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Dossier spécial sur l'espace et la défense

Le numéro 25 de 'Penser les Ailes françaises' se concentre sur les enjeux stratégiques de l'espace, avec des contributions d'experts et d'auditeurs de l'Institut des hautes études de défense nationale. Il aborde des thèmes tels que le droit international humanitaire, les dommages collatéraux, et les opérations non cinétiques, tout en mettant en lumière l'évolution des stratégies spatiales. Ce numéro vise à stimuler la réflexion sur les questions aériennes et spatiales, tout en intégrant des perspectives historiques et contemporaines.

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Dossier spécial sur l'espace et la défense

Le numéro 25 de 'Penser les Ailes françaises' se concentre sur les enjeux stratégiques de l'espace, avec des contributions d'experts et d'auditeurs de l'Institut des hautes études de défense nationale. Il aborde des thèmes tels que le droit international humanitaire, les dommages collatéraux, et les opérations non cinétiques, tout en mettant en lumière l'évolution des stratégies spatiales. Ce numéro vise à stimuler la réflexion sur les questions aériennes et spatiales, tout en intégrant des perspectives historiques et contemporaines.

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Centre d’études stratégiques a é ro s p a t i a l e s

n° 25 Printemps 2011 La tribune de réflexion de l’air et de l’espace

Réflexion stratégique

Penser les Ailes françaises n° 25 - Printemps 2011


Dossier spécial espace
Droit international humanitaire et dommages collatéraux
Non kinetic operations
[Link]
Prolifération

Actes des colloques


Actes des Ateliers du CESA du 8 mars 2010, « commander les opé-
rations aériennes : vers un nouveau C2 ? »

Actes des Ateliers du CESA du 12 octobre 2010, « La puissance


aérienne dans la bataille de France et la bataille d’Angleterre :
enseignements et perspectives »

Penser les Ailes françaises


Centre d’études stratégiques aérospatiales
1 place Joffre
75700 Paris SP 07

[Link]
À nos lecteurs

Penser les Ailes françaises a pour ambition de susciter et de stimuler la réflexion


sur les grands sujets d’intérêt « Air et Espace ».

Cette tribune est ouverte aux officiers de l’armée de l’air mais aussi à tous ceux
dont la réflexion permettra de faire connaître et progresser la pensée aérienne.

Cette publication est disponible sur notre site :

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Retrouvez-y aussi Les Carnets du Temps, Tour d’Horizon, Question’Air…

...ainsi que les informations sur le CESA, et un accès à un fonds documentaire « Air et Espace »...

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il sera peut-être publié dans notre prochain numéro.

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Directeur de la publication Rédaction : Maquettage : connectez-vous,
et rédacteur en chef : Lcl Danielle Emeras (R) M. Emmanuel Batisse et faites-nous part de vos commentaires !
Gba Gilles Lemoine Adc Jean-Paul Talimi M. Philippe Bucher
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Col Carlos Martinez Photographie : Toute reproduction partielle ou intégrale, sur quelque support que ce soit, de la présente revue sans l’autorisa-
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Col Jean-Luc Lefebvre Adj Jean-Luc Brunet tion de l’éditeur ou des auteurs est interdite (Art. L. 122-4 et L. 122-5 du Code de la propriété intellectuelle).
Fax : 01 44 42 80 10
Lcl Jérôme de Lespinois Sgt Gwendoline Defente
[Link]
ISSN 1771-0022
Photogravure et impression :
Tirage :
4 500 exemplaires Imprimerie nationale
Éditorial du général Gilles Lemoine
directeur du Centre d’études stratégiques aérospatiales

Ce nouveau numéro de Penser les Ailes françaises renoue pleinement avec l’ambition
revendiquée de cette revue d’être « la tribune de réflexion de l’air et de l’espace ». Nous vous
proposons en effet un dossier spécial espace, consacré au milieu spatial et à ses enjeux stratégiques,
politiques et juridiques. Les contributions qui composent ce dossier proviennent en partie des
travaux des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale. Nous leur exprimons ici
toute notre gratitude pour nous avoir confié ces publications mais surtout pour l’investissement
dont ils ont fait preuve en effectuant les mises à jour nécessaires sur ces travaux réalisés en 2008
à l’occasion du forum national des auditeurs de l’IHEDN.

Vous retrouverez dans la Libre pensée un article tiré du mémoire distingué par le prix
René Mouchotte 2010, prix de l’armée de l’air décerné aux travaux universitaires les plus méri-
tants. Ce remarquable travail, que je vous invite à lire dans son intégralité sur notre site Internet,
porte sur la question des dommages collatéraux causés par la puissance aérienne (on notera à
cet égard que dans le cas de l’Afghanistan, les pertes civiles causées par les forces armées sont
faibles comparées à celles causées par les insurgés. De plus, la part des dommages collatéraux
imputable à l’aviation de chasse représente moins de 20 % des pertes civiles dues à l’ISAF) ; cette
étude démontre toute la complexité d’une problématique devenue centrale pour nos armées,
particulièrement lorsqu’elles opèrent en zone urbaine. Dans cet environnement où l’adversaire
se coule dans l’anonymat qu’autorise la confusion avec les civils, il devient difficile d’intervenir.
Le devoir de discrimination qui s’impose aux militaires devient un véritable défi dans un milieu
où la différence entre combattants et non-combattants s’estompe dangereusement. Pourtant, nos
forces sont résolues à ne pas faire l’économie de principes qui garantissent la légitimité de leur
action. Ainsi, le processus de ciblage intègre pleinement la dimension juridique et s’efforce de
Éditorial
toujours mesurer les risques de dommages incidents. De même, si la technique appelle parfois
des critiques faciles, il faut garder à l’esprit que la précision des armements permet à la puissance
aérienne d’agir dans des environnements où la liberté de manœuvre est très contrainte.

Enfin, les Actes des colloques ne manquent pas de contrastes dans ce numéro : l’histoire
des batailles de France et d’Angleterre y côtoie le futur C2 air. Mais ce contraste n’est peut-être
qu’apparent : ce qui a en partie avantagé la Royal Air Force au cours de cette célèbre campagne
aérienne, n’était-ce pas déjà ce que l’on peut appeler le C2 ? Je vous laisse découvrir ou redécouvrir
les pages de cette histoire et vous souhaite une très bonne lecture. ●



Sommaire
L’ESPACE DU CESA - Dossier spécial espace

◗ L’espace extra-atmosphérique : quelle stratégie pour un nouveau milieu ? La vision d’Everett


Dolman, sous-lieutenant Marie-Madeleine Marçais.................................................................................... 5
◗ La disparité croissante des politiques spatiales, monsieur Marc Beauvois............................................ 13
◗ Les enjeux juridiques de l’espace extra-atmosphérique, madame Laurence Ravillon.........................22
◗ Le droit de l’espace et son évolution vers une coopération organisée, madame Alexandra Bui......... 33

LIBRE PENSÉE

◗ Droit international humanitaire et dommages collatéraux israéliens lors du dernier conflit


dans la bande de Gaza, monsieur Thierry Randretsa...............................................................................40
◗ Le non kinétique : les opérations d’information, version armée de l’air, colonel Bruno Mignot.......54
◗ Prolifération nucléaire et risque aérien, sergent-chef Fanny Boyer........................................................ 63
◗ Le bouclier anti-missiles israélo-américain au Proche-Orient, capitaine Alexandre Fritz................ 74

LES ACTES DES COLLOQUES

Actes des Ateliers du CESA du 8 mars 2010


Commander les opérations aériennes :
vers un nouveau C2 ?
◗ « Commander les opérations aériennes : vers un nouveau C2 ? », général Jean-Marc Laurent...........84
◗ La problématique du C2 : contexte et enjeux, général Jean-Patrick Gaviard..........................................88
◗ A new Air and Space C2 Concept, Brigadier General Fernández-Demaria............................................94
◗ The British perspective in terms of Air and Space C2, Air Commodore Ray Lock..............................98
◗ Les aspects du C2 déployé au sein de l’armée de l’air, général Gilles Desclaux.....................................104 Sommaire

Actes des Ateliers du CESA du 12 octobre 2010,


La puissance aérienne dans la bataille de France
et la bataille d’Angleterre : enseignements
et perspectives

◗ Ouverture du colloque, général Gilles Lemoine, directeur du CESA....................................................120


◗ La représentation du pilote de chasse dans l’imaginaire populaire allemand :
évolutions de la première à la deuxième guerre mondiale, docteur Christian Kehrt...........................122
◗ Analyzing the Luftwaffe’s Failure in World War 2, lieutenant-colonel Géraud Laborie..................129
◗ Le rôle de la Royal Air Force dans la bataille de France et la bataille d’Angleterre,
monsieur Sebastian Cox..................................................................................................................................................137
◗ Réflexions sur l’emploi de l’armée de l’air dans la bataille aéroterrestre de mai-juin 1940,
monsieur Patrick Facon....................................................................................................................................145 
◗ Questions/Réponses......................................................................................................................................153
◗ Clôture du colloque, général d’armée aérienne Patrick de Rousiers......................................................156
Dossier spécial espace

Nous avons souhaité donner une dimension exclusivement spatiale à « l’Espace du CESA »
pour ce numéro de Penser les Ailes françaises. Pour ce faire, nous avons sélectionné des
travaux des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale, qui, dans les
annales 2008, avaient écrit sur les questions spatiales. Ces publications ont été réalisées à
l’occasion du forum national des auditeurs de l’IHEDN qui s’est tenu à Versailles les 14 et 15
novembre 2008. Le temps faisant son œuvre, et en ce domaine d’innovations tout particu-
lièrement, ces articles ont depuis fait l’objet d’une mise à jour. C’est cette version actualisée
que nous vous proposons aujourd’hui. Ce travail est le fruit d’une collaboration qui doit
beaucoup à M. Stéphane Kotovtchikhine, président de la commission de coordination des
Études et du Forum des auditeurs et aux différents rapporteurs des associations régionales
qui ont retravaillé ces articles pour en donner une version la plus actualisée possible. Nous
leur sommes reconnaissants pour leur participation active à ce projet de publication. Nous
remercions aussi M. Yannick de Prémorel, directeur de la revue Défense, qui nous a donné
l’aimable autorisation de publier ces travaux. Nous avons eu à cœur d’associer à ce dossier
la réflexion du CESA sur le thème spatial et nous vous proposons ainsi un article réalisé par
l’un des chargés de recherche du CESA. Pour finir, vous pouvez compléter ce dossier espace
par une lecture complémentaire en ligne, sur notre site Internet : nous avons en effet publié
sur le site du CESA un article écrit par Pierre Pagney et André Reydellet, rapporteurs de
l’AR 4 Bourgogne, lors du Forum national des auditeurs IHEDN 2008, sur le thème « Les
satellites et la Terre : de l’aventure scientifique et technique aux enjeux géopolitiques ».
L’espace du CESA


L’espace extra-atmosphérique : quelle stratégie
pour un nouveau milieu ?
La vision d’Everett Dolman
par le sous-lieutenant Marie-Madeleine Marçais,
chargée de recherche au CESA.

Apparu dans le contexte du développement du concept américain de Space Control, l’ouvrage


étudié dans cet article a pour vocation de présenter un modèle de stratégie spatiale pour les
États-Unis. La particularité de ce modèle réside dans le fait que la démonstration de l’auteur,
reconnu comme le premier théoricien spatial, repose sur les théories géopolitiques classiques
qui ont inspiré les partisans du national-socialisme et du fascisme. L’apport de cet ouvrage
est de parvenir à saisir l’intérêt de l’espace extra-atmosphérique sur le plan géostratégique.
Le modèle présenté, empreint d’un messianisme bienveillant, témoigne d’une vision impé-
rialiste américaine exacerbée. S’il a pu séduire en son temps, la concrétisation de ce modèle
stratégique à l’heure actuelle, paraît peu probable.

Après l’espace « support » de la guerre froide


puis l’espace « soutien aux opérations » à
partir de la première guerre du Golfe, une
nouvelle approche du milieu spatial appa-
raît dans les années quatre-vingt-dix avec
la formulation, aux États-Unis, du concept
de Space Control. Comprenant trois volets
(surveillance du milieu spatial, développe-
ment de moyens défensifs et développement
de moyens offensifs contre les capacités d’ad-
versaires éventuels), il poursuit l’objectif de
L’espace du CESA

conforter la position de supériorité occupée


par les États-Unis en matière spatiale.
DR

C’est dans ce contexte de Space dominance Docteur en géopolitique, Everett Dolman bâtit sa stratégie
spatiale sur l’extension de la géopolitique classique afin de
que s’inscrit l’ouvrage d’Everett Dolman  . justifier la suprématie américaine en matière spatiale.
Docteur en sciences politiques, il est considéré
comme l’un des plus éminents penseurs sur les Le but de son ouvrage est principalement de
questions relatives à l’espace et a été identifié répondre à la problématique des fondements
comme le premier théoricien spatial. et de la forme d’une stratégie spatiale pour les
États-Unis qui maximiserait leur puissance et
 US Air Force Space Command, Strategic Master
renforcerait leur sécurité nationale dans un
Plan FY06 and Beyond, Peterson AFB, octobre monde international anarchique.
2003.

 Everett Dolman, Astropolitik, classical Geopolitics
in the Space Age, London, Frank Cass, octobre  La vision de l’auteur se situe dans le courant réa-
2002, 208 p. liste des relations internationales.
La singularité de sa démarche est de bâtir en effet la centralité du rôle et des intérêts des
sa stratégie spatiale sur l’extension des États dans l’essor des activités spatiales. C’est
théories géopolitiques classiques, notam- pourquoi, on peut, à juste titre, parler de
ment la Geopolitik allemande afin de justi- géopolitique de l’espace.
fier la suprématie américaine sur l’espace
extra-atmosphérique. 2) L’extension des théories géopolitiques
classiques au milieu spatial
Nous verrons comment l’auteur réactualise
les théories géopolitiques classiques pour un Afin de développer ce qu’il nomme une « astro-
nouveau milieu : l’espace extra-atmosphérique stratégie », Dolman se fonde sur plusieurs
(I), pour présenter sa vision prospective d’une auteurs qui développèrent, en leur temps, une
« astrostratégie » pour les États-Unis (II). stratégie de milieu, qu’elle soit terrestre, mari-
time, ou encore aérienne. Il s’agit tout d’abord
I. Réactualisation des théories géopo­ de l’économiste Friedrich List, qui souligna
litiques classiques pour un nouveau le caractère décisif du réseau ferroviaire dans
milieu la victoire de la Prusse sur la France en 1870.
Les travaux de l’historien et stratège américain
A. Un retour aux théories géopolitiques Mahan, pour qui la puissance maritime consti-
classiques tuait une des clés pour parvenir à dominer le
monde, sont une référence capitale lorsqu’on a
1) Geopolitik et géopolitique l’ambition de penser le milieu spatial. Everett
Dolman s’appuie aussi sur le théoricien britan-
La notion de géopolitique a longtemps souffert nique Mackinder dont on retiendra la célèbre
de la sombre réputation que lui ont conférée les formule « qui domine l’Europe de l’Est comman-
partisans du national-socialisme et du fascisme de le Heartland  , qui domine le Heartland
par un usage dévoyé des théories qui lui étaient commande l’île mondiale, qui domine l’île
attachées. Après la seconde guerre mondiale, mondiale commande le monde ». Les stratèges
elle a fait l’objet d’une condamnation politique aériens, enfin, que furent Douhet, Mitchell
unanime qui a considérablement diminué son (qui proclamèrent le rôle crucial de l’arme
influence dans la littérature touchant aux rela- aérienne et son caractère décisif par la maîtrise
tions internationales et aux études stratégiques. de l’air) ainsi que Seversky et sa modélisation
Depuis une vingtaine d’années, cependant, sphérique de l’espace aérien viennent s’ajouter
elle est réapparue sur le devant de la scène par aux fondements de la réflexion de l’auteur. Une
l’intermédiaire des médias au point, d’ailleurs, référence à Clément Ader – sa théorie des voies
L’espace du CESA

que ce terme a été galvaudé et compris avec un aériennes constituant une première ébauche de
sens bien souvent trop large. ce que l’on appellera une géopolitique de l’air

Les thèses apparues à la fin du XXe siècle, qui  Xavier Pasco, « Vers une politique territoriale de
remettaient en cause le territoire étatique lui- l’Espace ? – le renouveau américain », Géopoliti-
même au profit d’une représentation mondiali- que, avril 2007, n° 98, p.12-13.
sée privilégiant les réseaux transnationaux, ont  Le continent eurasiatique – « pivot géographique
de l’histoire », selon Mackinder.
accentué le phénomène d’obsolescence attaché,
 Dont il adapte implicitement, pour le milieu spa-
a priori, à la notion de géopolitique. tial, l’idée que « le monde est au seuil de l’ère aé-
ronautique au cours de laquelle les destinées de
tous les peuples se joueront dans les airs ». Cf.
Or, en matière spatiale, ces thèses paraissent Serge Grouard, La guerre en orbite. Essai de poli-
inopérantes. L’expert Xavier Pasco affirme tique et de stratégie spatiales, Paris, Economica,
1994, Coll. Bibliothèque stratégique, p. 43.

 Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris,
 Cf. Bertrand Badie, La Fin des territoires, Paris, Economica, 6e éd., 2008, coll. Bibliothèque straté-
Fayard, 1995, Coll. L’espace du politique, 276 p. gique, p. 704.
DR

Des auteurs comme Mahan ou Mackinder ont développé


des stratégies de milieu (maritime ou terrestre) permettant
à Dolman de fonder une « astrostratégie »

– aurait été bienvenue car elle aurait trouvé un


écho intéressant dans l’effort de modélisation

DR
de l’espace par l’auteur. Malgré « l’interrelation et la dépendance » des milieux aé-
rien et spatial, il existe une séparation physique entre eux.
B. Étude du milieu spatial

1) Définition et caractéristiques du milieu ne signifie pas, pour autant, ne pas


reconnaître « l’interrelation et la dépendance »
L’incertitude subsiste encore quant à la défi- des milieux aérien et spatial11.
nition et à la délimitation de l’espace extra-
atmosphérique. John Klein, dans son ouvrage Dégageons les principales caractéristiques de
consacré à la stratégie spatiale, fait référence ce milieu sur lequel on envisage de mener une
au rapport américain Space Power 2010 qui action stratégique afin de parvenir à en iden-
recense différents critères quant à savoir où tifier la singularité.
commence l’espace : biologiques, mécaniques,
administratifs, aéronautiques, juridiques et Ce milieu est hostile, à la fois pour les infra-
militaires. structures déployées mais aussi, et surtout,
pour l’homme (phénomène d’apesanteur,
Nous accordant avec cet auteur et selon la radiations, voire effet thermique du rayonne-
L’espace du CESA

coutume internationale, nous adopterons une ment infrarouge).


définition large de l’espace extra-atmosphé-
rique, qui sera défini comme commençant à La rigidité du milieu a une influence sur le
partir de l’orbite la plus basse (environ 200 km) transport des moyens spatiaux. La mise en
et s’étendant jusqu’à l’infini. orbite d’un satellite est incomparable avec
la mise en circulation d’autres mobiles dans
Si d’aucuns parlent d’un continuum aérospatial, d’autres milieux. Quant à sa liberté de mouve-
il est cependant incontestable qu’il existe physi- ment, elle est quasi nulle12.
quement entre les deux milieux une séparation
que les progrès techniques ne parviendront
jamais à supprimer10. Toutefois, rejeter l’unicité 11 John J. Klein, op. cit., p. 15.
12 Elle reste en effet limitée à la trajectoire orbitale.
Tout au plus, un changement d’orbite est faisable, 
 John J. Klein, Space Warfare : Strategies, Princi- quoiqu’il exige une grande maîtrise technique et
ples and Policy, Londres, Routledge, 2006, p. 6. reste coûteux en énergie. Enfin, le maintien même
10 Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 944. de l’orbite satellitaire oblige à un suivi minutieux.
DR
Les satellites militaires opèrent dans la région de l’espace circumterrestre sur trois orbites :
l’orbite basse, l’orbite moyenne et l’orbite géosynchrone (incluant l’orbite géostationnaire).

L’immensité spatiale rend fort délicats la passage obligatoire pour les activités spatiales,
surveillance ainsi que le contrôle du milieu. elle incarne « la région côtière de l’espace extra-
atmosphérique »14. C’est une sorte de région
Enfin, l’absence de frottements dans ce milieu hybride, concernée à la fois par la topographie
dépourvu d’atmosphère favorise une pérennité classique et par la nouvelle géographie spatiale.
des objets spatiaux sans commune mesure avec L’astropolitique correspondrait ainsi à une
les autres environnements. géopolitique spatio-terrestre avec l’identifica-
L’espace du CESA

tion de points névralgiques (« astrostratégi-


2) Approche géographique et contraintes ques ») terrestres.
spécifiques
La deuxième région est l’espace circumter-
À l’instar de Mackinder, qui avait découpé restre. C’est le milieu dans lequel opèrent les
le territoire terrestre en régions distinctes, satellites militaires (reconnaissance, naviga-
l’auteur distingue quatre régions spatiales. Sa tion, télécommunications notamment). Il est
première région est la région terrestre. Il s’agit découpé en trois grandes catégories d’orbites :
de la surface terrestre et de son atmosphère l’orbite basse (de 150-200 à 1 500 km), l’orbite
s’étendant jusqu’à l’altitude à partir de laquelle moyenne (de 1 500 à 36 000 km) et l’orbite
on constate un affaiblissement marqué de la géosynchrone (jusqu’à 36 000km) incluant
pression atmosphérique13. Constituant un l’orbite géostationnaire.

13 Ligne de Karman, située à environ 100 km au-des-
sus de la surface terrestre. 14 Everett Dolman, op. cit., p. 69.
Chacune d’elles présente des intérêts militaires et de nombreuses autres missions directement
différents. Notons que les qualités physico- liées à l’espace. C’est pourquoi, d’après l’auteur,
chimiques de l’orbite basse favorisent parti- mieux vaut contrôler l’espace depuis la Terre
culièrement les télécommunications15. En que la Terre depuis l’espace (du fait de la trop
revanche, la pression résiduelle reste signi- grande vulnérabilité des réseaux satellitaires).
ficative et les satellites y subissent une usure
prématurée du fait de l’oxygénation atomique. Quant à l’espace circumterrestre, il est déjà le
Enfin, ils sont menacés par la multitude de cadre d’utilisation des moyens spatiaux à des
débris spatiaux présents en orbite basse et sont fins militaires. Il existe, de surcroît, des « lignes
également vulnérables à de probables armes de communication » spatiales qui, comme les
antisatellites (laser aveuglant ou missile par voies de communication maritimes identifiées
exemple16). par Mahan dans sa conception du Sea Power,
ouvrent la possibilité de maîtriser le milieu
L’orbite géostationnaire, permettant à un satel- en permettant un contrôle des échanges. Ces
lite de rester toujours à l’aplomb d’un même lignes de communication sont représentées
point situé sur la surface terrestre, est parti- par les orbites de transfert d’Hohmann qui
culièrement convoitée pour les satellites de constituent le moyen le plus économique de
télécommunication, de télévision ou encore changer d’orbite.
d’observation.
La Lune, à la différence de l’espace circum-
La troisième région est l’espace lunaire, déli- terrestre, possède des ressources intéressantes
mité par l’orbite géostationnaire pour sa limite (fer, calcium, silicium, aluminium et titane).
basse et l’orbite lunaire pour sa limite haute. L’exploitation de l’oxygène présent dans le sol
Enfin, la dernière région est l’espace solaire pourrait permettre une future colonisation.
qui recouvre tout le reste du système solaire.
Son exploitation par l’homme reste limitée En référence à Mahan, Dolman étudie
techniquement. l’éventualité d’établir des bases spatiales
sur les « planètes, lunes, astéroïdes et autres
II. Vers une future stratégie spatiale - corps célestes » comme stations de passage
Démarche prospective ou d’arrêt pour des opérations spatiales,

A. L’édification d’une « Astrostrategy » pour


les États-Unis
L’espace du CESA

1) Identification des zones spatiales astro-


stratégiques

L’espace terrestre est considéré comme la


première zone spatiale astrostratégique car
c’est à sa surface qu’ont lieu les lancements, les
activités de commandement et de contrôle, de
surveillance, de recherche et développement,
DR

15 Alexis Bautzmann, « Les grandes divisions de


l’espace », Hors-série Diplomatie, août-septembre
2009, n° 9, p. 10. Les cinq positions (L1 à L5), appelées points de libration
16 L’opération de la Chine de destruction d’un de ses ou points de Lagrange, ont permis de mettre en place un 
satellites en 2007, ou encore la même opération avantage stratégique : un objet stationné en l’un de ces
américaine un an après, atteste de la réalité de la points reste stable de façon permanente sans consommer
menace. d’énergie.
pour finir par l’écarter car ces corps ne l’instauration de la domination américaine sur
seraient pas les « lieux les plus favorables. »17 l’espace extra-atmosphérique pour le bien de
Il s’oppose ainsi à la vision de Cole, partisan l’humanité toute entière.
de la colonisation des astéroïdes, qualifiés
de « tremplins pour la conquête de l’espace Un tel discours n’est pas nouveau et s’accorde
extra-atmosphérique. »18 bien avec la portée messianique attribuée par
les Américains à la conquête de l’espace (au
Au sein de l’espace solaire, Dolman privilégie sens large)20.
les cinq positions (de L1 à L5) identifiées par
Lagrange au XVIIIe siècle. Appelés points de Ainsi, l’auteur, sous le couvert d’une morale
libration ou plus communément points de bienveillante et bienfaisante, justifie parado-
Lagrange, ils présentent la particularité de xalement une Realpolitik spatiale, par nature
voir les effets gravitationnels des systèmes tout à fait amorale...
Terre-Lune ou Terre-Soleil s’équilibrer en
leur endroit. L’avantage stratégique est qu’un Certains observateurs ont d’ailleurs pu remar-
objet stationné en l’un de ces points resterait quer, en se penchant sur la politique américaine
stable de façon permanente sans consommer menée sous l’ère Bush, « un retrait par rapport
d’énergie. au multilatéralisme et au droit international,
mais, par ailleurs, un engagement en vue de
2) La domination de l’espace : un moyen d’as- promouvoir la démocratie libérale qui rejoint ici
seoir la suprématie du modèle américain le courant idéaliste. […]. Ce qui conduit Pierre
Hassner à qualifier la politique étrangère améri-
Dolman se donne pour objectif d’élaborer une caine de « wilsonisme botté ». Le wilsonisme
« astrostratégie » à l’intention des États-Unis serait ici réaliste, dans la mesure où il servirait
qui fait appel à la notion de « grand strategy » l’intérêt national et reposerait sur l’usage de la
dans le sens où elle ne se réduit pas au seul puissance militaire »21.
« outil » militaire dans la recherche d’accroisse-
ment de la puissance nationale. Les instruments B. Une concrétisation peu probable
économiques, informationnels et diplomatiques
jouent aussi un rôle important. 1) Remise en cause de l’unipolarité améri-
caine sur la scène spatiale
Le but de sa démonstration est le suivant : le
concept de « dominance » constitue le moyen Xavier Pasco soulignait dans l’une de ses
pour les États-Unis d’imposer leur juste vision conférences22 le fait que d’autres acteurs (la
L’espace du CESA

du monde au sein d’un nouveau régime spatial, Russie, l’Inde, l’Europe mais surtout la Chine,
gouverné par les principes du libéralisme particulièrement menaçante) tendaient à s’im-
économique19. poser comme de véritables interlocuteurs, voire
à constituer des adversaires inquiétants.
Selon l’auteur, si la Geopolitik a fondé l’instau-
ration d’un régime totalitaire nazi qui prônait Certes, si les activités de la Chine font apparaî-
l’épanouissement d’une « race supérieure » au tre une forme de bras de fer diplomatico-mili-
sein du Lebensraum et légitimait l’asservisse- taire, on se situe davantage dans une position
ment voire l’extermination des peuples « infé-
rieurs », l’Astropolitik favoriserait, quant à elle, 20 Ibid., p. 16.
21 Marie de Jerphanion, « Vers un rapprochement
17 Ibid., p. 74. de la morale et de la Realpolitik ? », La Revue in-
18 D. Cole and D. Cox, The challenge of the Plane- ternationale et stratégique, n° 67, automne 2007,
10
toids (Philadelphia, PA : Chilton Press, 1964), p. 5. p. 133.
Cité in Everett Dolman, [Link]., p. 149. 22 Conférence à l’École militaire sur « La militarisa-
19 Ibid., p. 179. tion de l’espace », ANAJ-IHEDN, 9 octobre 2009.
DR
La crise financière a sérieusement remis en cause les ambitions spatiales américaines au profit de
partenariats avec d’autres pays ce qui semble remettre sérieusement en cause la vision de Dolman.

d’affirmation23. Il n’en reste pas moins que la puissance américaine26. L’Europe, quant à elle,
puissance américaine prend très au sérieux affirme un vrai intérêt à utiliser les techniques
cette probable rupture de l’équilibre unipolai- spatiales à des fins de sécurité.
re, considérée comme une menace potentielle
à sa sécurité nationale24. Ces différentes initiatives amènent à penser que
l’on se dirige vers une redistribution progres-
Pour le penseur stratégique Colin Gray, plus sive des rapports de forces sur la scène spatiale
qu’un État, c’est une alliance d’États qui serait à et, partant, d’un affaiblissement progressif de
craindre. Il considère, en effet, que le triptyque la domination américaine sur l’espace.
L’espace du CESA

Russie/Chine/Inde25, s’il venait à se consti-


tuer, pourrait tout à fait venir concurrencer la 2) La révision des ambitions spatiales
américaines
23 Xavier Pasco, conférence citée.
La Vision for Space exploration prévoyait deux
24 The annual report to Congress - Military Power
of the People’s Republic of China de mars 2009 :
programmes successifs majeurs : un vol habité
[Link] vers la Lune27 et la conquête de Mars à partir
2 g x a 2 U n P N V w X 8 w 5 c E 3 s m AQ / u s c n _ d o d _ des années 2030.
[Link]
25 La Russie coopère déjà avec la Chine sur les af-
faires militaires spatiales. Cf. The annual report to
Congress, op. cit., p. 49. En janvier 2007, l’Inde a 26 Alain Dupas, conférence à l’École militaire : « Quel-
annoncé le lancement par les forces indiennes du les stratégies pour les États-Unis et le monde pour
processus de création d’un centre de commande- l’exploration humaine du système solaire au XXIe
siècle ? », Association planète Mars, 1er décembre
ment de défense spatiale, sans préciser de délai 11
pour sa réalisation. Cf. Karol Barthélémy, « Du rififi 2009.
dans l’espace : Star Wars épisode 2007 ? », Lati- 27 Programme Constellation, qui correspondrait au
tude 5, n° 76, avril 2007, p. 30. programme Apollo amélioré.
L’arrivée d’Obama, mais surtout la sévère crise Elle « marque l’abandon de la rhétorique guer-
financière que traverse la NASA, ont remis en rière et de l’unilatéralisme »29 en privilégiant
cause de telles ambitions. l’établissement de partenariats avec d’autres
pays.
Si l’objectif de partir au-delà de la proximité
de la Terre n’est pas abandonné, la volonté C’est dans cet esprit que la National Space
d’aller sur la Lune dès 2018 l’est tout à fait. Le Policy of United States30 est rédigée. La coopé-
1er février 2010, le président Obama a annoncé ration internationale ainsi que le renforcement
sa décision devant le Congrès d’annuler le de la stabilité dans l’espace sont notamment les
programme Constellation qui implique des grands objectifs fixés.
coûts insurmontables pour la NASA 28 . Le
retrait de la navette spatiale est confirmé en D’après plusieurs auteurs réalistes, les États-
2010. Cela contraindrait les États-Unis à utili- Unis ne pourront pas conserver leur position
ser des vaisseaux russes Soyouz pour envoyer hégémonique très longtemps31. La grave crise
des hommes dans l’espace jusqu’à l’arrivée économique qui touche actuellement les États-
d’un éventuel successeur aux Shuttles. Unis conduit à une lourde remise en cause
de certains de leurs programmes spatiaux et
La nouvelle doctrine stratégique des États- atteste de cette possibilité d’effritement. Aussi,
Unis, parue le 27 mai 2010, met en évidence le la vision prospective de Dolman, déjà un peu
changement de discours du nouveau président extrême en son temps, semble-t-elle sérieuse-
par rapport à l’ancien. ment remise en cause aujourd’hui. ●
L’espace du CESA

Nasa/MSFC/Ciel et Espace Photos

Un lanceur Arès V s’élançant vers la Lune avec une capsule Orion et un module Altaïr.

29 Diplomatie n° 45, p. 8.
30 [Link]
12 28 Les Chinois se retrouveraient alors seuls dans la
course. Rappelons qu’ils envisagent le lancement tional_space_policy_6-[Link]
d’une fusée inhabitée vers la Lune en 2012 avant 31 Charles-Philippe David, La Guerre et la Paix, Pres-
d’y envoyer des hommes autour de 2020. ses de Sciences po, 2006, 2e édition, p. 88.
La disparité croissante des politiques spatiales
par monsieur Marc Beauvois,
rapporteur de l’AR 19 Toulouse Midi-Pyrénées,
Forum national des auditeurs IHEDN 2008.

« Qui tient les hauts tient les bas. »


Clausewitz.

Avec la mise en orbite, par l’URSS, du satellite Spoutnik le 4 octobre 1957, le monde entre
dans une nouvelle ère : celle de l’exploitation de l’espace extra-atmosphérique. Tout d’abord
cantonnée à un nombre très limité de puissances, cette exploitation tend aujourd’hui à se
diversifier du fait de l’accroissement du nombre des puissances spatiales. Une telle augmen-
tation a tendance à remettre en question la position acquise par l’Europe en mettant notam-
ment en évidence l’affaiblissement progressif du budget européen dans ce domaine. Apparaît
également un phénomène de prolifération spatiale susceptible de menacer sérieusement la
sécurité spatiale et, par là, notre sécurité. C’est pourquoi, dans ce contexte, il est nécessaire
que l’Europe, et plus particulièrement la France, s’investisse de façon soutenue afin de ne pas
se voir évincée de l’aventure spatiale.

Depuis le 4 octobre 1957, jour où l’URSS Inde et Israël). Cependant, seules trois d’entres
lançait Spoutnik-1, neuf nations sont devenues elles sont capables d’emmener des hommes
des puissances spatiales (URSS, États-Unis, dans l’espace de manière autonome (Russie,
France, Japon, Chine, Royaume-Uni, Europe, États-Unis et Chine).

L’espace du CESA

13
DR

Depuis le lancement de Spoutnik-1, neuf nations ont rejoint les rangs des puissances
spatiales.
L’analyse des politiques mises en œuvre par I. L’accroissement du nombre de puis-
les puissances spatiales montre des disparités sances spatiales engendre une diversité
sur l’utilisation de l’espace. Ces disparités des politiques spatiales.
pourraient, à terme, porter atteinte à l’in-
dustrie spatiale, au développement écono- Nombreuses sont les puissances qui ont
mique, à la sécurité et à la protection de compris l’importance de l’espace pour leur
l’Union européenne. L’accroissement de la développement économique et leur ­ sécurité.
demande mondiale en satellites attire, sur Les neuf puissances spatiales actuelles
le marché international des lanceurs et sur devraient être rejointes, avant 2020, par cinq
celui des satellites, de nouveaux fournisseurs. autres nations. En outre, plus de quarante
Par ailleurs, les transferts techniques dans le États disposent de satellites. Dans ce contexte,
domaine spatial participent à l’accroissement l’Union européenne, si elle souhaite conser-
de la prolifération en matière de missiles. ver son rang, devra accroître sérieusement le
budget qu’elle consacre à l’espace.
L’accroissement du nombre de puissances
spatiales engendre une diversité des politiques 1) Les puissances spatiales.
spatiales (I). Les nouvelles puissances spatiales
remettent en cause les positions acquises par La politique spatiale lancée par le ­président John
l’Europe spatiale et elles participent à la proli- Kennedy a permis aux États-Unis d’être les
fération des armements (II). seuls à ce jour à avoir emmené des hommes sur
L’espace du CESA

DR

14
Aujourd’hui si l’on dénombre 9 puissances spatiales, plus de 40 États disposent de satellites. Cette disparité engendre une
grande diversité des politiques spatiales.
la Lune. Grâce à cette prouesse technique, les En outre, elle sera la seule, à partir de 2010,
États-Unis ont exercé une domination dans le à assurer un accès direct à la Station spatiale
domaine spatial. Ils sont ainsi à l’origine des plus internationale (SSI). La Russie vise également
grands projets spatiaux (programmes Apollo l’exploration, à l’aide de robots, de la planète
pour l’exploration de la Lune, Mars Exploration Mars. La Russie garde donc une ambition
Rover pour l’exploration géologique de la planète importante dans le domaine spatial.
Mars), des navettes spatiales et des sondes spatia-
les (Pioneer, Surveyor, Voyager). L’Europe, la En avril 1970, la République populaire de
France ou la Russie se sont quelquefois associées Chine (R.P.C.) devient la cinquième puis-
à ces programmes mais souvent de façon margi- sance spatiale. Deng Xiaoping, lorsqu’il arrive
nale. Le 14 janvier 2004, le président George à la tête des institutions politiques chinoises,
W. Bush déclarait que les États-Unis avaient entend faire de la recherche aéronautique et
l’ambition de retourner sur la Lune et d’aller sur spatiale une de ses priorités. Aujourd’hui, la
Mars. Depuis, le président Obama a quelque peu taille de l’industrie spatiale chinoise est supé-
freiné cette ambition. Mais ce dernier, comme rieure à celle de l’Europe (115 000 personnes
son prédécesseur, soutient l’idée que la maîtrise à la China Aerospace Science and Technology
de l’Espace reste la clef de voûte de la sécurité Corporation [CASC] contre 30 000 en Europe).
nationale américaine, cette dernière devant être Ce pays est devenu un acteur majeur sur le
pleinement garantie. D’où la formule « contrôle marché international des lanceurs et sur celui
de l’espace », qui se concrétise, entre autres, par la des satellites de télécommunications. Ses trois
mise en place du bouclier antimissiles. Toutefois, bases de lancement lui permettent de réaliser
la mise en œuvre de cette doctrine remettrait en huit à dix tirs par an. À titre de comparaison,
cause les principes fondateurs du droit interna- l’Union européenne effectue, depuis le Centre
tional de l’espace. spatial guyanais, six tirs par an. Lors du onziè-
me plan quinquennal spatial, présenté au XVIIe
Le programme spatial de la Russie a été prin- congrès du Parti Communiste Chinois (PCC),
cipalement axé sur l’utilisation des stations les principaux axes de développement ont été la
spatiales. Au début de la conquête spatiale, réalisation de projets scientifiques et techniques
l’Union soviétique se présente comme le pays (vols habités et création d’une station orbitale),
le plus avant-gardiste (premier objet artificiel : de la sonde lunaire, du système de navigation
Spoutnik 1, premier être vivant : la chien- Compass, de la nouvelle famille de lanceurs
ne Laïka, première sonde lunaire : Luna 1, LM-5 et la construction d’un quatrième cosmo-
premier homme : Youri Gagarine, première drome sur la presqu’île du Hainan.
femme : Valentina Terechkova, premier équi-
L’espace du CESA

page de deux membres, la première sortie Le 18 juillet 1980, l’Inde devient la huitième
­extravéhiculaire et le premier amarrage de puissance spatiale. Elle est, depuis, très présente
deux vaisseaux). À ce jour, les Russes détien- sur le marché international des lanceurs. Son
nent toujours le record du temps passé en industrie fabrique une partie des satellites dont
orbite. Depuis quelques années, la Russie elle a besoin pour son développement et sa
moderne a relancé son programme spatial et sécurité mais dispose des briques nécessaires
développe le véhicule Kliper qui doit rempla- pour les fabriquer intégralement. Elle s’est aussi
cer Soyouz. Kliper fait l’objet d’une coopéra- spécialisée dans la conception des satellites pour
tion avec l’Union européenne. Si la situation l’étude de l’environnement via sa plate-forme
économique le permet, la période d’ici à 2015 IRS. Enfin, l’Inde envisage de réaliser, avant
devrait permettre à la Russie de confirmer son 2015 et de façon autonome, un vol habité.
intérêt pour l’exploration habitée de l’espace.
Elle verra aussi la Russie renouveler sa flotte de Le Japon entre dans le club des puissances 15
lanceurs. Ainsi elle pourra conserver ses parts spatiales en février 1970. Au début des années
sur le marché des lancements commerciaux. 2000, son industrie spatiale traverse une grave
DR
La création de la Japan Aerospace eXploration Agency permet aujourd’hui de développer deux projets et de sortir l’indus-
trie spatiale japonaise de la crise qu’elle a connue au début des années 2000.

crise, ce qui entraîne une profonde restruc- spatiale en 2022. L’Afrique du Sud a l’intention
turation, la naissance de la JAXA (Japanese de construire une famille de lanceurs appelée
Aerospace eXploration Agency) et la création Cheetah. En 2015, la version la plus puissante
de la famille des lanceurs H-2. Après la fusée pourrait offrir la possibilité de mettre en
H2-A, deux projets sont en cours de déve- geostationary transfer orbit (GTO) un satellite
loppement : la H-2B et le G-X. Leur mise en de 4 tonnes. En coopération avec l’Algérie, le
service, avant 2012, va accroître l’éventail des Nigeria et le Kenya elle réalise la constellation
offres proposées par le Japon. de micro-satellites ARM. L’Iran, qui a mis
en orbite un premier satellite national Omid
Depuis le 1er septembre 1988, date à laquelle, (« espoir » en farsi) par une fusée Safir-2 en
grâce à son lanceur Shavit, elle a placé en février 2009, Taïwan, l’Ukraine et le Nigeria
orbite Ofeq-1, Israël n’a réalisé que cinq lance- ont aussi des aspirations spatiales.
ments. Ses fusées ne peuvent être tirées que
vers l’Ouest (orientation défavorable car elle Le traité de Lisbonne donne pour la première
ne permet pas de bénéficier de la vitesse de la fois une dimension européenne à l’espace
rotation de la Terre) car ses voisins refusent qui devient une compétence partagée entre
d’être survolés par ses lanceurs, ce qui a pour l’Union européenne et les États membres.
conséquence de réduire les capacités des fusées La coopération européenne fonctionne mal
L’espace du CESA

israéliennes. (redondance des programmes, difficultés pour


mettre en place des coopérations…). L’Agence
D’autres pays aspirent à devenir des puissan- spatiale européenne (ESA) est intergouverne-
ces spatiales. La Corée du Sud, en novembre mentale. Quant au programme Galileo, c’est un
2007, a présenté son programme spatial allant montage complexe. Il est intergouvernemental
jusqu’en 2015. Elle a malheureusement échoué pour les décisions et communautaire pour son
dans le tir de sa fusée KSLV-1 (ou Naro-1), en fonctionnement. Toutefois, le développement
2009 et en 2010 (explosion en vol). Mais elle du projet est sur les rails et la constellation
devrait, à terme, devenir une puissance spatia- Galileo devrait commencer à être déployée
le. Entre-temps, la Corée du Nord a annoncé en 2012. L’agence spatiale européenne (ESA)
le tir contesté d’une fusée en avril 2009. Mais a pour objectif la coordination des projets
la mise en orbite a échoué et le doute subsiste spatiaux des pays membres. Elle assure la
16 sur la nature de l’engin : fusée civile ou missile gestion du programme Ariane, des program-
longue portée. Le Brésil renforce sa coopéra- mes scientifiques ou de recherche-dévelop-
tion avec la Russie pour obtenir son autonomie pement et des programmes d’application. La
société Arianespace, qui commercialise la - établir un programme spatial européen et
fusée Ariane, repose sur le Centre national une coordination des activités nationales
d’études spatiales (CNES) qui est le maître menées aux niveaux national et européen ;
d’œuvre de la fusée, la Société européenne de
propulsion (SEP) qui en assure la motorisa- - accroître les synergies entre les techniques et
tion et le Centre spatial guyanais de Kourou. les programmes spatiaux militaires et civils ;
Ce dernier est financé pour les deux tiers
par l’ESA et pour un tiers par la France. - élaborer une stratégie conjointe de relations
Actuellement, Arianespace commercialise la internationales dans le domaine de l’espace.
cinquième version d’Ariane (Ariane V). Son
exploitation est prévue jusqu’en 2020-2025. Ce projet traduisait donc le renoncement de
Ariane détient 50 % du marché mondial du l’Union européenne à participer à l’arsenali-
lancement de satellites. La coopération interna- sation de l’espace.
tionale se développe avec la Russie. Le lanceur
Soyouz sera lancé, à partir de 2009, depuis 2) Un budget qui doit permettre à l’Europe de
Kourou. La communication de la commission conserver sa place.
du 26 avril 2007 « pour une politique spatiale
européenne » avait défini trois axes principaux La Space Foundation, dans son rapport publié
à l’UE et à l’ESA face aux États-Unis : en 2006, estime, pour l’année 2005, la valeur

L’espace du CESA
DR

17
La constellation Galileo devrait commencer à être déployée en 2012 et permettrait ainsi de relancer la politique
spatiale européenne.
de l’industrie spatiale mondiale à 180 Md$. Sur
cette somme, 110 Md$ sont utilisés au profit
d’activités commerciales et 70 Md$ réservés
aux activités gouvernementales (civiles et
militaires).

En 2006, le gouvernement des États-Unis a


dépensé 39 Md$ pour les activités spatia-
les dont 21 Md$ pour le spatial militaire.
L’Europe, en dépensant 6,73 Md$, s’enor-
gueillit d’être la deuxième puissance mondia-
le. Ces moyens financiers proviennent pour
moitié de l’ESA et pour moitié des budgets
propres des États membres. Toutefois, si les
budgets de la Russie et de la République popu-
laire de Chine (RPC) sont calculés en parité
de Pouvoir d’achats (PPA). La Russie dépense
plus que l’Europe (7,7 Md$) et la RPC talonne
l’Union européenne (6,3 Md$). La dépense

DR
annuelle dans le domaine spatial est de 100 € Malgré les 50 % du marché mondial du lancement de sa-
pour le citoyen américain et de seulement 15 tellites, le programme Ariane ne suffit plus à faire face à
la concurrence de plus en plus importante de nouvelles
€ pour le citoyen européen. puissances spatiales comme la Chine.

En 2003, Philippe Busquin, commissaire En 2008, la France participait à hauteur de


européen pour la Recherche, estimait les 34,2 % à l’effort spatial européen, l’Italie à
ressources nécessaires que l’Europe doit 20 %, l’Allemagne à 18,6 %, le Royaume-Uni
consacrer à l’espace à 12 Md€ par an. Le séna- à 8,2% et l’Espagne à 5 %. Dans le spatial
teur Henri Revol et le député Christian Cabal militaire, la France réalise 50 % des dépenses
estiment dans leur rapport que pour satisfaire de l’UE. Toutefois, la dynamique n’est plus en
les besoins européens en spatial militaire faveur de la France. Cette dernière décélère ses
l’investissement nécessaire s’élève à 2 Md€ efforts depuis 2000. Ses dépenses publiques ont
par an. Un tel montant assurerait à l’Europe diminué, en moyenne annuelle, de 1,6 %. En
le socle minimum lui fournissant une autono- revanche, les investissements augmentent, par
mie stratégique et renforcerait son efficacité an, de 1,1 % en Allemagne, de 4,1 % en Italie et
L’espace du CESA

opérationnelle. Il permettrait de maintenir de 6,1 % au Royaume-Uni. Si l’on a pu constater


les techniques spatiales à un haut niveau. Une une réduction de la participation de la France
telle ambition est indispensable pour assurer à l’ESA à une certaine période, les orienta-
le plan de charge des équipes. tions du Livre blanc ainsi que la présidence
française de l’Union européenne ont montré
L’accroissement du budget spatial permettrait que la France souhaitait accroître sa partici-
à l’Europe de réduire sa dépendance envers pation dans le domaine spatial. Ainsi, Valérie
les États-Unis. Actuellement, en moyenne, Pécresse, au mois d’octobre 2010 a signé, avec le
60 % des composants d’un satellite européen président du CNES, le contrat d’objectifs 2011-
proviennent des États-Unis, 35 % d’Europe et 2015 du CNES qui prévoit notamment une
5 % hors des pays membres de l’ESA. L’Europe, hausse de la contribution française à l’Agence
pour renforcer son indépendance, doit pro- spatiale européenne de 70 M€ dès l’année
18 duire ses composants critiques, sinon elle est prochaine. Un des buts visés est justement de
à la merci d’une réglementation stricte sur les participer à la montée en puissance de l’Union
exportations de la part des États-Unis. européenne dans ce domaine.
L’arrivée de nouvelles puissances spatiales et européenne fragilise ses entreprises et risque
la faiblesse du budget européen consacré à de porter atteinte à son indépendance et à sa
l’espace risquent d’engendrer des difficultés souveraineté. Par ailleurs, les nouvelles puis-
économiques pour le secteur spatial européen sances spatiales participent à la prolifération
et de rendre difficile la création d’une Europe des techniques de l’armement.
souveraine et indépendante.
1) La faiblesse des commandes des États euro-
II. Les nouvelles puissances spatiales péens fragilise l’industrie européenne.
remettent en cause les positions acquises­
par l’Europe spatiale et elles participent L’Europe réalise environ 55 % de son chiffre
à la prolifération des armements. d’affaires dans les activités commerciales.
Or, les autres nations effectuent, grâce aux
activités institutionnelles, entre 85 % et 95 %
La faiblesse des commandes institutionnelles de leur chiffre d’affaires. Leurs industriels
dans le chiffre d’affaires de l’industrie spatiale sont donc protégés contre la concurrence. Les

L’espace du CESA
DR

19
La fusée Longue Marche LM-5 devrait permettre à la Chine une diminution de ses coûts, devenant ainsi, dès 2012, la plus
sérieuse concurrente d’Ariane 5.
entreprises européennes seront donc les plus 2) Vers une prolifération des menaces.
touchées par l’arrivée des nouvelles puissan-
ces spatiales. Ces dernières vont réduire leurs Le développement d’une industrie spatiale
achats auprès des industriels européens. De permet aux nouvelles puissances spatiales
plus, leurs entreprises, grâce à des prix bas, d’améliorer leurs capacités militaires. Les
seront très compétitives. Entre 2002 et 2005, techniques acquises dans le domaine de la
pour faire face à une conjoncture défavorable, construction spatiale participent à l’améliora-
les effectifs de l’industrie spatiale française ont tion des missiles balistiques et à la réalisation
été diminués de 19 %. Il faudrait, pour éviter de satellites d’observation, de navigation ou de
qu’une telle situation ne se reproduise, que la télécommunications. En matière d’observation,
part du marché institutionnel dans le chiffre les gouvernements exploitent les informations
d’affaires des constructeurs européens soit fournies par les satellites commerciaux dont
plus importante. la résolution est de l’ordre de 40 cm. Ainsi, les
Émirats arabes unis ont acquis une station de
L’Asie est le continent où la concurrence se réception d’images pour exploiter les images
développe le plus rapidement. Le coût d’un à haute définition des satellites commerciaux
lancement en Chine est le plus faible du monde. pour cibler leurs missiles Black Shahine.
Il devrait encore baisser. La Chine espère, grâce
à la fusée Longue Marche LM-5, réduire ses L’arrivée de nouvelles puissances spatia-
coûts de lancements de 20 %. À partir de 2012, les supprime le contrôle sur les lancements
la LM-5 sera la concurrente la plus sérieuse qu’exerçaient les États-Unis, la Russie et l’Eu-
d’Ariane V. Ses performances seront supérieu- rope. Ces pays pouvaient, pour des raisons
res à celles du lanceur européen. Par ailleurs, de stabilité régionale, refuser de lancer un
le constructeur coréen Satrec est présent sur le satellite à missions militaires. Aujourd’hui,
marché des satellites. Il a vendu des satellites une solidarité s’établit entre les pays du Sud.
à Singapour, à la Turquie, à la Malaisie et aux L’Inde a lancé, le 21 janvier 2008, le satellite
Émirats arabes unis. L’Asie et la Russie effec- militaire d’imagerie radar israélien TecSAR.
tuent plus de tirs chaque année que l’Europe Ces nouvelles puissances spatiales s’associent
et les États-Unis réunis. aussi pour développer des programmes de
satellites. La Chine et le Brésil ont, en 1988,
Aujourd’hui, pour remporter des marchés signé un accord pour développer et fabri-
à l’international, les sociétés européennes quer les satellites d’observation de la Terre
proposent des lancements, depuis la Chine, (China Brazil Earth Resources Satellite). Ces
de satellites « non-Itar ». Thalès Alenia Space satellites sont lancés par les fusées chinoises
L’espace du CESA

(TAS) a conclu, avec l’Indonésie, un contrat Longue-Marche. L’industrie chinoise a ainsi


de 300 M$ qui comprend la construction du bénéficié de transferts de techniques dont a
satellite Palapa D, les services associés et le profité l’APL. Toutes les nouvelles puissances
lancement par une Longue-Marche LM-3B. spatiales seront à terme capables de mettre en
Les sociétés européennes, en l’absence d’un œuvre des armes anti-satellites et des armes
marché institutionnel important, devront anti-missiles balistiques. Les technologies
rechercher d’autres solutions. TAS a pour employées sont les mêmes. Dans les deux cas,
objectif de réduire ses coûts de fabrication les interceptions des missiles ou des satellites
en s’approvisionnant chez des fournisseurs se situent à des altitudes comprises entre 200
russes, chinois et indiens. Elle a aussi signé et 1 100 km. Rappelons le tir de missile lancé
un accord de coopération industrielle avec la depuis le territoire chinois le 11 janvier 2007
société russe NPO-PM pour le développement qui réussit à détruire un ancien satellite.
20 d’une plate-forme multi-missions de grande
puissance (Express 4000) et l’achat en commun La Chine (constellation mondiale Compass
d’équipements. - satellites Beidou) et l’Inde se lancent dans
savoir-faire lui permettant d’être la locomotive
de l’Europe. Il est important que, par principe
d’économie budgétaire, elle ne mette pas ses
compétences en veille. L’Europe devra envi-
sager un budget européen plus important. La
maîtrise des techniques spatiales et l’autono-
mie d’accès à l’espace permettront de gagner
ou de perdre les conflits futurs. La France et
l’Europe doivent fournir à leurs forces armées
les moyens satellitaires dont elles ont besoin.

En 2007, le spationaute Patrick Baudry écri-


vait : « Notre pays est parmi ceux qui n’osent
plus investir pour projeter un avenir. Après
avoir conquis notre place parmi les grandes
nations spatiales, après avoir su y entraîner
l’Europe, après avoir construit nos satellites et
osé développer une famille de lanceurs, nous
ne montrons plus aujourd’hui, hélas, la même
DR

La disparité croissance des politiques spatiales est tout à volonté. L’Europe reste immobile, tandis que
fait illustrée par les propos de Patrick Baudry, astronaute les États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon et
français aux États-Unis : « L’Europe reste immobile, tandis l’Inde assument de grandes ambitions. Il est
que les États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon et l’Inde
assument de grandes ambitions. Il est d’ores et déjà cer-
d’ores et déjà certain que nous ne parlerons
tain que nous ne parlerons français ni sur la Lune, ni sur français ni sur la Lune, ni sur Mars, et il est
Mars, et il est probable que les aventures de demain se probable que les aventures de demain se feront
feront sans nous. » sans nous. » ●

la réalisation de constellation de satellites


de navigation. Il deviendra donc très diffi-
cile pour l’Occident de contrôler l’utilisation
de la navigation par satellite par des États
« voyous » ou par des groupes terroristes. La
prolifération des missiles balistiques ou de
croisière fera peser à court terme des menaces
L’espace du CESA

sur nos forces déployées en Afghanistan et au


Liban et à l’horizon d’une dizaine d’années
sur l’Europe.

