Chapitre 2
Des photons et des spectres
Ce chapitre est une introduction à la notion de quantification à partir de la discussion
de deux phénomènes qui furent historiquement très importants : l’effet photo-électrique et
les raies spectrales émises par un gaz préalablement excité. L’effet photo-électrique peut
être considéré comme une preuve expérimentale de la quantification du rayonnement
électromagnétique. Il sera décrit en détail dans la première partie de ce chapitre. Le
spectre d’émission discret de l’hydrogène renvoie quant à lui à la quantification des niveaux
d’énergie de l’électron en orbite autour du noyau dans le modèle de Bohr pour l’atome
d’hydrogène, que nous étudierons dans la deuxième partie.
2.1 Quantique ou pas ?
Nous commençons par revoir le critère quantique défini dans le chapitre introductif
précédent, en l’appliquant à d’autres systèmes physiques familiers.
Le pendule simple. Par exemple, on peut se demander à quelle condition la dynamique
d’un pendule simple est sensible aux effets quantiques. Un pendule simple, de masse m
et de longueur ℓ oscillant dans le champ de pesanteur terrestre, avec une accélération de
pesanteur g a une énergie typique donnée par E ∼ mgℓ (par analyse dimensionnelle). p
On voit par ailleurs en cours de mécanique que la pulsation du pendule est ω = g/ℓ.
L’action caractéristique du système est donc donnée par
E p
S∼ ∼ mgℓ ℓ/g = mg 1/2 ℓ3/2 (2.1)
ω
Pour un pendule macroscopique, avec m = 10−3 kg et ℓ = 10−1 m, on obtient S ∼ 10−4 J.s
et donc S ≫ ℏ. Les effets quantiques seront donc négligeables. En revanche, si on imagine
que le pendule est formé par un neutron de masse m ∼ 10−27 kg suspendu à un fil de
longueur 10µm, alors S ∼ 10−34 ℏ et donc un tel pendule devra être abordé du point du
vue quantique.
Un atome. Prenons à présent le cas d’un atome à un seul électron. L’énergie caractéris-
tique sera l’énergie électrostatique de l’électron dans le champ du noyau E ∼ e2 /(4πϵ0 r)
avec r ∼ 10−10 m la taille caractéristique d’un atome. L’échelle de temps caractéristique
permettant de former l’action typique S du système est donnée par l’inversion de la pul-
sation ω du mouvement périodique de l’électron autour du noyau, qui vaut, d’après le
13
14 CHAPITRE 2. DES PHOTONS ET DES SPECTRES
PFD, mrω 2 ∼ e2 /(4πϵ0 r2 ). Ainsi
r
E e2 4πϵ0 mr3 e(mr)1/2
S∼ ∼ = (2.2)
ω 4πϵ0 r e2 (4πϵ0 )1/2
En utilisant e ∼ 10−19 C, m ∼ 10−30 kg et ϵ0 ∼ 10−11 F/m, on trouve S ∼ 10−34 , ce qui
suggère que la description d’un atome modélisé de cette façon ne peut être que quantique.
2.2 Effet photoélectrique
L’effet photoélectrique est l’émission d’électrons par la matière éclairée. Bien plus
qu’une expérience historique, ce processus physique est au cœur de tous les dispositifs
technologiques modernes convertissant la lumière en courant électrique tels que les pan-
neau photovoltaïques ou les capteurs CMOS/CCD des appareils photos numériques.
2.2.1 Dispositif expérimental
Pour les métaux, on peut mettre en évidence l’effet photo-électrique au moyen d’un
montage électrique comprenant deux plaques conductrices en vis-à-vis placées dans un
tube à vide. Une fenêtre transparente permet l’éclairement d’une des deux plaques. Cette
plaque est la cathode, l’autre est l’anode. En l’absence d’éclairement, il n’y a aucun courant
électrique puisqu’il n’y a aucun porteur de charge libre entre les deux électrodes.
lumière
électrons
Figure 2.1 – Expérience photoélectrique.
