Variétés et sous-variétés en géométrie différentielle
Variétés et sous-variétés en géométrie différentielle
1 Sous-variétés
1.1 Motivation
Vérifier d’une quadrique affine non dégénérée est lisse, déterminer son hyperplan tangent.
1.2 Définitions
Définition 1 Soit k ≥ 1. Soient U et V deux ouverts de Rn . Un C r -difféomorphisme de U sur
V , c’est une bijection f : U → V qui est de classe C r ainsi que sa réciproque.
Si un C 1 -difféomorphisme f est de classe C r , alors f −1 est de classe C r .
Définition 2 Soit X un sous-ensemble de Rn . X est une sous-variété de dimension d si pour tout
point x ∈ X il existe des ouverts U et V de Rn et un C r -difféomorphisme de U sur V qui envoie
x sur 0 et envoie U ∩ X sur V ∩ Rd . On appelle n − d la codimension de X.
Exemples 3 La réunion de deux droites sécantes n’est pas une sous-variété du plan. La réunion
de deux droites parallèles l’est. Le graphe d’une fonction de classe C r de Rn−1 dans R est une
sous-variété de dimension n − 1 de Rn .
0.8
0.6
0.4
0.2
!0.2
!0.4
!0.6
!0.8
!1
!1 !0.8 !0.6 !0.4 !0.2 0 0.2 0.4 0.6 0.8 1
1
2. L’application η :] − π/10, π[→ R2 définie par t 7→ (sin(2t), sin(3t)) est une immersion en tout
point, elle est injective, mais son image n’est pas une sous-variété de R2 .
1
0.8
0.6
0.4
0.2
!0.2
!0.4
!0.6
!0.8
!1
!1 !0.8 !0.6 !0.4 !0.2 0 0.2 0.4 0.6 0.8 1
3. La fonction f : Rn → R définie par f (x1 , . . . , xn ) = x21 + · · · + x2n est une submersion au-
dessus de tout réel non nul. Les sphères de rayon non nul sont donc des sous-variétés de
dimension n − 1 (i.e. de codimension 1).
Exercice 6 Vérifier que la projection stéréographique est une immersion du plan dans R3 .
Fin du cours n0 17
2
sous-variété de classe C ∞ , et son hyperplan tangent en x = (x1 , . . . , xn , 1) est défini par l’équation
linéaire en v,
> n n
x v X X
S = Si,j xi vj + Sn+1,j vj = 0.
1 0
i, j=1 j=1
n x
Preuve. Soit x ∈ R . On note p = le vecteur colonne de composantes (x1 , . . . , xn , 1).
1
>
v v
L’équation de Q est f (x) = q(p) = p> Sp = 0. Alors, pour v ∈ Rn , dx f (v) = Sp+p> S =
0 0
v w
2p> S . Supposons que x ∈ Q. Notons Sp = . Alors f (x) = wx + z = 0. Comme
0 z
S est inversible et p non nul, Sp est non nul, donc w 6= 0 et z 6= 0. Alors la forme linéaire
v
dx f : v 7→ 2p> S = 2w> v est surjective. Autrement dit, f est une submersion au dessus de 0.
0
En particulier, Q = f −1 (0) est une sous-variété d’espace tangent kerdp f .
2 Variétés
2.1 Motivation
On voudrait traiter le cas des quadriques projectives. Pour cela, il faut définir la notion de
sous-variété de l’espace projectif.
Définition 12 Deux atlas (Ui , φi ) et (Wα , ψα ) sont compatibles si les applications ψα ◦ φ−1
i sont
des C r -difféomorphismes. Une structure différentielle sur X est une classe d’atlas compatibles.
On peut alors prendre l’atlas formé de toutes les cartes compatibles avec un choix de (Ui , φi ). On
appelle variété un espace topologique muni d’une structure différentielle.
Exemple 14 Sur R/Z considérons l’atlas à deux cartes U1 =]0, 1[ mod 1, φ1 (x mod 1) = x et
U2 =] − 1/2, 1/2[, φ2 (x mod 1) = x. Cela définit une structure différentielle sur R/Z.
En effet, U1 ∩ U2 =]0, 1/2[∪]1/2, 1[ mod 1, φ1 (U1 ∩ U2 ) =]0, 1/2[∪]1/2, 1[, φ2 (U1 ∩ U2 ) =]0, 1/2[ et
pour y ∈ φ1 (U1 ∩ U2 ), deux cas,
– si y ∈]0, 1/2[, φ2 ◦ φ−1
1 (y) = y ;
– si y ∈]1/2, 1[, φ2 ◦ φ−1
1 (y) = y − 1.
Dans les deux moitiés, φ2 ◦ φ−1 ∞
1 est un C -difféomorphisme.
3
2.3 Objets différentiables
Toute propriété locale invariante par C r -difféomorphisme a un sens évident sur une variété
différentielle. Par exemple,
Définition 15 – Une application f : X → Y entre variétés est de classe C r si, pour toutes
cartes (Ui , φi ) de X et (Wα , ψα ) de Y , ψα ◦ f ◦ φ−1i est de classe C r .
– Une application f : X → Y entre variétés est une immersion, submersion, difféomorphisme
local, si pour toutes cartes (Ui , φi ) de X et (Wα , ψα ) de Y , ψα ◦ f ◦ φ−1 i l’est.
– Une application f : X → Y entre variétés est un difféomorphisme si c’est un difféomorphisme
local bijectif.
– Un sous-ensemble Y ⊂ X est une sous-variété si et seulement si pour toutes cartes (Ui , φi )
de X, φi (Ui ∩ Y ) est une sous-variété de Rn .
– Deux sous-variétés Z ⊂ X et Y ⊂ X sont tangentes en x si et seulement si pour une (toute)
carte (Ui , φi ) de X définie en x, φi (Z) et φi (Y ) sont tangentes en φi (x).
Terminologie. Dans la suite, différentiable signifie de classe C r , où r est déterminé par le
contexte.
a 1
x1 1 x1
φj ◦ φ−1
i (x1 , . . . , xn ) = ( ,..., , . . . , 1, . . . , )
xj 0 xj 0 xj 0
Définition 17 Dela même façon, on définit une structure différentielle de dimension 2n sur
Pn (R).
Exemple 18 Une sous-variété linéaire de Pn (R) (resp. Pn (C)) est une sous-variété.
4
En effet, dans toute carte affine, une sous-variété linéaire est envoyée sur un sous-espace affine.
Fin du cours n0 18
Lemme 19 1. Soit X une variété de classe C r . Soit f : X → Rn+1 \ {0} une application de
classe C . Alors l’application induite f¯ : X → Pn (R) est de classe C r .
r
2. Soit Y une variété de classe C r . Soit f : Rn+1 \ {0} → Y une application de classe C r
telle que pour tout v ∈ Rn+1 \ {0} et tout λ 6= 0, f (λv) = f (v). Alors l’application induite
f¯ : Pn (R) → Y est de classe C r .