L’analyse des politiques spatiales montre une


disparité croissante de l’utilisation de l’espace.
Les nouvelles puissances spatiales (Chine,
Inde, Corée, Iran, Brésil…) commencent à se
positionner sur le plan technique et straté-
gique. Elles ont compris que la défense et la
sécurité de leur pays passent par l’Espace.

La France a profité de sa présidence européen- 21


ne au second semestre 2008 pour revitaliser
 Carnet d’un voyage spatial Patrick Baudry –
le domaine spatial européen. Elle possède un éditions Elytis, 128 pages.
Les enjeux juridiques de l’espace
extra-atmosphérique

par madame Laurence Ravillon,


professeur à l’université de Bourgogne
doyen de la faculté de droit et de science politique de Dijon.

Les activités spatiales, marquées par le risque technique, nécessitent la mise en place d’un
système d’assurance. La prééminence de l’État a laissé la place à une synergie solide entre
activités publiques et activités privées qui fait apparaître une interdépendance très forte entre
le droit privé et le droit public. Le défi est l’élaboration de règles juridiques spécifiques pour
des activités de plus en plus évoluées techniquement. Cela vaut notamment pour les vols
habités, la navigation par satellite ainsi que pour les activités sur les corps célestes. Au niveau
contentieux, si l’on note des difficultés (apport de la preuve, coûts de procédure importants),
on constate surtout la large place accordée à l’arbitrage commercial international qui offre
des avantages intéressants. Ainsi, de manière paradoxale, l’espace, soumis au principe de
non-appropriation, tend à faire partie intégrante du droit du commerce international.

Même si certains considèrent que les activités


spatiales oscillent entre activités routinières
et activités dangereuses, elles demeurent
marquées par le risque technique. La nature
risquée des vols spatiaux a été montrée de
manière éclatante par l’accident de la ­navette
Challenger, en 1986, au décollage, et de
Columbia, en 2003, au moment du retour sur
Terre, ces vols étant habités. Le risque est égale-
ment important dans le cadre de la navigation
L’espace du CESA

par satellite, car nombre des applications du


système sont critiques, ce qui engendre d’éven-
tuels risques catastrophiques, qu’il s’agisse
d’un accident aérien, de collisions terrestres,
de pollution en cas de transport de matières
dangereuses… Mais le risque est également
présent pour tout lancement, ou tout satellite
lancé, quelle qu’en soit la charge utile. Ce risque
est accru par le renouvellement constant des
techniques et par leurs évolutions. Les activi-
tés spatiales demeurent donc réellement une
aventure spatiale.
DR

22
 X. Pasco, « La transformation des activités spatia- L’accident de la navette Columbia à sa rentrée dans l’at-
les », Revue Géoéconomie, n° 20, hiver 2001/2002, mosphère, en 2003, montre la nature extrêmement ris-
dossier Géoéconomie de l’espace, p. 27. quée de toute activité spatiale.
DR
Assurer les risques d’accidents spatiaux demeure particulièrement difficile dans la mesure où les méthodes tradi-
tionnelles de statistique ne s’appliquent pas.

Ces activités sont pour cela parfois assurées, assurances maritimes et aériennes, ne peut
en tout cas lorsqu’elles sont de nature commer- être transposé dans le domaine de l’assurance
ciale. Le domaine spatial étant fait d’impon- spatiale, creuset de risques orphelins.
dérables, l’assurance spatiale est indissociable
des activités spatiales commerciales. En effet, En effet, alors que dans la plupart des secteurs,
malgré l’existence des clauses de renonciation l’assurance prend appui sur des règles mathé-
à recours, tout le monde s’assure : les fabricants matiques, le calcul des probabilités n’est pas
de satellites, les équipementiers... Dans un très aisé à utiliser dans le domaine spatial car
L’espace du CESA

programme spatial, le budget pour l’assurance la loi des grands nombres ne trouve pas à s’y
est important, puisqu’il représente de l’ordre de appliquer et l’aléa y est très marqué. On ne
15 à 25 % du budget total, ce qui est exception- peut dresser de statistiques. En raison de la
nel comparé à d’autres secteurs. Cette branche nature des équipements spatiaux, les assureurs
de l’assurance est unique à la fois en raison des ne peuvent pas appréhender le risque spatial
risques élevés de fréquence des sinistres, de la
gravité des sinistres, souvent définitifs, et du  M. Remond-Gouilloud, « Aux confins de l’assuran-
ce : fortunes de mer », Risques, janvier-mars 1997,
particularisme de la matière qui empêche toute p. 11-14, et « Les assurances maritimes », in Ency-
prévisibilité. Le schéma de mesure des risques, clopédie de l’assurance, op. cit., p. 819-834.
appliqué sans trop de difficultés aux assurances  J.-M. Gicquel, « Assurance aviation : turbulences... »,
Risques, numéro spécial, octobre-décembre 2001,
terrestres et même, avec quelques nuances, aux p. 45-48. – J. Gangloff, « Les assurances du trans-
port aérien », in Encyclopédie de l’assurance, op.
cit., p. 905-918.
 B. Ritchie, G. Lallour, « L’assurance des risques 23
spatiaux », in Encyclopédie de l’assurance, Fran-  Sur cette notion, voir S. Ramadier, « Les risques
çois Ewald, Jean-Hervé Lorenzi, Paris, Economica, orphelins. Quand les assureurs rechignent à assu-
1998, p. 836. rer », Les Échos, 5 décembre 2001, p. 58.
grâce aux méthodes traditionnelles (formes Nous insisterons sur les grandes évolutions du
pré-établies et actuarial assessment of risks) : ils secteur spatial au cours des dernières années
doivent comprendre la nature exacte des inté- (I) avant d’envisager l’émergence de problèmes
rêts à assurer, les principales caractéristiques juridiques engendrés par le développement de
du projet, et être convaincus de la possibilité nouvelles activités dans l’espace (II) :
de l’assurer. Il n’est pas non plus possible de se
référer à une technique constante permettant I) Les évolutions du secteur spatial
une meilleure évaluation des risques, car la
technique spatiale est évolutive. L’évaluation Le secteur spatial est un secteur dans lequel les
des risques et la fixation de la prime, c’est-à- évolutions, qu’elles soient techniques, institu-
dire le prix du risque, qui dépendent d’une tionnelles, industrielles, ont été rapides. On
probabilité de l’échec très difficile à évaluer, se en tient pour preuve l’influence des notions
fait au cas par cas, de façon empirique, comme de privatisation et de commercialisation sur
dans toutes les nouvelles branches d’assuran- les activités spatiales. En effet, si, au départ,
ces. Ce marché traite de risques qui ne sont les activités spatiales laissaient peu de place
pas homogènes, et qui supposent un traite- aux activités commerciales, car même lorsque
ment particulier en termes de couverture . la participation du secteur privé était sensible,
L’assurance des satellites est considérée comme l’État était ou propriétaire, ou fournisseur de
un exemple du « défi lancé à l’assurance par services, ou partenaire, désormais, la science
l’émergence de nouvelles techniques ». et la défense sont toujours présentes dans le
secteur spatial, mais ce sont les applications
L’assurance spatiale est caractérisée par une commerciales qui y apportent les plus grands
dépendance forte de l’assureur à l’égard de bouleversements. Dorénavant, le secteur
l’assuré, qui détient des informations essen- privé est dominant dans toutes les activités
tielles pour l’assureur. En retour, l’assuré a une de production, ce qui modifie l’équilibre des
obligation de coopération importante avec l’as- pouvoirs dans la filière spatiale. Le spatial,
sureur, devant ainsi déclarer toute évolution du outil de prestige et de puissance militaire, est
risque (changement de lanceur, modification désormais aussi un outil de puissance écono-
de la mission du satellite) et devant coopérer en mique et politique. Les satellites sont « mis
présence d’un sinistre ou simplement au stade au service d’un système économique »10, ce qui
d’une anomalie observée par télémétrie ou ne les empêche pas d’être mis également au
télémesure. Cette coopération peut être gênée service du développement durable. Les satelli-
par certaines législations particulièrement tes sont ainsi considérés comme une aide à la
restrictives comme la loi américaine ITAR prévention et à la réaction en cas de catastro-
L’espace du CESA

(International Traffic in Arms Regulation), phe naturelle (charte « Espace et catastrophes


qui régit l’exportation d’articles et de services majeures »), à la gestion des ressources en eau,
de défense provenant des États-Unis et qui à la protection animale, à la prévention et au
peut concerner toute information technique suivi des feux de forêts, au suivi des surfaces
(schéma, algorithme, spécification technique) cultivées…
portant sur tout élément ou équipement d’un
objet spatial assuré. Cette commercialisation et cette privatisation
(qui a été jusqu’à s’appliquer à des organi-
 Par exemple, il n’y a pas d’exclusion en cas de sations internationales, Intelsat, Inmarsat,
conception défectueuse, de matériels défec-
tueux...
 Y. Lambert-Faivre, Droit des assurances, Paris,  B. de Monluc, « Les enjeux de l’espace après la
Dalloz, 2001, p. 41, n° 37. guerre froide », Les Études du CERI, septembre
1998, n° 44, p. 1-35.
24  A. Idiart, « Le contrôle des exportations de biens
et de technologies spatiales », in Droit de l’espa- 10 A. Lebeau, « Technique spatiale et mondialisa-
ce, sous la dir. de Ph. Achilleas, Bruxelles, Larcier, tion », in Observation et théorie des relations
2009, p. 317-338. ­internationales 2, Paris, IFRI, 2001, p. 148.
DR
Le domaine spatial a fortement évolué depuis le premier lancement de Spoutnik. Il est aujourd’hui en effet marqué par une
domination du secteur privé.

Eutelsat, qui ont fait l’objet d’une privatisa- l’économie qui repose sur elles »12. Les inves-
tion partielle) s’inscrivent dans un contexte tissements gouvernementaux dans les infra-
plus vaste de libéralisation, qui touche l’en- structures au sol et en orbite doivent demeurer.
semble des secteurs du commerce interna- De même, l’administration américaine passe
tional, sous l’inf luence de l’Organisation des commandes massives dans le spatial, à
mondiale du commerce11. l’image du Department of Defense, qui a assuré
un plan de charge aux industriels américains,
Cet aspect dual fait, qu’à côté des activités en passant commande en 2002 de 181 lanceurs
scientifiques, au demeurant réactivées depuis non réutilisables, jusqu’en 2020, de 11 milliards
quelque temps, l’espace dit utile, c’est-à-dire d’équipements de navigation spatiale (GPS), et
l’espace ayant des retombées économiques et de satellites militaires de remplacement (télé-
industrielles à court terme, occupe une place communications, météorologie...). Le marché
importante. L’existence de ces différentes institutionnel reste très solide, surtout aux
formes d’exploitation de l’espace montre que, États-Unis13. On peut à cet effet souligner
plus qu’une prévalence des activités privées l’importance des financements publics, par
sur les activités publiques, ce sont les syner- exemple pour financer les programmes de
gies entre les activités privées et les activités développement de lanceurs réutilisables 14.
publiques qu’il convient de remarquer. En effet,
L’espace du CESA

l’offre industrielle a été permise par les contrats 12 A. Gaubert, « Le financement public des activi-
publics en amont. Même « les structures en tés spatiales et sa signification politique », Revue
Géoéconomie, n° 20, hiver 2001/2002, dossier
aval du satellite se sont développées (...) grâce Géoéconomie de l’espace, p. 207.
à des fournitures à des prix anormalement bas 13 V. A. Perez, « La recherche spatiale européenne
qui n’intégraient pas des développements, des réclame l’appui des militaires », Les Échos, 22 et
23 février 2002, p. 43. Une étude d’Euroconsult,
économies d’échelle, des acquisitions de savoir- en 2001, a relevé l’injection par les USA de 14 mil-
faire, des installations d’essais, etc. obtenus liards de dollars dans le spatial militaire, avec les
dans le cadre de contrats publics. Il ne semble conséquences que l’on sait sur le plan civil, dans
un secteur où les applications civiles et militaires
pas que les leur faire supporter soit possible sont intimement mêlées, contre 680 millions de
sans les mettre en péril et, avec eux, toute dollars, c’est-à-dire 20 fois moins en Europe.
14 Communication – Commerce électronique, juillet-
août 2002, p. 7, Veille de droit spatial, Ph. Achilleas,
L. Crapart. – Le budget américain consacré au spa-
11 Sur ces aspects, v. Droit des activités spatiales tial à la fin des années 1990 était de l’ordre de 25
– Adaptation aux phénomènes de commerciali- 27 milliards de dollars, soit 0,38 % du PNB, contre
sation et de privatisation, ss la dir. de L. Ravillon, un budget de 5 milliards de dollars et 0,05 % du
Paris, Litec, 2004. PNB en Europe.
Le volume de contrats très important émanant
du département de la Défense américain, ainsi
que l’importance des financements publics aux
USA, ont incité la Commission européenne et
l’Agence spatiale européenne (ESA) à élaborer
une stratégie européenne pour l’espace traduite
dans la communication de la Commission au
Conseil et au Parlement européen, L’Europe
et l’espace : ouvrir un nouveau chapitre 15.
L’objectif de ce texte était d’élaborer une poli-

DR
tique unique en matière militaire et d’observa-
tion de la Terre et de commencer à harmoniser Comme l’exprime le traité de 1967 dans son article 6, l’es-
les règles nationales relatives à l’attribution des pace extra-atmosphérique est protégé et toute activité,
même sur les corps célestes, doit faire l’objet d’autorisa-
fréquences et des positions orbitales dans les tion et de surveillance.
pays européens16.

Il faut souligner l’interdépendance très forte célestes, doivent faire l’objet d’une autorisation
entre le droit privé et le droit public, le droit et d’une surveillance continue de la part de
spatial économique et le droit de l’espace. Par l’État approprié, partie au traité ».
exemple, si le statut de l’espace (res communis,
élément du patrimoine commun de l’hu- Les enjeux liés à l’espace sont multiples : ils
manité) relève du droit public, le statut des sont d’abord industriels, avec le développement
activités qui s’y déroulent est régi par le droit d’une industrie impliquant des emplois, un
privé. En effet, si la lettre du traité de 1967 sur retour fiscal, et des retombées économiques
l’espace et des traités subséquents ignore les indirectes. Les enjeux sont ensuite des enjeux
activités commerciales liées à l’espace, ces trai- de sécurité nationale, de service public, des
tés en constituent pourtant le socle, puisqu’ils enjeux internationaux, et des enjeux juridiques
autorisent de manière implicite les activités nécessitant un encadrement de droit public et
à caractère commercial, en mentionnant les de droit privé. Les activités sont de différente
entreprises privées, lesquelles sont cependant nature : concurrentielles, de service public
toujours soumises à autorisation et surveil- (recherche fondamentale, qualification et
lance de l’État, comme le prévoit l’article VI certification des objets spatiaux, programmes
du traité de 1967, qui dispose que « les États scientifiques et militaires), de police adminis-
parties au traité ont la responsabilité interna- trative (v. Centre spatial guyanais...)...
L’espace du CESA

tionale des activités nationales dans l’espace


extra-atmosphérique, y compris la Lune et les Quels que soient les avantages des satelli-
autres corps célestes, qu’elles soient entreprises tes, le marché qui leur est lié est « cyclique,
par des organismes gouvernementaux ou par comme tout marché d’infrastructure où les
des entités non gouvernementales, et de veiller à investissements sont lourds et où l’ajustement
ce que les activités nationales soient poursuivies offre/demande se fait sur quelques années »17.
conformément aux dispositions énoncées dans Cette évolution n’étant pas linéaire, cela rend
le présent traité. Les activités des entités non difficiles les évaluations ex ante à moyen et
gouvernementales dans l’espace extra-atmos- à long terme. Leur examen ex post montre
phérique, y compris la Lune et les autres corps qu’elles sont manifestement marquées par
l’empirisme.
15 Bruxelles, 27 septembre 2000, COM (2000) 597
final.
26 17 C. Hocquard, « La structure du marché spatial
16 J. Hamelin, « L’Union européenne et l’espace », mondial », in L’espace en état d’apesanteur, sous
Revue Géoéconomie, n° 20, hiver 2001/2002, la direction de Stanislas Chapron et Loïc Tribot La
Dossier Géoéconomie de l’espace, p. 229-238. Spiere, Paris, éditions Publisud, 2001, p. 22.
DR
Le segment terrestre, comme les stations au sol permettant de contrôler les satellites,
est distinct, au niveau du droit, du segment spatial.

Les études du marché des télécommunications Federal Trade Commission américaine ou à


sont faites selon le mécanisme du bottom-up, la Commission européenne, lesquelles ont
c’est-à-dire à partir des demandes, des besoins pu préciser la notion de marché au sens du
en capacité, donc à partir du marché aval, car secteur spatial : marché géographique ; marché
c’est ce marché qui détermine la situation des de produits/de services semblables et/ou sub-
entreprises en amont. Cette situation a été diffi- stituables. Sur ce point, le segment terrestre
cile pendant quelques années18, en raison de la – stations au sol permettant de commander et
déprime des marchés commerciaux. Les résul- de contrôler le satellite, stations au sol permettant
tats des secteurs de la fabrication de satellites et de faire l’interface entre le satellite et les utilisa-
du lancement ont été obérés par le ralentisse- teurs finaux – a été distingué du segment spatial
ment général des commandes. Cette situation – lanceurs, systèmes spatiaux habités, satellites,
a été d’autant plus délicate en Europe, en raison les satellites étant eux-mêmes divisés en plusieurs
de la sensibilité de l’Europe aux conditions du marchés : satellites de télécommunications,
marché commercial. Cette sensibilité est moins satellites d’observation de la terre, satellites scien-
exacerbée aux USA, où les contrats institution- tifiques, satellites de navigation, micro-satellites,
L’espace du CESA

nels sont plus nombreux19. sondes spatiales… Les satellites peuvent aussi
être distingués en fonction de leur utilisation,
Les difficultés rencontrées par le secteur, il y institutionnelle, commerciale, en fonction de leur
a quelques années expliquent le phénomène orbite, basse, moyenne, géostationnaire 20...
de regroupement des entreprises du secteur
spatial, phénomène qui a pris une très grande 20 Pour quelques projets de concentrations pré-
sentés devant les autorités européennes de la
ampleur au cours de quinze dernières années concurrence, v. Case No COMP/M. 1879 Boeing/
(les restructurations ont affecté les fabricants Hughes ; Case No. COMP/M. 1636 Matra Marco-
de satellites, mais aussi les opérateurs, et le ni Space/DASA/Astrium ; Case No COMP/M. 437
Matra Marconi Space/ British Aerospace ; Case No
secteur des stations terrestres). Ces opérations COMP/M. 1185 Alcatel/Thomson-CSF-SGS ; Case
de fusions-acquisitions ont été soumises à la No COMP/M. 1309 Matra/Aerospatiale ; Case No
COMP/M. 2781 Northrop Grumman/TRW ; Case
No COMP/M. 053 Aerospatiale/Alenia/de Ha-
18 F. Niedercorn, « La déprime du marché des satelli- villand ; Case No COMP/M. 4403 Thales/Finmec- 27
tes », Les Échos, 18 septembre 2002, p. 43. canica/Alcatel Alenia Space & Telespazio ; Case
19 C. Lardier, « Le secteur spatial en proie à la crise », No COMP/M. 3856 Boeing/Lockheed Martin/Uni-
Air & Cosmos, 20 septembre 2002, p. 46-47. tel Launch Alliance JV).
Concernant l’encadrement juridique des activi- sations délivrées en application de la loi du 3
tés spatiales, on sait qu’en droit privé les inno- juin 2008, le décret n° 2009-640 du 9 juin 2009
vations techniques s’accompagnent souvent portant application des dispositions prévues
de l’élaboration de règles originales adaptées au titre VII de la loi du 3 juin 2008 et par le
à l’activité industrielle en question (transport décret n° 2009-644 du 9 juin 2009 modifiant
aérien, énergie nucléaire...). Le secteur spatial le décret n° 84-510 du 28 juin 1984 relatif au
n’échappe pas à la règle, lui qui est régi par Centre national d’études spatiales23.
un droit des activités spatiales, discipline
transversale rencontrant les grandes bran- La loi fait le pont entre les préoccupations
ches du droit que sont le droit civil, le droit de droit public et celles de droit privé : ainsi,
public, le droit du commerce international... non seulement elle précise les conditions dans
En effet, dans le secteur spatial, on a assisté à lesquelles les opérations spatiales pourront être
la naissance à la fois d’une nouvelle branche du autorisées, mais aussi les conditions d’engage-
droit en droit international public (le droit de ment de la responsabilité des opérateurs par
l’espace), d’un certains nombre d’instruments rapport aux tiers, et par rapport aux personnes
nationaux relatifs à l’espace et d’un droit privé participant à l’opération spatiale – ce qui relève
des activités spatiales. d’une responsabilité contractuelle24.

Les cinq traités internationaux relatifs à l’espa- Cet encadrement existant n’est pas toujours
ce, élaborés au sein du Comité des utilisations suffisant pour régir le développement de
pacifiques de l’espace extra-atmosphérique de nouvelles activités spatiales, posant des problè-
l’ONU, sont les suivants : le traité sur les prin- mes juridiques inédits.
cipes régissant les activités des États en matière
d’exploration et d’utilisation de l’espace extra- II) Droit prospectif et enjeux pour le
atmosphérique, y compris la Lune et les autres futur
corps célestes, du 27 janvier 196721 ; l’accord
sur le sauvetage des astronautes, le retour des Les évolutions techniques s’accompagnent de
astronautes et la restitution des objets lancés difficultés sur le plan juridique. Elles nécessi-
dans l’espace extra-atmosphérique ; la conven- tent souvent la mise en place de règles spécifi-
tion du 29 mars 1972 sur la responsabilité ques, qui ne sont encore pas toutes élaborées :
internationale pour les dommages causés par
les objets spatiaux ; la convention sur l’imma- A) Le tourisme spatial et les vols suborbitaux
triculation des objets spatiaux du 14 janvier habités
1975 ; l’accord régissant les activités des États
L’espace du CESA

sur la Lune et les autres corps célestes. Ces Le tourisme spatial n’est pas encore régi par des
traités posent le cadre des activités spatiales et règles précises. Il reste cependant réservé à une
les grands principes les régissant. petite poignée de multimillionnaires, comme
pour le Canadien Guy Laliberté.
Sur le plan des législations internes, les
Américains disposent depuis longtemps d’un Le tourisme spatial désigne initialement l’envoi
encadrement juridique national très complet dans l’espace de quelques multimillionnaires
et évolutif. De son côté, la France a récem- déboursant 20 millions de dollars pour un
ment élaboré la loi du 3 juin 2008 relative aux vol en orbite, séjournant à bord de la Station
opérations spatiales22, complétée par le décret spatiale internationale (SSI), et bénéficiant de
n° 2009-643 du 9 juin 2009 relatif aux autori-
23 JORF, 10 juin 2009.
21 Entré en vigueur le 10 octobre 1967. Voir B. Cheng,
28 24 M. Couston, « Commentaires sur la loi spatiale
« The 1967 Outer Space Treaty : Thirtieth Anniver- française », Revue française de droit aérien et spa-
sary », Air & Space Law, 1998, vol. 4/5, p. 156-165. tial, 2008, p. 327-332. – L. Rapp, « Une loi spatiale
22 JORF, 4 juin 2008. française », AJDA, 2008, p. 1755-1763.
DR
Le tourisme spatial n’est pas encore régi par des règles précises. Il reste cependant réservé
à une petite poignée de multimillionnaires, comme pour le Canadien Guy Laliberté.

l’encadrement juridique international élaboré Cela explique l’élaboration aux États-Unis


pour la SSI. Plus récemment, des projets de de quelques textes encadrant cette activité
vols suborbitaux habités, correspondant à un (amendements de 2004 au Commercial Space
tourisme suborbital plus grand public – toutes Launch Act, et FAA Office of Commercial Space
proportions gardées puisque la somme de Transportation, Study on Informed Consent
200 000 euros est prévue pour acheter une for Spaceflight Participants, octobre 2008). Ce
place à bord d’engins suborbitaux –, sont nés silence des textes internationaux et/ou leur
aux États-Unis et en Europe. Ces projets pren- insuffisance nous obligeront également, comme
nent la forme de véhicules hybrides mêlant à ­l’accoutumée dans le secteur spatial, à soigner
les caractéristiques des avions et des fusées, la rédaction des contrats, ici des contrats entre
atteignant une altitude d’environ 100 km. Les les participants aux vols habités et les opéra-
activités en question sont risquées et peuvent teurs de ces vols, et à examiner leur contenu.
L’espace du CESA

être comparées à des activités touristiques Nous retrouvons donc les liens entre le droit
extrêmes (sauts à l’élastique, en parachute…). public (droit international public de l’espace et
législation spatiale nationale) et le droit privé.
Cette nouvelle activité comporte des risques, dès
lors que les vols seront habités. Or, en matière Concernant cette nouvelle activité, nous cumu-
de responsabilité, les différents traités spatiaux, lons les difficultés, en raison, d’une part, de
qui posent des règles très générales relatives aux l’absence de délimitation de l’espace aérien et
activités spatiales, ne nous seront pas a priori spatial et du fait, d’autre part, que le véhicule
d’une grande aide en cas de dommages subis spatial est mi-avion, mi-fusée, et lancé depuis
par des équipages et des passagers. D’ailleurs un autre véhicule, l’avion porteur, dans l’espace
la convention sur la responsabilité (art. VII b) aérien. Cette hybridité brouille les catégories,
ne s’applique pas aux ressortissants de l’État même s’il y a des antécédents à ce type de diffi-
de lancement ni aux ressortissants étrangers cultés juridiques avec la navette spatiale améri- 29
pendant qu’ils participent aux opérations de caine. Or, les différences entre le droit aérien
fonctionnement de l’objet. et le droit spatial sont fondamentales. Doit-on
dans le système GPS, on considère généra-
lement que d’éventuelles actions en justice
échoueront en raison de la barrière militaire
(même s’il faut nuancer cette position).

En Europe, « Galileo est un programme civil


placé sous contrôle civil »25 (même si dans le
même temps, il peut être à utilisation mili-
taire)26: y participent la Commission euro-
péenne, l’agence spatiale européenne (ESA)
(des rapports complexes et évolutifs s’étant
mis en place entre elles), le projet ayant donné
lieu, en plus, à la création d’entités dédiées
DR

telles que la Galileo Joint Undertaking et


L’hybridité des appareils lancés pour les vols habités brouille
les catégories du droit. Cette difficulté tient également à
l’Autorité européenne de surveillance (GNSS
l’absence de délimitation entre l’espace aérien et spatial. Global Navigation Satellite System Supervisory
Authority).
combiner les deux droits, opérer une segmen-
tation des vols, ce qui ne serait pas satisfaisant Les enjeux du programme européen sont poli-
et difficile à mettre en œuvre en raison, entre tiques, avec une recherche d’indépendance
autres, de l’absence de définition claire de la opérationnelle et technique, et d’exercice
limite ? Faut-il faire prévaloir un régime juridi- d’une souveraineté. Les enjeux sont égale-
que plutôt qu’un autre, et, dans ce cas, est-ce le ment, bien sûr, économiques, techniques, et
droit aérien qui doit s’appliquer – sur ce point, juridiques.
les courtiers et les assureurs mettent l’accent
sur les similitudes des difficultés posées avec
celles traditionnellement soumises au secteur
de l’assurance aérienne – ou le droit spatial,
au motif que le but du transport est un vol
dans l’espace ? Les juristes auront besoin de
l’éclairage des techniciens pour pouvoir opérer
la qualification juridique qui permettra de
déterminer le régime des activités et assurer la
protection des « apprentis astronautes ».
L’espace du CESA

B) La navigation par satellite


DR

Parmi les thèmes nouveaux pour les juristes, Le projet Galileo, « programme civil sous contrôle civil »,
peut aussi être utilisable par les militaires. C’est pourquoi
on peut évoquer les problèmes juridiques posés ce programme représente plusieurs enjeux (politique, éco-
par la navigation par satellites, en particulier nomique, stratégique, etc.).
au niveau européen, car en droit américain le
choix a été fait d’un programme militaire enga-
25 Résolution du Conseil de l’Union européenne du
gé par le département de la défense américain 5 avril 2001 sur le projet Galileo, Joce C 157,
en 1973. Le GPS est gratuit, ce qui a permis 30 mai 2001.
aux États-Unis d’éviter la mise en place d’un 26 P. Bellouard, « L’usage à des fins militaires du
programme Galileo. L’interprétation française »,
système complexe de paiement de redevances in Galileo, la navigation par satellite européenne.
30 d’utilisation (en revanche, les USA ont déve- Questions juridiques et politiques au temps de la
loppé des services associés, qui entraînent des concession, sous la dir. d’ A. Desingly, Paris, La
Documentation française, IFRI, coll. Travaux et re-
rentrées fiscales). L’aspect défense prévalant cherches, 2006, p. 187-195.
DR
Les projets concernant les corps célestes, comme le retour sur la Lune, sont autant de nouveau défis lancés aux juristes.
Il leur faudra de l’imagination et de la créativité pour répondre aux nouveaux problèmes posés par l’exploration spatiale.

Après l’achèvement de la phase de validation C) Les activités sur les corps célestes
en orbite, l’approvisionnement de l’infra-
structure (réalisation et exploitation) devait D’autres défis seront prochainement lancés au
être financé par une société de concession droit, par exemple les défis liés aux activités
de Galileo sur la base d’un partenariat sur les corps célestes, avec les projets de retour
public-privé (PPP). Mais le choix du PPP a sur la Lune et d’expéditions sur la planète
été un échec. À ce sujet, se posait clairement Mars, avec en filigrane des tentatives de remise
un problème juridique : celui du risque lié à en cause du principe de non-appropriation,
la responsabilité de l’exploitant du système notamment aux États-Unis.
européen de navigation par satellite. Le péri-
L’espace du CESA

mètre de la concession était trop ambitieux, Tous ces thèmes illustrent la réciprocité des
le partage des risques pas assez équilibré, et effets entre le droit et la technique, et montrent
la rentabilité pour le concessionnaire trop que le droit assure la régulation de l’activité
lointaine. La négociation a donc achoppé technique et dans le même temps est pénétré
sur le problème de la détermination – très par la technique28. L’appréhension de ces diffi-
controversée – des modalités de répartition
des risques entre les États et les sociétés 28 On peut mentionner la sentence CCI n° 11426,
privées, et des responsabilités27. dans laquelle le tribunal arbitral s’est demandé si
la cause du préjudice était l’endommagement du
satellite ou si c’était la suspension du programme
de lancement, consacrant de longs développe-
ments à la notion de causalité. Le tribunal a jugé
qu’il « d[evait] trancher une question de droit et
27 Sur tous ces aspects, v. Galileo – Chronique d’une non pas un problème de physique (d’ailleurs par-
politique spatiale européenne annoncée, ss la dir. faitement insoluble puisque, sur le plan qui est ce- 31
d’ Annie Martin, avec la participation de Mireille lui des faits, toutes les “causes” du retard de lan-
Couston et Laurence Ravillon, Paris, LexisNexis, cement sont, en tant que telles, équivalentes) »,
2009. JDI 2006, p. 1443 et s., note E. Silva Romero.
cultés suppose une bonne part d’imagination Au cours d’un colloque relatif à « La mer et
et de créativité des juristes. l’espace », l’un des intervenants se livrait à une
réflexion de science-fiction juridique : « Nous
Conclusion sommes le 21 juin 2100. À Kourou, attendent,
sur le pas de tir, trois fusées Super-Ariane XXV.
Nous axerons notre conclusion sur les aspects Le premier vaisseau s’appelle Clemenceau. Il est
contentieux du droit des activités spatiales. En commandé par un colonel de frégate et arbore le
matière spatiale, on a peu, voire pas du tout, de pavillon de l’Organisation mondiale de l’espace.
mise en œuvre des traités spatiaux ; les traités Il est chargé de la police des orbites, en particu-
spatiaux ne sont jamais appliqués : on peut s’en lier de la répression des trafics de fréquence qui
réjouir car cela s’explique par le peu d’accidents s’exercent à partir de stations spatiales privées
ayant touché l’industrie spatiale. et d’éliminer les satellites tueurs de satellites
qui appartiennent à une organisation mafieuse
Sur le plan du droit privé, le contentieux est exerçant un racket sur l’orbite géostationnaire.
rare, mais croissant. On dispose donc depuis
quelques années d’analyses jurisprudentielles Le second s’appelle L ’Astrolabe. Il emporte un
émanant de juridictions étatiques ou arbitrales équipage militaire européen chargé de conqué-
sur les structures contractuelles. Ces décisions, rir, avant les Américains, une planète riche de
même si elles sont parfois secrètes, permettent métaux rares dont le nom est tenu secret (...).
néanmoins de préciser l’encadrement juridique
des activités spatiales et d’éprouver sa solidité Le troisième, affrété par une compagnie privée
ou de déceler sa fragilité. sous pavillon panaméen transporte, comme tous
les mois, une cargaison de déchets nucléaires
Dans ce type de contentieux, on rencontre de dans l’espace mais son départ risque d’être
manière récurrente des difficultés quant à l’ap- compromis par le recours en référé que les Verts
port de la preuve29. Les coûts de procédure sont viennent de déposer à Hambourg devant le
importants (frais d’avocats, d’expertise), le rôle tribunal de la mer et de l’espace (...) »31.
joué par les experts essentiel et la place occupée
par l’arbitrage commercial international très Tout cela semble lointain, prospectif, mais pas
large, en raison de ses avantages, notamment complètement inconcevable, et montre que
la confidentialité et le choix des arbitres30. l’espace, d’abord placé hors du champ de l’ap-
propriation, apparaît en contrechamp comme
29 E. Jolivet, « Chronique de jurisprudence arbitrale un élément du droit du commerce internatio-
de la Chambre de commerce internationale (CCI) :
les clauses limitatives et élusives de responsabi- nal, même s’il n’est pas un élément tout à fait
L’espace du CESA

lité dans l’arbitrage CCI », Gaz. Palais, 27-28 avril comme les autres. ●
2005, p. 28 : concernant le rejet des reproches
formulés à l’encontre d’un fabricant de satellites,
M. Jolivet remarque que « [c]es rejets sont essen-
tiellement motivés par les insuffisances de preu-
ves fournies par la demanderesse au regard soit
d’analyses détaillées de l’état de la technique, soit
d’interprétations de la volonté des parties plus ou
moins clairement exprimée au contrat ».
30 G. Defrance, « Arbitrer pour ne pas ébruiter »,
L’ Argus de l’assurance, 3 janvier 2003, p. 28 : à
propos d’un satellite détruit avant sa mise en or-
bite, l’auteur remarque que « [l]a question de la
détermination des responsabilités de l’échec se
posera pour répartir le financement du lancement
suivant entre les multiples intervenants à cette
opération, en outre de nationalités différentes. 31 J.-L. Fillon, « Navires et vaisseaux », in colloque La
32 L’application des garanties d’assurance souscrites mer et l’espace, Groupe des écoles du commissa-
pour ce lancement peut faire partie du différend. riat de la marine et Institut méditerranéen d’étu-
Il est alors difficile d’en débattre et de s’expliquer des stratégiques, Toulon, Bulletin d’études de la
devant un juge peu rompu à ces sujets techniques marine, juin 2001, n° 21, p. 20.
ou financiers ».
Le droit de l’espace et son évolution
vers une coopération organisée
par madame Alexandra Bui,
rapporteur de l’AR 9 Provence 1,
forum national des auditeurs IHEDN 2008.

Le droit de l’espace s’articule autour de deux grands principes : la liberté d’exploration et


d’utilisation de l’espace extra-atmosphérique et des corps célestes et la non-appropriation
de l’espace. Ils s’accompagnent d’autres grandes règles, notamment celle de l’usage de
l’espace pour le bien de tous qui implique une incitation à la coopération. L’étude du déve-
loppement des règles et d’activités spatiales fait apparaître une coopération interétatique
classique (internationale et régionale), ainsi qu’une coopération entre différentes sources
du droit : internationales, internes, privées ou publiques. Une fois ce constat réalisé, des
questions se posent concernant l’évolution et les moyens d’assurer la pérennité de ce droit
international émergent.

Ayant découvert un nouveau milieu, l’homme mémoire­ que, au début de l’élaboration des
a ressenti la nécessité de créer de nouvelles règles du droit de l’espace, seuls les États-Unis
règles. Ces règles prirent la forme, dès le début, et l’URSS disposaient d’une véritable acti-
d’accords internationaux adoptés au sein des vité spatiale, ce qui explique sans doute bon
Nations unies. Le travail du Comité pour nombre des principes qui servaient l’intérêt
l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmos- des deux grands et qui s’inscrivent dans une
phérique (CUPEEA), créé par l’Assemblée volonté de ne pas étendre à l’espace la Guerre
générale des Nations unies, permit l’adoption froide. Ce traité est considéré comme la pierre
dès 1961 de la résolution relative au principe angulaire de toutes les règles de droit concer-
de liberté de l’espace puis en 1963, la résolution nant l’espace. Il s’agit d’un cadre, d’un guide
portant déclaration des principes juridiques dont les principes irriguent les autres normes.
régissant les activités des États en matière Ce traité constitue sans aucun doute la fonda-
d’exploration et d’utilisation de l’espace extra- tion du droit applicable à l’espace.
L’espace du CESA

atmosphérique. Avec ces deux résolutions


furent posées les bases du développement du
régime juridique de l’espace.

1967 fut l’année de l’adoption du traité sur les


principes régissant les activités des États en
matière d’exploration et d’utilisation de l’es-
pace extra-atmosphérique, y compris la Lune
et les autres corps célestes.

Cette adoption résulta de négociations opérées


au sein du CUPEEA entre les Américains et
les Soviétiques. Il faut d’ailleurs garder en 33
DR

 L’ AR Océan Indien a apporté son appui à ces En découvrant un nouveau milieu, les hommes ont égale-
­travaux. ment appris la nécessité de le protéger par des lois.
À la suite de ce texte, ont été adoptées quatre est que « tout objet lancé dans l’espace est réputé
autres conventions, plus spécialisées, mais qui s’y trouver lorsqu’il atteint une altitude égale
restent dans la même logique générale. Il s’agit ou supérieure à 110 km au-dessus du niveau
de l’accord sur le sauvetage des astronautes, de la mer ».
le retour des astronautes et la restitution des
objets lancés dans l’espace extra-atmosphéri- Le droit de l’espace s’articule autour de grands
que, en 1967-68. principes sur lesquels il ne sera malheureu-
sement pas possible de s’attarder longtemps.
Cet accord est suivi en 1972 par la convention Le premier principe est celui de la liberté
sur la responsabilité internationale pour les d’exploration et d’utilisation de l’espace extra-
dommages causés par des objets spatiaux, qui atmopshérique et des corps célestes. Ce prin-
met en place un système de responsabilité à la cipe, fondement même du droit de l’espace,
fois novateur et extrêmement protecteur des est considéré comme une norme universelle
éventuelles victimes. Pour faciliter la mise en obligatoire du droit international. Ce principe
œuvre de cette convention, mais aussi pour des de liberté ne va pas sans poser de problèmes,
raisons pratiques évidentes, les États adoptent notamment au regard de l’utilisation de l’es-
en 1975 la convention sur l’immatriculation pace. En termes d’utilisation, deux aspects
des objets lancés dans l’espace extra-atmosphé- méritent d’être particulièrement soulignés.
rique. Et, enfin, la dernière convention à être L’exploitation de l’espace pose un premier
adoptée dans cette matière, mais pas la moin- problème en ce sens qu’elle consiste en des
dre, l’accord régissant les activités des États activités ayant un impact sur le futur et donc
sur la Lune et les autres corps célestes adopté sur la liberté d’exploitation des pays qui n’ont
en 1979, qui définit un statut juridique appli- pas accès à l’espace. La question n’est pas
cable à ces corps célestes et les prémices d’un encore véritablement d’une brûlante actualité
régime d’utilisation. Par la suite, l’adoption mais ne manquera sans doute pas de le devenir
de règles obligatoires s’est faite plus difficile, un jour. C’est d’ailleurs en anticipant sur ce
le nombre d’États concernés allant croissant débat que les États ont d’ores et déjà qualifié
et les circonstances techniques, politiques la Lune de patrimoine commun de l’huma-
et stratégiques évoluant. Ainsi l’Assemblée nité. L’autre aspect problématique de la liberté
générale n’a pu qu’adopter des déclarations, d’utilisation est que la plupart des activités
au sujet notamment de la télédétection et de spatiales sont orientées vers la Terre – c’est
la télédiffusion. le cas des télécommunications, de la télédé-
tection et de la télédiffusion – et ces activités
Une des originalités du droit de l’espace est
L’espace du CESA

qu’il ne définit jamais la notion même d’es-


pace extra-atmosphérique, se contentant d’en
déterminer la composition : le vide spatial et
les corps célestes. L’espace n’a ainsi jamais été
délimité, notamment par rapport à l’espace
aérien. Il se trouve en effet qu’ « il n’y a pas
politiquement d’intérêt à affirmer clairement
qu’à une altitude donnée les États ne seraient
plus souverains ». Une telle limite à la souve-
raineté des États serait difficilement acceptée
puisqu’elle emporterait des conséquences pour
DR

le futur alors que les progrès techniques pour-


34 raient venir permettre d’étendre l’espace aérien La liberté d’exploration et le principe de non-appropriation
de l’espace sont des grands fondements du droit de l’es-
souverain utilisable. D’un point de vue prati- pace. D’après ces notions, la Lune a ainsi été qualifiée de
que, une opinion développée par le CUPEEA patrimoine commun de l’humanité.
spatiales peuvent assez facilement donner lieu
à des violations de la souveraineté des États.
À l’heure actuelle, c’est particulièrement le
cas des activités de télédétection puisqu’un
État peut en observer un autre sans que ce
dernier soit en mesure de le savoir ou de lui
rendre la pareille. On notera ici que les textes
ont posé une série d’obligations pour les États
observants, comme le partage sans condition
des données non traitées.

Autre principe important : le principe de


non-appropriation de l’espace, corollaire indis-
pensable au principe de liberté et qui suppose
que les États ne peuvent établir de souveraineté
territoriale dans l’espace. En ce qui concerne
le vide spatial, la question ne se pose pas vrai-
ment. En revanche, les planètes et autres satel-
lites présentent toutes les qualités nécessaires
à l’établissement d’une souveraineté pleine

DR
et entière. Il est clair que l’idée principale ici
a été d’éviter la mise en place d’une course à Les grands principes du droit de l’espace ont une fonction
anticipative. Ils doivent en effet permettre à chaque État
l’extension territoriale, porteuse de conflits. d’accéder à l’espace, notamment à une orbite pour leurs
Ce principe a lui aussi été remis en cause, satellites, même si ces nations n’ont pas encore de pro-
notamment eu égard à l’orbite géostationnaire, gramme spatial.
qui présente des caractéristiques techniques
permettant éventuellement aux États équato- en ce qui concerne l’utilisation simple de l’es-
riaux de revendiquer une forme de propriété pace. Mais la question se reposera sans doute
sur les segments qui se trouvent au-dessus de au moment de l’exploitation des ressources des
leur territoire. Ces revendications n’ont jamais corps célestes. Ce principe implique surtout
donné lieu à une quelconque reconnaissance. une incitation à la coopération spatiale, à la
prise en compte des besoins des pays en déve-
Ces deux principes fondamentaux s’accom- loppement et une obligation de respecter un
pagnent d’autres grandes règles devant régir partage équitable des orbites et des fréquences.
L’espace du CESA

le comportement des États, notamment celle Le principe d’utilisation pacifique de l’espace


de l’usage de l’espace pour le bien de tous. Ce extra-atmosphérique, sur lequel je ne m’attar-
principe est une première limite au principe de derai pas, est globalement considéré comme ne
liberté dans la mesure où les États sont libres pouvant signifier l’exclusion totale des activités
d’exercer leur liberté d’exploration et d’utilisa- militaires. Les seules activités exclues seraient
tion dans le cadre d’activités qui poursuivent donc les activités militaires belliqueuses. La
l’intérêt général, et qui préservent en ­particulier question sur laquelle je souhaite mettre l’ac-
les droits des pays en développement. La valeur cent est donc celle de l’évolution du droit de
de ce principe est vivement discutée du fait de l’espace, de son avenir, vers ce qui a été appelé
la grande contrainte qu’il présente. Il pose par une coopération organisée. Cette coopération,
exemple la question du partage des bénéfices : entendue largement, va recouvrir plusieurs
est-ce que l’utilisation de l’espace pour le bien niveaux et plusieurs acteurs. Il s’agit du déve-
de tous implique nécessairement un partage loppement des règles et des activités spatiales 35
des bénéfices issus de cette utilisation ? À au niveau d’une coopération interétatique
l’heure actuelle, il est clair que non, en tout cas classique (1). Mais aussi de la coopération
plus métaphorique entre différentes sources intéressés, particulièrement les États observés
du droit : internationale, interne, privée ou qui souhaiteraient participer à cette acti-
publique (2). vité. D’autre part, la résolution pose aussi une
obligation d’assistance en matière de protec-
I. Coopération interétatique tion de l’environnement et de prévention des
catastrophes, en incitant les États détenant des
La coopération interétatique s’organise à deux informations leur permettant de déterminer
ou trois niveaux, le premier est celui de la l’existence d’un risque écologique ou humain
coopération internationale classique (A). La à prévenir les États concernés. À cet égard, on
deuxième est la coopération régionale, il sera peut mentionner que la France a assumé pour
question ici essentiellement du cadre euro- six mois, à partir du mois d’octobre 2008, la
péen (B). La troisième étant la coopération présidence tournante de la charte « Espace
bilatérale. et Catastrophes Majeures ». Cette charte, qui
est un accord entre agences spatiales dispo-
A. Le cadre coopératif international sant de satellites d’observation de la Terre en
orbite, a pour but de fournir, gratuitement, des
L’idée de coopération internationale irrigue données satellitaires aux autorités de sécurité
absolument tout le droit de l’espace. Il s’agit civile responsables des zones touchées par des
d’une règle incitative. La nature même des catastrophes naturelles.
activités spatiales, leur caractère transfrontière,
leur coût souvent trop important pour qu’un Un autre domaine du droit de l’espace qui
État puisse seul les endosser « amènent presque semble aussi appeler une coopération renfor-
obligatoirement à la coopération internatio- cée au niveau international est la question de
nale ». La coopération peut prendre plusieurs la répartition des orbites et fréquences. C’est
formes concrètes comme l’échange d’infor- à l’Union internationale des télécommunica-
mations, l’assistance mutuelle, les facilités tions qu’a été dévolue la tâche d’enregistrer
d’observation, l’accessibilité des installations les orbites occupées et de préserver l’intérêt
planétaire, la coordination, etc. de tous les États. Les États ont fait ici le choix
d’abandonner le principe « premier arrivé,
Dans un premier domaine, la télédétection, premier servi » au profit d’une position nuan-
la question de la coopération est particulière- cée qui permet de conserver au moins l’accès
ment sensible. D’une part, on incite les États à une position orbitale pour tous les États.
participant à des activités de télédétection Ce principe permet de préserver l’intérêt des
à offrir une assistance technique aux États États en développement qui n’ont pas encore
L’espace du CESA

de technique spatiale, tout en ne bloquant pas


indéfiniment des espaces libres.

De même, la qualification de la Lune de patri-


moine commun de l’humanité, appellera
certainement à la mise en place de mécanis-
mes de coopération. En effet, en plus de poser
la question de la nature de sujet de droit de
l’humanité, cette qualification pose celle plus
pratique du régime applicable au dit patri-
moine. On pense ici à un régime d’exploitation
DR

similaire à celui mis en place par la conven-


36 « L’idée de coopération internationale irrigue absolument tion de Montego Bay relatif à l’exploitation
tout le droit de l’espace. » L’utilisation du télescope spatial
Hubble est une illustration de cette coopération, notam-
des grands fonds marins. La convention sur
ment dans le domaine scientifique. la Lune de 1979 vient quand même spécifier
certains des buts que devra viser le régime :
on y compte notamment l’idée d’organiser
une répartition équitable entre tous les États
parties des avantages qui résulteront de l’ex-
ploitation des ressources lunaires, cette répar-
tition devant prendre en compte les besoins
des pays en développement et les intérêts des
pays investisseurs. Dans un futur proche, il est
aussi clair que le problème des débris spatiaux

DR
ne pourra se régler qu’au niveau supranational, L’ Agence spatiale européenne permet une coopération en-
international ou régional. tre les États de l’Union européenne, essentiellement en
matière scientifique. Elle participe également à l’établisse-
ment d’une politique globale de l’espace.
B. Coopération régionale

Au niveau européen, deux institutions parti- pour le moment, l’Union européenne ne peut
cipent à la création d’une Europe spatiale, imposer une harmonisation des législations des
l’Agence spatiale européenne et l’Union euro- pays européens si la matière est uniquement
péenne. C’est à ces deux organisations que spatiale. L’accent est donc mis sur le développe-
revient la mission de définir une politique ment d’une politique spatiale. Mais il est clair
européenne globale de l’espace. En termes d’ap- qu’à terme un droit communautaire de l’espace
ports normatifs, strictement entendus, l’Union sera nécessaire. De plus, certaines directives
européenne est théoriquement mieux placée qui ne concernent pas exclusivement l’espace
que l’ESA, dont l’apport est essentiellement peuvent être amenées à s’appliquer aux opéra-
scientifique. Cependant, l’Union européenne tions spatiales, ce qui constitue sans doute les
n’a pas de compétence propre dans le domaine premières pierres d’un tel droit.
spatial. Pour le moment, elle est contrainte, en
matière de production normative, à limiter son 2. Au-delà de la simple coopération inter-
action en fonction des domaines pour lesquel- étatique, la diversification des sources
les elle a une compétence propre. L’adoption
du programme Galileo, sa gestion ainsi que Le droit de l’espace, qui était initialement
certaines questions d’information satellitaires limité au seul droit international spécialisé, a
ont ainsi été possibles grâce à divers articles du connu avec le développement des techniques,
traité CE. des objectifs, des usages, une diversification de
ses sources et de ses auteurs.
L’espace du CESA

Le traité de Lisbonne est venu conforter la


compétence de l’Union en matière spatiale, A. Privatisation et internalisation
même si elle reste une compétence partagée.
Article 2 TUE : « dans tous les domaines de Une des fortes tendances qu’a connues le droit
la recherche, du développement technique et de de l’espace est celle de la commercialisation et
l’espace, l’Union dispose d’une compétence pour la privatisation d’activités auparavant gérées
mener des actions, notamment pour définir exclusivement par les États. Cette évolution
et mettre en œuvre des programmes, sans que soulève de nombreuses questions juridiques,
l’exercice de cette compétence puisse avoir pour au rang desquelles on peut évoquer parti-
effet d’empêcher les États membres d’exercer culièrement la difficulté d’application du droit
la leur ». Il précise que l’Union européenne international aux sociétés privées qui ne sont
est compétente pour élaborer une politique pas directement concernées. La responsabilité
spatiale européenne. Il faut noter toutefois que, du respect des normes internationales revient 37
donc aux États, ce qui a incité à l’adoption de
 TUE : traité sur l’Union européenne. législations nationales.
(réussi ou tenté) d’un objet dans l’espace extra-
atmosphérique, la maîtrise d’un objet spatial
pendant son séjour dans l’espace et sa maîtrise
lors de son éventuel retour ». Sont exclues les
activités de défense, ainsi que les activités
d’utilisations des objets spatiaux (télécommu-
nication, télédiffusion, mais pas les activités
de télédétection, pour lesquelles est exigée une
déclaration, en raison des enjeux stratégiques).
La loi, ensuite, impose un régime d’autorisa-
tion, reprend les exigences d’immatriculation
et les principes de responsabilité inscrits dans
le droit ­international. Elle a d’ailleurs retenu le
principe d’une responsabilité sans faute pour
les dommages causés sur Terre au tiers et une
responsabilité pour faute dans l’espace. Elle
évoque aussi la mise en place d’une autorité
dont le rôle sera d’attribuer les autorisations.
L’exemple de la loi française n’en est qu’un
parmi d’autres, la législation la plus développée
restant la législation américaine.
DR

B. Le droit de l’espace, un droit intégré


L’adoption de la loi n° 2008-518 relative aux opérations spa-
tiales permet à la France d’assumer ses obligations inter-
nationales en tant qu’État de lancement. Le droit de l’espace n’est pas totalement isolé
des autres branches du droit. Ce qui est vrai au
niveau européen est vrai au niveau internatio-
Jusqu’à présent, les législations nationales nal. Le développement des activités spatiales
restent assez peu nombreuses et assez peu déve- s’est caractérisé par une déspécialisation du
loppées. Il n’est pas possible ici de les étudier droit international qui leur est applicable. Par
toutes. Jusqu’à 2008, la France elle-même était exemple, en ce qui concerne la limitation des
restée sans loi particulière à l’espace. Cette usages des énergies nucléaires dans l’espace
carence juridique s’est vue corrigée en juin extra-atmosphérique, l’Assemblée générale
par l’adoption de la loi n° 2008-518 relative des Nations unies a adopté en 1992 une réso-
L’espace du CESA

aux opérations spatiales. Cette loi relativement lution sur les principes relatifs à l’utilisation
brève met en place un encadrement juridique de sources d’énergie nucléaire dans l’espace.
des activités spatiales qui permet à la France Mais à l’heure actuelle la gestion des principa-
d’assumer ses obligations internationales en les questions nucléaires est dévolue à l’Agence
tant qu’État de lancement. La loi définit dans internationale de l’énergie atomique. Les ques-
un premier temps son objet, les opérations tions relatives à la propriété intellectuelle des
spatiales, dans un second temps elle détermine inventions liées à l’espace sont, elles, gérées
son champ d’application ratione loci et ratione par l’Organisation mondiale de la propriété
personae. La loi s’applique ainsi à toutes les intellectuelle. Enfin, un acteur d’importance
opérations spatiales menées depuis le territoire prend de plus en plus de place, notamment
français, et ce, quelle que soit la nationalité en matière de télécommunications. La nature
de l’opérateur, ainsi qu’à tous les opérateurs commerciale des activités spatiales ne pouvait
38 français menant des opérations spatiales à que conduire à l’intervention de l’OMC. Il
l’étranger. Les opérations spatiales sont stric- est aussi fort probable que l’OMC s’intéresse
tement définies comme suit : « le lancement prochainement aux activités de télédétection.
Conclusion vrai que le droit s’est figé au niveau interna-
tional, c’est bien parce que les circonstances
Le droit de l’espace, que ce soit en tant que sont devenues plus délicates à gérer. De plus
branche du droit international ou dans ses en plus d’États développent des program-
aspects internes, présente un grand nombre mes spatiaux, s’intéressent à l’exploitation
de spécificités. De manière très classique, il a de potentielles ressources. Il sera sans doute
été créé en réaction à des progrès techniques, nécessaire de créer une organisation inter-
mais a connu une évolution très rapide. Il a nationale de l’espace, ainsi qu’un tribunal
été aussi, dès l’origine, un droit du futur en sur le modèle du tribunal international du
ce que, dès les premiers textes, étaient envi- droit de la mer ou de l’organe de règlement
sagés des usages, notamment l’exploitation de différends de l’OMC. Ce qui est clair ici,
de ressources, qui n’étaient pas technique- c’est que l’évolution en matière d’espace n’est
ment possibles au moment de l’adoption des pas terminée et que, si le droit de l’espace
grands principes. Il s’agit aussi d’un droit sera sans doute lui aussi amené à évoluer, il
fortement marqué par la coopération mais faudra être prudent. C’est sans doute pour-
cela essentiellement parce que les activités quoi Mireille Couston évoque la nécessité de
menées dans l’espace le sont, le droit n’étant développer une « spatioéthique » pour enca-
qu’un reflet des activités qu’il régule et de la drer cette évolution et pour conserver ce qui
société qu’il participe à construire. S’il est faisait de l’espace une certaine utopie. ●

L’espace du CESA
DR

Du fait du développement des activités spatiales ainsi que des


progrès technologiques, il sera sans doute nécessaire de créer
une organisation internationale de l’espace et, comme l’évo-
que Mireille Couston, de développer une « spatioéthique ». 39
Droit international humanitaire et dommages
collatéraux israéliens lors du dernier
conflit dans la bande de Gaza : débat sur
le caractère intentionnel de ces dommages
par monsieur Thierry Randretsa,
étudiant en droits de l’homme et droit international humanitaire,
lauréat du prix René Mouchotte 2010.

