RENE MARAN
BATOUALA
VERITABLE ROMAN NEGRE
PRIX GONCOURT 1921
Albin Michel
BATOUALA
Dédicace
Je dédie ce livre
À mon très cher ami Manoël Gahisto
Pré
PRÉFACE
Henri de Régnier, Jacques Boulenger, tuteurs de ce livre, je croirais manquer de cœur si, au seuil
de la préface que voici, je ne reconnaissais tout ce que je dois à votre bienveillance et à vos conseils.
Vous savez avec quelle ardeur je souhaite la réussite de ce roman. Il n’est, à vrai dire, qu’une
succession d’eaux-fortes. Mais j’ai mis six ans à le parfaire. J’ai mis six ans à y traduire ce que
j’avais, là-bas, entendu, à y décrire ce que j’avais vu.
Au cours de ces six années, pas un moment je n’ai cédé à la tentation de dire mon mot. J’ai poussé
la conscience objective jusqu’à y supprimer des réflexions qu’on aurait pu m’attribuer.
Les nègres de l’Afrique Équatoriale sont en effet irréfléchis. Dépourvus d’esprit critique, ils n’ont
jamais eu et n’auront jamais aucune espèce d’intelligence. Du moins, on le prétend.
À tort, sans doute. Car, si l’inintelligence caractérisait le nègre, il n’y aurait que fort peu
d’Européens.
Ce roman est donc tout objectif. Il ne tâche même pas à expliquer : il constate. Il ne s’indigne pas :
il enregistre. Il ne pouvait en être autrement. Par les soirs de lune, allongé en ma chaise longue, de
ma véranda, j’écoutais les conversations de ces pauvres gens. Leurs plaisanteries prouvaient leur
résignation. Ils souffraient et riaient de souffrir.
Ah ! Monsieur Bruel, en une compilation savante, vous avez pu déclarer que la population de
l’Oubangui-Chari s’élevait à
1.350.000 habitants. Mais que n’avez-vous dit, plutôt, que dans tel petit village de l’Ouahm, en
1918, on ne comptait plus que 1.080 individus sur les 10.000 qu’on avait recensés sept ans
auparavant ? Vous avez parlé de la richesse de cet immense pays. Que n’avez-vous dit que la
famine y était maîtresse ?
Je comprends. Oui, qu’importe à Sirius que dix, vingt ou même cent indigènes aient cherché, en un
jour d’innommable détresse, parmi le crottin des chevaux appartenant aux rapaces qui se
prétendent leurs bienfaiteurs, les grains de maïs ou de mil non digérés dont ils devaient faire leur
nourriture !
Montesquieu a raison, qui écrivait, en une page où, sous la plus froide ironie, vibre une indignation
contenue : « Ils sont noirs des pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé
qu’il est presque impossible de les plaindre. »
Après tout, s’ils crèvent de faim par milliers, comme des mouches, c’est que l’on met en valeur leur
pays. Ne disparaissent que ceux qui ne s’adaptent pas à la civilisation.
Civilisation, civilisation, orgueil des
Européens, et leur charnier d’innocents, Rabindranath Tagore, le poète hindou, un jour, à Tokio, a
dit ce que tu étais !
Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoi que tu fasses, tu te meus dans le
mensonge. À ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit.
Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu louches, tu le consumes…
Honneur du pays qui m’a tout donné, mes frères de France, écrivains de tous les partis ; vous qui,
souvent, disputez d’un rien, et vous déchirez à plaisir, et vous réconciliez tout à coup, chaque fois
quil s’agit de combattre pour une idée juste et noble, je vous appelle au secours, car j’ai foi en votre
générosité. Mon livre n’est pas de polémique. Il vient, par hasard, à son heure. La question nègre
est « actuelle ». Qui a voulu qu’il en fût ainsi ? Mais les Américains. Mais les campagnes des
journaux d’Outre-Rhin. Mais Romulus Coucou, de Paul Reboux, Le Visage de la Brousse, de
Pierre Bonardi et l’Isolement, de ce pauvre Bernard Combette. Et n’est-ce pas vous, « Ève », petite
curieuse, qui, au début de cette année, alors que vous étiez encore quotidienne, avez enquêté afin de
savoir si une blanche pouvait épouser un nègre ?
Depuis, Jean Finot a publié, dans la Revue, des articles sur l’emploi des troupes noires. Depuis, le
Dr Huot leur a consacré une étude au Mercure de France. Depuis, M. Maurice Bourgeois a dit,
dans Les Lettres, leur martyre aux Etats-Unis. Enfin, au cours d’une
interpellation à la
Chambre, le ministre de la Guerre, M. André Lefèvre, ne craignit pas de déclarer que certains
fonctionnaires français avaient cru pouvoir se conduire, en Alsace-Lorraine reconquise, comme
s’ils étaient au Congo Français.
De telles paroles, prononcées en tel lieu, sont significatives. Elles prouvent, à la fois, que l’on sait ce
qui se passe en ces terres lointaines et que, jusqu’ici, on n’a pas essayé de remédier aux abus, aux
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malversations et aux atrocités qui y abondent. Aussi « les meilleurs colonisateurs ont-ils été, non les
coloniaux de profession, mais les troupiers européens, dans la tranchée ». C’est M. Blaise
Diagne qui l’affirme.
Mes frères en esprit, écrivains de France, cela n’est que trop vrai. C’est pourquoi, d’ores et déjà, il
vous appartient de signifier que vous ne voulez plus, sous aucun prétexte, que vos compatriotes,
établis là-bas, déconsidèrent la nation dont vous êtes les mainteneurs.
Que votre voix s’élève ! Il faut que vous aidiez ceux qui disent les choses telles qu’elles sont, non pas
telles qu’on voudrait qu’elles fussent. Et plus tard, lorsqu’on aura nettoyé les suburres coloniales,
je vous peindrai quelquesuns de ces types que j’ai déjà croqués, mais que je conserve, un temps
encore, en mes cahiers. Je vous dirai qu’en certaines régions, de malheureux nègres ont été obligés
de vendre leurs femmes à un prix variant de vingt-cinq à soixante-quinze francs pièce pour payer
leur impôt de capitation. Je vous dirai… Mais, alors, je parlerai en mon nom et non pas au nom
d’un autre ; ce seront mes idées que j’exposerai et non pas celles d’un autre. Et, d’avance, des
Européens que je viserai, je les sais si lâches, que je suis sûr que pas un n’osera me donner le plus
léger démenti. Car, la large vie coloniale, si l’on pouvait savoir de quelle quotidienne bassesse elle
est faite, on en parlerait moins, on n’en parlerait plus. Elle avilit peu à peu. Rares sont, même
parmi les fonctionnaires, les coloniaux qui cultivent leur esprit. Ils n’ont pas la force de résister à
l’ambiance. On s’habitue à l’alcool. Avant la guerre, nombreux étaient les Européens capables
d’assécher à eux seuls plus de quinze litres de pernod, en l’espace de trente jours. Depuis, hélas !
j’en ai connu un, qui a battu tous les records. Quatre-vingts bouteilles de whisky de traite, voilà ce
qu’il a pu boire, en un mois.
Ces excès et d’autres, ignobles, conduisent ceux qui y excellent à la veulerie la plus abjecte. Cette
abjection ne peut qu’inquiéter de la part de ceux qui ont chargé de représenter la France. Ce sont
eux qui assument la responsabilité des maux dont souffrent, à l’heure actuelle, certaines parties du
pays des noirs.
C’est que, pour avancer en grade, il fallait qu’ils n’eussent « pas d’histoires ». Hantés de cette idée,
ils ont abdiqué toute fierté, ils ont hésité, temporisé, menti et délayé leurs
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Ils n’ont pas voulu voir. Ils n’ont rien voulu entendre. Ils n’ont pas eu le courage de parler. Et à
leur anémie intellectuelle l’asthénie morale s’ajoutant, sans un remords, ils ont trompé leur pays.
C’est à redresser tout ce que l’administration désigne sous l’euphémisme « d’errements » que je
vous convie. La lutte sera serrée. Vous allez affronter des négriers. Il vous sera plus dur de lutter
contre eux que contre des moulins. Votre tâche est belle. À l’œuvre donc, et sans plus attendre. La
France le veult !
Ce roman se déroule en Oubangui-Chari, l’une des quatre colonies relevant du Gouvernement
Général de l’Afrique
Équatoriale Française.
Limitée au sud par l’Oubangui, à l’est par la ligne de partage des eaux Congo-Nil, au nord et à
l’ouest par celle du Congo et du Chari, cette colonie, comme toutes les colonies du groupe, est
partagée en circonscriptions et en subdivisions.
La circonscription est une entité administrative. Elle correspond à un département. Les
subdivisions en sont les sous-préfectures.
La circonscription de la Kémo est l’une des plus importantes de l’Oubangui-Chari. Si l’on
travaillait à ce fameux chemin de fer, dont on parle toujours et qu’on ne commence jamais, peut-
être que le poste de Fort-Sibut, chef-lieu de cette circonscription, en deviendrait la capitale.
La Kémo comprend quatre subdivisions : Fortde-Possel, Fort-Sibut, Dekoa et Grimari. Les
indigènes, voire les Européens, ne les connaissent respectivement que sous les noms de Kémo,
Krébédgé, Combélé et Bamba. Le chef-lieu de la circonscription de la Kémo, Fort-Sibut, dit
Krébédgé, est situé environ cent quatre-vingt-dix kilomètres au nord de Bangui, ville capitale de
l’Oubangui-Chari, où le chiffre des Européens n’a jamais dépassé cent cinquante individus.
La subdivision de Grimari, ou encore de la Bamba ou de la Kandjia, du double nom de la rivière
auprès de laquelle on a édifié le poste administratif, est à cent vingt kilomètres environ à l’est de
Krébédgé.
Cette région était très riche en caoutchouc et très peuplée. Des plantations de toutes sortes
couvraient son étendue. Elle regorgeait de poules et de cabris. Sept ans ont suffi pour la ruiner de
fond en comble. Les villages se sont disséminés, les plantations ont disparu, poules et cabris ont été
anéantis. Quant aux indigènes, débilités par des travaux incessants, excessifs et non rétribués, on
les a mis dans l’impossibilité de consacrer à leurs semailles même le temps nécessaire. Ils ont vu la
maladie s’installer chez eux, la famine les envahir et leur nombre diminuer.
Ils descendaient pourtant d’une famille robuste et guerrière, âpre au mal, dure à la fatigue. Ni les
razzias senoussistes, ni de perpétuelles dissensions intestines n’avaient pu la détruire. Leur nom de
famille garantissait leur vitalité. N’étaient-ils pas des « bandas » ? Et « bandas » ne veut-il pas dire
« filets » ? Car c’est au filet qu’ils chassent, à la saison où les feux de brousse incendient tous les
horizons.
La civilisation est passée par là. Et dakpas, m’bis, maroukas, la’mbass is, sabangas et n’gapous,
toutes les tribus bandas ont été décimées…
La subdivision de Grimari est fertile, giboyeuse et accidentée. Les bœufs sauvages et les
phacochères y pullulent, ainsi que les pintades, les perdrix et les tourterelles.
Des ruisseaux l’arrosent en tous sens. Les arbres y sont rabougris et clairsemés. À cela rien
d’étonnant : la sylve équatoriale s’arrête à Bangui. On ne rencontre de beaux arbres qu’au long des
galeries forestières bordant les cours d’eaux. Les rivières serpentent entre des hauteurs que les «
bandas », en leur langue, appellent « kagas ».
Les trois qui sont les plus rapprochés de Grimari sont : le kaga Kosségamba, le kaga Gobo et le
kaga Biga.
Le premier se dresse à deux ou trois kilomètres au sud-est du poste, et borne, dans celte direction,
la vallée de la Bamba. Le Gobo et le Biga sont en pays ngapou, à une vingtaine de kilomètres au
nord-est…
Voilà, décrite en quelques lignes, la région où va se dérouler ce roman d’observation impersonnelle.
Maintenant, ainsi que disait Verlaine tout à la fin des « terza rima » liminaires de ses
Poèmes Saturniens,
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Maintenant, va, mon livre, où le hasard te mène.
* Dix-sept ans ont passé depuis que j’ai écrit cette préface. Elle m’a valu bien des injures.
Je ne les regrette point. Je leur dois d’avoir appris qu’il faut avoir un singulier courage pour dire
simplement ce qui est.
Paris ne pouvait pourtant ignorer que
Batouala n’avait fait qu’effleurer une vérité qu’on n’a jamais tenu à connaître à fond.
En veut-on une preuve entre mille ? Une mission d’inspection est arrivée au Tchad dans les
premiers jours de janvier 1922, c’est-à-dire au moment où les polémiques que mon livre avait
provoquées battaient leur plein. Elle aurait dû enquêter, c’était même son plus élémentaire devoir,
sur les faits que j’avais signalés. Le contraire se produisit. Ordre lui fut donné de porter ses
recherches ailleurs.
Cette excessive prudence ne mérite aucun commentaire.
Je n’ai eu quen 1927 les satisfactions morales qu’on me devait. C’est cette année-là qu’André Gide
a publié Voyage au Congo. Denise Moran faisait paraître Tchad peu après. Et les Chambres étaient
saisies des horreurs auxquelles donnait lieu la construction de la voie ferrée BrazzavilleOcéan.
Il ne me reste, de tout ce passé si proche, que d’avoir fait mon devoir d’écrivain français et de
n’avoir jamais voulu profiter de mon brusque renom pour devenir un patriote d’affaires.
Paris, le 23 novembre 1937.
R. M.
I
Laissant un faible amas de cendres chaudes encore, le feu de garde qu’on a accoutumé d’allumer
chaque soir s’est lentement consumé au cours de la nuit. Le mur circulaire de la case suinte de tous
ses pores. Une confuse clarté filtre par le porche lui servant d’huis. Sous le chaume grouille, discret,
continu, le travail des termites, forant, à l’abri de leurs galeries en terre brune, le faîtage de la
toiture basse et déclive qui les protège de l’humidité et du soleil.
Dehors, les coqs chantent. À leur « kékérékés » se mêlent le chevrotement des cabris sollicitant du
mufle le sexe de leurs femelles, le ricanement des toucans, puis, làbas, au fort de la haute brousse, le
long des rives de la Pombo et de la Bamba, le hognement rauque des enfants de Bacouya, le singe à
gueule de chien.
Le jour vient.
Le grand chef Batouala, Batouala, le mokoundji de tant de villages, percevait parfaitement ces
rumeurs, malgré la somnolence où il se complaisait.
Il bâillait, avait des frissons, s’étirait. Lui fallait-il se rendormir ? Lui fallait-il se lever ?
Se lever ! Par N’Gakoura, pourquoi se lever ? Il ne tenait pas à le savoir, dédaigneux qu’il était des
résolutions simples à l’excès ou à l’excès compliquées.
Or ne lui fallait-il pas faire un immense effort rien que pour se mettre sur pied ? Il était le premier
à convenir que la décision à prendre pouvait paraître de la plus extrême simplicité aux hommes
blancs de peau. Il trouvait, quant à lui, la chose infiniment plus difficile qu’on ne croyait.
D’ordinaire, réveil et travail vont de pair.
Certes, le travail ne l’effrayait pas outre mesure. Robuste, membru, excellent marcheur, il ne se
connaissait pas de rival au lancement du couteau de jet ou de la sagaie, à la course ou à la lutte.
On renommait, du reste, sa force légendaire, d’un bout à l’autre du pays banda. Ses exploits, qu’ils
fussent amoureux ou guerriers, son habileté de vaillant chasseur et sa fougue se perpétuaient en
une atmosphère de prodige. Et quand Ipeu, la lune, gravitait parmi le ciel planté d’étoiles , il n’était
pas rare que l’on chantât les prouesses du grand mokoundji Batouala jusque dans les plus lointains
villages m’bis, dakpas, dakouas et la’mbassis, cependant que les sons discordants des balafons et
des koundés s’unissaient au tam-tam des li’nghas sonores de vide. Le travail ne pouvait donc
l’effrayer. Seulement, dans la langue des hommes blancs, ce mot revêtait un sens étonnant,
signifiait fatigue sans résultat immédiat ou tangible, soucis, chagrins, douleur, usure de santé,
poursuite de desseins chimériques.
Aha ! les hommes blancs de peau. Qu’étaient-ils donc venus chercher, si loin de chez eux, en pays
noir ? Comme ils feraient mieux, tous, de regagner leurs terres et de n’en plus bouger !
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La vie est courte. Le travail ne plaît qu’à ceux qui ne la comprendront jamais. La fainéantise ne
peut dégrader personne. Elle diffère d’ailleurs foncièrement de la paresse.
En tout cas, que l’on fût de son avis ou non, il croyait dur comme fer, et n’en démordrait pas
jusqu’à preuve du contraire, que ne rien faire, c’était profiter, en toute bonhomie et simplicité, de
tout ce qui nous entoure.
Vivre au jour le jour, sans se rappeler hier, sans se préoccuper du lendemain, ne pas prévoir, voilà
qui est excellent, voilà qui est parfait.
Au reste, pourquoi se lèverait-il ? N’est-on pas, en général, mieux assis que debout et mieux couché
qu’assis ?
Iche ! la bonne odeur d’herbe fanée que dégageait la natte sur laquelle il venait de passer la nuit.
La dépouille d’un bœuf sauvage frais tué ne pouvait vraiment la surpasser en tiédeur ou en
souplesse.
Par conséquent, au lieu de rester là, les yeux clos, à rêvasser, que n’essayait-il plutôt de se
rendormir ? Il lui serait, par ainsi, loisible d’apprécier plus longtemps que d’habitude la moelleuse
perfection de sa natte, de son « bogbo ».
Il lui fallait auparavant ranimer son feu éteint. Il n’avait besoin, pour ce, que de quelques brindilles
de bois mort et d’une poignée de paille. Après quoi, les joues gonflées, il lui suffirait de souffler sur
la cendre où couvait la rouge fourmilière des étincelles.
La fumée déroulerait alors, parmi des explosions de pétillements secs, ses spirales âcres et
suffocantes. Et les flammes de sourdre enfin, précédant la marche envahissante de la chaleur.
Ce résultat obtenu, pareil à un phacochère gavé de manioc, il n’aurait plus, le dos au feu, qu’à
s’allonger de nouveau dans sa case attiédie pour tâcher à se rendormir. Il n’aurait plus qu’à se
réchauffer à son brasier, comme un iguane au soleil. Il n’aurait plus qu’à imiter celle qui était sa
femme Ŕ sa « yassi » Ŕ depuis tant de saisons sèches et tant de saisons de pluies.
L’excellent exemple que le sien ! Elle faisait « gologolo » Ŕ elle ronflait, quoi ! Ŕ tout près d’un
deuxième foyer, éteint lui aussi. Lalala ! Le bon sommeil qu’elle dormait, la tête appuyée sur un
billot, tranquille, nue, les mains sur le ventre et les jambes innocemment écartées !
Elle tâtait parfois ses mamelles flasques et ridées, qui ressemblaient à des feuilles de tabac séché, ou
se grattait en poussant de longs soupirs. Parfois aussi, ses lèvres remuaient vaguement. Elle
ébauchait alors des petits gestes mous. Mais bientôt le calme revenait Ŕ et son ronflement égal.
Djouma, le petit chien roux et triste, somnolait, de son côté, derrière un amas de fagots, tête à
queue sur la pile de paniers à caoutchouc qui domine le renfoncement où se chamaillent plus ou
moins chaque nuit les poules, les canards et les cabris.
On ne voyait guère, de son corps que plissait la maigreur des privations, que ses oreilles, longues,
droites, pointues, mobiles. Il les secouait de temps à autre, histoire d’impressionner la puce, la tique
ou les mellipones qui l’agaçaient. Le plus souvent, il préférait grogner sourdement, sans bouger
plus que Yassigui’nda, la favorite de Batouala, son maître. Ou encore, hanté de rêves cyniques, il
ouvrait soudain la gueule pour happer le vide ou invectiver contre le silence des aboiements
étouffés et convulsifs. Batouala s’accouda sur sa natte. Il n’y avait plus moyen de continuer à
dormir. Tout se liguait contre son repos. Le brouillard s’insinuait peu à peu dans sa case. Il faisait
froid. Il avait faim. Le jour croissait.
Non, non et non. Il ne pouvait songer à dormir davantage. Rainettes -forgerons, crapauds-buffles,
grenouilles mugissantes coassaient dehors, à l’envi, parmi les herbes touffues et mouillées.
Autour de lui, malgré le froid, « fourous » et moustiques, profitant de ce que le feu éteint
n’expectorait plus de fumée pour les étourdir, bourdonnaient ou vrombissaient sans se lasser.
Enfin, si les cabris querelleurs avaient pris la porte dès le chant du coq, les poules demeuraient, qui
menaient grand tapage.
Restaient aussi les placides canards. Pour le moment, ils gloussaient d’étonnement ou cancanaient
d’inquiétude, portant le cou à gauche, d’un geste saccadé, ou le retirant pour l’allonger aussitôt à
droite.
Il semblait que fût survenu un phénomène plus extraordinaire que tous les phénomènes connus des
canards. Ils remuaient, avec fièvre, leur croupion fourré de plumes duveteuses, fixaient de guingois
l’ouverture de la case, puis, s’attroupant tous autour d’un chef de bande, avaient l’air de lui
soumettre leurs réflexions ou leurs suggestions.
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Lorsqu’ils crurent avoir réussi à expliquer le prodige qui les avait stupéfiés, graves, importants,
maladroits, l’un derrière l’autre, par rang de taille, ils firent le tour des paniers à caoutchouc, en
répétant, automatiquement, les mêmes gestes spasmodiques.
Le poids de leur marche les précipitait un peu en avant, à chaque pas de leur cahotante
promenade. Ils s’en furent ainsi, cahin-caha, tenir conciliabule en un coin, non sans regarder
anxieusement dans la direction de la sortie.
L’un d’eux, se décidant brusquement, fit cinq ou six pas vers l’endroit où le jour blanchissait,
rebroussa chemin, puis, comme apeuré, battit le sol de ses rémiges afin d’accélérer son élan, et
s’engouffrant par l’ouverture, disparut.
Le reste de son clan se lança tête baissée sur ses traces.
Et voici qu’à présent se réveillait Djouma, le petit chien roux et triste. Ce n’est point que ce bruit
l’eût troublé plus que de coutume. Déjà, du temps de sa mère, que ses maîtres avaient mangée
certain jour de famine, Ŕ il y avait de cela tant de sommeils ! Ŕ chaque matin ressuscitait pareil
vacarme.
Il aurait d’ailleurs été bien étrange qu’il en fût autrement, bêtes et gens n’ayant, tout au moins
pendant la mauvaise saison, qu’une seule et même habitation.
Par le premier des chiens, son ancêtre, que sa chienne de vie lui avait, au début, paru pénible ! Il est
vrai qu’il négligeait alors son métier de chien, au point de ne pas aboyer à tout venant.
Mais si la narquoise hostilité des cabris, jointe à l’affairement effaré des volailles, avait failli
l’affoler, par contre les sévices de Batouala et les rebuffades de Yassigui’ndja n’avaient pas tardé à
lui ouvrir l’entendement et à lui enseigner ses devoirs les plus élémentaires.
Il était maintenant devenu un chien comme il faut, sachant se montrer hargneux à souhait et
défendre ses maîtres jusqu’au moment où il s’avérait dangereux pour lui de continuer à le faire.
Le moindre appel, lorsqu’il ne le faisait pas décamper sur-le-champ, alertait en tout cas sa
méfiance. La vue d’un homme blanc ou celle d’une simple chéchia de « tourougou », et il prenait le
large, tant, à force d’avoir reçu des coups et de les craindre, il avait acquis d’intelligence et de
sagesse.
S’il se réveillait, ce n’était donc pas qu’on l’eût dérangé en quoi que ce soit ni qu’il fût fatigué
d’avoir trop dormi. Et d’abord on ne dort jamais assez. Il abondait, sur ce point particulier,
entièrement dans les idées de son maître Batouala.
Ensuite… Eh bien ! ensuite, il ne se réveillait que parce qu’il lui fallait se réveiller. En effet, dans la
vie d’un chef de village comme dans la vie de n’importe quel homme à peau noire, un chien ne
compte pas plus que les hennissements dont « m’barta », le cheval, salue la bonne herbe qu’il
mange.
Un Djouma, quand on ne l’assomme pas, on s’en repaît, en temps de disette, à moins qu’on ne
préfère le châtrer pour s’amuser, ou lui couper les oreilles.
Un chien, c’est moins que rien. Si on se sert un peu de lui, à la saison des feux de brousse, c’est qu’il
sait débusquer le gibier et qu’il excelle à le poursuivre. À part cela, comme il est inutile, on ne s’en
occupe que pour le rosser.
Il y avait belle lurette que rien de l’esprit des hommes à peau noire n’était étranger à Djouma, le
petit chien roux, aux oreilles si pointues. Il y avait longtemps qu’il n’ignorait plus que personne ne
songerait à lui porter de quoi manger, si l’envie le prenait de rester à faire la grasse matinée dans la
case de Batouala.
Il ne se levait donc que parce qu’il avait faim. C’est la faim qui le chassait de sa litière. Il lui fallait
trouver de quoi se restaurer au plus vite, s’il ne tenait pas à crever d’inanition et à nourrir de son
cadavre Doppelé, le charognard, et ses innombrables fils au col nu. Ne savait-il pas qu’il faisait bon
avaler, à pointe d’aube, le crottin des chevreaux, qui odore encore le lait et en a même le goût ?
Repas succulent, qui le paraît davantage au chien qui n’a rien de plus substantiel à se mettre sous
les crocs.
Du crottin ? Il en trouverait à coup sûr un peu partout. Il n’était pas possible que les bousiers se
fussent déjà attelés au travail. Trop de fraîcheur et trop de brouillard régnaient encore. Il se
pouvait même, à condition que la chance le favorisât, qu’il dénichât quelques œufs de pintade au
cours de ses divagations matinales. Quel bonheur ce serait là ! Mieux valait toutefois ne pas trop y
compter.
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Djouma, debout, se lécha le ventre et l’opposé de sa gueule, s’ébroua vigoureusement, bâilla
plusieurs fois de suite, s’épuça, s’étira, se détira, fit mollement quelques pas en avant, s’arrêta,
s’assit sur son derrière et regarda de droite et de gauche, comme s’il appréhendait de sortir.
Enfin, bandant ses forces en un soupir interminable, il se traîna, vacillant sur ses pattes, vers la
porte, la queue ramenée sous le ventre, les yeux ternes, le museau à ras de terre, calamiteux,
indifférent à tout et misérable.
Il avait appris, la nécessité aidant, à dissimuler ses moindres sentiments et à feindre à tout propos
l’infinie lassitude d’un ennui sans borne. Il savait par expérience que c’était sagesse de sa part de se
conduire de la sorte. Toute gaieté de chien éveille l’attention de l’homme. Il n’avait qu’à faire
preuve de bonne humeur pour inciter Batouala à ne pas le perdre de vue et, le cas échéant, à le
suivre. C’était justement ce qu’il fallait éviter à tout prix. Sinon, adieu butins de hasard sur
lesquels il advient que l’on tombe en arrêt !
Il se coula dehors peu après, en bougonnant d’obscurs jurons dans sa langue de chien.
Batouala songeait vaguement. Les cabris, les poules, les canards et Djouma avaient déserté son toit.
Qu’attendait-il pour les imiter ?
L’époque des « Ga’nzas » approchait. On y procède en public à la circoncision des jeunes garçons
initiés au culte secret des « Somalés » et à l’excision des jeunes filles.
Il n’était que temps, pour lui, de lancer les invitations qu’il aurait déjà dû faire. Il allait manquer à
tous ses devoirs en atermoyant davantage. Ne l’avait-on pas chargé, du reste, d’organiser chez lui
les réjouissances qu’il est de règle de célébrer en cette circonstance ? Il ferait beau voir qu’il se
dérobât à l’honneur qu’on avait fait, en sa personne, à l’un des principaux dignitaires des «
Somalés » de la région !
Il se leva en se grattant, après s’être frotté les yeux du revers de la main et mouché des doigts. Il se
gratta sous les aisselles. Il se gratta les cuisses, la tête, les fesses, le dos, les bras. Se gratter est un
exercice excellent. Il active la circulation du sang. C’est aussi un plaisir et un indice d’une valeur
indéniable. Il n’est pas un être animé, quand on regarde autour de soi, qui ne se gratte, au sortir du
sommeil. Donc, exemple bon à suivre, puisque naturel. Est mal réveillé qui ne se gratte point.
Mais si se gratter est bien, bâiller vaut mieux. Bâiller est une façon de chasser le sommeil par la
bouche et par les narines. Se pouvait-il qu’on en doutât ? N’importe qui était à même de se rendre
compte de cette manifestation surnaturelle. Elle se produisait surtout durant la saison des nuits
froides et des matins frais. Tout le monde expire alors cette sorte de fumée sans odeur que ventilent
les soufflets de forge du cœur que sont les poumons.
Cette fumée certifiait, entre autres choses, que le sommeil n’est rien qu’un feu secret. Il savait à
quoi s’en tenir là-dessus. Un féticheur de son envergure n’a rien à apprendre de personne. N’est
pas versé qui veut dans les bonnes grâces de N’Gakoura ! Or ce privilège était le sien.
Et puis, voyons, à supposer que le sommeil ne fût pas un feu intérieur, d’où pouvait bien provenir
la fumée en litige ? Existait-il quelque part des fumées sans feu ! Si oui, il demandait à les voir.
Bâiller par-ci, se gratter par-là, sont gestes sans importance. Batouala, tout en les continuant, émit,
coup sur coup, maints renvois sonores C’était là, chez lui, très vieille habitude. Elle lui venait de ses
parents. Ses parents l’avaient héritée des
leurs. Les anciennes coutumes sont toujours les meilleures. Elles se fondent, la plupart, sur la plus
sûre expérience. De là qu’on ne saurait jamais trop les observer. Ainsi pensait Batouala. Gardien de
mœurs désuètes, il demeurait fidèle aux traditions que ses ancêtres lui avaient léguées, mais
n’approfondissait rien au delà. Contre l’usage, tout raisonnement est inutile.
Résumant son monologue mental, il convint qu’il ferait tantôt savoir à ses amis où et quand l’on
procéderait à la fête des « Ga’nzas », et sc contenta, pour l’instant, de ranimer le feu qui avait
chauffé son sommeil.
Yassigui’ndja, quand elle se réveillerait, n’aurait qu’à faire autant pour le sien. L’homme est
l’homme, la femme est la femme. On vit chacun pour soi, non pour autrui. C’est du moins ce qu’on
lui avait appris.
Il sortit, sur ces entrefaites, mais rentra presque aussitôt chez lui. Le froid l’avait saisi dès qu’il
avait mis le nez dehors. Il est vrai qu’il n’avait, comme toujours, que son cachesexe pour tout
vêtement.
René MARAN BATOULA 1921 Page 8
C’est pourquoi il avait réintégré son logis, sans demander son reste. Au demeurant, si dense était le
brouillard qu’il lui eût été impossible d’apercevoir les cases où reposaient ses huit autres femmes et
les enfants qu’elles lui avaient donnés.
Il s’accroupit devant son feu, claquant des dents, comme s’accroupissent tous les hommes noirs de
peau, c’est-à-dire qu’il se ramassa sur lui-même, les genoux à hauteur du menton, les bras croisés
sur la poitrine, la main gauche agrippée à l’épaule droite, la main droite à l’épaule gauche, et les
fesses touchant les talons.
La bonne chaleur du feu eut tôt fait de dégourdir ses membres ankylosés. Aha ! comme il faisait
bon vivre. Les mains dominant la flamme, il commença de fredonner l’air d’une chanson fameuse
dont il inventait au fur et à mesure paroles et couplets.
On parlait beaucoup de « commandants » blancs, dans cette chanson, et de femmes plus encore.
L’homme est fait pour la femme. Et la femme pour l’homme.
Et la femme pour l’homme, Yabao ! Pour l’homme.
Le mot « yassi », qui signifie femme, revenant trop souvent au refrain, il finit tout naturellement
par penser à Yassigui’ndja. Et, par association d’idées tout aussi naturelle, il voulut remplir ses
fonctions de mâle, parce que, jusqu’ici, il n’avait jamais manqué de le faire chaque matin, avant de
se lever pour de bon.
Comme Yassigui’ndja était habituée depuis toujours à ces privautés quotidiennes, bien qu’elle
dormît encore, point n’était besoin qu’il la réveillât. Elle se réveillerait bien toute seule.
Des horizons où le soleil se lève à ceux où il se couche, le vent pourchasse les brouillards et les
émiette. Et dans ces brumes, qui enveloppent de leurs pagnes les hauteurs ou « kagas », tous les
oiseaux chantent, des perroquets aux merlesmétalliques, des hochequeues aux gendarmes, des
toucans aux mange-mil, des foliot-tocols aux corbeaux.
Les pintades, attroupées sur les branches basses de certains arbres, cacabent grassement leurs
chants de bienvenue. Les tourterelles rasent le sol de leur vol, puis pointent vers le ciel qui semble
les aspirer. Les coqs, dressés sur leurs ergots, sonnent le ralliement de la lumière. Et les poules
s’enfuient, tête sous l’aile, dès qu’elles voient, à travers les brouillards que le soleil dilue, le vol des
charognards tournoyer à faible altitude, dans l’air bleuissant.
L’air frais vient, fuit, revient, caresse. Et produisent les arbres un musical frisselis de mille feuilles
mouillées. Et frémissent les cimes des hauts fromagers. Et, entre-choquant leurs longues tiges
flexibles, les bambous longuement gémissent.
Un dernier coup de vent déchire enfin les dernières brumes d’où le soleil surgit lavé, intact, lucide.
De la plaie qui s’élargit, là-bas, du rouge soleil, semble émaner un apaisement prodigieux qui,
d’espace en espace, gagne les plus lointaines solitudes.
Mais indifférent à la faveur solaire, assis à même le sol, à deux brasses de sa case, auprès du bon
feu qu’il vient d’allumer, Batouala, le mokoundji, l’esprit libre de toute pensée, lentement,
sagement, fume sa bonne vieille pipe en terre, son bon vieux « garabo », que d’aucuns préfèrent
appeler « gataba ».
Le jour était venu…
II
Il fumait, les yeux clignés, par petites bouffées courtes. De temps à autre, giclant d’entre ses dents
limées, le sibilement mou d’un jet de salive suivait une expiration profonde.
Il fuma ainsi, longtemps. Le soleil, à mesure qu’il progressait dans le ciel, allait s’échauffant. Sa
présence avait beau lui être agréable, il ne s’en occupait guère, trop habitué qu’il était à sa ferveur
quotidienne.
Il fumait. Le vent du large, souffletant le feuillage des fromagers, s’insinuait parmi leurs branches
et faisait frissonner le vert tendre de leurs jeunes pousses.
La montée de la sève, dilatant les troncs par endroits éclatés, suintait en gommes d’or roux, de
l’écorce craquelée et vivante.
René MARAN BATOULA 1921 Page 9
Ponts projetés d’arbres en arbres, les lianes, serpents monstrueux, inextricablement s’enroulaient,
se déroulaient.
La tenace odeur des terres chaudes, des herbes grasses, des arbres, la pestilence des marigots et
l’arome des menthes sauvages envahissaient la brise, qui les disséminait. Et perdus en cet
enthousiasme végétal, les oiseaux conjuguaient leurs cris disparates, tandis que, faiblement, noirs
dans le haut azur, des charognards gémissaient, en planant.
Derrière la Pombo ou derrière la Bamba, quelqu’un chantait ŕ Ehé… yaba… ho !
On devait travailler, quelque part, là-bas, toute chanson rythmant un effort.
La chanson monotone décomposait la quiétude ambiante. Lorsqu’elle cessait, on n’entendait plus
que le crépitement de la brousse séchée par le soleil ou l’éclatement des siliques des tamariniers ;
on ne percevait plus que tous ces bruits menus dont est fait le silence. Puis la chanson reprenait
plus indistincte, là-bas…
Yassigui’ndja venait de préparer le manioc quotidien. Elle avait fait bouillir aussi, en deux autres
marmites, des patates douces et du pourpier sauvage.
Lorsque son homme daigna manger, elle prit la pipe qu’il avait délaissée. Et à son tour elle fuma,
surveillant du coin de l’œil une savoureuse grillade de vers blancs et gras, tandis qu’adossées
chacune à sa case, ses huit compagnes procédaient à leur toilette intime. Elles n’apportaient nulle
affectation à la faire. À quoi cela aurait-il bien pu servir ? L’homme et la femme sont faits l’un
pour l’autre. Ne pouvant ignorer ce en quoi ils diffèrent, pourquoi se gêneraient-ils l’un devant
l’autre ? La honte du corps est vaine et la pudeur, hypocrisie. On ne songe jamais à cacher que le
mal fait ou l’insuffisant. Il est d’ailleurs bien inutile d’essayer de dissimuler les charmes sexuels que
N’Gakoura nous a départis, qu’ils soient avantageux ou dérisoires. On est comme on est.
Batouala passa du manioc aux vers blancs et des vers blancs aux patates douces. Entre deux ou
trois bouchées, il engoulait une ou deux « copes » de « kéné », bière faite de mil fermenté.
Rassasié, il signifia d’un geste à Yassigui’ndja qu’il désirait fumer encore. Et pendant longtemps,
très longtemps, il tira à nouveau de son « garabo », sans se presser, des bouffées courtes suivies
d’expirations profondes.
Satisfait, à la longue, d’avoir si bien employé le commencement de sa journée, il prit soudain la
décision d’examiner les doigts de son pied gauche. Des chiques avaient dû s’y établir à demeure.
Quelle sale engeance, que les chiques ! Le pauvre bon nègre est obligé à tout moment de chercher à
voir s’il ne leur a pas donné asile en sa chair. Sinon, c’en est fait de lui. Et ces bestioles mettent à
profit sa négligence, pour lui pondre en n’importe quelle partie de son corps, mais plus
particulièrement en ses doigts de pied, plus de leurs œufs qu’il n’est de femmes en un village
populeux.
Il n’en est pas de même chez les blancs. Que l’une d’elles s’avise seulement d’effleurer leur peau
qui n’est que tendreté et faiblesse !
Se rendant compte aussitôt de sa présence, ils ne reprennent sentiment que lorsque « Missié boy »,
toutes affaires cessantes, est parvenu à déloger le minuscule pou pénétrant qu’est la chique, du
minuscule bourrelet de chair qu’elle a choisi comme habitat.
Mais à quoi bon aborder ce sujet ? Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on sait que les hommes blancs de
peau sont plus douillets que les hommes à peau noire.
Un exemple, entre mille. Personne n’ignore que les blancs, sous prétexte de faire payer l’impôt,
forcent tous les noirs qui sont en âge de prendre femme, à se charger de colis volumineux, de
l’endroit où le soleil se lève à celui où il se couche, et réciproquement.
Les trajets durent deux, trois, cinq jours.
Peu leur importe le poids des colis dénommés « sandoukous ». Ce n’est pas eux qui plient sous le
faix. La pluie, le soleil, le froid ? Ce n’est pas eux qui en souffrent. Par conséquent, ils n’en ont
cure. Et vivent les pires intempéries, pourvu qu’ils soient à l’abri !
Les blancs pestent contre la piqûre des moustiques. Celle des « fourous » les irrite. Ils craignent les
mouches-maçonnes. Ils ont peur de cette écrevisse de terre qu’est « prakongo », le scorpion, qui vit,
noir, annelé et venimeux, parmi les toitures ruineuses, sous la pierraille ou au cœur des décombres.
En un mot, tout les inquiète. Comme si un homme digne de ce nom devait se soucier de tout ce qui
vit, rampe ou s’agite autour de lui !
René MARAN BATOULA 1921 Page 10
Les blancs, aha ! les blancs… N’affirmaiton pas que leurs pieds n’étaient qu’une infection ? Quelle
idée aussi que de les emboîter en des peaux noires, blanches ou couleur de banane mûre ! Et s’il n’y
avait encore que leurs pieds à puer ! Lalala, mais tout leur corps transpirait une odeur de cadavre
!
On peut admettre, à la rigueur, qu’on se protège les pieds de cuir cousu. On évite ainsi de se les
déchirer sur les dures arêtes des plateaux de latérite. Mais se garantir les yeux de verres blancs ou
noirs, ou couleur de ciel, par beau temps, ou couleur ventre de gendarme ! Mais se couvrir la tête
de petits paniers ou de calebasses d’espèce singulière, voilà, N’Gakoura ! qui tourneboulait
l’entendement.
Un brusque mépris haussa ses épaules et, pour le mieux exprimer, il cracha. Aha ! les blancs
n’étaient sûrement pas des gens comme tout le monde. Ils connaissaient tout, et plus encore.
Chaque jour abondait, du reste, en preuves nouvelles. Les uns rapportaient de France de bien
étranges machines. Il suffisait de faire tourner un petit morceau de bois ou de fer dans le ventre de
ces engins de sorciers pour qu’ils se missent à parler ou à chanter, comme de vrais blancs, sans que
l’on vît personne, et sans que l’on sût pourquoi ni comment.
D’autres Ŕ ehein ! il avait vu cela, de ses propres yeux Ŕ d’autres avalaient des couteaux. Le fait ne
pouvait d’ailleurs être discuté. Par toute la région de la Bamba, et plus loin encore, qui ne
connaissait, au moins de réputation, le terrible « Moro-Kamba », le terrible « commandant »
mange-sabre, qui avait pacifié les bandas ?
