Francofonía
ISSN: 1132-3310
francofonia@[Link]
Universidad de Cádiz
España
Nzessé, Ladislas
Le français en contexte plurilingue, le cas du Cameroun: appropriation, glottopolitique et perspectives
didactiques
Francofonía, núm. 17, 2008, pp. 303-323
Universidad de Cádiz
Cadiz, España
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fr an cofo n ía
Le français en contexte 17 (2 008 )
3 03 -3 23
plurilingue, le cas du
Cameroun: appropriation,
glottopolitique et perspectives
didactiques
ladislas nzessé
Département de français, Faculté des Lettres et Sciences Humaines
Université de Dschang
B.P. 49 Dschang — Cameroun
Tél. +237 75 35 55 24
<nzesseladislas@[Link]>
Résum é Cet article porte sur le français au Cam eroun contemporain en prenant l’exemple des pratiques
linguistiques, de la glottopolitique et de la didactique de cette langue. En effet, nous sortons de la
réserve généralement observée par les linguistes pour dénoncer l’im position d’une norm e aseptisée et
par trop restrictive. De plus, nous nous dem andons si le français au Cameroun en contexte scolaire peut
prétendre gagner le pari du purisme sans tenir com pte de “changem ents linguistiques inévitables”
lorsqu’il y a appropriation d’une langue en territoire alloglotte.
M ots-clés Langue française. Glottopolique. Français standard. M althusianism e inguistique.
Conservatism e linguistique. Diglossie.
“El francés en contexto plurilingüe, el caso de Cam erún:
apropiación, glotopolítica y perspectivas didácticas”
Resum en Este artículo trata del francés en el Cam erún de hoy apoyándose en las prácticas lingüísticas,
la glotopolítica y la didáctica de dicha lengua. En efecto, salim os de la reserva que por lo general
observan los lingüistas, para denunciar la im posición de una norm a aséptica y dem asiado restrictiva.
Además, nos preguntam os si el francés en Cam erún en el contexto escolar puede tener la pretensión de
ganar la apuesta del purism o sin tener en cuenta unos “cam bios lingüísticos ineludibles” cuando hay
apropiación de una lengua por hablantes en territorio ajeno.
Pa labras clave Lengua francesa. Glotopolítica, Francés estándar. M altusianism o lingüístico.
Conservadurism o lingüístico. Diglosia.
“French in a m ultilingual context, the case of Cam eroon:
appropriation, glottopolicy and didactic prospects”
Abstra ct This paper focuses on the use of French in modern-day Cam ero on an d deals w ith lan guag e
practices and glottopolicy as w ell as the teaching of this language. W e in ten d to sh ift aw ay fro m th e
com m on practice of linguists w ho tend to denounce the im position of a rath er restrictive norm . W e
shall further question if the French language in the C am eroonian sch oo l co ntext can m eet th e
challenge of purism w ithout taking into acco unt the “unavoidable linguistic changes”, w here there is
an appropriation of a language in a m ultilingual setting.
Keyword s French language. Glottopolicy. Standard French. Linguistic M althusianism . Linguistic
conservatism . Diglossia.
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Le français en contexte plurilingue,
le cas du Cameroun: appropriation,
glottopolitique et perspectives didactiques ladislas nzessé
Introduction
a langue est un instrument de communication intersubjective et
L de nom ination du réel. Pris dans le spatio-temporel, le lieu
d’espace et le lieu de temps dans lesquels il se voit exister et penser,
l’homme se conçoit en même temps dans la nécessité de parler, de
nommer son environnement. Il est ce Moi en situation de force
saisissante devant l’univers à saisir. Le langage, dès lors, se construit
dans la relation de l’homme à cet univers. Et c’est son désir de maîtriser
cet univers, de le domestiquer en le nommant exhaustivement qui fait
que l’histoire de la langue soit celle de l’affinement progressif d’un
instrument condamné à l’enrichissement diachronique afin d’être de
plus en plus transparent à la pensée et au réel. En outre, aucun groupe
linguistique ne reste durablement à l’abri des contacts avec d’autres
groupes, ce qui donne lieu à des interférences linguistiques, à des
emprunts d’importance diverse, des créations néologiques, des pliures
provocatrices de la langue, à des rapports complexes et dynamiques de
hiérarchisation et de complémentarité, mais aussi à des conflits
“linguicides”.
En fait, la difficulté commence quand la politique de la langue
(glottopolitique) vise à imposer un code unique au mépris de la
connaissance de la réalité des pratiques langagières. Il faut avouer que le
français standard, par exemple, comme forme préférentielle, optionnelle
ou imposée ne saurait être le même dans un contexte où il est pratiqué
concurrem m ent à une langue régionale ou minoritaire comme dans
plusieurs régions de France, ou encore à des langues ethniques négro-
africaines.
En admettant donc qu’aucune situation linguistique n’est ni
réellement homogène, ni réellement stable, qu’un état de langue
présente un ensemble de réalisations diverses dont certaines sont
formellement et fonctionnellement identifiables; en reconnaissant que
les langues sont en contact, mais aussi et très souvent aux prises les unes
avec les autres; en prenant acte de la préoccupation glottopolitique au
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Cameroun qui tend à prescrire un code unique, il y a tout lieu de se
demander si la survie de la langue française au Cameroun, langue de
l’administration et de l’école, est dans ce conservatisme sourcilleux ou
dans son inévitable variation en milieu plurilingue.
1 Protectionnisme linguistique
et problèmes glottopolitiques
Si la langue est avant tout un instrument de communication, peut-elle
prétendre gagner le pari du purisme? Si on s’arrête sur le cas du français
au Cameroun, on s’aperçoit que cette interrogation n’est pas un souci
banal puisque le discours officiel ne cesse de dénoncer les écarts dans les
milieux pédagogiques. Depuis le XVIe siècle, lorsque paraît Défense et
illustration de la langue française (1543) de Joachim du Bellay, nombre
d’ouvrages ont porté sur une forme de français pur et idéal. On a cru et
on a voulu faire croire qu’il existait un seul véritable français tel que
pratiqué à la Cour de Versailles, expression en quelque sorte d’un droit
divin, et auquel tous les sujets parlant français devaient se conformer.
