Redemptoris Mater : Marie et l'Église
Redemptoris Mater : Marie et l'Église
Vénérables Frères, chers Fils et Filles, 2. Soutenue par la présence du Christ (cf. Mt 28,
salut et Bénédiction Apostolique ! 20), l’Église marche au cours du temps vers la
consommation des siècles et va à la rencontre du
Seigneur qui vient ; mais sur ce chemin – et je tiens à
INTRODUCTION le faire remarquer d’emblée – elle progresse en sui-
vant l’itinéraire accompli par la Vierge Marie qui
1. LA MÈRE DU RÉDEMPTEUR a une place bien « avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèle-
définie dans le plan du salut, parce que, « quand vint ment l’union avec son Fils jusqu’à la Croix » (4).
la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d’une Je reprends les paroles si denses et si évocatrices
femme, né sujet de la Loi, afin de racheter les sujets de la Constitution Lumen gentium, qui présente, dans
de la Loi, afin de nous conférer l’adoption filiale. Et la sa conclusion, une synthèse remarquable de la doc-
preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé trine enseignée par l’Église sur le thème de la Mère
dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, du Christ qu’elle vénère comme sa Mère très aimante
Père ! » (Ga 4, 4-6). et son modèle dans la foi, l’espérance et la charité.
Par ces paroles de l’Apôtre Paul, que le Concile Quelques années après le Concile, mon grand pré-
Vatican II reprend au début de son exposé sur la décesseur Paul VI voulut reparler de la Vierge très
Bienheureuse Vierge Marie (1), je voudrais, moi aussi, sainte, exposant dans l’encyclique Christi Matri, puis
commencer ma réflexion sur le sens du rôle qu’a Marie dans les exhortations apostoliques Signum magnum
dans le mystère du Christ et sur sa présence active et et Marialis cultus (5), les fondements et les critères
exemplaire dans la vie de l’Église. En effet, ces paroles de la vénération unique que reçoit la Mère du Christ
proclament conjointement l’amour du Père, la mission dans l’Église, et également les différentes formes de
du Fils, le don de l’Esprit, la femme qui a donné nais- la dévotion mariale – liturgiques, populaires ou pri-
sance au Rédempteur, notre filiation divine, dans le vées – correspondant à l’esprit de la foi.
mystère de la « plénitude du temps » (2).
Cette plénitude détermine le moment fixé de toute 3. La circonstance qui me pousse à reprendre main-
éternité où le Père envoya son Fils « afin que qui- tenant ce thème est la perspective de l’an 2000, désor-
conque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie mais proche, où le Jubilé du bimillénaire de la nais-
éternelle » (Jn 3, 16). Elle désigne l’heureux moment sance de Jésus Christ porte en même temps notre
où « le Verbe qui était avec Dieu,… s’est fait chair et a regard vers sa Mère. Ces dernières années, diverses
habité parmi nous » (Jn 1, 1. 14), se faisant notre frère. voix se sont fait entendre pour exprimer l’opportunité
Elle marque le moment où l’Esprit, qui avait déjà ré- de faire précéder cette commémoration par un Jubilé
pandu en Marie de Nazareth la plénitude de la grâce, analogue destiné à célébrer la naissance de Marie.
forma en son sein virginal la nature humaine du En réalité, s’il n’est pas possible de déterminer
Christ. Elle indique le moment où, par l’entrée de chronologiquement un moment précis pour fixer la date
l’éternité dans le temps, le temps lui-même est sauvé de la naissance de Marie, dans l’Église on a constam-
et, pénétré par le mystère du Christ, devient définiti- ment eu conscience de ce que Marie parut avant le
vement le « temps du salut ». Enfin, elle désigne le Christ à l’horizon de l’histoire du salut (6). C’est une
début secret du cheminement de l’Église. Dans la li- réalité que, tandis qu’approchait définitivement « la
turgie, en effet, l’Église acclame Marie de Nazareth plénitude du temps », c’est-à-dire l’avènement salvi-
comme son commencement (3) parce que, dans l’évé- fique de l’Emmanuel, celle qui était destinée de toute
nement de la conception immaculée, elle voit s’appli- éternité à être sa Mère existait déjà sur la terre. Le
quer, par anticipation dans le plus noble de ses fait qu’elle « précède » la venue du Christ se trouve
membres, la grâce salvifique de la Pâque, et surtout reflété chaque année dans la liturgie de l’Avent. Si donc
parce que dans l’événement de l’Incarnation elle les années qui nous séparent de la conclusion du
trouve le Christ et Marie indissolublement associés : deuxième millénaire après le Christ et du commence-
celui qui est son Seigneur et sa Tête et celle qui, en ment du troisième millénaire peuvent être rappro-
prononçant le premier fiat de la Nouvelle Alliance, chées de cette antique attente historique du Sauveur,
préfigure sa condition d’épouse et de mère. il devient pleinement compréhensible que nous dési-
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« L’Église, en la personne de la Bienheureuse Vierge, clut toute l’humanité, mais réserve une place unique
atteint déjà à la perfection qui la fait sans tache ni ride à la « femme » qui est la Mère de celui auquel le Père a
(cf. Ep 5, 27) » et il souligne simultanément que « les confié l’œuvre du salut (19). Comme l’écrit le Concile
fidèles sont encore tendus dans leur effort pour Vatican II, « elle se trouve prophétiquement esquis-
croître en sainteté par la victoire sur le péché : c’est sée dans la promesse faite à nos premiers parents
pourquoi ils lèvent les yeux vers Marie comme modèle tombés dans le péché », selon le Livre de la Genèse
des vertus qui rayonne sur toute la communauté des (3, 15) ; « de même, c’est elle, la Vierge, qui concevra
élus » (15). Le pèlerinage de la foi n’est plus ce qu’ac- et enfantera un fils auquel sera donné le nom
complit la Mère du Fils de Dieu : glorifiée dans les d’Emmanuel », selon les paroles d’Isaïe (cf. 7, 14)
cieux aux côtés de son Fils, Marie a désormais franchi (20). Ainsi l’Ancien Testament prépare la « plénitude
le seuil qui sépare la foi de la vision « face à face » (1 du temps » où Dieu « envoya son Fils, né d’une
Co 13, 12). En même temps, toutefois, dans cet ac- femme… pour faire de nous des fils adoptifs ». La ve-
complissement eschatologique, Marie ne cesse d’être nue au monde du Fils de Dieu est l’événement rap-
« l’étoile de la mer » (Maris stella) (16) pour tous ceux porté dans les premiers chapitres des Évangiles selon
qui parcourent encore le chemin de la foi. S’ils lèvent saint Luc et selon saint Matthieu.
les yeux vers elle dans les divers lieux de l’existence
terrestre, ils le font parce qu’elle « engendra son Fils, 8. Marie est définitivement introduite dans le mys-
dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup de tère du Christ par cet événement : l’annonciation de
frères (Rm 8, 29) » (17) et aussi parce que, « à la nais- l’ange. Elle a lieu à Nazareth, dans des circonstances
sance et à l’éducation » de ces frères et de ces sœurs, précises de l’histoire d’Israël, le premier peuple au-
elle « apporte la coopération de son amour maternel » quel furent adressées les promesses de Dieu. Le mes-
(18). sager divin dit à la Vierge : « Réjouis-toi, pleine de
grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28). Marie « fut
toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait
PREMIÈRE PARTIE cette salutation » (Lc 1, 29), ce que pouvaient signifier
MARIE DANS LE MYSTÈRE DU CHRIST ces paroles extraordinaires et, en particulier, l’ex-
pression « pleine de grâce » (kécharitôménê) (21).
1. Pleine de grâce Si nous voulons méditer avec Marie ces paroles et,
spécialement, l’expression « pleine de grâce », nous
7. « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur pouvons trouver un rapprochement significatif préci-
Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bé- sément dans le passage cité ci-dessus de la Lettre aux
nédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ » (Ep Ephésiens. Et si, après l’annonce du messager cé-
1, 3). Ces paroles de la Lettre aux Ephésiens révèlent leste, la Vierge de Nazareth est aussi saluée comme
le dessein éternel de Dieu le Père, son plan pour le sa- « bénie entre les femmes » (cf. Lc 1, 42), cela s’éclaire
lut de l’homme dans le Christ. C’est un plan universel à cause de la bénédiction dont le « Dieu et Père » nous
qui concerne tous les hommes créés à l’image et à la a comblés « aux cieux, dans le Christ ». C’est une bé-
ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 26). Tous, de même nédiction spirituelle qui concerne tous les hommes et
qu’ils sont inclus « au commencement » dans l’œuvre porte en elle-même la plénitude et l’universalité
créatrice de Dieu, sont aussi inclus éternellement (« toutes sortes de bénédictions ») résultant de
dans le plan divin du salut qui doit se révéler totale- l’amour qui, dans l’Esprit Saint, unit au Père le Fils
ment à la « plénitude du temps » avec la venue du consubstantiel. En même temps, c’est une bénédic-
Christ. En effet – et ce sont les paroles qui suivent tion reportée sur tous les hommes par le Christ Jésus
dans la même Lettre – ce Dieu, qui est « Père de dans l’histoire de l’humanité jusqu’à la fin. Cependant,
notre Seigneur Jésus Christ », « nous a élus en lui dès cette bénédiction se rapporte à Marie d’une manière
avant la fondation du monde, pour être saints et im- particulière et exceptionnelle : en effet, Élisabeth l’a sa-
maculés en sa présence, dans l’amour, déterminant luée comme « bénie entre les femmes ».
d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs Le motif de cette double salutation est donc que
par Jésus Christ. Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à dans l’âme de cette « fille de Sion » s’est manifestée
la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a grati- en un sens toute la « gloire de la grâce », dont « le
fiés dans le Bien-aimé. En lui nous trouvons la ré- Père… nous a gratifiés dans le Bien-aimé ». En effet,
demption par son sang, la rémission des fautes, selon le messager salue Marie comme « pleine de grâce » : il
la richesse de sa grâce » (Ep 1, 4-7). l’appelle ainsi comme si c’était là son vrai nom. Il ne
Le plan divin du salut, qui nous a été pleinement ré- donne pas à celle à qui il s’adresse son nom propre
vélé par la venue du Christ, est éternel. Il est aussi – suivant l’état civil terrestre : Miryam (= Marie), mais
suivant l’enseignement de cette Lettre et d’autres ce nom nouveau : « pleine de grâce ». Que signifie ce
Lettres de saint Paul (cf. Col 1, 12-14 ; Rm 3, 24 ; Gal nom ? Pourquoi l’archange appelle-t-il ainsi la Vierge
3, 13 ; 2 Co 5, 18-29) – éternellement lié au Christ. Il in- de Nazareth ?
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ment suprême de la promesse faite par Dieu aux maison de sa parente. A son entrée, Élisabeth répond
hommes après le péché originel, après le premier péché à sa salutation et, sentant l’enfant tressaillir en son
dont les effets pèsent sur toute l’histoire de l’homme sein, « remplie d’Esprit Saint », à son tour salue Marie
ici-bas (cf. Gn 3, 15). Voici que vient au monde un Fils, à haute voix : « Bénie es-tu entre les femmes, et béni
le « lignage de la femme » qui vaincra le mal du péché le fruit de ton sein ! » (cf. Lc 1, 40-42). Cette exclama-
à sa racine même : « Il écrasera la tête du serpent ». tion ou cette acclamation d’Élisabeth devait entrer
Comme le montrent les paroles du protévangile, la dans l’Ave Maria, à la suite du salut de l’ange, et de-
victoire du Fils de la femme ne se réalisera pas sans venir ainsi une des prières les plus fréquentes de l’É-
un dur combat qui doit remplir toute l’histoire hu- glise. Mais les paroles d’Élisabeth sont encore plus si-
maine. « L’hostilité » annoncée au commencement est gnificatives dans la question qui suit : « Comment
confirmée dans l’Apocalypse, le livre des fins der- m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon
nières de l’Église et du monde, où réapparaît le signe Seigneur ? » (Lc 1, 43). Élisabeth rend témoignage à
d’une « femme », mais cette fois « enveloppée de so- Marie : elle reconnaît et elle proclame que devant elle
leil » (Ap 12, 1). se tient la Mère du Seigneur, la Mère du Messie. Le
Marie, Mère du Verbe incarné, se trouve située au fils qu’Élisabeth porte en elle prend part, lui aussi, à
centre même de cette hostilité, de la lutte qui marque ce témoignage : « L’enfant a tressailli d’allégresse en
l’histoire de l’humanité sur la terre et l’histoire du sa- mon sein » (Lc 1, 44). Cet enfant sera Jean-Baptiste
lut elle-même. A cette place, elle qui fait partie des qui, au Jourdain, montrera en Jésus le Messie.
« humbles et des pauvres du Seigneur » porte en elle, Dans la salutation d’Élisabeth, tous les mots sont
comme personne d’autre parmi les êtres humains, la lourds de sens ; cependant ce qu’elle dit à la fin semble
« gloire de la grâce » dont le Père « nous a gratifiés d’une importance primordiale « Bienheureuse celle qui a
dans le Bien-aimé », et cette grâce détermine la gran- cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la
deur et la beauté extraordinaires de tout son être. Marie part du Seigneur ! » (Lc 1, 45) (28). On peut rappro-
demeure ainsi devant Dieu et aussi devant toute l’hu- cher ces mots du titre « pleine de grâce » dans la salu-
manité le signe immuable et intangible de l’élection tation de l’ange. Dans l’un et l’autre de ces textes se
par Dieu dont parle la Lettre paulinienne : dans le révèle un contenu mariologique essentiel c’est-à-dire
Christ, « il nous a élus, dès avant la fondation du la vérité sur Marie dont la présence dans le mystère
monde…, déterminant d’avance que nous serions pour du Christ est devenue effective parce qu’elle « a cru ».
lui des fils adoptifs » (Ep 1, 4. 5). Il y a dans cette élec- La plénitude de grâce, annoncée par l’ange, signifie le
tion plus de puissance que dans toute l’expérience du don de Dieu lui-même ; la foi de Marie, proclamée par
mal et du péché, que dans toute cette « hostilité » dont Élisabeth lors de la Visitation, montre comment la
l’histoire de l’homme est marquée. Dans cette histoire, Vierge de Nazareth a répondu à ce don.
Marie demeure un signe d’espérance assurée.
13. Comme l’enseigne le Concile, « à Dieu qui ré-
2. Bienheureuse celle qui a cru vèle est due "l’obéissance de la foi" (Rm 16, 26 ; cf. Rm
1, 5 ; 2 Co 10, 5-6), par laquelle l’homme s’en remet
12. Aussitôt après le récit de l’Annonciation, l’évan- tout entier et librement à Dieu » (29). Cette définition
géliste Luc nous conduit, sur les pas de la Vierge de de la foi trouve en Marie une réalisation parfaite. Le
Nazareth, vers « une ville de Juda » (Lc 1, 39). D’après moment « décisif » fut l’Annonciation, et les paroles
les érudits, cette ville devrait être l’Ain-Karim d’au- mêmes d’Élisabeth : « Bienheureuse celle qui a cru »
jourd’hui, située dans les montagnes, non loin de se rapportent en premier lieu à ce moment précis (30).
Jérusalem. Marie y alla « en hâte » pour rendre visite A l’Annonciation en effet, Marie, s’est remise à Dieu
à Élisabeth, sa parente. Sa visite se trouve motivée par entièrement en manifestant « l’obéissance de la foi »
le fait qu’à l’Annonciation Gabriel avait nommé Élisa- à celui qui lui parlait par son messager, et en lui ren-
beth d’une manière remarquable, elle qui, à un âge dant « un complet hommage d’intelligence et de vo-
avancé, grâce à la puissance de Dieu, avait conçu un lonté » (31). Elle a donc répondu de tout son « moi »
fils de son époux Zacharie : « Élisabeth, ta parente, humain, féminin, et cette réponse de la foi comportait
vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa une coopération parfaite avec « la grâce prévenante et
vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on secourable de Dieu » et une disponibilité parfaite à
appelait la stérile ; car rien n’est impossible à Dieu » l’action de l’Esprit Saint qui « ne cesse, par ses dons,
(Lc 1, 36-37). Le messager divin s’était référé à ce qui de rendre la foi plus parfaite » (32).
était advenu en Élisabeth pour répondre à la question Annoncée à Marie par l’ange, la parole du Dieu vi-
de Marie : « Comment cela sera-t-il, puisque je ne vant la concernait elle-même : « Voici que tu conce-
connais pas d’homme ? » (Lc 1, 34). Oui, cela advien- vras en ton sein et enfanteras un fils » (Lc 1, 31). En
dra justement par la « puissance du Très-Haut », accueillant cette annonce, Marie allait devenir la
comme et plus encore que dans le cas d’Élisabeth. « Mère du Seigneur » et le mystère divin de
Marie, poussée par la charité, se rend donc dans la l’Incarnation s’accomplirait en elle : « Le Père des mi-
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torités romaines, n’ayant pas trouvé de « place à l’au- appelé du nom de Jésus est quotidiennement auprès
berge », elle enfanta son Fils dans une étable et « le d’elle ; donc, à son contact, elle utilise certainement ce
coucha dans une crèche » (cf. Lc 2, 7). nom qui, d’ailleurs, ne pouvait provoquer aucune sur-
Un homme juste et craignant Dieu, du nom de prise car il était en usage en Israël depuis longtemps.
