Conversation intime et inquiétude familiale
Conversation intime et inquiétude familiale
Petit à petit, posée sur mon torse, ses pieds sur les miens, elle se détend.
Je pousse un soupir de soulagement et m’accorde, à moi aussi, un moment de répit. Ça fait du bien de
sentir disparaître cette boule que j’ai dans le ventre.
Pourvu que Ray s’en sorte.
Je caresse ses cheveux tandis qu’elle fait éclater nonchalamment les bulles de mousse.
— Tu n’es pas entré dans la baignoire avec Leila, dis-moi ? La fois où tu lui as donné un bain ? demande-
t-elle à brûle-pourpoint.
— Euh… non.
— C’est bien ce que je pensais. Tant mieux.
J’empoigne son chignon et tourne son visage vers moi. Je veux voir ses yeux.
— Pourquoi cette question ?
— Curiosité malsaine. Je ne sais pas… sans doute parce que je l’ai vue cette semaine.
Et heureusement, ce sera la dernière fois.
— Je vois. En effet, c’est un peu malsain.
— Tu comptes lui donner du fric longtemps ?
— Jusqu’à ce qu’elle retombe sur ses pieds. Je ne sais pas. Pourquoi ?
— Il y en a d’autres ?
— D’autres ?
— Des ex que tu aides financièrement ?
— Il y en a eu une autre, oui. Plus maintenant.
— Ah ?
— Elle faisait des études de médecine, elle a son diplôme maintenant, et elle a trouvé quelqu’un d’autre.
— Un autre dominant ?
— Oui.
— Leila m’a dit que tu avais deux tableaux d’elle.
— En effet, mais je ne les aimais pas tellement. Techniquement, ils étaient assez réussis, mais je les
trouvais trop criards. Je crois que c’est Elliot qui les a pris. Il a mauvais goût, lui, c’est bien connu.
Elle réprime un petit rire. Ce son est si doux à mes oreilles que je referme mes bras autour d’elle –
malheureusement avec un peu trop d’enthousiasme et je fais déborder l’eau de la baignoire.
— J’aime mieux ça, murmuré-je en lui embrassant la tempe.
— Il n’a pas si mauvais goût que ça puisqu’il épouse ma meilleure amie.
— Mettons que je n’aie rien dit. On va manger ?
Le visage d’Ana s’assombrit aussitôt. Mais je ne compte pas céder. Je me redresse, sors de la baignoire
et attrape un peignoir.
— Profite du bain. Je vais appeler le room-service.
Après avoir commandé à manger, je fouille dans les sacs et trouve des vêtements pour moi. Taylor a
encore une fois été impeccable. J’aime bien le jean noir et le pull gris en cachemire. Dans le salon, j’ouvre
mon ordinateur portable et vérifie mes mails. Alors que je fais défiler les messages, une idée me vient.
De : Christian Grey
Objet : Conducteur ivre. Police d’Astoria
Date : 9 septembre 2011 17:34
À : Grey, Carrick
Salut papa,
Maman t’a sans doute annoncé que Raymond Steele a eu un accident. Sa voiture a été percutée par un conducteur soûl ce matin à Astoria. Ray est
en ce moment en soins intensifs. Tu peux appeler tes contacts à la police pour avoir des infos sur ce chauffard ?
Merci.
Christian Grey
P-DG, Grey Enterprises Holdings, Inc.
Je retourne dans la chambre et m’adosse au chambranle pendant qu’Ana explore les sacs de Nordstrom.
— À part la fois où tu es venu m’emmerder chez Clayton’s, tu es déjà entré dans un magasin pour faire
des courses ?
— T’emmerder ?
Je m’approche d’elle en tentant de dissimuler mon amusement.
— Oui. M’emmerder, réplique-t-elle dans un demi-sourire.
— Tu étais nerveuse, si je me souviens bien. Et puis ce garçon qui s’est jeté sur toi… Comment, déjà ?
— Paul.
— L’un de tes nombreux admirateurs.
Elle lève les yeux au ciel. Je fonds littéralement et lui plante un petit baiser sur les lèvres.
— Voilà, je te retrouve bien là. Allez, habille-toi, je ne veux pas que tu prennes froid.
Ana n’est guère intéressée par ce que j’ai commandé. Elle grignote deux frites et un demi-beignet de
crabe. C’est tout. Je soupire et la laisse regagner la chambre. Je ne peux la forcer à manger, pourtant ça
m’inquiète. Tout en réfléchissant à mes options, j’envoie un SMS à José pour l’inviter avec son père au
dîner surprise si – et je dis bien « si » – la fête d’anniversaire est maintenue et que José père est en état de
venir.
Sur mon ordinateur, je trouve un mail de Carrick.
De : Grey, Carrick
Objet : Conducteur ivre. Police d’Astoria
Date : 9 septembre 2011 17:42
À : Christian Grey
C’est une bonne nouvelle. Ma mère sera avec Ray quand on retournera à l’hôpital.
Ana revient dans le salon, elle porte un sweat à capuche bleu et un jean.
— Je suis prête, murmure-t-elle.
Elle paraît si jeune. Peut-être parce qu’elle est triste et inquiète et que son visage est tout pâle.
— Tu as l’air d’une gamine. Dire que tu auras vingt-deux ans demain…
Son sourire contrit me fend le cœur.
— Je n’ai pas tellement envie de fêter ça. Bon, on va voir Ray ?
— Oui, mais j’aimerais bien que tu manges quelque chose. Tu as à peine touché à ton dîner.
— Christian, s’il te plaît. Je n’ai pas faim. Peut-être après qu’on sera passés voir Ray. Je veux lui
souhaiter bonne nuit.
À notre arrivée dans l’unité de soins intensifs, nous croisons José. Il part.
— Ana, Christian, salut.
— Où est ton père ? demande Ana.
— Il était trop fatigué pour revenir, ses analgésiques l’ont assommé. Il a fallu que je me batte pour voir
Ray parce que je ne suis pas de la famille.
— Et ? s’enquiert Ana d’une voix vibrante.
— Ça va, Ana. Toujours pareil, mais… tout va bien. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
Elle hoche la tête, soulagée, je suppose.
— On se voit demain pour que je te souhaite bon anniversaire ?
Hé ! Ce crétin va me griller ma surprise !
— Bien sûr, répond Ana.
José me lance un coup d’œil puis enlace Ana. Je le vois fermer les yeux de plaisir !
— Hasta mañana.
Il la relâche enfin et nous nous souhaitons bonne nuit. Je le regarde s’éloigner en direction des
ascenseurs. Je soupire :
— Il est encore fou de toi.
— Mais non. Et puis, même s’il l’était…
Elle hausse les épaules. Elle s’en fiche.
— En tout cas, je te félicite, lance-t-elle.
Quoi ?
— Tu n’as pas eu l’écume aux lèvres en disant ça !
Même en ce moment pénible, elle trouve le moyen de se moquer de moi.
— Je n’ai jamais l’écume aux lèvres. (Je joue l’offensé et vois chez elle un soupçon de sourire – c’était
bien le but.) Allez, on va voir ton père, j’ai une surprise pour toi.
— Une surprise ?
— Viens, lui dis-je en la prenant par la main.
Ma mère se tient debout devant le lit de Ray et écoute le Dr Crowe, ainsi qu’une femme en blouse
blanche. Son visage s’éclaire quand elle nous aperçoit.
— Christian.
Elle m’embrasse puis serre ma femme dans ses bras.
— Ma petite Ana… Tu tiens le choc ?
— Moi, ça va. C’est mon père qui m’inquiète.
— Il est entre de bonnes mains. J’ai fait mes études à Yale avec le Dr Sluder, c’est une autorité dans son
domaine.
— Madame Grey. (Le Dr Sluder serre la main d’Ana. Elle a un petit accent chantant du Sud.) Je suis le
médecin responsable de votre père, et je suis heureuse de vous annoncer que tout va pour le mieux. Ses
fonctions vitales sont stables et résistantes. Nous sommes persuadés qu’il se remettra complètement.
L’œdème cérébral n’augmente plus, il commence même à se résorber, ce qui est très encourageant au
bout de si peu de temps.
— Que des bonnes nouvelles, alors, conclut Ana en reprenant aussitôt des couleurs.
— Tout à fait, madame Grey. Ne vous en faites pas, on s’occupe bien de lui. (Le Dr Sluder se tourne
ensuite vers ma mère.) Ça m’a fait très plaisir de te revoir, Grace.
— Moi aussi, Lorraina.
— Docteur Crowe, laissons donc ces personnes en tête à tête avec M. Steele.
Ana contemple son père, qui dort en paix. Grace lui prend la main.
— Ana, ma chérie, assieds-toi avec lui, parle-lui, c’est bon pour lui. Je vais passer un petit moment avec
Christian dans la salle d’attente.
Je retire mon tee-shirt blanc. Ana l’attrape et l’enfile avant de grimper dans le lit.
— Tu as l’air d’aller un peu mieux.
Je passe mon pyjama, tout heureux de voir qu’Ana porte mon tee-shirt.
— Ça m’a fait beaucoup de bien de parler avec le Dr Sluder et ta mère. C’est toi qui as demandé à Grace
de venir ?
Je me glisse sous les draps et l’attire à moi, son dos collé à mon torse – exactement comme j’aime tenir
ma chérie.
— Non, c’est elle qui voulait venir voir ton père.
— Comment était-elle au courant ?
— Je l’ai prévenue ce matin…
Ana laisse échapper un soupir.
— Dors, bébé, tu es crevée.
— Mmm, marmonne-t-elle avant de pivoter la tête pour me regarder en fronçant les sourcils.
Quoi ? Elle se tourne et se love auprès de moi. La chaleur de son corps m’enveloppe. Je caresse ses
cheveux. J’ignore à quoi elle pensait, mais c’est passé.
— Promets-moi quelque chose, la supplié-je doucement.
— Mmm ?
— Promets-moi que tu mangeras demain. J’arrive à supporter de te retrouver avec le blouson d’un autre
homme sur les épaules sans écumer, mais Ana… tu dois manger, je t’en supplie.
— Mmm, grogne-t-elle en guise d’assentiment. Merci d’être ici, ajoute-t-elle en déposant un baiser sur
ma poitrine.
— Où voudrais-tu que je sois ? Je veux être partout où tu seras, Ana.
Tu es ma femme. Tu es ma famille, maintenant.
Je contemple le plafond et me rappelle notre première fois ensemble dans cette chambre. C’est si loin.
Et si proche.
— Le fait de revenir ici, ça me fait penser à tout le chemin qu’on a parcouru. À la première nuit où j’ai
dormi avec toi. Quelle nuit ! Je t’ai regardée pendant des heures. Tu étais… « yar ».
Je sens Ana sourire contre mon torse. Oh, bébé…
— Dors.
Ce n’est pas une requête. C’est un ordre.
SAMEDI 10 SEPTEMBRE 2011
Grand-pa me tend une pomme. Elle est rouge. Et bien sucrée. C’est la maison, les étés sont longs – les jours n’en finissent pas.
La brise légère chatouille mes joues. Ça fait du bien avec le soleil. Nous nous tenons face à face dans le verger. Son visage tout
ridé par les années et le soleil raconte une myriade d’histoires. Il lève le bras et un tremblement parcourt sa main. Il n’est plus
aussi solide qu’avant… « Grand-pa ! » Il attrape mon épaule, ses yeux sont voilés mais encore lumineux, pleins de sagesse et
d’amour… d’amour pour moi. Je le remarque enfin. « Tu te souviens comme les pommes étaient bonnes quand tu étais un petit
garçon ? » Je souris. Elles sont toujours bonnes. Les arbres donnent encore. Il me rend mon sourire et sa peau se fripe tout
autour de ses yeux. « Et toi, tu étais une pomme vraiment bizarre. Tu ne voulais pas parler. Une pomme timide ! Et maintenant,
regarde-toi ! Tu es le maître de ton univers. Je suis fier de toi. Tu as bien grandi. Dans le bon sens. » La chaleur de ses paroles se
confond avec celle du soleil. Derrière lui, j’aperçois maman, papa, Elliot, Mia et Ana qui traversent le grand pré verdoyant, avec
une couverture et un panier de pique-nique. Ana rit à quelque chose que lui raconte Mia. Elle renverse la tête en arrière, ses
cheveux scintillent sous les rayons dorés. Maman se met à rire aussi. Ils rient tous. « C’est ça la famille, mon garçon. La famille
d’abord. Toujours. » Ana se tourne vers moi, resplendissante. Son sourire est un soleil qui m’éclaire de toutes parts. Ana, ma
lumière. Mon amour. Ma famille.
Je me réveille. Avant d’ouvrir les yeux, je savoure mon bonheur. Tout va bien dans le meilleur des
mondes. Tout est à sa place. Et je sais que ce sont juste les échos de mon rêve que j’ai déjà oublié.
Je soulève les paupières. Où suis-je ? Au Heathman. Merde… Ray.
La grisaille s’insinue. Je tourne la tête et vois Ana pelotonnée contre moi. Ma belle endormie. À en juger
par la lumière qui filtre des rideaux, il est encore tôt. Je reste allongé un moment.
C’est l’anniversaire d’Ana. Et son père est à l’hôpital. Il y a un juste équilibre à trouver, un équilibre
ténu entre la joie et la compassion.
Je sors du lit sans bruit. Une fois douché et habillé, je me rends discrètement dans le salon pour laisser
Ana dormir. Je dois prendre une décision au sujet de ce soir. Alors sans tarder, j’appelle le service de soins
intensifs. Je parle à une infirmière. Elle m’explique que Ray a passé une nuit correcte et que ses
constantes sont bonnes. Puis le médecin de garde me confirme que tout va bien, qu’il y a tout lieu de
rester optimiste. Je décide donc de lancer le dîner.
Avant toute chose, il me faut ses cadeaux. Pour les deux, c’est Taylor qui s’en occupe. Je consulte ma
montre : 7 h 35. Je lui envoie un SMS.
« Bonjour.
Vous avez le cadeau pour Ana ? »
« Oui, monsieur.
Je vous l’apporte ? »
Quelques instants plus tard, on toque doucement à la porte. C’est Taylor, dans son costume
irréprochable.
— Bonjour, monsieur, chuchote-t-il, par respect pour ma belle au bois dormant.
Avec le pied, j’empêche la porte de se refermer et rejoins Taylor dans le couloir. Il dépose dans ma main
un paquet enveloppé de papier cadeau rose décoré d’un ruban de satin.
— Joli emballage. C’est votre œuvre ?
— C’est pour Mme Grey, bredouille-t-il en rougissant. Voici la carte qui va avec.
— Merci. Nous allons finalement organiser ce dîner surprise pour Ana. Il va falloir caler l’arrivée des
invités.
— Andrea m’a prévenu. Et Sawyer est là. À nous deux, on va gérer.
— Et nous aurons la nouvelle voiture. Inutile de prévoir quelque chose pour Ana et moi.
— J’ai pris la liberté d’apporter les deux jeux. (Il me tend la clé de la R8.) Le voiturier a le double.
— Sage précaution. (Je glisse la clé dans ma poche.) On en a pour une heure encore, a priori. Je vous
envoie un SMS quand on sera prêts. Vous pourrez apporter l’Audi devant l’entrée.
— Dans le parking, je risque de ne pas avoir de réseau. Je vais prévenir le concierge. Il me passera l’info
au bureau des voituriers.
— Parfait. (J’ai un grand sourire aux lèvres.) À tout à l’heure.
Il tourne les talons et je souris toujours. Quand ai-je eu ce genre de conciliabule dans un couloir ? Avec
Taylor – un ancien Marine ?
Dans la chambre, Ana dort encore. Ça ne m’étonne pas. Elle doit être épuisée après tous les événements
de la veille. J’ai le temps d’envoyer un mail à Andrea.
De : Christian Grey
Objet : Dîner anniversaire d’Ana
Date : 10 septembre 2011 07:45
À : Andrea Parker
Bonjour Andrea,
J’ai décidé d’organiser ce dîner surprise pour Ana.
Veuillez me confirmer que tout est en ordre avec l’hôtel et pour le gâteau (au chocolat !).
Tenez-moi informé des dispositions prises pour faire venir les invités. Sawyer et Taylor sont ici et disponibles pour aller les chercher à l’aéroport.
Voyez ça avec eux.
Merci.
Christian Grey
P-DG, Grey Enterprises Holdings, Inc
Je place la petite carte dans l’enveloppe et retourne à mon ordinateur. Ana voudra quelque chose pour
s’habiller, et je me souviens de ce qu’elle m’a dit hier. Je ferais mieux de choisir moi-même une robe plutôt
que d’envoyer Taylor. Je consulte le site de Nordstrom et découvre qu’ils ont un magasin à deux pas d’ici
et qu’on peut passer commande sur Internet.
Je commence à regarder.
Vingt minutes plus tard, j’ai acheté tout ce dont Ana aura besoin. J’espère qu’elle aimera mes choix. Je
préviens Taylor par texto. Il enverra Luke chez Nordstrom pendant que nous serons avec Ray à l’hôpital.
Il est temps de réveiller Ana.
Elle remue quand je m’assois sur le bord du lit, et bat des paupières, éblouie par la clarté du matin. Elle
paraît heureuse et détendue, puis tout à coup son expression change.
— Merde ! Papa !
— Hé !
Je lui caresse la joue et la force à me regarder.
— J’ai appelé l’hôpital ce matin. Ray a passé une bonne nuit. Tout va bien.
Elle me remercie et se redresse, soulagée. Je me penche vers elle et l’embrasse sur le front. Je ferme les
yeux pour savourer son odeur.
Ma belle ensommeillée.
— Bonjour, Ana.
— Salut.
— J’aimerais te souhaiter bon anniversaire. Je peux ?
Son sourire me semble hésitant, mais elle caresse ma joue.
— Oui, bien sûr. Merci. Pour tout.
— Tout ?
— Tout.
Pourquoi me remercie-t-elle ? C’est troublant. Je suis trop impatient de lui donner son cadeau.
— Tiens.
Elle me regarde. Ses yeux brillent de joie lorsqu’elle prend le paquet et ouvre la carte.
— Moi aussi, je t’aime.
— Ouvre.
Elle me lance un grand sourire et ôte le ruban, puis retire délicatement le papier cadeau et découvre un
écrin en cuir de chez Cartier. Ses yeux s’écarquillent quand elle l’ouvre. À l’intérieur, il y a un bracelet en
or blanc avec des breloques. Chacune évoque nos premières fois ensemble : un hélicoptère, un
catamaran, un planeur, un taxi londonien, la tour Eiffel, un lit… Elle plisse le front en examinant le cornet
de glace et me regarde d’un air interrogateur.
Je prends un air contrit.
— Vanille ?
Elle s’esclaffe.
— Christian, c’est magnifique. Merci. C’est « yar ».
Elle effleure le petit médaillon en forme de cœur. Ça me paraissait fort à propos : je n’ai jamais donné
mon cœur à personne. Ana est la première à avoir su l’ouvrir, et à s’y installer comme chez elle.
C’est vraiment cul-cul, Grey !
— Tu peux mettre une photo dedans.
— Une photo de toi. (Elle me lance un coup d’œil.) Comme ça, tu seras toujours dans mon cœur.
Elle soulève les breloques C et A, puis la petite clé, et me regarde à nouveau.
— La clé de mon âme et de mon cœur, répliqué-je dans un murmure.
Elle pousse un petit gémissement étranglé et se jette dans mes bras. Je la prends sur mes genoux.
— Je l’adore. Merci.
Oh, bébé… Je la serre plus fort.
— Je ne sais pas ce que je ferais sans toi, sanglote-t-elle.
— Je t’en prie, ne pleure pas.
— Excuse-moi, lâche-t-elle en reniflant. Mais je suis à la fois heureuse et angoissée. C’est une sensation
douce-amère.
— Hé. (Je lui redresse la tête, pose mes lèvres sur les siennes.) Je comprends.
— Je sais.
— J’aurais préféré que les circonstances soient plus heureuses et que nous soyons à la maison. Mais
bon… (Personne ne pouvait prévoir ça.) Allez, debout. On ira voir Ray après avoir mangé.
— D’accord, sourit-elle.
Je la laisse s’habiller. De retour dans le salon, je commande le petit déjeuner : muesli, yaourt et fruits
rouges pour elle, omelette pour moi.
Je suis content de voir qu’Ana a de nouveau de l’appétit. Elle dévore tout, une vraie gloutonne. Je
m’abstiens toutefois de faire le moindre commentaire. Je veux qu’elle soit heureuse.
— Merci d’avoir commandé mon petit déjeuner préféré.
— C’est ton anniversaire… et puis cesse de me remercier tout le temps !
— Je voulais juste que tu saches que j’apprécie.
— Anastasia, je suis comme ça.
Je veux que tu sois bien avec moi. Je te l’ai répété cent fois.
Elle sourit.
— En effet.
Quand elle a terminé, le plus nonchalamment possible, je lui annonce qu’il est temps de se mettre en
route. Je suis si impatient de lui offrir sa voiture.
— Il faut que je me brosse les dents.
— Vas-y, réponds-je en riant.
Ses sourcils forment un petit v. Elle doit se douter de quelque chose. Elle file en silence dans la salle de
bains. J’envoie un SMS à Taylor pour le prévenir que nous allons descendre.
Lorsque nous atteignons les ascenseurs, je remarque qu’Ana porte le bracelet. Je lui soulève la main et
lui embrasse les doigts. Du pouce, j’effleure le petit hélicoptère.
— Il te plaît ?
— Plus que ça. Je l’adore. Vraiment !
Je lui baise à nouveau la main en attendant que les portes s’ouvrent.
C’est précisément dans cet ascenseur que tout a commencé. C’est là que j’ai perdu le contrôle. Tu ne
l’as pas perdu, Grey ! Tu l’as cédé. C’est elle qui te tient en laisse, à présent ! Ana me lance un coup d’œil
plein de sous-entendus en pénétrant dans la cabine.
— Arrête, dis-je en enfonçant le bouton du rez-de-chaussée.
— Quoi ?
— De me regarder comme ça.
Avec ces grands yeux ensorceleurs.
— Oh, et puis merde pour la paperasse ! lance-t-elle.
J’éclate de rire et l’attire à moi.
— Un jour, je louerai cet ascenseur pour tout un après-midi.
— Seulement un après-midi ?
Elle hausse un sourcil, taquine.
— Madame Grey, vous êtes insatiable.
— Insatiable de toi.
— Je suis ravi de l’entendre.
Je l’embrasse tendrement puis, au moment où je m’apprête à m’écarter, les mains d’Ana se referment
sur ma nuque et m’attirent contre elle à nouveau. Sa bouche est avide, sa langue insistante. Elle
quémande, exige. Ana me plaque contre la paroi, presse son corps contre le mien. Et le désir jaillit en moi
comme une comète.
Un baiser qui se voulait une simple marque d’affection se mue en autre chose, de plus grave, de plus
impérieux. Sa langue s’affole, s’unit à la mienne.
Et merde ! Je la veux. Maintenant. Dans cet ascenseur. Encore une fois. Nous nous embrassons. Nos
langues. Nos lèvres. Nos mains. Mes doigts agrippent ses cheveux, ses mains caressent mon visage.
— Ana…
— Je t’aime, Christian Grey. (Elle me regarde, haletante.) N’oublie jamais ça.
L’ascenseur s’arrête, les portes s’ouvrent. Ana s’écarte. Mon sang bouillonne dans tous mes membres.
— Allons voir ton père avant que je décide de louer ce truc aujourd’hui même.
Je lui plaque un baiser, lui prends la main, et nous sortons dans le hall. Heureusement que je porte une
veste !
Le concierge nous aperçoit. Je lui fais un petit signe. Ana le remarque, mais je lui lance mon petit
sourire chut-c’est-une-surprise. Elle fronce les sourcils.
— Où est Taylor ?
— Il arrive.
— Et Sawyer ?
— Il fait des courses.
Nous sortons de l’hôtel et nous arrêtons sur le trottoir. C’est une belle journée. Les arbres sur Broadway
ont encore toutes leurs feuilles, mais une petite fraîcheur dans l’air annonce déjà l’automne. Aucun signe
de Taylor. Je regarde la rue de gauche à droite. Ana m’imite.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-elle.
Je hausse les épaules, feins la nonchalance. Je ne veux rien dire.
Et enfin je l’entends… le grondement du V10. Taylor apparaît à bord du R8 Spyder d’un blanc immaculé.
La nouvelle voiture flambant neuve de ma femme.
Ana recule d’un pas, stupéfaite, elle regarde tour à tour l’Audi et moi.
La dernière fois que tu lui as acheté une bagnole, ça s’est mal passé ! C’est quitte ou double !
Mais c’est toi qui l’as dit, Ana : Tu pourrais m’en acheter une pour mon anniversaire… blanche, je
pense.
— Bon anniversaire, murmuré-je en sortant la clé de ma poche.
— C’est de la folie ! bredouille-t-elle.
Elle admire la merveille de mécanique et d’ingénierie garée devant elle. Puis elle reprend ses esprits,
saute littéralement de joie et se jette dans mes bras. Je la soulève de terre, la fais tourner, ravi et soulagé
par sa réaction.
— Tu es fou ! Je l’adore ! Merci !
Je la repose par terre et la renverse en arrière comme un danseur de tango, la prenant de court. Elle
s’agrippe à mes biceps.
— Je ferais n’importe quoi pour vous, madame Grey. (Je l’embrasse et la redresse.) Allez, on va voir ton
père.
— Je peux la conduire ?
Je vais le regretter, pourtant j’acquiesce.
— Évidemment, puisqu’elle est à toi.
Elle file vers la portière côté conducteur que Taylor lui tient ouverte.
— Bon anniversaire, madame Grey ! lance-t-il.
— Merci, Taylor.
À mon grand étonnement, elle le serre un court instant dans ses bras. Je lève les yeux au ciel et
m’installe sur le siège passager. Ana caresse le volant, le visage radieux, tandis que Taylor referme la
portière.
— Soyez prudente, madame, grogne-t-il sans parvenir à cacher son affection.
Malgré moi, ça me fait sourire.
— Promis ! répond Ana, excitée comme une puce.
Je déteste être passager. Sauf avec Taylor.
— Vas-y doucement. Pas de rodéo aujourd’hui.
Elle démarre et le moteur rugit. Ana règle les rétroviseurs, enclenche la marche avant, fait demi-tour et
écrase l’accélérateur.
— Hou là ! fais-je en m’agrippant à mon siège.
— Quoi ?
— Je n’ai aucune envie que tu te retrouves à côté de ton père en soins intensifs. Ralentis !
Cette R8, ce n’était peut-être pas une bonne idée. Heureusement, Ana décélère aussitôt.
— C’est mieux comme ça ?
— Beaucoup mieux.
Finalement, nous allons peut-être en sortir vivants.
Sept minutes plus tard, nous entrons sur le parking de l’hôpital, et j’ai vieilli de dix ans. Mon pouls doit
être à 180. Être le passager de ma femme, ce n’est pas pour les cardiaques.
— Ana, il faut que tu conduises moins vite. Ne me fais pas regretter de t’avoir acheté ce bolide. (Je lui
lance un regard noir tandis qu’elle coupe le moteur.) Je te rappelle que ton père est dans le coma parce
qu’il a eu un accident de voiture.
— Tu as raison, répond-elle en prenant ma main. Je vais être vigilante.
Je veux encore lui faire la leçon, mais c’est son anniversaire. Et c’est ton cadeau, Grey !
— Très bien. Allons-y.
Une fois Ana auprès de Ray, je me réfugie dans la salle d’attente pour passer quelques coups de fil.
D’abord Andrea.
— Bonjour, monsieur.
— Bonjour, Andrea. Je viens aux nouvelles.
— Tout le monde est en chemin pour Portland. Je cale le programme tout à l’heure avec Stephan.
J’attends encore la réponse du Heathman. S’ils ne peuvent préparer un gâteau au chocolat, je trouverai
une pâtisserie qui puisse en réaliser un dans la journée.
— Bon travail.
— M. et Mme Adams décollent à 10 h 30 ce matin, heure de la côte Ouest. Ils devraient arriver à
Portland vers 16 h 30.
— Ils savent pourquoi la fête a lieu ici ?
— Je ne suis pas entrée dans les détails.
Parfait. Je ne veux pas que Carla s’inquiète pendant le vol.
Andrea poursuit :
— Mme Adams a sciemment omis d’appeler sa fille, pour ne pas éventer la surprise.
— Très bien. Prévenez-moi quand ils auront quitté Savannah.
— Entendu.
— Merci d’avoir organisé tout ça.
— C’est un plaisir, monsieur. J’espère que l’état de santé de M. Steele s’améliore.
— Nous en reparlerons plus tard.
Je raccroche et ouvre un mail qui a attiré mon attention.
De : Grey, Carrick
Objet : Conducteur ivre. Police d’Astoria
Date : 9 septembre 2011 17:42
À : Christian Grey
J’appelle Carrick mais je tombe sur sa boîte vocale. Je laisse un message et m’assois pour étudier la note
que m’a envoyée Ros au sujet de notre rencontre avec les Hwang hier.
Une demi-heure plus tard, mon père me rappelle.
— Christian ?
— Bonjour, papa. Tu as des nouvelles ? m’enquiers-je en contemplant les gratte-ciel de Portland.
— J’ai parlé à l’un de mes contacts à la police d’Astoria. Le gars s’appelle Jeffrey Lance. Il est bien
connu des services. Et pas seulement à Astoria mais à Portland. Il vit dans un mobile-home au sud-est de
la ville.
— Astoria, c’est pas à côté.
— Son alcoolémie était de 0,28 pour cent.
— Ce qui signifie ?
Je me retourne. Ana est là et me regarde, inquiète. Je ne l’ai pas entendue arriver.
— C’est trois fois et demie au-dessus du seuil autorisé, répond mon père.
— Tant que ça ?
Je n’en reviens pas ! Maudit poivrot ! Je les hais. Du plus profond de moi remontent des images de
cauchemar, des images douloureuses, où se mêlent l’odeur des Camel, du whisky, et la puanteur des
corps.
« Ah te voilà, petit merdeux… »
Merde. Le mac de la pute camée.
— Oui, trois fois et demie, répète mon père.
— Je vois.
— Et ce n’est pas la première fois. On lui a déjà retiré son permis. Il n’a pas d’assurance. La police
dresse toutes les charges et l’avocat du type compte plaider coupable pour alléger la sentence, mais…
— Oui, attaque-le sur tout, l’interromps-je. (Je suis furieux. Quel salaud !) Le père d’Ana est en soins
intensifs. N’omets aucun chef d’accusation, papa !
— Fiston… je ne peux pas m’en occuper, à cause des liens familiaux. Mais l’une de mes collègues est
spécialisée dans ce genre d’affaires. Si tu es d’accord, je peux lui demander de représenter ton beau-père.
Et elle veillera à ce que le gars prenne le max.
Je pousse un long soupir.
— Bien.
— Je dois te laisser. J’ai un autre appel. On se voit plus tard.
— Tiens-moi au courant.
— Entendu.
Ana s’approche quand je coupe la communication.
— Le chauffard ?
— Un prolo raide bourré du sud-est de Portland.
Elle me regarde avec de grands yeux. Mes paroles la choquent sans doute, pourtant c’est bien ce qu’est
ce Jeffrey Lance. Je prends une grande inspiration pour me calmer.
— Tu as fini ta visite ? Tu veux t’en aller ?
— Euh… non.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Rien. Ray est en train de passer un scanner pour voir si son œdème cérébral a diminué. J’aimerais
attendre les résultats.
— D’accord. Attendons.
Je m’assois, ouvre les bras pour qu’elle vienne se jucher sur mes genoux. Je caresse son dos, hume la
douce odeur de ses cheveux.
— Ce n’est pas comme ça que je prévoyais de fêter ton anniversaire.
— Moi non plus. Mais je suis plus optimiste, maintenant. Ta mère m’a beaucoup rassurée, c’était gentil à
elle de venir, hier soir.
— Ma mère est une femme extraordinaire.
Je pose mon menton sur le haut de sa tête.
— C’est vrai. Tu as beaucoup de chance de l’avoir.
Je suis bien d’accord.
— Au fait, il faut que j’appelle ma mère pour la prévenir, déclare-t-elle.
Aïe ! En ce moment, sa mère est dans mon jet, en route pour Portland.
— D’ailleurs, ça m’étonne qu’elle ne m’ait pas encore téléphoné.
— Elle a peut-être essayé de te joindre, dis-je, un peu honteux de ce mensonge.
Ana sort son BlackBerry mais ne voit aucun appel manqué. Elle parcourt ses SMS. Une série de « Bon
anniversaire » défile. Comme convenu, aucun provenant de sa mère. Elle secoue la tête, incrédule.
— Essaie de l’appeler, lui proposé-je, sachant pertinemment qu’elle ne pourra pas répondre.
Ana s’exécute, tombe sur la boîte vocale et raccroche.
— Je rappellerai plus tard, quand j’aurai les résultats du scanner.
Je la serre contre moi, embrasse ses cheveux. Mon téléphone sonne. Sans lâcher Ana, je le sors de ma
poche.
— Andrea.
— Monsieur. Juste pour vous tenir au courant : M. et Mme Adams ont décollé de Savannah il y a un
quart d’heure.
— Bien.
— Taylor est au courant. Il ira les chercher à l’aéroport.
— L’heure d’arrivée est prévue pour quand ?
Je ne veux pas qu’Ana tombe sur eux en rentrant avec moi à l’hôtel.
— Pour l’instant, 16 h 30, à l’heure dite.
— Et les autres, euh… (Je surveille Ana du coin de l’œil, je ne veux pas éveiller ses soupçons.)… colis ?
— Tout est OK. Votre père arrive en voiture. Votre frère, votre sœur, Kate et Ethan Kavanagh viendront
avec Stephan. Ils ne peuvent décoller avant 17 h 30, à cause du nouveau travail de votre sœur. Ils
devraient arriver vers 18 h 30.
— Le Heathman a tous les détails ?
— Les chambres sont réservées. Le dîner est organisé pour douze personnes à 19 h 30. Ils proposent un
menu complet et il y aura un gâteau, au chocolat comme convenu.
— Bien.
— Ros demande si vous avez lu sa note pour l’accord avec les Taiwanais. Si ça vous convient, elle peut
vous envoyer le contrat définitif pour signature.
— Ça peut attendre lundi matin, mais envoyez un mail à tout hasard. Je l’imprimerai, je le signerai et je
vous renverrai un scan.
— Samir et Helena ont un problème à la DRH dont ils voudraient vous entretenir. Et Marco souhaiterait
vous parler deux minutes.
— Ça attendra. Rentrez chez vous, Andrea.
Je crois l’entendre sourire à l’autre bout du fil.
— Si vous avez besoin d’autre chose, vous pouvez me joindre sur mon portable.
— Non, c’est bon, merci.
Et je raccroche.
— Tout va bien ? s’inquiète Ana.
— Oui.
— C’est ton truc de Taiwan ?
— Oui.
— Je suis trop lourde ?
Toi, trop lourde ?
— Non, bébé.
Elle me demande si j’ai des soucis avec ce contrat. Je lui assure que non.
— Je croyais que c’était important.
— Ça l’est. La survie du chantier de Seattle en dépend, il y a énormément d’emplois en jeu, et si ça ne
marche pas avec les Taiwanais, il va falloir qu’on essaie de le revendre aux syndicats. Ça, c’est le boulot
de Sam et Ros. Vu le tour que prend l’économie, on n’aura pas trop le choix.
Elle bâille.
— Je vous ennuie, madame Grey ? fais-je, amusé.
— Non ! Jamais… Mais je suis tellement bien sur tes genoux. J’aime que tu me parles de tes affaires.
— Vraiment ?
— Évidemment. Je m’intéresse à tout ce que tu daignes partager avec moi.
— Toujours aussi avide d’information, madame Grey.
— Alors, dis-moi ?
Elle pose à nouveau sa tête contre ma poitrine.
— Te dire quoi ?
— Pourquoi tu fais ça ?
— Faire quoi ?
— Travailler autant.
— Il faut bien gagner sa vie.
C’est l’évidence même, non ?
— Christian, tu fais plus que gagner ta vie.
Elle me lance un regard insistant. Cette fois, elle veut la vérité.
— Je ne veux plus jamais être pauvre.
La faim. Le danger. Se sentir si vulnérable. Et la peur…
Grey ! Ne sois pas si glauque ! C’est son anniversaire.
— En plus… c’est un jeu. Un jeu où il faut gagner. Un jeu que j’ai toujours trouvé très facile.
— Contrairement à la vie, marmonne-t-elle, presque pour elle-même.
— Oui, si on veut. (Toujours aussi perspicace, madame Grey !) Mais avec toi, c’est plus facile.
Elle me serre contre elle.
— Ce n’est pas seulement un jeu. Tu es un grand philanthrope.
Je hausse les épaules, guère convaincu.
— Dans certains domaines, peut-être.
Ana, tu m’idéalises beaucoup trop ! Je peux me permettre d’être généreux.
— J’aime ce Christian philanthrope, susurre-t-elle.
— Seulement celui-là ?
— Bon, j’aime aussi le Christian mégalo, le Christian maniaque du contrôle, le Christian expert du sexe,
le Christian pervers, le Christian romantique, le Christian timide… la liste est interminable.
— Ça en fait, des Christian.
— Au moins cinquante, je dirais.
Je me mets à rire.
— Cinquante nuances, murmuré-je dans ses cheveux.
— Mon Cinquante Nuances.
Je me redresse, renverse sa tête et l’embrasse.
— Eh bien, madame Cinquante, allons voir comment va ton père.
— D’accord.
Le Dr Sluder a de bonnes nouvelles. L’œdème cérébral s’est résorbé. Ils ont donc décidé de le sortir du
coma demain matin.
— Je suis très satisfaite de l’évolution de son cas. Son état s’est amélioré très rapidement. Il se remet
vite. Tout ça est très bon signe, madame Grey.
— Merci, docteur, bredouille Ana, les yeux brillant de reconnaissance.
— Allons déjeuner, lui dis-je en lui prenant la main.
Je me pince l’arête du nez. Pendant les deux dernières heures, j’ai travaillé non-stop dans la salle
d’attente de l’unité de soins intensifs. Ana est restée auprès de son père depuis notre retour du
restaurant. La dernière fois que je suis passé, elle lui faisait la lecture. C’était touchant. Comme elle a dû
être heureuse avec lui pour lui montrer tant de dévouement.
J’en ai profité pour prendre connaissance du contrat pour le rachat du chantier naval. Et j’ai de
nombreuses questions à poser à Ros, mais ça peut attendre lundi.
Mon téléphone sonne. C’est Taylor. Il me prévient qu’il a déposé la mère d’Ana et son mari au
Heathman. Je consulte l’heure. 17 heures passées. Je dois prévenir Carla. À contrecœur, j’appelle l’hôtel
et demande à avoir la chambre des Adams.
— Allô ? répond Carla.
Je prends une grande inspiration.
— Carla, c’est Christian.
— Christian ! Notre vol était magnifique. Merci de tout cœur.
— Tant mieux. Je m’en réjouis… Carla, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer.
— C’est Ana ? Que se passe-t-il ?
— Non, il ne s’agit pas d’Ana, mais de Ray. Il a eu un accident de voiture. Il est ici, à l’hôpital. En soins
intensifs. Son état s’améliore. Il est encore placé en coma artificiel et ils vont le réveiller demain.
— Oh non… Et Ana ? Comment va-t-elle ?
— Elle tient le coup. Comme la guérison de Ray est en bonne voie, je me suis dit qu’on pouvait fêter son
anniversaire.
— Oui. Oui, bien sûr.
