du coin de l’œil pivoter
vers moi. Son attention se concentre sur mon profil et finalement, je braque
mon visage vers le sien. Il est confus, maintenant.
– Daphney t’a dit ça ?
– Ouais. Elle me l’a gentiment annoncé entre deux menaces pour que je
m’éloigne de toi.
Sa mâchoire tique et il pousse un juron entre ses lèvres pincées.
– Je ne t’imaginais pas être du genre à vouloir te marier.
Ma voix est presque acerbe, bien que je ne le veuille pas. On dirait que je
lui reproche son passé, alors que soyons clairs, je n’ai aucun droit de le faire.
Évidemment qu’il a une histoire et ce serait hypocrite de lui en vouloir pour
ça, connaissant la mienne.
Mais je ne sais pas, je n’arrive pas à réfléchir posément et de manière
rationnelle. Je les imagine juste tous les deux, lui, transi d’amour pour elle.
– Eh bien, moi non plus, soupire Hunter sans m’en dire plus.
Sauf que j’ai besoin de plus d’informations.
Ma tête contre l’appuie-tête, je reprends :
– Est-ce que tu l’aimais ?
Il fixe mes lèvres, puis ma gorge, et finit par secouer sa tête.
– Non. Je n’ai jamais connu l’amour.
Pourquoi est-ce que je pousse un petit soupir de soulagement ?
Merde. Je déraille complètement.
Mais il voit ma réaction. Et un air appréciateur le traverse.
– Qu’est-ce qui t’embête vraiment, Amaya ?
Je veux prendre le temps de réfléchir à une réponse construite. Mais je n’y
arrive pas, alors mes mots sortent sans attendre :
– Je… j’en sais rien. C’est insensé, ce que je ressens. Mais… j’ai eu mal.
Mal de penser que tu l’avais aimée et que tu puisses encore l’aimer
aujourd’hui. Et j’ai été jalouse, qu’elle puisse avoir découvert un homme que
je pensais être la seule à connaître tant il est impénétrable.
– Daphney ne me connaissait pas, répond-il simplement.
– Oh, vu comment elle continuait à attirer ton attention et à te toucher ce
soir, elle semblait bien te connaître. Et te vouloir à nouveau.
L’une de ses mains se crispe sur sa cuisse. Les yeux d’Hunter se voilent à
l’instant où il découvre ses dents et fait un mouvement brusque du menton.
– Eh bien, en parlant d’être touchée, l’homme avec qui tu voulais danser
n’avait pas l’air désintéressé.
– Sérieusement ? lâché-je dans un rire sans joie.
Je pose ma main sur la poignée de la portière. J’en ai marre. Juste marre.
Je me suis donné l’ordre de ne plus succomber à personne, de protéger mon
cœur, de ne plus souffrir, et je foire en beauté.
Stop.
– Tu sais quoi ? Laissons tomber, Hunter. Je n’aurais jamais dû
m’impliquer émotionnellement dans tout ça.
J’ouvre la porte et mes talons sont à peine posés sur le sol qu’Hunter jaillit
du véhicule et en fait le tour.
– Dans tout ça quoi ? m’interroge-t-il avec force.
Quand il s’arrête devant moi, la respiration aussi courte que la mienne, je
le fusille du regard.
– Ce putain de truc entre nous ! craché-je. Coucher ensemble ? C’est OK
si on ne s’implique pas émotionnellement.
Je pose une main sur ma poitrine et reprends avec hargne :
– Sauf que j’ai foiré. Je me suis impliquée dans notre histoire. Beaucoup
trop. La jalousie ? Putain, je ne veux pas en ressentir. Je ne veux pas être
blessée. Sauf que c’est arrivé. Il a fallu que ton horrible ex-fiancée débarque
pour que j’aie mal. Alors, laissons tomber. Mettons-y un terme maintenant.
Ma réponse sonne comme une supplique. Pour moi, et pour lui. J’essaye
de me convaincre moi-même que je dois le faire.
Hunter inspire vivement tout en agitant la tête. Il pousse un rire grave tout
en passant une main sur son visage.
Je n’attends pas et commence à me tourner, mais sa main s’enroule
doucement autour de mon poignet.
– Ne fuis pas cette conversation, Amaya. Je ne fuis pas, moi.
Je tire ma main et le pousse en arrière. Il recule à peine, mais ça me fait un
bien fou d’évacuer ce trop-plein d’émotions que je ressens. Je suis juste
perdue, soumise à un chamboulement émotionnel que je n’avais pas prévu.
– Je fuis ce que je veux, enfoiré !
Face à mon insulte, il me sourit. Putain, il sourit ! Ce n’est pas un sourire
de joie, non. Il me montre que c’est désormais impossible d’effacer ce qu’il y
a entre nous. C’est une fatalité.
– Il est trop tard pour ça, m’affirme-t-il.
Le vent se lève et fait danser mes cheveux. Il fait froid, mais j’ai chaud, à
l’intérieur. Je bous et je ne sais pas comment évacuer tout ce que je peux
ressentir. Mes peurs. Mes angoisses. Mes envies. Tout.
Alors, quand Hunter fait un pas vers moi et se colle presque à mon corps,
quand sa tête se penche de quelques centimètres et que sa main droite se pose
avec fermeté contre ma nuque, je ne bouge pas.
– Je ne t’ai pas menti quand je te disais que tu étais la seule à t’être
immiscée entre les fissures de mon armure, Amaya. Je suis censé être le
spécialiste du cerveau dans cette histoire. Pourtant, le mien ne pense qu’à toi.
Je fixe ses yeux, sans rien dire. Je suis suspendue à ses lèvres, comme mon
cœur est suspendu en haut d’une montagne.
– Je n’aimais pas Daphney, continue Hunter. Et elle ne m’a jamais aimé
non plus. Elle aimait ce que je représentais. Et ses parents voulaient qu’elle se
marie, alors elle a vu en moi le candidat idéal. Je savais qu’une relation avec
elle n’impliquerait jamais que je me dévoile véritablement. Je pouvais rester
émotionnellement distant. Alors, quand elle m’a demandé en mariage, j’y ai
réfléchi.
J’inspire vivement face au choc :
– Alors… C’est elle qui t’a demandé en mariage ?
– Ouais. Mais ça ne pouvait pas se faire. Parce que j’ai compris que si elle
tombait un jour amoureuse de moi, je ne le serais jamais d’elle. Et je
craignais qu’elle espère le contraire. D’autant plus que plus les jours
passaient, plus je découvrais que derrière son sourire d’ange, nous étions
drastiquement différents. Elle me traitait de monstre en découvrant que je
n’éprouvais presque aucune émotion. Alors, j’ai refusé sa demande en
mariage.
Il a refusé. Ils n’ont jamais été fiancés.
Hunter continue de tenir ma nuque, revivant quelques souvenirs dans sa
tête.
– Puis, je l’ai quittée, m’avoue-t-il. Et elle a mal réagi. Et ce soir ? Je n’ai
même pas vu qu’elle me touchait car je ne pensais qu’à toi à côté. Je ne suis
pas stupide, je voyais qu’elle voulait te déstabiliser en essayant de t’inclure à
ses paroles qui ne parlaient que d’une chose : notre passé commun. Alors, j’ai
fait en sorte qu’elle garde sa putain d’attention sur moi, qu’elle ne te parle
pas. Je ne voulais pas te partager avec le moindre de ses mots, articule-t-il
difficilement.
Je… Quoi ?
Il dit la vérité, je le vois sur ses traits. Je me repasse mentalement le repas.
Oui, j’entendais des bribes pendant lesquelles Daphney parlait de certaines
choses, puis quand elle a parlé de ses parents et d’Hunter.
Ses deux mains agrippent mon visage et encadrent mes joues pendant qu’il
reprend sans attendre :
– Daphney me veut encore ? Non, elle veut ce que je représente, pas ce
que je suis. Elle veut un mari qui correspondrait parfaitement aux attentes de
ses parents. Elle ne me connaît pas, répète-t-il avec force.
Alors que nous nous connaissons véritablement l’un et l’autre, pas vrai ?
– Et oui, avec elle, je pourrais être tranquille, sans rien ressentir. Une vie
simple. Mais non, j’aime ressentir quand je suis avec toi, princesse.
Moi aussi, tellement. Même si ça me fout la trouille.
– Oui, je ne m’attendais pas à toi. Mais maintenant… j’ai besoin de toi. Et
je suis en train de me mettre à nu. Même si nous sommes différents. Même si
je ne suis pas censé m’approcher de toi. Malgré Tao. Je te veux comme je
n’ai jamais voulu autre chose. Toi et tes putains d’yeux sublimes. Tu ne vois
pas que je suis encore plus accro que toi ? Que t’es en train de me posséder
comme jamais personne ne l’a fait ?
Je crois que ce sont les plus longues paroles qu’Hunter a prononcées
depuis que je le connais. Les plus belles que l’on m’ait jamais dites.
Il termine sa tirade sans avoir l’air de regretter une seule de ses paroles.
Mes mains entourent ses poignets et les serrent. J’ai envie de me blottir
contre lui, mais je me contente de lui demander :
– Tu me trouves belle ?
Il pousse un petit rire en caressant ma pommette gauche de son pouce
droit.
– « Belle » n’est pas le mot que j’emploierais.
Sa bouche effleure la mienne et en caresse les contours.
– Tu es dévastatrice, Amaya. Je…
– Tu ? répété-je dans un souffle.
– J’ai envie de te garder avec moi, me confie-t-il avec un sourire de gamin.
Alors que je n’en ai pas le droit.
– Tu ne peux pas dire ça, murmuré-je en secouant ma tête que je dégage de
son emprise.
Un dernier soupçon de peur me retient de me plonger corps et âme dans
l’inconnu avec Hunter. Je dois me protéger. Quelque chose me dit qu’une
tempête approche.
Pourtant, je suis tentée d’oublier mes doutes.
– Mais si, je peux le dire, rétorque Hunter sans une once d’hésitation.
Je fais un pas en arrière, vacillant presque sur mes jambes tremblantes.
– Tu ne peux pas me dire ça, maintenant, alors que je tente de te repousser.
Je t’assure que j’agis pour nous, pour qu’on ne se fasse pas de mal, pour
qu’on mette fin à tout ça avant qu’on ne soit trop impliqués,
émotionnellement.
– Regarde-moi dans les yeux et répète-moi que tu ne veux pas de tout ça.
Et je rentrerai dans cette maison en obéissant à tes souhaits. Je le jure sur ma
vie.
Il dit vrai. Il le fera.
Je reste silencieuse face à lui. Je dois prononcer ces mots. Mais je n’y
arrive pas. Je n’en ai pas envie.
Je pince les lèvres tout en sentant mes yeux briller sans que je puisse les
contrôler. Une larme coule sur ma joue droite et Hunter inspire vivement en
la remarquant.
– Je ne peux pas répéter ces mots, avoué-je finalement. Parce que ce
seraient des mensonges.
Mon corps s’avance de lui-même vers celui d’Hunter et on se percute l’un
et l’autre. Au moment où sa bouche capture la mienne, mes mains sont déjà
dans ses cheveux, mais j’ai besoin de plus.
J’ai l’impression que si je ne me retrouve pas entièrement contre lui ces
prochaines minutes, mon oxygène disparaîtra.
Je commence à le tirer vers les marches menant à l’entrée de la maison,
mais Hunter pousse un juron en nous immobilisant.
– Trop lent, halète-t-il avant de saisir mes fesses.
J’enroule mes jambes autour de ses hanches tandis que l’on passe la porte
et qu’il la claque derrière nous. Je ne calcule rien, si ce n’est mon envie de
m’ancrer en lui. J’ai envie de creuser sous sa peau pour m’y faire une place.
On arrive bien vite à son étage et dans sa chambre. Je sais ce qui va se
passer, Hunter va me poser sur ce lit. Sauf que je veux faire les choses à ma
manière, maintenant. Alors, je quitte sa bouche – à regret – et desserre mes
jambes pour poser mes pieds sur le sol. J’envoie valser mes talons et me
redresse, la respiration lourde.
– Déshabille-toi et allonge-toi, lui demandé-je avec une moue capricieuse.
Il me renvoie un sourire taquin, l’impatience dévorant ses yeux. Mais il
n’en fait rien. Hunter n’est pas de nature à obéir, certainement pas au lit.
Pourtant, je vois bien qu’une lueur de curiosité le traverse. Il veut voir
jusqu’où je peux aller avant qu’il reprenne sa part de contrôle.
Je passe ma langue sur mes lèvres et secoue la tête.
– C’est à mon tour de jouer.
Finalement, après avoir reluqué chaque parcelle de ma silhouette toujours
habillée, Hunter retire sa veste qu’il envoie au loin. Il sort son portable de sa
poche de pantalon et le pose sur la table de nuit. Ensuite, il s’assied au bord
du matelas tout en commençant à retirer ses boutons de manchette qu’il pose
aussi sur la table. Enfin, il déboutonne sa chemise.
Tout ce temps, il ne quitte pas mes yeux.
Je pousse un soupir de convoitise en voyant sa peau hâlée être découverte.
– Tu aimes me voir me déshabiller pour toi ? me demande-t-il.
Ses prunelles sont noires de désir et je suis sûre que les miennes le sont
également.
Je veux le mordre, juste au-dessus de son cœur.
– J’adore ça, lui réponds-je en regardant son tatouage.
Si vis pacem, para bellum.
Aujourd’hui, ces mots ont tant de signification, même pour moi.
Ses longues mains se posent sur son pantalon mais s’arrêtent sur le bouton
du haut.
– Moi aussi, je veux te voir, exige-t-il alors. Ouvre ta robe, princesse, et
montre-moi le corps que je vais dévorer dans quelques minutes.
J’ai envie de résister parce que c’est moi qui suis censée donner les ordres.
Mais j’ai trop envie de le sentir s’embraser pour moi. Mon petit jeu se
retourne déjà contre moi tant je suis impatiente.
Ma main se pose sur la fermeture éclair, sur le côté droit.
– Ouvre d’abord, lui demandé-je.
Son regard se fait encore plus noir, mais il m’obéit. Hunter ouvre les
premiers boutons de son pantalon et finit par retirer le vêtement.
J’accède à sa propre demande et ouvre ma robe. Je bouge mes hanches et
le tissu tombe à mes pieds. Sans soutien-gorge, je reste debout devant lui,
uniquement vêtue de mon minuscule sous-vêtement noir.
Hunter inspire vivement et ses narines se gonflent. Il ne me quitte pas des
yeux. Assis au bord du matelas, les jambes écartées, il pose ses coudes sur ses
cuisses et penche son buste vers l’avant.
– Viens par-là, princesse.
Je peux voir son érection qui tend le tissu de son boxer gris. Il est
tellement excité que son plaisir tache une partie du tissu.
J’avance de quelques pas vers lui, mon regard posé dans le sien. Ses
épaules se contractent quand il tend un bras vers moi et me ramène à lui.
Déjà, Hunter me place à cheval sur lui. Mes fesses reposent sur le haut de
ses cuisses, mon intimité pressée contre son érection toujours cachée.
Une décharge de plaisir me traverse et mes ongles s’enfoncent dans ses
épaules.
Ses lèvres se baissent vers ma gorge et il l’embrasse. Sa main effleure mon
dos puis agrippe fermement ma fesse droite alors qu’il me redresse contre lui.
Mon intimité quitte son érection quand Hunter pose sa bouche contre mon
sein droit et mord mon téton érigé.
– Hunter ! gémis-je en laissant tomber ma tête en arrière.
Déjà, sa langue lèche ma peau pour l’apaiser. Mais je ne veux pas ça. Je ne
veux pas qu’il soit tendre. J’ai l’impression que mon corps n’a aucune limite,
que je peux explorer tous mes fantasmes avec Hunter. Que jamais il ne me
fera du mal.
Et je sens qu’il est à deux doigts de ne plus pouvoir se contenir, lui non
plus. Ses mains se posent sur mes hanches et il commence à pivoter pour me
poser sur le matelas, mais j’agrippe son poignet.
– Je veux être au-dessus, lui demandé-je.
Après une seconde, Hunter finit par accepter et s’allonge sur le matelas,
son grand corps remplissant une partie du lit. Il cale un oreiller derrière sa
tête et observe le moindre de mes mouvements tandis que je suis à genoux
sur le matelas près de lui.
Je prends mon temps pour contempler chaque parcelle de lui. Ses cuisses
puissantes se contractent quand ma main droite se pose sur l’une d’elles.
– Est-ce que tu aimerais que je te suce ? soufflé-je entre mes lèvres.
– Je ne pense qu’à tes lèvres autour de ma bite, princesse. Mais dès que ta
langue sera en contact avec moi, je sais que je n’arriverai pas à rester là sans
rien faire.
Je souris et mon pouce trace des arabesques sur sa cuisse.
– Je suis sûre que tu arriveras à rester sage.
Mes cheveux tombent devant mon visage quand je me penche au-dessus
de lui et sa main droite regroupe mes mèches dans son poing, pour qu’il
puisse m’observer à loisir.
Je ne suis pas experte dans ce genre de choses, mais j’ai vraiment,
vraiment envie de faire ça avec Hunter. J’aime le contrôle que ça me donne,
et je veux découvrir son goût de cette manière.
Alors, sans réfléchir davantage, je tire sur les côtés de son boxer et son
érection se dévoile à moi. Le bout de son gland repose sur son ventre et je
lèche une nouvelle fois mes lèvres tout en l’observant.
– Tu me tues, Amaya.
Je lui souris à pleines dents.
– Reste sage, Hunter.
Puis ma main s’enroule du mieux possible autour de son pénis. Ma bouche
s’assèche quand je remarque que je n’arrive pas à en faire le tour. J’aime la
sensation quand Hunter m’étire et que mon corps s’efforce de s’adapter à sa
taille. Mais dans ma bouche ? Est-ce qu’il rentrera ?
Quand j’actionne un lent mouvement de va-et-vient, une goutte perle au
bout de son gland. Je n’arrive pas à résister et me penche pour la lécher. Ses
doigts se crispent un peu plus dans mes cheveux :
– Putain, gronde Hunter.
Son goût s’impose à moi lorsque je le récolte sur ma langue. C’est salé,
chaud et j’en veux davantage.
Alors, ma main continue son mouvement de va-et-vient tandis que ma
langue s’enroule autour de son gland.
– Oui, princesse, prends-moi dans ta bouche.
Son ton se teinte de supplications et de ravissement quand mes lèvres se
referment un peu plus fort à mesure que ma mâchoire s’ouvre pour lui. Les
muscles de son ventre se tendent dès que je relève mes yeux vers lui sans
m’arrêter.
– Tu es incroyable, souffle-t-il comme s’il souffrait.
Hunter continue de tenir mes cheveux. Il suit mon rythme et observe ma
tête descendre sur lui.
C’est à cet instant que son téléphone sonne, sur la table de nuit. Hunter
s’immobilise sous moi et tend le bras pour récupérer son iPhone.
– C’est Alec, m’annonce-t-il.
Mais je ne veux pas m’arrêter. Je ne lâche toujours pas mon nouveau jouet
tandis qu’un sourire rempli d’espièglerie apparaît sur le visage d’Hunter. Il se
redresse sur un coude et lâche mes cheveux après avoir glissé une mèche de
mes cheveux derrière mon oreille.
– À ton tour de rester sage, m’ordonne-t-il en me balançant mes propres
mots.
Un sentiment de danger et d’interdit vient me secouer, mais ça m’excite
davantage. Hunter décroche avant de coller le téléphone à son oreille.
– Ouais ? débute-t-il d’une voix parfaitement maîtrisée.
J’entends la voix d’Alec à travers le combiné et mes lèvres sucent à
nouveau Hunter.
– Non, répond avec hâte Hunter. J’y suis bien allé, mais je suis déjà
reparti.
Il émet un léger grognement, éloignant une seconde le téléphone de son
oreille.
– Je suis occupé, continue Hunter. Je vais devoir te laisser.
Ma seconde main malaxe doucement ses testicules et je m’écarte avec un
bruit de succion. Hunter continue de répondre à Alec mais il l’écoute à peine,
entièrement concentré sur moi. Quand le bout de son érection heurte le fond
de ma gorge, il s’exclame :
– Je te rappelle !
Il jette ensuite son iPhone sur le côté et pousse un gémissement grave.
– Tu me prends jusqu’au bout, geint-il en encadrant avec douceur mon
visage.
Je déglutis autour de son gland avant de relever ma tête pour reprendre ma
respiration.
– Ça suffit, s’exclame Hunter.
Ses mains me tirent à lui et il inverse nos positions. Je laisse échapper un
gémissement de contentement en retombant dos contre le matelas. Déjà,
Hunter récupère un préservatif dans le tiroir de la table de nuit. Sa main libre
tire sur le côté de mon string et un craquement sonore retentit quand il
l’arrache d’un coup sec.
– Hunter, râlé-je en faisant une moue boudeuse.
– Je t’en rachèterai cinquante s’il le faut, me promet-il tandis qu’il écarte
mes cuisses et se dresse entre elles.
Je suis impatiente. Impatiente de le sentir au-dessus de moi, de le sentir en
moi. Il prend place contre moi, ses hanches entre mes jambes.
– Je veux lécher ta chatte, me dit-il. Je veux que tu cries pour moi.
Je secoue la tête.
– Non. Je suis trop proche de jouir, et je veux te sentir en moi, lui
demandé-je.
Je me mets tellement à nu, sans honte et sans peur. J’ai l’impression qu’il
écoutera chaque signal de mon corps. En fait, ce n’est pas qu’une impression.
C’est la vérité.
– Laisse-moi vérifier que tu es mouillée, me répond-il.
Sa main se baisse vers mon intimité et son pouce taquine mon clitoris dans
un lent mouvement de rotation.
– Je le suis, lui promets-je en écartant encore plus mes cuisses. Viens.
Son index pénètre dans mon intimité tandis qu’il secoue sa tête, le souffle
rapide.
– Je préfère m’assurer que tu es parfaitement préparée, Amaya.
Son doigt glisse aisément en moi et son majeur rejoint la danse une
seconde plus tard. Je me tortille sur ses doigts en les sentant me détendre
délicieusement.
– Oui, gémis-je, oui c’est tellement bon.
Mon corps proteste quand Hunter retire ses doigts et les avance vers sa
bouche. Il les suce sans me quitter du regard avant qu’un râle appréciateur ne
quitte ses lèvres.
– Délicieuse.
Je ne tiens plus, maintenant. J’ai besoin que ça aille vite et fort avant
d’exploser ! Hunter se place au-dessus de moi après avoir enfilé son
préservatif. Il doit voir à quel point je suis impatiente car il me demande :
- Lent, ou rapide ?
– Rapide, demandé-je dans un souffle. Et fort.
Super fort.
Sa main caresse la peau de mon ventre avant qu’il me demande :
– Tu es avec moi, mon ange ?
Je n’attends pas avant de hocher la tête.
– Oui.
Alors, son bras s’enroule autour de moi et Hunter me redresse sur le
matelas. Je finis à genoux, le buste ployé en avant, mes coudes ancrés dans le
matelas alors que mes fesses se relèvent. Je tourne mon visage pour découvrir
Hunter agenouillé juste derrière moi.
Quand je sens sa langue contre ma fente, je ferme les yeux et me laisse
envahir par un plaisir fulgurant. Hunter n’avait pas menti, il me dévore et fait
de moi son dernier repas. Sa langue caresse l’entrée de mon intimité avant de
la pénétrer en prenant son temps. À cet instant, je crois sérieusement que mon
cœur va se décrocher.
Je n’ai jamais, jamais ressenti ça. Pour personne.
Hunter me détruit intérieurement, tout comme il me sauve. Le plaisir me
vrille le ventre à mesure que l’extase grandit en moi. Je ne peux pas me
retenir et jouis bruyamment sous les caresses d’Hunter.
Quand je sens sa langue laper chaque goutte qui sort de moi, mes doigts
agrippent la couverture et ma chair devient ultrasensible.
– Parfaitement prête, me dit-il alors.
Oh, ça oui. Je dégouline. Et mon sexe cherche à se contracter sur quelque
chose à la place du vide. Hunter caresse mon dos tandis que je suis toujours
penchée en avant, sur mes genoux écartés. Son gland frôle mon intimité
gonflée.
– Tu me veux en toi ?
– Oui ! crié-je presque. Viens !
Alors, enfin, Hunter accède à ma demande. Son gland écarte mes chairs et
Hunter me pénètre d’abord doucement. Mais j’en veux plus. Je ne mentais
pas quand je disais que j’avais besoin que ça soit fort.
Je me recule donc pour prendre encore plus en moi son sexe tendu. Un râle
quitte la gorge d’Hunter alors qu’il termine son coup de reins d’une manière
délicieuse. Mon âme se craquelle et je lui en offre la moitié.
Hunter sort lentement de moi et me pénètre un peu plus vite, un peu plus
fort. Exactement ce que je voulais, putain ! Ce dont j’avais besoin.
Ses va-et-vient me rendent fébrile. Ils s’accélèrent tandis qu’il tient mes
hanches de ses mains. Puis l’un de ses doigts se pose contre les muscles de
mon anus, mais il ne me pénètre pas.
– Oui ? me demande-t-il.
—Oui, Hunter. Oui.
Je gesticule doucement et me pousse vers lui alors qu’il m’envahit avec
lenteur.
