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Pensée politique de Paul Ricœur

Cet ouvrage explore la pensée politique de Paul Ricœur, soulignant son approche fragmentaire et son refus des synthèses générales. Bien que Ricœur soit souvent méconnu en tant qu'auteur politique, son œuvre aborde des thèmes importants tels que le totalitarisme et la justice, tout en intégrant une réflexion éthique et anthropologique. L'auteur plaide pour une reconnaissance plus large de la contribution de Ricœur à la philosophie politique contemporaine.

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Pensée politique de Paul Ricœur

Cet ouvrage explore la pensée politique de Paul Ricœur, soulignant son approche fragmentaire et son refus des synthèses générales. Bien que Ricœur soit souvent méconnu en tant qu'auteur politique, son œuvre aborde des thèmes importants tels que le totalitarisme et la justice, tout en intégrant une réflexion éthique et anthropologique. L'auteur plaide pour une reconnaissance plus large de la contribution de Ricœur à la philosophie politique contemporaine.

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Introduction

Cet ouvrage consacré à la pensée politique de Paul Ricœur se place assez


volontiers sous la thématique du remembrement. La question du politique
ISBN 978-2-7535-2786-7 Presses universitaires de Rennes, 2013, [Link]

est, en effet, l’une des préoccupations à propos desquelles se manifestent


chez lui sans doute le plus franchement la méthode et le style d’une philoso-
phie qui privilégie le mode fragmentaire. On sait toutefois que l’apparente
dispersion coexiste, dans l’œuvre de Ricœur, avec les imposants massifs que
sont La philosophie de la volonté, Temps et récit ou La mémoire, l’histoire, l’oubli,
où une pensée considère minutieusement son objet et déploie d’un seul
tenant son projet tout en se tenant dans un suspens non conclusif. Or rien
de tel touchant au politique. Lectures 1, s’il circonscrit son objet « autour du
politique », ainsi que l’énonce le sous-titre, constitue un recueil d’études
issues d’époques très diverses et aux thématiques en apparence dispersées.
Si, dans son entier, L’idéologie et l’utopie concerne le politique sous l’angle de
l’imaginaire social et constitue sans nul doute une explication majeure de
Ricœur avec le marxisme comme avec Habermas ou avec Max Weber, cet
ouvrage ne prétend pas à faire système, dans la mesure où une réflexion
anthropologique et épistémologique ne se prolonge pas en une méditation
sur les formes du politique et en particulier sur les institutions.
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

Un survol par trop hâtif de l’ensemble de l’œuvre pourrait accréditer


le sentiment que l’intention fondatrice et programmatique perceptible à
travers l’article de 1957 sur « Le paradoxe politique 1 » connaîtrait, après
une séquence de mise en suspens, son véritable aboutissement trente ans
plus tard avec les trois études qui constituent la « petite éthique » de Soi-même
comme un autre, avant de se prolonger dans Le Juste et Le Juste 2 par une
réflexion centrée sur les questions de justice. Mais ce serait ignorer les
nombreux développements adjacents qui jalonnent cet axe majeur parcouru
pas à pas, selon une progression lente qui bâtit patiemment sa cohérence.

1. Voir Ricœur P., « Le paradoxe politique », 1957, repris dans Histoire et vérité, Paris,
Points/Le Seuil, 2001 [1955, 1964, 1967], p. 294-321.

7
Ricœur politique

Ces apparents détours, qui entremêlent la question de l’agir, de la narra-


tivité, du langage ou du mal, attestent plutôt de la permanence d’une préoc-
cupation, en même temps que de la prudence d’une réflexion attentive
à la discontinuité de ses problèmes comme à l’importance spécifique qui
s’attache à la visée humaine du bien commun. S’agissant de politique, cette
pensée qui s’assigne toujours un projet limité semble marquer une dilection
particulière pour le bilan partiel et provisoire des recueils, quand ce n’est
pas pour délaisser dans l’oubli des études jamais republiées. Son seul systé-
matisme est dans le refus des synthèses à prétention générale.

C’est sans doute pourquoi Ricœur demeure trop méconnu en tant


qu’­auteur politique, alors même que, par sa production comme par son
originalité, sa pensée apparaît comme tout sauf négligeable en la matière.
Outre maints articles, la dimension politique de la pensée de Ricœur a bien
sûr été déjà abordée dans plusieurs ouvrages 2. Le politique n’est pas absent
ISBN 978-2-7535-2786-7 Presses universitaires de Rennes, 2013, [Link]

non plus des colloques consacrée à l’œuvre de Ricœur 3. Le « paradoxe


politique » fait, quant à lui, l’objet d’un chapitre entier – entre autres – de
la principale biographie consacrée à Ricœur 4. Mais, à notre connaissance,
s’agissant des ouvrages de philosophie politique ou des histoires des idées
politiques à l’usage des étudiants, la pensée politique de Ricœur ne fait
l’objet d’une entrée à part entière que dans deux éditions francophones 5.
La littérature anglo-saxonne ne semble pas manifester une tendance fonciè-
rement différente. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 qu’un auteur tel que
Bernard P. Dauenheur y reconnaît une « contribution majeure à la pensée
politique contemporaine 6 ». Vingt ans plus tôt, une anthologie consacrée à
Ricœur ne mentionne à peu près rien de sa réflexion sur le politique en tant
que tel, et le « paradoxe politique » n’apparaît pas à l’index des matières 7.
En 2003, Karl Simms consacre à la politique et à la justice un chapitre entier
de son ouvrage sur la pensée de Ricœur 8. Se manifeste ainsi une reconnais-
sance qu’on pourrait dire tardive, si elle ne semblait toutefois sous-estimer
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