Cet article est tiré d’un mémoire de Master 2 Droits de l’homme et droit humanitaire, intitulé
La prévention et la gestion des dommages collatéraux dans le cadre des conflits asymétriques
lors des opérations aéroterrestres. Ce mémoire, réalisé sous la codirection du commissaire
colonel Pascal Dupont et du commissaire colonel Pierre Ferran, a été distingué par le prix
René Mouchotte 2010. La principale accusation à laquelle Israël a fait face à la suite de son
intervention dans la bande de Gaza du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009 est d’avoir
commis délibérément des dommages civils. Israël a réfuté cette thèse en mettant en avant les
mesures prises pour respecter le droit international humanitaire et en enquêtant sur les faits
incriminés. En confrontant les positions d’Amnesty International et du Conseil des droits de
l’homme à celle de l’État hébreu, cet article s’efforce d’apprécier juridiquement les dommages
collatéraux causés lors de ce conflit.

Le 27 décembre 2008, Israël lance l’opéra- s’agissait aussi de réduire la capacité du Hamas
tion Plomb durci dans la bande de Gaza. Il et des autres groupes armés palestiniens à
s’agit pour l’État hébreu de mettre fin aux perpétrer de futures attaques contre la popu-
bombardements du Hamas en détruisant leurs lation civile israélienne.
mortiers, leurs roquettes et leurs infrastructu-
res. Ces bombardements s’étaient intensifiés L’offensive israélienne a commencé avec une
les derniers jours avant l’opération. Ainsi, le 24 phase de bombardement aérien du 27 décem-
décembre, 30 roquettes et 30 tirs de mortiers bre au 3 janvier 2009. Puis, une phase terres-
venant de la bande de Gaza visaient Israël. tre a eu lieu dans laquelle la force aérienne
Libre pensée

Cependant, cette situation durait depuis huit a continué à jouer un rôle important en
ans et, selon Israël, tous les autres moyens assistant et en couvrant les forces terrestres.
utilisés avaient échoué. En huit ans, 12 000 Cette phase a débuté le 3 janvier pour finir le
roquettes sont tombées sur Israël. En outre, il 18 janvier 2009.

 Human Rights Council, Human rights in Palestine Selon le rapport Goldtsone, on estime de 1387
and other occupied Arab territories, Report of the à 1417 le nombre de Palestiniens tués durant
United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
Conflict, 15/09/2009, 575 p, p. 81, disponible sur les opérations. L’autorité palestinienne parle
le site du Haut-Commissariat aux droits de l’Hom-
me, [Link]
council/specialsession/9/docs/UNFFMGC_Report.  Ibid.
pdf consulté en février 2010.  Human Rights Council, Human rights in Palestine
 Ministères des Affaires étrangères israélien, and other occupied Arab territories, Report of the
« Gaza…Hamas…conflict…facts! », [Link] United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
40 Conflict, p. 10.
[Link]/GazaFacts consulté en février 2010.
 Ministères des Affaires étrangères israélien, http://  Ibid., p. 10.
[Link]/GazaFacts.  Idem.
respecte un certain nombre de dispositions
coutumières issues du Protocole I même si elle
n’en est pas membre13. De même, le Hamas est
lié au droit international humanitaire même si,
en tant qu’acteur non étatique, il ne peut être
partie à un traité14.

Si les obligations juridiques de chacune des


parties semblent claires, il en est autrement
en réalité. À cet égard, ce conflit est carac-
DR

téristique des interrogations que posent les


L’opération Plomb durci visait à réduire les capacités d’ar- conflits dits asymétriques au Droit interna-
mement du Hamas afin de limiter les tirs de roquettes sur
Israël. tional humanitaire (DIH). Dans ce type de
configuration, la population civile est exposée
car les combats ont lieu dans les villes. Elle
de 1 444 morts alors que le Gouvernement l’est d’autant plus que l’acteur non étatique va
israélien avance le chiffre de 1 167. Selon ce chercher à détourner les règles de droit afin
dernier, quatre Israéliens sont morts suite à de compenser la supériorité militaire de l’ac-
des tirs de roquettes ; neuf soldats sont morts teur étatique. Comme le dit Karine Bannelier,
durant les opérations. « la faiblesse des armes pousse à la violation
des règles et la violation de la règle devient
Dans l’arrêt « The Public Committee against l’arme du faible »15. Dès lors, les dommages
Torture in Israel vs the Government of Israel » collatéraux sont inévitables. En l’espèce, ils
(Targeted Killing case), la Cour suprême israé- ont donné lieu à un véritable conflit « dans
lienne a qualifié le conflit qui oppose Israël aux le conflit », cette fois entre Israël et les orga-
groupes armés palestiniens de conflit armé nisations non gouvernementales et les insti-
international (CAI)10. Par conséquent, en prin- tutions internationales. Cela pose la question
cipe, l’ensemble du droit des Conflits armés de la « gestion » des dommages collatéraux
s’applique11. Cependant, comme le souligne post-conf lit par les États, « gestion » qui
le gouvernement israélien, la qualification du doit répondre à des attentes contradictoires :
conflit importe de moins en moins car le droit recherche de vérité, de justice mais aussi de
tend à s’uniformiser dans ce domaine12. légitimité médiatique. Pour bien comprendre
l’enjeu des débats sur l’intervention israélien-
Israël est partie aux quatre conventions de ne qui ont principalement porté sur le carac-
Libre pensée
Genève de 1949. Par contre, elle n’a ratifié tère intentionnel des dommages collatéraux
aucun des protocoles additionnels. Cependant, (titre II), il convient de se pencher sur le cadre
la Cour suprême israélienne a indiqué qu’Israël juridique de ces questions (titre I).
adhérait aux principes du droit international
humanitaire coutumier. Par conséquent, Israël
13 The State of Israel, The operation in Gaza 27
December – 18 January 2009. Factual and legal
 Idem. aspects, Israel, July 2009, p. 16, disponible sur
[Link]
 Idem. A435-491B-B2D0-017675DAFEF7/0/GazaOpera-
10 Ibid., p. 87. [Link] consulté en février 2010.
11 Éric David, Principes de droit des conflits armés, 14 The State of Israel, The operation in Gaza 27 De-
Bruxelles, Bruylant, Précis de la faculté de droit cember – 18 January 2009. Factual and legal as-
ULB, 2002, p. 114. pects, p. 12.
12 Human Rights Council, Human rights in Palestine 15 Karine Bannelier, Théodore Christatis, Olivier Cor- 41
and other occupied arab territories, Report of the ten, Pierre Klein, sous la direction de, L’interven-
United Nations Fact Finding Mission on the Gaza tion en Irak et le droit international, Paris, Pedone,
Conflict, p. 87. 2004, p. 155.
but légitime que les États doivent se proposer
durant la guerre est l’affaiblissement des forces
militaires de l’ennemi »17.

Le principe est désormais régi par les princi-


paux instruments du DIH, à savoir les conven-
tions de Genève de 1949 et leurs protocoles
additionnels de 1977. Ainsi, l’article 48 du
protocole additionnel aux conventions de
DR

Genève du 12 août 1949 relatif à la protection


Malgré les conventions de Genève, la population est la
première à souffrir dans un conflit asymétrique. L’opéra- des victimes des conflits armés internationaux
tion Plomb durci a fait resurgir la notion de dommages (PAI) du 8 juin 1977 affirme qu’« en vue d’as-
collatéraux. surer le respect et la protection de la population
civile et des biens de caractère civil, les parties
Titre I. Cadre juridique des dom-
au conflit doivent en tout temps faire la distinc-
mages collatéraux tion entre la population civile et les combattants
ainsi qu’entre les biens de caractère civil et les
Les dommages collatéraux sont permis en objectifs militaires et, par conséquent, ne diri-
DIH. Ils sont l’exception encadrée (II) du prin- ger leurs opérations que contre des objectifs
cipe fondamental de distinction (I). militaires »18.

I. Le principe de distinction est le pilier En outre, la règle a été consacrée par la juris-
du droit international humanitaire prudence internationale (Cour internationale
de justice, avis du 8 juillet 1996, licéité de la
Ce principe est largement consacré par les menace de l’emploi de l’arme nucléaire19).
textes conventionnels et la coutume (A). Il
emporte d’autres notions qui méritent d’être Il relève évidemment du DIH coutumier20. Il
précisées (B). est consacré par les règles 1 à 7 de l’étude sur le
DIH coutumier. Elle s’applique aussi bien aux
A) Contenu conventionnel et coutumier du CAI qu’aux conflits armés non internationaux
principe (CANI). Cette règle emporte un autre principe
selon lequel les actes ou menaces de violence
Principe cardinal du droit international huma- dont le but principal est de répandre la terreur
nitaire, la distinction entre les combattants parmi la population civile sont interdits21.
Libre pensée

et les non-combattants impose l’interdic- Cette interdiction recouvre notamment les


tion d’attaquer les personnes civiles durant la bombardements réguliers des villes22.
durée des hostilités. Le principe de distinction
entre combattants et non-combattants est un 17 Éric David, Principes de droit des conflits armés,
principe ancien du droit de la guerre. Déjà, le p. 242.
code de Manou, qui date de 200 avant Jésus 18 Disponible sur le site du Comité Internatio-
Christ, pose le principe dans le droit de l’Inde nal de la Croix Rouge [Link]
nsf/3355286227e2d29d4125673c0045870d/
ancienne. Celui qui tue un non-combattant 30802040b80aaceec1256414005df4ac, consulté en
est voué à la malédiction éternelle16. Plus près février 2010.
de nous, le DIH a consacré la règle pour la 19 Ibid., p. 243.
première fois au deuxième considérant de la 20 Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald-
déclaration de Saint-Pétersbourg : « Le seul Beck, Droit international humanitaire coutumier,
­volume I : règles, Bruxelles, Bruylant, 2006, p. 3.
42
21 Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald-Beck,
16 Véronique Haruel-Bareloup, Traité de droit humani- op. cit., p. 10.
taire, Paris, PUF, 2005, p. 42-43. 22 Ibid., p. 14.
cette attaque n’est pas illégale à condition que
les dommages civils ne soient pas excessifs par
rapport à l’avantage militaire attendu24.

P La notion d’objectif militaire

C’est une composante fondamentale du prin-


cipe de distinction. Elle signifie que seuls les
objectifs militaires peuvent être attaqués (art.
DR

52-2 PAI). Les objectifs militaires sont ceux


Les conventions de Genève et les protocoles additionnels qui, « par leur nature, leur emplacement, leur
régissent désormais la distinction entre combattants et
destination ou leur utilisation apportent une
non-combattants. Les civils sont ainsi protégés par le droit
international humanitaire en cas de conflit. contribution effective à l’action militaire et dont
la destruction totale ou partielle, la capture ou
B) Signification du principe la neutralisation offre en l’occurrence un avan-
tage militaire précis » (art. 52-2 PAI).
1) Pour les personnes civiles
Pour plusieurs États, le choix des objectifs doit
En vertu de l’article 51 2) du PAI, « ni la popu- se faire en considérant l’avantage militaire
lation civile en tant que telle ni les personnes pouvant être attendu d’une attaque dans sa
civiles ne doivent être l’objet d’attaques. De totalité, et non pas dans ses diverses parties25.
plus, les actes ou menaces de violence dont le
but principal est de répandre la terreur parmi Par ailleurs, « en cas de doute, un bien qui
la population civile sont interdits ». Cela signifie est normalement affecté à un usage civil, tel
deux choses. Cette disposition n’interdit pas qu’un lieu de culte, une maison, un autre type
les attaques délibérées contre les combattants d’habitation ou une école, est présumé ne pas
et les personnes participant directement aux être utilisé en vue d’apporter une contribution
hostilités. Dans cette dernière hypothèse, le effective à l’action militaire » (art. 52-3 PAI). À
civil doit avoir commis un acte qui affecte les noter qu’à ce propos l’État d’Israël considère
opérations militaires ou la capacité militaire
d’une partie au conflit ou infligé la mort, un
dommage ou la destruction d’une personne ou
d’un bien protégé contre les attaques directes.
L’acte doit avoir un lien de causalité avec les
Libre pensée
maux résultant de cet acte ou résultant d’une
opération militaire coordonnée dont cet acte
constitue une partie intégrante. Cet acte doit
avoir été entrepris afin de soutenir l’une ou
l’autre des parties23.
DR

Afin de préserver au maximum les populations, le droit


­international instaure le principe de distinction. Les ob-
2) Pour les objets civils
jectifs militaires ne peuvent viser que des infrastructures
concourant à la force militaire adverse et procurant par leur
Si l’attaque portée contre un objectif militaire destruction un avantage précis.
porte atteinte à des biens de caractère civil,
24 Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald-
23 Pour plus de précisions, voir Nils Melzer, Inter- Beck, Droit international humanitaire coutumier,
­volume I : règles, Bruxelles, Bruylant, 2006, p. 40.
pretive guidance on the notion of Direct participa- 43
tion of hostilities under humanitarian law, Suisse, 25 Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald-Beck,
2009, CICR, 85 p. Disponible sur le site du CICR Droit international humanitaire coutumier, volume I :
[Link] consulté en février 2010. règles, p. 42.
que cette présomption ne s’applique que lorsque II. La possibilité de commettre des dom-
le commandant sur le terrain considère qu’il mages collatéraux
existe un doute « important », et non s’il n’y
a qu’une faible possibilité de commettre une Cependant, le DIH est fondé sur un compro-
erreur. Par conséquent, la décision d’attaquer mis : il vise à concilier impératifs humanitai-
ou non incombe au commandant sur le terrain, res et nécessités militaires. En vertu de ces
qui doit décider si le risque d’erreur est suffi- dernières, le principe d’interdiction d’attaquer
samment grand pour justifier de ne pas lancer les civils (objets et personnes) connaît des
l’attaque26. Pour le manuel de DIH coutumier, exceptions.
en cas de doute, il faut évaluer avec attention
les conditions et les contraintes qui régissent la L’une d’entre elles est la possibilité de causer
situation concrète pour établir si les indications des dommages collatéraux. Plus précisément,
sont suffisantes pour permettre une attaque27. il est possible de causer des dommages aux
personnes civiles ou aux biens de caractère civil
3) La notion d’attaque indiscriminée lorsque ces dommages ne sont pas excessifs par
rapport à l’avantage militaire attendu (A). Cette
En toute logique, le principe de discrimina- possibilité est, en quelque sorte, contrebalancée
tion interdit de manière absolue les attaques par l’obligation, pour l’attaquant, de veiller
indiscriminées (art. 51-4 PAI), c’est-à-dire à faire tout ce qui est pratiquement possible
celles qui frappent indistinctement des objec- pour épargner la population civile et les biens
tifs militaires et des personnes civiles ou des de caractère civil (B).
biens de caractère civil (art. 51-4 c PAI). Plus
précisément ce sont celles qui ne sont pas diri- A) La possibilité de causer des dommages aux
gées contre un objectif militaire déterminé ; personnes civiles ou aux biens de caractère
celles dans lesquelles on utilise des méthodes civil lorsqu’ils ne sont pas excessifs par rap-
ou moyens de combat qui ne peuvent pas être port à l’avantage militaire attendu
dirigés contre un objectif militaire déterminé ;
celles dans lesquelles on utilise des méthodes Il s’agit de la traduction du principe de propor-
ou moyens de combat dont les effets ne peuvent tionnalité. Ainsi, les attaques provoquant
pas être limités (art. 51-4 a, b et c PAI). parmi la population civile des pertes ou des
dommages qui ne seraient pas excessifs par
Il faut mentionner que ce sont les actes qui rapport à « l’avantage militaire concret et direct
provoquent intentionnellement la terreur qui attendu » sont admises.
sont visés. Même si les actes de violence liés
Libre pensée

à l’état de guerre créent presque toujours En vertu de l’article 57 §2 a) iii du PAI, le belli-
une certaine terreur parmi la population, ce gérant qui lance une attaque doit s’abstenir si
n’est pas ce genre de terreur qui est visé. « Ce on peut s’attendre à ce que l’attaque « cause
que l’on a voulu prohiber, ce sont les actes de incidemment des pertes en vies humaines dans
violence qui, sans présenter de valeur militaire la population civile, des blessures aux person-
importante, ont pour objet principal de semer nes civiles, des dommages aux biens de carac-
la terreur parmi la population civile. »28 tère civil, ou une combinaison de ces pertes et
dommages, qui seraient excessifs par rapport à
26 Ibid., p. 49. l’avantage militaire concret et direct attendu ».
27 Idem. Dans le cas contraire, ces dommages sont
28 Claude Pilloud, Jean De Preux, Yves Sandoz, Bruno admis. On retrouve ce principe à l’article 51
Zimmermann, Philipe Everlin, Hans-Peter Gasser,
Claude Wenger F. et Sylvie Junod S., Commentaire
§5 b) qui prohibe les attaques sans discrimina-
44 du PAII, Genève, Martinus Nijhoff Publisher, 1986, tion, notamment celles « dont on peut attendre
§1940. Disponible sur [Link] qu’elles causent incidemment des pertes en vies
COM/475-760008? OpenDocument, consulté en
février 2010. humaines dans la population civile, des blessu-
DR
En vertu du principe de proportionnalité, les dommages collatéraux sont admis à la condition que les destruc-
tions ne soient pas excessives par rapport à l’avantage militaire attendu. Dans le cas contraire ils constituent un
crime de guerre.

res aux personnes civiles, des dommages aux P Précisions sur la règle énoncée à l’article
biens de caractère civil, ou une combinaison de 57 du PAI
ces pertes et dommages, qui seraient excessifs
par rapport à l’avantage militaire concret et Tout d’abord, il s’agit de dommages acciden-
direct attendu ». tels. L’adverbe « incidemment » indique que
la proportionnalité vise les effets accidentels
Le non-respect de ce principe constitue un des attaques sur les personnes et les biens.
crime de guerre. En vertu de l’article 8 §2 al. b C’est un rappel du principe de distinction
iv) du statut de la Cour pénale internationale et de l’interdiction de viser intentionnelle-
(CPI), « le fait de lancer une attaque délibérée ment la population civile (dont la violation
en sachant qu’elle causera incidemment des constitue un crime de guerre). Dès lors que la
Libre pensée
pertes en vies humaines ou des blessures parmi population civile ou un bien civil est suscep-
la population civile, des dommages aux biens de tible de faire l’objet d’un dommage, plusieurs
caractère civil (…) qui seraient manifestement facteurs sont à prendre en compte : situation
excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage (éventuellement dans ou à proximité d’un
militaire concret et direct attendu » constitue objectif militaire), configuration du terrain
un crime de guerre dans les CAI. (éboulements, ricochets, inondations, etc.),
précision des armes employées (dispersion
Par ailleurs, cette règle constitue une norme de plus ou moins grande selon la trajectoire, la
droit international coutumier applicable aussi distance de feu, la munition employée, etc.),
bien dans les CAI que dans les CANI ; il s’agit les conditions météorologiques (visibilité,
de la règle 14 de l’étude du Comité internatio- vent, etc.), nature particulière des objec-
nal de la Croix-Rouge (CICR) sur le DIH29. tifs militaires visés (dépôts de munitions,
réservoirs de carburants, voies de commu- 45
29 Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald-Beck, nication d’importance militaire dans ou à
Droit international coutumier, volume I : règles,
p. 62. proximité immédiate de lieux habités, etc.),
maîtrise­ technique des combattants (largage précis » (art. 52 PAI). Cette définition relève du
de bombes au hasard faute de pouvoir attein- DIH coutumier. Elle est valable pour les CAI
dre l’objectif visé30). et les CANI. Selon l’étude du CICR sur le DIH
coutumier, de nombreux manuels militaires
En outre, l’avantage militaire s’entend de l’atta- considèrent que la présence de personnes civiles
que militaire considérée dans son ensemble et à l’intérieur ou dans le voisinage d’objectifs mili-
non des parties isolées ou particulières de cette taires ne met pas ceux-ci à l’abri des attaques36.
attaque31. Cette définition ressort de déclara- À cet effet, l’étude cite l’exemple emblématique
tions de plusieurs États (Allemagne, Belgique, des ouvriers qui travaillent dans une fabrique
Canada, États-Unis, Nigeria, etc). Elle est aussi d’armes ou de munitions. Selon cette pratique,
inscrite au statut de la CPI (art.8 §2 b) iv). Pour ces personnes civiles partagent le risque des
autant, cela ne signifie pas qu’au cours d’une attaques contre cet objectif militaire, sans être
telle attaque on puisse entreprendre des actions elles-mêmes des combattants37. Cependant, ces
qui provoqueraient des pertes graves dans la attaques doivent toujours respecter le principe
population civile ou des destructions étendues de proportionnalité et l’exigence de prendre des
de biens civils. Cela ne signifie pas non plus précautions avant l’attaque.
que l’on puisse « considérer comme un objectif
unique plusieurs objectifs militaires nettement Pour éviter les dommages collatéraux, l’at-
distincts à l’intérieur d’une zone urbaine, ce qui taque « doit être dirigée contre un objec-
serait contraire à l’article 51 »32. tif militaire, avec des moyens qui n’excèdent
pas l’objectif mais sont adaptés à sa seule
De plus, même dans une attaque générale, destruction, et les effets des attaques doivent
l’avantage attendu doit être « militaire, concret être limités comme le prévoit le protocole »38.
et direct »33; il ne peut s’agir de créer, par des Enfin, il faut mentionner la possibilité de
attaques qui atteindraient incidemment la bombarder des objectifs militaires peu espacés
population civile, des conditions propres à et distincts à l’intérieur d’une zone civile tirée de
amener la reddition. Le moral de la population l’article 51 §5 a) du PAI. Cette norme est énoncée
n’est pas un objectif de guerre. L’avantage mili- à la règle 13 de l’étude du CICR. Elle est valable
taire ne peut consister que « dans l’occupation aussi bien pour les CAI que pour les CANI.
du terrain et dans l’anéantissement ou l’affai-
blissement des forces armées ennemies »34. B) L’obligation de faire tout ce qui est prati-
quement possible pour épargner la population
Enfin, seul l’anéantissement d’un objectif mili- civile et les biens de caractère civil
taire est admis35. Il vise « les biens qui, par leur
Libre pensée

nature, leur emplacement, leur destination Cette obligation est énoncée à l’article 57
ou leur utilisation apportent une contribution du PAI. Elle consiste principalement à faire
effective à l’action militaire et dont la destruction « tout ce qui est pratiquement possible pour
totale ou partielle, la capture ou la neutralisa- vérifier que les objectifs à attaquer ne sont ni
tion offre en l’occurrence un avantage militaire des personnes civiles, ni des biens de caractère
civil » (art. 57 2) a) i PAI) et à « prendre toutes
30 Claude Pilloud, Jean De Preux, Yves Sandoz, les précautions pratiquement possibles quant
Bruno Zimmermann, Philipe Everlin, Hans-Peter au choix des moyens et méthodes d’attaque
Gasser, Claude Wenger F. et Sylvie Junod S., Com- en vue d’éviter et, en tout cas, de réduire au
mentaire du PAII, p. 703.
minimum les pertes en vies humaines dans la
31 Ibid., p. 703-704.
32 Ibid., p. 704. 36 Henckaerts Jean-Marie et Doswald–Beck Louise,
33 Idem. Droit international coutumier, Volume I : règles,
46 p. 43.
34 Idem.
35 Éric David, Principes de droit des conflits armés, 37 Ibid., p. 43.
p. 252. 38 Ibid., p. 252.
population civile, les blessures aux personnes
civiles et les dommages aux biens de caractère
civil qui pourraient être causés incidemment »
(art. 57-2) a) ii PAI). Cette obligation requiert
également d’avertir la population civile en cas
d’attaque pouvant l’affecter, et ce, « en temps
utile et par des moyens efficaces, à moins que
les circonstances ne le permettent pas » (art. 57-
2) c) PAI). Ce principe de précaution relève du
DIH coutumier ; il est énoncé aux règles 15, 16,
17 et 20 de l’étude sur le DIH coutumier39.

DR
Titre II. L’intentionnalité des Au regard du Conseil des droits de l’homme, lors de
dommages collatéraux au cœur l’opération Plomb durci, Israël a fait une interprétation
« large » du principe de nécessité militaire.
des débats sur l’intervention israé-
lienne à Gaza
Comme nous l’avons mentionné précédem-
ment, l’intention est un élément essentiel Ce problème a été particulièrement aigu lors
pour déterminer le caractère indiscriminé de l’intervention israélienne à Gaza de 2009.
d’une attaque. Plus encore, une attaque déli- Israël a principalement été accusé de ne pas
bérée contre des civils est constitutive d’un faire la distinction entre les structures civiles
crime de guerre. Pour Amnesty International et militaires, entre les combattants et les non-
comme pour le Conseil des droits de l’homme, combattants, ce qui place le débat en dehors du
ce caractère intentionnel ne fait pas de doute principe de proportionnalité et de la notion de
étant donné l’interprétation du principe de dommage collatéral (non intentionnel). Il est
nécessité fait par Israël (I). Ce dernier réfute accusé de viser délibérément des personnes et
cette thèse. Pour lui, le DIH a été respecté et des objets civils sous le motif que tout ce qui
certaines enquêtes faites par les Organisations est affilié au Hamas constitue un objectif mili-
non gouvernementales (ONG) et la mission du taire. Cette argumentation est partagée aussi
rapport Goldstone sont tronquées (II). bien par Amnesty International (A), que par
le Conseil des droits de l’homme (B).
I. Une interprétation « large » du prin-
cipe de nécessité militaire par Israël A) Amnesty International
Libre pensée

source de dommages collatéraux illé-


gaux selon les ONG et le Conseil des Amnesty International accuse l’État d’Israël
droits de l’homme de ne pas avoir respecté ces définitions lors
de son intervention à Gaza, commencée le
27 décembre­ 2008 et terminée le 18 janvier
Ce problème d’interprétation est lié à la préoc- 200940. Pour Amnesty, l’ampleur des domma-
cupation légitime de définir ce qu’est un objec- ges collatéraux s’explique globalement pour
tif militaire lorsqu’une entité non étatique est une raison : Israël a visé tout individu et toute
mêlée à la population civile et qu’elle développe institution liés au Hamas sans distinguer entre
des activités politiques et sociales qui expli- la branche politique et la branche militaire du
quent cette intrication, mais qui ne sont pas
sans liens avec les activités armées. 40 Amnesty International, Operations « Cast lead » :
22 days of death and destruction », Royaume-Uni, 47
39 Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald- Amnesty International publications, 2009, 118p.
Beck, Droit international humanitaire coutumier, Disponible sur [Link] consulté en fé-
vol. I : règles, p. 69. vrier 2010.
DR
Pour Amnesty International, l’ampleur des dommages collatéraux à Gaza est jugé disproportionnée. L’organisation a même
accusé Israël de crime de guerre.

mouvement.­ À cet effet, l’ONG cite un porte- dans ce sens. Par exemple, Gadi Eisenkot, offi-
parole de l’armée israélienne déclarant à la cier général commandant du commandement
BBC : « Our definition is that anyone who is Nord, a déclaré le 5 octobre 2008 : « We will
involved with terrorism within Hamas is a valid wield disproportionate power against every
target. This ranges from the strictly military village from which shots are fired on Israel, and
institutions and includes the political institu- cause immense damage and destruction. From
tions that provide the logistical funding and our perspective, these are military bases… This
human resources for the terrorist arm »41. isn’t a suggestion. This is a plan that has already
been authorized »45.
Concernant les destructions de propriétés,
Tsahal a visé indistinctement toutes les maisons À propos des destructions d’immeubles publics
occupés par les groupes armés palestiniens même sans justifications, le major Avital Leibovitch
lorsqu’elle avait vidé elle-même ces maisons de a indiqué que « tout ce qui était affilié au
leurs habitants, rendant ainsi inévitable42 leur Hamas est une cible légitime »46. Amnesty se
occupation par des groupes armés. base également sur les graffitis laissés par les
soldats israéliens sur les murs des maisons
Par conséquent, la plupart de ces morts et de palestiniennes.
Libre pensée

ces destructions sont le fruit d’attaques indis-


criminées, « gratuites », qui n’ont pas respec- Malgré l’utilisation de drones, de munitions de
tées le principe de distinction car elles visaient haute précision et la possibilité de dévier des
directement les civils et les objets civils43. Pour missiles au dernier moment lorsqu’il s’avère
Amnesty International, ces destructions ne que la frappe risque d’être disproportionnée,
constituent pas de simples dommages colla- beaucoup de frappes aériennes ont touché des
téraux ; elles sont les effets d’une stratégie civils, notamment des enfants jouant près des
délibérée élaborée à différents niveaux de la maisons ou sur les toits. Dès lors, Amnesty se
chaîne de commandement44. Plusieurs décla- demande pourquoi les missiles n’ont pas été
rations d’officiers de l’armée israélienne vont déviés lorsqu’il apparaissait clairement qu’ils

41 Ibid., p. 8-9.
45 Ibid., p. 113.
48 42 Ibid., p. 64.
46 97[Link]
43 Ibid. p. 55. dleeast/articles/2008/12/30/israel_vows_all_out_
44 Idem. war_on_hamas?page=2 cité dans ibid., p. 60.
allaient toucher des civils 47. Sur la destruc- zones53. En outre, la rationalité qui consisterait
tion des habitations, il ressort de l’enquête à considérer comme légitime toute destruc-
d’Amnesty que la plupart ne contenaient pas tion de bâtiments ou de vergers près desquels
d’arme ni de preuve de la présence d’armes, une attaque a pu être ou pouvait être lancée à
ni de combattant. L’objectif de l’armée israé- l’avenir fait de tout immeuble et de tout espace
lienne aurait été alors de causer suffisamment ouvert à Gaza une cible potentielle à détruire,
de dommages afin de rendre ces habitations puisque des roquettes pouvaient être lancées
inutilisables48. de n’importe où54. Une telle définition de la
­sécurité et de la nécessité militaire nie le prin-
De manière générale, Israël justifie ces destruc- cipe de distinction. Selon l’article 147 de la IVe
tions au nom de la sécurité et de la nécessité convention de Genève, ce type de destruction
militaire qui a été au cœur de la doctrine des « gratuite non justifié par la nécessité mili-
armées. Les attaques visaient toute propriété taire est une violation grave de la Convention »,
d’où ou près desquelles des attaques ont été autrement dit un crime de guerre.
ou pouvaient être lancées. Elles visaient aussi
toute propriété utilisée comme couverture par B) Le rapport Goldstone
le Hamas et toute propriété dont la destruction
permettait d’éclaircir le champ de vision de Le 3 avril 2009, le président du Conseil des
l’armée dans des zones considérées comme droits de l’homme a mis en place une mission
sensibles. Il s’agissait aussi de créer des zones d’établissement des faits sur le conflit à Gaza
tampons près de cibles potentielles49. avec pour objet « d’enquêter sur toutes les
violations au droit international des droits de
À quelques exceptions près, Israël n’a jamais l’Homme et au droit internationale humanitaire
fourni la preuve que les propriétés détruites commises dans le contexte des opérations mili-
ont été utilisées pour lancer des attaques et taires conduites à Gaza au cours de la période
que leurs habitants étaient impliqués dans des allant du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009,
attaques50. soit avant, pendant et après ». Le 15 septem-
bre 2009, la mission a publié les résultats de
« En réalité, cette destruction de propriétés à ses travaux dans un rapport, communément
grande échelle est une forme de punition collec- appelé rapport Goldstone, du nom de son
tive en représailles des attaques palestiniennes président.
ou pour prévenir de futures attaques »51. Ce
châtiment collectif est par définition illé- Concernant les bombardements aériens, le
gal. La destruction massive de maisons et de rapport tire les mêmes conclusions qu’Am-
Libre pensée
propriétés comme moyen de dissuasion viole nesty International. Ainsi, étant donné les
le DIH en raison de son caractère dispropor- moyens à la disposition d’Israël en termes de
tionné, excessif, et non justifié par des raisons capacité à planifier, d’exécuter des plans avec
de nécessité militaire impératives52. En effet, une technique avancée et compte tenu du fait
selon Amnesty International, la destruction à que presque aucune erreur n’a été commise,
grande échelle d’immeubles et de champs ces il en résulte que les dommages produits sont
dernières années n’a pas empêché les groupes le fruit d’une stratégie « délibérée de plani-
palestiniens de lancer des attaques depuis ces fication et de décisions politiques à travers
toute la chaîne de commandement »55. À cet
47 Ibid., p. 15-16.
48 Ibid., p. 56. 53 Idem.
49 Ibid., p. 64. 54 Idem.
50 Idem. 55 Human Rights Council, Human rights in Palestine 49
and other occupied Arab territories, Report of the
51 Ibid., p. 65. United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
52 Idem. Conflict, p. 328.
infrastructure ») qui dépasse la définition
traditionnelle d’objectif militaire, à tel point
qu’elle ne doit pas seulement se comprendre
dans le contexte militaire des opérations de
l’hiver 2008/2009, mais doit s’étendre aux
restrictions de circulation aux biens et aux
personnes à l’intérieur et à l’extérieur de
Gaza. L’objectif serait de rendre la vie into-
lérable à la population afin de la retourner
contre le Hamas59. Dès lors, la population
et les structures civiles feraient partie des
DR

Le rapport Golstone, du nom de son président, tire les


« supporting infrastructures » ce que confirme
mêmes conclusions qu’Amnesty International concernant les déclarations d’un officier israélien citées
l’opération Plomb durci. Il en conclut que ces dommages dans le rapport : « This operation is different
collatéraux relèvent d’une stratégie délibérée.
from previous ones. We are hitting not only
terrorists and launchers, but also the whole
effet, le rapport note que la destruction de Hamas government and all its wings. […] We
maisons est un schéma tactique récurrent de are hitting government buildings, produc-
l’armée israélienne56. Il l’impute à la doctrine tion factories, security wings and more. We
Dahiya, apparue lors du conflit libanais de are demanding governmental responsibility
2006, qui consiste en l’emploi dispropor- from Hamas and are not making distinctions
tionné de la force. À cet effet, le major général between the various wings. After this opera-
Giora Eiland a pu déclarer qu’en cas de guerre tion there will not be one Hamas building left
contre le Hezbollah, l’objectif ne serait pas standing in Gaza, and we plan to change the
l’élimination du Hezbollah mais « l’élimina- rules of the game60».
tion de l’armée libanaise, la destruction des
infrastructures nationales, et la souffrance II. La réponse israélienne entre respect
accrue parmi la population… Des dommages du DIH et mise au point factuelle
sérieux à la République du Liban, la destruc-
tion de maisons et d’infrastructures, et la souf- Israël indique que le ciblage s’est fait confor-
france de centaines de milliers de personnes mément à la définition traditionnelle de l’ob-
sont des conséquences qui peuvent influencer jectif militaire tout en l’adaptant à la spécificité
le comportement du Hezbollah plus qu’autre structurelle du Hamas (A). En outre, il conteste
chose »57. Selon les déclarations officielles des les faits avancés par le Conseil des droits de
Libre pensée

militaires israéliens recueillies par la mission l’homme (B).


des Nations unies, l’objectif de l’opération
Plomb durci était d’arrêter les bombardements A) Respect de la notion d’objectif militaire
sur les civils israéliens et d’améliorer la sécu- adaptée à la spécificité structurelle du
rité et la sûreté des résidents du Sud d’Israël Hamas
en restreignant la capacité du Hamas et des
autres organisations terroristes de Gaza à Les Forces de défense d’Israël (FDI) ont prises
porter de futures attaques58. pour cible les objectifs militaires directement
liés au Hamas et aux organisations terroristes
En outre, la mission s’est arrêtée sur la notion exerçant des activités militaires contre Israël.
d’infrastructure de soutien (« supporting Ont été pris pour cibles les lance-roquettes
du Hamas, les stocks d’armes, les centres de
50 56 Ibid., p. 329.
57 Ibid., p. 330. 59 Ibid., p. 333.
58 Ibid., p. 331. 60 Ibid., p. 334.
commande et de contrôle, les usines d’armes,
les camps d’entraînement et les infrastructu-
res de communication. Le document insiste
sur le fait que la présence de civils à proxi-
mité ne protège pas ces bâtiments. De même,
les objets civils utilisés à des fins militaires
perdent leur statut et leur protection de civil.
Ainsi, un immeuble résidentiel qui servirait
de dépôt d’armes ou de quartier général
militaire serait considéré comme un objectif

DR
légitime61. À titre d’exemple, on peut citer le
En réponse aux accusations internationales, Israël justifie
bombardement de la mosquée de Tel al-Hawa son opération par le fait que « la plupart des éléments civils
dans le voisinage de Gaza City le 31 décembre du régime participeraient substantiellement aux activités
2008. Celle-ci servait de lieu de stockage d’ar- terroristes et militaires ».
mes et de site de lancement de roquettes.
en plusieurs unités, dont la police. Celle-ci a
Pour répondre aux organisations internatio- exercé nombre d’activités traditionnellement
nales qui lui reprochent d’attaquer sciemment dévolues à une force de police.
des sites civils comme les ministères du Hamas,
Israël soutient que, malgré les activités adminis- Cependant, en août 2007, le chef de la force
tratives et gouvernementales de ces ministères, exécutive déclarait que ses membres étaient
le Hamas reste une organisation terroriste. La aussi des « combattants de la résistance », soit
plupart des éléments civils du régime participe- le terme commun utilisé pour la branche mili-
raient substantiellement aux activités terroristes taire du Hamas63.
et militaires. Le Hamas ne sépare pas ses acti-
vités civiles et ses activités militaires comme le De plus, même après sa transformation, la force
ferait un gouvernement légitime62. exécutive a continué à renforcer ses liens avec
les brigades Al-Qassam. Actuellement, Israël
En témoignent les membres de la sécurité estime que la frontière entre les deux a dispa-
interne de Gaza qui ont été pris pour cible. En ru64. Plusieurs jours avant que l’opération à
principe, la police ne constitue pas un objectif Gaza ne commence, le porte-parole de la police
militaire. Or, en l’espèce, un certain nombre du Hamas Islam Shahwan a indiqué que l’or-
de policiers a participé aux opérations mili- ganisation conseillait la police pour combattre
taires. En effet, le Hamas a créé en mai 2006 Israël. Il a ajouté que des officiers de police ont
Libre pensée
une milice loyale qui s’est opposée aux forces élaboré des plans et que les forces de sécurité
de sécurité du Fatah. Le Hamas a développé étaient en alerte pour une attaque terrestre. La
cette force paramilitaire à l’intérieur de sa police a également reçu des instructions de la
branche militaire. Elle comprend, par exemple, hiérarchie afin de combattre l’ennemi en cas
des membres des brigades Al-Qassam. Elle d’invasion de la bande de Gaza65. Il semble que
est armée de missiles anti-chars, de mortiers, la police ait suivi ces instructions. Hussein Abu
de mitrailleuses et de grenades. Les nouvelles Azra, commandant de la sécurité nationale
recrues n’étaient pas obligées de quitter la dans la bande de Gaza, a promis que ses forces
branche militaire ; elles ont continué à opérer résisteraient « à n’importe quel acte d’agression
dans les deux fonctions. En 2007, le Hamas contre la bande de Gaza et défendraient les civils
a restructuré sa force exécutive et l’a divisée en employant tous les moyens possibles »66.

61 The state of Israel, The operation in Gaza 27 De- 63 Ibid., p. 90. 51


cember – 18 January 2009. Factual and legal as-
64 Ibid., p. 91.
pects, p. 86.
65 Idem.
62 The State of Israel, op. cit., p. 89.
66 Ibid., p. 92.
Ce rôle collectif de la police de Gaza comme ment la prise en compte de la présence de sites
force armée du Hamas est renforcé par le fait sensibles comme les installations d’eau). Or, il
que nombre de policiers gazaouis sont égale- se trouve qu’au moment de l’attaque les FDI ne
ment membres des brigades Al-Qassam. Un connaissaient pas l’existence de cette instal-
certain nombre sont même membres du Hamas. lation (dont le rapport Goldstone ne fournit
Ainsi, il se trouve que sur le nombre total des d’ailleurs pas les coordonnées)69. Après enquête,
membres des forces de sécurité qui ont péri lors le MAG conclut que cette attaque est légale car
de l’opération à Gaza, 311 étaient des combat- il n’y avait pas d’intention de viser le puits70. De
tants et des activistes terroristes soient 90,7 %. manière générale, il n’y avait pas d’intention de
priver la population de ses besoins en eau. Au
Par conséquent, on ne peut pas considérer contraire, le rapport affirme que l’armée israé-
les dommages subis par la police du Hamas lienne fait tout pour assurer ces besoins ; à ce
comme étant civils. En réalité, les services de titre, elle collabore avec l’autorité palestinienne
sécurité interne ont été et continuent à enca- chargée de l’eau pour réparer les infrastructures
drer des opérations terroristes ; ils sont équipés d’eau endommagées71.
d’armes lourdes et ont pour ordre de combattre
les forces israéliennes. Ces dernières peuvent Plus symptomatique des divergences qui oppo-
donc les prendre pour cibles67. sent Israël au rapport Goldstone est l’incident
concernant l’usine de traitement des eaux usées
B) La difficile appréciation des faits d’Al-Sheikh Ejlin à Gaza City72. Selon l’enquête
de la mission des Nations unies, l’armée israé-
Suite à l’opération Plomb durci, les FDI ont lancé lienne aurait frappé l’usine, créant une brèche
des enquêtes de commandement (« command provoquant l’écoulement massif d’eaux usées73.
investigations ») afin d’évaluer les performan- Le rapport Goldtsone constate que le dommage
ces de l’opération afin de pointer les aspects à ne pouvait avoir lieu avant l’arrivée des FDI dans
améliorer. Il s’agit de réduire les risques d’erreur l’enceinte. Par contre, il se garde de conclure
pour les opérations à venir, y compris celles sur l’origine du dommage, qui semble être le
pouvant potentiellement entraîner des domma- fait « d’un missile très puissant »74. « Le fait que
ges civils68. Ces enquêtes sont partie intégrante le mur de la lagune ait été frappé précisément là
du système juridique militaire israélien qui a où il causerait un écoulement des eaux d’égout
pour tâche d’enquêter et de condamner les viola- suggère que la frappe était délibérée et prémédi-
tions du droit des conflits armés par les FDI. tée »75. Tout autre est la conclusion d’Israël. En
effet, l’usine ne constituait pas une cible. Surtout
En l’espèce, ces enquêtes ont été l’occasion pour étant donné les caractéristiques du dommage,
Libre pensée

Israël de réfuter la reconstitution factuelle de celui-ci ne peut être l’œuvre des FDI. D’une
certains incidents par le rapport Goldtsone. À part, l’usine n’a pas constitué une cible pré-
ce titre, on peut citer l’attaque d’une enceinte planifiée susceptible de faire l’objet d’une frappe
militaire du Hamas dans laquelle se trouvait aérienne. D’autre part, les forces terrestres n’ont
un puits (« Namar Wells Group »). L’enceinte opéré aucun tir de haute trajectoire comme le
constituait une cible préplanifiée et, à ce titre,
elle avait fait l’objet de toutes les précautions 69 The State of Israel, op. cit., p. 37.
d’usage pour éviter les dommages civils (notam- 70 Idem., p. 38.
71 Ibid., p. 38.
67 Ibid., p. 95. 72 Ibid., p. 38 et s.
68 The State of Israel, Gaza operation investigations : 73 Human Rights Council, Human rights in Palestine
an update, January 2010, p. 16. Disponible sur le and other occupied Arab territories, Report of the
site du ministère des Affaires étrangères israéliens United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
52 [Link] Conflict, p. 267.
Behind+the+Headlines/Gaza_Operation_Investi-
gations_Update_Jan_2010.htm, consulté en fé- 74 Ibid., p. 267.
vrier 2010. 75 Idem.
laissent supposer les caractères du dommage76. aux dommages civils. Cela inclut les décisions
De plus, lorsque les forces blindées ont investi de viser les infrastructures politiques du Hamas,
l’enceinte, le mur du bassin était déjà ébréché. d’utiliser l’artillerie lourde et le phosphore blanc
Le MAG conclut donc que les FDI ne sont pas à dans des zones peuplées, ou encore les attaques
l’origine du dommage. Étant donné les limites contre la police de Gaza.
engendrées par le débit d’eau sur la capacité de
manœuvre des FDI, le MAG suggère que ce Pour Amnesty International, le rapport n’est
dommage est peut-être l’œuvre du Hamas77. « absolument pas satisfaisant »80. Amnesty remet
en cause l’impartialité de ces enquêtes menées
Conclusion par des commandants de l’armée ou par des
enquêteurs de la police militaire et supervisées
À la suite du rapport de la mission d’établisse- par le procureur général de l’armée israélienne.
ment des faits de l’ONU conduite sous l’égide du À ce titre, Amnesty cite le fait que, pendant l’of-
juge Richard Goldstone, l’Assemblée générale fensive, le bureau du procureur général de l’ar-
votait la résolution 64/10 le 5 novembre 2009. La mée donnait aux forces israéliennes des conseils
résolution demandait à Israël et au Hamas d’en- juridiques sur le choix des tactiques et des cibles.
treprendre des enquêtes « indépendantes, crédi- De plus, le fait que les enquêtes soient menées
bles et conformes aux normes internationales ». par des militaires écarte la possibilité d’étudier
Elle demandait également au secrétaire général les décisions prises par des fonctionnaires civils
de rendre compte, dans un délai de trois mois, qui se seraient également rendus responsables de
de l’application de cette résolution « afin de graves violations.
déterminer quelles nouvelles mesures » devaient
être prises. C’est suite à cette résolution qu’Is- Au vu de ces déclarations, on peut se deman-
raël (mais également le Hamas) a produit un der si les divergences de vue entre les ONG, les
rapport faisant état des enquêtes en cours. organisations internationales d’une part et Israël
d’autre part, sont susceptibles d’évoluer.
Les ONG ont critiqué ce rapport (comme celui
du Hamas). Ainsi, pour HRW, Israël a « échoué » L’Assemblée générale des Nations unies, dans
à conduire une enquête impartiale78. Pour Joe sa résolution A/64/L48 du 26 février 2010, a
Stork, directeur du département Moyen-Orient demandé aux parties de conduire des enquêtes
à HRW, une enquête indépendante est indis- indépendantes crédibles sur les violations du
pensable pour comprendre « pourquoi tant droit international humanitaire et des droits de
de civils sont morts et pour rendre justice aux l’homme constatées par le rapport Goldstone.
victimes d’attaques illégales »79. Pour HRW, le Elle demande au secrétaire général de consta-
Libre pensée
problème est qu’Israël a mené des enquêtes sur ter l’application de cette résolution. Celui-ci
des incidents spécifiques mais pas sur la politi- dispose d’un délai de cinq mois. Si nécessaire,
que générale qui a causé des victimes civiles en il devra envisager d’autres moyens pour l’ap-
violant le droit international humanitaire. Une pliquer, notamment l’intervention du Conseil
enquête indépendante doit pouvoir examiner les de sécurité81. ●
décisions pré-opérationnelles qui ont conduit
80 Amnesty International, « Le récent rapport d’Israël
concernant les enquêtes sur le conflit à Gaza n’est
76 The State of Israel, Gaza operation investigations : absolument pas satisfaisant ». Disponible sur le
an update, p. 40. site d’Amnesty International [Link]
org/fr/news-and-updates/latest-israeli-response-
77 Ibid., p. 41. gaza-investigations-totally-inadequate-20100202,
78 HRW, « Israel: Military Investigations Fail Gaza War consulté en février 2010.
Victims ». Disponible sur le site de HRW http:// 81 Résolution A/64/L.48 de l’Assemblée générale des
[Link]/en/news/2010/02/06/israel-military- Nations unies. Disponible à [Link] 53
investigations-fail-gaza-war-victims, consulté en [Link]/9a798ad bf322aff38525617b006d88d7/
février 2010. 9e2dc74f7aaed8a4852576d5004e7c68?OpenDocu
79 HRW, op. cit. ment&Highlight=0,resolution,A%2F64%2FL.48.
Le non kinétique : les opérations
d’information, version armée de l’air
par le colonel Bruno Mignot,
sous-chef « activité aérienne » de l’EMO air, CDAOA.

L’approche globale caractérise désormais les opérations aériennes menées par l’armée de
l’air, en cela qu’elles intègrent pleinement les opérations non destructives appelées « non
kiné­tiques » et recouvrent le spectre des opérations d’information au sens large. La prise en
compte de l’environnement politique, militaire, culturel, économique et social d’un pays en
crise à l’occasion d’une opération extérieure caractérise cette démarche qui a déjà fait l’objet
d’une reconnaissance internationale lors d’exercices interarmées et interalliés.

Depuis quelques années, l’armée de l’air très restreint des nations à disposer d’un outil
développe une nouvelle capacité appelée C2 complet, agrégeant les fonctions essentiel-
« opérations non kinétiques » qui couvre peu les que sont le renseignement, l’évaluation
ou prou le spectre des opérations d’informa- de situation, la planification des opérations,
tion. Rien de bien nouveau sous le ciel des leur conduite en temps réel, la logistique de
aviateurs car ce type d’opérations ne date pas théâtre et la maîtrise de l’information. Avant
d’hier, si ce n’est l’impulsion donnée par le d’exposer ces nouvelles capacités, il convient
Commandement de la défense aérienne et des de revenir sur les tenants et les aboutissants
opérations aériennes (CDAOA) pour acquérir de l’approche globale en opération.
Libre pensée

et maintenir une solide capacité en la matière.


Cette dynamique s’est traduite par la mise L’approche globale en opération
en œuvre d’une cellule dédiée au sein de la
structure JFACC (Joint Force Air Component Au fur et à mesure que l’ONU a repris le
Command) lors d’exercices majeurs que l’ar- rôle qui aurait dû être le sien depuis 1945 s’il
mée de l’air a conduits avec succès depuis n’y avait pas eu la guerre froide, les actions
la fin de l’année 2008. Dès lors, la prise en militaires de coercition ont laissé place aux
compte de l’approche globale par l’armée de opérations ayant pour but de maintenir ou
l’air dans le traitement d’une crise permet de ramener la paix et usuellement découpées
aujourd’hui à la France de faire partie du club selon six phases : la génération de forces,
le déploiement, l’interposition, la stabilisa-
 Il s’agit des exercices interarmées Noble Ardent
(octobre 2008) et C2 Natex (novembre-décembre
tion, la normalisation des relations et enfin
54 2009) à Solenzara, et de l’exercice interalliés Aus- le retrait des troupes. La stabilisation et
tere Challenge 2010 avec le Commandement des la normalisation, comme le montrent les
forces américaines en Europe (EUCOM) en avril-
mai 2010 à Ramstein. expériences bosniaque, kosovare, irakienne
DR
Les exercices réalisés dans le cadre de la structure JFACC permettent à l’armée de l’air d’approfondir l’approche globale et
de rester dans le cercle restreint des nations ayant un outil C2 complet.

et afghane, peuvent durer de nombreuses certain nombre d’acteurs dont la présence


années. Or, la réussite de toute opération, complexifie parfois la tâche du commandant
qu’elle soit de maintien de la paix ou de pure de la force.
coercition, ne relève plus de la seule action
militaire car les problématiques résultent le Les différents acteurs sur les théâtres
plus souvent d’une accumulation de facteurs d’opération
Libre pensée
sécuritaires, culturels, historiques, politiques,
économiques et sociaux dont les interactions Le théâtre des opérations s’étant déplacé dans
ont donné lieu au conflit. D’où la nécessité de les villes, la population est devenue le centre
recourir à une approche dite « globale » de la de gravité de toute action concertée. Or, pour
situation pour pouvoir mieux en comprendre parvenir à acquérir sa sympathie, il faut assu-
la complexité, en dénouer les fils, tisser une rer sa sécurité et rétablir les conditions d’un
nouvelle toile et permettre de revenir à un retour à une vie normale. Il est alors beaucoup
nouvel équilibre dans le « vivre ensemble » attendu de la communauté internationale,
accepté par les parties. Le commandant initiatrice de l’opération, source de légitimité
militaire doit ainsi disposer d’outils non et détentrice de moyens financiers et humains
spécifiquement militaires de manière à agir jugés – souvent à tort – illimités.
efficacement sur l’ensemble des leviers qui
sont les siens. Le curseur des actions à mener Toutefois, elle est loin d’être la seule entité sur 55
s’est ainsi déplacé vers une manœuvre beau- le théâtre car s’y côtoient des organisations
coup moins militaro-centrée, incluant un internationales ou régionales comme la Croix-
ments. Il devient, par exemple, de plus en plus
difficile aux militaires de justifier l’emploi de
la violence armée tant il est facile pour des
journalistes de dénoncer l’incohérence de
bombarder des infrastructures qu’il faudra
peut-être reconstruire quelques semaines
plus tard. À cet égard, l’exemple de Gaza au
début 2009 est probant. Dès lors, le comman-
dement militaire est soumis à une pression
telle qu’il doit réduire les frappes à leur plus
simple expression et trouver par conséquent
d’autres moyens d’action. Si l’action armée a
DR
encore de belles heures à vivre au regard des
foyers d’embrasement ou de terrorisme exis-
Dans la réussite des opérations, la population est devenue
un levier central. Les actions civilo-militaires permettent de tant de par le monde (Afghanistan, Birmanie,
s’attirer sa sympathie en gagnant sa confiance. Cachemire, Corée du Nord, Irak, Iran, Mali,
Pakistan, Palestine,etc.), l’anéantissement
Rouge, l’Union européenne au travers de son du potentiel ennemi n’est néanmoins plus
agence ECHO ou la Banque européenne l’état final recherché. Toute action de coer-
pour la reconstruction et le développement, cition et de maintien de la paix doit être
des organisations gouvernementales telles organisée et mise en cohérence à travers une
que l’Agence française de développement stratégie globale qui n’est plus, comme on
ou l’United States Agency for International l’a montré, militaro-centrée. Cela conduit
Development (USAID), des organisations non alors naturellement à mettre en évidence
gouvernementales comme Médecins sans le concept d’opérations « non kinétiques ».
frontières, Handicap International ou Human Voyons maintenant de quoi il s’agit.
Rights Watch et enfin des agences de sécurité
privées profitant du phénomène fréquem- Que signifie « non kinétique » ?
ment observé d’externalisation des tâches de
protection au sein de la force. La résolution « Non kinétique » est la traduction littérale
de la crise passe alors par le travail conjoint d’une formule américaine difficile à défi-
ou pour le moins coordonné de toutes ces nir tant les interprétations diffèrent. Pour
entités qui ne partagent pas forcément les certains, il s’agit d’utiliser des moyens non
mêmes valeurs, sont parfois présentes sur le destructifs, pour d’autres des moyens non
Libre pensée

théâtre d’opération longtemps avant les alliés, létaux, pour d’autres encore des moyens n’uti-
mais doivent agir en synergie pour éviter les lisant pas d’énergie. A priori, les opérations
doublons et répartir les efforts. non kinétiques s’opposent aux opérations de
violence pure utilisant la vitesse associée à la
En outre, et ce n’est pas pour faciliter les masse, donc l’énergie cinétique E = ½ mV2.
choses, les médias sont partout. L’image de la
force est devenue un enjeu capital qui condi-  La conférence de Charm-el-Cheikh des pays do-
tionne la légitimité de l’opération, légitimité nateurs pour la reconstruction de Gaza a eu lieu
moins de deux mois après l’opération Plomb durci
que les médias lui accordent au gré des événe- d’Israël contre le Hamas à Gaza (27 décembre
2008 - 18 janvier 2009).
 Le chef d’état-major des armées, l’amiral Édouard
 Grâce à son agence ECHO (European Commu- Guillaud, dans son discours de clôture au Collège
nity Humanitarian Office), l’Union européenne est interarmées de défense (CID) du 22 juin 2010, a
le plus important donateur au monde en matière
56 cité Lyautey – « Celui qui n’est que militaire est
d’aide humanitaire. un mauvais militaire » – et dit aux stagiaires de la
 Le président afghan Karzaï a demandé fin août promotion du même nom : « Ne soyez donc pas
2010 leur retrait d’Afghanistan. que des militaires militaro-centrés ».
Cependant, il arrive que des frappes aériennes, d’opération. Quand les hommes du renseigne-
dites « kinétiques », cherchent à atteindre des ment se tournent vers les forces adverses, ceux
effets qui ne le sont pas, ce qui complique les du « non kinétique » s’intéressent aux cultures,
choses. On retiendra donc que les opérations aux mœurs, aux modes de vie, aux coutumes,
non kinétiques regroupent des modes d’action aux traditions, aux personnalités charismati-
cherchant à produire des effets sans user de ques… c’est à dire à tout ce qui compte dans
la force, sans pour autant la refuser, mais en un pays, dans la mesure où ces connaissances
utilisant l’ensemble des champs ouverts par sont essentielles lors de la phase de stabilisa-
les opérations d’information. tion après action. Entrons davantage dans les
détails de ce qui constitue le cœur de métier
des opérations d’information.