Mes jambes, qui étaient jusque-là tremblantes, menacent de me lâcher tant
les sensations qui me parcourent sont intenses.
– Tu aimes ça ? me demande-t-il en insérant une phalange dans mon corps.
Je hoche la tête, sans mentir. Je n’avais pas ressenti du plaisir de ce côté
depuis longtemps. Alessandro m’avait fait du mal, même ici.
Mais le contact d’Hunter me soigne. Il guérit mes plaies, me fait oublier
mes cicatrices invisibles.
– J’en veux encore. Encore, Hunter.
Il continue de me pénétrer mais quand le rythme s’accélère, Hunter n’y
tient plus et s’agrippe une nouvelle fois à mes hanches.
– Tu es tellement serrée, princesse. Tu vas me faire vriller. Je vais exploser
en toi.
C’est ce que je veux.
Mes bras faiblissent à chaque mouvement. Il doit le sentir car il enroule
son bras gauche sous mes seins et me relève contre lui. Mon dos se colle à
son buste. Nos peaux recouvertes de sueur ne se quittent plus.
Son rythme ralentit et devient plus doux, mais c’est toujours aussi
passionnel.
Mon cœur s’ouvre encore plus jusqu’à ne plus pouvoir se fermer à Hunter,
tout comme mon âme. J’attire au creux de moi chaque gémissement
d’Hunter.
On ne baise plus, c’est autre chose. Mais je n’ai pas peur. J’aime ça. Alors,
je le laisse me tenir contre lui, son souffle contre mon oreille.
– Tu sens ça ? murmure Hunter.
Oh, oui. Je le sens.
– Ça, c’est nous, Amaya. Ce sera toujours nous. Peu importe ce qui se
passera à l’avenir. Tu me comprends ?
Oh, oui. Je nous sens.
Mon ventre se réveille à nouveau, mon intimité aussi. Quand ses doigts
tirent légèrement – presque avec tendresse – mes cheveux en arrière, ma tête
se pose contre son épaule. Et je le laisse embrasser, puis mordre ma gorge
offerte. Il s’assure de laisser une trace de son passage.
Comme il laisse une caresse sur mon âme.
– Tu vas de nouveau jouir, remarque Hunter en continuant de bouger en
moi.
Sa main qui me tenait se baisse sur mon clitoris et il l’effleure plusieurs
fois. Alors, je me laisse aller. En fait, je ne pourrais même pas me retenir tant
la jouissance est soudaine et destructrice.
– Oui, mon ange, c’est ça, gémit Hunter.
Sitôt que je me contracte autour de lui, il s’immobilise à son tour et jouit
dans un râle puissant. À travers le préservatif, je sens sa vie s’écouler en moi.
Sa chaleur me réchauffe encore plus.
Et on s’effondre en même temps, perdus dans les limbes du plaisir. Je me
retrouve couchée sur Hunter. Nos souffles sont si rapides qu’on dirait qu’on
vient de courir un marathon.
Ma poitrine est collée contre la sienne, mon visage enfoui dans son cou. Et
la dernière chose à laquelle je pense avant de tomber dans les bras de
Morphée, ce sont aux lèvres d’Hunter qui caressent une dernière fois ma joue
avant qu’il me rejoigne.
CACHER LA VÉRITÉ
Amaya
Je me réveille dans la même position que lorsque je me suis endormie,
couchée en travers du corps d’Hunter, qui dort toujours sous moi. L’un de ses
bras est replié sous sa tête et l’autre me tient, même dans son sommeil.
Un étrange bonheur m’habite, ce matin. Je me sens bien, à ma place. J’ai
accepté mes sentiments pour Hunter. En fait, il m’a poussée à le faire, à ne
pas fuir alors que je ne pensais pas avoir le courage de rester.
Je relève la tête tout en gardant une main posée à plat sur son ventre. Mes
doigts caressent la peau de son thorax qui se soulève au rythme de ses
respirations.
J’ai choisi d’offrir de nouveau mon cœur à quelqu’un, hier soir. Et
bizarrement, je n’ai pas peur. Parce que je sais qu’Hunter en prendra soin.
Le soleil s’est levé, les rayons traversent la pièce et frappent le visage du
blond endormi sous moi. Il inspire doucement tout en fronçant les sourcils.
Apparemment, son rêve est mouvementé.
Ma paume se pose contre son cœur qui bat rapidement et je ne peux
m’empêcher de me demander à quoi il pense.
J’ai encore tellement de choses à régler dans ma foutue vie. Beaucoup de
secrets. Tellement de questions à poser à Hunter, sur lui. Sur sa famille. Sur
son lien avec mon frère. Mais tout peut attendre.
Je n’ai pas envie de bouger. En réalité, j’aimerais que cette matinée dure
encore des jours durant lesquels je resterais blottie contre Hunter. Mes doigts
continuent de le caresser, comme si je cherchais à l’apaiser.
Quand il serre un peu plus mon corps contre le sien, je sens qu’il se
réveille. Ses longs cils dévoilent un regard noisette endormi et saisissant.
– Salut, débuté-je avec un sourire.
Il fronce un peu plus ses sourcils avant de se laisser aller, toujours sans me
lâcher.
– Bonjour, toi.
Hunter paraît fatigué, mais heureux, lui aussi. Nous sommes jeudi matin et
son portable qui a échoué sur le sol ne cesse de vibrer – sans doute ses
collègues. Il devrait déjà bosser, pourtant il ne bouge pas. Il savoure mon
contact et la lumière du soleil qui frappe sa peau.
À l’instant où j’enfouis de nouveau mon visage dans son cou, son portable
se met encore à vibrer. Mais ce n’est pas ce qui me rend immobile, non.
Parce qu’au même moment, j’entends des coups qui sont portés contre la
porte d’entrée. On se fige tous les deux, les yeux dans les yeux.
– Qui est-ce ? chuchoté-je.
Mais Hunter n’a pas la réponse, évidemment. Perplexe, il se redresse et
s’assied avant de saisir son portable sur le sol. Je m’assieds à mon tour et
étire mes bras en entendant de nouveau taper en bas.
Quand le visage d’Hunter se vide de ses couleurs, je comprends qui essaye
de le joindre.
– Ton frère. Il est en bas.
Mon cœur loupe un battement et je saute du lit, paniquant directement.
– Putain, mais il ne devait pas rentrer maintenant ?
Tao était à l’étranger, à Paris, pour bosser avec Chloé. Qu’est-ce qu’il fout
là ?
Hunter récupère un jogging gris et un tee-shirt sur la chaise et les enfile
rapidement.
– J’en sais rien.
Toujours nue, j’attrape son bras alors qu’il passe près de moi pour aller lui
ouvrir.
– Je vais m’habiller et vous rejoindre ensuite. Ne lui dis rien.
Je nous indique du menton, lui, puis moi. Hunter plisse ses paupières,
suspendu à mes lèvres.
– S’il apprend qu’on se fréquente et que je ressens un truc pour toi, il va
vriller. Crois-moi, je le connais. Laisse-moi gérer la situation.
Hunter se tend contre moi.
Pourtant, j’ai raison. Déjà que Tao est protecteur de base, je ne veux pas
qu’il apprenne comme ça que je fréquente son ami qui, d’ailleurs, ne devait
pas m’approcher.
Je veux faire les choses bien, pour une fois. Tao rentre de Paris, il doit être
épuisé, je n’ai pas envie qu’il pète un câble juste parce qu’on annonce les
choses de la mauvaise manière.
– Laisse-moi un peu de temps, demandé-je à Hunter.
– Je ne veux plus qu’on soit le vilain secret l’un de l’autre, articule-t-il
difficilement en retour. J’ai envie d’assumer mes actes, Amaya.
Le fait qu’il assume aussi ouvertement ce qu’il ressent me fait comprendre
que j’ai raison de lui confier mon cœur.
– Tu as tellement évolué depuis que je t’ai rencontré, chuchoté-je avec un
sourire rempli de joie. Regarde-toi.
Hunter prend le temps de méditer ma réponse, alors que les légers bruits
contre la porte continuent.
– Tu m’as rendu meilleur, termine-t-il. Sois fière de toi, princesse,
maintenant, j’ai l’impression d’être vivant.
Le cœur débordant… d’un sentiment qui s’apparente à de l’amour, je
laisse Hunter s’éloigner et me jeter un dernier coup d’œil.
– C’est d’accord. Je te laisse du temps. Va t’habiller. Mais n’oublie pas que
cacher la vérité maintenant à Tao ne diminue en rien ce qui est en train de se
passer entre nous.
Puis il quitte la chambre sans un mot supplémentaire. Ma panique revient
au galop, je me précipite vers mon étage en vérifiant que les escaliers sont
vides. J’entends des voix en bas vers la cuisine mais je ne m’attarde pas. Je
rejoins ma chambre et enfile un jean et un pull en V sans prendre le temps de
me doucher. Je cours vers la salle de bains, me passe de l’eau sur le visage et
attache mes cheveux en une queue-de-cheval serrée.
Il y a un léger suçon sur ma gorge. Putain !
J’applique un reste d’un vieil anticerne qui traînait dans mon sac à dos.
Une minute plus tard, j’entends mon prénom sortir de la bouche de mon
frère. Je récupère mon ordinateur, comme si j’étais en train d’écrire depuis
des heures, et sors de ma chambre.
– Tao ? clamé-je en descendant les marches, est-ce que c’est toi ?
Putain, je suis vraiment une comédienne.
Je termine de descendre et arrive dans l’entrée du salon. Alors, je vois Tao,
au loin. Et il n’est pas seul. Chloé se tient à côté de lui, tout sourire.
Ils sont parfaitement habillés, lui d’un costume sobre et elle d’une robe
droite beige. Enfin, je la vois en chair et en os !
– Salut, Neko-Chan, s’exclame mon grand frère.
Les yeux brillants d’amour, il s’avance vers moi et m’étreint fortement.
– T’es en train d’écrabouiller mon ordinateur, lui dis-je alors que mon
visage est pressé contre sa poitrine.
Avec un rire, Tao se recule et sa main droite prend ma joue en coupe.
– Pardon, je suis juste si heureux de te voir ! J’ai essayé de t’appeler, mais
Hunter m’a dit que tu étais en train de bosser dans ta chambre et que ton
portable était déchargé.
J’essaye du mieux possible de garder des traits détendus puis je hoche la
tête avec entrain.
– Ouais ! J’ai écrit tard et je m’y suis remise depuis une demi-heure
environ !
– Tu ne m’entendais pas frapper non plus ? demande Tao.
Il sourit parce qu’il sait que je suis assez tête en l’air. Mais je n’ai pas
besoin de répondre, Chloé s’avance vers nous, la mine ravie. Elle est
vraiment sublime, avec sa peau hâlée et ses taches de rousseur sur le nez.
– Salut, débute-t-elle.
Sans attendre, je donne mon ordinateur à Tao et l’attire contre moi
quelques secondes tandis que son odeur s’impose à moi.
C’est étrange, elle sent… la fumée. Et l’herbe fraîchement coupée. C’est
une odeur particulière, mais appréciable. Peut-être à cause de l’aéroport.
– Je suis si heureuse d’enfin te rencontrer ! m’exclamé-je avec sincérité.
Elle est vraiment belle et va parfaitement avec mon grand frère.
– Qui veut un café ? nous interrompt Hunter depuis la cuisine.
Tao encercle mes épaules de son bras tout en me tirant vers son meilleur
ami.
– T’es sûr que tu vas en prendre un ? lui demande Tao.
Je veille à ne fixer que mon frère et ma presque belle-sœur quand je
reprends :
– Bah, pourquoi il n’en prendrait pas ?
J’espère que j’ai l’air sereine, et pas carrément accro à son meilleur ami,
hein.
Tao me lâche, embrasse rapidement mon front avant de rejoindre Hunter
qui lui tend une tasse.
– Parce que je ne suis pas sûr que ça soit conseillé quand on est malade et
surtout quand on a mal au ventre. Mais bon, ce n’est pas moi le docteur dans
la pièce ! Heureusement que tu viens de me dire que t’avais pas d’opérations
aujourd’hui, hein mon vieux ?
Donc Hunter a justifié sa tenue et le fait qu’il soit encore ici en disant qu’il
était malade. Parfait, c’est l’excuse parfaite. Tao a sans doute dû essayer de le
joindre sur son téléphone, puis est passé ici quand il ne répondait pas, et
Hunter lui a sorti ce mensonge pendant que je me préparais vite fait là-haut
avant de les rejoindre.
– Et comment c’était Paris ? demandé-je en m’adossant au frigo.
Chloé laisse son regard traîner sur moi et je peux presque sentir ses yeux
s’attarder sur le suçon camouflé sur ma gorge. Est-ce que l’instinct féminin
nous pousse à comprendre quand une autre femme vient de s’envoyer en
l’air ?
En tout cas, Tao ne semble rien remarquer.
Il sirote son café tout en jetant un coup d’œil particulier à sa copine.
– Long, ennuyeux et non concluant.
Une certaine contrariété perce dans son ton.
– Tu n’as pas effectué toutes les missions qui t’étaient confiées ? lui
demandé-je alors.
Il secoue sa tête, les lèvres pincées.
– Et toi ? m’interroge-t-il ensuite. Est-ce que la bête de ces lieux a été
cordiale avec toi ?
Il indique Hunter du menton et je vois ce dernier lever son majeur dans la
direction de mon frère. Puis Hunter me fixe une seconde et on se lance un
regard particulier, rempli de secrets, avant que je ne quitte ses yeux.
Le cœur au bord des lèvres, je croise ensuite le regard de mon frère et lui
dis :
– Oui. Oui, très cordial. C’était bien, t’en fais pas.
– Bien, acquiesce Tao avec contentement. Mon appartement risque d’être
terminé d’ici peu de temps. On doit faire un point sur les travaux.
Je ne l’écoute plus que d’une seule oreille. Parce que là, tout de suite, je
n’ai aucune envie de partir d’ici. Mes sentiments sont en train de me mener la
vie dure. Je ne suis pas prête à le voir moins souvent et m’éloigner de lui.
Pourtant, je sais que même si je me mets à fréquenter Hunter, je ne peux
pas rester là. Pas vrai ?
La même question semble tourner dans l’esprit d’Hunter. Et tandis qu’il se
sert un verre d’eau, je reluque une seconde son dos musclé face à moi.
Bordel, il me rend folle.
Alors, je laisse Tao et Chloé mener la conversation, me demandant de quoi
sera fait demain.
TOUT LUI DIRE
Amaya
Ce n’est pas parce que les cauchemars arrivent à nous poursuivre et
impacter notre réalité qu’ils sont réels. Pas vrai ?
Sauf que, ce soir et cette nuit, ils ont la dent dure. Je suis dans un état de
semi-conscience. Mon corps est encore à moitié endormi dans le lit d’Hunter
quand je sens qu’on tente de me tirer du sommeil. Mais j’ignore cette voix
masculine qui m’appelle par-delà des cauchemars. Je repousse cette main qui
secoue mon corps glacé.
Je ne vois que lui, Alessandro. Sauf que mon rêve est différent, cette fois.
J’arrive à mettre fin à ses jours. Je ne me contente pas de le blesser, je
l’écoute pousser son dernier souffle. Son sang est sur mes mains et ce n’est
pas de la tristesse ou de la honte que je ressens. C’est une colère effroyable,
c’est un soulagement palpable.
Je le tue. Et je ne regrette rien.
Mais finalement, quand je continue de m’agiter dans tous les sens, une
main se pose sur mon front et alors, j’ouvre en grand les yeux.
J’inspire vivement en me redressant en position assise. Soudain, j’étouffe
et je crache mes poumons.
– Amaya !
Hunter est assis près de moi, l’air bouffé par l’inquiétude.
Mes yeux larmoyants notent qu’il est toujours habillé, signe qu’il n’était
pas encore couché et que la nuit n’est pas si avancée que ça.
– Bordel ! s’exclame-t-il en serrant les poings. Tu… Tu m’as foutu la
trouille ! Je t’ai entendue crier depuis mon bureau.
Je relève mes genoux contre moi tout en essayant de retrouver une
respiration normale. Et c’est compliqué parce que j’ai l’impression que j’étais
en apnée, sous l’eau, pendant des dizaines de minutes !
Hunter glisse une mèche de cheveux derrière mon oreille et reprend de
manière plus posée, presque rassurante :
– C’était quoi, ça ?
Mon premier réflexe est d’agiter la tête et de lui dire :
– Rien.
Mais cette fois, ça ne marche pas. Hunter refuse que je fuie de nouveau. Il
tend avec lenteur une main vers moi, mais finalement, il doit lire une émotion
sur mon visage qui lui fait comprendre que je ne veux aucun contact.
Alors, sa main retombe sur sa cuisse et il s’assied face à moi avant de
continuer :
– Ce n’était pas rien, Amaya. Qui est Alessandro ?
Un frisson horrible remonte le long de mon dos. C’est bizarre d’entendre
quelqu’un prononcer son nom. Il fait chaud, dans la chambre, pourtant j’ai
l’impression d’être glacée.
Sans doute parce que la nuit est glaciale, dehors. Le vent se soulève et
frappe contre la fenêtre de la chambre d’Hunter.
Alors, j’ai encore crié le prénom d’Alessandro.
Ce cauchemar-ci est sacrément réel.
– Amaya ? répète Hunter. Parle-moi.
Je tourne mon visage vers lui et retiens mes larmes rageuses. Cette fois, je
ne veux pas qu’elles coulent. Mais ma bouche s’ouvre sans demander
l’accord de ma tête :
—Il n’est pas le seul monstre dans l’histoire, dans mon histoire. J’en suis
un aussi.
Hunter fronce ses sourcils, perdu. Mais je ne lui laisse pas le temps de
réfléchir et continue :
– J’ai tué quelqu’un et je ne le regrette pas.
Hunter me regarde fixement, sans prononcer un mot de plus. Il ne recule
pas, ne hurle pas. Il se contente de rester assis là, le visage concentré sur moi.
– Qui ? me demande-t-il finalement.
Je lèche mes lèvres qui sont désormais sèches. Au lieu de lui répondre
directement, je lui raconte mon histoire. J’ai suffisamment confiance pour le
faire. Parce que je sais qu’il ne répétera rien, et plus, qu’il ne me jugera pas
pour mes actes. Lui aussi a eu une vie compliquée, je le sais. Et… peut-être
que parler à voix haute de mes cauchemars leur donnera moins de force ?
– Je ne devais pas aller en Italie. Je savais que je voulais quitter
l’Angleterre et profiter de l’étranger. Et l’Italie était mon rêve, mais je n’étais
pas certaine d’avoir le courage d’y aller. Tao m’avait envoyé des photos des
mois avant mon voyage, pendant qu’il avait un séminaire là-bas. Et depuis, je
ne pensais qu’à ça. J’étais persuadée que ce voyage allait me changer, me
faire grandir. Et m’inspirer pour mon livre.
Je quittais ma vie routinière, mes parents avec lesquels je n’avais pas
forcément de bons liens. Je quittais ma terre natale en voulant découvrir le
monde.
– Quand j’ai entrepris ce voyage, j’avais des étoiles plein les yeux. Je
savais que quoi qu’il puisse se passer là-bas, j’arriverais à m’en sortir.
J’avais tort.
– Les choses se sont passées comme prévu. Pendant quatre mois, j’ai
papillonné de ville en ville, de côte en côte, dépensant mes économies sans
regrets. La vie était belle. Je grandissais, tout en restant émerveillée par le
monde qui m’entourait.
Je reste silencieuse quelques secondes, mes bras enroulés autour de mes
jambes.
– Continue, me demande doucement Hunter.
– Deux mois avant mon retour précipité à Londres, j’étais dans un club
sélect de Rome. C’est là que je suis tombée sur lui. Ou plutôt, qu’il est tombé
sur moi.
– Alessandro, devine Hunter.
Je hoche la tête tout en croisant son regard. Mais je n’arrive pas à le
soutenir, alors je me contente de fixer la nuit à travers la fenêtre.
– Il s’est approché de moi en me complimentant. Je me suis présentée à lui
avec un sourire, et le sien s’est renforcé. Il… Il avait tout du prince charmant.
Le temps d’un instant, j’ai cru au coup de foudre.
J’étais aveuglée par l’alcool, en réalité. Mon esprit n’arrivait pas à
réfléchir et l’araignée a tissé sa toile autour de moi.
– Pendant un mois, on s’est fréquentés. C’était idyllique. Il me faisait me
sentir spéciale.
Je frotte mes paupières douloureuses, les souvenirs refaisant surface aux
quatre coins de ma tête.
– Et puis… son vrai visage s’est dévoilé. Un visage laid, pervers et cruel.
C’était un trafiquant de drogue notoire. Et… Il m’a fait du mal. Il m’a fait des
choses que…
Je n’arrive pas à terminer ma phrase.
– Putain, s’exclame Hunter en serrant les poings.
Je vois bien qu’il tente de rester stoïque, de se contrôler pour avoir l’air
calme. Comme si ça pouvait m’apaiser. Et je crois que ça marche, en fait. Je
m’attache à Hunter, je me repose sur lui.
– La cicatrice sous ton sein ? me demande-t-il alors.
Mon hochement de tête lui répond, puis je poursuis :
– J’ai découvert un homme psychotique, qui a transformé mon voyage en
cauchemar. Il a fini par me prendre mon portable et répondre pour moi à mes
proches, putain. Et je l’ai laissé faire. Personne ne savait ce que je vivais. Pas
même Tao.
– Parce que tu avais peur, termine Hunter. Tu étais terrifiée, mais tu te
battais pour ta survie.
Oui, j’étais mortifiée. Et il m’a fallu du temps avant d’avoir le courage de
lutter contre lui et son emprise.
– Je me suis longuement demandé : pourquoi moi ?
Je retiens de nouveau mes larmes, mais l’une d’elles brûle ma joue en
traçant son chemin sur ma peau. Je l’essuie rageusement. Je ne veux pas
pleurer ce soir. Je ne veux plus jamais pleurer pour ça. La seule chose que je
veux retenir, c’est que j’ai été assez forte pour lutter. Et m’en sortir. J’ai
trébuché, oui. Mais j’ai réussi. Et je suis fière de moi pour ça.
– Je n’avais pas besoin de réfléchir longuement pour avoir la réponse à
cette question, me réponds-je à moi-même. J’étais son petit jouet, il a eu une
obsession pour moi et s’amusait en s’imaginant me détruire peu à peu.
Mais ça n’a pas été le cas. Je me reconstruis chaque jour davantage. J’ai
survécu à mon bourreau.
Alessandro m’a tuée. Mais je suis revenue d’entre les morts.
Et je suis sûre d’une chose. Même si ma route ne croise plus jamais la
sienne… Je le hanterai jusqu’à ce qu’il pousse son dernier souffle. Mon esprit
ne le laissera jamais en paix et s’assurera qu’il aille brûler en enfer le jour où
il mourra pour de bon.
– Et puis, reprends-je dans un murmure, j’ai fui. Et j’ai atterri ici, chez toi,
Hunter Bamford.
Et au cours de ce long chemin, j’ai perdu mon cœur, pour de bon, cette
fois. Je suis tombée amoureuse de toi.
– Comment as-tu fui ? m’interroge Hunter.
Ma bouche s’ouvre de nouveau et je lui raconte ces dernières heures, à
Rome.
***
Alessandro a reçu plusieurs partenaires d’affaires, cette nuit. Il est
tard, peut-être deux ou trois heures du matin, et personne n’a fait
attention à moi. Ils ont passé leur temps dans son bureau. Au moins,
j’étais tranquille. J’ai pu rester seule, dans ma chambre, pendant qu’il
m’oubliait.
Cette nuit, c’est le moment. Je vais y arriver.
Je l’ai vu de l’autre côté du couloir, il enchaîne les verres.
C’est l’occasion ou jamais.
Le dernier invité s’en va, je l’entends. Il n’y a plus que le silence. Il
n’y a plus qu’Alessandro, et moi.
Et je reste là. Mon maigre sac de voyage avec mes affaires
principales et mon sac à dos sont sous mon lit. Je suis habillée assez
simplement, avec ma jupe, pour ne pas éveiller les soupçons, ses
soupçons. Même si je pense qu’il est assez saoul pour ne rien
remarquer, de toute façon.
J’entends la porte d’entrée qui se referme. Les invités sont partis.
Les gardes aussi. Enfin, pas tous. Je sais qu’il y en a toujours un qui
rôde de l’autre côté de la porte de l’appartement duplex. Il garde les
lieux.
Si jamais je me trompe et qu’il y en a deux, je suis foutue. Tout mon
plan tombera à l’eau.
J’attends quelques secondes, debout contre la fenêtre du onzième
étage. J’observe les gens en bas, sur le trottoir. Savent-ils qu’une
femme est retenue prisonnière ici ? Il y a quelques jours, j’ai hésité à
sauter. Je me suis dit que me tuer mettrait fin à mon calvaire. Quelque
chose m’a retenue. Le fait de vouloir revoir Tao, un jour.
Ce soir, c’est terminé. Si je dois mourir en essayant, alors, ainsi
soit-il. J’accepte ce sort.
Le métal des ciseaux fins me brûle le dos. Ils sont cachés entre ma
jupe et mon tee-shirt et je les sens presque jusque dans mes os.
Jamais je n’aurais cru avoir accès à eux. Mais j’ai eu de la chance.
