Poésie du Moyen Âge au XVIIIe siècle
Poésie du Moyen Âge au XVIIIe siècle
1/121
Sommaire
Le Moyen Âge – Histoire littéraire et culturelle
L’émergence du lyrisme courtois au Moyen Âge
• Bernard de Ventadour, « Il n’est pas étonnant si je chante » (XII° siècle)
• Guillaume de Poitiers, Chanson (XII° siècle)
• Conon de Béthune, « Jadis dans un autre pays » (XII° siècle)
• Le Codex Manesse
• Christine de Pizan, Le Chemin de Longue Étude
• Christine de Pizan, Le Livre du Duc des vrais amants
• Charles d’Orléans
◦ « Hiver, vous n’êtes qu’un vilain »
◦ « Le temps a laissé son manteau »
◦ « En la forêt de chagrine tristesse »
◦ « Sur le dur lit de chagrine pensée »
François Villon, « Frères humains »
François Villon, trois fragments de poèmes
Le Canzoniere de Pétrarque
L’héritage médiéval
Clément Marot, « Petite épître au roi »
Clément Marot, « Épître à son ami Lion »
Les blasons anatomiques du corps féminin
• Clément Marot, « Le beau tétin »
• Maurice Scève, « Le Sourcil »
Les poètes lyonnais
Louise Labé
• « Je vis, je meurs »
• « Tant que mes yeux pourront larmes épandre »
• « Diane étant en l’épaisseur d’un bois »
• « Prédit me fut »
Du Bellay et le manifeste de la nouvelle poésie française
Les poètes de la Pléiade
2/121
• Ronsard, « Hymne de l’Automne »
• Ronsard, Ode à Cassandre
• Du Bellay, L’Olive
• Du Bellay, « Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ? »
• Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse »
• Ronsard, Sur la mort de Marie
• Ronsard, Sonnets pour Hélène
Les guerres de Religion
• Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, extrait 1
• Extrait 2
• Extrait 3
L’Hécatombe à Diane
Le baroque
• Jean-Baptiste Chassignet, « Un corps mangé de vers »
• Jean de Sponde, Les Amours
• Siméon-Guillaume de la Rocque, Amours de Caritée
• Théophile de Viau, « Lettre à son frère »
• Théophile de Viau, Œuvres
• Pierre de Marbeuf, « Et la mer et l’amour »
• Saint-Amant, « Le paresseux »
• Tristan L’Hermite, « Sur un tombeau »
• Scudéry, « Contre la grandeur mondaine »
L’art baroque
• L’art baroque et l’art classique
• La musique baroque
La Préciosité
• Vincent Voiture, La belle matineuse
• Malherbe, « Sonnet à Caliste »
Le classicisme
• Malherbe, « Prière pour le roi allant en Limousin »
• La Fontaine, « Le Chêne et le Roseau »
• La Fontaine, « Le Lion et le Moucheron »
3/121
• La Fontaine, « Le Lion et le Rat »
• La Fontaine, « Le Paon se plaignant à Junon »
• La Fontaine, « Le Petit Poisson et le Pêcheur »
• La Fontaine, « Le Rat et l’Éléphant »
• La Fontaine, « Le Torrent et la Rivière »
• La Fontaine, « Le Statuaire et la Statue de Jupiter »
• La Fontaine, « L’Huître et les Plaideurs »
• La Fontaine, « La Forêt et le Bûcheron »
• La Fontaine, « Le Renard et les Poulets d’Inde »
• La querelle des Anciens et des Modernes
La poésie au XVIII° siècle
• Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne
◦ Rousseau, « Lettre sur la Providence »
• Diderot et Hubert Robert : la poétique des ruines
• Parny, Poésies érotiques
• Léonard, Les Regrets
• Chénier, Élégies
• Chénier, La Jeune Captive
La poésie lyrique
La poésie amoureuse à travers les siècles
4/121
5/121
Le Moyen Âge
Histoire littéraire et culturelle
De la chute de l'Empire romain (476) à la découverte de l'Amérique (1492), le Moyen Âge dure
mille ans mais n'est pas une période homogène. Après plusieurs siècles de désordre, l'Empire
carolingien et surtout la dynastie capétienne voient renaître une civilisation féconde, dans une société
féodale dominée par l’Église catholique.
6/121
2-Gr andeur et déclin de la civilisation féodale (XIII° - XV° siècles).
D'après le manuel de Français. Méthodes et pratiques, éditions Bordas, dir. Denis Labouret, pp. 18 – 19.
7/121
L’émergence du lyrisme courtois au Moyen Âge
Le Moyen Âge voit le lyrisme s’affirmer dans la poésie occidentale. L’expression de ce lyrisme,
comme dans l’Antiquité, est musicale : le mot renvoie en son sens premier à la « lyre » d’Apollon. Les
poèmes d’amour ou de guerre écrits par les troubadours puis les trouvères aux XIIe et XIIIe siècles sont
des chansons. Le genre poétique, à ses origines, est donc musical.
Troubadours et trouvères (définitions). Les troubadours et les trouvères sont tous deux des poètes
et musiciens. Mais les troubadours écrivent en langue d’oc et les trouvères, en langue d’oïl. Les mots
“trouvères” et “troubadours” viennent du verbe “trobar” en ancien français, verbe qui signifie “trouver”,
“inventer”.
À la fin du XIIe siècle, les troubadours puis les trouvères chantent le sentiment amoureux, le désir,
la joie et la souffrance d’aimer. Ils donnent à la femme une place nouvelle. Ainsi apparaît, dans la poésie
française, un thème essentiel qui ne cessera d’être repris par la postérité. Jusqu’au XIIIe siècle, en effet,
les valeurs de la société nobiliaire étaient principalement guerrières. Un chevalier était au service de Dieu
(par sa foi) et de son suzerain (par sa loyauté et par sa vaillance au combat). Les femmes ne jouaient
qu’un rôle minime. On trouve un témoignage de ce peu d’importance des femmes dans La Chanson de
Roland, chanson de geste du XIe siècle. Dans cette œuvre qui compte pourtant 4000 vers, la mort de la
belle Aude (fiancée de Roland) est racontée en moins de dix strophes. La jeune fille meurt foudroyée par
le chagrin lorsqu’elle apprend la mort de Roland, alors que ce dernier n’a pas une pensée pour elle dans
ses derniers instants. Ainsi, avant le XIIIe siècle, les femmes ont peu d’importance dans la représentation
que les poètes se font de la société. Mais à la fin du XIIe siècle, les mœurs s’adoucissent et la poésie
courtoise va célébrer le sentiment amoureux de la femme aimée. C’est la naissance de la littérature
courtoise.
La courtoisie est une conception particulière de l’amour qui transpose, dans le domaine des
sentiments, le modèle qui, dans l’ordre social, codifie les relations entre le vassal et son suzerain. Dans la
société du Moyen Âge, le vassal est au service du suzerain à qui il doit être fidèle et pour qui il doit
combattre, montrant ainsi sa valeur guerrière. De même, l’homme courtois est au service de sa “dame”.
Le mot “dame” est issu du latin “domina” qui signifie “maîtresse”, “souveraine”. Dans la conception
courtoise de l’amour, l’homme doit obéir à la dame quelle que soit sa demande. Par exemple, Lancelot,
dans le roman courtois éponyme, accepte l’humiliation publique exigée par son amante, la reine
Guenièvre. Pour mériter sa dame, l’homme doit constamment accomplir des exploits. S’il est poète, il doit
écrire des poèmes d’amour destinés à séduire celle qu’il aime, à célébrer ses qualités et à lui montrer
l’intensité des sentiments qu’il éprouve. La courtoisie est en somme une conception du sentiment
amoureux qui amène l’amant à se surpasser, à accomplir des prouesses (à devenir “preux”). Le poète
courtois doit montrer à la dame qu’il est digne d’être aimé d’elle, même si elle appartient à un rang plus
haut que le sien. Ainsi, la courtoisie nécessite des obstacles que l’amant doit surpasser. Elle propose donc
un idéal d’amour interdit ou inaccessible. C’est pourquoi la courtoisie ne conçoit pas l’amour dans le
mariage.
8/121
Bernard de Ventadour, « Il n’est pas étonnant si je chante » (XIIe siècle)
9/121
Guillaume de Poitiers, Chanson (XIIe siècle)
Traduit de l’occitan par René Nelli et René Lavaud (1966), revu par Henri Gougaud (2009).
10/121
Conon de Béthune, « Jadis dans un autre pays » (XIIe siècle)
11/121
- Madame, j’ai bien ouï3 parler
25 De votre beauté, mais ce n’est pas d’aujourd’hui.
J’ai ouï conter de Troie
Que cette ville fut jadis de très grande puissance,
Et maintenant on en trouve à peine l’emplacement.
Pour ce, je vous conseille d’excuser
30 Que soient accusés de tricherie
Ceux qui désormais ne voudront vous aimer. »
12/121
Le Codex Manesse (1310 – 1340)
[Le Codex Manesse est un manuscrit de poésie courtoise allemande, inspirée de la tradition des
troubadours français. Cette enluminure représente le poète Kristan von Hamle cherchant à rejoindre sa
dame.]
13/121
Christine de Pizan, Le Chemin de Longue Étude (extrait), v. 1402
Je me prends à songer
combien ce monde n’est que vent :
de peu de durée, plein de tristesse,
sans certitude ni bonne foi ;
5 les plus grands ne peuvent se prémunir
contre Fortune et Malheur,
et il y a tant de corruption
qu’à peine voit-on des gens purs.
Je pensais aux ambitions
10 aux guerres, aux épreuves,
aux trahisons, aux embûches qui y règnent,
et aux graves fautes que l’on y commet ;
quel grand malheur
que l’on craigne si peu les péchés.
15 Je m’étonnais – d’où vient
qu’on ne peut se tenir en paix ?
Sous le firmament, tout se livre la guerre ;
pas seulement sur la terre,
où les hommes se combattent tant,
20 mais même dans l’air il y a conflit :
les oiseaux de proie chassent les autres,
les poursuivent et les tuent ;
ceux-ci, les craignant par nature,
les fuient et les redoutent.
14/121
Christine de Pizan, Le Livre du Duc des vrais amants (1405)
[Dans ce roman, la Dame est mariée mais désire voir son amant, qui la supplie. Elle écrit à Sibylle, la
femme qui l’a élevée, pour qu’elle l’aide à cacher sa liaison. Mais Sibylle refuse et la met en garde
contre les dangers de la fin’amor. Elle clôt sa lettre par une ballade, dont voici un extrait.]
