0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
106 vues121 pages

Poésie du Moyen Âge au XVIIIe siècle

Le document traite de l'évolution de la poésie du Moyen Âge au XVIIIe siècle, en mettant en lumière des figures clés et des mouvements littéraires tels que le lyrisme courtois, la poésie de la Pléiade et le classicisme. Il explore également les contextes historiques et culturels qui ont influencé ces œuvres, notamment l'art roman et gothique, ainsi que les bouleversements sociaux et politiques de l'époque. Enfin, il souligne l'importance de la poésie lyrique et amoureuse à travers les siècles.

Transféré par

qd8f454w9x
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
106 vues121 pages

Poésie du Moyen Âge au XVIIIe siècle

Le document traite de l'évolution de la poésie du Moyen Âge au XVIIIe siècle, en mettant en lumière des figures clés et des mouvements littéraires tels que le lyrisme courtois, la poésie de la Pléiade et le classicisme. Il explore également les contextes historiques et culturels qui ont influencé ces œuvres, notamment l'art roman et gothique, ainsi que les bouleversements sociaux et politiques de l'époque. Enfin, il souligne l'importance de la poésie lyrique et amoureuse à travers les siècles.

Transféré par

qd8f454w9x
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

LA POÉSIE

(MOYEN ÂGE - 18E SIÈCLE)

1/121
Sommaire
Le Moyen Âge – Histoire littéraire et culturelle
L’émergence du lyrisme courtois au Moyen Âge
• Bernard de Ventadour, « Il n’est pas étonnant si je chante » (XII° siècle)
• Guillaume de Poitiers, Chanson (XII° siècle)
• Conon de Béthune, « Jadis dans un autre pays » (XII° siècle)
• Le Codex Manesse
• Christine de Pizan, Le Chemin de Longue Étude
• Christine de Pizan, Le Livre du Duc des vrais amants
• Charles d’Orléans
◦ « Hiver, vous n’êtes qu’un vilain »
◦ « Le temps a laissé son manteau »
◦ « En la forêt de chagrine tristesse »
◦ « Sur le dur lit de chagrine pensée »
François Villon, « Frères humains »
François Villon, trois fragments de poèmes
Le Canzoniere de Pétrarque
L’héritage médiéval
Clément Marot, « Petite épître au roi »
Clément Marot, « Épître à son ami Lion »
Les blasons anatomiques du corps féminin
• Clément Marot, « Le beau tétin »
• Maurice Scève, « Le Sourcil »
Les poètes lyonnais
Louise Labé
• « Je vis, je meurs »
• « Tant que mes yeux pourront larmes épandre »
• « Diane étant en l’épaisseur d’un bois »
• « Prédit me fut »
Du Bellay et le manifeste de la nouvelle poésie française
Les poètes de la Pléiade

2/121
• Ronsard, « Hymne de l’Automne »
• Ronsard, Ode à Cassandre
• Du Bellay, L’Olive
• Du Bellay, « Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ? »
• Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse »
• Ronsard, Sur la mort de Marie
• Ronsard, Sonnets pour Hélène
Les guerres de Religion
• Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, extrait 1
• Extrait 2
• Extrait 3
L’Hécatombe à Diane
Le baroque
• Jean-Baptiste Chassignet, « Un corps mangé de vers »
• Jean de Sponde, Les Amours
• Siméon-Guillaume de la Rocque, Amours de Caritée
• Théophile de Viau, « Lettre à son frère »
• Théophile de Viau, Œuvres
• Pierre de Marbeuf, « Et la mer et l’amour »
• Saint-Amant, « Le paresseux »
• Tristan L’Hermite, « Sur un tombeau »
• Scudéry, « Contre la grandeur mondaine »
L’art baroque
• L’art baroque et l’art classique
• La musique baroque
La Préciosité
• Vincent Voiture, La belle matineuse
• Malherbe, « Sonnet à Caliste »
Le classicisme
• Malherbe, « Prière pour le roi allant en Limousin »
• La Fontaine, « Le Chêne et le Roseau »
• La Fontaine, « Le Lion et le Moucheron »

3/121
• La Fontaine, « Le Lion et le Rat »
• La Fontaine, « Le Paon se plaignant à Junon »
• La Fontaine, « Le Petit Poisson et le Pêcheur »
• La Fontaine, « Le Rat et l’Éléphant »
• La Fontaine, « Le Torrent et la Rivière »
• La Fontaine, « Le Statuaire et la Statue de Jupiter »
• La Fontaine, « L’Huître et les Plaideurs »
• La Fontaine, « La Forêt et le Bûcheron »
• La Fontaine, « Le Renard et les Poulets d’Inde »
• La querelle des Anciens et des Modernes
La poésie au XVIII° siècle
• Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne
◦ Rousseau, « Lettre sur la Providence »
• Diderot et Hubert Robert : la poétique des ruines
• Parny, Poésies érotiques
• Léonard, Les Regrets
• Chénier, Élégies
• Chénier, La Jeune Captive
La poésie lyrique
La poésie amoureuse à travers les siècles

4/121
5/121
Le Moyen Âge
Histoire littéraire et culturelle

De la chute de l'Empire romain (476) à la découverte de l'Amérique (1492), le Moyen Âge dure
mille ans mais n'est pas une période homogène. Après plusieurs siècles de désordre, l'Empire
carolingien et surtout la dynastie capétienne voient renaître une civilisation féconde, dans une société
féodale dominée par l’Église catholique.

1-La r enaissance de l'Occident (X° - XII° siècles).

a)Le temps des abbayes : l'art roman.


Pendant des siècles, en l'absence de stabilité sociale, c'est l’Église qui a maintenu la continuité
d'un pouvoir civil. Dans un pays déchiré par les guerres, sans unité politique ni linguistique, les
monastères sont restés des foyers de vie intellectuelle et artistique par la transmission des manuscrits
latins, la pratique du chant grégorien, les arts de la sculpture et de l'architecture.
Aux X° et XI° siècles, tandis que les pèlerinages favorisent les échanges culturels, les abbayes sont
en pleine expansion et contribuent au progrès technique et économique. L'ordre monastique de Cluny
est fondé en 910, l'ordre de Cîteaux en 1098. Des abbayes se construisent dans toute l'Europe
occidentale. Elles répandent l'art roman.
Caractérisé par la voûte, le style roman s'affirme d'abord dans des constructions sobres. Au XII°
siècle, il s'épanouit dans des églises plus vastes, aux nefs imposantes (Moissac, Conques, Vézelay).
Les portails et chapiteaux sont ornés de motifs variés, qui représentent des épisodes bibliques,
des vies de saints, des animaux ou monstres symboliques.
L'architecture et la sculpture constituent un langage religieux à fonction didactique. Elles
communiquent une vision du monde structurée par l'opposition du Bien et du Mal, que représentent
les anges et les démons d'un christianisme imagé.

b)Naissance de la litt érature française.


La littérature de langue française naît au XII° siècle, avec l'affirmation progressive de la langue
d'oïl, le français d'Île-de-France, aux dépens de la langue d'oc et des autres langues régionales. Le latin
restant la langue des savoirs officiels, la langue vulgaire est surtout réservée à la transmission orale.
Elle finit cependant par véhiculer des œuvres écrites de grande ampleur, qui circulent dans les cours
aristocratiques du monde féodal.
Aux chansons de geste de la fin du XI° siècle (La Chanson de Roland) succèdent ainsi les genres du
roman en vers (Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois) et de la poésie lyrique (troubadours en langue
d'oc, trouvères en langue d'oïl), qui traduisent les codes sociaux de l'honneur chevaleresque et de
l'amour courtois. C'est alors que prennent forme les grandes légendes du Moyen Âge : Tristan et
Iseult, la quête du Graal...
Le développement des villes entraîne par ailleurs l'essor du théâtre, qui touche surtout la
bourgeoisie. Sur les tréteaux alternent les « Jeux » d'inspiration religieuse, comme le Jeu d'Adam, et
les intermèdes comiques.

6/121
2-Gr andeur et déclin de la civilisation féodale (XIII° - XV° siècles).

a)Le temps des cathédrales : l'art gothique.


Conséquence de l'expansion urbaine : à la fin du XII° siècle, les centres de la vie intellectuelle et
religieuse se déplacent des monastères aux villes. Tandis que la monarchie se renforce, les cités les
plus prospères se distinguent par de majestueuses cathédrales (Chartres, Strasbourg, Paris,
Amiens...) : l'art roman laisse place au gothique.
Grâce à la croisée d'ogives, l'architecture allège les constructions au profit de nefs immenses où
pénètre la lumière. L'art du vitrail fait jouer les couleurs tout en multipliant les représentations
d'histoires exemplaires destinées à instruire les fidèles. La cathédrale est un livre de pierre qui
transmet le message chrétien.
À la fin du XIV° siècle, le gothique évolue vers un style flamboyant, plus chargé, aux riches
ornementations. Les représentations de la statuaire se font plus humaines.

b)Richesses et contradicti ons de la vie culturelle.


La civilisation médiévale est à son apogée au XIII° siècle. L'Europe chrétienne étend ses
conquêtes. De nouveaux ordres religieux, les Dominicains et les Franciscains, tentent de renouer avec
l'idéal évangélique. L'idée d'une nation française se construit, sous la couronne des rois capétiens. Les
universités fondées dans les grandes villes, comme la Sorbonne à Paris, ont un grand rayonnement. On
y enseigne la scolastique, qui tente de concilier tradition chrétienne et pensée antique (Thomas
d'Aquin, Somme théologique).
Dans le même temps, culture et littérature touchent de plus en plus un public laïc et urbain, qui
apprécie des œuvres de genres variés : Le Roman de la Rose (récit allégorique de Guillaume de Lorris,
continué par Jean de Meung), les poèmes de Rutebeuf, les fabliaux et la littérature satirique, les récits
historiques de Villehardouin ou de Joinville.
Mais à la suite de la peste noire (v. 1350) et de la guerre de Cent Ans (1337 – 1453), le système
féodal est ébranlé. La pensée philosophique, éclatée entre rationalisme et mysticisme, perd en
cohérence. L'héroïsme chevaleresque survit encore dans la poésie courtoise, mais est concurrencé par
les valeurs bourgeoises. Le théâtre se partage entre les mystères, spectacles religieux à signification
symbolique, et les farces populaires (La Farce de Maître Pathelin, 1464). La poésie, enfin, s'ouvre à des
thèmes macabres et grinçants (François Villon). Le déclin de la civilisation médiévale annonce alors
d'autres mutations.

D'après le manuel de Français. Méthodes et pratiques, éditions Bordas, dir. Denis Labouret, pp. 18 – 19.

Voir aussi la vidéo : « 4 clichés sur le Moyen Âge »

7/121
L’émergence du lyrisme courtois au Moyen Âge
Le Moyen Âge voit le lyrisme s’affirmer dans la poésie occidentale. L’expression de ce lyrisme,
comme dans l’Antiquité, est musicale : le mot renvoie en son sens premier à la « lyre » d’Apollon. Les
poèmes d’amour ou de guerre écrits par les troubadours puis les trouvères aux XIIe et XIIIe siècles sont
des chansons. Le genre poétique, à ses origines, est donc musical.

Troubadours et trouvères (définitions). Les troubadours et les trouvères sont tous deux des poètes
et musiciens. Mais les troubadours écrivent en langue d’oc et les trouvères, en langue d’oïl. Les mots
“trouvères” et “troubadours” viennent du verbe “trobar” en ancien français, verbe qui signifie “trouver”,
“inventer”.

À la fin du XIIe siècle, les troubadours puis les trouvères chantent le sentiment amoureux, le désir,
la joie et la souffrance d’aimer. Ils donnent à la femme une place nouvelle. Ainsi apparaît, dans la poésie
française, un thème essentiel qui ne cessera d’être repris par la postérité. Jusqu’au XIIIe siècle, en effet,
les valeurs de la société nobiliaire étaient principalement guerrières. Un chevalier était au service de Dieu
(par sa foi) et de son suzerain (par sa loyauté et par sa vaillance au combat). Les femmes ne jouaient
qu’un rôle minime. On trouve un témoignage de ce peu d’importance des femmes dans La Chanson de
Roland, chanson de geste du XIe siècle. Dans cette œuvre qui compte pourtant 4000 vers, la mort de la
belle Aude (fiancée de Roland) est racontée en moins de dix strophes. La jeune fille meurt foudroyée par
le chagrin lorsqu’elle apprend la mort de Roland, alors que ce dernier n’a pas une pensée pour elle dans
ses derniers instants. Ainsi, avant le XIIIe siècle, les femmes ont peu d’importance dans la représentation
que les poètes se font de la société. Mais à la fin du XIIe siècle, les mœurs s’adoucissent et la poésie
courtoise va célébrer le sentiment amoureux de la femme aimée. C’est la naissance de la littérature
courtoise.

La courtoisie est une conception particulière de l’amour qui transpose, dans le domaine des
sentiments, le modèle qui, dans l’ordre social, codifie les relations entre le vassal et son suzerain. Dans la
société du Moyen Âge, le vassal est au service du suzerain à qui il doit être fidèle et pour qui il doit
combattre, montrant ainsi sa valeur guerrière. De même, l’homme courtois est au service de sa “dame”.
Le mot “dame” est issu du latin “domina” qui signifie “maîtresse”, “souveraine”. Dans la conception
courtoise de l’amour, l’homme doit obéir à la dame quelle que soit sa demande. Par exemple, Lancelot,
dans le roman courtois éponyme, accepte l’humiliation publique exigée par son amante, la reine
Guenièvre. Pour mériter sa dame, l’homme doit constamment accomplir des exploits. S’il est poète, il doit
écrire des poèmes d’amour destinés à séduire celle qu’il aime, à célébrer ses qualités et à lui montrer
l’intensité des sentiments qu’il éprouve. La courtoisie est en somme une conception du sentiment
amoureux qui amène l’amant à se surpasser, à accomplir des prouesses (à devenir “preux”). Le poète
courtois doit montrer à la dame qu’il est digne d’être aimé d’elle, même si elle appartient à un rang plus
haut que le sien. Ainsi, la courtoisie nécessite des obstacles que l’amant doit surpasser. Elle propose donc
un idéal d’amour interdit ou inaccessible. C’est pourquoi la courtoisie ne conçoit pas l’amour dans le
mariage.

8/121
Bernard de Ventadour, « Il n’est pas étonnant si je chante » (XIIe siècle)

Noble dame, je ne vous demande rien


Sinon que vous me preniez pour serviteur
Car je vous servirai comme on sert un bon seigneur
Quelle que soit ma récompense.
5 Me voici sous votre commandement,
Vous qui êtes pleine de bonté, gaie et courtoise,
Vous n’êtes point un ours ni un lion
Qui me tuerait si je me rends à vous.
Traduction : Éléonore de Beaumont.

Livre de chants médiéval appartenant à


Rudolf von Rotenburg, 1257.

9/121
Guillaume de Poitiers, Chanson (XIIe siècle)

Dans la douceur du temps nouveau,


Les bois verdissent, les oiseaux,
Chacun dans son langage, chantent
Les vers plaisants du renouveau.
5 Il faut bien que tout être cherche.
À satisfaire son désir !

Ne me viennent du lieu béni


Ni message ni lettre close,
Et mon cœur ne dort ni ne rit.
10 Accourir vers elle je n’ose
Tant que j’ignore en vérité
Si nos cœurs sont bien accordés.

Ainsi va-t-il de notre amour


Comme la branche d’aubépine
15 Tout au long de la nuit, tremblante
Elle endure le froid, la pluie,
Le lendemain vient le soleil
Sur la feuille et le rameau vert.

Je me souviens d’un beau matin


20 Où nous mîmes fin à la guerre.
Elle me fit le don, ce jour-là,
De son amour, de son anneau :
Dieu veuille que je vive assez
Pour passer les mains sous sa cape !

25 Peu importe ce que l’on dit


Pour me pousser à fuir Voisine.
Je sais ce que valent les mots,
Et comment ils vont çà et là.
D’autres amours se gargarisent
30 Moi j’en ai la chair et le dard.

Traduit de l’occitan par René Nelli et René Lavaud (1966), revu par Henri Gougaud (2009).

10/121
Conon de Béthune, « Jadis dans un autre pays » (XIIe siècle)

Les troubadours et trobairitz (féminin) sont des poètes


musiciens du Moyen Âge. Ils ou elles chantent leurs poèmes en
s’accompagnant d’un instrument dès le XI° siècle dans le sud de
la France (région de la langue d’oc). Cet art se développe ensuite
au XII° siècle dans le nord de la France (région de la langue d’oïl)
avec les trouvères. Conon de Béthune est l’un d’entre eux.
Poète, mais aussi chevalier, il participe à plusieurs expéditions
militaires en Orient ainsi qu’aux troisième et quatrième
croisades.

Voir aussi l’article et les vidéos : « l’unique chant de la femme


troubadour »

Jadis dans un autre pays


Un chevalier aima une dame.
Tant que la dame fut à son avantage,
Elle lui refusa son amour,
5 Jusqu’au jour où elle lui dit : « Ami,
Je vous ai longtemps amusé par mes paroles ;
Or votre amour est connu et prouvé,
Désormais, je serai toute à votre gré. »

Le chevalier la regarda bien en face,


10 Il la vit pâle et décolorée.
« Dame, fait-il, je n’ai pas de chance
Que dès l’autre année, vous n’ayez eu cette pensée.
Votre beau visage qui ressemblait à la fleur de lis
Me paraît avoir tellement changé de mal en pis
Qu’il m’est avis que vous n’êtes plus la même à mes yeux.
15 Vous avez pris bien tard cette décision, madame. »

Quand la dame s’entendit railler1 de cette manière,


Elle en eut honte, et elle dit étourdiment :
« Par Dieu, vassal2, croyez-vous qu’on doive vous aimer
Et que je parle sérieusement ?
20 Cela ne m’est pas venu à l’esprit.
Jamais je n’aurai daigné vous aimer
Vu que vous avez souvent plus grande envie
D’embrasser un bel adolescent. »

11/121
- Madame, j’ai bien ouï3 parler
25 De votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
Que cette ville fut jadis de très grande puissance,
Et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
30 Que soient accusés de tricherie
Ceux qui désormais ne voudront vous aimer. »

- Vassal, vous avez eu une fâcheuse idée


De me reprocher mon âge ;
Si ma jeunesse est tout à fait passée,
35 Je suis d’autre part riche et de haut parage4 ;
On m’aimerait avec un peu de beauté.
Il n’y a pas un mois
Que le marquis m’envoya son messager
Et le Barrois a jouté5 pour l’amour de moi. »

40 - Par Dieu, dame, cela doit bien vous ennuyer


De regarder toujours à la haute situation.
On n’aime pas une dame pour sa parenté,
Mais on l’aime quand elle est belle et sage ;
Vous en saurez un jour la vérité :
45 Car il y en a bien cent qui ont jouté pour l’amour de vous,
Qui, fussiez-vous la fille du roi de Carthage,
Ne le voudraient plus aujourd’hui. »

Traduction : André Mary.

1- Railler : se moquer de quelqu’un.


2- Vassal : celui qui est au service d’un seigneur.
3- Ouï : entendu.
4- De haut parage : de haute lignée.
5- A jouté : s’est battu en duel.

12/121
Le Codex Manesse (1310 – 1340)
[Le Codex Manesse est un manuscrit de poésie courtoise allemande, inspirée de la tradition des
troubadours français. Cette enluminure représente le poète Kristan von Hamle cherchant à rejoindre sa
dame.]

Figures et œuvres majeures de la courtoisie


Guillaume de Poitiers (1086 – 1127) : il accueille à sa cour de nombreux poètes et il est lui-
même troubadour.
Aliénor d’Aquitaine (1122 – 1204) : épouse du roi de France Louis XVII, puis du roi d’Angleterre
Henri II, elle entretient à sa cour de nombreux poètes courtois.
Bernard de Ventadour (1125 – 1200) : d’origine modeste, ce troubadour rejoint la cour
d’Aliénor d’Aquitaine, dont il tombe amoureux.
Chrétien de Troyes (1130 – 1191) : poète au service de Marie de France, il est l’auteur de cinq
romans relatant les aventures des chevaliers de la Table ronde, soumis aux codes de la
courtoisie.
Marie de Champagne (1145 – 1198) : fille d’Aliénor d’Aquitaine et de Louis VII, elle entretient
la tradition courtoise.

13/121
Christine de Pizan, Le Chemin de Longue Étude (extrait), v. 1402

Je me prends à songer
combien ce monde n’est que vent :
de peu de durée, plein de tristesse,
sans certitude ni bonne foi ;
5 les plus grands ne peuvent se prémunir
contre Fortune et Malheur,
et il y a tant de corruption
qu’à peine voit-on des gens purs.
Je pensais aux ambitions
10 aux guerres, aux épreuves,
aux trahisons, aux embûches qui y règnent,
et aux graves fautes que l’on y commet ;
quel grand malheur
que l’on craigne si peu les péchés.
15 Je m’étonnais – d’où vient
qu’on ne peut se tenir en paix ?
Sous le firmament, tout se livre la guerre ;
pas seulement sur la terre,
où les hommes se combattent tant,
20 mais même dans l’air il y a conflit :
les oiseaux de proie chassent les autres,
les poursuivent et les tuent ;
ceux-ci, les craignant par nature,
les fuient et les redoutent.