J’ai analysé les habitudes de la gouvernante qui passe tous les cinq
jours ici. Et quand elle est entrée dans le bureau d’Alessandro alors
que ce dernier était en ville, j’ai saisi l’occasion. J’ai demandé au
garde si je pouvais aller boire, il m’a escortée dans la cuisine. Et alors
qu’il pianotait distraitement sur son portable, ne se doutant pas que je
manigançais quelque chose, j’ai agi.
Il a suffi que j’augmente la température du four dans lequel était en
train de cuire le repas que la gouvernante avait préparé. Je l’ai mis au
maximum et l’odeur de cramé a vite envahi l’appartement une fois que
j’étais de retour dans ma chambre.
Cachée de l’autre côté du couloir, j’ai vu la gouvernante sortir en
catastrophe, l’air affolé. Le garde et elle s’activaient dans la cuisine.
Je n’avais que quelques secondes pour agir. Je suis alors entrée dans
la pièce qui m’était interdite, le bureau. Il ne m’a suffi que de vingt
secondes pour récupérer l’une des paires de ciseaux sur son bureau.
Heureusement pour moi, il n’y a aucune caméra ici, Alessandro se
sent tellement intouchable. Il sait que personne n’entre dans son
bureau, vu qu’il y a toujours un garde qui rôde dans l’appartement et
empêche quiconque d’y accéder. Sauf cette fois-là, car il était occupé.
Finalement, comme je m’y attendais, la porte de ma chambre finit
par s’ouvrir. J’entends ses pas dans mon dos mais je ne me retourne
pas. Puis, je sens son odeur. Elle me retourne le bide.
– Viens par-là, Bellissima.
Je me braque instantanément puis force mes épaules à se
détendre. Je dois faire les choses correctement, sinon, je n’arriverai
jamais à sortir d’ici.
Alors, je me tourne vers Alessandro. Par-dessus son odeur
corporelle, je sens celle du vin et de la vodka. Il a bien bu ce soir.
Il m’observe d’un air cruel et pervers. Ça me donne envie de me
recroqueviller en boule et de lui demander de me laisser. Mais je ne
supplierai plus. Je vais reprendre la liberté de force.
– Tu as été sage, me félicite-t-il comme s’il parlait à son chien. Tu
n’as pas essayé de sortir de ta chambre et de m’importuner, ce soir.
Il me sourit avec approbation. Je reste droite, devant lui.
– Maintenant, j’ai besoin de mon petit dessert. Viens là.
Il ouvre le bouton de son pantalon pendant que mon estomac se
retourne. Je veux lui gerber dessus et hurler de toutes mes forces.
Mais à quoi bon ? Personne n’a jamais écouté mes cris de détresse.
Je m’avance vers lui et sa main libre saisit mon menton.
– Tu lui ressembles tellement. Je déteste ça.
De quoi parle-t-il ? L’alcool semble le faire délirer. Je n’ai même pas
le temps de lui poser la question qu’il me pousse au sol et me domine
de toute sa taille.
– Laisse-moi te raconter une histoire, Bellissima. Mais d’abord, je
veux ta bouche.
Je ne sais pas de quelle histoire il parle, mais je m’en fous, putain.
Alessandro sort son pénis de son pantalon et mes lèvres se tordent
de dégoût. Quand il se masturbe et ferme les yeux, pensant que je
vais poser ma langue sur lui, je sais que le moment est venu.
Mon cerveau se déconnecte, je passe en mode pilotage
automatique. Je laisse grandir mon esprit vengeur. Alors, ma main se
tend dans mon dos et mes doigts entrent en contact avec le manche
des ciseaux fins.
Alors qu’Alessandro ouvre ses paupières et m’ordonne de m’y
mettre, j’agis. Je lève mon bras au moment où ses iris clairs se posent
sur mon visage, puis sur ma main. Une lueur de choc traverse son
visage parfait. Mais c’est trop tard pour qu’il recule. Mon poing s’abat
sur lui. Toujours agenouillée, j’enfonce la paire de ciseaux aussi
profondément que possible, dans le bas-ventre d’Alessandro.
Un hurlement sort de sa bouche, mais je retire le métal et l’abats
une nouvelle fois à quelques centimètres de la plaie.
– Je… Je vais te tuer !
Il vacille en arrière tandis que le bas de sa chemise blanche se
recouvre de sang. J’en ai partout sur la main, mais je m’en moque.
Ses jambes tremblent, pourtant je me mets debout et pivote vers la
coiffeuse.
À cet instant, sa main se plante dans mes cheveux et un hurlement
quitte mes lèvres quand il arrache quelques mèches pour me tirer en
arrière.
Mais je tiens bon. Je laisse les larmes couler sur mon visage et me
saisis du vase posé sur la coiffeuse, que j’abats sur son visage. La
dernière chose que je vois avant qu’Alessandro ne s’écroule au sol,
c’est la promesse de représailles dans ses yeux.
Je l’ai fait. Putain, je l’ai vraiment fait.
Je tremble de toute part, en état de choc. Mais je ne peux pas
m’arrêter maintenant. Parce que s’il se réveille, je suis morte. Alors,
j’avance vers la porte de ma chambre, m’arrête au milieu du couloir et
hurle.
Et comme toujours, mes cris de détresse restent sans réponse. Oh,
l’homme qui garde la porte d’entrée dans le couloir devant l’ascenseur
m’entend toujours. Chaque soir. Mais il fait comme si de rien. Sauf
que cette fois, je hurle :
– Alessandro est blessé !
Je n’attends pas et entre à nouveau dans la pièce, priant pour que
le garde soit seul. Je me colle à l’arrière de la porte de ma chambre et
supplie le monde pour que mon plan marche.
Pitié, ne m’abandonnez pas maintenant. Pitié…
Je pousse un soupir de soulagement en entendant la porte d’entrée
qui claque et le bruit d’une seule paire de chaussures.
– Patron ? demande l’homme avec un accent italien.
– Ici ! crié-je en réponse.
Et je patiente. Jusqu’à ce que l’homme pousse la porte de ma
chambre et pénètre de quelques pas dans la pièce. Je l’entends
retenir son souffle en découvrant son patron, allongé sur le sol dans
son sang.
L’homme va pour récupérer son portable dans la poche de son jean
mais je suis plus rapide.
Je me propulse sur lui et enfonce les ciseaux dans sa nuque avant
qu’il puisse prévenir quelqu’un. L’homme pousse un cri et tente de me
repousser, mais mes jambes sont fermement accrochées à son dos.
Comme je n’ai pas bien réussi à enfoncer les ciseaux, je les ressors et
les abats une nouvelle fois en plein dans sa gorge. L’homme vacille
en avant et je tombe sur le côté.
Il s’affaisse sur le sol. Je me demande s’il est mort, même si je suis
presque sûre que oui.
Qu’ai-je fait ? Mais je n’ai pas le temps de m’arrêter sur mes actes.
J’enfile mes chaussures, m’essuie les mains avec le drap et récupère
le sac sous mon lit ainsi que mon sac à dos. J’ai toujours mon porte-
monnaie. Après tout, Alessandro n’en avait aucune utilité.
Je laisse tout le reste. Je ne prends que l’essentiel.
Le cœur battant à vive allure, je jette un dernier coup d’œil au corps
de mon bourreau. Il n’est pas mort, mais je vais prier pour qu’il n’ouvre
plus jamais un seul œil.
Je ne peux plus attendre. C’est trop risqué. Je quitte la chambre et
emprunte le couloir désert. En m’arrêtant devant le bureau
d’Alessandro, je remarque que la porte est ouverte de quelques
centimètres, signe qu’il n’a même pas pris le temps de la fermer avant
de me rejoindre, apparemment trop impatient de me posséder à
nouveau.
Je dois partir, le temps presse. Mais quelque chose me pousse à y
entrer. Je m’avance vers le bureau. Il y a plein de dossiers posés
dessus, mais je ne peux pas m’attarder à les observer. Alors, je me
saisis de la première chose qui me passe sous la main, une petite clé
USB bleue, à côté d’autres clés d’autres couleurs. Je la glisse dans
ma poche, ainsi que quelques billets, et je m’enfuis.
L’entrée est déserte, le garde agonisant dans ma chambre aux
côtés d’Alessandro. Tandis que l’ascenseur descend, je supplie les
dieux que personne n’arrête ma route. Et personne ne le fait. Je quitte
l’immeuble, passant devant un couple qui se tient la main et rit aux
éclats, nullement au courant de ce que j’ai vécu.
***
Je termine mon monologue par la fin de mon périple en Italie. J’ai tourné
dans la ville le reste de la nuit, m’éloignant le plus possible de l’immeuble,
avant de faire du stop jusqu’à Naples. Quelques heures plus tard, le
lendemain après-midi, j’arrivais en ville, achetais un téléphone miteux et
prenais l’avion pour Londres pour arriver le soir même.
Je termine mes propos avec un tremblement et une longue inspiration, me
reconnectant peu à peu avec la réalité.
Hunter est resté stoïque, suspendu à mes lèvres. Finalement, il se relève et
je vois ses poings se serrer et se desserrer plusieurs fois.
– Putain.
Voilà la seule chose qu’il dit.
Il s’avance vers la fenêtre de la chambre, la respiration rapide.
– Je ne sais pas où est Alessandro. Je ne crois pas qu’il soit en train de me
traquer, et encore moins qu’il me trouverait ici, si c’est ce qui t’inquiète,
chuchoté-je.
Hunter braque son regard vers moi.
– La seule chose à laquelle je pense, c’est que j’ai envie qu’il soit en face
de moi pour lui crever les yeux, crache Hunter. Crois-moi, personne ne
t’approchera ici.
Oh ! Je ne m’attendais pas à ça. Hunter semble métamorphosé, animé lui
aussi d’une soif de sang qu’il ne tente même pas de me cacher.
– Est-ce que tu me trouves monstrueuse pour avoir tué l’un de ces
hommes ? demandé-je finalement. Parce que tu dois savoir que je ne regrette
rien.
Je suis honnête avec lui. Je le ferais encore pour m’en sortir.
– Quoi ? rugit Hunter en réponse.
Je me relève et m’avance vers lui, pieds nus.
– Tu t’éloignes comme si j’étais un monstre.
Il secoue sa tête, l’air blessé. Je l’ai blessé.
– Je ne suis pas en pierre, Amaya. Ce que tu viens de me dire me fout en
l’air, putain.
Il ne s’arrête pas là.
– Je t’ai tellement jugée, alors que je ne connaissais pas ton histoire.
Putain, si j’avais su.
Je lui souris faiblement avant de me coller à lui. Mon visage se presse
contre sa poitrine puis j’inspire son odeur qui me calme.
– Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne savait. Mais désormais, je suis
prête à t’en parler, à toi.
Ses bras s’enroulent autour de moi. Mais son corps ne se détend pas. Au
contraire, sa tension augmente encore.
– Je me sens en confiance avec toi, murmuré-je contre le tissu doux de son
pull.
Je frotte mon nez contre lui, le laissant me bercer. Il nous coupe du monde,
une nouvelle fois.
– Tu ne devrais pas, répond gravement Hunter. Crois-moi, je ne suis pas
l’homme bon que tu penses connaître.
Il a sans doute raison. Je me pose toujours un paquet de questions sur son
histoire. Sur son père. Le rapport d’autopsie dans son bureau. Les chiffres. La
photo d’un immeuble à Manchester. Tant de choses. Mais je disais vrai, aussi.
Je me sens en sécurité avec lui.
– Nous devons parler, me dit Hunter.
Je n’ai pas le temps de lui demander de poursuivre. Son portable se met à
sonner.
– Décroche, lui dis-je avec un hochement de tête. Nous parlerons demain.
Hunter hésite. Finalement, il récupère son téléphone et plisse les yeux en
voyant un message.
– Alec a besoin de moi à l’hôpital. C’est une urgence.
– Vas-y ! Je serai là à ton retour.
– Je ne veux pas te laisser comme ça, maintenant, rétorque-t-il avec force.
Je lui souris encore plus. Je me sens bien, vraiment. Soulagée d’avoir enfin
raconté mon histoire.
Hunter, lui, semble perdu.
– Ça va, lui dis-je.
Et c’est vrai. Cette fois, je ne mens pas.
Hunter ouvre la bouche sans qu’aucun mot ne sorte. Finalement, face à
mon regard serein, il embrasse rapidement mon front et quitte la pièce.
Nous devons parler, mais je pense que ça peut attendre quelques heures
supplémentaires.
LES VÉRITÉS SE RÉVÈLENT
TOUJOURS AUX INNOCENTS
Amaya
Lorsque je me réveille, le lendemain en fin de matinée, Hunter n’est
toujours pas rentré de l’hôpital. Il m’a envoyé un message il y a une heure
pour m’avertir qu’Alec et lui sortaient à peine du bloc et qu’il serait là en
début d’après-midi. Je lui réponds rapidement tout en étirant les muscles de
mes bras.
Honnêtement, j’ai passé une bonne nuit, chose que je ne pensais pas. C’est
comme si, après m’être confiée à Hunter, je me sentais beaucoup plus légère.
Peut-être que dire à voix haute ce que je ressentais depuis des jours a
débloqué un truc dans mon cerveau ? J’ai réussi à clore certains tiroirs de
souvenirs que je ne pensais jamais être capable de fermer.
Alors, je me lève de bonne humeur, malgré la boule de stress qui grandit
en moi sous la douche. Je vais aller voir Tao, au siège où il bosse. J’ai besoin
de lui parler. Je veux rattraper le temps perdu avec lui, à midi. On pourrait
déjeuner ensemble. Et je commencerai à lui parler d’Hunter, de la manière
dont je suis tombée amoureuse de son meilleur ami, sans m’y attendre.
Je redoute la réaction de mon grand frère surprotecteur, qui me voit
toujours comme sa petite sœur. Mais il faut qu’il comprenne que j’ai bien
grandi et surtout, que ni Hunter ni moi ne nous attendions à tout ça.
Pleine d’ambition, j’enfile mon jean sombre, un pull et mes bottines.
Quand je verrouille la porte d’entrée quelques minutes plus tard, mes
cheveux sont encore humides. Mais au moins, ça me réveille.
J’arrive vers midi au siège de la banque où travaille mon frère. Le building
est énorme ! Honnêtement, je ne me vois pas travailler dans ce genre
d’endroit qui grouille de monde.
Je pousse la porte à tambour et ignore le regard sceptique du portier sur
mon jean et même sur l’ensemble de ma tenue. En même temps, ça n’a pas
l’air de trop correspondre au style BCBG des travailleurs autour de moi. Les
femmes sont perchées sur des stilettos et les hommes sont tous en costard.
La classe.
Mes yeux s’égarent sur les barrières de sécurité au milieu du hall et les
ascenseurs juste derrière qui mènent aux différents étages.
Merde, évidemment, il me faut un passe !
Je m’avance vers l’homme qui se tient au comptoir de l’accueil. Derrière
sa tête est inscrit le nom de la banque en lettres capitales. L’homme, d’une
quarantaine d’années, m’observe venir à lui, l’air perplexe. Il raccroche un
téléphone et relève un sourcil quand je pose une main sur le comptoir de
verre.
– Bonjour ! débuté-je aimablement.
– Hum, oui, bonjour. Je peux vous aider, mademoiselle ?
Son air interrogateur perdure tandis qu’il fixe mon visage tout en tirant
distraitement sur le côté de sa moustache grise.
– Je viens voir Tao Itoko. Pourriez-vous lui dire que je l’attends en bas ?
L’homme pousse un soupir.
– Hum, eh bien, il y a une dizaine de services ici, mademoiselle. Dans
lequel travaille M. Itoko ?
Je me sens soudainement bête. Comme si cet homme pouvait connaître
tout le monde dans cette entreprise !
– Oui, pardon ! Il travaille dans l’équipe commerciale.
Le type penche sa tête puis finit par acquiescer.
– Je vais joindre la standardiste du service commercial.
– Merci !
Je reste debout face à lui, mes doigts pianotant sur le comptoir.
– Oui, débute l’homme en tenant le téléphone. C’est Harvey de l’accueil.
Pourriez-vous transmettre une information à Tao Itoko ? On m’indique qu’il
se trouve dans votre service.
Il écoute ce qu’on lui dit puis tourne ses yeux vers moi tout en pinçant ses
lèvres, avant de reculer le combiné de quelques centimètres de son oreille
pour me dire :
– Aucun Tao Itoko ne travaille dans ce service, mademoiselle.
Je crois avoir mal entendu. Je suis confuse mais je pense surtout qu’il doit
se tromper.
– Il doit s’agir d’une erreur, continué-je avec un sourire d’excuse, il
travaille bien ici, je vous l’assure.
L’hôte reprend l’appel tout en répondant par quelques hochements de tête
silencieux. Puis il réitère :
– Personne de ce nom au service commercial.
Je sens mon cœur battre un peu plus vite. La situation est sur le point de
m’échapper. Parce que ce n’est pas possible, mon frère travaille ici. Ça fait
même trois ans !
Mais je ne veux pas passer pour une dingue et demande quand même au
dénommé Harvey :
– Pourriez-vous me dire si une dénommée Chloé Suzey est dans ce
service ?
Harvey pousse encore un soupir mais finit par poser la question à travers
le téléphone. Je n’entends pas la réponse, mais il repose ensuite le téléphone
sur le fixe et me dit entre ses paupières à demi fermées :
– Aucune Chloé Suzey ne travaille ici. Est-ce que vous vous moquez de
moi depuis le début ?
Je recule comme si on venait de me frapper. Mais… quoi ?
C’est quoi ce bordel, putain ?
Je secoue la tête tout en levant une main devant moi.
– J’ai dû me tromper ! Désolée.
Je fais demi-tour sur mes jambes faibles.
Pourquoi ai-je l’impression que le ciel est sur le point de me tomber sur la
tête ?
Je rentre au domicile d’Hunter vingt minutes plus tard. Toujours aussi
perplexe, j’essaye de joindre Tao, mais son portable est apparemment éteint.
Je lui laisse un message pour lui expliquer que je suis passée à son travail
mais que personne ne le trouvait dans l’entreprise.
Je ne comprends pas ce qui vient de se passer. Est-ce que je suis tombée
sur une standardiste incompétente ? Ou peut-être qu’elle venait juste d’arriver
et ne connaissait pas le service ?
Mon frère ne m’aurait pas menti. Ça, j’en suis en tout cas certaine. Pas
Tao. J’ai une confiance aveugle en lui, plus qu’en quiconque dans ce monde.
Je pousse la porte et la laisse claquer dans mon dos tout en m’avançant
vers la cuisine. Je me sers un verre d’eau et l’avale d’une traite, perdue dans
mes pensées. Il y a quelque chose qui m’échappe, je le sens. Mais je ne veux
pas me faire des idées débiles et fausses.
Je laisse échapper un soupir puis récupère mon sac à dos sur le côté du
comptoir. J’en tire mon ordinateur. Au fond de mon sac, mes doigts effleurent
la clé USB bleue. Celle que j’ai volée à Alessandro et qui est protégée par un
mot de passe. Je la sors et la tiens devant mon visage.
– Es-tu si importante que ça ? l’interrogé-je dans l’espoir stupide qu’elle
me réponde.
Je la triture du bout des doigts avant de la glisser dans ma poche quand
j’entends la porte d’entrée s’ouvrir.
Un délicieux sourire prend place sur son visage quand Hunter me
découvre dans la cuisine. Il semble épuisé et porte toujours ses vêtements de
la veille. Il a l'air vraiment fatigué, signe qu’il n’a pas arrêté ces dernières
heures.
– Salut, princesse.
Il s’avance vers moi et sa bouche se plaque sur la mienne dans un
mouvement souple. Il attire mes jambes et m’assied sur le comptoir avant de
se placer entre mes cuisses ouvertes. Je sens la pression quitter peu à peu les
muscles de ses épaules. Quand il s’éloigne de quelques centimètres pour nous
laisser respirer, je sens mes lèvres s’étirer aussi.
– Salut. Dure nuit ?
Il pousse un grognement pendant qu’il enfouit sa tête blonde dans mon
cou.
– Dure vie, plutôt.
Un frisson me traverse en sentant son début de barbe effleurer ma gorge.
Mais je suis trop stressée et perdue pour me retenir.
– Je suis passée au travail de mon frère, lui confié-je alors. Sauf que ! Le
standardiste n’a pas trouvé son nom dans l’entreprise, ni celui de Chloé. C’est
comme s’ils ne travaillaient pas là-bas !
Hunter se tend contre moi. Il est aussi immobile qu’une statue. Puis, sans
lâcher mes hanches et sans quitter l’intérieur de mes cuisses, il relève son
visage et son regard rencontre le mien.
Sa bouche s’ouvre au moment même où un coup est frappé contre la porte
d’entrée.
J’entends la voix de Tao à l’extérieur. Elle semble rapide, préoccupée,
presque… inquiète.
Hunter ne me quitte pas des yeux et ne s’éloigne pas non plus.
– Qu’est-ce qui se passe ? chuchoté-je contre lui.
Parce que je vois que quelque chose est clairement en train de se passer.
Le goût d’une trahison insoupçonnée envahit ma bouche, sans même que je
comprenne pourquoi.
Les deux mains d’Hunter encadrent mon visage quand il me dit droit dans
les yeux :
– N’oublie pas une chose, Amaya. Ce qui s’est passé entre nous. Ce qui se
passe entre nous. C’est réel. Sacrément réel. Tu dois me croire.
Quoi ?
La porte d’entrée s’ouvre et mon frère passe le seuil, une lueur meurtrière
dans le regard quand il trouve Hunter entre mes cuisses.
FUIR, DE NOUVEAU
Amaya
Hunter recule d’un pas, les bras le long du corps, et se tourne vers mon
frère qui approche.
– Que fais-tu contre ma sœur ? demande Tao d’une voix glaciale.
Je suis tellement décontenancée par ce qui est en train de se passer qu’il
me faut quelques secondes pour me reprendre.
– Tao ! m’exclamé-je en sautant du comptoir pour aller à sa rencontre.
Il pivote lentement vers moi, comme un robot. Il est si différent du frère
aimant et gentil que je connais. J’en suis si choquée que ma respiration se
ralentit d’elle-même.
Je veux lui expliquer tout ça. D’accord, ce n’est pas idéal comme moment.
Mais il faut qu’il comprenne que nous sommes des adultes libres et
consentants.
Mais tandis que Tao et Hunter se fixent du regard, je comprends qu’il y a
autre chose. La situation me dépasse largement. Je fais face à un océan de
secrets et l’un d’eux est sur le point de me noyer.
– Tu n’avais pas le droit, rugit mon grand frère en fixant Hunter. Ça ne
faisait pas partie du deal.
Mon corps se stoppe, glacé.
– Quel deal ? demandé-je.
Mais les deux hommes m’ignorent royalement. Hunter secoue sa tête
avant de me jeter un rapide regard. Ses prunelles sont enflammées.
– Je n’avais pas prévu d’éprouver quelque chose pour elle. Mais c’est le
cas.
Ses mots semblent détruire le peu de contrôle qu’avait mon frère. Il bondit
sur Hunter et envoie son poing gauche directement sur sa mâchoire.
– Tao ! hurlé-je en essayant d’intervenir. Mais t’es taré !
Hunter se redresse et agrippe férocement la gorge de Tao. Il pivote sur lui-
même et plaque avec rage le dos de mon frère contre le mur le plus proche.
Oh, mon Dieu.
Tao se débat aussitôt. Il frappe le ventre d’Hunter, qui reste en place. Ce
dernier continue de serrer la gorge de mon frère. Je ne les connaissais pas
comme ça, aussi dangereux et destructeurs.
– Hunter ! hurlé-je alors, lâche-le !
Ses épaules se contractent un peu plus alors qu’il essuie sa lèvre du bas qui
saigne. Il penche la tête vers mon frère et bien qu’il parle faiblement, je
l’entends :
– Si tu veux continuer à être un lâche en mentant, vas-y. Mais je ne veux
pas en être un.
Tao finit par repousser Hunter, qui le relâche et fait un pas en arrière. Le
visage de mon frère est rouge, une trace de doigts parfaitement
caractéristique autour de sa gorge.
– Tu crois l’aimer ? ! Tu ne le peux pas. Pas toi, Hunter. Pas un mec aussi
pourri que toi. Ou moi.
Je reste là, à observer leur guerre à ciel ouvert. Quand je vois que Tao est
sur le point de charger de nouveau Hunter, je hurle en approchant d’eux.
– Stop !
Le cri qui sort de ma gorge les immobilise tous les deux. À bout de
souffle, je les regarde chacun leur tour.
– Qu’est-ce que vous ne me dites pas, putain ! ?
Je continue de m’approcher de Tao mais il garde la bouche fermée, les
poings serrés. Il me fixe comme si je n’étais pas là.
– Et pourquoi la standardiste là où tu es censé travailler ne te trouvait pas ?
Hein ! Réponds, Tao !
– Pas maintenant, me dit-il en secouant la tête. Je fais ça pour toi, Amaya.
Je le pousse au niveau de la poitrine, le faisant reculer d’un pas. Pour
moi ? Laissez-moi rire.
– Si ! Maintenant.
Il me laisse le pousser, sans jamais rien répondre, sans jamais se défendre.
Ça me rend folle. Je m’immobilise, le souffle court, en voyant que ma
violence ne sert à rien. Mes cheveux tombent devant mes yeux et je sens mes
lèvres se mettre à trembler.