2. Parmi lesquels on peut citer à titre principal Abel O., Paul Ricœur. La promesse et la
règle, Paris, Michalon, 1996 ; Mongin O., Paul Ricœur, Paris, Le Seuil, 1994 ; Michel J.,
Paul Ricœur, une philosophie de l’agir humain, Paris, Cerf, 2006.
3. V oir par exemple la contribution de Portier P., « La question politique », in Porée J.
et Vincent G. (dir.), Paul Ricœur. La pensée en dialogue, Rennes, PUR, 2010.
4. Voir Dosse F., Paul Ricœur (1913-2005). Les sens d’une vie, Paris, La Découverte, 2008
[1997].
5. Voir Châtelet F., Duhamel O. et Pisier E., Dictionnaires des œuvres politiques, Paris,
PUF, 2001 [1986] ; Pisier E., Châtelet F., Duhamel O., Bouretz P., Colas D. et
Guillarme B. (dir.), Histoire des idées politiques, Paris, PUF, 2005 [1982].
6. Voir Daeuerhauer B. P., Paul Ricœur. The Promise and Risk of Politics, Lanham-Boulder-
New York-Oxford, Rowman & Littlefield Publishers Inc., 1998, p. 303.
7. Voir Reagan C. et Stewart D., The Philosophy of Paul Ricœur. An Anthology of His Work,
Boston, Beacon Press, 1978.
8. Voir Simms K., Paul Ricœur, Londres et New York, Routledge, 2003, p. 111-126.

8
Introduction

l’ampleur d’une réflexion dont l’abondance et l’ambition peuvent rivaliser


avec celle d’Hannah Arendt, John Rawls ou Jürgen Habermas, ou encore de
Claude Lefort, Pierre Rosanvallon, Cornélius Castoriadis et Marcel Gauchet
pour s’en tenir à des auteurs français contemporains.

Dans une certaine mesure, le débat a déjà eu lieu. Tels commentateurs


ont pu relever avant nous qu’à première vue, la réflexion politique n’est pas
prioritaire chez lui et qu’il n’a, par exemple, consacré aucun ouvrage à
part entière à cet ordre de préoccupations 9. Ils évoquent alors une « discré-
tion », envisagée comme l’indice d’une hypothétique hésitation à ­s’engager.
Nous dirions plutôt que l’expérience effective de s’être trompé ou de l’avoir
été incite une conscience vive à intégrer la distance critique dans un engage-
ment maintenu et continué. Pour d’autres, il s’agit au contraire d’un style,
du parti pris qu’on vient d’évoquer en faveur d’une réflexion sur un mode
fragmenté et dont les éléments n’ont pas vocation à s’articuler avec évidence
ISBN 978-2-7535-2786-7 Presses universitaires de Rennes, 2013, [Link]

dans une systématique 10. À quoi s’ajoute le fait que Ricœur n’est pas un
philosophe de l’iconoclasme. Par contraste avec une culture française qui
tend à privilégier l’intellectuel en rupture, se porte sur lui un soupçon qui
attribue hâtivement à sa pensée les traits du consensuel et lui reproche une
insuffisante radicalité. Pire : le geste par lequel il relativise l’opposition entre
les Anciens et les Modernes aggrave le malentendu en y ajoutant le grief
d’un conservatisme. Fort opportunément, on a pu faire valoir que Ricœur
s’attache au contraire à construire des ponts entre traditions et que l’origi-
nalité de sa contribution consiste à les articuler, plutôt qu’à s’affirmer en
opposition à elles 11. Pour toutes ces raisons, mais plus encore au nom de
ce qui fait son apport intrinsèque, la tâche s’impose donc qui consiste à
déployer cette pensée politique dans toute son ampleur et dans la singulière
diversité de ses registres.

Ces considérations s’appliquent à plus forte raison à la préoccupation


« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

résolue qui porte cette philosophie politique à prendre le totalitarisme pour


objet de pensée, mais le plus souvent sans s’y référer explicitement. Aussi,
hors le cercle des bons connaisseurs de ses écrits, Ricœur n’est que rarement
identifié comme un auteur qui se confronte à cette question au même titre
que Hannah Arendt, Raymond Aron, Claude Lefort, l’école de Francfort ou
Vaclav Havel. En un sens, on pourrait estimer que sa pensée anti-totalitaire
9. Voir Padis M.-O., « à la poursuite du paradoxe politique », Esprit, no 3-4, mars-
avril 2006, p. 216-230. L’affirmation appelle toutefois une réserve quant à L’idéologie
et l’utopie, dont il vient d’être fait mention.
10. Voir Mongin O., « Les paradoxes du politique », Esprit, no 7-8, juillet-août 1988,
p. 21-37.
11. Voir Simms K., op. cit., p. 1-5. L’auteur résume sur ce point en précisant que Ricœur
n’est pas le philosophe « le plus tendance » (« trendiest ») même si sa pensée est l’une
des plus marquantes du siècle.

9
Ricœur politique

connaît le même sort que sa pensée politique pour la bonne raison qu’elle
s’y trouve englobée : on ne s’attend pas à l’y trouver. Le concept lui-même,
du reste, apparaît rarement sous sa plume.
On débusquera d’autant moins aisément cette visée qu’à cette première
série de difficultés s’en ajoute une deuxième avec la méthode spécifique
qu’elle adopte en la matière, pour des raisons philosophiques. D’un côté,
en effet, on trouve dès 1949 chez Ricœur l’affirmation selon laquelle une
telle réflexion est assurément nécessaire. C’est le constat selon lequel « nous
n’avons pas encore intégré la terreur à une anthropologie, ni même sérieu-
sement pensé la dimension historique et politique de l’homme », considé-
rations qui s’accompagnent de l’hypothèse que le politique serait « prêt
pour le démoniaque dès qu’il devient l’instance suprême de l’homme » en
s’assimilant au religieux 12. S’y ajoute la considération selon laquelle, si le
nazisme a reçu une solution militaire, il se poursuit pourtant dans l’après-
guerre « d’une façon larvée et souterraine dans la vie politique de toutes
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les nations 13 ». Le propos ne nous semble pas avoir été repris par la suite,
mais on peut y voir surtout le fait d’une pensée qui opte pour faire valoir
les promesses qui sommeillent sous les formes pathologiques du social,
à l’encontre d’un ton oraculaire épris de dramatisation des enjeux. Rien
n’indique, autrement dit, que l’idée même ait été perdue de vue. En corol-
laire, Ricœur appelle de ses voeux une réflexion à la fois éthique et politique
« portée au niveau d’une grande philosophie » à la recherche de « la vérité
sur l’homme, l’état et l’histoire 14 », et forme le souhait qu’elle soit la contri-
bution de l’Allemagne. Mais, d’un autre côté, il manifeste avec constance
de vives réticences à l’égard d’une pensée qui prétendrait expliquer le mal.
« Expliquer le surgissement du mal, n’est-ce pas l’absoudre 15 ? » On peut
considérer que la figure du paradoxe qu’il applique au politique en faisant
de la plus grande rationalité la source même de la plus grande irrationalité
constitue l’issue proposée au projet qui consiste, tout à la fois à penser le
totalitarisme sans prétendre expliquer le surgissement du mal totalitaire.
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

