LES RUSES
DE L’INTELLIGENCE
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Pierre Chuvin, La Mythologie grecque.
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Moses I. Finley, Les Premiers Temps de la Grèce.
Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique.
Louis Gernet, Droit et institutions en Grèce antique.
François Hartog, Partir pour la Grèce.
Paulin Ismard, L’Événement Socrate.
Claude Mossé, Politique et société en Grèce ancienne.
Jerry Toner, L’Art de gouverner ses esclaves.
Pierre Vidal-Nacquet, La Démocratie grecque vue d’ailleurs.
Marcel Detienne
Jean-Pierre Vernant
LES RUSES
DE L’INTELLIGENCE
La mètis des Grecs
© Flammarion, 1974, 2018.
ISBN : 978-2-0814-2170-7
Pour Jeannie et pour Lida.
INTRODUCTION
Comme on se retourne, au terme d’un voyage, sur le
chemin parcouru, c’est quand un livre est achevé qu’on
peut, en guise d’introduction, réfléchir sur le travail
accompli et tenter de définir ce qu’on a fait. Tant que
l’enquête est en cours, elle vous pousse de côté et d’autre,
sans qu’on discerne au juste par quelle voie elle vous
mène ni où elle vous conduit. Nos recherches sur la
mètis, coupées de quelques haltes, se sont prolongées
pendant une dizaine d’années 1. De toutes les surprises
qu’elles nous ont ménagées, la moindre n’était pas de
voir l’horizon de notre étude s’étendre au fur et à mesure
que nous avancions. Quand nous nous croyions sur le
point d’aboutir, les frontières du domaine que nous pré-
tendions explorer reculaient devant nous. S’il est une
constatation qui nous semble aujourd’hui assurée, c’est
que le terrain dont nous avons entrepris la découverte
– les hellénistes l’ayant jusqu’alors ignoré, faute de s’être
1. L’un de nous avait déjà en 1957 montré l’importance de la
mètis pour analyser la pensée technique : J.-P. VERNANT,
« Remarques sur les formes et les limites de la pensée technique chez
les Grecs », Revue d’histoire des sciences, 1957, p. 205-225, repris dans
Mythe et pensée chez les Grecs5, Paris, II, 1974, p. 44-64.
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interrogés sur la place de la mètis dans la civilisation
grecque 1 –, ce terrain comporte de vastes zones vierges
qui devront faire l’objet de prochaines investigations.
Notre livre ne couvre donc pas, loin de là, tout le champ
de la mètis. Pour ne prendre que deux exemples des pro-
longements nécessaires, le premier visant l’ensemble des
savoir-faire artisanaux dont Dédale est le patron légen-
daire, le second les formes d’intelligence rusée propres à
certaines puissances divines, nous citerons seulement
l’ouvrage que Françoise Frontisi a déjà consacré à Dédale 2
et les recherches poursuivies par Laurence Lyotard-Kahn
sur le personnage d’Hermès.
Mais le lecteur est en droit de nous poser plusieurs
questions : quel est ce domaine d’études dont nous par-
lons comme d’une terre en friche, où le situer dans la
société et la culture grecques, par quelles voies l’atteindre,
en bref quel est précisément l’objet de notre livre et de
quelles disciplines relève notre démarche ? Pour divers
ordres de raisons la réponse ne saurait être ni simple ni
facile. En premier lieu la réalité que nous nous efforçons
de cerner se projette sur une pluralité de plans, aussi
distincts les uns des autres que peuvent l’être une théogo-
nie ou un mythe de souveraineté, les métamorphoses
d’une divinité aquatique, les savoirs d’Athéna et
d’Héphaistos, d’Hermès et d’Aphrodite, de Zeus et de
1. Une exception : C. DIANO, Forma ed Evento. Principi per una
interpretazione del mondo greco3, Vicence, 1967, qui, dans une lecture
phénoménologique de la pensée grecque, reconnaît au passage, à tra-
vers l’opposition d’Ulysse et d’Achille, certains traits de la mètis
(p. 56 sq.).
2. Françoise FRONTISI-DUCROUX, Dédale, mythologie de l’artisan
en Grèce ancienne, Paris, 1975.