Je suis perdue, je me noie et les deux hommes en qui j’avais confiance
sont en train de me laisser tomber au fond de l’océan.
J’inspire vivement et me tourne de nouveau vers Hunter. Je le supplie du
regard.
– Parle, lui demandé-je dans un murmure.
Face à ma détresse, il ouvre sa bouche. Mais aucun mot n’en sort.
– Non, lui dit Tao. Parle et je m’abattrai sur toi.
Je suis si choquée des propos de mon frère qu’il me faut un instant pour
réaliser qu’ils sortent vraiment de la bouche de celui que je considérais
comme le pilier de ma vie.
– Tu es lâche, lui répète Hunter en réponse. J’en ai marre de tes menaces.
Avec moi non plus, tu n’as pas été honnête. Lâche et menteur, bravo Tao !
Mon frère continue de l’observer, ses yeux si noirs que l’on dirait des
gouffres sans fin. On dirait… On dirait la mort personnifiée.
– Si je tombe, tu tombes aussi, rétorque Tao.
Je fais un pas en arrière comme si on venait de me frapper. J’ai déjà
entendu ces mots. Des jours plus tôt, quand j’ai surpris une conversation
d’Hunter au téléphone. Je pensais qu’il parlait à un collègue de l’hôpital.
Mais… Est-ce qu’il parlait à mon frère ?
Quel est leur putain de secret ? Et pourquoi ai-je l’impression qu’il n’y en
a pas qu’un seul ?
– Je veux savoir ce qui se passe et ce que vous cachez, exigé-je en
inspirant profondément pour empêcher la panique de m’ensevelir.
Hunter hésite, je le vois. Mais il jette un dernier coup d’œil à mon frère,
puis son visage se vide de toute émotion, de toute expression. Il redevient
l’inconnu que j’ai découvert en débarquant ici. Et aucun d’eux ne prononce
un mot.
Leur silence me blesse tellement que j’ai l’impression que je vais
m’écrouler. Je secoue la tête en sentant mes yeux se remplir de larmes que je
n’arrive pas à retenir.
– Vous êtes lâches. Tous les deux. Allez vous faire foutre !
Ma voix se brise sur le dernier mot et déjà, je passe entre eux et cours vers
la porte d’entrée.
Je ne serai le jouet de personne. Je ne supplierai pour aucune vérité.
Et à cet instant, même les regarder en face me fait mal.
Je les entends pousser des jurons et hurler mon prénom, mais je suis plus
rapide. Je dévale les quelques marches qui mènent à la rue et mes pieds
foulent le bitume tandis que je m’enfuis loin d’ici.
Pas une seule fois je ne me retourne.
TRAHISON
Amaya
Je suis si rapide que je ne sens plus mes poumons et que je pourrais
m’effondrer à chaque nouveau pas. Mais je ne m’arrête pas et longe Holland
Park. Je continue de courir, pendant des minutes, peut-être même des heures.
Je cours, jusqu’à ce que mes yeux s’assèchent.
Mon cœur, lui, reste brisé. Perdu. Abandonné au bord d’une route qui ne
semble pas vouloir de moi.
Je finis par traverser un square. Nous sommes en plein milieu de l’après-
midi, désormais. Des enfants sont en train de jouer au ballon. Moi aussi,
j’aimerais retourner à cet âge-là, parfois. Quand on ne se posait pas de
questions.
Je continue mon chemin et quitte le parc. De la buée sort de ma bouche
parce qu’il fait sacrément froid, aujourd’hui. L’hiver s’est bien installé et
nous maltraite sans pitié. Le vent soulève mes mèches de cheveux dans tous
les sens tandis que je longe un trottoir sans fin. Les dernières feuilles mortes
volent autour de moi.
Quand je finis par m’arrêter, le souffle court, je ne sais même pas où je
suis.
L’adrénaline redescend et avec ça, je prends conscience que mon portable
ne cesse de vibrer dans ma poche arrière. Pas besoin de regarder l’écran pour
savoir qui m’appelle.
Que le monde entier aille se faire foutre !
Je serre étroitement mes bras sur ma poitrine et continue mon chemin sur
le trottoir. Je manque de rentrer dans une femme parce que je ne regardais pas
où j’allais. Le froid s’engouffre sous le tissu de mon tee-shirt. Le soleil ne
perce pas le ciel gris, cet après-midi. C’est un temps désolant qui renvoie
directement à mon humeur morose.
Quand je traverse un passage piéton, une voix claque un peu plus loin.
– Amaya ?
Je reconnais la personne qui m’appelle. Mon visage se braque vers
Gabriel, qui sort tout juste d’une pharmacie. Un sachet à moitié rempli sous
le bras, il fronce les sourcils en me voyant.
Moi non plus, je ne m’attendais vraiment pas à le trouver là. D’ailleurs, je
le trouve pas mal de fois sur mon chemin.
– Tu me suis ? lui demandé-je sans y mettre les formes.
La ride entre ses sourcils se renforce et je remarque qu’il semble confus.
– Chérie, c’est toi qui viens te trimballer dans mon quartier.
Touché. C’est vrai qu’il m’avait dit qu’il n’habitait pas si loin de chez
Hunter.
– Pardon, m’excusé-je finalement en grelottant. J’ai eu une journée…
compliquée.
Gabriel m’observe, se demandant sans doute si je vais poursuivre mes
explications. Mais je ne le fais pas.
– Allez, monte, me dit-il en déverrouillant sa voiture garée juste derrière
lui. À moins que tu ne veuilles te transformer en glaçon.
– Non, je…
Je ne termine pas ma phrase et l’observe pénétrer dans son véhicule. Il
pose son sachet de courses sur le siège arrière et relève un sourcil dans ma
direction. Je fixe une dernière fois mon environnement et pousse un juron
avant de monter à mon tour dans la voiture, décidée à ne pas crever de froid.
Dès que Gabriel met le contact, il s’empresse de monter le chauffage au
maximum pendant que je frotte mes mains ensemble.
– Quelle météo de merde, me dit-il alors. Qu’est-ce que tu fous dehors ?
Il engage sa voiture sur la route et je l’analyse tenant le volant.
– J’avais besoin de marcher, avoué-je sans vraiment réfléchir. Et toi ?
– Mon coloc est malade comme un chien. Donc je suis passé prendre des
médicaments. Je dois m’arrêter à l’angle pour récupérer un colis, ça te va ?
Étant donné que je suis en train de squatter sa voiture, je dirais que tout me
va. Alors, je me contente d’acquiescer sans un mot. Une minute plus tard,
Gabriel descend et s’empresse d’entrer dans une petite épicerie de quartier.
En attendant, je profite du chauffage et tire mon portable de ma poche
arrière. Mon frère m’a appelée de nombreuses fois, ainsi qu’Hunter. Je ne
regarde pas leurs messages et pose mon portable sur ma cuisse au moment où
Gabriel est de retour. Il balance un petit carton sur le siège arrière et s’assied
une nouvelle fois derrière le volant.
Puis, il allume la radio et change plusieurs fois de chaîne tout en me
demandant :
– Alors, où est-ce que votre humble serviteur vous dépose ?
Je prends le temps de réfléchir, sans vraiment trouver la réponse.
Maintenant, il n’y a aucun réel endroit où je me sens à ma place.
– Ah, j’adore cette chanson ! me dit Gabriel en s’arrêtant sur une chaîne de
radio.
J’écoute d’une oreille la mélodie.
– Qui est-ce ? lui demandé-je, plus pour faire la conversation que par réel
intérêt.
– Sfera Ebbasta ! Tu ne peux pas me dire que tu ne le connais pas.
Je hausse distraitement une épaule tandis qu’il s’engage de nouveau dans
la circulation de Londres.
– Je l’avais écouté en concert en Italie il y a deux ans, me confie Gabriel.
Depuis, je le suis pour chacune de ses sorties.
Je m’arrête sur la première partie de sa phrase.
– Tu es allé en Italie ?
Mon ventre se tord un peu plus.
Gabriel tourne sa tête vers moi en souriant.
– Ouais ! Pour fêter notre dernière année d’école secondaire avec des
potes. On y est restés quelques semaines.
Il ne semble pas mentir. Alors, pourquoi est-ce que je ressens cette gêne ?
Au même instant, mon portable posé sur ma cuisse annonce une nouvelle
notification. Je baisse mes yeux vers l’écran et découvre le message de
Taylor.
[Hunter me harcèle pour me
demander si je sais où tu es.
Je lui ai dit que je n’en savais
rien. Mais… Ça va, ma colombe ?]
Je tape rapidement une réponse négative. Quand un second message me
parvient, je vois une porte de sortie qui s’ouvre à moi.
[Tu veux passer ?]
Je serai beaucoup mieux chez elle.
– Est-ce que tu peux me déposer à une adresse précise ? demandé-je à
Gabriel.
Je ne sais pas s’il a vu que j’étais franchement mal à l’aise, désormais. J’ai
envie d’y aller à pied, mais ce n’est qu’à quelques minutes de voiture. Gabriel
hoche directement sa tête.
– Bien sûr ! Dis-moi !
On arrive dix minutes plus tard en bas de l’immeuble de Taylor. Gabriel a
essayé de faire plusieurs fois la conversation mais je suis restée assez évasive.
La seule chose à laquelle je pouvais penser, c’était qu’il était lui aussi allé en
Italie.
Est-ce que c’est juste une foutue coïncidence ? Après tout, des milliers
d’Anglais vont en Italie.
Je descends du véhicule et un vertige me vient.
Merde…
Je n’ai rien mangé depuis hier soir et mon corps me le fait ressentir. Je
m’appuie sur la portière pour retrouver mon équilibre.
– Tu vas bien ? m’interroge Gabriel en descendant à son tour.
Je me force à me redresser même si je ne fais pas forcément confiance à
mes jambes maintenant.
– Ouais, t’en fais pas. Merci de m’avoir déposée, c’est gentil.
Il semble se demander s’il peut me croire ou non. Je commence à
m’éloigner quand Gabriel reprend.
– Je vais t’accompagner jusqu’à la porte de chez ta pote. T’as vraiment pas
l’air bien.
Je lève une main devant moi mais il semble décidé.
– Je t’assure que ça va, merci. Tu peux t’en aller.
Son pincement de lèvres me fait comprendre qu’il perçoit aisément mon
mensonge. Il tire la porte du hall d’entrée et m’indique de passer devant lui :
– Je ne vais pas te manger, Amaya. Je veux juste que t’arrives sur tes deux
jambes.
Plus vite je serai chez Taylor, plus vite il partira. Toujours sans savoir si je
peux ou non lui faire confiance, je passe près de lui et m’engage dans l’étroit
escalier jusqu’à l’étage de Taylor.
Gabriel a toujours été gentil avec moi. Peut-être trop ? Je n’arrive toujours
pas à le cerner. Il est vraiment sympa, mais je me méfie de tout le monde, en
fait.
Je lui lance un dernier sourire :
– Ça va aller, je t’assure. Tu peux t’en aller.
Il m’ignore et fixe le couloir à demi éclairé de l’immeuble. L’endroit est
désert et aurait bien besoin de rénovations.
– T’es sûre que tu connais l’endroit ? m’interroge Gabriel en avançant
dans le couloir.
Je le suis sans attendre.
– Ouais. Ma pote habite au fond du couloir.
– Je sais pas, continue Gabriel en glissant une main dans sa poche de
jogging, je ressens une ambiance bizarre. Pas toi ?
Je comprends ce qu’il veut dire, sans pouvoir mettre de mot dessus. Il y a
une énergie qui demeure ici et elle est effectivement étrange. Ma bouche
s’ouvre à l’instant où on s’arrête devant la porte de Taylor. Gabriel est à côté
de moi et fixe mon visage.
Il me regarde encore, l’air inquiet, et je commence à répliquer, avant de
m’arrêter net. Parce que la porte s’ouvre devant nous. Et un regard que je
pensais ne plus jamais croiser me fait désormais face.
– Bonjour, Bellissima.
Alessandro tient la porte, Taylor debout juste derrière lui. Le diable
personnifié est là.
Gabriel se tend à mes côtés, perdu.
– Amaya ? me demande-t-il. Tu…
Mais lui non plus ne termine jamais sa phrase. Parce qu’Alessandro lève
sa main dans notre direction. Et une balle se loge sans bruit entre les deux
yeux de Gabriel.
Le corps du jeune homme s’effondre sur le sol dans un bruit sourd. Le cri
que je retiens menace de s’échapper. Mais je suis muette, tétanisée, soumise à
mon plus effroyable cauchemar qui prend vie.
Gabriel. Il… vient d’être abattu de sang-froid.
Alessandro est de retour. Et il va me forcer à prendre part de nouveau au
jeu terrifiant dont il est le maître. Mais cette fois, seul l’un de nous deux
sortira vivant de la partie.
À l’instant où je croise le regard désolé de Taylor, un coup est porté à
l’arrière de ma nuque. Je m’effondre à mon tour.
UNE VIE POUR UNE VIE
Amaya
Ma tête… Mon Dieu, j’ai tellement mal à la tête…
Je me réveille dans un sursaut et grimace face à la pression horrible que je
sens dans le bas de ma nuque. Là où on m’a frappée.
Frappée. J’ai été frappée, juste avant de perdre connaissance.
Mon sang bat si fort contre mes tempes quand je relève ma tête qui pendait
en avant. Mes yeux sont douloureux mais je me force à les ouvrir. Je suis
assise sur une chaise et quand je veux bouger mes bras, je remarque que mes
mains sont liées dans mon dos.
Alessandro. Il est là. Il est venu en finir.
La panique veut m’envahir mais je tente du mieux possible de conserver
mon calme. J’ai peur, je suis même terrifiée. Mais je dois réfléchir.
Je m’empresse d’observer mon environnement : je ne suis plus chez
Taylor, mais dans une sorte de bâtiment d’une trentaine de mètres en
préfabriqué, le même genre qu’on pourrait trouver dans une zone en travaux,
pour les travailleurs.
Les murs sont blancs et sans détails significatifs. La porte est fermée, il
n’y a qu’une minuscule fenêtre sur le mur d’en face. La nuit commence à
tomber.
Il y a un bureau posé devant ma chaise, sans rien dessus. Deux autres
bureaux avec des chaises vides prennent place plus loin. Mais l’endroit
semble abandonné depuis quelque temps.
Une odeur désagréable s’infiltre soudain dans mes narines. Du poisson. Ça
sent le poisson. Je m’agite sur ma chaise. Des bruits de pas font craquer le sol
dans mon dos.
Pitié, faites que ça soit un mauvais rêve. Ça ne peut pas vraiment arriver.
Je ne suis pas prête à mourir ce soir. Mais je ne sais pas si je suis prête à me
battre une nouvelle fois pour tenter de vivre. Pourtant, il le faudra. Cette fois,
je le tuerai.
Alessandro passe près de moi et je me recroqueville sur ma chaise. Il était
dans mon dos, tout ce temps.
On oublie parfois que les plus grands dangers arrivent par-derrière. Ils se
cachent, nous observent et attendent le moment parfait pour déchiqueter notre
gorge, à l’instant même où on baisse notre garde.
Le monstre de mon passé colle ses fesses contre le bureau juste en face de
moi. La porte dans son dos s’ouvre sur l’extérieur. Je n’entends que le silence
et un vague bruit d’eau.
Deux hommes pénètrent dans la pièce et restent au garde-à-vous, mais je
ne les observe même pas. Je suis concentrée sur Alessandro. Je me
familiarise une nouvelle fois avec son visage cruel. Cruellement beau.
Il porte un costume sur mesure, comme à son habitude. C’est un monstre
vêtu d’un habit d’ange. Le genre de créature qui nous pousse à nous
rapprocher de lui, jusqu’à ce qu’on soit assez proche pour qu’il puisse
enfoncer ses griffes acérées en nous et nous dévorer, sans rien laisser de notre
chair ni de notre esprit.
– Enfin réveillée.
Sa voix est rauque, chaude. Elle fait remonter de douloureux souvenirs en
moi. Il croise ses bras sur son torse, une mèche de cheveux sombres tombant
sur son front.
Je frissonne d’effroi. Mais pas que. Il y a tellement de rage en moi,
tellement de dégoût. Je sais que je devrais me taire, je suis en position de
faiblesse et il va sans aucun doute me tuer d’ici la fin de la nuit. Mais mes
lèvres lui demandent :
– Comment va ton ventre ?
Le même ventre dans lequel j’ai enfoncé plusieurs fois mes ciseaux.
J’aurais dû mettre fin à ses jours, ce soir-là. J’étais aveuglée par le stress et la
panique. Je ne pensais qu’à ma fuite.
– Quella stupida1 !
Alessandro me frappe le visage, d’une de ses mains recouvertes de bagues.
Ma tête pivote sur le côté sous l’impact, tandis que le goût du sang envahit
ma bouche.
– Toujours aussi lâche, le nargué-je sans pouvoir me retenir.
Je crache à ses pieds, me concentrant sur les liens qui me retiennent plutôt
que sur la douleur sourde dans mon corps. Alessandro continue de
m’observer tout en remettant ses bagues en place.
– Où suis-je ? demandé-je en reprenant mon souffle.
– Sur un quai du port de Londres.
Putain. Le port de Londres est immense. Il s’étend le long des berges de la
Tamise, entre la mer du Nord et le Tower Bridge.
On ne va jamais me retrouver. Tao ne connaît même pas l’existence
d’Alessandro. J’ai raconté mon histoire à Hunter, mais personne ne sait que
mon cauchemar est revenu me hanter.
Je vais mourir, seule, sur cette maudite chaise. Je sens les larmes monter
mais je les retiens et serre mes lèvres de toutes mes forces.
– Nous sommes dans un préfabriqué, à côté d’un bâtiment où sont
entreposées des cargaisons de poissons, continue Alessandro avec un rictus.
L’endroit parfait pour être tranquille.
L’endroit parfait pour me tuer et jeter mon corps à l’eau sans que personne
ne remarque rien. Une larme coule sur ma joue et termine sa course sur mon
arc de Cupidon. Alessandro tend de nouveau sa main vers moi et je rentre ma
tête dans mes épaules quand son index essuie délicatement la perle salée.
– Tu es tellement belle quand tu pleures, Bellissima.
Ses prunelles savourent l’instant comme si elles le chérissaient. Il porte
son doigt à sa bouche et lèche ma larme sans cesser de me regarder.
– Je t’en prie, laisse-moi partir.
Supplier ne sert peut-être à rien. Mais je suis faible et je ne pense qu’à une
chose : tout faire pour partir. Alessandro secoue sa tête en réponse. Il caresse
ensuite mes cheveux.
– Tu m’as manqué. Tu m’as presque tué, mais je n’ai pensé qu’à toi,
depuis. Mon petit animal de compagnie préféré.
Une chienne. Je ne suis qu’une chienne douce à cajoler, pour lui. Dont l’on
peut user et abuser librement.
– Je vais détacher tes mains, m’explique-t-il ensuite. Si tu tentes de fuir,
Amaya, je te chasserai. Et je briserai tes jolis genoux.
Il dit la vérité. J’en suis persuadée. Je ne suis pas stupide au point de croire
que je fais le poids contre trois hommes dangereux, alors que je n’ai aucune
arme. Il s’avance dans mon dos et je sens son souffle contre mon crâne dès
qu’il tire mes cheveux en arrière. Ma gorge ploie sous sa force et un cri sort
de ma bouche.
– Ne me désobéis pas.
Il me relâche ensuite et je sens ses mains défaire la corde qui retenait les
miennes. Aussitôt, je plie et déplie mes doigts et ramène mes mains contre
ma poitrine.
Pendant qu’Alessandro enroule méticuleusement le morceau de corde, je
bouge ma tête vers les deux qui l’accompagnent. Le premier me fixe avec un
regard rageur. Il est vêtu de noir, exactement comme celui qui se tient à ses
côtés.
Je tourne la tête vers le second et me raidis en découvrant son visage. Je
l’ai déjà vu quelque part.
Cet homme, avec sa cicatrice lui barrant le sourcil… je l’ai vu au Dolce, le
soir où je rejoignais Taylor. Ce type est passé près de moi. Il a prononcé le
mot « Bellissima », mais il s’adressait à une autre femme et je pensais être
parano et… je me suis trompée.
J’ai merdé, en beauté ! Ils étaient là, tout ce temps.
Taylor ! Putain, la peur me fait tellement perdre les pédales que les
événements des dernières heures me percutent seulement maintenant.
Alessandro était chez Taylor.
Le goût de la trahison parsème ma langue. Il est si âcre que j’ai envie de
vomir et j’avale frénétiquement ma salive pour retenir mes haut-le-cœur.
Taylor m’a trahie.
Tout commence à faire sens dans ma tête.
– Comment m’as-tu trouvée ? demandé-je à Alessandro.
Il s’assied sur la chaise de l’autre côté du bureau et m’explique sans
attendre, avec une certaine fierté :
– Oh, mais je ne t’ai pas trouvée. Je n’ai jamais perdu ta trace.
Quoi ? Non… Non !
– J’ai décidé de jouer un petit jeu méchant avec toi, continue Alessandro
avec son rictus qui tord sa bouche. J’ai décidé de te laisser croire que tu avais
réussi à partir, que tu étais désormais en sécurité. Mais dès que tu as mis un
pied en dehors de mon immeuble, tu étais suivie par mes hommes. Ils t’ont
traquée jusqu’ici.
Voilà pourquoi j’avais parfois la sensation d’être épiée.
– L’un de mes hommes a merdé en manquant de t’écraser une fois. Il a été
puni pour ça.
La fois où Hunter m’a sauvée.
– M’enfin, bref, il a été simple de s’approcher de cette petite pute qui
prenait part dans ta vie. Taylor. L’argent a corrompu cette salope en un
claquement de doigts. Et j’ai alors quitté l’Italie pour venir ici.
Donc… Taylor a fait ça pour l’argent. Je pensais qu’elle était mon amie.
Mais elle avait besoin d’argent et elle m’a jetée aux loups tout en étant
grassement payée.
– Il suffisait que Taylor me prévienne à l’instant où tu te retrouverais seule
avec elle. Simple comme bonjour, n’est-ce pas ?
Et Gabriel… Il a été abattu. Il était innocent. Et il a fini avec une balle
entre les deux yeux. Un sanglot me secoue alors que je pense à lui. Jamais il
n’aurait dû me suivre dans ce couloir. La culpabilité me dévore parce que je
suis en partie responsable de sa mort, pas vrai ?
Je plaque ma main contre ma bouche tout en réalisant vraiment ce qui s’est
passé.
Pitié, que quelqu’un me trouve. Hunter, Tao... Je ne veux pas mourir. Je ne
veux pas.
– Ne pleure pas maintenant, m’ordonne mon bourreau. Le jeu a à peine
débuté. Je n’ai pas encore commencé à te raconter mon histoire.
Alessandro claque des doigts et un homme apporte une mallette en cuir. Il
l’ouvre sur la table et en sort un ordinateur qu’il place face à moi.
– Qu’est-ce que tu fais ? soufflé-je en essuyant rageusement mes yeux.
Il ne me répond pas et sort de sa poche un petit objet. La clé USB bleue
que je lui ai volée le soir de ma fuite. Il la pose sur le bureau, juste à côté de
l’ordinateur. Elle était dans ma poche, aujourd’hui. Il l’a donc récupérée.
– Insère la clé USB dans l’ordinateur, m’ordonne Alessandro en l’ouvrant.
– Elle est verrouillée par un mot de passe, craché-je.
Alessandro me la tend, avec un sourire plein de promesses funestes.
– Voici le code. 12/06/1996.
– À quoi correspond cette date ?
– Eh bien, c’est la date d’anniversaire de mon petit frère Matéo.
Je ne veux pas entendre ses prochains mots, parce que mon instinct me dit
qu’ils vont me détruire définitivement.
– Matéo, reprend Alessandro. Mon petit frère, tué par un tueur à gages. Par
Tao Itoko. Ton frère.
1. « Quelle idiote » en italien.
L’OBJET DE SA VENGEANCE
Amaya
Tueur à gages ? Tao ? Matéo ? Mon cerveau est écrabouillé sous le poids
des mots. Des mots que je refuse d’entendre.
– Mon frère n’est pas tueur à gages ! rugis-je.
Je me lève tout en plaquant mes mains sur le bureau. Je refuse même de
l’écouter, ses mensonges sont ridicules. Alessandro reste tranquillement assis
de l’autre côté.
– Il est commercial dans une banque, continué-je avec force. Tu… Tu ne
le connais pas !
Je ne sais pas qui j’essaye de convaincre. Lui ou moi ? Parce que quand je
suis allée dans cette entreprise tout à l’heure, on m’a bien dit que Tao ne
travaillait pas là-bas. Ni lui ni Chloé.
Mais je refuse de croire un seul mot qui sort de la bouche d’Alessandro. Je
refuse d’imaginer que Tao, mon grand frère, connaît Alessandro. Et je refuse
encore plus de penser qu’il aurait pu tuer quelqu’un, putain !
– Tu mens, vociféré-je en pointant mon index dans la direction de mon
pire cauchemar. Tu mens comme tu respires. Tu ne connais pas mon frère.
C’est encore un jeu pour me rendre folle et me briser encore plus.