15/121
Charles d’Orléans
Fils de Louis, duc d'Orléans, assassiné en 1407, ce prince de haut rang participe
à la bataille d'Azincourt (1415), où il tombe aux mains des Anglais qui le
gardent en captivité durant 25 ans avant de monnayer sa libération. Pendant
ces longues années de solitude, l'activité poétique est l'exercice principal du
prisonnier désœuvré. Sa poésie s’inscrit dans les grands thèmes de la tradition
courtoise mais leur donne une grâce et une élégance nouvelle en les
soumettant à la concision des genres à forme fixe, comme la ballade ou le
rondeau.
Voir aussi la présentation de Charles d’Orléans par Alain Viala, professeur de littérature
Exercice.
Lisez le paragraphe ci-dessus, écoutez attentivement la présentation faite par Alain Viala et prenez en
note les éléments importants en vous aidant de ce tableau :
16/121
« Hiver, vous n’êtes qu’un vilain »
Hiver, vous n’êtes qu’un vilain,
Été est plaisant et gentil,
En témoin de Mai et d’Avril
Qui l’accompagnent soir et matin.
17/121
Charles d’Orléans, « En la forêt de chagrine Tristesse »
[Les historiens situent entre 1430 et 1435 la mort de Bonne d’Armagnac, la femme de Charles d’Orléans. Le poète
fait souvent écho à cette perte dans les ballades qu’il a écrites en prison.]
Envoi
25 Je suis aveugle, et ne sais où aller :
De mon bâton, pour ne pas m'écarter,
Je vais sondant mon chemin çà et là ;
Quelle pitié que je sois forcé d'être
L'homme égaré qui ne sait où il va.
Traduction : Gérard Gros.
18/121
« Sur le dur lit de chagrine pensée »
Envoi
25 Que cette année fêtent Saint-Valentin
Ceux et celles du camp des amoureux :
Je vais rester seul, sans consolation,
Sur le dur lit de chagrine pensée.
19/121
François Villon, « Frères humains », 1462
[François Villon est un poète célèbre. Il a mené, semble-t-il, une vie dissolue. Arrêté plusieurs fois lors
de rixes, il est d’abord condamné à la pendaison, puis au bannissement. Cette ballade a peut-être été
écrite pendant qu’il était en prison, en 1462. Villon ne lui a jamais donné de titre mais elle est aussi
connue sous le nom d’« Épitaphe Villon » ou de « Ballade des pendus »]
20/121
Et arraché la barbe et les sourcils.
25 Jamais, nul temps, nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés7 d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie,
30 Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
ENVOI
Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie8,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
À lui n’ayons que faire ne que soudre9.
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
35 Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
François Villon, « Frères humains », v. 1462. Orthographe modernisée.
1- Pitié.
2- Le texte fait vraisemblablement allusion au gibet de Montfaucon où les pendus restaient en place après l’exécution, pour
marquer les esprits des vivants.
3- Accorder sa grâce, son pardon.
4- Constant.
5- Morts.
6- Que personne ne nous tourmente.
7- Qui a reçu des coups de bec.
8- Qui est tout-puissant.
9- N’ayons rien à faire avec lui, ni rien à lui devoir.
21/121
Voici trois fragments de poèmes de François Villon (1431 – 1463). Ils ont
un point commun remarquable. Lequel ?
22/121
Le Canzoniere de Pétrarque
Au XVI° siècle, l’œuvre de Pétrarque est la plus diffusée, traduite et lue en Europe. Elle contribue à
l’apparition du genre du sonnet en France. Son recueil de 366 poèmes, Le Chansonnier (Canzoniere) est
dédié à Laure, dont on ignore s’il s’agit d’un personnage réel (Laure de Sade) ou fantasmé. Dans les
poèmes de Pétrarque, l’amour est présenté comme une passion – du latin patior (« je souffre »). Cette
passion est accentuée par l’absence de l’être aimée, qui est alors divinisée par le poète. Elle donne lieu à
des métaphores – comme celle du cœur qui brûle – qui sont aujourd’hui devenues des topoï (lieux
communs) de la poésie amoureuse.
23/121
Benedetto sia ‘l giorno, e l’mese, et l’anno,
Et la stagione, e ‘l tempo, et l’ora, e ‘l punto,
E ‘l bel paese, e ‘l loco ov’io fui giunto
Da’ duo begli occhi che legato m’ànno ;
24/121
L'héritage médiéval
On oppose traditionnellement, et non sans raison, le Moyen Âge à la période de la Renaissance qui l'a suivi. Il ne
faut pas, pour autant, croire à une rupture complète et soudaine : bien des liens permettent de retrouver
l'héritage médiéval dans le monde renaissant.
Persistances médiévales.
Les arts et les lettres.
L'art médiéval a produit certaines des œuvres majeures que compte l'Europe : les périodes romanes et gothiques
en architecture, le plain-chant en musique, ou encore la chanson de geste en littérature, sont encore aujourd'hui
considérés comme des sommets créatifs.
Ces grandes réalisations ne sont pas sans influence sur l'art de la Renaissance. Ainsi l'architecture renaissante
française reprend souvent des éléments hérités du style gothique (par exemple, les fenêtres en ogive du château
d'Ecouen). De même, la poésie de Marot est marquée par les formes médiévales et l'art des « Grands
Rhétoriqueurs » dont faisait partie son père, Jean Marot.
C'est une innovation médiévale, l'université, qui a permis aux savoirs de s'organiser et surtout de se transmettre.
L'université naît à la fin du XI° siècle, à peu près en même temps à Bologne et à Paris.
De grandes figures intellectuelles fréquentent ces universités, ou bien y enseignent : Pierre Abélard, Jean de
Salisbury, Thomas d'Aquin ou Guillaume d'Ockham n'en sont que quelques exemples. Si l'on ne peut nier le
dogmatisme religieux qui règne sur le paysage intellectuel de l'Europe médiévale, on ne saurait pour autant faire
du Moyen Âge une ère sans grands penseurs.
L'annonce de la Renaissance.
Le savoir et les découvertes.
Le Moyen Âge annonce, par ses découvertes, l'esprit de la Renaissance. Ainsi le philosophe et savant anglais Roger
Bacon défend ardemment la méthode expérimentale dans les sciences. De même, vers 1450, donc à la fin du
Moyen Âge (sauf en Italie, qui a déjà connu son quattrocento), Gutenberg invente l'imprimerie, procédé qui va
permettre une production et une diffusion des livres plus importantes, et donc faciliter la circulation des idées et
des connaissances.
Enfin, la découverte de l'Amérique (1492), si elle change complètement la représentation du monde des
Européens et fonde la vision moderne sur laquelle se développeront la Renaissance et l'humanisme, est le fruit
d'une expédition financée et voulue par des souverains médiévaux, les « Rois catholiques » espagnols Isabelle de
Castille et Ferdinand d'Aragon.
Un pré-humanisme.
La fin du Moyen Âge voit les savants et les intellectuels prendre conscience qu'ils forment une sorte de
communauté qui sera nommée, à la Renaissance, la « république des Lettres », c'est-à-dire le « réseau » des
lettrés européens qui fut le terreau de l'humanisme. Cette communauté s'exprime lors de rassemblements
exceptionnels, comme le concile de Bâle-Ferrare-Florence-Rome (1431 - 1441), qui réunit un grand nombre
d'érudits. Si le Concile, qui devait rapprocher les Églises romane et orthodoxe, fut un échec, il fut cependant
l'occasion pour ces hommes de débattre et de faire l'expérience d'une émulation intellectuelle inédite.
25/121
Enfin, l'intérêt particulier pour l'homme, sa place dans le monde et sa destinée, ne naît pas au XVI° siècle. La
période médiévale a, de divers points de vue, préparé ce passage d'un univers « théocentré » (centré sur Dieu) à
une conception dont l'homme est le point focal. Il suffit de songer, par exemple, au poète italien Dante Alighieri,
dont l'une des œuvres majeures, La Divine Comédie, si elle fait bien le récit d'un voyage vers Dieu (ce qui explique
son titre) est aussi la recherche d'un sens et d'une place à attribuer à la vie humaine.
26/121
27/121
Clément Marot, dont les premières poésies, rondeaux, ballades et
épîtres, sont écrites dans la tradition médiévale, est apprécié de la cour
de François Ie dont il devient bientôt le poète officiel. Mais
l'indépendance de ses idées religieuses et son comportement parfois
fantasque sont sans doute à l'origine d'une dénonciation fallacieuse qui
le conduit en prison : ce séjour lui inspire L'Enfer, brûlot satirique
contre la justice qu'il se garde bien de publier. Sa probable sympathie
pour les protestants aiguise contre lui l'ardeur de l’Église et de la
Sorbonne : accusé dans l'Affaire des Placards en 1534 (des affiches
dénonçant la messe sont placardées jusque sur la porte de la chambre du roi), il s'exile en
Italie.
Bien que fidèle à ses convictions évangéliques, il abjure pour rentrer en France. Mais l’Église
se méfie toujours de lui. Il publie, en 1542, les Psaumes de David qu'il a traduits. Après un
nouvel exil, il meurt à Turin en 1544.
[L’Adolescence Clémentine rassemble des poèmes que Marot a écrits durant sa jeunesse.
À travers cette épître (lettre en vers), Clément Marot espérait sans doute quelques aides
de François Ie.]
28/121
15 Si elle n'a des biens en rimoyant,
Elle prendra plaisir en rime oyant9 ;
Et m'est d'avis que, si je ne rimois10,
Mon pauvre corps ne serait nourri mois
Ni demi-jour. Car la moindre rimette,
20 C'est le plaisir où faut que mon ris mette. »
Si vous supplie qu'à ce jeune rimeur
Fassiez avoir un jour par sa rime heur11,
Afin qu'on die12, en prose ou en rimant :
« Ce rimailleur, qui s'allait enrimant,
25 Tant rimassa, rima et rimonna,
Qu'il a connu quel bien par rime on a ».
29/121
Clément Marot, « Épître à son ami Lion »
[En 1526, Clément Marot est emprisonné au Châtelet pour avoir mangé du lard en Carême. Ce manquement à la
règle chrétienne peut être puni de mort. Clément Marot fait alors appel à son ami Lyon (Léon) Jamet, conseiller
du roi.]