Preuve. 1. Ecrivons f = (f1 , . . . , fn+1 ). Soit x0 ∈ X, w = f (x0 ). Pour simplifier les notations,
supposons que wn+1 = fn+1 (x0 ) 6= 0. Alors, au voisinage de P(w), on peut utiliser la carte affine
φn+1 , et
C’est bien une application de classe C r d’un ouvert de X dans Rn , donc f¯ est de classe C r .
2. Soit v ∈ Rn+1 , v 6= 0. Pour simplifier les notations, supposons que vn+1 6= 0. Alors, au
voisinage de P(v), on peut utiliser la carte affine φn+1 , et
f¯ ◦ φ−1
1 (x1 , . . . , xn ) = f¯[1 : x1 : . . . : xn ]
= f (1, x1 , . . . , xn ).
C’est bien une application de classe C r d’un ouvert de Rn dans Y , donc f¯ est de classe C r .
Exemple 20 Une application projective est de classe C ∞ là où elle est définie.
Preuve. On peut supposer que la dernière coordonnée homogène de p est non nulle. On utilise
la carte affine φn+1 : Un+1 → Rn . Alors φn+1 (Un+1 ∩ Q) = Q est la quadrique affine d’équation
q(x1 , . . . , xn , 1) = 0, qui est une sous-variété. Cela prouve que Q est une sous-variété. φn+1
(U n+1 ∩
v
P(p⊥ )) est un hyperplan affine, parallèle à l’ensemble des vecteurs v ∈ Rn tels que p> S = 0,
0
i.e. à l’hyperplan tangent à Q en φn+1 (p). On conclut que H est tangent à Q en p.
Exercice 22 A quelle condition l’intersection de deux quadriques projectives non dégénérées est-
elle une sous-variété de l’espace projectif ?
5
Preuve. Si X est une variété, on recouvre X par des ouverts Ui qui sont à la fois contenus dans
des ouverts de cartes φi |Ui : Ui → Rn et trivialisants pour le revêtement, i.e. p−1 (Ui ) = j sj (Ui ).
`
Les cartes φ ◦ p|sj (Ui ) : sj (Ui ) → Rn forment un atlas pour E.
Inversement, supposons que E est une variété. On recouvre E par des ouverts Ui qui sont à
la fois contenus dans des ouverts de cartes φi |Ui : Ui → Rn et tels que p(Ui ) soit trivialisant, i.e.
p−1 (p(Ui )) = j sj (p(Ui )). Les cartes φi ◦ sj : sj (p(Ui )) → Rn forment un atlas pour X. En effet,
`
deux choix j et j 0 différents donnent un changement de carte φi ◦sj 0 ◦(φi ◦sj )−1 = φi ◦sj 0 ◦p◦(φi )−1
qui est un difféomorphisme.
Exemple 24 Soit G un groupe discret qui agit librement et proprement par difféomorphismes
d’une variété E. Alors l’espace quotient X = G\E hérite d’une structure différentielle qui rend le
revêtement p : E → X différentiable.
En effet, si s est une section locale de p, s ◦ p est la restriction à un ouvert d’un élément de G,
donc s ◦ p est un difféomorphisme.
3 Partitions de l’unité
3.1 Motivation
Comment fabriquer des objets différentiables, ne serait-ce qu’une fonction non constante, sur
une variété ? En combinant des morceaux donnés dans des cartes.
3.2 Construction
Définition 25 Soit X un espace topologique. Soit u une fonction continue sur X. Le support de
u est le plus petit fermé en dehors duquel u est nulle.
Rappel 26 Il existe une fonction paire χ sur R, de classe C ∞ , à support dans ] − 1, 1[, qui vaut
1 sur une voisinage de 0.
Lemme 27 Soit X une variété séparée de classe C r , soit x ∈ X, soit Ux un ouvert contenant x.
Il existe un voisinage ouvert Vx de x et une fonction χx de classe C r sur X, à support dans Ux ,
qui vaut 1 sur Vx .
Preuve. La structure différentielle fournit une carte φ : U → V . Supposons que V contient une
boule de rayon . Pour y ∈ U , on pose χx (y) = χ(φ(y)/), où χ est la fonction modèle sur R, à
support dans ] − 1, 1[. Alors le support de χx est un compact K de U . Comme X est séparé, c’est
un fermé de X. Tout point z ∈ / U possède un voisinage disjoint de K. On peut donc prolonger χx
par 0 en dehors de U , elle reste de classe C r .
Définition 28 Soit X un espace topologique. Soient Wα des ouverts qui recouvrent X. On appelle
partition de l’unité subordonnée à (Wα ) la donnée, pour chaque α, d’une fonction positive ou nulle
χα sur X, à support compact dans Wα , de sorte que
1. Pour tout x ∈ X, seuls un nombre fini parmi les nombres χα (x) sont non nuls.
P
2. α χ ≡ 1.
Théorème 2 Soit X une variété compacte de classe C r . Soient Wα des ouverts en nombre fini
qui recouvrent X. Alors X possède une partition de l’unité de classe C r subordonnée à (Wα ).
6
P P
F ⊂ X telle que la somme x∈F χx > 0 partout.
P On note
P ηα = x∈F ∩Wα χx . C’est une fonction
à support compact contenu dans Wα . Comme α ηα ≥ x∈F χx > 0, on peut poser
ηα
χα = P .
α ηα
3.3 Plongement
Théorème 3 H. Whitney (1936). Toute variété compacte est difféomorphe à une sous-variété de
Rn .
Preuve. Soit X une variété compacte de dimension n. Soit (Ui , φi )i=1,...,N un atlas fini pour la
structure différentielle de X. Pour chaque x ∈ X, on applique le lemme 27 à l’intersection Ux des
Ui qui contiennent x. On obtient un ouvert Vx et une fonction χx . On applique à nouveau le lemme
27 à Vx , on obtient une nouvelle fonction χ0x et un ouvert Vx0 . Les Vx0 forment un recouvrement
ouvert de X. Comme X est compacte, on peut choisir un sous-recouvrement fini, i.e. une partie
finie F ⊂ X telle que les Vz0 , z ∈ F , suffisent à recouvrir X. On note N le nombre d’éléments de
F.
Pour chaque z ∈ F , on choisit une des cartes définies au voisinage de z, et on note φz (resp. φ0z )
deux copies de cette Q carte, vues comme des applications à valeurs dans des facteurs tous distincts
du produit R2nN = z∈F Rn × Rn . On définit une application différentiable f : X → R2nN par
f (x) = (. . . , χz (x)φz (x), χ0z (x)φ0z (x), . . .)z∈F . f est bien définie, car lorsque x ∈
/ Uz , χz (x) = 0 donc
on n’a pas besoin de connaı̂tre φz (x).