Alessandro pousse un soupir d’exaspération puis insère lui-même la clé
USB. Il pianote sur le clavier tandis que je me retiens du mieux possible au
bureau, tant mes membres sont mous et menacent de céder sous mon poids.
– Assis, m’ordonne le brun sans me jeter un œil.
– Non.
Il pince les lèvres puis place de nouveau l’ordinateur devant moi.
– Alors, observe bien, petite conne.
Une vidéo en noir et blanc s’affiche sur l’écran de l’ordinateur portable et
je retiens ma respiration.
On y voit un regroupement de personnes vêtues de robes et costumes.
– Cette vidéo issue de l’une de mes caméras date d’il y a un an, m’informe
Alessandro. Regarde bien.
Je le fais. Au milieu de cette sorte de réception dans ce qui semble être un
jardin luxueux, j’aperçois Alessandro. Il se tient là, une coupe de champagne
à la main, en face d’un type. Ce dernier est plus jeune, mais lui ressemble
comme deux gouttes d’eau.
– Matéo, mon frère.
Sa voix est glaciale. Quelques secondes s'écoulent puis on voit au loin un
serveur passer. Alessandro le pointe du doigt tout en faisant pause.
– Regarde. Ouvre tes putains d’yeux !
Il agrippe ma nuque et me colle presque le visage à l’écran tout en
crachant à mon oreille.
– Regarde qui est là. Ton frère.
Je reste muette, la bouche sèche. C’est bien Tao à l’écran, habillé d’une
tenue de serveur. Alessandro me relâche brusquement et je me laisse tomber
sur ma chaise sans quitter l’ordinateur des yeux. La vidéo se remet en
marche. On voit Tao leur jeter un dernier regard, puis il passe une porte et
disparaît. Alessandro et son frère continuent de parler, face à face, contre le
buffet.
– C’était une soirée pour célébrer un nouveau partenariat de distribution de
drogue, m’informe Alessandro. Et Tao vient de rentrer dans la maison. Tu
sais où il est parti ?
Je n’arrive pas à prononcer le moindre mot. Alors, je me contente de
secouer la tête.
– Il est parti s’installer à l’une des nombreuses fenêtres donnant sur la
réception.
Alessandro me sourit cruellement. J’enfonce mes ongles dans mes paumes
de main. Je ne veux pas voir la suite. Mais je n’ai pas le choix.
Ce n’est qu’un autre cauchemar. Et bientôt, je vais me réveiller. Pas vrai ?
Il ne peut en être autrement.
– Regarde, exige à nouveau Alessandro.
Je n’avais pas réalisé que j’avais fermé les yeux. Je me force à ouvrir mes
paupières, à l’instant même où tout change à la caméra. Il n’y a pas de son.
Mais je vois l’instant exact où Matéo se penche pour observer quelque chose
vers le buffet. Il suffit de ces quelques centimètres pour que sa tête se trouve
exactement dans la même lignée que celle d’Alessandro. Sauf qu’à cet exact
moment, Alessandro tourne la sienne vers une personne qui l’appelle au loin.
Le visage de ce dernier se retrouve éclaboussé d’un liquide sombre. Puis,
je vois d’où ça vient. Une balle, destinée à Alessandro, vient de traverser la
tête de son frère, par l’arrière. L’homme s’effondre contre son frère la
seconde suivante.
– J’étais la cible de Tao, ce soir-là, m’explique Alessandro. Mais Matéo est
mort. À ma place.
Il perd son calme, maintenant, il semble fou. Revoir la mort de son frère le
rend encore plus monstrueux. Je reste tétanisée sur ma chaise sans pouvoir
bouger.
– Non, murmuré-je, ce n’était pas lui.
Je n’arrive plus à respirer. Je frotte ma gorge, puis ma poitrine, dans
l’espoir d’y faire pénétrer de l’air. J’y arrive à peine tandis qu’Alessandro
rigole de l’autre côté de la table.
– C’était lui. Il avait été payé par l’un de mes opposants, pour m’abattre. Il
a quitté les lieux comme un fugitif. Mais il ne savait pas que j’ai des hommes
absolument dans tout Rome. L’un d’eux l’a suivi jusqu’à sa chambre d’hôtel.
Tao avait déjà déguerpi. Il pensait avoir fait le ménage derrière lui. Il pensait
n’avoir laissé aucune trace avant de partir. Il pensait qu’on ne découvrirait
jamais son identité.
Alessandro tapote le bureau du bout de son index.
– Mais il n’avait pas aussi bien nettoyé qu’il le pensait. On est remontés
jusqu’à l’un de ses indics qui était présent à la soirée et l’avait fait entrer ici,
et avec qui il avait échangé sous l’œil des caméras. Après de longues…
interrogations, le type a fini par nous dire son nom. Tao pensait être parti
comme une ombre mais je connaissais son nom.
Alessandro serre son poing et reprend :
– Je n’étais qu’une mission parmi tant d’autres pour lui. Je l’ai cherché de
nombreux mois, mais je ne l’ai pas trouvé. Sauf que, je te l’ai dit, j’ai des
hommes partout. Alors, je savais que, si un jour Tao Itoko pénétrait à
nouveau dans ma ville, je l’attraperais. Et que je le briserais.
Alessandro se redresse et pose ses coudes sur le bureau. Il me sourit avec
barbarie quand il continue :
– Jusqu’à ce qu’un beau jour, le nom Itoko soit enregistré dans un hôtel de
Rome. Mais j’ai appris que ce n’était pas lui, qui était là. Ce n’était pas son
prénom, qui était inscrit dans leur fichier. C’était le tien.
Moi.
– Toi, Bellissima. Tu m’étais livrée sur un plateau d’argent. Il fallait que je
sache si tu étais vraiment liée à lui. Alors, l’un de mes hommes t’a suivie
dans un club. Et je l’ai rejoint.
Je me souviens parfaitement de notre rencontre. Je pensais être au mauvais
endroit, au mauvais moment. Je pensais que j’avais attiré l’attention
d’Alessandro à ce moment-là. Mais je me trompais. Encore.
Tout ça, c’était prévu. Je suis tombée dans un piège.
– Quand tu t’es présentée à moi, que j’ai vu à quel point tu lui
ressemblais…
Alessandro inspire vivement tout en secouant sa tête.
– Quand j’ai remarqué ton fond d’écran de téléphone et que je t’ai vue
avec lui… j’ai su. J’ai su que le destin avait été clément avec moi. Il m’offrait
la chance de trouver une vengeance encore plus sadique contre Tao. Je
n’allais pas seulement le retrouver et le tuer. J’allais d’abord bien lui faire
mal et lui faire subir le désespoir de te savoir en danger sans pouvoir t’aider.
Il a pris mon frère, alors... j’ai pris sa sœur.
La bile remonte le long de ma gorge pendant que mon estomac se
retourne. Je réalise la portée et l’horreur de ses mots. J’étais l’objet de sa
vengeance, depuis le début.
Je me souviens soudain les mots d’Alessandro le soir de ma fuite : « Tu lui
ressembles. »
– Tu m’as approchée… Tu m’as brisée… À cause de mon frère.
Ma voix est incertaine mais ce n’est pas une question. C’est une
affirmation, horrible mais véridique.
– Oui, mon cœur. Mais tu veux savoir le pire ?
Parce qu’il y a pire encore ?
Mon frère me ment, depuis tout ce temps. Il a réussi à me cacher une
vérité aussi effroyable.
Alessandro se redresse, fait le tour de la table et se penche vers moi. Il
caresse mon visage glacé.
– Tao a fini par savoir que j’avais mis la main sur toi. Deux semaines
avant ta… fuite.
– Non, sangloté-je sans pouvoir me retenir.
– Si. Quand les choses étaient vraiment très amusantes, deux semaines
avant que tu oses me poignarder et fuir, je l’ai contacté avec ton portable pour
lui faire réaliser ses erreurs. Oh, chérie, je lui ai expliqué à quel point j’étais
en train de détruire ton corps de petite pute. Je voulais que ça le détruise, lui,
de savoir ce que tu vivais, sans qu’il puisse rien y faire. Je voulais qu’il te
cherche.
Il continue d’effleurer ma peau, la fixant sous tous les angles comme si ses
regards lui permettaient de se nourrir de moi.
– Et il t’a cherchée, continue Alessandro. Tao est allé dans chaque planque
qu’il connaissait à mon nom, sans jamais trouver ma nouvelle position, qui
était pourtant au cœur de Rome, sous son nez. Quel idiot ! À force de
chercher compliqué, il ne voyait pas les évidences. Et alors que je
m’apprêtais à lui dévoiler notre position, afin qu’il vienne à nous et que je le
tue enfin… tu as déjoué mes plans. Tu as fui. Mais nous voilà, ici. Enfin.
– Tu es horrible, haleté-je en repoussant sa main.
Il rigole en réponse.
J’ai tellement froid, je me fige intérieurement. Je ne ressens plus rien, si ce
n’est la douleur de la trahison familiale. La trahison venant de la personne
que j’aimais le plus au monde : mon frère. Il n’est pas responsable du sort
que j’ai subi entre les mains d’Alessandro. Mais il m’a menti, sur son métier,
sur sa putain de vie. Et ses mensonges ont conduit à ma perte.
Je tente de me relever mais Alessandro me repousse brutalement sur ma
chaise. Je m’agite dans tous les sens, griffe sa joue gauche.
– N’intervenez pas ! ordonne-t-il à ses deux hommes de l’autre côté de la
pièce.
Alessandro enroule sa main autour de ma gorge et la serre si fort que j’ai
l’impression qu’il en broie l’intérieur. Mes doigts griffent ses mains et le font
saigner. Finalement, il me pousse de nouveau sur la chaise et je m’effondre
tout en essayant de respirer. Je tousse et sens mes poumons me brûler.
– Tu as fini ta vengeance ! craché-je ensuite avec difficulté. Tu m’as fait
du mal. C’est terminé, tu as gagné !
– Non, Amaya. Ce n’est pas terminé. Je te l’ai dit, mon but ultime a
toujours été de l’atteindre, lui. Ce soir, tu n’étais que l’appât. J’attends que
ma véritable cible morde à l’hameçon. Et si Taylor lui a bien dit où nous
étions, ton frère ne tardera pas à arriver.
Il veut mon frère. Et si mon frère vient, il mourra.
À l’instant où cette pensée traverse mon cerveau, un coup de feu résonne
dehors. Les deux hommes d’Alessandro sortent un flingue et cet enfoiré me
relève de force avant de me placer devant lui, collant sa poitrine à mon dos.
– Le jeu commence, m’annonce-t-il à l’oreille.
Je sens le métal froid d’une lame contre ma gorge à l’instant où la porte du
bâtiment sort de ses gonds.
Tao passe le seuil, lui aussi armé d’un pistolet qu’il tient droit devant lui.
Mais il n’est pas seul. La surprise me gagne en découvrant qu’Hunter le suit
de près. Il a en main la même arme que le soir de la coupure de courant.
Son regard croise le mien et le soulagement qu’il affiche me transmet
l’once de force dont j’avais besoin.
Mais quand je croise le regard de Tao, quand je le vois aussi à l’aise avec
un pistolet que le serait le plus dangereux des tueurs… Même si j’avais
encore eu un doute après ce que m’a raconté Alessandro, désormais, je suis
convaincue qu’il dit vrai.
– Mais qui voilà, rigole Alessandro dans mon dos. Le gentil grand frère. Et
l’amoureux stupide qui a suivi. Hunter, c’est ça ? Tu aurais dû te contenter de
ta médiocre vie et rester en dehors de tout ça. Amaya, lui as-tu dit à quel
point tu étais une petite salope pour moi ?
Hunter tient son arme directement braquée sur nous pendant que Tao vise
à tour de rôle les deux hommes d’Alessandro.
– Je te ferai saigner pour chaque fois où tu l’as touchée, lui promet Hunter
avec une fureur que je ne lui ai jamais connue.
Je croise de nouveau le regard de Tao.
– Lâchez votre arme, ordonne Alessandro. Ou je la tue.
D’abord, mon frère ne fait rien. Mais quand la lame du couteau fait couler
une goutte de sang le long de ma gorge, Hunter et Tao jettent leur flingue à
leurs pieds.
– Bien, clame Alessandro. Tao, j’étais justement en train d’expliquer à
Amaya comment nous nous sommes connus.
Tao se braque et un air de pur désarroi s’affiche sur ses traits en même
temps que des excuses silencieuses. Pour moi. Mes larmes coulent en
réponse.
– Est-ce vrai, Tao ? M’as-tu menti, tout ce temps ? Es-tu… Es-tu tueur à
gages ?
Mon grand frère ne répond pas. Mais ses yeux parlent pour lui. Les yeux
ne mentent jamais, ils nous montrent toujours la vérité, aussi cruelle soit-elle.
AVEUX DÉCHIRANTS
Amaya
J’oublie l’enfoiré dans mon dos. J’oublie où nous sommes. Je me retrouve
des années en arrière, adolescente fan de son grand frère. Je savais que je
pourrais toujours compter sur lui, que jamais il ne me trahirait, ni me
mentirait.
La femme que je suis aujourd’hui veut se rattacher à la jeune Amaya que
j’étais. Mais la jeune Amaya est morte. Et elle ne renaîtra jamais.
– Réponds ! m’exclamé-je. As-tu tué le frère d’Alessandro ?
Tao se redresse, la bouche entrouverte. Son regard change et devient noir à
l’instant où il fixe celui qui me retient prisonnière. Je ne sens même plus la
blessure là où il m’a coupée. Mais je perçois sa poitrine qui bouge contre
mon dos quand il dit :
– Oh, je sens que ce moment va être épique. L’heure des révélations a
sonné. Je vous en prie, donnez-vous en spectacle.
Je laisse mes bras pendre le long de mon corps, suspendue aux lèvres de
mon frère. Alessandro pourrait me trancher la gorge que je ne bougerais pas
tant je suis immobile dans l’attente d’explications. Je me raccroche à l’espoir
stupide que mon frère me dise qu’il ne s’agit que d’une vaste erreur.
– Oui. Tout est vrai, avoue finalement Tao.
De simples mots qui me terrassent sans douceur. Tout se lie dans ma tête.
Voilà pourquoi Tao était parti en Italie un an plus tôt. Pas pour la banque.
Mais pour tuer un homme, frère d’un baron de la drogue. Voilà pourquoi Tao
semblait si évasif sur son travail, sur sa vie. Tout reposait sur des mensonges.
– Alessandro m’a approchée à cause de toi, continué-je.
Ce n’est pas une question. Toutefois, Tao acquiesce en réponse. Je croise
le regard perdu et confus d’Hunter. Il ne semble pas en savoir plus que moi.
Mais je sais que lui aussi m’a menti. Que savait-il ? Parce qu’il savait des
choses, pas vrai ? Une trahison ne suffisait pas. La vie a décidé de m’achever.
Finalement, il n’y avait que Gabriel qui était clean dans cette histoire.
– Je veux que tu parles, continué-je en oubliant le couteau contre ma
gorge. Cette fois, ne fuis pas cette conversation, Tao. Parle !
Alessandro reste silencieux contre moi. Oh, il se nourrit de notre peine. De
mes larmes silencieuses. Ça satisfait le monstre en lui.
– Je n’ai jamais été commercial, débute Tao. Je t’ai menti, Amaya. Et
Chloé n’est pas ma petite amie. Elle exerce la même… activité que moi. Et
oui, l’une de mes missions était d’abattre Alessandro. Mais j’ai tué la
mauvaise personne, ce soir-là. Alors, j’ai disparu comme je le fais toujours, et
je pensais n’avoir laissé aucune trace. Sauf que les gens parlent. Alessandro
est remonté jusqu’à mon nom. Je suis désolée, Neko-Chan.
– Ne m’appelle pas comme ça ! Ce surnom appartient à tes mensonges.
Je le blesse par mes mots, mais jamais il ne sera aussi abîmé que moi.
– Je n’ai jamais voulu tout ça. Je voulais te protéger. Tu es ma petite sœur.
Je t’aime du plus profond de mon être. Mais j’ai échoué.
– Tu as sacrément échoué. Je suis allée en Italie à cause de toi ! hurlé-je.
Parce que pendant un soi-disant séminaire là-bas, tu étais tombé amoureux du
pays ! Tes mensonges se sont retournés contre moi ! C’est moi qu’ils ont
blessée.
Je sens de nouvelles larmes couler mais je ne les empêche pas. Je le laisse
voir à quel point il m’a fait mal. Si j’ai été… abusée pendant un long mois,
c’est à cause de ses actes. Il n’est pas responsable de la folie d’Alessandro,
mais il a déclenché tout ça. Et je ne pourrai jamais lui pardonner ses
mensonges.
Je veux m’avancer vers lui et le pousser de toutes mes forces mais
Alessandro me retient.
– Tiens-toi tranquille ou je t’égorge.
– Je sais ! continue Tao en s’adressant à moi.
Il veut faire un pas dans ma direction mais l’homme avec la cicatrice sur le
sourcil l’arrête du bout de son arme.
– Je sais, reprend Tao en s’immobilisant. J’ai fait une erreur – l’erreur de
ma vie – en te parlant de l’Italie. Mais c’était trop tard. Si je t’avais dit de ne
pas y aller, tu ne m’aurais pas écouté. Alors, je t’ai laissée faire. J’étais rentré
depuis des mois et je ne savais pas qu’on était sur ma trace. J’ai… j’ai pensé
que tu ne risquais rien. Mais je me suis trompé ! Je t’ai cherchée
immédiatement, mais je ne te trouvais pas, ni lui. Quand je suis rentré à
Londres après deux semaines, je pensais ne jamais te revoir. Mais tu as
débarqué le lendemain et j’ai compris que tu avais fui.
Alessandro se tend dans mon dos, attentif aux révélations de mon frère.
Hunter, lui aussi, est entièrement crispé, son visage ne laissant transparaître
qu’une colère froide. On dirait un lion en cage, que l’on retiendrait de rugir.
– Et quand j’étais chez Hunter, tu es parti à la recherche d’Alessandro ? Tu
n’es jamais allé à Paris.
Voilà pourquoi la seule fois où j’avais Tao en vidéo, c’était dans une
chambre d’hôtel. Ses photos étaient fausses.
– Bingo, murmure Alessandro à mon oreille.
– Oui, répond Tao. Alors que tu pensais que mon appartement était en
travaux, je t’ai confiée à Hunter, dans le but de partir avec Chloé trouver la
trace d’Alessandro, sans que tu le saches. Je suis reparti en Italie une seconde
fois, sans que tu ne découvres rien.
Mais il ne l’a pas trouvé. Et maintenant, Alessandro est ici.
Alors… tout ceci n’était que supercherie. Je suis tellement déçue de tout
ça. De ses mensonges qu’il a proférés avant de s’enfoncer en eux. Mes veines
se remplissent d’un poison douloureux et je le laisse prendre possession de
moi. Vous savez ce qui est le pire ? Je sais que si ce couteau quittait ma
gorge, j’irais le frapper. Puis je m’effondrerais contre lui en lui demandant de
me sortir de là. En fait, je suis aussi déçue de moi. Déçue de n’avoir rien vu.
Parfois, les preuves sont sous nos yeux, mais elles sont si évidentes qu’on
ne les remarque pas, énonce ma conscience.
Je me tourne vers Hunter et une seule question tourne en boucle dans ma
tête :
– Est-ce que toi aussi, tu savais ce que j’avais subi et enduré ? Savais-tu
toute mon histoire tandis que je te la racontais, l’autre soir ?
Je suis suspendue à ses lèvres. S’il me dit oui, je crois que je serai
définitivement brisée. J’ai encore le maigre espoir qu’il ne m’ait pas trahi sur
ça.
Hunter secoue sa tête et me dit :
– Non. Je ne savais pas que tu avais subi tout ça avant que tu m’en parles
de toi-même. Je ne connaissais même pas le prénom d’Alessandro.
– Mais tu savais que je devais rester chez toi pour être protégée, pas vrai ?
Hunter jette un œil à mon frère, puis il redresse le menton et me dit :
– Le jour de ta fuite, quand ton frère venait te chercher à l’aéroport, je
connaissais à peine ton existence. Tao m’a appelé et il a été clair et concis. Il
m’a simplement dit que tu revenais de l’étranger et qu’on avait tenté de te
faire du mal, à cause de lui et de ses activités dont tu n’avais aucune
connaissance. Il a…
Hunter se racle la gorge mais ne détourne jamais son attention.
– Tao a exigé que je te prenne chez moi. Il m’a laissé une arme et dit que
je devais te garder en sécurité, sans m’approcher de toi, tandis qu’il partait
régler le bordel qu’il avait créé.
L’arme que possédait Hunter pendant la coupure de courant.
– Je ne devais rien te dire sur son activité, ou autre, poursuit-il. C’était le
deal. Et j’ai accepté. Je ne voulais même pas connaître les détails ni
apprendre à te connaître. Sauf que ça ne s’est pas passé comme prévu.
Nous avons appris à nous connaître, l’un et l’autre. Et je suis tombée
amoureuse de lui. Je lui ai raconté mon histoire. Et je l’ai rendu vivant.
Donc, Hunter ne savait pas grand-chose. Mais il savait quand même dans
les grandes lignes. Il savait quelle était la réelle activité de mon frère. Et je lui
en veux atrocement. Je pensais qu’il allait prendre soin de mon cœur, pas le
blesser à nouveau.
Alec le savait-il ou les deux hommes lui ont-ils également menti ?
– Pourquoi avoir accepté que je vienne chez toi ? murmuré-je.
Je ne suis pas sûre de vouloir entendre la réponse.
– Pourquoi, Hunter ? répété-je.
– Parce que j’avais une dette envers Tao. Et que je devais la payer.
Les connexions se font dans mon cerveau. Une discussion me revient en
tête, celle d’Hunter qui parlait au téléphone et répondait à une menace lui
disant que s’il tombait, Hunter tomberait aussi. Alors… C’était Tao, au bout
du fil. Tao menaçait Hunter pour qu’il respecte sa propre dette. Je revois le
rapport d’autopsie trouvé chez Hunter.
Son père mort d’une balle dans la tête.
Les chiffres… Des coordonnées géographiques ? Liées à la photo de
l’immeuble à Manchester ? Était-ce la photo de l’immeuble où se trouvait le
père d’Hunter ?
Hunter qui me disait que son père était mort et qu’il n’avait plus aucun lien
avec sa mère.
Et soudain, je comprends. Je croise le regard d’Hunter. Je vois la haine, la
peur, les excuses dans ses yeux.
Et aussi de l’amour. Un amour sans fin. Pour moi.
– Comment ton père est mort ? lui demandé-je alors.
– Assassiné.
Je m’en doutais déjà. Mais je veux plus d’informations. Tao lui balance un
regard noir mais Hunter ne détourne jamais son visage du mien.
– As-tu tué ton père ?
Il serre ses mâchoires puis articule avec peine :
– Je l’ai fait tuer. Il y a trois ans.
Voilà les mots que j’attendais. Bizarrement, je ne suis pas tant surprise par
ce secret. Et je connais la réponse à ma deuxième question, mais je la pose
quand même.
– Par qui ?
Ce n’est pas Hunter qui me répond. Mon visage se tourne vers Tao quand
il avoue avec peine :
– Par moi.
NEKO-CHAN
Amaya
L’avoir deviné ne rend pas cette information moins douloureuse. Alors,
voilà comment étaient liés Hunter et Tao. Mon frère a assassiné le père de
l’homme que j’aime. Hunter avait alors une dette à mon grand frère et il l’a
payée en m’accueillant chez lui, pendant que Tao partait en Italie.
Les connexions sont si nombreuses dans mon esprit. Maintenant que j’ai la
pièce manquante du puzzle, tous ces éléments que j’ai découverts peu à peu
se relient et font sens.
Le rapport d’autopsie que j’ai trouvé en fouillant dans le bureau d’Hunter.
Bien sûr qu’il a cherché à avoir ce genre de données entre ses mains. J’ignore
comment il se l’est procuré, mais vu son métier et ses relations, j’imagine que
c’était plutôt simple.
C’était donc ça, l’autre secret qu’ils cachaient. J’ai tellement de questions,
tellement de cris enfouis en moi. Tout était lié, les histoires, les personnes.
Nous étions tous connectés avec un seul point central : mon grand frère.
Justement, Tao cherche mon regard. Et au-delà des excuses qu’il tente à
nouveau de me transmettre, je vois autre chose. Un message. Il hoche à peine
la tête, les mains toujours levées devant lui, mais je vois son mouvement.
Mon cœur s’accélère et je mets de côté toutes mes émotions. Nous devons
sortir d’ici, c’est la priorité. Parce que si nous ne nous battons pas,
Alessandro va nous tuer.
La lame est toujours contre ma gorge mais Alessandro ne la tient plus
aussi serrée qu’il y a cinq minutes. C’est risqué, très risqué.
Cependant, je préfère mourir en essayant, plutôt que mourir en
m’asservissant.
Je croise le regard d’Hunter et la voix d’Alessandro perce au-dessus de
mon crâne :
– Eh bien, maintenant que cette réunion familiale est terminée, Tao, que
dirais-tu d’observer ta sœur mourir devant tes yeux ? Comme j’ai vu Matéo
décéder devant les miens.
Il semble fou de rage, mais aussi heureux d’avoir enfin sa vengeance. Un
nouveau coup de feu retentit au-dehors, derrière la porte.
