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Qu'est-ce que la technologie ?
Book · January 2016
DOI: 10.3917/[Link].2016.01
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1 author:
Dominique Raynaud
Grenoble Alpes University
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Dominique Raynaud
Qu’est-ce que la technologie ?
suivi de
Post-scriptum sur la technoscience
Préface de Mario Bunge
ÉDITIONS MATÉRIOLOGIQUES
Collection « Sciences & Philosophie »
[Link]
[Chapitre 1]
Science, technique, technologie
Les philosophes de la technologie les plus connus, comme
Jacques Ellul, confondent généralement la technologie
avec les effets néfastes de ses applications. […] D’autres
confondent la science avec la technologie1.
S i je prends cette citation un peu provocatrice comme point de
départ, c’est que, en dépit de son manque de sympathie pour les
philosophes de la technique, elle identifie clairement le problème. La
causticité du jugement de Mario Bunge s’explique par sa première
formation en physique théorique. Chargé de cours à l’Université de
Buenos Aires entre 1947 et 1952, il donna des cours qui lui firent
comprendre la différence très concrète entre la science et la technolo-
gie – en particulier un cours sur les antennes et les ondes guidées :
le physicien cherche à comprendre le comportement des ondes, alors
que l’ingénieur cherche à le modifier en vue de répondre à une utilité2.
[1] M. Bunge, Épistémologie, Maloine, 1983 : 216. Le diagnostic est déjà posé en 1963 : « Il est
douteux que [les philosophes] aient compris les particularités logiques, gnoséologiques et
méthodologiques de la technologie moderne, comme le démontre leur confusion fréquente
entre la technique et la science ou leur affirmation qu’il n’y a pas de différence entre la
science pure et la science appliquée pour la simple raison qu’il n’existerait pas de science
pure. […] Ils ont également prouvé qu’ils ignoraient que la technologie contemporaine,
application de la méthode scientifique à des buts pratiques, est une activité spirituelle
bien plus profonde et plus riche que certaines humanités » (M. Bunge, « Tecnología, ciencia
y filosofía », Anales de la Universidad de Chile 126, 1963, 64-92). L’auteur raille dans la
suite du texte les « philosophes de mentalité archaïque » et les « humanités fossilisées ».
[2] Après une thèse de physique mathématique préparée sous la direction de Guido Beck
[Cinemática del electrón relativista, soutenue en 1952, publiée en 1960], Mario Bunge
enseigna la physique théorique à l’Universidad de Buenos Aires (1956-1958) et à l’Uni-
versidad Nacional de La Plata (1956-1959) en même que la philosophie à l’Universidad
de Buenos Aires (1957-1963). Il renonça finalement à ses deux chaires de physique pour
se dédier à la philosophie. Je remercie Mario Bunge de m’avoir fourni ces détails biogra-
phiques. Il précise : « Aujourd’hui, j’ajoute que les scientifiques abordent des problèmes
directs et inverses, alors que tous les problèmes traités par les technologues sont inverses :
22
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
Si la question de la technologie est minée par des confusions
sémantiques, la première des tâches est de clarifier les concepts pour
en parler avec un minimum de précision. C’est à cet objectif qu’est
consacré ce chapitre.
1] Définitions
1.1] Technique et technologie
Il existe en français deux mots, technique et technologie, dont les
sens sont si voisins que certains auteurs hésitent à les distinguer.
Technologie serait un « faux-sens emphatique » dont l’usage se serait
imposé par transposition de l’anglais Technology. Or, force est de
constater que si les deux termes sont souvent confondus en français,
il en va de même en anglais. Philosophy of technology est très utilisé
mais le syntagme Philosophy of technics n’est pas inconnu. Et rien
dans le contenu ne témoigne d’une distinction de principe entre les
deux termes. Il s’agit d’une simple préférence lexicale.
Au contraire de Jean-Pierre Séris et de Maurice Daumas 3 , qui
refusent la distinction de manière à ouvrir l’enquête aux procédés
techniques antérieurs au XVIIe siècle, de la pierre polie au métier à
tisser, je distinguerai les mots technique et technologie4 .
Voici comment le Trésor de la langue française définit ces mots :
Technique. « (a) Qui est relatif aux procédés utilisés pour la réalisation
d’une activité particulière, au savoir-faire requis pour la maîtrise d’une
tâche, d’une activité ; (b) Qui concerne les applications de la science,
de la connaissance scientifique ou théorique, dans les réalisations
pratiques, les productions industrielles et économiques » (TLFi)5 .
Cette définition montre que si les acceptions du terme de « tech-
nique » sont toujours en rapport avec l’utilité, elles recouvrent tantôt
(a) les procédés relevant d’un savoir-faire (qui n’étant pas davantage
ils commencent par le résultat recherché. Pareillement, l’accusation portée aux physiciens
nucléaires d’avoir produit la bombe était injuste. […] Mon maître [Guido Beck] et moi
faisions de la physique nucléaire, mais nous n’avions pas la moindre idée sur l’ingénierie
nucléaire, et encore moins sur son entreprise. »
[3] J.-P. Séris, La Technique, PUF, 1994 ; M. Daumas et al., Histoire générale des techniques,
5 vol., PUF, 1962-1979 (rééd. 1996).
[4] Ce choix n’est pas sans inconvénient. Ainsi, lorsque Séris en vient à distinguer les tech-
niques coupées de la science, il est contraint d’utiliser une périphrase malcommode : « la
“technique sans la science”, sans assise théorique de caractère scientifique […] » (Séris,
La Technique, op. cit. : 206).
[5] Trésor de la langue française, [Link]/lexicographie/technique.
23
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
défini, peut être soit empirique-traditionnel, soit analytique-scienti-
fique), tantôt (b) les procédés qui résultent de la mise en œuvre d’une
connaissance scientifique. Puisque le projet de ce livre est d’examiner
les rapports entre science et technique, il faut lever l’équivoque entre
les sens (a) et (b) ; la définition de la technologie peut nous y aider.
De son côté, le mot « technologie », inventé par Johann Beckmann
en 17776 , est ainsi défini : Technologie. « (c) Science des techniques,
étude systématique des procédés, des méthodes, des instruments ou des
outils propres à un ou plusieurs domaines techniques, arts ou métiers ;
(d) (par métonymie) : technique, ensemble de techniques » (TLFi).
Alors que le sens (d) enregistre la confusion entre technique et
technologie, le sens (c) implique un recours à la science. Quelques
auteurs distinguent technique et technologie, sans donner le même
contenu à la technologie : la science lui serait, en quelque sorte, exté-
rieure ou intérieure. La technologie peut consister dans : (cʹ) l’étude
scientifique de l’ensemble des techniques, comme « étude de la vie
matérielle des populations » – c’est le sens retenu par André-Georges
Haudricourt7 ; soit (cʹʹ) l’ensemble des objets et procédés techniques
fondés par une connaissance scientifique – c’est le sens retenu par
Bunge8 ; soit (cʹʹʹ) l’ensemble des dispositifs (devices) répondant à un
schéma moyen-fin de portée universelle – c’est le sens retenu par
Borgmann9. Chaque définition présente ses avantages et ses inconvé-
nients. J’arbitrerai en faveur de (cʹʹ) qui a une plus grande diffusion
que le sens de Haudricourt (cʹ) et qui inclut partiellement la définition
de Borgmann (cʹʹʹ). Borgmann parle en effet des schémas moyen-fin
qui ont une portée universelle : ceux qui un fondement objectif et qui
peuvent être la base d’une connaissance scientifique.
