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François Perroux : Économie et développement humain

L'article traite de l'œuvre de François Perroux, un économiste influent qui a remis en question l'économie d'équilibre conventionnelle par ses analyses sur le développement et l'intégration régionale. Il explore la place de l'homme dans le développement économique et propose une vision renouvelée de l'économie orientée vers les potentialités humaines, plutôt que vers la maximisation de la richesse. L'article souligne l'importance de ses contributions dans le contexte d'un nouvel ordre économique international et de la dynamique des mondes en développement.

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François Perroux : Économie et développement humain

L'article traite de l'œuvre de François Perroux, un économiste influent qui a remis en question l'économie d'équilibre conventionnelle par ses analyses sur le développement et l'intégration régionale. Il explore la place de l'homme dans le développement économique et propose une vision renouvelée de l'économie orientée vers les potentialités humaines, plutôt que vers la maximisation de la richesse. L'article souligne l'importance de ses contributions dans le contexte d'un nouvel ordre économique international et de la dynamique des mondes en développement.

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François Perroux : du développement de l’Homme et des

Jeunes Nations aux « Mondes en développement »


Hubert Gérardin, Fabienne Leloup
Dans Mondes en développement 2022/3 (n° 199-200), pages 19 à 38
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 0302-3052
ISBN 9782807398207
DOI 10.3917/med.199.0023
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François Perroux : du développement de l’Homme


et des Jeunes Nations aux « Mondes en
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développement »
Hubert GÉRARDIN1 et Fabienne LELOUP2
François Perroux est un économiste majeur : il l’est par sa construction d’un
système théorique qui remet en cause l’économie d’équilibre conventionnelle ;
il l’est par ses analyses des économies nationales, ses propositions d’une
utilisation critique des données et des mesures du développement ou encore
par ses travaux sur les pôles de développement ou l’intégration régionale.
L’article examine ce que recouvre le développement et l’économie chez
François Perroux, puis étudie la place de l’homme dans cette dynamique et
l’émergence de mondes en développement, dans le cadre d’un nouvel ordre
économique international.

Mots-clés : développement, économie, ressources humaines, mondes en


développement

Classification JEL : A10, F5, F6, O1

François Perroux: From human development and young nations to


“developing worlds”
François Perroux is a major economist because of his theoretical system
which questions conventional equilibrium economics; because of his analyses
of national economies, his proposals for a critical use of data and measures
of development, and his work on development hubs and regional integration.
This paper examines the meaning of development and of economy for
François Perroux, the human's place in this dynamic, and the emergence of
developing worlds, in the framework of a new international economic order.

Keywords: development, economy, human resources, developing worlds


1Université de Lorraine, Bureau d’économie théorique et appliquée (BETA-CNRS Nancy).
[Link]@[Link]
2 Université catholique de Louvain (UCLouvain – FUCaM – Mons), Institut Science

Politique Europe (ISPOLE). [Link]@[Link]

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200 19


20 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

F rançois Perroux est un économiste majeur : il l’est par sa construction


d’un système théorique incluant la puissance et la proposition d’une
théorie de l’équilibre économique et du pouvoir qui remet en cause
l’économie d’équilibre conventionnelle ; il l’est aussi par ses analyses des
économies nationales, ses propositions d’une utilisation critique des données
et des mesures du développement ou encore par ses travaux sur les pôles de
développement ou l’intégration régionale (Denoël, 1990 ; Bocage, 2007). Son
œuvre entreprend de constants allers retours entre les faits et les concepts,
entre l’abstrait et l’expérience (Destanne de Bernis, 1978). À de nombreux
égards, « l’ambition de coneptualisation de Perroux va au-delà de
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l’institutionnalisme. Il s’agit , dans une approche topologique, de « formaliser
des sous-ensembles en relations asymétriques et irréversibles durant une
période donnée » ; les principaux concepts utilisés sont ceux d’asymétries, de
domination, d’irréversibilité, de régulation ou de polarisation » (Hugon, 1993,
49). Au-delà de l’hommage rendu par la revue à son fondateur, la (re)lecture
des travaux de François Perroux en 2022 s’avère d’un surprenant intérêt tant
ses intuitions et ses propositions s’affirment étonnamment d’actualité.

Encadré 1 : Un précurseur
« Dans les années 1950, l’économiste François Perroux publiait deux articles
qui mettaient en question les thèses généralement admises des retards à
rattraper par une croissance des pays sous-développés, obtenus grâce aux
mécanismes du profit et du marché. Il orientait la réflexion vers la
problématique différente d’un développement économique fondé sur la
considération des besoins fondamentaux des populations. Ce qu’il appelait
déjà à l’époque « la couverture des coûts de l’Homme ».
En août 1979, à Quito (Équateur), au cours d’une réunion d’experts de
l’UNESCO, François Perroux fait une communication sur « l’idée de
développement global, endogène et intégré ».
Trente ans ont passé entre ces deux dates, pendant lesquels n’ont cessé de
s’affirmer l’unité et la cohérence d’une pensée tout entière orientée vers la
recherche d’une économie nouvelle, dont les outils d’analyse, les concepts
théoriques, les moyens d’action pratiques doivent permettre d’appréhender le
réel – et particulièrement celui du Tiers-Monde – autrement qu’à travers les
notions abstraites de l’économie marchande et de l’équilibre général, résultat
des confrontations d’intérêts particuliers sur des marchés plus ou moins
imparfaits.
Pour François Perroux, la recherche de la maximisation de la richesse ne
signifie rien dans un monde fait d’inégalités de toutes sortes, livré à la
compétition féroce d’unités économiques, dont certaines disposent d’un
pouvoir financier supérieur à celui des États dans lesquels elles s’installent,
tandis que d’autres n’ont même pas accès au marché de l’épargne et du crédit.
Elle conduit à la guerre économique à travers « l’avarice des nations ». Or,

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 21

l’essentiel de la théorie économique occidentale est orientée vers cette


maximisation.
Pour surmonter les conflits et les crises, dépasser les contradictions du sous-
développement, il faut substituer à la recherche de la maximisation de la richesse celle
du développement des potentialités humaines. C’est à une théorie renouvelée de
l’équilibre économique que, depuis trente ans nous convie François Perroux
autour de l’idée centrale qu’un autre développement est possible si l’on
« déshonore le culte de l’argent » et si l’on cherche vraiment à maximiser les
potentialités humaines.
François Perroux a consacré « l’énergie d’une vie entière » à construire ainsi
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« une théorie scientifique impartiale et vérifiable d’une activité économique »
mue par l’Homme et ordonnée à l’Homme. »
Blardone, 1980, Mondes en développement, 11-12.

