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Portrait de Mathurin Goli Bi Irie

Le récit suit Yeli, une mère inquiète, qui découvre que son fils Tino est tombé dans la drogue après une nuit de violence. Désemparée, elle cherche de l'aide pour le sauver, mais se heurte à des obstacles, y compris le départ imminent d'un psychologue renommé. Alors que son mari revient d'un long voyage, Yeli craint de devoir affronter la réalité dévastatrice de la dépendance de son fils.

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Portrait de Mathurin Goli Bi Irie

Le récit suit Yeli, une mère inquiète, qui découvre que son fils Tino est tombé dans la drogue après une nuit de violence. Désemparée, elle cherche de l'aide pour le sauver, mais se heurte à des obstacles, y compris le départ imminent d'un psychologue renommé. Alors que son mari revient d'un long voyage, Yeli craint de devoir affronter la réalité dévastatrice de la dépendance de son fils.

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AU DELÀ DES TOURMENTS

MATHURIN GOLI BI IRIÉ


Partie 1
Chapitre Iadjiba. Il était quatre heures du matin. L'aube, petit à petit, s'annonçait blafarde. On sentait le ciel bas, le
temps morose. Dans la cité endormie, tout était calme, très calme. Yeli dormait profondément. Soudain, quelqu'un
frappa à la porte. Aussitôt, elle se réveilla, terrifiée. A peine remise de la frayeur, qu'elle entendit d'autres bruits plus
forts que les précédents. Au bout de cette scène insolite, une voix se fit entendre. << Ouvrez ! Ouvrez-moi la porte !
». Yeli, alors, se tint debout. Elle sortit de la chambre sur la pointe des pieds. Une fois au salon, elle tira prudemment
les rideaux, jeta un coup d'œil furtif à travers la porte vitrée. Devant la maison dandinait une ombre suspecte. Le dos
aplati contre le mur, elle ne savait que faire pour se libérer du danger qui se profilait à l'horizon. La peur qui
l'étreignait se mua en audace. Elle ouvrit grandement les yeux et interrogea l'inconnu.-5-
Qui es-tu?Tino qui puait comme un bouc, rota et lui répondit bruyamment.- C'est moi ! C'est moi!Elle s'approcha
davantage de la porte et revint à la charge.- C'est toi ! C'est toi qui ?- Tino !Elle tiqua. Son cœur bondit dans sa
poitrine. Ce fut pour elle, un bref instant d'étonnement et de silence. Et, elle s'écria.1- Tino, mon fils?La personne ne
lui répondit point. Par curiosité, elle ouvrit la porte. Et vit Tino là, devant elle, le visage balafré, les yeux pommés, les
lèvres ensanglantées. Elle constata que son enfant a été agressé par des malfrats. Elle s'approcha de lui et le prit
alors dans ses bras, le conduisit dans sa chambre. Yeli l'aida à s'étendre dans son lit et le laissa dormir. L'esprit en feu
et le cœur battant, elle regagna sa chambre. Elle resta éveillée jusqu'au petit matin. Toute sa pensée était tournée
vers son fils Tino mal en point. Dès six heures, sûre que Tino pouvait l'écouter, elle entra-6-
dans sa chambre et le réveilla. Yeli s'assit au bord du lit et se mit à lui parler à voix basse, calmement.- Tino, qu'est-ce
que tu as eu ?Malgré le silence de son fils, elle continua.J'ai mal de te voir dans cet état. Une mère, quand elle parle
on l'écoute. On lui obéit. Quand ce n'est pas le cas, on paye le prix. Regarde dans quel état tu te trouves. Le corps
ensanglanté, le visage tuméfié.Bien qu'indignée, elle se leva puis sortit de la maison. Ne pouvant rester loin de lui, elle
revint sur ses pas pour s'enquérir davantage de ses nouvelles. - Tino! Rends-moi heureuse. Je t'en supplie. Cesse donc
de me tourmenter par ton silence.À travers cette tendresse impromptue, cette voix douce, on voyait l'ombre d'une
mère dépitée, abattue. Elle soupira puis se mit à lui poser des questions plus précises.- Tino, dis-moi, mon fils, où as-
tu passé la nuit ?Devant les pleurs de sa mère, peiné, Tino tenta de parler mais il perdit la langue.-7-
Au fu... Au fu... bégaya-t-il. Et, sous le regard interrogateur de sa mère, il reprit le mot dans son entièreté : Au
[Link], choquée par l'aveu de son fils, suffoqua. Elle ne put garder longtemps le silence. Alors, elle s'écria :Que
me dis-tu ? Tu as dormi au fumoir ? Mais...qu'est-ce que le fumoir ?Il lui répondit sans ambages.- C'est l'endroit où
nous fumons la drogue.1Sacrilège ! Quelle abomination!La honte et la déception envahirent Yeli. Les yeux embués de
larmes, elle fixa, déçue, le visage boursouflé de son fils. Engourdie par tous les faits du désespoir, elle referma les
yeux, continua:- Je suis étonnée de t'entendre parler de nuit passée au fumoir. Pourtant, la nuit d'hier, tu es allé au lit
en ma présence. Comment as-tu fait pour te retrouver au fumoir ?Ne pouvant plus cacher la vérité à sa mère, il cita
le nom d'Anna, la fille de maison. C'était elle qui l'avait aidé à sortir discrètement de la maison. Yeli reçut cette vérité
comme un coup de massue sur la tête. Elle trembla de colère, de peur, de soif, de faim, de vertiges, de tout à la fois.
Yeli se mit à-8-
réprimander Anna pour sa complicité avec Tino avant de vociférer à l'endroit de son fils :- Tino, je suis convaincu
d'une [Link] refuses de [Link] fit des signes de la tête pour dire à sa mère qu'il ne veut pas mourir. Rassurée, elle
[Link] bien ! Tu veux vivre mais, pourquoi es- tu resté sourd à mes nombreuses interpellations. Je pense que ton
père, avant de partir pour la France, t'avait supplié de ne pas suivre les marginaux de Nadjiba. Hélas, tu as fait fi de
nos conseils et te voilà devenu une loque humaine. Regarde! Tu viens d'avoir dix-huit ans. À ton âge, tu devrais avoir
pour souci de devenir un adolescent accompli. Mais non ! Regarde autour de toi. Ton père et moi, comptons sur toi.
Sache que tu as trahi ton père qui, depuis tes premiers vagissements, n'a pas hésité à me dire ceci : « Yeli! Tu viens
de me faire honneur. Avec ce garçon qui vient de naître, tu m'as tout donné. Il me revient de faire de lui, l'un de nos
plus grands guerriers qui libéreront l'Afrique.» Hélas! Te voyant dans cet état, tu pourrais être une déception. Dis-moi,
que veux-tu que je devienne, moi, la mère d'un fils perdu et indigne ? Tino ! Je te supplie. Il n'est pas encore tard pour
bien faire. Je te demande d'abandonner le chemin du fumoir.-9-
Dès aujourd'hui, quitte le milieu que tu viens de choisir. Ce monde fangeux sans [Link] larmes aux yeux, la tête
levée au plafond, elle soupira bruyamment. Dans un bref bilan, elle se rendit compte que l'éducation de son fils était
en train de lui échapper, signe de son propre échec. Pourtant que de nuits blanches et de jours passés à penser à
l'avenir de son fils. Il y eut de la rigueur et de l'amour pour un seul but : faire de lui un homme rompu aux valeurs de
l'abnégation. En dépit de ce sacrifice, Tino n'a pas changé. Il ne pensait qu'aux choses malsaines qui le menaient à
sa propre destruction.Àpas lourds, elle regagna sa chambre, l'esprit affecté. L'incartade de Tino lui fit revivre l'époque
où elle était jeune. Encore naïve et émotive, elle voyait la vie comme une montagne figée, un amant qui l'attendrait
malgré ses caprices. C'était seulement ce matin-là, qu'elle avait su que la jeunesse, tel un fleuve, pouvait s'évaporer
au fil des jours qui s'égrenaient. Elle se fanait au bout des temps. L'inattendu, un pan de la vie, devait surgir du néant,
prendre la place qui lui sied afin de rendre belle la vie, inaccessible le destin. Elle s'en voulut au bout du compte de
n'avoir eu que Tino. Elle avait déjà plus de quarante-cinq ans, et cet-10-
Partie 2
âge est plus favorable au pardon et à la résignation qu'aux cris et aux plaintes. Ainsi, s'obligea-t-elle à faire siennes ces
paroles fortes quand l'on se trouve face à l'envers de la vie : « Un enfant devenu un ermite, craint de tous, n'a nulle part de
force et de protection que l'amour de sa mère ». Elle avait cédé à l'appel de ce devoir moral pour tendre la main à Tino. Car,
éduquer un enfant n'a ni prix ni fin. C'est une œuvre qui se mesure à la durée du temps que l'homme aura à passer sur la
terre. C'est pourquoi, un adulte, malgré son âge et la grandeur de son âme, revendique toujours sa part de sagesse. Si telle
est la vie, Tino qui est un homme, encore jeune, mérite aussi la compassion des siens. Yeli comprit alors que c'était elle qui
perdrait si Tino restait tel, embourbé dans les méandres du vice. Constatant son impuissance, elle se résigna et n'avait pas
d'autre choix que d'attendre le retour imminent de son époux.-11-
Chapitre IIeux jours après l'écart de conduite de Tino, Sabine Yeli avait perdu de son entrain d'antan. Pour elle, tant que son
fils resterait enlisé dans la drogue, rien de sublime ne pourrait l'égayer. Son devoir, désormais, se résumait en une seule chose
trouver le remède qui conviendrait au drame qui rongeait son fils. Dans ses recherches, on lui avait conseillé les soins d'un
psychologue. Celui-ci, doué en mots fins, séduisants, en verbes idoines, pourrait épurer son esprit fêlé. Le sésame était trouvé.
Il fallait donc chercher, partir afin d'ouvrir la porte de la guérison à Tino. Creusant ses méninges, Yeli se souvint du Docteur
Gnébéhi qu'elle a vu à la télévision lors d'une émission sur la consommation de la drogue en milieu [Link] était déjà quinze
heures. Sous le soleil accablant et suffoquant, Yeli sortit de la maison, héla un taxi, y monta, prit la direction de la clinique où
exerçait Docteur Gnébéhi.-13-
Dès sa descente du taxi, après trois heures de trajet à cause des bouchons, devant elle, était débout un homme. Celui-ci,
comme par enchantement, était l'homme qu'elle cherchait. Il était grand, légèrement bancal et avait les cheveux ébouriffés.
Elle l'observa malicieusement. Tel qu'elle le découvrit, tel était le portrait craché du Docteur Gnébéhi. << C'est lui.C'est
Docteur Gnébéhi », murmura-t-elle. Mais, il était dix-huit heures, l'heure de fermer les de la clinique. Aussitôt, Yeli
[Link], ne fermez pas. C'est vous que jeviens voir !L'homme fut surpris devant le ton ferme d'une femme qui avait
l'air fatiguée et triste.-- C'est de moi que vous parlez?- Oui Docteur. C'est de vous que je parle. Et je sais que je ne me
trompe pas. Vous êtes Docteur Gnébéhi, le grand psychologue dont parle toute la ville de Nadjiba.L'homme rassuré, ne
présentant aucun danger, sous le flot des éloges, se mit à [Link], c'est bien moi, Docteur Gnébéhi. Quepuis-je
faire pour vous, madame?-14-
Bien de choses, Docteur. Vous êtes mon dernier espoir, ma dernière [Link] se passe-t-il, madame?Mon fils est malade.
C'est un drogué. La drogue l'a rendu presque fou. On m'a dit que votre science pourrait le soigner.- Oui mais, madame, il est
l'heure. 18h à ma montre. Mais, vu votre état d'inquiétude, je vous accorde cette chance. Emmenez-le ici. Je vais vous
attendre quelle que soit l'[Link] resta silencieuse devant la promesse du Docteur. Elle trouvait que venir avec Tino ce soir
au cabinet était impossible. Tino, tel qu'il était rentré à la maison, blessé et exténué, ne pourrait pas se tenir sur pied pour
venir jusqu'au cabinet du Docteur.- Docteur ! Mon fils est très mal en point. Je vous supplie de vous rendre chez moi, à la
[Link], madame! Je ne soigne pas les patientsà domicile.- Et demain ?1Demain, je voyage. Je vais à la Haye et je
reviendrai dans un mois. Peut-être...-15-
Yeli fondit en larmes. Elle venait de réaliser que Tino restera tel, malade et éprouvé, jusqu'i l'arrivée de son père. Car, nulle
part ailleurs, elle ne pourrait trouver un autre psychologue de renom qui se déplacerait jusqu'à chez elle pour soignerson
[Link], je vous comprends. Et vous avez raison. Mais, dites-moi au moins quelque chose que je pourrais lui dire en votre
nom pour qu'il ait peur de la [Link]-lui chaque matin que la drogue tue, chaque soir que la drogue tue, chaque nuit que
la drogue tue. Cette parole est le meilleur soin. À mon retour, j'examinerai votre [Link] tête lourde, Yeli le quitta, les yeux, une
fois de plus, inondés de larmes.-16-
Chapitre IIIe vol direct du retour au bercail dura six heures. À l'atterrissage, il était vingt- deux heures dans toute la
République de Djidjimandji. À cette heure-là, la nuit était pleine et totale. Gonetié, le mari de Yeli, libéré enfin du stress du
long voyage, foula le sol de son [Link] douze mois passés à Paris ne furent pas vains. Il n'était pas revenu bredouille. Dans
sa main, au fond de son esprit, se trouvaient désormais deux vies contrastées. Deux réalités opposées. Sûrement, de beaux
rêves en découleraient. Il en avait besoin pour prêter à son monde, une autre force pour le rendre sublime, même deux fois
plus héroïque que le monde de là-bas. La belle vie de là-bas, au bout du compte, n'était pas plus splendide que celle de son
pays, même avec ses immondices et ses hommes inondés de chimères. Cette différence avait fait fructifier la nostalgie de
l'Afrique qui lui avait tant manqué.-17-
Voilà donc sous ses yeux l'Afrique et la majesté de son soleil, l'Afrique et les éclats de rire gênants descohabitants,
l'enthousiasme exacerbé du passantqui chante, qui rit aux éclats dans la rue, souvent, dans le vide. En tout, il préférait
l'Afrique qui, malgré ses rebours à rapiécer, ses nombreuses plaies à cicatriser, restait le refuge de l'humanisme. Après une
année passée loin du soleil vivifiant de la République de Djidjimandji, Gonetié foula le sol hospitalier de son pays. Sur son
visage épanoui, l'on découvrait la cordialité. Ce retour parmi les siens l'égayait, mettait fin à la dureté de l'hiver, le
rapprochait de Tino dont l'image n'avait jamais cessé de l'enchanter.Dès qu'il franchit la grande porte d'arrivée de l'aéroport,
il n'avait qu'une seule et folle envie. Voir Tino. Ce Tino dont il parlait tant à ses amis, à qui il n'avait jamais cessé de penser. Il
se pencha vers Yeli et lui susurra à l'oreille.Où est Tino?Aussitôt, l'image de Tino broyée et avachie par la drogue resurgit dans
la tête de Yeli. Embarrassée elle soupira, puis haussa les épaules en signedregret et répondit d'une voix enrouée.de1Il dormait
quand je sortais.-18-
Dans le taxi, à côté de son mari, Yeli méditait, priait. Déjà, elle pressentait l'orage. À la maison, les nouvelles qui attendaient
Gonetié, étaient froides, presque dramatiques. Pendant son absence, Tino était devenu un drogué. Le fumoir était devenu sa
seconde demeure. Yeli imaginait ce que Gonetié deviendrait. Certainement, un père dépité. Un père endeuillé. Oui, une telle
nouvelle au sujet d'un fils unique n'était autre qu'un deuil. Mais, qui en était responsable? Yeli avait trouvé que chacun d'eux y
avait sa part. Elle reconnaissait déjà la sienne et s'en voulait mais avec quelques doutes. Elle se disait une chose. Qu'aurait-
elle pu faire d'autre, elle, femme solitaire, elle, mère affable, cette mère qui n'avait que l'amour en abondance dans le cœur ?
