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Redemptoris Mater : Marie et l'Église

La lettre encyclique « Redemptoris Mater » du Pape Jean-Paul II traite du rôle central de la Vierge Marie dans le mystère du Christ et de l'Église, soulignant son importance dans le plan de salut et son exemple de foi. Elle évoque également la préparation de l'Église pour le Jubilé de l'an 2000, en mettant en lumière la maternité divine de Marie et son lien indissoluble avec le Christ. Enfin, le document souligne que Marie est une figure modèle pour l'Église, représentant l'union parfaite entre la maternité et la virginité dans la mission salvifique.

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Redemptoris Mater : Marie et l'Église

La lettre encyclique « Redemptoris Mater » du Pape Jean-Paul II traite du rôle central de la Vierge Marie dans le mystère du Christ et de l'Église, soulignant son importance dans le plan de salut et son exemple de foi. Elle évoque également la préparation de l'Église pour le Jubilé de l'an 2000, en mettant en lumière la maternité divine de Marie et son lien indissoluble avec le Christ. Enfin, le document souligne que Marie est une figure modèle pour l'Église, représentant l'union parfaite entre la maternité et la virginité dans la mission salvifique.

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SOMMAIRE DU NUMÉRO 1938 19 avril 1987

ACTES Lettre encyclique « Redemptoris Mater » 383


Discours aux évêques français de la région Centre-Est
DU PAPE en visite ad limina 406
JEAN-PAUL II Lettres aux prêtres pour le Jeudi saint
Discours aux évêques de Côte-d’Ivoire en visite ad limina
412
416
Allocution à un Congrès international de mouvements ecclésiaux 418
Message pour les 25 ans de la Vie montante 419
Audiences générales (4, 18 et 25 mars) 420
LETTRE ENCYCLIQUE
REDEMPTORIS MATER
DU SOUVERAIN PONTIFE JEAN-PAUL II
SUR LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
DANS LA VIE DE L’ÉGLISE EN MARCHE

Vénérables Frères, chers Fils et Filles, 2. Soutenue par la présence du Christ (cf. Mt 28,
salut et Bénédiction Apostolique ! 20), l’Église marche au cours du temps vers la
consommation des siècles et va à la rencontre du
Seigneur qui vient ; mais sur ce chemin – et je tiens à
INTRODUCTION le faire remarquer d’emblée – elle progresse en sui-
vant l’itinéraire accompli par la Vierge Marie qui
1. LA MÈRE DU RÉDEMPTEUR a une place bien « avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèle-
définie dans le plan du salut, parce que, « quand vint ment l’union avec son Fils jusqu’à la Croix » (4).
la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d’une Je reprends les paroles si denses et si évocatrices
femme, né sujet de la Loi, afin de racheter les sujets de la Constitution Lumen gentium, qui présente, dans
de la Loi, afin de nous conférer l’adoption filiale. Et la sa conclusion, une synthèse remarquable de la doc-
preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé trine enseignée par l’Église sur le thème de la Mère
dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, du Christ qu’elle vénère comme sa Mère très aimante
Père ! » (Ga 4, 4-6). et son modèle dans la foi, l’espérance et la charité.
Par ces paroles de l’Apôtre Paul, que le Concile Quelques années après le Concile, mon grand pré-
Vatican II reprend au début de son exposé sur la décesseur Paul VI voulut reparler de la Vierge très
Bienheureuse Vierge Marie (1), je voudrais, moi aussi, sainte, exposant dans l’encyclique Christi Matri, puis
commencer ma réflexion sur le sens du rôle qu’a Marie dans les exhortations apostoliques Signum magnum
dans le mystère du Christ et sur sa présence active et et Marialis cultus (5), les fondements et les critères
exemplaire dans la vie de l’Église. En effet, ces paroles de la vénération unique que reçoit la Mère du Christ
proclament conjointement l’amour du Père, la mission dans l’Église, et également les différentes formes de
du Fils, le don de l’Esprit, la femme qui a donné nais- la dévotion mariale – liturgiques, populaires ou pri-
sance au Rédempteur, notre filiation divine, dans le vées – correspondant à l’esprit de la foi.
mystère de la « plénitude du temps » (2).
Cette plénitude détermine le moment fixé de toute 3. La circonstance qui me pousse à reprendre main-
éternité où le Père envoya son Fils « afin que qui- tenant ce thème est la perspective de l’an 2000, désor-
conque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie mais proche, où le Jubilé du bimillénaire de la nais-
éternelle » (Jn 3, 16). Elle désigne l’heureux moment sance de Jésus Christ porte en même temps notre
où « le Verbe qui était avec Dieu,… s’est fait chair et a regard vers sa Mère. Ces dernières années, diverses
habité parmi nous » (Jn 1, 1. 14), se faisant notre frère. voix se sont fait entendre pour exprimer l’opportunité
Elle marque le moment où l’Esprit, qui avait déjà ré- de faire précéder cette commémoration par un Jubilé
pandu en Marie de Nazareth la plénitude de la grâce, analogue destiné à célébrer la naissance de Marie.
forma en son sein virginal la nature humaine du En réalité, s’il n’est pas possible de déterminer
Christ. Elle indique le moment où, par l’entrée de chronologiquement un moment précis pour fixer la date
l’éternité dans le temps, le temps lui-même est sauvé de la naissance de Marie, dans l’Église on a constam-
et, pénétré par le mystère du Christ, devient définiti- ment eu conscience de ce que Marie parut avant le
vement le « temps du salut ». Enfin, elle désigne le Christ à l’horizon de l’histoire du salut (6). C’est une
début secret du cheminement de l’Église. Dans la li- réalité que, tandis qu’approchait définitivement « la
turgie, en effet, l’Église acclame Marie de Nazareth plénitude du temps », c’est-à-dire l’avènement salvi-
comme son commencement (3) parce que, dans l’évé- fique de l’Emmanuel, celle qui était destinée de toute
nement de la conception immaculée, elle voit s’appli- éternité à être sa Mère existait déjà sur la terre. Le
quer, par anticipation dans le plus noble de ses fait qu’elle « précède » la venue du Christ se trouve
membres, la grâce salvifique de la Pâque, et surtout reflété chaque année dans la liturgie de l’Avent. Si donc
parce que dans l’événement de l’Incarnation elle les années qui nous séparent de la conclusion du
trouve le Christ et Marie indissolublement associés : deuxième millénaire après le Christ et du commence-
celui qui est son Seigneur et sa Tête et celle qui, en ment du troisième millénaire peuvent être rappro-
prononçant le premier fiat de la Nouvelle Alliance, chées de cette antique attente historique du Sauveur,
préfigure sa condition d’épouse et de mère. il devient pleinement compréhensible que nous dési-

la documentation catholique • 19 avril 1987• N° 1938 383


rions nous tourner spécialement en cette période vers connaissance du mystère de l’Église. En effet, Marie,
celle qui, dans la « nuit » où était attendu en tant que Mère du Christ, est unie spécialement à l’É-
l’Avènement, commença à resplendir comme une vé- glise « que le Seigneur a établie comme son corps »
ritable « étoile du matin » (Stella matutina). En effet, (11). Le texte conciliaire rapproche de façon significa-
comme cette étoile, en même temps que l’« aurore », tive cette vérité sur l’Église corps du Christ (suivant
précède le lever du soleil, de même Marie, dès sa l’enseignement des Lettres de saint Paul) de la vérité
conception immaculée, a précédé la venue du que le Fils de Dieu « par l’Esprit Saint est né de la
Sauveur, le lever du « soleil de justice » dans l’histoire Vierge Marie ». La réalité de l’Incarnation trouve pour
du genre humain (7). ainsi dire son prolongement dans le mystère de l’Église
Sa présence en Israël – si discrète qu’elle passa – corps du Christ. Et l’on ne peut penser à la réalité
presque inaperçue aux yeux de ses contemporains – même de l’Incarnation sans évoquer Marie, Mère du
resplendissait clairement devant l’Éternel qui avait as- Verbe incarné.
socié au plan salvifique embrassant toute l’histoire de Cependant, dans les présentes réflexions, je veux
l’humanité cette « fille de Sion » cachée (cf. So 3, 14 ; évoquer surtout le « pèlerinage de la foi » dans lequel
Za 2, 14). C’est donc à juste titre que, au terme du « la bienheureuse Vierge avança », gardant fidèlement
deuxième millénaire, nous les chrétiens, sachant com- l’union avec le Christ (12). Ainsi ce « double lien » qui
bien le plan providentiel de la Trinité Sainte est la réa- unit la Mère de Dieu avec le Christ et avec l’Église
lité centrale de la révélation et de la foi, nous éprouvons prend une signification historique. Il ne s’agit pas ici
le besoin de mettre en relief la présence unique de la seulement de l’histoire de la Vierge Mère, de l’itiné-
Mère du Christ dans l’histoire, particulièrement au raire personnel de sa foi et de la « meilleure part »
cours de ces dernières années avant l’an 2000. qu’elle a dans le mystère du salut, mais aussi de l’his-
toire de tout le Peuple de Dieu, de tous ceux qui parti-
4. Le Concile Vatican II nous prépare à cela en pré- cipent au même pèlerinage de la foi.
sentant dans son enseignement la Mère de Dieu dans Cela, le Concile l’exprime dans un autre passage
le mystère du Christ et de l’Église. En effet, s’il est vrai quand il constate que Marie « occupe la première
que « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment place », devenant « figure de l’Église… dans l’ordre
que dans le mystère du Verbe incarné » – comme l’af- de la foi, de la charité et de la parfaite union au
firme ce même Concile (8) –, il convient d’appliquer Christ » (13). Sa « première place » comme figure, ou
ce principe d’une manière toute particulière à cette modèle, se rapporte au même mystère intime de l’É-
« fille des générations humaines » exceptionnelle, à glise qui réalise et accomplit sa mission salvifique en
cette « femme » extraordinaire qui devint la Mère du unissant en soi, comme Marie, les qualités de mère et
Christ. C’est seulement dans le mystère du Christ que de vierge. Elle est vierge, « ayant donné à son Époux
s’éclaire pleinement son mystère. Du reste, c’est ainsi sa foi qu’elle garde intègre et pure », et elle « devient
que l’Église a cherché à le déchiffrer dès le commen- à son tour une Mère… : elle engendre, à une vie nou-
cement : le mystère de l’Incarnation lui a permis de velle et immortelle, des fils conçus du Saint-Esprit et
pénétrer et d’éclairer toujours mieux le mystère de la nés de Dieu » (14).
Mère du Verbe incarné. Dans cet approfondissement,
le Concile d’Ephèse (431) eut une importance déci- 6. Tout cela s’accomplit au cours d’un grand proces-
sive, car, à la grande joie des chrétiens, la vérité sur sus historique et, en quelque sorte, d’un « itinéraire ».
la maternité divine de Marie y fut solennellement Le pèlerinage de la foi désigne l’histoire intérieure, pour
confirmée comme vérité de foi dans l’Église. Marie est ainsi dire l’histoire des âmes. Mais c’est aussi l’his-
la Mère de Dieu (= Théotokos), parce que, par le Saint- toire des hommes, soumis à une condition transitoire
Esprit, elle a conçu en son sein virginal et a mis au sur cette terre, situés dans le cadre de l’histoire. Dans
monde Jésus Christ, le Fils de Dieu consubstantiel au les réflexions qui suivent, nous voudrions être atten-
Père (9). « Le Fils de Dieu…, né de la Vierge Marie, tifs avant tout à la phase actuelle, qui, en soi, n’est pas
est vraiment devenu l’un de nous » (10), il s’est fait encore l’histoire, et cependant la modèle sans cesse,
homme. Ainsi donc, par le mystère du Christ, le mys- spécialement au sens de l’histoire du salut. Un champ
tère de sa Mère resplendit en plénitude à l’horizon de très ample s’ouvre ici à l’intérieur duquel la
la foi de l’Église. A son tour, le dogme de la maternité Bienheureuse Vierge Marie continue d’occuper « la pre-
divine de Marie fut pour le Concile d’Ephèse et est mière place » dans le Peuple de Dieu. Son pèlerinage de
pour l’Église comme un sceau authentifiant le dogme foi exceptionnel représente une référence constante
de l’Incarnation, selon lequel le Verbe assume vérita- pour l’Église, pour chacun individuellement et pour la
blement, dans l’unité de sa personne, la nature hu- communauté, pour les peuples et pour les nations et,
maine sans l’abolir. en un sens, pour l’humanité entière. En vérité, il est
difficile de saisir et de mesurer son rayonnement.
5. Présenter Marie dans le mystère du Christ, c’est Le Concile souligne que la Mère de Dieu est désor-
aussi pour le Concile une manière d’approfondir la mais l’accomplissement eschatologique de l’Église :

384
REDEMPTORIS MATER

« L’Église, en la personne de la Bienheureuse Vierge, clut toute l’humanité, mais réserve une place unique
atteint déjà à la perfection qui la fait sans tache ni ride à la « femme » qui est la Mère de celui auquel le Père a
(cf. Ep 5, 27) » et il souligne simultanément que « les confié l’œuvre du salut (19). Comme l’écrit le Concile
fidèles sont encore tendus dans leur effort pour Vatican II, « elle se trouve prophétiquement esquis-
croître en sainteté par la victoire sur le péché : c’est sée dans la promesse faite à nos premiers parents
pourquoi ils lèvent les yeux vers Marie comme modèle tombés dans le péché », selon le Livre de la Genèse
des vertus qui rayonne sur toute la communauté des (3, 15) ; « de même, c’est elle, la Vierge, qui concevra
élus » (15). Le pèlerinage de la foi n’est plus ce qu’ac- et enfantera un fils auquel sera donné le nom
complit la Mère du Fils de Dieu : glorifiée dans les d’Emmanuel », selon les paroles d’Isaïe (cf. 7, 14)
cieux aux côtés de son Fils, Marie a désormais franchi (20). Ainsi l’Ancien Testament prépare la « plénitude
le seuil qui sépare la foi de la vision « face à face » (1 du temps » où Dieu « envoya son Fils, né d’une
Co 13, 12). En même temps, toutefois, dans cet ac- femme… pour faire de nous des fils adoptifs ». La ve-
complissement eschatologique, Marie ne cesse d’être nue au monde du Fils de Dieu est l’événement rap-
« l’étoile de la mer » (Maris stella) (16) pour tous ceux porté dans les premiers chapitres des Évangiles selon
qui parcourent encore le chemin de la foi. S’ils lèvent saint Luc et selon saint Matthieu.
les yeux vers elle dans les divers lieux de l’existence
terrestre, ils le font parce qu’elle « engendra son Fils, 8. Marie est définitivement introduite dans le mys-
dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup de tère du Christ par cet événement : l’annonciation de
frères (Rm 8, 29) » (17) et aussi parce que, « à la nais- l’ange. Elle a lieu à Nazareth, dans des circonstances
sance et à l’éducation » de ces frères et de ces sœurs, précises de l’histoire d’Israël, le premier peuple au-
elle « apporte la coopération de son amour maternel » quel furent adressées les promesses de Dieu. Le mes-
(18). sager divin dit à la Vierge : « Réjouis-toi, pleine de
grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28). Marie « fut
toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait
PREMIÈRE PARTIE cette salutation » (Lc 1, 29), ce que pouvaient signifier
MARIE DANS LE MYSTÈRE DU CHRIST ces paroles extraordinaires et, en particulier, l’ex-
pression « pleine de grâce » (kécharitôménê) (21).
1. Pleine de grâce Si nous voulons méditer avec Marie ces paroles et,
spécialement, l’expression « pleine de grâce », nous
7. « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur pouvons trouver un rapprochement significatif préci-
Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bé- sément dans le passage cité ci-dessus de la Lettre aux
nédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ » (Ep Ephésiens. Et si, après l’annonce du messager cé-
1, 3). Ces paroles de la Lettre aux Ephésiens révèlent leste, la Vierge de Nazareth est aussi saluée comme
le dessein éternel de Dieu le Père, son plan pour le sa- « bénie entre les femmes » (cf. Lc 1, 42), cela s’éclaire
lut de l’homme dans le Christ. C’est un plan universel à cause de la bénédiction dont le « Dieu et Père » nous
qui concerne tous les hommes créés à l’image et à la a comblés « aux cieux, dans le Christ ». C’est une bé-
ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 26). Tous, de même nédiction spirituelle qui concerne tous les hommes et
qu’ils sont inclus « au commencement » dans l’œuvre porte en elle-même la plénitude et l’universalité
créatrice de Dieu, sont aussi inclus éternellement (« toutes sortes de bénédictions ») résultant de
dans le plan divin du salut qui doit se révéler totale- l’amour qui, dans l’Esprit Saint, unit au Père le Fils
ment à la « plénitude du temps » avec la venue du consubstantiel. En même temps, c’est une bénédic-
Christ. En effet – et ce sont les paroles qui suivent tion reportée sur tous les hommes par le Christ Jésus
dans la même Lettre – ce Dieu, qui est « Père de dans l’histoire de l’humanité jusqu’à la fin. Cependant,
notre Seigneur Jésus Christ », « nous a élus en lui dès cette bénédiction se rapporte à Marie d’une manière
avant la fondation du monde, pour être saints et im- particulière et exceptionnelle : en effet, Élisabeth l’a sa-
maculés en sa présence, dans l’amour, déterminant luée comme « bénie entre les femmes ».
d’avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs Le motif de cette double salutation est donc que
par Jésus Christ. Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à dans l’âme de cette « fille de Sion » s’est manifestée
la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a grati- en un sens toute la « gloire de la grâce », dont « le
fiés dans le Bien-aimé. En lui nous trouvons la ré- Père… nous a gratifiés dans le Bien-aimé ». En effet,
demption par son sang, la rémission des fautes, selon le messager salue Marie comme « pleine de grâce » : il
la richesse de sa grâce » (Ep 1, 4-7). l’appelle ainsi comme si c’était là son vrai nom. Il ne
Le plan divin du salut, qui nous a été pleinement ré- donne pas à celle à qui il s’adresse son nom propre
vélé par la venue du Christ, est éternel. Il est aussi – suivant l’état civil terrestre : Miryam (= Marie), mais
suivant l’enseignement de cette Lettre et d’autres ce nom nouveau : « pleine de grâce ». Que signifie ce
Lettres de saint Paul (cf. Col 1, 12-14 ; Rm 3, 24 ; Gal nom ? Pourquoi l’archange appelle-t-il ainsi la Vierge
3, 13 ; 2 Co 5, 18-29) – éternellement lié au Christ. Il in- de Nazareth ?

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Dans le langage de la Bible, « grâce » signifie un don pelé Fils du Très-Haut » (Lc 1, 30-32). Et quand la
particulier qui, suivant le Nouveau Testament, prend Vierge troublée par cette salutation extraordinaire, de-
sa source dans la vie trinitaire de Dieu lui-même, de mande: « Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais
Dieu qui est amour (cf. 1 Jn 4, 8). Le fruit de cet amour pas d’homme ? », elle reçoit de l’ange la confirmation et
est l’élection, celle dont parle la Lettre aux Ephésiens. l’explication des paroles antérieures. Gabriel lui dit :
En Dieu, cette élection, c’est la volonté éternelle de « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-
sauver l’homme par la participation à sa propre vie (cf. Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’être
2 P 1, 4) dans le Christ : c’est le salut dans la partici- saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 35).
pation à la vie surnaturelle. Ce don éternel, cette L’Annonciation est donc la révélation du mystère de
grâce de l’élection de l’homme par Dieu produisent l’Incarnation au commencement même de son accom-
comme un germe de sainteté, ou en quelque sorte une plissement sur la terre. Le don que Dieu fait de lui-
source naissant dans l’âme comme le don de Dieu lui- même et de sa vie pour le salut, en quelque sorte à
même qui vivifie et sanctifie les élus par la grâce. toute la création et proprement à l’homme, atteint l’un
Ainsi cette bénédiction de l’homme « par toutes de ses sommets dans le mystère de l’Incarnation. C’est
sortes de bénédictions spirituelles » s’accomplit, là, en effet, un sommet entre tous les dons de la grâce
c’est-à-dire qu’elle devient une réalité : être « des fils dans l’histoire de l’homme et dans celle du cosmos.
adoptifs par Jésus Christ », par celui qui est de toute Marie est « pleine de grâce » parce que l’Incarnation
éternité le « Fils bien-aimé » du Père. du Verbe, l’union hypostatique du Fils de Dieu avec la
Lorsque nous lisons que le messager dit à Marie nature humaine, se réalise et s’accomplit précisément
qu’elle est « comblée de grâce », le contexte de l’Évan- en elle. Comme l’affirme le Concile, Marie est « la
gile, où convergent les révélations et les promesses an- Mère du Fils de Dieu, et, par conséquent, la fille de
ciennes, nous laisse entendre qu’il s’agit là d’une béné- prédilection du Père et le sanctuaire du Saint-Esprit ;
diction unique entre toutes les « bénédictions par le don de cette grâce suprême, elle dépasse de
spirituelles dans le Christ ». Dans le mystère du Christ, loin toutes les autres créatures dans le ciel et sur la
elle est présente dès « avant la fondation du monde », terre » (23).
elle est celle que le Père « a choisie » comme Mère de
son Fils dans l’Incarnation – et, en même temps que le 10. La Lettre aux Ephésiens, parlant de la « gloire
Père, le Fils l’a choisie, la confiant de toute éternité à de la grâce » dont « Dieu et Père nous a gratifiés dans
l’Esprit de sainteté. Marie est unie au Christ d’une ma- le Bien-aimé », ajoute : « En lui nous trouvons la ré-
nière tout à fait particulière et exceptionnelle, et de demption, par son sang » (Ep 1, 7). Selon la doctrine
même, elle est aimée en ce Fils bien-aimé de toute éter- formulée dans des documents solennels de l’Église,
nité, en ce Fils consubstantiel au Père en qui est cette « gloire de la grâce » s’est manifestée dans la
concentrée toute « la gloire de la grâce ». En même Mère de Dieu par le fait qu’elle a été « rachetée de fa-
temps, elle est et demeure parfaitement ouverte à ce çon suréminente » (24). En vertu de la richesse de la
« don d’en haut » (cf. Jc 1, 17). Comme l’enseigne le grâce du Fils bien-aimé, en raison des mérites ré-
Concile, Marie « occupe la première place parmi ces dempteurs de celui qui devait devenir son Fils, Marie
humbles et ces pauvres du Seigneur qui espèrent et re- a été préservée de l’héritage du péché originel (25).
çoivent le salut de lui avec confiance » (22). Ainsi, dès le premier moment de sa conception c’est-
à-dire de son existence, elle appartient au Christ, elle
9. Si la salutation et le nom « pleine de grâce » si- participe de la grâce salvifique et sanctifiante et de
gnifient tout cela, ils se rapportent avant tout, dans le l’amour qui a sa source dans le « Bien-aimé », dans le
contexte de l’Annonciation de l’ange, à l’élection de Fils du Père éternel qui, par l’Incarnation, est devenu
Marie comme Mère du Fils de Dieu. Mais la plénitude son propre Fils. C’est pourquoi, par l’Esprit, dans
de grâce désigne en même temps tous les dons sur- l’ordre de la grâce, c’est-à-dire de la participation à la
naturels dont Marie bénéficie en rapport avec le fait nature divine, Marie reçoit la vie de celui auquel elle-
qu’elle a été choisie et destinée à être Mère du Christ. même, dans l’ordre de la génération terrestre, donna
Si cette élection est fondamentale pour l’accomplisse- la vie comme mère. La liturgie n’hésite pas à lui don-
ment du dessein salvifique de Dieu envers l’humanité, ner le titre de « Mère de son Créateur » (26), et à la
si le choix éternel dans le Christ et la destination à la saluer par les paroles que Dante Alighieri met sur les
dignité de fils adoptifs concernent tous les hommes, lèvres de saint Bernard : « Fille de ton Fils » (27). Et
l’élection de Marie est tout à fait exceptionnelle et parce que cette « vie nouvelle », Marie la reçoit dans
unique. En découle aussi le caractère unique de sa une plénitude qui convient à l’amour du Fils envers sa
place dans le mystère du Christ. Mère – et donc à la dignité de la maternité divine –,
Le messager divin le dit : « Sois sans crainte, Marie ; l’ange de l’Annonciation l’appelle « pleine de grâce ».
car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu
concevras dans ton sein et tu enfanteras un fils, et tu 11. Dans le dessein salvifique de la Sainte Trinité,
l’appelleras du nom de Jésus. Il sera grand, et sera ap- le mystère de l’Incarnation constitue l’accomplisse-

386
REDEMPTORIS MATER

ment suprême de la promesse faite par Dieu aux maison de sa parente. A son entrée, Élisabeth répond
hommes après le péché originel, après le premier péché à sa salutation et, sentant l’enfant tressaillir en son
dont les effets pèsent sur toute l’histoire de l’homme sein, « remplie d’Esprit Saint », à son tour salue Marie
ici-bas (cf. Gn 3, 15). Voici que vient au monde un Fils, à haute voix : « Bénie es-tu entre les femmes, et béni
le « lignage de la femme » qui vaincra le mal du péché le fruit de ton sein ! » (cf. Lc 1, 40-42). Cette exclama-
à sa racine même : « Il écrasera la tête du serpent ». tion ou cette acclamation d’Élisabeth devait entrer
Comme le montrent les paroles du protévangile, la dans l’Ave Maria, à la suite du salut de l’ange, et de-
victoire du Fils de la femme ne se réalisera pas sans venir ainsi une des prières les plus fréquentes de l’É-
un dur combat qui doit remplir toute l’histoire hu- glise. Mais les paroles d’Élisabeth sont encore plus si-
maine. « L’hostilité » annoncée au commencement est gnificatives dans la question qui suit : « Comment
confirmée dans l’Apocalypse, le livre des fins der- m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon
nières de l’Église et du monde, où réapparaît le signe Seigneur ? » (Lc 1, 43). Élisabeth rend témoignage à
d’une « femme », mais cette fois « enveloppée de so- Marie : elle reconnaît et elle proclame que devant elle
leil » (Ap 12, 1). se tient la Mère du Seigneur, la Mère du Messie. Le
Marie, Mère du Verbe incarné, se trouve située au fils qu’Élisabeth porte en elle prend part, lui aussi, à
centre même de cette hostilité, de la lutte qui marque ce témoignage : « L’enfant a tressailli d’allégresse en
l’histoire de l’humanité sur la terre et l’histoire du sa- mon sein » (Lc 1, 44). Cet enfant sera Jean-Baptiste
lut elle-même. A cette place, elle qui fait partie des qui, au Jourdain, montrera en Jésus le Messie.
« humbles et des pauvres du Seigneur » porte en elle, Dans la salutation d’Élisabeth, tous les mots sont
comme personne d’autre parmi les êtres humains, la lourds de sens ; cependant ce qu’elle dit à la fin semble
« gloire de la grâce » dont le Père « nous a gratifiés d’une importance primordiale « Bienheureuse celle qui a
dans le Bien-aimé », et cette grâce détermine la gran- cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la
deur et la beauté extraordinaires de tout son être. Marie part du Seigneur ! » (Lc 1, 45) (28). On peut rappro-
demeure ainsi devant Dieu et aussi devant toute l’hu- cher ces mots du titre « pleine de grâce » dans la salu-
manité le signe immuable et intangible de l’élection tation de l’ange. Dans l’un et l’autre de ces textes se
par Dieu dont parle la Lettre paulinienne : dans le révèle un contenu mariologique essentiel c’est-à-dire
Christ, « il nous a élus, dès avant la fondation du la vérité sur Marie dont la présence dans le mystère
monde…, déterminant d’avance que nous serions pour du Christ est devenue effective parce qu’elle « a cru ».
lui des fils adoptifs » (Ep 1, 4. 5). Il y a dans cette élec- La plénitude de grâce, annoncée par l’ange, signifie le
tion plus de puissance que dans toute l’expérience du don de Dieu lui-même ; la foi de Marie, proclamée par
mal et du péché, que dans toute cette « hostilité » dont Élisabeth lors de la Visitation, montre comment la
l’histoire de l’homme est marquée. Dans cette histoire, Vierge de Nazareth a répondu à ce don.
Marie demeure un signe d’espérance assurée.
13. Comme l’enseigne le Concile, « à Dieu qui ré-
2. Bienheureuse celle qui a cru vèle est due "l’obéissance de la foi" (Rm 16, 26 ; cf. Rm
1, 5 ; 2 Co 10, 5-6), par laquelle l’homme s’en remet
12. Aussitôt après le récit de l’Annonciation, l’évan- tout entier et librement à Dieu » (29). Cette définition
géliste Luc nous conduit, sur les pas de la Vierge de de la foi trouve en Marie une réalisation parfaite. Le
Nazareth, vers « une ville de Juda » (Lc 1, 39). D’après moment « décisif » fut l’Annonciation, et les paroles
les érudits, cette ville devrait être l’Ain-Karim d’au- mêmes d’Élisabeth : « Bienheureuse celle qui a cru »
jourd’hui, située dans les montagnes, non loin de se rapportent en premier lieu à ce moment précis (30).
Jérusalem. Marie y alla « en hâte » pour rendre visite A l’Annonciation en effet, Marie, s’est remise à Dieu
à Élisabeth, sa parente. Sa visite se trouve motivée par entièrement en manifestant « l’obéissance de la foi »
le fait qu’à l’Annonciation Gabriel avait nommé Élisa- à celui qui lui parlait par son messager, et en lui ren-
beth d’une manière remarquable, elle qui, à un âge dant « un complet hommage d’intelligence et de vo-
avancé, grâce à la puissance de Dieu, avait conçu un lonté » (31). Elle a donc répondu de tout son « moi »
fils de son époux Zacharie : « Élisabeth, ta parente, humain, féminin, et cette réponse de la foi comportait
vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa une coopération parfaite avec « la grâce prévenante et
vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on secourable de Dieu » et une disponibilité parfaite à
appelait la stérile ; car rien n’est impossible à Dieu » l’action de l’Esprit Saint qui « ne cesse, par ses dons,
(Lc 1, 36-37). Le messager divin s’était référé à ce qui de rendre la foi plus parfaite » (32).
était advenu en Élisabeth pour répondre à la question Annoncée à Marie par l’ange, la parole du Dieu vi-
de Marie : « Comment cela sera-t-il, puisque je ne vant la concernait elle-même : « Voici que tu conce-
connais pas d’homme ? » (Lc 1, 34). Oui, cela advien- vras en ton sein et enfanteras un fils » (Lc 1, 31). En
dra justement par la « puissance du Très-Haut », accueillant cette annonce, Marie allait devenir la
comme et plus encore que dans le cas d’Élisabeth. « Mère du Seigneur » et le mystère divin de
Marie, poussée par la charité, se rend donc dans la l’Incarnation s’accomplirait en elle : « Le Père des mi-

