Explication linéaire 3 : Acte 3 Scène 3
Introduction
Aujourd’hui, je vais vous présenter un extrait de l’œuvre d’Alfred de Musset, On
ne badine pas avec l’amour, ici la scène 3 du troisième acte. Cette œuvre a été
écrite au 19ème siècle à la suite de la relation amoureuse de l’auteur avec George
Sand. L’auteur appartient au mouvement romantique dont le chef de fil est Victor
HUGO. On ne badine pas avec l’amour se rattache au drame romantique mais
aussi au registre comique. Elle raconte l’histoire de jeunes gens destinés l’un à
l’autre, Camille et Perdican. L’extrait se situe lorsque Perdican tente de se venger
de Camille. Il déclare son amour à Rosette, la sœur de lait de Camille en présence
de celle-ci.
Lecture à voix haute
Dans un premier temps, nous analyserons le premier mouvement qui nous
exprime la fausse déclaration d’amour de Perdican à Rosette de la ligne 1 à la
ligne 18, puis dans un deuxième mouvement la comparaison de Camille et
Rosette à travers deux portraits opposés de la ligne 19 à la ligne 34. Dans cet
extrait, nous allons donc étudier comment Perdican déclare son amour à Rosette
pour atteindre Camille.
Mouvement 1 : La fausse déclaration d’amour de Perdican à Rosette
La mise en scène orchestrée par Perdican est explicite à travers la didascalie «“à
haute voix, de manière que Camille l’entende”».
La déclaration est d’emblée une envolée lyrique dans la mesure où elle
commence par «“Je t’aime, Rosette !”».
Elle est absolue et enflammée, comme l’illustrent la répétition «“toi seule”» ainsi
que le recours à l’impératif («prends ta part», «donne-moi ton cœur»).
Les propositions juxtaposées suggèrent la passion amoureuse qui anime
Perdican.
Cette «“chère enfant”» apparaît comme la maîtresse de son cœur, et ce, depuis
longtemps.
L’expression «“voilà le gage de notre amour”» affirme l’union de Perdican et
Rosette, par l’emploi du déterminant possessif «notre» qui réunit les deux jeunes
gens dans une seule entité que forme le couple.
Cette expression est suivie par une didascalie hautement symbolique: «“Il lui
pose sa chaîne sur le cou”». Leur amour est donc scellé par le don de ce bijou, ce
qui laisse Rosette interdite, seulement capable de montrer son étonnement.
Les multiples tirades de Perdican et les brèves répliques de Rosette montrent le
décalage entre les deux personnages : l’un maîtrise l’art de la rhétorique et de la
manipulation; l’autre, timide, se contente d’acquiescer.
L’utilisation de la bague confère à sa tirade une dimension dramatique car il
s’agit de la bague de Camille. Il continue à mettre en scène sa déclaration, par
l’utilisation de l’impératif présent («regarde» utilisé à trois reprises, «“lève-
toi»,«rapprochons-nous”»).
Sa tirade se poursuit avec deux interrogations rhétoriques mettant en évidence
l’harmonie qui les unit: «“tous les deux”», «“appuyés l’un sur l’autre», «ta main
dans la mienne”».
Une fois encore, l’accumulation de propositions juxtaposées souligne un rythme
particulier, comme si Perdican se laissait emporter par ses sentiments : «
“Regarde comme notre image a disparu ; la voilà qui revient peu à peu ; l’eau qui
s’était troublée reprend son équilibre ; elle tremble encore ; de grands cercles
noirs courent à sa surface ; patience, nous reparaissons ; déjà je distingue de
nouveau tes bras enlacés dans les miens ; encore une minute, et il n’y aura plus
une ride sur ton joli visage : regarde !”«
Perdican décrit les mouvements de l’eau qui font bouger leurs reflets : de
nombreux verbes d’action personnalisent l’image des amants (« a disparu », «
revient », « reprend son équilibre », « tremble », « courent »).
Le présent d’énonciation et les mentions temporelles rendent la scène vivante («
peu à peu », « patience, nous reparaissons », « déjà je distingue », « encore une
minute »).
