0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
7 vues27 pages

État de nature selon John Locke

Dans l'état de nature, tous les hommes jouissent d'une liberté et d'une égalité parfaites, sans subordination, mais doivent respecter les lois de la nature qui régissent leurs interactions. Chaque individu a le droit de punir les violations de ces lois pour préserver la tranquillité et la sécurité de la communauté humaine. Ce pouvoir de punition est limité par la nécessité de maintenir l'ordre et ne doit pas être exercé par passion, mais selon la raison et la justice.

Transféré par

ka6787270
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
7 vues27 pages

État de nature selon John Locke

Dans l'état de nature, tous les hommes jouissent d'une liberté et d'une égalité parfaites, sans subordination, mais doivent respecter les lois de la nature qui régissent leurs interactions. Chaque individu a le droit de punir les violations de ces lois pour préserver la tranquillité et la sécurité de la communauté humaine. Ce pouvoir de punition est limité par la nécessité de maintenir l'ordre et ne doit pas être exercé par passion, mais selon la raison et la justice.

Transféré par

ka6787270
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil.

17

Chapitre II
De l'état de Nature

Retour à la table des matières

4. Pour bien entendre en quoi consiste le pouvoir politique, et connaître sa véri-


table origine, il faut considérer dans quel état tous les hommes sont naturellement.
C'est un état de parfaite liberté, un état dans lequel, sans demander de permission à
personne, et sans dépendre de la volonté d'aucun autre homme, ils peuvent faire ce
qu'il leur plait, et disposer de ce qu'ils possèdent et de leurs personnes, comme ils
jugent à propos, pourvu qu'ils se tiennent dans les bornes de la loi de la Nature 1.

Cet état est aussi un état d'égalité; en sorte que tout pouvoir et toute juridiction est
réciproque, un homme n'en ayant pas plus qu'un autre. Car il est très évident que des
créatures d'une même espèce et d'un même ordre, qui sont nées sans distinction, qui
ont part aux mêmes avantages de la nature, qui ont les mêmes facultés, doivent
pareillement être égales entre elles sans nulle subordination ou sujétion, à moins que
le seigneur et le maître des créatures n'ait établi, par quelque manifeste déclaration de
sa volonté, quelques-unes sur les autres, et leur ait conféré, par une évidente et claire
ordonnance, un droit irréfragable à la domination et à la souveraineté.

1 Restriction nécessaire, à laquelle il faut bien faire attention.


John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 18

5. C'est cette égalité, où sont les hommes naturellement, que le judicieux Hooker 1
regarde comme si évidente en elle-même et si hors de contestation, qu'il en fait le
fondement de l'obligation où sont les hommes de s'aimer mutuellement : il fonde sur
ce principe d'égalité tous les devoirs de charité et de justice auxquels les hommes sont
obligés les uns envers les autres. Voici ses paroles :

« * Le même instinct a porté les hommes à reconnaître qu'ils ne sont pas moins
tenus d'aimer les autres, qu'ils sont tenus de s'aimer eux-mêmes. Car voyant toutes
choses égales entre eux, ils ne peuvent que comprendre qu'il doit y avoir aussi entre
eux tous une même mesure. Si je ne puis que désirer de recevoir du bien, même par
les mains de chaque personne, autant qu'aucun autre homme en peut désirer pour soi,
comment puis-je prétendre de voir, en aucune sorte, mon désir satisfait, si je n'ai soin
de satisfaire le même désir, qui est infailliblement dans le cœur d'un autre homme, qui
est d'une seule et même nature avec moi? S'il se fait quelque chose qui soit contraire à
ce désir que chacun a, il faut nécessairement qu'un autre en soit aussi choqué que je
puis l'être. Tellement, que si je nuis et cause du préjudice, je dois me disposer à souf-
frir le même mal; n'y ayant nulle raison qui oblige les autres à avoir pour moi une
plus grande mesure de charité que j'en ai pour eux. C'est pourquoi le désir que j'ai
d'être aimé, autant qu'il est possible, de ceux qui me sont égaux dans l'état de nature,
m'impose une obligation naturelle de leur porter et témoigner une semblable affec-
tion. Car, enfin, il n'y a personne qui puisse ignorer la relation d'égalité entre nous-
mêmes et les autres hommes, qui sont d'autres nous-mêmes, ni les règles et les lois
que la raison naturelle a prescrites pour la conduite de la vie. »

6. Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un


état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par
laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède : mais il
n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même 2, non plus que de faire tort à
aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa
liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui.
L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé
de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes,
s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à
un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes
étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un
souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartien-
nent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à
un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne
peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous

1 Rich. Hooker a été des plus savants Théologiens d'Angleterre, dans le XVIe siècle : son Traité des
lois de la Politique Ecclésiastique donne une grande idée de sa vaste érudition, et lui a mérité des
éloges de la part des plus grands hommes.
* Eccl. Pol. lib., I.
2 C'est ce que lui défendent les bornes de la Loi de la nature dans lesquelles il doit se tenir par la
raison qui suit, qu'il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage que sa propre
conservation exige de lui; parce qu'il est l'ouvrage du Tout-Puissant qui doit durer autant qu'il lui
plain, et non autant qu'il plait à l'ouvrage. Ce sentiment est si général dans les hommes, que les lois
civiles, qui ont succédé à celles de la nature, sur lesquelles elles sont fondées, défendaient, chez les
Hébreux, d'accorder les honneurs de la sépulture à ceux qui se tuaient eux-mêmes.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 19

détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des
autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites
pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter
point volontairement son poste * pour parler ainsi.

*
Sentiment et pensée des Pythagoriciens, apportés par Platon in Apol. Socr.,
par Cicéron, De senect. Cap. XX. et par Lactance inst. div. I. III, c. 18.
L'aimable, le spirituel Montaigne est charmant sur cet article. «


C'était le sentiment de Virgile, et, par conséquent, de tous les Romains de son
temps, quand il dit :

Aen. Lib. 6, v. 434.

Caton. Ce que je finirai par ce


beau vers de Martial, qui nomme cette action une rage, une fureur :
Hic rogo, non furor est, ne moriare, mori ?

Et lorsque sa propre conservation n'est point en danger, il doit, selon ses forces,
conserver le reste des hommes, et à moins que ce ne soit pour faire justice de quelque
coupable 1, il ne doit jamais ôter la vie à un autre, ou préjudicier à ce qui tend à la
conservation de sa vie, par exemple, à sa liberté, à sa santé, à ses membres, à ses
biens.

7. Mais, afin que personne n'entreprenne d'envahir les droits d'autrui, et de faire
tort à son prochain; et que les lois de la nature, qui a pour but la tranquillité et la
conservation du genre humain, soient observées, la nature a mis chacun en droit, dans
cet état, de punir la violation de ses lois, mais dans un degré qui puisse empêcher
qu'on ne les viole plus. Les lois de la nature, aussi bien que toutes les autres lois, qui
1 Ceci doit s'entendre de l'état de nature seulement, comme l'explique l'Auteur dans le § suivant.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 20

regardent les hommes en ce monde, seraient entièrement inutiles, si personne, dans


l'état de nature, n'avait le pouvoir de les faire exécuter, de protéger et conserver
l'innocent, et de réprimer ceux qui lui font tort. Que si dans cet état, un homme en
peut punir un autre à cause de quelque mal qu'il aura fait ; chacun peut pratiquer la
même chose. Car en cet état de parfaite égalité, dans lequel naturellement nul n'a de
supériorité, ni de juridiction sur un autre, ce qu'un peut faire, en vertu des lois de la
nature, tout autre doit avoir nécessairement le droit de le pratiquer.

8. Ainsi, dans l'état de nature, chacun a, à cet égard, un pouvoir incontestable sur
un autre. Ce pouvoir néanmoins n'est pas absolu et arbitraire, en sorte que lorsqu'on a
entre ses mains un coupable, l'on ait droit de le punir par passion et de s'abandonner à
tous les mouvements, à toutes les fureurs d'un cœur irrité et vindicatif. Tout ce qu'il
est permis de faire en cette rencontre, c'est de lui infliger les peines que la raison
tranquille et la pure conscience dictent et ordonnent naturellement, peines proportion-
nées à sa faute, et qui ne tendent qu'à réparer le dommage qui a été causé, et qu'à
empêcher qu'il n'en arrive un semblable à l'avenir. En effet, ce sont les deux seules
raisons qui peuvent rendre légitime le mal qu'on fait à un autre, et que nous appelons
punition. Quand quelqu'un viole les lois de la nature, il déclare, par cela même, qu'il
se conduit par d'autres règles que celles de la raison et de la commune équité, qui est
la mesure que Dieu a établie pour les actions des hommes, afin de procurer leur
mutuelle sûreté, et dès lors il devient dangereux au genre humain; puisque le lien
formé des mains du Tout-Puissant pour empêcher que personne ne reçoive de dom-
mage, et qu'on n'use envers autrui d'aucune violence, est rompu et foulé aux pieds par
un tel homme. De sorte que sa conduite offensant toute la nature humaine, et étant
contraire à cette tranquillité et à cette sûreté à laquelle il a été pourvu par les lois de la
nature, chacun, par le droit qu'il a de conserver le genre humain, peut réprimer, ou, s'il
est nécessaire, détruire ce qui lui est nuisible; en un mot, chacun peut infliger à une
personne qui a enfreint ces lois, des peines qui soient capables de produire en lui du
repentir et lui inspirer une crainte, qui l'empêchent d'agir une autre fois de la même
manière, et qui même fassent voir aux autres un exemple qui les détourne d'une con-
duite pareille à celle qui les lui a attirées. En cette occasion donc, et sur ce
fondement 1, chacun a droit de punir les coupables, et d'exécuter les lois de la nature.

9. Je ne doute point que cette doctrine ne paraisse a quelques-uns fort étrange :


mais avant que de la condamner, je souhaite qu'on me dise par quel droit un Prince ou
un État peur faire mourir ou punir un étranger, qui aura commis quelque crime dans
les terres de sa domination. Il est certain que les lois de ce Prince ou de cet État, par la
vertu et la force qu'elles reçoivent de leur publication et de l'autorité législative, ne
regardent point cet étranger. Ce n'est point à lui que ce souverain parle; ou s'il le
faisait, l'étranger ne serait point obligé de l'écouter et de se soumettre à ses ordon-
nances. L'autorité législative, par laquelle des lois ont force de lois par rapport aux
sujets d'une certaine république et d'un certain État, n'a assurément nul pouvoir et nul
droit à l'égard d'un étranger. Ceux qui ont le pouvoir souverain de faire des lois en
Angleterre, en France, en Hollande, sont à l'égard d'un Indien, aussi bien qu'à l'égard
de tout le reste du monde, des gens sans autorité. Tellement que si en vertu des lois de
la nature chacun n'a pas le pouvoir de punir, par un jugement modéré, et conformé-
ment au cas qui se présente, ceux qui les enfreignent, je ne vois point comment les

1 Cette restriction est encore nécessaire : et on doit y faire bien attention, en se souvenant que c'est
ce que dictent les lois de la nature, dans l'état de nature.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 21

magistrats d'une société et d'un État peuvent punir un étranger; si ce n'est parce qu'à
l'égard d'un tel homme, ils peuvent avoir le même droit et la même juridiction, que
chaque personne peut avoir naturellement à l'égard d'un autre.