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séricordes a voulu que l’Incarnation fût précédée par parole de la révélation divine, telle qu’elle l’avait pro-
une acceptation de la part de cette Mère prédestinée » fessée. Et cette « obéissance de la foi » chez Marie au
(33). Et Marie donne ce consentement après avoir en- cours de tout son itinéraire aura des analogies éton-
tendu toutes les paroles du messager. Elle dit : « Je nantes avec la foi d’Abraham. Comme le patriarche du
suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon Peuple de Dieu, Marie de même, « espérant contre
ta parole ! » (Lc 1, 38). Ce fiat de Marie – « qu’il m’ad- toute espérance, crut » tout au long de l’itinéraire de
vienne » – a déterminé, du côté humain, l’accomplis- son fiat filial et maternel. Au cours de certaines étapes
sement du mystère divin. Il y a une pleine harmonie de cette route spécialement, la bénédiction accordée
avec les paroles du Fils qui, suivant la Lettre aux à « celle qui a cru » sera manifestée avec une particu-
Hébreux, dit au Père en entrant dans le monde : « Tu lière évidence. Croire veut dire « se livrer » à la vé-
n’as voulu ni sacrifice ni oblation, mais tu m’as façonné rité même de la parole du Dieu vivant, en sachant et
un corps… Voici, je viens… pour faire, ô Dieu, ta vo- en reconnaissant humblement « combien sont inson-
lonté » (He 10, 5-7). Le mystère de l’Incarnation s’est dables ses décrets et incompréhensibles ses voies » (Rm
accompli lorsque Marie a prononcé son fiat : « Qu’il 11, 33). Marie qui par la volonté éternelle du Très-
m’advienne selon ta parole ! » rendant possible, pour Haut, s’est trouvée, peut-on dire, au centre même de
ce qui la concernait dans le plan divin, la réalisation du ces « voies incompréhensibles » et de ces « décrets
dessein de son Fils. insondables » de Dieu, s’y conforme dans l’obscurité
Marie a prononcé ce fiat dans la foi. Par la foi, elle de la foi, acceptant pleinement, le cœur ouvert tout ce
s’est remise à Dieu sans réserve et « elle se livra elle- qui est prévu dans le plan divin.
même intégralement, comme la servante du Seigneur,
à la personne et à l’œuvre de son Fils » (34). Et ce 15. Quand Marie, à l’Annonciation, entend parler du
Fils, comme l’enseignent les Pères, elle l’a conçu en Fils dont elle doit devenir mère et qu’elle « appellera
son esprit avant de le concevoir en son sein, précisé- du nom de Jésus » (= Sauveur), il lui est aussi donné
ment par la foi ! (35) C’est donc à juste titre qu’Élisa- de savoir que « le Seigneur Dieu lui donnera le trône
beth loue Marie « Bienheureuse celle qui a cru en l’ac- de David son père », qu’il « régnera sur la maison de
complissement de ce qui lui a été dit de la part du Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin »
Seigneur ! ». Ces paroles ont déjà été réalisées : Marie (Lc 1, 32-33). C’est dans cette direction que s’orien-
de Nazareth se présente sur le seuil de la maison d’É- tait toute l’espérance d’Israël. Le Messie promis doit
lisabeth et de Zacharie comme la mère du Fils de être « grand », le messager céleste annonce aussi qu’il
Dieu. Telle est l’heureuse découverte d’Élisabeth : « sera grand » – grand par le nom de Fils du Très-Haut
« La mère de mon Seigneur vient à moi ! ». ou parce qu’il reçoit l’héritage de David. Il doit donc
être roi, il doit régner « sur la maison de Jacob ».
14. Par conséquent, on peut aussi comparer la foi de Marie a grandi au milieu de cette attente de son
Marie à celle d’Abraham que l’Apôtre appelle « notre peuple : pouvait-elle saisir, au moment de
père dans la foi » (cf. Rm 4, 12). Dans l’économie du l’Annonciation, quelle signification primordiale avaient
salut révélée par Dieu, la foi d’Abraham représente le les paroles de l’ange ? Et comment doit-on com-
commencement de l’Ancienne Alliance ; la foi de prendre ce « règne » qui « n’aura pas de fin » ?
Marie à l’Annonciation inaugure la Nouvelle Alliance. Même si, à cet instant, elle s’est sentie dans la foi
Comme Abraham, « espérant contre toute espérance, mère du « Messie-roi », elle a cependant répondu : « Je
crut et devint ainsi père d’une multitude de peuples » suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta
(cf. Rm 4, 18), de même Marie, au moment de parole » (Lc 1, 38). Dès ce premier moment, Marie a
l’Annonciation, après avoir dit sa condition de vierge professé avant tout son « obéissance de la foi », elle
(« Comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas s’en remet au sens que donnait aux paroles de
d’homme ? »), crut que par la puissance du Très-Haut, l’Annonciation celui dont elles provenaient : Dieu lui-
par l’Esprit Saint, elle allait devenir la Mère du Fils de même.
Dieu suivant la révélation de l’ange : « L’être saint qui
naîtra sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 35). 16. Toujours sur cette route de l’« obéissance de la
Cependant les paroles d’Élisabeth : « Bienheureuse foi », Marie entend peu après d’autres paroles, celles
celle qui a cru » ne se rapportent pas seulement à ce que prononce Syméon au temple de Jérusalem. On
moment précis de l’Annonciation. Assurément, cela était déjà au quarantième jour après la naissance de
représente le point culminant de la foi de Marie dans Jésus, lorsque, suivant la prescription de la Loi de
son attente du Christ, mais c’est aussi le point de dé- Moïse, Marie et Joseph « emmenèrent l’enfant à
part, le commencement de tout son « itinéraire vers Jérusalem pour le présenter au Seigneur » (Lc 2, 22).
Dieu », de tout son cheminement dans la foi. Et sur La naissance avait eu lieu dans des conditions de pau-
cette route, d’une manière éminente et véritablement vreté extrême. Luc nous apprend en effet que lorsque
héroïque – et même avec un héroïsme dans la foi tou- Marie se rendit à Bethléem avec Joseph à l’occasion
jours plus grand – s’accomplira l’« obéissance » à la du recensement de la population ordonné par les au-

388
REDEMPTORIS MATER

torités romaines, n’ayant pas trouvé de « place à l’au- appelé du nom de Jésus est quotidiennement auprès
berge », elle enfanta son Fils dans une étable et « le d’elle ; donc, à son contact, elle utilise certainement ce
coucha dans une crèche » (cf. Lc 2, 7). nom qui, d’ailleurs, ne pouvait provoquer aucune sur-
Un homme juste et craignant Dieu, du nom de prise car il était en usage en Israël depuis longtemps.
Syméon, apparaît en ce commencement de « l’itiné- Toutefois, Marie sait que celui qui porte le nom de
raire » de la foi de Marie. Ses paroles, suggérées par Jésus a été appelé par l’ange « Fils du Très-Haut » (cf.
l’Esprit Saint (cf Lc 2, 25-27), confirment la vérité de Lc 1, 32). Marie sait qu’elle l’a conçu et enfanté « sans
l’Annonciation. En effet, nous lisons qu’il « reçut dans connaître d’homme », par l’Esprit Saint, avec la puis-
ses bras » l’enfant qui – suivant la consigne de l’ange – sance du Très-Haut qui l’a prise sous son ombre (cf.
« fut appelé du nom de Jésus » (cf. Lc 2, 21). Le dis- Lc 1, 35), de même qu’au temps de Moïse et des
cours de Syméon est accordé au sens de ce nom qui Pères la nuée voilait la présence de Dieu (cf. Ex 24,
veut dire Sauveur : « Dieu est le salut ». S’adressant 16 ; 40, 34-35 ; 1 R 8, 10-12). Marie sait donc que le
au Seigneur, il s’exprime ainsi : « Mes yeux ont vu ton Fils qu’elle a enfanté dans sa virginité est précisément
salut, que tu as préparé à la face de tous les peuples, lu- ce « Saint », « le Fils de Dieu » dont l’ange lui a parlé.
mière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Pendant les années de la vie cachée de Jésus dans
Israël » (Lc 2, 30-32). Au même moment, Syméon la maison de Nazareth, la vie de Marie, elle aussi, est
s’adresse aussi à Marie en disant : « Vois ! cet enfant « cachée avec le Christ en Dieu » (cf Col 3, 3) dans la foi.
doit amener la chute et le relèvement d’un grand En effet, la foi est un contact avec le mystère de Dieu.
nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la Constamment, quotidiennement, Marie est en contact
contradiction afin que se révèlent les pensées intimes avec le mystère ineffable de Dieu fait homme, mys-
de bien des cœurs » ; et il ajoute en s’adressant direc- tère qui dépasse tout ce qui a été révélé dans
tement à Marie : « Et toi-même, une épée te transper- l’Ancienne Alliance. Dès le moment de
cera l’âme ! » (Lc 2, 34-35). Les paroles de Syméon l’Annonciation, l’esprit de la Vierge-Mère a été intro-
mettent dans une nouvelle lumière l’annonce que duit dans la « nouveauté » radicale de la révélation que
Marie a entendue de l’ange : Jésus est le Sauveur, il Dieu fait de lui-même, et elle a pris conscience du
est « lumière pour éclairer » les hommes. N’est-ce pas mystère. Elle est la première de ces « petits » dont
cela qui a été manifesté, en quelque sorte, la nuit de Jésus dira un jour : « Père,… tu as caché cela aux
Noël, quand les bergers sont venus à l’étable (cf. Lc 2, sages et aux intelligents et tu l’as révélé aux tout-pe-
8-20) ? N’est-ce pas cela qui devait être manifesté da- tits » (Mt 11, 25). En effet, « nul ne connaît le Fils si
vantage encore lorsque vinrent des Mages d’Orient (cf. ce n’est le Père » (Mt 11, 27). Comment Marie peut-
Mt 2, 1-12) ? Cependant, dès le début de sa vie, le Fils elle donc « connaître le Fils » ? Elle ne le connaît
de Marie, et sa Mère avec lui, éprouveront aussi en certes pas comme le Père ; et pourtant elle est la pre-
eux-mêmes la vérité des autres paroles de Syméon : mière de ceux auxquels le Père « a voulu le révéler » (cf.
« Un signe en butte à la contradiction » (Lc 2, 34). Ce Mt 11, 26-27 ; 1 Co 2, 11). Néanmoins si, dès le mo-
que dit Syméon apparaît comme une seconde annonce ment de l’Annonciation, le Fils, lui dont seul le Père
faite à Marie, car il lui montre la dimension historique connaît la vérité entière, lui a été révélé comme celui
concrète dans laquelle son Fils accomplira sa mission : que le Père engendre dans l’éternel « aujourd’hui »
dans l’incompréhension et dans la souffrance. Si, (cf. Ps 2, 7), Marie, sa Mère, est au contact de la vé-
d’une part, une telle annonce confirme sa foi dans l’ac- rité de son Fils seulement dans la foi et par la foi ! Elle
complissement des promesses divines du salut, est donc bienheureuse parce qu’elle « a cru » et parce
d’autre part, elle lui révèle aussi qu’elle devra vivre qu’elle croit chaque jour, à travers toutes les épreuves
l’obéissance de la foi dans la souffrance aux côtés du et les difficultés de la période de l’enfance de Jésus,
Sauveur souffrant, et que sa maternité sera obscure et puis au cours des années de la vie cachée à Nazareth
douloureuse. Et de fait, après la visite des Mages, où il « leur était soumis » (Lc 2, 51) : soumis à Marie,
après leur hommage (« se prosternant, ils lui rendi- et à Joseph également, parce que ce dernier lui tenait
rent hommage »), après l’offrande des présents (cf. Mt lieu de père devant les hommes ; c’est pourquoi le Fils
2, 11), Marie avec l’enfant dut fuir en Égypte sous la de Marie était considéré par les gens comme « le fils
protection attentive de Joseph, parce que « Hérode re- du charpentier » (Mt 13, 55).
cherchait l’enfant pour le faire périr » (cf. Mt 2, 13). Et Ainsi la Mère de ce Fils, gardant la mémoire de ce
ils devront rester en Égypte jusqu’à la mort d’Hérode qui a été dit à l’Annonciation et au cours des événe-
(cf. Mt 2, 15). ments suivants, porte en elle la « nouveauté » radicale
de la foi, le commencement de la Nouvelle Alliance.
17. Après la mort d’Hérode, quand la sainte Famille C’est là le commencement de l’Évangile, c’est-à-dire
retourne à Nazareth, commence la longue période de de la bonne nouvelle, de la joyeuse nouvelle. Il n’est
la vie cachée. « Celle qui a cru en l’accomplissement de cependant pas difficile d’observer en ce commence-
ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Lc 1, 45) ment une certaine peine du cœur, rejoignant une sorte
vit chaque jour le sens de ces paroles. Le Fils qu’elle a de « nuit de la foi » – pour reprendre l’expression de

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saint Jean de la Croix –, comme un « voile » à travers aux « décrets insondables » de Dieu ! Comme elle « se
lequel il faut approcher l’Invisible et vivre dans l’inti- livre à Dieu » sans réserve, dans « un complet hom-
mité du mystère (36). C’est de cette manière, en ef- mage d’intelligence et de volonté » (39) à celui dont
fet, que Marie, pendant de nombreuses années, de- « les voies sont incompréhensibles » (cf. Rm 11, 33) !
meura dans l’intimité du mystère de son Fils et avança Et aussi comme est puissante l’action de la grâce dans
dans son itinéraire de foi, au fur et à mesure que Jésus son âme, comme est pénétrante l’influence de l’Esprit
« croissait en sagesse… et en grâce devant Dieu et Saint, de sa lumière et de sa puissance !
devant les hommes » (Lc 2, 52). La prédilection que Par une telle foi, Marie est unie parfaitement au
Dieu avait pour lui se manifestait toujours plus aux Christ dans son dépouillement. En effet, « le Christ
yeux des hommes. La première des créatures hu- Jésus,… de condition divine, ne retint pas jalousement
maines admises à la découverte du Christ fut Marie le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-
qui vivait avec Joseph dans la même maison à même, prenant condition d’esclave, et devenant sem-
Nazareth. blable aux hommes » : sur le Golgotha justement, « il
Toutefois, après que Jésus, âgé de douze ans, eut été s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à
retrouvé dans le temple, et que, à la question de sa la mort sur une croix ! » (cf. Ph 2, 5-8). Au pied de la
mère : « Pourquoi nous as-tu fait cela ? », il eut ré- Croix, Marie participe par la foi au mystère boulever-
pondu : « Ne savez-vous pas que je dois être aux af- sant de ce dépouillement. C’est là, sans doute, la « ké-
faires de mon Père ? », l’évangéliste ajoute : « Mais nose » de la foi la plus profonde dans l’histoire de l’hu-
eux (Joseph et Marie) ne comprirent pas la parole qu’il manité. Par la foi, la Mère participe à la mort de son
venait de leur dire » (Lc 2, 48-50). Jésus avait donc Fils, à sa mort rédemptrice ; mais, à la différence de
conscience de ce que « seul le Père connaît le Fils » celle des disciples qui s’enfuyaient, sa foi était beau-
(cf. Mt 11, 27), à tel point que même celle à qui avait coup plus éclairée. Par la Croix, Jésus a définitivement
été révélé plus profondément le mystère de sa filia- confirmé sur le Golgotha qu’il était le « signe en butte
tion divine, sa Mère, ne vivait dans l’intimité de ce à la contradiction » prédit par Syméon. En même
mystère que par la foi ! Se trouvant aux côtés de son temps s’accomplissaient là les paroles qu’il avait
Fils, sous le même toit, et « gardant fidèlement adressées à Marie : « Et toi-même, une épée te trans-
l’union avec son Fils », elle « avançait dans son pèleri- percera l’âme » (40).
nage de foi », comme le souligne le Concile (37). Et il
en fut de même au cours de la vie publique du Christ 19. Oui vraiment, « bienheureuse celle qui a cru » !
(cf. Mc 3, 21-35), de sorte que, de jour en jour, s’ac- Ici, au pied de la Croix, ces paroles qu’Élisabeth avait
complissait en elle la bénédiction prononcée par Éli- prononcées après l’Annonciation semblent retentir
sabeth à la Visitation : « Bienheureuse celle qui a avec une éloquence suprême et leur force devient
cru ». profondément pénétrante. Depuis la Croix, pour ainsi
dire du cœur même du mystère de la Rédemption, le
18. Cette bénédiction atteint la plénitude de son rayonnement de cette bénédiction de la foi s’étend et
sens lorsque Marie se tient au pied de la Croix de son sa perspective s’élargit. Elle rejaillit « jusqu’au com-
Fils (cf. Jn 19, 25). Le Concile déclare que cela se pro- mencement » et, comme participation au sacrifice du
duisit « non sans un dessein divin » : « Souffrant cruel- Christ, nouvel Adam, elle devient, en un sens, la
lement avec son Fils unique, associée d’un cœur ma- contrepartie de la désobéissance et de l’incrédulité com-
ternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la prises dans le péché des premiers parents. C’est ce
victime, née de sa chair, le consentement de son qu’enseignent les Pères de l’Église et, en particulier,
amour », Marie « garda fidèlement l’union avec son saint Irénée cité par la Constitution Lumen gentium :
Fils jusqu’à la Croix » (38) : l’union par la foi, par la foi « Le nœud de la désobéissance d’Eve a été dénoué par
même avec laquelle elle avait accueilli la révélation de l’obéissance de Marie, car ce que la vierge Eve avait
l’ange au moment de l’Annonciation. Elle s’était alors lié par son incrédulité, la Vierge Marie l’a délié par sa
entendu dire aussi : « Il sera grand… Le Seigneur Dieu foi » (41). A la lumière de cette comparaison avec Eve,
lui donnera le trône de David, son père ; il régnera sur les Pères – comme le rappelle aussi le Concile – don-
la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura nent à Marie le titre de « Mère des vivants » et ils di-
pas de fin » (Lc 1, 32-33). sent souvent : « Par Eve la mort, par Marie la vie »
Et maintenant, debout au pied de la Croix, Marie est (42).
témoin, humainement parlant, d’un total démenti de C’est donc à juste titre que nous pouvons trouver
ces paroles. Son Fils agonise sur ce bois comme un dans la parole « Bienheureuse celle qui a cru » en
condamné. « Objet de mépris, abandonné des quelque sorte une clé qui nous fait accéder à la réalité
hommes, homme de douleur…, méprisé, nous n’en intime de Marie, de celle que l’ange a saluée comme
faisions aucun cas », il était comme détruit (cf. Is 53, « pleine de grâce ». Si elle a été éternellement pré-
3-5). Comme elle est grande, comme elle est alors hé- sente dans le mystère du Christ parce que « pleine de
roïque l’obéissance de la foi dont Marie fait preuve face grâce », par la foi elle y participa dans toute l’ampleur

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REDEMPTORIS MATER

de son itinéraire terrestre : « elle avanca dans son pè- A présent, alors que Jésus avait quitté Nazareth pour
lerinage de foi » et, en même temps, de manière dis- commencer sa vie publique dans toute la Palestine, il
crète mais directe et efficace, elle rendait présent aux était désormais entièrement et exclusivement « occupé
hommes le mystère du Christ. Et elle continue encore à aux affaires de son Père » (cf. Lc 2, 49). Il annonçait le
le faire. Par le mystère du Christ, elle est aussi pré- Royaume : le « Royaume de Dieu » et les « affaires du
sente parmi les hommes. Ainsi, par le mystère du Père » qui donnent aussi une dimension nouvelle et un
Fils, s’éclaire également le mystère de la Mère. sens nouveau à tout ce qui est humain et, par consé-
quent, à tout lien humain par rapport aux fins et aux
[Link] ta mère devoirs assignés à chaque homme. Dans cette nouvelle
dimension, même un lien comme celui de la « frater-
20. L’Évangile de Luc conserve le souvenir du mo- nité » prend un sens différent de la « fraternité selon
ment où « une femme éleva la voix du milieu de la la chair » provenant de la filiation commune par rapport
foule et dit », s’adressant à Jésus : « Heureuses les en- aux mêmes parents. Et même la « maternité », dans le
trailles qui t’ont porté et les seins qui t’ont nourri de leur cadre du Règne de Dieu, sous l’angle de la paternité de
lait ! » (Lc 11, 27). Ces paroles constituent une Dieu lui-même, acquiert un autre sens. Par les paroles
louange de Marie comme Mère de Jésus selon la que rapporte Luc, Jésus enseigne précisément ce nou-
chair. La Mère de Jésus n’était peut-être pas connue veau sens de la maternité.
personnellement de cette femme ; en effet, quand S’éloigne-t-il par là de celle qui l’a mis au monde se-
Jésus commença son action messianique, Marie ne lon la chair ? Voudrait-il la maintenir dans l’ombre de
l’accompagnait pas et continuait à vivre à Nazareth. la discrétion qu’elle a elle-même choisie ? Si l’on s’en
On pourrait dire que les paroles de cette femme in- tient au premier sens de ces paroles, il peut sembler
connue l’ont fait sortir, en quelque sorte, de son obs- en être ainsi, mais on doit observer que la maternité
curité. nouvelle et différente dont Jésus parle à ses disciples
Par ces paroles, se trouve mis en lumière au milieu concerne précisément Marie de manière toute spé-
de la foule, au moins un instant, l’évangile de l’enfance ciale. Marie n’est-elle pas la première de « ceux qui
de Jésus. C’est l’évangile où Marie est présente écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique » ?
comme la mère qui conçoit Jésus dans son sein, le met Dans ces conditions, la bénédiction prononcée par
au monde et l’allaite maternellement : la mère et nour- Jésus en réponse aux paroles de la femme anonyme
rice à laquelle fait allusion cette femme au milieu du ne la concerne-t-elle pas avant tout ? Assurément
peuple. Grâce à cette maternité, Jésus – le Fils du Très- Marie est digne d’être bénie, du fait qu’elle est deve-
Haut (cf. Lc 1, 32) – est un véritable fils de l’homme. Il nue la Mère de Jésus selon la chair (« Heureuses les
est « chair » comme tout homme : il est « le Verbe entrailles qui t’ont porté et les seins qui t’ont nourri
[qui] s’est fait chair » (cf. Jn 1, 14). Il est chair et sang de leur lait ! »), mais aussi et surtout parce que dès le
de Marie (43). moment de l’Annonciation elle a accueilli la Parole de
Mais Jésus répond de manière très significative à la Dieu, parce qu’elle a cru, parce qu’elle a obéi à Dieu,
bénédiction prononcée par cette femme à l’égard de sa parce qu’elle « conservait » la Parole et « la méditait
mère selon la chair : « Heureux plutôt ceux qui écoutent dans son cœur » (cf. Lc 1, 38. 45 ; 2, 19. 51) et l’ac-
la Parole de Dieu et l’observent! » (Lc 11, 28). Il veut dé- complissait par toute sa vie. Nous pouvons donc affir-
tourner l’attention de la maternité entendue seule- mer que la bénédiction prononcée par Jésus ne
ment comme un lien de la chair pour l’orienter vers les contredit pas, malgré les apparences, celle que for-
liens mystérieux de l’esprit, qui se forment dans mule la femme inconnue, mais elle la rejoint dans la
l’écoute et l’observance de la Parole de Dieu. personne de la Mère-Vierge qui ne s’est dite que « la
Le même passage à la sphère des valeurs spiri- servante du Seigneur » (Lc 1, 38). S’il est vrai que
tuelles se dessine plus clairement encore dans une « toutes les générations la diront bienheureuse » (cf.
autre réponse de Jésus, rapportée par tous les Lc 1, 48), on peut dire que cette femme anonyme a été
Synoptiques. Lorsqu’on annonce à Jésus que « sa mère la première à confirmer à son insu ce verset prophé-
et ses frères se tiennent dehors et veulent le voir », il tique du Magnificat de Marie et à inaugurer le
répond : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écou- Magnificat des siècles.
tent la Parole de Dieu et la mettent en pratique » (cf. Lc 8, Si, par la foi, Marie est devenue la mère du Fils qui
20-21). Il dit cela en « promenant son regard sur ceux lui a été donné par le Père avec la puissance de l’Esprit
qui étaient assis en rond autour de lui » comme nous Saint, gardant l’intégrité de sa virginité, dans la même
le lisons dans Marc (3, 34), ou en « tendant sa main foi elle a découvert et accueilli l’autre dimension de la
vers ses disciples », selon Matthieu (12, 49). maternité, révélée par Jésus au cours de sa mission
Ces expressions semblent se placer dans la ligne de messianique. On peut dire que cette dimension de la
ce que Jésus, agé de douze ans, répondit à Marie et à maternité appartenait à Marie dès le commencement,
Joseph, lorsqu’il fut retrouvé après trois jours dans le c’est-à-dire dès le moment de la conception et de la
temple de Jérusalem. naissance de son Fils. Dès lors, elle était « celle qui a

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cru ». Mais à mesure que se clarifiait à ses yeux et en divers épisodes rapportés par les Synoptiques (Lc 11,
son esprit la mission de son Fils, elle-même, comme 27-28 et Lc 8, 19-21 ; Mt 12, 46-50 ; Mc 3, 31-35).
Mère, s’ouvrait toujours plus à cette « nouveauté » de la Dans ces textes, Jésus entend surtout opposer la ma-
maternité qui devait constituer son « rôle » aux côtés ternité relevant du seul fait de la naissance à ce que
de son Fils. N’avait-elle pas dit dès le commencement: cette « maternité » (comme la « fraternité ») doit être
« Je suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne se- dans le cadre du Royaume de Dieu, sous le rayonne-
lon ta parole » (Lc 1, 38) ? Dans la foi, Marie continuait ment salvifique de la paternité de Dieu. Dans le texte
à entendre et à méditer cette parole par laquelle la ré- johannique, au contraire, par la description de l’événe-
vélation que le Dieu vivant fait de lui-même devenait ment de Cana, se dessine ce qui se manifeste concrè-
toujours plus transparente, d’une manière « qui sur- tement comme la maternité nouvelle selon l’esprit et
passe toute connaissance » (Ep 3, 19). Mère, Marie de- non selon la chair, c’est-à-dire la sollicitude de Marie
venait ainsi en un sens le premier « disciple » de son Fils, pour les hommes, le fait qu’elle va au-devant de toute
la première à qui il semblait dire : « Suis-moi ! », avant la gamme de leurs besoins et de leurs nécessités.
même d’adresser cet appel aux Apôtres ou à quiconque A Cana de Galilée, seul un aspect concret de la pau-
(cf. Jn 1, 43). vreté humaine est montré, apparemment minime et de
peu d’importance (« Ils n’ont pas de vin »). Mais cela a
21. De ce point de vue, le texte de l’Évangile de Jean une valeur symbolique : aller au-devant des besoins de
qui nous présente Marie aux noces de Cana est parti- l’homme veut dire, en même temps, les introduire
culièrement éloquent. Marie y paraît comme la Mère dans le rayonnement de la mission messianique et de
de Jésus au commencement de sa vie publique : « Il y la puissance salvifique du Christ. Il y a donc une mé-
eut des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus y diation : Marie se situe entre son Fils et les hommes
était. Jésus aussi fut invité à ces noces, ainsi que ses dans la réalité de leurs privations, de leur pauvreté et
disciples » (Jn 2, 1-2). On pourrait déduire du texte de leurs souffrances. Elle se place « au milieu », c’est-
que Jésus et ses disciples furent invités avec Marie, à-dire qu’elle agit en médiatrice non pas de l’extérieur,
en quelque sorte à cause de la présence de cette der- mais à sa place de mère, consciente, comme telle, de
nière à la fête : le Fils semble invité à cause de la pouvoir montrer au Fils les besoins des hommes ou
Mère. On sait la suite des événements découlant de plutôt d’en « avoir le droit ». Sa médiation a donc un ca-
cette invitation, le « commencement des signes » ac- ractère d’intercession : Marie « intercède » pour les
complis par Jésus – l’eau changée en vin –, ce qui fait hommes. Non seulement cela : en tant que Mère, elle
dire à l’évangéliste : Jésus « manifesta sa gloire et ses désire aussi que se manifeste la puissance messianique
disciples crurent en lui » (Jn 2, 11). de son Fils, c’est-à-dire sa puissance salvifique desti-
Marie est présente à Cana de Galilée en tant que née à secourir le malheur des hommes, à libérer
Mère de Jésus et il est significatif qu’elle contribue au l’homme du mal qui pèse sur sa vie sous différentes
« commencement des signes » qui révèlent la puis- formes et dans des mesures diverses. C’est cela pré-
sance messianique de son Fils : « Or il n’y avait plus cisément qu’avait prédit le prophète Isaïe au sujet du
de vin. La Mère de Jésus lui dit : "Ils n’ont pas de vin". Messie dans le texte célèbre auquel Jésus s’est référé
Jésus lui dit : "Que me veux-tu, femme ? Mon heure devant ses concitoyens de Nazareth : « Pour porter la
n’est pas encore arrivée" » (Jn 2, 3-4). Dans l’Évangile bonne nouvelle aux pauvres,… annoncer aux captifs la
de Jean, cette « heure » signifie le moment fixé par le délivrance et aux aveugles le retour à la vue… » (cf. Lc
Père où le Fils accomplit son œuvre et doit être glo- 4, 18).
rifié (cf. Jn 7, 30 ; 8, 20 ; 12, 23. 27 ; 13, 1 ; 17, 1 ; 19, Un autre élément essentiel de ce rôle maternel de
27). Même si la réponse de Jésus à sa Mère paraît Marie se trouve dans ce qu’elle dit aux serviteurs :
s’entendre comme un refus (surtout si l’on considère, « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ». La Mère du Christ
plus que la question, l’affirmation tranchante : « Mon se présente devant les hommes comme porte-parole de
heure n’est pas encore arrivée »), Marie ne s’en la volonté du Fils, celle qui montre quelles exigences
adresse pas moins aux servants et leur dit : « Tout ce doivent être satisfaites afin que puisse se manifester
qu’il vous dira, faites-le » (Jn 2, 5). Jésus ordonne alors la puissance salvifique du Messie. A Cana, grâce à l’in-
aux servants de remplir d’eau les jarres, et l’eau de- tercession de Marie et à l’obéissance des serviteurs,
vient du vin meilleur que celui qui avait été d’abord Jésus inaugure « son heure ». A Cana, Marie apparaît
servi aux hôtes du banquet nuptial. comme quelqu’un qui croit en Jésus: sa foi en provoque
Quelle entente profonde entre Jésus et sa mère ! le premier « signe » et contribue à susciter la foi des
Comment pénétrer le mystère de leur union spiri- disciples.
tuelle intime ? Mais le fait est éloquent. Il est certain
que dans cet événement se dessine déjà assez claire- 22. Nous pouvons dire ainsi que dans cette page de
ment la nouvelle dimension, le sens nouveau de la ma- l’Évangile de Jean nous trouvons comme une pre-
ternité de Marie. Elle a un sens qui n’est pas exclusi- mière manifestation de la vérité sur la sollicitude ma-
vement compris dans les paroles de Jésus et les ternelle de Marie. Cette vérité a été exprimée égale-

392
REDEMPTORIS MATER

ment dans l’enseignement du récent Concile, et il est est maintenant clairement précisée et établie : elle ré-
important de remarquer que le rôle maternel de Marie sulte de l’accomplissement plénier du mystère pascal
est illustré dans son rapport avec la médiation du du Rédempteur. La Mère du Christ, se trouvant direc-
Christ. Nous lisons en effet : « Le rôle maternel de tement dans le rayonnement de ce mystère où sont
Marie à l’égard des hommes n’offusque et ne diminue impliqués les hommes – tous et chacun –, est donnée
en rien cette unique médiation du Christ : il en mani- aux hommes – à tous et à chacun – comme mère.
feste au contraire la vertu », parce qu’« il n’y a qu’un L’homme présent au pied de la Croix est Jean, « le
Médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, disciple qu’il aimait » (47). Et pourtant, il ne s’agit pas
homme lui-même » (1 Tm 2, 5). La médiation mater- que de lui seul. Selon la Tradition, le Concile n’hésite
nelle de Marie découle, suivant le bon vouloir de Dieu, pas à appeler Marie « Mère du Christ et Mère des
« de la surabondance des mérites du Christ ; elle s’ap- hommes » : en effet, elle est, « comme descendante
puie sur sa médiation, dont elle dépend en tout et d’où d’Adam, réunie à l’ensemble de l’humanité…, bien
elle tire toute sa vertu » (44). C’est précisément dans mieux, elle est vraiment "Mère des membres [du
ce sens que l’événement de Cana en Galilée nous pré- Christ]… ayant coopéré par sa charité à la naissance
sente comme une première annonce de la médiation de dans l’Église des fidèles" » (48).
Marie, tout orientée vers le Christ et tendue vers la Cette « nouvelle maternité de Marie », établie dans
révélation de sa puissance salvifique. la foi, est un fruit de l’amour « nouveau » qui s’appro-
Du texte johannique il ressort qu’il s’agit d’une mé- fondit en elle définitivement au pied de la Croix, par
diation maternelle. Comme l’affirme le Concile, Marie sa participation à l’amour rédempteur du Fils.
« est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce,
notre Mère ». Cette maternité dans l’ordre de la grâce 24. Nous nous trouvons ainsi au centre même de
découle de sa maternité divine elle-même, car, étant l’accomplissement de la promesse incluse dans le pro-
en vertu d’une disposition divine la mère du tévangile : « Le lignage de la femme écrasera la tête
Rédempteur, celle qui l’a nourri, elle a été « associée du serpent » (cf. Gn 3, 15). De fait, par sa mort ré-
généreusement à son œuvre à un titre absolument demptrice, Jésus Christ vainc à sa racine même le mal
unique, humble servante du Seigneur » qui « apporta à du péché et de la mort. Il est significatif que, s’adres-
l’œuvre du Sauveur une coopération sans pareille par sant à sa Mère du haut de la Croix, il l’appelle
son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente cha- « femme » et lui dit : « Femme, voici ton fils ».
rité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnatu- D’ailleurs, il avait aussi employé le même mot pour
relle » (45). Et « cette maternité de Marie dans l’écono- s’adresser à elle à Cana (cf. Jn 2, 4). Comment douter
mie de la grâce se continue sans interruption jusqu’à la qu’ici spécialement, sur le Golgotha, cette parole n’at-
consommation définitive de tous les élus » (46). teigne la profondeur du mystère de Marie, en faisant
ressortir la place unique qu’elle a dans toute l’économie
23. Si le passage de l’Évangile de Jean sur l’événe- du salut ? Comme l’enseigne le Concile, avec Marie,
ment de Cana présente la maternité prévenante de « la fille de Sion par excellence, après la longue at-
Marie au commencement de l’activité messianique du tente de la promesse, s’accomplissent les temps et
Christ, un autre passage du même Évangile confirme s’instaure l’économie nouvelle, lorsque le Fils de Dieu
la place de cette maternité dans l’économie salvifique prit d’elle la nature humaine pour libérer l’homme du
de la grâce à son moment suprême, c’est-à-dire quand péché par les mystères de sa chair » (49).
s’accomplit le sacrifice de la Croix du Christ, son mys- Les paroles que Jésus prononce du haut de la Croix
tère pascal. Le récit de Jean est concis : « Près de la signifient que la maternité de sa Mère trouve un
Croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa « nouveau » prolongement dans l’Église et par l’Église
mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie de symbolisée et représentée par Jean. Ainsi celle qui,
Magdala. Jésus donc, voyant sa mère et, se tenant « pleine de grâce », a été introduite dans le mystère
près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : du Christ pour être sa Mère, c’est-à-dire la Sainte
« Femme, voici ton fils ». Puis il dit au disciple : Mère de Dieu, demeure dans ce mystère par l’Église
« Voici ta mère ». Dès cette heure-là, le disciple l’ac- comme « la femme » que désignent le livre de la
cueillit chez lui » (Jn 19, 25-27). Genèse (3, 15) au commencement, et l’Apocalypse
On reconnaît assurément dans cet épisode une ex- (12, 1) à la fin de l’histoire du salut. Selon le dessein
pression de la sollicitude unique du Fils pour la Mère éternel de la Providence, la maternité divine de Marie
qu’il laissait dans une très grande douleur. Cependant doit s’étendre à l’Église, comme le montrent les affir-
le « testament de la Croix » du Christ en dit plus sur le mations de la Tradition, pour lesquelles la maternité
sens de cette sollicitude. Jésus faisait ressortir entre de Marie à l’égard de l’Église est le reflet et le prolon-
la Mère et le Fils un nouveau lien dont il confirme so- gement de sa maternité à l’égard du Fils de Dieu (50).
lennellement toute la vérité et toute la réalité. On Selon le Concile, le moment même de la naissance de
peut dire que, si la maternité de Marie envers les l’Église et de sa pleine manifestation au monde laisse
hommes avait déjà été antérieurement annoncée, elle entrevoir cette continuité de la maternité de Marie :

la documentation catholique • 19 avril 1987• N° 1938 393


« Comme il a plu à Dieu de ne manifester ouvertement l’espace » (55). Cependant le caractère essentiel de son
le mystère du salut des hommes qu’à l’heure où il ré- pèlerinage est intérieur : il s’agit d’un pèlerinage par la
pandrait l’Esprit promis par le Christ, on voit les foi, « par la vertu du Seigneur ressuscité » (56), un pè-
Apôtres, avant le jour de la Pentecôte, « persévérant lerinage dans l’Esprit Saint donné à l’Église comme le
d’un même cœur dans la prière avec quelques femmes Consolateur invisible (paraklètos) (cf. Jn 14, 26 ; 15, 26 ;
dont Marie, Mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1, 16, 7). « Marchant à travers les tentations, les tribula-
14); et l’on voit Marie appelant elle aussi de ses prières tions, l’Église est soutenue par la vertu de la grâce de
le don de l’Esprit qui, à l’Annonciation, l’avait déjà elle- Dieu, à elle promise par le Seigneur pour que… elle se
même prise sous son ombre » (51). renouvelle sans cesse sous l’action de l’Esprit Saint
Il y a donc, dans l’économie de la grâce, réalisée jusqu’à ce que, par la Croix, elle arrive à la lumière
sous l’action de l’Esprit Saint, une correspondance sans couchant » (57).
unique entre le moment de l’Incarnation du Verbe et C’est justement dans ce cheminement, ce pèlerinage
celui de la naissance de l’Église. La personne qui fait ecclésial à travers l’espace et le temps, et plus encore à
l’unité entre ces deux moments est Marie : Marie à travers l’histoire des âmes, que Marie est présente,
Nazareth et Marie au Cénacle de Jérusalem. Dans les comme celle qui est « heureuse parce qu’elle a cru »,
deux cas, sa présence discrète, mais essentielle, comme celle qui avançait dans le pèlerinage de la foi,
montre la voie de la « naissance par l’Esprit ». Ainsi participant comme aucune autre créature au mystère
celle qui est présente dans le mystère du Christ du Christ. Le Concile dit encore que, « intimement
comme Mère est rendue présente – par la volonté du présente… à l’histoire du salut, Marie rassemble et
Fils et par l’Esprit Saint – dans le mystère de l’Église. reflète en elle-même d’une certaine façon les re-
Et dans l’Église encore, elle continue à être une pré- quêtes suprêmes de la foi » (58). Au milieu de tous les
sence maternelle, comme le montrent les paroles pro- croyants, elle est comme un « miroir » dans lequel se
noncées sur la Croix : « Femme, voici ton fils » ; reflètent « les merveilles de Dieu » (Ac 2, 11) de la
« Voici ta mère ». manière la plus profonde et la plus limpide.