Christine de Pizan, Le Chemin de Longue Étude, v. 1402. Traduction : A. Tarnoswski.

14/121
Christine de Pizan, Le Livre du Duc des vrais amants (1405)

Christine de Pizan, considérée comme la première poétesse à vivre de sa


plume, utilise notamment ses écrits pour défendre les femmes. Elle
participe à la querelle du Roman de la Rose, critiquant notamment la
misogynie dont a fait preuve Jean de Meung.

[Dans ce roman, la Dame est mariée mais désire voir son amant, qui la supplie. Elle écrit à Sibylle, la
femme qui l’a élevée, pour qu’elle l’aide à cacher sa liaison. Mais Sibylle refuse et la met en garde
contre les dangers de la fin’amor. Elle clôt sa lettre par une ballade, dont voici un extrait.]

Dames d’honneur, veillez à votre renommée,


Par pitié, fuyez ce qui est contraire
À Bon Renom, de peur d’être blâmées.
Ne songez pas à nouer des amitiés
5 Qui vous exposeraient aux commentaires,
Feraient juger frivoles1 vos manières,
Et croire que vous agissez à la légère.
De ces méchantes langues il faut vous méfier. […]

D’un esprit acéré soyez donc armées


10 Contre ceux qui s’efforcent de soustraire
Votre honneur, et par qui diffamées
Êtes souvent sans cause, qui pour vous plaire
Contrefont2 les courtois. Je ne puis me taire
Car j’entends souvent vous blâmer3
15 Ceux dont vous vous entourez. Il faut vous en défaire,
De ces méchantes langues il faut vous méfier.

Traduction : Dominique Demartini et Didier Lechat, 2013 © Éditions Honoré Champion

1- Frivoles : légères, inconstantes.


2- Contrefont : imitent dans l’intention de tromper.
3- J’entends souvent que vous êtes blâmées, critiquées par...

15/121
Charles d’Orléans

Fils de Louis, duc d'Orléans, assassiné en 1407, ce prince de haut rang participe
à la bataille d'Azincourt (1415), où il tombe aux mains des Anglais qui le
gardent en captivité durant 25 ans avant de monnayer sa libération. Pendant
ces longues années de solitude, l'activité poétique est l'exercice principal du
prisonnier désœuvré. Sa poésie s’inscrit dans les grands thèmes de la tradition
courtoise mais leur donne une grâce et une élégance nouvelle en les
soumettant à la concision des genres à forme fixe, comme la ballade ou le
rondeau.

Voir aussi la présentation de Charles d’Orléans par Alain Viala, professeur de littérature

Exercice.
Lisez le paragraphe ci-dessus, écoutez attentivement la présentation faite par Alain Viala et prenez en
note les éléments importants en vous aidant de ce tableau :

1- la vie du poète et son époque :


À quelle époque Charles d'Orléans a-t-il vécu et écrit ? Quels sont les événements historiques qui l'ont marqué ?
Quels sont les faits importants de sa vie ?

2- l’œuvre poétique de Charles d'Orléans :


Quelle sorte de poèmes Charles d'Orléans a-t-il écrit ? Quelles sont les formes poétiques qu'il a pratiquées ? Quels
sujets, quels thèmes a-t-il abordés ?

3- l'originalité, la singularité de son œuvre :


Qu'est-ce qui est original dans l'œuvre de Charles d'Orléans ? Pourquoi ce poète est-il encore lu aujourd'hui ?

16/121
« Hiver, vous n’êtes qu’un vilain »
Hiver, vous n’êtes qu’un vilain,
Été est plaisant et gentil,
En témoin de Mai et d’Avril
Qui l’accompagnent soir et matin.

5 Été revêt champs, bois et fleurs


De sa livrée de verdure,
Et de maintes autres couleurs,
Par l’ordonnance de Nature.

Mais, vous, hiver, trop êtes plein


10 De neige, vent, pluie et grésil :
On vous dût bannir en exil.
Sans point flatter, je parle plain,
Hiver, vous n’êtes qu’un vilain !

Charles d’Orléans (1394 - 1465)

« Le temps a laissé son manteau »


Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.

5 Il n'y a bête ni oiseau


Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.

Rivière, fontaine et ruisseau


10 Portent, en livrée jolie,
Gouttes d'argent d'orfèvrerie,
Chacun s'habille de nouveau
Le temps a laissé son manteau.

Charles d’Orléans (1394 - 1465)

17/121
Charles d’Orléans, « En la forêt de chagrine Tristesse »

[Les historiens situent entre 1430 et 1435 la mort de Bonne d’Armagnac, la femme de Charles d’Orléans. Le poète
fait souvent écho à cette perte dans les ballades qu’il a écrites en prison.]

En la forêt de chagrine Tristesse,


Il m'arrivait un jour de marcher seul :
Je rencontrai la déesse d'amour
Qui m'appela, pour savoir où j'allais.
5 Je répondis que j'étais, par Fortune,
Depuis longtemps exilé dans ce bois
Et que j'étais fondé à me nommer
« L'homme égaré qui ne sait où il va ».

En souriant, pleine de naturel :


10 « Si je savais, mon ami, me dit-elle,
Pourquoi tu es réduit à cette angoisse,
Je t'aiderais volontiers de mon mieux :
J'ai mis ton cœur autrefois sur la voie
De tout plaisir : qui l'en a fait sortir ?
15 Je suis fâchée de te voir à présent
L'homme égaré qui ne sait où il va. »

« Excellente princesse, hélas, mon sort


Vous est connu : pourquoi le raconter ?
La cause en est la mort, dont tout le monde
20 Est insulté, qui m'a enlevé celle
Que j'aimais tant, elle, tout mon espoir,
Qui me guidait, m'accompagnant si bien
De son vivant, que je n'étais en rien
L'homme égaré qui ne sait où il va. »

Envoi
25 Je suis aveugle, et ne sais où aller :
De mon bâton, pour ne pas m'écarter,
Je vais sondant mon chemin çà et là ;
Quelle pitié que je sois forcé d'être
L'homme égaré qui ne sait où il va.
Traduction : Gérard Gros.

18/121
« Sur le dur lit de chagrine pensée »

Le beau soleil, à la Saint-Valentin,


- Il s'avançait sa chandelle allumée -
Il y a peu, entra de bon matin
Tel un intime en ma chambre fermée.
5 Cette clarté qu'il avait apportée
Me réveilla du sommeil de souci
Dont, d'un seul trait, j'avais dormi la nuit
Sur le dur lit de chagrine pensée.

Ce même jour, pour leur part de butin


10 Des biens d'Amour, tenaient une assemblée
Tous les oiseaux qui, parlant leur jargon
Réclamaient fort, demandant la livrée
Que Nature leur avait assignée :
Une âme sœur – chacun la choisissait.
15 Leur tapage me retint éveillé
Sur le dur lit de chagrine pensée.

Mouillant alors de larmes mon coussin,


Je déplorai mon pénible destin,
Disant : « Oiseaux, je vous vois sur la voie
20 De tout plaisir et de joie désirée.
Vous avez tous l'âme sœur qui vous plaît ;
Je n'en ai point, car Mort, qui m'a trahi,
Me l'a prise : je languis dans le deuil
Sur le dur lit de chagrine pensée. »

Envoi
25 Que cette année fêtent Saint-Valentin
Ceux et celles du camp des amoureux :
Je vais rester seul, sans consolation,
Sur le dur lit de chagrine pensée.

Traduction : Gérard Gros.

19/121
François Villon, « Frères humains », 1462
[François Villon est un poète célèbre. Il a mené, semble-t-il, une vie dissolue. Arrêté plusieurs fois lors
de rixes, il est d’abord condamné à la pendaison, puis au bannissement. Cette ballade a peut-être été
écrite pendant qu’il était en prison, en 1462. Villon ne lui a jamais donné de titre mais elle est aussi
connue sous le nom d’« Épitaphe Villon » ou de « Ballade des pendus »]

Frères humains qui après nous vivez,


N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis1.
5 Vous nous voyez2 ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est déjà dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
10 Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre3 !

Si frères vous clamons, pas n’en devez


Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis4 ;
15 Excusez-nous, puisque nous sommes transis5,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie6 ;
20 Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a détrempés et lavés,


Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux creusés,

20/121
Et arraché la barbe et les sourcils.
25 Jamais, nul temps, nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés7 d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie,
30 Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

ENVOI
Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie8,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
À lui n’ayons que faire ne que soudre9.
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
35 Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
François Villon, « Frères humains », v. 1462. Orthographe modernisée.

1- Pitié.
2- Le texte fait vraisemblablement allusion au gibet de Montfaucon où les pendus restaient en place après l’exécution, pour
marquer les esprits des vivants.
3- Accorder sa grâce, son pardon.
4- Constant.
5- Morts.
6- Que personne ne nous tourmente.
7- Qui a reçu des coups de bec.
8- Qui est tout-puissant.
9- N’ayons rien à faire avec lui, ni rien à lui devoir.

Victor Hugo, Le Pendu, v. 1855


– 1860. Dessin au pinceau, lavis
d’encre sur papier.

21/121
Voici trois fragments de poèmes de François Villon (1431 – 1463). Ils ont
un point commun remarquable. Lequel ?

Ballade pour prier Notre-Dame.


[…]
Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n'a ne fin cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très clère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse.
[…]

Ballade de la grosse Margot.


[…]
Vente, grêle, neige, j'ai mon pain cuit.
Ie suis paillard, la paillarde me suit.
Lequel vaut mieux ? Chacun bien s'entresuit.
L'un l'autre vaut ; c'est à mau rat mau chat.
Ordure aimons, ordure nous assuit ;
Nous défuyons l'honneur, il nous défuit.
[…]

Ballade des contre-vérités.


[…]
Voulez-vous que verté vous dire ?
Il n'est jouer qu'en maladie,
Lettre vraie qu'en tragédie,
Lâche homme que chevalereux,
Orrible son que mélodie,
Ne bien conseillé qu'amoureux.

22/121
Le Canzoniere de Pétrarque
Au XVI° siècle, l’œuvre de Pétrarque est la plus diffusée, traduite et lue en Europe. Elle contribue à
l’apparition du genre du sonnet en France. Son recueil de 366 poèmes, Le Chansonnier (Canzoniere) est
dédié à Laure, dont on ignore s’il s’agit d’un personnage réel (Laure de Sade) ou fantasmé. Dans les
poèmes de Pétrarque, l’amour est présenté comme une passion – du latin patior (« je souffre »). Cette
passion est accentuée par l’absence de l’être aimée, qui est alors divinisée par le poète. Elle donne lieu à
des métaphores – comme celle du cœur qui brûle – qui sont aujourd’hui devenues des topoï (lieux
communs) de la poésie amoureuse.

Quand je suis tout entier tourné devers le lieu


où de ma dame luit le beau visage,
et que dans mon esprit demeure la lumière
qui me brûle et détruit au-dedans peu à peu,

5 moi qui crains que mon cœur de moi ne se sépare


et vois tout près la fin de ma lumière,
sans lumière m’en vais semblable à un aveugle
qui ne sait où il va et qui cependant part.

Ainsi, devant les assauts de la mort,


10 je fuis ; mais non si promptement que mon désir
avec moi ne s’en vienne, comme il en a coutume.

Silencieux je vais, car mes paroles mortes


feraient pleurer les gens, et moi j’ai pour désir
que solitairement mes larmes se répandent.
Pétrarque, Le Chansonnier, Sonnet 18, v. 1374. Traduction : P. Blanc © Garnier.

23/121
Benedetto sia ‘l giorno, e l’mese, et l’anno,
Et la stagione, e ‘l tempo, et l’ora, e ‘l punto,
E ‘l bel paese, e ‘l loco ov’io fui giunto
Da’ duo begli occhi che legato m’ànno ;

5 Et benedetto il primo dolce affanno


Ch’i’ ebbi ad esser con Amor congiunto,
Et l’arco, et le saette ond’i’ fui punto,
Et le piaghe che ‘nfin al cor mi vanno.

Benedette le voci tante ch’io


10 Chiamando il nome de mia donna o sparte,
E i sospiri, et le lagrime, e ‘l desio ;

E benedette sian tutte le carte


Ov’io fama l’acquisto, e ‘l pensier moi,
Ch’è sol di lei, si ch’altra non v’à parte.
Pétrarque, Canzoniere, Sonnet 61, v. 1374.

Que bénis soient le jour et le mois et l’année,


La saison et le temps et l’heure et le moment,
Le beau pays et le lieu où je fus atteint
Par deux beaux yeux lesquels alors m’ont enchaîné ;

5 Et bénis soient aussi le premier doux tourment


Que je sentis à être avec Amour lié,
Et son arc et ses traits, dont je fus transpercé,
Et la plaie qui pénètre au-dedans de mon cœur ;

Bénis soient à jamais les mots que j’ai sans nombre


10 Répandus pour clamer le cher nom de ma dame,
Et mes soupirs et mes larmes et mon désir ;

Et bénis à jamais toutes les écritures


Où je lui donne un grand renom et ma pensée
Qui n’appartient qu’à elle et où n’a part nulle autre.

Pétrarque, Le Chansonnier, Sonnet 61, v. 1374. Traduction : André Rochon.

24/121
L'héritage médiéval
On oppose traditionnellement, et non sans raison, le Moyen Âge à la période de la Renaissance qui l'a suivi. Il ne
faut pas, pour autant, croire à une rupture complète et soudaine : bien des liens permettent de retrouver
l'héritage médiéval dans le monde renaissant.

Persistances médiévales.
Les arts et les lettres.

L'art médiéval a produit certaines des œuvres majeures que compte l'Europe : les périodes romanes et gothiques
en architecture, le plain-chant en musique, ou encore la chanson de geste en littérature, sont encore aujourd'hui
considérés comme des sommets créatifs.

Ces grandes réalisations ne sont pas sans influence sur l'art de la Renaissance. Ainsi l'architecture renaissante
française reprend souvent des éléments hérités du style gothique (par exemple, les fenêtres en ogive du château
d'Ecouen). De même, la poésie de Marot est marquée par les formes médiévales et l'art des « Grands
Rhétoriqueurs » dont faisait partie son père, Jean Marot.

La pensée et les savoirs.

C'est une innovation médiévale, l'université, qui a permis aux savoirs de s'organiser et surtout de se transmettre.
L'université naît à la fin du XI° siècle, à peu près en même temps à Bologne et à Paris.

De grandes figures intellectuelles fréquentent ces universités, ou bien y enseignent : Pierre Abélard, Jean de
Salisbury, Thomas d'Aquin ou Guillaume d'Ockham n'en sont que quelques exemples. Si l'on ne peut nier le
dogmatisme religieux qui règne sur le paysage intellectuel de l'Europe médiévale, on ne saurait pour autant faire
du Moyen Âge une ère sans grands penseurs.

L'annonce de la Renaissance.
Le savoir et les découvertes.

Le Moyen Âge annonce, par ses découvertes, l'esprit de la Renaissance. Ainsi le philosophe et savant anglais Roger
Bacon défend ardemment la méthode expérimentale dans les sciences. De même, vers 1450, donc à la fin du
Moyen Âge (sauf en Italie, qui a déjà connu son quattrocento), Gutenberg invente l'imprimerie, procédé qui va
permettre une production et une diffusion des livres plus importantes, et donc faciliter la circulation des idées et
des connaissances.

Enfin, la découverte de l'Amérique (1492), si elle change complètement la représentation du monde des
Européens et fonde la vision moderne sur laquelle se développeront la Renaissance et l'humanisme, est le fruit
d'une expédition financée et voulue par des souverains médiévaux, les « Rois catholiques » espagnols Isabelle de
Castille et Ferdinand d'Aragon.

Un pré-humanisme.

La fin du Moyen Âge voit les savants et les intellectuels prendre conscience qu'ils forment une sorte de
communauté qui sera nommée, à la Renaissance, la « république des Lettres », c'est-à-dire le « réseau » des
lettrés européens qui fut le terreau de l'humanisme. Cette communauté s'exprime lors de rassemblements
exceptionnels, comme le concile de Bâle-Ferrare-Florence-Rome (1431 - 1441), qui réunit un grand nombre
d'érudits. Si le Concile, qui devait rapprocher les Églises romane et orthodoxe, fut un échec, il fut cependant
l'occasion pour ces hommes de débattre et de faire l'expérience d'une émulation intellectuelle inédite.

25/121
Enfin, l'intérêt particulier pour l'homme, sa place dans le monde et sa destinée, ne naît pas au XVI° siècle. La
période médiévale a, de divers points de vue, préparé ce passage d'un univers « théocentré » (centré sur Dieu) à
une conception dont l'homme est le point focal. Il suffit de songer, par exemple, au poète italien Dante Alighieri,
dont l'une des œuvres majeures, La Divine Comédie, si elle fait bien le récit d'un voyage vers Dieu (ce qui explique
son titre) est aussi la recherche d'un sens et d'une place à attribuer à la vie humaine.

D'après Fiches de révision, coll. « Défibac », Bordas, par Mathieu Meyrignac.

Voir aussi la vidéo : « La Renaissance : un peu d’histoire »

26/121
27/121
Clément Marot, dont les premières poésies, rondeaux, ballades et
épîtres, sont écrites dans la tradition médiévale, est apprécié de la cour
de François Ie dont il devient bientôt le poète officiel. Mais
l'indépendance de ses idées religieuses et son comportement parfois
fantasque sont sans doute à l'origine d'une dénonciation fallacieuse qui
le conduit en prison : ce séjour lui inspire L'Enfer, brûlot satirique
contre la justice qu'il se garde bien de publier. Sa probable sympathie
pour les protestants aiguise contre lui l'ardeur de l’Église et de la
Sorbonne : accusé dans l'Affaire des Placards en 1534 (des affiches
dénonçant la messe sont placardées jusque sur la porte de la chambre du roi), il s'exile en
Italie.
Bien que fidèle à ses convictions évangéliques, il abjure pour rentrer en France. Mais l’Église
se méfie toujours de lui. Il publie, en 1542, les Psaumes de David qu'il a traduits. Après un
nouvel exil, il meurt à Turin en 1544.

Clément Marot, « Petite épître au roi », 1519

[L’Adolescence Clémentine rassemble des poèmes que Marot a écrits durant sa jeunesse.
À travers cette épître (lettre en vers), Clément Marot espérait sans doute quelques aides
de François Ie.]

En m'ébattant je fais rondeaux1 en rime,


Et en rimant bien souvent je m'enrime2 ;
Bref, c'est pitié d'entre nous rimailleurs,
Car vous trouvez assez de rimes ailleurs,
5 Et quand vous plaît, mieux que moi rimassez3,
Des biens avez et de la rime assez.
Mais moi, à tout ma rime4 et ma rimaille,
Je ne soutiens (dont je suis marri5) maille6.
Or ce, me dit (un jour) quelque rimart :
10 « Viens ça, Marot, trouves-tu en rime art
Qui serve aux gens, toi qui as rimassé ?
- Oui vraiment (réponds-je) Henry Macé7 ;
Car vois-tu bien, la personne rimante,
Qui au jardin de son sens la rime ente8,

28/121
15 Si elle n'a des biens en rimoyant,
Elle prendra plaisir en rime oyant9 ;
Et m'est d'avis que, si je ne rimois10,
Mon pauvre corps ne serait nourri mois
Ni demi-jour. Car la moindre rimette,
20 C'est le plaisir où faut que mon ris mette. »
Si vous supplie qu'à ce jeune rimeur
Fassiez avoir un jour par sa rime heur11,
Afin qu'on die12, en prose ou en rimant :
« Ce rimailleur, qui s'allait enrimant,
25 Tant rimassa, rima et rimonna,
Qu'il a connu quel bien par rime on a ».

Clément Marot, « Petite épître au roi », in. L'Adolescence clémentine, 1532.

1- Poème à forme fixé très apprécié au Moyen Âge.


2- Je m’enrhume.
3- François Ie faisait aussi des rimes.
4- Tout à ma rime.
5- Malheureux.
6- « Je ne soutiens maille » signifie « je ne tire pas un sou »
7- Sans doute un nom pour la rime.
8- Greffe.
9- Entendant.
10- Rimais.
11- Bonheur.
12- Dise.

29/121
Clément Marot, « Épître à son ami Lion »

[En 1526, Clément Marot est emprisonné au Châtelet pour avoir mangé du lard en Carême. Ce manquement à la
règle chrétienne peut être puni de mort. Clément Marot fait alors appel à son ami Lyon (Léon) Jamet, conseiller
du roi.]

