1
01. AMOUR MATERNEL
A la mort de mon père, j’étais âgé de quelques années seulement. Ma mère entreprit
donc de m’élever. Elle y a apporté sollicitude extrême. Elle a fait tout, m’entends-tu ? Tout ce
qu’elle croyait faire pour mon bien. Elle me gavait de nourriture, de bonne nourriture. Chaque
soir, elle me plongeait dans une énorme marmite pleine d’eau tiède et me frottait longuement
tout le corps. Trois fois par semaine, elle m’envoyait écouter les leçons du catéchisme…J’étais
mieux habillé que les gosses de mon âge qui avaient leurs pères.
Nous dormions sur des lits des bambous de deux côtés du feu que ma mère ne cessait
d’attiser la nuit tandis qu’elle me racontait des fables ou me parlait de mon père, de son enfance
à elle, du pays où elle était née, de ma grand-mère morte peu avant ma naissance…
Certaines nuits, nous entendions hululer un hibou, hurler un chimpanzé : Je me faisais
tout petit dans mon lit, et ma mère en riant me disait : « N’aie donc pas peur, fils ; il ne viendra
tout de même pas te chercher là devant moi ! » D’autres nuits, la pluie crépitait sur le toit,
tandis que des violentes rafales balayaient la cour, agitaient les arbres là-bas derrière le village ;
alors ma mère me disait : « Mon Dieu ! écoute les mangues tomber. Un qui va être content
demain, c’est toi. Pas vrai ? » Oh ! elle me corrigeait souvent et sans ménagement. Mais le
souvenir même de ces punitions me la rend encore plus chère. Tout ce qu’elle était pour moi, je
ne l’ai deviné que ce jour où j’ai souffert pour la première fois de ma vie : Ma mère était allée
m’inscrire à l’école de la ville. Désormais, cinq jours sur sept, je serais séparé d’elle. J’ai pleuré
sur là comme jamais plus je ne pourrais le faire. J’ai bien fini par me faire à cette nouvelle
existence ; mais, au début, ce fut très difficile : Ma mère, jalouse, ne m’avait pas habitué à
fréquenter les enfants de mon âge.
Eza Boto, Ville cruelle.
02. TANTE BELLA
Les femmes, insouciantes et joyeuses le matin, quand elles partaient aux champs, en
revenant maintenant, non plus en file, mais une à une et muette de fatigue. Toutes étaient
rentrées depuis longtemps, lorsque, au bout du village, apparut, enfin, la silhouette familière de
notre tante, de tante Bella, la grande sœur de notre père.
Lourdement battue, elle ployait pourtant sous le poids de l’immense panier de rotin
qu’elle portait sur son dos.
Ce panier contenait un peu de tout : des morceaux de bois de chauffage, de morceaux
de cannes à sucre, un régime de banane plantain, des courges, des bottes de feuilles de manioc
et une diversité des fruits comestibles, juteux, farineux, doux, un tas de bonnes choses dont elle
nous savait friands et qu’elle seule nous offrait. En retour, tous les enfants, petits garçons et
petites filles, ses neveux et nièces, nous lui faisions fête quand elle rentrait des champs, presque
toujours la dernière.
Nous guettions son retour, et nous nous placions à proximité du chemin par lequel elle
devait arriver. Elle donnait toujours plus, et le meilleur fruit à celui qui, le premier, parvenait
jusqu’à elle, et lui prenait la main.
Aussi quand elle apparut, toute la marmaille se précipita à elle. (Sono a soaaaaah),
criaient les petites voix. Notre tante est venue ! On se frayait un passage pour aller jusqu’à elle,
et celui qui tenait sa main s’y cramponnait solidement pour ne pas perdre sa récompense.
Tante Bella, elle, sans arrêter sa lente progression touchait à la ronde, de petites têtes,
de petite mains, et lorsqu’on lui marchait sur les pieds ou qu’on entravait sa marche, elle tentait
de nous écartait, et proférait des menaces qui ne trompaient personne, elle n’écartait personne.
Elle nous aimait tant. Aussi, entourée de cette bande sautillante et jacassante, elle nous pilotait
vers sa case, d’où nous restions bientôt, mangeant, croquant, suçant, toutes sortes de choses.
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
2
D’après Joseph Owono, Tante Bella.
03. VOL DES QUESTIONS D’EXAMEN
(1ère partie)
Mapera (entrant) : Victoire, victoire, mon ami… nous sommes sauvés !
Tsongo : Nous sommes sauvés ?
Mapera : oui, mon cher ; je suis parvenu à dérober le questionnaire de géographie !
Tsongo : Le questionnaire ? Ce n’est pas possible.
Mapera : J’étais allé chercher la petite du géographe. En entrant dans la maison, je ne trouve
personne. Sur la table, les fiches de préparation de Monsieur Climat ainsi que ce questionnaire.
Tsongo : Montre-le donc !
Mapera (exhibe un papier et lis) : La question est unique : établissez le parallélisme entre le
climat et la végétation des Monts-Bleus des Mitumba.
Tsongo : Etablissez quoi ?
Mapera : Un pararér- pararél-pa-ral-lé-lisme.