La tension entre rationalité et irrationalité permet en effet de laisser dans


l’ombre le moment du basculement.

12. Voir Ricœur P., « La culpabilité allemande », 1949, repris dans Lectures 1, Paris,
Le Seuil, 1991, p. 153.
13. Voir Ricœur P., « La crise de la démocratie et la conscience européenne »,
Christianisme social, no 4, mai 1947, p. 320.
14. Ricœur P., « La culpabilité allemande », op. cit., p. 153.
15. Ricœur P., La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay,
Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 168. Cette idée se prolonge dans la difficulté, au plan
moral d’appréhender le mal absolu, c’est-à-dire le dissemblable à l’état pur qu’est le
totalitarisme. « Il n’y a pas de système du mal ; le mal est à chaque fois l’uniquement
unique. » (Ibid., p. 168.)

10
Introduction

« Le paradoxe politique », s’il désigne de la façon la plus nette la critique


que Ricœur adresse au stalinisme en 1957, ne s’attache pas, cependant, à
cette seule forme historique de totalitarisme, mais hisse la réflexion ébranlée
par l’événement de Budapest à la hauteur d’une pensée du politique dans
toute son ampleur transhistorique 16. En outre, cette philosophie ne s’en
tient pas à la seule forme pathologique du politique. D’emblée, il s’agit de
penser le mal politique dans la visée plus large qui le fait voir comme une
perversion de la problématique de l’accomplissement et de la totalisation,
c’est-à-dire comme une pathologie de l’espérance. Le totalitarisme sera
donc rarement désigné en tant que tel mais toujours présent, en creux, à
travers le rappel sans relâche des conditions de possibilité de la menace que
constitue le pouvoir, qu’il s’agisse de la violence permanente que représente
l’Etat ou des formes multiples du « pouvoir sur » que chacun exerce sur
ses semblables.
Au surplus, il semble que les totalitarismes du xxe siècle représentent,
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chez Ricœur, la figure en négatif, symétrique, de la figure des événements


heureux dont il aime à rappeler, avec Kant à propos de la Révolution
française, qu’« un tel phénomène de l’histoire de l’humanité ne s’oublie
plus ». Le tragique, forme transhistorique de la menace totalitaire, est tenu
pour une virtualité permanente par une pensée qui s’attache à débusquer,
désamorcer, voire désarmer, les potentialités du monde post-totalitaires qui
pourraient à nouveau le faire surgir. Une telle préoccupation se traduit dès
lors sous la forme de thématiques éclatées et dissociées du totalitarisme,
comme pour permettre de mieux les appréhender dans d’autres contextes
historiques. Outre la réflexion sur le « mal du mal » qu’est la prétention à
la synthèse en politique – mal qualifié de « fraude dans l’œuvre de totalisa-
tion 17 » – la pensée anti-totalitaire de Ricœur se déploie, en quelque sorte à
titre préventif pour l’avenir, selon des thématiques qui débordent largement
la sphère du politique, telles que celles du mal, de la mémoire et de l’oubli,
ou encore de l’agir. Parce qu’il y a le mal, il s’agit alors de se réorienter – et
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

toute l’anthropologie de l’homme capable vise à y contribuer – selon un


mouvement de reconquête du soi sur son emprise, conformément à une
philosophie qui tient le mal pour moins originaire que le fond de bonté de
l’humain.

La présente réflexion s’assigne donc pour première tâche de recompo­ser


dans son étendue et d’agencer un corpus afin de remembrer et de mettre
en lumière dans sa cohérence le projet politique de Ricœur. Le sens de

16. Nous rejoignons notamment sur ce point les réflexions de Johann Michel dans
« Le libéralisme de Paul Ricœur à l’épreuve des totalitarismes », Cités, no 33, 2008,
p. 17-30.
17. R
 icœur P., « La liberté selon l’espérance », 1968, repris dans Le conflit des interpréta-
tions, Paris, Le Seuil, 1969, p. 414.

11
Ricœur politique

ce projet se dégagera de la mutuelle confrontation de ses composantes,


sollicitées dans des termes mobilisant, en quelque sorte, Ricœur en tant
qu’interprétant Ricœur. Ce premier remembrement en induira lui-même
un autre, celui d’une problématique qui consistera à articuler l’éthique
et l’anthropologie philosophique au politique dans le droit fil de l’inten-
tion directrice : celle d’une « tentative de refondation philosophique du
vivre-ensemble 18 ». Cette approche se traduit en élargissement dès lors que,
d’une part, la politique « n’épuise pas le politique comme structure de la
réalité humaine ; et d’autre part, que le politique n’épuise pas tout le champ
anthropologique 19 » et doit être situé par rapport à lui. S’ensuivra la mise
au jour d’une structure étagée qui bourgeonne en ramifications multiples
et se déploie en une arborescence profonde.
On pourra y discerner ainsi les composantes du politique entendu
comme vouloir-vivre ensemble. Il correspond à l’axe horizontal d’un pouvoir
compris en un sens arendtien qui constitue l’assise d’un régime démocra-
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tique dont le citoyen est le gardien en tant qu’interprète de la légitimité


