Une réponse au problème de l’induction : introduction au
falsificationnisme de Popper
Affirmation forte de Popper : « Je peux me tromper, bien sûr ; mais je pense
avoir résolu un problème philosophique majeur : le problème de l’induction.
(Je dois avoir atteint la solution en 1927 environ).” (Popper, La connaissance
objective, « La connaissance conjecturale »). En réalité, il faut distinguer deux
problèmes.
Le problème de l’induction sous la version héritée de Hume est par principe
sans solution selon Popper
(1) « Je formule le problème logique de l’induction de Hume comme suit :
peut-on justifier l’affirmation qu’une théorie explicative universelle est vraie par
des “raisons empiriques”; c’est-à-dire par le fait qu’on admet la vérité de certains
énoncés expérimentaux, ou énoncés d’observation (dont on peut dire “qu’ils ont
l’expérience pour base”). Ma réponse à ce problème est la même que celle de Hume:
non, c’est impossible ». Pour Popper donc, le problème de l’induction en
philosophie des sciences est le problème du « fondement empirique » des lois
scientifiques
(2) Or, du point de vue logique, rien de tel que des théories scientifiques
(des lois) vérifiables par l’expérience : impossibilité de la vérification
Le problème de Popper : « Peut-on justifier par des “raisons empiriques”
l’affirmation qu’une théorie explicative universelle est vraie ou l’affirmation
qu’elle est fausse; autrement dit, peut-on, par le fait d’admettre la vérité de
certains énoncés expérimentaux, justifier, soit l’affirmation qu’une théorie
universelle est vraie, soit l’affirmation qu’elle est fausse ? A ce problème, ma
réponse est positive: oui, le fait d’admettre la vérité de certains énoncés
expérimentaux nous autorise parfois à justifier l’affirmation qu’une théorie
explicative universelle est fausse ». Point important dans la formulation du
problème : pas seulement le problème de la justification empirique de la
vérité des lois scientifiques mais problème de la réfutation empirique des lois
scientifiques. Donc déplacement du problème qui explique pourquoi il peut y
répondre. Or, thèse centrale de Popper : il y a une asymétrie entre
vérification et falsification. Revenons sur ce point central.
L’asymétrie entre la vérification (vrai) et la réfutation ou falsification (faux)
(1) Soit une hypothèse universelle H « Toutes les choses qui sont P sont Q ».
Elle est universelle en ce sens que son domaine d’application est potentiellement
infini. Exemple : « Tous les corbeaux sont noirs ».
(2) D’un côté, on peut inspecter un nombre aussi grand que l’on veut de
choses et voir qu’elles sont Q dès qu’elles sont P, cela n’implique pas que H est
vrai et donc ne vérifie pas H mais corrobore seulement H. De l’autre, il suffit de
voir une chose a qui est P sans être Q pour établir que H est faux i.e. pour réfuter
H.
(3) Deux cas de figure :
a) Que se passe-t-il s’il y a accord entre les conséquences
observationnelles de H et les données empiriques ? Selon Popper, H n’est pas
réfutée et il est possible que H soit vraie ; selon les inductivistes, non seulement
H n’est pas réfutée, mais notre confiance en H est renforcée
b) Que se passe-t-il s’il y a désaccord entre les conséquences
observationnelles de H et les données empiriques ? Selon Popper, H est réfutée :
on a montré qu’elle était fausse.
(4) Distinction entre confirmation ou vérification et corroboration : une
hypothèse dont a montré son accord avec l’expérience est corroborée (selon un
certain degré) = on n’a pas montré qu’elle était vraie mais seulement qu’elle
résiste aux tests expérimentaux menés jusqu’à présent (LSD § 79). Être
corroborée qualifie les performances passées d’une hypothèse mais ne dit rien des
performances futures. Concernant la notion de confirmation, Popper tire les leçons de
la réponse négative au problème de Hume : toutes les théories universelles, même
celles auxquelles nous sommes le plus attachés, ne sont que des hypothèses ou
conjectures, plus ou moins corroborées.