Syméon, apparaît en ce commencement de « l’itiné- Toutefois, Marie sait que celui qui porte le nom de
raire » de la foi de Marie. Ses paroles, suggérées par Jésus a été appelé par l’ange « Fils du Très-Haut » (cf.
l’Esprit Saint (cf Lc 2, 25-27), confirment la vérité de Lc 1, 32). Marie sait qu’elle l’a conçu et enfanté « sans
l’Annonciation. En effet, nous lisons qu’il « reçut dans connaître d’homme », par l’Esprit Saint, avec la puis-
ses bras » l’enfant qui – suivant la consigne de l’ange – sance du Très-Haut qui l’a prise sous son ombre (cf.
« fut appelé du nom de Jésus » (cf. Lc 2, 21). Le dis- Lc 1, 35), de même qu’au temps de Moïse et des
cours de Syméon est accordé au sens de ce nom qui Pères la nuée voilait la présence de Dieu (cf. Ex 24,
veut dire Sauveur : « Dieu est le salut ». S’adressant 16 ; 40, 34-35 ; 1 R 8, 10-12). Marie sait donc que le
au Seigneur, il s’exprime ainsi : « Mes yeux ont vu ton Fils qu’elle a enfanté dans sa virginité est précisément
salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lu- ce « Saint », « le Fils de Dieu » dont l’ange lui a parlé.
mière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Pendant les années de la vie cachée de Jésus dans
Israël » (Lc 2, 30-32). Au même moment, Syméon la maison de Nazareth, la vie de Marie, elle aussi, est
s’adresse aussi à Marie en disant : « Vois ! cet enfant « cachée avec le Christ en Dieu » (cf Col 3, 3) dans la foi.
doit amener la chute et le relèvement d’un grand En effet, la foi est un contact avec le mystère de Dieu.
nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la Constamment, quotidiennement, Marie est en contact
contradiction afin que se révèlent les pensées intimes avec le mystère ineffable de Dieu fait homme, mys-
de bien des cœurs » ; et il ajoute en s’adressant direc- tère qui dépasse tout ce qui a été révélé dans
tement à Marie : « Et toi-même, une épée te transper- l’Ancienne Alliance. Dès le moment de
cera l’âme ! » (Lc 2, 34-35). Les paroles de Syméon l’Annonciation, l’esprit de la Vierge-Mère a été intro-
mettent dans une nouvelle lumière l’annonce que duit dans la « nouveauté » radicale de la révélation que
Marie a entendue de l’ange : Jésus est le Sauveur, il Dieu fait de lui-même, et elle a pris conscience du
est « lumière pour éclairer » les hommes. N’est-ce pas mystère. Elle est la première de ces « petits » dont
cela qui a été manifesté, en quelque sorte, la nuit de Jésus dira un jour : « Père,… tu as caché cela aux
Noël, quand les bergers sont venus à l’étable (cf. Lc 2, sages et aux intelligents et tu l’as révélé aux tout-pe-
8-20) ? N’est-ce pas cela qui devait être manifesté da- tits » (Mt 11, 25). En effet, « nul ne connaît le Fils si
vantage encore lorsque vinrent des Mages d’Orient (cf. ce n’est le Père » (Mt 11, 27). Comment Marie peut-
Mt 2, 1-12) ? Cependant, dès le début de sa vie, le Fils elle donc « connaître le Fils » ? Elle ne le connaît
de Marie, et sa Mère avec lui, éprouveront aussi en certes pas comme le Père ; et pourtant elle est la pre-
eux-mêmes la vérité des autres paroles de Syméon : mière de ceux auxquels le Père « a voulu le révéler » (cf.
« Un signe en butte à la contradiction » (Lc 2, 34). Ce Mt 11, 26-27 ; 1 Co 2, 11). Néanmoins si, dès le mo-
que dit Syméon apparaît comme une seconde annonce ment de l’Annonciation, le Fils, lui dont seul le Père
faite à Marie, car il lui montre la dimension historique connaît la vérité entière, lui a été révélé comme celui
concrète dans laquelle son Fils accomplira sa mission : que le Père engendre dans l’éternel « aujourd’hui »
dans l’incompréhension et dans la souffrance. Si, (cf. Ps 2, 7), Marie, sa Mère, est au contact de la vé-
d’une part, une telle annonce confirme sa foi dans l’ac- rité de son Fils seulement dans la foi et par la foi ! Elle
complissement des promesses divines du salut, est donc bienheureuse parce qu’elle « a cru » et parce
d’autre part, elle lui révèle aussi qu’elle devra vivre qu’elle croit chaque jour, à travers toutes les épreuves
l’obéissance de la foi dans la souffrance aux côtés du et les difficultés de la période de l’enfance de Jésus,
Sauveur souffrant, et que sa maternité sera obscure et puis au cours des années de la vie cachée à Nazareth
douloureuse. Et de fait, après la visite des Mages, où il « leur était soumis » (Lc 2, 51) : soumis à Marie,
après leur hommage (« se prosternant, ils lui rendi- et à Joseph également, parce que ce dernier lui tenait
rent hommage »), après l’offrande des présents (cf. Mt lieu de père devant les hommes ; c’est pourquoi le Fils
2, 11), Marie avec l’enfant dut fuir en Égypte sous la de Marie était considéré par les gens comme « le fils
protection attentive de Joseph, parce que « Hérode re- du charpentier » (Mt 13, 55).
cherchait l’enfant pour le faire périr » (cf. Mt 2, 13). Et Ainsi la Mère de ce Fils, gardant la mémoire de ce
ils devront rester en Égypte jusqu’à la mort d’Hérode qui a été dit à l’Annonciation et au cours des événe-
(cf. Mt 2, 15). ments suivants, porte en elle la « nouveauté » radicale
de la foi, le commencement de la Nouvelle Alliance.
17. Après la mort d’Hérode, quand la sainte Famille C’est là le commencement de l’Évangile, c’est-à-dire
retourne à Nazareth, commence la longue période de de la bonne nouvelle, de la joyeuse nouvelle. Il n’est
la vie cachée. « Celle qui a cru en l’accomplissement de cependant pas difficile d’observer en ce commence-
ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Lc 1, 45) ment une certaine peine du cœur, rejoignant une sorte
vit chaque jour le sens de ces paroles. Le Fils qu’elle a de « nuit de la foi » – pour reprendre l’expression de
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de son itinéraire terrestre : « elle avanca dans son pè- A présent, alors que Jésus avait quitté Nazareth pour
lerinage de foi » et, en même temps, de manière dis- commencer sa vie publique dans toute la Palestine, il
crète mais directe et efficace, elle rendait présent aux était désormais entièrement et exclusivement « occupé
hommes le mystère du Christ. Et elle continue encore à aux affaires de son Père » (cf. Lc 2, 49). Il annonçait le
le faire. Par le mystère du Christ, elle est aussi pré- Royaume : le « Royaume de Dieu » et les « affaires du
sente parmi les hommes. Ainsi, par le mystère du Père » qui donnent aussi une dimension nouvelle et un
Fils, s’éclaire également le mystère de la Mère. sens nouveau à tout ce qui est humain et, par consé-
quent, à tout lien humain par rapport aux fins et aux
[Link] ta mère devoirs assignés à chaque homme. Dans cette nouvelle
dimension, même un lien comme celui de la « frater-
20. L’Évangile de Luc conserve le souvenir du mo- nité » prend un sens différent de la « fraternité selon
ment où « une femme éleva la voix du milieu de la la chair » provenant de la filiation commune par rapport
foule et dit », s’adressant à Jésus : « Heureuses les en- aux mêmes parents. Et même la « maternité », dans le
trailles qui t’ont porté et les seins qui t’ont nourri de leur cadre du Règne de Dieu, sous l’angle de la paternité de
lait ! » (Lc 11, 27). Ces paroles constituent une Dieu lui-même, acquiert un autre sens. Par les paroles
louange de Marie comme Mère de Jésus selon la que rapporte Luc, Jésus enseigne précisément ce nou-
chair. La Mère de Jésus n’était peut-être pas connue veau sens de la maternité.
personnellement de cette femme ; en effet, quand S’éloigne-t-il par là de celle qui l’a mis au monde se-
Jésus commença son action messianique, Marie ne lon la chair ? Voudrait-il la maintenir dans l’ombre de
l’accompagnait pas et continuait à vivre à Nazareth. la discrétion qu’elle a elle-même choisie ? Si l’on s’en
On pourrait dire que les paroles de cette femme in- tient au premier sens de ces paroles, il peut sembler
connue l’ont fait sortir, en quelque sorte, de son obs- en être ainsi, mais on doit observer que la maternité
curité. nouvelle et différente dont Jésus parle à ses disciples
Par ces paroles, se trouve mis en lumière au milieu concerne précisément Marie de manière toute spé-
de la foule, au moins un instant, l’évangile de l’enfance ciale. Marie n’est-elle pas la première de « ceux qui
de Jésus. C’est l’évangile où Marie est présente écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique » ?
comme la mère qui conçoit Jésus dans son sein, le met Dans ces conditions, la bénédiction prononcée par
au monde et l’allaite maternellement : la mère et nour- Jésus en réponse aux paroles de la femme anonyme
rice à laquelle fait allusion cette femme au milieu du ne la concerne-t-elle pas avant tout ? Assurément
peuple. Grâce à cette maternité, Jésus – le Fils du Très- Marie est digne d’être bénie, du fait qu’elle est deve-
Haut (cf. Lc 1, 32) – est un véritable fils de l’homme. Il nue la Mère de Jésus selon la chair (« Heureuses les
est « chair » comme tout homme : il est « le Verbe entrailles qui t’ont porté et les seins qui t’ont nourri
[qui] s’est fait chair » (cf. Jn 1, 14). Il est chair et sang de leur lait ! »), mais aussi et surtout parce que dès le
de Marie (43). moment de l’Annonciation elle a accueilli la Parole de
Mais Jésus répond de manière très significative à la Dieu, parce qu’elle a cru, parce qu’elle a obéi à Dieu,
bénédiction prononcée par cette femme à l’égard de sa parce qu’elle « conservait » la Parole et « la méditait
mère selon la chair : « Heureux plutôt ceux qui écoutent dans son cœur » (cf. Lc 1, 38. 45 ; 2, 19. 51) et l’ac-
la Parole de Dieu et l’observent! » (Lc 11, 28). Il veut dé- complissait par toute sa vie. Nous pouvons donc affir-
tourner l’attention de la maternité entendue seule- mer que la bénédiction prononcée par Jésus ne
ment comme un lien de la chair pour l’orienter vers les contredit pas, malgré les apparences, celle que for-
liens mystérieux de l’esprit, qui se forment dans mule la femme inconnue, mais elle la rejoint dans la
l’écoute et l’observance de la Parole de Dieu. personne de la Mère-Vierge qui ne s’est dite que « la
Le même passage à la sphère des valeurs spiri- servante du Seigneur » (Lc 1, 38). S’il est vrai que
tuelles se dessine plus clairement encore dans une « toutes les générations la diront bienheureuse » (cf.
autre réponse de Jésus, rapportée par tous les Lc 1, 48), on peut dire que cette femme anonyme a été
Synoptiques. Lorsqu’on annonce à Jésus que « sa mère la première à confirmer à son insu ce verset prophé-
et ses frères se tiennent dehors et veulent le voir », il tique du Magnificat de Marie et à inaugurer le
répond : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écou- Magnificat des siècles.
tent la Parole de Dieu et la mettent en pratique » (cf. Lc 8, Si, par la foi, Marie est devenue la mère du Fils qui
20-21). Il dit cela en « promenant son regard sur ceux lui a été donné par le Père avec la puissance de l’Esprit
qui étaient assis en rond autour de lui » comme nous Saint, gardant l’intégrité de sa virginité, dans la même
le lisons dans Marc (3, 34), ou en « tendant sa main foi elle a découvert et accueilli l’autre dimension de la
vers ses disciples », selon Matthieu (12, 49). maternité, révélée par Jésus au cours de sa mission
Ces expressions semblent se placer dans la ligne de messianique. On peut dire que cette dimension de la
ce que Jésus, agé de douze ans, répondit à Marie et à maternité appartenait à Marie dès le commencement,
Joseph, lorsqu’il fut retrouvé après trois jours dans le c’est-à-dire dès le moment de la conception et de la
temple de Jérusalem. naissance de son Fils. Dès lors, elle était « celle qui a
392
REDEMPTORIS MATER
ment dans l’enseignement du récent Concile, et il est est maintenant clairement précisée et établie : elle ré-
important de remarquer que le rôle maternel de Marie sulte de l’accomplissement plénier du mystère pascal
est illustré dans son rapport avec la médiation du du Rédempteur. La Mère du Christ, se trouvant direc-
Christ. Nous lisons en effet : « Le rôle maternel de tement dans le rayonnement de ce mystère où sont
Marie à l’égard des hommes n’offusque et ne diminue impliqués les hommes – tous et chacun –, est donnée
en rien cette unique médiation du Christ : il en mani- aux hommes – à tous et à chacun – comme mère.
feste au contraire la vertu », parce qu’« il n’y a qu’un L’homme présent au pied de la Croix est Jean, « le
Médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, disciple qu’il aimait » (47). Et pourtant, il ne s’agit pas
homme lui-même » (1 Tm 2, 5). La médiation mater- que de lui seul. Selon la Tradition, le Concile n’hésite
nelle de Marie découle, suivant le bon vouloir de Dieu, pas à appeler Marie « Mère du Christ et Mère des
« de la surabondance des mérites du Christ ; elle s’ap- hommes » : en effet, elle est, « comme descendante
puie sur sa médiation, dont elle dépend en tout et d’où d’Adam, réunie à l’ensemble de l’humanité…, bien
elle tire toute sa vertu » (44). C’est précisément dans mieux, elle est vraiment "Mère des membres [du
ce sens que l’événement de Cana en Galilée nous pré- Christ]… ayant coopéré par sa charité à la naissance
sente comme une première annonce de la médiation de dans l’Église des fidèles" » (48).
Marie, tout orientée vers le Christ et tendue vers la Cette « nouvelle maternité de Marie », établie dans
révélation de sa puissance salvifique. la foi, est un fruit de l’amour « nouveau » qui s’appro-
Du texte johannique il ressort qu’il s’agit d’une mé- fondit en elle définitivement au pied de la Croix, par
diation maternelle. Comme l’affirme le Concile, Marie sa participation à l’amour rédempteur du Fils.