Au Cameroun, des chercheurs comme Mendo Zé se préoccupent
actuellement de sa qualité en dénonçant les écarts et les oblitérations:
La prolifération des mauvais modèles de français, dit-il, et la diffusion
des tours de la langue familière et argotique, soit pour des raisons de
facilité, soit par ignorance des règles essentielles et des structures
immanentes de la langue française, soit du fait de l’éveil d’une
conscience linguistique nationale selon laquelle, faute d’avoir une
langue locale unanimement acceptée, les locuteurs s’acharnent sur le
français, lui donnent une couleur désagréable et causent du tort à
l’éloquence. (1990: 75)
Ce “malthusianisme linguistique” est apparemment fondé: la
langue française ne se caractérise t-elle pas, comme dit Pierre Guiraud,
par une “sorte d’hypertrophie de la conscience grammaticale” (1965: 56)?
La normalisation de la langue de manière générale, en effet, est légitime
et universelle: “Elle remplit une fonction politique dans la mesure où elle
concourt à l’intégration des divergences nationales et sociales; elle
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appropriation, glottopolitiq ue et perspectives didactiqu es
répond d’autre part à ce souci de logique de précision et de clarté qui est
un des traits les plus positifs de notre culture” (id.: 60).
Gervais Mendo Zé constate qu’elle est devenue:
Une langue camerounaise à part entière. [Elle] fait partie des acquis
culturels du pays; [elle] se prête à l’expression d’une identité culturelle
nationale authentique; [elle] permet au Cameroun de s’insérer dans
l’espace de la Francophonie et renforcer les liens de solidarité avec les
autres pays entièrement ou partiellement de langue française.
(1990: 17)
Sous ce rapport, il pense tout naturellement qu’une fonction aussi
importante du français mérite qu’on lui accorde quelque soin.
Semblablement, on comprend que le centralisme linguistique de l’État
camerounais im pose, par l’entremise de ses discours officiels, de son
administration, de ses écoles et universités, une norme standard,
aseptisée et par trop restrictive. Par ailleurs, on sait que toute langue est
naturellement porteuse de sa culture originelle et qu’on ne peut
s’approprier une langue sans sa culture, cet ensemble de connaissances
et croyances, cette totalité qui concentre art et morale, droit et
coutumes, ou toutes autres habitudes acquises par l’homme en tant que
membre de la société.
Et justement, il s’en trouve des Africains en général, et des
Camerounais en particulier, dans la pratique linguistique quotidienne,
pour accuser: “le sentiment d’appartenir à une autre culture que la
langue française ne peut ni concevoir, ni exprimer. Ce sont autant de
raisons susceptibles d’amener les uns et les autres à accepter l’idée
salutaire qui fait du français enseigné en Afrique noire une langue
étrangère” (Makouta-Mboukou, 1973: 81). C’est pourquoi, pour qu’il ne se
développe pas un conflit interculturel, cette confrontation entre la
culture française et la culture africaine ou camerounaise, la France
coloniale a eu tendance à imposer le français en lieu et place des langues
locales, non standardisées et subséquemment la culture dont elles sont
porteuses: “Psychologiquement, il y a là quelque chose de vrai, explique
Makouta-Mboukou, car, quand les gens n’ont pas appris d’autres langues
que le français, même s’ils parlent mal, par rapport à la langue
maternelle qu’ils ne parlent qu’empiriquement, ils finissent par la
considérer un peu comme leur propre langue” (id.: 30).
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Et c’est cette langue française considérée par certains Africains un
peu comme leur propre langue qui devient par le fait même un
instrum ent politique dans les États africains; instrument de cohésion
sociale, d’unité nationale, donc de paix: “sans l’existence de cette langue,
affirme encore Makouta M boukou, chaque tribu n’eût-elle pas été tentée
d’imposer la sienne? Le résultat eût été une rivalité sanglante, nous en
sommes persuadés” (id.: 84). Depuis longtemps, cette idée prospère au
Cameroun où des efforts de création des conditions intellectuelles, de
réalisation des politiques linguistiques nationales (glottopolitique)
rencontrent constamment et significativement paresse et indifférence
des volontés politiques. Après les “États généraux de l’Éducation” (22-27
mai 1995) en effet, les recommandations des experts sont restées lettres
mortes. D’après eux, comme “sur le plan collectif et communautaire,
l’école [camerounaise] doit assurer la formation des citoyens respectueux
du bien commun, instruits, enracinés dans leur culture et ouverts au
monde extérieur” (1995: 5); il leur a semblé que l’un des “principes de base
de la nouvelle politique éducative” doive être “l’apprentissage des
langues et des cultures nationales dans les systèmes éducatifs comme
facteur d’intégration nationale”(id.: 6). Mais le Cameroun concentre au
moins 248 unités-langues; bien qu’elles soient des richesses, qu’elles
contribuent à l’expression du patrimoine culturel national, on observe
l’indifférence des suprastructures politiques devant l’impératif de
plan ification ling uistiq u e n atio n ale o u , plus précisém en t,
d’aménagement interne des langues, décidé au sommet des chefs d’États
et de gouvernements francophones, tenu à Dakar en mai 1989,
certainement inspiré par les travaux du Haut Conseil de la Francophonie
de février de la même année et portant sur la coexistence des langues
dans l’espace francophone. Ce qu’affirmait Mendo Zé en 1990 est encore
vrai aujourd’hui:
Le Cameroun n’a pas encore décidé de l’inscription dans le système
d’examen des langues nationales. Les textes officiels n’autorisent pas
non plus l’emploi pédagogique des formes camerounaises du français
dans le système éducatif. Le français qui est admis dans le discours
officiel et le système éducatif est et doit être un français correct.