Pour elle, l'amour qu'elle lui vouait, aurait pu suffire. Mais rien n'y fit. Finalement, elle se demandait si c'est avec l'amour qu'il
faut éduquer un enfant ou avec le fouet de la correction. C'était donc avec amertume qu'elle constatait qu'avec Tino, la voie
majestueuse avait été le revers de la médaille. Elle se demandait ce qu'elle pouvait faire si la tendresse et l'amour dont elle
l'a couvert n'ont pas réussi à brouiller sous ses pieds le chemin suicidaire du libertinage. Au bout du compte, elle l'avait laissé
faire par amour. Voilà donc ce Tino libre. Libre de toutes les pressions familiales.-19-
Partie 3
Et cette liberté avait imprimé à son temps, deuxvies. Le jour, au fumoir. La nuit dans les boîtes de nuit. Rien au monde ne
l'empêchait d'y aller. N le soleil ardent ni la pluie torrentielle n'étaient denature à l'en dé[Link] génération sacrifiée sur
l'autel de ses propres illusions, à laquelle Tino s'était lié, ne prêtait une oreille attentive qu'à la voix de son seul
[Link]és par le vent violent du snobisme rétrograde, ces jeunes gens fiers de leur gaucherie, par ignorance,
faisaient croire à quiconque qu'ils savaient tout, et n'avaient de leçons à recevoir de personne. Sois ce que tu peux être, riche
ou divin ils te regarderont fiers et impassibles, droit dans les yeux, dégaineront à ton encontre des verbes incisifs, des mots
discourtois, sans bégayer, sans fléchir. Ils sont prêts à se comporter comme des aveugles et à marcher sur les pieds de
n'importe quel homme sans remords. Personne ne faisait peur à ces [Link] leur père ni leur mère. Confiants que la vie qu'ils
ont choisie n'était nullement jonchée d'embûches, avec eux, le monde n'est monde que tout ce qui marche à rebours. Ils
avaient une perception déguisée de leur rêve. Dans le taxi, Yeli rêvait, soupirait, s'accusait, se dédouanait, monologuait,se
souvenait de tout.-20-
Chapitre IVIétait vingt-trois heures quand le taxi stationna devant la cour. Gonetié fut le premier à endescendre. Un an
après, il constata que rien n'avait changé dans la cité. C'étaient toujours les mêmes murs défraichis, le même monde et la
même ambiance. Il prêta peu d'égards à ces choses qui n'avaient pas d'importance à ses yeux. Ce qui comptait pour lui,
c'était de voir Tino. Or, ce même jour, sinon, cette même nuit de son arrivée, Tino eut la maladresse d'aller fêter au fumoir. Élu
Président de tous les évadés de conscience, l'appel des arènes l'avait subjugué au détriment du retour de son père. Cette
descente dans le bas-fond de la société, telle une ascension à ses yeux, l'avait contraint à ramer contre le vent de la
décence. Il ne se trouvait donc pas au lieu où son père souhaitait le voir. Aussi, celui-ci le chercha-t-il en vain dans les
chambres et les douches, dans la cuisine et les recoins de la cour. Dépité, il jeta un vif regard sur-21-
la pendule murale. Il était minuit. L'heure était trop avancée. Pris de rage, il revint vers Yeli touten [Link].--Yeli! Je ne vois
pas Tino. Où est-il ?Moi, non plus, je ne le sais pas.- Cette réponse m'énerve Yeli. Je veux voir- Bon ! Comme tu es si pressé
de tout savoir le jour même de ton arrivée de voyage, alors, je vais donc te dire la vérité. Tino a trahi notre confiance. Il n'est
plus Tino qu'il était avant ton départ en France. Il passe maintenant le clair de son temps au fumoir.- Quoi ? Que veux-tu me
dire?drogué.-Sache que Tino fume. Il est devenu unNon, non ! Dis-moi que c'est une blague.Hélas ! C'est la triste
réalité.Mais...Où puis-je le trouver ?À cette heure, il doit se trouver au fumoir avec ses acolytes. C'est peut-être au petit
matinqu'il reviendra à la maison.-22-
Gonetié sursauta, trépigna, cria comme si une barre de fer incandescente l'avait brûlé au [Link]! Je ne te crois pas.
Moi, je suis saintÀ ce mot, Gonetié entendit un énorme vacarme devant la maison. Il sursauta et recula. De là où il se trouvait,
il entendit des voix scandant le nom de son fils : << Tino! Tino! Tino ! » Pris de peur, il sortit de la maison. Devant lui, Tino était-
là, étalé de tout son long. Son cœur se mit à battre la chamade. Non loin de son fils, beaucoup d'autres jeunes gens, en cette
heure tardive, scandaient drôlement : << Tino soulard! Tino drogué ! Puis suivirent des << Tino » criés avec d'autres
qualificatifs minoratifs qui clouaient le fils de Gonetié au pilori des marginaux de la société. Le père, scandalisé, eut
profondément honte. Sous ses yeux rouges en larmes, il voyait Tino étendu à même le sol, gisant dans une mare de sang. On
l'avait piqué aux couteaux et blessé au bras, balafré au front et cisaillé dans le dos. Ce Tino qu'il découvrait ainsi, avait bu.
Trop bu. Il avait fumé. Trop fumé. Cette fois-ci, il avait été battu par des inconnus, peut-être même par ses amis du
[Link] l'horreur, Gonetié peiné se tourna vers sa femme, et l'accusa.-23-
Yeli! Voilà ce que tu as fait de Tino. Il edevenu la risée de la [Link] se mit à pleurer. Gonetié les abandonna, vin s'asseoir
dans le fauteuil, puis fondit en larmes Sabine Yeli, livrée à la honte, vint le trouver, ets'écria.- Lève-toi ! Viens auprès de Tino
qui souffre Tu n'as pas le droit de le laisser [Link] honte!La honte ! Acceptons la honte, car, Tino se meurt. La honte
n'en vaut pas le coût.1Si, Yeli! Sinon, que fais-tu de ma dignité? Non! Je ne sors pas d'ici. Va et fais de ton fils ce que tu
[Link]ège! Gonetié, ne te trompe pas en écoutant la voix de ton orgueil. Devant une vie à sauver, point n'est besoin de
parler de dignité.Lève-toi et sauvons notre [Link]é resta cloué dans le fauteuil, tétanisé par la déception. Yeli sortit de la
maison avec Anna, arrêta un taxi et conduisit Tino tout inerte à l'hôpital central de [Link] nuit-là, Gonetié passa une
nuit blanche, l'oreille tendue vers l'hôpital où Tino se trouvait.
Chapitre VRentré du travail, Gonetié qui n'était pas allé au chevet de son fils, se dirigea avec hâte vers le bureau du médecin
traitant. Dansson dos, il entendit des pas. Un homme le suivait; celui-ci s'adressa à lui avec autorité :- Arrêtez-vous, monsieur
!Gonetié, trop meurtri par le revers qui frappait son fils, bien qu'exaspéré par le zèle de l'inconnu, s'arrêta pour l'écouter.--
Que voulez-vous?- Mais vous, qui êtes-vous?-- Le gardien de l'hôpital.- Je souhaiterai voir le médecinDésolé. Il est absent.-
Où se trouve-t-il ?Je n'en sais rien.-25-
Furieux, Gonetié le quitta et se dirigea vers lasalled'hospitalisation où se trouvait Tino. Devant la chambre vide, n'ayant trouvé
ni Tino ni sa mère, et ne sachant où se renseigner, il retourna sur ses pas déçu, monologuant, gesticulant. Il s'en alla aver un
mauvais pressentiment. «< Tino est mort », se disait-il. Maintes fois, il chassa en vain cette idée. Heureusement, le hasard lui
permit de rencontrer dans les encablures de l'hôpital un autre homme qu'il salua poliment et se pré[Link] monsieur !
Je suis le père d'unmalade que je [Link]é de vous connaître. Moi, je suis l'infirmier major de l'hôpital. Alors, qui est
ce malade?- Tino ! C'est un adolescent. C'est mon [Link] major tiqua. Le père, inquiet, enchaîna. - Oui, Tino! Il avait sur
le corps des blessuresà l'arme blanche et des [Link]çon.- Je vois. C'est moi qui ai reçu ce jeuneAprès cette brève
conversation, le major soupira Les deux hommes, trahis par les idées quechacun-26-
Partie 4
se faisait sur l'état du malade, mirent du temps à se regarder. Les larmes aux yeux, Gonetié lui exprima la
pensée qui le [Link] me cachez rien, major. Je sais que mon fils n'est [Link]! Ne pensez pas au pire.
Ce matin, nous avons libéré Tino et sa mère. Mais...PfffIl y eut un silence qui cachait certaines vérités.
Mais...Mais quoi ?Le major ne broncha pas. Au fait, il refusait d'en dire plus.1Je vous en prie, ne vous taisez
pas. Dites-moi tout, dites-moi la vérité.Le major, avec un calme déconcertant, lui parla en homme de
mé[Link] est libéré mais il n'est pas guéri. risque des rechutes graves qui pourraient l'[Link]é
s'affola. Il eut les yeux embués de [Link] lieu de pleurer, vous feriez mieux depenser à le sortir du gouffre,
ajouta le [Link] ! Quel remède pour sauver monfils du pire?-27-
Le meilleur remède c'est d'abord toi, lepère. Sois doux et gentil, les jours pairs, et dur, sévère les jours impairs.
Ta femme et toi l'avez laissé faire et il en a abusé. Maintenant, il est aubord de la mort.- Non! Non! Ne
m'accusez pas sans connaître les réalités de nos relations avec notre [Link] ! C'est mon métier. Il en est
toujours ainsi de la vie des jeunes gens du fumoir. Souvent, ce sont des fils délaissés ou trop adulés par leurs
parents. Pour votre cas, vous avez sans doute parlé à votre fils mais, sûrement, vous ne lui avez pas dit ce qu'il
fallait dire au moment précis. On n'éduque pas les enfants avec rire et tendresse mais parfois avec dureté et
sévérité.- Nous, nous avons fait notre part. Le reste, c'est le monde qui l'a détruit. Et vous savez bien que notre
monde est un monde devenu plus vicieux que vertueux, plus tordu que droit. Quoi que nous fassions, il y aura
toujours un gouffre creusé par cemonde.- C'est vrai, mais, sachez qu'on ne pourra bâtir un autre monde. Les
hommes doivent continuer à faire leur part. Persévérez et le monde devant votre rigueur, abdiquera, reculera.
Le devoir de la mère-28-
et du père, reste un travail quotidien. Il reste tel jusqu'à leur départ définitif du monde. Bref ! Les débats sur le
monde sont inextricables. Revenons à Tino. Sachez monsieur qu'après nos examens, nous avons découvert
que les deux poumons de Tino sont dans un début de putréfaction. Et ce n'est pas tout. On a constaté des
caillots noirs dans son sang et dans son cerveau, un début de tumeur. Cette tumeur n'est autre que le signe
évident d'une folie [Link]é sursauta de peur. Il allait s'effondrer quand le major le saisit au bon
moment.-29-
Chapitre VIès les premières lueurs du jour, Gonetié, après une nuit blanche, laissa Yeli encorecouchée. Il
sortit de la chambre, entra sur la pointe des pieds dans le dortoir de Tino. Là, sa surprise fut grande quand il
le vit couché, pâle et presque décharné. La drogue et la boisson avaient fait des ravages dans son corps.
Tino était vraiment atteint. Le père ému, face à cette triste évidence, ne doutait plus de la mort imminente de
son fils. Ce fils trahi par les fantasmes de la jeunesse, avait perdu de sa fraîcheur. En voyant Tino, on le
confondrait à un octogénaire blasé sous le poids des ans. Il avait le visage ridé, les joues creusées, les yeux
exorbités, les lèvres fendues et rougeâtres, signes d'un mal pernicieux qui le rongeait jusqu'aux os et à l'esprit.
On ne peut fumer ainsi et sortir du fumoir sain et sans séquelles psychologiques et physiques. Devant cette
poignante réalité, Gonetié, abattu, eut, une fois de plus, les yeux pleins de larmes.-31-
De tous ces stigmates honteux qui lui révélaient l'ampleur de l'immoralité de son fils, il reconnut que l'épreuve
qui s'imposait à lui ce matin-là serait nullement une partie de [Link], je suis venu te parler, lui dit-
[Link]'était comme un entretien d'embauche. Calme et serein, Tino regarda son père droit dans les yeux,lui
répondit avec une voix enrouée:Je t'écoute, père !Gonetié ravivé par la disposition de son fils, commença par
ce qui devait le pousser à renoncer à la drogue et à l'ivrognerie. Il lui brandit les résultats cliniques qu'il venait
d'avoir des mains de sa femme. Il lui parla avec une voix rassurante et grave:Selon le major, tu présentes des
tâches noires sur la peau et des caillots de sang dans tes poumons qui, sûrement, sont en état de
[Link] qui n'avait jamais peur de rien, sursauta. Revenu de sa torpeur, il eut conscience du danger
qu'il courait et s'écria.-pas [Link] poumons?Oui! Tes poumons, bien sûr ! Et ce n'est-32-
Puis, le père continua à lui parler:- Le major m'a informé d'un autre cas aussi grave que le [Link]
écarquilla les yeux, dressa son buste, se tint debout puis se rassit en se rapprochant de son père qui
continuait à lui parler sur le même ton, avec lamême verve:- Il s'est révélé que tu as une tumeur dans ton
cerveau. Tu sais ce que veut dire une tumeur ? C'est un mal incurable qui, dans le cerveau, annonce le début
de la [Link] se leva, tenta de sortir de la chambre, aller quelque part, loin de son père qui l'effrayait avec
les résultats des examens sur son état de santé. Le père plus prompt, le prit par la main, le serra contre sa
poitrine et se mit à lui parler avec beaucoup de tendresse et d'[Link]! Sache que le fils qui refuse
d'écouter le père, qui le quitte, devient un enfant perdu. Viens ! Assieds-toi et écoute-moi. Je ne suis pas ton
ennemi. Sois sûr que ma voix te conduira au bonheur. Je suis le père, donc, celui qui, dans le pire, te fera
sortir du chaos. Alors, reviens, assieds- toi et écoute-moi.-33-
Partie 5
Tino ne put bouger. Il s'assit et s'adressa à son pèred'une voix désespérée.-drogue.-Que veux-tu que je fasse?Ne va
plus au fumoir. Alors, dis "non" à laC'est [Link] réponse à laquelle Gonetié ne s'attendait le frappa
violemment à la face. Déçu, il répliqua :C'est impossible? Mais pourquoi ?- La loi du fumoir est implacable. Si
j'arrête, j'aurai trahi et le prix, c'est la mort. Mieux vaut me voir vivant et malade que de ne plus jamais me revoir. Va!
Ne t'accuse pas. Ne t'accuse plus. Tu as joué le rôle qui est le tien. C'est ma faute d'avoir choisi la drogue. Ne
t'accuse pas, père !Déçu, une fois de plus, Gonetié sortit de la chambre de son fils, regagna la sienne, mélancolique
et ébranlé. Il se rendit compte qu'il venait de prêcher dans le désert. Avec Tino, aucun espoir n'était plus possible.
Tout était ficelé pour un horizon brumeux duquel Tino ne pourrait sortir sans subir les coupsde la [Link] dans le
canapé, le regard immobile, il revivait-34-
tout le film de son entretien avec son fils; puis il se mit à murmurer. « Tout ce qui arrive à l'homme a toujours une
solution. Elle viendra absolument soit de moi soit du hasard. » En attendant, en tant que père conscient de ses
devoirs, il décida d'arracher Tino de ce monde fangeux. Il se donna cette obligation de le dépoussiérer, le remettre
immaculé à la société. Ce fut le moment de profonde méditation qui le conduisit à ne point déroger à cette mission
qui devrait être menée avec certaines conceptions de la vie. Cette vie qui n'est pas absolument rationnelle. Cette
vie qui est surtout sublime, surtout belle quand elle n'est point épargnée d'écueils à surmonter, de difficultés à
franchir, de mystères à affronter. Gonetié, après avoir découvert les différentes facettes de la vie et leur essence
inextricable, se remit en confiance. Il rêva à d'autres échanges avec Tino pour le délivrer des liens du fumoir. Il n'y
avait pas, à cet effet, d'autres secrets que ceux qui sont enseignés par les gouttes d'eau. Celle-ci, depuis la nuit des
temps, en tombant goutte après goutte sur un dur rocher, parvient un jour à le percer.-35-
Chapitre VIIDans la soirée, Tino était dans sa chambre quand son téléphone sonna. Sur le petit écran, il put lire «
Maître Akim ». Cenom l'effraya. Personne ne pouvait conter à Tino qui était Akim, de quel bois il se chauffait et quel
était son degré de cruauté. Au fumoir, tous l'assimilaient à un monstre. Son ombre était, l'image éthérée d'un danger
permanent. Tino et Akim étaient, certes, deux personnes distinctes mais dans la réalité, ils étaient deux jumeaux
dans le péché, deux ombres dans la culture du rebours et des revers. Comme Tino, Akim n'avait eu aucune peine à
braver, insouciant, les conseils de son père et les supplications de sa mère. Les deux, tels deux larrons en foire, avec
leur attitude réfractaire, faisaient la loi au fumoir. En vérité, Tino qui était craint de tous, craignait Akim à son tour.
Et Akim, craint de tous, craignait Tino. Quand Tino le jugeait horrible, lui aussi, le sentait ignoble. Avec l'un ou-37-
l'autre, tous les faits et gestes étaient portés à lacime du [Link] à cet appel inattendu venant du cruel Akim,
plusieurs filets de sueur moite nimbèrent le corps de Tino. Suffoqué, il trembla de peur et eut aussitôt la ferme
conviction que l'heure fatidique avait sonné. Sur le champ, lui vinrent à foison dans son esprit plusieurs questions
auxquelles il n'avait pasde réponses idoines. « Qu'ai-je fait de si odieux à l'impitoyable Akim ? Pourquoi m'appelle-t-
il ce matin? Ai-je violé par inadvertance les lois du fumoir ? » Après quelques brèves secondes de réflexion, de
méditation et de recours à son passé, Tino, certain qu'il n'avait commis aucun impair, eut l'absolue certitude de son
[Link] faute il y avait, qu'Akim pouvait lui reprocher, c'était sa longue absence au fumoir. Or, il était malade.
C'était donc une absence justifiée qui ne devait être assimilée à la trahison et lui coûter quelconque sanction. Ce
matin-là, Tino, après de nombreux soupirs bruyants, pensait plus à sa mort qu'à son innocence. Le seul appel de son
ami Akim en était le gage. Car là-bas au fumoir, chacun de ses appels insistants était un aveu de condamnation
etde mort programmé[Link], tout seul, se débattait, doutait, tant il était-38-
écartelé entre le pouvoir des voix internes et les nombreux appels de son ami Akim. Tout à fait résigné, après des
hésitations suivies de doutes, il décrocha enfin le téléphone.- Allo! Allo! Oui, je suis-là, [Link] Akim, ému au bout du
fil, racla d'abord la gorge avant de lui parler. Les premiers mots que Tino entendait, étaient étouffés par l'émotion et
tombaient de façon martiale dans ses oreilles. Il avait l'impression de vivre les dernières minutes de sa vie :C'est toi
Tino?Oui ; Akim!Ah! Enfin, te voilà.Et, après une brève pause, Akim enchaîna :Où puis-je te trouver?Cette question
augmenta son angoisse, sa peur. Tino y devina les signes d'une sentence qui l'attendait. Pour lui, C'était fini.