Quelqu’un est venu nous aider.
Chloé, devine ma conscience sans y croire réellement.
– Qu’est-ce que… débute Alessandro.
Je sens sa prise contre ma gorge se dévier de quelques millimètres quand il
pivote vers la porte. Alors, tout dégénère.
Je glisse ma main derrière moi et tords avec force les testicules
d’Alessandro. Il pousse un hurlement et je frappe son avant-bras pour
éloigner le couteau de ma trachée. La lame frôle ma peau et je comprends
qu’il a réussi de nouveau à me couper quand une brûlure me fait serrer les
dents.
Tao se jette sur le premier homme près de lui et frappe son bras armé. Le
deuxième homme – celui à la cicatrice – vise mon frère mais son coup de feu
est dévié par Hunter qui se propulse sur lui. Ce n’est pas un tueur à gages
entraîné, il a quand même réussi à percuter son adversaire. Les quatre
hommes débutent un combat. Mais je n’ai pas le temps de m’attarder dessus.
Je me lance en avant et me tourne vers Alessandro qui me fusille du
regard.
– Tu n’aurais jamais dû faire ça, puttana1. Ton sang recouvrira mes
chaussures avant la fin de la nuit.
Je vois la mort dans ses yeux. Mais sa soif de sang fait écho à la mienne.
J’entends des bruits de lutte, signe qu’Hunter et Tao sont toujours en train de
se battre.
– Viens par là, s’exclame Alessandro en bondissant vers moi. Que je te
saigne comme un porc.
Hors de question.
J’évite difficilement son coup, mais il est sacrément rapide. Je m’avance
vers le bureau et récupère l’ordinateur dessus, puis je frappe Alessandro avec.
Le métal percute son torse mais un rire fou sort de sa cage thoracique.
– J’adore ce putain de jeu !
Ce n’est pas un putain de jeu.
C’est la réalité. Une réalité dans laquelle je me bats pour ma vie.
Alessandro saute sur moi et sa main libre tire mes cheveux d’un coup sec. Je
plie les genoux tandis qu’il frappe mon visage contre la surface sur bureau.
Je suis bloquée contre le bureau et j’ai beau m’agiter dans tous les sens, je
n’arrive pas à me libérer de son emprise.
– C’est la fin, rigole-t-il tout en se collant à mon dos.
Il tire de nouveau ma tête vers l’arrière. Je sais ce qui va suivre. Il va
m’ouvrir la gorge.
– Non ! hurle Hunter.
Il se fait malmener par l’armoire à glace, mais il ne regarde que moi. Dans
les yeux de Tao aussi, je vois la peur succéder à la rage.
La porte en face de nous s’ouvre à ce moment-là. Chloé passe le seuil, tout
de noir vêtue. Armée d’un pistolet, elle le pointe vers l’homme qui retenait
Tao et appuie sur la détente sans hésitation.
Tao n’attend pas et bondit sur Alessandro. Les deux hommes se percutent
et le poids contre mon dos disparaît à ce moment-là. Je me retourne pour les
voir se faire face, comme deux prédateurs. Chloé s’approche de moi mais je
l’ignore, concentrée sur mon frère.
– Tao ! crié-je quand l’Italien s’élance vers lui.
Il pare un coup de couteau d’Alessandro et frappe l’un de ses genoux de
son pied droit. La joie que je ressens en entendant un effroyable craquement
me choque.
Mon frère prend rapidement le dessus sur mon bourreau. Je veux
intervenir, mais c’est impossible. Ils sont trop rapides, méticuleux, pour moi.
Je déstabiliserais Tao plus qu’autre chose. Mon frère me jette un rapide coup
d’œil et le soulagement semble le traverser quand il voit que je suis debout. À
part ma gorge qui saigne à cause de deux coupures et la douleur sourde sur
mon visage, je vais bien. Physiquement, du moins.
De l’autre côté de la pièce, Hunter réussit lui aussi à se libérer et Chloé tire
sur son assaillant. La respiration du grand blond est laborieuse mais déjà, il se
redresse et me cherche du regard.
Il s’avance vers moi. J’entends un cri sur ma droite et découvre
Alessandro. Il est désormais agenouillé face à Tao qui est debout, dos à moi.
Mon ancien bourreau saigne de la bouche et du nez. Son col de costume est
arraché et il tient un couteau ensanglanté. Et quand Tao se penche vers lui, je
ne détourne pas le regard. Je vois mon frère lui briser la nuque d’un coup sec.
Alessandro s’effondre sur le côté, sa tête tournée dans un angle anormal.
Est-ce que… est-ce que c’est terminé ?
Sauf que Tao ne se tourne pas tout de suite vers moi. Quand il finit par le
faire, ses jambes vacillent. Alors, je vois la tache de sang qui grandit au
centre de sa poitrine.
Non. Non ! Non !
Mon grand frère pose une main sur son torse tout en faisant un pas en
arrière. Le sang s’écoule de la plaie qu’il tente de compresser et recouvre
bientôt son torse.
– Amaya ? articule-t-il difficilement.
– Tao, débuté-je en tremblant de partout.
Il baisse son regard sur sa poitrine et tente d’inspirer un peu d’air. Mais il
crache et siffle, s’étouffant avant de se laisser tomber sur les genoux.
– Tao ! hurlé-je en le rejoignant.
J’oublie tout, ses mensonges, les trahisons, mes blessures. Je ne pense qu’à
mon grand frère. Déjà, Tao s’allonge sur le sol et Hunter arrive à mes côtés.
– Putain, halète Hunter. Il a été touché en plein…
En plein centre de la poitrine, oui. Au niveau des poumons et du cœur.
Quand Hunter pose ses mains sur son torse, je vois que ses doigts se
recouvrent de sang. Il hurle certains ordres à Chloé – qui sort son portable –
tout en essayant de maintenir en vie Tao.
– Il faut arrêter le saignement, s’exclame Hunter.
Et il tente de le faire. Il apporte une forte pression sur la blessure. En vain.
Je sais ce qui se passe. Même Hunter ne peut accomplir de miracle, cette
fois. C’est trop grave, et trop tard.
Je sais que c’est trop tard. Je ne saurais comment l’expliquer. Mais je le
sens.
– Amaya ? siffle Tao en essayant de parler.
Mes larmes abondent sur mon visage et coulent sur le corps de Tao dès
que je me penche au-dessus de lui pour caresser ses cheveux.
– Ça va aller, le rassuré-je.
Quand il tente de reprendre une respiration, une bulle de sang éclate à la
commissure de ses lèvres. Ma main libre serre l’une de ses mains. Elle est
encore chaude, mais il n’y a plus aucune force dans ses doigts, que je presse.
– Am-Amaya, geint Tao en pleurant.
– Je suis là, soufflé-je.
– Allez, Tao. Allez ! hurle Hunter tout en essayant de lui apporter les
premiers soins et d’arrêter le saignement.
Mais la plaie est trop profonde et très mal située.
– Je suis… dé-désolé, murmure Tao du bout des lèvres.
Je hoche la tête tout en continuant de caresser son visage, penchée au-
dessus de lui.
– Je sais, Tao. Je sais.
Ses yeux se ferment puis se rouvrent quand il se force à garder ses
paupières ouvertes.
– Neko-Chan, continue-t-il. Je n’ai pas su te… protéger.
Il lève une main ensanglantée vers mon visage et effleure ma joue. Il
mémorise mes traits pour la dernière fois tout en me faisant un sourire de
travers. Lui aussi sait ce qu’il se passe. Nous échangeons notre dernier
regard. Notre dernier souffle.
Je veux m’écrouler, mais je ne peux pas. Je lui souris doucement, sans
jamais quitter sa main qui se refroidit dans la mienne.
Nous nous disons adieu. Un frère et sa sœur. Liés pour l’éternité par le
sang et l’amour, malgré nos actes.
On ne sait jamais quand la mort frappera à la porte. Ce soir, elle frappe à la
nôtre et la Grande Faucheuse emporte Tao.
– Je te pardonne, soufflé-je à travers mes sanglots.
Je me penche encore et embrasse son front de mes lèvres trempées.
Je lui en veux, et la partie de moi qui a été brisée en Italie lui en voudra
toujours. Je lui en veux pour ses mensonges. Mais je lui apporte la
rédemption dont il a besoin et dont j’ai moi aussi besoin. Ce n’était pas un
innocent. Toutefois, il reste mon frère et je l’aime.
Et quand je le vois, je ne vois que celui qui m’a appris à nager. Celui qui
m’a appris à faire du vélo. Celui qui venait me chercher en primaire, et vers
qui je courais pour qu’il me serre dans ses bras pour ne plus me lâcher.
Alors, je ne le lâche pas non plus. Je continue de me tenir près de lui, son
esprit s’éloignant déjà pour rejoindre un autre monde.
Hunter observe la scène, le souffle court. Chloé est debout derrière lui, les
yeux brillants.
Tao me serre maigrement les doigts, m’insufflant sa dernière once de vie à
travers ce petit geste. Puis, son corps devient froid contre mes membres
engourdis. Et ses paupières se ferment.
Quand les secours débarquent, il n’est plus là.
1. « Pute » en italien.
DERNIER MESSAGE
Amaya
Certaines personnes seront toujours présentes dans nos vies. Parce que
malgré les mensonges, les trahisons, on continue de les aimer. Même si la
mort les rappelle à elle, on les aimera encore.
Nous n’oublions pas, mais nous pardonnons.
C’est dur de laisser partir une personne que l’on chérit. De se dire que
notre grand frère est mort et nous a laissée dans ce monde.
La mort d’un être cher n’est qu’un instant, mais c’est l’instant le plus
douloureux qui soit.
Tao Itoko a été enterré dans le cimetière de South Ealing il y a deux jours.
Une semaine depuis qu’il est décédé.
Mes parents sont directement arrivés de Liverpool et… j’ai beau ne pas
être proche d’eux, je n’oublierai jamais leur expression quand ils ont réalisé
que leur fils aîné était mort.
J’étais si faible que je ne voulais pas y aller mais je ne pouvais pas laisser
mes parents seuls. J’étais dans ma bulle, cette journée-là. Je ne voyais rien,
pas même les gens qui étaient présents.
Et je reste partagée entre ma peine, mon deuil, et l’étrange sentiment de
me dire qu’Alessandro ne s’en prendra plus jamais à moi.
La police a été mise au courant de tout ça, évidemment. Toute cette
semaine, j’ai dû faire des allers-retours au commissariat de Londres. Quand la
police est arrivée sur les lieux, sur le quai, Chloé avait disparu ainsi que la clé
USB qui concernait Tao. Et sa trace n’a pas été retrouvée depuis. Je pense
qu’elle ne le sera jamais. Chloé est une ombre. Elle continuera de se cacher
parmi la nuit.
J’ai été longuement interrogée, puis relâchée quand la police a découvert
que je n’avais pas vraiment d’informations à leur communiquer. Je leur ai dit
que j’avais été victime d’un règlement de comptes entre Tao et certains
hommes, pour une raison que je n’aurais prétendument jamais connue. C’est
là que j’ai appris que mon frère était inconnu des services de police, tout
comme Hunter.
J’ai été obligée de leur dire que j’avais été enlevée par Alessandro – connu
des autorités internationales – et que ce dernier m’avait informée que c’était
un règlement de comptes avec Tao. Mais j’ai menti. J’ai omis. Je n’ai pas
parlé de mon passé en Italie, ni de celui de mon frère. La police cherche
actuellement plus d’informations et l’enquête débute à peine. Mais je sais que
leurs conclusions seront vides. Tao était une ombre, lui aussi.
Ils pensent que j’étais au mauvais endroit, au mauvais moment, quand
Alessandro et ses hommes s’en sont pris à moi avant qu’un règlement de
comptes n’éclate entre mon frère et eux.
Hunter a sans doute été lui aussi interrogé, mais je sais qu’il n’a pas parlé.
Cela doit rester ainsi. Ce passé est enterré avec Tao.
Bien qu’une partie de moi aimerait retrouver moi-même chaque homme
d’Alessandro pour les faire payer.
Bien sûr, mon frère me manque. Et il me manquera encore longtemps. Je
suis à peine capable de me tenir toute seule sur mes jambes, cloîtrée dans la
chambre d’hôtel de mes parents.
Hunter m’a appelée plusieurs fois mais je n’ai jamais décroché. Je me
contente d’observer mon portable, posé sur la table basse de la chambre
d’hôtel devant moi.
Le corps sans vie de Gabriel a été retrouvé à l’arrière de l’immeuble de
Taylor. Et cette dernière ? Disparue dans la nature.
Mon portable m’annonce une notification. Je me penche et le récupère, le
cœur au bord des lèvres. Je m’attends à ce que ce soit Hunter, mais ce n’est
pas lui.
C’est un numéro inconnu. Mon doigt glisse sur l’écran et je lis sans
attendre.
[Tu ne me pardonneras jamais ma trahison,
et je ne me pardonnerai sans doute jamais
non plus. Mais je tenais à te dire
que j’étais désolée. Cet homme, quand
il m’a approchée, il m’a offert
une grosse somme d’argent et j’ai su
que j’allais pouvoir aider ma mère
pour son traitement dans son centre.
Je suis une fille de la rue,
et malgré mon amour pour toi,
je me suis choisie. J’ai choisi ma mère.
Et maintenant, je sais qu’elle vivra.
Je vais quant à moi disparaître.
Au revoir, ma colombe.
Taylor]
La trahison reste fraîche dans mon cœur et dans mon esprit. Mais une voix
tout au fond de moi ne peut s’empêcher de se dire : et si j’avais été à sa place.
Pour de l’argent, aurais-je pu vendre mon amie ?
Non, je n’aurais pas pu. Jamais.
Je serre mon portable contre ma poitrine, le poids de toute cette réalité
pesant lourd sur mes épaules.
Ainsi, c’est vraiment terminé. Tout est fini.
POURSUIVRE SON RÊVE
Amaya
Quelques jours plus tard
Il n’y a pas beaucoup de monde dans le café. Je suis assise dans l’aile
gauche et j’observe les passants à travers la vitre. Un enfant sautille pour
récupérer son ballon, manquant de bousculer une dame qui promène son
chien.
Combien d’entre eux ont aussi vécu le deuil, et l’horreur ? Et ils se sont
relevés. Tout comme je vais le faire.
Voici la nature-même de l’être humain. Même si nous vivons un jour le
pire, nous serons assez forts pour nous relever et avancer. On emportera nos
souvenirs avec nous, ainsi que nos cicatrices, c’est vrai. Mais on continuera
d’écrire notre histoire, jusqu’à son dernier chapitre.
Une clochette retentit quand la porte vitrée du café s’ouvre. Une imposante
silhouette passe le seuil. Je la reconnais instantanément. Je l’attendais.
Hunter s’avance entre les tables, son attention posée sur moi.
Il porte un jean sombre et une chemise foncée. Ses cheveux clairs sont un
peu plus longs, et en pagaille. Mais il est rasé de près. Il semble fatigué, mais
ses prunelles s’éclairent à mesure qu’il s’approche de ma table.
Il tient d’une main le sac avec mes affaires que je lui ai demandé
d’apporter.
Après ne pas avoir répondu à ses appels, je lui ai proposé de me retrouver
ici, cet après-midi. Et le voici. Aussi beau et destructeur que toujours. Et
malgré tout ce qui s’est passé entre nous, mon cœur se serre quand il s’arrête
devant ma table.
J’ai envie de me jeter dans ses bras, de le serrer contre moi et de lui dire
qu’il m’a manqué. Mais je ne le fais pas. Lui aussi semble vouloir me tirer à
lui. Il n’agit pas non plus.
– Salut, le salué-je.
Ma voix est rauque tant j’ai peu parlé ces derniers temps.
– Bonjour.
Entendre la sienne me touche. Mais je le cache du mieux possible. Hunter
tire la chaise libre de l’autre côté de la petite table et s’assied après avoir
déposé mon sac près de mes pieds.
– Merci d’être venu, lui dis-je distraitement, et merci pour mes affaires.
Ses grandes mains se posent sur la surface en bois entre nous et il me
demande sans attendre :
– Comment vas-tu ?
Il est direct, comme d’habitude. Je pourrais lui mentir, mais il verrait que
je ne dis pas la vérité. Alors, je lui confesse avec un sourire mélancolique :
– Je vais mieux qu’hier. Moins bien que demain. Du moins, je l’espère. Et
toi ?
Hunter étudie chaque centimètre de mon visage avant de répondre :
– J’ai eu beaucoup de travail. J’étais assez occupé.
Il détourne le regard avant de me confier à son tour :
– Je… je voulais te voir. Mais tu ne répondais pas.
– Je n’y arrivais pas.
Il hoche sa tête. Évidemment, il comprend.
Nous restons silencieux pendant une longue minute. Une serveuse vient et
nous commandons tous les deux un café. Quand elle pose les deux tasses sur
la table, nous n’avons toujours pas repris la parole.
On est tous les deux enfoncés dans nos pensées. Et nous en partageons
sans doute certaines.
– Je n’ai rien raconté à la police, reprends-je finalement. Concernant ton
histoire avec mon grand frère.
C’est douloureux de dire son nom, certains jours.
Hunter réagit à peine, continuant de m’observer comme s’il ne croyait pas
vraiment que je sois assise devant lui.
– Mais aujourd’hui, lui soufflé-je, je veux que tu me racontes tout.
Je veux que tu me racontes ton histoire dont je ne connais que certains
détails, Hunter Bamford.
Sa mâchoire se serre et il semble chercher ses mots. Il prend une gorgée de
café, ses yeux bruns posés sur l’extérieur. Après une minute, il débute :
– Je suis né à Manchester, dans une famille qui semblait heureuse.
– J’ai fouillé plusieurs fois dans tes affaires, lui avoué-je alors sans
pouvoir attendre. D’abord, je suis tombée sur des photos de toi jeune, dans
une boîte. À mesure que les années passaient, tu semblais… éteint.
Hunter ne réagit pas face à mes confessions. Ses yeux, par contre,
semblent plongés dans un passé dont il est le seul à avoir les clés.
– Mon père était un neurochirurgien réputé. Et j’ai horreur de le dire, mais
quand il parlait de son métier, il me donnait envie de l’exercer moi aussi en
grandissant.
Il passe sa langue dans ses lèvres puis reprend :
– Il avait un problème avec l’alcool. Au début, je ne voyais rien, j’étais
trop jeune. Puis, j’ai appris à voir les signes de l’ébriété sur son visage,
certains soirs. Il s’en prenait à ma mère. Et une nuit, alors que j’étais très
jeune, il est entré dans ma chambre.
Il reste silencieux après ça. Le bout de son index frotte son pouce, comme
un tic servant à le déstresser ou à se concentrer.
– Il t’a frappé ? lui demandé-je en sentant ma gorge se nouer.
Hunter a un rictus sans joie.
– Il m’a touché.
Je ferme les yeux, ses mots me serrant la poitrine.
– Il disait qu’en tant que médecin, il allait m’aider à découvrir mon corps.
Ma respiration s’accélère et il me fixe droit dans les yeux quand il me dit :
– Il m’a violé ce soir-là. Pendant que ma mère dormait dans la chambre
d’à côté.
Un sanglot secoue mes épaules mais je le retiens du mieux possible. Je ne
veux pas qu’Hunter s’arrête. Mais je ne veux pas qu’il se sente obligé de
parler de ça.
Jamais. Nous sommes tous les deux les rescapés des sévices sexuels que
nous avons dû endurer, commis par des monstres.
– Nous ne sommes pas obligés de continuer, lui dis-je.
Hunter fixe mes lèvres tremblantes, puis secoue sa tête :
– Il était un père exemplaire devant tout le monde. Mais en privé, c’était
une pourriture. Et quand il buvait… Son vrai visage se dévoilait. Il ne pouvait
plus cacher sa vraie nature. Il m'a agressé sexuellement plusieurs autres fois
pendant mon début d’adolescence. Et quand il ne s’en prenait pas à moi au
milieu de la nuit, il s’en prenait physiquement à ma mère.
– Ta mère savait ce que tu subissais ? l’interrogé-je d’une petite voix.
Son hochement de tête répond pour lui. Je veux sauver l’enfant qu’il était
alors. J’aimerais le sortir de cette horreur, mais c’est trop tard.
– Oui, elle le savait, continue Hunter. Mais elle le craignait trop pour
l’arrêter ou le dénoncer. Et moi aussi.
– Ce n’était pas ta faute, lui rappelé-je fermement.
Une larme solitaire coule sur ma joue droite et il la fixe longuement. Je
l’essuie du bout des doigts. J’ai tant pleuré ces derniers jours, j’ignorais que
j’en étais encore capable.
– J’étais doué à l’école, j’étais un très bon élève, si bien que j’ai sauté une
classe. Mais en dehors de ça, je ne m’alimentais que très peu, si bien que je
suis presque tombé dans l’anorexie, poursuit Hunter. À mes 14 ans, j’ai
décidé de parler. Pour la première fois. Lors d’une consultation avec mon
médecin traitant, je me suis confié. Sauf que c’était un ami de mon père et
qu’il ne m’a pas cru.
Hunter pousse un petit rire sec, les lèvres pincées.
– Mais il en a parlé à mon père. Mon père a beaucoup bu ce soir-là. Il m’a
mis une dérouillée. Le lendemain, j’avais mal à mes côtes. Là où il m’avait
frappé. Alors, je me suis dit que si les amis de mon père ne me croyaient pas,
je devais aller voir les flics. Parce qu’ils étaient censés croire et aider un
enfant qui viendrait leur raconter ça, non ?
En principe, oui…
Mais combien existe-t-il de victimes que l’on n’a pas crues ? Combien de
bourreaux s’en sont sortis, sans rien ?
– Ma mère est venue me chercher au poste. Et quand ils lui ont posé des
questions… Elle leur a dit que je mentais. Elle protégeait mon père, malgré
tout.
Mon Dieu…
– Je l’ai suppliée de parler. Je lui répétais qu’à deux, on pouvait s’en sortir.
Mais elle a refusé de m’écouter. Et je me suis de nouveau terré dans le
silence, subissant silencieusement sans savoir quoi faire.
– Tu étais victime, Hunter. Ce n’était pas à toi de savoir comment t’en
sortir.
La colère me traverse désormais, de la rage pour cet adolescent, et il
semble le voir. Il me sourit doucement.
– Vers mes 16 ans, mon père a finalement arrêté de boire. Il était toujours
violent. Mais… Il ne me touchait plus. Et… J’ai idiotement accepté de lui
donner une seconde chance lorsqu’il s’est excusé en pleurant. Amaya, putain,
je lui ai dit à ce moment-là que je lui pardonnais. Alors qu’il avait détruit ma
vie.
– Mais tu n’as pas à t’en vouloir. J’aurais agi de la même manière, Hunter.
Nous voulons toujours croire que derrière la laideur humaine, une lumière se
cache.
Ma main se pose sur sa main droite, placée sur la table. Je presse ses
doigts sans réfléchir. Comme toujours, sa peau est brûlante contre la mienne.
– Sauf qu’à mes 18 ans, je n’arrivais plus à faire semblant que je lui avais
pardonné. Je me suis battu avec lui, toute ma haine est ressortie. Je n’étais pas
assez fort pour le dominer, mais j’avais besoin de prendre des coups pour
évacuer ma rage. J’ai supplié ma mère de partir avec moi, mais elle a refusé.
Alors, je suis parti. Je ne suis plus jamais revenu. J’ai enchaîné mes études et
j’ai commencé à exercer il y a deux ans.
De nouvelles larmes coulent sur mon visage et je lâche sa main pour les
essuyer.
– Je suis arrivé à Londres et je me suis construit ma propre vie. J’ai suivi
des études de médecine en oubliant qu’il m’avait donné la première envie de
rentrer dans ce monde. Je ne parlais que très peu à ma mère et jamais elle ne
voulait qu’on aborde ce qui s’était passé pendant mon enfance. J’acceptais,
tout en étant malade qu’elle soit toujours avec lui. Je me suis construit une
vie, ici. J’ai pris des cours de combat et de tir, me jurant que plus jamais je ne
me retrouverais dans une position de faiblesse.
Hunter boit distraitement son café tout en rassemblant ses souvenirs.
– Sauf que je me coupais peu à peu de tout, mentalement. J’ai commencé à
construire de solides barrières, ne laissant la possibilité à personne de pouvoir
m’atteindre un jour. On a suspecté que je sois sujet à de l’apathie. Une
indifférence qui se manifeste cliniquement par une insensibilité complète.
Mais mon médecin se trompait. Je me forçais moi-même à ne plus rien
ressentir. D’abord, je me forçais à continuer d’agir comme n’importe quel
homme. J’ai fréquenté des femmes, Daphney notamment. Mais je me coupais
de plus en plus de tout.
Et c’est ainsi qu’il s’est mis à ressentir de moins en moins.
– L’année de mes 29 ans, donc il y a trois ans, j’ai accepté d’aller au repas
d’anniversaire de ma mère. Je savais qu’il serait là. Mais je voulais la voir,
elle. Et ce soir-là, j’ai compris que mon père continuait de s’en prendre à elle,
alors qu’elle me disait le contraire. J’ai vu les traces sur sa peau…
Un frisson le parcourt tout comme moi. Je ne peux qu’imaginer ce qu’il a
dû ressentir à ce moment-là. L’impuissance. La rage. Les regrets.