2.2.2 Résultats
1- l’émission est rapide : elle suit de quelques nanosecondes l’illumination du disposi-
tif ;
2- il existe un seuil pour la fréquence du rayonnement en dessous duquel il n’y a pas
d’émission d’électrons, et ce quel que soit le flux lumineux ;
3- les autres caractéristiques du phénomène sont représentées sur la figure 2.2. On
observe :
2.2. EFFET PHOTOÉLECTRIQUE 15
a) A fréquence fixée et pour un flux lumineux donné, l’apparition d’un courant
pour U ≥ −U0 . U0 est appelée la tension d’arrêt. I augmente avec U jusqu’à
une valeur de saturation.
b) Le courant de saturation est une fonction linéaire du flux lumineux reçu par la
cathode.
c) La tension d’arrêt est indépendante du flux lumineux et est une fonction affine
de la fréquence : eU0 = hν − We . We est appelé travail d’extraction, il dépend
du matériau dont est faite la cathode. La pente h est une constante universelle,
appelée constante de Planck, qui vaut h = 6.62 10−34 J s.
I Isat
(1)
φ (2)
Isat
φ (1)
−U0 0 U 0 φ
(a) (b)
eU0
0 ν
−We
(c)
Figure 2.2 – Résultats de l’expérience photoélectrique : a) à fréquence fixée et pour
différents flux lumineux Φ, I en fonction de U ; b) le courant de saturation en fonction de
Φ ; c) la tension d’arrêt U0 en fonction de la fréquence ν.
On peut tenter d’expliquer le phénomène en disant que l’onde lumineuse transporte
de l’énergie qui peut servir à libérer un électron et à lui communiquer l’énergie cinétique
suffisante pour atteindre l’anode. On peut alors expliquer l’allure du graphe (b) : si on
multiplie le flux lumineux par un facteur donné, on multiplie par le même facteur le
nombre d’électrons qui atteignent l’anode d’où la loi de proportionnalité Isat ∝ Φ. Le point
2 est par contre inexplicable car l’énergie transportée par une onde électromagnétique est
indépendante de sa fréquence.
2.2.3 L’interprétation d’Einstein (1905)
La lumière est un flux de corpuscules, les photons. Si la lumière est de fréquence ν,
chaque photon possède une énergie hν, avec h = 6, 626 10−34 J s.
16 CHAPITRE 2. DES PHOTONS ET DES SPECTRES
L’effet photoélectrique résulte alors de l’absorption par le métal d’un photon accom-
pagnée de l’émission d’un électron avec le bilan d’énergie :
hν = W + Ec ,
où W est l’énergie qu’il faut fournir pour arracher l’électron du métal. Pour un métal
donné, il existe une énergie minimale We et donc, pour une expérience avec un rayonne-
ment de fréquence donnée, une énergie cinétique maximale
Ec max = hν − We .
Examinons le bilan énergétique pour un électron émis par la cathode (1) et dérivant
vers l’anode (2).
1 2
électron
Figure 2.3 – Dérive d’un électron entre la cathode et l’anode.
Ec 2 = Ec 1 + Ep 1 − Ep 2 = Ec 1 + e U,
avec Ec 2 ≥ 0 et Ec 1 ≤ hν − We , on trouve que le courant peut passer si
e U ≥ −e U0 = −(hν − We ),
ce qui explique la courbe U0 (ν), et en particulier l’existence d’un seuil en fréquence, et
permet de comprendre qualitativement le graphe I(U ).
On peut aussi comprendre le régime de saturation, si on note que le nombre de photons
arrivant sur la cathode chaque seconde, Nγ , est donné par la puissance lumineuse qu’elle
reçoit, Φr , divisée par l’énergie d’un photon, hν, et si on admet qu’un photon libère un
électron, ce qui entraine que le nombre d’électrons arrachés par seconde est Ne = Nγ .
Dans le cas le plus favorable où tous les électrons sont collectés par l’anode (U positif et
suffisamment grand), on a :
Φr
I = e ne = e .
hν
2.3. SPECTRES ATOMIQUES ET MODÈLE DE BOHR 17
Exercice
On fait l’expérience photoélectrique avec une lumière de longueur d’onde 0, 5 µm.
a) L’effet a-t-il lieu pour le sodium (We = 2.28 eV) ? l’aluminium (We = 4.08 eV) ?
b) Quelle est la valeur de la tension d’arrêt ?
c) Décrire qualitativement ce qui se passe lorsqu’on fait varier la tension aux bornes
du tube à vide.
d) La lampe a une puissance de 1 W et 1% éclaire la cathode. En déduire le courant
de saturation auquel on s’attend.