30/121
Pour secourir le lion secourable,
Auquel a dit : « Tais-toi, lion lié,
Par moi seras maintenant délié :
30 Tu le vaux bien, car le coeur joli as ;
Bien y parut quand tu me délias.
Secouru m'as fort lionneusement,
Or secouru seras rateusement [...]. »
Lors sire rat va commencer à mordre
35 Ce gros lien : vrai est qu'il y songea9
Assez longtemps ; mais il le vous rongea
Souvent, et tant, qu'à la parfin tout rompt,
Et le lion de s'en aller fut prompt,
Disant en soi : « Nul plaisir10 (en effet)
40 Ne se perd point, quelque part où soit fait. »
Voilà le conte en termes rimassés :
Il est bien long, mais il est vieil assez.
Témoin Esope et plus d'un million.
Or viens me voir pour faire le lion,
45 Et je mettrai peine, sens et étude
D'être le rat, exempt d'ingratitude,
J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire
Qu'au grand lion, ce qu'il ne veuille faire.
1- Verrat : porc.
2- Pour autant que : parce que.
3- Grue : oiseau stupide.
4- Jurant : prenant Dieu à témoin.
5- Sortit de son repaire.
6- Ébaudi : tout content.
7- Moqué.
8- Dont : parce que.
9- Qu’il s’en occupa.
10- Plaisir : service rendu.
31/121
Blasons anatomiques du corps féminin, 1534
32/121
Tétin qui nuit et jour criez
« Mariez-moi tôt, mariez ! »
Tétin qui t'enfles, et repousses
30 Ton gorgias5 de deux bons pouces :
A bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t'emplira,
Faisant d'un tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.
1- Nouvellement formé.
2- Qui n’est pas, à vrai dire, un tétin.
3- Danser.
4- De tout le reste de la personne.
5- Décolleté, haut de la robe, corsage.
33/121
Où l’on peut voir deux étoiles ardentes,
20 Lesquelles sont de son arc dépendantes,
Étincelant plus souvent et plus clair
Qu’en été chaud un bien soudain éclair.
Sourcil qui fait mon espoir prospérer,
Et tout à coup me fait désespérer.
25 Sourcil sur qui amour prit le portrait
Et le patron9 de son arc, qui attrait
Hommes et Dieux à son obéissance,
Par triste mort et douce jouissance.
Ô sourcil brun, sous tes noires ténèbres
30 J’ensevelis en désirs trop funèbres
Ma liberté et ma dolente10 vie,
Qui doucement par toi me fut ravie.
1- Bien dessiné.
2- Jais, une pierre noire et brillante.
3- S’avançant.
4- Peureux.
5- Colère.
6- Nuages.
7- Arcs formés par les sourcils.
8- Au Moyen Âge, l’université était représentée avec dix ciels.
9- Modèle.
10- Douloureuse.
➔ Découvrez ici la galerie des blasons proposée par la BNF : une lecture du "Beau
tétin" de Clément Marot, du "Sourcil" de Maurice Scève et d'autres encore.
« Le corps féminin des blasons est […] un corps parcellisé, approprié par le
34/121
Les poètes lyonnais (XVI° siècle)
Né au XIV° siècle en Italie, la pensée humaniste s’est répandue à travers l’Europe auprès d’un public
cultivé : les traductions des œuvres antiques, les essais et réflexions du Hollandais Érasme ou de François
Rabelais, la diffusion de l’œuvre de l’Italien Dante, contribuent au développement d’une nouvelle
conception de l’homme et du savoir.
Deux conceptions de l’amour coexistent alors et s’entremêlent. L’une est pétrarquiste, l’autre
néoplatonicienne. L’attitude pétrarquiste (du nom de Pétrarque, poète italien du XIV° siècle) est tendue
vers un idéal : elle place la femme à un degré idéal d’honneur et de beauté. Selon cette conception,
l’Amant veut arracher la Dame à la brutalité d’un lien conjugal imposé. Il s’agit d’idéaliser la femme,
comme le faisaient les poètes courtois du Moyen Âge, mais dans le but de la séduire et d’assouvir le désir
ardent que l’on a pour elle. L’attitude néoplatonicienne, quant à elle, emprunte aux idées du philosophe
grec Platon. Elle est théorisée par l’Italien Marsile Ficin, auteur d’un Commentaire sur le Banquet de
Platon dans lequel il revisite les idées de ce philosophe. Il s’agit d’une conception proche du
pétrarquisme, mais plus abstraite. Pour Ficin, l’amour est « le désir de beauté » et il doit tendre à
l’harmonie. Or, il y a une triple beauté : celle des âmes, celle des corps et celle des voix. Trois sens
permettent respectivement d’y accéder : l’intelligence, la vue et l’ouïe (ainsi que la voix, complément de
l’ouïe). Par opposition à ces sens, Ficin discrédite les plaisirs grossiers que sont le goût, le toucher et
l’odorat, car ils troublent selon lui l’intelligence de l’homme. Le néoplatonisme se présente en cela
comme une pratique exigeante de l’amour : l’Amant élit sa Dame, pour parvenir à travers elle à la Beauté,
premier degré d’une ascèse spirituelle qui doit le conduire aux Idées, à la Connaissance. Leur amour doit
être unique et spirituel ; il passe par le regard, par la voix, par la conversation et par la contemplation de
leur beauté.
Même si ces deux conceptions de l’amour sont idéalisantes, elles n’excluent pas l’expression du désir. Il y
a donc dans la poésie d’inspiration pétrarquiste et néoplatonicienne une tension permanente entre la
recherche d’un amour idéal et la violence du désir qui tourmente le corps.
Ces conceptions auront une influence sur les poétesses et les poètes de la renaissance lyonnaise. Ainsi,
l’œuvre de Maurice Scève s’inspire fortement de Pétrarque. Dans son recueil Délie, objet de la plus haute
vertu (1544), Scève retrace l’acheminement du poète vers un amour idéal, qui dépasse l’amour humain.
35/121
Dans ses Sonnets (1555), Louise Labé décrit les joies et les peines de l’amour. Un de ses sonnets les plus
célèbres, « Je vis, je meurs », dépeint l’ambiguïté de l’amour qui déchire l’être entre deux pôles
contradictoires. Il s’inscrit dans la tradition pétrarquiste, mais il inverse audacieusement les points de
vue : la femme n’est pas ici objet du désir, elle en devient le sujet.
36/121
Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l’heur passé avec toi regretter :
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
37/121
Prédit me fut que devait1 fermement
Un jour aimer celui dont la figure
Me fut décrite ; et sans autre peinture
Le reconnus quand vis premièrement2.
38/121
39/121
Du Bellay et le manifeste de la nouvelle poésie française
La parution, en 1549, de la Défense et Illustration de la langue française, déclenche la
Bellay, sur un ton péremptoire, condamne d'un coup toute la poésie française et
appelle de ses vœux la naissance d'un véritable poète auquel il donne des conseils.
Chronologie de la querelle.
1548 : dans son Art poétique français, Thomas Sébillet fait l'éloge de Marot.
1549 : Du Bellay réplique en publiant Défense et Illustration de la langue française et son premier
recueil de poésies, L'Olive.
1550 : le jeune Ronsard entre à son tour dans la querelle avec la parution des Odes, précédées d'un
provocant « Avis au lecteur ».
1550 : le manifeste de Du Bellay déclenche les attaques virulentes des écrivains Barthélémy Aneau et
Guillaume des Autels.
Le déclenchement de la querelle.
Du Bellay vit depuis deux ans à Paris. Il étudie au collège de Coqueret. Avec Ronsard qui a alors
vingt-cinq ans et Baïf, âgé de quinze ans, il étudie avec passion les poètes antiques : Pindare,
Horace, Virgile, et les Italiens : Dante, Pétrarque, l'Arioste. Or, en 1548, dans L'Art poétique
français pour l'instruction des jeunes studieux et encore peu avancés en la poésie française,
Thomas Sébillet fait l'éloge du « divin Marot », en qui il voit un modèle. Du Bellay, pour qui
Marot n'a rien de « divin », décide de répliquer. Il rédige alors Défense et Illustration de la langue
française.
40/121
digérés », en « les convertissant en sang et nourriture ». Cette imitation doit être intelligente,
personnelle, inventive, « autrement son imitation ressemblerait (à) celle du singe ».
L'ampleur de la polémique.
Un pamphlet si provocant ne reste pas sans réponses. La réplique la plus vive vient de
Barthélémy Aneau, professeur, homme de théâtre, poète et traducteur. Il fait l'éloge des poètes
français dénigrés par Du Bellay : Chartier, Villon, Marot. Les poètes français ne sont-ils pas
préférables aux « grecaniseurs, latiniseurs et italianiseurs en français ? » Il reproche à Du Bellay
de se « couper de la communauté des hommes », « d'étranger la poésie » en la réservant aux seuls
initiés. Du Bellay réplique en raillant « les écrits d'un petit magister, d'un conard, d'un badault ».
Naissance de la Pléiade.
La Défense et Illustration de la langue française marque ainsi la naissance d'un mouvement
essentiel dont Ronsard deviendra la figure de proue : la Pléiade. En rivalisant avec les grands
poètes de l'Antiquité grecque et latine, ces jeunes artistes donnent un nouveau souffle à la poésie
française. Du Bellay comme Ronsard montrent la grandeur du poète : il n'est pas seulement un
versificateur mais un savant inspiré, un messager des dieux, un visionnaire qui fait la gloire de
son pays. Une telle ambition se retrouvera plus tard chez les poètes romantiques (XIX° siècle) et
chez les surréalistes (XX° siècle).
41/121
Les poètes de la Pléiade
Dans les années 1550, le monde des lettres vit une révolution. Un groupe de jeunes gens érudits
entreprend de renouveler la poésie française. Ils ont été formés, pour la plupart, au collège de Coqueret,
par l’humaniste Dorat. On les appelle aujourd’hui les poètes de la « Pléiade » mais ils ne se sont jamais
donné ce nom. Ronsard emploie plutôt le terme « Brigade » pour parler de leur activité poétique. De fait,
ce terme à connotation militaire rend bien compte de leurs intentions : ces poètes, en effet, se font une très
haute idée de la poésie et entreprennent de la renouveler avec militantisme ; ils veulent véritablement
défendre la langue française et constituent une « avant-garde » en leur temps.