Le choix de (cʹʹ) est également appuyé par des considérations his-
toriques. La distinction entre la technique et la technologie, et la
définition de la seconde par la poursuite de buts utiles par des moyens
scientifiques, apparaît au début du XIXe siècle dans une recension
de la Technologie de Beckmann : « La technologie, d’ailleurs, n’étant
point une science proprement dite, mais l’application des sciences, en
[6] J. Beckmann, Anleitung zur Technologie, oder zur Kentniss der Handwerke, Fabriken und
Manufacturen, Göttingen, im Verlag der Vandenhoeckschen Buchhandlung, 1777.
[7] A.-G. Haudricourt, La Technologie, science humaine, Éditions de la MSH, 1987.
[8] Bunge, Épistémologie, op. cit.
[9] Albert Borgmann, Technology and the Character of Contemporary Life. A Philosophical
Inquiry, The University of Chicago Press, 1984.
24
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
général, aux besoins de la vie, nécessite une connaissance plus qu’élé-
mentaire de ces mêmes sciences10. » À la fin du XIXe siècle, la techno-
logie est encore distinguée comme produit de « pratiques conscientes
et réfléchies » par opposition aux « coutumes » et « pratiques incons-
cientes » qui caractérisent la technique11. Bien que Gilbert Simondon
ait retenu le terme général de technique dans ses travaux, il recourt
à la même distinction lorsqu’il affirme que la technologie assure « l’in-
sertion de la technique dans le monde d’une manière qui dépasse
l’empirisme12 ». La distinction entre technique (empirique) et techno-
logie (scientifique) prévaut aussi dans la philosophie contemporaine :
« On entend par technologie, la technique qui emploie la connaissance
scientifique. […] Un ensemble de connaissances constitue une techno-
logie si, et seulement si, (1) il est compatible avec la science contempo-
raine, contrôlable par la méthode scientifique, et (2) si on l’utilise pour
contrôler, transformer et créer des choses ou des processus naturels
ou sociaux13 . »
L’examen des définitions conduit à concevoir une relation d’inclu-
sion entre la technique et la technologie. La technique est le genre
désignant l’ensemble des objets et des procédés utiles, sans égard à leur
mode de justification. La technologie est l’espèce du genre technique
qui inclut tous les objets et procédés utiles basés sur des connaissances
scientifiques.
1.2] Science et technologie
L’association entre science et technologie est ancienne. Francis
Bacon est, semble-t-il, le premier à avoir proposé de subordonner la
connaissance scientifique à la poursuite de visées utilitaires14. Chacun
connaît la formule du Novum Organum : « Truth therefore and utility
are the very same thing15. » En dépit de ses limites – on sait notamment
[10] « Annonces », Bulletin de la société d’encouragement pour l’industrie nationale n° IX, Floréal
an XI (1803), 79-80 : 80. L’auteur est anonyme. Une mise en perspective historique de
l’introduction des textes de Beckmann en France est donnée par H. Vérin, « La technologie :
science autonome ou science intermédiaire ? », Documents pour l’histoire des techniques
14, 2007, 134-143.
[11] A. Espinas, Les Origines de la technologie. Étude sociologique, F. Alcan, 1897 : 8.
[12] G. Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier-Montaigne, 1958 : 219.
[13] Bunge, Épistémologie, op. cit. : 216-217.
[14] P. Rossi, Truth and Utility in the Science of Francis Bacon, Philosophy, Technology and
the Arts in the Early Modern Era, Harper and Row, 1970.
[15] F. Bacon, The New Organon. Or True Directions Concerning the Interpretation of Nature,
London, Typographium Regium, 1620 : 124.
25
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
que les individus ne parviennent pas à construire un pré-ordre com-
plet de préférences –, l’idée de Bacon a trouvé un écho favorable dans
le courant du pragmatisme. Dans The Quest for Certainty, John Dewey
déclare : « Il n’y a aucune différence de principe entre la méthode de
la science et la méthode poursuivie dans la technologie16 . » Et de fait,
beaucoup de lecteurs – utilitaristes ou anti-utilitaristes – ont sinon
assimilé, du moins rapproché vérité et utilité17. C’est notamment le cas
de Jürgen Habermas18 , dont il sera question plus loin dans ce chapitre.
Mais il faut être attentif aux confusions. On peut se demander si les
rapports entre science et technique n’ont pas été parasités par d’autres
facteurs tels que la séparation progressive des cultures scientifique
et littéraire. Je renonce à discuter les auteurs un à un, mais il est
utile de donner un échantillon des textes qui ont renforcé l’idée d’une
indiscernabilité de la science et de la technologie :
Scheler 1926 : « La technique ne se réduit nullement à une “applica-
tion”, après coup, d’une science purement contemplative et théorique
qui ne serait déterminée que par l’idée de la vérité, par l’observation,
la logique pure et la mathématique pure. Bien plutôt faut-il considé-
rer que la volonté de dominer et de régir l’univers, telle qu’elle existe
toujours plus ou moins fortement, contribue déjà à déterminer aussi
bien les méthodes de pensée et d’intuition que les buts de la pensée
scientifique19. »
Alquié 1934 : « Il y a donc entre science et technique, une interdépen-
dance étroite. La technique dépend de la science, dont elle n’est que
l’application : l’homme ne peut agir sur le monde qu’en connaissant les
lois qui le régissent, et en utilisant ces lois. Mais la science dépend de
la technique, est, en un sens, engendrée par elle : c’est pour agir que
l’homme s’efforce de savoir. […] De nos jours, science et technique sont
étroitement liées, et souvent l’on distingue avec difficulté le savant et
l’ingénieur20. »
Isaac 1936 : « Je pose la question de savoir si la civilisation moderne,
étant devenue scientifique et parce qu’elle est devenue scientifique,
ne court pas, du fait même du progrès scientifique, un danger mortel.
[16] J. Dewey, The Quest for Certainty : A Study of the Relation of Knowledge and Action,
Minton, Balch and Co., 1929 : 68.
[17] Voir C. Mitcham, Thinking through Technology. The Path between Engineering and
Philosophy, The University of Chicago Press, 1994.
[18] J. Habermas, Technik und Wissenshaft als « ideologie », Suhrkamp, trad. fr. La Technique
et la science comme « idéologie », Gallimard, 1973.
[19] M. Scheler, Problèmes de sociologie de la connaissance, PUF, 1993 : 146.
[20] F. Alquié, La Science, Chantiers, 1934, rééd. La Philosophie des sciences, La Table Ronde,
2002 : 24.