(1990: 17)
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On l’aura compris, le souci ici, c’est la volonté de voir appliquer les
règles utiles à tous pour s’exprimer et se comprendre, mais aussi de
protéger le capital linguistique contre les libertés créatrices et les
dégradations mutilantes et appauvrissantes afin de sécuriser la
communication. Là pourrait être la voie de survie de toute langue en tant
que corps de règles, de normes stabilisées. Mais en tant qu’instrument
de communication, l’avenir de la langue n’est-il pas surtout à la
régulation et à la stabilisation des changements linguistiques
inévitables?
2 Variations linguistiques et aspects didactiques
Normalement, pour que le français, langue d’origine étrangère, devienne
fonctionnellement la langue du Camerounais dans la praxis quotidienne,
il faut bien qu’il se l’approprie, qu’il l’adapte à sa culture, à
l’environnement qu’il côtoie, c’est-à-dire qu’il finisse par se donner une
variété “vernaculaire”, sorte d’interlangue grâce à laquelle il peut
communiquer avec les autres, se reconnaître et se particulariser. Les
nombreux travaux actuels en pays francophones sur les particularités
lexicales, les localismes, témoignent à suffisance que la vitalité de la
langue française est dans sa “plasticité salutaire”. En effet, à partir de la
typologie de Bickerton (1975), on relève dans les actes d’appropriation
quotidiens du français au Cameroun trois niveaux: acrolectal, mésolestal
ou basilectal.
2.1 L’Acrolectal
Le niveau acrolectal est respectueux des normes académiques. C’est le
français de l’Élite. Celle-ci est d’ailleurs capable d’alterner les niveaux
acrolectal et mésolectal en fonction des situations interactionnelles.
Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est le niveau acrolectal marqué par
cette propension à des procédés savant ou à des jeux d’esprit dans les
créations terminologiques. L’acrolectal colore puissamment les discours
d’intellectuels ou d’universitaires au Cameroun. Les journaux des années
1990 ont pleinement donné la mesure de cette forme de créativité. Cette
période est celle de l’apprentissage démocratique, c’est donc une période
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polémique; et le lexique traduit bien l’esprit d’affrontement de la
période:
- Ethnocratie: allusion à un régime politique qui accorde des
privilèges à une seule ethnie;
- Républiquette: péjoratif;
- Présidaillon: Président, péjoratif;
- Ministrion: Ministre, péjoratif;
- Fochivément: (être foché: persécuté) de Fochivé, nom d’un
commissaire de police camerounais décédé qui a longtemps
exercé dans la répression politique;
- Baleinier: qui donne la chasse aux prévaricateurs appelés
“baleine”;
- Popaulien: de Paul, prénom du chef d’État camerounais.
À l’époque, les m édias officiels, en particulier la radio et la
télévision étaient accusés de parti pris; d’où l’hypertrophie de termes de
dénigrement:
- La brigade des démentis: C.R.T.V-Cameroon Radio and Television
(Challenge Hebdo, Hors série, n° 001, 1991: 4);
- Caisse de résonance de la tricherie: C.R.T.V (Challenge Hebdo, n° 237,
1991: 3);
- Le violeur des consciences, le ronfleur, le chantre: C.R.T.V) (Challenge
Hebdo, n° 0038, 1991: 2);
- Grand Machin National d’information: Cameroun tribune, Quotidien
national d’information, (Le Messager, n° 224, 1991: 5);
- Démocratie-éprouvette: démocratie qui protège l’intérêt égoïste des
gouvernants et non l’intérêt national (Challenge Hebdo, n° 0038,
1991: 3);
- Tribu du ventre: 1. Ensemble d’individus appartenant à cette caste
dominante qui utilise les moyens exorbitants de la puissance
publique pour terroriser le bas-peuple. 2. Ensemble d’individus,
toutes tribus confondues, dont la préoccupation principale et
même unique est de m anger, sans réellement travailler: “Cette
tribu du ventre représente un handicap sérieux pour la bonne
marche des affaires du pays” (Challenge Hebdo, n° 0037, 1991: 6);
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- Ventrocratie: régime politique où la souveraineté est exercée par
une minorité animée par des intérêts égoïstes: “cher am i votre
ventrocratie résiste aux assauts de l’opposition” (Le Messager, n°
230, 1991: 2);
- Démocratie du ventre: synonyme de “ventrocratie”;
- Gâteau national: richesses du pays. “Lorsqu’on voit la répartition
du gâteau national dans notre pays…” (Challenge Hebdo, n° 0038,
1991: 4);
- Pouvoiriste: individu qui aime beaucoup le pouvoir et l’exerce en
utilisant les méthodes fortes, la délation, etc.;
- Ministrion: (de ministre, valeur péjorative) Membre du
gouvernement qui n’a ni pouvoir, ni personnalité. “Un de vos
ministrions brille ces derniers temps par un zèle irritant. Il
cherche vraiment à plaire au Prince celui-là” (Le Messager Popoli,
n° 721, 2002: 4);
- Feuilles de choux: l’expression désigne la “presse privée”, avec
mépris;
- Le triangle équilatéral: expression régulièrement employée au
Cameroun au plus fort de la crise socio-politique; elle faisait
allusion au “combat entre trois tribus: les Bamilékés, les Bétis et
les ressortissants du grand Nord”, trois tribus qui auraient le
monopole des activités économiques et politiques. “Le triangle
équilatéral est à l’origine des mots qui minent le pays”; “la censure
est une culture hautem ent symbolique dans le triangle
équilatéral” (Challenge Hebdo, Hors série n° 001, 1991: 3);
- Mangeoire nationale: ensemble des richesses nationales utilisées
outrageusement par un groupe d’individus comme leur propriété
privée, lequel pour se faire abusent de la confiance du peuple;
- Budgétivore: celui qui consomme avec un rythme accéléré le
budget mis à sa disposition. “Nos ministres budgétivores…”
(Challenge Hebdo, nº 0037, 1991: 3);
- Chambre enregistreuse: Assemblée nationale. “La chambre
enregistreuse a encore laissé passer le projet de loi du parti-État-
R.D.P.C” (Challenge Hebdo, nº 0042, 1991: 2);
- Gros poissons: 1. Pilleurs des fonds publics qui ne sont pas
poursuivis par la justice. 2. Individus au-dessus de la loi. “Vos
gros poissons sillonnent les campagnes avec de grosses
cylindrées” (Le Messager, n° 225, 1991: 5);
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- École nationale de la néo-colonisation: École Nationale de
l’Administration et de la Magistrature (Challenge Hebdo, n° 0042,
1991: 10);
- Fédéral: (m étonymie) carburant frelaté, de mauvaise qualité en
provenance de la République Fédérale du Nigéria;
- Fédéraliser: (de fédéral) incendier à l’aide de “fédéral”. “Certains de
mes fans voulaient fédéraliser ma R. 25” (Challenge Hebdo, n° 001,
1991: 5).
