Pensée politique de Paul Ricœur
Pensée politique de Paul Ricœur
1. Voir Ricœur P., « Le paradoxe politique », 1957, repris dans Histoire et vérité, Paris,
Points/Le Seuil, 2001 [1955, 1964, 1967], p. 294-321.
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Ricœur politique
2. Parmi lesquels on peut citer à titre principal Abel O., Paul Ricœur. La promesse et la
règle, Paris, Michalon, 1996 ; Mongin O., Paul Ricœur, Paris, Le Seuil, 1994 ; Michel J.,
Paul Ricœur, une philosophie de l’agir humain, Paris, Cerf, 2006.
3. V oir par exemple la contribution de Portier P., « La question politique », in Porée J.
et Vincent G. (dir.), Paul Ricœur. La pensée en dialogue, Rennes, PUR, 2010.
4. Voir Dosse F., Paul Ricœur (1913-2005). Les sens d’une vie, Paris, La Découverte, 2008
[1997].
5. Voir Châtelet F., Duhamel O. et Pisier E., Dictionnaires des œuvres politiques, Paris,
PUF, 2001 [1986] ; Pisier E., Châtelet F., Duhamel O., Bouretz P., Colas D. et
Guillarme B. (dir.), Histoire des idées politiques, Paris, PUF, 2005 [1982].
6. Voir Daeuerhauer B. P., Paul Ricœur. The Promise and Risk of Politics, Lanham-Boulder-
New York-Oxford, Rowman & Littlefield Publishers Inc., 1998, p. 303.
7. Voir Reagan C. et Stewart D., The Philosophy of Paul Ricœur. An Anthology of His Work,
Boston, Beacon Press, 1978.
8. Voir Simms K., Paul Ricœur, Londres et New York, Routledge, 2003, p. 111-126.
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Introduction
dans une systématique 10. À quoi s’ajoute le fait que Ricœur n’est pas un
philosophe de l’iconoclasme. Par contraste avec une culture française qui
tend à privilégier l’intellectuel en rupture, se porte sur lui un soupçon qui
attribue hâtivement à sa pensée les traits du consensuel et lui reproche une
insuffisante radicalité. Pire : le geste par lequel il relativise l’opposition entre
les Anciens et les Modernes aggrave le malentendu en y ajoutant le grief
d’un conservatisme. Fort opportunément, on a pu faire valoir que Ricœur
s’attache au contraire à construire des ponts entre traditions et que l’origi-
nalité de sa contribution consiste à les articuler, plutôt qu’à s’affirmer en
opposition à elles 11. Pour toutes ces raisons, mais plus encore au nom de
ce qui fait son apport intrinsèque, la tâche s’impose donc qui consiste à
déployer cette pensée politique dans toute son ampleur et dans la singulière
diversité de ses registres.
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Ricœur politique
connaît le même sort que sa pensée politique pour la bonne raison qu’elle
s’y trouve englobée : on ne s’attend pas à l’y trouver. Le concept lui-même,
du reste, apparaît rarement sous sa plume.
On débusquera d’autant moins aisément cette visée qu’à cette première
série de difficultés s’en ajoute une deuxième avec la méthode spécifique
qu’elle adopte en la matière, pour des raisons philosophiques. D’un côté,
en effet, on trouve dès 1949 chez Ricœur l’affirmation selon laquelle une
telle réflexion est assurément nécessaire. C’est le constat selon lequel « nous
n’avons pas encore intégré la terreur à une anthropologie, ni même sérieu-
sement pensé la dimension historique et politique de l’homme », considé-
rations qui s’accompagnent de l’hypothèse que le politique serait « prêt
pour le démoniaque dès qu’il devient l’instance suprême de l’homme » en
s’assimilant au religieux 12. S’y ajoute la considération selon laquelle, si le
nazisme a reçu une solution militaire, il se poursuit pourtant dans l’après-
guerre « d’une façon larvée et souterraine dans la vie politique de toutes
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les nations 13 ». Le propos ne nous semble pas avoir été repris par la suite,
mais on peut y voir surtout le fait d’une pensée qui opte pour faire valoir
les promesses qui sommeillent sous les formes pathologiques du social,
à l’encontre d’un ton oraculaire épris de dramatisation des enjeux. Rien
n’indique, autrement dit, que l’idée même ait été perdue de vue. En corol-
laire, Ricœur appelle de ses voeux une réflexion à la fois éthique et politique
« portée au niveau d’une grande philosophie » à la recherche de « la vérité
sur l’homme, l’état et l’histoire 14 », et forme le souhait qu’elle soit la contri-
bution de l’Allemagne. Mais, d’un autre côté, il manifeste avec constance
de vives réticences à l’égard d’une pensée qui prétendrait expliquer le mal.
