Dossier spécial sur l'espace et la défense
Dossier spécial sur l'espace et la défense
Réflexion stratégique
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À nos lecteurs
Cette tribune est ouverte aux officiers de l’armée de l’air mais aussi à tous ceux
dont la réflexion permettra de faire connaître et progresser la pensée aérienne.
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...ainsi que les informations sur le CESA, et un accès à un fonds documentaire « Air et Espace »...
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ISSN 1771-0022
Photogravure et impression :
Tirage :
4 500 exemplaires Imprimerie nationale
Éditorial du général Gilles Lemoine
directeur du Centre d’études stratégiques aérospatiales
Ce nouveau numéro de Penser les Ailes françaises renoue pleinement avec l’ambition
revendiquée de cette revue d’être « la tribune de réflexion de l’air et de l’espace ». Nous vous
proposons en effet un dossier spécial espace, consacré au milieu spatial et à ses enjeux stratégiques,
politiques et juridiques. Les contributions qui composent ce dossier proviennent en partie des
travaux des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale. Nous leur exprimons ici
toute notre gratitude pour nous avoir confié ces publications mais surtout pour l’investissement
dont ils ont fait preuve en effectuant les mises à jour nécessaires sur ces travaux réalisés en 2008
à l’occasion du forum national des auditeurs de l’IHEDN.
Vous retrouverez dans la Libre pensée un article tiré du mémoire distingué par le prix
René Mouchotte 2010, prix de l’armée de l’air décerné aux travaux universitaires les plus méri-
tants. Ce remarquable travail, que je vous invite à lire dans son intégralité sur notre site Internet,
porte sur la question des dommages collatéraux causés par la puissance aérienne (on notera à
cet égard que dans le cas de l’Afghanistan, les pertes civiles causées par les forces armées sont
faibles comparées à celles causées par les insurgés. De plus, la part des dommages collatéraux
imputable à l’aviation de chasse représente moins de 20 % des pertes civiles dues à l’ISAF) ; cette
étude démontre toute la complexité d’une problématique devenue centrale pour nos armées,
particulièrement lorsqu’elles opèrent en zone urbaine. Dans cet environnement où l’adversaire
se coule dans l’anonymat qu’autorise la confusion avec les civils, il devient difficile d’intervenir.
Le devoir de discrimination qui s’impose aux militaires devient un véritable défi dans un milieu
où la différence entre combattants et non-combattants s’estompe dangereusement. Pourtant, nos
forces sont résolues à ne pas faire l’économie de principes qui garantissent la légitimité de leur
action. Ainsi, le processus de ciblage intègre pleinement la dimension juridique et s’efforce de
Éditorial
toujours mesurer les risques de dommages incidents. De même, si la technique appelle parfois
des critiques faciles, il faut garder à l’esprit que la précision des armements permet à la puissance
aérienne d’agir dans des environnements où la liberté de manœuvre est très contrainte.
Enfin, les Actes des colloques ne manquent pas de contrastes dans ce numéro : l’histoire
des batailles de France et d’Angleterre y côtoie le futur C2 air. Mais ce contraste n’est peut-être
qu’apparent : ce qui a en partie avantagé la Royal Air Force au cours de cette célèbre campagne
aérienne, n’était-ce pas déjà ce que l’on peut appeler le C2 ? Je vous laisse découvrir ou redécouvrir
les pages de cette histoire et vous souhaite une très bonne lecture. ●
Sommaire
L’ESPACE DU CESA - Dossier spécial espace
LIBRE PENSÉE
Nous avons souhaité donner une dimension exclusivement spatiale à « l’Espace du CESA »
pour ce numéro de Penser les Ailes françaises. Pour ce faire, nous avons sélectionné des
travaux des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale, qui, dans les
annales 2008, avaient écrit sur les questions spatiales. Ces publications ont été réalisées à
l’occasion du forum national des auditeurs de l’IHEDN qui s’est tenu à Versailles les 14 et 15
novembre 2008. Le temps faisant son œuvre, et en ce domaine d’innovations tout particu-
lièrement, ces articles ont depuis fait l’objet d’une mise à jour. C’est cette version actualisée
que nous vous proposons aujourd’hui. Ce travail est le fruit d’une collaboration qui doit
beaucoup à M. Stéphane Kotovtchikhine, président de la commission de coordination des
Études et du Forum des auditeurs et aux différents rapporteurs des associations régionales
qui ont retravaillé ces articles pour en donner une version la plus actualisée possible. Nous
leur sommes reconnaissants pour leur participation active à ce projet de publication. Nous
remercions aussi M. Yannick de Prémorel, directeur de la revue Défense, qui nous a donné
l’aimable autorisation de publier ces travaux. Nous avons eu à cœur d’associer à ce dossier
la réflexion du CESA sur le thème spatial et nous vous proposons ainsi un article réalisé par
l’un des chargés de recherche du CESA. Pour finir, vous pouvez compléter ce dossier espace
par une lecture complémentaire en ligne, sur notre site Internet : nous avons en effet publié
sur le site du CESA un article écrit par Pierre Pagney et André Reydellet, rapporteurs de
l’AR 4 Bourgogne, lors du Forum national des auditeurs IHEDN 2008, sur le thème « Les
satellites et la Terre : de l’aventure scientifique et technique aux enjeux géopolitiques ».
L’espace du CESA
L’espace extra-atmosphérique : quelle stratégie
pour un nouveau milieu ?
La vision d’Everett Dolman
par le sous-lieutenant Marie-Madeleine Marçais,
chargée de recherche au CESA.
C’est dans ce contexte de Space dominance Docteur en géopolitique, Everett Dolman bâtit sa stratégie
spatiale sur l’extension de la géopolitique classique afin de
que s’inscrit l’ouvrage d’Everett Dolman . justifier la suprématie américaine en matière spatiale.
Docteur en sciences politiques, il est considéré
comme l’un des plus éminents penseurs sur les Le but de son ouvrage est principalement de
questions relatives à l’espace et a été identifié répondre à la problématique des fondements
comme le premier théoricien spatial. et de la forme d’une stratégie spatiale pour les
États-Unis qui maximiserait leur puissance et
US Air Force Space Command, Strategic Master
renforcerait leur sécurité nationale dans un
Plan FY06 and Beyond, Peterson AFB, octobre monde international anarchique.
2003.
Everett Dolman, Astropolitik, classical Geopolitics
in the Space Age, London, Frank Cass, octobre La vision de l’auteur se situe dans le courant réa-
2002, 208 p. liste des relations internationales.
La singularité de sa démarche est de bâtir en effet la centralité du rôle et des intérêts des
sa stratégie spatiale sur l’extension des États dans l’essor des activités spatiales. C’est
théories géopolitiques classiques, notam- pourquoi, on peut, à juste titre, parler de
ment la Geopolitik allemande afin de justi- géopolitique de l’espace.
fier la suprématie américaine sur l’espace
extra-atmosphérique. 2) L’extension des théories géopolitiques
classiques au milieu spatial
Nous verrons comment l’auteur réactualise
les théories géopolitiques classiques pour un Afin de développer ce qu’il nomme une « astro-
nouveau milieu : l’espace extra-atmosphérique stratégie », Dolman se fonde sur plusieurs
(I), pour présenter sa vision prospective d’une auteurs qui développèrent, en leur temps, une
« astrostratégie » pour les États-Unis (II). stratégie de milieu, qu’elle soit terrestre, mari-
time, ou encore aérienne. Il s’agit tout d’abord
I. Réactualisation des théories géopo de l’économiste Friedrich List, qui souligna
litiques classiques pour un nouveau le caractère décisif du réseau ferroviaire dans
milieu la victoire de la Prusse sur la France en 1870.
Les travaux de l’historien et stratège américain
A. Un retour aux théories géopolitiques Mahan, pour qui la puissance maritime consti-
classiques tuait une des clés pour parvenir à dominer le
monde, sont une référence capitale lorsqu’on a
1) Geopolitik et géopolitique l’ambition de penser le milieu spatial. Everett
Dolman s’appuie aussi sur le théoricien britan-
La notion de géopolitique a longtemps souffert nique Mackinder dont on retiendra la célèbre
de la sombre réputation que lui ont conférée les formule « qui domine l’Europe de l’Est comman-
partisans du national-socialisme et du fascisme de le Heartland , qui domine le Heartland
par un usage dévoyé des théories qui lui étaient commande l’île mondiale, qui domine l’île
attachées. Après la seconde guerre mondiale, mondiale commande le monde ». Les stratèges
elle a fait l’objet d’une condamnation politique aériens, enfin, que furent Douhet, Mitchell
unanime qui a considérablement diminué son (qui proclamèrent le rôle crucial de l’arme
influence dans la littérature touchant aux rela- aérienne et son caractère décisif par la maîtrise
tions internationales et aux études stratégiques. de l’air) ainsi que Seversky et sa modélisation
Depuis une vingtaine d’années, cependant, sphérique de l’espace aérien viennent s’ajouter
elle est réapparue sur le devant de la scène par aux fondements de la réflexion de l’auteur. Une
l’intermédiaire des médias au point, d’ailleurs, référence à Clément Ader – sa théorie des voies
L’espace du CESA
que ce terme a été galvaudé et compris avec un aériennes constituant une première ébauche de
sens bien souvent trop large. ce que l’on appellera une géopolitique de l’air
Les thèses apparues à la fin du XXe siècle, qui Xavier Pasco, « Vers une politique territoriale de
remettaient en cause le territoire étatique lui- l’Espace ? – le renouveau américain », Géopoliti-
même au profit d’une représentation mondiali- que, avril 2007, n° 98, p.12-13.
sée privilégiant les réseaux transnationaux, ont Le continent eurasiatique – « pivot géographique
de l’histoire », selon Mackinder.
accentué le phénomène d’obsolescence attaché,
Dont il adapte implicitement, pour le milieu spa-
a priori, à la notion de géopolitique. tial, l’idée que « le monde est au seuil de l’ère aé-
ronautique au cours de laquelle les destinées de
tous les peuples se joueront dans les airs ». Cf.
Or, en matière spatiale, ces thèses paraissent Serge Grouard, La guerre en orbite. Essai de poli-
inopérantes. L’expert Xavier Pasco affirme tique et de stratégie spatiales, Paris, Economica,
1994, Coll. Bibliothèque stratégique, p. 43.
Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris,
Cf. Bertrand Badie, La Fin des territoires, Paris, Economica, 6e éd., 2008, coll. Bibliothèque straté-
Fayard, 1995, Coll. L’espace du politique, 276 p. gique, p. 704.
DR
DR
de l’espace par l’auteur. Malgré « l’interrelation et la dépendance » des milieux aé-
rien et spatial, il existe une séparation physique entre eux.
B. Étude du milieu spatial
L’immensité spatiale rend fort délicats la passage obligatoire pour les activités spatiales,
surveillance ainsi que le contrôle du milieu. elle incarne « la région côtière de l’espace extra-
atmosphérique »14. C’est une sorte de région
Enfin, l’absence de frottements dans ce milieu hybride, concernée à la fois par la topographie
dépourvu d’atmosphère favorise une pérennité classique et par la nouvelle géographie spatiale.
des objets spatiaux sans commune mesure avec L’astropolitique correspondrait ainsi à une
les autres environnements. géopolitique spatio-terrestre avec l’identifica-
L’espace du CESA
du monde au sein d’un nouveau régime spatial, Russie, l’Inde, l’Europe mais surtout la Chine,
gouverné par les principes du libéralisme particulièrement menaçante) tendaient à s’im-
économique19. poser comme de véritables interlocuteurs, voire
à constituer des adversaires inquiétants.
Selon l’auteur, si la Geopolitik a fondé l’instau-
ration d’un régime totalitaire nazi qui prônait Certes, si les activités de la Chine font apparaî-
l’épanouissement d’une « race supérieure » au tre une forme de bras de fer diplomatico-mili-
sein du Lebensraum et légitimait l’asservisse- taire, on se situe davantage dans une position
ment voire l’extermination des peuples « infé-
rieurs », l’Astropolitik favoriserait, quant à elle, 20 Ibid., p. 16.
21 Marie de Jerphanion, « Vers un rapprochement
17 Ibid., p. 74. de la morale et de la Realpolitik ? », La Revue in-
18 D. Cole and D. Cox, The challenge of the Plane- ternationale et stratégique, n° 67, automne 2007,
10
toids (Philadelphia, PA : Chilton Press, 1964), p. 5. p. 133.
Cité in Everett Dolman, [Link]., p. 149. 22 Conférence à l’École militaire sur « La militarisa-
19 Ibid., p. 179. tion de l’espace », ANAJ-IHEDN, 9 octobre 2009.
DR
La crise financière a sérieusement remis en cause les ambitions spatiales américaines au profit de
partenariats avec d’autres pays ce qui semble remettre sérieusement en cause la vision de Dolman.
d’affirmation23. Il n’en reste pas moins que la puissance américaine26. L’Europe, quant à elle,
puissance américaine prend très au sérieux affirme un vrai intérêt à utiliser les techniques
cette probable rupture de l’équilibre unipolai- spatiales à des fins de sécurité.
re, considérée comme une menace potentielle
à sa sécurité nationale24. Ces différentes initiatives amènent à penser que
l’on se dirige vers une redistribution progres-
Pour le penseur stratégique Colin Gray, plus sive des rapports de forces sur la scène spatiale
qu’un État, c’est une alliance d’États qui serait à et, partant, d’un affaiblissement progressif de
craindre. Il considère, en effet, que le triptyque la domination américaine sur l’espace.
L’espace du CESA
Un lanceur Arès V s’élançant vers la Lune avec une capsule Orion et un module Altaïr.
29 Diplomatie n° 45, p. 8.
30 [Link]
12 28 Les Chinois se retrouveraient alors seuls dans la
course. Rappelons qu’ils envisagent le lancement tional_space_policy_6-[Link]
d’une fusée inhabitée vers la Lune en 2012 avant 31 Charles-Philippe David, La Guerre et la Paix, Pres-
d’y envoyer des hommes autour de 2020. ses de Sciences po, 2006, 2e édition, p. 88.
La disparité croissante des politiques spatiales
par monsieur Marc Beauvois,
rapporteur de l’AR 19 Toulouse Midi-Pyrénées,
Forum national des auditeurs IHEDN 2008.
Avec la mise en orbite, par l’URSS, du satellite Spoutnik le 4 octobre 1957, le monde entre
dans une nouvelle ère : celle de l’exploitation de l’espace extra-atmosphérique. Tout d’abord
cantonnée à un nombre très limité de puissances, cette exploitation tend aujourd’hui à se
diversifier du fait de l’accroissement du nombre des puissances spatiales. Une telle augmen-
tation a tendance à remettre en question la position acquise par l’Europe en mettant notam-
ment en évidence l’affaiblissement progressif du budget européen dans ce domaine. Apparaît
également un phénomène de prolifération spatiale susceptible de menacer sérieusement la
sécurité spatiale et, par là, notre sécurité. C’est pourquoi, dans ce contexte, il est nécessaire
que l’Europe, et plus particulièrement la France, s’investisse de façon soutenue afin de ne pas
se voir évincée de l’aventure spatiale.
Depuis le 4 octobre 1957, jour où l’URSS Inde et Israël). Cependant, seules trois d’entres
lançait Spoutnik-1, neuf nations sont devenues elles sont capables d’emmener des hommes
des puissances spatiales (URSS, États-Unis, dans l’espace de manière autonome (Russie,
France, Japon, Chine, Royaume-Uni, Europe, États-Unis et Chine).
L’espace du CESA
13
DR
Depuis le lancement de Spoutnik-1, neuf nations ont rejoint les rangs des puissances
spatiales.
L’analyse des politiques mises en œuvre par I. L’accroissement du nombre de puis-
les puissances spatiales montre des disparités sances spatiales engendre une diversité
sur l’utilisation de l’espace. Ces disparités des politiques spatiales.
pourraient, à terme, porter atteinte à l’in-
dustrie spatiale, au développement écono- Nombreuses sont les puissances qui ont
mique, à la sécurité et à la protection de compris l’importance de l’espace pour leur
l’Union européenne. L’accroissement de la développement économique et leur sécurité.
demande mondiale en satellites attire, sur Les neuf puissances spatiales actuelles
le marché international des lanceurs et sur devraient être rejointes, avant 2020, par cinq
celui des satellites, de nouveaux fournisseurs. autres nations. En outre, plus de quarante
Par ailleurs, les transferts techniques dans le États disposent de satellites. Dans ce contexte,
domaine spatial participent à l’accroissement l’Union européenne, si elle souhaite conser-
de la prolifération en matière de missiles. ver son rang, devra accroître sérieusement le
budget qu’elle consacre à l’espace.
L’accroissement du nombre de puissances
spatiales engendre une diversité des politiques 1) Les puissances spatiales.
spatiales (I). Les nouvelles puissances spatiales
remettent en cause les positions acquises par La politique spatiale lancée par le président John
l’Europe spatiale et elles participent à la proli- Kennedy a permis aux États-Unis d’être les
fération des armements (II). seuls à ce jour à avoir emmené des hommes sur
L’espace du CESA
DR
14
Aujourd’hui si l’on dénombre 9 puissances spatiales, plus de 40 États disposent de satellites. Cette disparité engendre une
grande diversité des politiques spatiales.
la Lune. Grâce à cette prouesse technique, les En outre, elle sera la seule, à partir de 2010,
États-Unis ont exercé une domination dans le à assurer un accès direct à la Station spatiale
domaine spatial. Ils sont ainsi à l’origine des plus internationale (SSI). La Russie vise également
grands projets spatiaux (programmes Apollo l’exploration, à l’aide de robots, de la planète
pour l’exploration de la Lune, Mars Exploration Mars. La Russie garde donc une ambition
Rover pour l’exploration géologique de la planète importante dans le domaine spatial.
Mars), des navettes spatiales et des sondes spatia-
les (Pioneer, Surveyor, Voyager). L’Europe, la En avril 1970, la République populaire de
France ou la Russie se sont quelquefois associées Chine (R.P.C.) devient la cinquième puis-
à ces programmes mais souvent de façon margi- sance spatiale. Deng Xiaoping, lorsqu’il arrive
nale. Le 14 janvier 2004, le président George à la tête des institutions politiques chinoises,
W. Bush déclarait que les États-Unis avaient entend faire de la recherche aéronautique et
l’ambition de retourner sur la Lune et d’aller sur spatiale une de ses priorités. Aujourd’hui, la
Mars. Depuis, le président Obama a quelque peu taille de l’industrie spatiale chinoise est supé-
freiné cette ambition. Mais ce dernier, comme rieure à celle de l’Europe (115 000 personnes
son prédécesseur, soutient l’idée que la maîtrise à la China Aerospace Science and Technology
de l’Espace reste la clef de voûte de la sécurité Corporation [CASC] contre 30 000 en Europe).
nationale américaine, cette dernière devant être Ce pays est devenu un acteur majeur sur le
pleinement garantie. D’où la formule « contrôle marché international des lanceurs et sur celui
de l’espace », qui se concrétise, entre autres, par la des satellites de télécommunications. Ses trois
mise en place du bouclier antimissiles. Toutefois, bases de lancement lui permettent de réaliser
la mise en œuvre de cette doctrine remettrait en huit à dix tirs par an. À titre de comparaison,
cause les principes fondateurs du droit interna- l’Union européenne effectue, depuis le Centre
tional de l’espace. spatial guyanais, six tirs par an. Lors du onziè-
me plan quinquennal spatial, présenté au XVIIe
Le programme spatial de la Russie a été prin- congrès du Parti Communiste Chinois (PCC),
cipalement axé sur l’utilisation des stations les principaux axes de développement ont été la
spatiales. Au début de la conquête spatiale, réalisation de projets scientifiques et techniques
l’Union soviétique se présente comme le pays (vols habités et création d’une station orbitale),
le plus avant-gardiste (premier objet artificiel : de la sonde lunaire, du système de navigation
Spoutnik 1, premier être vivant : la chien- Compass, de la nouvelle famille de lanceurs
ne Laïka, première sonde lunaire : Luna 1, LM-5 et la construction d’un quatrième cosmo-
premier homme : Youri Gagarine, première drome sur la presqu’île du Hainan.
femme : Valentina Terechkova, premier équi-
L’espace du CESA
page de deux membres, la première sortie Le 18 juillet 1980, l’Inde devient la huitième
extravéhiculaire et le premier amarrage de puissance spatiale. Elle est, depuis, très présente
deux vaisseaux). À ce jour, les Russes détien- sur le marché international des lanceurs. Son
nent toujours le record du temps passé en industrie fabrique une partie des satellites dont
orbite. Depuis quelques années, la Russie elle a besoin pour son développement et sa
moderne a relancé son programme spatial et sécurité mais dispose des briques nécessaires
développe le véhicule Kliper qui doit rempla- pour les fabriquer intégralement. Elle s’est aussi
cer Soyouz. Kliper fait l’objet d’une coopéra- spécialisée dans la conception des satellites pour
tion avec l’Union européenne. Si la situation l’étude de l’environnement via sa plate-forme
économique le permet, la période d’ici à 2015 IRS. Enfin, l’Inde envisage de réaliser, avant
devrait permettre à la Russie de confirmer son 2015 et de façon autonome, un vol habité.
intérêt pour l’exploration habitée de l’espace.
Elle verra aussi la Russie renouveler sa flotte de Le Japon entre dans le club des puissances 15
lanceurs. Ainsi elle pourra conserver ses parts spatiales en février 1970. Au début des années
sur le marché des lancements commerciaux. 2000, son industrie spatiale traverse une grave
DR
La création de la Japan Aerospace eXploration Agency permet aujourd’hui de développer deux projets et de sortir l’indus-
trie spatiale japonaise de la crise qu’elle a connue au début des années 2000.
crise, ce qui entraîne une profonde restruc- spatiale en 2022. L’Afrique du Sud a l’intention
turation, la naissance de la JAXA (Japanese de construire une famille de lanceurs appelée
Aerospace eXploration Agency) et la création Cheetah. En 2015, la version la plus puissante
de la famille des lanceurs H-2. Après la fusée pourrait offrir la possibilité de mettre en
H2-A, deux projets sont en cours de déve- geostationary transfer orbit (GTO) un satellite
loppement : la H-2B et le G-X. Leur mise en de 4 tonnes. En coopération avec l’Algérie, le
service, avant 2012, va accroître l’éventail des Nigeria et le Kenya elle réalise la constellation
offres proposées par le Japon. de micro-satellites ARM. L’Iran, qui a mis
en orbite un premier satellite national Omid
Depuis le 1er septembre 1988, date à laquelle, (« espoir » en farsi) par une fusée Safir-2 en
grâce à son lanceur Shavit, elle a placé en février 2009, Taïwan, l’Ukraine et le Nigeria
orbite Ofeq-1, Israël n’a réalisé que cinq lance- ont aussi des aspirations spatiales.
ments. Ses fusées ne peuvent être tirées que
vers l’Ouest (orientation défavorable car elle Le traité de Lisbonne donne pour la première
ne permet pas de bénéficier de la vitesse de la fois une dimension européenne à l’espace
rotation de la Terre) car ses voisins refusent qui devient une compétence partagée entre
d’être survolés par ses lanceurs, ce qui a pour l’Union européenne et les États membres.
conséquence de réduire les capacités des fusées La coopération européenne fonctionne mal
L’espace du CESA
L’espace du CESA
DR
17
La constellation Galileo devrait commencer à être déployée en 2012 et permettrait ainsi de relancer la politique
spatiale européenne.
de l’industrie spatiale mondiale à 180 Md$. Sur
cette somme, 110 Md$ sont utilisés au profit
d’activités commerciales et 70 Md$ réservés
aux activités gouvernementales (civiles et
militaires).
DR
annuelle dans le domaine spatial est de 100 € Malgré les 50 % du marché mondial du lancement de sa-
pour le citoyen américain et de seulement 15 tellites, le programme Ariane ne suffit plus à faire face à
la concurrence de plus en plus importante de nouvelles
€ pour le citoyen européen. puissances spatiales comme la Chine.
L’espace du CESA
DR
19
La fusée Longue Marche LM-5 devrait permettre à la Chine une diminution de ses coûts, devenant ainsi, dès 2012, la plus
sérieuse concurrente d’Ariane 5.
entreprises européennes seront donc les plus 2) Vers une prolifération des menaces.
touchées par l’arrivée des nouvelles puissan-
ces spatiales. Ces dernières vont réduire leurs Le développement d’une industrie spatiale
achats auprès des industriels européens. De permet aux nouvelles puissances spatiales
plus, leurs entreprises, grâce à des prix bas, d’améliorer leurs capacités militaires. Les
seront très compétitives. Entre 2002 et 2005, techniques acquises dans le domaine de la
pour faire face à une conjoncture défavorable, construction spatiale participent à l’améliora-
les effectifs de l’industrie spatiale française ont tion des missiles balistiques et à la réalisation
été diminués de 19 %. Il faudrait, pour éviter de satellites d’observation, de navigation ou de
qu’une telle situation ne se reproduise, que la télécommunications. En matière d’observation,
part du marché institutionnel dans le chiffre les gouvernements exploitent les informations
d’affaires des constructeurs européens soit fournies par les satellites commerciaux dont
plus importante. la résolution est de l’ordre de 40 cm. Ainsi, les
Émirats arabes unis ont acquis une station de
L’Asie est le continent où la concurrence se réception d’images pour exploiter les images
développe le plus rapidement. Le coût d’un à haute définition des satellites commerciaux
lancement en Chine est le plus faible du monde. pour cibler leurs missiles Black Shahine.
Il devrait encore baisser. La Chine espère, grâce
à la fusée Longue Marche LM-5, réduire ses L’arrivée de nouvelles puissances spatia-
coûts de lancements de 20 %. À partir de 2012, les supprime le contrôle sur les lancements
la LM-5 sera la concurrente la plus sérieuse qu’exerçaient les États-Unis, la Russie et l’Eu-
d’Ariane V. Ses performances seront supérieu- rope. Ces pays pouvaient, pour des raisons
res à celles du lanceur européen. Par ailleurs, de stabilité régionale, refuser de lancer un
le constructeur coréen Satrec est présent sur le satellite à missions militaires. Aujourd’hui,
marché des satellites. Il a vendu des satellites une solidarité s’établit entre les pays du Sud.
à Singapour, à la Turquie, à la Malaisie et aux L’Inde a lancé, le 21 janvier 2008, le satellite
Émirats arabes unis. L’Asie et la Russie effec- militaire d’imagerie radar israélien TecSAR.
tuent plus de tirs chaque année que l’Europe Ces nouvelles puissances spatiales s’associent
et les États-Unis réunis. aussi pour développer des programmes de
satellites. La Chine et le Brésil ont, en 1988,
Aujourd’hui, pour remporter des marchés signé un accord pour développer et fabri-
à l’international, les sociétés européennes quer les satellites d’observation de la Terre
proposent des lancements, depuis la Chine, (China Brazil Earth Resources Satellite). Ces
de satellites « non-Itar ». Thalès Alenia Space satellites sont lancés par les fusées chinoises
L’espace du CESA
La disparité croissance des politiques spatiales est tout à volonté. L’Europe reste immobile, tandis que
fait illustrée par les propos de Patrick Baudry, astronaute les États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon et
français aux États-Unis : « L’Europe reste immobile, tandis l’Inde assument de grandes ambitions. Il est
que les États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon et l’Inde
assument de grandes ambitions. Il est d’ores et déjà cer-
d’ores et déjà certain que nous ne parlerons
tain que nous ne parlerons français ni sur la Lune, ni sur français ni sur la Lune, ni sur Mars, et il est
Mars, et il est probable que les aventures de demain se probable que les aventures de demain se feront
feront sans nous. » sans nous. » ●
Les activités spatiales, marquées par le risque technique, nécessitent la mise en place d’un
système d’assurance. La prééminence de l’État a laissé la place à une synergie solide entre
activités publiques et activités privées qui fait apparaître une interdépendance très forte entre
le droit privé et le droit public. Le défi est l’élaboration de règles juridiques spécifiques pour
des activités de plus en plus évoluées techniquement. Cela vaut notamment pour les vols
habités, la navigation par satellite ainsi que pour les activités sur les corps célestes. Au niveau
contentieux, si l’on note des difficultés (apport de la preuve, coûts de procédure importants),
on constate surtout la large place accordée à l’arbitrage commercial international qui offre
des avantages intéressants. Ainsi, de manière paradoxale, l’espace, soumis au principe de
non-appropriation, tend à faire partie intégrante du droit du commerce international.
22
X. Pasco, « La transformation des activités spatia- L’accident de la navette Columbia à sa rentrée dans l’at-
les », Revue Géoéconomie, n° 20, hiver 2001/2002, mosphère, en 2003, montre la nature extrêmement ris-
dossier Géoéconomie de l’espace, p. 27. quée de toute activité spatiale.
DR
Assurer les risques d’accidents spatiaux demeure particulièrement difficile dans la mesure où les méthodes tradi-
tionnelles de statistique ne s’appliquent pas.
Ces activités sont pour cela parfois assurées, assurances maritimes et aériennes, ne peut
en tout cas lorsqu’elles sont de nature commer- être transposé dans le domaine de l’assurance
ciale. Le domaine spatial étant fait d’impon- spatiale, creuset de risques orphelins.
dérables, l’assurance spatiale est indissociable
des activités spatiales commerciales. En effet, En effet, alors que dans la plupart des secteurs,
malgré l’existence des clauses de renonciation l’assurance prend appui sur des règles mathé-
à recours, tout le monde s’assure : les fabricants matiques, le calcul des probabilités n’est pas
de satellites, les équipementiers... Dans un très aisé à utiliser dans le domaine spatial car
L’espace du CESA
programme spatial, le budget pour l’assurance la loi des grands nombres ne trouve pas à s’y
est important, puisqu’il représente de l’ordre de appliquer et l’aléa y est très marqué. On ne
15 à 25 % du budget total, ce qui est exception- peut dresser de statistiques. En raison de la
nel comparé à d’autres secteurs. Cette branche nature des équipements spatiaux, les assureurs
de l’assurance est unique à la fois en raison des ne peuvent pas appréhender le risque spatial
risques élevés de fréquence des sinistres, de la
gravité des sinistres, souvent définitifs, et du M. Remond-Gouilloud, « Aux confins de l’assuran-
ce : fortunes de mer », Risques, janvier-mars 1997,
particularisme de la matière qui empêche toute p. 11-14, et « Les assurances maritimes », in Ency-
prévisibilité. Le schéma de mesure des risques, clopédie de l’assurance, op. cit., p. 819-834.
appliqué sans trop de difficultés aux assurances J.-M. Gicquel, « Assurance aviation : turbulences... »,
Risques, numéro spécial, octobre-décembre 2001,
terrestres et même, avec quelques nuances, aux p. 45-48. – J. Gangloff, « Les assurances du trans-
port aérien », in Encyclopédie de l’assurance, op.
cit., p. 905-918.