L'autre grand nom de ce mouvement est Pierre de Ronsard, qui a contribué à la formation du
groupe. Il appartient à la même génération que Du Bellay – globalement, tous les poètes de la
Pléiade sont jeunes ; il est l'auteur des Odes (1550 – 1552) et des Amours de Cassandre (1552).
Étienne Jodelle, auteur de la Cléopâtre captive (1553), qui est la première grande tragédie
française écrite en vers réguliers et inspirée de l'Antiquité.
D’autres poètes, moins célèbres aujourd’hui, comme Rémy Belleau, Pontus de Tyard, Jean-
Antoine de Baïf, Guillaume des Autels ou encore, Jacques Peletier du Mans.
C’est pour célébrer la victoire du duc de Guise à Metz (9 février 1553) et le mariage de Diane
d’Angoulême (fille d’Henri II) avec Horace Farnèse (14 février 1553) qu’Étienne Jodelle – qui a alors
vingt ans – monte à la cour sa Cléopâtre captive. Pour fêter le succès de cette représentation, son ami
Jean-Antoine de Baïf – vingt ans lui aussi – organise à Arcueil une « pompe » solennelle, c’est-à-dire une
cérémonie à l’antique. Les compagnons de la Brigade offrent alors à Jodelle un bouc peinturluré en or.
Cette anecdote illustre l’état d’esprit de la Brigade : il s’agit d’innover, de faire preuve d’audace, sans
craindre de scandaliser. Les initiatives des poètes de la Brigade touchent d’ailleurs d’autres arts : les
Amours de Ronsard sont publiés avec un curieux « supplément musical », sans équivalent dans l’histoire
de la poésie française ; Jean Cousin achève sa célèbre Eva prima Pandora, l’un des premiers nus français.
Défense de la langue française : écrire en français plutôt qu'en latin, pour donner à « notre »
langue une place de premier plan.
Dans À un poète qui n’écrivait qu’en latin (1547), Jacques Peletier du Mans dit aussi l’importance
d’écrire en français.
Adopter de nouvelles formes poétiques, qui ne soient pas celles du Moyen Âge mais des formes
empruntées à l'Antiquité (odes, épopées, hymnes) ou à l'Italie (le sonnet).
Imiter les Anciens, en se réappropriant les genres qu’ils ont pratiqués → l’idée est de régénérer la
poésie.
L'enrichissement de la langue doit passer par les images et les figures de style : métaphores,
allégories, comparaisons...
Les poètes de la Pléiade proposent enfin une nouvelle conception de la poésie et du rôle du poète dans
la société. Pour eux, le poète n'est pas un simple artisan ou imitateur, ni un simple « amuseur » comme les
poètes du Moyen Âge ; c'est un être d'exception qui doit beaucoup travailler pour atteindre
l'immortalité littéraire. La poésie de la Pléiade s’adresse en cela à une élite cultivée et le revendique.
43/121
Dans son « Hymne de l'Automne », Ronsard témoigne de cette place nouvelle accordée au poète. L'auteur
recourt à un vocabulaire riche et à une versification travaillée. Il exprime également le rejet du poète par
le peuple au moyen de termes péjoratifs (« insensé, furieux », etc.). Il montre que le poète est un être à
part, qui ne doit pas s'asservir aux grands du royaumes ni plaire servilement à son public. Enfin, son texte
est placé sous le signe de l'Antiquité, par l’intermédiaire de la muse Euterpe.
44/121
Ronsard, Ode à Cassandre
Ronsard s’adresse à une jeune fille de treize ans qu’il a rencontrée à la
cour. La devise carpe diem, quam minimum credula postero (« cueille le
jour et fie-toi le moins possible au lendemain ») a été formulée par le
poète latin Horace, adepte de la philosophie épicurienne.
À Cassandre
1-Déclose : ouvert.
2-Vesprée : soir.
3-Dessus la place : immédiatement.
45/121
Joachim du Bellay, L’Olive, 1550
46/121
Joachim du Bellay, Les Regrets, 1558
47/121
Joachim du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse »
Du Bellay fait partie des poètes de la Pléiade qui veulent renouveler la
poésie française en s’inspirant des textes antiques et en valorisant la
langue française. Il écrit Les Regrets (1558) à la suite d’un voyage
décevant à Rome.
48/121
Ronsard, Sur la mort de Marie, 1578
49/121
Ronsard, Sonnets pour Hélène
1-Le myrte est une plante. Au XVI° siècle, le mot « ombre » est du genre masculin.
50/121
Voici quelques-uns des commentaires de lectrices et lecteurs
que l’on peut trouver sur le site Poetica à propos de ce
poème.
A : « Ce qui me fascine c’est que ce poème de Pierre de Ronsard date de 1587 et qu’il a traversé
le temps pour venir jusqu’à nous. Ainsi, les belles oeuvres ne meurent jamais.
Elle avait bien de la chance Hélène de se trouver là pour qu’un si grand poète la célèbre si
joliment pour l’éternité. »
B : « Au-delà des mots, au-delà des rimes, c’est la profondeur de l’histoire qu’il faut capter…
trop vrai, trop profond, trop commun, trop fréquent… Combien de femmes de plus de cinquante
ans, par dédain parfois, sont passées à côté de l’amour et peuvent aujourd’hui (après avoir trop
longtemps papillonné, peut-être) réciter ce chef d’oeuvre tellement il s’applique à elles ? »
C : « Ronsard est une époque. Celle où l’on contait fleurette, on faisait la cour, où le baise-main
était couramment pratiqué pour rendre hommage à une dame. On courtisait, on déclarait sa
flamme, on faisait l’amour, on épousait si…
Aujourd’hui, on drague, on b… et on jette quand on en a assez. Quelle époque. »
D : « C’est bien mignon de vouloir rapporter ce poème à la question de l’amour, mais hélas, il
n’en est rien ! En effet, Ronsard et Joachim du Bellay sont des poètes de la deuxième génération
du 16ème, ils sont en totale rupture avec ceux de la première qui influencés par le néo-
platonisme pensaient qu’aimer une belle femme sans consommer ce désir menait à une vie
céleste. Or, comme certains l’ont souligné, il est épicuriste donc il veut consommer ce désir. La
belle Hélène ayant refusé, il tente une dernière fois de la convaincre en lui disant que quand elle
sera vieille et moche, ce sera trop tard. Et désolé de contrarier les amoureux de la poésie
romantique mais il n’en n’est rien, il veut simplement comme on dit au 21ème siècle
communément s’envoyer en l’air. »
E : « Pourquoi vouloir toujours tout décortiquer ? L’agréable Musique des mots se suffit à elle-
même. »
51/121
Les guerres de Religion
« La Renaissance ne se présente pas comme un progrès continu. La beauté y a
constamment côtoyé la cruauté, et l’ombre la lumière. »
Jean Delumeau, historien.
Les guerres de Religion qui ensanglantent la seconde moitié du XVI° siècle trouvent leur origine dans une
contestation à l’échelle européenne des abus de l’Église. Elles viennent aussi d’une profonde remise en
question des croyances et des pratiques religieuses.
Au début de son règne, François Ie protège ceux qui veulent réformer les pratiques religieuses. Mais
lorsqu’en 1534, des écrits hostiles à la cérémonie de la messe sont placardés sur sa porte, le fossé se
creuse entre catholiques et protestants. À partir de 1562 éclatent des guerres civiles meurtrières. Dans la
nuit de la Saint-Barthélémy, du 23 au 24 août 1572, des milliers de protestants sont massacrés à Paris et
en province. La paix ne revient qu’en 1598, lorsque Henri IV proclame l’édit de Nantes, qui accorde aux
protestants la liberté de culte.
52/121
Arlette Jouanna, Histoire et Dictionnaire des guerres de Religion, éd.
Robert Laffont, coll. « Bouquins », « Introduction », 1998
Des Français contre des Français. Ce que l'on a coutume d'appeler guerres de
Religion, ces affrontements qui, de 1562 à 1598, ont opposé d'abord les catholiques
et les protestants puis, à la fin, surtout les catholiques entre eux, les contemporains
les ont dès le début tout simplement appelés guerres civiles. Quels que soient leurs
5 engagements religieux, tous ont déploré la déchirure irrémédiable survenue dans le
royaume […]. Quel sens donner à la violence de ces guerres ? Une tentation serait de
n'y voir que l'effet de la « barbarie » et du « fanatisme » du temps, qu'un cliché
simpliste réduit au goût de la fureur et du sang. Barbares, les sujets des rois Valois ?
Pas plus qu'en d'autres moments de l'histoire française. Les historiens ont cherché
10 des pistes interprétatives. Les uns ont évoqué l'explosion des frustrations de toute
sorte, secouant le poids des conservatismes et des situations établies : les passions
religieuses serviraient de révélateur à la virulence des antagonismes sociaux.
D'autres ont mis en évidence les luttes des factions pour le pouvoir, que ce soit à la
tête de l’État ou dans les villes : l'âpreté du conflit proviendrait du choc des intérêts
15 politiques et des ambitions. Plus récemment, une réaction s'est dessinée contre ces
approches, et a insisté sur le caractère essentiellement religieux des troubles, qui
traduisent tout autant le refus de la religion de l'autre que la conscience angoissante
d'une rupture d'amitié entre l'homme et Dieu 1. Toutes ces interprétations ne sont pas
nécessairement incompatibles. Aucun modèle explicatif unique ne peut rendre
20 compte de toutes les facettes de l'histoire agitée qu'ont vécue les Français dans la
seconde moitié du XVI° siècle ; les mobiles religieux, bien évidemment à la racine du
conflit, ont été inextricablement mêlés à d'autres et parfois infléchis par eux […].
1- Voir Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de Religion, v. 1525 – v. 1610, 1990.
53/121
Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques, livre I (« Misères »), 1616
1- Besson : jumeau. 2- Esaü : personnage de la Genèse, fils d'Isaac. 3-Jacob : frère d'Esaü. Esaü est né le premier mais Jacob
est l'élu du Seigneur, ce qui provoque l'opposition des deux frères. 4- Meshui : jusqu'à présent. 5- Fait : devient. 6- Félons :
traîtres, ingrats.
54/121
Extrait 2 (vv. 920 – 933).
[Dans le passage suivant, le poète s'attaque violemment à Catherine de Médicis, assimilée à une
sorcière.]