Alors f est une immersion. En effet, au voisinage de x, l’une des fonctions χz vaut 1, donc la
différentielle en x de la z-ème composante χz φz est de rang n. A fortiori, dx f est de rang n.
f est injective. En effet, si f (x) = f (y), il existe z telle que χ0z (x) > 0 et χ0z (y) > 0, d’où x ∈ Vz0 ,
y ∈ Vz0 , χz (x) = χz (y) = 1 donc φz (x) = φz (y). Comme φz est injective, on conclut que x = y.
f est un homéomorphisme sur son image, par compacité.
f (X) est une sous-variété. En effet, pour tout w ∈ f (X), w = f (x), il existe un voisinage U de
x tel que f (U ) soit une sous-variété. Comme f (U ) est un voisinage de w dans f (X), cela prouve
que f (X) est une sous-variété.
f est un difféomorphisme, car f est un difféomorphisme local bijectif.
Fin du cours n0 19
7
3.4 Cas de l’espace projectif
Dans le cas de l’espace projectif, il y a des plongements explicites.
Exercice 31 Soit f : P(V ) → End(V ) l’application qui à une droite p associe le projecteur ortho-
gonal sur p. Vérifier que f est un difféomorphisme sur son image.
Solution. Soit p une droite, soit w un vecteur directeur de p. Le projecteur orthogonal sur p
est donné par la formule
w⊥ u 1
f (p)(u) = w = ⊥ ww⊥ u,
w⊥ w w w
donc sa matrice est w⊥1 w ww⊥ . C’est une fonction de classe C ∞ de w, donc f est de classe C ∞ .
L’image de f est l’ensemble P des projecteurs orthogonaux de rang un. L’application réciproque
associe à un projecteur son image. Cela montre que f est un homéomorphisme de Pn (R) sur P.
Soit p ∈ Pn (R). Choisissons des coordonnées homogènes de sorte que p = [0 : · · · : 0 : 1]. On
peut utiliser la carte affine φn+1 au voisinage de p. Dans cette carte,
⊥
x⊥
−1 1 x ⊥
1 xx
g = f ◦ φn+1 (x) = x 1 = .
1 + |x|2 1 1 + |x|2 x 1
La différentielle de g en x = 0 est
vx⊥ + xv ⊥ v⊥
v 7→ ,
v 0
qui est injective, puisque le troisième bloc l’est. Cela prouve que f est une immersion en p. Comme
on l’a vu lors de la preuve du théorème de Whitney, une immersion qui est un homéomorphisme
sur son image est un difféomorphisme sur une sous-variété.
4 Espace tangent
4.1 Espace tangent
L’espace tangent est l’endroit où vivent les vecteurs vitesse des courbes. Cela suggère la défini-
tion suivante.
Définition 32 Soit X une variété et x ∈ X. Décidons que deux courbes γ et η telles que γ(0) =
η(0) = x ont même vitesse en t = 0 si, dans une carte φ définie au voisinage de x, les images φ ◦ γ
et φ ◦ η ont même vitesse en t = 0. L’ensemble des classes d’équivalence s’appelle l’espace tangent
de X en x, noté Tx X.
8
En utilisant une carte affine, on vérifie que tout vecteur tangent w à P(V ) en p est la vitesse
en 0 d’une droite t 7→ γ(t) = P(u + tv), u vecteur directeur de p. Montrons qu’une autre droite
t 7→ P(u0 + tv 0 ) définit le même vecteur tangent w si et seulement si il existe λ, µ ∈ R tel que
u0 = λu, v 0 = λv +µu. Choisissons une base de V telle que p = [0 : · · · : 0 : 1], avec u = (0, . . . , 0, 1),
u0 = (0, . . . , 0, λ). Alors
dont les dérivées en t = 0 valent respectivement (v1 , . . . , vn ) et (v10 , . . . , vn0 )/λ. Les deux droites ont
même vitesse si et seulement si v 0 − λv est un multiple de u.
Par conséquent, l’homomorphisme p → V /p qui envoie u sur v mod p ne dépend que du vecteur
tangent w et non du choix de vecteur directeur u. Alors f ◦ γ(t) = f (u) + tf (v), donc le vecteur
tangent dp f (w) correspond à l’homomorphisme f (p) → V /f (p) qui envoie f (u) sur f (v).
Remarquer que lorsque X est de classe C r , on peut parler de champs de vecteurs de classe C r−1 ,
mais pas mieux.
Remarque 36 Lorsque X ⊂ Rn est une sous-variété, un champ de vecteurs est aussi une appli-
cation différentiable ξ : X → Rn . Il revient au même de dire que cette application est de classe
C r−1 .
4.3 Flots
Définition 39 Soit ξ un champ de vecteurs sur une variété X. Une ligne intégrale de ξ est la
donnée d’un intervalle ouvert I de R et d’une courbe différentiable γ : I → X solution de l’équation
différentielle γ 0 (t) = ξ(γ(t)), t ∈ I.
9
4. Dépendance par rapport à la condition initiale. Soit
[
W = Ix × {x} ⊂ R × X.
x∈X
Alors W est un ouvert, et l’application Φ : W → X définie par Φ(t, x) = γx (t) est de classe
Ck.
5. Flot. Pour t ∈ R, soit Wt = {x ∈ X | (t, x) ∈ W }. Alors, pour t ≥ 0, l’application φt : Wt →
W−t est un C k -difféomorphisme, et, lorsque tout est défini, φt ◦ φs = φt+s .
Exemple 43 Soit V un espace vectoriel de dimension finie, soit L ∈ End(V ), soit ξ le champ
de vecteurs correspondant. Alors le flot φt de ξ est formé des bijections projectives associées aux
bijections linéaires etL .
En effet, si p ∈ P(V ) et u est un vecteur directeur de p, la courbe s 7→ esL (p) est tangente en s = t
à la droite s 7→ etL u + (s − t)LetL u dont la vitesse en s = t est L|etL p : etL p → V /etL p, c’est une
ligne intégrale du champ ξ.
Exercice 44 Soit X une variété séparée et connexe. On note Dif fc (X) le groupe des difféomor-
phismes de X qui valent l’identité hors d’un compact. Montrer que Dif fc (X) agit transitivement
sur X, i.e. pour tous x, x0 ∈ X, il existe un difféomorphisme à support compact φ tel que φ(x) = x0 .
Lemme 45 Soient F et F 0 deux sous-espaces vectoriels d’un espace vectoriel E de dimension finie.
Alors l’application naturelle E → E/F × E/F 0 est surjective si et seulement si E = F + F 0 .