« est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce,
notre Mère ». Cette maternité dans l’ordre de la grâce 24. Nous nous trouvons ainsi au centre même de
découle de sa maternité divine elle-même, car, étant l’accomplissement de la promesse incluse dans le pro-
en vertu d’une disposition divine la mère du tévangile : « Le lignage de la femme écrasera la tête
Rédempteur, celle qui l’a nourri, elle a été « associée du serpent » (cf. Gn 3, 15). De fait, par sa mort ré-
généreusement à son œuvre à un titre absolument demptrice, Jésus Christ vainc à sa racine même le mal
unique, humble servante du Seigneur » qui « apporta à du péché et de la mort. Il est significatif que, s’adres-
l’œuvre du Sauveur une coopération sans pareille par sant à sa Mère du haut de la Croix, il l’appelle
son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente cha- « femme » et lui dit : « Femme, voici ton fils ».
rité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnatu- D’ailleurs, il avait aussi employé le même mot pour
relle » (45). Et « cette maternité de Marie dans l’écono- s’adresser à elle à Cana (cf. Jn 2, 4). Comment douter
mie de la grâce se continue sans interruption jusqu’à la qu’ici spécialement, sur le Golgotha, cette parole n’at-
consommation définitive de tous les élus » (46). teigne la profondeur du mystère de Marie, en faisant
ressortir la place unique qu’elle a dans toute l’économie
23. Si le passage de l’Évangile de Jean sur l’événe- du salut ? Comme l’enseigne le Concile, avec Marie,
ment de Cana présente la maternité prévenante de « la fille de Sion par excellence, après la longue at-
Marie au commencement de l’activité messianique du tente de la promesse, s’accomplissent les temps et
Christ, un autre passage du même Évangile confirme s’instaure l’économie nouvelle, lorsque le Fils de Dieu
la place de cette maternité dans l’économie salvifique prit d’elle la nature humaine pour libérer l’homme du
de la grâce à son moment suprême, c’est-à-dire quand péché par les mystères de sa chair » (49).
s’accomplit le sacrifice de la Croix du Christ, son mys- Les paroles que Jésus prononce du haut de la Croix
tère pascal. Le récit de Jean est concis : « Près de la signifient que la maternité de sa Mère trouve un
Croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa « nouveau » prolongement dans l’Église et par l’Église
mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie de symbolisée et représentée par Jean. Ainsi celle qui,
Magdala. Jésus donc, voyant sa mère et, se tenant « pleine de grâce », a été introduite dans le mystère
près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : du Christ pour être sa Mère, c’est-à-dire la Sainte
« Femme, voici ton fils ». Puis il dit au disciple : Mère de Dieu, demeure dans ce mystère par l’Église
« Voici ta mère ». Dès cette heure-là, le disciple l’ac- comme « la femme » que désignent le livre de la
cueillit chez lui » (Jn 19, 25-27). Genèse (3, 15) au commencement, et l’Apocalypse
On reconnaît assurément dans cet épisode une ex- (12, 1) à la fin de l’histoire du salut. Selon le dessein
pression de la sollicitude unique du Fils pour la Mère éternel de la Providence, la maternité divine de Marie
qu’il laissait dans une très grande douleur. Cependant doit s’étendre à l’Église, comme le montrent les affir-
le « testament de la Croix » du Christ en dit plus sur le mations de la Tradition, pour lesquelles la maternité
sens de cette sollicitude. Jésus faisait ressortir entre de Marie à l’égard de l’Église est le reflet et le prolon-
la Mère et le Fils un nouveau lien dont il confirme so- gement de sa maternité à l’égard du Fils de Dieu (50).
lennellement toute la vérité et toute la réalité. On Selon le Concile, le moment même de la naissance de
peut dire que, si la maternité de Marie envers les l’Église et de sa pleine manifestation au monde laisse
hommes avait déjà été antérieurement annoncée, elle entrevoir cette continuité de la maternité de Marie :
394
REDEMPTORIS MATER
après avoir reçu l’Esprit Saint, certains avaient, les siècles et son règne n’aura pas de fin ». Les événe-
uns après les autres, été appelés par Jésus depuis le dé- ments récents du Calvaire avaient enveloppé de té-
but de sa mission en Israël. Onze d’entre eux avaient nèbres cette promesse ; et pourtant, même au pied de
été établis comme Apôtres, et Jésus leur avait confié la la Croix, la foi de Marie n’avait pas défailli. Elle était
mission qu’il avait lui-même reçue du Père : « Comme encore celle qui, comme Abraham, « crut, espérant
le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, contre toute espérance » (Rm 4, 18). Et voici qu’après
21), avait-il dit aux Apôtres après la Résurrection. Et la Résurrection, l’espérance avait dévoilé son véritable
quarante jours plus tard, avant de retourner vers le visage et f. En effet, Jésus, avant de retourner vers le
Père, il avait ajouté : quand « l’Esprit Saint descendra Père, avait dit aux Apôtres : « Allez donc, de toutes les
sur vous, vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémi- nations faites des disciples… Et voici que je suis avec
tés de la terre » (cf.. Ac 1, 8). Cette mission des vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (cf. Mt 28,
Apôtres commence dès qu’ils sortent du Cénacle de 19. 20). Telles étaient les paroles de celui qui s’était
Jérusalem. L’Église naît et grandit alors grâce au té- révélé, par sa Résurrection, comme le vainqueur de la
moignage que Pierre et les autres Apôtres rendent au mort, comme le détenteur du règne qui « n’aura pas de
Christ crucifié et ressuscité (cf. Ac 2, 31-34 ; 3, 15-18 ; fin » ainsi que l’ange l’avait annoncé.
4, 10-12 ; 5, 30-32).
Marie n’a pas reçu directement cette mission aposto- 27. A l’aube de l’Église, au commencement du long
lique. Elle n’était pas parmi ceux que Jésus envoya cheminement dans la foi qui s’ouvrait par la Pentecôte
pour « faire des disciples de toutes les nations » (cf. à Jérusalem, Marie était avec tous ceux qui consti-
Mt 28, 19), lorsqu’il leur conféra cette mission. Mais tuaient le germe du « nouvel Israël ». Elle était pré-
elle était dans le Cénacle où les Apôtres se prépa- sente au milieu d’eux comme un témoin exceptionnel
raient à assumer cette mission grâce à la venue de du mystère du Christ. Et l’Église était assidue dans la
l’Esprit de Vérité : elle était avec eux. Au milieu d’eux, prière avec elle et, en même temps, « la contemplait
Marie était « assidue à la prière » en tant que « Mère dans la lumière du Verbe fait homme ». Et il en serait
de Jésus » (cf. Ac 1, 13-14), c’est-à-dire du Christ cru- toujours ainsi. En effet, quand l’Église « pénètre plus
cifié et ressuscité. Et le premier noyau de ceux qui re- avant dans le mystère suprême de l’Incarnation », elle
gardaient « avec la foi vers Jésus auteur du salut » (62) pense à la Mère du Christ avec une vénération et une
savait bien que Jésus était le Fils de Marie et qu’elle piété profondes (63). Marie appartient au mystère du
était sa Mère, et que, comme telle, elle était depuis le Christ inséparablement, et elle appartient aussi au
moment de la conception et de la naissance, un témoin mystère de l’Église dès le commencement, dès le jour
unique du mystère de Jésus, de ce mystère qui s’était de sa naissance. A la base de ce que l’Église est depuis
dévoilé et confirmé sous leurs yeux par la Croix et la le commencement, de ce qu’elle doit constamment
Résurrection. Dès le premier moment, l’Église « re- devenir de génération en génération au milieu de
gardait » donc Marie à travers Jésus, comme elle « re- toutes les nations de la terre, se trouve celle « qui a
gardait » Jésus à travers Marie. Celle-ci fut pour l’É- cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la
glise d’alors et de toujours un témoin unique des part du Seigneur » (Lc 1, 45). Précisément cette foi de
années de l’enfance de Jésus et de sa vie cachée à Marie, qui marque le commencement de l’Alliance
Nazareth, alors qu’« elle conservait avec soin toutes ces nouvelle et éternelle de Dieu avec l’humanité en
choses, les méditant en son cœur » (Lc 2, 19 ; cf. Lc 2, Jésus Christ, cette foi héroïque « précède » le témoi-
51). gnage apostolique de l’Église et demeure au cœur de
Mais dans l’Église d’alors et de toujours, Marie a été l’Église, cachée comme un héritage spécial de la révé-
et demeure avant tout celle qui est « heureuse parce lation de Dieu. Tous ceux qui participent à cet héri-
qu’elle a cru » : elle a cru la première. Dès le moment de tage mystérieux de génération en génération, accep-
l’Annonciation et de la conception, dès le moment de tant le témoignage apostolique de l’Église, participent,
la Nativité dans la grotte de Bethléem, Marie, au long en un sens, à la foi de Marie.
de son pèlerinage maternel dans la foi, suivait Jésus Les paroles d’Élisabeth, « heureuse celle qui a
pas à pas. Elle le suivait au cours des années de sa vie cru », continuent encore à suivre la Vierge à la
cachée à Nazareth, elle le suivait aussi dans la période Pentecôte ; elles la suivent d’âge en âge, partout où se
de l’éloignement apparent, lorsqu’il commença à « faire répand la connaissance du mystère salvifique du
et enseigner » (cf. Ac 1, 1) en Israël, elle le suivit sur- Christ, par le témoignage apostolique et l’œuvre de
tout dans l’expérience tragique du Golgotha. Et main- l’Église. Ainsi s’accomplit la prophétie du Magnificat :
tenant, alors que Marie se trouve avec les Apôtres au « Tous les ages me diront bienheureuse. Le Puissant fit
Cénacle de Jérusalem à l’aube de l’Église, sa foi, née pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » (Lc 1,
dans les paroles de l’Annonciation, reçoit sa confirma- 48-49). En effet, de la connaissance du mystère du
tion. L’ange lui avait dit : « Tu concevras et enfanteras Christ découle la bénédiction de sa Mère, sous la
un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. Il sera forme d’une vénération spéciale pour la Théotokos.
grand… ; il régnera sur la maison de Jacob pour les Mais dans cette vénération est toujours comprise la
396
REDEMPTORIS MATER
en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin du long cortège des témoins de la foi en l’unique
que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21). Seigneur, le Fils de Dieu, conçu dans son sein virginal
L’unité des disciples du Christ est donc un signe mar- par l’Esprit Saint ?
quant pour susciter la foi du monde, alors que leur di-
vision constitue un scandale (73). 31. Par ailleurs, je voudrais souligner à quel point
Le mouvement œcuménique, par une conscience l’Église catholique, l’Église orthodoxe et les antiques
plus claire et plus répandue de ce qu’il y a urgence à Églises orientales se sentent profondément unies
parvenir à l’unité de tous les chrétiens, a connu dans dans l’amour et dans la louange de la Théotokos. Non
l’Église catholique son expression la plus forte avec seulement « les dogmes fondamentaux de la foi chré-
l’œuvre du Concile Vatican II : il faut que les chrétiens tienne sur la Trinité, le Verbe de Dieu qui a pris chair
approfondissent personnellement et dans chacune de de la Vierge Marie, ont été définis dans les Conciles
leurs communautés l’« obéissance de la foi » dont œcuméniques tenus en Orient » (77), mais encore,
Marie est l’exemple premier et le plus éclairant. Et dans leur culte liturgique « les Orientaux célèbrent en
« parce qu’elle brille déjà comme un signe d’espérance des hymnes magnifiques Marie toujours Vierge… et
assurée et de consolation devant le Peuple de Dieu en Très Sainte Mère de Dieu » (78).
pèlerinage », « le saint Concile trouve une grande joie Nos frères de ces Églises ont connu des vicissitudes
et consolation au fait que, parmi nos frères désunis, il complexes, mais leur histoire a toujours été animée
n’en manque pas qui rendent à la Mère du Seigneur et par un grand désir d’engagement chrétien et de rayon-
Sauveur l’honneur qui lui est dû, chez les Orientaux nement apostolique, même si elle a été marquée par
en particulier » (74). des persécutions sanglantes. C’est une histoire de fi-
délité au Seigneur, un « pèlerinage de la foi » authen-
30. Les chrétiens savent que leur unité ne sera tique à travers les lieux et les temps, au cours des-
vraiment retrouvée que lorsqu’elle sera fondée sur quels les chrétiens orientaux se sont toujours tournés
l’unité de leur foi. Ils doivent surmonter des désac- vers la Mère du Seigneur avec une confiance sans li-
cords doctrinaux non négligeables au sujet du mystère mite, ils l’ont célébrée par leurs louanges et l’ont in-
et du ministère de l’Église et parfois aussi du rôle de voquée par des prières constantes. Aux moments dif-
Marie dans l’œuvre du salut (75). Les dialogues en- ficiles de leur existence chrétienne tourmentée, « ils
trepris par l’Église catholique avec les Églises et les se sont réfugiés sous sa protection » (79), conscients
Communautés ecclésiales d’Occident (76) convergent d’avoir en elle un puissant secours. Les Églises qui
de plus en plus sur ces deux aspects inséparables du professent la doctrine d’Ephèse proclament la Vierge
mystère du salut lui-même. Si le mystère du Verbe in- « vraie Mère de Dieu », parce que « notre Seigneur
carné nous fait entrevoir le mystère de la maternité Jésus Christ,… engendré du Père avant les siècles,
divine et si, à son tour, la contemplation de la Mère de selon la divinité, est né en ces derniers jours pour
Dieu nous introduit dans une intelligence plus pro- nous et pour notre salut, de Marie, la Vierge, Mère de
fonde du mystère de l’Incarnation, on doit en dire au- Dieu, selon l’humanité » (80). Les Pères grecs et la
tant du mystère de l’Église et du rôle de Marie dans tradition byzantine, contemplant la Vierge à la lumière
l’œuvre du salut. Approfondissant l’un et l’autre, éclai- du Verbe fait homme, ont cherché à pénétrer la pro-
rant l’un par l’autre, les chrétiens désireux de faire ce fondeur du lien qui unit Marie, comme Mère de Dieu,
que Jésus leur dira – comme le leur recommande leur au Christ et à l’Église : la Vierge a une présence per-
Mère (cf. Jn 2, 5) – pourront progresser ensemble manente dans toute l’ampleur du mystère du salut.
dans le « pèlerinage de la foi » dont Marie est toujours Les traditions coptes et éthiopiennes sont entrées
l’exemple et qui doit les conduire à l’unité voulue par dans cette contemplation du mystère de Marie grâce à
leur unique Seigneur et tellement désirée par ceux saint Cyrille d’Alexandrie et, à leur tour, elles ont cé-
qui sont attentivement à l’écoute de ce qu’aujourd’hui lébré ce mystère par une abondante efflorescence
« l’Esprit dit aux Églises » (Ap 2, 7. 11. 17). poétique (81). Dans son génie poétique, saint Ephrem
Il est déjà de bon augure que ces Églises et ces le Syrien, appelé « la lyre de l’Esprit Saint », a inlas-
Communautés ecclésiales rejoignent l’Église catho- sablement composé des hymnes à Marie, laissant son
lique sur des points fondamentaux de la foi chrétienne empreinte aujourd’hui encore sur toute la tradition de
également en ce qui concerne la Vierge Marie. En ef- l’Église syriaque (82). Dans son panégyrique de la
fet, elles la reconnaissent comme la Mère du Seigneur Théotokos, saint Grégoire de Narek, une des gloires
et estiment que cela fait partie de notre foi dans le les plus éclatantes de l’Arménie, approfondit avec une
Christ, vrai Dieu et vrai homme. Elles la contemplent puissante inspiration poétique les différents aspects
au pied de la Croix, recevant comme son fils le disciple du mystère de l’Incarnation, et chacun d’eux est pour
bien-aimé, qui à son tour la reçoit comme sa mère. lui une occasion de chanter et d’exalter la dignité ex-
Pourquoi, alors, ne pas la considérer tous ensemble traordinaire et l’admirable beauté de la Vierge Marie,
comme notre Mère commune qui prie pour l’unité de la Mère du Verbe incarné (83).
famille de Dieu, et qui nous « précède » tous à la tête Il n’est donc pas surprenant que Marie occupe une
398
REDEMPTORIS MATER
Saint est son nom ! Son amour s’étend d’âge en âge l’Annonciation et à la Visitation, elle puise la vérité
sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son sur le Dieu de l’Alliance, sur le Dieu qui est tout-puis-
bras, il disperse les superbes. Il renverse les puis- sant et fait « des merveilles » pour l’homme : « Saint
sants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble est son nom ». Dans le Magnificat, elle voit écrasé jus-
de biens les affamés, renvoie les riches les mains qu’à la racine le péché situé au début de l’histoire ter-
vides. Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de restre de l’homme et de la femme, le péché d’incrédu-
son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur lité et du « peu de foi » envers Dieu. Contre le
d’Abraham et de sa race à jamais » (Lc 1, 46-55). « soupçon » que le « père du mensonge » a fait naître
dans le cœur d’Eve, la première femme, Marie, que la
36. Quand Élisabeth salua sa jeune parente qui ar- tradition a l’habitude d’appeler la « nouvelle Eve »
rivait de Nazareth, Marie lui répondit par le (91), la vraie « mère des vivants » (92), proclame avec
Magnificat. En saluant Marie, Élisabeth avait com- force la vérité non voilée sur Dieu, le Dieu saint et
mencé par l’appeler « bénie », à cause du « fruit de son tout-puissant qui, depuis le commencement, est la
sein », puis « bienheureuse » en raison de sa foi (cf. source de tout don, celui qui « a fait des merveilles ».