B. Ritchie, G. Lallour, « L’assurance des risques 23
spatiaux », in Encyclopédie de l’assurance, Fran- Sur cette notion, voir S. Ramadier, « Les risques
çois Ewald, Jean-Hervé Lorenzi, Paris, Economica, orphelins. Quand les assureurs rechignent à assu-
1998, p. 836. rer », Les Échos, 5 décembre 2001, p. 58.
grâce aux méthodes traditionnelles (formes Nous insisterons sur les grandes évolutions du
pré-établies et actuarial assessment of risks) : ils secteur spatial au cours des dernières années
doivent comprendre la nature exacte des inté- (I) avant d’envisager l’émergence de problèmes
rêts à assurer, les principales caractéristiques juridiques engendrés par le développement de
du projet, et être convaincus de la possibilité nouvelles activités dans l’espace (II) :
de l’assurer. Il n’est pas non plus possible de se
référer à une technique constante permettant I) Les évolutions du secteur spatial
une meilleure évaluation des risques, car la
technique spatiale est évolutive. L’évaluation Le secteur spatial est un secteur dans lequel les
des risques et la fixation de la prime, c’est-à- évolutions, qu’elles soient techniques, institu-
dire le prix du risque, qui dépendent d’une tionnelles, industrielles, ont été rapides. On
probabilité de l’échec très difficile à évaluer, se en tient pour preuve l’influence des notions
fait au cas par cas, de façon empirique, comme de privatisation et de commercialisation sur
dans toutes les nouvelles branches d’assuran- les activités spatiales. En effet, si, au départ,
ces. Ce marché traite de risques qui ne sont les activités spatiales laissaient peu de place
pas homogènes, et qui supposent un traite- aux activités commerciales, car même lorsque
ment particulier en termes de couverture . la participation du secteur privé était sensible,
L’assurance des satellites est considérée comme l’État était ou propriétaire, ou fournisseur de
un exemple du « défi lancé à l’assurance par services, ou partenaire, désormais, la science
l’émergence de nouvelles techniques ». et la défense sont toujours présentes dans le
secteur spatial, mais ce sont les applications
L’assurance spatiale est caractérisée par une commerciales qui y apportent les plus grands
dépendance forte de l’assureur à l’égard de bouleversements. Dorénavant, le secteur
l’assuré, qui détient des informations essen- privé est dominant dans toutes les activités
tielles pour l’assureur. En retour, l’assuré a une de production, ce qui modifie l’équilibre des
obligation de coopération importante avec l’as- pouvoirs dans la filière spatiale. Le spatial,
sureur, devant ainsi déclarer toute évolution du outil de prestige et de puissance militaire, est
risque (changement de lanceur, modification désormais aussi un outil de puissance écono-
de la mission du satellite) et devant coopérer en mique et politique. Les satellites sont « mis
présence d’un sinistre ou simplement au stade au service d’un système économique »10, ce qui
d’une anomalie observée par télémétrie ou ne les empêche pas d’être mis également au
télémesure. Cette coopération peut être gênée service du développement durable. Les satelli-
par certaines législations particulièrement tes sont ainsi considérés comme une aide à la
restrictives comme la loi américaine ITAR prévention et à la réaction en cas de catastro-
L’espace du CESA
Eutelsat, qui ont fait l’objet d’une privatisa- l’économie qui repose sur elles »12. Les inves-
tion partielle) s’inscrivent dans un contexte tissements gouvernementaux dans les infra-
plus vaste de libéralisation, qui touche l’en- structures au sol et en orbite doivent demeurer.
semble des secteurs du commerce interna- De même, l’administration américaine passe
tional, sous l’inf luence de l’Organisation des commandes massives dans le spatial, à
mondiale du commerce11. l’image du Department of Defense, qui a assuré
un plan de charge aux industriels américains,
Cet aspect dual fait, qu’à côté des activités en passant commande en 2002 de 181 lanceurs
scientifiques, au demeurant réactivées depuis non réutilisables, jusqu’en 2020, de 11 milliards
quelque temps, l’espace dit utile, c’est-à-dire d’équipements de navigation spatiale (GPS), et
l’espace ayant des retombées économiques et de satellites militaires de remplacement (télé-
industrielles à court terme, occupe une place communications, météorologie...). Le marché
importante. L’existence de ces différentes institutionnel reste très solide, surtout aux
formes d’exploitation de l’espace montre que, États-Unis13. On peut à cet effet souligner
plus qu’une prévalence des activités privées l’importance des financements publics, par
sur les activités publiques, ce sont les syner- exemple pour financer les programmes de
gies entre les activités privées et les activités développement de lanceurs réutilisables 14.
publiques qu’il convient de remarquer. En effet,
L’espace du CESA
l’offre industrielle a été permise par les contrats 12 A. Gaubert, « Le financement public des activi-
publics en amont. Même « les structures en tés spatiales et sa signification politique », Revue
Géoéconomie, n° 20, hiver 2001/2002, dossier
aval du satellite se sont développées (...) grâce Géoéconomie de l’espace, p. 207.
à des fournitures à des prix anormalement bas 13 V. A. Perez, « La recherche spatiale européenne
qui n’intégraient pas des développements, des réclame l’appui des militaires », Les Échos, 22 et
23 février 2002, p. 43. Une étude d’Euroconsult,
économies d’échelle, des acquisitions de savoir- en 2001, a relevé l’injection par les USA de 14 mil-
faire, des installations d’essais, etc. obtenus liards de dollars dans le spatial militaire, avec les
dans le cadre de contrats publics. Il ne semble conséquences que l’on sait sur le plan civil, dans
un secteur où les applications civiles et militaires
pas que les leur faire supporter soit possible sont intimement mêlées, contre 680 millions de
sans les mettre en péril et, avec eux, toute dollars, c’est-à-dire 20 fois moins en Europe.
14 Communication – Commerce électronique, juillet-
août 2002, p. 7, Veille de droit spatial, Ph. Achilleas,
L. Crapart. – Le budget américain consacré au spa-
11 Sur ces aspects, v. Droit des activités spatiales tial à la fin des années 1990 était de l’ordre de 25
– Adaptation aux phénomènes de commerciali- 27 milliards de dollars, soit 0,38 % du PNB, contre
sation et de privatisation, ss la dir. de L. Ravillon, un budget de 5 milliards de dollars et 0,05 % du
Paris, Litec, 2004. PNB en Europe.
Le volume de contrats très important émanant
du département de la Défense américain, ainsi
que l’importance des financements publics aux
USA, ont incité la Commission européenne et
l’Agence spatiale européenne (ESA) à élaborer
une stratégie européenne pour l’espace traduite
dans la communication de la Commission au
Conseil et au Parlement européen, L’Europe
et l’espace : ouvrir un nouveau chapitre 15.
L’objectif de ce texte était d’élaborer une poli-
DR
tique unique en matière militaire et d’observa-
tion de la Terre et de commencer à harmoniser Comme l’exprime le traité de 1967 dans son article 6, l’es-
les règles nationales relatives à l’attribution des pace extra-atmosphérique est protégé et toute activité,
même sur les corps célestes, doit faire l’objet d’autorisa-
fréquences et des positions orbitales dans les tion et de surveillance.
pays européens16.
Il faut souligner l’interdépendance très forte célestes, doivent faire l’objet d’une autorisation
entre le droit privé et le droit public, le droit et d’une surveillance continue de la part de
spatial économique et le droit de l’espace. Par l’État approprié, partie au traité ».
exemple, si le statut de l’espace (res communis,
élément du patrimoine commun de l’hu- Les enjeux liés à l’espace sont multiples : ils
manité) relève du droit public, le statut des sont d’abord industriels, avec le développement
activités qui s’y déroulent est régi par le droit d’une industrie impliquant des emplois, un
privé. En effet, si la lettre du traité de 1967 sur retour fiscal, et des retombées économiques
l’espace et des traités subséquents ignore les indirectes. Les enjeux sont ensuite des enjeux
activités commerciales liées à l’espace, ces trai- de sécurité nationale, de service public, des
tés en constituent pourtant le socle, puisqu’ils enjeux internationaux, et des enjeux juridiques
autorisent de manière implicite les activités nécessitant un encadrement de droit public et
à caractère commercial, en mentionnant les de droit privé. Les activités sont de différente
entreprises privées, lesquelles sont cependant nature : concurrentielles, de service public
toujours soumises à autorisation et surveil- (recherche fondamentale, qualification et
lance de l’État, comme le prévoit l’article VI certification des objets spatiaux, programmes
du traité de 1967, qui dispose que « les États scientifiques et militaires), de police adminis-
parties au traité ont la responsabilité interna- trative (v. Centre spatial guyanais...)...
L’espace du CESA
nels sont plus nombreux19. sondes spatiales… Les satellites peuvent aussi
être distingués en fonction de leur utilisation,
Les difficultés rencontrées par le secteur, il y institutionnelle, commerciale, en fonction de leur
a quelques années expliquent le phénomène orbite, basse, moyenne, géostationnaire 20...
de regroupement des entreprises du secteur
spatial, phénomène qui a pris une très grande 20 Pour quelques projets de concentrations pré-
sentés devant les autorités européennes de la
ampleur au cours de quinze dernières années concurrence, v. Case No COMP/M. 1879 Boeing/
(les restructurations ont affecté les fabricants Hughes ; Case No. COMP/M. 1636 Matra Marco-
de satellites, mais aussi les opérateurs, et le ni Space/DASA/Astrium ; Case No COMP/M. 437
Matra Marconi Space/ British Aerospace ; Case No
secteur des stations terrestres). Ces opérations COMP/M. 1185 Alcatel/Thomson-CSF-SGS ; Case
de fusions-acquisitions ont été soumises à la No COMP/M. 1309 Matra/Aerospatiale ; Case No
COMP/M. 2781 Northrop Grumman/TRW ; Case
No COMP/M. 053 Aerospatiale/Alenia/de Ha-
18 F. Niedercorn, « La déprime du marché des satelli- villand ; Case No COMP/M. 4403 Thales/Finmec- 27
tes », Les Échos, 18 septembre 2002, p. 43. canica/Alcatel Alenia Space & Telespazio ; Case
19 C. Lardier, « Le secteur spatial en proie à la crise », No COMP/M. 3856 Boeing/Lockheed Martin/Uni-
Air & Cosmos, 20 septembre 2002, p. 46-47. tel Launch Alliance JV).
Concernant l’encadrement juridique des activi- sations délivrées en application de la loi du 3
tés spatiales, on sait qu’en droit privé les inno- juin 2008, le décret n° 2009-640 du 9 juin 2009
vations techniques s’accompagnent souvent portant application des dispositions prévues
de l’élaboration de règles originales adaptées au titre VII de la loi du 3 juin 2008 et par le
à l’activité industrielle en question (transport décret n° 2009-644 du 9 juin 2009 modifiant
aérien, énergie nucléaire...). Le secteur spatial le décret n° 84-510 du 28 juin 1984 relatif au
n’échappe pas à la règle, lui qui est régi par Centre national d’études spatiales23.
un droit des activités spatiales, discipline
transversale rencontrant les grandes bran- La loi fait le pont entre les préoccupations
ches du droit que sont le droit civil, le droit de droit public et celles de droit privé : ainsi,
public, le droit du commerce international... non seulement elle précise les conditions dans
En effet, dans le secteur spatial, on a assisté à lesquelles les opérations spatiales pourront être
la naissance à la fois d’une nouvelle branche du autorisées, mais aussi les conditions d’engage-
droit en droit international public (le droit de ment de la responsabilité des opérateurs par
l’espace), d’un certains nombre d’instruments rapport aux tiers, et par rapport aux personnes
nationaux relatifs à l’espace et d’un droit privé participant à l’opération spatiale – ce qui relève
des activités spatiales. d’une responsabilité contractuelle24.
Les cinq traités internationaux relatifs à l’espa- Cet encadrement existant n’est pas toujours
ce, élaborés au sein du Comité des utilisations suffisant pour régir le développement de
pacifiques de l’espace extra-atmosphérique de nouvelles activités spatiales, posant des problè-
l’ONU, sont les suivants : le traité sur les prin- mes juridiques inédits.
cipes régissant les activités des États en matière
d’exploration et d’utilisation de l’espace extra- II) Droit prospectif et enjeux pour le
atmosphérique, y compris la Lune et les autres futur
corps célestes, du 27 janvier 196721 ; l’accord
sur le sauvetage des astronautes, le retour des Les évolutions techniques s’accompagnent de
astronautes et la restitution des objets lancés difficultés sur le plan juridique. Elles nécessi-
dans l’espace extra-atmosphérique ; la conven- tent souvent la mise en place de règles spécifi-
tion du 29 mars 1972 sur la responsabilité ques, qui ne sont encore pas toutes élaborées :
internationale pour les dommages causés par
les objets spatiaux ; la convention sur l’imma- A) Le tourisme spatial et les vols suborbitaux
triculation des objets spatiaux du 14 janvier habités
1975 ; l’accord régissant les activités des États
L’espace du CESA
sur la Lune et les autres corps célestes. Ces Le tourisme spatial n’est pas encore régi par des
traités posent le cadre des activités spatiales et règles précises. Il reste cependant réservé à une
les grands principes les régissant. petite poignée de multimillionnaires, comme
pour le Canadien Guy Laliberté.
Sur le plan des législations internes, les
Américains disposent depuis longtemps d’un Le tourisme spatial désigne initialement l’envoi
encadrement juridique national très complet dans l’espace de quelques multimillionnaires
et évolutif. De son côté, la France a récem- déboursant 20 millions de dollars pour un
ment élaboré la loi du 3 juin 2008 relative aux vol en orbite, séjournant à bord de la Station
opérations spatiales22, complétée par le décret spatiale internationale (SSI), et bénéficiant de
n° 2009-643 du 9 juin 2009 relatif aux autori-
23 JORF, 10 juin 2009.
21 Entré en vigueur le 10 octobre 1967. Voir B. Cheng,
28 24 M. Couston, « Commentaires sur la loi spatiale
« The 1967 Outer Space Treaty : Thirtieth Anniver- française », Revue française de droit aérien et spa-
sary », Air & Space Law, 1998, vol. 4/5, p. 156-165. tial, 2008, p. 327-332. – L. Rapp, « Une loi spatiale
22 JORF, 4 juin 2008. française », AJDA, 2008, p. 1755-1763.
DR
Le tourisme spatial n’est pas encore régi par des règles précises. Il reste cependant réservé
à une petite poignée de multimillionnaires, comme pour le Canadien Guy Laliberté.
être comparées à des activités touristiques Nous retrouvons donc les liens entre le droit
extrêmes (sauts à l’élastique, en parachute…). public (droit international public de l’espace et
législation spatiale nationale) et le droit privé.
Cette nouvelle activité comporte des risques, dès
lors que les vols seront habités. Or, en matière Concernant cette nouvelle activité, nous cumu-
de responsabilité, les différents traités spatiaux, lons les difficultés, en raison, d’une part, de
qui posent des règles très générales relatives aux l’absence de délimitation de l’espace aérien et
activités spatiales, ne nous seront pas a priori spatial et du fait, d’autre part, que le véhicule
d’une grande aide en cas de dommages subis spatial est mi-avion, mi-fusée, et lancé depuis
par des équipages et des passagers. D’ailleurs un autre véhicule, l’avion porteur, dans l’espace
la convention sur la responsabilité (art. VII b) aérien. Cette hybridité brouille les catégories,
ne s’applique pas aux ressortissants de l’État même s’il y a des antécédents à ce type de diffi-
de lancement ni aux ressortissants étrangers cultés juridiques avec la navette spatiale améri- 29
pendant qu’ils participent aux opérations de caine. Or, les différences entre le droit aérien
fonctionnement de l’objet. et le droit spatial sont fondamentales. Doit-on
dans le système GPS, on considère généra-
lement que d’éventuelles actions en justice
échoueront en raison de la barrière militaire
(même s’il faut nuancer cette position).
Parmi les thèmes nouveaux pour les juristes, Le projet Galileo, « programme civil sous contrôle civil »,
peut aussi être utilisable par les militaires. C’est pourquoi
on peut évoquer les problèmes juridiques posés ce programme représente plusieurs enjeux (politique, éco-
par la navigation par satellites, en particulier nomique, stratégique, etc.).
au niveau européen, car en droit américain le
choix a été fait d’un programme militaire enga-
25 Résolution du Conseil de l’Union européenne du
gé par le département de la défense américain 5 avril 2001 sur le projet Galileo, Joce C 157,
en 1973. Le GPS est gratuit, ce qui a permis 30 mai 2001.
aux États-Unis d’éviter la mise en place d’un 26 P. Bellouard, « L’usage à des fins militaires du
programme Galileo. L’interprétation française »,
système complexe de paiement de redevances in Galileo, la navigation par satellite européenne.
30 d’utilisation (en revanche, les USA ont déve- Questions juridiques et politiques au temps de la
loppé des services associés, qui entraînent des concession, sous la dir. d’ A. Desingly, Paris, La
Documentation française, IFRI, coll. Travaux et re-
rentrées fiscales). L’aspect défense prévalant cherches, 2006, p. 187-195.
DR
Les projets concernant les corps célestes, comme le retour sur la Lune, sont autant de nouveau défis lancés aux juristes.
Il leur faudra de l’imagination et de la créativité pour répondre aux nouveaux problèmes posés par l’exploration spatiale.
Après l’achèvement de la phase de validation C) Les activités sur les corps célestes
en orbite, l’approvisionnement de l’infra-
structure (réalisation et exploitation) devait D’autres défis seront prochainement lancés au
être financé par une société de concession droit, par exemple les défis liés aux activités
de Galileo sur la base d’un partenariat sur les corps célestes, avec les projets de retour
public-privé (PPP). Mais le choix du PPP a sur la Lune et d’expéditions sur la planète
été un échec. À ce sujet, se posait clairement Mars, avec en filigrane des tentatives de remise
un problème juridique : celui du risque lié à en cause du principe de non-appropriation,
la responsabilité de l’exploitant du système notamment aux États-Unis.
européen de navigation par satellite. Le péri-
L’espace du CESA
mètre de la concession était trop ambitieux, Tous ces thèmes illustrent la réciprocité des
le partage des risques pas assez équilibré, et effets entre le droit et la technique, et montrent
la rentabilité pour le concessionnaire trop que le droit assure la régulation de l’activité
lointaine. La négociation a donc achoppé technique et dans le même temps est pénétré
sur le problème de la détermination – très par la technique28. L’appréhension de ces diffi-
controversée – des modalités de répartition
des risques entre les États et les sociétés 28 On peut mentionner la sentence CCI n° 11426,
privées, et des responsabilités27. dans laquelle le tribunal arbitral s’est demandé si
la cause du préjudice était l’endommagement du
satellite ou si c’était la suspension du programme
de lancement, consacrant de longs développe-
ments à la notion de causalité. Le tribunal a jugé
qu’il « d[evait] trancher une question de droit et
27 Sur tous ces aspects, v. Galileo – Chronique d’une non pas un problème de physique (d’ailleurs par-
politique spatiale européenne annoncée, ss la dir. faitement insoluble puisque, sur le plan qui est ce- 31
d’ Annie Martin, avec la participation de Mireille lui des faits, toutes les “causes” du retard de lan-
Couston et Laurence Ravillon, Paris, LexisNexis, cement sont, en tant que telles, équivalentes) »,
2009. JDI 2006, p. 1443 et s., note E. Silva Romero.
cultés suppose une bonne part d’imagination Au cours d’un colloque relatif à « La mer et
et de créativité des juristes. l’espace », l’un des intervenants se livrait à une
réflexion de science-fiction juridique : « Nous
Conclusion sommes le 21 juin 2100. À Kourou, attendent,
sur le pas de tir, trois fusées Super-Ariane XXV.
Nous axerons notre conclusion sur les aspects Le premier vaisseau s’appelle Clemenceau. Il est
contentieux du droit des activités spatiales. En commandé par un colonel de frégate et arbore le
matière spatiale, on a peu, voire pas du tout, de pavillon de l’Organisation mondiale de l’espace.
mise en œuvre des traités spatiaux ; les traités Il est chargé de la police des orbites, en particu-
spatiaux ne sont jamais appliqués : on peut s’en lier de la répression des trafics de fréquence qui
réjouir car cela s’explique par le peu d’accidents s’exercent à partir de stations spatiales privées
ayant touché l’industrie spatiale. et d’éliminer les satellites tueurs de satellites
qui appartiennent à une organisation mafieuse
Sur le plan du droit privé, le contentieux est exerçant un racket sur l’orbite géostationnaire.
rare, mais croissant. On dispose donc depuis
quelques années d’analyses jurisprudentielles Le second s’appelle L ’Astrolabe. Il emporte un
émanant de juridictions étatiques ou arbitrales équipage militaire européen chargé de conqué-
sur les structures contractuelles. Ces décisions, rir, avant les Américains, une planète riche de
même si elles sont parfois secrètes, permettent métaux rares dont le nom est tenu secret (...).
néanmoins de préciser l’encadrement juridique
des activités spatiales et d’éprouver sa solidité Le troisième, affrété par une compagnie privée
ou de déceler sa fragilité. sous pavillon panaméen transporte, comme tous
les mois, une cargaison de déchets nucléaires
Dans ce type de contentieux, on rencontre de dans l’espace mais son départ risque d’être
manière récurrente des difficultés quant à l’ap- compromis par le recours en référé que les Verts
port de la preuve29. Les coûts de procédure sont viennent de déposer à Hambourg devant le
importants (frais d’avocats, d’expertise), le rôle tribunal de la mer et de l’espace (...) »31.
joué par les experts essentiel et la place occupée
par l’arbitrage commercial international très Tout cela semble lointain, prospectif, mais pas
large, en raison de ses avantages, notamment complètement inconcevable, et montre que
la confidentialité et le choix des arbitres30. l’espace, d’abord placé hors du champ de l’ap-
propriation, apparaît en contrechamp comme
29 E. Jolivet, « Chronique de jurisprudence arbitrale un élément du droit du commerce internatio-
de la Chambre de commerce internationale (CCI) :
les clauses limitatives et élusives de responsabi- nal, même s’il n’est pas un élément tout à fait
L’espace du CESA
lité dans l’arbitrage CCI », Gaz. Palais, 27-28 avril comme les autres. ●
2005, p. 28 : concernant le rejet des reproches
formulés à l’encontre d’un fabricant de satellites,
M. Jolivet remarque que « [c]es rejets sont essen-
tiellement motivés par les insuffisances de preu-
ves fournies par la demanderesse au regard soit
d’analyses détaillées de l’état de la technique, soit
d’interprétations de la volonté des parties plus ou
moins clairement exprimée au contrat ».
30 G. Defrance, « Arbitrer pour ne pas ébruiter »,
L’ Argus de l’assurance, 3 janvier 2003, p. 28 : à
propos d’un satellite détruit avant sa mise en or-
bite, l’auteur remarque que « [l]a question de la
détermination des responsabilités de l’échec se
posera pour répartir le financement du lancement
suivant entre les multiples intervenants à cette
opération, en outre de nationalités différentes. 31 J.-L. Fillon, « Navires et vaisseaux », in colloque La
32 L’application des garanties d’assurance souscrites mer et l’espace, Groupe des écoles du commissa-
pour ce lancement peut faire partie du différend. riat de la marine et Institut méditerranéen d’étu-
Il est alors difficile d’en débattre et de s’expliquer des stratégiques, Toulon, Bulletin d’études de la
devant un juge peu rompu à ces sujets techniques marine, juin 2001, n° 21, p. 20.
ou financiers ».
Le droit de l’espace et son évolution
vers une coopération organisée
par madame Alexandra Bui,
rapporteur de l’AR 9 Provence 1,
forum national des auditeurs IHEDN 2008.
Ayant découvert un nouveau milieu, l’homme mémoire que, au début de l’élaboration des
a ressenti la nécessité de créer de nouvelles règles du droit de l’espace, seuls les États-Unis
règles. Ces règles prirent la forme, dès le début, et l’URSS disposaient d’une véritable acti-
d’accords internationaux adoptés au sein des vité spatiale, ce qui explique sans doute bon
Nations unies. Le travail du Comité pour nombre des principes qui servaient l’intérêt
l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmos- des deux grands et qui s’inscrivent dans une
phérique (CUPEEA), créé par l’Assemblée volonté de ne pas étendre à l’espace la Guerre
générale des Nations unies, permit l’adoption froide. Ce traité est considéré comme la pierre
dès 1961 de la résolution relative au principe angulaire de toutes les règles de droit concer-
de liberté de l’espace puis en 1963, la résolution nant l’espace. Il s’agit d’un cadre, d’un guide
portant déclaration des principes juridiques dont les principes irriguent les autres normes.
régissant les activités des États en matière Ce traité constitue sans aucun doute la fonda-
d’exploration et d’utilisation de l’espace extra- tion du droit applicable à l’espace.
L’espace du CESA
L’ AR Océan Indien a apporté son appui à ces En découvrant un nouveau milieu, les hommes ont égale-
travaux. ment appris la nécessité de le protéger par des lois.
À la suite de ce texte, ont été adoptées quatre est que « tout objet lancé dans l’espace est réputé
autres conventions, plus spécialisées, mais qui s’y trouver lorsqu’il atteint une altitude égale
restent dans la même logique générale. Il s’agit ou supérieure à 110 km au-dessus du niveau
de l’accord sur le sauvetage des astronautes, de la mer ».
le retour des astronautes et la restitution des
objets lancés dans l’espace extra-atmosphéri- Le droit de l’espace s’articule autour de grands
que, en 1967-68. principes sur lesquels il ne sera malheureu-
sement pas possible de s’attarder longtemps.
Cet accord est suivi en 1972 par la convention Le premier principe est celui de la liberté
sur la responsabilité internationale pour les d’exploration et d’utilisation de l’espace extra-
dommages causés par des objets spatiaux, qui atmopshérique et des corps célestes. Ce prin-
met en place un système de responsabilité à la cipe, fondement même du droit de l’espace,
fois novateur et extrêmement protecteur des est considéré comme une norme universelle
éventuelles victimes. Pour faciliter la mise en obligatoire du droit international. Ce principe
œuvre de cette convention, mais aussi pour des de liberté ne va pas sans poser de problèmes,
raisons pratiques évidentes, les États adoptent notamment au regard de l’utilisation de l’es-
en 1975 la convention sur l’immatriculation pace. En termes d’utilisation, deux aspects
des objets lancés dans l’espace extra-atmosphé- méritent d’être particulièrement soulignés.
rique. Et, enfin, la dernière convention à être L’exploitation de l’espace pose un premier
adoptée dans cette matière, mais pas la moin- problème en ce sens qu’elle consiste en des
dre, l’accord régissant les activités des États activités ayant un impact sur le futur et donc
sur la Lune et les autres corps célestes adopté sur la liberté d’exploitation des pays qui n’ont
en 1979, qui définit un statut juridique appli- pas accès à l’espace. La question n’est pas
cable à ces corps célestes et les prémices d’un encore véritablement d’une brûlante actualité
régime d’utilisation. Par la suite, l’adoption mais ne manquera sans doute pas de le devenir
de règles obligatoires s’est faite plus difficile, un jour. C’est d’ailleurs en anticipant sur ce
le nombre d’États concernés allant croissant débat que les États ont d’ores et déjà qualifié
et les circonstances techniques, politiques la Lune de patrimoine commun de l’huma-
et stratégiques évoluant. Ainsi l’Assemblée nité. L’autre aspect problématique de la liberté
générale n’a pu qu’adopter des déclarations, d’utilisation est que la plupart des activités
au sujet notamment de la télédétection et de spatiales sont orientées vers la Terre – c’est
la télédiffusion. le cas des télécommunications, de la télédé-
tection et de la télédiffusion – et ces activités
Une des originalités du droit de l’espace est
L’espace du CESA
DR
et entière. Il est clair que l’idée principale ici
a été d’éviter la mise en place d’une course à Les grands principes du droit de l’espace ont une fonction
anticipative. Ils doivent en effet permettre à chaque État
l’extension territoriale, porteuse de conflits. d’accéder à l’espace, notamment à une orbite pour leurs
Ce principe a lui aussi été remis en cause, satellites, même si ces nations n’ont pas encore de pro-
notamment eu égard à l’orbite géostationnaire, gramme spatial.
qui présente des caractéristiques techniques
permettant éventuellement aux États équato- en ce qui concerne l’utilisation simple de l’es-
riaux de revendiquer une forme de propriété pace. Mais la question se reposera sans doute
sur les segments qui se trouvent au-dessus de au moment de l’exploitation des ressources des
leur territoire. Ces revendications n’ont jamais corps célestes. Ce principe implique surtout
donné lieu à une quelconque reconnaissance. une incitation à la coopération spatiale, à la
prise en compte des besoins des pays en déve-
Ces deux principes fondamentaux s’accom- loppement et une obligation de respecter un
pagnent d’autres grandes règles devant régir partage équitable des orbites et des fréquences.
L’espace du CESA
DR
ne pourra se régler qu’au niveau supranational, L’ Agence spatiale européenne permet une coopération en-
international ou régional. tre les États de l’Union européenne, essentiellement en
matière scientifique. Elle participe également à l’établisse-
ment d’une politique globale de l’espace.
B. Coopération régionale
Au niveau européen, deux institutions parti- pour le moment, l’Union européenne ne peut
cipent à la création d’une Europe spatiale, imposer une harmonisation des législations des
l’Agence spatiale européenne et l’Union euro- pays européens si la matière est uniquement
péenne. C’est à ces deux organisations que spatiale. L’accent est donc mis sur le développe-
revient la mission de définir une politique ment d’une politique spatiale. Mais il est clair
européenne globale de l’espace. En termes d’ap- qu’à terme un droit communautaire de l’espace
ports normatifs, strictement entendus, l’Union sera nécessaire. De plus, certaines directives
européenne est théoriquement mieux placée qui ne concernent pas exclusivement l’espace
que l’ESA, dont l’apport est essentiellement peuvent être amenées à s’appliquer aux opéra-
scientifique. Cependant, l’Union européenne tions spatiales, ce qui constitue sans doute les
n’a pas de compétence propre dans le domaine premières pierres d’un tel droit.
spatial. Pour le moment, elle est contrainte, en
matière de production normative, à limiter son 2. Au-delà de la simple coopération inter-
action en fonction des domaines pour lesquel- étatique, la diversification des sources
les elle a une compétence propre. L’adoption
du programme Galileo, sa gestion ainsi que Le droit de l’espace, qui était initialement
certaines questions d’information satellitaires limité au seul droit international spécialisé, a
ont ainsi été possibles grâce à divers articles du connu avec le développement des techniques,
traité CE. des objectifs, des usages, une diversification de
ses sources et de ses auteurs.
L’espace du CESA
aux opérations spatiales. Cette loi relativement lution sur les principes relatifs à l’utilisation
brève met en place un encadrement juridique de sources d’énergie nucléaire dans l’espace.
des activités spatiales qui permet à la France Mais à l’heure actuelle la gestion des principa-
d’assumer ses obligations internationales en les questions nucléaires est dévolue à l’Agence
tant qu’État de lancement. La loi définit dans internationale de l’énergie atomique. Les ques-
un premier temps son objet, les opérations tions relatives à la propriété intellectuelle des
spatiales, dans un second temps elle détermine inventions liées à l’espace sont, elles, gérées
son champ d’application ratione loci et ratione par l’Organisation mondiale de la propriété
personae. La loi s’applique ainsi à toutes les intellectuelle. Enfin, un acteur d’importance
opérations spatiales menées depuis le territoire prend de plus en plus de place, notamment
français, et ce, quelle que soit la nationalité en matière de télécommunications. La nature
de l’opérateur, ainsi qu’à tous les opérateurs commerciale des activités spatiales ne pouvait
38 français menant des opérations spatiales à que conduire à l’intervention de l’OMC. Il
l’étranger. Les opérations spatiales sont stric- est aussi fort probable que l’OMC s’intéresse
tement définies comme suit : « le lancement prochainement aux activités de télédétection.
Conclusion vrai que le droit s’est figé au niveau interna-
tional, c’est bien parce que les circonstances
Le droit de l’espace, que ce soit en tant que sont devenues plus délicates à gérer. De plus
branche du droit international ou dans ses en plus d’États développent des program-
aspects internes, présente un grand nombre mes spatiaux, s’intéressent à l’exploitation
de spécificités. De manière très classique, il a de potentielles ressources. Il sera sans doute
été créé en réaction à des progrès techniques, nécessaire de créer une organisation inter-
mais a connu une évolution très rapide. Il a nationale de l’espace, ainsi qu’un tribunal
été aussi, dès l’origine, un droit du futur en sur le modèle du tribunal international du
ce que, dès les premiers textes, étaient envi- droit de la mer ou de l’organe de règlement
sagés des usages, notamment l’exploitation de différends de l’OMC. Ce qui est clair ici,
de ressources, qui n’étaient pas technique- c’est que l’évolution en matière d’espace n’est
ment possibles au moment de l’adoption des pas terminée et que, si le droit de l’espace
grands principes. Il s’agit aussi d’un droit sera sans doute lui aussi amené à évoluer, il
fortement marqué par la coopération mais faudra être prudent. C’est sans doute pour-
cela essentiellement parce que les activités quoi Mireille Couston évoque la nécessité de
menées dans l’espace le sont, le droit n’étant développer une « spatioéthique » pour enca-
qu’un reflet des activités qu’il régule et de la drer cette évolution et pour conserver ce qui
société qu’il participe à construire. S’il est faisait de l’espace une certaine utopie. ●
L’espace du CESA
DR
Cet article est tiré d’un mémoire de Master 2 Droits de l’homme et droit humanitaire, intitulé
La prévention et la gestion des dommages collatéraux dans le cadre des conflits asymétriques
lors des opérations aéroterrestres. Ce mémoire, réalisé sous la codirection du commissaire
colonel Pascal Dupont et du commissaire colonel Pierre Ferran, a été distingué par le prix
René Mouchotte 2010. La principale accusation à laquelle Israël a fait face à la suite de son
intervention dans la bande de Gaza du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009 est d’avoir
commis délibérément des dommages civils. Israël a réfuté cette thèse en mettant en avant les
mesures prises pour respecter le droit international humanitaire et en enquêtant sur les faits
incriminés. En confrontant les positions d’Amnesty International et du Conseil des droits de
l’homme à celle de l’État hébreu, cet article s’efforce d’apprécier juridiquement les dommages
collatéraux causés lors de ce conflit.