Comme il n’est pas envisageable de retracer de façon exhaustive cette œuvre


(l’éclectisme du chercheur a été largement souligné, e.a. Krischen, 1990), nous
proposons de mettre en exergue quelques-unes des contributions qu’il nous a
laissées en plus de 50 ans de recherches théoriques et de recherches
appliquées. Leur choix renvoie explicitement aux trajectoires et aux tendances
reflétées dans les 198 numéros de la revue qui ont précédé ce numéro.
L’article se base essentiellement sur sept des contributions de François
Perroux publiées dans Mondes en développement qui se rapportent au
développement et à la ressource humaine3, sur trois articles de la revue centrés
sur sa pensée et sur les apports de « L’économie du XXe siècle », ouvrage publié
en 1969 qui rassemble des études et communications en colloques présentées
entre 1946 et1966.
Nous examinerons ce que recouvre le développement (partie 1) et l’économie
chez François Perroux (partie 2), puis la place de l’homme dans cette
dynamique (partie 3) et l’émergence de mondes en développement, dans le
cadre d’un nouvel ordre économique international (partie 4).

3Outre des introductions de numéros thématiques, trois articles n’ont pas été mobilisés dans
cette contribution :
- Notion d'équilibre et mathématisations actuelles. Une interprétation, n° 7, 1974.
- Économie et pouvoir, n° 17, 1977.
- L'économie d'intention scientifique et la pensée de Teilhard de Chardin, n° 47-48, 1984.
Sur l’apport de François Perroux en tant qu’auteur ou référence, nous renvoyons aux articles
de ce dossier, et à l’analyse lexicale de 50 ans de publication de Mondes en
développement, présentée infra par B. Boidin, [Link] et C. Figuière.

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22 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

1. DÉVELOPPEMENT ET ÉCONOMIE DU
DÉVELOPPEMENT

François Perroux est nommé professeur à la Faculté de Droit de Lyon en


1934 (chaire de législation et d’économie industrielle et rurale), puis à la
Faculté de Droit de Paris en 1937 (chaire d’économie rurale). En 1934-35, il
séjourne en Autriche, en Allemagne et en Italie, rencontre notamment Ludwig
Von Mises et Oscar Morgenstern, et sera marqué par l’école marginaliste
autrichienne, puis par les travaux de Joseph Schumpeter.
Il découvre le sous-développement en 1936-37 au Brésil, dans le cadre des
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missions universitaires françaises dans ce pays. Il dispense le premier cours
d’économie à l’université de São Paulo, créée en 1934 et organise des tournées
de conférences à Rio et Porto Alegre. Dans cette université, cette même
année, Fernand Braudel enseigne l’histoire, Claude Levy-Strauss dispense la
sociologie (ethnologie) et effectue ses premières expéditions ethnographiques
dans ce pays (Lefèvre, 1993, 28-30).
Après la guerre, les articles de François Perroux sur l'effet de domination
(théorique et appliqué) annoncent ses publications ultérieures sur le
développement.
Le développement est défini par François Perroux (1972, 1 648) comme « Le
changement des structures mentales et sociales qui favorisent l’entraînement
mutuel de l’appareil de production et de la population au service de cette
dernière ». Dès lors, « [il] suppose le déploiement de l’activité des hommes à
l’égard des hommes par l’échange de biens ou services et par l’échange
d’informations et de symboles. Dans l’ordre économique, il est saisi à trois
niveaux :
- l’articulation des parties dans un tout. Les parties sont des sous-ensembles
structurés.
- l’action et la réaction des secteurs entre eux, directement ou indirectement,
qui n’est autre que la dialectique des structures. […] Les structures
économiques sont étroitement liées aux structures mentales et aux structures
sociales des groupes dans la société organisée : entre les premières et les
secondes, les interactions sont réciproques.
- les ressources humaines, sous toutes leurs formes, ont quelque chance de
gagner en efficacité et en qualité dans les structurations évolutives » (Perroux,
1981, 50-51).
Le développement doit être à la fois global, endogène et intégré, ces trois
dimensions étant étroitement interdépendantes :
« 1. Il s’agit de s’émanciper des contraintes du marché intérieur et extérieur
autant qu’il faut pour valoriser les hommes ; c’est la dialectique des besoins
fondamentaux et du pouvoir d’achat.

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 23

2. Il s’agit de réduire les emprises de structures imposées par les puissances et


de trouver les points d’insertion dans les réseaux de l’économie mondiale ;
c’est la dialectique de l’indépendance et de la coopération.
3. Il s’agit de trouver une articulation optimum des industries et des
agricultures ; c’est la dialectique des structures économiques intérieures et
extérieures » (Perroux, 1981, 164).

François Perroux distingue le développement, de la croissance, des progrès et


du progrès (1969, 279). Il distingue précisément les périodes de
développement des périodes de croissance où l’accélération ou le
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ralentissement du simple taux d’accroissement du produit global suffit. Il
propose des outils pour mieux analyser ce développement (Perroux, 1991 et
1958). Pour l’économiste, le développement est la combinaison des
changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire
croître, cumulativement et durablement, son produit réel global. Le
développement a pour fonctions fondamentales d’augmenter le produit, de le
répartir pour les besoins de base, d’élever les rendements physiques et
humains et d’abaisser les coûts matériels et humains.