Mais je te veux dire une belle fable,


C'est à savoir du lion et du rat.
Cestui lion, plus fort qu'un vieil verrat1
Vit une fois que le rat ne savait
5 Sortir d'un lieu, pour autant qu'2il avait
Mangé le lard et la chair toute crue ;
Mais ce lion (qui jamais ne fut grue3)
Trouva moyen et manière et matière,
D'ongles et dents, de rompre la ratière,
10 Dont maître rat échappe vitement,
Puis mit à terre un genou gentement,
Et, en ôtant son bonnet de la tête,
A mercié mille fois la grande bête,
Jurant4 le dieu des souris et des rats
15 Qu'il lui rendrait. Maintenant tu verras
Le bon du conte. Il advint d'aventure
Que le lion, pour chercher sa pâture,
Saillit dehors sa caverne et son siège5,
Dont (par malheur) se trouva pris au piège,
20 Et fut lié contre un ferme poteau.
Adonc le rat, sans serpe ni couteau,
Y arriva joyeux et ébaudi6,
Et du lion (pour vrai) ne s'est gaudi7,
Mais dépita chats, chattes et chatons,
25 Et prisa fort rats, rates et ratons,
Dont8 il avait trouvé temps favorable

30/121
Pour secourir le lion secourable,
Auquel a dit : « Tais-toi, lion lié,
Par moi seras maintenant délié :
30 Tu le vaux bien, car le coeur joli as ;
Bien y parut quand tu me délias.
Secouru m'as fort lionneusement,
Or secouru seras rateusement [...]. »
Lors sire rat va commencer à mordre
35 Ce gros lien : vrai est qu'il y songea9
Assez longtemps ; mais il le vous rongea
Souvent, et tant, qu'à la parfin tout rompt,
Et le lion de s'en aller fut prompt,
Disant en soi : « Nul plaisir10 (en effet)
40 Ne se perd point, quelque part où soit fait. »
Voilà le conte en termes rimassés :
Il est bien long, mais il est vieil assez.
Témoin Esope et plus d'un million.
Or viens me voir pour faire le lion,
45 Et je mettrai peine, sens et étude
D'être le rat, exempt d'ingratitude,
J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire
Qu'au grand lion, ce qu'il ne veuille faire.
1- Verrat : porc.
2- Pour autant que : parce que.
3- Grue : oiseau stupide.
4- Jurant : prenant Dieu à témoin.
5- Sortit de son repaire.
6- Ébaudi : tout content.
7- Moqué.
8- Dont : parce que.
9- Qu’il s’en occupa.
10- Plaisir : service rendu.

31/121
Blasons anatomiques du corps féminin, 1534

Clément Marot, Blason du Beau Tétin, 1534.


[En exil à Ferrare, en Italie, Marot aurait initié un concours de blasons en publiant le
« blason du beau tétin ». Le succès est immédiat : de nombreux poètes rivalisent alors
d’adresse poétique en composant des blasons et des contre-blasons – une version
satirique du blason dans laquelle c’est une partie d’un corps laid qui est décrit. Ces textes
sont rassemblés par un imprimeur pour une première publication en 1534 ; le recueil sera
ensuite enrichi et republié tout au long du XVI° siècle.]

Tétin refait1, plus blanc qu'un œuf


Tétin de satin blanc tout neuf,
Toi qui fais honte à la rose,
Tétin plus beau que nulle chose,
5 Tétin dur, non pas tétin voire2
Mais petite boule d'ivoire
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise
Que nul ne voit, ne touche aussi,
10 Mais je gage qu'il en est ainsi.
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller3,
15 Tétin gauche, tétin mignon,
Toujours loin de son compagnon,
Tétin qui portes témoignage
Du demeurant4 du personnage,
Quand on te voit, il vient à maints
20 Une envie dedans les mains
De te tâter, de te tenir :
Mais il se faut bien contenir
D'en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendrait une autre envie.
25 Ô tétin, ni grand ni petit,
Tétin mûr, tétin d'appétit,

32/121
Tétin qui nuit et jour criez
« Mariez-moi tôt, mariez ! »
Tétin qui t'enfles, et repousses
30 Ton gorgias5 de deux bons pouces :
A bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t'emplira,
Faisant d'un tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.
1- Nouvellement formé.
2- Qui n’est pas, à vrai dire, un tétin.
3- Danser.
4- De tout le reste de la personne.
5- Décolleté, haut de la robe, corsage.

Maurice Scève, Blason du Sourcil, 1536.


[C’est avec ce texte que Maurice Scève aurait remporté le concours de blasons
anatomiques lancé par Clément Marot.]

Sourcil tractif1 en voûte fléchissant


Trop plus qu’ébène, ou jayet2 noircissant
Haut forjeté3 pour ombrager les yeux,
Quand ils font signe ou de mort, ou de mieux.
5 Sourcil qui rend peureux les plus hardis,
Et courageux les plus accouardis4.
Sourcil qui fait l’air clair, obscur soudain,
Quand il froncit par ire5, ou par dédain,
Et puis le rend serein, clair et joyeux,
10 Quand il est doux, plaisant et gracieux.
Sourcil qui chasse et provoque les nues6
Selon que sont ses archées7 tenues.
Sourcil assis au lieu haut pour enseigne,
Par qui le coeur son vouloir nous enseigne,
15 Nous découvrant sa profonde pensée,
Ou soit de paix, ou de guerre offensée.
Sourcil, non pas sourcil, mais un sous-ciel
Qui est le dixième et superficiel8,

33/121
Où l’on peut voir deux étoiles ardentes,
20 Lesquelles sont de son arc dépendantes,
Étincelant plus souvent et plus clair
Qu’en été chaud un bien soudain éclair.
Sourcil qui fait mon espoir prospérer,
Et tout à coup me fait désespérer.
25 Sourcil sur qui amour prit le portrait
Et le patron9 de son arc, qui attrait
Hommes et Dieux à son obéissance,
Par triste mort et douce jouissance.
Ô sourcil brun, sous tes noires ténèbres
30 J’ensevelis en désirs trop funèbres
Ma liberté et ma dolente10 vie,
Qui doucement par toi me fut ravie.
1- Bien dessiné.
2- Jais, une pierre noire et brillante.
3- S’avançant.
4- Peureux.
5- Colère.
6- Nuages.
7- Arcs formés par les sourcils.
8- Au Moyen Âge, l’université était représentée avec dix ciels.
9- Modèle.
10- Douloureuse.

➔ Découvrez ici la galerie des blasons proposée par la BNF : une lecture du "Beau
tétin" de Clément Marot, du "Sourcil" de Maurice Scève et d'autres encore.

« Le corps féminin des blasons est […] un corps parcellisé, approprié par le

désir et le regard masculins, un corps « voyeurisé » si l’on peut dire.

Insolemment détaillé, ou spiritualisé à la limite du supportable, c’est de toute

façon un corps aliéné, où ne parvient presque jamais à surgir un sujet vivant,

l’image totalisante d’une personne » (François Charpentier).

34/121
Les poètes lyonnais (XVI° siècle)

Né au XIV° siècle en Italie, la pensée humaniste s’est répandue à travers l’Europe auprès d’un public
cultivé : les traductions des œuvres antiques, les essais et réflexions du Hollandais Érasme ou de François
Rabelais, la diffusion de l’œuvre de l’Italien Dante, contribuent au développement d’une nouvelle
conception de l’homme et du savoir.

Les poètes lyonnais s’inscrivent dans cette dynamique de renouveau. Au


début du XVI° siècle, Lyon apparaît comme la seconde capitale de France.
C’est une ville cosmopolite, ouverte aux influences. Les imprimeurs
allemands y sont implantés de longue date. Elle accueille également des
marchands, banquiers, diplomates et imprimeurs venus d’Italie, dont elle est
proche. Les femmes y occupent une place importante : elles participent à la
vie artistique et au débat des idées.

Deux conceptions de l’amour coexistent alors et s’entremêlent. L’une est pétrarquiste, l’autre
néoplatonicienne. L’attitude pétrarquiste (du nom de Pétrarque, poète italien du XIV° siècle) est tendue
vers un idéal : elle place la femme à un degré idéal d’honneur et de beauté. Selon cette conception,
l’Amant veut arracher la Dame à la brutalité d’un lien conjugal imposé. Il s’agit d’idéaliser la femme,
comme le faisaient les poètes courtois du Moyen Âge, mais dans le but de la séduire et d’assouvir le désir
ardent que l’on a pour elle. L’attitude néoplatonicienne, quant à elle, emprunte aux idées du philosophe
grec Platon. Elle est théorisée par l’Italien Marsile Ficin, auteur d’un Commentaire sur le Banquet de
Platon dans lequel il revisite les idées de ce philosophe. Il s’agit d’une conception proche du
pétrarquisme, mais plus abstraite. Pour Ficin, l’amour est « le désir de beauté » et il doit tendre à
l’harmonie. Or, il y a une triple beauté : celle des âmes, celle des corps et celle des voix. Trois sens
permettent respectivement d’y accéder : l’intelligence, la vue et l’ouïe (ainsi que la voix, complément de
l’ouïe). Par opposition à ces sens, Ficin discrédite les plaisirs grossiers que sont le goût, le toucher et
l’odorat, car ils troublent selon lui l’intelligence de l’homme. Le néoplatonisme se présente en cela
comme une pratique exigeante de l’amour : l’Amant élit sa Dame, pour parvenir à travers elle à la Beauté,
premier degré d’une ascèse spirituelle qui doit le conduire aux Idées, à la Connaissance. Leur amour doit
être unique et spirituel ; il passe par le regard, par la voix, par la conversation et par la contemplation de
leur beauté.

Même si ces deux conceptions de l’amour sont idéalisantes, elles n’excluent pas l’expression du désir. Il y
a donc dans la poésie d’inspiration pétrarquiste et néoplatonicienne une tension permanente entre la
recherche d’un amour idéal et la violence du désir qui tourmente le corps.

Ces conceptions auront une influence sur les poétesses et les poètes de la renaissance lyonnaise. Ainsi,
l’œuvre de Maurice Scève s’inspire fortement de Pétrarque. Dans son recueil Délie, objet de la plus haute
vertu (1544), Scève retrace l’acheminement du poète vers un amour idéal, qui dépasse l’amour humain.

35/121
Dans ses Sonnets (1555), Louise Labé décrit les joies et les peines de l’amour. Un de ses sonnets les plus
célèbres, « Je vis, je meurs », dépeint l’ambiguïté de l’amour qui déchire l’être entre deux pôles
contradictoires. Il s’inscrit dans la tradition pétrarquiste, mais il inverse audacieusement les points de
vue : la femme n’est pas ici objet du désir, elle en devient le sujet.

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;


J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie1 m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

5 Tout à un coup je ris et je larmoie,


Et en plaisir maint grief2 tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;


10 Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,


Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labé, Sonnet 8, 1555.
1- La vie : le mot compte ici pour deux syllabes.
2- Grief : profond. Le mot est ici un adjectif ; par synérèse, il compte pour une seule syllabe.

36/121
Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter :
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :

5 Tant que ma main pourra les cordes tendre


Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que1 de toi comprendre,

Je ne souhaite encore point mourir.


10 Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour


Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.
Louise Labé, Sonnet 14, 1555.
1- Fors que : sauf, sinon.

Diane1 étant en l’épaisseur d’un bois,


Après avoir mainte bête assénée,
Prenait le frais, de Nymphes couronnée.
J’allais rêvant, comme fais maintes fois,

5 Sans y penser, quand j’ouïs une voix


Qui m’appela, disant : Nymphe étonnée,
Que ne t’es-tu vers Diane tournée ?
Et, me voyant sans arc et sans carquois :

Qu’as-tu trouvé, ô compagne, en ta voie,


10 Qui de ton arc et flèches ait fait proie ?
- Je m’animai, réponds-je, à un passant,

Et lui jetai en vain toutes mes flèches


Et l’arc après ; mais lui, les ramassant
Et les tirant, me fit cent et cent brèches.
Louise Labé, Sonnet 19, 1555.
1- Diane : déesse de la chasse dans la mythologie romaine.

37/121
Prédit me fut que devait1 fermement
Un jour aimer celui dont la figure
Me fut décrite ; et sans autre peinture
Le reconnus quand vis premièrement2.

5 Puis le voyant aimer fatalement,


Pitié je pris de sa triste aventure,
Et tellement je forçai ma nature,
Qu’autant que lui aimai ardentement3.

Qui n’eût pensé qu’en faveur devait croître


10 Ce que le Ciel et destins firent naître ?
Mais quand je vois si nubileux4 apprêts,

Vents si cruels et tant horrible orage,


Je crois qu’étaient les infernaux arrêts
Qui de si loin m’ourdissaient5 ce naufrage.
Louise Labé, Sonnet 20, 1555.

1- Dans certaines éditions, on trouve la forme « devais », à la première personne du singulier.


2- Pour la première fois.
3- Avec ardeur.
4- Nébuleux, c’est-à-dire couvert de nuages.
5- M’annonçaient.

À écouter : le sonnet 20 lu par la comédienne Suzanne Flon

38/121
39/121
Du Bellay et le manifeste de la nouvelle poésie française
La parution, en 1549, de la Défense et Illustration de la langue française, déclenche la

polémique. On comprend pourquoi. Un jeune homme inconnu de 27 ans, Joachim du

Bellay, sur un ton péremptoire, condamne d'un coup toute la poésie française et

appelle de ses vœux la naissance d'un véritable poète auquel il donne des conseils.

Ce pamphlet, enthousiaste et insolent, impose une nouvelle conception de la poésie.

Il marque une date dans l'histoire de notre littérature.

Chronologie de la querelle.

1548 : dans son Art poétique français, Thomas Sébillet fait l'éloge de Marot.

1549 : Du Bellay réplique en publiant Défense et Illustration de la langue française et son premier
recueil de poésies, L'Olive.
1550 : le jeune Ronsard entre à son tour dans la querelle avec la parution des Odes, précédées d'un
provocant « Avis au lecteur ».
1550 : le manifeste de Du Bellay déclenche les attaques virulentes des écrivains Barthélémy Aneau et
Guillaume des Autels.

Le déclenchement de la querelle.
Du Bellay vit depuis deux ans à Paris. Il étudie au collège de Coqueret. Avec Ronsard qui a alors
vingt-cinq ans et Baïf, âgé de quinze ans, il étudie avec passion les poètes antiques : Pindare,
Horace, Virgile, et les Italiens : Dante, Pétrarque, l'Arioste. Or, en 1548, dans L'Art poétique
français pour l'instruction des jeunes studieux et encore peu avancés en la poésie française,
Thomas Sébillet fait l'éloge du « divin Marot », en qui il voit un modèle. Du Bellay, pour qui
Marot n'a rien de « divin », décide de répliquer. Il rédige alors Défense et Illustration de la langue
française.

Les enseignements du manifeste.


Pour Du Bellay, la langue française n'a rien d'inférieur en soi ; au contraire, elle peut devenir aussi
illustre que le grec et le latin. Pour l'embellir, il ne faut pas se contenter de traduire les auteurs
antiques, mais imiter les meilleurs d'entre eux en « les dévorant » et, « après les avoir bien

40/121
digérés », en « les convertissant en sang et nourriture ». Cette imitation doit être intelligente,
personnelle, inventive, « autrement son imitation ressemblerait (à) celle du singe ».

Les critiques des poètes.


Du Bellay condamne toute la poésie française qui l'a précédé. Les poètes français, et notamment
Marot, ne sont pour lui que des versificateurs qui jouent avec les mots. Ils sont prisonniers des
formes du Moyen Âge. Or, pour Du Bellay, le vrai poète n'a rien d'un simple « rimeur », mais il
est inspiré par les dieux. Son chant donne une autre dimension à l'existence humaine. Les poètes
mondains, qui n'aspirent qu'à plaire aux courtisans, sont plats et impersonnels. Travailleur
acharné qui connaît tous les langages en fréquentant les savants, les techniciens et les artisans, le
poète doit se sacrifier, « être comme mort en soi-même » pour atteindre cette gloire par laquelle
les poètes « se font compagnons des Dieux ».

L'ampleur de la polémique.
Un pamphlet si provocant ne reste pas sans réponses. La réplique la plus vive vient de
Barthélémy Aneau, professeur, homme de théâtre, poète et traducteur. Il fait l'éloge des poètes
français dénigrés par Du Bellay : Chartier, Villon, Marot. Les poètes français ne sont-ils pas
préférables aux « grecaniseurs, latiniseurs et italianiseurs en français ? » Il reproche à Du Bellay
de se « couper de la communauté des hommes », « d'étranger la poésie » en la réservant aux seuls
initiés. Du Bellay réplique en raillant « les écrits d'un petit magister, d'un conard, d'un badault ».

Naissance de la Pléiade.
La Défense et Illustration de la langue française marque ainsi la naissance d'un mouvement
essentiel dont Ronsard deviendra la figure de proue : la Pléiade. En rivalisant avec les grands
poètes de l'Antiquité grecque et latine, ces jeunes artistes donnent un nouveau souffle à la poésie
française. Du Bellay comme Ronsard montrent la grandeur du poète : il n'est pas seulement un
versificateur mais un savant inspiré, un messager des dieux, un visionnaire qui fait la gloire de
son pays. Une telle ambition se retrouvera plus tard chez les poètes romantiques (XIX° siècle) et
chez les surréalistes (XX° siècle).

41/121
Les poètes de la Pléiade
Dans les années 1550, le monde des lettres vit une révolution. Un groupe de jeunes gens érudits
entreprend de renouveler la poésie française. Ils ont été formés, pour la plupart, au collège de Coqueret,
par l’humaniste Dorat. On les appelle aujourd’hui les poètes de la « Pléiade » mais ils ne se sont jamais
donné ce nom. Ronsard emploie plutôt le terme « Brigade » pour parler de leur activité poétique. De fait,
ce terme à connotation militaire rend bien compte de leurs intentions : ces poètes, en effet, se font une très
haute idée de la poésie et entreprennent de la renouveler avec militantisme ; ils veulent véritablement
défendre la langue française et constituent une « avant-garde » en leur temps.

Qui sont ces poètes ?

Joachim du Bellay a rédigé le manifeste du mouvement, la Défense et illustration de la langue


française (1549) mais aussi un recueil poétique célèbre, Les Regrets (1558).

L'autre grand nom de ce mouvement est Pierre de Ronsard, qui a contribué à la formation du
groupe. Il appartient à la même génération que Du Bellay – globalement, tous les poètes de la
Pléiade sont jeunes ; il est l'auteur des Odes (1550 – 1552) et des Amours de Cassandre (1552).

Étienne Jodelle, auteur de la Cléopâtre captive (1553), qui est la première grande tragédie
française écrite en vers réguliers et inspirée de l'Antiquité.

D’autres poètes, moins célèbres aujourd’hui, comme Rémy Belleau, Pontus de Tyard, Jean-
Antoine de Baïf, Guillaume des Autels ou encore, Jacques Peletier du Mans.

C’est pour célébrer la victoire du duc de Guise à Metz (9 février 1553) et le mariage de Diane
d’Angoulême (fille d’Henri II) avec Horace Farnèse (14 février 1553) qu’Étienne Jodelle – qui a alors
vingt ans – monte à la cour sa Cléopâtre captive. Pour fêter le succès de cette représentation, son ami
Jean-Antoine de Baïf – vingt ans lui aussi – organise à Arcueil une « pompe » solennelle, c’est-à-dire une
cérémonie à l’antique. Les compagnons de la Brigade offrent alors à Jodelle un bouc peinturluré en or.
Cette anecdote illustre l’état d’esprit de la Brigade : il s’agit d’innover, de faire preuve d’audace, sans
craindre de scandaliser. Les initiatives des poètes de la Brigade touchent d’ailleurs d’autres arts : les
Amours de Ronsard sont publiés avec un curieux « supplément musical », sans équivalent dans l’histoire
de la poésie française ; Jean Cousin achève sa célèbre Eva prima Pandora, l’un des premiers nus français.

Jean Cousin, Eva prima


Pandora, v. 1550. Paris, Musée
du Louvre.
42/121
La plupart de ces auteurs se sont reconnus dans le manifeste de du Bellay, Défense et illustration de la
langue française. Ce manifeste contient plusieurs grandes idées :

Défense de la langue française : écrire en français plutôt qu'en latin, pour donner à « notre »
langue une place de premier plan.

Enrichir le vocabulaire : création de mots nouveaux, notamment à partir du grec et du latin ;


utilisation de termes disparus ; emprunts aux langues régionales, etc.

Dans À un poète qui n’écrivait qu’en latin (1547), Jacques Peletier du Mans dit aussi l’importance
d’écrire en français.

« J’écris en langue maternelle


Et tâche à la mettre en valeur,
Afin de la rendre éternelle
Comme les vieux ont fait la leur,
5 Et soutiens que c’est grand malheur
Que son propre bien mépriser
Pour l’autrui tant favoriser.
Si les Grecs sont si fort fameux,
Si les Latins sont aussi tels,
10 Pourquoi ne faisons-nous comme eux,
Pour être comme eux immortels ? »

Adopter de nouvelles formes poétiques, qui ne soient pas celles du Moyen Âge mais des formes
empruntées à l'Antiquité (odes, épopées, hymnes) ou à l'Italie (le sonnet).