Le 27 décembre 2008, Israël lance l’opéra- s’agissait aussi de réduire la capacité du Hamas
tion Plomb durci dans la bande de Gaza. Il et des autres groupes armés palestiniens à
s’agit pour l’État hébreu de mettre fin aux perpétrer de futures attaques contre la popu-
bombardements du Hamas en détruisant leurs lation civile israélienne.
mortiers, leurs roquettes et leurs infrastructu-
res. Ces bombardements s’étaient intensifiés L’offensive israélienne a commencé avec une
les derniers jours avant l’opération. Ainsi, le 24 phase de bombardement aérien du 27 décem-
décembre, 30 roquettes et 30 tirs de mortiers bre au 3 janvier 2009. Puis, une phase terres-
venant de la bande de Gaza visaient Israël. tre a eu lieu dans laquelle la force aérienne
Libre pensée
Cependant, cette situation durait depuis huit a continué à jouer un rôle important en
ans et, selon Israël, tous les autres moyens assistant et en couvrant les forces terrestres.
utilisés avaient échoué. En huit ans, 12 000 Cette phase a débuté le 3 janvier pour finir le
roquettes sont tombées sur Israël. En outre, il 18 janvier 2009.
Human Rights Council, Human rights in Palestine Selon le rapport Goldtsone, on estime de 1387
and other occupied Arab territories, Report of the à 1417 le nombre de Palestiniens tués durant
United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
Conflict, 15/09/2009, 575 p, p. 81, disponible sur les opérations. L’autorité palestinienne parle
le site du Haut-Commissariat aux droits de l’Hom-
me, [Link]
council/specialsession/9/docs/UNFFMGC_Report. Ibid.
pdf consulté en février 2010. Human Rights Council, Human rights in Palestine
Ministères des Affaires étrangères israélien, and other occupied Arab territories, Report of the
« Gaza…Hamas…conflict…facts! », [Link] United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
40 Conflict, p. 10.
[Link]/GazaFacts consulté en février 2010.
Ministères des Affaires étrangères israélien, http:// Ibid., p. 10.
[Link]/GazaFacts. Idem.
respecte un certain nombre de dispositions
coutumières issues du Protocole I même si elle
n’en est pas membre13. De même, le Hamas est
lié au droit international humanitaire même si,
en tant qu’acteur non étatique, il ne peut être
partie à un traité14.
I. Le principe de distinction est le pilier En outre, la règle a été consacrée par la juris-
du droit international humanitaire prudence internationale (Cour internationale
de justice, avis du 8 juillet 1996, licéité de la
Ce principe est largement consacré par les menace de l’emploi de l’arme nucléaire19).
textes conventionnels et la coutume (A). Il
emporte d’autres notions qui méritent d’être Il relève évidemment du DIH coutumier20. Il
précisées (B). est consacré par les règles 1 à 7 de l’étude sur le
DIH coutumier. Elle s’applique aussi bien aux
A) Contenu conventionnel et coutumier du CAI qu’aux conflits armés non internationaux
principe (CANI). Cette règle emporte un autre principe
selon lequel les actes ou menaces de violence
Principe cardinal du droit international huma- dont le but principal est de répandre la terreur
nitaire, la distinction entre les combattants parmi la population civile sont interdits21.
Libre pensée
à l’état de guerre créent presque toujours En vertu de l’article 57 §2 a) iii du PAI, le belli-
une certaine terreur parmi la population, ce gérant qui lance une attaque doit s’abstenir si
n’est pas ce genre de terreur qui est visé. « Ce on peut s’attendre à ce que l’attaque « cause
que l’on a voulu prohiber, ce sont les actes de incidemment des pertes en vies humaines dans
violence qui, sans présenter de valeur militaire la population civile, des blessures aux person-
importante, ont pour objet principal de semer nes civiles, des dommages aux biens de carac-
la terreur parmi la population civile. »28 tère civil, ou une combinaison de ces pertes et
dommages, qui seraient excessifs par rapport à
26 Ibid., p. 49. l’avantage militaire concret et direct attendu ».
27 Idem. Dans le cas contraire, ces dommages sont
28 Claude Pilloud, Jean De Preux, Yves Sandoz, Bruno admis. On retrouve ce principe à l’article 51
Zimmermann, Philipe Everlin, Hans-Peter Gasser,
Claude Wenger F. et Sylvie Junod S., Commentaire
§5 b) qui prohibe les attaques sans discrimina-
44 du PAII, Genève, Martinus Nijhoff Publisher, 1986, tion, notamment celles « dont on peut attendre
§1940. Disponible sur [Link] qu’elles causent incidemment des pertes en vies
COM/475-760008? OpenDocument, consulté en
février 2010. humaines dans la population civile, des blessu-
DR
En vertu du principe de proportionnalité, les dommages collatéraux sont admis à la condition que les destruc-
tions ne soient pas excessives par rapport à l’avantage militaire attendu. Dans le cas contraire ils constituent un
crime de guerre.
res aux personnes civiles, des dommages aux P Précisions sur la règle énoncée à l’article
biens de caractère civil, ou une combinaison de 57 du PAI
ces pertes et dommages, qui seraient excessifs
par rapport à l’avantage militaire concret et Tout d’abord, il s’agit de dommages acciden-
direct attendu ». tels. L’adverbe « incidemment » indique que
la proportionnalité vise les effets accidentels
Le non-respect de ce principe constitue un des attaques sur les personnes et les biens.
crime de guerre. En vertu de l’article 8 §2 al. b C’est un rappel du principe de distinction
iv) du statut de la Cour pénale internationale et de l’interdiction de viser intentionnelle-
(CPI), « le fait de lancer une attaque délibérée ment la population civile (dont la violation
en sachant qu’elle causera incidemment des constitue un crime de guerre). Dès lors que la
Libre pensée
pertes en vies humaines ou des blessures parmi population civile ou un bien civil est suscep-
la population civile, des dommages aux biens de tible de faire l’objet d’un dommage, plusieurs
caractère civil (…) qui seraient manifestement facteurs sont à prendre en compte : situation
excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage (éventuellement dans ou à proximité d’un
militaire concret et direct attendu » constitue objectif militaire), configuration du terrain
un crime de guerre dans les CAI. (éboulements, ricochets, inondations, etc.),
précision des armes employées (dispersion
Par ailleurs, cette règle constitue une norme de plus ou moins grande selon la trajectoire, la
droit international coutumier applicable aussi distance de feu, la munition employée, etc.),
bien dans les CAI que dans les CANI ; il s’agit les conditions météorologiques (visibilité,
de la règle 14 de l’étude du Comité internatio- vent, etc.), nature particulière des objec-
nal de la Croix-Rouge (CICR) sur le DIH29. tifs militaires visés (dépôts de munitions,
réservoirs de carburants, voies de commu- 45
29 Jean-Marie Henckaerts et Louise Doswald-Beck, nication d’importance militaire dans ou à
Droit international coutumier, volume I : règles,
p. 62. proximité immédiate de lieux habités, etc.),
maîtrise technique des combattants (largage précis » (art. 52 PAI). Cette définition relève du
de bombes au hasard faute de pouvoir attein- DIH coutumier. Elle est valable pour les CAI
dre l’objectif visé30). et les CANI. Selon l’étude du CICR sur le DIH
coutumier, de nombreux manuels militaires
En outre, l’avantage militaire s’entend de l’atta- considèrent que la présence de personnes civiles
que militaire considérée dans son ensemble et à l’intérieur ou dans le voisinage d’objectifs mili-
non des parties isolées ou particulières de cette taires ne met pas ceux-ci à l’abri des attaques36.
attaque31. Cette définition ressort de déclara- À cet effet, l’étude cite l’exemple emblématique
tions de plusieurs États (Allemagne, Belgique, des ouvriers qui travaillent dans une fabrique
Canada, États-Unis, Nigeria, etc). Elle est aussi d’armes ou de munitions. Selon cette pratique,
inscrite au statut de la CPI (art.8 §2 b) iv). Pour ces personnes civiles partagent le risque des
autant, cela ne signifie pas qu’au cours d’une attaques contre cet objectif militaire, sans être
telle attaque on puisse entreprendre des actions elles-mêmes des combattants37. Cependant, ces
qui provoqueraient des pertes graves dans la attaques doivent toujours respecter le principe
population civile ou des destructions étendues de proportionnalité et l’exigence de prendre des
de biens civils. Cela ne signifie pas non plus précautions avant l’attaque.
que l’on puisse « considérer comme un objectif
unique plusieurs objectifs militaires nettement Pour éviter les dommages collatéraux, l’at-
distincts à l’intérieur d’une zone urbaine, ce qui taque « doit être dirigée contre un objec-
serait contraire à l’article 51 »32. tif militaire, avec des moyens qui n’excèdent
pas l’objectif mais sont adaptés à sa seule
De plus, même dans une attaque générale, destruction, et les effets des attaques doivent
l’avantage attendu doit être « militaire, concret être limités comme le prévoit le protocole »38.
et direct »33; il ne peut s’agir de créer, par des Enfin, il faut mentionner la possibilité de
attaques qui atteindraient incidemment la bombarder des objectifs militaires peu espacés
population civile, des conditions propres à et distincts à l’intérieur d’une zone civile tirée de
amener la reddition. Le moral de la population l’article 51 §5 a) du PAI. Cette norme est énoncée
n’est pas un objectif de guerre. L’avantage mili- à la règle 13 de l’étude du CICR. Elle est valable
taire ne peut consister que « dans l’occupation aussi bien pour les CAI que pour les CANI.
du terrain et dans l’anéantissement ou l’affai-
blissement des forces armées ennemies »34. B) L’obligation de faire tout ce qui est prati-
quement possible pour épargner la population
Enfin, seul l’anéantissement d’un objectif mili- civile et les biens de caractère civil
taire est admis35. Il vise « les biens qui, par leur
Libre pensée
nature, leur emplacement, leur destination Cette obligation est énoncée à l’article 57
ou leur utilisation apportent une contribution du PAI. Elle consiste principalement à faire
effective à l’action militaire et dont la destruction « tout ce qui est pratiquement possible pour
totale ou partielle, la capture ou la neutralisa- vérifier que les objectifs à attaquer ne sont ni
tion offre en l’occurrence un avantage militaire des personnes civiles, ni des biens de caractère
civil » (art. 57 2) a) i PAI) et à « prendre toutes
30 Claude Pilloud, Jean De Preux, Yves Sandoz, les précautions pratiquement possibles quant
Bruno Zimmermann, Philipe Everlin, Hans-Peter au choix des moyens et méthodes d’attaque
Gasser, Claude Wenger F. et Sylvie Junod S., Com- en vue d’éviter et, en tout cas, de réduire au
mentaire du PAII, p. 703.
minimum les pertes en vies humaines dans la
31 Ibid., p. 703-704.
32 Ibid., p. 704. 36 Henckaerts Jean-Marie et Doswald–Beck Louise,
33 Idem. Droit international coutumier, Volume I : règles,
46 p. 43.
34 Idem.
35 Éric David, Principes de droit des conflits armés, 37 Ibid., p. 43.
p. 252. 38 Ibid., p. 252.
population civile, les blessures aux personnes
civiles et les dommages aux biens de caractère
civil qui pourraient être causés incidemment »
(art. 57-2) a) ii PAI). Cette obligation requiert
également d’avertir la population civile en cas
d’attaque pouvant l’affecter, et ce, « en temps
utile et par des moyens efficaces, à moins que
les circonstances ne le permettent pas » (art. 57-
2) c) PAI). Ce principe de précaution relève du
DIH coutumier ; il est énoncé aux règles 15, 16,
17 et 20 de l’étude sur le DIH coutumier39.
DR
Titre II. L’intentionnalité des Au regard du Conseil des droits de l’homme, lors de
dommages collatéraux au cœur l’opération Plomb durci, Israël a fait une interprétation
« large » du principe de nécessité militaire.
des débats sur l’intervention israé-
lienne à Gaza
Comme nous l’avons mentionné précédem-
ment, l’intention est un élément essentiel Ce problème a été particulièrement aigu lors
pour déterminer le caractère indiscriminé de l’intervention israélienne à Gaza de 2009.
d’une attaque. Plus encore, une attaque déli- Israël a principalement été accusé de ne pas
bérée contre des civils est constitutive d’un faire la distinction entre les structures civiles
crime de guerre. Pour Amnesty International et militaires, entre les combattants et les non-
comme pour le Conseil des droits de l’homme, combattants, ce qui place le débat en dehors du
ce caractère intentionnel ne fait pas de doute principe de proportionnalité et de la notion de
étant donné l’interprétation du principe de dommage collatéral (non intentionnel). Il est
nécessité fait par Israël (I). Ce dernier réfute accusé de viser délibérément des personnes et
cette thèse. Pour lui, le DIH a été respecté et des objets civils sous le motif que tout ce qui
certaines enquêtes faites par les Organisations est affilié au Hamas constitue un objectif mili-
non gouvernementales (ONG) et la mission du taire. Cette argumentation est partagée aussi
rapport Goldstone sont tronquées (II). bien par Amnesty International (A), que par
le Conseil des droits de l’homme (B).
I. Une interprétation « large » du prin-
cipe de nécessité militaire par Israël A) Amnesty International
Libre pensée
mouvement. À cet effet, l’ONG cite un porte- dans ce sens. Par exemple, Gadi Eisenkot, offi-
parole de l’armée israélienne déclarant à la cier général commandant du commandement
BBC : « Our definition is that anyone who is Nord, a déclaré le 5 octobre 2008 : « We will
involved with terrorism within Hamas is a valid wield disproportionate power against every
target. This ranges from the strictly military village from which shots are fired on Israel, and
institutions and includes the political institu- cause immense damage and destruction. From
tions that provide the logistical funding and our perspective, these are military bases… This
human resources for the terrorist arm »41. isn’t a suggestion. This is a plan that has already
been authorized »45.
Concernant les destructions de propriétés,
Tsahal a visé indistinctement toutes les maisons À propos des destructions d’immeubles publics
occupés par les groupes armés palestiniens même sans justifications, le major Avital Leibovitch
lorsqu’elle avait vidé elle-même ces maisons de a indiqué que « tout ce qui était affilié au
leurs habitants, rendant ainsi inévitable42 leur Hamas est une cible légitime »46. Amnesty se
occupation par des groupes armés. base également sur les graffitis laissés par les
soldats israéliens sur les murs des maisons
Par conséquent, la plupart de ces morts et de palestiniennes.
Libre pensée
41 Ibid., p. 8-9.
45 Ibid., p. 113.
48 42 Ibid., p. 64.
46 97[Link]
43 Ibid. p. 55. dleeast/articles/2008/12/30/israel_vows_all_out_
44 Idem. war_on_hamas?page=2 cité dans ibid., p. 60.
allaient toucher des civils 47. Sur la destruc- zones53. En outre, la rationalité qui consisterait
tion des habitations, il ressort de l’enquête à considérer comme légitime toute destruc-
d’Amnesty que la plupart ne contenaient pas tion de bâtiments ou de vergers près desquels
d’arme ni de preuve de la présence d’armes, une attaque a pu être ou pouvait être lancée à
ni de combattant. L’objectif de l’armée israé- l’avenir fait de tout immeuble et de tout espace
lienne aurait été alors de causer suffisamment ouvert à Gaza une cible potentielle à détruire,
de dommages afin de rendre ces habitations puisque des roquettes pouvaient être lancées
inutilisables48. de n’importe où54. Une telle définition de la
sécurité et de la nécessité militaire nie le prin-
De manière générale, Israël justifie ces destruc- cipe de distinction. Selon l’article 147 de la IVe
tions au nom de la sécurité et de la nécessité convention de Genève, ce type de destruction
militaire qui a été au cœur de la doctrine des « gratuite non justifié par la nécessité mili-
armées. Les attaques visaient toute propriété taire est une violation grave de la Convention »,
d’où ou près desquelles des attaques ont été autrement dit un crime de guerre.
ou pouvaient être lancées. Elles visaient aussi
toute propriété utilisée comme couverture par B) Le rapport Goldstone
le Hamas et toute propriété dont la destruction
permettait d’éclaircir le champ de vision de Le 3 avril 2009, le président du Conseil des
l’armée dans des zones considérées comme droits de l’homme a mis en place une mission
sensibles. Il s’agissait aussi de créer des zones d’établissement des faits sur le conflit à Gaza
tampons près de cibles potentielles49. avec pour objet « d’enquêter sur toutes les
violations au droit international des droits de
À quelques exceptions près, Israël n’a jamais l’Homme et au droit internationale humanitaire
fourni la preuve que les propriétés détruites commises dans le contexte des opérations mili-
ont été utilisées pour lancer des attaques et taires conduites à Gaza au cours de la période
que leurs habitants étaient impliqués dans des allant du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009,
attaques50. soit avant, pendant et après ». Le 15 septem-
bre 2009, la mission a publié les résultats de
« En réalité, cette destruction de propriétés à ses travaux dans un rapport, communément
grande échelle est une forme de punition collec- appelé rapport Goldstone, du nom de son
tive en représailles des attaques palestiniennes président.
ou pour prévenir de futures attaques »51. Ce
châtiment collectif est par définition illé- Concernant les bombardements aériens, le
gal. La destruction massive de maisons et de rapport tire les mêmes conclusions qu’Am-
Libre pensée
propriétés comme moyen de dissuasion viole nesty International. Ainsi, étant donné les
le DIH en raison de son caractère dispropor- moyens à la disposition d’Israël en termes de
tionné, excessif, et non justifié par des raisons capacité à planifier, d’exécuter des plans avec
de nécessité militaire impératives52. En effet, une technique avancée et compte tenu du fait
selon Amnesty International, la destruction à que presque aucune erreur n’a été commise,
grande échelle d’immeubles et de champs ces il en résulte que les dommages produits sont
dernières années n’a pas empêché les groupes le fruit d’une stratégie « délibérée de plani-
palestiniens de lancer des attaques depuis ces fication et de décisions politiques à travers
toute la chaîne de commandement »55. À cet
47 Ibid., p. 15-16.
48 Ibid., p. 56. 53 Idem.
49 Ibid., p. 64. 54 Idem.
50 Idem. 55 Human Rights Council, Human rights in Palestine 49
and other occupied Arab territories, Report of the
51 Ibid., p. 65. United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
52 Idem. Conflict, p. 328.
infrastructure ») qui dépasse la définition
traditionnelle d’objectif militaire, à tel point
qu’elle ne doit pas seulement se comprendre
dans le contexte militaire des opérations de
l’hiver 2008/2009, mais doit s’étendre aux
restrictions de circulation aux biens et aux
personnes à l’intérieur et à l’extérieur de
Gaza. L’objectif serait de rendre la vie into-
lérable à la population afin de la retourner
contre le Hamas59. Dès lors, la population
et les structures civiles feraient partie des
DR
DR
légitime61. À titre d’exemple, on peut citer le
En réponse aux accusations internationales, Israël justifie
bombardement de la mosquée de Tel al-Hawa son opération par le fait que « la plupart des éléments civils
dans le voisinage de Gaza City le 31 décembre du régime participeraient substantiellement aux activités
2008. Celle-ci servait de lieu de stockage d’ar- terroristes et militaires ».
mes et de site de lancement de roquettes.
en plusieurs unités, dont la police. Celle-ci a
Pour répondre aux organisations internatio- exercé nombre d’activités traditionnellement
nales qui lui reprochent d’attaquer sciemment dévolues à une force de police.
des sites civils comme les ministères du Hamas,
Israël soutient que, malgré les activités adminis- Cependant, en août 2007, le chef de la force
tratives et gouvernementales de ces ministères, exécutive déclarait que ses membres étaient
le Hamas reste une organisation terroriste. La aussi des « combattants de la résistance », soit
plupart des éléments civils du régime participe- le terme commun utilisé pour la branche mili-
raient substantiellement aux activités terroristes taire du Hamas63.
et militaires. Le Hamas ne sépare pas ses acti-
vités civiles et ses activités militaires comme le De plus, même après sa transformation, la force
ferait un gouvernement légitime62. exécutive a continué à renforcer ses liens avec
les brigades Al-Qassam. Actuellement, Israël
En témoignent les membres de la sécurité estime que la frontière entre les deux a dispa-
interne de Gaza qui ont été pris pour cible. En ru64. Plusieurs jours avant que l’opération à
principe, la police ne constitue pas un objectif Gaza ne commence, le porte-parole de la police
militaire. Or, en l’espèce, un certain nombre du Hamas Islam Shahwan a indiqué que l’or-
de policiers a participé aux opérations mili- ganisation conseillait la police pour combattre
taires. En effet, le Hamas a créé en mai 2006 Israël. Il a ajouté que des officiers de police ont
Libre pensée
une milice loyale qui s’est opposée aux forces élaboré des plans et que les forces de sécurité
de sécurité du Fatah. Le Hamas a développé étaient en alerte pour une attaque terrestre. La
cette force paramilitaire à l’intérieur de sa police a également reçu des instructions de la
branche militaire. Elle comprend, par exemple, hiérarchie afin de combattre l’ennemi en cas
des membres des brigades Al-Qassam. Elle d’invasion de la bande de Gaza65. Il semble que
est armée de missiles anti-chars, de mortiers, la police ait suivi ces instructions. Hussein Abu
de mitrailleuses et de grenades. Les nouvelles Azra, commandant de la sécurité nationale
recrues n’étaient pas obligées de quitter la dans la bande de Gaza, a promis que ses forces
branche militaire ; elles ont continué à opérer résisteraient « à n’importe quel acte d’agression
dans les deux fonctions. En 2007, le Hamas contre la bande de Gaza et défendraient les civils
a restructuré sa force exécutive et l’a divisée en employant tous les moyens possibles »66.
Israël de réfuter la reconstitution factuelle de celui-ci ne peut être l’œuvre des FDI. D’une
certains incidents par le rapport Goldtsone. À part, l’usine n’a pas constitué une cible pré-
ce titre, on peut citer l’attaque d’une enceinte planifiée susceptible de faire l’objet d’une frappe
militaire du Hamas dans laquelle se trouvait aérienne. D’autre part, les forces terrestres n’ont
un puits (« Namar Wells Group »). L’enceinte opéré aucun tir de haute trajectoire comme le
constituait une cible préplanifiée et, à ce titre,
elle avait fait l’objet de toutes les précautions 69 The State of Israel, op. cit., p. 37.
d’usage pour éviter les dommages civils (notam- 70 Idem., p. 38.
71 Ibid., p. 38.
67 Ibid., p. 95. 72 Ibid., p. 38 et s.
68 The State of Israel, Gaza operation investigations : 73 Human Rights Council, Human rights in Palestine
an update, January 2010, p. 16. Disponible sur le and other occupied Arab territories, Report of the
site du ministère des Affaires étrangères israéliens United Nations Fact Finding Mission on the Gaza
52 [Link] Conflict, p. 267.
Behind+the+Headlines/Gaza_Operation_Investi-
gations_Update_Jan_2010.htm, consulté en fé- 74 Ibid., p. 267.
vrier 2010. 75 Idem.
laissent supposer les caractères du dommage76. aux dommages civils. Cela inclut les décisions
De plus, lorsque les forces blindées ont investi de viser les infrastructures politiques du Hamas,
l’enceinte, le mur du bassin était déjà ébréché. d’utiliser l’artillerie lourde et le phosphore blanc
Le MAG conclut donc que les FDI ne sont pas à dans des zones peuplées, ou encore les attaques
l’origine du dommage. Étant donné les limites contre la police de Gaza.
engendrées par le débit d’eau sur la capacité de
manœuvre des FDI, le MAG suggère que ce Pour Amnesty International, le rapport n’est
dommage est peut-être l’œuvre du Hamas77. « absolument pas satisfaisant »80. Amnesty remet
en cause l’impartialité de ces enquêtes menées
Conclusion par des commandants de l’armée ou par des
enquêteurs de la police militaire et supervisées
À la suite du rapport de la mission d’établisse- par le procureur général de l’armée israélienne.
ment des faits de l’ONU conduite sous l’égide du À ce titre, Amnesty cite le fait que, pendant l’of-
juge Richard Goldstone, l’Assemblée générale fensive, le bureau du procureur général de l’ar-
votait la résolution 64/10 le 5 novembre 2009. La mée donnait aux forces israéliennes des conseils
résolution demandait à Israël et au Hamas d’en- juridiques sur le choix des tactiques et des cibles.
treprendre des enquêtes « indépendantes, crédi- De plus, le fait que les enquêtes soient menées
bles et conformes aux normes internationales ». par des militaires écarte la possibilité d’étudier
Elle demandait également au secrétaire général les décisions prises par des fonctionnaires civils
de rendre compte, dans un délai de trois mois, qui se seraient également rendus responsables de
de l’application de cette résolution « afin de graves violations.
déterminer quelles nouvelles mesures » devaient
être prises. C’est suite à cette résolution qu’Is- Au vu de ces déclarations, on peut se deman-
raël (mais également le Hamas) a produit un der si les divergences de vue entre les ONG, les
rapport faisant état des enquêtes en cours. organisations internationales d’une part et Israël
d’autre part, sont susceptibles d’évoluer.
Les ONG ont critiqué ce rapport (comme celui
du Hamas). Ainsi, pour HRW, Israël a « échoué » L’Assemblée générale des Nations unies, dans
à conduire une enquête impartiale78. Pour Joe sa résolution A/64/L48 du 26 février 2010, a
Stork, directeur du département Moyen-Orient demandé aux parties de conduire des enquêtes
à HRW, une enquête indépendante est indis- indépendantes crédibles sur les violations du
pensable pour comprendre « pourquoi tant droit international humanitaire et des droits de
de civils sont morts et pour rendre justice aux l’homme constatées par le rapport Goldstone.
victimes d’attaques illégales »79. Pour HRW, le Elle demande au secrétaire général de consta-
Libre pensée
problème est qu’Israël a mené des enquêtes sur ter l’application de cette résolution. Celui-ci
des incidents spécifiques mais pas sur la politi- dispose d’un délai de cinq mois. Si nécessaire,
que générale qui a causé des victimes civiles en il devra envisager d’autres moyens pour l’ap-
violant le droit international humanitaire. Une pliquer, notamment l’intervention du Conseil
enquête indépendante doit pouvoir examiner les de sécurité81. ●
décisions pré-opérationnelles qui ont conduit
80 Amnesty International, « Le récent rapport d’Israël
concernant les enquêtes sur le conflit à Gaza n’est
76 The State of Israel, Gaza operation investigations : absolument pas satisfaisant ». Disponible sur le
an update, p. 40. site d’Amnesty International [Link]
org/fr/news-and-updates/latest-israeli-response-
77 Ibid., p. 41. gaza-investigations-totally-inadequate-20100202,
78 HRW, « Israel: Military Investigations Fail Gaza War consulté en février 2010.
Victims ». Disponible sur le site de HRW http:// 81 Résolution A/64/L.48 de l’Assemblée générale des
[Link]/en/news/2010/02/06/israel-military- Nations unies. Disponible à [Link] 53
investigations-fail-gaza-war-victims, consulté en [Link]/9a798ad bf322aff38525617b006d88d7/
février 2010. 9e2dc74f7aaed8a4852576d5004e7c68?OpenDocu
79 HRW, op. cit. ment&Highlight=0,resolution,A%2F64%2FL.48.
Le non kinétique : les opérations
d’information, version armée de l’air
par le colonel Bruno Mignot,
sous-chef « activité aérienne » de l’EMO air, CDAOA.
L’approche globale caractérise désormais les opérations aériennes menées par l’armée de
l’air, en cela qu’elles intègrent pleinement les opérations non destructives appelées « non
kinétiques » et recouvrent le spectre des opérations d’information au sens large. La prise en
compte de l’environnement politique, militaire, culturel, économique et social d’un pays en
crise à l’occasion d’une opération extérieure caractérise cette démarche qui a déjà fait l’objet
d’une reconnaissance internationale lors d’exercices interarmées et interalliés.
Depuis quelques années, l’armée de l’air très restreint des nations à disposer d’un outil
développe une nouvelle capacité appelée C2 complet, agrégeant les fonctions essentiel-
« opérations non kinétiques » qui couvre peu les que sont le renseignement, l’évaluation
ou prou le spectre des opérations d’informa- de situation, la planification des opérations,
tion. Rien de bien nouveau sous le ciel des leur conduite en temps réel, la logistique de
aviateurs car ce type d’opérations ne date pas théâtre et la maîtrise de l’information. Avant
d’hier, si ce n’est l’impulsion donnée par le d’exposer ces nouvelles capacités, il convient
Commandement de la défense aérienne et des de revenir sur les tenants et les aboutissants
opérations aériennes (CDAOA) pour acquérir de l’approche globale en opération.
Libre pensée
théâtre d’opération longtemps avant les alliés, létaux, pour d’autres encore des moyens n’uti-
mais doivent agir en synergie pour éviter les lisant pas d’énergie. A priori, les opérations
doublons et répartir les efforts. non kinétiques s’opposent aux opérations de
violence pure utilisant la vitesse associée à la
En outre, et ce n’est pas pour faciliter les masse, donc l’énergie cinétique E = ½ mV2.
choses, les médias sont partout. L’image de la
force est devenue un enjeu capital qui condi- La conférence de Charm-el-Cheikh des pays do-
tionne la légitimité de l’opération, légitimité nateurs pour la reconstruction de Gaza a eu lieu
moins de deux mois après l’opération Plomb durci
que les médias lui accordent au gré des événe- d’Israël contre le Hamas à Gaza (27 décembre
2008 - 18 janvier 2009).
Le chef d’état-major des armées, l’amiral Édouard
Grâce à son agence ECHO (European Commu- Guillaud, dans son discours de clôture au Collège
nity Humanitarian Office), l’Union européenne est interarmées de défense (CID) du 22 juin 2010, a
le plus important donateur au monde en matière
56 cité Lyautey – « Celui qui n’est que militaire est
d’aide humanitaire. un mauvais militaire » – et dit aux stagiaires de la
Le président afghan Karzaï a demandé fin août promotion du même nom : « Ne soyez donc pas
2010 leur retrait d’Afghanistan. que des militaires militaro-centrés ».
Cependant, il arrive que des frappes aériennes, d’opération. Quand les hommes du renseigne-
dites « kinétiques », cherchent à atteindre des ment se tournent vers les forces adverses, ceux
effets qui ne le sont pas, ce qui complique les du « non kinétique » s’intéressent aux cultures,
choses. On retiendra donc que les opérations aux mœurs, aux modes de vie, aux coutumes,
non kinétiques regroupent des modes d’action aux traditions, aux personnalités charismati-
cherchant à produire des effets sans user de ques… c’est à dire à tout ce qui compte dans
la force, sans pour autant la refuser, mais en un pays, dans la mesure où ces connaissances
utilisant l’ensemble des champs ouverts par sont essentielles lors de la phase de stabilisa-
les opérations d’information. tion après action. Entrons davantage dans les
détails de ce qui constitue le cœur de métier
des opérations d’information.