26
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
[…] La merveille se réalise : l’avion est inventé ; de toutes les poitrines
humaines, un cri d’admiration jaillit. Aussitôt, les enchères se préci-
pitent, les records ne sont pas plus tôt établis qu’ils sont battus : 100,
200, 300 kilomètres à l’heure ; 1 000, 2 000, 5 000, 10 000 mètres d’al-
titude. Plus haut, toujours plus haut ! Plus vite, toujours plus vite ! Et la
course vertigineuse reprend. Course au progrès ou course à l’abîme ?
Pour le savant, la question ne se pose pas21. »
Habermas 1968 : « Les sciences expérimentales se déploient depuis
l’époque de Galilée dans un système de références méthodiques qui
reflète la perspective transcendantale d’une possibilité de disposer
techniquement des choses22. »
Busino 1998 : « La science est en crise […]. Nous croyons qu’elle est à la
base de la puissance et de la richesse de la société moderne mais aussi
que ses applications impliquent des calamités dangereuses, telles que la
guerre bactériologique, le génie génétique, la bombe atomique, l’éner-
gie nucléaire, les insecticides, les substances pour la conservation des
aliments. […] La science ne peut plus être dissociée de ses applications,
elle ne peut plus faire abstraction de l’applicabilité et de l’utilité23 . »
Volonté de domination, course effrénée à la gloire, primat de l’action
sur la connaissance, consubstantialité, association indissoluble de la
technologie et de la science ne sont au fond que des variations sur
un jugement moral : l’homme est un être intéressé. Il est incapable
de connaissance théorique. Pour ces auteurs, les mathématiques, la
cosmologie, l’astrophysique, la physique théorique, la paléontologie, la
palynologie, l’archéobotanique, la cladistique, l’archéologie et l’histoire
médiévale sont dictées par un unique désir : dominer le monde. Pour
eux, la libido sciendi n’est au fond qu’une libido dominandi dévoyée.
Pourtant, si l’on s’en tient à la définition de la science comme produc-
tion de connaissances, la science n’est pas la technologie et, ni l’avion,
ni le téléphone ne font partie de la science.
Prenant sans doute la mesure de ces excès, d’autres auteurs –
dotés, ceux-là, d’une formation scientifique – ont tenté de dissiper les
confusions entre science et technologie. Parmi eux : Mario Bunge et
Joseph Agassi24 .
[21] J. Isaac, Paradoxe sur la science homicide et autres hérésies, Éditions Rieder, 1936 : 32-37.
[22] Habermas, Technik und Wissenshaft als « ideologie », op. cit., trad. fr. La Technique et la
science comme « idéologie », op. cit. : 34-35.
[23] G. Busino, Sociologie des sciences et des techniques, PUF, 1998 : 90-92.
[24] Cela évoque la distinction « engineering philosophy of technology » vs « humanities philo-
sophy of technology » (Mitcham, Thinking through Technology, op. cit. : 14) qui tend à se
superposer au partage entre technophilie et technophobie, quoiqu’il n’y ait aucune nécessité
dans cette correspondance : il existe des positions humanistes non critiques (M. Bunge,
27
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
Bunge distingue science et technologie à partir d’un critère simple.
La science cherche à connaître le monde ; la technique et la technologie
cherchent à le modifier25. Celui qui refuse cette différence ne peut pas
percevoir l’une des propriétés spécifiques de la technologie : l’ingénieur,
l’architecte ou le technicien conçoivent des objets qui n’existent pas. Le
rôle du dessin, la virtualité de l’objet dans la phase de conception, de
même que le changement de statut de l’objet à travers les processus
de fabrication, sont peu décrits dans la littérature générale26 . Ils ont
pourtant une valeur philosophique. Le passage du virtuel au réel fait
de tout ingénieur et de tout architecte l’adepte du réalisme ontologique
(le monde existe) et épistémologique (le monde peut être connu). Si le
monde extérieur n’existait pas ou n’était pas connaissable, les ingé-
nieurs et les architectes ne pourraient pas le modifier.
Joseph Agassi avance un deuxième critère de distinction : alors que
les théories sont considérées comme vraies si elles résistent à la falsi-
fication – l’auteur reprend ici le critère poppérien –, ce critère ne vaut
ni de la technologie, ni de la science appliquée. La science appliquée
est essentiellement préoccupée par l’application déductive de lois qui
ont été établies par la science pure : elle ne cherche pas à falsifier des
théories. La technologie, quant à elle, tient un artefact ou un procédé
technique comme valide, c’est-à-dire viable empiriquement, à partir
Evaluating Philosophies, Springer, 2012). On a souvent reproché au dernier de minimiser
les conséquences sociales de la technologie : « On peut toutefois critiquer l’optimisme de
Bunge pour n’avoir pas perçu la capacité qu’a la technologie de désorganiser les cultures
dans lesquelles elle s’introduit. Bunge part de l’hypothèse, typique des Lumières, que
toute tradition équivaut à un retard, et que toute culture non scientifique est, en quelque
façon, défectueuse » (A. Cupani, « A tecnologia como problema filosófico : três enfoques »,
Scientiae Studia 2(4), 2004, 493-518: 514).
[25] M. Bunge, « Technology as Applied Science », Technology and Culture 7(3), 1966, 329-347
; Épistémologie, op. cit. ; Treatise on Basic Philosophy, 7 : Epistemology and Methodology
III : Philosophy of Science and Technology, Part II : Life Sciences, Social Science and
Technology, Reidel, 1985.
[26] Les exceptions sont souvent le fait d’ingénieurs (Jean-Louis Le Moigne) ou d’architectes
(Philippe Boudon). L’ingénieur britannique Gordon F.C. Rogers propose la définition sui-
vante : « La technologie se réfère à la pratique consistant à organiser la conception et la
construction de tout artifice transformant le monde physique autour de nous pour répondre
à un besoin identifié » (W.G. Vincenti, What Engineers Know and How They Know It :
Analytical Studies from Aeronautical History, John Hopkins University Press, 1993 : 6).
L’importance du dessin est mentionnée par Vérin, « La technologie : science autonome ou
science intermédiaire ? », op. cit. Le lecteur trouvera ailleurs des études plus précises sur le
dessin architectural (D. Raynaud, « Le schème, opérateur de la conception architecturale »,
Intellectica 29-2, 1999, 35-69 ; Cinq Essais sur l’architecture. Études sur la conception de
projets de l’Atelier Zô, Scarpa, Le Corbusier, Pei, L’Harmattan, 2002).
28
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
du moment où il est corroboré dans les conditions particulières du
test : il n’y a donc pas recours à la falsification. D’où la conclusion :
« On voit donc que, alors que la corroboration est nécessaire pour
l’invention technologique, elle n’est d’aucune utilité en science, pure
ou appliquée27. » La science procède par falsification ; la technologie,
par confirmation.