2.2 Le mésolectal
Le français mésolectal, quant à lui, est celui de la classe moyenne lettrée.
Au niveau de ses réalisations morphosyntaxiques et énonciatives, on
ressent des particularismes, ces phénomènes non attestés en français
central.
- Ma femme a accouché un garçon: d’un garçon;
- J’ai voté le R.D.P.C: pour le R.D.P.C;
- Je vais le voir urgemment: de toute urgence ou d’urgence;
- Il va me sentir là là là, etc.: là là ou là là là= sur le champ;
- Je suis dans zéro: je suis complètement démuni;
- Il crâne même dans quoi: il crâne sans valeur réelle;
- Faire recours à: avoir recours à;
- On se maîtrise: on se connaît assez bien;
- J’ai des long bras: j’ai plusieurs relations dans les hautes sphères de
l’État (Challenge Hebdo, n° 0037, 1991: 14);
- Il est très frais: élégant, bien habillé;
- Un gibier: personne naïve qu’on trompe ou qu’on exploite
facilement.
2.3. Le Basilectal
Enfin, le basilectal est la variante la moins linguistiquement structurée.
Il participe du français fortement vernacularisé. Le français basilectal
concentre des écarts phonétiques, surtout morphosyntaxiques et lexico-
sémantiques.
- Il était tellement un genre que: il avait l’air bizarre;
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- Qui me prend pour te faire: j’aimerais être à ta place dans une telle
situation (généralement heureuse);
- Pour moi quoi là sur ça: cela ne me concerne pas;
- Ça sort comme ça sort: advienne que pourra;
- Tu es même comment?: quel genre d’homme (de femme) es-tu?;
- C’est comment non!: (selon la situation de communication)
comment ça va? ou qu’est-ce qu’il y a? (avec colère);
- On est ensemble: expression signifiant “au revoir”;
- Taper la bouche: balbutier, bredouiller;
- Taper les mains: supplier;
- Manger quelqu’un: le tuer par vampirisme ou par d’autres
sortilèges;
- À quelle heure!: trop tard! (avec raillerie);
- Tu parles même quoi: qu’est-ce que tu racontes;
- Être à terre: avoir des problèmes pécuniaires. “Je ne couche pas
avec lui, dit une serveuse de bar, c’est mon asso; quand je suis à
terre, il me lance” (Je n’entretiens pas de relations sexuelles avec
lui, c’est mon associé (ami ou complice), quand je suis fauchée, il
me dépanne);
- Pour moi quoi, je finis avec lui aujourd’hui: Moi, je n’ai rien à perdre,
je règle son compte aujourd’hui;
- On va faire comment: formule de résignation. Je n’y peux rien; je
n’ai pas de choix;
- La bougna: vraisem blablement, ce terme serait une altération de
“bagnole”. Voiture, automobile. “Mon père a acheté une nouvelle
bougna”;
- Feymania: du pidgin-english. Escroquerie de professionnels;
- Feyman: escroc, membre de la feymania. “Qu’est-ce qui me dit que
vous n’êtes pas un feyman?” (Le Messager Popoli, n° 758, 2003: 8);
- Fey: du pidgin-english. Escroquer. “On l’a fey l’autre jour du
retour de Paris” (Le Messager Popoli, n° 758, 2003: 8);
- Un sabitou: (qui sait tout) pseudo mot-valise qui condense un mot
Pidgin-english (sabi=savoir) et un mot français “tout” avec
ablation du /t/ final;
- Attacher le cœur: être cogurageux. “Chef voilà ta bière, attache le
cœur et prend” (Le Messager Popoli, n° 721, 2002: 2);
- Être en haut: être heureux. “Hé! L’idiot ne sera pas là. Je suis en
haut” (Le Messager Popoli, n° 721, 2002: 9); “être en haut” se dit dans
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toute situation avantageuse: quand on a reçu une bière, de
l’argent, quand un parent ou un ami a été nommé à un poste de
responsabilité, etc.;
- Foirage: pauvreté. “Le chômage est la mère du foirage” (Le Messager
Popoli, n° 758, 2003: 3);
- Être quelqu’un ici dehors: être un homme respectable et respecté
dans la société. “Non monsieur Mossi vous êtes quelqu’un ici
dehors” (Le Messager Popoli, n° 758, 2003: 2);
- Manger la vie: (loc.) jouer la vie, se donner du plaisir tout le temps.