10
codim(imL) = dim(E/F × E/F 0 ) − dim(imL)
= dim(E/F ) + dim(E/F 0 ) − dim(E) + dim(F ∩ F 0 )
= dim(E) − dim(F ) − dim(F 0 ) + dim(F ) + dim(F 0 ) − dim(F + F 0 )
= codim(F + F 0 ),
donc L est surjective si et seulement si E = F + F 0 .
Autre argument. Remarquons que le dual de E/F s’identifie au sous-espace de E ∗ polaire F 0
de F , i.e. constitué des formes linéaires qui s’annulent sur F . Alors (E/F )∗ × (E/F 0 )∗ = F 0 × F 00 .
L’adjoint de L s’écrit L∗ : F 0 × F 00 → E ∗ , (f, f 0 ) 7→ f + f 0 . Son noyau est l’ensemble des couples
(f, f 0 ) tels que f 0 = −f ∈ F 0 ∩ F 00 . Il s’identifie à (F + F 0 )0 . Par conséquent, L∗ est injective si et
seulement si E = F + F 0 .
Définition 46 On dit que deux sous-espaces vectoriels F et F 0 d’un espace vectoriel E sont trans-
verses si E = F + F 0 . On dit que deux sous-variétés Y et Y 0 de X sont transverses si leurs espaces
tangents sont transverses en tout point de l’intersection Y ∩ Y 0 .
Exemple 47 Deux plans de R3 sont transverses dès qu’ils sont distincts. Une droite D et un plan
P de R3 sont transverses si et seulement si D n’est pas contenue dans P . Deux droites vectorielles
de R3 , en tant que sous-espaces vectoriels, ne sont jamais transverses. Deux droites affines de R3 ,
en tant que sous-variétés, elles sont transverses si et seulement si elles sont disjointes.
Remarque 48 L’ensemble des couples (f, f 0 ) d’applications linéaires dont les images sont trans-
verses est un ouvert de Hom(F, E) × Hom(F 0 , E). Cet ouvert est non vide si et seulement si
dim(F ) + dim(F 0 ) ≥ dim(E). Il est alors dense.
Autrement dit, lorsque la condition sur les dimensions est satisfaite, deux sous-espaces en position
générale sont transverses.
Proposition 49 Si deux sous-variétés Y et Y 0 de X sont transverses, alors Y ∩ Y 0 est ou bien
vide, ou bien une sous-variété de codimension
codim(Y ∩ Y 0 ) = codim(Y ) + codim(Y 0 ).
Preuve. Il s’agit d’une propriété locale. Localement, Y et Y 0 sont définies par des submersions f
et f 0 . D’après le lemme 45, (f, f 0 ) est une submersion, donc Y ∩ Y 0 est une sous-variété.
Fin du cours n0 20
Exercice 50 Etudier l’intersection d’un tore de révolution avec une famille de plans parallèles.
5 Orientation
5.1 Rappel : orientation d’un espace vectoriel
Certaines opérations de la géométrie euclidienne, comme le produit mixte et le produit vectoriel,
nécessitent le choix d’une orientation. Par exemple, la définition du produit vectoriel de deux
vecteurs de l’espace ambiant nécessite la convention des 3 doigts de la main droite.
En effet, le produit mixte de n vecteurs de Rn euclidien, c’est, au signe près, le déterminant dans
une base orthonormée. Mais deux bases orthonormées diffèrent d’une isométrie dont le déterminant
peut valoir 1 ou −1, d’où une ambiguı̈té sur le signe, qu’on lève en fixant une fois pour toute une
classe d’équivalence de bases de même signe.
Bien qu’on l’ait motivée par des considérations euclidiennes, et qu’on y pense souvent en termes
euclidiens (une base du plan est directe si et seulement si les vecteurs forment un angle compris
entre 0 et π, elle est indirecte si et seulement si les vecteurs forment un angle compris entre π et
2π), la notion d’orientation ne nécessite pas de structure euclidienne. Toute bijection linéaire entre
espaces vectoriels transporte les orientations de l’un sur l’autre.
11
5.2 Orientation d’une variété
Définition 51 Soit X une variété. Orienter X, c’est choisir une orientation de chaque espace
tangent de façon continue, i.e., si φ : U → V ⊂ Rn est une carte, les orientations transportées par
les différentielles dx φ : Tx X → Rn sont toutes les mêmes.
Remarque 52 Définition équivalente. Orienter X, c’est choisir un atlas formé de cartes à valeurs
dans des espaces vectoriels orientés, telles que les changements de cartes préservent l’orientation.
En effet, un tel atlas permet d’orienter de façon continue les espaces tangents. Réciproquement,
une fois les espaces tangents orientés, l’atlas des cartes préservant l’orientation convient.
5.3 Orientabilité
Définition 53 Une variété est orientable si elle possède une orientation.
En effet, on peut définir sa structure différentielle au moyen de 2 cartes seulement, donc un seul
changement de cartes, qu’on peut supposer direct. Autre procédé : fixer une orientation sur Rn+1 ,
munir Tv S n = v ⊥ de la classe des bases (v1 , . . . , vn ) telles que (v1 , . . . , vn , v) est une base directe
de Rn .
Proposition 55 Soit G un groupe discret qui agit librement et proprement par difféomorphismes
d’une variété V . Alors la variété quotient X = G\V est orientable si et seulement si V est orientable
et G préserve l’orientation.
Corollaire 56 L’espace projectif réel Pn (R) est orientable si et seulement si n est impair.
Preuve. Pn (R) = G \ S n est engendré par l’antipodie a : v 7→ −v. a préserve (resp. change)
l’orientation de Rn+1 si et seulement si n est impair (resp. pair), et a préserve la normale sortante,
donc a préserve (resp. change) l’orientation de S n si et seulement si n est impair (resp. pair).
Preuve. Soit X or l’ensemble des couples (x, ox ) où ox est une orientation de Tx X. On note p :
X or → X, (x, ox ) 7→ x. Si φ : U → Rn est une carte, et si Rn est muni d’une orientation o, on définit
une section sU,φ,o de p au-dessus de U par sU,φ,o (x) = (x, (dx φ)−1 (o)). Les ensembles sU,φ,o (U )
forment la`base d’une topologie sur X or , qui rend p et les sU,φ,o continues. Comme p−1 (U ) =
sU,φ,o (U ) sU,φ,−o (U ), p est un revêtement. Comme il n’a que 2 feuillets, il est automatiquement
galoisien.
Par définition, une orientation d’un ouvert V de X correspond à une section continue de p
au-dessus de V . Par conséquent, X est orientable si et seulement si p possède une section globale.
Pour un revêtement galoisien, cela équivaut à être trivial.