Opérations d’information et stratégie


d’influence

Dans la manœuvre globale, les opérations


d’information sont le plus souvent conçues au
niveau politico-militaire (ou stratégique), tant
elles se révèlent sensibles et délicates. Ensuite,
elles sont mises en œuvre au travers d’une
stratégie d’influence menée et dirigée par le
DR

L’image des forces conditionne la légitimité de leur action. niveau opératif. Les cibles sont de trois ordres :
À cet égard, la présence de journalistes sur les théâtres en premier lieu, les relais d’opinion français et
d’opérations joue un rôle important dans la perception de ceux des nations de la coalition qui doivent être
cette action.
choyés tant il est vital de préserver le soutien
des opinions publiques ; en second lieu, les pays
Si l’on se réfère à la documentation américaine hôtes et partenaires régionaux dans la mesure
récente, de telles opérations se déduisent de où leur soutien s’avère indispensable ; enfin,
l’évaluation précise de l’environnement et de l’adversaire, à savoir les forces politiques et
la culture du pays où se déroule l’opération. militaires, les relais d’opinion et la population.
En France, c’est au moment de la création de la Il s’agit alors d’influencer les idées, les plans
Direction du renseignement militaire (DRM) d’opération et les actions, voire de détruire,
en 1992 que les militaires ont élargi le domaine pervertir, interrompre, empêcher, tromper et
du renseignement utile au renseignement dit utiliser le processus de décision de l’adversaire
Libre pensée
« d’intérêt militaire », ce dernier dépassant la ainsi que ses systèmes d’information.
seule connaissance des forces adverses pour
s’intéresser à l’environnement du théâtre Chaque stratégie se décline en objectifs qui
comportent chacun des effets à atteindre au
travers de tâches à définir et d’actions à me-
 Prenons deux exemples. En février 1986, le raid
américain lancé contre la résidence principale du ner. Des indicateurs appropriés permettent de
colonel Khadafi à Tripoli, tuant sa fille adoptive et mesurer leur efficacité et leur performance.
blessant deux de ses fils, l’a amené à réviser à la
baisse sa politique anti-américaine. De même, au
printemps 1999, le fait de bombarder le cercle de La première ambition de la cellule « non kiné-
la famille et des amis du leader serbe Slobodan tique » (NKI) d’un JFACC est de mettre en
Milosevic l’a résolu à rejoindre la table des né-
gociations. Dans la marche vers un monde idéal,
œuvre les directives issues des niveaux supé-
l’humanité passera par un stade où seules les ac-
tions de type non kinétique suffiront avant qu’on  Les campagnes de pacification de Lyautey au Ma- 57
puisse espérer un niveau de violence zéro. roc et de Gallieni à Madagascar montrent à l’envi
 Par le processus d’évaluation culturelle, ou Knowl­ que les armées françaises n’ont cependant pas
edge Assessment. attendu 1992 pour s’y intéresser.
DR
« Chaque stratégie se décline en objectifs qui comportent chacun des effets à atteindre au travers de tâches à définir et
d’actions à mener. »

rieurs avec qui elle est en relation constante raux provoqués par une force pour discréditer
pour garder la cohérence de l’action de la son action ou créer la discorde au sein d’une
force en matière d’opérations d’information. coalition – ce type d’effets n’est d’ailleurs pas
La seconde est d’être force de proposition. Au que du ressort des opérations psychologiques.
niveau tactique air, les opérations non kiné- Le plus souvent, ces dernières sont dans la
tiques se déclinent en huit fonctions complé- main du niveau opératif – FHQ pour Force
mentaires, activées selon les circonstances Headquater ou CJTF pour Combined Joint
et le niveau demandé au JFACC, les capaci- Task Force – qui les fait mettre en œuvre soit
tés du moment et les priorités données : les par une entité dont c’est l’unique mission
opérations psychologiques, la coordination – comme la JPOTF pour Joint Psy Ops Task
civilo-militaire, la guerre électronique, la cyber- Force chez les Américains – soit par les forces
guerre, la protection de l’information, la spéciales. Toutefois, le chef de la compo-
communication interne, la communication sante air doit disposer de tels moyens, même
médias et le Key Leaders Engagement. Passons- réduits, aux alentours des bases aériennes
les en revue de manière à préciser les domaines déployées (DOB pour Deployed Air Bases) ou
couverts par chacune. de l’avant (FOB pour Forward Air Bases) afin
Libre pensée

de participer à la pérennisation de la bonne


Huit fonctions de base image des aviateurs auprès de la population
alentour.
Les opérations psychologiques ou « opéra-
tions militaires d’influence » La coordination civilo-militaire (ou Civil mi-
litary Cooperation – CIMIC)
Le spectre couvert par les opérations psycho-
logiques est très étendu. Elles ont pour objet Les opérations civilo-militaires sont réalisées
d’influencer les esprits, de tromper le juge- au profit de la population ou des organismes
ment ou de provoquer des émotions de étatiques locaux et en parallèle avec l’action des
manière à changer les comportements. Par organisations régionales, internationales ou
exemple, elles utilisent les dommages collaté- non gouvernementales présentes sur le théâtre.
58 En quelque sorte, elles institutionnalisent des
 Niveau 1 = environ 100 sorties / jour ; niveau interventions hier réservées aux seules ONG ;
2 = 200 sorties / jour et niveau 3 = jusqu’à 600
sorties / jour. longtemps considérées comme des trublions
DR
Les CIMIC sont aujourd’hui un élément fondamental de toute opération, confirmant l’importance d’une approche globale.
Ces actions ont ainsi permis la reconstruction de l’aéroport international de Kaboul.

par les militaires déployés sur le terrain, ces de manière à établir de bonnes relations avec
dernières voient aujourd’hui leur action plei- les autorités locales et connaître le sentiment
nement reconnue. des populations voisines.

À ce que l’on a longtemps appelé ACM pour La guerre électronique (ou Electronic warfare)
« actions civilo-militaires » est aujourd’hui
préférée l’expression « coopération civilo- On pourrait croire que la fonction « guerre
militaire » (Civil Military Cooperation ou électronique » ici évoquée n’est pas une fonc-
CIMIC). La maîtrise du volet « action » est tion naturellement confiée à une cellule s’oc-
surtout l’affaire de l’armée de terre, qui occu- cupant davantage d’influence que de mesures
pe le terrain et s’intéresse a fortiori à s’attirer de prévention ou de protection électroniques.
la sympathie des populations qu’elle côtoie et C’est en partie vrai mais ce serait oublier que
parmi lesquelles elle se déplace. L’intérêt des les acteurs perturbateurs peuvent utiliser des
aviateurs est de se concentrer sur ce qui leur moyens médiatiques pour échauffer les popu-
est vital : l’espace aérien et les plates-formes lations ou les pousser à rejeter la présence de la
aéroportuaires. Ainsi, le travail des assistants force. Une radio, par exemple, peut diffuser des
Libre pensée
CIMIC de la cellule NKI est de se rapprocher messages de haine, pratiquer la désinformation
des autorités de l’aviation civile locale afin de
faciliter l’intégration des forces aériennes au
sein d’un espace aérien qui leur est étranger,
et de prendre en compte les déploiements des
aéronefs et du personnel air sur les bases ou
aéroports existants. Cette coopération peut
se poursuivre par une aide à la reconstruc-
tion des infrastructures aéroportuaires, à
la formation de contrôleurs aériens ou de
personnel d’escale aérienne, autant de spécia-
lités dont l’armée de l’air dispose au sein de
DR

la force. Enfin, des équipes CIMIC air parti- 59


La prééminence des NTIC dans les opérations fait apparaî-
cipent au développement économique des tre la nécessité de former les militaires, afin de répondre à
villages implantés autour des FOBs & DOBs, des attaques cybernétiques.
de masse et appeler à l’insurrection populaire ; La protection de l’information (ou Opera-
il convient donc de disposer de moyens de tions Security – OPSEC)
brouillage offensif au sol ou en vol, aptes à
contrer une propagande ennemie. Mieux, il Autant il est urgent de se doter de moyens de
peut être utile de diffuser sur une fréquence lutte informatique, autant il convient de cacher
appropriée les bons messages10. Si les moyens l’information utile, en particulier les intentions,
de guerre électronique au sol appartiennent les plans d’opération, la stratégie adoptée, les
le plus souvent aux unités terre, les moyens effets à produire, la messagerie opérationnelle,
aériens peuvent constituer un substitut utile et etc. La protection de l’information est par
temporaire, parfois en urgence, pour parvenir conséquent une fonction à part entière qui
à l’effet recherché. allie respect de la classification des documents,
criblage des listes de diffusion, sécurité des
La cyberguerre (ou Cyberwarfare) systèmes d’information, sécurité des réseaux et
mesures de protection personnelles des moyens
Il n’est pas rare de constater des attaques des de distribution de l’information. Il ne s’agit pas
systèmes d’information civils ou militaires de s’approprier la fonction SIC au sein de la
par des pirates informatiques très ingénieux. cellule NKI mais de garder un œil vigilant sur
Or, les systèmes de commandement et de ce qui entre au JFACC et sur ce qui en sort.
contrôle des opérations aériennes sont tota-
lement informatisés, donc vulnérables. Pour La communication interne (ou Info Troops)
se prémunir de la menace et se défendre effi-
cacement, il faut maîtriser les techniques d’atta- Le maintien du moral des aviateurs enga-
que cybernétique et savoir s’en servir. Il s’agit là gés sur un théâtre d’opération n’est pas une
de modes d’action appelés CNO pour Counter fonction secondaire, loin s’en faut. En effet,
network operations11, comme l’intrusion dans il est absolument nécessaire d’informer la
un réseau adverse, le piratage d’un site Internet « troupe » de manière à contrer toute ­rumeur
malveillant, le bourrage d’une boîte aux lettres ou propagande ennemie circulant au sein
électronique, la pose de bombes logiques de la force. Cette communication interne
ou, tout simplement, l’introduction de virus peut prendre plusieurs formes : notes formel-
informatiques. Ces modes opératoires sont les signées par le chef de composante air,
aujourd’hui dans les seules mains des services adresses émanant du commandant de la
de renseignement alors qu’ils devraient être force lui-même, messages simples et pério-
maîtrisés par les militaires en raison de la diques relayés par les commandants de base
prééminence des NTIC12 dans les opérations déployée, livrets individuels rappelant les
Libre pensée

aujourd’hui. Il y a donc lieu de croire que de raisons de leur présence, blog du COMJFACC,
telles capacités sont appelées à se développer
au sein des JFACC, tout en gardant à l’esprit
de toujours respecter les valeurs défendues
par la force13.

10 L’armée de l’air américaine dispose pour cela


d’avions C-130 spécialement équipés, appelés
Commando solo.
11 LID et LIO en français pour : lutte informatique dé-
fensive et lutte informatique offensive.
DR

60
12 Nouvelles techniques de l’information.
13 Il existe un vide juridique dans ce domaine que les Pour la légitimité d’une opération, il est nécessaire pour les
armées hésitent à s’approprier. militaires d’intégrer les enjeux liés à la communication.
SMS, affiches, etc. Par exemple, il est indis- structures locales et des ­décideurs de manière
pensable que les règles d’engagement et de à orienter sa propre stratégie d’inf luence.
comportement des aviateurs vis-à-vis de la Ainsi, le COMJFACC s’intéresse à cinq cibles
population soient communiquées à tous, prioritaires : le ministère de la Défense, notam-
comprises et appliquées par tous : un dommage ment pour ses relations avec le CEMAA local,
collatéral lors d’une frappe aérienne impré- celui des Transports, pour les relations avec
cise ou une atteinte à la fierté de la popu- la direction de l’aviation civile locale, celui de
lation proche d’une base déployée envoie l’Intérieur, pour les relations avec les préfets
toujours un signal négatif pour l’ensemble de et les maires des villes et villages environnant
la force qu’il est très difficile de rattraper. les bases projetées, les médias locaux, régio-
naux, nationaux et internationaux, et enfin
La communication médiatique (ou Public les organisations présentes sur le théâtre (OI,
Affairs) OG, ONG).

Les médias peuvent constituer un allié un jour L’organisation de la cellule NKI


et délégitimer la force le lendemain. C’est pour-
quoi en aucun cas, il ne faut sous-estimer leur La division du travail au sein de la cellule
utilité comme leur capacité de nuisance dès non-kinétique permet de dresser un organi-
lors qu’ils relaient des informations inexactes gramme cohérent en trois divisions travaillant
ou parcellaires. La transparence constituant le en étroite coopération. Le lecteur apprendra
premier principe auquel il convient de sous- que la cellule NKI dispose en son sein d’un
crire vis-à-vis d’eux, l’information des médias groupe de conseillers de haut niveau dont les
requiert une attention de tous les instants qui compétences permettent de traiter l’ensemble
se réalise au sein d’un centre de presse perma- des affaires culturelles, économiques, civiles,
nent animé par des officiers de presse. voire juridiques. Leur concours autorise à réali-
ser des jeux de guerre très utiles pour tester les
Le Knowledge development au profit du Key conséquences d’une action envisagée auprès
Leaders Engagement de la population, des décideurs locaux ou des
médias. Ces séances de wargaming servent
Le développement de la connaissance fait à identifier d’éventuels effets secondaires, à
l’objet d’une conceptualisation par l’OTAN minimiser les risques, à orienter le champ de
depuis août 2009 et d’expérimentations multi- l’action, voire à la faire annuler tout simple-
nationales (MNE) suivies pour la France ment. Grâce à la diversité de ses membres, à
par le CICDE 14 . Cette fonction à part leur qualification et à leur aptitude au travail
Libre pensée
entière – on peut presque parler de moyen d’ac- collaboratif, la cellule non-kinétique constitue
tion – a pour objectif d’intégrer des données un véritable think tank à la disposition du chef,
isolées relatives aux domaines politique, mili- un outil remarquable de réflexion, de proposi-
taire, économique, social, infrastructure et tion et d’aide à la décision. C’est enfin grâce à
information (PMESII) en une base structurée NKI que la connaissance du milieu est diffu-
rassemblant et reliant l’ensemble des connais- sée au sein des forces aériennes, connaissance
sances sur les organisations et les hommes clés indispensable à tous ceux qui, au sein d’un
(Key leaders Engagement en anglais) présents JFACC, préparent, planifient, conduisent et
sur un théâtre d’opération. Elle inclut les soutiennent les opérations aériennes.
relations d’influence entre les acteurs ainsi
que les luttes de pouvoir. Tout commandant L’armée de l’air forme chaque année plus de
de composante doit avoir une vue précise des personnel apte à armer une cellule non-kiné-
tique. En effet, la fonction est de construction 61
récente et l’appropriation de ces probléma-
14 Centre interarmées de concepts, de doctrines et
d’expérimentations. tiques par la communauté des aviateurs est
DR
« La division du travail au sein de la cellule non-kinétique permet de dresser un organigramme cohérent en trois divisions
travaillant en étroite coopération. »

encore à rechercher. Or, l’importance des enseignement à part entière au CASPOA15,


enjeux est avérée et fait l’objet d’un intérêt de manière que chaque stagiaire soit sensibi-
croissant de la part du commandement du lisé aux enjeux de l’approche globale. Il faut
Libre pensée

CDAOA qui l’a vérifiée lors des derniers avoir commandé sur le terrain ou en exercice
exercices majeurs auxquels il a participé. C’est majeur pour comprendre en quoi elle apporte
pourquoi la fonction NKI fait l’objet d’un une plus-value incomparable. ●

62 15 Centre d’analyse et de simulation pour la prépa-


ration des opérations aériennes, implanté sur la
base aérienne de Lyon Mont-Verdun à compter de
septembre 2010.
Prolifération nucléaire et risque aérien
par le sergent-chef Fanny Boyer,
rédacteur au CESA.

Avec la signature du traité russo-américain START II au mois d’avril, la lutte contre la proli-
fération est plus que jamais au cœur des préoccupations internationales. Certains pays émer-
gents tentent notamment de s’affirmer grâce à l’arme nucléaire, mettant en danger l’équilibre
mondial. Aujourd’hui, l’armée de l’air est un des acteurs principaux de la lutte contre les
risques aériens nucléaires.

« La dissuasion n’est pas affaire d’armes offensives, mais d’organisation défensive »1.
« L’atome rend sage »2.

Contexte général
L’ année 2010 a été riche en réflexions sur le
Alors que depuis quelques années les campa- sujet. Le 8 avril 2010, la signature du traité
gnes pour « l’abolition » de l’arme nucléai- russo-américain Strategic Arms Reduction
re se multiplient, le Conseil de sécurité des Talks II (START II) a engagé les deux pays
Nations unies a adopté, le 24 septembre possédant les plus gros arsenaux nucléaires,
2009, une résolution sur le désarmement et la à réduire ceux-ci à 1 550 ogives déployées
non-prolifération. chacun. Au mois de mai s’est déroulée la

Libre pensée
© AFP

24 septembre 2009 : les 15 États membres du Conseil de sécurité de l’ONU ont signé à l’unanimité
la résolution 1887 pour un monde dénucléarisé.

63
 La guerre nucléaire, armes et parades, Camille
Rougeron, Colmann-Lévy,1962, 242 p.  Débat nucléaire : 2010, et après ? Lettre d’infor-
mations stratégiques et de défense, TTU Online,
 Général Gallois. 15/10/2009.
conférence quinquennale d’examen du Traité chissement d’uranium, juste avant le sommet
de non-prolifération (TNP), dont on attendait du Conseil de ­sécurité réuni par les États-Unis.
d’importantes réformes. Le nouveau texte, Depuis le mois de février 2010, l’Iran produit
néanmoins assez proche de celui de 2000, est son propre uranium enrichi à 20 % et, selon
globalement positif. Il prévoit, sur le plan de l’AIEA, il en aurait accumulé 22 kilos à la mi-
la dissuasion, la poursuite du processus de août, dans le but, semble t-il, d’alimenter un
désarmement américano-russe, la négociation réacteur de recherche à des fins médicales,
du traité interdisant la production de matières malgré les discussions menées avec les négo-
fissiles pour les armes (dit « cut-off ») et l’entrée ciateurs, qui craignent la fabrication d’une
en vigueur du Traité d’interdiction complète bombe atomique. Cette production, si elle
des essais (TICE), comme élément central est compatible avec le TICE, contrevient à
du régime de non-prolifération auquel veille cinq des résolutions du Conseil de sécurité de
l’Agence internationale de l’énergie atomi- l’ONU et risque de provoquer, à moyen terme,
que (AIEA), notamment à travers son proto- une crise mondiale.
cole additionnel. Enfin, le traité insiste sur la
nécessité pour le Moyen-Orient d’appliquer Le cas iranien
la résolution de 1995 – en rapport à la confé-
rence d’examen du TNP – et fixe une confé- L’Iran, en poursuivant ses activités nucléaires
rence sur le sujet à 2012. Selon les rapporteurs clandestines, a violé le protocole additionnel au
de la commission des Affaires étrangères, TNP qu’il a signé en décembre 2003 auprès de
le meilleur moyen de responsabiliser et de l’AIEA, prenant le risque de relancer la course
contrôler ces nouveaux États disposant des aux armements dans la région.
moyens de fabriquer l’arme nucléaire serait de
les intégrer au traité.

Il est maintenant question de mettre en place


un éventuel Traité d’interdiction de production
des matières fissiles (TIMPF) alors que les
Américains travaillent sur leur revue de poli-
tique nucléaire et réfléchissent à la possibilité
d’une ratification du TICE.

Parallèlement à cette volonté de lutter contre


la prolifération, certains pays continuent de
Libre pensée

vouloir s’imposer à travers l’arme nucléaire.


DR

Ainsi, la Corée du Nord, qui est aujourd’hui Une deuxième installation d’enrichissement d’uranium per-
un des pays les plus actifs en la matière, a met à l’Iran de produire son propre uranium enrichi, mais
effectué un test balistique en avril 2009, suivi pourrait, à moyen terme, provoquer une crise mondiale.
d’un essai nucléaire au mois de mai (juste
après la commission préparatoire du TNP).  L’enrichissement de l’uranium est la phase de pré-
paration du combustible avant son irradiation dans
Par la suite, fin septembre, l’Iran avouait un réacteur. Il augmente la teneur de la compo-
l’existence d’une deuxième installation d’enri- sante fissile du minerai (4% pour être irradié dans
un réacteur et 90% au moins pour être utilisé pour
une arme nucléaire). La technique la plus utilisée
est celle de la centrifugeuse qui sépare les com-
 Conférence d’examen du traité de non-proliféra- posantes de la matière.
tion, New York, 3-28 mai 2010.
 « L’Iran possède 22 kilos d’uranium hautement en-
 Rapport d’information sur les enjeux géostratégi- richi, selon l’AIEA », [Link], 06/09/2010.
64 ques de la prolifération - MM. Jean-Michel Bouche-
ron et Jacques Myard, rapporteurs, commission  « L’Iran commencera à enrichir de l’uranium mardi »,
des Affaires étrangères, Assemblée nationale, [Link], 07/02/2010.
compte rendu n° 18, 18 novembre 2009.  « L’Iran et le nucléaire », [Link], 25/09/07.
Selon le rapport d’information sur les enjeux Les États-Unis auraient alors un argument
géostratégiques de la prolifération, l’Iran supplémentaire pour convaincre les alliés
maîtriserait l’ensemble du cycle de fabrication européens de recourir au bouclier antimissiles.
de l’arme nucléaire et balistique. M. Rasmussen, secrétaire général de l’OTAN,
est d’ailleurs favorable à sa mise en place en
Même si les pays occidentaux possèdent une Europe, sous l’égide de l’Alliance. Ce dernier a
force de dissuasion suffisante pour conti- proposé, fin 2009, de réfléchir aux moyens de
nuer d’assurer leur sécurité et leur straté- relier les systèmes de défense antimissiles des
gie de défense, en devenant une puissance États-Unis, de l’OTAN et de la Russie10.
­nucléaire, Téhéran risque de contester davantage
l’hégémonie politique de Washington au Pourtant, selon les Iraniens, l’enjeu de la bombe
Moyen-Orient. réside seulement dans son potentiel à élever

Libre pensée
DR

DR

Face aux nouvelles menaces nucléaires, comme l’Iran et la Corée du Nord, l’OTAN est favorable à l’établissement du
bouclier antimissiles proposé par les États-Unis.

10 « L’Otan propose une alliance antimissile à la Rus-


sie », France 24, 18/09/2009.
Extension des guerres ? L’OTAN favorable au pro- 65
jet américain de bouclier antimissiles en Europe,
Journal des guerres de l’OTAN, n° 48 du 10/10 au
02/11/09.
leur pays au rang de puissance et à l’imposer qui ne peut avoir lieu et cependant main-
au Moyen-Orient mais aussi face au Pakistan, tenir un état d’équilibre entre des forces de
aux États-Unis, à l’Inde, à la Chine, voire grandeur par trop inégales, que se donner les
à la Russie. moyens d’un conflit qui serait possible parce
qu’il serait mené avec des moyens uniquement
Pourquoi ces nouveaux acteurs veulent-ils conventionnels »11.
posséder l’arme nucléaire ? Quels risques ?
Aujourd’hui, cette affirmation prend encore
La commission des Affaires étrangères de l’As- davantage de sens au vu du nouveau contexte
semblée nationale considère que la menace qui nucléaire auquel nous sommes confrontés.
pourrait découler de la possession de l’arme
nucléaire par les nouveaux acteurs, tels que Ces dernières années, le risque de conf lit
l’Inde, le Pakistan, Israël, la Corée du Nord nucléaire majeur a été fortement réduit grâce
ou encore la Syrie, est extrêmement limitée, et à l’évolution doctrinale et au contrôle politique
l’est encore davantage si l’on prend en compte des armes. Selon M. Bruno Tertrais12, maître
les contraintes économiques auxquelles se de recherche à la Fondation pour la recherche
heurtent ces pays. stratégique, cette arme, devenue une véritable
force de dissuasion, confère aux États beaucoup
Leurs motivations sont principalement de s’im- plus d’avantages que d’inconvénients.
poser sur la scène internationale, de dominer
politiquement la région (Irak et Corée), d’as- Les bénéfices immédiats de l’arme nucléaire
surer leur sécurité vis-à-vis d’autres États sont d’abord l’absence de conflit entre grandes
(Inde/Pakistan), ou encore de se protéger puissances depuis plus de soixante-cinq ans,
des interventions extérieures lors de conflits de guerre entre deux puissances nucléaires ou
internes à travers une stratégie de « sanctuari- encore d’attaque militaire, chimique ou biolo-
sation agressive ». gique sur les territoires nationaux possédant
l’arme nucléaire. Bien sûr, l’attaque perpétrée
Faut-il désarmer le monde ? le 11 septembre 2001 montre qu’une grande
puissance n’est pas à l’abri du terrorisme, mais
Déjà en 1960, le général Gallois écrivait : « Peut- les arguments en faveur de l’arme nucléaire
être vaut-il mieux préparer une guerre atomique sont toujours valables. Le lien de causalité entre
l’arme nucléaire et l’absence de conflits majeurs
n’a jamais pu être solidement réfuté. De plus,
comme l’a mentionné le général Gallois, le
Libre pensée

risque d’user de la bombe sera toujours supé-


rieur à l’intérêt de l’enjeu. Enfin, il n’existe
aucun substitut crédible à cette arme.

Une première étape du désarmement, déjà


amorcée avec le traité START II, consisterait
à réduire encore davantage les arsenaux des
États-Unis et de la Russie, qui, pour le moment,
détiennent encore à eux seuls les trois quarts
DR

Dès 1960, le général Pierre-Marie Gallois n’était pas favo-


rable au désarmement nucléaire. Il pensait en effet que 11 Stratégie de l’âge nucléaire, 1960, général P.-M.
66
cette arme était un moyen de maintenir l’équilibre des Gallois.
forces­ et d’éviter un conflit probable avec des moyens plus 12 Fondation pour la recherche stratégique, Note
conventionnels. n° 09/09, Bruno Tertrais.
des armes déployées ou stockées13. En réalité,
les importants stocks nucléaires possédés
par ces grands États constituent un véritable
facteur de prolifération. En effet, face à une
telle situation, les États émergents sont tentés
de considérer l’ADM comme l’outil indispensa-
ble à assurer leur propre sécurité14. Néanmoins,
il semblerait que le « désarmement par l’exem-
ple » n’ait pas non plus démontré son efficacité,
les petits États étant alors tentés de posséder
cette arme « égalisatrice de puissance ».

DR
En tout état de cause, le désarmement ne peut Le développement des armes de destruction massive ainsi
s’envisager sans une réforme de la gouvernance que les programmes de défense antimissiles semblent in-
mondiale et une transformation des conditions citer à la prolifération.
de sécurité afin de s’assurer du gain effectif de internationale. Par ailleurs, l’intensification du
sécurité pour l’ensemble de la communauté programme de défense antimissiles américain
internationale. Mais seule une évolution démo- semble avoir pour effet pervers d’inciter encore
cratique des pays comme la Chine, la Russie, à cette prolifération.
le Pakistan ou l’Iran pourrait le rendre effec-
tivement possible dans la mesure où les démo- Néanmoins, la menace d’attentat atomique
craties ne se font en général pas la guerre entre serait peu probable. Pour acquérir l’arme
elles et partagent des valeurs communes. nucléaire, un groupe terroriste doit détenir la
matière fissile, l’expertise technique, les instal-
Le risque de terrorisme nucléaire lations et les moyens financiers, à moins qu’il
ne se procure cette arme déjà confectionnée.
Avec la mondialisation, la dissémination des La construction et l’utilisation complexes de
techniques et la diffusion des connaissances cet engin semblent difficilement accessibles
ont été facilitées, faisant craindre l’émergence dans ces conditions, même si les groupes
d’un terrorisme nucléaire. Les services de terroristes possèdent des capacités de plus en
renseignement américains ont d’ailleurs indi- plus performants17. De plus, de telles infras-
qué qu’Al-Qaïda s’intéressait aux méthodes de tructures éveilleraient les soupçons. Les risques
fabrication de cette arme15. majeurs seraient davantage du côté des attaques
radioactives (les « bombes sales »18, qui dissé-
Libre pensée
Avec le développement des armes de destruc- minent des produits toxiques, sont réalisables
tion massive, l’augmentation de la portée sans une importante installation industrielle et
des vecteurs balistiques et la multiplication causent d’énormes dégâts). Mais, en attendant,
des connexions entre « rogue states » (« États le transit de matériel sensible se poursuit acti-
voyous »)16, la prolifération s’est intensifiée, vement, un peu partout dans le monde.
augmentant la menace qui pèse sur la sécurité
17 Session ordinaire du Sénat 2003-2004 n° 388,
13 Faisable et nécessaire, entretien avec le général annexe au procès-verbal de la séance du 30 juin
de réserve Bernard Norlain pour la [Link], 2004, rapport d’information fait au nom de la com-
31/01/2010. mission des Affaires étrangères, de la Défense et
des forces armées sur la prolifération nucléaire par
14 La lutte contre la prolifération des armes de des- M. Xavier de Villepin.
truction massive à la croisée des chemins par Ab-
delwahab Biad. 18 Ces bombes mêlent explosifs classiques et sour-
ces radioactives (médecine, industrie, recherche)
15 Commission des Affaires étrangères, compte ren- pour lesquelles les contrôles font défaut, et peu- 67
du n° 18, 18/11/2009. vent contaminer ou paralyser de grands centres
16 Prolifération nucléaire : quelles menaces ?, La Do- urbains, représentant une menace importante
cumentation française, 1999. pour la sécurité.
La lutte contre les risques aériens sanctions de l’ONU et transportait vers la Syrie
nucléaires du matériel destiné à fabriquer des missiles
grâce à un accord avec la compagnie aérienne
La prolifération par courtage de produits nationale vénézuélienne20.
duaux (fret aérien)
En effet, il existe des réseaux complexes de
Depuis quelques années, le transport illicite courtiers, capables de faire transiter, de manière
de matériel sensible destiné à confectionner légale, des techniques sensibles permettant de
l’ADM s’intensifie. confectionner des ADM. Ces produits ayant un
usage dual (civil et militaire), il est extrêmement
Ce serait entre autres par ce biais qu’Abdoul difficile de savoir si leur commerce est légal ou
Qadeer Khân, considéré comme le « père » de non. C’est pourquoi, depuis plusieurs décennies,
la bombe nucléaire pakistanaise, aurait cédé à le système international de non-prolifération ne
l’Iran à la Libye et, à la Corée du Nord, du maté- parvient pas à enrayer ce courtage illicite.
riel servant à construire une centrifugeuse. Ce
trafic, qui aurait duré de 1989 à 2004, consistait à Néanmoins, des progrès ont été faits dans ce
acheminer clandestinement des équipements via domaine. En 2004, le Conseil de sécurité de
des intermédiaires allemands et srilankais, par l’ONU a adopté la résolution 1540 qui engage
avion et par bateau jusqu’à une usine de Malaisie les États membres à mettre en place des dispo-
où ils étaient reconditionnés et revendus19. Arrêté sitifs de contrôle à l’exportation des techniques
en 2004, l’Israélien Asher Karni réexportait lui et éléments connexes aux armes de destruction
aussi, depuis l’Afrique du Sud vers le Pakistan, massive, et notamment des contrôles portant
des éclateurs, fabriqués aux États-Unis, par l’in- sur le courtage des éléments à double usage. En
termédiaire de courtiers utilisant des sociétés de janvier 2009, l’Assemblée générale des Nations
fret aérien. Ces dispositifs électroniques avancés, unies a voté la résolution 63/67 pour prévenir
utilisés en médecine, pouvaient aussi servir à et combattre le courtage illicite. Elle incite
confectionner une arme nucléaire. les États membres à « instaurer des lois et des
mesures propres à prévenir et combattre le cour-
Plus récemment, en 2008, des rapports de la tage illicite des armes classiques et des matières,
CIA ont montré que l’Iran contournait les équipements et techniques susceptibles de favo-
riser la prolifération des armes de destruction
massive et de leurs vecteurs ». Les principales
difficultés restent de déterminer les produits
qui doivent faire l’objet de contrôles et d’en-
Libre pensée

quêter sur leur destinataire tout en essayant de


contourner le problème de l’extraterritorialité.
Plus récemment, en mai 2009, la refonte du
règlement de l’Union européenne a instauré un
régime juridique obligatoire pour le contrôle
des exportations, des transferts, du courtage et
du transit des biens à double usage21.
DR

20 « Caracas aide au transport du matériel pour des


Le fret aérien sert, depuis quelques années, au transport
missiles iraniens », [Link],com, 22 dé-
illicite de matériel pouvant contribuer à la fabrication de cembre 2008.
bombe nucléaire. Les trafiquants passent ainsi par l’inter-
médiaire de courtiers utilisant des sociétés de fret, parfois 21 « Les solutions qui se dessinent pour lutter contre
originaires de pays comme l’Allemagne. le courtage illicite d’éléments connexes aux armes
de destruction massive », Anne-Charlotte Merrell
68
Wetterwik.
19 « Pervez Moucharraf savait-il ? » [Link], 22 D’après Irving Lewis, doctorant en sciences
4 février 2004. politiques.
DR
Réseau Khan et autres trafics de matières et équipements (incluant les missiles) en relation avec des programmes natio-
naux d’armements entre 1994 et 2004 en Asie du Sud et du Sud-Est 22.

La surveillance du ciel nucléaires, comme celui de La Hague, des


missiles sol-air23.
Le 11 septembre a montré que l’avion pouvait
Libre pensée
être considéré comme un instrument supplé- La France a aussi mis en place un dispositif
mentaire aux mains des terroristes. La mena- de Défense aérienne, dont les mesures actives
ce d’un crash volontaire d’avion contre de sûreté aérienne (MASA), qui a pour but
une centrale nucléaire ou un site sensible d’assurer au pays le respect de la souverai-
est devenue réelle. Afin d’éviter une telle neté de son espace aérien ainsi que la défense
catastrophe, ceux-ci sont désormais bâtis en de son territoire contre la menace aérienne.
conséquence, les centrales étant recouvertes La surveillance du ciel est renforcée et de
d’une chape de plomb capable de résister à nouvelles mesures de protection sont mises
l’attaque d’un avion rapide et léger ou d’un en place comme les Zones interdites tempo-
avion de ligne. Mais cette concentration de raires (ZIT). Désormais, tous les appareils
substances dangereuses peut aussi inciter à
l’attaque et au sabotage des installations et 23 La menace du terrorisme nucléaire : de l’analyse
du transport nucléaires. À ce titre, le gouver- aux mesures de précaution, colloque international 69
nement français s’est inspiré des États-Unis organisé par Pierre Lellouche, député de Paris, Les
démocraties face au terrorisme de masse, Assem-
en mettant en place autour de plusieurs sites blée nationale, 10/12/2001.
DR
Trafics de matières nucléaires et radioactives entre 1994 et 2004 en Asie du Sud et du Sud-Est (Irving Lewis).

circulant dans l’espace aérien français peuvent tiative de sécurité contre la prolifération (PSI)
faire l’objet d’une intervention sur ordre du dont le but est de lutter de manière concrète
Commandement de la défense aérienne et contre le trafic d’ADM, de leurs vecteurs et de
des opérations aériennes (CDAOA). En cas leurs éléments constitutifs, transitant par voie
de doute ou de litige, c’est la Haute autorité de maritime, terrestre et aérienne entre des acteurs
défense aérienne (HADA), sous l’autorité du étatiques ou non, qui s’adonnent à la prolifé-
Libre pensée

Premier ministre, qui tranche24. ration, dans le respect des législations natio-
nales et du droit international. Elle regroupe
La Proliferation Security Initiative (PSI) aujourd’hui plus de 90 pays 25 « travaillant de
concert, employant leurs capacités nationales
Les traités contre la prolifération ont vite montré pour développer une large gamme d’instruments
leurs limites avec l’émergence de nouveaux légaux, diplomatiques, économiques, militaires
pays industrialisés dans le tiers-monde, les et autres pour interdire des chargements d’armes
coopérations sud-sud, les réseaux clandestins de destruction massive, d’équipements pour
et le terrorisme. Ceux-ci ont en effet rapidement missiles et techniques »26. La France a appuyé la
été entravés ou contournés (Corée du Nord, PSI dès son lancement, faisant partie des onze
Iran, Libye, Pakistan,etc.). Ainsi en 2003, le G8
adopte, sur proposition des États-Unis, l’Ini- 25 France diplomatie, ministère des Affaires étrangè-
res et européennes, septembre 2008.
70
26 Proliferation Security Initiative to Stem Flow of
24 Armée de l’air 2007, Enjeux et Perspectives…, réa- WMD Material, Centre d’études de la non-prolifé-
lisation du SIRPA Air. ration Rebecca Weiner, 2003.
lie, Samourai Team par le Japon ou Chokepointe
par les États-Unis, en 2004. La France, quant
à elle, a organisé des exercices comme Basilic
03, en Méditerranée occidentale en novembre
2003 (interdiction maritime), Apse 04 en juin
2004 (interception aérienne) ou Hadès 06 en
juin 2006 (manœuvres aériennes, terrestres et
maritimes). Enfin, en mars 2008, la France et la
République de Djibouti ont organisé l’exercice
interarmées et interministériels Guistir 0829
auquel ont été associés, en plus des tuteurs de
l’Operational Experts Group (OEG)30, des pays
DR

L’initiative de sécurité contre la prolifération (PSI) et la colla- de la mer Rouge/golfe d’Aden et du Maghreb.
boration des pays partenaires au traité ont permis, en 2003, Dirigé par le général Jean-Marc Laurent au
l’interception du cargo BBC China transportant du matériel nom du ministère de la Défense, il répondait à
pour la construction d’une centrifugeuse en Libye.
la volonté de la France de s’engager auprès des
pays qui souhaitent lutter contre la proliféra-
pays fondateurs. Elle a participé à l’ensemble des tion. Cet exercice multinational entrait dans le
activités opérationnelles de la PSI. En novembre cadre de la sensibilisation des pays de la région
2003, grâce à la coopération de l’Allemagne, du à la problématique de la sécurité maritime. Il
Royaume-Uni, de l’Italie et des États-Unis, le comportait une phase d’interception en mer
cargo allemand BBC China a pu être intercepté d’un transfert proliférant avec déploiement, au
alors qu’il transportait du matériel dédié à la niveau aérien, d’un avion de patrouille mari-
construction d’une centrifugeuse à destination time Atlantique, d’une patrouille de chasseurs
de la Libye. Cette intervention a mené Tripoli à Mirage et d’un hélicoptère suivi d’une phase
abandonner ses programmes non convention- d’inspection spécialisée Nucléaire, radiologi-
nels et à coopérer avec la communauté interna- que, biologique et chimique (NRBC) et d’iden-
tionale. Là est justement un des objectifs de la tification des matières saisies.
PSI : conduire le fautif à trouver son intérêt dans
le respect des normes internationales27. La PSI Renforcement de la sûreté et de la
aurait découragé beaucoup de trafics nucléaires sécurité au sein de l’aviation civile
et ses participants, arrêté de nombreux trans-
ferts d’équipements et de matériels liés à des En 1937, la Société des Nations adopte la
programmes nucléaires et balistiques, notam- convention pour la prévention et la répres-
Libre pensée
ment à destination de l’Iran28. La PSI marque sion du terrorisme. Depuis, la communauté
une véritable évolution car elle a permis de internationale n’a cessé de lutter contre le
dépasser la logique institutionnelle pour entrer terrorisme. Après les attentats du 11 septembre,
dans une logique opérationnelle et de contre- l’aviation civile renforce le contrôle de l’espace
prolifération (surveillance des cargaisons). aérien, consolidant les mesures de sûreté et
Dans ce cadre, plusieurs exercices ont été de sécurité. Parallèlement, la surveillance des
conduits, comme l’exercice Air Brake par l’Ita- aéroports est renforcée. Quant au Conseil
de sécurité, il adopte une convention sur la
27 La PSI, poste avancé de la lutte contre la prolifé-
ration, de la diplomatie de réaction à la diplomatie 29 Guistir 08, une contribution de la France à la PSI,
d’anticipation, par Paul Dahan, 2005. 6 mars 2008.
28 La Proliferation Security Initiative comme moyen 30 Enceinte de coordination internationale de l’initia-
de lutte contre les réseaux clandestins de proli- tive de sécurité contre la prolifération rassemblant
fération : bilan de quatre ans d’interception des les 20 États les plus actifs qui font office de comité 71
chargements illicites d’ADM, perspectives pour directeur de la PSI. Ils collaborent dans les actions
les prochaines années, Irving Lewis, chaire en étu- de prévention des flux proliférants (produits à dou-
des stratégiques et diplomatiques. ble usage).
DR
Le renforcement de la sécurité et de la sûreté aérienne, plus particulièrement dans les aéroports, parti-
cipe, depuis 2001, à la lutte contre le terrorisme.

protection physique des matières nucléaires sécurité du transport aérien. Ainsi, depuis le
destinée à lutter contre la possession, l’usage 11 septembre, ses experts techniques effec-
et le transport illicites de matériel nucléaire tuent des inspections de l’aviation civile un
ainsi que contre le vol et les menaces de recours peu partout dans le monde, établissant des
à de telles matières dans le but de causer des conclusions visant à améliorer les opérations
dommages humains ou matériels31. et à renforcer davantage la sécurité32 . Elle
a aussi mis en place des contrôles réguliers
Aujourd’hui plus que jamais, plusieurs insti- obligatoires au sein des aéroports ainsi que
tutions civiles veillent à la sécurité du ciel. On des moyens de détection des explosifs. Cela
Libre pensée

nommera entre autres : passe par le renforcement du droit régis-


sant l’aviation civile internationale mais
- l’Organisation de l’aviation civile internatio- aussi par son actualisation en fonction de
nale (OACI), qui est l’institution spécialisée l’évolution des besoins de la communauté
du système des Nations unies et le forum internationale33.
mondial en matière d’aviation civile. Son but
est d’assurer le développement sûr, sécuritaire Elle cherche, par exemple, à affiner le contrôle
et durable de l’aviation civile mondiale. Elle des exportations des armes conventionnelles et
tend à homogénéiser le niveau de sécurité des techniques à double usage (arrangement de
des opérations aéroportuaires dans ses 190 Wassenar) ou à sécuriser les passeports pour
États membres afin d’améliorer le niveau de éviter leur commerce illicite.

32 Europa, Le portail de l’Union européenne.


72 31 DECT, Action internationale contre le terrorisme,
rappel historique et résumé des Instruments juri- 33 Site Aeroblog, toute l’aviation générale. « Désar-
diques, Département de l’information des Nations mement nucléaire » : les obstacles s’accumulent,
unies, janvier 2005. Le Monde, 19/02/2010.
- l’International Air Transport Association Le « monde libre d’armes nucléaires », qu’a
(IATA), qui est une organisation commer- évoqué le président américain Obama pour le
ciale internationale créée en 1945 réunissant la futur, sera peut-être possible un jour si toutes
quasi totalité des sociétés de transport aérien, les conditions nécessaires à garantir la sécurité
soit 95 % du trafic mondial de passagers. Elle internationale peuvent être réunies mais aussi,
est aujourd’hui reconnue par les compagnies semble-t-il, à la condition que son pays cesse les
aériennes transportant des produits dangereux contradictions. En effet, avec la conférence du
en matière de référencement dans ce domaine. TNP, le désarmement prôné par les États-Unis
De la sorte, elle contrôle les matières dangereu- a fait l’objet de graves critiques de la part des
ses transportées, dont les matières radioactives, pays non dotés de l’arme suprême, qui accusent
ainsi que leurs modalités d’emballage et de les grandes puissances de vouloir renforcer les
transport. contrôles en matière de nucléaire alors même
qu’elles ne tiennent pas leurs engagements
- l’Agence européenne de la sécurité aérienne dans ce domaine (le budget pour la moderni-
(AESA) développe des règles communes en sation de l’arsenal nucléaire américain a été
matière de sécurité et de protection environne- revu à la hausse)34. En cette année 2010, les
mentale au niveau européen. Elle gère certaines tensions demeurent : alors que viennent de se
tâches d’exécution relatives à la sécurité aérienne, finir de longues négociations entre Russes et
telles que la certification de produits et d’organis- Américains, que ces derniers ne parviennent
mes aéronautiques impliqués dans la conception, pas à ratifier le TICE et déploient des missiles
la production et la maintenance des moyens de dans le Golfe par crainte d’une attaque iranien-
transport aérien. Ces activités de certification ne, le président iranien Ahmadinejad continue
contribuent à garantir le respect des normes d’accumuler son uranium enrichi.
en matière de navigabilité et de protection de
l’environnement, et permettent de surveiller le Le 29 août 2010, à l’occasion de la pre­mière
trafic. Elle s’assure ainsi que les entreprises de journée internationale contre les essais
transport aérien possèdent le niveau de certi- nucléaires, le secrétaire général de l’ONU,
fication requis pour le type d’activité qu’elles monsieur Ban Ki-moon a appelé tous les États
exercent, garantissant un haut niveau de sécurité à ratifier le TICE, puis encouragé ses États
au transport aérien commercial en Europe. Elle membres à s’engager pour un monde exempt
veille à l’application uniforme des normes au d’armes nucléaires. ●
moyen d’inspections dans les États-membres,
assurant l’expertise technique, la recherche, ainsi
que les formations nécessaires.
Libre pensée

Les prochaines années marqueront peut-être


un tournant décisif dans le débat nucléaire.
Les décisions politiques qui seront prises alors
par les différents pays sur le plan international
façonneront le monde nucléaire de demain.
Mais, dans le contexte actuel, l’arme nucléaire
reste le moyen le plus efficace de garantir à
un État la sécurité, l’indépendance, le prestige
et l’influence. À ce titre, le Livre blanc sur la
Défense et la sécurité nationale a réaffirmé la
volonté de la France de mener une politique
défensive, afin de se prémunir de toute agres- 73
sion, à travers le renforcement et la modernisa-
tion de ses capacités dans ce domaine. 34 Idem.
Le bouclier anti-missiles israélo-américain
au Proche-Orient

par le capitaine Alexandre Fritz,


chef de la division fusion multi-capteurs, Centre de renseignement air 14.542,
HQ AC Izmir, Turquie.

Depuis la fin des années 1980, les Américains et les Israéliens développent différentes compo-
santes radars et missiles afin de contrer la menace balistique iranienne dirigée contre Israël.
Aujourd’hui, leur collaboration pour le développement des systèmes anti-missiles s’accélère,
dans un contexte géopolitique tendu au Proche et au Moyen-Orient. Leurs radars sont ainsi
interconnectés, permettant la fusion des données. Les unités navales et les systèmes d’armes
ont pour mission de détecter, poursuivre et détruire les éventuels missiles balistiques tirés
contre Israël ou contre les unités américaines déployées dans le Golfe.

Introduction défense missile américaine (MDA), ainsi que la


Division de défense sol-air de l’armée de l’air
Dans un contexte géopolitique tendu au Proche israélienne (IASF).
et au Moyen-Orient (crise du nucléaire iranien,
multiplication des exercices militaires iraniens, Après avoir rappelé la nature de la menace
énième blocage du règlement de la question balistique iranienne, cette réflexion abordera
palestinienne), on assiste à une accélération successivement la défense aérospatiale israé-
du développement des systèmes anti-missiles lienne, puis les systèmes américains de défense
israéliens et américains et de la coopération anti-missiles déployés au Proche et au Moyen-
entre ces deux pays, alliés de longue date Orient, avant de terminer par l’intégration en
notamment dans le domaine ABM. cours des différents systèmes ABM et par le
concept de défense multicouches.
Ainsi, dans le but de contrer la menace balisti-
Libre pensée

que iranienne dirigée contre Israël, Américains La menace balistique iranienne


et Israéliens ont développé et progressive-
ment déployé différentes composantes radars Il est primordial de souligner que si – dans le
et missiles depuis la fin des années 1980. cadre de la crise du nucléaire iranien – l’atten-
L’intégration progressive de ces différents tion du monde est focalisée sur les sites iraniens
systèmes est actuellement une priorité pour de production et d’enrichissement d’uranium,
ces deux pays, comme en témoignent les essais de nombreuses installations souterraines liées
ABM, de part et d’autre, en 2009 et le dérou- au complexe militaro-industriel et dispersées
lement en Israël d’un exercice majeur ABM sur tout le territoire iranien existent également.
dénommé Juniper Cobra 10, à l’automne 2009, Ainsi, le site de Qom, hautement symbolique,
impliquant notamment le Commandement localisé près de Téhéran, n’a sûrement pas été
européen américain (EUCOM), l’Agence de choisi par hasard par les autorités iranien-
74 nes. Qu’on en juge : haut lieu du chiisme,
 ABM : Anti Ballistic Missile, relatif à la lutte contre
les missiles balistiques.  IASF : Israeli’s Air and Space Force.
DR
Depuis la guerre Iran-Irak, l’équipement iranien, en matière de missiles et de nucléaire, ne cesse de
se développer, comme sur le site de Qom. Cette évolution crée de plus en plus de tensions avec la
communauté internationale.

déclarée officiellement depuis quelques mois La portée de ces missiles, de 300 km pour
comme abritant la deuxième usine souterraine le SCUD-B, à 1900 km pour le SHAHAB-3
d’enrichissement d’uranium, cette région ne mod, offre la capacité à l’Iran de frapper non
comporte pas moins d’une dizaine de dépôts seulement les unités terrestres, navales et
d’armements conventionnels et spéciaux aériennes alliées (notamment américaines,
enterrés et semi-enterrés (armes chimiques et britanniques, mais aussi françaises, avec la
vecteurs balistiques), ainsi qu’une zone de tir création de la BA 104 d’Al-Dhafra aux Émirats
de missiles balistiques. arabes unis) déployées en Irak, au Koweït, aux
Libre pensée
EAU, au Qatar, à Oman, à Bahreïn, et dans le
La guerre Iran-Irak (1980-1988) a permis golfe Arabo-persique, mais aussi l’État d’Israël
aux deux belligérants de tester et de modifier (notamment avec les SHAHAB-3 et -3 mod de
notamment les vecteurs balistiques fournis par 1 300 à 1 900 km de portée).
l’ex-URSS (missiles SCUD et dérivés).
Il est important de souligner l’aide apportée
Actuellement, la menace balistique iranienne à l’Iran depuis plus de trente ans par des
est principalement constituée des missiles pays comme la Russie (malgré la signature du
SCUD (versions B, C et D) et SHAHAB-1, 2, traité MTCR), la Chine et la Corée du Nord en
3 et 3 mod (versions en service), 4, 5 et 6 (en matière de technique balistique et proliférante
cours de développement pour la version 4, en (en termes d’infrastructures, de souffleries
cours de conception pour les versions 5 et 6), d’essais, de techniques des matériaux et des
et pouvant être équipés d’une charge mili- combustibles, de vecteurs balistiques, de systè- 75
taire conventionnelle, Nucléaire, radiologique,
biologique ou chimique (NRBC).  MTCR : Missile Technology Control Regime
mes de mesures, d’essais, de guidage, mais
aussi en matière de formation et d’expertise).
Si les SHAHAB-1 et -2 sont issus des SCUD-B
et -C, missiles mono-étage à carburant liquide
d’une portée de 300 à 500 km, le SHAHAB-3
est quant à lui dérivé du missile nord-coréen
NODONG-1. Avec ce vecteur balistique possé-
dant une portée d’environ 1 300 km, l’Iran
est en mesure de frapper Israël. La version
en cours de développement SHAHAB-3 mod,
serait, quant à elle, en mesure de menacer la
partie est et sud-est de l’Europe (1 600 à 1 900

DR
km de portée). Les SHAHAB-4, -5 et -6 seraient Face au développement des missiles balistiques longue
quant à eux inspirés des TEOP’O DONG 1 et portée iraniens, les sites OTAN, européens, américains et
2 nord-coréens bi-étages et offrant une portée israéliens peuvent être atteints.
de 3 000 à 10 000 km.