Pour en savoir plus sur Catherine de Médicis, consultez cet article de l'encyclopédie
Larousse
55/121
Extrait 3 (vv. 55 à 76).
[L’auteur revendique ici son nouveau rôle poétique qui l’a fait changer d’inspiration et délaisser la
poésie amoureuse nourrie de l’Antiquité.]
56/121
Agrippa d'Aubigné (1552 – 1630), L’Hécatombe à Diane, posthume*
XCIX
1- Heur : bonheur.
*Ce recueil, resté inédit jusqu’en 1874, aurait été composé au début des années 1570.
57/121
Le baroque
Au XVII° siècle, le mot « baroque » appartient au vocabulaire de la joaillerie. Il traduit le mot
portugais barroco qui désigne une perle de forme irrégulière. Le terme « baroque », par
extension, a longtemps qualifié tout ce qui est curieux, bizarre, s’éloigne des règles. Ce n’est
qu’à la fin du XIX° siècle que l’on utilisera ce terme en histoire de l’art. « Est baroque ce qui est
irrationnel : […] le goût des charmes de la nature, celui du mystère et du surnaturel et enfin,
l’élan émotif et passionnel » (Raymond Lebègue, Études sur le théâtre français, 1977). Plus
encore qu’à un mouvement littéraire, le baroque renvoie donc à une esthétique.
Contexte.
Le baroque se développe dans un contexte politique et religieux instable. L’horreur des guerres
de Religion a engendré l’effondrement des idéaux humanistes de la Renaissance, et les crises de
succession royale se sont multipliées. De plus, les travaux de Copernic démontrent que la Terre
n’est pas au centre de l’univers. En 1492, les Européens ont enfin découvert un vaste continent,
l’Amérique. Tout cela entraîne un bouleversement de la représentation du monde. Ce dernier
paraît alors instable, fluctuant. Les artistes vont chercher à représenter cette instabilité.
L’esthétique baroque.
Dans l’esthétique baroque, le mouvement est essentiel. Les lignes de force des tableaux et des
sculptures sont diagonales ou courbes, les muscles et les drapés marquent les mouvements des
personnages. En littérature, on joue sur les parallélisme et les jeux de mots, mais aussi sur les
antithèses et les hyperboles, reflets des contradictions humaines. La métamorphose devient un
thème privilégié dans toutes les formes d’expression artistique.
Le monde est pensé comme un théâtre dans lequel tout le monde joue un rôle et dont le décor
est changeant. Le théâtre dans le théâtre permet de montrer que les personnages ne sont que
des comédiens, comme c’est le cas dans l’Illusion comique de Corneille.
58/121
Représenter la mort et la violence.
La violence baroque apparaît à travers les contrastes : en littérature, elle s’exprime par des figures de
style comme l’antithèse ou l’oxymore ; en peinture, par le clair-obscur, technique qui consiste à souligner
les contrastes.
Le memento mori, formule antique reprise par les chrétiens, signifie « souviens-toi que tu meurs ». Elle
s’illustre à travers les vanités, peintures qui expriment la futilité des plaisirs sensuels et annoncent la
mort à venir, souvent sous la forme symbolique d’un crâne.
59/121
Jean-Baptiste Chassignet, Le mépris de la vie et consolation contre la mort, 1594
60/121
Jean de Sponde, Les Amours, 1598
61/121
Siméon-Guillaume de la Rocque, Amours de Caritée, dans Les Œuvres, 1609
62/121
Théophile de Viau, « Lettre à son frère » (1623 - 1625)
[Théophile de Viau est emprisonné et condamné à mort pour son homosexualité et son irréligion. Il est
incarcéré deux ans à la prison du Châtelet avant que sa peine ne soit commuée en exil perpétuel. Voici
quatre extraits de la très longue lettre qu’écrit Théophile de Viau à son frère pendant son
emprisonnement.]
[…]
63/121
[…]
[…]
64/121
Pâles prophètes de tombeaux,
Fantômes, loup-garous, corbeaux,
Horrible et venimeuse engeance :
Malgré vous, race des enfers,
À la fin j’aurai la vengeance
De l’injuste affront de mes fers.
1- Variété de pêches.
2- Prénom féminin, possible référence à la jeune femme célébrée dans les sonnets de Malherbe.
3- Bon administrateur du foyer.
4- Repas partagés.
5- Vent du nord.
65/121
Théophile de Viau, Œuvres, II (1626)
66/121
Pierre de Marbeuf, « Et la mer et l’amour », 1628
À Philis
1- Coule, sombre.
2- Selon la mythologie, Vénus, déesse de l’amour, serait née de la mer, fécondée par son père Ouranos.
68/121
Tristan L’Hermite, « Sur un tombeau », 1633
69/121
Georges de Scudéry, Poésies diverses, 1649
70/121
71/121
L’art baroque
Le mot « baroque » et au départ un terme péjoratif qui serait issu du portugais « barroco »,
mot qui désigne une perle de forme irrégulière. Contrairement à la rigueur du classicisme le
baroque est un style qui privilégie l’excès, le mouvement, la sensibilité, la courbe, le
spectaculaire…
Ce courant naît en Italie à la fin du XVIe siècle, gagne toute l’Europe, et connaît ses
derniers prolongements avec le style rococo ou rocaille au XVIIIe siècle. Sa naissance est
fortement liée à l’atmosphère religieuse de la Contre-Réforme : l’Eglise catholique veut affirmer
sa toute puissance et contrecarrer l’influence de la Réforme protestante qui remet en cause ses
principes.
Cette bataille se livre aussi sur le plan artistique : à Rome, capitale du catholicisme, les
papes et les grandes familles italiennes lancent de grands travaux. Églises, palais, fontaines
doivent frapper l’imagination, susciter l’émotion des fidèles et exalter leur piété.
Cet art succède et s’oppose à l’art équilibré de la Renaissance italienne. L’art baroque
provoque l’étonnement par la taille et la complexité des formes et la richesse des matériaux.
Architecture, sculpture et peinture sont associées pour créer un véritable spectacle par des effets
de perspective vertigineux et de trompe-l’œil. Les artistes recherchent des effets dramatiques et
émotionnels en montrant en exemple les figures de saints, dans le martyre ou dans l’extase.
Parmi les artistes qui illustrent le mieux ce courant on peut citer Le Bernin (1598-1680),
architecte et sculpteur italien qui a réalisé à Rome le Baldaquin de la Basilique Saint-Pierre
(1624-1633), l’Extase de Sainte Thérèse (1647-1652) ou encore la Fontaine des quatre fleuves de
la piazza Navona (1651) et Rubens (1577-1640), peintre flamand qui réalise de grandes
compositions religieuses, mythologiques ou historiques pour les souverains européens : il réalise
par exemple une galerie de 24 toiles représentant sur le mode allégorique la vie de Marie de
Médicis (1575-1642).
72/121
L’art baroque et l’art classique
[L'Annonciation est le moment biblique où l'ange Gabriel annonce à la Vierge Marie qu'elle va tomber
enceinte du Christ. La colombe symbolise l'Esprit-Saint.]
Pierre Paul Rubens, Annonciation, 1609 - 1610, Nicolas Poussin, Annonciation, 1657, huile sur
huile sur toile, 224 x 200 cm, Kunsthistorisches toile, 106 x 104 cm, National Gallery, Londres.
Museum, Vienne.
La musique baroque
Musicalement, le baroque couvre une large période qui s’étend du début du XVII° siècle au milieu du
XVIII° siècle. Il correspond à une évolution importante qui voit naître des genres musicaux tels que
l’opéra, le concerto, la sonate… Les principaux musiciens baroques sont Bach, Haendel, Vivaldi,
Monteverdi, Scarlatti, Lully et Purcell.
Purcell est un musicien anglais. Son King Arthur est le premier opéra anglais. C’est en fait un semi-
opéra : certaines parties sont jouées comme une pièce de théâtre, d’autres sont chantées. King Arthur met
en scène et en musique la rivalité des rois Arthur et Oswald pour la conquête de la princesse Emmeline.
Inspiré par les légendes médiévales, le livret de John Dryden mêle héros de chevalerie et créatures
fantastiques. Cette scène, où Cupidon tente de réveiller le génie du froid, propose une vision allégorique
du sentiment amoureux, capable d’attendrir un cœur glacé.
73/121
La Préciosité
Présentation.
La préciosité est un art de vivre et une esthétique qui s'épanouit au XVII° siècle au sein de
l'aristocratie parisienne. Les codes de ce courant de pensée s'élaborent dans des salons, tels que
celui de Madeleine de Scudéry, qui réunissent les écrivains et beaux esprits du temps. La
préciosité, dominée par les femmes, se caractérise avant tout par un raffinement extrême du
comportement, des idées et du langage. Les Précieuses affectionnent les jeux de l'esprit et mettent
la subtilité de la pensée au service d'un discours sur l'amour. Le sentiment amoureux est en effet
au centre des conversations et fait l'objet de poèmes et de romans que les précieuses commentent
dans leurs salons. Le madrigal, petit poème spirituel à sujet galant, est particulièrement prisé à
cette époque.
Les précieuses, attachées à l'élégance et à la singularité de l'expression, auront une influence sur
le langage et la production littéraire du temps. Un langage précieux apparaît, caractérisé par la
recherche de l'effet. C'est ce langage recherché, parfois ampoulé, qui sera tourné en dérision dès
le XVII° siècle par Somaize dans son Grand Dictionnaire des Précieuses (1661) ou par Molière
dans Les Précieuses Ridicules (1659). Les précieuses ont en effet souvent été la cible de la satire :
elles sont raillées pour leur jargon compliqué, l'affectation de leurs manières et leur refus de
l'amour sensuel. Au-delà des caricatures, la préciosité peut se définir comme l'aspiration des
femmes à participer à la vie de l'esprit et à se comporter en êtres autonomes.
74/121
haute voix et chacun doit être capable d'écrire, et mieux encore d'improviser les petits genres
littéraires (chansons, sonnets, épigrammes, madrigaux, énigmes, portraits). Le principal attribut
de la précieuse doit donc être l'esprit.
Les précieuses doivent donc savoir manier la langue de manière à la faire briller : dans leurs
salons, les vers sont ciselés comme des gemmes, la phrase est tissée avec élégance. Un langage
précieux apparaît, dont le raffinement répond au raffinement du comportement et des sentiments.