Sur l’image sU,φ,o (U ), φ ◦ p est un homéomorphisme sur un ouvert de Rn . On obtient ainsi
une structure différentielle sur X or qui fait de p un difféomorphisme local (cf. proposition 23). Cet
atlas définit une orientation. En effet, étant données deux cartes φ : U → Rn et φ0 : U 0 → Rn et
des orientations o et o0 sur Rn telles que sU,φ,o (U ) ∩ sU 0 ,φ0 ,o0 (U 0 ) 6= ∅, nécessairement (dx φ)−1 (o) =
(dx φ0 )−1 (o0 ) aux points de U ∩ U 0 , donc le changement de cartes φ0 ◦ p ◦ (φ ◦ p)−1 = φ0 ◦ φ−1 préserve
l’orientation. Cela prouve que X or est orientable.
12
Corollaire 58 Toute variété simplement connexe est orientable.
6.1 Régularité
Du point de vue de la topologie différentielle, il n’y a aucune différence entre C 1 , C r , r ≥ 2,
∞
C (ou même C ω , mais cela demande davantage de travail). On va montrer que toute structure
différentielle de classe C 2 possède un atlas compatible de classe C ∞ .
Or, comme φ est une immersion en (x, 0), il existe un voisinage de (x, 0) sur lequel φ est injective,
contradiction.
U = φ(V ) est un ouvert de Rn . L’application φ−1 composée avec la projection X × Rn → X
est la rétraction cherchée.
Définition 62 Soit X un espace topologique compact. Sur l’ensemble Ar des atlas de classe C r
de X, on met la topologie dont une base de voisinages est obtenue comme suit. Soit (φi : Ui → Rn )
un atlas. Soient Ki ⊂ Ui des compacts. Soit > 0. On considère les atlas (φ0i : Ui0 → Rn ) tels que
Ki ⊂ Ui0 , et |φ0i ◦ φ−1
i − id|C r (φi (Ki )) < .
Proposition 63 Pour tout r ≥ 1, A∞ est dense dans Ar . De plus, deux atlas de Ar suffisamment
voisins définissent des structures différentielles difféomorphes sur X.
13
Preuve. On peut lisser un C 1 -difféomorphisme par convolution. Sur l’intérieur d’un compact
contenu dans le domaine, une application C 1 proche d’un difféomorphisme est à nouveau un
difféomorphisme. Cela montre la densité.
Supposons r ≥ 2. Soit (φi ) un atlas. Le théorème de plongement de Whitney fournit un plon-
gement f(φi ) : X → Rn . Si (ψi ) est un atlas suffisamment proche de (φi ), le plongement f(ψi ) est
C 0 -proche de f(φi ) . En particulier, son image est contenue dans un voisinage tubulaire de f(φi ) . En
composant f(ψi ) avec la rétraction, on obtient un difféomorphisme de (X, (ψi )) sur (X, (φi )). Le
cas r = 1 demande davantage de travail.
En fait, elle montre que l’ensemble des classes de difféomorphisme de variétés compactes est
dénombrable.
dont la dérivée est partout strictement négative. Elle tend vers ∓∞ en ±∞. D’après le théorème
des valeurs intermédiaires, l’équation ã(t) = t possède une solution, ce qui est impossible pour un
automorphisme d’un revêtement. On conclut que X est forcément orientable.
3. Cas des variétés de classe C 1 . Il suffit de remarquer qu’intégrer un champ de vecteurs en
dimension 1, ce n’est rien d’autre qu’intégrer une fonction, donc un champ de vecteurs de classe
C 0 seulement possède des lignes intégrales.
Remarque 65 Pour peu qu’on sache construire des partitions de l’unité, le même argument
montre que toute variété séparée, paracompacte, non compacte, connexe de dimension 1 est difféo-
morphe à R.
14
7 Caractéristique d’Euler-Poincaré
7.1 Décompositions cellulaires convexes
Une décomposition cellulaire convexe d’un compact K du plan, c’est une collection finie seg-
ments de droites (appelés arêtes) contenus dans K telle que
1. deux arêtes distinctes sont disjointes ou partagent une extrémité ;
2. la frontière de K est une réunion d’arêtes ;
3. chaque composante connexe du complémentaire de la réunion des arêtes est convexe.
On appelle les adhérences de ces composantes les faces de la décomposition cellulaire. On appelle
sommets) les extrémités des arêtes.
Exemples 66 1. Si K est un polygone convexe, il admet une décomposition cellulaire à une
seule face, dont les arêtes sont les côtés de K.
2. Si K est une ligne polygonale sans auto-intersection, il admet une décomposition cellulaire
naturelle.
Définition 67 Soit C une décomposition cellulaire convexe d’un compact du plan. On note S
le nombre de sommets, A le nombre d’arêtes, F le nombre de faces. On appelle caractéristique
d’Euler-Poincaré de C le nombre χ(C) = S − A + F .
Exemples 68 1. Pour la décomposition cellulaire à 1 face d’un polygone convexe, χ = 1.
2. Si K est une ligne polygonale ouverte (i.e. ses extrémités sont distinctes), alors χ = 1. Si K
est une ligne polygonale fermée, χ = 0.
Proposition 69 Soit C une décomposition cellulaire convexe d’un polygone convexe du plan. Alors
χ(C) = 1.
Preuve. Si s est un sommet et f une face qui lui est adjacente (i.e. s ∈ f¯), notons int(s, f ) ∈]0, π]
l’angle intérieur de f en s, et ext(s, f ) = π − int(s, f ) l’angle extérieur de f en s.
Notons ext(f ) la somme des angles extérieurs de f en tous ses sommets. Alors ext(f ) = 2π.
En effet, lorsqu’on parcourt le bord de la face f , à chaque sommet s la direction suivie tourne de
ext(s, f ), et lorsque le tour est fini, la direction a fait un tour complet.
Notons int(s) la somme des angles intérieurs en s des faces de C adjacentes à s. Alors int(s) = 2π
si s est à l’intérieur de K. Sinon, int(s) = int(s, K) est l’angle intérieur de K en s. On note Sint le
nombre de sommet intérieurs et S∂K le nombre de sommets du bord, de sorte que S = Sint + S∂K .
On calcule
X X X
ext(s, f ) = ext(s, f )
(s,f ) f s sommet de f
X
= ext(f )
f
= 2πF.
D’autre part,
X X X
int(s, f ) = int(s, f )
(s,f ) s f adjacente à s
X
= int(s)
s
X
= 2πSint + int(s, K)
s∈∂K
X
= 2πSint + (π − ext(s, K))
s∈∂K
= 2πSint + πS∂K − 2π.