Seulement, c'était le moment qu'il ignorait. Mais, d'une voix d'homme qui ne s'avoue jamais vaincu devant le danger,
Tino lui répondit sur un ton [Link]-moi à la maison.-39-
Et Akim lui cria dessus :- À la maison? Non ! Quitte à l'instant minela maison et viens nous trouver ici, aufumoirSur ce
ton guerrier et à l'évocation du fumoir, Tin perdit la sérénité. Il savait que ce lieu habituel tous fumaient de l'herbe
était aussi le temple des règlement de compte parfois sanglant. Il deva s'y rendre. Oui, il devait y aller pieds et
mainsliées. Pris de remords, il se trouva partagé entre deux idées : informer son père qu'il n'avait jamais écouté ou
rester silencieux et mourir sous l'épée meurtrière de son ami Akim. Tino décida de ne pas informer son père. Au
moment où il pensait à la conduite à tenir, Akim, pressé de le voir, impatient de l'attendre encore longtemps, le
rappela. Tino abandonna la voix du subconscient et se mit à [Link] Akim ! Mais...mais...Tu es Akim...-Et tu sais
bien que...bien que...Tino bégaya ainsi, s'arrêta à ces mots hachés revit dans sa pensée les actes cruels de son ami
frissonnant de peur, il se tut. Pensif, il rêvait et avait le regard perdu dans le vide qui l'envasait. Akim ne lui laissait
aucun répit, il continuait de crier :-40-
Partie 6
- Tino!Effrayé davantage, ne sachant que faire, que lui dire, il se confondit en excuses et débita des pardons pour
échapper à sa cruauté.Akim l'interrompit :Tais-toi, Tino. Je n'ai point besoin de tonpardon. J'attends une seule chose de toi.
Lève-toi!Et viens!Tino, tant de fois, haussa les épaules, eut le net sentiment que tout était fini. Sa vie et son pouvoir. Avec
un air de révolté accompli, il décida de se battre contre tous ceux qui lui en voulaient jusqu'à son dernier souffle. Prêt dans
la tête à aller enfin à l'assaut, Akim lâcha une brûlante nouvelle à laquelle le jeune garçon ne s'attendait [Link], comme
tu as si peur, je voudrais te dire que Bob n'est plus depuis ce matin. Tino, encore affaibli par la maladie et l'émotion,
trembla de tout son corps. Ce Bob, il le connaissait. Il était l'un de ses amis intimes dans le fumoir. Pour lui, il fut assassiné
par Akim. Pourtant, il savait bien que Bob comme lui, souffrait des mêmes séquelles de la drogue. Il jura que cette fois-ci,
qu'il vengeraBob. Tino révolté cria:-41-
- Je t'[Link] te trompes. Cette fois, je suis innocent Je n'ai porté aucun coup à [Link] quoi est-il mort, [Link]
cancer du foie et d'une tumeur auTino tressaillit. Ces maux étaient les mêmes qui le rongeaient. Tino resta silencieux et
regretta d'avoir été séduit par la [Link] le champ, il comprit que le sort de Bob s'approchait de lui. En fait, Bob est
mort des effets nocifs de la drogue. Il le [Link], égrenant un long chapelet de maux, lui fit état de la folie de Nanzié,
du coma de John, des céphalées rebelles de Tenin et de certains amis habitués des fumoirs de la ville de Nadjiba. On avait
l'impression que ce fumoir, maudit et cruel avait décidé de les dévorer jusqu'au dernier.-Tu arrives? lui demanda Akim d'une
voixétouffé[Link] Akim, j'arrive. J'arriverai quoi qu'il advienne. Bob est mort, nous devons accomplir notre mission, prouver
aux vivants qu'il était l'un des nôtres. Sans mots de compassion à sa famille.-42-
son âme n'aura point de paix dans l'au-delà, le lointain pays des [Link] idée, pourtant noble, fit peur à Akim. Au
grand désarroi de Tino, il la rejeta dans un cri debête enragée :Non! Non Tino ! Si nous voulons rester vivants, gardons-nous
de compatir à la douleur denos morts.- Ah bon ?-Oui! Le monde nous y attend de pieds fermes. Toute la ville de Nadjiba
réclame nos têtes. Ici où je vis, il ne se passe aucun jour sans que nous n'essuyions les quolibets acerbes du peuple.
Chaque fois que nous passons quelque part, j'entends des murmures dans nos dos : « Ah! Voici ces jeunes écervelés qui
viennent, ces jeunes inconscients qui passent ! Les voici qui vont, ces crânes fêlés ! Ces jeunes indignes de la ville de
Nadjiba. Les voici, ces pauvres héritiers de la République de Djidjimandji qui ont failli à leur mission.»> Tu vois qu'avec ces
cris de mépris dans nos dos, ces cris de rejet, d'inimitié, nous sommes devenus aux yeux de notre monde, le signe patent et
les causes du retard et du malheur de notre chère Afrique. Demain, sûrement, le monde va décider-43-
de nous bannir, et même, nous exterminer. Qui sait ce qui adviendra dans quelques jours? Attendons- nous donc aux actes
des plus abjects qui nous emporteront. Mais viens ! Viens quand mê[Link] ne pouvait se mouvoir, meurtri par la
tristenouvelle. Il s'appuya sur sa canne, tremblant de tout son corps puis, se tint debout. Tout le mal qui l'avait endolori,
s'était dissipé. Sa détermination l'avait aidé à se lever, le courage avait accompli ses souhaits. Vite, il enfila ses habits, les
mêmes, toujours sales et troués à plusieurs endroits dans lesquels il flottait comme un squelette. Il ouvrit la porte. Au grand
dam de sa mère et de son père qui ne pensaient pas le voir debout, il marcha à vive allure, les dépassa et disparut dans la
[Link] et son mari Gonetié ahuris, ne sachant à quel saint se vouer, crièrent à l'unisson : « Tino! Où-vas-tu, Tino ? Reviens!
Reviens Tino !» C'était déjà tard. Tout devint silencieux. Tino avait disparu dans la poussière soulevée drue par ses grandes
enjambées. Il s'était faufilé entre les étals, les maisons et les voitures. Ses géniteurs pétrifiés par l'évidence, n'avaient pu
l'empêcher de s'en aller. Ils se mirent à pleurer. Désormais le couple prenait réellement conscience qu'il avait été malservi
par le destin.-44-
Chapitre VIIII1 était seize heures. Tous les habitués du fumoir étaient là. La réunion commença par lemême rituel. Ils se
levèrent et observèrent une minute de silence à la mémoire de Bob. Une chose, désormais, resterait éternelle. Ils ne verront
plus Bob avec eux. On devait retenir que son passage ici-bas fut un voyage infructueux. Oui! La cause de sa mort en était
la preuve. Il s'en allait, et sûrement, personne à Nadjiba ne devrait voir dans sa mort la fin regrettable d'un homme. Comble
de malheur, il avait été décidé de le mettre nuitamment sous terre à cause de la gêne de ses parents et le déshonneur de
toute sa famille. Ce seul drame que venait de vivre la ville de Nadjiba était un message que devaient retenir ses
camarades drogués encore en [Link] avait tiré sa révérence. On le savait partout à Nadjiba. Personne dans la famille du
défunt n'avait pleuré. Mais ce qui avait plus heurté la sensibilité de la population, venait de l'attitude de ses amis du-45-
fumoir. Eux aussi, n'avaient point fait couler leurs larmes sur la dépouille de leur ami. Ils étaient tous restés froids devant
son départ définitif. Quelque part, on ne pouvait pas leur reprocher cette immoralité surprenante. Sûrement, ils n'avaient
pas cette noble capacité émotive car leur cerveau , chaque jour enfumé, leur esprit, perpétuellement en effervescence, ne
pouvaient leur permettre la moindre compassion devant une vie humaine ni la morale qui en dé[Link] vint le
moment fatidique. C'était le moment de la décision. Et là, personne ne bronchait. Personne non plus, ne toussait. On
sentait dans la salle, et même dans le cœur de chacun, la peur et la déception. Visiblement, il planait sur tous, et sur la
réunion, le vent funeste du [Link] réunion commença. Tino, aussitôt, se tint debout et prit la parole: << Chers amis,
comme vous le savez, le malheur plane sur nous. Bob, notre cher Bob n'est plus. De quoi est-il mort? C'est la seule question
qui vaut la peine d'être posée. Eh bien, vous devez le savoir. Bob souffrait d'un cancer du sang. Et aussi d'une tumeur au
cerveau. Pourquoi ? La réponse est connue. C'est la drogue. Oui, c'est la drogue qui a tué Bob. On entendit des murmures
et des soupirs de peur-46-
Partie 7
adans la salle. « Silence ! » cria-t-il. Puis, il continua. Ecoutez-moi ! Après la mort de Bob, sûrement, nous allons perdre d'autres
amis. Winner et Rosa souffrent d'un cancer du foie. La cause, c'est encore la drogue. Bien ! J'en ai fini. Vous avez la parole. »
Des minutes s'écoulèrent. Personne ne se décida à prendre la parole. Sur les visages se lisait plutôt la peur mêlée de regret.
Devant le mutisme de la salle, Tino reprit la parole et passa au point suivant : la dernière décision à prendre. Tino, sur ce volet,
invita chacun à se vider, à dire tout ce qui était enfoui en lui, jamais dit et révélé au temple. C'était à Karelle qu'il donna en
premier la [Link], à toi la parole, tonna [Link] anxieuse, se leva lourdement de son siège, les yeux embués de
[Link]-moi Tino ! Pourquoi c'est à moi que tudonnes d'abord la parole? Qu'ai-je fait de si odieuxaux membres du temple?
Tino réagit vigoureusement, lui parla sans [Link] Karelle ! Ce soir-là, je n'ai en main aucune épée du combat. Regarde
mes mains. Elles sont nues. Elles sont innocentes. Parle ! N'aie donc peur de rien. On t'écoute.-47-
Karelle, s'entêtant, rétorqua:Chef! J'ai donc raison d'avoir [Link] ! Quand, parmi le monde, on est le choix du hasard,
c'est que le destin a décidé d'ê[Link] se mit en colère et tonna de [Link] ! Le temps presse. Le sort est à
l'affût. A quoi penses-tu pour avoir si peur des membres du fumoir?Je pense à la sanction que je pourrais subirsi je dis la
vérité.Puis, Karelle fondit en larmes. Peinée, elle [Link] chef du temple ! Une telle assemblée, on n'en a jamais vu au
fumoir. Me voici [Link] s'approcha davantage de lui et lui dit : << Grand chef! Faites de moi ce que vous voulez
».L'assemblée stupéfaite se tint debout. Un silence se fit dans la salle. Quelques-uns, avec zèle, criaient méchamment à son
encontre. « Quelle impolitesse » ! Avec courage, Karelle se présentadevant eux et cria.- Je suis prête à mourir. La mort est déjà
en moi. Je l'ai su quand, par hasard, j'ai été désignée-48-
pourêtre la première à prendre la parole. Et puis... Tino l'interrompit avec une question pour lui permettre d'élucider sa
pensé[Link] puis, quoi ! Que veux-tu dire? luidemanda [Link] veux dire ceci : Je suis fatiguée de boire et de fumer. Avec ces
victimes de cancer et de tumeur, je ne veux plus fréquenter le fumoir. Je n'en veux plus. Non ! Je n'en veux plus, répondit- elle
sè[Link] avaient peur pour elle; ils tournèrent leurs regards vers Akim. On attendait sa réaction. Mais non! Il fut le
premier à se mettre debout et à l'applaudir à tout rompre. Tino lui emboîta le pas et enchaîna :Ah brave Karelle ! Le hasard n'a
pas eu tort en te désignant la première pour prendre la parole. Voilà que tu viens de dire la vérité. Mais... que reproches-tu à
notre temple?Karelle ragaillardie par les ovations de la salle, la tête haute, répondit à Tino sans que sa langue nefourchât.- Le
fumoir a attiré sur moi plus de malheur que de bonheur. Ma mère me hait. Mon père ne-49-
me compte plus parmi ses enfants. Plus grave, une nuit, j'ai entendu mon père prier en demandant ma mort à Dieu. Et ma mère
! Ma mère qui était heureuse d'avoir une fille, pleine de colère, ne m'adresse plus la parole. Que vaut un enfant qui, au milieu
des siens, vit seul et n'a pas la bénédiction de ses parents? Je suis une pestiférée parmi mes anciens amis de classe pour qui je
suis devenue un sujet de railleries. Je pense que vous et moi avons emprunté le chemin le plus tortueux qu'il faille abandonner.
Moi, j'ai décidé de ne plus répondre présent à l'appel de nos arènes. Dès ce jour, je décide de quitter le fumoir. Ma décision est
[Link] marqua une pause, jeta des regards furtifs sur le visage fermé des uns et des autres et enchaîna:Grand chef, voici
donc ma part de vérité.J'en ai [Link] se tint debout et, visiblement joyeux au étonnement de Karelle, parla:grandOh Karelle!
Immense est ma joie de t'entendre parler avec franchise. Ce matin, je découvre en toi une jeune dame intrépide dont nous
avons besoin. Aujourd'hui est le jour de la vérité. Ta vérité a été dite. Le temple en fut sé[Link]'on applaudisse Karelle !-50-
Il y eut un applaudissement nourri. Cela témoignait de la sincérité qui les habitait. Karelle qui s'attendait au pire, fut soulagée.
Elle remercia Tino. Puis, ce fut le tour d'un autre membre du groupe; un irréductible de la drogue. C'était maître Akim. Le voilà
donc debout, le visage renfrogné, le regard plongé dans le vide. On eût cru qu'il n'était pas en possession de toutes ses
facultés mentales. Son visage même faisait peur à cause de nombreuses cicatrices qui le balafraient. La salle devint
silencieuse. Son intervention fut précédée de pleurs. Maître Akim pleurait. Personne ne pouvait ni le calmer ni s'approcher de
lui. Il était tellement imprévisible qu'on ne savait à quel moment il pouvait changer d'avis ou commettre le pire. Revenu à lui,
Maître Akim se mit à parler:- Je remercie Dieu d'avoir décidé de ce jour. Vraiment, chaque chose a son temps. Le temps est
donc arrivé. Je le marquerai en lettres d'or dans le bréviaire de mon existence. Vous m'appelez Maître Akim". Et vous pensiez
que j'en étais fier, heureux ? Non!Il fut interrompu par des cris voilés et de sourds murmures provenant de l'assemblée. Il leva la
main droite et cria:Ecoutez-moi! Votre Maître parle. -51-69
Le silence se fit une fois encore total. Il [Link]ître Akim que j'étais n'avait rien de maître. Je me faisais des illusions en
pensant que j'étais invincible, même immortel. Au fil du temps, dans le silence, seul dans mon repaire, loin de mon père et de
ma mère qui m'ont renié je mourais à petit feu. Depuis belle lurette, je ne dors plus. Oui! Croyez-moi ! Je ne dors plus. Je ne
passe que des nuits blanches. En effet, je suis recherché par la police. En plus de cela, je sens dans mon dos, à chacun de mes
pas, sur mes pas, mille autres pas. Lorsque je m'arrête, je ne vois rien. Rien ! Quel mystère ! Souvent, j'entends les voix de mes
victimes. Ah oui ! Ils crient mon nom "Akim" dans les pénombres de la nuit. Quand je réponds, personne ne vient à moi. Personne
! Bien au contraire, tout devient calme. Ah! Quel enfer! Quelle vie de chien!Le grand Akim fondit en larmes devant
uneassemblée médusée. Tino imposa le calme et [Link]! Maître Akim ! Mais, tu m'en n'asjamais parlé. Pourquoi ?- Que
devrais-je te dire, Tino. L'orgueil-52-
d'un maître n'a pas de limite. Oui! Je me faisais passer pour le grand Akim qui n'avait peur de rien. Derrière mon courage se
cachait une peur bleue. Etant un guerrier, je tentais de rester tel, malgré moi. J'avais eu envie de quitter le fumoir.S'il avait su,
jamais il n'aurait fait un tel aveu. L'assemblée qui en était choquée cria à l'unisson: « Toi Akim? Maître Akim? Tu avais eu aussi
peur de quitter le fumoir »?Honteux, peiné, il leur répondit la tête baissé[Link], le grand Akim que je suis a failli quitter le temple,
car, j'avais eu peur de vos réactions. Tino étonné, tonna d'un air moqueur:Toi, Maître Akim craint et vénéré, tu avais aussi peur?
1Oui! Oui, moi le dieu Akim ! Tu sais quoi Tino? Durant mon règne, j'ai compris que les hommes qui sont craints, souvent portés
en triomphe, redoutent aussi ceux qui les craignent. Oui! Croyez-moi ! C'est moi, le grand Akim. Simple Akim fait par vous, qui
vous parle. Nous sommes tous faits de chair et de sang, le même sang qui coule dans nos veines. On dit souvent ceci : <<
Vanité des vanités, tout est vanité ». En réalité, personne-53-
Partie 8
n'est jamais assez fort sur cette terre. Je l'ai su à mes propres dépens. Comme Karelle, je ne veuxplus fumer,
avoua [Link] ouf de soulagement envahit l'assistance de cette réunion. C'était pourtant lui, le grand Akim, qui
punissait sans remords. Un vent nouveau s'était mis à souffler. Sa renonciation à la vie du templeétait une
[Link] le calme, Tino, tout heureux, car lui aussi libéré de la peur, reprit la parole et s'adressa de nouveau
à l'assemblée.- Quelqu'un parmi vous a-t-il quelque chose à dire après la grande décision que Maître Akim vient
de prendre?Personne ne broncha. En réalité, personne ne devait dire mot. Après Akim, c'était toujours le même
Akim. Les choses, depuis longtemps, se passaient ainsi au fumoir. Pour eux, son aveu cru et dur donnait
l'impression d'un coup savamment monté pour traquer ceux qui trahiraient la loi implacable du fumoir. C'était
possible. Akim en avait l'habitude. Jadis, lorsqu'il avait envie de frapper fort, il accusait les uns, trompait les
autres, pour enfin, punir ceux qui tombaient dans son traquenard. Tous baissèrent la tête. Un lourd silence-54-
planait dans la salle. On sentait que les membres du fumoir continuaient d'avoir peur, de vénérer le grand
Maître. Quand Akim parle, personne ne doit parler. Sa parole marquait à la fois le début et la fin du procès. Tino
leur demanda alors d'applaudir. Cela fut fait avec une euphorie peu ordinaire. Puis, Tino enchaîna : «
Aujourd'hui, est un autre symbole. C'est l'heure qui a sonné. Longtemps, nous avons bravé nos parents.