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Prométhée, un piège pour la chasse, un filet de pêche,
l’art du vannier, du tisserand, du charpentier, la maîtrise
du navigateur, le flair du politique, le coup d’œil expéri-
menté du médecin, les roueries d’un personnage retors
comme Ulysse, le retournement du renard et la polymor-
phie du poulpe, le jeu des énigmes et des devinettes,
l’illusionnisme rhétorique des sophistes. Notre enquête
traverse donc l’univers culturel des Grecs dans toute son
étendue, depuis ses plus anciennes traditions techniques
jusqu’à l’organisation de son panthéon. Elle opère à tous
ses niveaux, le parcourt dans ses multiples dimensions,
se déplaçant continuellement d’un secteur à un autre
pour y repérer, à travers des documents en apparence
entièrement hétérogènes, une même attitude d’esprit, un
même modèle quant à la façon dont les Grecs se sont
représenté un certain type d’intelligence engagée dans la
pratique, affrontée à des obstacles qu’il faut dominer en
rusant pour obtenir le succès dans les domaines les plus
divers de l’action. Suivant les cas et les moments nous
devions donc varier nos méthodes d’approche, conjuguer
perspectives et points de vue différents. Notre travail est
à certains égards une étude de vocabulaire, une analyse
du champ sémantique de la mètis, de sa cohérence, de
son étonnante stabilité tout au long de l’hellénisme. Il
touche sur d’autres points à l’histoire des techniques et
de l’intelligence appliquée telle qu’elle se manifeste dans
les savoir-faire de l’artisan ; il comporte des chapitres
entiers d’analyse mythologique et de déchiffrement des
structures du panthéon. Il relève enfin de la psychologie
historique puisqu’il cherche à atteindre, à tous les étages
de la culture grecque et dans les divers types d’œuvres
où elle se trouve engagée, une grande catégorie de
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l’esprit, liée à des conditions de lieu et de temps, à préci-
ser son mode d’organisation et d’action, la série des pro-
cédés suivant lesquels elle opère, les règles logiques
implicites auxquelles elle obéit. Nous disons bien une
catégorie mentale, non une notion. Nous ne faisons pas,
nous ne pouvions pas faire une histoire des idées. Car
les formes d’intelligence rusée, d’astuce adaptée et effi-
cace que les Grecs ont mises en œuvre dans de larges
secteurs de leur vie sociale et spirituelle, qu’ils ont haute-
ment valorisées dans leur système religieux et dont nous
avons tenté, à la façon d’archéologues, de restituer la
configuration, ne font jamais l’objet d’une formulation
explicite, d’une analyse en termes de concept, d’un
exposé suivi d’ordre théorique. Il n’y a pas de traités de
la mètis, comme il y a des traités logiques, ni de systèmes
philosophiques construits sur les principes de l’intelli-
gence rusée. La présence de la mètis au sein de l’univers
mental des Grecs peut bien être déchiffrée dans le jeu
des pratiques sociales et intellectuelles où son emprise se
manifeste de façon parfois obsédante. Elle n’est pas
donnée dans un texte qui en livrerait d’emblée les fonde-
ments et les ressorts.
Nous touchons ici au second ordre de raisons qui font
la difficulté de notre entreprise et, croyons-nous, son
intérêt. Si vaste que soit le domaine où s’exerce la mètis,
si importante sa position dans le système des valeurs, elle
ne se manifeste pas ouvertement pour ce qu’elle est, elle
ne se montre pas au grand jour de la pensée, dans la
clarté d’un écrit savant qui se proposerait de la définir.
Elle apparaît toujours plus ou moins « en creux »,
immergée dans une pratique qui ne se soucie, à aucun
moment, alors même qu’elle l’utilise, d’expliciter sa
INTRODUCTION 13
nature ni de justifier sa démarche. En ce sens, les hellé-
nistes modernes, en méconnaissant son rôle, son impact
et jusqu’à son existence, restent fidèles à une certaine
image que la pensée grecque a donnée d’elle-même et où
la mètis fait étrangement figure d’absente. La mètis est
bien une forme d’intelligence et de pensée, un mode du
connaître ; elle implique un ensemble complexe, mais
très cohérent, d’attitudes mentales, de comportements
intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévi-
sion, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise,
l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habile-
tés diverses, une expérience longuement acquise ; elle
s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcer-
tantes et ambiguës, qui ne se prêtent ni à la mesure pré-
cise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux.