Encadré 2 : Développement, structures, secteurs et effets d’entraînement


Le développement d’une économie dans une société, consiste en une
dialectique des sous-ensembles constituants, branches ou secteurs (…).
Un secteur est un sous-ensemble structuré, le mot structure désigne des
proportions et des relations entre les parties et les éléments constituants le
secteur qui excluent l’arrangement indifférent. Les secteurs sont structurés, en
outre, par le fait qu’ils contiennent des capitaux fixes et des organisations : les
capitaux fixes ne sont ni parfaitement divisibles ni parfaitement plastiques
sous l’action des prix ; les organisations, qui sont des hiérarchies d’agents et
d’activités, comportent en chaque cas un coefficient d’inertie ; sous l’action
des prix, elles ne changent pas sans délais et sans coûts. L’économie
observable et sur laquelle a prise un programme opérationnel, est un ensemble
hétérogène – tout à l’opposé de l’espace homogène de concurrence complète
privilégié par les néo-classiques.
Cet ensemble essentiellement hétérogène n’est qu’imparfaitement malléable
sous l’action des prix et, par conséquent, ne peut être confié à la seule
régulation par le marché. On doute que, naguère, les prix aient jamais suffi à
modeler les structures ; on sait aujourd’hui par des observations globales ou
spécialisées que, partout, l’action intentionnelle sur les structures est conduite
pour les adapter aux prix.
Comme les éléments, individus et micro-unités, les secteurs sont différents les
uns des autres et inégaux entre eux, sous le rapport des ressources, des
pouvoirs et de l’information, dans un champ d’observation choisi.

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


24 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

De là que s’établissent, entre eux, des actions et des réactions qui sont soit
compensées, soit non compensées, avec un résultat net qui, s’il est positif,
peut être appelé effet d’entraînement, puisque ce terme s’est répandu et devient
d’un usage courant dans les documents scientifiques ou dans les programmes
et plans.
Un entraînement global est constaté quand, pendant une période, le taux de
croissance d’un secteur B est fonction du taux de croissance d’un secteur A. »
Perroux, 1980, Mondes en développement, 229-230.

Encadré 3 : Développement, systèmes, articulation et acteurs


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« La notion de développement, il y a quelques trente ans, était étrangère et
même suspecte aux économistes. Tout fiers d’avoir reçu la leçon de J. M.
Keynes, ils s’attachaient à la croissance ; l’accroissement soutenu du produit
réel leur paraissait calculable avec une approximation satisfaisante et rendu à
peu près intelligible par la combinaison d’agrégats parmi lesquels, d’abord,
l’investissement. (…)
Les curiosités, désormais réorientées, furent stimulées par les crises des
systèmes (capitalisme-socialisme) qui se présentaient, rhétoriquement,
comme irrémédiablement opposées. L’économie de marché implique la
décentralisation des décisions ; elle est menacée par la dimension et la
concentration des unités : mal dont souffre précisément l’Union soviétique et
qu’elle tente de réduire. Le marché reçoit, pour une grande part, sa forme et
ses effets de la société où il fonctionne : bien qu’on y ait beaucoup recours,
partout, on n’a trouvé nulle part la recette de son fonctionnement pleinement
satisfaisant. Le pouvoir exercé, au moyen du capital, confié soit à des
capitalistes soit à certains fonctionnaires d’un parti unique, soulève des
contestations et exige des limites.
Ne semble-t-il pas qu’il faille approfondir l’enquête ? Quel que soit le système,
l’articulation des parties par les flux et les prix importe extrêmement, tout
autant, peut-être davantage, l’aménagement des flux d’informations qui
commandent la communication entre les hommes. Partout, les asymétries et
les dépendances injustifiées suscitent des rebelles. Partout, le gaspillage des
hommes, détruits ou amoindris, mieux connu qu’autrefois, excite une
irritation croissante.
Les conditions de moindre développement sont universelles ; aucun pays
n’est en droit de se dire développé pleinement. Parce que l’œuvre de l’homme
et l’homme même sont en jeu, le développement n’a pas de terme assignable
et prédéterminé.
Comment cette redécouverte de l’homme sous la pression des faits s’opère-t-
elle ? Et qu’est ce développement pour lequel l’histoire semble travailler ?
Évidemment, il renvoie aux structures mentales et sociales des populations :
il comporte aussi un entraînement réciproques des agents par l’appareil de
production et de l’appareil de production par les agents ; il oblige, en fin

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 25

d’analyse, à prendre en compte une certaine finalité, malgré les confusions


auxquelles ce concept a donné lieu et l’emploi ambigu qu’on en a fait. Si
l’ « automatisme » des prix et des quantités ne suffit pas, il reste aux agents
quelques choses à concevoir et à accomplir ; ils ont des objectifs ; pour les
classer et les hiérarchiser, quel autre recours qu’un système de valeurs ? »
Perroux, 1975b, Mondes en développement, 191-192.

2. DÉVELOPPEMENT, ÉCONOMIE ET CRÉATION


COLLECTIVE
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L’économie est ainsi le fait d’agents actifs inégalement dotés de capacités au
changement et possédant des pouvoirs asymétriques ; animés d’un projet, ces
agents interviennent au sein de structures dont ils subissent les limites mais
aussi au sein de groupes eux-mêmes capables d’un projet collectif : cette
dynamique rend les agents capables de se transformer dans un processus de
création collective (Destanne de Bernis, 1978).
Pour François Perroux, le développement doit être conscient et réciproque et
dépasser l’économie marchande ; les formations ne peuvent être confiées aux
automatismes du marché car la technique moderne impose une unité de
grande taille et concentrée et les marchés sont imparfaits et impurs. Dès lors
le fonctionnement des marchés est à arbitrer. De même les croissances sont
nationales et ce sont les croissances des plus forts et puissants qui imposent
aux autres nations leur propre politique de croissance « à moins que des
arbitrages n’existent » (Perroux, 1969, 207) : ces arbitrages se prononcent au
nom de l’intérêt général et du bien commun qui se forment dans des
institutions permettant de changer les conflits en dialogues sociaux.