« Expliquer le surgissement du mal, n’est-ce pas l’absoudre 15 ? » On peut
considérer que la figure du paradoxe qu’il applique au politique en faisant
de la plus grande rationalité la source même de la plus grande irrationalité
constitue l’issue proposée au projet qui consiste, tout à la fois à penser le
totalitarisme sans prétendre expliquer le surgissement du mal totalitaire.
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil
12. Voir Ricœur P., « La culpabilité allemande », 1949, repris dans Lectures 1, Paris,
Le Seuil, 1991, p. 153.
13. Voir Ricœur P., « La crise de la démocratie et la conscience européenne »,
Christianisme social, no 4, mai 1947, p. 320.
14. Ricœur P., « La culpabilité allemande », op. cit., p. 153.
15. Ricœur P., La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay,
Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 168. Cette idée se prolonge dans la difficulté, au plan
moral d’appréhender le mal absolu, c’est-à-dire le dissemblable à l’état pur qu’est le
totalitarisme. « Il n’y a pas de système du mal ; le mal est à chaque fois l’uniquement
unique. » (Ibid., p. 168.)
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16. Nous rejoignons notamment sur ce point les réflexions de Johann Michel dans
« Le libéralisme de Paul Ricœur à l’épreuve des totalitarismes », Cités, no 33, 2008,
p. 17-30.
17. R
icœur P., « La liberté selon l’espérance », 1968, repris dans Le conflit des interpréta-
tions, Paris, Le Seuil, 1969, p. 414.
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Ces trois axes du, de la et des politiques, qui permettent ainsi de circons-
crire l’objet de cette recherche s’articulent dans une pensée à appréhen-
der fondamentalement comme visée. Les politiques menées ne prennent
sens qu’en référence à la politique, laquelle ne se conçoit qu’en fonction
de la visée qui oriente le politique. Cette approche constitue aussi une
méthode. La préoccupation, à cet égard, doit être d’articuler les plans sans
les confondre et de prémunir le geste de remembrement contre la tenta-
tion du simplisme et du raccourci qui établirait l’unité à trop bon compte.
En politique comme en d’autres domaines, Ricœur se garde de prodiguer
des conseils, pour privilégier plutôt les questions, notamment sous le motif
du « paradoxe ». Ses propositions convergent dans un suspens aporétique
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qui ouvre la perspective sur l’action. Il s’ensuit qu’il n’y a pas à en attendre
une philosophie politique qui prétende à synthèse, projet qui soulèverait
chez lui, non seulement des doutes, mais des craintes. Cela nous conduira
à rapprocher cette réflexion du rythme ternaire de la « petite éthique » de
Soi-même comme un autre qui, en envisageant les moments successifs du téléo-
logique aristotélicien, puis du déontologique kantien, avant de s’inachever
dans la sagesse pratique propre à Ricœur, nous semble procéder, trente ans
plus tard, d’une préoccupation identique à celle qui articulait déjà le, la et
les politiques dans « Le paradoxe politique ».