L'évidence nous a contraints à sortir la tête basse du fumoir. Nous avons tous été meurtris dans nos corps. Les
uns ne vivent plus, les autres sont devenus fous ou sont encore alités. La drogue nous a fait plus de mal que de
bien. Mon père me disait ceci : « Encore jeunes, le pays a besoin de vous pour relever le défi de demain. »
L'heure a donc sonné pour marcher dans les pas de nos parents et les rendre heureux. Nous en avons les
moyens. Allons donc à la recherche des possibilités pour notre vraie indépendance».Ils crièrent à l'unisson : «
Ainsi soit-il »-55-
Chapitre IXDix mois s'étaient déjà écoulés et Gonetié n'avait pas revu son fils. Il se rappelait que c'était un
matin, sous ses yeux que Tino avait eu le toupet de quitter la maison. Il était parti. Mais où ? Il se le demandait.
Pour lui, cette fugue était un aveu de rupture totale. Depuis ce temps de séparation, on le sentait triste et
meurtri. Chaque tombée de la nuit accentuait son désespoir. Dans sa tête, fourmillaient mille et une questions :
« Qu'a- t-il mangé ce soir ? Où va-t-il dormir cette nuit ? Et chez qui ? » Et quand il ne trouvait pas de réponses
à ces questions, il se retirait quelque part, et à l'abri de tout regard, éclatait en sanglots, versait dru des larmes
pour se libérer de l'empire du [Link] venait de faire jour. Gonetié, soucieux, alla tout de même au travail. Ce fut
pour lui un des matins à oublier. En effet, il commit malgré lui tant de bourdes et ne cessait de monologuer. Ce
jour-là, s'étaient abattus à flots sur lui, tous les mauvais-57-coups de la vie. Il eut de violents maux de tête, puis
des vertiges. Gonetié n'en pouvant plus, s'était arrêté quelque part, parlait, se parlait. Prosper Goli, son patron,
ayant pressenti son malaise, allavers lui, lui tapota l'épaule puis murmura dans ses oreilles. << Suivez-moi au
bureau ». Aussitôt, Gonetié devint froid. Un tel ordre ne lui avait jamais été donné depuis son retour de France.
Il écarquilla d'abord les yeux, puis, le suivit. Avant de franchir la porte du bureau, il se fit des idées. Il savait ce
qu'il allait lui dire. Dans tous les cas, tout, sauf la vie de Tino. C'était une honte pour lui, sa honte, lui Gonetié,
très connu dans toute la ville de [Link] prit place devant son chef. Ils s'étaient regardés, et le chef en
premier, lui fit un large sourire. Gonetié baissa la tête, resta indifférent. En tout, il n'avait pas encore réussi à se
défaire du coup que lui avait asséné le départ brutal de Tino. Alors le patron ouvrit les hostilités :- Je constate
ce matin que vous avez perdu la joie de vivre. C'est bien évident que vous n'êtes plus le même Gonetié.Que dire
à son patron? Il hésita de lui répondre. Il avait une idée derrière la tête: la sauvegarde du secret familial. Ah oui!
Chez lui, quel que soit le mal-58-
qui étreint un homme, jamais, il ne doit en parler à personne. Gonetié trouvait dans cette façon de vivre, son
honneur et sa dignité. C'était au nom du respect de la devise qui fait le fondement de sa vie. «Mieux vaut mourir
du mal que le divulguer. » Mais, son patron, en homme perspicace, découvrit son orgueil et lui tint un discours
de vérité.- Je sais que vous n'avez pas envie de me parler. Mais, dès qu'on vous voit, on sent les signes du
malaise qui vous ronge. Oui! Vous souffrez. Je le sais. Alors, dites-moi de quoi vous [Link]é pensa au
piège que son patron semblait lui tendre. Un large sourire fendit ses lèvres pour cacher l'évidence. D'un regard
innocent, il répondit avec un air dégagé :-Non, patron! Tout va [Link], Gonetié! je sais que rien ne va. A moi,
vous devriez dire la vérité. Sinon, refuser de me le dévoiler pourrait être vu comme un manque de respect à mon
é[Link] resta de marbre. Le patron qui n'avait pas voulu en rajouter à ses tourments se garda de se mettre en
colère contre lui. Ses longues années passées à la tête de l'entreprise lui avaient permis de connaitre ses
collaborateurs, de découvrir leur orgueil et leur-59-
Partie 9
fierté malgré leur sourire biaisé. Il savait alors que ce matin-là, il se trouverait face à un de ces hommes sournois. Sans être vexé,
il resta ferme et continua:Ce matin, vous voyant, sans même ouvrirla bouche, on découvre en vous, les signes de la déprime.
Tenez-vous bien ! Ne pensez pas que personne ne le sait. Tous vos collègues savent que vous êtes un homme affecté.Sacrilège !
C'est vrai cela?Oui! Je vous dis la vérité.Gonetié, muet, baissa la tête. Certainement, son orgueil et sa dignité en furent
écorché[Link] patron qui le suivait des yeux, tenta de le consoler. Il se leva de son siège et lui tint un discours franc. << Je sais
pourquoi vous êtes de mauvaise humeur. Votre intention c'est de cacher votre mal et paraître saint aux yeux du monde. Vous
savez quoi ? Nous souffrons plus quand ce qui nous ronge, reste caché. Car le mal, si infime soit- il, nourri et réservé, devient
vénéneux et mortel Ce n'est pas juste de croire qu'on est une personne intègre en cachant nos maux à nos intimes. Ceux qui
vivent ainsi doivent savoir que leur refusde se dévoiler faitd'eux leurspropresennemisSouvent, le remède du mal se trouve dans les
mains-60-
secrètes de celui qu'on empêche d'en savoir plus. Regardez-moi. Je suis votre patron. Vous avez le devoir de me dire la vérité.
Alors, ouvrez-moi votre cœur, et parlez. Oui, parlez pour que vous soyez guéri. Quelquefois, la solution des maux qui nous
rongent, est tout près de nous, dans la pensée du voisin. Alors, je vous prie de parler. Car un mot, un tout petit mot suffit pour
ouvrir les portes du paradis à celui qui se croyait au seuil de l'enfer ».Le patron Prosper Goli marqua une pause, fixa Gonetié dans
les yeux. Ce dernier le considéra. Il réalisa qu'une telle leçon de la vie, aussi dense et profonde que celle donnée par son patron,
ne lui avait jamais été révélée. Alors, il en tira comme leçon que vivre auprès des grands hommes confère certaines vertus aux
disciples. Il s'en était réjoui et félicita une fois de plus son [Link]ès un bref silence, Prosper Goli, alors, sûr de l'avoir
convaincu, l'invita à lui répondre : « J'ai fini de vous parler. Regardez-moi droit dans les yeux et dites-moi la vérité, rien que la
vérité. » Gonetié, dos au mur, se sentit contraint de lui dire la vérité. Son patron esquissa un large sourire et lecouvrit d'éloges :1-
Vous êtes un homme intègre et digne. Je le-61-
sais. Mais, faites un effort de me dire la vérité. Jevous é[Link] dois- Patron ! J'ai compris, enfin, que je rien vous cacher.
Effectivement, j'ai mal. Mon mal n'est autre que la vie de mon fils. Mon fils boit. Mon fils fume. Mon fils dort tous les jours au
fumoir. Maintenant, il m'a quitté. Depuis des lustres, je n'ai plus de nouvelles le concernant. Et pourtant,c'est lui, mon hé[Link],
d'un ton ému, il continua à égrener tous les travers de son fils, source de tous les maux qui le rongeaient. Son patron qui, dans son
siège, ne cessait de sursauter de peine à chacun des égarements de Tino, avait fini par soupirer bruyamment. Pris de pitié, il se
leva, fit quelques pas vers son subalterne pour lui exprimer sa compassion.À peine le premier mot articulé que le téléphone de
Gonetié enfoui dans l'une de ses poches, vibra et sonna. Embarrassé, d'un geste brutal, il coupa net la sonnerie. Indisposé par un
deuxième appel, davantage peiné, il coupa une fois de plus la sonnerie avec la même célérité. Devant son énervement contre
l'inconnu, son patron, calme et compréhensif, lui fit des gestes de se retirer pour répondre à l'appel insistant.-62-
Dans le hall, il rappela l'inconnu. Au bout du fil, il entendit la voix de Tino. Ému, son cœur battit la chamade. Il trembla de tout son
corps et respira profondément. Les yeux fixés sur le mur en face de lui, il murmura dans son for intérieur :Tino! Est-ce vraiment
Tino?Son interrogation se transforma en certitude quand il entendit : « oui, c'est moi, Anti » Anti était son nom intime dont seul
Tino en avait l'usage. Plus de doute, c'est donc Tino qui l'appelait. Il hurla:C'est toi ? C'est bien toi ? Quelle joie de tesavoir
[Link], je suis vivant, père. Je [Link] Dieu soit loué. Je suis heureux det'[Link] le coup de l'émotion, il pensa aussitôt à
Yeli. Il eut envie de rentrer vite à la maison pour dire de vive voix à sa femme que Tino est vivant. C'était une victoire mais, elle
restait encore partielle. Elle sera totale si Tino cessait de fumer. Il se retint de lui demander une telle nouvelle. Comme si le père
avait communiqué sa foi au fils, Tino se pressa de lui annoncer la bonne nouvelle.- Père ! Sache que j'ai arrêté de fumer. Et, je ne
vais plus au fumoir.-63-
Tu as arrêté la drogue? - Oui, père !Mais ... Tu étais malade quand tu nous quittais. Comment vas-tu maintenant?- Oh père, ne
t'inquiète pas ! Loin de vous. j'avais continué à me soigner. Maintenant, je suis guéri et je vais bien.- Vraiment ?-Oui, crois-moi ! Je
te dis la vérité. J'ai compris plus tard que tu avais raison de m'exhorter à me soigner. Maintenant, c'est chose faite. Tu es devenu
mon seul repère, mon modè[Link]'il en soit ainsi pour le reste de ta vie.Désormais, c'est fini avec le [Link]! Je t'informe même
que depuis hier soir, tous réunis, nous avons incendié les fumoirs de Nadjiba. Dorénavant, personne ne fumera. On a même
décrété de nation saine, la République de Djidjimandji.- Ah! Quel beau rêve !Oui! Le rêve d'hier est devenu une réalité. Enfin, je
suis maintenant fier de toi. Ettu me donnes l'envie d'être le père de Tino. Alors,-64-
c'est donc quand, ton retour à la maison ?Soudain, le réseau se brouilla. Il n'entendait plus la voix de Tino. Le silence se fit.
Gonetié qui voulait encore l'entendre, l'écouter, en savoir plus sur sa vie, au fond de ce silence pesant, cria : « Tino! Tino ! Tino ! »
De loin, il entendait sa propre voix que lui renvoyait l'écho assourdissant. Tino n'était plus au bout du fil. Plusieurs fois, il tenta de
le joindre. Rien n'y fit. Tout déçu, hoquetant, il revint retrouver son chef avec un large sourire. Gonetié prit alors la parole et
s'ouvrit à lui en criant:Patron! Mes cris et mes pleurs ont été entendus. Je viens d'être consolé par le Ciel. Que voulez-vous me
dire?C'est Tino qui tentait de m'appeler. J'avaiseu peur pour rien. Il est [Link] mal est donc guéri. Comme c'est heureusement le
cas, je n'ai plus rien à vous dire. Vous pouvez [Link] ordre de son patron, Gonetié sortit joyeux partageant ainsi avec
chacun de ses collègues son bonheur et sa gaieté. On le comprenait. Demain, pour lui, et les autres jours, s'annonçaient
beaux.-65-
Le soir, sur le chemin du retour, en pensant à Yeli, son téléphone vibra dans sa main. Sur l'écran, s'afficha un nouveau message. Il
venait de recevoir une somme de cinq cent mille francs. L'image réfractaire de Tino et celle bien angélique de son patron
traversèrent son esprit. Il ne savait pas qui des deux venait de lui envoyer cette importante somme d'argent. Puis, un message
suivit. (Je viens de te faire un dépôt de cinq cent mille francs. Ton fils Tino).Lajoie qui, à pareille circonstance, devait s'ensuivre, se
mua en un chagrin vorace et dévastateur. Il trembla de peur. Il se disait que Tino fraîchement sorti de l'enclos du fumoir, encore
désœuvré, ne pouvait pas lui envoyer une telle somme d'argent. Et commença le temps d'un autre [Link] les soucis qu'il
avait cru éteints, finis, renaquirent nuisibles de leurs cendres chaudes. De nouveau, s'imposait irréversible à sa foi, un autrepan de
la pénitence.
Partie 10
Chapitre XI Il était déjà tard. Gonetié n'était pas encore rentré du travail. Pourtant, Sabine Yeli l'attendait. Sa présence
auprès d'elle, tel un remède, chaque fois l'aidait à oublier ses soucis, à panser ses meurtrissures. Elle s'était rendue compte
que souvent lorsqu'elle se trouvait seule, entourée de vide, revenaient lancinantes dans sa tête, les images sur la longue
absence de Tino. Chaque fois que cela inondait sa tête, elle se mettait alors à pleurer, à compter les jours, les semaines et
les mois. Ce soir-là, elle avait compté dix mois que Tino, un matin, trahi par son âge, embourbé dans les nasses de son
temps, l'avait quittée. Depuis ce jour-là, avaient commencé sans hiatus des nuits blanches, des jours de monologues. Tout
cela était entrecoupé de cauchemars et d'angoisse. Au bout de ces dix mois de souffrance et de geignement, couvrait la
disparition de Tino. Yeli, désespérée, avait fini par croire fermement au [Link] qu'elle était perdue dans ses pensées,
elle-67-
desentendit des bruits vers le portail. C'étaient pas dans le couloir. Au bout de celui-ci, une ombre apparut dans la lueur
blafarde du crépuscule. Yeli vit Gonetié venir vers elle. Autrefois en proie à une profonde méditation, elle se leva, et
joyeuse, se jetaau cou de son mari. Aussitôt, un sourire innocen fleurit ses lèvres. Gonetié qu'elle attendait était là. Lui
aussi, tout heureux, la dévorait du regard. Ce soir-là, son homme lui parut jovial. Elle le sentit loin de l'obscure mélancolie
d'antan, le voyait relaxe, décontracté. Il lui avait souri, avait même ri aux éclats. Son extase affichée ressemblait à celle
d'un homme qui venait de gagner un gros lot au jeu du hasard. Sur-le-champ, mille et une questions affluèrent dans la tête
de Yeli. Avant qu'elle ne pût ouvrir la bouche, son mari cria dans son [Link] Gonetié, je sais que tu vas mal. Le mal
dont tu souffres est aussi le mien. Je veux juste te dire que ce soir inaugure un jour nouveau Un jour qui annonce le bout du
tunnel. Arrête-toiet é[Link] s'arrêta. Quand, une fois de plus, elle tenta d'ouvrir la bouche, Gonetié, plus prompt
qu'ellelui coupa net la parole:Ce soir, j'ai un ordre à te donner. Enlève diadème noir que tu portes en signe de
[Link]?-68-
- Parce que Tino est [Link] l'as vu, mon fils Tino?Non, il m'a appelé au télé[Link] se résigna. Tino est donc vivant. Elle
enleva alors le diadème noir, le jeta loin d'elle. Elle sentit son être lui échapper et ne savait plus qui elle était, où elle se
trouvait, et à quoi penser. Quand la joie la tiraillait, la peine qui, longtemps, l'avait engourdie, la tenaillait. Elle ne savait
plus s'il fallait rire ou pleurer. Dans un état de sentiment contradictoire où le vide la déchirait, Gonetié cherchant à la
libérer du doute qui l'assaillait, lui fit écouter leurs échanges qu'il avait enregistrés. La voix de Tino sortit de l'appareil. Elle
passait distincte et insondable. Il parlait à son père, à elle aussi. Elle avait entendu son serment, ses aveux sur la
destruction du fumoir. Il disait qu'il reviendrait reconverti. Plus jamais de drogue. Plus jamais de vie gâchée. Tout avait
changé dans sa vie. Yeli murmura à l'oreille de son mari:Oui, c'est vraiment la voix de Tino. Enfin,je te [Link] large sourire
fendit ses lèvres. La sérénité était revenue à la maison. Le péril était à moitié résolu. Il restait maintenant à espérer le
retour de Tinochez les siens.-69-
Chapitre XIU'n mois s'était écoulé. Au cours des jours suivants, le soleil avait brillé, et pendant les nuits, les étoiles avaient
scintillé. En plus, beaucoup d'eau avait coulé sous les ponts de Nadjiba. Mais, Gonetié et sa femme, inlassablement,
étaient restés assidus dans la prière. Le faisant, ils s'étaient promis de ne plus se chamailler, s'accuser. Ensemble, ils
devaient prier pour le retour de leur [Link] matin, leur réveil coïncida avec le bruit d'un véhicule au portail. La sonnerie
avait retenti de façon insistante. Gonetié avait couru le premier au portail. Il vit devant lui, à quelques mètres du mur, un
véhicule stationné. Il s'approcha alors de la voiture pour mieux distinguer le conducteur. C'était Tino. Le cœur battant la
chamade, il cria de toutes ses [Link] ! C'est bien toi ?Oui, papa. C'est moi, lui répondit-il en-71-
Yeli de la chambre entendit leur conversation. Elle sortit de la maison, courut à tout vent vers [Link]é aussitôt,
l'[Link]! C'est bien que tu sois venue. C'estLa scène inattendue qui se déroulait sous leurs yeux, donnait à penser
qu'on se trouvait dans un rêve. Certes, il voulait voir Tino mais pas un Tino dans un apparat de prince héritier. Il était paré
de montre importée, de chaines dorées. Ses chaussures, si belles et rares, témoignaient de son aisance financière. En tout,
son allure disait tout. On ne pouvait encore lui demander si ce véhicule que roulaient les grands hommes de la ville de
Nadjiba lui appartenait. Oui, ce véhicule somptueux était le véhicule de Tino. Tino était donc là, net, au-delà des rêves de
ses parents. C'était lui, le petit drogué du quartier qui, empruntant des chemins tortueux sous la huée de tous, était revenu
en fils [Link] mère s'en était réjouie, le cœur serré de joie. La joie et le doute entremêlés l'avaient laissée confuse
Inquiète, elle jeta un regard furtif sur Gonetié. Il avait le visage renfrogné. Yeli découvrit son malaise, devina que dans sa
tête, défilaient plusieurs idées imbriquées et tordues qui s'entrechoquaient sl'origine de cette richesse subite.-72-sur
À pas pressés, le père s'éloigna de son fils paré de bijoux luxueux, tourna dos à sa femme euphorique et s'en alla furieux en
murmurant sa déception. Ce matin-là il était sûr que Tino ne guérirait jamais de ses travers et de ses [Link]é
scandalisé par la richesse rapide et indécente de son fils, resta méditatif. Pourtant, autour de celui-ci, grouillait une foule
compacte d'admirateurs. On tentait de lui faire croire que la naissance de Tino était pour lui une chance. Bien au
contraire, il resta imperméable à tous ces vivats. Dans une crise de colère, les yeux fermés, il leur avait crié dessus, et eu
même à les traiter tous de filous comme leur modèle. Chaque fois qu'il hurlait, tempêtait, la honte envahissait l'esprit de
Yeli, la tétanisait. Plusieurs fois, elle avait jeté des coups d'œil furtifs vers Tino. Plusieurs fois, elle avait tiqué et il lui était
venu en tête de courir vers son mari pour lui rabattre le clapet. Écartelée entre les cris de joie et le mépris viscéral de son
mari envers leur fils, Yeli avait quitté la foule, s'était retirée dans un coin de la maison. Là-bas, seule, elle se mit à faire des
signes à son mari afin de l'inviter au silence sur la vie détraquée de leur fils. Ayant souffert de tous les soucis, elle ressentait
le dégoût de ne plus vivre, une nouvelle fois, broyée sous le poids d'une autre absence possible, longue et périlleuse de
Tino.-73-
Partie 11
Après ses signes évocateurs, Gonetié enfin, la trouva dans la maison. Emportée, Yeli alla vers lui pour lui clamer haut et
fort l'idée qu'elle avait de larichesse de Tino.- Je comprends ta tristesse. Tu te discTino a volé pour être
[Link]. Tu m'as donc compris. Dece fait, nous ne devons pas dérouler le tapis rouge sous les pieds d'un
enfant raté. Il ne devrait done pas faire l'objet d'admiration.1Oui, mais, Tino est notre fils. Ce n'est pas ànous de le dénuder
[Link]é, sans retenue, lui cria dessus :Yeli, n'oublie pas notre serment. On a décidé de ne plus laisser la
place au sentimentdevant Tino. Battons ensemble le fer quand il est chaud. Alors, fais un effort pour être une bonne mère
même si pour chaque mère, tout fils vicieux est toujours un prince charmant. Si tu veuxfaillirà ton devoir, alors, ne
m'empêche pas d'être moi- même. Un homme honnête et rigoureux envers son fils. Tu sais quoi ? Evitons de commettre la
même erreur qui l'avait conduit au fumoir. Cette fois, ouvrons nos yeux, et empêchons-le de tomberde nouveau dans le
gouffre.-74-
Yeli ferma ses oreilles au cri de cœur de son mari. Elle se leva, le bouda et sortit de la maison. Au grand dam de celui-ci,
elle se mit à sauter de joie pour porter secours à son fils. Ce fut un dialogue de sourd.***La nuit qui porte conseil, tomba.