“Cet homme qui ronfle ici dans le cercueil a passé tout son temps
à manger la vie” (Le Messager Popoli, n° 758, 2003: 7);
- Ngatta: (du pidgin-english) prison. “Il a purgé deux ans de ngatta”
(Le Messager Popoli, n° 758, 2003: 12); “elle tâte la paille fraîche du
ngatta en ce moment” (Le Messager Popoli, n° 758, 2003: 8);
- Katika: (du pidgin-english) gérant d’une salle de jeux où d’un
vidéo club. “À quelque 300 mètres de chez Ernest, se trouve le
vidéo club où Mesmer Tekam officie comme Katika” (La Nouvelle
Expression, n° 1781, 2006: 6);
- Cirer les airs: crâner. “Cette fille aime beaucoup cirer les airs”
(100% Jeune, n° 123, 2006: 9);
- Avant la fille-ci était ndjanga ndjanga (de mandjanga= sorte de
petites écrevisses fumées), maintenant elle est déjà dombolo (adj.)
plein: avant la fille-ci était très mince (sèche), maintenant elle a
grossi.
Il faut voir dans ces dérives énonciatives la tendance à la
fonctionnalisation de la langue française, c’est-à-dire cet effort
d’adaptation du français à la seule fonction de communication par
affranchissement des contraintes grammaticales.
Par ailleurs, à ce niveau basilectal, les expressions hypocoristiques
foisonnent. Elles sont toutes des interpellatifs: (mon) grand, tonton,
voisin, mon beau, beau-frère, coach, chef, chérif, meilleur, la mère, le père
(variante: mon père) asso ou ass (associé), complice, membre (à l’origine,
“membre” désigne le coéquipier, celui qui fait parti d’une équipe de
football; il est devenu synonyme de complice, d’associé).
Enfin, les campus universitaires sont de véritables melting-pots
linguistiques: l’acrolectal y côtoie le mésolectal et même le basilectal par
mimétisme, sans oublier que les étudiants ont eux-mêmes déjà leur
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appropriation, glottopolitiq ue et perspectives didactiqu es
jargon à valeur crypto-ludique (Fosso, 1999): vagine (voisine); epsivore
(petite amie d’étudiant qui lui fait dépenser sa bourse, appelée epsi, pour
ses besoins féminins); etc., Ici l’étudiant a toujours le beau rôle:
conjugueur (beau parleur); rythmeur (compagnon); chérif, sponsor
(responsabilité d’amant); réactif (fonction du mâle); l’étudiante, en
revanche, est victime des termes misogynes: distribuline, toxine, guêpe,
etc.
Ces audaces langagières prennent parfois des allures trilingues
appelées “camfranglais” dans les Universités, mais aussi dans les Lycées
et Collèges:
- Mon pacho a chiche de me give les mbourous (argent);
- How bindi (petit en éwondo), tu mimba que j’ai de l’argent?
- Mon pater est allé au boulot avec sa nouvelle bougna (voiture);
- Hein, j’allais wash (sécher) le cours de maths. Tu sais comment je suis
weak;
- J’ai tanné la ngo (fille) que tu see (j’ai eu des rapports sexuels avec la
fille que tu vois);
- Cette ngo m’a têté l’autre day (éconduire, repousser les avances
galantes);
- Comment tu es go sans me call alors que je te waitais.
Mais quel est le sens de ce “bilinguisme syntaxique” (franglais ou
camfranglais)? Cette interrogation ne manque pas de pertinence quand
on sait que le bilinguisme camerounais lui-même est déjà un
bilinguisme formel à fonctionnement diglossique.
Formel parce qu’il ne répond pas à la lettre à la définition qu’en donne F.
Grosjean:
Le bilinguisme, dit-il, est l’utilisation régulière de deux (ou plusieurs)
langues, et le bilingue est la personne qui se sert régulièrement de deux
langues dans la vie de tous les jours. Est bilingue, à mon sens, la
personne qui doit communiquer avec le monde environnant par
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l’intermédiaire de deux langues et non celle qui a un certain degré de
maîtrise (quel qu’il soit) dans les mêmes langues.
(Cité par Boulanger, 1996: 59)
Le bilingue cam erounais ne communique pas “avec le monde
environnant par l’intermédiaire de deux langues; il ne se sert [pas]
régulièrement de deux langues dans la vie de tous les jours” (ibid?),
d’abord à cause du déséquilibre démographique entre les Francophones
et les Anglophones. À l’échelle nationale en effet, le volume énonciatif du
français connaît un éventail d’usage large (80% de Camerounais sont
francophones) au contraire de l’anglais retranché dans un éventail
restreint (20% de Camerounais sont anglophones). Ensuite, pour des
raisons d’intégration administrative et sociale, en effet, l’Anglophone a
intérêt à être plus bilingue que le Francophone; et il y a plus de
probabilité de voir un Camerounais anglophone répondre en français,
même approximatif, à un Camerounais francophone que l’inverse. Il est
pratiquement contraint car il peut être appelé, s’il est fonctionnaire, à
travailler dans huit des dix provinces que compte le Cameroun 1.
Mais, si le volume énonciatif du français est plus important, cela ne lui
confèrerait nullement quelque prestige particulier, selon la Constitution
camerounaise, l’anglais et le français étant équitablement langues
officielles.