10. Lorsque quelqu'un viole la loi de la nature, qu'il s'éloigne des droites règles de
la raison, et fait voir qu'il renonce aux principes de la nature humaine, et qu'il est une
créature nuisible et dangereuse; chacun est en droit de le punir : mais celui qui en
reçoit immédiatement et particulièrement quelque dommage ou préjudice, outre le
droit de punition qui lui est commun avec tous les autres hommes, a un droit
particulier en cette rencontre, en vertu duquel il peut demander que le dommage qui
lui a été fait soit réparé. Et si quelque autre personne croit cette demande juste, elle
peut se joindre à celui qui a été offensé personnellement, et l'assister dans le dessein
qu'il a de tirer satisfaction du coupable, en sorte que le mal qu'il a souffert puisse être
réparé.

11. De ces deux sortes de droits, dont l'un est de punir le crime pour le réprimer et
pour empêcher qu'on ne continue à le commettre, ce qui est le droit de chaque per-
sonne; l'autre, d'exiger la réparation du mal souffert : le premier a passé et a été confé-
ré au magistrat, qui, en qualité de magistrat, a entre les mains le droit commun de
punir; et toutes les fois que le bien public ne demande pas absolument qu'il punisse et
châtie la violation des lois; il peut, de sa propre autorité, pardonner les offenses et les
crimes : mais il ne peut point disposer de même de la satisfaction due à une personne
privée, à cause du dommage qu'elle a reçu. La personne qui a souffert en cette
rencontre, a droit de demander la satisfaction ou de la remettre; celui qui a été endom-
magé, a le pouvoir de s'approprier les biens ou le service de celui qui lui a fait tort : il
a ce pouvoir par le droit qu'il a de pourvoir à sa propre conservation; tout de même
que chacun, par le droit qu'il a de conserver le genre humain, et de faire raisonna-
blement tout ce qui lui est possible sur ce sujet, a le pouvoir de punir le crime, pour
empêcher qu'on ne le commette encore. Et c'est pour cela que chacun, dans l'état de
nature, est en droit de tuer un meurtrier, afin de détourner les autres de faire une
semblable offense, que rien ne peut réparer, ni compenser, en les épouvantant par
l'exemple d'une punition à laquelle sont sujets tous ceux qui commettent le même
crime; et ainsi mettre les hommes a l'abri des attentats d'un criminel qui, ayant renon-
cé à la raison, à la règle, à la mesure commune que Dieu a donnée au genre humain, a,
par une injuste violence, et par un esprit de carnage, dont il a usé envers une person-
ne, déclaré la guerre à tous les hommes, et par conséquent doit être détruit comme un
lion, comme un tigre, comme une de ces bêtes féroces avec lesquelles il ne peut y
avoir de société ni de sûreté. Aussi est-ce sur cela qu'est fondée cette grande loi de la
nature : Si quelqu'un répand le sang d'un homme, son sang sera aussi répandu par un
homme 1. Et Caïn était si pleinement convaincu que chacun est en droit de détruire et
d'exterminer un coupable de cette nature, qu'après avoir tué son frère, il criait :
Quiconque me trouvera, me tuera. Tant il est vrai que ce droit est écrit dans le cœur
de tous les hommes.

1 Ce sont les propres termes des ordres que Dieu donne à Noé et à sa famille, en sortant de l'Arche;
ainsi c'est l'ordre du Maître de la nature. Emmam TREMELLIUS trouve, dans cet ordre de Dieu,
l'établissement de la Loi du Talion, atque haec [en grec dans le texte] institutio. Gen. Cap. IX, v. 6.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 22

12. Par la même raison, un homme NB. dans l'état de nature, peut punir la moin-
dre infraction des lois de la nature 1. Mais peut-il punir de mort une semblable infrac-
tion? demandera quelqu'un. je réponds, que chaque faute peut être punie dans un
degré, et avec une sévérité qui soit capable de causer du repentir au coupable, et
d'épouvanter si bien les autres, qu'ils n'aient pas envie de tomber dans la même faute.
Chaque offense commise dans l'état de nature, peut pareillement, dans l'état de nature,
être punie autant, s'il est possible, qu'elle peut être punie dans un État et dans une
république. Il n'est pas de mon sujet d'entrer dans le détail pour examiner les degrés
de châtiment que les lois de la nature prescrivent : je dirai seulement qu'il est très
certain qu'il y a de telles lois, et que ces lois sont aussi intelligibles et aussi claires à
une créature raisonnable, et à une personne qui les étudie, que peuvent être les lois
positives des sociétés et des États; et même sont-elles, peut-être, plus claires et plus
évidentes. Car, enfin, il est plus aisé de comprendre ce que la raison suggère et dicte,
que les fantaisies et les inventions embarrassées des hommes, lesquels suivent sou-
vent d'autres règles que celles de la raison, et qui, dans les termes dont ils se servent
dans leurs ordonnances, peuvent avoir dessein de cacher et d'envelopper leurs vues et
leurs intérêts. C'est le véritable caractère de la plupart des lois municipales des pays,
qui, après tout, ne sont justes, qu'autant qu'elles sont fondées sur la loi de la nature,
selon lesquelles elles doivent être réglées et interprétées.

13. je ne doute point qu'on n'objecte à cette opinion, qui pose que dans l'état de
nature, chaque homme a le pouvoir de faire exécuter les lois de la nature, et d'en punir
les infractions; je ne doute point, dis-je, qu'on n'objecte que c'est une chose fort dérai-
sonnable, que les hommes soient juges dans leurs propres causes; que l'amour-propre
rend les hommes partiaux, et les fait pencher vers leurs intérêts, et vers les intérêts de
leurs amis; que d'ailleurs un mauvais naturel, la passion, la vengeance, ne peuvent
que les porter au-delà des bornes d'un châtiment équitable; qu'il ne s'ensuivrait de là
que confusion, que désordre, et que c'est pour cela que Dieu a établi les Puissances
souveraines. Je ne fais point de difficulté d'avouer que le Gouvernement civil est le
remède propre aux inconvénients de l'état de nature, qui, sans doute, ne peuvent être
que grands partout où les hommes sont juges dans leur propre cause : mais je souhaite
que ceux qui font cette objection, se souviennent que les Monarques absolus sont
hommes, et que si le Gouvernement civil est le remède des maux qui arriveraient
nécessairement, si les hommes étaient juges dans leurs propres causes, et si par cette
raison, l'état de nature doit être abrogé, on pourrait dire la même chose de l'autorité
des Puissances souveraines. Car enfin je demande : le Gouvernement civil est-il meil-
leur, à cet égard, que l'état de nature? N'est-ce pas un Gouvernement où un seul
homme, commandant une multitude, est juge dans sa propre cause, et peut faire à tous
ses sujets tout ce qu'il lui plait, sans que personne ait droit de se plaindre de ceux qui
exécutent ses volontés, ou de former aucune opposition ? Ne faut-il point se sou-
mettre toujours à tout ce que fait et veut un Souverain, soit qu'il agisse par raison, ou

1 Puisque chaque particulier, dans l'état de nature, doit veiller à la conservation mutuelle et générale
de tous les hommes. Voici comme Cumberland soutient l'affirmative. « Il n'y a parmi les hommes,
dit-il, considérés comme hors de tout gouvernement civil, un juge tout prêt à punir les forfaits,
lorsqu'ils sont une fois découverts; car, comme il est de l'intérêt de tous que les crimes soient
punis, quiconque a en main assez de force, a droit d'exercer cette punition, autant que le demande
le bien public; n'y ayant alors aucune inégalité entre les hommes. C'est sur quoi est fondée la
pensée de Térence, Homo sum, humani nihil a me alientum puto. » Tr. Phil. des lois natur. Chap.
1, § 26.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 23

par passion, ou par erreur 1 ? Or, c'est ce qui ne se rencontre pourtant point, et qu'on
n'est point obligé de faire dans l'état de nature, l'un à l'égard de l'autre : car, si celui
qui juge, juge mal et injustement dans sa propre cause, ou dans la cause d'un autre, il
en doit répondre, et on peut en appeler au reste des hommes.

14. On a souvent demandé, comme si on proposait une puissante objection, en


quels lieux, et quand les hommes sont ou ont été dans cet état de nature 2 ? A quoi il
suffira pour le présent de répondre, que les Princes et les Magistrats des gouverne-
ments indépendants, qui se trouvent dans l'univers, étant dans l'état de nature, il est
clair que le monde n'a jamais été, ne sera jamais sans un certain nombre d'hommes
qui ont été, et qui seront dans l'état de nature. Quand je parle des Princes, des Magis-
trats, et des sociétés indépendantes, je les considère précisément en eux-mêmes, soit
qu'ils soient alliés, ou qu'ils ne le soient pas. Car, ce n'est pas toute sorte d'accord, qui
met fin à l'état de nature; mais seulement celui par lequel on entre volontairement
dans une société, et on forme un corps politique. Toute autre sorte d'engagements et
de traités, que les hommes peuvent faire entre eux, les laisse dans l'état de nature. Les
promesses et les conventions faites, par exemple, pour un troc, entre deux hommes
dans l'Isle déserte dont parle Garcilasso de la Vega, dans son histoire du Pérou; ou
entre un Suisse et un Indien, dans les déserts de l'Amérique, sont des liens qu'il n'est
pas permis de rompre, et sont des choses qui doivent être ponctuellement exécutées,
quoique ces sortes de gens soient, en cette occasion, dans l'état de nature par rapport