— Je voulais quand même vous prévenir. En revanche, ce serait bien de garder l’effet de surprise. Il ne
faut pas qu’elle sache que vous êtes là.
— Bien sûr. C’est pour ça que je n’ai pas contacté Ana.
— C’est gentil de votre part. Merci. Encore une fois, je suis désolé d’être le porteur de mauvaises
nouvelles.
— Au contraire. Vous avez bien fait. J’ai beaucoup de tendresse pour Raymond.
— On se voit plus tard.
— Absolument.
Elle raccroche. Finalement, ça ne s’est pas si mal passé.
Maintenant, il est temps de rentrer à l’hôtel. J’éteins mon ordinateur, me lève et m’étire.
Ana est toujours en pleine lecture. Je l’observe du bout du lit. Elle caresse la main de Ray, relève de
temps en temps les yeux pour le regarder. Je lis tant d’amour sur son visage.
Elle remarque ma présence lorsque l’infirmière Kellie arrive.
— On doit y aller, Ana, dis-je doucement.
Elle étreint la main de son père. J’insiste.
— Tu dois te nourrir. Viens, il est tard.
— Il faut que je fasse la toilette de M. Steele, explique l’infirmière.
— Bon, d’accord. Je reviendrai demain matin, ajoute-t-elle en se penchant pour déposer un baiser sur la
joue de son père.
Ana est toute silencieuse et pensive quand nous rejoignons la voiture sur le parking.
— Tu veux que je conduise ?
Elle me défie du regard.
— Non, ça va, réplique-t-elle en ouvrant la portière.
Ana, le roc.
Je souris et m’installe sur le siège passager.
Dans l’ascenseur, elle se mure à nouveau dans le silence. Son esprit est avec Ray. Je n’ai pas grand-
chose à lui offrir.
Sinon moi. Et la chaleur de mon corps.
Je la serre contre moi tandis que la cabine s’élève.
— J’ai pensé qu’on pourrait dîner en bas, dans un salon privé, dis-je en ouvrant la porte de notre suite.
— Vraiment ? lance-t-elle en haussant un sourcil. Pour reprendre là où on s’est quittés la dernière fois
qu’on y était ?
— Vous pouvez toujours rêver, madame Grey.
— Christian, je n’ai rien à me mettre.
Ça, c’est ce que tu imagines !
Dans la chambre, j’ouvre la porte du dressing. La robe est là, dans sa housse.
— Taylor ?
— Non, moi.
Elle rit, comme si elle ne me croyait qu’à moitié, ouvre la housse et sort la robe. Elle pousse un petit cri
quand elle la tient à bout de bras.
— C’est superbe. Merci. J’espère seulement que j’entrerai dedans.
— Ne t’en fais pas pour ça. (Du moins je l’espère.) Et tiens ! (Je récupère une boîte au fond du placard.)
Je t’ai pris des chaussures.
Avec des talons baise-moi. Mes favoris.
— Tu penses vraiment à tout. Merci, s’exclame-t-elle en me donnant un baiser.
Je lui tends un deuxième sac de Nordstrom, tout léger. Ana y plonge la main et trouve un bustier noir
pour aller avec la robe. Je lui relève la tête et l’embrasse doucement.
— J’ai hâte de te l’enlever tout à l’heure.
— Moi aussi j’ai hâte, souffle-t-elle.
Aussitôt ma queue tressaille.
Patience, Grey !
— Je te fais couler un bain ?
— Oui, merci.
Pendant qu’Ana se détend dans la baignoire, je vérifie avec la réception que tout est au point pour ce
soir. Apparemment Andrea a tout géré de main de maître, jusqu’à la décoration de la salle.
Augmente-la, Grey.
Pour tromper le temps, j’ouvre mon ordinateur, affiche le bilan comptable de Geolumara et passe
plusieurs minutes à l’étudier.
Leurs ventes pourraient être meilleures. Mais leur trésorerie est saine, pour une société aussi jeune.
Toutefois, vu leurs frais pharaoniques, leur marge est très faible. En tout cas, bien moins haute que je ne
l’escomptais. Nous pouvons améliorer ça. Je prends des notes quant à la marche à suivre, lorsque soudain
j’entends le vrombissement du sèche-cheveux.
J’ai perdu la notion du temps. Je me dirige vers la chambre. Ana est assise sur le bord du lit, enveloppée
d’une serviette.
— Laisse-moi faire, lui dis-je en désignant la chaise devant le miroir.
— Tu veux me coiffer ?
Ana, ça m’est arrivé souvent. Seulement, je doute qu’elle ait envie d’apprendre que c’était là une
récompense que je réservais à mes soumises.
— Viens.
Elle s’installe en me regardant dans la glace, visiblement dubitative. À mesure que je brosse ses
cheveux, elle se détend. Cette tâche occupe bientôt toutes mes pensées… démêler les mèches, les sécher
avec méthode. Et ça me ramène dans le passé, bien plus loin que je ne le voudrais…
Une petite chambre… un taudis à Detroit. Non, pas cet endroit !
— Toi, tu as déjà fait ça, commente Ana.
Je lui souris, mais ne réponds pas. Tu n’aimerais pas savoir, Ana. Quand j’ai terminé, ses cheveux sont
doux et soyeux. Les lumières de la coiffeuse y projettent des reflets mordorés.
— Merci, lance-t-elle, en secouant la tête.
Ses cheveux retombent en douces ondulations. Je dépose un baiser sur son épaule nue et lui annonce
que je vais prendre une douche. Elle sourit, mais je vois bien qu’il y a encore de la tristesse dans ses yeux.
Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, cette fête…
Toutes ces pensées me tracassent, à tel point que je me surprends à dire une prière.
Faites que Ray s’en sorte.
Je vous en prie.
Quand je sors de la salle de bains, Ana m’attend. Elle est belle à couper le souffle. La robe lui va à la
perfection et épouse son corps magnifique. Le bracelet scintille à son poignet. Elle tourne sur elle-même,
puis me présente son dos pour que je remonte la fermeture.
— Tu es magnifique, et ça tombe bien puisque c’est le jour de ton anniversaire.
Elle pivote vers moi, pose ses mains sur mon torse nu.
— Toi aussi.
Elle me regarde de ses grands yeux. Et tout à coup j’ai très chaud.
Ana…
— Je ferais mieux de m’habiller avant que je change d’avis et t’arrache cette robe.
— Vous l’avez bien choisie, monsieur Grey.
— Non, c’est vous qui la portez à merveille, madame Grey.
Mia m’a prévenu par SMS que tout le monde est bien dans la salle à manger. Je prends la main d’Ana et
nous sortons de l’ascenseur pour rejoindre la mezzanine. J’espère qu’elle aime les surprises. Ma femme
magnifique à mon bras, je me dirige vers les salons privés. Elle ne semble pas savoir à quel point elle est
belle. Au bout du couloir, je m’arrête un court instant avant d’ouvrir la porte, puis nous entrons.
Tout le monde crie : « Surprise ! »
Maman, papa, Kate, Elliot, les José père et fils, Mia, Ethan, Bob et Carla lèvent leurs verres. Nos
familles, nos amis ! Ana se tourne vers moi, stupéfaite. Je souris. Tout a marché à merveille. Carla
s’avance et prend Ana dans ses bras.
— Ma chérie, comme tu es belle ! Bon anniversaire.
— Maman ! s’écrie Ana en étouffant un sanglot.
C’est un son doux et amer à la fois. Je m’écarte pour leur laisser un peu d’intimité.
Je suis heureux de les voir tous ici – même José. Son père et lui paraissent en bonne forme, plus reposés
et moins choqués que la veille. Elliot et Ethan parlent de Charlie Tango, Mia et Kate du luxe de l’hôtel.
— Et je suis venue dans ton hélicoptère ! lance Mia en se jetant à mon cou. Merci ! Merci !
Je lui demande comment se passe son nouveau travail.
— Pour l’instant, tout va bien. (Elle me sourit.) Attends, je vais voir Ana. C’est mon tour !
Elle file embêter ma femme.
— Merci pour tout, Christian, me glisse Kate. Je sais qu’Ana est très touchée.
— Je l’espère.
Quand je reviens vers ma chérie, Elliot la serre dans ses bras. Je prends la main d’Ana et l’attire vers
moi.
— Bon, ça suffit ! Arrête de peloter ma femme et va peloter ta fiancée, dis-je en feignant d’être jaloux.
Elliot fait un clin d’œil à Kate.
Un serveur nous présente des flûtes de champagne rosé – La Grande Année, bien sûr, notre préféré. Je
m’éclaircis la gorge. Les conversations cessent et tout le monde se tourne vers moi.
— Cette journée serait parfaite si Ray était ici avec nous, mais il n’est pas loin, il va de mieux en mieux,
et je sais qu’il voudrait que tu t’amuses, Ana. Merci à tous d’être venus partager l’anniversaire de ma
ravissante épouse, le premier d’une longue série que nous fêterons ensemble. Joyeux anniversaire, mon
amour.
Je lève mon verre. Nous répétons tous en chœur « Joyeux anniversaire ». Et les yeux de ma belle brillent
d’émotion.
Je dépose un baiser sur sa tempe. Je voudrais tellement que son chagrin se dissipe. Soudain inquiet, je
lui demande :
— La surprise te plaît ?
— Oui. Beaucoup. C’est une magnifique surprise. Merci mon homme merveilleux.
Elle approche ses lèvres des miennes et me donne un chaste baiser, car nos familles sont là.
Durant le dîner, Ana n’est pas aussi gaie que d’habitude. L’inquiétude pour son père ne la quitte pas.
Elle suit les conversations, rit quand il le faut, se laisse porter par la bonne humeur ambiante. Cependant,
au fond d’elle, ma belle souffre. De temps en temps, je la vois se mordre la lèvre. Parfois, même, elle est
carrément ailleurs, perdue dans ses pensées.
Je ne peux alléger son tourment.
Elle ne mange quasiment rien, mais je lui fiche la paix. Heureusement qu’elle a bien déjeuné à midi.
Elliot et José sont en forme. Je ne savais pas que notre photographe pouvait être aussi drôle. Kate a
remarqué qu’Ana était dans sa bulle. Elle est pleine de sollicitude, et pendant qu’elles parlent à voix
basse, je les regarde rire. Ana lui montre le bracelet, et Kate semble apprécier. Ma rancœur envers elle
s’atténue un peu plus.
C’est bien. Change-lui les idées.
Finalement, un superbe gâteau au chocolat entre en scène, décoré de vingt-deux bougies. Il faut deux
serveurs pour le porter. Elliot entonne un Joyeux anniversaire que nous reprenons tous à l’unisson. Mais
le sourire d’Ana reste voilé de tristesse.
— Fais un vœu, lui murmuré-je à l’oreille.
Comme une enfant, elle ferme très fort les paupières, puis souffle toutes les bougies d’un coup. Elle
relève les yeux vers moi.
Elle a pensé à Ray, bien sûr.
— Il va s’en sortir, Ana. Il faut juste être patiente.
Nous souhaitons bonne nuit à nos invités et remontons dans notre chambre. Cette soirée a été un
succès, je crois. Et malgré les circonstances, Ana a apprécié d’être entourée de ses proches. Je referme la
porte et m’y adosse tandis qu’elle se tourne vers moi.
— Enfin seuls, dis-je.
Elle s’avance et glisse ses mains sur ma veste.
— Merci pour cette merveilleuse fête d’anniversaire. Tu es le mari le plus prévenant, le plus attentionné
et le plus généreux du monde.
— Tout le plaisir est pour moi.
— Justement… ton plaisir… si on s’en occupait un peu ? chuchote-t-elle en approchant ses lèvres des
miennes.
DIMANCHE 11 SEPTEMBRE 2011
Ana est pelotonnée sur le canapé, elle lit un manuscrit qu’elle a imprimé au business center du
Heathman. Un petit v s’est formé entre ses sourcils, tandis qu’elle annote le texte de signes
typographiques mystérieux. De temps en temps, elle se mordille la lèvre. Est-ce parce qu’elle n’aime pas
ce qu’elle lit ? Ou juste parce qu’elle est concentrée ? En tout cas, chaque fois ça produit son petit effet
sur moi.
Je veux moi aussi mordre cette lèvre.
Avec tendresse, je me souviens de mon réveil surprise de ce matin. Ana devient de plus en plus
entreprenante en matière de sexe, et c’est moi qui en profite ! Avoir vu ses proches en ce moment difficile
lui a sans doute fait du bien.
La matinée a été émotionnellement intense. Après un petit déjeuner en famille, nous avons dit au revoir
à tout le monde. Seuls Carla et Bob restent ici. Mes parents rentrent à Seattle, Stephan a ramené en
hélicoptère Elliot, Mia, Kate et Ethan. Ryan, qui est toujours à Seattle, les récupérera à Boeing Field.
Une fois tout le monde parti, nous sommes allés rendre visite à Raymond avec Carla. Enfin, juste Carla
et Ana pour être précis. Je les ai laissées tranquilles toutes les deux et suis allé travailler dans la salle
d’attente. Puis nous avons confié Carla et Bob aux bons soins de Beighley et sa copilote qui nous
attendaient à l’aéroport, à côté du Gulfstream. Les adieux entre Ana et sa mère ont été déchirants.
De retour à l’hôtel, nous nous reposons après un déjeuner léger. Ana doit lire ce manuscrit pour ne pas
penser à Ray.
J’espère qu’il va se réveiller bientôt. Nous pourrons alors organiser son retour à Seattle, car j’ai hâte de
rentrer à l’Escala. Évidemment, je ne dis rien. Ana a assez de soucis comme ça.
Quant à moi, j’ai eu mon compte de lecture et, pour passer le temps, j’ai commencé un photomontage
pour les fonds d’écran de mon ordinateur et de mon téléphone. J’ai une belle collection de clichés de notre
voyage de noces. Sur tous, Ana est saisissante de beauté. Je suis ravi d’avoir pu saisir ses diverses
humeurs : quand elle est heureuse, boudeuse, pensive, intriguée, détendue, comblée. Sur certaines
photos, on la voit même fâchée – contre moi ! Ce sont celles-là qui m’attendrissent le plus.
Je me souviens du choc quand j’avais vu les portraits immenses d’Ana à l’exposition de José.
« J’aimerais bien te voir aussi détendue avec moi », lui avais-je dit.
Encore une fois, je l’observe à la dérobée. Oui. Elle l’est. Détendue. Totalement absorbée par son
travail.
Mission accomplie, Grey !
Nous accrocherons ces photographies dans notre nouvelle maison. Et peut-être en mettrai-je une dans
mon bureau à l’Escala.
Elle relève la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je tapote mes lèvres et secoue la tête.
— Rien. Comment est ce texte ?
— C’est un thriller politique. Ça se passe dans un futur dystopique.
— À te voir, ça paraît passionnant.
— C’est le cas. C’est l’Enfer de Dante revisité par un jeune écrivain de Seattle. Boyce Fox, explique-t-
elle, visiblement sous le charme du récit.
— J’ai hâte de le lire.
Elle me sourit et retourne à son manuscrit.
Et moi, à mes photos.
Au bout d’un moment, elle se lève, s’étire et vient vers moi, le visage plein d’espoir.
— On peut y retourner ?
— Bien sûr.
Je referme mon portable, ravi de mon photomontage.
— Tu veux bien conduire ?
— Pas de problème.
Taylor est allé voir sa fille et j’ai donné à Sawyer sa journée.
— J’achèterai en chemin l’Oregonian. Comme ça je pourrai lire à papa les pages sport.
— Bonne idée. Ils en ont sûrement à la réception. Allons-y.
Je saisis mon ordinateur, ma veste, et nous voilà partis.
Ray dort paisiblement sur son lit d’hôpital. Il nous faut quelques secondes pour nous apercevoir que les
chuintements d’air de la machine ont cessé et qu’il respire sans assistance. Le visage d’Ana s’éclaire. Avec
une infinie tendresse, elle caresse la joue de son père, où pousse une barbe naissante, et lui essuie un filet
de salive avec un mouchoir en papier.
Je me sens de trop. L’amour d’une fille pour son père est une chose trop intime. Je n’ai pas ma place ici.
Et Ray serait mortifié d’apprendre que je l’ai vu dans cet état. Je m’éloigne, avec l’intention de trouver un
médecin pour avoir des nouvelles. Kellie et sa collègue sont au bureau des infirmières.
— Le Dr Sluder est en chirurgie, annonce Kellie en décrochant son téléphone. Elle va revenir d’un
instant à l’autre. Vous voulez que je la bipe ?
— Non. Ne la dérangez pas. Merci.
Je laisse les deux femmes et rejoins la salle d’attente que je connais trop bien. Une fois seul, installé sur
une de ces maudites chaises en plastique, j’allume mon ordinateur et affiche la dernière version de mon
photomontage. Je veux ajouter quelques clichés du mariage.
Je suis totalement absorbé par la création de mon œuvre quand Ana débarque. Elle pleure de joie.
— Il s’est réveillé !
Enfin ! Dieu merci !
Je pose mon portable et prends Ana dans mes bras.
— Comment va-t-il ?
Elle se blottit contre ma poitrine, les yeux clos.
— Il parle, il a soif, il est perdu. Et il ne se rappelle pas du tout l’accident.
— Maintenant qu’il est conscient, je voudrais le faire transférer à Seattle. Comme ça, on pourra rentrer
à la maison, et ma mère pourra le suivre.
— Je ne sais pas s’il est en état d’être déplacé.
— Je demanderai son avis au Dr Sluder.
— Ça te manque, d’être à la maison ?
— Oui.
Tu n’imagines pas à quel point !
— D’accord.
Nous retournons ensemble dans la salle de soins intensifs. Ray est assis sur le lit. Il paraît encore sous
le choc, et plutôt embarrassé de me voir ici.
— Ray. Vous voilà revenu parmi nous.
— Merci, Christian, marmonne-t-il. Si vous êtes ici tous les deux, c’est que je vous ai causé bien du
tracas.
— Aucun problème, papa. C’est notre place ici. Nulle part ailleurs, le rassure Ana.
Le Dr Sluder arrive. Toujours aussi directe.
— Monsieur Steele, bienvenue chez vous.
— Tu n’as pas arrêté de sourire, dis-je à Ana, en lui caressant les cheveux, tandis qu’elle se gare avec la
R8 devant le Heathman.
— Je suis soulagée. Et heureuse.
Elle me gratifie d’un sourire désarmant.
— Tant mieux.
Nous sortons de l’Audi. Ana tend les clés au voiturier. Il commence à faire nuit et la température est en
chute libre. Elle frissonne. Je passe mon bras autour de ses épaules pour la réchauffer et nous regagnons
les portes de l’hôtel.
— Alors, on va fêter ça ? dis-je en désignant le bar.
— Fêter quoi ?
— Ton père.
Elle glousse.
— Ça m’a manqué, ce rire.
— On pourrait grignoter un truc dans la chambre ? Je n’ai pas envie de sortir.
— Bien sûr. Viens.
Je lui prends la main et la conduis aux ascenseurs.
Je la tire par terre. Elle s’affale sur moi, et nous restons tous les deux étendus, le nez au plafond,
haletants.
— Alors, c’était une affirmation de la vie ? demandé-je en lui embrassant les cheveux.
— Oh oui.
Ses mains sont sur mes cuisses et elle tire sur mon pantalon.
— On remet ça ? Mais cette fois, tu te déshabilles.
Encore ?
— Putain, Ana, laisse-moi un peu respirer.
Elle rigole. Et son rire est communicatif.
— Je suis heureux que Ray ait repris conscience. Tous tes appétits te sont revenus.
Toujours étalée sur moi, elle se tourne pour me faire face.
— Tu oublies hier soir et ce matin ? réplique-t-elle en faisant mine de bouder.
— Comment oublier ?
J’attrape sa croupe des deux mains.
— Vous avez un cul superbe, madame Grey.
— Et le vôtre ? (Elle lève les sourcils.) Je vais vous déshabiller, monsieur Grey.
Je souris, gagné par son enthousiasme.
— Tu sais que tu es adorable ? ajoute-t-elle.
Oh non…
— Tu ne me crois pas ?
Elle se hisse et m’embrasse le coin de la bouche. Je ferme les yeux, l’enlace.
— Christian, c’est vrai. Grâce à toi, j’ai passé un week-end merveilleux malgré l’accident de Ray. Merci
encore.
Ses yeux immenses me regardent à nouveau et plongent en moi.
— C’est parce que je t’aime, réponds-je.
— Je sais. Moi aussi, je t’aime. (Elle passe sa main sur ma joue.) Tu m’es précieux, tu le sais, non ?
Moi ? Précieux ?
Soudain, une bouffée de panique m’envahit. Je ne sais pas quoi dire. « Pas maintenant, Asticot… »
Merde ! Je ferme les yeux. Je ne veux pas de ce souvenir.
— Tu dois me croire, chuchote-t-elle.
Je rouvre les paupières. Ses yeux bleus m’observent, m’épient.
— J’ai du mal, murmuré-je si bas que je ne suis pas sûr qu’elle m’ait entendu.
Je ne veux pas parler de ça. C’est trop dur. Pas maintenant. Je ne sais pas pourquoi je panique.
Parce qu’elle a un trop grand pouvoir sur moi. Voilà pourquoi !
— Essaie. Essaie de me croire, parce que c’est vrai.
Elle caresse mon visage. Je sais qu’elle est sincère. Mais cette terreur est tapie au fond de moi.
— Tu vas prendre froid, dis-je. Viens.
Je roule sur le côté, me lève et la remets sur ses jambes. Nous abandonnons les vestiges de notre séance
de baise et Ana passe son bras sur mes hanches. J’éteins l’iPod et nous nous dirigeons vers la chambre. Je
suis encore troublé par ma réaction. Pourquoi est-ce si douloureux de l’entendre me déclarer son amour ?
Je secoue la tête.
— Tu veux qu’on regarde la télé ? me demande-t-elle, dans l’espoir de retrouver la légèreté de nos
échanges.
— J’espérais un deuxième round.
Elle me sonde du regard.
— Eh bien, dans ce cas, cette fois, c’est moi qui commande.
Oh !
Elle me pousse brutalement et me fait tomber à la renverse sur le lit. Avant de comprendre ce qui
m’arrive, elle m’a cloué sur le matelas en me tenant les poignets de part et d’autre de ma tête.
— Alors, madame Grey, maintenant que vous m’avez, qu’allez-vous faire de moi ?
Elle se penche, son souffle me chatouille l’oreille.
— Je vais te baiser avec ma bouche.
Je ferme les yeux. Elle effleure ma mâchoire de ses dents, et je rends les armes. Je les dépose aux pieds
de l’amour de ma vie.
LUNDI 12 SEPTEMBRE 2011
Ana dort encore quand je sors de la salle de bains. Comme à son habitude, elle n’a rien lâché hier. Elle a
été d’une ténacité exemplaire.
Avide de sexe et insatiable.
Un souvenir incroyable. Je récupère mes vêtements et me rends dans le salon pour m’habiller. Des
traces de nos ébats traînent sur le canapé. Je dénoue les ceintures, attrape la serviette, plie le tout et vais
les poser sur la console, à côté de la porte de la chambre. Je me demande ce qu’aurait pensé la femme de
ménage si elle avait trouvé ça.
Je commande un petit déjeuner. Il faut compter une demi-heure et je suis affamé. Pour tromper l’attente,
je m’installe au bureau et allume mon ordinateur. Aujourd’hui, je veux organiser le transfert de Raymond
au Northwest Hospital de Seattle, où ma mère pourra veiller sur lui. Je consulte mes mails. Contre toute
attente, il y en a un de l’inspecteur Clark. Il veut poser des questions à Ana, au sujet de ce connard de
Hyde.
Je lui réponds que nous sommes à Portland et qu’il devra attendre notre retour à Seattle. J’appelle ma
mère et lui laisse un message pour la prévenir de l’arrivée de Ray. Puis je poursuis la lecture de mes
mails. Ros m’annonce que les Hwang nous invitent à visiter leur chantier naval en fin de semaine.
Ce sera sans doute possible, mais je ne peux pas le confirmer tant que je ne sais pas comment va
évoluer l’état de mon beau-père. Je ne veux pas qu’Ana se retrouve toute seule à gérer.
Au moment où j’envoie mon message à Ros, je reçois la réponse du policier. Il vient à Portland. Ça ne
pouvait pas attendre ?
— Bonjour, lance Ana, rompant le cours de mes pensées.
Je la découvre sur le seuil de la pièce, vêtue uniquement d’un drap, de son doux sourire et de ses
cheveux en désordre qui tombent en cascade sur ses seins. Ses yeux sont lumineux. Une déesse grecque !
— Vous êtes bien matinale, madame Grey.
J’ouvre les bras et elle se précipite vers moi. Le drap voletant derrière elle laisse entrevoir ses jambes
nues.
— Toi aussi, rétorque-t-elle en me sautant sur les genoux.
Je lui embrasse les cheveux.
— Je travaille.
— Quoi ?
Elle s’écarte et me sonde du regard. Elle a compris que quelque chose me tracasse.
— Je viens d’avoir un mail de l’inspecteur Clark, il veut te parler de Hyde.
— Ah ?
— Je lui ai répondu que tu étais à Portland et qu’il devrait attendre, mais il veut te parler tout de suite. Il
arrive.
— Il vient ici ?
— Apparemment.
Son visage se rembrunit.
— Qu’est-ce qui peut être tellement important que ça ne puisse pas attendre ?
— Il ne l’a pas dit.
— Il arrive quand ?
— Tout à l’heure.
— Je n’ai rien à cacher. Je me demande ce qu’il veut savoir.
— On le saura bientôt. Je suis curieux, moi aussi. J’ai commandé le petit déjeuner. Ensuite, on ira voir
ton père.
— Tu peux rester ici, si tu veux. Tu as sûrement des trucs à faire.
— Non, je veux venir avec toi.
— D’accord.
Son sourire revient. Elle est contente que je l’accompagne. Elle m’embrasse, puis repart vers la
chambre en faisant des petits mouvements de danse. Une fois arrivée sur le seuil, elle me lance un regard
lascif, laisse tomber le drap au sol et pénètre dans la pièce.
C’est bien ce que je dis : une déesse.
Et donc une priorité. Les mails et le petit déjeuner attendront. Je la suis dans la chambre.
Ray est réveillé, mais il est d’humeur ronchonne. Après lui avoir dit bonjour, je le laisse avec Ana et
retourne dans la salle d’attente – mon nouveau bureau. J’ai déjà reçu l’accord de principe du Dr Sluder
pour le transfert à Seattle. Et j’attends que ma mère confirme qu’il y a bien un lit pour lui au Northwest
Hospital. Le Dr Sluder pense qu’on pourra l’emmener dès demain. Elle doit cependant faire quelques
examens avant de donner son accord définitif.
J’appelle Andrea.
— Bonjour, monsieur Grey.
— Bonjour, Andrea. J’espère pouvoir faire transférer Raymond Steele demain. Vous pouvez trouver un
hélicoptère ambulance ? Pour aller du OHSU de Portland au Northwest Hospital de Seattle. Ma mère doit
connaître une société sérieuse. Je vais demander au Dr Sluder s’il faut prévoir du matériel médical
particulier à bord. On vous tiendra au courant.
— Je vais appeler le Dr Grey.
— Parfait. J’attends de savoir si elle a une chambre disponible.
— Je m’en charge.
— En ce qui concerne Taiwan, Ros et moi allons peut-être devoir y aller jeudi soir. Nous aurons besoin
du jet.
— Vous êtes à la WSU le jeudi matin.
— Je sais. Prévenez quand même Stephan et l’équipage. On ne sait jamais.
— Très bien, monsieur. Justement, Ros voudrait vous parler.
— D’accord, passez-la-moi.
Ros et moi avons une courte discussion. Nous décidons que la signature du contrat avec les Taiwanais
peut attendre demain – avec un peu de chance, je serai de retour à Seattle. Dès que je raccroche, mon
téléphone sonne à nouveau. C’est Clark.
— Monsieur Grey. Merci de me recevoir aujourd’hui. 16 heures, ça vous convient ?
— Pas de problème. Nous serons au Heathman.
— Je vous retrouverai là-bas.
Ana arrive dans la salle d’attente. Elle ne sourit pas. Un problème ?
— Entendu, dis-je au policier avant de raccrocher.
Je me tourne vers Ana.
— Clark arrive à 16 heures.
— Bon, répond-elle en fronçant les sourcils. Ray veut du café et des donuts.
Je m’esclaffe. Je ne m’attendais pas à ça.
— Demande à Taylor d’y aller.
— Non, je veux y aller moi-même.
— Alors emmène Taylor avec toi.
— D’accord, cède-t-elle, en levant ostensiblement les yeux au ciel.
J’esquisse un sourire. Quelle impertinence !
— Nous sommes seuls, ici.
Visiblement, ces mots pleins de sous-entendus ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd. Elle se
carre devant moi, et redresse le menton de défi.
Mais un jeune couple entre. L’homme soutient sa compagne en pleurs. Merde. Ce doit être grave. Ana
les regarde avec compassion, puis se tourne vers moi, hausse les épaules avec fatalisme et regret.
Elle était vraiment partante !
Je prends mon ordinateur, saisis la main d’Ana et nous quittons la salle d’attente.
— Ils ont plus besoin d’être seuls que nous, lui chuchoté-je. On s’amusera plus tard.
Taylor attend dans la voiture. Je suggère :
— On va aller chercher du café et des donuts tous ensemble.
On pourrait même en prendre pour nous. Ana me retourne mon sourire.
— Au Voodoo Doughnut ! Ils font les meilleurs du monde, déclare-t-elle avant de grimper à l’arrière du
SUV.
L’inspecteur Clark est ponctuel. Taylor le conduit jusqu’à notre suite. Le policier entre, et paraît encore
plus grognon que d’habitude.
— Monsieur Grey, madame Grey, merci de prendre le temps de me recevoir.
— Inspecteur Clark.
Je lui serre la main, l’invite à s’installer, puis m’apprête à rejoindre Ana sur le canapé en face, celui où je
l’ai ficelée la veille.
— C’est à Mme Grey que je veux parler, précise Clark avant que j’aie le temps de m’asseoir.
D’un ton sec, le policier s’adresse autant à moi qu’à Taylor.
Fallait pas me dire ça. Maintenant, je ne veux pas en perdre une miette !
Je fais un signe à Taylor. Il comprend le message et s’éclipse. Il referme la porte derrière lui.
— Tout ce que vous dites à ma femme, vous pouvez le dire devant moi.
— Vous êtes sûre que vous voulez que votre mari reste ? insiste Clark en se tournant vers ma femme.
Ana semble déconcertée.
— Évidemment. Je n’ai rien à cacher. Vous voulez simplement me poser quelques questions, n’est-ce
pas ?
— Oui.
— Alors j’aimerais que mon mari reste.
Voilà ! C’est bien ce que je disais ! Je lance au flic un regard noir, ravi qu’Ana ait pris ma défense. Je
m’assois à côté d’elle, m’efforçant de cacher mon agacement.
— Très bien, grommelle Clark. (Il s’éclaircit la voix.) Madame Grey, M. Hyde soutient que vous l’avez
harcelé sexuellement et que vous lui avez fait des avances indécentes à plusieurs reprises.
Ana est à la fois choquée et amusée. Elle pose sa main sur ma cuisse, mais ça ne m’arrête pas.
— C’est grotesque !
Elle plante carrément ses ongles dans ma chair pour me faire taire.
— C’est faux, répond Ana en regardant Clark dans les yeux, avec une sérénité tranquille. Au contraire,
c’est lui qui m’a fait des propositions sexuelles très agressives. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a été licencié.
L’inspecteur Clark pince les lèvres comme s’il s’attendait à cette réponse.
— Hyde prétend que vous avez monté cette histoire de toutes pièces pour le faire renvoyer, parce qu’il
avait repoussé vos avances et parce que vous vouliez son poste.
Le visage d’Ana est rouge de colère.
— Il ment.
— Inspecteur, ne me dites pas que vous êtes venu jusqu’ici pour répéter ces accusations grotesques à
ma femme !
Clark me lance un regard plein de lassitude.
— C’est à Mme Grey de parler, monsieur.
Ana presse à nouveau ma cuisse. Je ne veux rien entendre.
— Tu n’as pas à écouter ces conneries, Ana !
— Je crois que je devrais raconter à l’inspecteur Clark ce qui s’est réellement passé.
Elle plante ses yeux azur dans les miens, m’implorant de la boucler. D’accord, bébé. Vas-y. Fais-le à ta
façon. Ana croise les mains sur ses cuisses et poursuit :
— Ce que Hyde affirme est complètement faux. (Sa voix est calme, forte et claire.) M. Hyde m’a abordée
un soir dans la cuisine du bureau. Il m’a dit que c’était grâce à lui que j’avais été embauchée et qu’il
s’attendait à des faveurs sexuelles en retour. Il m’a menacée de me faire chanter en se servant de mails
que j’avais envoyés à Christian, qui n’était pas encore mon mari à l’époque. Je ne savais pas que Hyde
surveillait mes mails. Il m’a même accusée d’être l’espionne de Christian, de l’aider à prendre le contrôle
de l’entreprise. Il ne savait pas que Christian avait déjà acheté la SIP à ce moment-là.
Elle secoue la tête, ses doigts se crispent au souvenir de ce moment pénible.
— À la fin, je… j’ai été obligée de le neutraliser.
— De le neutraliser ? s’étonne Clark.
— Hyde… euh, m’a touchée. Mon père est un ancien militaire, il m’a appris à me défendre.
Elle me lance un regard en coin. J’ai du mal à cacher ma fierté. Ne jamais chercher de noises à ma
belle !
— Je vois.
Avec un soupir, Clark se laisse aller au fond du canapé. Je lui demande :
— Avez-vous interrogé les anciennes assistantes de Hyde ?
Je veux savoir si les flics en ont appris davantage que Welch.
— Oui. Aucune ne souhaite témoigner. D’après elles, c’était un patron exemplaire, même si aucune n’est
restée plus de trois mois.
— Nous avons également rencontré ce problème, confirmé-je. Mon responsable de la sécurité a
interrogé les cinq dernières assistantes de Hyde.
Clark fronce les sourcils et me regarde fixement.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que ma femme travaillait pour lui, et que je mène une enquête sur tous ceux qui travaillent
avec ma femme.
— Je vois. (Il marque un silence, pensif.) À mon avis, tout ça cache quelque chose. On va fouiller son
appartement de façon plus approfondie demain. On trouvera peut-être un indice. Bien qu’apparemment il
ne l’habite plus depuis un bon moment.
— Vous avez déjà fait une perquisition ?
— Oui, mais on va recommencer, cette fois en le ratissant au peigne fin.
— Vous ne l’avez toujours pas inculpé de tentative d’assassinat sur ma personne et celle de Ros Bailey ?
Peut-être est-ce le pré carré du FBI ?
— Pour le sabotage de votre hélicoptère, on manque encore de preuves, monsieur Grey. Il nous faudrait
plus qu’une empreinte partielle. Pendant qu’il est en détention préventive, on va essayer d’étayer le
dossier.
— C’est tout ce que vous êtes venu faire ici ?
Clark n’apprécie pas la pique.
— Oui, monsieur Grey, à moins que vous n’ayez quelque chose à ajouter au sujet du message ?
Encore une fois Ana me regarde, mais cette fois elle fronce les sourcils d’un air interrogatif.
— Non, je vous l’ai déjà dit, je n’y comprends rien.
Je veux laisser Ana en dehors de ça !
— Et je ne vois toujours pas pourquoi on n’aurait pas pu avoir cet entretien au téléphone.
— Quand j’interroge un témoin, je préfère le regarder dans les yeux. (Et il ajoute, presque penaud :) Et
puis j’en profite pour aller voir ma grand-tante qui habite Portland.
— Bon, si vous avez fini… J’ai du travail.
Je me lève, en espérant que Clark va m’imiter. Ce qu’il fait.
— Merci de m’avoir reçu, madame Grey.
Ana hoche la tête.
— Monsieur Grey.
J’ouvre la porte et il s’en va. Pas trop tôt, bordel ! Ana se laisse aller contre le dossier du canapé.
— Mais quel enculé, celui-là ! pesté-je en me passant nerveusement la main dans les cheveux.
— Clark ?
— Non, l’autre fils de pute, Hyde.
— Incroyable.
— Putain, mais à quoi il joue ?
— Je ne sais pas. À ton avis, Clark m’a crue ?
— Évidemment, il sait que Hyde est complètement cinglé, cet enfoiré.
— Tu es très ordurieux tout d’un coup, déclare Ana.
— Ordurieux ? Ça n’est pas un mot, ça.
— Ça l’est maintenant.
D’un coup de baguette magique, son humour fait fondre ma colère. Émerveillé par ses dons, je me
rassois à côté d’elle et la serre contre moi.
— Ne pense pas à ce salopard. Allez, on va voir ton père et on demandera aux médecins si on peut le
transférer à Seattle demain.
— Il dit qu’il veut rester à Portland pour ne pas nous gêner.
— Je vais lui parler.
Elle tripote maladroitement les boutons de ma chemise.
— Je veux faire le trajet avec lui.
— D’accord, dis-je après un moment de réflexion. Alors je viens aussi. Sawyer et Taylor prendront les
voitures. Je vais laisser Sawyer conduire ta R8 ce soir.
Elle me gratifie d’un sourire empreint de gratitude. Et une fois de plus, je me sens bien meilleur que je
ne suis. Encore la magie d’Ana.
Ray a capitulé. Et il est d’une tout autre humeur que ce matin. Les donuts ont produit leur effet. Je crois
aussi qu’il est content de voler en hélicoptère demain. Il ne se souvient pas de son transfert depuis
Astoria. Un de ces jours, je lui ferai faire un tour à bord de Charlie Tango.
Pendant qu’Ana est avec lui, je me rends dans la salle d’attente. Andrea a tout organisé. Elle est, à n’en
pas douter, la meilleure assistante que j’ai eue.
— Merci, Andrea.
— À votre service, monsieur Grey. Autre chose ?
— Non. Tout va bien. Rentrez chez vous.
— Merci, monsieur.
J’envoie un mail à Samir pour qu’il revoie à la hausse le salaire d’Andrea, et je lui demande d’être
généreux.
Avant de retourner auprès d’Ana, je pense à la visite de l’inspecteur, à ce que j’ai dit et à ce que j’ai tu.
Manifestement, il est en relation avec le FBI pour le sabotage de Charlie Tango. Et il va fouiller à nouveau
l’appartement de Hyde. Pourquoi ? A-t-il une autre piste ? Nous cache-t-il quelque chose ? Où se trouvait
exactement Hyde quand il organisait sa tentative de kidnapping ? De toute évidence, il était à Seattle. J’ai
les images des caméras de surveillance pour le prouver.
J’envoie un mail à Welch et Barney pour leur demander de suivre les déplacements de la fourgonnette
blanche de Hyde avant son arrivée à l’Escala.
Peut-être trouveront-ils quelque chose.
MARDI 13 SEPTEMBRE 2011
Je raccroche après ma conversation avec ma mère et croise le regard monochrome d’Ana. Elle me
regarde, dans son cadre accroché au mur de mon bureau, ses yeux lumineux, pétillants d’intelligence. Il y
a trois heures à peine, j’étais avec elle, et elle me manque déjà. Que fait-elle en ce moment ? Sans doute
est-elle à son travail, et si tout s’est bien passé, Ray devrait être dans sa nouvelle chambre du Northwest
Hospital. J’espère qu’il est bien installé, du moins aussi bien que possible. Visiblement, il a apprécié son
vol en hélicoptère, mais il n’est pas du genre démonstratif. Il n’aime pas se faire remarquer. Comme sa
fille.