Or dans le tableau de la pensée et du savoir qu’ont dressé
ces professionnels de l’intelligence que sont les philo-
sophes, toutes les qualités d’esprit dont est faite la mètis,
ses tours de main, ses adresses, ses stratagèmes, sont le
plus souvent rejetés dans l’ombre, effacés du domaine de
la connaissance véritable et ramenés, suivant les cas, au
niveau de la routine, de l’inspiration hasardeuse, de l’opi-
nion inconstante, ou de la pure et simple charlatanerie.
Enquêter sur l’intelligence grecque là où, se prenant elle-
même pour objet, elle disserte savamment sur sa propre
nature, c’est donc renoncer d’avance à y découvrir la
mètis. Il faut la poursuivre ailleurs, dans ces secteurs que
le philosophe voue normalement au silence ou dont il
parle sur le mode de l’ironie, voire le ton de la polé-
mique, pour mieux mettre en valeur, par un effet de
contraste, la façon de raisonner et de comprendre qui est
de règle en son métier.
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Certes ces affirmations devraient être nuancées. La
position d’Aristote n’est pas, sur ce point, identique à
celle de Platon. Pour le philosophe de l’Académie la dex-
térité (euchéreia), la sûreté du coup d’œil (eustochía), la
pénétration d’esprit (agchínoia), à l’œuvre dans les entre-
prises où la mètis s’efforce, en tâtonnant et par conjec-
ture, d’atteindre le but visé, relèvent d’un mode de
connaissance extérieur à l’epistḗmē, au savoir, étranger à
la vérité. Par contre chez Aristote, la « prudence » au
moins retient, dans son orientation et ses démarches,
bien des traits de la mètis. On peut même se demander
si Platon, lui aussi, n’opère pas dans le champ de la mètis
comme un clivage, conservant des habiletés artisanales
tout ce qui, par l’emploi d’instruments de mesure, peut
s’intégrer à une connaissance de type mathématique et
fournir au philosophe le modèle d’une « démiurgie »
produisant au sein du devenir, à partir des Formes, une
œuvre réelle, stable et organisée autant qu’il est possible.
Enfin et surtout il faudrait reprendre, dans la perspec-
tive que nous indiquons, l’étude de l’apport des sophistes
qui occupent, à la charnière de la mètis traditionnelle et
de la nouvelle intelligence du philosophe, une position
décisive. Cependant, pour l’essentiel, il demeure bien
vrai que l’écrit et l’enseignement philosophiques tels
qu’ils se développent au IVe siècle marquent une rupture
avec un type d’intelligence qui, tout en se maintenant
dans de vastes secteurs – la politique, l’art militaire, la
médecine, les savoir-faire artisanaux –, n’en apparaît pas
moins décentré, dévalorisé par rapport à ce qui constitue
désormais le foyer de la science hellénique.
L’univers intellectuel du philosophe grec, contraire-
ment à celui des penseurs chinois ou indiens, suppose
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une dichotomie radicale entre l’être et le devenir, l’intelli-
gible et le sensible. Il ne met pas seulement en jeu une
série d’oppositions entre termes antithétiques. Groupées
en couples, ces notions contrastées s’ajustent les unes aux
autres pour former un système complet d’antinomies qui
définissent deux plans de réalité, s’excluant mutuelle-
ment : d’un côté, le domaine de l’être, de l’un, de
l’immuable, du limité, du savoir droit et fixe ; de l’autre,
le domaine du devenir, du multiple, de l’instable, de
l’illimité, de l’opinion biaisée et flottante. Dans ce cadre
de pensée, la mètis ne peut plus avoir de place : ce qui
la caractérise c’est précisément d’opérer par un continuel
jeu de bascule, d’aller et retour entre pôles opposés ; elle
renverse en leur contraire des termes qui ne sont pas
encore définis comme des concepts stables et délimités,
exclusifs les uns des autres, mais se présentent comme
des Puissances en situation d’affrontement et qui, suivant
la tournure de l’épreuve où elles se combattent, se
retrouvent tantôt victorieuses dans une position, tantôt
vaincues dans la position inverse. Comme il appartient
aux mêmes divinités, maîtresses des liens, de se tenir sans
cesse sur leurs gardes pour n’être pas liées à leur tour,
l’individu doué de mètis, qu’il soit dieu ou homme, lors-
qu’il est confronté à une réalité multiple, changeante,
que son pouvoir illimité de polymorphie rend presque
insaisissable, ne peut la dominer, c’est-à-dire l’enclore
dans la limite d’une forme unique et fixe, sur laquelle il
a prise, qu’en se montrant lui-même plus multiple, plus
mobile, plus polyvalent encore que son adversaire. De la
même façon, pour atteindre directement son but, pour
suivre sans dévier sa route à travers un monde fluctuant,
oscillant sans cesse de côté et d’autre, il faut procéder
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soi-même en biaisant, se faire l’intelligence assez retorse
et souple pour ployer en tout sens, la démarche assez
« courbe » pour s’ouvrir vers toutes les directions à la
fois ; ou, pour employer le terme grec, on dira qu’il
revient à l’agkulomḗtēs, à qui dispose d’une mètis torve,
de combiner avec le plus de rectitude la voie qui mène
le projet à sa réalisation effective.