Tant mieux. Le temps très frais pourrait refroidir la colère du père. Tino tant envié par ses amis était allé là-bas, se la couler
douce dans un bistrot de la cité. Quand il revint, il faisait déjà tard. Le père et la mère étaient déjà dans leur chambre. Là-
bas, ils avaient repris à se parler, à s'accuser et à se chamailler. Yeli, froissée par la fermeté de son mari à l'égard de leur
fils, eut les larmes aux yeux. Avec courage, elle exprima sa colère face à Gonetié qui continuait de ne point accorder de
crédit à la moralité de [Link]é ! J'ai eu mal quand la foule qui nous entourait a su que tu n'es pas enchanté par le
retour de ton [Link], Yeli ! J'aime Tino. Que personne ne doute de mon amour pour lui. Seulement, j'essaie de faire la part
entre l'amour et la loyauté. Sache que l'amour que j'ai pour lui ne peut m'empêcher de douter de-75-
sa sincérité. Comme tu le sais. Je n'aime pas les faux riches. Or, Tino est un faux riche. Donc, je ne l'aime pas pour ce qu'il
a et non pour ce qu'il [Link]-moi, Yeli!Yeli reçut cette réponse comme un coup de massue tombé sur sa tête. Elle
n'y avait pas vu la loyauté de son mari, mais, du zèle et de la cruauté. Deux sentiments qui risquent d'anéantir leur
[Link]ôt, elle avança :[Link] cette façon, tu risques de faire mal à- Quelles en sont les raisons?Un père doit toujours
avoir pour devoir, la protection de la dignité de son [Link]é sursauta de colère. Il se sentit piqué au vif par le
raisonnement de Yeli. Il haussa alors le ton:1Yeli, tu aurais dû te taire. Ce serait mieux pour le respect de mon principe de
vie. C'est moile père de Tino. Je ne suis pas de ces pères qui rient et félicitent leurs enfants irréfléchis, égarés et quijouent
avec leur [Link] qui n'avait pas entendu la morale de son maride la bonne oreille, s'emporta.-76-
Sache qu'avec ta démesure et ton intransigeance tu pousseras inévitablement Tinoau [Link] se tut. Emportée par une
colère vive, elle se leva, quitta le lit conjugal. Elle alla passer la nuit dans la chambre des visiteurs. Gonetié haussa les
épaules, comme pour lui dire qu'il n'enlevait ni un mot ni une virgule dans les propos qu'il venait detenir.***Après cette nuit
tumultueuse, il fit jour. Ce matin-là, la cour de Gonetié était bondée de monde. On y trouvait hommes et femmes, jeunes et
vieux, badauds et curieux voisins. Ils étaient venus tous voir Tino, le toucher, envier son aura, partir chez soi avec une obole
de sa providence. On avait l'impression que la cour de Gonetié était devenue un lieu de pèlerinage. Chaque visiteur,
voyant Tino, croyait désormais à la vie. Si Tino, hier nu, parti loqueteux, est revenu glorieux, chacun avait foi qu'un jour, tout
changera dans sa vie. Leur foi s'appuyait sur cette voiture de dix mois d'absence, ces bijoux de dix mois de fugue sans
jamais chercher à savoir si c'était dix mois de sueur qui étaient la source de sa subite richesse.-77-
Après un bref séjour, Tino devait retourner chez lui, là-bas, dans une autre ville, loin de Nadjiba. Le dernier jour de sa visite
fut le jour des [Link] cérémonie fut solennelle. Tino, sous mille envieux, se leva et dit : « Père ! Ce matin, c'est l'heure
du retour. Avant mon arrivée je t'avais déjà annoncé la bonne nouvelle. J'ai cessé de fumer. En vérité, c'est après des mois
passés loin de toi que j'ai compris que c'est toi qui avais raison. Je ne pouvais pas comprendre la vérité en ce temps-là,
tant le temps qui s'écoulait ne me laissait pas le temps du discernement. J'étais encore trop jeune. Ce qui compte
aujourd'hui, c'est que j'ai abandonné cette voie sans issue. Cette voie qui conduisait à la folie et à la mort. Je suis donc
venu te demander pardon. » Il se mit à genoux, se coucha même aux pieds de son père. Gonetié alors, le saisit par la main,
lui parla d'une voix émue: « Lève-toi, fils »! Tino, de nouveau, prit la parole. Prenant sa mère à témoin, il lui confia les
présents destinés à son père. La mère se leva aussitôt. Genoux fléchis devant son mari, elle le salua poliment a une voix
que l'émotion avait étouffée. Puis, dans un silence de cathédrale, elle se releva et se à parler :<< Gonetié, quand on est
blessé par son propre couteau, on ne le jette pas. On le prend, on l'essuie et on le met dans son étui. Tino est revenu-78-
avecmit
Il te demande pardon pour t'avoir désobéi. Pour essuyer tes larmes, il t'offre sa voiture. » Des murmures parcoururent
l'assistance. Puis, il y eut un tonnerre d'applaudissements qui se fit entendre dans la ville de Nadjiba. Les passantsattirés
par le lieu de la céré[Link] applaudissements accoururent versQuand Yeli eut fini de parler, on entendit des chants et
des cris de joie pour saluer la générosité de Tino. Gonetié, une fois de plus, resta de marbre. Yeli jeta sur lui un regard
dédaigneux. Se souvenant de leurs échanges de la nuit, elle frissonna de peur. A ce moment-là, Gonetié lança ceci au
visage de Tino:Ah, tiens! Je commence à comprendre les choses. La fois dernière, tu m'as envoyé la faramineuse somme de
cinq cent mille francs. Avec un sourire innocent, il lui répondit avec joie :Oui, Papa!Gonetié surprit toute l'assistance en
vociférant :Je refuse, et la voiture et l'argent. Tous cesbiens sont mal acquis. Et tout ce qui est mal acquisest source de
[Link] la honte, Yeli courut vers son fils, le prit dans les bras et se mit à le consoler :-79-
Partie 12
Fils, tiens bon ! Quand on a un pèrejamais entendu nulle part. Alors, apprends dès comme le tien, on doit entendre ce
qu'on n'a maintenant à pardonner. Tu dois faire l'effort de s succomber à la colère de ton père. Arme-toi de courage et
sois prêt à supporter ses [Link] pasTino, alors, courut vers son père et se mit à le supplier sous les yeux éberlués du
peuple :Père ! Prends tout ce que je t'ai offert. Ma richesse ne souffre d'aucune malédiction. Tout ce que tu vois est le fruit
de mon [Link] s'il avait marché sur une braise ardente, il sautilla et cria:travail ?Quel travail exerces-tu ? Dis-le-
moi ! QuelLe fils baissa la tête, parla à son père avec beaucoup d'assurance, de calme.Père ! Regarde-moi, Tino. Vois ce
que je te donne. Peu importe le travail que je fais.- Si! Le travail que tu fais et qui, en seulement dix mois, t'a rendu riche,
très riche, a pour moi, une importance. Fils, je me méfie des fruits du travaildont on ignore la nature. J'ai des doutes.-80-
Tino, tel un coupable pris la main dans le sac, balbutia, ne put regarder son père droit dans les yeux. Il savait dans son for
intérieur que le travail qui l'avait rendu riche, n'était pas un travailhonnê[Link] mère, assise près de son mari, mesura la
gêne qui s'était emparée de lui. Elle se leva, rompit le silence et, pour une fois, tenta de sauver l'honneur de son
fils:Gonetié ! Le moment ne s'y prête pas. Crois en ton fils. Il ne fume plus. Il a donc laissé la drogue. Maintenant, il
travaille. Ce matin, il t'offre toutes les richesses dont un père a besoin dans sa vie. Que veux-tu de plus que ça ? Un fils
comme Tino, on en cherche sous nos cieux. Fais attention à ce que tu fais. La honte que tu lui infliges en présence des
nombreux témoins pourrait lui donner l'idée de s'éloigner à jamais de nous. Tino est ton fils. Tino est ton sang. Son
déshonneur est ta honte. Ne sois pas un père qui ne pardonne point. Gonetié resta imperturbable. Yeli continua :Tino
aTous, ici, nous voyons bien que ton fils changé. Pour moi, il mérite d'être bé[Link]é tout cela, tu refuses de prendre tout
ce que ses mains ont touché. Attention, mon cher époux !-81-
Tu demandes trop à Tino. Gare à toi! S'il pour ne plus jamais revenir à la maison, moi a je m'en irai. Je ne sais quoi faire ici
sans mon [Link] me perdras. Sois-en sûr.D'une voix enrouée, Gonetié que regardait tout le monde médusé, parla en père
qui, désormais, avait accepté de ne plus faillir à son devoir.- Fils! Je te comprends, toi et ta mère. Elle ne peut me
comprendre. Mais, toi, oui toi, tu me dois une chose. Cette chose n'est pas une villa ni une voiture. Elle n'est non plus de
l'or. Tu me dois l'honnêteté. Tu me dois la droiture. Tu me dois la sincérité et le respect. Je tiens à toutes ces valeurs. Le jour
où je te trouverai sincère et honnête, je gagnerai en fierté, et j'accepterai alors tout ce que tu m'offriras. Comme tu le sais,
j'ai du mépris pour des forces qui génèrent de l'orgueil vide et creux. La force que tu me donnes ce matin est vide. Elle n'a
rien de [Link] calme se fit total dans la foule. Tino se leva,humilié, sortit désappointé du cercle. Sa mère lesuivit
presqu'en [Link]é de sa nausée, de toutes les scories qui l'étreignaient, Gonetié resta assis, imperturbable. Tino entra
dans la maison, en sortit avec-82-
empressement, monta dans sa voiture. Après avoir jeté un regard sur ses amis et sur sa mère, il démarra à toute vitesse et
disparut dans le [Link] Yeli, toute furieuse, entra dans la chambre, en ressortit avec un baluchon. Le même jour du
départ de Tino, elle quitta le foyer conjugal. Elle s'en alla sans jeter sur Gonetié un dernier coup d'œil pour ne pas être
ramollie. Gonetié la suivit à pas précipités. Près d'elle, il cria dans son dos:Le temps arrive toujours à son temps. Quand il
arrivera, tu sauras l'heure de tous les coups de boutoir que la nature sait asséner aux naïfs et aux ignorants. Va! Suis-le !
Au revoir Yeli !Resté seul, hué par les amis de Tino, il essuya des grognements et des murmures. Le lendemain matin, cet
événement fit le tour de la ville deNadjiba.-83-
Chapitre XII La maison de Gonetié s'était vidée de son monde. Il était désormais un homme [Link] homme livré seul à ses
nuits blanches. Un homme seul à manger. Seul à rire au vide. Seul à se coucher. Il était comme un monstre parmi les
humains. Autour de lui, il n'entendrait plus d'autres voix que le seul bruit du silence. Il vivait au milieu des hommes une sorte
d'enfer sur la terre. Combien de temps pourrait-il tenir dans la géhenne de la solitude ? Quand il lui arrivait de se poser
cette question, il haussait les épaules. Il n'en savait rien. Peut-être des jours, des mois, des années. Cela dépendrait de ce
qu'on ferait du temps et des humeurs qui en découleraient. Dans tous les cas, il y était préparé et savait que rien de
périlleux de cette solitude ne le pousserait à changer de regard et de foi. Il avait le soutien de la vie qu'il avait menée
auprès de sa mère. Cette initiation constituait le secret de sa force et de son pouvoir pour résister devant les diatribes et
autres dérisions du peuple.-85-
saPeut-être, les gens qui vendaient moins cher peau, ignoraient qu'il fut lui aussi le fils unique de sa mère qui l'avait éduqué
dans la dureté, qui lui avait laissé le courage comme un trésor quand un jour les gens de mauvais aloi tenteraient de lui
ravir sa conviction. Celle-ci, quand elle vivait, lui avait appris à refuser le bien quand la manière de l'acquérir est malsaine.
Car, tout bien mal acquis est source de malheur. Il savait à quoi il devait s'en tenir en décidant de repousser la fortune de
Tino en présence de ceux qui en bavaient de plaisir. On pensait qu'il tenait cette vie de franchise de son maigre séjour en
France. Ayant relié chaque bout de sa vie, il en conclut qu'un jour venu, tôt ou tard, tout autour de lui basculerait, se
[Link] jours qui suivirent, loin de l'abattre et de le désorienter, l'avaient plutôt armé de courage. Seul, il vivait bien. Sa
force, après celle de sa mère, était qu'il s'était aussi forgé un autre mental. C'était sonidéal :« Vivre sain, vivre fort ». A
partir de cet idéal, il avait conçu une nouvelle devise: «< tout sauf Tino ». Il l'avait imaginé à cet effet, et était prêt à faire
les sacrifices qui en résulteraient. Car Tino faisait partie des hors la loi qui avaient choisi d'emprunter les raccourcis de la
vie qui débouchentsûrement sur le revers.-86-
Partie 13
Les jours passaient, les hommes et les femmes en parlaient à satiété. La ville de Nadjiba s'enflait de rumeurs, de rires
moqueurs qui fusaient de partout. Mais Gonetié tenait et vivait mieux plus qu'avant. Ceux qui pensaient le voir anéanti et
broyé, avaient remarqué qu'il brillait de bonheur que lui procuraitson idéal de [Link] nuit, sous une pluie diluvienne,
l'image de Yeli encombra son esprit. La connaissant comme une femme abhorrant les vices, il était sûr qu'après le temps
de l'amour aveugle auprès de son fils, elle découvrirait un jour la vérité et chercherait à le rejoindre afin de lui donner
raison. Cette révolte- là, était inévitable. Peut-être, dans un mois au plus, Yeli viendrait le trouver là où elle l'avait
abandonné. Alors ensemble comme deux larrons en foire, ils devraient mener leur vie loin du cauchemar de Tino. Ce Tino
abêti par le gain facile, qui sûrement, devrait subir les fatalités de la vie. Cette vie, loyale et rigoureuse qui a toujours
inculqué aux hommes qu'être riche et grand dans l'indécence se paie par l'envers et la colère de dame nature.-87-
Chapitre XIII Ce matin-là, une pluie diluvienne venait de s'abattre sur la ville. Yeli, encore sommeilleuse, resta couchée
dans la chambre. Tête droite, le regard figé, mille et une idées saugrenues foisonnaient dans son esprit. La première image
qui l'attira, fut celle du jour des disputes avec Gonetié. Pensant justement à tout cela, elle avait jugé que son mari était
dans la vérité. La richesse de Tino avait commencé aussi à l'épouvanter. Elle avait compris par-là, que ce n'était pas par
mépris que son mari en voulait à leur fils. A cette pensée, un sentiment de culpabilité l'envahit. Elle reconnut que son
soutien aveugle apporté à Tino fut le levain du revers qu'elle vivait. Face à l'excès puant que la réalité irréversible lui
renvoyait, elle s'était mise à murmurer: << Gonetié a raison. L'aisance de Tino fait peur. Et j'ai peur. » Au comble du
désespoir, elle soupira bruyamment. Dans sa pensée, il lui restait désormais une seule chose à faire: boire le vin déjà tiré. Il
était préférablede neplus y penser.-89-
Depuis ce matin fatidique où tout avait basculé dans sa tête, ses nuits blanches étaient devenues terrifiantes. Elles
s'écoulaient jalonnées de peur, minées de lamentations, jonchées de prières dans une somptueuse villa qui devait inspirer
la joie et la fierté. Yeli avait donc commencé à avoir peur de cette aisance imprévue, sinon, tirée du néant, tombée comme
un cheveu sur la soupe. Ainsi, dormait-elle le cœur battant dans une chambre paradisiaque, au fond d'un lit douillet et
réparateur. Bien que nourrie de tous les mets que le pays entier avait de meilleur, elle perdait chaque jour, du poids. Yeli
maigrissait de remords. Son corps altéré sous le coup de multiples soucis, se ramollissait, se vidait de sa substance. Son
esprit soupçonneux lui imposait des monologues. Sans nul doute, son tour était arrivé de subir les coups de la vie dont
Gonetié avait plus tôt [Link] jour, rien ne l'intriguait plus que les cris des visiteurs de Tino. Parmi eux, se trouvaient de
jeunes filles dépigmentées, au corps tatoué, nez etlangue perforés, dont l'accoutrement aux antipodes de sa morale, la
poussait au dégoût. Tout l'énervait. Elle se demandait d'où venaient ces filles de joie, comment elles avaient été éduquées
pour passer des jours et des nuits loin de leur mère. Yeli, se voyant mère de toutes ces jeunes filles, se mourrait-90-
de leur mode de vie impudique et dévergondée. Son dégoût atteignait son paroxysme quand elle les voyait agiter leurs
poitrines saillantes qu'elles voulaient nues, pour faire saliver tous les évadés de la conscience que comptait la cité.Tino
recevait aussi toute la journée tous les résidus de jeunes garçons de la cité. Ils étaient tous pareils dans leur façon de vivre.
