0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
16 vues9 pages

Mémoire, Histoire et Oubli selon Ricœur

Le document traite des thèmes de la mémoire, de l'histoire et de l'oubli selon Paul Ricœur, en soulignant les forces et les faiblesses de la mémoire ainsi que ses abus. Ricœur propose une épistémologie de l'historien et analyse la condition historique de l'être humain, tout en explorant le rôle bénéfique de l'oubli et ses dérives. L'ouvrage se termine par un épilogue sur le pardon, que Ricœur décrit comme un processus difficile.

Transféré par

cprofessionnel07
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
16 vues9 pages

Mémoire, Histoire et Oubli selon Ricœur

Le document traite des thèmes de la mémoire, de l'histoire et de l'oubli selon Paul Ricœur, en soulignant les forces et les faiblesses de la mémoire ainsi que ses abus. Ricœur propose une épistémologie de l'historien et analyse la condition historique de l'être humain, tout en explorant le rôle bénéfique de l'oubli et ses dérives. L'ouvrage se termine par un épilogue sur le pardon, que Ricœur décrit comme un processus difficile.

Transféré par

cprofessionnel07
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Revue théologique de Louvain

La mémoire, l'histoire, l'oubli. À propos du livre de Paul Ricœur


Jacques Étienne

Abstract
P. Ricœur embraces three themes : memory , history and forgetfulness. He underlines both the resources and the weaknesses
of memory as well as the abuse to which it can be put. He then proposes an epistemology of historical undertaking and an
analysis of the historical condition of human beings. Finally he studies the status of forgetfulness, its beneficial function and its
pathological deviances. He devotes an epilogue to forgiveness which he defines as «difficult».

Résumé
P. Ricœur entrelace trois thèmes : mémoire, histoire, oubli. Il souligne aussi bien les ressources que les faiblesses de la
mémoire, ainsi que l'abus qu'on peut en faire. Il propose ensuite une épistémologie de l'entreprise historienne et une analyse de
la condition historique de l'être humain. Il étudie enfin le statut de l'oubli, sa fonction bienfaisante comme ses dérives
pathologiques. Il consacre un épilogue au pardon, qu'il qualifie de difficile.

Citer ce document / Cite this document :

Étienne Jacques. La mémoire, l'histoire, l'oubli. À propos du livre de Paul Ricœur. In: Revue théologique de Louvain, 32ᵉ
année, fasc. 2, 2001. pp. 240-247;

doi : 10.2143/RTL.32.2.2017505

[Link]

Fichier pdf généré le 20/02/2023


Revue théologique de Louvain, 32, 2001, 240-247.
Jacques Etienne

La mémoire, l'histoire, l'oubli

À propos du livre de Paul Ricœur

Comme l'indique le titre de l'imposant volume que P. Ricœur vient de


publier, trois thèmes y sont entrelacés: mémoire, histoire, oubli1. De ce fait,
trois parties se succèdent, elles-mêmes rythmées de façon ternaire. Un
épilogue intitulé «un pardon difficile» clôture l'ouvrage.
Tout au long de sa méditation, Ricœur se réfère à nombre de ses propres
écrits, notamment à la trilogie de Temps et récit2, où temporalité et narrati-
vité sont étroitement liées, sans toutefois que la référence au passé occupe le
devant de la scène, comme c'est le cas ici.
*
* *

La première partie a pour titre: De la mémoire et de la réminiscence.


Disons-le une fois pour toutes: ces termes renvoient à la philosophie
grecque, particulièrement à Platon avec sa théorie de l'anamnèse, de l'image
(eikôn) et de l'empreinte (tupos); l'insistance d'Aristote sur le lien
fondamental entre la mémoire et le passé est également mise en évidence3. Ricœur
commence par souligner la différence de visée entre l'imagination et la
mémoire; alors que la première est «dirigée vers le fantastique, la fiction,
l'irréel, le possible, l'utopique»4, la seconde est tournée vers la réalité
antérieure, elle atteste que quelque chose s'est passé dont nous tentons de raviver
les contours et les couleurs, y compris leur charge affective et leur
signification. La mémoire laisse-t-elle des traces? Ce dernier terme est ambigu, il
désigne tantôt un support matériel, tantôt une impression-affection
psychique, tantôt une empreinte corticale. La relation entre les deux dernières
occurrences offre l'occasion d'un débat entre phénoménologie et
neurosciences déjà illustré dans l'ouvrage écrit en dialogue par Ricœur et
Changeux: Ce qui nous fait penser. La nature et la règle5. Bergson, dans