Ce même article énonce une seconde suggestion de méthode en
abordant dans son prologue la question de ce qu’est penser « l’événe-
ment 20 » : la philosophie doit s’attacher à demeurer ouverte, réceptive à
l’historicité, qui est « la conscience comme contingente 21 ». Cela traduit
un refus de tout esprit de système mais aussi la conviction que la philoso-
phie trouve son objet hors d’elle-même et qu’elle ne tient sa pertinence
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil
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Ricœur politique
sophie est, en effet, la seule manière de ne pas laisser le champ libre aux
positivismes en sciences humaines. Réciproquement, si malgré les critiques
de certains héritiers de Heidegger, il se fait le défenseur d’une anthropo-
logie, c’est pour qu’elle permette de déloger la philosophie politique de
sa posture de repli dans une conception strictement procédurale. « Quelle
espèce d’être doit être l’homme pour qu’il soit capable de décision et donc
d’être aussi un sujet politique 24 ? » à défaut de pouvoir répondre à une telle
question, il n’est pas possible de penser la démocratie en tant que régime
faisant place aux conflits et à la négociation, ni en tant que régime où la
participation à la décision doit être maximale. Plus largement, l’enjeu que
représentent les sciences humaines est d’exprimer les limites qui s’imposent
à l’agir. Détour impératif pour saisir les points de résistance à l’effectua-
tion de la puissance, elles se présentent cependant comme un double défi :
« Celui d’être une condition de possibilité de l’exercice de la puissance en
tant que limite et en même temps un frein à cette action 25. »
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil
22. Mongin O., Paul Ricœur, op. cit., p. 54. Louis Fèvre conclut, quant à lui, sa monogra-
phie sur la pensée de Ricœur sur la thématique d’une « philosophie partenaire des
sciences humaines ». Voir Fèvre L., Penser avec Ricœur. Introduction à la pensée et à l’action
de Paul Ricœur, Lyon, Chronique sociale, 2003, p. 171-183.
23. Ricœur P., « J’attends la Renaissance », entretien avec J. Roman et E. Tassin in
Message J., Roman J. et Tassin E. (dir.), à quoi pensent les philosophes, Paris, Autrement,
1988, p. 179.
24. Ibid., p. 180.
25. Dosse F., « La capabilité à l’épreuve des sciences humaines », in Delacroix C.,
Dosse F. et Garcia P. (dir.), Paul Ricœur et les sciences humaines, Paris, La Découverte,
2007, p. 15.
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31. C
ollectif, états généraux de la philosophie (16 et 17 juin 1979), Paris, Flammarion, 1979,
p. 56-57.
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Introduction
32. Ricœur P., préface de 1955, Histoire et vérité, op. cit., p. 11.
33. I bid., p. 297.
34. I bid., p. 307.
35. R icœur P., Le Juste, Paris, Esprit, 1995, p. 17. Citons aussi : « L’action humaine revêt
sa signification première seulement lorsqu’elle est couronnée par les activités relatives
à la recherche du bon gouvernement, que ce soit celui de la Cité, de la nation ou de
l’humanité. » (In « Langage politique et rhétorique », 1990, repris dans Lectures 1,
p. 161-162.) C’est ce que Ricœur appelle souvent la dimension « architectonique »
du politique (voir « La raison pratique », 1979, repris dans Du texte à l’action, Paris,
Points/Le Seuil, 1998 [1986], p. 282).
36. R icœur P., Histoire et vérité, op. cit., p. 296.
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Certes, ce n’est pas sur le politique que repose, selon Ricœur, la grandeur
humaine, mais sur la poésie : d’où les investigations sur la « création réglée ».
Le poète est à la pointe de cette entreprise d’immortalisation qui consiste à
raconter une histoire et à écrire l’histoire. à la suite d’Homère, d’Hérodote
et de Thucydide, le rôle du poète est de composer une mimesis, « imita-
tion créatrice de l’action prise dans toute sa dimension historique 37 ».
Cependant, « la philosophie ne peut continuer son œuvre de réflexion sur
une parole qui n’est pas la sienne, la parole poétique, que si elle continue
d’entretenir un rapport actif avec la politique, dont elle a la charge 38 ».