Et voilà, je repense à elle ! La dernière fois que je l’ai vue, elle était dans l’ambulance qui emmenait son
père à l’hôpital.
Je consulte ma montre. Oui, elle est forcément à la SIP.
Je lui envoie un petit mail.
De : Christian Grey
Objet : Tu me manques
Date : 13 septembre 2011 13:58
À : Anastasia Grey
Madame Grey,
Christian Grey
P-DG, Grey Enterprises Holdings, Inc.
Je clique sur envoi, puis ouvre le rapport posé sur mon bureau et commence ma lecture. Dans la
seconde un ping se fait entendre. Un mail d’Ana ?
Non, de Barney.
De : Barney Sullivan
Objet : Jack Hyde
Date : 13 septembre 2011 14:09
À : Christian Grey
Les caméras de surveillance de la municipalité montrent que la fourgonnette blanche est partie de South Irving Street. Avant ça, je n’en trouve
aucune trace, ce qui signifie que Hyde était dans le secteur.
Comme Welch vous l’a déjà dit, la voiture suspecte a été louée avec un faux permis de conduire par une femme non identifiée, mais rien ne la relie
au secteur de South Irving Street.
Vous trouverez les dossiers des employés de GEH et de la SIP vivant dans le secteur en pièce jointe. Je les ai également fait parvenir à Welch.
Il n’y avait rien sur l’ordinateur SIP de Hyde au sujet de ses anciennes assistantes.
Pour mémoire, voici la liste des documents récupérés :
CV détaillés de :
Carrick Grey
Elliot Grey
Christian Grey
Dr Grace Trevelyan-Grey
Anastasia Steele
Mia Grey
Photos :
Carrick Grey
Dr Grace Trevelyan-Grey
Christian Grey
Elliot Grey
Mia Grey
Barney Sullivan.
Directeur informatique, GEH
Je me demande pourquoi Hyde a tant d’informations sur ma famille. A-t-il commencé ces recherches
avant de travailler avec Ana ? Ou après m’avoir rencontré ? Je m’apprête à poser la question à Barney
quand Ana répond à mon précédent mail.
De : Anastasia Grey
Objet : Tu me manques
Date : 13 septembre 2011 14:10
À : Christian Grey
Comme tu veux.
X
Anastasia Grey
Éditrice, SIP
Oh, je suis un peu déçu. Je lance un coup d’œil à la déesse souriante accrochée au mur. Je pensais qu’on
allait un peu badiner par mail. D’ordinaire, elle a toujours de l’humour. Ça ne lui ressemble pas.
De : Christian Grey
Objet : Tu me manques
Date : 13 septembre 2011 14:14
À : Anastasia Grey
Ça va ?
Christian Grey
P-DG, Grey Enterprises Holdings, Inc.
En attendant sa réponse, je consulte le fichier que Barney m’a mis en pièce jointe. Il y a deux employés
de Grey Holdings et un de la SIP, un poste haut placé : Elizabeth Morgan, la DRH. Ce nom me dit quelque
chose. Il faudra que je demande à Welch d’enquêter sur elle. Il n’empêche que j’ai du mal à croire que
l’une de ces personnes puisse être de mèche avec Hyde.
Je chasse ces pensées. Ana a des soucis, j’en suis sûr. Je suis tenté de l’appeler, mais au moment où je
prends mon téléphone, un mail arrive.
De : Anastasia Grey
Objet : Tu me manques
Date : 13 septembre 2011 14:17
À : Christian Grey
Anastasia Grey
Éditrice, SIP
Bien sûr qu’elle est occupée. Elle a raté plusieurs jours de travail et ma chérie a une grande conscience
professionnelle.
Du calme, Grey !
Je retourne au message de Barney et parcours la liste une nouvelle fois. Rien ne me vient, mais il peut
peut-être m’ôter d’un doute.
De : Christian Grey
Objet : Jack Hyde
Date : 13 septembre 2011 14:23
À : Barney Sullivan
Barney,
Merci pour votre mail. Vous pouvez savoir quand Hyde a commencé ses recherches concernant ma famille ?
Christian Grey
P-DG, Grey Enterprises Holdings, Inc
Taylor et moi attendons Ana devant la SIP. Je surveille l’entrée, espérant la voir sortir d’un instant à
l’autre. Un mail arrive sur mon téléphone.
De : Barney Sullivan
Objet : Jack Hyde
Date : 13 septembre 2011 17:35
À : Christian Grey
Les recherches internet de Hyde ont eu lieu entre le lundi 13 juin, 19:32 et mercredi 15 juin 17:14.
Barney Sullivan.
Directeur informatique, GEH
Intéressant. Je me souviens que je l’ai rencontré le vendredi précédent, au bar où je devais retrouver
Ana. Une grande gueule. Je regarde par la fenêtre. Ana apparaît enfin. Elle fonce vers la voiture pour
échapper à la pluie. Sawyer la suit de près. Je souris en la voyant courir, mais ma joie s’arrête net quand
je vois son visage.
Elle est blanche comme un linge. Merde ! Sawyer lui ouvre la portière et elle s’assoit à côté de moi.
— Salut, dis-je avec circonspection.
— Salut.
Elle détourne les yeux, bien trop vite. Son malaise est évident.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle secoue la tête, alors que Taylor s’engage dans la rue.
— Rien.
C’est faux.
— Le boulot, ça va ?
— Ça va, répond-elle d’une voix contrainte.
— Ana, qu’est-ce qui ne va pas ? dis-je d’un ton plus sec que je ne l’aurais voulu.
— Tu m’as manqué, c’est tout. Et puis je m’en fais pour Ray.
Oh. Bien sûr. Ce n’est que ça.
— Ray va bien. J’ai parlé à maman cet après-midi et elle est épatée par ses progrès. (Je tends le bras
pour lui prendre la main.) Qu’est-ce que ta main est froide ! Tu as mangé aujourd’hui ?
Elle rougit.
— Ana…
— Je n’ai pas eu le temps.
Je frotte sa paume pour la réchauffer.
— Tu veux que j’ajoute « nourrissez ma femme » à la liste des tâches des gardes du corps ?
Je remarque le regard amusé de Taylor dans le rétroviseur.
— La journée a été bizarre, c’est tout. Tu sais, le fait de transférer papa, tout ça…
J’imagine. Elle se détourne de moi et regarde par la fenêtre. Non, il y a autre chose. Arrête, Grey, fais-lui
confiance.
Pour sonder son humeur, je lui donne la nouvelle du jour :
— Je vais peut-être devoir aller à Taiwan.
— Ah. Quand ?
Là, j’ai capté son attention.
— Plus tard dans la semaine. Peut-être la semaine prochaine.
— Bon.
— Je veux que tu viennes avec moi.
— Christian. J’ai mon boulot, répond-elle en pinçant les lèvres. On ne va pas encore se disputer à ce
sujet.
Je pousse un soupir, incapable de cacher ma déception.
— Ça valait la peine d’essayer.
— Tu pars combien de temps ? me demande-t-elle d’une voix douce, la tête ailleurs.
— Pas plus de deux ou trois jours. J’aimerais bien que tu me dises ce qui te tracasse.
— Eh bien, maintenant que mon mari adoré s’en va, j’ai une bonne raison, non ?
Sa voix se brise quand je porte sa main à mes lèvres pour lui embrasser les doigts.
— Je ne serai pas parti longtemps.
— Tant mieux.
Elle esquisse un sourire, mais je sens qu’elle est préoccupée.
Je regarde à mon tour par la fenêtre. J’envisage plusieurs scénarios expliquant son trouble. Un seul me
paraît plausible : son père vient d’avoir un grave accident et sa convalescence va être longue et difficile.
C’est sûrement ça.
Lâche-la, Grey !
Ana est restée silencieuse dans la voiture, et aussi une fois rentrés à la maison. Et maintenant elle
triture sa nourriture du bout de sa fourchette, l’esprit ailleurs. Mon inquiétude passe en alerte rouge.
— Bordel, Ana ! Tu vas enfin me dire ce qui ne va pas ? (Je repousse mon assiette vide avec agacement.)
S’il te plaît, je deviens fou.
Avec appréhension, elle relève les yeux vers moi.
— Je suis enceinte.
Quoi ? Je la regarde. Un frisson glacé parcourt ma colonne. D’un coup, je suis devant la porte ouverte
d’un avion, je me cramponne, je dois sauter, mais je n’ai pas de parachute. Sauter dans le vide. Le néant.
— Quoi ?
Je ne reconnais pas le son de ma propre voix.
— Je suis enceinte.
Je croyais que tout était sous contrôle ?
— Comment ?
Elle incline la tête et lève un sourcil.
Putain ! La colère explose en moi. Je n’ai jamais été aussi furieux.
— Ta piqûre ? Tu as oublié ta piqûre ?
Ses yeux sont voilés. Son regard semble passer au travers de moi, se porter au loin. Elle reste
silencieuse. Je ne veux pas d’enfant. C’est trop tôt !
La panique s’empare de moi, me noue la gorge, alimente encore ma fureur.
— Nom de Dieu, Ana ! (Je cogne la table du poing.) Tu n’as qu’une chose, une seule chose à te rappeler.
Putain, merde, je n’y crois pas. Comment as-tu pu être aussi stupide !
Elle ferme les yeux, puis contemple ses doigts.
— Je suis désolée, murmure-t-elle.
— Désolée ! C’est tout ce que tu trouves à dire ?
Un enfant ? Qu’est-ce que je vais faire d’un enfant !
— Je sais que le moment est mal choisi…
— Mal choisi ? (Je hurle carrément.) Putain, on se connaît depuis cinq minutes, je veux te montrer le
monde entier, et maintenant… Putain. Des couches, du vomi, des emmerdes !
Je ferme les yeux.
— Avoue, tu l’as fait exprès ?
— Non, répond-elle d’une voix glaciale.
— Je croyais qu’on s’était mis d’accord ?
Je continue à crier. J’en ai rien à foutre si on nous entend. Elle grimace, se recroqueville devant ma
colère.
— Je sais. Je suis désolée.
— Voilà. Voilà pourquoi j’aime tout contrôler. Pour que des merdes comme ça ne viennent pas tout foutre
en l’air.
— Christian, je t’en prie, ne me crie pas dessus.
Merde ! Je vais perdre ma place !
Elle commence à pleurer.
— Ne me sors pas les grandes eaux maintenant. Bordel de merde ! (De rage, je passe la main dans mes
cheveux. Comment avons-nous pu en arriver là.) À ton avis, je suis prêt à être père ?
Malgré moi, ma voix se brise sur le dernier mot. Elle relève la tête vers moi, les yeux pleins de larmes.
— Je sais qu’on n’est prêts ni l’un ni l’autre, mais je suis sûre que tu seras un père formidable. On s’en
sortira.
Je vocifère de plus belle :
— Comment le sais-tu, bordel de merde ? Explique-moi un peu ?
Elle ouvre la bouche et se ravise, tandis que les larmes roulent sur ses joues. Et puis je vois son regret.
Un regret qui gagne tout son visage. Je la déçois…
C’est insupportable !
— Ah, et puis merde !
Je recule, en agitant les mains. Faut que je sorte d’ici ! J’attrape ma veste et m’en vais en claquant la
porte. Impatient, j’appuie sur le bouton de l’ascenseur. Même si la cabine est là, je trouve que les portes
mettent bien trop de temps à s’ouvrir.
Un enfant ? Un putain de gosse ? J’entre dans l’ascenseur, mais en pensée je suis sous la table de la
cuisine, dans ce taudis infâme et sinistre. Il va me trouver !
« Te voilà, petit merdeux. »
Non, pas ça !
Arrivé au rez-de-chaussée, je passe les portes de l’Escala et marche sur le trottoir. J’inspire une grande
goulée d’air, mais ça n’apaise ni ma colère ni ma peur. Il faut que je parte ! Loin, très loin. Par habitude, je
tourne à droite et poursuis mon chemin. Il pleut, je le remarque à peine.
Je marche et marche encore. Comme dans un brouillard.
Je me concentre sur mes gestes, mettre un pied devant l’autre et recommencer… Pour occulter toutes
mes pensées. Toutes. Sauf une.
Comment a-t-elle osé me faire ça ? Comment pourrais-je aimer un enfant ? Je commence tout juste à
apprendre à l’aimer, elle !
Je me retrouve devant le cabinet de Flynn. Bien sûr, il n’est pas là. La porte reste close. Je l’appelle et je
tombe sur son répondeur. Je ne laisse pas de message. Je me méfie de ce que je pourrais dire dans mon
état.
Je plonge les mains dans mes poches et me remets à marcher, ignorant les passants. Je ne sais pas où je
vais.
Quand je relève à nouveau la tête, Elena ferme son salon, vêtue de noir comme à son habitude. Nous
nous regardons à travers la vitrine. Elle déverrouille la porte et l’ouvre.
— Bonjour, Christian. Tu as une tête de déterré.
Je la dévisage, muet.
— Tu entres ou pas ?
Je secoue la tête et recule d’un pas.
À quoi tu joues, Grey !
— Allons boire un verre. Ça te va ?
— D’accord.
— Le Mile High Club ?
— Non. Il y a trop de monde là-bas.
— Je vois, répond-elle en tentant de dissimuler sa surprise.
— Il y a un bar au coin de la rue.
— Oui, je connais. C’est tranquille. Attends deux secondes, je prends mon sac.
Je reste sur le trottoir, un peu hagard. Je viens de fuir la maison parce que ma femme est enceinte. Je
suis encore tellement furieux…
Pour la deuxième fois, à quoi tu joues, Grey ?
Je chasse cette voix loin dans ma tête. Elena sort du salon, ferme la porte à clé et me fait signe de la
suivre. J’enfouis mes mains plus profond dans mes poches et nous nous dirigeons vers le bar.
L’endroit a bien changé depuis la dernière fois où je suis venu. Ce n’est plus un boui-boui, mais un
lounge haut de gamme, avec des boiseries partout, des banquettes de velours. Elena a raison. C’est
tranquille, hormis la voix mélancolique de Billie Holiday que la sono diffuse en sourdine.
Nous nous installons dans un box et, d’un geste, Elena appelle la serveuse.
— Bonjour, je m’appelle Sunny. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, messieurs dames ?
— Pour moi, un verre de votre pinot noir, le Willamette, répond Elena.
— Une bouteille, dis-je sans regarder la jeune femme.
Elena fronce les sourcils un bref instant, tout en gardant son air détaché. Peut-être est-ce ce que je
recherche ? Le détachement et la distance.
— Je vous apporte ça tout de suite ! annonce la serveuse en s’en allant.
— Alors, tout ne va pas si bien dans le monde enchanté de Christian Grey ? reprend Elena. C’est ça ?
(Comme je ne réponds pas, elle enchaîne.) Tu as reçu mon SMS ?
— Le jour de mon mariage ?
— Oui.
— Je l’ai effacé.
— Christian, je sens ton hostilité à deux mètres ! De grosses ondes me parviennent. Pourtant, si j’étais
vraiment ton ennemie, tu ne serais pas là.
Je lâche un soupir, me laisse aller au fond de mon siège. Elle insiste :
— Alors je te pose la question : qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je n’en sais rien.
— Elle t’a quitté ?
— Non.
Je ne veux pas parler d’Ana.
Elena se pince les lèvres alors que la serveuse revient. Nous la regardons ouvrir la bouteille et remplir
un verre pour que nous goûtions le vin.
— Je suis sûr qu’il est très bien, dis-je en lui indiquant de nous servir.
— Bonne dégustation ! déclare-t-elle gaiement en laissant la bouteille sur notre table.
Elena lève son verre.
— Aux retrouvailles de vieux amis, lance-t-elle avant de boire une gorgée.
Je lâche un grognement. Le poids sur mes épaules s’allège un peu.
— Aux vieux amis.
J’avale de grosses gorgées sans prendre le temps de savourer le Willamette. Encore une fois, Elena
tique mais reste silencieuse. Elle attend.
Il va falloir que je dise quelque chose…
— Comment vont les affaires ?
— Bien. C’était très généreux de ta part de me faire don des salons. Je te remercie.
— C’est la moindre des choses.
Elle regarde son verre tandis que le silence s’installe entre nous.
— Puisque tu es ici, reprend-elle finalement. Je te présente mes excuses pour ce qui s’est passé chez tes
parents.
En voilà une surprise. Le mantra de Mme Lincoln a toujours été : « Pas d’excuse, pas de justification. »
— J’ai dit des choses que je regrette, ajoute-t-elle.
— Pareil pour moi. C’est du passé.
Je m’apprête à la resservir mais elle décline mon offre. Son verre est encore à moitié plein. Le mien est
vide et je le remplis à nouveau.
— Mon cercle d’amis s’est drastiquement réduit depuis, soupire-t-elle. Ta mère me manque. Ça me fait
mal qu’elle ne veuille plus me voir.
— Effectivement, ce ne serait pas une bonne idée de la contacter.
— Je sais. Je la comprends. Je ne pensais pas qu’elle nous entendait. Grace est une tigresse quand il
s’agit de protéger sa progéniture. (Elle reste pensive un moment.) On a partagé tellement de bons
moments toutes les deux. Pour faire la fête, elle n’était pas la dernière.
— Je ne tiens pas à connaître les détails.
Elena s’esclaffe.
— Tu l’as toujours mise sur un piédestal !
— Je ne suis pas ici pour parler de ma mère.
— Et tu veux parler de qui, Christian ? De quoi ?
Elle m’observe en penchant la tête sur le côté, passe son ongle écarlate sur le pourtour de ses lunettes,
plante son regard glacial dans le mien.
Je secoue la tête et prends une nouvelle gorgée de vin.
— Elle t’a quitté, n’est-ce pas ?
— Non, je te dis !
En l’occurrence, c’est moi qui suis parti. Quel homme abandonnerait sa femme enceinte ? Finalement
mon père avait raison : « Tu dois assumer tes responsabilités et être un homme décent, digne de
confiance. Et te montrer capable d’être un bon mari. »
Je chasse ces pensées tandis qu’Elena ne me lâche pas des yeux.
— Ça te manque, c’est ça ? Ton ancienne vie ? Cette jeune femme ne te donne pas tout ce que tu veux ?
Va te faire foutre, Elena ! Je ne suis pas prêt à entendre ces conneries.
Je commence à me lever.
— Christian, ne t’en va pas. Je suis désolée. (Elle tend le bras vers moi, puis suspend son geste. Elle
repose sa main sur la table et la referme.) Je te demande pardon. Reste, s’il te plaît.
Deux excuses en si peu de temps ? Je me rassois, méfiant. Elle adopte une autre tactique.
— Comment va Anastasia ?
— Elle va bien, réponds-je finalement, en espérant ne rien laisser paraître.
Elena plisse les yeux, elle n’en croit pas un mot.
De guerre lasse, je lâche :
— Elle veut des enfants.
— Évidemment ! s’exclame Elena comme si elle venait de résoudre l’énigme du Sphinx. C’était couru
d’avance. Même si je la trouve bien jeune pour porter ton rejeton.
— Mon rejeton ?
Elle a dit ça avec une pointe de dégoût. Elena n’a jamais voulu d’enfants et n’a pas la fibre maternelle.
— Un petit Grey ! raille-t-elle. C’est sûr qu’il va te falloir tirer un trait sur tes plaisirs. À moins que ce ne
soit déjà fait ?
— Elena, arrête. Je ne suis pas ici pour parler de ma vie sexuelle.
Je vide mon verre d’un trait puis je nous ressers. On a fini la bouteille. Le vin commence à opérer son
effet. Je suis déjà moins tendu. D’ordinaire, je n’aime pas cette sensation d’engourdissement, mais ce soir
je veux bien y trouver l’oubli. Je fais signe à la serveuse de nous en apporter une autre.
— Elle a fait quelque chose qui t’a contrarié ? Je ne t’ai pas vu boire comme ça depuis des années.
C’est un reproche. Je m’en fous.
— Et Isaac ? Il va bien ?
Je préfère orienter la conversation vers son amant. Mon mariage ne la regarde pas.
Elle esquisse un sourire et croise les bras.
— D’accord. Message reçu. Tu ne veux pas vraiment parler.
Elle se tait et attend que je vide mon sac. Ce sont mes secrets. Je ne lâcherai rien.
— Isaac va bien, reprend-elle enfin. Merci de te soucier de lui. En réalité, ça va très bien entre nous.
Elle se met à me raconter leur dernière aventure sexuelle – mais pourquoi ? Je l’écoute à moitié, me
laissant bercer par le Willamette.
— Alors, c’est le boulot qui t’amène, lâche-t-elle en voyant mon air absent. Un problème dans tes
affaires ?
— Non, tout va bien. J’ai acheté un chantier naval.
Elle hoche la tête, impressionnée, je suppose. Je remplis nos verres et lui résume ce qui se passe chez
GEH : la tablette à énergie solaire, notre développement dans la fibre optique, le rachat de Geolumara, et
bien sûr le chantier naval.
— Tu n’as pas chômé.
— Tu me connais.
— Bref, tu es bien loquace sur ton métier, mais pas sur ton épouse.
— Et ?
Où est le problème ?
— Je sais que tu vas revenir, murmure-t-elle.
Quoi ?
— Pourquoi bois-tu autant ?
— Parce que j’ai soif.
Et que je veux oublier mon comportement, deux heures plus tôt.
— Tu as soif ? me demande-t-elle en plissant les paupières. Tu as soif de quoi, au juste ?
Elle se penche vers moi, prend ma main. Je me raidis quand ses doigts se glissent sous ma paume,
remontent vers mes poignets. Ses ongles vernis pressent ma peau, cherchent mon pouls.
— Peut-être pourrais-je l’apaiser, cette soif ? Je suis sûre que ça te manque.
Son souffle est rance, pas frais et sucré comme celui d’Ana. Ses mains s’agrippent à mes poignets et,
venus de nulle part, des cercles de ténèbres enserrent ma poitrine, remontent en spirale dans ma gorge.
Je n’ai pas ressenti ça depuis un certain temps. Et là, ça me retombe dessus, puissance dix ! C’est
douloureux à en hurler.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Ça m’écrase. C’était comme ça. Toujours… Moi, luttant contre la peur, alors qu’elle posait ses mains sur
moi.
— Ne me touche pas.
Je repousse ses mains. Elle pâlit et me regarde, déconcertée.
— Ce n’est pas ça que tu veux ?
— Non !
— Ce n’est pas pour ça que tu es ici ?
— Non, Elena. En aucun cas. Ça fait des années que je n’ai pas pensé à toi, pas comme ça. (Je secoue la
tête. Comment a-t-elle pu se méprendre ainsi sur mes intentions ?) J’aime ma femme.
Elena m’observe. Ses joues pâles rougissent à présent. Le vin ? L’embarras ?
— Pardon. Je suis désolée, souffle-t-elle.
Excuse numéro Trois. C’est le grand jour.
— Je ne sais pas ce qui… ce qui m’a pris. (Elle lâche un rire – un rire forcé.) Je dois y aller, déclare-t-elle
en attrapant son sac à main. Christian, je te souhaite le meilleur pour toi et ton épouse. (Elle vrille ses
yeux dans les miens.) Tu me manques. Bien plus que tu ne peux l’imaginer.
— Au revoir, Elena.
— Cette fois-ci, c’est vraiment fini. Je le vois. Ta réponse est claire.
Je reste de marbre. Elle hoche la tête.
— Ce sera douloureux, mais je comprends. Je suis contente de t’avoir vu. C’est bien que nous ayons
éclairci la situation entre nous.
Éclairci quoi ? Il n’y a pas de « entre nous ».
— Au revoir, madame Lincoln.
C’est bien la dernière fois que je prononce ces mots. Elle acquiesce.
— Bonne chance, Christian Grey. (Elle se lève.) C’était bon de te revoir. J’espère que tu vas pouvoir
trouver une solution à ce qui te tracasse. Je suis certaine que tu vas y parvenir. Et si c’est le fait de
devenir papa qui t’angoisse. Tu seras un père merveilleux.
Elle repousse ses cheveux en arrière et quitte le bar sans un regard derrière elle, me laissant devant
une demi-bouteille de Willamette et un sentiment proche du remords.
Je veux rentrer à la maison. Retrouver Ana. Qu’est-ce que j’ai fait ? J’enfouis ma tête dans mes mains.
Ana va être furieuse à mon retour.
J’attrape la bouteille, mon verre, et regagne le bar pour payer. Je me juche sur un tabouret libre et
remplis à nouveau mon verre. Il ne faut pas gâcher. Jamais…
Je déteste quand Ana est fâchée contre moi. Si je rentre maintenant à la maison, je risque encore de
dire des choses que je vais regretter. En plus, j’ai trop bu. Je ne veux pas qu’Ana me voie dans cet état.
Bien sûr, je l’ai déjà vue soûle… la première nuit au Heathman, et aussi après sa soirée d’enterrement de
vie de jeune fille…
Ses paroles reviennent me hanter, si excitantes.
« Tu vas me punir ?
— Te punir ?
— De m’être soûlée ? Une baise de punition. Tu peux faire ce que tu veux de moi. »
Grey ! Arrête ! Tu te fais du mal !
Je me demande quand elle est tombée enceinte.
Durant notre voyage de noces ? Dans notre lit ? Dans la Chambre rouge ?
Merde… Un Grey junior !
Il va nous falloir un monospace ! Bordel ! Aura-t-il les yeux d’Ana ? Mon caractère ? Oh non ! Mon verre
est vide. Je le remplis et termine la bouteille.
Si Ana apprend que j’ai bu un verre avec Elena, je vais le payer cher.
« Christian, franchement, s’il s’agissait de ton fils, comment réagirais-tu ? »
Oh Ana… Ana… Je ne veux pas y penser. Pas maintenant. C’est trop dur, trop douloureux.
C’est l’oubli qu’il me faut. Je veux oublier qui je suis. Comment j’étais avant. Avant Mrs Robinson. Le
barman se tourne vers moi.
— Un bourbon, s’il vous plaît.
MERCREDI 14 SEPTEMBRE 2011
— Nous y sommes, m’annonce le chauffeur avec un grand sourire qui dévoile ses dents de cheval.
— Quoi ?
Je suis dans une voiture… un taxi. J’ai le visage plaqué contre la vitre froide, la tête qui tourne. Et
merde… En plissant les yeux, j’examine la façade du bâtiment devant lequel nous sommes garés. Le
réverbère en cuivre brille dans l’obscurité.
— C’est l’Escala ? demande l’homme.
— Oh oui…
Je plonge la main dans ma poche à la recherche d’un billet, le tends au conducteur. J’espère que c’est
assez.
— Merci.
J’ouvre la portière et m’écroule sur le macadam.
— Merde !
— Ça va, monsieur ?
— Ouais.
Je reste allongé une seconde, à regarder le ciel. J’attends que le monde cesse de tourner. Les étoiles
scintillent, me font des clins d’œil. C’est si paisible…
Debout, Grey !
Une forme apparaît au-dessus de moi, occulte d’un coup la lumière du lampadaire. Un frisson glacé me
transperce.
— Attrapez ma main, fait une voix.
Oh… il est ici pour m’aider… c’est qui ? Le chauffeur de taxi ?
Il me remet sur pied.
— Le dernier pour la route était de trop, marmonné-je.
— C’est sûr. Et il y en a eu plus d’un !
Par bravade, je le repousse. Il remonte dans sa voiture. Je me tourne vers le bâtiment et avance en
zigzag, profitant de la force d’inertie à chaque virage pour me rapprocher des portes, puis des
ascenseurs. Vite, au lit ! Et tout ira mieux. Les portes s’ouvrent. J’entre en titubant dans la cabine,
compose le code sur le clavier. Rien ne bouge.
Seconde tentative. Toujours rien.
Je ferme un œil et appuie une troisième fois sur les touches. Enfin, ça marche. Les portes se referment
et l’ascenseur émet un bourdonnement. C’est qu’il doit être en marche ! Non… tout tourne ! Pas
seulement la cabine. Je me plaque contre la paroi et ferme les paupières pour arrêter ça. Ping ! On est
arrivé. Je rouvre les yeux et sors en chancelant dans le vestibule.
Aïe ! Je me suis cogné contre un truc.
— Merde !
Qui a mis cette putain de console dans le passage ! Je pose mes mains sur la table pour me soutenir,
mais elle tourne aussi !
— Merde…
Le raclement des pieds sur le sol me vrille les tympans. Je m’élance vers la double porte du salon.
— Christian ça va ?
Je relève la tête. Elle est là ! Ma déesse. Mon Aphrodite. Ma femme. Mon cœur s’emplit d’amour et de
lumière. Elle est si belle.
— M’ame Grey.
Le chambranle me barre la route.
— Hé… T’es mignonne comme ça, Anastasia.
Soudain elle est tout près de moi. Et je dois cligner des yeux, sinon elle est floue.
— Où étais-tu ? demande-t-elle d’une voix inquiète.
Oh non… Je ne dois pas lui dire. Elle va être très fâchée. Je porte mon index à mes lèvres.
— Chut !
— Je pense qu’il vaut mieux que tu te mettes au lit.
Au lit. Avec Ana. Oui, c’est là que je veux être.
— Avec toi…
Je lui offre mon plus beau sourire. Elle fronce les sourcils. Raté !
— Je vais t’aider à te coucher. Appuie-toi sur moi.
Elle passe son bras autour de ma taille. Je me penche vers elle, hume l’odeur de ses cheveux. Un nectar
divin.
— T’es belle, Ana.
— Christian, avance. Je vais te mettre au lit.
Un vrai sergent-chef ! Je veux me faire bien voir.
— D’accord.
Nous nous engageons dans le couloir. Un pas après l’autre. Enfin, nous arrivons en vue de la chambre à
coucher !
— Au lit…, dis-je avec un sourire benêt.
— Oui, au lit, confirme Ana.
Son visage est dans le brouillard. Mais elle est si jolie. Je la serre fort.
— Viens avec moi.
— Christian, je pense qu’il vaut mieux que tu dormes.
Oh non…
— C’est comme ça que ça commence, il paraît.
— Quoi ?
— Les bébés. Fini le sexe !
— Mais non, autrement on serait tous enfants uniques.
Mme Grey a réponse à tout. Elle et sa bouche insolente.
— T’es marrante, toi !
— Tu es soûl.
— Oui.
Beaucoup ! « Te voilà, petit merdeux… »
— Allez, au lit.
Ma douce Ana. Ma passionnée. Mon insatiable.
Me voilà enfin sur le lit. C’est si confortable. Je voudrais rester là pour toujours. Elle se tient au-dessus
de moi, dans sa nuisette de soie ou de satin, bandante comme Ève au premier jour ! Je tends les bras vers
elle.
— Viens avec moi.
— D’abord, on va te déshabiller.
Mmm… Nu avec Ana…
— Ah, quand même !
— Assieds-toi. Je vais te retirer ta veste.
— La chambre tourne.
— Christian, assieds-toi.
Je lui souris.
— Madame Grey, vous êtes une petite chose autoritaire.
— Oui. C’est ça. Maintenant, assieds-toi.
Elle place ses mains sur moi. Et tente de garder son sérieux…Elle est tellement charmante.
Je lutte contre le matelas pour me redresser. Oui ! J’ai gagné ! Elle attrape ma cravate. Elle est si près
de moi.
— Tu sens bon.
— Toi, tu sens l’alcool.
— Ouais… bour… bon.
Merde ! Ça tourne de plus en plus vite. Je m’accroche aux mains d’Ana. Ouf, ça ralentit. Sa nuisette est
chaude, si douce. Ma propre température monte en flèche.
— J’aime bien ce truc que tu portes, Anasta… shia. (Bien sûr, elle n’est plus toute seule maintenant. Je
l’attire à moi pour parler à Junior. Il faut que l’on pose certaines règles.) Tu devrais toujours porter de la
soie ou du satin. Et là-dedans, on a un envahisseur. Tu vas m’empêcher de dormir la nuit, hein ?
Les mains d’Ana fouillent mes cheveux. Je lève les yeux vers elle. Ma Madone. La mère de mon enfant.
Et à cet instant, je lui confesse mes terreurs les plus sombres.
— Tu vas l’aimer plus que moi, celui-là.
— Christian, tu dis n’importe quoi. Ne sois pas ridicule – je n’ai pas de choix à faire. Et puis ce sera
peut-être une fille.
— Une fille… oh mon Dieu.
Un bébé fille ? Non, pas ça… La chambre se met à tourner de plus en plus vite et je retombe sur le lit…
C’est Bébé Mia, avec sa touffe de cheveux noirs et ses yeux sombres. Ana la tient dans ses bras. Une petite brise court sur mes
joues. Ça fait du bien par ce soleil. Nous sommes dans le verger. Le visage d’Ana rayonne d’amour. Elle sourit au bébé puis lève
vers moi un regard triste. Elle s’éloigne, sans se retourner. Et je reste planté là, la regarde partir. Elle continue à marcher et
disparaît dans le parking du Heathman. Elle ne se retourne toujours pas. Tous mes tendons, tous mes os me font mal, jusqu’au
moindre atome de ma moelle. Non ! Je veux l’appeler. Je ne peux pas parler. Je n’ai plus de mots. Je suis recroquevillé par terre.
Ficelé, bâillonné. J’ai mal. Mal partout. Le claquement des talons rouges résonne sur les dalles. « Alors tu as bu. Encore. » Elena
a mis son gode ceinture et a une longue canne à la main. Non. Non. Ça va être dur à prendre. « Pardon ? Je ne t’ai pas dit que tu
pouvais parler ! » Son ton est sec. Froid. Je me raidis. Me recroqueville. Elle fait glisser la canne le long de ma colonne
vertébrale. Et soudain, je ne la sens plus. Un court instant de répit avant qu’elle ne l’abatte sur mes fesses. Je prends une grande
inspiration pour accepter la morsure brûlante sur ma peau. Elle presse le bout de sa canne sur ma tête. La douleur irradie sous
mon crâne. La porte s’ouvre avec fracas et il apparaît sur le seuil, gigantesque. Elena se met à hurler. Encore et encore. Ses cris
me déchirent les tympans. Il est là. Et il me frappe, un grand crochet du poing gauche. La douleur explose sous mon crâne.
J’ouvre les yeux. Les lames de lumière sont tranchantes comme des scalpels. Je referme aussitôt les
paupières. Merde, ma tête. Ça cogne dedans, à coups de marteau.
Qu’est-ce que je fais là ?
Je suis allongé sur le lit. Tout habillé. J’essaie de me souvenir. Lentement, mon esprit ouvre les rideaux
de la veille, me révélant mes écarts.
J’ai bu. Beaucoup.
Je me redresse, trop vite : ma tête se met à tourner et une boule de bile remonte dans ma gorge. Je me
contrôle et me frotte les tempes. Des images imprécises remontent à la surface, des flashs, des bribes
d’images. Du vin rouge et du bourbon ? Qu’est-ce qui m’a pris ?
Le bébé !
Je cherche Ana du regard mais elle n’est pas dans le lit. Et il est évident qu’elle n’a pas dormi là cette
nuit.
Je m’inspecte. Pas de blessures. J’ai toujours mes habits de la veille. Et je pue. Quelle heure est-il ? Je
regarde l’horloge : 7 h 05. Je me mets debout, chancelant. Je suis pieds nus. Je ne me souviens pas avoir
enlevé mes chaussettes.
Où est ma femme ? J’ai un nœud au ventre. Qu’est-ce que j’ai fait ?
Mon téléphone est sur la table de nuit. Je le ramasse et me rends dans la salle de bains. Ana n’est pas là.
Ni dans la chambre à côté.
Mme Jones est dans la cuisine. Elle me lance un coup d’œil et reporte son attention sur son travail.
— Bonjour, Gail ? Où est Ana ?
— Je ne l’ai pas vue, monsieur, répond-elle d’un ton glacial.
Elle m’en veut ?
Je me rends dans la bibliothèque. Personne. Mon malaise grandit d’un cran. En évitant le regard de Gail,
je retraverse le salon pour aller inspecter mon bureau et la salle télé, puis je monte à l’étage vérifier dans
les deux chambres d’amis. Aucune trace d’Ana.
Elle est partie. Putain ! Je descends l’escalier quatre à quatre, malgré les coups de boutoir dans mes
tempes, et fonce dans le bureau de Taylor. Il relève la tête.
— Où est Ana ?
— Je ne l’ai pas vue, monsieur.
— Nom de Dieu, il y a plein de monde ici ! Et pas un n’a vu ma femme !
Taylor me regarde, blême. Du calme, Grey !
— Elle est sortie ? m’enquiers-je d’un ton radouci.
— Il n’y a rien dans le registre, monsieur.
— Elle n’est nulle part.
Il lance un regard vers les moniteurs des caméras de surveillance.
— Tous les véhicules sont là. Et personne ne peut entrer.
Je me décompose. Aurait-elle été kidnappée ?
— Personne ne peut entrer, répète Taylor en voyant mon expression affolée.
— Pourtant Leila Williams et Jack Hyde l’ont fait !
— Mme Williams avait une clé. Et pour Hyde, c’est Ryan qui l’a fait entrer, réplique Taylor. Je vais jeter
un œil dans l’appartement, monsieur Grey.
J’acquiesce et le suis.
Elle ne partirait pas comme ça, n’est-ce pas ? Je fouille dans mon crâne encore embrumé. Je revois Ana
– hier sans doute – dans sa nuisette de satin, belle, avec son odeur irrésistible et son sourire. Taylor se
dirige vers notre chambre. Bien sûr qu’il doit aussi vérifier là… J’ai peut-être loupé un détail.
Mon téléphone ! Il me suffit de l’appeler !
Tiens ? Il y a un texto d’elle, écrit en majuscules :
Fwd : ELENA
Oh non…
Ana a lu mes SMS. Quand ça ? Comment a-t-elle osé ?
Une bouffée de colère monte en moi. J’appelle Ana. Ça sonne. Ça ne fait que sonner ! Finalement, je suis
renvoyé sur sa boîte vocale. « Où es-tu, putain ? » grogné-je dans mon BlackBerry, furieux de savoir
qu’elle a lu mes messages, qu’elle sache que j’ai vu Elena, furieux aussi contre Elena. Mais surtout, je suis
furieux contre moi-même.
Peut-être qu’elle m’a quitté ?
Où irait-elle ? Chez Kate, évidemment ! Je l’appelle aussitôt :
— Allô ? répond Kate après plusieurs sonneries, la voix ensommeillée et pâteuse.
— C’est Christian.
— Qu’est-ce qui se passe ? Ana va bien ?
D’un coup, elle est complètement réveillée.
— Elle n’est pas avec toi ? dis-je.
— Non. Pourquoi ? Elle devrait ?
— Non. Ce n’est rien. Rendors-toi.
— Christian, je…
Je lui raccroche au nez.
Ma tête me fait un mal de chien et ma femme a disparu ! J’essaie à nouveau d’appeler Ana. Même
résultat. Je fonce dans la cuisine où Gail prépare le café.
— Vous pouvez me donner un Advil, s’il vous plaît ?
J’essaie d’être le plus aimable possible. Elle esquisse un sourire. Pourquoi ? Ça l’amuse de me voir
inquiet ? Je me renfrogne, tandis qu’elle dépose sans un mot la boîte sur le comptoir. Elle me laisse me
débattre avec les comprimés et va me remplir un verre au robinet. J’en avale un avec une gorgée d’eau.
Berk, elle est tiède. Avec un sale goût.
Elle l’a fait exprès. Je repose le verre sur le comptoir, énervé, et monte à l’étage pour chercher à
nouveau Ana, en espérant que l’ibuprofène va apaiser les coups de marteau dans ma tête.