Encadré 4 : Développement et économie de marché


« Le développement renvoie aux structures, particulièrement aux structures
sociales et mentales ; sous ses formes les plus efficaces, il consiste en un
entraînement, réciproque et cumulatif, des populations par l’appareil de
production et de l’appareil de production par les populations : les goûts des
consommateurs et des producteurs s’étendent et, s’affinant, requièrent un
appareil de production plus puissant et plus complexe : réciproquement, cet
appareil, amélioré, exige des travailleurs et des cadres plus compétents et plus
capables, c’est-à-dire mieux formés. D’où la conséquence qu’il n’y a point de
développement économique sans développement social et culturel, et
réciproquement.
En rigueur stricte, la logique de l’économie de marché et la logique de l’économie de
développement ne sont pas seulement différentes ; livrées à elles-mêmes, elles
sont contradictoires. Mais l’histoire n’obéit pas à une logique d’économie
pure. Un domaine de compatibilité est donc prospecté entre marché et

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


26 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

développement ou disons, en simplifiant beaucoup, entre les intérêts privés


et l’intérêt public (en ce cas : l’intérêt mondial). Cette recherche allie les
opérations privées aux opérations publiques et fait appel à l’intermédiation
d’Organisations telles que le Fonds Monétaire et la Banque Mondiale. Ce sont
des formes de l’économie mixte (mixed economy), depuis longtemps pratiquées
et que les séquelles de la crise (1970-1974, puis redépart en 1976, puis
fléchissement) rendent urgentes, si difficiles qu’elles soient. Personne, en
effet, ne nie qu’il faut éviter la mixture economy (Assar Lindbeck), c’est-à-dire
un état où économie de marché et économie de développement ont perdu
chacune sa loi, sans trouver une norme de coordination). »
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Perroux, 1977a, Mondes en développement, 637-638.

Dans « L’Économie du XXe siècle », François Perroux critique le caractère


implicitement normatif des catégories de l’économie néo-classique, le marché
comme seule forme de relation économique et l’équilibre. Il démontre le
caractère limité des modèles formels de croissance traditionnels : ainsi, une
liste des caractéristiques du sous-développement pourrait être dressée mais
ces éléments ont à être organisés, articulés les uns aux autres. Le
fonctionnement de l’économie démontre en effet que le développement est
un ensemble de forces et ce sont précisément ces forces que ne reprennent
pas les modèles de croissance traditionnels. L’économiste explique ainsi que
ces modèles procurent un exemple d’une pensée économique,
pédagogiquement cohérente, mais qui se démystifie au contact du
développement tel qu’il est historiquement expérimenté. Ces modèles
considèrent comme données les tendances longues dans la population, le
progrès technique ou les institutions, alors que leurs transformations
participent à une dynamique globale. Dans ce contexte, les progrès techniques
sont stimulés par des institutions qui forment les entrepreneurs et les cadres
et répandent les recettes de productivité en les adaptant au milieu.
Le développement se base en réalité sur le repérage et la mise en œuvre des
ressources latentes ou potentielles, qui ne sont pas encore connues. Il se
constitue ensuite par le déclenchement et l’entretien de processus cumulatifs,
de liens, de compatibilités entre les projets des divers groupes sociaux
présents.

Encadré 5 : Rénovation de la théorie de l’équilibre économique général et


unités transnationales (U.T.N.)
« L’un des organismes les plus puissants et complexes de l’économie du
second vingtième siècle, l’U.T.N., procure une occasion privilégiée, par les
conditions de son apparition et par ses effets, d’éprouver la théorie de
l’équilibre général qu’aucune pensée économique cohérente ne peut éviter.
Telle qu’on persiste imperturbablement, à l’enseigner, cette théorie est
dépassée.

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 27

Par contraste, des notions et des concepts dont nous sommes responsables,
tels que ceux d’unité active, de macro-unité, d’effets asymétriques et d’emprise de structure
sont incontestablement féconds. Ils se mettent en place dans une théorie
générale des équilibrations, des actions et réactions des agents, des unités et de
leurs groupes capables inégalement de modifier leur milieu ; l’équilibre devient,
alors, une position limite où, sous la contrainte de structures intercompatibles,
les énergies de changements sont sensiblement égales à zéro : ce n’est pas un
état de cosatisfaction universelle, mais une situation où les rapports d’échange
se combinent toujours à des rapports de force. »
Perroux, 1975a, Mondes en développement, 671-672.
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Encadré 6 : Des pôles de développement à l’intégration mondiale
« Les plans économiques des grandes entreprises et des pouvoirs publics
embrassent un réseau de relations bien plus large que la nation, le
rayonnement polarisé de puissants pôles de croissance est supranational et,
enfin, une nation ne peut être réduite à un marché homogène.
Ce conflit entre espace politique et espace économique a des conséquences
étendues. La théorie économique courante du commerce international
camoufle cependant ce conflit lorsqu’elle présente le commerce international
comme étant un trafic entre États souverains et égaux. Dans Pôles de
Développement ou Nations ?, F. Perroux montre comment les pays possédant de
grands pôles de développement qui ont une influence supranationale,
exercent une sorte d’impérialisme structurel sur d’autres pays qui dépendent
de ces pôles de développemt. F. Perroux estime, en conséquence, nécessaires
des formes nouvelles d’intégration mondiale en fonction d’un contrôle
commun sur les pôles de développement supranationaux ».
Bouckaert, 1973, Mondes en développement, 179.