À cause de cette population linguistique francophone importante
et du comportement linguistique du fonctionnaire anglophone, on peut
affirmer que le français, par la force des choses, est tout naturellement
dominant (emplois officiels, public, etc.) et l’anglais dominé. Les efforts
des journalistes qui font le journal bilingue à la C.R.T.V (Cameroon Radio
and Television) en commençant indifféremment par l’anglais ou le
français ne change rien à cette vérité de fait. Certes, le français et
l’anglais, avons-nous dit, sont toutes deux langues officielles, ce qui
explique qu’il n’y ait pas de répartition de fonctions entre elles au sein
des réseaux de communication sociale comme dans une situation
diglossique véritable où la domination d’une des langues peut lui
conférer un prestige supérieur, valorisant. Mais “le conflit, aigu ou
latent”, comme dit G. Kremnitz (1981), qui anime le diglossique, toujours
1 Huit provinces francophones contre deux provinces anglophones.
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Le fran çais en con texte plurilin gue, le cas du Cam eroun :
appropriation, glottopolitiq ue et perspectives didactiqu es
antagonique et glottophagique, est bien au cœur du bilinguisme
camerounais. Il est même inévitable lorsque deux langues différenciées
cohabitent dans une même organisation étatique; et comme c’est le cas
au Cameroun, l’une des langues –le français– présente sur l’autre un
avantage non en droit mais en fait. C’est cet avantage “en fait” qui
explique la substitution fonctionnelle du français à l’anglais chez les
Anglophones natifs travaillant en zones francophone.
En réalité, en dehors des fonctionnaires qui brandissent
l'avantage de la maîtrise des deux langues, le conflit linguistique, et donc
cultutrel, est généralement observé au Cameroun. Le sujet anglophone
a tendance à revendiquer l’égalité pour son propre groupe linguistique,
ce qui crée des conflits dans les grandes villes comme Yaoundé, Douala,
Bafoussam où on entend volontiers: “espèce de Bamenda” (chef-lieu de
l’une des deux provinces anglophones); l’expression, loin d’identifier
uniquement l’origine géographique du destinataire, vise surtout à le
discréditer, à le ravaler au rang de rustre, de personnage sans
raffinement, naïf et niais.
Dans les Campus universitaires du Cameroun, on entend
également l’expression provocatrice: “le resto a ouvri”, raillerie
m alveillante d ’étudiants francophones lancée aux étudiants
anglophones; du côté anglophone, c’est la même psychologie de mépris
et de fronde envers les francophones, taxés de “frogs” (grenouille). De
même, le refus pour un conférencier anglophone de parler le français
qu’il maîtrise devant un public de francophone; le refus anglophone de
voir harmoniser les programmes d’enseignement et les systèmes
d’évaluation dans les Lycées et Universités francophones; l’indépendance
prononcée des journalistes anglophones dans le traitement des
informations politiques délicates; les tendances sécessionnistes
anglophones et les revendications de certains postes politiques
prestigieux, témoignent à suffisance qu’au Cameroun, le conflit
linguistique et culturel n’est pas une figure de style.
En tout cas, disons d’abord que le camfranglais est pour les jeunes
camerounais une manière à eux de vivre le bilinguisme camerounais en
affichant joyeusement le “franglais” et en y imprimant une marque
locale particulière: “le camfranglais”.
Ensuite, “le camfranglais” serait également le pâle reflet d’un
conflit linguistique et culturel au Cameroun, “camfranglais” qui donne
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à voir mimétiquement le télescopage comique des mots anglais, français
et même camerounais dans la même syntaxe phrastique.
Et comme le phénomène camfranglais est une création de
francophones, le français y est tout naturellement dominant; car c’est
bien la phrase française qui devient l’espace des occurrences de quelques
vocables anglais et camerounais. C’est également le système français qui
est à l’œuvre dans la syntaxe et les flexions grammaticale (“je te waitais”).
Peut-on défier le conservatisme idéaliste en gagnant la bataille
prospective de la codification, de la stabilisation, de la normalisation de
la variation linguistique?
Le com m unisme linguistique est un idéalisme. Hors des
frontières hexagonales, le français est en contact ou aux prises avec
d’autres langues. Tout espace social est généralement multilingue et
polyphonique. On comprend donc que dans une communauté
linguistique, “groupe qui partage les mêmes jugement de valeur sur la
langue” (Labov, 1976), il n’y ait pas d’unanimisme autour des normes
relatives à l’usage approprié du français.
La hiérarchisation du français au Cameroun, qui suppose le rejet
de certaines variétés, est commode, mais purement théorique et
inopérante, l’alternance codique étant dans tous les rapports d’échange.
Les situations de communication favorisent constamment l’interférence
des variétés et des registres. Les Camerounais s’appliquent partout,
hormis dans les espaces institutionnels, pédagogique et administratif
passablement épargnés, à la pratique des normes endogènes, parfois
inconsciemment, à cet usage “sauvage” et ouvert du français. “Sauvage”
parce qu’on ne voit pas toujours les règles grammaticales qui le valident;
“ouvert” parce que la création lexicale est libre et les interférences,
sémantiques et syntaxiques, infinies.
En somme, il faut l’avouer, il existe bien cette cohabitation du
français normatif et du français libre et vernacularisé. Et dans le
paradigme des variétés hors les murs, on observe un mode d’élaboration
absolument appréciable qui pourrait bien justifier l’appellation “norme
endogène”. Cette situation est absolument normale pour J.-P. Makouta
Mboukou et P. Dumont. Car:
Il ne faut pas que les Négro-Africains subissent simplement une langue
qui leur est totalement étrangère, qu’ils ne soient plus de simples ou de
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Le fran çais en con texte plurilin gue, le cas du Cam eroun :
appropriation, glottopolitiq ue et perspectives didactiqu es
mauvais consommateurs de la langue française, mais qu’ils la recréent
pour la rendre accessible à leur mode de vie et à leur manière de penser.
(Makouta Mboukou, 1973: 165)
De même, Dum ont est d’avis qu’il faut protester contre
l’absolutisation de la langue française: “Réduire la norme du français à
sa dimension hexagonale, dit-il, c’est la rendre totalement inapte à
l’expression identitaire de chacun, c’est donc la condamner à très court
terme à n’être qu’une langue parlée par un relativement petit nombre de
locuteurs” (1992: 90). Tant que le français restera une langue de
communication, il faudra accepter sa pluralité interne, cette multiplicité
qui forge sa vitalité et la présente comme langue de grande
communication.
