DGD tacite : à quelles conditions ?
Les conséquences liées à l’établissement d’un décompte général et définitif exprès ou tacite étant particulièrement
importantes, la reconnaissance d’un décompte général et définitif tacite est particulièrement encadrée par le CCAG-
Travaux et la jurisprudence. Plusieurs arrêts récents ont apporté quelques précisions.
Établir et contester le décompte général
E
n matière de décompte général et définitif, le
silence gardé par le pouvoir adjudicateur n’est
pas de mise dans la procédure permettant son
établissement !
En effet, si le décompte général et définitif est en prin-
cipe exprès lorsque le maître d’ouvrage se montre
vigilant quant au respect des délais encadrant la pro-
cédure d’établissement de ce décompte, l’inertie du
maître d’ouvrage durant cette phase peut au contraire
être lourdement sanctionnée par la reconnaissance d’un
« décompte général et définitif tacite » en faveur du titu-
laire du marché.
La procédure d’établissement d’un tel décompte a été
introduite par l’arrêté du 3 mars 2014 entré en vigueur
le 1er avril suivant, modifiant le CCAG-Travaux (2009)(1),
puis a été reprise dans le CCAG-Travaux de (2021)(2). Elle
a pour objectif affiché d’accélérer l’établissement du
décompte général et définitif pour faciliter la gestion de
la trésorerie des entreprises.
Toutefois, les conséquences liées à l’établissement d’un
décompte général et définitif exprès ou tacite étant par-
ticulièrement importantes (celui-ci ayant vocation à cris-
Auteurs talliser les demandes financières des parties et valant
renonciation définitive à toute réclamation ultérieure), la
Guillaume Gauch reconnaissance d’un décompte général et définitif tacite
Avocat associé est particulièrement encadrée par le CCAG-Travaux et
Alice Larmet la jurisprudence.
Avocate à la Cour
Seban Avocats
Références
CE 9 novembre 2023, Société Transport tertiaire industrie, req. (1) Arrêté du 8 septembre 2009 (NOR : ECEM0916617A) portant
n° 469673 approbation du cahier des clauses administratives générales appli-
CE 1er juin 2023, CHU Grenoble Alpes, req. n° 469268 cables aux marchés publics de travaux.
CAA Marseille 19 juin 2023, req. n° 21MA04869 (2) Arrêté du 30 mars 2021 (NOR : ECOM2106871A) portant appro-
CAA Versailles 20 juin 2023, req. n° 23VE00021 bation du cahier des clauses administratives générales des mar-
CAA Versailles 5 octobre 2023, req. n° 22VE02737 chés publics de travaux.
Contrats Publics – 248 - Décembre 2023 Retrouvez le dossier sur [Link]/contratspublics/
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Dossier
DGD tacite : à quelles conditions ?
Plusieurs décisions rendues au cours de l’année per- de maîtrise d’œuvre, ne peut se prévaloir d’un décompte
mettent de rappeler que la reconnaissance de l’existence général définitif tacite, faute de notification du projet de
d’un décompte général et définitif tacite est conditionnée décompte final au maître d’œuvre(4).
au respect, par le titulaire, du délai de trente jours durant
Ensuite, la jurisprudence a également été amenée à pré-
lequel il est tenu de transmettre son projet de décompte
ciser que la transmission prématurée au maître d’ou-
final au maître d’ouvrage et au maître d’œuvre et, sur-
vrage et au maître d’œuvre par le titulaire de son projet
tout, que le maître d’ouvrage ne doit pas avoir transmis
de décompte final ne peut donner lieu à l’établissement
de décompte général dans un premier délai de trente
d’un décompte général et définitif tacite.
jours, puis dans un second délai de dix jours.
Le caractère prématuré de cette transmission a notam-
ment pu être retenu par le juge administratif, à plusieurs
La transmission du projet reprises, dans le cas d’une réception prononcée « sous
réserves ».
de décompte final par le titulaire
En effet, par une décision en date du 8 décembre 2020(5),
au maître d’ouvrage dans le Conseil d’État avait rappelé la nécessité d’opérer
un délai de trente jours à compter une distinction entre la réception « sous réserves » et
de la réception des travaux la réception « avec réserves »(6), s’agissant du point de
départ du délai de trente jours au cours duquel le titu-
Pour que l’existence d’un décompte général et définitif laire doit notifier son projet de décompte final.