26. L’Église, établie par le Christ sur le fondement


DEUXIÈME PARTIE des Apôtres, a pris une pleine conscience de ces mer-
LA MÈRE DE DIEU veilles de Dieu le jour de la Pentecôte, lorsque ceux qui
AU CENTRE DE L’ÉGLISE EN MARCHE étaient rassemblés dans le Cénacle « furent tous rem-
plis de l’Esprit Saint et commencèrent à parler en
1. L’Église, Peuple de Dieu d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de
présent dans toutes les nations de la terre s’exprimer » (Ac 2, 4). A ce moment commence aussi
le cheminement de la foi, le pèlerinage de l’Église à tra-
25. « L’Église "avance dans son pèlerinage à travers vers l’histoire des hommes et des peuples. On sait
les persécutions du monde et les consolations de qu’au début de ce cheminement Marie est présente,
Dieu"(52), annonçant la Croix et la mort du Seigneur nous la voyons au milieu des Apôtres dans le Cénacle
jusqu’à ce qu’il vienne (cf. 1 Co 11, 26 » (53). « Tout « appelant de ses prières le don de l’Esprit » (59).
comme l’Israël selon la chair cheminant dans le désert Son cheminement de foi est, en un sens, plus long.
reçoit déjà le nom d’Église de Dieu (cf. 2 Esd 13, 1; Nb L’Esprit Saint est déjà descendu sur elle ; elle est de-
20, 4 ; Dt 23, 1 ss.), ainsi le nouvel Israël… est appelé venue son épouse fidèle à l’Annonciation, elle ac-
lui aussi l’Église du Christ (cf. Mt 16, 18) : c’est le cueille le Verbe du vrai Dieu et rend « "un complet
Christ, en effet, qui l’a acheté de son sang (cf. Ac 20, hommage d’intelligence et de volonté à Dieu qui ré-
28), empli de son Esprit et pourvu des moyens adaptés vèle" dans un assentiment volontaire à la révélation
pour son unité visible et sociale. L’ensemble de ceux qui qu’il fait », et même s’en remet tout entière à Dieu par
regardent avec la foi vers Jésus, auteur du salut, principe « l’obéissance de la foi » (60), ce pourquoi elle répond
d’unité et de paix, Dieu les a appelés, il en a fait l’Église, à l’ange : « Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’ad-
pour qu’elle soit, aux yeux de tous et de chacun le sa- vienne selon ta parole ! ». L’itinéraire de la foi de
crement visible de cette unité salvifique » (54). Marie, que nous voyons en prière au Cénacle, est
Le Concile Vatican II parle de l’Église en marche, donc plus long que celui des autres rassemblés là :
établissant une analogie avec l’Israël de l’Ancienne Marie les « précède », « occupe la première place »
Alliance en marche à travers le désert. Le pèlerinage (61). Le moment de la Pentecôte à Jérusalem a été pré-
garde encore un caractère extérieur, visible dans le paré par la Croix mais aussi par le moment de
temps et dans l’espace où il est historiquement réalisé. l’Annonciation à Nazareth. Au Cénacle, l’itinéraire de
L’Église est destinée, en effet, « à s’étendre à toutes Marie croise le cheminement de l’Église dans la foi.
les parties du monde, elle prend place dans l’histoire De quelle manière ?
humaine, bien qu’elle soit en même temps transcen- Parmi ceux qui étaient assidus à la prière au
dante aux limites des peuples dans le temps et dans Cénacle, se préparant à aller « dans le monde entier »

394
REDEMPTORIS MATER

après avoir reçu l’Esprit Saint, certains avaient, les siècles et son règne n’aura pas de fin ». Les événe-
uns après les autres, été appelés par Jésus depuis le dé- ments récents du Calvaire avaient enveloppé de té-
but de sa mission en Israël. Onze d’entre eux avaient nèbres cette promesse ; et pourtant, même au pied de
été établis comme Apôtres, et Jésus leur avait confié la la Croix, la foi de Marie n’avait pas défailli. Elle était
mission qu’il avait lui-même reçue du Père : « Comme encore celle qui, comme Abraham, « crut, espérant
le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, contre toute espérance » (Rm 4, 18). Et voici qu’après
21), avait-il dit aux Apôtres après la Résurrection. Et la Résurrection, l’espérance avait dévoilé son véritable
quarante jours plus tard, avant de retourner vers le visage et f. En effet, Jésus, avant de retourner vers le
Père, il avait ajouté : quand « l’Esprit Saint descendra Père, avait dit aux Apôtres : « Allez donc, de toutes les
sur vous, vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémi- nations faites des disciples… Et voici que je suis avec
tés de la terre » (cf.. Ac 1, 8). Cette mission des vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (cf. Mt 28,
Apôtres commence dès qu’ils sortent du Cénacle de 19. 20). Telles étaient les paroles de celui qui s’était
Jérusalem. L’Église naît et grandit alors grâce au té- révélé, par sa Résurrection, comme le vainqueur de la
moignage que Pierre et les autres Apôtres rendent au mort, comme le détenteur du règne qui « n’aura pas de
Christ crucifié et ressuscité (cf. Ac 2, 31-34 ; 3, 15-18 ; fin » ainsi que l’ange l’avait annoncé.
4, 10-12 ; 5, 30-32).
Marie n’a pas reçu directement cette mission aposto- 27. A l’aube de l’Église, au commencement du long
lique. Elle n’était pas parmi ceux que Jésus envoya cheminement dans la foi qui s’ouvrait par la Pentecôte
pour « faire des disciples de toutes les nations » (cf. à Jérusalem, Marie était avec tous ceux qui consti-
Mt 28, 19), lorsqu’il leur conféra cette mission. Mais tuaient le germe du « nouvel Israël ». Elle était pré-
elle était dans le Cénacle où les Apôtres se prépa- sente au milieu d’eux comme un témoin exceptionnel
raient à assumer cette mission grâce à la venue de du mystère du Christ. Et l’Église était assidue dans la
l’Esprit de Vérité : elle était avec eux. Au milieu d’eux, prière avec elle et, en même temps, « la contemplait
Marie était « assidue à la prière » en tant que « Mère dans la lumière du Verbe fait homme ». Et il en serait
de Jésus » (cf. Ac 1, 13-14), c’est-à-dire du Christ cru- toujours ainsi. En effet, quand l’Église « pénètre plus
cifié et ressuscité. Et le premier noyau de ceux qui re- avant dans le mystère suprême de l’Incarnation », elle
gardaient « avec la foi vers Jésus auteur du salut » (62) pense à la Mère du Christ avec une vénération et une
savait bien que Jésus était le Fils de Marie et qu’elle piété profondes (63). Marie appartient au mystère du
était sa Mère, et que, comme telle, elle était depuis le Christ inséparablement, et elle appartient aussi au
moment de la conception et de la naissance, un témoin mystère de l’Église dès le commencement, dès le jour
unique du mystère de Jésus, de ce mystère qui s’était de sa naissance. A la base de ce que l’Église est depuis
dévoilé et confirmé sous leurs yeux par la Croix et la le commencement, de ce qu’elle doit constamment
Résurrection. Dès le premier moment, l’Église « re- devenir de génération en génération au milieu de
gardait » donc Marie à travers Jésus, comme elle « re- toutes les nations de la terre, se trouve celle « qui a
gardait » Jésus à travers Marie. Celle-ci fut pour l’É- cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la
glise d’alors et de toujours un témoin unique des part du Seigneur » (Lc 1, 45). Précisément cette foi de
années de l’enfance de Jésus et de sa vie cachée à Marie, qui marque le commencement de l’Alliance
Nazareth, alors qu’« elle conservait avec soin toutes ces nouvelle et éternelle de Dieu avec l’humanité en
choses, les méditant en son cœur » (Lc 2, 19 ; cf. Lc 2, Jésus Christ, cette foi héroïque « précède » le témoi-
51). gnage apostolique de l’Église et demeure au cœur de
Mais dans l’Église d’alors et de toujours, Marie a été l’Église, cachée comme un héritage spécial de la révé-
et demeure avant tout celle qui est « heureuse parce lation de Dieu. Tous ceux qui participent à cet héri-
qu’elle a cru » : elle a cru la première. Dès le moment de tage mystérieux de génération en génération, accep-
l’Annonciation et de la conception, dès le moment de tant le témoignage apostolique de l’Église, participent,
la Nativité dans la grotte de Bethléem, Marie, au long en un sens, à la foi de Marie.
de son pèlerinage maternel dans la foi, suivait Jésus Les paroles d’Élisabeth, « heureuse celle qui a
pas à pas. Elle le suivait au cours des années de sa vie cru », continuent encore à suivre la Vierge à la
cachée à Nazareth, elle le suivait aussi dans la période Pentecôte ; elles la suivent d’âge en âge, partout où se
de l’éloignement apparent, lorsqu’il commença à « faire répand la connaissance du mystère salvifique du
et enseigner » (cf. Ac 1, 1) en Israël, elle le suivit sur- Christ, par le témoignage apostolique et l’œuvre de
tout dans l’expérience tragique du Golgotha. Et main- l’Église. Ainsi s’accomplit la prophétie du Magnificat :
tenant, alors que Marie se trouve avec les Apôtres au « Tous les ages me diront bienheureuse. Le Puissant fit
Cénacle de Jérusalem à l’aube de l’Église, sa foi, née pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » (Lc 1,
dans les paroles de l’Annonciation, reçoit sa confirma- 48-49). En effet, de la connaissance du mystère du
tion. L’ange lui avait dit : « Tu concevras et enfanteras Christ découle la bénédiction de sa Mère, sous la
un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus. Il sera forme d’une vénération spéciale pour la Théotokos.
grand… ; il régnera sur la maison de Jacob pour les Mais dans cette vénération est toujours comprise la

la documentation catholique • 19 avril 1987• N° 1938 395


bénédiction de sa foi, car la Vierge de Nazareth est de- pression à l’heure actuelle comme dans toute l’his-
venue bienheureuse surtout par cette foi, selon les pa- toire de l’Église. Son action rayonne aussi de mul-
roles d’Élisabeth. Ceux qui à chaque génération ac- tiples manières : par la foi et la piété des fidèles indi-
cueillent avec foi le mystère du Christ, Verbe incarné viduellement, par les traditions des familles
et Rédempteur du monde, dans les différents peuples chrétiennes ou des « églises domestiques », des com-
et nations de la terre, non seulement se tournent avec munautés paroissiales et missionnaires, des instituts
vénération vers Marie et recourent à elle avec religieux, des diocèses, par la force d’attraction et de
confiance comme à sa Mère, mais ils cherchent dans sa rayonnement des grands sanctuaires où non seule-
foi un soutien pour leur foi. Et c’est précisément cette ment les individus ou les groupes locaux, mais parfois
vive participation à la foi de Marie qui détermine sa des nations et des continents entiers cherchent la ren-
présence particulière dans le pèlerinage de l’Église contre avec la Mère du Seigneur, avec celle qui est
comme nouveau Peuple de Dieu sur toute la terre. bienheureuse parce qu’elle a cru, celle qui est la pre-
mière parmi les croyants et pour cela est devenue
28. Comme le dit le Concile, « intimement présente Mère de l’Emmanuel. C’est là ce qu’évoque la Terre
à l’histoire du salut, Marie… appelle les fidèles à son de Palestine, patrie spirituelle de tous les chrétiens,
Fils et à son sacrifice, ainsi qu’à l’amour du Père, lors- parce qu’elle est la patrie du Sauveur du monde et de
qu’elle est l’objet de la prédication et de la vénération » sa Mère. C’est là ce qu’évoquent les innombrables
(64). C’est pourquoi, en se fondant sur le témoignage sanctuaires que la foi chrétienne a élevés au cours des
apostolique de l’Église, en quelque manière, la foi de siècles à Rome et dans le monde entier. C’est là ce
Marie devient constamment la foi du Peuple de Dieu qu’évoquent des centres comme Guadalupe, Lourdes,
en marche, des personnes et des communautés, des Fatima et d’autres dispersés dans différents pays,
milieux et des assemblées, et finalement des différents parmi lesquels comment pourrais-je ne pas rappeler
groupes qui se trouvent dans l’Église. C’est une foi qui celui de ma terre natale, Jasna Góra ? On pourrait par-
est transmise en même temps par la connaissance et ler peut-être d’une véritable « géographie » de la foi
par le cœur ; elle s’acquiert ou se renouvelle sans et de la piété mariale, qui comprend tous ces lieux de
cesse par la prière. « C’est pourquoi, dans l’exercice de pèlerinage particulier du Peuple de Dieu à la re-
son apostolat, l’Église regarde à juste titre vers celle qui cherche d’une rencontre avec la Mère de Dieu pour
engendra le Christ, conçu du Saint-Esprit et né de la trouver, dans le rayonnement de la présence mater-
Vierge précisément afin de naître et de grandir aussi nelle de « celle qui a cru », l’affermissement de sa
par l’Église dans le cœur des fidèles » (65). propre foi. En effet, dans la foi de Marie, dès
Aujourd’hui, alors que dans ce pèlerinage de la foi l’Annonciation et de manière achevée au pied de la
nous nous approchons du terme du second millénaire Croix s’est rouvert en l’homme l’espace intérieur dans
chrétien, l’Église, par l’enseignement du Concile lequel le Père éternel peut nous combler « de toutes
Vatican II, attire l’attention sur ce qu’elle découvre en sortes de bénédictions spirituelles » : l’espace « de
elle-même, « l’unique Peuple de Dieu présent à tous l’Alliance nouvelle et éternelle » (69). Cet espace sub-
les peuples de la terre », et sur la vérité que tous les siste dans l’Église, qui est en Jésus Christ « un sacre-
fidèles, même « dispersés à travers le monde, sont, ment de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout
dans l’Esprit Saint, en communion avec les autres » le genre humain » (70).
(66), au point de pouvoir dire que dans cette union se Dans la foi que Marie professa à l’Annonciation
réalise en continuité le mystère de la Pentecôte. En comme « servante du Seigneur » et dans laquelle elle
même temps, les Apôtres et les disciples du Seigneur, « précède » sans cesse le Peuple de Dieu en marche
dans toutes les nations de la terre, « sont assidus à la sur toute la terre, l’Église, « perpétuellement, tend à
prière avec Marie, la mère de Jésus » (Ac 1, 14). récapituler l’humanité entière… sous le Christ chef,
Constituant de génération en génération le « signe du dans l’unité de son Esprit » (71).
Royaume » qui n’est pas de ce monde (67), ils ont
aussi conscience de ce qu’au milieu de ce monde ils 2. La marche de l’Église
doivent se rassembler autour du Roi auquel les nations et l’unité de tous les chrétiens
ont été données pour héritage (cf. Ps 2, 8), auquel le
Père a donné « le trône de David, son père », afin qu’il 29. « L’Esprit suscite en tous les disciples du Christ
« règne sur la maison de Jacob pour les siècles et que le désir et l’action qui tendent à l’union paisible de tous,
son règne n’ait pas de fin ». suivant la manière que le Christ a voulue, en un trou-
En cette période de vigile, par la foi même qui l’a peau unique sous l’unique Pasteur » (72). La marche de
rendue bienheureuse, spécialement depuis le moment l’Église, particulièrement à notre époque, est marquée
de l’Annonciation, Marie est présente dans la mission par le signe de l’œcuménisme : les chrétiens cherchent
de l’Église, présente dans l’action de l’Église qui fait les moyens de reconstruire l’unité que le Christ de-
entrer dans le monde le Règne de son Fils (68). Cette manda au Père pour ses disciples à la veille de sa pas-
présence de Marie connaît de multiples modes d’ex- sion : « Afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es

396
REDEMPTORIS MATER

en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin du long cortège des témoins de la foi en l’unique
que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21). Seigneur, le Fils de Dieu, conçu dans son sein virginal
L’unité des disciples du Christ est donc un signe mar- par l’Esprit Saint ?
quant pour susciter la foi du monde, alors que leur di-
vision constitue un scandale (73). 31. Par ailleurs, je voudrais souligner à quel point
Le mouvement œcuménique, par une conscience l’Église catholique, l’Église orthodoxe et les antiques
plus claire et plus répandue de ce qu’il y a urgence à Églises orientales se sentent profondément unies
parvenir à l’unité de tous les chrétiens, a connu dans dans l’amour et dans la louange de la Théotokos. Non
l’Église catholique son expression la plus forte avec seulement « les dogmes fondamentaux de la foi chré-
l’œuvre du Concile Vatican II : il faut que les chrétiens tienne sur la Trinité, le Verbe de Dieu qui a pris chair
approfondissent personnellement et dans chacune de de la Vierge Marie, ont été définis dans les Conciles
leurs communautés l’« obéissance de la foi » dont œcuméniques tenus en Orient » (77), mais encore,
Marie est l’exemple premier et le plus éclairant. Et dans leur culte liturgique « les Orientaux célèbrent en
« parce qu’elle brille déjà comme un signe d’espérance des hymnes magnifiques Marie toujours Vierge… et
assurée et de consolation devant le Peuple de Dieu en Très Sainte Mère de Dieu » (78).
pèlerinage », « le saint Concile trouve une grande joie Nos frères de ces Églises ont connu des vicissitudes
et consolation au fait que, parmi nos frères désunis, il complexes, mais leur histoire a toujours été animée
n’en manque pas qui rendent à la Mère du Seigneur et par un grand désir d’engagement chrétien et de rayon-
Sauveur l’honneur qui lui est dû, chez les Orientaux nement apostolique, même si elle a été marquée par
en particulier » (74). des persécutions sanglantes. C’est une histoire de fi-
délité au Seigneur, un « pèlerinage de la foi » authen-
30. Les chrétiens savent que leur unité ne sera tique à travers les lieux et les temps, au cours des-
vraiment retrouvée que lorsqu’elle sera fondée sur quels les chrétiens orientaux se sont toujours tournés
l’unité de leur foi. Ils doivent surmonter des désac- vers la Mère du Seigneur avec une confiance sans li-
cords doctrinaux non négligeables au sujet du mystère mite, ils l’ont célébrée par leurs louanges et l’ont in-
et du ministère de l’Église et parfois aussi du rôle de voquée par des prières constantes. Aux moments dif-
Marie dans l’œuvre du salut (75). Les dialogues en- ficiles de leur existence chrétienne tourmentée, « ils
trepris par l’Église catholique avec les Églises et les se sont réfugiés sous sa protection » (79), conscients
Communautés ecclésiales d’Occident (76) convergent d’avoir en elle un puissant secours. Les Églises qui
de plus en plus sur ces deux aspects inséparables du professent la doctrine d’Ephèse proclament la Vierge
mystère du salut lui-même. Si le mystère du Verbe in- « vraie Mère de Dieu », parce que « notre Seigneur
carné nous fait entrevoir le mystère de la maternité Jésus Christ,… engendré du Père avant les siècles,
divine et si, à son tour, la contemplation de la Mère de selon la divinité, est né en ces derniers jours pour
Dieu nous introduit dans une intelligence plus pro- nous et pour notre salut, de Marie, la Vierge, Mère de
fonde du mystère de l’Incarnation, on doit en dire au- Dieu, selon l’humanité » (80). Les Pères grecs et la
tant du mystère de l’Église et du rôle de Marie dans tradition byzantine, contemplant la Vierge à la lumière
l’œuvre du salut. Approfondissant l’un et l’autre, éclai- du Verbe fait homme, ont cherché à pénétrer la pro-
rant l’un par l’autre, les chrétiens désireux de faire ce fondeur du lien qui unit Marie, comme Mère de Dieu,
que Jésus leur dira – comme le leur recommande leur au Christ et à l’Église : la Vierge a une présence per-
Mère (cf. Jn 2, 5) – pourront progresser ensemble manente dans toute l’ampleur du mystère du salut.
dans le « pèlerinage de la foi » dont Marie est toujours Les traditions coptes et éthiopiennes sont entrées
l’exemple et qui doit les conduire à l’unité voulue par dans cette contemplation du mystère de Marie grâce à
leur unique Seigneur et tellement désirée par ceux saint Cyrille d’Alexandrie et, à leur tour, elles ont cé-
qui sont attentivement à l’écoute de ce qu’aujourd’hui lébré ce mystère par une abondante efflorescence
« l’Esprit dit aux Églises » (Ap 2, 7. 11. 17). poétique (81). Dans son génie poétique, saint Ephrem
Il est déjà de bon augure que ces Églises et ces le Syrien, appelé « la lyre de l’Esprit Saint », a inlas-
Communautés ecclésiales rejoignent l’Église catho- sablement composé des hymnes à Marie, laissant son
lique sur des points fondamentaux de la foi chrétienne empreinte aujourd’hui encore sur toute la tradition de
également en ce qui concerne la Vierge Marie. En ef- l’Église syriaque (82). Dans son panégyrique de la
fet, elles la reconnaissent comme la Mère du Seigneur Théotokos, saint Grégoire de Narek, une des gloires
et estiment que cela fait partie de notre foi dans le les plus éclatantes de l’Arménie, approfondit avec une
Christ, vrai Dieu et vrai homme. Elles la contemplent puissante inspiration poétique les différents aspects
au pied de la Croix, recevant comme son fils le disciple du mystère de l’Incarnation, et chacun d’eux est pour
bien-aimé, qui à son tour la reçoit comme sa mère. lui une occasion de chanter et d’exalter la dignité ex-
Pourquoi, alors, ne pas la considérer tous ensemble traordinaire et l’admirable beauté de la Vierge Marie,
comme notre Mère commune qui prie pour l’unité de la Mère du Verbe incarné (83).
famille de Dieu, et qui nous « précède » tous à la tête Il n’est donc pas surprenant que Marie occupe une

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place privilégiée dans le culte des antiques Églises images témoignent de la foi et de l’esprit de prière du
orientales, avec une abondance incomparable de fêtes bon peuple qui ressent la présence et la protection de
et d’hymnes. la Mère de Dieu. Dans ces icônes, la Vierge resplendit
comme l’image de la beauté divine, la demeure de la
32. Dans la liturgie byzantine, à toutes les heures Sagesse éternelle, la figure de l’orante, le modèle de la
de l’Office divin, la louange de la Mère est jointe à la contemplation, l’icône de la gloire : celle qui, dès sa vie
louange du Fils et à la louange qui, par le Fils, s’élève terrestre, a atteint dans la foi la connaissance la plus
vers le Père dans l’Esprit Saint. Dans l’anaphore ou sublime, car elle possédait une science spirituelle in-
prière eucharistique de saint Jean Chrysostome, aus- accessible aux raisonnements humains. Je rappelle en-
sitôt après l’épiclèse, la communauté rassemblée core l’icône de la Vierge au Cénacle, en prière avec les
chante ainsi la Mère de Dieu : « Il est vraiment juste Apôtres dans l’attente de l’Esprit : ne pourrait-elle pas
de te proclamer bienheureuse, ô Théotokos, bienheu- devenir comme le signe de l’espérance pour tous ceux
reuse toujours, tout immaculée et Mère de notre qui, dans le dialogue fraternel, désirent approfondir
Dieu. Toi qui es plus vénérable que les Chérubins et leur obéissance dans la foi ?
incomparablement plus glorieuse que les Séraphins,
toi qui sans souillure as engendré Dieu le Verbe, toi 34. Une telle richesse de louanges, rassemblée
qui es réellement Mère de Dieu, nous te magnifions ». dans les différentes formes de la grande tradition de
Ces louanges qui, dans toutes les célébrations de la l’Église, pourrait nous aider à faire en sorte que celle-
liturgie eucharistique, s’élèvent vers Marie, ont forgé ci se remette à respirer pleinement de ses « deux
la foi, la piété et la prière des fidèles. Au cours des poumons », oriental et occidental. Comme je l’ai af-
siècles, elles ont pénétré toute leur spiritualité, sus- firmé maintes fois, cela est nécessaire aujourd’hui
citant en eux une dévotion profonde envers la « Toute plus que jamais. Ce serait un soutien efficace pour
Sainte Mère de Dieu ». faire progresser le dialogue en cours entre l’Église ca-
tholique et les Églises et les Communautés ecclé-
33. On célèbre cette année le douzième centenaire siales d’Occident (86). Cela ouvrirait aussi la voie à
du IIe Concile œcuménique de Nicée (787), qui mit fin l’Église en marche pour qu’elle chante et vive de ma-
à la controverse sur le culte des images sacrées et dé- nière plus parfaite son Magnificat.
clara que, suivant l’enseignement des saints Pères et
la tradition universelle de l’Église, on pouvait propo- 3. Le « Magnificat » de l’Église en marche
ser à la vénération des fidèles, en même temps que la
Croix, les images de la Mère de Dieu, des Anges et 35. Dans la phase actuelle de sa marche, l’Église
des Saints, dans les églises, dans les maisons ou le cherche donc à retrouver l’unité de ceux qui profes-
long des rues (84). Cet usage a été conservé dans tout sent la foi au Christ, afin de faire preuve d’obéissance
l’Orient et aussi en Occident : les images de la Vierge à son Seigneur qui, avant sa passion, a prié pour cette
ont une place d’honneur dans les églises et les mai- unité. Elle « avance dans son pèlerinage…, annonçant
sons. Marie y est représentée comme trône de Dieu, la Croix et la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il
qui porte le Seigneur et le donne aux hommes vienne » (87). « Marchant à travers les tentations, les
(Théotokos), ou comme la voie qui conduit au Christ et tribulations, l’Église est soutenue par la force de la grâce
le présente (Odigitria), ou comme orante qui inter- de Dieu, à elle promise par le Seigneur pour que, du fait
cède, et signe de la présence divine sur la route des fi- de son infirmité charnelle, elle ne manque pas à la per-
dèles jusqu’au Jour du Seigneur (Deèsis), ou comme la fection de sa fidélité mais reste de son Seigneur la
protectrice qui étend son manteau sur le peuple digne Épouse, se renouvelant sans cesse sous l’action
(Pokrov), ou comme la Vierge de tendresse miséricor- de l’Esprit Saint jusqu’à ce que, par la Croix, elle ar-
dieuse (Elèousa). On la représente habituellement rive à la lumière sans couchant » (88).
avec son Fils, l’enfant Jésus, qu’elle porte dans ses La Vierge Mère est constamment présente dans ce
bras : c’est la relation avec son Fils, lequel glorifie sa cheminement de foi du Peuple de Dieu vers la lu-
Mère. Parfois elle l’embrasse avec tendresse mière. Nous en avons pour témoignage particulier le
(Glykophilousa) ; en d’autres cas, hiératique, elle cantique du « Magnificat » qui, jailli des profondeurs de
semble absorbée dans la contemplation de celui qui la foi de Marie lors de la Visitation, ne cesse de réson-
est Seigneur de l’histoire (cf. Ap 5, 9-14) (85). ner dans le cœur de l’Église à travers les siècles. Il est
Il convient de rappeler encore l’icône de la Vierge de en effet répété quotidiennement dans la liturgie des
Vladimir qui a constamment accompagné le pèlerinage Vêpres et dans bien d’autres actes de piété person-
de foi des peuples de l’antique Rous. Le premier mil- nelle et communautaire.
lénaire de la conversion au christianisme de ces terres « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en
nobles approche: terres de croyants, de penseurs et de Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble
saints. Les icônes sont toujours vénérées en Ukraine, servante ; désormais, tous les âges me diront bien-
en Biélorussie, en Russie, sous divers titres : ces heureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ;