Tsongo : Il est fou : ce mot n’existe pas en français.
Mapera : Je connais le palarélogramme, les droites palarères, le palaroropipéde, mais le
palarolisme … Ah non ! je n’y pige rien.
Tsongo : Consultes un peu tes bras.
Mapera(consultant) : Climat et végétation des Monts-Bleus des Mitumba. Mais le palarolisme
n’y est pas ?
Tsongo : Est-ce là le nœud de la question.
Mapera : Monsieur Climat est fou, mais je sais le tromper à ma façon.
Tsongo : On ne peut tromper Monsieur Climat. Un philosophe.
Mumbere Mujomba, Le Philosophe.
04. TENTATIVE DE CORRUPTION
Mapera : Bonjour, citoyen professeur.
Kakule : Bonjour. Le professeur n’est pas là ?
Mapera : Il est allé prendre un verre à Njiapanda. Vous êtes devenu invisible, citoyen
professeur.
Kakule : C’est que nous avons du pain sur la planche, mon ami, avec toutes les corrections que
vous devez imaginer.
Mapera : Certainement avec treize classes vous devez corriger au moins 650 copies.
Kakule : 697 exactement. Mais le comble, c’est qu’en plus de tout ça, je suis titulaire d’une
classe de 70 élèves. Il y a des points à totaliser et à transcrire, des pourcentages à
calculer, des places à classer…un tas de choses à faire.
Mapera : Si bien que je ne pourrais pas vous exposer un petit problème, très petit, pendant deux
secondes, citoyen.
Kakule : Passer chez moi demain à seize heures trente (il a consulté un mini agenda avant de
dire l’heure).
Mapera : Il semble, citoyen qu’il pourrait être trop tard.
Kakule : Il n’est jamais trop tard pour causer et demain, pour bavarder autour d’une tasse de
thé, et demain je serai très libre. Mapera : Par ce que, citoyen, c'est-à-dire que je
voulais tout simplement vous supplier de bien vouloir être assez gentil pour avoir
l’amabilité de me dire si notre examen est déjà corrigé, citoyen Professeur.
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
3
Kakule : Si j’ai bonne souvenance, vous avez remis une feuille toute blanche n’est-ce pas ? (Il
l’exhibe)
Mapera : C’est que, Citoyen, la question était super métaphysique, citoyen, et je vous prie
citoyen, de trouver, citoyen, une solution, à ce problème, citoyen.
Et puis, je me demande si c’était la question prévue.
Kakule : Je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire.
05. AMITIE D’ENFANTS
« Bonjour, Peter.
- Salut, Ellen.
- Tu viens te promener avec moi au bout du terrain de jeux ?
- Je ne peux pas : tu sais bien que je dois faire la queue à la cantine.
- Tu n’as pas besoin de faire la queue aujourd’hui.
- Moi, je veux manger.
- Tu sais, j’ai apporté deux déjeuners.
- Et il y en a un pour moi ?
- Oui.
- Mais pourquoi ? Je croyais que tu étais plus pauvre que moi, comme tu es plus maigre.
Nous sommes très pauvres pour tout mais pas pour la nourriture, là où ma mère travaille, ils
gaspillent beaucoup de choses, alors, elle apporte tout ce qu’elle peut chez nous. Il y a du
poulet dans tes sandwiches. Moi, j’ai beau manger, je ne deviens pas plus grosse ! Maintenant
il vaut mieux que je te dise quelque chose : Je suis faible de la poitrine.
- Ça, ça m’est égal !
- On est loin maintenant : tiens, prends tes sandwiches. Si on s’asseyait sur cet arbre ?...c’est
bon ?...
- Mmmmmm.
- Je suis tellement contente ! ...Je t’apporte toute sorte de bonnes choses. J’ai aussi des
bonbons pour après.
- Je ne peux rien te donner moi.
- Ne me donne rien du tout. Je veux seulement que tu sois mon ami, si cela te va. C’est pour
cela que je t’ai expliqué pour ma poitrine ; ma grand-mère m’a dit qu’il ne faut jamais
cacher la vérité. D’ailleurs, même si tu ne m’aimes pas, je t’apporterai à déjeuner tous les
jours… Enfin, tous les jours, tant que maman restera avec nous ! Si elle s’en va, il n’y aura
plus rien à manger ! Tu m’aimes bien ?
- Oui.
- Vrai ? crache par terre…
- J’ai craché.
- Je pense bien que oui, mais je n’étais pas sûre…Mais ça alors, j’étais sûre que tu ne le dirais
jamais, si je ne te le demandais pas la première ! tu sais, ce n’est pas commode pour une fille
de dire à un garçon qu’elle le trouve gentil !
- Ce n’est pas facile pour un garçon non plus !
- Bien sûr s’il est comme toi … Prends un peu du mien, veux-tu ? Je ne peux pas tout manger
et un homme, ça mange plus qu’une femme … J’ai tant parlé de toi à ma grand-mère qu’elle
me permet de t’amener à la maison, mais si ça t’ennuie, ne viens pas.
- Cela ne m’ennuie pas du tout ! je te porterai tes livres ce soir, après l’école.