1 Cette thèse a besoin de quelque modification. Cette obéissance passive n'est ni selon les lois de la
nature, ni reçue dans aucune société, dont le suprême Magistrat ne sera pas le despotique tyran.
Notre auteur n'a pas voulu abolir le droit de résistance, qu'ont les sujets, qui se sont réservés
certains privilèges dans l'établissement de la souveraineté; ou qui voient que le suprême Magistrat
agit ouvertement contre toutes les fins du gouvernement civil. Cette résistance ne suppose point
que les sujets soient au-dessus du Magistrat suprême, ni qu'ils aient un droit propre de le punir.
Les liens de sujétion sont rompus en ce cas-là, par la faute du souverain, qui agit en ennemi contre
ses sujets, et les dégageant ainsi du serment de fidélité, les remet dans l'état de la liberté et de
l'égalité naturelles. C'est le sentiment d'une infinité d'auteurs, qui ont mis cette question dans une
pleine évidence.
2 On pourrait dire que ceux qui font cette question prennent plaisir à s'aveugler eux-mêmes;
puisqu'il ne se peut, étant hommes, qu'ils ne soient persuadés qu'eux-mêmes sont encore dans cet
état de nature, où les hommes ont été depuis qu'il y en a eu sur la terre, et où ils seront tant qu'il y
aura des hommes. J'emprunterai du profond Pufendorff l'explication de ma pensée. Il envisage
l'état de la nature sous trois faces différentes : « L'état de la nature, dans le dernier sens, est, dit-il,
celui où l'on conçoit les hommes en tant qu'ils n'ont ensemble d'autre relation morale, que celle qui
est fondée sur cette liaison simple et universelle qui résulte de la ressemblance de leur nature,
indépendamment de toute convention et de tout acte humain, qui en ait assujetti quelques-uns à
d'autres. Sur ce pied-là, ceux que l'on dit vivre respectivement dans l'état de nature, ce sont ceux
qui ne sont ni soumis à l'empire l'un de l'autre, ni dépendant d'un maître commun, et qui n'ont reçu
les uns des autres ni bien ni mal; ainsi l'état de nature est opposé, en ce sens, à l'état civil »
(quoique ce dernier soit sorti de l'autre sur lequel il est fondé. Ainsi, il faut que l'état de nature ait
existé quelque part avant de donner la naissance à l'état civil). « Pour se former une idée juste de
l'état de nature, considéré au dernier regard, il faut le concevoir, ou par fiction ou tel qu'il existe
véritablement. Le premier aurait lieu si l'on supposait qu'au commencement du monde une
multitude d'hommes eût paru tout à coup sur la terre, sans que l'un naquît ou dépendît en aucune
manière de l'autre; comme la Fable nous représente ceux qui sortirent des dents d'un serpent, que
Cadmus avait semées... Mais l'étai de nature, qui existe réellement, a lieu entre ceux qui, quoique
unis avec quelques autres par une société particulière, n'ont rien de commun ensemble que la
qualité de créatures humaines, et ne se doivent rien les uns aux autres, que ce qu'on peut exiger
précisément en tant qu'homme. C'est ainsi que vivaient autrefois respectivement les membres de
différentes familles séparées et indépendantes, et c'est sur ce pied-là que se regardent encore
aujourd'hui les sociétés civiles et les particulières qui ne sont pas membres d'un même corps
politique. »
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 24

l'un à l'autre. En effet, la sincérité et la fidélité sont des choses que les hommes sont
obligés d'observer religieusement, en tant qu'ils sont hommes, non en tant qu'ils sont
membres d'une même société.

15. Quant à ceux qui disent, qu'il n'y a jamais eu aucun homme dans l'état de
nature, je ne veux leur opposer que l'autorité du judicieux Hooker. Les lois dont nous
avons parlé, dit-il, entendant les lois de la nature 1, obligent absolument les hommes à
les observer, même en tant qu'ils sont hommes, quoiqu'il n'ait nulle convention et nul
accord solennel passé entre eux pour faire ceci ou cela, ou pour ne le pas faire. Mais
parce que nous ne sommes point capables seuls de nous pourvoir des choses que nous
désirons naturellement, et qui sont nécessaires à notre vie, laquelle doit être conve-
nable à la dignité de l'homme; c'est pour suppléer à ce qui nous manque, quand nous
sommes seuls et solitaires, que nous avons été naturellement portés à rechercher la
société et la compagnie les uns des autres, et c'est ce qui a fait que les hommes se sont
unis avec les autres, et ont composé, au commencement et d'abord, des sociétés politi-
ques. J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que
j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consente-
ment, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point
que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident.

1 Eccl. Pol. Lib. I, Sect. 10.


John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 25

Chapitre III
De l'état de Guerre

Retour à la table des matières

16. L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un
autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette décla-
ration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors
cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite.
En cet état, la vie du premier est exposée, et peut être ravie par le pouvoir de l'autre,
ou de quiconque voudra se joindre à lui pour le défendre et épouser sa querelle : étant
juste et raisonnable que j'aie droit de détruire ce qui me menace de destruction; car,
par les lois fondamentales de la nature, l'homme étant obligé de se conserver lui-
même, autant qu'il est possible ; lorsque tous ne peuvent pas être conservés, la sûreté
de l'innocent doit être préférée, et un homme peut en détruire un autre qui lui fait la
guerre, ou qui lui donne à connaître son inimitié et la résolution qu'il a prise de le
perdre 1 : tout de même que je puis tuer un lion ou un loup, parce qu'ils ne sont pas

1 Les Jurisconsultes Romains approuvent cette conduite, 7ure hoc evenit, disent-ils, Digest. Lib. I,
tome I de Just. et jure. Leg. III, ut quod quisque ob tutellam corporis sui fecerit : jure fecisse
existimetur. Et Hérodien dit expressément : « Il est également juste et nécessaire de repousser par
la force les insultes d'un agresseur plutôt que de les souffrir patiemment, puisque autrement avec
le malheur d'être tué, on a encore la honte de passer pour un homme sans cœur. » Liv. VI, c. 10.
Pufendorf est du même sentiment, dans le Chap. 5 du Liv. II, où il traite de la juste défense de soi-
même; cependant, il veut que, avant d'en venir à l'extrémité avec un agresseur injuste, on mette en
oeuvre toutes les voies qui peuvent conduire à un accommodement : « Mais, dit-il, lorsque ces
voies de douceur ne suffisent pas pour nous sauver, ou pour nous mettre en sûreté, il faut en venir
aux mains. En ce cas, si l'agresseur continue malicieusement à nous insulter sans être touché
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 26

soumis aux lois de la raison, et n'ont d'autres règles que celles de la force et de la
violence. On peut donc traiter comme des bêtes féroces ces gens dangereux, qui ne
manqueraient point de nous détruire et de nous perdre, si nous tombions en leur
pouvoir.

17. Or, de là vient que celui qui tâche d'avoir un autre en son pouvoir absolu, se
met par là dans l'état de guerre avec lui, lequel ne peut regarder son procédé que
comme une déclaration et un dessein formé contre sa vie. Car j'ai sujet de conclure
qu'un homme qui veut me soumettre à son pouvoir, sans mon consentement, en usera
envers moi, si je tombe entre ses mains, de la manière qu'il lui plaira, et me perdra,
sans doute, si la fantaisie lui en vient. En effet, personne ne peut désirer de m'avoir en
son pouvoir absolu, que dans la vue de me contraindre par la force à ce qui est
contraire au droit de ma liberté, c'est-à-dire, de me rendre esclave... Afin donc que ma
personne soit en sûreté, il faut nécessairement que je sois délivré d'une telle force et
d'une telle violence; et la raison m'ordonne de regarder comme l'ennemi de ma
conservation, celui qui est dans la résolution de me ravir la liberté, laquelle en est,
pour ainsi dire, le rempart. De sorte que celui qui entreprend de me rendre esclave se
met par là avec moi dans l'état de guerre. Lorsque quelqu'un, dans l'état de nature,
veut ravir la liberté qui appartient à tous ceux qui sont dans cet état, il faut néces-
sairement supposer qu'il a dessein de ravir toutes les autres choses, puisque la liberté
est le fondement de tout le reste; tout de même qu'un homme, dans un état de société,
qui ravirait la liberté, qui appartient à tous les membres de la société, doit être consi-
déré comme ayant dessein de leur ravir toutes les autres choses, et par conséquent
comme étant avec eux dans l'état de guerre.

18. Ce que je viens de poser montre qu'un homme peut légitimement tuer un
voleur qui ne lui aura pourtant pas causé le moindre dommage, et qui n'aura pas
autrement fait connaître qu'il en voulût à sa vie, que par la violence dont il aura usé
pour l'avoir en son pouvoir, pour prendre son argent, pour faire de lui tout ce qu'il
voudrait. Car ce voleur employant la violence et la force, lorsqu'il n'a aucun droit de
me mettre en son pouvoir et en sa disposition, je n'ai nul sujet de supposer, quelque
prétexte qu'il allègue, qu'un tel homme entreprenant de ravir ma liberté, ne me veuille
ravir toutes les autres choses, dès que je serai en son pouvoir. C'est pourquoi, il m'est
permis de le traiter comme un homme qui s'est mis avec moi dans un état de guerre,
c'est-à-dire, de le tuer, si je puis : car enfin, quiconque introduit l'état de guerre, est
l'agresseur en cette rencontre, et il s'expose certainement à un traitement semblable à
celui qu'il a résolu de faire à un autre, et risque sa vie.

19. Ici paraît la différence qu'il y a entre l'état de nature, et l'état de guerre, les-
quels quelques-uns ont confondus, quoique ces deux sortes d'états soient aussi
différents et aussi éloignés l'un de l'autre, que sont un état de paix, de bienveillance,
d'assistance et de conservation mutuelle, et un état d'inimitié, de malice, de violence
et de mutuelle destruction. Lorsque les hommes vivent ensemble conformément à la
raison, sans aucun supérieur sur la terre, qui ait l'autorité de juger leurs différends, ils
sont précisément dans l'état de nature : ainsi la violence, ou un dessein ouvert de
violence d'une personne à l'égard d'une autre, dans une circonstance où il n'y a sur la
d'aucun repentir de ses mauvais desseins, on peut le repousser de toutes ses forces en le tuant
même... si dans l'état de nature, dit-il plus bas, on donnait quelques bornes à cette liberté, c'est
alors que la vie deviendrait véritablement insociable. ». L. c.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 27

terre nul supérieur commun, à qui l'on puisse appeler, produit l'état de guerre; et faute
d'un juge, devant lequel on puisse faire comparaître un agresseur, un homme a, sans
doute, le droit de faire la guerre à cet agresseur, quand même l'un et l'autre seraient
membres d'une même société, et sujets d'un même État. Ainsi, je puis tuer sur-le-
champ un voleur qui se jette sur moi, se saisit des rênes de mon cheval, arrête mon
carrosse; parce que la loi qui a été faite pour ma conservation - si elle ne peut être
interposée pour assurer, contre la violence et un attentat présent et subit, ma vie, dont
la perte ne saurait jamais être réparée, me permet de me défendre - me met dans le
droit que nous donne l'état de guerre, de tuer mon agresseur, lequel ne me donne point
le temps de l'appeler devant notre commun juge, et de faire décider, par les lois, un
cas, dont le malheur peut être irréparable 1. La privation d'un commun Juge, revêtu
d'autorité, met tous les hommes dans l'état de nature : et la violence injuste et sou-
daine, dans le cas qui vient d'être marqué, produit l'état de guerre, soit qu'il y ait, ou
qu'il n'y ait point de commun juge.