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REDEMPTORIS MATER

Saint est son nom ! Son amour s’étend d’âge en âge l’Annonciation et à la Visitation, elle puise la vérité
sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son sur le Dieu de l’Alliance, sur le Dieu qui est tout-puis-
bras, il disperse les superbes. Il renverse les puis- sant et fait « des merveilles » pour l’homme : « Saint
sants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble est son nom ». Dans le Magnificat, elle voit écrasé jus-
de biens les affamés, renvoie les riches les mains qu’à la racine le péché situé au début de l’histoire ter-
vides. Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de restre de l’homme et de la femme, le péché d’incrédu-
son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur lité et du « peu de foi » envers Dieu. Contre le
d’Abraham et de sa race à jamais » (Lc 1, 46-55). « soupçon » que le « père du mensonge » a fait naître
dans le cœur d’Eve, la première femme, Marie, que la
36. Quand Élisabeth salua sa jeune parente qui ar- tradition a l’habitude d’appeler la « nouvelle Eve »
rivait de Nazareth, Marie lui répondit par le (91), la vraie « mère des vivants » (92), proclame avec
Magnificat. En saluant Marie, Élisabeth avait com- force la vérité non voilée sur Dieu, le Dieu saint et
mencé par l’appeler « bénie », à cause du « fruit de son tout-puissant qui, depuis le commencement, est la
sein », puis « bienheureuse » en raison de sa foi (cf. source de tout don, celui qui « a fait des merveilles ».
Lc 1, 42. 45). Ces deux bénédictions se référaient di- En créant, Dieu donne l’existence à toute la réalité.
rectement au moment de l’Annonciation. Or, à la En créant l’homme, il lui donne la dignité de l’image
Visitation, lorsque la salutation d’Élisabeth rend té- et de la ressemblance avec lui d’une façon singulière
moignage à ce moment primordial, la foi de Marie de- par rapport à toutes les créatures terrestres. Et loin
vient encore plus consciente et trouve une nouvelle de s’arrêter dans sa volonté de libéralité, malgré le pé-
expression. Ce qui, lors de l’Annonciation, restait ca- ché de l’homme, Dieu se donne en son Fils : il « a tant
ché dans les profondeurs de l’« obéissance de la foi », aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3,
se libère maintenant, dirait-on, comme une flamme 16). Marie est le premier témoin de cette mer-
claire, vivifiante, de l’esprit. Les expressions utilisées veilleuse vérité, qui se réalisera pleinement par les
par Marie au seuil de la maison d’Élisabeth consti- actions et l’enseignement (cf. Ac 1, 1) de son Fils, et
tuent une profession de foi inspirée, dans laquelle la ré- définitivement par sa Croix et sa Résurrection.
ponse à la parole de la Révélation s’exprime par l’éléva- L’Église, qui, malgré « les tentations et les tribula-
tion spirituelle et poétique de tout son être vers Dieu. tions », ne cesse de répéter avec Marie les paroles du
Dans ces expressions sublimes, qui sont à la fois très Magnificat, « est soutenue » par la puissance de la vé-
simples et pleinement inspirées par les textes sacrés rité sur Dieu, proclamée alors avec une simplicité si
du peuple d’Israël (89), transparaît l’expérience per- extraordinaire, et, en même temps, par cette vérité sur
sonnelle de Marie, l’extase de son cœur. En elles res- Dieu, elle désire éclairer les chemins ardus et parfois
plendit un rayon du mystère de Dieu, la gloire de sa entrecroisés de l’existence terrestre des hommes. La
sainteté ineffable, l’éternel amour qui, comme un don marche de l’Église, en cette fin du second millénaire
irrévocable, entre dans l’histoire de l’homme. du christianisme, implique donc un effort renouvelé
Marie est la première à participer à cette nouvelle de fidélité à sa mission. A la suite de celui qui a dit de
révélation de Dieu et, en elle, à ce nouveau don que lui-même : « [Dieu] m’a envoyé porter la bonne nou-
Dieu fait de lui-même. C’est pourquoi elle proclame : velle aux pauvres » (cf. Lc 4, 18), l’Église s’est efforcée
« Il a fait pour moi des merveilles ; Saint est son d’âge en âge et s’efforce encore aujourd’hui d’accom-
nom ». Ses paroles reflètent la joie de l’esprit, difficile plir cette même mission.
à exprimer : « Exulte mon esprit en Dieu, mon Son amour préférentiel pour les pauvres est admira-
Sauveur ». Car « la profonde vérité… sur Dieu et sur blement inscrit dans le Magnificat de Marie. Le Dieu
le salut de l’homme resplendit pour nous dans le de l’Alliance, chanté par la Vierge de Nazareth dans
Christ, qui est à la fois le médiateur et la plénitude de l’exultation de son esprit, est en même temps celui
toute la Révélation » (90). Dans l’exultation de son qui « renverse les puissants de leurs trônes et élève
cœur, Marie proclame qu’elle s’est trouvée au centre les humbles…. comble de biens les affamés, et ren-
même de cette plénitude du Christ. En elle s’est accom- voie les riches les mains vides…, disperse les su-
plie, elle en a bien conscience, la promesse faite à nos perbes et étend son amour sur ceux qui le craignent ».
pères, et avant tout « en faveur d’Abraham et de sa Marie est profondément marquée par l’esprit des
race, à jamais » ; et donc vers elle, comme Mère du « pauvres de Yahvé » qui, selon la prière des psaumes,
Christ, s’oriente toute l’économie du salut, dans la- attendaient de Dieu leur salut et mettaient en lui toute
quelle, « d’âge en âge », se manifeste le Dieu de leur confiance (cf. Ps 25 ; 31 ; 35 ; 55). Elle proclame
l’Alliance, celui qui « se souvient de son amour ». en réalité l’avènement du mystère du salut, la venue
du « Messie des pauvres » (cf. Is 11, 4 ; 61, 1). En pui-
37. L’Église, qui depuis le commencement règle sant dans le cœur de Marie, dans la profondeur de sa
son cheminement terrestre sur celui de la Mère de foi exprimée par les paroles du Magnificat, l’Église
Dieu, répète constamment à sa suite les paroles du prend toujours mieux conscience de ceci : on ne peut
Magnificat. Au plus profond de la foi de la Vierge à séparer la vérité sur Dieu qui sauve, sur Dieu qui est

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source de tout don, de la manifestation de son amour jamais être mise sur le même pied que le Verbe in-
préférentiel pour les pauvres et les humbles, amour qui, carné et rédempteur », en même temps « l’unique
chanté dans le Magnificat, se trouve ensuite exprimé médiation du Rédempteur n’exclut pas mais suscite au
dans les paroles et les actions de Jésus. contraire une coopération variée de la part des créa-
L’Église sait donc bien – et à notre époque, une telle tures, en dépendance de l’unique source » ; et ainsi
certitude se renforce d’une manière particulière – que « l’unique bonté de Dieu se répand réellement sous
non seulement on ne peut séparer ces deux éléments des formes diverses dans les créatures » (97).
du message contenu dans le Magnificat, mais que l’on L’enseignement du Concile Vatican II présente la vé-
doit également sauvegarder soigneusement l’impor- rité sur la médiation de Marie comme une participation
tance qu’ont dans la parole du Dieu vivant « les à l’unique source qu’est la médiation du Christ lui-même.
pauvres » et « l’option en faveur des pauvres ». Il Nous lisons en effet : « Ce rôle subordonné de Marie,
s’agit là de thèmes et de problèmes organiquement l’Église le professe sans hésitation, elle ne cesse d’en
connexes avec le sens chrétien de la liberté et de la libé- faire l’expérience ; elle le recommande au cœur des fi-
ration. « Totalement dépendante de Dieu et tout dèles pour que cet appui et ce secours maternels les ai-
orientée vers Lui par l’élan de sa foi, Marie est, aux dent à s’attacher plus intimement au Médiateur et
côtés de son Fils, l’icône la plus parfaite de la liberté et Sauveur » (98). Ce rôle est en même temps spécial et
de la libération de l’humanité et du cosmos. C’est vers extraordinaire. Il découle de sa maternité divine et ne
elle que l’Église, dont elle est la Mère et le modèle, peut être compris et vécu dans la foi qu’en s’appuyant
doit regarder pour comprendre dans son intégralité le sur la pleine vérité de cette maternité. Marie étant, en
sens de sa mission » (93). vertu de l’élection divine, la Mère du Fils consubstan-
tiel au Père, « généreusement associée » à l’œuvre de
la Rédemption, « elle est devenue pour nous, dans
TROISIÈME PARTIE l’ordre de la grâce, notre Mère » (99). Ce rôle constitue
LA MÉDIATION MATERNELLE une dimension réelle de sa présence dans le mystère
salvifique du Christ et de l’Église.
1. Marie, Servante du Seigneur
39. C’est de ce point de vue qu’il faut, encore une
38. L’Église sait et enseigne avec saint Paul que fois, considérer l’événement fondamental dans l’éco-
nous n’avons qu’un seul médiateur: « Dieu est unique, nomie du salut, c’est-à-dire l’Incarnation du Verbe au
unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, moment de l’Annonciation. Il est significatif que
le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en Marie, reconnaissant dans la parole du messager divin
rançon pour tous » (1 Tm 2, 5-6). « Le rôle maternel la volonté du Très-Haut et se soumettant à sa puis-
de Marie à l’égard des hommes n’offusque et ne dimi- sance, dise : « Je suis la servante du Seigneur ; qu’il
nue en rien cette unique médiation du Christ : il en m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38). Le premier
manifeste au contraire la vertu » (94) : c’est une mé- moment de la soumission à l’unique médiation « entre
diation dans le Christ. Dieu et les hommes » – celle de Jésus Christ – est
L’Église sait et enseigne que « toute influence salu- l’acceptation de la maternité de la part de la Vierge de
taire de la part de la bienheureuse Vierge sur les Nazareth. Marie consent au choix de Dieu pour deve-
hommes a sa source dans une disposition purement nir, par l’Esprit Saint, la Mère du Fils de Dieu. On
gratuite de Dieu : elle… découle de la surabondance des peut dire que le consentement qu’elle donne à la mater-
mérites du Christ ; elle s’appuie sur sa médiation, dont nité est surtout le fruit de sa donation totale à Dieu
elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa vertu ; dans la virginité. Marie a accepté d’être choisie
l’union immédiate des croyants avec le Christ ne s’en comme Mère du Fils de Dieu, guidée par l’amour nup-
trouve en aucune manière empêchée, mais au tial, qui « consacre » totalement à Dieu une personne
contraire aidée » (95). humaine. En vertu de cet amour, Marie désirait être
Cette influence salutaire est soutenue par l’Esprit toujours et en tout « donnée à Dieu », en vivant dans
Saint : de même qu’il prit la Vierge sous son ombre, la virginité. Les mots « Je suis la servante du
déterminant en elle le commencement de la maternité Seigneur » expriment le fait que, depuis le début, elle
divine, de même il affermit sans cesse sa sollicitude a accueilli et compris sa maternité comme un don total
pour les frères de son Fils. de soi, de sa personne, au service des desseins salvi-
De fait, la médiation de Marie est étroitement liée à fiques du Très-Haut. Et toute sa participation mater-
sa maternité, elle possède un caractère spécifiquement nelle à la vie de Jésus Christ, son Fils, elle l’a vécue
maternel par lequel elle se distingue de celle des jusqu’à la fin d’une manière qui répondait à sa vocation
autres créatures qui, d’une manière différente mais à la virginité.
toujours subordonnée, participent à l’unique média- La maternité de Marie, imprégnée jusqu’au plus
tion du Christ, la médiation de Marie étant, elle aussi, profond d’elle-même de l’attitude nuptiale de « ser-
participée (96). En effet, si « aucune créature ne peut vante du Seigneur », constitue la dimension première

400
REDEMPTORIS MATER

et fondamentale de la médiation que l’Église lui re- sur la Croix à propos de Marie et de Jean sont particu-
connaît, qu’elle proclame (100) et que, continuelle- lièrement éloquentes.
ment, « elle recommande au cœur des fidèles » car
elle a grande confiance en elle. Il faut en effet ad- 40. Après les événements de la Résurrection et de
mettre qu’avant tout autre, Dieu lui-même, le Père l’Ascension, Marie, entrant au Cénacle avec les
éternel, s’en est remis à la Vierge de Nazareth, lui don- Apôtres dans l’attente de la Pentecôte, était présente
nant son propre Fils dans le mystère de l’Incarnation. en tant que Mère du Seigneur glorifié. Elle était non
Cette élection pour le rôle et la dignité suprêmes de seulement celle qui « avança dans son pèlerinage de
Mère du Fils de Dieu appartient, sur le plan ontolo- foi » et garda fidèlement l’union avec son Fils « jusqu’à
gique, à la réalité même de l’union des deux natures la Croix », mais aussi la « servante du Seigneur », lais-
dans la personne du Verbe (p). Ce fait fondamental sée par son Fils comme mère au sein de l’Église nais-
d’être la Mère du Fils de Dieu est, depuis le début, sante : « Voici ta mère ». Ainsi commença à se former
une ouverture totale à la personne du Christ, à toute un lien spécial entre cette Mère et l’Église. L’Église
son œuvre, à toute sa mission. Les mots « Je suis la naissante était en effet le fruit de la Croix et de la
servante du Seigneur » témoignent de cette ouverture Résurrection de son Fils. Marie, qui depuis le début
d’esprit de Marie, qui unit en elle de façon parfaite s’était donnée sans réserve à la personne et à l’œuvre
l’amour propre à la virginité et l’amour caractéristique de son Fils, ne pouvait pas ne pas reporter sur l’Église,
de la maternité, réunis et pour ainsi dire fusionnés. dès le commencement, ce don maternel qu’elle avait
C’est pourquoi non seulement Marie est devenue la fait de soi. Après le départ de son Fils, sa maternité de-
mère du Fils de l’homme, celle qui l’a nourri, mais elle meure dans l’Église, comme médiation maternelle : en
a été aussi « généreusement associée, à un titre abso- intercédant pour tous ses fils, la Mère coopère à l’ac-
lument unique » (101) au Messie, au Rédempteur. tion salvifique de son Fils Rédempteur du monde. Le
Comme je l’ai déjà dit, elle avançait dans son pèleri- Concile dit en effet: « La maternité de Marie dans l’éco-
nage de foi, et dans ce pèlerinage jusqu’au pied de la nomie de la grâce se continue sans interruption jusqu’à
Croix s’est réalisée en même temps sa coopération la consommation définitive de tous les élus » (103). Par
maternelle à toute la mission du Sauveur, par ses ac- la mort rédemptrice de son Fils, la médiation mater-
tions et ses souffrances. Au long du chemin de cette nelle de la servante du Seigneur a atteint une dimen-
collaboration à l’œuvre de son Fils Rédempteur, la sion universelle, car l’œuvre de la Rédemption inclut
maternité même de Marie connaissait une transfor- tous les hommes. Ainsi se manifeste d’une façon singu-
mation singulière, s’imprégnant toujours davantage de lière l’efficacité de la médiation unique et universelle
« charité ardente » envers tous ceux auxquels s’adres- du Christ « entre Dieu et les hommes ». La coopération
sait la mission du Christ. Par cette « ardente charité », de Marie participe, dans son caractère subordonné, à
qui visait, en union avec le Christ, à ce que soit « ren- l’universalité de la médiation du Rédempteur, l’unique
due aux âmes la vie surnaturelle » (102), Marie entrait médiateur. C’est ce qu’indique clairement le Concile
d’une manière tout à fait personnelle dans la médiation dans la phrase citée ci-dessus.
unique « entre Dieu et les hommes », qui est la média- « En effet – lisons-nous encore –, après son
tion de l’homme Jésus Christ. Si elle a été elle-même la Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s’inter-
première à faire l’expérience des effets surnaturels de rompt pas : par son intercession répétée, elle continue
cette unique médiation – déjà, à l’Annonciation, elle à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éter-
avait été saluée comme « pleine de grâce » –, il faut nel » (104). C’est avec ce caractère d’« intercession »,
dire que par cette plénitude de grâce et de vie surna- manifesté pour la première fois à Cana en Galilée, que
turelle elle était particulièrement prédisposée à la co- la médiation de Marie se poursuit dans l’histoire de
opération avec le Christ, médiateur unique du salut de l’Église et du monde. Nous lisons à propos de Marie :
l’humanité. Et cette coopération, c’est précisément sa « Son amour maternel la rend attentive aux frères de
médiation subordonnée à la médiation du Christ. son Fils dont le pèlerinage n’est pas achevé, ou qui se
Dans le cas de Marie, il s’agit d’une médiation spé- trouvent engagés dans les périls et les épreuves, jus-
ciale et exceptionnelle, fondée sur la « plénitude de qu’à ce qu’ils parviennent à la patrie bienheureuse »
grâce », qui se traduisait par la pleine disponibilité de (105). Ainsi la maternité de Marie demeure sans
la « servante du Seigneur ». En réponse à cette dispo- cesse dans l’Église comme médiation d’intercession,
nibilité intérieure de sa Mère, Jésus Christ la préparait et l’Église exprime sa foi en cette vérité en invoquant
toujours davantage à devenir, pour les hommes, leur Marie « sous les titres d’Avocate, d’Auxiliatrice, de
« Mère dans l’ordre de la grâce ». Cela ressort, au Secourable, de Médiatrice » (106).
moins d’une façon indirecte, de certains détails rap-
portés par les Synoptiques (cf. Lc 11, 28 ; 8, 20-21 ; Mc 41. Par sa médiation subordonnée à celle du
3, 32-35 ; Mt 12, 47-50) et plus encore par l’Évangile Rédempteur, Marie contribue d’une manière spéciale
de Jean (cf. 2, 1-12 ; 19, 25-27), que j’ai déjà mis en lu- à l’union de l’Église en pèlerinage sur la terre avec la
mière. A cet égard, les paroles prononcées par Jésus réalité eschatologique et céleste de la communion des

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saints, puisqu’elle a déjà été « élevée au ciel » (107). son Fils (115). La gloire de servir ne cesse d’être son
La vérité de l’Assomption, définie par Pie XII, est ré- exaltation royale : montée au ciel, elle ne suspend pas
affirmée par le Concile Vatican II, qui exprime ainsi la son rôle salvifique dans lequel s’exprime la médiation
foi de l’Église : « Enfin, la Vierge immaculée, préser- maternelle « jusqu’à la consommation définitive de
vée par Dieu de toute atteinte de la faute originelle, tous les élus » (116). Ainsi, celle qui, sur terre, « garda
ayant accompli le cours de sa vie terrestre, fut élevée fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la Croix »
corps et âme à la gloire du ciel, et exaltée par le Seigneur continue à lui être unie, alors que désormais « tout est
comme la Reine de l’univers, pour être ainsi plus entiè- soumis à lui, en attendant que lui-même se soumette à
rement conforme à son Fils, Seigneur des seigneurs son Père avec toute la création ». Et ainsi, dans son as-
(cf. Ap 19, 16), victorieux du péché et de la mort » somption au ciel, Marie est comme enveloppée dans
(108). Par cet enseignement, Pie XII se reliait à la toute la réalité de la communion des saints, et son
Tradition, qui a trouvé de multiples expressions dans union même à son Fils dans la gloire est toute tendue
l’histoire de l’Église, tant en Orient qu’en Occident. vers la plénitude définitive du Royaume, lorsque
Par le mystère de l’Assomption au ciel se sont réali- « Dieu sera tout en tous ».
sés définitivement en Marie tous les effets de l’unique Même à ce stade, la médiation maternelle de Marie
médiation du Christ, Rédempteur du monde et Seigneur ne cesse d’être subordonnée à celui qui est l’unique
ressuscité : « Tous revivront dans le Christ. Mais cha- Médiateur, jusqu’à la réalisation définitive « de la plé-
cun à son rang : comme prémices, le Christ, ensuite nitude du temps », c’est-à-dire jusqu’à « la récapitula-
ceux qui seront au Christ, lors de son Avènement » (1 tion de toutes choses dans le Christ » (cf. Ep 1, 10).
Co 15, 22-23). Dans le mystère de l’Assomption s’ex-
prime la foi de l’Église, selon laquelle Marie est « unie 2. Marie dans la vie de l’Église
par un lien étroit et indissoluble » au Christ, car si, en et de chaque chrétien
tant que mère et vierge, elle lui était unie de façon sin-
gulière lors de sa première venue, par sa continuelle co- 42. Le Concile Vatican II, se reliant à la Tradition, a
opération avec lui elle le sera aussi dans l’attente de projeté une nouvelle lumière sur le rôle de la Mère du
la seconde venue; « rachetée de façon suréminente en Christ dans la vie de l’Église. « La bienheureuse
considération des mérites de son Fils » (109), elle a Vierge, par le don… de sa maternité divine qui l’unit à
aussi ce rôle, propre à la Mère, de médiatrice de la clé- son Fils, le Rédempteur, et par les grâces et les fonc-
mence lors de la venue définitive, lorsque tous ceux qui tions singulières qui sont les siennes, se trouve éga-
sont au Christ revivront et que « le dernier ennemi lement en intime union avec l’Église : de l’Église… la
détruit sera la Mort » (1 Co 15, 26) (110). Mère de Dieu est la figure dans l’ordre de la foi, de la
A cette exaltation de la « fille de Sion par excel- charité et de la parfaite union au Christ » (117). Nous
lence » (111) dans son Assomption au ciel est lié le avons déjà vu ci-dessus que Marie, depuis le com-
mystère de sa gloire éternelle. La Mère du Christ est mencement, reste avec les Apôtres en attendant la
en effet glorifiée comme « Reine de l’univers » (112). Pentecôte et que, étant la « bienheureuse qui a cru »,
Celle qui s’est déclarée « servante du Seigneur » à d’âge en âge elle est présente au milieu de l’Église qui
l’Annonciation est restée, durant toute sa vie ter- accomplit son pèlerinage par la foi, étant également le
restre, fidèle à ce que ce nom exprime, se confirmant modèle de l’espérance qui ne déçoit pas (cf. Rm 5, 5).
ainsi véritable « disciple » du Christ, qui avait forte- Marie a cru en l’accomplissement de ce qui lui avait
ment souligné le caractère de service de sa mission : été dit de la part du Seigneur. Vierge, elle a cru qu’elle
le Fils de l’homme « n’est pas venu pour être servi, concevrait dans son sein et qu’elle enfanterait un fils,
mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une le « Saint », auquel correspond le nom de « Fils de
multitude » (Mt 20, 28). C’est pourquoi Marie est de- Dieu », le nom de « Jésus » (= Dieu qui sauve).
venue la première de ceux qui, « servant le Christ Servante du Seigneur, elle est restée parfaitement fi-
également dans les autres, conduisent leurs frères, dèle à la personne et à la mission de ce Fils. Mère,
dans l’humilité et la patience, jusqu’au Roi dont on « c’est dans sa foi et dans son obéissance qu’elle a en-
peut dire que le servir, c’est régner » (113), et elle a gendré sur la terre le Fils du Père, sans connaître
pleinement atteint cet « état de liberté royale » qui est d’homme, enveloppée par l’Esprit Saint » (118).
propre aux disciples du Christ : servir, ce qui veut dire Pour ces motifs, Marie « est légitimement honorée
régner ! par l’Église d’un culte spécial ;… depuis les temps les
« Le Christ, s’étant fait obéissant jusqu’à la mort et plus reculés,… [elle] est honorée sous le titre de
pour cela même ayant été exalté par le Père (cf. Ph 2, "Mère de Dieu"; et les fidèles se réfugient sous sa pro-
8-9), est entré dans la gloire de son royaume ; à lui, tection, l’implorant dans tous leurs dangers et leurs
tout est soumis, en attendant que lui-même se sou- besoins » (119). Ce culte est absolument unique : il
mette à son Père avec toute la création, afin que Dieu contient et il exprime le lien profond qui existe entre la
soit tout en tous (cf. 1 Co 15, 27-28) » (114). Marie, Mère du Christ et l’Église (120). Vierge et mère, Marie
servante du Seigneur, a sa part dans ce Royaume de demeure pour l’Église un « modèle permanent ». On

402
REDEMPTORIS MATER

peut donc dire que, surtout sous cet aspect, c’est-à- de Nazareth, est la source d’une fécondité spirituelle
dire comme modèle ou plutôt comme « figure », spéciale : c’est la source de la maternité dans l’Esprit
Marie, présente dans le mystère du Christ, reste Saint.
constamment présente aussi dans le mystère de l’É- Mais l’Église garde aussi la foi reçue du Christ : à
glise. Car l’Église aussi « reçoit le nom de Mère et de l’exemple de Marie, qui gardait et méditait en son
Vierge », et ces appellations ont une profonde justifi- cœur (cf. Lc 2, 19. 51) tout ce qui concernait son divin
cation biblique et théologique (121). Fils, elle s’efforce de garder la Parole de Dieu, d’en
approfondir les richesses avec discernement et pru-
43. L’Église « devient une Mère grâce à la parole de dence pour en donner en tout temps un fidèle témoi-
Dieu qu’elle reçoit avec fidélité » (122). Comme Marie gnage à tous les hommes (126).
qui a cru la première, accueillant la parole de Dieu qui
lui était révélée à l’Annonciation et lui restant fidèle 44. En vertu de ce rapport d’exemplarité, l’Église
en toutes ses épreuves jusqu’à la Croix, ainsi l’Église se retrouve avec Marie et cherche à lui devenir sem-
devient Mère lorsque, accueillant avec fidélité la parole blable : « Imitant la Mère de son Seigneur, elle
de Dieu, « par la prédication et par le baptême, elle en- conserve, par la vertu du Saint Esprit, dans leur pu-
gendre, à une vie nouvelle et immortelle, des fils conçus reté virginale une foi intègre, une ferme espérance,
du Saint-Esprit et nés de Dieu » (123). Ce caractère une charité sincère » (127), Marie est donc présente
« maternel » de l’Église a été exprimé d’une manière dans le mystère de l’Église comme modèle. Mais le
particulièrement vivante par l’Apôtre des Nations, mystère de l’Église consiste aussi à engendrer les
quand il écrivait : « Mes petits enfants, vous que j’en- hommes à une vie nouvelle et immortelle : c’est là sa
fante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le maternité dans l’Esprit Saint. Et en cela, non seule-
Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19). Ces paroles de ment Marie est le modèle et la figure de l’Église, mais
saint Paul contiennent un indice intéressant de la elle est beaucoup plus. En effet, « avec un amour ma-
conscience qu’avait l’Église primitive, en fonction de ternel, elle coopère à la naissance et à l’éducation » des
son service apostolique parmi les hommes, d’être fils et des filles de la mère Église. La maternité de l’É-
mère. Une telle conscience permettait et permet en- glise se réalise non seulement selon le modèle et la fi-
core à l’Église d’envisager le mystère de sa vie et de gure de la Mère de Dieu mais aussi avec sa « coopé-
sa mission selon l’exemple de la Mère du Fils qui est ration ». L’Église puise abondamment dans cette
« l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29). coopération, c’est-à-dire dans la médiation maternelle
On peut dire que l’Église apprend de Marie ce qui est caractéristique de Marie en ce sens que déjà
qu’est sa propre maternité : elle reconnaît la dimen- sur terre elle coopérait à la naissance et à l’éducation
sion maternelle de sa vocation, liée essentiellement à des fils et des filles de l’Église, comme Mère de ce
sa nature sacramentelle, « en contemplant la sainteté Fils « dont Dieu a fait le premier-né parmi beaucoup
mystérieuse de la Vierge et en imitant sa charité, en de frères » (128).
accomplissant fidèlement la volonté du Père » (124). Elle y apporta – comme l’enseigne le Concile
Si l’Église est le signe et le moyen de l’union intime Vatican II – la coopération de son amour maternel
avec Dieu, elle l’est en raison de sa maternité, parce (129). On découvre ici la valeur réelle de ce qu’a dit
que, vivifiée par l’Esprit, elle « engendre » des fils et Jésus à sa Mère à l’heure de la Croix : « Femme, voici
des filles de la famille humaine à une vie nouvelle dans ton fils », puis au disciple : « Voici ta mère » (Jn 19, 26-
le Christ. Car, de même que Marie est au service du 27). Ces paroles déterminent la place de Marie dans la
mystère de l’Incarnation, de même l’Église demeure au vie des disciples du Christ et expriment – comme je l’ai
service du mystère de l’adoption filiale par la grâce. dit – la nouvelle maternité de la Mère du Rédempteur,
En même temps, à l’exemple de Marie, l’Église la maternité spirituelle, née au plus profond du mys-
reste la vierge fidèle à son époux : « Elle aussi est tère pascal du Rédempteur du monde. C’est une ma-
vierge, ayant donné à son Époux sa foi, qu’elle garde ternité dans l’ordre de la grâce, parce qu’elle invoque
intègre et pure » (125). L’Église est en effet l’épouse le don de l’Esprit Saint qui suscite les nouveaux fils de
du Christ, comme il apparaît dans les Lettres de Paul Dieu, rachetés par le sacrifice du Christ, cet Esprit
(cf. Ep 5, 21-33 ; 2 Co 11, 2) et dans le nom que Jean que, en même temps que l’Église, Marie reçut aussi
lui donne : « l’Épouse de l’Agneau » (Ap 21, 9). Si l’É- le jour de la Pentecôte.
glise, comme épouse, « garde la foi donnée au Christ », Cette maternité est particulièrement perçue et vé-
cette fidélité, tout en étant devenue l’image du ma- cue par le peuple chrétien dans la célébration eucharis-
riage dans l’enseignement de l’Apôtre (cf. Ep 5, 23- tique – célébration liturgique du mystère de la
33), possède aussi une autre valeur : c’est l’exemple Rédemption –, où se rend présent le Christ, en son
même de la donation totale à Dieu dans le célibat « à vrai corps né de la Vierge Marie.
cause du Royaume des cieux », c’est-à-dire de la virgi- A juste titre, la piété du peuple chrétien a toujours
nité consacrée à Dieu (cf. Mt 19, 11-12 ; 2 Co 11, 2). Et vu un lien profond entre la dévotion à la Sainte Vierge
précisément cette virginité, à l’exemple de la Vierge et le culte de l’Eucharistie ; c’est là un fait que l’on

la documentation catholique • 19 avril 1987• N° 1938 403


peut observer dans la liturgie tant occidentale ciale, par cette offrande filiale à la Mère de Dieu, qui a
qu’orientale, dans la tradition des familles religieuses, commencé par le testament du Rédempteur sur le
dans la spiritualité des mouvements contemporains, Golgotha. En se livrant filialement à Marie, le chré-
même ceux des jeunes, et dans la pastorale des sanc- tien, comme l’Apôtre Jean, « reçoit parmi ses biens
tuaires marials. Marie conduit les fidèles à personnels » (130) la Mère du Christ et l’introduit
l’Eucharistie. dans tout l’espace de sa vie intérieure, c’est-à-dire
dans son « moi » humain et chrétien : « Il l’accueillit
45. La maternité a pour caractéristique de se rap- chez lui ». Il cherche ainsi à entrer dans le rayonne-
porter à la personne. Elle détermine toujours une re- ment de l’« amour maternel » avec lequel la Mère du
lation absolument unique entre deux personnes : rela- Rédempteur « prend soin des frères de son Fils »
tion de la mère avec son enfant et de l’enfant avec sa (131), « à la naissance et à l’éducation desquels elle
mère. Même lorsqu’une femme est mère de nombreux apporte sa coopération » (132) à la mesure du don qui
enfants, son rapport personnel avec chacun d’eux ca- est propre à chacun de par la puissance de l’Esprit du
ractérise la maternité dans son essence même. Christ. Ainsi également s’exerce la maternité selon
Chaque enfant est en effet engendré d’une manière l’Esprit, qui est devenue le rôle de Marie au pied de la
absolument unique, et cela vaut aussi bien pour la Croix et au Cénacle.
mère que pour l’enfant. Chaque enfant est entouré,
d’une manière unique, de l’amour maternel sur lequel 46. Non seulement ce rapport filial, cet abandon de
se fondent son éducation et sa maturation humaines. soi d’un fils à sa mère trouve son commencement dans
On peut dire qu’il y a analogie entre la maternité le Christ, mais on peut dire qu’en définitive il est
« dans l’ordre de la grâce » et ce qui, « dans l’ordre de orienté vers lui. On peut dire que Marie redit conti-
la nature », caractérise l’union entre la mère et son nuellement à tous les hommes ce qu’elle disait à Cana
enfant. Sous cet éclairage, on peut mieux comprendre de Galilée : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ». C’est
le fait que, dans son testament sur le Golgotha, le lui en effet, le Christ, qui est l’unique Médiateur entre
Christ a exprimé au singulier la nouvelle maternité de Dieu et les hommes ; c’est lui qui est « le Chemin, la
sa Mère, en se référant à un seul homme : « Voici ton Vérité et la Vie » (Jn 14, 6) ; c’est lui que le Père a
fils ». donné au monde afin que l’homme « ne se perde pas,
En outre, dans ces mêmes paroles est pleinement mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16). La Vierge de
indiqué le motif de la dimension mariale de la vie des Nazareth est devenue le premier « témoin » de cet
disciples du Christ : non seulement de Jean, qui se amour salvifique du Père et elle désire aussi rester tou-
trouvait à cette heure sous la Croix avec la Mère de jours et partout son humble servante. Pour tout chré-
son Maître, mais de tout disciple du Christ, de tout tien, pour tout homme, Marie est celle qui, la pre-
chrétien. Le Rédempteur confie sa Mère au disciple, mière, « a cru », et c’est précisément avec cette foi
et en même temps il la lui donne comme mère. La ma- d’épouse et de mère qu’elle veut agir sur tous ceux
ternité de Marie, qui devient un héritage de l’homme, qui se confient à elle comme des fils. Et l’on sait que
est un don, un don que le Christ lui-même fait person- plus ces fils persévèrent dans cette attitude et y pro-
nellement à chaque homme. Le Rédempteur confie gressent, plus aussi Marie les rapproche de « l’inson-
Marie à Jean du fait qu’il confie Jean à Marie. Au pied dable richesse du Christ » (Ep 3, 8). Et pareillement,
de la Croix commence cette particulière offrande de ils reconnaissent toujours mieux la dignité de
soi de la part de l’homme à la Mère du Christ qui fut en- l’homme dans toute sa plénitude et le sens ultime de
suite pratiquée et exprimée de diverses manières sa vocation, car le « Christ… manifeste pleinement
dans l’histoire de l’Église. Quand le même Apôtre et l’homme à lui-même » (133).
évangéliste, après avoir rapporté les paroles adres- Cette dimension mariale de la vie chrétienne prend
sées par Jésus sur la Croix à sa Mère et à lui-même, un accent particulier en ce qui concerne la femme et
ajoute : « Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit la condition féminine. En effet, la féminité se trouve
chez lui » (Jn 19, 27), cette affirmation veut dire, bien particulièrement liée à la Mère du Rédempteur. C’est
sûr, qu’au disciple fut attribué un rôle de fils et qu’il là un thème que nous pourrons approfondir en une
assuma la charge de la Mère de son Maître bien-aimé. autre occasion. Je veux seulement souligner ici que la
Et parce que Marie lui fut donnée personnellement figure de Marie de Nazareth projette une lumière sur
comme mère, l’affirmation signifie, même indirecte- la femme en tant que telle du fait même que Dieu, dans
ment, tout ce qu’exprime le rapport intime d’un fils l’événement sublime de l’Incarnation de son Fils, s’en
avec sa mère. Et tout cela peut s’inclure dans l’ex- est remis au service, libre et actif, d’une femme. On
pression « offrande de soi ». L’offrande de soi est la ré- peut donc affirmer qu’en se tournant vers Marie, la
ponse à l’amour d’une personne, et en particulier à femme trouve en elle le secret qui lui permet de vivre
l’amour de la mère. dignement sa féminité et de réaliser sa véritable pro-
La dimension mariale de la vie d’un disciple du motion. A la lumière de Marie, l’Église découvre sur
Christ s’exprime précisément, d’une manière spé- le visage de la femme les reflets d’une beauté qui est