Lc 1, 42. 45). Ces deux bénédictions se référaient di- En créant, Dieu donne l’existence à toute la réalité.
rectement au moment de l’Annonciation. Or, à la En créant l’homme, il lui donne la dignité de l’image
Visitation, lorsque la salutation d’Élisabeth rend té- et de la ressemblance avec lui d’une façon singulière
moignage à ce moment primordial, la foi de Marie de- par rapport à toutes les créatures terrestres. Et loin
vient encore plus consciente et trouve une nouvelle de s’arrêter dans sa volonté de libéralité, malgré le pé-
expression. Ce qui, lors de l’Annonciation, restait ca- ché de l’homme, Dieu se donne en son Fils : il « a tant
ché dans les profondeurs de l’« obéissance de la foi », aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3,
se libère maintenant, dirait-on, comme une flamme 16). Marie est le premier témoin de cette mer-
claire, vivifiante, de l’esprit. Les expressions utilisées veilleuse vérité, qui se réalisera pleinement par les
par Marie au seuil de la maison d’Élisabeth consti- actions et l’enseignement (cf. Ac 1, 1) de son Fils, et
tuent une profession de foi inspirée, dans laquelle la ré- définitivement par sa Croix et sa Résurrection.
ponse à la parole de la Révélation s’exprime par l’éléva- L’Église, qui, malgré « les tentations et les tribula-
tion spirituelle et poétique de tout son être vers Dieu. tions », ne cesse de répéter avec Marie les paroles du
Dans ces expressions sublimes, qui sont à la fois très Magnificat, « est soutenue » par la puissance de la vé-
simples et pleinement inspirées par les textes sacrés rité sur Dieu, proclamée alors avec une simplicité si
du peuple d’Israël (89), transparaît l’expérience per- extraordinaire, et, en même temps, par cette vérité sur
sonnelle de Marie, l’extase de son cœur. En elles res- Dieu, elle désire éclairer les chemins ardus et parfois
plendit un rayon du mystère de Dieu, la gloire de sa entrecroisés de l’existence terrestre des hommes. La
sainteté ineffable, l’éternel amour qui, comme un don marche de l’Église, en cette fin du second millénaire
irrévocable, entre dans l’histoire de l’homme. du christianisme, implique donc un effort renouvelé
Marie est la première à participer à cette nouvelle de fidélité à sa mission. A la suite de celui qui a dit de
révélation de Dieu et, en elle, à ce nouveau don que lui-même : « [Dieu] m’a envoyé porter la bonne nou-
Dieu fait de lui-même. C’est pourquoi elle proclame : velle aux pauvres » (cf. Lc 4, 18), l’Église s’est efforcée
« Il a fait pour moi des merveilles ; Saint est son d’âge en âge et s’efforce encore aujourd’hui d’accom-
nom ». Ses paroles reflètent la joie de l’esprit, difficile plir cette même mission.
à exprimer : « Exulte mon esprit en Dieu, mon Son amour préférentiel pour les pauvres est admira-
Sauveur ». Car « la profonde vérité… sur Dieu et sur blement inscrit dans le Magnificat de Marie. Le Dieu
le salut de l’homme resplendit pour nous dans le de l’Alliance, chanté par la Vierge de Nazareth dans
Christ, qui est à la fois le médiateur et la plénitude de l’exultation de son esprit, est en même temps celui
toute la Révélation » (90). Dans l’exultation de son qui « renverse les puissants de leurs trônes et élève
cœur, Marie proclame qu’elle s’est trouvée au centre les humbles…. comble de biens les affamés, et ren-
même de cette plénitude du Christ. En elle s’est accom- voie les riches les mains vides…, disperse les su-
plie, elle en a bien conscience, la promesse faite à nos perbes et étend son amour sur ceux qui le craignent ».
pères, et avant tout « en faveur d’Abraham et de sa Marie est profondément marquée par l’esprit des
race, à jamais » ; et donc vers elle, comme Mère du « pauvres de Yahvé » qui, selon la prière des psaumes,
Christ, s’oriente toute l’économie du salut, dans la- attendaient de Dieu leur salut et mettaient en lui toute
quelle, « d’âge en âge », se manifeste le Dieu de leur confiance (cf. Ps 25 ; 31 ; 35 ; 55). Elle proclame
l’Alliance, celui qui « se souvient de son amour ». en réalité l’avènement du mystère du salut, la venue
du « Messie des pauvres » (cf. Is 11, 4 ; 61, 1). En pui-
37. L’Église, qui depuis le commencement règle sant dans le cœur de Marie, dans la profondeur de sa
son cheminement terrestre sur celui de la Mère de foi exprimée par les paroles du Magnificat, l’Église
Dieu, répète constamment à sa suite les paroles du prend toujours mieux conscience de ceci : on ne peut
Magnificat. Au plus profond de la foi de la Vierge à séparer la vérité sur Dieu qui sauve, sur Dieu qui est
400
REDEMPTORIS MATER
et fondamentale de la médiation que l’Église lui re- sur la Croix à propos de Marie et de Jean sont particu-
connaît, qu’elle proclame (100) et que, continuelle- lièrement éloquentes.
ment, « elle recommande au cœur des fidèles » car
elle a grande confiance en elle. Il faut en effet ad- 40. Après les événements de la Résurrection et de
mettre qu’avant tout autre, Dieu lui-même, le Père l’Ascension, Marie, entrant au Cénacle avec les
éternel, s’en est remis à la Vierge de Nazareth, lui don- Apôtres dans l’attente de la Pentecôte, était présente
nant son propre Fils dans le mystère de l’Incarnation. en tant que Mère du Seigneur glorifié. Elle était non
Cette élection pour le rôle et la dignité suprêmes de seulement celle qui « avança dans son pèlerinage de
Mère du Fils de Dieu appartient, sur le plan ontolo- foi » et garda fidèlement l’union avec son Fils « jusqu’à
gique, à la réalité même de l’union des deux natures la Croix », mais aussi la « servante du Seigneur », lais-
dans la personne du Verbe (p). Ce fait fondamental sée par son Fils comme mère au sein de l’Église nais-
d’être la Mère du Fils de Dieu est, depuis le début, sante : « Voici ta mère ». Ainsi commença à se former
une ouverture totale à la personne du Christ, à toute un lien spécial entre cette Mère et l’Église. L’Église
son œuvre, à toute sa mission. Les mots « Je suis la naissante était en effet le fruit de la Croix et de la
servante du Seigneur » témoignent de cette ouverture Résurrection de son Fils. Marie, qui depuis le début
d’esprit de Marie, qui unit en elle de façon parfaite s’était donnée sans réserve à la personne et à l’œuvre
l’amour propre à la virginité et l’amour caractéristique de son Fils, ne pouvait pas ne pas reporter sur l’Église,
de la maternité, réunis et pour ainsi dire fusionnés. dès le commencement, ce don maternel qu’elle avait
C’est pourquoi non seulement Marie est devenue la fait de soi. Après le départ de son Fils, sa maternité de-
mère du Fils de l’homme, celle qui l’a nourri, mais elle meure dans l’Église, comme médiation maternelle : en
a été aussi « généreusement associée, à un titre abso- intercédant pour tous ses fils, la Mère coopère à l’ac-
lument unique » (101) au Messie, au Rédempteur. tion salvifique de son Fils Rédempteur du monde. Le
Comme je l’ai déjà dit, elle avançait dans son pèleri- Concile dit en effet: « La maternité de Marie dans l’éco-
nage de foi, et dans ce pèlerinage jusqu’au pied de la nomie de la grâce se continue sans interruption jusqu’à
Croix s’est réalisée en même temps sa coopération la consommation définitive de tous les élus » (103). Par
maternelle à toute la mission du Sauveur, par ses ac- la mort rédemptrice de son Fils, la médiation mater-
tions et ses souffrances. Au long du chemin de cette nelle de la servante du Seigneur a atteint une dimen-
collaboration à l’œuvre de son Fils Rédempteur, la sion universelle, car l’œuvre de la Rédemption inclut
maternité même de Marie connaissait une transfor- tous les hommes. Ainsi se manifeste d’une façon singu-
mation singulière, s’imprégnant toujours davantage de lière l’efficacité de la médiation unique et universelle
« charité ardente » envers tous ceux auxquels s’adres- du Christ « entre Dieu et les hommes ». La coopération
sait la mission du Christ. Par cette « ardente charité », de Marie participe, dans son caractère subordonné, à
qui visait, en union avec le Christ, à ce que soit « ren- l’universalité de la médiation du Rédempteur, l’unique
due aux âmes la vie surnaturelle » (102), Marie entrait médiateur. C’est ce qu’indique clairement le Concile
d’une manière tout à fait personnelle dans la médiation dans la phrase citée ci-dessus.
unique « entre Dieu et les hommes », qui est la média- « En effet – lisons-nous encore –, après son
tion de l’homme Jésus Christ. Si elle a été elle-même la Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s’inter-
première à faire l’expérience des effets surnaturels de rompt pas : par son intercession répétée, elle continue
cette unique médiation – déjà, à l’Annonciation, elle à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éter-
avait été saluée comme « pleine de grâce » –, il faut nel » (104). C’est avec ce caractère d’« intercession »,
dire que par cette plénitude de grâce et de vie surna- manifesté pour la première fois à Cana en Galilée, que
turelle elle était particulièrement prédisposée à la co- la médiation de Marie se poursuit dans l’histoire de
opération avec le Christ, médiateur unique du salut de l’Église et du monde. Nous lisons à propos de Marie :
l’humanité. Et cette coopération, c’est précisément sa « Son amour maternel la rend attentive aux frères de
médiation subordonnée à la médiation du Christ. son Fils dont le pèlerinage n’est pas achevé, ou qui se
Dans le cas de Marie, il s’agit d’une médiation spé- trouvent engagés dans les périls et les épreuves, jus-
ciale et exceptionnelle, fondée sur la « plénitude de qu’à ce qu’ils parviennent à la patrie bienheureuse »
grâce », qui se traduisait par la pleine disponibilité de (105). Ainsi la maternité de Marie demeure sans
la « servante du Seigneur ». En réponse à cette dispo- cesse dans l’Église comme médiation d’intercession,
nibilité intérieure de sa Mère, Jésus Christ la préparait et l’Église exprime sa foi en cette vérité en invoquant
toujours davantage à devenir, pour les hommes, leur Marie « sous les titres d’Avocate, d’Auxiliatrice, de
« Mère dans l’ordre de la grâce ». Cela ressort, au Secourable, de Médiatrice » (106).
moins d’une façon indirecte, de certains détails rap-
portés par les Synoptiques (cf. Lc 11, 28 ; 8, 20-21 ; Mc 41. Par sa médiation subordonnée à celle du
3, 32-35 ; Mt 12, 47-50) et plus encore par l’Évangile Rédempteur, Marie contribue d’une manière spéciale
de Jean (cf. 2, 1-12 ; 19, 25-27), que j’ai déjà mis en lu- à l’union de l’Église en pèlerinage sur la terre avec la
mière. A cet égard, les paroles prononcées par Jésus réalité eschatologique et céleste de la communion des
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REDEMPTORIS MATER
peut donc dire que, surtout sous cet aspect, c’est-à- de Nazareth, est la source d’une fécondité spirituelle
dire comme modèle ou plutôt comme « figure », spéciale : c’est la source de la maternité dans l’Esprit
Marie, présente dans le mystère du Christ, reste Saint.
constamment présente aussi dans le mystère de l’É- Mais l’Église garde aussi la foi reçue du Christ : à
glise. Car l’Église aussi « reçoit le nom de Mère et de l’exemple de Marie, qui gardait et méditait en son
Vierge », et ces appellations ont une profonde justifi- cœur (cf. Lc 2, 19. 51) tout ce qui concernait son divin
cation biblique et théologique (121). Fils, elle s’efforce de garder la Parole de Dieu, d’en
approfondir les richesses avec discernement et pru-
43. L’Église « devient une Mère grâce à la parole de dence pour en donner en tout temps un fidèle témoi-
Dieu qu’elle reçoit avec fidélité » (122). Comme Marie gnage à tous les hommes (126).
qui a cru la première, accueillant la parole de Dieu qui
lui était révélée à l’Annonciation et lui restant fidèle 44. En vertu de ce rapport d’exemplarité, l’Église
en toutes ses épreuves jusqu’à la Croix, ainsi l’Église se retrouve avec Marie et cherche à lui devenir sem-
devient Mère lorsque, accueillant avec fidélité la parole blable : « Imitant la Mère de son Seigneur, elle
de Dieu, « par la prédication et par le baptême, elle en- conserve, par la vertu du Saint Esprit, dans leur pu-
gendre, à une vie nouvelle et immortelle, des fils conçus reté virginale une foi intègre, une ferme espérance,
du Saint-Esprit et nés de Dieu » (123). Ce caractère une charité sincère » (127), Marie est donc présente
« maternel » de l’Église a été exprimé d’une manière dans le mystère de l’Église comme modèle. Mais le
particulièrement vivante par l’Apôtre des Nations, mystère de l’Église consiste aussi à engendrer les
quand il écrivait : « Mes petits enfants, vous que j’en- hommes à une vie nouvelle et immortelle : c’est là sa
fante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le maternité dans l’Esprit Saint. Et en cela, non seule-
Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19). Ces paroles de ment Marie est le modèle et la figure de l’Église, mais
saint Paul contiennent un indice intéressant de la elle est beaucoup plus. En effet, « avec un amour ma-
conscience qu’avait l’Église primitive, en fonction de ternel, elle coopère à la naissance et à l’éducation » des
son service apostolique parmi les hommes, d’être fils et des filles de la mère Église. La maternité de l’É-
mère. Une telle conscience permettait et permet en- glise se réalise non seulement selon le modèle et la fi-
core à l’Église d’envisager le mystère de sa vie et de gure de la Mère de Dieu mais aussi avec sa « coopé-
sa mission selon l’exemple de la Mère du Fils qui est ration ». L’Église puise abondamment dans cette
« l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29). coopération, c’est-à-dire dans la médiation maternelle
On peut dire que l’Église apprend de Marie ce qui est caractéristique de Marie en ce sens que déjà
qu’est sa propre maternité : elle reconnaît la dimen- sur terre elle coopérait à la naissance et à l’éducation
sion maternelle de sa vocation, liée essentiellement à des fils et des filles de l’Église, comme Mère de ce
sa nature sacramentelle, « en contemplant la sainteté Fils « dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup
mystérieuse de la Vierge et en imitant sa charité, en de frères » (128).
accomplissant fidèlement la volonté du Père » (124). Elle y apporta – comme l’enseigne le Concile
Si l’Église est le signe et le moyen de l’union intime Vatican II – la coopération de son amour maternel
avec Dieu, elle l’est en raison de sa maternité, parce (129). On découvre ici la valeur réelle de ce qu’a dit
que, vivifiée par l’Esprit, elle « engendre » des fils et Jésus à sa Mère à l’heure de la Croix : « Femme, voici
des filles de la famille humaine à une vie nouvelle dans ton fils », puis au disciple : « Voici ta mère » (Jn 19, 26-
le Christ. Car, de même que Marie est au service du 27). Ces paroles déterminent la place de Marie dans la
mystère de l’Incarnation, de même l’Église demeure au vie des disciples du Christ et expriment – comme je l’ai
service du mystère de l’adoption filiale par la grâce. dit – la nouvelle maternité de la Mère du Rédempteur,
En même temps, à l’exemple de Marie, l’Église la maternité spirituelle, née au plus profond du mys-
reste la vierge fidèle à son époux : « Elle aussi est tère pascal du Rédempteur du monde. C’est une ma-
vierge, ayant donné à son Époux sa foi, qu’elle garde ternité dans l’ordre de la grâce, parce qu’elle invoque
intègre et pure » (125). L’Église est en effet l’épouse le don de l’Esprit Saint qui suscite les nouveaux fils de
du Christ, comme il apparaît dans les Lettres de Paul Dieu, rachetés par le sacrifice du Christ, cet Esprit
(cf. Ep 5, 21-33 ; 2 Co 11, 2) et dans le nom que Jean que, en même temps que l’Église, Marie reçut aussi
lui donne : « l’Épouse de l’Agneau » (Ap 21, 9). Si l’É- le jour de la Pentecôte.
glise, comme épouse, « garde la foi donnée au Christ », Cette maternité est particulièrement perçue et vé-
cette fidélité, tout en étant devenue l’image du ma- cue par le peuple chrétien dans la célébration eucharis-
riage dans l’enseignement de l’Apôtre (cf. Ep 5, 23- tique – célébration liturgique du mystère de la
33), possède aussi une autre valeur : c’est l’exemple Rédemption –, où se rend présent le Christ, en son
même de la donation totale à Dieu dans le célibat « à vrai corps né de la Vierge Marie.
cause du Royaume des cieux », c’est-à-dire de la virgi- A juste titre, la piété du peuple chrétien a toujours
nité consacrée à Dieu (cf. Mt 19, 11-12 ; 2 Co 11, 2). Et vu un lien profond entre la dévotion à la Sainte Vierge
précisément cette virginité, à l’exemple de la Vierge et le culte de l’Eucharistie ; c’est là un fait que l’on
404
REDEMPTORIS MATER
comme le miroir des sentiments les plus élevés dont tous ses fils – où qu’ils vivent et de quelque manière
le cœur humain soit capable : la plénitude du don de que ce soit – à trouver dans le Christ la route qui
soi suscité par l’amour ; la force qui sait résister aux conduit à la maison du Père.
plus grandes souffrances ; la fidélité sans limite et l’ac- L’Église, dans toute sa vie, maintient donc avec la
tivité inlassable ; la capacité d’harmoniser l’intuition Mère de Dieu un lien qui inclut, dans le mystère du
pénétrante avec la parole de soutien et d’encourage- salut, le passé, le présent et l’avenir, et elle la vénère
ment. comme la Mère spirituelle de l’humanité et celle qui
nous obtient la grâce.