20. Mais quand la violence cesse, l'état de guerre cesse aussi entre ceux qui sont
membres d'une même société ; et ils sont tous également obligés de se soumettre à la
pure détermination des lois : car alors ils ont le remède de l'appel pour les injures 2
passées, et pour prévenir le dommage qu'ils pourraient recevoir à l'avenir. Que s'il n'y
a point de tribunal devant lequel on puisse porter les causes, comme dans l'état de
nature; s'il n'y a point de lois positives et de juges revêtus d'autorités; l'État de guerre
ayant une fois commencé, la partie innocente y peut continuer avec justice, pour
détruire son ennemi, toutes les fois qu'il en aura le moyen, jusques à ce que l'agres-
seur offre la paix et désire se réconcilier, sous des conditions qui soient capables de
réparer le mal qu'il a fait, et de mettre l'innocent en sûreté pour l'avenir. Je dis bien
plus, si on peut appeler aux lois, et s'il y a des juges établis pour régler les différends,
mais que ce remède soit inutile, soit refusé par une manifeste corruption de la justice,
et du sens des lois, afin de protéger et indemniser la violence et les injures de
quelques-uns et de quelque parti; il est mal aisé d'envisager ce désordre autrement que
comme un état de guerre : car lors même que ceux qui ont été établis pour administrer
la justice, ont usé de violence, et fait des injustices; c'est toujours injustice, c'est tou-
jours violence, quelque nom qu'on donne à leur conduite, et quelque prétexte, quel-
ques formalités de justice qu'on allègue, puisque, après tout, le but des lois est de
protéger et soutenir l'innocent, et de prononcer des jugements équitables à l'égard de
ceux qui sont soumis à ces lois. Si donc on n'agit pas de bonne foi en cette occasion,
on fait la guerre à ceux qui en souffrent, lesquels ne pouvant plus attendre de justice
sur la terre, n'ont plus, pour remède, que le droit d'appel au Ciel.

1 C'est par cette raison-là que la loi permet de tuer un voleur que vous découvrez sur votre sol, à
heure indue, dans la supposition qu'il n'y vient que pour vous voler, et que s'il ne peut le faire sans
vous assassiner, il pourra se porter à cette extrémité, qui ne vous laisserait pas le temps, ou
d'appeler du secours, ou de le citer devant le Magistrat. Outre cela, cette conduite, toute sévère
qu'elle paraisse, est autorisée par le souverain législateur, Exod. ch. XXII, v. 2. Solon et Platon
sont du même sentiment, et chez les Romains les XII Tables disent expressément : Si nox fuctum
faxit, si eum aliquis occidit jure occisus esto. Voici comme s'explique sur ce sujet un auteur très
estimé. Dans un pareil cas l'on rentre en quelque manière en l'état de nature, où les moindres
crimes peuvent être punis de mort; et ici il n'y a point d'injustice dans une défense poussée si loin
pour conserver son bien. Car comme ces sortes d'attentats ne parviennent guère à la connaissance
du Magistrat, le temps ne permettant pas souvent d'en implorer la protection, ils demeurent très
souvent impunis. Lors donc qu'on trouve moyen de les punir, on le fait à toute rigueur, afin que, si
d'un côté, l'espérance de l'impunité rend les scélérats plus entreprenants, de l'autre, la crainte d'un
châtiment si sévère, soit capable de rendre la malice plus timide. Cumberland.
2 Il faut entendre in-juria, offense au droit.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 28

21. Pour éviter cet état de guerre, où l'on ne peut avoir recours qu'au Ciel, et dans
lequel les moindres différends peuvent être si soudainement terminés, lorsqu'il n'y a
oint d'autorité établie, qui décide entre les contendans 1; les hommes ont formé des
sociétés, et ont quitté l'état de nature : car s'il y a une autorité, un pouvoir sur la terre,
auquel on peut appeler, l'état de. guerre ne continue plus, il est exclu, et les différends
doivent être décidés 2 par ceux qui ont été revêtus de ce pouvoir. S'il y avait eu une
Cour de justice de cette nature, quelque juridiction souveraine sur la terre pour
terminer les différends qui étaient entre Jephté et les Ammonites, ils ne se seraient
jamais mis dans l'état de guerre : mais nous voyons que Jephté fut contraint d'appeler
au Ciel 3. Que l'Éternel, dit-il, qui est le Juge, juge aujourd'hui entre les enfants
d'Israël, et les enfants d'Ammon. Ensuite, se reposant entièrement sur son appel, il
conduit son armée pour combattre. Ainsi, dans ces sortes de disputes et de contes-
tations, si l'on demande : Qui sera le juge? l'on ne peut entendre, qui décidera sur la
terre et terminera les différends ? Chacun sait assez, et sent assez en son cœur ce que
Jephté nous marque par ces paroles : l'Éternel, qui est le juge, jugera. Lorsqu'il n'y a
point de juge sur la terre, l'on doit appeler à Dieu dans le Ciel. Si donc l'on demande,
qui jugera? on n'entend point, qui jugera si un autre est en état de guerre avec moi, et
si je dois faire comme Jephté, appeler au Ciel? Moi seul alors puis juger de la chose
en ma conscience, et conformément au compte que je suis obligé de rendre, en la
grande journée, au juge souverain de tous les hommes.

1 Les contendans = les parties adverses.


2 décidés = tranchés.
3 Jug. II, 27.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 31

Chapitre V
De la propriété des choses

Retour à la table des matières

25. Soit que nous considérions la raison naturelle, qui nous dit que les hommes
ont droit de se conserver, et conséquemment de manger et de boire, et de faire
d'autres choses de cette sorte, selon que la nature les fournit de biens pour leur subsis-
tance; soit que nous consultions la révélation, qui nous apprend ce que Dieu a accordé
en ce monde à Adam, à Noé, et à ses fils; il est toujours évident, que Dieu, dont David
dit *, qu'il a donné la terre aux fils des hommes, a donné en commun la terre au genre
humain. Mais cela étant, il semble qu'il est difficile de concevoir qu'une personne
particulière puisse posséder rien en propre. je ne veux pas me contenter de répondre,
que s'il est difficile de sauver et d'établir la propriété des biens, supposé que Dieu ait
donné en commun la terre à Adam et à sa postérité, il s'ensuivrait qu'aucun homme,
excepté un Monarque universel, ne pourrait posséder aucun bien en propre : mais je
tâcherai de montrer comment les hommes peuvent posséder en propre diverses
partions de ce que Dieu leur a donné en commun, et peuvent en jouir sans aucun
accord formel fait entre tous ceux qui y ont naturellement le même droit.

* Psalm., CXV, 16.


John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 32

26. Dieu, qui a donné la terre aux hommes en commun, leur a donné pareillement
la raison, pour faire de l'un et de l'autre l'usage le plus avantageux à la vie et le plus
commode. La terre, avec tout ce qui y est contenu, est donnée aux hommes pour leur
subsistance et pour leur satisfaction. Mais, quoique tous les fruits qu'elle produit
naturellement, et toutes les bêtes qu'elle nourrit, appartiennent en commun au genre
humain, en tant que ces fruits sont produits, et ces bêtes sont nourries par les soins de
la nature seule, et que personne n'a originellement aucun droit particulier sur ces
choses-là, considérées précisément dans l'état de nature ; néanmoins, ces choses étant
accordées par le Maître de la nature pour l'usage des hommes, il faut nécessairement
qu'avant qu'une personne particulière puisse en tirer quelque utilité et quelque
avantage, elle puisse s'en approprier quelques-unes. Le fruit ou gibier qui nourrit un
Sauvage des Indes, qui ne reconnaît point de bornes, qui possède les biens de la terre
en commun, lui appartient en propre, et il en est si bien le propriétaire, qu'aucun autre
n'y peut avoir de droit, à moins que ce fruit ou ce gibier ne soit absolument nécessaire
pour la conservation de sa vie.

27. Encore que la terre et toutes les créatures inférieures soient communes et
appartiennent en général à tous les hommes, chacun pourtant a un droit particulier sur
sa propre personne, sur laquelle nul autre ne peut avoir aucune prétention. Le travail
de son corps et l'ouvrage de ses mains, nous le pouvons dire, sont son bien propre.
Tout ce qu'il a tiré de l'état de nature, par sa peine et son industrie, appartient à lui
seul : car cette peine et cette industrie étant sa peine et son industrie propre et seule,
personne ne saurait avoir droit sur ce qui a été acquis par cette peine et cette industrie,
surtout, s'il reste aux autres assez de semblables et d'aussi bonnes choses communes.

28. Un homme qui se nourrit de glands qu'il ramasse sous un chêne, ou de


pommes qu'il cueille sur des arbres, dans un bois, se les approprie certainement par-
là. On ne saurait contester que ce dont il se nourrit, en cette occasion, ne lui appar-
tienne légitimement. je demande donc : Quand est-ce que ces choses qu'il mange
commencent à lui appartenir en propre? Lorsqu'il les digère, ou lorsqu'il les mange,
ou lorsqu'il les cuit, ou lorsqu'il les porte chez lui, ou lorsqu'il les cueille ? Il est
visible qu'il n'y a rien qui puisse les rendre siennes, que le soin et la peine qu'il prend
de les cueillir et de les amasser. Son travail distingue et sépare alors ces fruits des
autres biens qui sont communs; il y ajoute quelque chose de plus que la nature, la
mère commune de tous, n'y a mis; et, par ce moyen, ils deviennent son bien parti-
culier. Dira-t-on qu'il n'a point un droit de cette sorte sur ces glands et sur ces pom-
mes qu'il s'est appropriés, à cause qu'il n'a pas là-dessus le consentement de tous les
hommes? Dira-t-on que c'est un vol, de prendre pour soi, et de s'attribuer uniquement,
ce qui appartient à tous en commun? Si un tel consentement était nécessaire, la
personne dont il s'agit, aurait pu mourir de faim, nonobstant l'abondance au milieu de
laquelle Dieu l'a mise. Nous voyons que dans les communautés qui ont été formées
par accord et par traité, ce qui est laissé en commun serait entièrement inutile, si on ne
pouvait en prendre et s'en approprier quelque partie et par quelque voie. Il est certain
qu'en ces circonstances on n'a point besoin du consentement de tous les membres de
la société. Ainsi, l'herbe que mon cheval mange, les mottes de terre que mon valet a
arrachées, et les creux que j'ai faits dans des lieux auxquels j'ai un droit commun avec
d'autres, deviennent mon bien et mon héritage propre, sans le consentement de qui
que ce soit. Le travail, qui est mien, mettant ces choses hors de l'état commun où elles
étaient, les a fixées et me les a appropriées.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 33

29. S'il était nécessaire d'avoir un consentement exprès de tous les membres d'une
société, afin de pouvoir s'approprier quelque partie de ce qui est donné ou laissé en
commun; des enfants ou des valets ne sauraient couper rien, pour manger, de ce que
leur père ou leur maître leur aurait fait servir en commun, sans marquer à aucun sa
part particulière et précise. L'eau qui coule d'une fontaine publique appartient à
chacun; mais si une personne en a rempli sa cruche, qui doute que l'eau qui y est con-
tenue, n'appartienne à cette personne seule? Sa peine a tiré cette eau, pour ainsi dire,
des mains de la nature, entre lesquelles elle était commune et appartenait également à
tous ses enfants, et l'a appropriée à la personne qui l'a puisée.