qui l’ordonne au bien commun. Le politique s’ancre lui-même dans une
éthique démocratique et une anthropologie centrée sur l’agir qui s’attache
à appréhender le sujet sous les traits de « l’homme capable ». Les condi-
tions de possibilité de cette capacité se trouvent situées à la fois à l’inté-
rieur et à l’extérieur de la sphère d’exercice de la politique. Cette dernière
correspond à l’axe vertical d’un pouvoir caractérisé par sa dimension insti-
tutionnelle : instance de décision et force de contrainte. Le libéralisme de
Ricœur n’aura de cesse de se consacrer à penser la politique comme ce qui
doit contribuer à favoriser la participation civique et ce qui doit être limité
dans son action afin de ne pas empiéter sur la liberté et la pluralité des
citoyens. à l’insistance des appels à l’éthique démocratique, seule à même
de porter ces derniers à exercer leur responsabilité au service de la vitalité
démocratique, répond le souci constant d’alerter sur la menace permanente
de domination que représente le pouvoir, et singulièrement l’Etat.
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

L’originalité qui s’attache à la nécessité, selon Ricœur, de penser


ensemble l’axe horizontal du politique et l’axe vertical de la politique, confor-
mément à la tension qui caractérise le « paradoxe politique », se double de
celle qui caractérise l’approche des politiques menées. S’appliquant à elle-
même le souci de la pluralité, cette pensée entreprend moins de préconiser
telle ou telle action que de clarifier conceptuellement les termes du débat
et, plus généralement, de cerner les conditions de possibilité permettant
de faire en sorte que la parole prévale sur la violence et que la rhétorique
politique se garde de la tentation permanente du mensonge. C’est alors
que les potentialités de l’anthropologie de l’homme capable se trouvent

18. Michel J., op. cit., p. 10.


19. Ricœur P., La critique et la conviction…, op. cit., p. 156.

12
Introduction

mobilisée au service d’une pensée de l’agir qui s’attache à circonscrire les


médiations pratiques susceptibles de mettre en mouvement une phénomé-
nologie politique placée sous le signe de paradoxes et de polarités multiples.

Ces trois axes du, de la et des politiques, qui permettent ainsi de circons-
crire l’objet de cette recherche s’articulent dans une pensée à appréhen-
der fondamentalement comme visée. Les politiques menées ne prennent
sens qu’en référence à la politique, laquelle ne se conçoit qu’en fonction
de la visée qui oriente le politique. Cette approche constitue aussi une
méthode. La préoccupation, à cet égard, doit être d’articuler les plans sans
les confondre et de prémunir le geste de remembrement contre la tenta-
tion du simplisme et du raccourci qui établirait l’unité à trop bon compte.
En politique comme en d’autres domaines, Ricœur se garde de prodiguer
des conseils, pour privilégier plutôt les questions, notamment sous le motif
du « paradoxe ». Ses propositions convergent dans un suspens aporétique
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qui ouvre la perspective sur l’action. Il s’ensuit qu’il n’y a pas à en attendre
une philosophie politique qui prétende à synthèse, projet qui soulèverait
chez lui, non seulement des doutes, mais des craintes. Cela nous conduira
à rapprocher cette réflexion du rythme ternaire de la « petite éthique » de
Soi-même comme un autre qui, en envisageant les moments successifs du téléo-
logique aristotélicien, puis du déontologique kantien, avant de s’inachever
dans la sagesse pratique propre à Ricœur, nous semble procéder, trente ans
plus tard, d’une préoccupation identique à celle qui articulait déjà le, la et
les politiques dans « Le paradoxe politique ».
Ce même article énonce une seconde suggestion de méthode en
abordant dans son prologue la question de ce qu’est penser « l’événe-
ment 20 » : la philosophie doit s’attacher à demeurer ouverte, réceptive à
l’historicité, qui est « la conscience comme contingente 21 ». Cela traduit
un refus de tout esprit de système mais aussi la conviction que la philoso-
phie trouve son objet hors d’elle-même et qu’elle ne tient sa pertinence
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

que de la confrontation à son autre, à la non-philosophie. Il s’ensuivra ici


une confrontation de la pensée de Ricœur et de la centralité qu’elle attri-
bue à l’autonomie du politique à la réalité du néolibéralisme contempo-
rain. En l’occurrence, l’affirmation à travers la planète du néolibéralisme
comme doctrine de gouvernement à partir des années 1980 est l’événement
paradoxal d’un projet mis en œuvre dans le déni de sa propre intentionna-
lité, sous couvert de naturalité et souvent au nom d’un libéralisme – écono-
mique, voire politique – qui lui est en réalité étranger. Cette confrontation
constituera une mutuelle mise à l’épreuve. Il s’agira en effet d’évaluer ce

20. Voir Ricœur P., « Le paradoxe politique », op. cit., p. 294-295.


21. R icœur P., « Un philosophe protestant : Pierre Thévenaz », 1956, repris dans
Lectures 3, Paris, Le Seuil, 1993, p. 255. Cet article est contemporain du « Paradoxe
politique », paru en mai 1957.

13
Ricœur politique

que la donne néolibérale et l’autonomisation du marché laissent subsister


du rôle que Ricœur assigne à l’Etat. Et l’on envisagera, réciproquement,
ce que la critique sociale développée chez Ricœur comporte de ressources
susceptibles de valoir critique du tout-marché, voire contre-proposition et
réplique au néolibéralisme, fût-elle en creux.