D’autres, enfin, pouvaient voir sans bouger de place, grâce à des verres cernés de longs tubes
mobiles, les paysages les plus reculés et s’intéresser, comme s’ils y étaient, aux spectacles les plus
lointains.
Et ce « doctorro » Ŕ c’est le nom que les blancs donnent à celui qui, chez eux, fait commerce de
sorcellerie Ŕ et ce « doctorro » qui vous faisait pisser bleu Ŕ ehein ! bleu, Ŕ lorsque tel était son bon
plaisir.
Et ceci, n’était-ce pas plus terrifiant encore ? N’avait-il pas vu, ces jours passés, lors de l’arrivée du
nouveau « commandant », n’avaitil pas vu celui-ci enlever la peau de sa main, une peau qui, ma foi,
ne ressemblait que fort peu à toutes les peaux déjà connues.
Toujours est-il qu’il s’était dépecé, devant lui, sans douleur. S’il avait souffert, il aurait crié.
N’ayant pas crié, il n’avait certainement pas souffert.
Tout cela était « manières de blancs », comme était « manière de blancs » courir les routes juché
sur l’un de ces deux objets ronds et élastiques qu’on propulse tantôt du pied droit, tantôt du pied
gauche, et qui jouent à se poursuivre sans jamais parvenir à se rattraper.
Et n’affirmait-on pas aussi que certains blancs jouissaient de l’étonnant privilège d’avoir des bras,
des yeux, des jambes et des dents démontables ? Qu’ils pouvaient, œil, bras, jambes ou dents les
poser là, sur une table, pour les montrer à tout venant, puis, comme si de rien n’était, les remettre
en place, le plus simplement du monde ?
Ohu !… Jamais les hommes noirs de peau, sorciers, « somalés » ou féticheurs, n’avaient rien fait de
pareil, jamais ils ne pourraient réaliser de telles merveilles !
Aussi, peu à peu, malgré qu’il en eût, une admirative terreur remplaça son mépris.
Le soleil atteignit le milieu de sa course.
Les merles-métalliques, comme d’habitude, annoncèrent le radieux événement. Le cri des cigales
n’agaçait encore que faiblement les étendues où tout paraissait dormir d’un immense sommeil
écrasé de lumière.
Les trois grands tourbillons de vent, qui passent toujours à ce même moment de la journée,
soufflèrent tout à coup à pleins poumons et se turent comme par enchantement.
Les feuilles des fromagers s’immobilisèrent à partir de ce moment-là. Et nulle brise n’éveillant
l’ondulation des herbes géantes sous ses caresses successives, des fumées lointaines montèrent,
droites.
Mais le chant des cigales avait crû, exaspéré, hallucinant, insatiable.
René MARAN BATOULA 1921 Page 11
C’était l’instant que les nègres choisissent pour travailler. Batouala se dirigea à pas lents vers une
hauteur qui dominait sur les plaines environnantes. Il y avait là trois « li’nghas », de grandeur
différente. Il s’approcha de ces troncs d’arbre au cœur évidé, ramassa deux maillets qui gisaient à
terre et, dans l’air immobile, frappa, sur le plus gros des trois, deux coups espacés, sonores.
Un grand silence s’établit ensuite, qu’il rompit définitivement de deux autres coups plus secs, plus
courts, suivis presque aussitôt d’une pétarade de tam-tams de plus en plus vifs, de plus en plus
impérieux, de plus en plus pressés, de plus en plus pressants qui, ralentis et larges, se terminèrent,
sans transition, sur le moindre des « li’nghas », en un decrescendo rapide, fortifié soudain par la
note finale de l’appel.
Et voici que, là-bas, là-bas, plus loin que làbas, et plus loin encore, de toutes parts, à gauche, à
droite, derrière lui, devant lui, des bruits semblables, des roulements identiques, des tamtams
pareils grondaient, essayaient de se faire entendre, répondaient à l’appel entendu, les uns faibles,
hésitants, voilés, imprécis, les autres compréhensibles et rebondissant d’échos en échos, de « kagas
» en « kagas ».
L’invisible s’animait.
ŕ Tu nous a appelées, disaient ces rumeurs de tam-tams. Tu nous a appelées… ŕ Nous t’avons
entendu.
ŕ Que nous veux-tu ?
ŕ Nous t’écoutons. Parle.
Par deux fois, les espaces répétèrent les mêmes notes troubles ou distinctes.
Lorsque l’horizon eut résorbé la dernière, Batouala leur répondit.
D’abord des paroles sans force. Elles semblaient dire la torpeur monotone et quotidienne, la
solitude que rien n’attriste, que rien n’égaie, la résignation devant le destin, l’impassibilité.
Les maillets couraient alternativement sur l’un ou l’autre des trois « li’nghas ». Une mélopée
naissait d’eux, accablante comme un jour de tornade, avant que ne souffle le « donvorro ».
Le chant s’épanouit. Sur une brusque interruption, son amplitude augmenta encore. Et toujours,
toujours, il montait.
Batouala, heureux, ruisselait de sueur, mais dansait presque.
Ses hommes, leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, les amis de leurs amis, les chefs dont il avait
bu le sang et qui avaient bu le sien, il voulait qu’ils fussent tous présents à la Bamba, dans neuf
jours, pour assister à la grande « yangba » qu’on allait y donner à l’occasion de la fête des «
Ga’nzas ».
La saccade des sonorités prévues depuis des saisons de pluies et des saisons de pluies leur
promettait merveilles. Il y aurait mangeaille, beuveries, palabres, réjouissances. Il y aurait «
yangba », enfin. Non pas une yangba. Mais toutes les yangbas. Non seulement le pas de l’éléphant,
la danse des sagaies et celle des guerriers, Ŕ mais encore, mais aussi, mais surtout la danse de
l’amour, que dansent si bien les sabangas.
Il y aurait mangeaille et yangba, yangba et beuverie. Aha ! le manioc, les patates, les dazos, les
courges, l’igname, le maïs ! Aha ! la bière de mil, les vékés, le piment et le miel, le poisson et les
œufs de caïman ! On mangerait de tout cela, et de bien d’autres choses encore ! On boirait de tout
cela, et de bien d’autres choses encore ! On boirait et l’on mangerait, au son des olifants et des
balafons. Il fallait venir ! Ehein, ehein ! C’était la fête des «
Ga’nzas ». On ne procède à la circoncision et à l’excision qu’une fois par douze lunes. Il fallait
venir ! Comme on allait rire, yabao !
Comme on allait rire !…
Les échos débordaient de la joie de ce discours, prolongeaient ses plaisanteries et ses rires.
Lorsqu’il se tut, une lourde attente pesa, qui ne dura pas longtemps. Car, tout autour de lui, très
loin, très loin, comme après son premier appel, la conversation reprenait sur des tam-tams qu’on
ne voyait pas. Et, malgré l’éloignement des transmetteurs d’ondes sonores, on saisissait, à chaque
fin de phrase, les mêmes notes d’allégresse occulte.
ŕ Nous t’avons écouté, bien écouté.
ŕ Nous t’avons entendu et compris.
ŕ Tu es le plus grand des m’bis, Batouala.
ŕ Le plus grand des plus grands chefs, Batouala.
René MARAN BATOULA 1921 Page 12
ŕ Nous viendrons. Sûrement, nous viendrons.
ŕ Et nos amis seront là.
ŕ Et les amis de nos amis seront là. ŕ Bombance !… Yabao ! On va s’amuser.
!
ŕ Nous boirons comme des trous. ŕ C’est-à-dire comme des blancs.
ŕ Non, comme de vrais bandas m’bis, parce que les vrais bandas m’bis boivent plus que… ŕ On
dansera.
ŕ On chantera.
ŕ Nous montrerons après aux femmes ce que nous savons faire d’elles.
ŕ Tu peux compter sur moi…
ŕ Sur moi…
ŕ Sur moi…
ŕ Ouorro…
ŕ Ohourro…
ŕ Kanga…
ŕ Yabi’ngui… ŕ Delépou…
ŕ Tougoumali…
ŕ Yabada…
ŕ Tous les m’bis seront là.
ŕ Tous les n’gapous aussi.
ŕ Nous viendrons… Nous viendrons…
ŕ Nous viendrons… Nous viendrons…
L’horizon étouffa enfin les dernières réponses. Désireux d’examiner les nasses qu’il y avait
immergées la veille. Batouala s’en fut ensuite vers le confluent de la Bamba et de la Pombo, non
sans se munir, avant de se mettre en route, de deux sagaies, d’un carquois rempli de sagettes
barbelées et d’une besace en peau de cabri.
Où que l’on aille, si minime que soit le chemin à parcourir, il ne faut jamais oublier de prendre sa
besace et de la porter en bandoulière.
Elle permet de cacher tant de choses ! Par exemple, des pains de manioc et des feuilles de « bi’mbi
».
Il ne lui fallait, au demeurant, ni plus ni moins. Les pires dangers pouvaient maintenant survenir.
N’avait-il pas ses sagaies, son arc, ses flèches ? Il pouvait se moquer de la faim à bouche-que-veux-
tu, tant que les gâteaux dont il s’était approvisionné continueraient à distendre le ventre de sa
besace. Il ne dépendait que de lui, d’autre part, de corser à son gré sa nourriture. Les feuilles de «
bi’mbi » étaient là pour un coup. Ce n’est pas pour rien qu’elles ont la faculté de stupéfier tout
poisson passant à hauteur de l’endroit où on les plonge !
Batouala, chemin faisant, scrutait le sol. C’était une des innombrables petites habitudes que lui
avaient léguées ses ancêtres. Plus il avançait en âge, plus il en appréciait l’excellence.
Les blancs n’ont pas l’air de comprendre l’utilité qu’il y a de savoir où l’on pose le pied. Les
cailloux blessent, la boue favorise les chutes. Il est facile, avec un peu d’attention, d’éviter chutes et
blessures. On peut en tout cas raréfier les unes et les autres. Il n’y a jamais perte de temps pour qui
poursuit le moindre effort. Et comme, au surplus, l’expérience nous apprend que le temps n’a pas
de valeur, on n’a qu’à s’en remettre à sa sagesse.
Batouala venait à peine de disparaître dans la direction du confluent de la Pombo et de la Bamba
quand Bissibi’ngui, surgissant de la brousse comme un cibissi de son terrier, s’avança vers les
femmes de son ami.
Bissibi’ngui était un jeune homme musclé, plein d’allant, vigoureux et beau, qui trouvait toujours
chez Batouala, même en temps de disette, de quoi boire et de quoi manger.
Le grand mokoundji le tenait, en effet, en particulière affection. Ses femmes aussi. Huit d’entre
elles avaient même déjà eu l’occasion de prouver à Bissibi’ngui l’ardeur de l’amitié qu’elles
ressentaient pour sa personne.
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Quant à la belle Yassigui’ndja, moins docile aux ordres de celui qui l’avait achetée qu’à ceux de
Bissibi’ngui, elle comptait qu’un heureux hasard lui permettrait bientôt de manifester à ce dernier
la faim qu’elle avait de lui.
Une femme ne doit jamais se refuser au désir d’un homme, surtout quand cet homme lui agrée. Tel
est le principe fondamental. La seule loi est d’instinct. Tromper son homme n’a donc pas grande
importance, ou plutôt n’en devrait pas avoir.
Il suffit, d’ordinaire, après palabres plus ou moins longues, de dédommager tel qui croit avoir à se
plaindre, du préjudice qu’on lui a causé en usant de son bien.
Quelques poules, deux ou trois cabris, quelques œufs couvés ou une paire de pagnes plus ou moins
usagés, et tout est pour le mieux. Il fallait malheureusement prévoir qu’il n’en serait pas de même
avec Batouala qui était de naturel jaloux, vindicatif et violent. Le cas échéant, on pouvait être sûr
qu’il n’hésiterait pas à se fonder sur les plus vieilles coutumes bandas, et à réclamer leur stricte
application pour supprimer ceux qui se hasarderaient à rapiner sur ses terres.
Les ayant acquises au prix des plus lourds sacrifices, il voulait être seul à les ensemencer.
Yassigui’ndja ne l’ignorait point. Elle n’ignorait pas non plus que ses huit compagnes la haïssaient
cordialement, parce qu’elle était la cheffesse de toutes les femmes des villages relevant de l’autorité
de leur mari commun, et, en même temps, sa favorite. Il y avait gros à parier qu’elles la
dénonceraient, au moindre faux pas, à sa vindicte. Certes, elle se défendrait en les accusant à son
tour sans merci. Que sortirait-il en fin de compte de ces accusations et de ces criailleries ? Bien fort,
yabao ! qui pouvait le prédire. Elle ne se donnerait donc à
Bissibi’ngui que le jour où elle ne courrait pas de risque à le faire.
Mais comment hâter ce beau jour ? Depuis deux ou trois lunes, Bissibi’ngui espaçait ses visites. Le
bel homme, vraiment, que Bissibi’ngui ! Il marchait sur sa vingtième saison de pluies. C’est à ce
moment-là que les mâles dignes du nom de mâles traquent les femmes, du matin au soir, comme
Mourou, la panthère, l’antilope. Il s’était développé tout à coup, avait pris corps et muscles. Les «
yassis » le recherchaient, non lui, elles. Elles célébraient à l’envi la vigueur de ses reins et la
fréquence de sa fougue. Bissibi’ngui, leur coq préféré, avait contribué à désunir bien des ménages !
D’où disputes interminables et rixes toujours renaissantes. Tant et si bien que le « commandant »,
excédé de plaintes, avait fini, certain jour, par le menacer de prison.
Sa réputation, du coup, avait atteint son apogée. Il n’avait qu’à paraître pour qu’on le fêtât.
On salua donc d’inextinguibles cris de joie son retour inattendu. On lui demandait le nom des
femmes qu’il avait chevauchées depuis qu’il avait quitté la Bamba. Était-il vrai qu’il eût fait
connaître à telle ou telle les délices de la petite mort ? Aha ! il s’était juré de taire le nom de ses
bonnes fortunes. Soit. Mais on ne lui pardonnerait sa discrétion que s’il contait une de ces belles
histoires qu’il savait si bien conter.
Alors, sans se faire prier davantage,
Bissibi’ngui s’allongea sur une natte et leur conta l’histoire de l’éléphant et de la poule. ŕ Au
temps où M’Bala, l’éléphant, et Gato, la poule, parlaient, la seconde lança au premier un pari pour
savoir qui des deux était le plus gros mangeur.
Et M’Bala, l’éléphant, dit à la poule : « Poule, tu es si petite, si menue, si ténue, qu’il n’est vraiment
pas possible que tu puisses manger plus que moi. »
Gato, la poule, répondit à l’éléphant : « Aha ! tu crois cela. Et parce que tu es bouffi, pansu,
difforme, tu crois qu’il m’est
impossible de manger plus que toi ? »
ŕ Comment ne le croirais-je pas ? fit M’Bala. Tu n’as pas plus d’épaisseur qu’un vent coulis.
Alors Gato de répliquer : « Aha ! c’est comme ça. Bon. Viens chez moi demain matin, de bonne
heure. Tu mangeras de ton côté ce que tu pourras. J’en ferai autant du mien. Nous verrons, en fin
de compte, qui de nous deux mange le plus. »
M’Bala accepta le pari en
barrissant
d’allégresse. Le lendemain, dès le petit matin, il se rendit à l’endroit que Gato lui avait indiqué. La
poule l’y attendait. Ils se mirent tous deux, sans plus attendre, à manger leur content.
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Mais voici qu’il prit à Gato envie de se reposer, quand le soleil parvint au mitan de son voyage.
Pour ce, elle fit ce que font toutes les poules qui ont envie de souffler, c’est-à-dire qu’elle replia
l’une de ses pattes sous son jabot.
M’Bala, stupéfait, lui demanda : « Pour quelle raison te permets-tu de rester inactive, tandis que je
continue à manger ? Et pourquoi, quand tu fainéantes, ramènes-tu une de tes pattes sous le ventre
?»
Et Gato de lui rétorquer aigrement : « Parce que, moi, je suis loin d’avoir mangé comme toi à ma
suffisance. Si donc tu me vois ainsi, c’est que je me prépare à avaler une de mes pattes. Je te
préviens d’ailleurs charitablement que si, comme je le crois, ce mets ne me suffit pas, je me ferai un
devoir de t’avaler avant d’avaler ma deuxième patte. »
M’Bala, entendant cela, prit le large en pétant de frayeur et se réfugia au plus profond de la
brousse. C’est depuis ce temps que M’Bala, l’éléphant, vit dans la brousse et Gato, la poule, parmi
les villages des hommes.
D’unanimes félicitations couvrirent la fable que Bissibi’ngui venait de narrer. Puis les brocards
reprirent bon train.
Bissibi’ngui, souriant sans répondre aux plaisanteries qu’on lui décochait, s’empara de la pipe de
Batouala, la bourra de feuilles de « ngao » que les blancs, dans leur langue, appellent tabac, et
déposa sur elles de la braise. Cela fait, il s’accouda sur sa natte et, par petites bouffées courtes, les
yeux clignés, il fuma.
ŕ Bissibi’ngui, mon ami, tu ne fais pas assez attention aux femmes qui s’offrent à toi, lui dit
Yassigui’ndja. Un jour, si tu n’y prends garde, tu nous reviendras riche de quelque sale maladie Ŕ
d’un bon « kassiri », par exemple, qui excelle à tenir chaud même quand il fait froid.
Ses huit compagnes éclatèrent de rire.
ŕ Ehé ! éééé…
ŕ Yabao, cette Yassigui’ndja !
ŕ Eééé !… Il n’y a qu’elle, vraiment, pour décocher des bons mots.
Et elles se tapaient bruyamment sur les cuisses.
ŕ Mais le « kassiri » n’est rien, continuait Yassigui’ndja. Il en sera tout autrement, Bissibi’ngui,
mon ami, si tu attrapes « davéké », qui est pire.
Iche !… Tu t’en iras en tout petits morceaux. D’abord, tu seras tacheté comme Mourou, la
panthère. Tu seras horrible à voir, couvert de plaies. Personne ne voudra plus de toi. Ce n’est que
plus tard que tu perdras tes dents, tes cheveux, tes doigts, que tu deviendras une pourriture mobile.
Rappelletoi plutôt Yaklépeu, qui est mort il y a… trois, quatre, cinq lunes peut-être.
Les rires reprirent de plus belle.
Ils duraient encore lorsque revint Batouala. On lui expliqua sur-le-champ les causes de l’hilarité
générale. Il joignit alors ses facéties à celles de ses neuf femmes. Bissibi’ngui mourrait, pour sûr,
comme meurent les champignons. La joie atteignit son comble. On se tenait
les côtes. On s’administrait réciproquement
des plamussades. On se tapait les fesses contre terre.
On pleurait convulsivement, à force de rire.
ŕ Ehéé !… Yaba !…
ŕ N’Gakourao !… ce Batouala !…
ŕ Eééééia !…
Cependant, le soleil se couchait.
Le roucoulement des tourterelles, les piailleries des gendarmes, les cris plaintifs des charognards et
des hochequeues diminuèrent peu à peu, ainsi que les croassements de la gent corbeau.
D’imperceptibles brouillards voilèrent la cime des kagas. Le soleil baissa doucement.
Poules, cabris et canards rentrèrent au gîte. Un long silence.
Des nuages s’étirent contre le ciel qu’ils pommellent. Le soleil a presque disparu. Il ressemble, tant
il est rouge, à la fleur énorme d’un énorme flamboyant. Il émet des rayons qui se dispersent en
gerbes évasées et s’abîment enfin dans la gueule de caïman du vide.
René MARAN BATOULA 1921 Page 15
Alors, de larges rayures
ensanglantèrent l’espace. Teintes dégradées, de nuance à nuance, de transparence
à transparence, ces rayures dans le ciel immense s’égarent. Ellesmêmes, nuances et transparences
s’estompent jusqu’à n’être plus.
L’indéfinissable silence qui a veillé l’agonie et la mort du soleil s’étend sur toutes les terres.
Une poignante mélancolie émeut les étoiles apparues dans l’infini incolore. Les terres chaudes
fument en brumes. Les humides senteurs de la nuit sont en marche. La rosée appesantit la brousse.
Les sentiers sont glissants. On croirait presque que la faible odeur de la menthe sauvage bourdonne
dans le vent avec les bousiers et les insectes velus.
Des bruits de pilon, on ne sait où, écrasent du manioc, du mil ou du maïs. Le ronronnement des
tam-tams anime des « yangbas », on ne sait où. De distance en distance, des foyers s’allument. On
devine les cases, aux fumées. Suivant l’espèce, des crapauds flûtent, meuglent, glapissent ou
cliquettent. Djouma, le petit chien roux, aboie, aboie. Quelle est cette stupeur ? D’où provient cette
angoisse ?
Comme une pirogue froissant au passage les herbes aquatiques Ŕ oh ! comme elle glisse avec
lenteur à travers les nuages Ŕ blanche, voici apparaître « Ipeu », la lune.
Elle est déjà vieille de six sommeils…
III
Le lendemain de ce soir-là, peu avant le chant de la perdrix, Donvorro, la tornade, lasse d’avoir
hurlé toute la nuit, s’éloigna brusquement, déviée de sa route par les monstrueux courants aériens
qui drainent chaque matin dans leur erre les troubles clartés avant-courrières de l’aurore.
La pluie continua cependant à tomber sur les villages de Batouala. On l’entendait chuinter parmi
les arbres dont le vent brassait les ramées ou susurrer au sein des feuilles d’où dégouttaient ses
stalactites. On l’entendait crépiter aussi, confuse et diverse, le long des herbes saccagées par les
torrentielles averses de la nuit. Elle emplissait enfin de chuchotements ou de murmures la brousse
qui n’en pouvait mais.
Il y avait un bon bout de temps, bien que l’aube fût loin encore, que Yassigui’ndja ne dormait plus.
Elle occupait de son mieux la nuit qui se mourait. Comme elle se sentait bien, seule en sa case
personnelle, hutte en pisé ronde et basse, que coiffait un toit déclive dont le chaume s’effilochait
jusqu’à terre !
Il est de règle chez les bandas, à quelque tribu qu’ils ressortissent, que toute femme mariée ait sa
case personnelle en sus du domicile conjugal. Batouala, son mari, s’était hâté de lui en construire
une, dans les jours qui avaient suivi leurs épousailles. Elle s’y retirait, depuis lors, chaque fois
qu’elle n’était pas de nuit auprès de son seigneur et maître, ou qu’elle tenait, pour une raison ou
pour une autre, à goûter un moment de solitude.
Quel bon mari que Batouala ! Nul plus que lui ne paraissait digne de respect et de gratitude. Elle
n’avait eu jusqu’ici qu’à se louer de sa bonhomie. Jamais de saute d’humeur. Jamais un mot plus
haut que l’autre, sauf quand il s’en prenait aux blancs. Leur association Ŕ ils étaient pourtant
mariés depuis autant de saisons sèches qu’on a de doigts plus deux les deux mains réunies Ŕ n’avait
rien perdu de sa solidité des premiers jours.
L’adjonction successive de huit autres femmes à leur ménage n’avait fait qu’accroître leur ménage
sans amoindrir en rien leur affection réciproque.
Elle ne voyait d’ailleurs pas en quoi la venue des compagnes que Batouala lui avait choisies eût pu
rompre leur entente ou porter ombrage à l’attachement qu’ils avaient l’un pour l’autre. Ne lui
avait-elle pas donné un héritier Ŕ qui était mort, par la suite Ŕ dans les délais normaux ? Il avait
naturellement profité de sa gestation et de sa maternité pour prendre une seconde femme. Les
mêmes causes produisant les mêmes effets, dix lunes plus tard, force lui avait été d’appeler, pour de
semblables raisons, une troisième à ses côtés.
Et il avait continué ainsi jusqu’à la neuvième.
Et après ? Quoi de répréhensible en cela ? En agissant de la sorte, Batouala, loin
d’outrepasser ses droits, n’avait fait que se conformer aux coutumes qui régissent la race banda. La
maternité, c’est-à-dire la gestation, l’accouchement, les relevailles, l’allaitement et les soins de la
première enfance, requiert une attention de tous les instants, provoque d’épuisantes fatigues. Les
traditionalistes, puisant dans la sagesse héritée de leurs ancêtres les plus justes disciplines, ont
René MARAN BATOULA 1921 Page 16
rendu supportable aux intéressées ce surmenage nécessaire, en les déliant de tout devoir conjugal
pendant vingt-quatre ou trente-six lunes d’affilée. Mais que devient le mari en tout cela ?
Comment s’y prend-on, vu les exigences de sa nature, pour le désolidariser du tabou qui
s’appesantit sur la jeune mère au lendemain de son accouchement ? On l’autorise, tout simplement,
à annexer à son ménage initial autant de femmes qu’il en peut nourrir.
Yassigui’ndja n’avait donc rien à reprocher à Batouala. Le malheur était qu’il commençait à
vieillir et ne montrait d’empressement qu’à fumer sa pipe.
C’était là, certes, passe-temps bien agréable que celui qui consiste à boire à longs traits, les yeux
miclos, d’un air paisible, l’odeur et la fumée du tabac ! Il en était pourtant de plus intimes, qui le
surpassaient en délices.
Elle frissonna tout à coup et s’étira, en proie à un désir qui la baignait de langueur et de mollesse.
Elle se sentait, malgré l’âge, jeune encore, riche d’ardeur inemployée. Le feu qui la dévorait ne
pouvait se contenter de l’unique politesse que son mari lui consentait chaque jour. Quoi d’étonnant
que sa vertu devînt de jour en jour plus instable ? La parcimonie de Batouala finissait par devenir
injurieuse. Que n’essayait-il de se hausser au niveau de Bissibi’ngui ? Ce gaillard, disait-on, se
servait à souhait de ce qui fait qu’un homme prouve qu’il en est un. Toutes les femmes raffolaient
de lui Ŕ et elle-même.
Le doux bruit mou de la pluie continuait à chantonner sur le chaume. Yassigui’ndja écoutait
distraitement sa mélopée indistincte. Il fait si bon rêvasser chez soi quand il pleut sur la brousse !
Où donc avaient pu s’en aller les beaux matins clairs de son adolescence ? Elle ferma les yeux et se
vit regagnant le poste de la Bamba en compagnie de sa mère. Cet événement s’était produit quand
le commandant blanc dont elle était la boyesse, avait quitté Krébédjé pour rentrer en France.
La pauvre petite Yassigui’ndja qu’elle était à cette époque-là ! Une pauvre petite
Yassigui’ndja à peine nubile. Nul homme n’avait encore foulé son petit jardin, bien qu’on affirmât
qu’elle eût pourtant maintes fois servi de femme au commandant qui venait de partir.
Il n’en faut d’ordinaire pas plus pour créer des légendes. Peut-être même était-ce à cause de la
renommée qu’on lui avait faite que Batouala l’avait tout de suite demandée en mariage.
Il était jeune alors. Tout s’était passé dans les règles, au mieux des intérêts de chacun. Les
pourparlers n’avaient pas traîné en longueur, grâce aux bons offices de l’une des tantes de
Batouala. La dot exigée avait été payée par lui dans les délais les plus brefs. Elle se composait de
dix cabris, d’une trentaine de poules jaunes ou blanches, Ŕ le jaune et le blanc, nul ne l’ignore, sont
couleurs qui symbolisent les bons sentiments, Ŕ de vingt houes neuves prêtes à être emmanchées,
d’une petite captive de race mandjia, de douze paniers de mil rouge, d’autant de paniers de mil
blanc, de cinq sagaies à éléphant et enfin du couteau de jet traditionnel.
Autant dire qu’il avait pris ces dons comme truchements pour déclarer à son futur beaupère : « Je
te donne tous ces biens en échange de ta fille. Ta famille m’est désormais aussi chère que la mienne.
Je m’engage en outre, j’en atteste les houes dont je t’ai fait cadeau, à mettre, si besoin est, tes
plantations en état. Et je te jure, sur le fer du couteau de jet que je te donne pour me tuer s’il arrive
que je me parjure, je te jure, au cas où l’on t’attaquerait, de te défendre au péril de ma vie. »
Elle était entrée dans la case de ce bon Batouala trois jours après la remise du couteau de jet
imposé par les coutumes tribales et était pour toujours devenue sa femme. Sa vie n’avait été depuis
que félicité et liesse. Batouala, chasseur heureux, rentrait rarement bredouille de ses battues par la
brousse. Elle n’avait, d’un sommeil à l’autre, qu’à se laisser vivre. Rien de tel pour le repos de
l’esprit que de n’avoir à s’occuper de rien.
C’était un beau gars, tout de même, que ce
Bissibi’ngui ! Et merveille que de le contempler, les soirs où il dansait la danse du désir qui s’offre
et ne se refuse que pour mieux s’offrir ! Et voilà qu’elle se rappelait le rendezvous que ce chenapan
avait trouvé le moyen de lui fixer la veille, avant de s’en aller on ne sait où ! Étonnée de son audace,
elle n’avait rien trouvé à lui répondre. Or, ce rendezvous… Bissibi’ngui devait déjà l’attendre à
l’endroit convenu. Irait-elle ou n’irait-elle pas l’y rejoindre ? Quelle décision prendre ? Il
pleuvinait toujours. Rester à rêvasser auprès d’un bon feu a son charme. La brousse, d’autre part,
abonde en oreilles secrètes, est peuplée de trop d’yeux invisibles. Les uns et les autres sont à
craindre comme la lèpre. Mieux vaut, même, « mbrouma », la lèpre, que les peines cruelles
réservées à l’adultère.
René MARAN BATOULA 1921 Page 17
Les songeries de Yassigui’ndja prirent fin à l’improviste. Un tam-tam enroué s’était mis à tousser à
l’horizon. Elle reconnut bientôt les indicatifs d’appel du village de Matifara et prit machinalement
connaissance des messages sonores qu’il s’essoufflait à émettre. Sa pensée tourna un moment
autour du « commandant » blanc chargé de maintenir l’ordre dans toute la région qu’arrose la
Bamba. Belle rivière, la Bamba, giboyeuse et poissonneuse. Le « commandant » était réputé de
bonne composition. Sa marotte Ŕ tous les « commandants » en ont une Ŕ était de couvrir de ponts
plus ou moins solides les plus infimes marigots de la contrée et d’ouvrir partout des routes, des
sentiers ou des pistes que la brousse s’empressait d’étouffer en saison des pluies.
Elle éclata soudain d’un petit rire plein d’impertinente ironie. Il fallait vraiment être un blanc pour
avoir des idées aussi baroques. Voyons, est-il bien nécessaire de jeter des ponts sur des rivières
qu’on peut traverser à gué ? Il est vrai que c’est perdre son temps que d’essayer de comprendre les
« manières de blancs »…
Une idée lui vint qui la fit rire de nouveau.
On disait couramment des blancs ou boundjous, que leur nerf viril était d’ordinaire de moindre
volume que celui des hommes noirs de peau. On ajoutait, en revanche, qu’ils passaient ces derniers
dans l’art de savoir se servir du seul outil dont la vue remplit toujours d’aise les femmes et les
plonge dans le ravissement.
Elle eût voulu pouvoir goûter de leurs étreintes afin d’être à même de les comparer à celles de
Batouala. En quoi les premières pouvaient-elles différer des secondes ? Blancs ou noirs, les
hommes, quand ils besognent les femmes, n’ont pas deux façons de les pénétrer de leur courte
frénésie. Toutefois, d’aucuns prétendaient que certains blancs se conduisaient avec les femmes
comme font deux chiens mâles qui se cavalent. Goût pareil paraissait anormal et trop infect pour
ne pas être une calomnie. Peut-être ne dépendait-il que d’elle, Yassigui’nja, d’avoir des clartés sur
ce point. Le « commandant » de la Bamba, si elle lui faisait des avances, les repousseraitil ? Elle
promena ses regards dans sa case, comme si elle cherchait quelqu’un ou quelque chose. Quel
silence ! La pluie avait cessé. Elle souffla à pleins poumons sur les tisons coiffés de cendres qui
achevaient de se consumer au cœur de sa case. De hautes flammes claires lapèrent les brouillards
qui la remplissaient de leurs buées fuligineuses. Ces brouillards prouvaient, par leur densité même,
que le jour s’était mis en route. Encore un peu de temps et Lolo, le dieu soleil, chassant la horde des
nuées, inonderait de torrents de lumière l’infini tendu d’azur.
Elle accorda un moment de pensée à son mari. Batouala… Il avait dû prendre la brousse bien
avant le chant du coq et ne rentrerait au village que vers le milieu du jour. Elle avait donc le temps
de se rendre au rendez-vous que
Bissibi’ngui lui avait donné. Au fond, en y allant, elle ne risquait pas grand’chose. Que lui voulait
ce coureur de filles ? C’était ce qu’elle tenait à savoir, rien de plus. Elle était, en tout cas, décidée à
ne pas lui permettre quelque privauté que ce soit. Elle n’était pas de ces femmes qui se laissent
prendre aux pièges des beaux garçons un peu trop infatués de leur personne. Gamineries et
polissonneries n’étaient plus de son âge. La femme mariée a des devoirs auxquels elle ne peut se
soustraire. Préparer le repas de Batouala constituait l’un des siens. Elle aurait pu se décharger de
ce soin sur l’une ou l’autre de ses huit compagnes.
Mieux valait cependant ne pas éveiller leurs soupçons par une absence aussi imprévue que
prolongée.
Elle s’étira tout son content et se mit à bâiller. Elle éprouvait à se détendre ainsi une satisfaction
animale touchant à la volupté et s’amusait à faire craquer les jointures de ses muscles. Puis elle
rampa vers l’huis de sa case. Celui-ci se composait de rondins entassés les uns sur les autres et
reposant sur des pieux fourchus. Elle débâcla lentement le tout et se glissa dehors à regret.
Le brouillard avait succédé à la pluie. La brousse n’était que nuées. Le ciel paraissait se dissoudre
en charpie. De lourdes vapeurs ne cessaient de sourdre des entrailles de la terre. Elle les regarda
s’agglutiner et s’épaissir autour des villages de Batouala dont elles avaient rendu les cases
invisibles. Un frisson la parcourut des pieds à la tête. Que faisait-elle là, immobile ? Ce jour-là était
un jour comme un autre, prêt, à l’image de tous ses devanciers, à dispenser aux vivants son lot de
peines et de joies, d’incidents et de catastrophes.
Le destin de chacun est fixé d’avance. Ses arrêts sont sans appel. Le sien la poussait pour l’instant
vers Bissibi’ngui. Ne pouvant rien contre lui, elle n’avait qu’à lui obéir.
René MARAN BATOULA 1921 Page 18
Elle rentra dans sa case en pisé, au seuil de laquelle veillaient les cactées rituelles et bénéfiques. Ce
fut pour en ressortir tout de suite, munie d’un grand panier d’osier, où elle rangea tant bien que
mal trois calebasses, une paire de houes, deux marmites en terre et un peu de manioc.
Se tenant à croupetons, elle équilibra sur sa tête le panier et son contenu, empoigna dans sa main
gauche l’un des tisons de son feu de case, puis, se redressant en souplesse, prit d’un pas ferme et
déhanché le sentier qui suivait la Pombo en direction de sa source. Les traditions valent ce qu’elles
valent. Certaines sont infiniment désagréables.
D’autres sont tout le contraire. Du nombre, la propreté corporelle. Seuls les blancs n’en ont cure.
Peut-être la méprisent-ils ! En tout cas, la moindre ablution leur fait horreur. Ils en usent le moins
possible. C’est sans doute pour ça qu’ils puent toujours le cadavre. Pourtant l’eau décrasse et
délasse, tonifie les nerfs, lave le corps et le revigore. Les animaux ne laissent pas d’apprécier ses
vertus. Pourquoi leur en abandonnerait-on tout le profit ?
En vraie banda qu’elle était, Yassigui’ndja aimait se baigner tous les jours, et plutôt trois fois
qu’une. Elle atteignit la Pombo en soliloquant de la sorte. Il lui arrivait fréquemment de donner
dans cette manie propre aux gens de sa race. Elle croyait, de cette manière, ne jamais cheminer
seule.
La Pombo, grosse des pluies de la nuit et de l’apport de ses affluents, chantonnait d’une voix
rauque et douce les belles complaintes que l’eau murmure nuit et jour aux rives qui l’écoutent en
buvant ses paroles. Cette rivière était toute son enfance. Elle se divertissait autrefois, avec ses
compagnes de jeu, à chercher les crabes et les camarons qui se tenaient au creux de ses strates de
latérite ou sous le cailloutis de son lit. Mais, yabao ! que ce temps était loin…
Elle tâta du pied la Pombo. L’eau en était glacée. Remettant à plus tard sa baignade, elle installa
son panier sur le sol, de façon qu’on ne pouvait pas ne pas le voir, de quelque côté de la Pombo
qu’on arrivât.
Elle se félicita après coup de son subterfuge. Ce panier signalait sa présence et l’innocentait. On
penserait, en le reconnaissant, que sa propriétaire ne devait pas être loin. C’est quand on songe à
mal faire qu’on prend, en général, des précautions. N’en prenant pas, elle n’avait rien à se
reprocher.
Ces réflexions faites, elle franchit la
Pombo d’un pas délibéré, et s’enfonça, n’ayant pour armes que son tison, dans le brouillard qui
commençait à se désagréger. Elle longea d’abord une plantation de manioc, plongea ensuite dans
une plantation de maïs, d’où elle fit décamper une compagnie de phacochères au groin verruqueux.
Elle accéléra sa marche. Le brouillard décroissait toujours. Le sable humide
et roux crissait sous les pas de
Yassigui’ndja. Les herbes dont la pluie avait ployé la haute taille, la flagellaient au passage de
mouillures et de coupures. Le brouillard continuait cependant à s’effriter et à se fondre dans
l’espace. Le cœur de Yassigui’ndja battait d’une trouble allégresse. Elle approchait du lieu de son
rendez-vous, et se sentait à la fois heureuse de vivre et mécontente d’ellemême. Un bruit la fit
tressaillir. Elle s’arrêta. Elle avait cru entendre des voix. Peut-être feraitelle mieux de rebrousser
chemin ? Mais n’avait-elle pas rêvé ? On ne percevait, en effet, en prêtant l’oreille, que la plainte
que produit le vent quand il s’attarde à onder la chevelure de la brousse ou à confier ses secrets aux
arbres qui lui tendent leurs ramures.
Pourtant Ŕ elle huma l’air à pleins poumons Ŕ il y avait sûrement quelqu’un dans ces parages. Ce
n’est pas sans motif qu’on respirait, tranchant sur le parfum des plantes mouillées et
l’indéfinissable arôme de la terre en eau, l’odeur propre à l’homme noir de peau. Elle se remit en
marche. Le même bruit de voix lui parvint de nouveau à l’oreille. Cette fois, pas de doute possible.
Bissibi’ngui était bien là. Et une femme se trouvait avec lui. Yabao ! il avait osé lui faire ça, à elle,
Yassigui’ndja ? Quelle pouvait bien être la garce qui ?… Il est vrai que, la veille, elle n’avait rien
répondu à sa demande. L’imbécile ! Il ne savait donc pas interpréter clairement le silence des
femmes ! N’importe ! Il n’aurait jamais dû se conduire comme il l’avait fait. Aha ! ce mauvais
chasseur avait voulu chasser deux lapins à la fois. Aha ! Yassigui’ndja était morceau qui ne
suffisait pas à son appétit. Par
N’Gakoura, elle se vengerait, foi de
René MARAN BATOULA 1921 Page 19
Yassigui’ndja, de l’injure qu’on venait de lui faire ! Mais elle tenait auparavant à connaître sa
rivale. Après quoi, elle verrait quelle décision prendre.
Elle se coula dans les herbes, comme un chasseur à l’affût qui se hasardé hors de son poste de guet.
Elle n’avançait que lentement, s’arrêtait parfois pour comprimer son cœur qui battait à rompre ou
essayer de saisir quelques bribes des propos que Bissibi’ngui échangeait avec son interlocutrice.
Elle crut, à deux ou trois reprises, pouvoir mettre un nom sur celle-ci. Ou elle se trompe fort, ou
c’est cette pécore d’I’ndouvoura ! Si c’est elle, elle lui revaudra ça avant qu’il ne soit longtemps, et
avec usure. Elle ne comprenait pas que Bissibi’ngui eût pu lui préférer cette déjection. Qu’avait-
elle donc de remarquable, I’ndouvoura ? Elle était vieille, ridée, riait d’un rire édenté, empestait le
beurre de karité et ne savait même pas se servir de ce que l’homme prise le plus dans la femme.
Si c’était là le genre de femelle qui plaisait maintenant à Bissibi’ngui !… S’arrêtant derechef, elle
cambra, ivre d’un brusque orgueil, son torse souple et vigoureux, puis admira ses jambes parfaites,
entées sur des chevilles délicates, ses pieds menus, ses hanches harmonieuses, son ventre poli et ses
bras faits pour les plus étroites étreintes.
Elle pressa le pas, fière de sa beauté, et souriant de se savoir belle. Des piaillis d’oiseaux fusaient de
tous côtés. Elle allait, foulant çà et là des rais de lumière, parmi un monde d’effluves que souillaient
parfois des bouffées de bois punais. Et elle était sur le point d’arriver à un arbre aux branches
basses, quand elle pressentit un danger.
Elle avait l’impression qu’on ne la quittait pas du regard, qu’on la guettait comme une proie,
qu’elle en était une, qu’on en voulait à sa peau, à son sang, à sa vie.