Imiter les Anciens, en se réappropriant les genres qu’ils ont pratiqués → l’idée est de régénérer la
poésie.

L'enrichissement de la langue doit passer par les images et les figures de style : métaphores,
allégories, comparaisons...

Les poètes de la Pléiade proposent enfin une nouvelle conception de la poésie et du rôle du poète dans
la société. Pour eux, le poète n'est pas un simple artisan ou imitateur, ni un simple « amuseur » comme les
poètes du Moyen Âge ; c'est un être d'exception qui doit beaucoup travailler pour atteindre
l'immortalité littéraire. La poésie de la Pléiade s’adresse en cela à une élite cultivée et le revendique.

43/121
Dans son « Hymne de l'Automne », Ronsard témoigne de cette place nouvelle accordée au poète. L'auteur
recourt à un vocabulaire riche et à une versification travaillée. Il exprime également le rejet du poète par
le peuple au moyen de termes péjoratifs (« insensé, furieux », etc.). Il montre que le poète est un être à
part, qui ne doit pas s'asservir aux grands du royaumes ni plaire servilement à son public. Enfin, son texte
est placé sous le signe de l'Antiquité, par l’intermédiaire de la muse Euterpe.

Publié en 1564 dans le recueil des Nouvelles Poésies, l'Hymne de l'Automne


offre un célèbre prélude où Ronsard revient sur sa vocation. Euterpe, muse
de la Musique, s’adresse ici au poète.

« Tu seras du vulgaire appelé frénétique,


Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, mal plaisant, car le peuple médit
De celui qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard, les plus doctes poètes,
5
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophètes,
Hués, sifflés, moqués des peuples ont été :
Et toutefois, Ronsard, ils disaient vérité.
N'espère d'amasser de grands biens en ce Monde.
Une forêt, un pré, une montagne, une onde,
10 Sera ton héritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de trésors chez eux :
Tu n'auras point de peur qu'un Roi de sa tempête,
Te vienne en moins d'un jour écarbouiller la tête,
Ou confisquer tes biens : mais tout paisible et coi,

15 Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toi. »


RONSARD, Nouvelles Poésies, « Hymne de l'Automne » (1564)

Voir aussi la vidéo : « La Pléiade »

44/121
Ronsard, Ode à Cassandre
Ronsard s’adresse à une jeune fille de treize ans qu’il a rencontrée à la
cour. La devise carpe diem, quam minimum credula postero (« cueille le
jour et fie-toi le moins possible au lendemain ») a été formulée par le
poète latin Horace, adepte de la philosophie épicurienne.

À Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose


Qui ce matin avait déclose1
Sa robe de pourpre au soleil
A point perdu cette vesprée2
5 Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,


Mignonne, elle a dessus la place3,
Las ! las ! ses beautés laissé choir !
10 Ô vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,


Tandis que votre âge fleuronne
15 En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
RONSARD, Odes, livre I (1550)

1-Déclose : ouvert.
2-Vesprée : soir.
3-Dessus la place : immédiatement.

45/121
Joachim du Bellay, L’Olive, 1550

Déjà la nuit en son parc amassait


Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,
Et pour entrer aux cavernes profondes,
Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait.

5 Déjà le ciel aux Indes rougissait,


Et l’Aube encor de ses tresses tant blondes
Faisant grêler mille perlettes rondes,
De ses trésors les prés enrichissait :

Quand d’occident, comme une étoile vive,


10 Je vis sortir dessus ta verte rive,
Ô fleuve mien ! une Nymphe en riant !

Alors, voyant cette nouvelle Aurore,


Le jour honteux d’un double teint colore
Et l’Angevin et l’Indique orient.
DU BELLAY, L’Olive, Sonnet 83 (1550)

46/121
Joachim du Bellay, Les Regrets, 1558

Las où est maintenant ce mépris de Fortune ?


Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple nom commune ?

5 Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuit brune


Les muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,


10 Et mon cœur qui soulait1 être maître de soi,
Est serf2 de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la postérité je n’ai plus de souci,


Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.
DU BELLAY, Les Regrets, Sonnet 6 (1558)

1- Soulait : avait l’habitude de.


2- Serf : esclave.

47/121
Joachim du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse »
Du Bellay fait partie des poètes de la Pléiade qui veulent renouveler la
poésie française en s’inspirant des textes antiques et en valorisant la
langue française. Il écrit Les Regrets (1558) à la suite d’un voyage
décevant à Rome.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,


Ou comme cestuy là qui conquit la Toison1,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

5 Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village


Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’on bâti mes aïeux,


10 Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,


Plus mon petit Liré2, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.
DU BELLAY, Les Regrets, Sonnet 31 (1558)

1-Périphrase qui désigne Jason.


2-Liré : petite colline située en Anjou, la région où Du Bellay a grandi.

Vous pouvez écouter ici les interprétations musicales


que proposent Georges Brassens ou Ridan de ce
célèbre poème, ainsi qu'une lecture du comédien
Gérard Philippe.

48/121
Ronsard, Sur la mort de Marie, 1578

Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose


En sa belle jeunesse, en sa première fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose :

5 La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,


Embaumant les jardins et les arbres d’odeur :
Mais battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose :

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,


10 Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,


Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.
RONSARD, Sur la mort de Marie, sonnet 5 (1578)

49/121
Ronsard, Sonnets pour Hélène

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,


Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle !

5 Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,


Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre : et fantôme sans os


10 Par les ombres myrteux1 je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie

Regrettant mon amour et votre fier dédain.


Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.
RONSARD, Sonnets pour Hélène, livre II (1578)

1-Le myrte est une plante. Au XVI° siècle, le mot « ombre » est du genre masculin.

50/121
Voici quelques-uns des commentaires de lectrices et lecteurs
que l’on peut trouver sur le site Poetica à propos de ce
poème.

A : « Ce qui me fascine c’est que ce poème de Pierre de Ronsard date de 1587 et qu’il a traversé
le temps pour venir jusqu’à nous. Ainsi, les belles oeuvres ne meurent jamais.
Elle avait bien de la chance Hélène de se trouver là pour qu’un si grand poète la célèbre si
joliment pour l’éternité. »

B : « Au-delà des mots, au-delà des rimes, c’est la profondeur de l’histoire qu’il faut capter…
trop vrai, trop profond, trop commun, trop fréquent… Combien de femmes de plus de cinquante
ans, par dédain parfois, sont passées à côté de l’amour et peuvent aujourd’hui (après avoir trop
longtemps papillonné, peut-être) réciter ce chef d’oeuvre tellement il s’applique à elles ? »

C : « Ronsard est une époque. Celle où l’on contait fleurette, on faisait la cour, où le baise-main
était couramment pratiqué pour rendre hommage à une dame. On courtisait, on déclarait sa
flamme, on faisait l’amour, on épousait si…
Aujourd’hui, on drague, on b… et on jette quand on en a assez. Quelle époque. »

D : « C’est bien mignon de vouloir rapporter ce poème à la question de l’amour, mais hélas, il
n’en est rien ! En effet, Ronsard et Joachim du Bellay sont des poètes de la deuxième génération
du 16ème, ils sont en totale rupture avec ceux de la première qui influencés par le néo-
platonisme pensaient qu’aimer une belle femme sans consommer ce désir menait à une vie
céleste. Or, comme certains l’ont souligné, il est épicuriste donc il veut consommer ce désir. La
belle Hélène ayant refusé, il tente une dernière fois de la convaincre en lui disant que quand elle
sera vieille et moche, ce sera trop tard. Et désolé de contrarier les amoureux de la poésie
romantique mais il n’en n’est rien, il veut simplement comme on dit au 21ème siècle
communément s’envoyer en l’air. »

E : « Pourquoi vouloir toujours tout décortiquer ? L’agréable Musique des mots se suffit à elle-
même. »

1) Reformulez les commentaires de A, B, C et D

2) Que pensez-vous du dernier commentaire ? Rédigez un avis dans lequel vous

répondrez à E en faisant référence de manière précise au sonnet de Ronsard.

51/121
Les guerres de Religion
« La Renaissance ne se présente pas comme un progrès continu. La beauté y a
constamment côtoyé la cruauté, et l’ombre la lumière. »
Jean Delumeau, historien.

Les guerres de Religion qui ensanglantent la seconde moitié du XVI° siècle trouvent leur origine dans une
contestation à l’échelle européenne des abus de l’Église. Elles viennent aussi d’une profonde remise en
question des croyances et des pratiques religieuses.

La nécessité d’une réforme.


Depuis la fin du Moyen Âge, les critiques de l’Église se multiplient. On lui reproche la disparité entre le
statut du bas clergé et la vie menée par les ecclésiastiques de haut rang. La vie des papes n’est pas non
plus exempte de reproches. Les croyants doivent payer non seulement des impôts à l’Église, mais aussi le
rachat de leurs péchés par le système des “indulgences”. De plus en plus de fidèles prennent conscience
du décalage entre les actes de la communauté religieuse et les paroles des textes sacrés.

Les débuts du mouvement.


En 1517, le moine allemand Martin Luther affiche 95 Thèses contre le trafic des “indulgences” sur la
porte d’une église. Excommunié en 1520, il entraîne de nombreux Allemands qui rompent avec Rome,
fondant ainsi le protestantisme. C’est le début de la Réforme. En Suisse et dans le sud-est de la France, les
idées de Calvin entraînent la fondation du calvinisme, qui se sépare aussi de Rome. Pour Luther, seule la
foi peut sauver l’homme ; pour Calvin, l’homme est prédestiné par Dieu au salut ou à la damnation.
L’évangélisme, qui se développe en France, ne remet pas en cause la doctrine catholique et souhaite
surtout la moralisation du clergé. Mais il ébranle le pouvoir des souverains catholiques : le Concile de
Trente, réforme de l’Église catholique pour répondre à la réforme protestante (1545 - 1563), ne peut
mettre fin à la désunion. Dès lors, en France, la situation dégénère bientôt en guerres civiles.

Voir aussi la vidéo : « Martin Luther »

Au début de son règne, François Ie protège ceux qui veulent réformer les pratiques religieuses. Mais
lorsqu’en 1534, des écrits hostiles à la cérémonie de la messe sont placardés sur sa porte, le fossé se
creuse entre catholiques et protestants. À partir de 1562 éclatent des guerres civiles meurtrières. Dans la
nuit de la Saint-Barthélémy, du 23 au 24 août 1572, des milliers de protestants sont massacrés à Paris et
en province. La paix ne revient qu’en 1598, lorsque Henri IV proclame l’édit de Nantes, qui accorde aux
protestants la liberté de culte.

52/121
Arlette Jouanna, Histoire et Dictionnaire des guerres de Religion, éd.
Robert Laffont, coll. « Bouquins », « Introduction », 1998
Des Français contre des Français. Ce que l'on a coutume d'appeler guerres de
Religion, ces affrontements qui, de 1562 à 1598, ont opposé d'abord les catholiques
et les protestants puis, à la fin, surtout les catholiques entre eux, les contemporains
les ont dès le début tout simplement appelés guerres civiles. Quels que soient leurs
5 engagements religieux, tous ont déploré la déchirure irrémédiable survenue dans le
royaume […]. Quel sens donner à la violence de ces guerres ? Une tentation serait de
n'y voir que l'effet de la « barbarie » et du « fanatisme » du temps, qu'un cliché
simpliste réduit au goût de la fureur et du sang. Barbares, les sujets des rois Valois ?
Pas plus qu'en d'autres moments de l'histoire française. Les historiens ont cherché
10 des pistes interprétatives. Les uns ont évoqué l'explosion des frustrations de toute
sorte, secouant le poids des conservatismes et des situations établies : les passions
religieuses serviraient de révélateur à la virulence des antagonismes sociaux.
D'autres ont mis en évidence les luttes des factions pour le pouvoir, que ce soit à la
tête de l’État ou dans les villes : l'âpreté du conflit proviendrait du choc des intérêts
15 politiques et des ambitions. Plus récemment, une réaction s'est dessinée contre ces
approches, et a insisté sur le caractère essentiellement religieux des troubles, qui
traduisent tout autant le refus de la religion de l'autre que la conscience angoissante
d'une rupture d'amitié entre l'homme et Dieu 1. Toutes ces interprétations ne sont pas
nécessairement incompatibles. Aucun modèle explicatif unique ne peut rendre
20 compte de toutes les facettes de l'histoire agitée qu'ont vécue les Français dans la
seconde moitié du XVI° siècle ; les mobiles religieux, bien évidemment à la racine du
conflit, ont été inextricablement mêlés à d'autres et parfois infléchis par eux […].

1- Voir Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de Religion, v. 1525 – v. 1610, 1990.

François Dubois, Le massacre


de la Saint-Barthélémy, v. 1576,
musée cantonal des Beaux-Arts
de Lausanne.

53/121
Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques, livre I (« Misères »), 1616

Extrait 1 (vv. 97 à 130).


[Agrippa d’Aubigné s’est engagé à seize ans dans les armées du prince de Condé, aux côtés des
protestants.]

Je veux peindre la France une mère affligée,


Qui est entre ses bras de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
5 D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson1 l'usage ;
Ce voleur acharné, cet Esau2 malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux […],
Mais son Jacob3, pressé d'avoir jeûné meshui4,
10 Ayant dompté longtemps en son coeur son ennui,
À la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
15 Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait5 si furieux
Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
20 Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins tous déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du coeur, des mains se vont cherchant ;
Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle,
25 Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las
Viole en poursuivant l'asile de ses bras.
Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons6, ensanglanté
30 Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
Or, vivez de venin, sanglante géniture,
Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture ! ».

1- Besson : jumeau. 2- Esaü : personnage de la Genèse, fils d'Isaac. 3-Jacob : frère d'Esaü. Esaü est né le premier mais Jacob
est l'élu du Seigneur, ce qui provoque l'opposition des deux frères. 4- Meshui : jusqu'à présent. 5- Fait : devient. 6- Félons :
traîtres, ingrats.

54/121
Extrait 2 (vv. 920 – 933).
[Dans le passage suivant, le poète s'attaque violemment à Catherine de Médicis, assimilée à une
sorcière.]

En vain, Reine, tu as rempli une boutique


De drogues du métier et ménage magique ;
En vain fais-tu amas dans les tais1 des défunts
De poix2 noire, de camphre3 à faire tes parfums,
5 Tu y brûles en vain cyprès et mandragore4,
La ciguë, la rue et le blanc hellébore5,
La tête d'un chat roux, d'un céraste6 la peau,
D'un chat-huant le fiel, la langue d'un corbeau,
De la chauve-souris le sang et de la louve
10 Le lait chaudement pris sur le point qu'elle trouve
Sa tanière volée et son fruit7 emporté,
Le nombril frais-coupé à l'enfant avorté
Le coeur d'un vieux crapaud, le foie d'un dipsade8
Les yeux d'un basilic9, la dent d'un chien malade.
1- Tais : crânes.
2- Poix : sorte de goudron.
3- Camphre : substance qui a une odeur très forte et un goût amer.
4- Mandragore : plante à laquelle on attribuait des vertus magiques, extraordinaires.
5- Ciguë, rue, hellébore : plantes toxiques.
6- Céraste : serpent.
7- Son fruit : son louveteau.
8- Dipsade : serpent.
9- Basilic : animal légendaire souvent représenté comme un serpent.

Pour en savoir plus sur Catherine de Médicis, consultez cet article de l'encyclopédie
Larousse

55/121
Extrait 3 (vv. 55 à 76).
[L’auteur revendique ici son nouveau rôle poétique qui l’a fait changer d’inspiration et délaisser la
poésie amoureuse nourrie de l’Antiquité.]

Je n’écris plus sous les feux d’un amour inconnu


Mais par l’affliction plus sage devenu,
J’entreprends bien plus haut car j’apprends à ma plume
Un autre feu auquel la France se consume.
5 Ces ruisselets d’argent que les Grecs nous peignaient,
Où leurs poètes vains buvaient et se baignaient1,
Ne courent plus ici ; mais les ondes si claires
Qui eurent les saphirs et les perles contraires2,
Sont rouges de nos morts ; le doux bruit de leurs flots,
10 Leur murmure plaisant, heurte contre les os.
Telle est en écrivant ma non-commune image ;
Autre fureur qu’amour reluit en mon visage.
Sous un inique3 Mars, parmi les durs labeurs
Qui gâtent le papier et l’encre de sueurs,
15 Au lieu de Thessalie4 aux mignardes5 vallées,
Nous avortons ces chants, au milieu des armées
En délassant nos bras de crasse tout rouillés,
Qui n’osent s’éloigner des brassards dépouillés.
Le luth que j’accordais avec mes chansonnettes
20 Est ores6 étouffé de l’éclat des trompettes.
Ici le sang n’est feint, le meurtre n’y défaut7,
La mort joue elle-même en ce triste échafaud8.
1- Allusion aux sources sacrées dans lesquelles les poètes grecs puisaient leur inspiration.
2- Contraires au sens de « rivaux » : les ruisseaux de France, avant la guerre, rivalisaient d’éclat avec les saphirs et les perles.
3- Injuste.
4- Région de Grèce souvent évoquée par les poètes de l’Antiquité.
5- Jolies.
6- Maintenant.
7- N’y manque pas.
8- Au XVI° siècle, le mot « échafaud » désigne la scène du théâtre.

56/121
Agrippa d'Aubigné (1552 – 1630), L’Hécatombe à Diane, posthume*

XCIX

Soupirs épars, sanglots en l’air perdus,


Témoins piteux des douleurs de ma gêne,
Regrets tranchants avortés de ma peine,
Et vous, mes yeux, en mes larmes fondus,

5 Désirs tremblants, mes pensers éperdus,


Plaisirs trompés d’une espérance vaine,
Tous les tressauts qu’à ma mort inhumaine
Mes sens lassés à la fin ont rendus,

Cieux qui sonnez après moi mes complaintes,


10 Mille langueurs de mille morts éteintes,
Faites sentir à Diane le tort

Qu’elle me tient, de son heur1 ennemie,


Quand elle cherche en ma perte sa vie
Et que je trouve en sa beauté la mort !

1- Heur : bonheur.
*Ce recueil, resté inédit jusqu’en 1874, aurait été composé au début des années 1570.

57/121
Le baroque
Au XVII° siècle, le mot « baroque » appartient au vocabulaire de la joaillerie. Il traduit le mot
portugais barroco qui désigne une perle de forme irrégulière. Le terme « baroque », par
extension, a longtemps qualifié tout ce qui est curieux, bizarre, s’éloigne des règles. Ce n’est
qu’à la fin du XIX° siècle que l’on utilisera ce terme en histoire de l’art. « Est baroque ce qui est
irrationnel : […] le goût des charmes de la nature, celui du mystère et du surnaturel et enfin,
l’élan émotif et passionnel » (Raymond Lebègue, Études sur le théâtre français, 1977). Plus
encore qu’à un mouvement littéraire, le baroque renvoie donc à une esthétique.

Contexte.
Le baroque se développe dans un contexte politique et religieux instable. L’horreur des guerres
de Religion a engendré l’effondrement des idéaux humanistes de la Renaissance, et les crises de
succession royale se sont multipliées. De plus, les travaux de Copernic démontrent que la Terre
n’est pas au centre de l’univers. En 1492, les Européens ont enfin découvert un vaste continent,
l’Amérique. Tout cela entraîne un bouleversement de la représentation du monde. Ce dernier
paraît alors instable, fluctuant. Les artistes vont chercher à représenter cette instabilité.

L’esthétique baroque.
Dans l’esthétique baroque, le mouvement est essentiel. Les lignes de force des tableaux et des
sculptures sont diagonales ou courbes, les muscles et les drapés marquent les mouvements des
personnages. En littérature, on joue sur les parallélisme et les jeux de mots, mais aussi sur les
antithèses et les hyperboles, reflets des contradictions humaines. La métamorphose devient un
thème privilégié dans toutes les formes d’expression artistique.
Le monde est pensé comme un théâtre dans lequel tout le monde joue un rôle et dont le décor
est changeant. Le théâtre dans le théâtre permet de montrer que les personnages ne sont que
des comédiens, comme c’est le cas dans l’Illusion comique de Corneille.

Le temps n’est qu’un instant lequel toujours se change,


Le temps n’est qu’un instant lequel dure toujours,
Il dure en se changeant sans avoir ans ni jours,
Puisque ce n’est qu’un point, mais1 un Protée2 étrange.

Antoine Favre, Entretiens spirituels, sonnet LXIV, 1601.


1- Voire
2- Divinité grecque qui peut se métamorphoser

58/121
Représenter la mort et la violence.
La violence baroque apparaît à travers les contrastes : en littérature, elle s’exprime par des figures de
style comme l’antithèse ou l’oxymore ; en peinture, par le clair-obscur, technique qui consiste à souligner
les contrastes.
Le memento mori, formule antique reprise par les chrétiens, signifie « souviens-toi que tu meurs ». Elle
s’illustre à travers les vanités, peintures qui expriment la futilité des plaisirs sensuels et annoncent la
mort à venir, souvent sous la forme symbolique d’un crâne.