Le dialogue avec les sciences humaines


Quelques précisions s’imposent au sujet du projet d’anthropologie
philosophique dont il a été fait mention. Il se traduit chez Ricœur par « un
dialogue continu avec les sciences humaines 22 ». L’intention ici prolonge et
explicite l’ouverture de la philosophie à la non-philosophie, dans la mesure
où il s’agit, non seulement d’éviter que la philosophie ne s’enclose sur elle-
même, mais de s’interroger sur « des positivités sans positivisme 23 ». Le souci
des positivités dont Ricœur s’inquiète de la fréquente absence en philo-
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sophie est, en effet, la seule manière de ne pas laisser le champ libre aux
positivismes en sciences humaines. Réciproquement, si malgré les critiques
de certains héritiers de Heidegger, il se fait le défenseur d’une anthropo-
logie, c’est pour qu’elle permette de déloger la philosophie politique de
sa posture de repli dans une conception strictement procédurale. « Quelle
espèce d’être doit être l’homme pour qu’il soit capable de décision et donc
d’être aussi un sujet politique 24 ? » à défaut de pouvoir répondre à une telle
question, il n’est pas possible de penser la démocratie en tant que régime
faisant place aux conflits et à la négociation, ni en tant que régime où la
participation à la décision doit être maximale. Plus largement, l’enjeu que
représentent les sciences humaines est d’exprimer les limites qui s’imposent
à l’agir. Détour impératif pour saisir les points de résistance à l’effectua-
tion de la puissance, elles se présentent cependant comme un double défi :
« Celui d’être une condition de possibilité de l’exercice de la puissance en
tant que limite et en même temps un frein à cette action 25. »
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

La question est donc celle de concevoir une méthode explicative qui


n’emprunte pas ses sources aux sciences de la nature et se préserve ainsi de

22. Mongin O., Paul Ricœur, op. cit., p. 54. Louis Fèvre conclut, quant à lui, sa monogra-
phie sur la pensée de Ricœur sur la thématique d’une « philosophie partenaire des
sciences humaines ». Voir Fèvre L., Penser avec Ricœur. Introduction à la pensée et à l’action
de Paul Ricœur, Lyon, Chronique sociale, 2003, p. 171-183.
23. Ricœur P., « J’attends la Renaissance », entretien avec J. Roman et E. Tassin in
Message J., Roman J. et Tassin E. (dir.), à quoi pensent les philosophes, Paris, Autrement,
1988, p. 179.
24. Ibid., p. 180.
25. Dosse F., « La capabilité à l’épreuve des sciences humaines », in Delacroix C.,
Dosse F. et Garcia P. (dir.), Paul Ricœur et les sciences humaines, Paris, La Découverte,
2007, p. 15.

14
Introduction

tout déterminisme. Ce sera, à partir de Du texte à l’action, en transférant la


démarche herméneutique issue des disciplines exégétiques vers les sciences
sociales. En traitant l’agir humain comme un texte, « le pari de Ricœur est de
fonder les sciences sociales sur le terrain même des sciences humaines 26 ».
Cela revient à transposer dans la théorie de l’action et dans la théorie de
l’histoire son refus de dissocier l’explication des sciences de la nature et la
compréhension que revendiquent les sciences de l’esprit, pour reprendre
les termes de la querelle des méthodes qui les opposait en Allemagne, à la
fin du xixe siècle. Selon Ricœur, l’explication doit en effet s’ouvrir sur une
réflexivité à un second niveau, celui du comprendre, enraciné dans une
appartenance de notre être à l’être, appartenance qui précède toute mise en
objet, toute opposition entre un objet et un sujet. Aussi, c’est « un espace de
l’entre-deux, un espace médian que cherche à construire Ricœur, récusant
l’alternative proposée par Dilthey 27 ». L’originalité de ce positionnement
épistémologique est de se situer à mi-chemin des courants positivistes,
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structuralistes ou fonctionnalistes, à qui Ricœur reproche de « gommer la


dimension du sens », comme de l’auto-interprétation de la réalité sociale,
à laquelle il reproche de « nier la force des structures, de l’autonomisation
des systèmes d’action 28 ».
Ricœur contribue ainsi au basculement interprétatif général que
­connaissent les sciences humaines depuis une trentaine d’années à la faveur
de la « véritable humanisation 29 » que constitue le double dépassement
du réductionnisme de la détermination holiste comme d’un utilitarisme
généralisé. L’introduction d’un stade de réflexivité induisant une traversée
herméneutique permet d’éviter de s’enfermer dans des lois de la condi-
tion humaine dont le propre tient précisément à la capacité de s’arracher
aux forces de conditionnement qui l’enserrent. Se dégageant, autour des
années 1980, de l’influence du structuralisme, les sciences humaines font
place à la thématique de l’historicité, qui concurrence celle de la structure,
tout en réhabilitant la part explicite et réfléchie de l’action, sans en faire
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

pour autant un simple retour du sujet mais l’expression d’une conscience


problématisée. Du même coup, l’accent se déplace de l’institué vers l’ins-
tituant 30. Chez Ricœur, instituant et institué seront à penser ensemble, de
même que la structure et le sens ou l’expliquer et le comprendre.

26. Michel J., op. cit., p. 235.


27. D osse F., op. cit., p. 33.
28. M ichel J., op. cit., p. 245.
29. D elacroix C., Dosse F. et Garcia P., « Introduction », in op. cit., p. 11.
30. Les sciences économiques font cependant encore largement exception à cette impor-
tance accordée à l’historicité et à la narration, même si la théorie des cycles ou l’école
de la régulation (dont l’influence reste trop marginale) font exception à l’exception.