- Bon… Je suis si contente que tu ne fasses plus la queue…cela me donnait envie de pleurer
lorsque je les entendais faire leur réflexion.
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
4
- Si seulement je pouvais te donner quelque chose… Dis donc, j’ai une toupie, ou tu veux des
billes ?
- Garde-les, soit mon ami seulement.
- Je suis ton ami et je pense que tu es la fille la plus gentille de toute l’école.
Peter Abrahams, Je ne suis pas un homme libre.
06. DES AMIS INSEPARABLES
« Ne réfléchit pas tant, disait Kouyaté. Prends ta guitare ! »
J’allais décrocher ma guitare ─ Kouyaté m’avait appris à jouer ─ et, le soir au lieu de
demeurer dans ma case, nous partions nous promener par les rues de la ville, grattant, Kouyaté
et moi de la guitare, Check du banjo, et chantant tous trois.
Les jeunes filles, souvent déjà couchées à l’heure où nous passions devant leur
concession, se réveillaient et tendaient l’oreille. Celles qui étaient de nos amies, accouraient
nous rejoindre. Partis à trois, nous étions bientôt six et dix, et parfois quinze à réveiller les
échos des rues endormies.
Kouyaté et Check avaient été mes condisciples à l’école primaire de Kouroussa. Dès
ce temps-là, il y avait eu de l’amitié entre nous, mais une amitié comme peuvent en concevoir
de tout jeunes écoliers : Pas toujours très stable et sans beaucoup d’avenir.
Notre grande amitié n’avait vraiment commencé qu’à l’époque où j’étais parti pour
Conakry, et où de leur côté, Kouyaté et Check étaient allés poursuivre leurs études, l’un à
l’école normale de Popodra, l’autre à Dakar.
Nous avions alors échangé des nombreuses et longues lettres, où nous décrivions notre
vie des collégiens et comparions les matières qu’on nous enseignait. Puis, le temps des
vacances venu, nous nous étions retrouvés à Kouroussa et nous étions très vite devenus
inséparables.
Cette amitié, nos parents ne l’avaient pas d’abord regardée d’un trop bon œil : Ou bien
nous disparaissions des journées entières, négligeant l’heure des repas et les repas eux-mêmes,
ou bien nous ne quittions pas la concession, si bien qu’à l’heure du repas surgissaient deux
invités sur lesquels on ne comptait pas. Il y avait assurément un peu de gens sans-gêne. Mais ce
mécontentement avait été de courte durée : nos parents eurent tôt fait de s’apercevoir que si
nous disparaissions deux jours sur trois, les invités, eux, n’apparaissaient que tous les trois
jours, et ils avaient compris le très équitable et très judicieux roulement que nous avions établi
sans le consulter.
« Et tu n’aurais pas pu m’en parler ? m’avait dit ma mère. Tu n’aurais pas pu m’avertir
pour que je soigne plus la cuisine, ce jour-là ?
Non, avais-je répondu ? Notre désir précisément était qu’on ne se mit pas spécialement en frais
pour nous : nous voulions manger le plat quotidien ».
Camara Laye, l’Enfant noir.
07. CONAKRY
Je visitai la ville … Les avenues y étaient tirées au cordeau et se coupaient à angle
droit. Des manguiers bordaient les avenues et par endroit formaient charmille, leur ombre
épaisse était partout la bienvenue, car la chaleur était accablante, non qu’elle fût beaucoup plus
forte qu’à Kouroussa, mais elle était saturée de vapeur d’eau à un point inimaginable. Les
maisons s’entouraient toutes de fleurs et de feuillages ; beaucoup étaient comme perdues dans
la verdure, noyées dans la verdure.
Et puis, je vis la mer. Je la vis brusquement au bout d’une avenue et je demeurai un
long moment à regarder son étendue, à regarder les vagues se suivre et se poursuivre, et
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
5
finalement se briser contre les rochers rouges du rivage. Au loin, les îles apparaissaient, très
vertes en dépit de la buée qui les environnaient. Il me sembla que c’était le spectacle le plus
étonnant qu’on pût voir, du train et de la nuit, je n’avais fait que l’entrevoir ; je ne m’étais pas
fait nulle notion juste de l’immensité de la mer, et moins encore de son mouvement.
A présent j’avais le spectacle sous mes yeux et je m’en arrachai difficilement.
Eh bien, comment as-tu trouvé la ville ? me demande mon oncle à mon retour.
Superbe ! dis-je.
Oui, dit-il, bien qu’un peu chaud si j’en juge par l’état de tes vêtements. Va te changer. Il faudra
te changer ici plusieurs fois par jour. Mais ne traîne pas : le repas doit être prêt, et tes tantes
seront certainement impatientes de le servir.
Camara Laye, l’enfant noir.
08. SCENE DE MARCHANDAGE
Une gourde, travaillée au fer chaud, a attiré l’attention d’Isabelle, une blanche. Elle a
décidé de l’acheter. Aussitôt sa belle-sœur Seynabou, une noire a entrepris de marchander.