L’Église à la reconquête des fidèles.


En réponse à la Réforme protestante, l’Église met en place la Contre-Réforme : en utilisant l’art baroque,
elle cherche à susciter l’émotion et l’admiration des fidèles. Le concile de Trente, en 1563, réaffirme
l’importance des images : elles doivent instruire le peuple. À l’encontre de la sobriété protestante, la
Contre-Réforme favorise donc la profusion d’images dans les églises.

Intérieur baroque de l'abbaye de Melk, en Autriche.

D’après le manuel de Français 2de « Le livre scolaire », 2019, pp. 34 – 35.

Voir aussi la vidéo : « Le courant baroque »

59/121
Jean-Baptiste Chassignet, Le mépris de la vie et consolation contre la mort, 1594

Un corps mangé de vers

Mortel, pense quel est dessous la couverture

D’un charnier mortuaire un corps mangé de vers,


Décharné, dénervé, où les os découverts,

Dépoulpés1, dénoués, délaissent leur jointure ;

5 Ici l’une des mains tombe de pourriture,


Les yeux d’autre côté détournés à l’envers

Se distillent en glaire2, et les muscles divers


Servent aux vers goulus d’ordinaire pâture ;

Le ventre déchiré cornant3 de puanteur

10 Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,


Et le nez mi-rongé déforme le visage ;

Puis connaissant l’état de ta fragilité

Fonde en Dieu seulement4, estimant vanité


Tout ce qui ne te rend plus savant et plus sage.
1- Dépoulpés : dépouillés de chair, de pulpe.
2- Glaire : liquide visqueux.
3- Corner : verbe qui peut signifier « former une corne, un pli », « puer », « devenir sec » ou encore « émettre un son
semblable à celui que l’on émet en soufflant dans une corne ».
4- Fonde en Dieu : remets-t-en à Dieu, place ta confiance en Dieu.

60/121
Jean de Sponde, Les Amours, 1598

Le recueil de sonnets de Jean de Sponde (1557 – 1595), paru de façon


posthume en 1598, s’intitule Les Amours et ne s’adresse à aucune
femme en particulier. Il s’agit d’évoquer, en général, l’impact de la
femme sur le cœur de l’homme. Le poète représente ici un homme
qui souffre en usant de la métaphore d’Actéon.
Actéon est un personnage mythologique. Demi-dieu et jeune
chasseur talentueux, il croise un jour Artémis et la surprend, nue, en
train de se baigner. Celle-ci, furieuse, le transforme alors aussitôt en
cerf. Il devient alors victime de ses propres chiens de chasse qui,
rendus fous de rage par la déesse, le déchirent et le tuent.

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre


Que me donne l’absence, et les jours, et les nuits

Font tant qu’à tous moments je ne sais que je suis,


Si j’empire du tout ou bien si je respire ;

5 Un chagrin survenant mille chagrins m’attire

Et me croyant aider moi-même je me suis,


L’infini mouvement de mes roulants ennuis

M’emporte, et je le sens, mais je ne le puis dire.

Je suis cet Actéon de ces chiens déchiré !


10 Et l’éclat de mon âme est si bien altéré

Qu’elle qui me devrait faire vivre me tue :

Deux Déesses nous ont tramé tout notre sort,


Mais pour divers sujets nous trouvons même mort,

Moi de ne la voir point, et lui de l’avoir vue.

Jean de Sponde, Les Amours, « Sonnet V », 1598.

61/121
Siméon-Guillaume de la Rocque, Amours de Caritée, dans Les Œuvres, 1609

Sous les ombres du bois, au bord d’une fontaine,

Passant et ma tristesse et la chaleur des jours,


Je trouvai la beauté cause de mes amours

Qui me fit dans le cœur une plaie inhumaine.

5 Par ce prompt accident, je vois ma mort prochaine,


Je vois ma mort prochaine, éloigné de secours,

D’autant que les rochers et les arbres sont sourds,


Et que rien ne l’accuse et n’allège ma peine.

Je ne vois dans ces bois, dans ces eaux nul support

10 Que l’image d’Amour et celle de la Mort,


Qui volent parmi l’air et qui nagent ensemble.

Hé ! donc au parlement de la terre et des cieux,

Ces deux témoins seront récusés, ce me semble,


Car la Mort est muette et l’Amour est sans yeux.

62/121
Théophile de Viau, « Lettre à son frère » (1623 - 1625)

[Théophile de Viau est emprisonné et condamné à mort pour son homosexualité et son irréligion. Il est
incarcéré deux ans à la prison du Châtelet avant que sa peine ne soit commuée en exil perpétuel. Voici
quatre extraits de la très longue lettre qu’écrit Théophile de Viau à son frère pendant son
emprisonnement.]

Mon frère, mon dernier appui,


Toi seul dont le secours me dure
Et toi qui seul trouves aujourd’hui
Mon adversité longue et dure,
Ami ferme, ardent, généreux,
Que mon sort le plus malheureux
Pique d’avantage à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.

[…]

Cependant je suis abattu,


Mon courage se laisse mordre,
Et d’heure en heure ma vertu
Laisse tous mes sens en désordre.
La raison avec ses discours,
Au lieu de me donner secours,
Est importune à ma faiblesse,
Et les pointes de la douleur,
Même alors que rien ne me blesse,
Me changent et voix et couleur.

Mon sens noirci d’un long effroi


Ne se plaît qu’en ce qui l’attriste,
Et le seul désespoir chez moi
Ne trouve rien qui lui résiste.
La nuit, mon somme interrompu,
Tiré d’un sang tout corrompu,
Me met tant de frayeurs dans l’âme
Que je n’ose bouger mes bras
De peur de trouver de la flamme
Et des serpents parmi des draps.

63/121
[…]

S’il plaît à la bonté des cieux,


Encore une fois à ma vie,
Je paîtrai ma dent et mes yeux
Du rouge éclat de la pavie1 ;
Encore ce brugnon muscat
Dont le pourpre est plus délicat
Que le teint uni de Caliste2,
Me fera d’un œil ménager3.
Étudier dessus la piste
Qui me l’est venu ravager.

Je cueillerai ces abricots,


Les fraises à couleur de flammes
Où nos bergers font des écots4
Qui seraient ici bons aux dames,
Et ces figues et ces melons
Dont la bouche des aquilons5
N’a jamais su baiser l’écorce,
Et ces jaunes muscats si chers
Que jamais la grêle ne force
Dans l’asile de nos rochers.

[…]

L’énorme suite de malheurs !


Dois-je donc aux races meurtrières
Tant de fièvres et tant de pleurs,
Tant de respects, tant de prières,
Pour passer mes nuits sans sommeil,
Sans feu, sans air et sans Soleil,
Et pour mordre ici les murailles ?
N’ai-je encore souffert qu’en vain ?
Me dois-je arracher les entrailles
Pour soûler leur dernière faim ?

Parjures infracteurs des lois,


Corrupteurs des plus belles âmes,
Effroyables meurtriers des rois,
Ouvriers de couteaux et de flammes,

64/121
Pâles prophètes de tombeaux,
Fantômes, loup-garous, corbeaux,
Horrible et venimeuse engeance :
Malgré vous, race des enfers,
À la fin j’aurai la vengeance
De l’injuste affront de mes fers.

Derechef, mon dernier appui,


Toi seul dont le secours me dure
Et qui seul trouves aujourd’hui
Mon adversité longue et dure,
Rare frère, ami généreux,
Que mon sort le plus malheureux
Pique davantage à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.

1- Variété de pêches.
2- Prénom féminin, possible référence à la jeune femme célébrée dans les sonnets de Malherbe.
3- Bon administrateur du foyer.
4- Repas partagés.
5- Vent du nord.

65/121
Théophile de Viau, Œuvres, II (1626)

Ministre du repos, sommeil père des songes,

Pourquoi t’a-t-on nommé l’Image de la mort ?


Que ces faiseurs de vers t’ont jadis fait de tort,

De le persuader avecques leurs mensonges !

5 Faut-il pas confesser qu’en l’aise où tu nous plonges,


Nos esprits sont ravis par un si doux transport ?

Qu’au lieu de l’accourcir, à la faveur du sort,


Les plaisirs de nos jours, sommeil, tu les allonges ?

Dans ce petit moment, ô songes ravissants,

10 Qu’amour vous a permis d’entretenir mes sens,


J’ai tenu dans mon lit Élise toute nue.

Sommeil, ceux qui t’ont fait l’Image du trépas,

Quand ils ont peint la mort ils ne l’ont point connue :


Car vraiment son portrait ne lui ressemble pas.

66/121
Pierre de Marbeuf, « Et la mer et l’amour », 1628

À Philis

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,


Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

5 Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,


Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard1 de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,


10 Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau 2,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,


Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pierre de Marbeuf, Recueil des vers de M. de Marbeuf, 1628, orthographe modernisée.

1- Coule, sombre.
2- Selon la mythologie, Vénus, déesse de l’amour, serait née de la mer, fécondée par son père Ouranos.

Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, v. 1484 – 1485.


67/121
Marc-Antoine Girard, sieur de Saint-Amant, « Le paresseux », 1631

Accablé de paresse et de mélancolie,

Je rêve dans un lit où je suis fagoté,


Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,

Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

5 Là, sans me soucier des guerres d’Italie,


Du comte Palatin, ni de sa royauté,

Je consacre un bel hymne à cette oisiveté


Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,

10 Que je crois que les biens me viendront en dormant,


Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail que, les yeux entrouverts,

Une main hors des draps, cher Baudouin, à peine


Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.

Saint-Amant, La Suite des Oeuvres, 1631.

68/121
Tristan L’Hermite, « Sur un tombeau », 1633

Celle dont la dépouille en ce marbre est enclose

Fut le digne sujet de mes saintes amours.


Las ! depuis qu'elle y dort, jamais je ne repose,

Et s'il faut en veillant que j'y songe toujours.

5 Ce fut une si rare et si parfaite chose


Qu'on ne peut la dépeindre avec l'humain discours ;

Elle passa pourtant de même qu'une rose,


Et sa beauté plus vive eut des termes plus courts.

La Mort qui par mes pleurs ne fut point divertie

10 Enleva de mes bras cette chère partie


D'un agréable tout qu'avait fait l'amitié.

Mais, ô divin esprit qui gouvernais mon âme,

La Parque n'a coupé notre fil qu'à moitié,


Car je meurs en ta cendre et tu vis dans ma flamme.

Tristan L’Hermite, Les Plaintes d’Acante, 1633.

69/121
Georges de Scudéry, Poésies diverses, 1649

Contre la grandeur mondaine

Superbes ornements des maîtres de la terre,

Sceptres de qui l’éclat éblouit tous les yeux ;


Couronnes qui brillez comme l’astre des cieux,

Majesté redoutée autant que le tonnerre ;

5 Rois qui pouvez donner ou la paix ou la guerre,


Monarques souverains autant que glorieux ;

Hommes mortels, enfin, qui passez pour des dieux,


Et qui faites les fiers sur des trônes de verre,

Toute votre puissance est une vanité ;

10 Les débiles roseaux ont plus de fermeté


Que le faste orgueilleux de toute votre pompe.

En vain vous me charmez par des objets si beaux ;

Car sans vous regarder, sous le dais1 qui nous trompe,


Je veux vous aller voir au creux de vos tombeaux.

1- Ouvrage tendu au-dessus d’un lit, d’un trône.

70/121
71/121
L’art baroque
Le mot « baroque » et au départ un terme péjoratif qui serait issu du portugais « barroco »,
mot qui désigne une perle de forme irrégulière. Contrairement à la rigueur du classicisme le
baroque est un style qui privilégie l’excès, le mouvement, la sensibilité, la courbe, le
spectaculaire…
Ce courant naît en Italie à la fin du XVIe siècle, gagne toute l’Europe, et connaît ses
derniers prolongements avec le style rococo ou rocaille au XVIIIe siècle. Sa naissance est
fortement liée à l’atmosphère religieuse de la Contre-Réforme : l’Eglise catholique veut affirmer
sa toute puissance et contrecarrer l’influence de la Réforme protestante qui remet en cause ses
principes.
Cette bataille se livre aussi sur le plan artistique : à Rome, capitale du catholicisme, les
papes et les grandes familles italiennes lancent de grands travaux. Églises, palais, fontaines
doivent frapper l’imagination, susciter l’émotion des fidèles et exalter leur piété.
Cet art succède et s’oppose à l’art équilibré de la Renaissance italienne. L’art baroque
provoque l’étonnement par la taille et la complexité des formes et la richesse des matériaux.
Architecture, sculpture et peinture sont associées pour créer un véritable spectacle par des effets
de perspective vertigineux et de trompe-l’œil. Les artistes recherchent des effets dramatiques et
émotionnels en montrant en exemple les figures de saints, dans le martyre ou dans l’extase.
Parmi les artistes qui illustrent le mieux ce courant on peut citer Le Bernin (1598-1680),
architecte et sculpteur italien qui a réalisé à Rome le Baldaquin de la Basilique Saint-Pierre
(1624-1633), l’Extase de Sainte Thérèse (1647-1652) ou encore la Fontaine des quatre fleuves de
la piazza Navona (1651) et Rubens (1577-1640), peintre flamand qui réalise de grandes
compositions religieuses, mythologiques ou historiques pour les souverains européens : il réalise
par exemple une galerie de 24 toiles représentant sur le mode allégorique la vie de Marie de
Médicis (1575-1642).

Source : notice du Grand Palais. URL : [Link]

Pierre-Paul Rubens, Le débarquement de Marie de


Médicis au port de Marseille le 3 novembre 1600, Paris,
Musée du Louvre.

72/121
L’art baroque et l’art classique
[L'Annonciation est le moment biblique où l'ange Gabriel annonce à la Vierge Marie qu'elle va tomber
enceinte du Christ. La colombe symbolise l'Esprit-Saint.]

Pierre Paul Rubens, Annonciation, 1609 - 1610, Nicolas Poussin, Annonciation, 1657, huile sur
huile sur toile, 224 x 200 cm, Kunsthistorisches toile, 106 x 104 cm, National Gallery, Londres.
Museum, Vienne.

La musique baroque
Musicalement, le baroque couvre une large période qui s’étend du début du XVII° siècle au milieu du
XVIII° siècle. Il correspond à une évolution importante qui voit naître des genres musicaux tels que
l’opéra, le concerto, la sonate… Les principaux musiciens baroques sont Bach, Haendel, Vivaldi,
Monteverdi, Scarlatti, Lully et Purcell.

Écoutez ici l'"Air du froid", dans Le Roi Arthur (1691) de Purcell

Purcell est un musicien anglais. Son King Arthur est le premier opéra anglais. C’est en fait un semi-
opéra : certaines parties sont jouées comme une pièce de théâtre, d’autres sont chantées. King Arthur met
en scène et en musique la rivalité des rois Arthur et Oswald pour la conquête de la princesse Emmeline.
Inspiré par les légendes médiévales, le livret de John Dryden mêle héros de chevalerie et créatures
fantastiques. Cette scène, où Cupidon tente de réveiller le génie du froid, propose une vision allégorique
du sentiment amoureux, capable d’attendrir un cœur glacé.

73/121
La Préciosité
Présentation.
La préciosité est un art de vivre et une esthétique qui s'épanouit au XVII° siècle au sein de
l'aristocratie parisienne. Les codes de ce courant de pensée s'élaborent dans des salons, tels que
celui de Madeleine de Scudéry, qui réunissent les écrivains et beaux esprits du temps. La
préciosité, dominée par les femmes, se caractérise avant tout par un raffinement extrême du
comportement, des idées et du langage. Les Précieuses affectionnent les jeux de l'esprit et mettent
la subtilité de la pensée au service d'un discours sur l'amour. Le sentiment amoureux est en effet
au centre des conversations et fait l'objet de poèmes et de romans que les précieuses commentent
dans leurs salons. Le madrigal, petit poème spirituel à sujet galant, est particulièrement prisé à
cette époque.
Les précieuses, attachées à l'élégance et à la singularité de l'expression, auront une influence sur
le langage et la production littéraire du temps. Un langage précieux apparaît, caractérisé par la
recherche de l'effet. C'est ce langage recherché, parfois ampoulé, qui sera tourné en dérision dès
le XVII° siècle par Somaize dans son Grand Dictionnaire des Précieuses (1661) ou par Molière
dans Les Précieuses Ridicules (1659). Les précieuses ont en effet souvent été la cible de la satire :
elles sont raillées pour leur jargon compliqué, l'affectation de leurs manières et leur refus de
l'amour sensuel. Au-delà des caricatures, la préciosité peut se définir comme l'aspiration des
femmes à participer à la vie de l'esprit et à se comporter en êtres autonomes.

Les précieuses en leurs salons.


C'est dans les salons tenus par des femmes de la bonne société, tels que celui de Mme de la
Sablière, qu'éclot la préciosité. Dans les salons, mais aussi dans les ruelles : la ruelle, espace
laissé entre le lit et le mur, est l'endroit où se tiennent les amis intimes de la dame qui reçoit dans
sa chambre, allongée sur son lit de parade. Les cercles féminins se multiplient et accueillent
poètes et gens d'esprit, auteurs et amateurs.
Celles que l'on appelle peu à peu les « précieuses » veulent participer activement à la vie
culturelle de leur temps, revendiquent le droit de juger des œuvres littéraires, et éventuellement
d'en écrire. Les œuvres littéraires ne sont plus l’affaire des doctes. Le salon, qui se tient
généralement dans un appartement de réception, devient un lieu pédagogique. Ces femmes, qui
n'avaient pas étudié les Anciens dans les collèges au même titre que les hommes, privilégient la
conversation à l'érudition et à la rhétorique. Elles promeuvent une nouvelle forme de culture
centrée sur la poésie et le roman. Selon elles, on peut prendre part à la culture en lisant des
ouvrages en français ou en conversant avec des gens de lettres.
La conversation mondaine supplante la conversation masculine entre érudits, elle devient un jeu
qui exclut la grande éloquence. Elle doit être ludique et désintéressée. Elle consiste en un échange
libre dont le ton doit répondre à un idéal de naturel. Il s'agit avant tout de plaire en trouvant des
formules brillantes et des pensées pertinentes. La culture précieuse s'enracine dans l'oralité, par
opposition à une culture livresque et scolaire. Les membres de l'assemblée lisent des textes à

74/121
haute voix et chacun doit être capable d'écrire, et mieux encore d'improviser les petits genres
littéraires (chansons, sonnets, épigrammes, madrigaux, énigmes, portraits). Le principal attribut
de la précieuse doit donc être l'esprit.
Les précieuses doivent donc savoir manier la langue de manière à la faire briller : dans leurs
salons, les vers sont ciselés comme des gemmes, la phrase est tissée avec élégance. Un langage
précieux apparaît, dont le raffinement répond au raffinement du comportement et des sentiments.

Langage précieux, littérature précieuse.


La préciosité a engagé une réforme du langage. En voulant mettre leurs paroles en harmonie avec
la subtilité de leurs pensées, les précieuses ont créé un langage particulier à l'usage des cercles
qu'elles fréquentent. Elles ont bouleversé les usages de la langue, en intégrant notamment des
tournures qui bannissent tout prosaïsme. On note également leur enthousiasme pour les
néologismes, ainsi que pour les termes et les locutions à la mode. Le langage précieux se
caractérise avant tout par la recherche de l'effet. Somaize, dans son Grand dictionnaire des
Précieuses, note que les précieuses sont « celles qui inventent des façons de parler bizarres par
leur nouveauté et extraordinaires dans leur signification. » C'est ce goût du raffinement et de la
singularité du langage qui est caricaturé par Molière dans Les Précieuses ridicules :

MAGDELON. (...) Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.
MAROTTE. Par ma foi, je ne sais point quelle bête c'est là : il faut parler chrétien, si vous voulez que je
vous entende.
CATHOS. Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien d'en salir la glace par la
communication de votre image.
Molière, Les Précieuses ridicules, acte I, scène 6 (1659).