1 Paul Ricœur, La mémoire, l'histoire, l'oubli (coll. L'ordre philosophique).


Paris, Seuil, 2000. 681 p. 20,5 x 14. 195 Frf. Isbn 2-02-0349175- 5. Nous citerons
désormais: La mémoire.
2 Paul Ricœur, Temps et récit, 3 vol. (coll. L'ordre philosophique), Paris, Seuil,
1983-1984-1985.
3 C'est à l'occasion des relations entre mémoire et imagination que Ricœur
évoque Platon et sa théorie de la représentation d'une chose absente ainsi qu'Aristote
et sa remarque selon laquelle «la mémoire est du passé». Mais les références à ces
deux penseurs réapparaissent ultérieurement au cours du livre.
4 La mémoire, p. 6.
5 P. Ricœur et J.-P. Changeux, Ce qui nous fait penser. La nature et la règle,
Paris, Odile Jacob, 1998.
RICŒUR : LA MÉMOIRE ET L'OUBLI 24 1

Matière et mémoire6, avec les ressources de la science de son temps,


s'attaquait déjà au préjugé qui fait du cerveau un réceptacle de souvenirs et
montrait l'irréductibilité des deux ordres, celui du mouvement et celui du
psychisme. Quant au soupçon porté sur la fidélité et donc la fiabilité de la
mémoire, il ne peut voiler le fait que «nous n'avons pas d'autre ressource
concernant la fidélité au passé que la mémoire elle-même»7; toute mise en
cause, si légitime soit-elle, doit partir de cette constatation. Lorsqu'il est
question du souvenir, quelques distinctions sont éclairantes : autre est ce dont
on se souvient (le souvenir-objet), autre est l'acte par lequel on se souvient,
autre enfin le travail du rappel, l'effort pour évoquer le passé. Ce dernier trait
renvoie à ce que Ricœur appelle, à plusieurs reprises, dans la ligne de son
ouvrage Soi-même comme un autre*, «l'homme capable», c'est-à-dire les
divers pouvoirs dont dispose le sujet humain: il peut parler, agir, raconter,
s'imputer des actes et, ici, se souvenir.
Ricœur s'intéresse ensuite aux abus auxquels est exposé l'exercice de la
mémoire. Que l'on songe à l'effort de la mémorisation. Cette pratique, aux
vertus pédagogiques indéniables, présente l'inconvénient d'effacer ou du
moins de tenir en suspens la relation au passé; il ne s'agit plus de l'évoquer
mais de maîtriser «des savoirs appris, rangés dans un espace mental»; «en
termes bergsoniens, nous sommes passés du côté de la mémoire-habitude»9.
Rappelons brièvement de quoi il s'agit. Bergson distingue entre les
mécanismes progressivement acquis qui fonctionnent au moment même de
l'action, telle la capacité digitale d'un pianiste lorsqu'il joue de son instrument,
et l'acte de se souvenir de ce qui s'est passé à tel moment du passé. La
récitation par cœur fonctionne dans l'instant, elle ne se réfère plus aux actes
successifs qui ont permis l'acquisition de cette capacité.
Ricœur examine ensuite des situations où la mémoire subit des
agressions. Il étudie d'abord le cas où la mémoire est plus ou moins entravée par
suite d'une pathologie mentale; faute de se souvenir, le malade «répète» ce
qu'il a vécu, comme le dit Freud10. Vient ensuite la mémoire manipulée par
les détenteurs du pouvoir; ceux-ci modifient la mémoire collective dans le
sens de l'excès, de la rumination des souvenirs, ou dans le sens du défaut,