404
REDEMPTORIS MATER

comme le miroir des sentiments les plus élevés dont tous ses fils – où qu’ils vivent et de quelque manière
le cœur humain soit capable : la plénitude du don de que ce soit – à trouver dans le Christ la route qui
soi suscité par l’amour ; la force qui sait résister aux conduit à la maison du Père.
plus grandes souffrances ; la fidélité sans limite et l’ac- L’Église, dans toute sa vie, maintient donc avec la
tivité inlassable ; la capacité d’harmoniser l’intuition Mère de Dieu un lien qui inclut, dans le mystère du
pénétrante avec la parole de soutien et d’encourage- salut, le passé, le présent et l’avenir, et elle la vénère
ment. comme la Mère spirituelle de l’humanité et celle qui
nous obtient la grâce.
47. Pendant le Concile, Paul VI proclama solennel-
lement que Marie est Mère de l’Église, « c’est-à-dire 3. Le sens de l’Année mariale
Mère de tout le peuple de Dieu, aussi bien des fidèles
que des Pasteurs » (134). Plus tard, en 1968, dans la 48. C’est précisément le lien spécial de l’humanité
Profession de foi connue sous le nom de « Credo du avec cette Mère qui m’a conduit à proclamer dans l’É-
peuple de Dieu », il reprit cette affirmation avec plus glise, en la période qui précède la conclusion du
de force encore : « Nous croyons que la très sainte deuxième millénaire depuis la naissance du Christ,
Mère de Dieu, nouvelle Eve, Mère de l’Église, conti- une Année mariale. Une telle initiative a déjà été prise
nue au ciel son rôle maternel à l’égard des membres dans le passé, quand Pie XII proclama 1954 Année
du Christ, en coopérant à la naissance et au dévelop- mariale afin de mettre en lumière la sainteté excep-
pement de la vie divine dans les âmes des rachetés » tionnelle de la Mère du Christ, exprimée dans les
(135). mystères de sa Conception immaculée (définie exac-
L’enseignement du Concile a souligné que la vérité tement un siècle auparavant) et de son Assomption au
sur la Vierge très sainte, Mère du Christ, constitue un ciel (141).
apport utile pour l’approfondissement de la vérité sur Maintenant, dans la ligne du Concile Vatican II, je
l’Église. Paul VI encore, prenant la parole au sujet de voudrais souligner la présence spéciale de la Mère de
la Constitution Lumen gentium qui venait d’être ap- Dieu dans le mystère du Christ et de son Église. C’est
prouvée par le Concile, déclara : « La connaissance de là en effet une dimension fondamentale qui ressort de
la véritable doctrine catholique sur la bienheureuse la mariologie du Concile, dont la conclusion remonte
Vierge Marie constituera toujours une clé pour la com- désormais à plus de vingt ans. Le Synode extraordi-
préhension exacte du mystère du Christ et de l’Église » naire des évêques qui s’est tenu en 1985 nous a tous
(136), Marie est présente dans l’Église comme Mère exhortés à suivre fidèlement l’enseignement et les in-
du Christ et en même temps comme la Mère que le dications du Concile. On peut dire qu’en eux – le
Christ, dans le mystère de la Rédemption, a donnée à Concile et le Synode – est contenu ce que l’Esprit
l’homme en la personne de l’Apôtre Jean. C’est pour- Saint lui-même désire « dire à l’Église » en la pré-
quoi Marie, par sa nouvelle maternité dans l’Esprit, sente étape de l’histoire.
englobe tous et chacun dans l’Église, englobe aussi Dans ce contexte, l’Année mariale devra promou-
tous et chacun par l’Église. En ce sens, Marie, Mère voir une lecture nouvelle et approfondie de ce que le
de l’Église, en est également le modèle. L’Église en Concile a dit sur la bienheureuse Vierge Marie, Mère
effet, comme le souhaite et le demande Paul VI, « doit de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église au-
trouver dans la Vierge, Mère de Dieu, la plus authen- quel se rapportent les réflexions de cette encyclique.
tique forme de l’imitation parfaite du Christ » (137). Il s’agit ici non seulement de la doctrine de la foi, mais
Ce lien spécial qui unit la Mère du Christ à l’Église aussi de la vie de la foi et donc de l’authentique « spiri-
permet d’éclairer davantage le mystère de la « femme » tualité mariale », vue à la lumière de la Tradition et
qui, depuis les premiers chapitres du Livre de la spécialement de la spiritualité à laquelle nous exhorte
Genèse jusqu’à l’Apocalypse, accompagne la révélation le Concile (142). En outre, la spiritualité mariale, non
du dessein salvifique de Dieu à l’égard de l’humanité. moins que la dévotion correspondante, trouve une
En effet, Marie, présente dans l’Église comme Mère source très riche dans l’expérience historique des
du Rédempteur, participe maternellement au « dur personnes et des diverses communautés chrétiennes
combat contre les puissances des ténèbres » (138) qui qui vivent parmi les peuples et les nations sur l’en-
se déroule à travers toute l’histoire des hommes. Et semble de la terre. J’aime à ce propos évoquer, parmi
par cette identification ecclésiale avec la « femme en- de nombreux témoins et maîtres de cette spiritualité,
veloppée de soleil » (Ap 12, 1) (139), on peut dire que la figure de saint Louis-Marie Grignion de Montfort
« l’Église, en la personne de la bienheureuse Vierge, (143) qui proposait aux chrétiens la consécration au
atteint déjà à la perfection qui la fait sans tache ni Christ par les mains de Marie comme moyen efficace
ride » ; c’est pourquoi les chrétiens, en levant les yeux de vivre fidèlement les promesses du baptême. Je
avec foi vers Marie durant leur pèlerinage terrestre, constate avec plaisir que notre époque actuelle n’est
« sont tendus dans leur effort pour croître en sain- pas dépourvue de nouvelles manifestations de cette
teté » (140). Marie, fille de Sion par excellence, aide spiritualité et de cette dévotion.

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Il y a donc de solides points de référence qu’il faut vraiment des frères et des sœurs dans le cadre du
garder en vue et auxquels il faut se relier dans le Peuple messianique appelé à former une unique fa-
contexte de cette Année mariale. mille de Dieu sur terre, comme je le disais déjà au dé-
but de cette année : « Nous désirons reconfirmer cet
49. Celle-ci commencera à la solennité de la Pentecôte, héritage universel de tous les fils et les filles de cette
le 7 juin prochain. Il s’agit en effet non seulement de terre » (145).
rappeler que Marie « a précédé » l’entrée du Christ En annonçant l’Année mariale, je précisais par
Seigneur dans l’histoire de l’humanité, mais de souli- ailleurs que sa conclusion aurait lieu l’année suivante
gner également, à la lumière de Marie, que, depuis en la solennité de l’Assomption de la sainte Vierge Marie
l’accomplissement du mystère de l’Incarnation, l’his- au ciel, afin de mettre en relief le « signe grandiose qui
toire de l’humanité est entrée dans la « plénitude du apparaît au ciel », dont parle l’Apocalypse. De cette fa-
temps » et que l’Église est le signe de cette plénitude. çon, nous voulons également répondre à l’exhortation
Comme Peuple de Dieu, l’Église accomplit dans la foi du Concile, qui se tourne vers Marie, « signe d’espé-
son pèlerinage vers l’éternité, au milieu de tous les rance assurée et de consolation devant le Peuple de
peuples et de toutes les nations, à partir du jour de la Dieu en pèlerinage ». Et cette exhortation, le Concile
Pentecôte. La Mère du Christ, qui fut présente au dé- l’exprime ainsi : « Que tous les chrétiens adressent à
but du « temps de l’Église » lorsque, dans l’attente de la Mère de Dieu et des hommes d’instantes supplica-
l’Esprit Saint, elle était assidue à la prière avec les tions, afin qu’après avoir assisté de ses prières l’É-
Apôtres et les disciples de son Fils, occupe constam- glise naissante, maintenant encore, exaltée dans le
ment « la première place » dans cette marche de l’Église ciel au-dessus de tous les bienheureux et des anges,
à travers l’histoire de l’humanité. Elle est aussi celle elle continue d’intercéder auprès de son Fils dans la
qui, précisément comme servante du Seigneur, co- communion de tous les saints, jusqu’à ce que toutes
opère sans trêve à l’œuvre du salut accomplie par le les familles des peuples, qu’ils soient déjà marqués du
Christ, son Fils. beau nom de chrétiens ou qu’ils ignorent encore leur
Ainsi, par cette Année mariale, l’Église est appelée Sauveur, soient enfin heureusement rassemblés dans
non seulement à se souvenir de tout ce qui, dans son la paix et la concorde en un seul Peuple de Dieu à la
passé, témoigne de la toute spéciale coopération ma- gloire de la très sainte et indivisible Trinité » (146).
ternelle de la Mère de Dieu à l’œuvre du salut dans le
Christ Seigneur, mais aussi à préparer pour l’avenir, CONCLUSION
en ce qui la concerne, les voies de cette coopération,
car la fin du deuxième millénaire chrétien ouvre 51. Chaque jour, à la fin de la Liturgie des Heures,
comme une nouvelle perspective. l’Église fait monter vers Marie une invocation, celle-ci
entre autres :
50. Comme on l’a déjà dit, même parmi les frères « Sainte Mère du Rédempteur, porte du ciel, tou-
désunis, beaucoup honorent et célèbrent la Mère du jours ouverte, étoile de la mer, viens au secours du
Seigneur, particulièrement chez les Orientaux. C’est peuple qui tombe et qui cherche à se relever. Tu as
là une lumière mariale projetée sur l’œcuménisme. Je enfanté, à l’émerveillement de la nature, celui qui t’a
désire encore rappeler notamment que pendant créée ! ».
l’Année mariale aura lieu le Millénaire du baptême de « A l’émerveillement de la nature » ! Ces paroles de
saint Vladimir, grand-prince de Kiev (988), qui donna l’antienne expriment l’émerveillement de la foi qui ac-
naissance au christianisme dans les territoires de la compagne le mystère de la maternité divine de Marie.
Rous d’alors et, par la suite, dans d’autres territoires Il l’accompagne, en un sens, au cœur de toute la créa-
de l’Europe orientale ; et c’est par cette voie, grâce au tion et, directement, au cœur de tout le Peuple de
travail d’évangélisation, que le christianisme s’est Dieu, au cœur de l’Église. Quelle profondeur admi-
étendu aussi hors d’Europe, jusqu’aux territoires du rable Dieu n’a-t-il pas atteinte, Lui le Créateur et
nord de l’Asie. Nous voudrions donc, spécialement du- Seigneur de toutes choses, dans la révélation de lui-
rant cette Année mariale, nous unir par la prière à même à l’homme ! (147) Avec quelle évidence il a
tous ceux qui célèbrent le Millénaire de ce baptême, comblé le vide de la « distance » infinie qui sépare le
orthodoxes et catholiques, en redisant et en confir- Créateur de la créature ! S’il reste en lui-même inef-
mant ce qu’écrivait le Concile : nous trouvons « une fable et insondable, il est encore plus ineffable et inson-
grande joie et consolation au fait que… les Orientaux dable dans la réalité de l’Incarnation du Verbe, qui s’est
vont, d’un élan fervent et d’une âme toute dévouée, fait homme en naissant de la Vierge de Nazareth.
vers la Mère de Dieu toujours Vierge pour lui rendre S’il a voulu de toute éternité appeler l’homme à être
leur culte » (144). Bien que nous éprouvions encore participant de la nature divine (cf. 2 P 1, 4), on peut dire
les douloureux effets de la séparation survenue qu’il a prédisposé la « divinisation » de l’homme en fonc-
quelques décennies plus tard (1054), nous pouvons tion de sa situation historique, de sorte que, même
dire que devant la Mère du Christ nous nous sentons après la faute, il est prêt à rétablir à grand prix le des-

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REDEMPTORIS MATER

sein éternel de son amour par l’« humanisation » de son à accélérer le cours de l’histoire ; mais le revirement
Fils, qui lui est consubstantiel. Ce don ne peut pas ne fondamental, le revirement que l’on peut qualifier
pas remplir d’émerveillement la création entière, et d’« originel », accompagne toujours la marche de
plus directement l’homme, lui qui en est devenu parti- l’homme et, à travers toutes les vicissitudes histo-
cipant dans l’Esprit Saint : « Car Dieu a tant aimé le riques, il accompagne tous et chacun des hommes.
monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16). C’est le retournement entre la « chute » et le « relè-
Au centre de ce mystère, au plus vif de cet émer- vement », entre la mort et la vie. C’est aussi un défi
veillement de foi, il y a Marie. Sainte Mère du incessant pour les consciences humaines, un défi pour
Rédempteur, elle a été la première à en faire l’expé- toute la conscience historique de l’homme : le défi qui
rience : « Tu as enfanté, à l’émerveillement de la na- consiste à marcher sans « tomber », sur les routes
ture, celui qui t’a créée » ! toujours anciennes et toujours nouvelles, et à « se re-
lever » si l’on est tombé.
52. Dans les paroles de cette antienne liturgique est Arrivant bientôt, avec toute l’humanité, aux confins
exprimée aussi la vérité du « grand retournement » qui des deux millénaires, l’Église, pour sa part, avec l’en-
est déterminé pour l’homme par le mystère de semble de la communauté des croyants et en union
l’Incarnation. C’est un retournement qui affecte toute avec tous les hommes de bonne volonté, accueille le
son histoire, depuis le commencement qui nous est grand défi contenu dans ces paroles de l’antienne ma-
révélé par les premiers chapitres de la Genèse jusqu’à riale sur le « peuple qui tombe et qui cherche à se re-
son terme ultime, dans la perspective de la fin du lever », et elle se tourne à la fois vers le Rédempteur
monde dont Jésus ne nous a révélé « ni le jour ni et vers sa Mère en disant : « Viens au secours ». Elle
l’heure » (Mt 25, 13). C’est un revirement incessant, voit en effet – et cette prière en témoigne – la bien-
continuel, entre la chute et le relèvement, entre heureuse Mère de Dieu dans le mystère salvifique du
l’homme dans le péché et l’homme dans la grâce et la Christ et dans son propre mystère ; elle la voit profon-
justice. La liturgie, surtout pendant l’Avent, se place dément enracinée dans l’histoire de l’humanité, dans
au point névralgique de ce retournement et en touche la vocation éternelle de l’homme, selon le dessein que
l’incessant « aujourd’hui », alors qu’elle nous fait dire : Dieu, dans sa Providence, a fixé pour lui de toute éter-
« Viens au secours du peuple qui tombe, et qui nité ; elle la voit apportant sa présence et son assis-
cherche à se relever » ! tance maternelles dans les problèmes multiples et
Ces paroles concernent chaque homme, les com- complexes qui accompagnent aujourd’hui la vie des
munautés, les nations et les peuples, les générations personnes, des familles et des nations ; elle la voit se-
et les époques de l’histoire humaine, notre époque, courant le peuple chrétien dans la lutte incessante
ces années du millénaire qui touche à sa fin : « Viens entre le bien et le mal, afin qu’il « ne tombe pas » ou,
au secours, oui, viens au secours du peuple qui s’il est tombé, qu’il « se relève ».
tombe » ! Je souhaite ardemment que les réflexions conte-
Telle est la prière adressée à Marie, « sainte Mère nues dans la présente encyclique servent également
du Rédempteur », la prière adressée au Christ qui, par au renouveau de cette vision dans le cœur de tous les
Marie, est entré dans l’histoire de l’humanité. croyants.
D’année en année, l’antienne monte vers Marie, évo- Comme Évêque de Rome, j’envoie à tous ceux aux-
quant le moment où s’est accompli ce retournement quels sont destinées ces réflexions un baiser de paix,
historique essentiel, qui persiste de façon irréver- que j’accompagne de mon salut et de ma Bénédiction
sible : le retournement entre la « chute » et le « relè- en notre Seigneur Jésus Christ. Amen.
vement ».
L’humanité a fait des découvertes admirables et a Donné à ROME,
atteint des résultats prodigieux dans le domaine de la près de Saint-Pierre,
science et de la technique, elle a accompli de grandes le 25 mars 1987,
œuvres sur la voie du progrès et de la civilisation, et solennité de l’Annonciation du Seigneur,
l’on dirait même que, ces derniers temps, elle a réussi en la neuvième année de mon pontificat.

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de. Je vous encourage vivement sur tous ces points. Je ne
vais pas reprendre avec vous ce que j’ai déjà explicité dans
La tâche primordiale de la mon voyage ou avec vos confrères des autres régions. Par
ailleurs, en 1982, nous avions traité de l’évangélisation du
catéchèse monde ouvrier, thème toujours très important que la béati-
fication du P. Chevrier nous a fait rejoindre.
Ma confiance et ma prière vous accompagnent dans
Discours aux évêques français de la région l’ensemble de votre ministère difficile, où je vous souhaite le
apostolique du Centre-Est en visite « ad discernement, le courage et l’espérance. Que vos diocésains
limina » — laïcs, religieux et prêtres — coopèrent toujours avec
vous dans la sérénité, la confiance et l’unité qui sont
Jean-Paul II a reçu le 20 mars les évêques de indispensables au progrès du Peuple de Dieu dont vous avez
la pleine responsabilité !
la région apostolique du Centre-Est venus à
Aujourd’hui, j’ai jugé opportun d’aborder avec vous le
Rome en visite ad limina. Voici les textes du
sujet de la catéchèse, qui revêt pour vous et pour tous les
discours qu’il leur a adressé et du rapport
évêques une importance primordiale ; j’y joindrai quelques
présenté par Mgr Didier Marchand, évêque de
considérations sur la formation chrétienne des adultes
Valence, président de la région.
qu’évoquent tous vos rapports diocésains, ainsi que sur la
pastorale des milieux intellectuels.
Discours du Pape ( *) 2. Oui, vous avez raison de consacrer beaucoup d’efforts à
la catéchèse des enfants et des jeunes. À Lyon, je ne faisais
MONSIEUR LE CARDINAL, qu’exprimer un constat qui revient dans beaucoup de rap-
CHERS FRÈRES DANS L’ÉPISCOPAT, ports : l’ignorance religieuse s’étale de façon déconcertante,
1. C’est une grande joie, pour moi aussi, de vous retrou- le besoin d’une proposition claire et ardente de la foi se fait
ver ici, l’esprit et le cœur remplis des souvenirs de nos ren- d’autant plus sentir (cf. Homélie à Eurexpo, 4 octobre 1986,
contres à Lyon, à Paray-le-Monial, à Ars, à Annecy. Si le n. 6) (1). Nous avons contemplé ensemble la figure du bien-
peuple chrétien de vos diocèses a manifesté un accueil si heureux Antoine Chevrier qui, déjà en son temps, voulait li-
positif, c’est pour une bonne part parce que vous l’aviez aidé bérer les pauvres de l’ignorance religieuse et qui voyait dans
à préparer ces visites. la catéchèse « la grande mission du prêtre aujourd’hui ».
Vous voilà maintenant, à votre tour, en pèlerinage auprès En France, vous avez depuis longtemps cherché à relever
du tombeau des apôtres qui ont fondé l’Église à Rome et ce défi, qui n’est plus seulement celui de l’ignorance, mais
marqué toute l’Église du témoignage de leur foi. Vous ex- celui d’une indifférence religieuse largement répandue.
primez votre communion avec le successeur de Pierre et Vous avez renouvelé les pratiques de la catéchèse, dans la
ses collaborateurs et, par eux, avec l’Église universelle. perspective d’une situation missionnaire. J’avais évoqué ces
Avec eux, vous vous tournez vers le Seigneur qui est l’au- efforts en 1982 avec les évêques de l’Ile-de-France (2). La
teur, le guide et le soutien de votre mission. J’ai noté que, recherche et les mises au point ont présenté des difficul-
vous inspirant de saint François de Sales, vous avez termi- tés, elles nécessitent toujours votre engagement et votre
né votre rapport régional par ce souhait : « Que l’Esprit- vigilance. Beaucoup de vos catéchistes, sans renoncer au
Saint en nous remonte l’horloge… et la fasse sonner plus zèle évangélisateur qui les anime et qui est très appré-
juste ! » ciable, ont pu, à cette occasion, prendre conscience des di-
Comme je le disais à Lyon, devant le cardinal Decourtray, verses exigences de l’annonce de l’Évangile, de la trans-
si le Pape a le charisme du service de l’Église universelle, mission de la foi. Le temps, l’examen critique des pratiques
vous avez le charisme pour servir vos Églises particulières dans un dialogue constructif entre tous les partenaires de
et, à la lumière de la foi et de la discipline communes à tous, l’éducation chrétienne, les questionnements venant des
il vous revient de mettre en œuvre les moyens pastoraux pasteurs responsables ou des dicastères romains, le climat
adaptés à votre peuple. plus serein qui s’est instauré, ont pu être l’occasion d’une
En ce sens, vous venez de me confier cinq axes impor- maturation permettant de mieux discerner les rapports
tants selon lesquels s’oriente actuellement votre sollicitu- entre le contenu et les méthodes, entre l’expérience et la
foi ; d’évangéliser ceux qui n’ont pas reçu une éducation
(*) Texte français dans l’Osservatore Romano du 21 mars 1987. Titre, chrétienne dans leur milieu familial et de mieux initier cha-
sous-titres, et notes de la DC. cun à l’essentiel de la foi de l’Église avec des expressions
Participaient à l’audience : le cardinal Albert Decourtray, archevêque
de Lyon, et ses auxiliaires, NN. SS. Paul Bertrand et Maurice plus précises ou plus complètes, tout en faisant appel à la
Delorme ; NN. SS. Claude Feidt, archevêque de Chambéry ; Gabriel libre adhésion du cœur, à la mémoire, au témoignage de la
Matagrin, évêque de Grenoble, et son auxiliaire, Mgr Michel communauté, et en cherchant les implications dans la vie.
Mondésert ; NN. SS. Armand Le Bourgeois, évêque d’Autun ; Didier Une grande disponibilité est toujours nécessaire en ce do-
Marchand, évêque de Valence ; Jean Hermil, évêque de Viviers ; Louis maine ; les yeux doivent demeurer fixés sur la Bonne
Cornet, évêque du Puy-en-Velay ; Paul Marie Rousset, évêque de
Saint-Étienne ; Jean Dardel, évêque de Clermont-Ferrand ; Hubert (1) DC 1986, n° 1927, p. 944-945.
Barbier, évêque d’Annecy. (2) DC 1982, n° 1839, p. 951-953.

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Nouvelle à proposer dans son intégralité, avec une pédago- dont elle donne le goût, la parole de Dieu telle que la tradi-
gie adaptée aux auditeurs, sans « sacraliser » une méthode, tion de l’Église la lit depuis deux millénaires et en précise la
qui est de l’ordre des moyens. Ce n’est pas le lieu de des- dimension de salut.
cendre avec vous dans le détail des instruments catéchéti- La catéchèse ne peut trouver son ancrage profond et du-
ques que vous avez jugé opportun d’utiliser dans vos dio- rable que si elle s’adresse à toute la personne de l’enfant : à
cèses et que vous vous souciez d’améliorer encore. Je sais son esprit, à sa volonté, à sa sensibilité, à son sens des sym-
que l’Assemblée de Lourdes de 1986 a demandé aux au- boles où le corps a sa part ; elle doit aboutir à une attitude de
teurs des parcours de « mettre en valeur » le contenu doc- prière, personnelle et communautaire, à une célébration.
trinal de leurs documents et a décidé de rédiger un « expo- Elle doit entraîner en même temps un comportement cohé-
sé organique et complet de la foi » destiné prioritairement rent avec la loi d’amour de Jésus, perfectionnant le
aux catéchistes » (cf. Compte rendu de la réunion du Décalogue, dans une perspective théologale. Elle doit inté-
Conseil permanent, 8-10 décembre 1986) (3). grer l’initiation et la participation aux sacrements et à la vie
De son côté, au niveau de l’Église universelle, une de la communauté chrétienne.
commission d’évêques travaille avec le Saint-Siège à prépa- 4. Pour accomplir cette œuvre immense, vous faites appel
rer un catéchisme ou compendium de la doctrine catholique à de très nombreux catéchistes : le rapport du diocèse de Lyon
sur la foi et la morale, en correspondance au vœu du Synode parle de 80 laïcs permanents et de 15 000 bénévoles. Ils sont
extraordinaire de 1985 (4). plus de 200 000 dans toute la France. La plupart sont laïcs ;
Les principes et les orientations fondamentales en matiè- et certains reçoivent une « mission » à cet effet. Les reli-
re de catéchèse ont été clairement exposés dans l’exhorta- gieux et les religieuses y trouvent évidemment un terrain de
tion Catechesi tradendae. Je me contenterai donc avec vous choix pour leur apostolat. J’ajouterai que le prêtre doit y voir
de souligner quelques points pratiques qui rejoignent vos ume part privilégiée de son ministère, lui qui a été ordonné
préoccupations. comme ministre de la Parole de Dieu pour l’enseigner lui-
même et pour promouvoir, coordonner et vérifier la forma-
Un objectif fondamental et complexe tion des catéchistes.
Tout ce dispositif des bénévoles représente une large
3. La catéchèse garde son but spécifique de faire mûrir la participation des communautés chrétiennes et des parents.
foi initiale et d’éduquer le vrai disciple du Christ par le Il a ses richesses, mais aussi ses fragilités. Le Conseil per-
moyen d’une connaissance plus approfondie et plus systéma- manent de votre Conférence épiscopale le soulignait en dé-
tique de la personne et du message de Jésus-Christ (cf. cembre dernier. Car l’enseignement de la foi demande une
Catechesi tradendae, n. 19). C’est là un objectif fondamental véritable formation théologique, servie par un talent pédago-
et complexe, qui a été confié à votre responsabilité afin d’en gigue, et le plus possible nourrie par une expérience spiri-
étudier toujours davantage les exigences et de les mettre tuelle de qualité. Les catéchistes sentent ainsi l’exigence
progressivement en œuvre. Cela n’empêche pas qu’il faille pour eux-mêmes d’une vie de foi authentique. Ils doivent
souvent suppléer en outre à une première annonce qui n’a maîtriser l’emploi des instruments catéchétiques pour don-
pas été faite, et éveiller, par différentes approches, au sens ner avant tout le témoignage de la foi de l’Église, avec l’ini-
de Dieu et des réalités spirituelles auquel le milieu familial tiative nécessaire ; ils ne peuvent se contenter de répéter,
et scolaire est comme étranger. La foi doit alors être susci- ni s’en tenir à ce qui intéresse ou impressionne, ni réduire
tée et sans cesse étayée, avec la grâce de Dieu. la vision théologale à une morale. Il n’est pas question non
Pour permettre aux enfants et aux jeunes de tenir dans plus de projeter sur les enfants les objections, les peurs ou
une vie encombrée de beaucoup de choses étrangères à la encore les objectifs propres aux adultes. Je vous encourage
foi, alors que leurs études s’intensifient, il ne faut pas vivement à continuer de mettre en œuvre tous les moyens
craindre de nourrir leur intelligence des données centrales de former les catéchistes : réunions, sessions, fréquenta-
et essentielles de la foi. Le Symbole, l’énoncé de la foi bap- tion de maisons de formation et d’instituts, rôle des « ani-
tismale, est l’axe autour duquel s’articule la formation chré- mateurs-relais » et, surtout, initiation personnelle à la vie
tienne. Dans un contexte plurireligieux comme celui de la de foi.
France, le catéchisé doit devenir capable de répondre de la De toute façon, les parents ont, plus que tous les autres, le
foi en la personne de Jésus-Christ et de dépasser un vague devoir de former leurs enfants dans la foi par la parole et par
déisme. Il est d’abord nécessaire de le familiariser avec Dieu l’exemple (can. 774, § 2) ; ils doivent être, autant que pos-
créateur, selon une réflexion proprement chrétienne qui de- sible, associés à la catéchèse. Vous constatez avec joie qu’ils
mande aussi un certain sens philosophique. Dans un monde en recueillent une image positive et sont à même de pro-
qui a tendance, dans ses idéologies et dans ses réalisations gresser à leur tour dans une redécouverte de la foi.
techniques, à se vouloir son propre créateur, la doctrine de Enfin, le fait que diminue sérieusement le nombre d’en-
l’Église sur la Création demeure une clé pour la foi et le fants catéchisés, même par rapport au nombre d’enfants bap-
comportement moral, elle est une condition pour com- tisés, appelle un nouvel effort des pasteurs pour trouver les
prendre comment Dieu est aussi Sauveur et Vie. En tout moyens de faire prendre conscience à tous les parents de
cela, la catéchèse s’appuie évidemment sur la Parole de Dieu l’importance d’une catéchèse précoce et suivie, requise par
(3) DC 1987, n° 1932, p. 92-93. le baptême déjà reçu, ou à recevoir.
(4) DC 1986, n° 1922, p. 696.