L’image des forces conditionne la légitimité de leur action. niveau opératif. Les cibles sont de trois ordres :
À cet égard, la présence de journalistes sur les théâtres en premier lieu, les relais d’opinion français et
d’opérations joue un rôle important dans la perception de ceux des nations de la coalition qui doivent être
cette action.
choyés tant il est vital de préserver le soutien
des opinions publiques ; en second lieu, les pays
Si l’on se réfère à la documentation américaine hôtes et partenaires régionaux dans la mesure
récente, de telles opérations se déduisent de où leur soutien s’avère indispensable ; enfin,
l’évaluation précise de l’environnement et de l’adversaire, à savoir les forces politiques et
la culture du pays où se déroule l’opération. militaires, les relais d’opinion et la population.
En France, c’est au moment de la création de la Il s’agit alors d’influencer les idées, les plans
Direction du renseignement militaire (DRM) d’opération et les actions, voire de détruire,
en 1992 que les militaires ont élargi le domaine pervertir, interrompre, empêcher, tromper et
du renseignement utile au renseignement dit utiliser le processus de décision de l’adversaire
Libre pensée
« d’intérêt militaire », ce dernier dépassant la ainsi que ses systèmes d’information.
seule connaissance des forces adverses pour
s’intéresser à l’environnement du théâtre Chaque stratégie se décline en objectifs qui
comportent chacun des effets à atteindre au
travers de tâches à définir et d’actions à me-
Prenons deux exemples. En février 1986, le raid
américain lancé contre la résidence principale du ner. Des indicateurs appropriés permettent de
colonel Khadafi à Tripoli, tuant sa fille adoptive et mesurer leur efficacité et leur performance.
blessant deux de ses fils, l’a amené à réviser à la
baisse sa politique anti-américaine. De même, au
printemps 1999, le fait de bombarder le cercle de La première ambition de la cellule « non kiné-
la famille et des amis du leader serbe Slobodan tique » (NKI) d’un JFACC est de mettre en
Milosevic l’a résolu à rejoindre la table des né-
gociations. Dans la marche vers un monde idéal,
œuvre les directives issues des niveaux supé-
l’humanité passera par un stade où seules les ac-
tions de type non kinétique suffiront avant qu’on Les campagnes de pacification de Lyautey au Ma- 57
puisse espérer un niveau de violence zéro. roc et de Gallieni à Madagascar montrent à l’envi
Par le processus d’évaluation culturelle, ou Knowl que les armées françaises n’ont cependant pas
edge Assessment. attendu 1992 pour s’y intéresser.
DR
« Chaque stratégie se décline en objectifs qui comportent chacun des effets à atteindre au travers de tâches à définir et
d’actions à mener. »
rieurs avec qui elle est en relation constante raux provoqués par une force pour discréditer
pour garder la cohérence de l’action de la son action ou créer la discorde au sein d’une
force en matière d’opérations d’information. coalition – ce type d’effets n’est d’ailleurs pas
La seconde est d’être force de proposition. Au que du ressort des opérations psychologiques.
niveau tactique air, les opérations non kiné- Le plus souvent, ces dernières sont dans la
tiques se déclinent en huit fonctions complé- main du niveau opératif – FHQ pour Force
mentaires, activées selon les circonstances Headquater ou CJTF pour Combined Joint
et le niveau demandé au JFACC, les capaci- Task Force – qui les fait mettre en œuvre soit
tés du moment et les priorités données : les par une entité dont c’est l’unique mission
opérations psychologiques, la coordination – comme la JPOTF pour Joint Psy Ops Task
civilo-militaire, la guerre électronique, la cyber- Force chez les Américains – soit par les forces
guerre, la protection de l’information, la spéciales. Toutefois, le chef de la compo-
communication interne, la communication sante air doit disposer de tels moyens, même
médias et le Key Leaders Engagement. Passons- réduits, aux alentours des bases aériennes
les en revue de manière à préciser les domaines déployées (DOB pour Deployed Air Bases) ou
couverts par chacune. de l’avant (FOB pour Forward Air Bases) afin
Libre pensée
par les militaires déployés sur le terrain, ces de manière à établir de bonnes relations avec
dernières voient aujourd’hui leur action plei- les autorités locales et connaître le sentiment
nement reconnue. des populations voisines.
À ce que l’on a longtemps appelé ACM pour La guerre électronique (ou Electronic warfare)
« actions civilo-militaires » est aujourd’hui
préférée l’expression « coopération civilo- On pourrait croire que la fonction « guerre
militaire » (Civil Military Cooperation ou électronique » ici évoquée n’est pas une fonc-
CIMIC). La maîtrise du volet « action » est tion naturellement confiée à une cellule s’oc-
surtout l’affaire de l’armée de terre, qui occu- cupant davantage d’influence que de mesures
pe le terrain et s’intéresse a fortiori à s’attirer de prévention ou de protection électroniques.
la sympathie des populations qu’elle côtoie et C’est en partie vrai mais ce serait oublier que
parmi lesquelles elle se déplace. L’intérêt des les acteurs perturbateurs peuvent utiliser des
aviateurs est de se concentrer sur ce qui leur moyens médiatiques pour échauffer les popu-
est vital : l’espace aérien et les plates-formes lations ou les pousser à rejeter la présence de la
aéroportuaires. Ainsi, le travail des assistants force. Une radio, par exemple, peut diffuser des
Libre pensée
CIMIC de la cellule NKI est de se rapprocher messages de haine, pratiquer la désinformation
des autorités de l’aviation civile locale afin de
faciliter l’intégration des forces aériennes au
sein d’un espace aérien qui leur est étranger,
et de prendre en compte les déploiements des
aéronefs et du personnel air sur les bases ou
aéroports existants. Cette coopération peut
se poursuivre par une aide à la reconstruc-
tion des infrastructures aéroportuaires, à
la formation de contrôleurs aériens ou de
personnel d’escale aérienne, autant de spécia-
lités dont l’armée de l’air dispose au sein de
DR
aujourd’hui. Il y a donc lieu de croire que de raisons de leur présence, blog du COMJFACC,
telles capacités sont appelées à se développer
au sein des JFACC, tout en gardant à l’esprit
de toujours respecter les valeurs défendues
par la force13.
60
12 Nouvelles techniques de l’information.
13 Il existe un vide juridique dans ce domaine que les Pour la légitimité d’une opération, il est nécessaire pour les
armées hésitent à s’approprier. militaires d’intégrer les enjeux liés à la communication.
SMS, affiches, etc. Par exemple, il est indis- structures locales et des décideurs de manière
pensable que les règles d’engagement et de à orienter sa propre stratégie d’inf luence.
comportement des aviateurs vis-à-vis de la Ainsi, le COMJFACC s’intéresse à cinq cibles
population soient communiquées à tous, prioritaires : le ministère de la Défense, notam-
comprises et appliquées par tous : un dommage ment pour ses relations avec le CEMAA local,
collatéral lors d’une frappe aérienne impré- celui des Transports, pour les relations avec
cise ou une atteinte à la fierté de la popu- la direction de l’aviation civile locale, celui de
lation proche d’une base déployée envoie l’Intérieur, pour les relations avec les préfets
toujours un signal négatif pour l’ensemble de et les maires des villes et villages environnant
la force qu’il est très difficile de rattraper. les bases projetées, les médias locaux, régio-
naux, nationaux et internationaux, et enfin
La communication médiatique (ou Public les organisations présentes sur le théâtre (OI,
Affairs) OG, ONG).
CDAOA qui l’a vérifiée lors des derniers avoir commandé sur le terrain ou en exercice
exercices majeurs auxquels il a participé. C’est majeur pour comprendre en quoi elle apporte
pourquoi la fonction NKI fait l’objet d’un une plus-value incomparable. ●
Avec la signature du traité russo-américain START II au mois d’avril, la lutte contre la proli-
fération est plus que jamais au cœur des préoccupations internationales. Certains pays émer-
gents tentent notamment de s’affirmer grâce à l’arme nucléaire, mettant en danger l’équilibre
mondial. Aujourd’hui, l’armée de l’air est un des acteurs principaux de la lutte contre les
risques aériens nucléaires.
« La dissuasion n’est pas affaire d’armes offensives, mais d’organisation défensive »1.
« L’atome rend sage »2.
Contexte général
L’ année 2010 a été riche en réflexions sur le
Alors que depuis quelques années les campa- sujet. Le 8 avril 2010, la signature du traité
gnes pour « l’abolition » de l’arme nucléai- russo-américain Strategic Arms Reduction
re se multiplient, le Conseil de sécurité des Talks II (START II) a engagé les deux pays
Nations unies a adopté, le 24 septembre possédant les plus gros arsenaux nucléaires,
2009, une résolution sur le désarmement et la à réduire ceux-ci à 1 550 ogives déployées
non-prolifération. chacun. Au mois de mai s’est déroulée la
Libre pensée
© AFP
24 septembre 2009 : les 15 États membres du Conseil de sécurité de l’ONU ont signé à l’unanimité
la résolution 1887 pour un monde dénucléarisé.
63
La guerre nucléaire, armes et parades, Camille
Rougeron, Colmann-Lévy,1962, 242 p. Débat nucléaire : 2010, et après ? Lettre d’infor-
mations stratégiques et de défense, TTU Online,
Général Gallois. 15/10/2009.
conférence quinquennale d’examen du Traité chissement d’uranium, juste avant le sommet
de non-prolifération (TNP), dont on attendait du Conseil de sécurité réuni par les États-Unis.
d’importantes réformes. Le nouveau texte, Depuis le mois de février 2010, l’Iran produit
néanmoins assez proche de celui de 2000, est son propre uranium enrichi à 20 % et, selon
globalement positif. Il prévoit, sur le plan de l’AIEA, il en aurait accumulé 22 kilos à la mi-
la dissuasion, la poursuite du processus de août, dans le but, semble t-il, d’alimenter un
désarmement américano-russe, la négociation réacteur de recherche à des fins médicales,
du traité interdisant la production de matières malgré les discussions menées avec les négo-
fissiles pour les armes (dit « cut-off ») et l’entrée ciateurs, qui craignent la fabrication d’une
en vigueur du Traité d’interdiction complète bombe atomique. Cette production, si elle
des essais (TICE), comme élément central est compatible avec le TICE, contrevient à
du régime de non-prolifération auquel veille cinq des résolutions du Conseil de sécurité de
l’Agence internationale de l’énergie atomi- l’ONU et risque de provoquer, à moyen terme,
que (AIEA), notamment à travers son proto- une crise mondiale.
cole additionnel. Enfin, le traité insiste sur la
nécessité pour le Moyen-Orient d’appliquer Le cas iranien
la résolution de 1995 – en rapport à la confé-
rence d’examen du TNP – et fixe une confé- L’Iran, en poursuivant ses activités nucléaires
rence sur le sujet à 2012. Selon les rapporteurs clandestines, a violé le protocole additionnel au
de la commission des Affaires étrangères, TNP qu’il a signé en décembre 2003 auprès de
le meilleur moyen de responsabiliser et de l’AIEA, prenant le risque de relancer la course
contrôler ces nouveaux États disposant des aux armements dans la région.
moyens de fabriquer l’arme nucléaire serait de
les intégrer au traité.
Ainsi, la Corée du Nord, qui est aujourd’hui Une deuxième installation d’enrichissement d’uranium per-
un des pays les plus actifs en la matière, a met à l’Iran de produire son propre uranium enrichi, mais
effectué un test balistique en avril 2009, suivi pourrait, à moyen terme, provoquer une crise mondiale.
d’un essai nucléaire au mois de mai (juste
après la commission préparatoire du TNP). L’enrichissement de l’uranium est la phase de pré-
paration du combustible avant son irradiation dans
Par la suite, fin septembre, l’Iran avouait un réacteur. Il augmente la teneur de la compo-
l’existence d’une deuxième installation d’enri- sante fissile du minerai (4% pour être irradié dans
un réacteur et 90% au moins pour être utilisé pour
une arme nucléaire). La technique la plus utilisée
est celle de la centrifugeuse qui sépare les com-
Conférence d’examen du traité de non-proliféra- posantes de la matière.
tion, New York, 3-28 mai 2010.
« L’Iran possède 22 kilos d’uranium hautement en-
Rapport d’information sur les enjeux géostratégi- richi, selon l’AIEA », [Link], 06/09/2010.
64 ques de la prolifération - MM. Jean-Michel Bouche-
ron et Jacques Myard, rapporteurs, commission « L’Iran commencera à enrichir de l’uranium mardi »,
des Affaires étrangères, Assemblée nationale, [Link], 07/02/2010.
compte rendu n° 18, 18 novembre 2009. « L’Iran et le nucléaire », [Link], 25/09/07.
Selon le rapport d’information sur les enjeux Les États-Unis auraient alors un argument
géostratégiques de la prolifération, l’Iran supplémentaire pour convaincre les alliés
maîtriserait l’ensemble du cycle de fabrication européens de recourir au bouclier antimissiles.
de l’arme nucléaire et balistique. M. Rasmussen, secrétaire général de l’OTAN,
est d’ailleurs favorable à sa mise en place en
Même si les pays occidentaux possèdent une Europe, sous l’égide de l’Alliance. Ce dernier a
force de dissuasion suffisante pour conti- proposé, fin 2009, de réfléchir aux moyens de
nuer d’assurer leur sécurité et leur straté- relier les systèmes de défense antimissiles des
gie de défense, en devenant une puissance États-Unis, de l’OTAN et de la Russie10.
nucléaire, Téhéran risque de contester davantage
l’hégémonie politique de Washington au Pourtant, selon les Iraniens, l’enjeu de la bombe
Moyen-Orient. réside seulement dans son potentiel à élever
Libre pensée
DR
DR
Face aux nouvelles menaces nucléaires, comme l’Iran et la Corée du Nord, l’OTAN est favorable à l’établissement du
bouclier antimissiles proposé par les États-Unis.
DR
En tout état de cause, le désarmement ne peut Le développement des armes de destruction massive ainsi
s’envisager sans une réforme de la gouvernance que les programmes de défense antimissiles semblent in-
mondiale et une transformation des conditions citer à la prolifération.
de sécurité afin de s’assurer du gain effectif de internationale. Par ailleurs, l’intensification du
sécurité pour l’ensemble de la communauté programme de défense antimissiles américain
internationale. Mais seule une évolution démo- semble avoir pour effet pervers d’inciter encore
cratique des pays comme la Chine, la Russie, à cette prolifération.
le Pakistan ou l’Iran pourrait le rendre effec-
tivement possible dans la mesure où les démo- Néanmoins, la menace d’attentat atomique
craties ne se font en général pas la guerre entre serait peu probable. Pour acquérir l’arme
elles et partagent des valeurs communes. nucléaire, un groupe terroriste doit détenir la
matière fissile, l’expertise technique, les instal-
Le risque de terrorisme nucléaire lations et les moyens financiers, à moins qu’il
ne se procure cette arme déjà confectionnée.
Avec la mondialisation, la dissémination des La construction et l’utilisation complexes de
techniques et la diffusion des connaissances cet engin semblent difficilement accessibles
ont été facilitées, faisant craindre l’émergence dans ces conditions, même si les groupes
d’un terrorisme nucléaire. Les services de terroristes possèdent des capacités de plus en
renseignement américains ont d’ailleurs indi- plus performants17. De plus, de telles infras-
qué qu’Al-Qaïda s’intéressait aux méthodes de tructures éveilleraient les soupçons. Les risques
fabrication de cette arme15. majeurs seraient davantage du côté des attaques
radioactives (les « bombes sales »18, qui dissé-
Libre pensée
Avec le développement des armes de destruc- minent des produits toxiques, sont réalisables
tion massive, l’augmentation de la portée sans une importante installation industrielle et
des vecteurs balistiques et la multiplication causent d’énormes dégâts). Mais, en attendant,
des connexions entre « rogue states » (« États le transit de matériel sensible se poursuit acti-
voyous »)16, la prolifération s’est intensifiée, vement, un peu partout dans le monde.
augmentant la menace qui pèse sur la sécurité
17 Session ordinaire du Sénat 2003-2004 n° 388,
13 Faisable et nécessaire, entretien avec le général annexe au procès-verbal de la séance du 30 juin
de réserve Bernard Norlain pour la [Link], 2004, rapport d’information fait au nom de la com-
31/01/2010. mission des Affaires étrangères, de la Défense et
des forces armées sur la prolifération nucléaire par
14 La lutte contre la prolifération des armes de des- M. Xavier de Villepin.
truction massive à la croisée des chemins par Ab-
delwahab Biad. 18 Ces bombes mêlent explosifs classiques et sour-
ces radioactives (médecine, industrie, recherche)
15 Commission des Affaires étrangères, compte ren- pour lesquelles les contrôles font défaut, et peu- 67
du n° 18, 18/11/2009. vent contaminer ou paralyser de grands centres
16 Prolifération nucléaire : quelles menaces ?, La Do- urbains, représentant une menace importante
cumentation française, 1999. pour la sécurité.
La lutte contre les risques aériens sanctions de l’ONU et transportait vers la Syrie
nucléaires du matériel destiné à fabriquer des missiles
grâce à un accord avec la compagnie aérienne
La prolifération par courtage de produits nationale vénézuélienne20.
duaux (fret aérien)
En effet, il existe des réseaux complexes de
Depuis quelques années, le transport illicite courtiers, capables de faire transiter, de manière
de matériel sensible destiné à confectionner légale, des techniques sensibles permettant de
l’ADM s’intensifie. confectionner des ADM. Ces produits ayant un
usage dual (civil et militaire), il est extrêmement
Ce serait entre autres par ce biais qu’Abdoul difficile de savoir si leur commerce est légal ou
Qadeer Khân, considéré comme le « père » de non. C’est pourquoi, depuis plusieurs décennies,
la bombe nucléaire pakistanaise, aurait cédé à le système international de non-prolifération ne
l’Iran à la Libye et, à la Corée du Nord, du maté- parvient pas à enrayer ce courtage illicite.
riel servant à construire une centrifugeuse. Ce
trafic, qui aurait duré de 1989 à 2004, consistait à Néanmoins, des progrès ont été faits dans ce
acheminer clandestinement des équipements via domaine. En 2004, le Conseil de sécurité de
des intermédiaires allemands et srilankais, par l’ONU a adopté la résolution 1540 qui engage
avion et par bateau jusqu’à une usine de Malaisie les États membres à mettre en place des dispo-
où ils étaient reconditionnés et revendus19. Arrêté sitifs de contrôle à l’exportation des techniques
en 2004, l’Israélien Asher Karni réexportait lui et éléments connexes aux armes de destruction
aussi, depuis l’Afrique du Sud vers le Pakistan, massive, et notamment des contrôles portant
des éclateurs, fabriqués aux États-Unis, par l’in- sur le courtage des éléments à double usage. En
termédiaire de courtiers utilisant des sociétés de janvier 2009, l’Assemblée générale des Nations
fret aérien. Ces dispositifs électroniques avancés, unies a voté la résolution 63/67 pour prévenir
utilisés en médecine, pouvaient aussi servir à et combattre le courtage illicite. Elle incite
confectionner une arme nucléaire. les États membres à « instaurer des lois et des
mesures propres à prévenir et combattre le cour-
Plus récemment, en 2008, des rapports de la tage illicite des armes classiques et des matières,
CIA ont montré que l’Iran contournait les équipements et techniques susceptibles de favo-
riser la prolifération des armes de destruction
massive et de leurs vecteurs ». Les principales
difficultés restent de déterminer les produits
qui doivent faire l’objet de contrôles et d’en-
Libre pensée
circulant dans l’espace aérien français peuvent tiative de sécurité contre la prolifération (PSI)
faire l’objet d’une intervention sur ordre du dont le but est de lutter de manière concrète
Commandement de la défense aérienne et contre le trafic d’ADM, de leurs vecteurs et de
des opérations aériennes (CDAOA). En cas leurs éléments constitutifs, transitant par voie
de doute ou de litige, c’est la Haute autorité de maritime, terrestre et aérienne entre des acteurs
défense aérienne (HADA), sous l’autorité du étatiques ou non, qui s’adonnent à la prolifé-
Libre pensée
Premier ministre, qui tranche24. ration, dans le respect des législations natio-
nales et du droit international. Elle regroupe
La Proliferation Security Initiative (PSI) aujourd’hui plus de 90 pays 25 « travaillant de
concert, employant leurs capacités nationales
Les traités contre la prolifération ont vite montré pour développer une large gamme d’instruments
leurs limites avec l’émergence de nouveaux légaux, diplomatiques, économiques, militaires
pays industrialisés dans le tiers-monde, les et autres pour interdire des chargements d’armes
coopérations sud-sud, les réseaux clandestins de destruction massive, d’équipements pour
et le terrorisme. Ceux-ci ont en effet rapidement missiles et techniques »26. La France a appuyé la
été entravés ou contournés (Corée du Nord, PSI dès son lancement, faisant partie des onze
Iran, Libye, Pakistan,etc.). Ainsi en 2003, le G8
adopte, sur proposition des États-Unis, l’Ini- 25 France diplomatie, ministère des Affaires étrangè-
res et européennes, septembre 2008.
70
26 Proliferation Security Initiative to Stem Flow of
24 Armée de l’air 2007, Enjeux et Perspectives…, réa- WMD Material, Centre d’études de la non-prolifé-
lisation du SIRPA Air. ration Rebecca Weiner, 2003.
lie, Samourai Team par le Japon ou Chokepointe
par les États-Unis, en 2004. La France, quant
à elle, a organisé des exercices comme Basilic
03, en Méditerranée occidentale en novembre
2003 (interdiction maritime), Apse 04 en juin
2004 (interception aérienne) ou Hadès 06 en
juin 2006 (manœuvres aériennes, terrestres et
maritimes). Enfin, en mars 2008, la France et la
République de Djibouti ont organisé l’exercice
interarmées et interministériels Guistir 0829
auquel ont été associés, en plus des tuteurs de
l’Operational Experts Group (OEG)30, des pays
DR
L’initiative de sécurité contre la prolifération (PSI) et la colla- de la mer Rouge/golfe d’Aden et du Maghreb.
boration des pays partenaires au traité ont permis, en 2003, Dirigé par le général Jean-Marc Laurent au
l’interception du cargo BBC China transportant du matériel nom du ministère de la Défense, il répondait à
pour la construction d’une centrifugeuse en Libye.
la volonté de la France de s’engager auprès des
pays qui souhaitent lutter contre la proliféra-
pays fondateurs. Elle a participé à l’ensemble des tion. Cet exercice multinational entrait dans le
activités opérationnelles de la PSI. En novembre cadre de la sensibilisation des pays de la région
2003, grâce à la coopération de l’Allemagne, du à la problématique de la sécurité maritime. Il
Royaume-Uni, de l’Italie et des États-Unis, le comportait une phase d’interception en mer
cargo allemand BBC China a pu être intercepté d’un transfert proliférant avec déploiement, au
alors qu’il transportait du matériel dédié à la niveau aérien, d’un avion de patrouille mari-
construction d’une centrifugeuse à destination time Atlantique, d’une patrouille de chasseurs
de la Libye. Cette intervention a mené Tripoli à Mirage et d’un hélicoptère suivi d’une phase
abandonner ses programmes non convention- d’inspection spécialisée Nucléaire, radiologi-
nels et à coopérer avec la communauté interna- que, biologique et chimique (NRBC) et d’iden-
tionale. Là est justement un des objectifs de la tification des matières saisies.
PSI : conduire le fautif à trouver son intérêt dans
le respect des normes internationales27. La PSI Renforcement de la sûreté et de la
aurait découragé beaucoup de trafics nucléaires sécurité au sein de l’aviation civile
et ses participants, arrêté de nombreux trans-
ferts d’équipements et de matériels liés à des En 1937, la Société des Nations adopte la
programmes nucléaires et balistiques, notam- convention pour la prévention et la répres-
Libre pensée
ment à destination de l’Iran28. La PSI marque sion du terrorisme. Depuis, la communauté
une véritable évolution car elle a permis de internationale n’a cessé de lutter contre le
dépasser la logique institutionnelle pour entrer terrorisme. Après les attentats du 11 septembre,
dans une logique opérationnelle et de contre- l’aviation civile renforce le contrôle de l’espace
prolifération (surveillance des cargaisons). aérien, consolidant les mesures de sûreté et
Dans ce cadre, plusieurs exercices ont été de sécurité. Parallèlement, la surveillance des
conduits, comme l’exercice Air Brake par l’Ita- aéroports est renforcée. Quant au Conseil
de sécurité, il adopte une convention sur la
27 La PSI, poste avancé de la lutte contre la prolifé-
ration, de la diplomatie de réaction à la diplomatie 29 Guistir 08, une contribution de la France à la PSI,
d’anticipation, par Paul Dahan, 2005. 6 mars 2008.
28 La Proliferation Security Initiative comme moyen 30 Enceinte de coordination internationale de l’initia-
de lutte contre les réseaux clandestins de proli- tive de sécurité contre la prolifération rassemblant
fération : bilan de quatre ans d’interception des les 20 États les plus actifs qui font office de comité 71
chargements illicites d’ADM, perspectives pour directeur de la PSI. Ils collaborent dans les actions
les prochaines années, Irving Lewis, chaire en étu- de prévention des flux proliférants (produits à dou-
des stratégiques et diplomatiques. ble usage).
DR
Le renforcement de la sécurité et de la sûreté aérienne, plus particulièrement dans les aéroports, parti-
cipe, depuis 2001, à la lutte contre le terrorisme.
protection physique des matières nucléaires sécurité du transport aérien. Ainsi, depuis le
destinée à lutter contre la possession, l’usage 11 septembre, ses experts techniques effec-
et le transport illicites de matériel nucléaire tuent des inspections de l’aviation civile un
ainsi que contre le vol et les menaces de recours peu partout dans le monde, établissant des
à de telles matières dans le but de causer des conclusions visant à améliorer les opérations
dommages humains ou matériels31. et à renforcer davantage la sécurité32 . Elle
a aussi mis en place des contrôles réguliers
Aujourd’hui plus que jamais, plusieurs insti- obligatoires au sein des aéroports ainsi que
tutions civiles veillent à la sécurité du ciel. On des moyens de détection des explosifs. Cela
Libre pensée
Depuis la fin des années 1980, les Américains et les Israéliens développent différentes compo-
santes radars et missiles afin de contrer la menace balistique iranienne dirigée contre Israël.
Aujourd’hui, leur collaboration pour le développement des systèmes anti-missiles s’accélère,
dans un contexte géopolitique tendu au Proche et au Moyen-Orient. Leurs radars sont ainsi
interconnectés, permettant la fusion des données. Les unités navales et les systèmes d’armes
ont pour mission de détecter, poursuivre et détruire les éventuels missiles balistiques tirés
contre Israël ou contre les unités américaines déployées dans le Golfe.
déclarée officiellement depuis quelques mois La portée de ces missiles, de 300 km pour
comme abritant la deuxième usine souterraine le SCUD-B, à 1900 km pour le SHAHAB-3
d’enrichissement d’uranium, cette région ne mod, offre la capacité à l’Iran de frapper non
comporte pas moins d’une dizaine de dépôts seulement les unités terrestres, navales et
d’armements conventionnels et spéciaux aériennes alliées (notamment américaines,
enterrés et semi-enterrés (armes chimiques et britanniques, mais aussi françaises, avec la
vecteurs balistiques), ainsi qu’une zone de tir création de la BA 104 d’Al-Dhafra aux Émirats
de missiles balistiques. arabes unis) déployées en Irak, au Koweït, aux
Libre pensée
EAU, au Qatar, à Oman, à Bahreïn, et dans le
La guerre Iran-Irak (1980-1988) a permis golfe Arabo-persique, mais aussi l’État d’Israël
aux deux belligérants de tester et de modifier (notamment avec les SHAHAB-3 et -3 mod de
notamment les vecteurs balistiques fournis par 1 300 à 1 900 km de portée).
l’ex-URSS (missiles SCUD et dérivés).
Il est important de souligner l’aide apportée
Actuellement, la menace balistique iranienne à l’Iran depuis plus de trente ans par des
est principalement constituée des missiles pays comme la Russie (malgré la signature du
SCUD (versions B, C et D) et SHAHAB-1, 2, traité MTCR), la Chine et la Corée du Nord en
3 et 3 mod (versions en service), 4, 5 et 6 (en matière de technique balistique et proliférante
cours de développement pour la version 4, en (en termes d’infrastructures, de souffleries
cours de conception pour les versions 5 et 6), d’essais, de techniques des matériaux et des
et pouvant être équipés d’une charge mili- combustibles, de vecteurs balistiques, de systè- 75
taire conventionnelle, Nucléaire, radiologique,
biologique ou chimique (NRBC). MTCR : Missile Technology Control Regime
mes de mesures, d’essais, de guidage, mais
aussi en matière de formation et d’expertise).
Si les SHAHAB-1 et -2 sont issus des SCUD-B
et -C, missiles mono-étage à carburant liquide
d’une portée de 300 à 500 km, le SHAHAB-3
est quant à lui dérivé du missile nord-coréen
NODONG-1. Avec ce vecteur balistique possé-
dant une portée d’environ 1 300 km, l’Iran
est en mesure de frapper Israël. La version
en cours de développement SHAHAB-3 mod,
serait, quant à elle, en mesure de menacer la
partie est et sud-est de l’Europe (1 600 à 1 900
DR
km de portée). Les SHAHAB-4, -5 et -6 seraient Face au développement des missiles balistiques longue
quant à eux inspirés des TEOP’O DONG 1 et portée iraniens, les sites OTAN, européens, américains et
2 nord-coréens bi-étages et offrant une portée israéliens peuvent être atteints.
de 3 000 à 10 000 km.
Ces derniers mois ont vu la médiatisation du comme non négligeable par les puissances
nouveau missile bi-étage à propulsion solide occidentales, même si cette fusée n’aurait pas
ASHURA/SEJIL-2, d’une portée estimée à atteint l’espace exo-atmosphérique (altitude
2 000 km, également en cours de développe- supérieure à 150 km).
ment.
La défense aérospatiale israélienne
L’intérêt d’un missile équipé d’un propulseur à
carburant solide est qu’il peut être facilement La défense aérienne israélienne dispose d’une
déplacé et mis en place dans un silo enterré, très bonne couverture radar de la TBA à la
contrairement au missile à propulsion liquide HA. Les systèmes de surveillance (radars fixes,
pour lequel le plein de carburant ne peut être mobiles et aéroportés, drones, ballons, guet à
fait que quelques minutes ou dizaines de minu- vue), et de défense aérienne (sites de missiles
tes avant le tir, à l’air libre, ce qui le rend plus et de guerre électronique) sont entièrement
facilement détectable et donc vulnérable. intégrés au sein d’un système C3 et répartis
sur l’ensemble du territoire. Cette structure
À noter que d’après les dernières estimations permet d’analyser instantanément la menace
de la MDA américaine, l’Iran serait en mesure et d’engager les moyens appropriés.
Libre pensée
En collaboration avec les États-Unis, Israël se dote de sys- 10 PAC : Patriot Advanced Capability.
tèmes de détection de missiles de plus en plus perfec- 11 BMD : Ballistic Missile Defense.
tionnés.
12 JTAGS : Joint Tactical Air Ground Station.
77
13 DSP : Defense Support Program, constellation de
THAAD : Theater High Altitude Area Defense, sys- satellites conçus pour la détection infrarouge des
tème ABM US en cours de développement. départs de missiles balistiques.
cipales agglomérations du pays (Tel-Aviv, pas vocation à être déployé sur un théâtre
Haifa). L’État hébreu souhaiterait à terme d’opérations extérieures. Ce système n’a pas
se voir doter du Patriot PAC-3 modernisé, été conçu pour être mobile. Il reste cependant
aux performances améliorées en matière de déplaçable par voie routière. Le 14 novembre
logiciels et de capacités missiles, et certains 2001, le Sénat américain a donné son accord
pensent que les Américains ont laissé sur pour qu’Israël puisse investir aux États-Unis
place quelques batteries de ce type à l’issue de afin d’y construire une chaîne de production
l’exercice Juniper Cobra 10 qui s’est terminé de l’Arrow en coopération avec un industriel
début novembre 2009. américain. Lockheed Martin a été récusé
par les Israéliens car la société est impliquée
La bulle supérieure de protection ABM est dans la production d’autres systèmes ABM.
assurée par le système « Hetz » Arrow-2. Raytheon s’est retiré à cause des éventuelles
Israël s’est en effet lancé depuis 1988 dans la restrictions américaines susceptibles d’em-
réalisation d’un programme ATBM14 global, pêcher l’exportation du missile. C’est finale-
dont le fer de lance est le système national ment avec la société Boeing qu’IAI a signé son
Arrow chargé d’intercepter les missiles dans accord, bien que des problèmes de transfert
la haute couche endo-atmosphérique (à une de technique aient un moment menacé le
altitude maximale de 50 km). Réalisé sous contrat. Boeing aura finalement la charge de
la maîtrise d’œuvre d’ IAI (Israël Aircraft la production de 51 % du missile.