– Qu’as-tu fait ? lui demandé-je alors.
– Je suis arrivé face à mon géniteur. Et je l’ai massacré. Je l’ai frappé de
toutes mes forces, jusqu’à ce qu’il finisse sur le sol. Il riait et me traitait de
merde. Et ma mère est arrivée sur moi. Elle m’a poussé, Amaya. Moi. Elle a
hurlé que je devais partir et ne plus revenir.
Il a dû se sentir brisé. Seul. Abandonné. J’ai tellement de peine pour lui.
– Je lui ai une nouvelle fois demandé de venir avec moi, explique Hunter.
Je pleurais, devant elle. Devant lui. Parce que je savais qu’elle avait peur. Je
ne pouvais pas l’abandonner une nouvelle fois à son sort. SI elle n’arrivait
pas à quitter cet endroit, je l’obligerais à le faire. Mais elle s’est agitée et a de
nouveau refusé. Tu sais ce que j’ai vu dans ses yeux ?
Je secoue la tête, parce que je l’ignore réellement.
– J’ai vu que malgré tout ça, elle l’aimait toujours. Mais elle ne m’avait
pas assez aimé, moi.
– Je ne pense pas que c’était de l’amour, soufflé-je. Ton père avait une
emprise sur elle.
– Ouais, affirme-t-il en acquiesçant. Je l’ai compris plus tard. Mais quand
elle m’a demandé de partir, mon cœur d’adolescent et d’adulte s’est brisé. Je
me suis juré à ce moment-là que c’était la dernière fois que je ressentais une
émotion aussi forte. Parce qu’elles avaient le pouvoir de nous rendre faible,
j’allais me forcer à être fort en les bannissant.
Une lueur traverse ses prunelles et il reprend sans attendre :
– Je suis parti, mais je ne pouvais pas rester sans rien faire. Alors…
Alors, il a pris contact avec mon frère.
– Au Dolce, j’ai croisé la route d’un type qui m’a donné le contact d’un
tueur à gages, dans la ville. Ton frère. Aux yeux de tous, aux yeux même
d’Alec, nous étions en train de nous lier d’amitié. On a fini par devenir amis,
d’ailleurs. Mais à ce moment précis, on planifiait l’assassinat de mon père.
Qu’aurais-je fait à sa place ? Jamais, je n’aurais pu laisser ma mère avec
un monstre pareil. Je comprends ses actes, même si je ne peux les accepter.
– Quand j’ai fouillé, lui avoué-je, je suis tombée sur quelques chiffres et
un nom de rue : Mosley Street à Manchester. C’étaient des coordonnées ? Je
n’ai pas réussi à trouver d’infos précises parce que la rue est immense et la
photo présentait un immeuble classique.
Hunter paraît surpris, voire choqué. Il hausse un sourcil.
– J’ignorais que tu avais si bien mené ton enquête, princesse.
– J’ai aussi trouvé un rapport d’autopsie avec le corps mort de ton père.
– Putain ! Donc… Tu savais qu’il était mort avant qu’on en parle.
– Oui, admets-je. Moi non plus je n’ai pas été cent pour cent honnête.
Mais je pensais que tu enquêtais sur l’assassin de ton père.
Qui était en fait mon frère.
– Les chiffres que tu as trouvés… Oui, c’étaient des coordonnées.
C’étaient celles indiquées à Tao, elles menaient au bureau de mon père à
Manchester. C’est là que Tao a… agi. Il n’a demandé aucun paiement, déjà
parce que nous devenions amis… Mais surtout, il ne voulait pas de mon
argent pour cette mission. C’était la première fois que Tao faisait face à un
cas comme le mien. Je ne faisais pas partie des clients habituels. Il ne se
sentait pas de prendre mon argent et voulait vraiment m’aider. Toutefois, j’ai
bien compris qu’à partir de ce jour, j’avais une dette envers lui. Et qu’il en
réclamerait remboursement un jour, peu importe ce que ce serait.
Moi. C’était moi, l’objet de la dette.
– Le rapport d’autopsie, dont j’avais une copie, a évidemment conclu à un
meurtre. Mais aucune preuve n’était exploitable. Il n’y avait aucune trace.
Parce que Tao était une ombre.
– Je n’ai plus revu ma mère. Elle ne sait pas que je suis derrière la mort de
mon père, évidemment. Mais elle a coupé les ponts. Je la surveille de loin. Je
sais qu’elle est heureuse désormais et c’est tout ce qui m’importe. La suite de
l’histoire, tu la connais. Juste avant que tu arrives à Londres, Tao m’a dit que
c’était le moment de payer ma dette.
Et Hunter m’a accueillie chez lui, à l’abri de tous.
– Je ne savais presque rien de toi et de ta situation. Et je t’ai caché tout ce
que je savais, poursuit Hunter. Mais plusieurs fois, j’ai voulu tout te dire, sur
le métier de Tao aussi. Mais il… Il ne voulait pas que tu le saches,
évidemment. Une fois, il a dû comprendre que j’en avais marre de le couvrir,
lui et sa véritable activité.
Tao l’a alors menacé. Je le sais, ça.
– Merci, terminé-je finalement. D’avoir été honnête.
Je reste silencieuse quelques minutes et lui aussi. J’éprouve une multitude
d’émotions. On se ressemble à bien des égards, lui et moi.
– Je suis tombée amoureuse de toi, lui confessé-je dans un chuchotement.
Hunter inspire vivement.
– Je n’ai pas réussi à protéger mon cœur.
Je m’attends à ce qu’il reste muet, mais il répond avec force :
– Nous étions détruits l’un et l’autre. Mais nous nous sommes rendus
vivants.
– C’est vrai, acquiescé-je avec un petit sourire.
– Et moi non plus, je n’ai pas su me protéger, termine Hunter. La chose
que tu dois savoir, au-delà de tout, c’est que mon putain de cœur est en train
de battre pour toi. J’ai… besoin de toi.
Je l’étudie longuement. Ma tête avait besoin d’entendre ces mots. Mais à
présent, ils ne me suffisent pas.
– Toute cette histoire m’a fait mal. Énormément.
– Je suis désolé pour tout ça, reprend Hunter.
– Je te pardonne pour tes silences, lui dis-je sincèrement.
Si je veux avancer, je dois pardonner. Je ne lui en veux pas vraiment, en
fait. Il était pieds et mains liés à son passé et tentait lui aussi de s’en sortir.
– Mais ma vie entière reposait sur des mensonges, alors je veux écrire un
avenir loin de cette ville, avec mes vérités à moi.
Il mesure parfaitement la portée de mes mots. Tandis que lui continuera
d’être un brillant neurochirurgien londonien, je m’envolerai comme le plus
doux des papillons. Mon cœur déborde d’amour pour lui. Mais aussi d’envie
de liberté. Maintenant que je suis libre de mon passé, j’en ai besoin.
– Je comprends, souffle-t-il.
Il hoche sa tête plusieurs fois. Je me relève finalement et il reprend :
– Il y a une lettre de Tao dans ton sac à dos. Je l’ai trouvée à son
appartement, avec ton prénom indiqué dessus. Je ne l’ai pas ouverte.
Ma poitrine se compresse à cette annonce mais je ne réponds rien.
Je me baisse pour récupérer mon sac à dos et l’autre sac, et Hunter tourne
son visage vers moi. Je ne l’embrasse pas, parce que si je le fais, je
n’arriverai jamais à partir et à poursuivre mon rêve.
Je m’apprête à m’en aller quand Hunter agrippe délicatement mon poignet.
Son pouce caresse ma peau.
– Tu mérites d’être heureuse, Amaya.
– Je le serai, lui promets-je.
Je me le promets aussi, en fait.
– Et toi aussi, tu mérites d’avoir ta fin heureuse, docteur Bamford.
– Je l’aurai, me dit-il d’un ton énigmatique. Un jour.
Je n’en doute pas.
Hunter me relâche et me fixe une dernière fois.
– Pars, réalise ton rêve. Publie ton histoire. Et si tu penses que la nôtre
n’est pas terminée, envoie-moi un exemplaire.
– Et que feras-tu ? lui demandé-je en sentant mes lèvres s’étirer.
– Je débarquerai, princesse.
On se sourit alors mutuellement.
– Au revoir, Hunter.
Et je quitte le café sans un regard en arrière.
Je m’éloigne de quelques mètres puis me stoppe avant d’ouvrir mon sac à
dos. Je ne peux pas attendre plus longtemps. Au-dessus de ma pochette
d’ordinateur, je trouve une enveloppe blanche à mon nom.
Je l’ouvre immédiatement, me moquant des passants et du reste du monde.
Mes doigts tremblants balayent l’écriture masculine apposée sur le papier
clair. Et je me mets à lire les mots de mon grand frère.
Neko-Chan,
Tu sais, je me souviens parfaitement de l’année de mes 7 ans. Quand
maman est tombée enceinte. J’espérais avoir un petit frère.
Au lieu de ça, quelques mois plus tard, maman et papa ont posé cette
minuscule petite fille dans mes bras et m’ont dit : « Voici ta sœur, prends-en
soin jusqu’à ta mort. » Tu t’es mise à sourire dans ton sommeil et j’ai
compris que je ne voulais pas de petit frère. Je t’attendais, toi.
J’ai pris ce rôle de protecteur à cœur. Lorsqu’on t’a acheté ton premier
vélo, rose, avec des pompons, tu hurlais que tu allais descendre la route à
vive allure, comme une super-héroïne. J’étais mort de trouille. Je ne voulais
pas que tu te fasses mal. Je voulais te protéger. Mais alors que tu gloussais
jusqu’à perdre l’équilibre, je me suis surpris à glousser aussi et ce fut l’un
des plus beaux jours de ma vie.
Tu es peu à peu devenue une femme. Traçant son propre chemin. Et quand
tu m’as annoncé, un jour, que tu avais le rêve secret d’écrire un livre, j’ai de
suite su que tu y arriverais. Tu me fixais de tes yeux remplis d’amour pour
moi, de fierté.
En arrivant à Londres il y a six ans, j’ai emprunté une route qui ne m’était
pas destinée. Mais je me suis juré que jamais, mon activité de tueur à gages
ne t’atteindrait. Je voulais te protéger de mon monde, que jamais sa souillure
ne puisse atteindre ta pureté.
Mais au cours de ce chemin, j’ai échoué. Et mon âme sera damnée pour
ça.
À l’heure où je t’écris cette lettre, je pars pour l’Italie dans l’idée de
tomber sur Alessandro. Il se cache. Mais j’ai espoir de le trouver.
J’ai pris son frère, et il a voulu se venger et t’a pris toi, ma petite sœur. La
prunelle de mes yeux. Mon trésor caché, que je ne voulais jamais dévoiler.
Quand j’ai découvert qu’il était ton bourreau, je me suis senti mourir.
Mais je savais que ce n’était rien face à ce que tu pouvais ressentir.
Quand tu as débarqué à Londres, que j’ai compris que tu avais fui… que
je t’ai vue, dans cet aéroport, gardant tes secrets pour toi, tes grands yeux
perdus. Je me suis juré que je retrouverais la trace de cet homme.
Je me suis forcé à te poser des questions débiles, pour que tu ne
soupçonnes pas que j’étais au courant de tout. Ça me déchirait le cœur de
devoir le faire. J’espérais aussi secrètement que tu te confierais à moi. Je
voulais que tu me parles, alors que je ne méritais aucunement tes mots.
Je ne suis pas innocent dans cette histoire. Je ne peux rien effacer, ni mes
actes, ni leurs conséquences. Et le pardon est toujours plus faible que
l’honnêteté. Il arrive toujours trop tard. Mais je prie pour que tu me
pardonnes un jour, Neko-Chan.
Je suis fier de toi, fier de la femme que tu es aujourd’hui. Je n’aurais pas
pu rêver d’une meilleure sœur.
Je te confie à Hunter, en attendant. Et tu veux savoir quelque chose ? J’ai
secrètement espoir que tu le réanimes. Que tu lui fasses découvrir le monde à
travers tes yeux, restés purs malgré les horreurs qui nous entourent.
Je t’écris cette lettre pour que tu l’aies s’il m’arrive quelque chose au
cours de mon périple là-bas. Si je dois mourir en Italie, je veux que tu
connaisses l’histoire. Mon histoire.
Je veux que tu comprennes que même si moi, j’ai été faible, Amaya, toi, tu
ne l’es pas. Ton esprit est ton arme. La plus belle et la plus affûtée des armes.
Tu peux plier le temps d’une bataille, mais ton esprit ne te fera jamais perdre
aucune guerre.
Je t’aime, Tao.
Lorsque je découvre ces derniers mots, une larme salée coule sur le papier
et fait baver l’encre. Je l’essuie précipitamment et replie ma précieuse lettre.
Les mots de mon frère sont un baume pour mon cœur meurtri et je sais que je
les chérirai.
Je range l’enveloppe et fixe le ciel. Il y a du soleil aujourd’hui. J’offre mon
visage aux rayons de lumière et souris avant de marcher d’un pas serein.
Pour la première fois depuis bien longtemps, je ne regarde pas derrière
mon épaule. Je regarde vers l’avant. Car le monstre de mon passé a disparu.
Et je n’ai plus peur de l’avenir, désormais. Je l’accueille à bras ouverts. Et si
le destin décide un jour de placer de nouveau Hunter sur ma route, ainsi soit-
il.
LE PARDON EST LA MEILLEURE
VENGEANCE
Hunter
Amaya termine de lire la lettre de Tao, de l’autre côté des fenêtres qui
donnent sur la rue. Puis, elle tourne son visage vers le ciel et lui fait son plus
beau sourire.
Elle est si belle à cet instant que mon souffle se coupe. Assis à cette table
au milieu de ce café, je contemple la femme qui a illuminé ma vie ces
dernières semaines.
Elle offre son sourire au ciel, mais c’est mon cœur qu’elle vole et force à
battre à toute vitesse.
Puis, elle s’éloigne, tout en le gardant au creux de ses mains. Elle
l’emporte, sans même le savoir. Tant qu’il sera en sa possession, il continuera
de palpiter.
Bien vite, elle disparaît de ma vue et mon souffle ne revient toujours pas à
la normale. J’observe ma main droite qui tient fermement ma tasse. Une part
de moi tente de me faire bouger. Elle veut que je me lève et que je coure à la
poursuite d’Amaya. Mais je ne le fais pas. Parce que la part de moi qui l’aime
davantage respecte sa décision et la laisse partir.
À ce moment-là, elle est un magnifique papillon qui s’envole loin d’ici. Et
si je voulais essayer de le retenir, je risquerais de lui arracher les ailes.
Alors, je prends sur moi. Ma respiration se calme peu à peu et Amaya
disparaît.
Parce que je l’aime, je ne la retiens pas.
Je n’ai pas été l’homme parfait, dans cette histoire. Notre rencontre était
basée sur des mensonges. Même si je ne connaissais qu’une infime partie
d’Amaya et de son passé – et que j’ai moi aussi été dupé –, elle est celle qui a
le plus souffert. Mais nous deux… je disais vrai. C’était réel. Sacrément réel.
En fait, Amaya est la chose la plus réelle qui me soit arrivée au cours de ma
foutue vie. Un trésor que j’espère retrouver un jour.
L’amour qu’elle m’inspire me laisse un goût unique sur la langue. Je
m’approprie des émotions que j’ai longuement ignorées. Elles coulent sur ma
peau comme le plus doux des liquides. Et je n’ai plus peur.
Je continue de fixer le trottoir désormais désert. Amaya a emprunté le
chemin de sa propre guérison. Si nos chemins doivent de nouveau se croiser
un jour, c’est parce qu’elle l’aura décidé, cette fois.
Je serai là. À l’attendre.
Un bruit de pas se fait entendre à ma gauche et la serveuse me sourit tout
en indiquant ma tasse vide du regard.
– Vous avez terminé ? me demande-t-elle.
Pas tout à fait.
– Ouais. Ouais, j’ai terminé. Merci.
Je sors un billet de ma poche arrière avant de récupérer mes clés de voiture
et je me relève sans attendre. Si je réfléchis trop, je n’aurai pas le courage d’y
aller. Pourtant, pour la première fois, j’en ressens le besoin.
***
Quand j’arrive à Manchester après plusieurs heures de route, je ne laisse
pas les souvenirs de mon enfance me submerger et dirige ma voiture vers le
cimetière Southern. Je me gare devant et quitte mon véhicule. Mais je reste
debout, sans bouger. Les bras le long du corps, j’observe l'entrée du
cimetière.
Je pensais que je m’en étais sorti. Je pensais être guéri, mais c’était faux.
Parler avec Amaya tout à l’heure, lui avouer enfin mon histoire… Ça a tout
rouvert en moi. Impossible de fermer les nombreux tiroirs qui débordent dans
mon crâne.
J’ai l’impression de redevenir cet adolescent meurtri et abusé. Mais je ne
le suis plus. Moi aussi, je veux aller de l’avant. Et ma propre guérison
commence ici, aujourd’hui. Une guérison que je dois faire seul.
Je suis prêt à redevenir l’enfant que j’étais pour sauver l’adulte que je suis
aujourd’hui. Et c’est la force d’Amaya qui a ravivé la mienne. Si elle peut y
arriver, alors moi aussi, je peux le faire.
Je pousse la porte en métal qui grince doucement tandis que je pénètre
dans le cimetière. Je ne suis jamais venu ici, mais je sais exactement où se
trouve sa tombe. J’arrive bien vite devant cette stèle grise et sans aucun signe
d’amour passé.
– Anderson Bamford, lis-je à haute voix.
L’illustre chirurgien qui a détruit mon passé. Mais je vais l’empêcher de
tacher mon futur.
– Bonjour, père.
Ma voix est rauque et ce second mot sort difficilement de ma bouche.
– Je ne suis pas venu pour pleurer devant ta sépulture. Je suis venu pour te
dire que je suis là. Entier. Tu m’as fait plier pendant de nombreuses années.
Je me suis coupé du monde, à cause de toi.
Et je t’ai fait tuer. Une part de moi sera damnée pour cet acte.
– Mais je ne suis plus brisé, soufflé-je avec peine. Je recolle chaque petit
morceau de mon âme, peu à peu.
Et cette femme, Amaya Itoko, m’y a aidé. Mais je ne prononce pas son
nom ici. Je le garde jalousement, le préservant comme le plus doux des
trésors.
– Peu importe le temps que ça prendra… Je pense que j’y arriverai. Je vais
avancer, désormais. Je m’en suis empêché pendant de nombreuses années.
Mais c’est terminé. Tu n’auras plus d’emprise sur moi.
Je me penche et ma main droite effleure le haut de la stèle. Ma rage envers
lui est toujours présente. Envers cet homme, mon père, qui a abusé de moi.
Qui m’a détruit, pendant des années. Je n’oublierai jamais ce qu’il a fait. Son
absence de regrets.
Une unique larme coule le long de ma joue droite. Je la laisse tracer son
chemin. C’est comme si elle représentait mon passé. Et lorsqu’elle sèche
quelques secondes plus tard, elle l’emporte avec elle.
Je me pardonne, à moi. Je pardonne à l’enfant que j’étais, et qui ne cessait
de se faire du mal en n’arrivant pas à quitter son emprise. Cet enfant qui
espérait chaque jour que son père changerait.
Je me pardonne.
Pardonner n’est-il pas signe de vengeance, quelque part ?
Je me redresse et m’éloigne sans un dernier regard. Je sais où habite ma
mère mais je n’y vais pas. À elle aussi, j’ai pardonné. C’était l’une des
victimes de mon père, malgré tout. Tellement sous emprise qu’elle n’a pas su
suffisamment me protéger tant elle avait peur.
Je ne reviendrai jamais ici, je le sais. Mais quand je quitte le cimetière, je
sens mes épaules se détendre peu à peu. Et quand je m’assieds à nouveau
derrière mon volant, je le sens encore plus… mes chaînes se délient.
***
Le lendemain matin, ma blouse sous le coude, je m’avance de nouveau à
travers Londres. Je ne travaille que dans une heure. Toutefois, j’ai une
dernière chose à faire, avant.
Je pénètre dans un établissement non loin de l’hôpital. La secrétaire de
Jamie, mon ancien psy à qui j’ai toujours refusé de réellement parler, n’est
pas encore là.
Cependant, j’aperçois de la lumière sous la porte de Jamie, signe que mon
ami est déjà arrivé. Je toque à sa porte et l’entrouvre.
Jamie est assis de l’autre côté de son bureau et relève sa tête. En me
voyant sur le seuil, il semble surpris.
– Hunter ? Qu’est-ce que tu fais là ?
J’entrouvre mes lèvres sans qu’aucun mot n’en sorte. Je repense à un
regard sombre et envoûtant, et à un parfum qui m’a rendu accro en un rien de
temps. Mais surtout, à une force et un espoir grandissant.
– Tu te souviens, quand tu m’avais dit qu’un jour, j’allais ressentir quelque
chose de fort ? Que je ne pourrais pas forcer mon cœur à se tenir à l’écart ?
Jamie acquiesce tout en replaçant ses lunettes carrées sur le bout de son
nez.
– Tu avais raison.
Un vrai sourire éclôt sur son visage et il s’apprête à parler mais je
continue :
– Et je… je suis prêt. À te raconter mon histoire.
Jamie indique la chaise libre en face de son bureau, ses yeux pétillant
doucement.
– Assieds-toi.
Et je le fais. Je me laisse tomber sur le siège et ma langue se délie
entièrement.
Enfin.
ÉPILOGUE
Amaya
Un an et demi plus tard
J’ai réussi, finalement.
J’ai terminé mon manuscrit. L’histoire de Sakura a plu à une maison
d’édition. Et après plusieurs mois de travail acharné et de corrections, mon
livre est sorti. Je suis tellement heureuse d’avoir été au bout de mon récit,
mais aussi de mon parcours.
Tao serait tellement fier de moi. Je le sais. Mes parents le sont, en tout cas.
Nous nous sommes rapprochés, ces derniers mois. Et dans quelques
semaines, je pars au Japon avec ma mère, revoir sa famille.
Je veux profiter des moments présents, avant qu’il soit trop tard. Mieux
vaut accumuler les souvenirs plutôt que les regrets.
– Bonjour, me salue une jeune femme.
Je sors de mes songes et me redresse sur mon fauteuil. La jeune femme me
tend un exemplaire de mon livre Protect Me from the Wicked1.
– Bonjour, l’accueillé-je avec un sourire.
– Je tenais à vous remercier pour cette histoire. L’histoire de Sakura m’a
énormément parlé. Et sa soif de se battre, sa reconstruction aussi.
Comme chaque fois que l’un de mes lecteurs se confie à moi, je suis la
plus heureuse. Je lui signe son exemplaire le temps que la librairie se
remplisse peu à peu. Située à trente minutes de Londres, elle est vraiment très
belle et propose un choix très varié.
Être près de Londres me fait penser à ma vie dans cette ville, un an et demi
plus tôt. Et évidemment, ma tête me ramène à Hunter Bamford. L’homme qui
a volé mon cœur sans me le rendre depuis.
Je me suis mise à voyager à travers toute l’Europe pendant plusieurs mois.
J’ai enchaîné les petits boulots tout en écrivant mon manuscrit. J’ai quitté
Londres, toutefois je n’ai cessé de penser à lui. J’ai plusieurs fois hésité à
l’appeler, mais finalement, je me suis retenue. Toutefois, je n’ai jamais oublié
notre discussion.
Et il y a un mois, alors que mon livre sortait en librairie, je lui ai envoyé
un exemplaire.
Hunter ne m’a jamais répondu ni donné de signe de vie en réponse.
J’ignore ce que j’attendais. Peut-être a-t-il déménagé et donc jamais reçu mon
livre ? Ou peut-être m’a-t-il simplement oubliée.
Ma lectrice finit par s’éloigner et une autre prend sa place. Et ainsi de
suite, pendant le reste de l’après-midi.
Je termine de signer un exemplaire, la tête baissée, avant de rester plongée
dans mes pensées, les yeux rivés sur mon stylo, quand la personne s’éloigne.
Et alors que je pense que tous les lecteurs sont désormais partis, une main
masculine pose un exemplaire sur ma table. Mon cœur loupe un battement. Je
reconnais cette main et cette montre.
Quand je relève mon visage, Hunter se tient debout devant ma table. Un
sourire en coin sur le visage, il me dit :
– J’aurais voulu faire dédicacer mon livre, mais il l’est déjà.
Et si notre histoire n’était pas terminée ? Tu voulais une dédicace si je le
pensais un jour. Et je le pense, aujourd’hui.
Le destin me dira si j’ai raison. S’il décide que tu es l’homme qu’il me faut,
alors, tu viendras.
Voilà ce que je lui ai écrit. Et il est venu.
– Hunter, soufflé-je en laissant le choc prendre possession de moi.
Je suis si heureuse de le voir ici. Et plus encore. Mes yeux le dévorent du
regard. Il n’a pas changé. Il porte un long manteau de laine gris foncé, par-
dessus un costume bleu sombre. Il est rasé de près et j’ai tellement envie de
caresser son visage que mes doigts me brûlent. Alors, je me contente de rester
immobile.
Il reste quelques lecteurs qui attendent leur tour derrière Hunter.
– La librairie va bientôt fermer, m’annonce gentiment la libraire.
– Compris.