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Les conditions de la catéchèse d’Église demandent cette formation. Et, tout simplement,
les adultes ressentent le besoin d’approfondir une foi restée
5. Vous vous souciez aussi des conditions de la catéchèse trop infantile, trop sommaire, trop faible pour faire face aux
dans votre pays. La question des rythmes scolaires demeure remises en question actuelles ; il s’agit de leur donner la ca-
préoccupante et je partage votre insistance pour que soit pacité d’en rendre compte, de trouver une réponse adéqua-
sauvegardé, régulièrement et de façon réaliste, un temps te aux problèmes nouveaux. À l’heure où un certain nombre
substantiel pour la catéchèse, malgré les difficultés regretta- de gens acceptent volontiers l’idée d’un recyclage, il est nor-
bles que cause une scolarisation qui, souvent, retient les en- mal que les chrétiens le fassent pour être à la hauteur de leur
fants même le mercredi. Là où les parents ont été motivés, foi. Plusieurs diocèses ont indiqué les moyens concrets mis
ils ont pu faire respecter leur liberté et leur droit à la possi- en œuvre : cours, parfois par correspondance, sessions,
bilité d’une instruction religieuse pour leurs enfants. stages, multiplication des maisons de formation, centres
Cela n’empêche pas, bien sûr, d’inventer des formes théologiques.
complémentaires de l’initiation des enfants et des jeunes à la Il ne s’agit pas seulement d’acquérir un savoir ou un sa-
réalité chrétienne : du « club informatique biblique » à la vi- voir-faire ; il s’agit de mieux se pénétrer de la Bonne
site des églises, en passant par toutes les activités d’ex- Nouvelle, d’entrer dans une vision plus plénière de la
pression et les ressources des médias. L’initiation par ex- Révélation, articulant les données de l’Écriture, de la théo-
cellence est la participation à la liturgie. De toute façon, il logie, de l’histoire de l’Église, de l’éthique fondamentale, de
faut tout faire pour ménager une catéchèse systématique. la morale sociale. L’investissement philosophique et théo-
En plusieurs pays, les chrétiens, qui ont vu restreindre in- logique doit être joint à une anthropologie renouvelée. La foi
dûment sur ce point leur liberté, ont dû trouver de nouvelles chrétienne ne saurait s’ajouter comme un élément extrin-
solutions. Chez vous, il s’agit surtout de convaincre les pa- sèque à une anthropologie déjà élaborée sur une base a-re-
rents et les enfants de faire ce choix malgré les tentations de ligieuse. Tout l’enseignement éthique de l’Église, son en-
dispersion. gagement en faveur des droits de l’homme perdraient leur
Et même les petits enfants devraient être initiés à la foi en enracinement théologal en raison de cette distorsion.
famille, afin que leurs facultés soient intégrées dans un rap- Ainsi les chrétiens doivent-ils être aidés à percevoir
port vital à Dieu, grâce à une présentation simple et vraie du l’intelligibilité et la crédibilité des enseignements de l’Égli-
message chrétien, dans un climat de prière. se pour mieux y adhérer et aider les autres à le faire. C’est
Je sais le souci que vous avez, par ailleurs, d’accueillir les bien ce qu’impliquent la foi au Christ et l’adhésion confiante
enfants qui, malheureusement, rejoignent tardivement le au Magistère, attitudes foncières qui doivent toujours pré-
cycle du catéchisme et doivent pourtant profiter de l’accueil céder et accompagner l’approfondissement intellectuel. La
fraternel des autres. Vous désirez que certains groupes par- formation permanente s’inscrit dans le registre de la conver-
ticuliers soient accompagnés à leur rythme : retardés sco- sion permanente pour mieux suivre le Christ. Elle se relie à
laires, handicapés, enfants de milieux très marqués, et ceux la vie sacramentelle, à l’apostolat, aux responsabilités di-
qui se préparent au baptême. Mais vous savez aussi que tous verses déjà exercées ou désirées.
doivent s’acheminer vers les mêmes éléments essentiels de
la foi et de la pratique chrétienne, et vers l’intégration dans Dans les milieux universitaires
les mêmes communautés.
6. Si la catéchèse des enfants fréquentant l’école primai- 8. Dans la ligne de ce que nous venons de dire, la pasto-
re est capitale, il n’est pas moins important que les jeunes rale des milieux universitaires et scientifiques présente des
trouvent durant le premier et le second cycle de l’enseigne- difficultés particulières et semble requérir des initiatives
ment secondaire les moyens adaptés d’une éducation systé- nouvelles.
matique de la foi, d’une réflexion, d’une vie de prière en Beaucoup de savants se veulent respectueux de la foi, cer-
commun, d’une action chrétienne à leur portée. C’est le rôle tains en vivent remarquablement, d’autres se tiennent à
que vous avez confié aux aumôneries des collèges et des ly- l’écart, plus agnostiques qu’athées. Comment ne pas
cées, avec la collaboration de prêtres, de religieux, de caté- considérer avec admiration leur recherche passionnée pour
chètes laïcs permanents et de parents, souvent en lien avec mieux cerner, avec les méthodes scientifiques, les lois de la
les paroisses. J’encourage vivement cette pastorale sans la- nature, des organismes vivants et du développement de
quelle toute une jeunesse risquerait de vivre étrangère à l’homme ? Est-il besoin de dire qu’au niveau de la connais-
l’Église. sance il ne peut y avoir aucune opposition entre la science et
Les établissements d’enseignement catholique ont, à ce la foi ? Par ailleurs, les savants ont d’ordinaire la préoccupa-
sujet, des possibilités et des devoirs dont j’ai parlé à vos tion de déployer les applications des découvertes comme un
confrères de l’Ouest (5). service qualifié de l’homme.
7. La formation des adultes est désormais un objectif que Mais, à s’en tenir à une simple démarche scientifique et
chaque diocèse envisage et essaie de réaliser. La compé- aux pures possibilités technologiques qu’elle ouvre, des sa-
tence nécessaire pour assurer la catéchèse des enfants en vants peuvent éprouver quelque difficulté à accueillir le don
est souvent l’occasion. Mais beaucoup d’autres services de Dieu dans la foi et les enseignements du Magistère. Il ar-
rive que des présupposés idéologiques liés à la pratique de
(5) DC 1987, n° 1937, p. 334-335. la science s’imposent aux esprits ou, tout simplement, ce

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qui est techniquement possible leur paraît comme ce qu’il
faut réaliser, comme si une pure possibilité technique pou- Adresse de Mgr Marchand (*)
vait tenir lieu de qualification morale. Mais, grâce à Dieu,
bon nombre de savants s’honorent en admettant la néces- TRÈS SAINT PÈRE,
sité de respecter des critères moraux pour une pratique hu- Comment, avant tout, ne pas évoquer votre visite pasto-
maine de la science, surtout quand il s’agit du respect de la rale dans notre région ? Comment ne pas faire revivre un
vie humaine. Tout récemment, le Saint-Siège a donné à instant les rencontres si riches de Lyon, Ars, Paray-le-
tous les hommes de bonne volonté et en particulier aux Monial, Annecy ? Dans les diocèses qui vous ont reçu, mais
croyants les critères qui doivent absolument orienter l’in- aussi dans toute notre région Centre-Est, votre passage a
tervention des chercheurs et des médecins en ce domaine. provoqué un éveil de la foi et du sens religieux pour une
Par ailleurs, au nom des sciences humaines, certains peu- large population. Votre présence et vos messages ont mani-
vent être tentés de réduire l’homme et son histoire à sa si- festé la force de l’Évangile au service des hommes de notre
tuation sociale, à sa structure psychologique. Les mathé- temps. Vous avez fait prendre conscience à beaucoup de
matiques et les sciences physiques développent la l’identité de l’Église du Christ et nous, évêques, vous nous
rationalité sous la seule forme du calcul et des mesures avez confirmés dans notre mission apostolique. Successeurs
quantitatives. Enfin, le monde universitaire est aussi mar- des apôtres, nous avons apprécié l’aide du successeur de
qué par une spécialisation croissante et des cloisonnements Pierre et sa manière d’affirmer avec amour la puissance de
qui ne facilitent pas l’ouverture à une vision intégrale de Dieu à l’œuvre dans le monde.
l’homme et une approche pastorale. Souvent les universi- Au nom de tous mes frères évêques de la région Centre-
taires prennent une distance critique par rapport aux insti- Est, je vous redis notre reconnaissance pleine d’affection.
tutions et simultanément leur demandent une garantie pro-
tectrice pour la liberté des individus. Vocation à la sainteté
Je n’ai pas de moyens particuliers à vous proposer pour
résoudre ces problèmes. Il vous revient de les chercher au Durant votre visite pastorale, vous nous avez rappelé la
niveau des régions ou de la Conférence épiscopale, avec vocation universelle à la sainteté. Nous avons entendu ce vi-
toutes les instances ecclésiales concernées, avec les laïcs goureux appel et nous pensons qu’une manière d’y satisfai-
compétents. Ce qui est sûr, c’est que l’Église doit demeurer re se situe dans la recherche éthique qu’au long des jours
proche de ces milieux intellectuels, avec un esprit de com- nous et nos Églises nous nous efforçons de mener.
préhension, de dialogue et d’estime, et aussi avec le coura- La grandeur de l’homme est de porter jugement en des
ge de témoigner de la foi et de l’éthique chrétiennes, pour matières difficiles. Le monde actuel assaille nos contem-
appeler à une réflexion approfondie. Cette présence spéci- porains de questions nouvelles et les somme d’y répondre.
fique est d’abord assurée par les aumôneries du monde uni- Avec eux, nous devons établir nos positions et nous déter-
versitaire ; mais elle doit être un souci largement partagé miner à l’action, en des sujets qui concernent particulière-
par les pasteurs. Les institutions ecclésiales d’enseignement ment la vie des hommes. Nous sommes requis pour contri-
et de recherches, telles que les Instituts catholiques, situées buer à la formation des consciences et pour susciter le
dans le monde universitaire, et agissant en fidélité avec les courage de prendre position. Tous, à notre place, nous de-
orientations du Magistère, peuvent faciliter les contacts vons assumer le risque de vivre en des domaines où les
vrais et le témoignage efficace. Mais il semble que serait connaissances humaines se trouvent courtes et quelquefois
utile un Centre chrétien à visée intellectuelle et culturelle prises en défaut.
qui aurait un rayonnement national et qui, relayé dans les La quête de sens est une recherche de tout le peuple
principales villes universitaires, donnerait un visage d’Égli- chrétien et aussi de la majorité des hommes. Dans un
se à un effort de réflexion et d’expression publique. De contexte qui situe beaucoup de nos contemporains en de-
nombreux catholiques, trop souvent isolés dans les « cam- hors de toute foi, il nous faut réaffirmer les valeurs essen-
pus » universitaires, pourraient s’investir dans cet effort. tielles comme porteuses de sens pour les hommes de notre
Les pasteurs, absorbés par d’autres tâches, mesurent-ils temps. Avec le peuple de Dieu qui est confronté chaque jour
assez le poids des courants culturels dans l’opinion publique, à ce genre de démarche, nous nous efforçons de vivre notre
dans la formation des esprits et des consciences ? ministère épiscopal et de rappeler à temps et à contretemps
En vous confiant ces réflexions, je prie l’Esprit-Saint de le combat pour l’homme et la société, selon l’esprit de
vous combler de sa lumière et de sa force. Et je vous donne l’Évangile.
mon affectueuse bénédiction apostolique que j’étends à tous Influencés sans doute par la spiritualité de saint François
ceux qui collaborent avec vous dans l’œuvre d’évangélisa- de Sales, nous pensons qu’un des aspects de la vocation
tion que le Seigneur nous confie aujourd’hui. universelle à la sainteté s’inscrit à l’intérieur de cette labo-
rieuse recherche éthique où se mobilisent toutes les res-
sources de l’intelligence. Nous croyons surtout qu’en ces
domaines la lumière de la foi et la sagesse de la tradition
chrétienne précisent notre discernement et fortifient notre
détermination.
(*) Texte original. Sous-titre de la DC.

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Tous les problèmes créés par la situation économique ac- lique. Comme tant d’autres, ces deux organismes accom-
tuelle — et notamment le chômage — sont souvent cause plissent leur mission avec foi et efficacité.
d’effacement du sens. Nous constatons aussi que la vie dif- Ainsi, en des domaines différents et pourtant si proches :
ficile d’un certain nombre d’émigrés peut les conduire à une questions de l’économie, de la famille, de la santé, du Tiers
profonde désespérance. Nos Églises portent ces soucis pour Monde, nous voulons nous mobiliser pour la recherche du
que le poids des réalités n’achève pas de marginaliser ceux sens, le souci de la justice, et la mise en œuvre de la solida-
qui, défavorisés, campent aux lisières d’une société nantie rité. Cet effort sous-tend l’ensemble des travaux destinés à
qui risque de ne plus les reconnaître. promouvoir un comportement éthique qui honore l’individu
En ce qui concerne la famille, nous nous rappelons votre et la société.
message de Paray-le-Monial. Comme vous, nous remar- Ces efforts partagés avec ceux qui connaissent peu ou pas
quons les déséquilibres qui déstructurent la vie familiale Jésus-Christ sont pour nous des chemins de sainteté et des
dans notre société. Avec vous, nous refusons de nous laisser lieux d’évangélisation. Nous croyons qu’en agissant ainsi
submerger par tout ce qui pourrait détruire la famille et nous nous faisons d’une certaine manière option préférentielle
accueillons tout ce qui se fait aussi bien dans la société que pour les pauvres, comme nous le rappelait le dernier Synode
dans l’Église pour la structurer. « Vingt ans après le Concile ».
De nombreuses familles chrétiennes tiennent le cap de la
fidélité et disent au monde, à leur manière, la fécondité de Édifier ensemble l’Église
l’amour. Des groupes se créent et nous souhaitons qu’un
grand nombre de couples puissent y trouver une aide pour Durant votre visite pastorale, vous nous avez également
vivre durablement dans la foi le sacrement de mariage et incités à édifier l’Église grâce à la coopération de tous ses
l’éducation des enfants. Durant l’une de nos dernières as- membres Vous avez souligné à Ars « la collaboration de plus
semblées régionales, nous avons particulièrement cherché à en plus intense entre prêtres et laïcs dans le ministère ».
stimuler la pastorale familiale. « Il y a là, nous disiez-vous, une grande espérance pour
Cette recherche éthique et ce dévoilement du sens, nous l’apostolat… Un grand stimulant pour le prêtre lui-même,
voulons aussi contribuer à les promouvoir dans tout le do- s’il sait faire confiance aux laïcs dans leurs initiatives… »
maine de la santé. Sollicité par les questions fondamentales La réalisation de cette collaboration prêtres-laïcs est une
de la procréation, de la souffrance ou de la mort, ce que nous orientation pour tous les diocèses de notre région aposto-
appelons le monde de la santé vit une recherche difficile lique. Nous avons eu à cœur de créer des Conseils pasto-
mais passionnante. Nous avons demandé aux chrétiens qui raux. Avec le Conseil presbytéral, ils nous aident à mieux
en sont partie prenante de se mêler à cette vaste entreprise discerner les signes des temps et à formuler les orientations
humaine afin de témoigner, au milieu de tant de contradic- apostoliques. Tous les baptisés sont appelés à être ensemble
tions, de la lumière de l’Évangile. À la primatiale Saint-Jean signes et sacrement du salut. Cette prise de conscience fa-
de Lyon, après avoir salué les malades et des handicapés, vorise la communion indispensable entre tous. L’Église an-
vous avez rappelé aux soignants de toutes sortes les graves nonce le message de Jésus-Christ et le rapproche de tous
problèmes éthiques qui se posent à leurs professions, et les hommes. Poussés par l’Esprit, les fidèles du Christ par-
vous les avez encouragés « à trouver les réponses exi- tagent la vie séculière de toute une population éloignée de
geantes qui soient conformes à la dignité de la vie du mala- notre Église ; inlassablement, ils poursuivent un dialogue
de, à sa qualité de personne ». de salut en demeurant fermes dans la foi.
Vous nous avez rappelé une nouvelle fois que la solidari- Cette présence missionnaire parfois difficile se vit grâce
té entre les hommes ne se vit pas seulement à l’intérieur au soutien d’équipes de concertation, de réflexion ou de
de notre région ou de notre pays, elle s’étend à un partage prière, dans des associations de fidèles.
fraternel avec le monde entier. Oser lever les yeux pour re- Avec constance, au sein de nos Églises, la vie religieuse
garder au-delà de nos frontières, oser écouter les appels du contribue par la prière et l’action à faire briller la lumière du
Tiers Monde et nous engager avec un grand nombre à por- Sauveur dans le monde. Le témoignage des communautés et
ter remède aux injustes disproportions qui existent entre des personnes consacrées affermit le courage de l’ensemble
les nations, constitue pour nous une priorité. L’Église qui du Peuple de Dieu.
est en France met en place un « plan de solidarité ». Nos La collaboration entre tous les baptisés nous oblige à
Églises diocésaines se mobilisent pour comprendre les be- mieux situer la place des ministères ordonnés. Privilégier
soins des autres Églises, spécialement du Tiers Monde, et y une solide articulation entre prêtres, diacres et laïcs nous
répondre en vue de favoriser un réel partage entre les permet d’appeler de nombreux laïcs à assurer sans ambi-
peuples. guïté un service ecclésial durable.
De multiples organismes sont présents au cœur de nos Tout cela nous conduit à poursuivre la mise en œuvre
diocèses. Ils ont non seulement pour rôle de mettre en d’une véritable formation théologique, scripturaire et spiri-
œuvre cette solidarité, mais aussi d’être éducateurs du tuelle. C’est un des efforts principaux de chacun de nos dio-
Peuple de Dieu, et si possible de l’ensemble de la popula- cèses. Au centre de notre région, nous apprécions
tion. Parmi eux, il faut particulièrement citer le « Comité ca- l’Université catholique de Lyon que vous avez visitée ; elle
tholique contre la faim et pour le développement » — qui est un lieu d’enseignement apprécié pour de nombreux
recueille les offrandes de Carême — et le Secours catho- chrétiens.

410
De plus, avec l’aide de la Faculté de théologie, nous avons
ouvert en octobre dernier un séminaire universitaire. Avec
le séminaire interdiocésain Saint-Irénée — chacun gardant
sa spécificité — ils forment l’un et l’autre des candidats au
sacerdoce ministériel dont nos Églises ont actuellement tant
besoin.
Nous nous souvenons des paroles que vous avez pronon-
cées lors de notre dernière visite ad limina, en 1982.
Aujourd’hui, nous sommes heureux de vous dire que ce que
vous avez demandé se réalise dans ces deux maisons.
Très Saint Père, vous avez commencé votre visite pasto-
rale dans notre région par une rencontre œcuménique, à
l’amphithéâtre des Trois Gaules à Lyon. Cette célébration
porte des fruits importants, et l’on peut dire qu’elle a dyna-
misé et sans doute renouvelé notre manière de vivre la fra-
ternité entre les différentes Églises chrétiennes.
Dans nos diocèses, l’esprit œcuménique progresse. Nos
collaborations caritatives et culturelles avec les autres
confessions nous convient d’une nouvelle manière à la priè-
re et à un œcuménisme fécond.
La présence des religions monothéistes mais non chré-
tiennes nous invite à reconnaître et à adorer avec elles le
Dieu unique. Évitant tout syncrétisme de complaisance,
nous pouvons ensemble dire notre louange au Dieu qui a fait
« le ciel et la terre », et a choisi Abraham comme père des
croyants.

« Lève-toi et marche »
Ces quelques mots ne sont qu’une manière de vous pré-
senter les différentes pages du rapport commun que les
évêques du Centre-Est vous ont envoyé. Au sein de la
Conférence épiscopale de France, la vie régionale nous est
un solide et indispensable appui. Chacun de nous, malgré
les difficultés, s’efforce d’être ministre de la communion
dans l’Église diocésaine à la tête de laquelle il a été envoyé.
De temps à autre, nos frères et nos sœurs catholiques
proches de l’intégrisme rendent cahotante la vie ecclésiale.
Nous nous trouvons parfois en des situations délicates, mais
nous ne nous décourageons pas et inlassablement, en nous
appuyant sur les enseignements du Concile Vatican II, nous
nous efforçons de vivre notre ministère épiscopal pour le
bien de tous.
Notre joie n’est pas entamée par les inévitables vicissitu-
des et, le message du stade de Gerland : « Lève-toi et
marche » nous habite. Notre pèlerinage à Rome auprès des
tombeaux de Pierre et de Paul, colonnes de l’Église, nous
permet de vous rencontrer. Notre présence chez vous,
évêque de Rome chargé de la communion de toutes les
Églises diocésaines du monde, témoigne de notre respect
et de notre fraternité ; elle signifie en même temps notre
profond attachement et notre totale communion.

la documentation catholique • 19 avril 1987 • N° 1938 411


Alliance en mon sang, versé pour vous. » (Lc 22, 20.) C’est
ainsi que naît le sacrement du Corps et du Sang du
Notre sacerdoce doit être Rédempteur auquel le sacrement de l’Ordre est étroitement
lié, en vertu du commandement donné aux apôtres : « Vous
enraciné dans la prière ferez cela en mémoire de moi. » (Lc 22, 19.)
Les paroles de l’institution de l’Eucharistie non seulement
anticipent ce qui sera accompli le jour suivant, mais elles
Lettre aux prêtres pour le Jeudi saint (*) soulignent aussi expressément que cet accomplissement dé-
sormais proche revêt le sens et la portée du sacrifice. En effet,
I. DU CÉNACLE À GETHSÉMANI « le Corps est donné… et le Sang, versé pour vous ».
Ainsi Jésus, au cours de la dernière Cène, met dans les
1. « Après le chant des psaumes, ils partirent pour le mont mains des apôtres et de l’Église le sacrifice véritable. Ce qui,
des Oliviers. » (Mc 14, 26.) au moment de l’institution, représente encore une annon-
Permettez-moi, chers frères dans le sacerdoce, de com- ce, bien que définitive, mais est aussi l’anticipation effective
mencer ma lettre pour le Jeudi saint de cette année par les du sacrifice réel du Calvaire, deviendra ensuite, par le mi-
mots qui évoquent pour vous le moment où, après la der- nistère des prêtres, « le mémorial » qui perpétue de manière
nière Cène, Jésus-Christ sortit pour aller au mont des sacramentelle la réalité même de la rédemption. Réalité cen-
Oliviers. trale dans l’ordre de toute l’économie divine du salut.
Nous tous qui, par le sacrement de l’Ordre, avons une par- 3. Sortant du Cénacle avec les apôtres et se dirigeant vers
ticipation spéciale, une participation ministérielle au sacer- le mont des Oliviers, Jésus avance précisément vers
doce du Christ, nous nous recueillons intérieurement le l’accomplissement de son « heure » qui est le temps de
Jeudi saint dans le souvenir de l’institution de l’Eucharistie, l’achèvement pascal du dessein de Dieu et de toutes les an-
parce que cet événement marque le commencement et la nonces, lointaines et proches, que les « Écritures » com-
source de tout ce que nos sommes dans l’Église et le monde, portent à ce sujet (cf. Lc 24, 27).
par la grâce de Dieu. Le Jeudi saint est le jour où est né Cette « heure » marque aussi le moment où le sacerdoce
notre sacerdoce, il est donc aussi notre fête chaque année. se voit donner un sens nouveau et définitif comme vocation
C’est un jour important et saint non seulement pour nous, et service, fondé sur la révélation et l’institution divines.
mais pour l’Église entière, pour tous ceux dont Dieu a fait Nous retrouverons un développement plus ample de cette
pour lui dans le Christ « une Royauté de prêtres » (Ap 1, 6). réalité dans la Lettre aux Hébreux, texte fondamental pour la
Pour nous, ce jour est particulièrement important et décisif, connaissance du sacerdoce du Christ et de notre sacerdoce.
car le sacerdoce commun de tout le Peuple de Dieu est lié au Mais, dans le cadre des présentes réflexions, un fait appa-
service des ministres de l’Eucharistie, qui est notre devoir le raît essentiel : en allant vers l’accomplissement de toutes
plus sacré. C’est pourquoi, aujourd’hui, dans le recueille- choses, qui culmine dans « son heure », Jésus avance grâce
ment, autour de vos évêques, vous renouvelez avec eux, dans à la prière.
vos cœurs, chers frères, la grâce qui vous a été donnée « par 4. La prière de Gethsémani ne se comprend pas seulement
l’imposition des mains » (cf. 2 Tm 1, 6) dans le sacrement de dans son rapport avec tout ce qui la suit au cours des évé-
l’Ordre. nements du Vendredi saint, c’est-à-dire la Passion et la mort
En ce jour si extraordinaire, je voudrais, comme chaque sur la Croix, mais aussi dans son rapport non moins étroit
année, me trouver avec vous tous et avec vos évêques, afin avec la dernière Cène.
que nous ressentions tous un profond besoin de renouveler Au cours du repas d’adieu, Jésus accomplit ce qui était la
en nous la conscience de la grâce qu’est le sacrement qui volonté éternelle du Père à son égard et aussi sa propre vo-
nous unit intimement au Christ, prêtre et victime. lonté, sa volonté de Fils : « C’est pour cela que je suis venu
C’est dans ce but que je désire, par la présente lettre, ex- à cette heure. » (Jn 12, 27.) Les paroles qui instituent le sa-
primer quelques réflexions sur l’importance de la prière dans crement de l’Alliance nouvelle et éternelle, l’Eucharistie,
notre vie, surtout par rapport à notre vocation et à notre mis- constituent en quelque sorte le sceau sacramentel de la volon-
sion. té éternelle du Père et du Fils, alors qu’arrive « l’heure » de
2. Après la dernière Cène, Jésus se dirige avec les apôtres son accomplissement définitif.
vers le mont des Oliviers. Dans le cours des événements À Gethsémani, le nom « Abba », qui a toujours sur les
salvifiques de la Semaine sainte, la Cène représente pour le lèvres de Jésus une profondeur de sens trinitaire — c’est
Christ le commencement de « son heure ». Et c’est pendant en effet le nom dont il se sert pour parler au Père et du Père,
la Cène que commence la réalisation définitive de tout ce particulièrement dans la prière —, donne aux souffrances
qui devait constituer cette « heure ». de la Passion le sens des paroles de l’institution de
Au Cénacle, Jésus institue le sacrement, le signe d’une l’Eucharistie. De fait, Jésus vient à Gethsémani pour révéler
réalité qui est encore à venir dans la succession des événe- encore un aspect de la vérité sur lui-même, le Fils ; et il le
ments. C’est pourquoi il dit : « Ceci est mon corps, donné fait spécialement par ce mot : Abba. Et cette vérité, cette
pour vous » (Lc, 22,19) ; « Cette coupe est la nouvelle vérité inouïe sur Jésus-Christ, consiste en ce que, ayant « le
rang qui l’égalait à Dieu », comme Fils consubstantiel au
(*) Texte français édité par la Polyglotte vaticane. Titre de la DC. Père, il est en même temps vrai homme. En effet, il se dé-

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signe fréquemment lui-même comme « le Fils de être unique dont la vocation est de « se dépasser constam-
l’homme ». Jamais la réalité du Fils de Dieu n’a été mani- ment » ?
festée autant qu’à Gethsémani : il « prend la condition d’es- Jésus-Christ, « Fils de l’homme », exprime dans la prière
clave » (cf. Ph 2, 7) selon la prophétie d’Isaïe (cf. Is 53). par laquelle il commence la Passion le poids propre de la
La prière de Gethsémani, autant et plus que toute autre responsabilité pesant sur l’homme qui assume des tâches
prière de Jésus, révèle la vérité sur l’identité, la vocation et où il doit « se dépasser ».
la mission du Fils venu dans le monde pour accomplir la vo- Les Évangiles rapportent à plusieurs reprises que Jésus
lonté paternelle de Dieu jusqu’au bout, lorsqu’il dira que priait, et même qu’il « passait la nuit en prière » (cf. Lc
« tout est accompli » (Jn 19, 30). 6, 12), mais aucune de ces prières n’a été relatée d’une ma-
Cela est important pour tous ceux qui viennent se mettre nière aussi profonde et pénétrante que celle de
« à l’école de prière » du Christ : c’est particulièrement im- Gethsémani. Cela se comprend. En effet, aucun autre mo-
portant pour nous, prêtres. ment de la vie de Jésus n’a été aussi décisif. Aucune autre
5. Jésus-Christ, le fils consubstantiel, se présente devant prière n’entrait aussi pleinement dans ce qui devait être « son
le Père et dit : « Abba ». Et, manifestant d’une manière que heure ». D’aucune autre décision de sa vie ne dépendait au-
nous pourrions dire radicale sa condition d’homme véri- tant que de celle-ci l’accomplissement de la volonté du
table, de « Fils de l’homme », il demande que s’éloigne la Père, qui « a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils
coupe de l’amertume : « Mon Père, s’il est possible, que unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas mais
cette coupe passe loin de moi. » (Mt 26, 39 ; cf. Mc 14, 36 ; ait la vie éternelle » (Jn 3, 16).
Lc 22, 42.) Quand Jésus dit à Gethsémani : « Que ce ne soit pas ma
Jésus sait que cela « n’est pas possible », que « la coupe » volonté, mais la tienne qui se fasse » (Lc 22, 42), il révèle la
lui est donnée pour qu’il la « boive » jusqu’à la lie. Il dit tou- vérité du Père et de son amour sauveur pour l’homme. La
tefois précisément ceci : « S’il est possible, que s’éloigne de « volonté du Père » est précisément l’amour sauveur ; le
moi… » Il le dit au moment même où cette « coupe » qu’il salut du monde doit être réalisé par le sacrifice rédempteur
avait ardemment désirée (cf. Lc 22, 15) est désormais de- du Fils. Il est bien concevable que le Fils de l’homme, pre-
venue le sceau sacramentel de l’Alliance nouvelle et éter- nant sur lui cette mission, manifeste dans son dialogue dé-
nelle dans le sang de l’Agneau. Au moment où tout ce qui a cisif avec le Père la conscience qu’il a de la dimension sur-
été « fixé » de toute éternité est désormais « institué » sa- humaine d’une telle mission où il accomplit la volonté du
cramentellement dans le temps, introduit dans tout l’avenir Père dans la profondeur divine de son union filiale avec lui.
de l’Église. « J’ai mené à bonne fin l’œuvre que tu m’as donné de
Jésus qui, au Cénacle, a réalisé cette institution ne peut faire. » (Cf. Jn 17, 4.) L’évangéliste ajoute : « Entré en agonie,
assurément pas vouloir contredire la réalité désignée par le il priait de façon plus instante. » (Lc 22, 44.) Et cette angois-
sacrement de la dernière Cène. Il en désire plutôt, de tout se mortelle s’est manifestée aussi par la sueur qui, comme
son cœur, l’accomplissement. Si, malgré tout, il prie pour des gouttes de sang, coulait sur le visage de Jésus (cf. Lc
que « s’éloigne de lui cette coupe », il manifeste ainsi de- 22, 44). C’est l’expression extrême d’une souffrance qui se
vant Dieu et devant les hommes tout le poids de la mis- traduit dans la prière, et aussi dans une prière qui connaît la
sion qu’il doit assumer : se substituer à nous tous pour douleur, accompagnant le sacrifice anticipé sacramentelle-
l’expiation du péché. Il manifeste aussi l’immensité de la ment au Cénacle, vécu profondément dans l’esprit à Geth-
souffrance qui emplit son cœur humain. Ainsi le Fils de sémani et qui va être consommé sur le Calvaire.
l’homme se révèle solidaire de tous ses frères et sœurs C’est sur ces moments de la prière sacerdotale et sacrifi-
qui font partie de la grande famille humaine, du commen- cielle de Jésus que je désire attirer votre attention, chers
cement à la fin des temps. La souffrance est pour l’homme frères, en rapport avec notre prière et avec notre vie.
le mal — Jésus-Christ, à Gethsémani, en éprouve tout le
poids, celui qui correspond à notre commune expérience, à 2. LA PRIÈRE
notre attitude intérieure spontanée. Devant le Père, il AU CŒUR DE LA VIE SACERDOTALE
garde toute la vérité de son humanité, la vérité d’un cœur
humain oppressé par la souffrance, sur le point d’atteindre 7. Si nous joignons le Cénacle à Gethsémani dans notre
son dramatique sommet : « Mon âme est triste à en mou- méditation du Jeudi saint cette année, c’est pour com-
rir. » (Mc 14, 34.) Pourtant, personne n’est en mesure prendre combien notre sacerdoce doit être intimement lié à
d’exprimer le véritable poids de cette souffrance d’homme la prière, enraciné dans la prière.
avec les seuls critères humains. À Gethsémani, en effet, Il est vrai que cette affirmation n’a pas besoin d’être dé-
celui qui prie le Père est un homme qui est en même montrée, mais il faut plutôt la garder constamment dans l’es-
temps Dieu, consubstantiel au Père. prit et le cœur pour que la vérité qu’elle exprime puisse
6. Les mots de l’évangéliste, « il commença à ressentir s’actualiser toujours plus profondément dans la vie.
tristesse et angoisse » (Mt 26, 37), comme aussi tout le dé- Il s’agit, en effet, de notre vie, de la vie sacerdotale elle-
veloppement de la prière à Gethsémani, semblent montrer même, dans toute sa richesse d’abord comprise dans l’appel
non seulement la peur face à la souffrance, mais également au sacerdoce, puis manifestée dans le ministère du salut qui
une crainte caractéristique de l’homme, une sorte de crain- en découle.
te liée au sens de la responsabilité. L’homme n’est-il pas cet Nous savons que le sacerdoce — sacramentel et ministé-

la documentation catholique • 19 avril 1987 • N° 1938 413


riel — est une participation spéciale au sacerdoce du Christ. crement étroitement lié à l’Eucharistie est toujours un appel
Il n’existe pas sans lui ni en dehors de lui. Il ne se dévelop- à participer à la même réalité divine et humaine, salvifique et
pe pas et il ne porte pas de fruits sans s’enraciner en lui. rédemptrice, qui, précisément par notre ministère, doit por-
« Hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5), dit Jésus ter des fruits toujours nouveaux dans l’histoire du salut :
au cours de la dernière Cène en concluant la parabole de la « Pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit
vigne et des sarments. Lorsque, plus tard, pendant sa priè- demeure. » (Jn 15, 16.) Le saint curé d’Ars, dont nous avons
re solitaire dans le jardin de Gethsémani, Jésus rejoint celébré l’année dernière le deuxième centenaire de la nais-
Pierre, Jacques et Jean et les trouve en train de dormir, il les sance, nous paraît justement l’homme de cet appel ; il en ra-
réveille en disant : « Veillez et priez pour ne pas entrer en vive en nous la conscience. Dans sa vie héroïque, la prière
tentation. » (Mt 26, 41.) était le moyen qui lui permettait de demeurer constamment
La prière devait donc être pour les apôtres la manière dans le Christ, de « veiller » avec le Christ faisant face à son
concrète et efficace de participer à l’ « heure de Jésus », de « heure ». Cette « heure » ne cesse d’être décisive pour le
s’enraciner en lui et dans son mystère pascal. Il en sera tou- salut de tant d’hommes, confiés au service sacerdotal et à la
jours ainsi pour nous, prêtres. Sans la prière, le péril nous sollicitude pastorale de tout prêtre. Dans la vie de saint Jean-
menace de la « tentation » à laquelle les apôtres ont mal- Marie Vianney, cette « heure » se réalisait particulièrement
heureusement cédé au moment où ils se sont trouvés af- par son ministère au confessionnal.
frontés au « scandale de la Croix » (cf. Ga 5, 11). 10. La prière de Gethsémani est en quelque sorte une pier-
8. Dans notre vie sacerdotale, la prière présente une di- re angulaire placée par le Christ comme fondation pour son
versité de formes et de sens : prière personnelle, commu- service de la cause « que le Père lui avait confiée » —
nautaire ou liturgique (publique et officielle). Mais à la base comme fondation pour l’œuvre de la rédemption du monde
de cette prière aux formes multiples, il doit y avoir le fonde- par le sacrifice offert sur la Croix.
ment très profond qui correspond à notre existence sacerdo- Participant au sacerdoce du Christ qui est inséparable de
tale dans le Christ, réalisation spécifique de l’existence chré- son sacrifice, nous devons, nous aussi, placer comme fonda-
tienne et même, plus largement, de l’existence humaine. La tion de notre existence sacerdotale la pierre angulaire de la
prière est en effet l’expression naturelle de la conscience prière. Elle nous permettra d’harmoniser notre existence
que nous avons d’être créés par Dieu et, plus encore, avec le ministère sacerdotal, gardant intacte l’identité et
comme on le voit clairement dans la Bible, que le Créateur l’authenticité de cette vocation, devenue notre héritage par-
s’est manifesté à l’homme comme Dieu de l’Alliance. ticulier dans l’Église, communauté du Peuple de Dieu.
La prière qui correspond à notre existence sacerdotale in- La prière du prêtre, en particulier celle de la Liturgie des
clut naturellement tout ce qui découle de notre être chré- Heures et de l’adoration eucharistique, nous aidera avant
tien, ou simplement de notre condition d’hommes faits « à tout à être toujours profondément conscients du fait que,
l’image et à la ressemblance » de Dieu. Elle comprend, en comme « serviteurs du Christ », nous sommes d’une ma-
outre, la conscience de notre existence humaine et chrétien- nière spéciale et exceptionnelle les « intendants des mystères
ne de prêtres. Il semble justement que nous pouvons mieux de Dieu » (1 Co 4, 1). Quelle que soit notre tâche concrète,
découvrir cela le Jeudi saint, en allant avec le Christ, après la quel que soit le genre d’activité par lequel nous exerçons le
dernière Cène, à Gethsémani. Là, nous sommes les témoins ministère pastoral, la prière nous affermira dans la conscien-
de la prière de Jésus, qui précède immédiatement l’accom- ce de ces mystères de Dieu dont nous sommes les « inten-
plissement suprême de son sacerdoce par le sacrifice de lui- dants » et permettra que cela s’exprime dans toute notre ac-
même sur la Croix. « Lui, survenu comme grand prêtre des tion.
biens à venir…, entra une fois pour toutes dans le sanc- C’est aussi de cette façon que nous serons pour les
tuaire… avec son propre sang. » (He 9, 11-12.) De fait, s’il hommes un signe parlant du Christ et de son Évangile.
était prêtre dès le début de son existence, il « devint » tou- Très chers frères ! Nous avons besoin de la prière, d’une
tefois pleinement l’unique prêtre de l’Alliance nouvelle et prière profonde et, en un sens « organisée », pour pouvoir
étemelle par le sacrifice rédempteur qui commença à être un tel signe. « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes
Gethsémani. Ce commencement eut lieu dans un contexte mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les
de prière. autres. » (Jn 13, 35.) Oui ! En définitive, c’est une question
9. C’est là pour nous, chers frères, une découverte d’une d’amour, d’amour « pour les autres », en effet « être »,
importance fondamentale en ce Jeudi saint, jour que nous comme prêtres, « les intendants des mystères de Dieu »,
considérons à juste titre comme celui où est né notre sacer- cela veut dire se mettre à la disposition des autres et, ainsi,
doce ministériel dans le Christ. Entre les paroles de l’insti- rendre témoignage de l’amour suprême qui est dans le
tution : « Ceci est mon corps, donné pour vous », « Cette Christ, de l’amour qui est Dieu même.
coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour 11. Si la prière du prêtre renouvelle cette conscience et
vous » et l’accomplissement réel de ce que ces paroles ex- cette attitude dans la vie de chacun de nous, en même
priment, il y a la prière de Gethsémani. N’est-il pas vrai que, temps, suivant la « logique » propre au fait d’être les inten-
dans le déroulement des événements de Pâques, c’est cette dants des mystères de Dieu, elle doit constamment se déve-
prière qui introduit à la réalité visible elle même que le sa- lopper et s’étendre à tous ceux que « le Père nous a donnés » (cf.
crement signifie et renouvelle à la fois ? Jn 17, 6)
Le sacerdoce que nous avons reçu en héritage par un sa- C’est ce qui ressort clairement de la prière sacerdotale de