Alors, elle leva les yeux, et poussa un grand cri de terreur. Mourou, la panthère, venait de se ruer
sur elle, de l’enfourchure où elle se tenait aux aguets.
La bête tachetée en fut pour son attaque brusquée. Yassigui’ndja avait réussi à l’éviter de justesse,
grâce à un saut de côté fait à temps. Ce contretemps n’était pas pour plaire à Mourou. Elle exprima
sa rage en une série de feulements profonds et rauques. Proie manquée est presque toujours proie
perdue. La formule vaut aussi bien pour les animaux de tous poils qui sillonnent la brousse, que
pour ces espèces de singes à peau noire qui s’abritent en des tanières faires de terre durcie, de
branchages entrelacés et de chaume.
Mais, par malheur, elle ne pouvait en rester là. Les tranchées de la faim grouillaient en son ventre
comme vermine. Comment faire pour leur résister ? Au surplus, la chance voulait qu’elle n’eût
palabre qu’avec un de ces maudits deux pieds qui se chargent volontiers le dos de petits êtres
braillant à gorge déployée. Or, il était de notoriété publique chez les panthères, que ces deux pieds
à destination spéciale n’opposaient jamais de résistance, pour peu qu’on prit la peine, en guise de
préambule, de leur faire entendre à coups de griffes ce que les fauves ont accoutumé de considérer
comme le langage de la raison.
Et Mourou se ramassait sur elle-même pour bondir sur Yassigui’ndja, quand la brousse s’ouvrit,
livrant passage à Bissibi’ngui et à Batouala, armés tous deux de sagaies de chasse et de couteaux de
jet.
Mourou, à cette vue, s’empressa de déguerpir. Le soleil se leva peu après son départ. Tout danger
paraissait à présent écarté. Il était trop tard pour courir après le gibier. Rallier le village était ce
qu’il y a de mieux à faire. Ils en prirent aussitôt le chemin, à la queue leu leu. Bissibi’ngui était en
tête. Venait derrière lui Yassigui’ndja. Et Batouala fermait la marche, Batouala qui, pensif,
observait
Yassigui’ndja, sa femme préférée, avec attention, hochait la tête, lançait de cruels et soupçonneux
regards sur Bissibi’ngui, Ŕ sur Bissibi’ngui, coureur dont la réputation n’était plus à faire, et qu’il
se jurait de surveiller de près dorénavant, pour l’avoir surpris, au petit jour, en train de guetter
tout autre gibier que celui que guette un homme aimant la chasse.
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IV
Trois jours avant la fête des « Ga’nzas », il y eut une tornade terrible, qui clôtura par des ravages
une saison de pluies plus que désastreuses.
Nul signe précurseur ne l’avait annoncée. Le jour s’était levé sur Grimari, un jour comme tant
d’autres, indécis d’abord, puis lumineux et chaud.
Calme, ni frais ni lourd, le vent agitait la dense peuplade des feuilles. Cachés à leur ombre, les
tribus amoureuses de golokoto, la tourterelle, roucoulaient, Ŕ et les « bokoudoubas », et les «
lihouas », qui ne diffèrent des golokotos, les premiers que par leur grosseur, les seconds que par le
vert de leur plumage.
Au-dessus des champs de mil, au-dessus des arbres, au-dessus des kagas, de plus en plus nombreux,
des charognards, infatigablement, tournoyaient.
Parfois, de droit fil, l’un d’eux se laissait choir sur la proie aperçue. Puis, à lents grands coups
d’ailes, comme s’il pagayait l’air, il prenait de la hauteur et s’éloignait, s’éloignait… Il ne faisait ni
frais ni lourd.
Au long de la Bamba et de la Pombo, le peuple singe s’amusait. Ici, cabriolaient les « tagouas », qui
semblent toujours pleurer, tant leur cri imite la plainte d’un enfant ; là, grimaçaient les «
n’gouhilles » au pelage pareil à un pagne noir et blanc.
Un essaim d’abeilles arrivant, lancé à la poursuite d’un oiseau mange-miel, ils décampèrent les uns
et les autres, avec effroi.
Et pendant un long moment, on n’entendit plus que le zonzonnement des abeilles.
Elles avaient d’ailleurs déjà disparu depuis longtemps, qu’on les croyait encore présentes, tant le
frisselis de la brise entre les feuilles donnait l’illusion de leur vol vrombissant. Il ne faisait ni frais ni
lourd.
Les « bokoudoubas » et les « golokotos » roucoulaient. Des villages perdus sur les collines, des
vallons abritant d’autres villages provenaient et des chansons monotones, et le bruit des pilons
écrasant le manioc sec, cependant que tournoyaient les fils de Doppélé, le charognard, plus
nombreux que jamais dans le ciel immobile.
Macoudé, le pêcheur, tard dans la matinée, vint surprendre Batouala, son frère, qu’il ne voyait que
rarement.
Ayant trouvé deux gros poissons dans ses nasses, il avait décidé qu’il l’inviterait à partager son
repas.
Macoudé et Batouala étaient frères, de mêmes père et mère, et non pas simplement des agnats
comme cela est fréquent, puisque tout homme peut, si ses moyens le lui permettent, acheter
plusieurs femmes et, de chacune d’elles, avoir des enfants.
Bissibi’ngui, qui se trouvait là, fut invité, lui aussi.
Ils partirent tous les trois, l’un derrière l’autre, comme des canards.
On ne doit pas marcher de front. Une habitude, vieille comme la race nègre, veut qu’il en soit ainsi.
L’oreille basse, Djouma les suivait…
ŕ Il y en a qui font les fières, grogna, entre haut et bas, I’ndouvoura, l’une des femmes de
Batouala.
Jalouse et sensuelle, elle ne décolérait plus de voir que Bissibi’ngui, depuis son retour, la délaissait
trop visiblement pour Yassigui’ndja. ŕ Ehein ! Il y en a qui font les fières, reprit-elle, plus haut.
Personne ne soufflant mot, elle ajouta, sentencieuse :
ŕ Bien sûr, n’entend pas qui veut ne pas entendre. Il n’empêche qu’on est, au fond, d’autant plus
facile, qu’on pose davantage à ne pas l’être. N’est-ce pas, Yassigui’ndja ?
Des rires méchants fusèrent. On n’aimait pas cette Yassigui’ndja. Et quand on pouvait le faire, on
le lui prouvait avec usure.
ŕ I’ndouvoura, je crois que tu as raison, répliquait Yassigui’ndja. J’ignore pourtant qui tu vises
en ton allusion. Tu parles, sans doute, de cette n’gapou mariée à un puissant chef m’bi ? Ma foi,
elle a tort d’être fière. À quelles ignominies bestiales ne se livre-t-elle pas ? Je l’excuse toutefois,
volontiers. Elle a été la femme d’un blanc. Et cela explique tout.
René MARAN BATOULA 1921 Page 21
ŕ Ne voilà-t-il pas que cette carne m’insulte ! Ne voilà-t-il pas qu’elle m’insulte ! Le ventre de celle
qui t’a portée était pourri ! Tu es la pourriture des pourritures ! La preuve. Tous les enfants que tu
as portés jusqu’ici ou sont morts avant terme ou n’ont pas vécu longtemps. Ne dis rien ! Tais -toi, ou
je te rentrerai dans la gorge…
ŕ Ma vieille camarade, pourquoi hurler ? Je ne suis pas sourde. Aurais -je, par hasard, médit de
toi ? Ah ! oui, ah ! oui…
ŕ Veux-tu que je casse ce pilon sur ton sale groin de phacochère ? Je dirai à Batouala que tu le
trompes avec Bissibi’ngui. Je lui dirai…
ŕ Ehein, ehein !… Je te demande pardon, I’ndouvoura. Je te connais depuis tant de saisons de
pluies, que je ne me rappelais plus ton origine n’gapou, ni que tu eusses servi de femme à un blanc.
Me faut-il t’assurer que mes paroles ne te visaient pas ? Ta vertu, tout le monde la connaît. Et
mieux que tout autre, Bissibi’ngui, dont tu viens de parler, sait comment tu t’y prends pour
repousser les hommes…
I’ndouvoura courut sur Yassigui’ndja. Elle l’aurait frappée, mordue, griffée. Elle expectorait mille
menaces pendant que ses compagnes la maintenaient. Elle irait se plaindre au commandant. Elle
dirait à tout le monde que Yassigui’ndja avait absorbé un « yorro » pour ne pas avoir d’enfants.
Elle demanderait aux anciens de la condamner à boire le poison d’épreuve. Et puis, au fond,
pourquoi continuerait-elle à se tourner les sangs de la sorte ? Bissibi’ngui ! Puf ! Elle s’en moquait.
On ne fréquente pas qui a le « kassiri ».
ŕ Lorsqu’on ne peut plus manger ce que l’on désire, on affirme que l’on n’a plus faim. Quant à ce
bouc de Bissibi’ngui, s’il a vraiment ce que tu dis, comme je te plains, pauvre chère I’ndouvoura !
À ces derniers mots, toutes les rieuses furent, pour une fois, du côté de Yassigui’ndja. ŕ Tu t’es
attaquée à plus forte que toi… ŕ Voilà où mène la jalousie, I’ndouvoura. Lorsque tu m’as pris
Bissibi’ngui, ai-je été jalouse de toi?
ŕ Tu le voudrais pour toi seule ? Quel appétit !
ŕ Cette Yassigui’ndja, elle est impayable
!
ŕ Et vous a de ces reparties !
ŕ Allons, allons, dit Yassigui’ndja. Assez plaisanté pour aujourd’hui. Venez manger plutôt de ce
manioc. N’est-ce pas, qu’il sent bon ?
Voyez-vous, le lit, les victuailles, le gâteau de manioc, l’homme, la danse et le tabac, il n’y a que ça
de vrai.
Cette boutade fit exploser d’interminables éclats de rire. Le vent tomba. Il fit, soudain, très lourd.
Peu à peu, le ciel couleur de latérite était devenu gris cendré. De tous côtés, les mouches se mirent à
bourdonner. Un à un, les oiseaux se turent. Un à un, les charognards disparurent. De grands
nuages blanchâtres surgissaient de derrière les kagas, s’entassaient, s’aggloméraient,
s’épaississaient, allaient, involontaires, au gré des courants aériens.
Bientôt, une force occulte les poussa sur la Bamba. Plus noirs que charbon, enchevêtrés les uns
dans les autres, se pressant, se bousculant, se chevauchant, ils galopaient à la manière de bœufs
sauvages, échappés d’un feu de brousse.
Des traits fulgurants striaient leur masse. L’écho apportait la déflagration des grondements du
tonnerre.
Marmites et nattes furent rentrées à la hâte. Alors, passant au travers des toits, immobile et bleue,
la fumée encercla les cases.
Plus rien ne bouge, à présent. Les nuages obstruent le ciel bas et, stationnaires, dominent la Bamba,
la Déla, la Déka ; dominent les villages de
Yakidji et de Soumana, de Yabi’ngui et de
Batouala ; dominent les villages de Bandapou, de Tamandé, de Yabada, de Gratagba, de Oualadé,
de Poumayassi, de Pangakoura, de Matifara ; dominent toute cette verdure que leur ombre étouffe,
suppriment la vie quotidienne et, pleins d’une menace imminente, attendent un signal qui ne vient
pas.
Là-bas, là-bas, entre Soumana et Yakidji, le sombre des nuages se résout en traînées grisâtres, qui
unissent à la terre le ciel.
René MARAN BATOULA 1921 Page 22
C’est la pluie. Poussée par la même puissance qui a dirigé les nuages, elle fond sur la Bamba, elle se
rue sur Grimari.
À mesure qu’elle progresse, elle comble de brouillards les terres qu’elle a conquises.
Ouhououou !… Enfin ! Un grand vent chaud se lève, venu on ne sait d’où. Les feuilles des
bananiers s’entrechoquent. Des coassements se répondent et se confondent. Ce sont les légions de
Ko’mba, la grenouille et de Lé-treu, le crapaud, qui appellent la pluie.
Le vent souffle. Un hurlement le précède. Il rebrousse les herbes, tord les branches, rudoie les
lianes, déchire les feuilles, balaie le sol, emporte sa poussière rouge, passe, fuit, s’affaiblit.
Son gémissement diminué s’atténue encore, se disperse et s’évanouit, on ne sait où. Et, à nouveau,
c’est le silence, un silence anxieux de cette clameur et de ce murmure qui se sont tus.
Le voici qui revient. La pluie est là ! la pluie est là ! Le vent apporte la bonne odeur des terres
mouillées. Les roulements de tonnerre se succèdent, se rapprochent. Et la pluie commence à
tomber.
Fines, espacées, légères, ses gouttes crépitent sur la brousse sèche, sur les rochers.
L’air fraîchit.
Le vent augmente. C’est « donvorro », la tornade.
Sa fureur croît d’instant en instant. Et la pluie tombe. Tiède, torrentielle, diluvienne, en hordes
lourdes, rapides, serrées, infatigables, irrésistibles, incessantes, elle tombe sur la Bamba, elle tombe
sur la Déla, elle tombe sur la Déka. Elle tombe sur tous les kagas que l’on voit encore, sur tous les
horizons que l’on ne voit plus. Le donvorro et elle accablent la brousse de leur rage complice. Ils
exfolient les arbres, cassent leurs branches, arrachent les toitures et les emportent.
Une nuée impénétrable sourd des étendues naguère surchauffées. L’eau cherche l’eau, s’attroupe,
se fraie des routes, s’ameute en cascades, se mue en ruisseaux, dévale sur les pentes, bondit vers la
rivière.
Le « donvorro » précipite la course de ces cascades et de ces ruisseaux. Et la pluie, de plus en plus
ferme, de plus en plus dure, de plus en plus drue, éventre les toits, les effondre, flaque dans les
cases, éteint leurs foyers, délite les murs, cependant que le zigzag des éclairs, leur éclat, les
craquements saccadés de la foudre, le fracas des arbres entraînant d’autres arbres en leur chute et
les roulements de l’orage étonnent l’espace de leurs cataractes grondantes.
L’ouragan dura toute la journée, toute la nuit et tout le lendemain matin, jusque vers ce moment
où le soleil dépasse le milieu du ciel.
Le vent diminua alors progressivement. Et, seule, la pluie continua à tomber, mais légère, espacée,
fine et fraîche…
La brousse est maintenant changée par endroits en marécages au sein desquels coassent Ko’mba, la
grenouille, et Lé-treu, le crapaud.
Quand l’herbe est ainsi submergée, quand tous les plis de terrain ne récèlent que des poches d’eau,
les crapauds et les grenouilles chantent.
Donnez le ton, grenouilles-mugissantes. Votre voix est grave, profonde, mesurée. Donnez le ton.
Vos frères reprendront en chœur votre chant.
Écoutez plutôt. D’autres voix invisibles ont déjà répondu à votre appel. Écoutez. Tous les Lé-treus
de la création et tous les Ko’mbas chantent.
Ils chantent parmi les pestilences de la brousse inondée, heureux de l’immense humidité qui les
entoure et qui les fait, pour un instant, les maîtres du monde.
Ils chantent. Plus rien ne résiste à leur empire sonore. De partout, à présent, les échos se renvoient
l’éclat de leurs timbres différents.
Grenouilles Ŕ mugissantes, crapauds Ŕ cymbales, crapauds-buffles et rainettes-
forgerons concertent leurs bruits d’enclume, leurs voix cliquetantes et leurs meuglements. « Ka-
ak… ka-ak… Ti-tilu… ti-tilu… Kééex… kéé-ex… Kidi-kidi… kidi-kidi… Djaah… djaah… »
Tintements de sonnailles, chocs de pilons, cliquetis de sagaies, vomissements incoercibles, Ŕ discrets
ou clairs, criards ou rauques, les coassements de toutes les sortes de crapauds et de toutes les
espèces de grenouilles font « yangba ».
René MARAN BATOULA 1921 Page 23
C’est, au déclin du jour, un tam-tam
assourdissant. Tout à coup, il s’éteint. Mais, tout à coup, il recommence… La pluie s’est arrêtée.
Les routes sont glissantes.
De longues bandes de fourmis-cadavres, abandonnant leurs fourmilières dévastées, les traversent.
Longtemps, une prenante odeur de pourriture persiste après leur passage. Et presque sans
crépuscule, c’est la nuit.
Lentement sortie de sa case en nuages, la lune parcourt le grand village des étoiles. Jaune, brillante,
à peu près ronde, elle va. Nul halo ne la cerne. Les étoiles scintillent. Il n’y a plus que les étoiles, des
milliers d’étoiles, et la lune.
Un oiseau nocturne fait : « Oubou-hou, oubou. » Les crapauds coassent toujours. Les cigales
crissent et les grillons stridulent. Quelques lucioles, de loin en loin, déchirent l’air de leur feu vert et
intermittent. Mais, à part eux, tout dort.
C’est la nuit. Le vent est lent. Il fait froid.
René MARAN BATOULA 1921 Page 24
V
Quel bonheur ! La lune pleine voyage au pays des étoiles, et le « commandant » a quitté Grimari
depuis huit jours.
La belle idée lui est venue tout à coup d’aller inspecter la région de Bamayassi. Il avait, ce faisant,
sagement agi. Absent le bouc, les chèvres jouent. La fête des « Ga’nzas » pouvait donc commencer.
Elle avait d’ailleurs commencé. Une foule compacte grouillait déjà dans le Poste envahi. Il n’y
avait, du reste, que là où l’on pût exécuter, avec leur nécessaire ampleur, le pas des figures et la
danse des guerriers.
Un large espace vide s’étendait, en effet, de la case du « commandant » aux arbres vêtus de lianes
bordant le cours de la Bamba.
Et pour garder tout cela : résidence administrative et dépendances, camp de la milice et prison, Ŕ
pour garder tout cela, le seul milicien Boula.
Pfuu ! Qui donc, en ce bas monde, peut bien s’intéresser aux faits et gestes d’un vil «
Kouloungoulou » ? Car, « Kouloungoulou », tel était le surnom dont on avait gratifié ce sinistre
idiot, qui marchait lentement, en se traînant comme la iule.
Les « Ga’nzas » n’étant pas encore arrivés, la « yangba » n’avait pas encore pris tout son essor.
Mais certains signes annonçaient qu’elle serait remarquable.
Une dizaine de « li’nghas » gisaient çà et là, non pas de ces tam-tams petits et laids, bons à tout
faire, mangés plus ou moins des termites, encrassés par l’usage ou rouis par les saisons.
Chacun d’eux, au contraire, dilatait
ostensiblement l’enflure de son double gibbe, tronc d’arbre monstrueux patiemment évidé.
On avait couvert ces tam-tams de cérémonie d’un enduit blanchâtre fait de kaolin et de farine de
manioc mélangés d’huile, sur quoi tranchait, en leur milieu, de haut en bas et de long en large, une
ample rayure rouge.
Des paniers de millet, des gâteaux de manioc, des régimes de bananes, des platées de vers blancs
frits, des œufs, du poisson, des tomates amères, des asperges de brousse s’amoncelaient à même le
sol, auprès d’amas de viande d’antilope ou d’éléphant, de quartiers de phacochère et de bœuf
sauvage séchés au soleil ou grillés au feu.
S’ajoutaient à ces victuailles, de ces tubercules que les blancs dédaignent : des « dazos », par
exemple, qui valent bien leurs pommes de terre ; des « bangaos », qui sont des pommes de terre
douce, à peau tantôt jaune et tantôt rouge ; des « baba’ssos », qu’ils préfèrent appeler : ignames. Il
y avait aussi de vastes jarres ventrues, pleines jusqu’à ras bord de cette boisson qu’on obtient en
faisant fermenter le mil ou le maïs. Et, enfin, quelques bouteilles de pernod, qu’on avait pu obtenir
de ces voleurs de « boundjoudoulis », qui font commerce de tout, et qui vendraient jusqu’à leur
mère, à condition naturellement, qu’on voulût bien les payer le prix fort.
Une fumée épaisse s’élevait de la multitude de foyers qu’on avait allumés, âcre et noire quand le
bois était mouillé.
Par toutes les routes venant de Kama, de Pangakoura, de Pouyamba, de Yakidji, Ŕ hommes,
femmes, enfants, boys, boyesses, esclaves, chiens, vieillards, infirmes, les retardataires, fourmilière
en marche, se précipitaient vers cette fumée, visible de loin.
Ils avaient quitté leurs villages de brousse, leurs « patas-patas » boueux et marécageux, les cases
qu’ils avaient construites aux flancs des hauts « kagas », leurs chasses, leurs plantations, leurs
pêcheries, leurs menus travaux quotidiens, et ils venaient, et ils étaient venus, armés de sagaies et
de flèches, tenant à la main des tisons pour éclairer leur marche à travers les galeries forestières
qui défendent les abords immédiats des marigots.
Les femmes se mettaient au travail, à peine arrivées, et s’empressaient, rythmant de la chanson du
« kouloungoulou » le choc sourd des lourds pilons heurtant le ventre des mortiers en bois, de
réduire en poudre, sous le martèlement de leurs « koufrous » alternés, le mil, le manioc ou le maïs
qui ne l’était pas encore.
Le Kouloungoulou, c’est bien connu, ne vît que dans les bouses.
On prétend même qu’il ne se nourrit que de cela,
Le Kouloungoulou, le Kouloungoulou, Iahé, le Kouloungoulou, iaho ! Sa seule richesse,
une maladie des plus admirables, En bon mari qu’il est, il en a fait don à sa yassi.
René MARAN BATOULA 1921 Page 25
Qui, bonne mère, l’a passée à leur très digne fille.
Iahéya !
Le Kouloungoulou, le
Kouloungoulou, Iahé, le Kouloungoulou, iaho !
Des rires crépitèrent comme craquette un vol de sauterelles. La gaieté devenait peu à peu unanime.
L’influence du « kéné » se manifestait déjà. On parlait sans savoir au juste ce qu’on allait dire, en
absorbant coup sur coup bière de maïs sur bière de mil.
Comment se fait-il que, coiffé d’une chéchia de tourougou,
Nous voyions passer, très fier, au milieu de nos plantations,
Ce Kouloungoulou, ce Kouloungoulou.
Iahé, ce Kouloungoulou, iaho ?
En tout cas, sachez bien, vous toutes, mes amies. Qu’il vous faut toujours refuser de partager sa
natte.
Ce n’est pas avec une femme, mais avec de la pourriture, Iakéya !
Que couche un vil Kouloungoulou.
Iahé, Kouloungoulou, iaho !
Alors, une voix, celle de Yassigui’ndja, jeta :
Kouloungoulou est un chasseur des plus émérites. Quand il vise un éléphant énorme, il lue un
arbre.
Aïe ! Kouloungoulou. Aïe ! Kouloungoulou, Iahé, le Kouloungoulou, iaho !
Il n’est pas beaucoup plus adroit, quand il est amoureux. Il est vrai qu’il est facile d’expliquer sa
niaiserie, Le Kouloungoulou allant toujours du côté de la bouse.
Un formidable ouragan de :
Iahéya,
Le Kouloungoulou, le
Kouloungoulou ! Iahé, le Kouloungoulou, iaho ! salua l’étonnante improvisation de la favorite de
Batouala.
La merveilleuse assemblée. Tous les m’bis et tous les n’gapous étaient là, avec leurs anciens.
Batouala, très animé, pérorait au centre du groupe que formaient ses vieux parents, les « capitas »
ou vassaux placés sous sa mouvance, et les vieillards, dépositaires des plus sûres traditions bandas.
Le timbre de sa voix allait croissant. On disait que plusieurs blancs venaient de mourir à Bangui.
On disait que, sous peu, Missié Gouvernement devait se rendre à Bandorro. On disait encore qu’en
France, à M’Poutou, làbas, au-delà de la Grande Eau, les frandjés étaient en palabre avec les
zalémans et qu’ils les battaient comme on ne bat qu’un chien.
Tout en parlant de la sorte, il bourra de chanvre et de tabac tous les « garabos » qu’il trouva à
portée de main et qu’on voulut bien lui passer, les alluma, en tira quelques bouffées, selon la
coutume, et les mit en circulation.
ŕ Ho ! Batouala, fit brusquement le grand chef mandjia Pangakoura, ho ! Batouala.
ŕ Sizz !… Obo katé… Obo katé !…
Silence…
Silence ! s’écria-t-on de toutes parts.
ŕ Écoutez Pangakoura.
ŕ Pangakoura va parler.
Batouala leva la main pour demander la paix. Puis, se tournant vers son hôte :
ŕ Tu peux parler à présent, Pangakoura. Nos oreilles sont près de ta bouche.
ŕ Tu sais, Batouala, dit, pour commencer, Pangakoura, et vous, qui m’écoutez, vous savez, vous
aussi, que je reviens de Krébédjé.
René MARAN BATOULA 1921 Page 26
Je m’y étais rendu pour toucher mot au grand « commandant » Kotaya Ŕ les gens de la rivière l’ont
surnommé ainsi à cause de son gros ventre Ŕ des singuliers agissements de Davéké, ce Portugais qui
pause de temps à autre dans nos villages, et s’y conduit en forban.
Je lui contai mon affaire. À ma façon, bien entendu. Savez-vous ce qu’il me fit répondre par son
interprète, qui en a ri à gorge déployée ? Vous ne le devineriez jamais. Inutile de chercher
davantage. Il me fit répondre ceci, qui prouve, entre autres choses, qu’il y a blancs et blancs, et
qu’ils s’exècrent les uns les autres : « Je te croyais idiot, Pangakoura. Mais je suis bien obligé de me
rendre compte que tu l’es encore plus que je ne me l’imaginais… Eh ! quoi… Tu ne sais pas encore
qu’un « poutriquess » est moins que rien ? Bougre d’imbécile !… Enfant de macaque !…
Derrière de
Bacouya… »
Des rires giclèrent.
ŕ Mais qu’as-tu donc appris, dans ta fichue existence ? Ah ! nom de nom, que ces nègres sont
abrutis, tout de même… Sur ce, il m’empoigna par les épaules, et me secoua rudement, pendant
que son interprète continuait à me traduire ses plaisanteries.
ŕ Pangakoura, je vais t’apprendre quelque chose, mais que tu ne répéteras à personne. Écoutemoi
bien. Le N’Gakoura de nous autres, blancs, prit, au commencement des commencements, tout ce
qu’il trouva de mieux au monde, et avec ça, nous fabriqua. C’est pour ça que le dernier des blancs
sera toujours supérieur au premier des nègres.
Malheureusement pour nous, notre
N’Gakoura ne s’en tint pas là et fabriqua les sales nègres comme toi, avec les déchets des premiers
blancs.
Ce n’est que beaucoup plus tard que l’idée lui vint de créer les Portugais. Il chercha autour de lui
de quoi les modeler. Ne restaient que les excréments des gens de ta race. C’est de cette matière qu’il
pétrit les premiers Portugais. Et voilà pourquoi, quelque vils que vous soyez, les « poutriquess »
valent encore moins que vous.
Une tornade de rires bouleversa les assistants.
ŕ Ne trouvez-vous pas, demanda
Batouala, quand se furent calmés les derniers rires, ne trouvez-vous pas que l’actuelle mévente du
caoutchouc est, pour nous, une chance inespérée ?
Il nous faut la remercier, et combler
N’Gakoura d’offrandes propitiatoires, afin qu’il la prolonge le plus possible… Heureuse, trois fois
heureuse mévente !… Sans elle, nous n’aurions pu venir au Poste réjouir nos foies, même si le «
commandant » avait été en tournée, comme il l’est depuis plusieurs jours.
Nous aurions toujours eu sur le dos un de ces « boundjoudoulis » de malheur, qui nous font payer
un « pata », c’est-à-dire cinq fois un franc, ce qui ne coûte aux blancs qu’un « méya » : dix sous.
ŕ Ta parole est de l’eau claire, grogna Yakidji. Il nous faut, pour sûr, rendre grâces à
N’Gakoura de cette bienheureuse crise…
La crise venue, tous les commerçants ont regagné qui Krébédjé, qui Bangui, qui M’Poutou. Qu’ils
restent tous où ils sont. Et puissent-ils tous y crever, la gueule ouverte et les pieds dans la
pourriture.
ŕ Mais tous les « boundjous » ne sont pas méchants, hasarda quelqu’un, dont on couvrit l’opinion
de huées.
ŕ Ce n’est pas tout, ce n’est pas tout, ho ! Batouala, hurla un autre… On commence, paraît-il, à
embarquer tous les « yongorogombés » pour M’Poutou, à cause des grands palabres qu’il y a
actuellement entre les blancs frandjés et les blancs zalémans.
ŕ Ehein !… ehein !… On envoie tous les « longs fusils », tous les tirailleurs sénégalais sont dirigés
sur M’Poutou.
ŕ Puissent nos « commandants » aller les y rejoindre au plus vite ! reprit Yabada. Peutêtre ne
tarderont-ils pas à partir, eux aussi.
ŕ Yabao ! chevrota le vieux père de Batouala, aussi vrai que mes cheveux sont blancs, je crois, en
ce qui me concerne, que tu prends, avec trop de facilité, des montagnes pour des rivières et tes
désirs pour des réalités.
René MARAN BATOULA 1921 Page 27
Voyons, donne-toi simplement un peu la peine de réfléchir… Il y aura bientôt trois saisons de
pluies que frandjés et zalémans palabrent pacifiquement à coups de fusil. Estce vrai ? Eh ! bien,
dis-moi, les frandjés d’ici ont-ils l’air de vouloir s’en aller ? Que non pas.
Au contraire, jamais aucun d’eux n’a séjourné si longtemps chez nous. Il y a chez eux, làbas,
danger de mort. Pourquoi iraient-ils s’y faire tuer ? Tenir à sa peau, Yabada, est le premier mot de
la sagesse…
Les rires reprirent de plus belle. Mais déjà Yabada répliquait :
ŕ Tu as toujours raison, l’ancien. Je suis le premier à le reconnaître. Permets -moi cependant de
souhaiter que ces frandjés que je hais, soient battus par les zalémans.
ŕ Iaha ! « boundoua » de Yabada. Ah ! fou de Yabada. La belle affaire ! Dire que je croyais que tu
ne tétais plus depuis longtemps ! Comme on se trompe, tout de même !
Yabada, ho ! Yabada… Yabada, Yabadao !… Zalémans, frandjés, frandjés, zalémans : ne sont-ce
pas toujours des « boundjous ? » Alors, pourquoi changer ? Les frandjés nous ont asservis. Nous
connaissons maintenant leurs qualités et leurs défauts. C’est déjà quelque chose, je te l’assure, bien
que je n’ignore pas qu’ils s’amusent de nous comme Paka, le chat sauvage, le fait d’une souris.
René MARAN BATOULA 1921 Page 28
Paka finit presque toujours par dévorer la souris dont il se jouait. À quoi bon souhaiter d’autres
Pakas que ceux que nous avons, puisque nous devons, tôt ou tard, être tués et mangés ?
Au demeurant, tel n’évite un clan de bœufs sauvages que pour tomber sur une panthère à l’affût.
La discussion s’anima peu à peu, devint générale.
ŕ Le vieux père de Batouala a raison.
ŕ Ses paroles sont la sagesse même.
ŕ Pourquoi changer ? Il est bien trop tard.
ŕ Nous aurions du massacrer les premiers qui sont venus chez nous.
ŕ Nous ne l’avons malheureusement pas fait.
ŕ Mieux vaut, à présent, nous résigner.
ŕ Ehein !… Gardons les frandjés… ŕ Comme on garde ses poux.
ŕ Leurs successeurs seraient peut-être pires.
ŕ Pourtant, non seulement ils ne nous aiment pas, mais encore ils nous méprisent et nous
détestent.
ŕ Soyons justes… Nous les payons en retour.
ŕ Massacrons-les donc ! ŕ C’est ça.
ŕ Ayayayayaille !… Nous les
massacrerons…
ŕ Un jour…
ŕ … qui n’est pas près de luire… ŕ … lorsque banziris, yakomas, gobous, sabangas, dacpas, enfin
tous ceux qui parlent banda, mandjia ou sango, ayant renoncé leurs anciennes querelles…
ŕ … iahayaya !… devenus frères…
ŕ En ce temps-là, Macoudé, tu pourras facilement attraper la lune dans tes nasses.
ŕ Alors la Bamba remontera à sa source.
Les rires recommencèrent, et se prolongèrent de telle sorte, que l’on n’entendait presque pas la
vague et lointaine rumeur qui, par moment, semblait sourdre de l’horizon.
Batouala se dressa, d’un bond.
ŕ Ou vous êtes tous des fils de chien, criat-il, ivre de chanvre et de « kéné », ou vous êtes tous déjà
plus saouls que moi !
Êtes-vous des hommes, oui ou non ? Je crois que c’est non. Les « bazi’nguérs » de Senoussou ne
vous ont pourtant pas châtrés. Je ne sais. Mais répondez-moi donc ! En tout cas, moi, qui vous
parle, je ne peux pas ne pas abhorrer ces « boundjous »… Il me suffit, pour cela, de me rappeler le
temps où les m’bis vivaient heureux, tranquilles, au long du grand fleuve Nioubangui, entre
Bessou-Kémo et Kémo-Ouadda.
Les belles journées, que les journées de cette époque ! Foin de souci ! Pas de portage. Pas de
caoutchouc à faire ni de routes à débrousser. On ne pensait qu’à boire, à manger, à dormir, à
danser, à chasser et à chevaucher nos femmes.
Yaba ! c’était le bon temps… Parurent les premiers blancs. Les miens et leurs capitas, emportant
fétiches, marmites, poules, nattes, chiens, femmes, cabris, enfants, canards, se replièrent sur
Krébédjé.
J’étais, alors, bien petit… Luttes à soutenir contre les populations du voisinage, cases à construire,
plantations à ensemencer. Nous n’avions pas encore commencé à respirer en paix, que des «
boundjous » venus on ne sait d’où prennent pied à Krébédjé et s’y établissent pour toujours.
Nous n’avons rien de plus pressé que de mettre entre eux et nous un certain nombre de marigots.
Nous arrivons à Griko, sur les bords de la Kouma dont les eaux sont fraîches et poissonneuses.
L’endroit nous plaît. Nous nous décidons à nous y arrêter. Les mêmes difficultés que naguère
président naturellement à notre installation.
Palabres à main armée. Prise de possession des terres d’où nous avons délogé nos ennemis. Que
sais-je enfin ? Et tout serait pour le mieux, si les blancs, encore eux, ne s’étaient avisés, un beau
jour, de fondre sur Griko, comme un vol de charognards sur de la charogne.
Nous reprenons la brousse, une fois de plus. Grimari ! Nous sommes à Grimari. Nous avons tôt fait
de trouver un emplacement à notre goût entre la Bamba et la Pombo. Nous poussons nos travaux
de premier établissement. Lalalala ! Nous n’avions pas fini de bâtir nos cases et de défricher les
terrains convenant à nos plantations, que ces maudits blancs étaient déjà sur nous. C’est alors que,
la mort dans l’âme, découragés, fatigués, désespérés Ŕ nous avions perdu tant de nos frères, au
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cours de nos migrations belliqueuses Ŕ c’est alors que nous restâmes où nous étions et que nous
nous efforçâmes de faire aux « boundjous » bonne figure.
La lointaine rumeur immense se rapprochait peu à peu.
ŕ Notre soumission, reprit Batouala, dont la voix allait s’enfiévrant, notre soumission ne nous a
pas mérité leur bienveillance. Et d’abord, non contents de s’appliquer à supprimer nos plus chères
coutumes, ils n’ont eu de cesse qu’ils ne nous aient imposé les leurs. Ils n’y ont, à la longue, que
trop bien réussi. Résultat : la plus morne tristesse règne, désormais, par tout le pays noir. Les
blancs sont ainsi faits, que la joie de vivre disparaît des lieux où ils prennent quartiers.
Depuis que nous les subissons, plus le droit de jouer quelque argent que ce soit au « patara ». Plus
le droit non plus de nous enivrer. Nos danses et nos chants troublent leur sommeil. Les danses et les
chants sont pourtant toute notre vie. Nous dansons pour fêter Ipeu, la lune, ou pour célébrer Lolo,
le soleil. Nous dansons à propos de tout, à propos de rien, pour le plaisir. Rien ne se fait ni ne se
passe, que nous le dansions aussitôt. Et nos danses sont innombrables. Nous dansons la danse de
l’eau de la terre et de l’eau du ciel, la danse du feu, la danse du vent, la dans e de la fourmi, la danse
de l’éléphant, la danse des arbres, la danse des feuilles, la danse des étoiles, la danse de la terre et
de ce qui est dedans, toutes les danses, toutes les danses. Ou, plutôt, mieux est de dire que naguère
nous les dansions toutes. Car, pour ce qui est des jours que nous vivons, on ne nous les tolère plus
que rarement. Et encore nous faut-il payer une dîme au
« Gouvernement ! »
Au fond, on obéirait bien aux « boundjous », sans même songer à protester, s’ils étaient seulement
plus logiques avec eux-mêmes. Le malheur est qu’il n’en est rien. Un exemple, entre tant d’autres.
Tenez, il y a deux ou trois lunes, ne voilà-t-il pas que cet animal d’Ouorro, saoul comme, seul, un
vrai blanc sait l’être, ne voilà-t-il pas que mon Ouorro s’avise de rouer de coups l’une de ses «
yassis ».
Je vous assure, par N’Gakoura, que, pour ce qui est de rosser sa femme, on ne fait pas mieux.
Ayayaille ! Il vous l’avait bien rossée, je vous le garantis. Elle n’était plus que plaies et bosses.
C’était, à n’en pas douter, du beau travail. Le blâme qui veut. Quel est celui de nous qui n’a jamais
triqué l’une de ses femmes ?
Donc, jusque-là, rien que de très normal. Voici où l’affaire se corse. Notre drôlesse, au lieu de
rester dans sa case, bien tranquille avec sa raclée, ne s’avise-t-elle pas d’aller se plaindre au «
commandant », qui hébergeait justement, ce jourlà, quelques blancs de passage !
Je ne vous apprends rien, quand je vous dis que notre « commandant » est d’une sobriété rare pour
un blanc. Ce jour-là, il était plein à tomber, plein à ne pouvoir distinguer un cabri d’un éléphant.
Il tempête, en voyant dans quel état ce pauvre Ouorro a mis sa femme, hèle un « tourougou » et lui
donne l’ordre d’aller chercher ce trop bon mari, pour le mener en pris on. Et comme le milicien, un
peu surpris de la disproportion qu’il y avait entre la faute et le châtiment, apportait quelque
lenteur à exécuter l’ordre reçu, le « commandant » s’empara d’une bouteille vide et, fou de colère,
la lança à toute volée, dans la direction du malheureux
« tourougou », qui atteint à la tête, croula sur le sol, geignant de douleur, comme une masse.
Devant cette bonne blague, les blancs, tous les blancs s’esclaffèrent. Voilà. C’est ainsi qu’on nous
traite partout. Essaie voir, vieil ami Yabada, de risquer, sous les yeux du « commandant », rien que
deux francs au « patara ! » La chicotte est le moins que puisse te valoir ce crime abominable. Il n’y
a que les « boundjous » qui aient le droit de jouer de l’argent au jeu et de le perdre.
Les yeux injectés de sang, il vociférait en bégayant :
ŕ Les « boundjous » ne valent rien. Ils ne nous aiment pas. Ils ne sont venus chez nous que pour
nous faire crever. Ils nous traitent de menteurs ! Nos mensonges ne trompent personne ? Si,
parfois, nous embellissons le vrai, c’est parce que la vérité a presque toujours besoin d’être
embellie, c’est parce que le manioc sans sel n’a pas de saveur.
Eux, ils mentent pour rien. Ils mentent comme on respire, avec méthode et mémoire. De là, leur
supériorité sur nous.
Ils disent, par exemple, que les nègres se haïssent, de cheffat à cheffat. Ayayaille ! Mais les «
boundjoulis » ou commerçants, les « Mon Pôlo » ou missionnaires, les « yongorogombés
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» ou tirailleurs peuvent-ils s’entendre avec les « commandants ? » Et pourquoi ne leur
ressemblerions-nous pas, sur ce point ? L’homme, quelle que soit sa couleur, est toujours un
homme, ici comme à M’Poutou.
La lointaine immense rumeur, pareille au bombillement de milliers de mouches vertes ou bleues
vautrées sur une charogne, devenait de moment en moment plus distincte.
ŕ Je ne me lasserai jamais de dire, proférait cependant Batouala, je ne me lasserai jamais de dire
la méchanceté des « boundjous ». Jusqu’à mon dernier souffle, je leur reprocherai leur cruauté,
leur duplicité, leur rapacité.
Que ne nous ont-ils pas promis, depuis que nous avons le malheur de les connaître ! Vous nous
remercierez plus tard, nous disaient-ils. C’est pour votre bien que nous vous forçons à travailler.
L’argent que nous vous obligeons à gagner, nous ne vous en prenons qu’une infime partie. Nous
nous en servirons pour vous construire des villages, des routes, des ponts, des machines qui
marchent, au moyen du feu, sur des barres de fer.
Les routes, les ponts, ces machines extraordinaires, où ça ! Mata ! Nini ! Rien, rien ! Bien plus, ils
nous volent jusqu’à nos derniers sous, au lieu de ne prendre qu’une partie de nos gains ! Et vous ne
trouvez pas notre sort lamentable ?…
Il y a une trentaine de lunes, on achetait encore notre caoutchouc à raison de trois francs le kilo.