Industries), le programme bénéficie d’un
appui financier, technique et industriel très Le système Arrow-2 est constitué de plusieurs
fort de la part des États-Unis. Le missile de composants :
développement Arrow-1, dont le premier tir
remonte à 1990, a rapidement laissé la place - le missile Arrow II et son lanceur ;
au missile intercepteur Arrow-2. Il a été conçu - le radar Green Pine (poursuite et conduite
pour la défense du territoire israélien et n’a de tir) ;
Libre pensée
DR
Le transfert de technique des États-Unis vers Israël participe à la construction d’une défense
78 aérienne opérationnelle et efficace, comme avec le système Arrow.
prévue en 2015.
« Les données du système DSP et d’autres sources sont
intégrées et traitées à Peterson Air Force Base (Colorado),
Les systèmes américains de défense au sein d’une entité du 21st Space Wing, appartenant à
anti-missile l’AFSPC18, afin de produire des rapports de détection très
précis avec des moyens de transmissions rapides. »
Le segment spatial d’alerte avancée américain 79
occupe une place primordiale dans la détection 15 SLBM : Sea Launched Ballistic Missile, missile
balistique lancé à partir de sous-marins nucléaires
des tirs de missiles balistiques. Après l’avoir lanceurs d’engins.
Malgré leur mission initialement limitée à plus de 1 000 km de portée. Il peut fonction-
la détection des missiles balistiques inter- ner en mode autonome, mais il est conçu pour
continentaux, les satellites DSP ont joué un s’intégrer dans un système de défense multi-
rôle important pendant l’opération Desert couches aux côtés du système Patriot PAC-3.
Storm en 1991 en détectant plusieurs dizaines Il est interconnectable et interopérable avec
de missiles SCUD lancés vers Israël et l’Ara- des capteurs externes (radar israélien Green
bie Saoudite. La réception des données via Pine, AWACS, satellites…) et autres moyens de
des stations au sol, leur traitement au niveau défense anti-aérienne.
du sol, la transmission des informations et
coordonnées des cibles par liens téléphoni- Ce système en cours de phase de test opéra-
ques pour une interception par les Patriot ont tionnel a été déployé l’automne dernier en
démontré la faisabilité d’une défense anti- Israël au profit de l’exercice Juniper Cobra 10.
missiles fondée sur une composante spatiale. Rappelons qu’un radar américain AN/TPY-
La constellation DSP fait maintenant partie 2 associé à ce système a été déployé l’année
intégrante du système ALERT16 ayant pour dernière en Israël afin d’être intégré à la chaîne
objectif de fournir « une première capacité nationale de détection (INMDCC) de missiles
d’alerte de théâtre ». Les données du système balistiques de théâtre, renforçant l’interopéra-
DSP et d’autres sources sont intégrées et trai- bilité des systèmes de détection et le préavis de
tées à Peterson Air Force Base (Colorado), au détection en cas de tir de missile balistique au
sein d’une entité du 21st Space Wing, apparte- Proche ou au Moyen-Orient.
nant à l’AFSPC17, afin de produire des rapports
de détection très précis avec des moyens de L’US Navy tient une place prépondérante
transmission rapides. dans le dispositif américain de lutte contre les
missiles balistiques de théâtre (TBMD) courte
Il apparaît clairement qu’il existe une connexion et moyenne portée grâce au système d’armes
entre l’AFSPC et l’INMDCC de Palmahim, afin Aegis embarqué sur les croiseurs (CG) de la
de transmettre les données issues de la constel- classe Ticonderoga et les destroyers (DDG)
lation DSP permettant de fournir un préavis à de la classe Arleigh Burke, régulièrement
Israël en cas de tir de missile balistique dans modernisés.
la région.
Le système Aegis comprend des capacités de
La composante terrestre anti-missile US repose détection et de poursuite radar, des moyens de
sur deux systèmes d’armes complémentaires télécommunications réactifs (JTIDS19 , liaison
couvrant chacun un domaine particulier en 16, permettant l’échange de données entre
Libre pensée
distance et en altitude. Le Patriot PAC-3, unités sur les trajectoires et pistes des missiles
mentionné dans cet article, est déjà en service balistiques) et de calcul spécifiques, ainsi que
dans les pays suivants : États-Unis, Japon, Pays- des armements adaptés (missiles SM-2 et SM-3
Bas, Allemagne, et a été commandé par Israël, très véloces) à la menace balistique.
la Corée du Sud et les EAU.
La détection et la poursuite associées au système
Le THAAD est un système anti-missiles mobile Aegis des bâtiments de l’US Navy reposent sur le
aérotransportable prévu pour des interceptions radar SPY-1 dont certaines versions possèdent la
en endo- ou exo-atmosphérique. Le but affiché capacité TBMD. De même, les bâtiments équi-
est l’interception des missiles balistiques de pés des versions Aegis 3.6 et ultérieures ont la
possibilité de mettre en œuvre simultanément
16 ALERT : Attack and Launch Early Reporting to
80 Theater.
19 JTIDS : Joint Tactical Information Distribution Sys-
17 AFSPC : Air Force Space Command. tem, système de liaisons tactiques au sein d’un
18 AFSPC : Air Force Space Command. réseau.
L’étude des récents déploiements d’unités Aegis
BMD permet de dégager une tendance nette :
DR
Le système Aegis, équipant l’USS Lake Erie, s’est montré classe Arleigh Burke de la flotte US de l’Atlan-
particulièrement efficace lors de l’exercice dans le Pacifi- tique porté au standard SM-3 – était quant à
que mené par l’US Navy en 2009.
lui déployé en Méditerranée pour une durée de
six mois, participant à des manœuvres avec les
la capacité BMD (LRS&T20, calcul de la solution marines israéliennes et turques.
de tir et tir du missile SM-2 ou SM-321), tout en
continuant de réaliser des missions classiques Rappelons qu’il était présent au large des côtes
de lutte au-dessus de la surface (notamment d’Israël lors de l’essai d’Arrow-2 du 7 avril 2009,
interceptions d’aéronefs). L’US Navy dispose et qu’il a sûrement participé à la détection et
actuellement d’environ 9 unités Aegis BMD. à la poursuite de la cible, transmettant ses
données à l’INMDCC de Palmahim ;
Ainsi, comme l’a relaté son journal, le 30 juillet
2009, la flotte américaine du Pacifique a procé- - on constate qu’au moins un bâtiment de clas-
dé avec succès au tir d’un SM-3 Block IA, en se Ticonderoga au standard LRS&T croise en
conjonction avec la MDA américaine. Cette permanence dans le GAP, complétant ainsi les
opération, baptisée Stellar Avenger, impliquait capacités de détection et de poursuite du dispo-
trois navires équipés du système Aegis BMD : le sitif ABM US dans cette région du monde.
croiseur USS Lake Erie (CG70), et les destroyers
USS Hopper (DDG70) et USS O’Kane (DDG77), Il ne faut pas perdre de vue que toute cette
détectant et poursuivant la cible avec leurs radars gesticulation d’unités navales et de systèmes
SPY – simulant un missile balistique courte d’armes est planifiée dans le but de détecter,
portée – tirée depuis le polygone d’essais missiles de poursuivre et de détruire tout missile balis-
Libre pensée
du Pacifique (localisé à Barking Sands, Kauai). tique qui serait tiré contre Israël ou les unités
Chaque système développa sa solution de tir, américaines déployées dans le Golfe.
l’USS Hopper tirant un SM-3 Blk IA réel correc-
tement guidé jusqu’à l’interception de la cible par L’intégration des différents systèmes
collision directe deux minutes après le tir, à plus ABM américains et israéliens et le
de 160 km au-dessus de l’océan Pacifique, l’USS concept de défense multi-couches
O’Kane conduisant un engagement simulé de la
cible, et l’USS Lake Erie – équipé de la version
4.0.1 de l’Aegis BMD – procédant à l’évaluation L’analyse des différents points exposés dans
complète du nouveau système d’armes, incluant cette note permet d’affirmer qu’Américains et
le lancement d’un SM-3 Blk IB simulé. Israéliens ont déployé des efforts considérables
ces derniers mois afin d’interconnecter leurs
différents capteurs et systèmes ATBM, réalisant 81
20 LRS&T : Long Range Search & Track, détection et
poursuite longue distance. une véritable fusion multi-senseurs et consti-
21 SM-2 ou -3 : Standard Missile. tuant une défense ABM multi-couches :
Cependant, il s’avère que l’Arrow-2 et même
les SM-3 positionnés en Méditerranée orien-
tale ou dans le nord du GAP possèdent des
capacités d’interception insuffisantes face à la
menace balistique iranienne longue portée de
type SHAHAB-3 ou SHAHAB-3 mod de plus
de 1 300 km de portée. Or, le développement
de l’Arrow-3 prendra encore quelques années.
Il se pourrait ainsi que le Pentagone accélère
le développement du THAAD et positionne
des batteries à la portée accrue sur le territoire
israélien, ainsi que des batteries d’une version
DR
L ’amiral US Mark Fitzgerald et le Brigadier General Doron terrestre du SM-3, créant de fait une bulle ABM
Gavish. supplémentaire à l’Israel’s National Missile
Defence Command Center, qui serait placée sous
- dans le domaine de la détection et de la pour- commandement US. Ainsi, l’exercice Juniper
suite, en déployant différents types de radars Cobra 10 qui s’est déroulé l’automne dernier
sol (radar bande X en Israël) et radars navals en Israël était placé sous le commandement
des systèmes d’armes Aegis en Méditerranée de l’amiral Mark Fitzgerald, commandant la
orientale et dans le nord du GAP, fournissant 6e flotte US en Méditerranée, soulignant l’im-
ainsi les désignations d’objectifs au radar de portance du dispositif naval américain dans la
conduite de tir Green Pine israélien associé au lutte contre les missiles balistiques. ●
système ATBM Arrow-2 ;
- dans le domaine de la complémentarité des
systèmes d’armes, en créant plusieurs niveaux
de bulles de protection pour Israël, du Patriot
PAC-2 au SM-3 du système Aegis BMD, en
passant par l’Arrow-2.
DR
BIBLIOGRAPHIE
Libre pensée
· Jean-Philippe Baulon, Défense contre les missiles balistiques, éd. Economica, 2006.
· Moyen-Orient – Spécial Iran, septembre 2009.
· Rapport de l’Assemblée nationale : Iran et équilibre géopolitique au Moyen-Orient,
décembre 2009.
Sites Internet :
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· [Link]
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82 · [Link]
· [Link]ç[Link]
Actes des Ateliers du CESA du 8 mars 2010,
83
Commander les opérations aériennes :
vers un nouveau C2 ?
par le général de division aérienne Jean-Marc Laurent.
Le général de division aérienne Jean-Marc Laurent, alors directeur du CESA, ouvre cet Atelier
dont l’objectif est de réfléchir à l’adaptation des principes et des structures du Commandement
et du Contrôle (C2) des opérations aériennes, à l’aune du nouveau contexte international tel
que décrit dans le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale. Le C2 apparaît comme
un facteur structurant pour l’avenir de nos armées, et en particulier pour celui de l’armée de
l’air. En effet, le C2 « Air » permet de mettre en œuvre l’outil aérien de façon globale dans
un ciel opérationnel unifié et de l’intégrer de manière efficace à la manœuvre interarmées
et internationale. C’est pour cela que, si le défi du C2 « Air » est assurément technique, son
enjeu est avant tout stratégique.
à un public expert de la gestion des opérations aériennes à laquelle s’adossent les processus fonc-
aériennes, il n’en est rien. Le réduire à cet tionnels qui conditionnent la réussite des opéra-
aspect technique nous dissimulerait toute sa tions dans ou à partir de la troisième dimension,
dimension stratégique, voire politique, et l’in- est en réalité la véritable colonne vertébrale de
térêt de le développer dans cette enceinte ne toute stratégie militaire moderne.
serait effectivement pas le même.
Alors que nous avons parmi nous un repré-
De fait, j’ai la conviction que le C2 « Air » est sentant de sa Très Gracieuse Majesté ; il est
au cœur de ce que j’ai pu nommer l’institutio- bon de rappeler que le C2 « Air » a trouvé
nalité de l’armée de l’air, à l’occasion d’autres ses premières lettres de noblesse au sein du
manifestations du CESA dédiées à la stratégie Fighter Command de la Royal Air Force qui lui
84 militaire. En effet, le C2 « Air » est l’essence a permis de gagner la grande bataille d’Angle-
même de l’expertise aérienne, car il permet terre dont nous allons fêter l’anniversaire dans
de mobiliser l’outil aérien et de l’intégrer dans quelques mois.
Aujourd’hui, alors que nous poursuivons, ou celles de l’OTAN, disponibles en vertu
de ce côté-ci du Channel, l’exploration des de l’accord Berlin + , sont si convoitées pour
défis soulevés par le Livre blanc français sur lancer une opération européenne.
la Défense et la sécurité nationale de 2008, le
commandement et le contrôle des opérations On comprend, dans ces conditions, que le
militaires, et tout spécialement sa composante C2 « Air » constitue un sujet aussi politico-
aérienne qui en est la partie la plus élaborée et militaire que technique même si, in fine, il
la plus globale, conditionnent, à bien y réflé- se traduit par du hardware et des procédures
chir, chacune des cinq fonctions stratégiques opératoires qui permettent de créer physi-
qui composent le cadre sécuritaire national. quement le réseau d’échange d’informations
Ils constituent la condition sine qua non de élaboré qu’il entend être.
l’engagement des armées, qu’il soit intérieur,
au sens de la défense interne des nations ou Cette dimension politico-militaire est renforcée
de l’article 5 de l’Alliance, ou extérieur, sur un par le fait qu’une des particularités singulières
théâtre d’opération hors du champ d’action du C2 « Air » est qu’il ne peut pas s’extraire
traditionnel des pays de l’Alliance. de son environnement interarmées et inter-
national. Cela n’aurait aucun sens, et toute
Plus largement, le C2 « Air » est un des piliers réflexion à son propos doit s’inscrire dans ce
fondamentaux de l’Alliance et ce qui la rend double cadre.
militairement crédible et puissante. D’ailleurs,
la conjonction des travaux sur le concept de D’ailleurs, si l’Alliance réfléchit à une évolution
l’Air and Space C2, et sur le concept stratégi- du concept de l’Air and Space C2, ce n’est pas
que de l’OTAN n’est pas totalement fortuite. parce que le système actuel ne donne pas satis-
Il suffit de regarder comment la question de la faction sur un plan purement aérien, mais bien
défense anti-missiles est mise en relief dans les parce que nos partenaires des autres armées
deux démarches pour s’en convaincre. sentent le besoin de s’interconnecter et de
s’impliquer beaucoup plus dans un C2 « Air » à
A contrario, on peut noter que le C2 est un des qui ils reprochent d’être un peu trop « le C2 des
facteurs stratégiques qui manquent le plus à aviateurs ». Ce comportement se traduit, entre
l’Union européenne et qui font que des exper- autres, dans la volonté de passer, en matière de
tises en la matière, comme celles développées produit du C2 « Air », de la Situation Awareness
par certains États-membres, comme la France, à ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler la
Shared Situation Awareness (SSA). Cette vision,
pour être légitime, devra naturellement être
transposée et s’appliquer aux autres C2, Terre
Les Actes des colloques
85
communiste et malgré deux décennies de
Le général de division aérienne Jean-Marc Laurent. conflits intensifs en Europe, en Afrique et
en Orient, l’idée paradoxale que nous nous lourds et d’équilibres politiques difficiles. La
battons comme au temps de la guerre froide question des CAOC européens est là pour nous
persiste. L’argument d’une inadaptation du en convaincre alors que l’OTAN a entrepris,
C2 « Air » et d’une rigidité de ses structures en la matière, une lourde transformation, avec
se fait régulièrement entendre et de façon l’adaptation de leur nombre et le développe-
récurrente. De même, la critique d’une trop ment de l’ACCS.
grande prédictibilité de l’action aérienne et du
manque de décentralisation dans la conduite La question du C2 « Air » est donc complexe et
des opérations est régulièrement avancée. son étude suscite la passion. Quoi qu’il en soit,
Pourtant, le C2 « Air » a sensiblement évolué il ne faut pas rester figé et la réflexion mérite
depuis 1989 et il fait quotidiennement ses d’être entreprise d’autant que d’autres facteurs
preuves en assurant la protection sans faille et d’évolution arrivent et sont, quant à eux, déter-
sans discontinuer du sanctuaire de l’Alliance minants pour les batailles de demain. Il s’agit
en permettant de protéger avec réactivité, de l’émergence de l’espace comme nouveau
flexibilité et efficacité, les forces engagées en champ d’affrontement et du développement
opérations extérieures. de nouvelles armes balistiques dont la prise en
compte et le traitement ne sauraient s’extraire
Toujours est-il que créer un C2 « Air » calqué du C2 « Air ».
sur les contingences de l’Afghanistan ne serait
pas opportun car les défis et les menaces du Ce sont autant de thématiques structurantes
XXIe siècle nous réservent des affrontements pour les forces armées, et critiques quant à
futurs qui n’auront peut-être rien à voir avec la leur commandement futur et le contrôle de
crise d’Asie centrale. Par ailleurs, les structures leurs engagements. C’est pourquoi l’OTAN
de C2 « Air » font l’objet d’investissements a entrepris, depuis plus d’un an, une étude
Les Actes des colloques
86
DR
aussi sous-chef opérations de l’état-major des a donc longuement réfléchi aux questions qui
armées, et est aujourd’hui consultant auprès nous réunissent aujourd’hui et il est assuré-
de l’Alliance – de replacer la réflexion dans ment l’homme le plus avisé dans l’armée de
son contexte historique. Il nous apportera son l’air et plus largement dans les armées fran-
regard de stratégiste et son expérience aguerrie, çaises pour parler de ce sujet. Il offrira donc la
dans tous les sens du terme, d’un savoir-faire perspective nationale en la matière, à l’aune de
opérationnel dont il a contribué à faire une son retour dans la structure militaire intégrée
niche d’expertise française, qui est aujourd’hui de l’Alliance. ●
largement reconnue hors des frontières de
notre pays et qui en fait une des rares person-
nes à pouvoir conduire une bataille aérienne
interarmées et internationale. 87
Après un rappel historique, le général Gaviard, fort de l’expérience des derniers conflits,
notamment en Afghanistan, propose une vision futuriste sur l’utilisation des centres de
commandement et de contrôle Air. Cette étude met en évidence les opérations d’appui
interarmées, la maîtrise de la troisième dimension et les opérations dans la profondeur.
Le fonctionnement du C2 reste globalement le même que savoir prendre en compte les dommages colla-
pendant la seconde guerre mondiale. Du fait du nouveau téraux qui sont systématiquement utilisés par
type de conflits rencontré, trois facteurs doivent être pris
en compte : l’approche globale, l’accélération des opéra-
les adversaires via les médias pour peser sur 89
tions et les dommages collatéraux. Le C2 est fondamental l’opinion publique. Ainsi, dans certains cas, le
surtout dans le cadre d’une coalition. contrôleur tactique air au contact des troupes
à la puissance aérienne. Cette catégorisa-
tion permet de mieux appréhender le rôle de
« soutenant » et « soutenu » (« supported »,
« supporting ») joué par le commandant air
(« Air Component Commander » : « ACC »)
auprès des autres commandeurs, en fonction
des effets désirés par le JTF. Ces différentes
catégories peuvent être décrites, par exemple,
dans l’ordre décroissant de leur niveau d’in-
tégration interarmées. Si cette hypothèse est
retenue, on peut alors distinguer trois catégo-
ries de missions dévolues à la puissance aérien-
ne, en allant de la mission la plus interarmées
vers la plus spécifiquement air :
Mais ce travail marqué par la conduite en Les opérations aériennes ont, depuis la fin de
temps réel ne suffit plus. Il faut désormais la première guerre mondiale, été principa-
« observer » encore plus rapidement et plus lement conçues et contrôlées d’une manière
intelligemment pour être capable de dégager centralisée et exécutées d’une manière décen-
du temps afin d’ « orienter » et « décider », tralisée.
c’est-à-dire planifier et anticiper pour « agir »
plus précisément et donc plus efficacement C’est pour des raisons liées principalement à
dans le temps et l’espace. leurs caractéristiques propres et aux cibles qui
Les Actes des colloques
Pendant la deuxième guerre mondiale le géné- leur sont allouées par le commandant de théâ-
ral Marshall admettait que si « 40 % de l’art du tre, que les opérations aériennes sont planifiées
commandement reposait sur la capacité d’im- aujourd’hui d’une façon très centralisée. La
proviser », il soulignait aussi que « 60 % résidait polyvalence des vecteurs aériens modernes
dans la capacité d’anticiper ». renforce encore cette centralisation. Ainsi,
en 2003, les forces américaines utilisaient
Les C2 du « futur » souvent les mêmes appareils F-15E et F-16
basés dans les émirats du Golfe pour agir en
Les opérations actuelles conjuguent les modes Irak et en Afghanistan. C’est pour cette raison
d’action interarmées via des effets à produire historique que les opérations aériennes corres-
décidés par le commandant de théâtre (« Joint pondant aux opérations Iraqi Freedom et de
90 Task Force », JTF). Dans ce cadre de plus en l’ISAF en Afghanistan sont toujours menées
plus interarmées, on peut tenter de catégori- depuis un C2 unique situé sur la base aérienne
ser les différents types de missions assignées d’Al-Udeid au Qatar.
DR
« Les opérations aériennes correspondant aux opérations Iraqi Freedom et de l’ISAF
en Afghanistan sont toujours menées depuis un C2 unique situé sur la base aérienne
d’Al-Udeid au Qatar ».
cile de manière plus efficace par un travail totale en Afghanistan. Il ne faut pas, toute-
collaboratif de planification intégrée effectué fois, en déduire des conséquences trop hâtives
bien en amont entre les unités tactiques air et concernant les opérations futures. Chacun se
terre concernées. Cette planification décen- souvient du tragique bombardement effectué
tralisée et plus adaptée ne pourra être réalisée en 2004 contre les forces françaises à Bouaké.
que si les responsables tactiques concernés La maîtrise de la troisième dimension, voire
disposent d’outils de travail collaboratifs et aérospatiale, est souvent oubliée, à tort. Or, sans
d’une « appréciation de situation » terrestre et la maîtrise du ciel, il n’existe pas de « liberté
air pertinente qui aujourd’hui se trouve au d’action » pour les autres forces, principalement
niveau des C2 centraux afin d’agir en toute terrestres. On peut imaginer aisément ce que
connaissance de cause. On peut imaginer pourraient être des opérations en Afghanistan
aisément que, grâce aux moyens modernes de sans la maîtrise totale du ciel dont disposent les 91
communication, on pourra prochainement forces de la coalition aujourd’hui. S’agissant de
« acheminer » cette appréciation de situation la maîtrise de l’espace aérien proprement dit, il
est clair que le commandant air possède dans l’adversaire, et délivrer des effets en quelques
ce domaine une expertise reconnue. En effet, heures en tout point du globe avec une emprein-
dans la plupart des opérations, le commandant te au sol minimale, voire nulle. Les exercices
de théâtre interarmées confie d’emblée cette à longues distances dénommés « Iroquois »,
responsabilité au commandeur air. Par delà menés par le Commandement de la défense
cette responsabilité pleine et entière, il faut aérienne et des opérations aériennes (CDAOA)
également comprendre la nécessité de coordon- au moyen de Rafale équipés du missile de
ner dans le même espace aérien les moyens utili- croisière SCALP, accompagnés par un AWACS
sés par les autres composantes et en particulier et des ravitailleurs et dotés de moyens de
les hélicoptères et les drones. Il ne s’agit pas là communication à longue distance, illustrent
d’interférer avec les missions assignées par un bien cette capacité stratégique unique. En effet,
autre commandement mais bien de coordonner ce dispositif non seulement peut se diriger
les actions dans la troisième dimension dans un vers sa destination programmée initialement
but principalement de sécurité et plus particu- mais peut être rappelé ou dérouté en vol à tout
lièrement d’anti-collision. moment en fonction des effets stratégiques
souhaités par le décideur politique.
Enfin, demain les C2 dévolus à la défense
anti-missiles balistique (DAMB) devront D’une manière plus prospective, les travaux
agir en parfaite continuité (« seamless ») avec menés par le commandement de la transforma-
les C2 chargés de la défense aérienne pour tion de l’OTAN (SACT) de Norfolk concernant
coordonner les différents effets aérospatiaux les C2 air futurs, mettent en évidence la néces-
à produire. Il existe, de fait, clairement un sité de développer le travail collaboratif avec
« ADN » commun entre ces deux C2. les autres composantes voire avec des agences
interministérielles ou des organisations non
Les opérations dans la profondeur carac- gouvernementales (ONG). Cette collaboration
térisent d’une manière unique la puissance pourra être obtenue en s’appuyant sur des
aérospatiale. En effet, seule la puissance aéro- réseaux de communication robustes et maillés
spatiale peut fournir aux décideurs politiques permettant de créer « une constellation de
des renseignements stratégiques, peser sur C2 » disposant de l’appréciation de situation
nécessaire pour planifier au niveau requis et
d’une manière transverse les missions avec les
autres composantes, les autres ministères, voire
les ONG si besoin, comme cela a été présenté
précédemment.
Les Actes des colloques
général Mattis, prédécesseur du général Abrial demeureront donc centraux pour conduire
à la tête de l’État-major de la Transformation de ces transformations. Les C2 sont de réels
l’OTAN à Norfolk, préférait d’ailleurs employer systèmes d’armes et doivent donc bénéficier de
le terme de « retour d’informations » (« feed moyens d’entraînement adaptés, ce qu’avaient
back ») que celui de « contrôle ». L’acronyme parfaitement compris les responsables de l’ar-
C2 pourrait donc évoluer progressivement mée de l’air qui avaient créé il y a déjà plus de
du terme « commandement et contrôle » vers quinze ans le Centre d’analyse, de simulation
« commandement et coordination » puis vers et de planification des opérations aériennes
« commandement et collaboration ». On note- (CASPOA) dédié à la formation de tous les
ra, enfin, que les travaux actuels centrés sur les personnels affectés dans les C2 air.
nouveaux concepts de C2 air auront, sans nul Afin d’anticiper sur les progrès en termes
doute, des conséquences directes sur les orga- de C2, le CDAOA étudie, d’ores et déjà, un 93
nisations des C2 terre et mer et bien évidem- CASPOA de nouvelle génération.
ment interarmées. Le chemin est désormais tracé. ●
A new Air and Space C2 Concept
by brigadier general Fernández-Demaria,
Deputy Assistant Chief of Staff Strategic Concepts, Policy & Interoperability
NATO Allied Command Transformation.
Le Brigadier General Jose A. Demaria Fernandez Deputy Assistant Chief of Staff Strategic
Concepts, Policy and Interoperability, Allied Command Transformation, à l’OTAN, est l’un
des acteurs clefs ayant contribués au document cadre ACT sur le futur de l’OTAN, intitulé
Multiple Futures. Le général Demaria souligne le besoin d’une approche commune pour
développer une structure C2 adaptée aux nouveaux risques, tels que la cybermenace.
General Desclaux, General Laurent, on behalf Joint Tactical Publication AJP-3.3 (A). Through
of Supreme Allied Commander Transformation those years, the problem was quite simple. We
General Abrial, I want to thank you very much had a Cold War theater, regional and inter-
for this opportunity to come here and to discuss regional commands, we allocated forces to the
about the future of air & space command and joint command which usually controlled that
control and to understand what could be in through a good structure basically through
the future all the problems associated with the air command component and the missions
commanding and controlling air assets on 28 were carried and completed.
nations operations plus partners, which means
plus 28 different languages, mentalities and so But the threat is changing as well as the
on. It is a huge task to make sure that whatever missions and roles of the strategy of this
we put in place is fully understood by every- Alliance. According to what has been recog-
one and that everyone can operate under that
construct.
DR
but in a new environment at which we will General Montgomery: “If we lose the war
be deployed and will face a threat that most in the air, we lose the war, and we lose it
quickly.”
probably will be a blur mixture of regular
forces, irregular forces, insurgence, terrorist, command in a tactical way. But at the same
criminals and cyber-warriors with affiliations time, we really need to keep the strategic part of
and a non-discernable command and control the command and control, especially for those
structure that we can attack, that’s what we assets that require that kind of control. Indeed,
call “a center of gravity”. We have already we must look at the missions and ask ourselves
seen this in Lebanon, in South of Asia and in what is the precise effect of this mission and
Afghanistan. So we really need to adapt and how and who has to exercise right command
to be prepared. You all know that war is about and control of it. In the future, NATO will
“improvise, improvise, improvise”. So, the not operate alone. The organization will have
better we will plan, the better we will improvise to operate with all actors and other partner-
to win war. Today, what General Montgomery nations and non-traditional partner-nations,
said in World War II is still true. He said: “If in a global environment at which everybody
we lose the war in the air, we lose the war, and will have to contribute to a same objective, or
we lose it quickly.” at least to abolish similar objectives. So we have
to prepare a system to be able to interact with
The aspect I would like to deal with now is cyber. those organizations and to coordinate with all
Some people say that, at the same time, the next those air actors in order to operate global in a
war will be the first one in the cyberspace and harmonious way. We will need to be efficient
then within no other areas. If we consider the and effective in our construct but we will also
Les Actes des colloques
shortfalls, we have to think and provide new need to make use of improved and new capa-
characteristics. In this perspective, ACT called bilities. And of course, we will have to look at
a certain number of seniors or subject matter space and cyberspace.
experts that were working in many NATO
bodies and agencies, and among them I would This matter is a political issue and most of
like to mention NACMA, JAPCC, CASPOA, our nations have already a doctrine on space.
who really know what the problems of air C2 The problem is how the Alliance itself collec-
will be now or in the future. They are working tively addresses at space. We know that in
with the ACT and are trying to provide the outer space, we cannot operate, we cannot
best military advice on these areas. For sure we navigate, we cannot have intelligence. So, to
know that we have to move from this regional exercise command and control and to contri-
and inter-regional fixed command and control bute to the joint objective that is reached, 95
to an NRF, NATO Response Force type at which NATO has to come out with the doctrine on
we will have to deploy and will have to exercise how to operate and how to treat in space. The
same thing happens with cyberspace. I like with a given mission, what we want to achieve,
to refer to the future of electronic warfare. how do we contribute to the joint campaign,
We started to say many years ago that we and place the command and the control of that
have to control the electromagnetic spectrum mission under appropriate chain of command.
to be able to win a battle. That is applicable
to the maritime forces, to the air forces and to So in the future, as a result of the study, we
the land forces. For space, it is somehow the can assert that the future system will have to
same. If you look at this on that way, then you be able to reach farther. We will not be opera-
immediately understand that you do not only ting in our traditional boundaries because
need defensive capabilities but offensive capa- we will be operating in difficult and far away
bilities are also necessary. With our “airborne places. We need to deploy and to control the
jammers”, we just send signals to damage or operations in there. Furthermore, we know
deter the use of electromagnetic spectrum that we need a scalable because we can be in
of the enemy. With cyber, according to that a limited operation and suddenly operate in a
approach, we may start to progress in getting maximum level of ambition that NATO has.
in NATO offensive and defensive capabilities Whatever the construct we have, we should be
to do it together as an alliance so we become able to go to the level of ambition which may
interoperable and have a common doctrine be based on the future but at the level at which
and a common standard. it is established by the political decision. We
must adapt for several reasons because, toward
The shortfalls that I am referring to are easier to threat, we will make best use of the technology
understand if we look at possible missions and that is available to us today. But the enemy and
roles in a different way. General Gaviard already the challenge that we will have in front of us
addressed this. We do not want to change the will also be quickly and adapted and used at
way we categorize the air missions as they are technology. It is what we call “human inge-
currently established for we are used to that and nuity”. Technology is cheap and available and
we know now how to work with it - but we look they will use it for sure. Eventually, we need to
at these same operations through three perspec- be resilient and to be timely.
tives: deep persistent operations, control of the
air and joint enabling. Deep persistent opera- The command and control requires to react
tions represent everything that has a strategic quickly. NATO is a very slow reaction organi-
effect. No matter the asset used to deliver the zation but once the operation is launched and is
effect anywhere in the world, anywhere in the decided, the air command and control must be
theater. If it has a strategic effect, so it has to be in place and operating on time. What we call in
under a specific command and control, whate- the air force “on time on target”. Collaborative
Les Actes des colloques
ver the service to which it belongs because this processes, that has already been addressed by
area is joint. Then, about the control of the air, General Gaviard, is something that needs to
anything which belongs to air power should be be addressed. Traditionally for operations,
exercised through the air component command. nations assign assets to the joint command.