Taylor sort de l’ancienne chambre des soumises. J’essaie la salle de jeux. La porte est toujours fermée à
clé, mais je tourne quand même la poignée pour m’en assurer. Puis j’appelle Ana dans le couloir. Aussitôt
je regrette d’avoir crié, des éclairs de douleur me transpercent le crâne.
— Rien ? demandé-je à Taylor.
— Non, monsieur. Personne non plus dans la salle de gym. J’ai alerté Sawyer et Ryan. Ils inspectent les
pièces du personnel.
— Il va nous falloir un plan.
— Faisons ça en bas.
De retour dans la cuisine, nous sommes rejoints par Sawyer et Ryan. Ce dernier a les traits tirés. Il
semble avoir encore moins dormi que moi.
— Mme Grey a disparu, dis-je. Sawyer, vérifiez les bandes des caméras. Voyons si on peut suivre ses
mouvements. Ryan et Taylor, fouillons à nouveau l’appartement.
Soudain, tous se figent. Un mouvement à la périphérie de mon champ de vision attire mon attention.
C’est Ana ! Elle est sur le palier et nous regarde.
Oh, merci, mon Dieu ! Elle est ici. Durant quelques instants, le soulagement m’emplit tout entier, efface
mes angoisses, mais je remarque son expression froide et distante, ses yeux bouffis, ourlés de cernes
noirs. Elle est emmitouflée dans un duvet, pâle et menue. Adorable.
Et elle est furieuse…
Un frisson d’appréhension me remonte le long de la colonne, faisant dresser les poils de ma nuque. Elle
se tient droite, le menton levé, avec cet air de défi que je lui connais bien. M’ignorant avec superbe, elle
s’adresse à Luke :
— Sawyer, je serai prête à partir dans vingt minutes environ.
— Voulez-vous votre petit déjeuner, madame ? lui propose Gail avec douceur.
Surpris, je me tourne vers Mme Jones, mais son regard glisse sur moi, insaisissable.
— Je n’ai pas faim, merci, répond Ana.
C’est pour me punir qu’elle ne mange pas ? Une nouvelle tactique ? Mais ce n’est ni le moment ni le lieu
pour se disputer.
— Où étais-tu ?
Derrière moi, j’entends de l’agitation. Le personnel part vaquer à ses occupations pour nous laisser un
peu d’intimité. Ana détourne la tête et se dirige vers la chambre.
— Ana ! Réponds-moi !
Je la suis. Elle entre dans la chambre, puis dans la salle de bains et ferme la porte à clé.
Merde !
— Ana !
Je tape à la porte, appuie sur la poignée.
— Ana, ouvre cette putain de porte.
— Va-t’en ! crie-t-elle derrière le battant.
J’entends l’eau couler. Elle a lancé la douche.
— Je reste ici jusqu’à ce que tu m’ouvres.
— Fais comme tu veux.
— Ana, s’il te plaît.
Je secoue la porte pour lui montrer ma colère, mais ça ne fait qu’augmenter ma frustration. Comment
ose-t-elle fermer la porte à clé ? Je dois rassembler tout mon self-control pour ne pas la défoncer. En
même temps, ça ne ferait qu’aggraver mon mal de crâne.
Pourquoi m’en veut-elle à ce point ?
C’est elle qui est en colère – après la bombe à dix doigts et dix orteils qu’elle m’a lâchée dessus ?
Au fond, je sais bien où est le problème : Elena.
Pourquoi a-t-il fallu qu’elle m’envoie ce SMS ? Je savais que c’était une erreur de passer la voir. Tu as
bien merdé, Grey !
Comme dit ma mère, il faut être deux pour danser le tango. Les épouses font toujours des crises à leurs
maris, non ? C’est normal. Je regarde avec agacement cette porte verrouillée.
Trouvez votre havre de paix. Les paroles du Dr Flynn me reviennent en mémoire alors que je m’adosse
contre le mur. En tout cas, il n’est pas ici. Mon havre de paix est sous la douche ! Et on m’en a refusé
l’accès !
Les pulsations cognent dans ma tête. Au moins, les bruits d’eau ne sont pas trop douloureux pour mes
tympans. Je vais peut-être devoir me doucher dans la chambre d’amis. Mais elle pourrait en profiter pour
filer. Il faut que j’attende que Mme Grey daigne se montrer.
Encore une fois.
Je pense à hier soir. À Elena. De quoi avons-nous parlé ? Dès que je fouille ma mémoire, mon malaise
refait surface. Du travail ? Oui, bien sûr. De ses boutiques, aussi. De Isaac. Et du fait qu’Ana veuille des
enfants. Je n’ai pas dit qu’Ana était enceinte. Enfin, je crois.
Non, j’en suis sûr !
Mon rejeton. C’est le terme qu’a employé Elena.
Et elle s’est excusée. Ça, c’était une première.
De quoi d’autre avons-nous discuté ? Ça effleure ma conscience, mais je n’arrive pas à me rappeler.
Quel crétin ! Pourquoi ai-je bu autant ? Je déteste perdre le contrôle. Je hais les gens ivres.
Un souvenir plus sombre remonte à ma mémoire, bien plus ancien, que je voudrais enfouir à jamais. Cet
homme… le mac de la pute, défoncé à la fois par l’alcool bon marché et par la saloperie qu’il a prise avec
elle.
Non…
Ce n’est pas mon havre de paix ! Une sueur glacée coule dans mon dos quand la puanteur de l’homme
me revient, son odeur de crasse et de tabac. Il a sa Camel entre les dents. Il tire une longue bouffée qui
fait rougeoyer le bout. Une peur panique m’envahit…
Grey ! C’est du passé.
J’entends la porte s’ouvrir. J’ouvre les yeux et vois Anastasia Grey, une serviette enroulée sur la tête,
une autre nouée sur son corps. Elle passe devant moi sans m’accorder un regard et disparaît dans le
dressing pour choisir sa tenue de la journée.
— Tu fais comme si je n’existais pas ?
— Quelle perspicacité !
Je la regarde. Misérable.
Elle a ses vêtements à la main et s’avance vers moi puis se plante sous mon nez, l’œil implacable, l’air
de me dire : « Pousse-toi, connard. » Je suis vraiment dans la merde. Je ne l’ai jamais vue aussi furieuse
contre moi, sauf la fois où elle m’a lancé sa brosse à cheveux à la figure sur le Fair Lady. Je m’écarte, alors
que je voudrais tant la prendre dans mes bras, la plaquer contre le mur et l’embrasser. Je la suis juste
comme un brave toutou et reste planté sur le seuil tandis qu’elle ouvre les tiroirs de la commode.
Regarde-moi !
Elle détache la grande serviette qui tombe au sol, dévoilant son corps nu. Mon sexe se réveille. Ce qui
ajoute encore à ma colère. Nom de Dieu qu’elle est belle ! Sa peau parfaite, la douce ondulation de ses
hanches, ses fesses rebondies, ses longues jambes, interminables. Je meurs d’envie de les sentir
s’enrouler autour de moi. Personne ne pourrait soupçonner qu’il y a un envahisseur dans son ventre.
Merde ! Voilà que je pense encore à Junior.
Combien de temps va-t-il me falloir pour la mettre dans mon lit ?
Grey ! Ce n’est pas le moment.
— Pourquoi fais-tu ça ? dis-je en essayant de cacher mon désespoir.
— À ton avis ?
Elle pioche une culotte dans le tiroir.
— Ana…
Mon souffle se coince dans ma gorge alors qu’elle se penche pour enfiler le sous-vêtement, en bougeant
son joli petit cul. Elle le fait exprès ! Malgré ma migraine et mon humeur de dogue, j’ai envie de la baiser.
Maintenant ! Juste pour être certain qu’il n’y a pas de problème entre nous.
— Pose la question à ta Mrs Robinson. Je suis sûre qu’elle t’expliquera.
Elle fouille à nouveau dans le tiroir en m’ignorant ostensiblement.
C’est donc Elena. Évidemment, Grey !
— Ana, je te l’ai déjà dit, elle n’est pas ma…
— Je ne veux pas le savoir, Christian. (Elle lève une main pour me faire taire.) C’est hier qu’il fallait me
parler, mais au lieu de ça, tu as décidé de piquer ta crise et d’aller te bourrer la gueule avec une femme
qui a abusé de toi pendant des années. Appelle-la. Je suis sûre qu’elle sera ravie de t’écouter, elle.
Ana choisit un soutien-gorge – le noir avec des dentelles –, l’enfile et l’attache. Je m’approche et pose
mes mains sur mes hanches en la regardant fixement.
— Alors, tu lis mes messages, maintenant ? Pourquoi ?
— Là n’est pas la question, Christian. La question, c’est que, chaque fois que ça se complique, tu cours
la rejoindre.
— Ça ne s’est pas passé comme ça.
— Ça ne m’intéresse pas.
Elle regagne le lit. Elle est si froide. Je ne la reconnais plus. Elle s’assoit sur le bord du matelas, étire
une jambe, pointe le pied en avant et enfile délicatement un bas sur sa cuisse délicieuse. D’un coup, j’ai la
bouche toute sèche en regardant ses doigts effleurer sa peau nue.
— Où étais-tu cette nuit ?
C’est la seule phrase cohérente qui me vient à l’esprit !
Toujours sans me regarder, elle passe l’autre bas, avec la même lenteur, la même grâce sensuelle. Puis
elle se lève, me tourne le dos et se penche pour sécher ses cheveux. Je dois faire appel à toute ma volonté
pour ne pas la soulever et la jeter sur le lit. Elle se redresse, secoue sa crinière châtain et ses mèches
tombent en cascade dans son dos, bien en dessous de l’attache de son soutien-gorge.
— Réponds-moi, murmuré-je.
Elle se contente de retourner à la commode et prend un sèche-cheveux. Elle l’allume et l’agite sous mon
nez comme une arme. Le bruit du moteur me vrille les nerfs.
Comment suis-je censé réagir ?
Elle passe ses doigts dans ses mèches pour accélérer le séchage. Je serre les poings. Surtout ne bouge
pas ! Je brûle de la toucher, de mettre fin à cette comédie absurde. Mais ses paroles pleines de fiel me
reviennent en mémoire, lorsque je l’avais frappée avec la ceinture.
Pauvre cinglé !
Je pâlis. Je ne veux pas revivre ça. Je la regarde, silencieux, perdu. Il y a quelques jours à peine, elle me
laissait lui sécher les cheveux. Elle le fait exprès. Et ça ravive ma colère.
— Où étais-tu ?
— Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Ana, arrête. Tout de suite.
Elle hausse les épaules et me nargue carrément. Mes poils se hérissent. Je marche vers elle, ne sachant
trop ce que je vais tenter, mais elle fait volte-face, les yeux étincelants tel un ange vengeur.
— Ne me touche pas, siffle-t-elle entre ses dents serrées.
Et tout à coup je me retrouve dans la salle de jeux, le soir où elle m’a quitté.
Ça me calme aussitôt.
— Où étais-tu ? répété-je en serrant les poings pour cacher mes tremblements.
— Moi, en tout cas, je n’étais pas en train de me bourrer la gueule avec mon ex. Tu as couché avec elle ?
— Quoi ? Non !
Comment peut-elle imaginer ça ? Moi, coucher avec Elena !
— Tu crois que je te trompe ?
Mon nœud au ventre se resserre encore, et un souvenir me revient, du fond des brumes du vin et du
bourbon.
— Tu m’as trompée en allant tout déballer à cette bonne femme, comme un lâche, peste-t-elle entre ses
dents.
— C’est ça que tu crois ? Que je lui ai tout déballé ?
Je savais que j’avais merdé, mais là, c’est pire que tout !
— Christian, j’ai vu le SMS. Je ne crois pas : je sais.
— Ce SMS ne t’était pas adressé !
— C’est vrai, mais je l’ai vu quand ton BlackBerry est tombé de ta veste pendant que je te déshabillais,
parce que tu étais trop bourré pour le faire tout seul. Tu sais à quel point tu m’as blessée en allant voir
cette femme ? (Elle respire à peine.) Tu te rappelles, hier soir, quand tu es rentré ? Tu te rappelles ce que
tu as dit ?
Bien sûr que non !
— Eh bien, tu avais raison. Si je dois choisir entre toi et ce bébé sans défense, c’est lui que je choisis.
(Mon monde s’arrête de tourner.) Comme le ferait n’importe quelle mère. Comme ta mère aurait dû le
faire pour toi. Si elle l’avait fait, on ne serait pas en train d’avoir cette conversation. Mais tu es un adulte,
maintenant. Grandis, bordel ! Arrête de te conduire comme un ado capricieux !
Je fronce les sourcils. Elle m’impressionne. Elle est nue, hormis ces dessous affriolants, avec sa crinière
qui dévale et ondule sur ses seins, ses grands yeux brillants et tristes. La colère et la douleur la traversent
par vagues et pourtant elle reste miraculeusement belle. Je suis complètement dérouté.
— D’accord, tu n’es pas heureux que je sois enceinte, poursuit-elle. Moi non plus je ne suis pas folle de
joie, figure-toi, vu ta réaction. Mais soit tu fais ça avec moi, soit je le fais toute seule. C’est à toi de
décider. Moi, pendant que tu te vautres dans l’auto-apitoiement, je vais travailler. Ce soir, je déménage
dans la chambre d’en haut.
Elle me quitte ? Elle a choisi le bébé au lieu de moi ? C’est comme un coup de couteau dans le ventre.
— Maintenant, si tu veux bien m’excuser, j’aimerais finir de m’habiller.
Je suis au bord de l’abîme. Elle s’en va.
— C’est ça que tu veux ? dis-je en reculant d’un pas.
Ma voix n’est qu’un souffle.
— Je ne sais plus ce que je veux, lance-t-elle avec ses grands yeux de biche blessée.
Elle détourne la tête pour faire face au miroir et étaler de la crème sur son visage.
— Tu ne veux plus de moi ?
Je manque d’air !
— Je suis encore là, pas vrai ? lâche-t-elle en se mettant du mascara.
Comment peut-elle être aussi glaciale.
— Tu vas me quitter ?
— Quand un mari préfère la compagnie de son ancienne maîtresse, ça n’est pas bon signe, en général.
Son mépris suinte dans chacune de ses paroles et me rapproche du précipice. Elle étire les lèvres et se
passe tranquillement du gloss – si tranquillement, alors que le gouffre béant s’ouvre sous mes pieds.
Elle attrape ses bottes, retourne s’asseoir sur le lit. Je la regarde, impuissant. Elle les enfile, se lève et
se plante devant moi, les mains sur les hanches.
Merde…
Avec ses cuissardes, sa lingerie et sa crinière de lionne, elle ne demande qu’à être domptée.
Le rêve de tout Dominant. Mon rêve. Je la veux. Je veux qu’elle me dise qu’elle m’aime. Qu’elle aime
l’amour que je lui donne.
Charme-la, Grey !
— Je sais ce que tu es en train de faire, dis-je en prenant un ton plus grave.
— Ah, vraiment ?
Je perçois la vibration dans sa voix. Aurais-je percé son armure ? L’espoir aussitôt grandit dans mes
entrailles. Oui, ça peut marcher… je m’avance, mais elle recule d’un pas et lève les mains.
— Ne t’avise pas de faire ça, Grey.
Ses mots sont si cinglants ! Comme autant de balles me traversant le cœur.
— Tu es ma femme.
— Je suis la femme enceinte que tu as abandonnée hier soir. Et si tu me touches, je hurle.
— Tu ferais ça ?
— Je crierais à l’assassin.
— Personne ne t’entendrait, soufflé-je.
— Tu essaies de me faire peur ?
Quoi ? Mais non ! Jamais de la vie ! Je recule aussitôt.
— Ça n’était pas mon intention.
Je suis en chute libre ! Parle-lui, Grey. Dis-lui la vérité !
Lui dire quoi ? Qu’Elena m’a dragué, que ses intentions étaient parfaitement claires. Pas ça, putain !
— J’ai pris un verre avec quelqu’un dont j’étais proche, dans le temps. On s’est expliqués. Je ne la
reverrai pas.
Crois-moi, Ana, je t’en prie !
— Tu es allé la retrouver quand tu es parti hier soir ?
— Pas tout de suite. J’ai d’abord essayé de voir Flynn. Puis je me suis retrouvé au salon de coiffure.
Elle plisse les yeux, ses prunelles étincellent de fureur.
— Et tu t’attends à ce que je te croie, quand tu me dis que tu ne vas pas la revoir ? Qu’est-ce qui va se
passer, la prochaine fois que je transgresserai tes règles imaginaires ? Tu vas encore courir la rejoindre.
Pas du tout !
— Je ne vais plus la revoir. Elle a fini par comprendre ce que j’éprouve.
— C’est-à-dire ?
Je ne peux pas lui dire que j’ai repoussé les avances d’Elena. Ana va s’effondrer. Pourquoi es-tu allé la
voir, Grey ? Je contemple ma femme, magnifique dans sa colère. Et je suis coincé.
— Pourquoi est-ce que tu peux lui parler à elle, mais pas à moi ? murmure Ana.
Ce n’est pas ça. Tu ne comprends pas. Elle était ma seule amie.
— J’étais furieux contre toi. Je suis encore furieux.
C’est le désespoir qui me fait parler.
— Sans blague ! Eh bien, moi aussi, je suis furieuse contre toi en ce moment. Furieuse que tu te sois
montré aussi froid et mesquin hier quand j’avais besoin de toi. Furieuse que tu m’aies accusée d’être
tombée enceinte exprès, alors que c’est faux. Furieuse que tu m’aies trahie.
Mais je ne t’ai pas trahie !
— J’aurais dû suivre mon traitement plus rigoureusement, mais je n’ai pas fait exprès de tomber
enceinte. Cette grossesse, c’est un choc pour moi aussi. En plus, d’après le médecin, il est possible que
l’injection n’ait pas fait effet.
Nous ne sommes pas prêts à avoir un bébé. Je ne suis pas prêt.
— Tu as vraiment déconné hier, souffle-t-elle. Et j’ai eu tellement de soucis durant ces dernières
semaines.
— Et toi, tu as vraiment déconné quand tu as oublié ton injection.
— Évidemment, tout le monde ne peut pas être parfait comme toi !
Belle contre-attaque, Anastasia !
— Quel numéro, madame Grey.
— Je suis ravie de constater que, même en cloque, tu me trouves toujours distrayante.
— Il faut que je prenne une douche, dis-je en serrant les dents.
— Et tu as assez profité du spectacle.
— Sacré spectacle, murmuré-je volontairement.
Je m’approche. Dernier essai. Mais elle recule.
— Arrête.
— Je déteste que tu ne me laisses pas te toucher.
— Plutôt ironique, non ?
Ouch ! J’encaisse le coup. Quand ma douce Ana est blessée, elle sort les griffes.
— On n’a pas résolu grand-chose, on dirait, conclus-je d’une voix lasse.
C’est un échec. Je ne suis pas parvenu à la faire revenir vers moi.
— Non, en effet. Sauf que je ne dors plus dans cette chambre.
Alors elle ne me quitte pas ? Je m’accroche à ce fol espoir pour ne pas tomber dans l’abîme.
Un dernier essai, Grey ! C’est ton mariage qu’il s’agit de sauver !
— Cette femme n’est plus rien pour moi.
Alors que toi, tu es tout.
— Sauf quand tu as besoin d’elle.
— Je n’ai pas besoin d’elle. J’ai besoin de toi.
— Et hier ? Cette bonne femme, c’est une limite à ne pas franchir pour moi, Christian.
— Elle est sortie de ma vie.
— J’aimerais bien te croire.
— Enfin, merde, Ana…
— Laisse-moi m’habiller, je te prie.
Je lâche un soupir, passe la main dans mes cheveux. Que faire ? Elle ne veut pas que je m’approche
d’elle. Elle est trop en colère. Je dois reprendre mes esprits et trouver une autre stratégie. Pour l’instant,
il vaut mieux que je reste loin, avant de faire quelque chose que je pourrais regretter.
— À ce soir.
Je file dans la salle de bains et m’y enferme. Comme elle. Pour la première fois, j’ai besoin de m’isoler,
de me protéger. Ana peut me blesser bien plus que quiconque. Je m’adosse contre la porte, renverse la
tête en arrière, ferme les yeux.
J’ai vraiment merdé. La dernière fois que j’ai merdé comme ça, elle m’a quitté.
« Tu ne veux plus de moi ? »
« Je suis encore là, pas vrai ? »
Je m’accroche à ces mots. Pour l’instant, il me faut une douche, laver toute cette crasse.
L’eau est un délice. J’incline la tête sous le jet. La chaleur me fait du bien. Rien n’est simple quand il
s’agit d’Ana. Je devrais pourtant le savoir.
« Cette bonne femme, c’est une limite à ne pas franchir pour moi, Christian. »
L’existence d’Elena agace Ana depuis le début. Et maintenant, à cause de ce satané SMS, Elena est
désormais un problème pour moi aussi. La nuit dernière était censée mettre un terme à tout ça. Un terme
définitif. Mais elle a envoyé ce texto !
Ses paroles me hantent encore : « Peut-être pourrais-je l’apaiser, cette soif ? Je suis sûre que ça te
manque. »
Quelle merde !
Quand je sors de la salle de bains, Ana est partie. Je ne sais pas si je suis soulagé ou déçu.
Le cœur gros, je m’habille, choisis ma cravate porte-bonheur. Dans la cuisine, Mme Jones est toujours
aussi glaciale. C’est agaçant et en même temps mérité. Toutefois, elle m’a préparé un bon petit déjeuner.
— Merci, marmonné-je.
En guise de réponse, elle m’adresse un bref sourire. Elle a dû nous entendre nous disputer.
Grey, tu gueulais comme un âne !
Je regarde les rues à travers la vitre tandis que Taylor se faufile dans la circulation du matin. Ana ne m’a
pas dit au revoir. Elle est partie comme ça, avec Sawyer.
— Taylor, prévenez Sawyer que je veux qu’il colle aux basques de Mme Grey. Qu’il ne la lâche pas d’une
semelle. Je veux savoir si elle mange.
— Bien, monsieur, répond Taylor.
Même lui a un ton froid.
Je me demande si Ana va mettre sa menace à exécution et déménager à l’étage. J’espère que non.
Elle a merdé avec sa contraception, et on se retrouve avec un marmot sur les bras bien avant l’heure…
et c’est moi qui suis en quarantaine ? Je ne sais même pas comment elle est tombée enceinte. Je vais
devoir appeler le Dr Greene quand je serai au bureau. Elle pourra peut-être m’expliquer comment elle a
pu rater sa piqûre.
Mon téléphone sonne. Immédiatement, mon cœur se met à battre à cent à l’heure. Ana ? Non, c’est Ros.
— Grey, j’écoute !
— Vous vous êtes levé du pied gauche, Christian ?
— Qu’est-ce qu’il y a, Ros ?
Elle marque un temps d’arrêt, puis passe aux affaires :
— Hansell, du chantier naval, veut vous voir. Et la sénatrice Blandino aussi.
Merde. Le syndicat et la politique ! La journée ne peut pas plus mal commencer.
— Ils sont au courant pour Taiwan ?
— Apparemment. Et ils veulent vous parler.
— D’accord. Cet après-midi. Calez ça. Je veux que Samir soit là aussi.
— Entendu.
— C’est tout ?
— Oui.
— Parfait, dis-je en raccrochant.
Que faire pour ma femme ? Je suis encore ébranlé par la colère d’Anastasia. Elle a de la ressource !
Personne ne m’a engueulé comme ça… jamais ! À part ma mère et mon père, à ma propre soirée
d’anniversaire. Et c’était là aussi à cause d’Elena. Je lâche un rire amer.
Je secoue la tête. Pourquoi suis-je allé la trouver ?
L’Advil a fait effet ainsi que le solide petit déjeuner de Mme Jones. Je me sens presque humain, humain
mais malheureux… tellement malheureux.
Où est Ana en ce moment ? Je l’imagine dans son minuscule bureau, avec sa robe prune. Peut-être
qu’elle m’a envoyé un mail ? J’attrape mon téléphone. Non, aucun message.
Songe-t-elle à moi comme je songe à elle ? J’espère. Je veux être dans ses pensées, toujours.
Taylor se gare devant Grey House. Je prends une grande inspiration. La journée promet d’être longue.
— Bonjour, monsieur Grey, lance Andrea quand je sors de l’ascenseur, mais son sourire s’efface dès
qu’elle voit mon air maussade.
— Appelez le Dr Greene. Et dites à Sarah de m’apporter un café.
— Bien, monsieur.
— Quand j’aurai fini de m’entretenir avec le Dr Greene, joignez Flynn. Ensuite, on reverra ensemble
mon planning de la journée. Ros vous a parlé de la visite d’Hansell et Blandino ?
— Oui.
— Parfait.
— Le Dr Flynn est parti tôt ce matin pour assister à une conférence à New York.
Merde !
— J’ai oublié. Voyez s’il peut m’accorder un moment par téléphone.
— Entendu. La télévision que vous avez demandée pour M. Steele sera installée cet après-midi.
— Et les séances de rééducation ?
— Elles commencent demain.
— Très bien. Passez-moi le Dr Greene dès que vous l’aurez en ligne.
Sans attendre de réponse, je file dans mon bureau et m’assois sous le portrait de ma femme. Je pousse
un long soupir en me demandant si son ami le photographe l’a déjà vue dans cet état. Quand elle se
transforme d’Aphrodite en Athéna, la déesse de la guerre – une Athéna pleine de courroux, à la fois
charmeuse et terrible.
Mon téléphone sonne.
— J’ai le Dr Greene en ligne.
— Merci, Andrea. Bonjour, docteur Greene.
— Monsieur Grey. Que puis-je pour vous ?
— Je croyais que la piqûre était une forme de contraception sûre. (Il y a un long silence au bout du fil.)
Docteur Greene ?
— Monsieur Grey, aucun moyen de contraception n’est fiable à cent pour cent. Si on cherche le score
parfait, c’est l’abstinence, la vasectomie pour vous, ou la ligature des trompes pour votre épouse. (Son ton
est glacial.) Je pourrai vous envoyer de la documentation si vous voulez en savoir plus.
Je soupire.
— Non, ce ne sera pas nécessaire.
— En quoi puis-je vous être utile, monsieur Grey ?
— J’aimerais comprendre comment ma femme peut être enceinte.
— C’est plutôt à Mme Grey de vous l’expliquer ?
— Je vous pose la question à vous, docteur. C’est pour ça que je vous paie.
— Ma patiente est Mme Grey. Adressez-vous à votre épouse. Elle vous donnera tous les détails. Je peux
faire autre chose pour vous ?
Je bous littéralement.
Du calme, Grey !
— S’il vous plaît…
— Monsieur Grey. Parlez à votre femme, au revoir.
Et elle raccroche. Je regarde fixement le combiné, m’attendant à le voir fondre sous mon regard
tellement je suis furieux. Pour le contact avec les patients, il y a une bonne marge de progression chez
cette Dr Greene.
On frappe à la porte. Sarah apparaît avec mon café.
— Merci. (Je tente de cacher ma colère.) Demandez à Andrea de venir. Je veux revoir mon planning.
Sarah sort et je contemple mon Ana monochrome accrochée au mur.
Même ton médecin est contre moi !
La tristesse ne me quitte pas durant les réunions, le déjeuner, y compris pendant ma séance de
kickboxing avec Bastille.
— Vous êtes morose comme un week-end de pluie, Grey.
— C’est exactement ça.
— Voyons si j’arrive à retourner cette moue en smiley.
Ah oui ?
Je l’envoie deux fois au tapis. Fallait pas me chercher !
À 16 h 30, toujours aucune nouvelle de ma femme, pas même un mail de reproche écrit en lettres
majuscules. Sawyer m’a rapporté qu’elle a mangé un bagel au déjeuner. C’est déjà ça. Il me reste un quart
d’heure avant que ne rappliquent Brad Hansell, le chef du syndicat des chantiers navals, et la sénatrice
Blandino. La réunion promet d’être tendue. Mon équipe m’a préparé une note, mais je ne parviens pas à
me concentrer. Au lieu de ça, je regarde fixement l’écran de mon ordinateur, en espérant recevoir un mail.
Je n’ai pas eu de nouvelles d’Ana de toute la journée.
Je n’aime pas ça. Et j’aime encore moins être la raison de sa colère. J’enfouis mon visage dans mes
mains. Peut-être… peut-être devrais-je m’excuser ? Qu’a dit Flynn à ce propos ? « Parfois, mieux vaut
concéder une bataille pour gagner la guerre. »
Au fond de moi, je sais que j’ai tout fait foirer. Mais j’espérais qu’elle m’aurait pardonné.
De : Christian Grey
Objet : Pardon
Date : 14 septembre 2011 16:45
À : Anastasia Grey
Je n’ai pas envie de rentrer à la maison et d’affronter sa colère. Je veux ses rires, sa douceur, son amour.
Je lève les yeux vers son portrait souriant. Je voudrais qu’elle me regarde comme ça. Je retourne à mon
mail, me demandant si je vais l’envoyer. La réunion risque de s’éterniser. J’appelle Mme Jones.
— Monsieur Grey.
— Je risque de ne pas être là pour dîner. Veillez s’il vous plaît à ce que Mme Grey mange.
— Bien, monsieur.
— Faites-lui un bon petit plat.
— Très bien.
— Merci, Gail.
Je raccroche et efface mon mail. Ce n’est pas assez. Des bijoux peut-être ? Des fleurs ? Mon téléphone
sonne.
— Oui, Andrea.
— M. Hansell et la sénatrice Blandino sont là avec leurs équipes.
— Prévenez Ros et Samir.
— Bien, monsieur.
Ça va batailler ferme sur les licenciements. Je serre les dents. Parfois, je hais mon boulot.
Il est tard lorsque nous trouvons un compromis. Je savais que cette confrontation avec le syndicat était
inévitable, et il est important que chaque partie ait pu exprimer son point de vue. Samir et Ros
entameront les négociations sur ces nouvelles bases et arracheront un accord. Comparé à la bataille qui
se joue à la maison, ça s’est plutôt bien passé. Ros est une négociatrice hors pair. Je lui annonce qu’elle
ira à Taiwan sans moi demain soir.
— Entendu, Christian. Mais il faudra vraiment que vous fassiez le déplacement.
— Je trouverai le temps. Pas avant la fin du mois, sans doute.
Elle pince les lèvres sans rien ajouter.
Je ne peux lui avouer que je ne veux pas laisser Ana quand nous sommes ainsi à couteaux tirés. La
vérité, c’est que j’ai peur que ma femme ne soit plus là à mon retour.
En rentrant, tout est éteint dans l’appartement. Ana doit être couchée. Je me dirige vers notre chambre
et mon cœur se serre lorsque je découvre qu’elle n’est pas là. Contenant ma panique, je monte à l’étage.
Dans la faible lumière du couloir, je distingue une forme pelotonnée sous la couette dans son ancienne
chambre.
Son ancienne chambre ?
C’est un peu exagéré. Elle a dû y dormir, quoi, deux fois ?
Elle semble si petite. J’allume le variateur pour mieux la voir, mais je laisse l’intensité au plus bas.
J’approche le fauteuil du lit, m’assois et l’observe. Sa peau est pâle, presque translucide. Elle a pleuré.
Ses paupières et ses lèvres sont gonflées.
Oh bébé… Je suis tellement désolé.
Je sais à quel point sa bouche est douce quand elle a pleuré… Je veux m’allonger contre elle, la prendre
dans mes bras, la serrer contre moi, mais elle dort. Elle a besoin de repos, en particulier en ce moment.
Je me laisse aller au fond du siège et cale ma respiration sur la sienne. Ça m’apaise. Pour la première
fois depuis ce matin, je retrouve un semblant de paix. Je l’ai regardée dormir exactement comme
maintenant le jour où Hyde est entré dans notre appartement. Elle était sortie avec Kate, et j’étais
furieux.
Pourquoi suis-je si souvent furieux contre ma femme ? Parce que je l’aime et qu’elle n’en fait qu’à sa
tête !
Seigneur,
donne-moi la sérénité d’accepter les choses
que je ne peux pas changer.
Le courage de changer
celles que je peux.
Et la sagesse
d’en connaître la différence.
Je grimace en me souvenant de cette prière de la sérénité que me cite souvent le Dr Flynn. Une
invocation que répètent les alcooliques comme les hommes d’affaires en pleine dépression. Je consulte ma
montre, même si je sais qu’il est bien trop tard pour appeler New York. J’essaierai demain. Je pourrai alors
parler de ma future paternité avec lui.
Je secoue la tête. Moi, père ?
Qu’ai-je à offrir à un enfant ? Je défais ma cravate et le col de ma chemise. Il y a certes l’aspect
matériel. Au moins, il ne connaîtra pas la faim. Pas avec moi ! Ana dit qu’elle s’en chargera toute seule. Ah
oui ? Et comment ? Elle est bien trop… j’allais dire « fragile », parce que c’est l’impression que j’ai
parfois. Mais non, elle est forte, plus forte encore que Grace.
Je la contemple, endormie. J’ai été un vrai connard hier. Elle n’est pas du genre à reculer devant un défi,
et elle s’attendait à ma réaction quand elle me parlerait du bébé.
Elle me connaît mieux que personne.
Se savait-elle enceinte avant d’aller à Portland ? Non, je ne pense pas. Elle me l’aurait dit. Elle a dû
l’apprendre hier. Et lorsqu’elle m’en a parlé, ma peur a pris le dessus.
— Je suis désolé, Ana. Pardonne-moi.
Je me penche et dépose un baiser sur son front. Elle remue la tête, fronce les sourcils.
— Christian, murmure-t-elle, la voix chargée de regret.
Cet appel me bouleverse.
— Je suis là. (Mais elle se retourne, soupire et replonge dans un profond sommeil.) Je t’aime, Anastasia
Grey. À demain matin.
Merde, non !
Je dois partir pour Portland afin de rencontrer la commission de financement à la WSU. Je décolle très
tôt.
Je pose ma cravate favorite à côté d’elle sur l’oreiller, pour qu’elle sache que j’étais là. Ça me rappelle la
première fois que j’ai attaché ses mains. À ce souvenir, un délicieux frisson descend jusqu’à ma queue.
J’ai porté cette cravate pour sa remise de diplôme.
Le jour de notre mariage.
— À demain, bébé, chuchoté-je. Dors bien.
Je fais l’impasse sur le piano, bien que j’aie très envie d’en jouer. Je ne veux pas la réveiller. Et même si
je regagne seul notre chambre, mon cœur est chargé d’espoir. Elle a murmuré mon nom.
Ne m’abandonne pas, Ana.
JEUDI 15 SEPTEMBRE 211
Il est 5 h 30. Je suis dans la salle de gym, à suer sur le tapis de course. J’ai passé une nuit agitée, et
durant les rares moments où j’ai dormi, mon sommeil a été hanté par des rêves.
Ana qui disparaît dans le parking au Heathman sans se retourner.
Ana, telle une sirène furieuse, brandissant une cravache, les yeux étincelants, vêtue uniquement de ses
dessous affriolants et de ses cuissardes, et ses mots qu’elle me jette à la figure comme du fil barbelé.
Ana étendue sur la moquette verte toute tachée. Elle ne bouge plus.
Je chasse cette dernière image et accélère le rythme de mes foulées, poussant mon corps jusqu’à ses
limites. Je veux sentir la brûlure dans mes poumons, la douleur dans mes jambes. Et rien d’autre. À la
télévision, je suis les infos de Bloomberg avec « Pump It » dans mes écouteurs. Je me coupe du monde…
et de ma femme, qui dort profondément deux pièces plus loin.
Elle rêve de moi. Je lui manque.
Sous la douche, alors que je lave mon corps en sueur après la séance, je m’interroge. Dois-je aller lui
dire au revoir ? Je pars pour Portland avec Charlie Tango ce matin. J’aimerais emporter le souvenir de son
sourire.
Laisse-la dormir, Grey.
Elle est tellement en colère contre moi que le sourire n’est pas même garanti.
Mme Jones est toujours aussi distante. Je l’interroge quand même :
— Ana a mangé hier soir ?
— Oui. Absolument.
Elle prépare une omelette pour moi. Je crois que je n’aurai pas d’autres informations ce matin. Je bois
mon café tout en explorant mes cinquante nuances de regret.
Dans la voiture qui me conduit à Boeing Field, j’envoie un mail à Ana.
Reste factuel, Grey.
De : Christian Grey
Objet : Portland
Date : 15 septembre 2011 06:45
À : Anastasia Grey
Ana,
Je vais à Portland pour la journée. J’ai des affaires à conclure avec l’université. Je me suis dit que tu aimerais être au courant.
Christian Grey
P-DG, Grey Enterprises Holdings, Inc.
La réelle intention de ce message n’est pas de l’informer mais de susciter une réponse de sa part.
L’espoir… toujours l’espoir.
Stephan est prêt à nous mener à Portland. Après ma mauvaise nuit, je suis épuisé. Si je m’écroule de
sommeil, je serai mieux à l’arrière. Alors, pour la première fois, Taylor va s’installer dans le cockpit à côté
du pilote. Je retire ma veste et m’assois dans la cabine. Je parcours les notes que j’ai prises pour la
réunion, puis me laisse aller contre le dossier et ferme les yeux.
A%na court dans le pré devant la nouvelle maison. Elle rit tandis que je la pourchasse. Je ris aussi. Je l’attrape et l’allonge dans
les herbes hautes. Elle glousse et je l’embrasse. Ses lèvres sont douces parce qu’elle pleure. Non, ne pleure pas ! Bébé, non !
Elle ferme les yeux. Elle dort. Elle ne va pas se réveiller. Ana ! Elle est sur cette moquette crasseuse. Immobile. Ana ! ANA !
Je me réveille en sursaut, désorienté. Je suis dans Charlie Tango et nous venons d’atterrir à Portland.
Les rotors tournent encore et Stephan est en communication avec la tour de contrôle. Je me frotte le
visage, détache ma ceinture.
Taylor ouvre sa porte, descend à terre pendant que j’enfile ma veste, en veillant à ne pas accrocher le fil
de l’Intercom.
— Merci, Stephan, dis-je dans le micro.
— À votre service, monsieur.
— Nous serons de retour vers 13 heures, je pense.
— Pas de problème. Nous ne bougeons pas.
Je vois à son visage que quelque chose le tracasse. J’espère que ça n’a rien à voir avec moi. Je retire mes
écouteurs et rejoins Taylor au sol. Il fait frais ce matin. Il y a plus de soleil qu’à Seattle, mais le vent froid
est déjà automnal. Aucun signe de Joe, le vieux gars qui s’occupe des départs et des arrivées à l’héliport.
Peut-être est-il trop tôt ? Ou est-il en congé ?… Ou alors c’est un signe, un mauvais présage…
Stop, Grey !
Notre chauffeur m’attend à la sortie du bâtiment. Taylor ouvre la portière de l’Escalade, je m’installe sur
la banquette, tandis qu’il prend place à l’avant sur le siège passager.
Mon cauchemar avec Ana me poursuit. J’appelle Sawyer.
— Monsieur Grey.
— Luke. Ne lâchez pas madame Grey d’une semelle.
— Entendu, monsieur.
— Elle a pris un petit déjeuner ?
Je baisse la voix, un peu honteux de poser une telle question. Mais je veux savoir si elle va bien.
— Je crois bien, monsieur. Nous partons dans un quart d’heure pour la SIP.
— Parfait. Merci.
Je raccroche et contemple la Willamette River en contrebas. Ses eaux grises paraissent glacées sous les
piles du Steel Bridge. Je frissonne. Il faut que je parle à Ana. On ne peut pas continuer comme ça.
Je ne vois qu’une solution…
Excuse-toi, Grey.