6 Matière et mémoire, dans H. Bergson, Œuvres, Paris, Presses universitaires de


France, 1959, p. 159-379. Cette édition est appelée «édition du centenaire», parce
que publiée cent ans après la naissance de Bergson (1859-1941). L'ouvrage original
a paru en 1896.
7 La mémoire, p. 26.
8 P. RlCŒUR, Soi-même comme un autre (coll. L'ordre philosophique), Paris,
Seuil, 1990. Cf. J. Etienne, La question de l'intersubjectivité. Une lecture de «Soi-
même comme un autre» de Paul Ricœur, dans Revue théologique de Louvain, t. 28,
1997, p. 189-215.
9 La mémoire, p. 75.
10 Selon Freud, le patient «ne reproduit pas [le fait oublié] sous forme de
souvenir mais sous forme d'action: il le répète sans évidemment savoir qu'il le répète»
{Gesammelte Werke, t. X, p. 129) - texte cité dans La mémoire, p. 84. Voir aussi,
ibid., note 18.
242 J. ETIENNE

de l'oubli, de l'occultation des responsabilités encourues autrefois11. Figure


en dernier lieu la mémoire obligée, sommée de se souvenir, de ressasser des
commémorations .
Ces dernières notations lancent l'idée de mémoire collective et de ses
relations avec la mémoire personnelle. S. Augustin, Locke et Husserl sont
cités pour évoquer le regard intérieur, auquel s'oppose le regard extérieur lié
à la mémoire collective dont Maurice Halbwachs12 fait la théorie.
Conformément à son habitude, Ricœur s'efforce de jeter un pont entre
l'intimité mémorielle et la mémoire qui habite une collectivité; il veut dépasser
les excès symétriques de la sociologie de la mémoire collective et de la
phénoménologie de la mémoire individuelle. Sa thèse peut se résumer en
quelques mots: l'immédiateté de mon rapport à autrui m'arrache
radicalement au solipsisme (contre l'individualisme phénoménologique) mais ce
rapport est mien (contre le fantasme sociologisant d'une collectivité coupée
des individus qui la composent).

*
* *

La seconde partie prend la forme d'une épistémologie de l'entreprise


historienne. Dans Histoire et vérité13, Ricœur s'était déjà intéressé à une
question vivement débattue où s'illustraient entre autres H.-I. Marrou et
R. Aron: qu'en est-il de l'objectivité des faits et de la subjectivité de
l'historien, étant entendu que celle-ci ne se réduit pas à un risque de déformation
mais constitue un élément essentiel de l'effort pour dégager le sens de ce qui
s'est produit. Pourquoi distinguer mémoire et histoire? Certes, comme celui
qui se souvient, l'historien se tourne vers le passé. Mais il le fait, non en
puisant dans ses souvenirs mais en scrutant méthodiquement les traces du
passé. Trois phases, dont Ricœur souligne l'interaction, scandent cette
seconde partie: recours aux archives, effort pour les expliquer et les
comprendre, travail rédactionnel qualifié de représentation historienne.
À propos de l'archive se pose la question de savoir quelle est «la part de
vérité historique accessible à cette étape de l'opération historiographique»14.
Dès ce moment, l'historien n'est pas purement passif, il aborde les archives
avec des questions.
Quant à l'explication et la compréhension, elles sont inséparables. On le
sait, Dilthey (1833-1911) les distinguait pour rattacher la première aux
sciences de la nature et la seconde aux sciences de l'esprit dont il entendait

11 Voir la section intitulée L'oubli et la mémoire manipulée, dans La mémoire,


p. 579-584.
12 De M. Halbwachs (1877-1941) a paru, en édition posthume, un ouvrage
intitulé La mémoire collective, Paris, Presses universitaires de France, 1950.
13 P. Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Seuil, 1955. La troisième édition,
augmentée, date de 1967.
14 La mémoire, p. 224.
RICŒUR: LA MÉMOIRE ET L'OUBLI 243