Agassi avance une troisième distinction : les sciences tendent à
la cumulativité ; la technologie n’a pas de caractère cumulatif. « Une
technologie peut être oubliée à cause du progrès : une nouvelle tech-
nologie qui en remplace une autre, peut faire oublier la précédente28 . »
Agassi cite le cas de la momification chez les Égyptiens ; de la marine
à voile à l’époque classique ; du moteur de Newcomen de 1712. On
peut cependant s’interroger sur la validité de cet argument car, dès
qu’une technologie tire parti de connaissances scientifiques, ces
connaissances sont conservées et offrent un fil rouge guidant leur
développement. Ainsi l’électronique actuelle s’appuie sur l’étude de
l’électricité. La technologie présente donc une cumulativité partielle,
limitée aux connaissances transmissibles.
Quoique n’appartenant pas à la même lignée de recherche, Carl
Mitcham introduit lui aussi une distinction entre science et technolo-
gie. Il insiste pour reconnaître l’existence de concepts propres à cha-
cune : « La science est un type spécial de connaissance exprimée par
des idées et des théories. […] Parce que la technologie, entendue ici
comme fabrication et utilisation d’artefacts, est avant tout une pra-
tique ou une activité, la relation entre la technologie et les idées est
loin d’être aussi évidente que la relation entre la science et les idées.
Il n’est pas aussi évident de prétendre qu’il existe des idées et des
théories technologiques, que de dire qu’il existe des théories scienti-
fiques. Quand les idées sont associées à la technologie, elles semblent
souvent être seulement des idées scientifiques employées dans un
contexte pratique. Cette analogie a conduit beaucoup d’auteurs à
penser la technologie moderne en termes de science appliquée, ce
qui a empêché le développement d’une philosophie indépendante de
la technologie29. »
[27] J. Agassi, « The Confusion between Science and Technology in the Standard Philosophies
of Sciences », in F. Rapp (ed.), Contributions to a Philosophy of Technology. Studies in the
Structure of Thinking in the Technological Sciences, D. Reidel, 1974, 40-59 : 55.
[28] J. Agassi, Technology. Philosophical and Social Aspects, D. Reidel, 1985 : 29.
[29] Mitcham, Thinking through Technology, op. cit. : 94-95.
29
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
Il existe des concepts propres à la technologie comme : machine,
automate, servomoteur, régulation, information, optimisation, mainte-
nabilité, etc. Il existe des lois technologiques, comme les lois de Little, de
Erlang et, à un moindre degré, la loi de Moore. Enfin il y a des théories
scientifiques plus étroitement associées à la technologie que d’autres.
La théorie des files d’attente, la théorie des transports, la résistance
des matériaux, l’hydraulique ou l’aérodynamique sont beaucoup plus
contextuelles que la relativité générale ou la théorie de l’expansion de
l’univers. Simondon a insisté sur cette autonomie partielle de la techno-
logie : « Ce n’est pas de façon directe, par déduction, qu’une découverte
scientifique devient un dispositif technique : elle donne à la recherche
technique des conditions nouvelles, mais il faut que l’effort d’invention
s’exerce pour que l’objet technique apparaisse30 », effort que Simondon
précisera en liant l’objet technique au milieu technique particulier qui
le produit. La critique de la thèse applicationniste apparaît également
chez Bunge : « La technologie n’est pas étrangère à la théorie et ne
constitue pas une simple application de la science pure31. » Il existe des
concepts, des lois et des théories spécifiques à la technologie.
Si l’on retient les trois critères de distinction entre la science et la
technologie, et le statut spécial de la science appliquée qui procède
déductivement, on est conduit à identifier au moins trois domaines
interdépendants : la science fondamentale (le vrai), la science appli-
quée (le vrai susceptible d’être utile) et la technologie (le vrai utile).
Ces domaines sont interdépendants parce que l’ingénieur (Edison)
cherchant à tester une idée (utiliser la haute tension pour l’éclairage
urbain) peut interroger un scientifique appliqué (Upton), qui déduira
sa réponse d’un domaine de la science pure (la loi de Ohm).
On peut identifier au moins trois domaines, parce que des expres-
sions comme « recherche fondamentale » ou « recherche appliquée » ne
recouvrent pas exactement « science pure » et « science appliquée » – la
recherche implique déjà la perméabilité à l’idée qu’il existe une appli-
cation dans le long terme32.
Tous ces concepts ont une histoire et présentent par conséquent
des nuances sémantiques qui ne doivent pas être négligées. Du point
[30] Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, op. cit. : 218.
[31] Bunge, Épistémologie, op. cit. : 222. Cette remarque fragilise l’interprétation de H. Radder,
« Science, Technology and the Science-Technology Relationship », in A. Meijers (ed.),
Philosophy of Technology and Engineering Sciences, Elsevier, 2009, 65-92 : 73.
[32] J. Agassi, « Between Science and Technology », Philosophy of Science 47, 1980, 82-99.
30
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
de vue historique, le terme « science appliquée » pourrait être un néo-
logisme créé par Coleridge en 1817, ensuite popularisé à partir de
l’Exposition universelle de Londres en 185133 . L’expression « science
appliquée » faisait initialement référence à l’utilité pratique, et non à
une « science pure » dont elle utilise les résultats. C’est Thomas Huxley
qui exposa cette dépendance en 1880 : « Ce qu’on appelle la science
appliquée n’est rien d’autre que l’application de la science pure à des
classes particulières de problèmes34 . »
2] Termes dérivés
Le concept de technologie ayant été clarifié, il convient maintenant
de fixer le sens des termes qui interviennent de façon récurrente dans
les recherches sur la technologie : artefact, procédé, raisonnement,
innovation, degré de nouveauté et obsolescence.
2.1] Artefact technologique
De manière à distinguer les produits de la technique et ceux de la
technologie, j’appelle artefact, ou objet technologique, tout objet visant
une utilité et dont la réalisation est basée sur des connaissances
scientifiques35.
On nomme cette partie de la technologie qui produit des artefacts
l’ingénierie. Il s’agit par exemple de l’activité de l’ingénieur civil qui
conçoit et dirige la construction d’un pont. Le terme ingénieur – celui
qui fabrique des engins – est attesté au Moyen Âge : un Waldivus
Ingeniator est mentionné dans l’inventaire d’Angleterre de 1086 36 .
Le terme s’est ensuite appliqué à tous ceux qui, savants en mathéma-
tiques et en mécanique, tracent les plans de toutes sortes d’artefacts :
bâtiments, navires, ouvrages d’art, machines ou instruments. Il faut
distinguer ingénierie et technologie, afin de ne pas restreindre le
champ de la technologie aux seules technologies productives. Ainsi,
il existe une technologie fiscale servant à fixer l’assiette des impôts
et à définir les tranches d’imposition à partir des revenus de l’année
précédente. Mais cette technologie ne sert à produire aucun artefact.
Ce n’est pas une « ingénierie » au sens propre. On observe qu’à l’époque
[33] R. Bud, « ‘Applied Science.’ A Phrase in Search of a Meaning », Isis 103, 2012, 537-545.