Ces derniers mois ont vu la médiatisation du comme non négligeable par les puissances
nouveau missile bi-étage à propulsion solide occidentales, même si cette fusée n’aurait pas
ASHURA/SEJIL-2, d’une portée estimée à atteint l’espace exo-atmosphérique (altitude
2 000 km, également en cours de développe- supérieure à 150 km).
ment.
La défense aérospatiale israélienne
L’intérêt d’un missile équipé d’un propulseur à
carburant solide est qu’il peut être facilement La défense aérienne israélienne dispose d’une
déplacé et mis en place dans un silo enterré, très bonne couverture radar de la TBA à la
contrairement au missile à propulsion liquide HA. Les systèmes de surveillance (radars fixes,
pour lequel le plein de carburant ne peut être mobiles et aéroportés, drones, ballons, guet à
fait que quelques minutes ou dizaines de minu- vue), et de défense aérienne (sites de missiles
tes avant le tir, à l’air libre, ce qui le rend plus et de guerre électronique) sont entièrement
facilement détectable et donc vulnérable. intégrés au sein d’un système C3 et répartis
sur l’ensemble du territoire. Cette structure
À noter que d’après les dernières estimations permet d’analyser instantanément la menace
de la MDA américaine, l’Iran serait en mesure et d’engager les moyens appropriés.
Libre pensée

de développer un ICBM (10 000 km+) capable


d’atteindre les États-Unis d’ici à 2015. D’où la La surveillance de l’espace aérien israélien
stratégie américaine visant à détecter tout tir repose sur une grande variété de radars diffé-
de missile balistique iranien et à le détruire rents, du radar de veille 3D longue portée au
dans sa phase ascendante. radar de veille tactique courte portée et basse
altitude, qui assurent une couverture complète
L’accès à l’espace avec la mise en orbite du du territoire. Ce dernier est divisé en trois
premier satellite national Omid (« espoir » zones qui sont coordonnées par un ADOC
en farsi) par une fusée Safir-2 en février localisé à Tel-Aviv.
2009 offre également la possibilité à l’Iran de
pouvoir tirer un missile balistique moyenne
 TBA : Très Basse Altitude.
portée depuis l’espace, menace considérée
 HA : Haute Altitude.
76
 C 3 : Command, Control, Communications.
 ICBM : Intercontinental Ballistic Missile, missile  ADOC : Air Defense Operations Center, centre
balistique intercontinental. d’opérations de la défense aérienne.
L’Israel’s National Missile Defense Command 1 000 km de distance, notamment dans leur
Center (INMDCC), situé à Palmahim, est phase ascendante. Les Américains en ont
quant à lui le centre névralgique de la défense déployé un exemplaire au profit de la défense
aérospatiale israélienne. Il analyse et synthé- ABM israélienne dans le désert du Néguev,
tise toutes les données provenant des capteurs il y a un peu plus d’un an. Le but défini est
terrestres, aériens et spatiaux surveillant l’es- de pouvoir détecter précocement tout tir de
pace aérien israélien et ses approches (espace missile balistique iranien, et de fournir une
endo et exo-atmosphérique), présente la situa- Désignation d’objectif (DO), notamment
tion aérospatiale et coordonne l’engagement au radar de conception israélienne Green
des batteries sol-air et anti-missiles. Ses deux Pine, développé dans le cadre du programme
missions principales sont les suivantes : ABM Arrow. Une fois cette DO fournie, le
Green Pine va à son tour assurer la pour-
- détecter tout tir de missile balistique pouvant suite des missiles assaillants et la conduite
constituer une menace pour Israël ; de tir du système Arrow-2 afin de détruire le
ou les targets.
- assurer une « bulle » de protection autour
d’Israël. À noter que l’AN/TPY-2 peut également four-
nir une désignation d’objectif à d’autres systè-
Pour pouvoir assurer ses missions, l’architec- mes ABM, que ce soient les batteries Patriot
ture de l’INMDCC va s’articuler de la façon PAC-210, PAC-3, ou les systèmes navals améri-
suivante : un réseau de radars spécialisés cains BMD11 Aegis. De sources officielles, ce
dans la détection et la poursuite (tracking) des radar serait connecté en réseau avec le système
missiles balistiques, ainsi qu’un ensemble de américain JTAGS12 localisé à Stuttgart, chargé
batteries de missiles sol-air et anti-missiles du fusionnement des données en provenance
réparties sur le territoire israélien. des différents capteurs, notamment issues
du système satellitaire DSP13 . Ces données
Développé à l’origine pour le système améri- fusionnées seraient ensuite transmises à l’IN-
cain THAAD, le radar AN/TPY-2, travaillant MDCC alors en mesure de les utiliser pour
en bande X, a été conçu pour détecter et fournir une DO précise aux systèmes ABM
poursuivre les missiles balistiques à plus de chargés de l’engagement, en corrélation avec
le radar de poursuite et de conduite de tir
Green Pine.

La défense des couches atmosphériques


Libre pensée
inférieures est confiée aux batteries Patriot
PAC-2, cédées par les États-Unis à l’issue de
la première guerre du Golfe, en 1991. Ces
batteries ont pour tâche principale de traiter
en priorité les missiles en phase d’approche
finale. Ils peuvent également traiter tous
types d’appareils volant de la TBA à la HA.
Actuellement, les batteries Patriot sont essen-
tiellement dédiées à la protection des prin-
DR

En collaboration avec les États-Unis, Israël se dote de sys- 10 PAC : Patriot Advanced Capability.
tèmes de détection de missiles de plus en plus perfec- 11 BMD : Ballistic Missile Defense.
tionnés.
12 JTAGS : Joint Tactical Air Ground Station.
77
13 DSP : Defense Support Program, constellation de
 THAAD : Theater High Altitude Area Defense, sys- satellites conçus pour la détection infrarouge des
tème ABM US en cours de développement. départs de missiles balistiques.
cipales agglomérations du pays (Tel-Aviv, pas vocation à être déployé sur un théâtre
Haifa). L’État hébreu souhaiterait à terme d’opérations extérieures. Ce système n’a pas
se voir doter du Patriot PAC-3 modernisé, été conçu pour être mobile. Il reste cependant
aux performances améliorées en matière de déplaçable par voie routière. Le 14 novembre
logiciels et de capacités missiles, et certains 2001, le Sénat américain a donné son accord
pensent que les Américains ont laissé sur pour qu’Israël puisse investir aux États-Unis
place quelques batteries de ce type à l’issue de afin d’y construire une chaîne de production
l’exercice Juniper Cobra 10 qui s’est terminé de l’Arrow en coopération avec un industriel
début novembre 2009. américain. Lockheed Martin a été récusé
par les Israéliens car la société est impliquée
La bulle supérieure de protection ABM est dans la production d’autres systèmes ABM.
assurée par le système « Hetz » Arrow-2. Raytheon s’est retiré à cause des éventuelles
Israël s’est en effet lancé depuis 1988 dans la restrictions américaines susceptibles d’em-
réalisation d’un programme ATBM14 global, pêcher l’exportation du missile. C’est finale-
dont le fer de lance est le système national ment avec la société Boeing qu’IAI a signé son
Arrow chargé d’intercepter les missiles dans accord, bien que des problèmes de transfert
la haute couche endo-atmosphérique (à une de technique aient un moment menacé le
altitude maximale de 50 km). Réalisé sous contrat. Boeing aura finalement la charge de
la maîtrise d’œuvre d’ IAI (Israël Aircraft la production de 51 % du missile.
Industries), le programme bénéficie d’un
appui financier, technique et industriel très Le système Arrow-2 est constitué de plusieurs
fort de la part des États-Unis. Le missile de composants :
développement Arrow-1, dont le premier tir
remonte à 1990, a rapidement laissé la place - le missile Arrow II et son lanceur ;
au missile intercepteur Arrow-2. Il a été conçu - le radar Green Pine (poursuite et conduite
pour la défense du territoire israélien et n’a de tir) ;
Libre pensée

DR

Le transfert de technique des États-Unis vers Israël participe à la construction d’une défense
78 aérienne opérationnelle et efficace, comme avec le système Arrow.

14 ATBM : Anti-Theater Ballistic Missile.


présenté, j’aborderai les composantes ABM
terrestre puis navale en présentant leurs capa-
cités opérationnelles et les concepts d’emploi
américains dans ce domaine.

Le système d’alerte avancée DSP est basé sur


l’utilisation de satellites en orbite géostationnaire
(GEO). Ses deux missions principales sont :

- une mission de détection sur fond de terre


(contraste IR), en temps réel, des missiles ICBM
russes et chinois et SLBM15 russes menaçant la
DR

sécurité du territoire des États-Unis – dans un


La constellation DSP a fait ses preuves en tant que sys-
tème d’alerte avancée, comme pour l’opération Desert
contexte de dissuasion ;
Storm. - une mission de détection de lancement de
satellites, de tir d’essais de missiles (contexte de
- le centre de conduite de tir Citron Tree ; défense) mais aussi de surveillance des explosions
- le centre de contrôle lanceurs Hazelnut Tree ; nucléaires dans le cadre des accords internatio-
- un centre de communication (C3). naux sur les interdictions d’essais nucléaires.

Face à l’émergence de menaces nouvelles qui


se caractérisent par des missiles de portée
supérieure au SCUD-B (type SHAHAB-3), le
système Arrow se devait d’évoluer. L’effort a
porté sur deux axes prioritaires, comme l’a
montré le tir d’un missile Arrow-2 Block 4 le 7
avril 2009, en méditerranée orientale :

- intégration du système dans le complexe


ATBM US (point traité en fin d’article) ;
- évolution du missile Arrow-2.

Ce tir du 7 avril dernier – à partir du site de


Palmahim – aura permis de tester l’évolution
Libre pensée
du missile Arrow-2 au standard Block-4, ainsi
qu’une version évoluée du radar de conduite
de tir Green Pine.

Dans la même optique, mentionnons le déve-


loppement en cours d’un Arrow-3 à la portée
accrue, avec une mise en service opérationnelle
DR

prévue en 2015.
« Les données du système DSP et d’autres sources sont
intégrées et traitées à Peterson Air Force Base (Colorado),
Les systèmes américains de défense au sein d’une entité du 21st Space Wing, appartenant à
anti-missile l’AFSPC18, afin de produire des rapports de détection très
précis avec des moyens de transmissions rapides. »
Le segment spatial d’alerte avancée américain 79
occupe une place primordiale dans la détection 15 SLBM : Sea Launched Ballistic Missile, missile
balistique lancé à partir de sous-marins nucléaires
des tirs de missiles balistiques. Après l’avoir lanceurs d’engins.
Malgré leur mission initialement limitée à plus de 1 000 km de portée. Il peut fonction-
la détection des missiles balistiques inter- ner en mode autonome, mais il est conçu pour
continentaux, les satellites DSP ont joué un s’intégrer dans un système de défense multi-
rôle important pendant l’opération Desert couches aux côtés du système Patriot PAC-3.
Storm en 1991 en détectant plusieurs dizaines Il est interconnectable et interopérable avec
de missiles SCUD lancés vers Israël et l’Ara- des capteurs externes (radar israélien Green
bie Saoudite. La réception des données via Pine, AWACS, satellites…) et autres moyens de
des stations au sol, leur traitement au niveau défense anti-aérienne.
du sol, la transmission des informations et
coordonnées des cibles par liens téléphoni- Ce système en cours de phase de test opéra-
ques pour une interception par les Patriot ont tionnel a été déployé l’automne dernier en
démontré la faisabilité d’une défense anti- Israël au profit de l’exercice Juniper Cobra 10.
missiles fondée sur une composante spatiale. Rappelons qu’un radar américain AN/TPY-
La constellation DSP fait maintenant partie 2 associé à ce système a été déployé l’année
intégrante du système ALERT16 ayant pour dernière en Israël afin d’être intégré à la chaîne
objectif de fournir « une première capacité nationale de détection (INMDCC) de missiles
d’alerte de théâtre ». Les données du système balistiques de théâtre, renforçant l’interopéra-
DSP et d’autres sources sont intégrées et trai- bilité des systèmes de détection et le préavis de
tées à Peterson Air Force Base (Colorado), au détection en cas de tir de missile balistique au
sein d’une entité du 21st Space Wing, apparte- Proche ou au Moyen-Orient.
nant à l’AFSPC17, afin de produire des rapports
de détection très précis avec des moyens de L’US Navy tient une place prépondérante
transmission rapides. dans le dispositif américain de lutte contre les
missiles balistiques de théâtre (TBMD) courte
Il apparaît clairement qu’il existe une connexion et moyenne portée grâce au système d’armes
entre l’AFSPC et l’INMDCC de Palmahim, afin Aegis embarqué sur les croiseurs (CG) de la
de transmettre les données issues de la constel- classe Ticonderoga et les destroyers (DDG)
lation DSP permettant de fournir un préavis à de la classe Arleigh Burke, régulièrement
Israël en cas de tir de missile balistique dans modernisés.
la région.
Le système Aegis comprend des capacités de
La composante terrestre anti-missile US repose détection et de poursuite radar, des moyens de
sur deux systèmes d’armes complémentaires télécommunications réactifs (JTIDS19 , liaison
couvrant chacun un domaine particulier en 16, permettant l’échange de données entre
Libre pensée

distance et en altitude. Le Patriot PAC-3, unités sur les trajectoires et pistes des missiles
mentionné dans cet article, est déjà en service balistiques) et de calcul spécifiques, ainsi que
dans les pays suivants : États-Unis, Japon, Pays- des armements adaptés (missiles SM-2 et SM-3
Bas, Allemagne, et a été commandé par Israël, très véloces) à la menace balistique.
la Corée du Sud et les EAU.
La détection et la poursuite associées au système
Le THAAD est un système anti-missiles mobile Aegis des bâtiments de l’US Navy reposent sur le
aérotransportable prévu pour des interceptions radar SPY-1 dont certaines versions possèdent la
en endo- ou exo-atmosphérique. Le but affiché capacité TBMD. De même, les bâtiments équi-
est l’interception des missiles balistiques de pés des versions Aegis 3.6 et ultérieures ont la
possibilité de mettre en œuvre simultanément
16 ALERT : Attack and Launch Early Reporting to
80 Theater.
19 JTIDS : Joint Tactical Information Distribution Sys-
17 AFSPC : Air Force Space Command. tem, système de liaisons tactiques au sein d’un
18 AFSPC : Air Force Space Command. réseau.
L’étude des récents déploiements d’unités Aegis
BMD permet de dégager une tendance nette :

- l’US Navy semble en mesure d’assurer la


permanence à la mer d’au moins deux unités de
tir SM-3 dans le Golfe Arabo-persique (GAP),
ainsi que des unités LRS&T ;
- à la date du 18 août 2009, deux destroyers de
la classe Arleigh Burke (USS Decatur et USS
Paul Hamilton) croisaient entre le GAP et
l’océan Indien ;
- le DDG 55 Stout – dernier bâtiment de la

DR
Le système Aegis, équipant l’USS Lake Erie, s’est montré classe Arleigh Burke de la flotte US de l’Atlan-
particulièrement efficace lors de l’exercice dans le Pacifi- tique porté au standard SM-3 – était quant à
que mené par l’US Navy en 2009.
lui déployé en Méditerranée pour une durée de
six mois, participant à des manœuvres avec les
la capacité BMD (LRS&T20, calcul de la solution marines israéliennes et turques.
de tir et tir du missile SM-2 ou SM-321), tout en
continuant de réaliser des missions classiques Rappelons qu’il était présent au large des côtes
de lutte au-dessus de la surface (notamment d’Israël lors de l’essai d’Arrow-2 du 7 avril 2009,
interceptions d’aéronefs). L’US Navy dispose et qu’il a sûrement participé à la détection et
actuellement d’environ 9 unités Aegis BMD. à la poursuite de la cible, transmettant ses
données à l’INMDCC de Palmahim ;
Ainsi, comme l’a relaté son journal, le 30 juillet
2009, la flotte américaine du Pacifique a procé- - on constate qu’au moins un bâtiment de clas-
dé avec succès au tir d’un SM-3 Block IA, en se Ticonderoga au standard LRS&T croise en
conjonction avec la MDA américaine. Cette permanence dans le GAP, complétant ainsi les
opération, baptisée Stellar Avenger, impliquait capacités de détection et de poursuite du dispo-
trois navires équipés du système Aegis BMD : le sitif ABM US dans cette région du monde.
croiseur USS Lake Erie (CG70), et les destroyers
USS Hopper (DDG70) et USS O’Kane (DDG77), Il ne faut pas perdre de vue que toute cette
détectant et poursuivant la cible avec leurs radars gesticulation d’unités navales et de systèmes
SPY – simulant un missile balistique courte d’armes est planifiée dans le but de détecter,
portée – tirée depuis le polygone d’essais missiles de poursuivre et de détruire tout missile balis-
Libre pensée
du Pacifique (localisé à Barking Sands, Kauai). tique qui serait tiré contre Israël ou les unités
Chaque système développa sa solution de tir, américaines déployées dans le Golfe.
l’USS Hopper tirant un SM-3 Blk IA réel correc-
tement guidé jusqu’à l’interception de la cible par L’intégration des différents systèmes
collision directe deux minutes après le tir, à plus ABM américains et israéliens et le
de 160 km au-dessus de l’océan Pacifique, l’USS concept de défense multi-couches
O’Kane conduisant un engagement simulé de la
cible, et l’USS Lake Erie – équipé de la version
4.0.1 de l’Aegis BMD – procédant à l’évaluation L’analyse des différents points exposés dans
complète du nouveau système d’armes, incluant cette note permet d’affirmer qu’Américains et
le lancement d’un SM-3 Blk IB simulé. Israéliens ont déployé des efforts considérables
ces derniers mois afin d’interconnecter leurs
différents capteurs et systèmes ATBM, réalisant 81
20 LRS&T : Long Range Search & Track, détection et
poursuite longue distance. une véritable fusion multi-senseurs et consti-
21 SM-2 ou -3 : Standard Missile. tuant une défense ABM multi-couches :
Cependant, il s’avère que l’Arrow-2 et même
les SM-3 positionnés en Méditerranée orien-
tale ou dans le nord du GAP possèdent des
capacités d’interception insuffisantes face à la
menace balistique iranienne longue portée de
type SHAHAB-3 ou SHAHAB-3 mod de plus
de 1 300 km de portée. Or, le développement
de l’Arrow-3 prendra encore quelques années.
Il se pourrait ainsi que le Pentagone accélère
le développement du THAAD et positionne
des batteries à la portée accrue sur le territoire
israélien, ainsi que des batteries d’une version
DR

L ’amiral US Mark Fitzgerald et le Brigadier General Doron terrestre du SM-3, créant de fait une bulle ABM
Gavish. supplémentaire à l’Israel’s National Missile
Defence Command Center, qui serait placée sous
- dans le domaine de la détection et de la pour- commandement US. Ainsi, l’exercice Juniper
suite, en déployant différents types de radars Cobra 10 qui s’est déroulé l’automne dernier
sol (radar bande X en Israël) et radars navals en Israël était placé sous le commandement
des systèmes d’armes Aegis en Méditerranée de l’amiral Mark Fitzgerald, commandant la
orientale et dans le nord du GAP, fournissant 6e flotte US en Méditerranée, soulignant l’im-
ainsi les désignations d’objectifs au radar de portance du dispositif naval américain dans la
conduite de tir Green Pine israélien associé au lutte contre les missiles balistiques. ●
système ATBM Arrow-2 ;
- dans le domaine de la complémentarité des
systèmes d’armes, en créant plusieurs niveaux
de bulles de protection pour Israël, du Patriot
PAC-2 au SM-3 du système Aegis BMD, en
passant par l’Arrow-2.
DR

BIBLIOGRAPHIE
Libre pensée

· Jean-Philippe Baulon, Défense contre les missiles balistiques, éd. Economica, 2006.
· Moyen-Orient – Spécial Iran, septembre 2009.
· Rapport de l’Assemblée nationale : Iran et équilibre géopolitique au Moyen-Orient,
décembre 2009.

Sites Internet :

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82 · [Link]
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Actes des Ateliers du CESA du 8 mars 2010,

Commander les opérations aériennes :


vers un nouveau C2 ?

Les Actes des colloques

83
Commander les opérations aériennes :
vers un nouveau C2 ?
par le général de division aérienne Jean-Marc Laurent.

Le général de division aérienne Jean-Marc Laurent, alors directeur du CESA, ouvre cet Atelier
dont l’objectif est de réfléchir à l’adaptation des principes et des structures du Commandement
et du Contrôle (C2) des opérations aériennes, à l’aune du nouveau contexte international tel
que décrit dans le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale. Le C2 apparaît comme
un facteur structurant pour l’avenir de nos armées, et en particulier pour celui de l’armée de
l’air. En effet, le C2 « Air » permet de mettre en œuvre l’outil aérien de façon globale dans
un ciel opérationnel unifié et de l’intégrer de manière efficace à la manœuvre interarmées
et internationale. C’est pour cela que, si le défi du C2 « Air » est assurément technique, son
enjeu est avant tout stratégique.

C’est un vrai plaisir de vous recevoir pour ce la manœuvre interarmées et internationale.


nouvel atelier du CESA. Il s’agit aujourd’hui Le maîtriser est la garantie pour une force
d’évoquer un sujet éminemment sensible, aérienne de figurer au premier plan de la déci-
complexe mais déterminant pour l’avenir sion militaire et de ne pas apparaître comme
de nos armées, en général, et de l’armée de une seule composante de soutien capacitaire.
l’air, en particulier : le commandement et le Le C2 « Air » est, et sera de plus en plus, la
contrôle des opérations aériennes, autrement compétence cadre à entretenir et à développer
dit le C2 « Air ». si l’armée de l’air veut demeurer une institution
à part entière.
En effet, si ce sujet semble, au premier abord,
relever de la seule mise en œuvre de la puissan- Le C2 « Air », autrement dit l’architecture de
ce aérienne et, donc, être réservé uniquement commandement et de conduite des opérations
Les Actes des colloques

à un public expert de la gestion des opérations aériennes à laquelle s’adossent les processus fonc-
aériennes, il n’en est rien. Le réduire à cet tionnels qui conditionnent la réussite des opéra-
aspect technique nous dissimulerait toute sa tions dans ou à partir de la troisième dimension,
dimension stratégique, voire politique, et l’in- est en réalité la véritable colonne vertébrale de
térêt de le développer dans cette enceinte ne toute stratégie militaire moderne.
serait effectivement pas le même.
Alors que nous avons parmi nous un repré-
De fait, j’ai la conviction que le C2 « Air » est sentant de sa Très Gracieuse Majesté ; il est
au cœur de ce que j’ai pu nommer l’institutio- bon de rappeler que le C2 « Air » a trouvé
nalité de l’armée de l’air, à l’occasion d’autres ses premières lettres de noblesse au sein du
manifestations du CESA dédiées à la stratégie Fighter Command de la Royal Air Force qui lui
84 militaire. En effet, le C2 « Air » est l’essence a permis de gagner la grande bataille d’Angle-
même de l’expertise aérienne, car il permet terre dont nous allons fêter l’anniversaire dans
de mobiliser l’outil aérien et de l’intégrer dans quelques mois.
Aujourd’hui, alors que nous poursuivons, ou celles de l’OTAN, disponibles en vertu
de ce côté-ci du Channel, l’exploration des de l’accord Berlin + , sont si convoitées pour
défis soulevés par le Livre blanc français sur lancer une opération européenne.
la Défense et la sécurité nationale de 2008, le
commandement et le contrôle des opérations On comprend, dans ces conditions, que le
militaires, et tout spécialement sa composante C2 « Air » constitue un sujet aussi politico-
aérienne qui en est la partie la plus élaborée et mili­taire que technique même si, in fine, il
la plus globale, conditionnent, à bien y réflé- se traduit par du hardware et des procédures
chir, chacune des cinq fonctions stratégiques opératoires qui permettent de créer physi-
qui composent le cadre sécuritaire national. quement le réseau d’échange d’informations
Ils constituent la condition sine qua non de élaboré qu’il entend être.
l’engagement des armées, qu’il soit intérieur,
au sens de la défense interne des nations ou Cette dimension politico-militaire est renforcée
de l’article 5 de l’Alliance, ou extérieur, sur un par le fait qu’une des particularités singulières
théâtre d’opération hors du champ d’action du C2 « Air » est qu’il ne peut pas s’extraire
traditionnel des pays de l’Alliance. de son environnement interarmées et inter-
national. Cela n’aurait aucun sens, et toute
Plus largement, le C2 « Air » est un des piliers réflexion à son propos doit s’inscrire dans ce
fondamentaux de l’Alliance et ce qui la rend double cadre.
militairement crédible et puissante. D’ailleurs,
la conjonction des travaux sur le concept de D’ailleurs, si l’Alliance réfléchit à une évolution
l’Air and Space C2, et sur le concept stratégi- du concept de l’Air and Space C2, ce n’est pas
que de l’OTAN n’est pas totalement fortuite. parce que le système actuel ne donne pas satis-
Il suffit de regarder comment la question de la faction sur un plan purement aérien, mais bien
défense anti-missiles est mise en relief dans les parce que nos partenaires des autres armées
deux démarches pour s’en convaincre. sentent le besoin de s’interconnecter et de
s’impliquer beaucoup plus dans un C2 « Air » à
A contrario, on peut noter que le C2 est un des qui ils reprochent d’être un peu trop « le C2 des
facteurs stratégiques qui manquent le plus à aviateurs ». Ce comportement se traduit, entre
l’Union européenne et qui font que des exper- autres, dans la volonté de passer, en matière de
tises en la matière, comme celles développées produit du C2 « Air », de la Situation Awareness
par certains États-membres, comme la France, à ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler la
Shared Situation Awareness (SSA). Cette vision,
pour être légitime, devra naturellement être
transposée et s’appliquer aux autres C2, Terre
Les Actes des colloques

ou Mer, et le « partage » se traduira directe-


ment dans l’organisation du commandement
et du contrôle.

Les opérations en Afghanistan ont catalysé


cette réaction interarmées. De fait, cet enga-
gement rompt avec la vision traditionnelle
des opérations de guerre, telle qu’elle existait
depuis plusieurs décennies, et la tentation est
grande de remettre en cause un C2 « Air »
jugé, par certains, inadapté au contexte. Plus
de vingt ans après l’effondrement du bloc
CESA

85
communiste et malgré deux décennies de
Le général de division aérienne Jean-Marc Laurent. conflits intensifs en Europe, en Afrique et
en Orient, l’idée paradoxale que nous nous lourds et d’équilibres politiques difficiles. La
battons comme au temps de la guerre froide question des CAOC européens est là pour nous
persiste. L’argument d’une inadaptation du en convaincre alors que l’OTAN a entrepris,
C2 « Air » et d’une rigidité de ses structures en la matière, une lourde transformation, avec
se fait régulièrement entendre et de façon l’adaptation de leur nombre et le développe-
récurrente. De même, la critique d’une trop ment de l’ACCS.
grande prédictibilité de l’action aérienne et du
manque de décentralisation dans la conduite La question du C2 « Air » est donc complexe et
des opérations est régulièrement avancée. son étude suscite la passion. Quoi qu’il en soit,
Pourtant, le C2 « Air » a sensiblement évolué il ne faut pas rester figé et la réflexion mérite
depuis 1989 et il fait quotidiennement ses d’être entreprise d’autant que d’autres facteurs
preuves en assurant la protection sans faille et d’évolution arrivent et sont, quant à eux, déter-
sans discontinuer du sanctuaire de l’Alliance minants pour les batailles de demain. Il s’agit
en permettant de protéger avec réactivité, de l’émergence de l’espace comme nouveau
flexibilité et efficacité, les forces engagées en champ d’affrontement et du développement
opérations extérieures. de nouvelles armes balistiques dont la prise en
compte et le traitement ne sauraient s’extraire
Toujours est-il que créer un C2 « Air » calqué du C2 « Air ».
sur les contingences de l’Afghanistan ne serait
pas opportun car les défis et les menaces du Ce sont autant de thématiques structurantes
XXIe siècle nous réservent des affrontements pour les forces armées, et critiques quant à
futurs qui n’auront peut-être rien à voir avec la leur commandement futur et le contrôle de
crise d’Asie centrale. Par ailleurs, les structures leurs engagements. C’est pourquoi l’OTAN
de C2 « Air » font l’objet d’investissements a entrepris, depuis plus d’un an, une étude
Les Actes des colloques

86
DR

EC-725 Cougar en Afghanistan.


d’un nouveau concept du C2 « Air et Espace », Après une pause, et forts de la position
l’ajout de ce second terme ayant toute son otanienne qui nous aura été révélée, nous
importance. À ce titre, j’indique que l’armée de demanderons à deux représentants nationaux
l’air française et plus particulièrement le CESA de l’Alliance de partager l’analyse de leur pays
ont l’immense honneur d’accueillir, depuis et les enjeux spécifiques qui sont les leurs.
l’été dernier, le groupe de travail créé pour Tout d’abord, l’Air Commodore Ray Lock
l’occasion. Piloté par le commandement de la nous indiquera comment, outre-Manche, on
transformation de Norfolk (ACT), il associe aborde la question après l’expérience consi-
tous les états-majors de l’Alliance, ainsi que dérable acquise en Irak et en Afghanistan. Il
des experts de la puissance aérienne comme est responsable de la branche Air du DCDC
le JAPCC de Kalkar en Allemagne. Ce groupe qui est le centre de concept et doctrine de
de réflexion, lancé par le général Mattis, le la défense britannique, notre CICDE. Il est
prédécesseur du général Abrial à Norfolk, dans donc particulièrement autorisé à évoquer la
le sillage de l’étude sur les futurs multiples, façon dont le Royaume-Uni théorise ce sujet
se réunira une nouvelle fois durant les deux et comment il entend apporter sa contribution
prochaines journées, à l’École militaire. à l’OTAN pour enrichir le débat. Je pense que
ses propos refléteront les perspectives du Green
Nous profitons ainsi de la présence du général paper britannique qui vient d’être diffusé et
José Fernandez-Demaria, officier de l’armée qui s’apparente, dans une certaine mesure, au
de l’air espagnole mais surtout responsable Livre blanc français sur la Défense. Sa présence
à ACT des concepts stratégiques, des politi- témoigne de l’excellente relation franco-britan-
ques d’emploi et de l’interopérabilité. Je lui nique sur le plan aérien et spatial, dont nous
ai demandé de nous faire un point de situa- sommes fiers de faire état ici.
tion sur les travaux du groupe d’étude, sur
les questions qu’il soulève mais aussi sur ses Enfin, je laisserai la parole au général Gilles
ambitions en matière de doctrine, d’organisa- Desclaux, l’actuel commandant du CDAOA,
tion, d’entraînement, d’équipement, etc. Vous qui bénéficie aussi d’une riche expérience
verrez qu’elles sont stratégiques pour l’avenir auprès du Joint Forces Command de l’Alliance
des forces aériennes. à Lisbonne, dont il a été le témoin privilégié
de l’évolution structurelle avec l’intégration
Mais, préalablement à cette intervention, j’ai d’un des produits phares de la transformation
proposé au général Jean-Patrick Gaviard – qui de l’OTAN : la Nato Response Force. Le général
a de hautes responsabilités dans l’armée de Desclaux a d’ailleurs été le chef de la compo-
l’air puisqu’il a été commandant des opéra- sante Air lors de la NRF 12, l’an dernier, et il
tions aériennes et de la défense aérienne mais prépare activement une prochaine édition. Il
Les Actes des colloques

aussi sous-chef opérations de l’état-major des a donc longuement réfléchi aux questions qui
armées, et est aujourd’hui consultant auprès nous réunissent aujourd’hui et il est assuré-
de l’Alliance – de replacer la réflexion dans ment l’homme le plus avisé dans l’armée de
son contexte historique. Il nous apportera son l’air et plus largement dans les armées fran-
regard de stratégiste et son expérience aguerrie, çaises pour parler de ce sujet. Il offrira donc la
dans tous les sens du terme, d’un savoir-faire perspective nationale en la matière, à l’aune de
opérationnel dont il a contribué à faire une son retour dans la structure militaire intégrée
niche d’expertise française, qui est aujourd’hui de l’Alliance. ●
largement reconnue hors des frontières de
notre pays et qui en fait une des rares person-
nes à pouvoir conduire une bataille aérienne
interarmées et internationale. 87

 JAPCC : Joint Air Power Competence Centre.


La problématique du C2 : contexte et enjeux
par le général de corps aérien Jean-Patrick Gaviard,
ancien sous-chef opérations de l’état-major des armées, NATO advisor.

Après un rappel historique, le général Gaviard, fort de l’expérience des derniers conflits,
notamment en Afghanistan, propose une vision futuriste sur l’utilisation des centres de
commandement et de contrôle Air. Cette étude met en évidence les opérations d’appui
interarmées, la maîtrise de la troisième dimension et les opérations dans la profondeur.

Après avoir décrit dans un premier temps le


fonctionnement « classique » des centres de
commandement et de contrôle Air (C2) d’hier
et d’aujourd’hui, il sera développé dans un
deuxième temps une vision plus prospective
des C2 du futur. Cette vision s’inscrira dans
un cadre de travail plus transverse et donc
plus interarmées et interministériel mettant
en évidence les capacités plus spécifiques de la
puissance aérienne. Enfin, une dernière partie
sera consacrée aux hommes qui resteront bien
évidemment au cœur du dispositif des C2 de
demain.

Le fonctionnement des C2 « tradition-


DR

nels » L’ Air Marshall Sir Hugh Dowding fut le premier à utiliser,


Les Actes des colloques

sans le savoir, la boucle « Observation, Orientation, Déci-


Pendant la célèbre « bataille d’Angleterre », sion, Action » (OODA) pendant la bataille d’Angleterre.
l’Air Marshall Sir Hugh Dowding comman-
dait et contrôlait les opérations aériennes temps les éléments en provenance des différents
depuis son centre de Stanmore situé au nord guets aériens postés sur la côte anglaise et des
de Londres en faisant « tourner », sans le radars dont on ne dira jamais assez le rôle
savoir, la fameuse boucle : « Observation, essentiel dans le succès de cette bataille aérien-
Orientation, Décision, Action » (« OODA ») ne. À partir de ces observations, les respon-
qui sera modélisée bien plus tard par le colonel sables pouvaient « orienter » l’action à venir
Boyd de l’USAF, et qui prévaut toujours dans puis « décider » du plan d’engagement. Plus
le fonctionnement des centres actuels. précisément cette phase permettait de mettre
en alerte les pilotes des célèbres Spitfire et les
88 Ainsi, les officiers et sous-officiers, en parti- canons anti-aériens concernés par l’attaque à
culier féminins (les WAAF), en place dans le C2 venir, ainsi que de prévenir les unités chargées
de Stanmore « observaient » dans un premier de déployer les ballons dont le rôle consistait à
gêner les tirs des bombardiers allemands sur Depuis le 11 septembre 2001, les C2 chargés de
Londres. Enfin, les ordres de commandement la « défense aérienne » au-dessus du territoire
correspondant à la phase « action » étaient national se sont concentrés prioritairement
lancés pour stopper les raids aériens détectés sur la menace de type terroriste qualifiée de
préalablement. Chacun se souvient du « scram- « renegade » par l’OTAN. Ainsi, le renseigne-
ble » ou décollage sur alerte des valeureux et très ment devenu primordial dans cette nouvelle
jeunes pilotes de chasse britanniques auxquels guerre anti-terroriste nécessite un travail plus
Winston Churchill rendra un hommage appuyé transverse, c’est-à-dire plus interministériel.
et émouvant, à la fin de cette bataille aérienne Au sein du Centre national des opérations
historique. En résumé, la boucle « OODA » aériennes (CNOA) de Lyon Mont-Verdun,
tournait globalement comme nous la faisons par exemple, des représentants du ministère
tourner aujourd’hui dans les C2 modernes. de l’Intérieur et de la Délégation générale à
On comprend également le rôle fondamental l’aviation civile (DGAC) sont chargés de jouer
joué par le centre de commandement dans l’interface avec leur ministère de tutelle pour
cette bataille, bien que, traditionnellement, accroître la synergie interministérielle.
la réussite en demeure attribuée plutôt aux
pilotes de Spitfire qu’à son vaillant chef d’or- Ce travail transverse permet d’insérer dans la
chestre, l’Air Marshall H. Dowding. Ce dernier même boucle informative tous les acteurs étati-
fut d’ailleurs limogé quelques mois plus tard, ques chargés de la lutte contre le terrorisme et
pour des raisons de rivalités internes au Haut d’agir plus efficacement. La « police du ciel »,
Commandement britannique. Aujourd’hui, plus spécifiquement, nécessite d’anticiper sur
juste retour des choses, le centre de Stanmore a les actions compte tenu de la vitesse des avions
été ouvert au public pour rendre hommage à Sir et de la fugacité de la menace, d’engager les
Dowding et au C2 de la bataille d’Angleterre. moyens à temps et de renseigner le décideur
politique national qui, dans ce cas, demeure le
Les principes fondamentaux de fonctionne- seul juge de l’ouverture du feu, si besoin. Dans
ment des C2 persistent. Toutefois, aujourd’hui ce cadre, des accords bilatéraux avec les pays
face à la guerre asymétrique, trois facteurs contigus à la France ont été signés pour accroî-
nouveaux doivent être pris en compte : l’appro- tre cette indispensable anticipation d’action.
che globale interarmées et interministérielle,
l’accélération du tempo des opérations, les Parallèlement, dans les C2 chargés des opéra-
dommages collatéraux. tions aériennes sur des théâtres extérieurs,
particulièrement en Afghanistan, la guerre
asymétrique se traduit aujourd’hui par une
accélération du tempo des opérations. Les
Les Actes des colloques

principes d’observation renforcés au moyen


de systèmes ISR évolués conservent ici toute
leur pertinence. Par ailleurs, des capacités de
ciblage plus pertinentes couplées à des échan-
ges d’informations à base de système Rover,
par exemple, entre les composantes terrestres
et aériennes permettent d’agir avec plus de
précision tout en intégrant les rayons de létalité
des armements embarqués. Il faut, en effet,
DR

Le fonctionnement du C2 reste globalement le même que savoir prendre en compte les dommages colla-
pendant la seconde guerre mondiale. Du fait du nouveau téraux qui sont systématiquement utilisés par
type de conflits rencontré, trois facteurs doivent être pris
en compte : l’approche globale, l’accélération des opéra-
les adversaires via les médias pour peser sur 89
tions et les dommages collatéraux. Le C2 est fondamental l’opinion publique. Ainsi, dans certains cas, le
surtout dans le cadre d’une coalition. contrôleur tactique air au contact des troupes
à la puissance aérienne. Cette catégorisa-
tion permet de mieux appréhender le rôle de
« soutenant » et « soutenu » (« supported »,
« supporting ») joué par le commandant air
(« Air Component Commander » : « ACC »)
auprès des autres commandeurs, en fonction
des effets désirés par le JTF. Ces différentes
catégories peuvent être décrites, par exemple,
dans l’ordre décroissant de leur niveau d’in-
tégration interarmées. Si cette hypothèse est
retenue, on peut alors distinguer trois catégo-
ries de missions dévolues à la puissance aérien-
ne, en allant de la mission la plus interarmées
vers la plus spécifiquement air :

➢ les opérations d’appui interarmées,


DR

➢ la maîtrise de la troisième dimension,


Le système Rover est un élément important de la liaison ➢ les opérations dans la profondeur.
entre les aviateurs et les hommes sur le terrain. Il permet
ainsi l’accélération du tempo des opérations.
Les opérations d’appui interarmées sont
au sol (JTAC) peut repréciser les coordonnées aujourd’hui au centre des missions dévolues
des cibles voire, compte tenu de l’environne- à la puissance aérienne en Afghanistan. Dans
ment, annuler le tir envisagé initialement et ce domaine, il faut améliorer nettement les
choisir des modes d’action plus adaptés, non procédures de travail très centralisées entre les
létaux, comme les « démonstrations de force » composantes terre et air pour anticiper sur les
(« show of force »), par exemple. actions futures.

Mais ce travail marqué par la conduite en Les opérations aériennes ont, depuis la fin de
temps réel ne suffit plus. Il faut désormais la première guerre mondiale, été principa-
« observer » encore plus rapidement et plus lement conçues et contrôlées d’une manière
intelligemment pour être capable de dégager centralisée et exécutées d’une manière décen-
du temps afin d’ « orienter » et « décider », tralisée.
c’est-à-dire planifier et anticiper pour « agir »
plus précisément et donc plus efficacement C’est pour des raisons liées principalement à
dans le temps et l’espace. leurs caractéristiques propres et aux cibles qui
Les Actes des colloques

Pendant la deuxième guerre mondiale le géné- leur sont allouées par le commandant de théâ-
ral Marshall admettait que si « 40 % de l’art du tre, que les opérations aériennes sont planifiées
commandement reposait sur la capacité d’im- aujourd’hui d’une façon très centralisée. La
proviser », il soulignait aussi que « 60 % résidait polyvalence des vecteurs aériens modernes
dans la capacité d’anticiper ». renforce encore cette centralisation. Ainsi,
en 2003, les forces américaines utilisaient
Les C2 du « futur » souvent les mêmes appareils F-15E et F-16
basés dans les émirats du Golfe pour agir en
Les opérations actuelles conjuguent les modes Irak et en Afghanistan. C’est pour cette raison
d’action interarmées via des effets à produire historique que les opérations aériennes corres-
décidés par le commandant de théâtre (« Joint pondant aux opérations Iraqi Freedom et de
90 Task Force », JTF). Dans ce cadre de plus en l’ISAF en Afghanistan sont toujours menées
plus interarmées, on peut tenter de catégori- depuis un C2 unique situé sur la base aérienne
ser les différents types de missions assignées d’Al-Udeid au Qatar.
DR
« Les opérations aériennes correspondant aux opérations Iraqi Freedom et de l’ISAF
en Afghanistan sont toujours menées depuis un C2 unique situé sur la base aérienne
d’Al-Udeid au Qatar ».

Toutefois cette hypercentralisation peut se au niveau tactique et ainsi « décentraliser » la


révéler nettement insuffisante quand il s’agit planification de certaines missions aériennes
de missions d’appui direct aux forces terres- d’appui interarmées. Toutefois, le commandeur
tres. Ces missions sont actuellement planifiées air pourra bien évidemment « reprendre la
en « série » par les responsables terre d’abord main » si la situation l’exige pour redistribuer
puis air et non d’une manière intégrée. Ainsi, les missions en fonction de nouveaux effets
la coordination air-sol en Afghanistan repose recherchés. Les responsabilités du comman-
principalement sur les « épaules » d’un contrô- deur air seraient donc, dans ce cas, tournées
leur tactique air (JTAC) qui doit en cas de plus vers de la « supervision » (monitoring)
demande d’urgence décrire finement, sous que du contrôle strict au sens du « comman-
le feu, la situation complexe sur le terrain dement et contrôle », lui permettant ainsi de
aux pilotes venus les assister avec toutes les prendre du recul sur les événements en temps
difficultés inhérentes que l’on peut imaginer, réel, au niveau tactique.
y compris le risque de tir fratricide. On peut
toutefois imaginer résoudre ce problème diffi- La maîtrise de la troisième dimension est
Les Actes des colloques

cile de manière plus efficace par un travail totale en Afghanistan. Il ne faut pas, toute-
collaboratif de planification intégrée effectué fois, en déduire des conséquences trop hâtives
bien en amont entre les unités tactiques air et concernant les opérations futures. Chacun se
terre concernées. Cette planification décen- souvient du tragique bombardement effectué
tralisée et plus adaptée ne pourra être réalisée en 2004 contre les forces françaises à Bouaké.
que si les responsables tactiques concernés La maîtrise de la troisième dimension, voire
disposent d’outils de travail collaboratifs et aérospatiale, est souvent oubliée, à tort. Or, sans
d’une « appréciation de situation » terrestre et la maîtrise du ciel, il n’existe pas de « liberté
air pertinente qui aujourd’hui se trouve au d’action » pour les autres forces, principalement
niveau des C2 centraux afin d’agir en toute terrestres. On peut imaginer aisément ce que
connaissance de cause. On peut imaginer pourraient être des opérations en Afghanistan
aisément que, grâce aux moyens modernes de sans la maîtrise totale du ciel dont disposent les 91
communication, on pourra prochainement forces de la coalition aujourd’hui. S’agissant de
« acheminer » cette appréciation de situation la maîtrise de l’espace aérien proprement dit, il
est clair que le commandant air possède dans l’adversaire, et délivrer des effets en quelques
ce domaine une expertise reconnue. En effet, heures en tout point du globe avec une emprein-
dans la plupart des opérations, le commandant te au sol minimale, voire nulle. Les exercices
de théâtre interarmées confie d’emblée cette à longues distances dénommés « Iroquois »,
responsabilité au commandeur air. Par delà menés par le Commandement de la défense
cette responsabilité pleine et entière, il faut aérienne et des opérations aériennes (CDAOA)
également comprendre la nécessité de coordon- au moyen de Rafale équipés du missile de
ner dans le même espace aérien les moyens utili- croisière SCALP, accompagnés par un AWACS
sés par les autres composantes et en particulier et des ravitailleurs et dotés de moyens de
les hélicoptères et les drones. Il ne s’agit pas là communication à longue distance, illustrent
d’interférer avec les missions assignées par un bien cette capacité stratégique unique. En effet,
autre commandement mais bien de coordonner ce dispositif non seulement peut se diriger
les actions dans la troisième dimension dans un vers sa destination programmée initialement
but principalement de sécurité et plus particu- mais peut être rappelé ou dérouté en vol à tout
lièrement d’anti-collision. moment en fonction des effets stratégiques
souhaités par le décideur politique.
Enfin, demain les C2 dévolus à la défense
anti-missiles balistique (DAMB) devront D’une manière plus prospective, les travaux
agir en parfaite continuité (« seamless ») avec menés par le commandement de la transforma-
les C2 chargés de la défense aérienne pour tion de l’OTAN (SACT) de Norfolk concernant
coordonner les différents effets aérospatiaux les C2 air futurs, mettent en évidence la néces-
à produire. Il existe, de fait, clairement un sité de développer le travail collaboratif avec
« ADN » commun entre ces deux C2. les autres composantes voire avec des agences
interministérielles ou des organisations non
Les opérations dans la profondeur carac- gouvernementales (ONG). Cette collaboration
térisent d’une manière unique la puissance pourra être obtenue en s’appuyant sur des
aérospatiale. En effet, seule la puissance aéro- réseaux de communication robustes et maillés
spatiale peut fournir aux décideurs politiques permettant de créer « une constellation de
des renseignements stratégiques, peser sur C2 » disposant de l’appréciation de situation
nécessaire pour planifier au niveau requis et
d’une manière transverse les missions avec les
autres composantes, les autres ministères, voire
les ONG si besoin, comme cela a été présenté
précédemment.
Les Actes des colloques

Sur un autre plan, la gestion de capacités


« rares » entre plusieurs théâtres d’opéra-
tions se fait jour également. Le transport
stratégique, la cyberdéfense, l’utilisation de
drones de type MALE, la défense anti-missi-
les balistiques, les satellites font partie de ces
capacités qui dépassent le strict cadre régional
par essence. Ces capacités sont hautement stra-
DR

tégiques et resteront vraisemblablement sous


le commandement et le contrôle des pays qui
Le CDAOA est l’un des acteurs principaux, en France, de fourniront ces moyens au profit de l’Alliance.
la défense aérienne. Il participe aux opérations de longue
92 distance et aux exercices type « Iroquois », illustrant la ca- En corollaire, elles ne pourront donc probable-
pacité unique de la puissance aérospatiale de mener des ment pas être mises sous le commandement
opérations dans la profondeur. ou le contrôle direct d’un C2 OTAN. C’est
DR
Les constellations satellitaires, les drones ou la défense antimissile participent à la création d’un C2
futur avec une vision inter-théâtres et une « constellation de C2 ». Il ne pourra plus être question
d’un contrôle direct par le C2 OTAN.

pourquoi il convient d’envisager un nouveau Les hommes


principe fondamental d’unité d’effets. Dans
ce cadre, le « C2 air, inter-théâtres » aura pour Par delà tous ces aspects conceptuels et les
responsabilité de gérer et de coordonner ces progrès exponentiels de la technique de l’in-
moyens stratégiques sans toutefois en avoir le formation, il convient de garder à l’esprit que
contrôle direct. l’homme est et restera au centre du dispositif.
Le général Montgomery insistait sur ce point
En résumé, on comprend que si le comman- en définissant le commandement comme « la
dement garde sa pertinence via les effets à capacité et la volonté de rallier les hommes et
produire, le contrôle évolue au profit d’une les femmes autour d’un objectif commun ».
vision plus collaborative. On notera que le Le changement culturel et l’entraînement
Les Actes des colloques

général Mattis, prédécesseur du général Abrial demeureront donc centraux pour conduire
à la tête de l’État-major de la Transformation de ces transformations. Les C2 sont de réels
l’OTAN à Norfolk, préférait d’ailleurs employer systèmes d’armes et doivent donc bénéficier de
le terme de « retour d’informations » (« feed moyens d’entraînement adaptés, ce qu’avaient
back ») que celui de « contrôle ». L’acronyme parfaitement compris les responsables de l’ar-
C2 pourrait donc évoluer progressivement mée de l’air qui avaient créé il y a déjà plus de
du terme « commandement et contrôle » vers quinze ans le Centre d’analyse, de simulation
« commandement et coordination » puis vers et de planification des opérations aériennes
« commandement et collaboration ». On note- (CASPOA) dédié à la formation de tous les
ra, enfin, que les travaux actuels centrés sur les personnels affectés dans les C2 air.
nouveaux concepts de C2 air auront, sans nul Afin d’anticiper sur les progrès en termes
doute, des conséquences directes sur les orga- de C2, le CDAOA étudie, d’ores et déjà, un 93
nisations des C2 terre et mer et bien évidem- CASPOA de nouvelle génération.
ment interarmées. Le chemin est désormais tracé. ●
A new Air and Space C2 Concept
by brigadier general Fernández-Demaria,
Deputy Assistant Chief of Staff Strategic Concepts, Policy & Interoperability
NATO Allied Command Transformation.

Le Brigadier General Jose A. Demaria Fernandez Deputy Assistant Chief of Staff Strategic
Concepts, Policy and Interoperability, Allied Command Transformation, à l’OTAN, est l’un
des acteurs clefs ayant contribués au document cadre ACT sur le futur de l’OTAN, intitulé
Multiple Futures. Le général Demaria souligne le besoin d’une approche commune pour
développer une structure C2 adaptée aux nouveaux risques, tels que la cybermenace.

General Desclaux, General Laurent, on behalf Joint Tactical Publication AJP-3.3 (A). Through
of Supreme Allied Commander Transformation those years, the problem was quite simple. We
General Abrial, I want to thank you very much had a Cold War theater, regional and inter-
for this opportunity to come here and to discuss regional commands, we allocated forces to the
about the future of air & space command and joint command which usually controlled that
control and to understand what could be in through a good structure basically through
the future all the problems associated with the air command component and the missions
commanding and controlling air assets on 28 were carried and completed.
nations operations plus partners, which means
plus 28 different languages, mentalities and so But the threat is changing as well as the
on. It is a huge task to make sure that whatever missions and roles of the strategy of this
we put in place is fully understood by every- Alliance. According to what has been recog-
one and that everyone can operate under that
construct.

Allied Command Transformation (ACT)


Les Actes des colloques

mission includes a number of things to conduct


a strategic level operational analysis, in close
cooperation with Allied Command Operations
(ACO) of course. We try to identify the future
capability and interoperability requirements
and to explore the concepts and promote
doctrine development to deliver improved
interoperability, a standardization and quali-
tatively transformed capabilities. Through the
years and based on operational experience, the
alliance has developed a good joint doctrinal
94 body of how to conduct air operations, and
CESA

all that is contained in what we call the Allied


Joint Publication, or in this case the Allied Brigadier General Jose A. Demaria Fernandez.
nized in the strategic concept of 1999, the
Alliance will have to become more deploya-
ble and hold an expeditionary capability. In
this environment, the air power will still be
able and will be required to have a command
and control structure that guarantees, to the
maximum extend, the efficiency of use, the
collateral damage control, avoidance of “blue
and blue” and most importantly, contributes
to the strategic success.