30. Ainsi, cette loi de la raison, fait que le cerf qu'un Indien a tué est réputé le bien
propre de cet homme, qui a employé son travail et son adresse, pour acquérir une
chose sur laquelle chacun avait auparavant un droit commun. Et parmi les peuples
civilisés, qui ont fait tant de lois positives pour déterminer la propriété des choses,
cette loi originelle de la nature, touchant le commencement du droit particulier que
des gens acquièrent sur ce qui auparavant était commun, a toujours eu lieu, et a
montré sa force et son efficace. En vertu de cette loi, le poisson qu'un homme prend
dans l'Océan, ce commun et grand vivier du genre humain, ou l'ambre gris qu'il y
pêche, est mis par son travail hors de cet état commun où la nature l'avait laissé, et
devient son bien propre. Si quelqu'un même, parmi nous, poursuit à la chasse un
lièvre, ce lièvre est censé appartenir, durant la chasse, à celui seul qui le poursuit. Ce
lièvre est bien une de ces bêtes qui sont toujours regardées comme communes, et dont
personne n'est le propriétaire : néanmoins, quiconque emploie sa peine et son
industrie pour le poursuivre et le prendre, le tire par-là de l'état de nature, dans lequel
il était commun, et le rend sien.

31. On objectera, peut-être, que si, en cueillant et amassant des fruits de la terre,
un homme acquiert un droit propre et particulier sur ces fruits, il pourra en prendre
autant qu'il voudra. je réponds qu'il ne s'ensuit point qu'il ait droit d'en user de cette
manière. Car la même loi de la nature, qui donne à ceux qui cueillent et amassent des
fruits communs, un droit particulier sur ces fruits-là, renferme en même temps ce
droit dans de certaines bornes *. Dieu nous a donné toutes choses abondamment. C'est
la voix de la raison, confirmée par celle de l'inspiration. Mais à quelle fin ces choses
nous ont-elles été données de la sorte par le Seigneur? Afin que nous en jouissions.
La raison nous dit que la propriété des biens acquis par le travail doit donc être réglée
selon le bon usage qu'on en fait pour l'avantage et les commodités de la vie. Si l'on
passe les bornes de la modération, et que l'on prenne plus de choses qu'on n'en a
besoin, on prend, sans doute, ce qui appartient aux autres. Dieu n'a rien fait et créé
pour l'homme, qu'on doive laisser corrompre et rendre inutile. Si nous considérons
l'abondance des provisions naturelles qu'il y a depuis longtemps dans le monde; le
petit nombre de ceux qui peuvent en user, et à qui elles sont destinées, et combien peu
une personne peut s'en approprier au préjudice des autres, principalement s'il se tient
dans les bornes que la raison a mises aux choses dont il est permis d'user, on
reconnaîtra qu'il n'y a guère de sujets de querelles et de disputes à craindre par rapport
à la propriété des biens ainsi établie.

* Tim., VI, 17.


John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 34

32. Mais la principale matière de la propriété n'étant pas à présent les fruits de la
terre, ou les bêtes qui s'y trouvent, mais la terre elle-même, laquelle contient et fournit
tout le reste, je dis que, par rapport aux parties de la terre, il est manifeste qu'on en
peut acquérir la propriété en la même manière que nous avons vu qu'on pouvait
acquérir la propriété de certains fruits. Autant d'arpents de terre qu'un homme peut
labourer, semer, cultiver, et dont il peut consommer les fruits pour son entretien,
autant lui en appartient-il en propre. Par son travail, il rend ce bien-là son bien
particulier, et le distingue de ce qui est commun à tous. Et il ne sert de rien d'alléguer
que chacun y a autant de droit que lui, et que, par cette raison, il ne peut se l'appro-
prier, il ne peut l'entourer d'une clôture, et le fermer de certaines bornes, sans le
consentement de tous les autres hommes, lesquels ont part, comme lui, à la même
terre commune. Car, lorsque Dieu a donné en commun la terre au genre humain, il a
commandé en même temps à l'homme de travailler; et les besoins de sa condition
requièrent assez qu'il travaille. Le créateur et la raison lui ordonnent de labourer la
terre, de la semer, d'y planter des arbres et d'autres choses, de la cultiver, pour l'avan-
tage, la conservation et les commodités de la vie, et lui apprennent que cette portion
de la terre, dont il prend soin, devient, par son travail, son héritage particulier.
Tellement que celui qui, conformément à cela, a labouré, semé, cultivé un certain
nombre d'arpents de terre, a véritablement acquis, par ce moyen, un droit de propriété
sur ses arpents de terre, auxquels nul autre ne peut rien prétendre, et qu'il ne peut lui
ôter sans injustice.
33. D'ailleurs, en s'appropriant un certain coin de terre, par son travail et par son
adresse, on ne fait tort à personne, puisqu'il en reste toujours assez et d'aussi bonne, et
même plus qu'il n'en faut à un homme qui ne se trouve pas pourvu. Un homme a beau
en prendre pour son usage et sa subsistance, il n'en reste pas moins pour tous les
autres : et quand d'une chose on en laisse beaucoup plus que n'en ont besoin les au-
tres, il leur doit être fort indifférent, qu'on s'en soit pourvu, ou qu'on ne l'ait pas fait.
Qui, je vous prie, s'imaginera qu'un autre lui fait tort en buvant, même à grands traits,
de l'eau d'une grande et belle rivière, qui, subsistant toujours tout entière, contient et
présente infiniment plus d'eau qu'il ne lui en faut pour étancher sa soif? Or, le cas est
ici le même; et ce qui est vrai à l'égard de l'eau d'un fleuve, l'est aussi à l'égard de la
terre.

34. Dieu a donné la terre aux hommes en commun : mais, puisqu'il la leur a aussi
donnée pour les plus grands avantages, et pour les plus grandes commodités de la vie
qu'ils en puissent retirer, on ne saurait supposer et croire qu'il entend que la terre
demeure toujours commune et sans culture. Il l'a donnée pour l'usage des hommes
industrieux, laborieux, raisonnables; non pour être l'objet et la matière de la fantaisie
ou de l'avarice des querelleurs, des chicaneurs. Celui à qui on a laissé autant de bonne
terre qu'il en peut cultiver et qu'il s'en est déjà approprié, n'a nul sujet de se plaindre;
et il ne doit point troubler un autre dans une possession qu'il cultive à la sueur de son
visage. S'il le fait, il est manifeste qu'il convoite et usurpe un bien qui est entièrement
dû aux peines et au travail d'autrui, et auquel il n'a nul droit; surtout puisque ce qui
reste sans possesseur et propriétaire, est aussi bon que ce qui est déjà approprié, et
qu'il a en sa disposition beaucoup plus qu'il ne lui est nécessaire, et au-delà de ce dont
il peut prendre soin.

35. Il est vrai que pour ce qui regarde une terre qui est commune en Angleterre,
ou en quelque autre pays, où il y a quantité de gens, sous un même Gouvernement,
parmi lesquels l'argent roule, et le commerce fleurit, personne ne peut s'en approprier
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 35

et fermer de bornes aucune portion, sans le consentement de tous les membres de la


société. La raison en est, que cette sorte de terre est laissée commune par accord,
c'est-à-dire, par les lois du pays, lesquelles on est obligé d'observer. Cependant, bien
que cette terre-là soit commune par rapport à quelques hommes qui forment un
certain corps de société, il n'en, est pas de même à l'égard de tout le genre humain :
cette terre doit être considérée comme une propriété de ce pays ou de cette paroisse,
où une certaine convention a été faite. Au reste, on peut ajouter à la raison, tirée des
lois du pays, cette autre qui est d'un grand poids : savoir, que si on venait à fermer de
certaines bornes, et à s'approprier quelque portion de la terre commune, que nous
supposons, ce qui en resterait ne serait pas aussi utile et aussi avantageux aux mem-
bres de la communauté, que lorsqu'elle était tout entière. Et, en cela, la chose est tout
autrement aujourd'hui qu'elle ne l'était au commencement du monde, lorsqu'il s'agis-
sait de peupler la terre, qui était donnée en commun au genre humain. Les lois sous
lesquelles les hommes vivaient alors, bien loin de les empêcher de s'approprier
quelque portion de terre, les obligeaient fortement à s'en approprier quelqu'une. Dieu
leur commandait de travailler, et leurs besoins les y contraignaient assez. De sorte que
ce en quoi ils employaient leurs soins et leurs peines devenait, sans difficulté, leur
bien propre; et on ne pouvait, sans injustice, les chasser d'un lieu où ils avaient fixé
leur demeure et leur possession, et dont ils étaient les maîtres, les propriétaires, de
droit divin : car, enfin, nous voyons que labourer, que cultiver la terre, et avoir
domination sur elle, sont deux choses jointes ensemble. L'une donne droit à l'autre.
Tellement que le Créateur de l'univers, commandant de labourer et cultiver la terre, a
donné pouvoir, en même temps, de s'en approprier autant qu'on en peut cultiver; et la
condition de la vie humaine, qui requiert le travail et une certaine matière sur laquelle
on puisse agir, introduit nécessairement les possessions privées.

36. La mesure de la propriété a été très bien réglée par la nature, selon l'étendue
du travail des hommes, et selon la commodité de la vie. Le travail d'un homme ne
peut être employé par rapport à tout, il ne peut s'approprier tout; et l'usage qu'il peut
faire de certains fonds, ne peut s'étendre que sur peu de chose : ainsi, il est impossible
que personne, par cette voie, empiète sur les droits d'autrui, ou acquière quelque
propriété, qui préjudicie à son prochain, lequel trouvera toujours assez de place et de
possession, aussi bonne et aussi grande que celle dont un autre se sera pourvu, et que
celle dont il aurait pu se pourvoir auparavant lui-même. Or, cette mesure met, comme
on voit, des bornes aux biens de chacun, et oblige à garder de la proportion et user de
modération et de retenue; en sorte qu'en s'appropriant quelque bien, on ne fasse tort à
qui que ce soit. Et, dans le commencement du monde, il y avait si peu à craindre que
la propriété des biens nuisît à quelqu'un, qu'il y avait bien plus de danger que les
hommes périssent, en s'éloignant les uns des autres et s'égarant dans le vaste désert de
la terre, qu'il n'y en avait qu'ils ne se trouvassent à l'étroit, faute de place et de lieu
qu'ils pussent cultiver et rendre propre. Il est certain aussi que la même mesure peut
toujours être en usage, sans que personne en reçoive du préjudice. Car, supposons
qu'un homme ou une famille, dans l'état où l'on était au commencement, lorsque les
enfants d'Adam et de Noé peuplaient la terre, soit allé dans l'Amérique, toute vide et
destituée d'habitants; nous trouverons que les possessions que cet homme ou cette
famille aura pu acquérir et cultiver, conformément à la mesure que nous avons
établie, ne seront pas d'une fort grande étendue, et qu'en ce temps-ci même, elles ne
pouvaient nuire au reste des hommes, ou leur donner sujet de se plaindre, et de se
croire offensés et incommodés par les démarches d'un tel homme ou d'une telle famil-
le; quoique la race du genre humain, ayant extrêmement multiplié, se soit répandue
par toute la terre, et excède infiniment, en nombre, les habitants du premier âge du
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 36

monde. Et l'étendue d'une possession est de si peu de valeur sans le travail, que j'ai
entendu assurer qu'en Espagne même, un homme avait permission de labourer, semer
et moissonner dans des terres, sur lesquelles il n'avait d'autre droit que le présent et
réel usage qu'il faisait de ces sortes de fonds. Bien loin même que les propriétaires
trouvent mauvais le procédé d'un tel homme, ils croient, au contraire, lui être fort
obligés à cause que, par son industrie et ses soins, des terres négligées et désertes ont
produit une certaine quantité de blé, dont on manquait. Quoi qu'il en soit, car je ne
garantis pas la chose, j'ose hardiment soutenir que la même mesure et la même règle
de propriété, savoir, que chacun doit posséder autant de bien qu'il lui en faut pour sa
subsistance, peut avoir lieu aujourd'hui, et pourra toujours avoir lieu dans le monde,
sans que personne en soit incommodé et mis à l'étroit, puisqu'il y a assez de terre pour
autant encore d'habitants qu'il y en a; quand même l'usage de l'argent n'aurait pas été
inventé. Or, quant à l'accord qu'ont fait les hommes au sujet de la valeur de l'argent
monnayé, dont ils se servent pour acheter de grandes et vastes possessions, et en être
les seuls maîtres, je ferai voir ci-après 1 comment cela s'est fait, et sur quels fonde-
ments, et je m'étendrai sur cette matière autant qu'il sera nécessaire pour l'éclaircir.