In this case, this is specific. Finally, the joint In this case, we transfer the authority even
enabling stands for how the air force or the air if some assets will never be transferred. That
assets support the other services (maritime and does not mean that they cannot be useful in
land). If you look at all the missions through a given operation. Now we have to ensure at
these perspectives, then you better understand the highest level of the command and control
what command is on the lead, who is supported, construct to coordinate those things, to make
who is supporting. Therefore, you become more sure that national assets will be useful for a
96 efficient as you plan and conduct your opera- decided effect that has been decided at the
tions. The key here is that we want to manage by political level and used in a coordinated way.
effects. We wonder what we are intended to do Information sharing is of great importance
DR
A cyber-defense exercise at the U.S. Military Academy in West Point.
for many things starting with deterrence and actors, governmental and non-governmental
detection. For example, if we consider the organizations. If we share an objective, then
proliferation possibilities, a State or a non- we should be able to operate together and to
State actor can threaten us of destruction. To coordinate what we do. Finally, ACT started
know that information is important, we need working on air C2, on this kind of concept
to intercept them, and if they are unfortunately approximately one year ago. We work with
used, we have to deal with the consequences. different stakeholders. Up to now, we had
So, intelligence sharing is an area where we pleasure to come to Paris and discuss in this
have to improve a lot and it’s essential for the workshop. We are thankful to the CESA that
command and control. Hopefully, this issue is has hosted us in here. The final document will
already on the table of the discussion and we be presented to the IMS (International Military
know that we have to share intelligence not Staff). It’s not for sure the NATO process up to
only among NATO but also with the partners now, because NATO is a consensual organiza-
that are with us in the operations. tion and consensus and final solutions will be
reached. When the IMS finalizes the concept,
Geographically dispersed C2 networks have hopefully around December, sends it to the
been referred as the “constellation” by General nations and then the nations will consider it
Gaviard. We need to make sure that the NATO acceptable or not acceptable, we will end out
Les Actes des colloques
network enabled capability can be connected, that the final concept for NATO, that will be
can act together and can receive the informa- the NATO process.
tion at the appropriate time. It is not that we
receive all the information that is available, it Thank you very much. ●
is when we receive all the information that we
need at the time we need it. So how to connect
that “constellation” is something that we have
to address to get right.
L’ Air Commodore Ray Lock présente la vision britannique du C2 « Air » en insistant sur
la place centrale de l’homme dans cette architecture. À partir des leçons du passé et en se
projetant dans les conflits du futur, il s’efforce de déterminer les orientations qu’il conviendra
de donner à la structure C2 dans l’avenir.
Général Laurent, Général Paloméros, chers et say shortly, my thesis is that we focus too much
distingués collègues, c’est un véritable plaisir on control, and the technology with which it
et un privilège, que d’avoir été invité à prendre is associated, and too little on command, and
la parole à cette importante conférence. C’est what we might describe as the people dimen-
aussi la première fois que je m’exprime publi- sion. In this post-modern age, not a phrase the
quement, depuis ma prise de fonctions comme social scientist in me necessarily accepts, but
directeur air et espace au centre de doctrine, a useful term in this context, we must do this
concepts et développement du Royaume-Uni, thinking. And if we base our thinking exclu-
et je suis particulièrement heureux que cela se sively on Afghanistan and ISAF, history tells
fasse ici à l’École militaire. Depuis vingt-cinq us we will surely lose the next war.
ans, bien des choses ont changé dans la condui-
te des opérations aériennes et spatiales.
I must also draw comparison between the My grandfather and his comrades were
UK’s Green Paper, which was published in commanded and controlled by a system that
February and you can see is mauve not green, entirely was right appropriate to the campaign.
and your own Livre blanc. Our Green Paper
posed a series of questions, it did not provide
answers as did the Livre blanc. That will be
for our next government to decide, whatever
Les Actes des colloques
101
DR
maxim stated confidently from Sun Tzu to So, mes généraux, it is not enough simply
Rupert Smith. Well, ISAF in Afghanistan is to say these things and to put them up on a
already the last war. Can we afford to insure Powerpoint slide. Our most popular living
against any war, or should we focus on just the military historian, Professor Richard Holmes,
current war? You and your nations will have said that doctrine is not what is taught, it is
your own views. what is believed. If we are to allow air power
to make its proper contribution to the joint
Some of you may know of Lieutenant Colonel campaign, then we must take these statements
Kermit Tyler, a US Army fighter pilot who died to our hearts. And as airmen, we must ensure
recently aged 96. He manned one of the air that they become part of our thinking, part of
command and control early warning stations our ethos, and all of our beliefs.
Les Actes des colloques
Le général de corps aérien Gilles Desclaux, commandant la défense aérienne et les opéra-
tions aériennes (CDAOA), nous présente les différents aspects du C2 utilisé au quotidien
pour préparer et conduire les missions confiées à l’armée de l’air. Ce savoir-faire particulier,
apanage des seules armées de l’air capables d’être placées à la tête d’une opération aérienne,
est aujourd’hui largement reconnu par nos alliés, l’école du C2 Air (le CASPOA) est d’ailleurs
certifiée centre d’excellence de l’OTAN.
Je suis très heureux d’être parmi vous pour projeter au sol des effets les plus adaptés.
aujourd’hui pour évoquer un sujet qui est Chaque armée a développé son propre C2
au cœur même des activités du CDAOA : le correspondant à ses besoins et à son rythme
processus de décision dans les opérations, particulier ; je vous présenterai pour ma part
puisque le C2 Air se retrouve dans l’ensemble le C2 Air à travers quelques missions clefs du
des missions dévolues au CDAOA. Avant de CDAOA. Je rappelle à cet égard la position
vous donner quelques illustrations de cela, il leader de la France sur le plan international, en
ne me semble pas superflu de débuter par une matière de planification, de commandement et
approche sémantique ; si on entend souvent de conduite d’opérations aériennes complexes.
parler du C2, il faut bien admettre que l’on ne Nous pouvons nous targuer d’un savoir-faire
sait pas toujours ce que recouvre cette expres- reconnu en ce domaine.
sion. Cela vient du fait qu’il s’agit d’une notion
complexe, immatérielle et par-là même, diffi- Pour débuter, je vous propose de considérer les
cile à définir. Ce concept correspond pourtant éléments clés qui selon moi forment l’architec-
à un dispositif central des opérations aérien- ture du command and control air (I). J’aurai
nes. Alors de quoi parlons-nous ? Le C2 peut ensuite une approche plus opérationnelle en
Les Actes des colloques
s’appréhender comme un système au service de vous donnant des exemples concrets du C2 Air
la décision : il organise le processus de décision en action (II).
en disséminant les ordres dans le plus juste
tempo. Ces ordres sont émis au vu d’un envi- I- Les éléments clés du C2 Air
ronnement spécifique. C’est pourquoi, dans
le cycle décisionnel, la connaissance, notion Le système que représente le C2 Air réunit
beaucoup plus large que le renseignement, plusieurs composantes : il se fonde en premier
représente un enjeu crucial : cette connaissance lieu sur une structure de commandement.
permet la compréhension de la situation sur le Cette dernière est essentielle pour assurer la
terrain. Or, le contexte actuel des opérations coordination d’ensemble. En effet, c’est cette
s’est complexifié et le déchiffrer devient un structure qui met en relation les différents
104 exercice délicat. Le C2 donne accès à cette acteurs et permet d’identifier avec clarté le
meilleure compréhension de l’environnement : rôle de chacun : la structure C2 fixe ainsi les
il favorise ainsi la prise de décisions pertinentes responsabilités.
L’architecture du C2 repose aussi sur une communication et d’information occupent une
organisation, autrement dit un état-major et place importante dans le dispositif du C2. À ce
son soutien : cette donnée qui peut sembler titre, les nouvelles menaces dont ils font l’objet,
évidente ne va pas de soi en pratique ! Peu de nous obligent à développer une cyber-défense
nations ont aujourd’hui la capacité de déployer robuste pour y faire face.
une organisation avec son soutien.
Une autre composante du C2 réside dans une
Le C2 Air se définit également par un ensem- philosophie d’emploi de l’arme aérienne et
ble de processus. En effet, tout déploiement plus largement d’emploi de la force. Cet aspect
nécessite des processus : le processus de est essentiel en ces temps où la technique
tasking, l’ATO, le processus de targeting, le avancée nous donne des possibilités d’action
processus d’assessment et beaucoup d’autres étendues : la complexité de l’arme aérienne
processus encore. ne doit pas être décorélée d’une certaine
éthique. Il faut toujours inscrire l’action de
Le C2 Air, ce sont aussi des moyens, tels que la puissance aérienne dans le respect des
des systèmes d’information et de communi- normes juridiques ; de même, il me semble
cation (SIC) ou encore les outils de tenue de important de savoir mener des opérations
situation. On a d’ailleurs trop souvent tendance non létales. Nous devons garder à l’esprit
à réduire le C2 à un ensemble de moyens : ils qu’il se livre aussi une bataille de la crédibilité
font partie intégrante du système, mais celui- en ce sens que l’ennemi instrumentalise les
ci est incomplet si on le réduit à cette seule dommages collatéraux pour délégitimer notre
dimension. Toujours est-il que les moyens de action. À cet égard, je ne peux que déplorer
105
106
la perception que nos concitoyens ont trop connaissance du milieu dans lequel on opère.
souvent des dégâts collatéraux imputables Si l’arme aérienne est connue pour ses capa-
à la puissance aérienne. Autant l’armée de cités de destruction, son spectre d’actions est
l’air est reconnue pour ses capacités, autant bien plus large. Ce dernier s’élargit d’autant
il persiste dans l’opinion publique l’idée plus qu’il bénéficie des extraordinaires avan-
que l’aviation est la grande responsable des cées techniques de l’aviation militaire ; pour
dommages collatéraux en Afghanistan. Or autant, il ne faut pas se méprendre : l’homme
c’est totalement faux, comme le prouvent les demeure au cœur de notre institution et au
dernières données mises à jour par l’ISAF cœur du C2 Air. Celui-ci est avant tout porté
que je vous livre ici. par des hommes. Ainsi, l’évolution des tech-
niques doit s’accompagner d’une sélection,
Les chiffres sont là, mais comme je vous le disais, d’une formation et d’un entraînement du
l’opinion publique demeure critique à l’encontre personnel prenant part au dispositif C2. C’est
de l’aviation de combat. Il faut savoir en tirer les l’ambition de l’école C2, à Lyon Mont-Verdun,
enseignements et investir le champ de bataille devenue centre d’excellence de l’OTAN et
de la crédibilité. Pour ce faire, il faut à mon sens qui a vocation à former tous les opérateurs
bien maîtriser la mécanique des effets : chaque C2. Le CASPOA constitue également une
action entreprise par les forces se traduit par des école C2. Il me paraît d’ailleurs essentiel que
comportements et des effets de natures différen- les industriels se rapprochent du CASPOA
tes (psychologiques, sociologiques…). C’est le pour développer des synergies. Cela se fait
domaine des opérations d’influence : agir sur les déjà, mais je pense que nous pouvons encore
comportements suppose au préalable une bonne améliorer cette coopération.
107
CASPOA : Centre d’analyse et de simulation pour
ISAF : International Security Assistance Force. la préparation aux opérations aériennes.
Le C2 fonctionne enfin grâce au leadership ; nos manques mais une véritable logique
cette notion nous renvoie à l’environnement d’interaction.
dans lequel opèrent les forces. La prise en
compte de ce dernier permet de prendre les Dans la suite de mon propos, je vous livrerai
décisions adaptées. C’est la compréhension que quelques applications du C2 déployé au sein de
le commandement aura de l’environnement l’armée de l’air ; je tâcherai aussi de donner des
politique et géostratégique qui donnera au C2 pistes de ce que pourrait être un C2 futur.
toute sa pertinence. C’est ce que je désigne par
le leadership. Le leadership traduit la capacité II- Le C2 air en action
à se situer au bon niveau pour apprécier son
apport à la manœuvre globale. Cette notion Les missions du CDAOA, ainsi que je l’ai dit en
Les Actes des colloques
nous renvoie encore au rôle central de l’homme introduction de mon intervention, sont mises
dans le C2 : le C de commandement nous en œuvre grâce au C2 : la sauvegarde aérienne,
rappelle que la dimension humaine est déter- la surveillance de l’espace et la défense antimis-
minante dans cette architecture. siles, les opérations sur le territoire national,
les opérations aériennes, enfin, le comman-
La mise en cohérence de ces diverses compo- dement air, s’appuient sur le C2. Ces missions
santes forme le C2 Air. Ces différentes font appel aux mêmes processus, aux mêmes
composantes doivent s’intégrer dans une moyens et, bien souvent aussi, aux mêmes
logique interarmées : celle-ci doit permettre personnes : le C2 assure ainsi la cohérence
la combinaison et l’intégration des effets pour entre les cinq missions du CDAOA. On peut à
atteindre l’état final recherché. Je déplore à mon sens distinguer deux types de C2 Air et
108 cet égard que l’interarmées soit parfois réduit c’est sur cette distinction que j’articulerai mon
à sa plus simple expression : cette approche propos : le C2 permanent (sauvegarde aérospa-
ne doit pas être un pis-aller pour combler tiale) et le C2 expéditionnaire (JFACC).
A. Le C2 permanent nationale française et véritable pôle de sur-
vie de l’État, le CNOA évalue les menaces et
L’armée de l’air assure la protection du ciel ordonne les missions d’interception grâce
français en adoptant une « posture perma- aux informations transmises par les centres
nente de sûreté aérienne ». Elle protège ainsi de détection et de contrôle (CDC), chargés
la population de toute action hostile qui de la surveillance de l’espace aérien français.
emprunterait la voie des airs ; elle garantit Les radars militaires, « maillés » avec ceux
par ailleurs la souveraineté nationale sur les de la DGAC, détectent les comportements
espaces aériens nationaux et leurs approches. anormaux. Lorsqu’un aéronef est considéré
Cette activité mobilise 960 aviateurs, 24 heu- comme douteux, son signalement est aus-
res sur 24. Pour mener à bien cette mission, sitôt transmis au CNOA. La surveillance
Les Actes des colloques
le CDAOA s’appuie sur le Centre national du ciel ainsi que la capacité d’intervention
des opérations aériennes (CNOA), situé à s’appuient sur l’activation permanente d’un
Lyon Mont-Verdun et relevant de la Haute dispositif qui mobilise des avions de chasse
Autorité de défense aérienne (HADA). Le implantés sur différentes bases aériennes, une
CNOA s’inscrit dans le projet Air Command capacité de ravitaillement en vol, un système
and Contrôle System (ACCS) dont l’ambition de détection aéroporté E-3F, des hélicoptères
est d’établir, à terme, un système commun et spécialisés disposant de tireurs embarqués,
interopérable de surveillance et de protection éventuellement des moyens sol-air ; à côté
du ciel européen. Le CNOA est véritablement de ces moyens, il y a surtout des hommes :
l’organe du C2 Air car il assure la conduite des pilotes, mécaniciens, contrôleurs aériens,
opérations et la mise en œuvre des moyens air. personnels de toutes spécialités.
Dans ce cadre, il est amené à agir avec divers
109
ministères (Intérieur, Affaires étrangères, Il existe cinq centres de détection et de contrôle
Transports…). Centre nerveux de la Défense militaires (CDC) : Lyon, Nice, Mont-de-Marsan,
Cinq-Mars-la-Pile et Drachenbronn.
La sauvegarde aérospatiale mobilise une struc- augmenté et les délais d’alerte réduits. Aux
ture de commandement marquée par la néces- radars de surveillance peuvent s’ajouter des
sité d’une réactivité très forte, d’où la relation moyens de guet à vue ainsi que des systèmes
directe qui relie la HADA au Premier ministre. d’armement sol-air moyenne portée. La protec-
Nous sommes là dans un système largement tion des événements à haute visibilité requiert
interministériel, donc, de prime abord, com- aussi un système C2 particulier. En effet, il ne
plexe à coordonner : pourtant, le C2 dédié à suffit pas de déployer une quantité de moyens :
cette mission assure une chaîne décisionnelle encore faut-il que ces derniers soient reliés
d’une grande rapidité, rapidité indispensable entre eux de manière cohérente, en temps réel
compte tenu de l’urgence dans laquelle doit et tout cela en garantissant une coordination
intervenir la décision. Cette fluidité est encore des moyens civils, militaires… Là encore, nous
Les Actes des colloques
111
Il existe 4 CCS : Lyon, Cinq-Mars-la-Pile, Drachen-
bronn et Mont-de-Marsan.
Héphaïstos) : ces moyens sont mis à la disposi- les drones ouvre par leurs capacités vidéo des
tion de la direction de la défense et de la sécurité perspectives intéressantes en termes de sécurité
civile ainsi que du préfet de la zone de défense intérieure. Ainsi, avec le même système C2,
sud. Le flux aérien des appareils de lutte contre l’armée de l’air travaille en coopération avec
les incendies est géré grâce au C2. le ministère de l’Intérieur, le ministère de la
Justice pour la surveillance de l’administration
Enfin, le C2 air peut être déployé dans le cadre pénitentiaire… Il existe par le biais du C2 une
de l’aide aux populations. Les récentes catas- parfaite intégration de l’action des différents
trophes naturelles que la France a connues ont ministères mobilisés. La qualité du C2 air est
montré la pertinence d’un système capable de donc reconnue et appréciée pour sa réactivité.
coordonner les actions civilo-militaires. La nature des menaces à venir devrait renforcer
l’action interministérielle.
Les Actes des colloques
114
puisque nous avons été le seul organe de Tchad », etc. Le rôle des JFACC est de coordon-
l’OTAN à se déployer en opérations aériennes ner l’action, prendre les éléments du niveau
pendant la NRF-5 au Pakistan ; nous avons mis opératif, les transformer en ordres vers des
en œuvre le JFACC pour l’opération « EUFOR unités aériennes. Cette coordination doit se
115
réaliser dans une logique interarmées, dès la particulières éventuelles. Il ne faut pas qu’il y
phase de planification. ait une limite trop rigide entre le JFACC avancé
et le JFACC arrière. Ils doivent s’ajuster en
Cette structure de commandement doit impé- fonction des missions. La souplesse du système
rativement être au plus près de l’état-major permet de déployer un JFACC n’importe où
opératif déployé. dans le monde, dans un délai contraint. Des
structures telles que les centres de conduite et
Les Actes des colloques
118
Actes des Ateliers du CESA du 12 octobre 2010,
La puissance aérienne dans la bataille de France
et la bataille d’Angleterre :
enseignements et perspectives
119
Intervention du général Gilles Lemoine
Directeur du CESA
Bien sûr, cet épisode marque un temps fort de Mais cet Atelier serait incomplet s’il se bornait
l’histoire des aviateurs, qu’ils soient allemands, à décrire la construction de la puissance aérien-
anglais ou français. Mais, bien plus qu’une ne au sein de chaque camp, ou du moins, s’il
démarche commémorative, notre ambition, en faisait abstraction de la dimension humaine de
parcourant cette page de l’histoire de l’aéro- la puissance aérienne. Car la puissance aérien-
nautique militaire, est de tirer un certain ne, et cela est encore bien vrai aujourd’hui, est
nombre de leçons du passé. Si l’on apprend de faite des hommes et des femmes qui servent
ses victoires, les échecs n’en sont pas moins notre institution avec courage et détermina-
riches d’enseignements ! Je citerai à cet égard tion. La bataille de France, comme la bataille
le lieutenant général Adolf Galland, as alle- d’Angleterre, nous livrent un bel exemple de
mand, selon lequel « les erreurs ont la faculté l’importance du moral des aviateurs dans
120 de ne pas appartenir à une époque donnée mais l’emploi des forces : parfois, de faibles effec-
au contraire d’avoir la faculté d’être encore et tifs et un équipement inférieur peuvent être
toujours répétées ! ». formidablement compensés par le courage et
battus contre les Allemands mais cela l’est
encore à notre époque, comme en attestent ces
propos de notre chef d’état-major de l’armée
de l’air : « Il nous faut, entre autres, adapter
constamment nos doctrines, nos équipements,
l’entraînement de nos forces aériennes aux
besoins réels tirés du retour d’expérience, à
des règles d’emploi évolutives, tout en gardant
à l’esprit que les capacités, les savoir-faire ne
s’improvisent pas, qu’ils demandent des années
de préparation, d’anticipation. » (Allocution du
CEMAA, 8e universités d’été de la Défense, 13
septembre 2010, Istres).
Pendant la première guerre mondiale, l’aviation a une fonction subalterne et le pilote alle-
mand est représenté comme un guerrier de l’air aux caractéristiques traditionnelles. Puis
l’entre-deux-guerres est l’occasion de mener des réflexions stratégiques sur l’aviation et de
réorganiser l’armée de l’air. À partir de 1933, l’image du pilote soutient l’idéal national-socia-
liste et inspire la fascination de la jeunesse, qui s’engage en masse dans la Luftwaffe. Cette
image évolue peu à peu vers une représentation plus empreinte de violence et plus proche de
la guerre des tranchées par sa brutalité. Le culte de l’aviateur forgé par le Troisième Reich
permet de masquer les risques courus par les jeunes pilotes, vulnérables dans la dépendance
qu’ils entretiennent avec une technique souvent défaillante.
Quel était le rôle de l’image des pilotes mili- tions, comme la reconnaissance, la chasse, le
taires allemands ? bombardement ou le combat contre les tanks
et l’infanterie ont été mises à l’épreuve. Cette
expérience a conduit, dans l’entre-deux-guer-
res, à mener des discussions sur le rôle stra-
tégique de l’aviation militaire, lesquelles ont
influencé la réorganisation de l’armée de l’air.
Durant les deux guerres mondiales, le pilote
était le symbole d’une aviation dont l’impor-
tance a augmenté jusqu’à atteindre un statut
indépendant et stratégique.
Les Actes des colloques
122 Cet article est basé sur l’intervention « L’image du Ce processus se poursuit après la seconde guerre
guerrier de l’air dans l’entre-deux-guerres » donnée mondiale quand l’aviation militaire gagne un statut
au DHI Paris en 2008 et qui sera prochainement indépendant et stratégique dans le contexte de la
publiée par Jörg Echternkamp et Stefan Martens. guerre nucléaire.
professionnelle et les promesses de gloire
attachées à celle-ci. C’est pourquoi l’histoire
de la représentation du pilote resterait incom-
plète sans l’évocation des motivations et des
expériences du soldat, hors de l’institution
militaire.
DR
Première guerre mondiale L’image idéalisée du guerrier moderne Oswald Boelcke5.
Dans ma thèse de doctorat j’ai travaillé sur les ex- nation de partager l’expérience de la guerre
périences des pilotes militaires allemands et sur le
rôle de la technique de 1908 à 1945 : « Moderne et d’annihiler la dimension dévastatrice de la
Krieger. Die Technikerfahrungen deutscher Mi- mort anonyme, propre aux tranchées. La mort
litärpiloten 1910-1945 » Krieg in der Geschichte,
vol. 58), Schöningh Paderborn 2010; cf. Christian au front rimait avec service rendu à la nation
Kehrt, « Moderne Krieger. Die Technikerfahrun- et fin héroïque. À l’enterrement de Boelcke, le
gen deutscher Militärpiloten », dans, Jörg Echter-
nkamp, Wolfgang Schmidt, Thomas Vogel (Ed..),
Perspektiven der Militärgeschichte. Raum, Gewalt Vgl. Joachim Radkau, Das Zeitalter der Nervosität.
und Repräsentation in historischer Forschung und Deutschland zwischen Bismarck und Hitler, Mün-
Bildung, Schöningh Paderborn, 2010. chen, 1998.
Oskar Brüssau, « Ein Boelcke will ich werden ». Ein Richthofen, Rittmeister Manfred Freiherr von, Der
Lebensbild unseres Fliegerhauptmanns Oswald rote Kampfflieger, Berlin : Ullstein 1917 (101-150
Boelcke für deutsches Heer und deutsches Volk, tausend), p. 34 et p. 71.
Leipzig 1916. Bernhard Rieger, Technology and the Culture of 123
Oswald Boelcke, Hauptmann Boelckes Feldberich- Modernity in Britain and Germany, 1890-1945,
te. Mit einer Einleitung von der Hand des Vaters Cambridge, Cambridge University Press 2005,
und zwanzig Bildern, Gotha, 1916, p. 81. p. 260.
chef des troupes aériennes a formulé le slogan éléments apparemment contradictoires : ici, la
suivant à l’intention des jeunes pilotes : « Ein technique moderne et les traditions anciennes
Boelcke will ich werden » (« je veux devenir un du corps des officiers.
Boelcke »).
II. La popularité de l’aviation dans l’entre-
L’image du pilote était celle d’un homme inno- deux-guerres
cent et plein de vie dont les caractéristiques
étaient proches de celles de l’officier prussien En Allemagne, la fin de la guerre marque une
traditionnel. En France, l’iconographie du rupture. Plusieurs milliers de soldats se retrou-
guerrier de l’air était similaire, selon l’analyse vent sans occupation. L’aviation militaire, qui
de Pascal Vennesson : « Les pilotes de chasse, avait offert une carrière professionnelle à un
les combattants qui mettent en œuvre l’une grand nombre de soldats issus des couches
des techniques les plus modernes de l’époque, sociales inférieures, est interdite. L’armement
s’identifient au guerrier traditionnel, sans des forces aériennes devient une question
rapport avec la guerre qui fait rage. » L’image politique majeure11. L’Allemagne souhaite alors
du soldat de l’air renvoyait plutôt à celle du obtenir une position comparable à celle des
soldat traditionnel, alors que les expériences du autres forces militaires, voyant que la France
front et de la guerre dans les tranchées néces- possédait, selon un article paru dans la revue
sitaient une nouvelle iconographie. Cet aspect Luftschau, plus de 42 000 aviateurs militaires
traditionnel peut s’expliquer par le concept de et plus de 3 000 avions militaires12. Après le
modernisme réactionnaire, établi par Jeffrey traité de l’air de Paris en 1926, seulement 72
Herf 10. Ce concept permet de combiner des officiers sont admis à voler dans des avions de
sport. Entre 1925 et 1933, environ 120 pilotes
de chasse et 100 observateurs sont instruits
secrètement en Russie. De même, les chances
d’exercer la profession de pilote civil étaient
vraiment réduites. La Lufthansa n’avait que
58 capitaines en 192813 et environ 300 pilotes
professionnels en 193014. Mais ces chances, si
minces soient-elles, n’émoussaient pas l’en-
gouement des jeunes pour l’aviation, avides
d’apprendre à voler. Le militaire se servait des
organisations civiles et du discours populaire
pour poursuivre ses objectifs15.
Les Actes des colloques
DR
pouvaient s’adresser à l’Association allemande
« Comment puis-je devenir pilote de sport ? »17
de l’aviation qui était en contact avec les écoles
d’aviation. Ces écoles civiles servaient à l’ins-
truction secrète des pilotes militaires. À la
différence de la première guerre mondiale, le tes de chasse publiés dans les années vingt et
vol des avions commerciaux ne demandait pas dans les journaux d’Oswald Boelcke19. En 1928,
particulièrement de courage et de bravoure Ernst Jünger formule le slogan : « Luftfahrt
mais plutôt de la prudence, de la responsabilité tut Not » (« L ’aviation est nécessaire »). Pour
et une certaine compétence technique18. Ernst Jünger, le pilote militaire représentait un
nouveau type de guerrier déployant la techni-
Les Actes des colloques
Dans l’historiographie allemande, l’en- que et la violence sans limites20. Après la prise
tre-deux-guerres est marquée par la césure de pouvoir par le parti national-socialiste, cette
politique de 1933. On note cependant une position des élites conservatrices est devenue
certaine continuité dans l’appréhension du la position officielle. La Luftwaffe et ses pilotes
guerrier de l’air. C’est ce qui ressort d’un symbolisaient la puissance et la modernité du
certain nombre de récits et mémoires des pilo- nouvel État. Göring s’attachait à propager une
16 Michael. J Neufeld, « Weimar Culture and Futuris- 19 Wolfgang Foerster, Kämpfer an vergessenen
tic Technology. The Rocketry and Spaceflight Fad Fronten. Feldzugsbriefe, Kriegstagebücher und
in German, 1923-1933 », dans, Technology and Berichte, Kolonialkrieg, Seekrieg, Luftkrieg, Spio-
Culture, 31 (1990), p. 725-752. nage, Berlin 1931 ; Prof. Dr. Werner : Boelcke. Der
17 Dans la revue Luftschau, 10 Nov. 1928. Mensch, der Flieger, der Führer der deutschen Ja-
125
18 Max Limbach, « Werden und Wesen des Verkehr- gdfliegerei, Leipzig 1932.
sflugzeugführers », dans, DTMB Meyer (Ed.), Ver- 20 Ernst Jünger (Ed.), Luftfahrt ist Not !, Leipzig 1928,
kehrsflieger berichten, p. 12. p. 12.
La comparaison diachronique des deux livres
d’Ernst Udet sur les expériences de la première
guerre mondiale permet d’analyser les diffé-
rences entre la narration de la guerre en 1918
et dans les années trente. Contrairement à la
première guerre mondiale, l’image du guerrier
véhiculée est celle du soldat blessé, dont on
veut souligner la dureté et la persévérance.
En somme, c’est l’image du Frontkämpfer, le
guerrier du front qui domine désormais celle
du pilote traditionnel de la première guerre
DR
Martin Henri Sommerfeld, Hermann Göring. Ein Lebens- mondiale25. La vulnérabilité devient aussi
bild, Berlin, 1933 (12. Aufl.).
une menace et un danger, mis au centre de
l’iconographie. Tandis qu’en 1918, le premier
image moderne et puissante de la Luftwaffe21. succès apparaissait comme un événement
Richthofen 22 , véritable figure populaire de joyeux 26, il est réinterprété comme une expé-
l’aviation, devint ainsi un symbole fort de la rience extatique de soif de sang27. À la fin de
Luftwaffe23. son autobiographie de 1935, Udet s’identifie
à la génération des combattants du front 28.
Sur cette photo, Hermann Göring est mis Le passé de la première guerre mondiale est
en scène comme le dernier commandant alors réinterprété et réinventé à la lumière de
de la célèbre escadre de Richthofen. Cette l’idéologie nationale-socialiste. Le combat,
image symbolisait une symbiose entre l’hé- soumis à la volonté du Führer et de ses idéaux,
roïsme de la première guerre mondiale et le comme « la volonté », « la sélection » ou « la
parti national-socialiste. En même temps, ce communauté de destin », est l’élément central
culte de l’aviateur permettait de dissimuler de la narration populaire, qui s’adresse à la
la défaite et les conséquences politiques du future génération. Dans les années trente, la
traité de Versailles en promettant un avenir Luftwaffe avait un grand besoin de personnel.
prospère sous le commandement du parti En trois ans, le nombre de ses soldats passe
national-socialiste24. de 18 000 soldats en 1935 à 275 000 à la fin de
l’année 1938 29.