Le pari du conservatisme linguistique est d’autant plus difficile
que le français endogène est revendiqué, surtout au Cameroun: à travers
la langue française, les élèves et étudiants posent leur différence et
l’assument. Il est vrai qu’ils souhaitent qu’elle ne supplante pas la norme
scolaire dans les salles de cours; mais sait-on jamais, ils pourraient bien
à un autre moment prospectif les revendiquer comme normes scolaires.
Il n’y a qu’à voir comment, dans la cour de recréation ou dans les campus
universitaires, ils affichent de l’assurance et du bonheur à parler le
“camfranglais” par exemple. Du côté du corps enseignant en général,
c’est le laxisme et la permissivité contagieux. Imaginez un professeur
d’Université qui, pour égayer son auditoire en amphithéâtre lance
spontanément: “c’est mauvais!” pour dire “c’est grave!” ou “la situation
est critique”, ou encore cet autre qui répond à son collègue par “on va
faire comment!”, tour proprement endogène lorsqu’on veut marquer son
impuissance devant une situation ou lorsque, résigné, on conclut un
propos. Quant un professeur d’Université verse dans l’argot estudiantin,
cela s’appelle “la tolérance”, celle qui peut faire le lit des revendications
dans le sens de la valorisation et de la standardisation de cet argot.
En tout cas, pour les pouvoirs publics camerounais, la langue
française, garante de l’unité nationale, acquis culturel apte à exprimer
l’identité culturelle nationale authentique, ne saurait être la forme
vernacularisée, mais le niveau prestigieux des grammaires et des
dictionnaires. Or sa dégradation aujourd’hui est évidente. Mendo Zé a
recensé les principales causes: assaut des anglicismes et américanismes;
méconnaissance des normes; influence néfaste des médias; détérioration
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des conditions d’apprentissage; manque d’un environnem ent
socioculturel propice à l’apprentissage du français; défaillance des
stratégies didactiques du français, etc. Les conservateurs doivent
s’atteler à une véritable politique d’amélioration de la qualité du français
tout en étant conscient qu’il est “utopique de penser que le même
français sera parlé et écrit par tous en raison de la diversité des hommes
et des peuples composant l’espace francophone” (Mendo Zé, 1990: 24),
diversité de nos milieux hétéro-linguistiques et multi-ethniques. Mendo
Zé est catégorique: “ces différences ne sauraient exclure l’existence d’une
langue standard commune à tous les locuteurs du français et qui devrait
constituer la norme dans laquelle tous les locuteurs francophones se
reconnaîtraient quels que soient leur niveau et leur situation” (id.: 26-27).
Pour lui, le défi est dans la préoccupation des conditions de
l’apprentissage et de la nécessité de la maîtrise des usages normatifs,
sans honte ni complexe. Ce défi est un défi commun, donc francophone.
Du reste, des initiatives francophones encourageantes sont signalées:
l’Agence de la francophonie qui devra compléter la mise en place des
offices des langues nationales dans un grand nom bre de pays
francophones, poursuivre la création et le suivi d’un réseau international
des télévisions en langue française 2. Elle “s’apprête à mettre en réseaux
huit centre africains d’enseignement du français langue étrangère” (id.:
25). Il im porte également d’envisager la récréation des bibliothèques
publiques dans les pays francophones du Sud pour encourager la lecture
comme moyen appréciable de l’apprentissage de la langue.
Si d’un côté il est utile de réaffirmer l’option pour une langue
française correcte, de contrecarrer les facteurs socio-médiatiques de
propagation du mauvais français, de prendre des mesures énergiques
contre la diffusion en milieu scolaire et universitaire du “camfranglais”
(id.:129-131) et autres jargons; d’un autre côté, ceux qui revendiquent les
particularismes lexico-sémantiques et grammaticaux, les localismes de
toutes sortes, peuvent-ils jamais soutenir une “norme” endogène solide?
Pour beaucoup, il faut commencer par l’amorce d’une transform ation
prudente et éclairée de l’acception de norme endogène dans les manuels
scolaires, les projets dictionnairiques, la pratique pédagogique et en
essayant par exemple d’intégrer des tours endogènes proscrits par la
2 TV5 s’impose dans plus d’une centaine de pays.
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Le fran çais en con texte plurilin gue, le cas du Cam eroun :
appropriation, glottopolitiq ue et perspectives didactiqu es
purisme, mais consacrés par l’usage quotidien. Pour ne citer qu’un
exemple prosodématique, on constate que de par son caractère
prescriptif, le souci normatif tend à s’en tenir à une prononciation dite
standard qui ne reflète pas les réalités phonologiques des différentes
expériences quotidiennes. La prononciation standard telle qu’elle est
attestée par les dictionnaires et les ouvrages spécialisés est un idéal, les
particularités régionales étant phonologiquement têtues.
En fait, la norme ne correspond que très imparfaitement aux
pratiques effectives de la langue. Ce que le professeur enseigne à ses
élèves est une demi-abstraction plus unifiée certes, mais lacunaire. Il y
a certes des avantages pédagogiques à enseigner le français normalisé
parce qu’il est plus régulier, plus homogène et partant plus simple à
assimiler (Besse, 1976: 28-29), mais le plus urgent pour certains est de
revoir les prescriptions normativistes en cessant de les considérer
comme un absolu, ce qui suppose, dans des manuels scolaires et la
pratique pédagogique, la révision du manichéisme linguistique d’après
lequel un énoncé ne peux être que vrai ou faux, français ou non. D’après
eux, on devra enseigner que tout acte de langage ou de parole n’est pas
uniquement tributaire de la qualification référentielle, mais aussi et
surtout des circonstances et des conditions de sa prolifération, et que
bien parler signifie également “transmettre des messages clairement,
d’une manière économique, au moyen de tours appropriés aux diverse
situations qui composent notre vie quotidienne” (Wagner, 1969: 169).