[34] In G. Gooday, « The Historically Elusive Distinction between Pure and Applied Science »,
Isis 103, 2012, 546-554 : 550.
[35] Voir Bunge, Treatise on Basic Philosophy, etc., op. cit. : 223.
[36] Mitcham, Thinking through Technology, op. cit. : 144.
31
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
contemporaine, beaucoup de professions tentent de conquérir un statut
en usant et abusant du terme d’ingénierie. Il en va ainsi des technolo-
gies de l’« ingénierie sociale » ou de l’« ingénierie des projets culturels »,
qui ne sont pas plus productives que la technologie fiscale. Comme il
n’y a pas de production d’artefacts, le terme ingénierie est inapproprié.
La limite entre l’artefact technique et l’artefact technologique est
parfois facile à établir : une chaise en bois est un artefact technique
utilisant une solution empirique ; la chaise MR20 de Mies van der
Rohe et Lilly Reich utilise le principe du cantilever et une structure
en tubes creux en acier chromé. La section de ces tubes a été dimen-
sionnée. Il s’agit d’un artefact technologique. Les indices sont parfois
plus discrets, sinon trompeurs. Jusqu’à l’époque classique, la plupart
des ponts étaient construits en maçonnerie. La technique des voûtes
interdisait des franchissements importants. De là provient le modèle
très répandu du pont à travées sur appuis intermédiaires. Les piles
étaient souvent larges (pont Saint-Bénézet d’Avignon), parfois flan-
quées d’arrière-becs rectangulaires (pont sur la Briance à Solignac),
ce qui n’était pas optimal, puisque l’hydraulique nous apprend que la
profondeur yS de l’affouillement de la pile (qui peut causer la rupture
du pont) est fonction de sept facteurs, l’un étant la forme de la pile, un
autre la largeur de la pile. Avec ses piles étroites et ses becs en tiers-
point, le pont Valentré de Cahors se rapproche de l’optimum. Ayant
été construit au XIVe siècle – date à laquelle l’hydraulique n’avait
pas été inventée –, ce pont est un artefact technique, pas un artefact
technologique.
2.2] Procédé technologique
La mise en œuvre de connaissances scientifiques ne produit pas
nécessairement un objet matériel. Je donne le nom de procédé techno-
logique à toute suite d’opérations, soit matérielles, soit intellectuelles,
basée sur des connaissances scientifiques. L’anodisation, qui exige
la connaissance de l’électrolyse, illustre le cas du procédé matériel.
Les algorithmes mathématiques et informatiques sont des procédés
intellectuels. On parle de l’algorithme de tri d’une collection d’objets,
de l’algorithme de parcours en largeur et en profondeur d’un graphe.
Dans les procédés d’ingénierie, il existe deux grands types de rela-
tion entre procédé et artefact. Parfois l’artefact porte en lui la marque
de la technologie dont il est issu ou, à tout le moins, des indices qui
permettent d’en suspecter la présence : l’utilisation de profilés creux
plutôt que pleins s’appuie sur des concepts de résistance des matériaux
32
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
(moment d’inertie, insensibilité de la fibre neutre aux déformations).
Parfois l’artefact ne porte aucune trace du procédé technologique.
À cause de cela, les entreprises technologiques peuvent développer
des stratégies marketing agressives. Le nano-argent est connu en
raison de ses propriétés biocides. N’étant pas un médicament, il est
commercialisé sur des marchés parallèles. Il est tenu en haute estime
dans les milieux techno-évolutionnistes, survivalistes, écologistes ou
naturopathes. Il suffit de promettre, dans un cas, un vol spatial pour
Proxima du Centaure, dans l’autre, un épanouissement en harmonie
avec la nature. Des poissons, évidemment, il n’est pas question. La
multiplicité des facettes commerciales du même produit est révélatrice
de la coupure entre procédé et artefact.
2.3] Raisonnement technologique
Tout artefact, tout procédé technologique résulte d’opérations
mentales qui constituent le domaine propre de l’épistémologie de la
technologie. L’articulation entre la science (qui poursuit un but de
connaissance) et la technologie (qui poursuit un but d’action sur le
réel) peut servir de point de départ pour caractériser le raisonnement
technologique.
La science produit généralement des énoncés nomologiques comme :
Le magnétisme disparaît au-delà de la température de Curie.
On peut transformer cet énoncé. La première transformation
consiste à le réécrire dans un format conditionnel (si p alors q) :
Si un aimant est porté à la température de Curie,
alors son magnétisme disparaît.
La deuxième transformation consiste à réécrire q sous une forme
volitive (pour q alors p) :
Pour démagnétiser un aimant,
alors portez-le à la température de Curie.
Cela constitue le noyau dur du raisonnement technologique. Le
langage naturel contient d’autres implicites qu’une reformulation per-
met d’éliminer.
1. Le raisonnement technologique proprement dit. Puisque le
membre « pour q » ne vaut que pour un individu ou un groupe donné,
il faut écrire (X veut q). Par ailleurs, la volition ne suffit pas à causer
le résultat réel ; il faut donc distinguer les représentations mentales
et les conséquences réelles. Dans le même exemple :
33
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
{si
[si
(X veut démagnétiser un aimant)1
et
(le magnétisme disparaît à la température de Curie)2
alors X porte l’aimant à la température de Curie]3
alors l’aimant est démagnétisé}4
Exemple que l’on peut ramener à la formule suivante :
{si [si (X veut q)1 et (p alors q)2 alors X fait p]3 alors q}4
Le raisonnement technologique se compose de quatre parties
emboîtées :
(…)1 exprime la condition volitive, ce que X vise et fonde l’action
qu’il entreprend pour atteindre q.
(…)2 exprime la condition cognitive, ce que X sait sur le monde et
lui permet de penser que le but q sera atteint.
[…]3 identifie le plan d’action c’est-à-dire la mise en rapport des
conditions cognitives et volitives avec une stratégie d’action. (X fait p)
est le pivot praxéologique, à la fois conclusion des conditions mentales
(…)1 et (…)2 et prémisse de la conséquence réelle q.
{…}4 exprime l’ensemble du raisonnement technologique qui vise q,
formulation qui met en relief le rapport entre la technologie et l’action
humaine37.
La condition volitive (…)1 ne distingue pas raisonnement techno-
logique et raisonnement technique : « X veut q » signifie simplement
que X cherche à satisfaire une utilité. Seule la condition cognitive les
distingue : il n’y a de raisonnement technologique que si (…)2 est une
connaissance scientifique, donc démontrée.
Par différence, on peut en déduire les formules de la médecine, de
la technique et de la magie.
2. Le raisonnement médical. Le raisonnement médical est très
proche du précédent, si ce n’est que le résultat étant soumis à des
facteurs qui ne sont pas totalement maîtrisables, il n’est pas atteint
avec certitude. Un patient ayant subi un infarctus du myocarde sera
[37] Certains philosophes des techniques ont souligné que, « contrairement aux sciences, qui
sont des systèmes de connaissances, les techniques sont des systèmes d’actions d’un type
déterminé, qui se caractérisent d’abord par le fait d’être fondées sur la connaissance, mais
aussi par d’autres critères. […] En ce sens, la philosophie de la technique est une réflexion
de second ordre sur une classe d’actions humaines » (M.A. Quintanilla, Tecnología : un
enfoque filosófico, Fundesco, 1989 : 29).
