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Différences entre Philosophie et Science

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Philosophie et Science

Texte :

« Pour quiconque croit à la science, le pire est que la philosophie ne fournit pas de résultats
apodictiques, un savoir qu’on puisse posséder. Les sciences ont conquis des connaissances certaines, qui
s’imposent à tous ; la philosophie, elle, malgré l’effort des millénaires, n’y a pas réussi. On ne saurait le
contester : en philosophie il n’y a pas d’unanimité établissant un savoir définitif. Dès qu’une
connaissance s’impose à chacun pour des raisons apodictiques, elle devient aussitôt scientifique, elle
cesse d’être philosophie et appartient à un domaine particulier du connaissable.

A l’opposé des sciences, la pensée philosophique ne parait pas non plus progresser. Nous en savons plus
certes, qu’Hippocrate, mais nous ne pouvons guère prétendre avoir dépassé Platon. C’est seulement son
bagage scientifique qui est inférieur au nôtre. Pour ce qui est chez lui à proprement parler recherche
philosophique, à peine l’avons-nous rattrapé. ».

Karl Jaspers, Introduction à l’étude de la philosophie.

Ce texte de Karl Jaspers étudie la différence entre la philosophie et la science. De son avis, l’homme de
science trouve rebutant la philosophie parce qu’elle ne donne pas de connaissances certaines. Il trouve
qu’avec la philosophie, on est toujours dans l’incertitude. La discipline philosophique est incapable de
produire « un savoir qu’on puisse posséder ». Par contre, la science offre des savoirs exacts et vérifiables.
En outre les résultats scientifiques sont applicables et bénéfiques dans la vie. La science produit des
vérités apodictiques qui sont nécessaires et partagées. A l’opposite, la philosophie, depuis son
avènement, n’a pas encore fournit « un savoir définitif » qui puisse satisfaire tous les esprits. Il est même
devenu naturel à la philosophie d’être le domaine des savoirs indéfinis et relatifs. Dès lors, lorsqu’une
connaissance fondée en raison devient certaine et unanime dans le champ philosophique, elle dérive de
la philosophie vers la science.

C’est pourquoi le concept de progrès est étranger au domaine philosophique. Si la science constructiviste
enregistre des avancées remarquables dans ses recherches, la philosophie reste emprisonnée par les
mêmes questions. Force est donc de reconnaître que le progrès ne peut être appliqué à la philosophie.
Comme le souligne Antoine-Augustin Cournot dans son Essai sur les fondements de la connaissance la
philosophie est « enfermée dans un cercle de problèmes qui restent au fond toujours les mêmes ». Les
scientifiques, de génération à génération, maîtrisent leur objet d’étude alors qu’en philosophie les
interrogations des premiers restent toujours d’actualité. Selon Jaspers, si les jeunes médecins en
connaissent plus qu’Hippocrate (v. 460-v. 377 av. J.-C.), on ne peut en dire sur les philosophes
contemporains par rapport à Platon. De son avis, on n’a pas encore proposé des pensées plus
pertinentes que celles des initiateurs de la recherche philosophique.

Le rapport entre la philosophie et la science ne s’est pas toujours présenté ainsi. En effet, la philosophie
et la science se sont longtemps confondues. A l’origine, la philosophie signifiait « la totalité du savoir » et
était considérée comme la mère de toutes les sciences. Cette vision aristotélicienne faisait de la
philosophie une discipline encyclopédique. Aristote la présente comme « la science universelle ou la
science des sciences » Métaphysique. C’est pourquoi, les premiers penseurs étaient aussi des hommes
de science. Ils étaient mathématiciens, physiciens, astrologues etc. Ainsi, de Thalès à Pythagore et
jusqu’au(17) XVIIème siècle avec Descartes et Leibniz, les deux termes avaient des rapports étroits.
Platon inscrit même au fronton de son académie « nul n’entre ici s’il n’est géomètre ».