Sans ombre d’explication, du jour au lendemain, on ne nous a plus payé que quinze sous la même
quantité de « banga ». Ehein, quinze sous : un « méya » et cinq « bi’mbas ». Et c’est juste ce
moment-là que le « Gouvernement » a choisi pour porter notre impôt de capitation de cinq à sept et
même dix francs !
Or, personne n’ignore que, du premier jour de la saison sèche au dernier de la saison des pluies
notre travail n’alimente que l’impôt, lorsqu’il ne remplit pas, par la même occasion, les poches de
nos commandants.
Nous ne sommes que des chairs à impôt. Nous ne sommes que des bêtes de portage. Des bêtes ?
Même pas. Un chien ? Ils le nourrissent, et soignent leur cheval. Nous ? Nous sommes, pour eux,
moins que ces animaux, nous sommes plus bas que les plus bas. Ils nous crèvent lentement.
Une foule suant l’ivresse se pressait derrière la troupe constituée par Batouala, les anciens, les chefs
et leurs capitas.
Il y eut des injures, des insultes. Batouala avait mille fois raison. On vivait heureux, jadis, avant la
venue des « boundjous ». Travailler peu, et pour soi, manger, boire et dormir ; de loin en loin, des
palabres sanglantes où l’on arrachait le foie des morts pour manger leur courage et se l’incorporer
Ŕ tels étaient les seuls travaux des noirs, jadis, avant la venue des blancs.
À présent, les nègres n’étaient plus que des esclaves. Il n’y avait rien à espérer d’une race sans
cœur. Car les « boundjous » n’avaient pas de cœur. N’abandonnaient-ils pas les enfants qu’ils
avaient des femmes noires ? Se sachant fils de blancs, ces derniers, devenus grands, ne daignaient
pas fréquenter les nègres. Et ces blancs-noirs, en bons « boundjouvoukos » qu’ils étaient, vivaient
une vie à part, pleins de haine, suintant l’envie, exécrés de tous, pourris de défauts, malfaisants et
paresseux.
Quant aux femmes blanches, inutile d’en parler. On avait cru longtemps qu’elles étaient matière
précieuse. On les craignait, on les respectait, on les vénérait à l’égal des fétiches.
Mais il avait fallu en rabattre. Aussi faciles que les femmes noires, mais plus hypocrites et plus
vénales, elles abondaient en vices que ces dernières avaient jusqu’alors ignorés. À quoi bon insister
là-dessus ! Le comble est qu’elles exigeaient qu’on les respectât…
Le vieux père de Batouala étendit la main. Le tumulte s’apaisa comme par enchantement, mais non
ce bruit de chants et de musiques qui flottait dans l’air tiède baigné de parfums.
ŕ Mes enfants, tout ce que vous dites n’est que l’expression de la vérité. Seulement vous devriez
comprendre qu’il n’est plus temps de songer à réparer nos erreurs. Il n’y a plus rien à faire.
Résignez-vous. Quand Bamara, le lion, a rugi, nulle antilope n’ose bramer aux environs. Il en est de
nous comme de l’antilope. N’étant pas les plus forts, nous n’avons qu’à nous taire. Il y va de notre
tranquillité.
Permettez-moi de vous rappeler, au surplus, que nous ne sommes nullement ici pour maudire nos
maîtres. Je suis vieux. Ma langue s’est desséchée pendant vos controverses. Nous ferions mieux de
moins invectiver contre les blancs et de boire davantage. Vous savez aussi bien que moi, que le lit
excepté, le pernod est la seule importante invention des « boundjous ». Il se peut que ma vue soit
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courte. J’avais cru pourtant remarquer, il n’y a qu’un instant, plusieurs bouteilles d’absinthe.
Batouala, mon fils, aurais-tu par hasard l’intention de les faire couver ?
On se pâma. D’un seul coup, c’était la détente. Et riant aux larmes lui aussi, Batouala se hâta de
largement contenter le désir du malicieux vieillard, tandis que dix, vingt, cent voix entonnaient
autour de lui la chanson de Koliko’mbo.
Koliko’mbo, Koliko’mbo,
Koliko’mbo Est un nabot.
Tant que dure la saison des pluies, Et que dans l’air vire le tonnerre, Et que tourne et
mugit la tornade, Il se terre dans les cavernes
Qu’il habite sur les hauteurs. E-hé ! E-ééé !
Koliko’mbo ! Koliko’mbo !… VI
Un grand tumulte régna.
La lointaine rumeur immense descendait sur Grimari. Elle était à présent quelque part au
croisement des routes de Pouyamba et de Pangakoura. Plus proche encore, elle avait gagné l’étable
où se trouvent les bœufs du commandant. Puis, traversant le pont qui enjambe la Bamba, elle
déboucha tout à coup dans le Poste.
Ce n’était plus une rumeur immense et lointaine. N’Gakoura l’avait changée en une troupe de
jeunes filles et de jeunes hommes.
Nus, le corps blanchi de cendre et de manioc, Ŕ la mort frappe qui n’observe pas cette coutume Ŕ
les cheveux ras, les yeux hagards, ils avançaient en dansant.
Ils rythmaient leurs saltations de paroles gutturales, nasillardes ou chuintantes, que l’on ne
comprenait pas. Car ils s’exprimaient en « somalé », langage hermétique que parlent les seuls
initiés. Et ils allaient, en proie à une sorte de fureur, que réglait le bruit des chants et des kou’ndés.
On les aperçut. Une inextinguible pullulation de cris monta. Et telle fut cette clameur que les
toucans, réveillés en sursaut, ricanèrent un long moment, dans la nuit lunaire ensemencée d’étoiles.
Une joie étrange, brusque, mobile, désordonnée, secoua cette multitude, la dressa. Les guerriers se
saisirent de leurs armes. Les chiens aboyaient, les enfants pleuraient, et les femmes, ivres de kéné et
de vacarme, les femmes, en tapant des pieds, hurlaient, hurlaient :
« Ga-nza… ga-nza… ga-nza !… »
Déjà, sourdement, les li’nghas grondaient.
Quel enchantement lumineux ! Seuls, les arbres et leur feuillage paraissent, sous cette dispersion de
blancheurs, plus noirs. Mais le sol est blanc ! Mais sont blancs les kagas ! Mais les routes sont des
routes en linge blanc ! Mais la Pombo et la Bamba ne roulent que des eaux de lune !
Accroupis derrière leur bouclier de guerre, sagaie au poing, les guerriers attendent.
Debout, à un roulement des tam-tams, lances brandies et boucliers levés, ils se ruent sur la Bamba.
Là, faisant volte-face, à toute vitesse, ils reviennent à leur point de départ, la bouche pleine de cris
de meurtre.
Les ga’nzas dansent sur place. Tam-tams, chants, balafons, kou’ndés noient tout de leur inondation
sonore. La fête s’organise. Les meneurs de jeu, ce sont les mokoundjisyangba. On les reconnaît aux
longues plumes d’oiseaux plantées dans leur chevelure tressée et aux sonnailles qui tintinent à leurs
poignets, à leurs genoux, à leurs chevilles.
Bras ballants, jambes entre-choquées, trois d’entre eux vinrent faire des mômeries. Leurs grimaces
dilatèrent la joie de l’assistance. L’agitation se propageait de proche en proche, s’étalait, devenait
frénétique. Parmi les claquements de mains et les clappements de langue, on entendait
tintinnabuler de plus en plus les clochettes et les sonnailles des « mokoundjisyangba ».
On allait danser. Un frémissement parcourut la foule et la rebroussa.
Des enfants s’avançaient. Ils allèrent jusqu’au centre de l’espace laissé libre par la cohue qui
encerclait les ga’nzas et dansèrent.
Ils gesticulaient, se trémoussaient, se dépensaient en contorsions, remuaient bras et jambes, imitant
de leur mieux les forts, ceux que, par les soirs de lune, ils avaient vu danser auprès des cases, alors
que la nuit supprime les horizons tépides et que les koungbas incantent de leurs coassements
l’infini.
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Nues, les cheveux huilés de ricin, les oreilles, les narines et les lèvres traversées de verroteries
multicolores, chevilles et poignets cerclés de bracelets de cuivre, chacune maintenant les épaules de
celle qui la précédait, des femmes vinrent les remplacer et formèrent une vaste ronde, qui
commença de tourner, comme tournent les lucioles, au crépuscule.
La ronde s’ouvrit à une indication du tamtam.
Des pieds, des mains, de la voix, en mesure, les femmes soutenaient la cadence des koundés, des
li’nghas et des balafons.
La cadence s’accéléra.
Molle, moite, les yeux fermés, une des danseuses prit place au milieu du demi-cercle dessiné par la
ronde désunie de ses compagnes Ŕ un peu en avant d’elles.
Ainsi, à supposer qu’elle tombât, elle pouvait être, et soutenue dans sa chute par les ballerines qui
dansaient derrière elle, et, par celles qui se trouvaient aux deux cornes de la figure, redressée.
Elle fit trois pas en avant Ŕ on battait des mains : une… deux… trois Ŕ s’offrant à quelqu’un
d’invisible. Rebutée, elle recula d’autant, Ŕ une… deux… trois…
Enfin, lasse des continuels refus qu’on opposait à ses avances, comme saisie de faiblesse et de honte,
elle se laissa choir à la renverse.
Ses amies la reçurent et la redressèrent. Et, désespérée, elle alla où les règles de la danse voulaient
qu’elle se rendît Ŕ à la pointe gauche de la figure, tandis que, se détachant de la corne opposée, une
de ses camarades tentait à son tour de réussir où elle avait échoué.
Lorsque vint le moment des hommes Ŕ un véritable délire ! Ce n’étaient plus que bouches
démesurément hurlantes, en des visages souillés de sueur. Ce n’était plus qu’un trépignement, qui
émouvait la terre, au loin.
Et quels cris, quels rires, quels gestes ! La présence de tant d’hommes et de tant de femmes, la
bière, le chanvre, le mouvement, la joie poussaient peu à peu à son paroxysme la frémissante
chaleur du désir.
C’est alors qu’on vit paraître une dizaine d’hommes, presque nus. De tous, Bissibi’ngui était le plus
beau, le plus fort. Ses yeux brillaient comme un incendie de brousse. Ses muscles saillaient. Et il
commandait à ses compagnons, qu’il dominait de sa haute taille fine, nerveuse et membrue.
Tous, le corps oint de bois rouge et de graisse, portaient partout des grelots et des sonnailles. Ils en
avaient jusqu’au chapeau de plume qui les casquait, et à la corde qui, ceinturant leurs reins, fixait
leur cache-sexe.
Ils dégageaient une odeur forte. La fatigue en sueur ruisselait sur leurs tatouages. Ils ne la sentaient
pas, ne s’intéressaient qu’à la yangba, ne prêtaient attention qu’à elle.
La vie est courte. Vite survient le jour où l’on ne peut même plus copuler. Chaque soleil rapproche
de la mort. Aussi rien de tel que de s’éjouir, tant qu’on en a le pouvoir. Ils dansaient.
Inclinés vers le sol, ils le touchaient des mains, s’y appuyaient, le temps de faire deux ou trois
singeries. Et, toujours penchés, tandis que leurs pieds battaient le sol, à droite, puis à gauche, puis à
droite encore, leurs mains, brusquement rejetées en arrière, ramaient dans l’air, s’élevaient et
s’abaissaient encore, ainsi que font les ailes d’un grand charognard qui s’élance, court, va prendre
son vol, le prend, et plane indolemment sur la brousse impassible.
Enfin, les pieds faisant roue, ils exécutaient un saut périlleux dans le sens de la largeur, se
recevaient sur les pieds et sur les mains et, pour continuer, appareillaient leurs gestes au tam-tam
des li’nghas.
Ga’nza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !…
On va vous faire ganza,
Ga’nza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !…
Un couteau à la main, un vieillard paré de grisgris se tenait devant le groupe des jeunes hommes.
Une vieille femme attendait, elle aussi, auprès des jeunes filles.
Les anciens, à l’exemple des deux vieillards, ricanaient de voir ces jeunes gens danser, qui allaient
subir les épreuves rituelles.
Ga’nza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !… Ce soir, femmes vous serez toutes. Vous serez vraiment
des hommes, ce soir,
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Après avoir subi le ga’nza,
Ga’nza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !… Ga’nza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !…
Les deux vieillards parlaient :
ŕ Depuis une lune, depuis deux lunes, dissimulés au plus profond des bois, vous avez peiné, vous
avez jeûné.
ŕ Pendant une lune et une lune, vous vous êtes cachés aux regards profanes, blanchissant votre
corps, afin de ne pas perdre le chemin des villages de la mort.
ŕ Vous ne parlez plus que la langue sacrée.
ŕ Vous vivez d’herbes et de racines, loin des regards profanes.
ŕ Pendant une lune et une autre lune, vous avez dormi n’importe où.
ŕ N’importe où et n’importe comment. ŕ Vous vous êtes abstenus de rire et de jouer.
ŕ N’Gakoura est content de vous. ŕ Vos épreuves sont terminées.
ŕ Vous pouvez jouer, rire, danser, vivre au grand air, parler aussi et dormir sur vos bogbos.
ŕ Vous serez bientôt des hommes. ŕ Vous serez bientôt des femmes.
ŕ Encore un peu, et l’on vous fera « ga’nza ».
ŕ Vos épreuves sont terminées. Vous pouvez danser, jouer et rire.
Ganza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !…
Ga’nza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !…
Les balafons, les li’nghas et les koundés tonnaient comme un orage. Il fallait essayer d’étouffer les
cris possibles. C’est à quoi ils s’appliquaient.
La cérémonie commençait.
Soigneusement, les deux vieillards affûtèrent leur couteau à un caillou plat, sur lequel ils avaient
craché au préalable.
Déjà, bâtons levés, les assistants se ruaient sur le patient, qui titubait. Si un rien de souffrance
suffisait à l’abattre, celui-là, c’est qu’indigne d’être un homme, il devait mourir assommé, pour
obéir à la coutume.
Mais, décevant leur espoir de meurtre, le nouveau ga’nza s’incorpora à leur horde. Le sang,
découlant de la plaie sur ses jambes, éclaboussait ses voisins, à chacune de ses saltations. Il lui
fallait néanmoins feindre d’ignorer la douleur. C’est pourquoi il chantait et dansait.
Ganza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !…
On ne l’est qu’une fois en sa vie…
Indifférents au bruit, les deux vieillards poursuivaient leur office. Ils n’entendaient rien, ne
voyaient rien autour d’eux, agissaient machinalement, à la manière des moissonneurs qui, armés de
n’gapous, s’avancent parmi les plantations, à la saison des récoltes.
Des jeunes filles, certaines très pâles, dansaient en girant. Malgré tout, la frayeur les agitait d’un
tremblement contre quoi elles ne pouvaient rien.
La vieille arrivait, interpellait l’une des danseuses, lui écartait rudement les cuisses, saisissait à
pleins doigts ce qu’il fallait saisir, l’étirait à la manière d’une liane à caoutchouc et, d’un seul coup
Ŕ raou ! Ŕ le tranchait, puis, sans même retourner la tête, jetait derrière elle, à la volée, ces
morceaux de chair chaude et sanglante, qui parfois atteignaient quelqu’un au visage.
Quelle importance ces chairs pouvaientelles avoir ? À peine tombées à terre, les chiens se les
disputaient, en rognonnant.
Ganza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !… On ne l’est qu’une fois en sa vie… À nous,
femmes !… À nous, hommes ! À présent, vous êtes ga’nzas.
Ga’nza… ga’nza… ga’nza… ga’nza !… Les opérateurs essuyèrent chacun son
couteau, excisée la dernière femme, circoncis le dernier homme. Le tumulte atteignit
alors son comble. Tout ce qui avait précédé n’était rien. Toutes ces clameurs, toutes
ces danses confuses n’avaient fait que préparer ce qu’ils attendaient tous : la danse de
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l’amour, celle qu’on ne danse guère que ce soir-là, parce qu’on y tolère la débauche et
le crime.
Les li’nghas, les balafons et les koundés luttèrent de frénésie. Les toucans ricanaient sinistrement,
et les rapaces nocturnes s’affairaient, effarés, audessus de la yangba, qui noyait leurs hululements
de l’explosion de sa démence.
Deux femmes, juste à ce moment-là, firent leur apparition. La plus belle des deux, c’était
Yassigui’ndja, la femme de Batouala, le mokoundji.
La seconde ne connaissait encore rien de l’homme.
Nues toutes deux, épilées, elles avaient le cou paré de colliers en verroteries, un anneau pendait à
leur nez et à chacune de leurs oreilles. Des bracelets cliquetaient à leurs poignets et à leurs
chevilles. Leur corps était passé à un gras enduit rouge sombre.
Yassigui’ndja portait, en plus de ces bijoux, un énorme phallus en bois peint.
Retenu par des liens à la ceinture bouclant sa taille, le simulacre viril qui pendait à son basventre
signifiait le rôle qu’elle allait jouer dans la danse.
Tout d’abord, elle ne dansa que des hanches et des reins. Ses pieds ne bougeaient pour ainsi dire
point, bien que sautelât le sexe de bois à chacun de ses déhanchements. Ensuite, lentement, plus
qu’elle ne marcha elle glissa vers sa partenaire, qui se recula. Elle ne voulait point, cette femme,
céder au désir du mâle ! Sa mimique et ses bonds exprimaient sa frayeur.
Déçu, le mâle revint sur ses pas et renouvela sa tentative, piétinant le sol avec violence.
Cependant, remise de sa peur irraisonnée, sa compagne s’offrait de loin, à présent. Il voulut alors
l’embrasser. Elle n’opposait plus qu’une faible résistance. Elle s’abandonnai t, fondait à son ardeur
comme la brume au soleil levant, cachant des mains tantôt ses yeux, tantôt ses parties sexuelles.
Elle n’était plus qu’un gibier forcé qui, brusquement, céda.
Un instant encore, elle attisa le désir du mâle en retardant de le satisfaire. Mais quand ce dernier,
la prenant à bras-le-corps, eut brutalement marqué qu’il ne pouvait plus attendre Ŕ elle ne résista
plus.
Lorsque l’accélération du rythme de la danse eut enfin abouti à la convulsion haletante qui évacue
le désir Ŕ le corps parcouru de courts frissons, ils se tinrent immobiles, heureux, comme extasiés.
Une étrange folie s’empara d’un seul coup du désordre humain qui environnait les danseuses. Les
hommes se débarrassèrent de la pièce d’étoffe leur servant de cache-sexe, les femmes, celles qui en
avaient, de leurs pagnes bariolés.
Des seins brimbalaient. Les enfants imitaient les mouvements de leurs aînés. Une odeur lourde de
sexes, d’urine, de sueur, d’alcool s’étalait, plus âcre que la fumée. Des couples s’appariaient. Ils
dansaient, comme avaient dansé Yassigui’ndja et son amie. Il y eut des luttes, des rauquements.
Des corps s’aplatissaient au hasard sur le sol, où se réalisaient tous les gestes dansés.
Ivresse sexuelle, doublée d’ivresse alcoolique. Immense joie de brutes, exonérée de tout contrôle.
Des injures retentirent. Du sang jaillit.
Vainement.
Le seul désir était maître.
Plus de tam-tam. On ne jouait plus ni koundé ni balafon. Les exécutants avaient voulu profiter de
cette joie qu’ils avaient provoquée, soutenue, élargie, et, perdus dans la foule, dansaient à leur tour
la danse de l’amour, la première des danses, celle de qui toutes les autres dérivent, sans l’égaler
jamais. Ils dansaient.
De cette multitude, une buée chaude s’exhalait, semblable à ces brouillards qui s’élèvent des terres
après la pluie.
Un couple de plus venait de s’abattre sur le sol.
Soudain, les doigts crispés sur un couteau, Batouala, le mokoundji, se rua sur ce couple.
Il écumait.
Son poing se leva pour frapper.
Plus vifs que Ngouhille, le singe à manteau blanc, Bissibi’ngui et Yassigui’ndja s’étaient déjà mis
hors de portée.
Il les poursuivit.
Ah ! ces fils de chien poussaient l’impudence jusqu’à se vouloir devant lui ! Il aurait la peau de
cette pute, de cette enfant de charogne ! Quant à Bissibi’ngui, il l’émasculerait ! Toutes les femmes
le moqueraient, une fois qu’il l’aurait châtré !
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Quoi ! Yassigui’ndja ! Ne l’avait-il pas payée de sept pagnes, d’une caisse de sel, de trois colliers de
cuivre, d’une chienne, de quatre marmites, d’une trentaine de poules, de dix cabris femelles, de
vingt-quatre grands paniers pleins de mil et d’une jeune esclave ! Son compte était bon. Il lui ferait
absorber le poison d’épreuve. Et puis…
Aux clameurs et à la bousculade indicibles, succéda une stupeur formidable et brusque. Puis, dans
le silence, tout à coup, un cri monta : ŕ Le commandant !… Le commandant !…
Ce fut un sauve-qui-peut général vers les villages.
ŕ Le commandant !… Le commandant
!…
Le bruit multiplié de cette multitude en fuite décrût peu à peu.
Parmi les débris de toutes sortes, les foyers, les victuailles, les pagnes, il ne demeurait qu’un
vieillard qui paraissait dormir profondément, appuyé contre l’un des li’nghas.
ŕ Ine… deille !… Ine… deille !… Ine… deille !… À doite !… Att…
Un roulement de crosses sur le sol. Les tourougous du poste de la Bamba étaient de retour.
ŕ Ixe ! commanda le sergent Silatigui Konaté.
Et, après un temps :
ŕ Po !
Le commandant arrivait, au petit trot de son m’barta, qui se mit à hennir, sentant l’écurie toute
proche.
ŕ À doite !… lignement, commanda encore Silatigui.
ŕ Que signifie ce barouf, Sandoukou ? demanda le commandant, appelant le sergent par son
surnom indigène. D’où provient ce boucan que j’entendais, il n’y a qu’un moment ?
ŕ Ma commandant, Boula y’en a faire couillon trop. Alors m’bis et son camarade y’en a beaucoup
contents vinir au poste saouler son gueule. Les hommes m’y en a dire tout à l’heure sur la route
comme ça.
ŕ Bon. Parfait. Tous les chefs m’bis, et pas plus tard qu’aujourd’hui, devront me payer chacun
cent francs d’amende. Sinon, gare la prison, la chicotte et la barre ! ŕ Bien, ma commandant.
ŕ Et quel est ce salaud de nègre qui dort là ?
ŕ Ça, y’en a Batouala son père.
ŕ Et que fout-il là, cet abruti ?
ŕ Moi y’en a croire lui crevé fini, passé qué lui y’en a boire kéné pacaille. Tu voir pas bouteilles
pernod son côté ?
ŕ Une crapule de moins. Moins on en aura mieux ça ira. Ceci dit, il faut que Batouala vienne
prendre au plus vite sa charogne de vieux père. Et cette andouille de Boula ? Où est ce veau à trois
pattes de Boula ? Ah ! le voici. Bonjour,
Kouloungoulou ! B’jour, m’sieu ! Sale frappe, va ! Je ne sais pas ce qui me retient d’amocher ta
large petite gueugueule en or ! Ça viendra. En attendant, pour t’apprendre à trop bien garder le
Poste en mon absence, et à y laisser régner la pagaille, veux-tu permettre que je te fasse matabiche
de quinze jours de prison, dont huit sans solde ? Et maintenant, allez, ouste ! que l’on décampe,
raclure de fiente ! Et encore, je te flatte !
Môssieu est mécontent ? Non ? Sans cela,
Môssieu Boula n’a qu’à aller se plaindre au Gouverneur. Et le Gouverneur, s’il court aussi vite que
je l’empapaoute !…
Silatigui !… Repos pour tout le monde.
Aujourd’hui, campos. Dimanche. Je vais en écraser. Je ne veux être dérangé par personne. Telle est
la consigne. Compris ? Rompez.
Dans la brume épaisse survenue, les koungbas coassaient.
C’était le petit jour, un petit jour de saison sèche.
René MARAN BATOULA 1921 Page 36
VII
Tous les jours ne sont pas jours de fête. Après la saison sèche, la saison des pluies, les chants de
deuil après les chants de joie, et après le rire, les larmes.
Le père de Batouala était parti, en pleine yangba, à travers la noire brousse qui toujours
recommence, pour ce village qui est si loin que jamais personne n’a pu en revenir.
Mourir en buvant… Il n’y a pas de mort plus belle. L’ivresse annule jusqu’au regret possible. On
passe du sommeil à la mort. Pas d’angoisse. Pas de soulfrance. Un glissement continu, infini, dans
l’ombre. On ne réfléchit pas. On ne résiste plus. Quelles délices !
Et puis plus rien, plus rien. On repose enfin, quelque part sur les terres de
N’Gakoura, à moins que ce soit sur celles de
Koliko’mbo. Là, plus de moustiques, ni de brumes, ni de froid. Le travail y est aboli. Plus d’impôt à
payer ni de sandoukous à porter. Les sévices, les prestations, la chicotte ? Nini ! mata ! Une
tranquillité absolue, une paix illimitée. Plus besoin de voir ni de vouloir. On a de tout à profusion,
et pour rien Ŕ même les femmes.
Depuis que les boundjous étaient venus s’établir chez eux, les pauvres bons noirs n’avaient pas de
refuge autre que la mort. Elle seule les déliait de l’esclavage. Car on ne trouvait plus le bonheur
que là-bas, en ces régions lointaines et sombres d’où les blancs sont formellement exclus.
Ainsi, depuis huit jours et huit sommeils se lamentaient pleureuses et vocératrices, autour du corps,
amarré à un arbre, du père de Batouala.
La chevelure grise de cendres, en signe de deuil, le visage noirci de charbon, elles se lacéraient la
poitrine et les membres, criaient et dansaient en pleurant.
L’assistance marmonnait des chants funèbres.
Baba, toi seul es heureux. C’est nous qui sommes à plaindre, Nous qui te pleurons.
Ah ! s’il n’y avait pas eu la coutume pour animer la lassitude des uns et des autres. Après tout, un
mort, ce n’est pas intéressant. On ne peut espérer de lui que des représailles posthumes. Il
n’appartient plus à la communauté que sous forme de Mânes. Bref, il est aussi inutile à la tribu
qu’une feuille sèche ou qu’un os décharné.
Seulement, la coutume et les anciens exigent qu’on accompagne de danses et de chants lugubres, le
voyage de celui qui se dirige vers ce village de N’Gakoura ou de Koliko’mbo si loin situé, que
personne n’en est revenu.
Certes, le père de Batouala était bien mort. On n’en pouvait douter. Il était même grand temps de
le planter en terre. D’innombrables essaims de grosses mouches vertes et velues patouillaient sur là
puanteur de son corps décomposé par huit longues journées d’exposition.
Bala, toi seul es heureux.
C’est nous qui sommes à plaindre, Nous qui te pleurons.
D’ailleurs, la chasse battait son plein. À présent, chaque soir, à tous les horizons, compactes, des
fumées montaient en droite ligne vers le ciel, annonçant de belles matinées. Chaque soir, avec le
bruit des tamtams, la brise apportait des débris d’herbes brûlées, le parfum des plantes
aromatiques et l’âcre odeur du bois merdier.
Puisque la saison invitait aux battues giboyeuses, la coutume ayant été observée, il fallait planter en
terre Ŕ au plus vite Ŕ ce cadavre ennuyeux.
La coutume ! On avait désormais tendance à l’oublier un peu trop volontiers, faisaient aigrement
remarquer les anciens. Les jeunes et, en général, tous ceux qui servaient chez les blancs, la
tournaient en dérision.
Par ignorance, jeunesse est volontiers goguenarde. Se moquant des vieillards et de leur sagesse, elle
n’essaie pas de raisonner, ou plutôt croit qu’un éclat de rire vaut un raisonnement.
Or, la coutume, c’est toute l’expérience des anciens et des anciens des anciens. Ils ont empilé en elle
tout leur savoir, comme en un panier on empile le caoutchouc. Aussi n’étaitce pas en vain qu’elle
voulait qu’on exposât les cadavres huit jours pleins, et plus encore.
Cette longue attente, que les blancs jugent stupide, présentait d’abord l’avantage de permettre à la
famille d’être entière présente aux funérailles.
René MARAN BATOULA 1921 Page 37
Le m’bi, en effet, se déplace sans cesse, comme tout nègre, du reste. Il est ici, un jour. Demain, il est
là. Le surlendemain, on a perdu sa trace.
Alors, vite, le tam-tam parle. Son appel est reçu et transmis. Il bondit de vallée en vallée, franchit
les plus hauts kagas, bruit parmi les sous-bois, les dépasse, va, court, roule de marigot à marigot, de
village à village, apprenant à tous et à chacun la fatale nouvelle.
Et l’intéressé, qu’il cherchait, rentre en hâte, afin d’être rendu au plus tôt où il se doit d’être. C’est
une des raisons pour lesquelles on expose les morts si longtemps.
C’est encore et surtout pour ceci. Les anciens des anciens avaient, entre autres choses, remarqué
que, parfois, tel qu’on
croyait mort, ne l’était guère. Ils avaient vu des cadavres se ranimer, au moment où on se préparait
à les ensevelir.
D’où ils avaient conclu qu’on pouvait dormir plusieurs jours à la manière d’un mort, tout en étant
vivant.
Dites après cela qu’on a tort d’exposer les morts, et de les exposer longtemps. Celui qui est
vraiment parti pour le lointain pays peuplé de ténèbres, son corps raidi ne tarde pas à se
décomposer. Ne parlant plus la langue des vivants, il leur exprime, par sa puanteur même, le désir
qu’il a d’être enterré.
Comment voulez-vous que les blancs puissent traduire ce langage muet et admettre la sagesse de la
coutume ?
Telles étaient les pensées de Batouala. Il les communiquait à voix basse, à Bissibi’ngui. Ils
participaient tous deux à la cérémonie funèbre, assis côte à côte. Ils s’étaient, en effet, réconciliés au
lendemain de la fête des ga’nzas, et semblaient être aussi liés qu’auparavant, après avoir tous deux
rejeté sur le compte de l’ivresse leur frénésie de luxure et de sang.
Mais Bissibi’ngui savait que Batouala ruminait contre lui des projets de vengeance. Et Batouala
savait que Bissibi’ngui savait. Irrité, un blanc voit rouge, d’un seul coup. Bandas ou mandjias,
sangos ou gobous procèdent autrement. La vengeance n’est pas aliment qui se mange chaud. Il est
bon, au contraire, de masquer sa haine de la plus affectueuse cordialité. La cordialité, en cette
matière, joue le rôle de la cendre qu’on répand sur le feu pour lui permettre de couver.
On doit tout mettre à la disposition de son ennemi, tout : cases, plantations, poules, cabris, argent
même, et s’efforcer, si possible, de prévenir jusqu’à ses demandes. Il importe d’endormir à tout
prix sa méfiance. On ne doit rien négliger pour y parvenir.
Ce jeu de dupes peut durer longtemps. Il ne s’agit que de savoir attendre. La haine est souvent une
longue patience. Un beau jour enfin, l’occasion paraissant favorable, on empoisonne celui qui
passait depuis tant de lunes, aux yeux de tous, pour votre confident, pour votre « ouandja ». On
l’empoisonne, ou on le tue, en « faisant la panthère ».
Aha ! aha ! faire la panthère ? Encore quelque chose que les blancs ignorent. Ehé ! C’était le genre
de mort que Batouala avait tout spécialement choisi pour son excellent ouandja, Bissibi’ngui.
Mourou, la panthère, est la bête cruelle qui rôde à travers brousse, surtout par les nuits sans lune.
Des griffes et des crocs, lentement, elle dépèce sa proie, la déchire. Son mufle moustachu, avant de
boire le sang le flaire Ŕ le sang qu’elle aime, le sang qui fume. Elle s’y roule, s’y vautre, s’en grise et,
après l’égorgement, sur ses babines pourléchées, longtemps, en cherche la forte et tenace odeur.
Pour imiter Mourou, un soir noir, caché par la brousse bordant le sentier qu’elle doit suivre,
masqué, on attend sa victime.
Elle ! Un bond violent. On la terrasse. On l’étrangle. Après, au moyen d’un couteau ébréché, d’un
caillou coupant ou de griffes de fer, on lui tranche les veines du cou, comme fait la panthère, et,
membre à membre, comme fait la panthère, on la déchiquette. Batouala songeait ainsi. Bissibi’ngui
raisonnait à peu près de même. Aha !
L’admirable spectacle que la vue du cadavre d’un vieil ennemi.
Baba, toi seul es heureux. C’est nous qui sommes à plaindre. Nous qui te pleurons.
Un enfant jouait avec cet étrange lézard à queue préhensile qu’est le « koli’ngo ». Tout le monde
sait que le koli’ngo, suivant l’endroit où il se trouve, devient noir, vert, jaune ou rouge. Mais savait-
il cela, Djouma, le petit chien roux aux oreilles si pointues ? Non, il ne devait pas le savoir. C’est
René MARAN BATOULA 1921 Page 38
pourquoi il s’égosillait après le koli’ngo, pendant que le maigre Kosséyéndé, que la maladie du
dormir avait rendu fou, singeait, en bon fou qu’il était, les vocératrices, l’enfant au koli’ngo, les
aboiements de Djouma et les lamentations des pleureuses.
Batouala fit un signe et se leva.
Des captifs, déliant le corps, l’installèrent sur l’une des nattes qui lui servaient de son vivant.
Le ronflement sourd des li’nghas se mêla aux cris des vocératrices.
Nous allons te conduire enfin
À ta nouvelle demeure, Ô père de Batouala.
Ne regrette pas la vie.
Au pays de Koltko’mbo,
Tu seras plus heureux que nous.
Tu mangeras, tu boiras, Jusquà plus faim et plus soif.
Il ne t’en faut pas davantage.
Les derniers préparatifs achevés, on se rendit à l’endroit où l’on allait planter les restes de celui qui
avait été un homme.
On l’avait choisi à peu de distance de la case qu’il avait habitée en dernier lieu…
On avait creusé deux trous circulaires en cette case, deux trous larges et profonds, communiquant
par une galerie souterraine. On le descendit dans l’un des trous. Une esclave, se glissant dans
l’autre, attira, par la communication souterraine, les jambes de celui dont l’esprit voyageait au
pays de Kiloko’mbo, et remonta après les avoir allongées sur le sol.
À présent, adossé à la terre, le père de Batouala repose. Il dort, assis. Et de quel inépuisable
sommeil !
On a rempli de bois, puis de terre, la deuxième fosse, celle où aboutissent ses jambes allongées.
Il n’a rien senti de cette étrange pesanteur humide et chaude, végétale et vermineuse. Il dort.
On entasse du bois sur sa tête inerte. Il n’en sait rien. Ses yeux clos ne s’ouvrent même pas.
Sur ce bois sec, on étend une natte. Sur la natte, on accumule de la terre. Cette terre, on la piétine,
on la pétrit.
Peu lui importe. Il dort. Et vraiment, lorsqu’on dort d’un tel sommeil, on a beau, sur le sol piétiné,
disposer les pagnes du dormeur, et, sur ces vêtements, les marmites qu’il employait, sa
chaiselongue et ses bonnes vieilles pipes ; on a beau avoir préparé tout ce qu’il faut pour vivre de la
vie des morts…
Certes, le bois sec et la natte empêcheront que la terre, en tombant, ne trouble son sommeil. De
plus, il a, à portée de la main, ses marmites et ses pagnes habituels. Ainsi, à supposer que l’envie le
démangeât d’aller, de nuit, bien que mort, divaguer parmi les villages des vivants, il pourrait, s’il
avait faim et soif, faire sa cuisine et se désaltérer, se vêtir, s’il avait froid.
Mais tout cela était improbable. Il dormait d’un tel sommeil !
Tu es au pays de Koliko’mbo, Parmi les anciens des anciens.
Un jour, nous t’y retrouverons.
C’était fini, bien fini.
On dansa autour des fosses et, dans un grand feu qu’on alluma, on détruisit tous les biens meubles
qui avaient appartenu au mort.
Un jour, nous t’y retrouverons. Tu es au pays de Koliko’mbo,
Parmi les anciens des anciens.
La nuit vint. Avec elle, le froid. On entendait, làbas, sur la route de Pouyamba, comme chaque soir,
rugir Bamara, le lion.
René MARAN BATOULA 1921 Page 39
Les lucioles éclairaient les ténèbres de leur mouvante clarté minuscule et clignotante. Alors sur les
brasiers qui chauffaient le sommeil de Batouala et des siens, s’abattit le vol des éphémères, nés à la
nuit… Des jours passèrent.
On décapita la case du mort. On brisa aussi le phallus en bois, fiché devant la demeure de celui qui
avait été un père de famille.
Le maître disparu, on décapitait la case. Un mâle, enlevé par Koliko’mbo, ne procréerait plus : on
brisait ce qui, naguère, symbolisait sa virilité.
Personne, au demeurant, ne pensait plus à ce mort. On avait des préoccupations autres et plus
urgentes. Et d’abord, il fallait découvrir le doué de mauvais œil qui avait provoqué la mort du père
de Batouala.
Nous sommes nés pour vivre. Si l’on meurt, c’est que tel ou tel a fabriqué un « yorro » ou proféré
des incantations.
Il faut donc chercher le jeteur de sort… Après, ah ! après, c’était la saison de la chasse. Eha !
Béngué, le phacochère, et Voungba, le sanglier, son frère roux, qui vit solitaire. Allaientils en
découdre, des chiens, à coups de boutoirs !…
Eha ! le meuglement affolé des gogouas, ou bœufs sauvages, qui ruent, s e bousculent et se
précipitent, la queue droite, aveuglés qu’ils sont par la fumée et le crépitement des flammes.
Que n’allait-on pas cueillir dans les mailles des grands filets de chasse ! Lapins, antilopes, cibissis !
Le sang gicle ! Pendent les entrailles ! Mufles et groins écument ou bavent !
Le jeu rouge des sagaies, des couteaux de jet, des flèches et des épieux s’accélère ! Haletants, les
chiens aboient, accrochés aux flancs de la bête qu’ils se préparent à coiffer.
Quel mort, si grand soit-il, pourrait valoir l’allégresse de l’action, la joie du mouvement, l’ivresse
de la tuerie, enfin tout ce qui est notre raison de vivre ?
VIII
Le soleil commençait à descendre vers sa case bâtie aux confins des terres invisibles. C’est un bon
vieillard, le soleil, et si équitable ! Il luit pour tous les vivants, du plus grand au plus humble. Il ne
connaît ni riches ni pauvres, ni nègres ni blancs.
Quelle que soit leur couleur, quelle que soit leur fortune, tous les hommes sont ses fils. Il les aime
tous également, favorise leurs plantations, dissout, pour leur être agréable, les brouillards froids et
sournois, résorbe la pluie, expulse l’ombre.
Ah ! l’ombre. Il la poursuit où qu’elle gîte, impitoyablement, inlassablement. Il ne hait rien d’autre.
Ses rayons réconfortent le malade et se plaisent à lui réserver leurs plus chaleureuses caresses. La
lumière, c’est la santé, la joie. Le bon jeune vieillard soleil est tout cela, et aussi la gaieté immense et
tranquille des étendues accueillantes à la vie.
Tout ce que l’homme ne peut discipliner ni atteindre, il l’atteint et le discipline.
Pareils à l’eau successive d’une rivière, depuis des saisons de pluies et des saisons de pluies, les
hommes succèdent aux hommes. Ils ont des enfants qui, eux aussi, auront des enfants, plus tard.
L’herbe, qui mange la terre, les animaux, qui mangent l’herbe, l’homme, qui détruit l’herbe et les
animaux, Ŕ tout meurt. Où il y avait des cases, de la fumée, de la vie, Ŕ troupeaux, plantations et
villages, Ŕ la brousse s’installe, qui disparaîtra elle-même
quelque jour. Les rivières se tariront. Et c’est vainement que les hommes veulent croire
qu’ils se survivront dans les fils de leurs fils. Les plus anciennes familles s’éteindront, comme un
brasier sous la pluie. Cependant, Lolo, le bon vieillard, Ŕ qui ne redoute qu’Ipeu, la lune, puisque,
venu le soir, il la fuit, Ŕ le vieux Lolo, toujours jeune, le bon soleil, le clair soleil, comme autrefois,
comme aujourd’hui, comme demain, mokoundji des dieux du ciel et de la terre, sur les mondes
disparus luira éternellement…
Bissibi’ngui attendait, couché à plat ventre sur l’un des points culminants du kaga Kosségamba.
Parfois, de même qu’un « kokorro » lové à une branche d’arbre ouvre sa gueule aux crochets
venimeux, comme pour mordre ou avaler le soleil, parfois il bâillait, puis changeait de place et
reprenait son immobilité.
Ce petit, ce tout petit espace jaune, nu et resplendissant, là-bas, c’était le Poste de la
René MARAN BATOULA 1921 Page 40
Bamba, c’était Grimari.
De cette toute petite case, élevée presque à l’extrémité de ce tout petit espace resplendissant, nu et
jaune, partaient les ordres auxquels n’avaient, si étranges qu’ils fussent, qu’à se soumettre les
m’bis, les dacpas, les mandjias et les la’mbassis.
Il suivit du regard, grâce à la haie sombre des arbres ripulaires, les méandres de la Bamba, qui
sinuait, lentement élargie, à travers les kagas dépouillés.
On marche. Le bruit fait effraie les cibissis, animaux qui tiennent à la fois du lapin et du rat. On
bute contre des cailloux. On soulève de la poussière. On va, la lance à l’épaule, en grognant des
chansons.