15
Si a est une arête orientée de C, qui n’est pas contenue dans le bord de K, il lui correspond un
couple (s, f ) tels que s est un sommet de f : s est l’origine de a et f la face dont un côté est a,
située à gauche de a. Si a est une arête de ∂K, il y a exactement une des deux orientations pour
laquelle la face située à gauche existe. Réciproquement, étant donné un couple (s, f ) tels que s est
un sommet de f , il lui correspond une arête orientée, celle telle que, lorsqu’on la parcourt, on a
la face f à sa gauche. Par conséquent, le nombre de couples (s, f ) tels que s est un sommet de f
est égal au nombre d’arêtes intérieures orientées plus le nombre d’arêtes du bord, sans orientation.
Si on note Aint le nombre d’arêtes intérieures et A∂K le nombre d’arêtes du bord, de sorte que
A = Aint + A∂K , il vient
X
1 = 2Aint + A∂K .
(s,f )
Par conséquent,
X X X
int(s, f ) + ext(s, f ) = π
(s,f ) (s,f ) (s,f )
= π(2Aint + A∂K ),
d’où
Preuve. Chaque sommet (resp. arête, resp. face) de C0 est aussi un sommet (resp. arête, resp.
face) de C1 et de C2 simultanément, donc S = S1 + S2 − S0 , A = A1 + A2 − A0 , F = F1 + F2 − F0 .
16
caractéristique d’Euler-Poincaré. On peut aussi remarquer que subdiviser les arêtes ne change pas
S − A.
3. Récurrence sur le nombre de faces de C.
On retire l’intérieur de toutes ses faces à C, on obtient un graphe K0 muni de deux décompositions
C0 et C00 . Puis on ajoute l’intérieur d’une face de C, cela donne un polygone K1 muni de deux décom-
positions C1 et C10 plus fine, etc... Supposons que χ(Ck ) = χ(Ck0 ). Par définition, χ(Ck+1 ) = χ(Ck )+1.
Remarquer que Kk+1 = Kk ∪ f où f est une seule face de C, mais est décomposée en plusieurs
faces au sens de C 0 . D’après le lemme 70, χ(Ck+1 0
) = χ(Ck0 ) + χ(f ) − χ(Kk ∩ f ) = χ(Ck0 ) + 1, car
0
Kk ∩ f est une ligne polygonale fermée sans point double. Cela montre que χ(Ck+1 ) = χ(Ck+1 ), et
0
donc que χ(C ) = χ(C), par récurrence sur k.
U V
U’ V’
X Y
X#Y
On munit X#Y d’une structure différentielle comme suit. L’atlas contient toutes les cartes de
X et de Y dont le domaine ne rencontre pas U 0 ou V 0 . Il contient aussi une carte Φ dont le domaine
est (U \ U 0 ) ∪ (V \ V 0 ) (vu comme un ouvert de X#Y ), et définie par
(
Φ(x) = φ(x) si x ∈ U \ U 0 ,
ψ(y)
Φ(y) = |ψ(y)|2 si y ∈ V \ V 0 .
17
8.2 Dépendance par rapport aux choix
Proposition 75 Soient X et Y des variétés connexes. A difféomorphisme près, la variété X#Y
ne dépend que de l’orientation de φ et de ψ. Précisément,
1. si X ou Y n’est pas orientable, X#Y est indépendante des choix ;
2. si X (ou Y ) est orientable et admet un difféomorphisme renversant l’orientation, X#Y est
indépendante des choix ;
3. si X et Y sont orientables, on peut obtenir au plus deux variétés X#Y , suivant que ψ −1 ◦ φ
préserve ou non l’orientation.
18
8.4 Décompositions cellulaires lisses
Voici une généralisation, invariante par difféomorphisme, de la notion de décomposition en
cellulaire convexe.
Dans ce cas, on appelle sommets de la décomposition les extrémités des arêtes et faces de la
décomposition les composantes connexes du complémentaire de la réunion des arêtes. Si toutes les
faces sont des triangles, on parle de triangulation lisse. De nouveau, on appelle χ(C) = S − A + F
la caractéristique d’Euler-Poincaré de la décomposition cellulaire.
Le lemme 70 s’étend aux décompositions cellulaires lisses, avec la même preuve.
19
Exemple 82 Le tore troué T 2 \ D possède une décomposition cellulaire lisse.
Exemple 83 Le tore troué deux fois T 2 \ (D1 ∪ D2 ) possède une décomposition cellulaire lisse.
Exemple 85 La sphère S 2 possède une décomposition cellulaire lisse, invariante par l’antipodie.
En quotientant par l’antipodie, on obtient une décomposition cellulaire lisse du plan projectif.
20
On peut aussi voir la bande de Möbius comme le quotient de la bande {(x, y) ∈ R2 | − 1/2 ≤
y ≤ 1/2} par le groupe engendré par (x, y) 7→ (x + 1, −y). La décomposition cellulaire apparaı̂t
comme suit.
21
8.7 Classification des variétés compactes de dimension 2
On admettra les trois théorèmes suivants.
Théorème 7 Soit X une variété de dimension 2 compacte. Les décompositions cellulaires lisses
de X ont toutes même caractéristique d’Euler-Poincaré, notée χ(X).
Exercice 90 A l’aide de ce théorème, et des propositions 88 et 89, retrouver de façon plus directe
les résultats numériques du paragraphe précédent.
Théorème 8 Les variétés compactes connexes orientables de dimension 2 sont classifiées par leur
caractéristique d’Euler-Poincaré. C’est un entier pair ≤ 2. Les variétés compactes connexes sans
bord non orientables de dimension 2 sont classifiées par leur caractéristique d’Euler-Poincaré. C’est
un entier ≤ 1.
Autrement dit, toute variété compacte connexe orientable de dimension 2 est difféomorphe à une
et une seul des surfaces Σg , où, par convention, Σ0 est la sphère. Toute variété compacte connexe
orientable de dimension 2 est difféomorphe à une et une seul des surfaces Ug , g ≥ 0, où, par
convention, U0 est le plan projectif.
9 1-formes différentielles
9.1 Rappels
Définition 92 Soit U un ouvert de Rn . Une 1-forme différentielle sur U est une application qui à
chaque x ∈ U associe une forme linéaire ω(x) sur Rn . Si la matrice de ω(x) est a1 (x) · · · an (x) ,
Xn
on note ω = ai dxi . Si les fonctions ai , au lieu d’être à valeurs réelles, sont à valeurs complexes,
i=1
on parle de 1-forme différentielle complexe sur U .
n
X ∂u
Exemple 93 Si u est une fonction différentiable sur U , sa différentielle du = dxi est une
i=1
∂x i
1-forme différentielle sur U (réelle ou complexe suivant que u est à valeurs réelles ou complexes).