2.1 Pouvoir et économie


François Perroux (ré)introduit le pouvoir dans l’analyse économique. Les
questions à se poser sont alors : quelles sont les forces en œuvre, leur
puissance relative, leurs interférences, les processus d’entraînement qu’elles
peuvent engendrer, les risques de tensions et les moyens de les corriger. Il
souligne la fécondité économique du changement des institutions, c’est-à-dire
la nécessité de prendre en compte les règles juridiques, sociales, morales, des
moyens de production, règles qui sont non des données mais des variables.
L’économiste rappelle que ce qui est progrès pour les uns peut être un coût
pour les autres. L’ensemble des nations est composé d’îlots de croissance
économique, entourés d’espaces économiques vides ou stagnants. Il met en
lumière les conséquences fondamentales de la présence d’économies
nationales et d’entreprises dominantes dans l’économie moderne. Il interroge
aussi la coopération en distinguant ce qu’il nomme le pseudo-don – le don

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28 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

d’un groupe dont la finalité sociale est de procurer un avantage économique


au donateur, au donataire et à de tierces parties –, du don, où la finalité sociale
correspond au service d’autrui, au désir de donner.
Il souligne encore l’illusion de la correspondance des espaces politiques et des
espaces économiques et humains : il s’avère en effet commode de distinguer
les aspects intérieurs et extérieurs des politiques et des décisions mais
l’interdépendance avec le reste du monde est incontournable.

2.2 Bases et pôles de développement, effets d’agglomération


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La croissance et le développement des territoires et de leurs populations
s’obtiennent, pour François Perroux, par l’aménagement conscient du milieu
de propagation des effets de pôles. En effet, la croissance n’est pas partout,
elle se manifeste en ces points spécifiques que sont les pôles, et seulement si
les effets externes qu’ils suscitent sont initiés.
Un pôle de développement se définit comme une unité économique motrice ou un
ensemble formé par de telles unités, une entreprise, une industrie, une
combinaison d’industries. Ce pôle exerce sur son environnement des effets
d’entraînement, d’attraction, de diffusion, d’agglomération, de jonction, par
les prix, par les flux, par l’information.
Les effets d’agglomération rassemblent des activités complémentaires qui suscitent
des occasions cumulatives de gains et de coûts en un lieu et les effets de
jonction interviennent entre les unités agglomérées, grâce aux moyens de
transport et de communication, ce qui élargit, entre autres, le champ des
possibles des producteurs locaux.
La grande entreprise ou l’industrie est dite motrice si, dans un espace
économique et social déterminé, la résultante de tous les efforts déployés est
positive. Pour ce faire, elle se doit de réinvestir sur place une partie de ses
profits et de contribuer ainsi aux développements techniques et humains. En
effet, le pôle implanté distribue des salaires et des revenus monétaires
additionnels mais il peut le faire sans accroître nécessairement la production
locale des biens de consommation : il peut déplacer la main-d’œuvre et la
séparer de ses unités originaires sans lui procurer nécessairement un nouvel
encadrement social, accumuler en un lieu investissement, innovation
technique et économique sans en procurer forcément l’avantage à d’autres
lieux, voire en retardant la croissance de ces autres lieux.
Cette unité motrice ne doit pas être confondue avec le lieu des centres
décisionnels : ceux-ci – dans les pays en développement – dépendent souvent
de groupes économiques ou financiers agissant de concert avec les pouvoirs
publics autochtones ou extérieurs. Les décisions prises dans ces centres
concernant les pôles commandent le développement des territoires et de leurs
populations

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 29

2.3 La créativité comme fondement du développement


économique
Encadré 7 : Création collective et dynamique socio-économique
L’innovation créatrice comme base du développement économique n’est
possible au XXè siècle qu’en tant que créativité organisée, socialement et
techniquement, à différentes échelles et, en fin de compte, à l’échelle
mondiale. (…) Les phénomènes économiques sont toujours situés à
l’intérieur d’un contexte social et historique. Les inégalités structurelles et les
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rapports de forces, minimisés par le modèle de concurrence néo-classique,
deviennent chez F. Perroux des variables décisives, pour l’explication de la
dynamique économique. La solution du problème de la rareté, nœud de
l’activité économique, est vue à la lumière de la lutte et de la coopération, de
la lutte-concours, entre groupes inégaux, dans le dessein de posséder et
d’employer les biens rares. (…) Selon F. Perroux, la dynamique socio-
économique procède de la créaion collective dans laquelle par le conflit et par
le dialogue entre groupes sociaux (macro-agents), l’on cherche à tâtons un
développement moins antagonique de la richesse. Le développement de la
société visé par F. Perroux est celui d’une croissance vers une société de
participation dans laquelle les objectifs du développement sont déterminés
non par l’un ou l’autre groupe de puissance, non par l’État, non par les
technocrates, mais bien entre les groupes sociaux, sur la base d’une
information objective et sous la supervision de l’autorité publique. C’est en
fonction de ce développement que F. Perroux s’emploie à analyser
l’irrationalité et la rationalité de l’Économie. D’une part ce qu’il veut c’est
démasquer, comme irrationnel et en opposition avec le développement
fondamental à long terme, toute tentative de rationaliser l’économie en
fonction des intérêts de l’un ou l’autre groupe particulier de puissance. D’autre
part, ses analyses tendent à montrer la rationalité d’une économie qui est
orientée vers le développement effectif de chaque homme et de tout l’homme
(l’économie de l’homme). Selon F. Perroux, l’économie du XXè siècle n’est
possible qu’en tant qu’économie fonctionnelle au service de l’homme.
Bouckaert, 1973, Mondes en développement, 167-168.