Une dévallation. C’est la Déla qui conflue avec la Bamba. Peu importe. Allons plus loin.
On marche et l’on marche encore. On a perdu de vue le Kosségamba et dépassé le village de
Yabada, ainsi que les hauteurs du kaga Makala.
Peu de vallonnements, mais partout des cases. C’est la terre des la’mbassis ; ce sont les villages de
Lissa.
Partout des plantations. Partout des plaines, des plaines, des plaines, et, au bout de ces plaines, la
Déka, qui se jette dans la Kandjia, car, entre temps, la Bamba s’est changée en
Kandjia, N’Gakoura sait pourquoi et comment
!
Après, venaient d’autres tribus, qu’il ne connaissait guère. Après, c’était le
Nioubangui, la grande rivière, mère de toutes les rivières, le Nioubangui où, à la saison des hautes
eaux, les blancs dirigent sur Mobaye des pirogues géantes, qui marchent sans rames, en crachant
de la fumée par le tuyau d’une espèce de grosse pipe.
Il avait visité toutes ces régions. Toutes étaient riches en bœufs sauvages, donc intéressantes au
point de vue chasse.
Mais il valait mieux laisser les gogouas où ils étaient que d’avoir, pour eux, affaire avec un dacpa,
le plus vil parmi les hommes, et, de tous, le plus traître, Ŕ les blancs exceptés…
De la brousse comme morte montait un ennui illimité. La chaleur tombait sur elle, pareille au
minerai en fusion dans le creuset d’un forgeron.
Un fusil à piston tonna au plus noir de ces fumées, que couronnait le vol des charognards.
Depuis deux lunes, du lever à la chute du jour, on brûlait les herbes ; Depuis deux lunes, les
ténèbres s’éclairaient du flamboiement des incendies. Et la brise, en magnifiant le jet des flammes,
apportait l’écho de leurs crépitements secs.
Bissibi’ngui attendait.
Sur le sentier qui serpente au flanc du Kosségamba, une femme parut, vêtue des lianes pilées du «
gaingué ».
Elle avançait sans hâte, une pipe à la bouche, soutenant d’une main la calebasse posée sur sa tête.
Bissibi’ngui l’avait déjà reconnue. Cette femme, c’était Yassigui’ndja, exacte au rendez-vous que,
par hasard, il avait pu lui donner la veille. Ses yeux devinrent durs. Il était mécontent. Les femmes
ne revêtent jamais que huit jours par mois pagnes de telle sorte, et toujours pour le même motif.
En d’autres tribus, le vêtement est d’étoffe noire, bleue ou rouge, au lieu d’être de lianes ou
d’écorces pilées. Mais, à couleur différente, raison identique.
Du reste, à présent qu’elle était plus proche, il la détaillait mieux. Elle avait le front ceint d’une
cordelette rouge et les cheveux dépeignés.
C’était bien sa chance, ko tou youma ! Alors qu’il se croyait sûr de la posséder enfin, ne voilà-til
pas qu’elle lui arrivait malade de cette maladie commune aux femmes, chaque lune que N’Gakoura
fait !
Elle s’arrêta devant lui. Ils se serrèrent la main, silencieusement, et s’assirent côte à côte.
Pourquoi se cacher davantage ? Ils n’avaient rien à craindre, pour le présent. Tout le monde
chassait. Les villages les plus peuplés étaient déserts. N’y demeuraient que les vieillards, les
malades, ceux dont les yeux sont morts, les femmes en couches, les cabris et les poules.
Quant aux chiens, tous les Djoumas de tous les villages étaient partis sur les talons de leurs maîtres.
Bissibi’ngui admirait Yassigui’ndja. Comme il
la désirait ! Vrai, le soleil lui-même courait, pour l’instant, en ses membres, par les cordes bleues où
circule le sang !
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Mais, aussi, pourquoi avait-elle, au cou, un collier à trois rangs de coquillages ? Pourquoi, aux
pieds, de lourds anneaux de cuivre rouge ?
Elle était charmante. Un petit morceau de bois traversait le lobe de son oreille gauche ; un autre
était fiché à l’aile de la narine droite. Ces bijoux lui donnaient un air distingué, qui ne convenait
qu’à elle.
Elle avait les seins plats, de larges hanches, les cuisses rondes et fortes, de fines chevilles. Seuls, les
cheveux étaient indignes de ce visage et de ce corps admirables. Il est vrai que toute femme en état
d’impureté doit momentanément renoncer à tout souci d’élégance.
Elle aussi l’observait à la dérobée. Bissibi’ngui jouissait de cette force dans la souplesse, qui est la
beauté des mâles : ossature parfaite, épaules et poitrine craquelées de muscles, pas de ventre, des
jambes longues, pleines, nerveuses.
Lorsqu’il courait, il devait dépasser M’bala, l’éléphant, qui fuit en barrissant ! Et ne savait-elle pas
à quel point il était viril, puisque celles qui l’avaient eu rien qu’une fois s’efforçaient de le retenir,
dussent-elles descendre aux supplications et aux larmes, dussent-elles, pour essayer de le fléchir,
subir ses injures, ses brutalités ou son mépris.
ŕ Bissibi’ngui, il faut que je me surveille, dit Yassigui’ndja. Il faut que je me surveille plus que
jamais.
Le sorcier a déclaré que le père de Batouala est mort par ma faute. C’est moi, paraît-il, qui lui ai
envoyé un esprit malin.
Protège-moi, Bissibi’ngui. Protège-moi ! Tu es fort. Si tu ne te mets pas entre eux et moi, ils me
tueront. J’ai l’impression que Batouala agit en sousmain. J’ai pu éviter jusqu’ici les pièges qu’il me
tend ou me fait tendre. L’autre jour, moi présente, on a ouvert la gorge d’une poule noire, qu’on a
ensuite abandonnée à elle-même, ainsi qu’il est de règle en consultations de ce genre.
La poule noire, au moment de mourir, est tombée à gauche, non à droite. Cela voulait dire :
« Yassigui’ndja n’est pas coupable, il faut chercher ailleurs qui a jeté un sort au père de Batouala.
»
Les Anciens, consultés, n’ont pas admis l’évidence de ce signe. Aussi dois -je m’attendre à être
bientôt condamnée à boire les poisons d’épreuve.
Certes, je ne les crains pas tous. C’est sans répugnance que j’absorberai, par exemple, le « gou’ndi
». J’en boirai même beaucoup. C’est le seul moyen que j’aurai pour le rendre inefficace.
Mais si j’échappe à ce deuxième danger, comment éviterai-je les autres ? Pour sûr, mes
tourmenteurs ne voudront pas solder leurs mensonges des présents que la coutume exige en pareil
cas. Me donner deux femmes, deux esclaves !
Allons donc ! Ils préféreront me verser du
« latcha » dans les yeux. Et mes yeux mourront, car j’ignore le contrepoison qui préserve les yeux
des effets du « latcha ».
Alors, ils s’écrieront tous que N’Gakoura a parlé, qu’ils ont la preuve de ma culpabilité. On me
battra. On me lapidera. Tous ces chiens en chaleur, qui me haïssent parce que j’ai toujours
repoussé leurs avances, abuseront de ma faiblesse, me souilleront de la bave de leurs insultes.
Ils voudront, Bissibi’ngui, que je plonge mes mains dans de l’eau bouillante ! Ils imposeront un fer
rouge sur mes reins !
Bissibi’ngui, Bissibi’ngui, je subirai le supplice de la faim et de la soif ! J’aurai froid ! Et puis,
vivante encore, on m’enterrera à côté du père de Batouala, pour que ma mort soit agréable à sa
rage apaisée !
Bissibi’ngui, je te désire. Tu sais bien que je te veux, toi, et toi seul ! Est-ce de ma faute si, jusqu’ici,
nous n’avons pu coucher ensemble et nous prouver mutuellement la vigueur de nos reins ?
Je suis jalousée, surveillée. Toi aussi, on te surveille et on te jalouse. On me dirait qu’on nous
guette, en ce moment-ci, que je n’en serais pas étonnée.
Mais, vois-tu, on a beau accumuler et multiplier les barrages, l’eau va toujours vers l’eau. Les
kagas eux-mêmes, malgré leur masse, ne peuvent empêcher deux rivières de confluer. Aussi, pour
peu que ton désir égale le mien, je serai à toi, dans quelques jours, rien qu’à toi.
Décide…
René MARAN BATOULA 1921 Page 42
Le soleil était moins chaud. Les tam-tams et les olifants transmettaient des invitations. Bissibi’ngui
apprit, par ainsi, que Batouala attendait son arrivée. Ce n’est que lui présent qu’il incendierait de
ses terrains de chasse ceux qui étaient situés entre le village dacpa de
Soumana et le village n’gapou de Yakidji.
Yassigui’ndja reprit :
ŕ Tu m’en veux, aujourd’hui,
Bissibi’ngui. Ah ! si, pour t’appartenir, j’avais pu retarder l’effet que la lune exerce sur mon sang Ŕ
ne ris pas de ma sincérité Ŕ je l’aurais fait avec joie.
Malheureusement, nous n’y pouvons rien, nous autres, femmes. Quand le sang nous travaille, nous
n’avons qu’à attendre. Tu le sais bien. Tu sais aussi que je te veux plus encore que tu ne peux me
vouloir. J’ai chaud au mitan de mon bas-ventre, pendant que je te parle. Tout moi te veux. Je
t’appartiens. Tu m’as demandée ; je suis venue. Dès que je ne serai plus en état d’impureté, tu
pourras me prendre. Ma chair la plus secrète sera heureuse de servir de fourreau à ton poignard.
En attendant, fuyons. Je ferai ta cuisine, laverai ton linge, balaierai ta case, débrousserai et
ensemencerai des plantations Ŕ tout cela pourvu que nous partions. En route, veux-tu ?
Nous gagnerons Bangui. Tu t’y engageras comme tourougou. Une fois tourougou, pas un m’bi
n’osera réclamer contre toi ? Pas un Ŕ pas même Batouala, car ce n’est pas pour rien, vois-tu, que
les commandants ne comprennent que ce que leurs miliciens veulent qu’ils comprennent…
Partons ! Je ne veux pas prendre de poison par la bouche. Je ne veux pas plonger mes mains dans
de l’eau bouillante. Je ne veux pas que mes reins grésillent sous la morsure du fer rouge. Je ne veux
pas que meurent mes yeux. Je ne veux pas mourir. Jeune, saine, robuste, je peux vivre beaucoup de
saisons de pluies encore. Et vivre, c’est coucher avec l’homme que l’on désire, c’est respirer aussi
l’odeur de son désir.
Bissibi’ngui se leva, en s’étirant.
La pirogue du soleil sombrait, pleine de sang, à l’horizon. Les oiseaux ne chantaient plus. Le même
silence se propageait, qui précède le moment où le soleil va, au matin, surgir, et ce moment du soir
qui précède la nuit.
ŕ Yassigui’ndja, tu as prononcé de justes paroles. Elles demandent réflexion. Par ailleurs, je te
jure, sur N’Gakoura, que tu seras respectée. Nul ne touchera, sans avoir affaire à moi, à un seul de
tes cheveux. Mais il n’est pas encore temps de fuir.
Laisse finir les chasses. Tout après, j’irai à Bangui prendre du service. Tourougou, Ŕ milicien,
suivant le parler des blancs, Ŕ on a un fusil, des cartouches, un grand couteau retenu au côté
gauche par une ceinture en cuir. On est bien habillé. On a les pieds chaussés de sandales. On porte
chéchia. On touche de l’argent chaque lune. Et chaque « dimanchi », dès que le « tata-lita » du
clairon a sonné le « rompez », on va faire son petit « pé’ndéré », dans les villages, où les femmes
vous admirent.
À ces avantages immédiats s’en ajoutent d’autres, plus importants. Ainsi, au lieu de payer l’impôt,
c’est nous qui aidons à le faire rentrer. Nous y parvenons en pillant et les villages imposés et ceux
qui ont acquitté leurs redevances. Nous faisons pilonner le caoutchouc et recrutons les hommes
dont on a besoin pour porter les sandoukous.
Tel est le travail du milicien. Les chefs et leurs hommes le comblent de cadeaux pour obtenir sa
bienveillance. Ces petites satisfactions rendent la vie du tourougou douce, plaisante, facile, voire
délectable, et cela d’autant plus que les commandants ne connaissent que mal la langue du pays
qu’ils administrent, c’est-à-dire notre pays et notre langue.
En conséquence, tel village s’est-il montré peu généreux ? On invente une de ces bonnes histoires,
qui n’ont ni queue ni tête, et on la sert toute chaude à cet excellent commandant. Celui-ci, qui est
toujours juste, sensé, et clairvoyant, commence d’abord par emprisonner toute la population :
poules, chefs, chiens, femmes, cabris, enfants, esclaves, récoltes, et vendant parfois le tout à l’encan,
verse à l’impôt l’argent obtenu de la sorte.
Il arrive aussi qu’ils répartissent entre leurs amis cabris et poules, à moins qu’ils n’en fassent
cadeau au Gouverneur, qui se souviendra de leurs gentillesses à la saison des avancements.
En ce cas, les miliciens se partagent les chiens, les femmes et les récoltes… À vrai dire, il n’est guère
que les commandants pacifiques qui osent user de procédés aussi regrettables. Heureusement qu’ils
sont loin d’être tous pareils ! Sinon, par N’Gakoura, où irionsnous ? En fait, les commandants
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guerriers sont les plus nombreux. Ceux-là vous enfourchent de fougueux m’bartas qui trottent,
crottent et hennissent par saccades, ou ne marchent qu’au pas pour tout galop.
Les boys, les boys des boys et les boys des boys des boys suivent. Et l’on tombe tout à coup, en nuée
de charognards, sur des tas de pauvres bougres ébahis, qui en sont pour leur ébahissement.
L’expédition terminée, les commandants envoient, par courrier rapide, de’s monceaux de papiers
au Gouvernement, papiers où sont relatées nos prouesses et les leurs. Un mensonge ne coûte pas
beaucoup à nos commandants ! Et tout le monde est content :
nous, de les avoir moqués ; eux, d’avoir raconté d’admirables histoires, nées de leur imagination Ŕ
et de la nôtre.
Sur ce, je m’en vais, Yassigui’ndja. Écoute… On me réclame à tous les vents. Je m’en vais. Que là
où tu vas la route soit bonne, Yassigui’ndja !
ŕ Que là où tu vas la route soit bonne,
Bissibi’ngui !
Elle le regarda s’éloigner, décroître, disparaître. Elle équilibra alors sur sa tête la calebasse aux
vivres. Puis, à son tour, lentement, elle se mit en route.
Un doux crépuscule plein d’étoiles s’était répandu. L’odeur flottait, dans l’air, des plantes
aromatiques. L’ombre encadrait le rougeoiement des feux de brousse.
Au ciel, courbe comme un couteau de jet et finement lumineuse, la lune était là. Une claire étoile
brillait assez loin d’elle, au milieu d’un espace vide et bleu sombre.
Bonheurs paisibles, lumières tranquilles, vie où, semble-t-il, rien de néfaste ne doit jamais se
produire, beauté de vivre, il ne vous manquait que le recueillement du silence.
Mais étouffé par les vents contraires ou par la distance, le roulement sourd des tam-tams
grondait dans la nuit…
IX
Bissibi’ngui marche dans la nuit. Il porte un arc, des flèches, un carquois et, comme sagaie, un de
ces énormes « likongos » au fer large et pesant. Il a encore deux couteaux de jet, une ample besace
bourrée de vivres et, attaché par une courroie à la saignée de son bras gauche, un poignard.
Il va ainsi, dans la nuit interminable, sans inquiétude et sans hâte, mais, au moindre bruit, l’oreille
attentive, les yeux aux aguets.
Depuis combien de temps s’enfonce-t-il ainsi dans la nuit, un tison en sa main droite ?
Comment aurait-il pu le savoir ? Il n’y a que les boundjous qui soient capables de partager le
temps en distances égales. Encore, ces distances, est-il nécessaire qu’ils les enferment en une petite
boîte où l’ont voit, agile sur des signes, se promener deux, parfois trois aiguilles ; dissemblables en
longueur et en vitesse.
Le kaga Kosségamba, la petite rivière Boubou, Ŕ yaba ! le bon bain qu’il y avait pris, Ŕ le petit
village bâti auprès d’elle par l’un des capitas du chef Delépou ; la route vers le Poste, à un jet de
sagaie de la Bamba, l’étable du Poste, voisine du cimetière où l’on enterre les blancs ; la Bamba,
puis le grand pont qui, dominant ses eaux, la traverse ; enfin, le Poste, ses plantations, le jardin
potager du commandant, le hangar où, à chaque marché de caoutchouc, s’abritent les chefs, les
capitas et leurs hommes…
La Pombo franchie, il contourna le village de Batouala et s’en fut vers l’une des huttes désolées où
vivait Macoudé, le pêcheur, qui lui apprit où se trouvait exactement Batouala.
Comme il allait se mettre en route, aux renseignements qu’il avait fournis, Macoudé ajouta
quelques recommandations obscures, dont
l’imprécision même fit comprendre à
Bissibi’ngui à quel point sa vie était, ce soirlà, menacée.
Il n’était malheureusement plus temps d’atermoyer. Il lui fallait agir, au contraire, et vite.
Un moment, l’idée lui vint de ne pas se rendre à l’invitation qu’il avait reçue. Mais, en y
réfléchissant bien, il se persuada que son abstention ne manquerait pas de paraître bizarre. Au
surplus, que risquait-il ? Il allait rencontrer Batouala au milieu de ses gens. Le moment n’est pas
encore venu de lui faire faux bond.
Le bon vent… Il convoyait le rauquement des trompes, le crépitement des flammes, l’appel des
li’nghas rebondissant d’échos en échos…
Il lui fallait agir ou mourir ! Agir ! Où ? et
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comment ?…
Il faisait bon… Des tam-tams… Des chauvessouris… Des hiboux… Des lucioles… Des feux, au
loin… Un plein ciel d’étoiles…
Et de la rosée, de la rosée… Ah ! qu’il faisait bon…
Oui, mais… quelle décision prendre ? Certainement, on ne le tuerait pas, ce soir. On n’assassine
pas devant témoins… D’accord. Mais, lui, comment se débarrasseraitil de Batouala ?
Heum ! Un petit « likou’ndou » ferait bien l’affaire. Il le mélangerait furtivement au boire et au
manger de Batouala… La panthère avait aussi de l’attrait. L’usage de la sagaie n’est pas non plus à
mépriser. Seulement, voilà : ces deux manières laissent des traces… Le likou’ndou, non.
Les yeux fixés au sol afin de ne heurter ni souches ni cailloux, Bissibi’ngui marchait dans une
grande clarté rouge qui, exaltée par le vent, semblait, d’un élan, jusqu’au ciel monter.
Il jeta son tison.
Cependant qu’il allait songeant, Ŕ du côté de Pouyamba, de toutes parts un incendie escaladait le
kaga investi. Les flammes progressaient par lèchements sinueux et brusques, s’agrippaient aux
rocs, ou, brûlant sur place, encerclaient un arbre souffreteux, d’effort en effort grimpaient jusqu’à
sa cime et continuaient à le dévorer, même après qu’il avait chu dans la nuit qu’illuminait son
écroulement.
Attendre l’occasion ? Non pas. La provoquer
? Voilà. Et toute la difficulté était là.
Un dernier effort ! Parvenues au haut du kaga, toutes les flammes s’unirent en un vaste
embrasement, d’où s’éleva une fumée d’un roux noirâtre.
Il tuerait Batouala Ŕ ou Batouala le tuerait.
À parler franc, tuer lui souriait plus que d’être tué. Lorsqu’on est jeune, et que les femmes se
prêtent à nos désirs, vivre est plein de charme.
Il regarda autour de lui. Partout des incendies. Les kagas, pareils à des torches plantées dans la
nuit, flambaient.
Il lui fallait tuer Batouala !
Tiens, tiens, tiens !… Les accidents de chasse sont assez fréquents pour qu’on y pense un peu, de
temps à autre !
On vise un animal, et c’est un homme qu’on tue ! Il n’est pas donné à tout le monde d’être adroit !
Le meilleur tireur peut rater son coup, éhé !
Et les feux de brousse !
Chaque année, combien de pauvres gens mouraient carbonisés ! Le feu dévore tout, sans savoir ce
qu’il fait ni où il va. On n’a qu’à trop prolonger sa sieste, quelque part, en un terrain de chasse. Le
feu passe, le feu qui ne respecte rien que l’eau, Ŕ et encore, en rechignant de fureur ! Ŕ et tout était
fini… Donc, feu de brousse ou accident de chasse.
Il renifla.
Uhu ! Crachons. Ça puait ! À coup sûr, il y avait de l’homme par là, l’homme étant, de tous les
êtres animés, le seul dont les excréments dégagent une odeur à ce point insistante et intolérable.
Elle s’accroche à votre nez et, pour ainsi dire, s’y incruste.
Uhu ! cette puanteur ! Il y avait sûrement de l’homme par là.
Il regarda autour de lui, avec plus d’attention que jamais. Le soir, chaque détour de sentier peut
cacher une embuscade. On n’est que sage d’être prudent.
Ah ! une termitière et, sur cette termitière, une autre placée longitudinalement.
Il prit sa droite, parce que le champignon de cette dernière était orienté à droite.
Plus loin, à hauteur d’épaule, il trouva une branche cassée et, à ses pieds, un morceau de bois taillé,
puis une herbe de brousse.
Les pointes de ces objets étaient dirigées à gauche. Il obliqua à gauche. Un petit sentier.
C’était là.
Il obéissait machinalement à ces signes indicatifs. Les boundjous se trompent en se figurant que la
brousse est morte. Elle parle, au contraire, du matin au soir, comme une vieille femme.
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Le grondement que produit le tam-tam sur la double enflure des li’nghas, l’appel des olifants ou
des trompes, certains cris qui imitent à s’y méprendre ceux de certains oiseaux, les signaux de feu
qu’on fait de hauteurs à hauteurs, l’herbe allongée au beau milieu du chemin, deux termitières
placées l’une sur l’autre suivant une coutume invariable, des touffes de feuilles tressées d’une
certaine manière, le morceau de bois que traverse un autre de part en part, Ŕ sonore, lumineux ou
immobile, Ŕ voilà un langage vivant, d’une richesse innombrable !
Louée soit la brousse ! On la croit morte : elle est vivante, bien vivante, et ne parle qu’à ses enfants,
et à eux seuls !
Fumées, sons, odeurs, objets inanimés, elle emploie le langage qu’elle veut pour s’adresser aux
espaces qu’elle commande, aux espaces où pousse l’arbre, abonde l’herbe et paissent les bœufs
sauvages.
Louée soit-elle, celle des kagas et des marais, celle des forêts et des plaines ! Des aboiements
vomirent l’injure et la menace. Une torche de caoutchouc grésilla.
Deux voix saoules. C’était Batouala, sa vieille mère et Djouma, le petit chien roux aux oreilles si
pointues.
Bissibi’ngui était arrivé.
Mais comment tuerait-il Batouala ? Accident de chasse ou feu de brousse ? Et d’ailleurs, pour
l’instant, ne lui fallait-il pas songer plus à se défendre qu’à attaquer, puisque, malgré les
avertissements reçus, il était tombé sans méfiance dans le piège grossier qu’on lui avait tendu ! X
Bissibi’ngui comprit tout de suite l’imprudence qu’il avait commise en ne tenant pas suffisamment
compte des obscures mais précieuses indications que lui avait fournies Macoudé.
À présent, trop tard. On l’avait attiré dans un guet-apens. Il s’était laissé prendre comme un
enfant. Tout semblait avoir été prévu. Batouala, ivre à vomir, avait dressé son campement dans une
clairière, loin des routes passantes qui longent ou traversent la Pombo.
De témoins ? Pas un seul. Ou plutôt si : deux, en comptant la mère de Batouala et Djouma, le petit
chien roux.
Autant dire qu’il n’y en avait pas. Une mère, à moins qu’elle ne soit dénaturée, ne livre jamais son
enfant. Quant à Djouma !… Yabao ! ce n’est pas lui, certes, qui irait révéler quoi que ce soit, car,
de mémoire d’homme, on n’a jamais vu un chien user de parole.
Donc, ouvre l’œil, Bissibi’ngui, mon ami, et le bon !
S’asseyant à l’écart, il ficha son likongo en terre, à portée de main, et dégaina son poignard. Il avait
ainsi paré au plus pressé. On pouvait maintenant l’attaquer. Sa riposte serait prompte. On ne le
mangerait pas sans boire.
Il refusa les aliments et la bière de mil qu’on lui offrit, et feignit de ne pas remarquer le
désappointement de ses hôtes.
ŕ Macoudé m’a déjà gavé de patates, fitil simplement, de poisson et de kéné. Au surplus, il m’a
comblé de vivres. Je ne te mens pas, Batouala. Tâte ma besace. Tu vois bien que je n’ai besoin de
rien ?
Il caressa Djouma qui était venu lui lécher les mains. Le petit chien roux se roula de joie sur le sol,
éternua deux ou trois fois, à la manière des chiens qui n’en peuvent plus de contentement, agita sa
queue en jappant et mordilla, par jeu, les doigts qui venaient de le caresser.
Mais Djouma était un chien pareil à tous les chiens. Aussi cessa-t-il de jouer avec ce moins que rien.
Et comme ce moins que rien semblait mettre décidément un peu trop de temps à comprendre,
Bissibi’ngui le lapida.
Cependant, de plus en plus hideux, de plus en plus ivre, Batouala se leva pour danser quelques
figures de la danse de l’amour. Il croyait danser, alors qu’il ne faisait que tituber, la tête et les
jambes lourdes, les yeux rouges et boursouflés. Il se heurta enfin à une souche et s’étala de tout son
long, en hoquetant un rire gras.
Djouma se mit, aussitôt, à tournailler en aboyant autour de son maître. Une bien bonne farce que
cette chute inattendue, et qui lui plaisait fort, à lui, chien !
ŕ Pareil accident est survenu dans le temps à Iili’ngou, dit Batouala, se relevant.
Au fait, je te parle d’Iili’ngou. Il est probable que tu ne connais pas un traître mot de l’histoire à
laquelle je fais allusion. S’il en est ainsi, mets tes oreilles près de ma bouche. Je vais te la raconter.
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En ce temps-là, comme de nos jours, la terre était illimitée, avec sa brousse, ses forêts, ses rivières,
et les fils de Mourou, la panthère, et ceux de M’bala, l’éléphant.
Les hommes existaient déjà, le froid aussi. Les hommes eussent été heureux sans le froid. Ils ne se
plaignaient que de lui. C’était lui qui privait leurs membres de souplesse, lui qui écourtait leur
sommeil.
Ils se plaignaient tant et si bien qu’Ipeu, la lune, fit venir Iili’ngou, dont l’autre nom est Séfalou, et
lui confia le soin d’enseigner aux hommes l’usage du feu.
De la demeure d’Ipeu à la terre, le parcours est long. Pour aller plus vite, Ipeu descendit Iili’ngou
au moyen d’une corde démesurée, à laquelle était attaché un li’ngha. On ne devait haler cette corde
que si Iili’ngou frappait de coups de tam-tam le li’ngha qu’il chevauchait. Les hommes surent
bientôt, grâce à
Iili’ngou, que le feu chasse non seulement le froid, mais encore qu’il réchauffe les membres, cuit les
aliments et éclaire l’ombre.
Il était devenu leur meilleur ami. On l’interrogeait sur tout ce qui paraissait mystérieux. Mais peu
à peu, à force de voir disparaître les êtres vivants de leur entourage, la crainte envahit le foie des
hommes. Où donc allait l’esprit des bêtes qui se couchaient un jour pour ne se relever plus ? On
avait alors beau leur parler, les flatter, les caresser, elles ne répondaient plus en leur langage. Elles
restaient là, taciturnes et immobiles. Les mouches s’engouffraient dans leurs naseaux béants. Et
commençait à y grouiller un fétide amas de larves et de vers.
Ils firent de nouveau appel à la science d’Iili’ngou, qui, ne sachant cette fois que répondre pour
calmer leurs appréhensions, s’en fut consulter Ipeu, sa souveraine, et lui dit
:
ŕ La race des hommes est dans l’anxiété. Ils ont peur de la mort et me prient de te demander s’ils
sont assujettis aux lois qui régissent les bêtes.
ŕ Va vite les rassurer, mon bon Iili’ngou, et dis-leur que je les ai faits à ma ressemblance. Je
meurs, moi aussi, pour renaître, huit sommeils après ma disparition.
Qu’ils se gardent d’oublier cela. Et, pour qu’ils aient foi en mes paroles, tu vivras désormais parmi
eux.
La corde redescendit Iili’ngou à cheval sur son li’ngha. Il tenait la corde à deux mains, tout en
pensant distraitement à un tas de choses. Ne voilà-til pas que, se croyant arrivé, il lâche soudain
corde et li’ngha, et tombe dans le vide ! Inutile d’affirmer qu’il mourut de sa chute. C’est depuis ce
temps-là que les hommes meurent, eux aussi.
Bissibi’ngui écoutait Batouala. Ses idées allaient, allaient. Batouala lui dévoilait des mystères que,
seuls, les très vieux sont admis à connaître. Ouhu ! Méfiance ! Sa mort à lui, Bissibi’ngui, était donc
décidée ! Méfiance ! Il n’était plus qu’à la merci d’une occasion. Peut-être même que, dans un
instant…
ŕ Le feu, Batouala, tu parles du feu ? lui fit-il en riant. Tu prétends que, sur l’ordre d’Ipeu,
Iili’ngou est descendu l’enseigner aux hommes ? C’est possible. Tel n’est pas cependant l’avis des
tribus qui habitent les rives du Nioubangui. D’après ces gens -là, le feu a été trouvé par l’ancêtre de
tous les ancêtres de Djouma. Voici comment :
Un jour, le premier des chiens jouait à fouir le sol. Les chiens adorent ce jeu. Il avait déjà creusé un
trou assez profond lorsque, tout à coup, il poussa un long hurlement douloureux. Il sautait tantôt
sur une patte, tantôt sur une autre, et gémissait.
Intrigué par ce bruit et ces gestes désordonnés, son maître s’approcha du trou, y mit le pied, et
iahou ! fut brûlé à son tour… Il venait de découvrir le feu, et l’une des pires manifestations de son
pouvoir. Voilà ce que m’ont raconté les pagayeurs yakomas.
ŕ Tes yakomas sont des abcès gonflés d’impostures, Bissibi’ngui. C’est grâce à Iili’ngou, et à lui
seul, te dis-je, que les hommes connaissent le feu. C’est lui aussi qui a construit la terre, amoncelé
les kagas, dessiné la pente des rivières. Mais c’est Ipeu qui a fabriqué le premier homme et la
première
femme…
Je sais d’ailleurs beaucoup de choses encore, Bissibi’ngui, beaucoup de choses qu’il n’est pas bon
que tu saches, parce que tu sais déjà plus de choses qu’un homme de ton âge ne devrait connaître.
Bissibi’ngui ne releva pas la menace. Parole n’est pas geste. Il se contentait de surveiller les
mouvements de Batouala, sans trop se préoccuper des ricanements de la mamma de ce dernier.
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ŕ Sais-tu qu’Ipeu, la lune, est l’ennemie de Lolo, le soleil ? reprit Batouala. Non, n’estce pas ? Eh
bien ! il y a de cela très longtemps, Lolo, qui est à la fois homme et femme, vivait en bonne
intelligence avec Ipeu.
À cette époque-là, Ipeu et Lolo avaient chacun sa mamma, et chacun aimait la sienne plus qu’on ne
peut dire.
La mamma d’Ipeu ayant trop froid, celle de Lolo trop chaud, Lolo prit à sa charge Akéra, mamma
d’Ipeu, tandis qu’Ipeu acceptait de soigner celle de Lolo.
Échange néfaste. Habituée au froid, la vieille
Akéra mourut de trop de chaleur ; habituée à la chaleur, la mamma de Lolo mourut de trop de
froid. La haine qui sépare Lolo et Ipeu date de cette époque. C’est pourquoi, bien que le pouvoir
d’Ipeu dépasse celui de Lolo, et que, venu le crépuscule, elle l’oblige à fuir, c’est pourquoi elle se
cache de lui, lorsqu’il brûle les étendues.
Tu ne savais pas cela, hein ! Bissibi’ngui ? Et savais -tu que les « a’mbérépi » que tu vois là-haut
briller, innombrables pièces de dix sous, ou clignoter comme des yeux, savais-tu que les a’mbérépi
ne sont que les trous par où, lorsqu’il pleut, passent les gouttes de pluie ?
Sautant d’une idée à une autre, il ajouta :
ŕ Jadis, les femmes qui voulaient être mères, Ŕ et jadis toutes désiraient l’être, Ŕ ne devaient
manger ni chair de cabri ni viande de tortue. Nous savions alors que celles qui se nourriraient de
cabri seraient frappées de stérilité, tandis que celles qui consommeraient de la tortue n’auraient
que des enfants prématurément vieux, marchant avec la lenteur de l’animal qui a son dos pour
maison. Nous savions aussi que nos anciens pouvaient provoquer la pluie à leur gré, mais ne le
faisaient qu’à bon escient, à l’approche des semailles.
Venue la lune des semailles, ils répandaient le sel, par poignées, sur un grand brasier. En général,
la pluie ne tardait pas à tomber car, de tout temps, le sel attire l’eau, Ŕ qu’il aime.
On nous apprenait aussi que le « do’ndorro » est
un esprit malin qui habite le ventre des gens.
Lorsque le ventre te fait mal, c’est do’ndorro qui le tourmente, c’est do’ndorro qui fait des siennes.
Et N’Gakoura, N’Gakoura par lequel nous jurons tant que nous pouvons, connais -tu N’Gakoura ?
Il a une bien brave femme. Ses enfants surpassent en nombre les herbes de brousse. Les deux plus
âgées, Nadoulou et Nangodjo, aident leur père à régir ses villages.
La famille N’Gakoura n’a que bienveillance pour les hommes. Elle exauce d’ordinaire les
demandes qu’on lui formule, à condition toutefois qu’on les fasse suivre de présents de toutes
sortes.
Koliko’mbo ne peut malheureusement la supporter. On ne s’en aperçoit que trop, hélas ! les
infortunés habitants de la terre payant toujours les marmites cassées dans les conflits qui divisent
Koliko’mbo et N’Gakoura, celuici ayant contracté la fâcheuse habitude d’assommer les partisans
de Koliko’mbo, et Koliko’mbo les amis de N’Gakoura. Et Dad’ra, Dad’ra, frère mobile des étoiles
clouées au toit du ciel et qui leur ressemble !
Dad’ra, que l’on voit filer entre ciel et terre, par les nuits tièdes et belles ! Dad’ra, qui disparaît on
ne sait où, en tonnant comme un coup de fusil, Ŕ as-tu jamais pu savoir qui étaitce, Dad’ra ?
Non, n’est-ce pas ? Tu le sauras peut-être, si tu parviens à la saison des cheveux blancs, ce dont je
doute, car je suis de ceux qui croient que tu ne feras pas de vieux os.
Comment le pourrais-tu ? Quand on a envie de vivre pendant de nombreuses saisons de pluies et de
nombreuses saisons sèches, il ne faut pas aimer outre mesure les femmes de son voisin. Il ne faut
pas non plus que les femmes du voisin vous recherchent trop.
Et puis, tiens… Je préfère me taire. Je sens que je parle plus que je ne le devrais. Il est vrai que
c’est dans ton intérêt. Mais tu ne peux pas comprendre… Ce soir, je suis fin saoul… saoul comme
un blanc… Et ce que je dis dépasse ce que je voudrais dire.
Il me plairait néanmoins, avant que de me reposer, de te raconter la légende de Koliko’mbo Ŕ
Trollé, de son vrai nom.
Heu, Koliko’mbo, il est si petit, si minuscule, qu’on peut le dire invisible, et que certains sont allés
jusqu’à prétendre Ŕ pauvres fous ! Ŕ qu’il n’existait qu’en imagination.
Il haussa dédaigneusement les épaules, cracha au loin, et reprit :
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ŕ Et pourtant, il existe. Ce n’est pas mensonge. S’il n’existait pas, pourquoi surnommerait-on
Koliko’mbo toute personne de taille naine ?
Son corps, qui ne diffère en rien de celui d’un homme, n’est pas plus velu que ne l’est un œuf de
pintade ou de caïman. Une abondante chevelure orne son crâne. Sa force est prodigieuse. Pour t’en
donner une idée, suppose que tous les hommes et tous les animaux de la création se liguent contre
lui. Eh bien ! si bon lui semble, il les dispersera avec plus de facilité qu’on ne disperse une traînée
de fourmis-cadavres.
Retiens, pour ta gouverne, que si jamais tu le rencontres, il faudra que tu te gardes de lui donner
une poignée de main, à moins que tu n’aies envie de perdre l’un de tes doigts, et de préférence le
pouce.
Il se mit à rire d’un gros rire niais. Une pensée obscène venait de lui traverser l’esprit.
ŕ Koliko’mbo, poursuivit-il, est très casanier en saison des pluies. Il se plaît alors à se calfeutrer au
plus profond des cavernes dont les gueules pleines d’ombres hostiles béent aux flancs de certains de
nos kagas.
Il mène en ces antres, en compagnie de ses deux femmes, Makara’mba et Madaingué, ainsi que de
ses fils, qui sont pour le moins aussi nombreux que les enfants des hommes, il mène la plus
débonnaire des vies familiales, n’ayant d’autre souci que de se gaver de mets excellents. Viande
d’éléphant, igname, mil et miel, Ŕ les meilleurs morceaux et les fruits les plus savoureux, Ŕ il ne
tolère pas d’autre nourriture.
Mais vient la saison sèche. Aussitôt la bougeotte. Koliko’mbo ne peut plus tenir en place, comme un
vulgaire Bissibi’ngui. Il fourbit ses longues et lourdes sagaies de chasse, passe en bandoulière son
immense besace en peau de cabri, se ceint la taille d’un singulier assemblage d’herbes et de feuilles
qui lui sert de pagne Ŕ et part à l’aventure.
Désormais toutes les routes lui sont bonnes. Toutes lui appartiennent. Il parcourt les plateaux
rocheux que brûle le soleil, escalade les kagas chauves, bat les plaines consumées de soleil, toujours
prêt à s’adonner à ses espiègleries terribles.
Il va et vient, suant, sacrant, soufflant. Il vient et va. Tant pis pour qui le rencontre. Il s’attache au
pas du quidam, l’écarte des routes passantes, des sentiers sinueux qui courent à la recherche des
villages des hommes et, pour peu qu’il lui chaille, le fait divaguer pendant des jours et des jours à
travers brousse.
Encore sa victime doit-elle se considérer comme aimée de N’Gakoura, si le hasard place sur son
chemin des fruits sauvages pour rassasier sa faim, des marigots pour étancher sa soif, au lieu de le
mettre nez à mufle avec le fils de Bamara, le lion, ou avec le fils du fils de Mourou, la panthère.
Veux-tu que je te dévoile une autre de ses espiègleries ? Écoute voir. En saison sèche, il y a peu de
gens par les routes. On chasse, en saison sèche. En saison sèche, la viande rouge et saignante vaut
mieux que toutes les plantations du monde.
Admets qu’on soit en saison sèche et à ce moment où le soleil est au plus haut du ciel. Voici
quelqu’un sur la route. Koliko’mbo se tapit impromptu sous une roche ou derrière un arbre.
Arrive le malheur. Il va passer. Il passe. Non. Koliko’mbo, sans provocation aucune, lui a déjà
assené sur la nuque un coup de gourdin à terrasser un bœuf.
Les yeux aveuglés de mille lumières confuses, les oreilles pleines du bourdonnement de nuées
d’invisibles abeilles, la tête en feu, la gorge sèche, sa victime, haletante, tombe, les bras en avant,
comme une masse.
Pas de temps à perdre, Koliko’mbo ensache en un tournemain son client dans l’énorme besace dont
il ne se sépare jamais, et, profitant de ce que son homme a perdu tout sentiment, l’emporte, à
grandes enjambées, vers ses plantations.
Là, il ranime le dormeur, lui prodigue des soins, le réconforte et lui demande, dès qu’il le croit en
mesure de l’entendre :
« Ŕ Consens-tu à travailler à mes plantations ? Si oui, ta fortune est faite. Je te nourrirai largement.
Tu auras femmes, boys, poules, cabris et bière de mil à plantée. Tu ne seras pas à plaindre, je t’en
réponds.
« Mais si, comme je l’espère, tu acceptes ma proposition, il faut te préparer Ŕ c’est à prendre ou à
laisser Ŕ à ne revoir ni ton village ni les tiens.
« Acceptes-tu ? Réponds. Est-ce oui ? Estce non ? »
René MARAN BATOULA 1921 Page 49
Le plus souvent, quelque tentante qu elle soit, l’offre de Koliko’mbo est refusée. Alors, de nouv eau
Ŕ ba ! Ŕ un coup de massue tombe sur la tête du malheureux, qui, empaqueté de nouveau par son
tortionnaire, est par lui reporté à l’endroit où il avait perdu connaissance.
Lorsque notre ami se retrouve, le cou lui fait mal, sa tête est lourde, ses jambes sont flasques, il se
sent le corps contus, moulu et mal en point, et cherche un instant à se rappeler pourquoi ?