Les mots d’Ana me reviennent en mémoire : « Grandis, bordel ! Arrête de te conduire comme un ado
capricieux ! »
Ce n’est pas le bon moment. Je dois aider le département des sciences de l’environnement de la WSU à
obtenir des subventions du ministère de l’Agriculture. C’est vital pour la poursuite des travaux de la Pr
Gravett et de son équipe. Les premiers résultats se révèlent très prometteurs sur notre site d’essai au
Ghana. Ça peut tout changer. Cette technologie pourrait être non seulement la clé pour nourrir toute la
planète et en finir avec la pauvreté, mais aussi, par son effet « piège de carbone », ralentir le changement
climatique. Je sors mes notes de ma mallette et les relis une fois de plus.
Dans l’ambulance, alors que nous traversons Seattle à toute allure, je vis un cauchemar éveillé, assis
entre Mia et Ana. Je me tiens la tête dans les mains, nauséeux, et je prie pour elles. Je ne suis pas croyant,
pourtant en cet instant je suis prêt à tout, même à implorer Dieu, pour lui demander de protéger ma
femme, mon enfant et ma sœur.
— Les constantes sont bonnes, pour toutes les deux, m’annonce l’infirmier.
— Ma femme est enceinte.
Il regarde Ana.
— Il n’y a aucun signe d’hémorragie.
Je sais qu’il veut me rassurer, mais ça ne marche pas.
— Pourquoi est-elle toujours inconsciente ?
— Les médecins nous diront ça quand on sera à l’hôpital.
Mia remue et marmonne. Elle a été droguée, elle est calme. Je prends sa main et la serre.
— Tout va bien, Mia. Je suis là.
Elle tente de bredouiller quelque chose, mais n’ouvre toujours pas les yeux. En revanche, elle presse ma
main et c’est bon signe. Puis elle replonge. Dans un sommeil paisible, j’espère.
Ma sœur, mon épouse, mon enfant… j’aurais dû tuer Hyde quand j’en avais l’occasion. Une rage
irrépressible me tord l’estomac. À nouveau, je dois fermer les yeux pour repousser cette vague de haine.
Comme une torture, mes derniers mots avec Ana me reviennent.
« Tu me quittes ?
— Non !
— Cet argent est pour toi, pour ta famille. »
Au moins, je lui ai dit que je l’aimerai toujours…
Ana était-elle réellement malade ? Ou était-ce un stratagème ? Tout ce stress, toute cette tension… ça
ne doit pas être bon pour le bébé.
Comment vas-tu, Junior ?
Enfin, nous arrivons aux urgences. Immédiatement, les équipes entrent en action.
Maman et papa sont là. Ils se précipitent vers le chariot où se trouve Mia. Grace a les larmes aux yeux.
Elle lui prend la main. « Mon bébé, mon bébé, je t’aime… », gémit-elle tandis que les brancardiers
emportent sa fille. Papa ne peut les suivre. Il reste dans la salle et regarde impuissant sa femme partir
avec Mia dans la salle de triage.
Une infirmière et un médecin s’emparent du chariot d’Ana.
— Attention avec ma femme. Elle est enceinte, dis-je d’une voix tremblante.
— Nous allons nous occuper d’elle, me rassure l’infirmière.
Je lâche la main d’Ana et ils l’emmènent comme Mia.
Carrick me rejoint, le teint terreux. Il semble avoir vieilli de dix ans.
— Papa…
— Oh, fiston.
Il ouvre les bras et, pour la première fois de ma vie, je me blottis contre lui. Je refoule mon émotion et
m’accroche à sa veste. Sa force tranquille me fait du bien, sa présence rassurante, son odeur familière,
mais plus que tout, son amour.
— Ça va aller, mon garçon. Elles vont s’en sortir, toutes les deux.
— Oui, elles vont s’en sortir… (Je répète ces mots comme un mantra.) Elles vont s’en sortir.
Il n’en sait rien. Je prie juste pour que ce soit vrai.
Je recule, prenant soudain conscience que nous sommes deux adultes enlacés à l’entrée des urgences.
Carrick sourit et pose sa main sur mon épaule.
— Allons dans la salle d’attente. Tu vas me raconter ce qui s’est passé et on te nettoiera un peu.
Je regarde mes mains. Elles sont pleines du sang de ce salaud.
Ana est pâle, à l’exception d’un hématome à la joue où ce salaud l’a frappée. Ses paupières sont closes,
comme si elle dormait. En vérité, elle est toujours inconsciente. Elle paraît si jeune, si fragile. Son corps
est branché à un tas de tuyaux. Mon cœur se serre quand je la vois dans cet état, mais le Dr Bartley est
sereine.
— Elle a des contusions et une légère fracture du crâne, mais ses fonctions vitales sont stables et
intactes.
— Pourquoi est-elle toujours inconsciente ?
— Mme Grey a subi un choc important à la tête, mais son activité cérébrale est normale et elle n’a
aucun œdème. Elle reviendra à elle lorsqu’elle sera prête. Ce n’est qu’une question de temps.
— Et le bébé ? murmuré-je.
— Le bébé va bien.
— Dieu merci… Dieu merci…
Un immense soulagement me submerge. Oh oui… merci, mon Dieu.
— Monsieur Grey. Vous avez d’autres questions ?
— Elle peut m’entendre ?
Le Dr Bartley sourit.
— Allez savoir ? Si c’est le cas, je suis sûre qu’elle aimerait entendre votre voix.
Je n’en suis pas si certain. Elle m’en voulait à mort.
— Ma collègue, le Dr Singh, passera la voir plus tard.
— Je vous remercie.
Après le départ du Dr Bartley, j’approche une chaise du lit et m’assois. Doucement, je prends la main
d’Ana. C’est si bon de sentir la chaleur de sa peau.
— Réveille-toi, bébé, s’il te plaît. Sois furieuse contre moi, mais réveille-toi, je t’en prie. Pardon. Pardon
pour tout.
Je referme mes deux mains sur la sienne, pose mon front sur ses doigts et prie : Dieu tout-puissant,
rendez-moi ma femme. Par pitié. Faites-la revenir.
Ana dort, sa chambre est plongée dans la pénombre, à l’exception du petit rond de lumière de la lampe
de chevet et du rai qui filtre sous la porte. Avachi sur ma chaise, avec ma veste en guise de couverture, je
lutte contre le sommeil.
La porte s’ouvre. C’est Grace.
— Bonjour, mon chéri, souffle-t-elle.
Son visage est pâle, sans maquillage. Elle paraît aussi fatiguée que moi.
— Bonjour, maman.
— Je viens juste aux nouvelles et après je vais dormir un peu. Carrick reste avec Mia.
— Comment va-t-elle ?
— Ça va. Pas contente. Elle subit encore les effets de la drogue. Et Ana ?
— Pas de changement.
Grace examine la fiche médicale au bout du lit. Soudain, elle relève la tête vers moi.
— Elle est enceinte ? (J’acquiesce. Je suis trop fatigué pour chercher à mentir.) Oh, Christian, c’est une
merveilleuse nouvelle ! Félicitations !
Elle vient me serrer dans ses bras.
— Merci, maman. Mais c’est tout frais.
— Je comprends. Les couples préfèrent annoncer ça après la douzième semaine. Chéri, tu dois être
épuisé. Rentre donc te coucher.
Je secoue la tête.
— Je dormirai quand Ana se sera réveillée.
Elle pince les lèvres mais ne fait aucun commentaire.
— Elle va se réveiller, Christian, m’assure-t-elle en déposant un baiser sur ma tête. Laisse-lui un peu de
temps.
— Au revoir, maman.
Elle m’ébouriffe les cheveux.
— Je te vois demain matin.
Elle s’en va aussi silencieusement qu’elle est arrivée, en me laissant seul avec moi-même, plus démuni
encore. Comme pénitence, et aussi pour me tenir éveillé, je me remémore tous mes comportements
absurdes et déplacés de ces derniers jours. J’ai été un vrai con, sur toute la ligne – le bébé, Elena, mon
refus de m’excuser… Et, pour couronner le tout, je l’ai crue… je l’ai crue quand elle a dit qu’elle me
quittait.
Mes paupières se ferment. D’un coup, je pique du nez et me redresse en sursaut. Merde ! Je regarde
Ana. Je voudrais tant qu’elle ouvre les yeux.
— Et je te présenterai mes excuses. Comme il le faut. S’il te plaît, bébé. (Je lui prends la main, la porte à
mes lèvres une fois encore. J’embrasse chacun de ses doigts, un à un.) Tu me manques tellement.
Je me renfonce dans mon siège, ferme les yeux. Juste une seconde, pas plus…
VENDREDI 16 SEPTEMBRE 2011
Je me réveille un moment plus tard. Merde ! J’ai dormi longtemps ? Je consulte ma montre – près de
3 heures. Ana a toujours les paupières fermées.
Mais Ana ne dort pas. Elle est inconsciente. Je lui murmure à nouveau :
— Reviens-moi, bébé.
— Christian…, dit une voix.
— Papa ! Tu m’as fait peur.
— Pardon ! souffle Carrick en sortant de l’ombre.
— Ça fait longtemps que tu es là ?
— Pas très. Je ne voulais pas te réveiller. L’infirmière est passée vérifier les constantes. Tout est OK. (Il
contemple Ana.) Grace m’a dit qu’elle était enceinte. Je vais être grand-père ?
— Oui. C’est vrai.
— Félicitations, fiston.
Je lui retourne un pâle sourire.
— Elle s’est mise en danger, elle et l’enfant qu’elle porte.
Je frissonne. Et je doute que ce soit à cause de la climatisation.
Carrick serre les lèvres, l’air grave, puis se tourne vers moi.
— Tu es épuisé. Rentre chez toi.
— Je reste ici.
— Christian, tu devrais aller dormir.
— Non, papa, je veux être là quand elle reprendra conscience.
— Je vais veiller sur elle. C’est le moins que je puisse faire après qu’elle a sauvé ma fille.
— Comment va Mia ?
— Elle est groggy… Elle a peur, elle est en colère. Il faudra encore plusieurs heures pour que le
Rohypnol cesse de faire effet.
— Nom de Dieu.
— Quel con j’ai été de la laisser sortir sans garde du corps. Tu m’avais prévenu, mais Mia est tellement
têtue. Sans Ana…
— Nous pensions tous que Hyde était hors d’état de nuire. Et ma femme, comme une idiote… Pourquoi
ne m’a-t-elle rien dit ?
Toutes les larmes que je retiens me brûlent la gorge.
— Christian, calme-toi, répond-il en s’approchant de moi. Ana est une jeune femme remarquable. Elle a
été incroyablement courageuse.
— Courageuse, obstinée et stupide.
Malgré moi, ma voix se brise. « Sans Ana… » ? Qu’est-ce qui serait arrivé à Mia, sans Ana… ?
Je suis perdu. Il y a trop d’émotions contradictoires dans ma tête. J’enfouis mon visage dans mes mains.
— Hé, murmure Carrick en me serrant l’épaule. (Ce contact me fait du bien.) Ne sois pas si dur avec
elle, ou avec toi-même… Il vaut mieux que j’aille retrouver ta mère. Il est plus de 3 heures du matin,
Christian, tu devrais vraiment essayer de dormir.
Carrick pousse un soupir.
— Elle ne pouvait pas abandonner Mia. Elle est entêtée, comme toi. Encore toutes mes félicitations pour
le bébé. C’est une nouvelle bien joyeuse après toutes ces épreuves.
Le vertige me prend. Jamais je ne serai un père aussi bon que Carrick.
— Tout va bien. Tu vas savoir gérer.
Je suis presque agacé qu’il puisse voir aussi clair en moi. Papa, l’extralucide !
— Tu seras un père génial, Christian. Arrête de t’inquiéter. Et tu as plusieurs mois pour te faire à cette
idée. (Il tapote mon épaule.) Je reviens demain, dans la matinée.
— Bonne nuit, papa.
Je le regarde quitter la chambre. Moi, un père génial ? Pour l’instant, je veux que ma femme se réveille.
C’est tout ce qui compte. J’essaie de ne pas penser au bébé.
Je me lève et m’étire. Je suis tout engourdi. Et l’inquiétude n’arrange rien. Je lui embrasse la joue. Sa
peau est si douce, d’une chaleur si rassurante.
— Réveille-toi, bébé. J’ai besoin de toi.
Taylor arrive vers 8 h 30 avec mon chargeur de téléphone et de quoi grignoter. (Merci madame Jones !)
Je me demande si cette attention pour moi est sa version du calumet de la paix. J’inspecte le sac en
papier : deux croissants jambon fromage. Ça sent rudement bon. Et il y a une bouteille Thermos de vrai
café !
— Remerciez Gail pour moi.
— Je n’y manquerai pas. Comment va Mme Grey ?
— Toutes les constantes sont bonnes. On attend juste qu’elle se réveille. C’est fou, on est abonnés aux
hôpitaux ! Le dernier week-end, on l’a passé au OHSU, et celui-ci au Northwest.
Taylor hoche la tête, compatissant.
— Restez donc ici pour me faire un topo. Je ne veux pas sortir de la chambre.
Pendant que je mange mon petit déjeuner, Taylor me raconte ce qui s’est passé après le départ des
ambulances.
— … et la police a retrouvé le téléphone de Mme Grey.
— Ah bon ?
— Elle l’avait placé dans l’un des sacs qui contenaient les billets.
— Elle a fait ça ? (Je lance un coup d’œil à ma femme. Une idée de génie.) Nous suivions donc l’argent ?
— En effet. (Lui aussi est impressionné par l’ingéniosité d’Ana.) La police a récupéré les sacs.
C’est la première fois que je pense à ces cinq millions de dollars.
— Ils nous les rendront ?
— Ça prendra du temps. Mais oui, nous les récupérerons.
C’est le cadet de mes soucis.
— Je vais demander à Welch de se mettre en rapport avec eux pour gérer la restitution de cet argent.
— Hyde est ici, sous bonne garde. Ils l’ont recousu.
— Dommage qu’elle ne lui ait pas tiré dans la tête.
Taylor ne répond rien. Je me souviens qu’il m’a retenu quand je voulais réduire Hyde en bouillie. Je ne
suis toujours pas convaincu qu’il ait eu raison. Mais s’il m’avait laissé faire, je serais en cellule à l’heure
qu’il est !
— L’inspecteur Clark aimerait vous parler, reprend Taylor pour changer de sujet, alors que j’attaque
mon second croissant.
— Plus tard.
— Ryan a récupéré la Saab. À part une amende pour le stationnement, tout va bien. (Il esquisse un
sourire.) Sawyer s’en veut à mort de s’être fait avoir.
— J’imagine.
— Il y a des journalistes devant l’hôpital.
Merde ! Mon téléphone vibre. C’est Ray.
— Ray. Bonjour.
— Je veux voir Annie.
Il est au courant des exploits de sa fille, grâce aux médias. Il est le seul homme à qui je ne sais pas dire
non.
J’envoie Taylor. Une demi-heure plus tard, Ray, en fauteuil roulant, entre dans la chambre.
— Ma petite Annie…, murmure-t-il d’une voix tremblante tandis que je l’approche du lit. Qu’est-ce qui
lui est passé par la tête ?
Il est rasé et porte un bermuda et une chemise. Malgré sa jambe brisée et ses ecchymoses, il semble en
bonne forme.
— Je ne sais pas, Ray. Elle nous le dira quand elle se réveillera.
— Si tu ne lui flanques pas une bonne fessée, je m’en charge. À quoi elle pensait, bon sang ?
— Faites-moi confiance, Ray, j’y songe.
Si elle me laisse faire. Je presse la main d’Ana.
— Vous savez qu’elle lui a tiré dessus ? Avec un revolver.
Il ouvre la bouche en grand.
— Sur le kidnappeur ?
— Absolument.
— Ça alors !
— Merci de lui avoir appris à se servir d’une arme à feu. Faudra peut-être que vous me donniez des
cours un de ces jours.
— Avec plaisir, Christian.
Nous contemplons tous les deux ce petit bout de femme si courageuse.
— Préviens-moi quand elle ne sera plus inconsciente.
— C’est promis, Ray.
— Je vais appeler Carla.
— Je veux bien. Merci.
Il embrasse la main d’Ana. Ses yeux sont brillants de larmes. Je détourne la tête.
Après son départ, j’appelle le bureau, puis Welch, qui est à Detroit pour continuer son enquête sur
Hyde. Il n’en revient pas que ce salopard ait pu trouver quelqu’un pour payer sa caution. Qui a fait ça ?
Pourquoi ? Répondre à ces questions sera sa priorité à son retour. Il va appeler son contact à la police de
Seattle et tenter de se renseigner.
Tout en discutant au téléphone, je marche de long en large devant la fenêtre pour chasser la fatigue,
sans quitter ma femme des yeux. Elle dort quand je téléphone, elle dort quand on livre des bouquets
envoyés par ses amis et la famille (à présent, sa chambre ressemble à la boutique d’un fleuriste !), et elle
dort quand ils appellent pour prendre de ses nouvelles.
Tout le monde aime Ana. Forcément. Tout est adorable chez elle. Je caresse ses joues pâles en refoulant
mes larmes.
— Bébé, réveille-toi. Sois encore fâchée. Crie-moi dessus, déteste-moi. Tout ce que tu voudras, mais
réveille-toi, je t’en prie.
Je me rassois et attends.
Kate débarque dans la chambre, sans frapper évidemment.
— Salut.
Elle me fait un signe de tête, fonce vers le lit d’Ana et lui prend la main.
— Comment va-t-elle ?
J’en ai ma claque de répéter la même chose.
— Elle est inconsciente.
— Ana ! Ana ! aboie-t-elle. Debout !
Mlle Kavanagh dans ses œuvres !
— J’ai déjà essayé, Kate. On m’a dit qu’elle se réveillera quand ce sera le bon moment pour elle.
Kate pince les lèvres.
— Elle n’a jamais eu la moindre notion du temps !
Cette fois, je suis bien d’accord avec elle !
— Et toi ? Tu tiens le coup ? s’enquiert-elle.
— Ça va. (Je suis surpris qu’elle se soucie de mon bien-être.) Mais je suis inquiet. Et fatigué.
— Tu as une sale tête, c’est vrai. Vous vous êtes rabibochés, tous les deux ?
— On n’a pas eu le temps. Mais dès qu’elle se réveillera, je…
Je n’en dis pas plus et Kate n’insiste pas.
— Alors ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment s’est-elle mise dans ce bourbier ?
Elle croise les bras. Voyant qu’elle ne me lâchera pas, je lui fais un rapide résumé des événements : le
kidnapping de Mia et l’entreprise d’Ana, aussi héroïque que suicidaire.
— Quelle mouche l’a piquée ! Je croyais qu’elle avait de la jugeote.
— Moi aussi.
— Comme tu le sais, elle tient beaucoup à toi.
— Oui, sinon, elle n’aurait pas fait une chose pareille.
Comme je m’en veux d’avoir douté d’elle !
— Tu lui diras que je suis passée.
— Bien sûr.
— Essaie de dormir un peu.
Elle lance un dernier regard vers son amie, serre sa main, puis s’en va.
Ouf !
On frappe à la porte. Le bruit me réveille. C’est l’inspecteur Clark. C’est bien la dernière personne que
j’ai envie de voir.
— Désolé de vous déranger. Je me demandais si je pouvais parler à Mme Grey.
— Inspecteur, comme vous pouvez le constater, ma femme n’est pas en état de répondre à vos questions.
Je me lève néanmoins mais j’ai la tête qui tourne. Heureusement, sa visite est brève. Mais instructive. Il
m’annonce qu’Elizabeth Morgan coopère totalement. Il semble que Hyde l’ait piégée avec une vidéo. Il a
pu ainsi la faire chanter et la contraindre à lui prêter main-forte. C’est Elizabeth qui a attiré Mia à la salle
de sport.
— Hyde est vraiment tordu, marmonne Clark. Il vous en veut à mort, à votre père et à vous.
— Vous savez pourquoi ?
— Pas encore. Je reviendrai quand Mme Grey sera réveillée. Elle est en sécurité ici. Jack Hyde est
menotté à son lit et on a placé des gardes devant sa porte. Il ne peut aller nulle part.
— C’est rassurant. Nous pourrons récupérer l’argent ?
— La rançon ? (Il fronce les sourcils, puis finit par sourire.) Oui, monsieur Grey. Ça va être possible.
— Tant mieux.
— Je vous laisse vous reposer.
— Merci.
Je grimace quand le policier referme la porte derrière lui. Hyde est ici, dans cet hôpital ! La colère
monte à nouveau. Je pourrais le retrouver et finir le boulot !
Il y a des policiers, Grey !
Le Dr Bartley revient.
— Comment allez-vous, monsieur Grey ?
— Bien. C’est ma femme qui m’inquiète.
— Je vais l’ausculter.
Je m’écarte pour la laisser travailler.
— Pourquoi ne s’est-elle toujours pas réveillée ?
— C’est une bonne question. Je pensais qu’elle le serait à présent. Ce qu’elle a enduré était
traumatisant, peut-être a-t-elle besoin de plus de temps pour gérer tout ça. Aurait-elle d’autres sources de
stress en ce moment ? demande le Dr Bartley en me regardant droit dans les yeux.
— Le fait qu’elle soit enceinte, par exemple ?
Je ne veux pas entrer dans les détails.
— J’ai peut-être une idée pour l’inciter à se réveiller, mais ce ne sera pas immédiat. Et puis je n’aime pas
trop garder une femme enceinte avec une sonde urinaire. On risque une IVU.
— Je comprends. Vous voulez que je sorte ?
— Comme vous voulez.
— Je vais aller chercher un café.
Une fois dans le couloir, mon téléphone sonne. C’est John Flynn.
— Christian, j’ai appris pour Ana ! Comment va-t-elle ?
Je soupire et, encore une fois, résume la situation.
— Elle devrait se réveiller d’un moment à l’autre. C’est juste que…
— Je sais. Ce doit être difficile pour vous. Je suis certain qu’elle est entre de bonnes mains. J’ai eu un
appel manqué de vous l’autre jour. J’étais à la réunion parents-professeurs de mon fils.
Ah oui… La nuit de toutes mes transgressions ! Dommage que vous n’ayez pas décroché, John.
— Nous nous parlons la semaine prochaine ?
— Absolument.
— Appelez-moi au besoin.
— Entendu. Merci, John.
— Bonjour, mon chéri ! lance ma mère qui débarque dans la chambre le soir avec une glacière.
— Bonjour.
Elle me serre un court instant dans ses bras, puis sonde mon visage, l’air soucieux.
— Quand as-tu mangé ?
Je fouille ma mémoire.
— Au petit déjeuner, je crois.
— Oh, Christian, il est plus de 20 heures ! (Elle pose sa main sur ma joue.) Je t’ai préparé des macaronis
au fromage.
Je suis si épuisé que mes yeux me piquent.
— Merci.
Ma femme ne s’est toujours pas réveillée, mais je suis affamé.
— Je vais te les faire réchauffer. Il y a un four à micro-ondes dans la salle des infirmières. J’en ai pour
deux minutes.
Grace fait les meilleurs macaronis de la terre – meilleurs encore que ceux de Gail. Quand elle revient,
des arômes délicieux embaument la chambre. Nous nous asseyons côte à côte et commençons à parler
tout en regardant ma jolie épouse qui refuse toujours de revenir parmi nous.
— Mia est rentrée à la maison ce matin. Carrick est avec elle.
— Comment elle va ?
— Christian ! Ne parle pas la bouche pleine !
— Pardon, réponds-je toujours en pleine mastication.
Ça la fait sourire, et pour la première fois depuis longtemps, j’esquisse un sourire moi aussi.
— Voilà qui est mieux.
Les yeux de Grace brillent d’un amour maternel.
Je dois reconnaître que d’avoir ma mère à côté de moi me redonne de l’espoir. Je finis la dernière
bouchée et pose mon assiette vide par terre, trop fatigué pour me lever.
— C’était délicieux. Merci, maman.
— Il n’y a pas de quoi, mon chéri. Elle est très courageuse, ta petite femme.
— Et stupide.
— Christian !
— Je t’assure.
Grace plisse les yeux et me regarde avec intensité.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Quoi ?
— Il y a autre chose. Autre chose que toi épuisé à veiller sur Ana inconsciente.
Comment le sait-elle ?
Elle ne dit rien, mais son regard est éloquent. Le silence retombe dans la pièce, ponctué par le
bourdonnement du tensiomètre. Ma mère et son sixième sens ! Comme d’habitude, je craque sous la
pression de ses prunelles.
— On s’est disputés.
— Ah bon ?
— Oui. Avant que ce truc n’arrive, on était fâchés.
— Comment ça, vous étiez fâchés ? Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— Maman…
Pourquoi part-elle du principe que c’est ma faute ?
— Christian ! Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Je déglutis. J’ai la gorge qui brûle. Le chagrin, la fatigue, l’angoisse…
— J’étais tellement furieux…
Grace me prend la main.
— Contre Ana ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle a fait de mal ?
— Rien. Rien du tout.
— Je ne te suis pas.
— C’est le bébé. Ça m’a fait un choc. Je suis parti de la maison.
Elle me serre la main plus fort, et d’un coup je veux tout confesser.
— J’ai vu Elena.
Les yeux de ma mère s’écarquillent. J’ai tellement honte…
— Comment ça, tu as vu Elena ? réplique-t-elle avec un immense dégoût dans la voix.
Tu as couché avec elle ? C’est sa question implicite, celle que m’a justement posée Ana… quand ? Hier.
Il y a à peine un jour.
— Non, pas du tout. Putain de merde, maman !
— Ne jure pas devant moi, Christian ! Qu’est-ce que je suis censée comprendre ?
— On a juste parlé. Et j’ai bu. Trop bu.
— Tu t’es soûlé ! Qu’est-ce qui t’a pris, putain !
— Maman, ne jure pas devant moi !
Elle pince les lèvres.
— Tu es le seul de mes enfants qui me pousse à proférer ces grossièretés. Tu m’avais dit que tu avais
complètement rompu ?
— Je sais. En la revoyant, j’ai enfin compris. Tu sais… avec le bébé, pour la première fois, j’ai compris
que… ce que nous avions fait… c’était mal.
— Ce qu’elle a fait, mon chéri… (Elle plisse à nouveau les lèvres et soupire.) C’est ça, quand on a des
enfants. On voit le monde différemment.
— Elle a enfin compris le message… moi aussi. Mais j’ai fait souffrir Ana.
— On fait toujours souffrir ceux qu’on aime, mon chéri. Tu vas devoir lui demander pardon. Il faut que
ça soit sincère, et il faudra lui donner du temps.
— Elle m’a dit qu’elle me quittait.
— Tu l’as crue ?
— Au début, oui.
— Mon chéri, tu imagines sans cesse le pire de tout le monde, toi compris. Depuis toujours. Ana t’aime
énormément, et tu l’aimes aussi, c’est évident.
— Elle m’en voulait à mort.
— Je n’en doute pas. Moi aussi, je t’en veux en ce moment. Je crois qu’on ne peut être réellement
furieux que contre ceux qu’on aime.
— J’ai réfléchi. Elle m’a prouvé à quel point elle m’aimait… au point de risquer sa vie.
— En effet, mon chéri.
— Maman, pourquoi est-ce qu’elle ne se réveille pas ?
Ma voix se brise. Ma gorge est trop serrée. J’étouffe. Je ne peux plus contenir tout ça : la dispute, Ana
qui me quitte, qui manque de mourir, Hyde, Mia…
— J’ai failli la perdre…
Les mots se bloquent dans ma gorge, ils sont à peine audibles. Et au moment où je veux exprimer ma
peur absolue, tout se rompt en moi.
— Oh, Christian…
Grace me serre contre elle et, pour la première fois de ma vie, je pleure dans les bras de ma mère : je
pleure pour mon épouse, ma femme blessée, pour moi-même, pour le parfait connard que je suis.
Grace me berce, m’embrasse les cheveux et me murmure des mots doux alors que je sanglote.
— Ça va aller, mon petit. Ça va aller.
Elle me tient contre elle. Me serre fort. Je ne veux pas qu’elle s’en aille.
Maman.
La première femme qui m’a sauvé.
C’est un contact délicat, ces doigts qui courent dans mes cheveux, et dans ce rêve je m’abandonne à
cette douce sensation… Je me réveille en sursaut et me redresse. Ana me regarde avec ses grands yeux
bleus, miraculeux. La joie me soulève de terre. Ces yeux que j’ai tant attendus…
— Salut, dit-elle d’une voix rauque.
— Oh, Ana !
Oh merci ! Merci, mon Dieu ! Merci ! Je lui attrape la main et la plaque contre ma joue.
— Il faut que j’aille aux toilettes, chuchote-t-elle.
— D’accord.
Elle essaie de s’asseoir.
— Ana, ne bouge pas, j’appelle une infirmière.
Je tends la main vers la sonnette à côté de son lit.
— S’il te plaît, insiste-t-elle. Il faut que je me lève.
— Veux-tu bien obéir, pour une fois ?
— J’ai vraiment besoin de faire pipi.
L’infirmière arrive et elle est contente de voir Ana enfin réveillée.
— Madame Grey, bienvenue parmi nous ! Je vais avertir le Dr Bartley que vous avez repris
connaissance. (Elle s’approche du lit.) Je m’appelle Nora. Savez-vous où vous êtes ?
— Oui. À l’hôpital. Il faut que je fasse pipi.
— Je vais vous apporter un bassin.
Ana est horrifiée.
— S’il vous plaît, je veux me lever.
— Madame Grey…
Nora ne paraît guère convaincue.
— S’il vous plaît.
— Ana ! dis-je tandis qu’elle tente de s’asseoir.
— Monsieur Grey, je suis sûre que votre épouse apprécierait un peu d’intimité.
Elle me lance un regard appuyé. Autrement dit, elle me met à la porte.
Dans tes rêves, chérie !
— Je reste.
— Christian… (Ana me prend la main, je la serre. Je suis tellement heureux qu’elle soit de retour.) S’il te
plaît.
Et merde !
— Très bien ! (Je passe la main dans mes cheveux, agacé et frustré. Je me tourne vers l’infirmière.) Vous
avez deux minutes !
Je me penche et dépose un baiser sur le front d’Ana avant de quitter la chambre.
Je marche de long en large dans le couloir. Ana ne veut pas de moi. Peut-être ne supporte-t-elle plus de
me voir. Je la comprends. C’est insupportable ! Je reviens dans la chambre alors que Nora aide Ana à
sortir du lit.
— Laissez-moi faire, dis-je.
— Monsieur Grey, je peux me débrouiller seule, grommelle Nora en me lançant un regard noir.
— Nom de Dieu, c’est ma femme !
Je pousse la potence de la perfusion qui me gêne.
— Monsieur Grey !
Mais je l’ignore, passe mon bras sous les épaules d’Ana et la soulève. Elle s’accroche à moi, et je
l’emporte dans la salle de bains. Nora nous suit avec la perfusion.
— Madame Grey, vous êtes trop légère, dis-je en la déposant au sol.
Je la soutiens. Elle semble instable sur ses jambes. J’allume la lumière.
— Assieds-toi avant de tomber.
Je continue de la retenir. Maladroitement, elle s’exécute. Une fois qu’elle est assise, je la lâche.
— Va-t’en.
Elle agite la main.
— Non. Fais pipi, Ana.
— Non, je ne peux pas, pas devant toi, m’implore-t-elle avec ses grands yeux.
— Tu pourrais tomber.
— Monsieur Grey ! intervient Nora, furieuse, tandis que nous l’ignorons tous les deux.
— Christian, s’il te plaît.
Putain, Grey ! Lâche-la !
— J’attends dehors. Je laisse la porte ouverte.
Je sors de la salle de bains. Nora me fusille du regard.
— Retourne-toi, s’il te plaît, m’ordonne Ana.
Je réprime un sourire. Nous avons fait tant de choses tous les deux… pourquoi cette pudeur-là ? Je lève
les yeux au ciel, mais obéis.
Nora marmonne. Elle parle d’ingérence et je ne sais quoi d’autre, mais je suis trop heureux de voir Ana
réveillée. Rien ne peut m’atteindre.
Après une minute ou deux, Ana annonce qu’elle a fini. Je la soulève à nouveau. Et sentir ses mains dans
mon cou me rend tout chose. J’enfouis mon nez dans ses cheveux. Ce n’est pas son odeur habituelle,
plutôt celle des médicaments, de l’hôpital et de la douleur. Peu importe. Elle est revenue.
— Vous m’avez manqué, madame Grey, chuchoté-je dans son oreille avant de la déposer sur le lit.
Nora nous suit avec sa potence sur roulettes, tel un chaperon acariâtre.
— Quand vous aurez fini, monsieur Grey, j’aimerais bien examiner Mme Grey.
Je recule d’un pas, mains en l’air.
— Je vous la laisse.
Nora pousse un soupir excédé, puis adresse un grand sourire à Ana.
— Comment vous sentez-vous ?
— J’ai mal partout et j’ai soif. Très soif.
— Je vais aller vous chercher de l’eau dès que j’aurai vérifié vos fonctions vitales et que le Dr Bartley
vous aura examinée.
Elle referme le brassard d’un tensiomètre sur le haut du bras. Ana ne me quitte pas des yeux. Puis
fronce les sourcils.
Quoi ? Elle se rappelle qu’elle veut me quitter ? C’est ça ?
Tu dois surtout avoir une sale tête, Grey !
Je m’assois sur le bord du lit, hors de portée de Nora.
— Comment te sens-tu ?
— J’ai les idées embrouillées, j’ai mal et j’ai faim.
— Tu as faim ?
Elle hoche la tête avec vigueur.
— Tu veux manger quoi ?
— N’importe quoi. De la soupe.
— Monsieur Grey, il va falloir l’accord du médecin avant que Mme Grey puisse s’alimenter.
L’infirmière et moi ne sommes décidément pas sur la même longueur d’onde. Je sors mon BlackBerry et
appelle Taylor.
— Monsieur ?
— Ana veut de la soupe au poulet…
— Excellente nouvelle ! Gail est partie chez sa sœur, mais je vais appeler l’Olympic. Le service
restauration est encore ouvert à cette heure.
— Bien…
— J’arrive tout de suite.
— Merci.
Je raccroche. Nora est carrément fâchée, mais je m’en fiche.
— Taylor ? demande Ana.
J’acquiesce.
— Votre tension est normale, madame Grey. Je vais aller chercher le médecin.
Elle retire le brassard et, sans un mot, sort de la chambre.
— Je crois que tu as contrarié l’infirmière.
— Je fais souvent cet effet-là aux femmes !
Ana commence à rire puis grimace brusquement, la main plaquée contre son flanc.
— Oui, c’est vrai, souffle-t-elle.
— Ana, j’aime tellement t’entendre rire.
Mais pas si ça te fait souffrir !
L’infirmière revient avec une carafe d’eau. Ana et moi nous nous taisons, pendant que Nora remplit un
verre.
— Rien que des petites gorgées, prévient-elle.
— Oui, madame.
Ana avale une lampée, ferme les yeux de plaisir. Puis les rouvre et me regarde.
— Mia ?
— Grâce à toi, elle est saine et sauve.
— Ils la détenaient vraiment ?
— Oui.
— Comment l’ont-ils enlevée ?
— Elizabeth Morgan.
— Non !
— Elle est devenue copine avec Mia à la salle de sport.
Ana fronce les sourcils comme si le machiavélisme de Hyde dépassait son entendement.
— Je t’expliquerai plus tard. Mia va bien, étant donné les circonstances. Elle a été droguée. Elle est
encore groggy et secouée mais, par miracle, on ne lui a pas fait de mal. Ce que tu as accompli… (Je
choisis soigneusement mes mots :)… était incroyablement courageux et incroyablement stupide. Tu aurais
pu te faire tuer.
— Je ne savais pas quoi faire d’autre, murmure-t-elle en baissant les yeux.
— Tu aurais pu me parler !
— Il m’a dit qu’il la tuerait si je parlais. Je ne pouvais pas courir ce risque.
Je ferme les yeux. Pas Mia ! Pas Ana ! Je murmure :
— J’ai souffert mille morts depuis jeudi.
— Quel jour on est ?
— Presque samedi. (Je consulte ma montre.) Tu as été inconsciente plus de vingt-quatre heures.
— Jack et Elizabeth ?
— En détention. En fait, Hyde est ici, sous bonne garde. Il a fallu qu’on extraie la balle que tu lui as mise
dans la jambe. Je ne sais pas dans quel service il se trouve, heureusement d’ailleurs, parce que j’irais
probablement le tuer de mes propres mains.
Ses yeux s’écarquillent de terreur.
— Hé ! (Je lui prends son verre, le pose sur la table de nuit et la serre doucement dans mes bras.) Tu es
en sécurité, maintenant.
— Christian, je te demande pardon, sanglote-t-elle.
— Chut.
— Pardon pour ce que j’ai dit. Je n’ai jamais eu l’intention de te quitter.
— Chut, bébé, je sais.
— Vraiment ?
Elle s’écarte et m’observe derrière ses larmes.
— J’ai fini par comprendre. Franchement, Ana, qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?
— Quand on s’est parlé à la banque, tu m’as prise au dépourvu en t’imaginant que je te quittais. Je
pensais que tu me connaissais mieux que ça. Je t’ai dit mille fois que je ne te quitterais jamais.
Je pousse un long soupir.
— Mais après la façon inadmissible dont je me suis conduit… (Je resserre mes bras autour d’elle.) J’ai
cru que je t’avais perdue.
— Non, Christian, jamais. Je ne voulais pas que tu t’en mêles et que tu mettes la vie de Mia en danger.
M’en mêler ?
— Et alors, tu as compris comment ? ajoute-t-elle.
Je cale l’une de ses mèches derrière son oreille.
— Je venais d’atterrir à Seattle quand la banque a téléphoné.
— Tu étais à Portland quand Sawyer t’a appelé de la voiture ?
— Oui, on était sur le point de décoller. Il m’a dit que tu te sentais mal, et j’étais inquiet pour toi.
— Vraiment ?
— Évidemment. (Je caresse du pouce sa lèvre inférieure.) Je passe ma vie à m’en faire pour toi, tu le sais
bien.
Après cette remarque, je récolte un petit sourire. C’est déjà ça.
— Jack m’avait donné deux heures pour trouver l’argent. Il fallait que je sorte, et j’ai choisi l’excuse la
plus plausible.
— Tu as échappé à la surveillance de Sawyer. Au fait, lui aussi, il est furieux contre toi.
— Lui aussi ?
— Comme moi.
Elle lève la main, effleure ma barbe naissante. Je ferme les yeux au contact de ses doigts.
— Ne sois pas fâché contre moi, je t’en prie.
— Je suis ivre de rage. Ce que tu as fait était d’une stupidité phénoménale. À la limite de la folie.
— Je te le répète, je ne savais pas quoi faire d’autre.
— On dirait que tu te fiches de ta propre sécurité. Il ne s’agit plus seulement de toi, maintenant.
À cet instant, la porte s’ouvre et le médecin entre.
— Bonsoir, madame Grey. Je suis le Dr Bartley.
Je la salue d’un signe de tête et m’écarte pour qu’elle puisse l’examiner. J’en profite pour appeler mon
père et lui annoncer qu’Ana est réveillée.
— Magnifique, mon garçon… (Il marque un silence, visiblement pour écouter ce que lui dit Grace.) Ta
mère te rappelle que tu dois t’excuser.
— C’est prévu !
— Pourquoi tu dois t’excuser ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— C’est une longue histoire, papa.
— D’accord. Dis bien à Ana qu’on l’aime. On passera la voir demain.
J’appelle Carla pour lui annoncer la bonne nouvelle. Elle fond en larmes.
— Oh merci, Christian !
Et ensuite Kate Kavanagh.