34
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
rétabli par désobstruction de l’artère coronaire présentant le throm-
bus. Mais le résultat dépendra du temps mis à intervenir, de l’âge, des
antécédents du patient, etc. La quasi-identité entre le raisonnement
technologique et le raisonnement médical est toutefois indéniable.
{si
[si
(X veut sauver un patient d’un infarctus du myocarde)1
y
(la désobstruction de l’artère coronaire rétablit la circulation du
sang)2
alors X désobstrue et pose un stent sur l’artère touchée]3
alors presque toujours le patient est rétabli}4
Cet exemple répond à la formule suivante :
{si [si (X veut q)1 et (p alors q)2 alors X fait p]3 alors presque toujours q}4
3. Le raisonnement technique. Le raisonnement technique se dis-
tingue des précédents par sa condition cognitive, suggérée seulement
par la pratique :
{si
[si
(X veut construire une muraille)1
alors X maçonne des pierres]3
alors X obtient un mur}4
Exemple répondant à la formule suivante :
{si [si (X veut q)1 et (Ø)2 alors X fait p]3 alors q}4
4. Le raisonnement magique. Le raisonnement magique – que plu-
sieurs auteurs, comme le célèbre Arthur Clarke, ne distinguent pas de
la technologie – s’en écarte non seulement par sa condition cognitive
mais aussi par son résultat incertain :
{si
[si
(X veut éviter d’attraper la grippe)1
alors X prend Oscillococcinum]3
alors X attrape la grippe ou non}4
Exemple qui se ramène à :
{si [si (X veut q)1 et (Ø)2 alors X fait p]3 alors q ou non-q}4
Deux présupposés courants à propos du raisonnement technolo-
gique doivent être levés : 1° la technologie n’est pas nécessairement liée
35
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
à l’industrie, la technique à l’artisanat ; 2° la technologie n’est pas une
caractéristique du monde moderne, la technique, une caractéristique
des mondes anciens.
Technologie et industrie. Un premier présupposé veut que la tech-
nologie se développerait exclusivement au sein du milieu industriel
parce qu’elle utilise des procédés avancés. Il suffit de croiser tech-
nologie et industrie sur un tableau de contingence pour voir qu’il
existe des exemples dans les quatre cellules (technologie, industrie),
(non-technologie, non-industrie), (technologie, non-industrie) et (non-
technologie, industrie).
Dans le monde contemporain, le raisonnement technologique est
exfiltré dans les domaines les plus inattendus.
Annette achète depuis quelques mois des algues qu’elle assaisonne
avec un filet d’huile de lin et de colza. Les iziki sont riches en calcium
et en vitamines B9 et B12. Quant aux huiles de lin et de colza, elle les
préfère aux autres parce qu’elles ont une teneur élevée en oméga-3.
Annette ne consomme pas les algues pour leurs qualités gustatives,
mais pour des raisons purement diététiques qui illustrent l’intrusion
d’un raisonnement technologique dans ses choix alimentaires :
{si
[si
(X veut être en meilleure santé)
et
(les oméga-3 réduisent le taux de cholestérol ;
la vitamine B9 intervient dans la reproduction cellulaire ;
la vitamine B12 participe au fonctionnement du système
nerveux)
alors X mange des algues]
alors X améliore son état de santé}
Évidemment, Annette ne rêve que de nature et déteste le monde
urbain et technologique. Son raisonnement, lui, est terriblement tech-
nologique38 . Cet exemple montre que le domaine industriel n’est pas
le lieu exclusif de développement du raisonnement technologique. On
[38] Je suppose ici que les relations sont avérées et que la consommation est conforme aux
doses recommandées. On sait que des doses trop élevées (combinant surconsommation et
complémentation alimentaire) peuvent être néfastes. Les études ont montré que des taux
élevés de sérum LCω-3PUFA sont corrélés à un affaiblissement du système immunitaire
en cas d’infection aiguë, à une augmentation du risque de cancer de la prostate (J.I. Fenton
et al., « Immunomodulation by dietary long chain omega-3 fatty acids and the potential
for adverse health outcomes », Prostaglandins, Leukotrienes and Essential Fatty Acids,
36
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
pourrait démontrer parallèlement qu’il existe des raisonnements pro-
prement techniques, et non technologiques, dans l’industrie.
Technologie et modernité. Un deuxième présupposé consiste à croire
que la technologie serait une caractéristique exclusive du monde
moderne, la technique une caractéristique des mondes anciens. Au
livre III du De architectura, Vitruve (m. 15 ap. J.C.) traite de l’ajus-
tement optique (temperaturae) des parties hautes des édifices : les seg-
ments égaux d’une droite perpendiculaire à l’axe de vision découpent
des angles inégaux ; l’angle sous lequel ils sont vus est d’autant plus
petit que les segments sont éloignés de l’axe. Vitruve, interprétant ce
phénomène comme une illusion optique, recommande de « corriger les
erreurs de la vue » en pratiquant un accroissement proportionnel des
parties hautes des édifices : « Il faut toujours ajouter un supplément
au calcul dans les parties proportionnelles, pour que celles qui sont
placées en des lieux trop élevés, ou qui ont elles-mêmes des dimensions
colossales, conservent le même rapport de grandeur39. »
Le raisonnement qui fonde la correction optique est le suivant :
{si
[si
(X veut que des segments superposés apparaissent égaux)
(la grandeur apparente d’un segment est fonction de l’angle
sous lequel il est vu)
(l’angle diminue en fonction de la hauteur du segment)
alors X augmente la taille du segment en fonction de sa hauteur]
alors X perçoit les segments superposés égaux}
Les temperaturae vitruviennes sont l’application d’une loi optique au
choix des mesures des édifices, ce qui suffit à leur donner un fondement
scientifique40. Quoiqu’ancien, cet exemple relève donc de la technologie
et non de la technique. Parallèlement, on pourrait démontrer que les
raisonnements techniques ne sont pas l’apanage des mondes anciens ou
disparus. Ils sont d’un usage fréquent dans la société contemporaine.
89-6, 2013, 379-390). L’exemple pose la question des rapports entre technologie et mesure
dont il sera question plus loin.
[39] De architectura, III, 5, 9.
[40] Les temperaturae furent amplement commentées à la Renaissance (S. Serlio, Tutte l’opere
d’architettura, et prospetiva, di Sebastiano Serlio Bolognese […] diviso in sette libri […],
Venetia, Giacomo de’ Franceschi, 1619 : fol. 8v) et firent l’objet d’une controverse entre
François Blondel et Claude Perrault au sein de l’Académie royale d’architecture. Pour plus
de détails sur cette histoire, voir L. Cellauro, « Les textes concernant la correction optique
dans les traités d’architecture de la Renaissance », Annali di Architettura 16, 2004 : 45-56.