37. Il est certain qu'au commencement, avant que le désir d'avoir plus qu'il n'est
nécessaire à l'homme eût altéré la valeur naturelle des choses, laquelle dépendait
uniquement de leur utilité par rapport à la vie humaine; ou qu'on fût convenu qu'une
petite pièce de métal jaune, qu'on peut garder sans craindre qu'il diminue et déchoie,
balancerait la valeur d'une grande pièce de viande, ou d'un grand monceau de blé : il
est certain, dis-je, qu'au commencement du monde, encore que les hommes eussent
droit de s'approprier, par leur travail, autant des choses de la nature qu'il leur en fallait
pour leur usage et leur entretien, ce n'était pas, après tout, grand-chose, et personne ne
pouvait en être incommodé et en recevoir du dommage, à cause que la même
abondance subsistait toujours en son entier, en faveur de ceux qui voulaient user de la
même industrie, et employer le même travail.

Avant l'appropriation des terres, celui qui amassait autant de fruits sauvages, et
tuait, attrapait, ou apprivoisait autant de bêtes qu'il lui était possible, mettait, par sa
peine, ces productions de la nature hors de l'état de nature, et acquérait sur elles un
droit de propriété : mais si ces choses venaient à se gâter et à se corrompre pendant
qu'elles étaient en sa possession, et qu'il n'en fît pas l'usage auquel elles étaient desti-
nées; si ces fruits qu'il avait cueillis se gâtaient, si ce gibier qu'il avait pris se corrom-
pait, avant qu'il pût s'en servir, il violait, sans doute, les lois communes de la nature,
et méritait d'être puni, parce qu'il usurpait la portion de son prochain, à laquelle il
n'avait nul droit, et qu'il ne pouvait posséder plus de bien qu'il lui en fallait pour la
commodité de la vie.

38. La même mesure règle assez les possessions de la terre. Quiconque cultive un
fonds, y recueille et moissonne, en ramasse les fruits, et s'en sert, avant qu'ils se soient
pourris et gâtés, y a un droit particulier et incontestable. Quiconque aussi a fermé
d'une clôture une certaine étendue de terre, afin que le bétail qui y paîtra, et les fruits
qui en proviendront, soient employés à sa nourriture, est le propriétaire légitime de
cet endroit-là. Mais si l'herbe de son clos se pourrit sur la terre, ou que les fruits de ses
plantes et de ses arbres se gâtent, sans qu'il se soit mis en peine de les recueillir et de
les amasser, ce fonds, quoique fermé d'une clôture et de certaines bornes, doit être

1 Dans les § 47 sq.


John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 37

regardé comme une terre en friche et déserte, et peut devenir l'héritage d'un autre. Au
commencement, Caïn pouvait prendre tant de terre qu'il en pouvait cultiver, et faire,
de l'endroit qu'il aurait choisi, son bien propre et sa terre particulière, et en même
temps en laisser assez à Abel pour son bétail. Peu d'arpents suffisaient à l'un et à
l'autre. Cependant, comme les familles crûrent en nombre, et que l'industrie des
hommes s'accrut aussi, leurs possessions furent pareillement plus étendues et plus
grandes, à proportion de leurs besoins. On n'avait pas coutume pourtant de fixer une
propriété à un certain endroit; cela ne s'est pratiqué qu'après que les hommes eurent
composé quelque corps de société particulière, et qu'ils eurent bâti des villes : alors,
d'un commun consentement, ils ont distingué leurs territoires par de certaines bornes;
et, en vertu des lois qu'ils ont faites entre eux, ils ont fixé et assigné à chaque membre
de leur société telles ou telles possessions. En effet, nous voyons que, dans cet endroit
du monde qui demeura d'abord quelque temps inhabité, et qui vraisemblablement
était commode, les hommes, du temps d'Abraham, allaient librement çà et là, de tous
côtés, avec leur bétail et leurs troupeaux, qui étaient leurs richesses. Et il est à remar-
quer qu'Abraham en usa de la sorte dans une contrée où il était étranger. De là, il
s'ensuit, même bien clairement, que du moins une grande partie de la terre était com-
mune, et que les habitants du monde ne s'appropriaient pas plus de possessions qu'il
leur en fallait pour leur usage et leur subsistance. Que si, dans un même lieu, il n'y
avait pas assez de place pour nourrir et faire paître ensemble leurs troupeaux; alors,
par un accord entre eux, ils se séparaient 1, ainsi que firent * Abraham et Lot, et
étendaient leurs pâturages partout où il leur plaisait. Et c'est pour cela aussi qu'Ésaü
abandonna son père ** et son frère, et établit sa demeure en la montagne de Séir.

39. Ainsi, sans supposer en Adam aucune domination particulière, ou aucune


propriété sur tout le monde, exclusivement à tous les autres hommes, puisque l'on ne
saurait prouver une telle domination et une telle propriété, ni fonder sur elle la pro-
priété et la prérogative d'aucun autre homme, il faut supposer que la terre a été donnée
aux enfants des hommes en commun; et nous voyons, d'une manière bien claire et
bien distincte, par tout ce qui a été posé, comment le travail en rend propres et
affectées, à quelques-uns d'eux, certaines parties, et les consacrent légitimement à leur
usage; en sorte que le droit que ces gens-là ont sur ces biens déterminés ne peut être
mis en contestation, ni être un sujet de dispute.

40. Il ne paraît pas, je m'assure, aussi étrange que ci-devant, de dire, que la pro-
priété fondée sur le travail, est capable de balancer la communauté de la terre. Certai-
nement c'est le travail qui met différents prix aux choses. Qu'on fasse réflexion à la
différence qui se trouve entre un arpent de terre, où l'on a planté du tabac ou du sucre,
ou semé du blé ou de l'orge, et un arpent de la même terre, qui est laissé Commun,
sans propriétaire qui en ait soin : et l'on sera convaincu entièrement que les effets du
travail font la plus grande partie de la valeur de ce qui provient des terres. Je pense
que la supputation sera bien modeste, si je dis que des productions d'une terre
cultivée, 9 dixièmes sont les effets du travail. Je dirai plus. Si nous voulions priser au
juste les choses, conformément à l'utilité que nous en retirons, compter toutes les

1 C'est ainsi qu'en usent encore les tribus d'Arabes sorties des Arabies Pétrée et Déserte, qui se sont
retirées dans la Thébaïde et aux environs des pyramides d'Égypte, où chaque Tribu a son Scheïk el
Kebir o u Grand Scheïk, et chaque famille son Scheïk ou Capitaine.
* Gen., XIII, 5.
** Gen., XXXVI, 6.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 38

dépenses que nous faisons à leur égard, considérer ce qui appartient purement à la
nature, et ce qui appartient précisément au travail : nous verrions, dans la plupart des
revenus, que 99 centièmes doivent être attribués au travail.

41. Il ne peut y avoir de plus évidente démonstration sur ce sujet, que celle que
nous présentent les divers peuples de l'Amérique. Les Américains sont très riches en
terres, mais très pauvres en commodités de la vie. La nature leur a fourni, aussi
libéralement qu'à aucun autre peuple, la matière d'une grande abondance, c'est-à-dire,
qu'elle les a pourvus d'un terroir fertile et capable de produire abondamment tout ce
qui peut être nécessaire pour la nourriture, pour le vêtement, et pour le Plaisir :
cependant, faute de travail et de soin, ils n'en retirent pas la centième partie des com-
modités que nous retirons de nos terres; et un Roi en Amérique, qui possède de très
amples et très fertiles districts, est plus mal nourri, plus mal logé, et plus mal vêtu,
que n'est en Angleterre et ailleurs un ouvrier à la journée.

42. Pour rendre tout ceci encore plus clair et plus palpable, entrons un peu dans le
détail, et considérons les provisions ordinaires de la vie, ce qui leur arrive avant
qu'elles nous puissent être utiles. Certainement, nous trouverons qu'elles reçoivent de
l'industrie humaine leur plus grande utilité et leur plus grande valeur. Le pain, le vin,
le drap, la toile, sont des choses d'un usage ordinaire, et dont il y a une grande abon-
dance. A la vérité, le gland, l'eau, les feuilles, les peaux nous peuvent servir d'aliment,
de breuvage, de vêtement : mais le travail nous procure des choses beaucoup plus
commodes et plus utiles. Car le pain, qui est bien plus agréable que le gland; le vin,
que l'eau; le drap et la soie, plus utiles que les feuilles, les peaux et la mousse, sont
des productions du travail et de l'industrie des hommes. De ces provisions, dont les
unes nous sont données pour notre nourriture et notre vêtement par la seule nature, et
les autres nous sont préparées par notre industrie et par nos peines, qu'on examine
combien les unes surpassent les autres en valeur et en utilité : et alors on sera
persuadé que celles qui sont dues au travail sont bien plus utiles et plus estimables; et
que la matière que fournit un fonds n'est rien en comparaison de ce qu'on en retire par
une diligente culture. Aussi, parmi nous-mêmes, une terre qui est abandonnée, où l'on
ne sème et ne plante rien, qu'on a remise, pour parler de la sorte, entre les mains de la
nature, est appelée, et avec raison, un désert, et ce qu'on en peut retirer, monte à bien
peu de chose.