— Dieu merci ! lance-t-elle. Et j’espère que vous avez fait la paix.
— Oui, oui, réponds-je, même si cela ne la regarde pas. Je te laisse, je dois appeler Ray.
— OK. Et dis à Ana que la chasse aux kidnappeurs, c’est fini !
— Entendu.
Ray est tellement soulagé qu’il reste silencieux plusieurs secondes, le temps de reprendre ses esprits.
— Merci de m’avoir prévenu, Christian, finit-il par articuler. Dis à Annie que je l’aime.
— Je n’y manquerai pas.
Quand je raccroche avec mon beau-père, je vois que le Dr Bartley palpe les côtes de sa patiente. Ana
grimace.
— Vous avez des hématomes, mais vos côtes ne sont ni fêlées ni cassées. Vous avez eu beaucoup de
chance, madame Grey.
Ana me regarde. Je lui réponds silencieusement en articulant : Tu es folle !
— Je vais vous prescrire des analgésiques. Vous en aurez besoin pour vos côtes et pour votre mal de
tête. Mais tout semble en bon état. Essayez de dormir. Demain matin, ma collègue, le Dr Singh, passera
vous voir. Selon la façon dont vous vous sentirez, nous vous laisserons peut-être rentrer chez vous.
— Merci.
On frappe à la porte. C’est Taylor qui arrive avec une boîte du service restauration du Fairmont
Olympic.
— De la nourriture ? s’étonne le Dr Bartley.
— Ma femme a faim. C’est de la soupe au poulet.
— De la soupe, c’est parfait. Mais seulement le bouillon. Pas d’aliments solides.
Elle nous regarde tour à tour pour s’assurer que le message est bien passé, puis sort de la chambre,
suivie de Nora.
Il y a une tablette sur roulettes dans un coin. Je l’approche et Taylor dépose le carton.
— Content de vous revoir, madame Grey, déclare-t-il avec une expression attendrie.
— Bonsoir, Taylor. Merci.
— Je vous en prie, madame. Et…
Il s’interrompt. Je le regarde tandis que je déballe le repas. Je ne sais pas ce qu’il comptait dire. Peut-
être voulait-il la réprimander ? Ça se comprendrait ! Mais il se contente de lui sourire.
En plus du Thermos de soupe, il y a un panier de petits pains, une nappe de lin, un bol en porcelaine et
une cuillère en argent.
— C’est génial, Taylor ! lance Ana.
— Ce sera tout ?
— Oui, merci, réponds-je. Vous pouvez retourner vous coucher.
— Merci, Taylor.
— Vous avez besoin d’autre chose, madame ?
Elle m’observe et fronce les sourcils.
— Des vêtements de rechange pour Christian.
Taylor me lance un regard en coin et sourit.
— Oui, madame.
Quoi ? J’examine mes vêtements. Je ne me suis pas taché. D’accord, je ne me suis pas lavé ni rasé
depuis longtemps et je dois avoir une tête de déterré.
— Tu la portes depuis combien de temps ? me demande-t-elle en désignant ma chemise, tandis que
Taylor s’en va.
— Jeudi matin. Taylor est fâché contre toi, lui aussi, dis-je.
Je dévisse le bouchon du Thermos pour verser la soupe au poulet dans le bol.
Ana y plonge aussitôt sa cuillère. Jamais je ne l’ai vue aussi affamée. Dès la première gorgée, elle ferme
les yeux d’extase.
— C’est bon ?
Elle hoche la tête avec enthousiasme et prend aussitôt une autre cuillerée. Elle s’essuie la bouche et me
demande :
— Raconte-moi ce qui est arrivé après que tu as compris ce qui se passait.
— Ana, qu’est-ce que c’est bon de te voir manger…
— J’ai faim. Raconte.
J’essaie de me remémorer tous les événements, dans le bon ordre.
— Après le coup de fil à la banque, j’ai cru que mon univers s’effondrait…
Ana me regarde, perplexe. Malgré moi, je prends un ton sévère pour continuer :
— Si tu t’arrêtes de manger, j’arrête de parler.
Décontenancée, elle reprend sa cuillère. Voilà qui est mieux !
— Peu de temps après qu’on s’est parlé, toi et moi, Taylor m’a appris que Hyde avait été libéré sous
caution. Comment, je ne le sais pas. Je pensais qu’on avait réussi à déjouer toutes ses tentatives de ce
côté-là. Mais ça m’a fait réfléchir à ce que tu avais dit… et j’ai compris qu’il se passait quelque chose de
grave.
— Ça n’a jamais été pour l’argent, réplique-t-elle avec colère. Comment as-tu pu le croire un seul
instant ? Ça n’a jamais été pour ton putain d’argent !
Hé ! Tout doux !
— Surveille ton langage ! Calme-toi et mange. (Elle me lance un regard noir.) Ana…
— Ça m’a blessée plus que tout, Christian. Enfin, presque autant que le fait que tu revoies cette bonne
femme.
Je ferme les yeux. Mes remords me reviennent en pleine figure !
— Je sais. Et j’en suis désolé. Plus que tu ne peux l’imaginer. S’il te plaît, mange pendant que ta soupe
est chaude.
Elle reprend sa cuillère, pioche un petit pain.
— Continue, articule-t-elle entre deux bouchées.
— On ne savait pas que Mia avait disparu. Je pensais qu’il te faisait peut-être chanter. Je t’ai rappelée,
mais tu n’as pas répondu. Je t’ai laissé un message, puis j’ai appelé Sawyer. Taylor a tracé ton portable, je
savais que tu étais à la banque, alors on y est allés.
— Je ne sais pas comment Sawyer m’a retrouvée. Il traçait mon portable, lui aussi ?
— La Saab est équipée d’une balise de géolocalisation, comme toutes nos voitures. Quand on est arrivés
à la banque, tu étais déjà partie, alors on t’a suivie. Pourquoi souris-tu ?
— Je savais que tu localiserais mon portable.
— Et pourquoi ça t’amuse ?
— Jack a exigé que je me débarrasse de mon téléphone. Alors j’ai emprunté celui de Whelan, et c’est
celui-là qu’Elizabeth a jeté. J’ai mis le mien dans le sac pour que tu puisses suivre ton argent.
Je lâche un soupir.
— Notre argent, Ana. Mange.
Une fois encore, je suis surpris par son sang-froid et son intelligence. Mais je ne montre rien. Je me
contente de la regarder saucer son bol avec le reste du pain.
— Fini !
— Bravo, bébé.
On toque à la porte. C’est encore Nora. Elle a dans la main un petit gobelet.
— Pour la douleur, annonce-t-elle tandis que je range dans le carton les reliefs du repas.
— Ça ne nuira pas au bébé ?
— Non, madame Grey. (Elle tend à Ana les cachets avec un verre d’eau.) C’est du Lortab, ça n’affectera
pas le bébé.
Ana les avale, puis réprime un bâillement.
— Vous devriez vous reposer, madame Grey.
Nora se tourne ostensiblement vers moi. Je hoche la tête. Oui, oui. Message reçu.
— Tu t’en vas ? demande-t-elle, brusquement paniquée.
— Madame Grey, si vous vous imaginez que j’ai l’intention de vous abandonner un seul instant, vous
vous fichez le doigt dans l’œil.
Agacée, Nora rajuste l’oreiller d’Ana pour l’inciter à s’allonger.
— Bonne nuit, madame Grey.
Elle s’en va en me jetant un regard en coin.
— Je ne crois pas que Nora m’approuve, dis-je.
Je contemple ma femme. Consciente. Alerte. Nourrie. Enfin !
— Toi aussi, tu as besoin de te reposer, Christian. Rentre, tu as l’air crevé.
— Je ne te quitte pas. Je peux dormir sur la chaise.
Elle fronce les sourcils, puis sourit, comme si une blague lui traversait l’esprit.
— Dors avec moi.
Quoi ?
— Non, je ne peux pas.
— Pourquoi ça ?
— Je ne veux pas te faire mal.
— Tu ne me feras pas mal. S’il te plaît, Christian.
— Tu as une perfusion.
— Christian… S’il te plaît.
C’est si tentant. Mais il ne faudrait pas que… En revanche, je pourrais la tenir contre moi, et cette
pensée est… irrésistible.
— S’il te plaît, me supplie-t-elle en soulevant le drap pour m’inviter dans son lit…
— Oh, et puis merde, après tout…
J’ôte mes chaussures et mes chaussettes, et la rejoins sous la couverture. Doucement, je l’enlace et elle
pose sa tête sur mon torse. Comme c’est bon. Son contact. Ana. J’embrasse ses cheveux.
— Je doute que l’infirmière soit très satisfaite de cet arrangement, lui dis-je à l’oreille.
Elle glousse, puis s’arrête aussitôt.
— Ne me fais pas rire, ça me fait mal.
— Ah, mais j’adore ce son.
Je t’aime, Ana. De toute mon âme.
Je suis désolé, bébé, tellement, tellement désolé.
Je l’embrasse à nouveau et je sens son odeur derrière celle de l’hôpital. Elle est là. Ma femme. Ma
femme magnifique.
Elle pose sa main sur mon cœur. Je pose aussi ma main sur son cœur. Et ferme les yeux.
— Pourquoi es-tu allé voir cette femme ?
— Ana, tu tiens vraiment à en discuter maintenant ? On ne peut pas laisser tomber ? Je regrette,
d’accord ?
— J’ai besoin de savoir.
— Je t’expliquerai demain. (Je suis trop épuisé pour être agacé par cette question.) Ah, l’inspecteur
Clark veut te parler. Allez, dors, maintenant.
— Tu sais pourquoi Jack a fait tout ça ?
— Mmm…
Le sommeil me tombe dessus, une masse de plomb. Après toutes ces heures d’angoisse, de regret, de
lutte, je rends les armes et plonge dans un néant sans rêve.
SAMEDI 17 SEPTEMBRE 2011
Ana est toute froide. Je ne peux pas la réveiller. Ouvre les yeux, Ana. Réveille-toi ! Elena s’approche et s’assoit à côté de moi. Elle
est nue. Elle porte juste ses longs gants de cuir qui lui montent jusqu’aux coudes. Et ses talons aiguilles aux semelles rouges.
Elle prend ma main. Non. Ses doigts se referment sur ma cuisse. Non. Ne me touche pas. Je ne veux plus. Seulement Ana. Ses
yeux étincellent de colère, mais la flamme s’éteint. Vaincue, elle se lève. Elle est habillée, maintenant. Tout en noir. Adieu,
Christian. Elle rejette ses cheveux en arrière et se dirige vers la porte sans se retourner. Ana s’est réveillée, elle me sourit.
Rejoins-moi. Dors avec moi. Reste avec moi. Mon cœur me fait mal. Ses mots me donnent tant de joie. Je caresse sa joue. Reste
avec moi. S’il te plaît. Elle me supplie. Comment résister à ça ? Elle m’aime. Elle m’aime vraiment. Et moi aussi, je l’aime.
Quand je me réveille, il me faut un moment pour me souvenir que je suis à l’hôpital, avec Ana. Elle dort
face à moi, la tête sur l’oreiller, les yeux clos, les lèvres entrouvertes, les joues pâles hormis la trace
bleuâtre du coup que lui a donné Hyde. La vue de cet hématome me serre le ventre. La colère me
submerge à nouveau.
Passe à autre chose, Grey. Elle est ici. À l’abri.
Je cligne des paupières. Je me sens reposé, mais sale. Je veux me doucher, me raser, passer des
vêtements propres. Il est 6 h 20 à ma montre. J’ai le temps. Maintenant qu’Ana est de retour dans le
monde des vivants, je peux m’absenter un moment. Avec un peu de chance, je serai de retour avant
qu’elle se réveille. Sans bruit, je sors du lit et enfile mes chaussures. J’effleure son front d’un semblant de
baiser, puis attrape mon téléphone, le chargeur, ma veste, et quitte la pièce sur la pointe des pieds,
comme si je fuyais une scène de crime.
Cette pensée me fait sourire. Nous sommes mari et femme !
Parfait, Nora et les autres infirmières ne sont pas à leur bureau. Personne ne me voit.
Décidément, c’est mon jour de chance : il y a un taxi devant l’entrée, et pas de paparazzis. Comme il est
tôt, j’arrive vite à l’Escala. Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent à mon étage, mon humeur est au
beau fixe.
Taylor est dans l’entrée, prêt à partir. Surpris de me voir, il recule, mais reprend vite contenance.
— Bonjour, monsieur. Bienvenue chez vous.
— Bonjour, Taylor.
— Je serais venu vous chercher. J’allais vous apporter des vêtements de rechange, comme me l’a
demandé votre épouse. Et aussi le Seattle Times.
— Tout va bien. Je prends une douche et nous retournons là-bas.
Il acquiesce.
L’eau chaude coule sur moi. Me laver de mes péchés ! Après tout ce que j’ai fait… si c’était aussi simple.
Ana veut tout savoir de mon entrevue avec Elena. Qu’est-ce que je vais pouvoir lui dire ?
La vérité, Grey !
Elle ne va pas apprécier. Ma bonne humeur se dissout aussitôt. En me rasant, je regarde le parfait
connard en face de moi dans le miroir. Tu lui dois bien ça. Après tout ce qu’elle a fait pour toi. Elle a sauvé
ta sœur. Elle t’a sauvé, toi !
Je ferme les yeux. C’est la vérité. Cette femme m’a chaque fois pris de court. Elle a abattu mes défenses,
percé des brèches, fait entrer la lumière, sa lumière. Elle ne s’est pas laissé impressionner. Elle m’a sorti
de mes ténèbres, sans peur, en vraie Amazone. Elle m’a offert l’espoir en retour, parce qu’elle m’aime.
Et elle porte mon enfant. Putain ! Un enfant !
Le connard dans la glace m’observe ; perdu.
Et elle a fait tout ça par amour, et aussi parce qu’elle est quelqu’un de bien. Et moi, comment l’ai-je
traitée ?
C’est inexcusable, Grey.
Les paroles d’Ana me hantent : « Si je dois choisir entre toi et ce bébé sans défense, c’est lui que je
choisis. Comme le ferait n’importe quelle mère. Comme ta mère aurait dû le faire pour toi. Si elle l’avait
fait, on ne serait pas en train d’avoir cette conversation. Mais tu es un adulte, maintenant. Grandis,
bordel ! Arrête de te conduire comme un ado capricieux ! »
Et j’ai cru qu’elle me quittait ! Je m’essuie le visage.
Il est temps d’en finir, Grey !
En chemin vers l’hôpital, nous nous arrêtons pour que Taylor aille récupérer au coffee-shop la
commande qu’il a passée. Il revient avec dans les bras un petit déjeuner gargantuesque pour Ana.
J’espère qu’elle a faim. Sawyer se gare devant l’entrée du Northwest, mais quand je sors de la voiture, je
suis assailli par deux photographes qui commencent à me mitrailler.
— Comment va votre femme, monsieur Grey ?
— Monsieur Grey, vous allez porter plainte ?
Je les ignore et fonce dans le hall. Taylor me suit, avec le petit déjeuner.
Nous nous dirigeons vers la salle des infirmières et disposons les victuailles sur un plateau. Merde ! je
n’ai pas apporté de vase ; j’aurais pu chiper quelques fleurs dans les bouquets. Cela aurait été un bon
préambule pour les excuses.
— Monsieur, me prévient Taylor alors que je m’apprête à emporter le plateau, Gail a préparé le sauté de
poulet que Mme Grey aime tant. Si vous voulez, j’irai le chercher pour le déjeuner.
— Merci pour l’info. Mais j’espère la ramener à la maison ce matin.
Taylor hoche la tête et m’ouvre la porte de la chambre d’Ana. Je m’attends à un accueil chaleureux.
Non ! Elle est partie. Je panique.
— Ana !
— Dans la salle de bains !
Oh merci. Merci mon Dieu !
Taylor déboule dans la chambre aussi inquiet que moi.
— Tout va bien, lui dis-je.
Il ressort, sans doute pour s’installer dans le couloir. Je dépose le repas sur la tablette et attends Ana.
Cette fois, sans impatience. Quelques minutes plus tard, elle apparaît sur le seuil avec un grand sourire.
Je suis heureux de la voir debout et en forme.
— Bonjour, madame Grey. Je vous ai apporté votre petit déjeuner.
Elle grimpe sur le lit, pendant que j’approche le plateau et soulève le couvercle. Ses yeux s’écarquillent
de plaisir. Que demander de plus ! Elle se jette sur le jus d’orange qu’elle boit d’un trait, et attaque le
porridge. Je m’installe au bord du lit et profite du spectacle. Non seulement elle a faim, mais ses joues ont
retrouvé des couleurs.
— Quoi ? demande-t-elle, la bouche pleine.
— J’aime bien te regarder manger. Comment te sens-tu ?
— Mieux.
— Je ne t’ai jamais vue manger d’aussi bon appétit.
Elle prend soudain un air sérieux.
— C’est parce que je suis enceinte, Christian.
Je laisse échapper un petit rire et tente une plaisanterie pour éviter le sujet.
— Si j’avais su qu’en te mettant en cloque je réussirais à te faire manger, je l’aurais fait plus tôt.
— Christian Grey ! s’écrie-t-elle en posant sa cuillère.
— Ne t’arrête pas de manger.
— Christian, il faut qu’on parle.
— Parler de quoi ? On va avoir un bébé, voilà ! Pas de quoi en faire tout un plat.
Je hausse les épaules d’un air nonchalant. Mais Ana ne se laisse pas abuser. Elle repousse le plateau et
prend ma main. Je la regarde, tétanisé.
— Tu as peur. Je comprends, dit-elle gentiment, en rivant ses yeux bleus aux miens. Moi aussi, j’ai peur.
C’est normal.
Je m’aperçois que je ne respire plus. Comment pourrais-je aimer un enfant ? Je viens juste d’apprendre
à t’aimer, toi.
— Quelle sorte de père je ferai ?
Les mots ont du mal à sortir tellement j’ai la gorge serrée.
— Ah, Christian… (Elle prononce mon nom presque dans un sanglot. Ça me fend le cœur.) Un père qui
fait de son mieux. On ne peut pas faire plus que ça.
— Ana, je ne sais pas si je peux…
— Évidemment, que tu peux : tu es affectueux, drôle, fort, tu sais établir des limites. Notre enfant ne
manquera de rien.
Y a-t-il de la place dans mon cœur pour quelqu’un d’autre ? Et dans le tien ? Y a-t-il assez de place pour
lui et moi ?
— Je suis d’accord, poursuit-elle. Idéalement, il aurait mieux valu attendre, avoir plus de temps rien que
tous les deux. Mais on sera trois, on grandira tous ensemble, et ton enfant t’aimera inconditionnellement,
comme moi.
Les larmes lui montent aux yeux et roulent sur ses joues.
— Ah, Ana, j’ai cru que je t’avais perdue… Et puis en te voyant par terre, pâle, froide, inconsciente, j’ai
pensé que mes pires craintes se réalisaient. Et maintenant tu es là, courageuse, forte… et tu me redonnes
espoir. Tu m’aimes encore, après tout ce que j’ai fait.
— Oui, je t’aime, Christian. Désespérément. Je t’aimerai toujours.
Je prends son visage dans mes mains et essuie ses joues.
— Moi aussi, je t’aime, dis-je en l’embrassant doucement. (Je lui suis tellement reconnaissant d’être
toujours là, avec moi.) J’essaierai d’être un bon père.
— Tu réussiras. De toute façon, tu n’as pas tellement le choix, parce que le Petit Pois et moi, on n’a pas
l’intention de s’en aller.
— Le Petit Pois ?
— Le Petit Pois.
— Dans ma tête, je l’appelle Junior.
— Alors, on l’appellera Junior.
— Mais le Petit Pois, ça me plaît bien.
Je l’embrasse à nouveau, taquine ses lèvres. À ce contact, je m’enflamme aussitôt.
Non, il ne faut pas ! Je m’écarte.
— J’aimerais bien t’embrasser toute la journée mais, pendant ce temps-là, ton petit déjeuner refroidit.
(Les yeux d’Ana ont la couleur d’un ciel d’été. Elle semble amusée par ma réaction.) Mange !
Elle retourne au lit et je replace le plateau roulant devant elle, telle une barrière entre nous.
— Tu sais, dit-elle en attaquant les pancakes, si ça se trouve, le Petit Pois est une fille.
— Deux femmes à la maison ?
— Tu as une préférence ?
— Une préférence ?
— Garçon ou fille ?
— Tant que le bébé est en bonne santé, ça m’est égal. (Une fille ? Qui ressemblerait à Ana ?) Mange !
— Je mange, je mange… Bon sang, lâche-moi les baskets, Grey.
Je m’écarte du lit et m’assois sur la chaise, heureux que nous ayons abordé le sujet…
Le Petit Pois. Oui, j’aime bien ce nom.
J’attrape le journal. Merde ! Ana est en première page.
— Vous êtes encore dans le journal aujourd’hui, madame Grey.
— Encore ?
— Les journalistes ressassent les articles d’hier, mais au moins les faits sont exacts. Tu veux lire ?
— Fais-moi la lecture. Je mange.
Tes désirs sont des ordres, tant que tu t’alimentes !
Je lis l’article à haute voix. Ana ne réagit pas, mais, à la fin, elle en veut encore.
— S’il te plaît, lis-moi autre chose. J’aime bien t’écouter.
Ses mots ont le don de me réchauffer l’âme.
Elle termine son petit déjeuner, puis m’écoute lui faire la lecture. Soudain, on toque à la porte. C’est
l’inspecteur Clark et ma bonne humeur vole en éclats.
— Je vous dérange ?
— Oui.
Clark ignore ma remarque. Quel culot ! Quelle arrogance !
— Je suis heureux de constater que vous avez repris conscience, madame Grey. Il faut que je vous pose
quelques questions. On peut faire ça maintenant ?
— Comme vous voulez, acquiesce Ana, mais je vois bien que cela ne lui plaît pas.
— Ma femme doit se reposer.
— Je serai bref, monsieur Grey. Plus vite ce sera fait, plus vite vous serez débarrassés de moi.
Le raisonnement se tient. À contrecœur, je me lève pour lui laisser mon siège et vais m’installer de
l’autre côté du lit. Je prends la main d’Ana tandis qu’elle fait le récit des événements. Les mots terribles
qui décrivent ce cauchemar sonnent bizarrement dans sa bouche. Elle a une voix si douce, si tendre. De
temps en temps, quand la colère monte en moi, je serre plus fort sa main. À la fin de cette évocation
douloureuse, il est clair qu’Ana s’est souvenue d’une foule de détails.
— C’est parfait, madame Grey.
— Je regrette que tu n’aies pas visé plus haut, dis-je, furax.
— Mme Grey aurait sans doute rendu service à la gent féminine, acquiesce Clark.
Étonnée, Ana nous regarde tour à tour. Mais pour l’instant, il est préférable de ne rien lui dire.
— Merci, madame Grey, ce sera tout pour l’instant.
— Vous ne le laisserez plus ressortir, cette fois ? demande-t-elle, alors que Clark est sur le départ.
— Ça m’étonnerait.
— Savez-vous qui a payé sa caution ? dis-je.
— La personne a demandé que son identité reste confidentielle.
Au moment où le policier quitte la pièce, le Dr Singh et deux internes entrent. Je ramasse les restes du
petit déjeuner et rejoins l’inspecteur dans le couloir.
— Au revoir, monsieur Grey, me salue Clark.
Taylor se lève de sa chaise et me suit dans la salle des infirmières, où je dépose le plateau.
— Je vais m’en occuper, annonce-t-il.
— Merci.
Je le laisse nettoyer tout ça et retourne dans la chambre, où j’attends que le Dr Singh ait terminé de
l’examiner.
— Tout va bien. Vous pouvez rentrer chez vous, déclare-t-elle avec un grand sourire.
Magnifique !
— Madame Grey, si vos maux de tête empirent ou si votre vision se brouille, revenez immédiatement à
l’hôpital.
Ana hoche la tête, à la fois soulagée et ravie à l’idée de quitter l’hôpital. J’interviens :
— Docteur, je peux vous dire un mot ?
— Oui, monsieur Grey, aucun problème.
Nous sortons dans le couloir. Par chance, Taylor est encore en train de nettoyer le plateau dans la salle
des infirmières.
— Ma femme… je…
— Oui ?
— Ses blessures… Est-ce que ça nous empêche de faire…
— De faire quoi ?
— Est-ce que les relations sexuelles sont…
Elle m’interrompt très vite :
— Non, monsieur Grey, aucun problème. (Puis elle baisse la voix et ajoute :) Tant que votre femme est
consentante.
Je lui retourne un grand sourire.
Lorsque je reviens dans la chambre, Ana me demande aussitôt :
— Tu lui as parlé de quoi ?
— De sexe.
— Et alors ? s’inquiète-t-elle en rougissant.
— On peut y aller.
— Pas ce soir, chéri, j’ai la migraine, me taquine-t-elle.
— Je sais. Tu resteras en quarantaine pendant un petit moment, mais je voulais savoir.
Elle paraît déçue.
Nora fait irruption dans la chambre et, après m’avoir adressé un regard noir, elle retire la perfusion.
Ana la remercie. Je lance un sourire à l’infirmière quand elle repart avec la potence. En fait, je n’ai rien
contre elle. Au contraire. Cette femme s’est bien occupée d’Ana pendant tout son séjour. Je ferai un don à
l’hôpital pour le personnel.
— Alors, je te ramène à la maison ? dis-je à Ana une fois seuls.
— J’aimerais d’abord voir Ray.
— Bien sûr.
— Il sait, pour le bébé ?
— J’ai pensé que tu voudrais lui annoncer toi-même la nouvelle. Je n’en ai pas parlé à ta mère non plus.
— Merci.
— Ma mère est au courant. Elle a vu ton dossier. J’en ai parlé à mon père, mais à personne d’autre.
D’après maman, les couples attendent normalement la douzième semaine… pour être sûrs.
— Je ne suis pas certaine d’être prête à l’annoncer à Ray.
Je la comprends. De toute façon, la décision lui revient.
— Je te préviens, il est fou de rage. Il m’a même conseillé de te donner la fessée.
Ana me regarde bouche bée.
— Je lui ai répondu que j’y songeais.
— Tu n’as pas dit ça ?
Elle fait mine d’être horrifiée, mais en même temps je vois bien que ça l’amuse.
Est-ce que cela durera ainsi toute notre vie ? Faire rire ma femme ? La taquiner ? J’ai déjà tellement de
chance de pouvoir le faire encore maintenant.
Je lui lance un clin d’œil.
— Tiens, Taylor t’a apporté des vêtements de rechange. Je vais t’aider à t’habiller.
Ray est ravi de voir sa fille mais ne le montre pas. Toutefois, la lumière dans ses yeux est tangible. Un
mélange de soulagement, d’amour et de colère. Sachant qu’il va lui passer un savon, je bats en retraite et
retrouve Taylor dans le couloir.
— Il y a des photographes devant l’entrée, m’annonce-t-il.
— Trouvez une autre sortie. Et que Sawyer soit prêt à nous récupérer en voiture.
— Entendu.
Alors qu’il s’éloigne, j’appelle Welch.
— Monsieur Grey ?
— Des nouvelles ?
— Oui. Je suis en salle d’embarquement. Attendez deux secondes que je trouve un endroit tranquille.
(J’entends en arrière-plan des annonces pour des vols – mais aucun pour Seattle.) C’est bon… J’ai trouvé
des infos sur Hyde. Je vous les apporte. Je préfère vous les remettre en main propre plutôt qu’en parler au
téléphone.
— Vous ne pouvez rien me dire ?
— C’est trop risqué. Je ne suis pas seul ici, et nous ne sommes pas sur une ligne sécurisée.
Ce qu’il a trouvé est donc si important que ça ?
— En plus, la police a récupéré des clés USB dans l’appartement de Hyde. Lors de leur deuxième
perquisition. Des sex tapes. Avec ses anciennes assistantes. On y trouve Elizabeth Morgan. Et c’est
carrément trash.
Merde ! Mes cheveux se dressent sur mon crâne.
— À mon avis, il s’est servi de ces vidéos pour acheter leur silence, et aussi forcer la main d’Elizabeth
Morgan.
Pour Elizabeth, j’étais au courant. Mais ses autres assistantes ? Heureusement que j’ai empêché Ana
d’aller avec lui à New York.
— Ça s’ajoutera sans doute aux chefs d’accusation, poursuit Welch. Mais le dossier n’est pas encore
bouclé.
— Et pour la caution. On sait qui l’a payée ?
— Rien de sûr. Mais je me mets dessus dès mon retour.
— Vous rentrez à quelle heure ?
— Vers 17 heures.
— On se verra alors à ce moment-là, dis-je en raccrochant.
Je me demande ce qu’il a trouvé sur Hyde.
Ana est silencieuse alors que nous nous dirigeons vers l’entrée de service de l’hôpital, à l’arrière du
bâtiment. Son père lui a remonté les bretelles et, si j’avais été là, il est fort possible que j’aurais été du
côté de Ray. En même temps, ce ne doit pas être agréable de subir ses foudres.
Une fois dans la voiture, Ana appelle sa mère.
— Bonjour, maman…, bredouille-t-elle d’une petite voix. (À l’autre bout du fil, j’entends des cris de joie
et des sanglots.) Maman…
C’est trop pour Ana aussi. Ses yeux s’embuent de larmes. Je lui prends la main et la presse pour lui
montrer mon soutien. Mais je n’écoute pas leur conversation. J’ai l’esprit ailleurs. Pourquoi Welch n’a-t-il
rien voulu me dire ?
Est-ce que je tiens vraiment à le savoir ? Je détourne la tête et regarde par la fenêtre.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? me demande Ana après avoir terminé son appel avec sa mère.
— Welch a demandé à me voir.
— Welch ? Pourquoi ?
— Il a découvert quelque chose sur cet enculé de Hyde.
Dès que je prononce son nom, une bouffée de haine m’envahit. Non, ce n’est pas de la haine, ce serait
trop doux. C’est de l’exécration. De l’exécration absolue. J’abomine tout chez cet individu, et tout ce qu’il
a fait.
Ana me regarde toujours. Elle attend d’en savoir plus.
— Il n’a pas voulu m’en parler au téléphone, dis-je.
— Ah ?
— Il rentre de Detroit cet après-midi.
— Tu crois qu’il a trouvé quelque chose ?
Je hoche la tête.
— Quoi, à ton avis ?
— Je n’en ai aucune idée.
C’est irritant, mais j’y penserai plus tard. Pour l’instant, je dois m’occuper de ma femme.
— Heureuse de rentrer à la maison ? demandé-je alors que nous montons dans l’ascenseur de l’Escala.
— Oui.
Mais je vois son visage qui pâlit. Elle lève les yeux vers moi, se met à trembler. Et merde ! Ça y est.
C’est le contrecoup !
Je la prends dans mes bras.
— Hé ! Tu es chez toi, tu es en sécurité.
Je lui embrasse les cheveux. Sa douce odeur remplace enfin celle de l’hôpital.
— Oh, Christian…
Un sanglot monte dans sa gorge.
— Chut.
Je presse sa tête contre moi. Je veux chasser sa peur, sa souffrance. Tout ce qu’elle a gardé en elle. Je
déteste la voir pleurer. Pourtant elle en a besoin. Vas-y, bébé. Lâche tout.
Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrent, je la soulève dans mes bras et l’emporte jusqu’à notre salle
de bains. Je la dépose avec précaution sur la chaise, comme si elle était en verre.
— Un bain ?
Elle secoue la tête et grimace aussitôt. Merde ! Elle a toujours mal au crâne.
— Une douche ?
Elle acquiesce, tandis que ses larmes continuent de couler. La voir dans cet état me fend le cœur et
m’emplit de colère. Je dois prendre de grandes inspirations pour ne pas me laisser emporter par ce flot
d’émotions – la rage contre Hyde, mais aussi contre moi-même, parce que je n’ai pas su empêcher cette
horreur d’arriver.
J’ouvre le robinet. En me retournant, je vois Ana se balancer d’avant en arrière en gémissant en
sourdine, le visage enfoui dans ses mains.
— Hé… (Je m’agenouille devant elle, lui saisis doucement les mains et cherche son regard.) Tu es en
sécurité. Vous êtes en sécurité, tous les deux.
Son chagrin me renvoie une fois de plus à mon impuissance et mon inutilité.
— Arrête, je ne supporte pas de te voir pleurer.
J’essuie ses joues avec mes pouces, mais c’est peine perdue. Ses larmes sont irrépressibles.
— Pardon, Christian. Pardon pour tout. De t’avoir inquiété, d’avoir tout risqué… de tout ce que j’ai dit.
— Chut, bébé, s’il te plaît. (J’embrasse son front.) Moi aussi, je regrette. Comme dit ma mère, il faut être
deux pour danser le tango, Ana. (Je tente un petit sourire.) J’ai dit et fait des choses dont je ne suis pas
fier.
C’est pour cette raison que je veux garder le contrôle sur tout. Pour ne pas tout foutre en l’air. La honte
me brûle les entrailles.
Grey ! Rends-toi utile !
— Bon, allez, on te déshabille.
Ana s’essuie le nez du revers de la main. Et ce geste enfantin me fait fondre. J’embrasse encore son
front. Je veux qu’elle sache que je l’aime, quoi qu’elle fasse. Je l’aide à se relever, la dévêts, en veillant à
retirer son tee-shirt avec précaution. Je la guide vers la cabine, ouvre la porte et ôte vite mes vêtements.
Quand je suis nu, je reprends sa main et nous entrons tous les deux dans la douche.
Sous le jet d’eau chaude, je la tiens contre moi. Jamais je ne pourrai la lâcher. Elle continue de pleurer,
mais l’eau emporte ses larmes. Je la berce tendrement, et les lentes oscillations de nos corps nous
apaisent. Enfin, j’espère que c’est le cas pour elle aussi. Et, ce faisant, je berce mon enfant, au fond d’elle.
Cette pensée me fait un drôle d’effet.
J’embrasse encore ses cheveux. Je suis si heureux qu’elle soit de retour à la maison, avec moi, alors que
j’ai cru que… Arrête, Grey !
Soudain, je l’entends renifler un grand coup avant de se redresser. Apparemment, elle a fini de pleurer.
— Ça va mieux ?
Elle acquiesce.
— Bien. Laisse-moi te regarder.
Je veux voir ce que ce salopard a fait à ma femme. Je lui prends la main et l’aide à pivoter. J’examine son
éraflure au poignet, celle au coude, et l’hématome à son épaule, gros comme un poing. Je me baisse pour
embrasser chaque bleu, chaque meurtrissure. J’attrape le gant et le gel douche.
— Retourne-toi.
Ana m’obéit. La sachant fragile et blessée, je savonne ses bras, son cou, ses épaules, son dos, avec le
plus de douceur possible. Elle ne se plaint pas, et la tension dans ses épaules diminue peu à peu. Je
l’exhorte à se tourner encore pour examiner l’ecchymose à sa hanche. Mes doigts explorent la zone
pourpre. Elle grimace.
Salaud.
— Ça ne me fait pas mal, souffle-t-elle.
Je n’en crois pas un mot !
— J’ai envie de le tuer, et j’ai failli le faire.
La rage que j’avais éprouvée à ce moment-là brûle encore. Je reporte toute mon attention sur le gant de
toilette que j’imprègne de gel douche. Je savonne son corps – ses flancs, ses fesses. Je m’agenouille et lui
lave les jambes. Je m’arrête devant l’hématome au genou et pose mes lèvres sur la chair meurtrie avant
de m’occuper de ses pieds. Elle s’accroche à mes cheveux, son expression n’est que tendresse. En me
relevant, je fais courir mon doigt sur ses côtes, la vue des bleus ravive ma colère. Je m’efforce de la
réprimer.
— Ah, bébé…
— Je vais bien.
Elle m’attire à elle pour que je l’embrasse. Son baiser est doux et sucré. Je me maîtrise car elle est
blessée. Mais sa langue me fouille, m’explore. Et les flammes qui s’allument en moi ne sont plus celles de
la colère.
— Arrête, chuchoté-je contre ses lèvres. (Je m’écarte légèrement.) Allez, laisse-moi te laver.
Ana me regarde avec ses grands yeux comme elle sait si bien le faire, puis remarque mon érection
naissante. Elle relève la tête avec une moue taquine. Soudain, l’ambiance entre nous est plus légère.
Souriant comme un idiot, je lui donne un petit baiser.
— Pour l’instant, on vise la propreté. Ce n’est pas le moment de faire des saletés.
— J’aime bien faire des saletés.
— Moi aussi, madame Grey. Mais pas maintenant. Pas ici.
J’attrape le shampoing, en verse dans mes paumes, et entreprends de lui laver les cheveux, avec
précaution.
Après l’avoir rincée, je ferme le robinet et sors de la douche. Je l’enveloppe d’un drap de bain, en
enroule un autour de moi et lui tends une serviette pour qu’elle se sèche les cheveux.
— Tiens.
Je préfère que ce soit elle qui le fasse. Elle saura ne pas dépasser la limite, parce qu’elle a une fracture
du crâne.
— Je ne comprends toujours pas les rapports d’Elizabeth avec Jack, déclare brusquement Ana.
— Moi, si.
Elle n’insiste pas, mais son regard court sur moi.
— Tu te rinces l’œil ?
— Comment le sais-tu ?
— Que tu te rinces l’œil ?
— Non, pour Elizabeth.
Je pousse un soupir.
— L’inspecteur Clark m’a un peu raconté.
Ana fronce les sourcils en attendant que je lui en dise plus.
— Hyde avait des vidéos sur des clés USB. Des vidéos de lui en train de baiser Elizabeth. De baiser
toutes ses assistantes.
Elle en reste bouche bée.
— Des trucs hard. Comme ça, il pouvait les faire chanter.
Moi aussi j’aime les trucs hard. Du coup, je me dégoûte !
— Non ! s’exclame Ana.
Ce mot claque comme un fouet.
— Non, quoi ?
— Tu n’as rien en commun avec lui. (Elle lit carrément dans mes pensées !) Rien.
Oh, ma douce Ana… tu te trompes.
— Nous sommes faits de la même étoffe.
— Pas du tout ! (Son ton est sans appel.) Son père est mort à la suite d’une bagarre dans un bar. Sa
mère était alcoolique. Il est passé de foyer en foyer quand il était petit… et d’ennuis en ennuis. Vols de
voitures, essentiellement. Il a séjourné en centre de détention pour mineurs. (Putain, elle se souvient de
tout ce que je lui ai raconté dans l’avion pour Aspen.) Vous avez tous deux eu une enfance difficile, et vous
êtes tous deux nés à Detroit. Ça s’arrête là, Christian.
Elle pose ses poings sur ses hanches d’un air de défi. Mais elle ne me convaincra pas, même si elle n’est
vêtue que d’une serviette. Je sais très bien ce que je suis.
Toutefois, je ne veux pas la contrarier. Se disputer ne serait pas bon pour elle, ni pour le bébé.
— Ana, ta foi en moi est touchante, surtout après ce qui s’est passé ces derniers jours. On en saura plus
avec Welch.
— Christian…
Je dépose un baiser sur ses lèvres pour clore le sujet.
— Assez. Ne boude pas. Viens, je vais te sécher les cheveux.
Elle pince les lèvres mais, à mon grand soulagement, elle ne me pose plus de questions.
Je l’entraîne dans la chambre, puis m’habille rapidement dans le dressing : un jean et un tee-shirt. Et je
lui apporte un pantalon de survêt et un de mes tee-shirts.
Pendant qu’elle enfile les vêtements, je branche le sèche-cheveux, m’assois sur le lit et lui fais signe de
me rejoindre. Ana se cale entre mes jambes. J’adore passer la brosse dans ses cheveux. C’est tellement
apaisant.