Bonne dame, combien vends-tu cette gourde
Ho ! la fille, ce chef-d’œuvre là, cette mignonne petite calebasse, je te la donne pour cent francs.
Ah ! là là! C’est trop cher, bien trop cher. Et disant cela, Seynabou a pris la gourde des mains de
sa belle-sœur et l’a rendue.
Ecoute, ma fille, ce n’est pas pour toi, c’est pour ta patronne. Alors, si on se fait du tort entre
nous, que nous restera-t-il ? Demande-lui cent cinquante francs, donne cent et les cent seront
pour toi.
Ce n’est pas ma patronne, c’est ma belle-sœur.
Alors, pardon et fait ton prix. Isabelle voyait la gourde allait des amis de la
Marchande à celles de Seynabou et suivait des yeux la longue palabre de deux femmes.
Cinquante francs, et je paye comptant. La marchande a pris un air fâcheux.
Alors non, mon enfant laisse-la ; ce que tu ne veux pas m’acheter. Ce matin j’ai refusé de la
vendre pour soixante-quinze francs. Elles s’en allaient, la marchande a craché sur leurs pas,
mais elle les a rappelées.
Allons, prends-la et donne-moi quatre-vingt-cinq francs.
Cinquante ! La marchande a réfléchi, a compté sur ses doigts en faisant la moue, puis a fini par
céder.
Donne-moi soixante-cinq francs ? Je pourrais être ta mère, c’est pour ça que je consens à faire
cette perte. Peut-être me porteras-tu chance, car je n’ai rien vendu depuis que je suis ici.
D’après S. Ousmane, O pays, mon beau peuple.
09. LE TRAVAIL
Tu vois, mon cœur n’est plus solide. Mais il marchera quand même. Il doit encore faire un bout
de chemin, avant de s’arrêter. Car il est fatigué, moi je ne le suis pas encore ! ...Regarde ces
gourmands là, il faut toujours les enlever au sécateur ou à la machette. As-tu constaté le souffle
d’un vent tout différent des autres ?
Non !
C’est un vent qui annonce la pluie. Tiens, là-bas, droit devant toi, vois-tu les nuages en paquet
au-dessus du grand horizon ?
Oui.
Eh bien il n’arrive jamais ici sans nous apporter la pluie. Du reste, écoute le touraco chanter. Je
ne me trompais pas ; il pleuvra cette nuit. Nous allons enfin pouvoir repiquer, remplacer les
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
6
plants morts. Les herbes déjà si hautes ont été coupées, il y a tout juste deux mois. Ah ! si mes
plants poussaient aussi vite que ces chiendents et ces roseaux, je ne regarderais jamais le ciel
pour connaître le temps du lendemain.
Ils avaient atteint la rizière où chantonnaient les insectes cachés dans la vase.
De là, ils arrivèrent de la bananeraie où poussaient aussi taro et canne à sucre, piment et gombo.
Regarde, regarde l’insecte qui se sauve, dit l’oncle en montrant un genre de scarabée aux ailes
noires rayées, il fait partie du bataillon d’insecte qui cisaillent les jeunes pousses de maïs, de
cacao, de café. Il n’y a que des ennemis ici. Tous ligués contre nous. Mais ils n’auront pas le
dernier mot…
Bernard Dadié, Climbié.
10. LA MOISSON DU RIZ
Parvenus au champ, les hommes s’alignaient sur la lisière, le torse nu et la faucille
prête. Mon oncle Lansana invitait alors à se mettre au travail. Aussitôt les torses noirs se
courbaient sur la grande aire dorée, et les faucilles entamaient la moisson.
Ces faucilles allaient et venaient avec une rapidité qui surprenait. Elle devait couper la
tige de l’épi entre le dernier nœud et la dernière feuille tout en emportant cette dernière.
Les moissonneurs maintenant l’épi avec la main et l’offraient au fil de la faucille, ils
cueillaient un épi après l’autre et la vitesse avec laquelle la faucille allait et venait était
surprenante.
Chaque moissonneur mettait son honneur à faucher avec sureté et avec la plus grande
adresse ; il avançait un bouquet d’épis à la main, et c’était au nombre et à l’importance des
bouquets que les autres l’appréciaient.
Mon jeune oncle était merveilleux dans cette cueillette du riz : il y devançait les
meilleurs. Je ne le suivais pas à pas, fièrement, et je recevais de ses mains les bottes d’épis.
Quand j’avais à mon tour la botte dans la main, je débarrassais les tiges de leurs
feuilles et les égalisais, puis je mettais les épis en tas ; je prenais grande attention à ne pas trop
les secouer, car le riz se récolte très mûr et, étourdiment secoué, l’épi aura abandonné une
partie de ses grains. Je ne liais pas les gerbes que je formais ainsi. C’était là déjà du travail
d’homme, mais j’avais permission, la gerbe liée, de la porter au milieu du champ pour la
dresser.
Camara Laye, L’Enfant noir.