2.4 Les réalités du XXe siècle


« L’Économie du XXe siècle », publié en 1969, décrit une croissance et un
développement non uniformément répartis ni dans les vieux pays ni dans les
pays dits sous-développés. François Perroux explique que la situation des pays
économiquement sous-développés démontre que les quasi-mécanismes des
croissances sont le fruit d’institutions et d’habitudes sociales. Il souligne que
les régions à croissance et développement accélérés devraient aider les régions
moins favorisées.

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


30 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

Le ressort national reste puissant mais il ne joue que grâce à des moyens
extérieurs qui doivent être acquis par voie de négociation. Le contrôle du
déséquilibre extérieur est, quant à lui, facilité par la constitution d’ensembles
plurinationaux, tels que des unions économiques, qui peuvent communiquer
les uns avec les autres et avec le reste du monde.
L’économie du développement permet de proposer une politique du
développement réciproque entre pays européens et pays africains. Elle repose,
d’une part, sur des réseaux de pôles de développement africains, européens et
mondiaux dont le contenu et le tracé doivent être décidés et mis en œuvre
avec les républiques africaines ; elle s’appuie, d’autre part, sur la constitution
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de régions-relais en Afrique et en Europe, des régions transnationales qui
regroupent les nations qui ont des intérêts communs en matière d’échanges
commerciaux ou monétaires, d’investissements et d’échanges d’informations.
Elle inclut, enfin, l’incorporation de secteurs modernes qui ne peuvent plus
être des corps étrangers croissant aux dépens de l’environnement immédiat.
Le progrès économique recherché par les pays dits en voie de développement
est à l’opposé d’un préfabriqué : c’est l’expérimentation sociale de chaque
nation qui en définit ses objectifs et ses modalités, intégrant le projet « des
élites autochtones et locales qui peuvent seules inventer les temps sociaux, les
rythmes et les risques sociologiquement tolérables » (Perroux, 1969, 287).

3. UN SYSTÈME COMPLEXE ET UNE ÉCONOMIE


HUMAINE

Comme le soulignent Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (1978), François


Perroux décrit la vie économique en termes de chevauchements, de heurts,
de rivalités, d’effets d’amplification ou de couplages et ce sont ces effets
dynamiques qui décrivent les phénomènes de croissance des espaces
économiques. Les systèmes que constituent ces économies ne peuvent être
considérés comme isolés ou fermés ; ils sont en constante relation avec les
régions environnantes et perpétuellement éloignés d’un équilibre théorique.
François Perroux distingue, en outre, les périodes de développement
économique qui vont impliquer des transformations dans les comportements
et les institutions des périodes de croissance qui impliquent le seul
accroissement du produit global (Hugon, 2007).
Cette perception de la complexité de l’économie empêche une mesure
quantitative réductrice du développement. Dès lors, François Perroux
dénonce le mythe du chiffre unique et souligne le caractère absurde des
mesures destinées à amener les décideurs à se fier à la mécanique de
statistiques simples.
Plus précisément, l’économie renvoie à un système humain, où l’acteur,
traditionnel ou moderne, agit. Elle s’enracine dans les dynamiques menées par

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 31

des groupes d’hommes à la poursuite active d’objectifs. L’homme n’est pas


atomisé ; il est doté d’un projet individuel et collectif ; il est capable de
construire et de restructurer l’espace économique dans lequel il se situe.

Encadré 8 : Le développement de l’homme


« Le développement des personnes est le fait des personnes elles-mêmes ; pas
une qui puisse se décharger sur quiconque du soin de son existence humanisée
et de sa propre expansion. Cet impératif est perçu dans beaucoup de cultures
et encouragé par un grand nombre de pensées religieuses. Mais sur un tout
autre plan, celui de l’observation empirique et de l’histoire, on constate que
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l’activité personnelle constitue le ressort premier et le critère suprême de tout
développement. Les paysanneries traditionnelles, les populations liées à leur
sol sont dotées d’énergies issues des profondeurs du passé ancestral
qu’aucune action extérieure n’a pouvoir de détruire tout-à-fait. (…)
Nous n’adhérons aucunement au mythe du « bon paysan » ; nous évoquons
seulement la résistance spécifique des valeurs culturelles et traditionnelles des
populations qui, en contact direct avec la nature, sont vouées à l’effort
quotidien pour la transformer selon les besoins et les aspirations de l’homme.
Quand on accepte, à propos des populations des PVD, l’idée que le paysan
fait la nation, il faut éviter de transposer une expérience européenne. Mais
c’est un fait massif et irrécusable : les jeunes nations, compte tenu de leur
situation présente, ne se consolideront pas sans intégrer par une économie et
une politique renouvelées leurs producteurs agricoles et leurs sociétés rurales.
C’est l’impératif social et psycho-sociologique d’une politique de
développement appliquée à la dialectique industrie-agriculture. »
Perroux, 1980, Mondes en développement, 242.

Encadré 9 : Le plein développement de la ressource humaine « produit net


ou consommation de l’homme par l’homme » ?
« Un nouveau paradigme.
En première approximation et au départ, il s’énonce : « l’économie de tout
l’homme et de tous les hommes ».
De tout homme : c’est-à-dire de l’agent multidimensionnel ; ce n’est pas simplifier
l’homme dans un dessein scientifique, c’est le détruire, que de le confondre
avec l’homme client et l’homme vendeur ou de supposer que le gain mercantile
est l’unique mobile économiquement fécond.
De tous les hommes : si un seul n’est pas pris explicitement en compte, c’est un
manque à gagner et l’homme de science doit constater qu’il ne sait pas, alors,
calculer le maximum maximorum des résultats de la combinaison de tous les
inputs et de tous les outputs.
Le paradigme nouveau nous lance dans la recherche de l’organisation de la
totalité des agents au service de la totalité des agents, par contraste avec la
domination du plus grand nombre par quelques-uns, dans une nation et dans