43. Un arpent de terre, qui porte ici trente boisseaux de blé, et un autre dans
l'Amérique, qui, avec la même culture, serait capable de porter la même chose, sont,
sans doute, d'une même qualité, et ont dans le fond la même valeur. Cependant, le
profit qu'on reçoit de l'un, en l'espace d'une année, vaut 5 livres, et ce qu'on reçoit de
l'autre, ne vaut peut-être pas un sol. Si tout le profit qu'un Indien en retire était bien
pesé, par rapport à la manière dont les choses sont prisées et se vendent parmi nous, je
puis dire véritablement qu'il y aurait la différence d'un centième. C'est donc le travail
qui donne à une terre sa plus grande valeur, et sans quoi elle ne vaudrait d'ordinaire
que fort peu; c'est au travail que nous devons attribuer la plus grande partie de ses
productions utiles et abondantes. La paille, le son, le pain qui proviennent de cet
arpent de blé, qui vaut plus qu'un autre d'aussi bonne terre, mais laissé inculte, sont
des effets et des productions du travail. En effet, ce n'est pas seulement la peine d'un
laboureur, la fatigue d'un moissonneur ou de celui qui bat le blé, et la sueur d'un
boulanger, qui doivent être regardées comme ce qui produit enfin le pain que nous
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 39

mangeons; il faut compter encore le travail de ceux qui creusent la terre, et cherchent
dans ses entrailles le fer et les pierres; de ceux qui mettent en oeuvre ces pierres et ce
fer; de ceux qui abattent des arbres, pour en tirer le bois nécessaire aux charpentiers;
des charpentiers; des faiseurs de charrues ; de ceux qui construisent des moulins et
des fours, de plusieurs autres dont l'industrie et les peines sont nécessaires par rapport
au pain. Or, tout cela doit être mis sur le compte du travail. La nature et la terre four-
nissent presque les moins utiles matériaux, considérés en eux-mêmes; et l'on pourrait
faire un prodigieux catalogue des choses que les hommes ont inventées, et dont ils se
servent, pour un pain; par exemple, avant qu'il soit en état d'être mangé, ou pour la
construction d'un vaisseau, qui apporte de tous côtés tant de choses si commodes et si
utiles à la vie : je serais infini, sans doute, si je voulais rapporter tout ce qui a été
inventé, tout ce qui se fabrique, tout ce qui se fait, par rapport à un seul pain, ou à un
seul vaisseau.

44. Tout cela montre évidemment que bien que la nature ait donné toutes choses
en commun, l'homme néanmoins, étant le maître et le propriétaire de sa propre
personne, de toutes ses actions, de tout son travail, a toujours en soi le grand fonde-
ment de la propriété; et que tout ce en quoi il emploie ses soins et son industrie pour
le soutien de son être et pour son plaisir, surtout depuis que tant de belles découvertes
ont été faites, et que tant d'arts ont été mis en usage et perfectionnés pour la
commodité de la vie, lui appartient entièrement en propre, et n'appartient point aux
autres en commun.

45. Ainsi, le travail, dans le commencement, a donné droit de propriété, partout


même où il plaisait à quelqu'un de l'employer, c'est-à-dire, dans tous les lieux
communs de la terre; d'autant plus qu'il en restait ensuite, et en est resté, pendant si
longtemps, la plus grande partie, et infiniment plus que les hommes n'en pouvaient
souhaiter pour leur usage. D'abord, les hommes, la plupart du moins, se contentèrent
de ce que la pure et seule nature fournissait pour leurs besoins. Dans la suite,
quoiqu'en certains endroits du monde, qui furent fort peuplés, et où l'usage de l'argent
monnayé commença à avoir lieu, la terre fût devenue rare, et par conséquent d'une
plus grande valeur; les sociétés ne laissèrent pas de distinguer leurs territoires par des
bornes qu'elles plantèrent, et de faire des lois pour régler les propriétés de chaque
membre de la société : et ainsi par accord et par convention fut établie la propriété,
que le travail et l'industrie avaient déjà commencé d'établir. De plus, les alliances et
les traités, qui ont été faits entre divers États et divers royaumes, qui ont renoncé, soit
expressément, soit tacitement, au droit qu'ils avaient auparavant sur les possessions
des autres, ont, par le consentement commun de ces royaumes et de ces États, aboli
toutes les prétentions qui subsistaient, et qu'on avait auparavant au droit commun que
tous les hommes avaient naturellement et originellement sur les pays dont il s'agit : et
ainsi, par un accord positif, ils ont réglé et établi entre eux leurs propriétés en des
pays différents et séparés. Pour ce qui est de ces grands espaces de terre, dont les
habitants ne se sont pas joints aux États et aux peuples, dont je viens de parler, et
n'ont pas consenti à l'usage de leur argent commun, qui sont déserts et mal peuplés; et
où il y a beaucoup plus de terroir qu'il n'en faut à ceux qui y habitent, ils demeurent
toujours communs. Du reste, ce cas se voit rarement dans ces parties de la terre où les
hommes ont établi entre eux, d'un commun consentement, l'usage et le cours de
l'argent monnayé.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 40

46. La plupart des choses qui sont véritablement utiles à la vie de l'homme, et si
nécessaires pour sa subsistance que les premiers hommes y ont eu d'abord recours, à
peu près comme font aujourd'hui les Américains, sont généralement de peu de durée;
et si elles ne sont pas consumées, dans un certain temps, par l'usage auquel elles sont
destinées, elles diminuent et se corrompent bientôt d'elles-mêmes. L'or, l'argent, les
diamants, sont des choses sur lesquelles la fantaisie ou le consentement des hommes,
plutôt qu'un usage réel, et la nécessité de soutenir et conserver sa vie, a mis de la
valeur 1. Or, pour ce qui regarde celles dont la nature nous pourvoit en commun pour
notre subsistance, chacun y a droit, ainsi qu'il a été dit, sur une aussi grande quantité
qu'il en peut consumer pour son usage et pour ses besoins, et il acquiert une propriété
légitime au regard de tout ce qui est un effet et une production de son travail : tout ce
à quoi il applique ses soins et son industrie, pour le tirer hors de l'état où la nature l'a
mis, devient, sans difficulté, son bien propre. En ce cas, un homme qui amasse ou
cueille cent boisseaux de glands, ou de pommes, a, par cette action, un droit de pro-
priété sur ces fruits-là, aussitôt qu'il les a cueillis et amassés. Ce à quoi seulement il
est obligé, c'est de prendre garde de s'en servir avant qu'ils se corrompent et se gâtent
: car autrement ce serait une marque certaine qu'il en aurait pris plus que sa part, et
qu'il aurait dérobé celle d'un autre. Et, certes, ce serait une grande folie, aussi bien
qu'une grande malhonnêteté, de ramasser plus de fruits qu'on n'en a besoin et qu'on
n'en peut manger. Que si cet homme, dont nous parlons, a pris, à la vérité, plus de
fruits et de provisions qu'il n'en fallait pour lui seul; mais qu'il en ait donné une partie
à quelque autre personne, en sorte que cette partie ne se soit pas pourrie, mais ait été
employée à l'usage ordinaire; on doit alors le considérer comme ayant fait de tout un
légitime usage. Aussi, s'il troque des prunes, par exemple, qui ne manqueraient point
de se pourrir en une semaine, avec des noix qui sont capables de se conserver, et
seront propres pour sa nourriture durant toute une année, il ne fait nul tort à qui que ce
soit : et tandis que rien ne périt et ne se corrompt entre ses mains, faute d'être employé
à l'usage et aux nécessités ordinaires, il ne doit point être regardé comme désolant
l'héritage commun, pervertissant le bien d'autrui, prenant avec la sienne la portion
d'un autre. D'ailleurs, s'il veut donner ses noix pour une pièce de métal qui lui plait,
ou échanger sa brebis pour des coquilles, ou sa laine pour des pierres brillantes, pour
un diamant; il n'envahit point le droit d'autrui : il peut ramasser, autant qu'il veut, de
ces sortes de choses durables; l'excès d'une propriété ne consistant point dans
l'étendue d'une possession, mais dans la pourriture et dans l'inutilité des fruits qui en
proviennent.

47. Or, nous voilà parvenus à l'usage de l'argent monnayé, c'est-à-dire, à une
chose durable, que l'on peut garder longtemps, sans craindre qu'elle se gâte et se pour-
risse; qui a été établie par le consentement mutuel des hommes ; et que l'on peut
échanger pour d'autres choses nécessaires et utiles à la vie, mais qui se corrompent en
peu de temps.

48. Et comme les différents degrés d'industrie donnent aux hommes, à proportion,
la propriété de différentes possessions; aussi l'invention de l'argent monnayé leur a
fourni l'occasion de pousser plus loin, d'étendre davantage leurs héritages et leurs
biens particuliers. Car supposons une île qui ne puisse entretenir aucune correspon-
dance et aucun commerce avec le reste du monde, dans laquelle se trouve seulement
une centaine de familles, où il y ait des moutons, des chevaux, des bœufs, des vaches,

1 Quibus prœtium fecit Libido, dit Tite-Live, auxquels nos passions ont mis le prix.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 41

d'autres animaux utiles, des fruits sains, du blé, d'autres choses capables de nourrir
cent mille fois autant de personnes qu'il y en a dans l'île; mais que, soit parce que tout
y est commun, soit parce que tout y est sujet à la pourriture, il n'y a rien qui puisse
tenir lieu d'argent : quelle raison peut obliger une personne d'étendre sa possession
au-delà des besoins de sa famille, et de l'abondance dont il peut jouir, soit en se
servant de ce qui est une production précise de son travail, ou en troquant quelqu'une
de ces productions utiles et commodes, mais périssables, pour d'autres à peu près de
la même nature? Où il n'y a point de choses durables, rares, et d'un prix assez con-
sidérable, pour devoir être regardées longtemps, on n'a que faire d'étendre fort ses
possessions et ses terres, puisqu'on en peut toujours prendre autant que la nécessité le
requiert. Car enfin, je demande, si un homme occupait dix mille ou cent mille arpents
de terre très bien cultivée, et bien pourvue et remplie de bétail, au milieu de l'Amé-
rique, où il n'aurait nulle espérance de commerce avec les autres parties du monde,
pour en attirer de l'argent par la vente de ses revenus et des productions de ses terres,
toute cette grande étendue de terre vaudrait-elle la peine d'être fermée de certaines
bornes, d'être appropriée? Il est manifeste que le bon sens voudrait que cet homme
laissât, dans l'état commun de la nature, tout ce qui ne serait point nécessaire pour le
soutien et les commodités de la vie, de lui et de sa famille.

49. Au commencement, tout le monde était comme une Amérique, et même beau-
coup plus dans l'état que je viens de supposer, que n'est aujourd'hui cette partie de la
terre, nouvellement découverte. Car alors on ne savait nulle part ce que c'était qu'ar-
gent monnayé. Et il est à remarquer que dès qu'on eut trouvé quelque chose qui tenait
auprès des autres la place de l'argent d'aujourd'hui, les hommes commencèrent à
étendre et à agrandir leurs possessions.