Le lecteur-spectateur assiste à la peinture des reflets mouvants des amants
enlacés. La réaction de Camille, sous forme d’aparté, est un constat amer et bref.
L’emploi du passé composé constate une relation révolue : « Il a jeté ma bague
dans l’eau »
Mouvement 2 : La comparaison de Camille et Rosette à travers deux
portraits opposés
La tirade de Perdican est construite de façon circulaire : à la phrase initiale « Sais-
tu ce que c’est que l’amour, Rosette ? » répond, par écho et de façon plus
intense, «O Rosette, Rosette ! sais-tu ce que c’est que l’amour?”».
Perdican se mue en véritable poète et fait appel aux éléments naturels comme
garants de leur amour.
En effet, il mentionne « le vent », «la pluie du matin » qui devient
métaphoriquement des perles ranimées par « le soleil ».
Son enthousiasme se traduit par deux serments solennels faits à la Nature (« par
la lumière du ciel», «par le soleil que voilà”»).
Sa déclaration passionnée exprimée à l’exclamative (« je t’aime! ») est nuancée
par une appréhension de ne pas être aimé en retour: ainsi, les interro-négatives
(«“n’est-ce pas», «on n’a pas flétri» et «on n’a pas infiltré”») soulignent son désir
d’amour absolu et réciproque.
Il fait du présent la quintessence de leur amour: «“ton sang vermeil», «te voilà
jeune et belle dans les bras d’un jeune homme”».
Il accuse de façon sous-jacente l’éducation religieuse – de Camille – de rendre un
cœur insensible.
Le choix de Camille d’embrasser la vie au couvent l’oppose radicalement à la
jeune Rosette, libre de ses sentiments, comme le souligne les antithèses
disposées en forme de chiasme : « “on n’a pas infiltré dans ton sang vermeil les
restes d’un sang affadi ? Tu ne veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et belle
dans les bras d’un jeune homme.”
Les références au choix de Camille (« sang affadi » , « religieuse » ) sont
encadrées par les références à la jeunesse et à l’amour, façon de signifier que ce
choix est celui d’un tombeau.
La réponse de Rosette dénote toutefois son manque de culture et sa maladresse :
elle appelle ainsi Perdican «“monsieur le docteur”», ce qui rompt l’envolée
lyrique de son interlocuteur.
De plus, face à la passion de Perdican, elle semble embarrassée et ne peut
répondre que quelques mots: «“je vous aimerai comme je pourrai”».
Perdican construit sa réponse en soulignant d’abord leur différence de classe et
de culture («“tout docteur que je suis et toute paysanne que tu es”»).
Mais le parallélisme vise en réalité à rapprocher les deux jeunes gens, dans un
effet de miroir.
Puis, Perdican fait un véritable contre-portrait de Camille.
Cette dernière est présentée de façon péjorative: par l’utilisation de la première
expression «“ces pâles statues fabriquées par les nonnes”», il souligne
implicitement la froideur de Camille créée par son éducation religieuse.
Ainsi, derrière le pluriel (« “ces pâles statues” » ), le lecteur-spectateur devine
Camille qui a «“la tête à la place du cœur”» et qui n’est capable que de
«“répandre dans la vie l’atmosphère humide de [ses] cellules”».
Il poursuit par le portrait peu flatteur de Rosette, exprimé par la négation (“«tu
ne sais rien», «tu ne lirais pas» «tu ne comprends même pas le sens des paroles
que tu répètes»”).
À première vue, Rosette apparaît donc comme une femme inculte, simple.
Conclusion
Cet extrait illustre parfaitement les jeux de l’amour et de la parole qui caractérise
On ne badine pas avec l’amour. Perdican manipule le langage et les émotions
pour séduire Rosette tout en provoquant Camille. Son double discours et sa mise
en scène révèlent à quel point il maîtrise les mots et les gestes pour jouer avec
les sentiments des autres. Cette scène peut être mise en parallèle avec d’autres
œuvres du romantisme, comme Dom Juan de Molière, où l’orgueil et les
manipulations verbales perturbent également les relations amoureuses.