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


32 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

le monde entier. Si un seul agent est privé de la capacité inhérente à sa nature


générique qui est de choisir des objectifs subsumés par une finalité,
l’organisation est suboptimale. Ni le marché anonyme et prétendument
neutre, ni le verdict d’un groupe de commandement, ne peuvent faire oublier
pour quelque agent que ce soit sa capacité de choix conscients.
La biologie généralisée et l’écologie humaine aident ensemble au dépaysement
nécessaire et à l’offensive contre quelques lenteurs de l’économie standard ;
ces discipline ne se substituent clairement pas à l’économie dont le rôle
spécifique est de dégager la rationalité pour la transformation de l’homme par
l’homme en vue du développement commun, par l’emploi des choses
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comptabilisables.
L’économie tend à surmonter, par le calcul, les raretés naturelles et sociales.
Ce qu’on nomme calcul économique dans l’économie standard est une
opération quantifiée au bénéfice immédiat de quelques-uns ; elle est
contestable scientifiquement parce qu’elle choisit étroitement ses variables et
ses algorithmes.
Elle se trompe dans ses calculs et nous trompe par eux ; c’est au nom de la
science ouverte que l’on doit scruter ses comptes. Les comptes, tels qu’ils sont
dressés aujourd’hui sont le lieu des erreurs de l’économie standard et des
chances de l’économie plus scientifique.
Le mouvement de l’histoire et celui de la science nous invitent à compter mieux.
Est-il possible de le nier après examen de l’infidélité des compte, des
compromis et des exigences du paradigme ? »
Perroux, 1974, Mondes en développement, 37.

Les relations économiques qui lient les agents concernent donc, certes, des
relations marchandes mais aussi des contraintes, privées et publiques, du don
et du pseudo-don. L’étude du marché lui-même inclut la prise en compte de
pratiques hors marché, de relations asymétriques, de dominances. Sont remis
en lumière les phénomènes non mercantiles, les contraintes politiques ou
publiques, les actions et les représentations (Maréchal, 2003). Dans un article
sur « Le concept d’acteur du développement chez les pionniers du développement : Albert
Otto Hirschman et François Perroux » Hugon (2003) montre la place déterminante
prise par les acteurs chez ces deux fondateurs de l’économie du
développement.

Encadré 10 : Le rôle central des acteurs du développement


« La conception de Perroux et celle de Hirschman s’articulent autour d’acteurs,
agents économiques différents les uns des autres, dotés de pouvoirs inégaux,
capables de modifier leur environnement matériel et humain par l’énergie de
changement qu’ils développent à travers leurs décisions (macro, meso, micro)
et qui se traduisent chez Perroux par des luttes/concours et par des
conflits/coopérations entre "unités actives", générateurs de déséquilibres

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 33

permanents. Perroux et Hirschman prennent en compte la pluralité des


mobiles des agents, les passions (amour, cruauté) et pas seulement les intérêts,
les conflits et pas seulement les concours. Ils visent à dépasser l’opposition
entre le monde froid du calcul et des intérêts et le monde chaud de
l’affectivité, des sentiments et du don. Ils refusent à la fois l’individu
"hypersocialisé", l’homo oeconomicus ou l’acteur stratège agissant en fonction
d’une rationalité limitée. Ils se situent davantage dans la tradition de M. Weber
en supposant un acteur engagé au nom de valeurs et combinant des actions
traditionnelles, affectives et rationnelles. (…)
Trois principes d’économicité peuvent être définis : l’effet bénéfique
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objectivement permettant aux agents de savoir ce qui est bon pour eux ;
l’exclusion de toute destruction de services et de biens produits par les
cultures et/ou dons de la nature, propres à des effets bénéfiques pour les êtres
humains, le plein développement multidimensionnel de chaque être humain.
Ces trois principes ont été réactualisés notamment par l’UNESCO dans son
concept de développement humain durable et partagé. Le respect de ces trois
principes d’économicité exige de la part des acteurs de la vie économique –
les gouvernements des États/nations, le monde des affaires en général et les
sociétés transnationales en particulier, les sociétés civiles, les organisations
non gouvernementales, les organisations intergouvernementales à vocation
mondiale ou régionale, les médias – la promotion d’une éthique de
responsabilité et de solidarité vis-à-vis des générations actuelles et futures »
Hugon, 2003, Mondes en développement, 8-9.

Déjà, en 1969, François Perroux interroge la relation qui unit la société et la


nature. Même plus, il anticipe la notion de développement durable en mettant
en exergue que, partout, les hommes ont à être attentifs « au bien des pères
comme à un viatique irremplaçable qui pour être utilisé, enrichi, doit être
d’abord transmis », alors qu’autrefois « sa sauvegarde fut longtemps assurée
sur un territoire borné, de père en fils, [où]on essayait d’y protéger la vie
contre l’hostilité de la nature ou celle d’autres hommes » (Perroux, 1969, 208).

4. DU DÉVELOPPEMENT AUX « MONDES EN


DÉVELOPPEMENT » : L’ACTUALITÉ DE LA
PENSÉE DE FRANÇOIS PERROUX

En 1973, sous la direction de François Perroux, le premier numéro de la revue


présentait en introduction son orientation éditoriale. Celle-ci justifiait la
formulation du titre, dans le choix du vocable Mondes, dont « le pluriel n'est
pas de hasard ».