50. Mais depuis que l'or et l'argent, qui, naturellement sont si peu utiles à la vie de
l'homme, par rapport à la nourriture, au vêtement, et à d'autres nécessités semblables,
ont reçu un certain prix et une certaine valeur, du consentement des hommes, quoique
après tout, le travail contribue beaucoup à cet égard; il est clair, par une conséquence
nécessaire, que le même consentement a permis les possessions inégales et dispropor-
tionnées. Car dans les gouvernements où les lois règlent tout, lorsqu'on y a proposé et
approuvé un moyen de posséder justement, et sans que personne puisse se plaindre
qu'on lui fait tort, plus de choses qu'on en peut consumer pour sa subsistance propre,
et que ce moyen c'est l'or et l'argent, lesquels peuvent demeurer éternellement entre
les mains d'un homme, sans que ce qu'il en a, au-delà de ce qui lui est nécessaire, soit
en danger de se pourrir et de déchoir, le consentement mutuel et unanime rend justes
les démarches d'une personne qui, avec des espèces d'argent, agrandit, étend, augmen-
te ses possessions, autant qu'il lui plaît.

51. Je pense donc qu'il est facile à présent de concevoir comment le travail a pu
donner, dans le commencement du monde, un droit de propriété sur les choses
communes de la nature; et comment l'usage que les nécessités de la vie obligeaient
d'en faire, réglait et limitait ce droit-là : en sorte qu'alors il ne pouvait y avoir aucun
sujet de dispute par rapport aux possessions. Le droit et la commodité allaient tou-
jours de pair. Car, un homme qui a droit sur tout ce en quoi il peut employer son
travail, n'a guère envie de travailler plus qu'il ne lui est nécessaire pour son entretien.
Ainsi, il ne pouvait y avoir de sujet de dispute touchant les prétentions et les proprié-
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 42

tés d'autrui, ni d'occasion d'envahir et d'usurper le droit et le bien des autres. Chacun
voyait d'abord, à peu près, quelle portion de terre lui était nécessaire; et il aurait été
aussi inutile, que malhonnête, de s'approprier et d'amasser plus de choses qu'on n'en
avait besoin.
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 63

Chapitre VIII
Du commencement
des Sociétés politiques

Retour à la table des matières

95. Les hommes, ainsi qu'il a été dit, étant tous naturellement libres, égaux et
indépendants, nul ne peut être tiré de cet état, et être soumis au pouvoir politique
d'autrui, sans son propre consentement, par lequel il peut convenir, avec d'autres
hommes, de se joindre et s'unir en société pour leur conservation, pour leur sûreté
mutuelle, pour la tranquillité de Mur vie, pour jouir paisiblement de ce qui leur
appartient en propre, et être mieux à l'abri des insultes de ceux qui voudraient leur
nuire et leur faire du mal. Un certain nombre de personnes sont en droit d'en user de
la sorte, à cause que cela ne fait nul tort à la liberté du reste des hommes, qui sont
laissés dans la liberté de l'état de nature. Quand un certain nombre de personnes sont
convenues ainsi de former une communauté et un gouvernement, ils sont par là en
même temps incorporés, et composent un seul corps politique, dans lequel le plus
grand nombre a droit de conclure et d'agir.

96. Car lorsqu'un certain nombre d'hommes ont, par le consentement de chaque
individu, formé une communauté, ils ont par là fait de cette communauté, un corps
qui a le pouvoir d'agir comme un corps doit faire, c'est-à-dire, de suivre la volonté et
la détermination du plus grand nombre; ainsi une société est bien formée par le
consentement de chaque individu; mais cette société étant alors un corps, il faut que
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 64

ce corps se meuve de quelque manière : or, il est nécessaire qu'il se meuve du côté où
le pousse et l'entraîne la plus grande force, qui est le consentement du plus grand
nombre; autrement il serait absolument impossible qu'il agit ou continuât à être un
corps et une société, comme le consentement de chaque particulier, qui s'y est joint et
uni, a voulu qu'il fût : chacun donc est obligé, par ce consentement-là, de se confor-
mer à ce que le plus grand nombre conclut et résout. Aussi voyons-nous que dans les
assemblées qui ont été autorisées par des lois positives, et qui ont reçu de ces lois le
pouvoir d'agir, quoiqu'il arrive que le nombre ne soit pas déterminé pour conclure un
point, ce que fait et conclut le plus grand nombre, est considéré comme étant fait et
conclu par tous; les lois de la nature et de la raison dictant que la chose doit se
pratiquer et être regardée de la sorte.

97. Ainsi, chaque particulier convenant avec les autres de faire un corps politique,
sous un certain gouvernement, s'oblige envers chaque membre de cette société, de se
soumettre à ce qui aura été déterminé par le plus grand nombre, et d'y consentir :
autrement cet accord original, par lequel il s'est incorporé avec d'autres dans une
société, ne signifierait rien; et il n'y aurait plus de convention, s'il demeurait toujours
libre, et n'avait pas des engagements différents de ceux qu'il avait auparavant, dans
l'état de nature. Car quelle apparence, quelle marque de convention et de traité y a-t-il
en tout cela? Quel nouvel engagement parait-il, s'il n'est lié par les décrets de la
société, qu'autant qu'il le trouvera bon, et qu'il y consentira actuellement? S'il peut ne
se soumettre et consentir aux actes et aux résolutions de sa société, qu'autant et selon
qu'il le jugera à propos, il sera toujours dans une aussi grande liberté qu'il était avant
l'accord, ou qu'aucune autre personne puisse être dans l'état de nature.

98. Car si le consentement du plus grand nombre ne peut raisonnablement être


reçu comme un acte de tous, et obliger chaque individu à s'y soumettre, rien autre
chose que le consentement de chaque individu ne sera capable de faire regarder un
arrêt et une délibération, comme un arrêt et une délibération de tout le corps. Or, si
l'on considère les infirmités et les maladies auxquelles les hommes sont exposés, les
distractions, les affaires, les différents emplois, qui ne peuvent qu'empêcher, je ne
dirai pas seulement, un aussi grand nombre de gens qu'il y en a dans une société
politique, mais un beaucoup moins grand nombre de personnes, de se trouver dans les
assemblées publiques; et que l'on joigne à tout cela la variété des opinions et la
contrariété des intérêts, qui ne peuvent qu'être dans toutes les assemblées : on recon-
naîtra qu'il serait presque impossible, que jamais aucun décret fût valable et reçu. En
effet, si l'on n'entrait en société que sous telles conditions, cette entrée serait sembla-
ble à l'entrée de Caton au théâtre, tantum ut exiret. Il y entrait seulement pour en
sortir. Une telle constitution rendrait le plus fort Léviathan *, d'une plus courte durée
que ne sont les plus faibles créatures, et sa durée ne s'étendait pas au-delà du jour de
sa naissance, ce que nous ne saurions supposer devoir être, sans avoir présupposé, ce
qui serait ridicule, que des créatures raisonnables désireraient et établiraient des
sociétés, uniquement pour les voir se dissoudre. Car, où le plus grand nombre ne peut
conclure et obliger le reste à se soumettre à ses décrets; là on ne saurait résoudre et
exécuter la moindre chose, là ne saurait se remarquer nul acte, nul mouvement d'un
corps; et par conséquent, cette espèce de corps de société se dissoudrait d'abord.
* Ce mot se trouve souvent dans l'Écriture pour signifier un grand poisson; mais suivant son origine,
Leviat et Tan, il signifie un grand tout, composé de parties liées ensemble, ce qui a donné lieu au
fameux Hobbes, d'intituler Leviathan son Traité du Gouvernement politique, auquel M. Locke fait
ici allusion. (N.d.T.)
John LOCKE (1690), Traité du gouvernement civil. 65

99. Quiconque donc sort de l'état de nature, pour entrer dans une société, doit être
regardé comme ayant remis tout le pouvoir nécessaire, aux fins pour lesquelles il y est
entré, entre les mains du plus grand nombre des membres, à moins que ceux qui se
sont joints pour composer un corps politique, ne soient convenus expressément d'un
plus grand nombre. Un homme qui s'est joint à une société, a remis et donné ce
pouvoir dont il s'agit, en consentant simplement de s'unir à une société politique, la-
quelle contient en elle-même toute la convention, qui est ou qui doit être, entre des
particuliers qui se joignent pour former une communauté. Tellement que ce qui a
donné naissance à une société politique, et qui l'a établie, n'est autre chose que le con-
sentement d'un certain nombre d'hommes libres, capables d'être représentés par le
plus grand nombre d'eux, et c'est cela, et cela seul qui peut avoir donné commence-
ment dans le monde à un gouvernement légitime.

100. A cela, on fait deux objections. La première, qu'on ne saurait montrer dans
l'histoire aucun exemple d'une compagnie d'hommes indépendants et égaux, les uns à
l'égard des autres, qui se soient joints et unis pour composer un corps, et qui, par cette
voie, aient commencé à établir un gouvernement.
La seconde, qu'il est impossible, de droit, que les hommes aient fait cela, à cause
que naissant tous sous un gouvernement, ils sont obligés de s'y soumettre, et n'ont pas
la liberté de jeter les fondements d'un nouveau.

101. Quant à la première, je réponds qu'il ne faut nullement s'étonner, si l'histoire


ne nous dit que peu de choses touchant les hommes qui ont vécu ensemble dans l'état
de nature. Les inconvénients d'une telle condition, le désir et le besoin de la société,
ont obligé ceux qui se trouvaient ensemble, en un certain nombre, à s'unir incessam-
ment et à composer un corps, s'ils souhaitaient que la société durât. Que si nous ne
pouvons pas supposer que des hommes aient jamais été dans l'état de nature, parce
que nous n'apprenons presque rien sur ce point, nous pouvons aussi douter que les
gens qui composaient les armées de Salmanassar ou de Xerxès, aient jamais été
enfants, à cause que l'histoire ne le marque point et qu'il n'y est fait mention d'eux que
comme d'hommes faits, que comme d'hommes qui portaient les armes. Le gouverne-
ment précède toujours sans doute les registres; et rarement les belles-lettres sont
cultivées parmi un peuple, avant qu'une longue continuation de la société civile ait,
par d'autres arts plus nécessaires, pourvu à sa sûreté, à son aise et à son abondance.
C'est alors que l'on commence à fouiller dans l'histoire de ces fondateurs, et à recher-
cher son origine, quand la mémoire s'en est perdue ou obscurcie. Car les sociétés ont
cela de commun avec les personnes particulières, qu'elles sont d'ordinaire fort
ignorantes dans leur naissance et dans leur enfance, et si elles apprennent et savent
quelque chose, ce n'est que par le moyen des registres et des monuments que d'autres
ont conservés par hasard. Ceux que nous avons du commencement des sociétés politi-
ques, si l'on excepte celle des Juifs, dans laquelle Dieu lui-même est intervenu immé-
diatement, en accordant à cette nation des faveurs très particulières, nous ont conservé
des exemples clairs de ces commencements de sociétés, dont j'ai parlé, ou du moins
ils nous en font voir des traces manifestes.

Vous aimerez peut-être aussi