La pièce de Molière, en les grossissant, donne un aperçu des procédés du langage précieux. On
peut noter l'emploi de néologismes (« un nécessaire » pour « un valet »), d'adjectifs substantivés
(« le doux, le tendre, le passionné »), d'adverbes hyperboliques (« furieusement »,
« terriblement », « effroyablement »), de périphrases compliquées (« Voiturez-nous ici les
commodités de la conversation » pour « Apportez-nous les fauteuils ») ou d'expressions
précieuses à la mode (« Le moyen de souffrir cela ! »). On pourrait ajouter à l'inventaire de ces
procédés les antithèses et les oxymores qui participent à la recherche de l'effet, les métaphores et
les allégories qui permettent de contourner l'objet du propos, et surtout l'art de la pointe.
Cet art du concetto se rencontre particulièrement dans la poésie, genre littéraire précieux par
excellence, où le dernier vers est souvent pour le poète l'occasion de surprendre et de briller. Le
roman partage avec la poésie le monopole de la littérature précieuse. Des romans aux sujets
galants représentant une société idéale et policée alimentent l'imaginaire des précieuses. Ainsi
dans L'Astrée, roman fleuve d'Honoré d'Urfé, Astrée et Céladon, bergers de fantaisie, dissertent
sur l'amour en rivalisant de raffinement et d'élévation morale. Les romans de Madeleine de
Scudéry, notamment sa Clélie, Histoire romaine (1654), eurent également un grand
retentissement dans les salons au point de devenir des manifestes de la préciosité. On peut noter

75/121
par ailleurs l'influence de la pastorale Araminte de l'italien Le Tasse, qui eut un grand succès en
France.
Les précieuses elles-mêmes deviennent rapidement des héroïnes de romans tels que La Précieuse
ou le mystère des ruelles (1656) de l'abbé de Pure, ou des personnages de théâtre. La littérature et
la réalité se répondent au point qu'une confusion s'installe entre personnages fictifs, dotés de
prénoms plus recherchés les uns que les autres (Araminte, Polyxène), et précieuses réelles. Il
s'opère une fusion entre le naturel oral de la parole pratiquée dans les salons et le naturel écrit de
la littérature. Ces fictions qui représentent les précieuses ne décrivent cependant pas la réalité, si
bien que nous sommes aujourd'hui bien en peine de déterminer ce que, dans notre conception de
la préciosité, nous devons aux œuvres de fictions et à la réalité authentique.

L'amour précieux : un sentiment idéalisé.


La littérature précieuse et son langage raffiné ont avant tout pour objet de dépeindre le sentiment
amoureux. L'amour est en effet au centre des conversations dans les salons et les cercles précieux.
On se demande comment le définir et quelle doit être sa place dans la vie. Les précieuses ont de
l'amour une conception romanesque, forgée par les utopies littéraires telles que L'Astrée ou
Clélie. Ces romans dépeignent un sentiment idéal et épuré qui ne laisse pas de place à l'instinct.
Antoine Adam [historien de la littérature] explique que les précieuses éprouvent « une sorte de
dégoût pour les formes ordinaires de l'amour, fussent-elles les plus légitimes. Elles rêvent d'un
sentiment plus pur, d'une amitié où les ferveurs subsisteraient sans la grossièreté du désir. »
(« Baroque et préciosité » in. Revue des Sciences humaines,1949). Les codes de l'amour précieux,
héritier de l'amour courtois du Moyen Âge, sont précis. Dans son roman Clélie, Histoire romaine
(1654), Mlle de Scudéry imagine même une topographie de l'amour : la carte du pays de Tendre.

76/121
Il s'agit d'une représentation topographique et allégorique des différentes étapes de la vie
amoureuse selon les précieuses. Le pays de Tendre est traversé par le fleuve Inclination. On y
rencontre des villes telles que Tendre-sur-Estime et des villages aux noms évocateurs de Billet-
galant ou Billet-Doux. L'amant doit en effet passer par de nombreuses étapes amoureuses et ne
pas faire de faux pas pour espérer conquérir le cœur de sa dame. Les précieuses veulent
spiritualiser l'amour, le dégager de la nature et des aspects sensuels pour le transformer en une
pure inclination de l'esprit. Paradoxalement, Antoine Adam souligne que les précieuses ont exalté
l’amour :
« Elles ont formé tout un corps de doctrines. C'est d'abord sa royauté universelle. Nul ne lui
échappe. Point de temps, de lieu, de personne qui soient protégés contre ses coups. Plus un être
est distingué par sa naissance, par son esprit, par sa culture, par sa délicatesse naturelle, plus il est
exposé et comme livré à l'amour. Leur seconde maxime, c'est que l'amour est fatal. (...) Enfin,
Précieux et Précieuses affirment que l'amour, avec ses souffrances, ses jalousies, ses désespoirs,
est préférable à l'absence d'aimer. (...) Les Précieuses veulent l'amour, mais un amour qui soit
essentiellement liberté. Liberté à l'endroit des impératifs sociaux. Mais liberté aussi en face des
passions sensuelles. Elles ne veulent aimer que par un pur choix de l'esprit. Ce qui revient à dire
que l'amour, chez elles, sera quelque chose de très intellectuel, de très conscient. » (A. Adam,
« Baroque et préciosité » in. Revue des Sciences humaines, 1949.)
La conception précieuse de l'amour est donc un parti pris philosophique : en amour comme dans
la société, la femme veut être maîtresse d'elle-même.

La préciosité, un mouvement féministe ?


Au XVII° siècle, la femme mariée en sait toujours assez quand elle sait prier Dieu, aimer son
mari et s'occuper des soins du ménage. Courant de pensée dominée par des femmes influentes, la
Préciosité tient un discours moderne sur la condition féminine. Derrière l'apparence de légèreté
du discours amoureux se cache une réflexion plus profonde sur la place de la femme dan la
société. Pour les Précieuses, la femme n'est pas moins capable de raison que l'homme. Elle a droit
à la vie intellectuelle et refuse de n'être qu'une épouse. Ainsi, dans certains de ses romans,
Madeleine de Scudéry fustige le mariage. Pour l'héroïne d'Artamène et le Grand Cyrus, cette
institution bride la liberté de la femme et la confine à la sphère privée.
Cette posture féministe avant la lettre fait de la préciosité un mouvement de pensée d'une grande
modernité.

Les Précieuses Ridicules de Molière.


« Les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent
mal », peut-on lire dans la Préface des Précieuses Ridicules (1659). Molière s'en prend en effet
non aux précieuses elles-mêmes, mais à leurs caricatures provinciales. Il dénonce le snobisme
ridicule de deux sottes plus que la nouvelle aspiration des femmes à s'intéresser aux choses de
l'esprit. D'ailleurs, comme le souligne Paul Bénichou dans Morales du Grand Siècle, Molière s'en
prend volontiers aux ennemis des précieuses : la satire de Molière vise aussi le vieux Gorgibus
des Précieuses Ridicules, comme l'Arnolphe de L’École des femmes, qui tous deux ont une

77/121
conception rétrograde de la femme. Il ne faudrait donc pas croire qu'à travers Les Précieuses
ridicules Molière a voulu vilipender les prétentions nouvelles à l'émancipation de certaines
femmes du monde. Il partage au contraire la cause des précieuses en soutenant les revendications
féminines contre la morale oppressive des vieux barbons.

Source : Hélène Poncet, sur le site « Lettres et arts ». URL : [Link]


18eme/preciosite+135

78/121
79/121
La poésie est le genre privilégié de la Préciosité. L’écriture poétique semble particulièrement propre à
exprimer en un langage choisi les subtilités du sentiment amoureux. Les poètes précieux reprennent ainsi
à leur compte la forme du sonnet, initiée par Pétrarque, et passent maître dans l’art de la pointe qui
l’achève. Ils utilisent également le rondeau, qui fait alterner strophes et refrains, ou le madrigal, petit
poème amoureux au ton léger. Ainsi La Guirlande de Julie est un recueil de madrigaux célébrant la
beauté de Julie de Rambouillet, la fille de la célèbre marquise. Il est composé par les fidèles du salon en
l’honneur de la fête de Julie. Chaque poème porte le titre d’une fleur qui symbolise les charmes de la
jeune fille.
Pour exprimer toutes les nuances du sentiment amoureux, les poètes précieux s’inspirent des auteurs
baroques, et leur empruntent des figures de style telles que l’hyperbole, qui permet d’exalter la perfection
de l’être aimé, ou l’antithèse, qui rapproche avec force des idées ou sentiments contraires. Ils usent
également de métaphores et de périphrases pour détourner le langage de son expression directe, qu’ils
jugent triviale.
Parmi les poètes précieux, on peut citer Saint-Amant ou encore Vincent Voiture. Ainsi, le sonnet de La
Belle Matineuse rend hommage à la femme aimée, qui surpasse la splendeur du soleil, dans
l’éblouissement de l’aurore :

Des portes du matin l’amante de Céphale1


Ses roses épandait dans le milieu des airs,
Et jetait sur les cieux nouvellement ouverts,
Des traits d’or et d’azur qu’en naissant elle étale,

5 Quand la nymphe divine, à mon repos fatale,


Apparut et brilla de tant d’attraits divers
Qu’il semblait qu’elle seule éclairait l’univers
Et remplissait de feux la rive orientale.

Le soleil se hâtant pour la gloire des cieux


10 Vint opposer sa flamme à l’éclat de ses yeux
Et prit tous les rayons dont l’Olympe se dore.

L’onde, la terre et l’air s’allumaient à l’entour,


Mais auprès de Philis on le prit pour l’aurore,
Et l’on crut que Philis était l’astre du jour.
Vincent Voiture, 1635.

1- Céphale : l’Aurore.

80/121
François de Malherbe, « Sonnet à Caliste », 1617

[Le sonnet qui suit fait partie des Heures de Caliste, ensemble de poèmes que Malherbe écrivit en 1617
pour la vicomtesse d’Auchy. Le sonnet constitue une forme poétique très pratiquée au cours de cette
période. Il se compose de deux quatrains (strophes de quatre vers) et de deux tercets (strophes de trois
vers). Il s’achève par une pointe, notation inattendue ou piquante contenue dans le dernier ou les deux
derniers vers.]

Sonnet à Caliste

Il n’est rien de si beau comme Caliste est belle :


C’est un1 œuvre où Nature a fait tous ses efforts :
Et notre âge2 est ingrat qui voit tant de trésors,
S’il n’élève à sa gloire une marque éternelle.

5 La clarté de son teint n’est pas chose mortelle :


Le baume3 est dans sa bouche, et les roses dehors :
Sa parole et sa voix ressuscitent les morts,
Et l’art n’égale point sa douceur naturelle.

La blancheur de sa gorge4 éblouit les regards :


10 Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards5,
Et la fait reconnaître un miracle visible.

En ce nombre infini de grâces, et d’appas6,


Qu’en dis-tu ma raison ? crois-tu qu’il soit possible
D’avoir du jugement, et ne l’adorer pas ?

François de Malherbe, Les Délices de la poésie française, 1620, « Sonnet à Caliste ».

1- Oeuvre est un nom masculin ou féminin à l’époque.


2- Notre époque.
3- Résine dégageant une odeur agréable.
4- Sa poitrine.
5- Ses flèches.
6- De charmes.

81/121
Le classicisme
Contexte historique (2° moitié du XVII° siècle)

• Règne de Louis XIV

Principes et préoccupations essentiels

• La recherche de l'équilibre et de la mesure dans la représentation de l'être humain


• La valorisation de la raison et du langage comme forme de sociabilité
• La recherche d'un idéal esthétique fondé sur des codes inspirés de l'Antiquité
• L'analyse des passions humaines
• La volonté de plaire et d'instruire

Thèmes principaux

• L'homme confronté au destin, au devoir, aux exigences politiques


• L'analyse psychologique ; la description des ravages engendrés par la passions
• La représentation de personnages exemplaires, de héros, d’héroïnes

Genres et formes privilégiés

• Le théâtre : comédie et tragédie


• La poésie : la fable
• L'essai
• La lettre (le genre épistolaire)
• Les formes brèves : maximes, caractères

Textes théoriques

• BOILEAU, Art poétique (1674)

Auteurs et oeuvres

• CORNEILLE, Horace (1640), Cinna (1642)


• RACINE, Britannicus (1669), Bérénice (1670), Phèdre (1677)
• MOLIERE, L'Ecole des femmes (1662), Tartuffe (1664), Le Misanthrope (1666)
• LA FONTAINE, Fables (1668 – 1694)
• PASCAL, Pensées (1670)
• LA ROCHEFOUCAULD, Maximes (1678)
• LA BRUYERE, Les Caractères (1696)
• MADAME DE SEVIGNE, Lettres (1648 – 1696)
• MADAME DE LAFAYETTE, La Princesse de Clèves (1678)

82/121
Le classicisme s’affirme en France au XVII° siècle, sous le règne de Louis XIV. En réaction à la
profusion baroque, les artistes classiques reviennent au modèle antique, perçu comme un idéal de clarté.
Ils remettent à l’honneur les mythes de l’Antiquité, mais aussi les formes littéraires comme la fable, genre
dans lequel le poète antique Ésope s’était particulièrement illustré.
Cependant, l’admiration pour l’Antiquité suscite des questionnements nouveaux : s’il faut imiter les
auteurs antiques, quelle place accorder à la création de l’artiste moderne ?
Cette question donne naissance à la querelle dite « des Anciens et des Modernes » (à la fin du XVII°
siècle). Les « Anciens », tels Jean de la Fontaine et Nicolas Boileau, voient dans l’Antiquité un modèle de
perfection indépassable ; ils accordent à l’imitation un rôle prépondérant dans la création littéraire. Les
« Modernes », comme Charles Perrault, pensent au contraire que l’écrivain peut égaler les auteurs
antiques.

La belle Antiquité fut toujours vénérable ;


Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable1.
Je vois les anciens2, sans plier les genoux ;
Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous ;
5 Et l’on peut comparer, sans craindre d’être injuste,
Le siècle de Louis3 au beau siècle d’Auguste4.

Charles Perrault, « Le siècle de Louis le Grand », 1687.


1- Propre à être adorée, comme on adore un dieu.
2- Les auteurs antiques.
3- Louis XIV
4- Empereur romain

Jean de La Fontaine, dans ses fables, et Charles Perrault, dans ses contes, proposent à travers leurs récits
un enseignement qui se veut moral.

Une morale nue apporte de l’ennui :


Le conte fait passer le précepte avec lui.
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,
Et conter pour conter me semble peu d’affaire.

Jean de La Fontaine, « Le Plâtre et Le Lion », Fables, livre VI, 1668.

Voir : Perrault sur le site de la BNF « Les essentiels »

L’écriture poétique poursuit un idéal de clarté, incarné par François de Malherbe et énoncé plus
tard par Nicolas Boileau dans son Art poétique : la syntaxe doit épouser le rythme du vers.
D’après le manuel de français 2de « Le livre scolaire », 2019, pp. 36 – 37.

83/121
François de Malherbe, « Prière pour le roi allant en Limousin » (extrait), 1605

Issu d’une famille protestante, François de Malherbe se convertit au


catholicisme et se met au service d’un fils d’Henri II, le gouverneur de Provence
François d’Angoulême (qui meurt en 1575). Il s’installe à Paris en 1605. Il
devient alors une sorte d’écrivain officiel à la cour et participe à l’édition du
Parnasse des plus excellents poètes de ce temps en 1607. Il connaît alors la
consécration, devient une autorité dans son domaine et élabore une doctrine
littéraire qui prône un usage raisonné de la langue, en accord avec la pensée.
Henri IV, Marie de Médicis, puis Louis XIII seront ses protecteurs.

[En 1605, Henri IV commande un poème à Malherbe alors qu’il se rend en Limousin pour y réprimer la
révolte du duc de Bouillon. Les guerres de Religion qui ont ensanglanté la France sont alors terminées,
mais la paix reste fragile. Malherbe s’adresse ici à Dieu pour le remercier d’avoir donné à la France un
si bon roi et lui demander de veiller sur lui.]

Loin des moeurs de son siècle il bannira les vices,


L'oisive nonchalance1 et les molles délices,
Qui nous avaient portés jusqu'aux derniers hasards 2 ;
Les vertus3 reviendront de palmes couronnées,
5 Et ses justes faveurs aux mérites données
Feront ressusciter l'excellence des arts.

La foi de ses aïeux, ton4 amour et ta crainte,


Dont il porte dans l’âme une éternelle empreinte,
D’actes de piété ne pourront l’assouvir ;
10 Il étendra ta gloire autant que sa puissance,
Et, n’ayant rien si cher que ton obéissance,
Où tu le fais régner il te fera servir.

Tu nous rendras alors nos douces destinées ;


Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
15 Qui pour les plus heureux n'ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera nos faucilles5,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

La fin de tant d’ennuis dont nous fûmes la proie,


20 Nous ravira les sens de merveille, et de joie ;
Et d’autant que le monde est ainsi composé,
Qu’une bonne fortune en craint une mauvaise,
Ton pouvoir absolu, pour conserver notre aise 6
Conservera celui qui nous l’aura causé.

84/121
25 Quand un roi fainéant, la vergogne7 des princes,
Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces,
Entre les voluptés8 indignement s’endort,
Quoique l’on dissimule on n’en fait point d’estime
Et si la vérité se peut dire sans crime,
30 C’est avecque plaisir qu’on survit à sa mort.

Mais ce roi, des bons rois l’éternel exemplaire,


Qui de notre salut est l’ange tutélaire9,
L’infaillible refuge, et l’assuré secours,
Son extrême douceur ayant dompté l’envie,
35 De quels jours assez longs peut-il borner sa vie,
Que notre affection ne les juge trop courts ?

Nous voyons les esprits nés à la tyrannie,


Ennuyés de couver leur cruelle manie,
Tourner tous leurs conseils à notre affliction :
40 Et lisons clairement dedans leur conscience,
Que s’ils tiennent la bride à leur impatience,
Nous n’en sommes tenus qu’à sa protection.

Qu’il vive donc, Seigneur, et qu’il nous fasse vivre :


Que de toutes ces peurs nos âmes il délivre :
45 Et rendant l’univers de son heur10 étonné,
Ajoute chaque jour quelque nouvelle marque
Au nom qu’il s’est acquis du plus rare monarque,
Que ta bonté propice ait jamais couronné.

1- Oisif : inactif. La nonchalance est une forme de paresse et d'indifférence.


2- Hasard : grand danger, péril.
3- Vertu : qualité morale ; courage.
4- Ton amour : Malherbe s’adresse ici à Dieu.
5- Faucille : outil servant à labourer le sol.
6- Notre aise : notre bien-être.
7- La vergogne : la honte.
8- Les voluptés : les plaisirs.
9- Tutélaire : protecteur.
10- Heur : bonheur.

85/121
Jean de La Fontaine, « Le Chêne et le Roseau », in. Fables, livre I, 1668

Le Chêne un jour dit au Roseau :


« Vous avez bien sujet d’accuser la nature ;
Un roitelet1 pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent, qui d’aventure
5 Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête,
Cependant que mon front, au Caucase2 pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
10 Tout vous est aquilon3, tout me semble zéphyr4.
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n’auriez pas tant à souffrir ;
Je vous défendrais de l’orage ;
15 Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l’arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
20 Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
25 Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
30 Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
1- Roitelet : petit oiseau (sans doute l’un des plus petits en France).
2- Caucase : montagne.
3- Aquilon : vent du Nord.
4- Zéphyr : vent printanier de l’Ouest. L’aquilon et le zéphyr sont tous les deux des vents violents.

86/121
Jean de La Fontaine, « Le Lion et le Moucheron », in. Fables, livre II, 1668
« Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre ! »
C’est en ces mots que le Lion
Parlait un jour au Moucheron.
L’autre lui déclara la guerre.
5 « Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
Me fasse peur ni me soucie ?
Un bœuf est plus puissant que toi :
Je le mène à ma fantaisie. »
À peine il achevait ces mots
10 Que lui-même il sonna la charge,
Fut le trompette et le héros.
Dans l’abord il se met au large ;
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du Lion, qu’il rend presque fou.
15 Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;
Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ ;
Et cette alarme universelle
Est l’ouvrage d’un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle :
20 Tantôt pique l’échine, et tantôt le museau,
Tantôt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faîte1 montée.
L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir
Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée
25 Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux Lion se déchire lui-même,
Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,
Bat l’air, qui n’en peut mais2 ; et sa fureur extrême
Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.
30 L’insecte du combat se retire avec gloire :
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,
Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin
L’embuscade d’une araignée ;
Il y rencontre aussi sa fin.

35 Quelle chose par là peut nous être enseignée ?


J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,
Qui périt pour la moindre affaire.
1- Faîte : sommet.
2- Qui n’en peut mais : qui n’en peut plus (« plus » est l’évolution du mot latin magis).

87/121
Jean de La Fontaine, « Le Lion et le Rat », in. Fables, livre II, 1668

Il faut, autant qu’on peut, obliger1 tout le monde :


On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
De cette vérité deux fables2 feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
5
Entre les pattes d’un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
10 Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un lion d’un rat eût affaire ?
Cependant il avint qu’au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets3,
15 Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
1- Obliger : rendre service à.
2- Voir aussi la fable « La Colombe et la Fourmi », qui est située juste après « Le Lion et le Rat » dans le recueil.
3- Filets.

« Le Lion et le Rat », illustration de


Gustave Doré, 1867.

88/121
Jean de La Fontaine, « Le Paon se plaignant à Junon », in. Fables, livre II, 1668

Le Paon se plaignait à Junon1.


« Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison
Que je me plains, que je murmure :
Le chant dont vous m’avez fait don
5 Déplaît à toute la nature ;
Au lieu qu’un Rossignol, chétive créature,
Forme des sons aussi doux qu’éclatants,
Est lui seul l’honneur du printemps. »
Junon répondit en colère :
10 « Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,
Est-ce à toi d’envier la voix du Rossignol,
Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col
Un arc-en-ciel nué2 de cent sortes de soie ;
Qui te panades3, qui déploies
15 Une si riche queue, et qui semble à nos yeux
La boutique d’un lapidaire4 ?
Est-il quelque oiseau sous les cieux
Plus que toi capable de plaire ?
Tout animal n’a pas toutes propriétés.
20 Nous vous avons donné diverses qualités :
Les uns ont la grandeur et la force en partage ;
Le Faucon est léger, l’Aigle plein de courage ;
Le Corbeau sert pour le présage ;
La Corneille avertit des malheurs à venir ;
25 Tous sont contents de leur ramage5.
Cesse donc de te plaindre, ou bien, pour te punir,
Je t’ôterai ton plumage. »
1- Le Paon, dont le plumage reproduit les cent yeux d’Argus, était consacré à Junon.
2- Nué : nuancé.
3- Panades : pavanes.
4- Lapidaire : marchand de pierreries.
5- Ramage : chant.

Si la curiosité vous en prend, vous pouvez écouter ici le chant (assez disgracieux) d’un paon, et voir
ensuite son étrange parade.

89/121
Jean de La Fontaine, « Le Petit Poisson et le Pêcheur », in. Fables, livre V, 1668

Petit poisson deviendra grand,


Pourvu que Dieu lui prête vie ;
Mais le lâcher en attendant,
Je tiens pour moi que c’est une folie :
5 Car de le rattraper il n’est pas trop certain.

Un Carpeau1, qui n’était encore que fretin2,


Fut pris par un pêcheur au bord d’une rivière.
« Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin :
Voilà commencement de chère et de festin :
10 Mettons-le en notre gibecière. »
Le pauvre Carpillon lui dit en sa manière :
« Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
Au plus qu’une demi-bouchée.
Laissez-moi carpe devenir :
15 Je serai par vous repêchée ;
Quelque gros partisan3 m’achètera bien cher :
Au lieu qu’il vous en faut chercher
Peut-être encor cent de ma taille
Pour faire un plat : quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.
20 - Rien qui vaille ? Eh bien ! soit, repartit le Pêcheur :
Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur,
Vous irez dans la poêle ; et vous aurez beau dire,
Dès ce soir on vous fera frire. »

Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras :


25 L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.
1- Carpeau : diminutif de « carpe ».
2- Fretin : diminutif d’un ancien « fret » : débris.
3- Partisan : financier chargé du recouvrement des impôts, symbole du riche parvenu.

90/121
Jean de La Fontaine, « Le Rat et l’Éléphant », in. Fables, livre VIII, 1678

Se croire un personnage1 est fort commun en France :


On y fait l’homme d’importance,
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.
C’est proprement le mal françois2 :
5 La sotte vanité nous est particulière.
Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière :
Leur orgueil me semble, en un mot,
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre,
10 Qui sans doute en vaut bien un autre.

Un Rat des plus petits voyait un Éléphant


Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
De la bête de haut parage3,
Qui marchait à gros équipage.
15 Sur l’animal à triple étage
Une sultane de renom,
Son chien, son chat et sa guenon.
Son perroquet, sa vieille4, et toute sa maison,
S’en allait en pèlerinage.
20 Le Rat s’étonnait que les gens
Fussent touchés de voir cette pesante masse :
« Comme si d’occuper ou plus ou moins de place
Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants !
Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?
25 Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
Nous ne nous prisons5 pas, tout petits que nous sommes,
D’un grain moins que les Éléphants. »

Il en aurait dit davantage :


Mais le Chat, sortant de sa cage,
25 Lui fit voir, en moins d’un instant,
Qu’un Rat n’est pas un Éléphant.
1- Un personnage important.
2- Français.
3- D’ascendance noble.
4- Sa duègne, dame de compagnie âgée à son service.
5- Nous ne nous estimons pas.

91/121
Jean de La Fontaine, « Le Torrent et la Rivière », in. Fables, livre VIII, 1678

Avec grand bruit et grand fracas


Un Torrent tombait des montagnes :
Tout fuyait devant lui ; l’horreur suivait ses pas ;
Il faisait trembler les campagnes.
5 Nul voyageur n’osait passer
Une barrière si puissante :
Un seul vit des voleurs, et se sentant presser,
Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.
Ce n’était que menace, et bruit, sans profondeur ;
10 Notre homme enfin n’eut que la peur.
Ce succès lui donnant courage,
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,
Il rencontra sur son passage
Une rivière dont le cours
Image d’un sommeil doux, paisible et tranquille
15 Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile.
Point de bords escarpés, un sable pur et net.
Il entre, et son cheval le met
À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire :
Tous deux au Styx1 allèrent boire ;
20 Tous deux, à nager malheureux,
Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
Bien d’autres fleuves que les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux :
Il n’en est pas ainsi des autres.
1- Styx : fleuve des Enfers dans la mythologie grecque.

92/121
Jean de La Fontaine, « Le Statuaire et la Statue de Jupiter », in. Fables, livre IX, 1678

Un bloc de marbre était si beau


Qu’un statuaire en fit l’emplette.
« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ?

5 Il sera Dieu ; même je veux


Qu’il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains. Faites des vœux ;
Voilà le Maître de la terre. »

L’artisan exprima si bien


10 Le caractère de l’idole,
Qu’on trouva qu’il ne manquait rien
À Jupiter que la parole :

Même l’on dit que l’ouvrier


Eut à peine achevé l’image,
15 Qu’on le vit frémir le premier,
Et redouter son propre ouvrage.

À la faiblesse du sculpteur
Le poète autrefois n’en dut guère1,
Des dieux dont il fut l’inventeur
20 Craignant la haine et la colère.

Il était enfant en ceci ;


Les enfants n’ont l’âme occupée
Que du continuel souci
Qu’on ne fâche point leur poupée.

93/121
25 Le cœur suit aisément l’esprit :
De cette source est descendue
L’erreur païenne, qui se vit
Chez tant de peuples répandue.

Ils embrassaient violemment


30 Les intérêts de leur chimère :
Pygmalion2 devint amant
De la Vénus dont il fut père.

Chacun tourne en réalités,


Autant qu’il peut, ses propres songes :
35 L’homme est de glace aux vérités ;
Il est de feu pour les mensonges.
1- Ne le cède guère.
2- Pygmalion : dans la mythologie grecque et romaine, Pygmalion tombe amoureux de sa sculpture, à tel point que Zeus lui
donne vie.

Fac-similé du manuscrit de la fable « Le Statuaire et la Statue de Jupiter »

94/121
La Fontaine, « L’Huître et les Plaideurs », in. Fables, livre IX, 1678

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent


Une Huître, que le flot y venait d’apporter :
Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
À l’égard de la dent il fallut contester.
5 L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;
L’autre le pousse, et dit : « Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l’apercevoir
En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
10 – Si par là l’on juge l’affaire,
Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci.
– Je ne l’ai pas mauvais aussi,
Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.
– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie. »
15 Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin1 arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge2,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d’un ton de président :

20 « Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille


Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. »

Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;


Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;
Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
25 Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles3.
1- Perrin Dandin : le nom provient de Rabelais (Tiers Livre) et des Plaideurs de Racine.
2- La mange.
3- « Laisser à quelqu’un le sac et les quilles » signifie proverbialement, au XVII° siècle, lui donner congé ou le chasser.

95/121
La Fontaine, « La Forêt et le Bûcheron », in. Fables, livre XII, 1694

Un Bûcheron venait de rompre ou d’égarer


Le bois dont il avait emmanché sa cognée.
Cette perte ne put sitôt se réparer
Que la Forêt n’en fût quelque temps épargnée.
5 L’Homme enfin la prie humblement
De lui laisser tout doucement
Emporter une unique branche,
Afin de faire un autre manche :
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;
10 Il laisserait debout maint chêne et maint sapin
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
L’innocente forêt lui fournit d’autres armes.
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :
Le misérable ne s’en sert
15 Qu’à dépouiller sa bienfaitrice
De ses principaux ornements.
Elle gémit à tous moments :
Son propre don fait son supplice.

Voilà le train du monde et de ses sectateurs :


20 On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages
Soient exposés à ces outrages,
Qui ne se plaindrait là-dessus ?
Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode,
25 L’ingratitude et les abus
N’en seront pas moins à la mode.

96/121
La Fontaine, « Le Renard et les Poulets d’Inde », in. Fables, livre XII, 1693

Contre les assauts d’un Renard


Un arbre à des Dindons servait de citadelle.
Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,
Et vu chacun en sentinelle,
5 S’écria : « Quoi ! ces gens se moqueront de moi !
Eux seuls seront exempts de la commune loi !
Non, par tous les Dieux, non. » Il accomplit son dire.
La lune, alors luisant, semblait contre le Sire
Vouloir favoriser la dindonnière gent.
10 Lui, qui n’était novice au métier d’assiégeant,
Eut recours à son sac de ruses scélérates,
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
Arlequin n’eût exécuté
15 Tant de différents personnages.
Il élevait sa queue, il la faisait briller,
Et cent mille autres badinages.
Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller
L’ennemi les lassait en leur tenant la vue

20 Sur même objet toujours tendue.


Les pauvres gens étant à la longue éblouis,
Toujours il en tombait quelqu’un : autant de pris
Autant de mis à part : près de moitié succombe.
Le compagnon les porte en son garde-manger.

25 Le trop d’attention qu’on a pour le danger


Fait le plus souvent qu’on y tombe.

➔ Vous pouvez télécharger et lire l'intégralité des Fables sur le site de la


bibliothèque électronique du Québec
➔ Voir aussi : La Fontaine, sur le site de la BNF « Les essentiels »
➔ Lire l'article sur les illustrations des Fables par Gustave Doré

97/121
La querelle des Anciens et des Modernes
Dans la controverse qui devait opposer « Anciens » et « Modernes » durant près de trente ans, La
Fontaine se rangea résolument du côté des partisans des Anciens. Tout commence en 1687, avec la
présentation à l'Académie, le 27 janvier, du Siècle de Louis le Grand, long poème dans lequel Charles
Perrault proclame la supériorité lu siècle de Louis XIV sur celui d'Auguste. La remise en cause des
Anciens apparaissait déjà dans les écrits de Descartes (Discours de la Méthode, 1637) et de Pascal :
« comme nous avons joint [aux connaissances des Anciens] l'expérience des siècles qui les ont suivis,
c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres » (Pascal, Traité du
Vide, 1647).
Dans le sillage de Descartes et Pascal, les Modernes croient au progrès : l'homme du XVIIe est riche de
toutes les connaissances acquises jusque-là ; ainsi, à génie égal, l'homme moderne fera une œuvre plus
belle, plus parfaite, que celle de l'homme ancien. Perrault développera ce thème en quatre volumes
(Parallèle des Anciens et des Modernes, 1688-1697) ; Fontenelle aussi, dans sa Digression sur les Anciens
et les Modernes (1688). Boileau, qui prônait la fidélité aux Anciens dans son Art poétique (1674),
réplique violemment au Siècle de Louis le Grand par deux épigrammes, tandis que La Fontaine écrit une
Épître à Huet (5 février 1687) où il réaffirme sa doctrine de l'imitation (« Arts et guides, tout est dans les
champs Élysées »), meilleure façon de se débarrasser des excès de la préciosité en revenant à « l'art de
la simple nature ». Mais en même temps il revendique le droit de s'affranchir de ses modèles :
Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage :
Mon imitation n'est pas un esclavage.
La Bruyère, à son tour, se moque des Modernes dans son Discours sur Théophraste (Caractères, chap. I,
1688). Les affrontements entre les tenants des deux partis se poursuivent jusqu'à l'intervention
d'Antoine Arnauld, « le grand » Arnauld, théologien janséniste de Port-Royal, qui réconcilie les chefs de
file Boileau et Perrault. Ce dernier rendra hommage à La Fontaine dans son ouvrage Les Hommes
illustres (1696), considérant ce fervent partisan des Anciens comme « original » et « premier en son
espèce ».
La querelle rebondit en 1714 à propos d'une traduction de l'Iliade (vingt-quatre chants en prose) par
Mme Dacier, dont Houdar de La Motte tire douze chants en vers. Fénelon, enfin, calme les esprits : il
admet que « les anciens les plus parfaits ont des imperfections », conseille, pour les vaincre, de suivre
encore plus qu'eux leurs idées sur l'imitation de la belle nature, et renvoie les belligérants dos à dos :
« S'il vous arrive de vaincre les anciens, c'est à eux-mêmes que vous devrez la gloire de les avoir
vaincus » (Lettre à l'Académie, chap. X, 1714).
Finalement, cette bataille aura surtout démontré le dynamisme de l'activité littéraire de l'époque. Elle
témoigne de la recherche d'une expression nouvelle, que ce soit à partir de l'imitation ou du reniement
des Anciens et annonce les discussions des philosophes du XVIIIe siècle.

Source : Anne Zali et Danièle Thibault, « La Fontaine ‘’Ancien’’ ou ‘’Moderne’’ ? », sur le site de la BNF
« Gallica ». Les essentiels. Littérature ». URL : [Link]

98/121
99/121
La poésie au XVIII° siècle
La plupart des poètes du XVIII° siècle, à l’exception notable d’André Chénier, sont aujourd’hui peu
connus. De fait, la poésie de ce siècle s’inscrit dans le sillage du siècle précédent : il n’y a pas de
« révolution » poétique au XVIII° siècle, même si le genre poétique reflète à bien des égards les
préoccupations philosophiques des Lumières. En revanche, une sensibilité nouvelle se diffuse : Diderot
médite par exemple sur la beauté des ruines, et Rousseau revendique sa sincérité dans ses écrits
autobiographiques. On rencontre ainsi, chez ces deux auteurs, les prémisses d’une poésie en prose et
d’une exaltation du sujet que revendiqueront au XIX° siècle les poètes romantiques.

Une poésie des Lumières.


Avec Voltaire, André Chénier ou encore Fanny de Beauharnais, la poésie reflète les idéaux et les
questionnements des Lumières. Elle se prête alors volontiers à la réflexion politique et philosophique.
Voltaire a ainsi composé un poème sur le tremblement de terre de Lisbonne. Survenu en 1755, cet
événement, qui a tué un quart des habitants de la ville, a suscité de vives réactions chez les écrivains.
Voltaire s’insurge contre cette catastrophe.

André Chénier.
André Chénier étudie à Paris, où sa mère tient un salon (que fréquente notamment le peintre David). Il
participe au mouvement révolutionnaire en 1790. Il se rallie alors à la « Société de 1789 », dont sont
membres Condorcet, le docteur Guillotin, Lavoisier ou encore Monge. Cependant, il ne partage pas
l’intransigeance des Jacobins, ce qui le rend suspect, d’autant qu’il participe à la défense de Louis XVI
avec Malesherbes. Le 7 mars 1794, il est ainsi arrêté et condamné à mort. C’est justement pendant la
période de son emprisonnement à la prison de Saint-Lazare (7 mars – 24 juillet 1794) qu’il écrit ses
œuvres les plus marquantes, comme La Jeune Captive.

L’éducation d’André Chénier est très marquée par la culture antique. Il emprunte ainsi à la culture
grecque des formes telles que l’élégie ou les iambes. Il puise également son inspiration dans les sujets
mythologiques. Mais sa poésie apporte aussi un souffle de sensibilité nouvelle, qui le place dans le
sillages des poètes romantiques du siècle suivant.

La sensibilité en vogue au XVIII° siècle.


Les philosophes et écrivains du XVIII° siècle accordent une place nouvelle à la sensibilité. Diderot, par
exemple, réhabilite les passions dans ses Pensées philosophiques (1746). Jean-Jacques Rousseau connaît
un succès immense avec son roman épistolaire Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), qui retrace l’histoire
d’un amour impossible. Un goût pour la mélancolie se fait jour : Diderot s’enthousiasme pour les ruines,
Bernardin de Saint-Pierre pour les paysages exotiques. Les poètes Léonard et Parny associent l’évocation

100/121
de l’amour malheureux à la nostalgie de leurs îles natales. L’attachement d’André Chénier aux modèles
grecs et latins témoigne constitue un refuge à la modernité et conduit le poète à chercher l’expression de
sentiments spontanés.

Voir aussi la vidéo : « Culte – Julie ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques


Rousseau »

101/121
Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756
[Le 1e novembre 1755, un tremblement de terre détruit la ville de Lisbonne, faisant vingt-cinq
mille victimes.]

Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable !


Ô de tous les mortels assemblage effroyable !
D'inutiles douleurs éternel entretien !
Philosophes trompés qui criez « Tout est bien1 » ;
5 Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l'un sur l'autre entassés
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
10 Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours !
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
15 Direz-vous : « C'est l'effet des éternelles lois
Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix » ?
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
« Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes » ?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
20 Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?
Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ? […]
Que peut donc de l'esprit la plus vaste étendue ?
Rien ; le livre du sort se ferme à notre vue.
25 L'homme, étranger à soi, de l'homme est ignoré.
Que suis-je, où suis-je, où vais-je, et d'où suis-je tiré ?
Atomes tourmentés sur cet amas de boue,
Que la mort engloutit et dont le sort se joue,
Mais atomes pesants, atomes dont les yeux,
30 Guidés par la pensée, ont mesuré les cieux ;
Au sein de l'infini nous élançons notre être,
Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître.

102/121
Ce monde, ce théâtre et d'orgueil et d'erreur,
Est plein d'infortunés qui parlent de bonheur.
35 Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être :
Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître.
Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs,
Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs ;
Mais le plaisir s'envole, et passe comme une ombre :
40 Nos chagrins, nos regrets, nos pertes, sont sans nombre.
Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir ;
Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir,
Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pense.
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ;
45 Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.

Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, ou Examen de cet axiome : « Tout est bien », 1756.

1- Voltaire condamne ici les idées du philosophe Leibniz. Ce dernier démontre en effet, dans sa Théodicée, que Dieu a créé le
meilleur des mondes possible.

Voir : Voltaire sur le site de la BNF « Les essentiels »

Rousseau, Lettre à Voltaire du 18 août 1756, dite « Lettre sur la Providence »

Vos deux derniers poèmes, Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude, et


quoique mes amis connaissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle
part ceux-ci me pourraient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre […]. Je ne vous
dirai pas que tout m’en plaise également, mais les choses qui m’y blessent ne font
5 que m’inspirer plus de confiance pour celles qui me transportent […] Tous mes griefs
sont donc contre votre Poème sur le désastre de Lisbonne, parce que j’en attendais
des effets plus dignes de l’Humanité qui paraît vous l’avoir inspiré. Vous reprochez à
Pope et à Leibniz d’insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, et vous
amplifiez tellement le tableau de nos misères que vous en aggravez le sentiment : au
10 lieu de consolations que j’espérais, vous ne faites que m’affliger ; on dirait que vous
craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et vous croiriez, ce
semble, me tranquilliser beaucoup en me prouvant que tout est mal.
Ne vous y trompez pas, Monsieur, il arrive tout le contraire de ce que vous
proposez. Cet optimisme que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les
15 mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poème de Pope
adoucit mes maux, et me porte à la patience, le vôtre aigrit mes peines, m’excite au
murmure, et m’ôtant tout hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir.
Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et ce que

103/121
j’éprouve, clamez la perplexité qui m’agite, et dites-moi qui s’abuse du sentiment ou
20 de la raison.
« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibniz. Tes maux sont un effet
nécessaire de ta nature, et de la constitution de cet univers. Si l’Être éternel n’a pas
mieux fait, c’est qu’il ne pouvait mieux faire. »
Que me dit maintenant votre poème ? « Souffre à jamais, malheureux. S’il est
25 un Dieu qui t’ait créé, sans doute il est tout-puissant ; il pouvait prévenir tous tes
maux : n’espère donc jamais qu’ils finissent ; car on ne saurait voir pourquoi tu
existes, si ce n’est pour souffrir et mourir. » Je ne sais ce qu’une pareille doctrine
peut avoir de plus consolant que l’optimisme, et que la fatalité même : pour moi,
j’avoue qu’elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme. Si l’embarras de
30 l’origine du mal vous forçait d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi
justifier sa puissance aux dépends de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs,
j’aime encore mieux la première. […]
Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans
l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et, quant aux maux physiques, ils
35 sont inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; la plupart de nos maux
physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne,
convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons
de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été
dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup
40 moindre, et peut-être nul. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre, pour
vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ?
Vous auriez voulu, et qui ne l’eût pas voulu ! que le tremblement se fût fait au
fond d’un désert. Mais que signifierait un pareil privilège ? [...] Serait-ce à dire que la
nature doit être soumise à nos lois ? J’ai appris dans Zadig1, et la nature me confirme
45 de jour en jour, qu’une mort accélérée n’est pas toujours un mal réel et qu’elle peut
passer quelquefois pour un bien relatif. De tant d’hommes écrasés sous les ruines de
Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs ; et malgré ce
qu’une pareille description a de touchant, et fournit à la poésie, il n’est pas sûr qu’un
seul de ces infortunés ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il
50 eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l’est venue surprendre […].
A Dieu ne plaise que je veuille vous offenser ou vous contredire, mais il s'agit de
la cause de la Providence, dont j'attends tout. Après avoir longtemps puisé dans vos
leçons des consolations et du courage, il m'est dur que vous m'ôtiez maintenant tout
cela, pour ne m'offrir qu'une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif
55 actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j'ai trop souffert en cette vie
pour n'en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me
feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence
bienfaisante.
1- Conte philosophique de Voltaire publié en 1748.