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


34 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

Encadré 11 : Des Mondes en développement


« (Le pluriel de) MONDES invite à distinguer de vastes régions qui
composent la planète et dont les originalités spécifiques sont fâcheusement
abolies par l'expression de Tiers-Monde, répétée plus souvent qu'elle n'est
comprise. Un troisième terme, ne se définit-il pas par référence à deux autres
? Or, si l'on cherche ceux par rapport auxquels le troisième nous est proposé,
on éprouve quelque embarras. Que le lecteur se livre à ces essais en
considérant : Capitalisme et Communisme, Ancien Monde et Nouveau
Monde, Monde de l'Est et Monde de l'Ouest, monde industrialisé et monde
sans industrie.
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Le vrai est que des forces scientifiques, techniques, industrielles aident à
réaliser éventuellement une progression dont ont rêvé philosophes et
hommes de religion, dès que la raison s'est affirmée universelle et que l'espoir
d'un salut de l'humanité entière a fait battre le cœur des meilleurs serviteurs
de l’espèce.
Les courants impétueux qui favorisent le développement des mondes,
conspirent à une certaine unification du monde.
L'inégal développement des parties du monde promet une moindre inégalité
en même temps que l'émergence d'inégalités nouvelles, justifiées celles-là par
la capacité de produire et de donner un sens à la production ».
M. D. 1973, Mondes en développement, n° 1, 10.

En 1973, année consécutive à la publication du rapport Meadows sur une


remise en cause de la croissance par rapport aux contraintes écologiques et
environnementales et marquée par le premier choc pétrolier remettant en
cause l’organisation économique et, pour une part, géopolitique mondiale,
une recherche de typologie permettant d’appréhender un nouvel ordre
économique international est apparue.

Encadré 12 : Une typologie des mondes en développement


« Les pays sous-développés sont si différents qu’on souhaite une typologie
analytique de leurs familles ; elle éclairerait un peu les classements tout
provisoires par niveaux du revenu réel moyen, dont on sait qu’ils sont opaques
et contiennent fort peu d’information utilisable.
Les trois caractères structuraux du sous-développement, rencontrés dans des
combinaisons et à des degrés variés sont :
1 ° L’inarticulation ou l’imparfaite articulation des flux de marchandises, de
services et d’information ;
2 ° La « dépendance » à l’égard de l’extérieur, mieux, la domination exercée
par l’extérieur et subie sous des formes et avec des intensités variables par le
pays sous-développé ;

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


François Perroux : du développement aux Mondes en développement 35

3 ° La mise en valeur économique et sociale insuffisante de la ressource


humaine, de l’homme considéré comme un agent, un « actant » capable de
modifier les choses et les autres hommes.
Autant de conditions qui, très clairement, placent le pays II, « sous-
développé » à l’égard du pays I, « développé » dans une situation telle que,
pour un sous-ensemble dont la dimension et la structure doivent être
déterminées dans chaque cas, le prix peut être imposé par le pays I, en même
temps qu’une dimension et une structure de l’importation dans le pays II.
Les exemples historiques abondent, même quand on décide, par souci de
méthode, d’exclure les cas de colonisation de droit ou de fait. »
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Perroux, 1976, Mondes en développement, 846.

Encadré 13 : Vers un ordre international nouveau


« L’étude du sous-développement, en dépit de résistances obstinées, s’est
étendue et approfondie. Il est devenu clair que les classements statistiques
d’après le revenu réel moyen sont décevants. La désignation même : Tiers-
Monde, trahit une paresse d’esprit et un goût pour le bon gros slogan qui n’est
pas du meilleur journalisme. Une hypocrisie, inconsciente parfois, perce dans
les conseils d’experts prodigués aux pays moins développés pour qu’ils
sacrifient leurs ressources en hommes ou se convertissent à l’économie
capitaliste en en acceptant et en appliquant, sans faillir, le principe de
solvabilité.
Que de temps perdu ! Face à des tâches urgentes. Il faudrait tresser une
typologie opérationnelle des pays moins développés selon l’insuffisance de
l’articulation de leur économie (réseaux des prix, des flux, de l’information),
d’après les formes et l’intensité de la domination qui leur est imposée de
l’extérieur, et compte tenu des gaspillages variés des ressources humaines
auxquels ils sont exposés (excès ou insuffisance de population par rapport aux
ressources locales, par exemple). »
Perroux, 1977b, Mondes en développement, 417-418.

Au fil des décennies, nombre de recherches et de publications ont montré,


par leur objet, comment, sur diverses thématiques, notamment liées au
développement de l’homme et des nations, François Perroux avait fait œuvre
de précuseur, comme en témoigne, par exemple, ces contributions : « Le
concept d’acteur du développement chez les pionniers du développement : Albert Otto
Hirschman et François Perroux » (Hugon, 2003, Mondes en développement), « Pour une
économie au service de l’homme : François Perroux et Amartya Sen, deux auteurs en quête
du concept de développement ) (Gérardin et Poirot, 2005), « L’économie de la ressource
humaine : lectures croisées de François Perroux et de Samuel Pisar » (Denoël, 2005),
« Polanyi et Perroux : le socialisme démocratique en question » (Constantinou, 2014),
« Développement, créativité et création collective : parallèles entre la pensée de Perroux et
celle de Furtado » (Britto et Mendes Cunha, 2014).

Mondes en Développement Vol.50-2022/3-4 n°199-200


36 Hubert GÉRARDIN et Fabienne LELOUP

CONCLUSION

François Perroux a marqué l’économie et, en particulier, l’économie du


développement. Ses contributions croisent la philosophie et les fondements
de la revue dont il a été le fondateur : ainsi, souhaitait-il non seulement
comprendre la construction du système-économie mais aussi la façon
d’appréhender le développement dans son lien indissociable au réel. Qu’il
s’agisse de l’importance d’une économie politique appliquée, de la démarche
pluridisciplinaire associant entre autres principes économiques, politiques
publiques et dynamiques d’acteurs, de la nécessaire utilisation critique des
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données ou encore du profond humanisme de son œuvre, François Perroux
révèle donc dans ses décennies de recherche les fondements que la revue a
essayé de continuer à diffuser depuis 200 numéros, cette revue qui
« s’intéresse aux différents modes et trajectoires de développement des pays
dans le monde, selon des valeurs humaines, économiques, sectorielles et
techniques, financières. Une attention particulière [étant] accordée aux enjeux
institutionnels et de la société civile dans une perspective de développement
durable.” (site de Mondes en développement)

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