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Jésus au Cénacle : « J’ai manifesté ton nom aux hommes que vie de tout homme, et celle du prêtre d’une manière parti-
tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et culière. Et lorsqu’il nous semblera que cette preuve dépas-
tu me les a donnés et ils ont gardé ta parole. » (Jn 17, 6.) se nos forces, rappelons-nous ce que l’évangéliste dit de
À l’exemple de Jésus, le prêtre, « intendant des mystères Jésus à Gethsémani : « Entré en agonie, il priait de façon plus
de Dieu », est lui-même quand il est « pour les autres ». La instante. » (Lc 22, 44.)
prière lui donne une particulière sensibilité envers ces 13. Le Concile Vatican II présente la vie de l’Église
« autres », elle le rend attentif à leurs besoins, à leur vie et comme un pèlerinage dans la foi (cf. Const. dogm. Lumen
à leur destin. La prière permet de reconnaître aussi ceux gentium, n. 48, etc.). Chacun de nous, chers frères, a, dans ce
« que le Père lui a donnés »… Ce sont, avant tout, ceux que pèlerinage, un rôle particulier, en raison de sa vocation et
le Bon Pasteur place, pour ainsi dire, sur le chemin de son de son ordination sacerdotale. Nous sommes appelés,
ministère sacerdotal, de sa responsabilité pastorale. Ce sont comme ministres du Bon Pasteur, à avancer en guidant les
les enfants, les adultes, les aînés. Ce sont les jeunes, les autres, en les aidant dans leur cheminement. Comme inten-
époux, les familles, mais aussi les personnes seules. Ce sont dants des mystères de Dieu, nous devons donc posséder une
les malades, ceux qui souffrent, les mourants, ceux qui sont maturité dans la foi qui convienne à notre vocation et à nos
spirituellement proches, prêts à la collaboration apostolique, tâches. En effet, « ce qu’on demande à des intendants, c’est
mais aussi ceux qui sont éloignés, les absents, les indiffé- que chacun soit trouvé fidèle » (1 Co 4, 2), du moment que le
rents, parmi lesquels beaucoup peuvent toutefois être en re- Seigneur lui confie son patrimoine.
cherche et réfléchir. Ceux qui sont mal disposés pour diffé- Alors, il est bon que, dans ce pèlerinage de la foi, chacun
rentes raisons, ceux qui se trouvent aux prises avec des de nous porte le regard du cœur sur la Vierge Marie, Mère de
difficultés de nature diverse, ceux qui luttent contre les vices Jésus-Christ, Fils de Dieu. En effet, comme l’enseigne le
et les péchés, ceux qui luttent pour la foi et pour l’espéran- Concile à la suite des Pères, elle nous « précède » dans ce
ce. Ceux qui recherchent l’aide du prêtre et ceux qui la re- pèlerinage (cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. 58) et elle
poussent. nous offre un exemple sublime que j’ai cherché à mettre en
Comment être « à » tous ceux-là — et « à » chacun d’eux relief également dans la récente encyclique, publiée en vue
en imitant le Christ ? Comment être « à » ceux que « le Père de l’Année mariale à laquelle nous nous préparons.
nous donne », qu’il nous confie comme une mission ? Nous Nous découvrons aussi en elle, la Vierge immaculée, le
connaîtrons toujours une épreuve de l’amour, épreuve que mystère de la fécondité surnaturelle par l’action de l’Esprit-
nous devons accepter, avant tout, sur le terrain de la prière. Saint qui fait d’Elle la « figure » de l’Église. Car l’Église « de-
12. Tous, chers frères, nos savons bien ce que « coûte » vient à son tour une Mère… : par la prédication en effet, et
cette épreuve. Ce que coûtent parfois les conversations par le baptême, elle engendre à une vie nouvelle et immor-
apparemment banales avec les différentes personnes ! Ce telle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu » (Const.
que coûte le ministère des consciences au confessionnal ! dogm. Lumen gentium, n. 64), selon le témoignage de
Ce que coûte la sollicitude « pour toutes les Églises » (cf. l’Apôtre Paul : « Mes petits enfants, vous que j’enfante à
2 Co 11, 28 : sollicitudo omnium ecclesiarum) : il s’agit des nouveau dans la douleur » (Ga 4, 19) ; et elle le devient en
« Églises domestiques » (cf. Const. dogm. Lumen gentium, souffrant comme une mère qui « s’attriste parce que son
n. 11), c’est-à-dire des familles, spécialement dans leurs dif- heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant,
ficultés et leurs crises actuelles ; il s’agit de chaque individu, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un
« temple de l’Esprit-Saint » (1 Co 6, 19) : de tout homme ou homme soit venu au monde » (Jn 16, 21).
de toute femme dans sa dignité humaine et chrétienne ; il Ce témoignage n’atteint-il pas à l’essentiel de notre voca-
s’agit, enfin, d’une Église-communauté comme l’est la pa- tion particulière dans l’Église ? Toutefois — disons-le en
roisse, qui demeure toujours la communauté fondamentale, concluant —, pour que le témoignage de l’Apôtre puisse de-
ou des groupes, mouvements, associations qui servent le re- venir aussi le nôtre, il faut que nous revenions constamment
nouveau de l’homme et de la société selon l’esprit de au Cénacle et à Gethsémani, et que nous retrouvions le centre
l’Évangile, qui sont aujourd’hui florissants dans le champ de même de notre sacerdoce dans la prière et par la prière.
l’Église et pour lesquels nous devons être reconnaissants à Quand, avec le Christ, nous prions : « Abba, Père », alors
l’Esprit-Saint, lui qui fait surgir tant de belles initiatives. Un « l’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester
tel devoir a un « prix », nous devons y faire face avec l’aide que nous sommes enfants de Dieu » (Rm 8, 15-16).
de la prière. « Pareillement l’Esprit vient au secours de notre faiblesse :
La prière est indispensable pour conserver une sensibilité car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ;
pastorale envers tout ce qui vient de l’ « Esprit », pour « dis- mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémisse-
cerner » correctement et bien employer les charismes qui ments ineffables ; et Celui qui sonde les cœurs sait quel est
conduisent à l’unité et qui sont liés au ministère sacerdotal le désir de l’Esprit. » (Rm 8, 26-27.)
dans l’Église. En effet, c’est le devoir des prêtres de « ras- Recevez, chers frères, mon salut pascal et un baiser de
sembler le Peuple de Dieu », non de le diviser. Et ils accom- paix en Jésus-Christ notre Seigneur.
plissent ce devoir surtout comme dispensateurs de la sain- Du Vatican, le 13 avril 1987.
te Eucharistie. IOANNES PAULUS PP. II
La prière nous permettra donc, malgré beaucoup de
difficultés, de donner cette preuve d’amour que doit offrir la

la documentation catholique • 19 avril 1987 • N° 1938 415


ment conférés au peuple chrétien ; responsables encore de
l’unité organique du diocèse, de ses instances de soutien, de
Les défis de fommation et d’apostolat. Vous avez reçu pour cela l’autorité
du pasteur ; selon l’Évangile, une telle autorité est alliée à la
l’évangélisation disponibilité du serviteur qui donne sa vie, son temps, ses
forces et son cœur pour ses brebis ; et elle est renforcée par
l’exemple que vous leur offrez pour les entraîner dans la sain-
Discours aux évêques de Côte- d’Ivoire en teté de vie, vous montrant, comme dit saint Paul, « les mo-
visite « ad limina » dèles du troupeau — « forma gregis ex animo » (1 P 5, 3).
Jean-Paul II a reçu le 21 février les évêques Ce pastorat exige évidemment une présence aussi fré-
de Côte d’Ivoire venus à Rome en visite « ad quente que possible aux communautés dispersées dans vos
limina ». Il leur a adressé le discours diocèses et une attention paternelle à leurs conditions de vie
humaines et religieuses. Vos prêtres ont particulièrement
suivant (*) :
besoin d’être visités ou reçus, écoutés, orientés, encoura-
gés, eux qui portent dans la ville ou dans la brousse le poids
CHERS FRÈRES DANS L’ÉPISCOPAT,
du jour et de la chaleur.
1. Le ministère que vous exercez comme pasteurs de
l’Église en Côte-d’Ivoire, je sais que vous l’accomplissez
continuellement en union avec le successeur de Pierre. Vous Priorité à la première évangélisation
m’en donnez souvent le témoignage et vous venez de l’expri-
mer par la voix de votre président, le cher cardinal Bernard 3. Avec eux, vous avez une tâche immense à accomplir,
Yago. Votre visite « ad limina » représente un temps fort de en coopération avec l’Esprit-Saint qui est à l’œuvre dans
cette communion dans la foi apostolique, apportée à Rome par les cœurs.
les apôtres Pierre et Paul, et vécue de siècle en siècle par Si l’arbre de votre Église doit plonger ses racines plus en
l’Église qu’ils ont fondée ici ; elle concrétise les liens et les profondeur, il doit étendre ses branches pour porter des fruits
échanges avec le Saint-Siège en ce qui concerne la vie de plus abondants. Je parle ici de l’évangélisation à poursuivre.
votre Église. Vous êtes les bienvenus en cette maison ! En certains diocèses, elle semble avoir moins progressé. Or
Voulez-vous que nous commencions par rendre grâce à plus de la moitié des Ivoiriens n’ont pas encore connu ni reçu
Dieu pour tout ce qu’il a réalisé dans votre pays ? Dans huit vraiment la première évangélisation. Je sais que les obstacles
ans, ce sera le centenaire de l’arrivée des premiers mis- sont complexes, que l’accueil et la germination échappent à
sionnaires de la Société des Missions Africaines. Et voilà notre pouvoir car cela dépend de la liberté des personnes et
que, en moins d’un siècle, l’Église s’est solidement implan- de la grâce. Du moins, l’annonce missionnaire doit-elle garder
tée, avec ses structures essentielles, avec des pasteurs ivoi- la priorité, et ceux qui ont la grâce d’être chrétiens savent
riens. Elle se dresse, telle la nouvelle cathédrale d’Abidjan qu’ils ont à s’en soucier, à y participer.
que j’ai eu la joie de consacrer, prête à faire face à l’avenir. En même temps, il importe tout autant d’approfondir la foi
Elle tient une place importante dans la nation, à côté des des catéchumènes et des baptisés par tous les moyens dont
autres groupes de religion musulmane ou traditionnelle. vous pouvez disposer : catéchèse des jeunes et des adultes,
L’Esprit-Saint a marqué les âmes et les mœurs de nombre liturgie, réunions, mouvements, avec l’inculturation qui s’im-
de vos compatriotes et le christianisme fait désommais par- pose. Sans cette formation en profondeur, la foi et la pratique
tie du tissu culturel des Ivoiriens. Nous rendons grâce pour religieuse resteraient superficielles et fragiles, l’im-
tous ceux qui ont semé hardiment et patiemment en vue de prégnation chrétienne des coutumes ancestrales ne pourrait
ce résultat, qu’ils soient missionnaires — et leur entraide se faire, les esprits seraient ballottés à tout vent de doctrine,
est toujours très précieuse — ou Ivoiriens. les groupes sectaires attireraient les fidèles en les détour-
Et vous bénissez aussi le Seigneur de ce qu’il a permis à nant de l’Église, le dialogue respectueux avec les autres re-
votre pays de vivre la période de l’accession à l’indépendan- ligions serait semé d’embûches et de risques. Surtout, les
ce nationale dans des conditions de paix, de tolérance, de baptisés ne sauraient pas résister à l’indifférence religieuse,
prospérité, en harmonie avec la culture ancestrale et dans au matérialisme et au néo-paganisme qu’entraînent avec
l’ouverture aux nécessités modernes d’unité et de progrès elles certaines mentalités modernes, en particulier dans les
économique. sociétés de consommation qui naissent également chez vous.
2. Je prie l’Esprit-Saint de vous donner constamment sa Une foi profonde, engagée, ne manquera pas de chercher
lumière et sa force dans l’exercice de votre charge pastorale. à renouveler le comportement des personnes dans la vie
Comme il vous a été dit lors de votre ordination épiscopale, professionnelle et sociale, et même le tissu de la société. Les
vous êtes responsables de l’annonce de la Parole de Dieu chrétiens apportent leur contribution pour combattre les in-
dans toute la région qui vous est confiée ; responsables de la justices, élever le niveau de vie des personnes ou des
célébration de la Liturgie, de la formation à la prière et de la groupes défavorisés, éduquer à l’honnêteté, au désin-
préparation aux sacrements de manière qu’ils soient digne- téressement, à la paix, à la tolérance, à la charité, à la recti-
tude des mœurs. Il s’agit là d’une œuvre éthique de pre-
(*) Texte français dans l’Osservatore Romano du 21 février. Titre et mière importance, qui correspond au bien de la patrie.
sous-titres de la DC. Comme pasteurs, il nous revient de l’inspirer et de la sou-

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tenir, en gardant toujours votre liberté qui est celle de l’Égli- L’apport des laïcs
se dans son rôle prophétique, en maintenant bien la distinc-
tion entre ce rôle pastoral et la visée des programmes et des 6. En cette année du Synode des évêques consacré au laï-
pouvoirs politiques. cat, comment ne pas souligner l’apport de vos laïcs dans
l’évangélisation et dans le soutien des communautés chré-
Les ouvriers apostoliques tiennes ? De longue date déjà, les diverses branches de
l’Action catholique déploient dans vos diocèses une activité
4. Toute l’œuvre dont nous venons de parler dépend du appréciable, dont les fruits dépendent aussi de la formation
nombre et de la qualité des ouvriers apostoliques qui collabo- de leurs membres et de leur accompagnement par des assis-
rent avec vous, prêtres, religieux et religieuses, catéchistes tants ecclésiastiques bien préparés. D’autres associations plus
et autre laïcs. récentes, moins liées aux structures de la paroisse mais qui
Pour ce qui est du clergé, plusieurs initiatives ont été l’oc- offrent un dynamisme nouveau et un impact bien adapté à cer-
casion pour vous de stimuler une révision de vie visant à sa taines sensibilités et à certains besoins, pourront sans doute
qualification et à un renouveau spirituel : jubilé d’or de l’or- apporter aussi une heureuse contribution au renouveau spiri-
dination du premier prêtre ivoirien, René Kouassi ; 25e an- tuel des fidèles, à condition qu’elles acceptent le rôle de dis-
niversaire du grand séminaire d’Anyama ; et 13e Congrès cernement et de coordination qui revient aux pasteurs.
annuel du clergé ivoirien, suivi de votre lettre pastorale. Je Chez vous, comme en beaucoup de pays africains, les ca-
vous encourage vivement à favoriser la formation perma- téchistes jouent certainement un grand rôle, pour la forma-
nente et l’aggiornamento théologique et pastoral de vos tion des catéchumènes comme pour l’animation des ré-
prêtres, ainsi qu’une reprise spirituelle régulière. Il y va de unions de prière et l’accompagnement de la vie chrétienne
leur dynamisme apostolique dans l’évangélisation à poursui- dans beaucoup de petites communautés où le prêtre ne peut
vre, de leur aptitude à faire face aux problèmes complexes, être souvent présent. Leur dévouement généreux et
et de la sainteté de leur ministère. désintéressé de croyants est grand et méritoire ; ils ont sû-
Il est capital surtout de bien préparer les futurs prêtres. Je rement besoin d’une formation soignée et d’un soutien par-
sais combien plusieurs d’entre vous prennent à cœur l’amé- ticulier pour faire face à leur responsabilité de témoins de la
lioration de la formation théologique et spirituelle dans les foi devant l’évolution culturelle de leurs frères et sœurs, et
séminaires. C’est fréquemment le sujet des travaux de votre pour les entraîner par l’exemple limpide de leur vie.
Conférence épiscopale, et de celle des Supérieurs majeurs, L’avenir religieux dépend en grande partie de la façon
prêts à vous apporter leur collaboration. Étant donné l’im- dont les jeunes — qui constituent chez vous une masse
portance de l’enjeu, je vous exhorte à consacrer à cette for- impressionnante — pourront acquérir des convictions de foi,
mation les meilleurs de vos prêtres, à veiller à ce que les di- les vivre dans un milieu qui ne leur offre plus les repères
recteurs spirituels qui animeront les séminaires soient éthiques et le soutien des cadres d’autrefois, et s’intégrer
dûment préparés. avec confiance dans les communautés ecclésiales. C’est un
Simultanément, vous voyez bien la nécessité de dévelop- champ immense que celui des enfants, des adolescents, et
per la pastorale des vocations sacerdotales et religieuses, de surtout des étudiants affrontés à toutes sortes de courants et
lui donner une nouvelle impulsion et une coordination au ni- de questions nouvelles. Vous n’avez pas manqué de prendre
veau diocésain et national. Cela suppose une réflexion ec- des initiatives générales, comme votre lettre pastorale sur
clésiale sur la place du sacerdoce, qui concerne tous les l’éducation et, plus récemment, votre lettre aux jeunes.
membres de l’Église, y compris les laïcs, les pères et mères Je vous encourage notamment dans vos efforts visant à
de familles, les jeunes. obtenir pour tous les jeunes chrétiens la possibilité d’un en-
5. Une semblable prise de conscience mériterait d’être seignement religieux solide et d’une action chrétienne à
approfondie et étendue à ce qui concerne la vie consacrée leur mesure.
dans les congrégations religieuses ou les instituts séculiers. 7. L’évangélisation et la vie chrétienne, l’épanouissement
Peut-être le peuple chrétien et les candidats ont-ils surtout des vocations, sont tributaires de la constitution de familles
perçu dans les instituts religieux l’aide qu’ils apportent pour authentiquement chrétiennes, qui acceptent le modèle, les
l’apostolat et la promotion humaine, sans découvrir suffi- exigences et la grâce du mariage chrétien. Je sais que les
samment la valeur intrinsèque et la beauté hors pair d’une difficultés ne manquent pas, à cause des limites de certaines
consécration totale à Dieu, à la suite du Christ auquel la vie coutumes anciennes, par suite aussi de la déstabilisation des
religieuse unit comme à l’Époux divin ? Il est superflu de foyers mis à rude épreuve par la société moderne, centrée
redire que ce témoignage profiterait à toute l’Église et l’en- sur le plaisir et l’individualisme. On ne palliera à la crise que
traînerait spécialement vers la sainteté, dans la mise en pra- par une pastorale familiale dynamique, bien motivée, s’ap-
tique des Béatitudes. Là encore, on ne peut faire l’économie puyant sur des associations familiales coordonnées au plan
d’une formation de base exigeante pour les aspirants à la vie diocésain et national. Le « Directoire de pastorale familia-
religieuse, selon une spiritualité spécifique. Je ne doute pas le » que vous avez publié en 1984 répond de façon très adé-
que les instances de concertation des religieux et des reli- quate à ce besoin. Je souhaite avec vous qu’il trouve main-
gieuses, telles qu’elles ont été renouvelées, contribuent à tenant une application concrète et efficace.
faire face, avec vous, à cette requête. 8. Je n’ignore pas les autres domaines où vous êtes appe-
lés à développer une action pastorale, entre autres le soutien

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de tous ceux qui sont pauvres, souffrants ou marginaux, ments ecclésiaux et le Peuple de Dieu tout entier, en parti-
notamment parmi les émigrés, les rapports délicats avec culier avec ses pasteurs.
l’islam, l’attitude à adopter face au pullulement des sectes, le La grande floraison de ces mouvements et les manifesta-
développement des médias. tions d’énergie et de vitalité ecclésiale qui les caractérisent
Les points que nous avons soulignés représentent déjà sont à considérer certainement comme un des fruits les plus
une somme imposante d’efforts difficiles, lorsque l’on voit beaux du vaste et profond renouveau spirituel issu du der-
les forces apostoliques limitées dont vous disposez, même nier Concile.
en faisant appel aux prêtres et aux religieuses d’autres pays, Dans les documents conciliaires nous pouvons trouver
qui, j’espère, se montrent généreux. Mais je suis non moins une référence claire aux mouvements ecclésiaux, surtout là
sûr que tous ces défis peuvent être relevés, grâce à la foi et où on affirme que « l’Esprit-Saint… distribue parmi les fi-
à la détermination qui vous animent, grâce à la solidarité et dèles de tous ordres des grâces spéciales qui les rendent
à l’esprit d’unité que vous aurez à cœur de renforcer, grâce aptes et disponibles pour assumer les diverses tâches et of-
à l’Esprit-Saint qui ne refuse jamais son aide à ceux qui le fices utiles au renouvellement et au développement de l’Église,
prient et cherchent la volonté de Dieu. Oui, l’Église en Côte- suivant ce qu’il est dit : « À chacun la manifestation de
d’Ivoire a la possibilité et le devoir d’être ferment et lumiè- l’Esprit est donnée en vue du bien commun. » (1 Co 12, 7.)
re pour tous vos compatriotes. (Lumen gentium, 12.)
Que la Vierge Marie, à laquelle vous venez de dédier une 2. Le Christ, nous dit le Concile, « accomplit sa fonction
église à Abidjan, intercède pour vous ! Que Dieu vous donne prophétique… non seulement par la hiérarchie qui enseigne
sa paix et sa force. Je demeure proche de vous qui m’avez en son nom et avec son pouvoir mais aussi par le moyen des
donné deux fois l’occasion de visiter votre pays. Et à vous- laïcs, dont il fait pour cela ses témoins, et qu’il forme dans le
mêmes, très chers frères dans l’épiscopat, à tous ceux qui sens de la foi et la grâce de la parole afin que la force de
collaborent avec vous, prêtres ivoiriens et expatriés, reli- l’Évangile brille dans la vie quotidienne, familiale et sociale »
gieux et religieuses, baptisés et catéchumènes, je donne de (ibid., 35).
grand cœur ma bénédiction apostolique. C’est ainsi que dans l’histoire de l’Église nous assistons
continuellement au phénomène de groupes plus ou moins
vastes de fidèles, qui par une impulsion mystérieuse de
l’Esprit, ont été poussés spontanément à s’associer dans le

Un des plus beaux fruits but de poursuivre des fins déterminées de charité et de sain-
teté, en rapport aux besoins particuliers de l’Église en leur
temps, ou encore pour collaborer à sa mission essentielle et
du dernier Concile permanente.
Ce droit est ouvertement reconnu dans le nouveau Code
Allocution à un Congrès international de de droit canonique, lequel parle d’ « associations ayant pour
mouvements ecclésiaux but la charité ou la piété ou encore destinées à promouvoir
la vocation chrétienne dans le monde » (can. 215) : parole
que nous pouvons certainement appliquer également aux
Jean-Paul II a reçu le 2 mars les représentants mouvements ecclésiaux.
de dix-neuf mouvements ecclésiaux qui se sont 3. Et ceux-ci ont, dans l’Église, une fonction bien précise et
réunis à Rocca di Papa du 28 février au 4 mars. nous pouvons dire certainement irremplaçable. « Les mouve-
Il leur a adressé l’allocution suivante (*) : ments apostoliques — dit-on dans « le rapport final » du der-
nier Synode des évêques (II, A, n. 4) — et les nouveaux mou-
CHERS FRÈRES DANS L’ÉPISCOPAT, vements de spiritualité, s’ils demeurent nettement en
ET VOUS TOUS, CHERS PARTICIPANTS communion ecclésiale, sont porteurs d’une grande espéran-
AU SECOND COLLOQUE INTERNATIONAL ce. » Dans leur originalité, ils se fondent sur ces « dons cha-
DES MOUVEMENTS ECCLÉSIAUX, rismatiques », lesquels, avec les « dons hiérarchiques »,
1. C’est pour moi une vraie joie de vous recevoir au- c’est-à-dire les ministères ordonnés, font partie de ces dons
jourd’hui après votre précédent Congrès d’il y a quelques de l’Esprit-Saint dont est ornée l’Église, Épouse du Christ.
années (1). Les dons charismatiques et les dons hiérarchiques sont
Je désire avant tout exprimer ma satisfaction pour la conti- distincts mais aussi réciproquement complémentaires. En
nuité de cette initiative, qui se présente très utile en vue de effet, comme le dit saint Paul, nous chrétiens, « à plusieurs
favoriser une communion plus grande entre les mouve- nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ, étant, cha-
cun pour sa part, membres les uns des autres » (Rm 12, 5).
(*) Texte italien dans l’Osservatore Romano des 2-3 mars 1987. Pour cela, Dieu a voulu qu’ « il n’y ait point de division dans
Traduction, titre et note de la DC. le corps, mais qu’au contraire les membres se témoignent
Parmi les mouvements réunis pour ce congrès figurent le Renouveau une mutuelle sollicitude » (1 Co 12, 25), chacun selon sa
charismatique, la Communauté de l’Emmanuel, l’Arche de Jean
Vanier, Communion et Libération, les Équipes Notre-Dame, propre fonction.
Schoenstatt. Dans l’Église, tant l’aspect institutionnel que l’aspect
(1) DC 1980, n° 1786, p. 457-458. charismatique, tant la hiérarchie que les associations et

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mouvements de fidèles, sont co-essentiels et concourent à la AUX CHERS FRÈRES ET SŒURS
vie, au renouveau, à la sanctification, de façons diverses, et DE « LA VIE MONTANTE »,
de telle façon qu’il se produise un échange, une communion 1. Voici que votre mouvement chrétien des retraités cé-
réciproques : les pasteurs de l’Église sont les « intendants lèbre près de Paris le vingt-cinquième anniversaire de sa fon-
de la grâce » (cf. Lumen gentium, 26) qui sauve, purifie et dation. Je m’associe très volontiers à ce Jubilé. Je félicite tous
sanctifie, ils gardent le « dépôt » de la Parole de Dieu et, ceux qui ont contribué au cours de cette période au progrès
dans le gouvernement du Peuple de Dieu, ils ont aussi la de « la Vie Montante », en France et en un certain nombre de
responsabilité de donner le jugement définitif sur l’authenti- pays représentés parmi vous, au point d’atteindre des cen-
cité des charismes (cf. Lumen gentium, 12). taines de milliers de membres actifs. Je me réjouis de penser
Les fidèles qui se retrouvent dans les associations et que tant de personnes du troisième et du quatrième âge,
mouvements, de leur côté, sous l’impulsion de l’Esprit, cher- grâce aux moyens de ce mouvement — réunions de réflexion
chent à vivre la Parole de Dieu dans le concret des circons- et de prière, lecture des publications, liens d’amitié —, peu-
tances historiques, stimulant, par leur témoignage propre, vent vivre plus intensément unies à Dieu, approfondir leur foi
un progrès spirituel toujours renouvelé, vivifiant évangéli- et en témoigner, s’entraider et proposer leurs services à la
quement les réalités temporelles et les valeurs de l’homme, société et à l’Église, accueillir dans la sérénité et l’espérance
et enrichissant l’Église d’une infinie et inépuisable variété le passage vers la vie éternelle. Puisse votre mouvement
d’initiatives dans le domaine de la charité et de la sainteté. garder son dynamisme, animé du dedans par ses propres
4. Votre congrès présuppose, je le sais, ces convictions : membres, apôtres de leurs semblables ! Puisse-t-il s’ouvrir à
efforcez-vous cependant de faire en sorte qu’elles soient, d’autres, sans rien perdre de son inspiration chrétienne, et
dans le Peuple de Dieu, un patrimoine toujours plus solide- rayonner largement, comme la lumière et le sel de l’Évangi-
ment établi afin d’éviter cette opposition regrettable entre le, dans le monde des retraités !
charisme et institution qui est tellement nuisible, tant pour 2. Déjà, à Rome, le 4 octobre 1982, j’avais eu la joie de
l’unité de l’Église que pour la crédibilité de sa mission dans m’entretenir avec vos pèlerins, et de préciser en quel sens
le monde et pour le salut même des âmes. « la Vie Montante » pouvait justifier son appellation, et ap-
Cette unité de l’Église dans la multiplicité de ses porter une contribution originale sur le plan de la spirituali-
composantes est une valeur qui est à poursuivre constam- té, de l’apostolat, de l’amitié (1). Tous les aspects alors sou-
ment, car elle est toujours en danger ici-bas : elle ne sera ob- lignés, toutes les orientations alors tracées, gardent leur
tenue que par l’effort de tous, des pasteurs comme des fi- valeur pour l’avenir de votre mouvement, et je vous invite à
dèles ; c’est une rencontre réciproque fondée sur la charité, les approfondir et à les vivre. Je le dis avec conviction :
sur l’humilité, sur la loyauté, et en somme sur l’exercice de l’étape que vous vivez, malgré une certaine souffrance
toutes les vertus chrétiennes. d’avoir une activité réduite et des responsabilités plus dis-
Que la très Sainte Vierge, Mère de l’Église, vous assiste crètes, et malgré bien d’autres épreuves, est aussi un temps
dans vos travaux et les rende féconds de résultats larges et de grâce : vous disposez de loisirs et d’une liberté d’esprit
durables pour une croissance commune dans l’unité et dans que ne vous laissaient pas la vie professionnelle et la vie fa-
la collaboration réciproque, et pour donner à l’Église une miliale avec les jeunes enfants ; vous pouvez mieux vous
plus grande crédibilité dans son témoignage aux hommes de mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, vous livrer davanta-
notre temps. ge à la prière personnelle et communautaire, vous cultiver,
De tout cœur, je vous bénis tous, ainsi que vos proches et réfléchir aux événements sous le regard de Dieu, les envi-
vos familIes. sager avec une nouvelle ouverture d’esprit, c’est-à-dire avec
plus de recul et de confiance en Dieu, entretenir des rela-
tions humaines avec une plus grande disponibilité, et parti-
ciper d’une autre manière au service de l’Église ou des
hommes dans le besoin.
L’étape que vous vivez est 3. Au seuil de la nouvelle étape de « la Vie Montante »,
j’estime utile de souligner en outre deux domaines particu-
un temps de grâce liers où le mouvement peut déployer son action et présenter
un témoignage très précieux pour la société et pour l’Église.
Message pour les 25 ans En France notamment, des gens de plus en plus nom-
de « la Vie Montante » breux prennent leur retraite, volontairement ou à cause de
la crise de l’emploi, dès l’âge de soixante ans, parfois à
Du 24 au 26 mars s’est tenu au Bourget le cinquante-cinq ans ou même à cinquante ans. Ces jeunes re-
Congrès de « la Vie Montante » marquant le traités, peut-être un peu désemparés au début, peuvent et
25e anniversaire de ce mouvement. À cette doivent, comme d’ailleurs leurs aînés et sans se substituer
occasion, Jean-Paul II a envoyé à M. René aux jeunes adultes qui ont assumé leurs propres responsa-
Tardy, secrétaire général du mouvement pour bilités, jouer un rôle réel dans l’aménagement plus humain
la France et secrétaire exécutif de « la Vie (*) Texte français dans l’Osservatore Romano du 25 mars 1987. Titre et
Montante Internationale », le message note de la DC.
suivant (*) : (1) DC 1982, n° 1839, p. 963-965.