21 Peter Fritzsche, A Nation of Fliers. German Aviati-
on and the popular Imagination, Cambridge/Mass. La production des avions montre clairement
and London 1992 Fritzsche, p. 190 ; Karl-Heinz que l’aviation a vraiment commencé à se
Völker, Die deutsche Luftwaffe 1933-1939. Aufbau développer pendant le Troisième Reich et le
Les Actes des colloques
30 Ibid., p. 112.
127
31 Gründel, E. Günther : Die Sendung der jungen 32 BA-MA N 760/8, 19. 9. 1940, p. 74.
Generation. Versuch einer umfassenden revolu- 33 DTMB NL 123/23 Nachlass Paul Pausinger, Kriegs-
tionären Sinndeutung der Krise, München 1932. tagebuch, p. 15.
pilotes anglais étaient très doués au combat du discours populaire relatif à l’aviation durant
et que les pilotes allemands dépendaient du la République de Weimar expliquent l’évolu-
moteur de l’avion et de la technique pendant les tion des idées vers le discours tenu pendant le
vols de longue distance. De plus, les fréquents Troisième Reich. L’idée de popularisation de
changements d’altitude favorisaient le stress. l’aviation, l’exigence d’une position de puis-
Pendant ses missions, le pilote Pausinger sance politique fondée sur l’aviation étaient
observait ainsi les bombardements de Londres formulées pendant la République de Weimar.
qu’il légitimait dans son journal de combat en Pourtant, c’est dans le cadre national-socialiste
référence à l’idéologie nationale socialiste. Peu et au cours du réarmement de la Luftwaffe
importe, selon lui, si une bombe n’atteint pas que ces désirs sont devenus possibles pour
sa cible, Londres est la capitale du capitalisme un grand nombre de jeunes gens. L’image du
international financier juif [« internationales guerrier de l’air est revue en faisant référence
Finanzjudentum »]. Il espérait détruire les à l’idéal du combattant au front et à l’idéologie
grandes banques juives de Londres : « Sur nationale-socialiste. Les héros de la première
Londres, il y a beaucoup de nuages et les bombes guerre mondiale symbolisaient la renaissance
tombent à blanc. Mais, dans cette ville immense, des forces aériennes et motivaient la généra-
elles toucheront toujours quelque chose ».34 tion suivante à s’engager volontairement dans
une carrière au sein de la Luftwaffe malgré les
Conclusion risques expérimentés pendant la guerre par les
pilotes en ce qui concerne la dépendance à la
En somme, le phénomène de popularité de technique, la qualité et la quantité des pilotes
l’aviation doit être bien intégré pour compren- et des avions. ●
dre le désir d’un certain nombre de jeunes de
s’engager dans la Luftwaffe. Certains éléments
Les Actes des colloques
DR
128
35 « À l’est de Londres on a réussi », dans : Fritz v.
34 DTMB NL 123/23 Nachlass Paul Pausinger, Kriegs- Forell : Mölders und seine Männer, Berlin Adler
tagebuch, p. 26. Bücherei 1941, p. 144.
Analyzing the Luftwaffe’s Failure in World War 2
par le lieutenant-colonel Géraud Laborie,
commandant l’escadron de transport « Touraine » 01.061.
Cet article ne correspond pas à l’une des interventions qui se sont tenues le 12 octobre 2010,
lors des Ateliers du CESA. Toutefois, son sujet s’inscrit bien dans la thématique traitée par
ces ateliers ; aussi avons-nous souhaité l’insérer dans la restitution des actes afin d’apporter
un éclairage complémentaire sur le thème de la puissance aérospatiale dans la Luftwaffe.
Résumé en français
Si l’année 1940 est cruelle pour les armées la Luftwaffe dans le conflit. Or, force est de
françaises et la jeune armée de l’air en constater que l’intérêt et les connaissances
particulier, elle est pour la Luftwaffe à la fois du dictateur allemand en matière d’aviation
l’objet d’une satisfaction bien légitime après la sont limités. Göring, le plus à même de le
campagne de France et la source d’un malaise conseiller, se désintéresse des aspects tech-
grandissant après l’échec face à la Royal Air niques et perd rapidement le sens des réalités
Force. concernant les capacités de sa Luftwaffe. Ses
décisions en matière de production de chas-
Le but de cet article est de comprendre les seurs sont désastreuses et rendent impossible
raisons qui vont transformer un outil de la tâche du ministère de l’Air.
la Blitzkrieg particulièrement efficace en
1939-1940 en une armée de l’air incapable L’expérience traumatisante de la première
de s’opposer aux alliées dans les années qui guerre mondiale pour la génération au
suivent. Il s’appuie sur une étude de l’état pouvoir en Allemagne en 1939 a égale-
d’esprit du haut commandement allemand ment un effet dramatique sur la Luftwaffe.
focalisé sur une guerre courte et montre les Tout le concept de Blitzkrieg découle de la
effets désastreux que cette vision du conflit volonté allemande de ne pas reproduire
Les Actes des colloques
va avoir pour la Luftwaffe dans une guerre la guerre d’usure exemplifiée par Verdun.
d’usure où production d’armement et forma- La guerre éclair est également un retour
tion ininterrompue de pilotes qualifiés sont à l’enseignement de Clausewitz avec une
primordiales. recherche de la bataille décisive qui met hors
de combat l’adversaire, comme le montrent la
Plus que tout autre dirigeant durant la deu- bataille de France ou les grandes manœuvres
xième guerre mondiale, Hitler concentre d’encerclement de l’opération Barbarossa.
dans ses mains tout le pouvoir militaire Le développement de la Luftwaffe dans la
allemand. Après l’échec de la Wehrmacht doctrine générale de la Blitzkrieg est donc
devant Moscou en décembre 1941, il s’impose le résultat d’une convergence entre une
comme son commandant en chef suprême. tradition militaire allemande bien ancrée
La vision de l’arme aérienne qu’a Hitler est et l’expérience générationnelle de ses hauts 129
donc capitale pour comprendre le rôle de dirigeants.
La convergence de ses deux facteurs va avoir de In Strategy for Defeat, the Luftwaffe: 1933-1945,
graves conséquences pour la Luftwaffe quand Williamson Murray attributes the defeat of
la guerre va changer de nature. Les dirigeants Nazi Germany to its political and military lead-
allemands refusent en effet d’admettre que la ership’s failure to acknowledge in the summer
bataille d’Angleterre a marqué un tournant. of 1940 “that it had won only the first round
Deux mois d’une campagne aérienne intense of a long struggle”. The author argues that
n’ont pas fait plier l’Angleterre. Frustré par this disavowal had a dramatic impact on the
la résistance de la RAF, le commandement entire German military and on the Luftwaffe
de la Luftwaffe hésite à mettre en œuvre une in particular as it failed to adequately mobilize
stratégie d’usure contre-nature. Pourtant and produce long-term resources.
la victoire éclair n’est plus possible. L’échec
devant Moscou durant l’hiver 1941-1942 le
confirme.
DR
produisent que 62 avions pour la Luftwaffe. Dans son ouvrage Strategy for Defeat, the Luftwaffe:
En matière de formation des équipages, la 1933-1945, Williamson Murray démontre que la culture
militaire nazie et la politique allemande ont indéniable-
foi en une victoire à portée de main conduit ment contribué à la défaite de la Luftwaffe.
la Luftwaffe à privilégier les opérations en
cours plutôt que la constitution d’un outil de The purpose of this paper is to provide a
formation capable de l’alimenter en pilotes sur deeper understanding of the reasons behind
le long terme. Ainsi les cadres instructeurs de the German leadership’s misjudgment as to the
l’aviation de transport sont retirés des écoles nature of the war, and then analyze its effect on
pour participer au pont aérien sur la poche the Luftwaffe with a focus on production, train-
Les Actes des colloques
de Demyansk à la fin de l’hiver 1942. Dans le ing, and air campaign planning and execution.
même temps, les capacités de formation des It argues that a unique conjunction of German
écoles de pilotage sont maintenues au niveau military culture, Nazi ideology, and perceptual
d’avant guerre jusqu’en 1942 ! predispositions of the senior Nazi leadership
kept Germany from completing a Gestalt
La bataille d’Angleterre à l’été 1940 marque switch in 1940 from the Blitzkrieg paradigm to
donc bien les prémisses d’un tournant dans la a prospect for a long war of attrition. Nowhere
guerre. La perception erronée de ce change- in the German military did this failure have
ment de nature du conflit retarde la mobi- more impact than on the Luftwaffe, due to the
lisation complète de l’économie allemande, relative importance of production and training
avec des conséquences dramatiques pour for air forces.
130 la capacité de la Luftwaffe à faire face à une
guerre d’usure. ❏ Williamson Murray, Strategy for Defeat, the Luft-
waffe 1933-1945 (Maxwell AFB, AL: Air University
Press, 1993), 302.
Recalling German national history and that they had just become “highly paid non-
military culture according to the concepts commissioned officers.” Thus understanding
defined by Robert Jervis in Perception and Hitler’s character and his concept of airpower
Misperception in International Politics is the plays a major role in explaining the failure of
first step to understand how Nazi Germany’s the Luftwaffe.
senior political and military leadership viewed
the conflict. Drawing on its conclusions will
follow an assessment of the effects on the
Luftwaffe’s production and training during the
war. Finally, the study will concentrate on how
the dominant paradigm of Blitzkrieg affected
the German air campaign planning.
DR
large organizations’ outputs or consultations
with carefully selected committees, rather Malgré sa prédilection pour la stratégie terrestre, le
leader allemand honore les officiers de la Luftwaffe
than the act of one individual alone. In the
au cours de la cérémonie d’Obersalzberg, 5 mai 1944.
words of Graham Allison and Philip Zelikow, Photo : Akira Takiguchi personal collection.
in a strong dictatorship “ for some purposes,
government behavior can usefully be summa- Robert Jervis points out the importance of early
rized as action chosen by a unitary, rational experiences and generational effects on deci-
decision maker.” This does not suggest that sion-makers. In Adolf Hitler’s case, his early
other models of decision-making processes do experience as a First World War infantryman
not apply to dictatorships. Still, it is reasonable and a victim of gas warfare had a profound
to assume that in a dictatorship the influence effect on the Nazi leader’s character and his
of the leadership’s character has more impact conception of the use of military power. Battles
on the nation’s policy than in any other form like Verdun where opposing armies inde-
of government. cisively bled to death convinced Hitler that
In Nazi Germany, as the war proceeded, Hitler Germany could not endure another war of
concentrated more and more power over the attrition. Instead, the conduct of war had to
German military, taking over as the Wehrmacht rely on quick, knock-out blows according to
supreme commander on 19 December 1941 the concepts of maneuver warfare developed
Les Actes des colloques
after the failure of Army Group Centre to take under Hans von Seeckt in the 1920s. The
Moscow. His supervision of military affairs prospect of a war of attrition became anathema
from the strategic to the tactical level was to the Nazi leader but also to all the cronies
complete, and without equivalent in other that surrounded him, who shared the same
belligerent states, the Soviet Union included. formatting experience. Here the generational
Even if after the war senior German military
leaders would overplay this aspect as an attempt Percy Ernst Schramm, Hitler: the Man and the
Military Leader (Chicago, IL: Quadrangle Books,
to justify their own failures, there is some 1971), 137.
truth in Wolfram von Richthofen’s assessment Robert Jervis, Perception and Misperception in
International Politics (Princeton, NJ: Princeton Uni-
Graham Allison and Philip Zelikow, Essence of De- versity Press, 1976), 252.
cision: Explaining the Cuban Missile Crisis (New James S. Corum, The Luftwaffe: Creating the Op-
131
York, NY: Longman, 1999), 143. erational Air War, 1918-1940 (Lawrence, KS: Kan-
Ian Kershaw, Hitler, 1936-1945: Nemesis (New sas University Press, 1997), 84.
York, NY: Norton, 2000), 453. Jervis, 252.
effect played in full. There is no doubt that on Tiger tanks. At the same time they stressed his
top of Hitler’s influence on the senior political disastrous interferences in the technological
and military leadership, an important dose of development of the Luftwaffe. This lack of
groupthink syndrome helped convince even interest and understanding about airpower
the most skeptical of the soundness of the was responsible for his gross misperceptions
Führer’s strategy. of the strength of the Luftwaffe in 1939, and
Hitler’s formatting experience as an infan- its capability to maintain a superior edge in
tryman can also explain the relative lack the future.10
of interest that he displayed for airpower. Another key aspect of Hitler’s character was
Williamson Murray portrays him as a land- his very limited conception of economics and
centric strategist who “regarded the air war administration. He believed that the German
as an embarrassment.” His understanding of economy could accomplish whatever orders
airplane technology was very poor compared the state gave, and showed profound contempt
to his technical and tactical knowledge of land for “the bureaucrats.”11 Confining his economic
warfare. After the war, Alfred Jodl and Erich notions to the Nazi ideology, Hitler endorsed
von Manstein admitted the positive role played the four-year plan proposed by Göring in
by Hitler in defining the modern Panther and 1936, which emphasized partial autarky as a
➥
Source : [Link]
[Link]/rubrique,dornier-do-17,140357.
html
Équipé de deux moteurs radiaux et
d’une queue double, le Dornier Do-17,
bombardier rapide et léger, fut l’un
des principaux aéronefs utilisés par la
Luftwaffe pendant les trois premières
années de guerre. Son rayon d’action
s’avérant rapidement limité, sa pro-
duction fut arrêtée fin 1941, au profit
du nouveau et plus puissant Junkers
Ju-88.
DR
➦
Source : [Link]
Les Actes des colloques
[Link]/rubrique,junkers-
ju-88,[Link]
Le Junkers Ju-88, considéré à l’époque
comme l’appareil allemand le plus poly-
valent, fut utilisé de manière intensive
au-dessus de la Belgique, de la France
et de la Grande-Bretagne.
DR
of Britain.17 This did not prevent him from ciple of war as an instrument of policy. Still,
James S. Corum argues that Hitler’s Mein
12 Kershaw, 20-21.
Kampf and Luddendorf’s Totaler Krieg attacked
Clausewitz’s theory on the ground that the
13 Eric Larrabee, Commander in Chief: Franklin Dela-
no Roosevelt, his Lieutenants, and their War (An- concept of war did not serve the purpose of
napolis, MD: Naval Institute Press, 1987), 12 and states anymore but “was evolving into one
210.
of total conflict between peoples and races–
14 Stephen Bungay, The Most Dangerous Enemy, a
History of the Battle of Britain (London, UK: Aurum wars of total annihilation.”21 The role played
Press, 2001), 17.
15 Larrabee, 222.
18 Murray, 228-229.
16 Kenneth R. Whiting, “Soviet Air Power in World
War II,” in Airpower, Promise and Reality ed. Mark 19 Daniel J. Hughes, ed., Moltke on the Art of War
(New York, NY: Ballantine Books, 1993), 36. 133
K. Wells, (Chicago, IL: Imprint publications, 2000),
106. 20 Ibid., 125.
17 Murray, 189; Bungay, 124. 21 Corum, 145.
by the people in the Clausewitzian trinity
became paramount in Nazi racial ideology.
Here Corum misses the difference between
the rhetoric of Nazi ideology and the reality of
Nazi policy during the war. It is true that Hitler
saw the German people as a key aspect of the
war for Aryan supremacy. Still, if the war was
total ideologically speaking, it was not the case
economically: as a veteran of the Great War,
Hitler saw the collapse of the home front in
1918 as a potential threat to face again in the
next war. It became necessary for the German
dictator to make sure that the German people
suffered as little as possible from the war.22 Nazi
DR
ideology boosted by quick victories abroad and
Hermann Göring, commandant en chef de la Luftwaffe,
the German people spared unnecessary hard- préconisait, à l’instar des politiques menées au Canada,
ships were the keys of his home front strategy aux États-Unis et en Grande-Bretagne, le recours à la
to retain popular support. main-d’œuvre féminine. Sur la présente photo, une
ouvrière peint au pistolet le train d’atterrissage d’un
avion.
Contrary to Corum’s assessment, the reality Photo : Ronny Jaques, Downsview, Ontario, septembre
behind the rhetoric of Nazi ideology played 1944.
well into the traditional German military
culture. These two powerful currents prevented 1940, and without even fully mobilizing the
any full centralization of the German arma- German economy. France boasted a strong
ment production and full mobilization of the aircraft industry that the Germans did not fully
German economy until 1943, when it was exploit until late in the war: in 1941, the French
too late. Even then, the rhetoric of total war produced only 62 aircraft for the Luftwaffe.25
displayed ad nauseam by Goebbels’s propa- Williamson Murray rightly points out the
ganda should not mask the reality that Hitler responsibilities of Hans Jeschonneck and Ernst
would repeatedly shy away from decisions Udet who were incapable of running an effi-
related to total mobilization, and imposed cient aircraft production capability for the
numerous constraints such as his refusal to Luftwaffe in the critical years of 1940 and 1941.
enlist more German female workers.23 Göring’s He also points out Göring’s poor knowledge of
proposal to reduce that constraint, by having the situation.26 Still, he offers an explanation
women work on airplane production at home, that relies as much on the incompetence of
Les Actes des colloques
C’est au cours de la bataille d’Angleterre (1940) que le raids against London on other grounds. His
haut commandement militaire allemand utilisa, pour la disinterest in the air campaign had moved to
première fois, la Luftwaffe dans une opération aérienne
indépendante des forces terrestres. disillusion about the Luftwaffe’s capability to
Source : [Link] gain air superiority. The change in strategy
[Link] only reflected his will to exert reprisals for
Bomber Command’s raids against Berlin, and
27 Ibid., 138-139. his switch to Russia as an indirect way to affect
28 Richard J. Overy, The Air War, 1939-1945 (Wash- Great Britain’s will to fight.
ington DC: Potomac Books, 2005), 145. Adding to the influence of Hitler’s character,
29 Murray, 254. the fact that the Germans never truly attempted
30 Stephen [Link], and Wesley Phillips New- 135
ton, To Command the Sky: The Battle for Air Supe-
riority over Germany, 1942-1944 (Washington DC: 31 Bungay, 122.
Smithsonian Institution Press, 1991), 124-125. 32 Ibid., 288.
to wage a war of attrition against the Royal Air
Force also reflects the German emphasis on the
decisive battle. There was a strong tendency to
link the success of an entire campaign on the
decision of a single battle. Notwithstanding
the impact of attrition in aircraft and flight
crews suffered during July and August 1940,
it is astonishing that the Germans gave up any
attempt to directly subdue Great Britain after
only two months of campaigning. In compari-
son, it took the Allies two years of hard fighting
between 1942 and 1944 to establish air superi-
ority over Germany.
Crete. Hitler fell back on his “land-centric capability. All in all, the Luftwaffe fell victim
comfort zone” and never contemplated the use to the powerful interaction of Hitler’s percep-
of airpower other than in a ground support tion, Nazi ideology and the German military
role for the Wehrmacht, and to exert reprisals culture. These forces created a paradigm so
against the Allies. The use of Kurt Student’s strong that it prevented any Gestalt switch of
paratroopers as elite infantry and the creation the German leadership early in the war. Their
of more and more Luftwaffe anti-aircraft divi- effects on the Luftwaffe tend to support Albert
sions, which would also end as infantry units Speer’s assessment “that the air war had been
with dubious combat efficiency, confirmed his the greatest lost battle on the German side of the
definitive perception of airpower.34 whole war.”35 ●
136
33 Murray, 55.
34 Overy, 130. 35 Fest, 168.
Le rôle de la Royal Air Force dans la bataille de France
et la bataille d’Angleterre
par monsieur Sebastian Cox,
directeur de l’Air Historical Branch, RAF.
Monsieur Sebastian Cox analyse le rôle de la Royal Air Force dans la bataille de France et la
bataille d’Angleterre. Ce rôle ne peut être compris que resitué dans le contexte de la politique
de défense britannique de l’époque. Pour les Britanniques qui ne craignent pas la menace par
voies terrestres ou maritimes, la menace aérienne justifie en revanche de solides investisse-
ments en faveur de la Royal Air Force. Celle-ci affrontera les Allemands aux côtés des Français
lors de la bataille de France ; mais cette coopération révélera de réelles lacunes en termes
d’interopérabilité entre les deux forces aériennes. La bataille d’Angleterre, au contraire, est
conduite avec succès, car la Royal Air Force s’appuiera principalement sur un système efficace
de défense aérienne intégré.
able, so obsolete aircraft had to be ordered in undermine these assumptions. The first was
large numbers in order to expand the industrial Adolph Hitler. The Government’s expansion
base ready to produce more modern types. The of the RAF was designed to support the diplo-
second problem was strategic. If the primary matic engagement of Germany via the policy
threat was perceived to be German strategic which later became known as appeasement. If
air power then the appropriate posture was Hitler could be persuaded both that UK rear-
seen to be that of deterrence, and as in the early mament was serious and effective, and that his
part of the decade there was not thought to be more legitimate concerns would be addressed
any possibility of effective defence against air diplomatically, then it was reasoned this twin-
attack, then this required a powerful counter- track approach would maintain the peace of
offensive force to deter Germany from using Europe. This approach led directly to Munich
138 the Luftwaffe against the UK. Which meant, which it was thought had exactly achieved
of course, creating a large force of strategic its objective of simultaneously deterring and
bombers. The air staff wanted large numbers satisfying Hitler.
rons of Bomber Command. Britain continued
to produce these aircraft into 1940 despite the
fact that the air staff had described them as
obsolescent in 1937.
En septembre 1938, à son retour de Munich, Chamberlain based in Northern France ready either to oper-
est acclamé pour avoir évité un conflit majeur. Il brandit ate from there, or to move into Belgium to meet
ici, la résolution bilatérale supplémentaire engageant
les parties à négocier de manière pacifique leurs futurs any German advance there, in accordance with
différends. General Gamelin’s plan D.
DR
He performed a volt face, the impact of which
À la suite de la bataille de France, le chasseur-bombar-
on the RAF is seldom understood. Conscription dier Fairey Battle, fut déclassé. Trop lent, très vulnérable
was introduced in the UK for the first time in aux chasseurs et canons anti-aériens allemands et muni
peace, and the Government committed itself d’un faible armement défensif, son taux de pertes fut
to enlarging the army as well as the RAF and très élevé.
sending far more than the token forces previ-
ously envisaged to support France in the event
of war. This meant that the RAF now had to The RAF now entered into staff talks with the
provide far greater air forces to support this armée de l’air. The talks covered not only prac-
Les Actes des colloques
enlarged British expeditionary force than the tical questions, such as the provision of bases
air staff had ever envisaged. These additional for the British squadrons in France, but also
squadrons, particularly the fighter and recon- how they would operate in the event of war. In
naissance squadrons, could only come in the considering the question of the air defence of
short term from the planned expansion in both Britain and Northern France in case of
Fighter Command and Bomber Command air attack, the RAF’s Director of Plans actually
because none of the long term production plans proposed a unified air defence system cover-
had envisaged any expansion to support a large ing both countries in which aircraft from both
army in France. At the same time the previous air forces might be deployed against raids over
decision to build obsolete aircraft types as an France or the UK. This was not technically
interim measure to support expansion in the possible at the time, but the RAF did deploy six
aircraft industry meant that large numbers of mobile radars to France and also arranged that 139
aircraft such as the Fairey Battle single-engined information from the central UK operations
light bomber had been produced for the squad- centre at Bentley Priory in North London regard-
ing radar plots useful to France’s air defence
system would be passed directly by telephone
to the French air defense system. In the event,
when the storm broke in the west on 10 May 1940
such arrangements proved entirely inadequate.
The RAF’s bomber squadrons, attacking targets
ranging from German armoured columns to
the Meuse bridges suffered appalling casualties,
with entire formations being shot down, and
they were quickly reduced to only 25% of their
initial strength. Communications were so poor,
DR
Pendant la bataille de France, la supériorité de l’armée
that requests for RAF support by British army de l’air allemande est importante et fait perdre à la RAF
units in Belgium had to be sent back to London 959 avions, chiffre considérable pour l’époque.
and back out to RAF units on French airfields.
This was not the way to deal with the German Luftwaffe’s case they found it more difficult than
Blitzkrieg. The ten fighter squadrons of the the RAF to replace aircraft losses, though many
RAF’s Air Component in Northern France and of their captured aircrew in France were released
the Advanced Air Striking Force in Champagne and returned to duty when France signed the
fared some what better than the bombers. Flying Armistice. The RAF replaced its aircraft losses
Hurricanes, and reinforced from England as within weeks but found replacing pilots more
the battle developed, they took a heavy toll of difficult. These were portents for the future. The
Luftwaffe aircraft. The problem, however, was RAF had fought hard in France but its campaign
that there was no efficient air defence system had been disjointed, its command and control
in northern France capable of giving proper inadequate, and it found itself, partly because
warning of the Luftwaffe’s approach. The six of pre-war politics and policies, fighting a very
mobile radars were too few in number to cover different war from that which it had planned.
the French frontier, were not linked into a prop-
erly functional command and control system, The end of the French campaign signalled a
and had ineffective communications links with pause while both sides regrouped and licked
both RAF fighter units and the French zone their wounds while preparing for the battle
d’opération aérienne nord. At best the radars ahead, not least while Hitler sought a diplomatic
could only provide local warning of attack and solution to the problem of Britain; a solution
not a proper comprehensive picture of the air which he failed to find. The diplomacy marked
situation. Hence the RAF fighters often found the prelude to one of the decisive battles of
themselves at a tactical disadvantage and found history, and the first such battle to be decided
Les Actes des colloques
During the Battle of France, and including the The Luftwaffe approached the battle with a
heavy fighting over Dunkirk, during which sense of optimism, instilled by its victories in
Fighter Command denied the Luftwaffe air Poland and in France. These, as we have seen,
superiority, the RAF lost 959 aircraft includ- had not been won lightly, but the victories
ing 386 Hurricanes and 67 Spitfires, which appeared comprehensive and the German
was equivalent to roughly half its frontline aircrews had seen little to convince them that
strength on 10 May 1940. The Luftwaffe, of they could not achieve victory over Fighter
course, had also suffered, losing some 1,400 Command and the RAF. And yet there had
aircraft destroyed and 488 damaged, again been tell-tale signs in the French campaign, not
140 this was about half its operational strength. least the failure to inflict a crushing defeat on
These losses were significant for both sides in the RAF and prevent the evacuation of 330,000
view of the impending Battle of Britain. In the French and British troops at Dunkirk.
The most significant factor in the forthcom- it is displayed as a coloured counter on a grid
ing battle was that the British had installed square on a very large scale map table. There,
what would today be called an integrated air it is correlated with information from other
defence system or IADS. It was the world’s first radars to give greater confidence of its accuracy.
integrated air defence system. And it is very The filter officer in charge of the filter centre
important to understand, as the Luftwaffe did assesses the plots appearing on the map table.
not understand, that it was not simply a ques- Once he has decided that a plot is a hostile raid
tion of radar, though the radars were a very he gives it a raid designation with a number and
crucial element in the system. But as we have an H for hostile – for example H04. A female
seen, there were radars in France in May, but “teller” with a telephone headset then reads
they had not turned the tide of battle in the that information off the plot on the table. As
allied favor, because they did not form part of a she speaks into her headset the information
properly developed system. is passed simultaneously across another set of
open telephone lines to the Fighter Command
operations centre in the room next door to the
filter centre, and the operations rooms of the
two next levels of command in the appropriate
parts of the UK system. The radar plots then
appear simultaneously on the operations room
map tables in the operations rooms at the group
and sector levels of the command and control
system. In the case of the south east of England,
this was the responsibility of Number 11 Group
at its control centre at Uxbridge in west London.
It is the group control centre which decides
which squadrons to launch to intercept. Once
DR
En 1935, le brevet du radar est déposé. La RAF en saisit the squadron is in the air it is the responsibility
immédiatement l’importance et développa le système of the sector control centre, one level further
CHAIN HOME. Pendant la bataille, les stations ont été down the chain, to speak to the squadron
attaquées de nombreuses fois sans qu’elles soient suf-
fisamment endommagées pour être neutralisées. Les commander in the air via radio telephone and
Allemands, les jugeant trop robustes, n’ont pas réitéré vector the squadron onto the enemy raid.
leur action. Si la Luftwaffe avait mesuré l’importance
de ces radars, elle aurait peut-être mis toutes ses
ressources pour les détruire.
The filtering process at Fighter Command,
which was designed both to identify and
The difference in Britain was the integrated discount friendly aircraft and to remove spuri-
Les Actes des colloques
system. This, in modern Anglo-American ous radar returns from rain clouds, anomalous
jargon, was network-centric warfare. Put propagation in the atmosphere or simply flocks
simply, it allowed the acquisition, assimila- of birds, took about four minutes. The transmis-
tion, accurate assessment, and distribution sion of the filtered information by the “Teller”
(in a usable format), of intelligence data to the was then simultaneous and instantaneous to all
appropriate level of a sophisticated command parts of the Command and Control system —
and control system. What do I mean by that? that is to say the information did not flow from
I will describe the “system”. A radar on the cliffs Group down to sector but reached both at the
above Dover provides about twenty minutes same moment. It took a Spitfire squadron four-
warning of a Luftwaffe raid building up over teen minutes to climb to twenty thousand feet,
the Pas de Calais. This information is passed and a Hurricane squadron, two to three minutes
through direct open telephone lines to a filter longer. You will remember that the Dover radar 141
centre at Fighter Command’s headquarters at gave about twenty minutes warning of the raid,
Bentley Priory in north west London, where it took four minutes to filter the information
DR
Dans le cadre de la défense aérienne, les moyens radar combinés aux systèmes
de communication permettent à la Royal Air Force de disposer d’une réaction
accrue face aux raids de la Luftwaffe. Un nouveau modèle de commandement,
attaché à la puissance aérienne, est né : le C2 (Command and Control).
and display it on the operation rooms’ map We should remember that the very first extreme-
tables, so the enemy will cross the coast of ly crude experiment in bouncing radio waves
Kent in sixteen minutes. This did not leave the from an aircraft to a receiver in the UK had only
11 Group fighter controller at Uxbridge much taken place in 1935. The RAF had gone from
time to make decisions about what squadrons to crude experiment to fully functional integrated
scramble and where to send them. The margins air defence system in just five year. In fact the
were very slim, but the system was there— this system was built on work on displaying and
was the system which had not existed in the disseminating information regarding the air
Battle of France because the telecommunica- defence picture that had its origins as far back
tions links to provide the rapid dissemination of as the First World War, when German Zeppelin
the information from the radars or the ground and Gotha raiders had attacked London. The
observers were either not in place or were too Germans of course had radars in 1940, actually
cumbersome, and the picture of the air situa- technically very good radars, but they had no
tion was therefore fractured, incomplete, and comparable integrated system and completely
generated much too slowly. misunderstood the way the Fighter Command
Les Actes des colloques
Le Hawker Hurricane fut le premier chasseur mono- pilots before they were sent into the fighting
plan de la Royal Air Force. Complémentaire du Spitfire further south. In September the Luftwaffe’s
– chargé de s’attaquer aux chasseurs d’escorte –, il s’est
particulièrement illustré dans la bataille d’Angleterre
fighter pilot losses reached over 23 per cent.
pour chasser les bombardiers. Morale was badly affected by the losses which
contrasted with the constant reiterations by the
The other strength of the RAF was its resilience Luftwaffe high command that the RAF was down 143
in logistics. Not only was serviceability on RAF to its last hundred or so aircraft, a fact which was
squadrons higher than the Luftwaffe’s, but the palpably at odds with the tenacious defence which
the Luftwaffe attacks continued to meet on every The battle was in effect a battle of attrition. In
occasion that they crossed the Channel. this regard the Luftwaffe was at its most effec-
tive in the latter part of August, but it never
RAF tactics in the air were less flexible than the came close to defeating Fighter Command,
Luftwaffe’s. The RAF still too frequently flew in although Park and Dowding were seriously
threes instead of pairs, although some squadrons concerned at that point. The Germans were
learned fast and some had already begun to themselves worried by the scale of their own
absorb tactical lessons gained over France and losses, and the inadequacies of their intelligence
Dunkirk. The Hurricane and Spitfire were also compounded their problem. Their inadequate
inferior in armament to the Messerschmitt 109. campaign planning merely heightened these
Their eight machine guns did not inflict compa- shortcomings. In the end, they reverted to
rable structural damage to the two cannon and attacking cities which was never likely to prove
two machine guns of the Messerschmitt 109. a productive policy, given the size of their force
One machine gun bullet is unlikely to down and the characteristics of their aircraft.
an aircraft unless it hits the pilot whereas one
cannon shell is quite capable of causing cata-
strophic damage. The 109 also had the advantage
of fuel injection, compared to the RAF fighters’
carburettors which allowed many Luftwaffe
pilots to escape by diving out of the dogfight.