MAGDELON. (...) Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.
MAROTTE. Par ma foi, je ne sais point quelle bête c'est là : il faut parler chrétien, si vous voulez que je
vous entende.
CATHOS. Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien d'en salir la glace par la
communication de votre image.
Molière, Les Précieuses ridicules, acte I, scène 6 (1659).
La pièce de Molière, en les grossissant, donne un aperçu des procédés du langage précieux. On
peut noter l'emploi de néologismes (« un nécessaire » pour « un valet »), d'adjectifs substantivés
(« le doux, le tendre, le passionné »), d'adverbes hyperboliques (« furieusement »,
« terriblement », « effroyablement »), de périphrases compliquées (« Voiturez-nous ici les
commodités de la conversation » pour « Apportez-nous les fauteuils ») ou d'expressions
précieuses à la mode (« Le moyen de souffrir cela ! »). On pourrait ajouter à l'inventaire de ces
procédés les antithèses et les oxymores qui participent à la recherche de l'effet, les métaphores et
les allégories qui permettent de contourner l'objet du propos, et surtout l'art de la pointe.
Cet art du concetto se rencontre particulièrement dans la poésie, genre littéraire précieux par
excellence, où le dernier vers est souvent pour le poète l'occasion de surprendre et de briller. Le
roman partage avec la poésie le monopole de la littérature précieuse. Des romans aux sujets
galants représentant une société idéale et policée alimentent l'imaginaire des précieuses. Ainsi
dans L'Astrée, roman fleuve d'Honoré d'Urfé, Astrée et Céladon, bergers de fantaisie, dissertent
sur l'amour en rivalisant de raffinement et d'élévation morale. Les romans de Madeleine de
Scudéry, notamment sa Clélie, Histoire romaine (1654), eurent également un grand
retentissement dans les salons au point de devenir des manifestes de la préciosité. On peut noter
75/121
par ailleurs l'influence de la pastorale Araminte de l'italien Le Tasse, qui eut un grand succès en
France.
Les précieuses elles-mêmes deviennent rapidement des héroïnes de romans tels que La Précieuse
ou le mystère des ruelles (1656) de l'abbé de Pure, ou des personnages de théâtre. La littérature et
la réalité se répondent au point qu'une confusion s'installe entre personnages fictifs, dotés de
prénoms plus recherchés les uns que les autres (Araminte, Polyxène), et précieuses réelles. Il
s'opère une fusion entre le naturel oral de la parole pratiquée dans les salons et le naturel écrit de
la littérature. Ces fictions qui représentent les précieuses ne décrivent cependant pas la réalité, si
bien que nous sommes aujourd'hui bien en peine de déterminer ce que, dans notre conception de
la préciosité, nous devons aux œuvres de fictions et à la réalité authentique.
76/121
Il s'agit d'une représentation topographique et allégorique des différentes étapes de la vie
amoureuse selon les précieuses. Le pays de Tendre est traversé par le fleuve Inclination. On y
rencontre des villes telles que Tendre-sur-Estime et des villages aux noms évocateurs de Billet-
galant ou Billet-Doux. L'amant doit en effet passer par de nombreuses étapes amoureuses et ne
pas faire de faux pas pour espérer conquérir le cœur de sa dame. Les précieuses veulent
spiritualiser l'amour, le dégager de la nature et des aspects sensuels pour le transformer en une
pure inclination de l'esprit. Paradoxalement, Antoine Adam souligne que les précieuses ont exalté
l’amour :
« Elles ont formé tout un corps de doctrines. C'est d'abord sa royauté universelle. Nul ne lui
échappe. Point de temps, de lieu, de personne qui soient protégés contre ses coups. Plus un être
est distingué par sa naissance, par son esprit, par sa culture, par sa délicatesse naturelle, plus il est
exposé et comme livré à l'amour. Leur seconde maxime, c'est que l'amour est fatal. (...) Enfin,
Précieux et Précieuses affirment que l'amour, avec ses souffrances, ses jalousies, ses désespoirs,
est préférable à l'absence d'aimer. (...) Les Précieuses veulent l'amour, mais un amour qui soit
essentiellement liberté. Liberté à l'endroit des impératifs sociaux. Mais liberté aussi en face des
passions sensuelles. Elles ne veulent aimer que par un pur choix de l'esprit. Ce qui revient à dire
que l'amour, chez elles, sera quelque chose de très intellectuel, de très conscient. » (A. Adam,
« Baroque et préciosité » in. Revue des Sciences humaines, 1949.)
La conception précieuse de l'amour est donc un parti pris philosophique : en amour comme dans
la société, la femme veut être maîtresse d'elle-même.
77/121
conception rétrograde de la femme. Il ne faudrait donc pas croire qu'à travers Les Précieuses
ridicules Molière a voulu vilipender les prétentions nouvelles à l'émancipation de certaines
femmes du monde. Il partage au contraire la cause des précieuses en soutenant les revendications
féminines contre la morale oppressive des vieux barbons.
78/121
79/121
La poésie est le genre privilégié de la Préciosité. L’écriture poétique semble particulièrement propre à
exprimer en un langage choisi les subtilités du sentiment amoureux. Les poètes précieux reprennent ainsi
à leur compte la forme du sonnet, initiée par Pétrarque, et passent maître dans l’art de la pointe qui
l’achève. Ils utilisent également le rondeau, qui fait alterner strophes et refrains, ou le madrigal, petit
poème amoureux au ton léger. Ainsi La Guirlande de Julie est un recueil de madrigaux célébrant la
beauté de Julie de Rambouillet, la fille de la célèbre marquise. Il est composé par les fidèles du salon en
l’honneur de la fête de Julie. Chaque poème porte le titre d’une fleur qui symbolise les charmes de la
jeune fille.
Pour exprimer toutes les nuances du sentiment amoureux, les poètes précieux s’inspirent des auteurs
baroques, et leur empruntent des figures de style telles que l’hyperbole, qui permet d’exalter la perfection
de l’être aimé, ou l’antithèse, qui rapproche avec force des idées ou sentiments contraires. Ils usent
également de métaphores et de périphrases pour détourner le langage de son expression directe, qu’ils
jugent triviale.
Parmi les poètes précieux, on peut citer Saint-Amant ou encore Vincent Voiture. Ainsi, le sonnet de La
Belle Matineuse rend hommage à la femme aimée, qui surpasse la splendeur du soleil, dans
l’éblouissement de l’aurore :
1- Céphale : l’Aurore.
80/121
François de Malherbe, « Sonnet à Caliste », 1617
[Le sonnet qui suit fait partie des Heures de Caliste, ensemble de poèmes que Malherbe écrivit en 1617
pour la vicomtesse d’Auchy. Le sonnet constitue une forme poétique très pratiquée au cours de cette
période. Il se compose de deux quatrains (strophes de quatre vers) et de deux tercets (strophes de trois
vers). Il s’achève par une pointe, notation inattendue ou piquante contenue dans le dernier ou les deux
derniers vers.]
Sonnet à Caliste
81/121
Le classicisme
Contexte historique (2° moitié du XVII° siècle)
Thèmes principaux
Textes théoriques
Auteurs et oeuvres
82/121
Le classicisme s’affirme en France au XVII° siècle, sous le règne de Louis XIV. En réaction à la
profusion baroque, les artistes classiques reviennent au modèle antique, perçu comme un idéal de clarté.
Ils remettent à l’honneur les mythes de l’Antiquité, mais aussi les formes littéraires comme la fable, genre
dans lequel le poète antique Ésope s’était particulièrement illustré.
Cependant, l’admiration pour l’Antiquité suscite des questionnements nouveaux : s’il faut imiter les
auteurs antiques, quelle place accorder à la création de l’artiste moderne ?
Cette question donne naissance à la querelle dite « des Anciens et des Modernes » (à la fin du XVII°
siècle). Les « Anciens », tels Jean de la Fontaine et Nicolas Boileau, voient dans l’Antiquité un modèle de
perfection indépassable ; ils accordent à l’imitation un rôle prépondérant dans la création littéraire. Les
« Modernes », comme Charles Perrault, pensent au contraire que l’écrivain peut égaler les auteurs
antiques.
Jean de La Fontaine, dans ses fables, et Charles Perrault, dans ses contes, proposent à travers leurs récits
un enseignement qui se veut moral.
L’écriture poétique poursuit un idéal de clarté, incarné par François de Malherbe et énoncé plus
tard par Nicolas Boileau dans son Art poétique : la syntaxe doit épouser le rythme du vers.
D’après le manuel de français 2de « Le livre scolaire », 2019, pp. 36 – 37.
83/121
François de Malherbe, « Prière pour le roi allant en Limousin » (extrait), 1605
[En 1605, Henri IV commande un poème à Malherbe alors qu’il se rend en Limousin pour y réprimer la
révolte du duc de Bouillon. Les guerres de Religion qui ont ensanglanté la France sont alors terminées,
mais la paix reste fragile. Malherbe s’adresse ici à Dieu pour le remercier d’avoir donné à la France un
si bon roi et lui demander de veiller sur lui.]
84/121
25 Quand un roi fainéant, la vergogne7 des princes,
Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces,
Entre les voluptés8 indignement s’endort,
Quoique l’on dissimule on n’en fait point d’estime
Et si la vérité se peut dire sans crime,
30 C’est avecque plaisir qu’on survit à sa mort.
85/121
Jean de La Fontaine, « Le Chêne et le Roseau », in. Fables, livre I, 1668
86/121
Jean de La Fontaine, « Le Lion et le Moucheron », in. Fables, livre II, 1668
« Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre ! »
C’est en ces mots que le Lion
Parlait un jour au Moucheron.
L’autre lui déclara la guerre.
5 « Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
Me fasse peur ni me soucie ?
Un bœuf est plus puissant que toi :
Je le mène à ma fantaisie. »
À peine il achevait ces mots
10 Que lui-même il sonna la charge,
Fut le trompette et le héros.
Dans l’abord il se met au large ;
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du Lion, qu’il rend presque fou.
15 Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;
Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ ;
Et cette alarme universelle
Est l’ouvrage d’un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle :
20 Tantôt pique l’échine, et tantôt le museau,
Tantôt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faîte1 montée.
L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir
Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée
25 Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux Lion se déchire lui-même,
Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,
Bat l’air, qui n’en peut mais2 ; et sa fureur extrême
Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.
