Explication linéaire 1 : On ne badine pas avec l’amour Acte 1, Scène 2
Appartenant au genre littéraire du drame romantique, la pièce d’Alfred de
Musset, On ne badine pas avec l’amour, est publiée en 1834 puis paraît dans Un
spectacle dans un fauteuil. Elle ne fut jouée qu’en 1861 à la Comédie Française,
soit quatre ans après la mort du dramaturge.
Le premier acte marque les retrouvailles entre Perdican et Camille, deux cousins
qui ont vécu, ensemble, enfants, au château puis ont été séparés et ont suivi une
éducation différente.
Conformément aux vœux de la mère de Camille énoncés dans son testament, le
Baron, père de Perdican, souhaite marier les jeunes gens.
Maître Blazius, le précepteur de Perdican, et, Bridaine, le curé du village doivent
mettre ce mariage en œuvre.
Lecture à voix haute
Dans un premier temps, nous analyserons comment ces retrouvailles intimes en
public sont décevantes de la ligne …. à la ligne … Puis, dans le deuxième
mouvement, nous mettrons en lumière le refus de Camille et ses effets sur le
Baron de la ligne …. à la ligne …. Dans cet extrait nous allons donc étudier
comment, alors qu’on s’attend à une scène de retrouvailles et à la naissance d’un
nouvel amour, l’extrait annonce un amour contrarié à travers les jeux du cœur et
de la parole.
1- Des retrouvailles décevantes
L’extrait étudié s’ouvre sur l’arrivée de Perdican et Camille de part et d’autre.
Cette didascalie permet déjà de suggérer l’opposition à venir des deux jeunes
gens.
Le Baron les accueille en les saluant avec affection comme en témoignent les
expressions hypocoristiques « “mes enfants », « ma chère Camille », « mon cher
Perdican” ».
Le recours à l’impératif présent (« “embrassez-moi, et embrassez-vous ”)
souligne son enthousiasme.
Mais les réponses des deux jeunes gens apparaissent d’emblée aux antipodes.
En effet, d’une part Perdican se montre enthousiaste : c’est ce que matérialisent
la ponctuation expressive, et la tournure exclamative “ que je suis heureux ! ”.
Les phrases nominales (« “Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée ! Quel
bonheur !) traduisent la spontanéité et la joie sincère de Perdican.
D’autre part, la réponse de Camille se fait plus sèche, plus laconique et convenue
et sans expression de sentiments : « “Mon père et mon cousin, je vous salue. ”.
Perdican ne cache pas son admiration pour sa cousine et loue sa transformation
physique : « “Comme te voilà grande, Camille ! et belle comme le jour. ”.
Son enthousiasme est tel qu’il ne répond que très brièvement aux questions du
Baron (« “Mercredi, je crois, ou mardi », « Oh ! mon Dieu, non ”). Ce dernier se
préoccupe d’informations factuelles – une date de retour, un long trajet, la
chaleur- pendant que Perdican n’a d’yeux que pour Camille.
Ces retrouvailles lui font redécouvrir sa cousine et son émotion est palpable,
comme l’illustrent les deux phrases « “Comme te voilà métamorphosée en
femme ! Je suis donc un homme, moi ? ”.
La surprise de Perdican se mesure à l’aune de ses multiples exclamations : «
“Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie ! ”.
La remarque « “que c’est hier que je t’ai vue pas plus haute que cela ” permet au
spectateur de prendre la mesure du changement : les jeunes gens se sont quittés
enfants et se retrouvent adultes.
À l’enthousiasme de Perdican et du Baron répond le silence de Camille. Le
premier mouvement s’achève donc sur un déséquilibre d’émotions entre les
personnages au point que Camille n’obéit pas à l’invitation du Baron d’embrasser
Perdican.
Elle répond « Excusez-moi », comme pour échapper à ce baiser et affirmer son
choix.
2- Le refus de Camille et ses effets sur le baron
Le deuxième mouvement s’ouvre sur la réplique du Baron, tierce personne, qui
œuvre au rapprochement des jeunes gens par une pirouette : « “Un compliment
vaut un baiser”. Il tente ainsi de dédramatiser la situation.
Par un verbe à l’impératif, il enjoint son fils d’embrasser Camille : « “Embrasse-la,
Perdican.”
Perdican use d’un syllogisme qui lui permet d’envisager d’abord une relation
amicale : « Si ma cousine recule quand je lui tends la main (première partie du
syllogisme), je vous dirai à mon tour : Excusez-moi (deuxième partie) ; l’amour
peut voler un baiser, mais non pas l’amitié (troisième partie) ». Cette courtoisie
permet de ne pas brusquer Camille.
Camille demeure toutefois inflexible comme en témoigne l’adage énoncé au
présent de vérité générale, « “L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce
qu’ils peuvent rendre” ». La double négation (l’amitié ni l’amour) et le
vocabulaire lié au devoir (devoir, rendre) permettent de refuser un baiser, quelle
qu’en soit la raison. Le présent de vérité générale ne laisse transparaître aucune
émotion car le propos vise une portée universelle.
L’échange qui s’ensuit entre le Baron et maître Bridaine constitue un aparté. Le
premier s’inquiète de ce refus par l’interrogation nominale : « “Voilà un
commencement de mauvais augure, hé ? ”.
Mais le curé apparaît plus optimiste : s’il convient que « “trop de pudeur est sans
doute un défaut” », il exprime toute sa confiance dans le sacrement du mariage
pour gommer les différences.
L’inquiétude du Baron va grandissant comme en témoigne le champ lexical de
l’émotion : « choqué », « blessé », « pénible », « vexé », « piqué », « mauvais »”.
Les nombreux adverbes ou intensifs utilisés témoignent de son vif émoi : « au
dernier point », « si », « complètement », « fort ».
Cette insistance dans des répliques en aparté inscrit ce passage dans le registre
comique. L’énervement du baron, son manque de charisme et d’autorité prêtent
en effet à sourire.
Ainsi, il reprend les propos de Camille, comme le souligne la graphie en italique «
Excusez-moi », ce qui peut donner lieu à un jeu de scène amusant.
De plus, il ne comprend pas les motifs de Camille comme en témoigne
l’expression « a fait mine de » dans la proposition subordonnée conjonctive
complétive « “qu’elle a fait mine de se signer” ». Si le Baron reste perplexe, le
spectateur comprend que le refus de Camille s’appuie sur un précepte religieux.
Maître Bridaine, qui ne saisit pas non plus le sérieux de la situation, est réduit
également à un rôle comique.
Il encourage le Baron à poursuivre la conversation pour que les jeunes gens se
rapprochent physiquement : « “Dites-leur quelques mots ; les voilà qui se
tournent le dos.” »
Conclusion
Nous avons donc vu que cet extrait alors qu’on s’attend à une scène de
retrouvailles et à la naissance d’un amour nous annonce un amour contrarié. En
effet, Camille reste très froide et lointaine avec Perdican tandis que lui semble
très enjoué de ces retrouvailles avec sa cousine ce qui nous montre que les
personnages sont contradictoires avec une éducation diamétralement opposée.
De plus, on nous montre, que le baron est mécontent de cette rencontre qu’il
définit comme de « mauvaise augure ». Nous pouvons donc faire le lien avec la
pièce le bourgeois gentilhomme de Claude Monteil, où l’amour entre Agnès et
Valère est contrarié en raison de leurs éducations différentes.