15
Ricœur politique

Une brève intervention de Ricœur lors des « états généraux de la philo-


sophie » organisés à la Sorbonne en juin 1979 permet de ramasser les
éléments qui précèdent. S’y trouve exposée en effet sa conception du rôle
de la philosophie comme de la méthode qu’il propose à celles et ceux qui
font profession de philosophe 31. Ricœur souligne tout d’abord le fait que la
réflexion philosophique a « toujours comme point de départ » une demande
qui émane « d’ailleurs que nous », demande qui doit conduire à entendre
ce qui est dit avant d’avoir un rapport critique avec ce qui est entendu et
qui provoque la pensée depuis « l’extérieur de nous-mêmes ». On reconnaît
ici la nécessité d’une ouverture de la philosophie aussi bien à l’événement
qu’à la non-philosophie. Répondant à cette dernière, la philosophie en tant
que telle doit alors s’attacher à dire ce qui n’est pas dit dans les sciences, les
expressions culturelles, les médias, « ni peut-être même dans la rue ».
Se pose donc à elle la question de savoir où puiser les « ressources
actuelles de réponse », ressources que Ricœur localise dans la reprise par
ISBN 978-2-7535-2786-7 Presses universitaires de Rennes, 2013, [Link]

chaque philosophe de la tradition à laquelle il appartient et du rapport


critique qu’il entretient avec elle. Non sans une pointe d’ironie, il précise
au passage que ce rapport « peut aller de la dénégation ou de la dérision
quelquefois à la réappropriation ». C’est depuis une appartenance à ces
traditions (au pluriel) « constitutives de la philosophie d’aujourd’hui »
que peut s’établir ensuite un dialogue et une reconnaissance mutuelle
« de proche en proche » entre philosophes. Une telle préoccupation de
réappropriation critique des héritages est conçue à la fois comme aveu d’une
appartenance première et comme reconnaissance d’un donné contingent :
le contraire d’un absolu. La démarche philosophique se propose ainsi sous
les traits d’un travail, d’une part, de réinterprétation de la tradition dont se
réclame le philosophe et, d’autre part, de cofondation par confrontation
à ses homologues à partir des traditions en présence. De même que l’héri-
tage sédimenté sur son socle que chacun s’attache à se réapproprier ne
constitue pas un absolu, cette cofondation ne prétend pas au statut d’auto-
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

fondement, car ce sont les événements fondateurs qui marquent le lieu


du fondement. La démarche s’affirme donc en opposition au dogmatisme
d’un fondement unique comme au scepticisme d’une absence de fondation.
De même qu’elle partait de l’extériorité d’une demande, elle s’ouvre sur
la double extériorité d’un événement non daté et d’une cofondation par
reconnaissance mutuelle, de proche en proche.

31. C
 ollectif, états généraux de la philosophie (16 et 17 juin 1979), Paris, Flammarion, 1979,
p. 56-57.

16
Introduction

Ne pas ajouter une philosophie politique


à la philosophie morale ?
Ce qu’il convient encore de souligner d’entrée, c’est l’importance
centrale, pour Ricœur, de la thématique du politique. La propension de
tout pouvoir à revendiquer la suprématie sur les autres sphères et bientôt à se
« démoniser » dans la prétention de mener à son terme sa vocation de récapi-
tulation et de rassemblement n’est que le corollaire de la légitime prétention
du politique à la grandeur, dont le mal politique n’est que l’expression patho-
logique. La conviction qui s’attache à cette grandeur se traduit chez Ricœur
par un engagement de pensée déclaré dès la préface de la première édition
d’Histoire et vérité, où l’ensemble du recueil se trouve placé sous le signe d’une
« parole qui réfléchit efficacement et qui agit pensivement 32 ». Cet investis-
sement privilégié procède lui-même d’une conviction qu’on trouve énoncée
dans l’article sur le « paradoxe politique » : « L’humanité vient à l’homme
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par le moyen du corps politique 33. » Autrement dit : « C’est politiquement


que je suis libre 34. » La formulation variera par la suite, mais non l’idée :
« C’est comme citoyens que nous devenons humains 35. » Réciproquement,
une telle affirmation dicte une tâche pour la philosophie : celle d’intégrer
à son objet la dimension du politique, indissociable de la réalité du raison-
nable dans l’existence humaine concrète. « Toute grande philosophie veut
comprendre la réalité politique pour se comprendre elle-même », lit-on dans
le même texte ; car sinon, « elle flotte en l’air », elle « s’exile dans les arrière-
mondes de l’Idéal et du Devoir 36 ». Ricœur exprime son admiration pour
la pensée politique des Grecs, qui n’a pas exclu la politique du champ du
raisonnable et ainsi n’a pas coupé la philosophie politique de la philosophie
tout court. à l’inverse, il déplore que la fin de la Cité grecque, engloutie
dans l’état macédonien, ait coïncidé avec la scission entre une philosophie
de la liberté livrée à un processus de psychologisation et une philosophie
politique pola­risée sur la force, le pouvoir et la violence. C’est pourquoi son
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

programme consistera à remembrer ces thématiques dissociées dans un geste


d’autant plus vigoureux et déterminé qu’une telle désarticulation semble
faire partie des conditions de possibilité des totalitarismes du xxe siècle.

32. Ricœur P., préface de 1955, Histoire et vérité, op. cit., p. 11.
33. I bid., p. 297.
34. I bid., p. 307.
35. R icœur P., Le Juste, Paris, Esprit, 1995, p. 17. Citons aussi : « L’action humaine revêt
sa signification première seulement lorsqu’elle est couronnée par les activités relatives
à la recherche du bon gouvernement, que ce soit celui de la Cité, de la nation ou de
l’humanité. » (In « Langage politique et rhétorique », 1990, repris dans Lectures 1,
p. 161-162.) C’est ce que Ricœur appelle souvent la dimension « architectonique »
du politique (voir « La raison pratique », 1979, repris dans Du texte à l’action, Paris,
Points/Le Seuil, 1998 [1986], p. 282).
36. R icœur P., Histoire et vérité, op. cit., p. 296.