C’est cette gamme variée d’opérations par lesquelles
l’intelligence, pour entrer en contact avec son objet, se
pose en face de lui dans un rapport de rivalité, fait à la
fois de connivence et d’opposition, que nous avons tenté
de cerner à tous les niveaux et sous toutes les formes où
nous pensions pouvoir la saisir.
Dans cette enquête sur les ruses de l’intelligence, nous
nous en sommes tenus exclusivement aux faits grecs.
Comme il est naturel concernant une catégorie mentale
aussi profondément enracinée dans la pensée religieuse,
nous avons consacré la plus grande part de nos analyses
à établir la place, les fonctions, les moyens d’action de
Mètis dans le mythe et à mettre en lumière la rigoureuse
répartition de ses multiples compétences entre les
diverses puissances divines. Mètis permet de poser cer-
tains problèmes généraux d’organisation du panthéon. Il
y a des dieux à mètis, d’autres qui en sont dépourvus.
En quoi font-ils contraste, et qu’est-ce qui, en regroupant
les premiers en une même catégorie, les différencie
cependant les uns des autres ? En quoi la mètis de
Kronos ou du Titan Prométhée s’oppose-t-elle à celle de
Zeus, l’Olympien, souverain de l’univers ? Où est la ligne
de clivage entre la mètis d’Athéna et celle, voisine,
d’Héphaistos, ou d’Hermès et d’Aphrodite ? Pourquoi la
science oraculaire de Thémis et d’Apollon comme les
INTRODUCTION 17
magies de Dionysos se situent-elles en dehors du champ
de la mètis ? C’est pour l’essentiel à partir et autour
d’Athéna, fille de Mètis, représentant cette puissance
divine dans le monde organisé des dieux olympiens, que
nous avons, dans cet ouvrage, conduit cette part de nos
recherches. Ainsi orientées, elles ne pouvaient manquer
de déboucher sur des problèmes qui débordent le
domaine grec et par conséquent le cadre que nous nous
étions fixé. Le personnage de Mètis, son rôle dans les
mythes de souveraineté et, chez les orphiques, dans les
mythes cosmogoniques, appellent la comparaison avec
les traditions mythiques du Proche-Orient, spécialement
avec les récits où le dieu sumérien Enki-Ea apparaît lui
aussi en maître des eaux, inventeur des techniques, dépo-
sitaire d’un savoir plein d’astuce. Plus généralement, la
mètis grecque pose le problème de la position qu’occupe
dans l’économie des mythes d’un grand nombre de
peuples le personnage du type « trompeur », celui que les
anthropologues anglo-saxons conviennent de désigner du
nom de trickster, le décepteur. Sans aborder ouvertement
ces questions, notre livre verse, sur ce plan, au dossier
des études comparatives une documentation largement
inédite. Mais en ne limitant pas notre enquête à la posi-
tion de Mètis dans le mythe, au rôle qui lui est assigné,
en nous interrogeant sur la forme particulière d’intelli-
gence qu’elle représente, sur ses moyens d’action, sur les
procédures qu’elle emploie pour réaliser ses fins, peut-
être aurons-nous aussi contribué à orienter le compara-
tisme dans une voie nouvelle. Le programme qu’au
terme de ce travail nous serions tentés de proposer, c’est
la confrontation des modèles opératoires qui, dans la
pensée religieuse, président à la logique de l’intelligence
18 LES RUSES DE L’INTELLIGENCE
rusée, qui rendent compte mythiquement de ses succès,
et qui, dans le cas grec, nous ont paru se traduire sous
la forme du retournement, du lien et du cercle 1.
1. Fr. Frontisi-Ducroux et S. Georgondi nous ont aidé à améliorer
cette deuxième édition. Nous les en remercions amicalement.
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LES JEUX DE LA RUSE