Mais la révolution scientifique et technique du (18) XVIIIème siècle va entrainer l’essor de la science qui
sonne le glas de leur union. En effet, le progrès accélère les termes du divorce. Malgré leur différence, la
philosophie et la science partagent des points de convergences. Toutes les deux sont inventées par
l’homme. Elles tentent d’expliquer le réel et donner un sens au monde. Science et philosophe
permettent de comprendre et de résoudre les difficultés de la vie. Elles sont aussi des disciplines
rationnelles c’est-à-dire elles sont basées sur la réflexion. A cet égard dans sa genèse et son évolution, la
philosophie reste liée à la science. Les insuffisances de la philosophie ont fait naître la science et les
dérives de cette dernière rendent la pensée philosophique nécessaire.

Dès le 15ème siècle, Copernic (1473-1543) ébranle la thèse longtemps soutenue du géocentrisme
défendue par Aristote au profit de l’héliocentrisme. Francis Bacon (1561-1626) au (16) XVIIème
inaugure la méthode expérimentale en rupture avec la spéculation philosophique. La physique avec
Galilée (1564-1642) et Newton 1642-1727), revendique ensuite son autonomie. L’astronomie avec
Kepler (1571-1630) leur emboite le pas. Au(18) XVIIIème siècle la biologie avec Claude Bernard (1813-
1878) s’affranchit par la médecine expérimentale et enfin les sciences sociales à travers Emile Durkheim
(1858-1917), au(20) XXème siècle conclurent définitivement le mouvement de séparation. Il ne sera
désormais laissé à la philosophie que la logique et la métaphysique.

Les sciences se dégagent de la philosophie sur deux plans. Elles identifient leur objet propre et une
méthode particulièrement. La science s’écarte du caractère imprévisible de la philosophie. Elle adopte
une méthode ternaire : d’une hypothèse née de l’observation, elle passe à la vérification grâce à
l’expérimentation et aboutit à l’élaboration de lois universelles en formule mathématique. C’est
pourquoi la loi scientifique est le fruit de la « cité des hommes de preuve » d’après Gaston Bachelard
(1884-1962). Ainsi, la science reste impersonnelle et peut aboutir à un consensus. Cette démarche
garantie son objectivité. Pour être objectif d’après Paul ELUARD (1895-1952) « il ne faut pas voir le réel
tel que je suis ». Il s’agit par conséquent de décrire la chose telle qu’elle est. La philosophie, elle,
raisonne sur les idées et tire des conclusions formelles. Elle est essentiellement subjective donc
personnelle. Les méthodes et les résultats sont donc différents. Il y va de même de leur orientation. En
effet, la science s’intéresse à la question du Comment des phénomènes alors que la philosophie cherche
le Pourquoi des faits. En ce sens, la science est du domaine du quantifiable et la philosophie celui du
qualifiable. Autrement dit, quand la science cherche à mesurer l’objet, la philosophie essaie d’évaluer
son sens. Ainsi, la science s’attache principalement à dégager des lois permettant de comprendre et de
prévenir les phénomènes naturels ou la matière. Pour cela, elle s’appuie sur le déterminisme ou la loi de
la causalité. Pour la philosophie sa préoccupation reste la raison ou le fond des choses. C’est une activité
essentiellement spéculative. C’est pourquoi, Claude Bernard trouve dans Introduction à la médecine
expérimentale que « la philosophie n’apprend rien et ne peut rien apprendre de nouveau par elle-même
puisqu’elle n’expérimente ni n’observe ». Leur activité se résume à raisonner « sur ce qu’ont fait les
autres ». Aussi, elle est considérée comme une spéculation parasitaire et oiseuse. De son avis, Kant et
Hegel « n’ont pas à eux tous introduit la moindre vérité sur la terre. Il n’y a que les savants qui le peuvent
». Raison pour laquelle K. Jasper soutient « Les sciences ont conquis des connaissances certaines, qui
s’imposent à tous : la philosophie elle, malgré l’effort des millénaires n’y a pas réussi ». La philosophie
souffre d’un double handicap sur le plan du savoir et du pouvoir.