22
En effet, f ∗ x = r cos θ, f ∗ dx = d(f ∗ x) = cos θ dr − r sin θ dθ, f ∗ y = r sin θ, f ∗ dy = d(f ∗ x) =
sin θ dr + r cos θ dθ, d’où
Définition 97 Soit UPun ouvert de Cn . Une 1-forme différentielle complexe sur U est dite holo-
n
morphe si elle s’écrit j=1 aj dzj , où les fonctions aj sont holomorphes.
n
X ∂f
Exemple 98 Si f est une fonction holomorphe sur U , alors df = dzj est une 1-forme
j=1
∂zj
holomorphe.
Définition 100 Soit U un ouvert de Rn . On dit qu’une 1-forme différentielle ω sur U est exacte
s’il existe une fonction u sur
PX telle que f = du. Une condition nécessaire est que ω soit fermée,
n
i.e. que dω = 0, où, si ω = i=1 ai dxi ,
n n X n
X X ∂ai
dω = dai ∧ dxi = dxj ∧ dxi .
i=1 i=1 j=1
∂xj
Ces deux notions sont préservées lorsqu’on tire les formes en arrière.
Définition 101 1. Soit ω = a(t) dt une 1-forme différentielle sur un intervalle [a, b] de R.
L’intégrale de ω sur [a, b] est
Z Z b
ω= a(t) dt.
[a,b] a
2. Soit γ : [a, b] → U une courbe différentiable. L’intégrale de ω sur γ est par définition
Z Z b
ω := γ ∗ ω.
γ a
Définition 102 Comme on sait transporter les 1-formes différentielles par les difféomorphismes,
on peut parler de 1-formes différentielles sur les variétés, de formes exactes, fermées, d’intégrales
curvilignes. Dans le cas des variété complexes, on peut même parler de 1-formes holomorphes.
23
9.2 Motivation
1
Comment calculer une primitive de la fonction √ ? Il s’agit d’intégrer la 1-forme
ax2+ bx + c
différentielle dx/y le long d’arcs de la courbe d’équation y 2 = ax2 + bx + c. Cette courbe C est
une cônique affine non dégénérée. On utilise un paramétrage unicursal de cette cônique. C’est une
application f : P1 (R) → C dont les composantes sont des fonctions rationnelles, donc f ∗ dx y =
R(t) dt où R est une fraction rationnelle. Par conséquent, la primitive se calcule (décomposition en
éléments simples). Le résultat s’exprime rationnellement en fonction de t et de log(t) si les pôles
de R sont réels (sinon il faut ajouter arctan(t)),
√ donc c’est une expression rationnelle en x et en
log d’une fraction rationnelle en x et en ax2 + bx + c.
1
Exemple 103 Intégration de √ .
1 − x2
Dans ce cas, C est le cercle unité. Le paramétrage unicursal d’origine A = (−1, 0) est f : t 7→
2t 1 − t2 y
( , ). Inversement, comme t est la pente de la droite passant par A et (x, y), t = x+1 .
1 + t2 1 + t2
Alors
2−2t2 √
∗ dx (1+t2 )2 dt 2 1 − x2
f = 2 = dt = d(2 arctan(t)) = d(2 arctan( )).
y 1−t
1+t2
1 + t2 x+1
√
Remarque 104 La méthode s’étend à toute fonction rationnelle en x et en ax2 + bx + c.
1
Comment intégrer √ ?
ax3 + bx2 + cx + d
La courbe T d’équation y 2 = ax3 + bx2 + cx + d n’est pas une cônique. On va voir qu’elle
ne possède par de paramétrage rationnel par la droite projective. Si c’était le cas, l’ensemble des
solutions complexes de l’équation (une courbe algébrique complexe) serait paramétrable par la
droite projective complexe. Or on va voir que T est difféomorphe à un tore.
24
9.4 Revêtement ramifié
On va calculer la caractéristique d’Euler-Poincaré de T . Si T était un revêtement de degré d de
la droite projective, on pourrait utiliser la formule χ(T ) = dχ(P1 (C)). Un tel revêtement n’existe
pas. A la place, on utilise la projection de centre i = [0 : 1 : 0], de P2 (C) sur la droite projective
D d’équation y = 0, dont on note ∞ le point de fuite. En coordonnées homogènes, elle s’écrit
[x : y : z] 7→ [x : 0 : z] (sa restriction au plan affine est simplement la projection sur l’axe des x,
(x, y) 7→ x). Cette application est un revêtement sauf en quelques points, dits de ramification, qui
nécessiteront un traitement spécial.
Lemme 108 Il existe des voisinages disjoints V1 , . . . , V4 des quatre points r, r0 , r00 et ∞ de D et
des cartes φi : p−1 (Vi ) → C et ψi : Vi → C telles que pour tout q ∈ p−1 (Vi ), ψi ◦ p(q) = φi (q)2 .
Autrement dit, à changement de coordonnées holomorphe près, p se confond avec l’application
z 7→ z 2 au voisinage des points de ramification.
de r0 et r00 .
25
Chaque élément (sommet, arête, face) de C qui ne contient pas les points de ramification se
relève en 2 éléments analogues, disjoints, dans T . En contemplant le comportement de l’application
z 7→ z 2 , on voit que chaque arête ou face contenant un point de ramification se relève en 2 éléments
qui se touchent en un sommet. Les points de ramification eux-mêmes se relèvent en un seul sommet.
On obtient une décomposition cellulaire lisse Ĉ de T , telle que
Ŝ = 2S − 4, Â = 2A, F̂ = 2F,
En effet, comme df est holomorphe, f est une fonction holomorphe. Comme T est compacte,
|f | atteint son maximum en un point q. En composant avec une carte au voisinage de q, on
trouve une fonction holomorphe définie au voisinage de 0 dans C, telle que |f | est maximum en 0.
Nécessairement, f est constante, df = 0, contradiction.
Pourtant, dx/y admet des primitives localement. Par exemple, au voisinage de i, la carte g −1 ,
réciproque du paramétrage g : x 7→ [x : 1 : ζ(x)], satisfait d(g −1 ) = dx
y . L’obstacle pour étendre
une primitive locale en une primitive globale est lié au groupe fondamental.
Proposition 111 Soit X une variété connexe. Soit ω une 1-forme différentielle fermée sur X,
réelle ou complexe. Il existe un plus petit revêtement connexe p : X ω → X tel que p∗ ω soit
exacte. Ce revêtement est galoisien. Son groupe d’automorphismes est commutatif et libre. Si X
est compacte, il est isomorphe à ZN , pour un N ∈ N.
Preuve. Soit x0 ∈ X un point base. On considère l’ensemble des chemins différentiables d’origine
R1
x0 . On note f (γ) = γ ω := 0 γ ∗ ω. On introduit la relation d’équivalence qui identifie deux
R
du revêtement universel, on vérifie que l’espace quotient X ω est une variété, et que la projection
p : X ω → X qui à une classe de chemins associe leur extrémité commune est un revêtement. La
fonction f passe au quotient en une fonction différentiable sur X ω , et, par construction, df =
p∗ ω. Le point essentiel est que deux lacets différentiables de mêmes extrémités et homotopes sont
équivalents.