mettre en valeur la spécificité. Ricœur s'est penché de bonne heure sur cette
dichotomie, notamment dans un article publié en 1970 dans des Mélanges
offerts à Gadamer et intitulé: «Qu'est-ce qu'un texte? Expliquer et
comprendre»15. Sans nier la différence entre ces derniers termes, il se refuse à
établir entre eux une cloison étanche et il les emploie conjointement pour
qualifier le travail de l'historien. Peut-on dire que celui-ci s'efforce de
dégager des mentalités? Pour sa part, Ricœur parle de l'effort pour écrire «une
histoire des représentations et des pratiques»16. À ce propos il insiste sur le
concept de variation d'échelles17. Selon qu'en histoire on adopte tantôt
l'échelle de la longue durée, chère à Braudel, tantôt celle de la
micro-histoire, on fait apparaître des objets historiques différents. Autre variation:
celle qui concerne des types de grandeur: «tel est grand dans l'ordre
marchand, qui n'est pas grand dans l'ordre politique ou dans l'ordre de la
réputation publique ou dans celui de la création esthétique»18. L'idée de
changement tombe également sous le regard qui apprécie: se révèle ainsi la quasi
stagnation jusqu'aux crises en passant par tous les intermédiaires.
Troisième phase, après l'archive et le moment explicatif-compréhensif : la
représentation historienne. L'histoire met-elle le passé en scène ou le fait-
elle comprendre? Fausse alternative: «deux types d'intelligibilité,
l'intelligibilité narrative et l'intelligibilité explicative»19 se combinent, la première
défendue avec force par un courant d'outre- Atlantique, la seconde, tout
aussi fermement, par l'école des Annales. En conclusion, à la différence de
la fiction, le discours de l'histoire se réfère à ce qui s'est réellement passé et
cette référence traverse à la fois «la preuve documentaire, l'explication
causale/finale et la mise en forme littéraire»20; à cette occasion, Ricœur parle
de représentance (p. 359-369).

* *

Troisième partie: La condition historique. Si l'homme peut se souvenir et


faire œuvre d'histoire, c'est qu'il est lui-même intimement inséré dans la
durée, c'est que la condition humaine est intrinsèquement historique. Il n'en
résulte pas que l'historiographie puisse s'ériger en savoir absolu mais elle
est cependant une recherche légitime à vocation objective. Ni absolutisation,
ni relativisme dissolvant.
Ricœur propose une confrontation entre la tâche de l'historien et celle du
juge. Tous deux sont dans la position du tiers animé par le vœu d'impartia-

15 Cet article a été repris dans P. Ricœur, Du texte à l'action. Essais


d'herméneutique. II, Paris, Seuil, 1986, p. 137-160.
16 La mémoire, p. 278.
17 Cf. La mémoire, p. 267-292.
18 La mémoire, p. 284.
19 La mémoire, p. 312.
20 La mémoire, p. 323.
244 J. ETIENNE