Cependant, selon K. Jaspers dans son Introduction à la philosophie « l’homme ne peut se passer de la
philosophie. Aussi est-elle présente partout et toujours ». C’est pourquoi la rupture entre les deux n’est
pas radicale. Dès lors est-on autorisé à renoncer à la philosophie suite au succès scientifique ? Que non.
En réalité, la philosophie est omniprésente dans l’analyse scientifique. Il existe une relation dialectique
entre elles. Louis Althusser (1918-1990), soutient à ce titre « pour que la philosophie naisse et renaisse,
il faut que les sciences soient ». L’essor de la science assure la survie de la philosophie. Autrement dit la
science donne à la philosophie de la matière de réflexion. Le développement inquiétant de la science
interpelle la philosophie. En effet souligne [Link] « la belle assurance des résultats scientifiques
marque des incertitudes fondamentales ». La philosophie essaye donc de fournir une conscience morale
aux scientifiques. C’est sans doute au nom de cette nécessaire prise en compte du destin de l’humanité
que Rabelais (v. 1483-1553) avertit « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Les victoires de
la science ont aussi entrainé des bouleversements incontrôlés. Dès lors, il faut plaider pour un
humanisme scientifique auquel H. Bergson (1859-1941) et Friedmann (1902-1977) font appel en parlant
respectivement de « supplément d’âme » ou « supplément d’humanité ». Car la science n’a aucun souci
axiologique ou moral, elle n’apporte que des réponses pratiques. André Comte-Sponville affirme à ce
propos « la Biologie ne nous dira jamais comment il faut vivre, ni s’il le faut ». Elle ne fournit pas de
direction ni de directive d’emploie. Ainsi, l’application des résultats scientifiques draine un lot de méfaits
et de dangers qui génère des questions philosophiques. Herbert Marcuse nous donne la raison « la
science elle-même n’a aucune conscience de ce qu’elle est, elle est un instrument ». Le pouvoir
scientifique ne s’appuie pas sur la morale. Comme l’admet Jean Rostand (1894-1977) « la science nous a
fait des dieux avant que nous méritions d’être des hommes ». Sous ce rapport, la philosophie fonctionne
comme une police des consciences. Elle se charge des questions d’ordre moral et éthique nées du
développement scientifique. La nécessité de philosopher résulte par conséquent des dérives et lacunes
de la science. Selon les mots de Claude Bernard « les philosophes communiquent à la pensée
scientifique un mouvement qui la vivifie et l’anobli ». Ce faisant, elle permet en fait de répondre à cette
invite de Louis De Broglie « dans l’œuvre de la science, l’homme a su montrer la force de son
intelligence, s’il veut survivre à ses propres succès, il lui faut maintenant montrer la sagesse de sa
volonté ». Il revient dès lors à la philosophie de dresser des garde-fous ou limites aux savants et
techniciens afin de préserver le bonheur et le bien-être de l’homme.

Atteindre cet objectif rend nécessaire la relation de complémentarité entre la science et la philosophie.
Comme le note G. Gusdorf « la philosophie (peut être) située au-dessus ou à côté de la science parce
qu’elle se soucie des conséquences de l’application des découvertes scientifiques ». Ainsi, l’homme ne
peut se permettre de rejeter la philosophie au profit de la science. Elles peuvent être associées dans
l’activité intellectuelle. En effet, la philosophie s’intéresse aux valeurs. La philosophie aura pour tâche, à
cet égard, de conscientiser l’homme de science en lui dévoilant le sens et la valeur de son pouvoir. Sous
cet angle « les découvertes les plus extraordinaires en appellent toujours à une instance métaphysique
dans la mesure où elles demandent à être chaque fois reclassées dans l’humain » d’après Gusdorf. Du
reste, la science ne prend en charge qu’une partie de l’être. La science objective et pratique ne
transforme que la réalité matérielle. Ce serait une faute impardonnable de croire que la science peur
résoudre toutes les inquiétudes de l’homme. Jasper nous met en garde « si quelqu’un prend les
informations des sciences pour la connaissance de l’être dans sa totalité, c’est qu’il s’abandonne à une
superstition scientifique ». Son savoir est partiel et parcellaire donc limité. Selon Platon, dans République
LV, le philosophe est « possédé du désir de la sagesse, non pas tel ou tel élément, mais de la sagesse tout
entière ».La science étant immorale et inhumaine dans son besoin de progrès justifie la radicale actualité
de l’interrogation philosophique. En effet, la philosophie nourrit des questions sur les fins dernières, le
sens de la vie, Dieu, auxquelles la raison scientifique se révèle impuissante. Elles relèvent du domaine
métaphysique, anthropologique et axiologique.

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