2.2.4 Conclusions
Une lumière monochromatique se comporte dans l’expérience photoélectrique comme
un ensemble de grains de lumière, des quanta, qui chacun porte l’énergie hν. Histori-
quement, le fait que les échanges d’énergie entre lumière et matière procède de manière
quantifiée (par quanta d’énergie) était apparu dans le raisonnement de Planck, mais la
quantification était plutôt comprise comme une caractéristique de la matière (envisagée
comme des « oscillateurs »). On discutera de ce phénomène dans la partie 5. Si une parti-
cule de lumière porte une énergie, porte-t-elle l’autre attribut d’une particule, la quantité
de mouvement ? La réponse est affirmative et cela a été compris grâce à l’effet Compton,
observé en 1920 et qui a consacré l’hypothèse physique de la particule de lumière, appelée
plus tard photon. Cet effet sera présenté dans la partie 6. Mais si la lumière se comporte
parfois comme une onde, parfois comme un ensemble de particules, c’est incompréhensible
en physique classique. Le nouveau cadre physique, celui de la physique quantique, sera
fondamentalement différents de celui bâti depuis le XVIIe siècle en mécanique et le XIXe
en électromagnétisme. Ce cadre sera discuté dans le chapitre suivant.
D’ici là, on retiendra les éléments suivants :
Effet photo-électrique
L’effet photo-électrique est l’émission d’électrons par la matière soumise à un rayon-
nement. Il n’est possible que si les photons d’énergie
hc
E = hν = (2.3)
λ
d’un faisceau lumineux ont une énergie plus grande que le travail d’extraction W
du métal. Le potentiel d’arrêt U0 est alors donné par la formule
eU0 = hν − W . (2.4)
2.3 Spectres atomiques et modèle de Bohr
Nous passons maintenant à la mise en évidence de la quantification par l’étude des
spectres de raies d’émission de gaz comme l’hydrogène.
18 CHAPITRE 2. DES PHOTONS ET DES SPECTRES
2.3.1 Spectre électromagnétique
Le modèle du photon est utile dans le domaine de la lumière visible et dans l’ultra-
violet, mais aussi dans tout le spectre électromagnétique allant des ondes radio à l’in-
frarouge, puis au-delà du domaine visible des ultraviolets au rayons γ. C’est toujours la
relation de Planck-Einstein
E = hν,
qui permet de déterminer l’énergie d’un photon du rayonnement connaissant sa fréquence
ou inversement.
Dressons le tableau des différents domaines spectraux avec la correspondance longueur
d’onde-fréquence-énergie. L’ordre de grandeur pour la longueur d’onde et l’énergie d’un
photon de lumière visible est à connaître.
Nom λ ν E
10
Radio 3 10 − 0, 3 m 10 mHz−1 GHz
Micro-onde 300−1 mm 1−300 GHz 4 µeV−1 meV
Infrarouge 1000−0,78 µm 0,3−384 THz 1 meV−1,6 eV
Visible 780−390 nm 384−769 THz 1,6−3,2 eV
Ultraviolet 390−12 nm 3,2−100 eV
Rayons X 12 nm−6 pm 0,1−200 keV
Rayons γ < 10 pm > 0,1 MeV
Table 2.1 – Spectre électromagnétique
2.3.2 Spectres atomiques
Dans une ampoule contenant un gaz à basse pression ≲ 100 Pa, on impose entre les
deux électrodes une haute tension U ≳ 1 kV. Il se produit une décharge qui engendre de
la lumière. La lumière provient de la désexcitation des atomes du gaz.
Expliquons qualitativement cette génération de lumière :
— l’initiation de la décharge s’explique par la présence de quelques charges libres
électrons et ions
— présence qui s’explique par les rayons de la radioactivité ambiante et les rayons cos-
miques, rayons qui sont des particules ionisantes, c’est-à-dire suffisamment énergé-
tique (énergie cinétique de l’ordre du MeV) pour engendrer de nombreuses charges
lors de leurs collisions successives dans la matière
— ces électrons sont accélérés par le champ électrique qui règne entre les électrodes
L’analyse spectroscopique de cette lumière montre un spectre de raies, c’est-à-dire de
la lumière à des fréquences bien précises, l’ensemble des fréquences étant caractéristiques
de la composition du gaz. De manière générale, le spectre d’un gaz d’atomes est plus
simple que celui d’un gaz de molécules et si on mélange plusieurs composés chimiques on
retrouve dans le spectre, c’est-à-dire la distribution des raies en fonction de la fréquence,
ou de la longueur d’onde, les spectres de chacune des espèces prises séparément.
Si on regarde le spectre de l’atome le plus simple, l’atome d’hydrogène, il y a 4 raies
dans le domaine visible λα = 656, 2 nm, λβ = 486, 1 nm, λγ = 434, 0 nm et λδ = 410, 1 nm.