11. LE TARVAIL DE L’OR
Ce travail, la fabrication d’un bijou en or, demande des précautions spéciales, et déroule un
peu comme une cérémonie. Quand l’or commençait à fondre, j’aurais crié si un respect sacré ne
m’avait pas interdit d’élever la voix. Je tressaillais et je sentais que tous tressaillaient aussi en
regardant mon père remuer la pâte encore lourde où le charbon de bois finissait de brûler. La
chaleur augmentait et l’or devenait fluide comme de l’eau. Les génies ne s’étaient opposés à
l’opération.
« Approchez la brique », disait mon père, mettant fin à l’interdiction qui nous empêchait de
parler jusque-là.
La brique qu’un apprenti posait près du foyer était creuse, généreusement graissée de beurre
karité. Mon père retirait la marmite du foyer, la penchait doucement et je regardais l’or couler
comme du feu liquide. En fait, ce n’était qu’un mince trait de feu, mais si vif, si brillant ! A
mesure que l’or coulait dans la brique, le beurre flambait ; il se transformait en une fumée
lourde qui prenait à la gorge et piquait les yeux.
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
7
Tout ce travail de fusion, mon père aurait pu le confier à l’un ou l’autre de ses aides… Mais, je
l’ai dit, mon père remuait les lèvres. Ces paroles secrètes que nous n’entendions pas, ces
paroles magiques, c’était là l’essentiel.
Appeler les génies du feu, du vent, de l’or, écarter les mauvais esprits, c’était une
science que mon père était seul à posséder et c’est pourquoi il était seul aussi à pouvoir tout
conduire.
Camara Laye, L’Enfant noir.
12. UNE USINE MODERNE
Une toux sèche vers sa droite le fit se tourner vers un ouvrier qui lui parut être un
vieillard. « A cet âge, un homme se repose, en Afrique », pensa-t-il. Le vieux surprit son regard
et sourit en s’épongeant le front.
Mon petit gars, dit, l’ouvrier, c’est quelque chose que de trouver dans le cerveau d’une
usine…il y a longtemps que tu travailles ici ?
Non, à peine quinze jours.
Ah ! aussi je me disais…Moi, ça fait quarante-cinq ans…Je suis entré ici à seize ans.
Cet homme-là avait donc soixante et un ans ! Il avait l’air d’en avoir cent ! Si maigre, si chenu !
Kocoumbo était plein de stupeur.
Oui, reprit le petit vieux, de mon temps, c’était bien autre chose ! Il fallait alimenter les
chaudières des pelles et des seaux à charbon ! Ah ! on en fait du progrès ! Tu vois ce bouton ?
Si j’appuie dessus, hop ! la chaudière a de quoi manger, elle se remplit toute seule ! c’est beau !
Kocoumbo dit :
Vous en êtes sûr ?
Le petit vieux fit un signe mystérieux.
Hé ! Si, j’en suis sûr !... Puisque c’est moi qui suis chargé de le faire fonctionner…
Et ce bouton, tu vois, si j’appuie dessus, toute l’usine s’arrête : électricité, chauffage,
tout ! Et cet autre bouton, si je le touche, l’usine entière est en état d’alerte, tout Paris se
demandera ce qui arrive.
Comment ça ? demanda Kocoumbo.
Comment ça ? Si j’appuie ça, je te dis, c’est la sirène qui sonne.
La sirène ?
Le jeune homme aurait voulu en savoir davantage.
Tu vois la soupape, là-haut ? si elle s’ouvre, toute la vapeur comprimée s’engouffre
dans la cheminée et tu entends : hoooo !
D’après A. Loba, Kocoumbo, L’Etudiant noir.
13. SCENE DE PECHE
Les femmes entrent d’abord dans l’eau et se mettent en ligne, coude à coude,
d’une rive à l’autre, pour boucher complètement le bras du fleuve d’un mur d’ébène mouvant.
Autour de leur taille s’enroule une fine cordelette. La grande calebasse qui contient un peu
d’eau y est attachée par une mince et solide ficelle. Enfin, elles tiennent dans chaque main une
nasse, une sorte d’entonnoir allongé. « Allons », crie Yassédi pleine d’entrain.
Les femmes avancent tous ensemble, avec lenteur, soulevant à peine les nasses, et le souple
mouvement de leurs épaules brunes forment une barrière vivante, heureuse et riante. Yassédi
sort de ses nasses deux petits poissons argentés qu’elle jette dans la grande calebasse où ils ne
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
8
mourront pas, car il y a de l’eau, et d’où ils ne pourront se sauver, car une petite calebasse est
retournée dessus.
Une femme pousse un cri de joie et montre à bout de bras un gros poisson qu’elle a
attrapé. Yassédi le regarde avec envie. Mais il échappe à la main qui le tient. La pêcheuse veut
le rattraper, elle glisse et disparait dans l’eau limoneuse en éclaboussant tout le monde…
La plongeuse involontaire reparaît et rit de sa mésaventure. Pendant ces joyeux
incidents, les hommes sont entrés dans l’eau. Tchouka a déployé son filet, carré et profond. Il
pêche avec ses quatre amis. Leur robuste poitrine émerge dans l’eau clapotante. Lin et trois
autres tiennent un bâton solidement attaché à chaque angle du filet.
« On y va ».
