Mère,
À l’heure où cette missive vous parvient, je suis certainement déjà mort. Nous le sommes peut-être
déjà tous, mais je m’accroche à l’espoir féroce qu’ils puissent vivre au-delà de moi, que de mes
cendres naisse un miracle qui leur permettrait de vivre, envers et contre tout.
Voilà une année entière que nous avons pris la mer, et une de plus depuis le jour où j’ai décidé que je
la suivrais même au-delà du bout de ce monde, vers d’autres horizons encore. Je ne le regrette pas,
même si ma dévotion est ce qui me conduit vers une mort certaine. Comment pourrait-il en être
autrement, alors que cela même qui cause mon trépas m’a donné une famille, une maison, l’amour,
m’a insufflé la vie ?
J’aimerais vous dire que je meurs sans regrets, à l’image de Père autrefois, mais je ne saurais vous
mentir. Eut la vie été plus clémente, vous auriez pu la rencontrer, celle pour qui je vis, celle pour qui
je meurs. Vous l’auriez chéri comme votre propre sang, puisqu’elle porte votre cœur dans le sien, et
votre bonté se reflète dans ses yeux. Dans une réalité plus douce, nous aurions tous partagé un
repas, une tablée bruyante et joyeuse comme nous n’en connaissions plus, depuis la mort de Père.
J’ai appris que les mets les plus raffinés ne peuvent être appréciés à leur juste valeur que lorsqu’ils
sont accompagné de bonne compagnie. Pareillement, les repas plus minces semblent être plus
nutritifs lorsqu’ils se marient avec des rires et des chants. Ces gens avec qui j’ai pris la mer, aucun
d’eux ne partagent mon sang, ni même mon rang, mais ils pleurent mes peines et rient de mes joies
comme s’ils les sentaient dans leur chair. Les nuits me paraissent moins longues, après avoir partagé
un repas à leurs côtés. Ils sont exubérants, et leurs manières sont de celles qui auraient fait blanchir
d’horreur les gens de notre milieu. Ils sont si bruyants, si solaires, que je ne peux entendre les
pensées obscures qui tentent de me détourner de la voie que j’ai choisie. Mes amis, car c’est ce qu’ils
sont, ont le pouvoir de faire d’un amas de miettes d’une vie brisée un véritable festin.
Je regrette bien des choses, mais si les choix qui me hantent dans ma solitude nocturne sont ceux qui
m’ont apporté mes compagnons, alors soit. Je ne ferais rien différemment, si ce n’est que pour
connaître ce sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que ma simple existence. D’avoir
quelqu’un à qui revenir après une longue journée d’égarement. Quelqu’un qui n’attend pas de moi
que je tue, mais qui ne me blâme pas lorsque je trempe ma lame dans le sang pour préserver la vie et
les valeurs qui me semblent justes.
Je ne puis trancher l’ennemi qui nous menace, cette fois-ci. Il reste invisible et se glisse sous notre
peau, c’est la faim qui tiraille nos estomacs vides, le froid qui brûle nos articulations. Puis-je même
l’appeler ennemie alors que cette nature même qui nous vident de nos forces est cette mère
généreuse qui nous a nourrit à son sein depuis notre premier souffle ?
J’aurais voulu te conter mes voyages. Te parler de ces cascades d’eau d’un rose merveilleux, te
décrire les innombrables créatures et êtres que l’on a rencontrés, fussent-elles amies ou ennemies. Si
le temps ne me manquait pas, je te parlerais du bateau dans le ciel, du tonnerre qui gronde pour
nous protéger, de cette montagne où le temps n’existe pas. Nous continuons de chanter, même alors
que nous sentons les forces nous quitter. Nous chantons et nous rions à en bruler nos gorges
assoiffées, nous savourons les dernières miettes du festin qui nous aura été donné de partager
ensemble, tel un banquet qu’aurait jalousé le plus fortuné des seigneurs.
Je m’en vais en paix, Mère. Avec mes regrets, que je sers comme mon cœur comme un être
cher. Comme j’aimerais vous étreindre une dernière fois.
Yasuo