47. Pendant le Concile, Paul VI proclama solennel-
lement que Marie est Mère de l’Église, « c’est-à-dire 3. Le sens de l’Année mariale
Mère de tout le peuple de Dieu, aussi bien des fidèles
que des Pasteurs » (134). Plus tard, en 1968, dans la 48. C’est précisément le lien spécial de l’humanité
Profession de foi connue sous le nom de « Credo du avec cette Mère qui m’a conduit à proclamer dans l’É-
peuple de Dieu », il reprit cette affirmation avec plus glise, en la période qui précède la conclusion du
de force encore : « Nous croyons que la très sainte deuxième millénaire depuis la naissance du Christ,
Mère de Dieu, nouvelle Eve, Mère de l’Église, conti- une Année mariale. Une telle initiative a déjà été prise
nue au ciel son rôle maternel à l’égard des membres dans le passé, quand Pie XII proclama 1954 Année
du Christ, en coopérant à la naissance et au dévelop- mariale afin de mettre en lumière la sainteté excep-
pement de la vie divine dans les âmes des rachetés » tionnelle de la Mère du Christ, exprimée dans les
(135). mystères de sa Conception immaculée (définie exac-
L’enseignement du Concile a souligné que la vérité tement un siècle auparavant) et de son Assomption au
sur la Vierge très sainte, Mère du Christ, constitue un ciel (141).
apport utile pour l’approfondissement de la vérité sur Maintenant, dans la ligne du Concile Vatican II, je
l’Église. Paul VI encore, prenant la parole au sujet de voudrais souligner la présence spéciale de la Mère de
la Constitution Lumen gentium qui venait d’être ap- Dieu dans le mystère du Christ et de son Église. C’est
prouvée par le Concile, déclara : « La connaissance de là en effet une dimension fondamentale qui ressort de
la véritable doctrine catholique sur la bienheureuse la mariologie du Concile, dont la conclusion remonte
Vierge Marie constituera toujours une clé pour la com- désormais à plus de vingt ans. Le Synode extraordi-
préhension exacte du mystère du Christ et de l’Église » naire des évêques qui s’est tenu en 1985 nous a tous
(136), Marie est présente dans l’Église comme Mère exhortés à suivre fidèlement l’enseignement et les in-
du Christ et en même temps comme la Mère que le dications du Concile. On peut dire qu’en eux – le
Christ, dans le mystère de la Rédemption, a donnée à Concile et le Synode – est contenu ce que l’Esprit
l’homme en la personne de l’Apôtre Jean. C’est pour- Saint lui-même désire « dire à l’Église » en la pré-
quoi Marie, par sa nouvelle maternité dans l’Esprit, sente étape de l’histoire.
englobe tous et chacun dans l’Église, englobe aussi Dans ce contexte, l’Année mariale devra promou-
tous et chacun par l’Église. En ce sens, Marie, Mère voir une lecture nouvelle et approfondie de ce que le
de l’Église, en est également le modèle. L’Église en Concile a dit sur la bienheureuse Vierge Marie, Mère
effet, comme le souhaite et le demande Paul VI, « doit de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église au-
trouver dans la Vierge, Mère de Dieu, la plus authen- quel se rapportent les réflexions de cette encyclique.
tique forme de l’imitation parfaite du Christ » (137). Il s’agit ici non seulement de la doctrine de la foi, mais
Ce lien spécial qui unit la Mère du Christ à l’Église aussi de la vie de la foi et donc de l’authentique « spiri-
permet d’éclairer davantage le mystère de la « femme » tualité mariale », vue à la lumière de la Tradition et
qui, depuis les premiers chapitres du Livre de la spécialement de la spiritualité à laquelle nous exhorte
Genèse jusqu’à l’Apocalypse, accompagne la révélation le Concile (142). En outre, la spiritualité mariale, non
du dessein salvifique de Dieu à l’égard de l’humanité. moins que la dévotion correspondante, trouve une
En effet, Marie, présente dans l’Église comme Mère source très riche dans l’expérience historique des
du Rédempteur, participe maternellement au « dur personnes et des diverses communautés chrétiennes
combat contre les puissances des ténèbres » (138) qui qui vivent parmi les peuples et les nations sur l’en-
se déroule à travers toute l’histoire des hommes. Et semble de la terre. J’aime à ce propos évoquer, parmi
par cette identification ecclésiale avec la « femme en- de nombreux témoins et maîtres de cette spiritualité,
veloppée de soleil » (Ap 12, 1) (139), on peut dire que la figure de saint Louis-Marie Grignion de Montfort
« l’Église, en la personne de la bienheureuse Vierge, (143) qui proposait aux chrétiens la consécration au
atteint déjà à la perfection qui la fait sans tache ni Christ par les mains de Marie comme moyen efficace
ride » ; c’est pourquoi les chrétiens, en levant les yeux de vivre fidèlement les promesses du baptême. Je
avec foi vers Marie durant leur pèlerinage terrestre, constate avec plaisir que notre époque actuelle n’est
« sont tendus dans leur effort pour croître en sain- pas dépourvue de nouvelles manifestations de cette
teté » (140). Marie, fille de Sion par excellence, aide spiritualité et de cette dévotion.
406
REDEMPTORIS MATER
sein éternel de son amour par l’« humanisation » de son à accélérer le cours de l’histoire ; mais le revirement
Fils, qui lui est consubstantiel. Ce don ne peut pas ne fondamental, le revirement que l’on peut qualifier
pas remplir d’émerveillement la création entière, et d’« originel », accompagne toujours la marche de
plus directement l’homme, lui qui en est devenu parti- l’homme et, à travers toutes les vicissitudes histo-
cipant dans l’Esprit Saint : « Car Dieu a tant aimé le riques, il accompagne tous et chacun des hommes.
monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16). C’est le retournement entre la « chute » et le « relè-
Au centre de ce mystère, au plus vif de cet émer- vement », entre la mort et la vie. C’est aussi un défi
veillement de foi, il y a Marie. Sainte Mère du incessant pour les consciences humaines, un défi pour
Rédempteur, elle a été la première à en faire l’expé- toute la conscience historique de l’homme : le défi qui
rience : « Tu as enfanté, à l’émerveillement de la na- consiste à marcher sans « tomber », sur les routes
ture, celui qui t’a créée » ! toujours anciennes et toujours nouvelles, et à « se re-
lever » si l’on est tombé.
52. Dans les paroles de cette antienne liturgique est Arrivant bientôt, avec toute l’humanité, aux confins
exprimée aussi la vérité du « grand retournement » qui des deux millénaires, l’Église, pour sa part, avec l’en-
est déterminé pour l’homme par le mystère de semble de la communauté des croyants et en union
l’Incarnation. C’est un retournement qui affecte toute avec tous les hommes de bonne volonté, accueille le
son histoire, depuis le commencement qui nous est grand défi contenu dans ces paroles de l’antienne ma-
révélé par les premiers chapitres de la Genèse jusqu’à riale sur le « peuple qui tombe et qui cherche à se re-
son terme ultime, dans la perspective de la fin du lever », et elle se tourne à la fois vers le Rédempteur
monde dont Jésus ne nous a révélé « ni le jour ni et vers sa Mère en disant : « Viens au secours ». Elle
l’heure » (Mt 25, 13). C’est un revirement incessant, voit en effet – et cette prière en témoigne – la bien-
continuel, entre la chute et le relèvement, entre heureuse Mère de Dieu dans le mystère salvifique du
l’homme dans le péché et l’homme dans la grâce et la Christ et dans son propre mystère ; elle la voit profon-
justice. La liturgie, surtout pendant l’Avent, se place dément enracinée dans l’histoire de l’humanité, dans
au point névralgique de ce retournement et en touche la vocation éternelle de l’homme, selon le dessein que
l’incessant « aujourd’hui », alors qu’elle nous fait dire : Dieu, dans sa Providence, a fixé pour lui de toute éter-
« Viens au secours du peuple qui tombe, et qui nité ; elle la voit apportant sa présence et son assis-
cherche à se relever » ! tance maternelles dans les problèmes multiples et
Ces paroles concernent chaque homme, les com- complexes qui accompagnent aujourd’hui la vie des
munautés, les nations et les peuples, les générations personnes, des familles et des nations ; elle la voit se-
et les époques de l’histoire humaine, notre époque, courant le peuple chrétien dans la lutte incessante
ces années du millénaire qui touche à sa fin : « Viens entre le bien et le mal, afin qu’il « ne tombe pas » ou,
au secours, oui, viens au secours du peuple qui s’il est tombé, qu’il « se relève ».
tombe » ! Je souhaite ardemment que les réflexions conte-
Telle est la prière adressée à Marie, « sainte Mère nues dans la présente encyclique servent également
du Rédempteur », la prière adressée au Christ qui, par au renouveau de cette vision dans le cœur de tous les
Marie, est entré dans l’histoire de l’humanité. croyants.
D’année en année, l’antienne monte vers Marie, évo- Comme Évêque de Rome, j’envoie à tous ceux aux-
quant le moment où s’est accompli ce retournement quels sont destinées ces réflexions un baiser de paix,
historique essentiel, qui persiste de façon irréver- que j’accompagne de mon salut et de ma Bénédiction
sible : le retournement entre la « chute » et le « relè- en notre Seigneur Jésus Christ. Amen.
vement ».
L’humanité a fait des découvertes admirables et a Donné à ROME,
atteint des résultats prodigieux dans le domaine de la près de Saint-Pierre,
science et de la technique, elle a accompli de grandes le 25 mars 1987,
œuvres sur la voie du progrès et de la civilisation, et solennité de l’Annonciation du Seigneur,
l’on dirait même que, ces derniers temps, elle a réussi en la neuvième année de mon pontificat.
406
Nouvelle à proposer dans son intégralité, avec une pédago- dont elle donne le goût, la parole de Dieu telle que la tradi-
gie adaptée aux auditeurs, sans « sacraliser » une méthode, tion de l’Église la lit depuis deux millénaires et en précise la
qui est de l’ordre des moyens. Ce n’est pas le lieu de des- dimension de salut.
cendre avec vous dans le détail des instruments catéchéti- La catéchèse ne peut trouver son ancrage profond et du-
ques que vous avez jugé opportun d’utiliser dans vos dio- rable que si elle s’adresse à toute la personne de l’enfant : à
cèses et que vous vous souciez d’améliorer encore. Je sais son esprit, à sa volonté, à sa sensibilité, à son sens des sym-
que l’Assemblée de Lourdes de 1986 a demandé aux au- boles où le corps a sa part ; elle doit aboutir à une attitude de
teurs des parcours de « mettre en valeur » le contenu doc- prière, personnelle et communautaire, à une célébration.
trinal de leurs documents et a décidé de rédiger un « expo- Elle doit entraîner en même temps un comportement cohé-
sé organique et complet de la foi » destiné prioritairement rent avec la loi d’amour de Jésus, perfectionnant le
aux catéchistes » (cf. Compte rendu de la réunion du Décalogue, dans une perspective théologale. Elle doit inté-
Conseil permanent, 8-10 décembre 1986) (3). grer l’initiation et la participation aux sacrements et à la vie
De son côté, au niveau de l’Église universelle, une de la communauté chrétienne.
commission d’évêques travaille avec le Saint-Siège à prépa- 4. Pour accomplir cette œuvre immense, vous faites appel
rer un catéchisme ou compendium de la doctrine catholique à de très nombreux catéchistes : le rapport du diocèse de Lyon
sur la foi et la morale, en correspondance au vœu du Synode parle de 80 laïcs permanents et de 15 000 bénévoles. Ils sont
extraordinaire de 1985 (4). plus de 200 000 dans toute la France. La plupart sont laïcs ;
Les principes et les orientations fondamentales en matiè- et certains reçoivent une « mission » à cet effet. Les reli-
re de catéchèse ont été clairement exposés dans l’exhorta- gieux et les religieuses y trouvent évidemment un terrain de
tion Catechesi tradendae. Je me contenterai donc avec vous choix pour leur apostolat. J’ajouterai que le prêtre doit y voir
de souligner quelques points pratiques qui rejoignent vos ume part privilégiée de son ministère, lui qui a été ordonné
préoccupations. comme ministre de la Parole de Dieu pour l’enseigner lui-
même et pour promouvoir, coordonner et vérifier la forma-
Un objectif fondamental et complexe tion des catéchistes.
Tout ce dispositif des bénévoles représente une large
3. La catéchèse garde son but spécifique de faire mûrir la participation des communautés chrétiennes et des parents.
foi initiale et d’éduquer le vrai disciple du Christ par le Il a ses richesses, mais aussi ses fragilités. Le Conseil per-
moyen d’une connaissance plus approfondie et plus systéma- manent de votre Conférence épiscopale le soulignait en dé-
tique de la personne et du message de Jésus-Christ (cf. cembre dernier. Car l’enseignement de la foi demande une
Catechesi tradendae, n. 19). C’est là un objectif fondamental véritable formation théologique, servie par un talent pédago-
et complexe, qui a été confié à votre responsabilité afin d’en gigue, et le plus possible nourrie par une expérience spiri-
étudier toujours davantage les exigences et de les mettre tuelle de qualité. Les catéchistes sentent ainsi l’exigence
progressivement en œuvre. Cela n’empêche pas qu’il faille pour eux-mêmes d’une vie de foi authentique. Ils doivent
souvent suppléer en outre à une première annonce qui n’a maîtriser l’emploi des instruments catéchétiques pour don-
pas été faite, et éveiller, par différentes approches, au sens ner avant tout le témoignage de la foi de l’Église, avec l’ini-
de Dieu et des réalités spirituelles auquel le milieu familial tiative nécessaire ; ils ne peuvent se contenter de répéter,
et scolaire est comme étranger. La foi doit alors être susci- ni s’en tenir à ce qui intéresse ou impressionne, ni réduire
tée et sans cesse étayée, avec la grâce de Dieu. la vision théologale à une morale. Il n’est pas question non
Pour permettre aux enfants et aux jeunes de tenir dans plus de projeter sur les enfants les objections, les peurs ou
une vie encombrée de beaucoup de choses étrangères à la encore les objectifs propres aux adultes. Je vous encourage
foi, alors que leurs études s’intensifient, il ne faut pas vivement à continuer de mettre en œuvre tous les moyens
craindre de nourrir leur intelligence des données centrales de former les catéchistes : réunions, sessions, fréquenta-
et essentielles de la foi. Le Symbole, l’énoncé de la foi bap- tion de maisons de formation et d’instituts, rôle des « ani-
tismale, est l’axe autour duquel s’articule la formation chré- mateurs-relais » et, surtout, initiation personnelle à la vie
tienne. Dans un contexte plurireligieux comme celui de la de foi.
France, le catéchisé doit devenir capable de répondre de la De toute façon, les parents ont, plus que tous les autres, le
foi en la personne de Jésus-Christ et de dépasser un vague devoir de former leurs enfants dans la foi par la parole et par
déisme. Il est d’abord nécessaire de le familiariser avec Dieu l’exemple (can. 774, § 2) ; ils doivent être, autant que pos-
créateur, selon une réflexion proprement chrétienne qui de- sible, associés à la catéchèse. Vous constatez avec joie qu’ils
mande aussi un certain sens philosophique. Dans un monde en recueillent une image positive et sont à même de pro-
qui a tendance, dans ses idéologies et dans ses réalisations gresser à leur tour dans une redécouverte de la foi.
techniques, à se vouloir son propre créateur, la doctrine de Enfin, le fait que diminue sérieusement le nombre d’en-
l’Église sur la Création demeure une clé pour la foi et le fants catéchisés, même par rapport au nombre d’enfants bap-
comportement moral, elle est une condition pour com- tisés, appelle un nouvel effort des pasteurs pour trouver les
prendre comment Dieu est aussi Sauveur et Vie. En tout moyens de faire prendre conscience à tous les parents de
cela, la catéchèse s’appuie évidemment sur la Parole de Dieu l’importance d’une catéchèse précoce et suivie, requise par
(3) DC 1987, n° 1932, p. 92-93. le baptême déjà reçu, ou à recevoir.
(4) DC 1986, n° 1922, p. 696.