17
Ricœur politique

Certes, ce n’est pas sur le politique que repose, selon Ricœur, la grandeur
humaine, mais sur la poésie : d’où les investigations sur la « création réglée ».
Le poète est à la pointe de cette entreprise d’immortalisation qui consiste à
raconter une histoire et à écrire l’histoire. à la suite d’Homère, d’Hérodote
et de Thucydide, le rôle du poète est de composer une mimesis, « imita-
tion créatrice de l’action prise dans toute sa dimension historique 37 ».
Cependant, « la philosophie ne peut continuer son œuvre de réflexion sur
une parole qui n’est pas la sienne, la parole poétique, que si elle continue
d’entretenir un rapport actif avec la politique, dont elle a la charge 38 ».
Pour autant, cette responsabilité ne consiste pas, on l’a dit, à concevoir des
solutions toutes prêtes à être mises en œuvre face aux situations politiques,
car lesdites solutions s’élaborent en contexte et non depuis une position de
surplomb. Elle doit plutôt s’attacher à clarifier les termes du débat public,
à établir des médiations entre les traditions en présence, et à contribuer à
une éthique de la discussion qui « oblige la force à se mettre au plan du
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discours 39 ». Il s’ensuit pour le philosophe une posture qui se fait délibéré-


ment proche de la situation qu’implique le discours politique, autrement
dit la rhétorique, à la fois pour inviter à « se défaire de l’illusion que puisse
exister une politique scientifique » et pour accréditer et illustrer l’idée que
le discours politique n’est pas pour autant « livré à l’arbitraire 40 ». Entre
prouver et séduire, il y a place pour la conviction. Celle de Ricœur fait de
lui un penseur engagé dans la réhabilitation du politique, tant par le crédit
qu’il accorde à « la capacité des sujets et des communautés à viser un bien
commun » que par « la prise en compte de la fragilité tant des personnes
que des institutions elles-mêmes 41 ».
On perçoit, par cette mise en cause du langage et des traditions en
présence, que Ricœur envisage sa fonction d’intervention philosophique
dans la Cité comme nécessairement située, marquée par ses appartenances,
ce qui permet de parler, avec Gilbert Vincent, d’un engagement « dans
la Cité », plutôt que simplement politique. Mais, loin d’enfermer dans un
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

contexte, cet engagement invite à transcender les enjeux à travers sa mise

37. Ricœur P., « Préface à Condition de l’homme moderne », 1983, repris dans Lectures 1,
op. cit., p. 62.
38. C’est le commentaire que donne Ricœur d’un tableau de Rembrandt représen-
tant Aristote contemplant un buste d’Homère et porteur d’un pendentif à l’effigie
d’Alexandre, lors d’un entretien à la RTBF enregistré le 10 mars 1993 et diffusé le
3 novembre 1993, dont la transcription est publiée dans Rue Descartes, hors série,
2006, p. 6-8.
39. Ricœur P., « Quo Vadis ? Un entretien avec Paul Ricœur par Yvanka B. Raynova »,
Labyrinth, vol. 2, hiver 2000.
40. Ricœur P., « La Cité est fondamentalement périssable. Sa survie dépend de nous »,
entretien avec Roger-Pol Droit, in Droit R.-P, La compagnie des contemporains. Rencontres
avec des penseurs d’aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 33. Entretien paru dans
Le Monde daté du 29 octobre 1991.
41. Abel O., Paul Ricœur…, op. cit., p. 12.

18
Introduction

en perspective dans l’histoire et la durée. Car la Cité dont il s’agit est aussi
bien la Cité universaliste grecque que la Cité démocratique bourgeoise issue
du mouvement d’émancipation médiéval, ou que la Cité terrestre en dialec-
tique avec celle de Dieu à travers la question de la souveraineté 42. C’est
cette double dimension à la fois d’appartenance et de mise en perspective
distanciée à travers la réinterprétation des traditions que l’on s’attachera à
déployer.

Il n’est pas inutile, à présent, de porter un regard cursif sur le projet


d’ensemble dans son développement chronologique, afin de tenter de
cerner les grands mouvements qui l’animent. La pensée politique de Ricœur
se déploie à partir du « paradoxe politique » comme une phénoménologie
dont on s’attachera à suggérer qu’elle procède centralement d’une réflexion
sur le mal, sous l’aiguillon des totalitarismes et des tragédies du xxe siècle,
qui en ont montré l’ampleur en politique et la perpétuation dans l’actua-
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lité du stalinisme. La réflexion se poursuit pour se consacrer, à partir des


années 1990, à la question du droit et des figures du juste, avec une visée
plus systématique. Cette inflexion ne semble pas mettre en suspens les préoc-
cupations précédentes, pas plus qu’elle ne signalerait un rétrécissement ou
un tiédissement, mais pourrait bien procéder de l’intention de rétablir une
symétrie en s’attachant à clarifier des intuitions et à consolider des incur-
sions anciennes 43. Ricœur s’en explique, avançant l’idée qu’en définitive,
« la guerre est le thème lancinant de la philosophie politique, et la paix celui
de la philosophie du droit 44 ». En élevant le conflit au rang de procès, l’inter-
vention judiciaire tranche une incertitude en disant le droit, prononçant
une parole qui l’emporte sur la violence. On peut y voir une suite discrète
mais concrète de l’essai sur le mal, dont le défi que représente son irruption
hier pour la philosophie comme pour la théologie se traduit en engagement
pratique pour l’empêcher demain 45. Le sens n’est pas à rechercher dans les
intentions de l’auteur mais dans la relève que son récepteur, son patient
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

– voire sa victime – peut assumer aujourd’hui. Plus que jamais, il va falloir


« espérer pour entreprendre 46 ».

42. Voir Vincent G., « Pluralité, dialogisme et institutions », in Porée J. et Vincent G.


(dir.), op. cit., p. 258.
43. Voir par exemple Ricœur P., « Le droit de punir », Cahiers de Villemétrie, 1958, no 6,
repris dans Foi et vie, no 1, hiver 2005, p. 75-96.
44. Ricœur P., Le Juste, op. cit., p. 10.
45. Voir Ricœur P., « Le mal : un défi à la philosophie et à la théologie », 1986, repris
dans Lectures 3, op. cit., p. 211-233.
46. Ricœur P., « Il faut espérer pour entreprendre », Jeunes femmes, no 119-120, 1970.
Le thème de l’espérance est très ancien chez Ricœur, qui cependant redoublera la
dimension kantienne de durée d’une attention nietzschéenne au présent, sans doute
plus consciente des apories de la temporalité.