30 L’insecte du combat se retire avec gloire :
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,
Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin
L’embuscade d’une araignée ;
Il y rencontre aussi sa fin.
87/121
Jean de La Fontaine, « Le Lion et le Rat », in. Fables, livre II, 1668
88/121
Jean de La Fontaine, « Le Paon se plaignant à Junon », in. Fables, livre II, 1668
Si la curiosité vous en prend, vous pouvez écouter ici le chant (assez disgracieux) d’un paon, et voir
ensuite son étrange parade.
89/121
Jean de La Fontaine, « Le Petit Poisson et le Pêcheur », in. Fables, livre V, 1668
90/121
Jean de La Fontaine, « Le Rat et l’Éléphant », in. Fables, livre VIII, 1678
91/121
Jean de La Fontaine, « Le Torrent et la Rivière », in. Fables, livre VIII, 1678
92/121
Jean de La Fontaine, « Le Statuaire et la Statue de Jupiter », in. Fables, livre IX, 1678
À la faiblesse du sculpteur
Le poète autrefois n’en dut guère1,
Des dieux dont il fut l’inventeur
20 Craignant la haine et la colère.
93/121
25 Le cœur suit aisément l’esprit :
De cette source est descendue
L’erreur païenne, qui se vit
Chez tant de peuples répandue.
94/121
La Fontaine, « L’Huître et les Plaideurs », in. Fables, livre IX, 1678
95/121
La Fontaine, « La Forêt et le Bûcheron », in. Fables, livre XII, 1694
96/121
La Fontaine, « Le Renard et les Poulets d’Inde », in. Fables, livre XII, 1693
97/121
La querelle des Anciens et des Modernes
Dans la controverse qui devait opposer « Anciens » et « Modernes » durant près de trente ans, La
Fontaine se rangea résolument du côté des partisans des Anciens. Tout commence en 1687, avec la
présentation à l'Académie, le 27 janvier, du Siècle de Louis le Grand, long poème dans lequel Charles
Perrault proclame la supériorité lu siècle de Louis XIV sur celui d'Auguste. La remise en cause des
Anciens apparaissait déjà dans les écrits de Descartes (Discours de la Méthode, 1637) et de Pascal :
« comme nous avons joint [aux connaissances des Anciens] l'expérience des siècles qui les ont suivis,
c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres » (Pascal, Traité du
Vide, 1647).
Dans le sillage de Descartes et Pascal, les Modernes croient au progrès : l'homme du XVIIe est riche de
toutes les connaissances acquises jusque-là ; ainsi, à génie égal, l'homme moderne fera une œuvre plus
belle, plus parfaite, que celle de l'homme ancien. Perrault développera ce thème en quatre volumes
(Parallèle des Anciens et des Modernes, 1688-1697) ; Fontenelle aussi, dans sa Digression sur les Anciens
et les Modernes (1688). Boileau, qui prônait la fidélité aux Anciens dans son Art poétique (1674),
réplique violemment au Siècle de Louis le Grand par deux épigrammes, tandis que La Fontaine écrit une
Épître à Huet (5 février 1687) où il réaffirme sa doctrine de l'imitation (« Arts et guides, tout est dans les
champs Élysées »), meilleure façon de se débarrasser des excès de la préciosité en revenant à « l'art de
la simple nature ». Mais en même temps il revendique le droit de s'affranchir de ses modèles :
Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage :
Mon imitation n'est pas un esclavage.
La Bruyère, à son tour, se moque des Modernes dans son Discours sur Théophraste (Caractères, chap. I,
1688). Les affrontements entre les tenants des deux partis se poursuivent jusqu'à l'intervention
d'Antoine Arnauld, « le grand » Arnauld, théologien janséniste de Port-Royal, qui réconcilie les chefs de
file Boileau et Perrault. Ce dernier rendra hommage à La Fontaine dans son ouvrage Les Hommes
illustres (1696), considérant ce fervent partisan des Anciens comme « original » et « premier en son
espèce ».
La querelle rebondit en 1714 à propos d'une traduction de l'Iliade (vingt-quatre chants en prose) par
Mme Dacier, dont Houdar de La Motte tire douze chants en vers. Fénelon, enfin, calme les esprits : il
admet que « les anciens les plus parfaits ont des imperfections », conseille, pour les vaincre, de suivre
encore plus qu'eux leurs idées sur l'imitation de la belle nature, et renvoie les belligérants dos à dos :
« S'il vous arrive de vaincre les anciens, c'est à eux-mêmes que vous devrez la gloire de les avoir
vaincus » (Lettre à l'Académie, chap. X, 1714).
Finalement, cette bataille aura surtout démontré le dynamisme de l'activité littéraire de l'époque. Elle
témoigne de la recherche d'une expression nouvelle, que ce soit à partir de l'imitation ou du reniement
des Anciens et annonce les discussions des philosophes du XVIIIe siècle.
Source : Anne Zali et Danièle Thibault, « La Fontaine ‘’Ancien’’ ou ‘’Moderne’’ ? », sur le site de la BNF
« Gallica ». Les essentiels. Littérature ». URL : [Link]
98/121
99/121
La poésie au XVIII° siècle
La plupart des poètes du XVIII° siècle, à l’exception notable d’André Chénier, sont aujourd’hui peu
connus. De fait, la poésie de ce siècle s’inscrit dans le sillage du siècle précédent : il n’y a pas de
« révolution » poétique au XVIII° siècle, même si le genre poétique reflète à bien des égards les
préoccupations philosophiques des Lumières. En revanche, une sensibilité nouvelle se diffuse : Diderot
médite par exemple sur la beauté des ruines, et Rousseau revendique sa sincérité dans ses écrits
autobiographiques. On rencontre ainsi, chez ces deux auteurs, les prémisses d’une poésie en prose et
d’une exaltation du sujet que revendiqueront au XIX° siècle les poètes romantiques.
André Chénier.
André Chénier étudie à Paris, où sa mère tient un salon (que fréquente notamment le peintre David). Il
participe au mouvement révolutionnaire en 1790. Il se rallie alors à la « Société de 1789 », dont sont
membres Condorcet, le docteur Guillotin, Lavoisier ou encore Monge. Cependant, il ne partage pas
l’intransigeance des Jacobins, ce qui le rend suspect, d’autant qu’il participe à la défense de Louis XVI
avec Malesherbes. Le 7 mars 1794, il est ainsi arrêté et condamné à mort. C’est justement pendant la
période de son emprisonnement à la prison de Saint-Lazare (7 mars – 24 juillet 1794) qu’il écrit ses
œuvres les plus marquantes, comme La Jeune Captive.
L’éducation d’André Chénier est très marquée par la culture antique. Il emprunte ainsi à la culture
grecque des formes telles que l’élégie ou les iambes. Il puise également son inspiration dans les sujets
mythologiques. Mais sa poésie apporte aussi un souffle de sensibilité nouvelle, qui le place dans le
sillages des poètes romantiques du siècle suivant.
100/121
de l’amour malheureux à la nostalgie de leurs îles natales. L’attachement d’André Chénier aux modèles
grecs et latins témoigne constitue un refuge à la modernité et conduit le poète à chercher l’expression de
sentiments spontanés.
101/121
Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756
[Le 1e novembre 1755, un tremblement de terre détruit la ville de Lisbonne, faisant vingt-cinq
mille victimes.]
102/121
Ce monde, ce théâtre et d'orgueil et d'erreur,
Est plein d'infortunés qui parlent de bonheur.
35 Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être :
Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître.
Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs,
Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs ;
Mais le plaisir s'envole, et passe comme une ombre :
40 Nos chagrins, nos regrets, nos pertes, sont sans nombre.
Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir ;
Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir,
Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pense.
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ;
45 Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, ou Examen de cet axiome : « Tout est bien », 1756.
1- Voltaire condamne ici les idées du philosophe Leibniz. Ce dernier démontre en effet, dans sa Théodicée, que Dieu a créé le
meilleur des mondes possible.
103/121
j’éprouve, clamez la perplexité qui m’agite, et dites-moi qui s’abuse du sentiment ou
20 de la raison.
« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibniz. Tes maux sont un effet
nécessaire de ta nature, et de la constitution de cet univers. Si l’Être éternel n’a pas
mieux fait, c’est qu’il ne pouvait mieux faire. »
Que me dit maintenant votre poème ? « Souffre à jamais, malheureux. S’il est
25 un Dieu qui t’ait créé, sans doute il est tout-puissant ; il pouvait prévenir tous tes
maux : n’espère donc jamais qu’ils finissent ; car on ne saurait voir pourquoi tu
existes, si ce n’est pour souffrir et mourir. » Je ne sais ce qu’une pareille doctrine
peut avoir de plus consolant que l’optimisme, et que la fatalité même : pour moi,
j’avoue qu’elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme. Si l’embarras de
30 l’origine du mal vous forçait d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi
justifier sa puissance aux dépends de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs,
j’aime encore mieux la première. […]
Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans
l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et, quant aux maux physiques, ils
35 sont inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; la plupart de nos maux
physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne,
convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons
de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été
dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup
40 moindre, et peut-être nul. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre, pour
vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ?
Vous auriez voulu, et qui ne l’eût pas voulu ! que le tremblement se fût fait au
fond d’un désert. Mais que signifierait un pareil privilège ? [...] Serait-ce à dire que la
nature doit être soumise à nos lois ? J’ai appris dans Zadig1, et la nature me confirme
45 de jour en jour, qu’une mort accélérée n’est pas toujours un mal réel et qu’elle peut
passer quelquefois pour un bien relatif. De tant d’hommes écrasés sous les ruines de
Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs ; et malgré ce
qu’une pareille description a de touchant, et fournit à la poésie, il n’est pas sûr qu’un
seul de ces infortunés ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il
50 eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l’est venue surprendre […].
A Dieu ne plaise que je veuille vous offenser ou vous contredire, mais il s'agit de
la cause de la Providence, dont j'attends tout. Après avoir longtemps puisé dans vos
leçons des consolations et du courage, il m'est dur que vous m'ôtiez maintenant tout
cela, pour ne m'offrir qu'une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif
55 actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j'ai trop souffert en cette vie
pour n'en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me
feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence
bienfaisante.
1- Conte philosophique de Voltaire publié en 1748.