Les quatre autres plongent l’engin dans l’eau, attendent un peu, le sortent avec aisance,
car leur bras, comme leurs corps sont solides et musclés.
« Vas-y, assomme-le ! », crient les pêcheurs.
Et le cinquième homme assomme le gros poisson avant de l’introduire dans la nasse qu’il tient
avec une ficelle.
D’après Andrée Clair, Moudaïna.
14. LUTTE CONTRE LES CRIQUETS
« Les criquets ! Les criquets ! Les criquets ! »
Les gens se rendirent compte de ce dont il s’agissait, et, affolés, se mirent à pousser des cris de
détresse : « Les criquets ! Les criquets ! les criquets ! ».
Ils abandonnèrent soudain leurs paniers pour s’emparer des récipients vides, des fers de houes,
de tout ce qui était sonore et qu’ils rencontraient dans leur course fébrile ; ils prirent aussi des
bouts de bois et se mirent à faire un vacarme assourdissant en frappant de toutes leurs forces
sur leurs récipients, tout en courant vers le champ ; certains saisissaient des massues et se
ruaient aussi vers nos plantations.
Ma mère se démenait, sans savoir exactement que faire et où aller. Mon père les bras levés en
signe de détresse, avec son boubou flottant au vent, courait partout, criait, maudissait les
criquets, invoquait Allah !
Je pris la décision bien ferme d’agir de mon mieux, de me montrer un garçon digne de quelque
chose… Je me précipitais dans la case couverte des tôles qu’habitaient mes parents. Je pris mon
arc et mes trois carquois chargés de flèches ; il y en avait même d’empoisonnement préparé par
mon père.
Jeune guerrier ainsi accoutré, je me dirigeai sur notre champ d’un pas décidé.
J’arrivais au champ, mon père me vit, ému, il me serra tendrement contre son cœur :
Mon pauvre garçon ! J’admire ton courage, mais ni l’arc ni les flèches empoisonnées ne
peuvent rien contre les criquets ; des coups de bâton et de talon, du tapage : voilà les seuls
remèdes.
Je fus profondément déçu de m’être inutilement armé pour mettre les criquets en déroute, mais
je luttai de mon mieux… Des criquets il y en avait partout, le champ en était couvert, ils
rampaient, trottaient, sautaient d’épis en épis. A leur passage les épis disparaissaient, les tiges
tombaient coupées en menus morceaux.
Nous criions, hurlions, écrasions les sales bêtes qui semblaient se multiplier malgré nos
farouches efforts. Volumineux et vert cendrés, ils grimpaient le long de nos jambes. Nous les
écrasions avec plus de force et de violence qu’il n’en aurait fallu pour tuer un fauve.
Peine perdue !... En peu de temps, la récolte était faite, le champ entièrement dévasté, et le
reste de criquets, comme obéissant à quelque cri de ralliement, à quelque ordre impératif, reprit
son vol funeste.
Et ce fut la misère dans toute sa puissance.
D’après Olympe Bhely-Quenum, Un piège sans fin.
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
9
15. LE SERPENT FAMILIER
Un jour, je remarquai un petit serpent noir au corps particulièrement brillant, qui se dirigeait
sans hâte vers l’atelier. J’ai couru avertir ma mère, comme j’en avais pris l’habitude ; mais ma
mère n’eut pas plutôt aperçu le serpent noir, qu’elle me dit gravement :
Celui-ci, mon enfant, il ne faut pas le tuer : ce serpent n’est pas un serpent comme les
autres, il ne te fera aucun mal ; néanmoins, ne contrarie jamais sa course.
Ce serpent, ajouta ma mère, est le génie de ton père.
Je considérai le petit serpent avec ébahissement. Il poursuivait sa route vers l’atelier, il
avançait gracieusement, très sûr de lui, eût-on-dit, et comme conscient de son immunité :
son corps éclatant et noir étincelait dans la lumière crue. Quand il fut parvenu à l’atelier,
j’avisai pour la première fois qu’il y avait là, ménagé au ras du sol, un trou dans la paroi. Le
serpent disparut par ce trou.
Tu vois : Le serpent va faire visite à ton père, dit encore ma mère.
…Sitôt après le repas du soir, quand, les palabres terminées, mon père eut pris congé de ses
amis et se fut retiré sous la véranda de sa case, je me rendis près de lui. Je commençai par le
questionner à tort et à travers, comme font les enfants ; mais ce soir-là, je le faisais pour
dissimuler ce qui m’occupait, cherchant l’instant favorable où je poserais la question qui me
tenait si fort à cœur. Et tout à coup je dis :
Père, quel est ce petit serpent qui te fait visite ?
De quel serpent parles-tu ?
Eh bien ! du petit serpent noir que ma mère me défend de tuer.
Ah ! fit-il.
Il me regarda un long moment. Il paraissait hésiter à me répondre. Sans doute pensait-il
à mon âge, sans doute se demandait-il s’il n’était pas un peu tôt pour confier ce secret à
un enfant de douze ans. Puis subitement il se décida.
Ce serpent, dit-il, est le génie de notre race. Comprends-tu ?
Oui, dis-je, bien que je ne comprisse pas très bien.