Sur leur tête, ils avaient tous les mêmes touffes de cheveux crasseux et portaient des jeans sales et troués. Yeli ne
comprenait pas leur bonheur de rester assujettis au snobisme démodé. En conflit avec la pudeur et le bon sens, ils
passaient le clair de leur temps dans les mêmes chambres toute la journée, écoutant la musique des artistes de leur
époque, riant grossièrement aux éclats, hurlant, jouissant de plaisir sans tenir compte de la présence d'une vieille personne.
Chaque jour, se répétaient les mêmes scènes, la même horreur sous les yeux de Yeli. À son âge respectable, bouleversée
par l'indécence des amis de son fils, elle se demandait Comment elle en était arrivée-là à suivre Tino dans l'antre obscure
de la profanation et de la gaucherie, sinon de la déchéance morale.****-91-
Les nuits de Sabine Yeli sous le toit de Tino, se succédaient et se ressemblaient. Elles restaientles mêmes. Blanches et
tourmentées. Cette nuit-là, elle fut encore martyrisée par une insomnie indocile que ses efforts et sa volonté n'avaient pu
dissiper. Il n'en pouvait être autrement. Quand les nuits sont criblées de cauchemars et de regrets comme celles de Yeli,
elles restent toujours nuisibles et chaotiques. Yeli souffrait de peur. Une peur bleue qui l'engourdissait. A cette peur,
s'étaient ajoutés d'autres faits qui la torturaient. Toutes les nuits, dans la chambre d'à côté, s'élevaient bruyants et fâcheux
des murmures et des bavardages que produisaient les invités dévergondés de son fils. Même s'il en était ainsi depuis deux
mois, pour cette nuit, aussi agitée que les précédentes, l'avaient poussée au désespoir. Comme quoi, c'est toujours une
goutte d'eau qui fait déborder le [Link] fit jour. Yeli alanguie par l'insomnie, avait les yeux gonflés de sommeil. La rage
alors dans le cœur, décida de rompre le silence. Le silence avec lequel elle avait éduqué son fils. Cette fois-ci, au comble
du désespoir, elle décida de lui parler. C'était donc le tour de la parole. Le tour des mots nus. Le tour des verbes épineux et
indociles. Peut-être, au de cette parole dure et rude, se lèverait le soleil tantattendu de Tino.-92-au bout
Sortie de la chambre à vive allure, elle alla frapper à la porte de Tino. Cette porte jamais fermée à clef qui n'avait pas
cessé de l'intriguer. Tino, sans nul doute, la laissait toujours ouverte à dessein. Yeli, avec fracas, y pénétra. Tino, effrayé,
cria et bondit de sa chaise. Ce fut le début des hostilités. Yeli, mine renfrognée, s'arrêta devant lui, se mit à trembler de
tous ses membres. Ils se fixèrent droit, dans les yeux. Les deux regards chargés de surprise, pour l'un, de peine pour l'autre,
se croisèrent. Tino qui eut peur, très peur, découvrit que des yeux de sa mère, l'on sentait la rancœur et le mépris. Par
intuition, il anticipa et parla le premier :Mère ! C'est moi. Ce matin, je te sens fâchée. Dis-moi ! Qu'ai-je fait de si mauvais ?
Yeli continua à le regarder, à trembler de tout son corps, à pleurer. D'une voix enrouée par la colère, elle se
libéra:Aujourd'hui, j'ai décidé de te parler.- Ah bon? De quoi, mère ?-De tout. De tout ce que j'ai vécu ici, dans tamaison.
Ta vie me [Link] vive colère s'empara de Tino. Il se mit également à trembler. Avec l'air affiché d'un homme de bon-
93-
Partie 14
sens, il s'approcha de sa mère, et, murmura dansses oreilles :- Tu as vraiment quelque chose à dire surma vie?Yeli resta
imperturbable. Sans peur, elle lui tint un langage ferme :Oui! Je veux te parler de ta vie pour tedélivrer du [Link] la
main de sa mère, en bon fils, Tino répondit:Mère ! Je sais bien que toute la nuit, tu n'as pu fermer l'œil. Tu es fatiguée. Ce
serait mieux que tu te reposes. Va, retourne dans ta chambre ![Link] ! Le moment est arrivé pour que je teTino, devant
l'insistance de sa mère, se mit à lui parler d'une voix calme:Mère ! J'ai honte de nous voir discuter comme deux ennemis. Tu
es ma mère. Une mère est le Dieu de son fils sur terre. Tu es donc la source de mon existence. Comme tu souhaites me
parler, je t'écoute. Parle-moi.- Comme tu es disposée à m'écouter, écoute--94-
moi donc. Ce matin est un autre matin qui n'a rien des matins euphoriques que nous avions passés ensemble. Souffre de
savoir que tu vas entendre des choses tellement amères que tu auras de la peine à croire que je suis ta mè[Link] qui
jugea trop durs les propos de sa mère, tenta de détourner son attention en ces termesprécis:Que l'apparence ne te trompe
[Link]! Je ne suis pas idiote. Sinon, le vrai idiot est celui qui, dans la gaucherie pense que personne ne sait rien de sa
niaiserie. Depuis mon arrivée chez toi, je sais que tu mènes une vie sale, dépravée, une vie tordue. Oui! Je suis indignée.
Mais, je ne peux en parler publiquement pour ne pas te livrer aux quolibets des voisins. Car tu es mon fils. J'ai donc choisi
de te parler ce matin, ici, dans ta chambre, pour tenter de te mettre sur le droit chemin de la [Link]ès avoir tenu ces
propos, durs et nus, Yeli se leva pour sortir. Tino courut prestement vers la porte, la ferma à clef et lui dit:n'avonsMère !
Reste encore avec moi. Car nouspas encore fini de parler. En t'écoutant,des frissons ont parcouru mon corps. Ce matin-là,
tu m'as blessé. Et je saigne. Or, je suis bien ton fils.-95-
- Oui, c'est bien moi, ta mère. N'en doutepas. Mais, je te comprends. Tes caprices longtemps voilés, nourris au nectar de
mon silence, au fil du temps, se sont mués en soutiens à tes arnaques et autre gaucherie. Je ne veux plus me taire sur ton
inconduite. Là où le silence n'a pu te délivrer, jepense bien que mes paroles le [Link], excédé par la témérité de sa
mère, ne put contrôler ses nerfs.<< Maman ! C'est moi que tu juges ainsi ? » Tout en parlant ainsi, il pleurait, tournait sur lui-
même, pleurait, comme s'il voulait à travers ses pleurs, inviter sa mère à mettre fin à ses [Link] Yeli ne se
laissa pas attendrir par les larmes de Tino car ses paroles, ses incantations avaient un seul but. Celui de pousser sa mère à
être une femme indulgente, celle qui abandonne le combat au profit du sentiment, de la pitié. Ce temps-là était passé.
Tout avait changé. Ainsi, avait-elle choisi de ne plus être du clan de ces femmes liges qui croient qu'aimer un enfant doit
réduire la mère en complice des caprices de son fils. Non! Tino devrait le savoir et l'apprendre à ses dé[Link] le
visage assombri de son fils, Yeli resta ferme dans ses propos. Tino, en face d'elle, entendait sa-96-
voix dans le tréfonds de son âme : « Oh fils! Ton beau discours n'arrive pas à m'émouvoir. Sache que je ne suis pas de ces
mères qui se réjouissent des dérives de leur fils. Quand un héritier est mal né, c'est la société qui en pâtit. Je refuse, fils,
d'être ta complice silencieuse. C'est même le fait que tu sois un garçon qui me rend plus particulièrement dure et sévère à
ton égard. Pour te pardonner, il reste une chose à accomplir. Tu devras te dépouiller de ton orgueil, descendre du
piédestal de ta gloire illusoire et te regarder toi-même ! Si tu le fais, tu auras peur de ta gloire et tu sauras que tu es un
prince héritier à mal de majesté. Depuis des mois que je suis ici, chez toi, j'ai passé mes jours et mes nuits à souffrir de tous
les excès nuisibles que ton ambition démesurée a ensemencés dans ta vie. » Ces paroles avaient tenu compte des faits
palpables. Sa mère avait brandi à sa face sa propre expérience. Depuis des mois qu'elle était chez lui, jamais, elle ne
l'avait vu un jour prendre le chemin du travail. Le seul travail qu'elle l'avait vu faire, était le parrainage. Tino n'avait manqué
de jours à parrainer tous les mariages de la cité, tous les baptêmes, tous les anniversaires des jeunes et des adultes. Et
pour le comble, à sa demande, il avait aussi été le parrain des danses sacrées de la contrée. Comment un homme comme
lui, qui consacrait-97-
le plus clair de son temps à danser et à voyager, pouvait-il être le plus riche de sa génération? Cette question trottait dans
la tête de Yeli. Elle se disait alors que son mari Gonetié avait raison de juger la génération de Tino comme une génération
des dégénérés. D'ailleurs, dans la République de Djidjimandji, il était sur toutes les lèvres que cette génération était une
génération trop pressée. Sans avoir travaillé, elle voulait posséder en un clin d'œil le trésor de mille lunes et de mille soleils
sacrifiés sur le chemin du travail et de l'[Link], en dépit de sa colère, baissa la tête. Il fit l'effort de ne pas réagir. Il
se rapprocha aussitôt de sa mère et lui dit : « Mère, c'est pour toi que je me suis battu. Je l'ai fait pour te faire plaisir. Te
rendre heureuse parmi toutes les femmes de ta génération. Voilà que je suis blâmé par celle qui m'a donné la vie. Mère !
Pardonne-moi. J'attends cette clémence pour me donner envie de croire enmoi. »Yeli lui tourna dos et lui parla d'une voix
rassurante: « Non, fils! Ma parole reste telle que tu l'as entendue. Ta richesse m'a plongée dans une grande déception. Elle
m'a rendue malheureuse. Car, tu as volé pour être heureux. Je ne peux apas être fière de toi, mon fils. »-98-donc
Tino jeta encore un coup d'œil vers sa mère, baissa la tête. C'était la défaite. Sa défaite. Il venait de connaître autrement
sa mère dont la vérité et le courage rejoignaient entièrement ceux de son père Gonetié qui l'avait, depuis longtemps,
renié.Le soleil, haut dans le ciel, brasillait. Un calme plat se fit dans la grande chambre de Tino. Le dialogue de sourd
venait de prendre fin. Enfin ! Sabine Yeli fière d'avoir accompli sa mission, se sentit toute légère car toutes les
récriminations contre Tino l'avaient rendue lourde. Elles venaient d'être vidées. Elle ressortit alors de la chambre de Tino.
Avant de regagner la sienne, elle cria à son endroit : « C'est fini. Tout est fini. Ce jour-même, je te quitte. Je m'en vais. Je
vais d'où j'étais venue. C'est terminé. Je ne reste plus dans cette maison. Cette maison qui m'écœure, cette maison qui
m'étouffe. Notre chemin s'arrête ici, ce matin. Tu n'es plus mon fils. Oui! Je préfère être une mère solitaire que d'avoir un fils
qui jette sur moi tous les quolibets insanes du monde. Au revoir Tino!» Tino n'avait pas répondu à sa mère. Lui-même avait
pensé de cette façon. Il ne savait plus quand sa mère et lui se reverraient. Ni quand ils se parleraient.
Partie 15
Chapitre XIV Sabine Yeli, avait résisté aux supplications de son fils. Elle sortit en trombe de la maison. Agrands pas, elle
revint sur ses pas. Et personne n'avait été assez audacieux pour l'en empêcher. Ni Tino ni même ses amis qui, toutes les
nuits, avec leurs éclats de voix qui fusaient de partout, avaient rendu ses nuits agitées et [Link] décision qui
venait d'être prise avait été savamment mûrie sur le désespoir. Ce jour-là, le soleil levé, dans le ciel bleu sevré de nuages
était au zénith. Tant il brillait fort, on avait l'impression que la terre allait s'embraser. Mais Yeli s'en allait. La colère de la
nature, n'avait pu la dissuader à renoncer à son départ. Certes, il faisait chaud, grand chaud, mais la femme de Gonetié
donnait l'impression que ce soleil ardent la bénissait de ses incandescents. Aucune idée de se mettre à rayons l'abri, ne
l'avait nullement effleurée. La mère de Tino se disait que cette pénitence était méritoire,-101-
tant le dégoût qui l'enivrait contre son fils n'avait d'égal en forfait jamais [Link] vive colère de Yeli se sentait aussi à
travers son accoutrement. Telle qu'elle était habillée dans la chambre, telle, elle était dans la rue avec un seul pagne noué
à la poitrine, des sandales aplaties sous l'usure du temps qui ne pouvaient empêcher le macadam chaud de brûler au vif la
plante de ses [Link] marchait sous les regards médusés de tous ceux qui la [Link] partait. Mais où partait-
elle ? Elle-même n'en avait aucune idée. Mais avant d'avoir l'idée de sa destination, elle savait une chose qui la
convainquait. Aller à Nadjiba, quelque part, dans une autre maison. Pourtant, Gonetié était encore là, bien vivant à
Nadjiba. Aller chez lui était la meilleure des idées. Mais le tort qu'elle lui avait causé l'effrayait, la tassait de honte. Cette
honte avait brouillé sous ses pieds le chemin du retour vers sa maison. Là-bas, Gonetié sur qui elle tomberait était là, prêt à
déverser sur elle sa colère. N'ignorant donc pas ce qu'elle subirait dans cette maison, elle s'était retenue. Sans essayer ce
qui lui paraissait comme une couleuvre difficile à avaler, elle rejeta ce choix Ila sagesse exigeait. Ainsi, avait-elle
préféréque-102-
une autre voie, celle par laquelle elle pourrait être loin de la portée de Gonetié. Une autre idée, alors, germa dans sa tête :
aller chez Paul Sona, l'ami de Gonetié. Aussitôt, elle s'exclama. « Cette idée est la bonne!» Paul Sona n'était pas n'importe
quel ami de son mari. Ceux qui les connaissaient les prenaient pour deux larrons en foire. On ne pouvait voir l'un sans
l'autre. Leur amitié était guidée par le respect et la sincérité. Paul Sona et Gonetié étaient deux personnes imbriquées,
deux vies jumelées, deux ombres confondues. On ne pouvait pas dire qu'ils s'aimaient. Ils s'adoraient. L'un, ayant confiance
en l'autre, ils se disaient tout. Tout, sur leur vie. Tout, sur leur temps. Tout, sur leur famille. Fâchée avec Sona à cause de
Gonetié, elle l'avait mis dans le même clan que son mari. Ainsi, elle ne lui avait pas fait signe de vie depuis des [Link]
fois-ci, prise dans l'étau du sort, elle se souvint de lui. Yeli marcha, puis marcha et marcha. Toute fatiguée, lessivée par la
longue marche, enfin, elle se retrouva devant le portail de la maison de Paul Sona. Dans cette maison, régnait un silence
glacial. Elle hésita, puis décida de s'annoncer. Quand la sirène retentit, un homme apparut. Celui-là n'était pas Paul Sona.