37
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
2.4] Innovation technologique
La question de l’innovation se pose du fait de l’abondance des arte-
facts et des procédés technologiques, et plus encore, des différentes
solutions mises en œuvre pour résoudre un même problème pratique.
Considérons les systèmes de freinage : frein à tambour, frein à disque,
à étrier fixe ou flottant, frein ABS (système antiblocage), EBV (répar-
tition électronique de la force de freinage), BAS (amplification du
freinage en cas d’urgence), MSR (régulation du couple moteur en décé-
lération), etc., servent différemment un même but : arrêter le véhicule.
Ils constituent une « série » d’innovations technologiques.
Comment caractériser une innovation ? Du point de vue sociolo-
gique et économique, elle se définit par la combinaison d’une techno-
logie comportant une part de nouveauté (invention ou découverte) et
de sa diffusion à grande échelle, avec ses corrélats : production indus-
trielle et commercialisation sur un marché pour l’économiste ; norma-
tivité, adoption et nouveaux usages pour le sociologue. La nouveauté
est un thème charnière entre philosophie des sciences et philosophie
des techniques, tour à tour conceptualisé sous forme de « progrès »41,
de « révolution »42 et d’« émergence »43 . L’innovation est souvent divi-
sée en « nouveauté radicale » (sans antécédent connu) et « nouveauté
incrémentale » (simple amélioration).
2.5] Degrés de nouveauté
Changeons de point de vue et interrogeons-nous sur le changement
que l’artefact ou le procédé innovant introduisent dans la série à
laquelle ils appartiennent. Une technologie entrante est d’autant plus
innovante qu’elle remet en cause des idées fondamentales et anciennes.
Fondamentales, parce qu’en touchant aux axiomes de la pensée, elle
s’écartera plus radicalement de ce qui a été fait antérieurement ;
anciennes, parce que la technologie entrante introduira une rup-
ture d’autant plus brutale que nous croyions la technologie sortante
immuable. Je prends deux exemples. L’argent colloïdal a été décrit
par M. Carey Lea (1889) et commercialisé en raison de ses propriétés
bactéricides sous le nom de Collargol dès 189744 . Sa production a été
[41] K. Popper, Objective Knowledge : An Evolutionary Approach, Oxford Univ. Press, 1972.
[42] T.S. Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, University of Chicago Press, 1962.
[43] A. Fagot-Largeault, « L’émergence », in D. Andler, A. Fagot-Largeault, B. Saint-Sernin
(dir.), Philosophie des sciences, Gallimard, 2002, 939-1048.
[44] B. Nowack, H.F. Krug, M. Height, « 120 Years of Nanosilver History : Implications for
Policy Makers », Environmental Science & Technology 45, 2011, 1177-1183.
38
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
arrêtée dans les années 1940, en raison du succès rencontré par les
antibiotiques. Ici : 1° aucun axiome fondamental n’a été modifié ; 2° le
produit était utilisé par nos parents ou nos grands-parents. Deuxième
exemple : l’optique exacte45 ramène la définition d’un système optique à
la propriété que les rayons parallèles à l’axe focalisent en un point. Cet
énoncé n’a rien de révolutionnaire, si ce n’est que, depuis l’Antiquité,
on a toujours construit des réflecteurs en utilisant la condition supplé-
mentaire que les méridiennes des miroirs sont des sections coniques –
le premier cas étant le miroir parabolique qu’Archimède aurait utilisé
lors du siège de Syracuse, en 213 avant J.C. Or, c’est justement cette
condition que l’optique exacte remet en question. Dans ce cas : 1° un
axiome fondamental de l’optique est modifié ; 2° cette réforme boule-
verse une idée admise depuis deux mille ans. Le degré de nouveauté
de l’optique exacte est donc très supérieur à celui du nano-argent.
2.6] Obsolescence technologique
Les technologies sont comparables aux connaissances scientifiques
dans la mesure où elles apparaissent et disparaissent. Elles en dif-
fèrent parce que, produisant des artefacts, elles laissent une inscrip-
tion matérielle dans le monde qui diffère des textes qui transmettent
les connaissances. Si l’écrit peut transmettre intégralement une théo-
rie scientifique, les artefacts et les procédés technologiques requièrent
un savoir-faire qui ne peut pas être intégralement consigné par écrit.
Cela induit une grande variété de situations.
1. Dans certains cas, l’artefact ou le procédé technologique ne sus-
cite pas d’intérêt immédiat. Il tombe alors dans l’oubli. L’oubli peut être
définitif ou temporaire. L’ingénieur suisse Jean-Daniel Colladon avait
proposé de remplacer les roues à eau pendantes, qui exigent d’être
relevées, par des roues flottantes dont la hauteur s’ajuste automati-
quement au niveau du cours d’eau. Une roue flottante de ce type a été
installée sur le Rhône à Onex et fut en service entre 1866 et 1887. Qui
se souvient aujourd’hui de la roue Colladon ? Beaucoup de technologies
automobiles peuvent illustrer l’oubli temporaire. Ainsi la transmission
intégrale a été développée par Georges Latil en 1897 (concepteur des
tracteurs T1, T2 et TH de Charles Blum & Cie) et par Ferdinand
Porsche en 1899 (constructeur de La toujours contente commercialisée
par Jacob Lohner). En dépit de ces tentatives concluantes, les quatre
[45] D. Lynden-Bell, « Exact Optics : A Unification of Optical Telescope Design », Monthly
Notices of the Royal Astronomical Society 334, 2002, 787-796.
39
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
roues motrices ne seront produites en grandes séries qu’à partir des
années 1980. C’est à Ferdinand Piëch qu’on doit d’avoir relancé les
études sur la transmission intégrale. L’Audi Quattro, présentée au
Salon de Genève en 1980, remportera l’année suivante les rallyes de
Värmland, de San Remo et de Grande-Bretagne, témoignant par ses
victoires des qualités du système.
2. Dans d’autres cas, il arrive que les artefacts ou procédés techno-
logiques s’émancipent de l’idée dont ils sont issus. L’idée initiale tom-
bera alors dans l’oubli. De nos jours, les halles de grande portée sans
appui intermédiaire adoptent souvent le principe de couverture de la
nappe tridimensionnelle – du parc des expositions de Nancy au stade
de Malaga. Qui se souvient que ces couvertures dérivent de l’Essai
sur les systèmes réticulés à trois dimensions publié par l’ingénieur
hydraulicien Robert Le Ricolais46 , essai à l’origine du procédé Aplex
(1945, 1946) mis en œuvre au marché couvert de Yaoundé (1947). Qui
se souvient des structures Trihex, Starex ou Hexacore ? Les travaux
de Le Ricolais précédèrent pourtant d’une dizaine d’années le projet
de hangar de l’US Air Force de Konrad Wachsmann (1951) et le dôme
géodésique de Richard Buckminster Fuller (1951) qui ont popularisé
ces structures. Personage discret, Le Ricolais dut émigrer aux États-
Unis en 1951 en raison du peu d’écho rencontré par ses recherches
en France47.