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qui est techniquement possible leur paraît comme ce qu’il
faut réaliser, comme si une pure possibilité technique pou- Adresse de Mgr Marchand (*)
vait tenir lieu de qualification morale. Mais, grâce à Dieu,
bon nombre de savants s’honorent en admettant la néces- TRÈS SAINT PÈRE,
sité de respecter des critères moraux pour une pratique hu- Comment, avant tout, ne pas évoquer votre visite pasto-
maine de la science, surtout quand il s’agit du respect de la rale dans notre région ? Comment ne pas faire revivre un
vie humaine. Tout récemment, le Saint-Siège a donné à instant les rencontres si riches de Lyon, Ars, Paray-le-
tous les hommes de bonne volonté et en particulier aux Monial, Annecy ? Dans les diocèses qui vous ont reçu, mais
croyants les critères qui doivent absolument orienter l’in- aussi dans toute notre région Centre-Est, votre passage a
tervention des chercheurs et des médecins en ce domaine. provoqué un éveil de la foi et du sens religieux pour une
Par ailleurs, au nom des sciences humaines, certains peu- large population. Votre présence et vos messages ont mani-
vent être tentés de réduire l’homme et son histoire à sa si- festé la force de l’Évangile au service des hommes de notre
tuation sociale, à sa structure psychologique. Les mathé- temps. Vous avez fait prendre conscience à beaucoup de
matiques et les sciences physiques développent la l’identité de l’Église du Christ et nous, évêques, vous nous
rationalité sous la seule forme du calcul et des mesures avez confirmés dans notre mission apostolique. Successeurs
quantitatives. Enfin, le monde universitaire est aussi mar- des apôtres, nous avons apprécié l’aide du successeur de
qué par une spécialisation croissante et des cloisonnements Pierre et sa manière d’affirmer avec amour la puissance de
qui ne facilitent pas l’ouverture à une vision intégrale de Dieu à l’œuvre dans le monde.
l’homme et une approche pastorale. Souvent les universi- Au nom de tous mes frères évêques de la région Centre-
taires prennent une distance critique par rapport aux insti- Est, je vous redis notre reconnaissance pleine d’affection.
tutions et simultanément leur demandent une garantie pro-
tectrice pour la liberté des individus. Vocation à la sainteté
Je n’ai pas de moyens particuliers à vous proposer pour
résoudre ces problèmes. Il vous revient de les chercher au Durant votre visite pastorale, vous nous avez rappelé la
niveau des régions ou de la Conférence épiscopale, avec vocation universelle à la sainteté. Nous avons entendu ce vi-
toutes les instances ecclésiales concernées, avec les laïcs goureux appel et nous pensons qu’une manière d’y satisfai-
compétents. Ce qui est sûr, c’est que l’Église doit demeurer re se situe dans la recherche éthique qu’au long des jours
proche de ces milieux intellectuels, avec un esprit de com- nous et nos Églises nous nous efforçons de mener.
préhension, de dialogue et d’estime, et aussi avec le coura- La grandeur de l’homme est de porter jugement en des
ge de témoigner de la foi et de l’éthique chrétiennes, pour matières difficiles. Le monde actuel assaille nos contem-
appeler à une réflexion approfondie. Cette présence spéci- porains de questions nouvelles et les somme d’y répondre.
fique est d’abord assurée par les aumôneries du monde uni- Avec eux, nous devons établir nos positions et nous déter-
versitaire ; mais elle doit être un souci largement partagé miner à l’action, en des sujets qui concernent particulière-
par les pasteurs. Les institutions ecclésiales d’enseignement ment la vie des hommes. Nous sommes requis pour contri-
et de recherches, telles que les Instituts catholiques, situées buer à la formation des consciences et pour susciter le
dans le monde universitaire, et agissant en fidélité avec les courage de prendre position. Tous, à notre place, nous de-
orientations du Magistère, peuvent faciliter les contacts vons assumer le risque de vivre en des domaines où les
vrais et le témoignage efficace. Mais il semble que serait connaissances humaines se trouvent courtes et quelquefois
utile un Centre chrétien à visée intellectuelle et culturelle prises en défaut.
qui aurait un rayonnement national et qui, relayé dans les La quête de sens est une recherche de tout le peuple
principales villes universitaires, donnerait un visage d’Égli- chrétien et aussi de la majorité des hommes. Dans un
se à un effort de réflexion et d’expression publique. De contexte qui situe beaucoup de nos contemporains en de-
nombreux catholiques, trop souvent isolés dans les « cam- hors de toute foi, il nous faut réaffirmer les valeurs essen-
pus » universitaires, pourraient s’investir dans cet effort. tielles comme porteuses de sens pour les hommes de notre
Les pasteurs, absorbés par d’autres tâches, mesurent-ils temps. Avec le peuple de Dieu qui est confronté chaque jour
assez le poids des courants culturels dans l’opinion publique, à ce genre de démarche, nous nous efforçons de vivre notre
dans la formation des esprits et des consciences ? ministère épiscopal et de rappeler à temps et à contretemps
En vous confiant ces réflexions, je prie l’Esprit-Saint de le combat pour l’homme et la société, selon l’esprit de
vous combler de sa lumière et de sa force. Et je vous donne l’Évangile.
mon affectueuse bénédiction apostolique que j’étends à tous Influencés sans doute par la spiritualité de saint François
ceux qui collaborent avec vous dans l’œuvre d’évangélisa- de Sales, nous pensons qu’un des aspects de la vocation
tion que le Seigneur nous confie aujourd’hui. universelle à la sainteté s’inscrit à l’intérieur de cette labo-
rieuse recherche éthique où se mobilisent toutes les res-
sources de l’intelligence. Nous croyons surtout qu’en ces
domaines la lumière de la foi et la sagesse de la tradition
chrétienne précisent notre discernement et fortifient notre
détermination.
(*) Texte original. Sous-titre de la DC.
410
De plus, avec l’aide de la Faculté de théologie, nous avons
ouvert en octobre dernier un séminaire universitaire. Avec
le séminaire interdiocésain Saint-Irénée — chacun gardant
sa spécificité — ils forment l’un et l’autre des candidats au
sacerdoce ministériel dont nos Églises ont actuellement tant
besoin.
Nous nous souvenons des paroles que vous avez pronon-
cées lors de notre dernière visite ad limina, en 1982.
Aujourd’hui, nous sommes heureux de vous dire que ce que
vous avez demandé se réalise dans ces deux maisons.
Très Saint Père, vous avez commencé votre visite pasto-
rale dans notre région par une rencontre œcuménique, à
l’amphithéâtre des Trois Gaules à Lyon. Cette célébration
porte des fruits importants, et l’on peut dire qu’elle a dyna-
misé et sans doute renouvelé notre manière de vivre la fra-
ternité entre les différentes Églises chrétiennes.
Dans nos diocèses, l’esprit œcuménique progresse. Nos
collaborations caritatives et culturelles avec les autres
confessions nous convient d’une nouvelle manière à la priè-
re et à un œcuménisme fécond.
La présence des religions monothéistes mais non chré-
tiennes nous invite à reconnaître et à adorer avec elles le
Dieu unique. Évitant tout syncrétisme de complaisance,
nous pouvons ensemble dire notre louange au Dieu qui a fait
« le ciel et la terre », et a choisi Abraham comme père des
croyants.
« Lève-toi et marche »
Ces quelques mots ne sont qu’une manière de vous pré-
senter les différentes pages du rapport commun que les
évêques du Centre-Est vous ont envoyé. Au sein de la
Conférence épiscopale de France, la vie régionale nous est
un solide et indispensable appui. Chacun de nous, malgré
les difficultés, s’efforce d’être ministre de la communion
dans l’Église diocésaine à la tête de laquelle il a été envoyé.
De temps à autre, nos frères et nos sœurs catholiques
proches de l’intégrisme rendent cahotante la vie ecclésiale.
Nous nous trouvons parfois en des situations délicates, mais
nous ne nous décourageons pas et inlassablement, en nous
appuyant sur les enseignements du Concile Vatican II, nous
nous efforçons de vivre notre ministère épiscopal pour le
bien de tous.
Notre joie n’est pas entamée par les inévitables vicissitu-
des et, le message du stade de Gerland : « Lève-toi et
marche » nous habite. Notre pèlerinage à Rome auprès des
tombeaux de Pierre et de Paul, colonnes de l’Église, nous
permet de vous rencontrer. Notre présence chez vous,
évêque de Rome chargé de la communion de toutes les
Églises diocésaines du monde, témoigne de notre respect
et de notre fraternité ; elle signifie en même temps notre
profond attachement et notre totale communion.
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signe fréquemment lui-même comme « le Fils de être unique dont la vocation est de « se dépasser constam-
l’homme ». Jamais la réalité du Fils de Dieu n’a été mani- ment » ?
festée autant qu’à Gethsémani : il « prend la condition d’es- Jésus-Christ, « Fils de l’homme », exprime dans la prière
clave » (cf. Ph 2, 7) selon la prophétie d’Isaïe (cf. Is 53). par laquelle il commence la Passion le poids propre de la
La prière de Gethsémani, autant et plus que toute autre responsabilité pesant sur l’homme qui assume des tâches
prière de Jésus, révèle la vérité sur l’identité, la vocation et où il doit « se dépasser ».
la mission du Fils venu dans le monde pour accomplir la vo- Les Évangiles rapportent à plusieurs reprises que Jésus
lonté paternelle de Dieu jusqu’au bout, lorsqu’il dira que priait, et même qu’il « passait la nuit en prière » (cf. Lc
« tout est accompli » (Jn 19, 30). 6, 12), mais aucune de ces prières n’a été relatée d’une ma-
Cela est important pour tous ceux qui viennent se mettre nière aussi profonde et pénétrante que celle de
« à l’école de prière » du Christ : c’est particulièrement im- Gethsémani. Cela se comprend. En effet, aucun autre mo-
portant pour nous, prêtres. ment de la vie de Jésus n’a été aussi décisif. Aucune autre
5. Jésus-Christ, le fils consubstantiel, se présente devant prière n’entrait aussi pleinement dans ce qui devait être « son
le Père et dit : « Abba ». Et, manifestant d’une manière que heure ». D’aucune autre décision de sa vie ne dépendait au-
nous pourrions dire radicale sa condition d’homme véri- tant que de celle-ci l’accomplissement de la volonté du
table, de « Fils de l’homme », il demande que s’éloigne la Père, qui « a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils
coupe de l’amertume : « Mon Père, s’il est possible, que unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas mais
cette coupe passe loin de moi. » (Mt 26, 39 ; cf. Mc 14, 36 ; ait la vie éternelle » (Jn 3, 16).
Lc 22, 42.) Quand Jésus dit à Gethsémani : « Que ce ne soit pas ma
Jésus sait que cela « n’est pas possible », que « la coupe » volonté, mais la tienne qui se fasse » (Lc 22, 42), il révèle la
lui est donnée pour qu’il la « boive » jusqu’à la lie. Il dit tou- vérité du Père et de son amour sauveur pour l’homme. La
tefois précisément ceci : « S’il est possible, que s’éloigne de « volonté du Père » est précisément l’amour sauveur ; le
moi… » Il le dit au moment même où cette « coupe » qu’il salut du monde doit être réalisé par le sacrifice rédempteur
avait ardemment désirée (cf. Lc 22, 15) est désormais de- du Fils. Il est bien concevable que le Fils de l’homme, pre-
venue le sceau sacramentel de l’Alliance nouvelle et éter- nant sur lui cette mission, manifeste dans son dialogue dé-
nelle dans le sang de l’Agneau. Au moment où tout ce qui a cisif avec le Père la conscience qu’il a de la dimension sur-
été « fixé » de toute éternité est désormais « institué » sa- humaine d’une telle mission où il accomplit la volonté du
cramentellement dans le temps, introduit dans tout l’avenir Père dans la profondeur divine de son union filiale avec lui.
de l’Église. « J’ai mené à bonne fin l’œuvre que tu m’as donné de
Jésus qui, au Cénacle, a réalisé cette institution ne peut faire. » (Cf. Jn 17, 4.) L’évangéliste ajoute : « Entré en agonie,
assurément pas vouloir contredire la réalité désignée par le il priait de façon plus instante. » (Lc 22, 44.) Et cette angois-
sacrement de la dernière Cène. Il en désire plutôt, de tout se mortelle s’est manifestée aussi par la sueur qui, comme
son cœur, l’accomplissement. Si, malgré tout, il prie pour des gouttes de sang, coulait sur le visage de Jésus (cf. Lc
que « s’éloigne de lui cette coupe », il manifeste ainsi de- 22, 44). C’est l’expression extrême d’une souffrance qui se
vant Dieu et devant les hommes tout le poids de la mis- traduit dans la prière, et aussi dans une prière qui connaît la
sion qu’il doit assumer : se substituer à nous tous pour douleur, accompagnant le sacrifice anticipé sacramentelle-
l’expiation du péché. Il manifeste aussi l’immensité de la ment au Cénacle, vécu profondément dans l’esprit à Geth-
souffrance qui emplit son cœur humain. Ainsi le Fils de sémani et qui va être consommé sur le Calvaire.
l’homme se révèle solidaire de tous ses frères et sœurs C’est sur ces moments de la prière sacerdotale et sacrifi-
qui font partie de la grande famille humaine, du commen- cielle de Jésus que je désire attirer votre attention, chers
cement à la fin des temps. La souffrance est pour l’homme frères, en rapport avec notre prière et avec notre vie.
le mal — Jésus-Christ, à Gethsémani, en éprouve tout le
poids, celui qui correspond à notre commune expérience, à 2. LA PRIÈRE
notre attitude intérieure spontanée. Devant le Père, il AU CŒUR DE LA VIE SACERDOTALE
garde toute la vérité de son humanité, la vérité d’un cœur
humain oppressé par la souffrance, sur le point d’atteindre 7. Si nous joignons le Cénacle à Gethsémani dans notre
son dramatique sommet : « Mon âme est triste à en mou- méditation du Jeudi saint cette année, c’est pour com-
rir. » (Mc 14, 34.) Pourtant, personne n’est en mesure prendre combien notre sacerdoce doit être intimement lié à
d’exprimer le véritable poids de cette souffrance d’homme la prière, enraciné dans la prière.
avec les seuls critères humains. À Gethsémani, en effet, Il est vrai que cette affirmation n’a pas besoin d’être dé-
celui qui prie le Père est un homme qui est en même montrée, mais il faut plutôt la garder constamment dans l’es-
temps Dieu, consubstantiel au Père. prit et le cœur pour que la vérité qu’elle exprime puisse
6. Les mots de l’évangéliste, « il commença à ressentir s’actualiser toujours plus profondément dans la vie.
tristesse et angoisse » (Mt 26, 37), comme aussi tout le dé- Il s’agit, en effet, de notre vie, de la vie sacerdotale elle-
veloppement de la prière à Gethsémani, semblent montrer même, dans toute sa richesse d’abord comprise dans l’appel
non seulement la peur face à la souffrance, mais également au sacerdoce, puis manifestée dans le ministère du salut qui
une crainte caractéristique de l’homme, une sorte de crain- en découle.
te liée au sens de la responsabilité. L’homme n’est-il pas cet Nous savons que le sacerdoce — sacramentel et ministé-
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Jésus au Cénacle : « J’ai manifesté ton nom aux hommes que vie de tout homme, et celle du prêtre d’une manière parti-
tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et culière. Et lorsqu’il nous semblera que cette preuve dépas-
tu me les a donnés et ils ont gardé ta parole. » (Jn 17, 6.) se nos forces, rappelons-nous ce que l’évangéliste dit de
À l’exemple de Jésus, le prêtre, « intendant des mystères Jésus à Gethsémani : « Entré en agonie, il priait de façon plus
de Dieu », est lui-même quand il est « pour les autres ». La instante. » (Lc 22, 44.)
prière lui donne une particulière sensibilité envers ces 13. Le Concile Vatican II présente la vie de l’Église
« autres », elle le rend attentif à leurs besoins, à leur vie et comme un pèlerinage dans la foi (cf. Const. dogm. Lumen
à leur destin. La prière permet de reconnaître aussi ceux gentium, n. 48, etc.). Chacun de nous, chers frères, a, dans ce
« que le Père lui a donnés »… Ce sont, avant tout, ceux que pèlerinage, un rôle particulier, en raison de sa vocation et
le Bon Pasteur place, pour ainsi dire, sur le chemin de son de son ordination sacerdotale. Nous sommes appelés,
ministère sacerdotal, de sa responsabilité pastorale. Ce sont comme ministres du Bon Pasteur, à avancer en guidant les
les enfants, les adultes, les aînés. Ce sont les jeunes, les autres, en les aidant dans leur cheminement. Comme inten-
époux, les familles, mais aussi les personnes seules. Ce sont dants des mystères de Dieu, nous devons donc posséder une
les malades, ceux qui souffrent, les mourants, ceux qui sont maturité dans la foi qui convienne à notre vocation et à nos
spirituellement proches, prêts à la collaboration apostolique, tâches. En effet, « ce qu’on demande à des intendants, c’est
mais aussi ceux qui sont éloignés, les absents, les indiffé- que chacun soit trouvé fidèle » (1 Co 4, 2), du moment que le
rents, parmi lesquels beaucoup peuvent toutefois être en re- Seigneur lui confie son patrimoine.