(5) D’où un discrédit de l’induction (raisonnement non légitime) et promotion
de la déduction au titre d’unique mode de raisonnement dont on peut
légitimement se servir dans l’entreprise scientifique : déductivisme de Popper
(6) LSD, p. 28 : « Le mieux que nous puissions dire relativement à une
hypothèse est qu’elle a été jusqu’à présent capable de prouver sa valeur et
qu’elle été plus féconde que d’autres, bien qu’en principe l’on ne puisse jamais la
justifier, la vérifier ni même prouver qu’elle est probable. Cette évaluation de
l’hypothèse repose seulement sur les conséquences déductives (les prédictions) que
l’on peut en tirer : il n’est même pas nécessaire de mentionner l’induction ». Donc
dans le schéma ci-dessus Popper privilégie le chemin de la théorie vers l’expérience.
(7) La déduction de conséquences observationnelles (prédictions) à partir de
théories scientifiques a pour objectif la réfutation des théories qui ne le sont pas,
aussi haut qu’est leur degré de corroboration : importance de l’inventivité et de
l’imagination du scientifique pour produire des tests qui aient la valeur
d’expériences cruciales (Bacon, Duhem). D’où reconception de la notion de test
ou d’expérimentation : « Toute mise à l’épreuve véritable d’une théorie par des
tests constitue une tentative pour en démontrer la fausseté (to falsify) ou pour la
réfuter. Pouvoir être testée, c’est pouvoir être réfutée ; mais cette propriété
comporte des degrés : certaines théories se prêtent plus aux tests, s’exposent
davantage à la réfutation que les autres, elles prennent, en quelque sorte, de plus
grands risques ».
(8) Progrès de la science : non par accumulation d’hypothèses vraies mais par
élimination des hypothèses et théories fausses ; le progrès scientifique résulte de
cercles continus de conjectures et de réfutations, d’essais et d’erreurs
(9) N.B. « Falsifiable » ne signifie pas « faux » puisque certains énoncés
peuvent être falsifiables et vrais. C’est le cas de la plupart des énoncés
scientifiques : Les objets lourds lâchés près de la surface de la Terre, tombent vers le
bas si rien ne les retient / Quand un rayon de lumière est réfléchi sur un miroir plan,
l’angle d’incidence est égal à l’angle de réflexion.
Asymétrie dans les formes logiques respectives de la vérification et de la
falsification :
(1) Vérification des hypothèses par leurs conséquences empiriques (H =
hypothèse ; E = événement observable) :
1. H → E (= Si H, alors E)
2. E
3. Donc h
Déductivement invalide (modus ponens)
(2) Falsification:
1. H→E
2. Non-E
3. Donc non-H
Déductivement valide (modus tollens)
Parallèlement, Popper cherche un critère de démarcation qui permettent de
distinguer science et non-science (logique et mathématiques d’une part,
métaphysique d’autre part). Popper présuppose ici que toute science est
empirique.
(1) Thèse de Popper : un système n’est empirique ou scientifique que
s’il est susceptible d’être soumis à des tests expérimentaux, c’est-à-dire s’il
est falsifiable, réfutable par l’expérience. « Une théorie qui n’est réfutable par
aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique.
Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu
mais défaut ». Exemples de, théories non-scientifiques selon Popper : la
psychanalyse (l’économie marxiste est falsifiée selon Popper)
(2) Fécondité de cette thèse : elle résout la contradiction apparente qui
grève toute philosophie empiriste et inductiviste des sciences, cad « la
contradiction apparente entre ce qu’on peut appeler “la thèse fondamentale de
l’empirisme”, thèse selon laquelle seule l’expérience peut décider de la vérité ou
de la fausseté des énoncés scientifiques, et la prise de conscience par Hume que
les arguments inductifs sont inadmissibles ». Comment la résout-elle ?
(3) En substituant le point de vue de la réfutation à celui de la
vérification : « cette contradiction n’apparaît que si l’on affirme qu’il doit
être possible de “décider de manière concluante de la vérité ou de la
fausseté” de tous les énoncés de la science empirique, i.e. si l’on affirme qu’il
doit être possible en principe de les vérifier ou de les falsifier. Si nous renonçons
à cette exigence et admettons aussi comme empiriques des énoncés dont il est
possible de décider en un sens seulement, unilatéralement, et plus précisément,
des énoncés falsifiables seulement et susceptibles d’être contrôlés par des essais
systématiques visant à les falsifier, la contradiction disparaît ».