Hunter récupère son exemplaire et ses doigts effleurent les miens. Un
courant électrique me traverse aussitôt. Déjà, il fait un pas en arrière, aussi
déstabilisé que moi.
– Je serai dehors, me promet-il. Termine ta dédicace.
Je le fais. Vingt minutes plus tard, je récupère mon sac, mon cœur au bord
des lèvres. Hunter m’a-t-il attendue ?
Je quitte la librairie et aperçois sa voiture garée le long du trottoir. Hunter
se tient contre la portière, ses mains dans les poches, alors que je m’avance
vers lui.
– Tu as réussi, débute-t-il en se redressant. Tu as écrit ton livre.
Je rougis doucement quand il poursuit :
– Je suis fier de toi, Amaya.
– Merci.
Je me tiens debout en face de lui, sans pouvoir me détacher de son regard.
Un an et demi s’est écoulé. Pourtant, j’ai l’impression que je l’ai vu hier, tant
il était présent dans mon esprit.
– Sakura est une femme forte, reprend-il.
– Tu l’as lu ?
Il relève un sourcil en me regardant avec malice.
– Évidemment.
Je veux lui poser un tas de questions, mais ma bouche s’ouvre d’elle-
même :
– Alors, tu as tenu ta promesse. Tu avais dit que si je t’envoyais un livre,
tu débarquerais.
Je me souviens parfaitement de notre dernière conversation, un an et demi
plus tôt. Et lui aussi, apparemment. Il me considère avec affection.
– Est-ce que tu disais vrai ? Tu me l’as envoyé parce que tu considères que
notre histoire n’est pas terminée ?
Il attend ma réponse, incertain. Moi, j’acquiesce en faisant un nouveau pas
dans sa direction.
– Je pense qu’elle doit recommencer à être écrite.
Le plus adorable des sourires prend place sur son visage hâlé avant que sa
main droite n’agrippe ma taille. Il ne me lâche plus et je ne veux pas qu’il le
fasse.
– Tu m’as manqué, avoue-t-il contre ma bouche. Vraiment, vraiment
beaucoup.
Et quand ses lèvres se mettent à dévorer les miennes, je comprends qu’il
dit vrai. Je pose une main contre son torse, là où est gravé son tatouage. « Si
vis pacem, para bellum. » Si tu veux la paix, prépare la guerre.
Nous avons fait la guerre, lui contre moi. Puis, ensemble, contre le monde.
Désormais, il est temps de profiter de la paix.
1. Protège-moi du mal.
REMERCIEMENTS
Parfois, certaines de nos actions peuvent conduire à la perte de ceux que
l’on aime le plus. Mais d’autres fois, on peut aussi les sauver par nos actes.
L’histoire d’Amaya et Hunter est remplie de guerre, mais également de
paix. Une paix qui a durement été acquise. Deux êtres cabossés, imparfaits,
qui ont parfois emprunté les mauvais chemins, jusqu’à retrouver un jour celui
de la prospérité.
J’aimerais tout d’abord remercier Had et Coline, qui m’ont suivie dans
cette histoire dès son départ. Vous avez été des bêtas formidables, je vous
aime les filles. Merci à Lola et Mary, pour nous avoir rejointes en cours de
route et avoir terminé ce chemin à mes côtés. Vos conseils m’ont été
précieux. Naila, merci pour tes réactions toutes mémorables à chaque lecture
en avant-première des chapitres.
Merci à toi, Oce, pour me soutenir chaque jour dans chaque nouvelle
aventure. Tu es une amie précieuse. Delinda, parce que sans toi, cette histoire
ne serait pas la même. Jenn, parce que tes conseils et ton amitié me sont
chers.
Merci Marina M.L. et Camilya de m’avoir conseillée pour le côté médical
du métier d’Hunter. Vous êtes les reines de ce monde !
Merci Marie Alhinho, de m’avoir longuement conseillée sur les premiers
chapitres ! Tu es un cœur. Merci Nine Gorman, qui m’accompagnait lors de
mes longues sessions d’écriture au QG, hé hé !
Un énorme merci à Juliette, mon éditrice. Travailler une nouvelle fois à tes
côtés m’a rappelé à quel point il est important de bien s’entourer dans cette
aventure qu’est l’édition. Tes corrections étaient justes, tes conseils, précieux
et je suis très heureuse que tu aies si bien chouchouté cette histoire. Tu sais à
quel point elle est chère à mon cœur.
Merci à Sophie et à toute l’équipe d’Addictives !
Enfin, et surtout, merci à vous, lecteurs, lectrices. Votre soutien est la plus
belle des choses. N’hésitez pas à venir me donner votre avis, après votre
lecture. Merci de parler de mes babies sur les réseaux, de faire vivre chacun
de mes univers comme s’ils étaient les vôtres.
Je vous aime fort,
Anita
DISPONIBLE :
A nos cœurs battants
Après une adolescence tumultueuse, Romeo Cruz a trouvé la vocation qui
donne un sens à sa vie : il est désormais secouriste et vient en aide à la
population de Chicago. Mais ce nouvel équilibre se fissure lorsque Maxima
Miller revient à la caserne après trois ans d’absence. Elle est l’amie d’enfance
de son frère, la femme intouchable qui l’a toujours fasciné – et celle qui les a
tous lâchés du jour au lendemain. Il est des départs qui ne s’expliquent pas…
Ceux-là sont les plus difficiles à pardonner. Depuis toujours, Max semble
vouloir affronter seule les épreuves qui la poursuivent. C’est pourtant vers
Romeo qu’elle se tourne pour lui demander de devenir son faux petit ami.
Impensable pour lui… Intenable, aussi. Mais tous deux savent trop bien
comme la vie est fragile. Et qu’il faut oser s’y accrocher de toutes ses forces,
tant que le cœur bat encore…
A nos cœurs battants
Découvrez The New Roomie de Luna March
THE NEW ROOMIE
Premiers chapitres du roman
ZTAR_001
PROLOGUE
Nathan
Huit ans plus tôt
Un, deux, trois, quatre.
Machinalement, je compte les coups de poing.
Mes côtes se fracturent. Je crache du sang sur le sol.
Habituellement, Carlos ne me frappe pas toujours au même endroit, mais
là, j’ai eu l’audace de lui tenir tête.
– Quelqu’un d’autre pour jouer les héros ? ricane cet enfoiré. C’est bien
ce que je pensais. Reste au sol, petite merde.
Si j’étais plus grand, plus fort, je lui rendrais ses coups. Ce connard
d’éducateur est payé pour prendre soin de nous, au lieu de ça, il nous casse
la gueule à la moindre occasion. Il fait partie de ces ratés qui prennent leur
pied en fracassant des gamins.
Un jour, je le détruirai.
Quand il quitte notre chambre, Mike et Jordan me redressent péniblement.
Putain, j’ai l’impression que je vais crever. Des larmes de rage coulent sur le
visage de Mike.
– Je suis désolé, Nathan.
J’aimerais lui dire que ce n’est pas de sa faute, mais je n’arrive plus à
bouger ma mâchoire.
Tout ça pour quoi ?
Parce que cet enfoiré d’Anson a balancé des conneries sur nous à Carlos.
Mon meilleur ami se remet à peine de sa dernière raclée, je ne pouvais pas le
laisser se faire tabasser une nouvelle fois. Il n’aurait pas tenu le choc.
Mes parents sont morts quand j’avais 6 ans. J’ai été placé dans ce foyer
par un assistant social content de se débarrasser de mon dossier afin de
rentrer chez lui à temps pour le dîner. Pour moi, la vie n’avait plus aucun
sens. Puis un jour, j’ai rencontré Mike et Jordan. De façon bien différente,
nous étions tous les trois seuls au monde. Nous nous sommes alors promis de
veiller les uns sur les autres. Dans l’enfer et la violence de cet endroit, j’ai
trouvé une seconde famille.
Je les protégerai quoi qu’il m’en coûte.
1
Nathan
Mon réveil sonne à onze heures ; je suis en sueur. Mes poings sont serrés
sur les draps.
Cinq ans, jour pour jour.
Cinq longues années que tout a basculé.
Depuis cette date fatidique, je vis dans le ressentiment et la culpabilité. En
apparence, je mène une vie parfaite. Je joue au basket pour une prestigieuse
université, j’ai plein de potes et j’enchaîne les conquêtes, mais la vérité, c’est
que je fais tout ça à la manière d’une merde d’automate, sans vivre.
Le bruit d’une bouteille de verre qui se fracasse sur le sol suivi du cri
strident d’Adaline me sort du lit.
Putain de colocation à la con.
Je me rappelle soudain qu’elle nous avait demandé de l’aider à préparer
l’arrivée de la nouvelle.
Je grogne.
Si je ne me bouge pas, je vais l’entendre râler pendant au moins une
semaine et il n’y a rien de plus exaspérant au monde. Je me dirige donc d’un
pas nonchalant vers le salon.
– Ada, ça va ?
Elle se tient devant une petite montagne de débris. Elle a les joues rougies
par l’agacement.
– J’ai l’air d’aller bien ? Regarde-moi ce chantier ! Seth avait promis de se
lever pour m’aider à ranger, au lieu de ça, il comate sur le canapé.
Je me retourne vers ledit canapé pour y trouver notre colocataire avachi.
Cette vision m’arrache un sourire, ce qui met Ada encore plus en rogne. En
même temps, je me demande à quoi elle s’attendait en acceptant que Seth
organise une soirée à l’appart. La saison reprend la semaine prochaine : tout
le monde sait qu’il est dans l’excès quand il ne s’entraîne pas.
– Sérieusement, Nathan, ce n’est pas drôle. Tara arrive aujourd’hui. Vous
savez que c’est important pour moi. Sans compter que nous avons de la
chance que quelqu’un reprenne la chambre de Mia à ce prix-là. On ne peut
pas la recevoir comme ça !
Je lui dirais bien que je me fous de ce dernier détail, car ma bourse
d’études couvre mes frais de logement, mais il est plus sage de ne pas entrer
dans un débat quand elle est dans cet état. En plus, elle a raison sur un point :
la pièce est dégueulasse. Cependant, ça fait des semaines qu’elle nous soûle
avec la venue de son ancienne voisine, c’en est malsain. Elle nous a
carrément dressé sa biographie.
– Déstresse, Ada, on s’excusera de l’état de l’appartement si elle débarque
avant qu’on ait rangé. Il n’y a pas de raison de t’énerver comme ça.
D’ailleurs, c’est quoi ton histoire avec cette fille ? Tu étais amoureuse d’elle
ou quoi ?
À la vue de son expression, je comprends que j’aurais mieux fait de me
taire. Elle s’adresse à moi en articulant comme si j’étais un demeuré :
– Ferme-la, Nathan. Même si je t’expliquais, tu ne comprendrais pas avec
ton QI de sportif attardé.
Ada ne parle jamais de sa vie avant Duke. Selon Seth, elle a fui un milieu
friqué et conservateur du type Amérique profonde qui ne l’acceptait pas pour
qui elle est. Je ne comprends pas pourquoi elle nous colle une coloc qui lui
rappelle précisément ces souvenirs-là, mais enfin bon, j’ai assez de
problèmes pour ne pas m’occuper des contradictions des autres.
Elle siffle dans ma direction.
– Rends-toi utile et réveille-moi ce connard.
Ça fait deux ans que je vis avec eux. J’ai vite compris qu’il ne fallait pas
trop la contrarier. Je me tourne donc vers mon coéquipier pour mettre un
grand coup de pied sur le bas du canapé. Il ronchonne. J’insiste :
– Debout mec, la princesse arrive aujourd’hui. Si tu ne ranges pas ta
merde avant, Ada va nous faire une syncope.
– Je n’ai pas envie, râle-t-il, c’est le week-end. Il faut qu’elle s’habitue à
mon mode de vie.
Quel abruti.
Je ricane déjà en vue des événements qui vont suivre. Même après tout ce
temps, Seth n’a pas appris la leçon. Je vois Ada débouler en trombe dans le
salon, un grand verre d’eau à la main. En deux secondes, elle le lui vide
intégralement sur la tête. Il hurle :
– Putain, mais t’es complètement tarée ! C’est quoi ton problème, sale
psychopathe ?
Je m’esclaffe.
Ces deux-là vont finir par s’entre-tuer.
– Lève-toi tout de suite, Seth Gordon, avant que je ne m’énerve vraiment.
Nathan et toi, vous allez m’aider à nettoyer tout ce bordel !
Il cherche mon regard en espérant y trouver du soutien. Malheureusement
pour lui, je ne m’aventure pas sur ce terrain-là. Je lève les épaules en signe de
capitulation. Il souffle :
– Tu n’as pas de couilles, Nate.
Je pouffe en me penchant pour ramasser des gobelets qui traînent sur le
sol. J’ai deux heures devant moi avant de retrouver Jordan à la salle ; je vais
devoir être efficace. En même temps, si je peux retarder l’échéance, je le fais
volontiers. Je ne suis pas prêt à l’entendre me dire, qu’après cinq ans, il est
temps de me pardonner si je veux me reconstruire. Je ne veux pas me
reconstruire.
Je ne le mérite pas.
2
Tara
Ding.
Le signal lumineux indiquant qu’il faut attacher sa ceinture s’allume
devant moi, l’avion entame sa descente. Mon cœur commence à palpiter. Là,
c’est sûr, il n’y a plus de retour en arrière possible. C’est la première fois que
je quitte le Texas, enfin, que je le quitte seule. Je n’ai jamais eu l’âme d’une
aventurière, mais cette fois-ci, je n’avais pas le choix ; il fallait que je m’en
aille. Alors oui, j’ai bouleversé tous mes plans, ceux de ma famille aussi.
J’entends encore la voix exaspérée de ma mère me dire qu’il n’y a vraiment
pas de quoi en faire tout un drame. C’est facile pour elle, ce n’est pas elle qui
a été humiliée, à ce que je sache. Et puis, même si elle n’approuve pas ma
décision, je sais qu’elle est soulagée que je parte.
Ils le sont tous, d’ailleurs.
Je n’aurais jamais joué le jeu de l’hypocrisie et ils le savent. Or, pour ma
famille, il n’y a pas plus important que de sauver les apparences.
Je regarde la ville de Durham se dessiner à travers le hublot. Bon sang,
quand j’y pense, j’ai vraiment choisi une université très éloignée de chez moi.
La voix du pilote annonce la température au sol.
On y est.
Les roues de l’avion touchent la piste. Une pointe d’appréhension se joint
à l’excitation que je ressens.
Est-ce que je vais me plaire ici ?
Cette question tourne en boucle dans ma tête depuis que j’ai quitté le sol
texan. Nerveusement, je passe ma main dans mes cheveux.
Tout ira bien, Tara. C’est ton nouveau départ.
Quand j’ai décidé de changer d’université, j’ai contacté Adaline, notre
ancienne voisine. Son départ pour Duke il y a deux ans avait fait grand bruit
dans le quartier, puisqu’elle a décidé de s’opposer aux volontés de ses parents
pour partir vivre en colocation avec deux garçons. Les discussions des
commères d’Highland Avenue allaient du « J’ai toujours su qu’elle finirait
mal » au « Pauvre Ruby, regarde ce qu’est devenue son aînée ». Je me
demande bien ce qu’elles doivent dire de moi aujourd’hui. Rien, j’imagine.
Ma mère est trop douée pour étouffer les scandales. Quoi qu’il en soit, Ada
m’a tout de suite proposé une chambre chez eux. J’étais un peu réticente au
début, mais ma situation émotionnelle ne me permet pas de faire la difficile.
J’espère juste qu’elle ne me parlera pas de John.
Je ne suis pas prête à parler de John.
Je traîne des pieds jusqu’à la réception des bagages. Ma valise est bien
trop lourde, j’en ai conscience. L’espace d’un instant, je nous maudis, ma
passion des vêtements et moi. Il est évident que je vais devoir apprendre à
vivre différemment ici, mais j’avais besoin d’emporter les affaires qui me
définissent. C’est d’ailleurs la seule chose que je me suis autorisée à garder
de mon ancienne vie. Pourtant, en poussant ma valise vers l’extérieur, je
regrette amèrement cette décision. Ma difficulté est telle que le chauffeur de
taxi s’amuse de la taille de mon bagage face à mon petit gabarit. Il me
demande d’un ton un peu moqueur :
– Alors, où est-ce qu’on va, ma petite ?
J’essaie de ne pas tiquer sur le choix de ses mots, ce qui me demande un
effort considérable. J’aurais été tout à fait capable de l’envoyer bouler du
haut de mes un mètre soixante-cinq, là n'est pas la question. Le problème,
c’est que je dois me reconstruire sur de bonnes bases. Arrêter de sauter à la
gorge de tout le monde fait partie de mes nouvelles résolutions. À
contrecœur, je lui réponds poliment :
– 2138 Campus Dr, Durham.
Il sourit avant de s’exclamer :
– C’est parti, ma petite !
Respire, Tara.
Il roule une trentaine de minutes avant de s’arrêter non loin du campus. Un
immeuble en pierres défraîchies me fait face. Je vérifie une nouvelle fois que
l’adresse est correcte. Aucun doute, c’est bien ici. Mon estomac se noue,
c’est si différent de chez moi. Je bloque immédiatement la vague de panique
qui me gagne.
Différent, c’est précisément ce que je suis venue chercher.
J’entre dans la deuxième allée pour y trouver un ascenseur minuscule.
Il ne manquait plus que ça.
Si je n’avais pas une valise si lourde, je serais montée à pied. J’ai horreur
des endroits exigus. Malheureusement, il m’est impossible de transporter mes
affaires jusqu’au quatrième étage autrement qu’en prenant cette boîte de
conserve.
Je soupire bruyamment. Pourvu que je me sente bien dans cet
appartement. Je ne demande pas grand-chose, juste des colocs sympas et une
pièce propre dans laquelle je pourrai commencer ma nouvelle vie.
Et oublier.
Surtout oublier à quel point mon cœur est brisé.
3
Nathan
Je ramasse la dernière bouteille qui traîne encore sur le sol quand j’entends
sonner à la porte. Ada traverse le hall au pas de course.
– Elle est déjà là ! On n’a même pas aspiré.
Quel cinéma.
Cette meuf passe l’aspirateur tous les quarts de siècle et subitement, il
faudrait que l’appartement soit flambant neuf. C’est du foutage de gueule.
Dans la cuisine, je remarque que Seth lève les yeux au ciel. Visiblement, il
pense exactement la même chose que moi. Néanmoins, je dois admettre que
je me réjouis de pouvoir mettre un visage sur la fille dont nous avons tant
entendu parler. Celle qui est capable de mettre Adaline dans tous ses états.
Quand cette dernière disparaît de mon champ de vision, je lance à l’attention
de Seth :
– Prêt pour rencontrer Madame La-princesse ? Putain, j’espère qu’elle
n’est pas aussi chiante que ce que les descriptions d’Ada laissent présager.
Il me jette un regard amusé au moment où j’entends un raclement de gorge
dans mon dos.
Eh merde.
Je n’ai pas besoin de me retourner pour comprendre qu’Adaline se tient
derrière moi avec ma nouvelle voisine de chambre. Il faut toujours que
j’ouvre ma gueule au mauvais moment, ce n’est pas possible. Seth passe à
côté de moi en murmurant « Bien joué, ducon » avant de s’approcher de
Tara :
– Salut, moi, c’est Seth. Ada nous a beaucoup parlé de toi.
C’est un euphémisme.
Je me tourne lentement, ne sachant pas très bien comment agir après mon
commentaire peu subtil. Un sourire diabolique se dessine sur le visage de
mon coéquipier. Je sais déjà qu’il va en rajouter une couche.
– Sinon, le trou-du-cul qui vient de prendre la parole, c’est Nathan. Il a
l’air d’un con comme ça, mais tu verras, il gagne à être connu.
Maintenant qu’elle se tient devant moi, je comprends la fascination
d’Adaline. Tara est carrément canon. Ses longs cheveux bruns contrastent
avec le bleu de ses yeux. Lorsqu’elle les pose sur moi, je suis parcouru d’un
léger frisson. Je pourrais essayer de justifier mes paroles, en lui disant qu’il
ne s’agit que d’une petite blague entre nous, mais ça sous-entendrait que son
opinion m’importe, ce qui n’est absolument pas le cas.
Ça fait bien longtemps que je ne me soucie plus de ce que les gens pensent
de moi.
J’attends donc patiemment qu’elle m’envoie chier, comme le ferait
n’importe quelle fille dans sa situation. Au lieu de ça, elle se présente d’une
voix douce :
– Enchantée, je suis Tara. C’est cool de m’accueillir à la dernière minute.
Son regard me lance des éclairs, mais bizarrement, elle se contient. Sa
retenue me met presque mal à l’aise. J’aurais préféré qu’elle me hurle dessus.
L’enthousiasme de Seth vient à ma rescousse en brisant ce silence pesant. Il
s’exclame joyeusement :
– C’est plutôt à nous de te remercier. En plus, les amis d’Adaline sont nos
amis. Allez, viens, je te fais visiter.
Inutile de préciser qu’il n’est pas resté insensible au charme de la nouvelle
venue. Il la prend par l’épaule en l’entraînant dans le couloir. Je l’entends lui
montrer les chambres de chacun de nous, avant de lui ouvrir la porte de la
sienne, ce qui me fait doucement rigoler.
Du Seth tout craché.
Mon amusement est de courte durée, car Adaline m’envoie une énorme
claque derrière la tête.
J’aurais dû la voir venir.
– Tu ne pouvais pas t’empêcher de l’ouvrir, n’est-ce pas ?
J’essaie de rester calme. Aujourd’hui, ce n’est pas le jour pour l’un de ses
sermons.
– Ça va, ce n’est pas dramatique. C’est de ta faute aussi. Si tu ne nous
avais pas gavés avec cette meuf pendant des jours, à la dépeindre comme un
membre de je ne sais quelle famille royale à la con, l’idée ne me serait pas
venue.
Son visage se tord de colère.
– Je te préviens, Nathan, elle n’est pas Mia. Je ne te laisserai pas la faire
fuir.
C’est reparti avec ça.
J’en ai marre qu’elle me reproche le départ de Mia. Je ne l’ai forcée à rien,
c’est une adulte, elle a pris ses décisions.
– Tu devrais savoir que les bourges coincées, ce n’est pas ma came.
J’ai conscience que ma remarque est complètement déplacée. En plus, je
ne connais même pas Tara pour affirmer une chose pareille. L’unique raison
qui me pousse à agir ainsi, c’est la volonté qu’Ada la ferme. Je ne supporte
pas qu’elle me parle de Mia ou des événements qui ont conduit à son départ.
Comme si j’avais choisi ce qu’il s’est passé. Une nausée désagréable monte
en moi. Je vois qu’Ada s’apprête à me répondre quelque chose d’acerbe, mais
je ne lui en laisse pas le temps. Je ramasse mon sac de sport qui traîne dans
un coin du salon.
– Laisse tomber, OK ? J’ai rendez-vous. Je n’ai pas envie qu’on se prenne
la tête, encore.
J’ai rencontré Seth aux entraînements. Il vivait déjà avec les filles et ils
étaient à la recherche d’un dernier colocataire. Je me suis installé avec eux, et
depuis, on peut dire que nous sommes tous devenus de très bons amis.
Seulement, depuis un an, mes relations avec Adaline se sont dégradées. Elle
n’a pas supporté la façon dont je me suis comporté avec son amie, ce qui, en
un sens, peut se comprendre. Elle m’interpelle avant que je sorte :
– Nathan ! Ne pars pas comme ça, s’il te plaît. Je suis désolée. On oublie,
OK ? On se voit ce soir pour la soirée.
Je hoche la tête.
Elle a prévu d’emmener Tara en boîte de nuit. Au regard de mes premiers
échanges avec cette dernière, je ne suis pas sûr que je sois le bienvenu, mais
enfin bon, j’ai promis que j’irai.
Et puis ça ne peut pas me faire de mal de penser un peu à autre chose.
À suivre,
dans l'intégrale du roman.
DISPONIBLE :
The New Roomie
Après avoir fui sa famille et les dirty secrets de cette dernière, Tara décide de
poursuivre ses études loin de sa ville natale et d’étudier le droit à Duke. Ada,
qui vient de la même ville qu’elle et qui l’a également fuie, lui propose de
rejoindre la coloc qu’elle forme avec Seth et Nathan. La rencontre entre Tara
et Nathan est explosive. Leur passé est une bombe à retardement, leur avenir
est plus qu’incertain. Mais le désir se fiche bien des blessures anciennes !
Leur attirance est si forte qu’elle semble pouvoir balayer leurs pires peurs et
s’opposer à tous ceux qui voudraient les voir sombrer. Sauf que rien n’est
jamais possible tant qu’on n’affronte pas le passé et ses monstres… quitte à
tout perdre.
The New Roomie
Retrouvez
toutes les séries
des Éditions Addictives
sur le catalogue en ligne :
[Link]
« Toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le
consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite
(alinéa 1er de l’article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par
quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée
par les articles 425 et suivants du Code pénal. »
© Edisource, 1bis avenue de la République, 75011 Paris
Janvier 2025
ISBN 9791025761014
Copyright : © RenZen © Marc Andreu – [Link]
ZURA_001
This file was downloaded from Z-Library project
Your gateway to knowledge and culture. Accessible for everyone.
[Link] [Link] [Link] [Link]
Official Telegram channel
Z-Access
[Link]