Then in the future, we really need to have


an efficient future air command and control

DR
but in a new environment at which we will General Montgomery: “If we lose the war
be deployed and will face a threat that most in the air, we lose the war, and we lose it
quickly.”
probably will be a blur mixture of regular
forces, irregular forces, insurgence, terrorist, command in a tactical way. But at the same
criminals and cyber-warriors with affiliations time, we really need to keep the strategic part of
and a non-discernable command and control the command and control, especially for those
structure that we can attack, that’s what we assets that require that kind of control. Indeed,
call “a center of gravity”. We have already we must look at the missions and ask ourselves
seen this in Lebanon, in South of Asia and in what is the precise effect of this mission and
Afghanistan. So we really need to adapt and how and who has to exercise right command
to be prepared. You all know that war is about and control of it. In the future, NATO will
“improvise, improvise, improvise”. So, the not operate alone. The organization will have
better we will plan, the better we will improvise to operate with all actors and other partner-
to win war. Today, what General Montgomery nations and non-traditional partner-nations,
said in World War II is still true. He said: “If in a global environment at which everybody
we lose the war in the air, we lose the war, and will have to contribute to a same objective, or
we lose it quickly.” at least to abolish similar objectives. So we have
to prepare a system to be able to interact with
The aspect I would like to deal with now is cyber. those organizations and to coordinate with all
Some people say that, at the same time, the next those air actors in order to operate global in a
war will be the first one in the cyberspace and harmonious way. We will need to be efficient
then within no other areas. If we consider the and effective in our construct but we will also
Les Actes des colloques

shortfalls, we have to think and provide new need to make use of improved and new capa-
characteristics. In this perspective, ACT called bilities. And of course, we will have to look at
a certain number of seniors or subject matter space and cyberspace.
experts that were working in many NATO
bodies and agencies, and among them I would This matter is a political issue and most of
like to mention NACMA, JAPCC, CASPOA, our nations have already a doctrine on space.
who really know what the problems of air C2 The problem is how the Alliance itself collec-
will be now or in the future. They are working tively addresses at space. We know that in
with the ACT and are trying to provide the outer space, we cannot operate, we cannot
best military advice on these areas. For sure we navigate, we cannot have intelligence. So, to
know that we have to move from this regional exercise command and control and to contri-
and inter-regional fixed command and control bute to the joint objective that is reached, 95
to an NRF, NATO Response Force type at which NATO has to come out with the doctrine on
we will have to deploy and will have to exercise how to operate and how to treat in space. The
same thing happens with cyberspace. I like with a given mission, what we want to achieve,
to refer to the future of electronic warfare. how do we contribute to the joint campaign,
We started to say many years ago that we and place the command and the control of that
have to control the electromagnetic spectrum mission under appropriate chain of command.
to be able to win a battle. That is applicable
to the maritime forces, to the air forces and to So in the future, as a result of the study, we
the land forces. For space, it is somehow the can assert that the future system will have to
same. If you look at this on that way, then you be able to reach farther. We will not be opera-
immediately understand that you do not only ting in our traditional boundaries because
need defensive capabilities but offensive capa- we will be operating in difficult and far away
bilities are also necessary. With our “airborne places. We need to deploy and to control the
jammers”, we just send signals to damage or operations in there. Furthermore, we know
deter the use of electromagnetic spectrum that we need a scalable because we can be in
of the enemy. With cyber, according to that a limited operation and suddenly operate in a
approach, we may start to progress in getting maximum level of ambition that NATO has.
in NATO offensive and defensive capabilities Whatever the construct we have, we should be
to do it together as an alliance so we become able to go to the level of ambition which may
interoperable and have a common doctrine be based on the future but at the level at which
and a common standard. it is established by the political decision. We
must adapt for several reasons because, toward
The shortfalls that I am referring to are easier to threat, we will make best use of the technology
understand if we look at possible missions and that is available to us today. But the enemy and
roles in a different way. General Gaviard already the challenge that we will have in front of us
addressed this. We do not want to change the will also be quickly and adapted and used at
way we categorize the air missions as they are technology. It is what we call “human inge-
currently established for we are used to that and nuity”. Technology is cheap and available and
we know now how to work with it - but we look they will use it for sure. Eventually, we need to
at these same operations through three perspec- be resilient and to be timely.
tives: deep persistent operations, control of the
air and joint enabling. Deep persistent opera- The command and control requires to react
tions represent everything that has a strategic quickly. NATO is a very slow reaction organi-
effect. No matter the asset used to deliver the zation but once the operation is launched and is
effect anywhere in the world, anywhere in the decided, the air command and control must be
theater. If it has a strategic effect, so it has to be in place and operating on time. What we call in
under a specific command and control, whate- the air force “on time on target”. Collaborative
Les Actes des colloques

ver the service to which it belongs because this processes, that has already been addressed by
area is joint. Then, about the control of the air, General Gaviard, is something that needs to
anything which belongs to air power should be be addressed. Traditionally for operations,
exercised through the air component command. nations assign assets to the joint command.
In this case, this is specific. Finally, the joint In this case, we transfer the authority­ even
enabling stands for how the air force or the air if some assets will never be transferred. That
assets support the other services (maritime and does not mean that they cannot be useful in
land). If you look at all the missions through a given operation. Now we have to ensure at
these perspectives, then you better understand the highest level of the command and control
what command is on the lead, who is supported, construct to coordinate those things, to make
who is supporting. Therefore, you become more sure that national assets will be useful for a
96 efficient as you plan and conduct your opera- decided effect that has been decided at the
tions. The key here is that we want to manage by political level and used in a coordinated way.
effects. We wonder what we are intended to do Information sharing is of great importance
DR
A cyber-defense exercise at the U.S. Military Academy in West Point.

for many things starting with deterrence and actors, governmental and non-governmental
detection. For example, if we consider the organizations. If we share an objective, then
proliferation possibilities, a State or a non- we should be able to operate together and to
State actor can threaten us of destruction. To coordinate what we do. Finally, ACT started
know that information is important, we need working on air C2, on this kind of concept
to intercept them, and if they are unfortunately approximately one year ago. We work with
used, we have to deal with the consequences. different stakeholders. Up to now, we had
So, intelligence sharing is an area where we pleasure to come to Paris and discuss in this
have to improve a lot and it’s essential for the workshop. We are thankful to the CESA that
command and control. Hopefully, this issue is has hosted us in here. The final document will
already on the table of the discussion and we be presented to the IMS (International Military
know that we have to share intelligence not Staff). It’s not for sure the NATO process up to
only among NATO but also with the partners now, because NATO is a consensual organiza-
that are with us in the operations. tion and consensus and final solutions will be
reached. When the IMS finalizes the concept,
Geographically dispersed C2 networks have hopefully around December, sends it to the
been referred as the “constellation” by General nations and then the nations will consider it
Gaviard. We need to make sure that the NATO acceptable or not acceptable, we will end out
Les Actes des colloques

network enabled capability can be connected, that the final concept for NATO, that will be
can act together and can receive the informa- the NATO process.
tion at the appropriate time. It is not that we
receive all the information that is available, it Thank you very much. ●
is when we receive all the information that we
need at the time we need it. So how to connect
that “constellation” is something that we have
to address to get right.

Finally, you should have effect similar to a


collaborative process and this inside a compre-
hensive approach of doing business. NATO will 97
have to operate in a comprehensive approach
environment with State actors, non-State
“The British perspective in terms of
Air and Space C2”
by Air Commodore Ray Lock,
Head Doctrine, Air and Space Development, Concepts and Doctrine Center, MOD, UK.

L’ Air Commodore Ray Lock présente la vision britannique du C2 « Air » en insistant sur
la place centrale de l’homme dans cette architecture. À partir des leçons du passé et en se
projetant dans les conflits du futur, il s’efforce de déterminer les orientations qu’il conviendra
de donner à la structure C2 dans l’avenir.

Général Laurent, Général Paloméros, chers et say shortly, my thesis is that we focus too much
distingués collègues, c’est un véritable plaisir on control, and the technology with which it
et un privilège, que d’avoir été invité à prendre is associated, and too little on command, and
la parole à cette importante conférence. C’est what we might describe as the people dimen-
aussi la première fois que je m’exprime publi- sion. In this post-modern age, not a phrase the
quement, depuis ma prise de fonctions comme social scientist in me necessarily accepts, but
directeur air et espace au centre de doctrine, a useful term in this context, we must do this
concepts et développement du Royaume-Uni, thinking. And if we base our thinking exclu-
et je suis particulièrement heureux que cela se sively on Afghanistan and ISAF, history tells
fasse ici à l’École militaire. Depuis vingt-cinq us we will surely lose the next war.
ans, bien des choses ont changé dans la condui-
te des opérations aériennes et spatiales.

I last flew with the French Air Force when I was


on Tornado bomber aircraft on Red Flag and
Les Actes des colloques

Southern Watch, and my admiration for your


tactical ability has broadened into an admira-
tion for your intellectual qualities, something
that has developed with my more recent career
of flying a desk. This is my first public speech
since becoming head of air and space office,
but during the last 2 years I worked at our
Joint Staff College, the equivalent of the College
Interarmées de Défense.

I therefore feel very comfortable here in Paris,


98 and amongst like-minded airmen. I applaud
CESA

your ability to discuss military power in


forums such as this today. Because, as I will Air Commodore Ray Lock.
To start, there are some lessons throughout When looking at the past, I do find it too
the short history of air power that are relevant easy to draw conclusions that simply fit
to this topic, and I will highlight them. Then, my own model. Maybe I am guilty again at
I would like to put forward the British view the moment, but I am always struck by the
of what future conflict might look like, and experiences of my grandfather, who flew SE5
I stress the might, before finally looking at aircraft in an Australian Squadron during
the meaning of command and control, and the battle of Amiens in 1918. This properly
here the past, the present and future will joint battle was the turning point towards
come together to point where we, as airmen, victory for the allies in the Great War. Air
should steer our command and control course. Forces at Amiens conducted every current
I will of course be back for the discussion after role of air power. In our modern doctrine,­ Air
General Desclaux. Publication 3000, for which Group Captain
Byford can claim great credit, we have now
Before I proceed, let me make a couple of narrowed these down to control of the air,
points clear. As I prepared for this conference, mobility, intelligence and situational aware-
it became apparent to me that the UK has a ness and attack. Command and control is
number of different views on how command merely an activity, an enabling function.
and control is now, and how it could, or perhaps It is not a role in itself. This is a simpli-
should, develop in the future. What I am going fied approach I commend to everyone who
to discuss today is not “the” British view, but has ever tried explaining air power to an
it is certainly “a” British view. The distinction army major in a Battlefield Coordination
between “the” and “a” is something to which Detachment. Is this relevant? Well, I think it
I will return later on in a different context. is because the current weaknesses in our air
I should also acknowledge the help and support command and control are not actually within
of Group Captain Al Byford, who is the RAF’s the air component, they are where the air
Director of Defence Studies and who has component integrates with the land and with
joined me today. the maritime.

I must also draw comparison between the My grandfather and his comrades were
UK’s Green Paper, which was published in commanded and controlled by a system that
February and you can see is mauve not green, entirely was right appropriate to the campaign.
and your own Livre blanc. Our Green Paper
posed a series of questions, it did not provide
answers as did the Livre blanc. That will be
for our next government to decide, whatever
Les Actes des colloques

party that may be. I think we all hope that this


Review is published as a White Paper by the
end of 2010.

As an aside, the relationship that we have with


France, which I should say is mentioned by
30/08/1918, Edmond Famechon.

name only once in the Green Paper, is some-


thing we wish to invigorate, but I do not see
this being to the exclusion of other like-minded
nations. It does though provide an absolute
justification for an engagement such as today’s
and also contributes to the Objectives 2010 by 99
lateral agreement we have between our two The air battle of the Somme in 1918 was decisive. Nesle,
chiefs of air staff. Somme, German plane shot down LVG August 28, 1918.
It would be recognizable to modern airmen, as ➢ More Congested;
it allowed air commanders to apply air forces ➢ More Cluttered;
where they could be most effective, where ➢ More Connected;
the ground and joint commanders (not that ➢ More Contested;
they were called such in 1918) most required. ➢ More Constrained situation whether
Incidentally, it also included such allegedly by media, legal, environmental or other
‘modern’ concepts as dynamic tasking and concerns.
combat effectiveness assessment.
So I can summarize the future as a sixth C
But by 1942, our Chief of the Imperial General —more Complex. The tidy FEBA/FSCL/FLOT
Staff, the head of the British Army Lord Alan construct that my generation grew up within
Brooke, a great soldier after whom inciden- the Cold War has already been replaced with
tally the building in which I work was named, a non-contiguous battle space, where tasking
demanded that an Army Air Force be created and battle space management are done by 3—
of over 4, 000 aircraft dedicated solely to dimensional areas (such as CGRS or kill-box)
army cooperation and under the command rather than by point, and where there are likely
and control of the Army. This was a force that to be a hundred-fold more platforms opera-
would have been greater than the entire front- ting, many of them pilot-less, and increasingly
line strength of the RAF. If Churchill had autonomous.
agreed, it would have severely shrunk the RAF,
and those 4, 000 Army aircraft would have Yet to be quite certain, air forces will still
simply acted as additional artillery without require tasking. Newton’s first law of motion
the ability to concentrate force. In other words, says that a body remains at rest unless acted
they would not have had an operational level upon. Well a pilot also has natural state is
of command and control. asleep in an armchair in the crew room and an
aircraft’s is cold and dripping hydraulic fluid
I hesitate to point out your own history, but on the pan. It is rare for air forces to be directly
the experience of the French armée de l’air in provoked into action–far more common is
1939, was of a force very much subordinate to for an air force to receive orders. The other
the Army, similar to the model Alan Brooke certainty I offer is that there will never be
espoused 3 years later. Maybe the absence sufficient air power. I couldn’t help but notice
of centralised air defence command, which that the pound I swapped for 10 French Francs
led to “penny-packeting”, contributed to the and then for a bottle of wine 25 years ago,
success of the Luftwaffe. The British historian now gets me one Euro for a stale croissant.
Professor John Buckley certainly draws such So please discount the thought that the Royal
Les Actes des colloques

a conclusion. Air Force is going to be able to expand its


influence to cover even a relatively small area
So history here underlines how not to of battle space such as Afghanistan 24/7. And
command and control air forces, and now I doubt many other Western Air Forces are in
I turn to how conflict will evolve in the future much better a financial position. We can no
and what this means for air command and longer afford the technology that industry can
control. This is an area where our Green Paper offer us, if indeed we ever could.
was rather helpful, as it has really focused
our attention on how the operating environ- Tied into this low density air power, the future
ment will look in the future. It deserves a full is also one of partnership, and although I know
presentation of its own, but I don’t think you our own JFAC HQs work closely together, and
100 will be surprised by one major conclusion, our air forces routinely train and operate
which said that future conflict will take place together, our command control systems and
in what we are calling the 5 Cs: organizations must be adaptable enough to
embrace the full membership of coalitions latory insight, it is something that all airmen
of the willing. In a picture taken in 2006, have ingrained in their souls, yet we struggle
you can notice that there are an American to justify this ‘centralization’ to our colleagues
officer, a Japanese officer, a Korean officer, a across Defence. Why?
British officer and an Australian officer and
no French officers. Why? Because the French Partly I suspect we struggle to justify centrali-
were not invited to be part of that inner sanc- zation because we have forgotten the impact of
tum of the CAOC. Let me ask collectively as not centralizing–as my grandfather learned, as
airmen: I would be willing to bet that, even the US learned in Vietnam, this Caribou shot
purely within our NATO alliance, we would down by the very guns it was re-supplying, as
struggle to achieve that from Day 1. And in General Vuillemin learned in 1939. Let us not
all of these partnerships, on Day 365, will we penny packet and join the historical ranks of
airmen be capable of speaking at the joint the surprised, and the defeated.
commanders’ table with one voice, regardless
of its language or accent? These questions have Partly too, we struggle to justify centralization
no answers. because we are distracted by and obsessed with
technology. All airmen depend upon techno-
Even with this partnership of air power, we logy both to keep us in the fight, and to make
are going to require a way to command it us competitive at the fight. So of course we’re
such that it can be integrated and applied to obsessed–it’s our winning edge. But we extend
meet the joint commander’s requirements that obsession across everything to do with air
for the joint campaign. I don’t want to dwell power–and I include command and control,
on the merits of having separate component where we drool over the latest product from
headquarters, but everything I have so far Bill Gates and a gizmo that shortens a process
said points towards the absolute necessity of by milliseconds. Then we fail to invest similar
air forces being commanded (and I include resources into educating both operators and
tasked) at a level sufficiently high to avoid users in the operational employment of air
“penny packeting”, this division into small power, and to make those connections at the
and less effective parcels. This is not a reve- operational level.

Les Actes des colloques

101
DR

Control operations in the Atlantic during World War II.


That means getting out of the CAOC, blinking already spoken about them during my presen-
in the sunlight, to meet colleagues thousands tation. I am well aware I have been very generic
of miles away, in a way VTC can never properly in my comments and have not offered specific
achieve–that is a better use of effort. For in my direction as have the previous speakers.
mind, it is in the operational employment of
air power, its natural level, where we have our - First, there is not, and will probably never
most telling weakness currently, and in the be, sufficient air power to do everything we
greatest challenges we face in the future. It’s want, everywhere we want, at the time we
not about where you put the CAOC, or indeed want. There therefore remains a requirement
how many you have, it’s where you put the to concentrate air forces to achieve an effect
people, and how many of them you have. in space and in time. This cannot be done
without the mechanism to command and
I want finally to say a little about the meaning control air forces from a high enough posi-
of command and the meaning of control. tion–and for me that screams out as being the
There are many words written on command operational level.
and control, not least in Allied Administrative
Publication Number 6, AAP 6, which distin- - Second, whether it is command or control,
guishes command (direction and coordination) the key is not the computer programmes, the
from control (implementing orders). To quote data links, the very clever chat-rooms and
our Chief of Joint Operations writing after networks, the enormous screens displaying
the Kosovo campaign: “The act of command perfect situational awareness, but very little
remains primarily a human activity”. Yet we situational understanding. It is not about the
obsess about control, and neglect command. process, it is all about the people. The right
people – the agile people – with the right
I am by no means the UK’s authority on Air education, in the right places.
Command and Control, but I would like to add
my experience of CENTCOM CAOC Director - Third, and I saw this many times at the
when ISAF was beginning its expansion in conclusion of a Staff College exercise, the
2006 to the more intellectual contributions of enemy gets a vote. My brilliant French Liaison
my staff at DCDC and offer you some truisms Officer Patrick Secq tells me that this does not
on Air Command and Control: translate well into French, and that “l’ennemi
a son plan” or “poursuit ses objectifs” comes
§ Command is human and must be enabled close. It is something perhaps we forget when
by technology, but not hindered by it ; the threat to our air power comes simply
§ Command in a joint campaign is exercised from basic anti-aircraft missiles and ballistic
Les Actes des colloques

at the operational level ; munitions. And if in the future we do face an


§ Air Command and Control needs an opera- adversary with 5th generation fighter aircraft,
tional level voice to link into that campaign ; we may also face an AK-47 in the surface-to-air
§ Physical presence is important because the role that Mikhail Kalashnikov never dreamed
more senior you are, the more present you of. All of our enemies though will exploit our
should be ; vulnerabilities–through cyber, through space,
§ We rightly bend our organizations out of through attacks into the very heart of our
shape to deliver responsive, assured air power, precious air command and control systems–be
so now more than ever control requires agile, they stealthy bombers or suicide bombers. That
thinking people, empowered and with under­ is when and why our people will count.
standing.
102 I probably don’t have to point out to this
So in conclusion, let me offer 3 key points. audience, but I may have to in other forums,
None of these will surprise you because I have that we always fight the last war – a military
DR
Royal air Force in Afghanistan 2010.

maxim stated confidently from Sun Tzu to So, mes généraux, it is not enough simply
Rupert Smith. Well, ISAF in Afghanistan is to say these things and to put them up on a
already the last war. Can we afford to insure Powerpoint slide. Our most popular living
against any war, or should we focus on just the military historian, Professor Richard Holmes,
current war? You and your nations will have said that doctrine is not what is taught, it is
your own views. what is believed. If we are to allow air power
to make its proper contribution to the joint
Some of you may know of Lieutenant Colonel campaign, then we must take these statements
Kermit Tyler, a US Army fighter pilot who died to our hearts. And as airmen, we must ensure
recently aged 96. He manned one of the air that they become part of our thinking, part of
command and control early warning stations our ethos, and all of our beliefs.
Les Actes des colloques

protecting Hawaii in the Second World War.


When told of an approaching raid by remote Je vous remercie pour votre attention et je suis
radar operators, he said “Don’t worry about it”. impatient de prendre part aux discussions qui
Maybe had he reacted differently the Japanese suivront. ●
attack on Pearl Harbour might have been less
destructive. But what interests me is that he was
enjoying only his second day at that command
and control centre. He had had no training;
there were no support staff; and the reason he
was sent by his commanding officer was to
gain experience. We wouldn’t put amateurs, or
those we wanted to gain experience, into front 103
line command and control positions nowadays,
would we?
Les aspects du C2
déployé au sein de l’armée de l’air
par le général de corps aérien Gilles Desclaux,
commandant de la défense aérienne et des opérations aériennes.

Le général de corps aérien Gilles Desclaux, commandant la défense aérienne et les opéra-
tions aériennes (CDAOA), nous présente les différents aspects du C2 utilisé au quotidien
pour préparer et conduire les missions confiées à l’armée de l’air. Ce savoir-faire particulier,
apanage des seules armées de l’air capables d’être placées à la tête d’une opération aérienne,
est aujourd’hui largement reconnu par nos alliés, l’école du C2 Air (le CASPOA) est d’ailleurs
certifiée centre d’excellence de l’OTAN.

Je suis très heureux d’être parmi vous pour projeter au sol des effets les plus adaptés.
aujourd’hui pour évoquer un sujet qui est Chaque armée a développé son propre C2
au cœur même des activités du CDAOA : le correspondant à ses besoins et à son rythme
processus de décision dans les opérations, particulier ; je vous présenterai pour ma part
puisque le C2 Air se retrouve dans l’ensemble le C2 Air à travers quelques missions clefs du
des missions dévolues au CDAOA. Avant de CDAOA. Je rappelle à cet égard la position
vous donner quelques illustrations de cela, il leader de la France sur le plan international, en
ne me semble pas superflu de débuter par une matière de planification, de commandement et
approche sémantique ; si on entend souvent de conduite d’opérations aériennes complexes.
parler du C2, il faut bien admettre que l’on ne Nous pouvons nous targuer d’un savoir-faire
sait pas toujours ce que recouvre cette expres- reconnu en ce domaine.
sion. Cela vient du fait qu’il s’agit d’une notion
complexe, immatérielle et par-là même, diffi- Pour débuter, je vous propose de considérer les
cile à définir. Ce concept correspond pourtant éléments clés qui selon moi forment l’architec-
à un dispositif central des opérations aérien- ture du command and control air (I). J’aurai
nes. Alors de quoi parlons-nous ? Le C2 peut ensuite une approche plus opérationnelle en
Les Actes des colloques

s’appréhender comme un système au service de vous donnant des exemples concrets du C2 Air
la décision : il organise le processus de décision en action (II).
en disséminant les ordres dans le plus juste
tempo. Ces ordres sont émis au vu d’un envi- I- Les éléments clés du C2 Air
ronnement spécifique. C’est pourquoi, dans
le cycle décisionnel, la connaissance, notion Le système que représente le C2 Air réunit
beaucoup plus large que le renseignement, plusieurs composantes : il se fonde en premier
représente un enjeu crucial : cette connaissance lieu sur une structure de commandement.
permet la compréhension de la situation sur le Cette dernière est essentielle pour assurer la
terrain. Or, le contexte actuel des opérations coordination d’ensemble. En effet, c’est cette
s’est complexifié et le déchiffrer devient un structure qui met en relation les différents
104 exercice délicat. Le C2 donne accès à cette acteurs et permet d’identifier avec clarté le
meilleure compréhension de l’environnement : rôle de chacun : la structure C2 fixe ainsi les
il favorise ainsi la prise de décisions pertinentes responsabilités.
L’architecture du C2 repose aussi sur une communication et d’information occupent une
organisation, autrement dit un état-major et place importante dans le dispositif du C2. À ce
son soutien : cette donnée qui peut sembler titre, les nouvelles menaces dont ils font l’objet,
évidente ne va pas de soi en pratique ! Peu de nous obligent à développer une cyber-défense
nations ont aujourd’hui la capacité de déployer robuste pour y faire face.
une organisation avec son soutien.
Une autre composante du C2 réside dans une
Le C2 Air se définit également par un ensem- philosophie d’emploi de l’arme aérienne et
ble de processus. En effet, tout déploiement plus largement d’emploi de la force. Cet aspect
nécessite des processus : le processus de est essentiel en ces temps où la technique
tasking, l’ATO, le processus de targeting, le avancée nous donne des possibilités d’action
processus d’assessment et beaucoup d’autres étendues : la complexité de l’arme aérienne
processus encore. ne doit pas être décorélée d’une certaine
éthique. Il faut toujours inscrire l’action de
Le C2 Air, ce sont aussi des moyens, tels que la puissance aérienne dans le respect des
des systèmes d’information et de communi- normes juridiques ; de même, il me semble
cation (SIC) ou encore les outils de tenue de important de savoir mener des opérations
situation. On a d’ailleurs trop souvent tendance non létales. Nous devons garder à l’esprit
à réduire le C2 à un ensemble de moyens : ils qu’il se livre aussi une bataille de la crédibilité
font partie intégrante du système, mais celui- en ce sens que l’ennemi instrumentalise les
ci est incomplet si on le réduit à cette seule dommages collatéraux pour délégitimer notre
dimension. Toujours est-il que les moyens de action. À cet égard, je ne peux que déplorer

Les Actes des colloques

105

 ATO : Air task order.


Les Actes des colloques

106
la perception que nos concitoyens ont trop connaissance du milieu dans lequel on opère.
souvent des dégâts collatéraux imputables Si l’arme aérienne est connue pour ses capa-
à la puissance aérienne. Autant l’armée de cités de destruction, son spectre d’actions est
l’air est reconnue pour ses capacités, autant bien plus large. Ce dernier s’élargit d’autant
il persiste dans l’opinion publique l’idée plus qu’il bénéficie des extraordinaires avan-
que l’aviation est la grande responsable des cées techniques de l’aviation militaire ; pour
dommages collatéraux en Afghanistan. Or autant, il ne faut pas se méprendre : l’homme
c’est totalement faux, comme le prouvent les demeure au cœur de notre institution et au
dernières données mises à jour par l’ISAF cœur du C2 Air. Celui-ci est avant tout porté
que je vous livre ici. par des hommes. Ainsi, l’évolution des tech-
niques doit s’accompagner d’une sélection,
Les chiffres sont là, mais comme je vous le disais, d’une formation et d’un entraînement du
l’opinion publique demeure critique à l’encontre personnel prenant part au dispositif C2. C’est
de l’aviation de combat. Il faut savoir en tirer les l’ambition de l’école C2, à Lyon Mont-Verdun,
enseignements et investir le champ de bataille devenue centre d’excellence de l’OTAN et
de la crédibilité. Pour ce faire, il faut à mon sens qui a vocation à former tous les opérateurs
bien maîtriser la mécanique des effets : chaque C2. Le CASPOA  constitue également une
action entreprise par les forces se traduit par des école C2. Il me paraît d’ailleurs essentiel que
comportements et des effets de natures différen- les industriels se rapprochent du CASPOA
tes (psychologiques, sociologiques…). C’est le pour développer des synergies. Cela se fait
domaine des opérations d’influence : agir sur les déjà, mais je pense que nous pouvons encore
comportements suppose au préalable une bonne améliorer cette coopération.

Les Actes des colloques

107
 CASPOA : Centre d’analyse et de simulation pour
 ISAF : International Security Assistance Force. la préparation aux opérations aériennes.
Le C2 fonctionne enfin grâce au leadership ; nos manques mais une véritable logique
cette notion nous renvoie à l’environnement d’interaction.
dans lequel opèrent les forces. La prise en
compte de ce dernier permet de prendre les Dans la suite de mon propos, je vous livrerai
décisions adaptées. C’est la compréhension que quelques applications du C2 déployé au sein de
le commandement aura de l’environnement l’armée de l’air ; je tâcherai aussi de donner des
politique et géostratégique qui donnera au C2 pistes de ce que pourrait être un C2 futur.
toute sa pertinence. C’est ce que je désigne par
le leadership. Le leadership traduit la capacité II- Le C2 air en action
à se situer au bon niveau pour apprécier son
apport à la manœuvre globale. Cette notion Les missions du CDAOA, ainsi que je l’ai dit en
Les Actes des colloques

nous renvoie encore au rôle central de l’homme introduction de mon intervention, sont mises
dans le C2 : le C de commandement nous en œuvre grâce au C2 : la sauvegarde aérienne,
rappelle que la dimension humaine est déter- la surveillance de l’espace et la défense antimis-
minante dans cette architecture. siles, les opérations sur le territoire national,
les opérations aériennes, enfin, le comman-
La mise en cohérence de ces diverses compo- dement air, s’appuient sur le C2. Ces missions
santes forme le C2 Air. Ces différentes font appel aux mêmes processus, aux mêmes
composantes doivent s’intégrer dans une moyens et, bien souvent aussi, aux mêmes
logique interarmées : celle-ci doit permettre personnes : le C2 assure ainsi la cohérence
la combinaison et l’intégration des effets pour entre les cinq missions du CDAOA. On peut à
atteindre l’état final recherché. Je déplore à mon sens distinguer deux types de C2 Air et
108 cet égard que l’interarmées soit parfois réduit c’est sur cette distinction que j’articulerai mon
à sa plus simple expression : cette approche propos : le C2 permanent (sauvegarde aérospa-
ne doit pas être un pis-aller pour combler tiale) et le C2 expéditionnaire (JFACC).
A. Le C2 permanent nationale française et véritable pôle de sur-
vie de l’État, le CNOA évalue les menaces et
L’armée de l’air assure la protection du ciel ordonne les missions d’interception grâce
français en adoptant une « posture perma- aux informations transmises par les centres
nente de sûreté aérienne ». Elle protège ainsi de détection et de contrôle (CDC), chargés
la population de toute action hostile qui de la surveillance de l’espace aérien français.
emprunterait la voie des airs ; elle garantit Les radars militaires, « maillés » avec ceux
par ailleurs la souveraineté nationale sur les de la DGAC, détectent les comportements
espaces aériens nationaux et leurs approches. anormaux. Lorsqu’un aéronef est considéré
Cette activité mobilise 960 aviateurs, 24 heu- comme douteux, son signalement est aus-
res sur 24. Pour mener à bien cette mission, sitôt transmis au CNOA. La surveillance
Les Actes des colloques

le CDAOA s’appuie sur le Centre national du ciel ainsi que la capacité d’intervention
des opérations aériennes (CNOA), situé à s’appuient sur l’activation permanente d’un
Lyon Mont-Verdun et relevant de la Haute dispositif qui mobilise des avions de chasse
Autorité de défense aérienne (HADA). Le implantés sur différentes bases aériennes, une
CNOA s’inscrit dans le projet Air Command capacité de ravitaillement en vol, un système
and Contrôle System (ACCS) dont l’ambition de détection aéroporté E-3F, des hélicoptères
est d’établir, à terme, un système commun et spécialisés disposant de tireurs embarqués,
interopérable de surveillance et de protection éventuellement des moyens sol-air ; à côté
du ciel européen. Le CNOA est véritablement de ces moyens, il y a surtout des hommes :
l’organe du C2 Air car il assure la conduite des pilotes, mécaniciens, contrôleurs aériens,
opérations et la mise en œuvre des moyens air. personnels de toutes spécialités.
Dans ce cadre, il est amené à agir avec divers
109
ministères (Intérieur, Affaires étrangères,  Il existe cinq centres de détection et de contrôle
Transports…). Centre nerveux de la Défense militaires (CDC) : Lyon, Nice, Mont-de-Marsan,
Cinq-Mars-la-Pile et Drachenbronn.
La sauvegarde aérospatiale mobilise une struc- augmenté et les délais d’alerte réduits. Aux
ture de commandement marquée par la néces- radars de surveillance peuvent s’ajouter des
sité d’une réactivité très forte, d’où la relation moyens de guet à vue ainsi que des systèmes
directe qui relie la HADA au Premier ministre. d’armement sol-air moyenne portée. La protec-
Nous sommes là dans un système largement tion des événements à haute visibilité requiert
interministériel, donc, de prime abord, com- aussi un système C2 particulier. En effet, il ne
plexe à coordonner : pourtant, le C2 dédié à suffit pas de déployer une quantité de moyens :
cette mission assure une chaîne décisionnelle encore faut-il que ces derniers soient reliés
d’une grande rapidité, rapidité indispensable entre eux de manière cohérente, en temps réel
compte tenu de l’urgence dans laquelle doit et tout cela en garantissant une coordination
intervenir la décision. Cette fluidité est encore des moyens civils, militaires… Là encore, nous
Les Actes des colloques

améliorée par la présence de représentants sommes dans la configuration d’une action


des différents ministères concernés, au sein interministérielle dont le C2 permet de main-
du centre de conduite des opérations. C’est tenir la cohérence.
cette structure combinant haute direction et
conduite des opérations qui constitue le C2 air La possible arsenalisation de l’espace, de même
de la sauvegarde aérienne. que l’accès à cet environnement par des puis-
sances émergentes, créent de nouvelles formes
Le Premier ministre peut par ailleurs deman- de vulnérabilités pour notre territoire et notre
der un renforcement de la surveillance aérienne population. La mission de surveillance de
lors d’événements importants (14-Juillet, réu- l’espace devient ainsi d’un intérêt stratégique
nions de chefs d’État, grandes compétitions majeur. Elle se fonde aussi sur un dispositif C2
110 sportives, visite du pape…). Le dispositif par- semblable à celui déployé pour la sauvegarde
ticulier de sûreté aérienne (DPSA) est alors aérienne. Le processus débute par le radar
appliqué. Le nombre d’aéronefs en alerte est GRAVES qui permet la détection en orbite
basse altitude, détection affinée par les radar (SAR) des aéronefs en détresse. Cette mission
de trajectographie SATAM ; les éléments détec- s’exerce au profit de tous les usagers de l’espace
tés sont alors analysés et c’est sur la base de aérien, privés et étatiques. Les centres de coordi-
cette analyse que sera prise la décision appro- nation et de sauvetage (CCS) assurent en outre
priée. Celle-ci, en fonction de l’urgence et de la l’assistance aux aéronefs en difficulté. Sous les
gravité de la situation, va de l’information des ordres de la Haute Autorité de défense aérienne,
autorité compétentes sur un événement spatial le CCS coordonne les actions de recherche et de
particulier, la réorientation de nos capteurs, secours aux victimes d’accidents aériens.
la demande de coopération avec certains de
nos alliés dans ce domaine pour compléter De même, l’armée de l’air met ses moyens au
l’analyse par des capacités spécifiques à la service de la lutte contre les activités illicites
recommandation d’action auprès du CNES comme les narcotrafics ou la piraterie. Dans
dans le cas de manœuvre d’anticollision au ce cadre, les AWACS, qui s’apparentent à
profit de nos satellites. À terme, pour obtenir un C2 volant, constituent un véritable outil
une meilleure efficacité, il faudra rapprocher coopératif : l’AWACS concentre l’ensemble
notre C2 spatial du centre du C2 Air à Lyon. des données des frégates de la marine et les
données de son radar maritime pour les redis-
Le C2 tend à s’élargir à de nouvelles missions. tribuer aux différents acteurs.
L’engagement opérationnel de l’armée de l’air
consiste ainsi, sous tutelle du ministère chargé Des moyens aériens sont aussi déployés dans
des Transports, à assurer la direction générale le cadre de la lutte contre les feux de forêt
des opérations de recherche et de sauvetage sur le pourtour méditerranéen (programme

Les Actes des colloques

111
 Il existe 4 CCS : Lyon, Cinq-Mars-la-Pile, Drachen-
bronn et Mont-de-Marsan.
Héphaïstos) : ces moyens sont mis à la disposi- les drones ouvre par leurs capacités vidéo des
tion de la direction de la défense et de la sécurité perspectives intéressantes en termes de sécurité
civile ainsi que du préfet de la zone de défense intérieure. Ainsi, avec le même système C2,
sud. Le flux aérien des appareils de lutte contre l’armée de l’air travaille en coopération avec
les incendies est géré grâce au C2. le ministère de l’Intérieur, le ministère de la
Justice pour la surveillance de l’administration
Enfin, le C2 air peut être déployé dans le cadre pénitentiaire… Il existe par le biais du C2 une
de l’aide aux populations. Les récentes catas- parfaite intégration de l’action des différents
trophes naturelles que la France a connues ont ministères mobilisés. La qualité du C2 air est
montré la pertinence d’un système capable de donc reconnue et appréciée pour sa réactivité.
coordonner les actions civilo-militaires. La nature des menaces à venir devrait renforcer
l’action interministérielle.
Les Actes des colloques

Cette diversification des missions dites de


service public s’accompagne d’un renforcement La sauvegarde aérienne s’élargit aux missi-
de l’action interministérielle, rendant le C2 les balistiques : dans ce domaine, le C2 Air
indispensable. Cette tendance traduit bien le constitue une brique majeure pour une ­défense
continuum défense-sécurité préconisé par le antimissiles balistiques. Ainsi, l’ACCS et
Livre blanc. L’armée de l’air a ainsi signé sept l’ALTBMD sont les socles de la défense anti-
protocoles (ministère des Finances, avec EDF, missiles de demain.
le CEA, police nationale, gendarmerie, DGAC
et Justice), pour mettre son réseau C2 à la La détection américaine de départs de missi-
disposition de missions de sécurité civile. Dans les arrive dans tous les centres d’opérations
cette optique, la plate-forme C2 que constituent aériennes combinées (CAOC) de l’OTAN,
112
 CEA : Commissariat à l’énergie atomique.  ALTBMD : Active Layered Theatre Ballistic Missile
 DGAC : Direction générale de l’aviation civile. Defence.
y compris à Lyon Mont-Verdun. Il s’agit de les conséquences de la spécificité française
savoir comment nous allons adapter notre C2 dans la chaîne de décision otanienne : avec le
à cette réalité. Il faut en premier lieu poursuivre CNOA, la France disposerait d’une structure
l’effort consenti par la France en matière de nationale aux normes OTAN, ne l’excluant
détection et consolider nos acquis en appor- d’aucune procédure de décision, lui permettant
tant de nouvelles pierres à l’édifice commun. de programmer et de conduire une opération
Cette contribution passe par la poursuite du européenne ou otanienne, tout en conservant
programme national de l’antimissile de théâtre l’autonomie suffisante pour sa composante
SAMP-T mais aussi par un alignement sur les nucléaire de dissuasion et ses capacités aérien-
outils de l’OTAN, tout en gardant ceux néces- nes de frappe dans la profondeur.
saires à notre autonomie. Il s’agit de mettre
à profit les capacités développées (SCCOA- Voilà donc un aperçu des emplois du C2
Les Actes des colloques

STRIDA10)11 en complément et en apport au au bénéfice de la mission de sécurité et de


programme ACCS appelé à constituer le socle défense. Le C2 s’utilise aussi dans le cadre
du système de défense antimissiles de théâtre d’opérations aériennes conduites depuis la
multicouches (ALTBMD) et par là même du métropole, telles que la frappe conventionnelle
C2 de demain. Il faudrait ainsi tirer toutes à grande distance avec les missiles SCALP.
C’est le C2 aérospatial qui rend tout cela
 Système de commandement et de conduite des possible : nous sommes ainsi capables de
opérations aériennes. Ce système fusionne les projeter une patrouille de quatre Rafale avec
informations entre le CNOA et les CDC.
des ravitailleurs, un AWACS, pour comman-
10 Système de transmission des informations de la dé-
fense aérienne. Ce système fusionne les informa-
der jusqu’à 5 000 km la frappe des missiles de
tions de tous les radars qui maillent le terrirtoire. croisière, depuis le COAIR12 ou depuis Lyon.
11 Le système SCCOA, arrivé aujourd’hui à maturité Le rôle du spatial est ici primordial car il 113
grâce au STRIDA, nous permet d’avoir une image
en temps réel de tout ce qui vole sur le territoire
français. 12 Centre opérationnel de l’armée de l’air.
confère la capacité de programmer les missiles B. Le C2 expéditionnaire
de croisière, de prévoir la capacité de conduire
la mission depuis la métropole et d’analyser en La France peut se targuer d’une expérience
temps quasi direct les résultats du raid. expéditionnaire remarquable et remarquée
Les Actes des colloques

114
puisque nous avons été le seul organe de Tchad », etc. Le rôle des JFACC est de coordon-
l’OTAN à se déployer en opérations aériennes ner l’action, prendre les éléments du niveau
pendant la NRF-5 au Pakistan ; nous avons mis opératif, les transformer en ordres vers des
en œuvre le JFACC pour l’opération « EUFOR unités aériennes. Cette coordination doit se

Les Actes des colloques

115
réaliser dans une logique interarmées, dès la particulières éventuelles. Il ne faut pas qu’il y
phase de planification. ait une limite trop rigide entre le JFACC avancé
et le JFACC arrière. Ils doivent s’ajuster en
Cette structure de commandement doit impé- fonction des missions. La souplesse du système
rativement être au plus près de l’état-major permet de déployer un JFACC n’importe où
opératif déployé. dans le monde, dans un délai contraint. Des
structures telles que les centres de conduite et
Les Actes des colloques

L’organisation est la suivante : il y a un JFACC de détection peuvent également être déployées


avancé qui correspond au niveau déployé en sur un théâtre rapidement, ce qui constitue une
temps de crise ; un JFACC arrière basé à Lyon capacité unique en Europe.
Mont-Verdun et un état-major parent au sein
duquel est conduite la planification. On peut Les voies de progrès pour optimiser ce JFACC
ainsi avoir jusqu’à deux cent dix person- sont d’abord l’interaction entre les diverses
nes qui travaillent dans un environnement armées par la recherche de synergies, l’inté-
particulièrement privilégié à Lyon, avec cinq gration des effets, et cela, dès la planification.
réseaux différents. Aujourd’hui, des progrès sont encore à faire
dans ce domaine. Il faut par ailleurs déve-
En fonction du scénario, les éléments déployés lopper une maîtrise de plus en plus grande
116 pour constituer le JFACC avancé sont détermi- de l’usage de la force, pour réduire les dégâts
nés au cas par cas pour répondre au mieux au collatéraux. Il faudra aussi progresser dans
besoin en prenant en compte les contraintes la fusion, la diffusion et l’exploitation du
renseignement vidéo. Plus on multiplie les Pour conclure, je dirai quelques mots sur ce
orbites drones, plus il faudra savoir exploi- qui, à mes yeux, doit être le C2 du futur, perma-
ter les résultats afin de prendre toute notre nent ou expéditionnaire : un C2 travaillant de
place dans la bataille de l’information. Il faut plus en plus en cohérence avec l’état final
par ailleurs développer un JFACC de niveau recherché, où la destruction minimale sera
européen, ce qui constitue pour l’avenir un la règle, et marqué par une forte cohésion de
défi majeur. l’alliance dans le domaine aérien. De même,il
Les Actes des colloques

faut renforcer et développer la cohésion inter-


Dans le domaine des SIC13, le concept d’IEG armées. Le C2 ne doit pas être réduit à un
(Information Exchange Gateway) constitue une accélérateur de la boucle temps de l’OODA14.
belle avancée et permet au monde français de C’est surtout un outil collaboratif destiné à
travailler avec le monde otanien et le monde optimiser l’action interarmées. ●
américain. Ces IEG peuvent être de nature
différente et laisser passer dans un sens ou
dans l’autre des informations. Ce concept, Les illustrations sont extraites de la
développé initialement par la France, fait des présentation du général Desclaux lors
émules car, pour l’exercice Austere Challenge, des Ateliers du CESA le 8 mars 2010.
les Américains s’en sont beaucoup inspirés.
117

13 SIC : Système d’information et de communication. 14 OODA : Observation, orientation, décision, action.


Les Actes des colloques

118
Actes des Ateliers du CESA du 12 octobre 2010,
La puissance aérienne dans la bataille de France
et la bataille d’Angleterre :
enseignements et perspectives

Les Actes des colloques

119
Intervention du général Gilles Lemoine
Directeur du CESA

Mon général, Encore faut-il comprendre ce passé pour vrai-


Messieurs les officiers généraux, ment en capitaliser les leçons ! Le contexte a
Messieurs les attachés de défense, son importance : pour porter un regard criti-
Messieurs les officiers, que sur l’emploi de la puissance aérienne dans
Mesdames et Messieurs, la bataille de France et la bataille d’Angleterre,
il faut au préalable revenir sur la conception
que les belligérants avaient de l’aéronautique
militaire. Comment la Grande-Bretagne, la
France et l’Allemagne se sont-elles dotées de
forces aériennes ? Comment ont-elles équipé
leurs forces, entraîné leurs hommes ? Enfin,
sur quel modèle se sont-elles forgé une doctrine
aérienne ? Autant de questions dont les répon-
ses permettront d’apprécier avec plus de justes-
se la pertinence du format des forces aériennes
adopté par chaque partie au conflit. Pour bros-
CESA

ser ce tableau de la puissance aérienne, nous


avons sollicité des historiens, parmi les plus
reconnus dans leur domaine de spécialité : M.
Je suis particulièrement heureux d’ouvrir Sebastian Cox, historien de la Royal Air Force,
cette première session 2010-2011 des Ateliers qui dirige d’ailleurs l’historical branch de la
du CESA par un évènement dont nous célé- RAF ; M. Patrick Facon, auquel nous devons
brons le 70 e anniversaire cette année : en un ouvrage magistral et inédit sur l’histoire de
effet, ce sont la bataille de France et la bataille l’armée de l’air française.
d’Angleterre qui nous réunissent aujourd’hui.
Les Actes des colloques

Bien sûr, cet épisode marque un temps fort de Mais cet Atelier serait incomplet s’il se bornait
l’histoire des aviateurs, qu’ils soient allemands, à décrire la construction de la puissance aérien-
anglais ou français. Mais, bien plus qu’une ne au sein de chaque camp, ou du moins, s’il
démarche commémorative, notre ambition, en faisait abstraction de la dimension humaine de
parcourant cette page de l’histoire de l’aéro- la puissance aérienne. Car la puissance aérien-
nautique militaire, est de tirer un certain ne, et cela est encore bien vrai aujourd’hui, est
nombre de leçons du passé. Si l’on apprend de faite des hommes et des femmes qui servent
ses victoires, les échecs n’en sont pas moins notre institution avec courage et détermina-
riches d’enseignements ! Je citerai à cet égard tion. La bataille de France, comme la bataille
le lieutenant général Adolf Galland, as alle- d’Angleterre, nous livrent un bel exemple de
mand, selon lequel « les erreurs ont la faculté l’importance du moral des aviateurs dans
120 de ne pas appartenir à une époque donnée mais l’emploi des forces : parfois, de faibles effec-
au contraire d’avoir la faculté d’être encore et tifs et un équipement inférieur peuvent être
toujours répétées ! ». formidablement compensés par le courage et
battus contre les Allemands mais cela l’est
encore à notre époque, comme en attestent ces
propos de notre chef d’état-major de l’armée
de l’air : « Il nous faut, entre autres, adapter
constamment nos doctrines, nos équipements,
l’entraînement de nos forces aériennes aux
besoins réels tirés du retour d’expérience, à
des règles d’emploi évolutives, tout en gardant
à l’esprit que les capacités, les savoir-faire ne
s’improvisent pas, qu’ils demandent des années
de préparation, d’anticipation. » (Allocution du
CEMAA, 8e universités d’été de la Défense, 13
septembre 2010, Istres).

Ainsi, pour que le débat historique vienne


servir la réflexion stratégique actuelle, nous
DR

Le courage et la ténacité des aviateurs furent un moteur im-


avons convié le général de Rousiers qui nous
portant, compensant le manque d’effectifs et de moyens. présentera les perspectives que lui inspire cette
Ils illustrèrent alors l’importance du facteur humain et de page de l’histoire pour nos forces aériennes.
la force morale.

Je souhaite, pour finir, conserver ce qui a fait


la ténacité des hommes qui prennent part au l’attrait de ces Ateliers du CESA depuis leur
combat. On a peut-être tendance à oublier cet lancement, c’est-à-dire leur interactivité : à
aspect de la bataille de France et de la bataille l’issue des présentations, que chacun se sente
d’Angleterre, où le facteur humain a pourtant libre de poser des questions, d’exprimer des
joué un rôle important. remarques, bref, de participer à un dialogue
que je souhaite le plus ouvert et riche possible.
Vous le voyez, nos intervenants auront beau- Messieurs, il est temps pour moi de vous céder
coup à nous apprendre sur cette page de l’his- la parole et d’inviter chacun à plonger, sans
toire et sans doute feront-ils tomber quelques plus tarder, dans le cœur du sujet qui nous
mythes et croyances dont l’histoire a parfois réunit. ●
bien du mal à se défaire. Mais, comme je l’ai dit
au début de mon propos, le passé nous réunit
aujourd’hui surtout pour les leçons que l’on
peut en tirer pour l’avenir. La bataille de France
Les Actes des colloques

et la bataille d’Angleterre ont-elles encore une


quelconque résonance pour l’armée de l’air
aujourd’hui ? Je crois ne pas trop m’avancer
en vous affirmant que, bien évidemment,
l’histoire mérite toute notre vigilance sur
des points qui aujourd’hui et demain seront
déterminants pour nos forces. Sans déflorer le
sujet, je pense que la bataille de France comme
la bataille d’Angleterre nous livrent ce premier
DR

enseignement majeur, toujours d’actualité : la


préparation des forces aériennes est la condi-
tion de leur efficience ; l’outil aérien doit être La préparation des forces aériennes est indispensable.
121
Elles doivent être améliorées en permanence, anticipant
sans cesse amélioré, repensé, adapté. Cela était presque sur les progrès techniques. C’est la condition de
vrai jadis quand Français et Anglais se sont leur efficience.
La représentation du pilote de chasse
dans l’imaginaire populaire allemand :
Évolutions de la première à la
deuxième guerre mondiale1
par le docteur Christian Kehrt,
chercheur à l’université militaire Helmut-Schmidt à Hambourg.

Pendant la première guerre mondiale, l’aviation a une fonction subalterne et le pilote alle-
mand est représenté comme un guerrier de l’air aux caractéristiques traditionnelles. Puis
l’entre-deux-guerres est l’occasion de mener des réflexions stratégiques sur l’aviation et de
réorganiser l’armée de l’air. À partir de 1933, l’image du pilote soutient l’idéal national-socia-
liste et inspire la fascination de la jeunesse, qui s’engage en masse dans la Luftwaffe. Cette
image évolue peu à peu vers une représentation plus empreinte de violence et plus proche de
la guerre des tranchées par sa brutalité. Le culte de l’aviateur forgé par le Troisième Reich
permet de masquer les risques courus par les jeunes pilotes, vulnérables dans la dépendance
qu’ils entretiennent avec une technique souvent défaillante.

Quel était le rôle de l’image des pilotes mili- tions, comme la reconnaissance, la chasse, le
taires allemands ? bombardement ou le combat contre les tanks
et l’infanterie ont été mises à l’épreuve. Cette
expérience a conduit, dans l’entre-deux-guer-
res, à mener des discussions sur le rôle stra-
tégique de l’aviation militaire, lesquelles ont
influencé la réorganisation de l’armée de l’air.
Durant les deux guerres mondiales, le pilote
était le symbole d’une aviation dont l’impor-
tance a augmenté jusqu’à atteindre un statut
indépendant et stratégique.
Les Actes des colloques

L’image du pilote militaire allemand a été


créée selon des critères socioculturels et s’est
CESA

forgée sur l’expérience des guerres passées.


Le Dr Christian Kehrt. Les forces aériennes dépendaient réellement
de jeunes gens prêts à prendre tous les risques.
Au départ, les forces aériennes n’avaient qu’une Les motivations principales de cette généra-
fonction subalterne et servaient princi­palement tion qui s’engageait volontairement dans la
à la recon­naissance. Au cours de la première Luftwaffe résidaient dans la fascination pour
guerre mondiale, presque toutes les fonc- l’aviation, la possibilité de mener une carrière

122  Cet article est basé sur l’intervention « L’image du  Ce processus se poursuit après la seconde guerre
guerrier de l’air dans l’entre-deux-guerres » donnée mondiale quand l’aviation militaire gagne un statut
au DHI Paris en 2008 et qui sera prochainement indépendant et stratégique dans le contexte de la
publiée par Jörg Echternkamp et Stefan Martens. guerre nucléaire.
professionnelle et les promesses de gloire
attachées à celle-ci. C’est pourquoi l’histoire
de la représentation du pilote resterait incom-
plète sans l’évocation des motivations et des
expériences du soldat, hors de l’institution
militaire.

Dans un premier temps, je présenterai les traits


généraux du pilote de chasse, tel qu’il était
dépeint pendant la première guerre mondiale.
Ensuite, je retracerai les évolutions de cette
image pendant l’entre-deux-guerres et, enfin,
je comparerai la génération des aviateurs de
la première guerre mondiale avec celle de
la deuxième guerre mondiale. Pour finir, je
confronterai ces représentations avec la réalité
de la guerre aérienne en comparant les expé-
riences de deux pilotes allemands pendant la
bataille d’Angleterre.

I. L’image de l’aviateur de chasse pendant la

DR
Première guerre mondiale L’image idéalisée du guerrier moderne Oswald Boelcke5.

Boelcke, Immelmann et Richthofen étaient


des personnages publics. La deuxième édition et d’angoisse du soldat dans les tranchées, qui
des Récits du front (« Feld­be­richte ») de Boelcke mourait de façon anonyme. L’élément central
avait déjà atteint 200 000 exemplaires en 1917. structurant la narration héroïque n’était pas
Ces petits livres, bon marché, s’adressaient l’honneur chevaleresque mais le succès mili-
à la jeunesse et invitaient à suivre le chemin taire. Richthofen et Boelcke exprimaient leur
héroïque de modèles idéalisés. Les images de sentiment de supériorité lorsqu’ils affirmaient
Boelcke que l’on peut apercevoir dans ses Récits que leur mission était de « chasser l’ennemi ».
du front le présentent comme l’aviateur idéal. En effet, le combat de l’air était perçu comme
Son air souverain, son calme et sa maîtrise de une relation de chasseur à proie plutôt que
lui-même contrastent avec l’état de nervosité comme un duel entre deux gentilshommes.
Les narrations héroïques permettaient à la
Les Actes des colloques

 Dans ma thèse de doctorat j’ai travaillé sur les ex- nation de partager l’expérience de la guerre
périences des pilotes militaires allemands et sur le
rôle de la technique de 1908 à 1945 : « Moderne et d’annihiler la dimension dévastatrice de la
Krieger. Die Technikerfahrungen deutscher Mi- mort anonyme, propre aux tranchées. La mort
litärpiloten 1910-1945 » Krieg in der Geschichte,
vol. 58), Schöningh Paderborn 2010; cf. Christian au front rimait avec service rendu à la nation
Kehrt, « Moderne Krieger. Die Technikerfahrun- et fin héroïque. À l’enterrement de Boelcke, le
gen deutscher Militärpiloten », dans, Jörg Echter-
nkamp, Wolfgang Schmidt, Thomas Vogel (Ed..),
Perspektiven der Militärgeschichte. Raum, Gewalt  Vgl. Joachim Radkau, Das Zeitalter der Nervosität.
und Repräsentation in historischer Forschung und Deutschland zwischen Bismarck und Hitler, Mün-
Bildung, Schöningh Paderborn, 2010. chen, 1998.
 Oskar Brüssau, « Ein Boelcke will ich werden ». Ein  Richthofen, Rittmeister Manfred Freiherr von, Der
Lebensbild unseres Fliegerhauptmanns Oswald rote Kampfflieger, Berlin : Ullstein 1917 (101-150
Boelcke für deutsches Heer und deutsches Volk, tausend), p. 34 et p. 71.
Leipzig 1916.  Bernhard Rieger, Technology and the Culture of 123
 Oswald Boelcke, Hauptmann Boelckes Feldberich- Modernity in Britain and Germany, 1890-1945,
te. Mit einer Einleitung von der Hand des Vaters Cambridge, Cambridge University Press 2005,
und zwanzig Bildern, Gotha, 1916, p. 81. p. 260.
chef des troupes aériennes a formulé le slogan éléments apparemment contradictoires : ici, la
suivant à l’intention des jeunes pilotes : « Ein technique moderne et les traditions anciennes
Boelcke will ich wer­den » (« je veux devenir un du corps des officiers.
Boelcke »).
II. La popularité de l’aviation dans l’entre-
L’image du pilote était celle d’un homme inno- deux-guerres
cent et plein de vie dont les caractéristiques
étaient proches de celles de l’officier prussien En Allemagne, la fin de la guerre marque une
traditionnel. En France, l’iconographie du rupture. Plusieurs milliers de soldats se retrou-
guerrier de l’air était similaire, selon l’analyse vent sans occupation. L’aviation militaire, qui
de Pascal Vennesson : « Les pilotes de chasse, avait offert une carrière professionnelle à un
les combattants qui mettent en œuvre l’une grand nombre de soldats issus des couches
des techniques les plus modernes de l’époque, sociales inférieures, est interdite. L’armement
s’identifient au guerrier traditionnel, sans des forces aériennes devient une question
rapport avec la guerre qui fait rage. » L’image politique majeure11. L’Allemagne souhaite alors
du soldat de l’air renvoyait plutôt à celle du obtenir une position comparable à celle des
soldat traditionnel, alors que les expériences du autres forces militaires, voyant que la France
front et de la guerre dans les tranchées néces- possédait, selon un article paru dans la revue
sitaient une nouvelle iconographie. Cet aspect Luftschau, plus de 42 000 aviateurs militaires
traditionnel peut s’expliquer par le concept de et plus de 3 000 avions militaires12. Après le
modernisme réactionnaire, établi par Jeffrey traité de l’air de Paris en 1926, seulement 72
Herf 10. Ce concept permet de combiner des officiers sont admis à voler dans des avions de
sport. Entre 1925 et 1933, environ 120 pilotes
de chasse et 100 observateurs sont instruits
secrètement en Russie. De même, les chances
d’exercer la profession de pilote civil étaient
vraiment réduites. La Lufthansa n’avait que
58 capitaines en 192813 et environ 300 pilotes
professionnels en 193014. Mais ces chances, si
minces soient-elles, n’émoussaient pas l’en-
gouement des jeunes pour l’aviation, avides
d’apprendre à voler. Le militaire se servait des
organisations civiles et du discours populaire
pour poursuivre ses objectifs15.
Les Actes des colloques

11 A. Kirschner, « Deutschlands Recht auf allgemeine


Abrüstung », dans : Luftschau, Jan. 1932, Nr. 1,
p. 5-6.
12 « Der Gegenwärtige Stand der Luftrüstungen »,
dans : Luftschau (1932), p. 7-14.
13 Max Limbach, « Werden und Wesen des Verkehr-
DR

sflugzeugführers », dans: DTMB Meyer (Ed.), Ver-


kehrsflieger berichten, p. 15.
Photo de couverture du livre Je veux devenir un Boelcke. 14 Limbach, p. 10.
15 Immédiatement après le traité de Versailles en
1920, l’ancien inspecteur des forces aériennes al-
lemandes, le Major Siegert, a demandé la mise en
 Pascal Vennesson, Les Chevaliers de l‘Air. Aviation place d’une propagande de l’aviation à travers le
et Conflits au XXe siècle, Paris 1997, p. 59.
124 cinéma et la presse, afin de maintenir une attitude
10 Jeffrey Herf, Reactionary Modernism. Technology, positive au sein de la population Siegert, « Förde-
Culture and Politics in Weimar and the Third Reich, rung der Luftfahrt durch Film und Presse », in Luft-
Cambridge 1984. fahrt, 1920, p. 9).
Longtemps, les historiens ont considéré la
République de Weimar comme une période de
grande aversion contre la technique, surtout
parmi les élites conservatrices, sans en mesu-
rer l’énorme popularité16. Dans ce contexte, la
jeunesse était fascinée par l’aviation, plébiscitée
par les médias modernes comme la presse, le
cinéma ou la littérature populaire. Dans l’en-
tre-deux-guerres, l’aviation était mythifiée.
À l’époque des vols transatlantiques et des
expéditions dans des pays « exotiques », les
médias assimilaient le vol à l’aventure et au
miracle. L’aviation annonçait des perspecti-
ves excitantes et exerçait une forte influence
culturelle. Cette popularité était pourtant en
contradiction avec les limites de l’aviation dans
les années vingt.