Nous nous taisons tous les deux. Seul le vrombissement de l’appareil déchire le silence. Je sens les
épaules d’Ana se détendre.
— Clark t’a dit autre chose pendant que j’étais inconsciente ?
Sa question interrompt notre douce torpeur.
— Pas que je me souvienne.
— J’ai entendu quelques-unes de tes conversations, tu sais…
— Ah bon ?
— Oui. Mon père, ton père, l’inspecteur Clark… ta mère.
— Et Kate ?
— Kate est passée ?
— En vitesse, oui. Elle aussi est furieuse contre toi.
— Tu veux bien arrêter ta rengaine « le monde entier est fâché contre Ana » ? lance-t-elle sur un mode
presque aussi strident que le sèche-cheveux.
— Je dis ce qu’il en est, c’est tout.
— Bon, d’accord, reprend-elle, j’ai fait une connerie, mais je te rappelle que ta sœur était en danger.
— Oui, c’est vrai.
Dans le mille, Ana. Chaque fois, tu mets dans le mille.
J’éteins le sèche-cheveux et attrape son menton, pour la regarder dans les yeux – des yeux où je
pourrais me noyer. Non, je ne suis pas furieux, madame Grey. C’est de l’admiration que j’ai pour vous.
— Merci. Mais plus d’imprudences, compris ? Parce que la prochaine fois, tu auras une fessée qui te
mettra le cul à vif.
Elle s’étrangle.
— Tu ne ferais pas ça ?
— Si. (J’ai du mal à cacher mon amusement.) Et avec la bénédiction de ton père !
Le regard d’Ana devient soudain plus intense. La tension sexuelle est palpable dans l’air. Il suffirait
d’une étincelle…
Ana, non…
Et elle me saute dessus.
Je l’attrape, la plaque sur le lit. Mais je la vois grimacer de douleur. Je la gronde :
— Reste sage !
Je ne suis pas en colère. Pas du tout.
— Désolée.
Elle caresse ma joue. Je prends sa main et embrasse sa paume.
— Franchement, Ana, tu ne te soucies vraiment pas de ta sécurité.
Je soulève le bas de son tee-shirt et effleure son ventre.
Une vibration nouvelle me parcourt. Il y a de la vie, là-dessous. La chair de ma chair. Notre enfant.
— Il ne s’agit plus seulement de toi, dis-je en glissant mes doigts sous l’élastique de son pantalon.
Ana se tend, prend une longue inspiration. Je connais ce son.
Le désir d’Ana. Irrésistible. Notre alchimie qui se met en branle. Mais c’est impossible. Elle est blessée.
À contrecœur, je retire ma main, rajuste son tee-shirt, puis coince une mèche rebelle derrière son oreille.
— Arrête.
— Ne me regarde pas comme ça, j’ai vu tes bleus, et la réponse est non.
— Christian, gémit-elle, implorante.
— Non. Au lit.
Je me redresse pour couper court à la tentation.
— Au lit ?
— Tu as besoin de te reposer.
— J’ai besoin de toi.
Ce n’est plus une plainte, mais un appel, un besoin impérieux. Je ferme les yeux pour rassembler mon
courage.
— Fais ce qu’on te dit, Ana.
— Compris, répond-elle avec une moue taquine.
— Je vais t’apporter ton déjeuner, dis-je, soulagé de la voir prendre mon refus avec humour.
— Tu vas faire la cuisine ? s’étonne-t-elle.
— Je vais réchauffer quelque chose, Mme Jones a tout préparé.
— Christian, laisse-moi m’en occuper. Enfin, si j’ai envie de sexe, je suis en état de faire la cuisine !
Elle tente de se relever mais grimace aussitôt de douleur.
Nom de Dieu, Ana !
— Au lit !
Je lui indique l’oreiller. Je suis inflexible.
— Alors viens te coucher avec moi, tente-t-elle une dernière fois.
Mais qu’est-ce qu’elle a dans le corps ! En tout cas pas toi, Grey ! Et depuis un bout de temps !
— Ana, au lit. Tout de suite.
Elle se renfrogne, se lève, et laisse tomber son pantalon d’un geste théâtral. Malgré son air grincheux,
elle est adorable. Je réprime un sourire et ajoute en tirant la couette :
— Tu as entendu le Dr Singh. Elle t’a dit de te reposer.
Ana se glisse dans le lit et croise les bras, pour bien montrer son mécontentement.
— Ne bouge pas.
Je contemple une dernière fois son beau visage et file à la cuisine à la recherche du sauté de poulet dont
Taylor m’a parlé ce matin.
Ça fait plaisir de voir Ana dévorer le plat de Mme Jones. Je suis assis en tailleur sur le lit et mange aussi.
En plus d’être délicieux, ce sauté de poulet est très nourrissant, et c’est parfait pour Ana.
— Tu l’as très bien réchauffé, raille-t-elle d’une voix ensommeillée.
Et sans me brûler, cette fois !
— Tu as l’air fatiguée.
Je dépose mon assiette, descends du lit et récupère le plateau.
— Mouais, concède-t-elle.
— Tant mieux. Dors. (Je l’embrasse sur le front.) J’ai du boulot, je travaillerai ici si ça ne t’embête pas.
Elle hoche la tête et ferme les yeux. Quelques secondes plus tard, elle s’est assoupie.
Ros m’a envoyé un premier compte rendu de sa visite à Taiwan. Même si ce qu’elle a vu est très
encourageant, il est important que je vienne en personne visiter les installations. Et le plus tôt sera le
mieux. Je trouve bizarre de lire ce rapport. Voilà des jours que je n’ai pas pensé au travail, au chantier
naval, ni même au reste du monde. Concentré sur la santé de ma femme, j’ai perdu le fil du temps. Je
relève la tête. C’est bien, elle dort toujours.
Je consulte mes autres mails. Il y a une projection détaillée des profits avec Geolumara, et un mail très
optimiste de Hassan concernant GEH-Fibres optiques. Le moral est au plus haut et le travail avance bien.
Apparemment, ma visite a remotivé les troupes.
Taylor frappe à la porte.
— Welch est ici, monsieur.
Il parle si bas que je l’entends à peine. Après avoir lancé un dernier regard à ma belle endormie, je suis
Taylor dans le salon.
Welch est debout devant les baies et admire la vue. Il tient une grosse enveloppe kraft.
C’est le moment, Grey !
— Bonjour, Welch.
— Bonjour, monsieur Grey.
— Vous voulez qu’on aille dans mon bureau ?
J’écoute la respiration d’Ana et me cale sur la sienne. Me concentrer sur l’air qui entre et sort de ses
poumons me permet de ne pas penser aux photographies que Welch m’a montrées.
Pourquoi Carrick et Grace ne m’ont-ils rien dit ?
J’ai vécu avec Jackson Hyde !
J’ai fouillé tous les recoins de ma mémoire sans rien trouver. L’époque où j’ai été placé en famille
d’accueil est enfouie dans les limbes du passé. Je ne me souviens de rien. Rien. Tout est parti.
Non. Tout a été effacé. À la place, il y a un trou, un trou noir béant, plein d’incertitudes.
C’est très troublant. Je devrais me souvenir… Me rappeler quelque chose, non ? Pourquoi ce rien ?
Ana remue. Elle ouvre les yeux, trouve les miens.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Welch est passé.
— Et ?
— J’ai vécu avec ce fils de pute.
C’est si énorme que j’ai du mal à prononcer ces mots.
— Avec Jack ? Vous êtes parents ?
— Non. Non, Dieu merci.
Elle se décale dans le lit et soulève la couette, m’invitant à la rejoindre. Cette fois, je ne me fais pas
prier. J’ai besoin d’elle. Elle est mon ancre, mon havre. Elle seule peut m’aider à comprendre pourquoi il y
a ce trou en moi. J’ôte mes chaussures, prends les photographies et me glisse dans le lit. Je pose ma tête
sur son ventre, mon bras sur le haut de sa cuisse. Elle passe doucement la main dans mes cheveux. Ce
geste est si réconfortant, si apaisant.
— Alors quoi ? Je ne comprends pas…
Je ferme les yeux. Je revois Welch, entends sa voix éraillée… je lui résume ce qu’il m’a dit :
— Entre le moment où la pute est morte et celui où Carrick et Grace m’ont adopté, j’ai vécu dans une
famille d’accueil. (Je m’interromps, je manque d’air.) Mais je n’en ai aucun souvenir.
La main d’Ana s’immobilise.
— Pendant combien de temps ?
— Environ deux mois.
— En as-tu parlé à tes parents ?
— Non.
— Tu devrais, ils pourraient peut-être t’aider à te rappeler.
Je la serre plus fort. Ana. Ma bouée de sauvetage.
— Tiens.
Je lui tends les photos. Je les ai examinées sous toutes les coutures dans l’espoir que cela raviverait mes
souvenirs, mais en vain. Sur le premier cliché, il y a une petite maison avec une porte jaune. Sur le
deuxième, un couple prend la pose, des gens modestes, avec leur marmaille – trois gamins comme on en
voit partout – plus Jackson Hyde, âgé de huit ans, et… moi. J’ai quatre ans. Un rebut de l’humanité. Des
guenilles pour vêtements, un regard farouche, avec dans les mains une couverture infâme. Il est évident
que je suis sous-alimenté. Voilà pourquoi je tiens tant à voir Ana manger !
— C’est toi ?
— C’est moi, réponds-je d’une voix presque inaudible.
Je contemple le soir qui tombe derrière les fenêtres. Le ciel est strié d’orange et de rose, signes
annonciateurs de l’obscurité. Des ténèbres qui vont réclamer leur dû : moi ! Parce que je leur appartiens.
Une enveloppe d’homme. Une coquille vide. Il me manque certaines parts de moi-même. Des morceaux
dont j’ignorais l’existence jusqu’à aujourd’hui. Et cela me terrifie.
Que s’est-il passé à l’époque ? Pourquoi ai-je tout occulté ? Tout ce qui me reste, c’est cette colère
sourde sous ma peau. Et à présent elle est dirigée contre Carrick et Grace.
Pourquoi ne m’ont-ils rien dit, bordel ?
Je ferme les yeux. Je ne veux pas retourner dans les ténèbres. J’y suis resté trop longtemps. Je veux Ana.
La lumière d’Ana !
— C’est Welch qui t’a apporté ces photos ?
— Oui, mais je ne me souviens pas de tout ça.
— Pourquoi te souviendrais-tu de cette famille ? Tu étais tout petit, Christian. Pourquoi est-ce que ça
t’inquiète autant ?
— Je me rappelle ce qui s’est passé avant et après, mais ça… c’est comme s’il y avait un grand gouffre
dans ma vie.
— Le petit rouquin, c’est Jack ?
— Oui.
Ana reste silencieuse un moment. Je la serre plus fort.
— Quand Jack m’a appelée pour me prévenir qu’il détenait Mia, il m’a dit que, si les choses s’étaient
passées autrement, ça aurait pu être lui.
Un frisson me traverse. Un frisson de dégoût.
— Ce fils de pute !
— Tu crois que, s’il a fait tout ça, c’est parce que les Grey t’ont adopté, toi, plutôt que lui ?
— Qui sait ?
— Il savait peut-être déjà que j’étais avec toi quand j’ai passé mon entretien d’embauche. Il avait peut-
être décidé de me séduire dès le début, pour t’atteindre.
Je perçois aussi la peur dans la voix d’Ana.
— Je ne crois pas. Il a entamé ses recherches sur ma famille une ou deux semaines après ton embauche
à la SIP. Barney connaît les dates exactes. En plus, Ana, avant toi, il avait baisé toutes ses assistantes et il
les avait filmées.
Ana ne répond rien. À quoi pense-t-elle ?
Oui, j’aurais pu finir comme Hyde si je n’avais pas été adopté.
Bordel ! Je suis comme Hyde ! Un monstre. C’est ça que comprend Ana, en ce moment ?
— Christian, je pense que tu devrais parler à tes parents.
Elle bouge. Je soulève mon bras et elle glisse dans le lit pour venir à ma hauteur.
— Laisse-moi les appeler. (Je secoue la tête.) S’il te plaît.
Il y a tant de compassion dans son regard, tant d’amour. Peut-être que je ne suis pas le clone de Hyde à
ses yeux.
Appeler mes parents ? Ont-ils les pièces manquantes du puzzle ?
— Je vais les appeler, moi.
— On peut aller les voir ensemble, ou tu peux y aller seul. Comme tu veux.
— Non. Il vaut mieux qu’ils viennent ici.
— Pourquoi ?
— Je ne veux pas que tu bouges.
— Christian, je suis capable de faire un trajet en voiture.
— Non. De toute façon, dis-je avec un sourire, on est samedi soir, ils ont sans doute des mondanités
prévues.
— Appelle-les. Cette nouvelle t’a bouleversé, c’est évident. Ils pourront peut-être t’éclairer.
Je la regarde, mais je ne vois aucun jugement dans ses yeux. Il n’y a que de l’amour, comme un rai de
lumière perçant mes ténèbres.
— D’accord.
Je décroche le téléphone sur la table de chevet et appelle mes parents sur leur ligne fixe. Ana m’enlace
et pose sa tête sur mon torse pendant que ça sonne.
— Allô, papa ?
Ils sont chez eux !
— Suis ravi de t’entendre, fiston. Comment va Ana ?
— Ana va bien. On est à la maison. Welch vient de s’en aller. Il a trouvé un rapport entre Hyde et moi.
— Un rapport ? Comment ça ?
— Une famille d’accueil à Detroit.
Carrick reste un moment silencieux.
— Je ne me rappelle rien de tout ça, dis-je, sentant la honte et la colère monter en moi.
Un cocktail détonant. Ana me serre plus fort.
— Christian. Ça fait si longtemps. C’est normal que tu ne te souviennes pas. Mais ta mère et moi
pouvons tout t’expliquer.
— Ah oui ? fais-je plein d’espoir.
— On peut passer, si tu veux. Maintenant, ça te va ?
— Vous pouvez faire ça ? dis-je, sidéré.
— Bien sûr. J’apporterai les papiers de l’époque. On arrive tout de suite. Et on sera contents de voir Ana.
Des papiers ? Quels papiers ?
— Génial.
Je raccroche et me tourne vers Ana.
— Ils arrivent.
J’ai demandé de l’aide à mes parents et… ils rappliquent.
— Je devrais m’habiller, suggère Ana.
Je ne la lâche pas.
— Reste là.
— D’accord.
Elle m’offre le plus doux des sourires et se blottit à nouveau contre moi.
Nous sommes dans l’entrée, main dans la main, prêts à accueillir mes parents. Le visage de Grace
s’illumine quand elle voit Ana. À contrecœur, je la lâche pour que ma mère puisse la serrer dans ses bras.
— Ana, Ana, Ana, ma chérie, chuchote-t-elle, tu as sauvé deux de mes enfants, je ne pourrai jamais assez
te remercier.
C’est vrai. Elle m’a sauvé aussi !
Papa l’étreint à son tour, les yeux brillants de tendresse paternelle. Il l’embrasse sur le front. Derrière
eux, Mia est là. Je ne m’y attendais pas. Elle se jette dans ses bras.
— Merci de m’avoir sauvée de ces ordures.
Ana grimace de douleur.
— Mia ! Attention ! Tu lui fais mal !
Au ton sec de ma voix, tout le monde sursaute.
— Oups ! Désolée !
— Ça va, répond Ana avec un petit sourire contraint.
— Ne sois pas si rabat-joie ! lance ma petite sœur en me prenant par la taille.
Je me renfrogne, mais la garde serrée contre moi. Dieu merci, Mia va bien.
Ma mère nous rejoint et je lui montre les photographies de Welch. Elle examine le portrait de famille,
puis laisse échapper un petit cri et se couvre la bouche d’effarement. Papa s’approche et passe son bras
sur ses épaules.
— Mon chéri…, murmure Grace en me caressant la joue.
Son regard est fébrile et douloureux. Pourquoi ? Elle me cache quelque chose ?
Taylor nous interrompt :
— Monsieur Grey ? Mlle Kavanagh, son frère et le vôtre sont en train de monter.
Quoi ?
— Merci, Taylor.
— J’ai appelé Elliot pour lui dire qu’on venait ici, explique Mia, comme ça, on va pouvoir fêter tous
ensemble le retour d’Ana à la maison !
Mes parents paraissent soudain inquiets.
— Bon, alors on va sortir des trucs à grignoter ! propose Ana en m’adressant un regard complice. Mia,
tu viens me donner un coup de main ?
— Avec plaisir.
Ma sœur prend le bras de ma femme, et toutes deux se dirigent vers la cuisine.
Mes parents me suivent dans mon bureau. Je les fais asseoir et me plante devant eux. D’un coup, j’ai
l’impression d’être mon père quand il s’apprêtait à me réprimander lorsque j’avais fait une bêtise ! S’ils
sont ici, c’est qu’ils sont disposés à m’apporter des réponses.
Grace est la première à parler, avec sa voix forte et claire de médecin.
— Sur ces photos, ce sont les Collier. Ils ont été ta famille d’accueil. Tu as été placé chez eux après la
mort de ta mère biologique. Parce que, selon la loi du Michigan, nous devions attendre de voir si des
membres de ta famille se manifestaient pour te prendre en charge. (Elle ferme les yeux, comme si elle
revivait un cauchemar.) Une attente atroce. Deux mois entiers.
Je me racle la gorge pour contenir mon émotion.
— Sur cette photo, dis-je en désignant le cliché dans les mains de Grace. Le garçon aux cheveux roux.
C’est Jack Hyde.
Carrick s’approche et ils examinent ensemble l’image.
— Je ne me souviens pas de lui, déclare Carrick.
Maman secoue la tête.
— Moi non plus. On n’avait d’yeux que pour toi, Christian.
— Ces gens… ils étaient… gentils ?
Les yeux de Grace s’emplissent de larmes.
— Oh, mon chéri. Ils étaient merveilleux. Mme Collier t’adorait.
Je pousse un soupir de soulagement.
— Je ne savais pas. Je ne me souviens pas.
Grace me prend la main et m’observe avec intensité.
— Christian, tu avais subi un énorme traumatisme. Tu ne pouvais – ou ne voulais plus – parler. Tu étais
tout maigre. Je ne peux imaginer les horreurs que tu as vécues quand tu étais tout petit. Mais avec les
Collier, ça a pris fin. (Elle me serre fort la main, pour que je la croie.) C’était de bonnes personnes.
— Dommage que je ne me souvienne pas d’eux.
Elle se lève.
— C’est normal. Pour nous cela a duré une éternité, mais il ne s’agissait que de deux mois. Notre
dossier d’adoption avait déjà été approuvé. Heureusement. Sinon, cela aurait été beaucoup plus long.
— Ce doit être éprouvant d’être dans le flou comme ça, intervient mon père, mais j’ai ici quelques
petites choses de cette époque. Cela t’aidera peut-être à te souvenir.
Il sort une enveloppe de sa poche. Je m’assois avec raideur derrière le bureau et l’ouvre. À l’intérieur, je
trouve un curriculum vitae de M. et Mme Collier, et des détails sur leur famille : une fille et deux garçons.
Il y a des lettres et deux dessins… mes dessins ?
Je les regarde et je frémis.
Ce sont deux esquisses au crayon de couleur. Une vue enfantine de la maison à la porte jaune. Avec des
silhouettes sur le perron. Deux adultes et cinq enfants.
Le soleil brille. Énorme. Bardé de rayons.
L’autre dessin est semblable, mais tous les enfants ont un cornet de glace à la main.
C’est une image plutôt joyeuse.
— Elle nous envoyait des nouvelles de toi toutes les semaines. Et nous te rendions visite tous les week-
ends.
— Pourquoi vous ne m’en avez jamais parlé ?
Grace et Carrick échangent un regard.
— Le sujet n’est jamais venu sur la table, répond mon père, la bouche pincée, comme s’il était plein de
remords. Nous voulions que tu oublies, que tu oublies tout ça…
Je hoche la tête.
Que j’oublie ma vie avec la pute camée. Et son mac. Que j’oublie ma vie avant eux.
Je ne leur en veux pas. Moi aussi, j’aurais aimé oublier.
— J’espère que cela aura répondu à quelques-unes de tes questions, ajoute papa.
— Oui. J’ai bien fait de vous appeler. C’était une idée d’Ana.
Carrick sourit.
— Ana est une femme courageuse, Christian.
Puis il lance un coup d’œil vers Grace. Elle acquiesce comme si elle donnait un consentement
silencieux. Alors il me tend une autre enveloppe.
Je les regarde, étonné. À l’intérieur, il y a un certificat de naissance.
ÉTAT DU MICHIGAN
CERTIFICAT DE NAISSANCE
Kristian Pusztaï
PRÉNOM(S) ET NOM DE L’ENFANT
NOM DE NAISSANCE
Les informations reproduites sur ce document sont conformes à celles inscrites au registre de l’état civil que
nous détenons.
Kristian va mieux aujourd’hui. Il refuse toujours de parler. Nous ne savons pas s’il en est capable ou non. Il a un sacré caractère
quand même. Les autres enfants ont peur de lui.
Kristian n’accepte toujours pas qu’on le touche. Il pique une crise si on s’avise de le faire.
Kristian est affamé. Il a un appétit d’ogre pour un poids plume comme lui. Ses plats favoris sont les pâtes au fromage et les
glaces.
Phoebe, notre fille, l’a pris en affection. Elle l’adore et il accepte sa présence. Elle dessine avec lui. Je ne pense pas qu’il ait
souvent dessiné.
Aujourd’hui, Kristian a eu une crise. Il ne voulait pas se séparer de sa couverture. Mais elle est crasseuse. Il a fallu que je le fasse
asseoir devant la machine à laver pendant qu’elle tournait. C’est la seule chose qui a pu le calmer.
Les souvenirs remontent par vagues, mais le trait commun c’est cette sensation d’être submergé,
impuissant. Je suis dans un lieu que je ne connais pas, dans une famille que je ne connais pas. Cela a dû
être très traumatisant pour moi. Voilà pourquoi j’ai choisi d’oublier cette période. Mais après avoir lu ces
notes, je sais qu’on ne m’a pas fait de mal là-bas. Maintenant, je me souviens de Phoebe. Elle me chantait
des chansons. Des comptines idiotes. Elle était gentille, en particulier avec moi.
Je suis heureux que mes parents aient gardé ces lettres. Elles montrent comment j’ai évolué. Je ne suis
plus cet enfant effrayé. Il n’existe plus.
Peut-être que je devrais les montrer à Ana. En même temps, je me souviens de sa réaction avec les
photos, de sa peine de voir un enfant aussi maigre et négligé. Et ça me rappelle ce connard de Hyde…
tout ce qu’on a en commun, lui et moi.
Ça suffit !
Ana a eu son compte d’horreurs ces derniers jours.
Je glisse les notes, les dessins et les photographies dans une pochette que j’étiquette KRISTIAN et la
range dans mon armoire à dossiers. Je la lui montrerai un autre jour quand elle sera complètement
rétablie. De toute façon, il faut que je parle de tout ça à Flynn. C’est lui mon thérapeute. Pas ma femme.
Je referme l’armoire. Ana dort lorsque je me glisse dans le lit et me blottis contre elle. Elle marmonne
quelque chose pendant que je respire son odeur apaisante.
Mon attrape-rêves.
LUNDI 19 SEPTEMBRE 2011
Ana est lovée contre moi, toujours endormie. Il est 7 h 16. D’ordinaire, je me lève plus tôt, mais ces
derniers jours ont été éprouvants pour moi aussi. C’est peut-être à cause de ma séance de gym de la
veille. Non seulement j’ai couru, mais j’ai fait deux séries aux agrès et une heure au rameur. Je souris, le
nez au plafond – j’ai très envie d’aller courir à nouveau ce matin. Je déborde d’énergie.
Peut-être devrais-je laisser Ana s’occuper de moi à sa manière.
C’est tentant ! Trop tentant.
Je prends une grande inspiration pour refréner mes pulsions, récupère mon téléphone et sors du lit. Je
reviendrai peut-être tout à l’heure quand elle sera réveillée. Pour l’instant, j’ai faim !
— Bonjour, monsieur ! lance Gail dans la cuisine.
Si elle est surprise de me voir en pyjama, elle ne montre rien et file vers la Gaggia pour me préparer un
café.
— Bonjour, madame Jones.
— Comment allez-vous ce matin ?
— Encore un peu vaseux.
Elle réprime un petit sourire.
— Qu’est-ce que je vous prépare ?
— Une omelette, s’il vous plaît.
— Avec bacon, champignons et fromage ?
— Parfait, dis-je alors qu’elle pose devant moi une tasse de café.
Je feuillette le Seattle Times. Ma femme ne fait plus la une. Tant mieux ! Alors que je m’interroge sur
notre programme de la journée, je tombe sur la section « Biens immobiliers ».
Mais oui !
— Gail ! Si Ana est en forme aujourd’hui, nous irons peut-être faire un tour dans notre nouvelle maison.
Vous voulez bien nous préparer un panier pique-nique ?
— Avec plaisir, monsieur. Je demanderai à Taylor de le descendre dans la R8 quand ce sera prêt.
— Merci.
J’appelle Andrea pour lui demander de déplacer tous mes rendez-vous de la journée.
— Très bien, monsieur, répond-elle, imperturbable. Comment va Mme Grey ?
— Mieux. Beaucoup mieux. Merci.
— C’est une bonne nouvelle.
— Vous pouvez me joindre sur mon portable, au besoin.
L’omelette est parfaite. Je mange avec appétit quand j’aperçois Ana sur le seuil. Elle paraît reposée.
L’hématome sur sa joue s’est estompé. Bizarrement, elle est habillée, comme si elle s’apprêtait à sortir.
Elle porte une petite jupe qui frise l’indécence. On ne voit que ses longues jambes et ses talons hauts
spécial « baise-moi ».
— Bonjour, madame Grey, dis-je. Vous allez quelque part ?
— Au bureau.
Son sourire radieux illumine toute la pièce.
— Ça m’étonnerait. Le Dr Singh t’a donné une semaine d’arrêt de travail.
— Christian, je n’ai aucune envie de passer la journée toute seule à traîner au lit, alors autant aller au
bureau. Bonjour, Gail.
— Madame Grey, répond Mme Jones en s’efforçant de cacher son sourire. Voulez-vous votre petit
déjeuner ?
— S’il vous plaît.
— Du muesli ?
— Je préférerais des œufs brouillés avec des toasts au blé complet.
— Très bien, madame.
— Ana, tu ne vas pas au bureau.
Ça m’amuse de la voir croire au père Noël !
— Mais…
— Non, ne discute pas.
Je suis le patron de ton patron ! Et le big boss a dit non !
Elle plisse les yeux de courroux, puis peu à peu son expression passe à l’étonnement lorsqu’elle me voit
toujours en pyjama.
— Tu ne vas pas travailler ?
— Non.
— On est bien lundi, non ?
— Aux dernières nouvelles, oui, lui réponds-je avec un sourire jusqu’aux oreilles.
— Tu sèches ?
— Je ne compte pas te laisser seule ici pour que tu fasses encore des bêtises.
Elle se juche sur le tabouret à côté de moi, sa jupe se retrousse plus haut encore, laissant apparaître ses
cuisses parfaites.
— Tu es superbe. (Taquine, elle croise les jambes.) Vraiment superbe. Surtout ça… (Incapable de
résister, je fais courir mon doigt au-dessus de ses bas, sur sa peau nue.) Elle est très courte, cette jupe.
— Ah bon ? Je n’avais pas remarqué.
Elle se met à rougir. Décidément, elle ne saura jamais mentir !
— Vraiment, madame Grey ? Je ne suis pas certain que cette tenue convienne au bureau.
— Mais puisque je ne vais pas au bureau, ton argument est caduc.
— Caduc ?
— Caduc.
Encore ce mot ! Je me retiens de sourire et retourne à mon omelette.
— J’ai une meilleure idée.
— Ah bon ?
Je croise son regard et soudain… C’est là, immanquable. Je reconnais cette lueur avide dans ses yeux.
Aussitôt, une tension délicieuse flotte dans l’air. Notre connexion personnelle.
Elle prend une longue inspiration et, pour la faire marcher, je susurre d’un ton lascif :
— On pourrait aller voir les travaux de la nouvelle maison.
D’abord déconcertée, elle finit par sourire.
— Avec plaisir. Mais dis-moi, tu n’es pas obligé d’aller au bureau ?
— Non, Ros est rentrée de Taiwan. Tout s’est bien passé.
L’avantage d’être le patron !
— Je pensais que c’était toi qui devais aller à Taiwan ?
— Ma femme était à l’hôpital.
— Ah.
— Oui, alors aujourd’hui, j’ai décidé de profiter d’elle.
J’avale une gorgée du bon café de Mme Jones.
— Profiter de moi ? répète-t-elle d’une voix vibrante.
Oh, bébé.
Mme Jones dépose ses œufs brouillés devant elle.
— Profiter de toi.
Ana regarde tour à tour son assiette et moi. Et ce sont les œufs qui gagnent.
— C’est bon de te voir manger. (Je me lève et embrasse ses cheveux.) Je vais prendre une douche.
— Je peux venir te savonner le dos ?
— Non. Mange.
Je me dirige vers la salle de bains, sentant son regard dans mon dos. Juste avant de quitter la pièce,
j’ôte mon tee-shirt pour la faire enrager.
Grey ! On se reprend !
Ana a d’abord voulu voir son père. Mais nous ne restons pas longtemps car il est avec M. Rodriguez, et
les deux hommes regardent le match de foot de la veille – Manchester contre Chelsea. Manchester mène
deux buts à zéro, ce qui semble mettre en joie le père de José.
Je lâche un soupir. J’ai beau faire des efforts, le football européen m’ennuie à mourir.
Ana a pitié de moi et écourte mes souffrances.
Merci, bébé !
Je me laisse aller au fond du siège de la R8 tandis que nous roulons vers notre nouvelle maison. Je suis
curieux de découvrir ce qu’a fait Elliot, le Grand Destructeur, et de voir notre nouveau foyer sortir de
terre.
Ana a troqué ses Louboutin contre de sages ballerines. Je vois son pied battre la cadence avec les voix
de Crosby, Stills & Nash qui emplissent l’habitacle. Elle a l’air heureuse de sortir. Ces deux jours au lit lui
ont fait du bien. Ses joues ont repris des couleurs et elle me gratifie d’un sourire quand je la regarde en
coin. Sa dernière rencontre avec Hyde semble appartenir au passé.
Pour toi aussi, Grey ! N’y pense plus !
Je ne me doutais pas que tout raconter à Ana aurait un effet aussi bénéfique. Je me sens plus léger, plus
libre. Même si je suis toujours attaché, par la plus exquise des chaînes, à la merveilleuse femme à côté de
moi. Elle me connaît si bien. Elle repousse les ténèbres, laisse entrer la lumière. La chaleur de son amour
m’inonde.
Je tends le bras, pose ma main sur sa cuisse, puis remonte les doigts vers sa peau nue au-dessus du bas.
Ana arrête mon geste.
— Tu vas continuer longtemps à m’allumer comme ça ?
Pardon, c’était involontaire.
— Peut-être.
— Pourquoi ?
— Parce que je peux.
Mes doigts remontent plus haut, vers son entrejambe.
— On peut être deux à jouer à ce petit jeu-là, souffle-t-elle.
— Allez-y, madame Grey.
Elle prend ma main et la repose sur mon genou.
— Dans ce cas, bas les pattes.
— Comme vous voulez, madame Grey.
J’ai du mal à dissimuler mon sourire. J’aime taquiner Ana.
Non, je l’aime tout court. C’est aussi simple que ça.
Je m’arrête devant l’entrée de notre maison. Je compose le code d’accès. Le grand portail en métal
s’ouvre en grinçant. Il va falloir le remplacer, mais c’est un détail. Alors que nous remontons l’allée, je
regrette de ne pas avoir décapoté. L’herbe est haute et un beau soleil de septembre brille dans le ciel. Les
arbres se sont parés des couleurs chatoyantes de l’automne. Le détroit de Puget au loin miroite de mille
feux. L’endroit est idyllique.
Et c’est chez nous.
Au détour d’un virage, notre maison apparaît, cernée par les camions de l’entreprise d’Elliot. La bâtisse
est masquée par les échafaudages et des ouvriers s’activent sur le toit. Je me gare devant le perron, coupe
le moteur et me tourne vers Ana.
— Allons retrouver Elliot.
— Il est là ?
— J’espère, vu combien je le paie.
Elle éclate de rire et nous sortons de voiture. Aussitôt, une voix retentit :
— Hé, frangin !
Il nous faut quelques instants pour le repérer. Il est perché sur le toit et agite les bras, tout content. À le
voir sourire ainsi comme un benêt, on croirait le chat du Cheshire !
— Ben dis donc, il était temps ! Restez là, je descends tout de suite.
Je prends la main d’Ana et, en l’attendant, nous contemplons la façade de la maison. Elle est plus
grande que dans mon souvenir.
Il y aura plein de chambres pour notre enfant. Mon nouveau mode de pensée ne laisse pas de me
surprendre.
Enfin, Elliot apparaît à la porte d’entrée, couvert de poussière.
— Salut, vieux ! (Cet idiot m’attrape le bras et le secoue comme s’il s’agissait du levier d’une pompe !)
Et comment va la petite dame ?
Il la soulève par la taille, la fait tourner en l’air.
— Mieux, merci, répond-elle en riant malgré la douleur.
Tout doux ! Elle a les côtes en vrac !
Je lance un regard noir à mon frère, mais ça ne lui fait ni chaud ni froid. C’est son jour de gloire et rien
ne saurait le gâcher !
— Allons dans le bureau de chantier. Il faut que vous portiez un machin comme ça.
Il donne une tape sur son casque.
Elliot nous fait visiter la maison, du moins ce qu’il en reste. Il a quasiment abattu tous les murs. Avec
force détails, il nous explique les travaux en cours et combien de temps chaque étape va prendre. Quand il
est dans son élément, Elliot est passionnant. Ana et moi sommes tout ouïe.
Le mur du fond a disparu. C’est là que sera installée la grande baie de Gia, et la vue sera spectaculaire.
Il y a quelques voiliers sur l’eau et je suis tenté de prendre le Grace pour aller naviguer après notre visite.
Mais ce serait une mauvaise idée. Ana a besoin de repos.
— On espère avoir fini pour Noël, annonce Elliot.
— Plutôt pour l’année prochaine, non ? fais-je remarquer.
— Va savoir. Si tout va bien, c’est jouable.
La visite se termine par la cuisine.
— Bon, je vous laisse explorer.
— Merci, Elliot.
En nous lançant un grand salut, il remonte l’escalier pour retrouver son équipe sur le toit.
— Alors, heureuse ? dis-je en prenant la main d’Ana.
— Très ! J’adore !
— Moi aussi.
— Tant mieux. J’ai pensé qu’on pourrait accrocher les natures mortes ici, suggère-t-elle en désignant un
mur.
J’acquiesce.
— Il faut aussi que tu décides où mettre les portraits que José a faits de toi.
— Là où je ne les verrai pas souvent, répond-elle, ses joues se parant d’un rose délicieux.
— Ne dis pas ça. Ce sont mes photos préférées. J’adore celle qui est dans mon bureau.
— Je ne vois vraiment pas pourquoi.
— Il y a pire que de regarder ton beau visage souriant toute la journée. Tu as faim ?
— Faim de quoi ?
Oh, bébé, ne me tente pas !
— De nourriture, madame Grey.
Je lui donne un léger baiser pour chasser sa mine déconfite. Elle pousse un long soupir.
— Ces jours-ci, j’ai toujours faim.
— On pourrait faire un pique-nique, tous les trois.
— Tous les trois ? Tu attends quelqu’un ?
— Dans sept ou huit mois environ.
Son visage s’éclaire.
— J’ai pensé que tu aimerais peut-être manger en plein air.
— Dans le pré ?
— D’accord.
Cette idée l’enchante. Encore une fois, elle a l’art de me rendre fier de moi.
— Ça va être un endroit formidable pour élever une famille, dis-je en posant ma main sur son ventre. J’ai
du mal à le croire !
Aussitôt ses doigts viennent recouvrir les miens.
— J’ai une preuve. Une photo.
— C’est vrai ? Le premier sourire de bébé ?
De son portefeuille, elle sort un papier et me le tend.
— Tu vois ?
C’est une image en noir et blanc, très granuleuse et grisâtre. Au milieu, il y a une sorte de poche
sombre et, tout au fond, une petite forme, une anomalie, grise sur le gris de l’arrière-plan, mais
parfaitement visible.
— Ah… le Petit Pois. (Soudain, j’ai du mal à respirer.) Je comprends mieux maintenant.
Notre Petit Pois. Notre minuscule petit homme. Bébé Grey.
Je regrette de n’avoir pas vécu ce moment avec elle.
— Ton enfant, murmure-t-elle.
— Notre enfant.
— Le premier d’une longue série.
— Une longue série ?
— Au moins deux, déclare-t-elle d’un ton plein d’espoir.
— Deux ? On pourrait y aller un à la fois, pour l’instant ?
Elle me sourit.
— Pas de problème.
Je lui prends la main et nous sortons de la maison. L’après-midi est splendide. L’odeur de l’océan, de
l’herbe grasse, des fleurs des champs embaume l’air. C’est le paradis sur terre. Et bientôt nous serons
trois.
— Tu vas l’annoncer quand à tes parents ?
— Je pensais l’annoncer à Ray ce matin mais M. Rodriguez était là.
Je comprends et vais ouvrir le coffre de la R8. Je récupère le panier d’osier et le plaid qu’Ana a acheté
chez Harrods à Londres.
— Viens.
Main dans la main, nous nous dirigeons vers le pré. Quand nous nous sommes suffisamment éloignés de
la maison, nous étalons la couverture. Je m’assois à côté d’elle, retire ma veste, mes chaussures et mes
chaussettes. Pendant un moment, je me contente de respirer, d’avaler de grandes goulées d’air frais. Nous
sommes protégés par les hautes herbes, coupés du monde, dans notre petite bulle de bonheur. Au moment
où Ana ouvre le panier pour découvrir les douceurs que nous a préparées Mme Jones, mon téléphone
vibre.
C’est Ros.
— … merci pour votre réponse et je suis ravie qu’Ana aille bien, me dit Ros au téléphone.
— Pas de problème.
C’est la deuxième fois qu’elle appelle et c’est mon troisième coup de fil depuis le début du pique-nique.
— Vous ne devriez pas être aussi indispensable.
— Vous me flattez, Ros !
Ana est étendue à côté de moi, écoutant à moitié la conversation. À ma dernière remarque, elle fronce
les sourcils.
— Prenez donc deux jours de congé, dis-je à Ros. Vous avez passé quasiment votre week-end à revenir
de Taiwan.
— C’est une bonne idée. Je pourrais prendre le jeudi et le vendredi, si ça vous va.
— Bien sûr, Ros. Allez-y.
— Alors c’est entendu. Merci, Christian. Au revoir.
Je lâche mon téléphone sur le plaid et regarde mon épouse. Elle a une expression rêveuse. Je pioche une
fraise qui reste du pique-nique et la passe doucement sur ses lèvres. Avec la pointe de sa langue, elle joue
avec le fruit puis ouvre la bouche et l’avale dans son antre chaud.
Mon entrejambe frémit.
— C’est bon ?
— Très, souffle-t-elle.
— Assez ?
— Assez de fraises, oui.
Personne ne peut nous voir…
Non, Grey ! Tiens-toi !
— Mme Jones prépare de sacrés bons pique-niques.
— C’est vrai.