3. Dans les cas le plus fréquents, l’artefact matériel est préservé
alors que le savoir-faire qui lui est associé est perdu ou devient diffici-
lement accessible. De l’astrolabe-quadrant au spectrohéliographe aban-
donné dans l’aile ouest de l’observatoire du Pic-du-Midi, la première
question que se pose l’observateur devant une technologie ancienne
est : comme cela fonctionne-t-il ? La mise en route ou la conduite de tels
instruments requiert des connaissances spécifiques qui sont justement
celles qui font défaut à celui qui n’appartient plus au même monde.
La maîtrise d’une technologie disparaît avec ceux qui détiennent son
savoir-faire. Cette propriété souligne l’existence irréductible de la part
cognitive de toute technologie. Dès que ce savoir vient à manquer,
l’obsolescence touche indifféremment toutes les périodes. Il n’est donc
[46] G.R. Le Ricolais, « Essai sur les systèmes réticulés à trois dimensions », Annales des Ponts
et Chaussées 7, 1940, 63-70, 9/10, 1941, 153-165.
[47] D.G. Emmerich, « Robert Le Ricolais 1894-1977 », Le Carré Bleu 1994-2, n° spécial : Robert
Le Ricolais 1894-1977. Donner des idées…, 1994 : 5-11 ; P. McCleary, « Robert Le Ricolais
ou l’art de la fuite en avant », Le Carré Bleu 1994-2 : 40-47.
40
Dominique Raynaud • Qu’est-ce que la technologie ?
pas nécessaire de remonter très loin dans le temps pour documenter
cette obsolescence (chapitre 8). Les ingénieurs ne jugent pas utile de
conserver l’intégralité de ces savoir-faire, car ils savent par expérience
qu’ils deviendront caducs dans les décennies suivantes. En un mot,
c’est le progrès de la technologie qui crée sa propre obsolescence.
2.7] Technodiversité
J’emploie technodiversité dans le sens de « diversité culturelle des
pratiques techniques48 », signification sans rapport avec l’orientation
de Lennex et Nettleton49. Forgé sur le modèle « biodiversité » (1986),
le mot « technodiversité » signifie implicitement qu’elle est porteuse
d’un avantage adaptatif pour répondre aux incertitudes extérieures
(au même titre que la diversité génétique procure à une espèce vivante
un avantage adaptatif en cas de changement de l’environnement). Sur
cette base, Werner Rammert vise à définir une politique technologique
préservant la technodiversité.
Il est aisé de découvrir des exemples de technodiversité. Il suffit
de considérer les deux prémisses suivantes :
1° Plusieurs artefacts ou procédés technologiques peuvent rem-
plir de façon équivalente les mêmes fonctions ou utilités. L’histoire
de l’automobile en fournit de nombreux exemples à propos du châs-
sis (châssis-poutre, tubulaire, monocoque autoporteuse, etc.), des
ouvrants (portes classiques, coulissantes, pliantes, en élytre, papillon,
etc.) ou du nombre de roues (trois roues de la Reliant Regal MK1
1952 au Volkswagen GX3 2014 ; six roues de la Panther Six 1977 à la
Bugatti Veyron 2010). Parmi les hauts lieux de la technodiversité on
doit citer les Bonneville Salt Flats (Utah), qui ont vu défiler tous les
prétendants à un record de vitesse terrestre : du Bluebird de Malcom
Campbell (1931-1935), au Thunderbolt de George Eyston (1937-1938),
jusqu’aux records du Venturi Buckeye Bullet équipés d’une pile à
combustible (2009-2010). Beaucoup de véhicules atypiques ont été
imaginés. Certains d’entre eux furent des échecs comme le Coléoptère
SNECMA ou l’AVROcar VZ-9. D’autres technologies ont été écartées
parce que des intérêts économiques, culturels ou politiques ont fourni
[48] W. Rammert, « The cultural shaping of technologies and the politics of technodiversity », in
K.H. Sørensen, R. Williams (eds.), Shaping Technology, Guiding Policy : Concepts, Spaces
& Tools, Edward Elgar, 2001 : 173-194.
[49] L. Lennex, K. Nettleton, « Defining technodiversity. Lessons learned from a diversity
exchange », World Conference on E-Learning in Corporate, Government, Healthcare, and
Higher Education, Chesapeake, VA, AACE, 2010 : 207-213.
41
Chapitre 1 • Science, technique, technologie
une base pour arbitrer entre des solutions technologiques équiva-
lentes. Je ne développe pas ce cas, qui correspond à l’Aérotrain de
Bertin, étudié en détail au chapitre 8.
2° Lorsqu’un techno-écosystème se modifie, les solutions technolo-
giques jugées les plus adaptées au temps t0 peuvent ne pas être adap-
tées au temps t1. On assiste alors à la régression de la technologie
dominante et à l’invention ou à la résurgence de technologies concur-
rentes. Dans le cadre des politiques énergétiques actuelles, le moteur
thermique (à essence ou diesel) pourrait entrer prochainement dans
une phase de régression. Des technologies nouvelles pourraient en
tirer parti, telles que la pile à combustible (testée sur de nombreux
véhicules tels que Honda FCX, Nissan X Trail ou BMW Mini), ou la
Quasiturbine de Gilles Saint-Hilaire (1996). Compatible avec le car-
burant hydrogène, ce moteur n’a pas encore été développé. D’autres
technologies illustrent le cas de la résurgence. Il suffit de rappeler
l’ancienneté des véhicules hybrides. La toujours contente développée
par Porsche pour le compte de Jacob Lohner (1900) était équipée
de moteurs électriques. En 1905, l’ingénieur américain H. Piper a
déposé un brevet sur un moteur hybride, initialement pour augmenter
le couple moteur au démarrage. Ces essais concluants furent cepen-
dant abandonnés rapidement en raison du faible coût du pétrole et des
progrès accomplis dans la combustion des moteurs thermiques. Les
solutions hybrides ne sont revenues sur le devant de la scène qu’avec le
premier embargo pétrolier – le précurseur des véhicules hybrides est le
« Volkswagen-Taxi » présenté par VW au Salon de l’automobile en 1973.
3] Pensées classiques de la technique
La littérature « classique » sur la technique a entretenu des espoirs
technophiles ou des craintes technophobes qui parasitent l’approche
rationnelle des techniques. La palme revient sans conteste aux thèses
technophobes de Martin Heidegger, Jacques Ellul, Lewis Mumford
ou Jürgen Habermas.
3.1] Technophilie et technophobie
La technophilie et la technophobie sont deux genres. Chacune
comporte de nombreuses espèces qui pourraient faire l’objet d’un
exercice taxinomique – auquel Ricardo J. Gómez s’est déjà adonné50.
[50] R.J. Gómez, What is That Thing Called Philosophy of Technology ?, California State
University, 2007.
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