Pour autant, cette responsabilité ne consiste pas, on l’a dit, à concevoir des
solutions toutes prêtes à être mises en œuvre face aux situations politiques,
car lesdites solutions s’élaborent en contexte et non depuis une position de
surplomb. Elle doit plutôt s’attacher à clarifier les termes du débat public,
à établir des médiations entre les traditions en présence, et à contribuer à
une éthique de la discussion qui « oblige la force à se mettre au plan du
ISBN 978-2-7535-2786-7 Presses universitaires de Rennes, 2013, [Link]
37. Ricœur P., « Préface à Condition de l’homme moderne », 1983, repris dans Lectures 1,
op. cit., p. 62.
38. C’est le commentaire que donne Ricœur d’un tableau de Rembrandt représen-
tant Aristote contemplant un buste d’Homère et porteur d’un pendentif à l’effigie
d’Alexandre, lors d’un entretien à la RTBF enregistré le 10 mars 1993 et diffusé le
3 novembre 1993, dont la transcription est publiée dans Rue Descartes, hors série,
2006, p. 6-8.
39. Ricœur P., « Quo Vadis ? Un entretien avec Paul Ricœur par Yvanka B. Raynova »,
Labyrinth, vol. 2, hiver 2000.
40. Ricœur P., « La Cité est fondamentalement périssable. Sa survie dépend de nous »,
entretien avec Roger-Pol Droit, in Droit R.-P, La compagnie des contemporains. Rencontres
avec des penseurs d’aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 33. Entretien paru dans
Le Monde daté du 29 octobre 1991.
41. Abel O., Paul Ricœur…, op. cit., p. 12.
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en perspective dans l’histoire et la durée. Car la Cité dont il s’agit est aussi
bien la Cité universaliste grecque que la Cité démocratique bourgeoise issue
du mouvement d’émancipation médiéval, ou que la Cité terrestre en dialec-
tique avec celle de Dieu à travers la question de la souveraineté 42. C’est
cette double dimension à la fois d’appartenance et de mise en perspective
distanciée à travers la réinterprétation des traditions que l’on s’attachera à
déployer.
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Qui plus est, on peut faire l’hypothèse qu’en s’attachant comme à son
habitude à un objet limité, Ricœur le fait sien, en l’occurrence, avec le souci
des plus faibles, auxquels la justice judiciaire est indispensable plus qu’à
tout autre pour faire valoir leurs droits. Sur cette ligne, on rencontre le
principe général du droit selon lequel chacun a droit à être jugé dans la
particularité de son cas, c’est-à-dire dans le respect de ce que sa situation
présente d’unique et d’insubstituable, en foi de quoi toute affaire est sans
précédent. Le juge a donc pour tâche de combiner la norme générale et
impersonnelle qu’est la loi ainsi que la définissent les juristes, et la situation
à chaque fois particulière qui lui est soumise 47. Il s’ensuit que la décision
de justice constitue par excellence le domaine d’application de la phronèsis
aristotélicienne qui caractérise la sagesse pratique propre à Ricœur, dont il
va être maintenant question.
47. Il n’est peut-être pas anachronique d’observer qu’une telle approche semble répli-
quer par avance à la conception néolibérale de la justice qui l’appréhende comme
un process à industrialiser par standardisation du jugement, conçu comme le simple
assemblage de micro-séquences prédéfinies (peines-plancher, etc.).
48. Ricœur P., Soi-même comme un autre, op. cit., p. 291.
49. Ricœur P., « Le christianisme et le sens de l’histoire », 1951, repris dans Histoire et
vérité, op. cit., p. 94.
20
Introduction
50. Ricœur P., « éthique et politique », 1983, repris dans Du texte à l’action, op. cit., p. 439.
Bernard P. Dauenhauer insiste sur ce point dans Dauenhauer B. P., « Ricœur and the
Tasks of Citizenship », in Wall J., Schweiker W et Hal W. D. (dir.), Paul Ricœur and
Contemporary Moral Thought, New York/London, Routlege, 2002, p. 233-250.
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