tacite soit reconnue au bénéfice du titulaire d’un mar-
Les articles 13.3.2 du CCAG (2009) et 12.3.2 du CCAG
ché public de travaux, il faut d’abord que ce dernier ait
(2021) prévoient en effet que lorsque le maître d’ouvrage
respecté la première étape de la procédure d’établis-
décide de prononcer la réception « sous réserve », « la
sement du décompte général et définitif, qui figure aux
date du procès-verbal constatant l’exécution des travaux
articles 13.3.1 et 13.3.2 du CCAG Travaux (2009), et aux
(…) est substituée à la date de notification de la décision
articles 12.3.1 et 12.3.2 du CCAG Travaux (2021).
de réception des travaux comme point de départ [des
La procédure prévoit en effet que, dans un premier délais de la procédure d’établissement du décompte
temps, le titulaire du marché de travaux doit trans- général et définitif du marché] ».
mettre au maître d’œuvre et au représentant du pouvoir
Dès lors, dans le cadre d’une réception « sous réverse »
adjudicateur un projet de décompte final, dans un délai
du maître d’ouvrage, la transmission par le titulaire
de trente jours à compter de la décision de réception des
de son projet de décompte final avant le procès-verbal
travaux.
de réception des travaux est prématurée, et fait donc
Ce projet de décompte final est défini par l’article 12.3.1 nécessairement obstacle à la reconnaissance d’un
du CCAG Travaux (2021) comme étant « la demande de décompte général et définitif. La cour administrative
paiement finale du titulaire, établissant le montant total d’appel de Nancy l’a d’ailleurs très justement rappelé
des sommes auquel le titulaire prétend du fait de l’exé- dans un récent arrêt(7).
cution du marché dans son ensemble, son évaluation
En outre, par une décision en date du 1er juin 2023(8), le
étant faite en tenant compte des prestations réellement
Conseil d’État a précisé que le report du délai de trans-
exécutées ». La notification de ce projet de décompte au
mission imparti au titulaire pour transmettre son pro-
maître d’ouvrage et au maître d’œuvre fait ensuite cou-
jet de décompte final est également applicable lorsque
rir un nouveau délai de trente jours, au cours duquel le
la réception sous réserves est proposée par le maître
maître d’ouvrage doit notifier au titulaire un décompte
d’œuvre, sans que cette proposition ne soit suivie d’une
général.
décision expresse du maître d’ouvrage.
Et, la jurisprudence a rappelé à plusieurs reprises que le
Comme le soulignait le Rapporteur public dans ses
non-respect de ces dispositions par le titulaire du mar-
conclusions(9), le doute était permis puisque les
ché fait nécessairement obstacle à la reconnaissance
articles 13.3.2 du CCAG (2009) et 12.3.2 du CCAG (2021)
d’un décompte général et définitif tacite.
indiquent que le report de ce délai doit avoir lieu « s’il
Déjà, depuis 2018(3), il est constant que le titulaire doit est fait application des stipulations de l’article 41.5 » du
veiller au respect de la double transmission de son pro-
jet de décompte final au maître d’ouvrage et au maître
d’œuvre.
La cour administrative d’appel de Versailles l’a d’ailleurs (4) CAA Versailles 20 juin 2023, req. n° 23VE00021.
récemment rappelé, en considérant que le titulaire qui a (5) CE 8 décembre 2020, Société Sogetra, req. n° 437983.
(6) Alors que la décision de réception « avec réserves » produit
notifié son projet de décompte final à une entreprise res-
tous ses effets dès son prononcé, la décision de réception « sous
ponsable de la mission d’ordonnancement, de pilotage réserves » constitue, quant à elle, une réception conditionnelle, qui
et de coordination, qui n’est pas membre du groupement ne produit ses effets qu’après le constat de la complète exécution
des prestations.
(7) CAA Nancy 16 juin 2022, req. n° 21NC02958.
(8) CE 1er juin 2023, CHU Grenoble Alpes, req. n° 469268.
(9) Conclusions de Nicolas Labrune, Rapporteur public, sous
(3) CE 25 juin 2018, req. n° 417738. CE 1er juin 2023, CHU Grenoble Alpes, req. n° 469268.