Soit F : [0, 1] × [0, 1] → X une homotopie de γ à γ 0 . Comme ω est fermée, elle admet des
primitives locales. Recouvrons F ([0, 1] × [0, 1]) par un nombre fini d’ouverts connexes Ui telle
que α|Ui = dfi . Soit δ > 0 un nombre de Lebesgue du recouvrement F −1 (Ui ) (i.e. tout sous-
carré de côté δ est entièrement contenue dans l’un des F −1 (Ui )). Découpons [0, 1] × [0, 1] en N 2
sous-carrés égaux, de côté ≤ δ/2. Soit α un chemin dans cette grille, passant successivement par
26
les intersections z0 , . . . , zk . Pour chaque j = 1, . . . , k, choisissons un indice ij tel que les carrés
contenant le côté [zk−1 , zk ] soient contenus dans F −1 (Uij ). Baptisons “intégrale” de ω sur α la
X k
somme fij (zk ) − fij (zk−1 ). Clairement, l’“intégrale” de ω sur tout carré de la grille vaut zéro,
j=1
donc, en additionnant, l’“intégrale” de ω sur le bord de [0, 1] × [0, 1] vaut 0. Or c’est la différence
entre les intégrales ordinaires de ω sur γ et γ 0 . Celles-ci sont donc égales.
Comme toute classe d’homotopie contient un lacet lisse, on obtient une application hω :
π1 (X, x0 ) → R ou C. C’est un homomorphisme de groupes. Soit H son noyau. Alors X ω = H \ X̃
où X̃ est le revêtement universel de X. Comme H est un noyau, il est distingué, et le quotient
π1 (X, x0 )/H est isomorphe à l’image de hω , un sous-groupe de R ou C. En particulier, le revêtement
est galoisien, et son groupe d’automorphismes est isomorphe à un sous-groupe de R ou C, il est
donc commutatif et libre. Si X est compacte, π1 (X, x0 ) est engendré par un nombre fini d’éléments.
Un groupe commutatif libre de type fini, c’est ZN .
dz
Exemple 112 Dans le cas où X = C \ {0} et ω = , X ω = X̃ coı̈ncide avec le revêtement
z
universel, donné par l’exponentielle exp : C → C \ {0}.
En effet, X se rétracte par déformation sur le cercle unité, π1 (X) = Z est engendré par le cercle
unité parcouru dans le sens trigonométrique, le long duquel l’intégrale de dz/z est non nulle, donc
l’homomorphisme hdz/z : π1 (X) → C est injectif. La primitive de exp∗ dz z = dw est la coordonnée
w sur C.
est exacte sur T . Soit x ∈ T un point où g atteint son maximum M . Soit f la primitive locale de
τ −1 ω qui vaut M en x. Alors eg = |e−if | au voisinage de x. Le principe du maximum entraı̂ne que
la fonction holomorphe e−if est constante au voisinage de x, contradiction. On conclut que τ et τ 0
sont linéairement indépendants sur R. L’homomorphisme hω est injectif, donc T ω = T̃ .
dx
Corollaire 114 Soit Λ le sous-groupe de C formé des intégrales de sur les lacets de T . Alors,
y
dx
en intégrant , on obtient un isomorphisme de la variété complexe T avec le tore quotient Λ\C.
y
Preuve. D’après la proposition 113, l’homomorphisme hdx/y a pour image un sous-groupe Λ
de C engendré par deux vecteurs linéairement indépendants sur R. Ce groupe agit librement et
proprement sur C. Le quotient Λ\C est naturellement un tore. La 1-forme constante dz sur C passe
au quotient en une 1-forme holomorphe dz sur Λ\C. Notons f˜ : T̃ → C une primitive de dx/y. Alors
f˜ passe au quotient en une application f : T → Λ\C qui satisfait f ∗ dz = dx/y. Comme dx/y ne
s’annule nulle part, f est un difféomorphisme local entre variétés compactes, donc un revêtement
holomorphe. Par construction de Λ, f# : π1 (T ) → π1 (Λ\C) = Λ coı̈ncide avec l’isomorphisme hdx/y .
Les revêtements étant en bijection avec les sous-groupes du groupe fondamental, f est trivial, i.e.
un difféomorphisme biholomorphe. Cela prouve que T n’est pas seulement homéomomorphe à un
tore, mais biholomorphe au quotient de C par deux translations indépendantes.
27
9.9 Un théorème d’Abel
Les primitives f de dx/y ne sont pas des fonctions élémentaires, comme les fonctions ration-
nelles, le logarithme, l’exponentielle, les fonctions trigonométriques, leurs réciproques, ou les com-
binaisons de celles-ci. Autrement dit, on ne sait pas les calculer. Néanmoins, on sait prouver qu’elles
satisfont à des identités, dont voici la plus simple.
Théorème 9 N. Abel (1826). Etant donnée une droite projective L de P2 (C), notons p1 (L), p2 (L)
et p3 (L) les trois points d’intersection de L et de T (certains sont éventuellement confondus). Soit
f : T → Λ\C une primitive de dx/y. Alors
f (p1 (L)) + f (p2 (L)) + f (p3 (L)) ∈ Λ\C
est indépendant de L.
Preuve. Soit P2 (C)∗ l’espace des droites de P2 (C). C’est une variété complexe de dimension 2.
Alors l’application g : P2 (C)∗ → Λ\C, L 7→ f (p1 (L))+f (p2 (L))+f (p3 (L)) est holomorphe. En effet,
lorsque L et T sont transverses, le théorème des fonctions implicites affirme que chacun des points
pj (L) dépend holomorphiquement de L. Soit L une droite tangente à T en un point distinct de i.
Lorsqu’une sécante converge vers la tangente, 2 des points d’intersection convergent vers le point
de tangence. En effet, par compacité, étant donné une suite de sécantes, on peut toujours extraire
des sous-suites pour lesquelles les points d’intersection convergent. Les limites sont nécessairement
des points d’intersection de la tangente et de la courbe, donc le point de tangence. Comme pour
toutes les suites extraites, la limite est la même, il y a convergence. Pour la même raison, pour
la tangente en i, les points d’intersection des sécantes voisines convergent vers i. Cela montre que
l’application g est continue. Localement, g est une fonction continue, holomorphe le long d’une
courbe, elle est automatiquement holomorphe partout.
Comme P2 (C)∗ est simplement connexe, g possède un relèvement g̃ : P2 (C)∗ → C. C’est une
fonction holomorphe. D’après le principe du maximum (pour les fonctions holomorphes sur des
ouverts de C2 ), g̃ est constante, donc g est constante.
28