Cherche que tu cherches, mon bonhomme. Koliko’mbo fait toujours bien ce qu’il fait. Quoi qu’il en
soit, si moins abruti par la rouge fièvre qui maintenant te dévore, tu pouvais regarder autour de
toi, peut-être finirais-tu, tout de même, par apercevoir Koliko’mbo qui, l’oreille aux aguets, les
yeux en éveil, écoute, regarde et attend on ne sait qui, sur la route… Que penses -tu de cette histoire,
Bissibi’ngui ?
ŕ Je la trouve remarquable, Batouala. Mais veux-tu que je te dise ? Eh bien ! pour moi,
Koliko’mbo et le coup de soleil ne font qu’un.
Il se mit à rire doucement, après avoir décoché ce trait. Il connaissait, lui aussi, de belles his toires,
et avait même envie d’en narrer une qui dévoilait l’origine de la maladie du dormir. Mais cette
histoire était trop longue. Il la conterait une autre fois.
Du reste, Djouma grommelait depuis un moment, en deçà de ses babines retroussées, de sourdes
injures en langue de chien. Il se rua soudain dans l’obscurité et s’y tint un instant en arrêt.
Une poignée d’hommes surgit brusquement des ténèbres. C’étaient des
n’gapous de Yakidji égarés dans la nuit. Quelle chance ! La présence de ces hôtes imprévus libérait
momentanément
Bissibi’ngui de son inquiétude. Il assembla à la hâte un tas de feuilles et s’y allongea tout de suite.
On ne le tuerait pas cette nuit. Comme il tombait de sommeil, le mieux était de profiter du répit
que le destin lui accordait. Il pensa, les yeux déjà clos, à propos de rien : « Demain, il fera jour. »
Puis sa tête oscilla lentement. On bavardait à côté de lui.
Sa respiration devint égale et forte. Il dormait…
XI
Routes de brousse, si mouillées au matin et si fraîches ; parfums moites, molles senteurs, frissons
d’herbes, murmures et, entre les feuilles, frisselis pressé de la brise ; brouillards en bruine, vapeurs
Ŕ des collines et des vallons s’élevant vers le pâle soleil ; fumées, bruits vivants, tam-tams, appels,
cris, éveil, éveil ! Ah ! trop haut, sur les arbres, chantent les oiseaux ! Trop haut tournoie et
tournoie le vol des charognards ! Trop haut est le ciel dont semble l’azur incolore à force de
lumière !
La belle journée ! « Goussou », la brousse, toute la brousse va brûler ! Iéhé, les m’balas, éléphants
aux entrailles toujours pleines de flatulences, il n’est plus temps de barrir ! Vous, les béngués, vous,
les voungbas, vous feriez bien de ne plus affouiller vos bauges d’un groin vorace ! À nous, les
antilopes ! À nous, cibissis et « to’ndorrotos » ! Roulezvous en boule et hérissez vos piquants,
to’ndorrotos ! Le feu en fera ce qu’il voudra. Gogouas, enfuyez-vous, en meuglant vos plus beaux
meuglements de bœufs sauvages. En bandes désordonnées, la queue droite, ruant et bondissant,
enfuyez-vous, ventre à terre, la peur fusant de vos intestins en foirade, plus vite que la flèche, plus
vite que le vent, comme si, derrière vous, tout à coup, vous aviez entendu Bamara, le lion, rugir.
Fuyez, vous aussi, Oualas, les lapins, qu’on appelle encore Darra’mbas ! Effrayés de l’ombre de vos
longues oreilles et de tout, n’ayant plus confiance qu’en la rapidité des zigzags de votre course,
fuyez, fuyez ! Craignez le peuple féroce de tous les frères de Djouma. Ne vous terrez plus dans les
replis de terrains aussi bruns que vos corps. À bas les subterfuges ! Même vos terriers ne sont pas
sûrs. Allez droit devant vous, loin de ces fumées noirâtres annonçant que le feu dévore la brousse. Il
vous faut fuir, fuir, fuir !…
La belle journée ! la belle journée ! La battue au feu ne peut pas ne pas être giboyeuse ! Certes, au
dénombrement, on n’y verra pas de Kolos ou girafes. Ces animaux dont les très longues pattes et le
très long cou dominent les plus hautes herbes, ont accoutumé de vivre, làbas, très loin, entre
l’Ouahm et Kabo, entre Kabo et N’Délé, parmi des étendues riches en ces plantes épineuses dont ils
font, paraîtil, leur nourriture.
Aha ! les Kolos, au corps haut et tacheté.
Ce que l’on ne verra pas non plus, ce sont les Bassaragbas ou rhinocéros, les bassaragbas massifs,
au mufle surchargé de deux cornes inégales.
René MARAN BATOULA 1921 Page 50
Le Bassaragba, ses petits yeux, rouges de cruauté, et qui voient si mal, la laideur de son encolure
musculeuse et ramassée, son ranglement formidable, ayayaï !…
Dès qu’il vous aperçoit, roou ! Ŕ il déboule droit
sur vous, droit. Rien n’arrête son élan. Fourrés, marigots, arbres, lianes, il brise, écrase, éventre et
défonce tout sur son passage. Malheur à qui le pourchasse, malheur à lui ! Malheur à qui erre dans
les parages où, tour à tour, il broute et rumine ! Qu’il se tienne sur ses gardes, celui-là ! Qu’il
invoque la toutepuissante protection de N’Gakoura ! Et si, par hasard, il lui arrive de tomber sur
les bouses encore fumantes de Bassaragba, au vu de leur énormité, oh ! surtout qu’il n’aille pas
s’écrier : « Iche ! comme c’est gros ! » Ou alors, soufflant, balourd, grognant, geignard, furieux, le
ventre distendu et retentissant des perpétuelles tempêtes que produit sa digestion, Bassarragba
arrive, le bouscule, le culbute, le fait, en se couchant sur lui, péter comme un bambou sec, se relève,
le piétine et ne s’en va enfin Ŕ patalapatala Ŕ que lorsque le cadavre informe n’est plus que bouillie
sanglante dont, la nuit venue, les chacals se partageront les restes.
Aussi mieux vaut, en pareille occurence, se boucher le nez, cracher de dégoût et dire : « Uffe !
comme ça pue ! » Car ces mots irrévérencieux à peine prononcés, Bassaragba, le rhinocéros, pris
de honte, détale au plus vite…
Pas de girafes, pas de rhinocéros, qu’importe ! On chasse ce qu’on trouve. La chasse est le jeu des
forts, la lutte de l’homme contre la bête, de l’adresse contre la brutalité. Elle prépare à la guerre.
Prouve qui peut son habileté, son courage, sa vigueur, son endurance. Œil sûr, pied agile, allure
souple, soutenue, inlassable, sans s’essouffler, sans s’arrêter, sans haleter, il faut pouvoir courir
longtemps, après la bête qu’on a blessée. Il est facile, avec l’aide des chiens, de capter les lapins, les
cibissis et les hérissons dans les rêts des « bandas » tendus. Les mailles des filets sont pour eux des
pièges irrésistibles.
Mais si on peut, à la rigueur, attraper ainsi certaines espèces d’antilope de petite taille, impossible
de procéder de même lorsqu’il s’agit du bozobo ou antilope-cheval, du phacochère, des sangliers et
des éléphants.
Il faut fatiguer les premiers, les harceler, les forcer, les aculer, essayer de les faire tomber dans les
fosses préparées exprès. Or, justement, c’est acculé que le bœuf sauvage devient plus que
dangereux. Sentant la mort remplacer peu à peu le sang qui dégoutte de sa blessure, il fait front à
l’assaillant et, tête basse, le charge…
Ainsi devisant, Bissibi’ngui et Batouala, celui-là derrière celui-ci, cheminaient paisiblement.
Djouma les suivait, l’oreille basse.
À tout instant, des m’bis, des n’gapous, des dacpas armés de sagaies, de flèches et de couteaux de
jet se joignaient à eux.
Le chef casqué de plumes, le corps passé au bois rouge et lubrifié d’huile de ricin, Ŕ jour de chasse
est jour de fête, Ŕ ils allaient en chantant, accompagnés, pour la plupart, de chiens aussi roux que
Djouma et aussi hargneux que lui.
Il faisait bon. Le vent, un doux vent mou, soufflant de l’endroit où le soleil se lève à celui où il se
couche, ventilait la brousse. Lolo, le soleil, avait encore un long espace à parcourir avant
d’atteindre le milieu du ciel. Le tam-tam des li’nghas gravissait, en se riant, l’étendue sans route
qui monte vers les villages bleus où il demeure. Les hauteurs du kaga Biga n’étaient plus, à
l’horizon, qu’un point minuscule. On les avait franchies, au matin. La belle journée…
La petite troupe se dispersa, à l’intersection des deux sentiers qui conduisent, l’un au village de
Soumana, l’autre aux villages n’gapous réunis sous l’autorité de Yakidji, ancien vassal de
Senoussou.
Chacun ralliait son poste pour y accomplir, en temps utile, la besogne qu’on lui avait fixée. On est
guetteur, rabatteur ou bouteur de feu. Ceux qui chassent, et chassent vraiment, ceux qui tuent,
ceuxlà sont en petit nombre. Donc, certains s’en furent jusqu’à la rivière Dangoua, qui conflue avec
la Goutia pour se jeter dans le Kili’mbi.
C’est là qu’on devait mettre le feu. Plusieurs autres s’arrêtèrent en deçà de cette rivière, au village
du chef dacpa-yéra
Gaoda, sur les bords de la Massaoua’nga. D’autres enfin se rendirent au lieu d’élection. Il
s’étendait entre la rivière Goubadjia et la rivière Gobo. Batouala et Bissibi’ngui faisaient tous deux
partie de cette dernière bande.
René MARAN BATOULA 1921 Page 51
Les provisions furent déballées, les garabos, bourrés de tabac jusqu’à la gueule, circulèrent, tandis
que Djouma et tous ses frères faisaient, à leur sale manière, plus ample connaissance. Puis on
mangea solidement et l’on but de même. Après quoi, on se mit à parler de choses et d’autres,
genoux au menton et talons collés aux fesses.
ŕ On prétend, disait Batouala, que Bamara, le lion, et Mourou, la panthère, aiment chacun
chasser avec les membres de sa famille. Il est vrai que Bamara traque souvent, en compagnie de sa
femelle, les bêtes dont ils ont besoin pour faire honneur à leur régime alimentaire. Il est vrai aussi
que, chez les lions, lorsque la femelle a mis bas et allaite ses petits, le mâle consent volontiers à
nourrir tout ce monde.
Mais cette vie familiale ne dure guère. Dès que les lionceaux sont de force à se débrouiller seuls,
bamara père et mère leur font comprendre combien ils agiraient sagement en les débarrassant de
leur présence.
Les jeunes lions, en effet, tout comme les jeunes gens, sont insupportables. Ils désirent plus qu’ils ne
peuvent. Leur faim, semble-t-il, n’est jamais rassasiée. Or, qui veut avoir doit travailler.
Douhout… dout-dout. Bamara père rugit, roule des yeux terribles, fronce sa courte crinière,
découvre ses crocs et se promène de long en large en se battant les flancs d’une queue irritée.
Il est encore une autre légende, plus tenace que la première. Certains croient que les fauves crient
lorsqu’ils sont à l’affût. Quelle folie ! C’est parler sans même réfléchir ! Voyons. Le chasseur qui
marche sur les traces d’une antilope, n’essaie-t-il pas de lui cacher son approche ? Pourquoi
Bamara procéderait-il autrement ? S’il rugissait, les animaux qu’il veut surprendre seraient avertis
? C’est pour le coup qu’ils décamperaient !
Aussi Bamara ne rugit-il que pour exprimer sa joie quand il vient d’agripper ou qu’il est en train
de dépecer la proie qu’il convoitait. Douhout !… dout-dout !… Tout va bien. Ma faim est calmée ou
ne tardera pas à l’être. Je me sens heureux. J’ai envie de jouer à poursuivre mon ombre au soleil.
Mon rugissement va terrifier les bœufs sauvages et les antilopes du voisinage. Douhout !… Que les
bêtes sont bêtes ! Depuis le temps qu’elles connaissent ma voix, quelles sont habituées à l’entendre,
elles ne savent pas encore que c’est lorsque je rugis que je suis le moins à craindre ?
Là !… Mon honorable ventre est garni. Je suis fort et veux m’amuser. Montons au sommet de ce
kaga. Douhout !… Ah ! que je ris. De l’endroit où je suis, je découvre toute la région. Et que vois -je
? Je vois, au loin, par les plaines, détaler des troupeaux de gogouas. Parce qu’ils m’ont entendu
rugir, ils fuient, les innocents ! Il faut que je rie !
Douhout ! dout-dout ! Et maintenant, cherchons un endroit où il me sera possible de digérer en
paix et au frais…
ŕ Et les gens qui affirment que M’Bala, l’éléphant, ne fonce jamais sur l’homme, mais qu’il
s’enfuit, au contraire, à la détonation des fusils, ne penses -tu pas qu’ils soient aussi fous que
Kosséyéndé, Batouala ? demanda
Bissibi’ngui.
Et pourtant… Il y a de cela plusieurs saisons des pluies, je séjournais à Kémo. Là vivait, pour lors,
un grand chasseur blanc, qui ne chassait que les M’balas. Il s’appelait Coquelin.
Coquelin était un de ces bondjous comme on en voit peu. Sa stature atteignait celle des saras ou des
n’gamas. Des yeux couleur de beau temps brillaient en son visage, comme au ciel le soleil. Il portait
de longs cheveux, qui lui tombaient dans le cou, une longue barbe, et sa force était telle, qu’il aurait
pu assommer un gogoua d’un coup de poing.
Nous l’aimions bien. Il vivait comme nous, pauvres bons noirs, et mangeait de notre cuisine. Pour
tout lit, il n’avait qu’un bogbo, comme nous. C’est sur cette natte allongé qu’il dormait, la nuit. On
lui signala, un matin, un troupeau de M’balas. Ils ravageaient les plantations des villages gobous
situés non loin de Ouadda, en bordure de la Ouah’mbélé, riche en caïmans.
Il ne prit que deux fusils, confia l’un au meilleur de ses pisteurs, chargea à deux coups celui qu’il
gardait. Et en route !
La chance le favorisa si bien que, le même jour, un peu avant le moment où le soleil commence à
décliner, il releva des traces fraîches et les suivit.
Quel vacarme ! Plus de doute. Ses éléphants étaient là ! Bousculades, branches brisées,
barrissements. On entendait le grondement ininterrompu de leur diges tion. Ils se vautraient dans
René MARAN BATOULA 1921 Page 52
la boue, s’aspergeaient d’eau. Car ils avaient fui le soleil sous bois et étaient venus s’installer près
d’un marigot.
Le blanc, accompagné de son pisteur, rampa vers eux, lentement, lentement.
Soudain, il en vit un qui, adossé à un arbre, regardait de son côté, l’ayant sans doute éventé.
Quelle paire de grosses pointes ! Il le mit en joue et…
Ha ! blessée, la grosse bête était déjà sur lui.
On vit rapidement, en des instants pareils. Si la peur ne vous tue pas de suite, on ne la ressent
qu’après, par réaction, le danger passé.
Le blanc fit un écart pour éviter l’énorme bête, l’évita, prit du champ, épaula de nouveau son fusil,
appuya sur la gâchette… Tac ! Un raté.
Que faire ? Son pisteur ? Disparu, emportant le fusil de rechange ! Fuir ? Impossible. Il n’a plus
qu’à attendre la mort. Et elle vient, la mort. Elle est là, Ŕ dans ces petits yeux vifs, dans cette
trompe menaçante, qui bat l’air en tous sens, dans ces oreilles ouvertes en feuille de ronier, dans ces
barrissements suraigus. Elle est là. Elle…
Que s’est-il passé ensuite ? On ne le saura jamais exactement, puisqu’il n’y avait plus personne.
Certains prétendent que le pauvre bon chasseur blanc fut projeté en l’air par M’Bala, qui s’en fut
crever à quelques jets de sagaie de sa victime, qu’il laissa inanimée sur le sol, le ventre perforé d’un
coup de défense. D’autres… Toujours est-il que lorsque le blanc aux longs cheveux reprit ses sens,
il était absolument seul, et se sentait si faible, ah ! si faible… Il se traîna tant bien que mal jusqu’à
la rivière et
y lava son affreuse blessure. Ses tripes dégoulinaient sur son ventre. Il les rentra. Et puis, comme la
nuit venait, il écrivit des signes sur un papier…
Plus tard, par les blancs de là-bas, nous avons su qu’ils signifiaient :
ŕ Je ne reverrai jamais Kémo.
Il se trompait. Il revit Kémo. On l’y ramena en hâte. Il n’avait pas l’air de trop souffrir. Mais son
visage était très pâle et son corps brûlait comme un brasier. Mais il avait les narines pincées, les
lèvres pincées et exsangues.
Il n’avait cependant pas l’air de trop souffrir et ne se plaignait pas. Vite, on le plaça sur des
matelas, ces matelas dans une pirogue, qui le descendit à Bangui, franchissant de nuit les rapides de
Bakou’ndou, si dangereux pendant la saison des hautes eaux. Or c’était la saison des plus hautes
eaux…
Les doctorros de Bangui firent en vain, pour le soigner, appel à toute leur sorcellerie. Il n’y avait
plus rien à faire. Do’ndorro avait déjà mis son ventre en pourriture. Il criait, maintenant, le
chasseur blanc. Il criait. Son ventre gonflé ressemblait à une besace pleine de vivres. Chaque nuit,
les « Mon Père » le veillaient, en récitant les incantations qui conjurent le mauvais sort.
Trop tard. La main de Koliko’mbo s’était appesantie sur lui. Il mourut, en effet, huit jours après
son arrivée à Bangui…
Le soleil flamboya au milieu du ciel. Les merlesmétalliques annoncèrent partout l’événement. Et
accourus de l’horizon incolore, passèrent les trois grandes rafales de vent habituelles qui, chaque
jour, à ce même moment de la journée, emportent, aspirées en de larges tourbillons, les saletés, les
feuilles mortes et la poussière.
Ce vent avait soufflé, de l’endroit où le soleil se lève, pour aller s’évanouir au lieu où il se couche.
Voici qu’il revenait à présent de ce dernier point, sous forme de brise légère.
Alors, à droite, à gauche, des vallons, des hauteurs, des marigots, trompes, olifants et tamtams
retentirent, stimulant une tornade démesurée de clameurs sauvages.
Iaha !Le signal ! le signal ! La chasse commence !
Là-bas, des alentours de la rivière Dangoua, une fumée monte. Mais est-ce bien de la fumée ?…
Oui, oui !
Ténue, au premier moment, presque imperceptible, son jet noirâtre
s’accentue dans le ciel, s’épanouit.
On pouvait entre-choquer le fer des sagaies contre les lames des couteaux de jet.
Iaha !
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XII
Iaha !… Le signal, voilà le signal ! Le feu est en marche, le feu multiple et brutal, qui réchauffe ou
brûle, qui débusque le gibier, détruit les serpents, effraie les fauves, abat l’orgueil des herbes et des
arbres, le feu qui défriche les terrains propices aux prochaines semailles et, en passant, les abonnit.
Ah ! qui dira le feu ? Qui louera comme il convient, avec les mots exprès de munificence et
d’ardeur, qui louera ce soleil réduit, unique parfois, plus souvent innombrable, qui luit, nuit et
jour, en dépit de la pluie, malgré le vent ?
Il faut chanter sa clarté mobile, son visage divers, sa chaleur progressive, douce, insistante,
intolérable et secrète.
Gloire au feu !
Le semeur de poussière ferme-t-il vos yeux
? Le feu s’installe auprès du dormeur, ronronne, l’entoure doucement des filets de sa chaleur et
l’emporte ainsi, délié de tout par la bonne petite mort du sommeil, vers ce pays de rêves d’où l’on
revient à chaque aurore.
La fièvre vous a-t-elle courbatu ?
Frissonnezvous de froid ? Le feu régularise le cours du sang qui circule dans les cordes bleues de
vos bras.
C’est lui qui vous fait transpirer. C’est lui dont la lumineuse caresse masse vos membres raidis. On
pourrait croire, tant elle est douce, qu’elle est pareille à une huile bienfaisante.
Les muscles, peu à peu, en effet, s’assouplissent, les muscles jouent librement. Fièvre et fatigue
disparaissent. On n’a plus froid. La pluie peut bien tomber dehors. Le feu est toujours là, qui, par
sa fumée, éloigne le vol zézayant des moustiques et, par son rayonnement, l’humidité.
Êtes-vous seul et triste ? Avez-vous besoin de compagnie ? N’allez pas plus loin. Il est le bon
camarade, l’ami, le ouandja, le confident.
De même qu’il réchauffe les membres, il réchauffe le foie, l’incline aux aveux, les provoque.
Auprès de lui et par lui, on fait toujours un bon repas de chaleur. Il a le don, comme tout bon
repas, d’apaiser, d’enchanter et de consoler. Tout de lui incite à l’abandon. Il n’est pas jusqu’au
pétillement sec de sa gaieté qui n’invite aux confidences.
Aussi, qui louera le feu comme il convient ? Surtout, qui chantera sa belle chanson rouge, lorsque,
mué en incendie, Ŕ vaste, brusque, énorme, multiforme, il lance sur la brousse, sur les kagas, à la
débandade, ses peuplades échevelées de flammèches et cette grande immense clameur confuse,
lourde du craquement des arbres qu’il effondre ?
Qui dira la chanson du feu de brousse ? Il est ici et là, et encore là, et là encore, et plus loin encore.
Il ne tient pas en place. Il dévore les solitudes, en un instant. Il va, d’herbe en herbe, par bonds
pétillants. Il se rapproche. Qui est patient le verra bientôt. Encore un peu de temps, rien qu’un peu
de temps Ŕ et l’on entendra son furieux grondement, qui est làbas, partout où il y a ces fumées !
Mais… mais ! Où va-t-il ? Ne voilà-t-il pas qu’il prend la direction de la rivière Pongou et du
village de Soumana ?
Hé, Poupou, ami vent ! Poupou, mon ouandja, mon confident, mon frère-ami, rabats le feu, je t’en
prie, sur le village de Gaoda ! Que N’Gakoura nous soit favorable !…
Aha ! voici qu’il revient. Tout est pour le mieux ! Voici qu’il revient, le feu, et qu’elles s’accroissent,
les fumées. L’air est chargé de l’odeur des plantes aromatiques. Une dernière fois, affûtons sagaies
et couteaux ! Il est temps
!
Le tam-tam des li’nghas ! Que dit-il ?
Des bœufs sauvages… effrayés par le feu, galopent… vers le village de Nibani… Quoi encore ?… Il
y a… dans ce village… rabatteurs… et bouteurs de feu… Ces derniers… ne tarderont pas à
enflamber… la portion de brousse commise… à leurs soins… Iaha, iaha ! Le parler des li’nghas est
bon parler ! Iaha ! du village de Nibani, des fumées surgissent Ŕ noires !
Que de charognards !… Que de fumées !… On ne voit plus le ciel. Les fumées et les charognards
l’ont voilé. Ils ont aussi voilé le soleil. Il n’y a plus que la fumée et que les charognards…
Abondance de charognards prouve abondance de gibier. Tiens… Trois d’entre eux, ensemble,
piquent droit vers le sol ? Qu’emportent-ils ? Vive la chasse !…
Toutes ces exclamations s’entre-croisaient parmi un indicible brouhaha de cris.
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L’affluence allait grandissant. La cohue et le tohu-bohu augmentent. Le ban et l’arrièreban des
villages m’bis étaient là. Porro et Ouorro, capitas de Batouala, plaisantaient avec leur chef. On
remarquait aussi les trois chefs n’gapous, Yakidji, surnommé
Cambassère, Nibani et Yérétou’ngou. Quant à Bissibi’ngui, il se divertissait aux dépens de
Kosséyéndé, le fou.
Pauvre Kosséyéndé ! Comment avait-il pu se traîner jusqu’à la rivière Gobo, lui qui ne tenait qu’à
peine sur ses jambes, à condition de s’appuyer sur un bâton ?
Pauvre Kosséyéndé ! Koboholo, la maladie du dormir, l’avait décharné au point qu’il avait
l’apparence d’un squelette vivant. Sur son cou maigre, aux veines bourrelées de ganglions,
dodelinait sa grosse tête osseuse. La maladie, qui avait rendu roux ses cheveux, faisait étinceler ses
yeux dans le trou des orbites. Et il tremblait de tous ses membres, comme si déjà montait en eux le
froid de la mort.
Tout de même, lorsque les mains aux hanches, il essaya de danser, ce Kosséyéndé, et que ses genoux
cliquetèrent l’un contre l’autre, Ŕ des rires s’élevèrent en coup de vent, inextinguibles.
Alors, s’arrêtant, il tira de sa besace deux hérissons de la grosseur du poing. Un cercle se forma
autour des to’ndorrotos. Les petits animaux s’étaient boulés sur eux-mêmes. Les m’bis et les
n’gapous présents firent tinter leurs sagaies en sourdine, fer à fer et lame à lame, jusqu’à ce qu’ils
se fussent mis à danser doucement, battant du mufle la mesure, au bruit concerté du métal.
To’ndorroto, to’ndorroto, Makotarra,
To’ndorroto !
ŕ Ding… ding… clam… clam… résonnait le fer des lames, Ŕ clam, clam, ding, ding.
Toi, hérisson, toi, hérisson Danse, danse,
Toi, hérisson !
Cependant, poussés par la brise du large, les feux de brousse et la fumée gagnaient sur la rivière
Gobo.
Vent, feux de brousse, fumée, Kosséyéndé s’en moquait, occupé qu’il était à rire aux larmes de la
danse singulière des enfants de To’ndorroto, le hérisson. Car les bondjous ont beau savoir presque
tout, ils ne savent pas que les to’ndorrotos sont sensibles à la musique et qu’ils dansent, à leur
manière, aussi naturellement qu’un chien, jeté à l’eau, nage.
To’ndorroto, to’ndorroto, Makotarra, To’ndorroto !
Clam… clam… ding… ding…
Sous la peau, à force de rire, ses côtes saillaient à éclater. Il riait, riait, riait. Des hoquets
succédèrent au rire. Et, tout à coup, il croula dans l’herbe, à la renverse, les yeux révulsés, l’écume
à la bouche.
To’ndorroio, to’ndorroio,
Debout, tous ! Debout ! Le halètement du feu s’enfle, devient plus chaud. Ses fumées étouffent. Ouh
!
Les fosses à bœufs sont-elles bien dissimulées sous des branchages ? Oui. Tout est fin prêt. En
place, les bons tireurs ! On n’a plus qu’à attendre, l’œil dur sous les sourcils froncés, et la sagaie au
poing.
Des brasillements, des pétillements, des craquements, des détonations, des cris. Et puis de la
cendre, des débris d’herbes et de feuilles brûlées, des essaims d’abeilles , des vols de petits oiseaux et
d’insectes de tous genres : bousiers, papillons, sauterelles, mouches, cigales. Et puis encore de la
cendre, de la cendre…
Le vent précipite la vitesse du feu. Les flammes deviennent visibles. Leurs longues et larges langues
lèchent les herbes sèches et rêches, qui pètent. Une clameur ! Des cibissis. D’autres clameurs !
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Des antilopes, des cochons sauvages, des lapins… Quelle fête ! Quelle joie ! Djouk ! flache ! Deux,
trois, cinq sagaies trouent la même bête ! Le sang fume ! Aha ! la bonne odeur du sang. Et comme
elle enfièvre ! Et comme elle enivre !
Des antilopes ! des cibissis ! des porcsépics ! Tuons ces espèces de cochons à piquants longs et durs,
qui se roulent en boule, comme le to’ndorroto !
Du sang, du sang, partout !… La chasse est une danse rouge et farouche. Ba ! Un ouala de plus !…
ŕ Att… attention !… ŕ Mourou, la panthère !… ŕ Sauve-qui-peut
!…
ŕ Vite, à cet arbre…
ŕ Dans ce fourré…
ŕ Dépêche-toi !…
ŕ Où trouver un abri ?…
ŕ Mourou !…
ŕ Mourou !…
ŕ Sauve-qui-peut !…
Bissibi’ngui n’eut pas le loisir d’entendre ni de réfléchir davantage. L’aboiement des chiens, les cris
de leurs maîtres, les flammes, leur éclat, leur chaleur, l’ivresse née de la vue du sang et de la
violence des mouvements auxquels lui et ses compagnons venaient de se livrer, tout ce tumulte de
sons, de gestes et de lumière l’avait étourdi.
Juste à ce moment, une massive sagaie bourdonna au-dessus de lui.
Qui l’avait lancée ? Batouala.
Heureusement pour lui, il venait de se jeter de côté, à plat ventre, afin d’éviter la panthère qui
bondissait dans sa direction.
Lorsqu’il se releva, tout tremblant encore, le fauve disparaissait avec des feulements furieux. Par
contre, là, tout près, Batouala, le mokoundji, râlait, au milieu d’un attroupement de m’bis et de
n’gapous.
Irritée par cette sagaie qu’elle avait vue venir, Ŕ et qui ne lui était pourtant pas destinée, Ŕ la
panthère, au passage, lui avait ouvert le ventre d’un coup de patte.
XIII
Batouala râlait doucement. Il en était ainsi depuis quinze sommeils. Du matin au soir, du soir au
matin, il criait ou gémissait, sans fin ni cesse, allongé sur son bogbo.
Une fièvre continuelle rongeait ses os, battait ses tempes, brûlait son corps et lui faisait de temps à
autre demander :
ŕ À boire !… À boire !…
La boisson absorbée, il ne tardait pas à vomir tout ce qu’il avait bu et, haletant de douleur,
retombait sur sa natte.
Mais, ce jour-là, pas de vomissements, pas de fièvre. Batouala ne criait plus. Une froide sueur le
mouillait. Il bougeait à peine. Au lieu de se plaindre et de geindre, il parlait, parlait, parlait, ne
s’interrompant guère que lorsque le raclement d’un râle éraillait sa gorge.
Quelques instants encore, une nuit peutêtre, tout au plus une nuit et un jour, et Batouala, le grand
mokoundji, ne sera plus qu’un voyageur. Il partira, les yeux clos à jamais, pour ce noir village qui
n’a pas de chemin de retour. C’est là qu’il rejoindra son « baba », et tous les anciens qui y avaient
précédé ce dernier.
Là, on ne voit plus ni la Pombo, ni la Bamba. On ne découvre plus ni les hauteurs ni les vallées
familières. On n’a plus à mépriser les blancs. On n’a plus à leur obéir. On ne peut plus se disputer
avec tel ou tel, au sujet de femmes.
Les chants et les danses ne durent pas toujours. Après la saison sèche, la saison des pluies.
L’homme ne vit qu’un instant. La preuve de cette vérité était là, tangible. C’en était fait de
Batouala. Il allait bientôt mourir. Ce délire tranquille succédant, en fin de journée, à trop
d’agitation, c’était, oui, c’était l’agonie, le « léa-léa ».
Pauvre Batouala ! On l’avait pourtant bien soigné ! Naturellement pas tout de suite, c’estàdire dès
après l’accident.
Un blessé est toujours intéressant, surtout quand il s’appelle Batouala. Mais d’abord Batouala
n’avait, somme toute, qu’une blessure insignifiante. Ensuite, doit-on négliger, pour un blessé, un
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troupeau de bœufs sauvages passant à moins d’une portée de sagaie ? On a toujours le temps de
s’occuper du premier. Le second ressemble à la chance. Il faut la saisir quand elle passe, sinon elle
disparaît en coup de vent.
C’est pourquoi on avait laissé mon Batouala à l’ombre d’un arbre, après l’avoir roulé dans une
couverture et placé sous la garde de Djouma, le petit chien roux. Puis on s’était lancé à la poursuite
des bœufs sauvages. On ne s’intéressa définitivement à son cas que beaucoup plus tard. Il était
vraiment ennuyeux d’être ainsi obligé de rallier la Bamba, au lieu de rester à goinfrer avec les
compagnons. On avait néanmoins couché le blessé sur une civière de fortune. Quatre hommes,
torches de caoutchouc au poing, ouvraient la marche. Le grésillement de ces torches trouait
l’ombre d’une clarté fumeuse.
Suivaient les porteurs de civière, quatre m’bis, et l’arrière-garde, quatre hommes encore, torches
au poing.
Bissibi’ngui et Djouma fermaient le cortège. Quelle lente marche, quelle lourde marche, quelle
lente, sourde et lourde marche
! Parfums nocturnes, lucioles, bruits d’ailes, rosée, feux mettant longtemps à s’éteindre, à droite, à
gauche, on voyait, on entendait, on devinait, on traversait tout cela.
Et un silence !…
De distance en distance, l’un des groupes de porteurs de torches relayait les porteurs de civière.
Tous étaient également taciturnes. Il ne fallait aller ni trop vite ni trop lentement. Il ne fallait ni
trébucher ni faire de mouvements brusques. Le moindre heurt, et Batouala hurlait comme un
phacochère que l’on saigne. Si N’Gakoura n’entendait rien, c’est qu’il y mettait de la complaisance
ou que sa surdité était sans remède.
Ils avaient longé la Goubadjia, franchi la chaîne de mamelons qui surplombe la Baïdou, escaladé le
massif du kaga Biga, dont le ventre renferme des cailloux d’un violet transparent, que certains
blancs disent précieux. Ils avaient atteint les villages de Debalé où coulent les eaux fraîches du
Kavala…
Là, repos. Le temps de manger et de boire. Et, de nouveau, en route ! Une rivière : la Bouapata.
Plus loin, dans la direction de Grimari, à main droite, une autre rivière : la Yako’mba. Puis, coup
sur coup, le Yako, et son affluent, la Talé’mbé. Un dernier marigot : le Patakala.
Après, ce sont les terrains où furent plantés du mil, du maïs, du sésame, des haricots, des
arachides, des go’mbos, des patates, des… Halte ! On est devant la case du mokoundji.
Tu es devant ta case, Batouala…
Les blancs ont leurs doctorros, les nègres leurs sorciers. Soyez sûrs qu’ils se ressemblent et que
ceux-ci valent bien ceux-là. Il y a de bons doctorros et de mauvais sorciers. Il y a de bons sorciers et
de mauvais doctorros. Mais quoi qu’il arrive, on doit exécuter avant tous autres les ordres du
sorcier.
Aussi, en exécution de l’ordonnance du sorcier, avait-on disposé en premier, devant la case de
Batouala, une manière de petite claie à clairevoie, puis les gris -gris efficaces, les sachets
aromatiques, les amulettes souveraines contre le mauvais œil, et enfin les sonnailles et les clochettes
qui terrorisent les malins esprits et les chassent.
Les esprits malins ayant tardé malgré cela à disparaître, des vocératrices et des joueurs de
« go’nga » vinrent veiller Batouala.
Hélas ! on eut beau faire retentir sa case des cris et des tam-tams les plus affreux, la maladie restait
maîtresse. Un génie méchant torturait son corps amaigri. Plus n’était la peine de lui serrer
fortement le ventre d’une corde ! Do’ndorro avait déjà outrepassé la limite qu’on avait voulu lui
assigner de la sorte.
D’ailleurs, de jour en jour davantage, ce ventre étalait sa pourriture. Les mouches à charogne, de
grosses voumas bleues, vertes et noires, bombillaient sur la plaie tuméfiée et suintante qu’il leur
offrait et s’y gobergeaient de sérosités.
Rien n’avait pu vaincre les sortilèges de Do’ndorro, ni les nettoyages à l’eau froide ou chaude, ni les
exorcismes, ni l’application de certaines herbes cicatrisantes macérées dans du crachat, ni les
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cataplasmes de bouse de vache, ni la cautérisation au fer rouge. Djouma lui-même, écœuré par la
puanteur qu’elle dispersait, avait renoncé à aller lécher de temps à autre la plaie de son maître.
Il avait rempli tous ses devoirs de chien. Que pouvait-il faire encore, puisqu’il n’y avait plus rien à
faire ?
En désespoir de cause, on s’en fut consulter le commandant. Ce dernier s’était montré d’une
amabilité charmante. Aux conseils demandés, il avait répondu, sur un ton enjoué, que Batouala
pouvait bien crever, et tous les m’bis avec lui.
On avait renoncé alors aux incantations, aux exorcismes, aux amulettes. On avait renoncé aux
sachets d’aromates, aux médicaments du sorcier, aux gris-gris d’usage.
Disparus, les joueurs de go’nga ! Parties, les vocératrices ! Batouala pouvait mourir. On mettait, en
attendant, ses biens au pillage. Sois heureux, Batouala ! Ton agonie n’est pas inutile. Elle rend la
mémoire à un tas de gens à qui tu devais un tas de choses, que tu ne te rappelais plus.
On a réparti le mil de tes greniers, razzié tes troupeaux, volé tes armes. C’est tout juste si on ne t’a
pas encore volé tes femmes. Mais rassure-toi. Leur sort est fixé. Elles sont depuis longtemps
retenues. Toutes ont déjà trouvé preneurs.
Doucement, Batouala râlait. De quoi rêvait-il ? Rêvait-il, seulement ? Savait-il que, ce soir-là, il n’y
avait presque plus personne auprès de lui, dans sa case ?
Non, il ne pouvait savoir, puisqu’il délirait et râlait, que Djouma, Yassigui’ndja et Bissibi’ngui
exceptés, tout le monde l’avait abandonné à son sort, même ses capitas, même ses proches, même
ses femmes et les enfants qu’il leur avait faits.
Il ignorait donc que
Bissibi’ngui et
Yassigni’ndja étaient là, dans sa case, séparés l’un de l’autre par le feu qui ne parvenait plus à le
réchauffer. Il ignorait que Djouma, le petit chien roux, ronflait comme d’habitude, tête à cul sur les
paniers à caoutchouc, tout au fond de sa case. Et il n’entendit même pas,
Bissibi’ngui ayant violemment attiré
Yassigui’ndja dans ses bras, il n’entendit même pas les cabris chevroter, ni les canards faire pcha-
pchapcha, pcha-pchapcha, le cou tendu curieusement dans la direction de ce bruit qui ne laissait
pas de leur paraître insolite.
Il délirait…
Une fois de plus, dans son délire, il dit tout ce qu’il avait à rèprocher aux blancs, Ŕ mensonge,
cruauté, manque de logique, hypocrisie.
Il ajouta, en son marmonnement perpétuel, qu’il n’y avait ni bandas ni mandjias, ni blancs ni
nègres ; Ŕ qu’il n’y avait que des hommes Ŕ et que tous les hommes étaient frères.
Une courte pause, et il reprit son soliloque incohérent. Il ne fallait ni battre son voisin, ni voler.
Guerre et sauvagerie étaient tout un. Or ne voilà-t-il pas qu’on forçait les nègres à participer à la
sauvagerie des blancs, à aller se faire tuer pour eux, en des palabres lointaines ! Et ceux qui
protestaient, on leur passait la corde au cou, on les chicottait, on les jetait en prison !
Marche, sale nègre ! Marche, et crève !… Un long silence.
Djouma vint flairer son maître Ŕ Qu’avaitil donc senti, Djouma ? Qui donc avait pu l’avertir que le
dénouement approchait ? Pourquoi s’était-il ainsi brusquement dérangé ? Avait-il voulu entendre
de plus près la voix de celui qu’il regrettait peut-être en son âme obscure ? Le vieil instinct avait-il
tressailli en lui, qui pousse les bêtes, lorsque l’une d’elles est sur le point de mourir, à faire trêve à
toute querelle et à écarter sans bruit, d’un mufle anxieux, les herbes, dans la direction où,
supposent-elles, se tient
l’insaisissable ? On ne sait. Toujours est-il qu’un moment après, d’un air grognon, il fut
s’accroupir, le museau allongé sur les pattes de devant, et l’échine au feu.
Yassigui’ndja et Bissibi’ngui avaient regardé Batouala, en hochant la tête.
ŕ Kouzou ? demanda-t-elle. Est-il mort ? ŕ Non. Pas encore, répondit-il.
Ils s’étaient compris et se sourirent. Seuls au monde, et maîtres de leur destin, rien ne pouvait
dorénavant les empêcher d’être l’un à l’autre.
Batouala, les narines pincées, hoquetait.
Douceur de vivre, instant de tous le plus merveilleux. Bissibi’ngui s’approcha de
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Yassigui’ndja, l’embrassa et, la ployant consentante sous l’étreinte de son désir, prit possession de
sa chair profonde…
Batouala, il est bien inutile que tu t’obstines davantage à ne pas vouloir mourir. Vois -tu, eux seuls
existent. Ils t’ont déjà supprimé. Tu ne comptes plus pour eux.
Mais pourquoi cessent-ils, tes hoquets, pendant qu’ils pétrissent à grand ahan la pâte du désir ?
Aha !… Et tes yeux qui s’ouvrent, tes yeux qui se sont ouverts, et toi, toi qui, hors de tes
couvertures, hideux de maigreur, te lèves ! Ah, Batouala !… Tu avances, en titubant, les bras
tendus, comme un enfant qui s’apprend à marcher ! Où vas-tu ? Vers Bissibi’ngui et Yassigui’ndja
? Tu seras donc jaloux jusqu’au dernier soupir ? Ne pourraistu pas les laisser tranquilles,
Batouala, puisque tu vas mourir et qu’ils font œuvre de chair ?
Ils ne se rappellent plus où ils sont ! Ils ne te voient pas ou, plutôt, ils ne t’ont pas encore vu.
Ils…
Voilà ton œuvre…
Heureux, hein ?… Heureux, n’est-ce pas ? de ce que, désunis, ils se soient plaqués contre le mur, les
membres et les dents claquant de terreur ?