Cette image publicitaire illustre bien le désir


de voler de la jeune génération : « Comment
puis-je devenir pilote de sport ? ». En regardant
le ciel, les deux hommes semblent contempler
le futur prometteur de l’aviation. Mais cette
publicité est plus qu’un symbole de la popula-
rité de l’aviation des années vingt. Les jeunes

DR
pouvaient s’adresser à l’Association allemande
« Comment puis-je devenir pilote de sport ? »17
de l’aviation qui était en contact avec les écoles
d’aviation. Ces écoles civiles servaient à l’ins-
truction secrète des pilotes militaires. À la
différence de la première guerre mondiale, le tes de chasse publiés dans les années vingt et
vol des avions commerciaux ne demandait pas dans les journaux d’Oswald Boelcke19. En 1928,
particulièrement de courage et de bravoure Ernst Jünger formule le slogan : « Luftfahrt
mais plutôt de la prudence, de la responsabilité tut Not » (« L ’aviation est nécessaire »). Pour
et une certaine compétence technique18. Ernst Jünger, le pilote militaire représentait un
nouveau type de guerrier déployant la techni-
Les Actes des colloques

Dans l’historiographie allemande, l’en- que et la violence sans limites20. Après la prise
tre-deux-guerres est marquée par la césure de pouvoir par le parti national-socialiste, cette
politique de 1933. On note cependant une position des élites conservatrices est devenue
certaine continuité dans l’appréhension du la position officielle. La Luftwaffe et ses pilotes
guerrier de l’air. C’est ce qui ressort d’un symbolisaient la puissance et la modernité du
certain nombre de récits et mémoires des pilo- nouvel État. Göring s’attachait à propager une

16 Michael. J Neufeld, « Weimar Culture and Futuris- 19 Wolfgang Foerster, Kämpfer an vergessenen
tic Technology. The Rocketry and Spaceflight Fad Fronten. Feldzugsbriefe, Kriegstagebücher und
in German, 1923-1933 », dans, Technology and Berichte, Kolonialkrieg, Seekrieg, Luftkrieg, Spio-
Culture, 31 (1990), p. 725-752. nage, Berlin 1931 ; Prof. Dr. Werner : Boelcke. Der
17 Dans la revue Luftschau, 10 Nov. 1928. Mensch, der Flieger, der Führer der deutschen Ja-
125
18 Max Limbach, « Werden und Wesen des Verkehr- gdfliegerei, Leipzig 1932.
sflugzeugführers », dans, DTMB Meyer (Ed.), Ver- 20 Ernst Jünger (Ed.), Luftfahrt ist Not !, Leipzig 1928,
kehrsflieger berichten, p. 12. p. 12.
La comparaison diachronique des deux livres
d’Ernst Udet sur les expériences de la première
guerre mondiale permet d’analyser les diffé-
rences entre la narration de la guerre en 1918
et dans les années trente. Contrairement à la
première guerre mondiale, l’image du guerrier
véhiculée est celle du soldat blessé, dont on
veut souligner la dureté et la persévérance.
En somme, c’est l’image du Frontkämpfer, le
guerrier du front qui domine désormais celle
du pilote traditionnel de la première guerre
DR

Martin Henri Sommerfeld, Hermann Göring. Ein Lebens- mondiale25. La vulnérabilité devient aussi
bild, Berlin, 1933 (12. Aufl.).
une menace et un danger, mis au centre de
l’iconographie. Tandis qu’en 1918, le premier
image moderne et puissante de la Luftwaffe21. succès apparaissait comme un événement
Richthofen 22 , véritable figure populaire de joyeux 26, il est réinterprété comme une expé-
l’aviation, devint ainsi un symbole fort de la rience extatique de soif de sang27. À la fin de
Luftwaffe23. son autobiographie de 1935, Udet s’identifie
à la génération des combattants du front 28.
Sur cette photo, Hermann Göring est mis Le passé de la première guerre mondiale est
en scène comme le dernier commandant alors réinterprété et réinventé à la lumière de
de la célèbre escadre de Richthofen. Cette l’idéologie nationale-socialiste. Le combat,
image symbolisait une symbiose entre l’hé- soumis à la volonté du Führer et de ses idéaux,
roïsme de la première guerre mondiale et le comme « la volonté », « la sélection » ou « la
parti national-socialiste. En même temps, ce communauté de destin », est l’élément central
culte de l’aviateur permettait de dissimuler de la narration populaire, qui s’adresse à la
la défaite et les conséquences politiques du future génération. Dans les années trente, la
traité de Versailles en promettant un avenir Luftwaffe avait un grand besoin de personnel.
prospère sous le commandement du parti En trois ans, le nombre de ses soldats passe
national-socialiste24. de 18 000 soldats en 1935 à 275 000 à la fin de
l’année 1938 29.
21 Peter Fritzsche, A Nation of Fliers. German Aviati-
on and the popular Imagination, Cambridge/Mass. La production des avions montre clairement
and London 1992 Fritzsche, p. 190 ; Karl-Heinz que l’aviation a vraiment commencé à se
Völker, Die deutsche Luftwaffe 1933-1939. Aufbau développer pendant le Troisième Reich et le
Les Actes des colloques

und Rüstung der Luftwaffe sowie der Entwicklung


der deutschen Luftkriegstheorien, Stuttgart, 1967, réarmement de la Luftwaffe. Ainsi, les per-
p. 68-70. spectives et les espoirs de la jeunesse sont nés
22 Manfred Albrecht, Baron von Richthofen, légende pendant la République de Weimar tandis que
de l’aviation de la première guerre mondiale.
le système d’aviation, ses infrastructures et les
23 Stefanie Schüler-Springorum, « Vom Fliegen und
Töten. Militärische Männlichkeit in der deutschen
ouvertures professionnelles pour les pilotes se
Fliegerliteratur, 1914-1939 », dans, Karen Hage- développent dans les années trente.
mann, idem (Ed.), Heimat-Front. Militär und Ges-
chlechterverhältnisse im Zeitalter der Weltkriege,
Frankfurt/M 2002, p. 222 ; Thomas F. Schneider, 25 Schüler-Springorum, p. 223.
Von der editorischen Mythisierung eines "Helden". 26 Ernst Udet, Kreuz wider Kokarde, Jagdflüge des
Die drei Ausgaben von Manfred von Richthofens Leutnants Ernst Udet. Hrsg. von Ernst Fr. Eichler.
„Der Rote Kampfflieger”, dans, Juni 24 (1996), p. Berlin, 1918, p. 38.
157-177.
27 Ernst Udet, Mein Fliegerleben, Berlin, 1935,
126 24 « Von Richthofen bis Göring. Fronttage mit dem p. 40.
deutschen Jagdgeschwader des Rittmeisters Man-
fred Freiherr von Richthofen », dans Der deutsche 28 Udet, Fliegerleben, p. 176.
Sportflieger (1934) H 1, p. 10-11. 29 Völker, Luftwaffe, p. 121.
III. Une nouvelle génération de pilotes mili- IV. Image et réalité du guerrier de l’air
taires
Les images de propagande d’une Luftwaffe
Le corps des officiers de la Luftwaffe était victorieuse ne peuvent s’expliquer que si l’on
plutôt hétérogène. Le concept de « génération » prend en considération la réalité du combat
permet quand même de dégager des expériences aérien et les expériences des pilotes militai-
communes dans certaines tranches d’âge. Au res. Cette mise en avant de l’héroïsme de l’air
sein de la génération qui a marqué la Luftwaffe permet de dissimuler les risques pris par les
dans les années 1911-192030, on peut trouver les jeunes pilotes, souvent mal préparés, dépen-
racines de la promotion de l’aviation pendant dant d’une technique qui était fréquemment
la République de Weimar. Cette génération se défaillante dans les moments décisifs. Les
caractérise par sa familiarité avec la technique situations difficiles comme celle de la bataille
et son goût pour le sport31. Hannes Trautloft d’Angleterre en 1940 où les pilotes dépendent
a, par exemple, déjà appris à voler en tant de la technique et courent de véritables risques
qu’élève. Entré dans la Reichswehr, il est devenu étaient le quotidien des pilotes allemands,
pilote civil à l’école de pilotage de Schleisheim. comme en témoignent les deux pilotes de
Ensuite, il a appris le vol de chasse en Russie chasse du JG 54 suivants :
au sein d’écoles militaires allemandes secrètes.
Il a vécu ses premières expériences de guerre Hannes Trautloft JG 54
en Espagne puis est devenu commandant d’une
escadre de chasse durant la deuxième guerre « À Londres, j’ai compris que de nos jours, le
mondiale. La carrière de la première génération destin des pilotes dépend avant tout de la tech-
de pilotes de la Luftwaffe a commencé dans nique. Une petite erreur dans la maintenance
l’entre-deux-guerres. Trautloft, Mölders ou de l’avion ou une tuyauterie perméable amène
Galland représentaient la nouvelle génération et inévitablement le pilote à procéder à un atter-
les futurs héros de la Luftwaffe. Contrairement rissage forcé sur le territoire anglais ou sur la
à la génération de Göring et d’Udet, ils avaient Manche »32.
une relation plus intime à la technique moderne.
En même temps, le concept de guerre archaïque Le sous-officier Pausinger, JG 54
et idéalisée donnait un sens à leur expérience de
la guerre, marquée par l’infériorité et la mort Le sous-officier Pausinger, de l’escadre de
quotidienne. chasse 54, considérait les pilotes anglais comme
très performants et définissait leurs attitudes
au combat comme proches de celles adop-
tées durant la première guerre mondiale. Les
Les Actes des colloques

pilotes anglais étaient, selon Pausinger, très


sportifs alors que les Allemands préféraient
le combat. Il a constaté ensuite que les pilotes
anglais sont difficiles à vaincre : « L’important
est que les Anglais n’ont pas peur ». 33 Mais
les pilotes de chasse avaient d’autres tâches
que le combat direct. Parfois, ils accompag-
naient l’aviation de bombardement dans leurs
DR

Hannes Trautloft, figure légen-


missions menées contre Londres. Ces vols
daire de la Luftwaffe. étaient extrêmement fatigants parce que les

30 Ibid., p. 112.
127
31 Gründel, E. Günther : Die Sendung der jungen 32 BA-MA N 760/8, 19. 9. 1940, p. 74.
Generation. Versuch einer umfassenden revolu- 33 DTMB NL 123/23 Nachlass Paul Pausinger, Kriegs-
tionären Sinndeutung der Krise, München 1932. tagebuch, p. 15.
pilotes anglais étaient très doués au combat du discours populaire relatif à l’aviation durant
et que les pilotes allemands dépendaient du la République de Weimar expliquent l’évolu-
moteur de l’avion et de la technique pendant les tion des idées vers le discours tenu pendant le
vols de longue distance. De plus, les fréquents Troisième Reich. L’idée de popularisation de
changements d’altitude favorisaient le stress. l’aviation, l’exigence d’une position de puis-
Pendant ses missions, le pilote Pausinger sance politique fondée sur l’aviation étaient
observait ainsi les bombardements de Londres formulées pendant la République de Weimar.
qu’il légitimait dans son journal de combat en Pourtant, c’est dans le cadre national-socialiste
référence à l’idéologie nationale socialiste. Peu et au cours du réarmement de la Luftwaffe
importe, selon lui, si une bombe n’atteint pas que ces désirs sont devenus possibles pour
sa cible, Londres est la capitale du capitalisme un grand nombre de jeunes gens. L’image du
international financier juif [« internationales guerrier de l’air est revue en faisant référence
Finanzjudentum »]. Il espérait détruire les à l’idéal du combattant au front et à l’idéologie
grandes banques juives de Londres : « Sur nationale-socialiste. Les héros de la première
Londres, il y a beaucoup de nuages et les bombes guerre mondiale symbolisaient la renaissance
tombent à blanc. Mais, dans cette ville immense, des forces aériennes et motivaient la généra-
elles toucheront toujours quelque chose ».34 tion suivante à s’engager volontairement dans
une carrière au sein de la Luftwaffe malgré les
Conclusion risques expérimentés pendant la guerre par les
pilotes en ce qui concerne la dépendance à la
En somme, le phénomène de popularité de technique, la qualité et la quantité des pilotes
l’aviation doit être bien intégré pour compren- et des avions. ●
dre le désir d’un certain nombre de jeunes de
s’engager dans la Luftwaffe. Certains éléments
Les Actes des colloques

DR

Image de propagande de Werner Moelders 35

128
35 « À l’est de Londres on a réussi », dans : Fritz v.
34 DTMB NL 123/23 Nachlass Paul Pausinger, Kriegs- Forell : Mölders und seine Männer, Berlin Adler
tagebuch, p. 26. Bücherei 1941, p. 144.
Analyzing the Luftwaffe’s Failure in World War 2
par le lieutenant-colonel Géraud Laborie,
commandant l’escadron de transport « Touraine » 01.061.

Cet article ne correspond pas à l’une des interventions qui se sont tenues le 12 octobre 2010,
lors des Ateliers du CESA. Toutefois, son sujet s’inscrit bien dans la thématique traitée par
ces ateliers ; aussi avons-nous souhaité l’insérer dans la restitution des actes afin d’apporter
un éclairage complémentaire sur le thème de la puissance aérospatiale dans la Luftwaffe.

Résumé en français

Si l’année 1940 est cruelle pour les armées la Luftwaffe dans le conflit. Or, force est de
françaises et la jeune armée de l’air en constater que l’intérêt et les connaissances
particulier, elle est pour la Luftwaffe à la fois du dictateur allemand en matière d’aviation
l’objet d’une satisfaction bien légitime après la sont limités. Göring, le plus à même de le
campagne de France et la source d’un malaise conseiller, se désintéresse des aspects tech-
grandissant après l’échec face à la Royal Air niques et perd rapidement le sens des réalités
Force. concernant les capacités de sa Luftwaffe. Ses
décisions en matière de production de chas-
Le but de cet article est de comprendre les seurs sont désastreuses et rendent impossible
raisons qui vont transformer un outil de la tâche du ministère de l’Air.
la Blitzkrieg particulièrement efficace en
1939-1940 en une armée de l’air incapable L’expérience traumatisante de la première
de s’opposer aux alliées dans les années qui guerre mondiale pour la génération au
suivent. Il s’appuie sur une étude de l’état pouvoir en Allemagne en 1939 a égale-
d’esprit du haut commandement allemand ment un effet dramatique sur la Luftwaffe.
focalisé sur une guerre courte et montre les Tout le concept de Blitzkrieg découle de la
effets désastreux que cette vision du conflit volonté allemande de ne pas reproduire
Les Actes des colloques

va avoir pour la Luftwaffe dans une guerre la guerre d’usure exemplifiée par Verdun.
d’usure où production d’armement et forma- La guerre éclair est également un retour
tion ininterrompue de pilotes qualifiés sont à l’enseignement de Clausewitz avec une
primordiales. recherche de la bataille décisive qui met hors
de combat l’adversaire, comme le montrent la
Plus que tout autre dirigeant durant la deu- bataille de France ou les grandes manœuvres
xième guerre mondiale, Hitler concentre d’encerclement de l’opération Barbarossa.
dans ses mains tout le pouvoir militaire Le développement de la Luftwaffe dans la
allemand. Après l’échec de la Wehrmacht doctrine générale de la Blitzkrieg est donc
devant Moscou en décembre 1941, il s’impose le résultat d’une convergence entre une
comme son commandant en chef suprême. tradition militaire allemande bien ancrée
La vision de l’arme aérienne qu’a Hitler est et l’expérience générationnelle de ses hauts 129
donc capitale pour comprendre le rôle de dirigeants.
La convergence de ses deux facteurs va avoir de In Strategy for Defeat, the Luftwaffe: 1933-1945,
graves conséquences pour la Luftwaffe quand Williamson Murray attributes the defeat of
la guerre va changer de nature. Les dirigeants Nazi Germany to its political and military lead-
allemands refusent en effet d’admettre que la ership’s failure to acknowledge in the summer
bataille d’Angleterre a marqué un tournant. of 1940 “that it had won only the first round
Deux mois d’une campagne aérienne intense of a long struggle”. The author argues that
n’ont pas fait plier l’Angleterre. Frustré par this disavowal had a dramatic impact on the
la résistance de la RAF, le commandement entire German military and on the Luftwaffe
de la Luftwaffe hésite à mettre en œuvre une in particular as it failed to adequately mobilize
stratégie d’usure contre-nature. Pourtant and produce long-term resources.
la victoire éclair n’est plus possible. L’échec
devant Moscou durant l’hiver 1941-1942 le
confirme.

En refusant de faire face à cette réalité, le haut


commandement allemand met la Luftwaffe
en péril. Dans une guerre d’usure, la produc-
tion d’armement et la régénération de troupes
fraîches et entraînées sont capitales. Or, la
production d’aéronefs n’augmente pas de façon
importante en 1940-1941. Ses responsables ne
font pas les efforts de rationalisation néces-
saires pour l’augmenter rapidement, même
s’ils en ont les moyens. Ils n’exploitent pas non
plus les ressources des pays conquis : ainsi, en
1941 les usines aéronautiques françaises ne

DR
produisent que 62 avions pour la Luftwaffe. Dans son ouvrage Strategy for Defeat, the Luftwaffe:
En matière de formation des équipages, la 1933-1945, Williamson Murray démontre que la culture
militaire nazie et la politique allemande ont indéniable-
foi en une victoire à portée de main conduit ment contribué à la défaite de la Luftwaffe.
la Luftwaffe à privilégier les opérations en
cours plutôt que la constitution d’un outil de The purpose of this paper is to provide a
formation capable de l’alimenter en pilotes sur deeper understanding of the reasons behind
le long terme. Ainsi les cadres instructeurs de the German leadership’s misjudgment as to the
l’aviation de transport sont retirés des écoles nature of the war, and then analyze its effect on
pour participer au pont aérien sur la poche the Luftwaffe with a focus on production, train-
Les Actes des colloques

de Demyansk à la fin de l’hiver 1942. Dans le ing, and air campaign planning and execution.
même temps, les capacités de formation des It argues that a unique conjunction of German
écoles de pilotage sont maintenues au niveau military culture, Nazi ideology, and perceptual
d’avant guerre jusqu’en 1942 ! predispositions of the senior Nazi leadership
kept Germany from completing a Gestalt
La bataille d’Angleterre à l’été 1940 marque switch in 1940 from the Blitzkrieg paradigm to
donc bien les prémisses d’un tournant dans la a prospect for a long war of attrition. Nowhere
guerre. La perception erronée de ce change- in the German military did this failure have
ment de nature du conflit retarde la mobi- more impact than on the Luftwaffe, due to the
lisation complète de l’économie allemande, relative importance of production and training
avec des conséquences dramatiques pour for air forces.
130 la capacité de la Luftwaffe à faire face à une
guerre d’usure. ❏  Williamson Murray, Strategy for Defeat, the Luft-
waffe 1933-1945 (Maxwell AFB, AL: Air University
Press, 1993), 302.
Recalling German national history and that they had just become “highly paid non-
military culture according to the concepts commissioned officers.” Thus understanding
defined by Robert Jervis in Perception and Hitler’s character and his concept of airpower
Misperception in International Politics is the plays a major role in explaining the failure of
first step to understand how Nazi Germany’s the Luftwaffe.
senior political and military leadership viewed
the conflict. Drawing on its conclusions will
follow an assessment of the effects on the
Luftwaffe’s production and training during the
war. Finally, the study will concentrate on how
the dominant paradigm of Blitzkrieg affected
the German air campaign planning.

In a totalitarian regime run by an omnipotent


dictator, the decision-making process is easier
to understand than in other forms of govern-
ments where decisions are usually the result of

DR
large organizations’ outputs or consultations
with carefully selected committees, rather Malgré sa prédilection pour la stratégie terrestre, le
leader allemand honore les officiers de la Luftwaffe
than the act of one individual alone. In the
au cours de la cérémonie d’Obersalzberg, 5 mai 1944.
words of Graham Allison and Philip Zelikow, Photo : Akira Takiguchi personal collection.
in a strong dictatorship “ for some purposes,
government behavior can usefully be summa- Robert Jervis points out the importance of early
rized as action chosen by a unitary, rational experiences and generational effects on deci-
decision maker.” This does not suggest that sion-makers. In Adolf Hitler’s case, his early
other models of decision-making processes do experience as a First World War infantryman
not apply to dictatorships. Still, it is reasonable and a victim of gas warfare had a profound
to assume that in a dictatorship the influence effect on the Nazi leader’s character and his
of the leadership’s character has more impact conception of the use of military power. Battles
on the nation’s policy than in any other form like Verdun where opposing armies inde-
of government. cisively bled to death convinced Hitler that
In Nazi Germany, as the war proceeded, Hitler Germany could not endure another war of
concentrated more and more power over the attrition. Instead, the conduct of war had to
German military, taking over as the Wehrmacht rely on quick, knock-out blows according to
supreme commander on 19 December 1941 the concepts of maneuver warfare developed
Les Actes des colloques

after the failure of Army Group Centre to take under Hans von Seeckt in the 1920s. The
Moscow. His supervision of military affairs prospect of a war of attrition became anathema
from the strategic to the tactical level was to the Nazi leader but also to all the cronies
complete, and without equivalent in other that surrounded him, who shared the same
belligerent states, the Soviet Union included. formatting experience. Here the generational
Even if after the war senior German military
leaders would overplay this aspect as an attempt  Percy Ernst Schramm, Hitler: the Man and the
Military Leader (Chicago, IL: Quadrangle Books,
to justify their own failures, there is some 1971), 137.
truth in Wolfram von Richthofen’s assessment  Robert Jervis, Perception and Misperception in
International Politics (Princeton, NJ: Princeton Uni-
 Graham Allison and Philip Zelikow, Essence of De- versity Press, 1976), 252.
cision: Explaining the Cuban Missile Crisis (New  James S. Corum, The Luftwaffe: Creating the Op-
131
York, NY: Longman, 1999), 143. erational Air War, 1918-1940 (Lawrence, KS: Kan-
 Ian Kershaw, Hitler, 1936-1945: Nemesis (New sas University Press, 1997), 84.
York, NY: Norton, 2000), 453.  Jervis, 252.
effect played in full. There is no doubt that on Tiger tanks. At the same time they stressed his
top of Hitler’s influence on the senior political disastrous interferences in the technological
and military leadership, an important dose of development of the Luftwaffe. This lack of
groupthink syndrome helped convince even interest and understanding about airpower
the most skeptical of the soundness of the was responsible for his gross misperceptions
Führer’s strategy. of the strength of the Luftwaffe in 1939, and
Hitler’s formatting experience as an infan- its capability to maintain a superior edge in
tryman can also explain the relative lack the future.10
of interest that he displayed for airpower. Another key aspect of Hitler’s character was
Williamson Murray portrays him as a land- his very limited conception of economics and
centric strategist who “regarded the air war administration. He believed that the German
as an embarrassment.” His understanding of economy could accomplish whatever orders
airplane technology was very poor compared the state gave, and showed profound contempt
to his technical and tactical knowledge of land for “the bureaucrats.”11 Confining his economic
warfare. After the war, Alfred Jodl and Erich notions to the Nazi ideology, Hitler endorsed
von Manstein admitted the positive role played the four-year plan proposed by Göring in
by Hitler in defining the modern Panther and 1936, which emphasized partial autarky as a


Source : [Link]
[Link]/rubrique,dornier-do-17,140357.
html
Équipé de deux moteurs radiaux et
d’une queue double, le Dornier Do-17,
bombardier rapide et léger, fut l’un
des principaux aéronefs utilisés par la
Luftwaffe pendant les trois premières
années de guerre. Son rayon d’action
s’avérant rapidement limité, sa pro-
duction fut arrêtée fin 1941, au profit
du nouveau et plus puissant Junkers
Ju-88.
DR


Source : [Link]
Les Actes des colloques

[Link]/rubrique,junkers-
ju-88,[Link]
Le Junkers Ju-88, considéré à l’époque
comme l’appareil allemand le plus poly-
valent, fut utilisé de manière intensive
au-dessus de la Belgique, de la France
et de la Grande-Bretagne.
DR

 Percy Ernst Schramm, Hitler: the Man and the


Military Leader (Chicago, IL: Quadrangle Books,
132 1971), 104-106.
10 Murray, 29.
 Murray, 228. 11 Schramm, 54.
temporary solution before the extension of the making disastrous decisions about operational
Lebensraum could provide a permanent one.12 or production issues, which rendered the work
Here again, the concept of preparing for a short of Ehrard Milch’s Air Ministry impossible. The
war prevailed over any planning for a long strug- debate around a proposed increase in fighter
gle. This would dramatically affect German production in 1943 is telling. Göring presented
aircraft production during the conflict. fanciful arguments to Milch’s rational evalua-
tion of the situation and never pressed for more
Hitler’s personal shortcomings described above fighters.18 There is no doubt that had Göring
were not uncommon among other statesmen. been more eager to listen to his experts, the
Roosevelt suffered from the same weaknesses strong political ties he had with Hitler could
regarding administration and was a late convert have been decisive in convincing the Führer
to the capabilities of airpower;13 Stephen Bungay about key issues related to airpower.
defines Churchill as a military incompetent;14 Another factor which played an important role
still, both leaders surrounded themselves with in forging the paradigm of blitzkrieg was the
experts they were ready to listen to, because it traditional German military culture stemming
was the way the system of government worked from Clausewitz and Moltke. Despite the defeat
in Western democracies. A case in point would of 1918, the German military never abandoned
be the influence of Robert Lovett on Roosevelt the ideas of the great German strategists. It
about airpower issues. Even if it took the is true that Hitler personified a link between
assistant secretary of war for air all his energy policy and strategy that showed a reaction to
to impose his views, he was able to convince the command structure of imperial Germany
the American president concerning bomber during the First World War, and was contrary
production, personnel, and pilot training, and to what Moltke advocated.19 Still, with the
built a very effective relationship with him.15 concept of mechanized warfare developed in
The argument also applies to dictatorships to the interwar years, the idea of the decisive battle
some degree. After Stalin’s direct involvement aimed at obtaining “a great and rapid decision”
in military campaigns proved disastrous in remained the basis of the German military
1941 and 1942, the Russian dictator built an strategy for the reasons developed by Moltke.20
effective staff in the Stavka to advise him.16 This can help understand the air campaign
In Germany, on the contrary, Göring quickly against Great Britain discussed below.
lost any credibility about his capability to run
the Luftwaffe. The former German ace never Regarding the teaching of Clausewitz, the
took any interest in technical matters, and was influence on the Nazi leadership needs further
totally cut off from reality about the capabili- comment. As stated above, Hitler demon-
ties of the Luftwaffe, as shown during the Battle strated a return to the Clausewitzian prin-
Les Actes des colloques

of Britain.17 This did not prevent him from ciple of war as an instrument of policy. Still,
James S. Corum argues that Hitler’s Mein
12 Kershaw, 20-21.
Kampf and Luddendorf’s Totaler Krieg attacked
Clausewitz’s theory on the ground that the
13 Eric Larrabee, Commander in Chief: Franklin Dela-
no Roosevelt, his Lieutenants, and their War (An- concept of war did not serve the purpose of
napolis, MD: Naval Institute Press, 1987), 12 and states anymore but “was evolving into one
210.
of total conflict between peoples and races–
14 Stephen Bungay, The Most Dangerous Enemy, a
History of the Battle of Britain (London, UK: Aurum wars of total annihilation.”21 The role played
Press, 2001), 17.
15 Larrabee, 222.
18 Murray, 228-229.
16 Kenneth R. Whiting, “Soviet Air Power in World
War II,” in Airpower, Promise and Reality ed. Mark 19 Daniel J. Hughes, ed., Moltke on the Art of War
(New York, NY: Ballantine Books, 1993), 36. 133
K. Wells, (Chicago, IL: Imprint publications, 2000),
106. 20 Ibid., 125.
17 Murray, 189; Bungay, 124. 21 Corum, 145.
by the people in the Clausewitzian trinity
became paramount in Nazi racial ideology.
Here Corum misses the difference between
the rhetoric of Nazi ideology and the reality of
Nazi policy during the war. It is true that Hitler
saw the German people as a key aspect of the
war for Aryan supremacy. Still, if the war was
total ideologically speaking, it was not the case
economically: as a veteran of the Great War,
Hitler saw the collapse of the home front in
1918 as a potential threat to face again in the
next war. It became necessary for the German
dictator to make sure that the German people
suffered as little as possible from the war.22 Nazi

DR
ideology boosted by quick victories abroad and
Hermann Göring, commandant en chef de la Luftwaffe,
the German people spared unnecessary hard- préconisait, à l’instar des politiques menées au Canada,
ships were the keys of his home front strategy aux États-Unis et en Grande-Bretagne, le recours à la
to retain popular support. main-d’œuvre féminine. Sur la présente photo, une
ouvrière peint au pistolet le train d’atterrissage d’un
avion.
Contrary to Corum’s assessment, the reality Photo : Ronny Jaques, Downsview, Ontario, septembre
behind the rhetoric of Nazi ideology played 1944.
well into the traditional German military
culture. These two powerful currents prevented 1940, and without even fully mobilizing the
any full centralization of the German arma- German economy. France boasted a strong
ment production and full mobilization of the aircraft industry that the Germans did not fully
German economy until 1943, when it was exploit until late in the war: in 1941, the French
too late. Even then, the rhetoric of total war produced only 62 aircraft for the Luftwaffe.25
displayed ad nauseam by Goebbels’s propa- Williamson Murray rightly points out the
ganda should not mask the reality that Hitler responsibilities of Hans Jeschonneck and Ernst
would repeatedly shy away from decisions Udet who were incapable of running an effi-
related to total mobilization, and imposed cient aircraft production capability for the
numerous constraints such as his refusal to Luftwaffe in the critical years of 1940 and 1941.
enlist more German female workers.23 Göring’s He also points out Göring’s poor knowledge of
proposal to reduce that constraint, by having the situation.26 Still, he offers an explanation
women work on airplane production at home, that relies as much on the incompetence of
Les Actes des colloques

is another example of the Reichsmarschall’s individuals as on organizational behavior. The


ineptitude.24 disparity between planned and actual produc-
tion in 1941 appeared as the end result of a large
Still, had the German leadership recognized organization over which the Air Ministry had
after the first difficulties encountered during no control. In his words, the German aircraft
the Battle of Britain that it was facing a war of industry seemed caught in routines established
attrition, it could have counted on the resources before the war, and the Air Ministry was unable
of occupied Europe to dramatically expand to exert any central authority over it.
its aircraft production program as early as In fact the failure of the German aircraft
production had deeper roots. As long as the
German leadership did not complete a Gestalt
22 Joachim Fest, Speer, the Final Verdict (New
134 York, NY: Harcourt, 1999), 139.
23 Ibid., 152. 25 Ibid., 99.
24 Murray, 189. 26 Murray, 101.
switch towards a war of attrition where indus- In training as in production, the interaction
trial production was paramount, even the between Hitler’s perception of airpower and
energy and competence of Ehrard Milch could the war, Nazi ideology, and the traditional
not make a difference. 27 The same reason German military culture had dramatic conse-
explained the shortage of flight crews that quences for the Luftwaffe. These factors had
plagued the Luftwaffe when production finally also a strong influence on the German use of
increased dramatically in 1944. As Richard air campaigns during the war. The Battle of
J. Overy explained, Hitler’s faith in early victo- Britain provides the basis for this argument. It
ries led to a priority given to current battles over was the first time the German high command
long-term training requirements. Instructor used the Luftwaffe in an independent major
pilots left the training schools to fight battles operation. To use Thomas Kuhn’s terminology,
like the airlift supply of the Demyansk pocket.28 this operation introduced the first anomaly
The same faith in a short war prevented the in the dominant paradigm of the Blitzkrieg.
Luftwaffe from increasing its training program, During the planning stage and throughout the
which remained on a peacetime basis until campaign, the Luftwaffe faced the dilemma
1942.29 When it became apparent that the war recalled by Stephen Bungay about “the general
required the total mobilization of the German indecision over siege versus decision.”31 Knock-
effort, Nazi ideology provided a solution to out blows against airfields that had successfully
the insurmountable task of reorganizing flight defeated the Polish and French air forces on the
training with scarcer resources. Göring extolled ground were a thing of the past, because the
the German spirit and morale as an antidote to Royal Air Force had learned the right lessons
the Allies’ overwhelming quantitative superior- about aircraft dispersal and protection. 32 It
ity, to the point of ordering that night fighter quickly became apparent that only a war of
units would also fly day missions.30 attrition could destroy the Royal Air Force, as
Kesselring recognized after the failure of the
18 August 1940 attack. Still, German strategy,
doctrine, equipment and training centered
on the Blitzkrieg. Changing the paradigm
would require such a huge gestalt switch that
it was almost impossible to force such a change
on the German national leadership’s minds.
When Kesselring obtained permission to attack
London as a way to force the British fighters
to stand for a fight, he modified the German
air strategy to reflect the change towards a
Les Actes des colloques

war of attrition. Hitler however, approved the


DR

C’est au cours de la bataille d’Angleterre (1940) que le raids against London on other grounds. His
haut commandement militaire allemand utilisa, pour la disinterest in the air campaign had moved to
première fois, la Luftwaffe dans une opération aérienne
indépendante des forces terrestres. disillusion about the Luftwaffe’s capability to
Source : [Link] gain air superiority. The change in strategy
[Link] only reflected his will to exert reprisals for
Bomber Command’s raids against Berlin, and
27 Ibid., 138-139. his switch to Russia as an indirect way to affect
28 Richard J. Overy, The Air War, 1939-1945 (Wash- Great Britain’s will to fight.
ington DC: Potomac Books, 2005), 145. Adding to the influence of Hitler’s character,
29 Murray, 254. the fact that the Germans never truly attempted
30 Stephen [Link], and Wesley Phillips New- 135
ton, To Command the Sky: The Battle for Air Supe-
riority over Germany, 1942-1944 (Washington DC: 31 Bungay, 122.
Smithsonian Institution Press, 1991), 124-125. 32 Ibid., 288.
to wage a war of attrition against the Royal Air
Force also reflects the German emphasis on the
decisive battle. There was a strong tendency to
link the success of an entire campaign on the
decision of a single battle. Notwithstanding
the impact of attrition in aircraft and flight
crews suffered during July and August 1940,
it is astonishing that the Germans gave up any
attempt to directly subdue Great Britain after
only two months of campaigning. In compari-
son, it took the Allies two years of hard fighting
between 1942 and 1944 to establish air superi-
ority over Germany.

Instead the German leadership turned to Russia


for another prey to the Blitzkrieg strategy. It
did not perceive the difficulties faced by the
Luftwaffe as an anomaly worth a gestalt switch
of the German strategy. Instead it found in
Russia another potential field of application
for the dominant paradigm of Blitzkrieg, a state
of mind illustrated by Jeschonneck’s remark
before the start of Operation Barbarossa: “At
Illustration de la bataille industrielle menée par l’Allema-
last, a proper war!”33 Nazi ideology emphasiz- gne entre 1941 et 1942 au profit de la Luftwaffe.
ing the elimination of the “Jewish-Bolshevism
regime” and the expansion of the German Caught in the paradigm of short and decisive
Lebensraum also played a decisive factor in campaigns, the Luftwaffe lost the battle for
ending the battle of Britain at a point when an production and training in 1941 and 1942.
attrition-oriented strategist would assume it The considerable challenges faced in Russia
had barely started. Additionally, Hitler’s lack of compelled its leaders to throw all their resources­
interest for air campaigns rose to a higher level in supposedly decisive battles that affected
due to his disappointment about the perform- the Luftwaffe’s capability to fight in the long
ance of the Luftwaffe. It would rise even further run. Hitler’s reluctance to fully mobilize the
in 1942 after the high losses suffered by the German economy before it was too late dramat-
Luftwaffe’s airborne force in the assault on ically affected the German aircraft production
Les Actes des colloques

Crete. Hitler fell back on his “land-centric capability. All in all, the Luftwaffe fell victim
comfort zone” and never contemplated the use to the powerful interaction of Hitler’s percep-
of airpower other than in a ground support tion, Nazi ideology and the German military
role for the Wehrmacht, and to exert reprisals culture. These forces created a paradigm so
against the Allies. The use of Kurt Student’s strong that it prevented any Gestalt switch of
paratroopers as elite infantry and the creation the German leadership early in the war. Their
of more and more Luftwaffe anti-aircraft divi- effects on the Luftwaffe tend to support Albert
sions, which would also end as infantry units Speer’s assessment “that the air war had been
with dubious combat efficiency, confirmed his the greatest lost battle on the German side of the
definitive perception of airpower.34 whole war.”35 ●

136
33 Murray, 55.
34 Overy, 130. 35 Fest, 168.
Le rôle de la Royal Air Force dans la bataille de France
et la bataille d’Angleterre
par monsieur Sebastian Cox,
directeur de l’Air Historical Branch, RAF.

Monsieur Sebastian Cox analyse le rôle de la Royal Air Force dans la bataille de France et la
bataille d’Angleterre. Ce rôle ne peut être compris que resitué dans le contexte de la politique
de défense britannique de l’époque. Pour les Britanniques qui ne craignent pas la menace par
voies terrestres ou maritimes, la menace aérienne justifie en revanche de solides investisse-
ments en faveur de la Royal Air Force. Celle-ci affrontera les Allemands aux côtés des Français
lors de la bataille de France ; mais cette coopération révélera de réelles lacunes en termes
d’interopérabilité entre les deux forces aériennes. La bataille d’Angleterre, au contraire, est
conduite avec succès, car la Royal Air Force s’appuiera principalement sur un système efficace
de défense aérienne intégré.

I have been asked to speak to you about the RAF


in the Battle of France and the Battle of Britain.
In doing so, I want to examine not only how
the RAF conducted those two campaigns, but
the underlying factors which led to such very
different results in each instance. To do that we
need to consider British strategic policy, how it
developed throughout the 1930s, and how that
in turn affected the development of the RAF in
the lead up to war.

The first point to understand is that the RAF


was much better prepared for the Battle of
Les Actes des colloques

Britain than it was for the Battle of France.


The reason for this was very simple. Until very
late in the day, the British Government was
largely seeking to minimize its commitment
CESA

to fighting on the continent of Europe. There


General, ladies and gentlemen, it is always a were a number of reasons for this but foremost
great pleasure to be in Paris and it is equally an amongst them were powerful memories of the
honour to have been asked by general Lemoine carnage on the western front during the First
and the CESA to address this symposium today, World War. In France, of course, this had been
alongside the other distinguished speakers a powerful factor in the creation of the Maginot
including the doyen of French aviation histo- line, whereas in Britain it was a powerful factor
rians, Patrick Facon. He probably does not in persuading the government that sending 137
remember but we first addressed a symposium large (and powerful) armies to fight in Europe
together as far back as 1987. was not a sensible policy for Britain.
The Royal Navy was still the most powerful of bombers, including substantial reserves or
navy in the world and, whilst the develop- aircraft behind the frontline, to enable it to fight
ment of military aviation since the turn of the a war. The government, however, believed that
twentieth century had certainly added a new deterrence was best brought about by a large
dimension to traditional British defence policy, frontline to impress potential enemies. They
which ­ encouraged investment in the RAF, it thought reserves an expensive luxury because,
did not encourage investment in tactical air unless there was a war, which deterrence was
power designed to support a powerful British designed to avoid, then reserves were a waste of
army operating in Europe, for there was, until money as they would remain forever in hangars
very late in the day, no intention to create such gathering dust. In 1937 the Government also
an army. refused, on financial grounds, to fund the scale
of expansion which the air staff had proposed
Instead the RAF, viewing the world with a and in particular, the Government reduced the
similar geopolitical outlook to Admiral Mahan, scale of the bomber fleet. At the same time the
believed, and encouraged the government to government approved increased expenditure
believe, that the principal threat to the united on the provision of a chain of radar stations in
kingdom came from air power, and in particu- southern and eastern Britain. I shall return to
lar strategic air power. As successive British that aspect later.
governments were inclined to accept this view,
and as Hitler for his own political reasons, In essence the successive RAF plans for expand-
encouraged the view that the Luftwaffe could ing its strength in the 1930s were concentrated
and would be deployed strategically, despite the on the strategic bombers of Bomber Command
fact that it was not configured in that way, the and the fighter aircraft of Fighter Command,
structure of British air power during the expan- with little provision for tactical support of
sion of British defence was conditioned by that the army, not least because the latter did not
view. In response to the political situation in the feature as a significant element in the British
1930s the UK government invested principally defence posture towards Germany. In essence,
in expanding the RAF. Britain assumed that the French army would
act as the major deterrent to German aggres-
However, it had two interlinked problems. sion on land in Western Europe. While the
The first was structural. The British aircraft Royal Navy and Royal Air Force would deter
industry had shrunk in the 1920s and it could Germany at sea and in the air. As an inevita-
not be expanded rapidly without large scale ble corollary nearly all the planned air forces
orders from the government for aircraft. At were envisaged as operating from the United
first, however, modern designs were not avail- Kingdom. However, two factors served to
Les Actes des colloques

able, so obsolete aircraft had to be ordered in undermine these assumptions. The first was
large numbers in order to expand the industrial Adolph Hitler. The Government’s expansion
base ready to produce more modern types. The of the RAF was designed to support the diplo-
second problem was strategic. If the primary matic engagement of Germany via the policy
threat was perceived to be German strategic which later became known as appeasement. If
air power then the appropriate posture was Hitler could be persuaded both that UK rear-
seen to be that of deterrence, and as in the early mament was serious and effective, and that his
part of the decade there was not thought to be more legitimate concerns would be addressed
any possibility of effective defence against air diplomatically, then it was reasoned this twin-
attack, then this required a powerful counter- track approach would maintain the peace of
offensive force to deter Germany from using Europe. This approach led directly to Munich
138 the Luftwaffe against the UK. Which meant, which it was thought had exactly achieved
of course, creating a large force of strategic its objective of simultaneously deterring and
bombers. The air staff wanted large numbers satisfying Hitler.
rons of Bomber Command. Britain continued
to produce these aircraft into 1940 despite the
fact that the air staff had described them as
obsolescent in 1937.

These aircraft could only hit targets in Germany,


in accordance with the RAF’s prevailing offen-
sive doctrine, if they operated from bases
in eastern France. Hence the creation of the
Advanced Air Striking Force of bombers, based
in the Champagne area with a few accompany-
ing fighter squadrons. While the air component
of the British Expeditionary Force was to be
DR

En septembre 1938, à son retour de Munich, Chamberlain based in Northern France ready either to oper-
est acclamé pour avoir évité un conflit majeur. Il brandit ate from there, or to move into Belgium to meet
ici, la résolution bilatérale supplémentaire engageant
les parties à négocier de manière pacifique leurs futurs any German advance there, in accordance with
différends. General Gamelin’s plan D.

When Hitler broke the agreement in March


1939 and occupied Bohemia this British strate-
gic policy underwent a fundamental transfor-
mation. Prime Minister Neville Chamberlain
now concluded that there was no prospect of
diplomacy achieving its aims. He believed that
war was now likely and that everything had to
be done to bolster alliances on the continent.

DR
He performed a volt face, the impact of which
À la suite de la bataille de France, le chasseur-bombar-
on the RAF is seldom understood. Conscription dier Fairey Battle, fut déclassé. Trop lent, très vulnérable
was introduced in the UK for the first time in aux chasseurs et canons anti-aériens allemands et muni
peace, and the Government committed itself d’un faible armement défensif, son taux de pertes fut
to enlarging the army as well as the RAF and très élevé.
sending far more than the token forces previ-
ously envisaged to support France in the event
of war. This meant that the RAF now had to The RAF now entered into staff talks with the
provide far greater air forces to support this armée de l’air. The talks covered not only prac-
Les Actes des colloques

enlarged British expeditionary force than the tical questions, such as the provision of bases
air staff had ever envisaged. These additional for the British squadrons in France, but also
squadrons, particularly the fighter and recon- how they would operate in the event of war. In
naissance squadrons, could only come in the considering the question of the air defence of
short term from the planned expansion in both Britain and Northern France in case of
Fighter Command and Bomber Command air attack, the RAF’s Director of Plans actually
because none of the long term production plans proposed a unified air defence system cover-
had envisaged any expansion to support a large ing both countries in which aircraft from both
army in France. At the same time the previous air forces might be deployed against raids over
decision to build obsolete aircraft types as an France or the UK. This was not technically
interim measure to support expansion in the possible at the time, but the RAF did deploy six
aircraft industry meant that large numbers of mobile radars to France and also arranged that 139
aircraft such as the Fairey Battle single-engined information from the central UK operations
light bomber had been produced for the squad- centre at Bentley Priory in North London regard-
ing radar plots useful to France’s air defence
system would be passed directly by telephone
to the French air defense system. In the event,
when the storm broke in the west on 10 May 1940
such arrangements proved entirely inadequate.
The RAF’s bomber squadrons, attacking targets
ranging from German armoured columns to
the Meuse bridges suffered appalling casualties,
with entire formations being shot down, and
they were quickly reduced to only 25% of their
initial strength. Communications were so poor,

DR
Pendant la bataille de France, la supériorité de l’armée
that requests for RAF support by British army de l’air allemande est importante et fait perdre à la RAF
units in Belgium had to be sent back to London 959 avions, chiffre considérable pour l’époque.
and back out to RAF units on French airfields.
This was not the way to deal with the German Luftwaffe’s case they found it more difficult than
Blitzkrieg. The ten fighter squadrons of the the RAF to replace aircraft losses, though many
RAF’s Air Component in Northern France and of their captured aircrew in France were released
the Advanced Air Striking Force in Champagne and returned to duty when France signed the
fared some what better than the bombers. Flying Armistice. The RAF replaced its aircraft losses
Hurricanes, and reinforced from England as within weeks but found replacing pilots more
the battle developed, they took a heavy toll of difficult. These were portents for the future. The
Luftwaffe aircraft. The problem, however, was RAF had fought hard in France but its campaign
that there was no efficient air defence system had been disjointed, its command and control
in northern France capable of giving proper inadequate, and it found itself, partly because
warning of the Luftwaffe’s approach. The six of pre-war politics and policies, fighting a very
mobile radars were too few in number to cover different war from that which it had planned.
the French frontier, were not linked into a prop-
erly functional command and control system, The end of the French campaign signalled a
and had ineffective communications links with pause while both sides regrouped and licked
both RAF fighter units and the French zone their wounds while preparing for the battle
d’opération aérienne nord. At best the radars ahead, not least while Hitler sought a diplomatic
could only provide local warning of attack and solution to the problem of Britain; a solution
not a proper comprehensive picture of the air which he failed to find. The diplomacy marked
situation. Hence the RAF fighters often found the prelude to one of the decisive battles of
themselves at a tactical disadvantage and found history, and the first such battle to be decided
Les Actes des colloques

their aerodromes vulnerable to German attack. entirely in the air.

During the Battle of France, and including the The Luftwaffe approached the battle with a
heavy fighting over Dunkirk, during which sense of optimism, instilled by its victories in
Fighter Command denied the Luftwaffe air Poland and in France. These, as we have seen,
superiority, the RAF lost 959 aircraft includ- had not been won lightly, but the victories
ing 386 Hurricanes and 67 Spitfires, which appeared comprehensive and the German
was equivalent to roughly half its frontline aircrews had seen little to convince them that
strength on 10 May 1940. The Luftwaffe, of they could not achieve victory over Fighter
course, had also suffered, losing some 1,400 Command and the RAF. And yet there had
aircraft destroyed and 488 damaged, again been tell-tale signs in the French campaign, not
140 this was about half its operational strength. least the failure to inflict a crushing defeat on
These losses were significant for both sides in the RAF and prevent the evacuation of 330,000
view of the impending Battle of Britain. In the French and British troops at Dunkirk.
The most significant factor in the forthcom- it is displayed as a coloured counter on a grid
ing battle was that the British had installed square on a very large scale map table. There,
what would today be called an integrated air it is correlated with information from other
defence system or IADS. It was the world’s first radars to give greater confidence of its accuracy.
integrated air defence system. And it is very The filter officer in charge of the filter centre
important to understand, as the Luftwaffe did assesses the plots appearing on the map table.
not understand, that it was not simply a ques- Once he has decided that a plot is a hostile raid
tion of radar, though the radars were a very he gives it a raid designation with a number and
crucial element in the system. But as we have an H for hostile – for example H04. A female
seen, there were radars in France in May, but “teller” with a telephone headset then reads
they had not turned the tide of battle in the that information off the plot on the table. As
allied favor, because they did not form part of a she speaks into her headset the information
properly developed system. is passed simultaneously across another set of
open telephone lines to the Fighter Command
operations centre in the room next door to the
filter centre, and the operations rooms of the
two next levels of command in the appropriate
parts of the UK system. The radar plots then
appear simultaneously on the operations room
map tables in the operations rooms at the group
and sector levels of the command and control
system. In the case of the south east of England,
this was the responsibility of Number 11 Group
at its control centre at Uxbridge in west London.
It is the group control centre which decides
which squadrons to launch to intercept. Once
DR

En 1935, le brevet du radar est déposé. La RAF en saisit the squadron is in the air it is the responsibility
immédiatement l’importance et développa le système of the sector control centre, one level further
CHAIN HOME. Pendant la bataille, les stations ont été down the chain, to speak to the squadron
attaquées de nombreuses fois sans qu’elles soient suf-
fisamment endommagées pour être neutralisées. Les commander in the air via radio telephone and
Allemands, les jugeant trop robustes, n’ont pas réitéré vector the squadron onto the enemy raid.
leur action. Si la Luftwaffe avait mesuré l’importance
de ces radars, elle aurait peut-être mis toutes ses
ressources­ pour les détruire.
The filtering process at Fighter Command,
which was designed both to identify and
The difference in Britain was the integrated discount friendly aircraft and to remove spuri-
Les Actes des colloques

system. This, in modern Anglo-American ous radar returns from rain clouds, anomalous
jargon, was network-centric warfare. Put propagation in the atmosphere or simply flocks
simply, it allowed the acquisition, assimila- of birds, took about four minutes. The transmis-
tion, accurate assessment, and distribution sion of the filtered information by the “Teller”
(in a usable format), of intelligence data to the was then simultaneous and instantaneous to all
appropriate level of a sophisticated command parts of the Command and Control system —
and control system. What do I mean by that? that is to say the information did not flow from
I will describe the “system”. A radar on the cliffs Group down to sector but reached both at the
above Dover provides about twenty minutes same moment. It took a Spitfire squadron four-
warning of a Luftwaffe raid building up over teen minutes to climb to twenty thousand feet,
the Pas de Calais. This information is passed and a Hurricane squadron, two to three minutes
through direct open telephone lines to a filter longer. You will remember that the Dover radar 141
centre at Fighter Command’s headquarters at gave about twenty minutes warning of the raid,
Bentley Priory in north west London, where it took four minutes to filter the information
DR
Dans le cadre de la défense aérienne, les moyens radar combinés aux systèmes
de communication permettent à la Royal Air Force de disposer d’une réaction
accrue face aux raids de la Luftwaffe. Un nouveau modèle de commandement,
attaché à la puissance aérienne, est né : le C2 (Command and Control).

and display it on the operation rooms’ map We should remember that the very first extreme-
tables, so the enemy will cross the coast of ly crude experiment in bouncing radio waves
Kent in sixteen minutes. This did not leave the from an aircraft to a receiver in the UK had only
11 Group fighter controller at Uxbridge much taken place in 1935. The RAF had gone from
time to make decisions about what squadrons to crude experiment to fully functional integrated
scramble and where to send them. The margins air defence system in just five year. In fact the
were very slim, but the system was there— this system was built on work on displaying and
was the system which had not existed in the disseminating information regarding the air
Battle of France because the telecommunica- defence picture that had its origins as far back
tions links to provide the rapid dissemination of as the First World War, when German Zeppelin
the information from the radars or the ground and Gotha raiders had attacked London. The
observers were either not in place or were too Germans of course had radars in 1940, actually
cumbersome, and the picture of the air situa- technically very good radars, but they had no
tion was therefore fractured, incomplete, and comparable integrated system and completely
generated much too slowly. misunderstood the way the Fighter Command
Les Actes des colloques

system worked. They intercepted the radio


Those thousands of telephone lines in the telephone traffic between the fighters and the
UK, each one providing an open and direct ground controllers and believed that these
circuit firstly from the radar stations to Fighter transmissions indicated that the defence was
Command HQ at Bentley Priory, and then rigidly controlled from the ground and there-
from Fighter Command to and between all fore inflexible, but the opposite was true.
subordinate control centres, were just as crucial
as the radars. The last link in the chain was the The system allowed the RAF to build up a
radio telephone link to the fighter squadron in reasonably accurate picture of the developing
the air. Communications were as important air situation across the UK. They could identify
as radar. In addition the method of display- the main axes of threat and track the progress
142 ing the information on the map tables gave of raids bringing successive squadrons to bear
an instant read-out of the air situation to the as the attack developed, and moving squadrons
fighter controller. in from unthreatened to threatened sectors
as necessary. It is perhaps unsurprising that pre-war planning of additional aircraft produc-
the Germans did not appreciate the true flex- tion facilities in the aircraft industry, and the
ibility and responsiveness of the system. They provision of an efficient civilian based repair
had nothing similar, they had not met it when organisation to put badly damaged aircraft
fighting the RAF over France, and there were back in the frontline meant that the RAF was
those even within the RAF who did not fully never short of aircraft and ended the battle in
understand the best way to use the system to October with more Hurricanes and Spitfires
advantage. Fortunately the two men who did in the frontline than it had had in July. The
understand the system, not least because they Luftwaffe, by contrast, had squadrons at the end
had developed it, were Air Marshal Sir Hugh of the battle, significantly depleted in numbers.
Dowding at Fighter Command, and Air Vice- German production of Messerchmitt 109s was
Marshal Keith Park at Number 11 group. Had only half that of British factories’ production of
the Germans understood the system better they Hurricanes and Spitfires.
would almost certainly have continued to attack
the radars, whereas they only attacked them The major problem for the RAF was the replace-
early in the battle, and very quickly gave up ment of fighter pilot losses. This was a major
when they could detect no real degradation in worry for Park and Dowding: during August
the system. In fact they had knocked out some Fighter Command lost about 20 per cent of its
radars but the RAF used mobile transmitters pilots killed, wounded or missing. This was
to give the impression that the radar chain was higher than the training organisation could cope
unaffacted, though these transmitters were not with, but even here the RAF ended the battle with
tied into the communications system. Without more pilots than it started because pilots were
the early warning provided by radar and the transferred in from other commands or from
flexible control it allowed the RAF, Fighter non-operational posts. New pilots were, however,
Command would have been forced to maintain committed to battle with very little experience,
standing patrols. Combat air patrols constantly and operational training on combat types was
in the air and this would have required six times reduced from four weeks to two weeks during
as many squadrons, which was clearly not a the battle. Some pilots arrived on squadrons with
feasible proposition. less than ten hours flying time on the Spitfire or
Hurricane and never having fired the guns on an
aircraft. Partly to ameliorate this, Dowding intro-
duced a grading system for squadrons, whereby
A class squadrons were to have a full compliment
of pilots, if possible with high experience levels.
B class squadrons were to be as near to full
Les Actes des colloques

strength as possible, and again with high experi-


ence. C class squadrons were sent to the quieter
areas in the north of England and Scotland and
had a core of experienced pilots mostly being
rested from the fighting in the south. Their job
was to train the new intake of inexperienced
DR

Le Hawker Hurricane fut le premier chasseur mono- pilots before they were sent into the fighting
plan de la Royal Air Force. Complémentaire du Spitfire further south. In September the Luftwaffe’s
– chargé de s’attaquer aux chasseurs d’escorte –, il s’est
particulièrement illustré dans la bataille d’Angleterre
fighter pilot losses reached over 23 per cent.
pour chasser les bombardiers. Morale was badly affected by the losses which
contrasted with the constant reiterations by the
The other strength of the RAF was its resilience Luftwaffe high command that the RAF was down 143
in logistics. Not only was serviceability on RAF to its last hundred or so aircraft, a fact which was
squadrons higher than the Luftwaffe’s, but the palpably at odds with the tenacious defence which
the Luftwaffe attacks continued to meet on every The battle was in effect a battle of attrition. In
occasion that they crossed the Channel. this regard the Luftwaffe was at its most effec-
tive in the latter part of August, but it never
RAF tactics in the air were less flexible than the came close to defeating Fighter Command,
Luftwaffe’s. The RAF still too frequently flew in although Park and Dowding were seriously
threes instead of pairs, although some squadrons concerned at that point. The Germans were
learned fast and some had already begun to themselves worried by the scale of their own
absorb tactical lessons gained over France and losses, and the inadequacies of their intelligence
Dunkirk. The Hurricane and Spitfire were also compounded their problem. Their inadequate
inferior in armament to the Messerschmitt 109. campaign planning merely heightened these
Their eight machine guns did not inflict compa- shortcomings. In the end, they reverted to
rable structural damage to the two cannon and attacking cities which was never likely to prove
two machine guns of the Messerschmitt 109. a productive policy, given the size of their force
One machine gun bullet is unlikely to down and the characteristics of their aircraft.
an aircraft unless it hits the pilot whereas one
cannon shell is quite capable of causing cata-
strophic damage. The 109 also had the advantage
of fuel injection, compared to the RAF fighters’
carburettors which allowed many Luftwaffe
pilots to escape by diving out of the dogfight.