lité, sans pour autant que leur rôle coïncide. En particulier, alors que la
vocation du juge est de trancher, de mettre fin au procès, celle de l'historien
laisse le champ ouvert à des recherches ultérieures. Le juge prononce un
jugement de valeur, il discerne le légal de l'illégal. Qu'en est-il de
l'historien? À force de comprendre, ne va-t-il pas tout justifier? Non, car on peut
«comprendre sans disculper, sans se rendre complice de la faute et de la
dénégation»21. Ce qui se profile dans cette affaire, c'est la célèbre
controverse entre historiens du nazisme. Jusqu'à quel point un historien, dans son
désir de comprendre, peut-il parler en vérité de la Shoah? Deux difficultés
se présentent. D'une part, la possibilité de dire l'inhumain; d'autre part, et
c'est grave, le risque d'évacuer les responsabilités, d'occulter le mal, en
mettant au jour la complexité psycho-sociale qui, prétendument, l'aurait
fatalement engendré. Ricœur reconnaît ce que l'entreprise a de délicat mais
maintient la possibilité et la légitimité du travail historique. L'horreur de
l'événement appelle impérieusement qu'on en fasse mémoire, qu'on en
maintienne le souvenir dans la mémoire collective. Si l'histoire de la Shoah
est inépuisable, elle n'est pas impossible. Mieux: elle s'impose à la
conscience humaine. En définitive, conclut Ricœur, chacun de nous, en tant
que citoyen responsable, a le devoir d'élever sa protestation contre
l'inhumain22.
Ricœur médite ensuite sur la temporalité inhérente à l'existence humaine
aussi bien qu'à l'entreprise historienne. Le débat avec Heidegger {Être et
temps) est central. Sans nier l'horizon de la mort, Ricœur chante aussi
«l'élan du vivre», les «ressources de l'expérience du pouvoir-être en deçà
de sa capture par l' être-pour-la-mort»23. De même, si le passé est
indéniablement révolu, nous restons en dette à son égard, il nous faut assumer
aujourd'hui notre héritage, aussi bien les pertes que les profits.
Reste la question de l'oubli, qui annonce de loin celle du pardon, dont
traitera l'épilogue. L'oubli renvoie à la mémoire et à la fidélité au passé
tandis que le pardon se rattache à la culpabilité et à la réconciliation avec le
passé24.
L'oubli apparaît certes d'abord comme l'ennemi de la mémoire; pourtant,
une mémoire sans oubli n'est-elle pas un fantasme lié à l'illusion de la
réflexion totale, de la maîtrise absolue? N'y a-t-il pas un art d'oublier, une
sagesse de l'oubli? Toutefois, il faut partir d'un constat: qui dit oubli, dit
effacement. Mais effacement de quoi? De traces corticales? De données
psychiques? En deçà d'un dualisme des substances entre le corps et l'esprit,
Ricœur propose de distinguer entre deux types de discours, dont l'un traite de

21 La mémoire, p. 428.
22 Ricœur se réfère, entre autres, à l'ouvrage de E. Nolte, Un passé qui ne veut
pas passer (à propos du nazisme) et, symétriquement, à celui d'H. Rousso, Un passé
qui ne passe pas, consacré à la mémoire française du régime de Vichy. Cf. La
mémoire, p. 330, note 33. Concernant les rôles de l'historien et du juge, voir La
mémoire, p. 413-436.
23 La mémoire, p. 465.
24 La mémoire, p. 536.
RICŒUR: LA MÉMOIRE ET L'OUBLI 245

circuits corticaux tandis que l'autre s'intéresse aux phénomènes psychiques.


Toute la difficulté consiste à nouer les deux discours, à surveiller critiquement
le passage de l'un vers l'autre. Si l'état du cortex conditionne les processus
mentaux, le cerveau ne pense pas, il est «cette organisation qui fait que je
pense». L'interlocuteur privilégié, et dont Ricœur se déclare très proche, est
ici Bergson, l'auteur de Matière et mémoire25. Dans cet ouvrage, paru en
1896, Bergson unit deux perspectives: la distinction métaphysique entre le
corps et l'âme, l'irréductibilité de deux approches selon qu'on étudie le
cerveau ou qu'on traite du psychisme. Ricœur se limite à la seconde perspective.
Bergson a consacré beaucoup de temps à lire les travaux de ses contemporains
portant sur les troubles de la mémoire et leur soubassement cérébral; il se
garde d'en minimiser la pertinence mais il entend dissiper la confusion
ruineuse entre observation des mouvements corticaux et examen du psychisme.
Aux chapitres II et III de Matière et mémoire, il étudie successivement la
reconnaissance puis la survivance des images. La reconnaissance, écrit-il, est
«l'acte concret par lequel nous ressaisissons le passé dans le présent»26, elle
est actuelle mais, dans cette actualité, elle s'approprie le passé. Du reste, nos
perceptions ne sont jamais «pures», jamais simple contact instantané avec la
réalité, elles sont habitées par notre expérience passée même si nous n'en
avons pas conscience. En voici un exemple. Lorsque nous parcourons une
ville qui nous est familière, notre pratique passée des itinéraires affecte le
parcours présent. Bref, la perception pure n'est qu'une limite, comme l'est
également, de façon symétrique, le souvenir pur, c'est-à-dire le souvenir
inactualisé, le souvenir virtuel, antérieur à son insertion dans le présent. Lorsque nous
reconnaissons quelque chose ou quelqu'un, le souvenir virtuel s'actualise, il
vient s'inscrire dans la perception présente. L'acte de reconnaissance est un
mixte de souvenir et de perception. Ricœur reprend la thèse de Bergson
lorsqu'il parle à plusieurs reprises du petit miracle de la reconnaissance qui nous
fait nous écrier à propos d'une personne: c'est bien lui, c'est bien elle! Mais
s'il y a surgissement présent de la reconnaissance, c'est que le souvenir a
survécu, c'est que, avant d'être actualisé, il n'était pas aboli. Après Bergson,
Ricœur parle de survivance. Voici comment il condense le raisonnement de
son illustre prédécesseur. C'est un fait que je reconnais quelque chose ou
quelqu'un; à partir de cette expérience indéniable, «je construis un
raisonnement: il a fallu que quelque chose ait demeuré de la première impression pour
que je m'en souvienne maintenant. Si le souvenir revient, c'est que je l'avais
perdu; mais si malgré tout je le retrouve et je le reconnais, c'est que son image
avait survécu»27. Il y a là une latence que Ricœur nomme l'oubli de réserve et
que l'on pourrait tout aussi bien qualifier de mémoire virtuelle. Oubli
bienfaisant, à distinguer des situations où la mémoire est soit empêchée, soit
manipulée ou encore lorsque l'oubli est commandé. L'empêchement dont il est
question est d'ordre psycho-pathologique: le rappel des souvenirs, comme l'a
montré Freud, est bloqué par des traumatismes inconscients. La mémoire est