Et toi, ha ! N’Gakoura, achevé par l’imprudent effort que tu viens de faire, tué par toi-même,
d’une seule pièce, tu as chu sur le sol, pesamment, comme un grand arbre tombe…
À ce bruit, les canards gloussent, les poules caquettent et les cabris courent en tous sens. Par
habitude, Djouma grommelle sans ouvrir les yeux. Et les termites, longtemps, longtemps,
emplissent leurs galeries de terre brune d’un frottement qui se prolonge.
Mais déjà Yassigui’ndja et Bissibi’ngui se sont enfuis dans la nuit…
Peu à peu les rumeurs s’apaisent. Le sommeil gagne les animaux. Il n’y a plus que le silence qui te
veille, Batouala, et que la solitude. La grande nuit est sur toi. Dors…
Dors…
FIN
YOUMBA, la MANGOUSTE
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Dédicace Youmba
À MA FEMME
René MARAN BATOULA 1921 Page 60
………CHAPITRE III……
Souterrains, précipités, colériques, des cris s’élevèrent ;
ŕ Kikiki ! Kikikikiki ! Kiki !
Kikikirikikikiki !
ŕ Qu’est-ce que cela peut bien être ? demandèrent, suspendant leurs piaillis ou leurs trilles, quatre
ou cinq volées de mange-mil.
ŕ Heuheu ! Honhon ! hoquetèrent les cynocéphales, honhon ! heuheuheuheu ! ça Ŕ clignant d’un
air entendu leurs yeux sourcilleux, ils se grattèrent le crâne et les aisselles comme seuls les singes
savent le faire Ŕ ça, ce n’est rien que Youmba, la mangouste, qui se réveille.
ŕ Ce n’est rien que Youmba, la mangouste, qui se réveille ! sifflèrent, crispés d’indignation, les
serpents de ce coin de la Ouahmbélé. Ces bavards de singes à gueule de chien en ont de bien bonnes
! Rien que Youmba, la mangouste, qui se réveille ! Que les fourmis rouges dévorent ces culs pelés
de malheur ! Ils parleraient de Youmba autrement s’ils la connaissaient comme nous la
connaissons. Désormais, impossible de nous la couler douce. Il ne nous reste plus qu’à déserter ces
parages. La mort soit sur elle et sur sa descendance ! Voilà, quant à nous, ce que nous lui
souhaitons, avant de mettre le large entre nous et elle.
Ils n’ajoutèrent mot, mais s’empressèrent de s’égailler dans toutes les directions, en proie à ces
coliques incoercibles qui font les serpents se contorsionner sous les herbes que froisse leur fuite.
Rien qu’à ouïr les venimeuses insinuations des serpents, vers monstrueux qui sont doués de
mauvais œil et muent périodiquement de peau, les petits -neveux de Bacouya, le cynocéphale,
sautant de branche en branche, d’un arbre à l’autre, à légèreté de pattes, avaient déjà préféré
décamper au plus vite, plutôt que de continuer à prodiguer à la ronde leurs grimaces et leurs
mômeries habituelles.
Ils avaient pourtant dit vrai. Les « kikikiki » entendus signifiaient Ŕ et les rats, les souris, les
serpents, les oiseaux et les petits oiseaux qui gîtaient aux environs savaient là-dessus à quoi s’en
tenir Ŕ que Youmba, la mangouste, après avoir dormi son content, se préparait à faire des siennes.
Mais l’humour des serpents, humour glacé et glaçant, jouit du singulier privilège de déplaire à la
fois aux animaux et aux hommes.
De là que les cynocéphales avaient cru bon de s’éloigner d’un lieu que la présence des tout en long
ne pouvait que rendre malsain.
Youmba sortit, sur ces entrefaites, du trou où elle s’était réfugiée la veille à la hâte, commença à
fureter de tous côtés, puis renifla l’air avec soin. Enfin, rassurée, elle se tut, et ne se préoccupa plus
que de sa toilette. Vieille de six saisons sèches, d’autant de saisons de pluies, elle respirait, de son
museau fouineur à l’extrémité de sa queue dont la houppe de poils noirs terminale se dilatait sous
l’empire de l’orgueil ou sous celui de la colère, toute la ruse, toute l’irritabilité et toute la curiosité
de sa race.
Avide et tenace, elle était de surcroît, bien qu’elle dépassât de la taille un gros chat, agile à
l’extrême et d’une souplesse peu commune. Bref, ne craignant rien ni personne, elle voyait rouge
facilement, prenait un plaisir manifeste à chercher des rognes à qui ne demandait qu’à vivre en
paix avec elle et se conduisait partout avec un désinvolte qui touchait à l’insolence. Cependant,
l’infini, comme si sa longueur se fût peu à peu intégrée dans sa largeur, paraissait peu à peu se
reculer, s’amplifier, s’épanouir, tandis que l’haleine du crépuscule brassait et rebroussait la
brousse avec douceur, transformant d’un mouvement insensible combes, marigots, vallées, galeries
forestières, terrains de chasse, boqueteaux et plateaux de latérite en touffes d’ombres et en masses
obscures.
Le chant gras d’un crapaud monta alors des bords de la Ouahmbélé dont les méandres gavés de
nuit n’exhalaient que vagissements et murmures. Il n’en fallut pas davantage aux crapauds du cru
pour s’en donner à coassements que veux-tu, au clair de lune.
Car, la lune, Ŕ elle est, avec la pluie, la seule grande amie des crapauds, Ŕ mettant à profit le laps de
temps qui s’écoule entre l’intrusion du crépuscule et l’établissement de la nuit, avait, comme elle a
toujours accoutumé de le faire, parcouru sans bruit la brousse d’en haut, semant sur son passage
des grains d’étoiles à la volée.
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Et voici qu’elle resplendissait maintenant au fond du ciel. Et voici que ses grains avaient germé
dans les plantations de la nuit. Et voici que fleurissant à profusion, ces plantes merveilleuses
s’embrasaient les unes après les autres et brûlaient sans se consumer.
ŕ Les sales bêtes, que ces crapauds ! grommela Youmba. Faire leur repas des mouches, des
fourmis et des bestioles qui passent à portée de leur langue bifide ou dormir, pendant des lunes,
sous la même pierre Ŕ je crois qu’il n’y a que ça qui les intéresse. Ça, leurs chants et la pluie.
À ces mots, elle fit bouffer sa queue en panache et lui imprima un gracieux petit mouvement de
vaet-vient.
ŕ Chanter la pluie, poursuivit-elle, passe encore, puisque Ŕ drôle d’idée, du reste ! Ŕ certains de
leurs parents ou alliés considèrent l’eau comme leur domaine, et, ma foi, n’y vivent pas plus mal
que n’y vit Mouroungou, la loutre.
Donc, qu’ils célèbrent la pluie tout leur saoul, rien à dire. Ceci admis, à quoi peut bien leur servir
de chanter, comme ils le font, à gorge déployée, ces tremblants petits feux blancs Ŕ sans doute des
lucioles Ŕ qu’on allume de tous côtés, chaque fois que îe temps s’y prête, en ces villages si haut
construits, que je désespère de jamais découvrir le chemin qui y mène.
Sur ce, humant de nouveau le vent, d’un air circonspect :
ŕ Kik ! fit-elle Ŕ kik ! dans la langue des mangoustes est une interjection qu’on peut, en la
circonstance, traduire par : peuh ! Ŕ kik ! ce n’est pas d’aujourd’hui que je trouve que le cri de ces
amphibies casse inutilement, chaque soir, le silence en morceaux. Et d’abord, n’estce pas une
erreur que de considérer comme un chant le cri qu’ils dégorgent à propos de tout et de rien, ce cri
monotone qui ressemble d’ailleurs moins à un cri qu’à une succession de vomissements inachevés ?
En tout cas, mes bons amis les serpents feraient vraiment œuvre pie, s’ils parvenaient un jour à
purger la brousse de ces méchants mangeurs de moucherons.
Je voudrais… Mais que faire, surtout ce soir ? Pas besoin de se creuser la tête pour chercher le
motif de leur enthousiasme. Comme il leur en faut peu, tout de même ! Hein ! est-ce que je me
réjouis, moi, par exemple, quand je vois, là-haut, surgir, blanche et lumineuse, cette espèce
d’énorme courge qui semble avoir le don de provoquer leur jubilation ? En voilà une affaire ! On
croirait pourtant, à entendre ces crétins, qu’on est en présence de quelque chose d’extraordinaire.
Il est vrai que les hommes…
Elle sursauta tout à coup, comme elle sursautait chaque fois qu’elle rencontrait un serpent à
l’improviste. Il lui avait suffi de penser aux hommes pour se rappeler ses déboires de la veille. Il est
vrai qu’on ne rompt pas comme on veut avec ses souvenirs. Certains d’entre eux ont une telle force,
qu’ils vous harcèlent, vous fouaillent, se collent à vous comme des tiques, ne vous quittent plus un
instant, font défiler à tout moment, sous les yeux secrets que tout être vivant porte en soi, les images
méritant de rester figées dans la mémoire, à titre d’avertissement ou de leçon. Les hommes
pouvaient se flatter d’avoir eu raison de sa candeur. Elle croyait pourtant bien connaître leur fort
et leur faible, leurs qualités et leurs travers ! Il y avait tant de jours et tant de lunes qu’elle se
mêlait à leurs travaux domestiques, à leurs jeux, à leurs palabres, tant de lunes et tant de jours
qu’elle les suivait à la trace et vivait à leur ombre !
Leur village, qui portait le nom de Djouma, était le sien. Ils l’avaient adoptée. Elle leur avait rendu
la pareille en les adoptant à son tour. Elle avait adopté aussi, du même coup, leurs chiens et leurs
poules, leurs canards et leurs cabris.
Elle pouvait errer partout à sa guise. Personne ne songeait à lui faire le moindre mal. On la
considérait comme tabou. Les enfants eux-mêmes lui témoignaient un respect qu’elle trouvait
d’ailleurs tout naturel.
Il est vrai qu’on ne découvrira pas de sitôt quelque chose qui puisse étonner une mangouste.
Or, Youmba était de ces mangoustes dont le courage égale l’assurance. Elle allait, par conséquent,
tout droit dans la vie, mangeant les petits oiseaux et les œufs pour se nourrir, les serpents pour les
détruire. Et c’est pénétrée de l’importance de son utilité sociale, qu’elle avait fini par s’installer
dans une des cases du village de Djouma et par y installer sa petite famille.
La case en question appartenait à un certain
Bissi’ngalé. Elle était fraîche en saison sèche, tiède en saison des pluies. C’est de là qu’elle partait,
suivie ou non des siens, pour procéder, quand bon lui semblait, aux expéditions punitives et aux
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opérations de police dont les mangoustes se transmettent le secret de génération en génération,
c’est là qu’elle venait se terrer en cas d’alerte.
La vie en commun ne va jamais sans privautés. Celles que Bissi’ngalé se permettait avec elles
n’étaient pas pour lui déplaire. Elle lui savait, au contraire, un gré infini de ce qu’il fût toujours
aux petits soins pour elle. Et elle ne tarda guère à lui prouver sa gratitude, en le débarrassant à
jamais des rats, souris et serpents qui poussaient l’audace jusqu’à s’aventurer dans son logis. Elle
frissonna soudain jusqu’aux moelles. Quelle nuit, la nuit précédente ! Elle dormait au milieu des
siens, du sommeil de l’innocence, tout au fond de la case de son ami Bissi’ngalé. Doddro, la perdrix,
qui chante toujours bien avant que le coq ne songe à le faire, Doddro n’avait pas encore chanté.
Dormait-elle vraiment ? Bien fin qui eût pu l’affirmer. À son avis, elle baignait plutôt dans cet état
de torpeur qui participe de la veille et du sommeil et se tient à mi-chemin de la lucidité et de
l’absence.
Mais son engourdissement n’était pas tel qu’il l’empêchât de saisir tout ce qui se produisait dans la
case et dans la brousse qui l’enclavait. Rien n’échappait à ses oreilles : ni le ronflement de
Bissi’ngalé ; ni le sibilement des lézards margouillats nichés sous le chaume grouillant de termites ;
ni le zonzon des moustiques en quête de chair fraîche et de sang chaud ; ni la douce chanson d’eau,
tantôt proche, tantôt lointaine, de la sinueuse Ouahmbélé, polissant et repolissant les galets de son
lit ou pourléchant ses rives fourrées de brousse ; ni le murmure que le vent, truchement de l’infini,
susurre aux herbes lourdes de rosée ou chuchote en cachette aux arbres, qui jasent du matin au
soir en s’éventant de leurs feuilles ; ni le coassement des crapauds, ni le crissement des cigales ; ni le
cri des rapaces nocturnes épiant les ténèbres ; ni cette grande rumeur odorante et opiniâtre,
frémissante et mystérieuse, cette immense rumeur unanime, qui semble sourdre, la nuit, des
vivantes profondeurs de la terre, et qui est peut-être l’indicatif d’appel des végétaux en voie de
germination, à moins qu’elle ne soit celui qu’emploient les morts immémoriaux pour se faire
entendre de la brousse, qui les a nourris quelques jours et qu’ils nourrissent maintenant pour
l’éternité.
Youmba distinguait à merveille les uns des autres les bruits qu’elle recevait en bloc. Elle les
enregistrait, en quelque sorte, assignant à chacun sa place exacte et sa signification précise. Elle
n’avait en cela nul mérite. Comment eût-elle pu se tromper touchant leur identité ? N’était-ce pas
eux qui l’avaient rompue à leur vie innombrable, tout ensemble individuelle et cohérente ? Elle
avait été élevée par eux, formée par eux. Elle les sentait battre dans chaque pulsation de son cœur.
Le sachant, elle conformait d’instinct ses moindres comportements aux multiples indications qu’ils
lui prodiguaient à chaque instant.
Donc, le jour ne songeait pas encore à lover ses anneaux autour de la nuit, encore moins à se mettre
en devoir de la déglutir, en s’y reprenant à plusieurs fois, à l’instar de Bokorro, le serpent python,
qui n’ingère que progressivement, et à grand ahan, après l’avoir enduite de bave visqueuse comme
glu, la proie dont il va faire son ordinaire.
Attention ! Quelque chose vient de craquer. Ce n’est peut-être rien. Il se peut aussi que ce soit un
danger en marche. Dans un cas comme dans l’autre, le mieux est de se tenir sur ses gardes.
Que penser maintenant de ce bruit qui court parmi les herbes mouillées ? Peuh ! ce n’est qu’un
phacochère. Que vient chercher par ici ce porteur de boutoirs au groin verruqueux ? Il ferait bien
mieux d’aller vermiller ailleurs. La brousse de Djouma ne vaut absolument rien pour sa santé.
Tels avaient été quelques-uns de ses réflexes mentaux au cours de la nuit. Vint toutefois un moment
où elle comprit, qu’une agitation insolite gagnait de proche en proche. Plus de doute à ce sujet.
D’où provenait cette obscure animation ? Qui pouvait déranger ainsi les oiseaux nocturnes dans
l’exercice de leur profession ? On les entendait huer, frouer ou chuinter sans arrêt, de tous côtés à
la fois. Et voici que les fauves donnaient à leur tour ! Pourquoi donc les protèles prenaient-ils le
large avec une précipitation qu’expliquaient mal les hognements de fureur de leur couardise ?
Grâce à leurs ricanements, rien n’était plus facile que de suivre leur retraite. Or il n’était pas
exagéré de prétendre qu’ils l’opéraient ventre à terre, comme si se fussent collées à leurs trousses
ces bêtes implacables et voraces que sont les chiens sauvages. Youmba a beau prêter l’oreille,
humer les ténèbres : plus trace de protèles ni de leurs sarcasmes. La brousse semble les avoir avalés
en moins de rien. Par contre, là, tout près, Ŕ mais qu’at-elle donc, elle aussi ? Ŕ Mourou, la
panthère, pousse, mâchonnant des menaces, deux ou trois feulements sourds, traverse en quelques
bonds les plantations du village et s’esquive sans demander son resté, à l’exemple des protèles.
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Son feulement s’amenuise, est sur le point de… Que signifie, à présent, l’humide odeur humaine
qui tranche soudain sur les mille parfums mouillés de la nuit, ainsi que sur les relents propres au
village de Djouma et à sa brousse ?
Il est des moments, dans la vie, où il faut suivre son nez où il a envie de vous conduire. Le monde ne
révèle en général ses secrets qu’aux chercheurs. Toute connaissance se fonde peu ou prou sur la
curiosité. Celle-ci constitue par ailleurs, en bien des cas, un des plus sûrs moyens de défense
préventive dont on puisse disposer. Chercher à voir, c’est chercher à savoir, et, dans une certaine
mesure, à prévoir.
Les faits allaient prouver une fois de plus à Youmba l’évidence d’une nécessité qui était bien la
seule règle de conduite à laquelle elle se fût toujours pliée de son plein gré.
Quelque chose de suspect se tramait. Elle en avait la conviction. Il fallait qu’elle en eût le cœur net.
Que faire ? Le mieux était de partir aux nouvelles. Entre penser et agir, il n’y a qu’un pas, quand
on le veut. En avant donc ! La voici dehors. Elle fouille la nuit des yeux et l’interroge du museau.
Rien. Mue par son pressentiment, elle s’aventure plus loin, encore plus loin, toujours plus loin. Elle
est maintenant à cinq brasses de la case de Bissi’ngalé, puis à sept, puis à huit. Alors, brusques,
silencieux, rapides, l’air cruel, des hommes surgissent de brousse et se ruent, coiffés de plumes ,
brandissant des torches, armés de couteaux de jet, d’arcs, de sagaies et de boucliers, sur le village
de Djouma.
Ce n’est qu’en atteignant ses premières cases, qu’ils poussent ces horribles cris que les hommes ont
l’habitude de pousser dans les battues au feu. Cela lui avait suffi pour ne pas vouloir voir plus
avant. Et plongeant tête baissée dans les hautes herbes, elle avait laissé les envahisseurs s’expliquer
en toute cordialité avec ses anciens amis.
Les affaires des hommes sont les affaires des hommes. On croit qu’ils s’aiment les uns les autres.
C’est tout juste s’ils parviennent à se supporter. S’entre-détruire est même leur principale
occupation. Ils y dépensent tout leur savoir, c’est-àdire toute leur fourberie. Elle en savait quelque
chose, pour les avoir vus souvent se battre, en particulier après boire. Mais c’était bien la première
fois qu’il lui arrivait d’assister à une échauffourée du genre de celle dont on venait de lui donner le
spectacle. Il était donc tout naturel qu’elle se fût refusée à se mêler à ce qui ne la regardait point.
Bien lui en avait pris, sans doute. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne restait maintenant, de ce qu’on
appelait hier encore le village de Djouma, que des moignons de greniers sur pilotis, des carcasses de
cases plus ou moins consumées et des cadavres éventrés dont les hyènes, les larves et les fourmis
avaient déjà commencé à se disputer les restes.
Ah ! les scènes de la veille, quelle abomination. Jamais elle n’aurait cru qu’on pût aller si loin dans
l’horreur. Certes, en admettant la lutte, elle admettait le meurtre. Le meurtre, consécration de la
force triomphante, est le nécessaire aboutissant de la lutte. Le pardon est vertu de faible. Lutter,
c’est vivre en force. Tant qu’on lutte, on vit. Le meurtre ne pouvait par conséquent la surprendre,
elle dont la vie n’était que lutte sans merci contre les serpents et contre les animaux petits et grands
qu’elle considérait à tort ou à raison comme les ennemis de sa race.
Mais le meurtre en série, ça, non ! Elle ne voulait pour rien au monde de ce divertissement d’où
l’homme paraissait tirer tant de plaisir. Ce n’était ni beau, ni propre, ni utile. Pour comble, il y
avait le feu. Et le feu lui inspirait une frayeur panique, que partageait d’ailleurs Ŕ des éléphants
aux serpents, en passant par les bœufs sauvages et les charognards, les cynocéphales et les
panthères, les antilopes et les rats Ŕ tout ce qui court, vole ou rampe dans la brousse.
En tout cas, l’engagement de la veille s’était bien mal terminé pour les gens du village de Djouma.
Plus trace de Bissi’ngalé ni de la femme de Bissi’ngalé, la grosse Iassima, ni des enfants que Iassima
avait donnés à
Bissi’ngalé.
Peut-être avaient-ils eu le temps de s’éclipser. La chose se pouvait, encore qu’elle ne l’intéressât, au
fond, que modérément. Un homme de perdu, dix de retrouvés. Le malheur était qu’elle avait perdu
en même temps sa femelle, et les petits que sa femelle élevait selon les plus pures traditions de la
race mangouste. L’incendie, ouvrant sa gueule ardente, avait dû les dévorer tous. C’était bien là sa
chance ! Pouvait-on rêver sort plus pitoyable que le sien ! La vie est tout de même injuste. Avoir
tant peiné en pure perte ! Ce n’est pas tous les jours qu’on trouve des mangoustes traitant de pair à
compagnon avec l’homme ! C’est pourtant ainsi qu’elle vivait avec Bissi’ngalé. Mais pareils à une
tornade ayant des torches pour éclairs, des hommes drapés de nuit avaient tout à coup balayé son
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bonheur. Il est des habitudes dont on ne se débarrasse plus quand on les a. La présence d’une
compagne était depuis longtemps nécessaire à son bien-être animal. Et voilà qu’un destin néfaste
lui enlevait brusquement celle qui était devenue comme son ombre ! Lui serait-il donné de
rencontrer jamais sa semblable ? On verrait plus tard. L’essentiel, pour l’instant, était de faire
front à l’adversité et de tâcher à l’abattre.
D’ordinaire, les mangoustes n’ont que faire des dissociations d’idées. Youmba en était là des
siennes, lorsqu’un vacarme, qui eût troublé tout autre qu’elle, mit sens dessus dessous les
plantations de manioc attenant aux ruines du village de Djouma.
ŕ Kikikikirikiki ! fit aussitôt Youmba, qui ne se tenait déjà plus de curiosité. Que signifie ce
tumulte ? Du tumulte, ça ! Non, c’est plutôt, c’est… Par la poche de musc que je porte à mon séant,
il faut que, toutes affaires cessantes, j’aille me rendre compte par moimême de ce qui se passe. Car
je sens qu’on va avoir besoin de mes lumières.
Elle demeura toutefois un moment aux écoutes, se demandant en aparté quels pouvaient bien être
les belligérants qui s’expliquaient si rudement au clair de lune.
ŕ Je ne sais si j’ai la berlue, reprit-elle au bout d’un moment. Mais Ŕ me morde ma vieille amie la
vipère si je me trompe ! Ŕ sauf erreur de ma part, je gage qu’il y a actuellement grande palabre
entre Mourou, la panthère, et les petits-neveux de Bacouya, le singe à gueule de chien. Et le plus
surprenant en l’affaire, c’est que la bête tachetée semble loin d’avoir l’avantage dans la querelle
qui l’oppose à la tribu des culs pelés. Kikikikiriki !… Il s’en faut même de beaucoup.
Par ma longue queue en panache et par le groin de Béngué, le phacochère, je donnerais volontiers
quatre œufs de poule et le cadavre d’une souris pour connaître l’incident qui a pu mettre ces
contrefaçons d’homme en pareil état d’exaspération.
C’est bien Ŕ à ma connaissance Ŕ la première fois qu’ils se montrent aussi courageux. La vaillance,
en effet, n’est pas leur fort. On les renomme au contraire pour leur cacade. Le fait est qu’au
moindre émoi ils défèquent avec la facilité et la fréquence que la petite bête rousse qui fait
ouahouah Ŕ et dont les oreilles sont si pointues Ŕ apporte à lever la patte sur les mille objets de
rencontre auxquels elle tient à exprimer le particulier intérêt que leur témoigne sa vessie.
Youmba trottinait, en soliloquant de la sorte, dans la direction de la bataille. Celle-ci ne cessait de
croître en furie. Les singes au derrière rouge avaient perdu toute mesure. On sentait qu’ils
voulaient la peau de leur agresseur et que, pour l’avoir, ils avaient fait le sacrifice de la leur.
Elle arriva enfin à hauteur de la plantation où se livrait le combat. Ce qu’elle vit la glaça.
Un clan de singes à gueule de chien s’acharnait après Mourou, la panthère. De vrai, elle avait mis à
mal une poignée d’entre eux, qui agonisaient çà et là, sur le sol. Mais le reste du clan, l’ayant
cernée, la serrait de près.
L’exaspération des femelles fut pour Youmba un trait de lumière. Elles excitaient leurs mâles, qui
rauquant de rage, se ruaient de tous côtés à la fois sur Mourou dont la situation était vraiment
désespérée.
On n’avait pas non plus idée de pousser la gloutonnerie jusqu’à la bêtise ! En effet, si Mourou ne
savait plus maintenant où donner des griffes et des crocs, c’est qu’elle avait contrevenu à l’une des
lois fondamentales de la brousse. Cette loi dit que les serpents sont pour les mangoustes et les singes
pour Bokorro, le serpent python.
Faute plus grave encore : au lieu de jeter son dévolu sur le chef de ce clan de singes, elle avait
préféré s’en prendre à l’un des arrièrepetits-fils de Bacouya, à l’une de ces réductions de singe qui
fleurent encore le lait et la mamelle.
Agir ainsi touchait tout simplement à la démence. Mieux eût valu, pour elle, choir dans une colonne
de fourmis rouges ou aller chanter pouilles à un nid de mouches maçonnes ! À preuve l’aubade
qu’on était en train de lui donner. Évidemment, la mort planait sur elle, comme plane sur la
brousse Doppélé, le charognard au cou pelé, avant de fondre sur la proie qu’il a aperçue.
Mais qu’elle était belle à voir ! Elle ne pouvait échapper à cette presse que par miracle ! Sa défense
commençait, du reste, à faiblir à vue d’œil. Son sang giclait de vingt blessures. On la devinait à bout
de souffle. Elle haletait de fatigue. Il lui fallait pourtant sortir de là, tenter un suprême effort. Son
salut était peut-être à ce prix.
Le temps pressait. Elle ramassa ses forces, secoua son mufle, d’un air hideux, fonça sur ses
adversaires, en éventra quatre ou cinq, fit, en une virevolte, place nette autour d’elle, puis, les
muscles bandés, sauta sur le plus grand et le plus gros des cynocéphales, celui qui semblait être le
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chef de la bande, l’ouvrit d’outre en outre, d’un revers de patte, et, profitant de la stupeur où son
attaque venait de plonger les assaillants qui se préparaient à la coiffer, les planta là sans regret.
Il se produisit alors quelque chose qui força
Youmba à écarquiller les yeux. Les descendants des descendants de Bacouya, au lieu de se lancer à
la poursuite de la bête tachetée, se contentèrent de hogner un moment à son adresse des injures
significative. Mais celles-ci se muèrent presque tout de suite en lamentations lugubres, pour
chanter, sous le ciel où la lune avait l’air de sourire au clignotement des étoiles, les cynocéphales
morts au service de leur parentage.
Après quoi, dociles à on ne sait quel mot d’ordre, les survivants, empoignant à bras-lecorps les
cadavres de leurs congénères, s’enfoncèrent lentement, suivis tant bien que mal de ceux de leurs
blessés qui pouvaient se passer d’aide, dans la galerie forestière bordant le cours de la Ouahmbélé.
Youmba fut longue à revenir de son ahurissement. Il avait été si intense, si complet, si total, qu’elle
en était comme clouée sur place. Avait-elle rêvé ? N’avait-elle pas rêvé ? Comment se pouvait-il
faire qu’elle n’eût pas songé à s’attacher aux pas des singes à gueule de chien, pour savoir ce qu’ils
allaient faire de leurs morts ? C’était pourtant là matière digne de sa curiosité congénitale. Oui,
que faisaient de leurs morts les cynocéphales ? Les plantaient-ils en terre, à grand renfort de
lamentations et de danses, comme font les hommes, avec qui, du reste, ils ont tant de points de
ressemblance ? Ou les ensevelissaient-ils tout làhaut, parmi les ramées que le vent emplit jour et
nuit, de la saison sèche à la saison des pluies et de la saison des pluies à la saison sèche, de plaintes
ou de chansons chargées de la vieillesse du monde ?
Mais Youmba, quelque regret qu’elle en eût, n’était pas, ce soir-là, d’humeur à accorder à ces
questions d’importance l’audience qu’elle leur eût accordée en tout autre temps. Le présent collait
à sa peau. Toutes sortes de préoccupations, toutes plus urgentes les unes que les autres, réclamaient
ses soins. Il en était pourtant une qui les primait toutes. Rien de plus facile à traduire que le
langage intestin. Rien aussi de plus impératif. Les langueurs qui la faisaient bâiller n’étaient que les
mots de la faim. Elle ne demandait, pour sa part, qu’à faire droit aux doléances de son estomac.
Encore fallaitil qu’on voulût bien lui donner de la marge, afin de lui permettre de voir clair autour
d’elle.
Le village de Djouma n’était plus. Poules et canards y pondaient naguère de beaux œufs à son
intention. Il lui faudrait, sans doute, battre désormais la brousse des jours et des jours, avant de
rencontrer derechef des êtres animés d’une débonnaireté égale et d’un désintéressement analogue.
Pour l’instant, elle ne savait que ceci : c’est qu’elle souffrait d’une faim canine, d’une de ces faims
qui vous tordent tripes et boyaux de gargouillements, vous font les dents plus longues qu’une
traînée de fourmis-cadavres et ne vous laissent pas de répit.
Sur ces entrefaites, Doudou, le hibou, se mit soudain à hululer. Youmba pensa immédiatement qu’il
y avait peut-être quelque chose à faire pour elle dans les parages de Doudou. Elle prit le vent, d’un
geste machinal, et quittant la plantation de manioc qu’elle avait commencé à inventorier à sa
manière, marcha droit sur cea hululements.
Il est de notoriété publique que le propre des mangoustes est de ne s’étonner de rien, de ne
s’émouvoir de rien, d’afficher en tous lieux, au fort des pires circonstances, un inébranlable
optimisme, d’être prêtes, à tout moment, à tout, bref, de se conduire partout et toujours en
mangoustes.
Youmba était mangouste, et mangouste de haute lignée. Bon sang ne pouvait mentir. Aussi
Mourou, la panthère, les descendants des descendants de Bacouya, le cynocéphale au cul rongé de
gale rouge, le village de Djouma, les hommes, les poules dont les hommes font de fois à autre leur
nourriture, les parfums de la nuit, le coassement des crapauds, tout cela, d’un seul coup, ne fut-il
plus rien pour elle.
La brousse odorait cependant la menthe sauvage, la vigne vierge, l’herbe mouillée, la fougère, la
terre humide. Des relents de feuilles rouies ou d’humus, d’eaux croupies ou de bois punais, de
fourmis-cadavres en tournée ou d’herbes pourrissantes troublaient parfois ces parfums. Mais
Youmba ne se souciait pas plus de ces parfums et de ces pestilences que du premier serpent qu’elle
avait tué. Elle n’avait plus qu’une idée en tête : trouver à manger à sa faim avant le lever du jour.
Elle erra ainsi au hasard pendant une bonne partie de la nuit. Elle allait, sûre d’elle-même,
affamée, vigilante, infatigable. Elle excellait dans l’interprétation qu’il convenait de donner, odeurs
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ou bruit, aux renseignements que la brousse soufflait au passaga à son odorat. Ses dons la
conduisirent à nul butin. Il semblait que le différend qui avait dressé le clan des cynocéphales de la
brousse de Djouma contre Mourou, la panthère, eût jeté un mauvais sort sur cette brousse. Il lui
arriva bien de déranger en leurs ébats nombre de familles de lapins. Les longues oreilles, à sa vue,
avaient montré leur arrière-train, comme de juste. En revanche, impossible de tomber en arrêt sur
le moindre serpent. La déconvenue qu’elle en ressentit ne laissa pas d’influer sur son caractère
naturellement ombrageux.
On était parvenu à ce moment du jour où les pores de la terre et les eaux de la Ouahmbélé
transpirent leurs plus épais brouillards pour permettre à la nuit finissante de se soustraire aux
lumineuses représailles de l’aurore. Doddro, la perdrix, avait chanté depuis longtemps. Il ne restait
plus à Youmba qu’à réintégrer son trou pour y prendre quelque repos. S’obstiner à chasser encore
était folie. Elle n’en pouvait plus de fatigue.
Elle se résigna, la rage au cœur, à obéir aux conseils que ses muscles suggéraient à sa raison.
Cependant les crapauds coassaient toujours. Peutêtre la tournaient-ils en dérision.
Il y avait là de quoi mourir de honte. Elle en était arrivée à ce point d’exaspération qu’elle ne savait
plus ce qu’elle voulait. Lui fallait-il donc rentrer bredouille ? Ça, non, pour rien au monde ! C’est
alors que se coulant sous un lacis de fougères arborescentes emmêlées d’herbes et de ronces, elle
crut apercevoir quelque chose de blanchâtre, et rampa, comme réveillée d’entre les morts, vers
l’objet qui venait d’exciter sa convoitise.
Un nid ! Quelle chance ! Et ce nid contenait quatre œufs ! Quatre œufs piquetés de taches de
rousseur : des œufs de perdrix ! Louée soit la brousse qui ne l’avait pas abandonnée ! Louée soit la
brousse qui lui fournissait sa provende ! On a toujours tort de se désespérer trop vite. La vie n’est
faite que d’imprévu. Maintenant l’essentiel était de s’atteler à la besogne et de gober ces œufs sans
plus attendre. Leur maîtresse ne pouvait tarder à les rallier d’un instant à l’autre.
Un affleurement de latérite léprait la brousse à deux brasses de là. Youmba y transporta
incontinent son repas. Peuh ! casser des œufs, rien de plus facile. Youmba connaissait à merveille
son métier de mangouste, par suite comme on s’y prend pour vider le fruit de la poule de son
nourrissant contenu. Elle s’assit gravement sur ses pattes de derrière, agrippa l’un des œufs entre
ses pattes antérieures, poussa, le tenant ainsi serré sur sa poitrine, quelques brefs « kikikikirikiki »
de contentement, et imprima d’arrière en avant, à son petit corps nerveux, un léger mouvement de
bascule, qui s’acheva sur le bris de l’œuf contre une arête de latérite. L’esprit libre de tout souci
immédiat, elle se mit sur-le-champ en devoir de savourer l’œuf qu’elle venait d’ouvrir comme
toutes les mangoustes de la création ont accoutumé de faire depuis toujours.
Il en fut de même des œufs suivants. Leur légitime propriétaire avait bien essayé, à son retour, de
lui exposer un moment ses droits. Mais elle avait fixé d’un tel air cette perdrix tard venue, que
celle-ci avait compris tout de suite qu’il était de son intérêt de ne pas insister davantage.
Le dernier œuf vidé, Youmba promena sur son domaine un regard satisfait et tranquille.
Elle se sentait à présent d’excellente humeur, voire encline à la bienveillance, et ne trouva rien de
mieux, histoire de se tenir en forme, que de s’amuser à réduire en miettes les œufs qu’elle venait de
coloniser.
Enfin, folâtrant ci, s’arrêtant là, elle s’achemina vers le trou qui lui servait de domicile, mais fixa
avant d’aller s’y blottir au chaud, le levant tout frangé de lueurs couleur de banane mûre.
Ses yeux papillotaient de lassitude quiète et béate. Les brouillards, découvrant la brousse, se
désagrégeaient doucement, s’effilochaient comme de la charpie et se dissolvaient en lumière. Les
oiseaux gazouillaient et pépiaient des chansons infinies. Le jour allait naître, le jour était né.
Youmba eut encore la force de voir le soleil dans le ciel monter, comme pour y cueillir l’aurore, et
d’écouter l’immense rumeur mystérieuse de la vie parcourir l’espace en croupe du vent.
Mais ce fut, ce jour-là, son dernier effort, Et ne pouvant résister plus longtemps à la noire invite de
la bouche aphone de son trou, elle s’y engouffra, tombant de sommeil.
………CHAPITRE II…..
Youmba employa les jours qui suivirent à organiser sa nouvelle vie. Elle inspecta les environs en
conséquence, recensa les ressources qu’ils lui offraient, s’appliqua à pénétrer les habitudes des
animaux de tous genres qui en avaient fait leur pays d’élection, régla ses faits et gestes sur les leurs.
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La saison des pluies entra peu après en activité de façon diluvienne. Cet événement ne pouvait
qu’emplir Youmba de jubilation. La saison des pluies était pour elle saison de rapport. Elle ne lui
reprochait que de ne durer que quelques lunes.
Mais comme il était doux, malgré les coassements dont grenouilles et crapauds la tympanisaient du
matin au soir, comme il était doux d’entendre la pluie cheminer en sourdine sur les herbes et les
feuilles, ou jouer sur leur dos du balafon ! Comme il était beau de voir la brousse verdoyer de
toutes parts, et, faute de pouvoir s’égaler aux arbres qu’elle nourrissait du meilleur de sa
substance, investir ceux-ci d’un souple et tenace réseau de plantes volubiles !
Tout succédait maintenant au gré de ses désirs. La pluie, qui tombait chaque jour molle ou dure,
fine ou drue, la pluie allait débusquer les serpents de leurs gîtes. Tant pis pour les touts en long qui
dérouleraient leurs anneaux à portée de ses dents aiguës. Depuis que le monde est monde, chair de
serpents est nourriture de mangouste.
La plupart des convictions sociales de Youmba étaient marquées au coin du même idéoréalisme. À
son avis, trois classes distinctes se partageaient l’univers. Elle rangeait dans la première les êtres et
objets que les mangoustes ont non seulement le droit, mais encore le devoir de manger. Les êtres et
objets auxquels elles se doivent Ŕ par atavisme Ŕ de ne témoigner que mépris ou indifférence,
faisaient partie de la seconde. Elle groupait enfin dans la troisième, les êtres et objets dont il faut se
garder comme on se garde des fourmis rouges.
Il pleuvait toujours et plus fort que jamais. Youmba ne parvenait plus à suffire à la besogne !
Le profit qu’elle en retirait passait ses espérances. La brousse de Djouma ne se pouvait comparer à
nulle autre. Aussi, en bonne mangouste qu’elle était, se crut-elle revenue à la prodigieuse période
de facilité qu’elle avait connue au temps de
Bissi’ngalé. Il semblait qu’elle n’eût qu’à formuler un souhait pour avoir ce qu’elle désirait. Œufs,
serpents, oiseaux et souris foisonnaient sous ses pas. Somme toute, il ne lui manquait qu’une
compagne pour être parfaitement heureuse.
La brousse de Djouma tendait cependant à devenir le refuge de toutes sortes d’animaux. Bœufs
sauvages et antilopes y paissaient à demeure, tandis que sangliers et phacochères y vagabondaient
flanc à flanc.
Quant aux oiseaux, c’était merveille de les entendre. Souïmangas et tourterelles, mangemil et
mange-miel, foliotocols, hochequeues, perdrix et pintades entre-croisaient les mailles de leurs
piaillis, de leurs babils, de leurs roucoulements, de leurs chants, de leurs cris, montaient, à tire-
d’aile, si haut qu’ils pouvaient monter, et cherchaient à saisir, dès qu’ils avaient atteint le point
culminant de leur vol, aux pâles confins de l’horizon, les signes avant-coureurs de la saison sèche.
Youmba ne s’était jamais vue à pareille fête. L’abondance dont elle jouissait lui donnait parfois le
vertige. Chaque jour lui fournissait motif à nouveaux transports d’enthousiasme. Elle avait
pourtant fini par comprendre la raison qui faisait de la brousse de Djouma l’endroit le plus
giboyeux qu’on pût rêver. L’homme est la plus cruelle des bêtes de proie. Le meurtre le suit pas à
pas. Sa présence, où qu’il aille, répand la terreur, qui engendre la fuite.
La brousse de Djouma n’avait pas échappé à l’épouvantement de rigueur. Le désert Ŕ un désert
mouvant et vivant Ŕ s’était épanoui autour d’elle, tant qu’elle avait eu à subir les chants de
l’homme et son odeur. Ne séjournaient à Djouma que les animaux commis à la surveillance du
village ou à la nourriture de ses habitants.
Mais des inconnus l’avaient mis à sac, une nuit d’entre les nuits. Depuis, les herbes avaient rendu à
la paix végétale l’espace peuplé de cases qui s’était un moment dérobé à leur empire. Et ce qui
brousse avait été avant de s’appeler Djouma, brousse était redevenu.
Ce nouvel état de choses avait produit le résultat qu’on en pouvait attendre. N’y sentant plus la
terrible odeur de l’homme, sûres qu’elles ne verraient plus luire, rouge dans les ténèbres, l’étrange
animal qu’il emprisonne d’accoutumée entre trois pierres, mais emploie en saison sèche dans ses
battues et lâche parmi les herbes, les bêtes de passage n’avaient trouvé rien de mieux que de faire
connaître partout à la ronde l’excellence de ce coin de la Ouahmbélé et de lui accorder leur
clientèle. Les jours fuyaient comme l’eau coule. Youmba se laissait vivre. Chaque soir, cédant à sa
curiosité quasi maladive, elle parcourait en partie son domaine, plus vive que jamais en dépit de sa
tendance à grossir et plus que jamais prête à chercher querelle à tout venant. Elle aimait prolonger
les randonnées dont elle avait pris l’habitude. Il lui arrivait fréquemment, quand elle chassait de
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nuit, de ne regagner son logis que longtemps après le lever du jour. L’action pour l’action la
hantait. Elle en avait le goût, la rage, la passion.