Voir : Rousseau sur le site de la BNF « Les essentiels »

104/121
105/121
Denis Diderot, Salon de 1767
[Philosophe, romancier et maître d'œuvre de l'Encyclopédie, Denis Diderot est aussi critique d'art. Dans
sa relation du Salon de peinture de 1767, il exprime sa préférence pour les tableaux qui touchent sa
sensibilité, et notamment pour les représentations de ruines. Commentant ici une toile d'Hubert Robert,
La Galerie du Louvre en ruines, il évoque les impressions qu'elle suscite chez lui.]

Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit,
tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps
qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De
quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent
5 une fin et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence
éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon
qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-
dessus de ma tête et qui s'ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber
en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j'envie1 un faible tissu de fibres et
10 de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne
les nations les unes sur les autres dans un abîme commun ; moi, moi seul, je
prétends m'arrêter sur le bord et fendre le flot qui coule à mes côtés !
Si le lieu d'une ruine est périlleux, je frémis. Si je m'y promets le secret
et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C'est
15 là que j'appelle mon ami. C'est là que je regrette mon amie. C'est là que nous
jouirons de nous, sans trouble, sans témoin, sans importuns, sans jaloux.
C'est là que je sonde mon cœur. C'est là que j'interroge le sien, que je
m'alarme et me rassure.
Si je te perdais jamais, idole de mon âme ; si une mort inopinée, un
20 malheur imprévu te séparait de moi, c’est ici que je voudrais qu’on déposât ta
cendre et que je viendrais converser avec ton ombre.
Si l’absence nous tient éloignés, j’y viendrai rechercher la même ivresse
qui avait si entièrement, si délicieusement disposé de nos sens ; mon cœur
palpitera derechef ; je rechercherai, je retrouverai l’égarement voluptueux. Tu
25 y seras, jusqu’à ce que la douce langueur, la douce lassitude du plaisir soit
passée. Alors je me relèverai ; je m’en reviendrai ; mais je n’en reviendrai pas
sans m’arrêter, sans retourner la tête, sans fixer mes regards sur l’endroit où
je fus heureux avec toi et sans toi. Sans toi ! je me trompe ; tu y étais
encore ; et à mon retour, les hommes verront ma joie ; mais ils n’en
30 devineront pas la cause. Que fais-tu à présent ? où es-tu ? n’y a-t-il aucun
antre, aucune forêt, aucun lieu secret, écarté, où tu puisses porter tes pas et
perdre aussi ta mélancolie ?
1-J’envie : je dispute.

106/121
Hubert Robert, Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines,
1796. Paris, Musée du Louvre.

Hubert Robert, Le pont du Gard, 1797. Paris, Musée du Louvre.

107/121
Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du Promeneur solitaire, 1776 – 1778

[Dans ce texte, extrait de la « Cinquième Promenade », le narrateur des Rêveries est ramené
au temps heureux de son séjour à l’île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne.]

Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation je passais mon après-midi à


parcourir l'île en herborisant à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus
riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres,
pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages
5 couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et de l'autre élargis en riches et fertiles
plaines dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui
la bornaient.
Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers
m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et
10 l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la
plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en
fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles
frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que
la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence,
15 sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion
sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais
bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui
me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au
point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans
20 effort.
Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire
quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se
reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait
bien le tortillage moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée et n'en
25 désirant qu'une semblable pour le lendemain.
Telle est, laissant à part les visites imprévues et importunes, la manière dont j'ai passé
mon temps dans cette île durant le séjour que j'y ai fait. Qu'on me dise à présent ce qu'il y a
là d'assez attrayant pour exciter dans mon cœur des regrets si vifs, si tendres et si durables

108/121
qu'au bout de quinze ans il m'est impossible de songer à cette habitation chérie sans m'y
30 sentir à chaque fois transporté encore par les élans du désir.
J'ai remarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que les époques des plus douces
jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire
et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu'ils
puissent être ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés
35 dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le
bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs mais un état simple
et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au
point d'y trouver enfin la suprême félicité.
Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et
40 arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent
nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le
passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de
solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici bas que du plaisir qui
passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. A peine est-il dans nos plus
45 vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que
cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous
laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer
encore quelque chose après ?

109/121
Évariste de Parny, Poésies érotiques, 1778

[Évariste de Parny est né à l’île Bourbon (actuelle Réunion). Dans le quatrième livre de ses Élégies,
publiées d’abord sous le titre de Poésies érotiques, il laisse le témoignage d’une passion intense et
malheureuse.]

Que le bonheur arrive lentement !


Que le bonheur s’éloigne avec vitesse !
Durant le cours de ma triste jeunesse,
Si j’ai vécu, ce ne fut qu’un moment.
5 Je suis puni de ce moment d’ivresse.
L’espoir qui trompe a toujours sa douceur,
Et dans nos maux du moins il nous console ;
Mais loin de moi l’illusion s’envole,
Et l’espérance est morte dans mon cœur.
10 Ce cœur, hélas ! que le chagrin dévore,
Ce cœur malade et surchargé d’ennui1,
Dans le passé veut ressaisir encore
De son bonheur la fugitive aurore,
Et tous les biens qu’il n’a plus aujourd’hui ;
15 Mais du présent l’image trop fidèle
Me suit toujours dans ces rêves trompeurs,
Et sans pitié la vérité cruelle
Vient m’avertir de répandre des pleurs.
J’ai tout perdu ; délire, jouissance,
20 Transports brûlants, paisible volupté,
Douces erreurs, consolante espérance,
J’ai tout perdu : l’amour seul est resté.
1- Ennui : aux XVIIe et XVIIIe siècles, le mot « ennui » a le sens de « désespoir », « tourment ».

110/121
Léonard, Les Regrets, 1782
[Nicolas Germain Léonard, né à la Guadeloupe, est marqué par des déceptions amoureuses qui
confèrent à ses poèmes et à ses romans des accents élégiaques et une vibration nostalgique.]

Pourquoi ne me rendez-vous pas


Les doux instants de ma jeunesse ?
Dieux puissants ! ramenez la course enchanteresse
De ce temps qui s’enfuit dans la nuit du trépas !
5 Mais quelle ambition frivole !
Ah ! dieux ! si mes désirs pouvaient être entendus,
Rendez-moi donc aussi le plaisir qui s’envole
Et les amis que j’ai perdus !
Campagne d’Arpajon ! solitude riante
10 Où l’Orge fait couler son onde transparente !
Les vers que ma main a gravés
Sur tes saules chéris ne sont-ils plus encore ?
Le temps les a-t-il enlevés
Comme les jeux de mon aurore ?
15 Ô désert ! confident des plus tendres amours !
Depuis que j’ai quitté ta retraite fleurie,
Que d’orages cruels ont tourmenté mes jours !

Ton ruisseau dont le bruit flattait ma rêverie,


Plus fidèle que moi, sur la même prairie,
20 Suit constamment le même cours :
Ton bosquet porte encore une cime touffue
Et depuis dix printemps, ma couronne a vieilli,
Et dans les régions de l’éternel oubli
Ma jeune amante est descendue.
25 Quand irai-je revoir ce fortuné vallon
Qu’elle embellissait de ses charmes ?
Quand pourrai-je sur le gazon
Répandre mes dernières larmes ?
D’une tremblante main, j’écrirai dans ces lieux :

111/121
30 « C’est ici que je fus heureux ! »
Amour, fortune, renommée,
Tes bienfaits ne me tentent plus ;
La moitié de ma vie est déjà consumée,
Et les projets que j’ai conçus
35 Se sont exhalés en fumée :
De ces moissons de gloire et de félicité
Qu’un trompeur avenir présentait à ma vue,
Imprudent ! qu’ai-je rapporté ?
L’empreinte de ma chaîne et mon obscurité :
40 L’illusion est disparue ;
Je pleure maintenant ce qu’elle m’a coûté ;
Je regrette ma liberté
Aux dieux de la faveur si follement vendue.
Ah ! plutôt que d’errer sur des flots inconstants,
45 Que n’ai-je le destin du laboureur tranquille !
Dans sa cabane étroite, au déclin de ses ans,
Il repose entouré de ses nombreux enfants ;
L’un garde les troupeaux, l’autre porte à la ville
Le lait de son étable, ou le fruit de ses champs,
50 Et de son épouse qui file
Il entend les folâtres chants.

Mais le temps même à qui tout cède


Dans les plus doux abris n’a pu fixer mes pas !
Aussi léger que lui, l’homme est toujours, hélas !
55 Mécontent de ce qu’il possède
Et jaloux de ce qu’il n’a pas.
Dans cette triste inquiétude,
On passe ainsi la vie à chercher le bonheur.
À quoi sert de changer de lieux et d’habitude
60 Quand on ne peut changer son cœur ?

112/121
113/121
André Chénier, Élégies, 1787
[Les Élégies retracent les passions amoureuses du poète ; il y recherche la vérité des sentiments, dans
une démarche d’authenticité en vogue au XVIII° siècle.]

Ô nuit ! j’avais juré d’aimer cette infidèle ;


Sa bouche me jurait une amour éternelle ;
Et c’est toi qu’attestait notre commun serment.
L’ingrate s’est livrée aux bras d’un autre amant,
5 Lui promet de l’aimer, le lui dit, le lui jure,
Et c’est encore toi qu’atteste la parjure !

Et toi lampe nocturne, astre cher à l’amour,


Sur le marbre posée, ô toi ! qui, jusqu’au jour,
De ta prison de verre éclairais nos tendresses,
10 C’est toi qui fus témoin de ses douces promesses ;
Mais, hélas ! avec toi son amour incertain
Allait se consumant, et s’éteignit enfin ;
Avec toi les serments de cette bouche aimée
S’envolèrent bientôt en légère fumée.
15 Près de son lit, c’est moi qui fis veiller tes feux
Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux ;
Et tu ne t’éteins pas à l’aspect de son crime !
Et tu sers aux plaisirs d’un rival qui m’opprime !
Tu peux, fausse comme elle et comme elle sans foi,
20 Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi,
Montrant à d’autres yeux, que tu guides sur elle,
Combien elle est perfide et combien elle est belle !

- Poète malheureux, de quoi m’accuses-tu ?


Pour te la conserver j’ai fait ce que j’ai pu.
25 Mes yeux, dans ses forfaits même ont su la poursuivre,
Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre.
Hier, elle semblait en efforts languissants
Avoir peine à traîner ses pas et ses accents.

114/121
Le jour venait de fuir, je commençais à luire ;
30 Sa couche la reçut, et je l’ouïs te dire
Que de son corps souffrant les débiles langueurs
D’un sommeil long et chaste imploraient les douceurs.
Tu l’embrasses, tu pars, tu la vois endormie.
À peine tu sortais, que cette porte amie
35 S’ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois
Un amant aperçu pour la première fois.
Et alors d’une voix tremblante et favorable
Lui disait : « Non, partez ; non, je suis trop coupable. »
Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras.
40 Le jeune homme près d’elle arrivait pas à pas.
Alors je vis s’unir ces deux bouches perfides.

André Chénier, Élégies, livre II, « Camille », XIX, « La Lampe » (extrait)

L’élégie (étymologiquement « chant de deuil ») est


dans l’Antiquité un poème lyrique à forme fixe dans
lequel s’expriment les joies et les peines de la vie
amoureuse. Remise à l’honneur par les poètes de la
Pléiade au XVI° siècle, puis par les romantiques au
début du XIX° siècle, elle prend la forme d’une
méditation mélancolique et plaintive sur les peines de
l’amour ou la fuite du temps.

Auguste Rodin, Le Baiser


(1888), sculpture en marbre.
Paris, musée Rodin.

115/121
André Chénier, La Jeune Captive, Ode, 1794 (extrait)
[Emprisonné à Saint-Lazare, Chénier rencontre Aimée de Coigny, une belle et spirituelle jeune femme
de vingt-cinq ans – que le peintre Hubert Robert, détenu comme elle, a dessinée derrière une fenêtre
grillé de sa prison. Il lui donne la parole dans cette Ode, publiée en 1795 (le titre « La Jeune Captive »
n’est pas de Chénier).

Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m’endors


Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;
5 Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !


Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J’ai passé les premiers à peine.
10 Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.

Je ne suis qu’au printemps. Je veux voir la moisson,


Et comme le soleil, de saison en saison,
15 Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin,
Je n’ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.

Ô mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;


20 Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès1 encore a des asiles verts,
Les amours des baisers, les Muses des concerts ;
Je ne veux point mourir encore. »

116/121
25 Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d’une jeune captive ;
Et secouant le faix2 de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents
30 De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,


Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours,
35 Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d’elle.
1-Palès : déesse qui protège les troupeaux.
2-Faix : lourd fardeau.

117/121
La poésie lyrique
-Le mot « lyrisme » est formé à partir du mot « lyre », instrument de musique dont jouait
le chanteur et musicien Orphée dans la mythologie grecque. Dans l'Antiquité, la poésie, la
musique et le chant sont intimement liés. Les poèmes sont des chants rythmés, soutenus
par un accompagnement musical.

-Dès l'Antiquité et ensuite à toutes les époques, les poètes ont parlé d'eux-mêmes dans
leurs œuvres. Ils ont exprimé, expriment encore de manière personnelle des sentiments
ressentis par tous. Ainsi la poésie lyrique, par sa musicalité, leur permet d'exprimer des
sentiments dans lesquelles chacun peut se reconnaître.

-Au Moyen Âge, les troubadours et les trouvères célèbrent le sentiment amoureux dans des
poèmes chantés. A la Renaissance, poésie et musique deviennent deux arts séparés ;
néanmoins les poètes français, tels que Pierre de Ronsard ou Joachim du Bellay, continuent
d'exprimer leurs sentiments personnels dans des poèmes à formes fixes (dans des sonnets
par exemple, ou dans des odes). Aux XVII° et XVIII° siècles, la poésie lyrique est moins
présente.

-Elle réapparaît au début du XIX° siècle : de nombreux poètes romantiques, tels que Victor
Hugo, Alphonse de Lamartine ou Alfred de Musset évoquent leurs sentiments, heureux ou
malheureux.

-Au XX° siècle, la poésie lyrique est représentée dans des poèmes qui s'affranchissent des
formes traditionnelles de la poésie. Les poètes choisissent le vers libre, suppriment parfois
la ponctuation. Ainsi des auteurs comme Paul Eluard ou Louis Aragon célèbrent l'amour
dans des formes innovantes.

Erato, muse de la poésie lyrique, 62 – 79 ap. J.-C., Musée du Louvre, Paris.

118/121
La poésie amoureuse à travers les siècles
Synthèse réalisée d’après le site « Copiedouble » : [Link]
%C3%A9-%C3%A0-la-renaissance

I-Dans l’Antiquité grecque.


La poésie et l’amour sont liés depuis les origines du genre poétique. Dans l’Antiquité grecque, le poète
est celui qui a un rapport privilégié avec les dieux. Sorte d'intermédiaire entre les dieux et les hommes,
il crée dans une « fureur poétique », comme le dit Platon dans Ion, pour révéler une certaine vision du
monde.
Le poète se situe en relation directe avec les muses. Pour rappel, les neuf muses sont filles de Zeus et
Mnémosyne, la Mémoire. Ces neuf muses sont Calliope ou « voix harmonieuse », Clio, Erato, Euterpe,
Melpomène, Polymnie, Terpsichore, Thalie et Uranie. Ainsi la mythologie crée un lien étroit entre le
poète et ces figures féminines.
D'autre part, la mythologie grecque rapporte l'histoire d'Orphée qui est le fils de la muse Calliope. C'est
un musicien talentueux : tous les éléments de la nature se laissent bercer par les accords de sa lyre, les
rochers comme les bêtes sauvages. Orphée épouse Eurydice mais elle meurt le jour du mariage, mordue
par un serpent. Orphée, inconsolable, descend alors aux Enfers pour la ramener dans le monde des
vivants. Il a recours aux charmes de sa lyre pour adoucir le chien Cerbère à trois têtes, gardien des Enfers.
Puis il convainc Perséphone, l’épouse d’Hadès, de lui « rendre » Eurydice ; mais c’est à la seule condition
qu’il ne se retournera pas vers elle le long du chemin qui mène au monde des vivants. Or, Orphée se
retourne et perd définitivement Eurydice. Dès lors, il chante son chagrin et son amour perdu. Ceci
explique le rôle majeur de la musique dans la poésie, en particulier dans la poésie amoureuse. Ce
mythe est également fondateur du lyrisme, un mot formé à partir du nom « lyre » et qui désigne l’art
d’exprimer musicalement ses émotions.

Gustave Moreau, Orphée, 1865, Paris, Musée


d'Orsay

119/121
II- L’Antiquité latine.
Après la période de la Grèce antique, on retrouve la poésie amoureuse chez les poètes latins de la Rome
antique, par exemple chez les élégiaques latins Catulle et Ovide.
Cette poésie présente des images stylisées de la femme aimée et de sa beauté, avec par exemple une
comparaison de la femme à la rose.
La poésie amoureuse latine met en évidence la passion physique éprouvée pour la femme aimée, qui est
souvent une courtisane. Cette poésie s'appuie sur l'expression du déchirement et souligne les
contradictions : « Je hais et j'aime à la fois » dit Catulle.
Mais la femme aimée n’est pas toujours une courtisane ; elle est parfois une héroïne de la mythologie,
comme c’est le cas dans les Héroïdes d’Ovide, un recueil de lettres imaginaires dans lesquelles de
grandes héroïnes de la mythologie s’adressent aux hommes qui les ont délaissées.

III- Le Moyen Âge.


Au Moyen Age en France se développe la poésie médiévale et tout particulièrement la poésie courtoise
qui voue un culte à la femme aimée.
Chez les poètes courtois, la femme aimée est une femme de haut rang, une noble dame à qui il
convient de se soumettre. La poésie doit permettre de conquérir son coeur, mais son amour se mérite. Le
poète devient donc pour la dame ce que le suzerain est au vassal dans la société médiévale.
La poésie médiévale tend ainsi à valoriser la femme aimée.

IV- Le quattrocento italien.


Au XIVe siècle en Italie, un poète italien nommé Pétrarque (1303-1374) ajoute un sentiment religieux à la
poésie amoureuse et l'idée d'un amour purificateur. Il écrit son Canzoniere. C'est un recueil de poèmes
pour Laure de Noves, une jeune femme qu'il aurait rencontrée dans l'église Sainte-Claire en Avignon. Ce
recueil insiste dans sa composition sur l'avant et l'après de la mort de la femme aimée.
La nouveauté de ce recueil tient à l'importance accordée à l'exploration de la vie intérieure, qui développe
toute une psychologie de l'amour. Il s'agit d'une poésie de souffrance et de plainte. Ainsi la femme
aimée dans le Canzoniere est présentée avec une certaine étude psychologique mais aussi avec un certain
érotisme qui n'exlut pas un souci chrétien d'idéaliser cet objet d'amour. Pétrarque aura une grande
influence sur la poésie, non seulement italienne, avec ses nombreux imitateurs, mais également française.
Il est notamment l’inventeur du sonnet, une forme poétique que les auteurs de la Pléiade introduiront en
France au XVI° siècle.

V- Remarque sur la musique et la poésie.


« Canzo » signifie « chanson ». La musique est toujours importante en poésie au XIVe siècle.
La lecture des poèmes s'effectue à voix haute ; c'est une lecture souvent orale, partagée en société.
D'ailleurs, on retrouve quelle que soit l'époque cette présence de la musique, même si le poète n'est plus
accompagné d'un instrument.
Cette « musique » est à entendre dans le rythme des poèmes, les jeux sur les sonorités, les accentuations,
les césures, les coupes et les rimes…

120/121
VI- La Renaissance.
À la Renaissance, vers 1530, la France découvre en même temps Pétrarque et ses imitateurs italiens, avec
tous leurs procédés précieux, maniéristes, leur jeu galant sur des figures telles que l’antithèse ou
l’oxymore. On donne à ces auteurs italiens le nom de « néoplatonistes », car ils s’inspirent de Platon et de
sa philosophie de l’amour dans leurs poèmes.
La découverte de Platon s'effectue en effet par l'arrivée en France des traductions en latin faites par
Marcile Ficin (un Italien). Ce sont des traductions commentées. Précisons d'ailleurs que Marcile Filin
était à la cour de Laurent de Médicis en Italie, au XVe siècle.
Platon a écrit Le Banquet de Platon mais aussi Le discours sur l'amour, un échange entre des personnages
à ce sujet. Ces oeuvres mettent en évidence le véritable amour : celui qui aspire à la perfection. Il s'agit
d'un amour immortel comme l'esprit et qui permet l'ascension vers la Beauté, le Bien, la Vertu et
par conséquent l'union des âmes. Cet amour s’oppose à un amour qui serait purement charnel.

121/121

Vous aimerez peut-être aussi