Il y a aussi des raies dans l’ultraviolet et l’infrarouge. Le point essentiel est la structure
discrète. Beaucoup de sources de rayonnement électromagnétique ont plutôt des spectres
continus comme le spectre thermique des étoiles ou des corps chauffés.
2.3. SPECTRES ATOMIQUES ET MODÈLE DE BOHR 19
Figure 2.4 – Spectre d’émission de l’hydrogène dans le visible montrant la série de
Balmer (crédit photo : observatoire de Paris).
2.3.3 Modèle de Bohr
Nous allons à présenter démontrer comment le modèle de Bohr de l’atome d’hydrogène
reproduit avec succès les résultats expérimentaux pour la spectroscopie de l’hydrogène
atomique.
Mise en équation. Ce modèle repose sur les deux hypothèse suivantes :
1. les électrons se déplacent dans le champ électrostatique du proton sur des orbites
circulaires,
2. le moment cinétique orbital de l’électron est quantifié, c’est à dire
⃗ = nℏ
||L|| n ∈ N∗ (2.5)
Tout d’abord, déduisons de la première hypothèse, à partir des lois de Newton et de
l’électrostatique, l’expression de l’énergie mécanique de l’électron en fonction du rayon r
de l’orbite. On a
1 e2
E = mv 2 − (2.6)
2 4πϵ0 r
D’après la deuxième loi de Newton projetée sur l’axe ⃗er :
e2
mrω 2 = (2.7)
4πϵ0 r2
avec ω = θ̇. Comme v = rω, on trouve que
v2 e2 2 e2
m = ⇒ v = (2.8)
r 4πϵ0 r2 4πϵ0 mr
D’où l’expression de l’énergie mécanique
e2
E=− (2.9)
8πϵ0 r
La condition de quantification donne mrv = nℏ, soit en élevant au carré
4πϵ0 ℏ2
m2 r2 v 2 = n2 ℏ2 ⇒ r = × n2 (2.10)
me2
20 CHAPITRE 2. DES PHOTONS ET DES SPECTRES
La quantité
4πϵ0 ℏ2
a0 ≡ (2.11)
me2
a la dimension d’une longueur, on la nomme rayon de Bohr. Elle est de l’ordre de 10−10 m =
1Å et correspond au rayon de l’orbite la plus basse avec n = 1. On obtient en fin de compte
me4 1
E=− 2 2
× 2 (2.12)
2(4πϵ0 ) ℏ n
L’énergie du niveau fondamental n = 1 est donnée par l’énergie de Rydberg
me4
E1 = − = −13.6 eV (2.13)
2(4πϵ0 )2 ℏ2
A noter que −E1 = 13.6 eV est aussi l’énergie nécessaire pour ioniser l’atome d’hydrogène
puisque c’est la différence d’énergie entre le niveau n → ∞ et le niveau n = 1.
Longueur d’onde des raies spectrales de l’hydrogène. Pour expliquer le spectre
d’émission de l’atome d’hydrogène, il suffit de supposer que lorsque l’électron passe d’une
orbite m plus haute, donc de plus grande énergie, à une orbite plus basse n < m, il cède
cette énergie ∆E = Em − En sous la forme d’un photo dont la fréquence est donnée par
la relation de Planck ∆E = hν. En utilisant que ν = c/λ, on obtient la formule donnant
la position en longueur d’onde des raies spectrales de l’hydrogène
me4
1 1 1
=R − , R ≡ = 1.09 × 107 m−1 (2.14)
λ n2 m2 8ϵ20 h3 c
La constante R se nomme constante de Rydberg. Les séries de Lyman, Balmer, Paschen,
particulièrement importantes en astrophysique correspondent aux cas où l’électron finit
sur l’orbite n = 1, n = 2 et n = 3 respectivement.
Pour n = 2, on vérifie aisément que le modèle de Bohr reproduit avec une bonne
précision les positions des raies sur la figure 2.4 !
Modèle de Bohr
Le modèle de Bohr est un modèle « planétaire » de l’atome d’hydrogène où l’électron
a un moment cinétique quantifié, égal à nℏ avec n ∈ N∗ et tourne autour du noyau
sur des orbites circulaires de rayon rn et d’énergie En indexés par l’entier n tels que
E1
rn = a0 n2 , En = , (2.15)
n2
4πϵ0 ℏ2 me4
avec a0 = ∼ 10−10 m , E1 = − ∼ −10 eV (2.16)
me2 8ϵ20 h2
Le passage de l’électron d’une orbite n à une orbite m se fait par l’émission ou
l’absorption d’un photon d’énergie |En − Em |.