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CCAG. Or, cet article évoque uniquement l’hypothèse le décompte général doit être notifié au titulaire. Le
dans laquelle la réception est prononcée par le maître titulaire du marché dispose à son tour d’un délai d’une
d’ouvrage, sans évoquer le cas dans lequel le maître même durée à compter de la réception de ce décompte
d’ouvrage n’aurait pas pris position sur la proposition du général pour exprimer ses éventuelles réserves, dans
maître d’œuvre. Il ne renvoie pas non plus à l’article 41.3 le cadre d’un mémoire en réclamation(13). À défaut, le
du même CCAG qui prévoit qu’à défaut de décision de décompte général est réputé avoir été accepté tacite-
réception prise par le maître d’ouvrage dans les trente ment par le titulaire. Dans ce cas, le décompte général
jours suivant la date du procès-verbal des opérations et définitif est exprès.
préalables à la réception des travaux, les propositions
Mais, si le maître d’ouvrage ne notifie pas le décompte
du maître d’œuvre s’imposent au maître d’ouvrage et au
général dans ce délai de trente jours, alors le titulaire
titulaire.
peut lui notifier, avec copie au maître d’œuvre, son pro-
Le Conseil d’État a donc apporté une utile précision, en jet de décompte général signé. Et, si le maître d’ouvrage
considérant qu’en l’absence de décision expresse du s’abstient de réagir à cette nouvelle notification dans un
maître d’ouvrage relative à la réception, ce sont les pro- délai de dix jours et ne notifie toujours pas de décompte
positions du maître d’œuvre qui en tiennent lieu, y com- général au titulaire, alors le projet de décompte général
pris pour l’application de l’article 13.3.2 du CCAG. transmis par le titulaire devient le décompte général et
Établir et contester le décompte général
définitif(14).
Plus récemment encore, toujours en matière de récep-
tion sous réserves, la cour administrative d’appel de Ce n’est donc que dans l’hypothèse où le maître d’ou-
Marseille(10) a considéré que le projet de décompte final vrage n’aurait pas notifié de décompte général dans un
remis par le titulaire au maître d’ouvrage et au maître premier délai de trente jours, puis dans un second délai
d’œuvre certes postérieurement à la décision de récep- de dix jours, que l’établissement d’un décompte général
tion du maître d’œuvre, mais antérieurement à la date et définitif tacite pourra être reconnu.
à laquelle la décision de réception est réputée avoir été
Si la succession de ces délais peut sembler de prime
tacitement acceptée par le maître d’ouvrage (et donc
abord relativement confortable pour le maître d’ouvrage,
avant que le délai de trente jours prévu à l’article 41.3
il n’en demeure pas moins que, dans la pratique, celui-ci
du CCAG ne soit écoulé) était également prématuré. La
doit être particulièrement vigilant compte tenu du temps
Cour a donc également jugé que le titulaire n’était pas
nécessaire pour l’établissement d’un décompte géné-
fondé à se prévaloir de l’existence d’un décompte géné-
ral et, surtout, de la rigueur de la jurisprudence dans
ral et définitif tacite.
l’appréciation du respect de ces délais par le maître
d’ouvrage.
Absence de notification au titulaire D’abord, le juge administratif a précisé que le délai de
dix jours qui court à compter de la transmission par
d’un projet de décompte général le titulaire de son projet de décompte final signé, et
par le maître d’ouvrage au cours duquel le maître d’ouvrage doit notifier le
décompte général pour échapper à la reconnaissance
Pour que l’existence d’un décompte général et définitif d’un décompte général et définitif tacite, ne peut pas
tacite soit reconnue au bénéfice du titulaire, il faut éga- être interrompu, que ce soit par des observations for-
lement que le maître d’ouvrage ait fait montre d’inertie mulées par le maître d’ouvrage ou le maître d’œuvre(15),
dans les dernières étapes de la procédure d’établisse- ou par l’envoi d’un courrier annonçant au titulaire qu’un
ment du décompte général et définitif. décompte général lui serait bientôt notifié(16).
À la suite de la transmission par le titulaire de son pro- Il en résulte que seul l’envoi par le maître d’ouvrage du
jet de décompte final, le maître d’œuvre doit établir un décompte général assorti de réserves est susceptible
projet de décompte général sur la base de ce projet, et le d’interrompre le délai donnant naissance à un décompte
transmettre au maître d’ouvrage(11). tacite.
En principe, dans le cadre de l’établissement d’un De plus, dans un récent arrêt, la cour administrative
décompte général et définitif exprès, le maître d’ou- d’appel de Versailles(17) a rappelé qu’après l’écoulement
vrage arrête ensuite le décompte général, et le notifie de ce délai de dix jours, aucun rattrapage n’est pos-
au titulaire dans un délai de trente jours à compter de sible pour que le maître d’ouvrage puisse échapper à la
la réception du projet de décompte final par le maître reconnaissance du décompte général et définitif tacite.
d’œuvre et le maître d’ouvrage(12), étant précisé que c’est
la date la plus tardive de ces deux réceptions qui est
retenue comme point de départ du délai au cours duquel
(13) CCAG-Travaux (2009), art. 13.4.3 et CCAG-Travaux (2021),
art. 12.4.3.