104/121
105/121
Denis Diderot, Salon de 1767
[Philosophe, romancier et maître d'œuvre de l'Encyclopédie, Denis Diderot est aussi critique d'art. Dans
sa relation du Salon de peinture de 1767, il exprime sa préférence pour les tableaux qui touchent sa
sensibilité, et notamment pour les représentations de ruines. Commentant ici une toile d'Hubert Robert,
La Galerie du Louvre en ruines, il évoque les impressions qu'elle suscite chez lui.]
Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit,
tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps
qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. De
quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent
5 une fin et me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mon existence
éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon
qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au-
dessus de ma tête et qui s'ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber
en poussière ; et je ne veux pas mourir ! et j'envie1 un faible tissu de fibres et
10 de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze ! Un torrent entraîne
les nations les unes sur les autres dans un abîme commun ; moi, moi seul, je
prétends m'arrêter sur le bord et fendre le flot qui coule à mes côtés !
Si le lieu d'une ruine est périlleux, je frémis. Si je m'y promets le secret
et la sécurité, je suis plus libre, plus seul, plus à moi, plus près de moi. C'est
15 là que j'appelle mon ami. C'est là que je regrette mon amie. C'est là que nous
jouirons de nous, sans trouble, sans témoin, sans importuns, sans jaloux.
C'est là que je sonde mon cœur. C'est là que j'interroge le sien, que je
m'alarme et me rassure.
Si je te perdais jamais, idole de mon âme ; si une mort inopinée, un
20 malheur imprévu te séparait de moi, c’est ici que je voudrais qu’on déposât ta
cendre et que je viendrais converser avec ton ombre.
Si l’absence nous tient éloignés, j’y viendrai rechercher la même ivresse
qui avait si entièrement, si délicieusement disposé de nos sens ; mon cœur
palpitera derechef ; je rechercherai, je retrouverai l’égarement voluptueux. Tu
25 y seras, jusqu’à ce que la douce langueur, la douce lassitude du plaisir soit
passée. Alors je me relèverai ; je m’en reviendrai ; mais je n’en reviendrai pas
sans m’arrêter, sans retourner la tête, sans fixer mes regards sur l’endroit où
je fus heureux avec toi et sans toi. Sans toi ! je me trompe ; tu y étais
encore ; et à mon retour, les hommes verront ma joie ; mais ils n’en
30 devineront pas la cause. Que fais-tu à présent ? où es-tu ? n’y a-t-il aucun
antre, aucune forêt, aucun lieu secret, écarté, où tu puisses porter tes pas et
perdre aussi ta mélancolie ?
1-J’envie : je dispute.
106/121
Hubert Robert, Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines,
1796. Paris, Musée du Louvre.
107/121
Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du Promeneur solitaire, 1776 – 1778
[Dans ce texte, extrait de la « Cinquième Promenade », le narrateur des Rêveries est ramené
au temps heureux de son séjour à l’île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne.]
108/121
qu'au bout de quinze ans il m'est impossible de songer à cette habitation chérie sans m'y
30 sentir à chaque fois transporté encore par les élans du désir.
J'ai remarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que les époques des plus douces
jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire
et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu'ils
puissent être ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés
35 dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le
bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs mais un état simple
et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au
point d'y trouver enfin la suprême félicité.
Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une forme constante et
40 arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent
nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le
passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de
solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère ici bas que du plaisir qui
passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il y soit connu. A peine est-il dans nos plus
45 vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que
cet instant durât toujours ; et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous
laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer
encore quelque chose après ?
109/121
Évariste de Parny, Poésies érotiques, 1778
[Évariste de Parny est né à l’île Bourbon (actuelle Réunion). Dans le quatrième livre de ses Élégies,
publiées d’abord sous le titre de Poésies érotiques, il laisse le témoignage d’une passion intense et
malheureuse.]
110/121
Léonard, Les Regrets, 1782
[Nicolas Germain Léonard, né à la Guadeloupe, est marqué par des déceptions amoureuses qui
confèrent à ses poèmes et à ses romans des accents élégiaques et une vibration nostalgique.]
111/121
30 « C’est ici que je fus heureux ! »
Amour, fortune, renommée,
Tes bienfaits ne me tentent plus ;
La moitié de ma vie est déjà consumée,
Et les projets que j’ai conçus
35 Se sont exhalés en fumée :
De ces moissons de gloire et de félicité
Qu’un trompeur avenir présentait à ma vue,
Imprudent ! qu’ai-je rapporté ?
L’empreinte de ma chaîne et mon obscurité :
40 L’illusion est disparue ;
Je pleure maintenant ce qu’elle m’a coûté ;
Je regrette ma liberté
Aux dieux de la faveur si follement vendue.
Ah ! plutôt que d’errer sur des flots inconstants,
45 Que n’ai-je le destin du laboureur tranquille !
Dans sa cabane étroite, au déclin de ses ans,
Il repose entouré de ses nombreux enfants ;
L’un garde les troupeaux, l’autre porte à la ville
Le lait de son étable, ou le fruit de ses champs,
50 Et de son épouse qui file
Il entend les folâtres chants.
112/121
113/121
André Chénier, Élégies, 1787
[Les Élégies retracent les passions amoureuses du poète ; il y recherche la vérité des sentiments, dans
une démarche d’authenticité en vogue au XVIII° siècle.]
114/121
Le jour venait de fuir, je commençais à luire ;
30 Sa couche la reçut, et je l’ouïs te dire
Que de son corps souffrant les débiles langueurs
D’un sommeil long et chaste imploraient les douceurs.
Tu l’embrasses, tu pars, tu la vois endormie.
À peine tu sortais, que cette porte amie
35 S’ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois
Un amant aperçu pour la première fois.
Et alors d’une voix tremblante et favorable
Lui disait : « Non, partez ; non, je suis trop coupable. »
Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras.
40 Le jeune homme près d’elle arrivait pas à pas.
Alors je vis s’unir ces deux bouches perfides.
115/121
André Chénier, La Jeune Captive, Ode, 1794 (extrait)
[Emprisonné à Saint-Lazare, Chénier rencontre Aimée de Coigny, une belle et spirituelle jeune femme
de vingt-cinq ans – que le peintre Hubert Robert, détenu comme elle, a dessinée derrière une fenêtre
grillé de sa prison. Il lui donne la parole dans cette Ode, publiée en 1795 (le titre « La Jeune Captive »
n’est pas de Chénier).
116/121
25 Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces vœux d’une jeune captive ;
Et secouant le faix2 de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents
30 De sa bouche aimable et naïve.
117/121
La poésie lyrique
-Le mot « lyrisme » est formé à partir du mot « lyre », instrument de musique dont jouait
le chanteur et musicien Orphée dans la mythologie grecque. Dans l'Antiquité, la poésie, la
musique et le chant sont intimement liés. Les poèmes sont des chants rythmés, soutenus
par un accompagnement musical.
-Dès l'Antiquité et ensuite à toutes les époques, les poètes ont parlé d'eux-mêmes dans
leurs œuvres. Ils ont exprimé, expriment encore de manière personnelle des sentiments
ressentis par tous. Ainsi la poésie lyrique, par sa musicalité, leur permet d'exprimer des
sentiments dans lesquelles chacun peut se reconnaître.
-Au Moyen Âge, les troubadours et les trouvères célèbrent le sentiment amoureux dans des
poèmes chantés. A la Renaissance, poésie et musique deviennent deux arts séparés ;
néanmoins les poètes français, tels que Pierre de Ronsard ou Joachim du Bellay, continuent
d'exprimer leurs sentiments personnels dans des poèmes à formes fixes (dans des sonnets
par exemple, ou dans des odes). Aux XVII° et XVIII° siècles, la poésie lyrique est moins
présente.
-Elle réapparaît au début du XIX° siècle : de nombreux poètes romantiques, tels que Victor
Hugo, Alphonse de Lamartine ou Alfred de Musset évoquent leurs sentiments, heureux ou
malheureux.
-Au XX° siècle, la poésie lyrique est représentée dans des poèmes qui s'affranchissent des
formes traditionnelles de la poésie. Les poètes choisissent le vers libre, suppriment parfois
la ponctuation. Ainsi des auteurs comme Paul Eluard ou Louis Aragon célèbrent l'amour
dans des formes innovantes.
118/121
La poésie amoureuse à travers les siècles
Synthèse réalisée d’après le site « Copiedouble » : [Link]
%C3%A9-%C3%A0-la-renaissance
119/121
II- L’Antiquité latine.
Après la période de la Grèce antique, on retrouve la poésie amoureuse chez les poètes latins de la Rome
antique, par exemple chez les élégiaques latins Catulle et Ovide.
Cette poésie présente des images stylisées de la femme aimée et de sa beauté, avec par exemple une
comparaison de la femme à la rose.
La poésie amoureuse latine met en évidence la passion physique éprouvée pour la femme aimée, qui est
souvent une courtisane. Cette poésie s'appuie sur l'expression du déchirement et souligne les
contradictions : « Je hais et j'aime à la fois » dit Catulle.
Mais la femme aimée n’est pas toujours une courtisane ; elle est parfois une héroïne de la mythologie,
comme c’est le cas dans les Héroïdes d’Ovide, un recueil de lettres imaginaires dans lesquelles de
grandes héroïnes de la mythologie s’adressent aux hommes qui les ont délaissées.
120/121
VI- La Renaissance.
À la Renaissance, vers 1530, la France découvre en même temps Pétrarque et ses imitateurs italiens, avec
tous leurs procédés précieux, maniéristes, leur jeu galant sur des figures telles que l’antithèse ou
l’oxymore. On donne à ces auteurs italiens le nom de « néoplatonistes », car ils s’inspirent de Platon et de
sa philosophie de l’amour dans leurs poèmes.
La découverte de Platon s'effectue en effet par l'arrivée en France des traductions en latin faites par
Marcile Ficin (un Italien). Ce sont des traductions commentées. Précisons d'ailleurs que Marcile Filin
était à la cour de Laurent de Médicis en Italie, au XVe siècle.
Platon a écrit Le Banquet de Platon mais aussi Le discours sur l'amour, un échange entre des personnages
à ce sujet. Ces oeuvres mettent en évidence le véritable amour : celui qui aspire à la perfection. Il s'agit
d'un amour immortel comme l'esprit et qui permet l'ascension vers la Beauté, le Bien, la Vertu et
par conséquent l'union des âmes. Cet amour s’oppose à un amour qui serait purement charnel.
121/121