25 La mémoire, p. 547.
26 H. Bergson, Œuvres, p. 235 (voir note 6).
27 La mémoire, p. 557.
246 J. ETIENNE

manipulée lorsque la mise en récit du passé tombe sous l'autorité de


puissances supérieures et aboutit à une «histoire autorisée, imposée, célébrée,
commémorée», à une «histoire officielle»28. Vient en dernier lieu l'oubli
commandé, l'amnistie, cette pratique sociale décidée en haut lieu et destinée à
rétablir la paix publique en mettant un terme aux procès. Mais n'y a-t-il pas de
crime imprescriptible? Nous voici introduits à l'épilogue.
Ricœur a réservé l'appellation d'épilogue à une réflexion sur le pardon,
qu'il qualifie de difficile et qu'il situe entre la mémoire et l'oubli. Le pardon
suppose la faute, l'imputation à un ou plusieurs sujets de ce qui n'aurait pas
dû être. Ricœur a rencontré l'énigme du mal de longue date; dès la
Philosophie de la volonté, il l'évoque, quitte à la mettre provisoirement
entre parenthèses pour présenter une eidétique du vouloir, une description
neutre29; il lève ensuite cette abstraction lorsqu'il médite sur la culpabilité et
se met à l'explorer par le détour des symboles30; il revient sur la question du
mal dans une étude où il le désigne comme un défi adressé tant à la
théologie qu'à la philosophie31. Dans l'épilogue, il utilise la métaphore de la
profondeur pour la faute et celle de la hauteur pour le pardon. Il examine
d'abord le vis-à-vis de l'offenseur et de l'offensé, puis il s'interroge sur
l'institutionnalisation du pardon ou d'une attitude apparentée: la pratique de
la prescription, ce qui fait naître la question de l'imprescriptible. Lorsque
l'offenseur demande pardon et que l'offensé le lui accorde, est-il correct de
parler d'un échange? Ou, conformément à une affinité sémantique présente
dans plusieurs langues, faut-il affirmer que le pardon relève entièrement de
l'économie du don? Voici la réponse: c'est l'échange sous sa forme
marchande qui est à rejeter, non la forme supérieure d'échange visée jusque
dans l'amour des ennemis32. Nous permet-on un bref commentaire? Ne
pourrait-on pas dire que l'amour, dont S. Paul parle magnifiquement dans la
première lettre aux Corinthiens, perçoit, affirme et veut promouvoir le lien
radical qui fait de tous les hommes des frères, de chaque homme un frère en
humanité? L'amour dit: je t'offre sans condition le pardon; mais nul ne
peut le recevoir s'il ne s'y ouvre par la repentance. Sur le pardon se profile
une figure de l'espérance; quoi qu'on ait fait, persiste «un crédit adressé
aux ressources de régénération du soi»33.
Le survol du livre a laissé de côté une foule d'analyses relatives à une
multitude d'auteurs34. Évoquons en vrac Platon (la réminiscence), Aristote