Comment réussir à convaincre les décideurs de cette nouvelle
approche qui vise à éviter que le français ne soit qu’une langue de
culture, une langue morte en somme, et non une langue de
communication? D’autres approches envisagent une solution
intermédiaire: standardiser une langue maternelle et lui assigner une
place à côté du français non pour reléguer celui-ci à la complémentarité
fonctionnelle, mais pour mieux maîtriser ses structures. C’est dans cette
même perspective qu’un groupe de chercheurs du Département des
Langues Africaines et Linguistique de l’Université de Yaoundé I,
regroupé dans PROPELCA 3, travaille activement depuis quelques années
sous la direction de Maurice Tadadjeu. PROPELCA propose une méthode
pour enseigner les langues nationales et am éliorer l’enseignement du
3 Projet de recherche Opérationnelle pour l’enseignement des Langues au Cameroun.
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français. Il n’est pas question pour lui de donner au Camerounais une
troisième langue officielle, mais de l’amener à parler et à écrire
correctement sa langue maternelle ou une langue nationale, à penser
dans cette langue. Certes le gouvernement camerounais ne s’est jamais
opposé à la valorisation des langues nationales, à leur inscription dans
les program m es scolaires (cf. minéduc, 1994), mais il n’a jamais rien
fait de concret.
En réalité, “celui qui n’a pas appris à raisonner sur la parfaite
ordonnance des schèmes structuraux de la langue maternelle ne saura
jamais analyser l’organisation syntaxique de la langue étrangère”
(Makouta Mboukou, 1973: 93). Cette conviction est également partagée
par Sauvage dont M akouta M boukou cite la communication donnée à la
4e Biennale de la langue française à Menton, en 1970: “La possession
parfaite de la langue m aternelle, déclare-t-il, constitue un point de
départ sérieux pour une bonne acquisition d’une deuxième langue, voir
d’une troisième” (ibid.). Et Makouta Mboukou d’extrapoler:
L’absence de maîtrise de sa langue maternelle est un obstacle sérieux à
l’acquisition d’une langue étrangère. La colonisation et l’Afrique noire
indépendante, où plutôt l’ont négligé. Les langues négro-africaines que
les jeunes Africains parlent, par habitude, sans en avoir appris et
maîtriser les règles, envahissent aujourd’hui les structures phonétiques,
grammaticales et sémantiques de la langue française, et les font éclater
comme du verre. (Ibid.)
En guise de conclusion
En définitive, le français langue officielle au Cameroun est celui
qu’imposent les grammaires et les dictionnaires, celui de toutes les
institutions scolaire, universitaire, juridique, politique, économique et
idéologique. C’est le français standard, le seul dans lequel le
Camerounais est appelé à se reconnaître et à s’identifier officiellement
et en priorité. Mais son appropriation se fait par un locuteur qui ne se
reconnaît pas dans la culture dont ce français est porteur; forcément ce
locuteur ressent un instrument étranger qu’il doit remodeler pour
pouvoir nommer son environnement et dire sa différence. Conséquence,
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appropriation, glottopolitiq ue et perspectives didactiqu es
il va développer un français endogène que certain, par réflexe identitaire,
n’hésitent pas à revendiquer et à faire de sa normalisation un défi.
Mais pour l’État, il n’est pas question de légitimer d’autres normes
que la norme centrale. Pourtant, malgré leur disqualification, les
registres endogènes colorent puissamment les discours des responsables
politiques, des médias, etc., d’autant plus inévitablement que les langues
maternelles camerounaises, parlées empiriquement favorisent toutes
sortes d’interférences qui affectent de façon préjudiciable l’ensemble du
système français, à telle enseigne qu’on pourrait se demander combien
parmi les 17% environ de puristes que certains ont pu estimer, parlent
véritablement le français standard.
En donnant ainsi au français un statut qui l’intègre totalement
dans le patrimoine culturel camerounais, en choisissant la variété la plus
prestigieuse –la norme standard– qu’il légitime au détriment des autres
normes, hors la loi, têtues et généralisées, qu’il tente désespérément de
neutraliser ou d’enrayer, en restant enfin théorique vis-à-vis des langues
nationales, l’État camerounais se joue à lui-même un psychodrame pour
dissimuler ses contradictions, celles d’une nation d’environ 280 à 300
unités-langues, mais dont les valeurs culturelles, riches et variées, sont
exprimées au monde, paradoxalement, par une langue seconde ou
étrangère –la langue française– qui lui assure certainement la cohésion
sociale en neutralisant l’autochtonie linguistique.
Il faut reconnaître avec Dum ont qu’il existe un “français
polymorphe et franco-polyphonique se développant pour ainsi dire
naturellement, c’est-à-dire en dehors des institutions scolaires…” (1992:
174-175). Nous disons qu’il faut lui accorder quelque crédit. Ce n’est pas,
comme on l’a vu, un phénomène linguistique banal, mais réinvention
perpétuelle, matière où s’exerce l’activité transfiguratrice d’un usager
libre, modificateur de la langue dans les limites des potentialités de la
langue et de ses “règles de bonne formation”: on emprunte ce qui
manque pour nommer une nouveauté, on m ultiplie les dérivés, les
néologismes terminologiques etc.
La responsabilité du linguiste dont les recherches sont
généralement sous-tendues par une idéologie descriptive, et donc
coupées de toute utilité sociale, est engagée. Il doit prendre conscience
des implications socio-politiques de ses travaux, travailler parallèlement
à influencer l’opinion publique et veiller à une éventuelle codification
des changements linguistiques. En ce qui nous concerne, disons pour
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mettre d’accord puristes et partisans des normes endogènes qu’il faut
être attentif à la dynamique interne des évolutions du français pour
mieux gérer la normalisation de la variation linguistique tout en
préservant le capital standard originel et stabilisé.
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