cherche et réfléchir. Ceux qui sont mal disposés pour diffé- Alors, il est bon que, dans ce pèlerinage de la foi, chacun
rentes raisons, ceux qui se trouvent aux prises avec des de nous porte le regard du cœur sur la Vierge Marie, Mère de
difficultés de nature diverse, ceux qui luttent contre les vices Jésus-Christ, Fils de Dieu. En effet, comme l’enseigne le
et les péchés, ceux qui luttent pour la foi et pour l’espéran- Concile à la suite des Pères, elle nous « précède » dans ce
ce. Ceux qui recherchent l’aide du prêtre et ceux qui la re- pèlerinage (cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. 58) et elle
poussent. nous offre un exemple sublime que j’ai cherché à mettre en
Comment être « à » tous ceux-là — et « à » chacun d’eux relief également dans la récente encyclique, publiée en vue
en imitant le Christ ? Comment être « à » ceux que « le Père de l’Année mariale à laquelle nous nous préparons.
nous donne », qu’il nous confie comme une mission ? Nous Nous découvrons aussi en elle, la Vierge immaculée, le
connaîtrons toujours une épreuve de l’amour, épreuve que mystère de la fécondité surnaturelle par l’action de l’Esprit-
nous devons accepter, avant tout, sur le terrain de la prière. Saint qui fait d’Elle la « figure » de l’Église. Car l’Église « de-
12. Tous, chers frères, nos savons bien ce que « coûte » vient à son tour une Mère… : par la prédication en effet, et
cette épreuve. Ce que coûtent parfois les conversations par le baptême, elle engendre à une vie nouvelle et immor-
apparemment banales avec les différentes personnes ! Ce telle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu » (Const.
que coûte le ministère des consciences au confessionnal ! dogm. Lumen gentium, n. 64), selon le témoignage de
Ce que coûte la sollicitude « pour toutes les Églises » (cf. l’Apôtre Paul : « Mes petits enfants, vous que j’enfante à
2 Co 11, 28 : sollicitudo omnium ecclesiarum) : il s’agit des nouveau dans la douleur » (Ga 4, 19) ; et elle le devient en
« Églises domestiques » (cf. Const. dogm. Lumen gentium, souffrant comme une mère qui « s’attriste parce que son
n. 11), c’est-à-dire des familles, spécialement dans leurs dif- heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant,
ficultés et leurs crises actuelles ; il s’agit de chaque individu, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un
« temple de l’Esprit-Saint » (1 Co 6, 19) : de tout homme ou homme soit venu au monde » (Jn 16, 21).
de toute femme dans sa dignité humaine et chrétienne ; il Ce témoignage n’atteint-il pas à l’essentiel de notre voca-
s’agit, enfin, d’une Église-communauté comme l’est la pa- tion particulière dans l’Église ? Toutefois — disons-le en
roisse, qui demeure toujours la communauté fondamentale, concluant —, pour que le témoignage de l’Apôtre puisse de-
ou des groupes, mouvements, associations qui servent le re- venir aussi le nôtre, il faut que nous revenions constamment
nouveau de l’homme et de la société selon l’esprit de au Cénacle et à Gethsémani, et que nous retrouvions le centre
l’Évangile, qui sont aujourd’hui florissants dans le champ de même de notre sacerdoce dans la prière et par la prière.
l’Église et pour lesquels nous devons être reconnaissants à Quand, avec le Christ, nous prions : « Abba, Père », alors
l’Esprit-Saint, lui qui fait surgir tant de belles initiatives. Un « l’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester
tel devoir a un « prix », nous devons y faire face avec l’aide que nous sommes enfants de Dieu » (Rm 8, 15-16).
de la prière. « Pareillement l’Esprit vient au secours de notre faiblesse :
La prière est indispensable pour conserver une sensibilité car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ;
pastorale envers tout ce qui vient de l’ « Esprit », pour « dis- mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémisse-
cerner » correctement et bien employer les charismes qui ments ineffables ; et Celui qui sonde les cœurs sait quel est
conduisent à l’unité et qui sont liés au ministère sacerdotal le désir de l’Esprit. » (Rm 8, 26-27.)
dans l’Église. En effet, c’est le devoir des prêtres de « ras- Recevez, chers frères, mon salut pascal et un baiser de
sembler le Peuple de Dieu », non de le diviser. Et ils accom- paix en Jésus-Christ notre Seigneur.
plissent ce devoir surtout comme dispensateurs de la sain- Du Vatican, le 13 avril 1987.
te Eucharistie. IOANNES PAULUS PP. II
La prière nous permettra donc, malgré beaucoup de
difficultés, de donner cette preuve d’amour que doit offrir la
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tenir, en gardant toujours votre liberté qui est celle de l’Égli- L’apport des laïcs
se dans son rôle prophétique, en maintenant bien la distinc-
tion entre ce rôle pastoral et la visée des programmes et des 6. En cette année du Synode des évêques consacré au laï-
pouvoirs politiques. cat, comment ne pas souligner l’apport de vos laïcs dans
l’évangélisation et dans le soutien des communautés chré-
Les ouvriers apostoliques tiennes ? De longue date déjà, les diverses branches de
l’Action catholique déploient dans vos diocèses une activité
4. Toute l’œuvre dont nous venons de parler dépend du appréciable, dont les fruits dépendent aussi de la formation
nombre et de la qualité des ouvriers apostoliques qui collabo- de leurs membres et de leur accompagnement par des assis-
rent avec vous, prêtres, religieux et religieuses, catéchistes tants ecclésiastiques bien préparés. D’autres associations plus
et autre laïcs. récentes, moins liées aux structures de la paroisse mais qui
Pour ce qui est du clergé, plusieurs initiatives ont été l’oc- offrent un dynamisme nouveau et un impact bien adapté à cer-
casion pour vous de stimuler une révision de vie visant à sa taines sensibilités et à certains besoins, pourront sans doute
qualification et à un renouveau spirituel : jubilé d’or de l’or- apporter aussi une heureuse contribution au renouveau spiri-
dination du premier prêtre ivoirien, René Kouassi ; 25e an- tuel des fidèles, à condition qu’elles acceptent le rôle de dis-
niversaire du grand séminaire d’Anyama ; et 13e Congrès cernement et de coordination qui revient aux pasteurs.
annuel du clergé ivoirien, suivi de votre lettre pastorale. Je Chez vous, comme en beaucoup de pays africains, les ca-
vous encourage vivement à favoriser la formation perma- téchistes jouent certainement un grand rôle, pour la forma-
nente et l’aggiornamento théologique et pastoral de vos tion des catéchumènes comme pour l’animation des ré-
prêtres, ainsi qu’une reprise spirituelle régulière. Il y va de unions de prière et l’accompagnement de la vie chrétienne
leur dynamisme apostolique dans l’évangélisation à poursui- dans beaucoup de petites communautés où le prêtre ne peut
vre, de leur aptitude à faire face aux problèmes complexes, être souvent présent. Leur dévouement généreux et
et de la sainteté de leur ministère. désintéressé de croyants est grand et méritoire ; ils ont sû-
Il est capital surtout de bien préparer les futurs prêtres. Je rement besoin d’une formation soignée et d’un soutien par-
sais combien plusieurs d’entre vous prennent à cœur l’amé- ticulier pour faire face à leur responsabilité de témoins de la
lioration de la formation théologique et spirituelle dans les foi devant l’évolution culturelle de leurs frères et sœurs, et
séminaires. C’est fréquemment le sujet des travaux de votre pour les entraîner par l’exemple limpide de leur vie.
Conférence épiscopale, et de celle des Supérieurs majeurs, L’avenir religieux dépend en grande partie de la façon
prêts à vous apporter leur collaboration. Étant donné l’im- dont les jeunes — qui constituent chez vous une masse
portance de l’enjeu, je vous exhorte à consacrer à cette for- impressionnante — pourront acquérir des convictions de foi,
mation les meilleurs de vos prêtres, à veiller à ce que les di- les vivre dans un milieu qui ne leur offre plus les repères
recteurs spirituels qui animeront les séminaires soient éthiques et le soutien des cadres d’autrefois, et s’intégrer
dûment préparés. avec confiance dans les communautés ecclésiales. C’est un
Simultanément, vous voyez bien la nécessité de dévelop- champ immense que celui des enfants, des adolescents, et
per la pastorale des vocations sacerdotales et religieuses, de surtout des étudiants affrontés à toutes sortes de courants et
lui donner une nouvelle impulsion et une coordination au ni- de questions nouvelles. Vous n’avez pas manqué de prendre
veau diocésain et national. Cela suppose une réflexion ec- des initiatives générales, comme votre lettre pastorale sur
clésiale sur la place du sacerdoce, qui concerne tous les l’éducation et, plus récemment, votre lettre aux jeunes.
membres de l’Église, y compris les laïcs, les pères et mères Je vous encourage notamment dans vos efforts visant à
de familles, les jeunes. obtenir pour tous les jeunes chrétiens la possibilité d’un en-
5. Une semblable prise de conscience mériterait d’être seignement religieux solide et d’une action chrétienne à
approfondie et étendue à ce qui concerne la vie consacrée leur mesure.
dans les congrégations religieuses ou les instituts séculiers. 7. L’évangélisation et la vie chrétienne, l’épanouissement
Peut-être le peuple chrétien et les candidats ont-ils surtout des vocations, sont tributaires de la constitution de familles
perçu dans les instituts religieux l’aide qu’ils apportent pour authentiquement chrétiennes, qui acceptent le modèle, les
l’apostolat et la promotion humaine, sans découvrir suffi- exigences et la grâce du mariage chrétien. Je sais que les
samment la valeur intrinsèque et la beauté hors pair d’une difficultés ne manquent pas, à cause des limites de certaines
consécration totale à Dieu, à la suite du Christ auquel la vie coutumes anciennes, par suite aussi de la déstabilisation des
religieuse unit comme à l’Époux divin ? Il est superflu de foyers mis à rude épreuve par la société moderne, centrée
redire que ce témoignage profiterait à toute l’Église et l’en- sur le plaisir et l’individualisme. On ne palliera à la crise que
traînerait spécialement vers la sainteté, dans la mise en pra- par une pastorale familiale dynamique, bien motivée, s’ap-
tique des Béatitudes. Là encore, on ne peut faire l’économie puyant sur des associations familiales coordonnées au plan
d’une formation de base exigeante pour les aspirants à la vie diocésain et national. Le « Directoire de pastorale familia-
religieuse, selon une spiritualité spécifique. Je ne doute pas le » que vous avez publié en 1984 répond de façon très adé-
que les instances de concertation des religieux et des reli- quate à ce besoin. Je souhaite avec vous qu’il trouve main-
gieuses, telles qu’elles ont été renouvelées, contribuent à tenant une application concrète et efficace.
faire face, avec vous, à cette requête. 8. Je n’ignore pas les autres domaines où vous êtes appe-
lés à développer une action pastorale, entre autres le soutien
Un des plus beaux fruits but de poursuivre des fins déterminées de charité et de sain-
teté, en rapport aux besoins particuliers de l’Église en leur
temps, ou encore pour collaborer à sa mission essentielle et
du dernier Concile permanente.
Ce droit est ouvertement reconnu dans le nouveau Code
Allocution à un Congrès international de de droit canonique, lequel parle d’ « associations ayant pour
mouvements ecclésiaux but la charité ou la piété ou encore destinées à promouvoir
la vocation chrétienne dans le monde » (can. 215) : parole
que nous pouvons certainement appliquer également aux
Jean-Paul II a reçu le 2 mars les représentants mouvements ecclésiaux.
de dix-neuf mouvements ecclésiaux qui se sont 3. Et ceux-ci ont, dans l’Église, une fonction bien précise et
réunis à Rocca di Papa du 28 février au 4 mars. nous pouvons dire certainement irremplaçable. « Les mouve-
Il leur a adressé l’allocution suivante (*) : ments apostoliques — dit-on dans « le rapport final » du der-
nier Synode des évêques (II, A, n. 4) — et les nouveaux mou-
CHERS FRÈRES DANS L’ÉPISCOPAT, vements de spiritualité, s’ils demeurent nettement en
ET VOUS TOUS, CHERS PARTICIPANTS communion ecclésiale, sont porteurs d’une grande espéran-
AU SECOND COLLOQUE INTERNATIONAL ce. » Dans leur originalité, ils se fondent sur ces « dons cha-
DES MOUVEMENTS ECCLÉSIAUX, rismatiques », lesquels, avec les « dons hiérarchiques »,
1. C’est pour moi une vraie joie de vous recevoir au- c’est-à-dire les ministères ordonnés, font partie de ces dons
jourd’hui après votre précédent Congrès d’il y a quelques de l’Esprit-Saint dont est ornée l’Église, Épouse du Christ.
années (1). Les dons charismatiques et les dons hiérarchiques sont
Je désire avant tout exprimer ma satisfaction pour la conti- distincts mais aussi réciproquement complémentaires. En
nuité de cette initiative, qui se présente très utile en vue de effet, comme le dit saint Paul, nous chrétiens, « à plusieurs
favoriser une communion plus grande entre les mouve- nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ, étant, cha-
cun pour sa part, membres les uns des autres » (Rm 12, 5).
(*) Texte italien dans l’Osservatore Romano des 2-3 mars 1987. Pour cela, Dieu a voulu qu’ « il n’y ait point de division dans
Traduction, titre et note de la DC. le corps, mais qu’au contraire les membres se témoignent
Parmi les mouvements réunis pour ce congrès figurent le Renouveau une mutuelle sollicitude » (1 Co 12, 25), chacun selon sa
charismatique, la Communauté de l’Emmanuel, l’Arche de Jean
Vanier, Communion et Libération, les Équipes Notre-Dame, propre fonction.
Schoenstatt. Dans l’Église, tant l’aspect institutionnel que l’aspect
(1) DC 1980, n° 1786, p. 457-458. charismatique, tant la hiérarchie que les associations et
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mouvements de fidèles, sont co-essentiels et concourent à la AUX CHERS FRÈRES ET SŒURS
vie, au renouveau, à la sanctification, de façons diverses, et DE « LA VIE MONTANTE »,
de telle façon qu’il se produise un échange, une communion 1. Voici que votre mouvement chrétien des retraités cé-
réciproques : les pasteurs de l’Église sont les « intendants lèbre près de Paris le vingt-cinquième anniversaire de sa fon-
de la grâce » (cf. Lumen gentium, 26) qui sauve, purifie et dation. Je m’associe très volontiers à ce Jubilé. Je félicite tous
sanctifie, ils gardent le « dépôt » de la Parole de Dieu et, ceux qui ont contribué au cours de cette période au progrès
dans le gouvernement du Peuple de Dieu, ils ont aussi la de « la Vie Montante », en France et en un certain nombre de
responsabilité de donner le jugement définitif sur l’authenti- pays représentés parmi vous, au point d’atteindre des cen-
cité des charismes (cf. Lumen gentium, 12). taines de milliers de membres actifs. Je me réjouis de penser
Les fidèles qui se retrouvent dans les associations et que tant de personnes du troisième et du quatrième âge,
mouvements, de leur côté, sous l’impulsion de l’Esprit, cher- grâce aux moyens de ce mouvement — réunions de réflexion
chent à vivre la Parole de Dieu dans le concret des circons- et de prière, lecture des publications, liens d’amitié —, peu-
tances historiques, stimulant, par leur témoignage propre, vent vivre plus intensément unies à Dieu, approfondir leur foi
un progrès spirituel toujours renouvelé, vivifiant évangéli- et en témoigner, s’entraider et proposer leurs services à la
quement les réalités temporelles et les valeurs de l’homme, société et à l’Église, accueillir dans la sérénité et l’espérance
et enrichissant l’Église d’une infinie et inépuisable variété le passage vers la vie éternelle. Puisse votre mouvement
d’initiatives dans le domaine de la charité et de la sainteté. garder son dynamisme, animé du dedans par ses propres
4. Votre congrès présuppose, je le sais, ces convictions : membres, apôtres de leurs semblables ! Puisse-t-il s’ouvrir à
efforcez-vous cependant de faire en sorte qu’elles soient, d’autres, sans rien perdre de son inspiration chrétienne, et
dans le Peuple de Dieu, un patrimoine toujours plus solide- rayonner largement, comme la lumière et le sel de l’Évangi-
ment établi afin d’éviter cette opposition regrettable entre le, dans le monde des retraités !
charisme et institution qui est tellement nuisible, tant pour 2. Déjà, à Rome, le 4 octobre 1982, j’avais eu la joie de
l’unité de l’Église que pour la crédibilité de sa mission dans m’entretenir avec vos pèlerins, et de préciser en quel sens
le monde et pour le salut même des âmes. « la Vie Montante » pouvait justifier son appellation, et ap-
Cette unité de l’Église dans la multiplicité de ses porter une contribution originale sur le plan de la spirituali-
composantes est une valeur qui est à poursuivre constam- té, de l’apostolat, de l’amitié (1). Tous les aspects alors sou-
ment, car elle est toujours en danger ici-bas : elle ne sera ob- lignés, toutes les orientations alors tracées, gardent leur
tenue que par l’effort de tous, des pasteurs comme des fi- valeur pour l’avenir de votre mouvement, et je vous invite à
dèles ; c’est une rencontre réciproque fondée sur la charité, les approfondir et à les vivre. Je le dis avec conviction :
sur l’humilité, sur la loyauté, et en somme sur l’exercice de l’étape que vous vivez, malgré une certaine souffrance
toutes les vertus chrétiennes. d’avoir une activité réduite et des responsabilités plus dis-
Que la très Sainte Vierge, Mère de l’Église, vous assiste crètes, et malgré bien d’autres épreuves, est aussi un temps
dans vos travaux et les rende féconds de résultats larges et de grâce : vous disposez de loisirs et d’une liberté d’esprit
durables pour une croissance commune dans l’unité et dans que ne vous laissaient pas la vie professionnelle et la vie fa-
la collaboration réciproque, et pour donner à l’Église une miliale avec les jeunes enfants ; vous pouvez mieux vous
plus grande crédibilité dans son témoignage aux hommes de mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, vous livrer davanta-
notre temps. ge à la prière personnelle et communautaire, vous cultiver,
De tout cœur, je vous bénis tous, ainsi que vos proches et réfléchir aux événements sous le regard de Dieu, les envi-
vos familIes. sager avec une nouvelle ouverture d’esprit, c’est-à-dire avec
plus de recul et de confiance en Dieu, entretenir des rela-
tions humaines avec une plus grande disponibilité, et parti-
ciper d’une autre manière au service de l’Église ou des
hommes dans le besoin.