19
Ricœur politique

Qui plus est, on peut faire l’hypothèse qu’en s’attachant comme à son
habitude à un objet limité, Ricœur le fait sien, en l’occurrence, avec le souci
des plus faibles, auxquels la justice judiciaire est indispensable plus qu’à
tout autre pour faire valoir leurs droits. Sur cette ligne, on rencontre le
principe général du droit selon lequel chacun a droit à être jugé dans la
particularité de son cas, c’est-à-dire dans le respect de ce que sa situation
présente d’unique et d’insubstituable, en foi de quoi toute affaire est sans
précédent. Le juge a donc pour tâche de combiner la norme générale et
impersonnelle qu’est la loi ainsi que la définissent les juristes, et la situation
à chaque fois particulière qui lui est soumise 47. Il s’ensuit que la décision
de justice constitue par excellence le domaine d’application de la phronèsis
aristotélicienne qui caractérise la sagesse pratique propre à Ricœur, dont il
va être maintenant question.

Sur cette architecture d’ensemble, se greffe en effet la surprenante


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proposition énoncée dans Soi-même comme un autre. Au seuil de l’étude


consacrée à la sagesse pratique, Ricœur précise que son propos n’est pas
« d’ajouter une philosophie politique à la philosophie morale, mais de déter-
miner les traits nouveaux de l’ipséité correspondant à la pratique politique 48 ».
L’intention semble à comprendre en ce sens que, d’une part, les éléments
d’une telle philosophie ont déjà été posés par lui antérieurement, et que,
d’autre part, le souci présent se concentre entièrement sur l’agir politique en
situation. Les structures étant posées, il s’agit, autrement dit, de s’attacher à
penser herméneutiquement la pratique comme aventure, une aventure que
Ricœur a toujours conçue comme « ouverte, incertaine, ambiguë » parce
qu’elle est celle de l’histoire concrète 49. L’enjeu est tout à la fois d’éviter le
pire, celui qui résulte de l’alternative ruineuse entre le situationnisme du
désir et l’inconditionné de la norme, et de prendre au sérieux la considé-
ration selon laquelle les institutions ne peuvent fonctionner par leur seule
inertie. Se révèle ici un niveau de sens du politique irréductible aux phéno-
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

mènes institutionnels qu’étudient les sciences juridique et politique, parce


qu’il intègre la liberté et la temporalité de l’agir.

Notre hypothèse est qu’à partir de ce projet, se met en oeuvre un


programme qui, négativement, consiste à empêcher l’agir de se durcir
en un faire, et qui, positivement, vise à le réenchanter par une sagesse

47. Il n’est peut-être pas anachronique d’observer qu’une telle approche semble répli-
quer par avance à la conception néolibérale de la justice qui l’appréhende comme
un process à industrialiser par standardisation du jugement, conçu comme le simple
assemblage de micro-séquences prédéfinies (peines-plancher, etc.).
48. Ricœur P., Soi-même comme un autre, op. cit., p. 291.
49. Ricœur P., « Le christianisme et le sens de l’histoire », 1951, repris dans Histoire et
vérité, op. cit., p. 94.

20
Introduction

poétique. Contre le fatalisme, il fait prévaloir la responsabilité humaine et,


en politique, les ressources d’un ethos démocratique. L’une des originalités
marquées de cette pensée réside ainsi dans la centralité qu’elle assigne au
citoyen. C’est l’explicitation, plutôt que la simple conséquence, du constat
selon lequel les institutions ne peuvent pas fonctionner seules, de même
qu’une langue ne demeurer vivante que par ceux qui la pratiquent. à ce
régime, c’est la philosophie politique elle-même qui se trouve définie comme
« une réflexion sur la citoyenneté 50 ». Au-delà, on mise sur le fait que l’indi-
vidu comme la société ne peuvent se passer d’avoir un projet, pour militer
sans relâche en faveur d’une utopie qui empêche l’horizon d’attente de
fusionner avec l’espace d’expérience et le futur de répéter mécaniquement
le passé.
Si la reprise réflexive qui donne ses traits nouveaux à l’ipséité correspon-
dant à la pratique politique peut surmonter la menace d’une telle fusion
entre espace d’expérience et horizon d’attente, c’est parce qu’elle se fonde
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sur une anthropologie qui conjoint le penser et l’exister dans la conscience


d’une temporalité. C’est l’idée que, foncièrement, l’agir intervient en
réplique à la dette sans faute qui procède du fait d’être né. L’asymétrie de ce
don initial ouvre l’échange à la réciprocité authentique à la faveur d’une
passivité qui apparaît comme la condition première du vivre-ensemble.
Il devient alors paradoxalement possible de regarder devant et d’agir pour
que le mal ne soit pas demain, plutôt que de se figer sur le lieu où il a pu être
hier. La capacité d’initiative permet de commencer quelque chose de neuf.
Elle puise à la remémoration de ce don inaugural où se ravive la gratitude
d’être né, pour réorienter sans cesse l’agir dans le sens de la poursuite de
l’élan de vie. C’est pourquoi, à l’issue de ce parcours, il apparaîtra rétros-
pectivement qu’il s’enracine dans la gratitude.
« Ricœur politique », Pierre-Olivier Monteil

50. Ricœur P., « éthique et politique », 1983, repris dans Du texte à l’action, op. cit., p. 439.
Bernard P. Dauenhauer insiste sur ce point dans Dauenhauer B. P., « Ricœur and the
Tasks of Citizenship », in Wall J., Schweiker W et Hal W. D. (dir.), Paul Ricœur and
Contemporary Moral Thought, New York/London, Routlege, 2002, p. 233-250.

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