Mais devant elle, un visiteur gênant. C'était l'homme qu'elle évitait: Gonetié. Ah! Le hasard en avait décidé autrement. Yeli
trembla.-103-
Surprise, la honte et la peur l'avaient paralysée, Elle sentit son cœur battre la chamade. Gonetié, lui aussi, ému, crut se
trouver en face d'une revenante, Les deux restèrent pétrifiés, ne sachant que faire, que se dire pour se libérer de
l'inattendu. Yeli, plus audacieuse que son mari, cría autant de fois qu'elle pouvait : «< Gonetié ! Gonetié! Gonetié! Et
Gonetié se mit à sourire. Lui aussi, à son tour, cría: << Yeli! Yeli! Yeli!» Les deux, réconciliés par le temps, se jaugèrent de
regard, éclatèrent de rire, De leurs yeux conquis par l'amour, se dégagèrent des étincelles de plaisir. Tous les deux, chacun
de son côté, cédèrent, se soumirent à l'étreinte de l'amour. Et ils se firent des accolades, se déportèrent fusionnés dans la
maison de Paul Sona. Lui aussi, sorti de la douche, n'ayant aucun soupçon de leurs retrouvailles, les trouva enlacés. « Le
hasard a fait le travail », dit Paul Sona. Gonetié prit alors les deux mains de sa femme et prêcha sans rancœur:Je savais
qu'un jour tu viendrais ici, chez Paul, avant d'arriver chez moi. Mon intuition ne m'a donc pas trahi. En te voyant ici, j'ai déjà
tout deviné, tout compris. Je sais que Tino t'a déçue. Tu es donc venue voir Paul Sona pour une seule raison: me supplier,
me demander pardon. Femme ! Tu es pardonnée. Seulement, sache que nos douleurs viennent de nos enfants. Souvent, ils
nous prennent-104-
pour des idiots. Beaucoup d'entre eux pensent que jeurs bourdes et leurs dérives sont des vertus que notre temps traité de
rétrograde nous empêche de voir. Simplement, ils ont la grande illusion de leur importance. Or, nous avons été jeunes
comme eux, même s'ils pensent que nous sommes nés vieux. Nous devons donc leur parler pour les délivrer des serres du
mal. Disons-leur que le soleil qui se lève, ne les attend pas. Il va lui aussi se coucher. Surtout, qu'il ne se couche pas sur les
[Link] parole libéra Yeli. Ce qu'elle attendait de pire, qui devait lui arriver, fut résolu par son mari. Celui- ci venait de
lui montrer qu'un grand homme n'est pas là où tout le monde pense le trouver. Alors elle lui répondit avec tant de
considération :Oui, je suis fière de toi, mon mari ! Que te dire de plus vrai que tu ne sais déjà de ton fils? Je t'ai quitté par
conviction, et là-bas, chez lui, j'ai vu et touché le visage du diable. Maintenant, convaincue de la réalité, je retourne déçue
de Tino. Sans pudeur, je t'avoue que c'est toi qui as eu trop tôt raison. Je te demande pardon. Là-bas, j'ai compris qu'une
seule chose devra délivrer notre fils. La vérité. Tu avais donc bien fait de lui dire lavérité.
pense Elle fit des pas vers Paul Sona, le supplia de se joindre à elle pour parler à son mari. L'hôte se gêna. Puis, à eux, il
s'adressa avec conviction : « Quel plaisir pour moi de vous voir unis. Unis de nouveau après l'orage. Nous tous, divisés,
allons perdre la guerre honteuse que nous livre la nouvelle génération. Je à une chose. Votre colère et votre décision qui
plongent Tino dans la solitude lui serviront de leçon. Quand le père et la mère décident de s'entendre contre leur fils en
péril, vient seule la solution recherchée. Tino vous reviendra ». En chœur, le couple remercia Paul Sona. Réunis à nouveau
chez l'ami fidèle, ils passèrent la journée chez lui et avec lui, en attendant que tombe le jour suivant avec ses surprises et
ses envers.
Partie 16
Chapitre XV Pendant ce temps, les jours s'écoulaient. Mais, lents et maussades, chez Tino. DepuisPleles échanges qu'il
avait eus avec sa mère, il n'avait pu se remettre de ses remontrances. On le sentait triste. On le voyait affecté. Il vivait
comme un homme en deuil. La décrépitude qui l'abattait, avait pris d'assaut son monde miné, son univers déréglé. Un soir,
quand soufflait doucereux le zéphyr, ses nombreux amis, tous des arnaqueurs, en horde de riches vomis, tous impolis et
dévergondés, obsédés par la mégalomanie, lui rendirent visite. Ils étaient venus le soutenir et lui faire part de leur
compassion. C'était leur vie dont la morale qui la sous-tendait, n'était autre que l'immoralité de bonnes gens. Désormais,
vidés et privés de bon sens, ils s'étaient alors rendus nombreux chez lui, comme des mouches appâtées par les odeurs de
viande faisandée. Solidaires dans le mal, ils ne pouvaient le laisser périr dans la solitude. Quand Tino jeta sur eux un coup
d'oeil furtif, il constata que-107-
personne de sa confrérie n'avait manqué à l'appel. Tous le connaissaient, tous, l'aimaient. Lui aussi, les connaissait, lui aussi
les aimait. Hier, ensemble au fumoir, aujourd'hui, ayant converti leur mal en pis, ils se retrouvaient tous dans le même moule
où le mensonge et le vol étaient déguisés en armes de lutte, où l'arnaque et l'escroquerie en vertus. Ils avaient fait le choix
d'une vie gauche pour s'enrichir à la hâte, pour paraître beaux, vivre aisés comme des hommes qui ont pris le clair de leur
temps à nourrir le courage et le don de [Link]é tout, ils voyaient en face d'eux, un autre Tino. C'était un Tino au moral
bas qui ne savait que faire de leur présence. Car, ce monde autour de lui ne pouvait ni lui ramener sa mère ni tuer la
solitude que son départ avait engendrée. Ceux qui avaient le don de pressentir et de lire l'humeur des hommes troublés
pouvaient bien sentir que Tino était ailleurs. Il était dans un autre monde en train d'égrener son passé tordu fait de vie de
drogué convertie en une autre vie sale. Une vie de«<brouteur» souillée de cris, trempée de larmes desspolié[Link] jour-là,
Tino dans la foule s'était rendu bien compte qu'il y avait autour de lui un vide que seule la présence de sa mère pouvait
combler. Il-108-
comprenait ainsi que dans la vie, on ne peut jamais être beau et fort, riche et seigneurial sans la mère, même folle, sans le
père, même pauvre. Sans eux, la gloire reste vidée de son mystère et le bonheurn'est que [Link] le champ, un sentiment
de culpabilité l'é[Link] remords commença à l'envahir. Le père vivant, la mère également, il se sentait comme un autre
orphelin. Ah oui ! On est aussi orphelin de père et de mère comme le vrai orphelin quand on est rejeté par le père, haï par
la mère, et, totalement sevré de l'amour et de la chaleur des [Link] cette atmosphère qui lui semblait délétère, une
réunion fut improvisée par ses acolytes. Tout joyeux, ils firent le bilan de leurs affaires. Des affaires plutôt sales et
immorales. Des affaires honteuses et ténébreuses qu'aucun homme sain d'esprit ne devrait célé[Link] instant de
méditation passé, Tino étranger parmi ses visiteurs, se réveilla de sa torpeur. L'idée forte qui lui vint à l'esprit, était de
rompre avec son passé. Ce passé brumeux. Ce passé nuageux jonché de mensonges et d'arnaques. Ce passé qui lui
faisait désormais peur, lui valut la solitude et le mépris de sa mère et de son père. Profitant donc de à présence de ses
visiteurs, il leur fit part de l'idéela-109-
qui l'étreignait :- Je pense qu'il est temps de nous interroger, de revoir le chemin emprunté et de scruter autrement notre
avenir. À mon sens, l'heure est arrivée pour mettre fin à cette [Link] déclaration à laquelle personne ne s'attendait,
gêna tous ses visiteurs. Tous ahuris, bourdonnèrent. L'un d'eux, aussitôt, prit la parole:Tino ! Sois plus explicite. Nous
voulonsdavantage savoir de quoi tu parles.L'intervenant fut fortement applaudi. Il venait de dire haut ce que tout le monde
pensait bas. Alors, ils crièrent en chœur :- Quelle affaire veux-tu qu'on arrête? L'hystérie s'empara de tous. Sur les visages
déformés par la colère, on lisait également la peur du lendemain. Pour tous, arrêter cette affaire, supposait que l'heure
avait sonné de mettre fin à la vie d'aisance. Dans la foule, un autre intervenants'opposa avec véhémence à l'idée de
Tino:Non, Tino ! Nous ne pouvons pas déciderde tendre la main au [Link] applaudissements nourris prouvèrent à
Tino-110-
que son idée n'était pas la bonne. Il aurait eu tort en leur indiquant le chemin de la vertu que leur choix malsain avait mué
en vice. Il eut du brouhaha. Personne ne voulait en entendre parler.À travers ces différentes interventions, on comprenait
davantage que tous avaient abandonné la bonne éducation au profit du péché. Ils le faisaient par acquit. Car dans la
fière République de Djidjimandji un homme intelligent bardé de diplômes, mais impécunieux, n'est pas écouté ni respecté,
considéré par le peuple. Il n'a d'ailleurs aucune emprise sur ses contemporains qui ont plus d'égard pour celui qui s'est
enrichi par le biais de la tricherie, du vol et des coups [Link] colère monta, s'enfla. Les nouveaux riches recroquevillés sur
leurs sales affaires avaient décidé d'aller en guerre contre Tino. Ils s'étaient mis à récriminer contre lui : << Comment Tino
peut-il se permettre de penser gauche comme un homme de l'époque dépassée ? N'est-il pas devenu fou? » Alors, pour
piétiner sa dignité, l'affaiblir dans son rêve, ils se mirent à lui révéler la misère de sa mère et l'inculture de son père. Cela
pour lui faire savoir que son origine alarmiste ne lui permettait pas d'être le régulateur de leur conscience. Tino qui, déjà,
eut trop mûri son idée, fit fi de toutes ces-111-
injures qui fusaient. Cela a toujours été ainsi dans la société une fois que l'on est en mal de raison. Avec assez de témérité,
il tonna à leur endroit- Je vous comprends. A chacun sa vie. Moi, dès maintenant, je sors de cette affaire qui m'a attiré la
solitude et le mépris de mes parents. Comprenez- moi ! Mieux vaut tard que jamais. Je ne peux plus vivre sans ma mère ni
mon père. Je préfère être pauvre et béní que d'être riche et maudit. A chacun son choix. Le fumoir et l'arnaque, c'est
terminé!Tous se levèrent. Personne parmi eux ne voulait accepter ce qu'ils considéraient comme une défaite pour leur
génération face à ceux qu'ils traitaient de vieux, de personnes démodées vivant en marge de la nouvelle civilisation. Alors,
criaient-ils à l'unisson: « Va! Va-t'en! Sans toi, nous avancerons et vaincrons. >>La cour de Tino aussitôt se vida de la
confrérie révoltée. Tous avaient décidé de rentrer en conflit avec lui. L'ami et le frère incompris qu'il était, déçu de tous,
seul désormais contre tous, attendait la nuit qui, de sa tranquillité et sa douceur, pouvait lui apporter un réconfort moral.
Seul, il comptait sur le temps qui pourrait l'aider à savoir au nom quel clan il devrait répondre définitivement pour
accomplir le devoir mérité.-112-de
Partie 17
Chapitre XVI Après toutes les disputes orageuses, Tino ne passait que des jours noirs. Pour éviter cet enfer terrestre,
il avait décidé de se retirer dans un endroit peu connu qui jouxtait la ville de Nadjiba. Là-bas, mis volontairement à
la diète, il voulait être pur d'esprit et de foi pour bien réfléchir avant d'opérer un choix. Le bon choix. Le choix qui
sauve. En face de lui, deux choses. Ici, la confrérie des arnaqueurs. Là-bas, le père et la mère. Sa vie en dépendait,
sa dignité et son honneur, aussi. Pour y arriver, sans douter ni faiblir, Tino avait décidé de laisser le temps au temps,
et surtout aux nuits successives afin de le conseiller. Et ce fut fait. Les nuits, sans reculer, n'avaient pas failli à leur
mission. Elles lui avaient livré leur part de vérité. D'abord la consolation, puis les sentences dont avait besoin son
destin pour sortir de la nébulosité. Alors, en cette nuit pleine et totale, il prit la décision. Désormais, la confrérie des
arnaqueurs n'avait plus droit de cité comme cela avait été le cas-113- du fumoir. Plus jamais de " broutage" Cette
forme voilée de vol qui l'avait rendu riche, très riche. Ilne voulait plus de cette richesse qui rimait avec la peur, qui
attirait sur lui les idées imprécatoires des victimes. Il ne voulait plus de cette richesse au bout de laquelle se
trouvaient la prison et la mort. Le temps était arrivé de tourner le dos au déshonneur et aux quolibets de ceux qui
abhorraient le raccourci et la facilité. Sur le champ, il pensa à son père qui lui en voulait tant pour avoir choisi la
facilité. Il se mit alors à lui écrire un message sur son téléphone [Link] pèreNe sois pas surpris de me lire
cette nuit. Je ne doute pas un seul instant que tu seras surpris. Déjà, sache que c'est bien moi, moi ton fils Tino, qui
t'écris tard, au milieu de cette nuit dense. Père, tu m'as maintes fois dit ceci : « Il est difficile de transformer un
citronnier en oranger. Mais, toi, Tino, tu n'es pas un arbre mais bien sûr un homme capable d'être transformé. » C'est
aujourd'hui, après tant de jours de bourdes et de soucis, que je comprends le sens de cet adage. Après moult
démêlés que j'ai eus avec maman et toi, abandonné, vivant comme un orphelin, ne pouvant supporter la solitude
que votre absence a créée autour de-114-
moi, je reviens vers vous pour vous demander pardon et bénéficier de vos conseils pour me délivrer du mal! Ayant
tant fauté, aujourd'hui, j'ai honte de mes richesses car leurs sources malsaines me posent trop de supplices moraux.
Je viens de le signifier à mes amis que dès ce soir, j'ai eu une autre conception de la vie. Une richesse qu'on
possède, refusée par ses propres parents, produit le même effet nuisible que le malheur. Je préfère dès cet instant
être pauvre et béni que d'être riche et maudit. Je viens vers vous, ma mère et toi, vous demander pardon afin de
bénéficier de votre grâce et de votre bénédiction. C'est fini. Je n'emprunterai plus les sentiers sans issues qui m'ont
conduit au fumoir et au "broutage". L'heure a sonné, père, pour que notre fière nation compte, également, sur moi.
Ton fils [Link] il eut fini de saisir le message, il jeta un regard furtif sur la pendule murale. Il était 2 heures 30
minutes du matin. Le temps était avancé. Mais, peu importait l'heure. Le message en valait bien le prix. Et vlan, il le
lui envoya. Puis il soupira. Désormais, tout était dans les mains de son père.Àson réveil, il le découvrirait sur le petit
écran, le lirait, et saurait que son fils jadis perdu, emporté par le vent incongru de la vie, venait de grandir, de
s'assagir, d'entrer dans l'univers des hommes-115-
dignes et honnêtes. Son cœur alors qui n'avait jamais cessé de battre fort dans sa poitrine à cause de sa vie
loufoque et désordonnée s'apaisa, le délivra de l'étreinte. Il respira bruyamment et sentit un effet de soulagement
comme si un fardeau infernal venait de rengainer le coup fatal de la [Link]ôt, son téléphone sonna. Il
pensa à son père. Mais non ! Ce n'était sa mère non plus. Le petit écran n'avait indiqué aucun nom. Il fut surpris de
cet appel masqué et gênant. Qui donc pouvait bien le gêner à cette heure tardive de la nuit ? Enervé, il raccrocha
le téléphone. Un deuxième coup de fil survint. De nouveau, il le coupa d'un trait. Mais, la personne qui tenait à lui
parler lança un troisième appel. Alors, prêt à tout couper, il avait pointé son index sur le bouton rouge. Une voix
intérieure lui susurra aux oreilles : « Attention » ! Puis, cette voix continua à lui intimer des ordres : « Décroche!
Décroche-le. Tu sais quoi ? Dis-toi tout le temps qu'on ne sait jamais. Sois donc prudent. » Après moult réflexions, il
dut se résoudre à obéir aux ordres de cette voix. Alors, il décrocha. Une femme au bout du fil se mit à lui parler sans
lui révéler son identité. Dans la hâte, elle s'adressait à Tino en le suppliant:« Je te supplie de faire très attention!
Cette-116-
nuit, c'est prévu que tu sois attaqué. Dès cet instant, considère-toi comme un homme en danger. Pour en savoir les
causes, rappelle-toi ce que tu as dit au cours de la dernière réunion. En effet, les membres de la confrérie que tu
veux quitter, ont décidé unanimement de passer à l'assaut. Ta mort imminente, disent-ils, sera le prix de la trahison.
Je te demande donc de changer de maison cette nuit même ! A bientôt. »>Tino, après cette information, n'avait pas
tremblé. Il avait déjà pris ses précautions et s'était mis hors de sa demeure habituelle.À peine le téléphone
raccroché, un autre appel survint. Cette fois-là, c'était un homme. Le message reçu de nouveau avait la même
teneur que le précédent. Puis plusieurs coups de fils anonymes qui ne parlaient que de menaces suivirent.Àlece
moment précis, son père venait de recevoir message. Ayant vu son nom sur le petit écran, il jeta un coup d'œil sur le
visage de sa mère qui, pensant à lui, ne dormait pas. Il lui parla alors du message de Tino. Il s'était mis à le lire à
haute voix. Yeli qui l'écoutait, émerveillée, avait les yeux qui étincelaient de plaisir. Chacun l'avait interprété et
compris l'engagement de Tino. Mais ils se gardèrent de s'en réjouir. Moult fois, Tino avait dit-117-
Partie 18
ceci, et après, avait fait cela, totalement contraire à ce qu'il avait promis. Intuitivement, Yeli eut peur
pour la vie de Tino. Après des mois passés avec lui, elle en savait un peu plus sur son mode de vie. Elle ne
doutait donc pas qu'une telle décision pouvait lui attirer des ennuis et même lui coûter la vie. Elle se mit
à suer, trembler de tous ses membres.- J'ai peur, dit-elle à son [Link], j'ai plutôt le doute, lui répondit-
il. Je n'ai jamais cru à Tino. J'attends les jours à venir pour y [Link]é lança plusieurs fois en vain le
numéro de [Link] matin arriva. Quand Tino remit en marche son téléphone, aussitôt, celui-ci se mit à
sonner. Tous ceux qui l'avaient appelé lui donnaient les mêmes nouvelles. << Visite des malfrats à son
domicile. Assassinat raté. Voitures et maison parties en fumée. » A ces interlocuteurs qui se mortifiaient
pour lui, Tino, imperturbable, leur donnait mot par mot, la même réponse : « C'est bien ! C'est une
bénédiction ! Ils m'ont lavé de tous mes péchés. »Pour Tino, cet incendie était le feu qui annonçait la
nouvelle semence pour la régénérescence. Désormais, devait commencer une vie. Une vie qui-118-
: :valait mieux qu'un objet perdu. Cela, sa mère lui en vait déjà parlé : « un bien mal acquis, est toujours
le terreau fécondant d'où germeront drues les racines irréversibles du malheur, >>Il se sentit soulagé par
ce malheur qui augurait l'ère du nouveau printemps. Il se promit qu'après ce coup, il irait vider son
compte bancaire, en faire des dons aux orphelinats du pays pour avoir lecœur [Link] constaté
plusieurs appels en absence de son père, il l'appela, lui fit part de son message et surtout de sa
délivrance. Car il venait de subir la rage meurtrière de ses amis qui lui reprochaient de s'être retiré de la
confrérie comme un traître.- C'est bien ! C'est bien d'avoir tout perdu,lui répondit son père. Puis, il ajouta
: «Sache que tu viens de payer tout le mal que tu as infligé aux autres. C'est donc le moment de savoir
que le sort vient de te délivrer des liens d'un autre malheur qui aurait été plus fatal que le premier.