L’étape que vous vivez est 3. Au seuil de la nouvelle étape de « la Vie Montante »,
j’estime utile de souligner en outre deux domaines particu-
un temps de grâce liers où le mouvement peut déployer son action et présenter
un témoignage très précieux pour la société et pour l’Église.
Message pour les 25 ans En France notamment, des gens de plus en plus nom-
de « la Vie Montante » breux prennent leur retraite, volontairement ou à cause de
la crise de l’emploi, dès l’âge de soixante ans, parfois à
Du 24 au 26 mars s’est tenu au Bourget le cinquante-cinq ans ou même à cinquante ans. Ces jeunes re-
Congrès de « la Vie Montante » marquant le traités, peut-être un peu désemparés au début, peuvent et
25e anniversaire de ce mouvement. À cette doivent, comme d’ailleurs leurs aînés et sans se substituer
occasion, Jean-Paul II a envoyé à M. René aux jeunes adultes qui ont assumé leurs propres responsa-
Tardy, secrétaire général du mouvement pour bilités, jouer un rôle réel dans l’aménagement plus humain
la France et secrétaire exécutif de « la Vie (*) Texte français dans l’Osservatore Romano du 25 mars 1987. Titre et
Montante Internationale », le message note de la DC.
suivant (*) : (1) DC 1982, n° 1839, p. 963-965.
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d’André, le premier apôtre appelé par Jésus, sont pleines de sée de faire savoir aux gens : « Venez voir un homme qui m’a
signification, quand il annonce à son frère Simon : « Nous dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-ce pas le messie ? » (Jn
avons trouvé le Messie (ce qui signifie Christ). » (Jn 1, 41.) 4, 28-29.) À sa parole, beaucoup de Samaritains allèrent au-de-
On doit cependant reconnaître que de telles constatations vant de Jésus, ils l’écoutèrent et, à leur tour, ils conclurent :
aussi explicites sont plutôt rares dans les Évangiles. Cela est « Celui-ci est vraiment le Sauveur du monde. » (Jn 4, 42.)
dû aussi au fait que dans la société hébraïque de cette 6. Au contraire, parmi les habitants de Jérusalem, les pa-
époque une image du Messie était assez répandue, à laquel- roles et les prodiges de Jésus suscitaient des questions sur
le Jésus n’a pas voulu adapter sa figure et son œuvre malgré sa messianité. Certains excluaient qu’il pût être le Messie :
l’étonnement et l’admiration suscités par tout ce qu’il a « fait « Celui-ci, nous savons d’où il est. Au contraire, quand le
et enseigné » (Ac 1, 1). Christ viendra, personne ne saura d’où il est. » (Jn 7, 27.)
2. Nous savons aussi que Jean-Baptiste lui-même, qui, sur D’autres, au contraire, disaient : « Le Christ, quand il vien-
les bords du Jourdain, avait indiqué Jésus comme « Celui qui dra, pourra-t-il accomplir des signes plus grands que ceux ac-
devait venir » (cf. Jn 1, 15, 30) car, dans un esprit prophétique, complis par celui-ci ? » (Jn 7, 31.) « Celui-ci n’est-il pas le fils
il avait vu en lui « l’agneau de Dieu » venu pour enlever les de David ? » (Mt 12, 23.) Le Sanhédrin intervint également
péchés du monde, Jean qui, à l’avance, avait annoncé le « nou- et décréta que « si quelqu’un l’a reconnu comme le Christ,
veau baptême » que Jésus devait conférer avec la force de qu’il soit expulsé de la Synagogue » (Jn 9, 22).
l’Esprit-Saint, envoya ses disciples, alors qu’il se trouvait en 7. Nous sommes ainsi en mesure de comprendre la
prison, poser à Jésus la question : « Es-tu celui qui doit venir signification essentielle de la conversation de Jésus auec les
ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 3.) apôtres, dans les environs de Césarée de Philippe. « Jésus
3. Jésus ne laisse pas Jean et ses messagers sans réponse : interrogea ses disciples en disant : Qui suis-je au dire des
« Allez, et dites à Jean ce que vous avez vu et entendu : les hommes ? Et ils lui répondirent : pour les uns, Jean-
aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont gué- Baptiste, pour d’autres, Élie ou quelqu’un des prophètes.
ris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Mais il leur répliqua : Et vous, qui dites-vous que je suis ?
Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7, 22.) Par cette Pierre lui répondit : Tu es le Christ » (Mc 8, 27-29 ; cf. aussi
réponse, Jésus entend confirmer sa mission messianique en Mt 16, 13-16 et Lc 9, 18-21), c’est-à-dire le Messie.
recourant en particulier aux paroles d’Isaïe (cf. Is 35, 4-5 ; 8. Selon l’Évangile de Matthieu, cette réponse fournit à
61, 1). Et il conclut : « Heureux celui qui ne tombera pas à Jésus l’occasion d’annoncer le primat de Pierre dans l’Égli-
cause de moi. » (Lc 7, 23.) Ces dernières paroles résonnent se future (cf. Mt 16, 18). Selon Marc, après la réponse de
comme un appel adressé directement à Jean, son héroïque Pierre, Jésus ordonna sévèrement aux apôtres « de ne parler
précurseur, qui avait une autre conception du Messie. de lui à personne » (Mc 8, 30). Nous pouvons en déduire que
En effet, dans sa prédication, Jean avait dépeint la figure non seulement Jésus ne proclamait pas qu’il était le Messie,
du Messie comme celle d’un juge sévère. En ce sens, il avait mais qu’il ne voulait pas non plus que, pour le moment, les
parlé de la « colère qui vient », de « la hache prête à frapper apôtres dévoilent sa véritable identité. Il voulait en effet que
à la racine des arbres » (Lc 3, 7, 9) pour tailler tout arbre ses contemporains arrivent à cette conviction en voyant ses
« qui ne porte pas de bons fruits » (Lc 3, 9). Certes, Jésus ne œuvres et en écoutant son enseignement. D’autre part, le
devait pas hésiter à traiter avec fermeté et même avec âpre- fait même que les apôtres étaient convaincus de ce que Pierre
té, quand cela s’avérerait nécessaire, l’obstination et la ré- avait exprimé au nom de tous en proclamant : « Tu es le
bellion envers la Parole de Dieu, mais il allait être avant tout Christ », prouve que les œuvres et les paroles de Jésus ont
l’annonciateur de la « Bonne Nouvelle aux pauvres » et, par constitué une base suffisante sur laquelle la foi en lui comme
ses œuvres et ses prodiges, il allait révéler la volonté salvi- Messie a pu se fonder et se développer.
fique de Dieu, Père miséricordieux. 9. Mais la suite de cette conversation, que nous lisons
4. La réponse que Jésus donne à Jean présente également dans les deux textes parallèles de Marc et de Matthieu, est
un autre élément qu’il est intéressant de relever : il évite de encore plus significative de la pensée de Jésus sur sa propre
se présenter ouvertement comme le Messie. Dans le contexte messianité (cf. Mc 8, 31-33 ; Mt 16, 21-23). En effet, Jésus,
social du temps, en effet, ce titre était extrêmement ambi- comme en un lien étroit avec la profession de foi des
gu : les gens l’interprétaient communément dans un sens apôtres, « commença à leur enseigner que le Fils de l’Homme
politique. Aussi Jésus préfère-t-il renvoyer au témoignage devait beaucoup souffrir et être rejeté par les anciens, les
rendu par ses œuvres, désireux surtout de persuader et de grands prêtres et les scribes, qu’il serait mis à mort et
susciter la foi. qu’après trois jours il ressusciterait » (Mc 8, 31). L’évangé-
5. On trouve cependant dans les Évangiles des cas liste Marc remarque : « Jésus tint ouvertement ce langage. »
particuliers, comme la conversation avec la Samaritaine, que (Mc 8, 32.) Marc dit que « alors Pierre le prit à part et se mit
nous raconte l’Évangile de Jean. À la femme qui lui dit : « Je à lui faire des reproches ». (Mc 8, 32). Selon Matthieu, ces
sais que le Messie (c’est-à-dire le Christ) doit venir et, quand reproches furent les suivants : « Dieu t’en préserve,
il viendra, il nous annoncera toute chose », Jésus répond : Seigneur, cela ne t’arrivera jamais ! » (Mt 16, 22.) Et voici la
« Je le suis, moi qui te parle. » (Jn 4, 25-26.) réaction du Maître : Jésus « réprimanda Pierre et lui dit :
Comme le montre le contexte de la conversation, Jésus a Arrière, Satan ! Parce que tu ne penses pas selon Dieu mais
convaincu la Samaritaine (il avait senti qu’elle était disponible selon les hommes » (Mc 8, 33 ; Mt 16, 23).
à l’écoute), puisque, retournée en ville, celle ci s’est empres- 10. On peut percevoir dans cette réprimande du Maître
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n’est pas une œuvre humaine mais uniquement le don de accomplit en nous rendant semblables à son Fils (Rm 8, 29)
l’amour de Dieu qui agit dans le cœur des croyants et guide et capables d’éprouver ses sentiments (Ph 2, 5 ss.) d’amour
l’histoire humaine vers son accomplissement définitif dans la et de pardon (cf. Jn 13, 34-35 ; Col 3, 13).
communion éternelle avec le Seigneur. La parabole de 8. L’Église du Nouveau Testament, qui l’a vécu dans la joie
l’ivraie au milieu du bon grain (Mt 13, 24-30) et celle du filet de sa foi pascale, témoigne de cet enseignement de Jésus sur
de pêche (Mt 13, 47-52) suggèrent avant tout la présence, le Royaume de Dieu. Elle est la communauté des « petits »
déjà agissante, du salut de Dieu. Cependant, en même temps que le Père a libérés de la puissance des ténèbres et a fait
que les « fils du Royaume », les « fils du Malin » sont égale- passer dans le Royaume de son Fils bien-aimé (Col 1, 13) ;
ment présents, les ouvriers d’iniquité : ce n’est qu’au terme elle est la communauté de ceux qui vivent « en Christ », se
de l’histoire que les puissances du mal seront détruites et laissant conduire par l’Esprit-Saint sur les chemins de la paix
que celui qui aura acueilli le Royaume sera pour toujours (Lc 1, 79), et qui luttent pour ne pas « tomber en tentation »
avec le Seigneur. Les paraboles du trésor caché et de la et pour éviter les œuvres de la « chair », sachant bien que
perle précieuse (Mt 13, 44-46), enfin, expriment la valeur « celui qui les accomplit n’héritera pas du Royaume de Dieu »
suprême et absolue du Royaume de Dieu : celui qui com- (Ga 5, 21). L’Église est la communauté de ceux qui annon-
prend cela est disposé à affronter n’importe quel sacrifice et cent, par leur vie et la parole, le message même de Jésus :
renonce à tout pour y entrer. « Le Royaume de Dieu est proche. » (Lc 10, 9.)
6. À partir de cet enseignement de Jésus apparaît une ri- 9. L’Église qui, « au cours des siècles, tend sans cesse
chesse très éclairante. vers la plénitude de la vérité divine, jusqu’à ce qu’en elle s’ac-
Le Royaume de Dieu, dans sa réalisation pleine et totale, complissent les paroles de Dieu » (DV, 8), prie le Père au
est certainement à venir, « il doit venir » (cf. Mc 9, 1 ; Lc cours de chaque célébration eucharistique pour que « son
22, 18) ; la prière du Notre Père enseigne à invoquer sa Règne vienne ». Elle vit dans une ardente attente de la venue
venue : « Que ton Règne vienne. » (Mt 6,10.) glorieuse du Seigneur et Sauveur Jésus, lequel offrira à la di-
En même temps, cependant, Jésus affirme que le vine Majesté « le Royaume éternel et universel : Royaume
Royaume de Dieu « est déjà venu » (Mt 12, 28), « il est au mi- de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, de justice,
lieu de vous » (Lc 17, 21) par la prédication et les œuvres de d’amour et de paix » (Préface de la solennité du Christ-Roi).
Jésus. En outre, il ressort de tout le Nouveau Testament Cette attente du Seigneur est une source constante de
que l’Église fondée par Jésus est le lieu où la royauté de confiance et d’énergie. Elle stimule les baptisés, devenus
Dieu se rend présente, dans le Christ, comme don du salut participants de la dignité royale du Christ, pour qu’ils vivent
dans la foi, de la vie nouvelle dans l’Esprit, de la communion chaque jour « dans le Royaume du Fils bien-aimé », pour
dans la charité. qu’ils témoignent et annoncent la présence du Royaume par
Ainsi apparaît le rapport étroit qui existe entre le les œuvres mêmes de Jésus (cf. Jn 14, 12). En vertu de ce
Royaume et Jésus, un rapport si fort que le Royaume de témoignage de foi et d’amour, enseigne le Concile, le monde
Dieu peut aussi être appelé « le Royaume de Jésus » (Ep sera imprégné de l’esprit du Christ et atteindra plus effica-
5, 2 ; 2 P 1, 11), comme, du reste, l’affirme Jésus lui-même cement sa fin dans la justice, la charité et la paix (LG, 36).
devant Pilate, affirmant que « son » Royaume n’est pas de ce
monde (Jn 18, 36).
6. À cette lumière, nous pouvons comprendre les condi-
tions qu’indique Jésus pour entrer dans le Royaume. Elles
peuvent se résumer par le mot « conversion ». Par la L’encyclique « Redemptoris
conversion, l’homme s’ouvre au don de Dieu (cf. Lc 12, 32)
qui « appelle à son Royaume et à sa gloire » (1 Th 2, 12) ; il Mater »
accueille le Royaume comme un petit enfant (Mc 10, 15) et
il est disposé à n’importe quel renoncement pour pouvoir y Audience générale du 25 mars (*)
entrer (cf. Lc 18, 29 ; Mt 19, 29 ; Mc 10, 29).
Le Royaume de Dieu exige une « justice » profonde ou 1. La solennité de l’Annonciation du Seigneur que nous
nouvelle (Mt 5, 20) : il demande que l’on s’engage à faire « la célébrons aujourd’hui tourne notre pensée vers la maison
volonté de Dieu » (Mt 7, 21) ; il demande simplicité inté- de Nazareth et nous plonge dans l’émerveillement silen-
rieure « semblable à celle des enfants » (Mt 18, 3 ; Mc 10, cieux que sommes habitués à ressentir en contemplant par
15) ; il comporte le dépassement de l’obstacle que consti- la pensée le rayon de lumière de l’Esprit-Saint qui inonda
tuent les richesses (cf. Mc 10, 23-24). de sa puissance la Vierge « pleine de grâce ».
7. Les Béatitudes proclamées par Jésus (cf. Mt 5, 3-12) C’est l’événement mystérieux qu’attendait toute l’histoi-
apparaissent comme la magna charta du Royaume des cieux re et vers lequel, depuis lors, l’histoire qui a suivi a continué
qui est donné aux pauvres en esprit, aux affligés, aux doux, et continuera à converger, avec un émerveillement toujours
à ceux qui ont faim et soif de justice, aux miséricordieux, à renaissant.
ceux qui ont le cœur pur, à ceux qui sont des artisans de Par cette extraordinaire liaison entre ciel et terre qui eut
paix, à ceux qui sont persécutés à cause de la justice. Les pour protagonistes — dans le monde des créatures — l’ange
Béatitudes n’indiquent pas seulement les exigences du (*) Texte italien dans l’Osservatore Romano du 26 mars. Traduction,
Royaume ; elles manifestent avant tout l’œuvre que Dieu titre et notes de la DC.
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