DR
suffered from quixotic leadership on the part of Le Messerschmitt 109 est le principal chasseur alle-
Goering. It was also subject to excessive political mand. Ses atouts en matière d’armement, sont contre-
balancés par son manque de maniabilité mais aussi par
influence, both in respect of intelligence, and sa faible autonomie qui bridera les pilotes allemands et
operations, notably in the decision to switch the les rendra moins efficaces.
focus of attack to London, early in September.
Ultimately the air force which had planned and
The British, by contrast, at least in respect of prepared for the campaign which it fought, with
Dowding and Park, understood precisely their equipment and organisation to match, defeated
Les Actes des colloques
operational objective, which was simply to the air force which had never really planned
conserve and maintain Fighter Command in for this type of warfare except in propaganda
being while protecting vital target sets such terms, and which had neither the equipment
as aircraft factories, ports and airfields. The nor the logistics to undertake the campaign
Germans had to win the battle to attain victory, successfully. ●
but in effect Fighter Command only required
a draw–it only had to prevent the Germans
winning to attain its strategic objective. With
Fighter Command and the Royal Navy both in
being, there was no prospect either of success-
ful invasion, or of creating the political condi-
144 tions to force Britain out of the war through
air attacks.
Réflexions sur l’emploi de l’armée de l’air
dans la bataille aéroterrestre de mai-juin 1940
par monsieur Patrick Facon,
directeur de recherche, SHD.
se sont produits au cours des années vingt et de Londres cède, la guerre est bel et bien
trente, tant dans les domaines politique que terminée. Une rupture aussi parce que la
diplomatique ou encore militaire et moral, bataille qui a été menée en France est une
force est de constater que le contexte de bataille aéroterrestre, tandis que la bataille
déclin dans lequel ce pays se débat au cours d’Angleterre est une bataille aérienne, la
des années qui suivent la première guerre première de l’histoire dans laquelle l’enga-
mondiale influe de façon considérable sur sa gement exclusif de la puissance aérienne
politique militaire : philosophie défensive, peut avoir une influence décisive sur l’issue
pacifisme profond face aux massacres des des opérations. Néanmoins, tout au long des
tranchées, repli frileux derrière une ligne opérations de mai-juin 1940, un homme, le
Maginot censée la protéger d’une nouvelle
agression allemande, absence de réaction Maurice Vaïsse (sous la direction du professeur), 145
ferme face aux entreprises et aux coups de Mai-juin 1940, Défaite française, victoire alleman-
de sous l’œil des historiens étrangers, Paris, édi-
force de Hitler. Rien n’est toutefois joué en tions Autrement, 2000.
général Vuillemin, commandant en chef des en cette occasion, le fait qu’elle a largement
forces aériennes françaises, s’est appliqué à dépassé les engagements pris avant la guerre,
convaincre les chefs politiques et militaires les pertes considérables qu’elle a subies, plus
britanniques des liens indissociables liant de 900 appareils dont 400 de ses précieux
la bataille dans les airs livrée en France et chasseurs (en majorité des Hurricane, puis-
la défense avancée de la Grande-Bretagne. que les Spitfire ont été réservés à la défense
Certes, la démarche s’identifie à un réflexe du territoire métropolitain et engagés en
national qui le pousse à réclamer la présence partie lors de l’évacuation de Dunkerque).
du plus grand nombre d’unités navigantes Contrairement à ce qu’affirmera plus tard la
britanniques sur le continent ; mais, en même propagande du régime de Vichy, qui s’emploie
temps, Vuillemin semble cultiver une vision à désigner les boucs émissaires de la défaite,
stratégique originale. Il pense – et il le fait le Gouvernement de Londres, à travers la
savoir – que la bataille d’Angleterre se joue volonté de Churchill, s’est dépensé à soute-
sur le continent, dans le cadre de la lutte que nir la France quasiment jusqu’à la fin de la
l’armée de l’air et la Royal Air Force mènent première décade de juin 1940, lorsque l’issue
contre la Luftwaffe, que si les alliés d’outre- de la bataille ne fera plus aucun doute et que
Manche consentent les efforts nécessaires, en la sécurité de la Grande-Bretagne deviendra
précipitant dans la mêlée tous les chasseurs une priorité.
disponibles, de façon à abattre un grand
nombre de bombardiers ennemis, les îles De fait, Français et Britanniques se sont
Britanniques seront à l’abri d’une offensive engagés, dès avant la guerre, dans la voie
aérienne de grand style. d’une coopération militaire dont le volet
aérien est loin d’être négligeable. Si l’affaire
est lancée au milieu des années trente, elle ne
prend de dimension réelle qu’en 1938-1939,
après la crise de Munich et l’invasion de la
Bohême-Moravie, où les deux alliés ressen-
tent la nécessité d’aller plus avant. En mai
1940, un peu plus de 400 avions de la Royal
Air Force ont été déployé en France, au titre
du Bomber Command (commandement du
bombardement) ou de la coopération avec le
corps expéditionnaire terrestre de Lord Gort.
Au final, les Britanniques auront largement
DR
aérien à décentraliser ses forces pour l’emploi, sorte d’errance doctrinale, déchirée entre son
donnant bien plus de poids à l’intervention tropisme stratégique et les contraintes qui
du bombardement dans l’affrontement au sol. lui sont imposées, au détriment du principe
Jamais, autant qu’au cours des journées qui de réalité. La méfiance qui régit les rapports
s’étendent du 5 au 15 juin, le bombardement entre terriens et aviateurs entraîne de graves
ne sera engagé contre les colonnes alleman- mécomptes dans la détermination d’une
des en si grand nombre. doctrine d’emploi qui aurait permis de combi-
ner moyens aériens et moyens terrestres dans
La doctrine d’emploi de l’armée de l’air la bataille. Par ailleurs, les responsables terres-
tres, il faut bien le reconnaître, n’envisagent
La doctrine d’emploi de l’armée de l’air suit l’emploi des forces aériennes pas autrement
148 les mêmes errances que son organisation. Dès que dans le cadre d’un système de subordina-
sa création, animés par de forts sentiments tion à caractère organique et non dans celui
autonomistes et l’idée qu’ils peuvent influer d’une bataille commune acceptée.
La participation de l’armée de l’air à la bataille toute l’efficacité possible. Toutefois, la chasse
terrestre est un sujet qui, il va de soi, interroge n’est pas instruite pour intervenir en grosses
les aviateurs français ; le général Féquant, formations. Engagée en petites patrouilles, elle
chef d’état-major général de 1936 à 1938, et est confrontée – et là réside une des grandes
le général Vuillemin, qui lui succède, réflé- surprises de la campagne – sur des phalan-
chissent à cette option inéluctable. Ils n’en ges aériennes ennemies fortes de plusieurs
hésitent pas moins sur la doctrine à suivre en dizaines, voire de centaines de chasseurs et
la matière et ne se montrent guère partisans, de bombardiers. Par ailleurs, cette spécialité
contrairement aux Allemands, d’un engage- manque d’effectifs et est contrainte d’assurer
ment en appui direct des forces terrestres au de nombreuses tâches différentes et divergen-
profit des forces aériennes, au plus près de la tes qui la tendent au point de la désarticuler :
ligne de feu. L’aviation sera donc déployée en défense aérienne du territoire, couverture des
appui indirect, sur les arrières immédiats de armées, escorte des bombardiers.
l’ennemi, de façon à freiner ou encore à arrê-
ter ses colonnes motorisées, les bombardiers Des choix déchirants doivent donc être faits
agissant sous la protection de la chasse. et une brûlante polémique oppose à ce propos
terriens et aviateurs. Les premiers souhai-
La bataille de mai–juin 1940 et la tent évidemment que l’accent soit mis sur la
bataille logistique couverture des armées terrestres ; les seconds
sont bien plus préoccupés par la défense
En mai-juin 1940, contrairement à ce que fera aérienne du territoire et l’accompagnement
la Royal Air Force lors de la bataille d’Angle- des bombardiers dépourvus de toute protec-
terre, l’armée de l’air est employée dans une tion face à des chasseurs allemands qui font
bataille aéroterrestre. Elle a pour mission de montre d’une très forte activité. Finalement,
disputer la maîtrise du ciel à l’ennemi, mais la priorité est accordée à la première de ces
aussi d’intervenir dans la bataille au sol avec options, et le choix peut se comprend tant il
149
est vrai que les armées terrestres sont sans ons déployés simultanément à Maëstricht et
cesse harcelées et frappées par le bombarde- Tongres, ou encore à Sedan. Paradoxalement,
ment allemand. Dès lors, les équipages des les interventions de cette spécialité iront
bombardiers sont engagés dans la bataille croissant pendant la deuxième partie de la
sans bénéficier d’aucun accompagnement de bataille, dans les premiers jours du mois de
chasse, parfois dans des missions de sacrifice juin, avec l’engagement de plusieurs dizaines
et au prix de lourdes pertes. Aussi, au fur et d’appareils, à plusieurs reprises chaque jour-
à mesure du démantèlement du réseau de née, contre les colonnes blindées et motorisées
guet terrestre, mais également des pertes et ennemies. C’est là une preuve que les groupes
du resserrement du dispositif aérien sur des de bombardement se sont renforcés de façon
bases de moins en moins nombreuses, dans importante depuis le début des combats et
les régions non encore envahies du pays, l’effi que les procédures fort lourdes du départ ont
cacité de l’aviation de chasse déclinera-t-elle été allégées de façon à conférer une bien plus
de façon inexorable. grande efficacité à ces unités.
Le bombardement, en fort mauvais état depuis Quant aux liens tactiques et opérationnels de
le retournement doctrinal de 1938, subit lui l’armée de l’air, ils demeurent pratiquement
aussi de plein fouet les réalités de la bataille. intacts jusqu’à la mi-juin, donc presque jusqu’à
Les aviateurs ont procédé au développement la fin de la bataille. Ce n’est donc pas une armée
d’une aviation de bombardement horizontale démantelée qui surgit de la défaite, même si
non négligeable, mais qui se révèle de bien des signes de désorganisation apparaissent
peu d’utilité dans les interventions au sol, dans les jours qui précèdent l’entrée en vigueur
simplement parce qu’elle a été conçue pour de l’armistice. Comment aurait-il pu en être
être engagée à 5 000 m d’altitude. Quant à autrement avec un territoire français aux deux
l’aviation d’attaque, elle se réduit à quelques tiers envahi ? Tout au long de la campagne, les
groupements d’assaut destinés à attaquer zones d’opérations aériennes (grandes unités
à très basse altitude et qui sont décimés, le adaptées aux groupes d’armées terrestres) ont
12 mai, lors de leur première sortie sur les conservé les liaisons avec les unités subalternes
colonnes motorisées allemandes, au débouché qui leur ont été subordonnées.
du canal Albert et de Maëstricht. En cette
occasion se produit une autre grande surprise Une des données fondamentales de la bataille
de la campagne : les bombardiers moyens et de mai-juin 1940 réside à la capacité de l’ar-
légers français se heurtent non seulement mée de l’air à durer. Les aviateurs se débattent
à une chasse allemande très active, mais, en effet dans d’inextricables problèmes de
surtout, ils sont proprement décimés par les ravitaillement et de logistique. S’ils n’ont que
Les Actes des colloques
extraordinaires concentrations d’armes anti- fort peu d’avions jusqu’en 1939, faiblesse de
aériennes légères (20 et 37 mm) qui accompa- l’industrie aéronautique oblige, ils en reçoi-
gnent le charroi blindé et motorisé ennemi. vent un nombre sans cesse plus important à
L’aviation d’assaut, contrainte de réviser sa partir de cette année où la production dépasse
doctrine, issue de la pensée du colonel italien 3 000 unités. Toutefois, l’industrie des équi-
Mecozzi, un des adversaires les plus résolus pements ne parvient pas à accompagner cet
de Douhet, n’opérera plus désormais qu’à effort gigantesque et des centaines d’appareils,
l’altitude de 3 000 m, sans prise réelle sur les manquant d’hélices, d’armement, de radio
objectifs au sol. etc., ne peuvent être déclarés bons de guerre
et engagés au combat. Cette situation entraîne
Une autre caractéristique de l’aviation de des crispations entre le haut commandement
150 bombardement réside dans le marasme où aérien, chargé des opérations, et le ministère
elle se débat au début de l’offensive allemande de l’Air, dont la tâche consiste à fournir en
à l’Ouest : jamais plus d’une vingtaine d’avi- avions et en personnel les unités de l’avant.
D’un autre côté, l’aviation française connaît saxons reprendront dans les années soixante
une usure importante et ne parvient pas, mal- et soixante-dix. À la mi-juin, plus de 1 000
gré les efforts qu’elle déploie, à conserver des avions modernes ainsi que leurs pilotes et
effectifs suffisants en première ligne. Dès que équipages passent en Afrique du Nord afin
le rythme des opérations ralentit – notam- d’y être préservés d’une capture certaine. Plus
ment du 20 mai au 4 juin 1940 -, la situation de 5 000 autres se trouvent dans les dépôts de
s’améliore et les moyens gagnent en puis- stockage de l’armée de l’air. Celle-ci dispose
sance ; mais, aussitôt que les forces aériennes évidemment d’un capital précieux, un capital
sont à nouveau sur la brèche, le nombre d’avi- à préserver.
ons disponibles fond comme neige au soleil
sans que rien n’y fasse. En fait, malgré les La dimension humaine de la bataille
efforts réels du haut commandement, l’armée
de l’air s’asphyxie progressivement et perd la Comment, tout au long de la dure et contrai-
bataille du matériel. Certaines projections gnante bataille dans laquelle elle est précipi-
réalisées après la défaite montrent que, si les tée de mai à juin 1940, l’aviation française
combats s’étaient prolongés, elle aurait été gère-t-elle ses ressources en personnel ? La
paralysée pour de bon dès le 15 juillet 1940. question ne manque certes pas d’intérêt et
Contrairement aux Britanniques qui remet- elle mérite d’être étudiée ici. Si des écoles ont
tront en service des centaines de chasseurs été constituées au début de la guerre, les plans
endommagés pendant la bataille d’Angle- de réarmement aérien n’ont été accompagnés
terre, l’aviation française ne possède qu’un que d’une timide politique des effectifs, en
seul atelier de réparations capable de remplir sorte que fort peu de renforts en pilotes et en
cette tâche. Cette remarque ne manque pas équipages sont venus se joindre aux navigants
d’intérêt, tant il est vrai que nombre d’histo- disponibles au commencement du conflit et
riens d’outre-Manche attribuent la victoire de que le poids principal des combats reposera
la Royal Air Force sur la Luftwaffe à l’activité sur les épaules de ceux qui se trouvent aux
fiévreuse des ateliers de réparation. armées en septembre 1939. Ce manque cruel
de ressources en hommes pèse d’un poids
Un autre des paradoxes de la bataille de mai- très lourd dans la conduite des opérations
juin 1940 réside dans le processus de moder- où les missions confiées aux chasseurs et aux
nisation accéléré que l’armée de l’air met en bombardiers prennent une dimension si consi-
œuvre dans des circonstances pourtant diffi- dérable que les hommes sont, lorsque s’achève
ciles. Les forces aériennes françaises sont en la campagne, au bord de l’épuisement physi-
effet bien plus modernes au début du mois de que et moral – tous les rapports médicaux
juin qu’à la date du 10 mai, qui marque l’en- le soulignent. Cet épuisement et ce manque
Les Actes des colloques
gagement de l’offensive allemande à l’Ouest. de personnel sont eux aussi très lourds de
Dans le feu de la bataille, il a fallu remplacer conséquences sur la capacité de durer de l’ar-
les avions les plus anciens par des appa- mée de l’air et amènent à se poser la question
reils bien plus récents, tels que le chasseur de sa longévité dans une bataille qui se serait
Dewoitine D.520 ou le bombardier Lioré-et- prolongée. Faute de personnel disponible, de
Olivier LeO.451. Ce phénomène du plus grand nombreux avions bons de guerre ne pourront
intérêt ne doit pas pour autant dissimuler une être utilisés en première ligne.
autre : si l’aviation déploie des machines bien
plus avancées, plus de 60 % d’entre elles sont Les pertes sont quant à elles très élevées. Ce
indisponibles, faute de pièces de rechange ou sont en effet près de 40 % des officiers et
encore d’accessoires (hélices, radios, viseurs, 20 % des sous-officiers et hommes de troupe
etc.). Elle n’en a pas pour autant disparu du navigants qui sont tués, blessés ou disparais- 151
ciel, comme le prétendent les Allemands sent dans le feu des combats. Force est de
dès 1940 – thèse que les historiens anglo- constater également le comportement très
SHD DAA
Chasseur Bloch 152, 1940.
Les pertes pour l’armée de l’air sont très élevées. Ce sont près de 40 % des officiers et 20 % des sous-officiers
et hommes de troupe navigants qui sont tués, blessés ou disparaissent dans le feu des combats.
courageux des aviateurs français, la foi et l’air figure parmi les principaux responsa-
l’esprit de sacrifice qui les ont animés tout au bles de la défaite, sera ressentie d’autant plus
long d’une campagne faite souvent d’actions douloureusement.
désespérées. Chasseurs et bombardiers se
battent jusqu’au 24 juin, veille de l’entrée en Si le mythe d’une armée de terre qui ne se
vigueur de l’armistice. La plupart du temps, serait pas battue en 1940 a été taillé en pièces
les missions qui leur reviennent se révèlent dans les années quatre-vingt (100 000 tués
extrêmement difficiles, confinent parfois au en mai-juin, soit plus que dans les premiers
sacrifice : attaque sur la Meuse menée par des mois de la Grande Guerre, pourtant très
unités équipées d’avions de bombardement meurtriers), sans doute le temps est-il enfin
dépassés (250 km/h contre 600 km/h pour venu de reconnaître à présent l’importance
les chasseurs allemands) ; engagement par des sacrifices consentis par les aviateurs au
Les Actes des colloques
de simples chasseurs faiblement armés contre cours de ces six semaines qui ont précédé
des colonnes de chars allemands fortement l’effondrement de la France. ●
protégées. La force morale de ses navigants
a donc été un des éléments centraux de la
capacité de l’armée de l’air. Mieux encore,
l’arrêt des opérations est ressenti de la façon
la plus douloureuse qui soit dans les unités,
qu’elles soient restées en France ou qu’elles
aient franchi la Méditerranée. Les journaux
de marche révèlent un sentiment tout à fait Les informations contenues dans cette commu-
nication proviennent essentiellement de deux de
inconcevable, un sentiment selon lequel les nos ouvrages : L’armée de l’Air dans la tourmente,
152 aviateurs n’ont pas eu un seul instant l’idée la bataille de France, mai-juin 1940, Paris, Econo-
que leur armée ait été vaincue. L’accusation mica, 1997 ; et Batailles dans le ciel de France,
mai-juin 1940, Saint-Malo, Éditions Pascal Galodé,
portée sous Vichy, selon laquelle l’armée de 2010.
Questions/Réponses
par le contre-amiral Jean-Louis Vichot,
directeur du Centre d’études supérieures de la marine (CESM).
tenté de trouver des systèmes correctifs. Dès ments horizontaux vers la fin du mois de mai,
le début de la bataille (début juin), on essaye car les « terriens »étaient obsédés par les têtes
de décentraliser l’emploi des forces aériennes de pont que les Allemands avaient édifiées sur
pour le compte de la bataille terrestre, ce qui la Somme. Des pertes extrêmement importan-
représente un gros effort de la part des avia- tes se sont produites au sein de ce groupement
teurs. L’idée est donc de faire en sorte que les intervenant sur ces têtes de ponts, notamment
délais de réaction deviennent extrêmement en raison d’emploi tactique par des gens qui
faibles et de mettre à la disposition de certaines n’étaient pas nécessairement habitués ou habi-
armées – ce qui rappelle 14-18 – des unités de lités à employer ce type de moyens. Au terme
bombardements d’assaut et de bombarde- de quatre jours d’existence, ce groupement est
ments horizontaux, qui interviennent très vite donc immédiatement dissous mais il y a une
dans la bataille. Cela explique ainsi ce regain volonté d’aller l’un vers l’autre qui se produit
d’activités de l’aviation de bombardement et une décentralisation qui fait que l’activité de
et notre plus grande disponibilité. Mais une l’aviation de bombardement est extraordinai-
arrière-pensée subsiste ; il y a une thématique rement dense du 5 juin – attaque définitive des
Les Actes des colloques
centrale dans la bataille de France : l’armée de Allemands – jusqu’au 12 juin. Il y a donc des
terre veut faire de l’armée de l’air un corps de efforts effectués de manière à pourvoir faire
cavalerie qui va intervenir pour combler toutes intervenir en décentralisant. Des essais ont
les brèches qui existent au front. Cela souci donc été effectués à ce niveau.
d’économie des forces fait que la coopération
n’est pas aussi poussée qu’on le voudrait. Les ✓ Intervention du général (2S) Maurin
aviateurs disent : « L’emploi des forces aérien- – ancien chef d’état-major de l’armée de l’air
nes directement sous commandement terrestre (du 27 février 1967 au 12 décembre1969) :
provoque des pertes très importantes dans les Breveté pilote le 1er mai 1940, j’ai été envoyé
unités et il ne faut pas que l’on casse définiti- à Châteauroux sur des Breguet 690, avions
vement l’instrument en le faisant employer par d’assaut, pour faire de l’attaque au sol. Nous
154 des gens qui n’en n’ont pas l’habitude ». À titre étions huit, envoyés vers deux directions
d’exemple, on a créé un groupement provisoire différentes. Partis dans l’Est de la France
de bombardements d’assaut et de bombarde- nous avons fait des attaques au sol sur des
forces allemandes arrivant de l’est et essayant mains des Allemands lorsqu’ils sont arrivés
de se diriger vers Paris. Au bout de ces dix au sud de la Loire. Cet exemple illustre bien les
jours, quatre avions avaient été détruits et problèmes d’organisation de la production ou
deux étaient tant abîmés qu’on nous donna même politiques de cette époque.
l’ordre de les laisser et d’en retrouver à
Châteauroux, où nous n’avons pu trouver que ✓ Colonel Colas – chef de la division concepts
deux avions, les autres n’existant plus. En ce au CESA : Vous avez parlé des tentatives de
qui me concerne, je suis donc reparti, direc- rapprochement pour améliorer la détection
tement transféré sur une autre type d’avion, entre la France et l’Angleterre, pourquoi n’a-
des avions de bombardement Glenn Martin t-on finalement pas abouti à quelque chose
se trouvant dans le Sud de la France. de plus performant dans ce domaine, sachant
qu’on aurait pu – même si l’aspect technique
✓ Intervention de monsieur Facon : L’armée était moins développé en France – importer
de l’air fabriquait des avions et des moteurs du matériel d’Angleterre en France ou faire en
mais ne savait pas fabriquer, parallèlement, sorte que cela fonctionne ?
les équipements et les accessoires que ces
derniers nécessitaient. L’industrie des équipe- ✓ Réponse de monsieur Cox : La capacité de
ments et des accessoires ne fonctionnait donc production au Royaume-Uni n’était pas suffi-
pas. Par conséquent, énormément d’avions sante pour installer des systèmes de radars à la
qui étaient déclarés « bons de guerre » par fois en France et en Angleterre. Les Français
le service de fabrication de l’aviation et qui avaient lancé une commande à la suite de
étaient stockés à Châteaudun n’avaient pas les laquelle un « plan de production radar » fut
équipements radio, les viseurs (etc.) pour être établi, mais la Grande–Bretagne avait, elle
envoyés au combat. aussi, besoin de ces radars. La demande fran-
çaise n’a donc pu être traitée qu’après celle de
Un autre exemple intéressant est l’armement la Grande Bretagne. Cette dernière a, par la
des avions. On pensait qu’il ne fallait pas suite, envoyé six radars mobiles en France,
armer les avions en usine, ils étaient donc tous mais ne faisant pas partie d’un système inté-
envoyés désarmés à Châteaudun, où il n’y avait gré, ces radars furent relativement inefficaces.
pas suffisamment d’armuriers pour les armer. Le réel problème était que nous manquions de
Des dizaines d’entre eux sont tombés aux moyens d’intégration. ●
155
Discours de clôture
par le général d’armée aérienne Patrick de Rousiers,
inspecteur général des armées – air.
Le général Patrick de Rousiers, qui conclut cette matinée de débat, retient plusieurs éléments
de ces interventions. Ainsi, trois enseignements significatifs peuvent être mis en perspective
avec les orientations à venir dans l’armée de l’air : l’organisation des forces, la préparation
capacitaire et le rôle primordial de l’homme au sein des forces.
Facon, monsieur Sebastian Cox et le Docteur institutionnel et n’a pas d’unité. Elle est scindée
Christian Kehrt. Je voudrais aussi saluer l’ini- en entités attachées à une structure géogra-
tiative du CESA car c’est bien à travers l’his- phique tandis que la doctrine n’est pas établie
toire que se bâtit le futur. ni adaptée, et ce, en raison des contraintes
politiques et des luttes interarmées. Plus tard,
Plusieurs éléments me semblent devoir être lors de la bataille d’Angleterre, l’armée de l’air
retenus de ces interventions très intéressan- comprend qu’elle doit gagner en autonomie
tes et peuvent très probablement être mis en au risque sinon de perdre en efficacité. En
perspective avec les orientations à venir dans effet, cette bataille était avant tout une bataille
l’armée de l’air. On pourrait retenir trois aérienne, le concept de « joint approach» ne
éléments significatifs : l’impact sur les forces, pouvait y être mis en œuvre, contrairement à
156 la préparation capacitaire et le rôle primordial ce qui est fait aujourd’hui en Afghanistan où
de l’homme au sein des forces. les coopérations interarmées sont fréquentes,
nécessaires, indispensables et, de fait, quoti- tres déployées en périphérie (notamment les
diennes. Par ailleurs, monsieur Cox cite les Apache et lance-roquettes (LRM) déployés en
lacunes d’un système de commandement et Albanie). L’enseignement, pour moi, est qu’il y
de contrôle qui n’est pas interopérable et qui a juste des moments où c’est l’une d’entre elles
conduit à mener une guerre aérienne non coor- qui a le plus besoin de l’autre, et c’est tout. La
donnée entre la France et l’Angleterre. guerre des Malouines montre quant à elle que
même une opération à forte dominante mari-
Les opérations actuelles montrent que ces time ne peut réussir qu’avec le concours décisif
leçons ont été retenues et que l’interopérabilité d’autrui, en l’occurrence des bombardiers à très
est bien un facteur décisif qui doit influencer grand rayon d’action... On voit donc bien que
la préparation de l’avenir et le déroulement l’interarmées est une notion indispensable et
quotidien des activités. pratiquée depuis longtemps.
J’en viens à un autre volet qui est celui de la Cette action entre nos armées doit être coor-
réorganisation et plus particulièrement de la donnée, réfléchie et conduite en vue d’attein-
réorganisation de nos forces armées. Qu’il dre un objectif commun. La guerre menée
s’agisse du soutien, de l’interarmisation ou en Afghanistan est un exemple évident d’une
du commandement, cette réorganisation vise étroite coopération entre nos trois armées et
à améliorer l’efficacité de nos forces, à les conduisant, notamment, à des acquisitions
rendre plus réactives et à augmenter leurs d’équipements en urgence pour pouvoir répon-
capacités opérationnelles. La réforme engagée dre pleinement à cette indispensable interopé-
aujourd’hui s’inscrit pleinement dans ce sens. rabilité entre armées. Ce fut le cas, et chacun
Nous n’avons plus une armée aux ordres d’une le sait, en Irak, où la coopération entre les
autre, dans quelque sens que cela soit. Il me acteurs aériens et ceux situés au sol fut décisive,
revient des souvenirs extrêmement vivaces Fallujah étant un exemple marquant.
lors de la campagne du Kosovo, où c’était
presque l’inverse qui était prôné par certains Mais penser « interarmées » amène naturel-
aviateurs. Ils voulaient faire croire que les lement à penser « international et interopéra-
opérations n’étaient qu’aériennes, oubliant les bilité ». Les opérations de ces vingt dernières
actions décisives menées par les forces terres- années, de la guerre du Golfe à celle conduite
157
DR
DR
riels et des procédures identiques ? L’armée L’interopérabilité est devenue effective et vitale en
de l’air, vous le savez, est particulièrement Afghanistan, pour toute la coalition. Elle montre que les
active dans ce processus de rapprochement leçons du passé ont porté leurs fruits.
Dès la première guerre mondiale, les aviateurs s’unissent autour de valeurs communes, incar- 159
nées par le capitaine Guynemer. Ces valeurs se retrouvent, presque cent ans après les héros
de la première guerre mondiale, dans la notion de « Community of Airmen ».
complément des capacités opérationnelles, en
cas de conflit de haute intensité. Il est toutefois
une notion qu’il convient, à mon sens, de réaf-
firmer avec force : c’est que les aviateurs sont
avant tout des combattants, et ils le sont tous.
L’actualité à Kandahar nous le rappelle car
du personnel, des fusiliers commandos, sont
– au moment où je vous parle – à l’extérieur
de l’emprise de Kandahar pour patrouiller,
discuter avec la population, comprendre où se
trouvent des risques d’explosifs improvisés, des
IED, à faire du CIMIC (civil-military coopera-
tion), à aider cette population afghane et puis
à contrer les attaques qui pourraient venir de
nos adversaires. Ce sont aussi les mécaniciens,
qui depuis qu’ils sont à Kandahar effectuent
leur maintenance avec à portée de la main un
FAMAS, montrant combien ils sont techni-
ciens, spécialistes, experts… mais avant tout
guerriers. C’est dire si, de nos jours, la base
aérienne est au cœur de la zone de conflit et
c’est un changement profond dans les esprits
ou, plus exactement c’est un rappel à la réalité
DR
que nos anciens ont vécue dans le passé. Cette
omniprésence du fait de guerre est aussi ce que L’élément humain reste, dans des conflits comme
vivent tous ceux qui sont dans la structure de l’Afghanistan, un élément prépondérant. Ces femmes
et ces hommes véhiculent des valeurs indispensables
commandement à Kaboul, au sein de l’état- et complémentaires aux activités opérationnelles.
major de la FIAS. Des officiers de renseigne-
ment, par exemple, qui sont amenés eux aussi
à devoir réagir face à des agressions dont ils la servent. » En effet, polyvalence, cohérence
pourraient être menacés, et donc nous sommes capacitaire, efficacité opérationnelle tiennent
dans une nouvelle dimension où l’ensemble toute à la compétence et à la motivation du
des acteurs, quels qu’ils soient, sont avant tout personnel de l’armée de l’air. Grâce à des
des combattants, ce qui bien sûr n’est pas sans entraînements longs, performants, et à une
influence sur notre processus de formation. culture de l’exigence forte, ces hommes et ces
Les Actes des colloques
Ils le savent et font tous un travail formidable femmes sont capables de décider et d’agir vite,
en étant conscients, comme le disait le général dans l’incertitude, le chaos, et le « brouillard
Georgelin « que la force morale [de l’aviateur] est de la guerre ». ●
surtout rendue nécessaire par le fait que l’action
de guerre résulte autant de préparation que de
hasard, d’intelligence et d’instinct ».
Cette tribune est ouverte aux officiers de l’armée de l’air mais aussi à tous ceux
dont la réflexion permettra de faire connaître et progresser la pensée aérienne.
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...ainsi que les informations sur le CESA, et un accès à un fonds documentaire « Air et Espace »...
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