28 La mémoire, p. 580.
29 P. Ricœur, Philosophie de la volonté. 1. Le volontaire et l'involontaire, Paris,
Aubier, 1950. Dans cet ouvrage, Ricœur entend proposer une description pure du
vouloir et, à cet effet, il fait abstraction de la faute et de la Transcendance.
30 P. Ricœur, Philosophie de la volonté. 2. Finitude et culpabilité. I. L'homme
faillible. II. La symbolique du mal, Paris, Aubier, 1960.
31 P. Ricœur, Le mal. Un défi à la philosophie et à la théologie, Genève, Labor
et Fides, 1986.
32 Cf. La mémoire, p. 625.
33 La mémoire, p. 638.
34 Voir l'index onomastique, p. 665-676.
RICŒUR: LA MÉMOIRE ET L'OUBLI 247

(mémoire et passé), Augustin (le temps, le regard intérieur), Descartes,


Spinoza, Leibniz, Rousseau, Kant, Hegel, Dilthey, Nietzsche, Bergson,
Husserl, Nabert, Heidegger ou renvoyons anonymement à des publications
plus récentes, qu'elles soient dues à des spécialistes des neurosciences, à des
psychologues, des philosophes ou des historiens. C'est dans le patient
dialogue avec eux que Ricœur montre son ouverture d'esprit et sa pénétration
autant que son art de réconcilier dans une synthèse supérieure des positions
antagonistes sans jamais tomber dans le concordisme.
En quoi le livre qui vient d'être présenté peut-il intéresser les théologiens?
À plusieurs titres, semble-t-il. Discours sur Dieu, la théologie est en même
temps discours sur l'homme; or l'étude des rapports entre mémoire et circuit
cortical est d'ordre anthropologique, elle engage un débat sur les relations entre
le corps et l'esprit; l'articulation, délicate, entre le discours des neurosciences
et celui de la phénoménologie aide le théologien à souligner l'enracinement
charnel de la personne humaine et de sa destinée spirituelle. La réflexion sur la
mémoire renvoie spontanément à la fonction de mémorial inhérente à
l'Écriture sainte comme à la pratique des sacrements, spécialement de l'Eucharistie.
La mise en valeur de la condition historique de l'homme entre en résonance
avec la foi chrétienne que marque en profondeur l'irruption de Dieu dans
l'histoire humaine. Quant aux pages sur le pardon, elles se situent à la jointure
d'une pensée de l' intersubjectivité et de l'ouverture à la miséricorde de Dieu.
La mémoire, l'histoire, l'oubli: des concepts fondamentaux à creuser, un
livre à méditer.

B - 1348 Louvain-la-Neuve, Jacques Etienne,


voie du Roman Pays 29/102. Professeur émérite de la Faculté
des sciences philosophiques de VU. CL.

Résumé - P. Ricœur entrelace trois thèmes : mémoire, histoire, oubli. Il


souligne aussi bien les ressources que les faiblesses de la mémoire, ainsi que
l'abus qu'on peut en faire. Il propose ensuite une épistémologie de
l'entreprise historienne et une analyse de la condition historique de l'être humain. Il
étudie enfin le statut de l'oubli, sa fonction bienfaisante comme ses dérives
pathologiques. Il consacre un épilogue au pardon, qu'il qualifie de difficile.

Summary - P. Ricœur embraces three thèmes : memory , history and forget-


fulness. He underlines both the resources and the weaknesses of memory as
well as the abuse to which it can be put. He then proposes an epistemology
of historical undertaking and an analysis of the historical condition of
human beings. Finally he studies the status of forgetfulness, its bénéficiai
function and its pathological déviances. He dévotes an épilogue to forgive-
ness which he defines as «difficult».

Vous aimerez peut-être aussi