(10) CAA Marseille 19 juin 2023, req. n° 21MA04869. (14) CCAG-Travaux (2009), art. 13.4.4 et CCAG-Travaux (2021),
(11) CCAG-Travaux (2009), art. 13.3.3 et CCAG-Travaux (2021), art. 12.4.4.
art. 12.3.3. (15) CAA Versailles 27 février 2020, req. n° 19VE01401.
(12) CCAG-Travaux (2009), art. 13.4.2 et CCAG-Travaux (2021), (16) CAA Versailles 17 septembre 2022, req. n° 22VE00578.
art. 12.4.2. (17) CAA Versailles 5 octobre 2023, req. n° 22VE02737.
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Dans cette affaire, le maître d’ouvrage avait notifié au trente jours prévu aux articles 13.4.2 du CCAG (2009)
titulaire un décompte général après l’écoulement du et 12.4.2 du CCAG (2021), le titulaire du marché avait
délai de dix jours qui lui était imparti. Le maître d’ou- adressé au maître d’ouvrage son projet de décompte
vrage soutenait que le fait que le titulaire ait contesté ce général signé. Et, le maître d’ouvrage lui avait, dans le
décompte avait fait disparaître les éventuelles irrégula- délai des dix jours, notifié le décompte général.
rités procédurales, et que le titulaire avait ainsi entendu
renoncer à se prévaloir d’un décompte général et défini- La société avait ensuite formé une réclamation contre ce
tif tacite. Sans véritable surprise, la Cour n’a pas suivi ce décompte, et avait saisi le juge administratif afin que le
raisonnement et a relevé que le titulaire avait non seu- maître d’ouvrage soit condamné à lui verser la somme
lement contesté formellement la validité du décompte correspondant au solde qui figurait sur son propre pro-
général envoyé tardivement par la commune, et avait jet de décompte général, en arguant que le signataire
aussi réclamé le paiement de son décompte tacite. Dans du décompte général notifié par le maître d’ouvrage ne
son arrêt, la Cour souligne également que ce mémoire disposait pas de délégation de signature pour ce faire,
en réclamation n’a pas pu faire disparaître rétroactive- et que ce décompte lui avait été adressé par le maître
ment l’existence d’un décompte général et définitif tacite d’œuvre.
et emporter renonciation du titulaire à se prévaloir d’un En première instance et en appel(19), les juges avaient
tel décompte. considéré que, dans ces conditions, le document n’avait
Il en ressort que le juge administratif retient une pas le caractère de décompte général validé par le pou-
approche particulièrement rigoureuse sur le respect voir adjudicateur, mais qu’en formant une réclamation
de ce délai par le maître d’ouvrage, et cette position contre ce décompte, il pouvait être déduit que le titulaire
apparaît d’ailleurs en cohérence avec la position qu’il s’était estimé saisi d’un décompte général par le maître
adopte s’agissant du délai de transmission du projet de d’ouvrage, et que le maître d’ouvrage s’était approprié le
décompte final du titulaire. décompte général litigieux en rejetant implicitement la
réclamation de la société.
Toutefois, le Conseil d’État a récemment adopté une posi-
tion particulièrement favorable(18) au maître d’ouvrage Saisi dans le cadre d’un pourvoi, le Conseil d’État est
s’agissant du contenu et du formalisme du décompte allé plus loin, et a posé le principe selon lequel la noti-
général notifié par le maître d’ouvrage au titulaire, en fication au titulaire d’un décompte général, même irré-
considérant que la notification d’un décompte général gulier, fait nécessairement obstacle à l’établissement
irrégulier faisait également obstacle à l’établissement d’un décompte général et définitif tacite à l’initiative
d’un décompte général et définitif tacite. du titulaire, et a ainsi confirmé la jurisprudence selon
laquelle l’irrégularité du décompte général est, en prin-
Dans cette affaire, à défaut de se voir notifier par le cipe, sans incidence sur le fait qu’il s’agit d’un véritable
maître d’ouvrage un décompte général dans le délai de décompte(20).
(18) CE 9 novembre 2023, Société Transport tertiaire industrie, req. (19) CAA Paris 14 octobre 2022, req. n° 19PA02709.
n° 469673. (20) CAA Lyon 18 septembre 2014, req. n° 13LY01725.
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