The German bombers, however, did not carry


sufficient bombload compared to RAF and
USAF bombers later in the war, and their
attacks were also too widely dispersed across to
wide a selection of target sets. German opera-
tional planning was frequently disjointed, and

DR
suffered from quixotic leadership on the part of Le Messerschmitt 109 est le principal chasseur alle-
Goering. It was also subject to excessive political mand. Ses atouts en matière d’armement, sont contre-
balancés par son manque de maniabilité mais aussi par
influence, both in respect of intelligence, and sa faible autonomie qui bridera les pilotes allemands et
operations, notably in the decision to switch the les rendra moins efficaces.
focus of attack to London, early in September.
Ultimately the air force which had planned and
The British, by contrast, at least in respect of prepared for the campaign which it fought, with
Dowding and Park, understood precisely their equipment and organisation to match, defeated
Les Actes des colloques

operational objective, which was simply to the air force which had never really planned
conserve and maintain Fighter Command in for this type of warfare except in propaganda
being while protecting vital target sets such terms, and which had neither the equipment
as aircraft factories, ports and airfields. The nor the logistics to undertake the campaign
Germans had to win the battle to attain victory, successfully. ●
but in effect Fighter Command only required
a draw–it only had to prevent the Germans
winning to attain its strategic objective. With
Fighter Command and the Royal Navy both in
being, there was no prospect either of success-
ful invasion, or of creating the political condi-
144 tions to force Britain out of the war through
air attacks.
Réflexions sur l’emploi de l’armée de l’air
dans la bataille aéroterrestre de mai-juin 1940
par monsieur Patrick Facon,
directeur de recherche, SHD.

1939-1940, comme le démontrent des travaux


pionniers réalisés par des historiens alle-
mands à la fin des années quatre-vingt-dix.
Le brouillard de la guerre constitue un facteur
non négligeable de la décision militaire et
bien des événements auraient sans doute pu
tourner autrement pendant la campagne du
printemps 1940.

Sans doute n’est-il pas inutile de commencer


en se penchant sur la problématique inté-
ressante d’une rupture ou d’une continuité
CESA

entre la bataille de France et la bataille d’An-


La défaite de 1940 constitue une extraordi- gleterre. En réalité, la bataille d’Angleterre
naire surprise pour les Français – politiques, marque à la fois une rupture et une continuité
militaires et opinion réunis –, mais aussi pour avec celle de France. Une continuité d’abord
tous les observateurs extérieurs aux yeux de parce que dans le domaine stratégique, la
qui la France apparaît encore comme une Grande-Bretagne est, après la France, le
des plus grandes puissances militaires de la dernier ennemi à abattre pour Hitler. Les
planète. Sans affirmer que le désastre subi Britanniques, avec lesquels les Français ont
au cours des mois de mai et de juin 1940 est conclu une alliance, sont les derniers à résister
obligatoirement inscrit dans les errements qui à l’Allemagne et à l’Italie. Si le Gouvernement
Les Actes des colloques

se sont produits au cours des années vingt et de Londres cède, la guerre est bel et bien
trente, tant dans les domaines politique que terminée. Une rupture aussi parce que la
diplomatique ou encore militaire et moral, bataille qui a été menée en France est une
force est de constater que le contexte de bataille aéroterrestre, tandis que la bataille
déclin dans lequel ce pays se débat au cours d’Angleterre est une bataille aérienne, la
des années qui suivent la première guerre première de l’histoire dans laquelle l’enga-
mondiale influe de façon considérable sur sa gement exclusif de la puissance aérienne
politique militaire : philosophie défensive, peut avoir une influence décisive sur l’issue
pacifisme profond face aux massacres des des opérations. Néanmoins, tout au long des
tranchées, repli frileux derrière une ligne opérations de mai-juin 1940, un homme, le
Maginot censée la protéger d’une nouvelle
agression allemande, absence de réaction  Maurice Vaïsse (sous la direction du professeur), 145
ferme face aux entreprises et aux coups de Mai-juin 1940, Défaite française, victoire alleman-
de sous l’œil des historiens étrangers, Paris, édi-
force de Hitler. Rien n’est toutefois joué en tions Autrement, 2000.
général Vuillemin, commandant en chef des en cette occasion, le fait qu’elle a largement
forces aériennes françaises, s’est appliqué à dépassé les engagements pris avant la guerre,
convaincre les chefs politiques et militaires les pertes considérables qu’elle a subies, plus
britanniques des liens indissociables liant de 900 appareils dont 400 de ses précieux
la bataille dans les airs livrée en France et chasseurs (en majorité des Hurricane, puis-
la défense avancée de la Grande-Bretagne. que les Spitfire ont été réservés à la défense
Certes, la démarche s’identifie à un réflexe du territoire métropolitain et engagés en
national qui le pousse à réclamer la présence partie lors de l’évacuation de Dunkerque).
du plus grand nombre d’unités navigantes Contrairement à ce qu’affirmera plus tard la
britanniques sur le continent ; mais, en même propagande du régime de Vichy, qui s’emploie
temps, Vuillemin semble cultiver une vision à désigner les boucs émissaires de la défaite,
stratégique originale. Il pense – et il le fait le Gouvernement de Londres, à travers la
savoir – que la bataille d’Angleterre se joue volonté de Churchill, s’est dépensé à soute-
sur le continent, dans le cadre de la lutte que nir la France quasiment jusqu’à la fin de la
l’armée de l’air et la Royal Air Force mènent première décade de juin 1940, lorsque l’issue
contre la Luftwaffe, que si les alliés d’outre- de la bataille ne fera plus aucun doute et que
Manche consentent les efforts nécessaires, en la sécurité de la Grande-Bretagne deviendra
précipitant dans la mêlée tous les chasseurs une priorité.
disponibles, de façon à abattre un grand
nombre de bombardiers ennemis, les îles De fait, Français et Britanniques se sont
Britanniques seront à l’abri d’une offensive engagés, dès avant la guerre, dans la voie
aérienne de grand style. d’une coopération militaire dont le volet
aérien est loin d’être négligeable. Si l’affaire
est lancée au milieu des années trente, elle ne
prend de dimension réelle qu’en 1938-1939,
après la crise de Munich et l’invasion de la
Bohême-Moravie, où les deux alliés ressen-
tent la nécessité d’aller plus avant. En mai
1940, un peu plus de 400 avions de la Royal
Air Force ont été déployé en France, au titre
du Bomber Command (commandement du
bombardement) ou de la coopération avec le
corps expéditionnaire terrestre de Lord Gort.
Au final, les Britanniques auront largement
DR

dépassé leurs engagements pris avant les


Les Actes des colloques

Le général Vuillemin, à droite, en compagnie d’un offi-


cier de la Royal Air Force. Tout au long des opérations hostilités, en jetant dans la bataille presque
de mai-juin 1940, le général Vuillemin, commandant en
les trois-quarts des formations du Fighter
chef des forces aériennes françaises, s’est appliqué à
convaincre les chefs politiques et militaires britanniques Command (commandement de la chasse).
des liens indissociables liant la bataille dans les airs
livrée en France et la défense avancée de la Grande- Cette étude est construite autour de quatre
Bretagne.
interrogations principales qui s’emploieront à
cerner au mieux quelques problématiques de
Une autre interrogation passionnante réside fond chères au Centre d’études stratégiques
dans la façon dont les Britanniques ont perçu aérospatiales. La réflexion portera d’abord sur
et continuent de percevoir leur engagement l’adéquation des structures de l’armée de l’air
dans la bataille de France. L’ombre portée de aux caractéristiques de la guerre moderne et
146 la bataille d’Angleterre fait souvent oublier à des combats dans lesquels elle est engagée en
l’historiographie d’outre-Manche le remar- mai-juin 1940. Le propos s’orientera ensuite
quable comportement de la Royal Air Force vers les problèmes d’emploi et attachera à
expliquer les tenants et les aboutissants d’une des structures proches de celle de l’armée de
errance doctrinale dans laquelle l’aviation terre, en sorte qu’il peut s’écouler au moins
française se débat toujours et encore lorsque deux semaines entre sa mobilisation et sa
se produit l’attaque allemande sur le front mise sur le pied de guerre. En 1936, afin de
occidental. En troisième lieu sera abordé le permettre la réalisation d’une organisation
problème de la conduite de bataille du prin- du temps de paix correspondant à celle
temps et de l’été. Il y est question des grandes du temps de guerre, les aviateurs s’enga-
surprises stratégiques et tactiques auxquelles gent dans une réforme profonde, convenant
les aviateurs ont été confrontés, mais aussi mieux aux caractéristiques stratégiques
des conditions dans lesquelles s’est déroulée propres à leur armée. Ils instituent des corps
ce qu’on ne peut appeler autrement que la aériens permanents (un léger de chasse et
bataille logistique, en l’occurrence la capacité un lourd de bombardement), organismes
de l’industrie aéronautique et des écoles de souples et efficaces qui font que l’aviation est
formation à approvisionner en matériels et prête à être engagée au combat à n’importe
en hommes les unités combattantes. Enfin, en quel moment.
quatrième lieu, sera pris en compte le facteur
humain : dans les situations les plus critiques, Toutefois, cette organisation est démante-
les ressorts psychologiques, ont pu compenser lée entre 1938 et 1939 sous la pression des
des faiblesses technologiques. politiques et des responsables de l’armée de
terre, notamment le maréchal Pétain, dont
L’organisation de l’armée de l’air l’influence est encore très importante, qui la
considèrent inadaptée à la doctrine militaire
L’armée de l’air est-elle prête à faire la guerre générale du pays. En 1939, l’armée de l’air se
en 1939 ? Une réponse à cette question passe retrouve en plein marasme et n’a plus d’unité
par une interrogation sur les formes que tactique ; au nom de principes remontant à
revêtent désormais les conflits depuis la fin 1914-1918, elle est en effet scindée en deux
de la première guerre mondiale. L’aviation a éléments : des forces aériennes réservées
en effet bouleversé en profondeur la manière (chasse, bombardement et reconnaissan-
dont les confrontations armées sont condui- ce stratégique), relevant tactiquement du
tes. L’arme aérienne, hormis le fait qu’elle commandement aérien, et des forces aérien-
est capable d’agir avec célérité, se joue des nes organiques (observation, renseignement
frontières et des obstacles géographiques et tactique et chasse d’armée), dépendant tacti-
rend totalement obsolètes les systèmes fondés quement du commandement terrestre.
sur une mobilisation lourde et lente. Plus
n’est besoin de déclarer la guerre, comme se Cette tendance à la dépendance presque
Les Actes des colloques

plaît à le souligner le théoricien italien Giulio directe du commandement terrestre s’am-


Douhet : une offensive aérienne appliquée de plifie en février 1940, avec la création d’un
façon impitoyable sur les centres névralgiques nouvel échelon dénommé commandement
d’un État peut suffire à neutraliser défini- des forces aériennes de coopération, qui
tivement ses capacités de résistance. Pour reçoit la conduite de la bataille aérienne au
cette raison, les responsables aériens français profit des armées terrestres. Ce commande-
défendent la thèse d’une inévitable bataille ment est placé sous la houlette d’un aviateur,
aérienne précédant une offensive terrestre et le général Tétu, qui engage les forces mises
décident de s’y préparer en créant une forte à sa disposition en fonction des directives
armée de l’air. du général Georges, commandant les forces
françaises déployées face à l’Allemagne. Le
Lorsqu’elle naît, en 1933-1934, cette dernière, général Vuillemin, commandant en chef des 147
par la force des choses et des circonstances, forces aériennes, ne devient plus qu’un simple
est contrainte de fonder son organisation sur pourvoyeur de moyens.
Faute d’une entente avec les partenaires sur le cours des opérations en mettant à mal
terrestres et en raison de la méfiance qui les forces aériennes et les industries ennemies
existe entre les deux armées, les forces aérien- au début même d’un conflit, les aviateurs
nes sont employées en appui direct de la s’emploient à créer une puissante force de
bataille au sol – ce qui en soi n’a rien de bombardement. Celle-ci n’est en rien une
répréhensible – mais sans pour autant y avoir arme belliqueuse à la Douhet ; elle constitue
été préparées. Leur déploiement stratégique en réalité un outil dissuasif susceptible d’être
dépend désormais des autorités terrestres employé dans le cadre d’une contre-offensive
qui déterminent leurs zones d’engagement, aérienne afin de répondre au mieux à une
au détriment des réalités de la bataille. Alors offensive aérienne générale de la part de l’Al-
même que les avions de reconnaissance de lemagne et de l’Italie.
l’armée de l’air repèrent l’avancée des Panzer
à travers la zone réputée « infranchissable » Accusés de douhétisme par les terrestres, les
des Ardennes et en préviennent le comman- aviateurs, sous la pression des plus hautes
dant en chef sur le front du Nord-Est, celui-ci, instances militaires du pays et à l’aune des
obnubilé par la manœuvre de diversion que enseignements plus ou moins tronqués tirés
les Allemands ont engagée plus au nord, vers de la guerre d’Espagne, sont contraints de
Maëstricht et Tongres, y déploie l’essentiel modifier leur approche doctrinale au tournant
du corps de bataille terrestre et la presque des années 1937-1938. La vision stratégique de
totalité des moyens aériens. Ainsi les armées la France étant défensive, obligation leur est
terrestres déployées sur la Meuse, à Sedan, en faite de porter leurs efforts sur la constitution
­particulier, se retrouvent à court de soutien d’une forte aviation de chasse­ dont nombre de
aérien lorsque, le 13 et le 14 mai, la bataille responsables terrestres pensent qu’elle incar-
décisive se joue dans ce secteur. ne au mieux la doctrine générale du pays.
Le bombardier peut être certes considéré
D’un autre côté, il convient de ne pas igno- comme une arme offensive, mais, comme le
rer une certaine lourdeur de l’organisation présupposent les aviateurs britanniques qui
interne de l’armée de l’air, qui freine d’autant procèdent au développement d’une puissante
plus la rapidité des interventions dans la aviation de bombardement, il s’inscrit aussi
bataille que les transmissions et le réseau et surtout dans une démarche de dissuasion
de guet (pas de radar, mais du guet à vue et de rétorsion susceptible de faire réfléchir
et acoustique et des liaisons téléphoniques l’adversaire à deux fois avant de s’en prendre
vulnérables) sont en bien mauvais état. En au territoire ami.
juin 1940, l’expérience accumulée pendant la
bataille de mai amène le haut commandement En 1938, l’armée de l’air est plongée dans une
Les Actes des colloques

aérien à décentraliser ses forces pour l’emploi, sorte d’errance doctrinale, déchirée entre son
donnant bien plus de poids à l’intervention tropisme stratégique et les contraintes qui
du bombardement dans l’affrontement au sol. lui sont imposées, au détriment du principe
Jamais, autant qu’au cours des journées qui de réalité. La méfiance qui régit les rapports
s’étendent du 5 au 15 juin, le bombardement entre terriens et aviateurs entraîne de graves
ne sera engagé contre les colonnes alleman- mécomptes dans la détermination d’une
des en si grand nombre. doctrine d’emploi qui aurait permis de combi-
ner moyens aériens et moyens terrestres dans
La doctrine d’emploi de l’armée de l’air la bataille. Par ailleurs, les responsables terres-
tres, il faut bien le reconnaître, n’envisagent
La doctrine d’emploi de l’armée de l’air suit l’emploi des forces aériennes pas autrement
148 les mêmes errances que son organisation. Dès que dans le cadre d’un système de subordina-
sa création, animés par de forts sentiments tion à caractère organique et non dans celui
autonomistes et l’idée qu’ils peuvent influer d’une bataille commune acceptée.
La participation de l’armée de l’air à la bataille toute l’efficacité possible. Toutefois, la chasse
terrestre est un sujet qui, il va de soi, interroge n’est pas instruite pour intervenir en grosses
les aviateurs français ; le général Féquant, formations. Engagée en petites patrouilles, elle
chef d’état-major général de 1936 à 1938, et est confrontée – et là réside une des grandes
le général Vuillemin, qui lui succède, réflé- surprises de la campagne – sur des phalan-
chissent à cette option inéluctable. Ils n’en ges aériennes ennemies fortes de plusieurs
hésitent pas moins sur la doctrine à suivre en dizaines, voire de centaines de chasseurs et
la matière et ne se montrent guère partisans, de bombardiers. Par ailleurs, cette spécialité
contrairement aux Allemands, d’un engage- manque d’effectifs et est contrainte d’assurer
ment en appui direct des forces terrestres au de nombreuses tâches différentes et divergen-
profit des forces aériennes, au plus près de la tes qui la tendent au point de la désarticuler :
ligne de feu. L’aviation sera donc déployée en défense aérienne du territoire, couverture des
appui indirect, sur les arrières immédiats de armées, escorte des bombardiers.
l’ennemi, de façon à freiner ou encore à arrê-
ter ses colonnes motorisées, les bombardiers Des choix déchirants doivent donc être faits
agissant sous la protection de la chasse. et une brûlante polémique oppose à ce propos
terriens et aviateurs. Les premiers souhai-
La bataille de mai–juin 1940 et la tent évidemment que l’accent soit mis sur la
bataille logistique couverture des armées terrestres ; les seconds
sont bien plus préoccupés par la défense
En mai-juin 1940, contrairement à ce que fera aérienne du territoire et l’accompagnement
la Royal Air Force lors de la bataille d’Angle- des bombardiers dépourvus de toute protec-
terre, l’armée de l’air est employée dans une tion face à des chasseurs allemands qui font
bataille aéroterrestre. Elle a pour mission de montre d’une très forte activité. Finalement,
disputer la maîtrise du ciel à l’ennemi, mais la priorité est accordée à la première de ces
aussi d’intervenir dans la bataille au sol avec options, et le choix peut se comprend tant il

Les Actes des colloques

Bombardier Amiot 143.


Les interventions des bombardiers
iront croissant dans les premiers jours
du mois de juin, avec l’engagement de
plusieurs dizaines d’appareils, à plu-
sieurs reprises chaque journée, contre
les colonnes blindées et motorisées
ennemies.
SHD DAA

149
est vrai que les armées terrestres sont sans ons déployés simultanément à Maëstricht et
cesse harcelées et frappées par le bombarde- Tongres, ou encore à Sedan. Paradoxalement,
ment allemand. Dès lors, les équipages des les interventions de cette spécialité iront
bombardiers sont engagés dans la bataille croissant pendant la deuxième partie de la
sans bénéficier d’aucun accompagnement de bataille, dans les premiers jours du mois de
chasse, parfois dans des missions de sacrifice juin, avec l’engagement de plusieurs dizaines
et au prix de lourdes pertes. Aussi, au fur et d’appareils, à plusieurs reprises chaque jour-
à mesure du démantèlement du réseau de née, contre les colonnes blindées et motorisées
guet terrestre, mais également des pertes et ennemies. C’est là une preuve que les groupes
du resserrement du dispositif aérien sur des de bombardement se sont renforcés de façon
bases de moins en moins nombreuses, dans importante depuis le début des combats et
les régions non encore envahies du pays, l’effi que les procédures fort lourdes du départ ont
cacité de l’aviation de chasse déclinera-t-elle été allégées de façon à conférer une bien plus
de façon inexorable. grande efficacité à ces unités.

Le bombardement, en fort mauvais état depuis Quant aux liens tactiques et opérationnels de
le retournement doctrinal de 1938, subit lui l’armée de l’air, ils demeurent pratiquement
aussi de plein fouet les réalités de la bataille. intacts jusqu’à la mi-juin, donc presque jusqu’à
Les aviateurs ont procédé au développement la fin de la bataille. Ce n’est donc pas une armée
d’une aviation de bombardement horizontale démantelée qui surgit de la défaite, même si
non négligeable, mais qui se révèle de bien des signes de désorganisation apparaissent
peu d’utilité dans les interventions au sol, dans les jours qui précèdent l’entrée en vigueur
simplement parce qu’elle a été conçue pour de l’armistice. Comment aurait-il pu en être
être engagée à 5 000 m d’altitude. Quant à autrement avec un territoire français aux deux
l’aviation d’attaque, elle se réduit à quelques tiers envahi ? Tout au long de la campagne, les
groupements d’assaut destinés à attaquer zones d’opérations aériennes (grandes unités
à très basse altitude et qui sont décimés, le adaptées aux groupes d’armées terrestres) ont
12 mai, lors de leur première sortie sur les conservé les liaisons avec les unités subalternes
colonnes motorisées allemandes, au débouché qui leur ont été subordonnées.
du canal Albert et de Maëstricht. En cette
occasion se produit une autre grande surprise Une des données fondamentales de la bataille
de la campagne : les bombardiers moyens et de mai-juin 1940 réside à la capacité de l’ar-
légers français se heurtent non seulement mée de l’air à durer. Les aviateurs se débattent
à une chasse allemande très active, mais, en effet dans d’inextricables problèmes de
surtout, ils sont proprement décimés par les ravitaillement et de logistique. S’ils n’ont que
Les Actes des colloques

extraordinaires concentrations d’armes anti- fort peu d’avions jusqu’en 1939, faiblesse de
aériennes légères (20 et 37 mm) qui accompa- l’industrie aéronautique oblige, ils en reçoi-
gnent le charroi blindé et motorisé ennemi. vent un nombre sans cesse plus important à
L’aviation d’assaut, contrainte de réviser sa partir de cette année où la production dépasse
doctrine, issue de la pensée du colonel italien 3 000 unités. Toutefois, l’industrie des équi-
Mecozzi, un des adversaires les plus résolus pements ne parvient pas à accompagner cet
de Douhet, n’opérera plus désormais qu’à effort gigantesque et des centaines d’appareils,
l’altitude de 3 000 m, sans prise réelle sur les manquant d’hélices, d’armement, de radio
objectifs au sol. etc., ne peuvent être déclarés bons de guerre
et engagés au combat. Cette situation entraîne
Une autre caractéristique de l’aviation de des crispations entre le haut commandement
150 bombardement réside dans le marasme où aérien, chargé des opérations, et le ministère
elle se débat au début de l’offensive allemande de l’Air, dont la tâche consiste à fournir en
à l’Ouest : jamais plus d’une vingtaine d’avi- avions et en personnel les unités de l’avant.
D’un autre côté, l’aviation française connaît saxons reprendront dans les années soixante
une usure importante et ne parvient pas, mal- et soixante-dix. À la mi-juin, plus de 1 000
gré les efforts qu’elle déploie, à conserver des avions modernes ainsi que leurs pilotes et
effectifs suffisants en première ligne. Dès que équipages passent en Afrique du Nord afin
le rythme des opérations ralentit – notam- d’y être préservés d’une capture certaine. Plus
ment du 20 mai au 4 juin 1940 -, la situation de 5 000 autres se trouvent dans les dépôts de
s’améliore et les moyens gagnent en puis- stockage de l’armée de l’air. Celle-ci dispose
sance ; mais, aussitôt que les forces aériennes évidemment d’un capital précieux, un capital
sont à nouveau sur la brèche, le nombre d’avi- à préserver.
ons disponibles fond comme neige au soleil
sans que rien n’y fasse. En fait, malgré les La dimension humaine de la bataille
efforts réels du haut commandement, l’armée
de l’air s’asphyxie progressivement et perd la Comment, tout au long de la dure et contrai-
bataille du matériel. Certaines projections gnante bataille dans laquelle elle est précipi-
réalisées après la défaite montrent que, si les tée de mai à juin 1940, l’aviation française
combats s’étaient prolongés, elle aurait été gère-t-elle ses ressources en personnel ? La
paralysée pour de bon dès le 15 juillet 1940. question ne manque certes pas d’intérêt et
Contrairement aux Britanniques qui remet- elle mérite d’être étudiée ici. Si des écoles ont
tront en service des centaines de chasseurs été constituées au début de la guerre, les plans
endommagés pendant la bataille d’Angle- de réarmement aérien n’ont été accompagnés
terre, l’aviation française ne possède qu’un que d’une timide politique des effectifs, en
seul atelier de réparations capable de remplir sorte que fort peu de renforts en pilotes et en
cette tâche. Cette remarque ne manque pas équipages sont venus se joindre aux navigants
d’intérêt, tant il est vrai que nombre d’histo- disponibles au commencement du conflit et
riens d’outre-Manche attribuent la victoire de que le poids principal des combats reposera
la Royal Air Force sur la Luftwaffe à l’activité sur les épaules de ceux qui se trouvent aux
fiévreuse des ateliers de réparation. armées en septembre 1939. Ce manque cruel
de ressources en hommes pèse d’un poids
Un autre des paradoxes de la bataille de mai- très lourd dans la conduite des opérations
juin 1940 réside dans le processus de moder- où les missions confiées aux chasseurs et aux
nisation accéléré que l’armée de l’air met en bombardiers prennent une dimension si consi-
œuvre dans des circonstances pourtant diffi- dérable que les hommes sont, lorsque s’achève
ciles. Les forces aériennes françaises sont en la campagne, au bord de l’épuisement physi-
effet bien plus modernes au début du mois de que et moral – tous les rapports médicaux
juin qu’à la date du 10 mai, qui marque l’en- le soulignent. Cet épuisement et ce manque
Les Actes des colloques

gagement de l’offensive allemande à l’Ouest. de personnel sont eux aussi très lourds de
Dans le feu de la bataille, il a fallu remplacer conséquences sur la capacité de durer de l’ar-
les avions les plus anciens par des appa- mée de l’air et amènent à se poser la question
reils bien plus récents, tels que le chasseur de sa longévité dans une bataille qui se serait
Dewoitine D.520 ou le bombardier Lioré-et- prolongée. Faute de personnel disponible, de
Olivier LeO.451. Ce phénomène du plus grand nombreux avions bons de guerre ne pourront
intérêt ne doit pas pour autant dissimuler une être utilisés en première ligne.
autre : si l’aviation déploie des machines bien
plus avancées, plus de 60 % d’entre elles sont Les pertes sont quant à elles très élevées. Ce
indisponibles, faute de pièces de rechange ou sont en effet près de 40 % des officiers et
encore d’accessoires (hélices, radios, viseurs, 20 % des sous-officiers et hommes de troupe
etc.). Elle n’en a pas pour autant disparu du navigants qui sont tués, blessés ou disparais- 151
ciel, comme le prétendent les Allemands sent dans le feu des combats. Force est de
dès 1940 – thèse que les historiens anglo- constater également le comportement très
SHD DAA
Chasseur Bloch 152, 1940.
Les pertes pour l’armée de l’air sont très élevées. Ce sont près de 40 % des officiers et 20 % des sous-officiers
et hommes de troupe navigants qui sont tués, blessés ou disparaissent dans le feu des combats.

courageux des aviateurs français, la foi et l’air figure parmi les principaux responsa-
l’esprit de sacrifice qui les ont animés tout au bles de la défaite, sera ressentie d’autant plus
long d’une campagne faite souvent d’actions douloureusement.
désespérées. Chasseurs et bombardiers se
battent jusqu’au 24 juin, veille de l’entrée en Si le mythe d’une armée de terre qui ne se
vigueur de l’armistice. La plupart du temps, serait pas battue en 1940 a été taillé en pièces
les missions qui leur reviennent se révèlent dans les années quatre-vingt (100 000 tués
extrêmement difficiles, confinent parfois au en mai-juin, soit plus que dans les premiers
sacrifice : attaque sur la Meuse menée par des mois de la Grande Guerre, pourtant très
unités équipées d’avions de bombardement meurtriers), sans doute le temps est-il enfin
dépassés (250 km/h contre 600 km/h pour venu de reconnaître à présent l’importance
les chasseurs allemands) ; engagement par des sacrifices consentis par les aviateurs au
Les Actes des colloques

de simples chasseurs faiblement armés contre cours de ces six semaines qui ont précédé
des colonnes de chars allemands fortement l’effondrement de la France. ●
protégées. La force morale de ses navigants
a donc été un des éléments centraux de la
capacité de l’armée de l’air. Mieux encore,
l’arrêt des opérations est ressenti de la façon
la plus douloureuse qui soit dans les unités,
qu’elles soient restées en France ou qu’elles
aient franchi la Méditerranée. Les journaux
de marche révèlent un sentiment tout à fait  Les informations contenues dans cette commu-
nication proviennent essentiellement de deux de
inconcevable, un sentiment selon lequel les nos ouvrages : L’armée de l’Air dans la tourmente,
152 aviateurs n’ont pas eu un seul instant l’idée la bataille de France, mai-juin 1940, Paris, Econo-
que leur armée ait été vaincue. L’accusation mica, 1997 ; et Batailles dans le ciel de France,
mai-juin 1940, Saint-Malo, Éditions Pascal Galodé,
portée sous Vichy, selon laquelle l’armée de 2010.
Questions/Réponses
par le contre-amiral Jean-Louis Vichot,
directeur du Centre d’études supérieures de la marine (CESM).

jeunes souhaitant devenir pilotes est donc


d’embrasser une carrière militaire.
N’oublions pas que, dans les années vingt, il y
a une armée de 100 000 soldats en Allemagne
et il n’y a, au départ, que quatre écoles. Ce sont
donc des élites qui sont choisies et qui sont très
bien entraînées. Ces quatre écoles sont créées
dans les années 1920 avant la création offi-
cielle de la Luftwaffe et ces premiers « cadres
pilotes » ont la chance d’obtenir un excellent
apprentissage et une excellente formation. En
DR

outre, leur expérience acquise durant la guerre


Contre-amiral Jean-Louis Vichot d’Espagne leur donnera un avantage certain
avant la seconde guerre mondiale.
? Contre-amiral Jean-Louis Vichot, direc-
teur du Centre d’études supérieures de la ? Monsieur Facon, est-ce que vous pourriez
marine (CESM) : Monsieur Kehrt, je voudrais préciser la coordination entre les forces terres-
savoir si en étudiant les pilotes allemands de tres françaises et les forces aériennes au niveau
l’entre-deux-guerres, vous avez aussi fait une de la conduite de la bataille de France ?
étude sociologique et en particulier si l’origine
socioprofessionnelle de ces pilotes était, à cette ✓ Il existe un certain nombre de contra-
époque, la même que celle des officiers de la dictions assez extraordinaires liées à cette
Wehrmacht ou bien si l’on retrouvait une classe méfiance interarmées que l’on ne peut pas
de jeunes gens venant d’un milieu socioprofes- nier. Il faut tout de même désigner les respon-
Les Actes des colloques

sionnel différent ? sabilités : l’armée de 1940 avait un système de


commandement trop lourd (zones d’opérations
✓ Généralement, les pilotes viennent de tous aériennes, groupements…) qui fait que lorsque
les horizons. Soutenues par le régime national- nous lancions une expédition de bombarde-
socialiste ou fasciste, certains sous-officiers ment, par exemple, les missions étaient souvent
ont fait une grande carrière. Tout comme lors perdues. En d’autres termes, nous localisions
de la première guerre mondiale, l’idéologie l’ennemi : cinquante chars à tel endroit puis
est représentée par la noblesse et par des élites nous y lancions des bombardiers, mais, avant
mais la base est constituée par la société en que ces derniers soient présents sur zone,
générale et l’armée offre la possibilité de faire les cinquante chars étaient partis. Ainsi, des
carrière. En outre, voler est une activité très missions étaient perdues car nous n’avions pas
onéreuse, et, par conséquent, n’est pas à la les moyens de rappeler les bombardiers faute de 153
portée de tous. De plus, il n’y a que très peu communication suffisante. Plusieurs cas précis
d’écoles : l’une des seules solutions pour des comme ce dernier ont été signalés. On a donc
DR
« L’emploi des forces aériennes directement sous commandement terrestre provoque des
pertes très importantes dans les unités et il ne faut pas que l’on casse définitivement l’ins-
trument en le faisant employer par des gens qui n’en n’ont pas l’habitude ».

tenté de trouver des systèmes correctifs. Dès ments horizontaux vers la fin du mois de mai,
le début de la bataille (début juin), on essaye car les « terriens »étaient obsédés par les têtes
de décentraliser l’emploi des forces aériennes de pont que les Allemands avaient édifiées sur
pour le compte de la bataille terrestre, ce qui la Somme. Des pertes extrêmement importan-
représente un gros effort de la part des avia- tes se sont produites au sein de ce groupement
teurs. L’idée est donc de faire en sorte que les intervenant sur ces têtes de ponts, notamment
délais de réaction deviennent extrêmement en raison d’emploi tactique par des gens qui
faibles et de mettre à la disposition de certaines n’étaient pas nécessairement habitués ou habi-
armées – ce qui rappelle 14-18 – des unités de lités à employer ce type de moyens. Au terme
bombardements d’assaut et de bombarde- de quatre jours d’existence, ce groupement est
ments horizontaux, qui interviennent très vite donc immédiatement dissous mais il y a une
dans la bataille. Cela explique ainsi ce regain volonté d’aller l’un vers l’autre qui se produit
d’activités de l’aviation de bombardement et une décentralisation qui fait que l’activité de
et notre plus grande disponibilité. Mais une l’aviation de bombardement est extraordinai-
arrière-pensée subsiste ; il y a une thématique rement dense du 5 juin – attaque définitive des
Les Actes des colloques

centrale dans la bataille de France : l’armée de Allemands – jusqu’au 12 juin. Il y a donc des
terre veut faire de l’armée de l’air un corps de efforts effectués de manière à pourvoir faire
cavalerie qui va intervenir pour combler toutes intervenir en décentralisant. Des essais ont
les brèches qui existent au front. Cela souci donc été effectués à ce niveau.
d’économie des forces fait que la coopération
n’est pas aussi poussée qu’on le voudrait. Les ✓ Intervention du général (2S) Maurin
aviateurs disent : « L’emploi des forces aérien- – ancien chef d’état-major de l’armée de l’air
nes directement sous commandement terrestre (du 27 février 1967 au 12 décembre1969) :
provoque des pertes très importantes dans les Breveté pilote le 1er mai 1940, j’ai été envoyé
unités et il ne faut pas que l’on casse définiti- à Châteauroux sur des Breguet 690, avions
vement l’instrument en le faisant employer par d’assaut, pour faire de l’attaque au sol. Nous
154 des gens qui n’en n’ont pas l’habitude ». À titre étions huit, envoyés vers deux directions
d’exemple, on a créé un groupement provisoire différentes. Partis dans l’Est de la France
de bombardements d’assaut et de bombarde- nous avons fait des attaques au sol sur des
forces allemandes arrivant de l’est et essayant mains des Allemands lorsqu’ils sont arrivés
de se diriger vers Paris. Au bout de ces dix au sud de la Loire. Cet exemple illustre bien les
jours, quatre avions avaient été détruits et problèmes d’organisation de la production ou
deux étaient tant abîmés qu’on nous donna même politiques de cette époque.
l’ordre de les laisser et d’en retrouver à
Châteauroux, où nous n’avons pu trouver que ✓ Colonel Colas – chef de la division concepts
deux avions, les autres n’existant plus. En ce au CESA : Vous avez parlé des tentatives de
qui me concerne, je suis donc reparti, direc- rapprochement pour améliorer la détection
tement transféré sur une autre type d’avion, entre la France et l’Angleterre, pourquoi n’a-
des avions de bombardement Glenn Martin t-on finalement pas abouti à quelque chose
se trouvant dans le Sud de la France. de plus performant dans ce domaine, sachant
qu’on aurait pu – même si l’aspect technique
✓ Intervention de monsieur Facon : L’armée était moins développé en France – importer
de l’air fabriquait des avions et des moteurs du matériel d’Angleterre en France ou faire en
mais ne savait pas fabriquer, parallèlement, sorte que cela fonctionne ?
les équipements et les accessoires que ces
derniers nécessitaient. L’industrie des équipe- ✓ Réponse de monsieur Cox : La capacité de
ments et des accessoires ne fonctionnait donc production au Royaume-Uni n’était pas suffi-
pas. Par conséquent, énormément d’avions sante pour installer des systèmes de radars à la
qui étaient déclarés « bons de guerre » par fois en France et en Angleterre. Les Français
le service de fabrication de l’aviation et qui avaient lancé une commande à la suite de
étaient stockés à Châteaudun n’avaient pas les laquelle un « plan de production radar » fut
équipements radio, les viseurs (etc.) pour être établi, mais la Grande–Bretagne avait, elle
envoyés au combat. aussi, besoin de ces radars. La demande fran-
çaise n’a donc pu être traitée qu’après celle de
Un autre exemple intéressant est l’armement la Grande Bretagne. Cette dernière a, par la
des avions. On pensait qu’il ne fallait pas suite, envoyé six radars mobiles en France,
armer les avions en usine, ils étaient donc tous mais ne faisant pas partie d’un système inté-
envoyés désarmés à Châteaudun, où il n’y avait gré, ces radars furent relativement inefficaces.
pas suffisamment d’armuriers pour les armer. Le réel problème était que nous manquions de
Des dizaines d’entre eux sont tombés aux moyens d’intégration. ●

Les Actes des colloques

155
Discours de clôture
par le général d’armée aérienne Patrick de Rousiers,
inspecteur général des armées – air.

Le général Patrick de Rousiers, qui conclut cette matinée de débat, retient plusieurs éléments
de ces interventions. Ainsi, trois enseignements significatifs peuvent être mis en perspective
avec les orientations à venir dans l’armée de l’air : l’organisation des forces, la préparation
capacitaire et le rôle primordial de l’homme au sein des forces.

Organisation des forces

Si la notion de supériorité aérienne est primor-


diale, un autre facteur va devenir décisif au
cours de ces années, c’est la naissance de la
notion de contrôle de l’espace aérien et du
concept de C2 au sens de commandement
et de conduite des opérations. « Agir, c’est
commander et contrôler » : il faut donc condui-
re les opérations, et pour l’arme aérienne, les
CESA

conduire­ dans la troisième dimension, maîtri-


ser des réseaux d’information mais aussi la
guerre électronique. Comme vient de l’expli-
Je souhaiterais tout abord remercier nos trois quer le professeur Facon, en 1939, l’armée de
intervenants de ce jour, monsieur Patrick l’air française se retrouve en plein marasme
Les Actes des colloques

Facon, monsieur Sebastian Cox et le Docteur institutionnel et n’a pas d’unité. Elle est scindée
Christian Kehrt. Je voudrais aussi saluer l’ini- en entités attachées à une structure géogra-
tiative du CESA car c’est bien à travers l’his- phique tandis que la doctrine n’est pas établie
toire que se bâtit le futur. ni adaptée, et ce, en raison des contraintes
politiques et des luttes interarmées. Plus tard,
Plusieurs éléments me semblent devoir être lors de la bataille d’Angleterre, l’armée de l’air
retenus de ces interventions très intéressan- comprend qu’elle doit gagner en autonomie
tes et peuvent très probablement être mis en au risque sinon de perdre en efficacité. En
perspective avec les orientations à venir dans effet, cette bataille était avant tout une bataille
l’armée de l’air. On pourrait retenir trois aérienne, le concept de « joint approach» ne
éléments significatifs : l’impact sur les forces, pouvait y être mis en œuvre, contrairement à
156 la préparation capacitaire et le rôle primordial ce qui est fait aujourd’hui en Afghanistan où
de l’homme au sein des forces. les coopérations interarmées sont fréquentes,
nécessaires, indispensables et, de fait, quoti- tres déployées en périphérie (notamment les
diennes. Par ailleurs, monsieur Cox cite les Apache et lance-roquettes (LRM) déployés en
lacunes d’un système de commandement et Albanie). L’enseignement, pour moi, est qu’il y
de contrôle qui n’est pas interopérable et qui a juste des moments où c’est l’une d’entre elles
conduit à mener une guerre aérienne non coor- qui a le plus besoin de l’autre, et c’est tout. La
donnée entre la France et l’Angleterre. guerre des Malouines montre quant à elle que
même une opération à forte dominante mari-
Les opérations actuelles montrent que ces time ne peut réussir qu’avec le concours décisif
leçons ont été retenues et que l’interopérabilité d’autrui, en l’occurrence des bombardiers à très
est bien un facteur décisif qui doit influencer grand rayon d’action... On voit donc bien que
la préparation de l’avenir et le déroulement l’interarmées est une notion indispensable et
quotidien des activités. pratiquée depuis longtemps.

J’en viens à un autre volet qui est celui de la Cette action entre nos armées doit être coor-
réorganisation et plus particulièrement de la donnée, réfléchie et conduite en vue d’attein-
réorganisation de nos forces armées. Qu’il dre un objectif commun. La guerre menée
s’agisse du soutien, de l’interarmisation ou en Afghanistan est un exemple évident d’une
du commandement, cette réorganisation vise étroite coopération entre nos trois armées et
à améliorer l’efficacité de nos forces, à les conduisant, notamment, à des acquisitions
rendre plus réactives et à augmenter leurs d’équipements en urgence pour pouvoir répon-
capacités opérationnelles. La réforme engagée dre pleinement à cette indispensable interopé-
aujourd’hui s’inscrit pleinement dans ce sens. rabilité entre armées. Ce fut le cas, et chacun
Nous n’avons plus une armée aux ordres d’une le sait, en Irak, où la coopération entre les
autre, dans quelque sens que cela soit. Il me acteurs aériens et ceux situés au sol fut ­décisive,
revient des souvenirs extrêmement vivaces Fallujah étant un exemple marquant.
lors de la campagne du Kosovo, où c’était
presque l’inverse qui était prôné par certains Mais penser « interarmées » amène naturel-
aviateurs. Ils voulaient faire croire que les lement à penser « international et interopéra-
opérations n’étaient qu’aériennes, oubliant les bilité ». Les opérations de ces vingt dernières
actions décisives menées par les forces terres- années, de la guerre du Golfe à celle conduite­

Les Actes des colloques

157
DR

Le théâtre afghan illustre une interopérabilité des moyens aériens en interarmées et


en international.
aujourd’hui en Afghanistan, illustrent le
chemin parcouru en termes de coopération
internationale et d’effort d’interopérabilité
de l’ensemble des forces armées occidentales,
notamment au travers de structures comme
l’OTAN qui reste aux yeux de tous le creuset
de l’interopérabilité humaine, doctrinale et
technique. Une question se pose alors : peut-
on ne pas penser « européen » aujourd’hui ?
Comment ne pas souhaiter une future défense
européenne assumée par un ensemble de
forces armées sinon totalement, du moins
largement interopérables, utilisant des maté-

DR
riels et des procédures identiques ? L’armée L’interopérabilité est devenue effective et vitale en
de l’air, vous le savez, est particulièrement Afghanistan, pour toute la coalition. Elle montre que les
active dans ce processus de rapprochement leçons du passé ont porté leurs fruits.

entre les armées européennes. La mutuali-


sation des moyens de transport au sein de que affirmait, notamment : « Si nous perdons
l’European Air Transport Command (EATC), la guerre dans le ciel, nous perdrons la guerre,
basé à Eindhoven aux Pays-Bas, tout comme et nous la perdrons vite. » Aujourd’hui encore,
l’existence de l’école de formation franco- cette idée est partagée par de grands décideurs.
belge, les Ajets, illustrent bien cette volonté et Ainsi, le chef de l’exécutif chinois, Hu Jintao, a
cela se poursuivra malgré les difficultés. Enfin, affirmé, lors de sa venue à Paris, fin 2005, que
la réintégration pleine et entière de la France « les guerres dans l’avenir – hélas, on ne peut
dans l’OTAN concrétise également la volonté les exclure – se livreront dans le ciel ». De fait,
de rapprochement et d’union de nos moyens j’en suis persuadé, plus aucun responsable ne
de défense, dans la recherche d’une meilleure nie ce phénomène.
efficacité et d’une économie de moyens. Cette
meilleure intégration sera sans aucun doute En ce qui concerne la préparation des forces
un catalyseur pour le rapprochement de nos et des matériels, il faut noter que le temps
méthodes de travail et pour une meilleure long, celui séparant la conception de la réali-
coordination des moyens, ainsi que pour l’ac- sation, existait déjà. Ce fut notamment le cas
quisition de l’interopérabilité de l’ensemble du Spitfire britannique conçu dès 1930 ou du
des forces armées. Elle constitue la voie vers Messerschmitt Be109 allemand conçu pour la
une défense plus robuste, plus réactive et plus Luftwaffe dès la création de celle-ci en 1930.
Les Actes des colloques

ouverte sur le monde. Il apparaît ainsi évident que l’innovation


technique et l’anticipation des besoins sont
Au bilan de cette première partie, je crois que indispensables car elles permettent d’acquérir
l’enseignement à travers l’histoire me semble la supériorité opérationnelle, et ce, dès le début
être celui de l’adaptabilité, de la souplesse intel- des combats. C’est d’ailleurs ce qui a fait dire au
lectuelle et du non-respect des dogmes. général Paloméros, lors d’une interview dans la
revue de l’Institut des hautes études de défense
Préparation capacitaire des forces nationale (IHEDN), que les crises et l’histoire
récentes soulignent deux réalités : « D’une part,
Paradoxalement, au cours de la deuxième la puissance aérienne est et restera incontour-
guerre mondiale, les plus ardents défenseurs de nable. D’autre part, la puissance aérienne ne
158 la puissance aérienne ont été les commandeurs s’improvise pas, elle est aujourd’hui – comme
terrestres paralysés par le feu aérien. Le maré- à l’occasion de ces batailles – le résultat d’une
chal Montgomery, officier de l’armée britanni- expertise et d’une cohérence de moyens qui exige
pour le pays tout entier des années d’anticipa- sont retrouvés autour de valeurs communes, du
tion et de préparation (...) Notre devoir pour la goût du risque au service de leurs nations avec
Nation nous impose de nous projeter à quinze la création d’un nouveau type de héros, prenant
ans et pas à quinze mois, et de nous rappeler que la place de Prométhée ou d’Icare ; ainsi, on peut
tout retard conceptuel devient inéluctablement dire que l’aura de Guynemer donne une dimen-
un retard stratégique. » Aujourd’hui encore, sion identitaire à l’armée de l’air. En 1940, le
nous devons, plus que jamais, être capables « fighting spirit », c’est aussi le désir et la volonté
d’évaluer la situation en permanence, afin de d’avoir l’ascendant sur l’adversaire. À cet effet,
détecter et d’identifier le plus tôt possible une Clausewitz définit la guerre comme « un acte
menace, en particulier numérique, spatiale, de violence qui vise à contraindre l’adversaire à
ou aérienne. Cela doit nous conduire demain, exécuter notre volonté ». Cet esprit nécessite un
encore plus qu’hier, à interfacer avec les cher- engagement personnel et total de l’aviateur et
cheurs, avec l’industrie, avec les autres nations véhicule des valeurs d’exemplarité, de grande
pour nous enrichir mutuellement et identifier force morale, de sacrifice ultime et de partage
les ruptures techniques ou doctrinales qui des qualités essentielles de l’aviation (allonge,
feront jour. Et si l’on fait cette démarche pros- ubiquité, vitesse). Ainsi, Churchill, parlant des
pective, alors, c’est mon intime conviction, le pilotes de chasse pour louer leur grande compé-
domaine spatial prend toute son importance, tence et leur sens du devoir, affirme que « jamais
de même que les drones, pilotés à distan- un aussi grand nombre de personnes n’auront dû
ce, armés ou non. Tous deux apportent une leur salut à un si petit nombre ». Soixante-dix
dimension nouvelle, pour l’un c’est celle d’une ans plus tard, ces valeurs se retrouvent toujours
dépendance, d’un nouveau champ de bataille, dans la notion de « Community of Airmen »,
et pour l’autre c’est la permanence de manière dont les valeurs sont partagées notamment par
complémentaire à l’aviation classique. la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et
l’Allemagne. Ainsi, les valeurs véhiculées par ces
Lors des batailles de France et d’Angleterre, notions de « fighting spirit » et de « Community
l’homme a été l’élément central. À ce titre, la of Airmen » permettent aujourd’hui à l’armée
notion de « fighting spirit » fut importante. Dès de l’air d’être un facteur de résilience de la
la première guerre mondiale, les aviateurs se nation. Cet état d’esprit est indispensable, en

Les Actes des colloques


DR

Dès la première guerre mondiale, les aviateurs s’unissent autour de valeurs communes, incar- 159
nées par le capitaine Guynemer. Ces valeurs se retrouvent, presque cent ans après les héros
de la première guerre mondiale, dans la notion de « Community of Airmen ».
complément des capacités opérationnelles, en
cas de conflit de haute intensité. Il est toutefois
une notion qu’il convient, à mon sens, de réaf-
firmer avec force : c’est que les aviateurs sont
avant tout des combattants, et ils le sont tous.
L’actualité à Kandahar nous le rappelle car
du personnel, des fusiliers commandos, sont
– au moment où je vous parle – à l’extérieur
de l’emprise de Kandahar pour patrouiller,
discuter avec la population, comprendre où se
trouvent des risques d’explosifs improvisés, des
IED, à faire du CIMIC (civil-military coopera-
tion), à aider cette population afghane et puis
à contrer les attaques qui pourraient venir de
nos adversaires. Ce sont aussi les mécaniciens,
qui depuis qu’ils sont à Kandahar effectuent
leur maintenance avec à portée de la main un
FAMAS, montrant combien ils sont techni-
ciens, spécialistes, experts… mais avant tout
guerriers. C’est dire si, de nos jours, la base
aérienne est au cœur de la zone de conflit et
c’est un changement profond dans les esprits
ou, plus exactement c’est un rappel à la réalité

DR
que nos anciens ont vécue dans le passé. Cette
omniprésence du fait de guerre est aussi ce que L’élément humain reste, dans des conflits comme
vivent tous ceux qui sont dans la structure de l’Afghanistan, un élément prépondérant. Ces femmes
et ces hommes véhiculent des valeurs indispensables
commandement à Kaboul, au sein de l’état- et complémentaires aux activités opérationnelles.
major de la FIAS. Des officiers de renseigne-
ment, par exemple, qui sont amenés eux aussi
à devoir réagir face à des agressions dont ils la servent. » En effet, polyvalence, cohérence
pourraient être menacés, et donc nous sommes capacitaire, efficacité opérationnelle tiennent
dans une nouvelle dimension où l’ensemble toute à la compétence et à la motivation du
des acteurs, quels qu’ils soient, sont avant tout personnel de l’armée de l’air. Grâce à des
des combattants, ce qui bien sûr n’est pas sans entraînements longs, performants, et à une
influence sur notre processus de formation. culture de l’exigence forte, ces hommes et ces
Les Actes des colloques

Ils le savent et font tous un travail formidable femmes sont capables de décider et d’agir vite,
en étant conscients, comme le disait le général dans l’incertitude, le chaos, et le « brouillard
Georgelin « que la force morale [de l’aviateur] est de la guerre ». ●
surtout rendue nécessaire par le fait que l’action
de guerre résulte autant de préparation que de
hasard, d’intelligence et d’instinct ».

Je souhaiterais clore cette matinée riche en


enseignements par une citation du général
Paloméros : « La richesse d’une armée, c’est
avant tout celle des hommes et des femmes qui
160
 Préface du général Georgelin dans Les Cahiers de
Mars, juillet 2010.
À nos lecteurs

Penser les Ailes françaises a pour ambition de susciter et de stimuler la réflexion


sur les grands sujets d’intérêt « Air et Espace ».

Cette tribune est ouverte aux officiers de l’armée de l’air mais aussi à tous ceux
dont la réflexion permettra de faire connaître et progresser la pensée aérienne.

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Penser les Ailes françaises n° 25 - Printemps 2011


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Actes des Ateliers du CESA du 8 mars 2010, « commander les opé-
rations aériennes : vers un nouveau C2 ? »

Actes des Ateliers du CESA du 12 octobre 2010, « La puissance


aérienne dans la bataille de France et la bataille d’Angleterre :
enseignements et perspectives »

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