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du monde qui les entoure et dans la vitalité de la commu- leur vie — ou même au dernier moment comme le Bon
nauté ecclésiale. Tout en étant heureusement plus présents Larron —, ils auront la joie de voir Celui qui est l’Amour. Quel
dans leur foyer, ils doivent éviter de vivre repliés sur eux- service d’accompagner ainsi les dernières étapes de l’exis-
mêmes ou sur leur famille. Ils sont tout naturellement insé- tence, de permettre de les vivre dans la sérénité de la foi !
rés dans les multiples clubs ou associations d’anciens, et ils 6. Votre Congrès jubilaire coïncide avec la fête de
peuvent prendre aussi toutes sortes d’initiatives utiles aux l’Annonciation. Marie vous montre le chemin à l’approche
autres membres de la société. Ils occupent une position de l’Année mariale. Je le disais à Annecy : nous sommes
charnière entre les générations et sont à même de contri- tous les hommes ou les femmes de l’Annonciation (2).
buer à rendre plus harmonieux les rapports souvent diffi- Comme Marie, nous avons eu la grâce de recevoir le mes-
ciles entre elles. Il y va de la paix de la société, de la com- sage du salut. Comme elle, nous y répondons par la foi.
préhension mutuelle, du dialogue constructif respectueux Comme elle, nous tressaillons de joie parce que le Seigneur
de chacun, de la convivialité, dans le souci des valeurs mo- fait pour nous des merveilles. Devant elle, comme à Cana,
rales dont la vie de foi et l’expérience humaine ont montré le nous présentons tous les besoins de nos frères. Avec elle
prix et qui sont nécessaires à un progrès équilibré. nous nous tenons près de la Croix de son Fils, en acceptant
4. Je pense, d’autre part, aux personnes plus âgées, qui avec patience et en offrant les limites et les dépouillements
ont besoin d’un accompagnement dans leur vie éprouvée par de la vieillesse, en faisant de notre vie un don suprême au
la solitude, la maladie, les séparations, la perspective de la Seigneur, par amour. Avec elle, nous cheminons vers la vie
mort qui se fait plus proche. Cette étape est souvent plus glorieuse qu’elle partage avec le Christ ressuscité, dans la
longue que par le passé grâce aux progrès de la médecine. pleine lumière.
La société s’efforce généralement d’aider ces personnes sur 7. Chers Frères et Sœurs de « la Vie Montante », que ce
le plan économique et crée pour elles des maisons de re- message vous manifeste ma sollicitude affectueuse ! L’Égli-
traite. Mais elles n’en continuent pas moins de connaître les se compte sur vous. Vous constituez des cellules d’Église,
autres épreuves. Et à ce point de vue, elles ont grand be- en lien avec la vie de tout le Corps mystique du Christ. Que
soin d’affection, de sécurité, d’espérance dans le sens de la le Père vous attire vers sa lumière ! Que le Christ soit votre
vie et de considération pour ce qu’elles peuvent apporter à la force dans l’épreuve ! Que l’Esprit-Saint vous maintienne
société par leur témoignage. Dans la mesure où elles sont dans une joie discrète et rayonnante ! Dans le sillage de
comme exclues du festin de la vie, de l’estime, de la pré- l’apôtre Pierre, « l’Ancien, témoin des souffrances du Christ
sence et de l’entraide des jeunes générations ou des adultes et de la gloire du Christ » (cf. 1 P 5, 1), je vous bénis au nom
qui privilégient la force et l’efficacité, elles peuvent être du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
considérées comme les plus pauvres. Et on ne peut s’ac- Du Vatican, le 12 mars 1987.
commoder de cette situation sans contradiction avec l’Évan- IOANNES PAULUS PP. II
gile. Il y va du respect de l’homme et de la vie jusqu’à son
terme. « La Vie Montante », par sa valorisation des per-
sonnes âgées, par son souci d’en faire des partenaires actifs (2) DC 1986, n° 1927, p. 995.
et pas seulement des assistés, par son attention à leur vie,
par ses réseaux d’amitié et ses liens spirituels, témoigne
grandement de ce respect. Je vous encourage à continuer
d’accompagner ainsi vos frères et sœurs aînés et à faire
prendre conscience à la société et aux chrétiens de ce devoir
Jésus et l’accomplissement
primordial.
5. Enfin, puisque la foi chrétienne inspire votre mouve- des promesses
ment, il est important qu’il offre à tous ses membres l’annon-
ce de la Bonne Nouvelle : l’Évangile les assure qu’ils sont tou- messianiques
jours aimés de Dieu qui ne les laisse jamais seuls, qui leur
accorde toujours sa grâce et au besoin son pardon, et qui les Audience générale du 4 mars (*)
appelle à partager éternellement sa Vie. L’Église, tous les
croyants, ont mission de donner au monde le témoignage de 1. Dans nos catéchèses précédentes, nous avons essayé
cette foi en la vie éternelle. Même si certains de vos compa- de montrer les aspects les plus significatifs de la vérité sur le
gnons et compagnes, à un moment de leur vie active, ont Messie telle qu’elle a été annoncée à l’avance dans l’ancien-
perdu quelque peu cette conviction de foi, dans une atmo- ne Alliance, puis donnée en héritage à la génération des
sphère de sécularisation et de mal-croyance, au fur et à me- contemporains de Jésus de Nazareth, entrés dans une nou-
sure qu’ils s’acheminent dans leur pleine maturité vers le soir velle étape de la Révélation divine. Parmi cette génération,
de leur vie terrestre, ils ont davantage l’occasion de s’ouvrir à ceux qui ont suivi Jésus l’ont fait parce qu’ils étaient
cette vérité. Et je suis sûr que, sur la route resserrée et diffi- convaincus qu’en lui s’accomplissait la vérité sur le Messie
cile qui monte mystérieusement ves cette plénitude de vie que c’était bien lui, le Christ, qui était le Messie. Les paroles
(cf. Mt 7, 14), beaucoup sont capables, avec la grâce de Dieu,
de se préparer à la Rencontre décisive. Après être « montés » (*) Texte italien dans l’Osservatore Romano du 5 mars. Traduction et
dans l’amour de Dieu et dans l’amour des autres au cours de titre de la DC.

420
d’André, le premier apôtre appelé par Jésus, sont pleines de sée de faire savoir aux gens : « Venez voir un homme qui m’a
signification, quand il annonce à son frère Simon : « Nous dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-ce pas le messie ? » (Jn
avons trouvé le Messie (ce qui signifie Christ). » (Jn 1, 41.) 4, 28-29.) À sa parole, beaucoup de Samaritains allèrent au-de-
On doit cependant reconnaître que de telles constatations vant de Jésus, ils l’écoutèrent et, à leur tour, ils conclurent :
aussi explicites sont plutôt rares dans les Évangiles. Cela est « Celui-ci est vraiment le Sauveur du monde. » (Jn 4, 42.)
dû aussi au fait que dans la société hébraïque de cette 6. Au contraire, parmi les habitants de Jérusalem, les pa-
époque une image du Messie était assez répandue, à laquel- roles et les prodiges de Jésus suscitaient des questions sur
le Jésus n’a pas voulu adapter sa figure et son œuvre malgré sa messianité. Certains excluaient qu’il pût être le Messie :
l’étonnement et l’admiration suscités par tout ce qu’il a « fait « Celui-ci, nous savons d’où il est. Au contraire, quand le
et enseigné » (Ac 1, 1). Christ viendra, personne ne saura d’où il est. » (Jn 7, 27.)
2. Nous savons aussi que Jean-Baptiste lui-même, qui, sur D’autres, au contraire, disaient : « Le Christ, quand il vien-
les bords du Jourdain, avait indiqué Jésus comme « Celui qui dra, pourra-t-il accomplir des signes plus grands que ceux ac-
devait venir » (cf. Jn 1, 15, 30) car, dans un esprit prophétique, complis par celui-ci ? » (Jn 7, 31.) « Celui-ci n’est-il pas le fils
il avait vu en lui « l’agneau de Dieu » venu pour enlever les de David ? » (Mt 12, 23.) Le Sanhédrin intervint également
péchés du monde, Jean qui, à l’avance, avait annoncé le « nou- et décréta que « si quelqu’un l’a reconnu comme le Christ,
veau baptême » que Jésus devait conférer avec la force de qu’il soit expulsé de la Synagogue » (Jn 9, 22).
l’Esprit-Saint, envoya ses disciples, alors qu’il se trouvait en 7. Nous sommes ainsi en mesure de comprendre la
prison, poser à Jésus la question : « Es-tu celui qui doit venir signification essentielle de la conversation de Jésus auec les
ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 3.) apôtres, dans les environs de Césarée de Philippe. « Jésus
3. Jésus ne laisse pas Jean et ses messagers sans réponse : interrogea ses disciples en disant : Qui suis-je au dire des
« Allez, et dites à Jean ce que vous avez vu et entendu : les hommes ? Et ils lui répondirent : pour les uns, Jean-
aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont gué- Baptiste, pour d’autres, Élie ou quelqu’un des prophètes.
ris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Mais il leur répliqua : Et vous, qui dites-vous que je suis ?
Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7, 22.) Par cette Pierre lui répondit : Tu es le Christ » (Mc 8, 27-29 ; cf. aussi
réponse, Jésus entend confirmer sa mission messianique en Mt 16, 13-16 et Lc 9, 18-21), c’est-à-dire le Messie.
recourant en particulier aux paroles d’Isaïe (cf. Is 35, 4-5 ; 8. Selon l’Évangile de Matthieu, cette réponse fournit à
61, 1). Et il conclut : « Heureux celui qui ne tombera pas à Jésus l’occasion d’annoncer le primat de Pierre dans l’Égli-
cause de moi. » (Lc 7, 23.) Ces dernières paroles résonnent se future (cf. Mt 16, 18). Selon Marc, après la réponse de
comme un appel adressé directement à Jean, son héroïque Pierre, Jésus ordonna sévèrement aux apôtres « de ne parler
précurseur, qui avait une autre conception du Messie. de lui à personne » (Mc 8, 30). Nous pouvons en déduire que
En effet, dans sa prédication, Jean avait dépeint la figure non seulement Jésus ne proclamait pas qu’il était le Messie,
du Messie comme celle d’un juge sévère. En ce sens, il avait mais qu’il ne voulait pas non plus que, pour le moment, les
parlé de la « colère qui vient », de « la hache prête à frapper apôtres dévoilent sa véritable identité. Il voulait en effet que
à la racine des arbres » (Lc 3, 7, 9) pour tailler tout arbre ses contemporains arrivent à cette conviction en voyant ses
« qui ne porte pas de bons fruits » (Lc 3, 9). Certes, Jésus ne œuvres et en écoutant son enseignement. D’autre part, le
devait pas hésiter à traiter avec fermeté et même avec âpre- fait même que les apôtres étaient convaincus de ce que Pierre
té, quand cela s’avérerait nécessaire, l’obstination et la ré- avait exprimé au nom de tous en proclamant : « Tu es le
bellion envers la Parole de Dieu, mais il allait être avant tout Christ », prouve que les œuvres et les paroles de Jésus ont
l’annonciateur de la « Bonne Nouvelle aux pauvres » et, par constitué une base suffisante sur laquelle la foi en lui comme
ses œuvres et ses prodiges, il allait révéler la volonté salvi- Messie a pu se fonder et se développer.
fique de Dieu, Père miséricordieux. 9. Mais la suite de cette conversation, que nous lisons
4. La réponse que Jésus donne à Jean présente également dans les deux textes parallèles de Marc et de Matthieu, est
un autre élément qu’il est intéressant de relever : il évite de encore plus significative de la pensée de Jésus sur sa propre
se présenter ouvertement comme le Messie. Dans le contexte messianité (cf. Mc 8, 31-33 ; Mt 16, 21-23). En effet, Jésus,
social du temps, en effet, ce titre était extrêmement ambi- comme en un lien étroit avec la profession de foi des
gu : les gens l’interprétaient communément dans un sens apôtres, « commença à leur enseigner que le Fils de l’Homme
politique. Aussi Jésus préfère-t-il renvoyer au témoignage devait beaucoup souffrir et être rejeté par les anciens, les
rendu par ses œuvres, désireux surtout de persuader et de grands prêtres et les scribes, qu’il serait mis à mort et
susciter la foi. qu’après trois jours il ressusciterait » (Mc 8, 31). L’évangé-
5. On trouve cependant dans les Évangiles des cas liste Marc remarque : « Jésus tint ouvertement ce langage. »
particuliers, comme la conversation avec la Samaritaine, que (Mc 8, 32.) Marc dit que « alors Pierre le prit à part et se mit
nous raconte l’Évangile de Jean. À la femme qui lui dit : « Je à lui faire des reproches ». (Mc 8, 32). Selon Matthieu, ces
sais que le Messie (c’est-à-dire le Christ) doit venir et, quand reproches furent les suivants : « Dieu t’en préserve,
il viendra, il nous annoncera toute chose », Jésus répond : Seigneur, cela ne t’arrivera jamais ! » (Mt 16, 22.) Et voici la
« Je le suis, moi qui te parle. » (Jn 4, 25-26.) réaction du Maître : Jésus « réprimanda Pierre et lui dit :
Comme le montre le contexte de la conversation, Jésus a Arrière, Satan ! Parce que tu ne penses pas selon Dieu mais
convaincu la Samaritaine (il avait senti qu’elle était disponible selon les hommes » (Mc 8, 33 ; Mt 16, 23).
à l’écoute), puisque, retournée en ville, celle ci s’est empres- 10. On peut percevoir dans cette réprimande du Maître

la documentation catholique • 19 avril 1987 • N° 1938 421


comme un écho lointain de cette tentation dans le désert dont nécessaire de rappeler le message de l’Ancien Testament
Jésus fit l’expérience au début de son activité messianique qui proclame la royauté salvifique du Sauveur. Dans le can-
(cf. Lc 4, 1-13), quand Satan voulait le détourner d’accomplir tique de Moïse (Ex 15, 1-18), le Seigneur est acclamé « roi »
la volonté du Père jusqu’au bout. Les apôtres, et Pierre parti- parce qu’il a libéré son peuple de manière admirable et l’a
culièrement, qui avaient pourtant professé leur foi dans la conduit, avec puissance et amour, vers la communion avec lui
mission messianique de Jésus — « Tu es le Christ » —, ne et avec les frères, dans la joie de la liberté. Le très ancien
réussissaient pas à se libérer entièrement de leur conception psaume 28/29 témoigne de la même foi : le Seigneur est
trop humaine et terrestre du Messie, en admettant la pers- contemplé dans la puissance de sa royauté qui domine toute
pective d’un Messie qui devait souffrir et subir la mort. Encore la création et communique à son peuple force, bénédiction et
au moment de l’Ascension, ils lui demanderont : « Vas-tu ré- paix (Ps 28/29, 10). C’est surtout dans la vocation d’Isaïe que
tablir le Royaume d’Israël ? » (Cf. Ac 1, 6.) la foi dans le Seigneur « roi » apparaît totalement imprégnée
11. C’est justement devant une telle attitude que Jésus du thème du salut. Le « Roi », que le prophète contemple
réagit avec tant de décision et de sévérité. En lui, la conscien- avec les yeux de la foi, « sur un trône haut et élevé » (Is 6, 1),
ce de la mission messianique correspondait aux chants c’est Dieu dans le mystère de sa sainteté transcendante et de
d’Isaïe sur le Serviteur de Yahvé, et en particulier à ce que sa bonté miséricordieuse par laquelle il se rend présent à son
le prophète avait dit du Serviteur souffrant : « Devant Lui, il peuple, comme source d’amour qui purifie, pardonne et
a végété comme un rejet, comme une racine qui sort d’une sauve : « Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des ar-
terre aride. Il n’a ni prestance ni beauté… Méprisé, rejeté mées, toute la terre sera remplie de sa gloire. » (Is 6, 3.)
par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffran- Cette foi en la royauté salvifique du Seigneur a empêché
ce, comme quelqu’un devant qui on se voile la face, il a été que, dans le peuple de l’Alliance, la monarchie se développe de
méprisé et nous n’avons eu pour lui aucune estime… Et manière autonome comme dans les autres nations : le roi est
pourtant, il s’est chargé de nos souffrances, il a pris sur lui l’élu, l’oint du Seigneur et, comme tel, il est l’instrument par
nos douleurs… il a été déshonoré à cause de nos fautes, lequel Dieu lui-même exerce sa souveraineté sur Israël (cf. 1 S
broyé à cause de nos iniquités. » (Is 53, 2-5.) 12, 12-15). « Le Seigneur règne », proclament continuellement
Jésus a défendu avec fermeté cette vérité sur le Messie, vou- les psaumes (cf.5, 3 ; 9, 6 ; 28, 10 ; 92, 1 ; 96, 1-4 ; 145, 10).
lant la réaliser à fond en lui-même, pour que, par elle, s’ex- 3. Face à l’expérience douloureuse des limites humaines
prime la volonté salvifique du Père. « Le juste mon serviteur et du péché, les prophètes annoncent une nouvelle Alliance
en justifiera beaucoup. » (Is 53, 11.) Il se prépare de cette dans laquelle le Seigneur lui-même sera le guide sauveur et
manière, lui-même et les siens, à cet événement dans le- royal de son peuple renouvelé (cf. Jr 31, 31-34 ; Ez 34, 7-16 ;
quel le « mystère messianique » trouvera son plein accom- 36, 24-28).
plissement : la Pâque de sa mort et de sa résurrection. C’est dans ce contexte que naît l’attente d’un nouveau
David que le Seigneur suscitera pour qu’il soit l’instrument
de l’Exode, de la libération, du salut (Ez 34, 23-25 ; cf. Jr 23,
5-6). À partir de ce moment, la figure du Messie apparaîtra en

Jésus, inauguration lien étroit avec l’inauguration de la pleine royauté de Dieu.


Après l’Exil, même si l’institution de la monarchie est af-
faiblie en Israël, on continue à approfondir la foi en la royau-
et accomplissement té que Dieu exerce sur son peuple et qui s’étendra jusqu’aux
« extrémités de la terre ». Les psaumes qui chantent le
du Royaume Seigneur roi constituent le témoignage le plus significatif de
cette espérance (cf. Ps 95, 98).
Audience générale du 18 mars (*) Cette espérance atteindra sa plus grande intensité quand
le regard de la foi, se dirigeant au-delà du temps de l’histoi-
1. « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est re humaine, comprendra que ce n’est que dans l’éternité à
proche. ». (Mc 1, 15.) C’est par ces paroles que Jésus de venir que le Royaume de Dieu sera établi avec toute sa puis-
Nazareth commence sa prédication messianique. Le sance. Alors, par la résurrection, les rachetés seront en plei-
Royaume de Dieu qui, en Jésus, fait irruption dans la vie et ne communion de vie et d’amour avec le Seigneur (cf. Dn
dans l’histoire de l’homme, constitue l’accomplissement des 7, 9-10 ; 12, 2-3).
promesses de salut qu’Israël avait reçues du Seigneur. 4. Jésus se réfère à cette espérance de l’Ancien Testament et
Jésus se révèle être le Messie non pas parce qu’il vise une proclame qu’elle est accomplie. Le Règne de Dieu consti-
domination temporelle et politique, selon la conception de tue le thème central de sa prédication, comme le montrent
ses contemporains, mais parce que, par sa mission qui cul- en particulier les paraboles.
mine avec sa passion-mort-résurrection, « toutes les pro- La parabole du semeur (Mt 13, 3-8) proclame que le
messes de Dieu sont devenues « oui » (2 Co 1, 20). Royaume de Dieu est déjà à l’œuvre dans la prédication de
2. Pour comprendre pleinement la mission de Jésus, il est Jésus, et en même temps elle incite à regarder l’abondance
des fruits qui constitueront la richesse surabondante du
(*) Texte italien dans l’Osservatore Romano du 19 mars. Traduction et Royaume à la fin des temps. La parabole de la graine qui
titre de la DC. grandit toute seule (Mc 4, 26-29) souligne que le Royaume

422
n’est pas une œuvre humaine mais uniquement le don de accomplit en nous rendant semblables à son Fils (Rm 8, 29)
l’amour de Dieu qui agit dans le cœur des croyants et guide et capables d’éprouver ses sentiments (Ph 2, 5 ss.) d’amour
l’histoire humaine vers son accomplissement définitif dans la et de pardon (cf. Jn 13, 34-35 ; Col 3, 13).
communion éternelle avec le Seigneur. La parabole de 8. L’Église du Nouveau Testament, qui l’a vécu dans la joie
l’ivraie au milieu du bon grain (Mt 13, 24-30) et celle du filet de sa foi pascale, témoigne de cet enseignement de Jésus sur
de pêche (Mt 13, 47-52) suggèrent avant tout la présence, le Royaume de Dieu. Elle est la communauté des « petits »
déjà agissante, du salut de Dieu. Cependant, en même temps que le Père a libérés de la puissance des ténèbres et a fait
que les « fils du Royaume », les « fils du Malin » sont égale- passer dans le Royaume de son Fils bien-aimé (Col 1, 13) ;
ment présents, les ouvriers d’iniquité : ce n’est qu’au terme elle est la communauté de ceux qui vivent « en Christ », se
de l’histoire que les puissances du mal seront détruites et laissant conduire par l’Esprit-Saint sur les chemins de la paix
que celui qui aura acueilli le Royaume sera pour toujours (Lc 1, 79), et qui luttent pour ne pas « tomber en tentation »
avec le Seigneur. Les paraboles du trésor caché et de la et pour éviter les œuvres de la « chair », sachant bien que
perle précieuse (Mt 13, 44-46), enfin, expriment la valeur « celui qui les accomplit n’héritera pas du Royaume de Dieu »
suprême et absolue du Royaume de Dieu : celui qui com- (Ga 5, 21). L’Église est la communauté de ceux qui annon-
prend cela est disposé à affronter n’importe quel sacrifice et cent, par leur vie et la parole, le message même de Jésus :
renonce à tout pour y entrer. « Le Royaume de Dieu est proche. » (Lc 10, 9.)
6. À partir de cet enseignement de Jésus apparaît une ri- 9. L’Église qui, « au cours des siècles, tend sans cesse
chesse très éclairante. vers la plénitude de la vérité divine, jusqu’à ce qu’en elle s’ac-
Le Royaume de Dieu, dans sa réalisation pleine et totale, complissent les paroles de Dieu » (DV, 8), prie le Père au
est certainement à venir, « il doit venir » (cf. Mc 9, 1 ; Lc cours de chaque célébration eucharistique pour que « son
22, 18) ; la prière du Notre Père enseigne à invoquer sa Règne vienne ». Elle vit dans une ardente attente de la venue
venue : « Que ton Règne vienne. » (Mt 6,10.) glorieuse du Seigneur et Sauveur Jésus, lequel offrira à la di-
En même temps, cependant, Jésus affirme que le vine Majesté « le Royaume éternel et universel : Royaume
Royaume de Dieu « est déjà venu » (Mt 12, 28), « il est au mi- de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, de justice,
lieu de vous » (Lc 17, 21) par la prédication et les œuvres de d’amour et de paix » (Préface de la solennité du Christ-Roi).
Jésus. En outre, il ressort de tout le Nouveau Testament Cette attente du Seigneur est une source constante de
que l’Église fondée par Jésus est le lieu où la royauté de confiance et d’énergie. Elle stimule les baptisés, devenus
Dieu se rend présente, dans le Christ, comme don du salut participants de la dignité royale du Christ, pour qu’ils vivent
dans la foi, de la vie nouvelle dans l’Esprit, de la communion chaque jour « dans le Royaume du Fils bien-aimé », pour
dans la charité. qu’ils témoignent et annoncent la présence du Royaume par
Ainsi apparaît le rapport étroit qui existe entre le les œuvres mêmes de Jésus (cf. Jn 14, 12). En vertu de ce
Royaume et Jésus, un rapport si fort que le Royaume de témoignage de foi et d’amour, enseigne le Concile, le monde
Dieu peut aussi être appelé « le Royaume de Jésus » (Ep sera imprégné de l’esprit du Christ et atteindra plus effica-
5, 2 ; 2 P 1, 11), comme, du reste, l’affirme Jésus lui-même cement sa fin dans la justice, la charité et la paix (LG, 36).
devant Pilate, affirmant que « son » Royaume n’est pas de ce
monde (Jn 18, 36).
6. À cette lumière, nous pouvons comprendre les condi-
tions qu’indique Jésus pour entrer dans le Royaume. Elles
peuvent se résumer par le mot « conversion ». Par la L’encyclique « Redemptoris
conversion, l’homme s’ouvre au don de Dieu (cf. Lc 12, 32)
qui « appelle à son Royaume et à sa gloire » (1 Th 2, 12) ; il Mater »
accueille le Royaume comme un petit enfant (Mc 10, 15) et
il est disposé à n’importe quel renoncement pour pouvoir y Audience générale du 25 mars (*)
entrer (cf. Lc 18, 29 ; Mt 19, 29 ; Mc 10, 29).
Le Royaume de Dieu exige une « justice » profonde ou 1. La solennité de l’Annonciation du Seigneur que nous
nouvelle (Mt 5, 20) : il demande que l’on s’engage à faire « la célébrons aujourd’hui tourne notre pensée vers la maison
volonté de Dieu » (Mt 7, 21) ; il demande simplicité inté- de Nazareth et nous plonge dans l’émerveillement silen-
rieure « semblable à celle des enfants » (Mt 18, 3 ; Mc 10, cieux que sommes habitués à ressentir en contemplant par
15) ; il comporte le dépassement de l’obstacle que consti- la pensée le rayon de lumière de l’Esprit-Saint qui inonda
tuent les richesses (cf. Mc 10, 23-24). de sa puissance la Vierge « pleine de grâce ».
7. Les Béatitudes proclamées par Jésus (cf. Mt 5, 3-12) C’est l’événement mystérieux qu’attendait toute l’histoi-
apparaissent comme la magna charta du Royaume des cieux re et vers lequel, depuis lors, l’histoire qui a suivi a continué
qui est donné aux pauvres en esprit, aux affligés, aux doux, et continuera à converger, avec un émerveillement toujours
à ceux qui ont faim et soif de justice, aux miséricordieux, à renaissant.
ceux qui ont le cœur pur, à ceux qui sont des artisans de Par cette extraordinaire liaison entre ciel et terre qui eut
paix, à ceux qui sont persécutés à cause de la justice. Les pour protagonistes — dans le monde des créatures — l’ange
Béatitudes n’indiquent pas seulement les exigences du (*) Texte italien dans l’Osservatore Romano du 26 mars. Traduction,
Royaume ; elles manifestent avant tout l’œuvre que Dieu titre et notes de la DC.

la documentation catholique • 19 avril 1987 • N° 1938 423


et l’humble fille du peuple d’Israël, le cours des siècles a dé- Marie « avança dans le pèlerinage de la foi et garda fidèlement
bouché sur « la plénitude des temps », a sanctionné ce mo- l’union avec son Fils jusqu’à la Croix » (Lumen gentium, 58).
ment caché où le Fils de Dieu est venu habiter au milieu de Servante, Mère, disciple du Seigneur, Marie est un mo-
nous (Jn 1,14). dèle, un guide et um soutien sur le chemin du peuple de
Cet événement admirable a été rendu possible grâce à Dieu, particulièrement dans les étapes les plus décisives.
Marie, la Mère du Rédempteur. Sans son « oui », à l’initiati- Voici l’étape du bimillénaire de la naissance du Christ qui
ve de Dieu, le Christ ne serait pas né. s’approche à grands pas. C’est une échéance qui demande
2. C’est dans ce climat spirituel du mystère de d’être vécue, au-delà de l’aspect commémoratif, dans sa réa-
l’Annonciation et au jour même de sa célébration liturgique lité permanente de « plénitude du temps ». Aussi est-il né-
que j’ai situé mon encyclique consacrée à la Vierge Marie, cessaire d’y préparer dès maintenant nos esprits et nos
que j’avais annoncée le 1er janvier (1) et qui est publiée au- cœurs. Et le pèlerinage de foi, qui est la synthèse de l’expé-
jourd’hui dans la perspective de l’Année mariale (2). rience vécue par la Vierge Marie, ouvre une route que au
J’y ai réfléchi depuis longtemps. Je l’ai longuement culti- cours de l’Année mariale, l’Église parcourra à la lumière du
vée dans mon cœur. Je remercie maintenant le Seigneur Magnificat : l’hymne prophétique, fait de tous ceux hommes
pour m’avoir permis d’offrir ce service aux fils et aux filles et femmes, qui se sentent de manière authentique l’Église
de l’Église, répondant à des attentes dont divers signaux et qui, à cause de cela, se rendent compte des impératifs des
m’étaient parvenus. « temps nouveaux », dans toute leur ampleur.
3. Cette encyclique consiste, en substance, en une 5. L’encyclique exprime le souffle qui émane de l’univer-
« méditation » sur la révélation du mystère du salut qui a salité de la rédemption accomplie par le Christ et de l’uni-
été communiqué à Marie à l’aube de la Rédemption et au- versalité de la maternité de la Vierge Marie.
quel elle a été appelée à participer et à collaborer d’ume ma- Adressée aux fidèles de l’Église catholique appelés à ce-
nière toute exceptionnelle et extraordinaire. lebrer l’Année mariale, l’encyclique exprime la profonde as-
C’est une méditation qui parcourt à nouveau et, par cer- piration à l’unité de tous les chrétiens que Vatican II a codi-
tains aspects, approfondit le magistère conciliaire, spécifi- fiée et qu’exprime le dialogue œcuménique. Elle fait donc
quement le huitième chapitre de la Constitution dogmatique écho à la joie et à la consolation manifestées par le Concile
Lumen gentium sur « la Bienheureuse Vierge Marie, Mère qui constatait que « parmi les frères désunis aussi, il n’en
de Dieu, dans le mystère du Christ et de l’Église ». manque pas qui rendent à la Mère du Seigneur et Sauveur
Vous savez, chers frères et sœurs, qu’il s’agit du chapitre l’honneur qui lui est dû, spécialement parmi les Orientaux,
qui couronne le document fondamental de Vatican II ; un texte lesquels vont, d’un élan fervent et d’une âme toute dévouée,
particulièrement significatif, parce qu’aucum Concile œcu- vers la Mère de Dieu toujours Vierge pour lui rendre leur
ménique n’avait auparavant présenté une aussi vaste syn- culte » (Lumen gentium, 69).
thèse de la doctrine catholique sur la place que la très sainte Dans cet ordre d’idées, j’ai voulu aussi rappeler le millé-
Vierge Marie occupe dans le mystère du Christ et de l’Église. naire du baptême de saint Vladimir de Kiev, survenu en 988,
Les réflexions qui en découlent se situent à l’horizon bi- qui marqua le début du christianisme parmi les peuples de la
blique, de son commencement aux visions symboliques de Rus, s’étendant ensuite à d’autres territoires de l’Europe
l’Apocalypse, chargées de mystère, sur le monde à venir. À orientale jusqu’au nord de l’Asie. L’Église tout entière est
plusieurs reprises apparaît là, dans les étapes et dans le invitée à s’unir par la prière à tous ceux, orthodoxes et ca-
message du salut, la figure d’une « femme », qui prend un vi- tholiques, qui célèbrent cet anniversaire.
sage précis en Marie de Nazareth quand sonne l’heure de la 6. L’horizon de Redemptoris Mater, touchant la dimension
Rédemption. Redemptoris Mater est le nom de cette ency- cosmique du mystère de la Rédemption, est ouvert au genre
clique, son enseigne emblématique, qui indique déjà dès le humain tout entier par la solidarité qui lie l’Église aux
départ son orientation doctrinale et pastorale en direction hommes avec lesquels elle partage le cheminement ter-
du Christ. restre, consciente des formidables questions qui agitent les
4. Le caractère christologique du discours développé dans racines de la civilisation à la frontière entre les deux millé-
l’encyclique se fond avec la dimension ecclésiale et la dimen- naires, dans l’alternance éternelle entre la « chute » et la
sion mariologique. L’Église est le Corps du Christ qui s’avan- « résurrection » de l’homme. Elle assume les grandes aspi-
ce mystiquement dans les siècles (cf. 1 Co 12, 27). Marie de rations qui parcourent aujourd’hui la conscience du monde :
Nazareth en est la Mère. Elle est la Mère de l’Église. les individus, les familles, les nations.
Aussi l’Église regarde-t-elle Marie à travers Jésus, comme À la sainte Mère du Rédempteur je confie avec affection
elle « regarde » Jésus à travers Marie (cf. Redemptoris Mater, cette encyclique, en souhaitant que les célébrations pro-
26). Cette réciprocité nous permet d’approfondir sans cesse, mues dans les Églises particulières au cours de l’Année
en même temps que le patrimoine des vérités à croire, l’orbi- sainte puissent y trouver ume inspiration pour un fort
te de « l’obéissance de la foi », qui marque les pas de cette accroissement de la vie chrétienne, spécialement par la par-
très haute créature, de la maison de Nazareth à Ain-Karim, au ticipation aux sacrements de pénitence et d’Eucharistie. Ce
Temple, à Cana, sur le Calvaire. Puis, entre les murs du sont là les sources où puiser l’énergie nécessaire pour rem-
Cénacle, dans l’attente, remplie de prière, de l’Esprit-Saint. plir sa mission dans l’Église et dans le monde, selon l’ordre
(1) DC 1987, n° 1933, p. 137-138. que la Vierge répète aussi en cette phase de l’histoire :
(2) DC 1987, n° 1938, p. 383. « Faites ce qu’il (le Christ) vous dira. » (Jn 2, 5.)

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