Ce serpent, poursuivit-il, est toujours présent, toujours il apparaît à l’un de nous. Dans
notre génération, c’est à moi qu’il s’est présenté.
Oui, dis-je.
Et je l’avais dit avec force, car il me paraissait évident que le serpent n’avait pu se présenter
qu’à mon père. N’était-ce pas mon père qui était le chef de la concession ? N’était-ce pas lui
qui commandait tous les forgerons de la région ? N’était-il pas le plus habile ? Enfin, n’était-il
pas mon père ?
D’après Camara Lay, L’Enfant noir
16. LA PART DU LION
Un jour le lion, le loup et le renard s’en allèrent chasser ensemble. Ils attrapèrent un
âne sauvage, une gazelle et un lièvre. Le lion dit alors au loup : « loup, c’est toi, aujourd’hui,
qui fera le partage ». « Le loup dit : il me semble équitable, sire, que vous receviez l’âne
sauvage et que mon ami le renard prenne le lièvre. Quant à moi, je me contenterai de la
gazelle ».
A ces mots, le lion se mit en rage. Il souleva sa grosse patte puissante et l’abattit sur la
tête du loup. Le loup eut le crâne brisé et mourut presque aussitôt.
Alors le lion s’adresse au renard : « A ton tour, maintenant, d’effectuer le partage ; et
tache de mieux t’y prendre ». Le renard dit solennellement : « L’âne sera pour votre déjeuner,
sire, la gazelle sera pour le souper de votre Majesté et le lièvre vous revient, pour votre petit
déjeuner de demain ». Le lion, surpris, lui demanda : « Et depuis quand est-tu aussi sage ? »
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
10
Le renard répondit : « Depuis que j’ai entendu craquer le crâne du loup, Majesté. »
D’après Jean Knappert, Fables d’Afrique.
17. A QUI REVIENT LE TROUPEAU ?
Un enfant était assis, en train de jouer sous l’arbre qui se trouve à l’entrée du village :
deux hommes arrivèrent et lui dirent : « Enfant, veux-tu nous montrer le chemin ? Si tu nous
mets sur le chemin, nous te donnerons cette génisse. »
L’enfant leur montra le chemin et prit la génisse, puis alla la confier à son oncle
maternel dans un village voisin. Cette génisse resta là et sa prospérité finit par remplir un parc.
Le père de l’enfant étant devenu pauvre, son fils lui dit : « Papa, allons chercher mes
bœufs chez mon oncle maternel. » Ils allèrent ensemble.
L’oncle ne voulut lui donner que la vieille mère, disant que tous les produits sont issus
de son propre taureau.
Ils réunirent les vieux du village et leur exposèrent l’affaire, mais en vain. L’enfant dit à
son père : « Papa, partons, il me donnera mes bœufs. » Ils sortirent du village et partirent.
Une fois qu’ils furent un peu éloignés du village, le fils dit à son père : « Papa, attends-
moi ici, je vais chercher mes bœufs et je reviens. »
Arrivé près du village, l’enfant se mit à crier : « Mon oncle ! mon oncle ! Vieux du
village ! Donnez-moi une calebasse neuve, et du savon : papa a accouché d’une fille et je vais
la laver. ‘’Tous les vieux se mirent à crier ensemble : « Tu es fou ? Comment un homme peut-il
accoucher ? »
L’enfant dit : « Vous êtes des vieux à barbe blanche et vous n’avez jamais rien vu de
pareil ? » Les vieux répondirent : « Jamais nous ne l’avons vu. »
L’enfant dit : « Est-ce que mon père ne pouvait pas accoucher d’une fille, puisque le
taureau de mon oncle a vêlé ? »
Tous les hommes du village dirent à son oncle de rendre les bœufs à l’enfant : « Donne-
les-lui, ils sont à lui ! »
L’enfant emmena tous ses bœufs chez son père.
D’après Moussa Travele.
18. UN MATCH DE FOOTBALL
Tous les spectateurs sur les tribunes, sur les pelouses, battant des mains, hurlaient,
trépignaient, plus actifs que les joueurs eux-mêmes. Dieu sait pourquoi s’il donnait les coups de
pied, de tête, de coude.
Le ballon siffle, hurle, crie sous les shoots des joueurs déchainés, pressés de marquer
des buts. Toutes les respirations s’arrêtent. Tous les yeux le suivent dans sa trajectoire, il y a
des yeux qui le poussent, des yeux qui veulent le retenir ; des coudes qui l’aident à voler plus
vite, et des mains qui battent les uns pour l’encourager, les autres pour l’effrayer.
Des spectateurs sur les tribunes, entrent leurs jambes, saisissent le ballon avant le goal.
L’arbitre, le pauvre arbitre, n’est bon pour personne, car, devenu fatum, il tient dans son sifflet
le sort des équipes. Le ballon repart.
‘’Oui, plus…plus vite…bon sang…
- Très bien !
- Oh ! le malheureux, si près du but !
- Tu as vu, il ne pouvait pas marquer…
- L’équipe de Bassam a du mordant. Elle gagnera la coupe.