Quand on a été gauche comme tu le fus, on ne doit pas regretter la perte d'un bien mal acquis.»>- C'est
compris, père, lui répondit-il-Où es-tu en ce moment?-119-
Je ne peux te dire où je me trouve. On ne Sait jamais. Mais, je ne suis pas à Nadjiba. Demain,je vais
retourner à la maison.- Chez moi ?- Oui, chez toi. Chez vous. Je viendrai vous faire part de la dernière
décision que j'ai prise cesoir même.- Laquelle?Le téléphone s'interrompit. Le père n'entendra plus la
réponse. L'essentiel avait été dit. Tino était en chemin. Il arrive. Le père s'en était réjoui. [Link]'il
en soit ainsi pour [Link] qui ne dormait pas, l'entendit. La curiosité la poussa à s'enquérir de la
nouvelle qui était aussi la [Link] se passe-t-il ? lui demanda-t-elle.C'est Tino qui me parlait. Cette
fois, lanouvelle est bonne.-À quoi dois-je m'attendre ?- Tino revient. Il a décidé de rentrer à la
maison.-120-
Puis, il l'informa de son malheur qui n'était que la juste récompense que méritait un
[Link] de cette nouvelle qu'elle attendait depuis des lustres, elle ébaucha un large
sourire. Le sommeil rompu par la joie, Yeli passa le reste de la nuit en pensant au passé macabre de son
fils qu'elle avait abandonné un [Link] qu'elle crût aux dires de son mari, elle resta tout de même
dubitative. Tino, c'est quand même Tino. Dans le passé, il eut à faire des aveux qui, après, n'avaient pas
tenu la route. Pour en avoir le cœur net, elle résolut d'attendre le lendemain pour le voir, l'entendre avant
de le féliciter.121
Chapitre XVII
Comme promis, le lendemain, Tino regagna la maison familiale. C'était la nuit. Les étoiles scintillaient
dans le ciel. Il avait choisi sciemment ce moment pour rentrer sans gloire, à l'abri de tous les regards. Il
savait bien qu'un homme comme lui, qui a eut un passé ténébreux, ne pouvait être le modèle de la
société. Il était bien là, sous le regard bienveillant de sa mère comblée de son retour au bercail.
Deux jours suivant son arrivée, sa mère avait prévu organiser des retrouvailles familiales. Les parents,
amis et connaissance devaient fêter son retour définitif dans la famille. Mais, Tino refusa cette
célébration. Le faire, c'était comme si on l'invitait
à se
rappeler son passé exsangue, à le ramener à
sa triste histoire dont il ne voulait plus entendre parler. Son père qui assistait aux échanges lui donna
raison. Il avait jugé que Tino ayant souffert de la solitude avait besoin de repos, de recueillement, de
-123-
Partie 19
silence autour de lui. Yeli, malgré elle, résolut de ne
plus en parler.
au
Une semaine s'écoula. Une nuit, Tino eut envie de parler à sa mère et son père. Il les réveilla an milieu de la nuit. Les deux, Gonetié et sa femme, avant
de répondre à son invitation, se regardèrent Ils eurent la même intuition. Pour eux, Tino longtemps habitué au vice, n'était plus capable de vivre
sobrement. Il pourrait reprendre le chemin du fumoir.
Tu as la parole, dit le père, la mine
renfrognée.
- On t'écoute, enchaîna la mère qui, déjà, ruminait de colère.
L'atmosphère alors, devint morose, suspicieuse. Il eut un silence plat. Tino prit aussitôt la parole pour les délivrer de leur pressentiment. A genou devant
eux, les yeux embués de larmes, il parlait avec un souffle saccadé.
Mère et père, je vous supplie de me pardonner pour mon incartade. J'ai définitivement tourné le dos au fumoir et de l'arnaque. C'est fini. La mère
soupira. Puis, elle resta tranquille. Yeli fixa son fils. La joie l'avait rendue aphone.
-124-
- Tu es pardonné. C'est la nuit profonde, il fait donc tard. Va dormir, répliqua le père qui se
leva.
Tino resta à genou, tête baissée, demanda à son père de s'asseoir.
doléance.
-
Ne pars pas, père. Il reste une dernière
- Laquelle ?
-
Je voudrais reprendre le chemin de l'école. Quelle école ?
- La même école. Mon ancienne école. Là où j'ai déjà fait la classe de terminal.
-
Mais, là-bas, tu trouveras tes anciens amis
qui te conduiront encore vers le fumoir.
-
Non, père. Ma présence sera un remède pour eux. Je saurai alors les convaincre. Ce serait que je retourne là-bas, sous leurs regards et prouver que j'ai
vaincu le mal.
bien
leur
Enchanté, le père ébaucha un large sourire. Cette doléance était son souhait depuis le retour de Tino à la maison. Mais, avant toute réponse, il se
tourna vers sa femme qui le regardait.
Tino vient de nous parler. Qu'en dis-tu,
-125-
Yeli ?
Que l'homme parle et Yeli qui est sa femme
ne fera que suivre.
Gonetié doutait de l'aveu de Tino. Il croyait à une feinte voilée. Il se tourna alors vers son fils et lui posa une autre question.
Es-tu sûr, très sûr, de reprendre le chemin
de l'école ?
- Oui, père !
- Es-tu sûr, très sûr que tu n'iras plus au fumoir ?
Tino baissa la tête en signe de respect. C'était un fait rare qui indiqua à son père que les errements passés de son fils l'avaient forgé et lui avaient
donné l'éducation qu'il avait voulue lui inculquer.
-
Oui! Je ne fumerai plus.
Cette réponse fit réagir sa mère qui, jusque-là, le regardait avec tendresse.
Tino ! Tu ne fais que dire « oui ». Dis la vérité à ton père. Nous sommes fatigués de tes turpitudes. Alors, comment pouvons-nous te
croire?
Tino qui n'avait rien à dire de plus convaincant
-126-
pour étayer sa foi afin d'être cru, leva la main vers
le ciel, jura.
Que la Terre et le Ciel, témoins de ma conviction, de ma détermination, me châtient si je retourne de nouveau au fumoir.
Arrête de jurer, cria le père. Un enfant de ton âge ne doit pas proférer des jurons de cette gravité. On ne sait jamais. Maintenant, nous te croyons. Je
suis enfin sûr que la fumée qui sortira cette nuit de cette maison, sera à jamais blanche.
- Oui, père !
Il eut un silence glacial. Puis, après s'être remis de l'émotion, le père ajouta.
- Cette nuit, tu dois savoir que tu n'es plus un enfant dont les bourdes d'antan ont été absoutes. Maintenant, tu as vingt ans. À cet âge, on devient
conscient. Alors, je te conseille ceci : Reprends le chemin de l'école où l'on apprend à être invincible à tous égards même devant les vicissitudes du
monde.
-
C'est compris père.
Cette réponse rassura le père.
Demain, j'irai en parler aux responsables
-127-
de ton établissement. Étant un cas spécial, on me fera cet honneur de te revoir reprendre le chemin de l'école. Tout le monde en sera heureux. J'en suis
sûr.
Tino touché, resta calme, méditatif. Dans le silence, deux longs filets de larme coulèrent sur ses joues. Il pleurait. Sans nul doute, il regrettait les deux
années passées au fumoir. Deux années gâchées qui lui auraient permis de sortir du labyrinthe de l'ignorance.
Ne pleure pas. Il fait nuit. Va dormir, dit le père.
Les yeux rougeoyants, Tino regagna sa chambre, s'enferma.
-128-
Partie 20
Chapitre XVIII
Un mois après son retour à l'école, un événement crispait l'attention de tous les élèves. La campagne battait
son plein. Selon les recommandations de la République pour un avenir radieux des citoyens, il fallait installer
dans tous les établissements secondaires du pays, des clubs qui seraient animés par les élèves.
Ce matin-là, Tino qui ne voulait plus se mêler à aucune activité qui l'exposerait aux yeux de tous, par curiosité,
alla jeter un coup d'œil sur la liste des clubs à installer. Tour à tour, il lisait ceci : «< club anglais ». Bof! Cela
ne l'intéresse Cela ne l'intéresse pas. Il passe.
« Club littéraire ». Idem. Il passe. « Club cuisine ». Son sang monte. Il n'y prête aucune attention. Il passe. <<
Club natation ». Natation? Non, il a marre. Il passe. Et, il arrive sur le « Club lutte contre la corruption ». Son
cœur battit la chamade, vrilla. Il transpira sur le champ et, soupira. Il remarqua qu'un épais frisson avait
contracté ses membres, son dos, sa poitrine, puis, parcourut tout son
-129-
corps. Il poussa un ouf de soulagement. Depuis sa délivrance, il cherchait un fléau contre lequel il lutterait de
toute son âme. Enfin, il y était. Pourtant, sa première intention était de se porter à la tête de
toute association ou club qui lutterait contre les maux qui minent la société. Mais, l'occasion devant lui
correspondait à ses aspirations. Dans tous les cas, il considérait que la corruption et la drogue sont des vices
qui minent la société. En face de l'une ou de l'autre, on doit avoir les mêmes verbes tranchants, la même haine,
le même dévouement, la même poigne.
Dès qu'il quitta le lieu, il se porta candidat après avoir rempli le formulaire dans le bureau de l'éducateur. Le
mieux qu'il eut constaté, c'est qu'il n'était pas le seul élève à avoir eu le désir de diriger ce club enclin à lutter
contre la corruption. C'est aussi le cas de la tricherie en milieu scolaire. Ils étaient dix candidats. Dix candidats
prêts à dénoncer ce fléau du siècle. Dix candidats énervés qui, durant toute l'année, allaient porter le coup
boutoir à la corruption dans laquelle tout le monde était englué par enchantement. C'est ce paradoxe qui
n'avait jamais cessé de l'intriguer et aussi de l'encourager à rêver à porter demain l'espoir du peuple meurtri.
de
***
-130-
Après les campagnes qui durèrent une
semaine, arriva le jour des élections. A l'instar des élections passées, cela ne se passera pas dans le silence.
Pour en avoir la conscience tranquille, on invita chaque candidat devant la foule compacte d'élèves pour
donner les raisons et le mobile de son ambition. Tout le monde passa. Chacun le fit avec ses mots et ses
convictions pour convaincre les électeurs et vaincre les maux qui rongeaient le monde scolaire. Tino fut le
dernier à prendre la parole. Était-ce une chance ou un désavantage, seul le tirage au sort qui en était la
cause, pouvait expliquer cela. Tino fut annoncé. Il avança, monta sur le podium dans un silence glacial.
L'intitulé de son club invitait à la méfiance et aussi, à la curiosité. Que pouvait-il bien dire de beau qu'on n'a
jamais entendu, de poignant qu'on n'a jamais vu, de génial ou révolutionnaire qu'on n'a jamais essayé d'user
pour éradiquer la corruption devenue un mode de vie sans lequel la République de Djidjimandji ne pouvait
exister.
Le micro à la bouche, il n'avait pas tremblé ni même bégayé comme ses adversaires. Devant la foule, il savait
comment s'y prendre. Dans son passé, il en a vu de plus compacte et compliquée que celle qui était en face
de lui. Ainsi, pouvait-il parler sans discours écrit comme ses concurrents. -131-
Descendu jusqu'au fond de l'abîme, il savait tout du monde de la déchéance. Tout était en lui. Tout était dans
son corps, dans sa tête. Parler, lutter contre le vice, il en avait acquis l'expérience depuis le temps de ses
errements. Cette posture qu'il présentait, l'ayant rendu spécial, rassurait les élèves de son engagement et sa
détermination. Alors, il commença à parler.
<< Chers amis, je suis Tino Gonetié, candidat à la présidence du club « lutte contre la corruption ». Pourquoi
suis-je candidat ? Dans le passé, mon nom rimait avec la drogue. On se moquait de moi en disant : « Qui dit
Tino, dit drogue ». Si hier j'ai fumé, la question est de savoir, pourquoi j'ai fumé. Tout a une cause. Tout, a un
but. La cause pour moi, c'était Akim. Il fut mon ami d'école, adepte de l'école buissonnière, de la tricherie et
fin activiste du fumoir. Je l'ai suivi, et j'ai mordu à l'appât. Je l'ai fait pour y noyer mes déconfitures. Tout cela
était arrivé à cause de la corruption qui sévissait à l'école. Sachez qu'à l'école, la corruption est déclinée sous
plusieurs noms. Ce sont : la tricherie, le favoritisme, le clientélisme et le népotisme. Tout cela a fait reculer les
valeurs qui ont pour nom, l'effort, le mérite, le courage. Cette corruption sous toutes ces formes a fait naître
chez moi, la révolte qui s'est manifestée par la prise du chemin
-132-
Partie 21
du fumoir. Drogue et corruption étant deux fléaux ayant les mêmes nuisances sur la société, Tino que je suis, est donc
le candidat idéal. Ma candidature est placée sous le sceau de la révolution mentale, D'abord, je vais vous parler de la
tricherie. En effet, la tricherie par laquelle nous obtenons de bonnes notes, ici, à l'école, ou là-bas, aux examens, trahit
nos valeurs et nous accorde des lauriers illégitimes. Héritiers de demain, nous devons travailler sur nos propres valeurs
pour répondre présents à l'appel du devoir. Alors, disons << non >> à la tricherie. Ensuite, le favoritisme. Le favoritisme
a le même effet que la tricherie. Par le favoritisme, on donne des notes gratuites qui nous octroient l'illusion de nos
valeurs. Refusons tout ce qui est gratuit, car la gratuité est une insulte contre notre effort et notre intelligence. Alors,
disons « non >> au favoritisme. Si nous combattons la tricherie et le favoritisme qui sont les pépinières de l'injustice,
nous combattrons demain la corruption. ailleurs cette lutte a porté des fruits, ici, nous le pouvons. Ayons dès
maintenant, une devise: Pourquoi pas nous ».
Si
Les élèves touchés par cette devise, dans une ferveur qu'on ne pouvait décrire, reprirent à l'unisson : Pourquoi pas nous
». Et, il conclut en ces mots.
<<
-133-
«
Chers élèves, venez avec moi pour faire de << Pourquoi pas nous », une vérité, une réalité dans la République de
Djidjimandji. Alors, reprenez avec moi ceci : Vive la justice, à bas la corruption! Vive l'effort, à bas la paresse. Vive le
courage pour que vive la République de Djidjimandji
Ceux qui étaient dans sa peau, dans la même vision que lui, victimes eux aussi de l'envers de la société, reprirent à
l'unisson les mots de fin de Tino.
Son discours avait gêné aussi quelques curieux qui étaient venus pour l'écouter. Ils s'étaient sentis touchés, visés.
Sûrement, quand il parlait, ces indélicats avaient l'impression que Tino savaient tout de leur vie. Car, s'ils n'ont pas été
des corrompus, ils furent des corrupteurs. Mais, Tino en avait cure parce qu'il savait que son engagement à combattre
la corruption allait indisposer une grande partie de la société. Cette société encagoulée qui dénonce l'injustice le jour,
et la nuit, devient son héraut et l'adore. Ainsi, se demandait-on ce que Tino devait faire pour réussir sa mission. Pour lui,
il fallait continuer à dénoncer, sensibiliser, pénaliser jusqu'à ce que cela devienne une habitude, une règle, une vie à
part entière.
Après les discours, on passa au vote. Des dix candidats pour diriger le « club lutte contre la
-134-
corruption », les délégués des classes avaient élu Tino. Les élèves, à travers leurs délégués étaient tous pour l'effort,
l'honnêteté contre la tricherie et la paresse. Son discours fit donc tache d'huile.
Des mois après, partout, en ville ou à l'école, on en reparlait. Désormais, connu de tous, parlait, on en professeurs et
élèves, il ne passait plus inaperçu en ville et au lycée. Tino Aimait ce type de popularité qui vient par le biais du
courage et non par celui de l'excès du vice. Devenu promoteur de la vertu, il avait la charge d'être un modèle. Car,
c'est par son exemplarité que ceux qui le regardaient, l'épiaient, pouvaient se corriger, se débarrasser de leurs scories.
Conscient de tout cela, Tino ne cessait plus d'étudier, de passer le clair de son temps à la bibliothèque afin de
répondre aux attentes de ses admirateurs. Son travail s'améliora, son charisme aussi. Au fur et à mesure que les jours
passaient, les mois passaient, les trimestres aussi, son leadership se concrétisait, se raffermissait. Tel n'était pas le cas,
il y a deux ans, au moment où il avait décidé de prendre le chemin du fumoir. Ainsi, le monde constata que le seul
moteur qui fait l'homme, le réalise, le métamorphose, c'est le désir ardent de changer sa propre vie.
En fin d'année, la dynamique étant restée telle, Tino
-135-
passa avec succès son examen. C'était prévisible. Les circonstances l'avaient aidé. Avec son Bac A, il se proposa de
faire la faculté de Droit. Il préférait être un professionnel de Droit pour faire régner la justice à toute la population de
Djidjimandji.
À la maison, on le fêta. C'était cette fête qu'il voulait. La fête consacrée à l'honneur et l'effort quand on sort glorieux
de l'univers du vice.
Après les études à l'université, muni d'un master en équité et lutte contre la corruption, Tino était devenu un spécialiste
du leadership transformateur. Dans cette mission, il avait à ses côtés ses anciens amis, Akim, Karelle et bien d'autres
jeunes clients du fumoir qu'il avait soignés. Ensemble, ils passaient de village en village, de commune en commune, de
ministère en ministère pour inculquer dans le cerveau des leaders de la société une formation qui consistait à faire
d'eux des modèles. Car, pour lui, c'est par la tête que pourrit le poisson. Un leader honnête communique son honnêteté
à son équipe. Sinon, s'il est malhonnête, tous ceux qui le suivent, le regardent, l'écoutent deviennent malhonnêtes. Le
rêve du père de Tino se réalisa.
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