À quoi tiennent cependant nos destinées ! Elle avait failli renoncer la brousse et ses dures lois, à
force de vivre à l’ombre de l’homme. La brousse avait pourtant réussi à la reprendre sans effort
apparent, la brousse à l’immuable et changeant visage, la brousse dont les moindres eaux, les
moindres arbres, les moindres herbes, les moindres replis, les moindres pierres pourvoient chaque
jour à la vie et à la mort.
Il lui avait été ainsi donné d’assister à pas mal de spectacles de haut goût. Les uns lui rappelaient la
nuit pleine de lune où les fils de Bacouya, le singe à gueule de chien, avaient fait un si mauvais parti
à Mourou, la panthère. Les autres l’emplissaient d’une délectation secrète tout en cadavres de
serpents.
Il appartenait à la brousse de la ramener à une plus saine compréhension de sa faiblesse. La
brousse attendit, pour ce faire, une nuit de tornade. La pluie tomba désespérément cette nuit-là,
creusant des rus et des marigots dont le contenu allait grossir les eaux grondantes de la
Ouahmbélé. Et le vent de mugir comme un troupeau de buffles. Et la foudre, griffant les nuées de
ses zigzags multicolores, d’étonner le vent, la pluie et la brousse d’éclats brutaux dont l’espace
répercutait longuement le désordre.
Youmba, en fourrant le nez dehors, n’aurait pu que se crotter pour rien jusqu’aux os. Il va de soi
qu’elle n’en fit rien. La pluie tombait, tombait, tombait. On n’entendait que ses ruissellements, ses
stillations, ses borborygmes et ses gargouillis.
Un bruit singulier tira soudain Youmba de la somnolence qui l’avait peu à peu engourdie. Ce bruit
tranchait sur tous ceux qui accompagnent d’ordinaire une tornade. La terre tremblai t toute
d’énormes piétinements flasques et sourds provenant des anciennes plantations de Djouma. Le
sang de Youmba ne fit qu’un tour. Quelle interprétation donner à ce vacarme que la pluie ne faisait
que corser ? Un instant de course la mena à proximité de ce qui restait encore des plantations du
village de Djouma. Ce qu’elle vit alors la combla de consternation et de crainte.
De monstrueux animaux, qui avaient pour naseaux une espèce de longue queue préhensile, allaient
et venaient parmi les plants de manioc que la brousse étouffait de ses embrassements. Youmba les
regarda se gaver de racines qu’ils déterraient à grands coups de défenses ou se vautrer dans les
mares que la pluie n’avait pas encore eu le temps de résorber.
Elle ne chercha pas un instant à se munir de renseignements complémentaires. Les obscures clartés
que ses réflexes venaient de projeter sur l’écran de sa mémoire atavique lui suffisaient amplement.
Les monstres qui s’ébattaient sous ses yeux étaient les grands maîtres de la brousse. Elle ne pouvait
rien contre eux. Regagner son trou était ce qu’elle avait de mieux à faire. Elle s’y résigna de grand
cœur. La force est la force. Qu’on l’admette ou non, elle impose partout sa loi.
Youmba ne demeura toutefois pas longtemps à se morfondre dans son logis, les monstres à trompes
ayant jugé bon de porter ailleurs leurs déprédations dans le courant de la journée. Elle ne se décida
cependant à sortir que lorsqu’elle eut entendu s’éteindre leurs barrissements d’allégresse. Il faisait
très beau. Les oiseaux chantaient. Les cigales chantaient. Le vent et les feuilles chantaient. Et la
brousse, infini vert ondoyant sous un infini d’azur, avait recouvré l’impassibilité de l’indifférence.
Un incident se produisit quelques jours plus tard, qui fit regretter à Youmba le temps où elle vivait
parmi les hommes.
L’aube commençait à poindre. Il n’avait pas plu depuis trois sommeils. Youmba se préparait à
rentrer chez elle. Elle était de massacrante humeur.
Ses boyaux avaient le tort de sonner creux.
Il faisait presque froid. La brousse suppurait d’acres brouillards et pliait sous le poids de la rosée.
Mais voici qu’elle s’écarte soudain, mettant nez à nez Youmba, la mangouste, et Bouroulou, le
porc-épic, gros mangeur de fruits et de racines.
Les rapports qu’ils avaient eus jusqu’ici n’avaient jamais manqué de piquant. Le peu qu’il en
souvenait à Youmba ne pouvait l’incliner à rechercher la compagnie de Bouroulou. Elle s’empressa
donc, l’air rogue et l’œil dédaigneux, de lui montrer la largeur de sa croupe. Puis, obéissant à on ne
sait quel caprice, au lieu de suivre son intention première et de réintégrer son logis, elle se dirigea
vers l’affleurement de latérite où Ŕ il n’y avait de ça que deux ou trois lunes Ŕ les femmes de
Djouma mettaient sécher au grand soleil le manioc qu’elles avaient fait rouir au préalable dans les
eaux de la Ouahmbélé. Grande fut sa surprise d’y trouver Paka, le chat sauvage. Alors, quoi ! On
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se permettait à présent, bien qu’on ne fût qu’un vulgaire chat sauvage, de chasser sans autorisation
sur les terrains de Youmba. On poussait même l’audace et l’insolence jusqu’à se régaler de viande
fraîche sous le museau de Youmba dont les mâchoires battaient le tam-tam de la faim !
Ah ! par exemple. Mais c’était le monde renversé ! Mais c’était la fin de tout ! Et d’abord ce
succulent morceau de viande lui appartenait de droit, qui paraissait n’être là que pour l’induire en
tentation. Ensuite, puisque Paka se moquait de ce droit ou feignait à tout le moins de s’en moquer,
on allait lui administrer séance tenante la correction que mérite tout chat sauvage pris en flagrant
délit de rapine et lui confisquer le morceau de viande qu’il avait eu le tort de s’approprier.
Ça lui servirait de leçon pour l’avenir.
Passant résolument aux actes, Youmba, la queue en bataille, fit mine de foncer sur son ennemi du
moment. Mais son intention était moins de l’attaquer de front, que de le forcer par intimidation à
abandonner son butin.
Grâce aux enseignements que les mangoustes dont elle descendait lui avaient légués avec leur sang,
elle avait pour principe de se tenir continuellement sur ses gardes. Aussi, en dépit de sa fougue
naturelle, loin que de se battre à l’aveuglette, gratifiait-elle volontiers ses adversaires de rencontre
de qualités qu’ils n’avaient pas toujours. Il n’en était toutefois pas de même pour Paka. Elle
connaissait de longue date et ses ruses et ses ripostes. Il lui fut partant facile de se garer de ses
griffes et de ses crocs, quand celui-ci crut pouvoir bondir sur elle à l’improviste.
Paka fit d’ailleurs incontinent un grand saut de côté et poussa un groulement de rage.
Youmba profita de l’imprudence ainsi commise, pour s’emparer du morceau de viande laissé en
suspens et se mettre en devoir de l’envoyer rejoindre les serpents et les œufs qu’elle avait eu le
plaisir d’avaler depuis que ses pairs l’avaient élevée à l’éminente dignité de mangouste adulte.
ŕ Ce morceau de viande, pensa-t-elle, ou je me trompe fort, a été en contact avec l’homme. Et cela
récemment. Impossible d’en douter. Il est, je le sens, tout imprégné Ŕ par endroits Ŕ de son odeur
spécifique. Résumons. Un homme est venu par ici. Où est-il ? Je voudrais bien le voir.
Cependant, elle ne quittait pas du regard mon Paka, qui feulait sourdement en faisant le gros dos et
en retroussant les babines. Ce dernier, tout à coup, n’y tint plus. Youmba, les yeux rouges de
colère, le laissa ramper jusqu’à elle. Comme la première fois, un rauquement de fureur étonnée
salua la seconde tentative de Paka. Youmba, pour la deuxième fois, venait de mordre cruellement
son rival aux pattes.
Par trois fois Paka renouvela son assaut. Youmba sortit chaque fois indemne de la lutte, en portant
chaque fois à Paka des coups imparables.
S’obstiner davantage eût été perdre son temps pour rien. C’est faire preuve d’intelligence que de
rompre devant plus fort que soi. Paka en avait trop pour ne pas le comprendre. Le mieux était de
se faire oublier.
Il finit par s’y résoudre et s’en alla, boitant bas.
La retraite de Paka permit à Youmba d’expédier en un clin d’œil le reste du morceau de viande
qu’elle lui avait volé. Un doute tenaillait cependant son esprit. Où était passé l’homme qui avait
perdu l’objet de son larcin ? L’idée lui vint de partir à sa recherche. La voilà donc fouinant de-ci
de-là. Par bonheur, elle tomba au bout d’un instant sur les traces qu’elle désirait découvrir. Elles la
menèrent aux plantations du village de Djouma. Un quidam y avait déterré tout un lot de racines
de manioc.
En dépit de sa curiosité, Youmba ne crut pas devoir pousser plus loin ses investigations, ce jourlà.
Un homme était venu. Le même était parti. Elle ne pouvait rien pour. Elle ne pouvait rien contre.
On naît, on meurt, on vient, on part. Telle est la vie de tous les jours. Au fond, l’homme en
question, peut-être n’était-il parti que pour avoir l’occasion de revenir. Sait-on jamais, avec les
hommes ! Pour le moment, une seule chose importait : c’est qu’ayant mangé à sa faim, elle avait
sommeil.
Des jours et des jours passèrent encore. Les tornades allaient se raréfiant. Youmba s’éveilla
certaine nuit fort tard. Elle se sentait depuis quelques jours assez mal à l’aise. Malade ? Il n’y
paraissait guère. Pas en train, plutôt. C’était, en somme, comme si elle avait du vague à l’âme, pour
ne pas dire à ses instincts. La brousse ne lui inspirait plus de dégoût. Elle avait à la fois envie de se
battre et de dormir, de mordre et de se faire caresser. Pourquoi ? Elle eût bien voulu le savoir.
Mais comment faire pour y parvenir ? Peut-être en courant l’aventure. Aussitôt pensé, aussitôt fait.
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Cheminer par la brousse est d’ailleurs excellent exercice. Le temps, d’autre part, est humide et
beau. Les herbes chantent, les feuilles chantent, chantent aussi les eaux de la Ouahmbélé. Çà et là
rôdent des chenilles processionnaires, des fourmis-cadavres, des fourmis rouges. Quelques étoiles,
lucioles du ciel, tremblent au cœur des ténèbres. La tranquillité de la nuit pénètre peu à peu
Youmba d’indolence. Elle s’étire, bâille et se roule sur le sol. Une secrète langueur parcourt son
échine et chauffe son sang. Qu’a-t-elle donc à frissonner ainsi de plaisir et de désir ?
Les roniers en fleurs saturent l’air de leur odeur douceâtre. La vie qu’elle mène lui pèse de jour en
jour davantage. La venue d’une compagne suffirait à l’embellir. Mais ces émanations ? Ces bruits
? Des voix, à présent ! De la fumée ! Et du feu ! Oui, du feu, là, tout près, juste à l’emplacement où
le chef du village de Djouma tenait autrefois ses palabres ! Ha ! Sa présence signifie que… Inutile
de réfléchir plus avant, puisque Youmba file déjà sur la bête rouge qui protège d’ordinaire le
sommeil des hommes.
Elle connaît bien le feu, ses qualités et ses défauts. C’est lui qui rôtit ou fait bouillir les mets dont
l’homme se repaît. C’est lui qui fait chanter la sève qui fuse des bûches où elle se cache. Immobile,
il réchauffe qui a froid et l’enlace de rêves. Par malheur, la saison sèche a le don de le transformer
du tout au tout. Il se rue alors d’une herbe à l’autre avec la rapidité de la foudre, pour emprisonner
de flammes et immobiliser dans la mort les proies dont il pourvoit ses maîtres.
ŕ Iche ! s’exclame-t-on quand Youmba surgit de la brousse, iche ! cette mangouste-là, ma parole,
mais c’est Youmba en chair et en os !
Bissi’ngalé Ŕ car c’était lui Ŕ n’avait pas encore fini de parler, que Youmba avait déjà trouvé le
moyen de se jucher sur les épaules de son ancien ami.
Elle en descendit immédiatement pour le visiter des pieds à la racine des cheveux. Ce fut, en effet,
une reconnaissance en règle. Elle le huma sur toutes ses faces, fourra son museau dans ses besaces
en peau de cabri, dans ses carquois bondés de sagettes, dans ses filets de chasse, dans les paniers,
hottes et corbillons où il avait entassé à le vacomme-jete-pousse, ses ustensiles ménagers et ses
objets familiers. Elle procéda de même, ensuite, avec la femme et l’enfant de Bissi’ngalé. C’est ainsi
qu’elle renoua commerce d’amitié avec ceux dont le logis avait si longtemps été le sien. Et
Bissi’ngalé, pour célébrer l’événement, improvisa sur un air connu la chanson suivante
:
Bissi’ngalé est
revenu
,
Oléléy
o, oléléy a !
Bissi’ngalé est revenu, À la terre de ses Mânes.
Oléléyo, oléléyél
Youmba aussi est revenue, Oléléyo, oléléya !
Youmba aussi est revenue.
Au village de Djouma.
Oléléyo, oléléyé !
C’est une bien bonne mangouste,
Oléléyo, oléléya !
C’est une bien bonne mangouste,
Que…
Bissi’ngalé continua à chanter un instant de la sorte en l’honneur de Youmba. Mais Youmba
n’entendait plus rien. Blottie tout contre Bissi’ngalé, elle dormait du sommeil sans rêve des
mangoustes qui ont le ventre plein et le cœur content.
Elle passa désormais chaque soir prendre des nouvelles de ses amis avant de se rendre à ses
affaires. Par la même occasion, elle ne manquait jamais Ŕ histoire de voir où ils en étaient Ŕ de
donner un coup d’œil à leurs bagages. Elle se livrait à cette besogne moins par manie que par
acquit de conscience. Elle ne reconnaissait plus le Bissi’ngalé d’autrefois dans le Bissi’ngalé qu’elle
avait maintenant sous les yeux. Ce dernier n’avait plus de case, plus de poules, plus de cabris. Il
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vaquait sans entrain à de menus travaux, paraissait triste et soucieux, ne chantait qu’à peine, et
encore en sourdine, ne dansait plus et ne parlait qu’à voix basse à lui-même.
Tout cela puait la détresse à plein nez. Son devoir était par conséquent d’agir, compte tenu des
inclinations de son cœur, au mieux de ses intérêts immédiats, de ses instincts de toujours et des
habitudes qu’ils lui avaient créées.
Sur ce, les pluies firent une rentrée remarquable et remarquée. Débauches d’orages et orgies de
tornades se succédaient sans répit. L’eau dégouttait, dégorgeait, découlait de partout à la fois. Les
fourmis fuyaient leurs fourmilières, les serpents leurs trous, leurs terriers les lapins aux longues
oreilles. Quant aux grenouilles et aux crapauds… Il semblait qu’il n’y en eût plus que pour eux. La
brousse de Djouma était devenue, dans son ensemble, un vaste marécage où ils vomissaient leurs
coassements de l’aurore au crépuscule et de la nuit noire au petit jour.
Un soir, Youmba, passant voir Bissi’ngalé, le trouva seul sous l’abri de fortune qu’il avait construit
les jours précédents. Elle ne regretta pas outre mesure le départ de la femme de son ami, encore
moins celui de l’enfant de cette femme. Elle tenait celle-ci pour une pécore, celui-là pour un
vaurien.
On allait donc pouvoir jouir de quelque tranquillité. Plus de pleurnichements. Plus de jacasseries.
Tout au plus l’idée Teffleura-t-elle qu’il se pouvait que leur absence ne durât guère. Elle rendit
grâce néanmoins au hasard qui la débarrassait pour un moment de ces deux êtres. Leur exode lui
permettait de prendre Ŕ comme autrefois Ŕ pension chez Bissi’ngalé. La case qu’il avait bâtie
présentait plus d’avantages que le trou où elle gîtait. Certes, il y pleuvait bien un peu trop à son
gré. Mais quelle bonne chose, que l’affection d’un ami dont on connaît les coutumes et qui respecte
les vôtres !
Le lendemain, au réveil, son premier soin fut d’aller présenter ses devoirs à Bissi’ngalé qu’elle
n’avait pas quitté de la nuit. Celui-ci, laissant pétiller, ronronner et chuinter le feu de bois qui
chauffait sa case en pisé, prit Youmba tout contre lui. Youmba, qui pensait plus ou moins, depuis
un instant, à aller voir ce qui se passait dans la brousse, oublia du coup tout ce qui la préoccupait
auparavant. Le geste de
Bissi’ngalé venait de l’enchanter aux limites de l’enchantement. Et elle crut qu’on allait bientôt
revivre les plus beaux jours du village de Djouma.
Cependant Bissi’ngalé lui chuchotait à
l’oreille :
ŕ Youmba… Ho, Youmbao !… J’ai une
histoire à conter. À qui la conterai-je, sinon à toi ? Je n’ai plus que toi, ici-bas. Toi seule. Ma femme
est partie hier matin pour Togbo. Partie avec l’enfant que je lui ai fait… Pourquoi ?
Seul N’Gakoura le sait. D’ailleurs, une femme, ça ne compte pas. Sans doute la mienne ne voulait-
elle plus rester avec moi. Mais, moi, je tiens à vivre avec les Mânes de mes ancêtres…
Petite bête velue, au chef têtu, au museau pointu, à la queue touffue, Youmba,
Youmbao, je n’ai plus que toi. Tu es mon seul bien, ma seule camarade. Tout le monde m’a
abandonné, comme j’ai abandonné tout le monde, ô toi qui fais kikikikirikiki ! Voilà pourquoi je
conterai désormais à toi seule les belles histoires que je contais hier encore à mon fils.
Youmba, bien qu’elle n’entendît goutte à ces propos, feignit toutefois de s’y intéresser. Elle n’était
pas en effet sans savoir qu’il arrive souvent à l’homme de monologuer de la sorte, et que le mieux,
en pareil cas, est de ne rien faire qui puisse l’interrompre ou lui porter ombrage.
ŕ Ce que je vais te narrer, Youmba, mon amie, s’est passé il y a tant de lunes, que le plus vieux des
traditionnaires de ma tribu ne saurait lui-même en fixer la date. C’était au temps que les bêtes
parlaient. Iili’ngou, le Dieu des dieux, manda certain jour, par voie de cornes d’appel, ses trois fils
auprès de lui et les informa que sources, rivières, fontaines, fleuves et marigots, il avait décidé,
parce que tel était son bon plaisir, de tarir progressivement les eaux courant à la surface de la
terre.
ŕ Que deviendront alors les animaux ? demandèrent les fils d’Iili’ngou.
ŕ Ils deviendront ce qu’ils voudront, répondit Iili’ngou sans s’émouvoir. En ce qui me concerne, je
leur accorde vie sauve de grand cœur. Mais Ŕ car il y a un mais Ŕ il leur appartient de faire sourdre
de terre, par leurs propres moyens, l’eau dont ils ont besoin pour se décrasser ou se désaltérer.
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Et voilà, amie Youmba, pour Iili’ngou et ses trois fils. La brousse connut peu après une agitation
étrange. Les animaux qui la peuplent étaient unanimes à convenir que l’eau allait partout se
raréfiant. Ce que voyant, M’Bala, l’éléphant, prit sur lui de convoquer à une immense palabre le
ban et l’arrière-ban des animaux qu’Iili’ngou a créés et mis au monde.
Tous, désertant leurs souilles, leurs bauges, leurs trous, leurs tanières, leurs terriers, leurs cavernes,
leurs branches, leurs marécages, tous, tu m’entends, ho ! Youmba, tous se rendirent à l’appel de
M’Bala, même le fabuleux Bakanga, qui tient à la fois de la panthère et du lion, et grimpe dans les
arbres mieux que ne le fait Paka, le chat sauvage.
Bissi’ngalé parlait d’une voix monotone et basse. Et pendant que Bissi’ngalé parlait, Youmba, les
yeux fermés, se rappelait Ŕ non sans regret Ŕ l’époque où les poules du village de Djouma
paraissaient ne pondre d’œufs que pour elle.
ŕ Voici en quels termes, poursuivait
Bissi’ngalé, M’Bala, l’éléphant, ouvrit la consultation qu’il avait provoquée.
Il se passe actuellement, prononça l’animal aux oreilles en forme de van, des choses qu’on n’a
jamais vues. Vous les avez remarquées tout comme moi. Iili’ngou nous éprouve. L’eau qui apaise
notre faim de boire, l’eau qui sert à nos ablutions, la brousse l’assèche ou l’absorbe. Situation
pareille, si elle se prolonge, c’en est fait de nous. Il importe que nous arrêtions au plus tôt ses
ravages. Soyons forts contre l’adversité et solidaires dans le malheur. Notre seul devoir est de
vaincre. Mais comment ? J’ai mon plan. Il vaut ce qu’il vaut. Chacun exposera le sien. On choisira,
en fin de compte, celui qui paraîtra répondre le mieux à l’intérêt général.
Maintenant, mes amis, pas de temps à perdre. Parlons peu, mais bien. Il n’y a plus de lions, plus de
panthères, plus d’éléphants, plus d’hippopotames, plus de rhinocéros Ŕ tu m’entends, ho !
Bassaragba, toi qui es la susceptibilité même ? Ŕ plus de serpents, plus de singes, plus de toucans,
plus de charognards, plus de cigales, plus de crapauds, plus de mangoustes, plus de fourmis rouges.
Insectes, oiseaux ou bêtes, il n’y a plus dorénavant que des êtres vivants qui se refusent à mourir.
Il faut que nous nous tirions à tout prix du danger qui nous menace. Car il y va de votre peau
comme il y va de la mienne. Ceci dit, pour ce qui est de moi, sachez que je gorgerai de mil à
profusion celui de nous qui ramènera l’eau à la lumière et que je lui donnerai de surcroît ma fille
en mariage.
M’Bala, l’éléphant, se mit alors à danser, avec la distinction et la légèreté qui le caractérisent Ŕ
deux pas en avant, deux pas en arrière, deux sur le côté droit, deux sur le côté gauche Ŕ la gracieuse
danse des éléphants. Il croyait, ce faisant, que l’eau, touchée par la ferveur et la nouveauté de sa
requête, daignerait jaillir à nouveau des profondeurs de la terre.
Cependant Moumeu, le caïman, battait la mesure de sa longue queue. Cependant Gogoua, le bœuf
sauvage, imitait de ses meuglements le bruit que font les balafons.
Mais M’Bala, tout à sa danse, se trémoussait, les yeux clos, sur la pointe de ses onglons, ou se
dandinait en mesure, en dodelinant de la tête.
Voyez, mais voyez comme
il danse bien,
piaillaient, gazouillaient et pépiaient les oisillons qui voletaient autour de lui.
ŕ Io… io… io… io !…
faisait le chœur des animaux, petits et grands :
Maître Mbala, l’animal à deux trompes, ŕ Ié… ié… ié… ié
!,..
Sont-ce deux trompes ou sont-ce deux queues ?
ŕ Hou… iou… iou… iou !…
Voyez, mais voyez comme il danse bien !
Voyez, mais voyez comme il danse bien !
ŕ Io… io… io… io !…
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À la trémulation de sa panse
ŕ Ié… ié… ié… ié !… Et
de ses oreilles en éventail ?
ŕ Iou… iou… iou… iou !…
Voyez, mais voyez comme il danse bien !
Bissi’ngalé fit une pause, caressa Youmba qui n’en pouvait mais, marmonna des mots qui ne
signifiaient pas grand’chose et, reprenant le cours de son récit :
ŕ Konon, l’hippopotame Ŕ tu m’entends, n’estce pas, Youmba de mon cœur ? Ŕ Bassaragba, le
rhinocéros, Bamara, le lion,
Mourou, la panthère, Gogoua, le bœuf sauvage, bref la plupart des grands animaux de la brousse
dansèrent, chacun à son tour, tout ce qu’ils savaient. Et cela d’autant mieux, qu’il ne leur eût pas
déplu de réussir où M’Bala avait échoué et de gagner, par ainsi, les récompenses qu’il avait
promises.
C’est alors que M’Bélé, la petite antilope tout de gris vêtue, s’approchant de M’Bala, lui murmura
dans un souffle :
ŕ Ô Maître de la force, toi que nous respectons tous, parce que tu n’emploies ta force qu’à de
justes causes, prépare-toi à me payer ta dette. Car c’est moi qui ferai jaillir de terre l’eau qui nous
est nécessaire.
Ce fut aussitôt un beau concert d’hilarité.
ŕ Iche ! s’exclamèrent non seulement le lion et le bœuf sauvage, mais encore ces professionnels de
la raillerie que sont les toucans et les corbeaux, ho ! M’Bélé, que brames-tu là ?
Et panthères, et chacals, et hyènes, et chiens sauvages de se vautrer dans l’herbe, les côtes plissées
de joie, en poussant des glapissements et des grognements inarticulés. Quant à Bokorro, le serpent
python, il se tordait comme jamais, de l’avis unanime, on n’avait vu se tordre un serpent python.
ŕ Ah ! ça, M’Bélé, lui jetèrent les singes à gueule de chien, comment peux-tu prétendre un instant
Ŕ hon !… hon !… Ŕ toi qui n’as pour pattes que des brindilles d’os, que tu parviendras à arracher
l’eau de son sommeil souterrain, rien qu’en martelant la brousse de tes sabots ?
Pour toute réponse, M’Bélé, la doyenne des animaux, se mit à danser, toute menue et tout émue,
comme seules excellent à danser les antilopes de son espèce.
Miracle ! L’eau sourd de partout, bouillonne, se répand, se cherche, se confond, se transforme en
marécages, en marigots, en rivières, en fleuves hantés de chutes et de rapides.
Injures et quolibets cessent en même temps de pleuvoir. On contemple M’Bélé d’un air hagard.
Après quoi, chacun ne songe qu’à étancher sa soif. Puis on s’éclipse, qui sous un prétexte, qui sous
un autre.
Il ne reste bientôt plus en présence que
M’Bélé et M’Bala. L’infiniment grand, selon sa promesse, s’empresse d’unir sa fille à l’infiniment
petit par les liens du mariage, et de donner des fêtes en leur honneur.
Et voilà pour ce qui est de M’Bélé et de son mariage avec la fille de M’Bala.
Mais il n’est si bon temps qui ne finisse. Le moment vint où M’Bélé fut obligée de rallier son
pâquis. Elle prit donc le chemin du retour. Elle avait déjà franchi trois marigots, quand elle
rencontra Gogoua, le bœuf sauvage, qui l’interpella tout à trac :
ŕ Ho, M’Bélé. Enfin, te voici. Il m’a fallu t’attendre bien longtemps.
ŕ Et pourquoi m’attendais-tu, Gogoua ?
ŕ Parce que je tiens à avoir une explication avec toi.
ŕ Une explication ?
ŕ Oui. Voici d’ailleurs de quoi il s’agit. Estil vrai que la fille de M’Bala soit devenue ta femme ?
ŕ Rien de plus vrai, répondit M’Bélé, se rengorgeant. Veux-tu que je te la présente ? En ce cas, ne
bouge pas d’ici. Elle me suit, chargée de nos bagages et des présents que ses parents nous ont faits
avant de nous laisser partir.
ŕ Dène-dzam ! jura Gogoua, martelant et creusant le sol d’un de ses sabots antérieurs. Votre
mariage est mésalliance qui ne se peut admettre et que je n’admets pas. Immoral au premier chef,
il est, de plus, contraire aux lois de la brousse.
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Moi, je suis pour tout ce qui est régulier. En conséquence, parlons raison. Voyons, M’Bélé, estil
possible que toi, qui n’es que gracilité et faiblesse, tu puisses remplir convenablement tes devoirs
conjugaux envers la fille de
M’Bala ? Non, non, non et non ! Cela ne s’est jamais vu et dépasse l’entendement ! C’est un défi à
la nature ! Il importe d’y remédier tout de suite. Comment ? Voici. Nous allons, toi et moi, nous
battre en combat singulier. Enjeu ?
La fille de M’Bala. Celui de nous deux qui réduira l’autre à merci sera son mari.
ŕ Mais je ne veux pas me battre, moi ! se récria M’Bélé. Pourquoi me battrais -je ? Le bon droit est
de mon côté. Je ne tiens à divorcer sous aucun prétexte d’avec la fille de M’Bala. Le succès a
couronné mon mérite.
N’est-ce pas moi qui…
ŕ Silence ! meugla Gogoua dont les yeux fulguraient de fureur. Le moment n’est plus des
plaisanteries. Je viens de te dire, et te le répète pour la dernière fois, qu’il est inadmissible qu’on
puisse tolérer que la fille de M’Bala soit ton épouse.
C’est un outrage aux bonnes mœurs, un attentat contre les lois qui nous régissent. Je me charge de
redresser tout cela. Autre chose encore. La fille de
M’Bala me plaît. Je veux la couvrir de ma race. Dans ces conditions, il faut qu’elle soit mienne.
Elle le sera.
Ayant dit, Gogoua souffla des buées par ses naseaux, renâcla tout son saoul, bava de rage, puis, se
jetant sur M’Bélé, la rua à terre sans autre forme de procès, la piétina, la frappa à coups redoublés,
l’écorna, lui prit sa femme et s’en fut, décochant force ruades dans le vide.
M’Bélé ne recouvra ses sens qu’à la tombée du jour. Elle lamenta bien son infortune aux crapauds
des environs, mais s’en tint là. Toute révolte de sa part eût d’ailleurs été inutile. La force prime
toujours le droit et la brutalité la faiblesse.
N’étant, pour l’instant, en humeur de raconter rien d’autre, Bissi’ngalé caressa Youmba derechef,
lui rendit sa liberté, empoigna, sans plus s’occuper d’elle, deux houes, une vieille besace, un panier
mi-mangé des termites, une sagaie, trois couteaux de jet, se coiffa d’une moitié de calebasse vidée
de son contenu et prit, ainsi accoutré, la direction des anciennes plantations de manioc du village de
Djouma, en fredonnant d’une voix sans timbre l’un des innombrables couplets de la chanson de
M’Bala.
Youmba se demanda un moment s’il ne serait pas sage de sa part d’accompagner son ami.
Réflexion faite, elle préféra tirer de son côté.
Les affaires de l’homme ne sont pas affaires de mangouste. Gibier de mangouste n’est pas gibier
d’homme.
Il brouillassait un peu. Des fourmis rouges, des fourmis -cadavres sillonnaient les pistes que les
allées et venues des habitants de Djouma avaient autrefois tracées, Youmba évitait ce menu peuple
irritable. Elle trottinait au petit bonheur. Sa marche était guidée par les odeurs spécifiques que lui
traduisait son odorat. Manger pour vivre est une des plus belles satisfactions de ce monde. Vivre
pour manger en est une autre. Mais quand donc lui seraitil donné de trouver la mangouste femelle
qu’elle réclamait de tous ses vœux ? Tel était le tour de ses pensées quand elle aborda le plateau de
latérite où naguère elle avait été obligée de faire entendre raison à Paka, le chat sauvage.
Elle sursauta de surprise. Ce plateau était vraiment prédestiné. On y faisait toutes sortes de
rencontres surprenantes ou cocasses. Il n’en restait pas moins que Longo, la vipère cornue, avait eu
tort de venir s’y chauffer au soleil.
Certes, pour une imprudence, c’en était une ! Oser la narguer ainsi, elle, Youmba ! Depuis quand
les arbres bordant le cours de la Ouahmbélé ne servaient-ils plus à rien ? Depuis quand n’y avait-il
plus, pour Longo, d’autre brousse que la brousse de Djouma ?
Ses yeux rutilèrent de rage et sa queue, se tuméfiant, s’éploya en panache.
D’ordinaire, quand elle chassait, on ne l’entendait pas venir. D’ailleurs, quand on chasse, la
première des conditions à remplir, c’est de ne faire aucun bruit, d’aucune sorte, afin de ne pas
alerter la proie qu’on convoite. Seulement, cette fois, c’était plus qu’elle ne pouvait supporter. C’est
pourquoi, perdant toute prudence, elle poussa trois cris, rien que trois petits petits cris de son
répertoire, mais qui eurent pour résultat immédiat de tirer Longo de sa somnolence et de ces beaux
rêves venimeux qui font frissonner de plaisir les vipères cornues tout le long de leur corps écailleux.
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Personne n’a jamais su, personne ne saura jamais pourquoi, depuis que le monde est monde et
qu’il existe au monde des serpents et des mangoustes, celles -ci poursuivent de père en fils, quelque
vive que soit la résistance que leur opposent ceux-là, une politique d’association qui présente la
singularité de ne pouvoir aboutir à l’assimilation totale que dans la mesure où elle sacrifie aux
sévères beautés de l’extermination.
Toujours est-il que Longo, la vipère noire, était déjà prête à la bataille. Impossible d’ailleurs de
songer à rien d’autre. Youmba ne lui permettrait pas de regagner son trou sans combat. Elle eût
agi de même à sa place. Il lui fallait donc vaincre ou mourir.
Youmba dévorait Longo du regard. Longo fixa sur Youmba ses petits yeux glacés. Que ne
pouvaitelle l’hypnotiser, comme elle hypnotisait les oiseaux, et en profiter pour lui inoculer la mort
!
Youmba échappait, hélas ! au pouvoir
qu’irradiaient ses yeux. Elle le savait. Elle savait aussi que, toute vipère cornue qu’elle fût, il n’était
rien moins que sûr qu’elle se tirât à son entière satisfaction de la rencontre que Youmba venait de
lui imposer. La jubilation des corbeaux de l’endroit ne connut bientôt plus de borne.
ŕ Kraa !… kraa !… kraa !… croassait l’un, battant des ailes. Kraa !… kraa !… kraa !… Longo, la
terreur des oisillons, a trouvé son maître. Kraa ! … kraa !… kraa !… Ce n’est pas trop tôt ! Quelle
délivrance ! Bisque, bisque, rage, Longo, méchant ver de terre trop long ! C’est bien fait pour toi !
Personne ne te regrettera, ô toi qui t’étires comme fil d’araignée, ô toi qui grimpes aux arbres Ŕ
kraa ! … kraa !… kraa !… Ŕ où tu te changes en liane, au grand dam des oiseaux mangeurs de
grains et de chenilles.
Kraa !… kraà !… kraa !… Oui, c’est bien fait pour toi, ô douée de mauvais œil, jeteuse de sorts aux
crochets vénénifères, abrégé de sentier de brousse et mobile contrefaçon de liane !
ŕ Gloire à Youmba ! craillait un autre. Youmba est la plus belle et la plus vaillante des
mangoustes.
Kraa !… kraa !… kraa !… Voyez, oiseaux mangemiel et mange-mil, voyez comme
Longo, la vipère cornue, tremble devant elle.
ŕ Ce soir, vaticina de façon sibylline un troisième, la brousse de Djouma comptera un malfaiteur
de moins.
Un silence de mort écrasa soudain le champ de bataille que Doppelé, le charognard au cou pelé,
survolait depuis un instant déjà. Longo, arc bandé qui se détend tout à coup, projetant avec force
une sagette, venait d’émettre le cri de guerre des serpents de sa caste et de porter en même temps à
Youmba un coup droit, que celle-ci n’évita que de justesse.
ŕ Kikiki ! Kikikikirikikikii ! grogna Youmba, exaspérée par tant de traîtrise. Aha ! c’est comme
ça qu’on reçoit à présent les amis chez les serpents de ton espèce, sale ver de terre poussé trop vite.
Et juste au moment où il me souvient, Longo de mon cœur, que vous avez, mes parents et toi, de
vieilles, de très vieilles affaires en suspens !
Souffre que je représente ici mes parents, tout en long. Et ne me tiens pas rigueur de te demander
de bien vouloir me fournir à ce sujet toutes explications utiles ni de défendre de mon mieux leurs
intérêts, qui sont les miens.
Longo, serrant les lèvres, se jeta sur Youmba derechef. Mais Youmba se tenait sur ses gardes.
Attaque prévue, attaque parée. Un saut la mit hors d’atteinte. Elle ne pouvait toutefois en rester là.
Temporiser agir ne vaut. Il lui fallait prendre l’offensive. Il y allait de son renom. La passivité
n’était pas au demeurant de ses qualités dominantes. Versée comme elle l’était dans son métier de
mangouste, elle fit donc sur-le-champ ce qu’elle avait à faire, et commença par harceler Longo, qui
bientôt ne sut où donner de la tête, de charges plus ou moins poussées qui ne constituaient que des
feintes.
L’expérience lui avait en effet appris que le meilleur moyen d’humilier l’orgueil des serpents
consistait, chaque fois qu’on avait maille à partir avec eux, à les obliger à se dépenser en pure
perte. Mille exemples concordants prouvaient que ces vers de terre grandis trop vite s’exténuaient
de même. Pouvait qui voulait les avoir à l’épuisement.
Un rien de patience suffisait.
Mais l’expérience ne s’acquiert qu’avec l’âge. Elle s’y prenait autrefois autrement et ne sortait
jamais que mal en point de ces tournois où Ŕ alors Ŕ elle cherchait moins à épuiser les forces de son
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venimeux ennemi, avant de lui porter le coup de grâce, qu’à lui rompre, d’entrée de jeu, les
vertèbres.
ŕ Kraa !… kraa !… kraa !… croassèrent les corbeaux au bout d’un instant. Kraa !… kraa !…
kraa !… Longo faiblit. Longo perd toute vivacité. Longo commence à ne pouvoir se mouvoir
qu’avec peine. Kraa !… kraa !… kraa !… Longo n’a plus longtemps à vivre. Vie et victoire à
Youmba !
Gloire à Youmba, la mangouste des mangoustes, qui a tant de courage en son derrière musqué !
Honneur à Youmba et à ses prouesses ! Louée soit Youmba, qui purge la brousse des serpents qui
l’infestent !
Les corbeaux disaient vrai. Les réflexes de Longo mollissaient à vue d’œil. Elle avait joué son va-
tout et perdu. Elle allait payer de sa vie sa défaite. Youmba, forte des lois de la brousse, n’avait plus
qu’à l’achever.
Mais Youmba hésitait à croire à son triomphe. Elle estimait que Longo avait passé trop vite de la
fougue à la prostration pour ne pas lui réserver une de ces ruses en usage chez les serpents. La belle
malice, en vérité, si malice il y avait ! Youmba n’était tout de même pas née de la veille. Il y avait
beau temps qu’on ne la prenait plus sans vert. Elle tourna d’abord autour de son ennemie, en
prenant soin de garder ses distances. Cette manœuvre prouvait son extrême circonspection. Puis
elle la flaira de loin, longuement.
Longo ne bougeait toujours pas. Elle avait l’air de faire la morte.
ŕ Que Youmba fasse bien attention ! laissa brusquement tomber du haut du ciel Doppelé, le
charognard au cou pelé. Longo signifie fourberie. Et Longo vit encore.
À ces mots, Youmba fit un bond en arrière. Elle revint un instant après sur ses pas, décidée à en
finir. Deux ou trois coups de pattes de sa part ne provoquèrent que de vagues réactions de Longo.
Youmba comprit, à ce signe, que c’était le moment ou jamais, et, sautant sur Longo anéantie, lui
broya d’un coup de dents les vertèbres.
Les corbeaux, à cette vue, pleins de joie, s’envolèrent. Youmba, absorbée qu’elle était par ses
occupations alimentaires, n’accorda qu’une oreille distraite à leurs jacassements.
Depuis que la brousse est brousse, et qu’il y a des serpents et des mangoustes par la brouss e, chair
de serpent est nourriture de mangouste.
Youmba le savait. Longo l’avait su. Et c’est pourquoi Longo, la vipère cornue, ayant été vaincue,
dans un règlement de comptes à la loyale, par Youmba, la mangouste, celle-ci, comme de juste, ne
pensait qu’à dévorer Longo à belles dents, sous les regards pleins d’envie des corbeaux présents, et
de Doppelé, le charognard au cou pelé, le ventre des mangoustes constituant, de notoriété publique,
la seule honorable sépulture que puisse souhaiter un serpent traditionaliste.
Bissi’ngalé vivait maintenant une vie inquiétante. Youmba le voyait dépérir d’un jour à l’autre. Il
ne s’alimentait que du bout des dents. Il lui arrivait de passer des journées entières sans bouger de
sa case. Il y geignait d’interminables chansons ou y tenait des discours incohérents.
Peut-être eût-il mieux valu qu’il employât son temps d’autre manière. La brousse de Djouma
regorgeait de lapins aux longues oreilles. Ce n’est pas en palabrant dans le vide, à longueur de
journée, qu’on risque de les prendre aux collets.
Youmba avait tort de se tourmenter au sujet de Bissi’ngalé. Il le lui prouva certain soir. Et
Youmba le comprit fort bien, mais seulement à l’instant où Bissi’ngalé, la prenant dans ses bras,
comme il avait accoutumé de le faire chaque fois qu’il voulait jouer avec elle, lui trancha la gorge
d’un coup de poignard.
Les lois de la brousse sont terribles en leur simplicité. Le ver mange les racines des herbes et des
arbres ; le crapaud les vers, les larves et les mouches ; le serpent les crapauds ; la mangouste les
serpents ; et l’homme, pour peu qu’il ait faim, n’hésite pas à tuer son meilleur ami pour s’en
repaître.
Tuer pour ne pas être tué : telle est la grande loi de la vie et de la brousse. Toutes les autres lui
donnent raison et la justifient. C’est pourquoi la faiblesse est le pire des crimes.
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FIN
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