- Mais tu es aveugle, toi ! Et ce jeu subtil de Bouake !...
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
11
Le ballon franchit la clôture, un spectateur à ses trousses. Celui-ci a payé et il entend
être satisfait.
Le ballon donc reprend sa place sous des centaines des paires d’yeux mécontents de sa
fugue.
Des Européens et des Africains, en sportifs, se tapaient amicalement sur les épaules en
se tutoyant.
‘’Tu vois, mon ami, nous battons Bouaké.
- Impossible…Nous vous battrons.’’
Entre eux, toute distance était abolie. Et Climbié, debout près d’une marchande
d’oranges qui, très habillement, pelait ses fruits ; regardait les gens des tribunes, les
gens des pelouses, tous ces hommes que la joie, en les dominant, avait unis, et il se
disait : ‘’Ah, si cette harmonie, cette franche cordialité pouvait durer.
Bernard Dadié, Climbié.
19. PREMIER VOYAGE EN AVION
L’avion atterrit dans un bruit infernal.
Croyant qu’on peut prendre place dans un avion comme dans un bus ou dans un
« fula-fula », Zoao se précipite et s’introduit dans la cabine de l’équipage. On l’en refoule
puis il finit par prendre une place ailleurs.
« C’est ma place, » lui dit un blanc, « regarde ma carte de bord. »
Zoao se met debout. Ça commence mal, se dit-il, on me refoule partout. On ne veut
certainement pas du noir ». Une hôtesse vient le chercher :
« Montrez votre carte de bord, s’il vous plaît »
« Voici votre place. Juste à côté d’une fenêtre »
Il est plus ou moins midi. Zoao a faim. Il donne raison à son père qui avait prévu un
pique-nique pour lui. Il ouvre son sac, prend sa chikwangue et un peu de makayabu
« capitaine ». L’odeur de la Chikwangue ainsi que celle du makayabu et surtout le gaz dégagé
par le pili-pili, font éternuer les voisins, tous les blancs s’écrient :
« Ça ne va pas ! »
« Qu’est-ce que c’est ! »
« Où sommes-nous ? »…
Une hôtesse se précipite vers Zoao et lui demande de donner tout son paquet. Ce
dernier proteste et s’exclame :
« J’ai faim, je dois manger. »
Non, monsieur ; bientôt tout le monde va manger, nous sommes en train de préparer le dîner.
Vous mangerez à votre faim. »
« Dans ce cas, dit Zoao, vous pouvez prendre tout le paquet ; cependant, mademoiselle,
pourriez-vous m’assurer que là où je vais on me donnera manger ? »
« N’ayez crainte, monsieur. »
Adieu chikwangue et makayabu. On les jette dans la poubelle, sans plus.
L’hôtesse annonce que dans quelques instants on sera en plein désert du Sahara.
Soudain l’avion commence à faire des hauts et des bas.
Zoao regarde à travers la fenêtre. Très loin en bas, il s’aperçoit des amas de sable, des
montagnes, etc. « si l’avion tombe, se dit le jeune homme on ne retrouvera certainement pas
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base
12
un seul gramme de ma chair. » En entrant dans les nuages il espère voir le bon Dieu dont on
lui disait, dans les leçons de religion, qu’il était au ciel…
« Nous sommes en plein Sahara. » dit l’hôtesse. Les montées et les descentes de l’avion
commencent.
C’est l’heure du plus grand drame ; l’avion monte d’abord puis descend brusquement.
« Au secours ! » s’écrie Zoao.
D’après Zamenga Batukezanga, carte postale
20. EN CAR
Il lui fut impossible de prendre le premier car, car suite de la lutte à soutenir pour y
accéder. Un autre véhicule arriva. Ils furent nombreux à s’y précipiter, serrés comme des
sardines ; pas moyen de bouger un bras, un pied. On changera ensuite du bois, des planches, un
bric-à-brac innombrable, avec une lenteur désespérante. Le chauffeur discutait avec des petits
revendeurs qui tournaient autour du véhicule, en compagnie des mendiants. Ceux-ci chantaient,
appuyés d’une main sur le rebord de la carrosserie et de l’autre sur leur bâton d’aveugle.
L’apprenti, du toit où il rangeait les bagages, descendit en piétinant des doigts. Le chauffeur
monta, manœuvra des manettes. Le car refusait de partir. La foule oisive qui stationnait là se
mit à le pousser…
Le paysage était fait de cactus fleuris et de filaos dans lesquels le vent murmurait avec
un bruit de houle. Puis ce fut la plaie des arrêts, pour descendre ou prendre un passager, pour le
contrôle des gendarmes, qui, graves, comptaient les voyageurs enfumés par le gaz.
La route était longue, droite, goudronnée ; les piétons dociles en suivaient les bords. Les
autres véhicules passaient en sifflant. Le chauffeur allait lentement. Peut-être voulait-il
désintoxiquer les passagers du tumulte de la ville, de la lèvre de la précipitation, du goût de la
vie factice, au contact de ce paysage magnifique.
D’après Bernard Dadié, Climbié (Seghers)
Textes de français destinés aux élèves de la 8ème année de l’éducation de base