Je m’allonge, pose la tête sur son ventre, ferme les yeux et m’efforce de ne pas penser à toutes les
choses que je voudrais lui faire à cet instant. Elle caresse mes cheveux. Comme c’est bon…
Mon BlackBerry sonne à nouveau.
C’est Welch ! Qu’est-ce qu’il veut ?
Agacé, je décroche.
— Welch ?
— Monsieur Grey, j’ai du nouveau. C’est Eric Lincoln de Lincoln Timber qui a payé la caution de Hyde.
Mais quel enculé !
Je me redresse. Tous mes signaux d’alerte passent au rouge.
— J’aimerais le surveiller, poursuit mon enquêteur. Si vous n’y voyez pas d’objection.
— Vingt-quatre heures sur vingt-quatre !
Comment Lincoln a-t-il osé pactiser avec Hyde ? C’est un casus belli !
— Je m’en occupe. Je ne sais pas ce qu’il a pu prévoir encore, ni comment ces deux-là se sont trouvés.
Mais je finirai par le savoir.
— Merci.
Je raccroche. J’ai toutes les peines du monde à contenir ma fureur. Je serre mon téléphone. Il est temps
de régler mes comptes. Mon plan est prêt depuis longtemps et, comme on dit, la vengeance est un plat qui
se mange froid. Je lance un petit sourire à Ana et appelle Ros.
— Christian ? Encore ? Je pensais que vous aviez pris un jour de congé !
J’attaque tout de suite dans le vif du sujet.
— Ros, on a combien d’actions Lincoln Timber ?
— Attendez deux secondes, je regarde… On détient soixante-six pour cent, en comptant toutes nos
sociétés écrans.
Parfait.
— Bon, consolidez les actions et virez le conseil de direction.
— Tous les membres ?
— Sauf le P-DG.
— Pourquoi, Christian ? Personne ne va comprendre.
— Je m’en fous.
— Il ne restera plus rien de la société. Le P-DG ne pourra plus rien faire. Si vous voulez liquider la
société, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre.
— Je comprends, mais faites-le, réponds-je en contenant ma colère.
Ros pousse un soupir résigné.
— Entendu. C’est votre argent.
— Merci.
— Je vais mettre Marco sur le coup.
— Tenez-moi au courant.
Quand je raccroche, Ana me regarde, inquiète.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Linc.
— Linc ? L’ex-mari d’Elena ?
— C’est lui qui a payé la caution de Jack.
Elle en reste bouche bée.
— Ça ne va pas lui porter chance, commente-t-elle. Hyde a profité de sa liberté pour commettre d’autres
crimes.
— Vous ne croyez pas si bien dire, madame Grey.
— Qu’est-ce que tu viens de faire, à l’instant ? demande-t-elle en s’asseyant devant moi.
— Je viens de l’entuber.
— Comme ça, sur un coup de tête ?
— Je suis du genre spontané.
— J’en sais quelque chose.
— Ça fait un bon moment que j’y pense, j’attendais l’occasion.
Un rachat hostile.
— Ah bon ?
Ana voudrait en savoir davantage. Je le lui dis ou pas ? Je prends une grande inspiration et lui lance un
regard appuyé. Attention Ana, ça va être hard…
— Il y a plusieurs années – j’avais vingt et un ans à l’époque –, Linc a tabassé sa femme quand il a
découvert qu’elle couchait avec moi : il lui a cassé la mâchoire, le bras gauche et quatre côtes. Et
maintenant je viens d’apprendre qu’il a payé la caution d’un homme qui a essayé de me tuer, qui a enlevé
ma sœur et qui a fracturé le crâne de ma femme. Il est temps de lui rendre la monnaie de sa pièce.
Je me souviens aussi lorsqu’il m’a frappé moi. Il m’avait presque démis le maxillaire. Par automatisme,
je pose la main sur mon menton. Je n’ai perdu conscience que quelques minutes, et ça lui a suffi pour
réduire en bouillie Elena.
Et je n’ai rien fait. J’étais sonné… sous le choc…
Arrête, Grey ! Arrête ça tout de suite !
Le visage d’Ana est tout pâle.
— En général, je ne suis pas motivé par la vengeance, reprends-je, mais je ne peux pas le laisser s’en
tirer comme ça. Elena aurait dû porter plainte, mais elle ne l’a pas fait. C’était sa prérogative. (Je serre les
dents.) En s’attaquant à ma famille, Linc en a fait une affaire personnelle. Je vais démanteler sa boîte et la
revendre en pièces détachées au plus offrant. Je vais le ruiner.
Ana m’observe avec intensité.
— En plus, ajouté-je pour détendre l’atmosphère, ça va être une opération rentable. (Elle bat des
paupières. Me découvre-t-elle avec horreur sous un jour nouveau ?) Pardon, je ne voulais pas te faire peur.
— Tu ne m’as pas fait peur.
Je hausse un sourcil. C’est vrai, ou dit-elle cela juste pour me rassurer ?
— Tu m’as surprise, c’est tout.
Je prends son visage dans mes mains et effleure ses lèvres des miennes.
— Je ferais n’importe quoi pour te protéger, pour protéger ma famille, pour protéger le petit.
Je pose ma main sur son ventre. Ana laisse échapper un hoquet. Ses yeux cherchent les miens. Et
encore une fois, cet abîme bleu exerce sa magie. Il m’appelle, m’envoûte.
Je la veux.
Elle est si excitante. Je descends mes doigts, presse son sexe par-dessus le tissu. Ana attrape ma tête,
s’agrippe à mes cheveux et ses lèvres se soudent aux miennes. Aussitôt, sa langue pénètre ma bouche, la
fouille.
Le désir me transperce à la vitesse de l’éclair et vibre jusqu’au bout de ma queue. Putain, je bande ! Je
grogne en lui rendant son baiser. Ma langue s’enroule à la sienne.
Ça fait si longtemps…
Son goût, son contact… Elle est mon Tout.
— Ana…, murmuré-je dans sa bouche.
Je suis ensorcelé, mes mains enveloppent son cul magnifique, descendent sur ses cuisses.
Merci à toi, petite jupe !
Elle commence à déboutonner ma chemise. Ses doigts rendus gauches par l’impatience me font revenir
un instant sur terre.
— Hou là, Ana… Stop.
Avec un grand effort de volonté, je trouve la force de m’écarter.
— Non, gémit-elle, en attrapant de ses dents ma lèvre inférieure. Non, j’ai trop envie de toi.
Ana, tu es blessée !
Mais mon corps est en manque, comme le sien.
— S’il te plaît, m’implore-t-elle. J’ai besoin de toi.
Comment résister à ça ! Bordel, je suis foutu ! Je suis emporté. Ma bouche trouve la sienne. Je
l’embrasse à nouveau, la butine… D’une main, je lui tiens la tête, de l’autre j’enserre sa taille, et je
l’allonge à côté de moi, sans jamais rompre le contact de nos bouches. Enfin ! Nos retrouvailles !
Quand je me redresse pour reprendre ma respiration, je la dévore du regard.
— Vous êtes belle, madame Grey.
— Vous aussi, monsieur Grey. À l’intérieur comme à l’extérieur.
Ce n’est pas si sûr.
Elle passe son doigt sur une ride de mon front.
— Ne fais pas la tête. Pour moi, tu es beau même quand tu es en colère.
Ses paroles sont si gentilles. Je l’embrasse à nouveau. C’est tellement bon de la sentir réagir, de sentir
son corps se cambrer contre le mien.
— Tu m’as manqué.
Mes mots sont bien faibles comparés à ce que j’éprouve. Elle est mon monde, mon cosmos.
Je fais courir mes dents le long de sa mâchoire.
— Toi aussi, tu m’as manqué. Ah, Christian…
Son désir m’enveloppe. Mes lèvres courent sur sa gorge, laissant une trace humide sur sa peau. Je
déboutonne son chemisier, l’ouvre et embrasse la courbe délicieuse de ses seins.
Ils sont plus gros que d’habitude. Déjà ?
— Ton corps change.
Mon pouce excite son téton sous le soutien-gorge, jusqu’à ce que la pointe se dresse, impatiente.
— Ça me plaît…
J’ai vraiment dit ça ? Peut-être bien. Je suis tellement amoureux de ma femme. J’insinue mon nez sous la
dentelle blanche. Avec les dents, je soulève le bonnet pour libérer son téton que la fraîcheur de la brise
automnale fait froncer. Je le prends dans ma bouche et le suce avec ardeur.
Ana pousse un petit cri. Merde, ses côtes ! Je m’arrête aussitôt.
— Ana ! Voilà, c’est bien ce que je disais, tu ne sais pas te protéger. Je ne veux pas te faire mal.
— Non, n’arrête pas… Je t’en prie.
Mon corps entier hurle… Mais il ne faut pas…
Et merde !
Avec douceur je la fais asseoir sur moi, mes mains remontent sur ses cuisses, jusqu’à la lisière des bas.
Comme elle est belle ! Ses cheveux tombent en cascade sur moi, ses yeux étincellent de désir.
— Voilà, tu seras mieux comme ça, et puis ça me permet de profiter du spectacle.
Je glisse un doigt sous le second bonnet pour libérer l’autre sein, puis les prends tous les deux dans mes
mains. Ana gémit, renverse la tête en arrière.
Oh, bébé…
Je pince ses tétons, les fais rouler, et les sens grandir sous mes doigts. Je veux sa bouche. Je me soulève
pour être face à elle et je l’embrasse. Je continue de l’exciter avec ma langue et mes doigts.
Ana se bat avec les derniers boutons de ma chemise. Elle m’embrasse avec une telle ardeur que nous
allons nous embraser – une combustion spontanée par excès de désir ! Son baiser est une supplique, une
imploration fébrile.
— Hé ! Doucement. On n’est pas pressés.
— Christian, ça fait tellement longtemps, bredouille-t-elle, haletante.
Je sais. Mais tu es blessée…
— Doucement. (Je lui embrasse le coin droit de la bouche.) Doucement. (Puis le coin gauche.)
Doucement, bébé. (Avec les dents, je tire sur sa lèvre inférieure.) On y va doucement.
Ma langue s’insinue dans sa bouche, cherche la sienne. De ses doigts, elle caresse mon visage, mon
menton, ma gorge et recommence à s’attaquer à mes boutons. Elle ouvre les pans de ma chemise, effleure
mon torse, puis me pousse pour me forcer à me rallonger.
Les yeux rivés aux miens, elle se frotte sur mon sexe. Je me cambre pour profiter de ses ondulations sur
ma queue impatiente.
La bouche entrouverte, elle effleure mes lèvres de ses doigts ; ils suivent la ligne de la mâchoire,
descendent dans mon cou, jusqu’à ma gorge. Puis elle se penche sur moi, et sa langue suit le chemin
invisible de ses doigts, papillonne sur mon visage, mon cou. Je m’abandonne à sa caresse, les yeux fermés,
la tête renversée en arrière. Sa bouche continue son voyage, descend le long de mon sternum, ma
poitrine. Elle s’attarde sur deux de mes cicatrices et les bécote tendrement.
Ana…
Je veux plonger en elle, tout au fond d’elle. J’attrape ses hanches, je cherche ses yeux assombris par le
désir.
— Tu veux ? Ici ? dis-je d’une voix rauque.
— Oui.
Elle plonge à nouveau vers ma poitrine, saisit mon téton entre ses dents, le taquine de la pointe de sa
langue.
— Ah, Ana.
Des ondes de plaisir me traversent le corps. Je la soulève, pour libérer ma queue dressée, puis la
redescends. Et elle se remet à bouger sur moi.
Ah… je veux tant être en elle ! Je remonte les mains sur ses jambes, m’arrête à la lisière des bas. Je
caresse du pouce sa peau nue et remonte plus haut, vers la dentelle entre ses cuisses.
Ana halète.
— J’espère que tu ne tiens pas à cette culotte, dis-je en glissant mes pouces sous le tissu.
Elle est prête à m’accueillir.
Je crochète mes doigts sur le tissu et tire un grand coup. La culotte se déchire.
Oui !
Je cale mes paumes tout en haut de ses cuisses et titille son clitoris avec mes pouces, tandis que je me
tords de plus belle pour accentuer le frottement contre mon sexe. Elle glisse littéralement sur moi.
— Je sens que tu mouilles.
Ana, ma déesse de la baise !
Je me redresse pour planter mes yeux dans les siens. Je passe mon bras autour de sa taille.
— On va y aller doucement, madame Grey. Je veux te sentir tout entière.
Je la soulève à nouveau et l’empale lentement sur moi. Je la remplis petit à petit, langoureusement. Je
ferme les yeux, savourant chaque centimètre d’elle.
Elle est une bénédiction.
Elle gémit, s’accroche à mes bras. Elle tente de se redresser pour commencer à bouger, mais je la tiens
fermement.
— Moi tout entier, dis-je en cambrant les reins, réclamant mon dû.
Elle pousse une plainte étranglée et rejette sa tête en arrière.
— Je veux t’entendre. (Elle tente encore un mouvement.) Non, ne bouge pas. Sens.
Elle me regarde, bouche ouverte, figée dans un cri silencieux de plaisir. Elle a les yeux égarés, ne
respire plus. Je m’enfonce encore en elle, toujours prisonnière entre mes bras. Elle grogne quand je me
penche pour embrasser sa gorge.
— C’est mon endroit préféré, dis-je. En toi.
— Bouge, allez !
Mais je veux la faire languir. Faire durer le plaisir. Comme ça, elle ne risquera pas d’avoir mal.
— Doucement, madame Grey.
Je me cambre à nouveau, m’enfonçant plus profond. Elle caresse mon visage, m’embrasse. Sa bouche
m’aspire, me dévore.
— Aime-moi, s’il te plaît, Christian.
Mes bonnes résolutions s’écroulent. Mes dents effleurent sa mâchoire jusqu’à son oreille.
— Vas-y.
Je suis à toi, Ana.
Elle me plaque au sol et commence à remuer, de haut en bas, de plus en plus vite, prise de frénésie. Elle
veut tout ce que j’ai à donner. Tout prendre.
Oh, mon Dieu…
Je saisis ses mains et la suis dans sa chevauchée sauvage. Je me cambre encore et encore. Elle est au-
dessus de moi, magnifique, ma femme contre le bleu du ciel. Je ferme les yeux, la tiens par les cuisses,
remonte mes mains vers ce point précieux entre ses jambes. Là, je presse mes deux pouces contre son
clitoris. Elle crie, explose, un orgasme absolu qui m’emmène au bord, tout au bord.
— Ana !
Et je la rejoins.
Lorsque j’ouvre les yeux, elle est étendue sur moi. Je l’enlace et nous restons immobiles, unis.
Ça m’a tellement manqué.
Sa main est posée sur mon cœur qui, petit à petit, retrouve un rythme normal. C’est bizarre. Il n’y a pas
si longtemps, je n’aurais pas supporté ses mains sur moi. Et maintenant ce contact me comble de bonheur.
Je lui demande :
— Ça va mieux ?
Elle relève la tête, un sourire radieux aux lèvres.
— Beaucoup mieux. Et toi ?
— Vous m’avez manqué, madame Grey.
— Toi aussi, tu m’as manqué.
— Plus d’héroïsme, d’accord ?
— Promis.
J’insiste pour faire bonne mesure :
— Tu devrais toujours me parler.
— Ça vaut pour toi aussi, Grey.
— J’essaierai.
Comme à son habitude, elle ne se laisse pas impressionner.
— Je crois qu’on sera heureux, ici, murmure-t-elle.
— Ouais. Toi, moi et… le Petit Pois. Au fait, comment te sens-tu ?
— Bien. Détendue. Heureuse.
— Tant mieux.
— Et toi ?
— Moi aussi.
Délicieusement heureux, Ana. Elle me lance un drôle de regard.
— Quoi ?
— Tu sais, tu es très autoritaire quand on baise.
— C’est un reproche ?
— Non, mais je me demandais… tu m’as dit que ça te manquait.
De quoi parle-t-elle au juste ? Du contrôle ? C’est sûr que ça me manque ! Ou de la salle de jeux ? De ce
qu’on y fait ? Je la revois sanglée aux montants du lit. Avec le motet de Tallis qui résonne dans la pièce. Et
la croix… la cravache marron en cuir… Tant de souvenirs, affolants. J’en conviens :
— Parfois.
Elle esquisse un sourire.
— Eh bien, on verra ce qu’on peut faire pour que tu ne te sentes pas privé, déclare-t-elle en plantant un
baiser sur mes lèvres.
Ça devient intéressant.
— Moi aussi, j’aime bien jouer.
Décidément, ce jour parfait atteint des sommets !
— Tu sais, j’aimerais vraiment explorer tes limites.
— Mes limites pour quoi ?
— Le plaisir.
— Je crois que j’aimerais aussi.
— Quand on rentrera à la maison…
Je la serre contre moi, émerveillé. Elle compte tant pour moi.
Qui aurait cru que je tomberais amoureux ? Éperdument amoureux ?
MERCREDI 21 SEPTEMBRE 2011
Flynn est à court de mots. Une première !
Je lui ai fait un résumé des événements qui se sont déroulés depuis notre dernière séance.
— C’est donc pour cela que vous vouliez me parler ? marmonne-t-il en secouant la tête.
— Exact.
— Bon, tout d’abord, comment va Ana ?
— Bien. Elle se rétablit. Et brûle de retourner au bureau.
— Pas de stress post-traumatique ?
— Je ne crois pas. Mais c’est peut-être trop tôt pour le dire ?
— Je peux vous recommander quelqu’un, si elle a besoin de consulter un thérapeute. (Il s’interrompt et
se tapote les lèvres de l’index.) Procédons dans l’ordre : parlons du fait qu’elle soit enceinte et de votre
réaction.
— Ce n’est pas un grand moment de gloire, dis-je en évitant de le regarder dans les yeux.
— C’est le moins qu’on puisse dire ! (J’aurais préféré une réponse plus nuancée.) Comment vous sentez-
vous par rapport à ça, aujourd’hui ?
Je soupire, me penche sur le fauteuil et cale mes coudes sur mes genoux.
— Résigné. Excité. Terrorisé. À parts égales. J’aurais préféré attendre un peu. Mais bon, Junior est en
route…
Flynn me regarde d’un air compatissant (enfin, je crois).
— On ne comprend ce qu’est un amour inconditionnel que lorsqu’on va avoir un enfant.
— C’est ce que prétend Ana. Je viens tout juste d’apprendre à l’aimer elle alors…
Je suis incapable de terminer ma phrase.
— Alors comment pourriez-vous aimer une autre personne ? C’est bien ça ?
Je réprime une grimace.
— Christian, reprend-il, connaissant votre besoin maladif de protéger ceux qui vous entourent, il ne fait
nul doute que vous saurez aimer votre enfant.
— J’espère que vous avez raison.
— Vous en aurez la preuve dans quelques mois, répond-il en s’autorisant un sourire. Passons maintenant
à Mme Lincoln. Où en êtes-vous avec elle ?
— Le chapitre est clos.
Flynn hoche la tête.
— Je crois que ça a été une bonne chose que je raconte tout à Ana. Comment ça a commencé, comment
ça s’est terminé.
— Oui, je pense. Des regrets ?
— De l’avoir dit à Ana ? Non. Aucun. D’avoir coupé les ponts avec Elena ? Oui. Enfin non.
Voyant John pincer les lèvres, je m’empresse d’ajouter :
— Certes, ce qu’on a fait ensemble, Elena et moi, n’était pas bien… enfin, ce qu’elle a fait. Elle s’est
comportée comme une prédatrice. Je m’en rends compte aujourd’hui. Je suis d’accord avec vous. Mais je
ne rejette pas tout. Comment le pourrais-je ? À l’époque, je croyais qu’il me fallait quelqu’un comme elle.
Elle m’a tant appris.
Flynn soupire.
— Elle a tiré avantage d’un adolescent vulnérable, Christian. Il faut appeler un chat un chat.
Je le regarde fixement. Il n’a pas tort. Je ne suis pourtant pas prêt à l’accepter…
— Il me faut encore un peu de temps.
— Nous reviendrons sur ce sujet, bien sûr. On creusera quand vous serez prêt. Maintenant, j’aimerais
que vous me parliez de votre conversation avec vos parents, concernant votre placement en famille
d’accueil. Comment vous sentez-vous ?
— Bizarre. Pour plusieurs raisons.
— Vous pouvez expliciter ?
— D’abord, j’ai été étonné qu’ils répondent aussi vite à mon appel au secours.
— C’était la première fois ?
— Non. Maman m’a bien aidé avec Ray, quand il a eu son accident.
— Mais c’était différent. Elle faisait ça en qualité de médecin.
— Voilà. Je ne crois pas leur avoir déjà demandé de l’aide pour quelque chose d’aussi personnel. J’ai dû
baisser les bras il y a longtemps. Comme vous le savez, quand j’étais ado, mes relations avec eux étaient
assez conflictuelles. Ils ont été très déçus quand j’ai abandonné Harvard. Vraiment fâchés.
Flynn acquiesce.
— Quand on est parent, on croit toujours savoir ce qui est le mieux pour son enfant. Cela mérite de s’en
souvenir. Abandonner vos études, à l’évidence, vous a plutôt bien réussi.
— Mais l’autre soir quand ils sont venus, ils ont fait plus que m’aider. Ils m’ont apporté tous ces
documents.
Je désigne la chemise que Flynn a déjà parcourue. Il sort la photographie de la famille Collier avec les
deux enfants placés.
— Et là, c’est Hyde ? (Il montre le garçon roux.) Et le plus petit, c’est vous.
— Oui.
— Cela a dû être très déstabilisant de n’avoir aucun souvenir de cette période.
— C’est vrai.
— Et maintenant ? La mémoire vous revient ?
— Oui. Il y a eu un déclic, je crois, quand ma mère m’a assuré que les Collier étaient gentils avec moi,
qu’on ne m’a pas fait de mal quand j’étais chez eux. Je me suis autorisé à me souvenir. Avant ça, j’avais
trop peur. Je m’imaginais les pires choses… comme chaque fois qu’on ne sait pas.
— Oui. Je comprends. Et vous croyez votre mère ?
— Oui. Les souvenirs qui me reviennent sont tous agréables.
— Et si on parlait de Kristian Pusztaï ?
— Il n’existe plus.
Flynn fronce les sourcils.
— Vous en êtes sûr ?
— Non. Mais je pense qu’il est temps de grandir et de tourner la page. C’est ce que ma femme m’a dit
très clairement.
Flynn lâche un grognement.
— Elle est au courant ? Vous lui avez dit ? Pour ça…, précise-t-il en montrant le certificat de naissance.
— Non.
— Pourquoi ?
Je hausse les épaules.
— C’est Christian Grey qu’elle connaît.
Flynn reste pensif un moment.
— Cet enfant fait partie de vous.
— Je sais. Mais je vais le garder pour moi un petit peu. Le temps de m’habituer.
— Et vous lui direz ?
— Bien sûr.
— Vous ne le connaissez que depuis quelques jours. Vous pouvez le garder pour vous autant que vous
voulez, Christian. Le temps d’apprendre à l’aimer. À lui pardonner.
Lui pardonner ?
— Qu’est-ce qu’il a fait de mal ?
John m’adresse un grand sourire.
— Il a survécu.
D’un coup, je suis tétanisé. Je le regarde fixement.
— Et pas sa pauvre mère, poursuit-il. À elle aussi, vous pourriez lui offrir un peu de votre pardon.
Je reste figé pendant un temps qui me paraît être une éternité, puis je jette un coup d’œil à l’horloge.
Ouf ! C’est l’heure.
— Je vais y réfléchir, dis-je. Comme toujours, vous me donnez du grain à moudre pour la prochaine fois.
— C’est le but. Nous avons encore beaucoup de choses à discuter.
— Mais on y arrive, non ? Petit à petit.
Flynn me sourit.
— Cela prendra du temps. Rien que votre peur de vous attacher à quelqu’un pourrait nous occuper une
année entière !
— Je sais, réponds-je en riant.
— Mais vous commencez à vous ouvrir à votre épouse. À accepter d’être vulnérable. C’est un pas de
géant.
J’ai l’impression d’avoir reçu un bon point.
— Je crois, oui, dis-je fièrement.
— À la semaine prochaine. Et félicitations, Christian.
Je fronce les sourcils.
— Pour le bébé, précise Flynn.
— Oh, Junior… Merci.
La lumière dorée du crépuscule baigne la pièce. Les mains dans les poches, je contemple Seattle et les
eaux du détroit de Puget, du haut de « ma tour d’ivoire », comme dirait Ana. Mais aujourd’hui, je la
corrigerais : non, Ana, notre tour d’ivoire.
Au dîner, elle était joyeuse et volubile, ravie de pouvoir se remettre au travail. Après le repas, elle est
partie dans son antre – la bibliothèque – pour lire son courrier professionnel qu’un coursier lui a apporté.
Elle pourra sans doute se rendre à son bureau demain. Je pense qu’elle est suffisamment rétablie.
Je songe à ma conversation avec Flynn.
Pardonne-leur, Grey, à lui, comme à elle.
C’est peut-être le moment. J’ai passé tant de temps à détester la pute camée. Je ne suis pas sûr de
pouvoir oublier ma rancœur, mais Ana a mis tant d’énergie à la défendre : « Pardonne-lui. Elle luttait
contre ses démons, c’était une mauvaise mère, mais tu l’aimais. »
Mon psy et ma femme me conseillent la même chose. Peut-être devrais-je les écouter.
Je me dirige vers le piano, m’assois et commence à interpréter la première Arabesque de Debussy. Un
morceau que je n’ai pas joué depuis longtemps. La mélodie emplit la pièce, emporte mes pensées.
Le téléphone vibre pendant la seconde Arabesque. Un mail de ma femme.
De : Anastasia Grey
Objet : Le plaisir de mon mari
Date : 21 septembre 2011 20:45
À : Christian Grey
Monsieur,
J’attends vos instructions.
Bien à vous,
Mme G.
De : Christian Grey
Objet : Le plaisir de mon mari ← j’adore cet intitulé, bébé
Date : 21 septembre 2011 20:48
À : Anastasia Grey
Madame G.
Je suis curieux. Je viens vous retrouver.
Préparez-vous.
Christian Grey
P-DG allumé, Grey Enterprises Holdings, Inc.
Elle ne peut pas être dans la salle de jeux – je l’aurais vue monter à l’étage. J’ouvre la porte de notre
chambre. Elle est là, agenouillée devant l’entrée – les yeux baissés, elle porte un débardeur bleu ciel
assorti à sa culotte. Sur le lit, elle a posé mon jean spécial Dominant.
Mon cœur s’emballe quand je la contemple dans toute sa splendeur : ses lèvres entrouvertes, ses longs
cils, ses cheveux ondulés qui dessinent des courbes lascives jusque sous ses seins. Sa respiration est
rapide. Elle est excitée. Ma belle s’offre à moi, tout entière. Encore une fois.
La dernière fois que nous étions dans la salle de jeux, elle a prononcé le mot d’alerte.
Et pourtant, elle a confiance en moi, elle est prête à recommencer. Qu’ai-je fait pour mériter un tel
cadeau ?
Attention, Grey, elle est encore en convalescence.
Mais elle a semé tant d’indices ces derniers jours. Qu’allons-nous pouvoir organiser ?
Des images me reviennent – sa première fois dans la salle de jeux, son inquiétude, mon excitation…
Si c’est ce qu’elle veut… alors elle l’aura. Je récupère mon jean et vais me changer dans le dressing. On
va commencer piano… pianissimo.
Et puis je vais te rendre folle.
Un frisson d’excitation me parcourt, jusque dans ma queue.
Que le spectacle commence, madame Grey !
Je reviens dans la chambre et m’agenouille devant elle.
— Alors, tu veux jouer ?
— Oui.
Oh, Ana. Tu peux faire mieux que ça.
— Oui, qui ?
— Oui, monsieur.
— C’est bien, ma belle. (Je caresse ses cheveux.) Et maintenant, je crois qu’il vaut mieux qu’on monte.
Je lui tends la main pour l’aider à se relever.
Arrivés devant la porte de la salle de jeux, je me penche pour l’embrasser. Puis je lui attrape les
cheveux, la regarde au fond des yeux et murmure contre ses lèvres :
— Tu sais que tu es en train de dominer sans en avoir l’air ?
Elle réussit ce prodige depuis le début. Elle est la maîtresse de mon âme et de mon corps.
— Pardon ? s’étonne-t-elle.
— Je m’y ferai.
Jusqu’à ce que la mort nous sépare, Anastasia Grey.
De mon nez je suis la ligne de sa mâchoire, humant son odeur, et lui chuchote à l’oreille :
— Une fois entrée, agenouille-toi, comme je t’ai montré.
— Oui… monsieur.
Ana me regarde de ses grands yeux ourlés de cils, tandis que son petit sourire me dit : « Tu es à moi ! »
Ça me fait sourire aussi.
Parce que c’est vrai. Elle est mon tout.
Et je suis à elle.
Maintenant, allons fêter ça…
Épilogue
Ana dort, sur le ventre, nue. Je lui embrasse l’épaule et me lève. Dans le dressing, j’enfile un pantalon
de survêtement, un tee-shirt et pars en quête de nourriture. Je passe voir notre fils. Hope est avec lui et
lui change sa couche.
— Bonjour, monsieur Grey, déclare-t-elle de sa voix chantante du Sud.
— Bonjour, Hope.
Elle s’occupe de Teddy quand Ana est au travail, et elle habite à l’étage avec le reste de l’équipe. Elle a
une petite quarantaine d’années et n’a jamais été mariée ni eu d’enfant. Je suis sûr qu’il y a une histoire
triste derrière ça, qu’Ana découvrira tôt ou tard. Ma femme a le chic pour faire parler les gens.
C’est ce qu’elle a fait avec moi.
Hope est avec nous depuis trois mois et pour l’instant tout se passe bien. Ana voulait une personne plus
âgée qu’elle – une nounou expérimentée. « Je veux quelqu’un qui puisse m’apprendre. Ma mère vit trop
loin et la tienne est bien trop occupée. »
Évidemment, Hope désapprouve que Ted dorme dans notre lit. Même si j’adore ce petit, je suis d’accord
avec elle. Teddy glousse de joie quand Hope lui embrasse le ventre. C’est un joli son.
— Je vous laisse, dis-je.
À la cuisine, Mme Jones est déjà derrière les fourneaux.
— Bonjour, Gail.
— Bonjour, monsieur Grey. Joyeux anniversaire !
— Merci. J’aimerais apporter à Ana son petit déjeuner au lit.
— C’est une bonne idée. Qu’est-ce que vous voulez manger tous les deux ?
— Pancakes, bacon, myrtilles, café.
— Je vous prépare ça tout de suite. Il y en a pour vingt petites minutes.
— Parfait.
Je me rends dans mon bureau pour récupérer mon premier cadeau pour Ana. Le second, un anneau
d’éternité – symbole de mon amour –, je le lui offrirai au dîner ce soir. J’ouvre le tiroir de ma table de
travail pour m’assurer que l’écrin rouge avec la bague est toujours là, mais mon regard est attiré par la
photo d’Ella Pusztaï dans son cadre argenté. Ana a fait agrandir la photo que j’avais dans ma chambre
d’enfant et l’a fait encadrer. C’était son cadeau pour mon dernier anniversaire. Chaque fois que j’ouvre ce
tiroir, la vue de cette photo me cause un choc.
« Tu voulais quand même ta maman, tu l’aimais. »
Ma femme a de la suite dans les idées. Elle a également trouvé l’endroit où elle est enterrée. Un jour
nous nous y rendrons. Peut-être en apprendrai-je davantage sur elle ? Peut-être après ça aura-t-elle droit à
une place sur mes étagères ?
« À elle aussi, vous pourriez lui offrir un peu de votre pardon. »
Je m’y emploie, John. Je m’y emploie.
Ça suffit, Grey !
Je referme le tiroir et récupère mon cadeau pour Ana. J’espère qu’elle l’aimera. Je consulte ma montre :
8 h 30. Andrea devrait être arrivée chez Grey House. Je l’appelle.
— Bonjour, monsieur Grey.
— Bonjour, Andrea. Annulez tous mes rendez-vous aujourd’hui. Je prends ma journée.
Petit silence à l’autre bout de la ligne.
— Oui, monsieur.
— Et ne m’appelez pas. Sous aucun prétexte.
— Euh… d’accord.
Je ris.
— Merci. Prévenez Ros. Quoi qu’il se passe, cela attendra demain.
— Entendu, monsieur, répond-elle gaiement. Profitez bien de votre journée !
Cela nous met tous les deux de bonne humeur.
Ana dort toujours quand je lui apporte son plateau. Le drap négligemment jeté sur son corps magnifie
ses formes. Un tableau de maître ! Ses cheveux sont ébouriffés suite à nos précédents ébats et s’étalent
sur l’oreiller en volutes irrésistibles. Elle a passé un bras au-dessus de sa tête, un sein et une jambe
s’offrent à mon regard. La lumière du matin caresse son corps. On dirait un Titien. Ou un Vélasquez.
Mon Aphrodite. Ma déesse.
Elle a perdu du poids depuis la naissance de Ted. Et je sais qu’elle veut maigrir encore, mais pour moi,
elle est plus belle que jamais.
Le tintement des tasses la réveille. Elle m’offre son sourire qui me fait fondre chaque fois.
— Un petit déjeuner au lit ? Tu me gâtes !
Je dépose le plateau et m’assois à côté d’elle.
— C’est gargantuesque ! s’exclame-t-elle. J’ai tellement faim !
Elle attaque tout de suite le pancake et le bacon.
— C’est Mme Jones qu’il faut remercier. Je n’y suis pour rien.
— Je le ferai, répond-elle la bouche pleine.
Nous mangeons dans un doux silence, chacun savourant d’être près de l’autre.
C’est une sensation curieuse. Une sorte de plénitude. Une satisfaction toute simple, évidente, et en
même temps absolue. Il n’y a qu’avec Ana que je ressens ça.
J’ai une femme magnifique, intelligente et amoureuse.
Un beau garçon.
Et mes affaires vont bien. Toutes les sociétés que nous avons achetées ces dernières années se sont
révélées très rentables. La tablette à énergie solaire est un succès, et nous développons une nouvelle
technologie autour de ce produit, spécifiquement conçue pour les pays en voie de développement.
Être dans ce lit, avec ma femme, à manger des pancakes, est le summum du bonheur.
— J’ai quelque chose pour toi, dis-je quand j’ai terminé de manger, et cela au moins, j’y suis pour
quelque chose.
Je récupère le cadeau à côté du lit.
— Tiens !
Ana s’essuie les mains avec sa serviette tandis que j’écarte le plateau. Elle me lance un regard
interrogateur en découvrant le grand paquet de forme rectangulaire.
— On fête nos noces de coton. C’est le seul indice que je te donnerai.
Elle sourit et déballe le cadeau avec précaution, en prenant soin de ne pas déchirer le papier. À
l’intérieur, il y a une grande chemise de cuir. Ana défait la boucle qui la maintient fermée et soulève le
rabat. Elle laisse échapper un hoquet de surprise en découvrant une photo en noir et blanc d’elle avec
Ted. Elle lui sourit, et lui la regarde avec adoration. La lumière, parfaite, les enveloppe dans un doux halo.
J’ai pris ce cliché voilà deux semaines, exprès pour cette série de tirages grand format. Ana ressemble à la
Vierge du petit sanctuaire de la cathédrale St. James de Seattle.
— C’est charmant, murmure-t-elle.
Je suis fier de ces photos. Je compte accrocher ces tirages dans l’entrée, à la place de certaines de mes
madones. Sur le cliché suivant, tenant toujours Ted dans les bras, elle me regarde, avec dans les yeux de
l’amusement et aussi quelque chose de plus grave, à mon intention. J’aime beaucoup ce regard.
Il y a ainsi quatre tirages d’Ana et Teddy, et un autre, un dernier.
Elle lâche un nouveau petit cri. Cette fois, c’est moi avec Teddy. Un selfie. Il est dans mes bras, avec son
corps potelé de nourrisson, blotti sur mon torse nu, dormant à poings fermés, alors que je regarde
l’objectif.
— Oh, Christian. Elle est magnifique. Je l’adore ! (Elle se tourne vers moi, les larmes aux yeux.) Les
deux hommes de ma vie !
— Et ils t’aiment tous les deux. Beaucoup.
— Moi aussi, je t’aime. (Elle referme la chemise, la pose avec précaution, et se jette dans mes bras. Les
tasses et les assiettes tintent sur le plateau.) Tu es les trois vœux de la lampe d’Aladin, le gros lot de la
loterie et le remède contre le cancer. Tu es tout à la fois ! Tout en un !
J’éclate de rire et lui caresse la joue.
— Non, Ana. Tout ça, c’est toi.
Remerciements
Merci à :
Dominique Raccah et à toute son équipe de SourceBooks, pour m’avoir accueillie dans ma nouvelle
maison avec tant d’enthousiasme et de gentillesse, et pour le travail fabuleux que vous avez effectué sur
ce livre.
Mon éditrice, Anne Messitte, qui, une fois encore, a été mon guide dans le chaos labyrinthique de
Christian Grey.
Kathleen Blandino pour sa pré-lecture et tout ce qui concerne le site Web. Ruth Clampett, pour sa
lecture aussi en amont, et ses encouragements constants. Debra Anastasia, pour les sprints d’écriture et
son soutien – on a réussi finalement ! Crissy Maier, pour son expertise en procédure policière. Et Amy
Brosey, pour le travail monumental effectué sur le manuscrit.
Becca, Bee, Belinda, Britt, Jada, Jill, Kellie, Kelly, Leis, Liz Nora, Rachel, QT, et Taylor – mesdames, vous
êtes toutes extraordinaires et des rocs pour moi. Merci aussi pour les américanismes. Chaque fois vous
me rappelez que nous appartenons à quatre grandes nations séparées par une langue commune. Qui
pouvait imaginer que la fente pour passer un bouton, le buttonhole en Grande-Bretagne, s’appelle aux
États-Unis, une boutonnière ?
Vanessa, Emma, Zoya, Crissy, pour avoir été des amies et mes promotrices dans les médias sociaux.
À tous les blogueurs et blogueuses qui me soutiennent. Vous êtes trop nombreux pour que je puisse
vous citer ! Je vous lis et vous remercie pour tout ce que vous faites, pour moi et pour la communauté des
auteurs.
Philippa et tous mes supporters des réseaux sociaux qui m’ont fait connaître. Un grand merci.
Les Bunker Babes, vous êtes toujours aussi géniales !
Tous mes amis du monde du livre qui êtes une source intarissable d’inspiration. Vous vous reconnaîtrez.
J’espère qu’un jour nous aurons l’occasion de nous voir.
Julie McQueen, pour son aide extérieure et tout ce qu’elle a fait pour moi et mes proches.
Val Hoskins. Mon agente. Mon amie. Quelle chance j’ai de l’avoir rencontrée.
Niall Leonard, merci pour la première révision, les tasses de thé, les remarques avisées, le soutien
indéfectible.
Et à mes deux beaux garçons. Mon amour pour vous me submerge parfois. Vous êtes ma joie. Merci
d’être de merveilleux jeunes hommes et mes premiers supporters. (Et merci à Minor pour son aide au
poker !)
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms propres, personnages, lieux et événements sont soit issus de l’imagination de
l’auteur, soit utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des personnes, des situations ou des lieux existants, ou ayant
existé, serait purement fortuite.
Toutes les marques et noms de produits cités dans ce livre sont des marques déposées, enregistrées, ou noms de marques de
leurs propriétaires respectifs. Sourcebooks n’est associé à aucun produit ou vendeur dans ce livre.
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ISBN : 978-2-7096-6907-8
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